
Adrienne Monnier
RUE DE L’ODÉON
2025 (1960, 1930-1954)
bibliothèque numérique romande
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE RUE DE L’ODÉON
I Un souvenir d’Alfred Vallette
II Souvenirs de l’autre guerre
IV Mémorial de la rue de l’Odéon
VIII La traduction d’« Ulysse »
II Un portrait de Walther Benjamin
DEUXIÈME PARTIE AUTRES SOUVENIRS
TROISIÈME PARTIE LES AMIS DES LIVRES
I La Maison des Amis des Livres
II Préface au catalogue de la bibliothèque de prêt
Pour cet ouvrage posthume, expression d’un projet préparé par l’autrice, l’éditeur de notre édition de référence (Maurice Saillet, éd. Albin Michel, 1960) écrit : « Adrienne Monnier n’ayant pu revoir ses textes, on les fait paraître sans retouche, en respectant même les redites, et en conservant dans le chapitre IV de la première partie (« Mémorial de la rue de l’Odéon ») plusieurs pages dont elle n’envisageait peut-être pas la publication. »
Née le 26 avril 1892, à Paris, où j’ai toujours vécu [1].
Père jurassien et mère savoyarde. Mon père était postier ambulant ; son service le retenait loin de Paris deux jours sur quatre ; quand il était absent, ma mère allait tous les soirs au théâtre, emmenant avec elle ses deux petites filles, dès qu’elles eurent sept et huit ans. Nous admirions surtout De Max et Sarah Bernhardt. J’assistai, à l’âge de onze ans, à la représentation de Pelléas et Mélisande ; Debussy et Maeterlinck devinrent mes dieux.
Études primaires jusqu’au brevet supérieur, que j’obtins à dix-huit ans. Tout de suite après, voyage en Angleterre où je pris une place au pair pour apprendre l’anglais. J’y séjournai neuf mois : trois mois à Londres, dans une famille, et deux trimestres dans une école d’Eastbourne. À mon retour, j’appris la sténo-dactylographie afin d’obtenir un poste de secrétaire littéraire.
À vingt ans, j’eus la chance de pouvoir entrer aux Annales, comme secrétaire d’Yvonne Sarcey. Je restai trois ans avec elle, très attachée à sa personne, mais peu intéressée par l’académisme de l’Université des Annales. (Ici se place ma rencontre de Pierre Reverdy, qui n’avait encore rien publié.)
Au début de l’année 1914 se produisit la grande catastrophe de chemin de fer de Melun ; mon père faillit y périr ; il eut la hanche démise et la peau du crâne scalpée ; il se remit bien, mais resta boiteux. À cette occasion, il toucha une indemnité qu’il me donna pour que je puisse fonder une librairie – car je rêvais d’être libraire, rive gauche. J’ouvris ma boutique, 7, rue de l’Odéon, le 15 novembre 1915.
Pour l’histoire des débuts de la librairie, voir les Souvenirs de l’autre guerre et le Mémorial de la rue de l’Odéon. Les écrivains que j’y ai nommés étaient et sont toujours mes préférés.
Depuis, je me suis attachée à l’œuvre d’Henri Michaux, que j’admire grandement ; Antonin Artaud ; Jacques Prévert ; Michel Leiris – je donne beaucoup d’importance à ce dernier.
J’ai quitté avec un immense regret la rue de l’Odéon. J’y suis restée trente-six ans (de 1915 à 1951). J’étais obligée de me retirer à cause d’un rhumatisme infectieux qui me menaçait de paralysie ; on l’a enrayé à grand-peine ; je suis restée très fatiguée et obligée de me ménager.
Je prépare actuellement les Souvenirs de ma vie de libraire – les Gazettes étant, dans l’ensemble, assez éloignées de ce qui fut mon activité essentielle ; mais elles contiennent des réflexions, importantes pour moi, où j’ai tenté d’exprimer ma « philosophie », ce qui me tient lieu de sagesse et de religion, voir en particulier La Nature de la France et le n° 1 de La Gazette des Amis des Livres.
Ma distraction favorite est toujours le théâtre ; je suis assidûment les spectacles de Jean Vilar et de Jean-Louis Barrault.
Je passe tous les étés aux Déserts (Savoie), dans le village natal de ma mère.
1935
C’est en 1913 – j’étais alors une jeune fille de vingt ans – que je pénétrai pour la première fois dans l’hôtel du Mercure de France ; cet hôtel petit, sombre, assez mystérieux, dans lequel on s’introduisait comme dans une sorte d’oreille. N’était-ce pas l’antre des symbolistes, des magiciens du verbe ?
J’avais écrit à Rachilde. J’étais alors, aux Annales, secrétaire de Cousine Yvonne. Mon sort ne me contentait pas. J’aimais pourtant bien la patronne, mais je sentais que ce n’était pas là ma place, que ma vocation était ailleurs.
Comme tous les jeunes gens, j’étais absolue et il me semblait que je trahissais la cause même de la littérature en restant avec les gens arrivés, alors qu’il y avait tant de belle grosse besogne à faire, rive gauche.
J’aurais accepté, je crois, de balayer les bureaux du Mercure. Je racontais tout cela à Rachilde ; elle m’écoutait avec surprise. « Mais, ma petite, me disait-elle, de quoi vous plaignez-vous, vous avez le pied à l’étrier. »
Elle m’avait donné rendez-vous dans son salon, un mardi, un peu avant l’heure de sa réception. Vers la fin de notre conversation, les gens arrivèrent. Il y avait Carco, Machard et le gentil Pergaud qui étaient, à ce moment, les enfants de la maison. Il y avait Henriette Charasson que mes Annales tentaient aussi vivement que me tentait son Mercure. Il y avait de curieux êtres qui s’étaient fait une image d’eux-mêmes et qui vivaient dedans, contraints et magnifiques : Marie Huot, Valentine de Saint-Point, et d’autres dont je n’ai jamais su les noms.
Rachilde me prit par la main (il me semble bien qu’elle me prit par la main) et me conduisit dans la pièce voisine – c’était le bureau d’Alfred Vallette. Son mari se tenait là, assis devant sa table de travail, entouré d’une arrière-garde morose où scintillaient maints binocles et les deux barbes royales d’Hérold et de Fontainas. Elle leur conta ma petite histoire, pas un n’eut un sourire, Vallette émit deux phrases couleur du temps. Je me sentis vraiment écrasée de honte. J’étais, pour ces hommes, ce dont ils étaient le plus fatigués et le mieux revenus : l’enthousiasme, l’illusion.
Je retournai souvent au Mercure. Jamais je ne cherchai l’occasion de causer avec Vallette. Je ne m’en sentais pas le droit. Je ne me donnai ce droit que deux ans plus tard, quand je fondai ma librairie. Il nous arriva, alors, d’échanger quelques propos sur les diverses augmentations du prix des livres, sur la mise en valeur des éditions originales, telle que la tentaient les Éditions de la Nouvelle Revue Française ; il disait de cette tentative : « Ils vont tuer la poule aux œufs d’or. »
C’était un homme parfait, un monstre de sagesse, pas si loin de Monsieur Teste, au fond. Il faut relire le beau portrait que Remy de Gourmont a tracé de lui dans le Deuxième Livre des Masques. Gourmont le compare à un fondateur d’ordre religieux. Et, en effet, Vallette avait bien les caractères de certains religieux : ceux qui se vouent aux tâches ménagères, ceux qui sont attentifs et patients dans les petits travaux, sans lesquels les grands ne sont pas possibles ; ceux dont la flamme dure longtemps parce qu’ils la recouvrent prudemment de cendre.
Je me souviens de sa voix à petits souffles ; elle ressemblait à celle des mères supérieures à qui les choses de la religion en ont beaucoup fait voir.
De nouveau, c’est la guerre.
Je suis devenue libraire pendant l’autre guerre, en novembre 1915. À dire vrai, la terrible déesse me fut favorable. De même que me fut favorable la catastrophe de chemin de fer de novembre 1913, où mon père faillit périr et qui lui laissa l’indemnité qu’il me donna pour m’établir.
Je pense souvent à la parole d’Héraclite : « … tout arrive à l’existence par la discorde et la nécessité. » Parole qui m’apparaît comme un masque de tragédie à la bouche carrée – bouche toujours ouverte pour le cri, la plainte ou le reproche.
L’enfant, à sa venue, déchire la chair de sa mère, et les cris de la mère déchirent le cœur du père. Sacrifices sur sacrifices sont imposés et consentis au bénéfice de l’enfant. Et pourtant la vie ne lui est pas heureuse, à lui non plus. L’âge heureux est un mythe – il faut faire ses dents et le reste. Mais les êtres et les choses se baissent à sa portée et lui sourient.
Ainsi, parce que c’était la guerre, il y avait un bouleversement qui favorisa mon projet. Mes parents firent la sage folie de me confier le peu d’argent qu’ils avaient, qu’ils eussent jamais eu. Parce que c’était la guerre, il y avait des boutiques disponibles à des prix abordables dans le noble quartier de l’Étude auquel j’aspirais. La concurrence ne pouvait m’étouffer parce que la plupart des libraires étaient aux armées. La vie étant ralentie, le temps ne me manquait pas pour apprendre un métier dont j’ignorais complètement la pratique. J’aimais les livres, voilà tout, et le métier de libraire allait me permettre d’en couvrir les murs, je pourrais me plonger dans l’océan de la connaissance. Ah ! les choses furent moins faciles qu’il ne paraissait tout d’abord. Je connus, du fait de mon inexpérience, beaucoup de luttes et d’épreuves. Mais si j’avais pu prévoir les périls, je ne me serais jamais aventurée. Tout est bien.
Quand je pense à ces années 15, 16, 17 et 18 – comment n’y penserais-je pas aujourd’hui ? – je retrouve un vrai temps d’enfance.
Beaucoup de gens croient que, lorsque je me suis établie, j’avais déjà autour de moi un groupe d’amis, groupe qui m’aurait influencée à prendre telle direction plutôt qu’une autre, qui aurait fait de ma maison, par exemple, une petite chapelle attenant à la Nouvelle Revue Française. Ce genre d’accusations m’a souvent été adressé (oui, pour certains, c’était une accusation).
La vérité est bien différente. En arrivant rue de l’Odéon, j’étais une inconnue. La boutique que j’avais louée était vide, elle avait été occupée avant moi par des antiquaires spécialisés dans les armoires normandes. Je venais de passer trois ans aux Annales, secrétaire de l’excellente Madame Brisson et, dans cette place forte de la rive droite, je ne m’étais fait aucune relation ; aucune relation que je voulusse garder et entretenir. Les auteurs que j’aimais ne fréquentaient pas le lieu, ou plutôt ne le fréquentaient pas encore, car tout arrive. Mes goûts et mes idées s’étaient formés en toute indépendance ; le milieu n’y était pour rien.
La rive gauche m’appelait et, maintenant encore, elle ne cesse de m’appeler et de me retenir. Je n’imagine pas que je puisse jamais la quitter, pas plus qu’un organe ne peut quitter la place qui lui est assignée dans le corps.
J’ai déjà raconté comment, étant encore aux Annales, j’avais été trouver Rachilde en la suppliant de me donner un petit emploi au Mercure de France, et combien cela lui parut, à elle et à Vallette, « insensé d’invention ».
Mes premiers pas, quand je me fis odéonienne, se dirigèrent donc vers le Mercure de France et vers la Nouvelle Revue Française, non pas vers leurs salons, mais vers leurs bureaux de vente. Je rendis mes premiers devoirs à leurs comptables : au Mercure il y avait Monsieur Blaizot, à la N.R.F. Monsieur Gorce. Saint Pierre gardant les portes du Paradis n’aurait pu m’inspirer plus de respect que ces deux braves hommes. J’imagine que souvent je dus être pour eux un grand sujet d’amusement, car chaque fois que je me rendais dans leurs bureaux pour y faire des commandes, j’étais dans tous mes états.
Non, en m’établissant libraire, mon idée dominante n’était pas de gagner les bonnes grâces des auteurs, mais celles de leurs livres – leurs livres où ils mettent le meilleur d’eux-mêmes et de nous tous. Je visai le royaume de Dieu, le reste me fut donné par surcroît.
Ce surcroît vint tout de suite en abondance. Il n’était pas des plus indifférents, me direz-vous, puisqu’il s’agit en l’occurrence de l’amitié des auteurs, relations, de toutes, les plus délicieuses et les plus goûtées par la bonne société bourgeoise. Relations dont chacune est un galon.
Avez-vous lu, dans la Vie des termites, ceci : que les termites n’aiment rien tant que de se promener autour de la reine énorme, de la caresser, de la lécher et de lui enlever de petits morceaux de chair ? La littérature – notre âme exprimée, notre âme dans des mots, ces mots en nos pouvoirs, nous au pouvoir des mots – est une reine des termites. Ce n’est pas être heureux que de l’approcher, c’est une manière d’avancement.
Que de jeunes filles, que de femmes m’ont enviée, ont rêvé de mon sort ! Quelques-unes ont tenté d’ouvrir boutique comme moi. Elles ont presque toujours été découragées au bout de peu de temps. Elles ont vu qu’il ne s’agissait pas simplement de faire salon, mais qu’il y avait un gros boulot, un tas de corvées dont certaines fort matérielles. Des rangements, des paquets, des comptes… On est sans cesse envahi par la poussière et la paperasse.
À tout cela il faut s’habituer, car le métier n’est pas assez lucratif pour vous permettre d’avoir beaucoup d’aide, et l’on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Quand on est habitué, d’ailleurs, on n’en souffre pas. On accueille même la corvée avec une certaine satisfaction : c’est une sorte de pénitence, avec tous les avantages des pénitences bien acceptées.
Un rangement sérieux instruit mieux que la plupart des traités de sagesse ; les petits problèmes éclairent les grands. On comprend l’aspiration à l’espace vital. Le grand drame d’une librairie, c’est le manque de place. Chaque année, les livres s’ajoutent aux livres, chaque année il faut découvrir un nouveau coin où l’on peut poser un casier. Et l’on comprend aussi que toute la terre vous serait-elle donnée, la place arriverait quand même à manquer. L’espace vital… encore un mythe ! L’espace ne manque pas tant que l’esprit ne manque pas, tant qu’il reste vigilant. Les quantités ne submergent pas, ou pas longtemps, les lieux voués aux qualités, ceux où les combats sont livrés presque totalement dans l’intelligence et le moins possible dans la matière ; où l’homme ne donne corps et emplacement qu’à ce qui mérite corps et emplacement ; où les décisions sont prises sans trop de complaisance envers soi, cette complaisance étant la source des pires dérangements.
Ce que je dis là, c’est au sujet de la librairie, naturellement.
Dans le métier de libraire, il y a des compensations aux corvées, ce sont les belles visites : celles des auteurs et des amateurs éclairés. À ces moments, la vie brille de tout son éclat ; la conversation devient diaprée ; on en reste parfois ivre et pantelant.
Mais il n’y a pas que les belles visites, il y a toutes les allées et venues d’une clientèle plus ou moins aimable, plus ou moins exigeante. Un libraire, à bien des égards, est un commerçant comme un autre : il lui faut être « dévoué aux ordres », toujours au port d’armes. Le difficile, dans notre métier, c’est de concilier la générosité et la gentillesse – qui sont le bon air du pays des livres – avec le souci des intérêts matériels, souci qu’il faut bien prendre si l’on ne veut périr.
Je me souviens, à mes débuts, de la souffrance que me donnait l’arrivée d’une personne revêche, ou même simplement banale, alors que j’étais plongée dans une belle et bonne conversation, dans une belle et bonne lecture. Quel déchirement de quitter le livre ou l’amie ou l’ami. Je sentais la grimace se former sur ma figure. Mes diables intérieurs se touchaient du coude et me clignaient de l’œil : « Alors qu’est-ce que tu attends pour nous l’envoyer ? » À la longue, je me suis dit : « Ça ne peut pas durer ; il faut, comme les vrais religieux, ne pas avoir de préférence, ou si peu. » L’esprit des livres est un sourire universel. Je m’efforçai donc de sourire à tous ; ce fut d’abord appliqué et souvent contraint, puis les petites victoires en amenèrent de grandes : mon sourire me faisait sourire.
La première belle visite qui me vint, en cette fin d’année 1915, ce fut celle de Paul Fort.
Personne, je crois bien, ne pouvait mieux représenter, aux yeux d’une jeune fille qui sortait des Annales, le poète en personne. Il avait des cheveux longs, un chapeau à bords plats, la parole fleurie. Sa vie était libre, apparemment insouciante, c’était un vrai bohème, un bohème notoire même. Et puis je l’admirais beaucoup, ayant lu ses ballades. La Chapelle abandonnée comptait, et compte toujours, parmi les poèmes que j’aime le mieux au monde. Nous nous plaisions souvent à dire : « La voix des bœufs est dans les bœufs », et cela nous semblait une formule de consolidation-dans-la-vie.
Paul Fort nous fit souvent visite ; il nous charmait par sa simplicité et sa bonne humeur. Il nous invita en son « logis doré » rue Gay-Lussac, nous et tous les amis qu’il nous plaisait d’amener. C’est là que nous rencontrâmes Maurice Martin du Gard, neveu de l’auteur de Jean Barois [2], frais émoulu de sa province, poète comme tout le monde et nanti d’une profession sérieuse : il travaillait à l’Urbaine où je ne sais plus lequel de ses parents était administrateur ; ce fut lui et pas un autre qui assura ma librairie contre l’incendie. Il avait une sorte de voix caverneuse qui rendait la conversation malaisée : on saisissait à peine ses propos ; nous disions qu’il parlait dans sa barbe, barbe figurative naturellement, car il était aussi imberbe qu’on peut l’être. A la vérité, c’était un très jeune homme et un pas mauvais garçon du tout. Nous le perdîmes vite de vue, car son ascension dans le monde fut rapide, il monta d’un trait comme un ballon captif.
Paul Fort, dont les finances étaient toujours en triste état, nous proposa bientôt une magnifique affaire : le stock complet de sa revue Vers et Prose. Il ne fallait pas laisser échapper ça ! Mon Dieu, ces Vers et Prose que j’avais tant de fois bouquinés, qui avaient pour moi tant de prestige, voilà que tout à coup on m’en offrait une cargaison : 6.676 numéros ! Il nous fit un prix des plus doux : 5 sous le numéro, soit 1.669 francs pour l’ensemble ; cela nous parut lourd du fait que nous avions dépensé tout notre argent dans notre installation. Il voulut bien nous proposer un arrangement : premier versement de 200 francs et règlements mensuels de 100 francs ; on ne pouvait être plus accommodant, mais c’était encore lourd. Ce fut ma mère qui facilita l’affaire en me rallongeant un peu d’argent. Ce fut elle aussi qui, séduite par la peinture de son gendre, le futuriste Gino Severini, me donna d’enthousiasme les 300 francs que coûtait les Lanciers italiens, excellente toile que je possède toujours.
Donc, dès ses premiers pas, notre librairie eut avec Vers et Prose un approvisionnement soua-soua, comme on disait en ce temps-là. Le stock ne se composait pas de collections, mais de numéros en nombre très inégal : il n’y avait qu’un seul numéro I et je ne sais plus combien de centaines de certains numéros qui avaient été réimprimés ; les rares se vendaient jusqu’à 5 francs, le premier prix étant 5 sous, prix d’achat. Heureusement, le numéro IV comptait parmi les abondants ; il contenait la Soirée avec Monsieur Teste, qui n’existait alors sous nulle autre forme. Notre étalage extérieur – une petite caisse montée sur quatre pattes – fut pendant vingt ans remplie de ces numéros couleur artichaut (maintenant, encore, si je voulais, il m’en reste).
C’est dans ce numéro IV, qui était dans cette caisse, que le jeune Louis Aragon, qui faisait son P.C.N., découvrit la Soirée avec Monsieur Teste, et ce fut lui qui m’en parla, avant que j’eusse pris le temps de la lire. André Breton et Philippe Soupault vinrent aussi en prendre et même en reprendre.
André Breton était hiératique et beau. Il connaissait Jean Royère et Guillaume Apollinaire. Il avait pour ce dernier un attachement fanatique qu’il a d’ailleurs bien manifesté.
Il fut le premier qui me parla de la Jeune Parque ; il l’avait entendu lire, je crois bien, par Valéry lui-même chez Royère. « Eh bien, lui demandions-nous, comment est-ce ? – C’est transparent, répondait-il, et c’est « gris ». » En disant cela, il vous faisait entrer en transe. Son « gris » était le contraire d’un gris banal. C’était toute la matière grise : l’esprit, les eaux, les nuées, les pierres… C’était un ennui divin engendreur de prodiges. Des plages pour vaisseaux-fantômes. Des villes inhabitées, villes pour elles seules. La poussière sacrée. L’aube des plus vieux jours…
Je connus Léon-Paul Fargue très vite, en février 1916. Une de mes premières clientes – jeune fille aimable et lettrée – May Raynaud, m’avait invitée chez ses parents pour l’y rencontrer. À cette époque, je lisais volontiers les lignes de la main et je me faisais ainsi tout un petit succès. Naturellement, Fargue me tendit ses paumes. Avant que j’eusse dit un mot, il m’interrogea : « Je vais devenir fou, n’est-ce pas ? – Oh ! que non, lui répondis-je, vous l’êtes déjà bien assez comme ça. »
Le lendemain de ce beau jour, Fargue vint à la boutique (qu’il appela par la suite la voukike) avec un paquet de Tancrède sous le bras. J’avais entendu parler de Tancrède par certains bibliophiles comme d’une plaquette fort rare et je ne l’avais jamais vue. Elle était blanche, à titre jaune d’or, imprimée par les soins de son ami Pierre Haour, me dit l’auteur.
Cette plaquette introuvable allait donc se trouver chez moi, et je ne paierais les exemplaires qu’après les avoir vendus, et j’aurais 50 % de commission. Ça c’était une noble proposition !
Fargue devint tout de suite le meilleur ami de la maison. On le voyait tous les jours ; il allait d’abord rue de Vaugirard, à la Rythmique de son ami Couvreux, voir danser les jeunes filles, puis il arrivait rue de l’Odéon, où il restait souvent fort tard.
Il m’apparut bientôt encore beaucoup plus poète-en-personne que Paul Fort (je ne juge pas ici les œuvres, mais les hommes). Paul Fort était quelqu’un du moyen âge, fort gentil, mais, en un certain sens, immobile comme une image. Fargue appartenait aux temps modernes ; ses esprits étaient beaucoup plus évolués et mieux différenciés. C’était à la fois un homme du monde (dans le vrai sens du mot) et un enfant, comme doit l’être tout poète. Je lui dois beaucoup. Il a été pour tout notre petit groupe un merveilleux instructeur ; il nous a bien dessalées. Les leçons étaient baroques. À la manière des maîtres de sagesse zen, il nous traitait par le choc, ou si vous aimez mieux, il nous disait des choses choquantes ; il nous infligeait de subtiles brimades. Il défaisait devant nous la vie sur toutes ses coutures, puis il nous montrait comment ça se recoud. On écrirait aisément sur Fargue un ouvrage en plusieurs volumes : quelque chose comme les Souvenirs entomologiques de Fabre. Je ne fais ici qu’un petit bouquet. Il faut tout de même que je parle des potassons.
Nous fûmes « potassons » à l’arrière comme on était « poilus » à l’avant.
Le mot « potasson » avait été trouvé par Fargue, du vivant de Charles-Louis Philippe. Il désignait, je crois, à l’origine, un bon gros chat, carré en soi comme un pot. J’ai déjà tenté de le définir ; je ne puis que répéter à peu près ma définition :
Potasson. – Variété de l’espèce humaine se distinguant par la gentillesse et le sens de la vie. Pour les potassons, le plaisir est un positif : ils sont tout de suite à la page, ils ont de la bonhomie et du cran. Quand les potassons s’assemblent, tout va bien, tout peut s’arranger, on s’amuse sans effort, le monde est clair, on le traverse de bout en bout, du commencement à la fin, depuis les grosses bêtes des origines – on les a vues, on y était – jusqu’à la fin des fins où tout recommence, toujours avec bon appétit et bonne humeur.
J’avais mis au point cette définition pour porter santé dans l’au-delà à notre bonne amie Raymonde Linossier, que nous eûmes la douleur de perdre en 1930, alors qu’elle était encore dans la fleur de sa vie. J’écrivis alors un article qui parut dans les Nouvelles littéraires. J’en citerai ici les passages qui touchent la vie de notre maison en ce temps.
Raymonde aimait à se parer du titre de « plus jeune potasson du monde ». Quand je la connus, en 1917, elle venait d’écrire, pour amuser sa sœur Alice et son ami Francis Poulenc, un singulier et minuscule roman intitulé Bibi-la-Bibiste.
Bibi avait engendré une doctrine : le bibisme, sorte de dada avant la lettre.
Le bibisme cherchait à instaurer le goût du baroque et du primitif. On y honorait les arts sauvages et ces formes d’art populaire qui s’expriment par des fantaisies sur peluche, coffrets en coquillages, cartes postales à surprises, tableaux en timbres-poste, constructions en bouchons, etc. Là où les dadas ont mis le tragique, bibi mettait la tendresse. Raymonde aimait les formes d’art vagissantes et titubantes comme une mère qui sait bien que tout ça ne deviendra que trop vite grand et sérieux et que rien ne vaut les jeux et les mélanges des commencements.
Personne ne prit moins à la légère que Raymonde la compagnie des potassons dont elle faisait partie et ne contribua mieux à son bon état.
Je montrai souvent de l’indifférence ou de la faiblesse ; j’étais assez portée à décorer du nom de potasson tous ceux qui m’en faisaient la demande. Ce n’était pas que je ne crusse aux potassons, mais je me disais que Dieu reconnaîtrait les siens, que le seul fait d’aspirer à un tel grade montrait déjà de l’aptitude, et que le contact des bons ne manquerait pas de faire des conversions. Raymonde était beaucoup plus intransigeante ; nous décidâmes de fonder une catégorie intermédiaire, celle des « aspirants potassons » ; je pus faire entrer dans cette catégorie une grande quantité de gens et Raymonde put, à son aise, les y maintenir à perpétuité en ajournant sans cesse leur nomination. Je crois bien qu’elle ne fit exception que pour Charles de la Morandière qu’elle admit assez vite parmi les vrais potassons.
Les vrais potassons, il n’y en avait pas beaucoup, mais il y en avait tout de même un certain nombre. Je me contenterai ici de donner les noms des anciens : Valery Larbaud, Charles Chanvin, Léon Pivet, Daragnès, Léon Delamarche. Ceux-là composaient une sorte de ministère. Parmi les femmes, outre Raymonde Linossier, il y avait surtout Thérèse Bertrand-Fontaine et Jacqueline Fontaine. Sylvia Beach formait à elle seule une classe un peu sauvage. Je n’aurai garde d’oublier Erik Satie qui était à Fargue, si l’on veut, ce que le Tachi-Lama est au Dalaï-Lama. C’était Satie qui devait composer la marche des potassons et, à vrai dire, il a pensé à nous en faisant les Pièces montées et principalement la Marche de Cocagne.
Je verserai encore une pièce au dossier des potassons, c’est ce billet de Valéry qui nous reconnaît, en fait, d’utilité publique dès 1917 :
Jeudi, sans doute.
D’autres préfèrent la prairie
Mais les plus sages vont nier
La rose dans ta librairie
Ô Mademoiselle Monnier.
En foi de quoi je viendrai samedi à vingt heures plus ou moins quelque chose, dîner chez vous, avec tels potassons que de droit,
Très heureux d’en être.
PAUL VALÉRY.
Il y aurait aussi beaucoup de choses à raconter sur Satie, si j’étais en train de faire de vrais Mémoires. Il venait fort souvent rue de l’Odéon : deux à trois fois par semaine. Il me dit une fois une chose bien intéressante. « Savez-vous, me dit-il, que votre maison me rappelle énormément l’arrière-boutique du père Bailly, oui la Librairie de l’Art indépendant ; Monsieur Claude[3] y venait régulièrement. »
Je n’avais, personnellement, jamais connu le père Bailly. Je savais simplement qu’il avait publié les premières éditions de Tête d’Or et de la Ville et que, par conséquent, le jeune Claudel l’avait fréquenté aussi.
Je découvris un peu plus tard qu’il avait été un des premiers fervents et servants des littératures orientales. C’est lui qui édita la magnifique traduction que Burnouf avait faite de la Bhagavad-Gîtâ. Il dirigea pendant quelques années une revue dévouée à l’étude des religions anciennes, particulièrement des mystères. J’ai souvent pensé que c’est le père Bailly qui avait initié bien des gens aux beautés des Védas, aux splendeurs du Livre des Morts des anciens Égyptiens, traduit en 1880 par Pierret. Il y a là une source fort importante que les historiens de la littérature feront bien de ne pas négliger. J’ai bien mes petites idées là-dessus.
Si Fargue fut indéniablement l’homme qui influença le plus nos pratiques extérieures, mon maître personnel, mon « gourou », comme diraient les Hindous, fut Jules Romains.
Je connus Romains à peu près en même temps que Fargue, à l’entrée de l’année 1916, mais j’avais découvert son œuvre beaucoup plus tôt. J’étais encore aux Annales, où on l’ignorait d’ailleurs complètement, quand je lus, dans le Mercure de France, en 1913, le conte Ancien maître des hommes (qui fait actuellement partie du Vin blanc de la Villette). Ce conte m’avait bouleversée. J’avais depuis tout enfant la passion du religieux et de l’occulte. D’instinct, je m’étais mise, dès l’âge de dix, onze ans, à étudier la graphologie, la chiromancie, la physiognomonie. Le mot « magie » avait sur mon esprit un pouvoir magique.
Je ne crois pas avoir été trop bête. Je ne voulais pas être mage dans le temporel, mais dans le spirituel. Novalis exprimait parfaitement à peu près toutes les aspirations de mon adolescence.
Romains m’apporta, au moment où j’en avais besoin, une nourriture plus solide, une vue du monde plus précise et plus avancée. J’avais vingt-deux ans.
Je lus coup sur coup tout ce qui avait alors paru de Romains : la Vie unanime, Mort de quelqu’un, les Copains, Sur les quais de la Villette, Puissances de Paris, Odes et Prières, Un Être en marche. Je m’en fus chez Sansot et chez Messein dénicher le Manuel de déification et le Bourg régénéré. Ce fut une ivresse, un rassasiement. L’Unanimisme m’apparut une idée grande, féconde, vraiment géniale. C’était la réponse la plus ferme et la plus claire, me semblait-il, qu’on eût jamais donnée à la question religieuse.
Je m’amuse assez, à présent, quand je vois les jeunes gens d’aujourd’hui découvrir la sociologie, mot dont on ne pouvait se servir en littérature sans se couvrir de ridicule, il y a encore quelques années.
Dans le Manuel de déification, paru en 1910, il y a cette phrase que je n’ai jamais cessé de trouver étonnante : « Ton plus grand Dieu de maintenant, c’est peut-être ta plus grande ville… »
Oui, Romains influença grandement une partie de mes opinions. Au moment même où je m’apprêtais à former un groupe, il me munit des viatiques les plus utiles ; il donna une armure à mon esprit trop porté au quiétisme.
Voulez-vous savoir comment je fis sa connaissance ? Eh bien, je m’étais décidée à lui écrire –, en décembre 15 ou en janvier 16. J’avais pris en guise de papier à lettres, une feuille de papier cristal sur laquelle j’avais écrit à peu près ceci :
« Il y a au 7 de la rue de l’Odéon, une librairie qui aime vos œuvres. »
(Comme vous voyez, je n’étais ni homme ni femme, mais librairie.)
Il vint peu de temps après (il portait encore la barbe) et demanda : Monsieur Monnier. Ah ! que je fus contente de n’avoir pas laissé deviner mon sexe.
En ce temps-là, je savais les Odes par cœur et je me les récitais presque tous les soirs, le visage baigné de pleurs. Ma vitrine montrait aux yeux des passants les œuvres complètes du père de l’Unanimisme. C’est cette vitrine qui fit entrer Sylvia Beach qui devait devenir ma grande amie. C’est parce que Sylvia avait les cheveux coupés que je fis couper les miens. À l’époque, c’était follement osé, surtout de la part d’une « commerçante ». Christine Lalou fut une des premières à m’imiter. Je note ici, à la volette, que les premières femmes qui portèrent les cheveux coupés, en 16, 17, furent des professeurs.
J’étais très fière d’avoir découvert Romains toute seule. Quand j’étais encore aux Annales, j’avais entendu prononcer les noms de Claudel, de Jammes, de Péguy. On commençait tout juste, en ces lieux, à savoir qu’ils existaient ; Madame Brisson se posait le problème de savoir auquel des trois elle devait en premier lieu demander une conférence pour son Université ; elle s’était fait montrer leurs photographies et son choix s’était fixé sur Claudel. Je me souviens très bien de la photo qu’elle avait eue entre les mains : Claudel s’y carrait en uniforme de consul, avec de superbes moustaches, un bien bel honnête homme, à n’en pas douter.
Henriette Charasson, qui donnait alors des conseils de beauté aux Annales, m’avait menée voir l’Otage, à l’Œuvre, avec la merveilleuse Ève Francis. En sortant du théâtre, j’avais aperçu Debussy – un Dieu pour moi – qui sortait aussi en remontant le col de son pardessus.
La pièce m’avait vivement émue, mais, je dois l’avouer, l’énorme présence de la religion catholique m’avait gênée. À vingt ans, on est très « moderne », on aspire goulûment au moderne dont on tire je ne sais quelles vitamines ; on adore la nouveauté d’esprit et de forme ; on tend de toutes ses forces vers le futur. Toute allusion au passé semble vous ramener aux parents dont il faut s’émanciper. Claudel, en fait, n’est pas un auteur pour l’adolescence, à moins d’être catholique et mystique comme lui.
Mais si l’on aime la poésie, un jour ou l’autre on tombe sous sa coupe, et alors il vous tient bien.
La première grande impression que j’eus de Claudel me vint en lisant Tête d’or, un après-midi de l’hiver 15. J’avais d’abord lu la pièce une première fois, et je n’avais rien compris : formes vagues, parfois éblouissantes, perdues dans un brouillard. Je décidai de la relire une seconde fois. Vers la fin, sans raison apparente, je me mis à sangloter.
À partir de ce moment, je compris Claudel, ou plutôt je le saisis. Je vis qu’il n’y avait d’ailleurs rien à comprendre : c’était un monde qui vous était ouvert ou fermé, et la façon d’y entrer était justement de ne pas raisonner et de se laisser être réceptif.
La poésie de Claudel est fortement magnétique ; nulle autant que la sienne ne vous met plus en état de transe, ne vous plonge mieux dans un profond enchantement. Elle remplit la première idée qu’on se fait du génie. Elle fait pénétrer dans la vie de l’âme. Les drames qui composent l’Arbre sont des sortes de mystères éleusiniens.
Ce n’est pas au cours de ces quelques souvenirs que je puis dire tout ce qu’il faudrait sur l’immense Claudel. Je note simplement ici que j’eus le bonheur de le connaître après la guerre, en 1919, à son retour de Rio de Janeiro. Je dus ce bonheur à son neveu, le docteur Jacques de Massary, qui le conduisit à ma librairie. Jacques de Massary avait été abonné pendant la guerre à ma bibliothèque de prêt, lui et son ami, le docteur Jean Privé, – je leur envoyais des livres sur le front et je les voyais lors de leurs permissions. Le neveu connaissait bien mon admiration fervente pour l’oncle ; il avait promis de me l’amener, ce qu’il fit aussitôt que ce fut possible.
Le même numéro du Mercure de France qui m’avait révélé Jules Romains me révéla C.-F. Ramuz. Le Règne de l’Esprit malin voisinait dans ce numéro avec Ancien Maître des hommes. L’art de Ramuz m’avait tout de suite enchantée ; il me rappelait certains tableaux de mon cher Breughel, mais c’était un Breughel de bois vert et non de velours comme le fils de l’ancien. Ce style me donnait l’impression, que j’ai toujours, d’un bâton bien taillé, vêtu de son écorce, aux nœuds encore un peu saillants : les endroits où le couteau a fait sauter le branchage montrant un petit cœur sensible.
C’est mon admiration pour Ramuz qui me fit voir et considérer les Cahiers vaudois exposés chez Crès. Je fis connaissance de Paul Budry qui les dirigeait. Je me liai aussi avec Léon Bopp, Raoul de Week et Florian Delhorbe qui vivaient alors à Paris – grands et beaux garçons des plus gentils.
