LE LIVRE DES
MILLE ET UNE NUITS

(tome huitième) 

traduction J. C. Mardrus

1903

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

HISTOIRE SPLENDIDE DU PRINCE DIAMANT. 5

QUELQUES SOTTISES ET THÉORIES DU MAÎTRE DES DEVISES ET DES RIS  80

HISTOIRE DE LA JOUVENCELLE CHEF-D’ŒUVRE-DES-CŒURS, LIEUTENANTE DES OISEAUX.. 103

LES CHANTS DU ZÉPHYR, DES FLEURS ET DES OISEAUX   133

HISTOIRE DE BAÏBARS ET DES CAPITAINES DE POLICE  172

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE PREMIER CAPITAINE DE POLICE   173

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE SECOND CAPITAINE DE POLICE   192

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE TROISIÈME CAPITAINE DE POLICE   198

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE QUATRIÈME CAPITAINE DE POLICE   210

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE CINQUIÈME CAPITAINE DE POLICE   219

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE SIXIÈME CAPITAINE DE POLICE   233

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE SEPTIÈME CAPITAINE DE POLICE   250

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE HUITIÈME CAPITAINE DE POLICE   251

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE NEUVIÈME CAPITAINE DE POLICE   264

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE DIXIÈME CAPITAINE DE POLICE   272

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE ONZIÈME CAPITAINE DE POLICE   276

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE DOUZIÈME CAPITAINE DE POLICE   282

HISTOIRE DE LA ROSE MARINE ET DE L’ADOLESCENTE DE CHINE  292

HISTOIRE DU GÂTEAU ÉCHEVELÉ AU MIEL D’ABEILLES  317

LES LUCARNES DU SAVOIR ET DE L’HISTOIRE. 373

LE POÈTE DOREÏD.. 377

LE POÈTE FIND.. 393

LE POÈTE MOURAKISCH.. 396

LA VENGEANCE DU ROI HOJJR.. 402

LES MARIS APPRÉCIÉS PAR LEURS ÉPOUSES. 407

OMAR LE SÉPARATEUR.. 412

LA CHANTEUSE SALLAMAH LA BLEUE.. 424

LE PARASITE.. 429

LA FAVORITE DU DESTIN.. 433

LE COLLIER FUNÈBRE.. 443

ISHAK DE MOSSOUL ET L’AIR NOUVEAU.. 449

LES DEUX DANSEUSES. 455

LA CRÈME À L’HUILE DE PISTACHES. 461

LA JEUNE FILLE ARABE À LA FONTAINE.. 471

L’INCONVÉNIENT DE L’INSISTANCE.. 476

LA FIN DE GIAFAR ET DES BARMAKIDES. 483

HISTOIRE DU PRINCE JASMIN ET DE LA PRINCESSE AMANDE  506

CONCLUSION.. 525

Ce livre numérique. 536

 

HISTOIRE SPLENDIDE
DU PRINCE DIAMANT

Et Schahrazade dit :

Il est raconté dans les livres des gens parfaits, les savants et les poètes qui ont ouvert le palais de leur intelligence à ceux qui tâtonnent dans la pauvreté, – louanges multiples et choisies à Celui qui, sur la terre, a doué d’excellence quelques-uns d’entre les hommes, de même qu’Il a placé au firmament le soleil, lucarne de la maison de Sa gloire, et, sur le bord du ciel, l’aurore, flambeau de la salle nocturne de Sa beauté ; qui a vêtu les cieux d’un manteau de satin humide, et la terre d’un manteau de verdure brillante ; qui a orné les jardins de leurs arbres, et les arbres de leurs habits verts ; qui a donné aux altérés les sources aux belles eaux, aux gens ivres l’ombre des vignes, aux femmes la beauté, au printemps les roses, aux roses le sourire, et, pour célébrer les roses, la gorge chantante du rossignol ; qui a mis la femme sous les yeux de l’homme, et le désir dans le cœur de l’homme, joyau au milieu de la pierre ! Il est donc raconté qu’il y avait dans un royaume d’entre les grands royaumes, un roi magnifique, dont chaque pas était une félicité, dont les esclaves étaient la fortune et le bonheur, et qui dépassait Khosroès-Anouschirwân pour la justice et Hatim-Taï pour la générosité.

Et ce roi au front serein s’appelait Schams-Schah, et avait un fils de manières exquises et de charmes enchanteurs, semblable, pour la beauté, à l’étoile Canopée quand elle brille sur la mer.

Et ce jouvenceau princier, qui s’appelait Diamant, vint un jour trouver son père, et lui dit : « Ô mon père, mon âme aujourd’hui est triste de vivre dans la ville, et désire que j’aille à la chasse et à la promenade, pour nous recréer. Sinon, dans mon ennui, je déchirerai mes vêtements jusqu’au bord. »

Lorsque le roi Schams-Schah eut entendu ces paroles de son fils, il se hâta, à cause de son grand amour pour lui, de donner les ordres nécessaires pour la chasse et la promenade en question. Et les directeurs des chasses et les oiseleurs préparèrent les faucons, et les palefreniers sellèrent les chevaux de montagne. Et le prince Diamant se mit à la tête d’une brillante troupe de jeunes gens de forte complexion, et se dirigea avec eux vers les lieux où il désirait chasser, pour dissiper son ennui.

Et, chevauchant dans le tumulte héroïque, il finit par arriver au pied d’une montagne qui s’unissait au ciel par son sommet. Et, au pied de cette montagne, il y avait un grand arbre ; et au pied de cet arbre, coulait une source ; et à cette source buvait un daim, la tête penchée vers l’eau. Et Diamant, ravi à cette vue, commanda à ses gens d’arrêter leurs chevaux, et de le laisser aller seul à la poursuite et à la capture de cette proie. Et il s’élança, de tout le feu de son coursier, sur le bel animal sauvage…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… Et il s’élança de tout le feu de son coursier sur le bel animal sauvage, qui, comprenant que sa vie était attachée à l’instant, fit un grand bond et, par un détour rapide, se trouva hors d’atteinte sur ses quatre jambes, anéantissant sous ses pas la distance, dans la plaine. Et Diamant, livré au vent de la course, suivit le daim dans le désert, loin de sa troupe armée. Et il continua la poursuite, par sables et par pierres, jusqu’à ce que le cheval, tout en écume et sans haleine, laissât pendre une langue desséchée, dans ce désert où ne se trouvait ni la trace ni l’odeur d’un fils d’Adam, et où, pour toute présence, il n’y avait que celle de l’Invisible.

Or, à ce moment, il était arrivé en face d’une colline sablonneuse qui barrait la vue, et derrière laquelle le daim avait disparu. Et le désespéré Diamant monta sur cette colline, et, arrivé sur l’autre versant, il vit soudain un spectacle différent se dérouler à ses regards. Car, au lieu de l’aridité sans merci du désert, une oasis rafraîchissante vivait là d’une vie de verdure, entrecoupée par les ruisseaux, et ornée par des espaces naturels de fleurs rouges et de fleurs blanches semblables au crépuscule du soir et au crépuscule du matin. Et Diamant sentit son âme s’épanouir et son cœur se dilater, tout comme s’il eût été dans le jardin dont Rizwân est le gardien ailé.

Lorsque le prince Diamant eut contemplé l’œuvre admirable de son Créateur, et fait boire son cheval et bu lui-même de la délicieuse eau de l’oasis, dans le creux de sa main, il se releva et fit circuler ses regards, pour juger des choses par leurs détails. Et voici qu’à l’abri d’un très vieil arbre, dont les racines devaient plonger jusqu’aux portes intérieures de la terre, il vit un trône solitaire. Et sur ce trône était assis un vieux roi, la tête couronnée de la couronne royale et les pieds nus, qui réfléchissait. Et Diamant, respectueux, l’aborda par le salam. Et le vieux roi lui rendit son salam, et lui dit : « Ô fils des rois, pour quel motif as-tu traversé le désert féroce où l’oiseau même ne peut agiter ses ailes, et où le sang des bêtes de proie se change en fiel ? » Et Diamant lui raconta son aventure, et ajouta : « Mais toi, ô vénérable roi, peux-tu me dire le motif de ton séjour dans ce site entouré par la désolation ? Car ton histoire doit être une étrange histoire ? » Et le vieux roi répondit : « Certes, mon histoire est étrange et prodigieuse ! Mais elle l’est tellement qu’il vaut mieux que tu renonces à en entendre le récit de ma bouche. Sinon, elle serait pour toi un motif de larmes et de calamités. » Mais le prince Diamant dit : « Tu peux parler, ô vénérable, car je suis nourri du lait de ma mère, et suis le fils de mon père. » Et il insista beaucoup pour le décider à lui faire le récit qu’il souhaitait entendre.

Alors le vieux roi, qui était assis sur le trône, au-dessous de l’arbre, dit : « Écoute donc les paroles qui vont sortir de la coquille de mon cœur. Recueille-les et mets-les dans le pan de ta robe. » Et il baissa la tête un instant, puis la releva, et parla ainsi :

« Sache donc, ô toi l’adolescent, qu’avant mon arrivée dans cet îlot au milieu du désert, je régnais sur les terres de Babyl, au milieu de mes richesses, de ma cour, de mes armées et de ma gloire. Et Allah Très-Haut – qu’Il soit exalté ! – m’avait octroyé, pour postérité, sept enfants royaux qui bénissaient leur créateur, et étaient la joie de mon cœur. Et tout, dans mon empire, se passait dans la paix et la prospérité, lorsqu’un jour mon fils aîné apprit de la bouche d’un caravanier que, dans les contrées lointaines de Sînn et de Masînn, il y avait une princesse, fille du roi Qâmous fils de Tammouz, qui s’appelait Mohra, et n’avait pas sa pareille dans le monde ; que la perfection de sa beauté noircissait le visage de la nouvelle lune ; et que Joseph et Zuleikha avaient, devant elle, l’oreille percée par la boucle de l’esclavage. En un mot elle était modelée suivant ces vers du poète :

« C’est une beauté voleuse des cœurs, splendide de tous côtés.

Les boucles de ses cheveux sont le nard[1] du jardin de l’excellence, et sa joue est la rose épanouie ;

Ses lèvres tiennent à la fois du rubis et du sucre candi ;

Ses dents sont d’une pureté étonnante, et dans la colère même elles sourient.

C’est une beauté voleuse des cœurs, splendide de tous côtés. »

« Et le caravanier apprit également à mon fils aîné que ce roi Qâmous n’avait point d’autre enfant que cette bienheureuse. Et ce rejeton charmant du jardin de la beauté étant arrivé au printemps de sa poussée, et les abeilles commençant à se grouper auprès de son corps fleuri, il devint urgent, selon la coutume, de réunir de toutes les contrées, pour qu’un époux fût choisi, les jeunes princes en âge de demander et d’être agréés. Mais il fut établi, pour toute condition, que les prétendants devaient répondre à une question que leur poserait la princesse, et qui consistait simplement en ces mots : « Quels sont les rapports entre Pomme de Pin et Cyprès ? » Et c’était là tout ce qu’on réclamait du prétendant en guise de douaire pour la princesse, mais avec cette clause que quiconque ne pourrait répondre pertinemment à la question devait avoir la tête coupée et accrochée au pinacle du palais.

« Or, lorsque mon fils aîné eut appris ces détails de la bouche du caravanier, son cœur brûla comme de la viande grillée ; et il vient à moi, versant des pleurs comme un nuage de tempête. Et, gémissant, il me demanda la permission du départ, pour s’en aller essayer d’obtenir la princesse des pays de Sînn et de Masînn. Et moi, effrayé à l’extrême de cette entreprise de folie, j’eus beau tenter de remédier à un tel état, la médecine de l’avis fut sans action sur la véhémence du mal d’amour. Et je dis alors à mon fils : « Ô lumière de mes yeux, si tu ne peux, sans mourir de tristesse, t’empêcher d’aller vers les contrées de Sînn et de Masînn, où règne le roi Qâmous fils de Tammouz, père de la princesse Mohra, je t’y accompagnerai à la tête de mes armées. Et si le roi Qâmous consent de bonne grâce à m’accorder sa fille à ton intention, tout est bien ; sinon, par Allah ! je ferai crouler sur sa tête les décombres de son palais, et je jetterai au vent son royaume. Et la jeune fille deviendra de la sorte ta captive et ta propriété. » Mais mon fils aîné ne sembla point trouver ce projet à son gré, et me répondit : « Il n’est pas de notre dignité, ô notre père, de prendre par la force ce qui ne nous est pas accordé par la persuasion. Il faut donc que j’aille moi-même donner la réponse exigée, et conquérir ainsi la fille du roi. »

« Alors moi je compris mieux que jamais que nulle créature ne peut effacer l’écrit du destin, ni même un caractère des mots qu’a tracés, dans le livre des destinées, le scribe ailé. Et voyant que la chose était ainsi décrétée dans le sort de mon enfant, je lui accordai, non sans beaucoup de soupirs, la permission du départ. Et, en conséquence, il prit congé de moi et s’en alla à la recherche de sa destinée.

« Et il arriva dans les contrées profondes où régnait le roi Qâmous, et se présenta au palais où résidait la princesse Mohra, et ne put répondre à la question dont je t’ai parlé, ô étranger. Et la princesse lui fit trancher la tête sans pitié, et la fit accrocher au pinacle de son palais. Et moi, à cette nouvelle, je pleurai toutes les larmes du désespoir. Et, vêtu d’habits de deuil, je restai enfermé avec ma douleur pendant quarante jours. Et mes intimes couvrirent leur tête de poussière. Et nous déchirâmes le vêtement de la patience. Et tout le palais retentit des cris de deuil et d’un bruit pareil à celui de la résurrection.

« Alors mon second fils, de sa propre main, appliqua sur mon cœur la seconde blessure du chagrin, en avalant, comme son frère, la boisson de la mort. Car, comme son aîné, il avait voulu tenter l’entreprise. Puis ce fut au tour des cinq autres enfants, qui, de la même manière, se mirent en route vers le chemin du trépas, et périrent martyrs du sentiment de l’amour.

« Et moi, mordu inguérissablement par le destin noir, et abattu par une douleur sans espoir, j’abandonnai la royauté et mon pays, et je sortis errant sur la voie de la fatalité. Et je traversai, comme le somnambule, les plaines et les déserts. Et j’arrivai, comme tu me vois, la couronne sur la tête et les pieds nus, à l’angle où je suis, attendant la mort sur ce trône. »

— Lorsque le prince Diamant eut entendu ce récit du vieux roi, il fut blessé par la flèche du sentiment meurtrier, et il poussa des soupirs d’amour qui jetèrent des étincelles. Car, comme dit le poète :

« L’amour s’est insinué en moi sans que j’en aie vu l’objet, par l’oreille seulement ;

Et j’ignore ce qui s’est passé entre l’amie inconnue et mon cœur.

Et voilà pour l’ancien roi de Babyl, assis sur le trône, dans l’oasis, et pour ce qui est de sa douloureuse histoire !

Quant aux compagnons de chasse de Diamant, ils furent très inquiets de la disparition du prince, et, au bout d’un certain temps, malgré l’ordre qu’il leur avait donné de ne pas le suivre, ils se mirent à sa recherche, et finirent par le trouver qui sortait de l’oasis. Et il avait la tête tristement penchée sur sa poitrine, et le visage atteint de pâleur. Et ils l’entourèrent, comme les papillons la rose, et lui présentèrent un cheval de rechange, rapide de course, un zéphyr pour la légèreté, qui allait plus vite que l’imagination. Et Diamant confia son premier cheval aux gens de sa suite, et monta celui qu’on lui présentait, qui avait une selle dorée et une bride enrichie de perles. Et ils arrivèrent tous, sans encombre, au palais du roi Schams-Schah, père de Diamant.

Et le roi, au lieu de retrouver son fils avec un visage épanoui et un cœur dilaté à la suite de cette promenade et de cette chasse, le vit bien altéré quant à son teint, et plongé dans quelque océan de chagrin noir. Car l’amour avait pénétré jusqu’à ses os, l’avait rendu faible et sans force, et consumait présentement son cœur et son foie…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Car l’amour avait pénétré jusqu’à ses os, l’avait rendu faible et sans énergie, et consumait présentement son cœur et son foie.

Et le roi, à force de supplications et de prières, finit par décider son fils à lui révéler la cause de son état douloureux. Et, le voile ayant été écarté de ce chemin caché, le roi embrassa son fils et le serra contre sa poitrine et lui dit : « Qu’à cela ne tienne ! rafraîchis tes yeux et calme ton âme chérie, car je vais envoyer mes ambassadeurs au roi Qâmous fils de Tammouz, qui règne sur les contrées de Sînn et de Masînn, avec une lettre de mon écriture, pour lui demander en mariage, à ton intention, sa fille Mohra. Et je lui ferai parvenir, sur les chameaux, des ballots de robes de prix, des joyaux de valeur, et des présents de toutes les couleurs, dignes des rois. Et si, pour le malheur de sa vie, le père de la princesse Mohra n’agrée pas notre demande et devient ainsi pour nous un capital d’humiliation et de chagrin, j’enverrai contre lui des armées de dévastation qui feront crouler son trône dans le sang et jetteront au vent sa couronne. Et de la sorte nous emmènerons honorablement la belle Mohra aux manières charmantes ! »

Ainsi parla, sur son trône doré, le roi Schams-Schah à son fils Diamant, devant les vizirs, les émirs et les ulémas, qui approuvèrent de la tête ces paroles royales.

Mais le prince Diamant répondit : « Ô asile du monde, cela ne peut se faire ! mais plutôt j’irai moi-même, et je donnerai la réponse exigée. Et, par mon seul mérite, j’emmènerai la princesse miraculeuse. »

Et le roi Schams-Schah, ayant entendu cette réponse de son fils, se mit à pousser des gémissements douloureux, et dit : « Ô âme de ton père, j’ai conservé jusqu’ici, à cause de toi, la clarté de mes yeux et la vie de mon corps, car tu es l’unique consolation de mon vieux cœur de roi, et le seul soutien de mon front. Comment donc peux-tu m’abandonner pour courir au-devant de la mort sans recours ? » Et il continua à lui parler de la sorte, pour attendrir son cœur. Mais ce fut en vain. Et, pour ne pas le voir mourir sous ses yeux de chagrin rentré, il fut bien obligé de le laisser libre de partir.

Et le prince Diamant monta sur un cheval beau comme un animal féerique, et prit le chemin qui conduisait au royaume de Qâmous. Et son père et sa mère et tous les siens se frottèrent les mains de désespoir, et furent plongés dans le puits sans fond de la désolation.

Et le prince Diamant marcha d’étape en étape, et, grâce à la sécurité qui lui fut écrite, il finit par arriver à la capitale profonde du royaume de Qâmous. Et il se trouva en face d’un palais plus haut qu’une montagne. Et aux pinacles de ce palais étaient accrochées, par milliers, des têtes de princes et de rois, les unes avec leur couronne, et d’autres toutes nues et chevelues. Et, sur la place du meidân, étaient dressées les tentes en tissus d’or et de satin chinois, avec des portières en mousseline dorée.

Et, lorsqu’il eut contemplé tout cela, le prince Diamant remarqua que, sur la porte principale du palais, était suspendu un tambour enrichi de pierreries, ainsi que sa baguette. Et il était écrit en lettres d’or sur ce tambour : « Quiconque, de sang royal, désire voir la princesse Mohra, doit faire résonner ce tambour au moyen de cette baguette. » Et Diamant, sans hésiter, descendit de son cheval, et alla résolument vers la porte en question. Et il prit la baguette enrichie de pierreries et frappa le tambour avec une telle force que le son qu’il en tira fit trembler toute la ville.

Et aussitôt les gens du palais se présentèrent et conduisirent le prince auprès du roi Qâmous. Et le roi, à la vue de sa beauté, fut séduit en son âme et voulut le sauver de la mort. Et donc il lui dit : « Hélas sur ta jeunesse, ô mon fils ! Pourquoi veux-tu perdre la vie, comme tous ceux-là qui n’ont pu répondre à la demande de ma fille ? Renonce à cette entreprise, aie compassion de toi-même, et deviens mon chambellan. Car personne, si ce n’est Allah l’Omniscient, ne connaît les mystères, et ne peut expliquer les idées fantasques d’une jeune fille. » Et, comme le prince Diamant persistait dans son dessein, le roi Qâmous lui dit encore : « Écoute, ô mon fils ! C’est une grande douleur pour moi de voir s’exposer à cette mort sans gloire un adolescent si beau des contrées orientales. C’est pourquoi je te prie, avant d’affronter l’épreuve fatale, de réfléchir pendant trois jours et de revenir ensuite demander l’audience qui doit séparer ta gracieuse tête du royaume de ton corps. » Et il lui fit signe de se retirer.

Et le prince Diamant fut bien obligé de sortir ce jour-là du palais. Et, pour passer le temps, il se mit à errer à travers les souks et les boutiques, et trouva que les gens de ce pays de Sînn et de Masînn étaient pleins de tact et d’intelligence. Mais invinciblement il se sentit attiré vers la demeure où vivait celle dont l’influence l’avait attiré du fond de son pays comme l’aimant attire l’aiguille. Et il arriva devant le jardin du palais, et pensa que s’il parvenait à s’introduire dans ce jardin, il pourrait apercevoir la princesse et satisfaire son âme par la vue. Mais il ne savait comment s’y prendre pour entrer là-dedans sans être arrêté par les gardes des portes, quand il aperçut un canal dont l’eau se déchargeait dans le jardin, par-dessous la muraille. Et il se dit qu’il pourrait bien entrer dans le jardin avec l’eau. C’est pourquoi, plongeant soudain dans le canal, il entra de la sorte, sans difficulté, dans le jardin. Et il s’assit un instant, dans un endroit écarté, pour laisser sécher ses vêtements au soleil.

Alors il se leva et se mit à se promener à pas lents à travers les massifs. Et il admirait ce jardin verdoyant, que baignait l’eau des ruisseaux, où la terre était parée comme un riche dans un jour de fête ; où la rose blanche souriait à sa sœur la rose rouge ; où le langage des rossignols amoureux de leurs amantes, les roses, était touchant comme une belle musique sur des vers tendres ; où sur les lits de fleurs des parterres se manifestaient de multiples beautés ; où les gouttes de rosée, sur la pourpre des roses, étaient comme les larmes d’une jeune fille honnête qui a reçu un léger affront ; où, dans le verger, les oiseaux, ivres de joie, chantaient tous les chants de leur gosier, alors que, parmi les branches des cyprès droits sur le bord des eaux, les tourterelles, qui ont le cou orné du collier de l’obéissance, roucoulaient ; où, enfin, tout était si parfaitement beau que les jardins d’Irem ne pouvaient être en comparaison qu’un buisson d’épines.

Et, se promenant ainsi avec lenteur et précaution, le prince Diamant se trouva soudain, à un tournant d’avenue, en face d’un bassin de marbre blanc, sur le bord duquel était étendu un tapis de soie. Et, sur ce tapis, était assise nonchalamment, comme une panthère au repos, une adolescente si belle que de son éclat tout le jardin brillait. Et l’odeur des boucles de ses cheveux était si pénétrante qu’elle allait jusqu’au ciel parfumer d’ambre le cerveau des houris.

Et le prince Diamant, à la vue de cette bienheureuse qu’il ne pouvait pas plus se lasser de regarder qu’un hydropique ne se lasse de boire l’eau de l’Euphrate, comprit qu’une telle beauté ne pouvait avoir été départie qu’à la seule Mohra, celle pour qui des milliers d’âmes se sacrifiaient comme les papillons à la flamme.

Et voici que, pendant qu’il était dans l’extase et la contemplation, une jeune fille d’entre les suivantes de Mohra s’approcha de l’endroit où il était caché, et se disposa à remplir à l’eau du ruisseau une coupe d’or qu’elle tenait à la main. Et soudain la jeune fille poussa un cri d’effroi et laissa tomber dans l’eau sa coupe d’or. Et elle s’en retourna en courant, tremblante et la main sur le cœur, auprès de ses compagnes. Et celles-ci la conduisirent aussitôt auprès de leur maîtresse Mohra, pour qu’elle s’expliquât sur le motif de son étourderie et de la chute de la coupe dans l’eau.

Et la jeune fille, qui de son nom s’appelait Branche-de-Corail, ayant pu réprimer un peu les battements de son cœur, dit à la princesse : « Ô couronne sur ma tête, ô ma maîtresse, pendant que j’étais penchée sur le ruisseau, je vis soudain s’y refléter une jeune figure d’adolescent si belle que je ne sus si elle appartenait à un fils des genn ou des hommes. Et, dans mon émotion, je laissai tomber de ma main la coupe d’or dans l’eau…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

« … s’y refléter une jeune figure d’adolescent si belle que je ne sus si elle appartenait à un fils des genn ou des hommes. Et, dans mon émotion, je laissai tomber de ma main la coupe d’or dans l’eau. »

En entendant ces paroles de Branche-de-Corail, la princesse Mohra ordonna que, pour vérifier la chose, une autre de ses suivantes allât promptement regarder dans l’eau. Et aussitôt une seconde jeune fille courut vers le ruisseau et, ayant vu s’y refléter la figure charmante, elle revint en courant, le cœur brûlé, et gémissante d’amour, dire à sa maîtresse : « Ô notre maîtresse Mohra, je ne sais pas, mais je crois que cette image dans l’eau est celle d’un ange ou d’un fils des genn ! Ou peut-être même que la lune est descendue dans le ruisseau ! »

À ces paroles de sa suivante, la princesse Mohra sentit le tison de la curiosité étinceler dans son âme ; et le désir de voir par elle-même surgit dans son cœur. Et elle se leva sur ses pieds charmants, et, orgueilleuse à la manière des paons, elle se dirigea vers le ruisseau. Et elle vit l’image de Diamant. Et toute pâle elle devint, et de l’amour elle fut la proie.

Et chancelante déjà et soutenue par ses suivantes, elle fit appeler en toute hâte sa nourrice et lui dit : « Va, ô nourrice, et amène-moi celui dont le visage se réfléchit dans l’eau. Ou bien je suis morte ! » Et la nourrice répondit par l’ouïe et l’obéissance, et s’en alla, regardant de tous côtés.

Et, au bout d’un certain temps, son regard finit par tomber sur l’angle où était caché le prince au corps charmant, le jeune homme à face de soleil, celui dont les astres étaient jaloux. Et, de son côté, le beau Diamant, se voyant découvert, eut soudain l’idée, pour sauver sa vie, de simuler la folie.

Aussi, lorsque la nourrice, qui venait de prendre l’adolescent par la main avec toutes les précautions que l’on prend pour toucher les ailes du papillon, l’eut conduit devant sa maîtresse sans pareille, cet adolescent à face de soleil, ce prince au corps charmant se mit à rire à la manière des insensés et à dire : « Je suis affamé et n’ai point faim ! » et à dire aussi : « La mouche s’est changée en buffle ! » et à dire aussi : « Une montagne en coton est devenue de l’argile par l’effet de l’eau ! » Et il dit également, en faisant des yeux blancs : « La cire s’est fondue par l’action de la neige ; le chameau a mangé le charbon ; le rat a dévoré le chat ! » Et il ajouta : « Moi, et non pas un autre, je vais manger tout le monde ! » Et il continua, sans perdre haleine, à débiter de la sorte des quantités de paroles sens dessus dessous et sens devant derrière, jusqu’à ce que la princesse fût convaincue de sa folie.

Alors, comme elle avait déjà eu le temps d’admirer sa beauté, elle fut émue dans son cœur et troublée dans son esprit, et, pleine de chagrin, elle dit en se tournant vers ses suivantes : « Hélas ! Ô quel dommage ! » Et, ayant prononcé ces paroles, elle s’agita et se trémoussa comme le poulet à demi tué. Car l’amour, pour la première fois, était entré dans son sein et il produisait ses effets habituels.

Or, au bout d’un certain temps, elle put s’arracher à la contemplation du jeune homme, et elle dit tristement à ses femmes : « Vous voyez que ce jeune homme est fou du fait de son esprit habité par les genn. Et vous savez que les fous d’Allah sont de très grands saints, et qu’il est aussi grave de manquer d’égards aux saints que de douter de l’existence même d’Allah ou de l’origine divine du Koran. Il faut donc le laisser ici en toute liberté, afin qu’il vive à sa guise et qu’il fasse ce qu’il veut. Et que personne ne s’avise de le contrarier ou de lui refuser ce qu’il peut souhaiter et demander. » Puis elle se tourna vers l’adolescent, qu’elle prenait pour un santon, et lui dit, en lui baisant la main avec un respect religieux : « Ô santon vénéré, fais-nous la grâce d’élire pour ta demeure ce jardin et le pavillon que tu vois dans ce jardin, où tu auras tout ce qui t’est nécessaire. » Et le jeune santon, qui était Diamant lui-même avec son propre œil, répondit, en écarquillant ses yeux : « Nécessaire ! nécessaire ! nécessaire ! » Et il ajouta : « Rien du tout ! rien du tout ! rien du tout ! »

Alors la princesse Mohra le quitta, après s’être une dernière fois inclinée devant lui, et s’en alla édifiée et désolée, suivie de ses compagnes et de la vieille nourrice.

Et, de fait, le jeune santon fut dès lors entouré de toutes sortes d’égards et de petits soins. Et le pavillon qu’on lui céda pour demeure fut desservi par les plus dévouées d’entre les esclaves de Mohra, et, du matin au soir, encombré de plateaux chargés de mets de toutes sortes et de confitures de toutes les couleurs. Et la sainteté du jeune homme fit l’édification générale du palais. Et ce fut à qui viendrait avec le plus d’empressement balayer le sol qu’il avait foulé et recueillir les restes de ses repas ou les rognures de ses ongles ou quelque autre chose semblable, pour s’en faire des amulettes.

Or, un jour d’entre les jours, la jeune fille qui s’appelait Branche-de-Corail, et qui était la favorite de la princesse Mohra, entra chez le jeune santon, qui était seul, et s’approcha de lui toute pâle d’émoi et tremblante, et plaça sa tête à ses pieds humblement, et, poussant soupirs et gémissements, elle lui dit : « Ô couronne sur ma tête, ô maître des perfections, Allah Très-Haut, auteur de la beauté qui te distingue, fera pour toi davantage par mon entremise, si tu y consens. Mon cœur, qui tremble pour toi, est attristé et se dissout d’amour comme la cire, car les flèches de tes regards l’ont percé, et le dard de l’amour l’a pénétré. Dis-moi donc, de grâce ! qui tu es et comment tu es arrivé dans ce jardin, afin que, te connaissant mieux, je puisse te servir plus efficacement » Mais Diamant, qui craignait quelque ruse de la princesse Mohra, ne se laissa pas fléchir par les paroles suppliantes et les regards passionnés de la jeune fille, et continua à s’exprimer comme le font ceux dont l’esprit est réellement sous la puissance des genn. Et Branche-de-Corail, gémissante et soupirante, continua à supplier le jeune homme et à circuler autour de lui, comme le papillon nocturne autour de la flamme. Et comme il s’abstenait toujours, répondant de côté, elle finit par lui dire : « Par Allah sur toi et par le Prophète ! ouvre-moi les éventails de ton cœur, et évente ton secret de mon côté. Car il n’est pas douteux que tu as un secret caché. Et moi j’ai un cœur qui est un coffret dont la clef se perd après la fermeture. Hâte-toi donc, à cause de l’amour qui est déjà à ton intention dans ce coffret, de me dire en toute confiance ce que tu as certainement à me dire ! »

Lorsque le prince Diamant eut entendu ces paroles de la charmante Branche-de-Corail, il fut convaincu que l’odeur de l’amour se faisait sentir par ces paroles, et qu’ainsi il n’y avait aucun inconvénient à expliquer la situation à cette charmante. Il regarda donc un moment la jeune fille, sans parler, puis sourit de son côté, et, ouvrant les éventails de son cœur, il lui dit : « Ô charmante, si je suis arrivé jusqu’ici après avoir enduré mille peines et m’être exposé à de grands périls, c’est uniquement dans l’espoir de répondre à la question de la princesse Mohra, à savoir : « Quels sont les rapports entre Pomme de Pin et Cyprès ? » Si donc, ô compatissante, tu sais la véritable réponse à faire à cette question obscure, dis-la moi, et la sensibilité de mon cœur travaillera à ton intention…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT HUITIÈME NUIT

Elle dit :

« … et la sensibilité de mon cœur travaillera à ton intention ! » Et il ajouta : « N’en doute pas ! » Et Branche-de-Corail répondit : « Ô jeune homme insigne, certes ! je ne doute point de la sensibilité du daim de ton cœur, mais si tu veux que je te réponde au sujet de la question obscure, promets-moi sur la vérité de notre foi que tu me prendras pour épouse, et que tu me mettras à la tête de toutes les dames du palais de ton père, dans ton royaume. » Et le prince Diamant prit la main de la jeune fille et la baisa et la mit sur son cœur, lui promettant les épousailles et le rang qu’elle demandait.

Lorsque la jeune Branche-de-Corail eut cette promesse et cette assurance du prince Diamant, elle se trémoussa d’aise et de contentement, et lui dit : « Ô capital de ma vie, sache qu’il y a sous le lit d’ivoire de la princesse Mohra un nègre noir. Et ce nègre est venu établir là sa demeure, ignoré de tous excepté de la princesse, après avoir fui son pays qui est la ville de Wâkâk. Or, c’est précisément ce nègre calamiteux qui a incité notre princesse à poser la question obscure aux fils des rois. Il faut donc, si tu veux connaître la vraie solution du problème, que tu ailles à la ville du nègre, à savoir la ville de Wâkâk. Et c’est de cette seule manière que ce secret peut t’être dévoilé. Et c’est là tout ce que je sais au sujet des rapports entre Pomme de Pin et Cyprès ! Mais Allah est plus savant. »

Lorsque le prince Diamant eut entendu ces paroles de la bouche de Branche-de-Corail, il se dit en lui-même : « Ô mon cœur, il faut patienter un peu pour voir quelle clarté va nous apparaître derrière le rideau du mystère. Car, à présent, ô mon cœur, tu auras sans doute à éprouver, dans cette ville du nègre, à savoir la ville de Wâkâk, bien des choses fâcheuses qui t’endoloriront. » Puis il se tourna vers la jeune fille, et lui dit : « Ô secourable, certes ! tant que je ne serai pas allé à la ville de Wâkâk, qui est la ville du nègre, et que je n’aurai pas pénétré le mystère dont il s’agit, je considère le repos comme m’étant interdit. Mais si Allah m’octroie la sécurité et me fait obtenir le résultat souhaité, j’accomplirai alors ton désir. Sinon je consens à ne plus lever la tête jusqu’au jour de la résurrection. »

Et, lorsqu’il eut ainsi parlé, le prince Diamant prit congé de Branche-de-Corail, la soupirante, la gémissante, la sanglotante, et, le cœur fendu, il sortit du jardin, sans être aperçu, et se dirigea vers le khân où il avait déposé ses effets de voyage, et monta sur un cheval beau comme un animal féerique, et sortit sur le chemin d’Allah.

Mais comme il ignorait de quel côté était située la ville de Wâkâk, et le chemin qu’il fallait prendre pour y parvenir, et par où il devait passer pour y arriver, il se mit à tourner sa tête à la recherche de quelque indice qui pût l’éclairer, quand il aperçut un derviche revêtu d’une robe verte et les pieds chaussés de babouches en cuir jaune citron qui, un bâton à la main, et pareil à Khizr le Gardien, tant il avait le visage rayonnant et l’esprit éclairé sur les choses, se dirigeait de son côté. Et Diamant alla auprès de ce derviche vénérable, et l’aborda par le salam, en descendant de cheval. Et, le derviche lui ayant rendu le salam, il lui demanda : « De quel côté, ô vénérable, est située la ville de Wâkâk, et à quelle distance se trouve-t-elle ? » Et le derviche, après avoir regardé attentivement le prince pendant une heure de temps, lui dit : « Ô fils des rois, abstiens-toi de t’engager dans un chemin sans issue et dans une route effrayante. Renonce à un projet de folie, et occupe-toi de tout autre soin, parce que, si tu restais toute ta vie à tourner la tête à la recherche de ce chemin, tu n’en trouverais pas la trace. De plus, en voulant te rendre à la ville de Wâkâk, tu livres au vent de la mort ton existence et ta vie chérie ! » Mais le prince Diamant lui dit : « Ô respectable et vénéré cheikh, mon affaire est une grande affaire, et mon but est un but si important que je préfère sacrifier mille vies comme la mienne plutôt que d’y renoncer. Si donc tu connais quelque chose de ce chemin, sois mon guide comme Khizr le Gardien. »

Lorsque le derviche vit que Diamant ne se désistait en aucune façon de son idée, malgré toutes sortes d’utiles conseils qu’il continuait à lui donner, il lui dit : « Ô jeune homme béni, sache que la ville de Wâkâk est située au centre de la montagne Kâf, là où les genn, les mareds et les éfrits habitent, tant au dedans qu’au dehors. Et pour y arriver, il y a trois chemins : celui de droite, celui de gauche et celui du milieu ; mais il faut aller par le chemin de droite, et non par celui de gauche, pas plus qu’il ne faut essayer de prendre celui du milieu. Au surplus, lorsque tu auras voyagé un jour et une nuit, et que la vraie aurore se montrera, tu verras un minaret sur lequel se trouve une dalle de marbre, avec une inscription en caractères koufiques. Or, c’est précisément cette inscription qu’il faut lire. Et c’est d’après cette lecture qu’il te faudra régler ta conduite ! »

Et le prince Diamant remercia le vieillard et lui baisa la main. Puis il remonta sur son cheval et prit le chemin de droite, qui devait le conduire à la ville de Wâkâk.

Et il marcha un jour et une nuit sur le chemin, et arriva au pied du minaret du derviche. Et vit que le minaret était aussi grand que le firmament azuré. Et on y avait enchâssé une dalle de marbre gravée de caractères koufiques. Et ces caractères se lisaient ainsi :

« Les trois chemins que voici devant toi, ô passant, conduisent tous au pays de Wâkâk. Si tu prends celui de gauche, tu éprouveras bon nombre de vexations. Si tu prends celui de droite, tu t’en repentiras. Et si tu prends celui du milieu, ce sera épouvantable. »

Lorsqu’il eut déchiffré cette inscription et qu’il en eut compris toute la portée, le prince Diamant prit une poignée de terre et, l’ayant jetée dans l’ouverture de son vêtement, il dit : « Que je sois réduit en poussière, mais que j’arrive au but ! » Et il se remit en selle et prit, sans hésiter, la plus dangereuse des trois routes, celle du milieu. Et il y marcha un jour et une nuit, résolument. Et, au matin, un grand espace s’offrit à sa vue, qui était couvert d’arbres dont les branches allaient jusqu’au ciel. Et les arbres étaient disposés en haie qui servait de limite et d’abri contre le vent sauvage à un jardin verdoyant. Et la porte de ce jardin était fermée d’un bloc de granit. Et il y avait là, pour garder cette porte et ce jardin, un nègre dont le noir visage donnait une teinte sombre à tout le jardin, et à qui la nuit sans lune empruntait ses ténèbres. Et ce produit du goudron était gigantesque. Sa lèvre supérieure s’élevait bien au delà de ses narines, en forme d’aubergine, et sa lèvre du dessous retombait jusqu’à son cou. Il avait sur sa poitrine une meule de moulin qui lui servait de bouclier ; et une épée de fer chinois était attachée à sa ceinture, qui était une chaîne de fer tellement grosse que par chacun de ses anneaux un éléphant de guerre aurait pu, en toute aisance, passer. Et ce nègre était en ce moment couché tout de son long sur des peaux d’animaux, et, de sa bouche large ouverte, sortaient des ronflements fils du tonnerre.

Et le prince Diamant mit pied à terre, sans s’émouvoir, attacha la bride de son cheval près de la tête du nègre, et, enjambant la porte de granit, il entra dans le jardin.

Et l’air de ce jardin était si excellent que les branches des arbres se balançaient comme des gens ivres. Et au-dessous des arbres paissaient de grands daims, qui portaient, attachés à leurs cornes, des ornements d’or garnis de pierreries, tandis qu’un vêtement brodé couvrait leur dos, et que des mouchoirs de brocart étaient attachés à leur cou. Et tous ces daims, avec leurs pattes de devant et leurs pattes de derrière, avec leurs yeux et avec leurs sourcils, se mirent notoirement à faire signe à Diamant de ne pas entrer. Mais Diamant, sans tenir compte de leurs avertissements, et pensant plutôt que ces daims n’agitaient ainsi leurs yeux, leurs sourcils et leurs membres que pour lui mieux témoigner le plaisir qu’ils avaient à le recevoir, se mit à circuler tranquillement à travers les allées de ce jardin.

Et il finit par arriver, se promenant de la sorte, à un palais que n’aurait pas égalé celui de Kessra ou de Kaïssar. Et la porte de ce palais était entr’ouverte, comme l’œil de l’amant. Et, dans l’entrebâillement de cette porte, une tête charmante de jouvencelle se montrait, qui était féerique, et qui eût fait se tordre de jalousie la nouvelle lune. Et cette petite tête, dont les yeux eussent rendu honteux ceux du narcisse, regardait de côté et d’autre, en souriant.

Or, dès qu’elle eut aperçu Diamant, elle fut stupéfaite à la fois et conquise par sa beauté. Et elle resta quelques instants en cet état, puis elle lui rendit le salam, et lui dit : « Qui es-tu, ô jeune homme plein d’audace qui te permets de pénétrer dans ce jardin où les oiseaux n’osent agiter leurs ailes ? »

Ainsi parla à Diamant l’adolescente, dont le nom était Latifa, si belle qu’elle était la sédition du temps…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Ainsi parla à Diamant l’adolescente, dont le nom était Latifa, si belle qu’elle était la sédition du temps. Et Diamant s’inclina jusqu’à terre entre ses mains et, s’étant redressé, il répondit : « Ô rejeton du jardin de la perfection, ô ma maîtresse, je suis un tel, fils d’un tel, et je suis ici pour telle et telle chose ! » Et il lui raconta son histoire depuis le commencement jusqu’à la fin, sans en omettre un détail. Mais il n’y a point d’utilité à la répéter.

Et Latifa, ayant entendu son histoire, le prit par la main et le fit asseoir à côté d’elle sur le tapis étendu sous la vigne grimpante de l’entrée. Puis employant de douces paroles, elle lui dit : « Ô cyprès ambulant du jardin de la beauté, quel dommage sur ta jeunesse ! » Puis elle dit : « Ô fâcheuse idée ! Ô projet difficile à exécuter ! Ô dangers ! » Et elle dit encore : « Il faut renoncer à cela, si tu tiens à ton âme chérie. Et reste plutôt ici, avec moi, afin que ta main bénie s’attache au cou de mon désir. Car l’union avec une belle à figure de fée, comme moi, est plus souhaitable que la recherche de l’inconnu. » Mais Diamant répondit : « Tant que je ne serai pas allé à la ville de Wâkâk, et que je n’aurai pas résolu le problème en question, à savoir : « Quels sont les rapports entre Pomme de Pin et Cyprès ? » les plaisirs et le bonheur me sont interdits. Mais, ô très charmante, lorsque j’aurai exécuté mon projet, je mettrai, en t’épousant, le collier de l’union au cou de ton désir. » Et Latifa soupira, disant : « Ô cœur abandonné ! » Puis elle fit signe à des échansons à joues de rose de s’avancer. Et elle fit venir des jeunes filles dont la vue étonnait le soleil et la lune, et dont les cheveux ondoyants faisaient éprouver une torsion involontaire aux cœurs des amants. Et on fit circuler les coupes de la bienvenue, pour fêter l’hôte charmant, au milieu de la musique et des chants. Et les délices des femmes unies à celles de l’harmonie séduisaient et enlevaient les cœurs, qu’ils fussent ouverts ou fermés.

Or, lorsque les coupes furent vidées, le prince Diamant se leva sur ses deux pieds pour prendre congé de la jouvencelle. Et il lui dit, après lui avoir exprimé ses vœux et ses remerciements : « Ô princesse du monde, je désire actuellement obtenir congé de toi ; car, tu le sais, le chemin est long que j’ai à parcourir, et si je restais un moment de plus, le feu de ton amour jetterait des flammes dans la moisson de mon âme. Mais, si Allah veut, après la réussite de mon dessein, je reviendrai cueillir ici les roses du désir, et éteindre la soif de mon cœur altéré.

Lorsque la jouvencelle vit que le prince Diamant, pour qui elle brûlait, persistait dans sa résolution de la quitter, elle se leva également sur ses deux pieds, et saisit un bâton en forme de serpent, sur lequel elle marmonna quelques paroles en un langage incompréhensible. Et soudain elle le brandit et en frappa le prince sur l’épaule, si violemment qu’il pirouetta trois fois sur lui-même et tomba par terre, pour aussitôt perdre sa forme humaine. Et il se changea en un daim d’entre les daims.

Et aussitôt Latifa lui fit mettre aux cornes des ornements semblables à ceux que portaient les autres daims, et lui attacha au cou un mouchoir de soie brodé, et le lâcha dans le jardin, en lui criant : « Va-t’en au milieu de tes semblables, puisque tu n’as pas voulu d’une belle à figure de fée ! » Et Diamant le daim s’en alla sur ses quatre pieds, animal quant à la forme mais restant semblable aux fils d’Adam quant aux qualités intérieures et aux sensations.

Et, marchant ainsi sur ses quatre pieds, à travers les allées, où, comme lui, erraient les autres animaux métamorphosés, Diamant le daim se mit à réfléchir profondément sur la situation nouvelle qui lui était faite et sur la manière dont il pourrait recouvrer sa liberté et se sauver des mains de cette ensorceleuse. Et il arriva, en rôdant de la sorte, à un angle du jardin où le mur était sensiblement plus bas que partout ailleurs. Et, après avoir élevé son âme vers le maître des destinées, il prit son élan et, d’un bond, franchit le mur. Mais il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il se trouvait toujours dans le même jardin, tout comme s’il n’avait pas franchi le mur ; et il se convainquit alors que c’était la continuation des effets de l’enchantement. D’ailleurs, sept fois de suite il sauta le mur de la même manière, mais sans plus de résultat, car il se retrouvait toujours au même endroit. Alors sa perplexité fut à ses limites extrêmes, et la sueur de l’impatience transpira de ses sabots. Et il se mit à aller et à venir tout le long du mur, comme ferait un lion enfermé, jusqu’à ce qu’il se trouvât en face d’une ouverture en forme de fenêtre, creusée dans le mur, et qui avait été invisible à ses regards. Et il se glissa dans cette ouverture et, avec mille peines, il se trouva cette fois hors de l’enceinte du jardin.

Et il se trouva dans un second jardin dont la bonne odeur parfumait le cerveau. Et un palais lui apparut au bout des allées de ce jardin. Et à une fenêtre de ce palais il vit une jeune et charmante figure à couleurs tendres de tulipe, dont les prunelles eussent excité l’envie de la gazelle de Chine. Ses cheveux, couleur d’ambre, avaient retenu tous les rayons du soleil, et son teint était de jasmin persan. Et elle avait la tête dressée, et souriait dans la direction de Diamant.

Or, lorsque Diamant le daim fut tout proche de sa fenêtre, elle se leva en toute hâte et descendit dans le jardin. Et elle arracha quelques touffes d’herbe ; et, comme pour l’apprivoiser et l’empêcher de s’enfuir à son approche, elle lui tendit de loin la touffe bien gentiment, en faisant claquer sa langue. Et Diamant le daim, qui ne demandait pas mieux que de voir quelle pouvait bien être cette seconde affaire, s’approcha de la jeune fille, en accourant à la manière des animaux affamés. Et aussitôt la jeune fille, qui s’appelait Gamila, et qui était la sœur de Latifa par le même père mais non par la même mère, saisit le cordon de soie qui était au cou du prince daim, et s’en servit comme d’une laisse pour le conduire à l’intérieur de son palais. Et là elle se hâta de lui offrir des fruits et des rafraîchissements exquis. Et il en mangea et but jusqu’à ce qu’il fût rassasié.

Et, cela fait, il pencha sa tête et la posa sur l’épaule de la jeune fille, et se mit à pleurer. Et Gamila, fort émue de voir les larmes couler de la sorte des yeux de ce daim, le caressa délicatement de sa douce main. Et, en sentant sur lui cet apitoiement, il plaça sa tête aux pieds de la jeune fille, et se mit à pleurer encore plus. Et elle lui dit : « Ô mon daim chéri, pourquoi pleures-tu ? Je t’aime mieux que moi-même ! » Mais il redoubla de pleurs et de larmoiement, et se frotta la tête contre les pieds de la douce et pitoyable Gamila, qui comprit cette fois, à n’en pas douter, qu’il la suppliait de lui rendre sa forme humaine.

Alors, bien qu’elle eût une grande peur de sa sœur aînée, la magicienne Latifa, elle se leva et alla prendre, dans un enfoncement du mur, une petite boîte enrichie de pierreries. Et, séance tenante, elle fit des ablutions rituelles, se vêtit de sept robes de lin nouvellement blanchies, et prit, dans la petite boîte, un peu de l’électuaire qui s’y trouvait…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT DIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Et, séance tenante, elle fit des ablutions rituelles, se vêtit de sept robes de lin nouvellement blanchies, et prit dans la petite boîte un peu de l’électuaire qui s’y trouvait. Et elle donna à manger au daim cet électuaire, et, au même moment, elle le tira avec vigueur par le cordon magique qui entourait son cou. Et le daim se secoua aussitôt et, sortant de sa forme d’animal, il reprit son apparence de fils d’Adam.

Puis il vint embrasser la terre entre les mains de la jeune Gamila, et, lui rendant des actions de grâces, il lui dit : « Voici, ô princesse, que tu m’as sauvé de la griffe du malheur, et tu m’as rendu ma vie d’être humain. Comment donc pourrais-je, avec ma langue, te remercier selon tes mérites, alors que tous les poils de mon corps célèbrent les louanges de ta bienveillance et de ta grâce, ô bienheureuse ! » Mais Gamila se hâta de l’aider à se relever et, l’ayant vêtu de vêtements royaux, elle lui dit : « Ô jeune prince dont la blancheur se manifeste à travers tes vêtements, et dont la beauté éclaire notre demeure et ce jardin, qui es-tu et quel est ton nom ? Quel est le motif qui nous vaut l’honneur de ta venue, et comment as-tu été pris dans les filets de ma sœur Latifa ? »

Alors le prince Diamant raconta toute son histoire à sa libératrice. Et lorsqu’il eut fini de parler, elle lui dit : « Ô Diamant, mon œil, renonce, de grâce ! à l’idée dangereuse et sans fruit qui t’occupe, et ne va pas exposer ta jeunesse charmante et ta vie, qui est chérie, aux puissances inconnues. Car il est en dehors de la sagesse de s’exposer à périr sans motif. Reste plutôt ici, et remplis la coupe de ta vie du vin de la volupté. Car me voici prête à te servir selon ton désir, et à faire passer ton bien-être avant le mien, en t’obéissant comme un enfant à la voix de sa mère ! » Et Diamant répondit : « Ô princesse, les obligations que je t’ai sont d’un tel poids sur les ailes de mon âme que je devrais, sans retard, faire des sandales avec ma peau et en chausser tes petits pieds. Car tu m’as revêtu du vêtement de la forme humaine, m’ayant extrait de ma peau de daim et délivré des artifices de ta sœur, la sorcière. Mais, pour aujourd’hui, si ta générosité veut s’épandre de mon côté, je te supplie de m’accorder sans retard un congé de quelques jours, afin que je parvienne à réaliser mon désir. Et lorsque, grâce à la sécurité que j’attends d’Allah Très-Haut, je serai de retour de la ville de Wâkâk, j’agirai uniquement dans le sens de ton plaisir, en revoyant tes pieds magiciens. Et je ne ferai ainsi qu’accomplir les devoirs d’un cœur que tient la reconnaissance. »

Lorsque la jeune fille, malgré qu’elle eût continué à insister pour le faire fléchir, eut vu que Diamant ne pouvait agréer ce qu’elle lui proposait, et qu’il restait attaché à son idée désespérante, elle ne put faire autrement que de lui permettre de partir. C’est pourquoi, poussant plaintes, soupirs et gémissements, elle lui dit : « Ô mon œil, puisque nul ne peut fuir la destinée attachée à son cou, et qu’il est dans ta destinée de me quitter sitôt notre rencontre faite, je veux te donner, pour t’aider dans ton entreprise, assurer ton retour, et sauvegarder ton âme chérie, trois choses qui me sont échues en héritage ! » Et elle alla prendre une grande boîte dans un second enfoncement du mur, l’ouvrit et en retira un arc d’or avec ses flèches, une épée d’acier chinois et un poignard à poignée de jade, et les remit à Diamant en lui disant : « Cet arc et ces flèches ont appartenu au prophète Saleh – sur lui la prière et la paix ! Cette épée, qui est connue sous le nom de Scorpion de Soleïmân, est si excellente que si on en frappait une montagne elle la fendrait comme du savon. Et ce poignard enfin, fabriqué autrefois par le sage Tammouz, est inappréciable pour celui qui le possède, car il préserve de toute attaque par la vertu cachée dans sa lame. » Puis elle ajouta : « Toutefois, ô Diamant, tu ne pourras parvenir à la ville de Wâkâk, qui est séparée de nous par sept océans, qu’avec l’aide de mon oncle al-Simourg. C’est pourquoi applique ton oreille contre mes lèvres, et écoute bien les instructions qui en sortiront à ton intention. » Et elle se tut un moment, et dit : « Sache, en effet, ô mon ami Diamant, qu’à une journée de marche d’ici il y a une fontaine ; et tout près de cette fontaine se trouve le palais d’un roi nègre du nom de Tâk-Tâk. Et ce palais de Tâk-Tâk est gardé par quarante Éthiopiens sanguinaires, dont chacun commande à une armée de cinq mille nègres féroces. Or, ce roi Tâk-Tâk sera bienveillant envers toi à cause des objets que je te remets ; et il te fera même beaucoup d’amitiés, alors que d’ordinaire il a pour habitude de faire griller les passants de la route, et de les manger sans sel ni condiments. Et, toi, tu resteras deux jours en sa compagnie. Après quoi il te fera accompagner au palais de mon oncle al-Simourg, grâce à qui tu pourras peut-être parvenir à la ville de Wâkâk, et résoudre le problème des rapports entre Pomme de Pin et Cyprès. » Et, comme conclusion, elle dit : « Surtout, ô Diamant, prends bien garde de t’écarter de ce que je dis, même de la différence d’un cheveu ! » Puis elle l’embrassa, en pleurant, et lui dit : « Et maintenant qu’à cause de ton absence ma vie devient un malheur pour mon cœur, jusqu’à ton retour je ne sourirai plus, je ne parlerai plus, et j’ouvrirai sans cesse à mon esprit la porte de la tristesse. Des soupirs s’élèveront constamment de mon cœur, et je n’aurai plus de nouvelles de mon corps. Car, sans force et sans soutien intérieur, mon corps ne sera désormais que le mirage de mon âme. » Puis elle se mit à réciter ces strophes :

« Ne rejette pas mon cœur loin de ces yeux dont le narcisse est amoureux.

Ô abstinent, il ne faut pas rejeter les plaintes des gens ivres, mais les reconduire à la taverne.

Mon cœur ne pourra se sauver de l’armée de tes moustaches naissantes ; et, comme la rose blessée, l’ouverture de ma robe ne sera pas recousue.

Ô tyrannique beauté, ô beau, brun et charmant, mon cœur gît à tes pieds de jasmin,

Mon cœur de jeune fille simple, à l’âge le plus tendre de l’adolescence, gît aux pieds du voleur des cœurs. »

Puis la jeune fille fit ses adieux à Diamant, en appelant sur lui les bénédictions et en lui souhaitant la sécurité. Et elle se hâta de rentrer dans le palais, pour cacher les larmes qui couvraient son visage.

Quant à Diamant, il s’en alla sur son cheval, beau comme un fils des genn, et continua sa route d’étape en étape, demandant la ville de Wâkâk. Et, chevauchant ainsi, il finit par arriver sans encombre à la fontaine. Or, c’était précisément la fontaine de la jeune fille. Et c’était là que s’élevait le château fort du roi des nègres, le terrible Tâk-Tâk. Et Diamant vit, en effet, que les approches de ce château étaient gardées par des Éthiopiens hauts de dix coudées, à faces épouvantables…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT ONZIÈME NUIT

Elle dit :

… le château fort du roi des nègres, le terrible Tâk-Tâk. Et Diamant vit, en effet, que les approches de ce château étaient gardées par des Éthiopiens hauts de dix coudées, à faces épouvantables. Et, sans laisser la crainte envahir sa poitrine, il attacha son cheval sous l’arbre de la fontaine, et s’assit à l’ombre pour se reposer. Et il entendit les nègres qui disaient entre eux : « Enfin voici qu’après bien du temps, un être humain vient nous ravitailler de chair fraîche. Vite emparons-nous de cette aubaine, afin que notre roi Tâk-Tâk s’en dulcifie la langue et le palais. » Et, en conséquence, dix à douze Éthiopiens des plus féroces s’avancèrent du côté de Diamant, pour s’emparer de lui et le présenter embroché à leur roi.

Lorsque Diamant vit que le tour de sa vie était venu réellement, il tira de sa ceinture l’épée salomonique, et, se ruant sur ses agresseurs, il en fit partir un grand nombre pour la plaine de la mort. Et lorsque ces fils de l’enfer furent parvenus à destination, la nouvelle en arriva par courrier au roi Tâk-Tâk, qui, entrant dans une colère rouge, envoya aussitôt, pour s’emparer de l’audacieux, le chef de ses nègres, le goudronné Mâk-Mâk. Et ce Mâk-Mâk, qui était une calamité reconnue, arriva à la tête de l’armée des goudronnés, comme l’irruption d’un essaim de frelons. Et la mort noire sortait de ses yeux, cherchant ses victimes.

Or, à sa vue, le prince Diamant se leva sur ses deux pieds, et l’attendit, les jarrets tendus. Et le calamiteux Mâk-Mâk, sifflant comme une vipère à cornes, et mugissant avec ses larges narines, arriva tout contre Diamant, brandit sa massue abatteuse de têtes et la fit tournoyer de telle façon que l’air en trembla. Mais, au même moment, Diamant le bien-aimé détendit son bras armé du poignard de Tammouz, et, comme l’éclair brille, il enfonça la lame dans les côtes de l’Éthiopien géant, et fit boire la mort d’une gorgée à ce fils des mille cornards. Et aussitôt l’ange de la mort s’approcha de ce maudit avec la dernière heure.

Quant aux nègres de la suite de Mâk-Mâk, lorsqu’ils virent leur chef tomber sur le sol, sa longueur rentrée dans sa largeur, ils livrèrent leurs jambes au vent et s’envolèrent comme les moineaux devant le Père du gros bec. Et Diamant les poursuivit, et tua ceux qu’il tua. Et s’enfuirent ceux qui s’enfuirent.

Lorsque le roi Tâk-Tâk eut appris la déconfiture de Mâk-Mâk, la colère envahit ses narines si violemment qu’il ne distingua plus sa main droite de sa main gauche. Et sa stupidité l’incita à aller lui-même attaquer le cavalier des gorges et des ravins, la couronne des cavaliers, Diamant. Mais à la vue du héros grondant, le fils noir de l’impudique au gros nez sentit ses muscles se relâcher, le sac de son estomac se retourner, et le vent de la mort passer sur sa tête. Et Diamant le prit pour cible, et décochant vers lui une des flèches du prophète Saleh sur lui la prière et la paix ! – il lui fit avaler la poussière de ses talons et envoya, du coup, son âme habiter les lieux funèbres où la Nourricière des vautours a déposé son bagage.

Après quoi Diamant fit une pâtée des nègres qui entouraient leur roi mort, et traça un chemin droit à son cheval à travers leurs corps sans âme. Et il arriva de la sorte, en vainqueur, à la porte du palais où avait régné Tâk-Tâk. Et il frappa à la porte, comme un maître frappe à sa propre demeure. Et celle qui vint lui ouvrir était une qui avait été frustrée de son trône et de son héritage par ce Tâk-Tâk de malheur. Et c’était une adolescente semblable à la gazelle effarée, et dont la figure, tant elle était piquante, répandait du sel sur la blessure du cœur des amants. Et si elle n’était pas allée plus loin à la rencontre de Diamant, c’est que, en vérité, la lourdeur de ses hanches suspendues à sa taille frêle l’en avait empêchée, et que son derrière, orné de creux divers, était si remarquable et béni qu’elle ne pouvait pas le mouvoir à sa guise, vu qu’il tremblait de sa propre nature, comme le lait caillé dans l’écuelle du bédouin, et comme un monceau de gelée de coing au milieu du plateau parfumé au benjoin.

Et elle reçut Diamant avec les effusions de la captive pour son libérateur. Et elle voulut le faire asseoir sur le trône du roi défunt, mais Diamant se récusa et, lui prenant la main, il l’invita à monter elle-même sur ce trône dont son père avait été frustré par Tâk-Tâk. Et il ne lui demanda rien en retour de tant de bienfaits. Alors, subjuguée par sa générosité, elle lui dit : « Ô beau, à quelle religion appartiens-tu pour faire ainsi le bien sans espoir de récompense ? » Et Diamant répondit : « Ô princesse, la foi de l’Islam est ma foi, et sa croyance est ma croyance ! » Et elle lui demanda : « Et en quoi consistent, ô mon maître, cette foi et cette croyance ? » Il répondit : « Elles consistent simplement à attester l’Unité, par la profession de foi qui nous a été révélée par notre Prophète – sur Lui la prière et la paix ! » Elle demanda : « Et peux-tu me faire la grâce de me révéler, à ton tour, une profession de foi qui rend les hommes si parfaits ? » Il dit : « Elle consiste en ces seuls mots : « Il n’y a d’autre dieu qu’Allah, et Môhammad est l’envoyé d’Allah ! » Et quiconque la prononce avec conviction est, à l’heure et à l’instant, ennobli de l’Islam. Et, fût-il le dernier des mécréants, il devient aussitôt l’égal du plus noble des musulmans ! » Et, ayant entendu ces paroles, la princesse Aziza sentit son cœur ému de la vraie foi ; et elle leva spontanément la main et, portant son index à la hauteur de ses yeux, elle prononça la schehada, et s’ennoblit aussitôt de l’islam…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut :

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT DOUZIÈME NUIT

Elle dit :

… elle leva spontanément la main et, portant son index à la hauteur de ses yeux, elle prononça la schehada, et s’ennoblit aussitôt de l’Islam.

Après quoi, elle dit à Diamant : « Ô mon maître, maintenant que tu m’as faite reine et que je suis éclairée sur la voie de la rectitude, me voici entre tes mains prête à te servir avec mes yeux, et à être une esclave d’entre les esclaves de ton harem. Veux-tu donc, comme une faveur de ta part, accepter pour épouse la reine de ce pays, et vivre avec elle partout où il te plaira, l’emmenant à ta suite dans l’auréole de ta beauté ? » Et Diamant répondit : « Ô ma maîtresse, tu m’es aussi chère que ma propre vie, mais en ce moment une affaire très importante m’appelle, pour laquelle j’ai quitté mon père, ma mère, ma demeure, mon royaume et mon pays. Et peut-être même que mon père, le roi Schams-Schah, me pleure à l’heure qu’il est comme mort ou pire encore. Et pourtant il faut que j’aille où m’attend ma destinée, dans la ville de Wâkâk. Et, à mon retour, inschallah ! je t’épouserai et t’emmènerai dans mon pays, et me réjouirai de ta beauté. Mais, pour l’instant, je désire apprendre de toi, si tu le sais, où se trouve al-Simourg, oncle de la princesse Latifa. Car c’est cet al-Simourg là qui, seul, pourra me guider vers la ville de Wâkâk. Mais j’ignore sa demeure, et je ne sais même qui il est, et si c’est un genni ou un être humain. Si donc tu as quelques données sur l’oncle de Gamila, ce précieux al-Simourg, hâte-toi de me les faire connaître, afin que j’aille à sa recherche. Et c’est là tout ce que je te demande pour l’instant, puisque tu désires m’être agréable. »

Lorsque la reine Aziza eut appris le projet de Diamant, elle se peina dans son cœur et s’affligea à l’extrême. Mais voyant bien que ni ses larmes ni ses soupirs ne pourraient détourner l’adolescent princier de sa résolution, elle se leva de son trône et, le prenant par la main, elle le conduisit en silence à travers les galeries du palais, et sortit avec lui dans le jardin.

Et c’était un jardin pareil à celui dont Rizwân est le gardien ailé. Une étendue de roses en formait les avenues, et le zéphyr, qui passait sur ces roses et semblait cribler le musc, parfumait l’odorat et embaumait le cerveau. Là s’entrouvrait la tulipe ivre de son propre sang, et le cyprès s’agitait de tout son murmure pour louer à sa manière le chant mesuré du rossignol. Là les ruisseaux couraient comme des enfants rieurs, au pied des roses qui s’accordaient avec leurs boutons.

Et donc la princesse Aziza, traînant derrière elle ses lourdes splendeurs, en dépit de sa taille frêle qui succombait sous un fardeau si considérable, arriva de la sorte avec Diamant au pied d’un grand arbre dont le généreux ombrage protégeait en ce moment le sommeil d’un géant. Et elle approcha ses lèvres de l’oreille de Diamant, et lui dit à voix basse : « Celui que tu vois ici couché est précisément celui que tu cherches, l’oncle de Gamila, al-Simourg le Volant. Si, quand il sera sorti de son sommeil, ta chance veut qu’il ouvre son œil droit avant son œil gauche, il sera satisfait de te voir et, reconnaissant à tes armes que tu es envoyé vers lui par la fille de son frère, il fera pour toi ce que tu lui demanderas. Mais si, pour ta malchance et ton irrémédiable destinée, c’est son œil gauche qui s’ouvre le premier à la lumière, tu es perdu sans recours ; car il se saisira de toi, malgré ta vaillance, et te soulevant du sol, par la force de ses bras, il te tiendra suspendu comme le moineau dans les serres du faucon, et t’aplatira contre le sol, broyant tes os charmants, ô mon chéri, et faisant entrer la longueur de ton corps désirable dans sa largeur ! » Puis elle ajouta : « Et maintenant, qu’Allah te garde et te conserve et hâte ton retour auprès d’une amoureuse envahie déjà par les sanglots de ton absence ! »

Et elle le quitta pour s’éloigner en toute hâte, avec des yeux pleins de larmes et des joues devenues semblables aux fleurs du grenadier.

Et Diamant attendit, pendant une heure de temps, que le géant al-Simourg le Volant sortit de son sommeil. Et il pensait en son âme : « Pourquoi ce géant-ci s’appelle-t-il le Volant ? Et comment peut-il, étant un tel géant, se soulever dans l’air sans ailes et se mouvoir autrement qu’un éléphant ? » Puis, perdant patience en voyant qu’al-Simourg continuait à ronfler sous l’arbre avec un bruit semblable à celui précisément d’un troupeau de jeunes éléphants, il se baissa et lui chatouilla la plante des pieds. Et le géant, sous cet attouchement, se convulsa soudain et battit l’air de ses jambes en lançant un pet épouvantable. Et, au même moment, il ouvrit ses deux yeux à la fois…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TREIZIÈME NUIT

Elle dit :

… se convulsa soudain et battit l’air de ses jambes en lançant un pet épouvantable. Et, au même moment, il ouvrit ses deux yeux à la fois. Et il vit le jeune prince et comprit que c’était lui l’auteur, quant à son pied chatouillé, du désagrément. C’est pourquoi, levant sa jambe, il lui lâcha en plein visage une pétarade qui dura une heure de temps, et qui eût empoisonné, à quatre parasanges autour et alentour, tous les êtres animés. Et Diamant n’échappa à ce souffle infernal que grâce à la vertu attachée aux armes dont il était porteur.

Et donc, lorsque le géant al-Simourg eut épuisé sa provision, il s’assit sur son derrière et, regardant le jeune prince avec stupéfaction, il lui dit : « Comment ! N’es-tu donc pas mort par l’effet de mon cul, ô être humain ? » Et, disant cela, il le regarda attentivement, et vit les armes dont il était porteur. Alors il se leva sur ses deux pieds et s’inclina devant Diamant, et lui dit : « Ô mon maître, excuse le procédé ! Mais si tu m’avais fait prévenir de ta venue par quelque esclave, j’aurais jonché de mes propres poils le sol que tu devais fouler. J’espère donc que tu ne porteras pas sur ton cœur ce qui est involontaire de ma part et sans intention maligne. Aussi, fais-moi la grâce de me dire quelle importante affaire t’occupe, pour que tu aies pris sur toi de venir jusqu’en ce lieu où ne peuvent parvenir ni êtres humains ni animaux. Hâte-toi donc de m’expliquer ton cas, afin que je puisse agir en ta faveur, le cas échéant, et faire réussir ton entreprise. »

Et Diamant, après avoir assuré al-Simourg de sa sympathie, lui raconta toute son histoire, sans omettre un détail. Puis il lui dit : « Et je ne suis venu jusqu’à toi, ô Père des Volants, que pour avoir ton aide et parvenir jusqu’à la ville de Wâkâk, à travers les infranchissables océans. »

Lorsqu’al-Simourg eut entendu le récit de Diamant, il porta la main à son cœur, à ses lèvres et à son front, et répondit : « Sur ma tête et mon œil. » Puis il ajouta : « Nous allons partir sans retard pour la ville de Wâkâk, après avoir toutefois préparé mes provisions de bouche. Pour cela, je vais aller à la chasse des ânes sauvages qui peuplent la forêt d’ici, et j’en prendrai quelques-uns pour faire des kababs avec leur chair, et des outres avec leur peau. Et, munis tous deux de ces choses nécessaires, tu te mettras sur mon épaule comme sur un cheval, et je m’envolerai avec toi. Et je te ferai ainsi passer les sept océans. Et quand je serai affaibli par la fatigue, tu me donneras des kababs et de l’eau, jusqu’à ce que nous soyons arrivés à la ville de Wâkâk. »

Et, conformément à ce discours, il se mit aussitôt en chasse, et prit sept ânes sauvages, un pour la traversée de chaque océan, et en fit les kababs et les outres en question. Puis il revint vers Diamant et le fit monter sur son épaule, après avoir rempli, avec les kababs des ânes sauvages, un bissac qu’il s’était passé au cou, et s’être chargé de sept outres remplies d’eau de source.

Or, lorsque Diamant se vit ainsi juché sur l’épaule d’al-Simourg le géant, il se dit en lui-même : « Celui-ci est un géant plus gros qu’un éléphant, et il prétend s’envoler avec moi dans les airs sans ailes ! Par Allah ! c’est là une chose prodigieuse, et dont je n’ai jamais entendu parler. » Et, pendant qu’il réfléchissait ainsi, il entendit soudain comme un bruit de vent dans l’interstice d’une porte, et vit le ventre du géant se gonfler à vue d’œil et atteindre bientôt les dimensions d’une coupole. Et ce bruit de vent devenait maintenant semblable à celui d’un soufflet de forgeron, à mesure que se gonflait le ventre du géant. Et soudain al-Simourg frappa du pied le sol, et se trouva, en un instant, avec toute sa charge, planant au-dessus du jardin. Puis il continua à monter dans le ciel, en faisant manœuvrer ses jambes comme le crapaud dans l’eau. Et, arrivé à une hauteur convenable, il fila en ligne droite dans la direction de l’occident. Et, quand il se sentait porté malgré lui, par le vent, plus haut qu’il ne le désirait, il lâchait un ou deux ou trois ou quatre pets, de force et de longueur variées. Et quand, au contraire, par suite de cette déperdition, son ventre se dégonflait, il aspirait l’air avec toutes ses ouvertures du haut, à savoir sa bouche, son nez et ses oreilles. Et aussitôt il remontait dans le ciel azuré, et filait en ligne droite avec la rapidité de l’oiseau.

Et ils voyagèrent de la sorte, comme les oiseaux, planant au-dessus des eaux, et franchissant, l’un après l’autre, les océans. Et chaque fois qu’ils avaient traversé une mer d’entre les sept, ils descendaient se reposer un moment sur la terre ferme, pour manger des kababs d’âne sauvage et boire de l’eau des outres. En même temps, le géant renouvelait sa provision de forces volantes, après s’être toutefois couché quelques heures pour se remettre des fatigues du voyage…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATORZIÈME NUIT

Elle dit :

… En même temps, le géant renouvelait sa provision de forces volantes, après s’être toutefois couché quelques heures pour se remettre des fatigues du voyage. Et, au bout de sept jours de traversée aérienne, ils arrivèrent un matin au-dessus d’une ville toute blanche qui dormait au milieu de ses jardins. Et le Volant dit à Diamant : « Tu es désormais comme mon fils, et je ne regrette point les fatigues que j’ai endurées pour te porter jusqu’ici. Je vais maintenant te déposer sur la plus haute terrasse de cette ville-ci, qui est précisément la ville de Wâkâk, et où tu trouveras sans doute la solution du problème que tu cherches, à savoir : « Quels sont les rapports entre Pomme de Pin et Cyprès ! » Puis il ajouta : « Oui, c’est ici la ville du nègre noir qui se trouve sous le lit d’ivoire de la princesse Mohra. Et c’est ici que tu pourras savoir en quoi ce nègre est le père de toute cette affaire compliquée. » Et, ayant ainsi parlé, il descendit en se dégonflant peu à peu, et déposa doucement et sans heurt le prince Diamant sur la terrasse en question. Et, en prenant congé de lui, il lui remit une touffe de poils de sa barbe, en lui disant : « Garde soigneusement sur toi ces poils de ma barbe, et ne t’en sépare jamais. Et lorsque quelque affaire pénible t’arrivera, et chaque fois que tu auras besoin de moi, soit pour te tirer d’embarras, soit pour te ramener là où je t’ai pris, tu n’auras qu’à brûler un de ces poils, et tu me verras sans retard devant toi. » Et, là-dessus, il se regonfla et remonta dans les airs, en voguant avec aisance et rapidité vers sa demeure.

Et Diamant, assis sur cette terrasse, se mit à réfléchir sur ce qu’il avait à faire. Et il se demandait comment il devait s’y prendre pour descendre de cette terrasse sans être aperçu par les gens qui habitaient la maison, quand il vit sortir de l’escalier et s’avancer vers lui un adolescent d’une beauté sans pareille, et qui était précisément le maître de cette demeure. Et l’adolescent l’aborda par le salam, en lui souriant au visage, et lui souhaita la bienvenue, disant : « Quel matin lumineux me vaut ta venue sur ma terrasse, ô le plus beau des humains ! Es-tu un ange, un genni ou un être humain ? » Et Diamant répondit : « Ô cher jouvenceau, je suis un être humain charmé d’ouvrir cette journée par ta vue délicieuse. Et je me trouve ici parce que ma destinée m’y a conduit. Et c’est là tout ce que je puis te dire de ma présence sur ta demeure bénie. » Et, ayant ainsi parlé, il serra le jouvenceau contre sa poitrine. Et tous deux se jurèrent l’amitié. Et ils descendirent ensemble dans la salle des amis, et mangèrent et burent de compagnie. Louanges à Celui qui unit deux êtres beaux, et aplanit, sur leur route, les difficultés et dénoue les complications !

Or, lorsque l’amitié fut consolidée entre Diamant et le jouvenceau, qui s’appelait Farah, et était précisément le favori du sultan de la ville de Wâkâk, Diamant lui dit : « Ô mon ami Farah, toi qui es le bien-aimé du sultan et son compagnon intime, et à qui, de ce fait, rien ne peut demeurer secret des affaires de ce royaume, peux-tu me rendre, à cause de l’amitié, un service qui ne te coûtera aucune dépense ? » Et le jeune Farah répondit : « Sur ma tête et mon œil, ô mon ami Diamant ! Parle, et s’il faut que je vende ma peau pour t’en faire des sandales, je m’exécuterai avec joie et contentement. » Et Diamant lui dit alors : « Peux-tu simplement me dire quels sont les rapports entre Pomme de Pin et Cyprès ? Et peux-tu m’expliquer, par la même occasion, le rôle du nègre noir couché sous le lit d’ivoire de la princesse Mohra, fille du roi Tammouz-ben-Qâmous, maître des contrées de Sînn et de Masînn ? »

En entendant cette question de Diamant, le jeune Farah devint bien changé quant à son visage, et jaune devint son teint et trouble son regard. Et il se mit à trembler comme s’il se fût trouvé devant l’ange Asraïl. Et Diamant, le voyant en cet état, lui dit les paroles les plus douces pour calmer son âme et la laver de l’effroi. Et le jeune Farah finit par lui dire : « Ô Diamant, sache que le roi a ordonné de faire mourir tout habitant ou tout voyageur qui prononcerait le nom de Cyprès ou de Pomme de Pin. Car Cyprès est précisément le nom de notre roi, et Pomme de Pin est celui de notre reine. Et voilà tout ce que je sais sur cette redoutable question. Quant aux rapports entre le roi Cyprès et la reine Pomme de Pin, je les ignore, de même que ma langue ne saurait rien dire sur le rôle du nègre en question, dans cette affaire dangereuse. Tout ce que je puis te dire, ô Diamant, pour te faire plaisir, c’est que nul autre que le roi Cyprès lui-même ne connaît ce secret caché. Et, moi, je m’offre à te conduire au palais et à te mettre en présence du roi. Et, toi, tu ne manqueras pas de gagner ses bonnes grâces ; et tu pourras peut-être alors dénouer directement ce nœud difficile. »

Et Diamant remercia son ami de cette intervention, et prit jour avec lui pour cette visite au roi Cyprès. Et quand vint le moment attendu, ils allèrent ensemble au palais ; et ils se tenaient par les mains, semblables à deux anges. Et le roi Cyprès, en voyant entrer Diamant, se dilata et s’épanouit. Et, après l’avoir admiré une heure de temps, il lui ordonna d’approcher. Et Diamant s’avança entre les mains du roi, et, après les hommages et les souhaits, il lui offrit en présent une perle rouge qu’il portait suspendue à un chapelet d’ambre jaune, si précieuse que tout le royaume de Wâkâk n’aurait pu en payer la valeur, et que les plus puissants rois n’auraient pu s’en procurer la sœur. Et Cyprès fut très content, et accepta le cadeau, disant : « Il est agréé de notre cœur. » Puis il ajouta : « Ô jouvenceau ceint de grâce, tu peux en retour me demander n’importe quelle faveur ; elle t’est d’avance acquise. » Et Diamant, sitôt qu’il eut entendu ces paroles qu’il espérait, répondit : « Ô roi du temps, qu’Allah me réserve de demander une autre faveur que d’être ton esclave ! Toutefois, si tu veux bien me le permettre, et que tu m’accordes la vie sauve, je te dirai ce que j’ai sur le cœur ! » Et Cyprès répondit…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUINZIÈME NUIT

Elle dit :

« … je te dirai ce que j’ai sur le cœur ! » Et Cyprès répondit : « Ô mon seigneur, les sourds et les aveugles sont bien heureux qui ne sont point exposés aux calamités, lesquelles entrent en nous par nos yeux et par nos oreilles. Car, dans le cas qui est mon cas, ce sont mes oreilles qui ont attiré sur moi la malchance ! Car, ô asile du monde, depuis le jour néfaste où j’ouïs mentionner devant moi ce que je vais te raconter, je n’eus plus de repos ni de sommeil. » Et il lui raconta toute son histoire dans ses moindres détails. Et il n’y a point d’utilité à la recommencer. Puis il ajouta : « Et maintenant que la destinée m’a gratifié de la vue de ta présence lumineuse, ô roi du temps, et que tu veux bien m’accorder, comme une faveur insigne, la grâce que tu me permets de solliciter, je te demanderai simplement de me dire quels sont exactement les rapports entre notre maître le roi Cyprès et notre maîtresse la reine Pomme de Pin, et de me dire, par la même occasion, quel est le rôle du nègre noir couché à l’heure qu’il est sous le lit d’ivoire de la princesse Mohra, fille du roi Tammouz-ben-Qâmous, souverain des contrées de Sînn et de Masînn. »

Ainsi parla Diamant au roi Cyprès, maître de la ville de Wâkâk. Et le roi Cyprès, à mesure que parlait Diamant, changeait sensiblement quant à son teint et à ses dispositions. Et lorsque Diamant eut achevé son discours, Cyprès était devenu comme une flamme ; et l’incendie était allumé dans ses yeux. Et son bouillonnement intérieur ronflait dans sa poitrine, en tous points semblable à la fureur du chaudron sur le brasier. Et il resta un moment sans pouvoir émettre des sons. Et soudain il éclata, disant : « Malheur sur toi, ô étranger ! Par la vie de ma tête, si tu ne m’étais devenu sacré, de par le serment que j’ai fait de t’accorder la vie sauve, je t’aurais à l’instant même séparé la tête du corps ! » Et Diamant dit : « Ô roi du temps, pardonne à ton esclave son indiscrétion ! Mais je ne l’ai commise que permise. Et maintenant, quoi que tu dises, tu ne peux faire autrement, à cause de ta promesse, que de céder à ma demande. Car tu m’as ordonné de faire, entre tes mains, un souhait, et cette chose que tu sais est précisément la seule qui me touche. »

Et le roi Cyprès, à ce discours de Diamant, fut à la limite de la perplexité et du désespoir. Et son âme s’acheminait tantôt vers le désir de la mort de Diamant, et tantôt vers celui de tenir ses propres engagements. Mais c’était le premier désir qui était, de beaucoup, le plus violent. Toutefois, il réussit à le dominer temporairement, et il dit à Diamant : « Ô fils du roi Schams-Schah, pourquoi veux-tu m’obliger à livrer inutilement ta vie au vent ? Ne vaut-il pas mieux pour toi que tu renonces à l’idée dangereuse qui te préoccupe, et qu’en retour tu me demandes autre chose, fût-ce la moitié de mon royaume ? » Mais Diamant insista, disant : « Mon âme ne souhaite rien de plus, ô roi Cyprès ! » Alors il lui dit : « Il n’y a point d’inconvénient. Pourtant sache bien que, lorsque je t’aurai révélé ce que tu veux savoir, je te ferai couper la tête sans recours ! » Et Diamant dit : « Sur ma tête et mon œil, ô roi du temps ! lorsque j’aurai appris la solution que je souhaite, à savoir : quels sont les rapports entre notre maître le roi Cyprès et notre maîtresse la reine Pomme de Pin, et quelle est l’affaire du nègre et de la princesse Mohra, je ferai mes ablutions et je mourrai, la tête coupée ! »

Alors le roi Cyprès fut bien marri, non seulement parce qu’il se voyait obligé de révéler un secret auquel il tenait plus qu’à son âme, mais à cause aussi de la mort certaine de Diamant. Il resta donc la tête basse et le nez allongé pendant une heure de temps. Après quoi, il fit évacuer la salle du trône par les gardes, auxquels il donna, par signes, quelques ordres. Et les gardes sortirent, et revinrent, au bout d’un moment, en tenant, par une laisse de cuir rouge enrichi de pierreries, un beau chien lévrier, de l’espèce des lévriers couleur d’étourneau. Et ils étendirent ensuite, en cérémonie, un grand tapis de brocart, de forme carrée. Et le lévrier vint s’asseoir sur un des coins du tapis. Après quoi entrèrent dans la salle quelques femmes esclaves, au milieu desquelles était une merveilleuse adolescente au corps délicat, les mains liées derrière le dos, sous l’œil vigilant de douze Éthiopiens sanguinaires. Et les esclaves firent asseoir cette adolescente sur le coin opposé du tapis, et posèrent devant elle un plateau sur lequel était la tête d’un nègre. Et cette tête était conservée dans le sel et les aromates et semblait fraîchement coupée. Puis le roi fit un nouveau signe. Et aussitôt entra le chef cuisinier du palais, suivi de porteurs de toutes sortes de mets agréables à la vue et au goût ; et il plaça tous ces mets, sur une nappe, devant le chien lévrier. Et quand l’animal eut mangé et se fut rassasié, on plaça ses restes, dans une assiette sale de mauvaise qualité, devant la belle adolescente qui avait les mains liées. Et elle se mit à pleurer d’abord, puis à sourire ; et les larmes tombées de ses yeux étaient devenues des perles, et les sourires de ses lèvres, des roses. Et les Éthiopiens ramassèrent délicatement les perles et les roses et les donnèrent au roi.

Cela fait, le roi Cyprès dit à Diamant : « Le moment est venu de ta mort, soit par le glaive, soit par la corde ! » Mais Diamant dit : « Oui, certes ! Ô roi, toutefois pas avant que j’aie eu de toi l’explication de ce que je viens de voir. Après quoi, je mourrai ! »

Alors le roi Cyprès ramena le pan de sa robe royale sur son pied gauche, et, le menton dans la paume droite, il parla ainsi :

« Sache donc, ô fils du roi Schams-Schah, que l’adolescente que tu vois ainsi les mains liées derrière le dos, et dont les larmes et les sourires sont des perles et des roses, s’appelle Pomme de Pin. Elle est mon épouse. Et moi, le roi Cyprès, je suis le maître de ce pays-ci et de cette ville-ci, qui est la ville de Wâkâk…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SEIZIÈME NUIT

Elle dit :

« … Sache donc, ô fils du roi Schams-Schah, que l’adolescente que tu vois ainsi les mains liées derrière le dos, et dont les larmes et les sourires sont des perles et des roses, s’appelle Pomme de Pin. Elle est mon épouse. Et moi, le roi Cyprès, je suis le maître de ce pays-ci et de cette ville-ci, qui est la ville de Wâkâk.

« Or, un jour d’entre les jours d’Allah, je sortis de ma ville pour chasser, lorsque je fus atteint dans la plaine d’une soif ardente. Et, semblable au perdu dans le désert, j’allai de tous côtés à la recherche de l’eau. Et, après bien des peines et beaucoup d’anxiété, je finis par découvrir une citerne ténébreuse, creusée par les peuples anciens. Et je remerciai Allah Très-Haut pour cette découverte, bien que je n’eusse plus la force de me mouvoir. Toutefois, ayant invoqué le nom d’Allah, je réussis à toucher les bords de cette citerne dont l’approche était rendue difficile par des éboulements et des ruines. Puis, me servant de mon bonnet comme d’un seau, et de mon turban ajouté à ma ceinture comme d’une corde, je fis descendre le tout dans la citerne. Et mon cœur déjà se rafraîchissait, rien qu’en entendant le bruit de l’eau contre mon bonnet. Mais, hélas ! quand je voulus tirer la corde improvisée, rien ne vint à moi. Car mon bonnet était devenu aussi pesant que s’il eût contenu toutes les calamités. Et je pris des peines infinies pour essayer de le mouvoir, sans y réussir. Et, à la limite du désespoir, et ne pouvant supporter la soif qui me desséchait, je m’écriai : « Il n’y a de recours et de force qu’en Allah ! Ô êtres qui avez établi votre résidence dans cette citerne, que vous soyez des genn ou des êtres humains, ayez compassion d’un pauvre d’Allah, que la soif fait agoniser, et laissez monter mon seau, ô habitants illustres de ce puits, mon haleine est suspendue, et mon souffle est arrêté dans ma bouche. »

« Et je me mis à crier de la sorte mon tourment et à gémir beaucoup, jusqu’à ce qu’enfin parvînt du puits à mon oreille une voix qui fit entendre ces mots : « La vie vaut mieux que la mort, ô serviteur d’Allah, si tu nous retires de ce puits, nous te récompenserons. La vie vaut mieux que la mort ! »

« Alors moi, oubliant pour un instant ma soif, je rassemblai ce qui me restait de forces et, m’évertuant, je vins enfin à bout de tirer du puits mon seau avec son poids. Et je vis, cramponnés avec leurs doigts sur mon bonnet, deux très vieilles femmes aveugles, dont la taille était courbée comme l’arc, et si maigres qu’elles eussent passé dans le trou d’un passe-lacet. Leurs paupières étaient enfoncées dans leur tête, leurs mâchoires étaient sans dents, leur tête branlait lamentablement, leurs jambes tremblaient, et leurs cheveux étaient blancs comme du coton cardé. Et comme, pris de pitié, et oubliant finalement ma soif, je leur demandais quelle était la cause de leur habitation dans cette vieille citerne, elles me dirent : « Ô jeune homme secourable, nous avons encouru autrefois la colère de notre maître, le roi des genn de la Première Couche, qui nous priva de la vue et nous fit jeter dans ce puits. Et nous voici prêtes à te faire obtenir, par gratitude, tout ce que tu peux désirer. Toutefois, nous allons d’abord t’indiquer le moyen de nous guérir de notre cécité. Et, une fois guéries, nous sommes les achetées de tes bienfaits. » Et elles continuèrent ainsi : « À une petite distance d’ici, en tel endroit, il y a une rivière, sur les bords de laquelle une vache, de telle couleur, vient paître ordinairement. Va chercher de la bouse fraîche de cette vache, enduis en nos yeux, et, à l’instant même, nous recouvrerons la vue. Mais, au moment où cette vache paraîtra, il faut te cacher d’elle, car si elle te voit, elle ne fientera pas. »

« Alors moi, conformément à ce discours, je me dirigeai du côté de la rivière en question, que je n’avais point vue lors de mes courses antérieures, et j’arrivai à l’endroit indiqué, où je me blottis derrière les roseaux. Et je ne tardai pas à voir sortir de la rivière une vache blanche comme l’argent. Et dès qu’elle fut à l’air, elle fienta largement, puis se mit à brouter l’herbe. Après quoi, elle rentra dans la rivière et disparut.

« Aussitôt, je me levai de mon endroit et ramassai la bouse de la vache blanche, et retournai à la citerne. Et j’appliquai de cette bouse sur les yeux des vieilles, et aussitôt elles furent clairvoyantes et regardèrent de tous côtés.

« Alors elles me baisèrent les mains, et me dirent : « Ô notre maître, veux-tu la richesse, la santé, ou une parcelle de la beauté ? » Et moi, sans hésiter, je répondis : « Ô mes tantes, Allah le Généreux m’a déjà octroyé la richesse et la santé. Quant à la beauté, on n’en a jamais entre les mains de quoi satisfaire le cœur ! Donnez-m’en la parcelle dont vous parlez ! » Et elles me dirent : « Sur notre tête et notre œil ! nous te donnerons cette parcelle de beauté. C’est la fille même de notre roi. Elle est semblable à la riante feuille de rose du jardin, et elle est elle-même une rose, soit cultivée, soit sauvage. Ses yeux sont languissants comme ceux d’une personne ivre, et un de ses baisers calme mille chagrins des plus noirs. Quant à sa beauté générale, le soleil en est abattu, la lune en brûle et tous les cœurs en sont défaillants. Et ses parents, qui l’affectionnent extrêmement, l’appliquent à chaque instant sur leur poitrine, et ouvrent leur journée en admirant sa beauté. Telle quelle, avec tout ce qu’elle a de caché, elle t’appartiendra ; et tu te réjouiras d’elle ; et réciproquement…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT DIX-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

« … ses parents, qui l’affectionnent extrêmement, l’appliquent à chaque instant sur leur poitrine, et ouvrent leur journée en admirant sa beauté. Telle quelle, avec tout ce qu’elle a de caché, elle t’appartiendra ; et tu te réjouiras d’elle ; et réciproquement. Nous allons donc te conduire auprès d’elle ; et tous deux vous ferez ce que vous avez à faire. Toutefois prends garde que ses parents ne te voient, surtout en état d’enlacement ; car ils te jetteraient tout vif dans le feu. Mais le mal ne sera pas sans remède ; car nous serons toujours là pour veiller sur toi et te sauver de la mort. Et même rien ne t’arrivera que le bien, car nous irons te trouver en cachette, et nous enduirons ton corps avec l’huile du serpent pharaonique, de telle façon que si tu séjournais mille ans sur le bûcher ou dans la fournaise, ton corps n’éprouverait pas le moindre mal, et le feu serait pour toi un bain aussi frais que celui des sources dans le jardin d’Irem. »

« Et, m’ayant ainsi prévenu de tout ce qui devait m’arriver, et tranquillisé d’avance sur l’issue de l’aventure, les deux vieilles me transportèrent, avec une rapidité qui me stupéfia, dans le palais en question qui était celui du roi des genn de la Première Couche. Et, du coup, je crus me voir dans le paradis sublime. Et dans la salle retirée où je fus introduit, je vis celle qui m’était échue de par mon destin, une adolescente illuminée par sa propre beauté, et couchée sur son lit, la tête appuyée sur un oreiller charmant. Et certes ! l’éclat de ses joues rendait tout honteux le soleil lui-même ; et de la regarder trop longtemps vous eût lavé les mains de la raison et de la vie. Et tout aussitôt la flèche perçante du désir de son union entra profondément dans mon cœur. Et je restai devant elle la bouche ouverte, tandis que l’enfant qui m’était échu en héritage se mouvementait considérablement, et ne tendait à rien moins qu’à sortir prendre l’air du temps.

« À cette vue, l’adolescente lunaire fronça le sourcil, comme si elle était mue par quelque sentiment de pudeur, tandis que son regard plein de malice donnait son assentiment. Et elle me dit d’un ton qu’elle voulut courroucé : « Ô être humain, d’où es-tu venu, et quelle audace est la tienne ? Tu ne crains donc pas de laver tes mains de ta propre vie ? » Et moi, pénétrant ses vrais sentiments à mon égard, je répondis : « Ô ma maîtresse délicieuse, quelle vie est préférable à cet instant où mon âme jouit de ta vue ? Par Allah ! tu es écrite dans mon destin, et je suis venu ici précisément pour obéir à mon destin. Je te supplie donc, par tes yeux, ces diamants, de ne point perdre en paroles sans conséquence un temps que l’on pourrait employer utilement. »

« Alors l’adolescente quitta soudain sa pose nonchalante, et courut à moi, comme mue par un désir irrésistible et me prit dans ses bras, et me serra contre elle avec chaleur, et devint toute pâle et tomba en pâmoison dans mes bras. Et elle ne tarda pas à se mouvementer, à haleter et à frétiller, tant et si bien que, sans arrêt, l’enfant entra dans son berceau, sans cris ni souffrances, tout comme le poisson dans l’eau. Et mon esprit ému, libre de l’inconvénient de rivaux, ne fit plus attention qu’à la jouissance pure et sans défaut. Et nous passâmes toute la journée et toute la nuit, sans parler, ni manger, ni boire, dans les contorsions des jambes et des reins, et dans tout ce qui s’en suit en fait de mouvements et de contre-mouvements. Et le bélier encorneur ne ménagea pas cette brebis batailleuse, et ses secousses étaient celles d’un vrai père au gros cou, et la confiture qu’il servit était une confiture de gros nerf, et le père de la blancheur ne fut pas inférieur à l’outil prodigieux, et le doux-viandu fut la ration du borgne assaillant, et le mulet rétif fut dompté par le bâton du derviche, et le sansonnet muet s’accorda avec le rossignol moduleur, et le lapin sans oreilles marcha de pair avec le coq sans voix, et le muscle capricieux fit mouvoir la langue silencieuse, et, en un mot, tout ce qui était à ravir fut ravi, et ce qui était à réduire fut réduit ; et nous ne cessâmes nos travaux qu’avec l’apparition du matin, pour réciter la prière et aller au bain.

« Et nous passâmes un mois de la sorte, sans que personne se doutât de ma présence au palais et de la vie extraordinaire que nous menions, toute remplie de copulations sans paroles et d’autres choses semblables. Et ma joie eût été complète, sans la grande appréhension que ne cessait de ressentir mon amie de voir notre secret découvert par son père et sa mère, appréhension si vive, en vérité, qu’elle arrachait le cœur du cœur.

« Or, ce jour tant redouté ne manqua pas d’arriver. Car, un matin, le père de l’adolescente, en se réveillant, alla dans la chambre de sa fille, et remarqua que sa beauté lunaire et sa fraîcheur avaient décru, et qu’une sorte de fatigue profonde altérait ses traits et les voilait de pâleur. Et, à l’instant, il appela la mère et lui dit : « Pourquoi la couleur du visage de notre fille est-elle changée ? Ne vois-tu pas que le vent funeste de l’automne a flétri les roses de ses joues ? » Et la mère regarda longtemps, en silence et d’un air soupçonneux, sa fille qui dormait paisiblement, et, sans prononcer un mot, elle s’approcha d’elle, releva d’un mouvement brusque la chemise et, avec les deux doigts de la main gauche, elle sépara les deux moitiés charmantes du bas de sa fille. Et, avec son œil, elle vit ce qu’elle vit, à savoir la preuve péremptoire de la virginité volatilisée de ce lapin couleur de jasmin…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT DIX-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

« … Et, avec son œil, elle vit ce qu’elle vit, à savoir la preuve péremptoire de la virginité volatilisée de ce lapin couleur de jasmin. Et, à cette constatation, elle faillit s’évanouir d’émotion, et s’écria : « Ô sa pudeur et son honneur mis au pillage ! Ô fille dévergondée et si tranquille ! Ô taches indélébiles sur le vêtement de sa chasteté ! » Puis elle la secoua furieusement et la réveilla, en lui criant : « Si tu ne dis pas la vérité, ô chienne, je te ferai goûter la mort rouge ! »

« Et l’adolescente, réveillée de la sorte en sursaut, et voyant sa mère avec un nez plein de colère noire contre elle, se douta de ce qui arrivait, et perçut confusément que le moment grave était venu. Aussi, elle n’essaya ni de nier ce qui n’était point niable, ni d’avouer ce qui était inavouable. Mais elle prit le parti de baisser la tête et les paupières et de garder le silence. Et, de temps à autre, sous le flot des paroles orageuses lancées par sa mère, elle se contentait de relever un instant les paupières pour les abaisser sitôt après, sur des yeux étonnés. Quant à répondre, d’une manière ou d’une autre, elle s’en garda bien.

Et quand, à bout de questions, de menaces et de bruits de tempête, la mère eut senti sa voix s’enrouer et sa gorge refuser les sons, elle laissa là sa fille et sortit en tumulte donner l’ordre de faire des recherches dans tout le palais, pour retrouver le perpétrateur du dégât. Et on ne tarda pas à me trouver, au bout de fort peu de temps, les recherches ayant été faites en suivant ma piste à mon odeur d’être humain, perceptible à leur odorat.

« Et donc, ils se saisirent de moi et me firent sortir du harem et du palais ; et, ayant réuni une énorme quantité de bois, ils me déshabillèrent et se disposèrent à me jeter dans le tas. Et, en ce moment précis, les deux vieilles de la citerne s’approchèrent de moi et dirent aux gardes : « Nous allons jeter sur le corps de cet être humain malfaisant cette jarre d’huile à brûler, afin que le feu lèche mieux ses membres et nous délivre plus vite de sa vue de malheur. » Et les gardes n’y trouvèrent aucun inconvénient, bien au contraire ! Alors les deux vieilles me versèrent sur le corps une jarre pleine de l’huile salomonique dont elles m’avaient expliqué la vertu, et m’en frottèrent tous les membres, sans omettre une parcelle de mon individu. Après quoi les gardes me placèrent au milieu de l’immense bûcher, auquel ils mirent le feu. Et, en peu d’instants, je fus entouré par les flammes furieuses. Mais les langues rouges qui me léchaient m’étaient plus douces et plus fraîches que la caresse de l’eau dans les jardins d’Irem. Et je restai depuis le matin jusqu’au soir, au milieu de cette fournaise, aussi intact qu’au jour de ma sortie du ventre de ma mère.

« Or, les genn de la Première Couche, qui attisaient le feu où ils me croyaient en état d’ossements, demandèrent à leur maître ce qu’il fallait qu’ils fissent de mes cendres. Et le roi leur ordonna de prendre mes cendres, et de les jeter de nouveau dans le feu. Et la reine ajouta : « Mais auparavant, vous pisserez tous dessus ! » Et, conformément à cet ordre, les genn serviteurs éteignirent le feu pour prendre mes cendres et pisser dessus. Et ils me trouvèrent souriant et intact, en l’état dont j’ai parlé.

« À cette vue, le roi et la reine des genn de la Première Couche ne doutèrent pas de ma puissance. Et ils réfléchirent dans leur esprit, et opinèrent que leur devoir était désormais de respecter un personnage aussi éminent. Et ils trouvèrent qu’il était convenable de marier leur fille avec moi. Et ils vinrent me prendre par la main, et s’excusèrent de leur conduite à mon égard, et me traitèrent avec beaucoup d’honneur et de cordialité. Et quand je leur eus révélé que j’étais le fils du roi de Wâkâk, ils se réjouirent à la limite de la réjouissance, bénissant le sort qui unissait leur fille avec le plus noble des fils d’Adam. Et ils célébrèrent avec pompe et manifestations, mon mariage avec cette belle au corps de rose.

« Et lorsque, au bout de quelques jours, j’éprouvai le désir de retourner dans mon royaume, j’en demandai la permission à mon oncle, père de mon épouse. Et bien que cela leur fût douloureux de se séparer de leur fille, ils ne voulurent point s’opposer à mon désir. Et on nous fit préparer un char d’or, attelé de six paires de genn aériens, et on me donna, en guise de cadeaux, un nombre considérable de joailleries et de gemmes splendides. Et, après les adieux et les souhaits, nous fûmes transportés, le temps de fermer l’œil et de rouvrir, dans la ville de Wâkâk, ma ville.

« Or, sache maintenant, ô jeune homme, que cette adolescente-ci que tu vois devant toi les mains liées derrière le dos, est la fille de mon oncle, le roi des genn de la Première Couche. C’est elle précisément qui est mon épouse et s’appelle Pomme de Pin. Et c’est d’elle qu’il s’est agi jusqu’à présent, et c’est elle aussi qui va être le sujet de ce que je vais maintenant te raconter.

« En effet, une nuit, quelque temps après mon retour, j’étais endormi à côté de mon épouse Pomme de Pin. Et, à cause de la chaleur qui était grande, je me réveillai contre mon habitude, et je m’aperçus que, malgré la température de cette nuit étouffante, les pieds et les mains de Pomme de Pin étaient plus froids que la neige. Et je fus saisi de sentir ce froid singulier, et, croyant à quelque malaise profond de mon épouse, je la réveillai doucement et lui dis : « Ma charmante, ton corps est glacé ! Souffres-tu ou ne sens-tu rien ? » Et elle me répondit, d’un ton indifférent : « Ce n’est rien. Tout à l’heure j’ai satisfait un besoin, et c’est à cause de l’ablution que j’ai faite ensuite, que mes pieds et mes mains sont froids. » Et moi je crus son discours véridique et, ne disant mot, je me recouchai.

« Or, quelques jours après, la même chose eut lieu, et mon épouse, interrogée par moi, me donna la même explication. Mais cette fois je ne fus point satisfait, et de vagues soupçons pénétrèrent confusément mon esprit. Et je fus dès lors inquiet. Toutefois, je serrai ces soupçons dans le coffret de mon cœur, et j’appliquai la serrure du silence à la porte de ma langue…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT DIX-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

« … Toutefois, je serrai ces soupçons dans le coffret de mon cœur, et j’appliquai la serrure du silence à la porte de ma langue. Et, pour essayer un dérivatif à mon inquiétude, j’allai à mes écuries regarder mes beaux chevaux. Et je vis que les chevaux que j’avais réservés pour mon usage personnel, à cause de leur vitesse qui dépassait le vent, étaient devenus si maigres et exténués que les os leur perçaient la peau, et que leur dos était écorché en plusieurs endroits. Et moi, ne sachant plus rien, je fis venir en ma présence les palefreniers, et leur dis : « Ô fils de chien, qu’est cela ? Et comment cela ? » Et ils se jetèrent la face contre terre devant mon courroux, et l’un d’eux leva un peu la tête, en tremblant, et me dit : « Ô notre maître, si tu me fais grâce de la vie, je te dirai quelque chose en secret. » Et je lui jetai le mouchoir de la sécurité, en lui disant : « Dis-moi la vérité, et ne me cache rien, sinon le pal ! » Alors il dit : « Sache, ô notre maître, que toutes les nuits, sans y manquer, la reine notre maîtresse, revêtue de ses habits royaux, ornée de ses parures et de ses joyaux, semblable à Balkis au milieu de ses atours, vient à l’écurie, choisit un des chevaux particuliers de notre maître, le monte, et va se promener. Et quand, vers la fin de la nuit, elle revient, le cheval n’est plus bon à rien, et tombe sur le sol, exténué, et voilà longtemps que dure cet état de choses dont nous n’avons jamais osé aviser notre maître le sultan ! »

« Or moi, en apprenant ces détails étranges, je fus troublé en mon cœur, et mon inquiétude se fit tumultueuse, et les soupçons s’enracinèrent profondément dans mon esprit. Et la journée se passa de la sorte pour moi, sans que j’eusse un moment de calme pour juger les affaires du royaume. Et j’attendais la nuit avec une impatience qui faisait se détendre mes jambes et mes bras malgré moi. Aussi quand fut l’heure où d’ordinaire j’allais trouver mon épouse, la nuit, j’entrai chez elle et la trouvai déjà dévêtue et qui s’étirait les bras. Et elle me dit : « Je suis bien fatiguée et n’ai envie que de me coucher. Voici d’ailleurs le sommeil qui se répand sur mes yeux. Ah, dormons ! » Et moi, de mon côté, je sus dissimuler mon agitation intérieure, et, faisant semblant d’être encore plus exténué qu’elle, je m’étendis à ses côtés et, quoique je fusse bien éveillé, je me mis à respirer en ronflant, comme ceux qui dorment dans la taverne.

« Alors, cette femme de mauvaise fortune se leva comme un petit chat, et approcha de mes lèvres une tasse dont elle versa le contenu dans ma bouche. Et moi j’eus la force de ne point me trahir ; mais, me tournant un peu du côté du mur, comme si je continuais à dormir, je crachai sans bruit dans l’oreiller le bang liquide qu’elle m’avait versé. Et elle, ne doutant pas de l’effet du bang, ne se gêna plus avec elle-même pour aller et venir dans la chambre, et se laver, et s’arranger, et se mettre du kohl aux yeux, et du nard dans les cheveux, et du surma indien sur les sourcils, et du missi également indien sur les dents, et se parfumer à l’essence volatile de roses, et se couvrir de bijoux, et se mettre en marche comme si elle était ivre.

« Alors, ayant attendu qu’elle fût sortie, je me levai de mon lit, et, jetant sur mes épaules une abaya à capuchon, je la suivis, pieds nus, à pas dérobés. Et je la vis se diriger vers les écuries, et choisir un cheval aussi beau et léger que celui de Schirîn. Et elle monta dessus, et partit. Et je voulus aussi monter à cheval pour la suivre ; mais je pensai que le bruit des sabots arriverait à l’oreille de cette épouse éhontée, et qu’elle serait ainsi avisée de ce qui devait lui rester caché ! Aussi, serrant ma ceinture autour de mes reins à la manière des saïs et des messagers, je me mis à courir sans bruit derrière le cheval de mon épouse, livrant mes jambes au vent. Et quand je trébuchais, je me relevais ; et quand je tombais, je me relevais, sans perdre courage. Et je continuai ainsi ma course, me meurtrissant les pieds aux cailloux de la route.

« Or sache, ô jeune homme, que sans que j’eusse songé à lui donner l’ordre de me suivre, ce chien lévrier que voici debout devant toi, le cou orné d’un collier d’or, était sorti derrière moi et courait à mes côtés fidèlement, sans donner de la voix.

« Et, au bout de plusieurs heures de cette course sans répit, mon épouse arriva dans une plaine nue où il n’y avait qu’une seule maison basse et construite en boue, qui était habitée par des nègres. Et elle descendit de cheval et entra dans la maison des nègres. Et moi je voulus pénétrer derrière elle ; mais la porte se ferma avant que je fusse arrivé sur le seuil, et je me contentai de regarder par une lucarne, pour tâcher de savoir ce que pouvait bien être l’affaire.

« Et voici que les nègres, qui étaient au nombre de sept, semblables à des buffles, accueillirent mon épouse par des injures épouvantables, et se saisirent d’elle, et la jetèrent sur le sol, et la piétinèrent en lui donnant de si grands coups que je crus ses os brisés et son âme expirée. Mais elle, loin de se montrer endolorie de ce traitement féroce, dont ses épaules, son ventre et son dos portent jusqu’aujourd’hui les traces, se contentait de dire aux nègres : « Ô mes chéris, par l’ardeur de mon amour pour vous, je vous jure que je ne suis un peu en retard cette nuit que parce que le roi, mon époux, ce galeux, ce mauvais cul, est resté éveillé au delà de son heure habituelle. Sans cela, aurais-je attendu si longtemps pour venir, et faire jouir mon âme de la boisson de notre union ? »

« Et moi, voyant cela, je ne savais plus ni où j’étais, ni si j’étais la proie d’un horrible rêve. Et je pensais en mon âme : « Ya Allah ! je n’ai jamais frappé Pomme de Pin, même avec une rose ! Comment se fait-il donc qu’elle supporte de tels coups sans mourir ? » Et, pendant que je réfléchissais ainsi, je vis les nègres, apaisés par les excuses de mon épouse, la dévêtir entièrement en lui déchirant ses habits royaux, et lui arracher ses bijoux et ses ornements, puis se précipiter tous sur elle, comme un seul homme, pour l’assaillir de tous les côtés à la fois. Et elle, sous ces violences, répondait par des soupirs contents, des yeux blancs et des halètements.

« Alors moi, ne pouvant supporter plus longtemps cette vue, je me précipitai par la lucarne au milieu de la salle, et, ramassant une matraque d’entre les matraques qui étaient là, je profitai de la stupéfaction des nègres, qui croyaient à la descente parmi eux de quelque genni, pour me jeter sur eux et les assommer à grands coups assénés sur leurs têtes. Et je dénouai de la sorte cinq d’entre eux de dessus mon épouse, et les précipitai en ligne droite dans l’enfer. Ce que voyant, les deux autres nègres qui restaient se dénouèrent d’eux-mêmes d’avec mon épouse, et cherchèrent leur salut dans la fuite. Mais je réussis à en attraper un, et d’un coup je l’étendis à mes pieds ; et, comme il n’était qu’étourdi seulement, je pris une corde et voulus lui lier les poings et les pieds. Et, comme je me baissais, mon épouse accourut soudain par derrière, et me poussa avec une telle force que je m’aplatis sur le sol. Alors le nègre profita de l’occasion pour se lever et monter sur ma poitrine. Et déjà il levait sa matraque pour terminer mon affaire d’un seul coup, lorsque mon chien fidèle, ce lévrier couleur d’étourneau, lui sauta à la gorge et le précipita sur le sol en s’y roulant avec lui. Et je profitai aussitôt de cet instant favorable pour prendre le dessus sur mon adversaire et, d’un tour de main, lui ligoter les bras et les jambes. Puis ce fut au tour de Pomme de Pin, que je pris et liai, sans prononcer une parole, tandis que des étincelles sortaient de mes yeux.

« Cela fait, je traînai le nègre hors de la maison et l’attachai à la queue de mon cheval. Puis je pris mon épouse et la plaçai devant moi sur la selle, en travers, comme un paquet. Et, suivi de mon chien lévrier, qui m’avait sauvé la vie, je rentrai à mon palais, où, de ma propre main, je coupai la tête au nègre dont le corps, traîné tout le long de la route, n’était déjà plus qu’une loque pantelante, et donnai sa chair à manger à mon chien. Et je fis saler sa tête, qui est celle précisément que tu vois ici même sur ce plateau, devant Pomme de Pin. Et pour toute punition, à mon épouse, cette éhontée, j’infligeai simplement la vue journalière de la tête coupée de son amant, le nègre. Et voilà pour ces deux-là.

« Mais pour ce qui est du septième nègre, qui avait réussi à prendre la fuite, il ne cessa de courir qu’il ne fût arrivé dans les contrées de Sînn et de Masînn, où règne le roi Tammouz-ben-Qâmous. Et, par une suite de machinations de nègre, il réussit à aller se cacher sous le lit d’ivoire de la princesse Mohra, fille du roi Tammouz. Et il est présentement son conseiller intime. Et nul dans le palais ne connaît sa présence sous le lit de la princesse.

« Et voilà, ô jeune homme, toute mon histoire avec Pomme de Pin ! Et tel est le rôle du nègre noir couché à l’heure qu’il est sous le lit d’ivoire de la fille du roi de Sînn et de Masînn, Mohra la tueuse de tant d’adolescents royaux. »

— Ainsi parla le roi Cyprès ; maître de la ville de Wâkâk, au jeune prince Diamant. Puis il ajouta…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGTIÈME NUIT

Elle dit :

… Ainsi parla le roi Cyprès, maître de la ville de Wâkâk, au jeune prince Diamant. Puis il ajouta : « Et maintenant que tu as entendu ce que nul être humain ne connaît, tends la tête qui ne t’appartient plus, et lave tes mains de la vie ! »

Mais Diamant répondit : « Ô roi du temps, je sais que ma tête est entre tes mains, et je suis prêt à m’en séparer sans trop de regrets. Toutefois, jusqu’à présent, le point le plus important de cette histoire n’est pas suffisamment élucidé pour mon esprit, car je ne sais pas encore pourquoi le septième nègre est allé se réfugier précisément sous le lit de la princesse Mohra, et non pas dans un autre endroit de la terre, et surtout comment il se fait que cette princesse ait consenti à le garder à demeure ! Fais-moi donc savoir comment la chose s’est passée ; et une fois que je le saurai, je ferai mes ablutions et je mourrai. »

Lorsque le roi Cyprès eut entendu ces paroles de Diamant, il fut prodigieusement surpris. Car il ne s’attendait pas à une telle question, et il n’avait d’ailleurs jamais eu la curiosité de connaître lui-même les détails que réclamait Diamant. C’est pourquoi, ne voulant pas paraître ignorer une si importante question, il dit au jeune prince : « Ô voyageur, ce que tu me demandes là est du domaine des secrets d’État, et si je venais à te le révéler, j’attirerais sur ma tête et sur mon royaume les pires calamités. C’est pourquoi je préfère te faire grâce de la vie et de ta tête, et te pardonner ton indiscrétion ! Hâte-toi donc de sortir du palais, avant que je revienne sur ma décision de te laisser aller en liberté ! »

Et Diamant, qui n’espérait pas se sauver à si bon compte, embrassa la terre entre les mains du roi Cyprès, et, instruit désormais de ce qu’il voulait tant connaître, il sortit du palais en rendant grâces à Allah qui lui avait octroyé la sécurité. Et il alla prendre congé de son jeune ami, le bel adolescent Farah, qui versa des larmes sur son départ. Puis il monta sur la terrasse et brûla un des poils de Simourg. Et aussitôt le Volant, précédé d’un souffle de tempête, apparut devant lui. Et, s’étant informé de son désir, il le prit sur son épaule, lui fit traverser les sept océans, et le fit entrer avec cordialité et bienveillance dans son habitation. Et il lui fit prendre là un repos de quelques jours. Après quoi il le transporta auprès de la délicieuse reine Aziza, au milieu des roses qui s’accordaient avec leurs boutons. Et il trouva cette délicieuse-là qui pleurait son absence et soupirait après son retour, ses joues devenues semblables à la fleur du grenadier. Et, en le voyant entrer, accompagné d’al-Simourg le Volant, son cœur défaillit, et elle se leva en tremblant comme la biche qui rappelle. Et al-Simourg le Volant, pour ne pas les gêner, sortit de la salle et les laissa se reconnaître à leur aise. Et quand il rentra, au bout d’une heure de temps, il les trouva encore enlacés, splendeurs sur splendeurs.

Et Diamant, qui avait ses projets arrêtés, dit à al-Simourg : « Ô notre bienfaiteur, ô père des géants et leur couronne, je souhaite de toi maintenant que tu nous transportes chez ta nièce la charmante Gamila, qui m’attend sur les tisons rougis du désir ! » Et l’excellent al-Simourg les prit tous deux, chacun sur une épaule ; et les transporta, le temps de fermer un œil et de l’ouvrir, auprès de la gentille Gamila, qu’on trouva abîmée dans la tristesse, n’ayant plus de nouvelles de son corps, et en train de soupirer ces strophes :

« Ne rejette pas mon cœur loin de ces yeux dont le narcisse est amoureux.

Ô abstinent, il ne faut pas rejeter les plaintes des gens ivres, mais les reconduire à la taverne.

Mon cœur ne pourra se sauver de l’armée de tes moustaches naissantes ; et, comme la rose blessée, l’ouverture de ma robe ne sera pas recousue.

Ô tyrannique beauté, ô beau, brun et charmant, mon cœur gît à tes pieds de jasmin.

Mon cœur de jeune fille simple, à l’âge le plus tendre de l’adolescence, gît aux pieds du voleur des cœurs. »

Et Diamant, qui n’avait point oublié quelles obligations il devait à cette secourable Gamila, qui l’avait extrait de sa peau de daim et délivré des artifices de sa sœur Latifa, la sorcière, sans compter le don des armes magiques dont elle l’avait revêtu, ne manqua pas de lui témoigner avec chaleur ses sentiments de gratitude. Et, après les transports de la joie de se retrouver, il pria la reine Aziza de le laisser une heure avec Gamila, sans témoins. Et Aziza trouva la demande justifiée et la répartition égale, et sortit avec al-Simourg. Et quand, au bout d’une heure de temps, elle fut rentrée, elle trouva Gamila épanouie dans les bras de Diamant.

Alors Diamant, qui aimait faire chaque chose à son heure, se tourna vers ses deux épouses et vers al-Simourg, et leur dit : « Je pense qu’il est temps de régler l’affaire de Latifa la magicienne, qui est ta sœur, ya Gamila, et la fille de ton frère, ô père des Volants. » Et tous répondirent : « Il n’y a point d’inconvénient ! » Puis al-Simourg, sur la prière de Diamant, se transporta auprès de sa nièce la magicienne Latifa, et, d’un tour de main, lui lia les bras derrière le dos et l’amena en présence de Diamant. Et le jeune prince, en l’apercevant, dit : « Pour la juger, asseyons-nous ici en rond, et réfléchissons sur le châtiment. » Et lorsqu’ils eurent pris place les uns en face des autres, al-Simourg donna son opinion, disant : « Il faut, sans hésiter, débarrasser la race humaine de cette malfaisante. Je suis d’avis que, sans tarder, nous la pendions, la tête en bas, et qu’ensuite, nous l’empaillions. Ou encore nous pourrions, après la pendaison, donner sa chair à manger aux vautours et aux oiseaux de proie. » Et Diamant se tourna vers la reine Aziza et lui demanda son opinion. Et Aziza dit : « Je suis d’avis qu’il vaut mieux oublier ses torts envers notre époux Diamant, et lui pardonner à cause de notre union en ce jour béni ! » Et, à son tour, Gamila opina qu’il fallait absoudre sa sœur, et lui demander, en retour, de rendre la forme humaine à tous les jeunes gens qu’elle avait changés en daims. Alors Diamant dit : « Eh bien, que le pardon et la sécurité soient sur elle ! » Et il lui jeta son mouchoir. Puis il dit : « Il faudrait maintenant me laisser avec elle une heure de temps ! » Et ils acquiescèrent aussitôt à son désir. Et quand ils furent rentrés dans la salle, ils trouvèrent Latifa pardonnée et contente dans les bras de l’adolescent.

Et lorsque Latifa eut rendu à leur forme première les princes et les autres individus qu’elle avait, par ses sorcelleries, changés en daims, et qu’elle les eut congédiés après leur avoir donné à manger et de quoi se vêtir, al-Simourg prit Diamant et ses trois épouses sur son dos, et les transporta en peu de temps à la ville du roi Tammouz-ben-Qâmous, père de la princesse Mohra. Et il dressa des tentes à leur intention, hors de la ville, et les y laissa prendre quelque repos, pour aller lui-même, sur la prière de Diamant, dans le harem où se trouvait la favorite Branche-de-Corail. Et il avisa la jeune fille de l’arrivée de Diamant, qu’elle attendait dans les soupirs et les douleurs du cœur. Et il n’eut pas de peine à la décider à se laisser conduire par lui auprès de son amoureux. Et il la transporta dans la tente où Diamant était assoupi, et la laissa seule avec lui, en emmenant les trois autres épouses. Et Diamant, après les épanchements du retour, sut prouver à Branche-de-Corail qu’il n’oubliait pas ses promesses, et, séance tenante, il lui parla le langage qui convenait. Et elle se dilata d’aise et de contentement, et fut trouvée charmante par les trois épouses de Diamant.

Or, lorsque les affaires intimes furent ainsi réglées entre Diamant et ses quatre épouses, on songea à l’accomplissement du projet principal. Et Diamant sortit des tentes, et se dirigea seul vers la ville, et arriva sur la place du meidân, devant le palais de Mohra, là où étaient accrochées, par milliers, les têtes de princes et de rois, les uns avec leur couronne, et d’autres toutes nues et chevelues. Et il se dirigea vers le tambour, et le fit résonner avec force, pour annoncer qu’il était prêt à donner à la princesse Mohra la réponse qu’elle réclamait de ses prétendants…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGT-UNIÈME NUIT

Elle dit :

… pour annoncer qu’il était prêt à donner à la princesse Mohra la réponse qu’elle réclamait de ses prétendants. Et aussitôt les gardes le menèrent auprès du roi Tammouz-ben-Qâmous, qui reconnut en lui le jeune homme dont la beauté l’avait séduit, et à qui il avait dit, la première fois : « Réfléchis pendant trois jours, et reviens ensuite demander l’audience qui doit séparer ta gracieuse tête du royaume de ton corps. »

Or, cette fois, il lui fit signe d’avancer, et lui dit : « Ô mon fils, qu’Allah te protège ! Persistes-tu toujours à vouloir connaître les mystères et expliquer les idées fantasques d’une jeune fille ? » Et Diamant dit : « La science de la divination nous vient d’Allah, et nous n’avons pas à nous enorgueillir des dons d’Allah ! Or, ce secret que ta fille a caché dans le coffret de son cœur, et dont elle demande l’ouverture, personne ne le connaît, mais moi j’en ai la clef. » Et le roi dit : « Quel dommage pour ta jeunesse ! Voici que tu viens de laver tes mains de la vie ! »

Et, comme il n’espérait plus détourner le jeune homme de son funeste projet, il donna l’ordre aux esclaves de prévenir leur maîtresse Mohra qu’un prince étranger venait essayer, dans le but d’être agréé par elle, d’expliquer ses fantasmagories.

Et bientôt entra dans la salle des audiences, précédée par l’odeur de ses boucles parfumées, l’adolescente princière aux manières charmantes, Mohra la bienheureuse, la cause de tant de vies tranchées, celle qu’on ne se lassait pas plus de regarder qu’un hydropique ne se lasse de boire l’eau de l’Euphrate, et pour qui des milliers d’âmes se sacrifiaient comme les papillons à la flamme. Et, d’un coup d’œil, elle reconnut en Diamant le jeune santon du jardin, l’adolescent à face de soleil, au corps charmant, dont la vue avait tant bouleversé son cœur. Et elle fut, de ce fait, à la limite de l’étonnement ; mais elle ne tarda pas à comprendre qu’elle avait été la dupe de ce santon, qui avait disparu du jour au lendemain, sans laisser de ses traces. Et elle devint furieuse en son âme, et se dit : « Cette fois-ci il ne m’échappera pas. » Et, s’étant assise sur le lit du trône, à côté de son père, elle regarda le jeune homme en face, avec des yeux ténébreux, et lui dit : « La question, nul ne l’ignore ! Réponds ! Quels sont les rapports entre Pomme de Pin et Cyprès ? » Et Diamant répondit : « La réponse, ô princesse, nul ne l’ignore ! D’ailleurs, la voici : les rapports entre Pomme de Pin et Cyprès sont de mauvaise qualité. Car Pomme de Pin, qui est l’épouse de Cyprès, roi de la ville de Wâkâk, a trouvé la juste rétribution de ce qu’elle a fait. Et il y a des nègres dans son affaire ! »

À ces paroles de Diamant, la princesse Mohra devint bien jaune de teint, et la crainte s’empara de son cœur. Toutefois, surmontant son inquiétude, elle dit : « Ces paroles ne sont pas claires. Lorsque tu auras donné des explications, je saurai si tu connais la vérité, ou si tu mens. »

Lorsque Diamant vit que la princesse Mohra ne voulait pas se rendre à l’évidence, et refusait de comprendre à demi-mot, il lui dit : « Ô princesse, si tu désires que je t’en raconte plus long, en levant le rideau qui cache ce qui doit être caché, commence par me dire de qui tu as appris toi-même ces choses-là, qu’une jeune fille vierge devrait ignorer ! Car il n’est pas possible que tu n’aies pas ici quelqu’un dont la venue a été une calamité pour tous les princes qui m’ont précédé ! »

Et, ayant ainsi parlé, Diamant se tourna vers le roi et lui dit : « Ô roi du temps, il ne faut pas que tu ignores plus longtemps le mystère où vit ton honorée fille, et je te prie de lui ordonner de répondre à la question que je lui ai posée ! » Et le roi se tourna vers la belle Mohra et lui fit avec les yeux un signe qui voulait dire : « Parle ! » Mais Mohra garda le silence, et, malgré les signes réitérés de son père, ne voulut point délivrer sa langue du nœud qui l’attachait.

Alors Diamant prit le roi Tammouz par la main, et, sans prononcer une parole, le conduisit dans la chambre de Mohra. Et soudain il se pencha et, d’un seul coup, souleva le lit d’ivoire de la princesse. Et voici que soudain la fiole du secret de Mohra se brisa en morceaux sur la pierre de l’ouvreur, et le nègre, son conseiller, parut aux yeux de tous, avec sa tête crépue.

À cette vue, le roi Tammouz et tous les assistants furent plongés dans la stupéfaction ; puis ils baissèrent la tête de honte, et leur corps fut couvert de sueur. Et le vieux roi n’en demanda pas davantage, ne voulant pas que son déshonneur parût dans toute sa plénitude devant les gens de sa cour. Et, sans même réclamer d’autres explications, il remit sa fille entre les mains de Diamant, pour qu’il en disposât à son gré. Et il ajouta : « Je te demande seulement, ô mon fils, de t’en aller d’ici au plus vite, en emmenant cette fille éhontée, afin que je n’en entende plus parler, et que mes yeux ne souffrent plus de sa vue ! » Quant au nègre, il fut empalé.

Et Diamant ne manqua pas d’obéir au vieux roi, et, prenant par la main la princesse confuse, il l’emmena à ses tentes, pieds et poings liés, et pria al-Simourg le Volant de le transporter avec toutes ses femmes à l’entrée de la ville de son père, le roi Schams-Schah. Ce qui fut exécuté à l’instant. Et l’excellent al-Simourg prit alors congé de Diamant, sans vouloir accepter de remerciements. Et, se gonflant, il s’en alla en sa voie. Et voilà pour lui !

Quant au roi Schams-Schah, père de Diamant, lorsque la nouvelle de l’arrivée de son fils bien-aimé fut parvenue jusqu’à lui, le soir du chagrin fut changé pour lui en matin de la joie, alors qu’à cause de l’absence il avait fait de ses deux yeux une fontaine. Et il alla au-devant de son fils, tandis que la proclamation de la bonne nouvelle se répandait dans toute la ville, et que l’allégresse se manifestait dans toutes les maisons. Et il s’approcha, en tremblant d’émotion, et appliqua le prince contre sa poitrine, et lui baisa la bouche et les yeux, et pleura beaucoup sur lui en criant. Et Diamant, les mains jointes, tâchait d’arrêter ses pleurs et ses soupirs. Et lorsque les premiers émois furent enfin un peu calmés, et que le vieux roi put parler, il dit à son fils Diamant :

« Ô œil et lampe de la maison de ton père…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGT-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

« … Ô œil et lampe de la maison de ton père, raconte-moi en détail l’histoire de ton voyage, afin que je vive par la pensée les jours de ta douloureuse absence. » Et Diamant raconta au vieux roi Schams-Schah tout ce qui lui était arrivé, depuis le commencement jusqu’à la fin. Mais il n’y a point d’utilité à le répéter. Puis il lui présenta, l’une après l’autre, ses quatre épouses, et finit par faire amener devant lui la princesse Mohra, pieds et mains liés. Et il lui dit : « Maintenant, à toi, ô mon père, d’ordonner à son sujet ce qu’il te plaira. »

Et le vieux roi, que le Très-Haut avait doué de sagesse et d’intelligence, pensa dans son esprit que son fils devait, au fond de son cœur, aimer cette adolescente funeste, cause de la mort de tant de beaux princes, puisque c’était pour elle qu’il avait supporté toutes ces peines et toutes ces fatigues. Et il se dit que s’il rendait un jugement sévère, il l’affligerait sans aucun doute. Aussi, après avoir encore réfléchi un instant, il lui dit : « Ô mon fils, celui qui, après beaucoup de peines et de difficultés, obtient une perle sans prix, doit la garder soigneusement. Certes ! cette princesse à l’esprit fantasque s’est rendue coupable, par son aveuglement, d’actions répréhensibles ; mais il faut les considérer comme ayant été faites par la volonté du Très-Haut. Et si tant de jeunes gens ont été privés de la vie par sa faute, c’est que l’écrivain du destin l’avait ainsi écrit dans le livre de la destinée. D’autre part, n’oublie pas, ô mon fils, que cette adolescente t’a traité avec beaucoup d’égards, lorsque tu t’es introduit, comme santon, dans son jardin. Enfin tu sais que la main du désir de personne, pas plus du nègre que de n’importe qui au monde, n’a atteint le fruit du jeune arbrisseau de son être, et que personne n’a savouré le goût de la pomme de son menton ni de la pistache de ses lèvres. »

Et Diamant fut sensible aux paroles de ce doux langage, d’autant plus que les bienheureuses aux charmantes manières, ses quatre épouses, appuyaient ce discours de leur assentiment. C’est pourquoi, ayant choisi un jour et un moment favorables, ce jouvenceau au corps de soleil s’unit avec cette lune perfide, semblable au serpent auprès du trésor. Et il eut d’elle, comme de ses quatre épouses légitimes, des enfants merveilleux, dont les pas furent autant de félicités, et qui eurent pour esclaves, comme leur père Diamant le Splendide et leur grand-père Schams-Schah le Magnifique, la fortune et le bonheur.

Et telle est l’histoire du prince Diamant, avec tout ce qui lui arriva de choses extraordinaires. Aussi, gloire à qui réserva les récits des anciens comme leçons à l’intention des modernes, afin que les gens intelligents apprennent la sagesse !

— Et le roi Schahriar, qui avait écouté cette histoire avec une attention extrême, remercia Schahrazade pour la première fois, disant : « Louanges à toi, ô bouche de miel ! Tu m’as fait oublier d’amères préoccupations ! » Puis soudain son visage se rembrunit. Et Schahrazade, voyant cela, se hâta de dire : « Oui, ô Roi du temps ! Mais, qu’est cela comparé à ce que je vais te raconter du Maître des Devises et des Ris ? » Et le roi Schahriar dit : « Quel est, ô Schahrazade, ce maître des devises et des ris que je ne connais pas ? » Et Schahrazade dit :

QUELQUES SOTTISES ET THÉORIES DU MAÎTRE DES DEVISES ET DES RIS

Il est raconté, ô Roi du temps, dans les annales des sages anciens et dans les livres des savants, et il nous est transmis par la tradition, qu’il y avait dans la ville du Caire, ce séjour du badinage et de l’esprit, un homme d’apparence stupide, qui cachait sous ses dehors de bouffon extravagant un fond sans égal de finesse, de sagacité, d’intelligence, et de sagesse, sans compter qu’il était certainement l’homme le plus amusant, le plus instruit et le plus spirituel de son temps. De son nom il s’appelait Goha, et de son métier il n’était rien du tout, absolument, bien qu’il exerçât par occurrence la charge de prédicateur dans les mosquées.

Or, un jour, ses amis lui dirent : « Ô Goha, n’as-tu pas honte de passer ta vie dans la fainéantise, et de n’user de tes mains aux dix doigts que pour les porter pleines à ta bouche ! Et ne penses-tu pas qu’il est grand temps que tu cesses ta vie de vagabondage et te conformes aux manières de tout le monde ? »

Or, à cela, il ne répondit rien. Mais un jour il attrapa une cigogne qui était grande et belle, douée d’ailes magnifiques qui la faisaient voler bien haut dans le ciel, et d’un bec merveilleux, terreur des oiseaux, et de deux tiges de lis pour pattes. Et, l’ayant prise, il monta sur sa terrasse, en présence de ceux-là qui lui avaient fait des reproches, et, avec un couteau, il lui coupa les magnifiques plumes des ailes, et le long bec merveilleux, et les charmantes pattes si fines, et, la poussant du pied dans le vide, il lui dit : « Vole ! vole ! » Et ses amis, scandalisés, lui crièrent : « Qu’Allah te maudisse, ô Goha ! Pourquoi cette folie ? » Et il leur répondit : « Cette cigogne m’ennuyait et pesait sur ma vue parce qu’elle n’était pas comme les autres oiseaux. Mais je l’ai rendue maintenant semblable à tout le monde. »

— Et, un autre jour, il dit à ceux qui l’entouraient : « Ô musulmans, et vous tous qui êtes ici présents, savez-vous pourquoi Allah Très-Haut le Généreux – qu’Il soit glorifié et remercié ! – n’a point donné d’ailes au chameau et à l’éléphant ? » Et ils se mirent à rire, et répondirent : « Non, par Allah ! nous ne le savons pas, ô Goha ! Mais toi, à qui rien n’est caché des sciences et des mystères, hâte-toi de nous le dire, pour que nous nous instruisions. » Et Goha leur dit : « Je vais vous le dire. C’est parce que si le chameau et l’éléphant avaient des ailes, ils s’abattraient de tout leur poids sur les fleurs de vos jardins et les écraseraient. »

— Et, un autre jour, un ami de Goha vint frapper à sa porte et lui dit : « Ô Goha, à cause de l’amitié, prête-moi ton âne, dont j’ai besoin pour une course urgente. » Et Goha, qui n’avait pas une grande confiance en cet ami, répondit : « J’eusse bien voulu te prêter l’âne, mais il n’est plus ici, je l’ai vendu. » Or, à ce moment même, l’âne se mit à braire dans l’étable, et l’homme entendit cet âne qui était en train de braire interminablement, et il dit à Goha : « Il est là, ton âne ! » Et Goha répondit d’un ton fort offusqué : « Hé, par Allah ! voilà maintenant que tu crois l’âne et tu ne me crois pas ! Va-t’en, je ne veux plus te voir ! »

— Et, une autre fois, le voisin de Goha vint le trouver pour l’inviter à un repas, lui disant : « Viens, ô Goha, manger dans ma maison. » Et Goha accepta l’invitation. Et lorsqu’ils se furent tous deux assis devant le plateau des mets, on leur servit une poule. Et Goha, après plusieurs essais de mastication, finit par renoncer à toucher à cette poule, qui était une vieille d’entre les poules les plus vieilles, et dont la chair était coriace ; et il se contenta d’absorber un peu du bouillon où elle avait cuit. Après quoi il se leva et, prenant la poule, il la plaça dans la direction de la Mecque, et se disposa à faire sa prière sur elle. Et son hôte, offusqué, lui dit : « Que vas-tu faire, ô mécréant ! Et depuis quand les musulmans font-ils leurs prières sur les poules ? » Et Goha répondit : « Ô oncle, tu te fais illusion ! Cette volaille, sur laquelle je vais faire ma prière, n’est pas une volaille ! Elle est seulement une apparence de volaille ; car, en réalité, elle est une vieille sainte femme changée en poule, ou quelque vénérable santon ! Car elle est allée au feu, et le feu l’a respectée ! »

— Une autre fois, il était parti avec une caravane, et les provisions de bouche étaient minimes, et la faim des caravaniers était considérable. Quant à Goha, son estomac le sollicitait tellement qu’il eût avalé la ration des chameaux. Or donc, quand tout le monde se fut assis, à la première halte, pour manger, Goha fut d’une réserve et d’une discrétion qui émerveillèrent ses compagnons. Et comme on le pressait de prendre le pain et l’œuf dur qui lui revenaient de droit, il répondit : « Non, par Allah ! vous autres, mangez et soyez contents ; mais moi il me serait impossible de manger un pain entier et un œuf dur, à moi seul ! Que chacun de vous prenne donc le pain et l’œuf dur qui sont sa part ; puis, si vous le voulez bien, vous me donnerez la moitié de chaque pain et de chaque œuf ; car c’est là toute la capacité de mon estomac, qui est délicat. »

— Et, dans une autre circonstance, il alla chez le boucher et lui dit : « C’est aujourd’hui fête à la maison ! Donne-moi donc le meilleur morceau de viande du mouton gras. » Et le boucher retira pour lui tout le filet du mouton, qui pesait un poids considérable, et le lui remit. Et Goha alla porter tout le filet à sa femme, en lui disant : « Fais-nous, avec cet excellent filet, des brochettes aux oignons. Et assaisonne-les bien à mon goût. » Puis il sortit faire une tournée au souk.

Or, l’épouse profita de l’absence de Goha pour cuire en toute hâte le filet de mouton et le manger avec son frère, sans en rien laisser. Et lorsque Goha fut rentré, il sentit l’odeur appétissante des brochettes grillées, et ses narines se gonflèrent, et son estomac se sensibilisa. Mais quand il se fut assis devant le plateau, sa femme lui apporta, pour tout repas, un morceau de fromage grec et un pain moisi. Quant au kabab, il n’y en avait pas trace. Et Goha, qui n’avait fait que penser à ce kabab-là, dit à sa femme : « Ô fille de l’oncle, et le kabab ? Quand vas-tu me le servir. » Et elle répondit : « La miséricorde d’Allah sur toi et sur le kabab ! Le chat de la maison l’a dévoré, alors que j’étais allée aux cabinets. » Et Goha, sans dire un mot, se leva et saisit le chat et le pesa dans la balance de la cuisine. Et il constata qu’il pesait bien moins que le filet de mouton qu’il avait apporté. Et il se tourna vers son épouse, et lui dit : « Ô fille des chiens, ô dévergondée ! si ce chat que je tiens est l’avaleur de la viande, où est le poids du chat ? Et si ce que je tiens est le chat, où est la viande ! »

— Et, un autre jour, son épouse, étant occupée à la cuisine, lui remit le nourrisson, leur fils, qui était âgé de trois mois, et lui dit : « Ô père d’Abdallah, prends cet enfant, et berce-le, pendant que je suis près de la poêle. Puis je le prendrai de toi. » Et Goha voulut bien se charger de l’enfant, bien qu’il n’aimât pas beaucoup cette besogne-là. Or, précisément à ce moment, l’enfant fut pris d’un besoin de pisser, et se mit à pisser sur le caftan neuf de son père. Et Goha, à la limite de la contrariété, se hâta de déposer à terre l’enfant ; et, dans sa fureur, il se mit à pisser, à son tour, sur lui. Et son épouse le vit qui se comportait de la sorte, et accourut vers lui en criant : « Ô visage de goudron, que fais-tu là sur l’enfant ? » Et il lui répondit : « Es-tu aveugle ? Ne vois-tu pas que je pisse sur lui, sans plus, ne le traitant pas en fils d’étranger ? Car, en vérité, si c’eût été un fils d’étranger qui eût pissé sur moi, et non pas mon propre fils, sans aucun doute j’eusse entièrement vidé mon intérieur sur sa figure. »

— Et, un soir, ses amis assemblés lui dirent : « Ya Si-Goha, toi qui es instruit dans les sciences et versé dans l’astronomie, peux-tu nous dire ce que devient la lune qui a passé son dernier quartier ? » Et Goha répondit : « Que vous a-t-on donc appris chez le maître d’école, ô compagnons ? Par Allah ! chaque fois qu’une lune est à son dernier quartier, on la brise pour en faire des étoiles ! »

— Et, un autre jour, Goha alla trouver un de ses voisins et lui dit : « Le voisin se doit à son voisin. Prête-moi donc une marmite, pour qu’à la maison on y fasse cuire une tête de mouton…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGT-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

« … Prête-moi donc une marmite pour qu’à la maison on y fasse cuire une tête de mouton. » Et le voisin prêta à Goha la marmite en question. Et on y cuisit ce qu’on y cuisit. Et, le lendemain, Goha rapporta la marmite à son propriétaire. Mais il avait pris soin de mettre dedans une seconde marmite, plus petite. Et le voisin fut fort étonné, ayant pris son bien, de voir qu’il avait fructifié. Et il dit à Goha : « Ya Si-Goha, qu’est-ce donc que cette petite marmite que je trouve à l’intérieur de ma marmite ? » Et Goha dit : « Je ne sais pas, mais je crois bien que c’est ta marmite qui en a accouché cette nuit. » Et l’autre dit : « Allahou akbar ! c’est là une aubaine de la bénédiction par ton entremise, ô visage de bon augure ! » Et il rangea sur l’étagère de la cuisine la marmite et sa fille.

Or, au bout d’un certain temps, Goha retourna chez son voisin et lui dit : « N’était la peur de te gêner, ô voisin, je te demanderais bien la marmite avec sa fille, pour les besoins d’aujourd’hui ! » Et l’autre répondit : « De tout cœur amical, ô voisin. » Et il lui remit la marmite avec la petite en dedans. Et Goha les prit et s’en alla. Et plusieurs jours se passèrent sans que Goha rendît ce qu’il avait emprunté. Et le voisin alla le trouver, et lui dit : « Ya Si-Goha, ce n’est certes pas manque de confiance en toi, mais à la maison on a besoin aujourd’hui de l’ustensile. » Et Goha demanda : « Quel ustensile, ô voisin ? » Il dit : « La marmite que je t’ai prêtée et qui a engendré ! » Et Goha répondit : « Qu’Allah l’ait en sa miséricorde ! Elle est morte. » Et le voisin dit : « Il n’y a d’autre dieu qu’Allah ! Comment, ô Goha ! Est-ce qu’une marmite peut mourir ? » Et Goha dit : « Tout ce qui engendre meurt ! D’Allah nous venons, et vers lui nous retournerons ! »

— Et, une autre fois, un fellah fit présent d’une poule grasse à Goha. Et Goha fit cuire la poule et invita le fellah au repas. Et ils mangèrent la poule et furent contents. Or, au bout d’un certain temps, un autre fellah vint qui frappa à la porte de Goha et demanda à être hébergé. Et Goha lui ouvrit et lui dit : « Sois le bienvenu, mais qui es-tu ? » Et le fellah répondit : « Je suis le voisin de celui qui t’a fait cadeau de la poule. » Et Goha répondit : « Sur ma tête et sur mon œil. » Et il l’hébergea en toute cordialité et lui donna à manger et ne le fit manquer de rien. Et l’autre s’en alla content. Et, quelques jours après, un troisième fellah vint frapper à la porte. Et Goha demanda : « Qui est là ? » Et l’homme dit : « Je suis le voisin du voisin de celui qui t’a fait cadeau de la poule. » Et Goha dit : « Il n’y a pas d’inconvénient. » Et il le fit entrer et asseoir devant le plateau des repas. Mais, pour toute nourriture et boisson, il plaça devant lui une marmite contenant de l’eau chaude à la surface de laquelle se voyaient quelques gouttelettes de graisse. Et le fellah ne voyant rien d’autre venir, demanda : « Qu’est ceci, ô mon hôte ? » Et Goha répondit : « Ceci ? mais c’est la sœur de la sœur de l’eau où a cuit la poule. »

— Et les amis de Goha voulant, un jour, s’amuser à ses dépens, se concertèrent entre eux, et l’emmenèrent au hammam. Et ils avaient emporté des œufs sans que Goha s’en doutât. Et lorsqu’ils furent arrivés au hammam et qu’ils se furent tous déshabillés, ils entrèrent avec Goha dans la salle des sudations et dirent : « C’est le moment ! Chacun de nous va pondre un œuf. » Et ils ajoutèrent : « Celui d’entre nous qui ne pourra pas pondre, aura à payer le prix du hammam pour tous les autres. » Et, là-dessus, ils s’accroupirent tous en caquetant à qui mieux-mieux, à la manière des poules. Et chacun d’eux finit par retirer un œuf de dessous lui. Et Goha, ayant vu cela, brandit soudain l’enfant de son père et, lançant le cri du coq, il se précipita sur ses amis et se mit en devoir de les assaillir. Et tous se levèrent en hâte, en lui criant : « Que vas-tu faire, ô gredin ! » Et Goha répondit : « Ne le voyez-vous donc pas ? Par ma vie, je vois là devant moi des poules, et, étant le seul coq, il faut bien que je les monte ! »

— Il nous est également revenu que Goha avait pris l’habitude de se tenir tous les matins devant la porte de sa maison, et de faire à Allah cette prière, disant : « Ô Généreux, je te demande cent dinars d’or, pas un de plus, pas un de moins, car j’en ai besoin. Mais si, par l’effet de Ta générosité, le chiffre de cent est dépassé, ne fût-ce que d’un seul dinar, ou si, à cause de mon manque de mérite, il manque un seul dinar aux cent que je te demande, je n’accepterai pas le don ! »

Or, parmi les voisins de Goha, il y avait un juif enrichi – la richesse nous vient d’Allah ! – par toutes sortes d’affaires répréhensibles – qu’il soit enseveli dans les feux du cinquième enfer ! – Et ce juif entendait tous les jours Goha qui faisait cette prière à haute voix devant sa porte. Et il pensa en lui-même : « Par la vie d’Ibrahim et de Yâcoub ! je vais faire l’essai de l’or sur Goha ! Et je verrai bien comment il va se tirer de l’épreuve. » Et il prit une bourse contenant quatre-vingt-dix-neuf dinars d’or neuf, et la jeta de sa fenêtre aux pieds de Goha qui faisait sa prière accoutumée, debout devant le seuil de sa maison. Et Goha ramassa la bourse, tandis que le juif le surveillait pour voir quelle allait bien être l’affaire. Et il vit Goha délier les cordons de la bourse, en vider le contenu dans son giron, et compter les dinars un par un. Puis il entendit Goha qui, ayant constaté qu’il manquait un dinar sur les cent qu’il avait demandés, s’écriait, en élevant ses mains vers son Créateur : « Ô Généreux, loué sois-tu pour tes bienfaits, et remercié et glorifié ! mais le don n’est pas complet ; et, à cause de mon vœu, je ne puis l’accepter tel qu’il est. » Et il ajouta : « C’est pourquoi je vais en gratifier ce juif, mon voisin, qui est un homme pauvre, chargé de famille et un modèle pour l’honnêteté. » Et, ce disant, il prit la bourse et la jeta à l’intérieur de la maison du juif. Puis il s’en alla en sa voie.

Lorsque le juif eut vu et entendu tout cela, il fut à la limite de la stupéfaction, et se dit : « Par les cornes lumineuses de Moussa ! notre voisin Goha est un homme plein de candeur et de bonne foi. Mais je ne puis vraiment me prononcer tout à fait à son sujet que lorsque j’aurai contrôlé la seconde partie de son dire. » Et, le lendemain, il prit la bourse, y mit cent dinars plus un, et la jeta aux pieds de Goha, au moment où celui-ci faisait sa prière accoutumée devant sa porte. Et Goha, qui savait bien d’où tombait la bourse, mais qui continuait à feindre de croire à l’intervention du Très-Haut, se baissa et ramassa le don. Et, ayant compté ostensiblement les pièces d’or, il trouva que cette fois les dinars étaient au nombre de cent et un. Alors, levant les mains au ciel, il dit : « Ya Allah, ta générosité est sans limites ! Voici que tu m’as accordé ce que je te demandais en toute confiance, et tu as même voulu combler mon désir en me donnant plus que je ne souhaitais. Aussi, pour ne pas froisser ta bonté, j’accepte ce don tel qu’il est, bien que dans cette bourse il y ait un dinar de plus que je ne demandais. » Et, ayant ainsi parlé, il serra la bourse dans sa ceinture et fit marcher l’une devant l’autre ses deux jambes.

Lorsque le juif, qui regardait dans la rue, eut vu Goha serrer de la sorte la bourse dans sa ceinture et s’en aller tranquillement, il devint bien jaune de teint et sentit son âme qui, de colère, lui jaillissait du nez. Et il se précipita hors de sa maison et courut derrière Goha, en lui criant : « Attends, ô Goha, attends ! » Et Goha s’arrêta de marcher et, se tournant vers le juif, il lui demanda : « Qu’as-tu ? » Il répondit : « La bourse ! rends-moi la bourse ! » Et Goha dit : « Te rendre la bourse de cent dinars et un dinar qu’Allah m’a octroyée ? Ô chien des juifs, ta raison a-t-elle donc fermenté ce matin dans ton crâne ? Ou bien penses-tu que je doive te la donner, comme je t’ai donné celle d’hier ? En ce cas, détrompe-toi ! car celle-ci, je la garde de peur d’offenser le Très-Haut dans Sa générosité pour moi l’indigne. Je sais bien qu’il y a un dinar de plus dans cette bourse, mais cela ne fait pas mal aux autres. Quant à toi, marche ! » Et il saisit un gros bâton noueux, et fit mine de le laisser tomber de tout son poids sur la tête du juif. Et le malheureux de la descendance de Yâcoub fut bien obligé de s’en retourner les mains vides et le nez allongé jusqu’à ses pieds.

— Et, un autre jour, Si-Goha écoutait dans la mosquée le khateb faire le prêche. Et à ce moment le khateb expliquait à ses auditeurs un point de droit canon, disant : « Ô Croyants, sachez que si le mari remplit, à la tombée de la nuit, le devoir d’un bon époux à l’égard de son épouse, il en sera récompensé par le Rétributeur comme du sacrifice d’un mouton. Mais si la copulation licite a lieu pendant le jour, il en sera tenu compte au mari comme de l’affranchissement d’un esclave. Et si la chose est accomplie au milieu de la nuit, la récompense sera celle obtenue par le sacrifice d’un chameau ! »

Or, rentré à sa maison, Si-Goha rapporta ces paroles à son épouse. Puis il se coucha à ses côtés pour dormir. Mais la femme, se sentant prise de violents désirs, dit à Goha : « Lève-toi, ô homme, afin que nous gagnions la récompense du sacrifice d’un mouton. » Et Goha dit : « Ça va bien. » Et il fit l’affaire, et se recoucha. Mais, vers le milieu de la nuit, la fille de chien se sentit de nouveau l’intérieur en dispositions copulatives, et elle réveilla Goha, en lui disant : « Viens, ô homme, que nous fassions ensemble le bénéfice du sacrifice d’un chameau…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGT-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

 

« … Viens, ô homme, que nous fassions ensemble le bénéfice du sacrifice d’un chameau. » Et Goha se réveilla, en geignant, et, les yeux à demi fermés, il fit l’affaire en question. Et il se rendormit aussitôt. Mais, au premier matin, l’épouse, assaillie de désirs nouveaux, tira Goha de son sommeil, en lui disant : « Vite, ô homme, réveille-toi avant le lever du soleil, que nous nous hâtions de faire ensemble ce qui nous obtiendra du Rétributeur le prix accordé à l’affranchissement d’un esclave ! » Mais, cette fois, Goha ne voulut rien entendre et répondit : « Ô femme, et quel pire esclavage que celui d’un homme qui est obligé de sacrifier son propre enfant ! Laisse donc l’enfant à son père, et affranchis-moi tout le premier, moi qui suis ton esclave.

— Et, un autre jour, dans une autre mosquée, Si-Goha écoutait pieusement l’imam qui disait : « Ô Croyants, qui évitez vos femmes pour courir derrière les fesses des garçons, sachez que chaque fois qu’un Croyant accomplit avec son épouse l’acte conjugal, Allah bâtit pour lui un kiosque dans le paradis. » Et Goha, étant rentré chez lui, rapporta la chose à son épouse, par manière de conversation, sans y attacher d’autre importance. Mais l’épouse, qui n’avait pas laissé sortir par la seconde oreille ce qui était entré par la première, attendit que les enfants fussent couchés, et dit à Goha : « Allons, viens que nous fassions bâtir un kiosque, au nom de nos enfants ! » Et Goha répondit : « Il n’y a point d’inconvénient. » Et il mit l’outil du maçon dans la boîte à mortier. Puis il se coucha.

Mais, au bout d’une heure de temps, l’épouse à l’œil vide réveilla Goha, et lui dit : « J’oublie que nous avons une fille à marier, qui doit habiter seule. Bâtissons un kiosque à son intention. » Et Goha dit : « Hé, ouallahi ! Sacrifions le garçon pour la fille ! » Et il introduisit l’enfant en question dans le berceau qui le réclamait. Puis il s’étendit sur son matelas, en soufflant, et se rendormit. Mais, au milieu de la nuit, l’épouse le tira par le pied, réclamant encore un kiosque pour sa mère. Mais Goha s’écria : « La malédiction d’Allah sur les quémandeurs indiscrets ! Ne sais-tu donc, ô femme à l’œil vide, que la générosité d’Allah se retirerait de nous, si nous l’obligions à bâtir tant de kiosques à notre intention ? » Et il se remit à ronfler.

— Et, un jour d’entre les jours, une femme dévote, d’entre les voisines de Si-Goha, était en train de prier quand, par inadvertance, un pet lui échappa. Et, comme elle n’était pas coutumière du fait, elle ne sut pas au juste si le pet en question avait été réellement engendré par elle, ou si le bruit entendu ne provenait point de quelque frottement de son pied contre les dalles ou d’un gémissement fait en priant. Et, prise de scrupule, elle alla consulter Goha, qu’elle savait fort versé dans la jurisprudence. Et elle lui expliqua, et lui demanda son avis. Et Goha, en manière de réponse, lâcha aussitôt un pet d’importance, et demanda à la dévote : « Était-ce ce bruit-là, ma tante ? » Et la vieille dévote répondit : « C’était d’un point plus fort ! » Et Goha lâcha aussitôt un second pet, plus important que le premier, et demanda à la dévote : « Était-ce comme cela ? » Et elle répondit : « C’était encore plus fort. » Alors Goha s’écria : « Non, par Allah ! ce n’était point un vent, c’était une tempête ! Va en sécurité, ô Mère aux Vents, sinon, à force de faire des efforts, je vais engendrer des gâteaux ! »

— Et, un jour, l’effrayant conquérant tartare Timour-Lenk, le Boiteux de fer, passa près de la ville où résidait Si-Goha. Et les habitants se réunirent, et, après avoir tenu mille palabres sur les moyens d’empêcher le khân tartare de dévaster leur ville, ils convinrent de prier Si-Goha de les tirer d’une si cruelle perplexité. Et aussitôt Si-Goha fit apporter toute la mousseline disponible dans les souks, et s’en fabriqua un turban de la grandeur d’une roue de char. Puis il monta sur son âne, et sortit de la ville à la rencontre de Timour. Et, lorsqu’il fut en sa présence, le Tartare remarqua ce turban extraordinaire, et dit à Goha : « Qu’est-ce donc que ce turban ? » Et Goha répondit : « Ô souverain du monde, c’est mon bonnet de nuit, et je te supplie de m’excuser si je suis venu entre tes mains avec ce bonnet de nuit, mais, dans un instant, je vais avoir mon bonnet de jour qui arrive par derrière, chargé sur un chariot loué exprès. » Alors Timour-Lenk, épouvanté de l’énorme coiffure des habitants, ne passa point par cette ville. Et, pris de sympathie pour Goha, il le retint près de lui, et lui demanda : « Qui es-tu ? » Et Goha répondit : « Je suis, tel que tu me vois, le dieu de la terre ! » Et Timour, qui était de race tartare, était en ce moment entouré de quelques jeunes garçons, qui étaient des plus beaux de sa nation, et qui avaient, comme il convient à leur race, les yeux fort petits et bridés. Et il dit à Goha, en lui montrant ces enfants : « Eh bien, ô dieu de la terre, trouves-tu à ton goût ces jolis enfants que voici ? Et leur beauté a-t-elle son égale ? » Et Goha dit : « Ce n’est point pour te déplaire, ô souverain du monde, mais je trouve que ces enfants ont de trop petits yeux, et, par là même, leur visage manque de grâce. » Et Timour lui dit : « Qu’à cela ne tienne ! Et puisque tu es le dieu de la terre, fais-moi le plaisir de leur agrandir les yeux ! » Et Goha répondit : « Ô mon seigneur, pour ce qui est des yeux du visage, il n’y a qu’Allah seul qui puisse les agrandir ; car, pour ma part, étant le dieu de la terre, je ne puis que leur agrandir l’œil qu’ils ont sous la ceinture ! » Et Timour, entendant ces paroles, comprit à quel gaillard il avait affaire, et se réjouit de sa réplique, et le retint désormais près de lui, comme son bouffon habituel.

— Et, un jour, Timour, qui non seulement était boiteux et avait un pied de fer, mais qui était borgne et extrêmement laid, s’entretenait de choses et d’autres avec Goha. Et, sur ces entrefaites, le barbier de Timour entra et, après lui avoir rasé la tête, il lui présenta une glace pour qu’il s’y regardât. Et Timour se mit à pleurer. Et, à son exemple, Goha se répandit en pleurs, et poussa soupirs sur gémissements ; et il employa ainsi une ou deux ou trois heures de temps. Aussi Timour avait-il déjà fini de pleurer, que Goha n’en continuait pas moins à sangloter et à se lamenter. Et Timour, étonné, lui dit : « Qu’as-tu ? Moi, si j’ai pleuré, c’est que je me suis regardé au miroir de ce barbier de malheur, et que je me suis trouvé vraiment laid. Mais toi, pour quel motif verses-tu tant de larmes, et continues-tu à gémir si lamentablement ? » Et Goha répondit : « Sauf ton respect, ô notre souverain, toi tu t’es regardé un petit instant dans un miroir, et cela t’a suffi pour pleurer deux heures de temps ! Qu’y a-t-il donc de surprenant à ce que ton esclave, qui te regarde toute la journée, pleure plus longtemps que toi ? » Et Timour, à ces paroles, au lieu de se fâcher, se mit à rire tellement qu’il se renversa sur son derrière.

— Et, un autre jour, Timour, étant à table, rota tout près du visage de Goha. Et Goha s’écria : « Hé, ô mon souverain, roter est un acte honteux ! » Et Timour, étonné, dit : « Le rot ne passe pas pour honteux dans notre pays. » Et Goha ne répondit rien ; mais, vers la fin du repas, il lâcha un pet bruyant. Et Timour, formalisé, s’écria : « Ô fils de chien, que fais-tu là ? Et n’as-tu pas honte ? » Et Goha répondit : « Ô mon maître, dans notre pays cela n’est pas considéré comme honteux. Et comme je sais que tu ne comprends pas la langue de notre pays, je ne me suis pas gêné ! »

— Un autre jour, dans une autre circonstance, Goha remplaçait le khateb, dans la mosquée d’un village voisin. Et, après qu’il eut fini de prêcher, il dit à ses auditeurs, en branlant la tête : « Ô musulmans, le climat de votre ville est exactement le même que celui de mon village. » Et ils dirent : « Comment cela ? » Il répondit : « C’est que je viens de tâter mon zebb, et je le trouve comme dans mon village, relâché et pendant sur mes testicules. Le salam sur vous tous, je m’en vais ! »

— Et, un autre jour, Goha prêchait dans la mosquée, et, en manière de conclusion, il leva ses mains vers le ciel, et dit : « Nous te remercions et te glorifions pour Tes bontés, ô Dieu véridique et tout-puissant, de ce que Tu ne nous as pas placé le derrière dans la main ! » Et ses auditeurs, étonnés de cette élévation, lui demandèrent : « Que veux-tu dire par cette étrange prière, ô khateb ? » Et Goha dit : « Eh oui, par Allah ! Si le Donateur nous avait créés avec notre derrière dans la main, nous nous serions sali le nez plus de cent fois par jour. »

— Et, une autre fois, étant encore monté en chaire, il prit la parole, disant : « Ô musulmans, louanges à Allah qui n’a point placé derrière nous ce qui est mis devant ! » Et ils demandèrent : « Comment cela…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGT-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

« … Ô musulmans, louanges à Allah qui n’a point placé derrière nous ce qui est mis devant. » Et ils demandèrent : « Comment cela ? » Il dit : « Parce que si le bâton était situé derrière, chacun pourrait, sans le vouloir, devenir semblable aux compagnons de Loth, en faisant ce dont Loth seul a pu se préserver. »

— Et, un jour, la femme de Goha, se trouvant seule et toute nue, se mit à tâter son histoire avec beaucoup d’amour, en disant : « Ô cher trésor, pourquoi n’en ai-je pas deux, ou trois ou quatre comme toi ? Tu es la source de mes plaisirs, et tu me procures de précieux avantages. » Or, le destin voulut que Goha arrivât sur ces entrefaites. Et il entendit ces paroles, et vit à quel propos son épouse s’exprimait ainsi. Alors il fit sortir son héritage, et lui dit en pleurant : « Ô fils de chien, ô proxénète, que de calamités tu as attirées sur ma tête ! Puisses-tu n’avoir jamais été l’enfant de ton père ! »

— Et, un autre jour, Goha pénétra dans la vigne de son voisin, et se mit à manger le raisin comme un renard, en prenant les grappes par un bout et en les faisant sortir de sa bouche, tiges sans grains. Et voici que tout à coup se montra le voisin qui le menaça du bâton, en lui criant : « Que fais-tu là, ô maudit ? » Et Goha répondit : « J’avais des coliques, et je suis entré ici pour me décharger le ventre. » Et l’autre demanda : « Si cela est vrai, eh bien où est alors ce que tu as fait ? » Et Goha fut un instant bien perplexe ; mais, ayant regardé de côté et d’autre, pour trouver de quoi se justifier, il montra au vigneron une fiente d’âne, en lui disant : « Voici la preuve. » Et l’homme dit : « Tais-toi, ô menteur ! Depuis quand es-tu devenu un âne ? » Et Goha sortit aussitôt son zebb, qui était énorme, et dit : « Depuis que le Rétributeur m’a gratifié de l’outil calamiteux que voici. »

— Et, un jour, Goha se promenait sur le bord de la rivière ; et il vit une troupe de lavandières qui lavaient du linge. Et les lavandières, en l’apercevant, s’approchèrent de lui et l’enveloppèrent comme un essaim d’abeilles. Et l’une d’elles, relevant sa robe, mit à découvert le viandu. Et Goha l’aperçut et détourna la tête, en disant : « Ô Protecteur de la pudeur, je me réfugie en toi ! » Mais les lavandières, offusquées, lui dirent : « Qu’as-tu, ô timbale ? Ne connais-tu donc pas son nom, à ce bienheureux ? » Il dit : « Je le connais bien, il s’appelle l’Origine de mes maux ! » Mais elles s’écrièrent : « Pas du tout ! C’est le Paradis du Pauvre ! » Alors Goha demanda la permission de se retirer un peu à l’écart, et enveloppa l’enfant avec la toile de son turban, comme d’un linceul, et revint vers les lavandières qui lui demandèrent : « Qu’est cela, ô Goha ? » Il dit : « C’est un pauvre qui est mort, et qui demande à entrer dans le paradis en question. » Et elles se mirent à rire jusqu’à tomber. Et elles aperçurent, en même temps, quelque chose qui pendait hors du linceul, et qui était la bourse énorme de Goha. Et elles lui dirent : « Soit ! mais qu’est ceci qui pend de la sorte au-dessous du mort, comme deux œufs d’autruche ? » Il dit : « Ce sont les deux fils de ce pauvre, qui sont venus visiter son tombeau ! »

— Et, une fois, Goha était en visite chez la sœur de son épouse. Et elle lui dit : « Ya Si-Goha, je suis obligée d’aller au hammam. Je te prie de prendre soin de mon nourrisson, pendant mon absence. » Et elle s’en alla. Alors le petit se mit à criailler et à piailler. Et Goha, fort dérangé, se mit en devoir de l’apaiser. Il sortit donc son rahat-loucoum et le donna à sucer au nourrisson, qui ne tarda pas à s’endormir. Et quand la mère fut de retour, et qu’elle eut vu l’enfant endormi, elle remercia beaucoup Goha, qui lui dit : « De rien, ô fille de l’oncle ! car si je t’en avais fait autant, et que tu eusses goûté à mon soporifique, tu te serais endormie, ta tête précédant tes pieds. »

— Et, une autre fois, Goha était en train de saillir son âne, à la porte d’une mosquée isolée. Et un homme survint, par hasard, pour faire ses dévotions dans cette mosquée. Et il aperçut Goha qui était fort occupé de l’affaire en question. Et, pris de dégoût, il cracha par terre, ostensiblement. Et Goha le regarda de travers, et lui dit : « Rends grâces à Allah ! car si je n’avais une affaire pressante en main, je t’apprendrais à cracher ici ! »

— Et, une autre fois, Goha était couché sur le chemin, au grand soleil, par un jour de chaleur, en tenant à la main son galant bâton à découvert. Et un passant lui dit : « La honte sur toi, ô Goha ! Que fais-tu là ? » Et Goha répondit : « Tais-toi, ô homme, et va-t’en de ma brise ! Ne vois-tu pas que je fais prendre l’air à mon enfant pour le rafraîchir ? »

— Et, un autre jour, on vint, en consultation juridique, demander à Goha : « Si l’imam, dans la mosquée, lâche un pet, que doit faire l’assemblée ? » Et Goha, sans hésiter, répondit : « Ce qu’elle doit faire est évident, elle doit répondre ! »

— Et, un jour, Goha et sa femme suivaient les bords de la rivière, pendant la crue. Et soudain, faisant un faux pas, la femme glissa et tomba à l’eau. Et comme le courant était très fort, il l’emporta. Et Goha n’hésita pas à se jeter à l’eau, pour repêcher sa femme ; mais au lieu de suivre le courant, il se mit à remonter vers la source. Et le peuple assemblé là remarqua son action, et lui dit : « Que cherches-tu, ya Si-Goha ? » Et il répondit : « Hé, par Allah ! je cherche la fille de l’oncle qui est tombée à l’eau ! » Et ils répondirent : « Mais, ô Goha, le courant a dû l’entrainer vers le bas, et toi tu la cherches vers la source ! » Il dit : « Pas du tout ! Je la connais mieux que vous autres, mon épouse ! Elle est d’un caractère si contrariant, que je suis sûr d’avance qu’elle est allée vers le haut ! »

— Et, un autre jour, on amena un homme devant Goha, qui remplissait alors les fonctions de kâdi. Et on lui dit : « L’homme que voici a été surpris, en pleine rue, en train de saillir un chat. » Et, comme il y avait des témoins du fait, l’homme ne peut nier d’une façon acceptable. » Et Goha lui dit : « Allons, parle ! Si tu me dis la vérité, l’indulgence d’Allah te sera acquise ! Dis-moi donc comment tu t’y es pris pour saillir le chat ! » Et l’homme répondit : « Par Allah, ô notre maître le kâdi, j’ai présenté ce que tu sais à la porte de la grâce, et j’ai forcé cette porte en tenant les pattes de la bête dans mes mains et sa tête entre mes genoux ! Et, comme l’affaire avait bien marché la première fois, j’ai eu le tort de recommencer ! J’avoue ma faute, ô seigneur kâdi ! » Mais Goha s’écria : « Tu mens, ô fils des proxénètes ! Car moi j’ai essayé plus de trente fois de faire comme toi sans jamais réussir ! » Et il lui fit donner la bastonnade.

— Un autre jour, pendant que Goha était en visite chez le kâdi de la ville, deux plaideurs se présentèrent, et dirent : « Ô seigneur kâdi, nos maisons sont tellement voisines, qu’elles se touchent. Or, cette nuit, un chien est venu faire ses ordures entre nos deux portes, à égale distance. Et nous venons te trouver pour que tu nous dises à qui doit incomber le soin d’enlever la chose. » Et le kâdi se tourna vers Goha, et lui dit d’un ton ironique : « Je laisse à ton jugement le soin de l’examen de ce cas, et de l’arrêt. » Et Goha se tourna vers les deux plaideurs, et dit à l’un : « Voyons, ô homme, est-ce sensiblement plus près de ta porte ? » Il répondit : « Pour dire la vérité, la chose est exactement au milieu ! » Et Goha demanda au second : « Est-ce vrai, ou bien la chose est-elle plutôt de ton côté ? » Il répondit : « Le mensonge est illicite ! La chose est exactement entre nous deux, dans la rue. » Alors Goha dit, en manière d’arrêt : « L’affaire est entendue. Ce soin ne vous regarde ni l’un ni l’autre, mais celui à qui incombe, par devoir de charge, l’entretien des rues, à savoir notre maître le kâdi. »

— Et, un jour, le fils de Goha, qui était alors âgé de quatre ans, était allé avec son père chez les voisins, pour une fête. Et on lui présenta une belle aubergine, en lui demandant : « Qu’est ceci ? » Et le bambin répondit : « C’est un petit veau qui n’a pas encore ouvert les yeux ! » Et tout le monde de rire, tandis que Goha s’écriait : « Par Allah ! ce n’est pas moi qui le lui ai enseigné. »

— Et, un autre jour enfin, Goha, en humeur de copulation, avait mis à l’air l’enfant de son père. Or, par aventure, une mouche à miel vint se poser sur la tête de l’outil. Et Goha se rengorgea, en s’écriant…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGT-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Or, par aventure, une mouche à miel vint se poser sur la tête de l’outil. Et Goha se rengorgea, en s’écriant : « Par Allah ! tu sais ce qui est bon, ô mouche ! Car voilà une fleur digne d’être choisie entre toutes les fleurs pour faire le miel. »

— Et tels sont, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, quelques-uns seulement d’entre les nombreux traits, mots, sottises et théories du maître des devises et des ris, le délicieux et inoubliable Si-Goha – que la miséricorde d’Allah soit sur lui et la rémission ! Et puisse sa mémoire continuer à être vivante jusqu’au jour de la Rétribution ! »

Et le roi Schahriar dit : « Ces traits de Goha m’ont fait oublier les soucis les plus graves, Schahrazade ! » Et la petite Doniazade s’écria : « Ô ma sœur, que tes paroles sont douces et savoureuses et fraîches ! » Et Schahrazade dit : « Mais qu’est cela comparé à l’Histoire de la Jouvencelle Chef-d’œuvre-des-Cœurs, Lieutenante des Oiseaux ? » Et le roi Schahriar s’écria : « Par Allah ! Ô Schahrazade, je connais déjà bien des adolescentes, et j’en ai vu un plus grand nombre encore ; mais je ne me rappelle pas du tout ce nom-là ! Qui donc est Chef-d’œuvre-des-Cœurs, et comment est-elle la lieutenante des oiseaux ? »

Et Schahrazade dit :

HISTOIRE DE LA JOUVENCELLE CHEF-D’ŒUVRE-DES-CŒURS, LIEUTENANTE DES OISEAUX

Et Schahrazade dit :

Il m’est revenu, ô Roi fortuné, qu’à Baghdad, la cité de paix et la demeure de toutes les joies et la résidence des plaisirs et le jardin de l’esprit, le khalifat Haroun-al-Rachid, vicaire du Seigneur des trois mondes et émir des Croyants, avait pour compagnon de coupe et ami préféré, parmi ses intimes et ses échansons, celui dont les doigts maniaient l’harmonie, dont les mains étaient les bien-aimées des luths, et dont la voix était un enseignement pour les rossignols, le musicien, roi des musiciens et merveille de la musique de son temps, le prodigieux chanteur Ishak-al-Nadim, de Moussoul. Et le khalifat, qui l’aimait d’un amour extrême, lui avait donné pour demeure le plus beau de ses palais et le plus choisi. Et là Ishak avait pour charge et mission d’instruire dans l’art du chant et dans l’harmonie les jeunes filles les mieux douées d’entre celles qu’on achetait dans le souk des esclaves et sur les marchés du monde, pour le harem du khalifat. Et dès que l’une d’elles se distinguait entre ses compagnes et les devançait dans l’art du chant, du luth et de la guitare, Ishak la conduisait devant le khalifat et la faisait chanter et jouer devant lui. Et, si elle plaisait au khalifat, on la faisait immédiatement entrer dans son harem. Mais si elle ne lui plaisait pas assez, elle retournait reprendre sa place parmi les élèves du palais d’Ishak.