C’est en décembre 1916 que j’écrivis, pour la première fois, à André Gide pour lui demander de faire cadeau d’un exemplaire des Nourritures terrestres, non pas à moi, mais à ma bibliothèque de prêt. C’est May Raynaud qui m’avait prêté son exemplaire et, naturellement, j’avais été enthousiasmée. Voici ce que Gide me répondit :
Madame ou Mademoiselle,
Votre exquise lettre me touche et je suis réellement attristé de ne pouvoir vous envoyer aussitôt ce livre que vous demandez. Je serais à Paris que je ne pourrais pas davantage : les Nourritures terrestres, après avoir attendu d’introuvables lecteurs, sont introuvables à leur tour, et j’ai remis à l’imprimeur, en vue d’une réimpression, le dernier exemplaire qui me restait. Il y a quelques mois de cela et j’aurais dû déjà recevoir des épreuves – mais nous sommes en temps de guerre.
Le Prométhée mal enchaîné et le Voyage d’Urien sont-ils également épuisés ? Je m’étonne.
Votre lettre est venue m’apporter un peu de réconfort, à une heure où j’en avais grand besoin.
Je vous remercie de tout mon cœur.
ANDRÉ GIDE.
Oui, les Nourritures manquaient, et le Prométhée et Urien. C’était excessivement ennuyeux. On les trouvait bien chez Camille Bloch qui venait de rentrer de la guerre, sourd et boiteux, mais il les vendait cher, à juste titre. Et c’était le diable pour dénicher les Cahiers d’André Walter dont on demandait plusieurs centaines de francs. Paul Léautaud, que je voyais souvent en allant faire mes réassortiments au Mercure, m’avait raconté que, pendant je ne sais combien d’années, une des plaisanteries familières de la maison était de dire aux visiteurs, en désignant la case où reposaient les volumes de Gide : « Vous ne voulez pas emporter quelques nourritures ? Il y en a là qui se perdent. »
Ce même Léautaud, quand j’exprimais mon admiration pour Claudel, disait : « Ah non, pas de ce type-là, il va nous ramener les curés. »
Le bureau que ledit Léautaud occupait au Mercure était transformé en grenier à croûtes ; on ne pouvait y faire un pas, le sol étant recouvert de journaux sur lesquels séchaient une grande variété de croûtons. Pendant toute la guerre, Léautaud collectionna le pain pour ses chats et ses chiens qui formaient, comme on sait, une forte maisonnée. Je lui en portai plusieurs fois de pleins filets. Le soir, on le voyait se profiler le long des grilles du Luxembourg, le dos courbé sous un gros sac qu’il emportait vers sa banlieue.
C’est encore ce Léautaud qui passa un jour en compagnie d’Apollinaire devant ma librairie. Apollinaire revenait du front, gravement blessé à la tête. Je ne l’avais jamais vu, mais Dieu sait si j’en avais entendu parler par Breton. Quelqu’un dans la librairie me dit : « C’est Apollinaire. » Je regardai attentivement ce gros homme en uniforme, à la tête en forme de poire, assez père Ubu, couronné d’une curieuse petite lanière de cuir. Les deux hommes restèrent un bon moment devant la vitrine, pointant du doigt plusieurs livres et faisant force grimaces, puis ils passèrent. Trois minutes après, la porte s’ouvrit brusquement et notre Apollinaire entra en m’aspergeant de ces mots : « C’est tout de même un peu fort qu’il n’y ait pas un seul livre de combattant dans cette vitrine ! » Je ne me déconcertai pas trop et lui répondit assez doucement que c’était bien par le plus méchant des hasards qu’Alcools ne se trouvait pas là, que je l’avais vendu la veille et m’apprêtais à le réassortir et à le remettre en vue. Toutefois, qu’il se dise bien que ce n’était pas sa qualité de combattant qui comptait ici, mais celle de poète, de poète vivement admiré. Nous fûmes tout de suite bons amis.
C’est vers cette époque, il me semble, que nous vîmes souvent Blaise Cendrars. Nous avions beaucoup de sympathie pour lui. C’était un homme bien de son temps, et d’aucun autre, vivant tout entier dans le « profond aujourd’hui » – un lyrique des machines. Il apportait avec lui une atmosphère de film d’aventures parce qu’il parlait peu et qu’il avait de la gueule. On sait qu’il avait perdu le bras droit à la guerre (Suisse, il s’était engagé). Cette infirmité, loin de le diminuer, ajoutait à son style héroïque ; sa gaucherie n’était pas sans grâce. On racontait sur lui cette belle histoire :
Revenant de la guerre, sans le sou, il avait été porter au Mercure un poème qu’on avait accepté. Il demanda qu’on lui fît une petite avance. Mais, lui répondit-on, les poèmes ne sont jamais payés au Mercure. Eh bien, répondit-il, foutez-le en prose et donnez-moi cent sous.
Les séances de Lyre et Palette groupaient tous les grands fauves d’alors : Apollinaire, Cendrars, Max Jacob, André Salmon, Pierre Reverdy et Jean Cocteau qui se glissait crânement parmi eux. Dans un vaste atelier de la rue Huygens, les auteurs lisaient souvent leurs œuvres eux-mêmes. Je faisais volontiers quelques pas dans leur sens, mais je n’arrivais pas à marcher ; ce présent me semblait trop limité, je le sentais vieillir sous le poids de sa propre incantation, comme ces plantes que les fakirs font naître, croître et dépérir en un rien de temps.
Je me souviens du jour où je reçus de Zurich les deux premiers numéros de Dada ; ils me firent franchement horreur ; je les rangeai dans un tiroir, décidée à ne pas les montrer (vous le voyez, j’étais « réac », comme dirait notre ami Saillet). À quelque temps de là, Jean Paulhan, qui s’apprêtait à publier le Guerrier appliqué, vint me voir et me demanda si je n’avais pas reçu Dada, il voulait l’acheter. Je veux bien vous le prêter, à vous, répondis-je, mais à condition que vous n’en coupiez pas les pages. Je veux pouvoir le retourner, dès qu’on m’en adressera la facture.
Voilà une sorte de politique que je ne ferais peut-être plus maintenant. Et encore, que faire d’autre, en telle circonstance ? Faut-il traiter de la même manière ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas, ce qui vous semble bon et ce qui vous paraît mauvais ? On peut se tromper, c’est entendu, mais le mieux est encore de suivre son sentiment, surtout si ce sentiment est suffisamment réfléchi, c’est-à-dire longuement confronté avec tout l’aperçu des formes d’éternité. (Je dois dire que, par la suite, je pris une certaine estime pour Tzara qui m’apparut comme une figure fort significative, et un poète, à n’en pas douter.)
Les séances d’Art et Action, organisées par Madame Lara et par son mari, n’étaient pas moins d’avant-garde que celles de Lyre et Palette ; elles étaient beaucoup plus naïves, j’y pense maintenant : elles étaient tout à fait bibistes.
C’est là que fut jouée pour la première fois la Rhapsodie nègre, de Francis Poulenc. Je me souviens de la représentation fort impressionnante du Dit des jeux du monde, de Paul Méral. Les acteurs avaient des masques et des perruques de laine genre Nénette et Rintintin. Des chœurs parlés déclamaient de la manière la plus emphatique un pathos assez fade. Ça n’avait ni queue ni tête ou, pour parler plus exactement, ça avait peut-être bien une toute petite tête, mais pas de corps et une queue interminable. Une phrase consolante émergeait du texte, de temps en temps :
« Le monde continue à vivre. »
Au bout d’une heure, environ, le public exténué par tant de vociférations monotones, se mit à scander, à la manière des récitants, dès que ceux-ci faisaient pause :
« Le monde continue à vivre. »
Il me semble que cela se passait en 1918, bien près de la fin de la guerre.
Il faudrait parler aussi de deux petites revues de ce temps : Sic, fondé par Pierre Albert-Birot en 1916, et Nord-Sud, fondé par Pierre Reverdy en 1917.
Sic, c’était le primitif du primitif : bibi qui s’ignore. J’ai l’avantage d’avoir bien connu Monsieur et Madame Birot (non, pardon, Albert-Birot) ; Gino Severini me les avait amenés presque à l’origine de ma boutique. C’était un couple édénique ; s’il m’en souvient bien, elle était professeur de solfège et lui était peintre, il faisait aussi des légendes pour cartes postales amusantes. Severini les avait connus parce qu’ils habitaient la même maison, simplement, et il avait entrepris de les convertir au futurisme. Ce ne fut pas difficile. Ils furent bientôt le futur lui-même, et ils auraient pu en remontrer à n’importe qui. Même à Apollinaire, qui crut les adopter et qui fut, en fait, adopté par eux ; il eut parfois du mal à les égaler. Le couronnement de cette histoire fut la mémorable représentation des Mamelles de Tirésias.
Depuis, Pierre Albert-Birot, Adam valeureux, a bien fait sa vie : il est devenu tout le poète qu’il pouvait être. Je vous conseille de lire son Grabinoulor ; c’est une sorte de chef-d’œuvre qui ne tombera peut-être pas dans l’oubli. Bien sûr, c’est difficile à lire d’un bout à l’autre, mais on ne l’ouvre jamais sans tomber sur des perles fines – j’emploie cette image sans ironie. Grabinoulor fourmille de trouvailles ingénues et irisées ; c’est fort savoureux, jamais bête, et même parfois très malin.
En somme, toutes ces manifestations barbares étaient attendrissantes et avaient quelque chose à dire, quelque chose de puissant et de nouveau qui ne pouvait qu’être bégayé. Ces jeux étaient loin d’être gratuits, ils étaient fortement commandés par le fond des choses, l’éternel bon grand fond « malempia » qui se soulève à certaines époques plus qu’à d’autres. La nôtre nous en a fait voir long !
Nous savons bien tous que nous allons vers une renaissance. Les formes, en voie de profond renouvellement, subissent les étapes de l’enfance. Elles ont fait leur apparition, semble-t-il, avec Rimbaud et Mallarmé, Cézanne et Van Gogh. Leur croissance s’est poursuivie avec l’unanimisme, le cubisme et le futurisme ; elles ont traversé l’âge ingrat avec Dada et le surréalisme ; elles aboutiront à Dieu sait quoi. On aimerait tout de même voir arriver un âge de raison.
Le temps de l’autre guerre fut pour l’esprit général un préau de récréations, une débandade : on mit les « mots en liberté ». Le temps devait venir après des grandes crises, on eut les « mots croisés », comme dit Aragon dans ses derniers poèmes. À quand les mots bien ordonnés ?
Pour le voyant – un chantre aux yeux fermés – au-dessus des luttes des hommes, il y a les luttes des dieux, et leurs rires !
1940.
C’est en octobre 1917 que je vis pour la première fois Raymonde Linossier. Elle était, alors, élève à l’École de Droit, moi j’étais élève libraire à ma propre école ; j’exerçais depuis deux ans un métier dont je ne savais pas encore grand-chose, sauf l’ivresse de causer avec des gens qui aimaient les livres que j’aimais.
Raymonde Linossier avait franchi un matin le seuil de la librairie ; elle était entrée, non pas comme une passante qui ne fait que rayer le temps, mais avec l’air amical et enjoué d’une personne qui vient en visite. Lui avait-on parlé de la maison ? Je ne crois pas. Je vis, en la connaissant mieux plus tard, qu’elle approchait ainsi toute chose avec la plus charmante urbanité.
Elle entreprit de me demander l’adresse d’un imprimeur à qui elle pourrait confier l’impression d’un roman. En prononçant le mot « roman », elle souriait malicieusement ; il s’agissait d’un ouvrage, Bibi-la-Bibiste, écrit par les sœurs X.
Pendant qu’elle parlait, je la regardais. C’était une jeune fille habillée de noir, douée de la plus frappante physionomie.
Son menton et sa bouche étaient très développés ; les lèvres également, grandes et fortes, ressemblaient à une fleur largement épanouie.
Dominant ce bas de visage intense et presque sauvage, les yeux montraient toute la douceur, toute la retenue qu’on attend des belles âmes féminines ; ils étaient du bleu le plus pur et le plus léger qu’on puisse voir, pareil aux clairs saphirs.
Beaux yeux que la tristesse et le souci n’ont jamais su voiler, mais où la réflexion et la joie faisaient passer comme des fumées d’encens.
La voix de Raymonde Linossier n’était pas moins remarquable que sa figure, comment la définir ? Elle était frémissante, assourdie, tendre. Elle s’agrippait ténuement aux mots, comme des pattes d’oiseau ; elle les faisait palpiter d’innombrables petites ailes ; elle avait des départs soyeux et des suspens à la fois distraits et attentifs. Pendant que j’écris ces lignes, je crois l’entendre, elle se tisse dans mes oreilles, elle est aussi présente, aussi insaisissable que l’âme dont elle était le son humain et le mystérieux ramage.
Le manuscrit de Bibi-la-Bibiste me fut vite confié. C’était vraiment un singulier petit ouvrage ; il se composait de cinq chapitres dont le plus long avait douze lignes. Voici le premier, qui portait en sous-titre Enfance :
Sa naissance fut pareille à celle des autres enfants
C’est pourquoi on la nomma Bibi-la-Bibiste.
(Ceci fut l’enfance de Bibi-la-Bibiste.)
J’avoue que je fus très déconcertée et que je ne sus formuler aucune appréciation bien nette. L’auteur semblait, d’ailleurs, ne rien attendre d’autre que ma surprise : elle fut servie à souhait.
Je crois que c’est en pensant à la revue Sic (alors dans toute sa fleur) dirigée par Monsieur et Madame Birot, que nous découvrîmes une certaine imprimerie Paul Birault, sise 4, rue Tardieu, c’est-à-dire au fin fond de Montmartre. Nous sentions que pour un ouvrage du genre de Bibi, il fallait un imprimeur peu banal, aussi excentrique et fauve que possible. Raymonde se mit en route un matin et découvrit, non sans effort, l’imprimerie en question. Elle ne vit pas Monsieur Paul Birault, alors mobilisé, mais sa femme, une très gentille femme, qui exécutait en personne, sur la presse à bras, les travaux qu’on lui confiait ; nulle audace littéraire ou typographique ne l’effrayait ; elle était même la seule, s’il m’en souvient bien, qui fût capable d’imprimer certains idéogrammes d’Apollinaire et de ses disciples. On ne pouvait trouver mieux. Elle fit à Raymonde les conditions les plus honnêtes et livra, dans un court délai, une plaquette élégante et soignée, tirée, selon les vœux de l’auteur, à cinquante exemplaires sur simili-japon.
Bibi-la-Bibiste était dédié à Francis Poulenc, un ami d’enfance. Celui-ci était venu nous voir un jour, seul, quelque temps après la première visite de Raymonde. Il tenait entre ses bras un énorme pot de fleurs, destiné à une parente du quartier, et montrait son meilleur air enfant d’éléphant à qui on n’a pas encore tiré le nez. Il nous avait demandé, je crois, de lui procurer un certain programme illustré par Kisling, qui avait servi à la dernière séance de Lyre et Palette. C’était l’époque où Art et Action, Lyre et Palette et nos modestes séances dispensaient à peu près toutes les munitions intellectuelles de la capitale. On n’a pas assez dit ce qu’on devait à Madame Lara et à Monsieur Autant qui, pendant les années les plus dures de la guerre, ont tenu l’avant-garde littéraire, musicale et artistique avec beaucoup d’éclat et de vaillance. C’est grâce à eux, qui firent jouer pour la première fois la Rhapsodie nègre, que j’appris que le dédicataire de Bibi était le plus heureusement doué des jeunes musiciens français.
Bibi-la-Bibiste, quand nous le possédâmes sous sa forme imprimée, fut pour nous une source de récréations. Une fois, nous le donnâmes à Ezra Pound qui en fut très frappé et qui le fit reproduire dans Little Review.
Il faut dire que Bibi avait donné naissance à une véritable doctrine : le bibisme, à moins que ce ne soit la doctrine qui ait engendré l’œuvre.
Ah ! Raymonde Linossier était bien de son époque, mais elle l’était en vrai précurseur, avec beaucoup d’audace, de subtilité et surtout beaucoup de tact. Elle n’a jamais donné à ses tendances une importance démesurée, elle a toujours été la première à en rire, et Dieu sait si elle riait gentiment, elle riait aux larmes, pour de bon. Ce qu’il y avait chez Raymonde de vraiment étonnant, étant donné son goût du baroque et du primitif, c’est un rare sens critique ; elle ne confondait pas les valeurs et n’en créait pas d’arbitraires ; quand elle avait des préférences, elle savait pourquoi ; son cerveau était viril en beaucoup de points. Elle a été en littérature, en musique et en peinture, un amateur de premier ordre, un membre de l’élite de Paris, et vous savez ce que j’entends par là.
Le poète qu’elle préférait était, sans nul doute, Léon-Paul Fargue. Elle connaissait les Poèmes avant de venir à notre librairie où Fargue a toujours été si vivement admiré. Elle m’a souvent raconté que son institutrice lui donnait de mauvaises notes et la grondait parce qu’elle farcissait ses devoirs de citations prises dans les Poèmes. Naturellement, elle fit connaissance de Fargue peu de temps après son arrivée parmi nous et ils furent tout de suite très bons amis. C’était la grande époque des potassons, c’est-à-dire des gens auxquels on peut dire : o té un janti. Cette institution, dont Fargue était le père et moi la mère, a connu de 1918 à 1923 une force et un rayonnement extraordinaires.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que nous passions notre temps à folâtrer. Notre papère devait gagner sa vie durement en plaçant ses fameuses coupes d’éclairage en verre émaillé ; moi, le commerce me donnait aussi pas mal de tracas ; Raymonde faisait son droit – tout aussi sérieusement que ses amies Lucienne Astruc et Juliette Veiller – et suivait des cours d’orientalisme – avec tout autant de passion que ses amies Sarah Lévy et Marcelle Lalou.
Elle reçut le titre d’avocate à l’âge de vingt-quatre ans et chercha tout de suite à exercer sa profession.
On m’a souvent dit qu’il était très difficile, pour les femmes, d’arriver au Palais, plus difficile même qu’en médecine, et que les obstacles se faisaient presque infranchissables pour une femme sensible et modeste. Raymonde eut la chance de pouvoir trouver un patron en la personne de Me Charles Chanvin, notre ami et potasson. Elle l’aida, en qualité de secrétaire, pendant deux ans, et il est certain que, grâce à ses talents personnels et grâce à lui, elle serait fort bien arrivée, si l’orientalisme, qui l’avait toujours grandement occupée, n’était venu la distraire, puis l’absorber, de la plus heureuse manière. Elle faisait partie des Amis de l’Orient et s’occupait activement du service photographique du musée Guimet depuis 1923, environ. Elle fut attachée définitivement au musée, vers 1925, ce que ses amis n’apprirent pas par elle, mais, presque par hasard, à l’occasion de la publication de la Mythologie asiatique illustrée, à laquelle elle collabora. Elle avait, dans le musée même, un beau bureau particulier où elle travaillait tous les après-midi. Nous étions allées lui rendre visite un jour, Gabrielle Romains, Sylvia et moi, et elle nous avait guidées à travers les salles que nous n’avions, certes, jamais si bien vues et appréciées.
La modestie de Raymonde était sans pareille. Sa sœur, le docteur Alice Ardoin, m’a conté que, lors d’un court voyage aux États-Unis qu’elles firent ensemble l’an dernier, elle se mit en rapports avec les orientalistes de New York et Philadelphie, pour lesquels ses maîtres et amis orientalistes français lui avaient donné de nombreuses lettres d’introduction. Elle raconta à sa sœur qu’elle avait été fort bien reçue. « Crois-tu, ajoutait-elle, que j’avais de gentilles lettres ! » Or, il se découvrit par la correspondance échangée, après son passage là-bas, entre orientalistes américains et français, qu’elle avait personnellement produit une grande impression et qu’elle avait émerveillé tout le monde par l’étendue de son savoir.
Jamais elle ne parlait de ses travaux ni de ses projets. L’article que René Grousset a publié sur elle, dans les Débats de février dernier, a été pour beaucoup, je puis dire de ses intimes, une vraie révélation. Il a fallu que notre amie nous fût enlevée pour que nous apprissions qu’elle était de la trempe des vrais érudits et « une des plus actives organisatrices » du musée Guimet.
Car elle nous fut enlevée ! Cela est-il possible ? Si jeune, si chérie de tous, si merveilleusement douée ! Et la mort a été si brutale – emportée en dix jours !
Au cours des pages qu’on vient de lire, cherchant à fixer une image d’elle, j’ai écarté tant que j’ai pu les funèbres pensées. J’ai voulu que ce portrait, qui n’est à vrai dire qu’une esquisse, fût au moins doué des couleurs de la vie, je l’ai paré des plus riants souvenirs.
Raymonde… ce nom, quand il désignait notre amie, semblait doué d’une subtile énergie. Raymonde, disions-nous, et c’était comme une trace d’ambre, comme le sillage d’un sourire, comme une mainmise sur le cœur. Ce monde qui terminait son nom, qu’il allait loin, que de sens il avait pour nous, et que d’appels ! – À toutes celles, à tous ceux qui la pleurent, je voudrais dire : « Ne sentez-vous pas que ce nom est encore tout vivant, et que l’âme y demeure ? » Elle a feint de nous quitter par une coquetterie, une malice suprêmes, pour se faire plus ardemment chercher et découvrir.
1930.
Messieurs, Mesdames[4],
Et d’abord, je vais vous demander de m’excuser de lire une causerie écrite et non de l’improviser, comme on m’a suggéré de le faire pour qu’elle soit plus naturelle et peut-être ainsi plus agréable.
Parmi vous certains vont se dire : « Quand on va la voir dans sa librairie, elle n’est pourtant pas empruntée pour parler, raconter des histoires, et même échanger des idées. »
Oui, mais c’est très différent d’être en présence d’une ou deux ou trois personnes avec lesquelles on s’entretient, comme on dit, et d’une assemblée de gens qu’une certaine convention oblige à rester assises et muettes. Dans le premier cas, il y a échange, – les idées jaillissent comme des étincelles, – dans le second cas, il n’y a qu’une manifestation individuelle, plus ou moins abusive.
Un livre, je peux le fermer, ralentir ma lecture, reprendre certaines pages. La radio, je peux tourner le bouton et plonger dans le silence la voix importune. Mais une personne qui parle pendant une heure, si elle n’a pas beaucoup de « magnétisme personnel », est carrément insupportable. La peur d’ennuyer ou de bafouiller m’enlèverait toute espèce d’inspiration.
Le théâtre, c’est bien autre chose. Il y a presque toujours en scène plusieurs personnages, rarement un seul, un monologue de théâtre n’excède guère cinq minutes. Et puis les acteurs font quelque chose de magnifique : ils jouent, c’est-à-dire qu’ils produisent, au bénéfice des spectateurs, une vie plus vivante que la vie ordinaire ; ils activent leur combustion personnelle pour activer la nôtre, mais pour eux il y a dépense et pour nous il y a réparation. Un très bon acteur dispense un profond bien-être.
Une représentation théâtrale est un mystère dans tous les sens du mot. C’est l’opération peut-être majeure par laquelle une société prend conscience d’elle-même et assure non seulement son maintien, comme dans les cérémonies religieuses, mais encore son renouvellement.
Pensons un peu à ce que fut pour nous, pendant l’occupation, la représentation du Soulier de satin si merveilleusement animé par Jean-Louis Barrault.
Pensons aussi à Marguerite Moreno qui vient de créer la Folle de Chaillot avec un tel génie personnel qu’elle en a fait une sorte de messe, une célébration solennelle de la vieillesse, qui ne pouvait guère avoir lieu qu’en France ou en Chine, pays où la longévité est honorée et même divinisée. Célébration aussi de l’amour des animaux. Tout cela faisait une pièce plus curieuse que bonne, mais quel contentement donné aux personnes âgées et à celles qui préfèrent les bêtes aux gens. Paul Léautaud, en particulier, était pleinement satisfait (lui si difficile à satisfaire) et même enthousiaste, de Marguerite Moreno surtout.
Voyons où en suis-je ?
Je vous fais remarquer que si je n’improvise pas, j’ai écrit comme on improvise.
Autre explication que vous ne me demandez pas et que je vais vous donner :
On me presse toujours d’écrire mes mémoires, de fixer les souvenirs de ma vie littéraire.
Je réponds chaque fois que ça me paraît bien difficile, sinon impossible, tout au moins à présent, et tant que je mènerai une vie de libraire, c’est-à-dire une vie publique.
On ne fait ce genre d’ouvrage, si on veut le publier de son vivant et du vivant de ses amis, qu’avec une extrême convention. N’oublions pas que Saint-Simon n’écrivait pas pour ses contemporains. Même les plus sincères ne disent qu’à peine ce qu’ils auraient envie de dire. Gide, dans son Journal, réalise presque un prodige. Je dis presque, parce que, dans ce qu’il écrit, il y a plus de politesse, plus de ménagement, plus de prudence, qu’il ne paraît tout d’abord. Sa cruauté est une faveur réservée à certaines têtes ; ses proies sont bien choisies : ce ne sont pas les plus inoffensives, mais ce ne sont pas les mieux armées non plus, les mieux armées à son égard. Il est d’ailleurs impossible qu’il en soit autrement. Il y a un certain point où la bienveillance se confond avec l’instinct de conservation. Et Gide est un grand vivant.
Pour moi qui suis ce qu’on appelle un bon vivant (ça ne va pas : une bonne vivante), je préfère la paix, la paix totale.
Ce n’est pas que l’esprit critique me manque, oh que non, mais ce qui est critiquable, je le vois d’abord si vivement en moi-même que je préfère ma propre correction à la tâche écrasante et souvent vaine de corriger autrui. Vaine au point de vue pratique : chacun doit faire ses expériences et tout conseil est oiseux. Contrairement à ce qu’affirment la plupart des moralistes, le mal est inséparable du bien et l’un n’agit que par l’autre. Comme dit à peu près l’auteur anglais Mandeville dans la Fable des abeilles : « Les hommes s’aident comme par dépit. » (Voilà une parole à laquelle la Conférence de la Paix va donner une abondante illustration.)
Mais si la critique est vaine sur le plan moral, du fait qu’elle est incapable de modifier intérieurement l’individu, elle n’est pas vaine sur le plan de l’art où elle joue un rôle essentiel. Avant et pendant la création où l’artiste se pose en critique de la vie et des formes imposées à sa manifestation, et après la mise au jour où les critiques professionnels font leur métier. Tout ce monde conjugue le verbe inventé par Henri Michaux : « Je contre, tu contres, il contre. »
J’ajouterai que l’esprit critique est la source de presque toutes les distractions, ce qui lui donne une valeur morale qu’il n’a pas en morale proprement dite. L’ennui engendre les pires forfaits, on le sait. L’homme distrait est presque inoffensif. Ceux, parmi nous, qui pratiquent la satire, la caricature et toutes les formes de critique sont des êtres bienfaisants. Ils assouvissent notre fameuse « pulsion agressive », tendance vitale aussi essentielle que le besoin d’aimer. Quand ils s’attaquent à ce qui nous gêne – et tant de choses nous gênent, même et surtout dans ce que nous aimons – ils nous comblent d’aise, ils nous dilatent, ils nous dotent de cette énergie destructrice intelligente qu’est le rire.
Je ne dis pas que le rire est forcément intelligent, mais il part toujours des premiers degrés de l’intelligence. Comme l’a dit définitivement Swift : « Le monde est une comédie pour celui qui pense et une tragédie pour celui qui sent. »
Le rire est un puissant antiseptique, tandis que la correction triste (un sermon par exemple) favorise l’encrassement : elle met l’hypocrisie à la place du péché et rend ce dernier d’autant plus nécessaire, d’autant plus captivant.
Mon Dieu, que cette pseudo-improvisation m’entraîne donc loin.
Je vous disais donc que par amour de la paix, je ne me laissais pas aller aux manifestations extérieures de mon esprit critique. J’ai opté pour l’esprit de poésie : je parle de ce que j’aime et ne parle pas de ce que je n’aime pas ou pas assez. Quand je dis : parler, c’est plutôt écrire, car ma langue, hélas et pas tellement hélas, est plus prompte et plus imprudente que ma plume.
La poésie, c’est l’unité cherchée à travers les embarras des mots, m-o-t-s, et aussi des maux, m-a-u-x. Plus les obstacles affrontés sont durs, plus la halte est douce, car ce n’est jamais qu’une halte.
La poésie, c’est sortir de la vie ordinaire, c’est poser les habits de tous les jours qui sont salis, usés, déformés, pour mettre des habits de fête : neufs ou comme neufs, de couleurs vives ou claires, au noir bien noir, au blanc bien blanc. Les couleurs prennent alors toute leur signification, qui ne peut s’exprimer en mots, ni même en idées, mais en sentiments profonds, comme si le grand Être maternel manifestait tendrement et puissamment sa présence.
Je vais donc poser un moment mes vêtements de tous les jours – qui sont gris – pour mettre ceux du dimanche, qui sont gris aussi, mais avec un peu de blanc ou de bleu. Je vais essayer de faire une heure heureuse, une heure passée avec les poètes.
Je vous ferai d’abord une image de ma librairie à son enfance.
Et pour cela je sortirai de moi-même et j’essaierai de prendre les yeux d’un des jeunes poètes qui nous fréquentaient alors. Ce pouvait être André Breton, ou Louis Aragon, ou Philippe Soupault.
1916-1917. La guerre est là. Elle est en face de nous, gens de Paris, comme un fauve à demi captif dont une simple tranchée nous sépare. Guerre au Luxembourg dit Blaise Cendrars. Je pense plutôt, si je pense en particulier à notre petit monde de la rive gauche, à un zoo où les enfants regardent les bêtes sauvages avec un effroi ravi et font ensuite des jeux pour les imiter, en plus sauvage si possible. Car l’art et la littérature d’alors étaient des plus fauves. Et comme disent les parents avec l’ironie spéciale dont ils usent à l’égard de leurs enfants, ça n’a fait que croître et embellir.
Rue de l’Odéon, il y a une librairie née depuis peu. Cette librairie est tenue par deux jeunes filles : une, grasse, aux joues roses, plutôt blonde, très communicative, c’est Mademoiselle Monnier. L’autre, grande, plutôt brune, très réservée, c’est Mademoiselle Bonnierre.
Mademoiselle Monnier parle lentement, d’une voix un peu chantante. Est-elle Française ? Son visage rond et coloré pourrait être celui d’une Flamande. Elle en a la nature aussi, à la fois mystique et matérielle : elle aime la viande autant que les livres, les bons gâteaux autant que les beaux poèmes. Elle adore Breughel. Eh bien non, elle est Française : elle nous a dit qu’elle était née à Paris et qu’elle y avait toujours vécu. Par sa mère elle tient de la Savoie – savoyarde… un peu italienne peut-être : il y a dans Piero della Francesca d’amples figures au front dégagé et aux yeux très ouverts qui lui ressemblent.
Mademoiselle Bonnierre est toujours sérieuse, d’une mélancolie qu’on dirait classique. Sa voix est douce, un peu sourde. Elle a un visage noble, bien dessiné ; elle fait penser à un jeune homme de la Renaissance ou aux femmes des tableaux de Dante-Gabriel Rossetti. Les symbolistes l’eussent aimée et saluée comme un type presque parfait de l’androgyne dont ils étaient en quête.
Mademoiselle Monnier (son prénom est Adrienne) a tout l’air de la patronne. Elle a beaucoup lu. Elle manifeste un véritable enthousiasme pour Claudel et Gide, pour Jules Romains et Léon-Paul Fargue. Elle connaît bien ces deux derniers, elle est même très amie avec eux. Pour une libraire, elle est assez avancée, mais elle a encore du chemin à faire. Elle ne voit pas qu’Apollinaire domine les autres. Elle n’a pas idée de tout ce que représente Jarry. Elle adore Rimbaud, c’est entendu, mais elle ne veut pas admettre que Lautréamont est encore plus important. Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Max Jacob viennent parfois lui faire visite, pourquoi ne les préfère-t-elle pas à Fargue et surtout à Jules Romains ? Ce sont eux les vrais modernes. On voit souvent dans sa librairie Pierre Albert-Birot qui apporte lui-même sa revue Sic, où il est facile de placer des poèmes, trop facile. On pourrait essayer de publier au Mercure – Rachilde et Léautaud viennent quelquefois ici. La Nouvelle Revue Française ne paraît plus, malheureusement. Ce qui serait chic, c’est de connaître Gide – elle le connaît un peu. Les Caves du Vatican, ça c’est un livre ! et Lafcadio c’est quelqu’un qui peut se flatter de nous ressembler. Les Nourritures terrestres, les nourritures terrestres… quand elles ont dit ça elles ont tout dit, mais c’est dépassé, nous allons bientôt leur montrer nos nourritures à nous.
Auprès de Mademoiselle Monnier et de Mademoiselle Bonnierre, il y a une gamine qui est là pour les petites besognes : faire les courses (guère plus loin que la rue de Condé ou la rue Madame), épousseter la vitrine, couvrir les livres avec du papier cristal. Tous les livres ici sont couverts avec du papier cristal comme d’une mince couche de glace… Filles de glace ou filles du feu ?… Gérard de Nerval, c’est un des nôtres… Mais elle est surtout là, cette fillette, pour s’occuper du chat. Tandis que Mademoiselle Monnier répond au client, elle le caresse, il semble même qu’elle l’étrangle un peu pour tirer de lui des miaulements intéressants ; elle lui dit : « Ma mignature, ma chatte », en lançant vers le visiteur un œil piquant comme une abeille. Elle a sur la joue droite un grain de beauté remarquable. Mais c’est qu’elle est très jolie. Elle s’appelle Hélène.
Il y a toujours beaucoup de jeunes filles dans cette librairie : ce sont pour la plupart des étudiantes qui ont un abonnement de lecture. On les voit par deux ou par trois tourner autour des casiers dont elles tirent tel ou tel livre avec les petits rires et les cris légers des baigneuses qui entrent dans l’eau ; elles s’appellent de l’une à l’autre, même quand elles sont près l’une de l’autre, comme si d’invisibles flots risquaient de les séparer ; ce sont surtout des Colette et des Simone. Fargue qui est là comme par hasard les approche et les taquine, à moins qu’il ne leur donne des conseils de lecture : « Ne prenez donc pas ça, Mademoiselle, lisez plutôt les livres de Charles-Louis Philippe et ceux de mon ami Valery Larbaud… Enfantines, Fermina Marquez, ce sont des perles fines. »
Une étonnante jeune fille est là tous les jours, installée comme chez elle, c’est Raymonde Linossier. Elle a écrit et fait imprimer une très mince plaquette intitulée Bibi-la-Bibiste ; elle a même inventé une école : le bibisme, qui n’est pas si loin de nos tendances personnelles ; avec du culot elle pourrait en faire quelque chose, mais c’est pas un garçon, c’est une fille, timide au fond, malgré son audace. Son grand ami, c’est Francis Poulenc, un tout jeune compositeur dont on n’a encore rien entendu ; il travaille, paraît-il, à une Rhapsodie nègre. C’est à lui que la petite Hélène a dit un jour, en faisant le geste de couper d’abord le bout du doigt puis le bras à la pliure : « Les hommes, je les connais, ils en demandent comme ça et ils en prennent comme ça. »
Raymonde raffole des poèmes de Fargue. Que dira-t-elle des nôtres ? Elle est si moqueuse.
On voit quelquefois la sœur de Mademoiselle Monnier : Rinette, déjà mariée, semble-t-il. Adrienne est l’aînée. Elles se ressemblent beaucoup. Elles ont presque la même voix claire, qui devient aiguë dans l’émotion ou l’enthousiasme. Fargue, comme un père soucieux de la bonne tenue de ses enfants, leur dit souvent : « Ne gueulez donc pas comme ça ! » Apollinaire trouve Rinette très jolie ; il est vrai qu’elle est encore plus rose que sa sœur, et beaucoup plus douce, quand elle est douce. Mais elle ne reste jamais assez.
Le jeune poète qui nous fréquentait alors aurait pu, j’imagine, se faire toutes ces réflexions-là et beaucoup d’autres encore[5].
Fondée en 1915, deuxième année de l’autre guerre, notre librairie était, dès 16 et 17, fréquentée par maints poètes en fleurs et maints poètes en fruits. Parmi ceux-là, il faut mettre au premier plan Léon-Paul Fargue, qui fut pour notre petit groupe un maître bienfaisant. Je me rends compte aujourd’hui que nous n’aurions su en trouver un meilleur, non seulement au point de vue littéraire mais encore au point de vue moral – eh oui, moral. Je ne sais pas s’il nous apprit à vivre, mais il nous montra clairement ce qu’était la vie. Que d’écailles il fit tomber de nos yeux ! Je ne le louerai jamais assez de ne pas nous avoir gâtées.
Il était, quand je le connus en février 1916, d’humeur assez sombre. Il venait de manquer un mariage avec une femme jeune, belle et riche, et il nourrissait de forts ressentiments à l’égard de ceux qui, pensait-il, l’avaient desservi dans cette histoire.
Il avait aussi de graves inquiétudes au sujet de sa vie matérielle. Il possédait une fabrique de vitraux qui avait très bien marché du temps de son père, mais qui donnait, à lui poète, plus de soucis que de revenus.
Ses amis de la Nouvelle Revue Française étaient presque tous dispersés : Larbaud à Alicante ; Gide, le plus souvent à Cuverville ou absorbé ici par le Foyer franco-belge. Seul Valéry était bien là, mais habitant un quartier lointain, et très pris par sa vie de famille et par son travail auprès de Monsieur Lebey.
Fargue venait donc tous les jours rue de l’Odéon, généralement à la fin de l’après-midi. La plupart du temps, des amis l’y rejoignaient : Satie, Daragnès, Pivet, Chanvin, Delamarche, La Morandière. Parmi les jeunes filles du groupe, outre Raymonde Linossier, je citerai Jacqueline Fontaine et Thérèse Bertrand, toutes deux étudiantes en médecine et remarquablement belles et sérieuses. Il y avait aussi Sylvia Beach.
Cette jeune Américaine montrait une figure originale et des plus attachantes. Elle parlait français couramment avec un accent plus anglais qu’américain ; ce n’était à vrai dire pas tant un accent qu’une façon énergique et incisive de prononcer les mots ; on pensait en l’écoutant moins à un pays qu’à une race, au caractère d’une race. Dans la conversation elle n’avait pas d’hésitations ni d’arrêts, les mots ne lui manquaient jamais, à l’occasion elle les inventait délibérément, elle procédait alors par adaptation de l’anglais, par mélange ou extension de vocables français, tout cela avec un sens exquis de notre langue. Ses trouvailles étaient généralement si heureuses, si gentiment drôles, qu’elles entraient aussitôt dans l’usage – notre usage – comme si elles avaient toujours existé ; on ne pouvait s’empêcher de les répéter, et on tâchait de les imiter. En résumé, cette jeune Américaine avait beaucoup d’humour, disons mieux : elle était l’humour même.
Sylvia avait les cheveux coupés et je fis aussitôt couper les miens. Elle avait une sœur d’une grande beauté qui s’appelait Cyprian et qui faisait du cinéma : elle avait tenu le rôle de Belle-Mirette dans Judex. Louis Aragon, en particulier, s’en déclarait très épris ; il l’avait suivie une fois au Marché aux Oiseaux où elle se rendait chaque semaine, car elle adorait les oiseaux. Sylvia et Cyprian avaient des goûts littéraires très avancés ; elles allaient aux séances de Lyre et Palette et d’Art et Action ; elles assistèrent à la fameuse représentation des Mamelles de Tirésias à laquelle Apollinaire nous avait toutes conviées.
Fargue était, en compagnie, le causeur éblouissant que l’on sait ; il ne montrait sa mélancolie qu’après le départ de ceux qu’on appelait alors les potassons. Ses retards étaient légendaires – quand on l’invitait à dîner, il arrivait au dessert – mais, comme il le disait lui-même avec bon sens : s’il était absent en un lieu, c’est qu’il était présent en un autre.
Je vais vous dire le portrait poétique que je fis de lui en 1922. Le modèle n’en fut pas mécontent puisqu’il le porta à Maurice Martin du Gard, qui dirigeait alors les Écrits nouveaux, en lui disant qu’il en était l’auteur afin, s’il m’en souvient bien, d’en tirer un peu d’argent. « Mais, observa celui-ci, le poème est sur vous. – Eh bien oui, répondit Fargue, nous faisons ça maintenant dans notre groupe, c’est la mode ! » Ma signature ne fut rétablie qu’au moment du bon à tirer.
FARGUE
Comme un astre fidèle
Il paraît tous les soirs.
Son heure est incertaine,
Asservie aux nuages
Et docile aux regards.
Toute lampe l’allume
Toute douceur le tient.
Il fend d’une blessure
Plus sucrée que la joie
Les nuits couleur de figue.
Poète, cher grief,
Plainte que rien n’apaise,
Vie sans cesse abîmée
Dans les mains des démons,
Oh grâce refusée
Mordre tes yeux faussés
Par un long désaccord,
Détruis sous ton reproche
Les vides murs des jours
Où chasseur de tendresse
Tu n’auras pas trouvé
La viande pour nourrir
« La bête du bonheur ».
Ce n’est pas sans une grande tristesse que je pense, que nous pensons tous, au cher poète qui est maintenant immobilisé par la maladie, lui si actif, lui qui était par excellence « le Piéton de Paris », comme dit si bien le titre d’un de ses recueils. Sans doute ne l’en aimons-nous que davantage. C’est avec une émotion toujours accrue que nous relisons ses admirables Poèmes, les plus émouvants peut-être qui furent jamais écrits. Je vais essayer de vous lire avec tout mon cœur un des plus beaux. Puisse ma voix perdre son aigu et devenir grave, doucement grave.
[Lecture de De la tendresse – et de la tristesse.]
Un autre poète que j’aimais beaucoup alors, et que j’aime de plus en plus, c’est Pierre Reverdy.
Il venait régulièrement, en 1917, nous apporter Nord-Sud, la revue qu’il faisait paraître avec tant de vaillance.
Vaillance… voilà un mot qu’on emploie beaucoup pour les jeunes revues qui ont la vie courte et belle. Dans le cas de Reverdy, le mot a tout son sens, je vous assure.
Quand je considère maintenant la collection de Nord-Sud, que j’ai soigneusement conservée, elle m’apparaît comme le type exemplaire des revues d’avant-garde. Sa présentation était modeste ; pour des raisons d’économie, il n’y avait pas de couverture, c’est la première de ses seize pages qui en tenait lieu. Le titre se détachait avec force, noir sur blanc, en gros caractères du genre le plus simple. Le nom du directeur ne figurait nulle part ; on lisait seulement au bas de la couverture : « Adresser tout ce qui concerne la revue, 12, rue Cortot, 18e » (c’était l’adresse de Reverdy). Le prix était relativement élevé : cinquante centimes, alors que Sic ne valait que quatre sous.
Nord-Sud montrait un esprit grave et cohérent ; il voulait coïncider avec le cubisme pictural. Son équipe était bien formée ; à chaque numéro, on retrouvait à peu près les mêmes noms : Apollinaire, Max Jacob, Paul Dermée, Vincent Huidobro.
Apollinaire y a donné quelques-uns des plus beaux poèmes de Calligrammes. La Victoire, publié dans le numéro I, est un véritable manifeste lettriste, avant la lettre.
C’est dans Nord-Sud que débutèrent sérieusement André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault (dans Sic ce n’était pas très sérieux). Breton en était encore à sa manière ultra mallarméenne. Ses poèmes d’alors, qu’il a recueillis dans Mont-de-Piété, font penser à la « bergère » Tour Eiffel, avec des enjambements pachydermes, un corps en dentelle métallique et une tête qui est une pointe. Voulez-vous un exemple ?
Voici :
COQS DE BRUYÈRE
Coqs de bruyère… et seront-ce coquetteries
de péril
ou de casques couleur de quetsche ?
Oh ! surtout
qu’elle fripe un gant de Suède chaud
soutenant quels
feux de Bengale gâteries.
Au Tyrol, quand les bois se foncent, de tout
l’être abdiquant un
destin
digne, au plus, de chromos savoureux,
mon remords : sa rudesse, des maux,
je dégage les capucines de sa lettre.
(C’est difficile à lire !)
Les manifestes de Nord-Sud étaient signés par Reverdy, naturellement, et par Paul Dermée. Reverdy parlait surtout du cubisme. C’est Dermée qui fit le manifeste littéraire du premier numéro sous le titre : « Quand le symbolisme fut mort. » On cherchait la formule d’un nouveau classicisme basé sur la contrainte intérieure… pas de développement… l’émotion prise à sa source. Il était dit, entre autres choses : « Quels efforts les acteurs de talent qui veulent émouvoir ne font-ils pas pour faire jaillir un beau cri des paroles d’une tirade théâtrale. Pourquoi ne pas laisser subsister le beau cri et sacrifier soi-même la tirade ? »
Ce programme, nul ne l’a réalisé mieux que Reverdy. Ses poèmes ont apporté un nouveau style d’émotion accordé avec le cubisme des villes : formes uniformes aux couleurs neutres, sombres, de bâtiments publics. Le noir, c’est le noir et la nuit. Le blanc : lumière cruelle des murs de plâtre… neige… froid. Le gris, tant de gris, est poussière infinie. L’âme féminine du poète, amie des larmes, s’est émue à jamais de la poussière contre quoi luttent les femmes, chaque jour, à corps perdu. Poussière, la fatigue même, devant qui l’homme au corps vertical est sans défense.
Presque tous les poèmes de Reverdy sont tragiques, d’une dénudation sans pareille.
Ils ont un caractère hallucinatoire qui vient de l’extrême fixité du regard sur l’objet-sentiment. Comme dans les tableaux de Braque, l’objet est fortement cerné et apparaît avec sa forme élémentaire et sa charge magnétique. Cette apparition n’a rien de commun avec les fantômes imaginés par un Bosch ou un Michaux, fantômes terribles, mais récréatifs aussi par leur nombre et leur diversité. Non, c’est un fantôme solitaire, surréel, nourri de la matière de l’objet et de la substance cérébrale du voyant. L’homme qui regarde ainsi est en transe, il éprouve paniquement que son énergie le quitte et s’en va hors de l’humain. Le phénomène est souvent de la nature du cauchemar, il peut conduire aux affres du dédoublement. Il y a chez Reverdy, en ce sens, une sorte d’ascèse qu’il a pratiquée jusqu’aux limites du supportable.
À l’origine de cette ascèse il faut, sans doute, voir le sacrement du malheur, la pauvreté à la fois imposée et épousée.
La Lucarne ovale, écrite en 1916, pendant la guerre, s’ouvre avec solennité par ces lignes :
En ce temps-là le charbon
était devenu aussi précieux
et rare que des pépites d’or
et j’écrivais dans un grenier
où la neige, en tombant
par les fentes du toit,
devenait bleue.
Plus loin, au centre d’une page, ces seuls mots :
L’hiver m’a chassé
dans les rues.
Et encore ceci :
On ne peut plus
dormir tranquille
quand on a une fois
ouvert les yeux.
Oui, beaucoup de poèmes de Reverdy, surtout les premiers, ressemblent à une chambre de misère ; au milieu est assis un homme qui regarde fixement devant lui. Il faut faire effort pour lui parler, il fait effort pour vous parler ; il vous dit à la manière des pauvres : « Donnez-vous donc la peine d’entrer. » Ce n’est pas sans peine, en effet, que l’on entre et que l’on affronte tant de peine. Mais si vous le faites, quelle communion ! Cette chambre de misère est pareille aux antiques « feux de misère » où tout est éteint pour que soit rallumé le feu nouveau.
Je vais vous lire trois des Poèmes en prose.
[Lecture de Traits et Figures, l’Esprit sort, Cortège.]
Il y a dans les autres recueils des pièces aussi belles ; certaines sont bouleversantes ; celles que j’aurais aimé vous faire entendre défient l’interprétation.
Reverdy a eu une grande influence sur les jeunes d’alors. Il a donné à ceux qui l’ont approché un poids de gravité qu’ils n’auraient pas eu sans lui. En somme, Apollinaire, c’était le père brillant, léger, dont on brûle d’égaler les succès et les frasques. Et Reverdy, c’était la mère humble, obscure, vivant de la vie même du cœur. N’a-t-il pas dit de lui dans le Gant de crin : « Je suis obscur comme le sentiment » ?
Ces diables d’enfants (les futurs dadas) l’ont infiniment aimé et admiré. C’est à lui qu’Aragon a dédié dans Feu de joie, son premier recueil, le poème qui veut être le plus beau, le plus long, le plus sincère, celui qu’il a appelé Lever, comme le lever du matin. C’est à lui également que Breton a dédié, dans Clair de terre, le fameux Tournesol, dont il devait faire le mystérieux pivot de l’Amour fou.
Comme il ressort de ce que je viens de dire, l’influence de Reverdy fut surtout de fond, dans le plein sens du mot. Les formes et les jeux des formes, toutes les belles petites inventions, c’est Apollinaire qui les commandait.
Quand je connus Breton, tout au début de 1916, il portait l’uniforme bleu horizon de médecin auxiliaire aux armées. Il séjournait dans je ne sais plus quelle ville de province, mais il venait assez souvent à Paris. Il ne connaissait pas encore Aragon et Soupault. Lui, comme les deux autres, fut d’abord client de passage puis client assidu de ma librairie.
Nous eûmes tout de suite de grandes conversations. Je crois bien que nous ne fûmes jamais d’accord. Même sur les sujets où nous aurions pu nous entendre : Novalis, Rimbaud, l’occultisme… il avait des vues exclusives qui me dépaysaient tout à fait. Il était beaucoup plus « avancé » que moi. Je lui paraissais certainement réactionnaire, tandis qu’aux yeux de ma clientèle courante je faisais figure de révolutionnaire : je venais de découvrir Romains et l’unanimisme et j’étais plongée dans l’expérience unanimiste comme d’autres, quelques années plus tard, allaient être plongés dans l’expérience surréaliste.
Breton était encore loin d’être un chef d’école ; il acceptait même d’être disciple – disciple d’Apollinaire qu’il aimait fanatiquement. Il essaya bien de me gagner à son clan, mais au lieu d’ébranler mes convictions, il ne fit que les renforcer. Nous n’étions d’ailleurs pas tout à fait de la même génération, j’étais plus vieille que lui de trois ou quatre ans. (Oui, j’avais vingt-quatre ans et il devait en avoir vingt et un.)
D’autre part, je ressentais moins que lui le besoin de nouveauté violente. Je n’avais pas à réagir contre le despotisme d’un milieu bourgeois, étant dotée d’admirables parents qui m’avaient toujours laissée libre et même aidée à le devenir ; ma mère, en particulier, était toujours prête à aller plus vite et plus loin que moi.
Je n’avais pas non plus à réagir contre la société ; on ne me mettait pas en uniforme et on ne m’envoyait pas à la guerre. J’étais trop jeune et trop éprise de littérature pour me sentir solidaire d’un autre monde que celui des livres, où j’étais heureuse, tant qu’on ne me dérangeait pas.
Apollinaire, à mon sens, ne laissait pas le temps de souffler. Pourquoi dire : « Allons plus vite, nom de Dieu, toujours plus vite » ? Pourquoi vouloir, à tout prix, de « nouveaux sons » et que « tout ait un nom nouveau » ? Les choses ne sont nouvelles que tant qu’il y en a d’anciennes qui les suivent des yeux.
L’esprit nouveau… mais l’esprit est toujours nouveau. Ce sont les formes dans lesquelles il s’incarne et qu’il laisse derrière lui qui vieillissent. L’invention sans répit entasse les défroques et ne donne même pas à la surprise le temps d’être une surprise.
Nous savons bien que la machine ouvre une ère nouvelle et qu’il faut nous y adapter. Mais ce n’est pas nous y adapter que d’aller plus vite qu’elle et de lui jeter en pâture à l’avance ce qu’elle ne nous demandera peut-être pas.
Par ailleurs, j’étais loin d’être insensible au génie poétique de l’auteur d’Alcools ; c’était un génie-chat très gracieux, très malin et très souple ; il pouvait se jeter d’un sixième et retomber sur ses pattes, et je crois qu’il aimait assez voir les autres se casser les pattes.
Au début de nos relations, Breton éprouvait autant que celle d’Apollinaire la domination de Mallarmé. Il était fasciné par la Dernière Mode qu’il connaissait à merveille. N’était-il pas en rapports avec le docteur Bonniot ? Je ne me rappelle plus. Mais je sais qu’il fréquentait Jean Royère qui avait déjà publié des vers de lui dans la Phalange. C’est chez Jean Royère qu’il entendit, en 1917, Paul Valéry lire la Jeune Parque encore manuscrite et il fut le premier à m’en parler. Aux questions que je lui posais à ce sujet, il me répondait simplement : « C’est transparent et c’est gris. » Impression que je ne retrouvai pas quand je lus moi-même le poème ; Breton était frappé par son classicisme et je fus frappée par son drame. À travers la forme glacée, je sentais la vie de la Parque « convulsive », « explosante-fixe », comme aurait pu dire le futur auteur de l’Amour fou.
Revenons à Mallarmé. Breton, donc, en était charmé et hanté au point qu’il écrivait ses lettres en prenant le ton courtois et précieux du Maître – très vieille France. Cela m’étonnait beaucoup, moi qui étais simple et familière. Son écriture, également, me plongeait en rêverie : appliquée, égale, lissée comme des cheveux avec de fines boucles. C’était, semblait-il, une écriture angélique.
En plus d’un sens, sa physionomie allait avec son écriture. Il était beau, d’une beauté non pas angélique, mais archangélique. – J’ouvre une parenthèse : les anges sont gracieux et les archanges sérieux. Les anges sourient toujours, ils sont faits d’un sourire, leur ouvrage est aimable, alors que les archanges ont généralement de grosses besognes : des gens à chasser du paradis, des dragons à tuer, etc. – Le visage était massif, bien dessiné ; les cheveux étaient portés assez longs et rejetés en arrière avec noblesse ; le regard restait étranger au monde et même à soi, il était peu vivant, il avait la couleur du jade.
Breton ne souriait pas, mais il riait parfois d’un rire court et sardonique qui surgissait dans le discours sans déranger les traits de son visage, comme chez les femmes soucieuses de leur beauté.
Oui, il avait nettement le type archangélique, comme T. S. Eliot avec lequel il n’a aucune ressemblance, sauf celle d’appartenir à cette famille de figures qu’on voit se dresser aux porches des cathédrales.
Le visage du poète anglais est certainement moins impassible ; il est plus tourmenté, mais d’un tourment inactuel, pétrifié.
Breton, c’est la violence qui le fait statue. Il est porte-glaive. Il a la diligence immobile des médiums.
Que cela était apparent quand il était en présence d’Apollinaire ! Je me souviens d’une ou deux scènes vraiment inoubliables : Apollinaire assis devant moi, causant familièrement, et Breton debout, adossé au mur, le regard fixe et panique, voyant non pas l’homme qui était présent, mais l’invisible, le dieu noir, dont il fallait recevoir l’ordre.
Ce que je dis là peut sembler curieux, mais paraîtrait tout naturel en Orient. Les Hindous, par exemple, connaissent mieux que personne le mystère des rapports de maître à disciple. Songez à la deuxième entrevue de Ramakrisna et de Vivekananda : ce dernier, au seul contact du pied droit de son maître, est pris d’une sorte de terreur. Il voit, suivant son propre récit, les murs de la chambre tournoyer et s’abattre, il ne reste rien devant lui que le néant, comme un gouffre où son moi risque d’être englouti.
Je ne dis pas que les choses atteignirent ce degré pour Apollinaire et Breton. Et je ne dis pas non plus qu’ils fussent des saints, bien qu’il y ait une sainteté à rebours et que ce genre-là soit justement à la mode à notre époque qui est, comme dirait Monsieur Guénon, la période extrême du Kali-Yuga, autrement dit le règne de l’Antéchrist.
Ce que le visage de Breton avait peut-être de plus remarquable, c’était la bouche lourde et excessivement charnue. La lèvre inférieure, d’un développement presque anormal, révélait, suivant les données de la physiognomonie classique, une forte sensualité gouvernée par l’élément sexuel, mais la fermeté de cette bouche et son dessin rigoureux dans l’excès même, indiquaient une personne très concertée qui mélangerait singulièrement le devoir et le plaisir, ou plutôt qui les imbriquerait.
J’étais, en ce temps-là, très portée à l’exercice des sciences dites occultes. Je ne manquai pas de regarder aussi les lignes de sa main. Une chose m’y frappa plus que tout : c’est la bizarrerie de la ligne de tête. Cette ligne indiquait clairement la prédilection du sujet pour la folie et tout ce qui s’en approche. J’avoue que cela me fit un peu peur, à moi qui ne devais pas être une des figures motrices du Kali-Yuga. Oui, cela me fit peur et me mit sur la réserve.
Et pourtant, quel charme et quelle autorité avait ce garçon ! Ses amis, plus tard, subirent tous son ascendant. Jacques Prévert a noté qu’on l’aimait comme une femme. Il avait réellement ce que Freud appellerait le pouvoir libidineux du chef. Je l’éprouvai, moi aussi, mais ne pris que plus de soins à m’en défendre. Je n’avais d’ailleurs pas de mérite à résister, ma résistance s’organisait d’elle-même. Mon mérite eût été plus grand, peut-être, de faire quelques pas en sa compagnie.
Mais à la réflexion, je les ai faits ces quelques pas, puisque je n’ai pas hésité à prendre le dépôt général de la revue Littérature quand elle fut fondée en 1919. La direction en était à l’adresse de Breton : place du Panthéon, à l’Hôtel des Grands Hommes. La rue de l’Odéon figure modestement au verso de la couverture : « Pour la vente, s’adresser à la Maison des Amis des Livres. »
Entre temps, j’avais fait connaissance de Louis Aragon, venu peu après Breton à ma librairie, et de Philippe Soupault.
Louis Aragon était alors en pleine possession de son prénom et d’une ombre de moustache. C’était bien le plus gentil, le plus sensible garçon qu’on eût su voir. Et le plus intelligent aussi. Avec lui, on pouvait s’entendre. Il adorait la poésie sans lui demander trop d’insolite. Quand je le connus, il faisait, je crois, sa première année de P. C. N. Il avait un Verlaine et un Laforgue dans ses poches et il était fort choqué de la grossièreté de ses camarades. Je me souviens d’une de nos premières conversations où il me confia que l’ineptie et l’obscénité des propos qu’il entendait à l’amphithéâtre n’étaient pas loin de lui mettre les larmes aux yeux.
C’était déjà un causeur remarquable. Il pouvait parler pendant deux ou trois heures avec faconde et ce léger ton nasal qu’il n’a pas perdu, je crois, et qui traduit sa manière ironique : le défi guignol, l’emportement badin. Il arrivait que Suzanne Bonnierre, quittant la librairie vers trois heures de l’après-midi pour aller faire des courses, le retrouva à six heures, à la même place, debout dans l’embrasure de la vitrine, plongé dans son discours élégant qui n’avait pas subi d’arrêt et où ne se marquait nulle fatigue.
Un jour, il franchit notre seuil des gants clairs à la main. Il devait faire une visite de cérémonie dans le quartier. Cette visite, il l’oublia si bien dans le feu et les flots de sa parole que, vers la fin de l’après-midi, nous vîmes une personne plutôt furieuse (sa sœur aînée, nous dit-il ensuite) ouvrir brusquement la porte : « Mais enfin, Louis, il y a deux heures que je t’attends ! Tu n’es pas fou ? »
Nous l’aimions beaucoup, naturellement, et nous ne doutions pas une seconde qu’il ne devînt un brillant littérateur.
Philippe Soupault, il me semble que je le connus en 1917. Je n’ai pas gardé souvenir de nos premières entrevues. Dans ma mémoire, je ne le vois qu’associé avec Breton et Aragon qu’il avait rencontrés je ne sais où. Toujours est-il qu’à une certaine période je les voyais beaucoup ensemble et déjà très unis pour une action commune.
Soupault était à la fois le plus gracieux et le plus griffu des trois. Sa diablerie était peut-être moins naturelle ; à la réflexion, elle était naturelle, mais chez lui, c’était plutôt nervosité personnelle – les nerfs donnent de bonnes griffes. En même temps, il avait du cœur et de l’éducation, l’un renforçant l’autre. Il se blessait donc beaucoup plus qu’il ne blessait autrui, et il lui en coûtait singulièrement de se mettre en guerre contre la société. Je me demande si, au départ, ce ne fut pas lui le plus héroïque.
Aragon, non plus, ne semblait pas être né pour tant de prouesses, mais dès qu’il fut entré dans le jeu, il se trouva fort content de satisfaire sa gaminerie, d’autant plus qu’il avait l’encouragement et l’approbation de qui avait su lui imposer une autorité quasi paternelle. Il pouvait aller fort dans la bataille, étant revêtu d’une belle cuirasse de littérature.
Mais j’anticipe. Ce que je dis là s’applique plutôt à l’époque dada, et nous n’en sommes qu’à Littérature.
Le n°1 de la revue parut en mars 1919. Ce même mois fut marqué rue de l’Odéon par un événement musical : l’audition du Socrate de Satie. C’était bien un événement, l’œuvre n’ayant été jouée auparavant que chez la princesse Edmond de Polignac qui, à l’imitation des seigneurs d’autrefois, en avait fait la commande. Notre audition fut donc une vraie petite première.
Suzanne Balguerie chantait – chantait merveilleusement – toute la partition à elle seule, ce qui était un tour de force, l’œuvre étant écrite pour trois voix de femmes. Satie en personne tenait le piano. Jean Cocteau faisait la présentation.
Pour contenter un public relativement étendu, nous organisâmes deux séances dans cette même journée du vendredi 21 mars 1919 : une en matinée et une en soirée. On sait qu’à la soirée, Francis Jammes, de passage à Paris, était présent, ainsi que Gide et que Claudel.
Le mois précédent, Cocteau avait déjà brillé chez nous à l’occasion d’une petite séance hors texte dont je ne fus jamais très fière. Il s’agit de la lecture du Cap de Bonne-Espérance que je vais conter à belles dents pour donner enfin satisfaction à la pulsion agressive – avouez que jusqu’ici elle n’a reçu qu’une faible pâture.
Dieu sait que j’ai de l’affection pour Cocteau, et de l’admiration aussi, j’en ai même actuellement plus qu’autrefois. Il était si enfant gâté ! C’est un poète assurément, plus en prose qu’en vers, à mon sens. Il a un style bien à lui, avec une fausse virginité capiteuse, alors qu’en poésie versifiée, ses artifices, du fait qu’ils sont renforcés par l’artifice initial du vers, sont portés à un point entêtant. Personnellement, il me donne la migraine. Il se peut que je sois injuste, mais à partir du moment où vous avez la migraine, il est difficile d’être juste.
Donc, au moment du Cap, il venait de découvrir la poésie moderne et les pères de cette poésie. Il reniait le Prince frivole et la Danse de Sophocle qui contenaient pourtant de bien jolies choses. Il faut le louer sans réserves de s’être jeté à l’avant-garde. Il n’y a rien perdu de ses dons naturels et il y a gagné plus d’une cocarde.
Ce n’est jamais lui qui monte le premier sur la brèche, mais c’est toujours lui qui plante le drapeau, et ma foi, il faut bien qu’il y en ait un pour le faire.
En composant le Cap, il a probablement voulu planter le drapeau du Coup de dés. Mallarmé est à l’origine des recherches typographiques d’Apollinaire et surtout de Reverdy, à partir de la Lucarne ovale, Reverdy qui fut, je crois, correcteur d’imprimerie. Chez Apollinaire, la recherche fut kaléidoscopique et aboutit à toutes les fantaisies des idéogrammes.
Chez Reverdy, elle fut réfléchie et féconde, ce fut d’elle que partit un long courant d’influence. Apollinaire avait supprimé la ponctuation, Reverdy la rétablissait au moyen de blancs judicieusement réservés dans le texte, afin que chaque poème eût sa forme spéciale et révélât « un ordre supérieur ».
Cocteau n’hésita pas à faire un long poème en utilisant à la fois ce procédé encore inconnu du public et le personnage de Roland Garros bien connu du public, mieux que connu : jouissant du prestige de l’aviation et de la gloire du héros. On ne pouvait avoir plus d’ailes ! C’était rendre bien visible au premier venu qu’on était un « aviateur de l’encre » qui avait le droit de dire :
Je taquine l’éternité.
Le Cap, à vrai dire, était un intéressant poème. Comme dans tout ce que fait Cocteau, les recherches et les effets étaient nombreux, étourdissants et même personnels. S’il n’avait, dès le départ, mis sur Garros et lui l’étiquette « Dante et Virgile » (qu’il a dû s’interroger pour savoir lequel des deux lui allait le mieux : Dante ou Virgile ?), nous n’en aurions que mieux apprécié les imitations de coqs, d’hirondelles, de cacatoès, de bruits d’avion… qui parsemaient le poème. Il y avait même un passage lettriste qui aurait été d’une nouveauté bouleversante si Pierre Albert-Birot n’avait été le premier à utiliser ainsi le son des lettres.
Et Cocteau lisait à merveille, avec sa fameuse voix métallique qui fait porte-voix.
Je dirai deux mots de la façon dont s’organisa cette lecture.
Il y avait eu, huit ou dix jours auparavant, à la galerie Rosenberg de la rue de la Baume, ce musée du Cubisme, une séance de poésie et de musique d’avant-garde. Je ne me souviens plus du programme, sauf de ceci : qu’on y donnait des œuvres de notre cher Satie.
À cette séance qui eut lieu un après-midi du dimanche, se trouvaient maintes personnalités, dont Gide qui était le point de mire de tous les regards. C’est ce jour-là qu’il m’arriva de commettre un mot d’esprit d’un tour si XVIIIe siècle que je me risque à le rapporter ici.
Comme Gide me disait, non sans légère ironie : « Mais il n’y a là que des génies ! », je lui répondis avec une prestesse qui m’étonne encore (car autant que lui je brille par l’esprit d’escalier) : « Mais, cher maître, vous n’y voyez pas plus loin que le bout de votre nez ! »
Donc, à la sortie de cette réunion (sortie marquée comme toutes les sorties bien parisiennes par l’arrivée de Fargue), Cocteau vint me rejoindre et me dit à peu près : « Gide voudrait que je lise le Cap rue de l’Odéon. »
Le Cap, on en parlait beaucoup. Son auteur l’avait déjà lu dans plusieurs salons. Il y avait force coups de téléphone à ce sujet pour amener Valéry, en particulier, à dire quelque chose de gentil.
Bon, si Gide voulait, comment n’aurais-je pas voulu ?
À Gide, notre Cocteau courut dire : « Adrienne Monnier aimerait beaucoup que je lise le Cap rue de l’Odéon en votre présence. Vous viendrez, n’est-ce pas ? » Gide tout bonnement acquiesça.
Nous vîmes presque tout de suite, Gide et moi, que nous avions été ficelés. Nous en fûmes moins fâchés qu’amusés et nous décidâmes de laisser faire, d’autant plus qu’il ne s’agissait pas d’une grande séance, mais d’une lecture presque intime, un après-midi, dans l’arrière-boutique. Ma seule vengeance fut de demander à Cocteau d’apporter les gâteaux (chaque séance devant être suivie d’un goûter avec gâteaux, sandwiches et porto). En général, je fournissais tout ; cette fois, je n’allais donner que le porto.
Cocteau fit livrer un bridge de chez Rebattet. Les bridges de chez Rebattet, c’étaient, s’il vous en souvient, d’admirables gâteaux au chocolat. Ce gros gâteau fort moelleux ne fut pas très commode à partager et à manger : il aurait fallu des assiettes et des fourchettes, ce que je n’avais pas à la librairie (je commandais toujours en pareils cas des petits fours). Nous mîmes beaucoup de chocolat sur nos doigts, puis sur nos mouchoirs.
Nous étions bien une trentaine de personnes à cette lecture. Il y avait les Godebski, Fargue et Satie, naturellement. Cocteau m’avait demandé surtout de ne pas inviter de femmes du monde. Il n’y en eut que trois qui étaient inévitables, à cause de leur attachement à la maison. Par contre, il avait insisté pour que je fisse venir toute la jeunesse possible. Les jeunes filles ne manquaient pas, j’avais convié toutes mes amies, mais en fait de jeunes gens, à part Marc Allégret qui accompagnait Gide, on ne voyait que Breton et Soupault, tous deux portant encore l’uniforme bleu horizon. Ils se tenaient très droits, rayonnants d’hostilité. Heureusement, les femmes du monde étaient là pour crier au génie.
Je reviens à Littérature dont on attendait alors la naissance. Elle devait être dirigée par nos trois amis : Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault. Comme on sait, Paul Valéry en fut le parrain.
Cocteau n’y donna jamais le moindre texte. Il avait tenté de se lier avec Aragon qui, à cette époque, faisait le soldat je ne sais plus où. Pendant un certain temps, ils échangèrent une correspondance amicale, mais les deux autres y mirent bon ordre et arrivèrent à les brouiller. Cela fit beaucoup de peine à Cocteau qui prit soin de me récrire.
Donc, il n’y eut pas de Cocteau à Littérature, mais on y laissa pénétrer un certain nombre de ses amis : Georges Auric, Darius Milhaud, Bernard Faÿ, Paul Morand.
Raymond Radiguet n’y figura pas moins de cinq fois : quatre poèmes et une note. Je crois même que c’est là qu’il fit ses débuts poétiques. Il arrangeait alors ses vers à la façon reverdienne, c’était la tenue de rigueur. Il revint très vite aux règles classiques.
Jamais, en vérité, on ne vit un sommaire aussi sensationnel que celui du numéro I : André Gide, Paul Valéry, Léon-Paul Fargue, presque tous les grands amours de la rue de l’Odéon. Et aussi : Max Jacob, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars – les chers fauves. Jean Paulhan y donnait un fragment de la Guérison sévère, première tentative sérieuse pour fixer un rêve, réponse, peut-être, au désir exprimé dès 1908 par Jacques Rivière dans son Introduction à la métaphysique du rêve.
Deux des directeurs, Aragon et Breton, fermaient le cortège avec un poème, toujours à la manière de Reverdy.
Leurs illustres amis, à ces jeunes gens, ne s’étaient pas moqués d’eux, fichtre non.
Le texte de Gide qui ouvrait le numéro n’était rien moins qu’un important fragment des Nouvelles Nourritures, encore totalement inédites.
Cela pouvait servir de manifeste à tous les Lafcadio présents, passés et futurs. N’y disait-il pas :
Table rase, j’ai tout balayé. C’en est fait. Je me dresse nu sur la terre vierge, devant le ciel à repeupler.
Et aussi :
Je rêve à de nouvelles harmonies, un art des mots plus subtil et plus franc ; sans rhétorique ; et qui ne cherche à rien prouver.
À un endroit, il s’essayait même aux nouvelles dispositions typographiques, comme on s’offre un petit feutre à la mode. Il y avait en particulier un :
… je me balance
à l’extrémité d’un rayon
qui faisait escarpolette.
Plus loin :
La plage blanche
luit devant moi
donnait un effet qui aurait été certainement plus fort si toute la page était restée blanche.
Par exemple, il ne badinait pas avec la ponctuation. André Salmon et Max Jacob, du reste, en avaient gardé l’usage.
Le poème de Valéry, c’était, s’il vous plaît, le Cantique des colonnes, qui éclatait là, plus jeune, plus audacieux que tout le reste, et si beau !
Le merveilleux enfantillage de la première strophe :
Douces colonnes aux
Chapeaux garnis de jour
Ornés de vrais oiseaux
Qui marchent sur le tour
pour arriver, à travers un ballet d’images alternativement graves et ingénues – d’une ingénuité sans pareille – à la finale :
Nous marchons dans le temps
Et nos corps éclatants
Ont des pas ineffables
Qui marquent dans les fables…
Comment, si l’on est amateur de poèmes, c’est-à-dire si l’on aime ce que l’on dit aimer, comment ne pas s’étendre là, et dormir le siècle.
Fargue, en ce temps-là, mijotait en plein dans sa période de non-écrire. Mané Couvreux disait : « Quand Fargue est malade, on se dit, bon, il va être obligé de rester au lit et se mettre à écrire. Eh bien non, il aime mieux guérir. »
Donc, Fargue avait sorti des poches d’un vieux paletot deux des fantaisies qui devaient figurer plus tard dans les Ludions et qu’il avait modestement intitulées : Écrit dans une cuisine. L’une, c’était la fameuse Grenouille du jeu de tonneau que Satie avait mise en musique. On l’entendait partout et toujours avec un plaisir nouveau – Bathori la chantait à ravir.
Le numéro se terminait par des notes signées L. A. et R. L.
Sous le titre « Livres choisis », L. A. (Aragon), à propos des Vingt-cinq poèmes de Tristan Tzara et des Jockeys camouflés de Pierre Reverdy, inaugurait ce genre critique qui fleurit encore abondamment, basé sur la surenchère et l’hermétisme, genre qui fait merveille quand on veut parler de peinture, puisqu’il s’agit de ne pas laisser voir ce qui se voit et de faire voir ce qui ne se voit pas.
R. L., la mère du bibisme, notre chère Raymonde, s’était chargée de la revue des revues. Ironique à l’égard du Mercure de France et de l’Éventail, elle était élogieuse pour les Écrits nouveaux où Breton venait de publier un essai sur Jarry. Avec une fougue de jeune sauvage, elle approuvait le manifeste Dada 1918. Boumboum, boumboum, boum-boum.
À la suite de ce boumboum, tout à la fin, quatre lignes bien sages et bien faraudes :
Nous sommes heureux d’annoncer les premiers la reparution prochaine, sous la direction de M. André Gide, de la Nouvelle Revue Française, la revue d’avant-guerre qui comptait le plus de titres à l’estime des lettrés.
On sait ce qu’il en fut.