Or, un jour d’entre les jours, l’émir des Croyants, se sentant la poitrine rétrécie, envoya chercher son grand-vizir Giafar le Barmécide, et Ishak son compagnon de coupe, et Massrour le porte-glaive de sa vengeance. Et quand ils furent entre ses mains, il leur ordonna de se déguiser comme il venait de le faire lui-même. Et ils devinrent, ainsi déguisés, semblables à une simple compagnie de particuliers. Et al-Fazl, le frère de Giafar, et Younous le lettré se joignirent à eux, également déguisés. Et tous sortirent du palais sans être remarqués, et gagnèrent le Tigre, et appelèrent un batelier, et se firent conduire jusqu’à al-Taf, faubourg de Baghdad. Et, là, ils atterrirent et marchèrent au hasard sur la route des rencontres fortuites et des aventures imprévues.

Et comme ils s’avançaient en s’entretenant et en riant, ils virent venir à eux un vieillard à la barbe blanche et à l’aspect vénérable, qui s’inclina devant Ishak et lui baisa la main. Et Ishak le reconnut pour l’un d’entre les fournisseurs qui approvisionnaient de jeunes filles et de jeunes garçons le palais du khalifat. Et c’était précisément à ce cheikh que d’ordinaire s’adressait Ishak, chaque fois qu’il désirait un nouveau lot d’élèves pour son école de musique.

Or, justement, lorsque le cheikh eut ainsi abordé Ishak, sans se douter qu’il était accompagné de l’émir des Croyants et de son vizir Giafar et de ses amis, il s’excusa beaucoup pour le dérangement et l’interruption de la promenade, et ajouta : « Ô mon maître, voici longtemps que je désire te voir. Et j’avais même décidé d’aller te trouver à ton palais. Mais puisqu’Allah m’a mis aujourd’hui sur la route de ta grâce, je vais tout de suite te parler de ce qui préoccupe mon esprit. » Et Ishak demanda : « Et de quoi s’agit-il donc, ô vénérable ? Et que puis-je pour te rendre service ? » Et le marchand d’esclaves répondit : « Voici. J’ai, en ce moment, au dépôt des esclaves, une jeune fille déjà fort adroite au luth, et qui ne tarderait pas, tant elle est bien douée, à faire honneur à ton école ; car elle saurait mieux qu’aucune profiter de ton admirable enseignement. Et comme, en outre, sa grâce est la continuation des dons de son esprit, je pense que tu ne dédaigneras pas de jeter sur elle un coup d’œil, et de prêter pour un instant ton ouïe précieuse à l’essai de sa voix. Et si elle te plaît, tout sera bon et bien. Sinon, je la vendrai à quelque marchand, et il ne me restera plus qu’à renouveler mes excuses du dérangement causé à toi et à ces honorables seigneurs, tes amis. »

À ces paroles du vieux marchand d’esclaves, Ishak consulta d’un rapide coup d’œil le khalifat, et répondit : « Ô oncle, précède-nous donc au dépôt des esclaves, et préviens la jeune fille en question, afin qu’elle se prépare à être vue et entendue par nous tous. Car mes amis m’accompagneront. » Et le cheikh répondit par l’ouïe et l’obéissance, et disparut en hâtant le pas, tandis que le khalifat et ses compagnons, guidés par Ishak qui connaissait le chemin, se dirigeaient plus lentement vers le dépôt des esclaves.

Or, quoique l’aventure ne présentât rien que de très ordinaire, ils l’acceptaient cependant de bon cœur, comme un pêcheur, au bord de la mer, accepte la chance, quelque minime qu’elle soit, qu’Allah a écrite sur son premier coup de filet. Et ils virent, en approchant du dépôt des esclaves, un bâtiment haut en murailles et large en espace, qui pouvait loger, en tout confort, toutes les tribus du désert. Et ils en franchirent la porte et entrèrent dans une grande salle, réservée à la vente et à l’achat, et entourée de bancs où s’asseyaient les acheteurs. Et ils s’assirent eux-mêmes sur ces bancs, pendant que le vieillard qui les avait précédés allait chercher la jeune fille.

Et, pour elle, on avait préparé, juste au milieu de la salle, une sorte de trône en bois précieux recouvert d’une étoffe brodée d’Ionie, au pied duquel était posé un luth de Damas à cordes d’argent et d’or.

Et soudain la jeune fille attendue fit son entrée, avec la grâce d’un rameau quand il se balance. Et elle s’assit sur le trône préparé, en saluant la compagnie. Et elle fut comme le soleil lorsqu’il brille au sommet du ciel de midi. Et, bien que ses mains fussent tremblantes quelque peu, elle prit le luth, l’appuya contre son sein comme une sœur fait de son jeune frère, et en fit jaillir un prélude qui ravit les esprits. Et, aussitôt après, elle attaqua sur un autre ton les cordes dociles, et chanta ces vers du poète :

« Soupire, ô matin, afin que l’un de tes soupirs flottants puisse s’égarer jusqu’à la terre de l’aimée. Et porte mon salut parfumé à toute la chère et brillante troupe.

Et dis à mon amie que j’ai laissé mon cœur en gage à son amour. Car mon désir est plus fort que tout et qui décourage d’ordinaire les amoureux.

Dis-lui qu’elle a d’un coup mortel frappé mon cœur et mes yeux. Mais ma passion n’a fait que grandir et s’exalter.

Et mon esprit, lacéré chaque nuit par l’amour, a désappris à mes paupières l’art de se faire obéir du sommeil. »

Quand la jeune fille eut achevé de chanter ces vers, le khalifat ne put s’empêcher de s’écrier : « Maschallah sur ta voix et sur ton art, ô bénie ! Tu as excellé, en vérité. » Mais il se souvint tout à coup de son déguisement, et n’en dit pas plus long, craignant de se faire reconnaître. Et Ishak prit à son tour la parole pour complimenter la jeune fille. Mais il n’eut pas plutôt ouvert la bouche, que l’harmonieuse jouvencelle se leva vivement de son siège et vint à lui et lui baisa respectueusement la main, disant : « Ô mon maître, les bras s’immobilisent en ta présence, et les langues, à ta vue, se taisent, et l’éloquence, en se confrontant à toi, se fait muette. Et toi seul peux être, en ce qui me concerne, le délieur du voile. » Et elle lui dit ces paroles, tandis que ses yeux pleuraient.

À cette vue, Ishak, fort surpris et ému, lui demanda…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGT-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… À cette vue, Ishak, fort surpris et ému, lui demanda : « Ô précieuse jeune fille, pourquoi ton âme s’attriste-t-elle et fait-elle pleurer tes yeux ? Et qui es-tu, ô toi que je ne connais pas ? » Et la jeune fille baissa les yeux sans répondre, et Ishak comprit qu’elle ne voulait point parler en public. Et, ayant consulté du regard le khalifat intrigué, il fit tirer le rideau qui pouvait séparer l’esclave à l’encan des acheteurs, et dit doucement : « Peut-être que maintenant tu voudras t’expliquer en toute aisance et liberté. »

Et la jeune fille, dès qu’elle se vit seule avec Ishak, souleva d’un geste plein de grâce son voile de visage, et parut ce qu’elle était en vérité, toute belle, blanche comme la lune nouvelle, avec une boucle noire sur chaque tempe, un nez droit et pur comme la nacre transparente, une bouche taillée dans la pulpe des grenades mûres, et un menton creusé d’un sourire. Et, sur ce beau visage délivré du voile, de grands yeux noirs s’allongeaient, sous l’arc deux fois répété des sourcils, jusqu’à menacer les tempes de les dépasser.

Et Ishak, après l’avoir regardée un moment sans parler, lui dit encore plus doucement : « Parle, ô jeune fille, en toute confiance. » Alors elle dit d’une voix semblable à la voix de l’eau dans les fontaines : « La longueur de l’attente et le tourment de mon esprit m’ont rendue méconnaissable, ô mon maître, et les larmes que j’ai versées ont lavé mes joues de leur fraîcheur. Et pas une des roses d’autrefois ne s’y épanouit. » Et Ishak sourit et dit, l’interrompant : « Et depuis quand, ô jeune fille, les roses fleurissent-elles sur la face de la pleine lune ? Et pourquoi cherches-tu, par tes paroles, à rabaisser ta propre beauté ? » Elle répondit : « À quoi pourrait prétendre une beauté qui jusqu’ici ne vivait que pour elle-même ? Ô mon seigneur, les jours passaient depuis des mois dans ce dépôt d’esclaves, alors que je m’ingéniais, à chaque nouvel encan, à trouver un nouveau prétexte pour ne pas être vendue ; car j’attendais toujours ta venue et mon entrée dans ton école de musique, dont la renommée s’est étendue jusqu’aux plaines de mon pays. »

Et, comme elle parlait ainsi, entra le marchand, son propriétaire. Et Ishak lui demanda : « Quel prix veux-tu de la jouvencelle ? Et d’abord quel est son nom ? » Et le cheikh répondit : « Pour ce qui est de son nom, ô mon maître, nous l’appelons Tohfat-al-Kouloub, Chef-d’œuvre-des-Cœurs ! Car, en vérité, nulle autre appellation ne saurait lui convenir. Quant à ce qui est de son prix, je dois te dire qu’il a été bien des fois débattu entre moi et les riches amateurs qui se présentaient à tour de rôle, séduits par ses yeux. Il est, pour le moins, de dix mille dinars. Et je dois ajouter, afin que tu le saches, que c’est elle qui a jusqu’ici empêché les acheteurs de pousser plus loin les avances. Car chaque fois que je lui faisais voir, selon sa demande, le visage de ceux qui se présentaient pour l’achat, elle me répondait, sachant que je ne la vendrais pas sans son propre consentement : « Celui-ci me déplaît pour telle et telle chose, et de cet autre je ne saurais jamais m’arranger, à cause de telle et de telle autre chose ! » Et c’est de cette manière qu’elle a fini par complètement éloigner d’elle les acheteurs ordinaires et décourager les étrangers. Car tous avaient fini par savoir d’avance qu’elle remarquerait en eux quelque grave défaut ou imperfection ; et nul n’osait affronter ses remarques désobligeantes. C’est pourquoi l’honnêteté me force à ne te demander, pour prix de cette esclave adolescente, que la somme de dix mille dinars : ce qui me couvre à peine de mes frais. » Et Ishak sourit, et dit : « Ô cheikh, ajoute encore deux fois dix mille dinars à ceux que tu demandes, et elle aura atteint peut-être le prix qui convient. »

Et, ayant ainsi parlé devant le marchand stupéfait, il ajouta : « Il faut que tu conduises aujourd’hui même l’adolescente à ma demeure, afin qu’on te compte le prix entendu entre nous. » Et il le laissa, après avoir souri à l’adolescente émue, et alla retrouver le khalifat et le reste de la compagnie. Et il les trouva à la limite de l’impatience, et leur raconta, sans omettre un détail, tout ce qui s’était passé. Et tous ensemble sortirent du dépôt des esclaves, pour continuer leur promenade, selon le caprice de leur mutuel destin.

Quant à ce qui est de la jouvencelle Chef-d’œuvre-des-Cœurs, le vieux cheikh, son maître, se hâta de la conduire, à l’heure et à l’instant, au palais d’Ishak, et de toucher les trente mille dinars qui avaient été convenus pour son prix d’achat. Puis il s’en alla en sa voie.

Alors les petites esclaves de la maison s’empressèrent autour d’elle, et la conduisirent au hammam où elles lui donnèrent un bain délicieux, et l’habillèrent, la coiffèrent, et la couvrirent d’ornements de toutes sortes, tels que colliers, bagues, bracelets de bras et de chevilles, voiles brodés d’or et pectoraux d’argent. Et la belle pâleur de son visage brillant et lisse était comme la lune du mois de Ramadân au-dessus du jardin d’un roi.

Lorsque le maître Ishak vit la jouvencelle Chef-d’œuvre-des-Cœurs dans cet éclat nouveau, plus émue et plus émouvante qu’une nouvelle mariée le jour de ses noces, il se félicita de l’acquisition qu’il avait faite et se dit en lui-même : « Par Allah ! quand cette jeune fille aura passé quelques mois à mon école, et se sera encore perfectionnée dans l’art du luth et du chant, et quand elle aura achevé, grâce au contentement de son cœur, de reprendre sa beauté native, elle sera pour le harem du khalifat une insigne acquisition ; car, en toute vérité, cette adolescente n’est point une fille d’Adam mais une houri de choix. »

Et il donna les ordres pour qu’on mît à sa disposition tout ce qui était nécessaire pour ses études de l’harmonie, et recommanda qu’on ne négligeât rien pour que le séjour du palais de musique lui fût de tous points agréable. Et il en fut ainsi. Et, de la sorte, tout devint aisé à la jouvencelle, dans la voie de l’art et de la beauté.

Or, un jour d’entre les jours, comme ses compagnes les adolescentes du luth et de la guitare, étaient toutes dispersées dans les jardins qui leur étaient réservés, et que le palais de musique était complètement vide de ses jeunes lunes, la jouvencelle Chef-d’œuvre-des-Cœurs se leva du divan où elle reposait, et entra seule dans la salle de l’enseignement. Et elle s’assit sur son siège, et prit son luth contre sa poitrine, avec le geste du cygne qui ramène sa tête sous son aile. Et sa beauté tout entière était revenue, alors que pâle elle était autrefois et si nonchalante. Ainsi dans une plate-bande, au second printemps, l’anémone vient remplacer le narcisse aux joues décolorées par la mort de l’hiver. Et elle était, de la sorte, une séduction pour les yeux, un enchantement pour les cœurs et un chant d’allégresse vers Celui qui l’avait modelée.

Et, toute seule, elle fit chanter son luth, faisant sortir du sein du bois une suite de préludes qui eussent enivré la plus réfractaire des créatures. Puis elle revint au premier mode, avec un art qui surpassait les trilles et les roulades des oiseaux musiciens. Car, en vérité, un miracle était caché dans chacun de ses doigts.

Et, certes, personne ne se doutait que, dans le palais d’Ishak, le maître lui-même eût, en cette jeune fille, son égal et même son supérieur. Car depuis le jour où, dans le dépôt des esclaves, l’émotion avait fait trembler les mains et la voix de la merveilleuse jouvencelle, elle n’avait plus eu occasion de jouer ou de chanter en public, ne faisant, comme ses compagnes, qu’écouter les enseignements d’Ishak et jouer ensuite et chanter, non point seule, mais en chœur avec toutes les élèves.

Ainsi donc, lorsqu’elle eut fait exprimer au bois harmonieux du luth toutes les voix des oiseaux qui avaient autrefois peuplé l’arbre dont il était sorti, elle leva la tête et laissa tomber de ses lèvres, en chantant, ces vers du poète…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGT-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

 

… Ainsi donc, lorsqu’elle eut fait exprimer au bois harmonieux du luth toutes les voix des oiseaux qui avaient autrefois peuplé l’arbre dont il était sorti, elle leva la tête et laissa tomber de ses lèvres, en chantant, ces vers du poète :

« Quand l’âme désire celle qui est la seule compagne possible, rien ne saurait la faire reculer, pas même le destin.

Ô toi, dont les tortures ont à jamais abîmé mon cœur, prends ma vie tout entière et fais-en ta propriété, puisque, seule, la langueur de ton absence peut m’abattre et me faire mourir.

Tu m’as dit, en riant : « Moi seule saurai guérir le mal dont tu souffres, alors qu’aucun médecin n’a su te délivrer ; et un seul de mes regards suffirait comme remède à ton état dolent. »

Combien de temps encore, ô cruelle, vas-tu railler ma blessure ? Le Seigneur n’a-t-il créé personne d’autre que moi sur la terre immense, comme cible aux javelots de ta raillerie. »

Or, pendant qu’elle chantait, Ishak, qui depuis le matin se trouvait auprès du khalifat, était rentré sans avoir fait prévenir les serviteurs de son arrivée. Et, dès qu’il fut dans le vestibule de sa maison, il entendit la voix qui chantait, miraculeuse et si douce, telle la brise du premier matin quand elle salue les palmiers, et plus fortifiante pour l’esprit de l’écouteur que l’huile des amandes pour le corps du lutteur.

Et Ishak fut si ému aux accents de cette voix mêlée à l’accompagnement du luth, et qui ne pouvait être, sans aucun doute, une voix d’entre les voix de la terre, mais quelque fusée venue des accords édéniques, ne put s’empêcher de pousser un grand cri, de saisissement à la fois et d’admiration. Et la jeune chanteuse Tohfat entendit le cri, et accourut, tenant encore le luth dans ses bras. Et elle trouva, appuyé contre le mur du vestibule, une main sur le cœur, son maître Ishak si pâle et si ému qu’elle jeta le luth et courut à lui, pleine d’anxiété, en s’écriant : « Sur toi les grâces du Très-Haut, ô mon seigneur, et la délivrance de tout mal. Puisses-tu n’avoir aucun malaise ou dérangement ! » Et Ishak, reprenant ses esprits, demanda à voix basse : « Serait-ce toi, ô Tohfa, qui jouais et chantais dans la salle vide ? » Et la jeune fille se troubla et rougit et ne sut quelle réponse faire à une demande dont elle ne comprenait point le motif. Mais comme Ishak insistait, elle eut peur de le contrarier en se taisant davantage, et répondit : « Hélas ! Ô mon seigneur, c’était ta servante Tohfa ! » Et Ishak, entendant cela, baissa la tête et dit : « Voilà le jour de la confusion ! Ô Ishak à l’âme orgueilleuse, qui te croyais le premier de ton siècle pour la voix et l’harmonie, tu n’es plus qu’un esclave sevré de tout talent, en présence de cette jeune fille du ciel ! »

Et, à la limite de l’émotion, il prit la main de la jouvencelle et la porta à ses lèvres avec respect, puis à son front. Et Tohfa se sentit défaillir, et trouva tout de même la force de retirer vivement sa main, en s’écriant : « Le nom d’Allah sur toi, ô mon maître ! Depuis quand le maître baise-t-il la main de l’esclave ? » Mais il répondit, en toute humilité : « Tais-toi, ô Chef-d’œuvre-des-Cœurs, ô la première des créatures, tais-toi ! Ishak a trouvé son maître, lui qui jusqu’à présent pensait n’avoir point d’égal. Car, par le Prophète ! – sur Lui la prière et la paix ! – je jure que je croyais jusqu’à présent n’avoir point d’égal, et que maintenant mon art, à côté du tien, n’est qu’un drachme à côté d’un dinar, ô Tohfa, tu es l’excellence même. Et je vais, à l’heure et à l’instant, te conduire à l’émir des Croyants Haroun-al-Rachid. Et quand son regard étincellera sur toi, tu deviendras une princesse entre les femmes, comme déjà tu es une reine entre les créatures de Dieu. Et ainsi seront consacrés ton art et ta beauté. C’est pourquoi louanges et louanges à toi, ô ma souveraine Chef-d’œuvre-des-Cœurs ! Et fasse Allah seulement, quand ton merveilleux destin t’aura assise à la place de choix dans le palais de l’émir des Croyants, que tu ne chasses point de ton souvenir ton esclave Ishak le noyé ! » Et Tohfa, les yeux pleins de larmes, répondit : « Ô mon seigneur, comment t’oublierais-je, toi qui es la source de toute fortune, et la force même de mon cœur ? » Et Ishak lui prit la main et lui fit jurer sur le Livre qu’elle ne l’oublierait pas. Et il ajouta : « Oui, certes ! ta destinée est une merveilleuse destinée, et sur ton front je vois marqué le désir de l’émir des Croyants. Aussi laisse-moi te prier de chanter en présence du khalifat ce que tout à l’heure tu chantais pour toi seule, alors que derrière la porte je t’entendais, me croyant déjà au nombre des prédestinés. »

Et, ayant eu la promesse de la jeune fille, il lui dit encore : « Ô Chef-d’œuvre-des-Cœurs, peux-tu maintenant, comme une dernière faveur, me dire par quelle suite d’événements mystérieux une reine a pu se trouver mêlée au nombre des esclaves qu’on vend et qu’on achète, alors qu’il serait impossible d’évaluer sa rançon, même si on entassait devant elle tous les trésors cachés des mines et toutes les richesses souterraines et marines qu’Allah Très-Haut a enfouies au cœur des éléments ? »

Et Tohfa, à ces paroles, sourit et dit : « Ô mon seigneur, l’histoire de Tohfa, ta servante, est une étrange histoire ; et son cas est fort surprenant ; car s’il était écrit avec les aiguilles sur le coin intérieur de l’œil, il servirait d’enseignement au lecteur attentif. Et un jour prochain, si Allah veut, je te conterai cette histoire, qui est celle de ma vie et de ma venue à Baghdad. Mais qu’il te suffise pour aujourd’hui de savoir que je suis une prise de Maghrébin, et que j’ai vécu au milieu des Maghrébins. » Et elle ajouta : « Je suis entre tes mains, prête à te suivre au palais de l’émir des Croyants ! »

Et Ishak, qui était d’un caractère réservé et délicat, se garda bien d’insister pour en savoir plus long, et, se levant, il frappa dans ses mains, et ordonna aux esclaves qui accoururent à ce signal de préparer les vêtements de sortie pour leur maîtresse Tohfa. Et aussitôt elles ouvrirent les grands coffres à vêtements, et en tirèrent tout un lot de merveilleuses robes rayées en soie de Nischabour, parfumées aux essences volatiles, et légères au toucher et à la vue. Et elles tirèrent également des cassettes à bijoux un assortiment de joyaux agréables à regarder. Et elles vêtirent la jouvencelle, leur maîtresse, de sept robes superposées de couleurs différentes, et la semèrent de pierreries, et la rendirent semblable à une belle idole chinoise.

Et, ces soins terminés, elles vinrent se tenir à ses côtés et la soutinrent à droite et à gauche, tandis que d’autres jeunes filles se chargeaient de porter sur leurs bras les pans frangés des traînes. Et elles sortirent avec elle de l’école de musique, précédées par Ishak qui ouvrait la marche avec un jeune nègre porteur du luth miraculeux.

Et le cortège arriva au palais du khalifat, et entra dans la salle des attentes. Et Ishak se hâta d’aller se présenter d’abord seul devant le khalifat, et lui dit, après les hommages dus et rendus : « Voici, ô émir des Croyants, que je conduis entre tes mains aujourd’hui une jouvencelle unique entre les plus belles, un don choisi, un miracle de son Créateur, une échappée du paradis, ma maîtresse et non mon élève, la merveilleuse chanteuse Tohfa, Chef-d’œuvre-des-Cœurs ! » Et al-Rachid sourit et dit : « Et où est ce chef-d’œuvre, ô Ishak ? Serait-ce l’adolescente que j’avais entrevue un jour au dépôt des esclaves, alors qu’elle était invisible et voilée aux yeux de l’acheteur ? » Et Ishak répondit : « Elle-même, ô mon seigneur ! Et par Allah ! elle est plus fraîche à la vue que le matin frais, et plus harmonieuse à l’oreille que le chant de l’eau sur les cailloux ! » Et al-Rachid répondit : « Alors, ô Ishak, ne tarde pas davantage à faire entrer le matin, et ce qui est plus frais que le matin. Et ne nous prive pas plus longtemps de la musique de l’eau et de ce qui est plus harmonieux que la musique de l’eau. Car, en vérité, le matin ne doit jamais être caché, ni l’eau cesser de chanter…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT VINGT-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

« … ne tarde pas davantage à faire entrer le matin, et ce qui est plus frais que le matin. Et ne nous prive pas plus longtemps de la musique de l’eau et de ce qui est plus harmonieux que la musique de l’eau ; car en vérité, le matin ne doit jamais être caché, ni l’eau cesser de chanter. »

Et Ishak sortit pour aller chercher Tohfa, tandis que le khalifat s’étonnait en son âme de le voir louer pour la première fois, et avec tant de véhémence, une chanteuse. Et il dit à Giafar : « N’est-ce point prodigieux, ô vizir, qu’Ishak s’exprime avec tant d’admiration sur le compte de tout autre que lui-même ? Voilà qui me stupéfie à la limite de la stupeur. » Et il ajouta : « Mais nous allons bien voir quelle va être l’affaire. »

Et, au bout de quelques instants, précédée par Ishak qui la tenait délicatement par la main, entra la jouvencelle. Et l’œil de l’émir des Croyants étincela sur elle. Et son esprit fut ému de sa grâce ; et ses yeux furent réjouis de sa démarche charmante semblable à la soie volante des écharpes. Et, tandis qu’il la contemplait, elle vint s’incliner entre ses mains, et releva son voile de visage. Et elle fut comme la lune dans sa quatorzième nuit, pure, éblouissante, blanche et sereine. Et, bien que troublée de se trouver en présence de l’émir des Croyants, elle n’oublia point ce que lui commandaient les bonnes manières, la politesse et le savoir-vivre, et, de sa voix à nulle autre pareille, elle salua le khalifat, disant : « Le salam sur toi, ô descendant du plus noble d’entre les fils des hommes, ô postérité bénie de notre seigneur Môhammad – sur Lui la prière, la paix et les grâces de choix ! – bercail et asile de ceux qui marchent dans la voie de la rectitude, intègre justicier des trois mondes. Le salam sur toi de la part de la plus soumise et de la plus éblouie de tes esclaves. »

Et al-Rachid ayant entendu ces paroles dites avec un accent si délicieux, se dilata et s’épanouit et s’écria : « Maschallah ! Ô moulage de la perfection ! » Et il la regarda encore plus attentivement, et faillit s’envoler de joie. Et Giafar et Massrour faillirent également s’envoler de joie. Puis al-Rachid se leva de son trône et descendit vers la jouvencelle, et s’approcha d’elle et, tout doucement, lui ramena sur le visage son petit voile de soie : ce qui signifiait qu’elle était désormais de son harem, et que tout ce qu’elle était rentrait désormais dans le mystère prescrit aux élues des Croyants.

Après quoi il l’invita à s’asseoir, et lui dit : « Ô Chef-d’œuvre-des-Cœurs, tu es en vérité un don choisi. Mais ne pourrais-tu pas, avec ta venue qui illumine la demeure, faire entrer l’harmonie dans le palais ? Voici que notre ouïe t’appartient, comme notre vue ! »

Et Tohfa prit le luth des mains du petit esclave noir, et s’assit au pied du trône du khalifat, pour aussitôt préluder de manière à sensibiliser l’oreille la plus réfractaire. Et le miracle de ses doigts était une réalité plus émouvante que la gorge des oiseaux. Puis, au milieu des respirations arrêtées, elle laissa chanter sur ses lèvres ces vers du poète :

« Quand, aux limites de l’horizon, la jeune lune sort de son lit et se rencontre soudain avec le roi de pourpre qui se couche,

Toute honteuse d’être surprise sans voile de visage, elle cache sa pâleur sous un léger nuage.

Elle attend que le brillant émir ait disparu, pour continuer sa promenade dans le ciel tranquille du soir.

Si la reine n’a pu surmonter sa terreur devant l’approche du roi, comment une jeune fille, sans mourir sur l’heure, soutiendrait-elle le regard de son sultan ? »

Et al-Rachid regarda la jeune fille avec amour, complaisance et douceur, et fut si charmé de ses dons naturels, de la beauté de sa voix, et de l’excellence de son jeu et de son chant, qu’il descendit de son trône et vint s’asseoir près d’elle sur le tapis, et lui dit : « Ô Tohfa, par Allah ! tu es vraiment un don choisi. » Puis il se tourna vers Ishak, et lui dit : « En vérité, ô Ishak, tu n’as pas été assez juste dans ton appréciation de cette merveille, malgré tout ce que tu nous en as dit. Car je ne crains pas d’avancer qu’elle te surpasse toi-même, sans conteste. Et il était écrit que personne ne devait lui rendre justice, sinon le khalifat ! » Et Giafar s’écria : « Par la vie de ta tête, ô mon seigneur, tu dis vrai ! Cette jouvencelle est la voleuse des esprits ! » Et Ishak dit : « En vérité, ô émir des Croyants, je ne fais point difficulté de le reconnaître, d’autant plus que, en l’entendant la première fois, j’avais déjà très nettement senti, tout de suite, que tout mon art et ce qu’Allah m’avait réparti de talent, n’étaient plus rien à mes propres yeux. Et je m’étais écrié : « Ô Ishak, c’est aujourd’hui pour toi le jour de la confusion ! » Et le khalifat dit : « Alors, c’est bien. »

Puis il pria Tohfa de recommencer le même chant.

Et, l’ayant à nouveau entendue, il se récria de plaisir et se trémoussa. Et il dit à Ishak : « Par les mérites de mes ancêtres ! tu m’as apporté là un présent qui vaut l’empire du monde. » Puis, n’en pouvant plus d’émotion, et ne voulant point paraître trop expansif devant ses compagnons, le khalifat se leva et dit à Massrour, l’eunuque : « Ô Massrour, lève-toi et conduis ta maîtresse Tohfa à l’appartement d’honneur du harem. Et veille à ce qu’elle ne manque de rien. » Et le castrat porte-glaive sortit en emmenant Tohfa. Et le khalifat, avec des yeux humides, la regarda s’éloigner dans sa démarche de gazelle, ses ornements et ses robes rayées. Et il dit à Ishak : « Elle est habillée avec goût. D’où lui viennent-elles, ces robes dont je n’ai point vu les pareilles dans mon palais ? » Et Ishak dit : « Elles lui viennent de ton esclave, par l’effet de tes générosités sur ma tête, ô mon seigneur. Elles sont un présent qui lui vient de toi par mon entremise. D’ailleurs, par ta vie ! tous les présents du monde n’existent plus, comparés à sa beauté. » Et le khalifat, qui n’était jamais en défaut de munificence, se tourna vers Giafar et lui dit : « Ô Giafar, tu compteras sur l’heure à notre fidèle Ishak, sur le trésor, cent mille dinars ; et tu lui donneras dix robes d’honneur de la garde-robe choisie ! »

Puis al-Rachid, la figure épanouie, et l’esprit libéré de tous soucis, se dirigea vers l’appartement réservé où Tohfa avait été conduite par le porte-glaive. Et il entra auprès de l’adolescente, en disant : « La sécurité sur toi, ô Chef-d’œuvre-des-Cœurs ! » Et il s’approcha d’elle, et la prit dans ses bras, derrière le voile du mystère. Et il la trouva une pure vierge, intacte comme la perle marine nouvellement cueillie. Et il se réjouit d’elle.

Et, dès ce jour, Tohfa prit un rang très haut dans son cœur, tellement qu’il ne put souffrir son absence un seul instant. Et il finit même par mettre entre ses mains les clefs de toutes les affaires du royaume. Car il avait trouvé en elle une femme d’intelligence. Et elle eut, pour son train habituel, deux cent mille dinars par mois, et cinquante jeunes filles esclaves pour son service de jour et de nuit. Et elle eut, en cadeaux et choses de prix, de quoi acheter tout le pays de l’Irak et les terres du Nil.

Et l’amour de cette adolescente s’incrusta tellement dans le cœur du khalifat, qu’il ne voulut se fier à personne pour sa garde. Et quand il sortait de chez elle, il gardait sur lui la clef de l’appartement réservé. Et même, un jour, comme elle chantait devant lui, il fut dans un tel excès d’exaltation, qu’il fit le geste de lui baiser la main. Mais elle recula d’un bond, et, dans ce brusque mouvement, elle cassa son luth. Et elle pleura. Et al-Rachid, ému à l’extrême, essuya ses larmes, et, d’une voix tremblante, lui demanda pourquoi elle pleurait, et s’écria : « Fasse Allah, ô Tohfa, que jamais une goutte de larme ne tombe d’un seul de tes yeux ! » Et Tohfa dit : « Que suis-je, ô mon seigneur, pour que tu veuilles baiser ma main ? Veux-tu donc qu’Allah et Son Prophète – sur Lui la prière et la paix ! – me punissent de cela, et fassent s’évanouir ma félicité ? Car personne au monde n’a atteint un honneur semblable ! » Et al-Rachid fut content de sa réponse, et lui dit : « Maintenant que tu sais, ô Tohfa, quel rang véritable tu occupes dans mon esprit, je ne recommencerai plus le geste qui t’a émue. Rafraîchis donc tes yeux, et sache bien que je n’aime que toi, et que je mourrai en t’aimant. » Et Tohfa tomba à ses pieds, et lui entoura les genoux de ses bras. Et le khalifat la releva et l’embrassa, et lui dit : « Toi seule es reine pour moi. Et tu es au-dessus même de la fille de mon oncle, Sett-Zobéida. »

Or, un jour, al-Rachid était allé à la chasse, et Tohfa se trouvait seule dans son pavillon, assise sous un chandelier d’or qui l’éclairait de ses chandelles parfumées. Et elle lisait dans un livre. Et soudain une pomme de senteur tomba sur ses genoux. Et elle leva la tête et vit, au dehors, la personne qui avait lancé la pomme. Et c’était Sett-Zobéida. Et, au plus vite, Tohfa se leva et, après les salams respectueux, dit : « Ô ma maîtresse, les excuses ! Par Allah ! si j’avais été libre de mes mouvements, je serais allée tous les jours te prier d’agréer mes services d’esclave ! Qu’Allah ne nous prive jamais de tes pas ! » Et Zobéida entra chez la favorite, et s’assit à côté d’elle. Et son visage était triste et soucieux. Et elle dit : « Ô Tohfa, je sais ton grand cœur, et tes paroles ne me surprennent pas. Car la générosité chez toi est un don naturel. Or moi, par la vie de l’émir des Croyants ! je n’ai point pour habitude de sortir de mes appartements, et d’aller rendre visite aux épouses et aux favorites du khalifat, mon cousin et époux. Mais aujourd’hui je viens t’exposer la situation humiliante qui m’est faite, depuis ton entrée au palais. Sache, en effet, que je suis complètement délaissée, et réduite au rang de concubine sèche. Car l’émir des Croyants ne vient plus me voir et ne demande plus de mes nouvelles. » Et elle se mit à pleurer. Et Tohfa pleura avec elle et faillit s’évanouir. Et Zobéida lui dit : « Je suis donc venue t’adresser une requête, et c’est de faire en sorte qu’al-Rachid m’accorde une nuit par mois, seulement, afin que je ne sois pas tout à fait au rang des esclaves. » Et Tohfa baisa la main de la princesse, et lui dit : « Ô couronne sur ma tête, ô notre maîtresse, je souhaite de toute mon âme que le khalifat passe tout le mois et non une nuit près de toi, afin que ton cœur soit réconforté, et que je sois pardonnée, moi qui, par ma venue, fus la cause de ton chagrin. Et puissé-je un jour n’être qu’une esclave entre tes mains de reine et de maîtresse. »

Or, sur ces entrefaites, al-Rachid rentra de la chasse, et se dirigea en ligne droite vers le pavillon de sa favorite. Et Sett-Zobéida, l’ayant aperçu de loin, se hâta de s’enfuir, après que Tohfa lui eut promis son intervention. Et al-Rachid entra, et s’assit en souriant, et fit asseoir Tohfa sur ses genoux. Puis ils mangèrent et burent ensemble, et se dévêtirent. Et alors seulement Tohfa parla de Sett-Zobéida, et le supplia d’exaucer son cœur et d’aller cette nuit même près d’elle. Et il sourit et dit : « Puisque ma visite à Sett-Zobéida est si urgente, tu aurais dû, ô Tohfa, m’en parler avant que nous nous fussions dévêtus. » Mais elle répondit : « Je l’ai fait, pour donner raison au poète qui a dit :

« Aucune suppliante ne devrait se présenter voilée : car celle-là intercède le mieux qui intercède toute nue. »

Et quand al-Rachid eut entendu cela, il fut content et serra Tohfa contre sa poitrine. Et il se passa ce qui se passa. Après quoi il la quitta pour faire ce qu’elle lui demandait au sujet de Sett-Zobéida. Et il ferma sur elle la porte à clef, et s’en alla. Et voilà pour lui !

Quant à Tohfa, ce qui lui arriva depuis cet instant est si prodigieux et étonnant, qu’il importe de le narrer lentement…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTIÈME NUIT

Elle dit :

… Quant à Tohfa, ce qui lui arriva depuis cet instant est si prodigieux et étonnant, qu’il importe de le narrer lentement.

Lorsque Tohfa se trouva seule dans son appartement, elle reprit son livre, et continua sa lecture. Puis, s’étant quelque peu fatiguée, elle prit son luth, et se mit à en jouer pour elle seule. Et ce fut si beau que les choses inanimées en dansèrent de plaisir.

Et soudain elle sentit instinctivement que quelque chose d’inusité se passait dans sa chambre, éclairée en ce moment à la lueur des chandelles. Et elle se retourna et vit, au milieu de la chambre, un vieil homme qui dansait en silence. Et il avait les yeux baissés, et son aspect était vénérable et son port majestueux. Et il dansait une danse extatique, comme nul être humain ne pourrait en danser jamais.

Et Tohfa se sentit refroidie d’épouvante. Car les fenêtres et les portes étaient fermées, et les issues étaient gardées jalousement par les eunuques. Et elle ne se rappelait point avoir jamais vu au palais la figure de cet étrange vieillard. Aussi se hâta-t-elle intérieurement de prononcer la formule de l’exorcisme : « Je me réfugie en Allah le Très-Haut contre le Lapidé ! » Et elle se dit : « Certes ! je ne vais pas montrer que je me suis aperçue de la présence de cet être étrange. Je continuerai plutôt à jouer, et il arrivera ce qu’Allah veut ! » Et, sans s’arrêter dans son jeu, elle eut la force de continuer l’air commencé, mais ses doigts tremblaient sur l’instrument.

Et voici qu’au bout d’une heure de temps le cheikh danseur s’arrêta de danser, s’approcha de Tohfa, et embrassa la terre entre ses mains, disant : « Tu as excellé, ô la plus exaltée de l’Orient et de l’Occident ! Puisse le monde n’être jamais privé de ta vue et de tes perfections ! Ô Tohfa, ô Chef-d’œuvre-des-Cœurs, ne me connais-tu pas ? » Et elle s’écria : « Non, par Allah ! je ne te connais pas ! Mais je pense bien que tu es un genni du pays de Gennistân. Éloigné soit le Malin ! » Et il répondit, en souriant : « Tu dis vrai, ô Tohfa. Je suis le chef de toutes les tribus du Gennistân, je suis Éblis ! » Et Tohfa s’écria : « Le nom d’Allah sur moi et autour de moi ! Je me réfugie en Allah ! » Mais Éblis lui prit la main, la baisa et la porta à ses lèvres et à son front, et dit : « Ne crains rien, ô Tohfa, car depuis longtemps tu es ma protégée et la bien-aimée de la jeune reine des genn, Kamariya, qui est pour la beauté, entre les filles des genn, ce que tu es toi-même parmi les filles d’Adam. Sache, en effet, que, depuis bien longtemps, je viens avec elle te rendre visite, toutes les nuits, sans que tu t’en doutes, et t’admirer sans que tu le saches. Car notre charmante reine Kamariya est amoureuse de toi à la folie et ne jure que par ton nom et par tes yeux. Et quand elle vient ici et qu’elle te voit, pendant que tu es endormie, elle fond de désir et meurt de ta beauté. Et le temps pour elle n’est que langueur, excepté la nuit quand elle vient à toi et qu’elle jouit de ta vue sans que tu la voies. Je viens donc auprès de toi, en messager, te raconter ses peines et la langueur où elle se trouve loin de toi, et te dire de sa part et de ma part que, si tu le veux bien, je te conduirai au Gennistân, où tu seras élevée au plus haut rang parmi les rois des genn. Et tu gouverneras nos cœurs, comme tu gouvernes ici les cœurs des fils des hommes. Or, aujourd’hui les circonstances se prêtent merveilleusement à ton voyage. Car nous allons célébrer les noces de ma fille et la circoncision de mon fils. Et la fête sera illuminée de ta présence ; et les genn seront touchés de ta venue, et t’agréeront tous pour leur reine. Et tu séjourneras parmi nous tant que tu voudras. Et si tu ne te plais pas au Gennistân, et que tu ne te fasses pas à notre vie, qui est une vie de fêtes continuelles, je fais ici le serment de te ramener où je te prends, sans insistances ni difficultés. »

Et, ayant entendu ce discours d’Éblis – qu’il soit confondu ! – l’épouvantée Tohfa n’osa pas refuser la proposition, par crainte de complications diaboliques. Et elle répondit « oui », d’un signe de tête. Et aussitôt Éblis prit d’une main le luth que lui confia Tohfa, et la prit elle-même de l’autre main, en disant : « Bismillah ! » Et la conduisant ainsi, il ouvrit les portes, sans l’aide de clefs, et marcha avec elle jusqu’à ce qu’ils arrivassent à l’entrée des cabinets.

Or les cabinets, et quelquefois les puits et les citernes, sont les seuls endroits dont se servent les genn de dessous terre et les éfrits, pour venir à la surface de la terre. Et c’est pour ce motif que nul homme n’entre dans les cabinets sans prononcer la formule de l’exorcisme, et sans se réfugier par l’esprit en Allah. Et de même qu’ils sortent par les latrines, les genn rentrent chez eux par là même. Et on ne connaît pas d’exception à cette règle et de refus à cette coutume.

Aussi quand l’épouvantée Tohfa se vit devant les cabinets avec le cheikh Éblis, sa raison s’envola. Mais Éblis se mit à bavarder pour l’étourdir, et descendit avec elle dans le sein de la terre, par le trou béant des latrines. Et, ce passage difficile franchi sans encombre, on arriva à un passage souterrain creusé en voûte. Et lorsqu’on eut traversé ce passage, on se trouva soudain au dehors, sous le ciel. Et, à la sortie du souterrain, un cheval sellé les attendait, sans maître ni conducteur. Et le cheikh Éblis dit à Tohfa : « Bismillah, ô ma maîtresse ! » Et, tenant les étriers, il la fit monter sur le cheval dont la selle avait un grand dossier. Et elle s’installa le mieux qu’elle put, et le cheval aussitôt se mut comme une vague sous elle, et étendit tout à coup d’immenses ailes dans la nuit. Et il s’éleva avec elle dans les airs, tandis que le cheikh Éblis volait, par ses propres moyens, à son côté. Et de tout cela elle eut si peur qu’elle s’évanouit, renversée sur la selle.

Et lorsque, grâce à l’air vif, elle fut revenue de son évanouissement, elle se vit dans une vaste prairie, si pleine de fleurs et de fraîcheur qu’on croyait voir une robe légère peinte de belles couleurs. Et au milieu de cette prairie s’élevait un palais, haut en tours dans les airs, et flanqué de cent quatre-vingts portes de cuivre rouge. Et sur le seuil de la porte principale se tenaient les chefs des genn, habillés de beaux vêtements.

Et lorsque ces chefs eurent aperçu le cheikh Éblis, ils crièrent tous : « Voilà Sett-Tohfa qui s’avance ! » Et, dès que le cheval se fut arrêté devant la porte, ils se pressèrent tous autour d’elle, l’aidèrent à mettre pied à terre, et la portèrent au palais en baisant ses mains. Et, à l’intérieur, elle vit une grande salle faite de quatre salles qui se suivaient, où les murs étaient d’or et les colonnes d’argent, une salle à rendre poilue la langue qui en essaierait la description. Et, tout au fond, on voyait un trône d’or rouge rehaussé de perles marines. Et on la fit asseoir, en grande pompe, sur ce trône. Et les chefs des genn vinrent se ranger sur les marches du trône, autour d’elle et à ses pieds. Et ils étaient, quant à l’aspect, semblables aux fils d’Adam, sauf deux d’entre eux qui avaient une figure épouvantable. Car chacun de ces deux-là n’avait qu’un œil au milieu de la tête, fendu en long, et des crocs projetés en avant comme ceux des cochons sauvages.

Et quand chacun eut pris la place due à son rang, et que tout le monde fut tranquille, on vit s’avancer une jeune reine, gracieuse et belle, dont la face était si brillante qu’elle éclairait la salle autour d’elle. Et trois autres adolescentes féeriques marchaient derrière elle, se dandinant à qui mieux-mieux. Et, arrivées devant le trône de Tohfa, elles la saluèrent d’un salam gracieux. Et la jeune reine qui marchait en tête, monta ensuite les marches du trône, tandis que Tohfa les descendait. Et, arrivée en face de Tohfa, la reine l’embrassa longuement sur les joues et sur la bouche.

Or, cette reine était précisément la reine des genn, la princesse Kamariya, celle-là qui était amoureuse de Tohfa. Et les trois autres étaient ses sœurs ; et l’une s’appelait Gamra, la seconde Scharara, et la troisième Wakhima.

Et Kamariya était tellement heureuse de voir Tohfa, qu’elle ne put s’empêcher de se lever encore de son siège d’or pour venir l’embrasser une fois de plus, et la serrer contre ses seins, en lui caressant les joues.

Et, voyant cela, le cheikh Éblis se mit à rire, et s’écria : « Ô la belle accolade ! Soyez gentilles, et prenez-moi entre vous deux…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTE-UNIÈME NUIT

Elle dit :

… Et, voyant cela, le cheikh Éblis se mit à rire, et s’écria : « Ô la belle accolade ! Soyez gentilles, et prenez-moi entre vous deux ! » Et un grand rire secoua l’assemblée des genn. Et Tohfa rit également. Et la belle Kamariya lui dit : « Ô ma sœur, je t’aime, et les cœurs sont si profonds qu’ils ne peuvent avoir pour témoins que les âmes. Et mon âme témoigne que je t’aimais déjà avant de t’avoir vue. » Et Tohfa, ne voulant point paraître mal élevée, répondit : « Par Allah ! toi aussi tu m’es chère, ya setti Kamariya. Et je suis devenue ton esclave depuis que je t’ai vue. » Et Kamariya la remercia, et l’embrassa encore, et lui présenta ses trois sœurs, disant : « Celles-ci sont mariées à nos chefs. » Et Tohfa fit un salut approprié à chacune d’elles. Et elles vinrent, à tour de rôle, s’incliner devant elle.

Après quoi des esclaves genn entrèrent avec le grand plateau des mets, et tendirent la nappe. Et la reine Kamariya invita Tohfa à venir s’asseoir avec elle et ses sœurs autour du plateau, au milieu duquel étaient gravés ces vers :

 

« Je suis fait pour porter des mets de toutes sortes ;

La générosité est ce que je comporte ;

Donc, sans en rien laisser, mangez ce que je porte.

Les mains des plus puissants viennent me faire signe.

Que chacun de vous me désigne

Quelle est sa préférence insigne.

D’un si grand honneur je suis digne,

À cause des mets que j’aligne. »

 

Après qu’elles eurent lu ces vers, elles touchèrent aux mets. Mais Tohfa ne mangeait point avec appétit, car elle était préoccupée de la vue des deux chefs de genn qui avaient un visage repoussant. Et elle ne put s’empêcher de dire à Kamariya : « Par ta vie, ô ma sœur, mes yeux ne peuvent plus souffrir la vue de celui-ci qui est là, et de cet autre qui est à côté de lui ! Pourquoi sont-ils si horribles, et qui sont-ils ? » Et Kamariya se mit à rire et répondit : « Ô ma maîtresse, celui-ci est le chef al-Schisbân, et cet autre est le très grand Maïmoun, le porte-glaive. Si tu les trouves si laids, c’est parce qu’ils n’ont pas voulu, à cause de leur orgueil, faire comme nous toutes, et comme tous les genn, changer leur forme première pour celle d’êtres humains. Car sache que tous les chefs que tu vois sont, en leur état ordinaire, semblables à ces deux-là pour la forme et pour l’aspect ; mais aujourd’hui, pour ne point te faire peur, ils ont revêtu une apparence de fils d’Adam, de façon à ce que tu puisses te familiariser avec eux et te sentir bien à ton aise. » Et Tohfa répondit : « Ô ma maîtresse, en vérité, je ne peux pas les regarder. Surtout ce Maïmoun, qu’il est effrayant ! Véritablement j’ai peur de lui ! Oui, j’ai bien peur de ces deux jumeaux-là ! » Et Kamariya ne put s’empêcher de rire aux éclats. Et al-Schisbân, l’un des deux chefs à face épouvantable, la vit qui riait et lui dit : « Pourquoi ces rires, ô Kamariya ? » Et elle lui parla en une langue que nulle oreille de fils d’Adam ne pouvait saisir, et lui expliqua ce que Tohfa avait dit à son sujet et au sujet de Maïmoun. Et le maudit al-Schisbân, au lieu de se fâcher, se mit à rire d’un rire si prodigieux qu’on crut d’abord qu’une violente tempête s’était engouffrée dans la salle.

Et le repas s’acheva de la sorte, au milieu du rire général des chefs des genn. Et lorsque tout le monde se fut lavé les mains, on apporta les flacons des vins. Et le cheikh Éblis s’approcha de Tohfa, et lui dit : « Ô ma maîtresse, tu réjouis cette salle et l’illumines et l’embellis de ta présence. Mais dans quelle exaltation ne serions-nous pas, reines et rois, si tu voulais bien nous faire entendre quelque chose sur ton luth, en l’accompagnant de ta voix. Car voici la nuit qui a déjà ouvert ses ailes pour le départ, et elle ne les étendra pas longtemps encore. Avant donc qu’elle nous quitte, favorise-nous, ô Chef-d’œuvre-des-Cœurs ! » Et Tohfa répondit : « Ouïr c’est obéir ! » Et elle prit le luth et en joua merveilleusement, de sorte qu’il sembla à ceux qui l’écoutaient que le palais dansait avec eux, comme un navire sur ses ancres, et cela par l’effet de la musique. Et elle chanta ces vers :

« La paix sur vous tous qui êtes mes fidèles par serment.

N’aviez-vous pas dit que je vous rencontrerais, ô tous qui me rencontrez ?

Je vous ferai des reproches d’une voix plus douce que la brise du matin, plus fraîche que l’eau pure cristallisée.

Car mes paupières, fidèles aux larmes, sont toutes meurtries, alors que la sincérité essentielle de mon âme est une cure pour ceux qui la voient, ô mes amis ! »

Et les chefs des genn, en entendant ces vers et leur musique, furent dans l’extase de la jouissance. Et le laid Maïmoun, ce méchant, fut si enthousiasmé qu’il se mit à danser, le doigt enfoncé dans son cul. Et le cheikh Éblis dit à Tohfa : « De grâce ! change le ton, car le plaisir, en entrant dans mon cœur, a arrêté mon sang et ma respiration ! » Et la reine Kamariya se leva et vint l’embrasser entre les deux yeux, en lui disant : « Ô fraîcheur de l’âme ! Ô cœur de mon cœur ! » Et elle la conjura de jouer encore. Et Tohfa répondit : « Ouïr c’est obéir ! » Et elle chanta ceci, en s’accompagnant :

« Souvent, alors que grandit la langueur, je console mon âme par l’espoir.

Les choses difficiles seront malléables comme la cire, si ton âme connaît la patience ; et tout ce qui est loin se rapprochera, si tu te résignes. »

Et cela fut chanté d’une voix si belle que les chefs des genn se mirent tous à danser. Et Éblis vint à Tohfa, et lui baisa la main et lui dit : « Ô merveilleuse, serait-ce abuser de ta générosité que de te demander encore un chant ? » Et Tohfa répondit : « Pourquoi n’est-ce point Sett-Kamariya qui me le demande ? » Et la jeune reine accourut aussitôt et, baisant les deux mains de Tohfa, elle lui dit : « Par ma vie sur toi ! encore une fois ! » Et elle dit : « Par Allah ! ma voix est fatiguée de chanter ; mais si tu le veux bien, je vous dirai à tous, sans les chanter, mais en les récitant dans leur rythme, les chants du zéphyr, des fleurs et des oiseaux. Et, pour commencer, je vous dirai d’abord le chant du zéphyr. »

LES CHANTS DU ZÉPHYR, DES FLEURS ET DES OISEAUX

Et elle mit son luth de côté, et, au milieu du silence des genn, et sous le sourire séduit des jeunes reines des genn, elle dit : « Voici le Chant du Zéphyr :

« Je suis le messager des amants, je porte les soupirs de ceux qui se lamentent à cause de l’amour.

Je transmets avec fidélité les secrets des amoureux, et je redis les paroles telles que je les ai entendues.

Je suis tendre aux voyageurs de l’amour. Pour eux mon haleine se fait plus douce, et je m’épuise en cajoleries et badinages.

Je règle cependant ma conduite sur celle de l’amant. S’il est bon, je le caresse d’un souffle odorant ; mais s’il est méchant, je le moleste d’un souffle importun.

Si mon frémissement agite le feuillage, celui qui aime ne peut retenir ses soupirs. Et dès que mon murmure le caresse, il dit ses peines à l’oreille de sa maîtresse.

La douceur et la tendresse composent mon essence, et je suis comme un luth parmi l’air incandescent.

Si je suis mobile, ce n’est point l’effet d’un vain caprice, c’est pour suivre mes sœurs les saisons dans leurs variations et leur cours.

On me dit utile, alors que seulement je suis charmant. Dans la saison du printemps, je souffle du nord, fertilisant ainsi les arbres, et rendant la nuit semblable au jour.

Dans la saison chaude, je prends ma course de l’orient, pour favoriser les fruits et vêtir les arbres de leur beauté plénière.

En automne, je viens du sud, pour que les fruits, mes bien-aimés, atteignent leur perfection et mûrissent sagement.

En hiver enfin, je prends ma course de l’occident. Et de la sorte je soulage mes amis les arbres du poids fatiguant de leurs fruits, et je sèche les feuilles pour conserver la vie aux belles branches.

C’est moi qui fais causer les fleurs avec les fleurs, qui balance les moissons, qui donne aux ruisseaux leurs chaînes argentées.

C’est moi qui féconde le palmier, qui révèle à l’amante les secrets du cœur qu’elle a enflammé, et c’est mon haleine parfumée qui annonce au pèlerin de l’amour qu’il approche de la tente de sa bien-aimée. »

« Et maintenant, si vous le voulez, ô mes maîtres et mes maîtresses, continua Tohfa, je vous dirai le Chant de la Rose…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTE-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

 

« … Et maintenant, si vous le voulez, ô mes maîtres et mes maîtresses, continua Tohfa, je vous dirai le Chant de la Rose. Le voici :

« Je suis celle qui vient en visite entre l’hiver et l’été. Mais ma visite est aussi courte que l’apparition du fantôme nocturne.

Hâtez-vous de jouir du court espace de ma floraison, et souvenez-vous que le temps est un glaive tranchant.

J’ai à la fois et la couleur de l’amante et l’habit de l’amant. J’embaume celui qui respire mon haleine, et je cause à la jeune fille qui me reçoit de la main de son ami une émotion inconnue.

Je suis un hôte qui n’a jamais été importun ; et celui qui espère me posséder longtemps est dans l’erreur. Je suis celle dont le rossignol est enamouré.

Mais, avec toute ma gloire, je suis, hélas ! de toutes mes sœurs la plus éprouvée. Partout où, jeune encore, je m’épanouis, un cercle d’épines me presse de toutes parts.

Flèches acérées, elles répandent mon sang sur mes habits et les teignent d’une couleur vermeille. Je suis éternellement blessée.

Pourtant, malgré tout ce que j’endure, je reste la plus élégante des éphémères. On m’appelle l’Orgueil du matin. Brillante de fraîcheur, je suis parée de ma propre beauté.

Mais voici la main terrible des hommes. Elle me cueille du milieu de mon jardin de feuilles, pour la prison de l’alambic.

Alors mon corps est liquéfié et mon cœur est brûlé, ma peau est déchirée et ma force se perd ; mes larmes coulent, et personne n’a pitié de moi.

Mon corps est en proie à l’ardeur du feu, mes larmes à la submersion, et mon cœur au bouillonnement. La sueur que je répands est l’indice irrécusable de mes tourments.

Ceux que consume un mal brûlant reçoivent de mon âme volatile le soulagement ; et ceux que le désir agite respirent avec délices le musc de mes robes anciennes.

Aussi lorsque ma beauté extérieure quitte les hommes, mes qualités intérieures avec mon âme restent au milieu d’eux.

Et les contemplatifs, qui savent tirer de mes charmes passagers une allégorie, ne regrettent point le temps où ma fleur ornait les jardins, mais les amants voudraient que ce temps durât toujours. »

« Et maintenant, ô mes maîtres et mes maîtresses, si vous le voulez bien, je vous dirai le Chant du Jasmin. Le voici :

« Cessez de vous chagriner, ô vous tous qui m’approchez, je suis le jasmin. Mes étoiles éclatent sur l’azur, plus blanches que l’argent dans la mine.

Je nais directement du sein de la divinité, et je me repose sur le sein des femmes. Je suis un merveilleux ornement à porter sur la tête.

Usez du vin en ma compagnie, et raillez celui qui passe le temps dans la langueur.

Ma couleur atteste le camphre, ô mes seigneurs, et mon odeur est la mère des odeurs. Par elle je suis encore présent, alors que je suis loin.

Mon nom, Yâs-mîn, offre une énigme dont le sens propre ne peut que plaire aux novices dans la vie spirituelle :

Il est composé de deux mots différents, désespoir et erreur. Je signifie donc, en mon langage muet, que le désespoir est une erreur.

C’est pourquoi j’apporte avec moi le bonheur, et je pronostique la félicité et la joie.

Je suis le jasmin. Et ma couleur atteste le camphre, ô mes seigneurs ! »

« Et maintenant, ô mes maîtres et mes maîtresses, si vous le voulez bien, je vous dirai le Chant du Narcisse. Le voici :

« Ma beauté ne m’enivre point, parce que mes yeux sont langoureux, que je me balance harmonieusement, et que noble est mon origine.

Toujours auprès des fleurs, je me plais à les considérer ; je m’entretiens avec elles au clair de la lune, et je suis constamment leur camarade.

Ma beauté me donne le premier rang parmi mes compagnes, et je suis néanmoins leur serviteur. Aussi apprendrai-je à quiconque le désirera quelles sont les obligations du service.

Je me ceins les reins de la ceinture de l’obéissance, et je me tiens debout comme un bon serviteur.

Je ne m’assieds point avec les autres fleurs, et je ne lève pas la tête vers mon commensal.

Je ne suis jamais avare de mon parfum pour celui qui désire le respirer, et je ne suis jamais rebelle à la main qui me cueille.

Je me désaltère à chaque instant dans mon calice, qui est pour moi un vêtement de pureté. Une tige d’émeraude me sert de base, et l’or et l’argent forment ma robe.

Lorsque je réfléchis sur mes imperfections, je ne puis m’empêcher de baisser avec confusion mes yeux vers la terre. Et lorsque je médite sur ce que je dois devenir un jour, mon teint change de couleur.

Je veux donc, par l’humilité de mes regards, confesser mes défauts et me faire pardonner mes clignements d’yeux.

Et si je baisse souvent la tête, ce n’est point pour me mirer dans les eaux et m’admirer, mais c’est pour considérer le moment cruel de ma fin. »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant de la Violette. Le voici :

« Je suis habillée du manteau d’une feuille verte, et d’une robe d’honneur ultra-marine. Je suis une toute petite chose d’un aspect délicieux.

Que la rose s’appelle Orgueil du matin ! Moi, j’en suis le mystère.

Mais qu’elle est digne d’envie, ma sœur la rose, qui vit de la vie des heureux et qui meurt martyre de sa beauté !

Moi, je me fane dès mon enfance, consumée de chagrin, et je nais vêtue de deuil.

Qu’ils sont courts les instants où je jouis d’une vie agréable ! Hélas ! hélas ! qu’ils sont longs les instants où je végète sèche et dépouillée de mes robes de feuilles.

Voyez ! Aussitôt que s’ouvre ma corolle, on vient me cueillir et me sevrer de mes racines, sans me laisser le temps de parvenir au terme de ma croissance.

Alors il ne manque pas de gens qui, abusant de ma faiblesse, me traitent avec violence, sans que mes agréments ni ma modestie les puissent toucher.

Je cause du plaisir à ceux qui sont auprès de moi, et je plais à ceux qui m’aperçoivent. Pourtant, à peine se passe-t-il un jour, ou même une partie d’un jour, que déjà l’on ne m’estime plus ;

Et l’on me vend au plus bas prix, après avoir fait le plus grand cas de moi ; et on finit par me trouver des défauts, après m’avoir comblée d’éloges.

Le soir, par l’influence de la destinée ennemie, mes pétales se roulent et se fanent ; et le matin, je suis pâle et desséchée.

C’est alors que les gens studieux, qui connaissent mes vertus, me recueillent. Avec mon secours, ils éloignent les maux, apaisent les douleurs et adoucissent les tempéraments secs.

Fraîche, je fais jouir les hommes de la douceur de mon parfum, du charme de ma fleur ; sèche, je leur rends la santé.

Mais combien parmi les fils des hommes qui ignorent mes qualités intérieures et négligent de scruter mes vues de sagesse.

J’offre cependant un tel sujet de réflexion aux méditatifs qui, en m’étudiant, cherchent à s’instruire ! Car ma manière d’être retient ceux qui entendent la voix de la raison.

Mais je me console d’être si souvent méconnue, en voyant que mes fleurs, sur leurs petites tiges, ressemblent à une armée dont les voltigeurs, casqués d’émeraude, auraient orné de saphirs leurs lances, et adroitement enlevé avec ces lances les têtes de leurs ennemis. »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant du Nénuphar. Le voici :

« Si craintive et pudique est ma nature que, ne pouvant me résoudre à vivre nu dans l’air, je fuis les yeux et me cache dans l’eau. Et, par ma corolle immaculée, je me laisse deviner plutôt que voir.

Que les amoureux écoutent avec avidité mes leçons, et qu’ils usent avec moi de ménagements, et se comportent avec prudence !

Les lieux aquatiques sont mon lit de repos, car j’aime l’eau limpide et courante, et ne m’en sépare ni le matin ni le soir, ni l’hiver ni l’été.

Et, quelle chose extraordinaire ! tourmenté d’amour pour cette eau, je ne cesse de soupirer après elle, et, en proie à la soif brillante du désir, je l’accompagne partout.

N’a-t-on jamais vu rien de pareil ! être dans l’eau, et se sentir dévoré par la soif la plus ardente.

Pendant le jour, sous les rayons du soleil, je déploie mon calice doré ; mais lorsque la nuit enveloppe la terre et s’étend sur les eaux, l’onde m’attire vers elle ;

Et ma corolle s’incline et, m’enfonçant dans le sein nourricier, je me retire au fond de mon nid de verdure et d’eau et je reviens à mes pensées solitaires.

Car mon calice, submergé dans l’eau nocturne, contemple alors, comme un œil vigilant, ce qui fait son bonheur.

Et les hommes irréfléchis ne savent plus où je suis, et ne se doutent point de mon bonheur caché, et nul censeur ne vient plus m’importuner pour m’éloigner de ma fraîche bien-aimée.

D’ailleurs, quelque part que mes désirs me portent, ma bien-aimée reste à mes côtés. Si je la prie de soulager l’ardeur qui m’enflamme, elle m’abreuve de sa douce liqueur. Et si je lui demande asile, complaisante, elle m’ouvre son sein pour m’y cacher.

Mon existence est liée à la sienne, et la durée de ma vie dépend du séjour qu’elle fait auprès de moi.

C’est par elle seule que je puis acquérir le dernier degré de la perfection, et c’est à ses seules qualités que je dois mes vertus.

Si craintive et pudique est ma nature que, ne pouvant me résoudre à vivre nu dans l’air, je fuis les yeux et me cache dans l’eau. Et, par ma corolle immaculée, je me laisse deviner plutôt que voir. »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant de la Giroflée…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTE-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

 

« … Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant de la Giroflée. Le voici :

« Les révolutions du temps ont changé ma couleur première et en ont formé trois différentes nuances, qui constituent mes variétés.

La première se présente sous le vêtement jaune du mal d’amour ; la seconde s’offre aux regards vêtue de la robe blanche de l’inquiétude produite par les tourments de l’absence ; et la troisième paraît sous le voile bleu du chagrin d’amour.

Quand je suis blanche, je n’ai ni éclat ni parfum. Aussi l’odorat dédaigne-t-il ma corolle, et l’on ne vient point enlever le voile qui couvre mes appas.

Mais je me réjouis d’être ainsi délaissée, car je l’ai voulu. Je cache soigneusement mon secret, je renferme en moi-même mon parfum, et je dérobe mes trésors avec tant de soin que ni les désirs ni les yeux ne peuvent en jouir.

Quand je suis jaune, je me promets, au contraire, de séduire ; je prends dans ce dessein, un air de volupté ; je répands, le matin et le soir, mon odeur musquée ; et, au crépuscule du matin et à celui du soir, je laisse échapper mon haleine odorante.

Ne me blâmez point, ô mes sœurs, si, pressée par les désirs, je confie ma passion au souffle du zéphyr. L’amante qui trahit son secret n’est pas coupable ; elle est vaincue par la violence de son amour.

Mais quand je suis bleue, je comprime mon ardeur pendant le jour, je supporte ma peine avec patience, et je n’exhale point l’odeur de mon cœur.

Même à ceux-là qui m’aiment, je ne réponds rien, quand la lumière offusque le mystère où je me plais ; et je ne leur manifeste point le secret de mon âme, et je ne trahis même pas ma présence par mon arôme.

Mais dès que la nuit m’a couverte de ses ombres, je décèle mes trésors à mes amis, et je me plains de mes maux à ceux qui souffrent les mêmes peines que moi.

Et lorsque, dans le jardin où sont assis mes amis, les coupes de vin font la ronde, je bois à mon tour dans mon propre cœur.

Alors, comme l’instant me paraît favorable, j’exhale mes émanations nocturnes, et j’épands un parfum aussi doux que la société d’un ami très aimé.

Alors aussi, si l’on recherche ma présence et que l’on me caresse délicatement, je cède avec empressement à l’invitation, sans me plaindre de ce que les cœurs durs m’ont fait souffrir.

Ah ! j’aime les ténèbres que les amants choisissent pour leur tête-à-tête, où l’amoureuse se pâme dans les bras tendus. J’aime les ténèbres qui me permettent d’exhaler au vent mes plaintes parfumées, d’ôter les voiles qui cachent ma nudité, et de présenter à mes sœurs sans parfum l’hommage de mon encens. »

« Et maintenant, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai, si vous le voulez bien, le Chant du Basilic :

« Mes sœurs, voici le moment où vous ornez à l’envi le jardin où je demeure. Donnez-moi vos ordres et, de grâce ! prenez-moi pour votre commensal.

Mes feuilles fraîches et délicates vous annoncent mes rares qualités. Je suis l’ami des ruisseaux ; je partage les secrets de ceux qui s’entretiennent au clair de lune, et j’en suis le dépositaire le plus fidèle.

Prenez-moi pour commensal, ô mes sœurs ! De même que de la danse [ne] saurait être agréable sans le son des instruments, de même l’esprit des gens délicieux ne saurait être réjoui sans ma présence.

Mon sein renferme un parfum précieux, qui pénètre jusqu’au fond des cœurs. Je suis promis aux élus dans le paradis.

Je vous ai dit, ô mes sœurs, que je n’étais point un indiscret. Cependant vous aurez peut-être entendu dire qu’il existe un délateur parmi les membres de ma famille : la menthe !

Mais, je vous en prie, ne lui faites point de reproches : elle ne répand que sa propre odeur, et ne divulgue qu’un secret qui la regarde.

Celui qui est indiscret pour lui-même ne peut être assimilé à celui qui révèle des secrets qu’on lui a confiés, et ne mérite point le nom injurieux de délateur.

Quoi qu’il en soit, je ne suis point lié à la menthe par des liens de proche parenté. Réfléchissez là-dessus, ô mes sœurs : je suis l’ami des ruisseaux ; je connais les secrets des amoureux au clair de lune ; je suis un dépositaire fidèle.

Voici le moment où vous ornez à l’envi le jardin où je demeure. Donnez-moi vos ordres et, de grâce ! prenez-moi pour votre commensal. »

« Et maintenant, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai, si vous le voulez bien, le Chant de la Camomille. Le voici :

« Si tu es en état de comprendre les emblèmes, lève-toi, et viens profiter de ceux qui te sont offerts. Sinon, dors, puisque tu ne sais pas interpréter la nature. Mais, il faut l’avouer, ton ignorance est bien coupable.

Comment les jours où ma fleur s’épanouit ne seraient-ils pas délicieux ! Voici l’époque où j’embellis les champs, où ma beauté est plus douce et plus agréable.

Mes pétales blancs servent à me faire reconnaître de loin, et mon disque jaune imprime une douce langueur à ma corolle.

On peut comparer la différence de mes deux couleurs à celle qui existe dans les versets du Koran, dont les uns sont clairs et les autres obscurs.

Sache tirer le sens caché de ma mort apparente, qui a lieu chaque année, et des tourments que le destin me fait souffrir.

Tu es souvent venu m’admirer, lorsque ma fleur épanouie enchantait les campagnes, et tu es venu de nouveau peu après, mais tu ne m’as plus trouvée. Et tu n’as pas compris.

Aussi, lorsque mes plaintes douloureuses montent vers mes sœurs les colombes, tu prends ces gémissements pour le chant du plaisir et, joyeux, tu te divertis sur le gazon émaillé de mes fleurs. Hélas ! tu n’as pas compris.

Mes pétales blancs servent à me faire reconnaître de loin, mais toi ! Il est fâcheux que tu ne saches pas distinguer ma gaieté d’avec ma tristesse. »

« Et maintenant, ô mes maîtres et mes maîtresses, si vous le voulez bien, je vous dirai le Chant de la Lavande. Le voici :

« Ô ! que je suis heureuse de ne pas être au nombre des fleurs qui ornent les parterres ! Je ne risque pas de tomber entre des mains viles, et je suis à l’abri des discours frivoles.

Contre la coutume de mes sœurs les plantes, la nature me fait croître loin des ruisseaux ; et je n’aime point les lieux cultivés et les terres civilisées.

Je suis sauvage. Loin de la société, mon séjour est dans les déserts et les solitudes. Car je n’aime point me mêler à la foule.

Comme personne ne me sème ni ne me cultive, personne n’a à me reprocher les soins qu’il m’aurait donnés. Libre, je suis libre ! Et les mains de l’esclave et de l’homme des villes ne m’ont jamais touchée.

Mais si tu viens dans le Nadjd d’Arabie, tu m’y trouveras : là, loin des demeures des hommes pâles, les plaines spacieuses font mon bonheur, et la société des gazelles et des abeilles est mon unique plaisir.

Là, l’absinthe amère est ma sœur de solitude. Je suis la bien-aimée des anachorètes et des contemplatifs. Et j’ai consolé Agar et guéri Ismaël.

Libre, je suis libre et semblable aux filles de sang noble qu’on n’expose point en vente dans les marchés des villes.

Les libertins ne me recherchent point ; mais celui-là seul m’estime qui, formant un dessein inébranlable, se découvre la jambe et s’élance sur le coursier rapide, un brin de ma tige à sa tempe.

Je voudrais que tu fusses dans le désert de Nadjd, dont je suis originaire, lorsque la brise du matin erre auprès de moi dans les vallées.

Mon odeur fraîche et aromatique parfume le Bédouin solitaire, et mon exhalaison honnête réjouit l’odorat de ceux qui se reposent auprès de moi.

Aussi, lorsque le rude chamelier vient à décrire mes rares qualités aux gens de la caravane, ne peut-il s’empêcher de parler de moi avec attendrissement. »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai, pour finir, le Chant de l’Anémone. Le voici :

« Si mon intérieur était conforme à mon extérieur, je ne serais pas obligée de me plaindre et d’envier le sort de mes sœurs.

On vante sans cesse les riches nuances de mon vêtement, et le plus grand éloge à faire de la joue des vierges est de la trouver semblable à mon incarnat.

Et cependant, celui qui m’aperçoit me dédaigne ; on ne me place pas dans les vases qui décorent les salles des festins ; personne ne fait l’éloge de mes agréments, je n’ai point part aux hommages que l’on rend à mes sœurs ; on ne me donne que le dernier rang dans les parterres, on va même jusqu’à m’en exclure complètement ; et je semble rebuter à la fois la vue et l’odorat.

Hélas sur moi ! Quelle est donc la cause de cette indifférence marquée ? Hélas ! hélas ! je m’imagine que c’est parce que mon cœur est noir.

Mais que puis-je contre les arrêts du destin ? Si mon intérieur est plein de défauts, et que mon cœur soit noir, mon extérieur n’est-il point la beauté ?

Je renonce à lutter. Hélas sur moi ! Si mon intérieur était conforme à mon extérieur, je ne serais pas obligée de me plaindre et d’envier le sort de mes sœurs. Tout mon malheur, je me l’imagine, vient de mon cœur. »

« Et maintenant que j’ai fini les chants du zéphyr et des fleurs, je vous dirai, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, quelques chants d’oiseaux. Voici d’abord le Chant de l’Hirondelle…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTE-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

« … Et maintenant que j’ai fini les chants du zéphyr et des fleurs, je vous dirai, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, quelques Chants d’Oiseaux.

« Voici d’abord le Chant de l’Hirondelle :

« Si je prends pour demeure les terrasses et les maisons, me séparant ainsi de mes pareils, les oiseaux, qui habitent le creux des arbres et les rameaux,

C’est qu’à mes yeux il n’y a rien de préférable à la condition d’étranger. Je me mêle donc aux humains, parce qu’ils ne sont pas de mon espèce, et précisément pour être étrangère au milieu d’eux.

Je vis toujours en voyageuse, et je jouis ainsi de la compagnie des gens instruits. Loin de sa patrie, on est toujours accueilli avec bonté et d’une manière obligeante.

Lorsque je m’établis dans une maison, je ne me permets pas de faire le moindre tort aux habitants. Je me contente d’y bâtir ma cellule avec des matériaux pris au bord des ruisseaux.

J’augmente le nombre des gens du logis, mais je ne demande point à partager leurs provisions, car je vais chercher ma nourriture dans les lieux déserts.

Aussi, le soin que je mets à m’abstenir de ce que mes hôtes possèdent me concilie leur attachement ; car, si je voulais prendre part à leur nourriture, ils ne m’admettraient point dans leurs demeures.

Je suis auprès d’eux lorsqu’ils sont assemblés, mais je m’éloigne lorsqu’ils prennent leurs repas. Car c’est à leurs bonnes qualités que je désire participer, et non à leurs festins ; c’est leur mérite que je recherche et non leur froment ; je souhaite leur amitié, et non leur grain.

Aussi, comme je m’abstiens scrupuleusement de ce que possèdent les hommes, j’ai leur affection, et je suis reçu dans leurs demeures comme un pupille que l’on presse sur son sein ! »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant du Hibou.

« Le voici :

« On me dit le maître de la sagesse. Hélas ! connaît-on la sagesse ?

La sagesse, la paix et le bonheur ne se trouvent que dans la retraite. On a du moins quelque chance de les y rencontrer.

Dès ma naissance, je me retire du monde. Car, de même qu’une seule goutte d’eau est la source d’un torrent, de même la société est la source des calamités. Aussi, n’y ai-je jamais placé ma félicité.

Un creux dans quelque ruine très ancienne est mon habitation solitaire. Là, loin des compagnons, des amis et des proches, je suis à l’abri des tourments et n’ai point à craindre les envieux.

Je laisse les palais somptueux aux infortunés qui y font leur résidence, et les mets délicats aux pauvres riches qui s’en nourrissent.

Dans ma solitude austère, j’ai appris à réfléchir et à méditer. Mon âme surtout a attiré mon attention. J’ai pensé au bien qu’elle peut faire et au mal dont elle peut se rendre coupable. J’ai porté mon attention sur les qualités réelles et intérieures.

J’ai reconnu ainsi que ni joies ni plaisirs ne demeurent, et que le monde est un grand vide bâti sur le vide. Je parle obscurément, mais je me comprends. Il est des choses qu’il est funeste d’expliquer.

J’ai donc oublié ce que mes semblables ont droit d’attendre de moi, et ce que j’ai droit d’attendre d’eux. J’ai abandonné ma famille, mes biens et mon pays. J’ai passé avec indifférence au-dessus des châteaux. J’ai choisi le vieux trou de la muraille. Je me suis préféré.

C’est pourquoi l’on m’appelle le maître de la sagesse. Hélas ! connaît-on la sagesse ? »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant du Faucon.

« Le voici :

« C’est vrai, je suis taciturne. Je suis même bien sombre, quelquefois. Certes ! je ne suis point ce rossignol plein de fatuité, dont le chant continuel fatigue les oiseaux, et à qui l’intempérance de sa langue attire tous les malheurs.

Je suis fidèle aux règles du silence. La discrétion de ma langue est mon seul mérite, peut-être, et l’observation de mes devoirs, ma perfection, peut-être.

Emmené par les hommes en captivité, je reste réservé, et jamais je ne découvre le fond de ma pensée. Jamais on ne me verra pleurer sur les vestiges de mon passé. L’instruction, voilà ce que je recherche dans mes voyages.

Aussi, mon maître finit-il par m’aimer, et, craignant que ma froideur et ma réserve ne m’attirent la haine, il couvre ma vue avec le chaperon, selon ces paroles du Koran : « N’étends point la vue ! »

Il enlace ma langue sur mon bec, avec le lien qu’ont en vue ces paroles du Koran : « Ne remue point la langue ! »

Il me serre enfin avec les entraves désignées par ce verset du Koran : « Ne marche pas sur la terre avec pétulance ! »

Je souffre d’être ainsi lié, mais, toujours silencieux, je ne me plains point des maux que j’endure.

Aussi, ayant longtemps mûri mes pensées dans la nuit du chaperon, mon instruction est faite. Et c’est alors que les rois deviennent mes serviteurs, que leur main royale est le point de départ de mon vol, et que leur poignet est sous mes pieds orgueilleux ! »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant du Cygne.

« Il est bref, mais le voici :

« Maître de mes désirs, je dispose de l’air, de la terre et de l’eau.

Mon corps est de neige, mon col est un lys, et mon bec un petit coffret d’ambre doré.

Ma royauté est faite de blancheur, de solitude et de dignité.

Je connais les mystères des eaux, les trésors de fond et les merveilles marines.

Et, tandis que je voyage et vogue par ma propre voilure, l’indifférent qui demeure sur la grève ne recueille jamais les perles marines, et ne peut prétendre qu’à l’écume amère. »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant de l’Abeille.

« Le voici :

« Je construis ma maison sur les collines. Je me nourris de ce qu’on peut prendre sans endommager les arbres, et de ce qu’on peut manger sans scrupule.

Je me pose sur les fleurs et sur les fruits ; sans jamais détruire un fruit ni gâter une fleur ; j’en retire seulement une substance légère comme la rosée.

Contente de mon butin délicat, je reviens à ma demeure, où je me livre à mes travaux, à ma méditation et à la grâce qui m’a été prédestinée.

Ma maison est construite selon les lois d’une sévère architecture ; et Euclidos lui-même s’instruirait en admirant la géométrie de mes alvéoles.

Ma cire et mon miel sont le produit de l’union de ma science avec mon travail. La cire est le résultat de mes peines, et le miel est le fruit de mon instruction.

Je n’accorde mes grâces à ceux qui les désirent, qu’après leur avoir fait sentir l’amertume de mon aiguillon.

Si donc tu recherches les allégories, je t’en offre une bien instructive. Réfléchis que tu ne peux jouir de mes faveurs qu’en souffrant avec patience l’amertume de mes dédains et mes blessures.

L’amour rend léger, ce qu’il y a de plus pesant. Si tu comprends, avance. Sinon, reste où tu es. »

« Et maintenant, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai, si vous le voulez bien, le Chant du Papillon.

« Le voici :

« Je suis l’amant éternellement brûlé par l’amour de ma bien-aimée, la flamme.

Me consumer de désir et d’ardeur, telle est la loi qui régit ma courte vie.

Les mauvais traitements de mon amie, loin de diminuer mon amour, ne font que l’augmenter, et je me précipite vers elle, emporté par le désir de voir notre union consommée.

Mais elle me repousse avec cruauté et déchire le tissu de gaze de mes ailes. Non, jamais un amant n’a enduré ce que j’endure !

Et la chandelle me répond : « Véritable amant, ne te hâte pas de me condamner, car j’éprouve les mêmes tourments que toi.

Qu’un amoureux se consume, rien d’étonnant, mais qu’une maîtresse éprouve le même sort, voilà ce qui doit surprendre.

Le feu m’aime, comme je t’aime ; et ses soupirs enflammés me brûlent et me liquéfient.

Il veut se rapprocher de moi, et il me dévore ; il veut s’unir à moi d’amour, mais il ne peut accomplir ses désirs qu’en me détruisant.

C’est par le feu qu’on m’a arrachée de ma demeure, moi et le miel mon frère. Puis, me séparant d’avec lui, on mit entre nous un immense intervalle.

Répandre ma lumière, brûler, verser des larmes, voilà mon sort. Et je me consume pour éclairer les autres. »

Ainsi me parla la chandelle. Mais le feu se tourna vers nous deux, et nous dit :

Ô tous qui êtes tourmentés par ma flamme, pourquoi vous plaindre, puisque vous jouissez du doux instant de l’union ?

Heureux ceux qui boivent, tandis que je suis leur échanson ! Heureuse la vie de celui qui, consumé par ma flamme immortelle, meurt à lui-même pour obéir aux lois de l’amour ! »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant du Corbeau…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTE-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

« … Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant du Corbeau.

« Le voici :

« Oui, je le sais, vêtu de noir, je viens troubler, de mon cri importun, ce qu’il y a de plus pur, et rendre amer ce qu’il y a de plus doux.

Soit au lever de l’aurore, soit aux approches de la nuit, je m’adresse aux campements printaniers et les excite à la séparation.

Si je vois un bonheur parfait, je proclame sa fin prochaine ; si j’aperçois un palais magnifique, j’annonce sa ruine imminente.

Oui, tout cela on me le reproche, je le sais, et que je suis de plus mauvais augure que Kascher, et plus sinistre que Jader.

Mais, ô toi qui blâmes ma conduite, si tu connaissais ton véritable bonheur, comme je connais le mien, tu n’hésiterais pas à te couvrir comme moi d’un vêtement noir ; et tu me répondrais en tout temps par des lamentations.

Mais les plaisirs vains occupent tes moments, et ta vanité te retient loin des sentiers de la sagesse.

Tu oublies que ton ami sincère est celui qui te parle avec franchise, et non celui qui te cache tes erreurs, que c’est celui qui te réprimande et non celui qui t’excuse ; que c’est celui qui t’enseigne la vérité et non celui qui venge tes injures.

Car quiconque t’adresse des remontrances, réveille en toi la vertu lorsqu’elle est endormie, et te met sur tes gardes en t’inspirant des craintes salutaires.

Quant à moi, habillé de deuil, je pleure sur la vie fugitive qui nous échappe, et ne puis m’empêcher de gémir toutes les fois que j’aperçois une caravane dont le conducteur accélère la marche.

Je suis ainsi semblable au prédicateur dans la mosquée, et ce n’est pas une chose nouvelle que les prédicateurs soient vêtus de noir.

Mais, hélas ! ce ne sont que des objets muets et inanimés qui répondent à ma voix prophétique !

Ô toi qui as l’oreille dure, réveille-toi enfin, et comprends ce qu’indique la nuée matinale : il n’y a personne sur la terre qui ne doive s’efforcer d’entrevoir quelque chose du monde invisible !

Mais tu ne m’entends pas, tu ne m’entends pas ! Et je m’aperçois enfin que je parle à un mort ! »

« Et maintenant, si vous le voulez bien, ô mes maîtres et mes maîtresses, je vous dirai le Chant de la Huppe.

« Le voici :

« Lorsque je vins de Saba, messagère d’amour, je remis au roi doré la lettre de la reine aux longs yeux céruléens.

Et Soleïmân me dit : « Ô huppe tu m’as apporté de Saba une nouvelle qui fait danser mon cœur. »

Et il me combla de ses faveurs, et me mit sur la tête cette couronne charmante que j’ai depuis lors gardée.