Nos jeunes amis ne furent pas très contents, ils furent même vexés, je vous l’affirme, d’avoir été « blousés » par leur cher maître qui, pourtant, avait dû sérieusement penser à prendre la direction d’une revue – qui était la sienne.
On sait aussi ce qu’il en fut de l’évolution de Littérature, qui tourna de plus en plus, non pas en bourrique, mais en dada.
Je ne veux pas entrer ici dans tous les détails de cette évolution.
Notons simplement que Tzara, présent au premier numéro dans les notes d’Aragon et de Raymonde, avait dès le n° 2 un poème de sa meilleure manière, de cette manière que Jean Cassou appelle ingénieusement « un furibond exercice de dissonance et d’atonalité ». C’était Maison Flake :
déclenchez clairons l’annonce vaste et hyaline animaux du service maritime
forestier aérostatique tout ce qui existe chevauche en galop de clarté la vie, etc.
Ce même n° 2 contient assez curieusement un court morceau d’Amour couleur de Paris de Jules Romains, grande concession faite à Mademoiselle Monnier.
À partir du n° 5 il y a du Tzara dans chaque numéro.
On est surpris de trouver encore, au n° 11, Gide avec des Pages du journal de Lafcadio, et au 12, Valéry avec l’Ode secrète.
Le n° 13 contient les Vingt-trois Manifestes Dada. Le 15 donne la recette :
POUR FAIRE UN POÈME DADAÏSTE
Prenez un journal.
Prenez des ciseaux.
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.
Découpez l’article.
Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac.
Agitez doucement.
Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre dans l’ordre où elles ont quitté le sac.
Copiez consciencieusement.
Le poème vous ressemblera.
Et vous voilà « un écrivain original et d’une sensibilité charmante, encore qu’incomprise du vulgaire ».
La situation était des plus franches. Il n’y a, parmi les aînés, que Giraudoux qui ait la coquetterie de donner, au n° 16, en plein chambard, un morceau de sa Suzanne. C’est le moment où Suzanne rencontre les dieux de l’île de Pâques. Giraudoux a sûrement établi un rapport entre ces dieux à gueule d’empeigne et ceux qui gouvernaient la littérature sauvage de nos jeunes gens.
On sait que Littérature, comme épuisé par sa frénésie, s’arrêta après le n° 19, en mai 1921, deux ans après la fondation.
Ce ne fut, d’ailleurs, pas pour mourir. Moins d’un an après, en mai 1922, la revue reparaissait sous la direction seulement de Breton et de Soupault. Changement de couverture, c’était le chapeau haut de forme. Le duo et le chapeau durèrent pendant trois numéros ; au quatrième, la couverture arbora un sacré-cœur de Jésus et Breton garda seul la direction, avec, en tête de numéro, un petit manifeste, Clairement, où il se débarrassait clairement de Tzara pour établir la domination mythique de son ami Jacques Vaché, qui s’était suicidé en 1919. Il était toujours en bons termes avec Aragon et Soupault. Il honorait toujours ses père et mère, Apollinaire et Reverdy ; il disait à leur sujet : « N’est-il pas vrai que nous leur devons un peu de notre force ? » Le manifeste se terminait par ces lignes :
Il ne sera pas dit que le dadaïsme aura servi à autre chose qu’à nous maintenir dans cet état de disponibilité parfaite où nous sommes et dont maintenant nous allons nous éloigner avec lucidité vers ce qui nous réclame.
Ce qui le réclamait, lui et sa nouvelle équipe où brillaient Robert Desnos et Benjamin Péret, c’étaient la série d’expériences bien connues sur le langage et la vie psychique. Rrose Sélavy et les médiums entraient en scène. On n’en était pas encore à la libération des mœurs, par la destruction des tabous sexuels et religieux, qui fut une des bases du surréalisme.
Je n’ai pas l’intention maintenant d’examiner, même légèrement, la question du surréalisme, qui demande un long et sérieux travail. Il est certain que le mouvement est des plus importants et qu’il représente de très valables démarches vers un humanisme nouveau.
L’ouvrage que Maurice Nadeau lui a consacré me paraît excellent ; c’est un documentaire inappréciable ; je suis d’accord avec lui sur un grand nombre de points. Je lui ferai seulement le reproche de ne pas dépasser les vues du groupe qu’il considère et de ne pas le situer dans un ensemble assez vaste. Il l’a mieux situé historiquement et politiquement que littérairement, il me semble.
Sans doute les surréalistes ont-ils reconnu avec élan ce qu’ils devaient à Apollinaire et à Reverdy. Ils ont inscrit dans leur ciel les noms de Poe, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont, Jarry. Ils ont donné des bons points à Saint-Pol-Roux, à Fargue et à Saint-John Perse. Mais ils ont été excessivement injustes envers des maîtres auxquels ils devaient beaucoup, tant au point de vue de leur développement individuel qu’à celui de l’humanisme qu’ils voulaient servir.
Je reviendrai un jour sur cette injustice qui me frappait tant et qui me troublait dans l’appréciation de leurs œuvres. J’y ai beaucoup réfléchi depuis ; certaines raisons m’en sont apparues qui constituent des circonstances atténuantes. En gros, je dirai ceci : que les jeunes animés de l’esprit de création sont gênés par ceux de leurs maîtres qui accomplissent trop bien ce qu’ils aimeraient accomplir eux-mêmes. Il y va de leur salut de n’être pas trop respectueux.
Je me dis cela, maintenant, mais alors l’absolutisme et la violence de Breton et de ses amis m’étaient insupportables (il faut dire qu’ils allaient fort !). J’étais indignée par leur attitude à l’égard d’un Gide qui les a si fortement marqués ; d’un Claudel qui a fait, avec les premiers drames de l’Arbre, un grand œuvre qu’on ne peut guère apprécier qu’en adoptant l’esthétique surréaliste ; Claudel qui a écrit dans la Ville ceci :
Mais l’alliance ou l’hymen qu’un homme conclut avec une femme
Est insuffisant, et l’amour s’épuise comme l’amitié.
Comme une note comporte la série sans fin et ses harmoniques, jusqu’aux deux termes de l’ouïe,
Chaque homme, pour vivre toute son âme, appelle de multiples accords. Et
S’il n’est ordure ou boue dont la science ne sache tirer profit,
Je pense qu’il n’est point d’être si vil et si infime
Qu’il ne soit nécessaire à notre unanimité.
Il y avait déjà dans cette affirmation les germes de l’unanimisme et du surréalisme. Elle justifiait par avance la prédilection pour les « déchets ».
C’est à propos de Claudel, d’ailleurs, que je fus amenée à me fâcher avec Breton.
J’avais organisé, peu après le retour de Claudel du Brésil, en mai 1919, une grande matinée pour laquelle j’avais loué le théâtre du Gymnase. J’avais engagé, à cet effet, Marguerite Moreno et Ève Francis, de Max, Jean Hervé et Yonnel.
Je n’entrerai pas dans les détails de cette matinée, ce serait trop long. J’écrirai un jour, quand j’aurai le temps, l’histoire des séances de la rue de l’Odéon.
Donc, à la suite de cette matinée, la revue Littérature publia en fin de numéro une note intitulée : « Matinée Paul-Claude L. » (Paul trait d’union Claude ; L un point, comme une initiale). La note commençait ainsi :
L’eau bout pour moi, pour moi pour cette fête. Le feu s’éteint ; quand l’eau sera froide elle ira rejoindre un des nombreux asiles liquides.
Je suis dans une maison où toutes les paroles prononcées donnent à ceux qui les écoutent l’illusion d’être enfermés et persécutés.
Il y en avait encore vingt-trois lignes après celles-ci, pleines de choses désobligeantes et vagues, moins dites que grommelées.
Nous eûmes, Breton et moi, une grosse dispute. Je me souviens qu’il me dit ceci : « Vous soutenez Claudel parce qu’il est votre ami. » Ce à quoi je répondis que j’avais beaucoup d’affection pour lui, certainement plus que pour Claudel, mais que je n’aimais pas ce qu’il écrivait.
Ses yeux étincelèrent, j’y vis poindre des larmes.
Après ça, naturellement, nous ne fûmes guère en bons termes.
La mention « Pour la vente, s’adresser à la Maison des Amis des Livres, 7, rue de l’Odéon, Paris », qui figurait au verso de la couverture de Littérature, fut supprimée après le n° 7. En octobre, la vente et l’administration de la revue furent transportées au Sans Pareil, qui logeait alors rue du Cherche-Midi.
Est-ce avant ou après ce changement d’adresse que Breton vint me lire les Champs magnétiques ? C’est curieux, je ne m’en souviens plus. Et pourtant j’ai gardé un vif souvenir de la lecture même.
Je savais qu’il écrivait, en collaboration avec Soupault, un poème auquel il attachait beaucoup d’importance. Il vint un matin, le manuscrit à la main, et me lut tout ce qui en était déjà écrit ; cela prit-il une heure ou deux ? En tout cas ce fut long ; la voix belle mais uniforme de Breton m’endormait un peu.
Le début me parut superbe :
Prisonniers des gouttes d’eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les affiches enchantées ne nous touchent plus. À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchée ? Nous ne savons plus rien que les astres morts ; nous regardons les visages ; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les plages perdues ; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n’y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombées nos ombres mortes de la veille.
Tout le premier chant, d’ailleurs, avait grande allure, avec un ton à la fois ultra romantique et ultra moderne. C’était inspiré, dans le meilleur sens du mot.
Après le premier chant, l’incohérence à la Tzara prenait le dessus et il était de plus en plus difficile de s’émouvoir.
Avant de commencer sa lecture, Breton, qui connaissait mon admiration pour le poème de Gide, me dit qu’ils croyaient, Soupault et lui, avoir fait les Nourritures terrestres de leur génération. Il me dit aussi cette parole singulière qui s’est gravée fortement dans ma mémoire : « Si c’est ça le génie, c’est facile. » Sans doute pensait-il à Monsieur Teste (« Le génie est facile »), mais je songeais, moi – et par la suite ce fut bien ma manière de voir – que c’était le propos d’un roi fainéant.
La lecture achevée, je fis à Breton des éloges beaucoup plus modérés que ceux qu’il attendait. Il dut me juger définitivement sans intérêt. Et nous nous fréquentâmes de moins en moins.
Quand le Manifeste du surréalisme parut, en 1924, je fus presque émerveillée par la réussite de l’ouvrage. Maintenant encore, ce manifeste m’apparaît comme un des chefs-d’œuvre de la satire ; certaines pages ont la verve et la hauteur de ton d’un Érasme ou d’un Swift. La postérité n’en demande souvent pas plus. Breton peut dormir tranquille, il y aura toujours une chambre pour lui à l’Hôtel des Grands Hommes.
Messieurs, Mesdames,
J’ai une sorte de vertige à considérer la masse des choses qu’il y aurait à dire, que j’aurais à dire personnellement, sur ces années 1915-1925 que j’ai eu la présomption d’inscrire en tête de cette conférence. Je vois que j’arrive péniblement en 1920. Pour bien faire, il faudrait trois volumes, au moins.
Songez qu’en cette seule année 1919, outre tout ce que je viens de vous raconter, je fis la connaissance de Claudel, à sa rentrée du Brésil, puis de Valery Larbaud, qui revenait d’Alicante, et qui devint un des grands amis de la maison. Larbaud, à lui seul, demanderait un volume entier.
Je ne voudrais pas oublier Paul Eluard qui, vers le temps où Breton me lut les Champs magnétiques, me fit la faveur de me choisir comme première lectrice de les Animaux et leurs Hommes. Je me contente de mentionner, j’y reviendrai plus tard.
Je n’oublierai pas, non plus, que Georges Duhamel vint à cette époque m’apporter le manuscrit des Poèmes de Georges Chennevière.
Chennevière n’ayant pas trouvé d’éditeur, Duhamel avait décidé de faire les frais de l’impression ; il me demandait simplement de prendre le volume sous ma firme. Après avoir lu le recueil, je dis à Duhamel qu’un poète comme Chennevière méritait, non pas un compte d’auteur ou un compte d’ami d’auteur, mais un véritable éditeur qui fît lui-même, avec joie, les frais de l’impression. Le volume parut chez moi en 1920.
En cette même année 1920, j’eus le grand honneur d’être l’éditeur de l’Album de vers anciens de Paul Valéry.
Et je ne vous ai presque rien dit des séances.
C’est Jules Romains qui les inaugura, en 1917, par la lecture d’Europe. En 1918, première séance Fargue avec le concours de Ricardo Viñes et de Yonnel. En 1919, outre l’audition de Socrate et la lecture du Cap de Bonne-Espérance dont je vous ai parlé, il y eut, au mois d’avril, la première séance Valéry où les lectures furent faites par Gide, Fargue, Breton et moi-même, etc.
Sur tout cela, il me faudra revenir. Trente ans de vie littéraire, c’est un monde. Vous n’en avez aujourd’hui qu’un aperçu. Ce n’est pas sans peine que j’en ai tiré un petit ensemble auquel je me suis efforcée de donner quelque suite, un peu de sens, et un certain air de fête.
1946.
Paul Valéry vint pour la première fois rue de l’Odéon en 1917.
Ma librairie était encore dans le premier âge (nous avions à peine deux ans) ; c’est Fargue qui lui avait parlé d’elle, Fargue venu en 1916 et déjà vieil ami.
Mais Fargue n’était pas avec lui. Je crois que c’est Paul Poujaud qui l’accompagnait ce jour de je ne sais plus quel mois, mai peut-être, ou fin avril : c’était un des premiers jours de grand beau temps de l’année.
Il apparut, tôt dans l’après-midi, derrière la vitrine qu’il considéra un moment du dehors en échangeant quelques propos avec son compagnon. Je savais déjà reconnaître les hommes de lettres à leur façon de regarder la vitrine ; celle de Valéry était la plus discrète que j’eusse encore vue : il regardait en homme qui a bien « tué la marionnette », mais l’œil disait la littérature, il la disait même singulièrement, par la nature de ses rayons… comment dire ?… l’esprit valéryen me souffle le mot : cathodiques.
Donc, il entra et se nomma : Paul Valéry. Quel bonheur !
Je savais l’importance de l’homme qui était devant moi. Fargue m’avait souvent parlé de lui, Fargue qui connaissait tous les poèmes de la Conque et du Centaure, et qui m’avait dit une fois : « Notre plus grand poète, c’est Valéry, vous verrez ce que je vous dis, Adrienne, vous savez que mon nez (il se touchait le nez) ne me trompe jamais. » Je le croyais d’autant mieux que j’avais lu la Soirée avec Monsieur Teste. Je l’avais lue et relue dans le numéro IV de Vers et Prose dont je possédais une cargaison, ayant racheté le stock entier de la revue à Paul Fort.
Ce texte avait fait sur moi l’impression qu’il fait sur tout le monde : celle d’un texte sorcier. Rien, à mon sens, ne produit plus d’effets que ces pages peut-être uniques en littérature. Effets prestigieux et profondément transformateurs : on n’est plus après comme avant. Le maître de la tribu nous donne là une suprême initiation. Il nous soufflette et met au front un signe de poussière. Ses paroles expriment une sagesse antique en même temps que fort moderne. Monsieur Teste circule au milieu des passants tristes et pressés d’une grande ville mâchurée (on pense aux premiers tableaux de Bonnard) et parle comme Lao-Tseu.
Je ne me souviens pas de ce que je racontai à mon auguste visiteur. À coup sûr lui exprimai-je ma révérente admiration, et sans doute lui parlai-je de l’institution des potassons qui nous occupait beaucoup en ce temps. Il dut prêter une oreille bienveillante à mes propos, puisque j’ai un billet de lui qui remonte à cette même année de 1917 et qui mentionne avantageusement les potassons.
Vers trois heures et demie, il tira sa montre et prit congé, devant se trouver à quatre heures auprès de Monsieur Lebey.
Il me semble que cette visite précéda de peu la publication de la Jeune Parque. En tout cas, je n’avais pas lu le poème quand je vis Valéry pour la première fois, mais André Breton m’en avait parlé, après l’avoir entendu lire par l’auteur lui-même chez Jean Royère. Breton disait que c’était « transparent » et « gris » ; il donnait, d’ailleurs, une valeur éminente à ce « gris ».
Quand j’eus la plaquette entre les mains, je fus moins enthousiaste, tout d’abord, que confondue.
La Jeune Parque, je la voyais, je la vois encore, comme une étrange figure, la plus étrange en vérité, taillée non pas dans le marbre, mais dans une sorte de porphyre. Vous connaissez ces statues romaines, où le visage et les parties visibles du corps sont blancs, et le vêtement rouge veiné. Ici, c’est le vêtement et le décor qui sont blancs, d’une blancheur scintillante et glacée, où perce par endroits le rose de la rose, tandis que le visage et tout le corps vivent et se contractent sous les veines d’un minéral passionné.
Poème où se rejoignent le classique et le baroque. Œuvre si mystérieuse qu’elle aiguise l’esprit sans jamais le repaître, découvrant des merveilles autant qu’on lui donne de regards.
Fargue, qui était fortement épris de cette Jeune Parque, la lut à maintes reprises chez ses amis. Il l’avait lue sur épreuves chez Arthur Fontaine et chez Jeanne Muhlfeld, lectures auxquelles je ne fus point présente, mais dont j’eus des comptes rendus. J’assistai à la séance qui eut lieu chez Aurel quelque temps après la publication. Cette fois, Fargue faisait une causerie et ne lisait pas le poème. C’est une artiste dont je ne sais plus le nom qui en était chargée. Valéry, non présent à l’ouverture de la séance (ses occupations auprès de Monsieur Lebey ne le laissaient libre qu’après huit heures), arriva pendant l’audition. Il nous raconta par la suite qu’en montant l’escalier, et percevant les cris que poussait l’interprète, il se disait avec anxiété : « Pas possible, on assassine quelqu’un… Et c’était ma Parque ! »
La première séance Valéry que nous organisâmes rue de l’Odéon eut lieu en 1919 : le samedi 12 avril 1919.
Nous y avions pensé tout l’hiver et elle nous demanda des préparations sans fin. Fargue avait décidé, dans sa causerie préliminaire, de dire des choses « importantes ». Il allait leur montrer, aux gens qui seraient là, de quel bois il se chauffait, et entendait qu’ils se chauffassent ! En fait, il parla surtout de l’élite et de ses devoirs ; comme le dit Daniel Halévy dans l’article qu’il nous consacra, ce fut « militant », certes, et d’allure militaire… tambours battants !
Nous étions quatre lecteurs amateurs – non, pas d’acteurs ! Il y avait Fargue, André Breton qui portait l’uniforme (la guerre n’était pas finie), moi et Gide.
Fargue m’avait dit : « Il faut absolument que Gide soit des nôtres : il lit comme personne. » Gide ne refusa pas, mais ne voulut pas être annoncé sur le programme ; il ne lirait que si, si et si ; c’était surtout l’état de sa gorge qui l’inquiétait, cette gorge qui encore maintenant…
Notre programme imprimé annonçait donc une causerie de Fargue et des lectures par : lui, qui ferait entendre des fragments de la Jeune Parque et de la Soirée avec Monsieur Teste. – André Breton, qui devait prêter sa voix martelée à Été, le Rameur et la Pythie. – Moi, qui avais choisi Aurore et le Cantique des colonnes.
Nous avions des copies dactylographiées des poèmes qui n’avaient pas encore paru en volume ou en revue. C’était le cas de la Pythie, destinée à Gide. Mais il nous avait donné si peu d’espoir que nous avions jugé plus prudent de l’attribuer à Breton.
Comme par miracle, Gide fut bien là, bien à l’heure, et décida tout simplement qu’il lirait lui-même la Pythie. Il y ajouta, pour combler notre plaisir, la Caresse et l’Insinuant. Il détailla ce dernier poème avec un art inoubliable, comme disent les journalistes. Sa voix hante encore notre oreille :
Ô Courbes, méandre,
Secrets du menteur.
Il semblait tendre ainsi – avec quel sourire – une pâture facile à ceux qui voulaient voir en lui un prince du mal.
Je me souviens qu’il se plaignit, avant de commencer la lecture de la Pythie, d’une insuffisance de lumière. La clarté tombait, en effet, assez faiblement du plafond. Je n’avais pas de lampe électrique portative, et d’ailleurs, il n’y aurait pas eu de prise de courant. Littéralement affolée, je me mis en quête du chandelier à bougie que je gardais, dans l’arrière-boutique, en cas de panne d’électricité. Je le lui tendis avec maladresse, il s’en saisit avec nervosité. Tout en lisant, il le promenait souventes fois de droite à gauche et de gauche à droite, le faisant passer sous son nez, éclairant par en-dessous son visage en proie à cette pythie aux « naseaux durcis par l’encens ». Cela faisait penser à quelque torche éleusinienne, et c’était fort impressionnant.
Dieux, quand on y songe, quelle séance !
1945.
J’essaie de revoir Fargue tel qu’il m’apparut pour la première fois.
C’était en février 1916. Je n’étais libraire que depuis trois mois. Une de mes premières clientes, May Raynaud, m’avait invitée chez ses parents, un dimanche après-midi, pour le rencontrer.
J’étais ravie à la pensée de le connaître. J’avais lu ses deux recueils, Poèmes et Pour la musique, qui comptaient parmi les joyaux de la jeune et si attirante Nouvelle Revue Française.
Il me semble qu’il arriva à une heure presque normale, vers six heures. Il nous avait mis en début de tournée ; comme chaque dimanche, il avait beaucoup de gens à voir dans la soirée et tard dans la nuit.
Sa figure m’inspira un curieux sentiment, à la fois chaleureux et malaisé. Sans doute était-il comme on aurait pu l’imaginer, mais avec tant de choses en plus, qui harcelaient et débordaient l’attention.
Il paraissait plus que son âge (je crois qu’il avait trente-neuf ans) à cause d’une calvitie non pas naissante, mais adolescente. Il restait de belles plates-bandes de chaque côté de la tête ; une mèche bien fournie était ramenée en haut d’un vaste front, mais le crâne apparaissait déjà largement. Cet état de cheveux qui le préoccupait beaucoup, comme je le vis par la suite, ne changea guère pendant les trente ans que je l’ai connu. On ne le vit jamais blanchir, il resta toujours aussi brun. La mèche ramenée perdit quelques unités, mais elle resta ferme au poste et s’opposa absolument à ce qu’on pût le dire chauve.
J’avais donc en face de moi une grosse tête ronde, pas ronde comme une boule, mais comme un dôme. La boîte crânienne était haute et couronnait bien le front large et circulaire construit sur des sourcils puissants quoique déliés. Forte caboche, sans doute, mais sensible, ou plutôt pleine de points sensibles. Que d’imagination ! Que de mémoire ! Le front ne montrait ni rides, ni veines, ni bosses et, cependant, il trahissait une sorte de vie cachée que je suis bien embarrassée de décrire : il y avait là des duvets, des moiteurs, des sillages, des renflements à peine visibles, qui décelaient la présence des trolls.
Que le regard était difficile à comprendre ! Il était plus engageant que tendre, et comme ennemi. Il avait un léger strabisme, signe de diablerie, mais il montrait aussi une étonnante papelardise. C’était couvert, découvert, recouvert. C’était à y perdre son latin, tant ou peu qu’on en sût.
Fargue portait alors une charmante barbe debussyste, cela me fit plaisir. On voyait peu sa bouche ; elle apparaissait cependant ferme et plutôt mince ; la lèvre inférieure, plate et légèrement avançante, luisait comme celle des gourmands et des menteurs. Le nez était noble, solidement aquilin.
Sa voix était superbe : grave, harmonieuse, d’un beau métal. Il en était le maître, il la réglait comme un instrument, il en tirait des intonations parfaites. C’est surtout de sa voix qu’il se servait pour séduire ; elle partait du fond et allait au fond ; elle avait une sorte d’habileté manuelle. Dans la discussion elle était taraudeuse et s’accompagnait de gestes à rebours d’elle-même : gentils, un peu gauches, attendrissants comme les jeux de mains des bébés à qui on fait faire jésus, pigeon vole ou les petites marionnettes.
Ses mains étaient aussi réussies que sa voix, bien que tout autrement gouvernées. Je ne les vis jamais tant que le jour de notre première rencontre : il me les donna pour que j’en lusse les lignes. Elles étaient belles, assez grasses, bien proportionnées ; les doigts avaient le bout plutôt carré, leur base renflée s’ornait extérieurement de trois ou quatre poils follets. Les ongles étaient d’une forme remarquable, ni trop longs ni trop bombés, à la fois sérieux et élégants. Le pouce était celui d’un bon sujet, pas le moins du monde en bille. La paume était peu lignée ; les lignes essentielles, d’un tracé délicat et indécis ; la ligne de tête, brisée. Le mont de Vénus, moyen et finement guilloché.
Toute la main avait un moelleux extraordinaire ; elle était comme formée de petits coussins. La peau était inimaginablement douce ; la paume avait cette sorte de pigmentation qui est celle des grands sensitifs : couverte de minuscules ocelles roses imperceptiblement mouvantes, comme un tapis du fond des mers, comme un peuple de petites lumières aux aguets. Je n’ai jamais vu cela chez personne. Il y avait là, je n’en pouvais douter, le signe de sa médiumnité, le secret de sa poésie fourmillante des secrets même de la nature.
Oui, ses mains disaient presque tout de lui. Quand il me tendit ses paumes, il me demanda : « Je vais devenir fou, n’est-ce pas ? – Oh ! non, lui répondis-je, vous l’êtes déjà bien assez comme ça. »
Malgré ces mains si douces et presque rassurantes, je fus frappée, dès le premier jour, par son air d’homme de cour, air qu’il avait toujours en société. Sa corpulence – il bedonnait un peu, quoique grand et bien pris – se serait merveilleusement accommodée des beaux et amples vêtements d’autrefois. Il aurait fait très bien aussi en sultan ou en rajah : avec un turban, le monde était à lui !
Tel quel, sa richesse de tempérament sautait aux yeux en même temps que sa science et son calcul. Sa naïveté, comme chez Stendhal, s’accompagnait d’un excès d’étude. Rien ne sortait de lui qui ne fût cuit et recuit. Son cœur vif et saignant dans sa poitrine, il ne le livrait pas sans des préparations qui allaient de la cuisine bourgeoise aux sauces les plus folles. Comme certains chefs, il vous imposait ses plats ; ce n’était pas toujours ceux qu’on eût aimés.
Je regrette bien de ne pas l’avoir connu plus tôt. Dans le numéro des Feuilles libres que Marcel Raval lui a consacré (le plus beau numéro d’hommage qu’on ait jamais publié) il y a une photo de lui, datée de 1907, qui m’attendrit chaque fois que je la regarde. Il avait trente et un ans. Qu’il était sympathique alors, que son regard semblait droit ! C’était bien l’homme des premiers poèmes. Comment en moins de dix ans avait-il pu changer à ce point ? Bien sûr, il avait perdu son père et Charles-Louis Philippe. Après une merveilleuse période de voyages avec Larbaud (où il avait dissipé tout l’argent hérité de son père), celui-ci était parti à l’étranger, toujours riche, le laissant pauvre. Il avait éprouvé de graves déboires sentimentaux. Un de ses amis, puissant et fortuné, l’avait, croyait-il, bafoué. Il venait de rater un beau mariage. Il avait perdu sa bonne amie. C’était la guerre. Il avait beaucoup de peine à vivre et à faire vivre sa mère. Par surcroît, il avait sur le dos une fabrique de vitraux qui avait très bien marché du temps de son père, mais qui ne lui donnait que des soucis.
Quand je l’ai connu, il était amer et volontairement méchant. Il avait gardé tous ses désirs, mais il n’avait plus d’illusions. On avait oblitéré ses chardonnerets, comme dirait Pichette, et comme il eût pu dire lui-même. Il était décidé à se défendre et à faire payer tout le monde, si ceux qui devaient payer lui échappaient, il se rattraperait sur les autres, sur ceux qu’il tenait en main, comme des otages.
Il eût vendu son âme au diable pour pouvoir se venger de certaines humiliations – je ne dis pas cela à la légère.
Non, on ne lui marcherait plus sur les pieds. Il n’avait jamais fait ce qu’il faut pour arriver, mail il allait le faire. Il aurait le monde avec lui, celui des salons et les officiels. Il serait décoré, pourquoi pas lui autant qu’un autre ? Les camarades ne lui passeraient plus devant le nez. Son oncle allait voir s’il était un propre à rien. Son concierge ne le toiserait plus, c’est lui qui le toiserait.
Tout cela fut dit et remâché dès le début de nos relations, non pas en d’amicales confidences, mais en monologues de Jean sans Terre mâtiné de Cambronne.
Dès le lendemain de notre rencontre chez les Raynaud, il vint à la librairie. Il apportait avec lui une douzaine de Tancrède.
Tancrède, c’était cette précieuse plaquette dont on connaissait l’existence, mais que presque personne n’avait vue. May Raynaud, qui était bibliophile, lui avait demandé comment on pouvait se la procurer. Il la lui avait promise et il m’avait promis aussi de m’en confier quelques exemplaires pour la vente.
Voici donc la chose : c’est une très jolie plaquette ; la couverture est blanche, elle est faite d’un épais papier d’Arches à gros grains. Le titre est jaune d’or. A la place de la firme il y a simplement « Paris », et en dessous « 1911 ». Elle n’est tirée qu’à deux cents exemplaires. Larbaud en a fait les frais et elle a été imprimée à Saint-Pourçain-sur-Sioule, parfaitement, chez Raymond.
On lit en épigraphe :
Les capitaines vainqueurs ont une odeur forte.
ANDRÉ GIDE.
C’est curieux, dans Paludes, Gide attribue la phrase à son « jeune ami Tancrède ». Le mystère ne reçut pas d’explications, ni ce jour-là ni depuis[6].
On convint de vendre six francs (le double du prix initial) les exemplaires que Fargue apportait. Je ne les paierais qu’après les avoir vendus et j’aurais 50 % de commission ; c’était fort avantageux, mais je me demandais à part-moi si j’arriverais à placer la douzaine. J’avais tort de m’inquiéter. Les exemplaires trouvèrent amateurs. Il vint même un temps où il n’y en eut plus et, naturellement, c’est à ce moment-là que la demande fut la plus forte.
Lors de sa venue à la librairie, Fargue fit la connaissance de mon amie Suzanne Bonnierre qui tenait la maison avec moi. Il n’y eut pas de sympathie entre eux. Elle ne fut pas émue par les malheurs qu’il nous contait. Il lui faisait peur et souvent, après son départ, elle avait des crises de larmes. Elle me reprochait beaucoup d’avoir récolté un ami pareil, qui venait tous les jours, en fin de journée, alors que nous étions fatiguées, et qui restait jusqu’à des dix heures, cloué sur sa chaise…
Il est vrai qu’au début de nos relations, Fargue montra bien peu son esprit, déjà célèbre, et dont j’avais eu des aperçus chez les Raynaud. Il n’était qu’accablant.
Mais ce sombre climat s’éclaircit vite. Au bout de quelques semaines, Fargue comprit qu’il n’avait pas en face de lui deux sœurs de charité. Nous pouvions d’autant moins ressentir la compassion qu’il était dans la force de l’âge. En face de lui qui avait tant vécu, tant souffert, qui n’avait aucune résignation, nous éprouvions notre jeunesse (j’avais vingt-trois ans, Suzanne vingt-cinq) non comme un avantage, mais comme une infériorité.
Nous appartenions à un tout autre monde : celui des petites gens sur qui pèse la loi du travail, alors qu’il visait au grand bourgeois oisif, c’est-à-dire au seigneur. Il nous écrasait volontiers avec ses relations. Je ne sais comment vint le jour où il comprit.
Peut-être, ce jour-là, arriva-t-il plus tôt dans l’après-midi et nous surprit-il dans nos fonctions de libraire, parlant aux premiers abonnés de notre cabinet de lecture, échangeant des livres et des idées.
Il vit bien que j’étais folle de littérature. Suzanne admirait par-dessus tout Jules Renard et Charles-Louis Philippe.
Voilà, il sut par quel bout recommencer.
Il sut quel ami il devait amener pour se faire comprendre et aimer, pour retrouver avec nous son âme de poète.
Il dit un matin, un peu avant midi – il avait fait effort pour arriver dans la matinée – : « Ah ! que mon bon Philippe eût aimé cette maison ! Il y serait venu tous les jours. »
Nous rompîmes pour la première fois le pain de l’amitié.
1948.
Léon-Paul Fargue, on le sait, était un causeur éblouissant. Il n’est pas un critique ou un chroniqueur qui, l’ayant connu et parlant de lui, ne mentionne le fait. On a vanté cent fois sa verve, son esprit, sa fantaisie ; ce sont, en effet, les mots qui s’imposent. Je voudrais essayer aujourd’hui de donner une idée plus précise de ces fameuses conversations.
La parole de Fargue était incroyablement vivante et vécue – plus vécue peut-être que vivante. Fargue vivait intensément ce qu’il disait ; il se mettait en parole comme on se met en action ; son corps autant que son esprit entraient en jeu. Cette animation ne se traduisait pas par des gestes, des jeux de physionomie ou des allées et venues. Non, il ne mimait pas, il gesticulait assez peu, il restait sur sa chaise. C’était tout autre chose. Il se ramassait plutôt, les bras près du torse, en poussant du front. Le mouvement essentiel restait intérieur, comme celui d’un moteur. On percevait une sorte de transpiration électrique.
La voix de Fargue était belle, nette, moins tournée vers l’interlocuteur qu’attentive à ses circuits internes. Voix d’un timbre grave, aux intonations soignées, où l’humain semblait écrit à l’avance – enregistré – et, par conséquent, plus apte à se manifester.
Donc, la personne de Fargue était assez imperturbable, même dans l’agitation. Il n’avait pas tué la marionnette, il l’avait avalée, comme la baleine, Jonas ; elle s’agitait en lui avec une incomparable drôlerie.
La drôlerie, dans ses propos, se manifestait surtout par l’esprit de caricature. En quelques phrases, en quelques mots, il réduisait quelqu’un à n’être qu’un objet dérisoire. Il faut convenir que c’était fort méchant. Par exemple, il trouvait à certains de ses confrères (dont je me garderai bien de donner les noms) l’air d’un stylographe, ou d’un pied de mouton à la poulette, ou d’un strapontin, ou d’un croupion. Devant la photo de tel grand poète, il disait : « Il ressemble à un gendarme anémique, à un maître baigneur. » C’était toujours d’une ressemblance hallucinante. La personne se transformait sous vos yeux, comme frappée par la baguette d’un sorcier. Il y a de bons exemples de ces charges dans Vulturne. Souvenez-vous du « crâne d’esturgeon de Barrés bouchant un corneau de poulaine fétide » ; du « Ritz et du Meurice avec les femmes à gueule de dragée supérieure et les diplomates en coton d’oreille ».
De tels jeux de massacre abondent dans les pièces de Fargue écrites entre 1924 et 1928 et réunies dans Espaces. Je me demande en passant si leur style n’a pas influencé Céline dont le Voyage au bout de la nuit a paru en 1932.
Ce style endiablé, le plus satyrique qui fut jamais, est issu de ses conversations. Il parlait ainsi, et comme ses discours étaient beaucoup plus libres et plus directs que ses écrits – il n’y usait d’aucune précaution, les noms des victimes n’étaient pas cachés, mais proclamés – vous devinez, n’est-ce pas, que ça faisait fréquemment des fâcheries.
Ce qui faisait sa verve impayable, c’étaient ses retours à la raison, au sens commun, à l’ordre établi. Il montrait alors un genre d’hypocrisie où le prudhomme et le malabar se mariaient curieusement. Il jouait le moraliste, voire le censeur, prodiguait les bons conseils, les réprimandes et les sévères avertissements. Quand il vous infligeait de telles semonces, c’était loin d’être amusant, mais quand c’étaient les autres qui attrapaient, on trouvait ça follement comique.
J’essaierai maintenant d’analyser la matière de sa parole, ce qui était comme son corps physique. Sans doute sa façon de parler ressemblait-elle beaucoup à sa façon d’écrire, en moins serré, à plus grands traits naturellement. Il employait en parlant moins de mots précieux et précis, mais plus de termes familiers et argotiques. Ses trouvailles orales étaient aussi abondantes que celles de son écriture, mais plus naïves, moins forcées, souvent mieux jaillies. Il lui arrivait d’improviser des périodes d’un montage si délicat et d’un mouvement à la fois si entraînant et si périlleux qu’on en avait le souffle coupé, comme quand on regarde un trapéziste.
Dans les conversations de Fargue, il faut aussi noter la présence d’un fond commun pareil à un inépuisable almanach. Ce fond merveilleusement populaire était comme la chaîne d’un tissu sur laquelle passait et repassait la trame de son esprit personnel. Il lui servait à enchaîner, justement, à ne pas laisser de vides, à tenir son auditoire en le détendant après l’avoir fortement tendu. Il était la présence aussi, dans son « âme de roulier sentimental » (l’expression est de lui), du monde des hommes dont sort par la bouche un monde de paroles.