Et il m’enseigna la sagesse. C’est pourquoi je reviens souvent à la solitude de mes pensées, et me remémore son enseignement, tel qu’il me l’a donné.

Il m’a dit : « Sache, ô huppe, que si le cœur était attentif à s’instruire, l’intelligence pénétrerait le sens caché des choses ;

Si l’esprit était bon, il apercevrait les signes de la vérité ; si la conscience savait comprendre, elle apprendrait sans peine les bonnes nouvelles ;

Si l’âme s’ouvrait aux influences mystiques, elle recevrait des lumières surnaturelles ;

Si l’intérieur était pur, les mystères des choses paraîtraient à découvert, et la Divine Maîtresse se laisserait voir.

Si l’on se dépouillait du vêtement de l’amour propre, il n’existerait plus d’obstacle dans la vie, et l’esprit ne sécréterait plus de pensées glacées.

De la sorte ton tempérament pourrait acquérir le degré d’équilibre qui constitue la santé spirituelle, et tu serais ton propre médecin.

Tu saurais te rafraîchir avec l’éventail de l’espérance, et préparer pour toi-même le myrobolan du refuge, le sébeste de la correction, le jujube de la sollicitude et le tamarin de la direction.

Tu saurais te broyer dans le mortier de la patience, te tamiser sur le tamis de l’humilité, et t’administrer les remèdes spirituels, après la veille nocturne, dans la solitude du matin en tête-à-tête avec la Divine Amie.

Car celui qui ne sait pas tirer un sens allégorique du cri aigre de la porte, du bourdonnement de la mouche, et du mouvement des insectes qui bombillent dans la poussière,

Celui qui ne sait pas comprendre ce qu’indiquent la marche de la nue, la lueur du mirage, et la teinte du brouillard, celui-là n’est pas du nombre des gens intelligents. »

Et, ayant dit ces chants des fleurs et des oiseaux, l’adolescente Tohfa se tut. Alors, de tous les points du palais, s’élevèrent les exclamations des genn enthousiastes. Et le cheikh Éblis vint baiser ses pieds, et les reines, à la limite de l’exaltation, vinrent l’embrasser en pleurant. Et tous ensemble, avec leurs mains et leurs yeux, se mirent à faire des gestes et des signes qui signifiaient clairement : « Notre langue est liée par l’admiration, et les paroles ne peuvent sortir de notre bouche ! » Puis ils se mirent à sauter sur leurs sièges en cadence, et en levant les jambes en l’air, ce qui signifiait clairement, en leur langage de genn ; « C’est bien beau ! Tu as excellé ! Nous sommes émerveillés. Nous te remercions ! » Et l’éfrit Maïmoun, ainsi que son compagnon de laideur, se leva et se mit à danser, le doigt au cul, ce qui signifiait péremptoirement, en son langage : « Je suis fou d’émerveillement. »

Et Tohfa, émue de voir l’effet, sur les genn, de ces chants et de ces poèmes, leur dit : « Par Allah ! Ô mes maîtres et mes maîtresses, si je n’étais fatiguée, je vous aurais encore dit d’autres chants et d’autres vers concernant le reste des fleurs odorantes, des herbes et des oiseaux, notamment les chants du Rossignol, de la Caille, du Sansonnet, du Serin, de la Tourterelle, de la Colombe, du Ramier, du Chardonneret, du Paon, du Faisan, de la Perdrix, du Milan, du Vautour, de l’Aigle, de l’Autruche ; et je vous aurais dit les chants de quelques animaux, tels que le Chien, le Chameau, le Cheval, l’Onagre, l’Âne, la Girafe, la Gazelle, la Fourmi, le Mouton, le Renard, la Chèvre, le Loup, le Lion, et bien d’autres encore. Mais, inschallah ! nous nous réunirons dans une autre circonstance. Pour le moment, je prie le cheikh Éblis de me ramener au palais de l’émir des Croyants, mon maître, qui doit être dans une grande inquiétude à mon sujet. Et excusez-moi si je ne puis assister à la circoncision de l’enfant et aux noces de la jeune effrita. Vraiment, je ne puis pas ! »

Alors le cheikh Éblis lui dit : « En vérité, ô Chef-d’œuvre-des-Cœurs, notre cœur se fend de savoir que tu veux nous quitter si tôt. N’y aurait-il pas moyen que tu restes encore un peu avec nous ? Tu nous fais goûter la douceur et tu nous la retires des lèvres ! Par Allah sur toi, ô Tohfa ! favorise-nous encore de quelques instants ! » Et Tohfa répondit : « Vraiment, la chose est au-dessus de ma capacité. Et il faut que je retourne auprès de l’émir des Croyants ; car, ô cheikh Éblis, tu n’ignores pas que les enfants de la terre ne sauraient goûter le vrai bonheur que sur la terre. Et mon âme est triste d’être si loin de ses semblables ! Ô vous tous, ne me retenez pas ici davantage, contre mon cœur ! »

Alors Éblis lui dit : « Sur ma tête et mon œil, mais je veux d’abord, ô Tohfa, te dire que je connais ton ancien maître de musique, l’admirable Ishak ibn-Ibrahim de Moussoul. » Puis il sourit et dit : « Et il me connaît également, car, par une certaine soirée d’hiver, il s’est passé entre nous certaines choses que je ne manquerai pas de te raconter, inschallah ! quelque jour, à mon tour. Car l’histoire de mes relations avec lui est une longue histoire ; et il n’a pas encore dû oublier les positions sur le luth que je lui ai enseignées, ni l’adolescente d’un soir que je lui ai procurée. Et ce n’est pas le moment de te raconter tout cela, puisque tu es si pressée de rentrer chez l’émir des Croyants. Toutefois, il ne sera pas dit que tu es partie de chez nous sans rien entre les mains. C’est pourquoi je veux te montrer un expédient sur le luth, par lequel tu seras exaltée du monde entier, et tu seras aimée encore davantage par ton maître le khalifat. » Et elle répondit : « Fais ce que bon te semble. »

Alors Éblis prit le luth de l’adolescente, et joua dessus un jeu sur un mode nouveau, avec des retours merveilleux, des reprises inouïes et des tremblements perfectionnés. Et il sembla à Tohfa, en entendant cette musique, que tout ce qu’elle avait appris jusqu’à ce moment était erreur, et que ce qu’elle venait d’apprendre du cheikh Éblis – qu’il soit confondu ! – était la source et la base de toute harmonie. Et elle se réjouit en pensant qu’elle pourrait faire entendre cette musique nouvelle à son maître l’émir des Croyants, et à Ishak-al-Nadim. Et, pour être sûre qu’elle ne se tromperait pas, elle voulut répéter l’air entendu, en présence de celui qui l’avait joué. Elle prit donc son luth des mains d’Éblis, et, se guidant sur le ton premier qu’il lui donna, elle répéta le jeu à la perfection. Et tous les genn s’écrièrent : « C’est excellent ! » Et Éblis lui dit : « Te voici maintenant, ô Tohfa, arrivée aux limites extrêmes de l’art. Aussi je vais te délivrer un diplôme, contresigné par tous les chefs des genn, par lequel tu seras reconnue et proclamée comme la meilleure joueuse de luth de la terre. Et, dans ce même diplôme, je te nommerai « lieutenante des oiseaux » car les poèmes que tu nous as récités et les chants dont tu nous as favorisés, te mettent hors de pair ; et tu mérites d’être à la tête des oiseaux musiciens. »

Et le cheikh Éblis fit appeler le scribe principal qui prit une peau de coq et la prépara, séance tenante, pour le diplôme en question…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTE-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Et le cheikh Éblis fit appeler le scribe principal qui prit une peau de coq et la prépara, séance tenante, pour le diplôme en question. Puis il traça dessus, d’une belle écriture, en caractères koufiques, des lignes parfaites, sous la dictée du cheikh Éblis. Et il fut établi et reconnu, dans ce diplôme, que l’adolescente Tohfa était désormais lieutenante des oiseaux, et qu’elle était, par un spécial décret, nommée la sultane des joueuses de luth et des chanteuses. Et ce diplôme fut marqué au sceau du cheikh Éblis, et contremarqué aux sceaux des autres chefs des genn et des reines des genn. Et, cela fait, on le serra dans un petit coffret d’or, et on vint le remettre, en cérémonie, à Tohfa qui le prit, et le porta à son front, en remerciant.

Alors Éblis fit un signe à ceux qui l’entouraient, et aussitôt entrèrent des genn portefaix chargés chacun d’une armoire. Et ils déposèrent devant Tohfa, ces armoires qui, au nombre de douze, étaient toutes semblables. Et Éblis les ouvrit, une à une, afin d’en faire voir le contenu à Tohfa, en lui disant : « Elles sont ta propriété ! » Or, la première armoire était entièrement remplie de pierreries ; la seconde, de dinars d’or ; la troisième, d’or en lingots ; la quatrième, de bijoux orfèvres ; la cinquième, de candélabres d’or ; la sixième, de confitures sèches et de myrobolan ; la septième, de lingeries de soie ; la huitième, de fards et de parfums ; la neuvième, d’instruments de musique ; la dixième, de vaisselle d’or ; la onzième, de robes de brocart, et la douzième, de robes de soie de toutes les couleurs.

Et, lorsque Tohfa eut regardé le contenu de ces douze armoires, Éblis fit un nouveau signe aux portefaix, qui reprirent aussitôt les armoires sur leur dos, et se rangèrent en bon ordre derrière Tohfa. Alors, les reines des genn vinrent, en pleurant, faire leurs adieux à la lieutenante des oiseaux ; et la reine Kamariya lui dit : « Ô ma sœur, tu nous quittes, hélas ! mais tu nous permettras, du moins, d’aller quelquefois te voir dans le pavillon que tu habites, et nous réjouir les yeux de ta vue qui fait s’envoler les esprits. Mais tu voudras aussi que désormais, au lieu de rester invisible, je prenne une forme de fille terrestre, et que je te réveille de mon souffle ! « Et Tohfa dit : « De tout cœur amical, ô ma sœur Kamariya. Oui, certes ! je me réjouirai de me réveiller sous ton souffle, et de te sentir couchée contre moi. » Et là-dessus elles s’embrassèrent une dernière fois, et se firent mille salams et mille serments d’amants.

Alors Éblis vint courber le dos devant Tohfa, et la prit à califourchon sur son cou. Et, au milieu des adieux et des soupirs de regret, il s’envola avec elle suivi de près par les genn portefaix qui portaient sur leur dos les armoires. Et, en un clin d’œil, ils arrivèrent tous, sans encombre, dans le pavillon de l’émir des Croyants, à Baghdad. Et Éblis déposa délicatement Tohfa sur son lit ; et les portefaix rangèrent en bon ordre contre le mur les douze armoires. Et, après avoir embrassé la terre entre les mains de la lieutenante des oiseaux, ils se retirèrent tous, Éblis en tête, sans faire le moindre bruit, comme ils étaient venus.

Or, lorsque Tohfa se retrouva dans sa chambre à elle et sur son lit à elle, il lui sembla qu’elle n’en était jamais sortie ; elle crut que tout ce qui lui était arrivé n’était qu’un rêve. Aussi, pour s’assurer de la réalité de ses sensations, prit-elle son luth, et l’accorda-t-elle, et y joua-t-elle, sur le mode nouveau qu’elle avait appris d’Éblis, en improvisant des vers sur le retour. Et l’eunuque qui gardait le pavillon entendit le jeu et le chant, à l’intérieur de la chambre, et s’écria : « Par Allah ! ceci est le jeu de ma maîtresse Tohfa ! » Et il se précipita au dehors, courant comme un homme poursuivi par une horde de Bédouins, et, tombant et se relevant, tant il était ému, il arriva auprès du chef eunuque, Massrour le porte-glaive, qui était de garde, selon sa coutume, à la porte de l’émir des Croyants. Et il tomba à ses pieds, en disant : « Ya sidi ! ya sidi ! » Et Massrour lui dit : « Que t’arrive-t-il ? Et que viens-tu faire ici à une heure pareille ? » Et l’eunuque dit : « Hâte-toi, ya sidi, de réveiller l’émir des Croyants ! J’apporte la bonne nouvelle ! » Et Massrour se mit à le gronder, en lui disant : « Es-tu fou, ô Sawab, pour me croire capable de réveiller à cette heure notre maître le khalifat ? » Mais l’autre se mit à insister tellement, et à crier si fort, que le khalifat finit par entendre le bruit et se réveiller. Et il demanda de l’intérieur : « Ya Massrour, pourquoi tout ce tumulte dehors ? » Et Massrour, tremblant, répondit : « C’est Sawab, ô mon seigneur, le gardien du pavillon, qui vient me trouver pour me dire : « Réveille l’émir des Croyants ! » Et le khalifat demanda : « Qu’as-tu à me dire, ô Sawab ? » Et l’eunuque ne put que balbutier : « Ya sidi ! ya sidi ! » Alors al-Rachid dit à l’une des jeunes filles esclaves, qui veillaient à l’intérieur sur son sommeil : « Va voir quelle peut être l’affaire. »

Alors la jeune fille sortit vers les eunuques, et fit entrer celui qui gardait le pavillon. Et il était dans un tel état, qu’en voyant l’émir des Croyants il oublia d’embrasser la terre entre ses mains, et lui cria, comme s’il parlait à un de ses semblables en eunuquat : « Yallah, vite, lève-toi ! Ma maîtresse Tohfa est dans sa chambre, chantant et jouant du luth. Allons, vite, viens l’entendre, ô homme ! » Et le khalifat, stupéfait, regarda l’esclave sans pouvoir prononcer un mot. Et l’autre lui dit : « N’as-tu pas entendu le commencement de mon discours ? Je ne suis pas fou, par Allah ! Je te dis que ma maîtresse Tohfa est assise dans sa chambre à coucher, jouant du luth et chantant. Viens vite ! Hâte-toi ! » Et al-Rachid se leva et passa en toute hâte la première robe qui lui tomba sous la main, sans d’ailleurs comprendre un mot aux paroles de l’eunuque, auquel il dit : « Malheur à toi ! Que dis-tu ? Comment oses-tu me parler de ta maîtresse el-Sett-Tohfa ? Ne sais-tu qu’elle a disparu de sa chambre, alors que les portes et les fenêtres étaient fermées, et que mon vizir Giafar, qui sait tout, m’a affirmé que sa disparition n’est pas naturelle mais qu’elle est du fait des genn et de leurs maléfices ! Et ne sais-tu qu’on ne voit point d’ordinaire revenir des personnes qu’ont enlevées les genn ! Malheur à toi, ô esclave, qui oses venir réveiller ton maître, à cause d’un rêve grotesque que tu as eu dans ta cervelle noire ! » Et l’eunuque dit : « Je n’ai eu ni rêve ni trêve, je n’ai point mangé de fèves, et donc lève-toi que je me lève ! Et viens voir, après tes douleurs grièves, la plus merveilleuse fille d’Ève ! » Et le khalifat, malgré tout, ne put s’empêcher de rire aux éclats en constatant la folie avérée de l’eunuque Sawab. Et il lui dit : « Si ton discours est vrai, ce sera pour ta bonne fortune, car je te libérerai et te donnerai mille dinars d’or, mais si tout cela est faux, et je puis d’avance te dire que cela est faux, étant le résultat d’un rêve de nègre, je te ferai crucifier ! » Et l’eunuque, levant les bras au ciel, s’écria : « Ô Allah, ô Protecteur, ô Maître de la sauvegarde, fais que je n’aie pas eu dans ma cervelle noire un rêve ni une vision ! » Et il marcha le premier, ouvrant la marche au khalifat, en disant : « L’oreille est pour l’ouïe, et les yeux pour la vue. Viens donc pour voir et écouter, avec ton œil et avec ton oreille. »

Et quand al-Rachid fut arrivé à la porte du pavillon, il entendit le son du luth et la voix de Tohfa chantant. Et précisément elle chantait et jouait, à ce moment, selon le mode que lui avait enseigné le cheikh Éblis. Et al-Rachid, bouleversé et retenant à grand-peine sa raison qui déjà s’envolait, mit la clef dans la serrure ; et sa main refusa d’ouvrir, tant elle tremblait. Enfin, au bout d’un moment, il prit du cœur, et, appuyant sur la porte qui céda, il entra disant : « Bismillah ! Confondu soit le Malin ! Je me réfugie en Allah contre les maléfices ! »

Lorsque Tohfa vit entrer l’émir des Croyants, bouleversé comme il était et tremblant d’émoi, elle se leva vivement et courut à sa rencontre. Et elle l’entoura de ses bras et le prit sur son cœur. Et al-Rachid poussa un cri comme s’il perdait l’âme, et tomba à la renverse, évanoui, sa tête précédant ses pieds. Et Tohfa l’aspergea d’eau de roses musquée, et lui en bassina les tempes et le front jusqu’à ce qu’il revînt de son évanouissement. Et il resta un moment comme un homme ivre. Et des larmes coulaient le long de ses joues et mouillaient sa barbe. Et, quand il eut repris complètement ses sens, il put enfin pleurer librement toute sa joie dans le sein de sa bien-aimée, qui pleurait également. Et les paroles qu’ils dirent et les caresses qu’ils se firent défient tous les discours. Et al-Rachid lui dit : « Ô Tohfa, ton absence est certes une chose extraordinaire, mais ton retour l’est encore davantage et dépasse l’entendement. » Et elle répondit : « Par ta vie, ô mon seigneur, c’est la vérité ! Mais que diras-tu lorsqu’après t’avoir tout raconté, je t’aurai tout montré ? » Et, sans le faire plus longtemps attendre, elle lui raconta l’entrée silencieuse du vieux cheikh dans le pavillon, la danse ivre d’Éblis, la descente par les latrines, le cheval ailé, le séjour des genn, les reines des genn, et surtout la beauté de Kamariya, les mets et les honneurs, les chants des fleurs et des oiseaux, la leçon de musique d’Éblis, et enfin le diplôme qu’on lui avait délivré comme lieutenante des oiseaux. Et elle déplia devant lui le diplôme en question écrit sur la peau de coq. Puis, le prenant par la main, elle lui montra, l’une après l’autre, les douze armoires avec leur contenu, que mille langues ne pourraient décrire ni mille registres inscrire…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTE-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… elle lui montra, l’une après l’autre, les douze armoires avec leur contenu que mille langues ne pourraient décrire ni mille registres inscrire. Et ce furent ces armoires qui devinrent plus tard la source des richesses des Bani-Barmak et des Bani-Abbas.

Quant à al-Rachid, dans sa joie de retrouver sa bien-aimée Chef-d’œuvre-des-Cœurs, il fit décorer et illuminer Baghdad, d’une rive à l’autre rive, et donna des fêtes splendides, où nul pauvre ne fut oublié. Et, durant ces fêtes, Ishak-al-Nadim, qui fut plus que jamais élevé en honneurs et en dignités, chanta en public le chant que ne manqua pas, par reconnaissance, de lui enseigner Tohfa, et qu’elle avait elle-même appris d’Éblis – qu’il soit à jamais confondu !

Et al-Rachid et Chef-d’œuvre-des-Cœurs ne cessèrent de vivre de la vie délicieuse, dans la prospérité et l’amour, jusqu’à l’arrivée inéluctable de la Pourvoyeuse des tombeaux.

— Et telle est, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, l’histoire de l’adolescente Tohfa, Chef-d’œuvre-des-Cœurs, lieutenante des oiseaux.

Et le roi Schahriar s’émerveilla de ce récit de Schahrazade, à la limite de l’émerveillement, surtout des poèmes et des chants des fleurs et des oiseaux, et notamment du chant de la Huppe et du chant du Corbeau. Et il pensa en son âme : « Par Allah ! cette fille de mon vizir a été pour moi une bénédiction insigne. Et une personne de son mérite et de ses qualités ne mérite pas la mort. Il faut donc, avant que je me décide définitivement à son sujet, que je réfléchisse encore quelque temps. Et puis ! elle a peut-être d’autres histoires non moins admirables à me raconter ! » Et il se sentit dans un état d’exaltation qu’il n’avait jamais éprouvé jusque-là, tellement qu’il ne put s’empêcher de serrer soudain Schahrazade contre son cœur, et de lui dire : « Bénies soient les filles qui te ressemblent, ô Schahrazade. Cette histoire m’a ému à l’extrême par ce qu’elle contient de chants de fleurs et d’oiseaux, et par le grand enseignement dont ces poèmes m’ont enrichi. Ainsi donc, ô fille vertueuse et diserte de mon vizir, si tu as encore une ou deux ou trois ou quatre histoires comme celle-ci à me raconter, n’hésite pas à commencer. Car je sens mon âme, ce soir, apaisée et rafraîchie par tes paroles, et mon cœur gagné par ton éloquence ! » Et Schahrazade répondit : « Je ne suis que l’esclave de mon maître le Roi, et ses louanges sont au-dessus de mes mérites. Mais, puisque tu le désires, j’aimerais te narrer certains faits au sujet des femmes, des capitaines de police et d’autres choses semblables, mais j’ai bien peur que mes paroles n’offusquent ton esprit et ton amour de la belle morale par ce qu’elles auront d’un peu libre et osé. Car, ô Roi du temps, le peuple ignore d’ordinaire le langage discret, et ses expressions dépassent quelquefois les limites des convenances. Si donc tu veux passer outre, je passerai outre ; mais si tu veux que je me taise, je me tairai ! » Et le roi Schahriar dit : « Certes, Schahrazade, tu peux parler ! car rien ne saurait plus m’étonner de la part des femmes, et je sais qu’elles sont semblables à une côte tordue ; et il est notoire que lorsqu’on veut redresser une côte tordue, on la tord davantage ; et si on insiste, on la casse. Donc, parle sans réticence, car la sagesse n’habite plus loin de nous, depuis le jour où eut lieu la trahison de cette épouse maudite que tu connais ! » Et, ces derniers mots prononcés, le visage du roi Schahriar se rembrunit soudain, ses yeux se foncèrent, ses sourcils se froncèrent, son teint pâlit, et son état devint un mauvais état. Et tout cela rien qu’au souvenir évoqué de l’ancienne mésaventure. Aussi, voyant ce changement qui n’annonçait rien de rassurant, la petite Doniazade prit-elle soin aussitôt de s’écrier : « Ô ma sœur, de grâce ! hâte-toi de nous raconter ce que tu nous as annoncé au sujet des capitaines de police et des femmes, et ne crains rien de la part de ce Roi bien élevé, qui sait bien que les femmes sont comme les pierreries, les unes avec des taches, des tares et des défauts, et les autres pures, transparentes et à toute épreuve. Et il saura mieux que toi, et mieux que moi, faire la différence, et ne point confondre les joyaux avec les cailloux ! » Et Schahrazade dit : « Tu dis vrai, ô petite ! Aussi est-ce de tout cœur amical que je vais raconter à notre maître l’HISTOIRE D’AL-MALEK AL-ZAHER RÔKN AL-BAÏBARS AL-BONDOKDARI ET DE SES CAPITAINES DE POLICE et ce qui leur advint ! »

Et Schahrazade dit :

HISTOIRE DE BAÏBARS ET DES CAPITAINES DE POLICE

Il est raconté – mais Allah l’Invisible est plus savant ! – qu’il y avait autrefois dans le pays d’Égypte, au Caire, un sultan d’entre les sultans valeureux et puissants de la très illustre race des Baharites turcomans. Et il s’appelait le sultan al-Malek-al-Zaher-Rokn-al-Dîn Baïbars-al-Bondokdari. Et, sous son règne, l’Islam brilla d’un lustre sans précédent, et l’empire s’étendit glorieusement de l’extrême limite de l’orient aux confins profonds de l’occident. Et, sur la face de la terre d’Allah, et sous le ciel azuré, plus rien ne resta debout des places fortes des Francs et des Nazaréens, dont les rois étaient devenus un tapis pour ses pieds. Et sur les plaines vertes, et dans les déserts, et sur les eaux, aucune voix ne s’élevait qui ne fût la voix d’un Croyant, et aucun pas ne s’entendait qui ne fût le pas d’un marcheur dans la voie de la rectitude. Or, béni soit à jamais celui qui nous traça la voie, le Bienheureux, fils d’Abdallah-le-Khoreïchite, notre seigneur et suzerain Ahmad-Môhammad, l’Envoyé – sur Lui la prière, la paix et les plus choisies des bénédictions. Amîn !

Or, le sultan Baïbars aimait son peuple et en était aimé ; et tout ce qui, de près ou de loin, touchait au peuple, soit en tant que coutumes et mœurs, soit en tant que traditions et usages locaux, l’intéressait à l’extrême. Aussi, non seulement aimait-il à voir toutes choses avec son œil, et à écouter avec son oreille, mais se délectait-il aux histoires, et à entendre les conteurs ; et avait-il élevé aux plus hauts grades ceux de ses officiers, de ses gardes et de ses familiers qui savaient le mieux conter les choses du passé et rapporter les choses du présent.

Aussi, une nuit qu’il était plus disposé que de coutume à écouter et à s’instruire, il réunit tous les capitaines de police du Caire, et leur dit : « Je veux que vous me contiez ce soir ce que vous connaissez de plus digne d’être conté. » Et ils répondirent : « Sur nos têtes et nos yeux ! Mais, notre maître veut-il que nous racontions ce qui nous est arrivé personnellement, ou ce que nous savons sur autrui ? » Et Baïbars dit : « C’est là une demande délicate. C’est pourquoi, que chacun de vous soit libre de raconter ce qu’il désire, mais à la condition que ce soit tout à fait surprenant ! » Et ils répondirent : « Hé, ouallah, ô notre maître ! notre esprit t’appartient, ainsi que notre langue et notre fidélité ! »

Et le premier qui s’avança entre les mains de Baïbars, pour commencer, était un capitaine de police qui s’appelait Moïn-al-Dîn, dont le foie était ulcéré d’amour pour les femmes et le cœur empiégé sans cesse dans leurs traînes. Et, après les souhaits de longue vie au sultan, il dit : « Moi, ô roi du temps, je te raconterai une affaire extraordinaire qui m’est personnelle, et qui m’arriva dans les premiers temps de ma carrière ! »

Et il s’exprima ainsi :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE PREMIER CAPITAINE DE POLICE

Sache, ô mon seigneur et la couronne de ma tête, que lorsque je suis entré au service de la police du Caire, sous les ordres de notre chef Alam-al-Dîn-Sanjar, j’avais une grande réputation, et tout fils d’entremetteur, de chien ou de pendu, voire même de putain, me craignait et me redoutait à l’égal d’une calamité, et me fuyait comme le mal d’air jaune. Et lorsque je circulais à cheval à travers la ville, les gens entre eux me montraient du doigt, et me faisaient des clignements d’yeux entendus, tandis que d’autres ramassaient jusque sur le sol, avec leurs mains, les salams respectueux dont ils me saluaient au passage. Et moi je ne me souciais pas plus de leurs gestes que d’une mouche qui m’aurait effleuré le zebb. Et je passais mon chemin, avec une âme rengorgée.

Or, un jour, j’étais assis dans la cour du wali, appuyé du dos contre le mur, et je pensais à ma grandeur et à mon importance, quand soudain je vis tomber du ciel, dans mon giron, quelque chose de pesant comme l’arrêt du jugement dernier. Et c’était une bourse pleine et cachetée. Et je la pris dans mes mains et l’ouvris et en versai le contenu dans le pli de ma robe. Et je comptai jusqu’à cent drachmes, pas un de plus, pas un de moins. Et j’eus beau regarder de tous côtés, au-dessus de ma tête et autour de moi, je ne pus découvrir la personne qui l’avait laissé tomber. Et je dis : « Louanges au Seigneur, Roi des royaumes du Visible et de l’Invisible ! » Et je fis disparaître la fille dans le sein de son père. Et voilà pour elle !

Et, le lendemain, mon service m’avait appelé au même endroit que la veille ; et j’étais là depuis un certain moment, et voici qu’un objet me tomba lourdement sur la tête et me mit de fort mauvaise humeur. Et je regardai d’un air furieux, et je vis, par Allah ! que c’était une bourse pleine, en tous points la sœur de la chérie de son père, à qui j’avais accordé le droit d’asile contre mon cœur. Et je l’envoyai se réchauffer à la même place, pour tenir compagnie à son aînée et protéger sa pudeur contre les désirs indiscrets. Et, comme la veille, je levai ma tête et la baissai, et tournai mon cou et le retournai, et pirouettai sur moi-même et m’immobilisai, et regardai à ma droite et à ma gauche, mais sans réussir à trouver trace de l’expéditeur de cette charmante bienvenue. Et je me demandai : « Dors-tu ou ne dors-tu pas ? » Et je répondis : « Je ne dors pas. Non, par Allah ! le sommeil n’est pas sur moi. » Et, comme si de rien n’était, je serrai les pans de ma robe, et sortis du palais d’un air indifférent, en crachant par terre tous les quelques pas.

Mais la troisième fois, je pris mes précautions. En effet, dès que je fus arrivé au mur en question, où d’ordinaire je me prélassais en m’admirant, je m’étendis par terre et, faisant semblant de dormir, je me mis à ronfler avec autant de bruit qu’une compagnie de chameaux révoltés. Et soudain, ô, mon seigneur le sultan, je sentis une main sur mon nombril, qui cherchait je ne sais plus quoi. Et, comme je n’avais rien à perdre dans cette perquisition-là, je laissai la main en question fureter dans la marchandise de haut en bas ; et lorsque je jugeai qu’elle était engagée dans le chemin étroit, au milieu du détroit, je la saisis brusquement, en disant : « Pour où, ô ma sœur ? » Et je me levai sur mon séant, en ouvrant les yeux, et vis que la propriétaire de la gentille main, ornée de bagues de diamant, qui s’était fourvoyée dans cette voie de perdition, était une adolescente féerique, ô mon seigneur le sultan, qui me regardait en riant. Et elle était comme le jasmin. Et je lui dis : « Aisance et amitié, ô ma maîtresse ! Le marchand et sa marchandise sont ta propriété. Dis-moi seulement de quel parterre tu es la rose, de quel bouquet la jacinthe, et de quel jardin le rossignol, ô la plus désirable des jeunes filles ? » Et, parlant ainsi, je me gardais bien de lâcher prise.

Alors, l’adolescente, sans aucune gêne dans le geste ou dans la voix, me fit signe de me lever et me dit : « Ya Si-Moïn, lève-toi et suis-moi, si tu désires savoir qui je suis et quel est mon nom. » Et moi, sans hésiter un instant, tout comme si je la connaissais depuis longtemps, ou comme si j’avais été son frère de lait, je me levai, et, après avoir secoué ma robe et ajusté mon turban, je marchai à dix pas derrière elle, pour ne pas attirer sur nous l’attention, mais sans la quitter un instant des yeux. Et nous arrivâmes de la sorte au fond d’une impasse retirée, où elle me fit signe que je pouvais approcher sans crainte. Et je l’abordai en souriant et voulus, sans retard, faire respirer l’air, à côté d’elle, à l’enfant de son père. Et, pour ne point paraître un sot ni un idiot, je fis sortir l’enfant en question, et lui dis : « Il est présent, ô ma maîtresse ! » Mais elle me regarda d’un air méprisant ; et me dit : « Rentre-le, ô capitaine Moïn, car il va attraper un coup d’air. » Et moi je répondis par l’ouïe et l’obéissance, et ajoutai : « Il n’y a point d’inconvénient, et tu es la maîtresse, et je suis le comblé de tes faveurs. Mais, ô fille légitime, puisque ce qui te tente n’est pas ce gros nerf de confiture, ni ce zebb avec sa garniture, pourquoi m’as-tu gratifié de deux bourses pleines, et m’as-tu chatouillé le nombril, et m’as-tu amené jusqu’ici, dans cette impasse obscure favorable aux sauts et aux assauts ? » Et elle me répondit : « Ô capitaine Moïn, tu es l’homme en qui j’ai le plus de confiance en cette ville, et c’est pourquoi je me suis adressée à toi de préférence à tout autre. Mais c’est pour un tout autre motif que celui que tu croyais ! » Et moi je dis : « Ô ma maîtresse, quel que soit le motif, il est agréé. Parle, quel service réclames-tu de l’esclave que tu as acheté moyennant deux bourses de cent drachmes ? » Et elle sourit, et me dit : « Puisses-tu vivre longtemps ! Voici ! Sache, ô capitaine Moïn, que je suis une femme éperdument éprise d’une jouvencelle. Et son amour est dans mes entrailles à l’égal d’un feu pétillant. Et j’aurais mille langues et mille cœurs, que cette passion ne serait pas plus vive tant j’en suis imbue. Or, cette adorée n’est autre que la fille du kâdi de la ville. Et entre elle et moi est arrivé ce qui est arrivé. Et c’est là un mystère d’amour. Et entre elle et moi un pacte passionné est conclu par traité, par promesses et par serment. Car elle brûle pour moi d’une égale ardeur. Et jamais elle ne se mariera, et jamais un homme ne me touchera. Et nos relations duraient déjà depuis un certain temps, et nous étions devenues inséparables, mangeant ensemble, et buvant à la même gargoulette, et dormant dans le même lit, quand un jour le kâdi, son père, cette barbe maudite, s’aperçut de nos relations et y coupa court en isolant complètement sa fille, et en me disant qu’il me casserait les mains et les pieds si je rentrais dans sa demeure. Et depuis lors je n’ai pu voir l’adorée, qui, je l’ai appris indirectement, est devenue comme folle en raison de notre séparation. Et c’est précisément pour soulager mon cœur et lui rendre quelque joie, que je me suis décidée à venir te trouver, ô inégalable capitaine, sachant que de toi seul peuvent venir la joie et le soulagement ! »

Or moi, ô mon seigneur le sultan, en entendant ces paroles de l’incomparable adolescente que j’avais devant mes yeux, je fus stupéfait à la limite de la stupéfaction, et je me dis en moi-même : « Ô Allah Tout-Puissant ! Et depuis quand les jouvencelles se transforment-elles en jouvenceaux, et les chevreaux en boucs ? Et quelle sorte de passion et quelle espèce d’amour peuvent être la passion et l’amour d’une femme pour une autre femme ? Et comment le concombre peut-il pousser, du jour au lendemain, avec sa garniture, là où le terrain n’est pas disposé pour sa culture ? » Et je frappai mes mains l’une dans l’autre de surprise, et je dis à l’adolescente : « Ô ma maîtresse, par Allah ! je ne comprends rien à l’affaire de ta grâce ! Explique-la-moi d’abord en détail, par le commencement. Car, ouallahi ! je n’ai jamais entendu dire que d’ordinaire les biches soupiraient pour les biches et les poules pour les poules ! » Et elle me dit : « Tais-toi, ô capitaine, car c’est là un mystère d’amour, et peu de personnes sont faites pour le comprendre…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTE-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

« … Tais-toi, ô capitaine, car c’est là un mystère d’amour, et peu de personnes sont faites pour le comprendre. Qu’il te suffise de savoir que je compte sur toi pour m’aider à pénétrer chez le kâdi ; et, ce faisant, tu auras acheté la gratitude d’une femme qui ne t’oubliera pas. » Et moi, entendant cela, je m’émerveillai à l’extrême, et pensai : « Hé, ouallahi, ô maître Moïn, te voilà maintenant choisi comme proxénète d’une femme sur une autre femme ! C’est là une aventure qui n’a pas eu sa pareille dans l’histoire du proxénétisme ! Il n’y a point d’inconvénient, tu peux prendre la chose sur ta conscience ! » Et je dis à l’adolescente dorée : « Ma pigeonne, ton affaire est une bien délicate affaire ; et, bien que je n’en comprenne ni les tenants ni les aboutissants, mon obéissance t’est acquise, ainsi que mon dévouement. Mais, par ta vie ! comment puis-je t’être utile en tout cela ? » Elle dit : « En me facilitant l’entrée auprès de mon adorée, la fille du kâdi ! » Et je répondis : « Hé, hé ! Ô ma tourterelle, où suis-je, moi, et, où est-elle, la fille du kâdi, cette bienheureuse-là ? Par la vérité de ta grâce, la distance est grande qui nous sépare ! » Et elle me dit, d’un ton agacé : « Ô pauvre, ne va pas croire que je serai assez dénuée de bon sens pour t’introduire auprès de la jouvencelle, non, par Allah ! Mais je veux simplement que tu me serves de bâton d’appui dans ma marche vers la ruse et le stratagème. Et j’ai trouvé que toi seul, ô capitaine, pouvais faire ce que je souhaite ! » Et je dis : « J’écoute et j’obéis, et je suis un bâton aveugle et sourd entre tes mains, mon agneau. » Alors elle me dit : « Écoute donc et obéis. Cette nuit, j’irai, parée comme un paon de mes plus beaux vêtements, et voilée de façon à ce que nul autre que toi ne me reconnaisse dans le quartier, m’asseoir auprès de la maison du kâdi, père de mon amante. Alors, toi et les gardes qui sont sous tes ordres, attirés par le parfum pénétrant que j’exhalerai, vous vous dirigerez de mon côté. Et toi tu t’avanceras respectueusement vers moi, et tu me demanderas : « Que fais-tu là, à cette heure tardive, toute seule dans la rue, ô dame de haut rang ? » Et je te répondrai : « Ouallahi, ô vaillant capitaine, moi je suis une jeune fille du quartier de la citadelle, et mon père est un des émirs du sultan. Or, aujourd’hui je suis sortie de notre maison et de notre quartier, et me suis rendue en ville pour faire quelques achats. Et une fois que j’eus acheté ce que je voulais, et commandé ce que j’avais à commander, je me suis trouvée en retard ; car, arrivée à notre quartier de la citadelle, j’en vis les portes déjà fermées. Et alors, espérant trouver quelque personne de ma connaissance chez qui passer la nuit, je redescendis en ville ; mais, pour mon mauvais sort, je ne rencontrai personne. Et désolée de me trouver ainsi, moi une fille de notable, sans gîte au milieu de la nuit, je vins m’asseoir au seuil de cette demeure-ci, qu’on m’a dit être celle du kâdi, afin que son ombre me protège. Et, avec le matin, je m’en retournerai chez mes parents, qui doivent me considérer maintenant comme morte ou, pour le moins, comme perdue. » Alors toi, ô capitaine Moïn, comme tu es intelligent, tu verras que je suis, en effet, vêtue de riches vêtements, et tu penseras : « Il n’est pas permis à un musulman de laisser dans la rue une femme si belle et si jeune, toute couverte de perles et de bijoux, qui pourrait être violentée et volée par les vauriens. D’ailleurs, si pareille chose se produisait dans le quartier, c’est moi-même, capitaine Moïn, avec mon œil, qui serais responsable de l’attentat, devant notre maître le sultan. Il faut donc que, d’une manière ou d’une autre, je prenne sous ma protection cette charmante personne. Je vais donc placer près d’elle un de mes hommes armés, pour la garder jusqu’au matin, ou plutôt, il serait préférable, et de beaucoup, car je n’ai point assez, confiance en mes gardes, de faire choix, sans retard, de quelque demeure de gens respectables qui l’hébergeraient en tout honneur jusqu’au matin. Et, par Allah ! je ne vois pas où elle pourrait se trouver mieux, à tous égards, que dans la maison de notre maître le kâdi, à la porte duquel le sort l’a fait asseoir. Mettons-la donc chez lui ! Et j’en recueillerai, sans aucun doute, tout le bénéfice, sans compter que la gratitude pourra faire pencher vers moi le foie de cette adolescente, dont les yeux ont déjà allumé dans mes entrailles un incendie. » Et, ayant ainsi justement pensé, tu feras raisonner l’anneau de la porte du kâdi, et tu me feras entrer dans son harem. Et je me trouverai ainsi réunie avec mon amante. Et mon désir sera satisfait. Et tel est mon plan, ô capitaine. Et telle est mon explication. Ouassalam ! »

Alors moi, ô mon seigneur le sultan, je répondis à l’adolescente : « Qu’Allah augmente Ses faveurs sur ta tête, ô ma maîtresse. C’est là un plan étonnant et facile à exécuter. L’intelligence est un don du Rétributeur. » Et là-dessus, m’étant mis d’accord avec elle sur l’heure de la rencontre, je lui baisai la main ; et chacun de nous s’en alla en sa voie.

Et donc vint le soir, puis l’heure du repos, puis celle de la prière ; et, quelques moments après, je sortis, à la tête de mes hommes armés de glaives nus, pour ma ronde nocturne. Et, de quartier en quartier, nous arrivâmes, vers minuit, dans la rue où devait se trouver la jeune femme aux amours étranges. Et l’odeur riche et étonnante que je sentis dès l’entrée de la rue, me fit présager sa présence. Et bientôt j’entendis le cliquetis de ses bracelets de mains et de chevilles. Et je dis à mes hommes : « Je crois bien, ô fils, que je vois là une ombre ! Mais, quelle riche odeur ! » Et ils regardèrent de tous côtés, pour en découvrir la source. Et nous vîmes la belle en question, couverte de soieries et lourde de brocarts, qui nous regardait venir, penchée et l’oreille tendue. Et je m’approchai d’elle, faisant l’ignorant, et lui adressai la parole, disant : « Quelle dame, belle et parée, et toute seule à pareille heure, ô ma maîtresse, es-tu donc pour ne rien redouter de la nuit et des passants ? » Sur ce, elle me fit la réponse dont nous étions la veille convenus ; et je me tournai vers mes hommes, comme pour leur demander leur avis. Et ils me répondirent : « Ô notre chef, nous allons, si tu veux bien, conduire cette femme dans ta maison, où elle sera mieux que partout ailleurs. Et elle t’en saura gré, nous n’en doutons pas, car elle est riche certainement, et belle, et parée de précieuses choses. Et tu en feras ce que tu en feras ; et le matin tu la rendras à sa mère qui l’aime ! » Et je leur criai : « Taisez-vous ! Je me réfugie en Allah contre vos paroles ! Est-ce que ma maison est digne de recevoir une pareille fille d’émir ? Et puis, vous savez que je demeure fort loin d’ici ! Le mieux serait de demander pour elle l’hospitalité au kâdi du quartier, dont c’est ici précisément la maison. » Et mes hommes me répondirent par l’ouïe et l’obéissance, et se mirent à frapper à la porte du kâdi, qui s’ouvrit aussitôt. Et le kâdi lui-même, appuyé sur les épaules de deux esclaves nègres, apparut à l’entrée. Et, après les salams de part et d’autre, je lui racontai l’affaire et lui soumis le cas, tandis que l’adolescente se tenait debout, soigneusement enveloppée de ses voiles. Et le kâdi me répondit : « Qu’elle soit ici la bienvenue ! Ma fille la soignera et veillera à ce qu’elle soit contente ! » Et, là-dessus, je lui mis entre les mains ce dépôt dangereux, et lui confiai le péril vivant. Et il l’emmena dans son harem, et je m’en allai en ma voie.

Or, le lendemain, je retournai chez le kâdi, pour reprendre le dépôt à lui confié ; et je me disais en moi-même : « Hé, ouallahi ! la nuit a dû être toute de blancheur pour ces deux jeunes filles ! Mais, certes ! ma cervelle s’userait, que je ne saurais jamais ce qui a dû se passer entre ces deux gazelles enamourées. A-t-on jamais entendu parler d’une aventure pareille ! » Et, sur ces entrefaites, j’arrivai à la maison du kâdi ; et, dès l’entrée, je tombai au milieu d’une rumeur extraordinaire et de serviteurs épouvantés et de femmes affolées. » Et soudain le kâdi en personne, ce cheikh à barbe blanche, se précipita de mon côté, et me cria : « Honte aux hommes de rien ! Tu as amené dans ma maison une personne qui a dérobé toute ma fortune ! Il faut que tu la retrouves, sinon j’irai me plaindre de toi au sultan, qui te fera goûter la mort rouge. » Et, comme je lui demandais de plus amples détails, il m’expliqua, avec force interjections, tumulte, menaces et injures à l’adresse de la jeune fille, que, vers le matin, celle à qui il avait donné asile, sur ma requête, avait disparu, sans prendre congé de son harem ; et, avec elle, avait disparu sa ceinture, à lui, kâdi, qui contenait six mille dinars, tout son avoir. Et il ajouta : « Toi, tu connais cette femme, et, par conséquent, c’est de toi que je réclame mon argent ! »

Or moi, ô mon seigneur, je fus tellement stupéfait de cette nouvelle, qu’il me fut impossible d’articuler une parole. Et je me mordis l’extrémité de ma paume, en me disant : « Ô proxénète, te voilà dans la poix et le goudron. Où es-tu, et où est-elle ? » Puis, au bout d’un moment, je pus parler et répondis au kâdi : « Ô notre maître le kâdi, si la chose s’est passée ainsi, c’est qu’elle devait arriver, car ce qui doit arriver ne peut être évité. Accorde-moi seulement trois jours de délai pour voir si je pourrai apprendre quelque chose sur cette personne prodigieuse. Et si je ne réussis pas, tu mettras alors à exécution ta menace concernant la perte de ma tête. » Et le kâdi me fixa attentivement, et me dit :

« Je t’accorde les trois jours que tu demandes ! » Et je sortis de là, tout pensif, en me disant : « Il n’y a pas, cette fois ! Ah, certes ! tu es un idiot ; pis, un lourdaud et un imbécile. Comment vas-tu t’y prendre pour reconnaître, au milieu de toute la ville du Caire, une femme voilée ! Et comment feras-tu pour voir dans les harems, sans y pénétrer ! Tiens, il vaut mieux pour toi que tu ailles dormir ces trois jours de délai, et qu’au matin du troisième tu te présentes chez le kâdi, pour rendre compte de ta responsabilité. » Et, en ayant ainsi décidé dans mon esprit, je rentrai chez moi, et m’étendis sur ma natte, où je passai les trois jours en question, refusant de sortir, mais ne pouvant fermer l’œil, tant j’étais préoccupé de cette mauvaise affaire. Et à l’expiration de mon délai, je me levai et sortis, pour aller chez le kâdi. Et, la tête penchée, je m’acheminais vers ma condamnation, quand, en passant par une rue située non loin de la demeure du kâdi, j’aperçus soudain, derrière la fenêtre grillagée à demi-ouverte, l’adolescente de mes tribulations. Et elle me regarda en riant, et me fit avec ses paupières un signe qui voulait dire : « Monte vite ! » Et moi je me hâtai de profiter de cette invitation, à laquelle était attachée ma vie, et, en un clin d’œil, je fus auprès d’elle et, oublieux du salam, je lui dis : « Ô ma sœur, et moi qui suis à tourner et à te chercher dans tous les coins de la ville ! Ah, vers quelle mauvaise affaire tu m’as dirigé ! Par Allah ! tu me fais descendre les marches de la mort rouge ! » Et elle vint à moi, et m’embrassa, et me serra contre sa poitrine : « Comment peux-tu, étant le capitaine Moïn, avoir une si grande peur ? Va, ne me raconte rien de ce qui t’est arrivé, car je sais tout. Mais comme il m’est aisé de te tirer d’embarras, j’ai attendu, pour le faire, le dernier moment. Et c’est précisément pour te sauver que je t’ai appelé, alors que je pouvais si facilement te laisser continuer ta route vers la condamnation sans recours ! » Et moi je la remerciai et ne pus, tant elle était charmante, m’empêcher de baiser sa main, cause de ma présente calamité. Et elle me dit : « Sois tranquille, et calme ton inquiétude, car il ne t’arrivera rien de mal. D’ailleurs, lève-toi et regarde ! » Et elle me prit par la main et m’introduisit dans une chambre où se trouvaient deux coffres remplis de joyaux, de rubis, d’autres pierres précieuses et d’objets rares et somptueux. Puis elle ouvrit un autre coffre, qui se trouvait être plein d’or, et, le plaçant devant moi, elle me dit : « Eh bien, tu peux, si tu le désires, prendre dans ce coffre les six mille dinars qui ont disparu de la ceinture de ce kâdi de bitume, père de mon adorée. Mais, ô capitaine, sache bien qu’il y a mieux à faire qu’à rendre l’argent à cette barbe de malheur. D’ailleurs, cet argent, je ne le lui ai enlevé que pour qu’il meure de rage rentrée, le sachant avare et intéressé autant qu’il est encombrant. Ce n’est donc point par convoitise que j’ai agi ; et quand on est riche comme moi, on ne vole pas pour voler. D’ailleurs, sa fille sait bien que je n’ai fait ce coup que pour hâter l’arrêt de son destin. Quoi qu’il en soit, voici mon plan pour achever de lui faire perdre la raison à ce vieux bouc perclus. Écoute bien mes paroles, et retiens-les. » Et elle s’arrêta un moment, et dit : « Voici. Tu vas aller tout de suite chez le kâdi, qui doit t’attendre sur le gril de l’impatience, et tu lui diras : « Seigneur kâdi, c’est simplement par acquit de conscience que j’ai passé ces trois jours à faire des recherches dans toute la ville, concernant cette jeune femme à qui, sur ma prière, tu as accordé pour une nuit l’asile, et que tu accuses maintenant de t’avoir volé six mille dinars d’or. Or moi, capitaine Moïn, je sais pertinemment que cette femme n’est pas sortie de ta demeure depuis qu’elle y est entrée ; car, malgré les investigations en tous sens de nos hommes, et de tous les capitaines de police des autres quartiers, on n’a trouvé d’elle ni trace ni vestige. Et aucune des femmes espionnes que nous avons envoyées dans les harems n’en a eu de nouvelles. Or toi, ya sidi el-Kâdi, tu viens nous dire et nous déclarer que la jeune femme t’a volé. Cette affirmation devra être prouvée. Car je ne sais pas, par Allah ! si, dans cette affaire extraordinaire, cette jeune femme n’a pas été, dans ta propre maison, victime de quelque attentat, ou tout au moins l’objet d’une noire machination. Et, puisqu’il est à peu près prouvé par nos recherches qu’elle ne se trouve pas en ville, il serait utile, ô seigneur kâdi, de faire une perquisition dans ta maison, en vue de vérifier si on ne trouvera pas là une trace de cette perdue, et de s’assurer si ma supposition est exacte ou erronée. Et Allah est plus savant ! »

« Et de la sorte, ô capitaine Moïn, continua l’adolescente prodigieuse, d’accusé tu deviens accusateur ! Et le kâdi verra le monde noircir devant ses yeux, et il se mettra dans une grande colère ; et son visage sera comme le poivre, et il s’écriera : « Tu es bien osé, maître Moïn, de faire de telles suppositions ! Mais qu’à cela ne tienne ! tu peux tout de suite commencer tes perquisitions. Mais ensuite, quand il sera bien prouvé que tu es dans ton tort, ton châtiment par le sultan n’en sera que plus mérité. » Alors toi, accompagné de tes hommes comme témoins, tu feras une perquisition dans la maison. Et, bien entendu, tu ne me trouveras pas. Et lorsque tu auras ainsi perquisitionné d’abord sur la terrasse, puis dans les chambres, dans les coffres et dans les armoires, sans résultat, tu baisseras la tête, occupé par un cruel embarras, et tu te mettras à te lamenter et à t’excuser. Et, à ce moment, tu te trouveras dans la cuisine de la maison. Alors, comme par hasard, tu regarderas au fond d’une grande jarre à huile, dont tu soulèveras le couvercle, et tu t’écrieras : « Hé, un instant ! attention ! je vois quelque chose là-dedans. » Et tu enfonceras ton bras dans la jarre, et tu sentiras là dedans quelque chose comme un paquet de vêtements. Et tu le retireras, et tu verras, et tous les assistants verront avec toi, mon voile, ma chemise, mon caleçon et le reste de mes habits. Et le tout sera taché de sang coagulé. À cette vue, tu triompheras, et le kâdi sera confondu ; et son teint sera jaune, et ses jointures trembleront ; et il s’effondrera et peut-être mourra. Et, s’il ne meurt pas du coup, il fera tout son possible, afin que son nom ne soit pas mêlé à cette singulière aventure, pour étouffer l’affaire. Et il achètera ton silence par beaucoup d’or. Et c’est là ce que je te souhaite, ô capitaine Moïn ! »

À ce discours, je compris quel plan merveilleux elle avait combiné pour se venger du kâdi. Et j’admirai son esprit ingénieux, sa rouerie et son intelligence. Et je me considérai comme hors de peine désormais, et en restai stupéfait et comme étourdi. Mais je ne tardai pas à prendre congé de l’adolescente, pour suivre la marche convenue. Et, comme je lui baisais la main, elle me glissa entre les doigts une bourse de cent dinars, en me disant : « C’est pour tes dépenses d’aujourd’hui, ô mon maître. Mais, inschallah ! tu connaîtras mieux bientôt la générosité de ton obligée. » Et moi je la remerciai vivement, et ne pus, tant j’étais conquis par elle, m’empêcher de lui dire : « Par ta vie, ô ma maîtresse, lorsque cette affaire sera terminée à ta satisfaction, ne consentiras-tu pas à m’épouser ? » Et elle se mit à rire, et me dit : « Mais tu oublies, ya saïed Moïn, que je suis déjà mariée et liée par promesses, par foi et par serment avec celle qui possède mon cœur. Mais Allah seul connaît l’avenir ! Et rien n’arrivera que ce qui doit arriver. Ouassalam…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT TRENTE-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

« … je suis déjà mariée et liée par promesses, par foi et par serment avec celle qui possède mon cœur. Mais Allah seul connaît l’avenir. Et rien n’arrivera que ce qui doit arriver. Ouassalam ! »

Et moi je sortis de chez elle, en la bénissant, et me rendis sans retard, avec mes hommes, auprès du kâdi, qui, dès qu’il m’eut aperçu, s’écria : « Bismillah ! voilà mon débiteur ! mais où est mon bien ? » Et je répondis : « Ô seigneur kâdi, ma tête n’est rien à côté de la tête du kâdi, et je n’ai personne pour me soutenir en haut lieu. Mais si le droit est de mon côté, il apparaîtra clairement. » Et le kâdi, furieux, me cria : « Que parles-tu de droit ! Penses-tu donc pouvoir te disculper ou échapper à ce qui t’attend, si tu n’as pas retrouvé la femme et mon bien ! Hé, par Allah ! entre le droit et toi, la distance est considérable. » Alors moi, avec une grande assurance, je le regardai fixement dans les yeux, et lui débitai l’étonnante histoire que j’avais apprise, et qui, d’accusé, me rendait accusateur. Et son effet fut exactement tel que l’avait prévu la jeune femme. Car le kâdi, d’indignation, vit le monde noircir devant ses yeux ; et sa poitrine fut occupée par une grande colère ; et son visage fut comme le piment ; et il s’écria : « Que dis-tu là, ô le plus insolent d’entre les soldats ? Ne crains-tu pas de faire de telles suppositions à mon sujet, devant moi et dans ma maison. Mais, qu’à cela ne tienne ! Puisque tu as des soupçons, tu peux tout de suite faire tes perquisitions. Et quand il sera bien prouvé que tu as agi arbitrairement, alors ton châtiment par le sultan n’en sera que plus important. » Et, en parlant ainsi, il était devenu semblable à une marmite rougie où l’on aurait versé de l’eau froide.

Alors nous envahîmes sa maison, et nous perquisitionnâmes partout, dans tous les coins et recoins, de haut en bas, sans faire grâce d’un coffre, d’un trou ou d’une armoire. Et, au milieu de ces recherches, je ne manquai pas d’apercevoir à la dérobée, à mesure qu’elle s’enfuyait d’une pièce dans l’autre, pour échapper aux regards étrangers, la charmante gazelle dont sa pareille était enamourée. Et je pensai en moi-même : « Maschallah ! oua Bismillah ! Et le nom d’Allah sur elle et autour d’elle ! Quel rameau et quelle flexibilité ! Quelle élégance et quelle beauté ! Béni soit le sein qui l’a portée, et louanges au Créateur qui l’a moulée dans le moule de la perfection ! » Et je compris un peu comment une telle adolescente pouvait en subjuguer une autre, semblable à elle, car je me dis : « Le bouton de rose se penche parfois vers le bouton de rose, et le narcisse vers le narcisse ! » Et j’étais si parfaitement heureux de cette trouvaille, que j’eusse voulu la soumettre sans retard à l’adolescente prodigieuse, afin qu’elle me donnât l’approbation et ne me considérât pas comme un tout à fait dénué de pensées délicates et de discernement.

Or, nous arrivâmes de la sorte jusqu’à la cuisine, accompagnés du kâdi plus furieux que jamais, sans rien trouver de suspect, et sans découvrir aucune trace ni aucun vestige de la femme.

Alors moi, selon les instructions de ma docte maîtresse, je feignis d’avoir grandement honte de mon procédé arbitraire, et je m’excusai devant le kâdi qui jubilait de mon embarras ; et je m’humiliai devant lui. Mais tout cela était dans le but de ne pas dévoiler le coup préparé. Et le kâdi à l’esprit épais ne manqua pas de se laisser prendre dans le filet de l’araignée, et profita de cette occasion pour m’accabler de ce qu’il croyait être son triomphe. Et il me dit : « Eh bien, insolent et fils de menteur, et menteur toi-même de génération en génération, que sont maintenant devenues tes accusations menaçantes et tes imputations offensantes ? Mais sois tranquille, tu verras bientôt ce qu’il en coûte de manquer de respect à l’égard du kâdi de la ville ! » Et moi, pendant ce temps, appuyé à une énorme jarre d’huile, dont le couvercle était retiré, j’avais la tête basse et l’air contrit. Mais soudain je relevai la tête et m’écriai : « Par Allah ! je ne sais pas, mais je sens sortir de cette jarre-ci comme une odeur de sang ! » Et je regardai dans la jarre et y plongeai mon bras, et le retirai en disant : « Allah akbar ! bismillah ! » Et je ramenai de la sorte le paquet de vêtements tachés de sang qu’avait jeté dans cette jarre, avant de disparaître, l’adolescente ma maîtresse. Et il y avait là son voile, son mouchoir de tête, son mouchoir de sein, son caleçon, sa chemise, ses babouches et d’autres linges que je ne me rappelle pas, le tout sanglant.

À cette vue, le kâdi, comme l’avait prévu l’adolescente, parut confondu et plein de stupeur ; et il devint fort jaune de teint ; et ses jointures tremblèrent ; et il s’effondra sur le sol, sa tête précédant ses pieds, évanoui. Et moi, dès qu’il eut repris ses sens, je ne manquai pas de triompher de la tournure des événements, et je lui dis : « Et bien, ya sidi el-Kâdi, qui d’entre nous est le menteur, et qui le véridique ? Louanges à Allah ! Me voici, je pense, justifié d’avoir perpétré le prétendu vol, de connivence avec la jeune femme ! Mais toi, qu’as-tu fait de ta sagesse et de ta jurisprudence ! Et comment, riche comme tu l’es, et nourri dans les lois, as-tu pris sur ta conscience de donner asile à une pauvre femme pour la trahir, en la volant et l’assassinant après l’avoir probablement violentée de la pire façon. C’est là, par ma vie ! un acte épouvantable dont il faut, sans retard, que j’instruise notre maître le sultan. Car je ne remplis pas mon devoir, en lui taisant l’affaire ; et comme rien ne reste caché, il ne manquerait pas de l’apprendre d’un autre côté ; et j’y perdrais du coup ma place et ma tête. »

Et l’infortuné kâdi, à la limite de la stupeur, se tenait là, devant moi, les yeux large ouverts, semblant ne rien entendre, ni rien comprendre à tout cela. Et, plein de trouble et d’angoisse, il restait immobile, semblable à un arbre mort. Car la nuit s’étant faite dans son esprit, et il ne savait plus distinguer son bras droit de son bras gauche, ni le vrai du faux. Et lorsqu’il fut revenu quelque peu de son hébétude, il me dit : « Ô capitaine Moïn, c’est là une affaire obscure qu’Allah seul peut comprendre. Mais, si tu veux ne pas l’ébruiter, tu ne le regretteras pas ! » Et, ce disant, il se mit à me combler de prévenances et d’égards. Et il me remit un sac qui contenait, en quantité, autant de dinars d’or qu’il en avait perdus. Et il acheta de la sorte mon silence et éteignit un feu dont il redoutait les dégâts.

Alors je pris congé du kâdi, que je laissai anéanti, et allai rendre compte de l’affaire à l’adolescente, qui me reçut en riant, et me dit : « Il est certain qu’il n’y survivra pas ! » Et, de fait, ô mon seigneur le sultan, trois jours ne se passèrent point que je n’apprisse la nouvelle que le kâdi était mort par rupture de sa poche à fiel. Et, comme je ne manquai pas de rendre visite à l’adolescente pour la mettre au courant de ce qui s’était passé, les servantes m’apprirent que leur maîtresse venait de partir avec la fille du kâdi, pour une propriété qu’elle possédait sur le Nil, près de Tantah. Et moi, émerveillé de tout cela, sans parvenir à comprendre ce que pouvaient bien faire ensemble ces deux gazelles sans clarinette, je fis mon possible pour me mettre sur leurs traces, mais sans y parvenir. Et, depuis lors, j’attends qu’un jour ou l’autre elles veuillent bien me donner de leurs nouvelles et éclaircir pour mon esprit une affaire aussi difficile à comprendre.

Et telle est mon histoire, ô mon seigneur le sultan, et telle est l’aventure la plus singulière qui me soit arrivée depuis que j’exerce les fonctions dont ta confiance m’a investi.

— Lorsque le capitaine de police Moïn-al-Dîn eut fait ce récit, un second capitaine s’avança entre les mains du sultan Baïbars, et, après les souhaits et les vœux, il dit : « Moi, ô notre seigneur le sultan, je te raconterai également une aventure qui m’est personnelle, et qui, si Allah veut, dilatera ta poitrine. »

Et il dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE SECOND CAPITAINE DE POLICE

Sache, ô mon seigneur le sultan, qu’avant de m’accepter pour époux, la fille de mon oncle – qu’Allah l’ait en Sa miséricorde ! – me dit : « Ô fils de l’oncle, si Allah veut, nous nous marierons ; mais je ne pourrai te prendre pour époux que si tu acceptes par avance mes conditions, qui sont au nombre de trois, pas une de plus, pas une de moins ! » Et moi je répondis : « Il n’y a point d’inconvénient ! Mais quelles sont-elles ? » Elle me dit : « Tu ne prendras jamais de haschich, tu ne mangeras point de pastèque, et tu ne t’asseoiras jamais sur une chaise ! » Et moi je répondis : « Par ta vie, ô fille de l’oncle, ces conditions sont dures. Mais, telles qu’elles sont, je les accepte d’un cœur sincère, bien que je n’en comprenne pas le motif. » Elle me dit : « C’est comme ça. Et c’est à prendre ou à laisser ! » Et moi je dis : « Je les prends, et de tout cœur amical ! »

Et donc notre mariage fut célébré, et l’affaire fut faite, et tout se passa comme ça doit se passer. Et nous vécûmes ensemble plusieurs années en parfaite union et tranquillité.

Mais un jour vint où invinciblement mon esprit fut hanté par la recherche du motif des trois fameuses conditions, au sujet du haschich, des pastèques et de la chaise ; et je me disais : « Quel intérêt peut-elle tout de même avoir, la fille de ton oncle, à te défendre ces trois choses-là, dont l’usage ne saurait en rien la léser ? Certes, il doit y avoir là-dessous quelque mystère que j’aimerais beaucoup éclaircir ! » Et, ne pouvant plus résister aux sollicitations de mon âme et à l’intensité de mes désirs, j’entrai dans la boutique d’un de mes amis, et, pour commencer, je m’assis sur une chaise rembourrée de paille. Puis je me fis apporter une pastèque excellente, préalablement rafraîchie dans l’eau. Et, l’ayant mangée avec délices, j’absorbai dans sa pâte un grain de haschich, et m’envolai vers le rêve et le plaisir tranquille. Et je me sentais parfaitement heureux ; et mon estomac était heureux, à cause de la pastèque ; et, à cause de la chaise rembourrée, également était bien heureux mon derrière, si longtemps sevré du plaisir des chaises.

Mais, ô mon seigneur le sultan, lorsque je rentrai chez moi, ce fut le fifre et la clarinette. Car, dès que je fus en sa présence, ma femme se leva vivement, et ramena son voile sur son visage, comme si, au lieu d’être son époux, je n’étais plus pour elle qu’un homme étranger, et, me regardant avec courroux et mépris, elle me cria : « Ô chien fils de chien, est-ce ainsi que tu tiens tes engagements ? Allons, suis-moi ! De ce pas, nous nous rendons chez le kâdi pour le divorce ! » Et moi, le cerveau encore grisé par le haschich, et le ventre encore alourdi par la pastèque, et le corps reposé d’avoir senti, après un si long temps, une chaise rembourrée sous mes fesses, j’essayai de payer d’audace, en niant mes trois forfaits. Mais je n’avais encore qu’ébauché le geste de la négation, que mon épouse me cria : « Musèle ta langue, ô proxénète ! Vas-tu oser nier l’évidence ? Tu pues le haschich, et mon nez te sent. Tu t’es gavé d’une pastèque, et j’en vois les traces sur tes vêtements. Et tu as, enfin, assis ton sale derrière goudronné sur une chaise, et j’en vois les marques sur ta robe, là où t’es assis, et où la paille a laissé des raies visibles. Donc, je ne suis plus rien pour toi, et tu n’es plus rien pour moi…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTIÈME NUIT

Elle dit :

« … Et tu as, enfin, assis ton sale derrière goudronné sur une chaise, et j’en vois les marques sur ta robe, là où tu t’es assis, et où la paille a laissé des raies visibles. Donc, je ne suis plus rien pour toi, et tu n’es plus rien pour moi ! »

Et, ayant ainsi parlé, elle acheva de s’envelopper de ses voiles, et me traîna, malgré mon nez, chez le kâdi. Et lorsque nous fûmes en sa présence, elle lui dit : « Ô mon seigneur le kâdi, ta servante est unie en légitime mariage avec cet homme abject qui est là devant toi. Or moi, avant notre mariage, je lui ai posé trois conditions essentielles, qu’il a acceptées et respectées pendant un certain laps de temps ; mais aujourd’hui il vient de les transgresser. Or donc, conformément à mon droit, j’entends cesser, à partir de ce moment, d’être son épouse ; et je viens te demander le divorce et réclamer mon trousseau et la pension. » Et le kâdi demanda à connaître les conditions. Et elle les lui détailla, en ajoutant : « Or, ce fils de pendu s’est assis sur une chaise, a mangé une pastèque et a absorbé du haschich. » Et elle fit la preuve de son dire contre moi, alors que je n’osais point nier l’évidence, et me contentais de baisser la tête avec confusion.

Alors le kâdi, qui avait de bons sentiments et s’apitoyait sur mon état, dit à mon épouse, avant de rendre sa sentence : « Ô fille des gens de bien, tu es certainement dans ton droit, mais il t’appartient d’être miséricordieuse. » Et, comme elle s’emportait et tempêtait et ne voulait rien écouter ni entendre, le kâdi et les assistants se mirent à la prier, avec insistance, de me pardonner pour cette fois. Et, comme elle paraissait toujours impitoyable, ils finirent par la prier de suspendre simplement sa poursuite en divorce, pour qu’elle eût le temps de réfléchir sur le point de savoir si, en présence de l’unanimité des prières, il ne lui paraîtrait pas plus raisonnable de différer pour le moment sa demande, quitte à la reprendre une autre fois, en cas de besoin. Alors mon épouse, de guerre lasse, finit par dire : « Ça va bien, je consens à me réconcilier avec lui, mais à la condition expresse que le seigneur kâdi trouve réponse à une question que je lui poserai. » Et le kâdi dit : « Je veux bien. Pose la question, ô femme ! » Et elle dit : « Je suis d’abord un os ; puis je deviens un nerf ; puis je suis chair. Qui suis-je ? » Et le kâdi baissa la tête pour méditer. Mais il eut beau réfléchir en se caressant la barbe, il resta coi. Et il finit par se tourner vers mon épouse, et lui dit : « Ouallahi, aujourd’hui je ne saurais, étant fatigué de ma longue séance de justice, trouver la solution d’un pareil problème. Mais je te prie de revenir ici demain matin, et je te répondrai, ayant eu le temps de consulter mes livres de jurisprudence. »

Là-dessus, il leva la séance de justice, et se retira chez lui. Et il était si préoccupé du problème en question, qu’il ne pensa même pas à toucher au repas que sa fille, une adolescente de quatorze ans et demi, venait de lui servir. Et, hanté par son obsession, il se répétait à demi-voix : « Je suis d’abord un os ; puis je deviens un nerf ; puis je suis chair. Qui suis-je ? Hé, ouallahi, qui suis-je ? Oui, qui est-il ? Qu’est-ce que c’est que ça ? » Et il feuilleta tous ses livres de jurisprudence, et des ouvrages de médecine, et des grammaires, et des traités scientifiques, et nulle part il ne put trouver la solution de ce problème, ni quelque chose qui, de près ou de loin, pût le résoudre ou mettre sur la voie de son explication. Aussi finit-il par s’écrier : « Non, par Allah, je renonce ! Et jamais aucun ouvrage ne m’éclairera là-dessus. »

Et sa fille, qui l’observait et remarquait sa préoccupation, l’entendit qui prononçait ces dernières paroles, et lui dit : « Ô père, tu me parais soucieux et tracassé, qu’as-tu, par Allah sur toi ! Et quel est le motif de ton tracas et de tes soucis ? » Et il répondit : « Ô ma fille, c’est un motif qui ne peut être expliqué, et c’est une affaire sans aboutissant. » Elle dit : « Explique toujours. Rien n’est caché à la science du Très-Haut. » Alors il se décida à lui raconter toute l’affaire, et à lui soumettre le problème que lui avait posé la jeune femme, mon épouse. Et elle se mit à rire, et dit : « Maschallah ! est-ce là ce problème insoluble ? Mais, ô père, c’est aussi aisé que la marche de l’eau courante. En effet, cette solution est claire et se réduit à ceci : pour la vigueur, la dureté et la résistance, le zebb de l’homme, de quinze à trente-cinq ans, est comparable à un os ; de trente-cinq à soixante, à un nerf ; et après soixante, ce n’est plus qu’une pendeloque de chair sans vertu. »

En entendant ces paroles de sa fille, le kâdi se dilata et s’épanouit, et dit : « Louanges à Allah, dispensateur de l’intelligence ! Tu sauves mon honneur, ô fille bénie, et tu empêches un bon ménage de se désunir. » Et, à peine il fut jour, qu’il se leva, à la limite de l’impatience, et courut à la maison de la loi, où il présidait la séance de justice, et, après une longue attente, il vit enfin entrer la femme qu’il attendait, à savoir mon épouse, et l’esclave que voici, à savoir moi-même. Et, après les salams de part et d’autre, mon épouse dit au kâdi : « Ya sidi, te souviens-tu de ma question, et as-tu résolu le problème ? » Et il répondit : « el-hamdou lillah ! la louange à Allah qui m’a éclairé ! Ô fille des gens de bien, tu aurais pu me poser une question un peu plus difficile, car celle-ci est résolue sans difficulté. Et tout le monde sait que le zebb de l’homme, de quinze à trente-cinq, est pareil à un os ; de trente-cinq à soixante, il devient semblable à un nerf ; et après soixante, il n’est plus qu’un morceau de chair sans conséquence. »

Or mon épouse, qui connaissait fort bien la jeune fille et son intelligence, devina ce qui s’était passé, et dit au kâdi d’un air narquois : « Elle n’a que quatorze ans et demi ta fille, mais sa tête en a le double ou davantage. Compliments ! compliments ! où s’arrêtera-t-elle de ce train-là ? Ouallahi, bien des femmes de métier n’en sauraient faire autant ! Ses dispositions sont excellentes pour les sciences, et son avenir est assuré. »

Et, là-dessus, elle me fit signe de quitter la salle des séances de justice, et sortit, en laissant le kâdi morfondu, interdit, et couvert de confusion, en présence de toute l’assistance, jusqu’à la fin de ses jours.

— Et, ayant ainsi parlé, le second capitaine de police se retira dans son rang. Et le sultan Baïbars lui dit : « Les mystères d’Allah sont insondables. Cette histoire est une étonnante histoire ! » Alors s’avança le troisième capitaine de police, qui s’appelait Ezz-al-Dîn, et, après avoir embrassé la terre entre les mains de Baïbars, il dit : « Pour moi, ô roi du temps, rien de saillant ne m’est arrivé au cours de ma vie, qui mérite de parvenir aux oreilles de Ta Hautesse. Mais, si tu me le permets, je te raconterai une histoire qui, pour impersonnelle qu’elle soit, n’en est pas moins attrayante et prodigieuse. D’ailleurs, la voici :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE TROISIÈME CAPITAINE DE POLICE

Sache, ô notre seigneur le sultan, que la mère de ton esclave savait bon nombre de contes des âges anciens. Et, entre autres histoires que j’ai entendues, elle me raconta un jour celle-ci :

Il y avait une fois, dans une contrée proche de la mer salée, un pêcheur qui était marié avec une belle. Et cette belle le rendait heureux ; et lui, également, la rendait heureuse. Et ce pêcheur descendait tous les jours pêcher, et vendait les poissons, dont le prix était juste suffisant pour leur nourriture à tous deux. Or, un jour, il tomba malade, et la journée se passa sans nourriture. Aussi, le lendemain, son épouse lui dit : « Ça va bien ! est-ce que tu ne vas pas aller aujourd’hui à la pêche ? Sinon, de quoi allons-nous vivre ? Voyons, lève-toi seulement ; et moi, comme tu es fatigué, je porterai à ta place le filet de pêche et le panier. Et, dans ce cas, si même nous ne prenions que deux poissons, nous les vendrions et nous aurions de quoi souper. » Et le pêcheur dit : « C’est bon ! » Et il se leva, et sa femme porta le panier et le filet de pêche, en marchant derrière lui. Et ils arrivèrent sur le rivage de la mer, à un endroit fertile en poissons, au pied du palais du sultan.

Or le sultan, ce jour-là, était précisément à sa fenêtre et regardait la mer. Et il aperçut la femme du pêcheur, cette belle, et approfondit sur elle ses yeux, et en devint, à l’instant même, amoureux. Et il appela sur l’heure son grand-vizir, et lui dit : « Ô mon vizir, je viens de voir la femme de ce pêcheur, qui est là, et j’en suis passionnément épris, parce qu’elle est belle et qu’il n’y a pas sa pareille, de près ou de loin, dans mon palais. » Et le vizir répondit : « L’affaire est délicate, ô roi du temps. Aussi qu’allons-nous faire ? » Et le sultan répondit : « Il n’y a pas à hésiter ; il faut que tu fasses saisir le pêcheur par les gardes du palais, et que tu le tues. Alors, moi, j’épouserai sa femme. » Et le vizir, qui était un homme judicieux, lui dit : « Il n’est pas licite que tu le tues sans délit de sa part, sinon le monde dira du mal sur ton compte. On dira, par exemple : « Le sultan a tué le pêcheur, ce pauvre, en vue d’une femme. » Et le roi répondit au vizir : « C’est vrai, ouallahi ! Que faut-il donc que je fasse, pour satisfaire mon désir sur cette belle sans pareille ? » Et le vizir dit : « Tu peux arriver à ce but par les moyens licites. Tu sais, en effet, que la salle des audiences, au palais, est longue d’un arpent et large d’un arpent. Nous allons donc faire venir le pêcheur, dans la salle, et je lui dirai : « Notre maître le sultan veut mettre un tapis dans cette salle-ci. Et ce tapis doit être d’une seule pièce. Si tu ne l’apportes pas, nous te tuerons. » De cette manière, sa mort aura un motif. Et on ne dira pas que c’est à cause d’une femme. » Et le sultan répondit : « Bien. »

Alors le vizir se leva et envoya mander le pêcheur. Et quand il arriva, il le prit et l’amena dans la salle en question, en présence du sultan, et lui dit : « Ô pêcheur, notre maître le roi veut que tu lui mettes dans cette salle, longue d’un arpent et large d’autant, un tapis qui soit d’une seule pièce. Dans ce but, il te donne un délai de trois jours, au bout desquels, si tu n’apportes pas le tapis, il te brûlera dans le feu. Écris donc un engagement, à ce sujet, sur ce papier, et apposes-y ton cachet. »

En entendant ces paroles du vizir, le pêcheur répondit : « Bien. Mais, est-ce que je suis un homme de tapis ? Je suis un homme de poissons. Demande-moi des poissons de toutes les couleurs et de différentes variétés, et moi je te les apporterai. Mais, pour ce qui est des tapis, ils ne me connaissent pas, par Allah ! et je ne les connais pas, et je n’en connais même pas l’odeur ni la couleur. Quant aux poissons, je m’engagerai ; et je cachetterai. » Mais le vizir répondit : « Inutile d’augmenter tes paroles oiseuses. Le roi a ordonné la chose. » Et le pêcheur dit : « Hé ; par Allah ! tu peux prendre cent cachets, et non pas un cachet, du moment que me voici fournisseur de tapis ! » Et il frappa ses mains l’une contre l’autre, et sortit du palais, et s’en alla chez sa femme, fâché.

Et sa femme, le voyant en cet état, lui demanda : « Pourquoi es-tu fâché ? » Il répondit : « Tais-toi. Et, sans parler davantage, lève-toi et ramasse le peu de hardes que nous possédons, et fuyons de ce pays-ci. » Elle demanda : « Pourquoi ? » Il répondit : « Parce que le roi veut me tuer dans trois jours. » Elle lui dit : « Pourquoi ? » Il répondit : « Il veut de moi un tapis long d’un arpent et large d’un arpent, pour la salle de son palais ! » Elle demanda : « Rien que ça ! » Il répondit : « Oui. » Elle dit : « Bien. Dors tranquille, et moi, demain, je t’apporterai le tapis en question, et tu le développeras dans la salle du roi. » Alors il dit : « Il ne me manquait plus que ça ! c’est parfait, maintenant. Es-tu donc devenue folle comme le vizir, ô femme, ou bien sommes-nous des gens de tapis ? » Mais elle répondit : « Le veux-tu maintenant, ce tapis ? Et t’enverrai-je tout de suite le prendre et l’apporter ici ? » Il dit : « Oui, je préfère tout de suite, au lieu de demain, pour me rassurer. De la sorte je pourrai dormir tranquille. » Elle lui dit : « Puisqu’il en est ainsi, ô homme, yallah, lève-toi et va à tel endroit, près des jardins. Là tu trouveras un arbre tordu, au-dessous duquel se trouve un puits. Et toi, tu te pencheras sur ce puits et tu regarderas au dedans, et tu crieras : « Ô une telle, ton amie chérie une telle t’envoie le salam avec moi, et te dit de me remettre, pour que je le lui donne, le fuseau qu’elle a oublié chez toi hier, dans sa hâte de rentrer à la maison avant la nuit, car nous voulons meubler et tapisser une chambre avec ce fuseau-là. » Et le pêcheur dit à sa femme : « Bien. »

Il alla donc, sans retard, au puits en question, sous l’arbre tordu, regarda vers le fond, et cria : « Ô une telle, ton amie chérie une telle t’envoie le salam avec moi, et te dit : « Donne le fuseau qu’elle a oublié chez toi, car nous voulons meubler une chambre avec ce fuseau-là. » Alors celle qui était dans le puits – Allah seul la connaît ! – lui répondit, disant : « Est-ce que je puis refuser quelque chose à mon amie chérie ? Tiens, voici le fuseau ! Prends-le et va meubler et tapisser avec lui la chambre, comme tu voudras. Puis tu me le rapporteras ici. » Il dit : « Bien. » Et il prit le fuseau, qu’il vit sortir du puits, le mit dans sa poche, et s’en alla sur la route, dans la direction de sa maison, en se disant : « Cette femme-là m’a rendu aussi fou qu’elle. » Et il continua son chemin, et arriva auprès de sa femme, et lui dit : « Ô fille de l’oncle, voilà que je t’ai apporté le fuseau ! » Elle lui dit : « Bien. Va maintenant chez le vizir qui veut ta mort, et dis-lui : « Donne-moi un gros clou ! » Et il te donnera un clou, et tu le planteras à un bout de la grande salle, tu y attacheras le fil de ce fuseau, et tu étendras le tapis selon telle longueur et telle largeur que tu voudras ! » Et le pêcheur se récria, disant : « Ô femme, veux-tu donc qu’avant ma mort prochaine les gens rient de ma raison et se moquent de moi, me prenant pour un fou ? Est-ce qu’il y aurait un tapis d’un arpent dans l’intérieur de ce fuseau-ci ? » Elle lui dit en se fâchant : « Veux-tu partir au plus vite ou ne veux-tu pas ? Tais-toi, ô homme, et va seulement, comme je te l’ai dit. » Et le pêcheur s’en alla au palais, avec le fuseau, en se disant : « Il n’y a de recours et de force qu’en Allah l’Omniscient. Voilà, ô pauvre, le dernier jour de ta vie…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTE-UNIÈME NUIT

Elle dit :

… Voilà, ô pauvre, le dernier jour de ta vie ! » Et il alla trouver le roi et le vizir. Et celui-ci lui dit, en regardant ailleurs : « Où est le tapis, ô pêcheur ? » Et il répondit : « Je l’ai là ! » Ils lui demandèrent : « Où ça ? « Il leur dit : « Ici, dans ma poche ! » Et ils se mirent à rire de lui, disant : « Voilà quelqu’un qui plaisante avant sa mort ! » Et le vizir lui demanda, en se moquant : « Est-ce qu’un tapis d’un arpent est une balle d’enfant qu’on peut mettre en poche ? » Il répliqua : « En quoi cela vous regarde-t-il ? Vous me demandez un tapis, et je vous l’apporte, vous n’avez rien d’autre à me réclamer. Au lieu donc de rire de moi, ô vizir, lève-toi et donne-moi un gros clou. Et le tapis sera devant vous autres dans cette salle-ci ! »

Alors le vizir se leva, en riant de la folie du pêcheur, prit le clou, et dit à l’oreille du porte-glaive : « Ô porte-glaive, tu vas rester là, près de la porte de la salle. Et, comme le pêcheur ne va pas pouvoir, quand je lui aurai remis le clou, tapisser la salle comme je le désire, tu tireras le sabre, sans attendre d’autre ordre de moi, et, d’un coup, tu feras voler sa tête. » Et le porte-glaive répondit : « Bien ! » Et le vizir alla remettre le clou au pêcheur, en lui disant : « Fais-nous voir le tapis maintenant. »

Alors le pêcheur planta le clou à une extrémité de la salle, y attacha le bout du fil du fuseau, et fit tourner le fuseau, en se disant : « Tourne ma mort, ô maudit ! » Et voici qu’un tapis magnifique s’étendit et se développa le long de la salle, dans tous les sens, dont il ne se trouvait pas le pareil dans le palais. Et le roi et le vizir se regardèrent avec stupéfaction pendant une heure de temps, tandis que le pêcheur se tenait tranquille, sans rien dire. Puis le vizir cligna de l’œil au roi, d’un air entendu, et se tourna vers le pêcheur et lui dit : « Le roi est content, et te dit : « Bien. » Mais il te demande encore une chose. » Il lui dit : « Et quelle chose est-ce ? » Il répondit : « Le roi te demande, et exige de toi, que tu lui apportes un petit garçon. Et ce garçon ne doit être âgé que de huit jours. Et il faut qu’il raconte à notre maître le roi une histoire. Et cette histoire doit commencer par un mensonge et finir par un mensonge ! »

Et le pêcheur, en entendant cela, dit au vizir : « Rien que ça ? Par Allah ! ce n’est pas beaucoup demander. Seulement je ne savais pas jusqu’à présent que les enfants de huit jours pouvaient parler, et parler pour raconter des histoires dont le commencement est un mensonge, et la fin un mensonge, ces enfants fussent-ils même des fils d’éfrits. » Et le vizir répondit : « Tais-toi ! La parole et le désir du roi doivent marcher. Nous te donnons, pour cela, un délai de huit jours, au bout desquels, si tu n’apportes pas le petit garçon en question, tu connaîtras la mort rouge. Écris donc un engagement sur cela, et appose ton cachet. » Et le pêcheur dit : « Bien, voilà mon cachet, ô vizir. Cachète toi-même à ma place, car moi je ne sais pas. Moi je sais seulement raccommoder mon filet. Il est entre tes mains, fais-en ce que tu veux, et cachète avec lui cent fois au lieu d’une ! Quant au petit garçon, Allah le Généreux y pourvoira ! » Et le vizir prit le cachet du pêcheur et cacheta l’engagement en question. Et le pêcheur le reprit, et s’en alla fâché.

Et il arriva chez sa femme, et lui dit : « Lève-toi, et fuyons de ce pays-ci ! Je te l’avais déjà dit, et tu n’avais pas voulu m’écouter. Lève-toi, moi je m’en vais ! » Elle lui dit : « Pourquoi ? Pour quelle raison ? Est-ce que le tapis n’est pas sorti du fuseau ? » Il répondit : « Il est sorti. Mais ce proxénète, ce vizir de mon cul, ce fils de chien, me demande maintenant un petit garçon, âgé de huit jours, qui devra raconter une histoire ; et cette histoire doit être mensonge sur mensonge sur mensonge. Et ils ont bien voulu me donner, pour ce faire, un délai de huit jours. » Et sa femme lui dit : « Bien. Mais ne te fâche pas, ô homme ! Les huit jours ne sont pas encore écoulés, et jusque-là nous avons le temps d’y songer, et de trouver la porte du salut ! »

Or, au matin du huitième jour, le pêcheur dit à sa femme : « As-tu oublié le garçon que j’ai à fournir ? C’est aujourd’hui la fin du délai ! » Elle lui dit : « Bien. Va au puits que tu connais, sous l’arbre tordu. Tu commenceras par rendre le fuseau à celle qui habite dans le puits, et par la remercier gentiment. Puis tu lui diras : « Ô une telle, ton amie chérie une telle t’envoie le salam et te dit de lui prêter l’enfant qui est né hier, parce que nous en avons besoin pour une affaire. »

À ces paroles, le pêcheur dit à son épouse : « Ouallahi, je ne connais personne d’aussi stupide et d’aussi fou que toi, si ce n’est peut-être ce vizir de goudron. Comment, ô femme ! le vizir me réclame un garçon de huit jours, et toi tu renchéris là-dessus en offrant de me livrer un enfant d’un jour sachant parler avec éloquence et raconter des histoires ! » Elle répondit : « De quoi te mêles-tu ? Va-t’en seulement comme je t’ai dit ! » Et il s’écria : « Bien. Voici le dernier jour de ma vie sur la terre. »

Et il sortit de sa maison, et marcha jusqu’à ce qu’il arrivât au puits. Et il y jeta le fuseau, en criant : « Voici le fuseau ! » Et il ajouta : « Ô une telle, ton amie chérie une telle t’envoie le salam et te dit de lui donner le petit garçon âgé d’un jour, parce que nous en avons besoin pour une affaire. Seulement fais vite, sinon ma tête va s’envoler de dessus mes épaules ! » Alors celle qui habitait le puits – Allah seul la connaît ! – répondit : « Le voici : prends-le ! » Et le pêcheur prit le petit enfant d’un jour qui lui était tendu, alors que celle qui habitait le puits lui disait : « Prononce sur lui la formule contre le mauvais œil ! » Et il prononça sur lui, en le prenant, le bismillah, disant : « Bismillah errahmân errahim ! » Et, le tenant dans ses bras, il s’en alla.

Et, en marchant, il se dit : « Y a-t-il des enfants, fussent-ils même âgés de trente jours, et non d’un jour comme celui-ci, qui sachent parler et raconter des histoires, même parmi les fils des plus étonnants éfrits ? » Puis, pour en avoir le cœur net à ce sujet, il s’adressa à l’enfant emmailloté qu’il portait dans ses bras, et lui dit : « Voyons, mon enfant, parle-moi un peu, que je voie et m’assure si c’est aujourd’hui le jour de ma mort ! » Mais l’enfant, en entendant la grosse voix du pêcheur, eut peur et se contracta quant à sa figure et à son ventre, et fit comme tous les petits enfants, à savoir qu’il se mit à pleurer avec d’horribles grimaces et à pisser tant qu’il put. Et le pêcheur arriva tout mouillé et fâché chez sa femme, et lui dit : « Voilà que j’ai apporté l’enfant. Qu’Allah me sauvegarde ! Son savoir consiste à pleurer et à pisser, le fils de chien ! Regarde en quel état il m’a mis ! » Mais elle lui dit : « De quoi te mêles-tu ? Prie sur le Prophète, ô homme, et fais ce que je te dis ! Va porter sans retard cet enfant chez le roi. Et tu verras bien s’il sait parler ou s’il ne sait pas. Seulement, tu demanderas pour lui trois coussins, et tu le mettras au milieu du divan, et tu le soutiendras avec ces coussins, en lui en mettant un du côté droit, un du côté gauche et un derrière le dos ! Et prie sur le Prophète ! » Et il répondit : « Sur Lui la prière et la paix ! » Puis il s’en alla, portant le nouveau-né sur son bras, trouver le roi et le vizir.

Lorsque le vizir vit arriver le pêcheur avec ce petit enfant emmailloté, il se mit à rire, et lui dit : « C’est là l’enfant ? » Et il répondit : « Oui. » Et le vizir se tourna vers l’enfant, et lui dit avec la voix qu’on prend pour parler aux bambins : « Mon enfant ! » Mais l’enfant, au lieu de parler, se contracta quant à son nez et à sa bouche, et se mit à faire : « Oua ! oua ! » Et le vizir alla très content chez le roi, et lui dit ; « J’ai parlé à l’enfant, mais il ne m’a pas répondu, et s’est contenté de pleurer et de faire « Oua ! oua ! » Or c’est là la fin de la vie du pêcheur. Mais la preuve ne doit être faite que devant l’assemblée des vizirs, des émirs et des notables, car je leur lirai les clauses du contrat que nous avons fait avec le pêcheur ; et après, nous le tuerons. Et alors tu pourras te réjouir avec la belle, sans que le monde ait le droit de parler sur ton compte ! » Et le roi dit : « C’est cela même, ô vizir ! » Et ils entrèrent tous deux dans la salle ; et les émirs et les fonctionnaires s’assemblèrent. Et on fit venir le pêcheur ; et le vizir lut devant lui et devant tous les assistants le contrat cacheté, et dit : « Maintenant, ô pêcheur, apporte l’enfant qui va nous parler. » Et le pêcheur dit : « Qu’on me donne d’abord trois coussins, puis l’enfant parlera ! » Et on lui apporta les trois coussins ; et le pêcheur mit l’enfant au milieu du divan et le consolida avec les trois coussins. Et le roi demanda au pêcheur : « Est-ce là l’enfant qui va nous raconter l’histoire, laquelle est mensonge sur mensonge sur mensonge ? »

Or, avant que le pêcheur eût le temps de répliquer, l’enfant d’un jour répondit : « Avant tout, le salam sur toi, ô roi ! » Et les vizirs et les émirs et tous les autres s’étonnèrent prodigieusement de l’enfant. Et le roi, aussi stupéfait que les assistants, rendit à l’enfant son salut, et lui dit : « Raconte-nous, l’Avisé, l’histoire qui est une confiture de mensonges ! » Et l’enfant lui répondit, disant : « Voici ! Une fois, j’étais alors dans la force de la jeunesse, comme je marchais hors de la ville dans les champs, au temps de la chaleur, je rencontrai un vendeur de pastèques ; et, comme j’avais bien chaud et bien soif, j’achetai une pastèque pour un dinar d’or. Et je pris la pastèque et j’en coupai une tranche que j’avalai et qui me rafraîchit. Puis, comme je regardais dans l’intérieur de la pastèque, j’y trouvai une ville avec sa citadelle. Alors moi, sans hésiter, je levai mes pieds l’un après l’autre, et j’entrai dans la pastèque. Et je me mis à me promener là-dedans, en regardant autour de moi les boutiques, et les maisons et les habitants de cette ville contenue dans la pastèque. Et je continuai à marcher de la sorte jusqu’à ce que je fusse arrivé dans les champs. Et là je vis un dattier qui portait un régime de dattes, longues chacune d’une aune. Aussi mon âme, qui désirait ces dattes, me poussa avec violence vers elles, et je ne pus résister à ses sollicitations ; et je montai sur le dattier pour cueillir une ou deux ou trois ou quatre dattes, et les manger. Mais je trouvai sur le dattier des fellahs qui semaient le grain sur le dattier, et coupaient les épis, tandis que d’autres fellahs battaient le blé et l’égrainaient. Et moi, ayant marché encore quelque temps sur le dattier, je rencontrai quelqu’un qui battait des œufs sur une aire, et je regardai plus attentivement et je vis que, de tous les œufs battus sur l’aire, sortaient des petits poussins. Et les coquelets allaient d’un côté et les poulettes de l’autre. Et moi je restai là à les regarder, et les vis qui grandissaient à vue d’œil. Alors je mariai ensemble les petits coqs et les jeunes poules ; puis je les laissai contents ensemble, et m’en allai sur une autre branche du dattier. Et là je rencontrai un âne qui portait des gâteaux de sésame ; et comme, précisément, mon âme raffolait des gâteaux de sésame, je pris un de ces gâteaux et l’avalai en deux ou trois bouchées. Et, l’ayant ainsi mangé, je levai les yeux, et me trouvai hors de la pastèque. Et la pastèque se referma et redevint complète, comme elle était. Et telle est l’histoire que j’avais à vous raconter ! »

Lorsque le roi eut entendu ces paroles du nouveau-né emmailloté, il lui dit : « Hé, hé, ô cheikh des menteurs et leur couronne, hé, hé, l’Avisé ! en voilà un tissu de faussetés ! Penses-tu vraiment que nous avons cru un mot à cette histoire diabolique ! Aïe, ouallah ! Depuis quand, par exemple, les pastèques contiennent-elles des villes ? Et depuis quand les œufs, une fois qu’on les a battus sur l’aire, produisent-ils des poulets ? Avoue, l’Avisé, que tout ça est un composé de mensonges sur mensonges ! » Et l’enfant répondit : « Je ne nie rien ! Mais toi aussi, ô roi, tu devrais ne point nier ni cacher tes vrais sentiments au sujet de ce pauvre homme de pêcheur, que tu veux tuer uniquement pour lui ravir sa femme, la belle, que tu as aperçue sur le rivage ! Eh oui, n’as-tu pas honte devant le visage d’Allah qui nous voit, de désirer, étant roi et sultan, ce qui ne t’appartient pas, et de voler le bien de ton semblable, moins riche et moins puissant, comme l’est ce pauvre pêcheur ? Par Allah et les mérites du Prophète – sur Lui la prière et la paix ! – je jure que si, à l’heure et à l’instant, tu ne laisses pas tranquille ce pêcheur et ne te désistes de tes mauvaises intentions à l’égard de sa femme, je ferai disparaître votre trace, à toi et à ton vizir, de la terre des hommes, de sorte que même les mouches ne sauront plus vous trouver. »

Et, ayant ainsi parlé d’une voix terrifiante, l’enfant emmailloté laissa tout le monde saisi de stupeur, et dit au pêcheur : « Maintenant, mon oncle, reprends-moi et porte-moi hors d’ici, dans ta maison. » Et le pêcheur prit le nouveau-né d’un jour, l’Avisé ; et, sans être inquiété par personne, il sortit du palais, et s’en alla content chez sa femme. Et lorsqu’elle eut appris ce qu’elle avait à apprendre, elle lui dit : « Il te reste à aller, sans retard, reporter l’enfant où tu l’as pris. Et ne manque pas de transmettre mon salam à mon amie chérie et mes mercis, et demande-lui des nouvelles de sa santé ! » Et le pêcheur dit : « Bien ! » Et il fit ce qu’elle lui avait dit de faire.

Après quoi il revint à sa maison et s’acquitta de ses ablutions et de la prière, et fit sa chose ordinaire avec sa femme, la belle. Et, depuis lors, ils vécurent ensemble heureux et prospères.

Et voilà pour eux ! »

— Et, ayant ainsi raconté cette histoire, le troisième capitaine de police regagna sa place, et le sultan Baïbars dit : « Ô l’admirable histoire ! Quel dommage, ô capitaine Ezz-al-Dîn, que tu ne nous aies pas dit ce qui arriva par la suite des jours entre le roi et le pêcheur ! » Alors s’avança le quatrième capitaine de police, qui s’appelait Mohii-al-Dîn. Il dit : « Moi, ô roi, si tu me le permets, je te raconterai la suite de cette histoire, qui est bien plus étonnante que son commencement ! » Et le sultan Baïbars dit : « Certes ! et de tout cœur et de tout esprit ! » Alors le capitaine Mohii-al-Dîn dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE QUATRIÈME CAPITAINE DE POLICE

Sache donc, ô roi du temps, que, grâce à la bénédiction, un enfant mâle naquit au pêcheur et à sa femme, la belle. Et ses parents appelèrent cet enfant mâle Môhammad-l’Avisé, en souvenir de l’emmailloté d’un jour qui les avait tirés d’embarras. Et cet enfant était beau comme sa mère.

Et le sultan avait également un fils, de l’âge du fils du pêcheur ; mais il était atteint de laideur, et sa couleur était de la couleur des fils de fellahs.

Or, les deux enfants allaient à la même école apprendre à lire et à écrire. Et quand le fils du roi, qui était un paresseux inférieur, voyait le fils du pêcheur, qui était un studieux supérieur, il lui disait : « Hé, que ton matin soit heureux, le fils du pêcheur ! » Et il l’appelait ainsi pour l’humilier. Et Môhammad-l’Avisé répondait : « Et que ton matin soit heureux, ô fils du sultan, et qu’il blanchisse ton visage qui est noir comme la courroie des vieilles socques ! » Et les deux enfants restèrent ainsi ensemble dans l’école durant l’espace d’une année, en se saluant toujours de cette manière-là. Aussi, à la fin, le fils du sultan s’en alla, fâché, raconter la chose à son père, lui disant : « Le fils du pêcheur, ce chien, me rend tous les jours mon salam en me disant : « Toi dont la figure est noire comme la courroie des vieilles socques. » Alors le roi se fâcha ; mais comme il n’osait pas, à cause du passé, punir lui-même le fils du pêcheur, il appela le cheikh maître d’école, et lui dit : « Ô cheikh, si tu veux tuer l’enfant Môhammad, le fils du pêcheur, moi je te ferai un beau cadeau, et je te donnerai des femmes concubines et de belles esclaves blanches ! ». Et le maître d’école se réjouit et répondit : « À tes ordres, ô roi du temps. Moi, tous les jours j’appliquerai la bastonnade à l’enfant, jusqu’à ce qu’il meure de ce régime ! »

Aussi, lorsque le lendemain Môhammad-l’Avisé alla à l’école lire le Koran, le maître d’école dit aux écoliers : « Apportez l’instrument à bastonnade, et étendez à terre le fils du pêcheur ! » Et les écoliers, selon l’usage, se saisirent de Môhammad et l’étendirent à terre, et mirent ses pieds dans l’étau de bois. Et le maître d’école prit la verge et se mit à frapper le garçon sur la plante des pieds, jusqu’à ce que le sang en jaillisse et que ses pieds et ses jambes enflassent. Et il lui dit : « Inschallah, demain je recommencerai, ô tête dure ! » Et le garçon, dès qu’on l’eut délivré de l’instrument de torture, s’enfuit de l’école, livrant ses jambes au vent. Et il alla chez son père et sa mère, et leur dit : « Voyez ! le cheikh de l’école m’a frappé jusqu’à me faire mourir, à cause du fils du sultan. Moi je n’irai plus à l’école, et je veux devenir un pêcheur comme mon père. » Et son père lui dit : « Bien, mon fils. » Et il se leva, et lui donna un filet et un panier, et lui dit : « Prends, voilà les outils de la pêche. Et demain va pêcher, quand même tu ne devrais gagner que ce qu’il te faut pour vivre. »

Et donc, le lendemain, à l’aurore, Môhammad, le garçon, alla jeter le filet dans la mer. Mais il n’y eut de pris dans le filet qu’un petit rouget, tout seul. Et Môhammad retira le filet, et se dit : « Je vais griller ce rouget, dans ses propres écailles, et le manger pour mon déjeuner. » Il alla donc rassembler un peu d’herbes sèches et des morceaux de bois, les alluma, et prit le rouget pour le griller sur le feu. Alors le rouget ouvrit la bouche, et lui adressa la parole en lui disant : « Ne me brûle pas, ya Môhammad ! Moi je suis une reine d’entre les reines de la mer. Remets-moi dans l’eau comme j’étais, et moi je te serai utile au temps du malheur, et je viendrai à ton aide aux jours de la nécessité ! » Et il dit : « Bien » et remit dans la mer le rouget en question. Et voilà pour lui…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTE-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

… et remit dans la mer le rouget en question. Et voilà pour lui !

Mais pour ce qui est du roi, il appela, au bout de deux jours, le maître d’école et lui demanda : « Toi, as-tu tué le garçon Môhammad, fils du pêcheur ? » Et le maître d’école répondit : « Je lui ai donné la bastonnade, dès le premier jour, jusqu’à le faire s’évanouir. Alors il s’est enfui et n’est pas revenu. Et il est à présent pêcheur comme son père. » Et le roi le chassa, et lui dit : « Va-t’en, ô fils de chien ! Que ton père soit maudit, et que ta fille se marie à un cochon ! »

Après quoi il appela son vizir, et lui dit : « Le garçon n’est pas mort. Qu’allons-nous faire ? » Et le vizir répondit au roi : « Moi, je te trouverai un moyen pour sa mort ! » Et le roi lui demanda : « Comment vas-tu arranger sa mort ? » Il répondit : « Je connais une jeune fille très belle, fille du sultan de la Terre Verte. Cette terre-là est éloignée d’ici de la distance d’un voyage de sept ans. Nous allons donc faire venir ici le fils du pêcheur, et je lui dirai : « Le sultan, notre maître, a beaucoup de considération pour toi, et compte sur ta vaillance. Il faut donc que tu ailles à la Terre Verte, et que tu ramènes de là la fille du sultan de ce pays, parce que notre maître le roi veut l’épouser, et que personne ne saurait amener cette princesse excepté toi. » Et le roi répondit au vizir : « C’est bien ; fais venir le garçon. »

Alors le vizir fit venir, malgré son nez, le jeune garçon Môhammad, et lui dit : « Notre maître le sultan désire t’envoyer pour que tu lui amènes la fille du sultan de la Terre Verte. » Et il répondit : « Et depuis quand est-ce que je connais la route de ce pays-là ? » Le vizir dit : « Il faut. » Alors il sortit fâché, et alla chez sa mère lui conter la chose. Et sa mère lui dit : « Va promener ton chagrin sur le bord du fleuve, près de son embouchure sur la mer, et ton chagrin se dissipera de lui-même. » Et le garçon Môhammad s’en alla se promener avec son chagrin, sur le bord de la mer, près de l’embouchure du fleuve.

Et, comme il marchait de long en large, fâché, le rouget d’autrefois sortit de la mer, et vint à lui sur le rivage, en le saluant. Et il lui dit : « Pourquoi es-tu fâché, Môhammad-l’Avisé ? » Il répondit : « Ne m’interroge pas ! car la chose est sans remède. » Et le poisson lui dit : « Le remède est entre les mains d’Allah. Parle. » Il dit : « Songe, ô rouget, que le vizir de goudron m’a dit : « Il faut que tu ailles nous chercher la fille du sultan de la Terre Verte. » Et le rouget lui dit : « Bien. Va chez le roi, et dis-lui : « Je vais aller te chercher la fille du sultan de la Terre Verte. Mais pour cela il faut que tu me fasses construire une dahabieh en or. Et il faut que cet or soit pris sur la fortune de ton vizir. »

Et le garçon Môhammad alla dire au roi ce que le rouget lui avait dit. Et le roi ne put faire autrement que de lui faire construire la dahabieh en or sur la fortune du vizir, et en dépit de son nez. Et le vizir faillit mourir de rage rentrée. Et Môhammad monta sur la dahabieh en or, et partit en remontant le fleuve.

Et le rouget, son ami, allait devant lui, lui montrant le chemin et le conduisant à travers les branches du fleuve et les rivières intérieures, jusqu’à ce qu’à la fin il arrivât à la Terre Verte. Et Môhammad-l’Avisé envoya un crieur par la ville, qui criait : « Chacun, soit femme, soit homme, soit enfant, soit jeune, soit vieux, peut descendre au bord du fleuve pour regarder la dahabieh en or de Môhammad-l’Avisé, fils du pêcheur. »

Alors tous les habitants de la ville, les grands et les petits, les hommes et les femmes, descendirent et regardèrent la dahabieh en or. Et ils restèrent à la regarder huit jours entiers. Alors la fille du roi ne put, elle aussi, résister à la curiosité, et demanda la permission à son père, en disant : « Je veux aller, comme les autres, regarder la dahabieh. » Alors le roi consentit à la chose, et fit, au préalable, crier par toute la ville que personne, ni homme ni femme, ne devait ce jour-là sortir de sa maison, ni se promener du côté du rivage, puisque la princesse devait aller regarder la dahabieh.

Lors donc, la fille du roi alla sur le rivage regarder la belle dahabieh en or. Et elle demanda par signes à l’Avisé si elle pouvait entrer pour la regarder aussi à l’intérieur. Et, Môhammad lui ayant fait avec la tête et les yeux un signe qui signifiait « oui », elle monta dans la dahabieh et se mit à la visiter. Alors Môhammad-l’Avisé, la voyant occupée, leva sans bruit la cheville de la dahabieh et le piquet, et mit la dahabieh en marche, et partit.

Or, quand la fille du sultan de la Terre Verte eut fini sa visite, elle voulut sortir, leva les yeux, et vit la dahabieh en route, déjà bien loin de la ville de son père. Alors elle dit à l’ami du rouget : « Où me mènes-tu, l’Avisé ? » Il répondit : « Je te mène chez un roi pour qu’il t’épouse. » Elle lui dit : « Est-ce que par hasard le roi serait plus beau que toi, l’Avisé ? » Il répondit : « Je ne sais pas. Tout à l’heure tu vas toi-même le voir avec tes yeux. » Alors elle retira sa bague de son doigt, et la jeta dans le fleuve. Mais le rouget était là, qui prit la bague et la porta dans sa bouche, en leur ouvrant la route. Puis elle dit à l’Avisé : « Moi je ne me marierai qu’avec toi. Et je veux me donner ici librement à toi. » Et le garçon Môhammad lui dit : « Bien. » Et il la prit avec sa virginité. Et il se réjouit avec elle sur l’eau.

Et lorsqu’ils furent arrivés à destination, Môhammad, le fils du pêcheur, alla chez le roi et lui dit : « Me voici. Je t’ai amené la fille du sultan de la Terre Verte. Mais elle te dit qu’elle ne sortira de la dahabieh que si tu lui étends, sur la terre, des tapis en soie verte, sur lesquels elle marchera pour venir à ton palais. Et tu verras alors comme elle marche gracieusement. » Et le roi lui dit : « Bien. » Et il fit acheter, sur la fortune de son vizir, et en dépit de son nez, tous les tapis en soie verte qui étaient dans le souk des tapis, et les fit étendre par terre jusqu’à la dahabieh.

Alors la princesse de la Terre Verte sortit de la dahabieh, et marcha sur les tapis de soie, habillée de vert, et se balançant à ravir les esprits. Et le roi la vit, l’admira et en devint amoureux à cause de sa beauté. Et lorsqu’elle fut entrée au palais, il lui dit : « Je vais faire écrire ce soir même le contrat de mariage avec toi. » Et la jeune fille lui dit alors : « Bien. Mais, si tu veux m’épouser, rapporte-moi ma bague qui est tombée de mon doigt dans le fleuve. Et après nous ferons le contrat, et tu m’épouseras. »

Or, cette bague-là, le rouget l’avait donnée à son ami Môhammad-l’Avisé, fils du pêcheur.

Et donc le roi appela le vizir, et lui dit : « Écoute. La bague de la dame est tombée de son doigt dans le fleuve. Comment faire maintenant ? Et qui peut nous la rapporter ? » Et le vizir répondit : « Et qui peut la rapporter, si ce n’est Môhammad, le fils du pêcheur, ce maudit, cet éfrit. » Or, il ne parlait ainsi que pour faire tomber le garçon dans un piège sans issue. Aussi le roi le fit-il chercher en toute hâte. Et lorsqu’il vint, ils lui dirent : « Il y a une bague qui est tombée de la dame dans le fleuve. Et personne ne peut l’apporter, excepté toi. » Il leur répondit : « Bien. Prenez, voici la bague. »

Et le roi prit la bague, et alla la porter à la jeune fille de la Terre Verte, et lui dit : « Prends, voici ta bague, et faisons ce soir le contrat de mariage ! »

Elle lui dit : « Bien. Mais dans mon pays, quand une jeune fille vient à se marier, il y a un usage. » Il lui dit : « Bien. Dis-le-moi. » Elle dit : « On creuse un fossé depuis la maison du fiancé jusqu’à la mer, on le remplit de bûches et de fagots, et on y met le feu. Et le fiancé se jette dans le feu, et y marche jusqu’à la mer, où il prend un bain pour aller alors directement chez sa fiancée. Et, de la sorte, il s’est purifié par le feu et par l’eau…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTE-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

« … Et, de la sorte, il s’est purifié par le feu et par l’eau. Et telle est la cérémonie du contrat de mariage dans mon pays. »

Alors le roi, qui était épris de la belle, ordonna de creuser le fossé en question, le remplit de bûches et de fagots, et appela son vizir, à qui il dit : « Demain, prépare-toi à marcher là-dessus avec moi. »

Et, le lendemain, quand vint le moment de mettre le feu à ce canal de bois, le vizir dit au roi : « Il vaut mieux d’abord que Môhammad, le fils du pêcheur, s’y jette le premier, pour voir quelle va être l’affaire. S’il sort sain et sauf de ce feu-là, nous pourrons alors nous y jeter, nous aussi. » Et le roi dit : « Bien. »

Or, pendant ce temps, le rouget était monté dans la dahabieh chez son ami, le garçon, et lui avait dit : « L’Avisé, si le roi te fait venir et te dit : « Jette-toi dans ce feu ! » toi, n’aie pas peur, mais bouche tes oreilles, et dis la formule préservatrice : « Au nom d’Allah le Clément sans bornes, le Miséricordieux. » Puis, jette-toi résolument dans le canal de feu. »

Et donc, le roi fit mettre le feu aux bûches et fagots. Et ils appelèrent Môhammad, et lui dirent : « Jette-toi dans le feu et marches-y jusqu’à la mer ; car tu le peux, étant l’Avisé. » Il leur répondit : « Sur ma tête et mon œil ! à vos ordres ! » Et il boucha ses oreilles, et prononça en son esprit la formule du bismillah, et entra résolument dans le feu. Et il sortit du côté de la mer plus beau qu’il n’était. Et tout le monde le vit et fut ébloui de sa beauté.

Alors le vizir dit au roi : « Nous allons nous aussi entrer dans le feu, pour en sortir beaux comme le fils du pêcheur, ce maudit-là ! Et appelle aussi ton fils, pour qu’il s’y jette avec nous, et devienne beau comme nous le deviendrons. » Et le roi appela son fils, celui-là qui était laid et dont la figure était comme la courroie des vieilles socques. Et ils se prirent tous les trois par la main et se jetèrent, comme ça, dans le feu. Et ils furent un monceau de cendres.

Alors Môhammad-l’Avisé, le fils du pêcheur, alla chez la jeune fille, la princesse fille du sultan de la Terre Verte, et fit le contrat de mariage avec elle, et l’épousa. Et il s’assit sur le trône de l’empire, et fut roi et sultan. Et il appela auprès de lui son père et sa mère. Et ils vécurent tous ensemble dans le palais, en pleine félicité et harmonie, contents et prospérant. Or, louanges à Allah, Maître de la prospérité, du contentement, de la félicité et de l’harmonie !

— Et lorsque le capitaine de police Mohii-al-Dîn eut ainsi raconté cette histoire, et que le sultan Baïbars l’en eut remercié et lui en eut exprimé son contentement, il retourna à sa place. Et un cinquième capitaine de police s’avança, qui s’appelait Nour-al-Dîn. Et, après avoir embrassé la terre entre les mains du sultan Baïbars, il dit : « Moi, ô notre seigneur et la couronne de notre tête, je te raconterai une histoire qui n’a point sa pareille parmi les histoires. » Et il dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE CINQUIÈME CAPITAINE DE POLICE

Il y avait une fois un sultan. Et ce sultan-là, un jour d’entre les jours, appela son vizir, et lui dit : « Vizir ! » Et celui-ci répondit : « À tes ordres ! Qu’y a-t-il, ô roi ? » Il lui dit : « Je veux que tu me fasses écrire et graver un cachet, dont le pouvoir sera tel, que, si je suis gai, je ne me fâche pas, et que si je suis fâché, je ne me réjouisse pas. Et il faut que celui qui écrira ce cachet prenne l’engagement d’y attacher le pouvoir en question. Et tu as, pour cela, un délai de trois jours ! »

Alors le vizir alla chez ceux qui d’ordinaire font les cachets et les amulettes, et leur dit : « Écrivez-moi un cachet pour le roi. » Et il leur raconta ce que le roi avait dit et exigé. Mais aucun d’eux ne voulut prendre sur lui de faire un cachet pareil. Alors le vizir se leva et s’en alla, fâché. Et il se dit : « Je ne trouverai pas dans cette ville-ci ce qu’il me faut. Je vais aller dans un autre pays. »

Et il sortit de la ville, et, en marchant dans la campagne, il fit la rencontre d’un cheikh arabe qui battait son blé dans son champ. Et il le salua, disant : « La paix sur toi, ô cheikh des Arabes ! » Et le cheikh des Arabes lui rendit le salam, et lui dit : « Où vas-tu à présent, ya sidi, par cette chaleur-là ? » Il lui répondit : « Je voyage à cause d’une affaire concernant le roi. » Il lui demanda : « Quelle affaire est-ce ? » Il répondit : « Le roi me demande de lui faire écrire un cachet qui soit de telle sorte que, s’il est gai, il ne se fâche pas, et, s’il est fâché, il ne se réjouisse pas. » Et le cheikh des Arabes lui dit : « Rien que ça ? » Le vizir répondit « Oui ! » Il lui dit : « Bien. Assieds-toi. Et moi je vais t’apporter à manger. »

Et le cheikh des Arabes laissa un moment le vizir, et alla chez sa fille, qui s’appelait Yasmine, et lui dit : « Ô ma fille Yasmine, prépare le déjeuner pour un hôte. » Elle lui dit : « Cet hôte-là, d’où vient-il ? » Il répondit : « De la part du sultan. » Elle lui demanda : « Et que veut-il ? » Et son père lui raconta l’affaire. Et il n’y a point d’utilité à la répéter.

Alors Yasmine, cette dame des Arabes, prépara aussitôt un plat d’œufs, dans lequel se trouvaient trente œufs et beaucoup de beurre doux, et le remit à son père, avec huit galettes de pain, en lui disant : « Donne cela au voyageur, et dis-lui : « Ma fille Yasmine, dame des Arabes, te salue et te dit que c’est elle qui t’écrira le cachet. Et elle te dit en outre : « Le mois a trente jours à peine, la mer d’aujourd’hui est pleine, et huit jours font une semaine ! » Et son père dit : « Bien. » Et il prit le déjeuner, et s’en alla.

Et, comme il marchait, le beurre du plat se répandit sur sa main. Alors il mit le plat à terre, prit un des pains, en essuya le beurre de sa main, et le mangea, ainsi qu’un œuf dont il eut envie. Après quoi il se leva, et alla porter le déjeuner au vizir, et lui dit : « Ma fille Yasmine, dame des Arabes, t’envoie le salam, et te dit que c’est elle qui t’écrira le cachet. Et en outre elle te dit : « Le mois a trente jours à peine, la mer d’aujourd’hui est pleine, et huit jours font une semaine. » Et le vizir dit : « Mangeons d’abord, et nous verrons ensuite. »

Et, lorsqu’il eut fini de manger, il dit au père de Yasmine : « Dis-lui qu’elle m’écrive le cachet, mais que le mois a manqué d’un jour, que la mer a été sèche, et que la semaine n’a eu que sept jours. »

Alors le cheikh des Arabes retourna auprès de sa fille, et lui dit : « Le vizir te dit de lui écrire le cachet, mais que le mois a manqué d’un jour, que la mer a été sèche, et que la semaine n’a eu que sept jours. » Alors la jeune fille lui dit : « N’as-tu pas honte, ô mon père, de ce que tu as fait ? Tu as déposé le déjeuner sur la route, tu as mangé une galette et un œuf, et tu as porté à l’hôte les œufs sans leur beurre ! » Il lui répondit : « Hé ouallahi, c’est vrai ! Mais, ô ma fille, le plat était plein et s’est répandu sur ma main ; alors je me suis assis, et j’ai essuyé le beurre avec une galette que j’ai mangée ; et j’ai alors eu envie d’un œuf, que j’ai avalé. » Elle dit : « Ça ne fait rien. Préparons le cachet. »

Alors elle prépara le cachet, et le composa en ces termes : « Tout sentiment, de peine ou de joie, nous vient d’Allah ! » Et elle envoya le cachet au vizir qui le prit, après les remerciements, et partit le porter au roi.

Et le roi, après avoir pris le cachet et lu ce qui y était écrit, demanda au vizir : « Qui a fait ce cachet-là ? » Il répondit : « Une jeune fille nommée Yasmine, dame des Arabes. » Et le roi se leva sur ses deux pieds, et dit au vizir : « Viens, mène-moi chez le père afin que j’épouse la fille. »

Alors le vizir prit le roi par la main et partit avec lui. Et ils allèrent trouver le cheikh des Arabes, et lui dirent : « Ô cheikh des Arabes, nous venons chercher l’alliance avec toi. » Il leur répondit : « Famille et aisance ! Mais par le moyen de qui ? » Le vizir répondit : « Par le moyen de la dame des Arabes, Yasmine, ta fille, que notre maître le roi, qui est devant tes yeux, veut épouser. » Il dit : « Bien. Nous sommes vos serviteurs. Mais ma fille sera mise dans un plateau de la balance, et l’or dans l’autre. Et poids contre poids. Car Yasmine est chère au cœur de son père. » Et le vizir répondit : « Il n’y a point d’inconvénient. » Et ils allèrent chercher l’or, et le mirent dans un plateau de la balance, tandis que le cheikh des Arabes mettait sa fille dans l’autre plateau. Et quand la jeune fille et l’or s’équilibrèrent, on écrivit, séance tenante, le contrat de mariage. Et le roi donna une grande fête au village des Arabes. Et, la nuit même, il entra chez la jeune fille, dans la maison de son père, et lui prit sa virginité, et se réjouit avec elle. Et, au matin, il partit avec elle, et la mit dans son palais.

Or, lorsqu’elle fut restée quelque temps dans ce palais-là, la belle fille Arabe Yasmine commença à descendre vers la maigreur, et à dépérir de langueur. Alors le roi appela le médecin, et lui dit : « Monte vite, et examine Sett-el-Arab, Yasmine. Je ne sais pas pourquoi elle maigrit comme ça et dépérit. » Et le médecin monta, et examina Yasmine. Puis il descendit, et dit au roi : « Elle n’est pas habituée au séjour des villes, car elle est une fille de la campagne, et sa poitrine se rétrécit par manque d’air. » Et le roi demanda : « Et qu’est-ce qu’il faut faire ? » Le hakim répondit : « Fais lui bâtir un palais sur la mer, où elle pourra respirer le bon air ; et elle deviendra plus belle qu’elle n’était. » Et le roi donna aussitôt l’ordre aux maçons de bâtir un palais sur la mer. Et, lorsque le palais fut achevé, on y transporta la languissante Yasmine, dame des Arabes…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTE-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… la languissante Yasmine, dame des Arabes.

Or, lorsqu’elle eut demeuré quelque temps dans le palais, elle redevint grasse et cessa de languir. Et, comme elle était un jour accoudée à sa fenêtre, à regarder la mer, un pêcheur vint jeter son filet au pied du palais. Et, lorsqu’il le retira, il ne vit dedans que des briques et des coquillages. Et il devint fâché. Alors Yasmine lui adressa la parole, et lui dit : « Ô pêcheur, cette fois-ci, si tu veux jeter le filet dans la mer sur ma chance, je te donnerai un dinar d’or pour ta peine. » Et le pêcheur répondit : « Bien, ô dame ! » Et il jeta le filet dans la mer, sur la chance de la dame des Arabes, Yasmine, le tira et, l’ayant ramené, y trouva un flacon de cuivre rouge. Et il le montra à Yasmine, qui aussitôt s’enveloppa du drap de lit comme d’un voile, et descendit vers le pêcheur et lui dit : « Tiens, voici le dinar, et donne-moi le flacon. » Mais le pêcheur répondit : « Non, par Allah ! je ne prendrai pas le dinar, en échange de ce flacon, mais un baiser sur ta joue. »

Or, au moment même où ils parlaient ensemble de la sorte, le roi les rencontra. Et il prit le pêcheur, et le tua avec son épée, et jeta son corps dans le fleuve. Puis il se tourna vers la dame des Arabes, Yasmine, et lui dit : « Et toi non plus, je ne veux plus te voir. Va-t’en où tu voudras ! »

Et elle s’en alla. Et, deux jours et deux nuits, elle marcha avec faim et soif. Et elle arriva alors dans une ville. Et elle s’assit à la porte d’une boutique de marchand, depuis le matin jusqu’à l’heure de la prière de midi. Alors le marchand lui dit : « Ô dame, toi tu es assise ici depuis ce matin. Pourquoi ça ? » Elle répondit : « Je suis une étrangère. Je ne connais personne dans cette ville-ci. Et je n’ai rien mangé ni bu depuis deux jours. » Alors le marchand appela son nègre, et lui dit : « Emmène cette dame-ci, et conduis-la à la maison. Et dis-leur, à la maison, de lui donner à manger et à boire. » Et le nègre l’emmena, et la conduisit à la maison, et dit à l’épouse du marchand, sa maîtresse : « Mon maître te dit de donner à cette dame de quoi bien manger et boire. » Et la femme du marchand regarda Yasmine, et la vit, et en devint jalouse, parce que l’autre était plus belle. Et elle se tourna vers le nègre, et lui dit : « Bien. Fais monter cette dame dans le poulailler, sur la terrasse. » Et le nègre prit Yasmine par la main, et la fit monter dans le poulailler en question, sur la terrasse.

Et Yasmine resta là jusqu’au soir, sans que la femme du marchand s’occupât d’elle en aucune façon, ni pour le manger ni pour le boire. Alors la dame des Arabes, Yasmine, se souvint du flacon en cuivre rouge qui était sous son bras, et se dit : « Voyons, peut-être y a-t-il là dedans un peu d’eau à boire ! » Et, pensant ainsi, elle prit le flacon et en tourna le couvercle. Et aussitôt une cuvette avec son aiguière en sortirent. Et Yasmine s’y lava les mains. Puis elle leva les yeux, et vit sortir du flacon un plateau rempli de mets et de boissons. Et elle mangea et but et fut contente. Alors elle tourna de nouveau le couvercle du flacon, et dix jeunes esclaves blanches en sortirent, les castagnettes dans les mains, qui se mirent à danser dans le poulailler. Et lorsqu’elles eurent fini leur danse, chacune d’elles jeta dix bourses d’or sur les genoux de Yasmine. Puis elles rentrèrent toutes dans le flacon.

Et la dame des Arabes, Yasmine, resta ainsi dans le poulailler trois jours entiers, mangeant, et se divertissant avec les jeunes filles du flacon. Et chaque fois qu’elle les faisait sortir, elles lui jetaient, après la danse, des bourses remplies d’or ; tant et tant qu’à la fin le poulailler fut rempli d’or jusqu’au plafond.

Or, au bout de ce temps, le nègre du marchand monta sur la terrasse pour satisfaire un besoin. Et il vit la dame Yasmine, et s’en étonna, car il la croyait déjà partie, suivant le dire de l’épouse du marchand. Et Yasmine lui dit : « Est-ce que ton maître m’a envoyée ici pour que vous me nourrissiez, ou que vous me laissiez plus morte qu’auparavant, de faim et de soif ? » Et l’esclave répondit : « Ya setti, mon maître croit qu’on t’a donné du pain, et que tu t’en es allée le même jour. » Puis il se hâta de courir chez son maître, à la boutique, et lui dit : « Ya sidi, la pauvre dame que tu as envoyée avec moi à la maison, il y a trois jours, est restée tout ce temps-là sur la terrasse, dans le poulailler, sans rien manger ni boire. » Et le marchand, un homme de bien, devint fâché, et quitta sur l’heure sa boutique, et alla dire à sa femme : « Comment, ô maudite ! tu ne donnes rien à manger à cette pauvre dame ! » Et il la prit, et se mit à la battre, jusqu’à ce que son bras fût fatigué de la battre. Puis il prit du pain, et autre chose encore, et monta sur la terrasse, et dit à Yasmine : « Ya Sett, prends et mange. Et ne nous blâme pas pour l’oubli ! » Elle répondit : « Qu’Allah augmente ton bien ! C’est comme si tes faveurs étaient arrivées à leur destination ! Maintenant, si tu veux compléter tes bienfaits, je te demanderai une chose ! » Il dit : « Parle, ô dame ! » Elle dit : « Je voudrais que tu me bâtisses un palais hors de la ville, qui soit deux fois plus beau que celui du roi. » Il répondit : « Il n’y a pas d’inconvénient. Certainement ! » Elle dit : « Voilà de l’or. Prends-en autant que tu veux. Si les maçons travaillent d’ordinaire pour un drachme, dans leur journée, tu leur en donneras quatre pour hâter la construction. » Et le marchand dit : « Bien. »

Et il prit l’argent, et alla assembler les maçons et les architectes, qui lui bâtirent, en peu de temps, un palais deux fois plus beau que celui du roi. Et il revint alors au poulailler, auprès de la dame des Arabes, Yasmine, et lui dit : « Ya setti, le palais est fini. » Elle lui dit : « Voici de l’argent. Prends-le et va acheter des meubles en satin pour le palais. Et fais venir des domestiques nègres, qui soient étrangers et ne sachent pas l’arabe ! » Et le marchand alla acheter les meubles en satin, et se procurer les domestiques nègres en question, qui ne savaient ni ne pouvaient comprendre l’arabe, et revint au poulailler dire à la dame des Arabes, Yasmine : « Ô ma maîtresse, tout est complet maintenant. Aie la bonté de venir prendre possession de ton palais. » Et la dame des Arabes, Yasmine, se leva et, avant de sortir du poulailler, elle dit au marchand : « Le poulailler où je suis est plein d’or jusqu’au plafond. Prends-le pour toi, comme cadeau de moi, à cause de la complaisance que tu as eue envers moi. » Et elle prit congé du marchand. Et voilà pour lui !

Quant à Yasmine, elle fit son entrée dans le palais. Et, ayant acheté un magnifique habit de roi, elle s’en vêtit et s’assit sur le trône. Et elle devint semblable à un beau roi. Et voilà pour elle !

Quant à son époux, le roi qui avait tué le pêcheur et l’avait renvoyée elle-même, au bout d’un certain temps il se calma et se souvint d’elle pendant la nuit. Et le matin il appela son vizir, et lui dit : « Vizir ! » Et le vizir répondit : « Présent ! » Il dit : « Allons, déguisons-nous et sortons à la recherche de la dame des Arabes, Yasmine, mon épouse. » Et le vizir dit : « J’écoute et j’obéis. » Et ils sortirent du palais, sous un déguisement, et marchèrent deux jours à la recherche de la dame des Arabes, Yasmine, interrogeant et s’informant. Et ils arrivèrent ainsi dans la ville où elle se trouvait. Et ils virent son palais. Et le roi dit au vizir : « Ce palais est nouveau ici, car je ne l’ai point vu dans mes précédents voyages. À qui peut-il appartenir ? » Et le vizir répondit : « Je ne sais pas. Peut-être appartient-il à quelque roi envahisseur qui a conquis la ville, sans que nous le sachions. » Et le roi dit : « Par Allah ! c’est peut-être vrai. Aussi, pour nous en assurer, nous allons envoyer un crieur par la ville annonçant que personne ne doit allumer de lumière cette nuit dans sa maison. De cette manière, nous saurons si les gens qui habitent ce palais sont nos sujets obéissants, ou bien des rois conquérants. »

Et donc le crieur alla par la ville crier l’ordre en question. Et, lorsque vint la nuit, le roi se mit à parcourir les divers quartiers avec son vizir. Et ils virent que nulle part il n’y avait de lumière, sinon dans le palais splendide qu’ils ne connaissaient pas. Et ils y entendirent des chants et le son des théorbes, des luths et des guitares. Alors le vizir dit au roi : « Tu vois, ô roi ! Je t’avais bien dit que ce pays ne nous appartenait plus, et que ce palais était habité par les rois envahisseurs ! » Et le roi répondit : « Qui sait ? Viens, allons nous informer auprès du portier du palais. » Et ils allèrent interroger le portier. Mais comme ce portier était un Barbarin, et qu’il ne savait ni ne comprenait un mot d’arabe, il leur répondait à chaque question : « Chanou ! » Ce qui, en langue barbarine, signifiait : « Je ne sais pas ! » Et le roi et son vizir s’en allèrent, et ne purent dormir cette nuit-là, parce qu’ils avaient peur.

Et, le matin, le roi dit au vizir : « Dis au crieur de crier encore une fois par la ville que personne n’allume de lumière cette nuit. De cette manière nous aurons une certitude. » Et le crieur cria ; et la nuit vint ; et le roi se promena avec son vizir. Mais ils trouvèrent que l’obscurité régnait dans toutes les maisons, excepté dans le palais, où la lumière était deux fois plus vive que la veille, et où tout était dans l’illumination. Et le vizir dit au roi : « Maintenant, tu as la certitude au sujet de ce que je t’avais dit, concernant la prise de ce pays par les rois étrangers. » Et le roi dit : « C’est vrai ! mais qu’allons-nous faire ? » Le vizir dit : « Nous allons aller dormir, et demain nous verrons ! »

Et, le lendemain, le vizir dit au roi : « Viens, nous allons aller nous promener, comme tout le monde, du côté du palais. Et moi je te laisserai en bas, et je monterai seul, par ruse, pour voir avec mes yeux et entendre avec mes oreilles de quel pays est le roi. »

Et donc, lorsqu’ils furent chez le portier du palais, le vizir trompa la vigilance des gardes et réussit à monter dans la salle du trône. Et, lorsqu’il vit la dame des Arabes, Yasmine, il la salua, croyant qu’il saluait un jeune roi. Et elle lui rendit le salam, et lui dit : « Assieds-toi. » Et, lorsqu’il se fut assis, la dame des Arabes, Yasmine, qui l’avait bien reconnu et n’ignorait pas la présence du roi, son époux, dans la ville, tourna le couvercle du flacon, et les rafraîchissements furent servis ; et dix belles esclaves blanches sortirent du flacon et se mirent à danser aux castagnettes. Et, après la danse, chacune d’elles jeta dix bourses pleines d’or sur les genoux de Yasmine. Et elle les prit et les donna toutes au vizir, en lui disant : « Prends-les comme cadeau, parce que je vois que tu es pauvre. » Et le vizir lui baisa la main et lui dit : « Qu’Allah t’accorde la victoire sur tes ennemis, ô roi du temps, et qu’Il prolonge pour nous tes jours ! » Puis il prit congé, et descendit près du roi qui était assis à côté du portier.

Et le roi lui dit : « Qu’as-tu fait là-haut, ô vizir ? » Il répondit : « Hé ouallah ! je t’ai bien dit que la terre t’a été prise ! Songe qu’il m’a donné cent bourses, en cadeau, et m’a dit : « Prends cela pour toi, parce que tu es un pauvre ! » Voilà ce qu’il m’a dit, celui-là ! Peux-tu, après ça, douter qu’il ait pris cette ville et ce pays ? » Et le roi dit : « Non, penses-tu cela, vraiment ? En ce cas, je vais, moi aussi, essayer d’endormir la vigilance des gardes barbarins, et monter en haut pour voir ce roi-là ! » Et il fit ce qu’il avait dit.

Or, lorsque la dame des Arabes, Yasmine, le vit, elle le reconnut, mais ne fit semblant de rien. Et elle se leva de son trône en son honneur, et lui dit : « Aie la bonté de t’asseoir ! » Et lorsque le roi vit que celui qu’il croyait être un roi étranger se levait droit en son honneur, son cœur se rassura, et il se dit à lui-même : « C’est certainement un sujet, et non pas un roi ; sans quoi il ne se lèverait pas comme ça pour quelqu’un qu’il ne connaît pas ! » Et il s’assit sur le siège ; et les rafraîchissements vinrent ; et il but et fut content. Alors il s’enhardit tout à fait, et demanda à la dame des Arabes, Yasmine : « Vous autres, quelle est votre qualité ? » Et elle sourit, et répondit : « Nous sommes des gens riches. » Et, parlant ainsi, elle tourna le couvercle du flacon, et, à l’instant, dix merveilleuses esclaves blanches en sortirent, qui dansèrent aux castagnettes. Et, avant de disparaître, chacune d’elles jeta dix bourses pleines d’or sur les genoux de Yasmine.

Et le roi s’émerveilla du flacon, à la limite de l’émerveillement…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTE-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… Et le roi s’émerveilla du flacon, à la limite de l’émerveillement, et dit à la dame des Arabes, Yasmine : « Peux-tu me dire, ô mon frère, où tu as acheté ce prodigieux flacon-là ? » Elle répondit : « Moi, je ne l’ai pas acheté avec de l’argent. » Il demanda : « Alors, avec quoi l’as-tu acheté ? » Elle dit : « Moi, j’ai vu ce flacon chez quelqu’un, et j’ai dit à ce quelqu’un : « Donne-moi ce flacon, et demande-moi ce que tu voudras ! » Et il me répondit : « Le flacon n’est ni à vendre ni à acheter. Mais si tu veux que je te le donne, viens faire une fois avec moi le faire du coq avec la poule ! Et après je te donnerai ce flacon. » Et moi je lui ai fait ce qu’il voulait de moi. Et il m’a donné le flacon. »

Or, Yasmine ne parlait ainsi que parce qu’elle avait une idée.

Aussi, quand le roi eut entendu ses paroles, il lui dit : « C’est bien, et la chose est aisée. Car, moi aussi, si tu veux me donner le flacon, je consens à ce que tu me fasses la même chose deux fois au lieu d’une ! » Et la dame des Arabes dit : « Non, deux fois, ce n’est pas assez ! Qu’Allah ouvre la porte du gain ! »

Il lui dit : « Alors, viens, et fais-le-moi quatre fois, pour ce flacon-là ! » Elle lui dit : « Bien, lève-toi et entre dans cette chambre, pour cette affaire. » Et ils entrèrent, l’un derrière l’autre, dans la chambre.

Alors, la dame des Arabes, Yasmine, voyant que le roi se mettait pour de bon dans la posture de cette vente-là, se mit à rire tellement qu’elle se renversa sur son derrière. Puis elle lui dit : « Maschallah, ô roi du temps ! Tu es roi et sultan, et tu veux te faire enculer pour un flacon ! Comment alors, étant dans ces idées, as-tu pris sur toi de tuer le pêcheur qui m’avait dit : « Donne-moi un baiser, et prends le flacon ? »

En entendant ces paroles, le roi fut étourdi et stupéfait. Puis il reconnut la dame des Arabes, Yasmine, et se mit à rire, et lui dit : « Est-ce que c’est toi ? Et tout ça c’est par toi ? » Et il l’embrassa et se réconcilia avec elle. Et dès lors ils vécurent ensemble en pleine harmonie, contents et prospérant. Et louanges à Allah, Ordonnateur de l’harmonie, et Dispensateur de la prospérité et du bonheur !

— Et le capitaine de police Nour-al-Dîn, ayant ainsi raconté l’histoire de la dame des Arabes, Yasmine, se tut. Et le sultan Baïbars se réjouit beaucoup et se dilata de l’avoir entendu, et lui dit : « Par Allah, cette histoire est extraordinaire ! » Alors un sixième capitaine de police, qui s’appelait Gamal-al-Dîn, s’avança entre les mains de Baïbars, et dit : « Moi, ô roi du temps, si tu me le permets, je te raconterai une histoire qui te plaira ! » Et Baïbars lui dit : « Certes ! tu as la permission. » Et le capitaine de police Gamal-al-Dîn, dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE SIXIÈME CAPITAINE DE POLICE

Une fois il y avait, ô roi du temps, un sultan qui avait une fille. Et cette princesse était belle, très belle, et était bien aimée et bien choyée et bien câlinée. Et, en outre, elle était fort coquette. C’est pourquoi elle s’appelait Dalal.

Or, un jour elle était assise et se grattait la tête. Et elle trouva un petit pou sur sa tête. Et elle le regarda quelque temps. Puis elle se leva, et le prit dans ses doigts et alla au cellier des provisions où étaient rangées les grandes jarres d’huile, de beurre et de miel. Et elle ouvrit une grande jarre d’huile, y déposa délicatement le pou sur la surface, remit le couvercle de la jarre, la bouchant ainsi sur le pou, et s’en alla.

Et les jours et les années s’écoulèrent. Et la princesse Dalal atteignit sa quinzième année, ayant, depuis longtemps, oublié le pou et son emprisonnement dans la jarre.

Mais un jour vint où le pou rompit la jarre par sa grosseur, et en sortit semblable, par la taille, les cornes et l’aspect, à un buffle du Nil. Et le gardien, préposé à la garde du cellier, s’enfuit terrifié, en appelant les domestiques à grands cris. Et on entoura le pou, on le prit aux cornes et on le conduisit devant le roi.

Et le roi demanda : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Et la princesse Dalal, qui était là debout, s’écria : « Yeh ! Mais c’est mon pou ! » Et le roi, stupéfait, lui demanda : « Que dis-tu, ma fille ? » Elle répondit : « Quand j’étais petite, je me grattai un jour la tête, et je rencontrai ce pou sur ma tête. Alors je le pris et allai le mettre dans la jarre d’huile. Et maintenant il est devenu gros et grand ; et il a brisé la jarre. »

Et le roi, ayant entendu cela, dit à sa fille : « Ma fille, à présent tu as besoin d’être mariée. Car le pou a cassé la jarre, et demain, toi aussi, tu risques de sauter de l’autre côté du mur et d’aller aux hommes. C’est pourquoi il vaut mieux à présent que je te marie. Qu’Allah nous protège des brisures ! »

Puis il se tourna vers son vizir et lui dit : « Égorge le pou, et écorche-le et suspends sa peau à la porte du palais. Ensuite tu prendras avec toi mon porte-glaive et le cheikh des scribes du palais, chargé de l’écriture des contrats de mariage. Et on mariera avec ma fille Dalal celui qui reconnaîtra que la peau suspendue est une peau de pou. Mais celui qui ne reconnaîtra pas la peau, aura sa tête coupée et sa peau suspendue à la porte, à côté de celle du pou. »

Et le vizir égorgea le pou, séance tenante, l’écorcha, et suspendit sa peau à la porte du palais. Puis il envoya un crieur, qui cria par la ville : « Celui qui reconnaîtra la peau suspendue à la porte du palais, épousera el-Sett-Dalal, la fille du roi. Mais celui qui ne la reconnaîtra pas, aura sa tête coupée. » Et beaucoup d’habitants de la ville défilèrent devant la peau du pou. Et les uns dirent : « C’est la peau d’un buffle. » Et ils eurent la tête coupée. Et les autres dirent : « C’est la peau d’un bouquetin. » Et ils eurent la tête coupée. Et il y eut de la sorte quarante têtes coupées, et quarante peaux de fils d’Adam suspendues à côté de la peau du pou…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTE-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… et quarante peaux de fils d’Adam suspendues à côté de la peau du pou.

Alors un adolescent passa qui était beau comme l’étoile Canopée, quand elle brille sur la mer. Et il demanda aux gens : « Qu’est-ce que ce rassemblement devant le palais ? » Et on lui répondit : « Celui qui reconnaîtra cette peau épousera la fille du roi ! » Et l’adolescent alla auprès du vizir, du porte-glaive et du cheikh des scribes, qui étaient assis sous la peau, et leur dit : « Moi, je vous nommerai la peau ! » Et ils lui répondirent : « Bien. » Il leur dit : « C’est la peau d’un pou grandi dans l’huile. »

Et ils lui dirent : « C’est vrai ! Entre, ô brave, et fais le contrat de mariage chez le roi. » Et il entra auprès du roi, et lui dit : « C’est la peau d’un pou grandi dans l’huile. » Et le roi dit : « C’est vrai ! Qu’on écrive le contrat de mariage de ce brave sur ma fille Dalal ! »

Et on écrivit le contrat, à l’heure et à l’instant. Et on célébra les noces. Et l’adolescent canopéen pénétra dans la chambre nuptiale, et jouit de la vierge Dalal. Et Dalal fut contente dans les bras de l’adolescent qui était beau comme l’étoile Canopée, quand elle brille sur la mer.

Et ils restèrent ensemble, dans le palais, quarante jours, au bout desquels l’adolescent entra chez le roi et lui dit : « Je suis le fils d’un roi et sultan, et je voudrais emmener mon épouse et partir, pour aller dans le royaume de mon père, et rester dans notre palais. » Et le roi, après avoir insisté pour le retenir encore quelque temps, finit par dire : « Bien. » Et il ajouta : « Demain, mon fils, nous allons faire sortir pour toi les cadeaux, les esclaves et les eunuques. » Et il répondit : « Pourquoi faire ? Nous en avons beaucoup, et je ne veux rien que mon épouse Dalal. » Et le roi lui dit : « Bien. Prends-la donc, et pars. Mais je te prie de prendre aussi sa mère avec elle, pour que sa mère sache où sa fille demeure, et aille la voir de temps en temps. » Il répondit : « Pourquoi allons-nous fatiguer inutilement sa mère, une femme d’âge ? Je m’engage plutôt à amener ici mon épouse, chaque mois, pour que tous vous la voyiez. » Et le roi dit : « Taïeb. » Et l’adolescent emmena son épouse Dalal et partit avec elle pour son pays.

Or, cet adolescent si beau n’était pas autre chose qu’un ghoul d’entre les ghouls, et de la plus dangereuse espèce. Et il plaça Dalal dans sa maison, qui était située dans la solitude, au sommet d’une montagne. Puis il alla battre la campagne, couper les routes, faire avorter les femmes enceintes, faire peur aux vieilles femmes, terrifier les enfants, hurler dans le vent, aboyer aux portes, glapir dans la nuit, hanter les ruines anciennes, jeter des maléfices, grimacer dans les ténèbres, visiter les tombeaux, flairer les morts, et commettre mille attentats et provoquer mille calamités. Après quoi, il reprit sa forme d’adolescent, et rapporta dans sa main à son épouse Dalal une tête de fils d’Adam, en lui disant : « Prends, Dalal, cette tête-là, cuis-la au four, et dépèce-la, que nous la mangions ensemble. » Et elle lui répondit : « C’est la tête d’un homme ! Moi, je ne mange que du mouton. » Il dit : « Bien. » Et il alla lui chercher un mouton. Et elle le fit cuire et en mangea.

Et ils continuèrent à vivre tout seuls dans cette solitude, Dalal livrée sans défense à cet ogre adolescent, et l’ogre se livrant à ses méfaits, pour revenir ensuite auprès d’elle avec des traces de meurtre, de viol, de carnage et d’assassinat.

Et, au bout de huit jours de ce régime-là, le ghoul adolescent sortit et se transforma, en prenant l’apparence et la figure de la mère de son épouse ; et il mit des vêtements de femme ; et il revint frapper à la porte. Et Dalal regarda par la fenêtre et demanda : « Qui frappe à la porte ? » Et le Ghoul répondit avec la voix de la mère, et dit : « C’est moi ! ouvre, ma fille. » Et elle descendit en hâte et ouvrit la porte.

Et elle était devenue, pendant les huit jours, maigre, pâle et languissante. Et le ghoul, sous la forme de la mère, lui dit, après les embrassades : « Ô ma fille chérie, je suis venue chez toi, malgré la défense. Car nous avons appris que ton mari était un ghoul, qui te faisait manger la chair des fils d’Adam. Ah ! Comment vas-tu, ma fille ? J’ai bien peur maintenant qu’il ne te mange à ton tour. Viens, et fuis avec moi ! » Mais Dalal, qui ne voulait pas parler contre son mari, répondit : « Tais-toi, ô ma mère ! Il n’y a ici ni ghoul ni odeur de ghoul ! Ne dis pas ces paroles, ô notre perte ! Mon époux est un fils de roi, beau comme l’étoile Canopée sur la mer. Et il me fait manger tous les jours un mouton gras. »

Alors le ghoul adolescent la quitta, le cœur réjoui par elle, parce qu’elle n’avait pas décelé son secret. Et il reprit sa belle forme première, et vint lui apporter un mouton, et lui dire : « Prends, fais-le cuire, Dalal ! » Elle lui dit : « Ma mère est venue ici. Ce n’est pas de ma faute. Et elle m’a dit de te saluer. » Il répondit : « Je regrette vraiment de ne m’être pas dépêché un peu, pour la rencontrer, cette dévouée épouse de mon oncle ! » Puis il lui dit : « Est-ce que tu aimerais aussi voir ta tante, sœur de ta mère ? » Elle répondit : « Oh ! oui ! » Il lui dit : « Bien. Demain je te l’enverrai. »

Or, le lendemain, lorsque le jour parut, le ghoul sortit, se transforma en tante de Dalal, et alla frapper à la porte. Et Dalal demanda de la fenêtre : « Qui est là ? » Il lui dit : « Ouvre, c’est moi, ta tante ! Mes pensées travaillent à ton sujet, et je viens te voir. » Et elle descendit et lui ouvrit la porte. Et le ghoul, déguisé en tante, baisa Dalal sur les joues, pleura à longues et nombreuses larmes, et dit : « Ah ! ô fille de ma sœur, ah ! ô douleurs et calamités ! » Et Dalal demanda : « Pourquoi ? quand est-ce ? comment ? » Elle dit : « Aïe ! aïe ! aïe ! » Elle dit : « Où ça, ma tante, que tu as mal ? » Elle dit : « Non, ô fille de ma sœur, je souffre pour toi ! Nous avons appris que celui que tu as épousé est un ghoul ! » Mais Dalal répondit : « Tais-toi, ne dis pas ces paroles-là, ma tante ! Mon époux est le fils d’un roi et sultan, comme je suis la fille d’un roi et sultan. Ses trésors sont plus grands que les trésors de mon père. Et il est semblable, pour la beauté, à l’étroite Canopée quand elle brille sur la mer…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTE-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

« … Et il est semblable, pour la beauté, à l’étoile Canopée quand elle brille sur la mer. » Puis elle la fit déjeuner d’une tête de mouton, pour bien lui montrer qu’on mangeait chez son époux du mouton et non point du fils d’Adam. Et le ghoul s’en alla, après le déjeuner, content et ravi. Et il ne manqua pas de revenir sous sa forme d’adolescent, avec un mouton pour Dalal, et avec une tête de fils d’Adam, fraîchement coupée, pour lui-même. Et Dalal lui dit : « Ma tante est venue me visiter, et te salue. » Il dit : « Louanges à Allah ! tes parents sont bien aimables de ne pas m’oublier. Est-ce que tu aimes beaucoup ton autre tante, la sœur de ton père ? » Elle dit : « Oh, oui ! » Il dit : « Bien. Je te l’enverrai demain, et puis après, tu ne verras plus personne de tes parents, parce que j’ai peur de leur langue ! »

Et, le lendemain, il se présenta à Dalal sous la forme de sa tante, sœur de son père. Et, après les salams et les baisers de part et d’autre, la tante pleura abondamment et sanglota et dit : « Quel malheur et quelle désolation sur notre tête et sur la tienne, ô fille de mon frère ! Nous avons appris que celui que tu as épousé est un ghoul. Dis-moi la vérité, ma fille, par les mérites de notre seigneur Môhammad – sur Lui la prière et la paix ! » Alors Dalal ne put retenir plus longtemps le secret qui l’étouffait, et dit à voix basse, en tremblant : « Tais-toi, ma tante ! tais-toi, ou il va venir faire rentrer notre longueur dans notre largeur ! Imagine-toi qu’il m’apporte des têtes d’Adamites ; et, comme je les refuse, il les mange tout seul. Ah ! je crains fort qu’il ne me mange bientôt ! »

Or, dès que Dalal eut prononcé ces paroles, la tante prit sa vraie forme, devint un ghoul d’aspect effroyable, qui se mit à grincer des dents. Et Dalal, à sa vue, fut prise de terreur jaune et de tremblement. Et il lui dit, sans se fâcher : « Ainsi donc, tu décèles comme ça, tout de suite, mon secret, Dalal ? » Et elle se jeta à ses pieds, et lui dit : « Je me mets sous ta protection, pardonne-moi cette fois ! » Il lui dit : « Et toi, m’as-tu épargné devant ta tante ? Et m’as-tu laissé de l’honneur ? Non ! Je ne puis t’épargner. Par où faut-il que je commence, pour te manger ? » Elle lui répondit : « Puisqu’il faut absolument que tu me manges, c’est que c’est dans ma destinée. Mais, aujourd’hui, je suis sale ; et le goût de ma chair sera mauvais dans ta bouche. Il vaut donc mieux que tu me conduises d’abord au hammam pour que je me lave à ton intention. Et quand je sortirai du bain, je serai blanche et douce. Et la saveur de ma chair sera délicieuse dans ta bouche. Et tu pourras alors me manger, en commençant par où tu voudras. » Et le ghoul répondit : « Ça, c’est vrai, ô Dalal ! »

Et, à l’heure et à l’instant, il lui présenta une grande cuvette de bain, et des linges de hammam. Puis il alla chercher un ghoul de ses amis qu’il changea en baudet blanc, et lui-même se transforma en conducteur d’âne. Et il mit Dalal sur le baudet, et sortit avec elle dans la direction du hammam du premier village, en portant la cuvette de bain sur sa tête.

Et, en arrivant au hammam, il dit à la femme gardienne : « Voici pour toi, comme cadeau, trois dinars d’or, afin que tu fasses prendre un bon bain à cette dame, fille de roi. Et tu me la rendras comme je te l’ai confiée. » Et il remit Dalal à la portière, et sortit et s’assit dehors, devant la porte du hammam.

Et Dalal entra dans la première salle du hammam, qui était la salle d’attente, et s’assit sur le banc de marbre, toute seule et triste, à côté de sa cuvette d’or et de son paquet de vêtements précieux, pendant que toutes les jeunes filles entraient au bain, et se baignaient et se faisaient masser, et sortaient joyeuses en badinant entre elles. Et Dalal, loin d’être contente comme les autres, pleurait en silence dans son coin. Et les jeunes filles vinrent à elle, à la fin, et lui dirent, chacune : « Qu’as-tu, ma sœur, et pourquoi pleures-tu ? Lève-toi plutôt, déshabille-toi et prends un bain avec nous. » Mais elle leur répondit, après les remerciements : « Est-ce que le bain peut laver les soucis ? Est-ce qu’il peut guérir les chagrins sans remède ? » Et elle ajouta : « Il est toujours temps de descendre au bain. »

Sur ces entrefaites, une vieille vendeuse de lupins et d’arachides grillées entra au hammam, portant sur sa tête sa jatte de lupins et d’arachides grillées. Et les jeunes filles lui en achetèrent, qui pour une piastre, qui pour une demi-piastre, qui pour deux piastres. Et, à la fin, voulant également se distraire un peu en mangeant des arachides et des lupins, l’attristée Dalal appela la vieille vendeuse, et lui dit : « Viens, ô ma tante, donne-moi des lupins seulement, pour une piastre courante. » Et la vendeuse s’approcha et s’assit et remplit de lupins la mesure de corne, pour une piastre. Et Dalal, au lieu de lui donner une piastre, lui mit dans la main son collier de perles, en lui disant : « Ma tante, prends cela pour tes enfants. » Et, comme la vendeuse se confondait en remerciements et baise-mains, Dalal lui dit : « Voudrais-tu me donner ta jatte de lupins et les vêtements déchirés que tu portes, et prendre de moi, en échange, cette cuvette de bain en or, mes bijoux, mes habits et ce paquet de vêtements précieux ? » Et la vieille vendeuse, ne pouvant croire à tant de générosité, répondit : « Pourquoi, ma fille, te moques-tu de moi qui suis pauvre ? » Et Dalal lui dit : « Mes paroles avec toi sont sincères, ma vieille mère ! » Alors la vieille ôta ses vêtements et les lui donna. Et Dalal s’en vêtit en hâte, mit la jatte de lupins sur sa tête, s’enveloppa du voile bleu en loques, se noircit les mains avec la boue du pavé du hammam, et sortit par la porte où était assis son époux le ghoul. Et, occupée tout entière par une épouvante énorme, elle passa devant lui, en criant d’une voix chevrotante : « Lupins rôtis qui distraient ! Arachides grillées qui amusent ! » comme font les vendeuses de profession.

Or, lorsqu’elle se fut éloignée, le ghoul, qui ne l’avait pas reconnue, sentit son odeur, avec son odorat de ghoul, et se dit : « Comment est-il possible que l’odeur de Dalal soit sur cette vieille vendeuse de lupins ? Par Allah, je vais voir ce que peut bien être l’affaire ! » Et il cria : « Hé, la vendeuse de lupins ! hé, les arachides ! » Mais comme la vendeuse ne tournait pas la tête, il se dit : « Il vaut mieux que j’aille voir au hammam ! » Et il alla demander à la gardienne : « Pourquoi la dame que je t’ai confiée tarde-t-elle à sortir ? » Elle répondit : « Tout à l’heure elle sortira avec les autres dames, qui ne s’en vont que vers le soir, occupées qu’elles sont à s’épiler, à se teindre les doigts au henné, à se parfumer et à se natter les cheveux. »

Et le ghoul se rassura, et alla de nouveau s’asseoir devant la porte. Et il attendit là jusqu’à ce que toutes les dames fussent sorties du hammam. Et la gardienne de la porte sortit la dernière, et ferma le hammam. Et le ghoul lui dit : « Hé, que fais-tu là ! Et la dame que je t’ai confiée, vas-tu donc l’enfermer ? » Elle dit : « Il n’y a plus personne au hammam, si ce n’est la vieille vendeuse de lupins, que nous laissons tous les soirs dormir dans le hammam, à cause qu’elle n’a pas de gîte. » Et le ghoul prit la gardienne au cou, et la bouscula et faillit l’étrangler. Et il lui cria : « Ô entremetteuse, c’est toi qui es responsable de la dame ! Et c’est à toi que je la demanderai ! » Elle répliqua : « Moi, je suis gardienne de vêtements et de babouches, je ne suis pas gardienne de femmes. » Et comme il lui serrait plus fort le cou, elle se mit à crier : « Ô musulmans, à mon secours ! » Et l’ogre se mit à la battre, alors que de tous côtés accouraient les hommes du quartier. Et il criait : « Fût-elle sur la septième planète, il faut que tu me la rendes, ô propriété des vieilles putains ! » Et voilà pour la vieille gardienne du hammam, et pour la vieille vendeuse de lupins ! »

Mais pour ce qui est de Dalal, voici ! Une fois qu’elle fut sortie du hammam, et qu’elle eut réussi à tromper la vigilance du ghoul, elle continue à marcher pour retourner dans son pays. Et lorsqu’elle se fut éloignée de la ville d’une assez grande distance, elle trouva un cours d’eau où elle se lava les mains, le visage et les pieds, et se dirigea vers une demeure qui s’élevait tout près de là, et qui était le palais d’un roi.

Et elle s’assit près du mur du palais. Et la négresse esclave, étant descendue pour une affaire, la vit et monta dire à sa maîtresse : « Ô ma maîtresse, n’étaient la peur et la terreur que j’ai de toi, je dirais, sans crainte de mentir, qu’il y a en bas une femme plus belle que toi. » Elle répondit : « Bien. Va lui dire de monter ici ! » Et la négresse descendit et lui dit : « Viens parler à ma maîtresse, qui te demande. » Mais Dalal répondit : « Est-ce que, par hasard, ma mère est une esclave noire, ou mon père un nègre, que je monte avec les esclaves ? » Et la négresse monta rapporter à sa maîtresse ce que lui avait dit Dalal. Alors elle envoya une esclave blanche, en disant : « Va, toi, appeler cette femme qui est en bas. » Et l’esclave blanche descendit et dit à Dalal : « Viens, ô dame, parler en haut à ma maîtresse. » Mais Dalal lui répondit : « Je ne suis pas une esclave blanche, et je ne suis point fille d’esclaves, pour monter avec une esclave blanche. » Et elle s’en alla raconter à sa maîtresse ce que Dalal lui avait dit. Alors la dame appela son fils, le fils du roi, et lui dit : « Descends alors, toi, et amène la dame qui est en bas. »

Et le jeune prince qui était, pour la beauté, semblable à l’étoile Canopée quand elle brille sur la mer descendit vers l’adolescente, et lui dit : « Ô dame, aie la bonté de monter au harem chez la reine, ma mère. » Et Dalal, cette fois, répondit : « Je monterai avec toi, parce que tu es le fils d’un roi et sultan, comme je suis la fille d’un roi et sultan. » Et elle monta les escaliers devant lui.

Or, aussitôt que le jeune prince vit Dalal monter les escaliers, dans sa beauté, l’amour pour elle descendit en son cœur…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTE-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Or, aussitôt que le jeune prince vit Dalal monter les escaliers, dans sa beauté, l’amour pour elle descendit dans son cœur. Et, de son côté, Dalal fut sensible en son âme à la beauté de l’adolescent princier. Et, à son tour, la dame, épouse du roi, lorsqu’elle eut vu Dalal, se dit à elle-même : « Les paroles de l’esclave sont justes. Elle est, en effet, plus belle que moi. »

Aussi, après les salams et compliments, le fils du roi dit à sa mère : « Je voudrais épouser celle-ci, parce qu’il est clair qu’elle est une princesse du sang des rois. » Et la mère lui dit : « C’est ton affaire, mon fils. Tu dois savoir ce que tu fais. »

Et le jeune prince appela le kâdi et, à l’heure et à l’instant, il fit écrire le contrat de mariage et célébrer ses noces avec Dalal. Et il entra dans la chambre nuptiale.

Mais, qu’arriva-t-il au ghoul, pendant ce temps-là ?

Voici.

Le jour même de la célébration des noces, un homme qui conduisait un gros mouton blanc vint dire au roi, père du prince : « Ô mon seigneur, je suis un de tes fermiers, et je t’apporte en cadeau, à l’occasion des noces, ce gros mouton blanc que nous avons engraissé. Mais il faut attacher ce mouton à la porte du harem, parce qu’il est né et a été élevé au milieu des femmes, et que, si tu le laisses en bas, il bêlera toute la nuit et ne laissera dormir personne. » Et le roi dit : « Bien, il est accepté. » Et il donna une robe d’honneur au fermier, qui s’en alla en sa voie. Et il remit le mouton blanc à l’agha du harem, en lui disant : « Monte attacher ce mouton-ci à la porte du harem, parce qu’il n’est content qu’au milieu des femmes ! »

Or, lorsque vint la nuit de la pénétration, et que fils du roi fut entré dans la chambre nuptiale et que, après avoir fait ce qu’il avait à faire, il se fut endormi aux côtés de Dalal, le mouton blanc brisa sa corde et entra dans la chambre. Et il enleva Dalal et sortit avec elle dans la cour. Et il lui dit, sans se fâcher : « Dis-moi, Dalal, m’as-tu encore laissé de l’honneur ? » Elle lui dit : « Sous ta protection ! Ne me mange pas ! » Il lui dit : « Cette fois-ci, il n’y a pas ! » Alors elle dit : « Attends, avant de me manger, que je sois entrée dans les cabinets de la cour, pour un besoin. » Et le ghoul dit : « Bien. » Et il la conduisit aux cabinets, et resta là à garder la porte, en attendant qu’elle eût fini.

Or, dès que Dalal fut à l’intérieur des cabinets, elle leva ses deux mains, et dit : « Ô Notre Dame Zeinab, fille de notre Prophète béni, ô toi qui sauves du malheur, viens à mon secours ! » Et la sainte lui délégua aussitôt une de ses suivantes, d’entre les filles des genn, qui fendit le mur, et dit à Dalal : « Que souhaites-tu, Dalal ? » Elle répondit : « Le ghoul est dehors, qui va me manger dès que je serai sortie. » Elle dit : « Si je te sauve de lui, me laisseras-tu t’embrasser une fois ? » Elle dit : « Oui. » Alors la gennia de Sett-Zeinab fendit le mur du côté de la cour, et fondit brusquement sur le ghoul, et lui appliqua un coup de pied sur ses testicules. Et il tomba raide mort.

Alors la gennia rentra aux cabinets et prit Dalal par la main et lui montra le mouton blanc étendu par terre sans vie. Puis elles le traînèrent hors de la cour, et le jetèrent dans le fossé. Et voilà pour lui, tout à fait !

Et la gennia embrassa Dalal une fois sur la joue, et lui dit : « Maintenant, ô Dalal, je veux te demander un service. » Elle répondit : « À tes ordres, ma chérie. » Elle dit : « Je désire que tu viennes avec moi, pour une heure seulement, à la mer d’Émeraude ! » Elle répondit : « Bien. Mais pourquoi faire ? » Et la gennia répondit : « Mon fils est malade, et notre médecin a dit qu’il ne guérira qu’en buvant une écuelle d’eau de la mer d’Émeraude. Or, personne ne peut remplir une écuelle de l’eau de la mer d’Émeraude, excepté une fille des hommes. Et, moi, je profite de ma venue auprès de toi pour te demander ce service-là. » Et Dalal répondit : « Sur ma tête et mon œil, pourvu que je sois de retour ici avant le lever de mon époux. » Elle dit : « Évidemment. » Et elle la fit monter sur ses épaules et la porta sur le rivage de la mer d’Émeraude. Et elle lui donna une écuelle d’or. Et Dalal remplit l’écuelle à cette eau merveilleuse. Mais, en la retirant, une vague lui trempa la main, qui, tout de suite, devint verte comme le trèfle. Après quoi, la gennia fit remonter Dalal sur ses épaules, et la rapporta dans la chambre nuptiale, à côté de l’adolescent. Et voilà pour la suivante de Sett-Zeinab – sur elle la prière et la paix !

Or, cette mer d’Émeraude a un peseur qui vient la peser chaque matin, pour voir si quelqu’un en a volé ou non. Et il en est responsable. Et, ce matin-là, il la pesa et la mesura, et la trouva diminuée d’une écuelle, exactement. Et il se demanda : « Qui donc est l’auteur de ce vol ? Je vais courir à sa recherche, en voyageant, jusqu’à ce que je le découvre. Car, s’il a à sa main une marque de la mer d’Émeraude, je le conduirai à notre sultan, qui saura ce qu’il a à faire de lui. »

Là-dessus, il prit des bracelets en verre et des bagues, et les mit sur un plateau qu’il porta sur sa tête. Et il se mit à voyager, par toute la terre, sous les fenêtres des palais des rois, en criant : « Les bracelets de verre, ô princesses ! Les bagues d’émeraude, ô jeunes filles ! »

Et il parcourut ainsi les pays, sans trouver la propriétaire de la main verte, jusqu’à ce qu’il arrivât sous les fenêtres du palais où se trouvait Dalal. Et là il recommença à crier : « Les bracelets de verre, ô princesses ! Les bagues d’émeraude, ô jeunes filles ! » Et Dalal, qui était à sa fenêtre, vit sur le plateau les bracelets et les bagues, qui lui plurent. Et elle dit au vendeur : « Ô vendeur, attends que je descende en essayer à ma main. » Et elle descendit auprès du marchand, qui était le peseur de la mer d’Émeraude, et étendit sa main gauche, en disant : « Essaie-moi des bagues et des bracelets, parmi ce que tu as de plus beau. » Mais le vendeur se récria, disant : « N’est-ce point une honte sur toi, ô dame, de me tendre la main gauche ? Je n’essaie pas sur les mains gauches. » Et Dalal, fort embarrassée de lui montrer sa main droite, qui était verte comme le trèfle, lui dit : « Ma main droite me fait mal. » Il lui dit : « Qu’est-ce que ça fait ? Moi, je ne veux que la voir avec mes yeux, et j’en connaîtrai la mesure. » Et Dalal lui montra sa main.

Or, dès que le peseur de la mer d’Émeraude eut vu la main de Dalal, qui avait la marque verte, il sut que c’était elle qui avait pris l’écuelle d’eau. Et il l’enleva soudain dans ses bras, et la transporta chez le sultan de la mer d’Émeraude. Et il la lui remit, en disant : « Elle a dérobé une écuelle de ton eau, ô roi de la Mer. Et tu sais ce que tu as à faire avec elle. »

Et le sultan de la mer d’Émeraude regarda Dalal avec courroux. Mais, dès que ses yeux furent tombés sur elle, il fut ému de sa beauté, et lui dit : « Ô jeune fille, je veux faire mon contrat de mariage sur toi. » Elle lui dit : « Quel dommage ! Mais je suis déjà mariée, par un contrat licite, avec un adolescent semblable, pour la beauté, à l’étoile Canopée quand elle brille sur la mer. » Alors il lui dit : « Et n’as-tu pas une sœur qui te ressemble, ou une fille, ou même un fils ? » Elle dit : « J’ai une fille qui est nubile d’aujourd’hui, ayant dix ans, et qui ressemble, pour la beauté, à son père. » Il dit : « Bien. »

Et il appela le peseur de la mer d’Émeraude et lui dit : « Ramène ta maîtresse à la place où tu l’as prise. » Et le peseur la prit sur ses épaules. Et le sultan de la mer d’Émeraude partit avec eux, en tenant Dalal par la main.

Et ils entrèrent dans le palais du roi, et le sultan suivit Dalal chez son époux, et lui dit, après la présentation : « Je demande l’alliance avec toi, par ta fille. » Il lui dit : « Bien, fixe la dot que tu me donneras pour elle. » Et le sultan de la mer d’Émeraude dit : « La dot que je te donnerai pour elle sera quarante chameaux chargés d’émeraudes et d’hyacinthes. »

Et l’accord fut établi. Et on célébra les noces du sultan de la mer d’Émeraude avec la fille de Dalal et du prince canopéen. Et ils vécurent tous ensemble, en pleine harmonie. Et la louange à Allah, en toute circonstance !

— Lorsque le capitaine de police Gamal-al-Dîn eut raconté cette histoire, le sultan Baïbars, sans lui donner le temps de regagner sa place, lui dit : « Par Allah, ya Gamal-al-Dîn, c’est là la plus belle histoire que j’aie jamais entendue ! » Et il répondit : « Elle l’est devenue, maintenant qu’elle est agréée par notre maître ! » Et il rentra dans le rang. Alors s’avança un septième, qui s’appelait le capitaine Fakhr-al-Dîn ; et il embrassa la terre entre les mains du sultan Baïbars, et dit : « Moi, ô notre émir et notre roi, je te dirai une aventure qui m’est arrivée à moi-même, et qui n’a d’autre mérite que d’être courte ! La voici :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE SEPTIÈME CAPITAINE DE POLICE

Un jour d’entre les jours, dans la localité où je me trouvais, un voleur d’entre les Arabes vint pendant la nuit à la maison d’un fermier, pour voler un sac de blé. Mais les gens de la ferme entendirent du bruit, et m’appelèrent à grands cris, en disant : « Au voleur ! » Mais notre homme réussit à se cacher si bien que, malgré toutes nos recherches, nous ne pûmes arriver à le découvrir. Et, comme je reprenais le chemin de la porte pour m’en aller, je passai à côté d’un gros tas de blé qui était dans la cour. Et sur le sommet de ce tas de blé, il y avait un bassin de cuivre qui servait de mesure. Et soudain j’entendis un pet épouvantable qui se produisait dans le tas de blé. Et je vis, au même moment, le bassin de cuivre projeté en l’air à cinq pieds de hauteur. Alors moi, malgré ma stupéfaction, je fouillai vivement le tas de blé, et j’y découvris l’Arabe, qui était caché là-dedans, le derrière tourné en haut. Et, l’ayant attrapé et ligoté, je l’interrogeai sur l’étrange bruit qui m’avait décelé sa présence. Et il me répondit : « C’est voulu de ma part, ô mon seigneur ! » Et je lui répondis : « Qu’Allah te maudisse ! Et éloigné soit le Malin ! Pourquoi péter ainsi contre ton intérêt ? » Et il me répondit : « C’est vrai, ya sidi, j’ai agi contre mon intérêt, c’est évident. Mais c’est précisément dans ton intérêt que je l’ai fait. » Et je lui demandai : « Comment ça, ô fils de chien ; et depuis quand un pet, fût-il de cette qualité-là, a-t-il servi à l’intérêt de quelqu’un sur la terre ? » Et il répondit : « Ne m’injurie pas, ô capitaine ! Moi je n’ai pété que pour t’épargner la peine de recherches plus longues, et la fatigue de courir inutilement la ville et les champs à mes trousses. Je te prie donc de me rendre le bien pour le bien, puisque tu es un fils de gens de bien ! »

Alors moi, ô mon seigneur le sultan, je ne pus résister à un tel argument. Et je le relâchai généreusement.

Et telle est mon histoire ! »

— Et, ayant entendu ce récit du capitaine Fakhr-al-Dîn, le sultan Baïbars lui dit : « Hé ouallah ! ton indulgence était bien placée ! » Puis, comme Fakhr-al-Dîn était déjà rentré à sa place, un huitième s’avança, qui s’appelait Nizam-al-Dîn. Et il dit : « Moi, ce que je vais raconter n’a rien à voir, de près ou de loin, avec ce que tu viens d’entendre, ô notre maître le sultan ! » Et Baïbars lui demanda : « Est-ce une chose vue ou une chose entendue ? » Il dit : « Non, par Allah, ô mon seigneur, c’est une chose que j’ai seulement entendue. La voici ! »

Et il dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE HUITIÈME CAPITAINE DE POLICE

Il y avait une fois un joueur de clarinette ambulant.

Et il était marié avec une femme. Et elle devint enceinte de ses œuvres et accoucha, avec l’aide d’Allah, d’un garçon. Mais le joueur de clarinette n’avait aucune pièce d’argent chez lui, soit pour payer la sage-femme, soit pour acheter quelque chose à son épouse, l’accouchée. Et, ne sachant plus que faire, et son embarras étant devenu sans issue, il s’en alla fâché, en disant à sa femme : « Je vais aller sur la route d’Allah mendier deux piécettes de cuivre aux gens pitoyables ; et j’en donnerai une en acompte, à la sage-femme, et la seconde, en acompte, aussi, au marchand de poulets, pour t’acheter un poulet dont te nourrir en ce jour de tes couches. »

Et il sortit donc de sa maison. Et, comme il traversait un champ, il trouva une poule assise sur un tertre. Et il s’approcha doucement de la poule, et la saisit avant qu’elle eût le temps de s’échapper. Et il découvrit sous elle un œuf fraichement pondu. Et il le mit dans sa poche, en disant : « La bénédiction est descendue aujourd’hui. C’est juste ce qu’il me faut ; et je n’ai plus besoin d’aller mendier. Car je vais donner cette poule à la fille de l’oncle, après l’avoir cuite à son intention, en ce jour de sa délivrance ; et je vendrai l’œuf pour une piécette de cuivre que je donnerai en acompte à la sage-femme. » Et il alla au souk des œufs, dans cette intention.