Nul commis voyageur n’a jamais tant su et tant dit de rengaines, scies, bons mots, calembours, histoires de table d’hôte et de caserne, grivoiseries, anecdotes historiques, refrains de romances sentimentales ou de chansons comiques. Il adorait les chansons de Dranem et les aventures du colonel Ronchonnot.
La contrepèterie tenait une grande place dans ses propos. Il en tirait cent cabrioles. Il la maniait vraiment comme personne, soit qu’il citât les classiques du genre : « Dites, j’ai mangé une excellente tourte aux cailles à l’enseigne du Congre debout », etc., soit qu’il en inventât en culbutant les mots comme dans le fameux vers de Verlaine :
Je suis venin calme orphelu…
L’œuvre écrite laisse assez peu transparaître ces côtés de boute-en-train qu’il montrait surtout en société. On en trouve des traces dans les Caquets de la table tournante contenus dans Espaces.
Il y a un écrivain parmi nous qui a le don de reconstituer la parole de Fargue, c’est André Beucler, qui fut un de ses meilleurs amis. Beucler a écrit un petit livre qui s’appelle Dimanche avec Léon-Paul Fargue ; c’est le meilleur et le plus vivant portrait qu’on ait jamais fait de notre Léon-Paul – et c’est un chef-d’œuvre, aussi vrai que je suis là.
1950.
Nous fûmes voisins, Léautaud et moi, pendant vingt-six ans, de 1915, année de mon établissement rue de l’Odéon, à 1941, année de son départ du Mercure de France.
Voisins en bons termes, tout compte fait. L’humeur bourrue qu’il me montra souvent n’était pas particulièrement destinée à moi, c’était l’humeur qu’il réservait à tout le monde. Je fus toujours aimable avec lui, comme avec tout le monde. À chacun sa facilité ! Dès nos premiers contacts, je vis qu’il était un original, un misanthrope ; cela m’inspira beaucoup d’estime, d’autant plus que je le voyais circuler au Mercure de France comme l’esprit familier du lieu, et Dieu sait le respect que j’avais pour le Mercure de Vallette.
Comment ne se serait-il pas amusé à me rabrouer, moi qui montrais tant d’enthousiasme pour la poésie dont il était, lui, si bien revenu. Oui, en 1915, 1916, il était déjà rassis (à mes yeux tout au moins), très loin des « petits livres ridicules » qui contiennent des vers ou des proses à allure poétique.
J’ai raconté, dans mes souvenirs de l’autre guerre, comment il avait douché l’idolâtrie que je manifestais alors pour Claudel et pour Gide. Je lui ai attribué deux phrases qu’il nie avoir dites[7], mais ces phrases, je maintiens qu’elles sont sorties de sa bouche. Pourquoi aurais-je inventé ça plutôt qu’autre chose ? Sa défense n’est, d’ailleurs, pas très sérieuse. À propos de la phrase sur Claudel que je rapporte : « Ah ! non, pas de ce type-là, il va nous ramener les curés ! », il déclare qu’il n’a pas pu s’exprimer de cette façon, les mots « type » et « curé » n’étant pas de son vocabulaire. Mais curé n’est un terme ni d’exception ni de dénigrement, c’est une façon correcte de nommer les gens qui sont curés. Voudrait-il, comme une vieille demoiselle que je connais, les appeler « ces messieurs prêtres » ? Quant à « type », j’ai vu le mot trois fois dans ses Entretiens avec Robert Mallet, une fois en particulier à propos de Charles-Louis Philippe dont il dit : « C’était le type le plus rigolo qui soit. » – Alors !
Il y a un souvenir que je n’ai pas conté en 1940, je vais le faire maintenant, on va bien voir s’il va encore soutenir que ce n’est pas vrai.
Tout à fait au début de ma librairie, n’ayant ni les moyens d’acquérir beaucoup de livres ni ceux de faire construire beaucoup de casiers, et le mur de gauche au fond de la boutique se trouvant vide, j’avais mis, à la fois pour le garnir et pour l’orner, une petite table ancienne (achetée dans quelque foire aux puces) et au-dessus un pastel ovale.
Ce pastel avait été découvert par une cousine de ma mère dans le grenier de la maison qu’elle habitait alors, 1, rue de La Harpe. Il représentait, d’une jeune femme nue, le haut du corps : tête, épaules, seins, ventre même, mais pas plus bas. Tout ça dans une bonne dimension, un peu plus petite que nature, les deux tiers environ d’une taille normale.
Pastel ravissant, il faut le dire. La jeune femme est assise sur un fauteuil, la tête appuyée sur un coussin, avec un air à la fois enjoué et langoureux, la bouche entrouverte, la prunelle un peu noyée. Les seins sont adorables, la peau est traitée à ravir, blanche, fine, doucement veinée. À première vue, on pense à une chose du XVIIIe siècle, une étude faite d’après nature en vue d’un tableau, elle a la grâce de ce temps.
En regardant mieux, on voit que ce pastel pourrait être aussi bien du XIXe ; la coiffure de la femme est naturelle, un peu tombante, et n’a pas le retroussé du siècle de Watteau. Bécat, mon beau-frère, pense qu’il est du XIXe parce qu’il est fait sur du papier Ingres, papier qu’on n’employait pas auparavant. Il a indiscutablement raison. Toujours est-il qu’on en est réduit aux hypothèses, puisqu’il n’y a pas de signature, et je ne me suis jamais donné la peine de le faire examiner par un expert.
Mais je le répète, il est ravissant, il charme tous les regards. Ma cousine voulut s’en séparer parce qu’elle avait deux petits garçons et qu’elle craignait qu’en grandissant ils ne prissent de mauvaises idées en regardant cette jeune personne dévêtue et trop gentille ; par ailleurs, elle avait un mari des plus volages et elle pensait aussi qu’il était bien dangereux de laisser un tel tableau sous ses yeux. J’abondai dans son sens, pris le pastel et lui donnai en échange un miroir chinois incrusté de nacre. Voilà donc comment ce pastel était venu entre mes mains.
Léautaud vint très tôt me rendre visite à la librairie. Il m’avait vue au Mercure. Peut-être savait-il, par Monsieur Blaizot, le caissier, que j’avais acquis et pris pour base même de mon fonds tous les ouvrages de leur catalogue.
Dès sa première visite, il tomba en arrêt devant le pastel et me demanda si je ne voudrais pas l’échanger contre un Marie Laurencin qu’il possédait.
Je fus invitée à venir au Mercure examiner le Marie Laurencin. C’est à cette occasion que, pénétrant dans son bureau, je pus voir des morceaux de pain, en quantité, qui séchaient par terre sur des journaux. Il m’apprit que ce pain était destiné à la nourriture des nombreux chats et chiens qu’il avait recueillis. Le Marie Laurencin était pendu au mur, à droite d’une fenêtre ; il représentait une figure de femme aux traits aigus, au regard mélancolique et inquiet. Je ne me souviens pas que Léautaud m’ait dit alors qu’elle avait voulu faire là son portrait. Je le trouvai très joli, très attachant, mais sans hésitation j’exprimai le désir de garder mon pastel.
Léautaud, dans ses Entretiens avec Robert Mallet, parlant de ce portrait de Marie Laurencin, dit qu’on lui avait offert plusieurs fois de l’acheter un bon prix et qu’il n’avait pas voulu s’en séparer. Il est possible que l’offre d’échange faite à moi ait été une sorte d’expérience, pour voir ce que j’allais faire et ce que j’allais dire. Il pensait sans doute qu’étant donné mon goût pour les œuvres nouvelles, je ne pouvais manquer d’en raffoler. Peut-être, si j’avais accepté, aurait-il dit : « Non, à la réflexion, je tiens à le garder. » – C’est très possible.
Par la suite, nous reprîmes, Léautaud et moi, nos relations de simple voisinage, nous disant bonjour quand nous nous rencontrions. Je le voyais souvent descendre et monter la rue de l’Odéon avec son sac à provisions pareil à celui d’une ménagère. Je le retrouvais parfois dans la grande boulangerie du carrefour où il faisait immanquablement son petit effet, à la fois par son costume et par l’accent des quelques mots qu’il lui arrivait de prononcer. Son costume m’a toujours paru naturel, plus naturel même que celui de la plupart des gens, il n’est excentrique que par son indépendance. Pendant la dernière guerre, il fut plus remarquable que jamais, avec un pardessus couvert de grandes pièces cousues en toute simplicité, avec un bonnet serre-tête sous son chapeau, comme je fais moi-même pour me tenir la nuque et les oreilles au chaud.
Sa façon de parler n’est pas si simple, elle est théâtrale, non pas dans le sens péjoratif, mais dans le bon sens : il parle comme un acteur, c’est-à-dire un homme qui a une diction étudiée et le sens des effets, cela, il l’a bien prouvé dans ses Entretiens, quel excellent comédien !
Dans le cours de l’année 1929, il vint me voir plusieurs fois à la librairie ; il préparait alors la réimpression des Morceaux choisis des Poètes d’aujourd’hui. Il avait besoin de quelques ouvrages épuisés que j’avais en bibliothèque, je les lui communiquais avec empressement, toujours charmée de le voir et d’entendre ses boutades.
Je fus agréablement surprise, lorsque les volumes parurent, de les recevoir en service de presse avec une dédicace me remerciant de ma « très gracieuse obligeance ». Je ne m’attendais certes pas à cela ; j’avais et j’ai toujours un peu l’impression qu’à part ses bêtes, Vallette et deux ou trois personnes choisies suivant l’humeur, il met tout le monde dans le même sac.
Je fus encore plus surprise, mais cette fois désagréablement, en lisant peu après, dans la notice sur Paul Valéry (dont je ne doutai pas qu’il fût l’auteur), les lignes réservées à ma librairie. J’aurais dû être flattée pourtant. N’y disait-il pas que tout ce dont Valéry avait bénéficié : célébrité, éditions hors de prix, Académie, etc., que tout donc était parti de « cette simple et charmante boutique : Aux Amis des Livres ». Oui, concluait-il, « il doit tout à une libraire ».
Évidemment, c’était moins dit pour me flatter que pour faire enrager Valéry.
Toujours est-il que je lus ces lignes avec désolation, avec épouvante. C’était tellement exagéré ! Et puis, surtout, comment Valéry allait-il prendre cela ? Je pensai aussitôt qu’il ne mettrait plus les pieds chez moi, qu’il croirait que je m’étais idiotement vantée, moi qui savais si bien ce que je devais en cette histoire à Fargue, à Gide, à Larbaud, à Arthur Fontaine, à tant de bons amis qui m’avaient aidée à faire de ma maison un des berceaux de la gloire du poète ; je dis bien : un des berceaux, car il y en eut d’autres !
J’en fus quitte pour la peur. Valéry vint me voir à quelque temps de là, aussi naturel et gentil que d’habitude ; nous ne fîmes pas la moindre allusion à la notice des Poètes d’aujourd’hui ; il se montra par la suite, à l’égard de ma maison et de moi-même, de plus en plus confiant et amical. Il n’y avait pas de raison de garder rancune à « ce » Léautaud qui s’était montré, pour une fois, si galant, et peut-être convenait-il, après tout, de respirer le parfum des fleurs qu’il m’avait offertes.
En 1940, aux premiers jours de l’Occupation, nous nous sommes rencontrés, Léautaud et moi, d’une manière assez drôle. Je ne sais s’il a noté la chose dans son journal mais je l’ai notée, moi, à la date : Mercredi 19 juin.
J’étais partie le matin vers onze heures, j’avais pris le métro jusqu’à l’Étoile, fait le tour de la place, puis, décidée à rentrer à pied, descendu les Champs-Élysées où il y avait de grands défilés de troupes. Au rond-point, musique militaire. Place de la Concorde, devant le Crillon, autre musique. Pris la rue Royale jusqu’à la Madeleine, les grands boulevards jusqu’à l’Opéra, regardé avec curiosité le Café de la Paix, ouvert, avec sa terrasse pleine d’officiers. Aux Champs-Élysées, le Fouquet’s, le Triomphe et quelques autres cafés aussi étaient ouverts. L’avenue de l’Opéra, que je descendais maintenant, avait tous ses magasins fermés. À la hauteur de la rue Sainte-Anne, rencontre de Léautaud qui, lui, remontait l’avenue, avec son sac à provisions. Je fais à son intention le salut militaire français, il porte la main à son chapeau et me dit en désignant la chaussée où circulent des motos et des side-cars allemands : « Eh bien, c’est du joli. » Je lui réponds sans m’arrêter et en riant malgré moi : « Oui, c’est du beau. » L’Avenue de l’Opéra était vide de tout piéton, il n’y avait que nous deux sur les longs trottoirs qui joignent la place de l’Opéra à la place du Théâtre-Français, il était d’ailleurs midi passé, je ne sais pas où il allait, moi je rentrais à la maison après avoir fait le petit tour que j’ai dit. Il faisait un temps superbe.
Nous n’avons jamais ni l’un ni l’autre rappelé cette aventure dans les propos qu’il nous est arrivé d’échanger par la suite. Cependant, nous aurions pu le faire avec bonne humeur, car j’ai l’impression que nous nous entendons mieux qu’autrefois ; ce n’est pas que je partage maintenant ses façons de penser (qui sont peu partageables), mais j’apprécie de plus en plus sa manière d’être. Ce qu’il a montré de lui dans les Entretiens – conduits avec tant d’adresse par Robert Mallet – est irrésistible. C’est un merveilleux bonhomme. Même, et surtout, sa mauvaise humeur est savoureuse : c’est qu’il ne se donne pas tant en spectacle aux autres qu’à lui-même. Il y a en lui un mélange de fantasque et de sagesse qui est peut-être unique dans notre littérature. Un détail m’a enchanté, c’est quand il explique, ou plutôt qu’il n’explique pas pourquoi il a appelé son journal : Journal littéraire. Aux questions que Mallet lui pose il répond simplement : « C’est comme ça ! » Bien sûr, dès qu’on écrit on fait de la littérature ; dès qu’on parle de soi on tend au cabotinage, même si on s’applique à le faire avec modestie. L’honnête homme !
Beaucoup de gens s’étonneront que, m’étant jointe ici aux amis qui voulaient fêter ses quatre-vingts ans, je n’aie pas trouvé plus de choses agréables à lui dire, pas parlé plus de son œuvre d’écrivain que je goûte tant et, qu’en somme, j’aie surtout passé mon temps à le quereller. À ma place, n’en eût-il pas fait autant, sinon plus ? Et puis, il le dit lui-même, il n’est pas « sensible aux gentillesses ». Allez donc lui exprimer des sentiments d’admiration et d’amitié… Il vous enverra au diable ! Quand je pense à cet aimable garçon qui lui a offert un pantalon à carreaux après lui avoir entendu dire qu’il aimerait en avoir un et, qu’à la radio, devant tout le monde, il a dit à son intention : « Je n’ai pas répondu. Ces gens-là croient-ils donc que je circule le cul nu ? » – L’animal ! – Remarquez qu’en l’appelant ainsi je ne lui fais pas injure, puisque c’est le nom des seuls êtres qu’il chérisse.
1952.
L’idée de la traduction d’Ulysse dut s’imposer presque tout de suite, dès 1920-1921. Elle s’est imposée à moi dès que Sylvia Beach m’eut parlé de l’œuvre ; à Valery Larbaud, sitôt qu’il en eut achevé la lecture ; à Fargue qui, fort intéressé par ce qu’il en entendait dire, avait grande envie de voir ça en français ; à tous ceux de nos amis qui ne savaient pas l’anglais.
Mais qui serait le traducteur ? La première victime désignée par le sort fut fatalement Larbaud. Quand Joyce eut fait sa connaissance et pris conscience de sa grande valeur d’écrivain, de traducteur et, j’ajouterai, d’ami, il n’eut qu’un désir : c’est de le voir traduire Ulysse. D’abord, lui seul en était capable. Je crois bien que c’est moi qui, à l’instigation de Joyce, lui en parlai la première. Il ne dit pas non. Il dit même : « Oui. » Les grandes tâches ne l’effrayaient pas. Il s’était attaqué à l’œuvre de Samuel Butler dont il avait traduit cinq volumes, auxquels s’ajoutaient des études et des notes et les corrections d’épreuves des deux volumes qui avaient paru : Erewhon, l’année d’avant, et Ainsi va toute chair, au printemps de cette année 1921. Tout cela lui avait pris cinq ans.
Malgré ses bonnes dispositions, Larbaud ne s’offrit point à traduire les premiers fragments d’Ulysse qui devaient être lus au cours de la séance de décembre 1921. D’abord, je le prenais de court ; il n’avait qu’un mois pour écrire la conférence qu’il allait prononcer à cette occasion. Cette conférence ne serait rien moins que l’étude d’ensemble sur Joyce et son œuvre à laquelle il pensait depuis plusieurs mois ; il y présenterait Ulysse qu’il était le seul à connaître en France, il s’efforcerait d’en rendre compte aussi clairement et complètement que possible. C’était une tâche écrasante qui demandait toutes ses forces et dont rien ne devait le distraire. Il me fallait trouver quelqu’un pour traduire le début des Sirènes et la fin de Pénélope qu’il désirait lire à la suite de sa conférence. Au besoin, Joyce donnerait des éclaircissements et lui-même réviserait quand ce serait fini.
Je ne sais trop ce que j’aurais fait sans Jacques Benoist-Méchin, qui comptait alors parmi les amis de la maison.
Benoist-Méchin était un tout jeune homme (il n’avait pas vingt ans) ; il voulait devenir compositeur et suivait les cours de la Schola Cantorum ; nous n’étions pas à même de juger de ses dons musicaux, mais une chose nous apparaissait : c’est son goût très vif pour la littérature. Les grands hommes de la rue de l’Odéon le voyaient avec sympathie et conversaient avec lui qui montrait dans ses propos tant de gravité et d’intelligence. Il savait remarquablement bien l’anglais et presque aussi bien l’allemand ; il pouvait, en ces deux langues, lire et apprécier les œuvres les plus difficiles. Sylvia lui avait passé les numéros de Little Review où avaient paru des fragments d’Ulysse et il en avait été emballé. Il était en faveur auprès de Larbaud : lors de la conférence sur Samuel Butler, il avait interprété au piano quelques-uns des morceaux haendéliens de l’écrivain anglais qui, on le sait, était aussi compositeur et peintre.
Benoist-Méchin s’offrit donc à traduire les morceaux d’Ulysse choisis par Larbaud. Ces morceaux étant hérissés de difficultés, il se mit en rapport avec Joyce qui fut exquis avec lui et lui donna audience chaque fois qu’il le désirait.
Par ailleurs, Joyce, qui sentait combien Fargue lui était apparenté, tenait beaucoup à la collaboration de celui-ci. Fargue ne demandait pas mieux que de se joindre aux séances de travail ; il devait surtout donner un coup de main pour Pénélope qui épouvantait tout de même un peu le jeune homme, et bien sûr il allait se charger des « cochonneries ».
Les choses se passèrent donc ainsi avec les anicroches d’usage, à savoir que Fargue posa je ne sais combien de lapins à Joyce et à Benoist-Méchin. Tant et si bien que Larbaud n’eut les traductions que le 3 décembre, et même, Pénélope ne lui fut apportée que le 5, Fargue ne s’étant pas mis en train plus tôt. Sa conférence achevée dans la nuit du 6, il dut, sans reprendre souffle, faire la révision en un jour. J’ai un mot daté de lui de ce 6 décembre, veille de la séance, où, parlant du fragment de Pénélope, il dit : « C’est encore à dégrossir beaucoup, certains passages tout à fait obscurs, pas sortis par Benoist-Méchin. » Pauvre Larbaud ! j’ai le cœur serré chaque fois que je reprends ce mot, tant on voit par l’écriture qu’il est harassé.
Cette première traduction de fragments d’Ulysse faite à la hâte ne fut point publiée. Ce n’est qu’en 1924, dans le premier numéro de Commerce, qu’on vit apparaître ces fragments augmentés d’autres qui, cette fois, avaient bénéficié d’un travail beaucoup plus élaboré.
Entre temps, le problème de la traduction d’Ulysse avait changé d’aspect : Larbaud avait renoncé à la faire et Auguste Morel avait accepté de s’en charger.
Le 24 mars 1922, de Rome où il séjournait alors, Larbaud m’avait écrit ceci :
Je vous envoie une lettre surprenante que j’ai reçue de George Moore. Strictement entre vous, Sylvia et moi. Joyce peut le savoir, mais personne en dehors de lui. Il me fait beaucoup d’honneur ; mais je ne veux plus rien traduire. (…) Puisque je renonce à la traduction si complètement que je renonce même à faire celle d’Ulysse.
Qui va le traduire ? Morel ? Un petit tirage à 2.000 exemplaires à 250 francs l’ex. ?
(George Moore n’étant plus, il me semble qu’il n’y a pas d’indiscrétion à donner son nom.)
Le renoncement de Larbaud n’est brusque qu’en apparence ; je suis convaincue qu’il a été précédé de toutes sortes de réflexions. Étant donné le nombre des auteurs qui ambitionnaient de l’avoir pour traducteur et pour… manager (son lancement de Joyce a dû en faire rêver beaucoup), sans compter ceux vers lesquels son admiration le portait, il risquait, s’il se laissait faire et s’il se laissait aller, d’être écrasé sous les traductions et les préfaces, sans répit, sans possibilité d’accomplir jamais son œuvre personnelle. Ses admirateurs et ses amis ne pouvaient que se réjouir d’une telle décision – moi la première !
Et maintenant, qui était Morel ? Voici ce que Larbaud écrivait à son sujet à André Gide le 25 janvier 1921 :
Auguste Morel est un jeune homme (pas trente ans) qui est né à l’île Bourbon, et ses traductions me paraissent excellentes. À part Claudel, comme traducteur de poésie anglaise, je n’ai jamais rien vu d’aussi bien. Il a traduit d’abord An Anthem of the Earth, de Fr. Thompson (publié dans les Cahiers des Amis des Livres). Puis il s’est attaqué à cet énorme poème de Fr. Thompson : The Hound of Heaven (achevé), et, après avoir traduit quelques poésies de John Donne, il a abordé le grand poème de William Blake, dont il s’est admirablement tiré [8].
Nous connaissions Morel depuis le début de 1920. Il était allé voir Larbaud pour lui soumettre des traductions de poèmes anglais et l’on voit par les lignes que je viens de citer ce que le patron en pensait. C’est influencée par un tel jugement que j’éditai tout ce qu’il avait fait d’après Francis Thompson : d’abord Une Antienne de la terre, puis l’année suivante, en 1921, le Lévrier du ciel (accompagné des poèmes : Corymbe d’automne, À feu le cardinal de Westminster, Une Antienne de la terre, En nul étrange lieu) précédé d’une Vie de Thompson et suivi de Réflexions par Auguste Morel lui-même.
Je voudrais pouvoir parler de la Muse angloise. Qu’il me suffise de dire, ici, que Morel avait fait sous ce titre, en collaboration avec Madame Annie Hervieu, une anthologie bilingue des poètes anglais. Cette anthologie avait ceci de remarquable, que les poèmes étaient traduits dans le français de l’époque correspondante à celle de l’anglais. Tous les poèmes que j’en ai vus m’ont paru d’une réussite surprenante. (J’ai donné, dans le n°1 du Navire d’argent : De sa maistresse allant au lict, d’après John Donne.) Larbaud essaya en vain de trouver un éditeur pour cet ouvrage. Je fus moi-même tentée de le publier, mais je n’en avais pas les moyens, d’autant moins qu’il me fallait garder toutes mes disponibilités pour l’édition de la traduction d’Ulysse que je projetais. C’est dommage que cette belle anthologie n’ait pas paru !
Larbaud ayant renoncé à faire la traduction d’Ulysse, il était naturel d’en parler à Morel, comme Larbaud le suggérait. Je ne me souviens plus très bien de mes premières conversations avec Morel à ce propos ; je crois qu’il était effrayé par la tâche et, surtout, sa Muse angloise l’occupait beaucoup ; il voulait l’achever et lui trouver un éditeur. Il n’entreprit Ulysse qu’au début de 1924, et cela après s’être fait donner l’assurance qu’il recevrait toute l’aide possible de Joyce et de Larbaud. – Joyce lui fournirait les explications nécessaires ; Larbaud réviserait entièrement le travail et ferait une préface, c’était entendu.
Au printemps de cette même année, la rue de l’Odéon était dans tous ses états : nous préparions le premier numéro de Commerce. Au sommaire de ce numéro devaient figurer les noms de Valéry, Fargue, Larbaud, Saint-John Perse et Joyce. La princesse de Bassiano avait demandé à Larbaud de traduire pour sa revue un épisode d’Ulysse ; malgré la décision qu’il avait prise, il ne sut lui refuser ; il pensait se mettre aux Sirènes ou à Nausicaa. Il devait donner aussi, et c’était ce à quoi nous tenions le plus, un article personnel. Il se rendit compte très vite qu’il ne pourrait venir à bout de tout. Il m’écrivit en mai que chacun des épisodes choisis demandait « deux mois de travail éreintant – et sans faire autre chose ». Il ajoutait : « … pourquoi ne demanderait-on pas à Auguste Morel sa traduction du premier épisode ? » Ce que je fis sans perdre une minute.
Morel fut à la fois heureux de la proposition et contrarié d’avoir à se dépêcher tant. Comme il le disait : « Le nombre des pages à fournir ne serait rien sans les centres de résistance qu’elles contiennent. » Le premier épisode (Télémaque) était à peu près terminé, mais c’était une première version qui lui semblait exiger encore beaucoup de travail, et il nous fallait ça pour la fin du mois – dans dix jours – enfin, il allait faire l’impossible.
Ce délai fut prolongé d’une semaine, mais hélas ! nous demandions maintenant, en plus de Télémaque, des morceaux d’Ithaque (l’épisode écrit sous forme de questions et de réponses). Par contre, Télémaque ne serait pas publié en entier, nous n’en donnerions que les deux premiers tiers, ce qui abrégeait un peu la besogne de ce côté-là. Larbaud avait décidé, pour que le public eût une idée plus complète de l’ouvrage, de publier des passages pris dans trois épisodes différents ; il tenait beaucoup aux dernières pages de l’épisode final, Pénélope, exemple parfait de monologue intérieur. Mais de cela, il allait se charger lui-même ; il s’en était déjà occupé lors de la séance Joyce – c’était faisable.
Le 6 juin, Morel m’adressait ses traductions. Il me disait en même temps : « Je ne suis pas très content de mon travail mais content – très – du passage travaillé. Joyce est vraiment le Whitman de la prose, un Whitman qui parle toutes les langues de Whitman et quelques-unes encore. » Nous avions terriblement bousculé Morel. Si nous avions su prévoir le retard de Fargue et de Valéry, nous aurions pu lui laisser une bonne quinzaine de plus. Le retard de Fargue était prévisible, direz-vous.
Le 8 juin, nous eûmes, Sylvia, Larbaud (de passage à Paris) et moi une petite séance de travail que Larbaud rappela si gentiment dans une lettre écrite le 17, que je ne puis résister au plaisir d’en citer des passages :
C’était amusant, oui, cette séance de traduction, dimanche. Mais je n’étais guère en forme. Sylvia trouvait les expressions les plus françaises, et moi, abruti par une mauvaise nuit et la peur d’être en retard à la gare de Lyon où Ray m’attendait, je faisais des efforts lamentables pour me rappeler des expressions populaires que pourtant je thésaurise dans mon cœur en tout pays. Ma femme de ménage de Paris dit en parlant de sa concierge : « C’est une horreur de femme. » Voyez-vous une place où cela peut aller ? Mais Molly Bloom n’est pas aussi plébéienne que l’avait faite Fargue. Je crois que le ton trouvé par Sylvia est beaucoup plus juste.
Primitivement, Commerce devait paraître en juin. C’est fin juin que Fargue remit sa copie, c’est-à-dire les poèmes que j’avais passé je ne sais combien de nuits à écrire sous sa dictée. Il est vrai que Valéry fut plus tardif encore, il ne donna son texte qu’au début de juillet.
Également au début de juillet, Joyce, qui entendait rester le maître des difficultés en tous genres, suggéra qu’il serait bon, pour la traduction du fragment de Pénélope, de supprimer non seulement la ponctuation, comme cela avait été fait, mais encore les accents sur les lettres et les apostrophes. Il fallait écrire à Larbaud pour lui demander son avis.
Je me dépêchai d’écrire à Larbaud. J’étais franchement contre, pas contre la suppression de la ponctuation qui était conforme à celle du texte original, mais contre la suppression des accents et des apostrophes qui n’était pas logique, l’anglais ne les comportant pas. Ce n’était ni du français ni du Joyce. Voyez, par exemple, la première phrase :
« … le quart quelle heure pas de ce monde jimagine quils se lèvent en ce moment en Chine peignent leurs queues pour la journee bon bientôt nous entendrons les sœurs sonner langelus elles nont personne qui vienne déranger le sommeil excepte un pretre ou deux pour son office de nuit le reveil des gens da cote avec son cri de coq qui se fait éclater la tete voyons si je pourrais me rendormir 1 2 3 4 5 quescequecest que cette espece de fleurs quils ont invente comme les étoiles… »
À ma grande surprise, par un télégramme envoyé de Marina di Pisa, le 6 juillet, Larbaud répondit :
« Joyce a raison Joyce ha ragione. »
Il en fut donc ainsi dans le n° 1 de Commerce, qui parut en plein mois d’août. Cela fit naturellement grand effet à la rentrée. C’était plus fort qu’Apollinaire et son école. Après tout, cela rendait assez bien l’intention de Joyce qui était de représenter le déroulement ininterrompu de la terre et son informité. Gide venait de publier Corydon ; nous disions en riant que Pénélope était une « hideuse femelle » sans accents.
Ces événements se passaient, nous l’avons dit, en 1924. La traduction d’Ulysse ne parut en volume qu’en 1929. Cinq ans nous séparaient encore du but, cinq ans de difficultés à peu près continuelles. Je ne crois pas que nous eussions pu venir à bout de la tâche, à la satisfaction de Joyce, sans l’arrivée « providentielle » de Stuart Gilbert.
Je me suis quelque peu essoufflée à vous narrer les péripéties des deux premières tentatives, non pas à écrire, mais à revivre. Souffrez, amis lecteurs, que je reprenne haleine avant de vous raconter le reste.
1950.
Le texte que le Mercure de France publie aujourd’hui [9] me fut confié par Walter Benjamin à la fin de l’année 1939, après sa libération du camp des travailleurs volontaires de Nevers, d’où il avait pu sortir grâce à l’intervention d’Henri Hoppenot.
Primitivement, le Narrateur devait paraître dans Europe ; Jean Cassou l’avait retenu pour la revue qu’il dirigeait alors, et je crois même annoncé ; il n’y parut pas du fait qu’Europe cessa de paraître en août 1939.
La copie qui est entre mes mains n’indique ni lieu ni date de composition. Il n’y est pas fait non plus mention d’un traducteur. Benjamin a peut-être écrit cet essai directement en français ; il s’efforçait d’écrire dans notre langue, il fallait en ce cas y apporter quelques corrections – oh ! bien peu, presque rien, surtout les derniers temps. Le présent texte n’ayant pas été retouché par nous, il est possible qu’il ait eu à l’époque un réviseur amical.
Pierre Klossowski ayant travaillé à maintes reprises avec Benjamin et ayant, en particulier, fait la traduction de l’important essai paru sous le titre l’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée, je lui ai demandé si nous ne lui étions pas aussi redevables de la traduction du Narrateur. Il m’a répondu par la négative dans la très intéressante lettre qui suit cette note.
Oui, comme le dit Klossowski, il serait désirable qu’on rééditât l’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée. Ce magnifique essai, que traverse de bout en bout un esprit des plus créateurs, a paru en 1936 dans le Bulletin de l’institut des Recherches sociales dirigé par Max Horkheimer. Le public français n’en a pas eu connaissance ; le bulletin en question, dont Alcan avait le dépôt, était rédigé ordinairement en allemand et touchait naturellement très peu de gens. Quand l’essai sur l’Œuvre d’art y fut publié (ce fut donc en français, dans la traduction de Pierre Klossowski), Benjamin en fit le service à quelques écrivains. André Malraux le cite avec éloge dans son Esquisse d’une psychologie du cinéma parue en 1940 dans le numéro de Verve sur la nature de la France.
La première revue française qui accueillit Walter Benjamin est les Cahiers du Sud qui, en janvier 1935, publia Hachich à Marseille (sans indication de traduction). En 1937, pour le numéro consacré au romantisme allemand, Jean Ballard ne manqua pas de faire appel à lui. Il donna là, sous le titre l’Angoisse mythique de Goethe, des pages extraites de sa grande étude sur les Affinités électives ; ces pages, traduites par Pierre Klossowski, étaient précédées d’une notice soulignant l’importance de « l’éminent philologue et critique allemand » qu’était leur auteur.
Walter Benjamin essaya vainement de se faire admettre à la Nouvelle Revue Française ; il semble qu’il en aurait pu être un collaborateur précieux, c’était un homme d’une telle valeur, d’une si merveilleuse érudition ! La tâche de conseiller pour la littérature allemande était remplie là, comme on sait, par Bernard Groethuysen qui s’en acquittait avec un rare mérite ; Benjamin reconnaissait parfaitement ce mérite, non sans souffrir de n’avoir trouvé aucun accès dans la place.
Dans le dernier numéro de la Gazette des Amis des Livres, en mai 1940, j’ai publié une lettre de Walter Benjamin sur le Regard de Georges Salles, livre qu’il appréciait autant que moi. Les petites dimensions de la Gazette ne me permettaient pas de donner des textes de plus de deux ou trois pages, et encore fallait-il que ces textes prissent la forme d’une lettre, suivant le plan de mon bulletin. J’avais néanmoins l’intention d’y passer une note sur Paul Scheerbart que Benjamin avait rédigée pour illustrer certaines de nos conversations. Cette note est curieusement en harmonie avec l’idée qui a inspiré à Jules Romains son conte Violation de frontières, mais Romains n’en a pas eu connaissance, car elle n’a pas quitté mes tiroirs, pas plus qu’une étude sur Bachofen qu’il m’avait également donnée ; comme il s’agissait, en ce dernier cas, d’un texte d’une vingtaine de pages, il ne pouvait être question de la publier dans la Gazette. J’aurais pu à la longue trouver une solution, mais nous étions en 1940, avançant à grands pas vers la défaite.
Walter Benjamin, qui avait pu quitter Paris (toujours grâce à Henri Hoppenot) et gagner Lourdes au début de juin, se tua pendant l’été. Il ne semble pas qu’on ait des détails précis sur la date et les circonstances de sa mort. On sait seulement qu’il voulait aller en Amérique en passant par l’Espagne et qu’il fut refoulé par la police espagnole. Gisèle Freund m’annonça sa mort en décembre sur une carte « familiale » expédiée de Souillac où elle était réfugiée. Kracauer (qui fut, lui aussi, protégé par Hoppenot) m’envoya en septembre 1945, de New York, une lettre dont je détache ce passage qui concerne la fin de notre ami :
C’est à Marseille, en été 1940, que pendant des semaines nous étions presque tous les jours ensemble avec Walter Benjamin avant sa tentative désespérée de passer illégalement les Pyrénées pour aller en Amérique. Nous avons eu encore maintes discussions avec lui touchant les problèmes essentiels de notre vie, où il s’est montré même beaucoup plus affirmatif que nous-mêmes en ce temps. Mais il semble qu’à Port-Bou, où de nouvelles difficultés infernales se présentaient, son désespoir à l’égard des chances de l’humanité et de ses propres difficultés ait pris le dessus.
Les Temps modernes, dans leur numéro d’octobre 1947, ont publié les dernières pages écrites par Benjamin durant l’hiver 1939-1940. Ces pages intitulées Sur le concept d’Histoire se présentent comme une suite de dix-huit brefs chapitres (les plus longs ont une page) numérotés de I à XVIII, plus deux notes ajoutées en post-scriptum marquées A et B. La traduction et la notice préliminaire sont de Pierre Missac qui fut un ami de Benjamin.
J’ai eu grand mal à assimiler les textes de ces chapitres ; les réflexions qu’ils contiennent ont beau être imagées, leur subtilité est telle que le sens final demeure à peu près inaccessible ; il y a en eux, cependant, une lumière qui apparaît lentement, une lumière comparable à celle qui brille enfin à travers les portes de la Loi. J’ai tâché à les comprendre, je les ai lus je ne sais combien de fois ; c’est la cathédrale du Procès qui m’a aidée, et quelques lectures et méditations groupées autour de la pensée juive.