Or, en passant par le souk des orfèvres et bijoutiers, il rencontra un juif de ses connaissances, qui lui demanda : « Que portes-tu là ? » Il répondit : « C’est une poule avec son œuf ! » Il lui dit : « Fais voir ! » Et le joueur de clarinette montra au juif la poule et l’œuf. Et le juif lui demanda : « Veux-tu vendre cet œuf ? » Il répondit : « Oui ! » Il dit : « Pour combien ? » Il répondit : « Toi, parle le premier ! » Le juif dit : « Je te l’achète pour dix dinars d’or ! Il ne vaut pas davantage ! » Et le pauvre dit, croyant que le juif se moquait de lui : « Tu te moques de moi parce que je suis pauvre ; tu sais bien que ce n’est pas son prix » Et le juif crut qu’il en demandait davantage, et lui dit : « Je t’en offre, comme dernier prix, quinze dinars ! » Il répondit : « Qu’Allah ouvre ! » Alors le juif dit : « Voici vingt dinars d’or neuf. C’est à prendre ou à laisser. » Alors le joueur de clarinette, voyant que l’offre était sérieuse, remit l’œuf au juif, contre les vingt dinars d’or, et se hâta de lui tourner le dos. Mais le juif courut derrière lui, et lui demanda : « As-tu beaucoup de ces œufs-là, chez toi ? » Il répondit : « Je t’en apporterai un demain, lorsque la poule aura pondu, et ce sera au même prix. Mais, si c’était un autre que toi, je ne le lui vendrais pas pour moins de trente dinars d’or ! » Et le juif lui dit : « Montre-moi ta maison ; et tous les jours je viendrai prendre l’œuf, sans que tu te fatigues ; et je te donnerai les vingt dinars. » Et le joueur de clarinette lui montra sa maison, et se hâta ensuite d’aller acheter une autre poule que cette pondeuse-là, et alla la faire cuire pour son épouse. Et il paya largement la sage-femme pour ses peines.

Et, le lendemain, il dit à son épouse : « Ô fille de l’oncle, garde-toi d’égorger la poule noire qui vit dans la cuisine. Elle est la bénédiction de la demeure. Elle nous pond des œufs qui valent chacun, au tarif courant, vingt dinars d’or…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUARANTE-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

« … Elle nous pond des œufs qui valent chacun, au tarif courant, vingt dinars d’or. Et c’est le juif un tel qui nous les achète à ce prix-là ! »

Et, de fait, le juif se mit à venir chaque jour prendre l’œuf fraichement pondu, en le leur payant, au comptant, vingt dinars d’or. Et le joueur de clarinette ne tarda pas à parvenir à une grande aisance, et à ouvrir une belle boutique de marchand dans le souk.

Et quand son fils, qui était né le jour de l’entrée de la poule, fut devenu assez grand pour pouvoir aller à l’école, l’ancien joueur de clarinette fit bâtir à ses frais une belle école, et y rassembla les enfants pauvres pour qu’ils y apprissent à lire et à écrire avec son propre fils. Et il choisit pour eux tous un excellent maître d’école, qui savait le Koran par cœur, et qui pouvait le leur réciter, même en commençant par le dernier mot pour arriver au premier.

Après quoi il résolut d’aller en pèlerinage au Hedjaz, et dit à son épouse : « Prends bien garde que le juif ne se moque de toi et ne te prenne la poule ! » Puis il partit avec la caravane de la Mecque.

Or, quelque temps après le départ de l’ancien joueur de clarinette le juif dit un jour à la femme : « Je vais te donner une malle pleine d’or. Me donneras-tu la poule en échange ? » Elle répondit : « Comment le pourrais-je, ô homme ? mon époux, avant de partir, m’a bien recommandé de ne te céder que les œufs. » Il dit : « S’il se fâche, tu es hors de cause. J’en assume la responsabilité, et il peut s’en prendre à moi, qui suis dans une boutique au milieu du souk. » Et il lui ouvrit la malle, et lui montra l’or qu’elle contenait. Et la femme se réjouit d’avoir tant d’or à la fois, et remit la poule au juif. Et il la prit, et l’égorgea séance tenante, et dit à la femme : « Nettoie-la et fais-la cuire ; je viendrai la prendre. Mais si un morceau en manque, j’ouvrirai le ventre de celui qui l’a mangé, pour l’en retirer. » Et il s’en alla.

Or, à l’heure de midi, le fils du joueur de clarinette rentra de récole. Et il vit que sa mère retirait la poule de la casserole et la mettait sur un plat de porcelaine et la couvrait d’un foulard de mousseline. Et son âme d’écolier souhaita vivement manger un morceau de cette belle poule-là. Et il dit à sa mère : « Donne-m’en un morceau, ma mère. » Elle lui dit : « Tais-toi donc ! est-ce qu’elle nous appartient ? »

Puis, comme elle s’était absentée un moment pour un besoin, le garçon découvrit le foulard de mousseline et, d’un seul coup de dents, trancha le cul de la poule et l’avala tout chaud. Et une des esclaves le vit, et lui dit : « Ô mon maître, quel malheur et quelle calamité sans remède ! Fuis de la maison, parce que le juif, qui va venir prendre sa poule, t’ouvrira le ventre pour en retirer le cul que tu as avalé ! » Et le garçon dit : « C’est vrai, il vaut mieux m’en aller que de perdre ce bon cul-là ! » Et il monta sur sa mule et partit.

Or, le juif ne tarda pas à venir pour prendre sa poule. Et il vit que le cul manquait. Et il dit à la mère : « Où est le cul ? » Elle répondit : « Pendant, que j’étais sortie pour un besoin, mon fils a tranché le cul avec ses dents, à mon insu, et l’a avalé. » Et le juif s’écria : « Malheur à toi ! J’ai donné tout mon argent pour ce cul-là. Où est-il ton fils, le garnement, pour que je lui ouvre le ventre et l’en retire ? » Elle répondit : « Il s’est enfui, dans sa terreur ! »

Et le juif sortit en toute hâte, et se mit à voyager, à travers les villes et les villages, en donnant le signalement du garçon, jusqu’à ce qu’il l’eût rencontré dans les champs, endormi. Et il s’approcha doucement de lui pour le tuer, quand le garçon, qui ne dormait que d’un œil, se réveilla en sursaut. Et le juif lui cria : « Viens ici, ô fils de la clarinette. Qui t’a dit de manger le cul ? Moi j’ai donné pour lui une caisse remplie d’or, et j’ai posé des conditions à ta mère. Et maintenant les conditions vont marcher, par ta mort ! » Et le garçon, sans s’émouvoir, lui répondit : « Va-t’en, ô juif ! N’as-tu pas honte de faire tout ce voyage pour un cul de poule ? Et n’est-ce pas une honte encore plus grande de vouloir m’ouvrir le ventre à cause de ce cul-là ? » Mais le juif répondit : « Moi je sais ce que j’ai à faire. » Et il tira son couteau de sa ceinture pour ouvrir le ventre du garçon. Mais le garçon saisit le juif d’une seule main, et le souleva et le frappa contre le sol, où il broya ses os et fit entrer sa longueur dans sa largeur. Et le juif –qu’il soit maudit ! – mourut à son heure.

Or, le jeune garçon devait bientôt éprouver les effets, sur sa personne, de ce cul de poule. En effet, il revint sur ses pas, pour retourner chez sa mère ; mais il se perdit en route, et arriva dans une ville où il vit un palais de roi à la porte duquel quarante têtes moins une étaient suspendues. Et il demanda aux gens : « Pourquoi ces têtes-là sont-elles suspendues ? » On lui répondit : « Le roi a une fille très forte à la lutte sur le terrain. Celui qui entrera et la vaincra, l’épousera ; mais celui qui ne la vaincra pas, aura la tête tranchée. »

Alors le jeune garçon entra sans hésiter chez le roi, et lui dit : « Je veux descendre sur le terrain avec ta fille, pour mesurer ma force avec la sienne. » Et le roi lui répondit : « Ô mon garçon, crois-moi, va-t’en ! Que d’hommes plus forts que toi sont venus qui ont été vaincus par ma fille ! C’est dommage de te tuer. » Sur ce, il répondit : « Je veux qu’elle me vainque, qu’on me coupe la tête, et qu’on la suspende à la porte. » Et le roi dit : « Bien, écris en ce sens, et appose ton cachet sur le papier. » Et le garçon écrivit et cacheta.

Là-dessus, on étendit un tapis dans la cour intérieure, et la jeune fille et le garçon descendirent sur le terrain, et se prirent l’un l’autre par le milieu du corps, et mirent leurs aisselles l’une dans l’autre. Et ils luttèrent ensemble merveilleusement. Et tantôt le garçon la prenait et la renversait par terre ; et tantôt elle se levait, comme un serpent, et le renversait à son tour. Et il continua à la renverser, et elle à le renverser, pendant deux heures de lutte, sans qu’aucun d’eux pût faire toucher l’épaule à l’adversaire. Alors le roi devint fâché, en voyant que sa fille, cette fois, ne se distinguait pas davantage. Et il dit : « C’est assez pour aujourd’hui. Mais demain vous descendrez encore une fois sur le terrain, pour la lutte. »

Puis le roi les sépara et rentra dans ses appartements, et appela les médecins du palais et leur dit : « Cette nuit vous ferez respirer du bang narcotique, pendant son sommeil, au garçon qui a lutté avec ma fille ; et, quand le narcotique aura produit son effet, vous examinerez son corps pour voir s’il porte sur lui un talisman qui le rend aussi résistant. Car, en vérité, de tous les preux chevaliers du monde, ma fille a vaincu les plus forts, et a fait mordre la terre à quarante moins un d’entre eux. Comment donc n’a-t-elle pu terrasser un jouvenceau tel que celui-ci ? Il faut donc qu’il y ait une cause cachée, et c’est cette cause qu’il vous faut découvrir. Sans quoi, votre science sera en défaut, et votre assistance se montrera à moi sans vertu, et je vous chasserai de mon palais et de ma ville ! »

Aussi, lorsque la nuit fut venue et que le garçon fut endormi, les médecins allèrent lui faire respirer le bang narcotique, et l’assoupirent profondément. Et ils examinèrent son corps point par point, en frappant dessus comme on frappe sur les jarres, et ils finirent par découvrir, à l’intérieur de sa poitrine, enveloppé dans ses entrailles, le cul de la poule. Et ils allèrent chercher leurs ciseaux et leurs instruments, firent une incision, et retirèrent le cul de la poule de la poitrine du garçon. Puis ils recousirent la poitrine, l’arrosèrent de vinaigre héroïque, et la remirent dans l’état où elle était.

Or, le matin, le garçon s’éveilla du sommeil narcotique, et sentit que sa poitrine était fatiguée, et que lui-même n’avait plus la même robustesse qu’auparavant. Car ses forces s’en étaient allées avec le cul de la poule, qui était doué de la vertu de rendre invincible celui qui l’avait mangé. Et, se voyant désormais en état d’infériorité, il ne voulut point s’exposer à tenter une épreuve dangereuse, et s’enfuit de peur que la jeune lutteuse le vainquît et le tuât.

Et, ses jambes livrées au vent, il ne cessa de courir qu’il ne fût hors de la vue du palais et de la ville. Et il rencontra trois hommes qui se querellaient entre eux. Et il leur demanda : « Pourquoi vous querellez-vous ? » Ils répondirent : « Pour une chose ! » Il leur dit : « Une chose ? Quelle est-elle ? » Ils répondirent : « Nous avons ce tapis, que voici. Si quelqu’un se met dessus, et le frappe avec cette baguette, en lui demandant d’aller serait-ce jusqu’au sommet de la montagne Kâf, le tapis le transporte en un clin d’œil. Et nous nous étranglons en ce moment pour sa possession ! » Il leur dit : « Au lieu de vous étrangler mutuellement pour la possession de ce tapis volant, prenez-moi pour arbitre, et j’agirai avec justice entre vous. » Et ils répondirent : « Sois notre arbitre pour cette affaire. » Il leur dit : « Déployez par terre ce tapis, pour que je voie sa longueur et sa largeur. » Et il se mit au milieu du tapis, et leur dit : « Je vais lancer une pierre de toute ma force, et vous courrez après tous les trois ensemble. Et celui qui la saisira le premier, prendra le tapis volant. » Ils lui dirent : « Bien. » Alors il prit une pierre et la lança ; et les trois coururent après. Et, pendant qu’ils couraient, il frappa le tapis avec la baguette, en lui disant : « Transporte-moi en ligne droite au milieu de la cour du palais du roi un tel ! » Et le tapis exécuta l’ordre, à l’heure et à l’instant, et déposa le fils du joueur de clarinette dans la cour du palais en question, à l’endroit où d’ordinaire avaient lieu les luttes de la princesse.

Et le garçon s’écria : « Voici le lutteur ! Que vienne son vainqueur ! » Et la jeune fille descendit, devant tout le monde, au milieu de la cour, et se plaça sur le tapis en face du garçon. Et aussitôt il frappa le tapis avec sa baguette, en disant : « Vole avec nous jusque sur le sommet de la montagne Kâf. » Et le tapis s’éleva dans les airs, au milieu de la stupéfaction générale, et, en moins de temps qu’il n’en faut pour fermer un œil et l’ouvrir, il les déposa sur le sommet de la montagne Kâf.

Alors le garçon dit à la fille : « Qui est maintenant le vainqueur ? Est-ce celle qui a pris de ma poitrine le cul de la poule, ou celui qui a pris la fille du roi du milieu de son palais…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTIÈME NUIT

Elle dit :

« … Qui est maintenant le vainqueur ? Est-ce celle qui a pris de ma poitrine le cul de la poule, ou celui qui a pris la fille du roi du milieu de son palais ? » Elle répondit : « Sous ta protection ! Pardonne-moi ! Et si tu veux me reconduire dans le palais de mon père, je t’épouserai, en disant : « Celui-ci m’a vaincue. » Et j’ordonnerai aux médecins de remettre le cul de la poule dans ta poitrine. » Il dit : « Bien. Mais le proverbe dit : « Il faut battre la barre quand elle est molle ! » Et moi je veux faire avec toi ce que tu sais, avant le transport ! » Elle dit : « Bien. » Alors il la prit, et se coucha sur elle, et, l’ayant trouvée à point, il s’apprêta à la battre où il fallait pendant qu’elle était molle. Mais, soudain, elle lui asséna un coup de pied qui l’envoya rouler hors du tapis. Et elle frappa le tapis avec la baguette, en disant : « Vole, ô tapis, et transporte-moi dans le palais de mon père ! » Et le tapis, à l’instant même, s’envola avec elle et la porta au palais.

Et le fils du joueur de clarinette ambulant resta seul sur le sommet de la montagne, risquant de mourir de faim et de soif, sans que, même les fourmis, pussent retrouver ses traces. Et il se mit à descendre de la montagne, en se mordant la paume de rage. Et il descendit ainsi pendant une journée et une nuit, sans s’arrêter, et arriva, vers le matin, au milieu de la montagne. Et, pour sa chance, il trouva là deux dattiers qui ployaient sous leurs régimes de dattes mûres.

Or, l’un des deux dattiers portait des dattes rouges, et l’autre des dattes jaunes. Et le garçon se hâta de cueillir une branche de chaque espèce. Et, comme il préférait les jaunes, il commença par avaler avec délices une de ces dattes jaunes-là. Mais, aussitôt, il sentit quelque chose qui lui grattait la peau de la tête ; et il porta sa main à sa tête, à l’endroit où ça le grattait, et sentit une corne qui lui sortait de la tête avec rapidité, et s’entortillait autour du dattier. Et il eut beau vouloir se dégager, il resta fixé par sa corne au dattier. Alors il se dit : « Mort pour mort, je préfère encore satisfaire d’abord ma faim, et ensuite mourir ! » Et il s’attaqua aux dattes rouges. Et voici ! Dès qu’il eut avalé une de ces rouges-là, il sentit que sa corne se dénouait du dattier, et que sa tête se dégageait. Et, en un clin d’œil, la corne fut comme si elle n’avait jamais été. Et il n’en resta pas même la trace sur sa tête.

Alors le garçon se dit : « Bien. » Et il se mit à manger des dattes rouges, jusqu’à ce qu’il eût satisfait sa faim. Puis il remplit sa poche de dattes rouges et jaunes, et continua à voyager jour et nuit, pendant deux mois entiers, jusqu’à ce qu’il arrivât à la ville de son adversaire, la fille du roi.

Et il vint sous les fenêtres du palais, et se mit à crier, disant : « Ô dattes hors de saison, ô dattes ! Doigts des princesses, ô dattes ! Compagnes des cavaliers, ô dattes ! »

Et la fille du roi entendit le cri du vendeur de dattes hors de leur saison, et dit à ses suivantes : « Descendez vite m’acheter des dattes de ce vendeur, et choisissez-les bien croquantes, ô jeunes filles. » Et elles descendirent acheter des dattes, qui ne leur furent cédées, vu leur rareté, que moyennant un dinar chacune. Et elles en achetèrent seize, pour seize dinars, et montèrent les remettre à leur maîtresse.

Et la fille du roi vit que c’étaient des dattes jaunes, précisément celles qu’elle aimait le mieux. Et elle les mangea l’une après l’autre, toutes les seize, le temps de les porter à sa bouche. Et elle dit : « Ô mon cœur, qu’elles sont délicieuses ! » Mais elle avait à peine fini de prononcer ces mots, qu’elle sentit une vive démangeaison, qui lui démangeait, en seize endroits différents, la tête. Et elle porta vivement la main à sa tête, et sentit que seize cornes perçaient son cuir à cheveux en seize endroits différents et symétriques. Et, le temps de crier, que déjà les seize cornes s’étaient développées et, quatre par quatre, étaient allées se prendre au mur, solidement.

À cette vue, et aux cris perçants qu’elle se mit à lancer, de concert avec ses suivantes, son père accourut, en haletant, et demanda : « Qu’y a-t-il ? » Et les suivantes lui répondirent : « Ô notre maître, nous levions les yeux quand nous vîmes tout à coup ces seize cornes sortir de la tête de notre maîtresse, et aller se fixer quatre par quatre au mur, telles que tu les vois. »

Alors son père, assembla les médecins les plus habiles, ceux-là qui avaient retiré de la poitrine du garçon le cul de la poule. Et ils apportèrent des scies pour scier les cornes, mais elles ne se laissèrent pas scier. Et ils employèrent d’autres moyens, mais sans aboutir à un résultat, et sans réussir à la guérir.

Alors son père recourut aux moyens extrêmes, et envoya un crieur par la ville, crier : « Celui qui donnera un remède à la fille du sultan, et la délivrera des seize cornes, l’épousera et sera désigné pour la succession au trône ! »

Or, qu’arriva-t-il ?

Le fils du joueur de clarinette, qui n’attendait que ce moment, entra au palais et monta chez la princesse, en disant : « Moi, je ferai disparaître ses cornes. » Et, dès qu’il fut en sa présence, il prit une datte rouge, la cassa en morceaux, et la mit dans la bouche de la princesse. Et, à l’instant même, une corne se détacha du mur, et, à vue d’œil, se raccourcit et finit par disparaître entièrement de la tête de la jeune fille.

À cette vue, tous les assistants, le roi en tête, s’exclamèrent de joie, et s’écrièrent : « Ô ! le grand médecin ! » Et il dit : « Demain je ferai disparaître une seconde corne ! » Alors on le retint au palais, où il resta seize jours, faisant disparaître chaque jour une corne, jusqu’à ce qu’il l’eût délivrée des seize cornes.

Aussi, le roi, à la limite de l’émerveillement et de la gratitude, fit écrire aussitôt le contrat de mariage du garçon sur la princesse. Et les noces furent célébrées avec réjouissances et illuminations. Puis vint la nuit de la pénétration.

Or, dès que le garçon entra chez son épouse, dans la chambre nuptiale, il lui dit : « Et maintenant ? Qui de nous deux est le vainqueur ? Est-ce celle qui a enlevé de ma poitrine le cul de la poule, et volé le tapis magique ? Ou bien est-ce celui qui t’a fait pousser seize cornes sur la tête, et les a fait disparaître en un rien de temps ? » Et elle lui dit : « C’est donc toi ? Ah, l’éfrit ! » Il lui répondit : « Oui c’est moi, le fils de la clarinette ! » Elle lui dit : « Par Allah ! tu es mon vainqueur ! »

Et ils se couchèrent tous deux ensemble, et furent d’égale force et d’égale puissance. Et ils devinrent roi et reine. Et ils vécurent tous ensemble en pleine félicité et en bonheur parfait.

Et telle est mon histoire ! »

— Lorsque le sultan Baïbars eut entendu cette histoire du capitaine Nizam-al-Dîn, il s’écria : « Ouallahi, je ne sais pas si ce n’est pas celle-ci, la plus belle histoire que j’aie jamais entendue ! » Alors un neuvième capitaine de police s’avança, qui s’appelait Gelal-al-Dîn ; et il embrassa la terre entre les mains du sultan Baïbars, et dit : « Inschallah, ô roi du temps, l’histoire que je vais te raconter te plaira certainement. » Et il dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE NEUVIÈME CAPITAINE DE POLICE

Il y avait une fois une femme qui, malgré tous les assauts, ne concevait ni n’accouchait. Aussi, un jour, elle se leva et fit sa demande au Rétributeur, disant : « Donne-moi une fille, quand même elle devrait mourir de l’odeur du lin ! »

Et, en parlant ainsi de l’odeur du lin, elle voulait demander une fille, même si elle devait être assez délicate et sensible pour que l’odeur anodine du lin l’incommodât au point de la faire mourir.

Et donc elle conçut et accoucha, sans encombre, de la fille qu’Allah lui avait donnée, et qui était aussi belle que la lune à son lever, et pâle comme un clair de lune, et délicate comme lui. Et on l’appela Sittoukhân.

Or, lorsqu’elle fut grande et âgée de dix ans, le fils du sultan passa dans la rue, et la vit penchée à sa fenêtre. Et l’amour pour elle descendit dans son cœur ; et il s’en alla malade à la maison.

Et les médecins se succédèrent auprès de lui, sans connaître le remède qu’il lui fallait. Alors monta le voir une vieille, envoyée par la femme du portier, qui lui dit, après l’avoir regardé : « Ô ! tu es amoureux, ou bien tu as un ami que tu aimes ! » Il répondit : « Je suis amoureux. » Elle lui dit : « Dis-moi de qui, et je serai un lien entre toi et elle ! » Il dit : « De la belle Sittoukhân. » Elle répondit : « Rafraîchis tes yeux et tranquillise ton cœur, je te l’amènerai. »

Et la vieille s’en alla, et trouva la jeune fille qui prenait l’air sur le pas de sa porte. Et, après les salams et compliments, elle lui dit : « La sauvegarde sur les belles comme toi, ma fille ! Celles qui te ressemblent, et qui ont d’aussi jolis doigts que les tiens, devraient apprendre à tisser le lin. Car rien n’est plus délicieux que le fuseau entre les doigts fuselés. » Et elle s’en alla.

Et la jeune fille alla chez sa mère, et lui dit : « Conduis-moi, ma mère, chez la maîtresse. » Elle lui demanda : « Quelle maîtresse ? » Elle répondit : « La maîtresse du lin. » Et sa mère s’écria : « Tais-toi ! Le lin est dangereux pour toi. Son odeur est pernicieuse pour ta poitrine. Si tu le touches, tu mourras. » Elle dit : « Non, je ne mourrai pas. » Et elle insista et pleura tellement que sa mère l’envoya chez la maîtresse du lin.

Et la jeune fille resta là, tout un jour, à apprendre à filer le lin. Et toutes ses compagnes s’émerveillaient de sa beauté et de la beauté de ses doigts. Et voici qu’un brin de lin entra dans son doigt, entre la chair et l’ongle. Et elle tomba par terre, sans connaissance.

Et on la crut morte, et on envoya chez son père et sa mère, et on leur dit : « Venez enlever votre fille, et qu’Allah prolonge vos jours : elle est morte ! »

Alors son père et sa mère, dont elle était l’unique joie, déchirèrent leurs vêtements, et, secoués par le vent de la calamité, allèrent, avec le linceul, pour l’enterrer. Mais voici que la vieille passa, et leur dit : « Vous êtes des gens riches, et ce serait une honte pour vous d’enterrer cette jeune fille dans la poussière. » Ils demandèrent : « Et que faut-il que nous fassions ? » Elle dit : « Construisez-lui un pavillon, au milieu du fleuve. Et vous la coucherez sur un lit dans ce pavillon. Et vous irez la voir, toutes les fois que vous en aurez le désir. »

Et ils lui construisirent un pavillon de marbre, sur des colonnes, au milieu du fleuve. Et ils l’entourèrent d’un jardin avec des pelouses. Et ils mirent la jeune fille sur un lit d’ivoire, dans le pavillon, et s’en allèrent en pleurant.

Or, qu’arriva-t-il ?

La vieille alla trouver aussitôt le fils du roi, qui était malade d’amour, et lui dit : « Viens voir la jeune fille. Elle t’attend, couchée dans un pavillon, au milieu du fleuve. »

Alors le prince se leva et dit au vizir de son père : « Viens avec moi, pour une promenade. » Et ils sortirent tous deux, précédés de loin par la vieille qui montrait au prince le chemin. Et ils arrivèrent au pavillon de marbre, et le prince dit au vizir : « Attends-moi à la porte. Je ne tarderai pas. »

Puis il entra dans le pavillon. Et il trouva la jeune fille morte. Et il s’assit à la pleurer, en récitant des vers sur sa beauté. Et il lui prit la main, pour la baiser, et vit les doigts qui étaient si fins et si jolis. Et, en les admirant, il trouva, dans l’un, le brin de lin entre l’ongle et la chair. Et il s’étonna du brin de lin, et le retira délicatement.

Et aussitôt la jeune fille s’éveilla de son évanouissement…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTE-UNIÈME NUIT

Elle dit :

… Et aussitôt la jeune fille sortit de son évanouissement, et se mit droite sur son séant, et sourit au jeune prince, et lui dit : « Où suis-je ? » Et il la serra contre lui, et répondit : « Avec moi ! » Et il l’embrassa, et se coucha avec elle. Et ils restèrent ensemble quarante jours et quarante nuits, à la limite de l’épanouissement.

Puis il prit congé d’elle, en lui disant : « C’est à cause du vizir de mon père, qui attend à la porte. Je le reconduirai au palais, et je reviendrai. »

Et il descendit trouver le vizir. Et il sortit avec lui et traversa le jardin. Et les roses blanches et les jasmins le rencontrèrent. Et il s’émut de cette rencontre, et dit au vizir : « Attention ! Les roses et les jasmins sont blancs de la blancheur des joues de Sittoukhân ! Ô vizir, attends encore ici trois jours, que j’aille voir une seconde fois les joues de Sittoukhân ! »

Et il monta, et resta trois jours avec Sittoukhân, à admirer ses joues qui étaient comme les roses blanches et les jasmins.

Puis il descendit et rejoignit le vizir, et continua, vers la sortie, sa promenade dans le jardin. Et le caroubier, aux longs fruits noirs, le rencontra. Et il fut ému de cette rencontre, et dit au vizir : « Attention ! les caroubes sont longs et noirs comme les sourcils de Sittoukhân ! Ô vizir, attends encore ici trois jours, que j’aille voir une seconde fois les sourcils de Sittoukhân ! »

Et il monta et resta trois jours avec elle, à admirer ses beaux sourcils, longs et noirs comme les caroubes deux à deux sur les branches.

Puis il descendit rejoindre le vizir, et continua avec lui, vers la sortie, sa promenade dans le jardin. Et une fontaine jaillissante le rencontra, dont le jet était beau et solitaire. Et il fut ému de cette rencontre, et dit au vizir : « Attention ! le jet de la fontaine est comme la taille de Sittoukhân ! Ô vizir, attends encore ici trois jours, que j’aille voir une seconde fois la taille de Sittoukhân ! »

Et il monta et resta trois jours avec elle, à admirer sa taille, qui était pareille au jet de la fontaine.

Puis il descendit rejoindre le vizir, pour continuer avec lui, vers la sortie, sa promenade dans le jardin. Mais, voici ! La jeune fille, quand elle vit son amoureux remonter ainsi une troisième fois, sitôt après être descendu, se dit à elle-même : « Je veux aller voir, cette fois, pourquoi il s’en va et revient ainsi. » Et elle descendit du pavillon et se mit derrière la porte qui donnait sur le jardin, pour le regarder partir. Et le prince, s’étant retourné, la vit qui mettait sa tête à la porte. Et il revint vers elle, pâle et attristé, et lui dit : « Sittoukhân, Sittoukhân ! je ne te reverrai plus, oh ! plus jamais ! » Et il s’en alla et sortit avec le vizir, pour ne plus revenir.

Alors Sittoukhân alla errer dans le jardin, pleurant sur elle-même, et regrettant de n’être pas morte réellement. Et, pendant qu’elle errait ainsi, elle trouva quelque chose qui brillait près de l’eau. Et elle le ramassa et vit que c’était une bague Soleïmânique. Et elle frotta la cornaline gravée qui la surmontait, et aussitôt la bague lui dit : « À tes ordres, me voici. Parle, que demandes-tu ? » Elle répondit : « Ô bague de Soleïmân, je demande de toi un palais à côté du palais du prince qui m’a aimée, et que tu me donnes une beauté plus grande que ma beauté. » Et la bague lui dit : « Ferme ton œil et ouvre-le ! » Et elle ferma son œil, et, lorsqu’elle l’eut ouvert, elle se trouva dans un palais magnifique, bâti à côté du palais du prince. Et elle se regarda dans le miroir, et fut émerveillée de sa propre beauté.

Et elle alla s’accouder à sa fenêtre, alors que le prince passait sur son cheval. Et il la vit, sans la reconnaître, et s’en alla amoureux. Et il arriva chez sa mère, et lui dit : « Ma mère, n’as-tu pas quelque chose de très beau que tu irais porter comme cadeau à la dame qui s’est installée dans le nouveau palais ? Et ne pourrais-tu pas lui dire en même temps : « Épouse mon fils » ? Et la reine, sa mère, lui dit : « J’ai deux pièces de brocart royal. J’irai les lui porter, et lui ferai la demande. » Il lui dit : « Bien, porte-les-lui. »

Et la mère du prince alla chez la jeune fille, et lui dit : « Ma fille, accepte ce cadeau-ci, mon fils désire t’épouser. » Et la jeune fille appela sa négresse, et lui dit : « Prends-les, ces deux pièces de brocart, et fais-en des torchons pour laver les dalles. » Et la reine s’en alla, fâchée, trouver son fils qui lui demanda : « Que t’a-t-elle dit, ma mère ? » Elle répondit : « Elle a fait prendre par l’esclave les deux pièces de brocart d’or, et lui a ordonné d’en faire des torchons pour essuyer la maison ! » Il lui dit : « Je t’en supplie, ma mère, n’as-tu pas encore une chose précieuse que tu pourrais lui porter ? Car je suis malade d’amour pour ses yeux. » Elle lui dit : « J’ai un collier d’émeraudes sans tare ni tache. » Il lui dit : « Bien. Porte-le-lui. »

Et la mère du prince monta chez la jeune fille, et lui dit : « Accepte de nous ce cadeau-ci, ma fille ; mon fils désire t’épouser. » Et elle répondit : « Ton cadeau est accepté, ô dame ! » Et elle appela l’esclave, et lui dit : « Les pigeons ont-ils mangé ou pas encore ? » Elle répondit : « Pas encore, ya setti. » Elle lui dit : « Prends alors ces grains d’émeraude et donne-les aux pigeons, pour qu’ils les mangent et s’en rafraîchissent ! »

En entendant ces paroles, la mère du prince dit à la jeune fille : « Tu nous as humiliés, ma fille ! Je te prie de me dire seulement si tu veux épouser mon fils ou non. » Elle répondit : « Si tu veux que j’épouse ton fils, dis-lui de se faire passer pour mort ; enveloppe-le dans sept linceuls ; conduis-le par la ville, et dis à tes gens de ne l’enterrer que dans le jardin qui est dans mon palais. » Et la mère du prince dit : « Bien. Je vais aller soumettre tes conditions à mon fils. »

Et elle alla dire à son fils : « Tu ne sais pas ! Si tu veux l’épouser, elle demande que tu te fasses passer pour mort, qu’on t’enveloppe dans sept linceuls, qu’on te conduise en cortège funèbre par la ville, et qu’on te mène chez elle pour t’enterrer. Et, alors, elle t’épousera. » Et il répondit : « Rien que cela, ma mère ? Alors, déchire tes vêtements, crie et dit : « Mon fils est mort ! »

Et la mère du prince déchira ses vêtements, et cria d’une voix aiguë autant que lamentable : « Ô ma calamité ! mon fils est mort ! »

Alors tous les gens du palais, ayant entendu le cri, accoururent et virent le prince étendu par terre, semblable aux morts, et sa mère dans un état lamentable. Et on prit le corps du défunt, on le lava, et on le mit dans sept linceuls. Puis les lecteurs du Koran et les cheikhs s’assemblèrent, et sortirent en cortège devant le corps, recouvert de châles précieux. Et, après avoir conduit le mort par toute la ville, ils revinrent le déposer dans le jardin de la jeune fille, suivant ses désirs. Là, ils le quittèrent, et s’en allèrent en leur voie.

Or, quand il n’y eut plus personne dans le jardin, la jeune fille, qui était morte autrefois par un brin de lin, et qui ressemblait par ses joues aux roses blanches et aux jasmins, par ses sourcils aux caroubes sur les branches, et par sa taille au jet de la fontaine, descendit vers le prince qui était dans les sept linceuls. Et elle détacha de lui les linceuls un à un. Et quand elle eut enlevé le septième linceul, elle lui dit : « Comment ! c’est donc toi ? Voilà que ta passion pour les femmes t’a poussé à te faire envelopper de sept linceuls ! » Et le prince fut plein de confusion, et se mordit le doigt, et se l’arracha de honte. Et elle lui dit : « Ça ne fait rien, cette fois-ci. »

Et ils demeurèrent ensemble, s’aimant et se délectant.

— Et le sultan Baïbars, ayant entendu cette histoire, dit au capitaine Gelal-al-Dîn : « Ouallahi oua tellahi, je crois bien que c’est ce que j’ai entendu de plus admirable ! » Alors un dixième capitaine de police, qui s’appelait Helal-al-Dîn, s’avança entre les mains du sultan Baïbars, et dit : « J’ai une histoire à raconter qui est la sœur aînée de celles-là ! » Et il dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE DIXIÈME CAPITAINE DE POLICE

Il y avait une fois un roi qui avait un fils nommé Môhammad. Et ce fils dit un jour à son père : « Je veux me marier. » Et son père lui répondit : « Bien, attends que nous envoyions ta mère regarder les jeunes filles mariables, dans les harems, et faire la demande pour toi. » Mais le fils du roi dit : « Non, mon père, moi je veux me fiancer par mes propres yeux, après avoir vu la jeune fille. » Et le roi répondit : « Bien. »

Alors le jeune prince monta sur son cheval, beau comme un animal féerique, et partit, voyageant.

Et, au bout de deux jours de voyage, il rencontra un homme assis dans un champ et occupé à couper des poireaux, pendant que sa fille, une jouvencelle, les liait.

Et le prince, après les salams, s’assit près d’eux, et dit à la jeune fille : « N’aurais-tu pas un peu d’eau ? » Elle répondit : « J’en ai. » Il dit : « Donne m’en, que je boive. » Et elle se leva et lui apporta la gargoulette. Et il but.

Or, la jeune fille lui plut, et il dit à son père : « Ô cheikh, me donneras-tu en mariage ta fille que voici ? » Il répondit : « Nous sommes tes serviteurs. » Et le prince lui dit : « Bien » Ô cheikh ! Reste ici avec ta fille, pendant que je vais retourner dans mon pays chercher ce qui est nécessaire pour la noce, et je reviens. »

Et le prince Môhammad alla chez son père, et lui dit : « Je me suis fiancé avec la fille du sultan des poireaux ! » Et son père lui dit : « Est-ce que les poireaux ont maintenant un sultan ? » Il répondit : « Oui, et je veux épouser sa fille ! » Et le roi s’écria : « Louanges à Allah, ô mon fils, qui a donné un sultan aux poireaux ! » Et il ajouta : « Puisque la fille te plaît, attends au moins que nous envoyions ta mère au pays des poireaux, pour voir le père poireau, et la mère poireau, et la fille poireau ! » Et le prince Môhammad dit : « Bien. »

Et donc sa mère alla au pays du père de la jeune fille, et trouva que celle que son fils lui avait dit être la fille du sultan des poireaux était une jouvencelle charmante de tous côtés, et vraiment faite pour être l’épouse d’un fils de roi. Et elle lui plut à l’extrême ; et elle l’embrassa et lui dit : « Ma chérie, je suis la reine mère du prince que tu as vu, et je viens pour te marier avec lui ! » Et la jeune fille lui dit : « Comment ! ton fils est un fils de roi ? » Elle répondit : « Oui, mon fils est le fils du roi, et je suis sa mère ! » Et la jeune fille dit : « Alors, je ne l’épouserai pas. » Elle demanda : « Et pourquoi ? » Elle lui dit : « Moi, je n’épouse qu’un homme de métier ! »

Alors la reine s’en alla fâchée, et dit à son époux : « La jeune fille du pays des poireaux ne veut pas épouser notre fils ! » Le roi demanda : « Pourquoi ? » Elle dit : « Parce qu’elle ne veut épouser qu’un homme qui ait dans les mains un métier. » Le roi dit : « Elle a raison. » Mais le prince, en l’apprenant, tomba malade.

Alors le roi se leva et envoya chercher tous les cheikhs des corporations ; et, quand ils furent tous entre ses mains, il dit au premier, qui était le cheikh des menuisiers : « Toi, en combien de temps enseigneras-tu ton métier à mon fils ? » Il répondit : « En deux ans, tout au plus, mais pas moins. » Le roi dit : « Bien. Mets-toi de côté. » Puis il se tourna vers le second, qui était le cheikh des forgerons, et lui dit : « En combien de temps enseigneras-tu ton métier à mon fils ? » Il répondit : « Il me faut une année, jour pour jour. » Le roi lui dit : « Bien. Viens te mettre de côté ! » Et il interrogea de la sorte tous les cheikhs des corporations qui demandèrent, les uns une année, les autres deux, et d’autres trois ou même quatre années. Et le roi ne savait à quoi se résoudre, quand il vit quelqu’un derrière tout le monde qui sautait et se baissait, et faisait des signes avec ses yeux et avec son doigt levé. Et il rappela, et lui demanda : « Pourquoi te dresses-tu et te baisses-tu ? » Il répondit : « Pour me faire remarquer par notre maître le sultan, car je suis pauvre, et les cheikhs des corporations ne m’ont pas averti de leur arrivée ici. Et moi je suis tisserand, et j’enseignerai mon métier à ton fils en une heure de temps. »

Alors le roi renvoya tous les cheikhs des corporations, et retint le tisserand, et lui apporta de la soie de différentes couleurs et un métier, et lui dit : « Enseigne ton art à mon fils. » Et le tisserand se tourna vers le prince, qui s’était levé, et lui dit : « Regarde ! moi je ne te dirai pas : « Fais comme ceci, et fais comme cela ! » non, moi je te dis : « Ouvre tes yeux, et vois ! Et regarde comme mes mains vont et viennent. » Et, en un rien de temps, le tisserand tissa un mouchoir, tandis que le prince le regardait attentivement. Puis il dit à son élève : « Approche maintenant et fais un mouchoir comme celui-ci. » Et le prince se mit au métier, et tissa un mouchoir splendide, en dessinant dans sa trame le palais et le jardin de son père…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTE-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

… Et le prince se mit au métier ; et tissa un mouchoir splendide, en dessinant dans sa trame le palais, et le jardin de son père.

Et l’homme prit les deux mouchoirs et monta chez le roi et lui dit : « Lequel de ces deux mouchoirs est mon œuvre, et lequel est l’œuvre de ton fils ? » Et le roi, sans hésiter, montra du doigt celui de son fils, là où il y avait le beau dessin du palais et du jardin, et dit : « Celui-ci est ton œuvre, et l’autre est aussi ton œuvre ! » Mais le tisserand s’écria :

« Par les mérites de tes glorieux ancêtres, ô roi, le beau mouchoir est l’œuvre de ton fils, et celui-ci, le laid, est mon œuvre. »

Alors le roi, émerveillé, nomma le tisserand cheikh de tous les cheikhs des corporations, et le renvoya content. Après quoi, il dit à son épouse :

« Prends le mouchoir, œuvre de notre fils, et va le montrer à la fille du sultan des poireaux, en lui disant : « Mon fils est, de son métier, tisserand en soie. »

Et la mère du prince prit le mouchoir et alla chez la jeune fille, et lui montra le mouchoir, en lui répétant les paroles du roi. Et elle s’émerveilla du mouchoir, et dit : « Maintenant, j’épouserai ton fils. »

Et les vizirs du roi prirent le kâdi et allèrent faire le contrat de mariage. Et on célébra les noces. Et le prince pénétra chez la jouvencelle du pays des poireaux, et eut d’elle des enfants qui étaient tous marqués, sur leurs cuisses, d’une marque de poireau. Et chacun d’eux apprit un métier. Et ils vécurent tous contents et prospérant. Mais Allah est plus savant !

— Puis le sultan Baïbars dit : « Cette histoire de la fille du sultan des poireaux m’a plu par sa belle morale. Mais n’y a-t-il plus personne parmi vous qui ait encore quelque chose à me raconter ! » Alors s’avança un autre capitaine de police, qui était le onzième, et s’appelait Salah-al-Dîn. Et, après avoir embrassé la terre entre les mains du sultan Baïbars, il dit : « Moi, voici mon histoire ! »

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE ONZIÈME CAPITAINE DE POLICE

Il arriva une fois à un sultan qu’un fils lui naquit dans le même temps qu’une jument de race, des écuries royales, mettait bas un poulain. Et il dit : « Le poulain qui est venu est écrit sur la chance de mon fils, le nouveau-né, et lui appartient en propriété. »

Or, lorsque l’enfant devint grand et avança en âge, sa mère mourut ; et le même jour mourut la mère du poulain.

Et les jours passèrent, et le sultan épousa une autre femme, qu’il choisit parmi les esclaves du palais. Et on mit le garçon à l’école, sans plus veiller sur lui et sans l’aimer. Et l’orphelin de sa mère, chaque fois qu’il revenait de l’école, entrait auprès de son cheval, le caressait, lui donnait à manger et à boire, et lui contait ses peines et son délaissement.

Or, l’esclave que le sultan avait épousée avait un amant qui était un médecin juif – qu’il soit maudit ! Et ces deux-là se voyaient fort gênés, pour leurs entrevues, par la présence au palais précisément de cet orphelin de sa mère. Et ils se demandèrent : « Comment faire ? » Et ils réfléchirent à ce sujet et résolurent d’empoisonner le jeune prince.

Quant à lui, lorsqu’il fut rentré de l’école, il alla voir son cheval, comme d’ordinaire. Et il le trouva pleurant. Et il lui dit, en le caressant : « Qu’est-ce qui te fait pleurer, mon cheval ? » Et le cheval lui répondit : « Je pleure sur la perte de ta vie. » Il lui demanda : « Et qui donc veut la perte de ma vie ? » Il lui répondit : « La femme de ton père, et le médecin juif, ce maudit. » Il demanda : « Comment ça ? » Il dit : « Ils t’ont préparé un poison qu’ils ont extrait de la peau d’un nègre. Et ils le mettront dans ta nourriture. Or, toi, prends garde d’en goûter. »

Et donc, lorsque le jeune prince fut monté chez la femme de son père, elle mit le manger devant lui. Et il prit le manger et, à son tour, le mit devant le chat de la femme du roi qui miaulait par là. Et, avant que sa maîtresse pût l’en empêcher, le chat avala le manger, et mourut à son heure. Et le prince se leva et sortit, sans faire semblant de rien.

Et la femme du roi et le juif se demandèrent : « Qui a pu lui dire cela ? » Et ils se répondirent : « Personne ne le lui a dit, excepté son cheval. » Alors la femme dit : « Bien. » Et elle feignit d’être malade. Et le roi fit venir le maudit juif, qui était leur médecin, pour examiner la reine. Et il l’examina, et dit : « Son remède consiste en un cœur de poulain d’une jument de race, de telle et telle couleur. » Et le roi dit : « Il n’y a qu’un poulain, dans mon royaume, qui soit dans ces conditions, et c’est le poulain de mon fils, l’orphelin de sa mère. » Et, lorsque le garçon revint de l’école, son père lui dit : « Ta tante, la reine, est malade, et il n’y a pour elle d’autre remède que le cœur de ton poulain, fils de la jument de race. » Il lui répondit : « Il n’y a pas d’inconvénient. Mais, ô mon père, je n’ai pas encore monté une fois mon poulain. Je voudrais le monter d’abord, et, cela fait, ils l’égorgeront et prendront son cœur. » Et le roi dit : « Bien. » Et le jeune prince monta sur son cheval, devant toute la cour, et le lança au galop dans le meidân. Et, galopant ainsi, il disparut aux yeux des hommes. Et les cavaliers coururent après lui, mais ne le trouvèrent pas.

Et il arriva ainsi dans un autre royaume que celui de son père, près du jardin du roi de ce royaume. Et le cheval lui donna une touffe de ses crins, et une pierre à feu, et lui dit : « Si tu as besoin de moi, tu allumeras un de ces crins-ci, et je serai aussitôt à tes côtés. Maintenant il vaut mieux que je te laisse, d’abord pour aller vaquer aux soins de ma nourriture, et ensuite pour ne pas te gêner dans tes rencontres avec ta destinée. » Et ils s’embrassèrent et se quittèrent.

Et le jeune prince alla trouver le chef jardinier, et lui dit : « Je suis un étranger ici. Ne me prendras-tu pas à ton service ? » Il lui répondit : « Bien. J’ai justement besoin de quelqu’un pour conduire le bœuf qui tourne la roue à eau d’arrosage. » Et le jeune prince alla à la roue à eau et se mit à pousser le bœuf du jardinier.

Or, les filles du roi se promenaient ce jour-là dans le jardin, et la plus jeune aperçut le garçon qui poussait le bœuf de la roue à eau. Et l’amour descendit dans son cœur. Et sans faire semblant de rien, elle dit à ses sœurs : « Mes sœurs, jusqu’à quand allons-nous rester sans maris ? Est-ce que notre père veut nous laisser aigrir ? Notre sang va tourner. » Et ses sœurs lui dirent : « C’est vrai ! Nous sommes en train d’aigrir, et notre sang va tourner. » Et elles s’assemblèrent et allèrent, toutes les sept, trouver leur mère, et lui dirent : « Notre père va-t-il nous faire aigrir chez lui ? Notre sang va tourner. Ou bien ne va-t-il pas nous trouver enfin des maris, qui empêchent en nous cette chose fâcheuse ? »

Alors la mère alla trouver le roi, et lui parla dans ce sens. Et le roi fit crier publiquement que tous les jeunes gens de la ville devaient passer sous les fenêtres du palais, parce que les princesses devaient se marier. Et tous les jeunes gens passèrent sous les fenêtres du palais. Et chaque fois que l’un d’eux plaisait à l’une des sœurs, elle jetait sur lui son mouchoir. Et, de la sorte, six d’entre elles furent pourvues d’un époux de leur choix, et s’en montrèrent satisfaites.

Mais la fille cadette ne jeta son mouchoir sur personne. Et on avertit le roi, qui dit : « Il ne reste donc personne dans la ville ? » On lui répondit : « Il ne reste qu’un garçon pauvre qui tourne la roue à eau dans le jardin. » Et le roi dit : « Il faut tout de même qu’il passe, bien que je sache que ma fille ne le choisira pas. » Et on alla le chercher, et on le poussa sous les fenêtres du palais. Et voici que le mouchoir de la jeune fille tomba droit sur lui. Et on la maria avec lui. Et, de chagrin, le roi, père de la jeune fille, tomba malade.

Et les médecins s’assemblèrent et lui ordonnèrent, comme régime et remède, de boire du lait d’ourse contenu dans une outre en peau d’ourse vierge. Et le roi dit : « C’est facile. J’ai six gendres, qui sont d’héroïques cavaliers, ne ressemblant en rien à ce septième maudit, qui est le garçon de la roue à eau. Allez leur dire de m’apporter ce lait-là !

Alors les six gendres du roi montèrent sur leurs beaux chevaux et sortirent, pour aller chercher le lait d’ourse en question. Et le garçon, mari de la fille cadette, monta sur un mulet boiteux et sortit également, alors que tout le monde se moquait de lui. Et, lorsqu’il fut dans un endroit écarté, il frappa la pierre à feu, et brûla un des crins. Et son cheval parut, et ils s’embrassèrent. Et le garçon lui demanda ce qu’il avait à lui demander.

Or, au bout d’un certain temps, les six gendres du roi revinrent de leur expédition, portant avec eux une outre en peau d’ourse, pleine de lait d’ourse. Et ils la remirent à la reine, mère de leurs épouses, en lui disant : « Porte ceci à notre oncle, le roi ! » Et la reine frappa dans ses mains, et les eunuques montèrent, et elle leur dit : « Donnez ce lait aux médecins pour l’examiner. » Et les médecins examinèrent le lait, et dirent : « C’est du lait de vieille ourse, et il est dans une outre en peau de vieille ourse. Il ne peut qu’être nuisible à la santé du roi. »

Et voici que les eunuques montèrent de nouveau chez la reine, et lui remirent une seconde outre, en disant : « Cette outre de lait vient de nous être remise en bas par un adolescent à cheval plus beau que l’ange Harout ! » Et la reine leur dit : « Portez-la aux médecins pour qu’ils l’examinent. » Et les médecins l’examinèrent, contenant et contenu, et dirent : « Voilà ce que nous cherchions. C’est du lait de jeune ourse, dans une peau d’ourse vierge. » Et ils en donnèrent à boire au roi, qui guérit à l’heure et à l’instant, et dit : « Qui a apporté ce remède-là ? » On lui répondit : « C’est un adolescent à cheval, plus beau que l’ange Harout. » Il dit : « Qu’on aille lui remettre de ma part l’anneau du règne, et qu’on le fasse asseoir sur mon trône. Puis moi je me lèverai et irai faire divorcer ma fille cadette d’avec le garçon de la roue à eau. Et je la marierai avec cet adolescent qui m’a fait revenir du pays de la mort. » Et on exécuta ses ordres.

Puis le roi se leva et s’habilla et alla dans la salle du trône. Et il tomba aux pieds du bel adolescent assis sur le trône, et les baisa. Et il vit à côté de lui sa fille cadette qui souriait. Et il lui dit : « Bien, ma fille ! Je vois que tu as divorcé d’avec le garçon de la roue à eau, et que tu as jeté librement ton choix sur cet adolescent-ci qui est plus beau que l’ange Harout ! » Et elle lui dit : « Mon père, le garçon de la roue à eau, l’adolescent qui t’a apporté le lait d’ourse vierge, et celui qui est maintenant assis sur le trône du règne, ne sont qu’une seule et même personne. »

Et le roi fut stupéfait de ces paroles, et se tourna vers l’adolescent royal, et lui demanda : « Est-ce vrai ce qu’elle dit ? » Il répondit : « Oui, c’est vrai ! Et, si tu ne veux pas de moi comme gendre, cela t’est aisé, car ta fille est encore vierge ! » Et le roi l’embrassa, et le serra contre son cœur. Puis il fit célébrer ses noces avec la jeune fille. Et, lors de la pénétration, l’adolescent se comporta si bien qu’il empêcha à jamais sa jeune épouse d’aigrir et d’avoir le sang tourné.

Après quoi il retourna avec elle dans le royaume de son père, à la tête d’une nombreuse armée. Et il trouva que son père était mort, et que la femme de son père dirigeait les affaires du règne, de concert avec le médecin juif, ce maudit-là ! Alors il les fit saisir tous deux, et les empala au-dessus d’un feu ardent. Et ils se consumèrent sur le pal. Et c’est fini pour eux !

Or, louanges à Allah qui vit sans jamais se consumer !

— Et le sultan Baïbars, ayant entendu cette histoire du capitaine Salah-al-Dîn, dit : « Quel dommage qu’il n’y ait plus personne pour me raconter des histoires semblables à celle-ci ! » Alors s’avança un douzième capitaine de police, nommé Nassr-al-Dîn, qui, après les hommages au sultan Baïbars, dit : « Moi, je n’ai encore rien dit, ô roi du temps. Et, d’ailleurs, après moi, personne ne dira plus rien, car il n’y aura plus rien à dire ! » Et Baïbars fut content, et dit : « Donne ce que tu as ! » Alors il dit :

HISTOIRE RACONTÉE PAR LE DOUZIÈME CAPITAINE DE POLICE

Il est raconté – mais, y a-t-il d’autre science que celle d’Allah ? – qu’il y avait, après Allah, un roi sur la terre. Et ce roi était marié avec une reine stérile. Or, un jour, un Maghrébin vint chez le roi, et lui dit : « Si je te donne un remède pour que ta femme conçoive et accouche tant qu’elle veut, me donneras-tu ton premier fils ? » Et le roi répondit : « Bien, je te le donnerai. » Alors le Maghrébin donna au roi deux bonbons, un vert et un rouge, et lui dit : « Toi, tu mangeras le vert, et ta femme mangera le rouge. Et Allah fera le reste. » Puis il s’en alla.

Et le roi mangea le bonbon vert, et donna à son épouse, qui le mangea, le bonbon rouge. Et elle devint enceinte et accoucha d’un fils qu’ils appelèrent Môhammad – la bénédiction soit sur ce nom-là ! Et l’enfant se mit à croître et à grandir, intelligent dans les sciences et doué d’une belle voix.

Puis la reine accoucha d’un second fils, qu’ils appelèrent Ali, et qui se mit à croître maladroit et malhabile en toutes choses. Après quoi elle devint encore enceinte, et accoucha d’un troisième fils, nommé Mahmoud, qui se mit à croître et à grandir idiot et stupide.

Or, au bout de dix ans, le Maghrébin vint chez le roi et lui dit : « Donne-moi mon fils. » Et le roi dit : « Bien. » Et il alla chez son épouse, et lui dit : « Le Maghrébin est venu nous demander notre fils aîné. » Et elle répondit : « Jamais ! Donnons-lui Ali le maladroit. » Et le roi dit : « Bien. » Et il appela Ali le maladroit, le prit par la main, et le donna au Maghrébin, qui l’emmena et s’en alla.

Et il marcha avec lui sur les routes, au milieu de la chaleur, jusqu’à midi. Puis il lui demanda : « Est-ce que tu n’as ni faim ni soif ? » Et le garçon répondit : « Par Allah ! est-ce là une question ? Comment veux-tu qu’après une demi-journée passée sans manger ni boire je n’aie ni faim ni soif ? » Alors le Maghrébin fit : « Hum ! » et prit le garçon par la main et le ramena à son père, en lui disant : « Celui-ci n’est pas mon fils. » Et le roi lui demanda : « Et quel est ton fils ? » Il répondit : « Fais-les-moi voir tous les trois, et je prendrai mon fils. » Alors le roi appela ses trois fils. Et le Maghrébin étendit la main et prit Môhammad, l’aîné, qui était précisément l’intelligent, le doué d’une belle voix. Puis il s’en alla.

Et il marcha avec lui une demi-journée, et lui dit : « As-tu faim ? as-tu soif ? » Et l’Avisé répondit : « Si toi tu as faim ou soif, moi aussi j’ai faim et soif. » Et le Maghrébin l’embrassa, et lui dit : « C’est cela, l’Avisé, tu es vraiment mon fils. »

Et il le conduisit dans son pays, au fond du Maghreb, et le fit entrer dans un jardin, où il lui donna à manger et à boire. Après quoi il lui apporta un grimoire, et lui dit : « Lis dans ce livre. » Et le garçon prit le livre et l’ouvrit ; mais il ne sut pas même en déchiffrer un mot. Et le Maghrébin devint fâché, et lui dit : « Comment ! tu es mon fils, et tu ne sais pas déchiffrer ce grimoire ? Par Gogg et Magogg, et par le feu des astres tourneurs, si, dans un mois de trente jours, tu ne sais pas ce livre tout entier par cœur, je te coupe le bras droit. » Puis il le laissa et sortit du jardin.

Et le garçon prit le grimoire et s’appliqua à sa lecture pendant vingt-neuf jours. Mais, au bout de ce temps, il ne savait pas encore dans quel sens il fallait le tenir pour le lire. Alors il se dit à lui-même : « Puisqu’il ne me reste plus qu’un jour, mort pour mort ! je vais aller me promener dans le jardin, plutôt que de continuer à me trouer les yeux sur ce grimoire. »

Et il entra profondément sous les arbres du jardin, et soudain il vit devant lui une jeune fille suspendue par les cheveux. Et il se hâta de la délivrer. Et elle l’embrassa, et lui dit : « Je suis une princesse tombée au pouvoir de ce Maghrébin. Et il m’a suspendue parce que j’ai appris par cœur le grimoire. » Alors il lui dit : « Moi aussi je suis un fils de roi. Et le Maghrébin m’a donné le grimoire pour que je l’apprenne par cœur en trente jours ; et il ne manque, pour ma mort, que le jour de demain. » Et la jeune fille lui dit : « Je vais t’apprendre le grimoire ; mais, quand le Maghrébin viendra, dis-lui que tu ne l’as pas appris. »

Là-dessus, elle s’assit à côté de lui, l’embrassa beaucoup et lui apprit le grimoire…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTE-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

… Là-dessus, elle s’assit à côté de lui, l’embrassa beaucoup et lui apprit le grimoire. Puis elle lui dit : « Il faut que tu me suspendes comme j’étais. » Et il lui obéit.

Et le Maghrébin arriva, à la fin du trentième jour, et dit au garçon : « Récite le grimoire. » Il répondit : « Comment le réciterais-je, alors que je n’en ai pas déchiffré un mot ? » Et le Maghrébin lui coupa aussitôt le bras droit, et lui dit : « Tu as encore un délai de trente jours. Si, au bout de ce temps, tu ne connais pas le grimoire, je te ferai voler la tête. » Puis il s’en alla.

Et le garçon alla trouver la jeune fille, sous les arbres, en tenant dans sa main gauche son bras coupé. Et il la délivra. Et elle lui dit : « Voici trois feuilles d’une plante que j’ai trouvée, alors que le Maghrébin est à sa recherche depuis quarante ans afin de compléter avec elle sa connaissance des chapitres de la magie. Applique-les sur les deux morceaux de ton bras, et il guérira. » Et le garçon le fit. Et son bras lui revint comme il était.

Cela fait, la jeune fille frotta une autre feuille, en lisant dans le grimoire. Et, à l’instant, deux chameaux de course sortirent de terre, et s’agenouillèrent pour les recevoir. Et elle dit au garçon : « Rentrons, chacun, chez nos parents. Puis tu viendras me demander en mariage, au palais de mon père, en tel endroit, dans tel pays ! » Et elle l’embrassa gentiment. Et, sur leur mutuelle promesse, chacun partit de son côté.

Et le garçon Môhammad arriva chez ses parents, au galop formidable de son chameau. Mais il ne leur dit rien de ce qui était arrivé. Il remit seulement le chameau au chef eunuque, en lui disant : « Va le vendre au marché des bestiaux, mais garde-toi de vendre la corde qui est à son nez. » Et l’eunuque prit le chameau par la corde, et alla au marché des bestiaux.

Alors un vendeur de haschich se présenta qui voulut acheter le chameau. Et, après de longs débats et marchandages, il l’acheta à l’eunuque, moyennant un prix fort modique, vu que d’ordinaire les eunuques ne connaissent point le métier de la vente et de l’achat. Et, pour compléter l’affaire, il le vendit avec sa corde.

Et donc le vendeur de haschich conduisit le chameau devant sa boutique, et le fit admirer par ses clients ordinaires, les mangeurs de haschich. Et il alla chercher une jatte d’eau, pour abreuver le chameau, et la mit devant lui, tandis que les haschischins regardaient, en riant jusqu’au fond de leur gosier. Et le chameau posa ses deux pieds de devant dans la jatte. Alors le vendeur de haschich le frappa, en lui criant : « Arrière, ô entremetteur ! » Et le chameau, entendant cela, leva ses deux autres pieds, et plongea, tête première, dans l’eau de la jatte, et ne reparut plus.

À cette vue, le vendeur de haschich frappa ses mains l’une dans l’autre, et se mit à crier : « Ô musulmans, à mon secours ! le chameau s’est noyé dans la jatte ! » Et, criant ainsi, il montrait la corde qui lui était restée dans les mains.

Et les gens s’assemblèrent de tous les points du souk, et lui dirent : « Tais-toi, ô homme ! tu es fou ! Comment un chameau peut-il se noyer dans une jatte ? » Il leur répondit : « Allez-vous-en ! Que faites-vous ici ? Je vous dis qu’il s’est noyé dans la jatte, tête première. Et voici sa corde qui m’est restée dans les mains ! Demandez aux honorables qui sont assis chez moi, si je dis la vérité ou si je mens. » Mais les marchands sensés du souk lui dirent : « Toi et ceux qui sont chez toi, vous n’êtes que des haschaschin sans crédit. »

Or, pendant qu’ils disputaient de la sorte, le Maghrébin, qui s’était aperçu de la disparition du prince et de la princesse, entra dans une fureur sans limites, et se mordit le doigt et se l’arracha, disant :

« Par Gogg et Magogg, et par le feu des astres tourneurs, je les rattraperai, fussent-ils sur la septième terre ! » Et il courut d’abord à la ville de l’Avisé ; et il y entra précisément au milieu de la dispute entre les haschachin et les gens du souk. Et il entendit parler de corde et de chameau, et de jatte servant de mer et de tombeau ; et il s’approcha du vendeur de haschich et lui dit : « Ô pauvre, si tu as perdu ton chameau, je suis prêt à te le rembourser, pour Allah ! Donne-moi ce qui t’en reste, à savoir cette corde, et je te donnerai le prix qu’il t’a coûté, plus cent dinars de gain pour toi. » Et le marché fut conclu, à l’heure et à l’instant. Et le Maghrébin prit la corde du chameau, et s’en alla, en s’envolant dans sa joie.

Or, à cette corde était attaché le pouvoir de prise.

Et il n’eut qu’à la montrer de loin au jeune prince, pour qu’aussitôt il vînt de lui-même passer son propre nez dans la corde. Et il fut changé aussitôt en chameau de course, et s’agenouilla devant le Maghrébin qui monta sur son dos.

Et le Maghrébin le poussa dans la direction de la ville où habitait la princesse. Et ils arrivèrent bientôt sous les murs du jardin qui entouraient le palais de son père. Mais, au moment où le Maghrébin faisait manœuvrer la corde pour faire s’agenouiller le chameau et descendre, l’Avisé put attraper la corde avec ses dents, et la coupa net par le milieu. Et le pouvoir qui y était attaché fut détruit par cette coupure. Et l’Avisé, pour échapper au Maghrébin, se changea en une grosse grenade, et alla se suspendre, sous cette forme, à un grenadier en fleurs.

Alors le Maghrébin entra chez le sultan, père de la princesse, et, après les salams et compliments, lui dit : « Ô roi du temps, je viens te demander une grenade, parce que la fille de mon oncle est enceinte, et son âme désire vivement une grenade. Et tu sais quel péché on commet en ne satisfaisant pas l’envie d’une femme enceinte. » Et le roi s’étonna de la demande, et répondit : « Ô homme, la saison n’est pas la saison des grenades, et les grenadiers de mon jardin sont fleuris seulement depuis hier. » Il dit : « Ô roi du temps, si dans ton jardin il n’y a pas de grenades, coupe-moi la tête ! »

Alors le roi appela son chef jardinier, et lui demanda : « Est-il vrai, ô jardinier, qu’il y a des grenades dans mon jardin ? » Et le jardinier répondit : « Ô mon maître, la saison présente est-elle la saison des grenades ? » Et le roi se tourna vers le Maghrébin, et lui dit : « Allons, ta tête est perdue…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTE-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… Et le roi se tourna vers le Maghrébin, et lui dit : « Allons, ta tête est perdue. » Mais le Maghrébin répondit : « Ô roi, avant de faire voler ma tête, donne l’ordre au jardinier d’aller regarder les grenadiers. » Et le roi dit : « Bien. » Et il fit signe au jardinier d’aller voir sur les arbres si, oui ou non, il y avait des grenades hors de saison. Et le jardinier descendit au jardin, et trouva, sur un grenadier, une grosse grenade qui n’avait pas eu sa pareille parmi toutes les grenades passées. Et il la prit, et alla la porter au roi.

Et le roi prit la grenade et s’en étonna prodigieusement ; et il ne sut s’il devait la garder pour lui-même ou s’il devait la donner à cet homme qui la réclamait pour sa femme tourmentée par les envies de la grossesse. Et il dit au vizir : « Ô mon vizir, je voudrais bien manger cette grosse grenade-là ! Qu’en penses-tu ? » Et le vizir lui répondit : « Ô roi, si l’on n’avait pas trouvé la grenade, est-ce que tu n’aurais pas coupé la tête au Maghrébin. » Il dit : « Oui, certes ! » Et le vizir dit : « Alors, la grenade lui revient de droit. »

Alors le roi remit, de sa propre main, la grenade au Maghrébin. Mais, dès que le Maghrébin l’eut touchée, la grenade éclata, et tous les grains jaillirent et s’éparpillèrent de tous côtés. Et le Maghrébin se mit à les ramasser un par un, jusqu’à ce qu’il fût arrivé au dernier grain qui était tombé dans un petit trou, au pied du trône du roi. Or, c’était dans ce grain-là qu’était cachée la vie de Môhammad-l’Avisé. Et le Maghrébin allongea son cou vers ce grain, et tendit la main pour le prendre et l’écraser. Mais soudain un poignard sortit du grain, et se plongea de toute la longueur de sa lame dans le cœur du Maghrébin. Et il mourut à son heure, crachant son âme mécréante avec son sang.

Et le jeune prince Môhammad apparut dans sa beauté, et embrassa la terre entre les mains du roi. Et la jeune fille, à ce moment précis, entra et dit : « Voici l’adolescent qui a détaché mes cheveux de l’arbre, alors que j’étais suspendue. » Et le roi dit : « Puisque c’est cet adolescent qui t’a déliée, tu ne peux faire autrement que de l’épouser. » Et la jeune fille dit : « Bien. » Et leur noce fut célébrée comme il fallait. Et leur nuit fut bénie entre toutes les nuits.

Et, depuis lors, ils demeurèrent ensemble, contents et prospérant, et eurent, comme enfants, des fils et des filles. Et c’est fini.

Or gloire et louanges au Seul, à l’Unique qui n’a ni fin ni commencement !

— Ainsi parla le douzième capitaine de police qui s’appelait Nassr-al-Dîn. Et il était le dernier. Et le sultan Baïbars se trémoussa de son récit ; et son contentement arriva à ses limites extrêmes. Et, pour marquer son plaisir à ses capitaines de police, il les nomma tous chambellans du palais, avec des émoluments de mille dinars par mois sur le trésor du règne. Et il les prit comme compagnons de coupe, et ne s’en sépara pas plus en temps de guerre qu’en temps de paix. Que sur eux tous soit la miséricorde du Très-Haut !

— Puis Schahrazade sourit et se tut. Et le roi Schahriar lui dit : « Ô Schahrazade, que les nuits sont courtes maintenant qui ne me permettent pas d’en entendre plus long de ta bouche ! » Et Schahrazade dit : « Oui, ô Roi !

Mais je crois, tout de même, que je puis encore cette nuit, si toutefois tu me le permets, le raconter une histoire qui laisse loin derrière elles toutes celles que tu as entendues. » Et le roi Schahriar dit : « Certes, Schahrazade, tu peux la commencer, puisqu’elle est, je n’en doute plus, admirable. »

HISTOIRE DE LA ROSE MARINE ET DE L’ADOLESCENTE DE CHINE

Et Schahrazade dit :

Il est raconté, ô Roi du temps, qu’il y avait, dans un royaume d’entre les royaumes du Scharkistân, – mais Allah l’Exalté est plus savant ! – un roi nommé Zein El-Moulouk, célèbre dans les horizons, et, pour la bravoure et la générosité, le frère des lions. Or, jeune encore, il avait eu déjà deux fils doués de qualités, lorsque, par l’effet de la bénédiction de son Seigneur et de la bonté du Rétributeur, il lui naquit un troisième fils, enfant insigne, dont la beauté dissipait les ténèbres, comme une lune fille de quatorze nuits. Et, à mesure que ses jeunes années s’accouplaient, ses yeux, coupes d’ivresse, troublaient les plus sages par les doux feux de leurs regards ; chacun de ses cils brillait comme la lame courbe d’un poignard ; les boucles de ses cheveux de musc noir embrouillaient les cœurs comme le nard ; ses joues étaient fraîches sans fard et faisaient honte aux joues des vierges, à tous égards ; ses sourires engageants étaient autant de dards ; son port était noble à la fois et mignard ; la commissure gauche de ses lèvres était ornée d’une éphélide arrondie avec art ; et sa poitrine blanche et lisse était comme une tablette de cristal, et abritait un cœur vif et gaillard.

Et le roi Zein El-Moulouk, à la limite du bonheur, fit venir les devins et les astrologues, pour tirer l’horoscope de cet enfant. Et ils agitèrent le sable, et tracèrent les figures astrologiques, et prononcèrent les formules majeures de la divination. Après quoi ils dirent au roi : « Le sort de cet enfant est faste, et son étoile lui assure un bonheur infini. Mais il est également écrit dans sa destinée que si toi, son père, tu venais à le regarder dans le temps de son adolescence, tu perdrais aussitôt la vue. »

À ce discours des devins et des astrologues, le monde noircit devant le visage du roi. Et il fit retirer l’enfant de sa présence, et ordonna à son vizir de le placer, ainsi que sa mère, dans un palais éloigné de façon à ce qu’il ne pût jamais le rencontrer sur son passage. Et le vizir répondit par l’ouïe et l’obéissance, et exécuta ponctuellement l’ordre de son maître. Et les années passèrent après les années. Et le beau surgeon du jardin du sultanat, ayant reçu de sa mère les soins d’une délicatesse parfaite, fut verdoyant de santé, de vertu, et de beauté.

Or, comme on ne peut jamais effacer l’écrit du destin, le jeune prince Nourgihân monta, un jour, sur son coursier, et s’élança dans les bois à la poursuite du gibier. Et le roi Zein El-Moulouk était également sorti, ce jour-là, pour chasser le daim. Et la fatalité voulut que, malgré toute l’immensité de cette forêt, il passât près de son fils. Et, sans le reconnaître, son regard tomba sur lui. Et, à l’instant, la faculté de voir disparut de ses yeux. Et il devint le prisonnier du royaume de la nuit.

Et, ayant alors compris que sa cécité avait été causée par la rencontre du jeune cavalier, et que ce jeune cavalier ne pouvait être que son fils, il dit, en pleurant : « D’ordinaire les yeux du père qui regarde son fils deviennent plus lumineux. Mais les miens, par la volonté du sort, en sont à jamais aveuglés. » Après quoi il fit convoquer dans son palais les plus grands médecins du siècle, et ceux qui, pour le savoir, dépassaient Ibn-Sina, et les consulta sur les moyens de guérir sa cécité. Et tous, après s’être concertés et interrogés, s’accordèrent à déclarer au roi que cette cécité n’était point guérissable par les moyens ordinaires. Et ils ajoutèrent : « Le seul remède pour recouvrer la vue est tellement difficile à avoir, qu’il est préférable de ne pas même y songer. Car c’est la rose marine cultivée par l’adolescente de Chine…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTE-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… Car c’est la rose marine cultivée par l’adolescente de Chine. »

Et ils expliquèrent au roi qu’il y avait, dans l’intérieur lointain du pays de Chine, une princesse, fille du roi Firouz-Schah, qui avait, dans son jardin, le seul arbuste connu de cette rose marine, dont la vertu guérissait les yeux, et rendait la vue, même aux aveugles de naissance.

Et le roi Zein El-Moulouk, ayant entendu ces paroles de ses médecins, fit publier dans tout son royaume, par les crieurs que celui qui lui apporterait la rose marine de l’adolescente de Chine, aurait, en récompense, la moitié de son empire. Puis il attendit le résultat, en pleurant comme Jacob, en se consumant comme Job, et en s’abreuvant au sang de son cœur séparé en deux lobes.

Or, parmi ceux qui partirent pour le pays de Chine, à la recherche de la rose marine, étaient les deux fils aînés de Zein El-Moulouk. Et le jeune prince Nourgihân partit également. Car il s’était dit : « Je veux éprouver, sur la pierre de touche du danger, l’or de mon destin. Et puisque je suis la cause involontaire de la cécité de mon père, il est juste que j’expose ma vie pour le guérir. »

Et donc le prince Nourgihân, ce soleil du quatrième ciel, monta sur son coursier agile comme le vent, à l’heure où la lune, voyageuse montée sur le noir palefroi de la nuit, eut détourné sa bride de l’Orient.

Et il voyagea pendant des jours et des mois, traversant les plaines et les déserts, et les solitudes où il n’y avait d’autre présence que celle d’Allah et de l’herbe sauvage. Et il finit par arriver dans une forêt sans limites, plus noire que l’esprit de l’ignorant, et tellement obscure qu’on ne pouvait y distinguer la nuit du jour, ni voir la différence entre le blanc et le noir. Et Nourgihân, dont le brillant visage éclairait seul les ténèbres, s’avançait d’un cœur d’acier dans cette forêt dont les arbres portaient, par endroits, en guise de fruits, des têtes d’êtres animés qui se mettaient à ricaner et à rire et tombaient par terre, tandis que, sur d’autres branches, des fruits, qui ressemblaient à des pots de terre, s’ouvraient en craquant, et laissaient s’échapper de leur cavité des oiseaux aux yeux d’or.

Et voici que soudain il se trouva face à face avec un vieux genni, semblable à une montagne, assis sur le tronc d’un énorme caroubier. Et il l’aborda par le salam, et fit sortir de la boîte de rubis de sa bouche quelques paroles qui s’unirent à l’esprit du genni comme le sucre au lait. Et le genni, ému par la beauté de cette jeune plante du jardin de l’élévation, l’invita à se reposer auprès de lui. Et Nourgihân descendit de cheval, et prit dans son sac un gâteau au beurre fondu et à la fleur de farine, et l’offrit, en témoignage d’amitié, au genni, qui l’accepta et n’en fit qu’une bouchée. Et il fut tellement satisfait de cette nourriture qu’il sauta de joie, et dit : « Cette nourriture des fils d’Adam me fait plus de plaisir que si j’avais reçu en cadeau le soufre rouge qui sert de pierre à l’anneau de notre maître Soleïmân. Et, par Allah ! je suis tellement ravi, qui si chacun de mes poils se changeait en cent mille langues, et que chacune de ces langues célébrât tes louanges, je n’exprimerais pas encore ce que je ressens pour toi de gratitude. Demande-moi donc, en retour, tout ce que tu voudras, et je l’accomplirai sans retard. Autrement mon cœur serait comme une assiette qui tomberait du haut d’une terrasse et se briserait en menus morceaux. »

Et Nourgihân remercia le genni pour ses paroles engageantes, et lui dit : « Ô chef des genn et leur couronne, ô gardien attentif de cette forêt, puisque tu me permets d’exprimer un souhait, voici. Je te demande simplement de me faire parvenir, sans retard ni délai, dans le royaume du roi Firouz-Schah, où je compte cueillir la rose marine de l’adolescente de Chine. »

Or, en entendant ces mots, le genni, gardien de la forêt, poussa un froid soupir, se frappa la tête de ses deux mains, et perdit connaissance. Et Nourgihân lui prodigua les soins les plus délicats ; mais voyant qu’ils restaient sans résultat, il lui mit dans la bouche un second gâteau au beurre fondu, au sucre et à la fleur de farine. Et aussitôt la sensibilité revint au genni qui se réveilla de son évanouissement, et, encore tout ému du gâteau et de la demande, dit au jeune prince : « Ô mon maître, la rose marine dont tu parles, et dont la maîtresse est une adolescente princière de Chine, est sous la garde des genn aériens qui, jour et nuit, sont employés à empêcher qu’aucun oiseau ne vole au-dessus d’elle, que les gouttes de pluie ne détériorent sa corolle et que le soleil ne la brûle de ses feux. Je ne vois donc point comme je pourrais faire, une fois que je t’aurais transporté dans le jardin où elle vit, pour tromper la vigilance de ces gardiens aériens qui en sont amoureux. En vérité, ma perplexité est une grande perplexité ! Mais donne-moi encore un de ces excellents gâteaux, qui m’ont déjà fait tant de bien. Et peut-être que sa vertu aidera mon cerveau à trouver le joint que je souhaite. Car il faut que j’accomplisse ma promesse à ton égard, en te faisant parvenir à la rose de ton désir. »

Et le prince Nourgihân se hâta de donner le gâteau en question au genni gardien de la forêt qui, après l’avoir fait disparaître dans l’abîme de son gosier, enfonça sa tête dans le capuchon de la réflexion. Et soudain il releva la tête, et dit : « Le gâteau a fait son effet. Viens sur mon bras et envolons-nous vers la Chine. Car maintenant j’ai trouvé le moyen de tromper la vigilance des gardiens aériens de la rose. Et c’est de leur jeter un de ces étonnants gâteaux au beurre fondu, au sucre et à la fleur de farine. »

Et le prince Nourgihân, qui avait commencé à être fort inquiet en voyant s’évanouir le genni de la forêt, se rasséréna et s’épanouit ; et il reverdit comme le jardin et fleurit comme le bouton de rose.

Et il répondit : « Il n’y a pas d’inconvénient. »

Alors le genni de la forêt plaça le prince sur son bras gauche et se mit en route, dans la direction du pays de Chine, garantissant des rayons du soleil, avec son bras droit, le fils d’Adam. Et, anéantissant sous son vol la distance, il arriva ainsi, sans encombre, grâce à la sécurité, au-dessus de la capitale du pays de Chine. Et il déposa doucement le prince à l’entrée d’un jardin merveilleux, qui n’était autre que le jardin où vivait la rose marine. Et il lui dit : « Tu peux entrer là-dedans d’un cœur tranquille, car je vais aller occuper les gardiens de la rose avec le gâteau que tu m’as donné à leur intention. Puis tu me retrouveras ici même dans ton attente, prêt à te conduire là où tu voudras. »

Et, là-dessus, le beau Nourgihân quitta son ami le genni et pénétra dans le jardin. Et il vit que ce jardin, morceau détaché du paradis élevé, se manifestait à ses yeux, beau comme un crépuscule vermeil…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin, et discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTE-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Et il vit que ce jardin, morceau détaché du paradis élevé, se manifestait à ses yeux, beau comme un crépuscule vermeil. Et, au milieu de ce jardin, était une large pièce d’eau pleine d’eau de rose, jusqu’aux bords. Et, au centre de cette pièce d’eau précieuse, s’élevait, unique sur sa tige, une fleur rouge-feu épanouie. Et c’était la rose marine. Oh ! qu’elle était admirable ! Seul le rossignol pourrait en donner la description convenable.

Et le prince Nourgihân, émerveillé de sa beauté et ivre de son odeur, comprit sans peine qu’une telle rose devait être douée des plus miraculeuses vertus. Et, sans hésiter, il ôta ses vêtements, entra dans l’eau parfumée, et alla arracher le rosier tout entier avec son unique fleur. Puis le jouvenceau, riche de ce délicat fardeau, revint sur le bord de la pièce d’eau, se sécha et s’habilla sous les rameaux, et cacha la plante sous son manteau, tandis que les oiseaux, cachés dans les roseaux, racontaient dans leur langage aux ruisseaux l’enlèvement de la rose miraculeuse et de son arbrisseau.

Mais il ne voulut point s’éloigner de ce jardin avant d’avoir visité le charmant pavillon qui s’élevait sur le bord de l’eau, et qui était entièrement construit en cornalines de l’Yémen. Et il s’avança du côté de ce pavillon, et y entra hardiment. Et il se trouva dans une salle de la plus harmonieuse architecture, décorée avec un art parfait, et belle de ses proportions. Et au milieu de cette salle était un lit d’ivoire enrichi de pierreries, autour duquel étaient abaissés des rideaux habilement brodés. Et Nourgihân, sans hésiter, se dirigea vers le lit, entrouvrit les rideaux, et demeura immobilisé d’admiration en apercevant, couchée sur les coussins, une délicate jouvencelle, sans autre habit ni ornement que sa propre beauté. Et elle était plongée dans un profond sommeil, sans se douter que, pour la première fois de sa vie, un œil humain la contemplait sans le voile du mystère. Et ses cheveux étaient en désordre ; et sa petite main potelée aux cinq fossettes était nonchalamment posée sur son front. Et le nègre de la nuit était réfugié dans sa chevelure couleur du musc, tandis que les sœurs des Pléiades se cachaient derrière le voile des nuages en voyant le chapelet lumineux de ses dents.

Et le spectacle de la beauté de cette jouvencelle de Chine, qui s’appelait Visage de Lys, fit tant d’effet sur le prince Nourgihân, qu’il tomba privé de sentiment. Mais il ne tarda pas à reprendre connaissance, et, poussant un soupir, il s’approcha de l’oreiller de la belle qui l’ensorcelait, et ne put s’empêcher de réciter ces vers :

« Quand tu dors sur la pourpre, ta face claire est comme l’aurore, et tes yeux tels les cieux marins.

Quand ton corps vêtu de narcisses et de roses s’étire debout ou s’allonge délié, ne l’égalerait le palmier qui croît en Arabie.

Quand tes fins cheveux où brûlent les pierreries retombent massifs ou se déploient légers, nulle soie ne vaudrait leur tissu naturel. »

Après quoi, voulant laisser à la belle dormeuse une trace de son entrée en ce lieu, il lui mit au doigt un anneau qu’il portait, et retira du sien la bague qu’elle portait elle-même, et se la passa à son propre doigt. Et il sortit alors du pavillon, sans la réveiller, en récitant ces vers :

« Je quitte ce jardin en emportant dans mon cœur, comme la tulipe sanglante, la blessure de l’amour.

Le malheureux est celui qui sort du jardin du monde, sans avoir emporté la moindre fleur dans le pan de sa robe. »

Et il alla trouver le genni gardien de la forêt, qui l’attendait à la porte du jardin, et le pria de le transporter sans retard dans le royaume du roi Zein El-Moulouk, au Scharkistân. Et le genni répondit : « Ouïr c’est obéir ! Mais pas avant que tu m’aies donné un autre gâteau ! » Et Nourgihân lui donna le dernier gâteau qui lui restât encore. Et aussitôt le genni le prit sur son bras gauche, et partit avec lui, en course aérienne, vers le Scharkistân.

Et ils arrivèrent sans encombre dans le royaume du roi aveugle Zein El-Moulouk. Et lorsqu’ils eurent atterri, le genni dit au beau Nourgihân : « Ô capital de ma vie et de ma joie, je ne veux pas te quitter sans te laisser une marque de ma sollicitude. Prends cette touffe de poils que je viens de m’arracher de la barbe à ton intention. Et chaque fois que tu auras besoin de moi, tu n’auras qu’à brûler un de ces poils. Et je serai immédiatement entre tes mains. » Et, ayant ainsi parlé, le genni baisa la main qui l’avait nourri, et s’en alla en sa voie.

Quant à Nourgihân, il se hâta de monter au palais de son père, après avoir demandé l’audience et annoncé qu’il était porteur de la guérison. Et lorsqu’il fut introduit en présence du roi aveugle, il tira de dessous son manteau la plante miraculeuse, et la lui remit. Et le roi n’eut pas plutôt approché de ses yeux la rose marine, dont l’odeur et la beauté enlevaient l’âme des spectateurs, que ses yeux devinrent lumineux comme des étoiles.

Alors, à la limite de la joie et de la gratitude, il baisa au front son fils Nourgihân et le serra contre sa poitrine, lui témoignant la plus vive tendresse. Et il fit publier par tout le royaume qu’il partageait désormais l’empire entre lui et son fils cadet Nourgihân. Et il donna les ordres nécessaires pour que, pendant une année entière, des fêtes royales fussent célébrées qui tinssent ouverte à tous ses sujets, riches et pauvres, la porte de la joie et du plaisir, et fermée celle de la tristesse et du chagrin.