Walter Benjamin était un vrai, un grand juif, un sage d’Israël. Son attitude à l’égard du marxisme rappelle, dans un certain sens, celle de Rabbi Menachem qui, le jour où un fou sonna de la trompette sur le mont des Oliviers – et le peuple épouvanté allait disant que cette trompette annonçait la rédemption, – ouvrit sa fenêtre, regarda au dehors, puis la referma en disant : « Je ne vois rien de changé. »
Il était juif, certes, mais il était aussi allemand, dans la même proportion que Rathenau, quoique d’une toute autre manière. Il me semble que son génie juif est manifeste dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée, alors que le génie allemand est sensible dans le Narrateur. Ce sont là, à mon avis, deux maîtres textes et je suis profondément heureuse de voir ce dernier paraître ici.
Les réflexions sur Leskov, et sur le Narrateur en général, sont incroyablement riches et touffues, elles sont enchanteresses ; il me revient à leur sujet ce que Michelet dit du droit allemand qu’il voit comme une « sylve », comme une « forêt enchantée ». Elles me font penser aussi à l’admirable film de Vittorio de Sica, Miracle à Milan, où il y a création d’un climat humain ingénu et féerique, où le tout-puissant est l’esprit. Comme l’Italien, Benjamin découvre une terre où bonjour veut dire bonjour.
Walter Benjamin vint pour la première fois rue de l’Odéon en janvier 1930. C’est Félix Bertaux qui me le présenta en soulignant qu’il était traducteur de Proust[10] et appréciateur de J.-M. Solfier. Il vint s’établir à Paris en 1933, après l’expulsion des Juifs d’Allemagne par Hitler. Il avait alors une cinquantaine d’années. Il fut pendant dix ans un de mes plus grands amis, celui, peut-être, avec lequel j’eus le commerce intellectuel le plus fécond. C’est beaucoup en pensant à lui que j’ai écrit en 1938 mes réflexions sur l’antisémitisme. Sans doute fut-il touché de mon zèle, mais il n’avait pas d’illusions…
Certes, j’essaierai de faire un portrait de lui, je m’efforcerai de fixer cette époque où j’ai partagé tant d’angoisses, avec lui et avec ses amis. Ce que je donne aujourd’hui n’est qu’une note.
Au début de juillet 1940, de Lourdes où il s’était rendu en quittant Paris, Walter Benjamin m’envoya une lettre qui se terminait ainsi :
Je pense à vous, je penserai à vous sans cesse tant que tout danger ne sera pas écarté de Paris. Je vous retrouve, non seulement en songeant à Paris et à la rue de l’Odéon que je voudrais vouer à la plus puissante et la moins sollicitée des divinités protectrices – mais aussi à bien des carrefours de ma pensée.
Je vous salue en vous disant mon attachement le plus profond.
Ce fut le dernier message qui me parvint de lui.
1952.
En 1930, à la fin du mois de janvier, je reçus de Félix Bertaux une lettre très flatteuse pour moi. Il m’y disait qu’un écrivain berlinois, Monsieur Walter Benjamin, avait été « vivement frappé » par des poèmes parus dans la Nouvelle Revue Française sous la signature de J.-M. Sollier. Il ajoutait : « … si vous ne tenez pas à garder farouchement l’anonymat vis-à-vis de Monsieur Benjamin (qui est le traducteur de Proust), il serait ravi de recevoir un mot de vous l’autorisant à vous voir. » J’écrivis aussitôt à Walter Benjamin pour lui fixer un rendez-vous le surlendemain, à quatre heures de l’après-midi. À l’heure exacte, il était là. Pour la première fois de ma vie, je me trouvais en face d’un Juif allemand.
Juif et allemand, Walter Benjamin l’était bien ; il possédait les caractères des deux sans qu’un parût marquer plus que l’autre.
Juif par sa figure intelligente où se lisait la ruse du sage, et aussi quelque chose de farouche curieusement mêlé de bonhomie. Figure en défense, abritée autant que possible : la main potelée se portait souvent au front comme pour former un auvent. Les yeux s’abritaient derrière les lunettes et plus encore derrière les paupières qui ne laissaient passer qu’avec précaution l’aigu du regard. La bouche était presque entièrement cachée par une épaisse moustache aux bouts tombants ; ce qu’on apercevait de cette bouche, pourtant, était des plus avouables : les lèvres charnues sans excès étaient celles d’un épicurien sensible. Le menton aurait peut-être gagné à se couvrir d’une barbe, il était lourd, indécis, très creusé à l’endroit de la mouche comme s’il voulait être en galoche alors qu’il se retirait peureusement. S’il avait porté la barbe, Benjamin aurait eu l’air beaucoup plus juif – bien que le nez fût modérément aquilin.
Le front était haut et vaste, couronné d’une chevelure grisonnante mais vigoureuse dont la plantation était assez singulière : une abondante touffe s’élevait sur le devant ; de chaque côté, le front montrait deux pointes dégarnies loin en arrière ; les mèches reculées n’en étaient pas moins drues ; les cheveux, là et sur toute la tête, se dressaient comme les flammes d’un buisson ardent.
Allemand, Walter Benjamin l’était surtout par son maintien et par sa façon de parler ; fort sérieux et fort poli, naturellement, et d’un abord cérémonieux. L’accent n’était pas dur. Il savait bien le français qu’il parlait avec grande application, faisant peu de fautes, avançant lentement dans le discours comme en scrutant les mots. La parole, on le sentait bien, était pour lui une chose importante qu’il soignait presque autant qu’une écriture. Il ne se mettait jamais en avant – rien de moins lui que « moi je ». Il ne cherchait pas à imposer ses idées, mais laissait dire, écoutant patiemment sans interrompre, vous incitant par toute son attention à aller jusqu’au bout des vôtres, visant bien et se ramassant pour la juste réplique. Quand il prenait la parole, sollicité par votre silence ou par votre question, il n’opposait pas d’opinions à celles que vous aviez affirmées, ne cherchant pas, comme Socrate, à faire ressortir les contradictions, mais posait simplement deux ou trois points qui reculaient la limite du débat et lui donnaient des perspectives que vous n’aviez pas prévues.
Je me rends compte que le portrait que je viens de tracer est moins vif que posé. Benjamin, il me semble, avait un comportement assez différent en d’autres circonstances. D’après le témoignage de Pierre Klossowski, par exemple, je vois que les conversations avec lui pouvaient prendre un tour passionné et même violent ; une fois, d’ailleurs, je l’ai vu s’emporter contre Gisèle Freund (pour laquelle il avait une grande affection) qui disait qu’elle était pour le mélange des Juifs et des autres peuples afin que les premiers n’eussent plus à souffrir de la séparation.
À mon égard, il prit toujours une attitude expectante : il laissait agir la nature, comme disent les médecins ; il m’étudiait.
Sur le plan métaphysique, je lui dois de grandes satisfactions ; c’est lui qui me révéla Bachofen et Scheerbart, et surtout qui me mit en présence de Diotime en me faisant lire le Banquet. Mais c’est la poésie qui nous donna le meilleur terrain d’entente, car il était poète et, chose rarissime, il aimait la poésie pour elle-même, avec un désintéressement qui allait jusqu’à l’oubli de soi. Autant que moi, il aimait les fées. Il avait formé, alors qu’il séjournait à Berlin, une collection de livres pour enfants, la plupart du XIXe siècle, livres cartonnés, dorés, illustrés d’images naïves et rutilantes. Une grande partie de cette collection était perdue, du fait qu’il n’avait pu la transporter toute à Paris, mais il possédait encore les plus précieux qui remplissaient un casier, dans son petit appartement de la rue Dombasle. Ce casier était surmonté d’un très beau Klee, don du peintre qui avait été son ami. Je me souviens de mon émerveillement devant la première édition du Gockel, Hinckel et Gackeleia de Brentano, abondamment illustrée de ravissantes lithographies.
Il fut le premier à me parler du génie de Bertolt Brecht, avec lequel il était très lié, Brecht dont je n’avais, comme la plupart des Français, qu’un aperçu : celui du film de l’Opéra de quat’ sous.
Nous eûmes des conversations infinies au sujet de Baudelaire, sur lequel il préparait une étude qui parut, sous le titre À propos de quelques motifs baudelairiens, en janvier 1940, dans le Bulletin des Recherches sociales, dirigé par Max Horkheimer. Il serait fort désirable que cette étude fût traduite en français, car elle apporte, autant que j’en puisse juger par le souvenir de nos propos, des vues originales et fécondes, non seulement sur Baudelaire, mais sur la poésie moderne.
Nous parlions souvent de Rilke, avec lequel il avait entretenu les relations les plus amicales ; je le questionnais beaucoup sur l’œuvre du poète que je craignais, avec raison, de manquer à travers la traduction. Rilke lui avait demandé de faire à sa place la traduction d’Anabase dont il eut un temps le projet, et remis, à cette fin, son exemplaire annoté.
Il y aurait encore bien d’autres choses à dire sur Walter Benjamin. Qu’on excuse ces notes, par trop sommaires, qui ne sont là que pour donner un fond au visage que j’ai voulu dessiner.
1954.
Oui, je peux dire un enfant ; j’avais dix ans, environ, quand le Mercure de France m’apparut… au bord de la Seine, dans les boîtes des quais qui furent la librairie de mon enfance et de mon adolescence. Je ne commençai guère d’acheter des livres neufs qu’à la vingtaine, quand je pus gagner ma vie et avoir un tout petit peu plus d’argent. Jusque-là, il fallut me contenter de bouquiner et d’emprunter les livres des bibliothèques municipales et des cabinets de lecture.
C’est Maeterlinck qui m’ouvrit les portes du symbolisme et qui me fit faire les premiers pas dans ses temples : la Plume, l’Ermitage, la Revue Blanche, Vers et Prose, la Phalange et, par-dessus tout, le Mercure de France.
J’avais vu Pelléas et Mélisande l’année même de sa première, alors que j’entrais dans ma dixième année. Ce que cette représentation fut pour moi, je ne puis en donner ici qu’une faible idée : il y a trop à dire. Ce fut un enchantement qui me tint tout au long de mon adolescence et qui fit de moi une symboliste parfaitement éperdue.
Dans le sillage du symbolisme, je découvris plus tard Claudel, Valéry et les premiers Gide. À son cœur même, je vis briller Verlaine, Mallarmé, Laforgue, je vis flamboyer Rimbaud.
Donc, c’est après Pelléas que je me mis à chercher dans les boîtes tout ce qui était du Maeterlinck, ou qui pouvait lui ressembler.
Cela commença par son Introduction à un essai sur Jules Laforgue parue dans un numéro du Mercure en 1896.
Je lus ensuite sa présentation de Couronne de clarté de Camille Mauclair publiée, là aussi, en 1895 (ceux qui bouquinent remontent plus souvent le cours du temps qu’ils ne le descendent). C’est aux premières lignes de ces pages que je vis le nom de Novalis et celui de Gide – « l’admirable et transparent Voyage d’Urien d’André Gide ». Que cet admirable, éclos si souvent sous la plume de l’auteur du Trésor des humbles, était donc admirable ! Il vous faisait passer sous des voûtes toutes pareilles mais dont le seul prolongement donnait l’extase.
Dans le numéro d’août 1895, il y avait un article de Jean Tabris (?) sur la Renaissance de l’astrologie qui se terminait par ces mots : « l’Unité Ineffable et Absolue » (trois majuscules). Il y avait aussi une étude d’André Fontainas sur l’art anglais qui me fit connaître les préraphaélites. Je me mis à acheter toutes les reproductions possibles et vécus parmi leurs images.
Un an plus tard, c’est-à-dire plus tôt, en 1894, mon Maeterlinck faisait l’éloge du Livre de Monelle : « De quels enfers ou de quels paradis s’élève-t-elle, cette étrange, pitoyable et bienfaisante Monelle, qui parle, après la mort, sur le seuil de ce livre avant que ses sœurs y viennent vivre ? »
Envoûtée, j’étais envoûtée… Cette équivalence possible de l’enfer et du paradis, et leur pluriel… la faculté d’être à la fois étrange, pitoyable et bienfaisante, de parler après la mort… et les sœurs… les sœurs qui allaient venir vivre là, dans le livre.
Après un long moment de front entre les mains, je tournais les pages et j’arrivais aux Odelettes pour Hermas d’Henri de Régnier que je lisais tout haut avec délice :
Ô bel en soi qui songe, ô bel en soi qui dort.
Ce vers, terminant le poème comme un fermoir précieux, je le chantais même, interminablement, sur un air qui en aurait valu un autre, s’il avait eu l’accompagnement désirable – harpe et flûte.
Ils étaient rares, dans les boîtes des quais, les numéros du Mercure ; ceux qui les avaient acquis ne s’en débarrassaient pas ; ils coûtaient au moins cinq sous et allaient parfois jusqu’à dix. Il me fallait souvent plusieurs mois de recherches pour en trouver un. J’aimais surtout ceux d’avant 1900 dont le papier était épais et très jaune, avec des vignettes qui étaient toutes à souhait des paysages de l’âme.
C’est d’avant 1900 que date la Défense d’Oscar Wilde par Hugues Rebell qui paraît timide aujourd’hui, et naïve, mais qui était bouleversante alors : il proposait d’aller mettre le feu à la prison de Pentonville, comme on l’avait fait pour la Bastille en 1789.
A la même époque, Rachilde vantait Moll Flanders (que Marcel Schwob venait de traduire) en des termes pré-existentialistes. Qu’on en juge : « Accomplir un acte, bon ou mauvais, tout en gardant son entière responsabilité, cela caractérise l’être sain. Pour des penseurs, il est également indifférent qu’une femme vole ou soigne des malades dans un hôpital ; ce qui importe, c’est qu’elle sache au juste ce qu’elle veut faire. »
Tout cela se passait 15, rue de l’Échaudé-Saint-Germain. Adresse fascinante, que je ne connus jamais qu’en caractères imprimés. Quand le Mercure vint-il se loger rue de Condé ? – au 26 de la rue de Condé, où je pus pénétrer en personne, les jambes flageolantes, en l’an 1913.
Je vois, d’après un Quincey que j’ai sous la main, De l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts (un maître-livre, un livre-mère), qu’en 1901 le Mercure était toujours rue de l’Échaudé. Il n’y était sûrement plus en 1910. C’est à n’en pas douter la rue de Condé qui vit naître la Théorie plastique de l’androgyne de Péladan qui parut cette année-là dans la revue.
Encore un écrit ravageur, qui n’a peut-être pas cessé ses ravages. J’en fus personnellement impressionnée au suprême degré, au degré qui me fit mépriser ma forme féminine et comprimer mes seins, comme une religieuse ou comme une amazone.
Mais, ami lecteur, j’y pense, ne t’étonnes-tu pas de me voir montrer tant de louable précision quant à certains textes de cette revue mémorable entre toutes, et tant d’indécision quant à l’adresse portée sur ses couvertures ? Ne te semble-t-il pas que je feuillette des numéros qui me peuvent aisément renseigner à ce sujet ? Je vais te dire :
Ces textes si frappants et si enchanteurs, je les avais découpés, j’y avais joint les poèmes qui m’avaient paru les plus beaux – outre Régnier, il y avait Verhaeren, Van Lerberghe, Francis Jammes, Samain, Saint-Pol Roux, Stuart Merrill, Vielé-Griffin, Gustave Kahn, A.-Ferdinand Herold André Fontainas, Olivier de La Fayette (qu’on ne devrait pas oublier). Et croirais-tu qu’il y avait déjà Jules Romains, en 1910, avec un poème qui fit partie ensuite d’Un Être en marche.
De tout cela, de tous ces trésors, j’avais fait un volume auquel je m’étais efforcée de donner une apparence de reliure – ce fut laborieux, je t’assure, car j’ai toujours manqué d’adresse. J’avais collé, en guise de couverture, deux estampes japonaises, très jolies, d’un papier finement crêpé. Le dos était de soie brochée jaune d’or, une ancienne soie de Lyon tirée de la collection de chiffons maternelle.
C’est ce volume que je serre sur mon cœur au moment de rendre hommage au Mercure de France.
1946.
J’avais dix-sept ans quand je fis mon premier voyage à Londres en 1909. Je n’avais jamais jusque-là quitté ma famille où j’étais aussi heureuse qu’on peut l’être à l’âge des tourments, avec une mère et une sœur idéalement fraternelles. Nous vivions toutes les trois dans un état d’enthousiasme perpétuel pour tout ce qui nous semblait beau en quelque domaine que ce fût. Debussy et Maeterlinck étaient nos dieux. Cette année 1909 nous avait apporté l’éblouissement des Ballets russes.
J’y pense, c’est à cause de Debussy que je suis allée à Londres. Plus exactement, à cause de sa Demoiselle élue, qui m’avait conduite aux préraphaélites, à Rossetti d’abord, puis à Burne-Jones. Ces peintres maintenant décriés jouissaient alors d’une grande vogue, surtout parmi les pelléastres ; on trouvait des reproductions de leurs œuvres rue de Seine et à la Plume, en face de la Sorbonne. Je m’entourais de leurs images, l’enchantement qu’elles me donnaient se confondait avec celui d’Éros. Je ne dis pas cela à la légère, on va voir pourquoi.
Parmi mes compagnes d’études, il y avait une jeune fille qui s’appelait Suzanne et qui ressemblait étrangement à une figure de Rossetti, celle-là même qu’il peignait dans tous ses tableaux, avec une bouche fortement modelée et un long cou renflé à la base – beau visage qui eût été viril sans la douce animalité du regard et de la chevelure. Pouvais-je ne pas m’éprendre de cette figure ?
Je ne m’entendais pas très bien avec Suzanne, elle se moquait de mes admirations jusqu’à faire jaillir mes larmes – ses dieux étaient Mendelssohn et Musset – mais je ne pouvais vivre loin d’elle. Nos examens passés, elle avait décidé d’aller à Londres pour y apprendre l’anglais en se plaçant au pair dans une famille ou dans une école ; je fis mien ce projet. Son amie Zélie vivait à Londres, dans une famille où elle était institutrice, et s’y trouvait très bien. Zélie avait été la passion de sa quinzième année, elle n’avait plus pour elle des sentiments aussi vifs mais, de son propre aveu, elle l’aimait mieux que moi qui lui cassais souvent la tête. Un temps fut où elles passaient leurs nuits à s’écrire des lettres… qu’elles se remettaient le lendemain. C’est Suzanne qui me raconta cela que je trouvais bouleversant, car j’aurais été bien incapable d’en faire autant, moi qui dormais comme une souche, même avec les feux de la passion dans le cœur, mais je n’en avais que plus de force pour me tourmenter pendant le jour.
Zélie était protestante et, à cause de cela, Suzanne se sentait très attirée par le protestantisme. Il fut entendu que, quand nous irions à Londres, nous descendrions dans une pension de famille tenue par un pasteur français à Soho Square et que, de là, nous chercherions à nous placer. Suzanne partit à Londres à la mi-septembre et trouva assez vite un emploi dans une école d’Enfield. Je ne pus quitter Paris qu’à la fin du mois ; ma mère avait eu fort à faire à mettre en état mes vêtements ; elle s’était donné une peine infinie pour me confectionner une robe en drap bleu de roi, avec jaquette longue, à la fois élégante et convenable. Ce n’est pas sans difficulté que j’étais arrivée à persuader mes parents, mon père surtout, de l’utilité de ce voyage. Je n’avais jamais jusque-là montré de dispositions pour l’étude de la langue anglaise, si peu que j’avais dû apprendre l’italien en quelques mois pour pouvoir passer mon brevet supérieur. Il m’avait fallu, après l’examen, leur démontrer à longueur de journée que, sans la connaissance de l’anglais, je ne parviendrais pas à bien gagner ma vie. De Suzanne, naturellement, il ne fut jamais question.
Mon aller vers l’Angleterre se fit via Dieppe-New Haven. J’eus le mal de mer. Dans le train qui m’emportait vers Londres, je connus un premier ravissement en apercevant des cottages et surtout en voyant la couleur de l’herbe si limpidement verte, d’un vert un peu bleu qui me parut surnaturel.
En arrivant à la gare de Victoria, je trouvai Suzanne qui m’aida à entrer en possession de ma malle, puis nous prîmes un cab qui nous conduisit chez le pasteur de Soho Square. Là, Suzanne me présenta, et après une heure de disputes et de larmes passée dans ma chambre, s’en retourna à Enfield. Nous devions nous retrouver le dimanche à je ne sais plus quelle église méthodiste où Suzanne assistait au culte en compagnie de Zélie.
Pour la première fois de ma vie je ne pus m’endormir ; la nuit se passa à éprouver des sentiments tumultueux : ma solitude dans une ville inconnue et immense, l’avenir incertain, mon amour malheureux, la liberté et ses mirages : tout ce que j’allais pouvoir faire et tout ce qui pourrait m’arriver. Le vent du large soufflait plus fort que le souci ou le chagrin, j’étais enivrée.
Dès le lendemain, je me rendis à une agence proche pour y faire une demande d’emploi. J’étais arrivée tard en saison de rentrée et l’on me dit tout de suite qu’il n’y avait rien d’intéressant à espérer dans le genre nursery governess ou demoiselle de compagnie, surtout pour une débutante. Ce n’est qu’au bout d’une dizaine de jours qu’on me trouva quelque chose, non pas à Londres même où j’aurais tant aimé rester, mais à Muswell Hill, en banlieue Nord. Je devais tenir compagnie et parler français à une jeune fille qui vivait avec sa mère dans un flat. La secrétaire de l’agence s’excusa moins de me proposer Muswell Hill – tout près de Londres et bien relié au centre, avec le magnifique parc Alexandre à proximité – que de m’envoyer dans une famille qui habitait un flat, car aux yeux des Anglais le vrai « home » ne peut être qu’une maison particulière.
J’eus donc dix jours pour me promener dans Londres à ma guise. Soho Square était bien situé, dans la partie la plus vivante de Londres, à deux pas de Piccadilly. Je pouvais de là me rendre à pied à tous les musées importants ; avec une carte ce n’était pas trop difficile. Je n’envisageais pas de faire de grandes promenades, étant donné que je n’aimais pas beaucoup marcher ; je n’avais aucun désir de connaître toute la ville de Londres, ce qui m’aurait obligée à prendre des moyens de locomotion, omnibus ou métro, chose qui m’apparaissait impossible du fait que je ne pouvais pas parler anglais et surtout pas comprendre ce qu’on me disait. Il m’est arrivé quelquefois de demander mon chemin à un policeman : je regardais la direction dans laquelle il tendait le bras, je la suivais un moment, puis redemandais à un autre policeman. Il en fut ainsi le jour où je voulus aller à Tate Gallery, situé en un point assez éloigné de Soho ; le parcours était pourtant simple, mais la fièvre où j’étais compliquait les choses ; j’avais besoin d’ailleurs qu’elles fussent compliquées et difficiles. Pensez donc : Tate Gallery, le temple même du préraphaélisme ! Y accéder exigeait des épreuves et plus il y en aurait plus le bénéfice serait grand.
Ce n’est pas à Tate Gallery pourtant que je me rendis tout d’abord. Le lendemain de mon arrivée, je me contentai d’arpenter Oxford Street qui était la voie la plus proche et la plus attirante, un modèle de rue : large, claire, avec des boutiques sérieuses et bien achalandées. Je ne mis pas longtemps à y découvrir une vitrine fascinante, celle même que j’aurais voulu trouver, garnie presque uniquement de reproductions de peintures préraphaélites ; c’est là que je vis pour la première fois the Hope (l’Espérance) de Watts. Il y avait aussi un Burne-Jones que je ne connaissais pas : Aurora.
C’était une jeune femme qui avançait avec des cymbales aux mains le long d’un canal bordé par de hauts murs gris. Cette image me donna un enchantement indicible ; dès ce jour, et pendant plusieurs années, elle accompagna les mouvements de mes pensées et signifia leur éveil.
Aurora, c’est aussi le titre d’un livre de Michel Leiris. Je me demande s’il a été frappé comme moi par cette image ; en tout cas, le nom l’a parfaitement ensorcelé, qu’on lise plutôt son livre ; il y a dedans un escalier qui n’est pas sans analogie avec le canal du tableau de Burne-Jones. D’ailleurs le surréalisme, à bien des égards, est un préraphaélisme dynamité (oui, un préraphaélisme plutôt qu’un symbolisme) ; le merveilleux est au départ et c’est toujours au merveilleux qu’il retourne quand il veut se reposer de ses exploits hors littérature ; c’est bien net dans Arcane 17 d’André Breton ; c’est apparent dans les poèmes allégoriques et ornementés de René Char ; c’est très visible chez les femmes – de tempérament moins dynamiteur que les hommes – comme Valentine Hugo et Leonor Fini.
L’Espérance de Watts, je devais la revoir souvent, dans toutes les maisons, en fait, où je pus pénétrer. C’est comme vous savez peut-être une femme aux yeux bandés assise sur le globe du monde, elle tient une lyre aux cordes cassées sauf une qu’elle fait vibrer encore. Les reproductions, à moins qu’il ne s’agisse de simples cartes postales, sont presque toujours en couleurs, à cause sans doute du bleu du ciel qui en est le fond et qui est très doux à regarder. Au vrai, c’est une image de piété. Il me vient à l’esprit que l’importance du préraphaélisme en Angleterre tient, pour une part, à ce qu’il a apporté une imagerie que la religion protestante avait empêchée ; il a ramené le monde féminin sacré, banni depuis si longtemps : anges et saintes, sibylles et déesses, ce monde et l’ample décor de végétaux hiératiques qui l’accompagne. Même au temps où nous l’aimions ici, il avait là-bas infiniment plus de portée ; il a représenté pour les Anglais une véritable renaissance ; il s’est étendu non seulement à la poésie et à la peinture, mais aussi à l’architecture, à l’ameublement et à tout ce qui relève des arts décoratifs : tapisseries, vitraux, tissus, papiers peints, illustrations et ornements du livre. Il a été, sous l’influence de Ruskin et de William Morris, un nouvel humanisme ; les artistes du groupe avaient un idéal communautaire et se donnaient le nom de frères ; ils voulaient honorer la main autant que l’esprit ; leur goût d’un moyen âge légendaire et surtout du Quattrocento ne les empêchait pas d’être résolument modernes : il ne faut pas oublier que ce sont eux qui ont créé le Modern Style ou Art nouveau. Et comme disent les marchands de tableaux actuels aux amateurs récalcitrants : « Que vous aimiez ça ou non, ça compte ! » Quelqu’un devrait écrire l’histoire du mouvement préraphaélite ; Georges Duthuit, par exemple, ferait cela à merveille.
Mais revenons à Londres et à mes dix-sept ans. Nous sommes à Oxford Street devant la fameuse vitrine. Bien que ma bourse soit fort légère et qu’on m’ait recommandé par-dessus tout d’éviter les dépenses inutiles, je décide de faire des folies. J’entre et montre du doigt Aurora et the Hope, je désigne aussi la reproduction d’un tableau de Rossetti : the Day Dream (le Rêve du jour) que je vois également pour la première fois – c’est une femme assise dans un arbre qui ressemble vraiment à Suzanne. Devant moi, je trouve un classeur contenant des cartes postales, je les feuillette et prends tout ce qu’il y a de mes deux peintres. J’articule de mon mieux un how much dont, par peur de laisser tomber le h, je fais une sorte de petit éternuement. J’arrive à payer : ce n’est pas difficile, on donne un souverain et on vous rend la monnaie. Après cela, on n’a plus qu’à sortir la tête en feu, à remonter la rue ensoleillée jusqu’à Marble Arch et à aller se rafraîchir les idées à Hyde Park où, à cette heure encore matinale, on ne voit que des promeneurs peu différents de ceux des Tuileries. L’après-midi, visite à l’agence, puis lettre aux parents avec chapitre spécial pour mère et sœur et naturellement cartes postales.
Le lendemain, je me rendis à National Gallery qui n’est guère éloigné de Soho, juste Charing Cross Road à descendre et on débouche sur Trafalgar Square avec le musée bien en vue. L’immense place avec la colonne Nelson au centre me fit l’effet d’un petit port de mer ; ce qui me grisa le plus, je crois bien, ce sont les appels des conducteurs d’omnibus dont Charing Cross est un important point de départ ; le son de ces voix braves et un peu rouillées comme les chaînes des navires, leur façon d’aboyer les noms des stations, tout cela me donna un plaisir si vif que, maintenant encore, il m’arrive certains matins de retrouver ces voix dans ma tête et d’essayer de les imiter en accentuant les mots qui dominaient les autres : Tottenham Court Road, nom de la première station après Charing Cross.
Le musée ne pouvait que me combler avec sa riche collection de peintres du Quattrocento. Il y avait là des Botticelli merveilleux ; mon préféré, celui qui vraiment me mit aux yeux des larmes de bonheur, ce fut la Nativité avec les anges qui embrassent les bergers sur la terre tandis que d’autres anges se réjouissent dans le ciel. Je fus très sensible à une Annonciation de Carlo Crivelli avec une vierge et un Gabriel aux exquis visages et un décor somptueux qui me rappela ceux de Burne-Jones. Je passai devant d’admirables portraits de Rembrandt, non pas indifférente, mais presque effrayée par une humanité si forte et si amère. L’école anglaise du XVIIIe siècle me charma beaucoup ; dans ces portraits de Reynolds, de Gainsborough, de Romney, que de grâce, d’élégance et aussi de fraîcheur et de tendresse ; il me sembla que je n’avais jamais vu des femmes aussi aimables, aussi heureuses d’être mères – et comment ne l’auraient-elles pas été avec de si beaux enfants ! Ce n’est pas à National Gallery, mais à Wallace Collection que je vis le tableau de Reynolds qui me ravit le plus : le portrait de Mrs. Richard Hoare avec son petit enfant ; j’envoyai aussitôt la reproduction à ma mère, ne doutant pas qu’elle se réjouirait autant que moi de cette douce et lumineuse maternité. Paul Valéry a dû penser à ce tableau quand il écrivit la Jeune Mère car sa prose semble appliquée à la décrire, il en donne l’essence dans les lignes qui l’achèvent :
Elle est comme un Philosophe et un Sage naturel qui a trouvé son idée et qui s’est construit ce qu’il lui fallait.
Elle doute si le centre de l’univers est dans son cœur ou dans ce petit cœur qui bat entre ses bras, et qui fait vivre à son tour toutes choses.
Oui, je vis des merveilles à Wallace Collection. J’y reviendrai, mais je veux parler avant de ma visite à Tate Gallery qui me prépara, en quelque sorte, à mieux goûter la célèbre collection. Je l’ai dit plus haut, c’est avec grand émoi que je me mis en route pour aller à Tate Gallery puisque je savais que c’était là que se trouvaient assemblées le plus grand nombre de peintures préraphaélites. J’eus la déconvenue d’y trouver très peu de tableaux de Rossetti et de Burne-Jones. J’appris par la suite que les ensembles les plus importants se trouvaient dans les musées de Manchester et de Liverpool, ou encore dans des collections particulières. Il fallut me contenter de Beata Beatrix et Sancta Lilia pour le premier et du Roi Cophetua et la mendiante pour le second. J’eus une curieuse impression à passer des reproductions aux originaux ; jusque-là j’avais eu des images entre les mains, images étroitement liées à mes lectures et à mes rêveries, images en noir ou en brun dont je pouvais imaginer les couleurs. Je me trouvais maintenant devant quelque chose qui ne me décevait pas, bien sûr – rien en moi n’aurait admis la déception – mais qui ne me donnait tout de même pas les joies que j’attendais. J’essaie maintenant d’analyser cette impression : il me semble que les couleurs de Rossetti ont je ne sais quoi de fiévreux et de fatigué, elles sont comme les coussins ternis sur lesquels on s’est appuyé trop souvent pour rêver. Burne-Jones est beaucoup plus peintre ; sa stylisation est plus sûre, sa couleur plus indépendante et son exécution bien meilleure. On trouve aujourd’hui avec raison qu’ils manquent tous deux de « matière » et, en effet, on ne peut attendre d’eux la délectation que savent donner les vrais artistes plastiques ; ils sont trop littéraires, moi aussi en ce temps-là j’étais trop littéraire, je les aimais d’un amour de tête.
Tels qu’ils étaient, ils surpassaient nettement les autres peintres préraphaélites : Millais, Watts, Holman Hunt et Ford Madox Brown. A Tate Gallery, il y a toute une salle consacrée à Watts ; l’Espérance y fait oasis : son symbolisme est puéril mais inattaquable et la couleur générale où domine, comme je l’ai déjà dit, un bleu céleste, est très agréable. Les autres compositions donnent le malaise qu’on éprouve devant les œuvres de Gustave Moreau ; cela relève encore plus du cauchemar, parce qu’à une imagination moindre s’applique une plus forte matérialité d’exécution, matérialité qui ne correspond pas à une belle matière mais à une façon réaliste et bornée de traiter la légende et le rêve. Il y a là un Minotaure aussi pénible, je suppose, que certaines hallucinations dues à l’opium.
Je ne goûtai guère les peintures religieuses et historiques de Holman Hunt et de Ford Madox Brown. Par contre Millais m’intéressa beaucoup ; il y a dans ses œuvres une vérité théâtrale, particulièrement dans Ophélia, qui fait sensation ; son Chevalier errant au visage féminin et à la solide armure qui délivre avec une épée et un air pensif une belle femme blonde complètement nue attachée à un arbre, tout cela grandeur nature, ne pouvait manquer de me captiver. Je ne fus pas insensible à la beauté de Turner dont il y a une salle pleine, mais pas fort sensible non plus ; c’étaient pourtant d’étonnants paysages féeriques, leurs brumes auraient dû me charmer, mais en ce temps-là je n’étais touchée que par les figures.
Après Tate Gallery, je m’en fus visiter Wallace Collection. Il m’arriva là une grande aventure : je découvris le XVIIIe siècle français. Je croyais pourtant bien le connaître, notre XVIIIe. À Paris, il ne se passait pas de dimanche que je ne me rendisse dans un musée, et c’était au Louvre le plus souvent. Ce siècle me semblait frivole, éloigné et même ennemi de la poésie ; il se confondait pour moi avec la galanterie qui est le contraire de l’amour idéal. Seul Watteau échappait à mon dédain, évidemment Verlaine et Debussy s’en étaient inspirés, mais je crois que même sans cela j’aurais perçu son essence poétique. Il faut dire aussi que je méprisais le XVIIIe à cause de l’engouement bourgeois qui s’y attachait, surtout à cette époque : pas un salon qui ne fût Louis XV, et tant de bibelots sots et encombrants ! – Wallace Collection ressemble moins à un musée qu’à un hôtel particulier ; il y a là quantité de beaux meubles et d’objets précieux arrangés comme si l’on devait vivre au milieu ; on y retrouve un peu l’atmosphère de Chantilly avec quelque chose de plus personnel. Je traversai sans m’y arrêter des salles pleines de toutes espèces d’armes. J’eus un éblouissement en pénétrant dans la salle XVIII où se trouvaient un grand nombre de tableaux français du XVIIIe siècle. Après Tate Gallery, où je m’étais repue de visions tenaces aux couleurs crues ou trop cuites, j’éprouvais maintenant la délectation que donne la fine cuisine. Dieu ! les beaux, les parfaits tableaux. Ainsi c’étaient là les artistes que j’avais méprisés : Fragonard, Boucher, Pater et Lancret, et Watteau dont je voyais mieux que jamais la tendre féerie. Je comprenais enfin le sens de la légèreté et de l’élégance et que, là aussi, il y a de l’âme, mais discrète et pudique, même dans l’impudeur. Le coup de foudre me fut donné par les Hasards de l’escarpolette de Fragonard, fort bien placé d’ailleurs, dans un recoin, avec un éclairage spécial. En voyant la malicieuse figure de la dame qui se balance et, comme une rose épanouie, l’envolée des volants de ses jupes roses, j’éprouvai autant de ravissement, je pense, que n’importe quel fils d’Albion.
N’empêche que le lendemain, je courus au Victoria-Albert Museum pour y contempler d’autres Burne-Jones (j’avais vu d’après certaines cartes postales qu’il s’en trouvait là). Je les découvris enfin dans une petite salle du second étage : il y avait le Moulin qui est une bien charmante composition et un autre tableau décevant, Merlin et Nimue, aux figures sommaires et au fond brouillé – pas du tout le fini habituel de l’artiste. Je ne sais plus si c’est dans le même musée que je vis, de Burne-Jones également, le Char de l’amour, immense toile inachevée représentant des hommes et des femmes nues attelés à un char sur lequel se tient un être androgyne, plutôt mâle d’après sa musculature ; le char a des roues de locomotive et se couronne de draperies frénétiques.