Puis Nourgihân, redevenu bien-aimé de son père, qui pouvait désormais le regarder sans danger de perdre la vue, songea à replanter la rose marine, pour qu’elle ne mourût pas. Et, dans cette intention, il eut recours au genni de la forêt, qu’il appela en brûlant un des poils de la barbe. Et le genni lui bâtit, en l’espace d’une nuit, un bassin creusé à la profondeur de deux piques, dont le ciment était d’or pur et les fondements en pierreries. Et Nourgihân se hâta de planter la rose au milieu de ce bassin. Et elle fut un enchantement pour les yeux et un baume pour l’odorat…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTE-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… Et elle fut un enchantement pour les yeux et un baume pour l’odorat. Toutefois, malgré la guérison du roi, les deux fils aînés, qui étaient revenus avec le nez allongé, prétendirent que cette rose marine n’était point douée de vertus miraculeuses, et que le roi n’avait recouvré la vue que grâce à la sorcellerie et à l’intervention, en cette affaire, du démon le Lapidé.

Mais le roi, leur père, furieux de leurs allégations, et mécontent de leur manque de discernement, les réunit en présence de leur frère Nourgihân, et leur tint un discours sévère, et leur dit : « Pourquoi doutez-vous de l’effet de cette rose sur ma vue ? Ne croyez-vous donc pas qu’Allah Très-Haut puisse mettre la guérison dans le cœur d’une rose, Lui qui peut faire d’une femme un homme et d’un homme une femme ? D’ailleurs écoutez, à ce sujet, ce qui arriva à la fille d’un roi de l’Inde. » Et il dit :

« Il y avait, en l’antiquité du temps, un roi de l’Inde qui possédait, dans son harem, cent femmes belles et jeunes, choisies entre des milliers de jouvencelles qui n’avaient pas leurs pareilles dans les palais des rois. Mais aucune d’elles ne concevait de lui ni n’accouchait. Et de cela devenait triste et chagrin le roi de l’Inde, qui déjà était vieux et courbé par l’âge. Mais enfin, par l’effet de la Toute-Puissance d’Allah, la plus jeune des épouses du roi devint enceinte et, après neuf mois, mit au monde une fille, très belle et d’un aspect vraiment féerique. Et sa mère, dans la crainte que le roi ne se chagrinât en voyant qu’il n’avait pas d’enfant mâle, fit courir le bruit que la fille nouveau-née était un garçon. Et elle fut d’accord avec les astrologues pour faire croire au roi qu’il ne fallait pas qu’il vît cet enfant avant dix ans.

« Or quand la petite fille, qui grandissait en beauté, fut arrivée à l’âge où le roi, son père, pouvait enfin la voir, sa mère lui fit les recommandations nécessaires et lui expliqua comment elle devait s’y prendre pour se faire passer pour un garçon. Et la fillette, qu’Allah avait douée de finesse et d’intelligence, comprit parfaitement les instructions de sa mère, et s’y conforma en toute circonstance. Et elle allait et venait dans les appartements royaux, habillée en garçon, et se comportant comme si elle était réellement du sexe masculin.

« Et le roi, son père, se réjouissait de jour en jour de la beauté de l’enfant qu’il croyait être un garçon. Et, quand ce prétendu fils eut atteint l’âge de quinze ans, le roi résolut de le marier avec une princesse, fille d’un roi voisin. Et on décida le mariage. Et lorsqu’arriva le temps fixé, le roi fit revêtir son fils d’une robe magnifique, le fit asseoir à côté de lui dans un palanquin d’or, porté sur le dos d’un éléphant, et le conduisit en grand cortège au pays de sa future épouse. Et dans cette circonstance si embarrassante, le jeune prince, qui était intérieurement une princesse, pleurait et riait tour à tour.

« Or une nuit, le cortège s’étant arrêté dans une forêt touffue, la jeune princesse sortit de son palanquin, et alla au loin sous les arbres, pour satisfaire un besoin dont les princesses elles-mêmes sont les esclaves. Et voici qu’elle se trouva face à face avec un jeune genni, fort beau, assis sous un arbre, et qui était le gardien de cette forêt. Et le genni, ébloui de la beauté de la jeune fille, la salua gentiment et lui demanda qui elle était et où elle allait. Et elle, mise en confiance par son air engageant, lui raconta toute son histoire dans ses moindres détails, et lui dit combien elle allait se trouver gênée, lors de la nuit de noces, en entrant dans le lit de celle qu’on lui destinait comme épouse.

« Alors le genni, touché de son embarras, réfléchit un instant ; puis, généreusement, il lui offrit de lui prêter son sexe, en entier, et de prendre le sien, mais à condition qu’elle lui rendrait fidèlement le dépôt à son retour. Et la jeune fille pleine de gratitude, accepta l’offre et consentit à la proposition. Et, par l’effet de la volonté du Tout-Puissant, l’échange fut aussitôt effectué, sans difficulté ni complication. Et, ravie à la limite du ravissement, la jeune princesse, alourdie de ce don nouveau et de cette marchandise, retourna vers son père et remonta dans le palanquin. Et, comme elle n’était pas encore habituée à ses nouveaux appendices, elle s’assit maladroitement dessus, et poussa un cri de douleur. Mais elle se rattrapa bien vite, pour ne pas se faire remarquer, et porta désormais toute son attention et tous ses soins à ne pas répéter le même mouvement, non seulement pour ne pas souffrir de la même douleur, mais aussi pour ne pas abîmer un dépôt qui lui était confié et qu’elle devait rendre en bon état à son propriétaire.

« Et, après quelques jours, le cortège arriva dans la ville de la fiancée. Et le mariage fut célébré en grande pompe. Et l’époux sut se servir à merveille de l’instrument que lui avait gracieusement prêté le genni, et le manœuvra si bien que la mariée devint enceinte, sans délai ni retard. Et tout le monde fut content.

« Or, au bout de neuf mois, la mariée accoucha d’un garçon charmant. Et lorsqu’elle se fut relevée de ses couches, son époux lui dit : « Il est temps que nous nous rendions dans mon pays, afin que tu voies ma mère, mes parents et mon royaume. » Il lui dit cela, mais, en réalité, c’était parce qu’il voulait, sans différer davantage, rendre au genni de la forêt le dépôt intact et bien portant, d’autant plus que, durant ces neuf mois de vie agréable, ce dépôt-là avait fructifié et s’était embelli et développé.

« Et la jeune épouse ayant répondu par l’ouïe et l’obéissance, on se mit en route. Et on ne tarda pas à arriver dans la forêt, séjour du genni maître de la marchandise. Et le prince s’éloigna de la caravane et se rendit à l’endroit où habitait le genni. Et il le trouva assis à la même place, visiblement fatigué et avec l’apparence d’une femme dont le ventre aurait grossi. Et, après les salams, il lui dit : « Ô chef des genn et leur couronne, grâce à ta bienveillance, j’ai pleinement réussi dans ce que j’avais à faire, et j’ai obtenu ce que je désirais. Et maintenant je viens, selon ma promesse, te rendre fidèlement ton bien qui a crû et embelli, et reprendre mon bien. » Et, ce disant, il voulut lui mettre dans la main le dépôt qu’il portait.

« Mais le genni lui répondit : « Certes, ta foi est une grande foi, et ton honnêteté est extrême. Mais, à mon grand regret, je dois te dire que maintenant je n’ai plus envie de reprendre ce que je t’ai prêté ni de te donner ce que je porte sur moi. C’est une affaire finie, et le destin l’a ainsi réglée. Car, depuis que nous nous sommes quittés, un fait nouveau s’est produit qui empêche désormais tout échange entre nous. » Et l’ancienne jeune fille demanda : « Et quel est, ô grand genni, ce fait nouveau qui nous empêche tous deux de reprendre notre sexe respectif ? » Il répondit : « Sache, ô ancienne jeune fille, que je t’ai longtemps attendue ici, en veillant délicatement sur le dépôt que tu m’avais confié, en échange du mien ; et je n’épargnais rien pour le conserver dans son état charmant de virginité et de candeur, quand, un jour, un genni, intendant de ces domaines, passa par la forêt et vint me voir. Et il sentit, à ma nouvelle odeur, que j’étais porteur d’un sexe qu’il ne me connaissait pas. Et il éprouva pour moi un violent amour ; et, réciproquement, il excita en moi le même sentiment. Et il s’unit à moi de la manière ordinaire, et brisa dans le dépôt le cachet de la virginité. Et j’éprouvai tout ce qu’une femme éprouve en pareille circonstance ; et je trouvai même que le plaisir des femmes était bien plus durable et de qualité plus délicate que celui des hommes. Et actuellement je ne puis reprendre mon sexe, car je suis enceinte de mon époux l’intendant ; et, si, par malheur, je consentais à redevenir un homme et que je vinsse à accoucher, en cet état d’homme, de l’enfant que je porte dans mon sein, je mourrais certainement de douleur, et le ventre déchiré. Et tel est le fait nouveau qui me fait une obligation de vie de garder ce que tu m’as prêté. Ainsi donc, de ton côté, garde ce que je t’ai prêté. Et rendons grâces à Allah qui a tout conduit sans dommage et sans encombre, et qui a permis entre nous cet échange qui ne lèse personne. »

Et le roi, ayant raconté cette histoire à ses deux fils aînés, devant leur frère Nourgihân, continua : « Ainsi donc, rien n’est impossible à la toute-puissance du Créateur. Et Celui qui a pu de la sorte changer une jeune fille en adolescent, et un genni mâle en femme enceinte, a pu également mettre la guérison de ma vue dans le cœur d’une rose. » Et, ayant ainsi parlé, il renvoya ses deux fils aînés de sa présence, et garda auprès de lui le jeune Nourgihân, en le comblant de prévenances et de marques de tendresse. Et voilà pour eux.

Mais pour ce qui est de la princesse Visage de Lys, l’adolescente de Chine, maîtresse de la rose marine, voici : Lorsque le parfumeur du ciel eut apporté le plateau d’or du soleil, rempli du camphre de l’aurore, sur la fenêtre de l’orient, la princesse Visage de Lys ouvrit ses yeux enchanteurs et sortit de son lit. Et elle arrangea son peigne, noua sa chevelure, et se dirigea tout doucement, en se balançant avec grâce, vers la pièce d’eau où se trouvait la rose marine. Car, chaque matin, sa première pensée, et sa première visite étaient pour sa rose. Et elle traversait le jardin, dont l’atmosphère était parfumée comme le magasin d’un marchand d’aromates, et dont les fruits, sur les branches, étaient autant de fioles de sucre suspendues au vent. Et le matin de ce jour était plus beau que tous les matins, et le ciel alchimiste était couleur de verre et de turquoise. Et chacun des pas de l’adolescente au corps de rose semblait faire naître des fleurs, et la poussière qu’excitait la traîne de ses robes était du collyre pour l’œil du rossignol…

— À ce moment de sa narration. Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTE-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Et la poussière qu’excitait la traîne de ses robes était du collyre pour l’œil du rossignol.

Et elle arriva ainsi au bout de la pièce d’eau, et jeta les yeux sur la place qu’occupait sa rose chérie. Mais elle n’en vit même pas la trace et n’en perçut pas l’odeur. Alors, anéantie de douleur, elle fut prête à se dissoudre comme l’or dans le creuset, et à se faner comme le bouton au simoun du chagrin. Et, au même moment, pour comble de malheur, elle s’aperçut que l’anneau qu’elle portait au doigt était un anneau étranger, et que la bague était disparue qu’elle avait depuis des ans.

Aussi, se souvenant de sa nudité pendant qu’elle dormait, et que les yeux d’un étranger avaient impunément violé tout le mystère charmant de sa personne, elle fut abîmée dans un océan de confusion. Et elle rentra en toute hâte dans son pavillon de rubis, et se mit à pleurer, toute seule, pendant toute la journée. Après quoi, les pensées raisonnables lui vinrent avec la réflexion, et elle se dit : « Certes, le dicton est faux qui dit : « Il n’y a pas de trace à trouver de ce qui ne laisse pas de trace ; car si on la trouve, on ne laisse pas soi-même de trace. » Et, en outre, rien également n’est plus mensonger que cet autre dicton : « Lorsqu’on va à la recherche d’un objet perdu, il faut se perdre soi-même pour le trouver. » Car, moi, par Allah ! toute faible et toute jeune fille que je sois, je veux, dès cet instant, me mettre à la recherche du ravisseur de ma rose, et connaître le motif de son larcin. Et je le punirai d’avoir osé porter le regard de son désir sur ma virginité de princesse assoupie. »

Elle dit, et, à l’heure même, elle se mit en chemin, au moyen des ailes de l’impatience, suivie de ses jeunes filles esclaves qu’elle avait habillées en guerriers. Et, à force de faire du chemin en demandant partout des renseignements durant le voyage, elle finit par arriver, sans encombre, dans le Scharkistân, royaume de Zein El-Moulouk, père de Nourgihân. Et, étant entrée dans la capitale, elle vit partout les pavoisements des fêtes qui devaient durer une année entière ; et elle entendit auprès de chaque porte retentir les instruments de musique, et les manifestations de la joie. Et, curieuse de savoir le motif de ces réjouissances, elle demanda, toujours déguisée en jeune homme, quelle était la cause de la joie générale qui régnait parmi les habitants de la ville. Et on lui répondit : « Le roi était aveugle ; mais son fils Nourgihân, l’excellent, le beau, est venu à bout, après des peines infinies, de lui apporter la rose marine de l’adolescente de Chine. Et le simple contact de cette rose miraculeuse sur les yeux du roi, lui a rendu la vue. Et ses yeux sont devenus lumineux comme des étoiles. Et, à cette occasion, le roi a ordonné qu’on se livrât au plaisir et aux réjouissances pendant une année entière, aux frais du trésor du règne, et qu’à chaque porte les instruments de musique se fissent entendre sans arrêt du matin au soir. »

Et Visage de Lys, à la limite de la joie d’avoir enfin des nouvelles précises de sa rose, commença par aller prendre un bain dans la rivière, pour se délasser les fatigues de la route. Puis, ayant repris ses vêtements de jeune homme, elle se dirigea du côté du palais du roi, en marchant avec grâce à travers les souks. Et ceux qui regardaient cet adolescent étaient effacés d’admiration, comme les traces des pas sur le sable. Et les boucles recroquevillées de ses cheveux tordaient le cœur des spectateurs.

Et elle arriva ainsi au jardin, et vit, dans le bassin d’or pur, sa rose marine épanouie comme jadis, au milieu de l’eau précieuse des roses, enchantement pour les yeux et baume pour l’odorat. Et, après la joie éprouvée de cette rencontre, elle se dit : « Je vais maintenant me cacher sous les arbres, pour voir l’impudent qui a enlevé la rose de mon jardin et la bague de mon doigt. »

Et bientôt arriva près du bassin à la rose l’adolescent dont les yeux, coupes d’ivresse, troublaient les plus sages par les doux feux de leurs regards, dont chacun des cils brillait comme la lame courbe d’un poignard, dont les boucles de musc noir embrouillaient les cœurs comme le nard, dont les joues, belles et fraîches sans fard, surpassaient les joues veloutées des vierges, à tous égards, dont les sourires engageants étaient autant de dards, dont le port était noble à la fois et mignard, dont la commissure gauche était ornée d’une éphélide arrondie avec art, et dont la poitrine, blanche et lisse, était comme une tablette de cristal et abritait un cœur vif et gaillard. Et, à sa vue, Visage de Lys tomba dans une sorte d’étourdissement et perdit presque la raison. Car c’est avec justesse que le poète a dit :

« Si, dans une assemblée, l’arc des sourcils tire les flèches des œillades, elles n’atteignent de leur pointe que le cœur digne de l’amour. »

Et quand Visage de Lys eut repris ses sens, elle se frotta les yeux, regarda de tous côtés, et ne revit plus l’adolescent. Et elle se dit : « Voici que le voleur de ma rose vient de m’enlever également l’âme et le cœur. Il n’a pas seulement brisé avec la pierre de la séduction la fiole précieuse de mon honneur, mais il a blessé sournoisement mon cœur avec la flèche de l’amour. Hélas ! loin de mon pays et de ma mère, où irai-je maintenant et à qui me plaindrai-je pour demander justice de tous ces dégâts ? »

Et le cœur brûlé de passion, elle alla retrouver ses jeunes filles. Et, s’étant isolée au milieu d’elles, elle prit un calam et un papier, et écrivit à Nourgihân une lettre qu’elle remit, avec son anneau, à sa suivante favorite, avec mission de remettre les deux objets entre les propres mains du prince adolescent. Et la jeune fille arriva en un clin d’œil auprès de Nourgihân, et le trouva assis et paraissant rêver à sa maîtresse Visage de Lys. Et, après les salams respectueux, elle lui remit la lettre et l’anneau dont la confiance de la princesse l’avait chargée. Et Nourgihân, à la limite de l’émotion, reconnut l’anneau. Et il ouvrit la lettre et lut ce qui suit :

« Après la louange à l’Être libre du « comment » et du « pourquoi », qui a donné aux vierges la grâce et la beauté, et aux adolescents l’œil de la séduction, en allumant dans le cœur des uns et des autres la lampe de l’amour où, comme le papillon, la sagesse vient se brûler.

« Voici que je me meurs d’amour pour tes yeux langoureux, et que le feu de la passion me dévore au-dedans et au-dehors. Ah ! qu’il est faux, le proverbe qui dit : “Les cœurs s’entendent.” Car je me consume et tu n’en sais rien. Quelle réponse me donneras-tu si je te demande pourquoi tu m’as assassinée par ta charmante tournure ?

« Mais, ô mon calam, n’écris pas davantage : je me suis assez livrée à une amoureuse douleur. »

À la lecture de cette lettre, le feu de l’amour étincela sous la cendre du cœur de Nourgihân, et, impatient comme le mercure, il prit en sa main le calam et le papier, et répondit par les lignes suivantes :

« À celle qui l’emporte sur toutes les belles au corps d’argent, et dont l’arc des sourcils est un sabre entre les mains d’un guerrier ivre !

« Ô femme charmante, dont le front, semblable à la planète Zohra, excite la jalousie des beautés de la Chine, le contenu de ta lettre avive les blessures de mon cœur isolé, qui palpitera pour toi tant que les grains de beauté apparaîtront sur le visage de la pleine lune.

« Une étincelle de ton cœur est tombée sur mes blessures, et l’éclair de mon désir a brillé sur ta moisson. Celui-là seul qui aime connaît le charme qu’on éprouve à être consumé. Et me voici pareil à un poulet à demi égorgé, qui se roule par terre jour et nuit, et ne tardera pas à périr si on ne le délivre promptement.

« Ô Visage de Lys, le voile n’est pas sur ton visage, mais tu es toi-même ce voile pour toi-même. Sors du milieu de ce voile et avance. Car le cœur est une chose admirable, et, malgré son exiguïté, le Créateur y a établi Sa demeure.

« Mais, ô charmante, je ne dois pas parler plus clairement, ni confier plus de secrets à mon calam, attendu que le calam ne doit pas être admis dans le harem des secrets des amants. »

Puis le prince Nourgihân plia la lettre d’amour, y appliqua le cachet de son œil, et la remit à la jeune porteuse, en la chargeant de dire de vive voix à sa maîtresse Visage de Lys les choses délicates qu’il n’avait pu exprimer par écrit. Et la favorite partit sans retard et arriva auprès de sa maîtresse.

Et elle la trouva assise, avec ses yeux de narcisse languissant, et chacun de ses cils changé en une fontaine…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT CINQUANTE-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Et elle la trouva assise, avec ses yeux de narcisse languissant, et chacun de ses cils changé en une fontaine. Et elle l’aborda en souriant, et lui dit : « Ô rose du buisson de la joie, puisse la cause, qui te fait laver de tes larmes précieuses la fleur de ton visage, retomber sur moi, en sorte que tu sois toujours satisfaite et riante ! Voici que je t’apporte la bonne nouvelle. » Et elle lui remit la réponse de Nourgihân, en l’accompagnant des explications gentilles que lui avait données, à l’intention de sa maîtresse, le bel adolescent.

Et quand Visage de Lys eut pris connaissance de la lettre, et entendu de la bouche de sa favorite les choses délicates que n’avait pu exprimer par écrit le beau ravisseur Nourgihân, elle se leva consolée, et permit à ses jeunes filles de l’arranger, de la préparer et de l’habiller.

Alors ces charmantes employèrent toute leur habileté à faire briller leur maîtresse. Elles la peignèrent et la parfumèrent avec tant d’art, en disposant les peignes dans sa chevelure, que le musc de Tartarie s’évaporait par jalousie devant la bonne odeur qu’elle exhalait, et que les cœurs dansaient dans les poitrines en voyant la splendide natte qui lui tombait jusqu’aux reins, tressée comme les palmes aux jours de fête. Et elles lui passèrent ensuite autour de la taille une ceinture de mousseline rouge, dont chaque fil était tissé pour la chasse des cœurs. Puis elles l’enveloppèrent d’une gaze rose qui laissait voir la couleur du corps, et d’un caleçon d’une ampleur royale, en tissu plus épais, propre à asservir le monde. Et elles ornèrent de perles la raie qui séparait ses cheveux, si bien que les étoiles de la voie lactée en furent couvertes de confusion. Et elles mirent à son front un brillant diadème, qui la rendit si brillante qu’on pouvait croire à l’apparition dans le ciel d’une nouvelle lune. Et elles la rendirent si belle et si merveilleuse que chacun pouvait rester à la contempler, immobile d’étonnement comme devant la peinture d’un mur. Mais elle était embellie encore plus par sa propre beauté que par tous ses ornements.

Et lorsqu’elle fut parée de la sorte, elle se rendit, le cœur palpitant, sous les arbres du jardin, là où l’ombre était épaisse. Et, en la voyant, Nourgihân s’évanouit d’abord, tant fut violente la sensation qu’il éprouva. Mais bientôt, par l’effet de l’odeur du souffle suave de Visage de Lys, Nourgihân ouvrit les yeux, et se leva à l’apogée du bonheur, en contemplant son amie. Et, de son côté, Visage de Lys trouva l’adolescent si conforme à l’image qu’elle s’était gravée sur la feuille de son cœur, qu’il n’y avait pas un poil ou un point de différence. Et elle retira le voile de la retenue, et mit devant son bien-aimé tout ce qu’elle avait apporté en présent : les perles de ses dents, le rubis de ses lèvres préférables aux pétales de roses, ses bras d’argent, le clair de lune de son sourire, l’or de ses joues, le musc de son haleine, supérieur au musc de la Tartarie, les amandes de ses yeux, l’ambre noir de ses boucles, la pomme de son menton, les diamants de ses regards et les trente-six poses plastiques de son corps virginal. Et l’amour resserra ses liens sur les deux charmantes poitrines et sur les deux jeunes fronts. Et nul ne sut ce qui arriva, cette nuit, dans l’épaisseur de l’ombre, entre ces deux beaux adolescents.

Mais comme l’amour et le musc ne peuvent être ignorés, les parents ne tardèrent pas à être mis au courant des affaires des deux amants, et se hâtèrent de les unir par le mariage. Et leur vie s’écoula dans le bonheur, partagée entre l’amour et le spectacle de la rose marine.

Or, louanges à Allah qui fait fleurir les roses et s’unir les cœurs des amoureux, le Tout-Puissant, le Très-Haut. Et la bénédiction et la prière sur notre seigneur et suzerain Môhammad, prince des Envoyés, et sur tous les siens. Amîn.

— Et lorsque Schahrazade eut raconté cette histoire, elle se tut. Et la jeune Doniazade, sa sœur, s’écria : « Ô ma sœur, que tes paroles sont douces et charmantes et délicieuses en leur fraîcheur ! Et qu’elle est admirable cette histoire de la Rose marine et de l’Adolescente de Chine ! Ô ! de grâce ! hâte-toi, pendant qu’il en est encore temps, de nous dire quelque chose qui lui ressemble. » Et Schahrazade sourit et dit : « Oui, et ce que je veux raconter est bien plus admirable, ô petite ! Mais certainement je ne le dirai pas avant que me le permette notre maître le Roi. » Et Schahriar dit : « Doutes-tu donc de mon plaisir, ô Schahrazade ! Et pourrais-je désormais passer une nuit sans tes paroles à mes oreilles et sans ta vue sur mes yeux ? » Et Schahrazade remercia du sourire, et dit : « En ce cas, je raconterai l’HISTOIRE DU GÂTEAU ÉCHEVELÉ AU MIEL D’ABEILLE ET DE L’ÉPOUSE CALAMITEUSE DU SAVETIER. » Et elle dit :

HISTOIRE DU GÂTEAU ÉCHEVELÉ AU MIEL D’ABEILLES

Il est raconté entre ce qui est raconté, ô Roi fortuné, qu’il y avait dans la ville sauvegardée du Caire un savetier d’un naturel excellent et proche de toutes les sympathies. Et il gagnait sa vie en raccommodant les vieilles babouches. Il s’appelait Mârouf, et était affligé par Allah le Rétributeur – qu’Il soit en tout cas exalté ! – d’une épouse calamiteuse macérée dans la poix et le goudron, et qui s’appelait Fattoumah. Mais ses voisins l’avaient surnommée la « Bouse chaude » ; car, en vérité, elle était un emplâtre insupportable sur le cœur du savetier, son époux, et un fléau noir sur les yeux de ceux qui l’approchaient. Et cette calamiteuse-là usait et abusait de la bonté et de la patience de son homme ; et elle l’invectivait et l’injuriait mille fois par jour, et ne lui laissait point de repos la nuit. Et l’infortuné en était arrivé à redouter sa méchanceté et à trembler de ses méfaits, car c’était un homme tranquille, sage, sensible et jaloux de sa réputation, quoique pauvre et d’humble condition. Et il avait pour habitude, afin d’éviter le bruit et les cris, de dépenser tout ce qu’il gagnait, et satisfaire ainsi aux dépenses de sa femme, cette sèche et méchante et acariâtre personne. Et s’il lui arrivait, par malchance, de ne pas gagner suffisamment dans sa journée, c’étaient des cris dans ses oreilles et des scènes épouvantables sur sa tête, pendant toute la nuit, sans paix ni merci. Et elle lui faisait passer ainsi des nuits plus noires que le livre de sa destinée. Et c’est à elle que pouvait s’appliquer le dire du poète :

« Que de nuits sans espoir je passe aux côtés de mon épouse, la teigne pattue ! Ah ! que n’ai-je, lors de la nuit funèbre de mes noces, apporté une coupe de poison froid, pour lui faire éternuer son âme ! »

Or, entre autres afflictions éprouvées par ce Job de la patience…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTIÈME NUIT

Elle dit :

… Or, entre autres afflictions éprouvées par ce Job de la patience, voici ce qui lui arriva.

Son épouse vint, en effet, le trouver un jour, – qu’Allah éloigne de nous de pareils jours ! – et lui dit : « Ô Mârouf, je veux que, cette nuit, en rentrant à la maison, tu m’apportes un gâteau de kenafa échevelée au miel d’abeilles. » Et Mârouf, ce pauvre, répondit : « Ô fille de l’oncle, si Allah le Généreux veut bien m’aider à gagner l’argent nécessaire pour l’achat de cette kenafa au miel d’abeilles, certes ! je te l’achèterai, sur ma tête et mon œil. Car aujourd’hui, par le Prophète ! –, sur Lui la prière et la paix ! – je n’ai point encore sur moi la moindre monnaie. Mais Allah est miséricordieux, et Il nous rendra aisées les choses difficiles. » Et la mégère s’écria : « Que parles-tu de l’intervention d’Allah en ta faveur ? Penses-tu donc que je vais attendre, pour satisfaire mon envie de ce gâteau, que la bénédiction te vienne ou ne te vienne pas ? Non, par ma vie ! je ne m’arrange pas de cette façon de parler. Que tu gagnes ou que tu ne gagnes pas ta journée, il me faut une once de kenafa échevelée au miel d’abeilles ; et, en aucun cas, je ne consentirai à faire rentrer insatisfaite l’une quelconque de mes envies ! Et si, pour ton malheur, tu reviens à la maison, ce soir, sans la kenafa, je rendrai ta nuit aussi noire sur ta tête que la destinée qui t’a livré entre mes mains. » Et l’infortuné Mârouf soupira : « Allah est le Clément, le Généreux ; et en Lui seul est mon recours ! » Et le pauvre sortit de sa maison, et le chagrin et l’affliction lui suintaient de la peau du front.

Et il alla ouvrir sa boutique, dans le souk des savetiers, et, levant ses mains au ciel, il dit : « Je te supplie, Seigneur, de me faire gagner le prix d’une once de cette kenafa, et de me sauvegarder, la nuit prochaine, de la méchanceté de cette femme mauvaise ! » Mais il eut beau attendre dans sa misérable boutique, personne ne vint lui apporter de l’ouvrage ; de sorte qu’à la fin de la journée il n’avait même pas gagné de quoi acheter le pain pour le souper. Alors, le cœur serré, et plein d’épouvante de ce qui l’attendait de la part de sa femme, il ferma sa boutique et reprit tristement le chemin de sa maison.

Or, en traversant les souks, il passa précisément devant la boutique d’un pâtissier, marchand de kenafa et autres gâteaux, qu’il connaissait et dont il avait raccommodé autrefois les savates. Et le pâtissier vit Mârouf qui marchait, plongé dans le désespoir, et le dos courbé comme sous le faix d’un lourd chagrin. Et il l’appela par son nom, et vit alors que ses yeux étaient pleins de larmes, et que son visage était pâle et pitoyable. Et il lui dit : « Ô maître Mârouf, pourquoi pleures-tu ? Et quelle est la cause de ton chagrin ? Viens ! Entre ici te reposer, et me raconter quel malheur t’a frappé. » Et Mârouf s’approcha de la belle devanture du pâtissier et, après les salams, il dit : « Il n’y a de recours qu’en Allah le Miséricordieux ! La destinée me poursuit et me refuse même le pain du souper. » Et comme le pâtissier insistait pour avoir des détails précis, Mârouf le mit au courant de la demande de sa femme, et de l’impossibilité, par manque de gain dans la journée, d’acheter non seulement la kenafa en question mais une simple galette de pain.

Lorsque le pâtissier eut entendu ces paroles de Mârouf, il eut un rire de bonté, et dit : « Ô maître Mârouf, peux-tu au moins me dire combien d’onces de kenafa la fille de ton oncle désire que tu lui apportes ? » Il répondit : « Cinq onces lui suffiront peut-être. » Il reprit : « Il n’y a pas d’inconvénient. Moi je vais t’avancer cinq onces de kenafa, et tu m’en donneras le prix quand la générosité du Rétributeur descendra de ton côté. » Et il coupa dans le grand plateau, où la kenafa nageait au milieu du beurre et du miel, un volumineux morceau qui pesait bien plus de cinq onces, et le remit à Mârouf, en lui disant : « Cette kenafa échevelée est un gâteau digne d’être servi sur les plateaux d’un roi. Je dois te dire toutefois qu’elle n’est pas sucrée au miel d’abeilles mais au miel de canne à sucre ; car elle est bien plus savoureuse de cette manière. » Et Mârouf qui ne connaissait pas, le pauvre, la différence entre le miel d’abeilles et celui de canne à sucre, répondit : « Elle est agréée de la main de ta générosité. » Et il voulut baiser la main du pâtissier, qui s’en défendit vivement, et qui lui dit, en outre : « Cette pâtisserie est destinée à la fille de ton oncle, mais toi, ô Mârouf, tu ne vas ainsi rien avoir à souper. Tiens, prends ce pain et ce fromage, bienfait d’Allah, et ne me remercie point, car je ne suis que l’intermédiaire. » Et il remit à Mârouf, en même temps que la sublime pâtisserie, une galette fraîche de pain soufflé et odorant et un disque de fromage blanc enveloppé dans des feuilles de figuier. Et Mârouf qui, de sa vie entière, n’avait eu tant de bien à la fois, ne savait plus comment s’y prendre pour remercier le pâtissier charitable, et finit par s’en aller en levant les yeux au ciel pour le prendre à témoin de sa gratitude envers son bienfaiteur.

Et il arriva à sa maison, chargé de la kenafa, de la belle galette de pain et du disque de fromage blanc. Et, sitôt qu’il fut entré, sa femme lui cria d’une voix aigre et menaçante : « Eh bien, as-tu apporté la kenafa ? » Il répondit : « Allah est généreux. La voici. » Et il déposa devant elle le plat que lui avait prêté le pâtissier, et où s’étalait, dans toute sa beauté de fine pâtisserie, la kenafa croustillante et échevelée.

Mais la calamiteuse n’eut pas plutôt jeté les yeux sur le plat, qu’elle poussa un cri strident d’indignation en se frappant les joues, et dit : « Qu’Allah maudisse le Lapidé ! Ne t’avais-je pas dit de m’apporter une kenafa préparée au miel d’abeilles ? Et voici que, pour me narguer, tu m’apportes quelque chose d’apprêté au miel de canne à sucre ! Pensais-tu donc que tu réussirais à me tromper, et que je ne reconnaîtrais pas la supercherie ? Ah ! misérable, tu veux donc me tuer de désir rentré. » Et le pauvre Mârouf, atterré de toute cette colère qu’il était loin d’avoir prévue cette fois, balbutia des excuses d’une voix tremblante, et dit : « Ô fille des gens de bien, cette kenafa, je ne l’ai pas achetée, mais le pâtissier un tel, qu’Allah a doué d’un cœur charitable, a eu pitié de mon état, et me l’a avancée en prêt, sans me fixer de délai pour le paiement. » Mais l’effrayante mégère s’écria : « Tout ce que tu dis là n’est que mots, et je n’y ajoute aucun crédit ! Tiens ! attrape ta kenafa au miel de canne à sucre. Moi, je n’en mange pas ! » Et, ce disant, elle lui jeta à la tête le plat de kenafa, contenant et contenu, et ajouta : « Lève-toi, maintenant, ô entremetteur, et va m’en chercher qui soit apprêtée au miel d’abeilles ! » Et, ajoutant le geste à la parole, elle lui assena sur la mâchoire un coup de poing si désastreux, qu’elle lui cassa une dent de devant, et que le sang lui en coula sur la barbe et la poitrine.

À cette dernière agression de son épouse, le pauvre Mârouf, affolé et perdant enfin patience, eut un geste vif qui heurta légèrement la mégère à la tête. Et celle-ci, rendue encore plus furieuse par cette manifestation anodine de son souffre-douleur, se précipita sur lui et l’attrapa, à pleines mains, par la barbe, et se suspendit de tout son poids aux poils de cette barbe, en criant à plein gosier : « À mon secours, ô Musulmans ! Il m’assassine…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE ET UNIÈME NUIT

Elle dit :

… Et celle-ci, rendue encore plus furieuse par cette manifestation anodine de son souffre-douleur, se précipita sur lui et l’attrapa, à pleines mains, par la barbe, et se suspendit de tout son poids aux poils de cette barbe, en criant à plein gosier : « À mon secours, ô Musulmans ! Il m’assassine ! ».

Et, à ses cris, les voisins accoururent, et intervinrent entre les deux, et eurent grand-peine à délivrer la barbe du malheureux Mârouf des doigts crispés de sa calamiteuse épouse. Et ils virent son visage ensanglanté ; sa barbe souillée et sa dent cassée, sans compter les poils de barbe que lui avait arrachés cette femme furieuse. Et, connaissant déjà de longue date sa conduite indigne à l’égard du pauvre homme, et voyant d’ailleurs les preuves qui démontraient péremptoirement qu’il était, une fois de plus, la victime de cette calamiteuse, ils la sermonnèrent et lui tinrent des discours raisonnables qui eussent rempli de honte et corrigé à jamais toute autre qu’elle. Et, l’ayant ainsi blâmée, ils ajoutèrent : « Nous tous nous mangeons d’habitude avec plaisir la kenafa apprêtée au miel de canne à sucre ; et nous la trouvons bien meilleure que celle préparée au miel d’abeilles ! Où est donc le crime qu’a commis ton pauvre mari, pour mériter tous ces mauvais traitements que tu lui infliges, ainsi que la cassure de sa dent, et sa barbe arrachée. » Et ils la maudirent, à l’unanimité, et s’en allèrent en leur voie.

Or, dès qu’ils furent partis, la terrible mégère revint vers Mârouf, qui était, durant toute cette scène, resté silencieux dans son coin, et lui dit, d’une voix basse et haineuse d’autant : « Ah ! c’est comme ça que tu ameutes contre moi les voisins ! Ça va bien. Seulement tu verras ce qui va t’arriver. » Et elle alla s’asseoir, non loin de là, en le regardant avec des yeux de tigresse, et en méditant contre lui des projets terrifiants.

Et Mârouf, qui regrettait sincèrement son léger mouvement d’impatience, ne savait comment faire pour la calmer. Et il se décida à ramasser la kenafa qui gisait par terre au milieu des débris du plat, et, l’arrangeant proprement, il l’offrit timidement à son épouse, en lui disant : « Par ta vie, ô fille de l’oncle, mange tout de même un peu de cette kenafa-ci, et demain, si Allah veut, je t’apporterai de l’autre. » Mais elle le repoussa d’un coup de pied, en lui criant : « Va-t’en avec ton gâteau, Ô chien des savetiers ! Penses-tu que je vais toucher à ce que te rapporte ton métier d’entremetteur des pâtissiers ? Inschallah ! demain je saurai faire entrer ta longueur dans ta largeur. »

Alors le malheureux, repoussé de la sorte dans sa dernière tentative de raccommodement, songea à calmer la faim qui le torturait depuis le matin, vu qu’il n’avait rien mangé de sa journée. Et il se dit : « Puisqu’elle ne veut pas manger cette excellente kenafa, je veux bien la manger, moi. » Et il s’assit devant le plat, et se mit à manger cette chose délicieuse, qui lui caressait le gosier agréablement. Puis il s’attaqua à la galette soufflée et au disque de fromage, et n’en laissa pas trace sur le plateau. Tout cela ! et sa femme le regardait faire avec des yeux flamboyants, et ne cessait de lui répéter, à chaque bouchée : « Puisse-t-elle s’arrêter dans ton gosier et t’étouffer ! » ou encore : « Si Allah veut, puisse-t-elle se changer en poison destructeur qui consume ton intérieur ! » et autres aménités semblables. Mârouf, affamé, continuait à manger consciencieusement, sans souffler mot ; ce qui finit par porter à son paroxysme la fureur de l’épouse, qui se leva soudain en hurlant comme une possédée, et, lui jetant à la figure tout ce qui lui tomba sous la main, s’en alla se coucher en l’invectivant, dans son sommeil, jusqu’au matin.

Et Mârouf, après cette nuit mauvaise, se leva de très bonne heure ; et, s’habillant à la hâte, il se rendit à sa boutique, dans l’espoir que la destinée le favoriserait ce jour-là. Et voici qu’au bout de quelques heures deux hommes de police vinrent l’arrêter, de par l’ordre du kâdi, et le traînèrent, à travers les souks, les bras liés derrière le dos, jusqu’au tribunal. Et Mârouf, à sa grande stupéfaction, trouva, devant le kâdi, son épouse qui avait le bras entouré de bandages, la tête enveloppée d’un voile ensanglanté, et qui tenait entre ses doigts une dent cassée. Et le kâdi, sitôt qu’il eut aperçu le terrifié savetier, lui cria : « Avance par ici ! Ne crains-tu donc pas Allah Très-Haut, pour faire subir tant de mauvais traitements à cette pauvre jeune femme, ton épouse, la fille de ton oncle, et lui briser si cruellement le bras et les dents ? » Et Mârouf qui, dans sa terreur, eût souhaité voir la terre s’entrouvrir et l’engloutir, baissa la tête avec confusion, et garda le silence. Car, dans son amour de la paix et dans son désir de sauvegarder son honneur et la réputation de sa femme, il ne voulut pas charger la maudite, et l’accuser et dévoiler ses méfaits, en appelant, au besoin, comme témoins, tous les voisins. Et le kâdi, convaincu que ce silence était la preuve de la culpabilité de Mârouf, ordonna aux exécuteurs des sentences de le renverser et de lui appliquer cent coups de bâton sur la plante des pieds. Ce qui fut exécuté sur l’heure, devant la maudite qui se trémoussait de plaisir en elle-même.

Et Mârouf, au sortir du tribunal, pouvait à peine se traîner. Et comme il préférait désormais plutôt mourir de la mort rouge que de rentrer dans sa maison et de revoir le visage de la calamiteuse, il gagna une maison en ruine, qui s’élevait sur les bords du Nil, et attendit là, au milieu des privations et du dénuement, de guérir des coups qui lui avaient gonflé les pieds et les jambes. Et lorsqu’il put enfin se lever, il s’engagea comme marinier à bord d’une dahabieh qui descendait le Nil. Et, arrivé à Damiette, il partit sur une felouque, en s’engageant comme raccommodeur de voiles, et confia sa destinée au Maître des destinées.

Or, au bout de plusieurs semaines de navigation, la felouque fut assaillie par une épouvantable tempête, et sombra, contenant et contenu, au fond de la mer. Et tout le monde fut noyé et mourut. Et Mârouf fut également noyé, mais ne mourut pas. Car Allah Très-Haut le sauvegarda et le délivra de la noyade en lui mettant sous la main une pièce de bois, débris du grand mât. Et il s’y cramponna, et réussit à se mettre dessus à califourchon, grâce aux efforts extraordinaires dont le rendirent capable le danger et la cherté de l’âme qui est précieuse. Et il se mit alors à battre l’eau avec ses pieds, comme avec des avirons, tandis que les vagues se jouaient de lui et le faisaient chavirer tantôt à droite et tantôt à gauche. Et il demeura ainsi à lutter contre l’abîme durant un jour et une nuit. Après quoi, il fut entraîné par le vent et par les courants jusqu’au rivage d’un pays, où s’élevait une ville aux maisons bien bâties.

Et il resta d’abord étendu sur le rivage, sans mouvement et comme évanoui. Et il ne tarda pas à dormir d’un profond sommeil. Et lorsqu’il se réveilla, il vit, penché sur lui, un homme magnifiquement vêtu, derrière lequel se tenaient deux esclaves, les bras croisés. Et l’homme riche regardait Mârouf avec une attention singulière. Et quand il vit qu’il s’était enfin réveillé, il s’écria : « Louanges à Allah ! ô étranger, et sois le bienvenu dans notre ville. » Et il ajouta : « Par Allah sur toi, hâte-toi de me dire de quel pays tu es et de quelle ville, car je crois reconnaître, à ce qui te reste de vêtements sur le dos, que tu es du pays d’Égypte. » Et Mârouf répondit : « C’est la vérité, ô mon maître, je suis un habitant d’entre les habitants du pays d’Égypte, et la ville du Caire est la ville où je suis né et où j’habitais. » Et l’homme riche lui demanda, d’une voix émue : « Et y aurait-il indiscrétion à te demander dans quelle rue du Caire tu habitais ? » Il répondit : « Dans la rue Rouge, ô mon maître. » Il demanda : « Et quelles sont les personnes que tu connais dans cette rue ? Et quel est ton métier, ô mon frère ? » Il répondit : « De mon métier et profession, ô mon maître, je suis savetier raccommodeur de vieilles savates. Quant aux personnes que je connais, ce sont des gens du commun, de mon espèce, d’ailleurs honorables et respectés. Et, si tu veux leurs noms, en voici quelques-uns. » Et il lui énuméra les noms de diverses personnes de sa connaissance, qui habitaient le quartier de la rue Rouge. Et l’homme riche, dont le visage s’éclairait de joie à mesure que se déroulait entre eux cette conversation, demanda : « Connais-tu, ô mon frère, le cheikh Ahmad, le marchand de parfums ? » Il répondit : « Qu’Allah prolonge ses jours ! Il est mon voisin, mur contre mur. » Il demanda : « Se porte-t-il bien ? » Il répondit : « La louange à Allah, il se porte bien. » Il demanda : « Combien d’enfants a-t-il maintenant ? » Il répondit : « Toujours trois. Qu’Allah les lui conserve ! Ce sont Moustapha, Môhammad et Ali. » Il demanda : « Que font-ils ? » Il dit : « Moustapha, l’aîné, est maître d’école dans une madrassah. C’est un savant reconnu, qui connaît par cœur tout le Livre Saint, et peut le réciter de sept différentes manières. Le second, Môhammad, est droguiste marchand de parfums, comme son père, qui lui a ouvert une boutique proche de la sienne, pour fêter la naissance d’un enfant qui lui est né. Quant au petit Ali, qu’Allah le comble de Ses dons choisis ! c’était mon camarade d’enfance, et nous passions nos journées à jouer ensemble et à faire mille espiègleries aux passants. Mais, un jour, mon ami Ali fit ce qu’il fit avec un petit garçon cophte, fils de nazaréens, qui alla se plaindre à ses parents d’avoir été humilié de la pire manière et violenté. Et mon ami Ali, pour éviter la vengeance de ces nazaréens, prit la fuite et disparut. Et nul ne l’a plus revu, quoiqu’il y ait de cela déjà une vingtaine d’années. Qu’Allah le préserve et éloigne de lui les maléfices et les calamités ! »

À ces paroles, l’homme riche jeta soudain ses bras autour du cou de Mârouf, et le serra contre sa poitrine, en pleurant, et lui dit : « Loué soit Allah qui réunit les amis ! Je suis Ali, ton camarade d’enfance, ô Mârouf, le fils du cheikh Ahmad le droguiste de la rue Rouge…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

… Loué soit Allah qui réunit les amis ! Je suis Ali, ton camarade d’enfance, ô Mârouf, le fils du cheikh Ahmad le droguiste de la rue Rouge. »

Et, après les transports de la joie la plus vive, de part et d’autre, il le pria de lui raconter comment il se trouvait sur ce rivage. Et lorsqu’il eut appris que Mârouf était resté un jour et une nuit sans nourriture, il le fit monter derrière lui sur sa mule, et le transporta à sa demeure, un palais splendide. Et il le traita magnifiquement. Et, le lendemain seulement, malgré tout le désir qu’il avait eu de s’entretenir avec lui, il se rendit auprès de lui, et put enfin causer longuement avec lui. Et il apprit de la sorte tous les tourments qu’avait éprouvés le pauvre Mârouf, depuis le jour de son mariage avec son épouse la calamiteuse, et comment il avait préféré quitter sa boutique et son pays que de rester plus longtemps exposé aux méfaits de cette mégère. Et il apprit également comment il avait reçu la bastonnade, et comment il avait fait naufrage et failli mourir par noyade.

Et, de son côté, Mârouf apprit de son ami Ali que la ville où ils se trouvaient actuellement était la ville de Khaïtân, capitale du royaume de Sohatân. Et il apprit aussi qu’Allah avait favorisé son ami Ali dans les affaires de vente et d’achat, et l’avait rendu le marchand le plus riche et le notable le plus respecté de toute la ville de Khaïtân.

Puis, lorsqu’ils eurent donné libre cours à leurs épanchements, le riche marchand Ali dit à son ami : « Ô mon frère Mârouf, sache que les biens qui me viennent du Rétributeur ne sont qu’un dépôt du Rétributeur entre mes mains. Or, comment pourrais-je mieux placer ce dépôt, qu’en t’en confiant une bonne partie, afin que tu la fasses fructifier ? » Et il commença par lui donner un sac de mille dinars d’or, le fit vêtir d’habits somptueux, et ajouta : « Demain matin, tu monteras sur ma plus belle mule, et tu te rendras au souk, où tu me verras assis au milieu des plus gros marchands. Et moi, à ton arrivée, je me lèverai pour venir au-devant de toi, et je m’empresserai autour de toi, et je prendrai les rênes de ta mule, et je te baiserai les mains en te donnant toutes les marques d’honneur et de respect possibles. Et cette conduite de ma part te procurera à l’instant une grande considération. Et je te ferai céder une vaste boutique, en ayant soin de la faire remplir de marchandises. Je te ferai faire ensuite la connaissance des notables et des plus grands marchands de la ville. Et tes affaires, avec l’aide d’Allah, fructifieront, et tu seras, loin de la fille de ton oncle la calamiteuse, à la limite de l’épanouissement et du bien-être. » Et Mârouf, ne pouvant trouver assez d’expressions pour témoigner à son ami toute sa reconnaissance, se baissa pour baiser le pan de sa robe. Mais le généreux Ali s’en défendit vivement et embrassa Mârouf entre les deux yeux, et continua à s’entretenir avec lui de choses et d’autres, sur leur passé d’enfants, jusqu’à l’heure du dormir.

Et le lendemain Mârouf, habillé magnifiquement et ayant toute l’apparence d’un riche marchand étranger, monta sur une superbe mule couleur étourneau, richement harnachée, et se rendit au souk à l’heure indiquée. Et, entre lui et son ami Ali, se passa exactement la scène qui avait été convenue. Et tous les marchands furent abîmés d’admiration et de respect pour le nouvel arrivé, surtout quand ils eurent vu le grand marchand Ali lui baiser la main et l’aider à descendre de la mule, et qu’ils l’eurent vu lui-même s’asseoir avec gravité et lenteur sur le siège que lui avait d’avance préparé son ami Ali sur la devanture de la nouvelle boutique. Et tous vinrent interroger Ali à voix basse, en lui disant : « Certainement ton ami est un grand marchand ! » Et Ali les regarda avec commisération, et répondit : « Ya Allah, un grand marchand, vous dites ? Mais c’est un des premiers marchands de l’univers, et il a plus de magasins et de dépôts dans le monde entier que le feu ne peut en consumer. Et moi-même je ne suis auprès de lui qu’un infime colporteur. Et ses associés et ses agents et ses comptoirs sont nombreux dans toutes les villes de la terre, depuis l’Égypte et l’Yémen jusqu’à l’Inde et aux limites extrêmes de la Chine. Ah ! vous verrez quel homme c’est, lorsqu’il vous sera donné de le connaître plus intimement. »

Et, d’après ces assurances, faites du ton de la plus exacte vérité et avec l’accent le plus pénétré, les marchands conçurent la plus grande idée de Mârouf. Et ce fut à qui viendrait lui faire des salams et des congratulations et des souhaits de bienvenue. Et, ils tinrent à honneur de l’inviter tous à dîner les uns après les autres, tandis qu’il souriait d’un air complaisant et s’excusait de ne pouvoir accepter, vu qu’il était déjà l’hôte du marchand Ali, son ami. Et le syndic des marchands vint lui faire visite, ce qui était tout à fait contraire à la coutume qui veut que ce soit le nouveau venu qui fasse la première visite ; et il s’empressa de le mettre au courant de la cote des marchandises et des diverses productions du pays. Et, ensuite, pour lui montrer qu’il était tout disposé à le servir et à lui faire écouler les marchandises qu’il aurait apportées des pays du loin avec lui, il lui dit : « Ô mon maître, tu as sans doute beaucoup de ballots de drap jaune ? Car ici on a un goût particulier pour le drap jaune. » Et Mârouf, sans hésiter, répondit : « Du drap jaune ? Mais en quantité ! » Et le syndic demanda : « Et du drap rouge sang de gazelle, en as-tu beaucoup ? » Et Mârouf, avec assurance, répondit : « Ah ! Pour ce qui est du drap rouge sang de gazelle, on sera satisfait. Car mes ballots en contiennent de la plus fine espèce. » Et à toutes les questions semblables, Mârouf répondait toujours : « En quantité ! » Et le syndic lui demanda alors timidement : « Voudrais-tu, ô mon maître, nous en montrer quelques échantillons ? » Et Mârouf, sans se laisser arrêter par la difficulté, répondit avec condescendance : « Mais certainement, mais certainement ! Dès que sera arrivée ma caravane ! » Et il expliqua au syndic et aux marchands assemblés qu’il attendait l’arrivée, dans quelques jours, d’une immense caravane de mille chameaux chargés de ballots de marchandises de toutes les couleurs et de toutes les variétés. Et l’assemblée s’étonna prodigieusement et s’émerveilla au récit de l’arrivée prochaine de cette fantastique caravane.

Mais leur admiration ne fut à ses limites extrêmes, au-delà de toute expression, que lorsqu’ils furent témoins du fait suivant. En effet, pendant qu’ils s’entretenaient de la sorte, en ouvrant des yeux émerveillés au récit de l’arrivée de la caravane, un mendiant s’approcha de l’endroit où ils se tenaient, et tendit la main à chacun d’eux à tour de rôle. Et les uns lui donnèrent une pièce de monnaie, les autres une demi-pièce, et le plus grand nombre se contenta, en ne lui donnant rien, de répondre simplement : « Qu’Allah t’assiste ! » Et Mârouf, lorsque le mendiant vint de son côté, tira une grosse poignée de dinars d’or, et la mit dans la main du mendiant, aussi simplement que s’il lui avait donné une pièce de cuivre. Et l’édification des marchands fut telle, qu’un silence imposant régna sur leur assemblée, et que leur esprit fut confondu et leur entendement ébloui. Et ils pensèrent : « Ya Allah, que cet homme doit être riche, pour se montrer si généreux ! » Et, de cette manière, Mârouf s’acquit, d’un instant à l’autre, un grand crédit et une réputation merveilleuse de richesse et de générosité.

Et la renommée de sa liberté et de ses manières admirables arriva jusqu’aux oreilles du roi de la ville, qui fit aussitôt appeler son vizir, et lui dit : « Ô vizir, il doit arriver ici une caravane chargée d’immenses richesses, et qui appartient à un merveilleux marchand étranger. Or, je ne veux pas que les marchands du souk, ces fripons, qui sont déjà trop riches, fassent leur profit de cette caravane. Il vaut donc beaucoup mieux que ce soit moi qui en bénéficie, avec mon épouse ta maîtresse, et la princesse ma fille. » Et le vizir, qui était un homme plein de prudence et de sagacité, répondit au roi : « Il n’y a pas d’inconvénient. Mais ne penses-tu pas, ô roi du temps, qu’il serait préférable d’attendre l’arrivée de cette caravane-là pour prendre les mesures nécessaires ? » Et le roi se fâcha, et dit : « Es-tu fou ? Et depuis quand prend-on la viande chez le boucher quand les chiens l’ont dévorée ? Hâte-toi plutôt de faire venir en ma présence le riche marchand étranger, afin que je m’entende avec lui à ce sujet. » Et le vizir fut bien obligé, malgré son nez, d’exécuter l’ordre du roi.

Et lorsque Mârouf arriva en présence du roi, il s’inclina profondément, et embrassa la terre entre ses mains, et lui fit un compliment délicat. Et le roi s’étonna de son langage choisi et de ses manières distinguées, et lui adressa plusieurs questions sur ses affaires et ses richesses. Et Mârouf se contentait de répondre, en souriant : « Notre maître le roi verra et sera satisfait, lorsque la caravane arrivera. » Et le roi fut édifié comme tous les autres ; et voulant voir jusqu’où allait l’étendue des connaissances de Mârouf, il lui montra une perle d’une grosseur et d’un éclat merveilleux, qui coûtait pour le moins mille dinars, et lui dit : « Et dans les ballots de ta caravane, auras-tu des perles de cette espèce ? » Et Mârouf prit la perle, la considéra d’un air méprisant, et la jeta à terre comme un objet sans valeur ; et, la frappant du talon, de toute sa force, il la brisa tranquillement. Et le roi, stupéfait, s’écria : « Qu’as-tu fait, ô homme ? Tu viens de briser une perle de mille dinars ! » Et Mârouf, souriant, répondit : « Oui, certainement, elle valait bien ce prix-là ! Mais j’ai des sacs et des sacs pleins de perles infiniment plus grosses et plus belles que celle-là, dans les ballots de ma caravane. »

Et l’étonnement et la cupidité du roi s’accrurent encore à ce discours ; et il pensa : « Certes ! il faut que je prenne pour époux de ma fille cet homme prodigieux…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

… Certes ! il faut que je prenne, pour époux de ma fille, cet homme prodigieux. »

Et il se tourna vers Mârouf, et lui dit : « Ô très honorable et très distingué émir, veux-tu accepter de moi, comme présent, à l’occasion de ton arrivée dans notre pays, ma fille unique, ta servante ? Et je l’unirai à toi par les liens du mariage, et tu régneras sur le royaume, à ma mort ! » Et Mârouf, qui se tenait dans une attitude modeste et réservée, répondit d’un ton plein de discrétion : « La proposition du roi honore l’esclave qui est entre ses mains. Mais ne penses-tu pas, ô mon souverain, qu’il vaut mieux attendre, pour la célébration du mariage, que ma grande caravane soit arrivée ? Car la dot d’une princesse, telle que ta fille, exige de ma part de grandes dépenses que je ne suis pas en état de faire dans ce moment-ci. Il me faudra, en effet, te payer, comme dot de la princesse, à toi, son père, au moins deux cent mille bourses de mille dinars chacune. De plus, il faudra que je distribue mille bourses de mille dinars aux pauvres et aux mendiants, la nuit des noces, mille autres bourses aux porteurs des cadeaux, et mille bourses pour les préparatifs du festin. En outre, je devrai faire présent d’un collier de cent grosses perles à chacune des dames du harem, et faire hommage, à toi et à ma tante, la reine, d’une quantité inestimable de joyaux et de somptuosités. Or tout cela, ô roi du temps, ne peut raisonnablement se faire qu’après l’arrivée de ma caravane. »

Et le roi, plus ébloui que jamais de cette prodigieuse énumération, et édifié dans la profondeur de son âme de la réserve, de la délicatesse de sentiments et de la discrétion de Mârouf, s’écria : « Non, par Allah ! C’est moi seul qui prendrai à ma charge toutes les dépenses des noces. Quant à la dot de ma fille, tu me la paieras lors de l’arrivée de la caravane. Mais je tiens absolument à ce que tu te maries avec ma fille le plus tôt possible. Et tu peux puiser dans le trésor du règne tout l’argent dont tu auras besoin. Et n’aie aucun scrupule à ce sujet, car tout ce qui m’appartient t’appartient. »

Et, à l’heure et à l’instant, il appela son vizir et lui dit : « Va, ô vizir, dire au cheikh al-Islam de venir me parler. Car je veux établir aujourd’hui même le contrat de mariage entre l’émir Mârouf et ma fille. » Et le vizir, en entendant ces paroles du roi, baissa la tête d’un air fort gêné. Et, comme le roi s’impatientait, il s’approcha de lui et lui dit à voix basse : « Ô roi du temps, cet homme-là ne me plaît pas, et son air ne me dit rien de bon. Par ta vie, attends au moins, pour lui donner ta fille en mariage, que nous ayons quelque certitude au sujet de sa caravane. Car, jusqu’à présent, nous n’avons que paroles sur paroles ! Or, une princesse comme ta fille, ô roi, vaut, dans la balance, plus que ce que tient dans sa main cet homme inconnu. »

Et le roi, en entendant ces paroles, vit le monde noircir devant son visage, et cria au vizir : « Ô traître exécrable qui hais ton maître, tu ne parles ainsi, en cherchant à me dissuader de ce mariage, que parce que tu désires te marier toi-même avec ma fille. Mais cela est loin de ton nez ! Cesse donc de vouloir jeter le trouble et le doute dans mon esprit au sujet de cet admirable homme riche à l’âme délicate, aux manières distinguées. Sinon, dans mon indignation de tes perfides discours, je ferai entrer ta longueur dans ta largeur. » Et il ajouta, fort excité : « Ou, peut-être, veux-tu que ma fille me reste sur les bras, vieillie et inacceptée par les prétendants ! Pourrais-je jamais trouver un gendre pareil à celui-ci, parfait sous tous les rapports, et généreux et réservé et charmant, qui, sans aucun doute, aimera ma fille, et lui fera cadeau de choses merveilleuses, et nous enrichira tous, depuis le plus grand jusqu’au plus petit ! Allons ! marche, et va me chercher le cheikh al-Islam ! » Et le vizir s’en alla, avec le nez allongé jusqu’à ses pieds, appeler le cheikh al-Islam, qui se rendit aussitôt au palais, et se présenta devant le roi. Et il dressa, séance tenante, le contrat de mariage.

Et la ville entière fut décorée et illuminée, sur l’ordre du roi. Et partout il n’y eut que fêtes et réjouissances. Et Mârouf, le savetier, ce pauvre qui avait vu la mort noire et la mort rouge et goûté à toutes les calamités, s’assit sur un trône, dans la cour du palais. Et une foule de baladins, de lutteurs, de joueurs d’instruments, de tambourineurs, de saltimbanques, de bouffons et de gais charlatans se présenta devant lui pour l’amuser et amuser le roi et les grands du palais. Et ils déployèrent tous leur adresse et leurs talents. Et Mârouf se fit apporter, par le vizir lui-même, des sacs et des sacs pleins d’or, et se mit à prendre les dinars et à les jeter par poignées à tout ce peuple tambourinant, dansant et tintamarrant. Et le vizir, crevant de dépit, n’avait pas un instant de repos, tant il lui fallait sans cesse apporter de nouveaux sacs d’or.

Et ces divertissements et ces fêtes et ces réjouissances durèrent pendant trois jours et trois nuits ; et le quatrième jour, au soir, fut le jour des noces et de la pénétration. Et le cortège de la nouvelle mariée était d’une magnificence inouïe, car ainsi l’avait voulu le roi ; et chaque dame, sur son passage, comblait la princesse de cadeaux que ramassaient au fur et à mesure, les suivantes. Et elle fut ainsi conduite dans la chambre nuptiale, alors que Mârouf, à part lui, se disait : « Peste sur peste sur peste ! Arrivera ce qui arrivera ! Ça ne me regarde pas ! Ainsi l’a voulu la destinée. Il n’y a pas à fuir devant l’inévitable. Chacun porte sa destinée attachée à son cou ! Tout cela t’a été écrit dans le livre du sort, ô raccommodeur de vieilles savates, ô battu par ta femme, ô Mârouf, ô singe ! »

Et donc, quand tout le monde se fut retiré, et que Mârouf se trouva en présence de la jeune princesse, son épouse, couchée nonchalamment sous la moustiquaire de soie, il s’assit par terre, et, frappant ses mains l’une dans l’autre, il parut en proie à un violent désespoir. Et, comme il restait dans cette attitude, sans avoir trop l’air de bouger, la jeune fille sortit sa tête de la moustiquaire…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… La jeune fille sortit sa tête de la moustiquaire, et dit à Mârouf : « Ô mon beau seigneur, pourquoi restes-tu ainsi loin de moi, en proie à la tristesse ? » Et Mârouf, poussant un soupir, répondit avec effort : « Il n’y a de recours et de puissance qu’en Allah le Tout-Puissant ! » Et elle lui demanda, émue : « Pourquoi cette exclamation, ô mon maître ? Me trouves-tu laide ou contrefaite, ou bien as-tu quelque autre cause de chagrin ? Le nom d’Allah sur toi et autour de toi ! Parle et ne me cache rien, ya sidi. » Et Mârouf, poussant un nouveau soupir, répondit : « Tout ça, vois-tu, c’est la faute de ton père ! » Et elle demanda : « Ça, quoi ? Et quelle faute a commise mon père ? » Il dit : « Comment ? N’as-tu donc pas vu que je me suis montré avare d’une avarice sordide à ton égard, et à l’égard des dames du palais ? Ah ! ton père a été bien coupable qui ne m’a pas permis d’attendre l’arrivée de ma grande caravane, pour me marier ! Je t’aurais alors fait cadeau de quelques colliers à cinq ou six rangs de perles grosses comme des œufs de pigeon, de quelques belles robes qui n’ont pas leurs pareilles chez les filles des rois et de quelques joyaux, pas trop indignes de ton rang. En outre, j’aurais pu montrer une main moins sèche à tes parents et à tes invités. Mais voilà ! ton père m’a fort embarrassé avec son idée de faire les choses trop vite ; et il a commis, en cela, à mon égard, une action semblable à celle que commet celui qui brûle l’herbe encore verte. » Mais la jeune fille lui dit : « Par ta vie, ne te mets pas en peine, comme ça, pour ces petites choses-là ; et ne te chagrine pas davantage. Lève-toi plutôt, rejette tes vêtements, et viens vite près de moi, que nous nous délections ensemble. Et laisse de côté toutes ces idées de cadeaux et autres choses semblables, qui n’ont rien à voir avec ce que nous devons faire cette nuit. Quant à la caravane et aux richesses, je ne m’en soucie pas. Ce que je te demande, ô gaillard, est bien plus simple et plus intéressant que cela ! Hardi donc, et consolide tes reins pour le combat. » Et Mârouf répondit : « Le voici ! il arrive, il arrive ! »

Et, ce disant, il se déshabilla vivement et s’avança, en pointeur, vers la princesse, sous la moustiquaire. Et il s’étendit à côté de cette tendre adolescente, en pensant : « C’est moi-même, Mârouf, c’est moi-même, l’ancien raccommodeur de savates de la rue Rouge, au Caire ! Où étais-je et où suis-je ? » Et, là-dessus, eut lieu la mêlée des jambes et des bras, des cuisses et des mains. Et le combat s’enflamma. Et Mârouf mit sa main sur les genoux de la jeune fille, qui se dressa aussitôt et fut dans son giron. Et la lèvre parla dans son langage à sa sœur ; et arriva l’heure qui fait oublier à l’enfant son père et sa mère. Et il la serra avec force contre lui, de façon à en exprimer tout le miel, et que les bouchées fussent directes. Et il glissa sa main sous son aisselle gauche, et aussitôt se raidirent ses muscles vitaux à lui, et se tendirent ses parties vitales à elle. Et il appuya sa main gauche sur le pli de son aine droite et aussitôt gémirent toutes les cordes de leurs arcs. Alors il la heurta entre les deux seins, et soudain le coup se répercuta entre les deux cuisses, on ne sait comment. Et il se ceintura aussitôt avec les deux jambes de la princesse, et pointa le gaillard dans les deux directions, en criant : « À moi, ô père des baiseurs ! » Et il amorça, sans retard, ce qui était à amorcer, et alluma la mèche, et enfila l’aiguille, et fit glisser l’anguille sur le feu qui pétille, en modulant toutes les trilles, alors que son œil disait : « Brille ! » que sa langue disait : « Babille ! » que ses dents disaient : « Mordille ! » que sa main droite disait : « Fourmille ! » que sa main gauche disait : « Pille ! » que ses lèvres disaient : « Grille ! » et que sa vrille disait : « Frétille sur ta quille, ô gentille jeune fille, ô perle dans sa coquille ; et grésille de plaisir et sautille, ô bien-aimée de ta famille ! » Et, ce disant, la citadelle fut ébréchée aux quatre encoignures, et se déroula l’héroïque aventure, sans meurtrissures mais avec larges déchirures, sans froissures mais avec morsures, sans fissures, mais avec cassures, élargissure craquement de jointures du monteur à la grosse encolure et de la monture à la belle tournure, et le tout fut conduit avec désinvolture et d’une magnifique belle tournure, et le tout fut conduit avec désinvolture et d’une magnifique allure. Or, louanges au Maître des créatures qui rend la jeune fille mûre pour toutes les postures, et fait don au jeune homme de sa forte nature, en vue de la future progéniture !

Et donc, après une nuit passée entièrement dans les délices des embrassements, des sucements et des allaitements, Mârouf se décida enfin à se lever pour aller au hammam, accompagné par les soupirs contents et les regrets de la jeune fille. Et, après avoir pris son bain et s’être habillé d’une robe magnifique, il se rendit au diwân, et s’assit à la droite du roi, son oncle, père de son épouse, pour recevoir les compliments et félicitations des émirs et des grands. Et, de sa propre autorité, il envoya chercher le vizir, son ennemi, et lui ordonna de distribuer des robes d’honneur à tous les assistants, et de faire des largesses innombrables aux émirs et aux épouses des émirs, aux grands du palais et à leurs épouses, aux gardes et à leurs épouses, et aux eunuques, grands et petits, jeunes et vieux. En outre, il fit apporter des sacs de dinars, et se mit à y puiser l’or par poignées et à le distribuer à tous ceux qui en désiraient. Et, de la sorte, tout le monde le bénit et l’aima et fit des vœux pour sa prospérité et sa longue vie.

Et vingt jours s’écoulèrent de la sorte, employés par Mârouf à faire des largesses incalculables, le jour, et à se prélasser, à son aise, la nuit, avec la princesse, son épouse, qui était devenue passionnément éprise de lui. Or, au bout de ces vingt jours, durant lesquels on n’avait eu aucune nouvelle de la caravane de Mârouf, les prodigalités et les folies de Mârouf avaient été poussées si loin, qu’un matin le trésor fut complètement épuisé, et qu’en ouvrant l’armoire aux sacs, le vizir constata qu’elle était absolument vide et qu’il n’y avait plus rien à y puiser. Alors, à la limite de la perplexité et plein, en son âme, de fureur rentrée, il alla se présenter entre les mains du roi, et lui dit : « Qu’Allah éloigne de nous les mauvaises nouvelles, ô roi ! Mais je dois te dire, afin de ne pas encourir, par mon silence, tes reproches justifiés, que le trésor du règne est complètement à sec, et que la merveilleuse caravane de l’émir Mârouf, ton gendre, n’est pas encore arrivée pour en remplir les sacs vides. » Et le roi, devenu, à ces paroles, quelque peu soucieux, dit : « Oui, par Allah ! c’est vrai, cette caravane est un peu en retard. Mais elle arrivera, inschallah ! » Et le vizir sourit, et dit : « Qu’Allah te comble de ses grâces, ô mon maître, et prolonge tes jours ! Mais nous sommes tombés dans les pires calamités depuis l’arrivée dans notre pays de l’émir Mârouf ! Et, en l’état actuel des choses, je ne vois pas pour nous de porte de sortie. Car, d’un côté, le trésor est vide, et, de l’autre, ta fille est devenue l’épouse de cet étranger, de cet inconnu ! Qu’Allah nous sauvegarde du Malin, l’Éloigné, le Maudit, le Lapidé ! Notre État est un bien mauvais État ! » Et le roi, qui commençait déjà à s’inquiéter et à s’impatienter, répondit : « Tes paroles me fatiguent et pèsent sur mon entendement. Au lieu de discourir de la sorte, tu feras bien mieux de m’indiquer le moyen de remédier à la situation, et surtout de me prouver que mon gendre, l’émir Mârouf, est un imposteur ou un menteur. » Et le vizir répondit : « Tu dis vrai, ô roi, et c’est là une idée excellente. Il faut prouver, avant de condamner. Or, pour arriver à la vérité, personne ne pourra nous être d’un plus précieux secours que la princesse, ta fille. Car nul n’est plus proche du secret du mari, que l’épouse. Fais-la donc venir ici, afin que je puisse l’interroger de derrière le rideau qui nous séparera : et me renseigner ainsi sur le sujet qui nous intéresse. » Et le roi répondit : « Il n’y a pas d’inconvénient. Et, par la vie de ma tête ! s’il vient à nous être prouvé que mon gendre nous a trompés, je le ferai mourir de la pire mort, et lui ferai goûter le plus noir trépas. » Et aussitôt il fit prier la princesse sa fille de se présenter dans la salle de réunion. Et il fit tendre entre elle et le vizir un grand rideau, derrière lequel elle s’assit. Et tout cela fut dit, combiné, et exécuté pendant une absence de Mârouf.

Et donc, le vizir, ayant réfléchi à ses questions et combiné son plan, dit au roi qu’il était prêt. Et, de son côté, la princesse, de derrière le rideau, dit à son père : « Me voici, ô mon père. Que désires-tu de moi ? » Il répondit : « Que tu parles avec le vizir. » Et elle demanda alors au vizir : « Eh bien, toi, le vizir, que veux-tu ? » Il dit : « Ô ma maîtresse, tu dois savoir que le trésor du règne est vide, complètement, grâce aux dépenses et aux prodigalités de l’émir Mârouf, ton époux. En outre, la caravane étonnante dont il nous a si souvent annoncé l’arrivée ne nous a point donné de ses nouvelles. Aussi le roi, ton père, inquiet de cet état de choses, a jugé que toi seule tu pourrais nous éclairer à ce sujet, en nous disant ce que tu penses de ton époux, et quel effet il produit sur ton esprit, et quels soupçons tu as conçus à son égard, durant ces vingt nuits qu’il a passées avec toi. »

À ces paroles du vizir, la princesse répondit de derrière le rideau : « Qu’Allah comble de ses grâces le fils de mon oncle, l’émir Mârouf ! Ce que je pense de lui ? Mais par ma vie ! rien que le bien. Il n’y a pas sur la terre nerf de confiture qui lui soit comparable pour la douceur, la saveur et le plaisir. Depuis que je suis son épouse, j’engraisse et j’embellis, et tout le monde, émerveillé de ma bonne mine, dit sur mon passage : « Qu’Allah la préserve du mauvais œil, et la sauvegarde des envieux et des jaloux ! » Ah ! le fils de mon oncle, Mârouf, il est une pâte de délices, il fait ma joie et je fais la sienne. Qu’Allah nous laisse l’un à l’autre ! »

Et le roi, ayant entendu cela, se tourna vers son vizir, dont le nez s’allongeait, et lui dit : « Tu vois ! Que t’ai-je dit ? Mon gendre Mârouf est un homme admirable, et tu mérites, pour tes soupçons, que je te fasse empaler ! » Mais le vizir, se tournant du côté du rideau, demanda : « Et la caravane, ô ma maîtresse, la caravane qui n’arrive pas ? » Elle répondit : « Et en quoi cela peut-il me regarder ? Qu’elle arrive ou qu’elle n’arrive pas, mon bonheur en sera-t-il augmenté ou amoindri ? » Et le vizir dit : « Et qui te nourrira désormais, maintenant que les armoires du trésor sont vides ? Et qui pourvoira aux dépenses de l’émir Mârouf ? » Elle répondit : « Allah est généreux et n’abandonne pas ses adorateurs. » Et le roi dit au vizir : « Ma fille a raison. Tais-toi. » Puis il dit à la princesse : « Tâche toutefois, ô chérie de ton père, de savoir du fils de ton oncle, l’émir Mârouf, à quelle date approximative il pense que sa caravane arrivera. J’aimerais le savoir, simplement pour régler nos dépenses et voir s’il y a lieu de lever de nouveaux impôts qui puissent combler le vide de nos armoires. » Et la princesse répondit : « J’écoute et j’obéis ! Les enfants doivent l’obéissance et le respect à leurs parents. Dès ce soir, j’interrogerai l’émir Mârouf, et je te rapporterai ce qu’il m’aura dit. »

Et donc, à la tombée de la nuit, quand la princesse fut, comme à l’ordinaire, à s’ébattre aux côtés de Mârouf, et qu’il s’ébattit à ses côtés, elle lui mit la main sous l’aisselle, pour l’interroger, et, plus douce que le miel, et câline et dorlotante et tendre et caressante comme toutes les femmes qui ont quelque chose à demander et à obtenir…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… Et donc, à la tombée de la nuit, quand la princesse fut, comme à l’ordinaire, à s’ébattre aux côtés de Mârouf, et qu’il s’ébattit à ses côtés, elle lui mit la main sous l’aisselle, pour l’interroger, et, plus douce que le miel, et câline et dorlotante et tendre et caressante comme toutes les femmes qui ont quelque chose à demander et à obtenir, elle lui dit : « Ô lumière de mon œil, ô fruit de mon foie, ô noyau de mon cœur et vie et délices de mon âme, les feux de ton amour ont entièrement embrasé mon sein. Et moi je suis prête à sacrifier ma vie pour toi et à partager ton sort, quel qu’il puisse être. Mais, par ma vie sur toi ! n’aie rien de caché pour la fille de ton oncle. Dis-moi donc de grâce, afin que je le garde au plus secret de mon cœur, pour quel motif cette grande caravane, dont s’entretient toujours mon père avec son vizir, n’est pas encore arrivée ? Et si tu as quelque embarras ou quelque doute à ce sujet, confie-toi à moi, en toute sincérité, et je m’emploierai à trouver le moyen d’éloigner de toi tout désagrément. » Et, ayant ainsi parlé, elle l’embrassa, et le serra contre sa poitrine, et se laissa fondre dans ses bras. Et Mârouf se mit soudain à rire aux éclats, et répondit : « Ô ma chérie, pourquoi prendre tant de détours pour me demander une chose aussi simple ? Car moi je suis disposé, sans aucune difficulté, à te dire la vérité, et à ne te rien cacher. »

Et il se tut un instant, pour avaler sa salive, et reprit : « Sache, en effet, ô ma chérie, que je ne suis ni marchand, ni maître de caravanes, ni possesseur d’aucune richesse ou autre semblable calamité. Car, dans mon pays, je n’étais qu’un pauvre savetier-raccommodeur, marié à une peste de femme appelée Fattoumah la Bouse chaude, un emplâtre sur mon cœur et un fléau noir sur mes yeux. Et il m’arriva avec elle telle et telle chose. » Et il se mit à raconter à la princesse toute son histoire avec son épouse du Caire et ce qui lui advint à la suite de l’incident de la kenafa échevelée au miel d’abeilles. Et il ne lui cacha rien et n’omit aucun détail de tout ce qui lui était arrivé à partir de ce moment jusqu’à son naufrage et la rencontre de son camarade d’enfance, le généreux marchand Ali. Mais il n’y a aucune utilité à le répéter.

Lorsque la princesse eut entendu le récit de cette histoire de Mârouf, elle se mit à rire tellement qu’elle se renversa sur le derrière. Et Mârouf se mit à rire également, et dit : « C’est Allah qui est l’Octroyeur des destinées. Et tu étais écrite dans mon sort, ô ma maîtresse. » Et elle lui dit : « Certes, ô Mârouf, tu es un maître en fait de ruses, et nul ne peut t’être comparé en finesse, en sagacité, en délicatesse et en bonheur. Mais que dira mon père et que dira surtout son vizir, ton ennemi, s’ils viennent à apprendre la vérité de ton histoire et l’invention de la caravane ? Certainement, ils te feront mourir ; et moi, de douleur, je mourrai à côté de toi. Il vaut donc mieux, pour le moment, que tu quittes le palais, et que tu te retires vers quelque pays éloigné, en attendant que je trouve le moyen d’arranger les choses et d’expliquer l’inexplicable. » Et elle ajouta : « Prends donc ces cinquante mille dinars que je possède, monte à cheval et va vivre dans un endroit caché, en me faisant connaître ta retraite, afin que je puisse, tous les jours, t’expédier un courrier qui te donne de mes nouvelles et m’en apporte des tiennes. Et c’est là, ô mon chéri, le meilleur parti que nous ayons à prendre dans cette circonstance. » Et Mârouf répondit : « Je me fie à toi, ô ma maîtresse ; et je me mets sous ta protection. » Et elle l’embrassa, et fit avec lui sa chose ordinaire jusqu’au milieu de la nuit.

Alors elle lui dit de se lever, le revêtit d’un habit de mamelouk, et lui donna le meilleur cheval des écuries de son père. Et Mârouf sortit de la ville, semblable à un mamelouk du roi, et s’en alla en sa voie. Et, pour le moment, voilà pour ce qui lui arriva. Mais pour ce qui est de la princesse, du roi, du vizir et de la caravane invisible, voici.

Le lendemain, de bonne heure, le roi vint s’asseoir dans la salle de réunion, ayant à ses côtés, son vizir. Et il fit appeler la princesse, pour s’informer auprès d’elle de ce qu’il lui avait recommandé d’apprendre. Et, comme la veille, la princesse vint se tenir derrière le rideau qui la séparait des hommes, et demanda : « Qu’y a-t-il, ô mon père ? » Il demanda : « Eh bien, ma fille, qu’as-tu appris, et qu’as-tu à nous dire ? » Et elle répondit : « Ce que j’ai à dire, ô mon père ? Ah ! qu’Allah confonde le Malin, le Lapidé ! Et, puisse-t-il, par la même occasion, maudire les calomniateurs, et noircir le visage de goudron de ton vizir qui a voulu noircir mon visage et celui de mon époux, l’émir Mârouf ! » Et le roi demanda : « Et comment cela ? Et pourquoi ? » Elle dit : « Comment, par Allah ! est-il possible que tu accordes ta confiance à cet homme néfaste, qui a tout mis en œuvre pour discréditer dans ton esprit le fils de mon oncle ? » Et elle se tut un instant, comme suffoquée d’indignation, et ajouta : « Sache, en effet, ô mon père, qu’il n’y a pas sur la face de la terre un homme aussi intègre, aussi droit et aussi véridique que l’émir Mârouf – qu’Allah le comble de Ses grâces ! – Voici ce qui est arrivé depuis l’instant où je t’ai quitté : À la tombée de la nuit, au moment où mon époux bien-aimé était entré dans mon appartement, voici que l’eunuque que j’ai à mon service demanda à nous parler pour une communication qui ne souffrait pas de délai. Et il fut introduit ; et il tenait à la main une lettre. Et il nous dit que cette lettre venait de lui être remise par dix mamalik étrangers, richement habillés, qui demandaient à parler à leur maître Mârouf. Et mon époux ouvrit la lettre et la lut ; puis il me la passa et je la lus également. Or, elle était du chef même de la grande caravane que vous attendez avec tant d’impatience. Et le chef de la caravane, qui a sous ses ordres, pour accompagner le convoi, cinq cents jeunes mamalik, semblables aux dix qui attendaient à la porte, expliquait, dans cette lettre, que, durant le voyage, ils avaient fait la rencontre malencontreuse d’une horde de Bédouins pillards, coupeurs de routes qui avaient voulu leur disputer le chemin. D’où premier motif de retard de l’arrivée de la caravane. Et il disait qu’après avoir triomphé de cette horde-là, ils avaient été attaqués, la nuit, quelques jours plus tard, par une autre bande de Bédouins, beaucoup plus nombreuse et mieux armée. Et il en était résulté un sanglant combat où, malheureusement, la caravane perdit cinquante mamalik tués, deux cents chameaux, et quatre cents ballots de marchandises de prix.

« À cette nouvelle désagréable, mon époux, loin de se montrer ému, déchira la lettre, en souriant, sans même demander d’autres explications aux dix esclaves qui attendaient à la porte, et me dit : « Qu’est-ce que c’est que quatre cents ballots et deux cents chameaux perdus ? C’est à peine si ça représente une perte de neuf cent mille dinars d’or. En vérité, ça ne mérite pas qu’on en parle, et surtout que tu t’en préoccupes, ma chérie. Le seul ennui qui en résulte pour nous est qu’il faut que je m’absente quelques jours, pour aller presser l’arrivée du reste de la caravane. » Et il se leva, en riant, et me serra contre sa poitrine, et prit congé de moi, tandis que je versais les larmes de la séparation. Et il descendit, en me recommandant encore de tranquilliser mon cœur et de rafraîchir mes yeux. Et moi, l’ayant vu disparaître, ce noyau de mon cœur, je penchai ma tête par la fenêtre qui donne sur la cour, et je vis mon bien-aimé qui causait avec les dix jeunes mamalik, beaux comme des lunes, qui avaient apporté la lettre. Et il monta sur son cheval, et sortit à leur tête du palais, pour aller hâter l’arrivée de la caravane. »

Et, ayant ainsi parlé, la jeune princesse se moucha bruyamment, comme une personne qui aurait pleuré à cause de l’absence, et ajouta d’une voix devenue soudain irritée : « Eh bien, mon père, que serait-il arrivé, dis-le-moi, si j’avais eu l’indiscrétion de parler à mon époux comme tu m’avais conseillé de le faire, poussé que tu étais par ton vizir de goudron ? Oui, que serait-il arrivé ? Mon époux m’aurait désormais considérée avec l’œil du mépris et de la méfiance, et ne m’aurait plus aimée, et m’aurait même haïe, et à juste titre, en vérité ! Et tout cela à cause des suppositions offensantes et des soupçons injurieux de ton vizir, cette barbe de malheur ! » Et, ayant ainsi parlé, la princesse se leva, derrière le rideau, et s’en alla, en faisant beaucoup de bruit et de démonstrations irritées. Et le roi se tourna alors vers son vizir, et lui cria : « Ah ! fils de chien, tu vois ce qui nous arrive par ta faute ? Par Allah ! je ne sais ce qui me retient encore de faire entrer ta longueur dans ta largeur. Mais avise-toi encore une fois de jeter la suspicion sur mon gendre Mârouf, et tu verras ce qui t’attend ! » Et il lui lança un regard de travers, et leva le diwân. Et voilà pour eux !

Mais pour ce qui est de Mârouf, voici. Lorsqu’il fut sorti de la ville de Khaïtân, qui était la capitale du roi, père de la princesse, et qu’il eut voyagé dans les plaines désertes pendant quelques heures, il commença à sentir qu’une grande fatigue le courbaturait, vu qu’il n’était pas habitué à monter les chevaux des rois, et que son métier de savetier ne l’avait point destiné à être un jour le splendide cavalier qu’il était présentement. Et, en outre, il ne laissait point d’être inquiet sur les suites de son affaire ; et il commençait à regretter amèrement d’avoir dit la vérité à la princesse. Et il se disait : « Voilà que tu es maintenant réduit à errer sur les routes, au lieu de te délecter, dans les bras de ton épouse beurrée, dont les caresses t’avaient fait oublier la calamiteuse Bouse chaude, du Caire…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Voilà que tu es maintenant réduit à errer sur les routes, au lieu de te délecter dans les bras de ton épouse beurrée, dont les caresses t’avaient fait oublier la calamiteuse Bouse chaude, du Caire. » Et, songeant à tous les amoureux passés, qui avaient eu leur cœur brûlé par la séparation, il se prit à s’apitoyer sur son propre état et à pleurer à chaudes larmes, en se récitant des vers désespérés sur l’absence. Et, gémissant de la sorte et exhalant sa douleur d’amant par les tirades des vers analogues à sa situation, il arriva, après le lever du soleil, auprès d’un petit village. Et il aperçut dans un champ un fellah qui labourait avec une charrue attelée de deux bœufs. Et comme, dans sa hâte de fuir le palais et la ville, il avait oublié de se munir de provisions de bouche pour le voyage, il était torturé par la faim et la soif ; et il s’approcha de ce fellah, et le salua, disant : « Le salam sur toi, ô cheikh ! » Et le fellah lui rendit son salut, disant : « Et sur toi le salam, la miséricorde d’Allah et Ses bénédictions ! Tu es sans doute, ô mon maître, un mamelouk d’entre les mamalik du sultan ? » Et Mârouf répondit : « Oui. » Et le fellah dit : « Sois le bienvenu, ô visage de lait, et fais-moi la grâce de descendre chez moi et d’accepter mon hospitalité. » Et Mârouf, qui vit tout de suite qu’il avait affaire à un homme généreux, jeta un coup d’œil sur la pauvre habitation qui était à proximité, et constata qu’elle ne contenait rien ce qui pouvait le nourrir et le désaltérer.