Le temps fut très beau durant cette première quinzaine d’octobre ; je ne me souviens pas d’un seul jour de pluie. Je passais la plupart de mes matinées dans les musées – je ne retournai pas à Tate Gallery, mais je fis plusieurs visites à National Gallery – ou bien je me mettais en quête des grands monuments : abbaye de Westminster, Parlement, cathédrale Saint-Paul, palais de Buckingham et Saint-James. Je ne manquai pas d’aller voir les fameux gardes à cheval de Whitehall. Je me rendis un jour jusqu’au Pont de Londres, mais me contentai de regarder de loin le Pont de la Tour qui dresse au milieu du fleuve ses deux corps d’église et l’imposante assemblée de grosses tours moyenâgeuses qui forment la Tour de Londres, et derrière elles, les dépassant, les quatre tourelles mauresques de la Monnaie avec le petit étendard triangulaire qui flotte au milieu. Très « retour des croisades », tout cet ensemble. La Tamise me parut ce qu’elle est vraiment : un bras de mer, on n’imagine pas qu’elle puisse prendre sa source dans les terres. Elle a tous les navires et les mouettes qu’il faut pour vous mettre au large. Je ne la vis jamais le soir, à marée basse, alors qu’elle découvre ses épaves ; je n’aurais pu dire, comme Verlaine quand il écrivait à Edmond Lepelletier : « D’ailleurs, la Tamise est superbe, figure-toi un immense tourbillon de boue, quelque chose comme un gigantesque gogueneau débordant. »
L’après-midi, je me promenais dans les rues ; à cinq heures je prenais le thé dans une des maisons Lyons où je découvrais avec bonheur les buns, muffins, scones et crumpets. Même la pâtisserie à la graisse de bœuf me plaisait, je me souviens d’un feuilleté aux mûres (mulberry cake) qui me parut délicieux. Je n’allais jamais très loin dans mes promenades pour les raisons que j’ai dites mais, du fait que j’étais logée en plein centre, je pus visiter les quartiers les plus agréables et les plus animés ; il ne se passait pas de jour que je ne me rendisse à Piccadilly Circus, de là, je descendais au bout du large Piccadilly et remontais sur Oxford Street par Regent Street ou Old Bond Street, deux rues très élégantes, équivalentes à notre rue de la Paix, mais avec plus de quant-à-soi.
Piccadilly Circus me causait toujours un immense plaisir. Le carrefour paraît exigu à cause de la largeur des voies qui viennent y déboucher ; les maisons qui l’entourent sont couvertes de bas en haut par d’énormes inscriptions publicitaires qui écrasent le regard. Au centre, il y a une fontaine en bronze qui ressemble à une pièce d’orfèvrerie, elle est surmontée par un Èros alerte ; la fontaine repose sur une plate-forme octogonale avec deux niveaux de marches. Je me souviens avoir vu là des marchandes de fleurs dont l’habillement me frappa beaucoup, elles avaient des châles, comme les femmes du peuple chez nous ont des fichus, et des canotiers noirs. Leurs visages, surtout ceux des jeunes, me rappelèrent les femmes de Burne-Jones : petites figures creuses au beau regard candide, pareilles aux roses de Noël qui se meurtrissent dès qu’on les cueille, mais qui gardent vivaces leurs étamines d’or. Pas plus que je n’aperçus les dessous de la Tamise, je ne fus à même de voir le trafic de prostitution qui se passe là, paraît-il ; mais j’y crois volontiers, car il y a en ce lieu une sorte de resserrement, un contraste de brutalité et de mignardise, qui sont ma foi assez orgastiques. Je parcourus plus d’une fois Saint-James Street et Pall Mall, centre des clubs, et le Strand avec ses théâtres et ses hôtels et ses boutiques de toutes sortes ; je ne manquai pas de m’arrêter devant le Savoy à cause d’Oscar Wilde ; du fait que je lisais le Mercure de France, surtout les vieux numéros, je savais quelque chose de cette histoire qui, pour moi, allait de pair avec la théorie de l’androgyne et l’art préraphaélite.
En ce temps-là il y avait des cabs, ce qui donnait beaucoup de caractère au mouvement des rues. Je fus étonnée, comme tous les Parisiens, par la faible hauteur des maisons d’habitation qui ne dépasse guère trois étages. Quand il m’arrivait de sortir des rues centrales et de voir les longs et monotones alignements de ces maisons, pareils à d’interminables faubourgs, je revenais vite sur mes pas pour me replonger dans les quartiers commerçants. Parmi les boutiques, trois sortes me parurent sans rivales. C’est d’abord les bureaux de tabac qui ont une splendeur dont nous n’avons pas idée ; le mot bureau ne leur convient pas, ce sont de petits palais tous plus ou moins dignes d’être tenus par le prince Florizel, le héros de Suicide-Club qui devint, comme on sait, marchand de tabac à Londres (voilà un charmant livre qu’on devrait bien réimprimer). En second lieu, je fus éblouie par les librairies-papeteries ; en général, deux vitrines : l’une qui montre un choix étourdissant de papier à lettres et d’articles de bureaux, et des cartes de Noël aux approches de la saison à ne pas vous laisser une seconde l’idée que vous pouvez vous en abstenir ; dans l’autre vitrine, des livres reliés sous jaquette (ce qu’on ne voyait pas du tout en France à cette époque) très bien arrangés, donnant une impression de couleur, d’élégance, de variété, comme si la mode était là plutôt que dans le vêtement féminin ; et toujours beaucoup de livres d’enfants et de contes de fées illustrés par Rackham et Walter Crane, et aussi par d’autres artistes travaillant dans l’image fine et les tendres coloris.
La troisième sorte de boutique qui me charma, c’est les confiseries qui n’ont pas notre coquetterie bonbonnière avec belles boîtes et jolis sacs, mais qui font monter jusqu’en haut de la vitrine des empilements incroyables de bonbons et de biscuits, tout ça avec des couleurs éclatantes et une sorte d’ardeur sauvage bien faites pour mettre un enfant dans tous ses états. Je pensais en les regardant à la maison de la sorcière de Hansel et Gretel avec ses murs de nougat, son toit en pain d’épices aux fruits confits, ses portes en chocolat, ses fenêtres aux montants de sucre d’orge et par terre, au lieu de cailloux, des bonbons et encore des bonbons. C’est dans ces boutiques que je vis pour la première fois du chocolat à la noisette, non pas en tablettes, mais en énormes pavés ; on vous en vendait pour six pence, en fractionnant les gros morceaux avec une petite pince spéciale.
Il ne faut pas que j’oublie de noter, parmi les choses qui me frappèrent le plus, les boîtes à lettres qui se dressaient sur les trottoirs comme des bornes rondes, du plus beau vermillon. Et les omnibus qui, en ce temps-là, étaient couverts d’inscriptions publicitaires et ressemblaient à d’énormes journaux.
Mais surtout, comme tous ceux qui vont à Londres, je fus envoûtée par l’odeur de la ville. Je me demandais souvent ce qui pouvait bien la composer. Ça sentait fort la fumée d’anthracite, avec un fond d’iode et de goudron qui disait la mer. Dans les beaux quartiers il s’y mêlait la légère senteur des tabacs blonds. Cela vous prenait, vous roulait dans ses ondes. On oubliait tout sauf le plaisir de marcher, d’aller aussi loin que possible, avec l’ivresse de la solitude, comme si quelque grande chose était promise à vous seul. On n’avait pas idée d’être heureux ou malheureux, on était au royaume d’un dieu qui vous communiquait son souffle et sa grandeur.
Ce fut vers la mi-octobre que je gagnai Muswell-Hill. J’ai un souvenir assez vague de cet endroit peu remarquable mais qui montrait tout de même un certain petit caractère local : c’était calme, très bourgeois, avec des magasins soignés sinon élégants, assez Auteuil, en plus aéré du fait qu’on était sur une hauteur ; il y avait deux églises dont une chapelle wesleyenne où l’on pouvait entendre de la belle musique le dimanche soir.
Les confiseries ne manquaient pas, et là, c’est chaque jour que j’achetais « six pence of broken nut chocolate » à la fois pour compléter des repas un peu minces et pour égayer de ternes heures. Enfin, je pouvais passer à Londres toute la journée du jeudi ; j’avais un omnibus qui me conduisait directement à Charing Cross, en moins d’une heure. Arrivée à destination, je me retrouvais en un point que je connaissais bien et je recommençais à peu de chose près mes promenades du début.
Un jeudi, dès Highgate, je vis le brouillard étendu sur les faubourgs. Je fus bien contente, il était promis et je l’attendais. À Londres même, il me parut idéal, tout était plus beau et plus mystérieux, c’était comme une musique. Quand les brumes se firent plus denses une ou deux semaines plus tard, je trouvai la chose moins agréable, et ce n’était pas encore là, me dit-on, la fameuse purée de pois. Je la connus une bonne fois et ce fut plus terrible que je n’aurais jamais pu l’imaginer. Le fog devint dans l’après-midi épais et rougeâtre, puis vraiment noir, les passants d’abord fantomatiques fondirent complètement, on ne distinguait plus rien, sauf le faible halo des réverbères qui, loin de guider, égarait encore. Bien que j’eusse fait effort pour ne pas m’écarter de mes rues familières, je fus incapable de rejoindre à Charing Cross la station d’omnibus qui devait me ramener à Muswell Hill. Je n’ai aucune idée de la longueur du temps pendant lequel j’errai avec une angoisse grandissante. J’étais perdue, et ce sentiment qui me transporta d’abord auprès de Mélisande et de Golaud – « je ne pourrai plus sortir de cette forêt » – devint peu à peu le sentiment même de la mort. Ma volonté de vivre était dissoute, j’étais résignée, il me semblait plus facile de passer dans l’autre monde que de rester dans celui-ci. Je ne me souviens pas de ce qui m’a sauvée ; j’avais dû remonter vers le nord en suivant Tottenham Court Road, puis Euston Road ; il est hors de doute que, me cognant à un passant, je pus lui faire comprendre ma détresse et qu’il m’aida à gagner la gare de Kings Cross, car je suis sûre d’être revenue par le train. Je me revois assise dans un compartiment de chemin de fer, reprenant à petites gorgées le goût de la vie.
Une telle journée, heureusement, ne se renouvela pas ; le brouillard se montra clément jusqu’au 15 décembre, date à laquelle je revins en France. Un peu avant mon départ, j’eus le bonheur d’assister à la représentation de l’Oiseau bleu qui se jouait au théâtre Haymarket. La pièce ne fut créée à Paris que l’année d’après. Comme je comprenais très mal l’anglais parlé, j’avais acheté le livre – un beau volume relié en toile mauve paru chez Methuen, c’était l’édition courante – et je l’avais étudié à grand renfort de dictionnaire. Pour un samedi en matinée, j’avais loué ma place longtemps à l’avance : fauteuil de balcon, premier rang de face. Ma mère m’avait envoyé de l’argent en cachette de mon père pour que je fusse à la hauteur de l’événement. N’était-ce pas miraculeux d’être à Londres juste au moment où l’on jouait l’Oiseau bleu ? C’était un signe au moins aussi surprenant et favorable que le canari qui vint se loger dans la main de Gide lorsqu’il avait quinze ans. Et par surcroît de chance, le théâtre Haymarket était situé entre Piccadilly Circus et Trafalgar Square, dans l’endroit de Londres que je connaissais le mieux.
J’ai un souvenir assez net de cette représentation. C’était beaucoup plus familier et charmant qu’à Paris. Au théâtre Réjane, où je le vis plus tard avec Georgette Leblanc, on avait voulu faire de l’art, pas mal réussi d’ailleurs, mais c’était devenu froid. En Angleterre, les symboles de cette exquise féerie trouvaient des vêtements naturels et comme de tous les jours, ils étaient touchants et profonds avec simplicité ; le texte était solidement planté par la bonne voix rude des hommes qui jouaient – le chien aboyait à la perfection. L’esprit de Maeterlinck, qui montre dans cette œuvre des trésors d’humour et de poésie, se mariait heureusement avec l’esprit anglais qui lui donnait de la vigueur. Oui, il me semble que je vis là une excellente représentation ; mon idolâtrie pour l’auteur des Serres chaudes n’en fut pas accrue, car elle avait atteint un sommet indépassable, mais j’en tirai toute la satisfaction et la fierté possibles.
Ma dernière bonne journée londonienne se passa à Oxford Street à faire des achats de Noël : bonbons et jouets pour mes petits cousins. Il y avait dans cette rue un grand magasin qui s’appelait, je crois, Peter Pan, en tout cas, ses vitrines de Christmas étaient faites d’après les aventures de Peter Pan. Que c’était gai, vues à travers un brouillard bonhomme, les vitrines illuminées avec tous les enfants devant ! Dans ce magasin où je faisais généralement mes emplettes, c’était un plaisir de payer et de voir comment on vous rendait la monnaie : la vendeuse pliait votre argent dans un papier sur lequel elle avait inscrit la dépense, elle mettait le tout dans une boîte de cuivre qui glissait le long d’une poulie et allait je ne sais où, la monnaie vous revenait par le même système avec tous ses centimes ; c’était alors le règne du 9,95 qui, à Londres, était poussé jusqu’au 9,99.
Quand j’arrivai à Paris, à la gare du Nord, la première chose qui me frappa, ce fut le physique des hommes de chez nous ; ça a beaucoup changé depuis, mais alors, que de barbes et de moustaches, que de ventres, de pantalons en tire-bouchon. C’est seulement alors que je me rendis compte de la beauté corporelle des Anglais et du chic de leurs vêtements. Dans mes promenades là-bas, je ne les regardais pas plus qu’ils ne me regardaient, mais je les avais bien vus tout de même.
1953.
À notre départ de Paris pour la Savoie, dans notre wagon dont les compartiments étaient pleins, il y avait, debout dans les couloirs, une douzaine d’Italiens, tous grands et beaux hommes. Une famille était descendue à La Roche, trois d’entre eux purent s’installer dans notre compartiment, deux bruns aux traits énergiques et un blond superbe, une sorte d’Apollon à front bas avec un large regard où force et douceur disaient radieusement les noces de Jupiter et de Latone.
Cet olympien s’installa en face de moi comme un grand bestiau – Apollon n’était-il pas aussi le dieu des troupeaux ? – obligeant un curé qui occupait le coin à se rencogner encore plus. Là, les jambes allongées et largement écartées, montrant le renflement de son sexe comme les femmes font valoir leurs seins, ses bras épais nus jusqu’aux coudes environnant ses tempes à la manière de la Jeune Parque, il s’endormit, la bouche légèrement entrouverte. Il portait à sa ceinture, pendue après un cordon, une médaille de la Madone. Le curé, monsieur d’un certain âge qui avait espéré comme nous se donner un peu d’aise après la descente de la famille à La Roche – c’est là qu’il avait gagné son coin – n’était pas de ceux qui pratiquent le genre onctueux : il s’absorba, aussi renfrogné que rencogné, dans la lecture de son Figaro.
Un peu avant Dijon, vers midi, notre garçon s’éveilla ; comme il devait attendre le troisième service pour déjeuner, il sortit de sa poche une grande tablette de chocolat au lait qu’il mangea, après en avoir aimablement offert à la ronde. Sylvia, qui sait un peu l’italien, se mit à causer avec lui. Il nous apprit qu’il était de Turin et qu’il venait de participer avec ses camarades à un match de football qui avait eu lieu à Orléans – voilà qui expliquait la belle allure sportive de ces hommes. Son voisin de gauche, qui était de Sorrente, se trouvait assis à côté d’une charmante jeune femme accompagnée d’une vieille gouvernante et de deux enfants : une jolie et turbulente petite fille et un bébé placé, dès le départ, dans un hamac suspendu entre les barres des filets. À côté de la gouvernante, il y avait le troisième compagnon auquel, je ne sais pourquoi, nous ne demandâmes pas le nom de sa ville, on pensait en le regardant à un centurion, le rire marquait son visage à la façon du souci. La jeune maman était donc encadrée par les trois Italiens. Pendant que le blond dormait encore, les deux bruns avaient entrepris de la distraire et de l’assister, bien accordés entre eux comme des danseurs, chacun faisant une démarche à son tour. Le centurion s’avisa d’abord que le bébé était tourné contre le filet de son hamac et que les cordelettes lui mordaient le visage ; en effet, le bébé qu’il redressa avait les joues et le front aussi quadrillés qu’une gaufre ; il le coucha soigneusement sur le dos ; comme le bébé revenait sans cesse à sa position favorite qui était sur le côté, un peu sur le ventre, ce qui lui mettait fatalement le visage dans le filet, le nez sortant par une maille, les deux hommes, à tour de rôle, le replaçaient sur le dos, écartaient de son front les cheveux indociles et arrangeaient ses vêtements. Tout cela accompagné de sourires à la maman ; ils ne parlaient pas français, leurs sourires n’en étaient que plus éloquents : ceux de l’amant possible, et ceux aussi du mari et du père. La petite fille ne fut pas moins courtisée, c’est à qui des deux hommes ferait le mieux danser ses mains devant elle avec des ciao à n’en plus finir. Ce mot qui sonne pour nous à la chinoise : tchao, je ne pensais pas qu’on pût l’employer autrement que pour dire « au revoir » ; je l’avais entendu pour la première fois, il me semble, dans le Voleur de bicyclette, mais sans doute arrive-t-il qu’on le dise aux petits enfants pour les faire jouer, comme nous leur disons « tiens » ou « attends ». En tout cas, le mot est heureux et mérite le premier rang de l’espéranto enfantin.
En revenant du wagon-restaurant, nos Italiens découvrirent, dans un compartiment voisin, une autre petite fille parfaitement jolie et gracieuse et sa maman tout aussi jeune et charmante que la nôtre. La petite fille allant et venant dans le couloir, il ne leur fut pas difficile de l’attirer vers eux, elle n’entra pas et resta dans l’encadrement de la porte, prenant sa part des petites marionnettes et des ciao, et riant comme un ange ; sa maman vint la rejoindre et resta un long temps debout à s’amuser du plaisir de sa fille ; vers elle aussi, naturellement, s’éleva tout un vol de sourires galants et honnêtes.
Notre Turinois suivait les choses en y participant de loin en loin, plutôt en spectateur, souriant lui aussi, mais autant à lui-même qu’aux autres.
Passé Bourg, un homme d’âge mûr vint faire visite aux trois compagnons et s’assit même pour un petit quart d’heure à la place qu’un d’eux lui céda ; nous comprîmes que c’était leur manager : très maestro, bien habillé, d’une juste corpulence, avec un visage aux paupières un peu lourdes et aux moues intelligentes – le visage de qui n’a plus rien à apprendre du jeu de la vie.
Ces hommes, comme tout Italien qui se respecte, étaient fort coquets, avec des gourmettes d’or aux poignets, des bracelets-montres aux courroies de cuir blanc, des cheveux arrangés avec art, des vêtements de bonne coupe, encore que d’un tissu plus « fantaisie » que chez nous. En les regardant, je réfléchissais, une fois de plus, à la gentillesse des Italiens et particulièrement à leur naturel, qui est la vie à sa source et en même temps tout son théâtre. Ce sont, à n’en pas douter, les gens les plus pratiques et les plus artistes de la terre. Personne ne connaît aussi bien la figure du génie de l’espèce et ne lui donne mieux l’attirail qui lui convient. Leur galanterie est exemplaire, si pressante qu’elle soit, elle abandonne rarement un certain fond moral où l’idée de paterfamilias reste toujours présente avec ce qu’elle comporte d’autorité, de responsabilité et de protection. Les Anglo-Saxons ont, eux aussi, ce sens de protection à l’égard des femmes (à condition toutefois qu’elles acceptent de se laisser protéger). Les Français, c’est plus compliqué, nous les laisserons de côté pour cette fois. Mais aucun n’a l’étincellement des Italiens… qui est celui de l’amour fondateur des foyers.
Il y eut au palais de Chaillot, pendant l’occupation, une séance où l’on nous fit voir des films documentaires italiens, tous remarquables, un surtout qui montrait des chevaux au temps de leurs amours ; on voyait les étalons faire la cour aux cavales : leur crinière était un soleil, leurs yeux semblaient des étoiles, leur hennissement retentissait comme un grand rire, le feu courait dans tout leur corps et jaillissait de leurs sabots. On ne pouvait rien imaginer de plus beau, de plus fabuleux ; la caméra avait fixé un aspect de l’ardeur divine que les artistes italiens ont exprimée tant de fois dans leur peinture et dans leur musique.
Notre voyage en compagnie des aimables footballers m’en rappela un autre, fort ancien, mais qui n’a jamais cessé de m’être présent.
Nous revenions de vacances, maman, ma sœur et moi, par le train de Modane que nous avions pris à Chambéry ; maman était une jeune femme et l’aînée de ses petites filles – c’était moi – avait huit ou neuf ans. Dans notre compartiment se trouvait un Italien, jeune aussi, qui venait en France pour la première fois, il parlait un peu le français et se mit aussitôt à converser avec nous. Pendant tout le trajet, il ne cessa de nous entourer d’attentions, nous offrant fruits et bonbons et cherchant à nous amuser, tout en comblant de regards tendres maman qui rougissait parfois. Naturellement, il posait beaucoup de questions sur Paris et la vie qu’on y mène, maman s’efforçait de lui répondre, ils riaient tous deux de leur embarras à se faire comprendre. À notre arrivée à Paris, après avoir descendu les bagages et descendu les enfants, il se tint auprès de nous sur le quai jusqu’au moment où mon père vint nous rejoindre ; celui-ci le regarda avec un gros froncement de sourcil, il y eut un silence fort embarrassant, mais l’Italien, sans rien dire, fit un geste vers lui qui signifiait : voici votre bien, et il s’enfonça dans la foule. Maman, après cette rencontre, connut de grands moments de rêverie. Jusqu’à la fin de ses jours, elle ne mit jamais rien au-dessus des Italiens.
1953.
Nous avons fondé « la Maison des Amis des Livres » avec foi ; chacun de ses détails nous semble correspondre à un sentiment, à une pensée.
Le commerce, pour nous, a un sentiment émouvant et profond.
Une boutique nous paraît une véritable chambre magique : à cet instant où le passant franchit le seuil de la porte que tout le monde peut ouvrir, où il pénètre dans ce lieu impersonnel, semble-t-il, rien ne dénature l’air de son visage, le ton de ses paroles ; il accomplit dans un sentiment d’entière liberté un acte qu’il croit sans conséquences imprévues ; il y a une correspondance parfaite entre son attitude extérieure et son moi profond, et si nous savons l’observer, à cet instant où il n’est qu’un inconnu, nous pouvons, maintenant et pour toujours, le connaître dans sa vérité ; il révèle toute la bonne volonté dont il est doué, c’est-à-dire la mesure dans laquelle il est accessible au monde, ce qu’il peut donner et recevoir, le rapport exact qui existe entre lui et les autres hommes.
Cette connaissance immédiate, intuitive, ce fixage furtif de l’âme, qu’ils sont faciles dans une boutique, lieu de transition entre la rue et la maison ! Et quelles découvertes sont possibles dans une librairie où passent forcément, parmi les innombrables passants, les Pléiades, ceux d’entre nous qui semblent déjà un peu des « grandes personnes bleues » et qui, dans un sourire, donnent la justification de ce que nous appelons nos meilleurs espoirs.
Vendre des livres, cela paraît à certaines gens aussi banal que de vendre des objets ou des denrées quelconques, et basé sur la même tradition routinière qui n’exige du commerçant et de l’acheteur que le geste d’échange de l’argent contre la marchandise, geste qui s’accompagne, généralement, de quelques phrases de politesse.
Nous pensons, d’abord, que la foi que nous mettons à vendre des livres, on peut la mettre dans tous les actes quotidiens ; on peut exercer n’importe quel commerce, n’importe quelle profession, avec une satisfaction qui est, à certains moments, du véritable lyrisme. L’être parfaitement adapté à sa fonction, et qui travaille en harmonie avec les autres, éprouve une plénitude qui devient facilement de l’exaltation quand il est en rapport avec des hommes situés sur le même plan de vie que lui ; dès qu’il peut communiquer et faire ressentir ce qu’il éprouve, il se multiplie, il s’élève au-dessus de lui-même et il s’efforce d’être aussi poète qu’il le peut ; cette élévation, cette tendresse, n’est-ce pas l’état de grâce où tout s’illumine d’un sens éternel ? Mais si tout homme conscient peut s’exalter sur son métier et saisir les rapports admirables qui le lient à la Société, quels ne seront pas nos sentiments à nous, libraires, qui, avant toute pensée de gain et de travail basée sur les livres, les avons aimés avec transport et avons cru à la puissance infinie des plus beaux !
Certains matins, seuls dans notre librairie, entourés seulement des livres rangés dans leurs casiers, nous sommes restés de longs moments à les contempler ; nos yeux les fixant, au bout d’un moment, ne voyaient plus que les lignes verticales et obliques marquant les limites de leurs dos, sages lignes appliquées sur le mur gris comme des bâtons tracés par la main d’un écolier. Devant cette apparence élémentaire que charge une âme faite de toutes les idées et de toutes les images, nous étions transis d’une émotion si puissante qu’il nous semblait parfois qu’écrire, exprimer, nous soulagerait ; mais au moment où notre main cherchait la plume, le papier… quelqu’un entrait, d’autres gens venaient après, et les figures de la journée absorbaient le grand élan du matin.
Nous avons senti souvent que nous étaient rendus « toute grâce du travail, et tout honneur, et tout génie », comme dit Claudel dans la Ville ; il y a, d’ailleurs, dans cette œuvre, bien d’autres paroles qui nous semblent écrites pour nous, et avec Lala nous pourrions dire :
« Comme l’or est le signe de la marchandise, la marchandise aussi est un signe,
« Du besoin qui l’appelle, de l’effort qui la crée,
« Et ce que tu nommes échange, je le nomme communion. »
Quand nous avons fondé notre maison, en novembre 1915, nous n’avions aucune expérience du commerce, nous ne connaissions même pas la comptabilité, et avec cela, nous avions si peur de passer pour des commerçants mesquins que nous affections sans cesse de négliger nos intérêts, ce qui était, d’ailleurs, de l’enfantillage.
On croit volontiers que la vie éteint l’enthousiasme, déçoit le rêve, déforme les conceptions premières et réalise un peu au hasard ce qu’on lui propose. Cependant, nous pouvons affirmer qu’au début de notre entreprise notre foi et notre enthousiasme étaient bien moins grands qu’aujourd’hui. Notre première idée était très modeste : nous ne cherchions qu’à mettre sur pied une librairie et un cabinet de lecture dévoués surtout aux œuvres modernes. Nous avions très peu d’argent et c’est ce détail qui nous poussa à nous spécialiser dans la littérature moderne ; si nous avions eu beaucoup d’argent, il est certain que nous aurions voulu acheter tout ce qui existe en fait d’ouvrages imprimés et réaliser une manière de Bibliothèque nationale ; nous étions persuadés que le public demande surtout une grande quantité de livrés et nous pensions avoir bien de l’audace d’oser nous établir avec trois mille volumes à peine, quand certains catalogues de cabinets de lecture en annonçaient vingt mille, cinquante mille et même cent mille ! La vérité est qu’un seul de nos murs était garni de livres ; les autres s’ornaient d’images, d’un grand bureau ancien, d’une commode où nous rangions les papiers d’emballage, les ficelles et tout ce que nous ne savions pas où mettre ; nos chaises étaient les chaises anciennes de campagne que nous avons encore. Cette librairie n’avait guère l’air d’une boutique et ce n’était pas exprès ; nous étions loin de nous douter qu’on nous louerait tant par la suite de ce qui nous semblait de malheureux pis-aller.
Nous comptions sur nos premiers profits pour augmenter sans cesse notre fonds. Ces premiers profits étaient surtout basés sur la vente des livres neufs et d’occasion, car nous n’osions espérer trouver avant plusieurs mois des abonnés au cabinet de lecture.
Un des grands problèmes de nos débuts commerciaux fut la confection de l’étalage extérieur pour la vente d’occasion ; cette opération nécessitait notre présence pendant plus de cinq minutes exposés aux regards des passants ; il fallait apporter dehors les tréteaux, la caisse, puis les livres et les revues qui étaient des vieilleries venues, pour la plupart, des bibliothèques familiales. La première fois que nous avons fait cet étalage, nous étions émus jusqu’à l’angoisse et, la dernière pile arrangée, nous nous sommes sauvés précipitamment dans l’arrière-boutique, comme si nous avions fait une mauvaise niche aux passants ; nous regardions par l’entrebâillement du rideau ce spectacle extraordinaire pour nous qu’était la formation d’un petit groupe devant nos livres ; les visages apparus derrière la vitrine nous faisaient tantôt pouffer de rire, tantôt frémir d’appréhension ; si ces gens-là allaient entrer, nous adresser la parole ! Et voici qu’une vieille dame prit un volume de l’étalage et se disposa à accomplir cet acte grave d’être notre première acheteuse ; quelqu’un de nous se décida à émerger de l’arrière-boutique et bredouilla un cérémonieux bonjour à la dame qui, d’un air fort naturel, montra ce qu’elle avait choisi, c’était L’Avenir d’Aline d’Henry Gréville, marqué 0 fr. 75 ; elle eut la bonté de ne pas marchander ; si elle avait marchandé, la situation serait devenue pénible : nous aurions été partagés entre la tentation de lui donner le volume pour que l’affaire fût plus vite réglée et le devoir de maintenir notre prix vraiment très modeste pour lui montrer que nous étions des libraires sérieux qui ne surfaisaient pas. Il fallut, tout de même envelopper ce livre, le ficeler, recevoir l’argent, rendre la monnaie sur un franc, remercier avec effusion… Cette vieille dame s’aperçut, à la fin, de l’émotion extraordinaire qu’elle provoquait, elle s’en alla plus troublée qu’elle ne voulait le laisser paraître, et ne revint pas.
Pour donner aux gens la tentation de prendre un abonnement de lecture, nous avions collé à la devanture une affiche manuscrite qui comportait nos conditions d’abonnement et la liste des auteurs dont nous possédions les œuvres complètes. Cette liste était un compromis entre nos goûts et ceux du public ; nous jugions nécessaires à notre réussite certaines concessions. Nous n’avions pas tort, d’autant moins que ces concessions étaient suffisamment limitées. La foi ne gagne rien à être fanatique. D’ailleurs, l’esprit avec lequel on a fondé une maison, au bout de peu de temps, agit tout seul, il suffit de ne pas laisser s’éteindre une petite flamme.
Dans le domaine pratique, il nous était venu, dès l’origine, quelques idées qui se trouvèrent assez bonnes ; par exemple, de couvrir les livres avec du papier cristal, de ne pas les faire relier, de ne pas les estampiller, coutume barbare qui les fait ressembler à des bêtes marquées pour l’abattoir.
Mais la première de nos idées était, est encore, que le véritable commerce de la librairie comporte non seulement la vente, mais le prêt, et que ces deux opérations doivent être exercées simultanément. Il est presque inconcevable que l’on puisse acheter un ouvrage sans le connaître. C’est exprimer un sentiment général que d’affirmer que tout homme d’une certaine culture éprouve le besoin d’avoir une bibliothèque personnelle composée des livres qu’il aime et que ceux-ci sont pour lui de bons et fidèles amis ; voudrait-on introduire, dans un cercle d’amis éprouvés, des importuns ou des indifférents ? C’est ce qu’on risque de faire en achetant des livres qu’on n’a pas lus. Il est vrai qu’on peut s’en débarrasser, mais, bien souvent, on gardera un volume mal choisi pour n’avoir pas l’ennui de le revendre parfois au dixième du prix qu’on l’a payé, et aussi parce que ça meuble. Seulement, après quelques déceptions de ce genre, on laisse de côté les œuvres nouvelles et l’on ne jure que par les classiques.
On dira, qu’en somme, on n’achète jamais un livre entièrement au hasard, que le nom de l’auteur, la firme de l’éditeur, sont des indications presque suffisantes, et qu’un lettré peut, en le feuilletant, avoir une conscience très nette de sa valeur. Certes, la signature de l’ouvrage est déjà une garantie ; c’est, d’ailleurs, cette garantie qui règle presque tout l’exercice des librairies ; mais ce n’est sûrement pas un bon principe, il est la cause que tant d’auteurs ne sont tenus de faire qu’un ou deux bons livres et peuvent, après, dormir sur leurs lauriers ; il est surtout la cause de l’obscurité où gisent les productions nouvelles, quelle que soit leur valeur ; il élimine d’une façon complète les nouveaux venus de la littérature. On citera l’exemple d’œuvres qui ont trouvé, dès leur apparition, un juste et puissant critique, mais ces cas sont bien rares ; la camaraderie et l’intrigue comptent, hélas, plus que le mérite.
Tout le monde sait que Maeterlinck dut une gloire relativement prompte à l’article d’un écrivain connu. Mais un homme comme Gide n’arriva que tardivement à la notoriété ; croirait-on qu’il fallut dix-huit ans pour épuiser la première édition des Nourritures terrestres ? Actuellement, Jules Romains nous semble loin d’occuper la place qu’il mérite ; s’il faut attendre longtemps, peut-être, avant que les Odes et Prières et le Manuel de déification puissent être assimilés par tous, la Vie unanime, Europe et, surtout, les œuvres de prose n’ont pas été transmises à la centième partie du public qu’elles pourraient toucher efficacement si les organes libraires fonctionnaient sainement.
Ne croyez pas que cet état de choses soit un mal sans remèdes et que l’homme de génie doive forcément passer la moitié de sa vie, ou même sa vie entière, dans l’obscurité. Assurément, même avec l’aide du libraire, il ne se fera pas connaître, dès sa première œuvre,
Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change
mais il trouvera tout de suite son public : l’élite dont il est le porte-parole et presque toute la jeunesse. À l’âge où l’homme étudie encore, où l’existence ne lui a pas imposé une routine, il est un être de bonne volonté et, dans une mesure déterminée par l’influence de son milieu, l’état de son savoir et la capacité de son intelligence, il jouit d’un état de grâce où il peut comprendre la vie et les images de la vie. Voici trois ans que nous donnons à lire aux jeunes gens qui viennent chez nous des œuvres qui semblent réservées à une petite élite ; nous les voyons toujours s’émouvoir sur les poèmes de Paul Valéry et de Léon-Paul Fargue, sur le Barnabooth de Valery Larbaud, sur le Livre d’amour de Charles Vildrac, sur l’Étape nécessaire de Luc Durtain, par exemple, et cependant, ces auteurs leur sont le plus souvent inconnus quand nous leur en parlons pour la première fois.
Il est donc nécessaire que les jeunes gens puissent lire ce qui leur est contemporain et acquérir les livres qui resteront leurs grands amis à travers la vie. Pour cela, il ne faut pas chercher à créer de vastes entreprises impersonnelles qui sont incapables de donner une influence, donc de faire progresser, et incapables d’en recevoir, donc de progresser elles-mêmes.
Ce qu’il faut créer, ce qu’il faut aider, ce sont des librairies-bibliothèques qui ne tendent pas à satisfaire un public nombreux, mais un groupe qu’il soit possible de connaître individuellement et de servir parfaitement. L’idéal serait qu’à la tête de chaque librairie il y eût une seule personne, aidée dans la mesure du possible, mais en continuels rapports avec le public.
Il est vraiment indispensable qu’une maison consacrée aux livres soit fondée et dirigée avec conscience par quelqu’un qui joigne à une érudition aussi vaste que possible l’amour de l’esprit nouveau et qui, sans tomber dans les travers d’aucun snobisme, soit prêt à aider les vérités et les formules neuves.
Nous avons compris ainsi la tâche du libraire, nous nous sommes appliqués à l’exercer de notre mieux, et nos résultats ont certainement dépassé notre attente. Il est vrai que nous avons fondé notre maison dans le quartier le plus studieux et le plus charmant de Paris ; nous y avons trouvé tout de suite un public qui a l’amour et le respect des livres, qui a compris et aidé nos efforts. Aurions-nous trouvé cela en d’autres rues, en d’autres villes ? Nous n’osons l’affirmer. Cependant, il nous semble que, dans n’importe quel quartier d’une ville, pour toute librairie intelligente basée sur le principe de prêt et de vente, il y a un public dont il est facile de former le goût.
Ayez confiance en la bonne volonté des gens, soyez sûrs qu’ils respecteront et suivront tout ce que vous accomplirez avec foi, patience et ordre ; connaissez-les par une observation constante, donnez-leur autant de vous-même qu’il est possible, vous verrez qu’ils ne sont pas si différents, si loin de vous, et qu’en somme, vivre en eux, c’est vivre plus largement en soi.
Voici donc, construite en un temps de destruction, « la Maison des Amis des Livres ». Adrienne Monnier y écrit ces pages en août 1918. Dehors, la menace est moins grande, mais ici, au milieu des livres qui gardent toutes les formes vivantes comme les bêtes de l’arche, elle fut préservée de la révolte et de la crainte, elle acquit la certitude que tout demeure et s’accroît par-delà les nuits de sommeil et de mort, et que tout est fidèle à la meilleure volonté.
J’ai mis, en tête de ce catalogue, les pages précédentes, écrites il y a quatorze ans, qui expriment mes sentiments d’alors, et de toujours, mieux, peut-être, que je ne pourrais le faire actuellement. Elles sont, si j’ose dire, d’une bonne époque, d’une époque où, comme l’Enseveli de Jean Schlumberger, il fallait trouver son âme ou disparaître dans un néant quelconque.
Il ne me reste plus qu’à justifier le travail que je prends le courage de livrer au public. Je dis le courage, car en vérité, je suis loin d’être rassurée, et quelles que soient les critiques que l’on puisse m’adresser, il n’y en aura pas de plus sévères que les miennes.
Beaucoup de défauts viennent, il faut bien le dire, de la pauvreté matérielle. J’ai dû, au dernier moment, pour réduire les frais énormes de l’impression, faire sauter presque un quart du texte que j’avais préparé ; et encore, tel qu’il est, ne serais-je point en mesure d’en assumer la publication si, une fois de plus, mon amie Sylvia Beach ne s’associait à mon effort.
Les suppressions ont surtout atteint la poésie. J’avais catalogué un grand nombre de bons livres de vers, de plaquettes charmantes. Ce n’était pas que le public en fît le moindre usage, mais j’avais un immense plaisir à songer que tant de poètes trouvaient abri sous notre toit. Je souffre en pensant aux injustices amenées par ces suppressions hâtives. Une maison d’édition, jouissant auprès du public de quelque crédit, devrait publier régulièrement une Anthologie des meilleurs poèmes parus dans l’année, en dehors de tout esprit d’école, naturellement. Ce serait quelque chose comme un salon de poésie, et le public se croirait peut-être tenu d’en parcourir les pages.
Il m’a fallu supprimer presque toutes les indications ayant trait aux traductions et aux préfaces. On trouvera les noms au tome II du catalogue, entièrement consacré aux anciens et aux étrangers. J’ai maintenu l’indication des préfaces quand elles constituaient des études de quelque importance, et maintenu aussi, pour certains auteurs, la mention de leurs travaux de traduction, quant à ces travaux s’ajoutait une action.
La plupart des auteurs d’ouvrages sur l’art, la musique, ou sur un sujet en dehors de la littérature proprement dite, ne sont portés, pour des raisons d’économie, qu’aux collections formées par les éditeurs ou aux groupements faits par soi-même.
J’aurais aimé classer les ouvrages par genres, mais certains auraient nécessité une triple inscription. Un livre comme la Trahison des clercs, par exemple, peut aisément figurer à la Philosophie, à l’Histoire et à la Littérature. J’ai trouvé plus commode, et encore une fois plus économique, de laisser tout ensemble en indiquant le genre, à la suite du titre, par une abréviation en italique. Quand je n’ai rien mis, c’est que le titre indique clairement qu’il s’agit de philosophie, d’histoire ou de voyages.
Les références données sur certains auteurs ne prétendent pas constituer une bibliographie complète ; elles ont trait à des livres ou à des brochures entièrement consacrés à l’auteur en question. Sur les classiques, j’ai choisi les ouvrages qui me semblaient agréables et bien à jour. J’aurais aimé, au sujet des modernes, citer les bonnes études parues dans les revues et les journaux, mais je ne serais jamais sortie d’une telle entreprise.
De l’œuvre traduite des anciens et des étrangers, on trouvera, au présent catalogue, ce qui rentre dans les lignes de la culture générale ; des anciens, seulement ce qui appartient à la philosophie et aux religions.
Pour les Sciences qui me sont, hélas, presque étrangères, je me suis tenue à quelques grandes collections dirigées avec compétence.
J’ai daté, dans une large mesure, les ouvrages dont le titre comportait l’indication « moderne », « d’aujourd’hui », « nouveau », « d’à présent ».
J’ai cherché à éclairer l’œuvre des écrivains vivants, qu’à tort ou à raison j’estime le plus, en classant leurs ouvrages par ordre chronologique, en donnant des dates, en détaillant quelque peu le contenu de leurs livres. Je ne pense nullement que la postérité ratifiera l’ensemble de mes jugements. Il y a des chefs-d’œuvre trop connus comme il y en a de méconnus. Le temps consacrera, à la fois, telle comédie qui ne quitte pas l’affiche et telle plaquette qui ne figure peut-être pas à ce catalogue.
Mon critérium a pour base l’influence. Influence exercée sur les formes, sur les pensées, sur les mœurs. Il y a une littérature « ouverte », comme il y a une morale « ouverte », suivant l’admirable notion introduite par Bergson dans son dernier ouvrage.
Le succès va vers la représentation de ce qui est, ou de ce qui pourrait être immédiatement, sans fatigue, sans dépense, et même avec bénéfice matériel. Le comique et le tragique en cours ont pour principe l’élasticité : ils détendent et remettent en place.
Il n’est guère utile de défendre ce qui se défend très bien tout seul, d’aider ce qui est beaucoup plus puissant que vous. Il me souvient d’une petite histoire. Un jour, il y a bien douze ans de cela, un jeune romancier, déjà fort connu à cette époque, disait en regardant ma vitrine : « Vous feriez mieux de mettre mon bouquin qui se vend comme du pain au lieu des poésies de Mallarmé auxquelles personne ne comprend rien. » Je lui ai, naturellement, répondu que si son bouquin se vendait comme du pain, il n’avait pas besoin de moi, et qu’il pouvait bien laisser à Mallarmé le modeste bénéfice de ma modeste maison.
On me dira qu’un jeune, qui a en lui l’étoffe d’un romancier à gros tirage, peut avoir des débuts difficiles et qu’il a besoin d’être soutenu ; rien n’est plus vrai. C’est dans cet esprit que j’ai fait ressortir les débuts de ces dix-sept dernières années, pendant lesquelles j’ai exercé ma profession. J’ai tenu compte, non seulement de mes goûts personnels, mais à peu près de tout ce qui avait été remarqué par la critique et par le public. Je n’ai pas besoin de vous dire que, parmi les débutants que j’ai signalés de la sorte, il y en a qui sont maintenant aux portes des académies, quand ils ne sont pas déjà dedans, et qui peuvent justement sourire d’une si petite distinction.
Avant d’achever ces notes préliminaires, je voudrais encore dire deux ou trois choses à ceux qui prendront le temps d’étudier et de juger ce catalogue. D’abord, et ceci s’adresse surtout aux auteurs, qu’on se dise bien que la plupart des noms et des titres qui n’y figurent pas n’ont jamais été demandés, pendant dix-sept ans, par nos abonnés et nos clients. S’il s’agit d’auteurs de talent ou d’ouvrages de valeur, je suis fautive, car c’était à moi de les découvrir et de les signaler, mais on conviendra, peut-être, que la critique est aussi fautive que moi.
Il faut se dire, aussi, qu’en composant une bibliothèque de prêt – que j’eusse voulu « modèle » au regard de la Littérature française – je n’ai pas cherché à faire nombre, mais plutôt à choisir et à classer. Dans le domaine du roman, si l’on n’opère pas tous les cinq ans, environ, une révision suivie de suppressions, on peut être envahi, inimaginablement. Le public demande surtout les « nouveautés », c’est-à-dire ce qui a paru dans l’année et dont la critique a fait l’éloge, et les bons livres de fonds. J’ai tenté, justement, de constituer un fonds aussi solide, aussi raisonné que possible, tout en laissant une large part aux éléments de distraction. Je puis dire, qu’en fait, le public est autant l’auteur que moi-même de ce catalogue. C’est lui qui m’a demandé l’histoire plus ou moins romancée, les ouvrages documentaires consacrés à l’actualité politique et économique, les romans policiers. C’est moi qui lui ai proposé les « jeunes », la poésie, les mystiques, l’histoire des religions. Nous avons convenu ensemble qu’il fallait aller vers la philosophie et la vulgarisation scientifique. Nous nous sommes intéressés, Dieu sait comment, à la Littérature étrangère traduite en français ; le tome II du catalogue en portera témoignage.
À ceux qui s’étonneront de certaines lacunes, je demande encore d’examiner s’il ne s’agit pas de livres rares ou d’un prix trop élevé. Notre fonds est riche, cependant, en ouvrages appartenant à ces deux catégories. Nous avons fait, pour acquérir quelques-uns de nos livres, de grands, souvent d’héroïques sacrifices. Le public, dans l’ensemble, ne se rend pas assez compte des frais qu’entraînent l’approvisionnement et la tenue d’une bonne bibliothèque de prêt. Des critiques prenant ombrage de l’influence possible des cabinets de lecture, ont fait contre nous une campagne bien avisée en ce qui concernait leurs intérêts personnels et ceux de certains éditeurs, mais mal avisée en ce qui concernait l’intérêt du public et des écrivains véritables. Il y a beaucoup à dire sur ce sujet ; nous pourrons y revenir, si besoin est. La vérité est qu’un grand nombre de cabinets de lecture qui se sont fondés ces dernières années n’ont pas pu tenir ; des libraires qui avaient essayé d’en créer, parallèlement à leur magasin de vente, ont vite trouvé que c’était « un truc impossible ». Pour moi, j’affirme ici de la manière la plus solennelle que si, moralement, j’ai toujours été récompensée de mes efforts, je n’ai jamais pu que péniblement nouer les deux bouts. J’ai toujours vécu au jour le jour. Une vie comme la mienne étant, malgré tout, une vie commerciale, ce n’est pas très rassurant. J’espère que ce catalogue, qui m’a coûté tant d’années de travail et de réflexions, amènera un plus juste état de choses.
1932.
Février 1923.
Cher Monsieur Dujardin[11],
Laissez-moi vous remercier de l’importance que vous donnez à ma maison : que mon simple nom, cité par René Lalou dans la préface de son Histoire de la littérature française contemporaine, vous ai inspiré de tels développements, voilà qui me confond et qui ne laisse de me flatter. Mais vous êtes trop bon, je vous assure ; je serais très fière si j’avais joué réellement vis-à-vis de René Lalou le rôle d’inspiratrice éminente que vous m’attribuez ; il me faut, après la griserie de vos attaques, revenir à plus de modestie, plus de vérité.
Et d’abord, vous accusez René Lalou de ne point s’être suffisamment renseigné sur l’Histoire qu’il écrivait, mais vous-même, qui voulez redresser ses torts, savez-vous bien ce qui se passe dans ma « petite librairie » dont vous parlez tant et où vous n’avez fait, cependant, qu’une apparition de quelques minutes. Si vous nous aviez, avant d’écrire votre article, honorés d’une visite consciencieuse, si vous aviez examiné le contenu de nos casiers, consulté notre catalogue sur fiches, vous auriez vu que nous possédons, ma foi, presque vos œuvres complètes ; voulez-vous les titres : Antonia ; les Lauriers sont coupés ; Poésies (la Comédie des amours, le Délassement du guerrier, Pièces anciennes) ; l’initiation au péché et à l’amour ; la Source du fleuve chrétien ; De Stéphane Mallarmé au prophète Ézéchiel ; les Premiers Poètes du vers libre. Les Époux d’Heur-le-Port, que vous avez eu l’obligeance de nous faire donner en dépôt, sera mis en circulation dès qu’un de nos sociétaires nous le demandera ; il en sera de même pour Mari Magno ; nous n’avons pas mis d’office ces ouvrages à notre catalogue simplement parce qu’ils sont d’un prix élevé.
Si vous aviez eu la moindre attention pour notre bibliothèque, vous y auriez encore trouvé les ouvrages de tous les « oubliés » que vous citez. J’avoue, toutefois, que je n’ai rien de Charles-Théophile Féret et d’Albert Lantoine, je connais le nom du premier, mais j’ignore leurs éditeurs, et je m’en accuse comme d’une faute grave, croyez-le. J’ai toujours eu souci de représenter chez moi toute la littérature, sans omissions ; peut-être ne me croirez-vous pas, et si j’invoque le témoignage de mes sociétaires, vous penserez que ma fameuse « politique » a su les circonvenir. Je ne vois qu’un seul témoignage qui puisse me défendre à vos yeux, c’est celui de Rachilde et d’Alfred Vallette qui savent, non parce que j’en ai fait étalage à leurs yeux, mais par leur excellent comptable, Monsieur Blaizot, que lorsque j’ai fondé ma maison en 1915, j’ai acquis tous les ouvrages qui composaient le fonds du Mercure de France, à tel point que je puis me servir de leur catalogue comme du mien, et il en est de même pour la Nouvelle Revue Française ; ce sont les seules maisons d’édition dont je possède tous les livres sans exception. Je ne crois vraiment pas qu’il existe à Paris un cabinet de lecture aussi riche que le nôtre en livres de l’époque symboliste ; René Lalou pouvait très bien y trouver les ouvrages des auteurs que vous l’accusez d’ignorer, mais je ne me suis pas permis de lui donner des conseils, même « d’ordre tout à fait général » comme Monsieur Van Bever. René Lalou est venu chez moi en client ; je me suis contentée de lui prêter, quand il me les demandait, des livres introuvables en librairie au moment où il en avait besoin : Partage de midi de Paul Claudel ; les Poésies et les Cahiers d’André Walter, Paludes, le Voyage d’Urien, le Prométhée mal enchaîné, Saül et le Roi Candaule d’André Gide ; Serres chaudes, le Ruysbrœck, le Novalis et l’Emerson de Maeterlinck ; la Soirée avec Monsieur Teste, la Jeune Parque et les Poésies de Paul Valéry (les Poésies, disséminées dans des revues jusqu’à l’an dernier où elles ont été réunies en volume) ; Tancrède et Pour la musique de Léon-Paul Fargue. Il eut toujours à sa disposition l’œuvre complète de Francis Jammes, en dépit des réimpressions fréquentes, de Jules Romains dont certains livres importants comme Mort de quelqu’un vont seulement être republiés. Il put lire le Barnabooth de Valery Larbaud dans la version originale de chez Messein et dans l’édition complète de la Nouvelle Revue Française qui fut si longtemps épuisée…
Ah ! ah ! voilà mes grands hommes, n’est-ce pas, Monsieur Dujardin ? Eh bien oui, ces noms sont grands à mes yeux, et d’autres avec eux, mais il est vrai que ceux-là sont mes préférés, et puisque René Lalou ne les a pas oubliés et leur donne autant d’importance que moi, je tiens son histoire pour bonne et non pareille, d’autant plus qu’il peut la parfaire.
Croyez, cher Monsieur Dujardin, à ma sincère estime littéraire.
ADRIENNE MONNIER.
Il y a, dans un roman de Paul de Kock, un bon petit tableau de cabinet de lecture. Le magasin se divise en salon de lecture sur place et en librairie de prêt. Dans le salon, on consulte les journaux et les revues ; le nombre des lecteurs est tel (particulièrement pour les journaux politiques) que la libraire coupe les journaux en deux pour pouvoir satisfaire un plus grand nombre de demandes. Dans la librairie, c’est un défilé incessant d’abonnés qui demandent avant tout : « Du nouveau ! Du nouveau ! – Voilà bien les abonnés : il leur semble que le nouveau seul est bon », remarque avec humeur la libraire. On veut des romans d’amour, de chevalerie et les policiers de l’époque où il y a des revenants et des voleurs. Une lectrice dit, en feuilletant les Esprits du château sans nom ou les Brigands de la carrière abandonnée : « Voyons les images… Un homme qui mange un squelette. Ah ! Dieu que ce doit être joli. » Ce tableau nous paraît valable pour presque tout le XIXe siècle, à partir du romantisme. C’est le romantisme qui amena le règne du roman. Et le roman amena le règne du cabinet de lecture. Un roman, souvent autant qu’une pièce de théâtre, donne un plaisir immédiat qui perd à la répétition, donc n’entraîne pas le désir de posséder le livre qui le contient. On n’achète un roman que s’il présente une exceptionnelle valeur littéraire, ou s’il est bon marché ; et même en ce cas, on y regarde à deux fois. De plus, la clientèle du roman est surtout féminine, et il est certain que les femmes n’aiment pas mettre leur argent dans les livres (pour toutes sortes de bonnes raisons qui méritent une étude).
LES FORMULES ANCIENNES. – Un tableau du cabinet de lecture au XXe siècle comporte, comme la majeure partie de nos activités, deux périodes bien distinctes : celle de l’avant-guerre et celle de l’après-guerre.
Avant la guerre de 1914, un homme cultivé ne mettait jamais les pieds dans un cabinet de lecture. Les livres étaient bon marché et le coût général de la vie en permettait la dépense. On ne les achetait cependant pas à la légère. On faisait de longues stations sous les galeries de l’Odéon : un lettré, en feuilletant un livre, se rend facilement compte de sa valeur. On bouquinait beaucoup sur les quais ; France et Gourmont donnaient l’exemple. On avait d’excellents libraires comme Champion, Georges Grès, Floury, Eugène Rey, Louis Conard et bien d’autres dont les boutiques étaient agréables et les conseils avisés.
Les cabinets de lecture existants étaient donc fréquentés presque uniquement par des femmes et par de vieilles personnes. Ces cabinets étaient, pour la plupart, d’assez anciennes maisons ; certains, qui durent toujours, remontaient à 1850 et offraient à l’amateur un amas incroyable de vieilleries. Ceux de la rive droite, et particulièrement ceux qui avoisinaient les gares, avaient une très grande clientèle de petits employés habitant la banlieue. Émile-Paul, toutefois, qui était installé faubourg Saint-Honoré, tranchait sur l’ensemble par un fonds historique bien composé ; sa disparition récente a laissé des regrets. Dans les quartiers excentriques, beaucoup de mercières louaient pour deux sous par jour, aux ménagères du voisinage, des romans-feuilletons de haute époque.
Rive gauche, trois bibliothèques sérieuses tenaient bon : Cardinal, Oller et la Bibliothèque des Familles. Les deux dernières existent encore. Les étudiants allaient au Panbiblion et au Philobiblion où quelques Gide se glissaient déjà dans un ensemble qui comprenait tout Maeterlinck et pas un seul Claudel.
La guerre amena, comme en toute chose, bien des changements. Les hommes perdirent le goût de la propriété ; ils lurent cependant beaucoup sur le front, mais il n’était plus guère question de garder les livres.
LA VOGUE DES CABINETS DE LECTURE. – C’est en 1915, deuxième année de la guerre, qu’Adrienne Monnier fonda sa bibliothèque de prêt et elle eut tout de suite l’impression que son entreprise répondait à des besoins. D’abord, elle se tournait résolument, non pas vers la nouveauté, mais vers l’esprit nouveau, et puis, ce qu’elle tentait de créer, ce n’était pas un cabinet de lecture ordinaire, mais une librairie-bibliothèque où se combinaient location et vente. Ses idées de couvrir les livres prêtés avec du papier cristal, de ne pas les faire relier, de ne pas les estampiller, de les tenir, enfin, aussi propres et aussi vivants que possible, firent une grande part de son succès. Dès la fin de la guerre, beaucoup de maisons se fondèrent à l’imitation de la sienne. Il y eut même une sorte de snobisme pour ce genre de commerce ; plusieurs personnes du monde ouvrirent boutique ; elles se découragèrent, d’ailleurs, assez vite, car le métier n’est pas commode.
C’est entre 1919 et 1930 que le cabinet de lecture moderne connut la plus grande vogue. Le livre à 7 fr. décide de son succès. La pièce de Charles Vildrac, Michel Auclair, qui paraît en 1923, donne le signal de ce succès et de l’idéologie qui l’accompagne.
RÉACTION ET CONCURRENCE. – C’est en constatant l’influence grandissante des cabinets de lecture que Fernand Vandérem entreprit sa campagne contre eux. Il avait naturellement de son côté les romanciers et les éditeurs de romans. L’affaire est maintenant à peu près close. Le cabinet de lecture a gagné la bataille. Il ne l’a, hélas, gagnée que pour la perdre contre deux nouveaux et plus puissants ennemis : l’hebdomadaire et la T.S.F.
L’hebdomadaire, pour un prix modique, donne une pâture littéraire qui suffit à la plupart des gens. Avec un journal amusant, également hebdomadaire, et un quotidien (deux en période troublée) les loisirs du travailleur sont comblés, et il doit même, s’il ne veut rien perdre, lire et écouter sa T.S.F. en même temps, ce qu’il fait sans difficulté notable. Les cabinets de lecture de la rive droite souffrent beaucoup de ce nouvel état de choses ; le « livre-échange », qui fonctionne dans certains grands magasins, n’échappe pas à la décroissance commerciale.
Il faut dire, aussi, que les tarifs des abonnements de lecture sont devenus relativement élevés du fait qu’ils ont suivi le prix des livres. Il faut compter, pour un abonnement mensuel aux nouveautés, le prix moyen d’un volume, soit 15 fr. Avec cela, l’abonné est assujetti à un certain nombre d’obligations qui l’exposent à des suppléments s’il y manque.
LA CLIENTÈLE D’AUJOURD’HUI. – Pour toutes ces raisons, les abonnés des cabinets de lecture actuels sont des lecteurs sérieux qui demandent surtout des ouvrages de fonds et qui traitent les romans d’assez haut. Il n’est pas paradoxal d’affirmer que l’abonné d’aujourd’hui a le degré de culture de l’acheteur d’avant-guerre. Une bonne bibliothèque de prêt, surtout si elle est tenue par quelqu’un de compétent, peut compter, parmi sa clientèle, des docteurs, des professeurs, des avocats, des fonctionnaires et même des gens d’affaires, quand leurs affaires leur laissent quelque loisir. Les femmes qui prennent un abonnement sont cultivées, sans exception, ou, pour des raisons de milieu, font semblant de l’être.
La rive gauche a toujours les étudiants, mais en nombre moindre depuis quelques années, parce que la politique les absorbe. Personne, ou presque, n’achète de livres neufs, même et surtout ceux qui auraient le moyen de le faire ; ce n’est pas, comme on pourrait le croire, l’abonnement qui les en détourne mais la quantité énorme et toujours grandissante des soldes de librairie. On a trop édité depuis la guerre et, surtout, on a fait une exploitation irrationnelle de l’édition originale. C’est la spéculation qui est cause de presque tout le mal. Des raisons analogues ont amené la mévente des tableaux ; dira-t-on que c’est l’usage de la location qui a nui à l’achat ?
En somme, des gens placés comme nous n’ont pas de raison d’envisager avec pessimisme l’avenir du livre : l’élite n’a pas diminué, au contraire.
1939.
Je ne veux pas faire l’éloge du livre pauvre aux dépens du livre riche. Un beau livre libéralement revêtu de beauté compte parmi les biens les plus enviables de ce monde ; l’esprit n’a pas de demeure qui lui plaise autant et qui le flatte mieux. Nulles louanges plus sensées que celles qui vont aux magnifiques illustrations et aux reliures sérieuses. Mais ce sont des louanges cent fois faites et il ne me semble pas qu’on ait encore pensé à louer les livres pauvres.
Le « livre pauvre », nous allons essayer de le définir. C’est, en somme, le livre bon marché, le meilleur marché, et surtout, le plus dénué de prétentions dans sa forme. Nous ne mettrons point dans cette catégorie de « pauvres » ceux qui, malgré leur prix modique, prennent des formats, des illustrations et même des coloris éloignés de toute modestie. Non, le livre pauvre, c’est un livre de format ordinaire, volontiers plus petit que l’ordinaire, et dont tous les détails manifestent l’économie. Le papier n’est pas beau, certes, mais il ne prétend être ni épais, ni glacé : c’est du papier. L’impression est serrée, du 9 tout au plus, les marges sont petites : c’est de l’imprimé. La couverture ne se risque pas vers une nudité orgueilleuse ; elle préfère un filet simple ou double, aux coins adoucis par une arabesque ou quelque menu jeu de lignes ; elle montre souvent une vignette, toujours la même, comme un bijou de famille finement ouvré. Les Michel Lévy, les premiers « Romans étrangers » d’Hachette, étaient les modèles du genre. Je ne vois guère, parmi les productions de l’édition moderne, de livres pauvres à mon goût.
Il y a une collection du siècle dernier qui a tout mon cœur (avouerai-je que j’ai entrepris l’éloge du livre pauvre pour parler d’elle ?), c’est la Bibliothèque nationale. On ne voit plus guère de livres de cette collection, on ne les voit même plus du tout ; Gibert et Flammarion les ignorent ; les boîtes des quais ne paraissent plus les recéler. Et pourtant, ils abondaient avant la guerre. Souvenez-vous, ils coûtaient cinq sous ; on les trouvait d’occasion pour deux sous. Ils étaient petits, d’un bleu-gris couleur ciel de Paris qui, à la longue, verdissait un peu, mais d’une manière très digne. Leur couverture était ornée d’une vignette en bandeau qui peut passer pour un des bons produits du naïf génie du XIXe siècle.
On voyait une perspective de ville avec un Panthéon, un dôme des Invalides, une Notre-Dame, une flèche de Sainte-Chapelle, un arc de triomphe – probablement la Chambre des Députés et la Bourse ; dans les airs, un ballon. Au centre, sur une plate-forme vers laquelle montaient des escaliers latéraux, une femme long-vêtue se dressait, soleil au dos. Sa main droite plongeait dans une pile de couronnes posée sur une stèle et son autre main présentait une de ces couronnes à un individu qui gravissait l’escalier gauche, les bras tendus, et qui n’était plus séparé d’elle que par quatre marches. Au bas de l’escalier, la foule s’amassait, indistincte. Le terre-plein qui s’étendait entre les escaliers était garni de trois écriteaux disposés en triangle ; celui du sommet affichait le mot « Arts » et ceux du bas « Sciences » et « Lettres » ; deux branches de laurier entrecroisées assuraient l’ornement des espaces compris entre les écriteaux. L’ensemble du sujet reposait sur des montants de feuillage qui formaient deux encadrements superposés. L’encadrement supérieur, double de l’autre, contenait le titre de la collection « Bibliothèque nationale », le nom de l’auteur et le titre de l’ouvrage, soigneusement séparés par de petits traits ; l’encadrement inférieur contenait la firme de l’éditeur qui plaçait, avant toute autre indication, celle de la ville lumière : Paris. Il faut ajouter qu’à la base des montants de feuillage, reposant sur le sol factice, étaient figurés, à gauche, une pelle et une faux, et, à droite, une enclume et un marteau. Hors l’encadrement, tout en bas, deux lignes consacrées au prix : « 25 centimes » et « Vendu franco dans toute la France : 35 centimes ».
Certains de mes lecteurs, faisant ici un arrêt, penseront que je ne suis guère logique avec moi-même. J’ai défini le livre pauvre comme le plus dénué de prétentions dans sa forme ; or, ne ressort-il pas de ma description que cette fameuse collection avait un aspect plutôt encombré ? Eh bien, non, cet aspect était, malgré tout, le plus effacé, le plus humble qui se puisse imaginer ; l’amas des symboles qui le gouvernait se réduisait à des petits riens indiscernables. Cette couverture, on la voyait et on ne la voyait pas ; j’ai voulu la regarder avec les yeux de l’amour, j’en ai fait un monstre. En fait, elle n’était pas plus visible que la semeuse d’un timbre, le phénix d’une pièce de monnaie, les processions minuscules de caractères qui couvrent le fond des chèques. Elle atteignait son idée à pas de fourmis et se fondait en elle.
Au dos de cette couverture, qui portait sur ses faces internes le catalogue de la collection, il y avait ceci d’écrit : « La Bibliothèque nationale, fondée en 1863, dans le but de faire pénétrer au sein des plus modestes foyers les œuvres les plus remarquables de toutes les littératures, a publié, jusqu’à ce jour, les principales œuvres de :… » Suivait là une liste abondante.
En 1889, c’est-à-dire vingt-six ans après sa fondation, elle comptait cent quatre noms. On y retrouvait à peu près tous les classiques français, quelques anciens et quelques étrangers, ma foi très bien choisis. Jugez-en : Alfieri, Arioste, Beccaria, Byron, Cervantès, Dante, Érasme, De Foe, Goethe, Goldsmith, Machiavel, Milton, Schiller, Shakespeare, Sterne, Swift, Tasse.
J’ai entre les mains Hamlet, paru en 1873. Il s’ouvre par un avertissement dont voici les premières lignes : « Depuis la fondation de la Bibliothèque nationale nous avons annoncé que nous publierions les œuvres de Shakespeare, l’homme de génie, parmi les écrivains étrangers, qui a conquis parmi nous la plus grande popularité, grâce aux nombreuses traductions ou imitations dont la plupart de ses pièces de théâtre ont été l’objet. »
L’auteur de l’avertissement dit plus loin : « Nous avons pris le parti de nous arrêter purement et simplement à la traduction de Letourneur ; c’est à nos yeux la plus complète et la meilleure. Nous n’avons pas voulu tenir compte des retouches de MM. Guizot, de Barante, Pichot et Francisque Michel, qui n’ont rien ajouté à l’intelligence du texte. Nous tenons en particulière estime le récent travail du fils de Victor Hugo, mais nous ne pouvions, à notre grand regret, nous en servir. Quant à Ducis, ses pâles imitations ne pouvaient donner une idée suffisante de la puissance d’imagination et de style de Shakespeare. »
Je voudrais bien connaître le nom du fondateur de la Bibliothèque nationale. C’est mieux qu’un brave homme. Il traitait peut-être un peu trop à la légère les retouches de MM. Guizot, de Barante, Pichot et Francisque Michel, mais je n’hésite pas à adopter son point de vue, étant donné le but qu’il se proposait. Il était assurément fort modeste ; son nom ne figurait même pas sur les volumes des premières années ; la firme portait simplement « Librairie de la Bibliothèque nationale ». Vers 1880, un certain L. Berthier était éditeur de la collection ; il me semble que, depuis, elle a passé entre beaucoup d’autres mains. Actuellement, elle est chez Tallandier ; les volumes coûtent 75 centimes et 1 franc ; le catalogue est assez appauvri, la plupart des titres étrangers manquent. Et puis, comme je le disais plus haut, il n’y a pas moyen d’en trouver un exemplaire, tout au moins sur la rive gauche où j’ai passé un après-midi à faire des recherches.
Je garde un souvenir très attendri de la Bibliothèque nationale, parce que c’est elle qui m’a donné, quand j’étais enfant, les premiers éléments de ma culture littéraire. Ma mère achetait sur les quais tout ce qu’elle en trouvait et nous en laissait, à ma sœur et à moi, le plus large usage. C’était moins, pour elle et pour nous, des livres, que des petits véhicules immatériels qui nous transportaient au royaume de l’esprit. Jamais leur acquisition n’a pesé à notre bourse, ils étaient donnés, comme l’eau et le soleil ; les sous qu’ils nous coûtaient n’étaient pas vraiment une dépense, mais une obole versée joyeusement aux portes du temple.
Certes, ils étaient pauvres et faits pour les pauvres, et cependant, je leur dois la plus vraie et la plus durable des richesses. C’est eux qui m’ont fait connaître Ulysse, Don Quichotte, Panurge, Gulliver, Robinson Crusoé, Faust, Hamlet et le Rousseau des Confessions. C’est par eux que j’ai approché Dante, Shakespeare et Milton. Epictète est venu vers moi sous leur manteau et ce manteau était parfaitement à sa convenance.
Je songe souvent à ces premières lectures avec émotion. Eussent-elles été aussi fortes, aussi fécondes, si l’on m’avait mis entre les mains un livre cher, ou même simplement un livre ordinaire mais jugé digne des rayons d’une bibliothèque, et si l’on m’avait, avant toute chose, recommandé d’en prendre soin. L’idée de valeur matérielle n’arrêtait pas le départ de l’esprit. Je me souviens d’un Don Quichotte dont on avait trouvé les quatre volumes le dos à vif, sans couverture, serrés par une grosse ficelle qui mordait durement les tranches. Ce triste état, loin de nous affliger, nous avait d’autant plus réjouies qu’il était la cause d’un excessif bon marché. Et jamais, en aucune édition, je n’ai mieux connu le chevalier de triste figure.
Oui, à la réflexion, il me paraît certain que les grands livres ne sont jamais si bien logés que dans les livres pauvres, ils ne sont même vraiment grands qu’ainsi. Ce sont les livres pauvres qui leur assurent une circulation obscure, vitale, comme le cours du sang ; eux, qui par leur humilité en maintiennent la gloire ; eux, qui leur donnent la liberté dont ils ont besoin pour remplir leur mesure et pour la dépasser ; eux, qui travaillent le mieux à les rendre immortels.
1931.
RUE DE L’ODÉON
« Un souvenir d’Alfred Vallette ». La Nouvelle Revue Française (1er novembre 1935).
« Souvenirs de l’autre guerre ». La Gazette des Amis des Livres (janvier 1940).
« Raymonde Linossier ». Les Nouvelles littéraires (25 avril 1930).
Mémorial de la rue de l’Odéon :
« Mémorial de la rue de l’Odéon ». Le Figaro littéraire (15 juin et 6 juillet 1946).
« Pierre Reverdy en 1917 ». Les Lettres françaises (14 juin 1946).
« Un portrait d’André Breton ». France-Amérique (23 juin 1946) ; et, première pages : « Mémorial de la rue de l’Odéon », Rue de l’Odéon, Paris : Albin Michel, (1960).
« Valéry rue de l’Odéon ». Terre des Hommes (27 octobre 1945).
Fargue :
« Premières rencontres ». Mercure de France (1er février 1948).
« Fargue causeur ». in Rue de l’Odéon, Paris : Albin Michel, p. 142-146 (1960).
« Léautaud mon voisin ». Mercure de France (1er février 1952).
« La Traduction d’“Ulysse” ». Mercure de France (1er mai 1950).
Walter Benjamin :
« Note sur Walter Benjamin ». Mercure de France (1er juillet 1952).
« Un Portrait de Walter Benjamin ». Les Lettres nouvelles (janvier 1954).
AUTRES SOUVENIRS
« Le Mercure vu par un enfant ». Mercure de France (1er décembre 1946).
« Souvenirs de Londres ». Les Lettres nouvelles (mai 1953).
« Hommes italiens ». Les Lettres nouvelles (octobre 1953).
LES AMIS DES LIVRES
La Maison des Amis des Livres, Paris : plaquette tirée à soixante-dix exemplaires hors commerce par l’imprimerie Darantière et pour la Maison des Amis des Livres (1920).
Préface au « Catalogue de la Bibliothèque de prêt ». Catalogue critique de la Bibliothèque de prêt (1915 – 1932) ; Littérature française et culture générale. Paris : Maison des Amis des Livres (1932).
« Lettre à Édouard Dujardin ». Intentions (février 1923).
« Les Cabinets de lecture ». Encyclopédie française. Tome XV : Instruction, Lecture, Radio. Paris (1939).
« Éloge du livre pauvre ». Arts et Métiers graphiques (15 septembre 1931).
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en février 2026
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Muriel, Maria Laura, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Monnier, Adrienne rue de l’Odéon, Paris : Albin Michel (1960) (La structure des textes a été conservée étant vraisemblablement issue d’un projet de l’autrice). D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page reprend : Portrait d’Adrienne Monnier dans la Maison des Amis des Livres, anonyme, s.d. (c. années 20) (Gallica, Bibliothèque Marguerite Durand).
— Dispositions :
Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…
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[1] Notice rédigée par l’autrice en 1954 en vue d’une interview à la télévision.
[2] Lettre de Roger Martin du Gard (20 février 1940) : « Il n’est pas mon neveu, mais mon cousin issu de germain. Conformément à la loi, je vous prie, et au besoin je vous somme, de ne pas insérer cette rectification à la même place et avec les mêmes caractères typographiques que le texte incriminé ! »
[3] Debussy.
[4] Conférence au Club Maintenant, mai 1946. Le début de ce chapitre était biffé par Adrienne Monnier, nous apprend l’éditeur de notre édition de référence.
[5] Fin du texte biffé.
[6] Voir Gide, André. « À propos du Tancrède de Léon-Paul Fargue », lettre à Adrienne Monnier in Biblio. (avril 1948)
[7] Léautaud, Paul. Journal littéraire, tome I, Paris : Mercure de France, p. 64 (?) (1954).
[8] Larbaud, Valery. Lettres à André Gide, Paris & La Haye : A. A. M. Stols (1948).
[9] 1er juillet 1952.
[10] À l’ombre des jeunes filles en fleurs et Du côté de Guermantes avec Franz Hessel (selon l’édition de référence, s’appuyant sur M.J.-F. Angelloz.)
[11] Cette lettre est une réponse à l’article d’Édouard Dujardin : « Un scandale littéraire », in Cahiers idéalistes (février 1923). Cet article traitait de l’Histoire de la littérature française contemporaine de René Lalou. Pour Dujardin, Adrienne Monnier (désignée par l’expression « la directrice d’une petite librairie rue de l’Odéon ») a influencé l’auteur avec comme résultat que : « les grands hommes de M. Lalou, ce sont les grands hommes de la dite maison ; les écrivains qu’il a maltraités, ce sont ceux qu’on n’y estime pas ou que l’on y redoute ; ceux qu’il a ignorés, ce sont ceux dont on n’a pas les livres. ». Cette polémique fait référence au courant des symbolistes.