Et il dit au fellah : « Ô mon frère, je ne vois rien dans ta maison que tu puisses offrir à un hôte affamé comme moi. Comment donc feras-tu si j’accepte ton invitation ? » Et le fellah répondit : « Le bien d’Allah ne manque pas ; il est tout trouvé. Descends seulement de cheval, ô mon maître, et laisse-moi te soigner et t’héberger, pour Allah. Le village est tout proche, et j’aurai vite fait d’y courir de toute la vitesse de mes jambes, et de t’en rapporter ce qu’il faut pour te restaurer et te rendre content. Et je ne manquerai pas non plus d’apporter le fourrage et le grain pour la nourriture de ton cheval. » Et Mârouf, pris de scrupule, et ne voulant pas déranger ce pauvre homme et l’arracher à son travail, lui répondit : « Mais puisque le village est tout proche, ô mon frère, j’aurai bien plus vite fait que toi d’y courir à cheval, et d’acheter au souk tout ce qu’il faut, pour moi et pour mon cheval. » Mais le fellah, qui ne pouvait se résoudre, dans sa générosité native, à laisser partir ainsi, sans lui donner l’hospitalité, un étranger de la voie d’Allah, reprit : « De quel souk parles-tu, ô mon maître ? Est-ce qu’un misérable petit village comme le nôtre, dont les maisons sont bâties en bouse de vache, possède un souk ou quoi que ce soit qui, de près ou de loin, ressemble à un souk ? Nous n’avons guère d’affaires de vente ou d’achat ; et chacun vit sur le peu qu’il possède. Je te supplie donc, par Allah et par le Prophète béni, de descendre chez moi, pour m’obliger et faire plaisir à mon esprit et à mon cœur. Et j’irai vite au village et je reviendrai plus vite encore. » Alors Mârouf, voyant qu’il ne pouvait refuser l’offre de ce pauvre fellah sans le peiner et le chagriner, descendit de cheval, et alla s’asseoir à l’entrée de la hutte en bouse séchée, tandis que le fellah, aussitôt, livrant ses jambes au vent dans la direction du village, ne tarda pas à disparaître dans le loin.

Et, en attendant qu’il revînt avec les provisions, Mârouf se mit à réfléchir et à se dire : « Voici que j’ai été une cause de tracas et d’embarras pour ce pauvre, à qui je ressemblais tellement quand je n’étais qu’un misérable savetier-raccommodeur. Mais, par Allah ! je veux réparer, autant qu’il est en mon pouvoir, le dommage que je lui cause en le laissant quitter ainsi son ouvrage. Et, pour commencer, je vais m’essayer, sur-le-champ, à labourer à sa place, et à lui faire regagner de la sorte le temps qu’il perd pour moi. »

Et il se leva, à l’heure et à l’instant, et, vêtu de ses habits dorés de mamelouk royal, il prit en main la charrue et fit avancer la paire de bœufs, dans la ligne du sillon déjà tracé. Mais à peine avait-il fait faire quelques pas aux bœufs, que le soc de la charrue s’arrêta soudain, avec un bruit singulier, contre quelque chose qui fit résistance ; et les bœufs, entraînés par leur effort, tombèrent sur leurs jambes de devant. Et Mârouf, donnant de la voix, fit se relever les bêtes, et les fouetta vivement, pour vaincre la résistance. Mais, malgré l’énorme coup de collier que les bœufs donnèrent, la charrue ne bougea pas d’un pouce, et resta fixée au sol comme pour attendre le jour du Jugement. Alors Mârouf se décida à examiner quelle pouvait bien être l’affaire. Et, après avoir enlevé la terre, il trouva que le soc de la charrue s’était engagé de la pointe dans un fort anneau de cuivre rouge scellé dans une table de marbre, presque à ras du labour.

Et, poussé par la curiosité, Mârouf se mit à essayer de mouvoir et d’enlever cette table de marbre. Et, après quelques efforts, il finit par réussir à la remuer et à la faire glisser. Et il aperçut, à l’intérieur, un escalier qui conduisait, par des marches de marbre, dans un caveau souterrain, de forme carrée, de la grandeur d’un hammam. Et Mârouf, prononçant la formule du « bismillah », descendit dans ce caveau, et vit qu’il était composé de quatre salles consécutives. Et la première de ces salles était remplie de pièces d’or, depuis le sol jusqu’au plafond ; et la seconde était pleine de perles, d’émeraudes et de corail, également du sol au plafond ; et la troisième d’hyacinthes, de rubis, de turquoises, de diamants et de pierreries de toutes les couleurs ; mais la quatrième, qui était la plus vaste et la mieux conditionnée, ne contenait rien autre chose qu’un socle en bois d’ébène sur lequel était posé un tout petit coffret de cristal, pas plus gros qu’un citron.

Et Mârouf s’étonna prodigieusement de sa découverte et se réjouit de ce trésor. Mais ce qui l’intriguait le plus, c’était ce minuscule coffret de cristal, seul objet apparent dans l’immense quatrième salle du souterrain. Aussi, ne pouvant résister aux sollicitations de son âme, il tendit la main vers le petit objet insignifiant, qui le tentait infiniment plus que toutes les merveilles du trésor, et, s’en étant emparé, il l’ouvrit. Et il y trouva un anneau d’or, surmonté d’un chaton en cornaline, où étaient gravés, en caractères extrêmement fins et semblables aux pattes des fourmis, des écritures talismaniques. Et Mârouf, d’un mouvement instinctif, passa cet anneau à son doigt, et l’y ajusta en le frottant.

Et aussitôt une voix forte sortit du chaton de l’anneau, qui dit : « À tes ordres ! à tes ordres ! De grâce ne me frotte pas davantage ! Ordonne, et tu seras obéi. Que souhaites-tu, parle ! Veux-tu que je démolisse ou que je construise, que je tue quelques rois et quelques reines ou que je te les amène, que je fasse surgir une ville entière ou que j’anéantisse tout un pays, que je couvre de fleurs une contrée ou que je la dévaste, que je rase une montagne ou que je dessèche une mer, parle, souhaite, désire. Mais, de grâce ! ne me frotte pas avec violence, ô mon maître ! Je suis ton esclave, par la permission du Maître des genn, du Créateur du jour et de la nuit. » Et Mârouf, qui ne s’était pas d’abord bien rendu compte d’où sortait cette voix, finit par constater qu’elle sortait du chaton même de l’anneau qu’il avait mis à son doigt, et dit, en s’adressant à celui qui était dans la cornaline : « Ô créature de mon Seigneur, qui es-tu ? » Et la voix de la cornaline répondit : « Je suis le genni Père au Bonheur, esclave de cet anneau. Et j’exécute, en aveugle, les ordres de quiconque s’est rendu maître de cet anneau. Et rien ne m’est impossible, car je suis le chef suprême de soixante-douze tribus de genn, d’éfrits, de cheitâns, d’aouns et de mareds. Et chacune de ces tribus est composée de douze mille gaillards irrésistibles, plus forts que les éléphants et plus subtils que le mercure. Mais, comme je te l’ai dit, ô mon maître, je suis, à mon tour, soumis à cet anneau ; et, quelque grande que soit ma puissance, j’obéis à celui qui le possède, comme un enfant à sa mère. Toutefois, laisse-moi t’avertir que si, par malheur, tu frottais deux fois de suite le chaton, au lieu d’une, tu me ferais consumer dans le feu des noms terribles qui sont gravés sur l’anneau. Et tu me perdrais irrévocablement…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… Toutefois, laisse-moi t’avertir que si, par malheur, tu frottais deux fois de suite le chaton, au lieu d’une, tu me ferais consumer dans le feu des noms terribles qui sont gravés sur l’anneau. Et tu me perdrais irrévocablement. »

Et Mârouf, ayant entendu cela, répondit à l’éfrit de la cornaline : « Ô excellent et puissant Père au Bonheur, sache que j’ai fixé tes paroles dans l’endroit le plus sûr de ma mémoire. Mais, pour commencer, peux-tu me dire qui t’a enfermé dans cette cornaline, et qui t’a soumis à la puissance du maître de l’anneau ? » Et le genni répondit de l’intérieur du chaton : « Sache, ya sidi, que le lieu où nous nous trouvons est le trésor antique de Scheddad fils d’Aâd, le bâtisseur de la fameuse ville, maintenant en ruine, d’Irem aux Colonnes. Or moi, pendant sa vie, j’étais l’esclave du roi Scheddad. Et c’est précisément son anneau que tu possèdes, l’ayant trouvé dans le cristal où il était enfermé depuis les temps ! »

Et l’ancien raccommodeur de savates de la rue Rouge, du Caire, devenu maintenant, grâce à la possession de cet anneau, le successeur direct de la postérité de Nemrod et de cet héroïque et orgueilleux Scheddad, qui avait vécu l’âge de sept aigles, voulut expérimenter, sans retard, les vertus merveilleuses incluses dans le chaton. Et il dit à celui qui était dans la cornaline : « Ô esclave de l’anneau, pourrais-tu faire sortir de ce souterrain et porter sur la terre, à la lumière, le trésor enfermé ici ? » Et la voix du Père au Bonheur répondit : « Mais sans aucun doute, et c’est précisément ce qui m’est le plus facile ! » Et Mârouf lui dit : « Puisqu’il en est ainsi, je te demande de faire sortir tout ce qu’il y a ici de richesses et de merveilles, sans en rien laisser à ceux qui pourraient venir après moi, pas même la trace. » Et la voix répondit : « J’écoute et j’obéis. » Puis elle cria : « Hé, les petits garçons ! »

Et aussitôt Mârouf vit apparaître devant lui douze jeunes garçons d’une grande beauté, portant sur leurs têtes de vastes corbeilles. Et, après avoir embrassé la terre entre les mains de Mârouf charmé, ils se relevèrent, et, en un clin d’œil, ils transportèrent dehors, en plusieurs fournées, tous les trésors contenus dans les trois salles du souterrain. Et lorsqu’ils eurent fini ce travail, ils vinrent de nouveau présenter leurs hommages à Mârouf, de plus en plus charmé, et disparurent comme ils étaient venus.

Alors Mârouf, à la limite du contentement, se tourna vers l’habitant de la cornaline, et lui dit : « C’est parfait. Mais je voudrais maintenant des caisses, des mules avec leurs muletiers, et des chameaux avec leurs chameliers, pour transporter ces trésors à la ville de Khaïtân, capitale du royaume de Sohatân. » Et l’esclave enfermé dans le chaton répondit : « À tes ordres ! rien n’est plus aisé à se procurer. » Et il poussa un grand cri, et, à l’instant même, mules et muletiers, chameaux et chameliers, caisses et paniers, et mamalik somptueusement vêtus, beaux comme des lunes, apparurent devant Mârouf, au nombre de six cents de chaque espèce. Et, en moins de temps qu’il n’en faut pour fermer un œil et l’ouvrir, ils chargèrent sur les bêtes les caisses et paniers, remplis au préalable d’or et de joyaux, et se rangèrent en bon ordre. Et les jeunes mamalik montèrent sur leurs beaux chevaux et encadrèrent, de distance en distance, la caravane.

Et l’ancien savetier dit alors à son serviteur de l’anneau : « Ô Père au Bonheur, je désire maintenant de toi un millier d’autres animaux chargés de soieries et d’étoffes précieuses de la Syrie, de l’Égypte, de la Grèce, de la Perse, de l’Inde et de la Chine. » Et le genni répondit par l’ouïe et l’obéissance. Et, aussitôt, les mille chameaux et mulets chargés des objets en question apparurent devant Mârouf, et allèrent se ranger d’eux-mêmes, en file régulière, à la suite du convoi, encadrés, comme leurs semblables, par d’autres jeunes mamalik aussi superbement vêtus et montés que leurs frères. Et Mârouf fut content, et dit à l’habitant de l’anneau : « Maintenant, avant de partir, je désire manger. Dresse-moi donc un pavillon de soie, et sers-moi des plateaux de mets choisis et de boissons fraîches. » Et cela fut exécuté sur-le-champ.

Et Mârouf entra dans le pavillon et s’assit devant les plateaux, juste au moment où le bon fellah revenait du village. Et le pauvre arriva, portant sur sa tête une écuelle de bois remplie de lentilles à l’huile, sous son bras gauche du pain noir et des oignons, et sous son bras droit un sac à picotin rempli d’avoine pour le cheval. Et il vit, devant sa maison, la prodigieuse caravane, et le pavillon de soie où était assis Mârouf entouré par des esclaves empressés qui le servaient, tandis que d’autres esclaves se tenaient derrière lui, les bras croisés sur la poitrine. Et il fut extrêmement ému, et pensa : « Sûrement, le sultan, qui s’était fait précéder par le premier mamelouk que j’ai vu, est arrivé ici, pendant mon absence ! Quel dommage que je n’aie pas pensé à égorger mes deux poules et à les lui préparer au beurre de vache. » Et il résolut tout de même de le faire, bien qu’il fût en retard, et se dirigea vers ses deux poules pour les égorger et les offrir au sultan, rôties au beurre de vache…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Et se dirigea vers ses deux poules pour les égorger et les offrir au sultan, rôties au beurre de vache.

Mais Mârouf l’aperçut et l’appela. Et il dit en même temps aux esclaves qui le servaient : « Amenez-le-moi ! » Et ils coururent à lui, et le transportèrent dans le pavillon avec son écuelle de lentilles, ses oignons, son pain noir et son sac à picotin. Et Mârouf se leva en son honneur et l’embrassa et lui dit : « Que portes-tu là, ô mon frère de misère ? » Et le pauvre fellah s’étonna prodigieusement d’être traité si affectueusement par un homme de cette importance, et de l’entendre lui parler sur ce ton et l’appeler son « frère de misère ». Et il se dit : « Si celui-ci est un pauvre, alors que suis-je moi ? » Et il lui répondit : « Je t’apporte le repas de l’hospitalité, ô mon maître, et la ration de ton cheval. Mais je te prie d’excuser mon ignorance ! Car si j’avais su que tu étais le sultan, je n’aurais pas hésité à sacrifier en ton honneur les deux poules que je possède, et à te les faire rôtir au beurre de vache. Mais la misère rend l’homme aveugle et lui enlève toute perspicacité. » Et il baissa la tête, à la limite de la honte et de la confusion. Et Mârouf, à ces paroles, se rappelant son état ancien, alors qu’il était dans une misère semblable ou même pire que celle de ce pauvre fellah, se mit à pleurer. Et ses larmes coulaient abondamment entre les poils de sa barbe, et tombaient dans les plateaux. Et il dit au fellah : « Ô mon frère, tranquillise ton cœur. Je ne suis point le sultan, mais seulement son gendre. À la suite de quelques difficultés que nous avions eues ensemble, j’avais quitté le palais. Mais il m’envoie maintenant tous ces esclaves et tous ces cadeaux, pour me prouver qu’il veut se réconcilier avec moi. Je vais donc retourner sur mes pas, sans différer davantage. Quant à toi, mon frère, qui voulus me traiter, sans me connaître, avec tant de bonté, sache que tu n’as pas semé dans un terrain desséché. »

Et il obligea le fellah à s’asseoir à sa droite, et lui dit : « Nonobstant tous les mets que tu vois dans ces plateaux, je jure par Allah que je ne veux manger que de ton plat de lentilles, et que je ne toucherai point à autre chose qu’à ce pain et à ces oignons. » Et il ordonna aux esclaves de servir les mets somptueux au fellah ; et, pour sa part, il ne mangea que les lentilles de l’écuelle, le pain noir et les oignons. Et il se dilata et se réjouit, en voyant l’étonnement du pauvre fellah à la vue de tant de mets dont le parfum satisfaisait le cerveau, et de tant de couleurs qui charmaient les regards.

Et lorsqu’on eut fini de manger, on remercia le Rétributeur pour ses bienfaits ; et Mârouf se leva et, prenant le fellah par la main, il le conduisit hors du pavillon vers la caravane. Et il l’obligea à choisir, de chaque variété de marchandise et de ballot, une paire de chameaux et une paire de mulets. Puis il lui dit : « Cela devient ta propriété, ô mon frère. Et je te laisse, en outre, ce pavillon avec tout ce qu’il contient. » Et, sans vouloir écouter ses refus ni l’expression de sa gratitude, il prit congé de lui, en l’embrassant encore une fois, remonta sur son cheval, se mit à la tête de la caravane, et, se faisant précéder dans la ville par un courrier plus rapide que l’éclair, chargé d’annoncer son arrivée au roi, il s’en alla en sa voie.

Or, le courrier de Mârouf arriva au palais, juste au moment où le vizir disait au roi : « Dissipe ton erreur, ô mon maître, et n’ajoute pas foi aux paroles de la princesse, ta fille, concernant le départ de son époux. Car par la vie de ta tête ! l’émir Mârouf est parti d’ici en fugitif, craignant ton juste ressentiment, et non point pour aller hâter l’arrivée d’une caravane qui n’existe pas. Par les jours sacrés de ta vie, cet homme n’est qu’un menteur, un fourbe et un imposteur ! » Et, comme le roi, déjà à moitié persuadé par ces paroles, ouvrait la bouche pour faire la réponse qu’il fallait, le courrier entra et, après s’être prosterné, lui annonça l’arrivée imminente de Mârouf, en disant : « Ô roi du temps, je viens vers toi comme annonciateur. Et je t’apporte la bonne nouvelle de l’arrivée, derrière moi, de mon maître l’émir puissant et généreux, le héros insigne, Mârouf, ton gendre. Et il est à la tête d’une caravane qui n’a pu aller aussi vite que moi, à cause des lourdes splendeurs dont elle est chargée. » Et, ayant ainsi parlé, le jeune mamelouk baisa de nouveau la terre entre les mains du roi, et s’en alla comme il était venu.

Alors le roi, à la limite du bonheur, mais furieux contre son vizir, se tourna de son côté et lui dit : « Qu’Allah noircisse ton visage et le rende aussi ténébreux que ton esprit ! Et puisse-t-il maudire ta barbe, ô traître, et te convaincre de mensonge et de duplicité, comme tu vas être enfin convaincu de la grandeur et de la puissance de mon gendre ! » Et le vizir, atterré et se refusant désormais toute réflexion, se jeta aux pieds de son maître, sans avoir la force de répondre une seule parole. Et le roi le laissa dans cette position, et sortit donner l’ordre d’orner et de pavoiser la ville, et de tout préparer pour aller, en cortège, au-devant de son gendre.

Après quoi il alla dans l’appartement de sa fille, et lui annonça l’heureuse nouvelle. Et la princesse, en entendant son père lui parler de l’arrivée de son époux à la tête d’une caravane qu’elle croyait avoir elle-même inventée de toutes pièces, fut à la limite de la perplexité et de l’étonnement. Et elle ne sut que penser, que dire ou que répondre ; et elle se demanda si son époux se raillait une nouvelle fois du sultan, ou s’il avait voulu, lors de la nuit, où il lui avait raconté son histoire, se moquer d’elle ou simplement lui faire subir une épreuve pour voir si elle éprouvait un réel penchant pour lui. Et, quoi qu’il en fût, elle préféra garder pour elle seule ses doutes et ses étonnements, en attendant de voir quelle pouvait bien être l’affaire. Et elle se contenta de montrer à son père un visage épanoui de contentement. Et le roi sortit de chez elle, et se mit à la tête du cortège qui alla au-devant de Mârouf.

Mais celui qui fut le plus étonné de tous, et le plus abasourdi, fut sans conteste l’excellent marchand Ali, le camarade d’enfance de Mârouf, qui savait, mieux que personne, à quoi s’en tenir sur les richesses de Mârouf. Aussi, quand il vit le pavoisement de la ville, et les préparatifs de fête, et le cortège royal qui sortait de la ville, il interrogea les passants, leur demandant le motif de tout ce mouvement. Et ils lui répondirent : « Comment, tu ne sais pas ? Mais c’est le gendre du roi, l’émir Mârouf qui revient à la tête d’une caravane splendide ! » Et l’ami de Mârouf frappa ses mains l’une dans l’autre, et se dit : « Quelle peut bien être cette nouvelle fourberie du savetier ? Par Allah ! depuis quand le travail du raccommodage des savates a-t-il pu rendre mon ami Mârouf possesseur et conducteur de caravanes ? Mais Allah est le Tout-Puissant…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Et l’ami de Mârouf frappa ses mains l’une dans l’autre, et se dit : « Quel peut bien être ce nouveau tour du savetier ? Par Allah ! depuis quand le travail du raccommodage des savates a-t-il pu rendre mon ami possesseur ou conducteur de caravanes ? Mais Allah est le Tout-Puissant ! Et puisse-t-il sauvegarder son honneur et le préserver de la honte publique ! » Et il resta là, attendant, comme les autres, l’arrivée de la caravane.

Et bientôt le cortège fit son entrée dans la ville. Et Mârouf chevauchait en tête, plus brillant mille fois que le roi, et magnifique et triomphant, à faire éclater d’envie la poche à fiel des cochons. Et il était suivi de l’immense caravane encadrée par les beaux mamalik vêtus d’étoffes merveilleuses. Et tout cela était si beau et si prodigieux, que nul ne se souvenait avoir vu ou entendu raconter quelque chose de semblable. Et le marchand Ali vit également Mârouf en cet état extraordinaire, et se dit : « C’est bien ça. Il aura combiné quelque chose avec la princesse, son épouse, pour se moquer du roi. » Et il s’approcha de Mârouf, et réussit à le joindre, malgré tout l’apparat qui l’entourait, et il lui dit, mais de façon à n’être entendu que de lui seul : « Sois le bienvenu, ô cheikh des heureux fripons, et le plus adroit des fourbes ! Qu’est-ce que c’est que tout ça ? Mais Allah, tu mérites tout ce qui t’arrive de faveurs et de faste, ô mon ami. Va ! sois content et dilate-toi ! Et qu’Allah augmente tes tours et tes friponneries ! » Et Mârouf se mit à rire des paroles de son ami, et prit rendez-vous avec lui pour le lendemain.

Et, là-dessus, Mârouf arriva au palais, aux côtés du roi, et monta s’asseoir, dans sa gloire, sur un trône dressé dans la grande salle des audiences. Et il ordonna qu’on commençât par transporter dans le trésor du roi les caisses remplies d’or, de joyaux, de perles et de pierreries, de remplir avec ces matières tous les sacs des armoires, et de lui apporter ensuite tout le reste, ainsi que les ballots qui contenaient les étoffes précieuses et les soieries. Et on exécuta ponctuellement ses ordres. Et il fit ouvrir en sa présence les caisses et les ballots, l’un après l’autre, et se mit à distribuer, à pleines mains, aux grands du palais et à leurs épouses les étoffes merveilleuses, les perles et les pierreries, et à faire de grandes largesses aux membres du diwân, aux marchands qu’il connaissait, aux pauvres et aux petits. Et malgré les objurgations du roi, qui voyait ces choses précieuses disparaître comme l’eau dans un crible, Mârouf ne se leva qu’il n’eût distribué toute la charge de la caravane. Car le moins qu’il donnait était une poignée ou deux d’or, d’émeraudes, de perles ou de rubis. Et il les jetait à pleines mains, alors que le roi souffrait horriblement et grimaçait de douleur, en s’écriant à chaque don : « Assez, ô mon fils, assez ! Il ne va plus rien nous rester. » Mais Mârouf, souriant, répondait chaque fois : « Par ta vie ! ne crains pas cela. Car ce que j’ai est inépuisable ! »

Sur ces entrefaites, le vizir vint annoncer au roi que les armoires du trésor étaient maintenant pleines jusqu’au haut, et qu’on ne pouvait plus rien y mettre. Et le roi lui dit : « Bien. Choisis une autre salle, et remplis-la comme la précédente ! » Et Mârouf, sans le regarder, lui dit : « Tu peux ! » Et il ajouta : « Et tu en rempliras une troisième salle, puis une quatrième. Et, si le roi ne s’y oppose pas, je pourrai également remplir toutes les salles du palais avec ces choses-là qui, pour moi, n’ont aucune valeur. » Et le roi ne savait plus si tout cela se passait en rêve ou à l’état de veille. Et il était à la limite extrême de l’étonnement. Et le vizir sortit pour aller remplir encore une ou deux nouvelles salles avec les trésors rapportés par Mârouf.

Quant à Mârouf, il se hâta, dès que ces préliminaires furent terminés et qu’il eut ainsi prouvé qu’il avait accompli tout ce qu’il avait annoncé, et même au delà, de lever la séance de la distribution, et de se rendre auprès de sa jeune épouse. Et la princesse, dès qu’elle l’eut vu, vint à lui, les yeux pleins de joie, et lui baisa la main, et lui dit : « Sans doute, ô fils de l’oncle, tu as voulu t’égayer à mes dépens et rire de moi, ou peut-être mettre mon affection à l’épreuve, en me racontant l’histoire de ton ancienne pauvreté et de tes malheurs avec ton épouse calamiteuse Fattoumah la Bouse chaude. Mais je remercie Allah Très-Haut qui m’a empêchée de me conduire à ton égard, ô mon maître, autrement que je ne l’ai fait. » Et Mârouf l’embrassa, lui fit la réponse qu’il fallait, et lui donna un habit magnifique et un collier formé de dix rangs de quarante perles orphelines, grosses comme des œufs de pigeon, et des bracelets de poignets et de chevilles ouvrés par les magiciens. Et la princesse, voyant tous ces beaux objets, éprouva un très vif plaisir, et s’écria : « Certes ! je veux garder cette belle robe et ces parures pour les jours de fête seulement ! » Et Mârouf sourit et lui dit : « Ô ma chérie, ne te préoccupe pas de cela ! Tous les jours je te donnerai de nouvelles robes et de nouvelles parures, tant que tes armoires ne seront pas débordées et que tes coffres ne seront pas remplis jusqu’aux bords. » Et, là-dessus, ils firent leur chose ordinaire jusqu’au matin.

Or, il n’était pas encore sorti de la moustiquaire, qu’il entendit la voix du roi qui demandait à entrer. Et il se hâta d’aller lui ouvrir, et le vit bouleversé et le visage jaune et l’aspect terrifié. Et il le fit entrer avec précaution, et s’asseoir sur le divan ; et la princesse se leva, tout émue de cette visite inattendue et de l’air de son père, et se hâta de l’asperger d’eau de rose pour calmer son état et lui faire recouvrer la parole. Et lorsqu’il put enfin s’exprimer, il dit à Mârouf : « Ô mon fils, je suis porteur, hélas ! de mauvaises nouvelles ! mais il faut que je te les dise, pour que tu sois averti du malheur qui t’arrive. Ah ! faut-il ou ne faut-il pas ? » Et Mârouf répondit : « Il faut, certainement ! » Et le roi dit : « Eh bien, sache, ô mon enfant, que mes serviteurs et mes gardes, à la limite de la perplexité, sont venus m’annoncer, il y a un moment, que tes deux mille mamalik, caravaniers, chameaux et mulets ont disparu cette nuit, sans que personne ait su par quel chemin ils étaient partis, ni découvert la moindre trace de leur marche. Un oiseau qui s’envole d’une branche laisse plus de trace que toute cette caravane n’en a laissé sur nos chemins. Or, comme cette perte est pour toi une perte sans recours, j’ai été tellement frappé que j’en suis encore tout étourdi. »

Et Mârouf, ayant entendu ces paroles du roi, se mit à rire soudain, et répondit : « Ô oncle, calme ton esprit. Car la perte ou la disparition de mes caravaniers et de mes animaux n’est pas plus importante pour moi que la perte d’une goutte d’eau de la mer. Car, aujourd’hui, comme demain et comme après-demain et les autres jours, je pourrai, sur un simple souhait, avoir plus de caravaniers et de bêtes de somme avec leur charge que n’en peut contenir toute la ville de Khaïtân. Tu peux tranquilliser ton âme, et nous laisser maintenant nous lever pour aller au hammam du matin. »

Et le roi, plus stupéfait qu’il ne l’avait jamais été, sortit de chez Mârouf, et alla appeler son vizir, et lui raconta ce qui venait de se passer, et lui dit : « Eh bien ! que penses-tu cette fois de la puissance incompréhensible de mon gendre ? » Et le vizir, qui n’oubliait pas les humiliations subies depuis que Mârouf était apparu sur son chemin, se dit : « Voici l’occasion de me venger de ce maudit ! » Et il dit au roi, d’un air soumis : « Ô roi du temps, mon avis ne peut t’être d’aucune lumière. Mais puisque tu me le demandes, je te dirai que le seul moyen pour toi de savoir à quoi t’en tenir sur la puissance mystérieuse de ton gendre, l’émir Mârouf, est de te réunir avec lui pour boire, et de l’enivrer. Et lorsque le ferment aura fait danser sa raison, tu l’interrogeras avec prudence sur son état ; et il te répondra certainement, sans te rien cacher de la vérité. » Et le roi dit : « C’est là une idée excellente, ô vizir, et je vais la mettre à exécution dès ce soir. »

Et donc, quand vint le soir, le roi se réunit avec son gendre Mârouf et son vizir, devant les plateaux des boissons. Et les coupes circulèrent. Et le gosier de Mârouf fut une gargoulette sans fond. Et son état devint un pitoyable état. Et sa langue se mit à tourner comme l’aile du moulin…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-DIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Et le gosier de Mârouf fut une gargoulette sans fond. Et son état devint un pitoyable état. Et sa langue se mit à tourner comme l’aile du moulin. Et lorsqu’il ne sut plus distinguer sa main droite de sa main gauche, le roi, père de son épouse, lui dit : « En vérité, ô notre gendre, tu ne m’as jamais raconté les aventures de ta vie qui a dû être une vie merveilleuse et extraordinaire. Et je serais bien aise de t’entendre, ce soir, m’en narrer les péripéties étonnantes. » Et Mârouf, qui était sens dessus dessous et sens devant derrière, se laissa aller, dans son ivresse, comme tous les gens ivres qui aiment la vantardise, à raconter au roi et au vizir toute son histoire, depuis le commencement jusqu’à la fin, à partir du moment où il s’était marié, pauvre raccommodeur de savates, avec la calamiteuse du Caire, jusqu’au jour où il avait trouvé le trésor et l’anneau magique dans le champ du pauvre fellah. Mais il n’y a point d’utilité à la répéter.

Et le roi et le vizir, au récit de cette histoire qu’ils étaient loin d’avoir imaginée aussi stupéfiante, se regardèrent en se mordant la paume. Et le vizir dit à Mârouf : « Ô mon maître, montre-nous un peu cet anneau qui possède de si merveilleuses vertus. » Et Mârouf, comme un fou privé de raison, ôta de son doigt l’anneau et le remit au vizir, en disant : « Le voici ! Il contient, dans sa cornaline, mon ami l’éfrit Père au Bonheur. » Et le vizir, les yeux flamboyants, prit l’anneau et en frotta le chaton, comme l’avait expliqué Mârouf.

Et aussitôt la voix sortit de la cornaline, disant : « Me voici ! me voici ! commande et j’obéis ! Veux-tu ruiner une ville, bâtir une capitale ou tuer un roi ? » Et le vizir répondit : « Ô serviteur de l’anneau, je t’ordonne de t’emparer de ce roi proxénète et de son gendre Mârouf, l’entremetteur, et de les jeter dans quelque désert sans eau pour qu’ils y meurent de soif et de privation. » Et, à l’instant, le roi et Mârouf furent enlevés comme un fétu de paille et transportés dans un désert sauvage tout à fait affreux, qui était le désert de la soif et de la faim, habité par la mort rouge et la désolation. Et voilà pour eux.

Quant au vizir, il s’empressa de convoquer le diwân, et exposa aux dignitaires, aux émirs et aux notables que le bonheur des sujets et la tranquillité de l’État avaient exigé que le roi et son gendre Mârouf, un imposteur de la plus mauvaise qualité, fussent exilés au loin, et qu’il fût nommé lui-même souverain de l’empire. Et il ajouta : « Du reste, si vous hésitez un instant à accepter le nouvel ordre de choses et à me reconnaître pour votre légitime souverain, je vous enverrai à l’instant, par l’effet de ma nouvelle puissance, rejoindre votre ancien maître et son gendre l’entremetteur dans le coin le plus sauvage du désert de la soif et de la mort rouge. »

Et il se fit ainsi prêter serment par tous les assistants, malgré leur nez, et nomma ceux qu’il nomma et destitua ceux qu’il destitua. Après quoi il envoya dire à la princesse : « Prépare-toi à me recevoir, car j’ai une grande envie de toi. » Et la princesse qui avait appris, comme les autres, les nouveaux événements, lui fit répondre par l’eunuque : « Certes ! je te recevrai volontiers, mais pour le moment j’ai le mal mensuel qui est naturel aux femmes et aux jeunes filles. Mais dès que je serai nette de toute impureté, je te recevrai. » Mais le vizir lui fit dire : « Moi, je ne veux aucun retard, et ne connais ni mal mensuel ni mal annuel. Et c’est tout de suite que je désire te voir. » Alors elle lui répondit : « Bien ! viens, dans un moment, me trouver. »

Et elle s’habilla le plus magnifiquement possible, et s’orna et se parfuma. Et quand, au bout d’une heure de temps, le vizir de son père eut pénétré dans son appartement, elle le reçut avec un visage content et réjoui, et lui dit : « Quel honneur pour moi ! Et quelle heureuse nuit va être celle-ci ! » Et elle le regarda avec des yeux qui achevèrent de subtiliser le cœur de ce traître. Et, comme il la pressait de se dévêtir, elle commença de le faire, avec force regards, agaceries et retards. Et soudain, poussant un cri de terreur, elle se rejeta en arrière, en se voilant le visage. Et l’étonné vizir lui demanda : « Qu’as-tu, ô ma maîtresse ? Et pourquoi ce cri de terreur et ce visage soudain voilé ? » Et elle lui répondit, de plus en plus enveloppée dans ses voiles : « Comment ? tu ne vois pas ? » Et il répondit : « Non, par Allah ! qu’y a-t-il ? je ne vois rien ! » Elle dit : « Ô honte sur moi ! ô déshonneur ! Pourquoi veux-tu m’exposer nue aux regards de cet homme étranger qui t’accompagne ? » Et le vizir, ayant regardé à droite et à gauche, lui répondit : « Quel est l’homme qui m’accompagne ? Et où est-il ? » Elle dit : « Là, dans la cornaline du chaton de l’anneau que tu portes au doigt ! » Et le vizir répondit : « Par Allah ! c’est vrai. Je n’y pensais plus. Mais, ya setti, ce n’est pas un fils d’Adam, un être humain. C’est un éfrit, le serviteur de l’anneau ! » Et la princesse, pleine d’épouvante, s’écria, en enfonçant sa tête dans les oreillers : « Un éfrit, ô ma calamité ! Moi j’ai une peur intense des éfrits ! Ah ! de grâce, éloigne-le ! J’ai peur et j’ai honte de celui-ci ! » Et le vizir, pour la tranquilliser, et arriver enfin à ce qu’il désirait d’elle, enleva l’anneau de son doigt et le cacha sous le coussin du lit. Puis il s’approcha d’elle, à la limite du transport.

Et la princesse le laissa s’approcher, et soudain lui lança un si violent coup de pied dans le bas-ventre qu’elle le renversa par terre sur le derrière ; sa tête précédant ses pieds. Et sans perdre un instant, elle s’empara de l’anneau, en frotta le chaton et dit à l’éfrit de la cornaline : « Empare-toi vite de ce cochon, et jette-le dans le cachot souterrain du palais. Puis tu iras, sans retard, reprendre mon père et mon époux dans le désert où tu les as transportés, et tu me les rapporteras ici sains et saufs, sans heurt et en bon état…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE ET ONZIÈME NUIT

Elle dit :

… Puis tu iras, sans retard, reprendre mon père et mon époux dans le désert où tu les as transportés, et tu me les rapporteras ici sains et saufs, sans heurt et en bon état. »

Et aussitôt le vizir fut ramassé comme on ramasse un chiffon, et jeté au fond du cachot du palais. Et, au bout d’un très court espace de temps, le roi et Mârouf étaient dans la chambre de la princesse, le roi fort épouvanté, et Mârouf à peine remis de son ivresse. Et elle les reçut avec une joie inexprimable, et commença tout d’abord par leur donner à manger et à boire, vu que cette course rapide les avait affamés et altérés. Et, pendant ce temps, elle leur raconta ce qui venait de se passer, et comment elle avait enfermé le traître. Et le roi s’écria : « Nous allons l’empaler sans retard et le brûler ! » Et Mârouf dit : « Il n’y a pas d’inconvénient. » Puis il se tourna vers son épouse et lui dit : « Mais, ô ma chérie, rends-moi d’abord mon anneau. » Et la princesse répondit : « Ah ! pour ça, non ! Puisque tu n’as pas su le conserver, c’est moi qui le garderai désormais, de peur que tu ne t’exposes à le perdre de nouveau. » Et il dit : « Bien ! C’est juste. »

Alors on fit préparer le pal, dans le meidân, en face de la porte du palais, et, devant le peuple assemblé, on y installa le vizir. Et pendant que fonctionnait l’instrument, on alluma un grand feu au pied du poteau. Et, de cette manière, le traître mourut embroché et grillé. Et voilà pour lui. Et le roi partagea avec Mârouf la puissance souveraine, et le désigna comme son unique successeur au trône. Et l’anneau resta désormais au doigt de la princesse qui, plus prudente et plus avisée que son époux, en prenait le soin le plus attentif. Et Mârouf, en sa compagnie, fut à la limite de la dilatation et de l’épanouissement.

Et voici qu’une nuit, comme il venait de finir sa chose ordinaire avec la princesse, et qu’il était rentré dans son appartement pour dormir, une vieille femme sortit soudain de son lit et se jeta sur lui, la main levée et menaçante. Et à peine Mârouf l’eut-il regardée, qu’à sa terrible mâchoire, à ses longues dents et à sa laideur noire, il reconnut en elle sa calamiteuse épouse Fattoumah la Bouse chaude. Et il n’avait pas fini de faire cette effroyable constatation, que déjà il recevait, coup sur coup, deux soufflets retentissants qui lui cassèrent deux nouvelles dents. Et elle lui cria : « Où étais-tu, ô maudit ? Et comment as-tu osé quitter notre maison du Caire, sans m’avertir et sans prendre congé de moi ? Ah ! fils de chien, je te tiens maintenant ! » Et Mârouf, à la limite de l’épouvante, se mit soudain à courir dans la direction de l’appartement de la princesse, la couronne sur la tête et ses habits royaux traînant derrière lui, en criant : « Au secours ! À moi, l’éfrit de la cornaline ! » Et il pénétra comme un fou auprès de la princesse, et tomba à ses pieds, évanoui d’émotion.

Et bientôt, dans la chambre où la princesse prodiguait ses soins à Mârouf en l’aspergeant d’eau de rose, fit irruption l’effrayante mégère, tenant à la main une matraque qu’elle avait apportée avec elle du pays d’Égypte. Et elle criait : « Où est-il, ce vaurien, ce fils d’adultérin ? » Et la princesse, voyant ce visage de goudron, eut le temps de frotter sa cornaline et de donner un ordre rapide à l’éfrit Père au Bonheur. Et, à l’instant, la terrible Fattoumah, comme si elle était maîtrisée par quarante bras, resta figée à sa place, dans l’attitude de menace qu’elle avait en entrant.

Et Mârouf, ayant recouvré ses sens, vit son ancienne épouse dans cette attitude immobile. Et, poussant un cri de terreur, il retomba évanoui. Et la princesse, qu’Allah avait douée de sagesse, comprit alors que celle qui était là devant elle dans cette attitude de menace impuissante, n’était autre que l’effroyable mégère Fattoumah, du Caire, la première épouse de Mârouf, du temps qu’il était savetier. Et, ne voulant pas exposer Mârouf aux méfaits probables de cette calamiteuse, elle frotta l’anneau et donna un nouvel ordre à l’éfrit de la cornaline. Et aussitôt la mégère fut enlevée et conduite au jardin. Et elle fut attachée, par une énorme chaîne de fer, à un énorme caroubier, comme sont attachés les ours non apprivoisés. Et elle resta là, destinée à changer de caractère ou à mourir. Et voilà pour elle. Quant à Mârouf et à son épouse, la princesse, ils vécurent depuis lors dans les délices parfaites, pendant des années et des années, jusqu’à l’arrivée de la Séparatrice des amis, la Destructrice du bonheur, la Bâtisseuse des tombeaux, l’inévitable Mort.

Or, gloire au Seul vivant, dont l’existence est par-delà la vie et la mort, dans le domaine de l’éternité.

— Puis Schahrazade, cette nuit-là, ne sentant point la fatigue l’envahir, et voyant que le roi Schahriar était disposé à l’écouter, commença l’histoire suivante, qui est celle du jeune homme riche qui a regardé par LES LUCARNES DU SAVOIR ET DE L’HISTOIRE. Elle dit :

LES LUCARNES DU SAVOIR ET DE L’HISTOIRE

On raconte qu’il y avait dans la ville d’Al-Iskandaria un adolescent qui, à la mort de son père, était devenu possesseur de richesses immenses et de grands biens, tant en terres irrigables qu’en bâtisses solidement construites. Et cet adolescent, né sous la bénédiction, était doué d’un esprit tourné vers la voie de la rectitude. Et comme il n’ignorait point les préceptes du Saint Livre, qui prescrivent l’aumône et recommandent la générosité, il hésitait sur le choix du meilleur moyen de faire le bien. Et, dans sa perplexité, il se décida à aller consulter à ce sujet un vénérable cheikh, ami de son défunt père. Et il le mit au courant de ses scrupules et de ses hésitations, et lui demanda conseil. Et le cheikh réfléchit pendant une heure de temps. Puis, relevant la tête, il lui dit : « Ô fils d’Abderrahmân – qu’Allah comble le défunt de Ses grâces ! – sache que distribuer à pleines mains l’or et l’argent, à ceux qui sont dans le besoin, est, sans aucun doute, une action des plus méritoires devant l’œil du Très-Haut. Mais une telle action, ô mon enfant, est à la portée du premier riche venu. Et il n’est point nécessaire d’avoir une vertu bien grande pour donner le surplus de ce que l’on possède. Mais il est une générosité qui est autrement parfumée et agréable au Maître des créatures, et c’est, ô mon enfant, la générosité de l’esprit. Car celui qui peut répandre les bienfaits de son esprit sur les êtres dénués de savoir, celui-là est le plus grand méritant. Et pour répandre les bienfaits de ce genre, il faut avoir un esprit hautement cultivé. Et pour avoir un esprit de cette marque, un seul moyen est entre nos mains, la lecture des écrits des gens hautement cultivés, et la méditation sur ces écrits. Donc, ô fils de mon ami Abderrahmân, cultive ton esprit, et sois généreux dans la voie de l’esprit. Et tel est mon conseil, ouassalam ! »

Et l’adolescent riche eût bien voulu demander au cheikh des explications complémentaires. Mais le cheikh n’avait plus rien à lui dire. Aussi se retira-t-il avec ce conseil, fermement résolu à le mettre en pratique, et, se laissant aller à son inspiration, il prit le chemin du souk des libraires. Et il assembla tous les marchands de livres, dont quelques-uns avaient des livres qui provenaient du palais des livres que les Roums chrétiens avaient brûlé lors de l’entrée d’Amrou ben El-Ass à El-Iskandaria. Et il leur commanda de transporter dans sa maison tous les livres de valeur qui étaient en leur possession. Et il les rétribua au-delà même de leurs prétentions, sans marchandage ni hésitation. Mais il ne se contenta point de ces achats. Il envoya des émissaires au Caire, à Damas, à Bagdad, en Perse, au Maghreb, dans l’Inde et même dans les pays des Roums acheter les livres les plus réputés de ces diverses contrées, avec mission de ne point lésiner sur le prix de l’achat. Et les émissaires, au bout d’un certain temps, revinrent les uns après les autres, avec des ballots chargés de manuscrits précieux. Et l’adolescent fit ranger le tout, en bon ordre, dans les armoires d’une magnifique coupole qu’il avait fait bâtir dans cette intention, et qui portait, inscrits en grandes lettres d’or et d’azur, sur le fronton de son entrée principale, ces simples mots : « Coupole du Livre. » Et, cela fait, l’adolescent se mit à l’œuvre…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE ET DOUZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et, cela fait, l’adolescent se mit à l’œuvre. Et il se consacra à lire avec méthode, lenteur et méditation les livres de sa merveilleuse coupole. Et, comme il était né sous la bénédiction, et que ses pas étaient marqués par le succès et la félicité, il retenait en sa mémoire heureuse tout ce qu’il lisait et notait. Aussi, en peu de temps, arriva-t-il à la limite extrême de l’instruction et du savoir, et son esprit s’enrichit-il de dons plus abondants que tous les biens qui lui étaient échus en héritage. Et il songea alors, avec sagesse, à faire bénéficier ceux qui l’entouraient des dons dont il était le possesseur. Et, dans ce but, il donna, sous la coupole du livre, un grand festin auquel il convia tous ses amis, ses familiers, ses parents proches et éloignés, ses esclaves, ses palefreniers même, et jusqu’aux pauvres et mendiants coutumiers de son seuil. Et, lorsqu’ils eurent mangé et bu et remercié le Rétributeur, l’adolescent riche se leva debout au milieu du cercle attentif de ses invités, et leur dit : « Ô mes hôtes, cette nuit, au lieu des chanteurs et des musiciens, que l’intelligence préside notre assemblée ! Car le sage a dit : « Parle et tire de ton esprit ce que tu sais, pour que l’oreille de celui qui t’écoute s’en nourrisse. Et quiconque a obtenu la science, a obtenu un bien immense. Et le Rétributeur donne la sagesse à qui il veut, et l’esprit a été créé par son ordre ; mais il n’y a qu’un petit nombre d’entre les fils des hommes qui soit en possession des dons spirituels. » Aussi Allah Très-Haut, par la bouche de Son Prophète béni – sur Lui la prière et la paix ! – a-t-Il dit : « Ô Croyants ! faites l’aumône des meilleures choses que vous ayez acquises, car vous n’atteindrez à la perfection que lorsque vous aurez fait l’aumône de ce que vous chérissez le plus. Mais ne le faites point par ostentation ; sinon vous serez semblables à ces collines rocailleuses couvertes à peine d’un peu de terre : qu’une averse tombe sur ces collines, et elle n’y laissera qu’une roche dénudée. De pareils hommes n’auront aucun profit de leurs œuvres. Mais ceux qui se montrent généreux, en vue de l’affermissement de leurs âmes, ressemblent à un jardin planté sur un coteau qu’arrosent les pluies abondantes du ciel, et dont les fruits sont portés au double. Si la pluie n’y tombe pas, ce sera la rosée. Et ils entreront dans les jardins d’Éden. » C’est pourquoi, ô mes hôtes, je vous ai assemblés ce soir. Car ne voulant pas, comme l’avare, garder pour moi seul les fruits de la science, je désire que vous en goûtiez avec moi, pour que nous marchions ensemble dans la voie de l’intelligence. » Et il ajouta : « Promenons donc nos regards par les lucarnes du savoir et de l’histoire, et assistons, par là, au défilé du cortège merveilleux des figures anciennes, afin que, de leur passage, notre esprit s’éclaire, et s’achemine, illuminé, vers sa perfection. Amîn ! » Et tous les invités de l’adolescent riche portèrent les deux mains à leur visage, en répondant : « Amîn ! »

Alors il s’assit au milieu de leur cercle silencieux, et dit : « Ô mes amis, je ne saurais mieux commencer la distribution des choses admirables, qu’en faisant bénéficier votre entendement du récit de quelques traits de la vie de nos pères arabes de la gentilité, les vrais Arabes des sables, dont les merveilleux poètes ne savaient ni lire ni écrire, chez qui l’inspiration était un don véhément, et qui formèrent, sans encre ni calam ni censeurs, cette langue arabe qui est la nôtre, la langue par excellence, celle dont le Très-Haut s’est servi, de préférence sur toutes les autres, pour dicter Ses paroles à Son Envoyé – sur Lui la prière, la paix et les plus choisies des bénédictions. Amîn ! » Et les invités ayant répondu de nouveau : « Amîn ! » il dit : « Voici donc, de ces temps héroïques de la gentilité, une histoire entre mille :

LE POÈTE DOREÏD

On raconte qu’un jour le poète Doreïd, fils de Simmah, cheikh de la tribu des Bani-Joucham, qui vivait à l’époque de la gentilité, cavalier valeureux autant que poète reconnu, et maître de nombreuses tentes et de beaux pâturages, partit en razzia contre la tribu rivale des Bani-Firâs, dont le cheikh était Rabiah, le plus intrépide guerrier du désert.

Et Doreïd était à la tête d’une troupe de cavaliers choisis parmi les meilleurs de la tribu. Et, en débouchant dans une vallée du territoire ennemi des Bani-Firâs, il aperçut dans le loin, à l’extrémité opposée de la vallée, un homme à pied qui conduisait une femme montée sur un chameau. Et Doreïd, après avoir examiné un moment le convoi, se tourna vers un de ses cavaliers et lui dit : « Lance ton cheval, et sus à cet homme ! »

Et le cavalier partit et, étant arrivé à portée de voix, il cria à l’homme : « Lâche prise, laisse-moi cette femme, et sauve ta vie ! » Et il réitéra par trois fois sa sommation. Mais l’homme le laissa approcher, puis, calme et placide, sans presser le pas, il jeta à celle qu’il conduisait le licou du chameau, et d’une voix tranquille, il entonna ce chant :

« Ô dame, marche du pas heureux d’une femme dont le cœur n’a jamais palpité de crainte, et dont la croupe saillante s’est arrondie dans la sécurité.

Et sois témoin de l’accueil que va faire à ce cavalier, le Firâcide qui n’a jamais connu la honte de tourner le dos à l’ennemi.

Car voici, sous tes yeux, un échantillon de mes coups. »

Sur ce, il chargea le cavalier de Doreïd, le désarçonna d’un coup de lance, et l’étendit raide mort dans la poussière. Puis il prit le cheval sans maître et, après en avoir fait hommage à sa dame, il sauta en selle d’un coup de jarret, et se mit à cheminer comme auparavant, sans plus de hâte ni d’émotion…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-TREIZIÈME NUIT

Elle dit :

… Sans plus de hâte ni d’émotion.

Quant à Doreïd, comme il ne voyait pas reparaître son messager, il envoya à la découverte un autre cavalier. Et celui-ci, trouvant son compagnon sans vie sur le sentier, poussa vers le voyageur et lui cria, de loin, la même sommation que lui avait adressée le premier agresseur. Mais l’homme fit comme s’il n’avait point entendu. Et le cavalier de Doreïd courut sus à lui, la lance brandie. Mais l’homme, sans s’émouvoir, jeta de nouveau à sa dame le licou du chameau, et chargea soudain le cavalier, en lui adressant ces vers :

« Voici sur toi la fatalité aux canines de fer, ô rejeton de l’infamie, qui te mets sur la route de la femme libre et inviolable.

Entre elle et toi est ton maître Rabiah, dont la loi pour un ennemi est le fer de sa lance, une lance qui lui obéit à souhait. »

Et le cavalier, le foie transpercé, fut abattu, déchirant la terre de ses ongles. Et il but la mort d’une gorgée. Et le vainqueur continua, sans se presser, son chemin. Doreïd, plein d’impatience, et inquiet sur le sort de ses deux cavaliers, détacha un troisième homme avec la même consigne. Et l’éclaireur arriva sur les lieux, et trouva ses deux compagnons allongés sans vie sur le sol. Et il aperçut, plus loin, l’étranger qui cheminait avec tranquillité, conduisant d’une main le chameau de la dame, et traînant nonchalamment après lui sa lance. Et il lui cria : « Lâche prise, ô chien des tribus ! » Mais l’homme, sans même se retourner vers son agresseur, dit à sa dame : « Dirige-toi, mon amie, vers nos tentes les plus proches d’ici. » Puis, soudain, il fut en face de son adversaire, et lui cria ces vers :

« N’as-tu pas vu, ô tête sans yeux, tes frères qui se débattent dans leurs caillots ? Et ne sens-tu pas déjà passer sur ton visage le souffle de la Mère des Vautours ?

Que penses-tu recevoir du cavalier au visage renfrogné, sinon le cadeau d’un superbe coup de lance qui t’habille les reins d’une couche de sang d’un beau noir de corbeau ? »

Et, ce disant, il pointa le cavalier de Doreïd, et le culbuta dès la première passe, la poitrine percée d’outre en outre. Mais, en même temps, sa lance se brisa de la violence du choc. Et Rabiah, – car c’était lui-même, ce cavalier des gorges et des ravins – se sachant déjà proche de sa tribu, ne voulut même pas se baisser pour ramasser l’arme de son ennemi. Et il continua sa route, n’ayant pour toute arme que le bois brisé de sa lance.

Or Doreïd, sur ces entrefaites, étonné de ne voir revenir aucun de ses cavaliers, partit lui-même à la découverte. Et il rencontra, étalés sur le sable, les corps sans vie de ses compagnons. Et soudain il vit apparaître, au détour d’un monticule, Rabiah lui-même, son ennemi, avec son arme dérisoire. Et de son côté, Rabiah reconnut Doreïd, et regretta l’imprudence qu’il avait commise de ne s’être pas approprié la lance de son dernier agresseur. Toutefois il attendit Doreïd, droit sur sa selle, et le bois de sa lance brisée au poing.

Et Doreïd, d’un coup d’œil, vit l’état d’infériorité de Rabiah, et sa grande âme l’incita à adresser ces paroles au héros Firâcide : « Ô père des cavaliers des Bani-Firâs, certes ! des hommes comme toi, on ne les tue pas. Toutefois, mes gens, qui battent le pays, voudront venger sur toi la mort de leurs frères, et, comme tu es désarmé, seul et si jeune ! tiens, prends ma lance. Quant à moi, je m’en retourne pour ôter à mes compagnons l’envie de te poursuivre. » Et Doreïd repartit à grande course vers ses gens, et leur dit : « Le cavalier a su défendre sa dame. Car il a tué nos trois hommes et, de plus, il m’a accroché ma lance. En vérité c’est un rude champion qu’il ne faut pas songer à attaquer ! » Et ils tournèrent bride et rentrèrent tous, sans razzia, dans leur tribu.

Et les années passèrent. Et Rabiah mourut comme meurent les cavaliers sans reproche, dans une rencontre sanglante avec ceux de la tribu de Doreïd. Et, pour le venger, une troupe de Firâcides partit en nouvelle razzia contre les Bani-Joucham. Et ils tombèrent inopinément de nuit sur le campement, et firent nombre de captifs, et enlevèrent un butin considérable en femmes et en biens. Et, dans le nombre des captifs, était Doreïd lui-même, le cheikh des Jouchamides.

Et, lorsqu’on arriva à la tribu des vainqueurs, Doreïd, qui avait pris bien soin de cacher son nom et sa qualité, fut mis, avec tous les autres captifs, sous une garde sévère. Mais les femmes firâcides, frappées de sa bonne mine, venaient d’un air coquet passer et repasser en triomphatrices devant lui. Et tout à coup l’une d’elles s’écria : « Par la mort noire ! quel beau coup vous avez fait là, enfants de Firâs ! Savez-vous qui est celui-ci ? » Et on accourut, et on regarda, et on répondit : « Celui-ci est un de ceux qui ont éclairci nos rangs ! » Et la femme dit : « Certes ! c’est un brave ! C’est précisément celui qui fit cadeau de sa lance à Rabiah le jour de la vallée. » Et elle jeta sa tunique, en signe de sauvegarde, sur le prisonnier, en ajoutant : « Enfants de Firâs, je prends, moi, ce captif-là sous ma protection. » Et on se pressa encore davantage, et on demanda son nom au captif, qui répondit : « Je suis Doreïd ben Simmah. Mais, toi, ô dame, qui es-tu ? » Elle répondit : « Je suis Raïta, fille de Gizl El-Tiân, celle dont Rabiah conduisait le chameau. Et Rabiah était mon mari. »

Puis elle alla se présenter à toutes les tentes de la tribu, et tint aux guerriers ce langage : « Enfants de Firâs, rappelez-vous la générosité du fils de Simmah, lorsqu’il donna à Rabiah sa lance à la hampe longue et belle. Or, le bien pour le bien, et à chacun le fruit de ses œuvres. Que la bouche des hommes ne se gonfle pas de mépris, en racontant votre conduite à l’égard de Doreïd. Brisez ses liens et, en payant l’indemnité, retirez-le des mains de celui qui l’a fait captif. Sinon, vous poseriez devant vous une œuvre de honte qui serait, jusqu’à votre mort, un marchepied aux regrets sans aboutissant et au repentir. » Et les Firâcides, l’ayant entendue, se cotisèrent pour indemniser Moukhârik, le cavalier qui avait fait Doreïd captif. Et Raïta donna à Doreïd, mis en liberté, les armes de son époux défunt. Et Doreïd s’en retourna à sa tribu, et jamais plus ne fit la guerre aux Bani-Firâs.

Et les années s’écoulèrent encore. Et Doreïd, devenu vieux, mais toujours doué de sa belle âme de poète, vint un jour à passer à peu de distance du campement de la tribu des Bani-Sôlaïm. Et, en ce temps-là, vivait dans cette tribu la Sôlamide Toumâdir, fille de Amr, connue dans toute l’Arabie sous le surnom d’El-Khansâ, et admirée pour son merveilleux talent poétique.

Et la belle Sôlamide, au moment où Doreïd passait près de sa tribu, était occupée à oindre de goudron une des chamelles de son père. Et, comme l’endroit était isolé, que la chaleur était grande et que personne ne passait par là, Toumâdir avait quitté ses habits, et travaillait presque entièrement dévêtue. Et Doreïd, caché, l’observait et l’examinait sans qu’elle s’en doutât. Et, émerveillé de sa beauté, il improvisa les vers que voici :

« Allez, ô mes amis, saluer la belle Sôlamide Toumâdir, et saluez-la encore, ma jolie gazelle à la noble origine.

Jamais, dans nos tribus, on n’a vu, de face ou de dos, aussi ravissante frotteuse de chamelles.

Il n’y a pas de ruse là où il n’y a pas de voile. C’est une superbe fille brune de race pure.

Visage ravissant, du poli le plus admirable, beau comme la face de nos statues d’or, visage que pare la richesse d’une chevelure semblable à la queue brillante des étalons de haute noblesse.

Opulente, riche chevelure ! Abandonnée à elle-même nonchalamment, elle flotte en longues chaînés miroitantes ; peignée et rangée, l’on dirait de belles grappes qu’une petite pluie a lissées.

Deux sourcils déliés à la douce courbure, deux lignes sans défaut tracées par le calam d’un savant, couronnes superbes au-dessus de deux grands yeux d’antilope.

Des joues doucement modelées qu’avive une pourpre légère, aurore levée sur un champ d’un tendre blanc de perle.

Une bouche que la grâce a fait fleurir, source de suavité, sur des dents aux stries imperceptibles, perles pures, pétales de jasmin humectés de miel parfumé.

Un cou blanc comme l’argent dans la mine, onduleux, monté sur une poitrine semblable aux poitrines magnifiques de nos statuettes d’ivoire.

Deux bras remplis d’une chair ferme, délicieux d’embonpoint ; deux avant-bras où l’on ne sent pas d’os, où l’on ne touche pas de veines ; des phalanges et des doigts dont rougiraient d’envie les dattes sur les branches.

Un ventre luxuriant, aux plis délicats et rapprochés, comme le papier plié en gradins minces, et rangés autour d’un nombril, petite boîte d’ivoire où l’on garde les parfums.

Le dos ! ô gracieux sillon de ce dos qui aboutit à la taille svelte si flexible, oh oui ! si fragile qu’il a fallu toute la puissance de la divinité pour y maintenir, attachée, cette croupe si considérable !

La voici ! fille magnifique, elle se lève, et ses lourdes hanches la font se rasseoir ; elle s’assied, et sa croupe opulente rebondit et la fait se tenir debout. Ô ! deux monticules charmants et sablonneux !

Et tout cela porté sur deux colonnes de gloire bien dressées, bien tournées, tiges de perles, sur deux tiges de papyrus finement duvetées d’un brun duvet, et le tout sur deux petits pieds merveilleux, effilés et fins comme deux jolis fers de lance.

Ô ! gloire à la divinité ! comment deux bases si délicates ont-elles la force de supporter tout cet ensemble du haut ?

Allez, ô mes amis, saluer la belle Sôlamide Toumâdir, et saluez-la encore, ma jolie gazelle à la noble origine. »

Et, dès le lendemain, le noble Doreïd, accompagné des notables de sa tribu, vint, en grand apparat, trouver le père de Toumâdir, et le pria de la lui donner en mariage. Et le vieux Amr, sans faire attendre sa réponse, dit au poète cavalier : « Mon cher Doreïd, l’homme généreux comme toi, on ne rejette pas ses propositions ; le chef honoré comme toi, on ne repousse pas ses désirs ; l’étalon comme toi, on ne lui donne pas sur le nez. Mais je dois te dire que ma fille Toumâdir a en tête des idées, des manières de voir…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-QUATORZIÈME NUIT

Elle dit :

… L’étalon comme toi, on ne lui donne pas sur le nez. Mais je dois te dire que ma fille Toumâdir a en tête des idées, des manières de voir… Et ce sont idées et manières de voir que n’ont pas d’ordinaire les autres femmes. Et moi je la laisse toujours libre d’agir comme il lui plaît, car ma Khansâ n’est pas comme les autres femmes. Je vais donc lui parler de toi, le plus avantageusement que je le pourrai, je te le promets ; mais je ne réponds point de son consentement qui lui appartient en propre. » Et Doreïd le remercia de ce qu’il voulait bien faire ; et Amr entra chez sa fille, et lui dit : « Khansâ, un valeureux cavalier, un noble personnage, chef des Bani-Joucham, homme vénéré pour son grand âge et son héroïsme, Doreïd enfin, le noble Doreïd, fils de Simmah, celui dont tu connais les odes guerrières et les beaux vers, vient sous ma tente te demander en mariage. C’est là, ma fille, une alliance qui nous honore. Du reste, je n’ai point à influer sur ta décision. » Et Toumâdir répondit : « Mon père, laisse-moi quelques jours de délai, pour que, avant de répondre, je puisse me consulter. »

Et le père de Toumâdir revint auprès de Doreïd, et lui dit : « Ma fille Khansâ désire attendre un peu avant de donner une réponse définitive. J’espère d’ailleurs que l’on acceptera ton alliance. Reviens donc dans quelques jours. » Et Doreïd répondit : « D’accord, ô père des héros. » Et il se retira dans la tente mise à sa disposition.

Or la belle Sôlamide, sitôt que Doreïd se fut éloigné, envoya sur ses pas une de ses servantes, en lui disant : « Va, surveille Doreïd, et suis-le lorsqu’il s’écartera des tentes pour satisfaire ses besoins. Et regarde bien le jet, et vois sa force et la trace qu’il laissera dans le sable. Et nous jugerons ainsi s’il est encore en force virile. » Et la servante obéit. Et elle fut si diligente qu’au bout de peu d’instants elle était de retour auprès de sa maîtresse, et lui dit ces simples mots : « Homme usé. »

Or, au bout du délai demandé par Toumâdir, Doreïd revint dans la tente d’Amr, pour avoir la réponse. Et Amr le laissa dans la partie de la tente réservée aux hommes, et entra chez sa fille, et lui dit : « Notre hôte attend ta décision, ma Khansâ, et ce que tu as résolu. » Et elle répondit : « Je me suis consultée, et j’ai résolu de ne point sortir de ma tribu. Car je ne veux pas renoncer à m’unir à quelqu’un de mes cousins, jeunes hommes beaux comme de belles et grandes lances, pour me marier avec un vieux Jouchamide comme l’est ce Doreïd au corps exténué, qui aujourd’hui, demain, va rendre sa chouette d’âme. Par l’honneur de nos guerriers ! je préfère encore vieillir vierge que d’être la femme d’un jambe-grêle. »

Et Doreïd, qui était dans la tente, du côté des hommes, entendit la réponse méprisante, et en fut cruellement touché. Et, par fierté, il ne laissa rien voir de ses sentiments, et, prenant congé du père de la belle Sôlamide, il partit vers sa tribu. Mais il se vengea de la cruelle par la satire que voici :

« Tu déclares, ma chère, que Doreïd est vieux, trop vieux. T’avait-il donc dit, lui, qu’il est né d’hier ?

Tu souhaites avoir pour mari, ô Khansâ – et certes ! tu as raison – un lourdaud à jambes pattues qui sait, la nuit, manœuvrer le fumier des troupeaux.

Oui, que nos divinités te préservent, ma fille, de maris comme moi ! Car moi je suis et fais autre chose.

On sait, en effet, qui je suis, et que si ma main est forte, c’est pour des œuvres autrement sérieuses.

On sait partout que, dans les grandes crises, ni la lenteur ne m’enchaîne, ni la précipitation ne m’emporte, et que j’ai, en tout, prudence et sagesse.

On sait partout que, dans ma tribu, par respect pour moi, nul ne questionne l’hôte que j’abrite, et que mes protégés n’ont jamais de nuits inquiétées.

On sait enfin que même dans les mois affamés de la sécheresse, lorsque les nourrices mêmes oublient leurs nourrissons, mes tentes regorgent de nourritures et mon foyer bouillonne.

Garde-toi donc bien de prendre un mari comme moi, et de faire des enfants de moi.

Toi, ô Khansâ, tu souhaites avoir pour mari – et certes ! tu as raison – un lourdaud à jambes pattues qui sait, la nuit, manœuvrer le fumier des troupeaux.

Car tu déclares, ma chère, que Doreïd est vieux, trop vieux. T’avait-il donc dit, lui, qu’il est né d’hier ? »

Lorsque ces vers se furent répandus dans les tribus, on conseilla à Toumâdir d’accepter pour mari ce Doreïd à la main généreuse, à la verve inégalable. Mais elle ne revint pas sur sa décision.

Or, ce fut sur ces entrefaites que, dans une rencontre sanglante avec la tribu ennemie des Mourrides, un frère de Toumâdir, le valeureux cavalier Moawiah, périt de la main de Haschem, chef des Mourrides et père de la belle Asma qui avait été autrefois offensée par ce même Moawiah. Et c’est précisément cette mort de son frère que Toumâdir déplora dans le chant funèbre que voici, dont l’air se psalmodiait sur le rythme du premier grave-léger et sur la tonique de la corde du doigt annulaire :

« Pleurez, mes yeux, versez des larmes intarissables. Hélas ! celle qui verse ces larmes, pleure un frère qu’elle a perdu.

Désormais, entre elle et lui, est le voile qu’on ne soulève plus, la terre récente de la tombe.

Ô mon frère, tu es parti pour cette réserve d’eau dont tous goûteront un jour l’amertume. Tu y es allé pur, disant : « Mieux vaut mourir : la vie n’est qu’un rayon de frelons sur la pointe d’une lance. »

Mon cœur se souvient, ô fils de mon père et de ma mère, et je m’affaisse comme l’herbe de l’été. Je me renferme dans la consternation.

Il est mort, celui qui était le bouclier de nos tribus et la base de notre maison, il est parti dans une calamité.

Il est mort, celui qui était le phare et le modèle des hommes de haut courage ; qui était, pour eux, comme les feux allumés sur les cimes des montagnes.

Il est mort, celui qui montait les cavales précieuses, éblouissant dans ses vêtements ;

Le héros au long baudrier, qui était le roi de nos tribus quand il n’était encore qu’imberbe, le jeune homme de vaillance et de beauté,

Mon frère aux deux mains généreuses, la main même de la générosité. Il n’est plus ! Il est sous la tombe, froid, enfermé sous le roc et la pierre.

Dites à sa jument Alwa au poitrail admirable : « Pleure, gémis sur les courses vagabondes : ton maître ne te chevauchera plus ! »

Ô fils d’Amr, la gloire galopait à tes côtés, quand la bataille en fureur retroussait jusqu’aux cuisses sa longue cotte d’armes,

Quand la flamme de la guerre faisait heurter les hommes corps à corps, et qu’avec tes frères vous passiez, chevaux contre chevaux, vampires et vautours enfourchés par des démons.

Certes ! tu la méprisais la vie aux jours des combats, quand mépriser la vie est plus grand et plus digne de souvenir.

Combien de fois tu t’es précipité contre les tourbillons hérissés de casques de fer et bardés de doubles cottes de mailles, impassible au milieu des horreurs sombres comme les teintes goudronnées de l’orage.

Fort et élancé, telle une hampe de Roudaïna, tu brillais de toute ta jeunesse, sur ta taille semblable à un bracelet d’or,

Quand autour de toi, au milieu du pêle-mêle des batailles, la mort traînait les pans de son manteau dans le sang.

Combien de chevaux tu as précipités sur les escadrons ennemis, ô mon frère, alors que la meule rouge des batailles roulait terriblement sur les plus braves des deux camps !

Tu relevais alors les pans de ton étincelante cotte de mailles sur ton coursier à qui les entrailles bondissaient et grondaient dans les flancs.

Tu animais les lances, tu les excitais à confondre leurs éclairs, quand elles allaient fouiller les entrailles des guerriers jusqu’au fond des reins.

Tu étais le tigre hardi qui se lance à la curée, au milieu de la tourmente, armé de ses doubles armes, dents et griffes.

Que de captives désolées et heureuses tu as conduites devant toi, en troupes comme de belles antilopes que mettent en émoi les premières gouttes de pluie !

Que de belles et blanches femmes tu as sauvées le matin, à l’heure de la mêlée, lorsqu’elles erraient, leur voile en désordre, éperdues de frayeur et d’épouvante !

Que de malheurs tu nous as évités, dont l’effroyable aspect ou le seul récit eût fait avorter les femmes enceintes ! Que de mères, si ton sabre n’avait pas été là, fussent restées sans enfant !

Et puis, ô mon frère, que de rimes de combat tu as chantées sans effort, dans le tumulte, perçantes comme le fer de ta lance, et qui vivront à jamais parmi nous !

Ah ! après le trépas du généreux fils d’Amr, que les étoiles s’éteignent, que le soleil anéantisse ses rayons. Il était notre soleil et notre étoile.

Maintenant que tu n’es plus, mon frère, qui recueillera l’étranger lorsque du Nord lugubre soufflent les vents sifflants qui bruissent dans les échos ?

Hélas ! celui qui vous nourrissait de ses troupeaux, ô voyageurs, qui vous protégeait de ses armes, vous l’avez déposé et laissé dans la poussière où vous avez creusé sa fosse.

Dans la demeure affreuse, au milieu de quelques pieux plantés en haie, vous l’avez déposé. Et de sombres rameaux de salamah furent jetés sur lui,

Parmi les tombeaux de nos ancêtres sur lesquels, depuis longtemps déjà, passent les années et les jours.

Ô mon frère, enfant le plus beau des Sôlamides, que ta perte m’est une douleur poignante ! Elle éteint en moi la résolution et le courage.

Non, la méhara qui, privée de son nouveau-né, tourne autour du simulacre qu’on lui a donné pour tromper sa tendresse, poussant plaintes et cris de détresse,

Qui va et cherche, anxieuse, de tous côtés, qui ne broute plus aux pâturages quand s’éveille son souvenir, qui n’a que gémissements et bonds effarés,

Ne donne qu’une faible image de la douleur dont je suis accablée, ô mon frère !

Oh ! jamais ne tariront mes larmes pour toi, jamais ne s’arrêteront mes sanglots et mes accents de douleur. Pleurez, mes yeux, versez les larmes intarissables. »

Et ce fut précisément à l’occasion de ce poème, que le poète Nabigha El-Dhobiani et les autres poètes assemblés à la grande foire d’Okaz, pour la récitation annuelle de leurs poésies devant toutes les tribus de l’Arabie, furent interrogés sur le mérite de Toumâdir El-Khansâ, et répondirent à l’unanimité : « Elle surpasse en poésie les hommes et les genn ! »

Et Toumâdir vécut jusqu’après la prédication de l’Islam béni en Arabie. Et en l’an huit de l’hégire de Sidna-Môhammad – sur Lui la prière et la paix – elle vint avec son fils Abbas, qui était alors devenu chef suprême des Sôlamides, faire sa soumission au Prophète, et s’ennoblit de l’Islam. Et le Prophète la traita avec honneur, et aima l’entendre réciter de ses vers, bien qu’il n’appréciât pas les poètes. Et il la félicita de son souffle poétique et de sa renommée. Et, du reste, c’est en répétant lui-même un vers de Toumâdir qu’il laissa voir qu’il ne sentait pas la mesure prosodique. Car il faussa la quantité de ce vers, en transposant l’un par rapport à l’autre les deux derniers mots. Et le vénérable Abou-Bekr, qui entendit cette offense à la régularité métrique, voulut rectifier la position des deux mots intervertis, mais le Prophète – sur Lui la prière et la paix – lui dit : « Qu’importe ? c’est la même chose. » Et Abou-Bekr répondit : « Certes, ô Prophète d’Allah, tu justifies complètement ces paroles qu’Allah t’a révélées dans son saint Koran : « Nous n’avons pas appris à notre Prophète la versification : il n’en a pas besoin. Le Koran est l’enseignement, c’est une lecture simple et claire ! » Mais Allah est plus savant !

Puis le jeune homme dit à ses auditeurs : « Voici encore un trait admirable de la vie de nos pères arabes de la gentilité. » Et il dit :

LE POÈTE FIND

Il nous est revenu que le poète Find, alors centenaire et chef de la tribu des Bani-Zimmân, branche de la grande tribu des Békrides, de la souche première des Rabiah, avait deux filles adolescentes qui s’appelaient, l’aînée, Ofaïrah les Soleils, et, la petite, Hozeilah les Lunes. Et, en ce temps-là, la tribu entière des Békrides était en guerre avec les Thaâlabides nombreux et puissants. Et Find, malgré son grand âge, fut jugé digne, parce qu’il était le cavalier le plus renommé de sa tribu, d’être envoyé par ses compagnons à la tête de soixante-dix cavaliers, pour tout contingent, afin de se joindre à l’expédition générale des Békrides. Et les deux adolescentes, ses filles, étaient au nombre des soixante-dix. Et le messager, qui alla annoncer à l’assemblée générale des Békrides l’arrivée du contingent de guerre des Bani-Zimmân, dit à ceux vers qui il était envoyé : « Notre tribu vous envoie un contingent de mille guerriers, plus soixante-dix cavaliers. » Il voulait dire par là que Find, à lui seul, valait une armée de mille hommes.

Puis, quand tous les contingents des tribus békrides furent réunis, la guerre se déchaîna comme l’ouragan. Et c’est alors que fut livrée cette bataille, restée célèbre dans toutes les mémoires, qui fut appelée la Journée de la coupe des toupets, à cause de la grande humiliation que firent subir à leurs prisonniers les Békrides vainqueurs, en leur coupant le toupet avant de les renvoyer, libres, montrer leur défaite à leurs frères des tentes thaâlabides. Et ce fut précisément à cette bataille mémorable que s’illustrèrent à jamais les deux filles de Find, lutins pétulants, héroïnes de la journée…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-QUINZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et ce fut précisément à cette bataille mémorable que s’illustrèrent à jamais les deux filles de Find, lutins pétulants, héroïnes de la journée.

Car, au plus fort du combat, et comme le succès semblait chancelant, les deux jeunes filles sautèrent soudain à bas de leurs chevaux, se dévêtirent en un clin d’œil, et, jetant au loin habits et cottes de mailles, elles se précipitèrent toutes nues, les bras en avant, l’une au milieu de l’aile droite de l’armée békride, et l’autre au milieu de l’aile gauche, frémissantes et toutes nues, ayant seulement gardé sur la tête leurs ornements aux vertes couleurs. Et, dans la mêlée, elles clamèrent de toute leur voix chacune un chant de guerre improvisé, qui, depuis lors, se chanta sur le rythme ramel lourd et sur la tonique de la moyenne corde du tétracorde, en marquant le second rythme frappé sourdement par le daff. Or, voici d’abord le chant de guerre d’Ofaïrah les Soleils :

 

« À l’ennemi ! à l’ennemi ! à l’ennemi !

Chauffez la bataille, enfants de Bekr et de Zimmân, serrez la mêlée !

Les hauteurs sont inondées d’escadrons sauvages.

En avant donc, à l’ennemi ! à l’ennemi !

Honneur ! honneur à qui, en cette matinée, s’habille du rouge manteau !

Allons, nos guerriers ! Fondez sur eux, et nous vous embrasserons à pleins bras.

Que les blessures, larges, ressemblent à l’ouverture du vêtement d’une folle en furie !

Et nous vous préparerons une couche aux coussins moelleux.

Mais si vous reculez, nous vous fuirons, comme des hommes indignes d’amour.

En avant donc, à l’ennemi ! à l’ennemi !

En avant, et honneur aux enfants de Bekr et de Zimmân.

Chauffez la bataille, serrez la mêlée.

Tuez et vivez, enfants de ma race ! En avant ! »

 

Et voici le chant de guerre clamé par la colère de Hozeilah les Lunes, pour exalter l’ardeur de ceux qui entouraient le drapeau des Bani-Zimmân, aux côtés de son père Find qui avait coupé les jarrets de son chameau pour être sûr de ne pas reculer d’un pas :

 

« Courage, enfants de Zimmân, courage nobles Békrides,

Frappez, frappez de vos sabres coupants.

Secouez sur leurs têtes les mille brandons de la guerre rouge !

Égorgeons, égorgeons tout !

 

Courage, défenseurs de vos mères et de vos femmes !

Nous sommes les belles filles de l’étoile du matin ;

Le musc parfume nos chevelures, les perles nous ornent le cou,

Égorgez ; égorgez tout ! Et nous vous serrerons dans nos bras,

Courage, courage, héroïques cavaliers de Rabiah !

Au plus brave de vous je sacrifierai ma fleur virginale.

Foncez sur l’ennemi ! Au plus brave, Hozeilah des Lunes !

Égorgez, égorgez tout !

 

« Mais les lâches qui reculent, nous les dédaignons

De ce dédain des lèvres et du cœur qu’accompagne le mépris.

Frappez donc de vos sabres coupants ! Que leur sang serve de tapis à nos pieds !

Égorgez tout, frappez de vos sabres coupants ! Égorgez tout ! »

 

Et, à ce double chant de mort, un nouvel enthousiasme fit bouillonner l’ardeur des Békrides, l’acharnement redoubla, et la victoire leur resta, décisive et définitive.

Et voilà comment se battaient nos pères de la gentilité. Et voilà comment étaient taillées leurs filles ! Que les feux de la géhenne ne leur soient pas trop cruels !

Puis le jeune homme dit à ses auditeurs exaltés : « Écoutez maintenant l’AVENTURE AMOUREUSE DE LA PRINCESSE FATIMAH AVEC LE POÈTE MOURAKISCH qui vivaient tous deux également à l’époque de la gentilité. » Et il dit :

LE POÈTE MOURAKISCH

On raconte que Némân, roi de Hirah, dans l’Irak, avait une fille nommée Fatimah, qui était aussi belle qu’ardente. Et le roi Némân, qui connaissait le tempérament peu rassurant de la jeune princesse, avait pris la précaution, pour prévenir un déshonneur sur sa race ou une calamité, de la tenir enfermée dans un palais éloigné. Et il avait pris également soin, par honneur pour sa fille et aussi par prudence, de faire veiller jour et nuit des gardes armés, autour de ce palais. Et personne d’autre, que la suivante de la princesse n’avait droit d’entrer dans cet asile conservateur de la vertu de Fatimah. Et, par surcroît de sagesse et de méfiance, chaque soir, à la tombée de la nuit, on traînait par terre, autour du palais, de grands manteaux de laine, afin d’égaliser et d’unir la surface sablonneuse du sol, de manière à faire disparaître l’empreinte des petits pieds de la jeune fille qui servait la princesse, et aussi de manière à reconnaître, le lendemain, si des empreintes avaient été laissées par quelque rôdeur en quête d’aventure.

Or, la belle captive montait souventes fois chaque jour au haut de son cloître forcé, et de là elle regardait au loin les passants, et soupirait. Et, un jour, elle vit ainsi sa jeune suivante, qui s’appelait Ibnat-Ijlân, causer avec un jeune homme de belle tournure. Et elle finit par apprendre de la jeune fille que ce jeune homme dont elle était amoureuse était le célèbre poète Mourakisch, et qu’elle avait maintes fois déjà joui de son amour. Et la suivante, qui était, en vérité, belle et sémillante, vanta à sa maîtresse la beauté et la magnifique chevelure du poète, et en termes si exaltés que l’ardente Fatimah désira passionnément à son tour le voir et jouir de lui, à l’égal de sa suivante. Mais elle voulut d’abord, dans sa délicatesse raffinée de princesse, s’assurer si le beau poète avait quelque naissance. Et, en cela précisément, elle fit preuve de savoir-vivre en vraie Arabe de haute lignée qu’elle était. Et elle se distingua ainsi de sa suivante, moins noble qu’elle, et, partant, moins scrupuleuse et moins exigeante.

Dans ce but donc, une épreuve, décisive dans son esprit, fut exigée par la recluse princière. Car, lorsqu’elle se fut entretenue avec la jeune fille sur les probabilités de l’entrée du poète au château, elle finit par lui dire : « Écoute ! Quand le jeune homme sera demain avec toi, présente-lui un cure-dents en bois odorant, puis une cassolette où tu jetteras quelque peu de parfum. Et, cela fait, prie-le de se tenir debout, la cassolette sous les vêtements, pour se parfumer. Or, s’il se sert du cure-dents, sans en couper et émécher un peu l’extrémité, ou s’il refuse de le prendre, c’est un homme du commun, sans délicatesse. Et s’il va se placer au-dessus de la cassolette, ou s’il la refuse, c’est encore un homme de rien. Et, alors, quelque grand poète qu’il puisse être, un homme qui ne connaît point la délicatesse n’est pas digne des princesses. »

Aussi, dès le lendemain, la jeune fille, étant allée retrouver son amoureux, ne manqua pas de faire l’expérience. Car, après avoir disposé une cassolette allumée au milieu de la pièce, et y avoir jeté du parfum, elle dit au jeune homme : « Approche-toi pour te parfumer ! » Mais le poète ne se dérangea pas, et répondit : « Apporte-la toi-même ici, tout près de moi. » Et la jeune fille le fit ; mais le poète ne plaça point la cassolette sous ses vêtements, et se contenta de s’en parfumer seulement la barbe et la chevelure. Après quoi, il accepta le cure-dents que lui présentait son amante, et, après en avoir coupé et jeté un petit morceau, il en taillada l’extrémité en pinceau flexible, et s’en frotta ainsi les dents et s’en parfuma les gencives. Cela fait, il arriva entre lui et la jeune fille ce qui arriva. Et, lorsqu’elle fut rentrée au palais gardé, la petite raconta à sa pétulante maîtresse le résultat de l’épreuve. Et Fatimah dit aussitôt : « Amène-moi ce noble Arabe ! Et hâte-toi. »

Mais les gardiens étaient sévères et armés et sans relâche aux aguets. Et, chaque matin, les devins du roi Némân, père de la princesse, arrivaient sur les lieux pour voir et reconnaître les traces des pieds imprimés sur le sable. Et les devins retournaient dire à leur maître : « Ô roi du temps, nous n’avons trouvé, ce matin, que l’empreinte des petits pieds de la jeune Ibnat-Ijlân. »

Or, que fit la maligne suivante de la princesse, pour introduire le poète auprès d’elle, sans trahir son passage ? Voici. La nuit fixée par sa maîtresse, elle se rendit auprès du jeune homme et, sans hésiter, elle se le chargea sur le dos, l’y maintint solidement en lui passant sous les reins un manteau qu’elle se noua sur le devant du corps, et introduisit ainsi, sans danger de se trahir, le séducteur chez sa séduite. Et le poète passa là avec la véhémente fille du roi, une nuit bénie, nuit de blancheur, de douceurs, et d’ardeur. Et il repartit avant l’aube, de la même manière qu’il était entré, à savoir porté sur le dos de la jeune fille.

Or qu’arriva-t-il au matin ? Les devins du roi vinrent, comme tous les matins, examiner les pas marqués sur le sable. Puis ils allèrent dire au roi, père de la princesse : « Ô seigneur, nous n’avons aperçu, ce matin, que les traces des petits pieds d’Ibnat-Ijlân. Mais cette jeune fille a dû considérablement engraisser au palais, car l’empreinte de ses pieds devient plus profonde dans le sable. »

Et donc les choses continuèrent à aller de la sorte pendant quelque temps, les deux jeunes gens s’entr’aimant, la jeune suivante portant l’amant, et les devins parlant d’engraissement. Et il n’y aurait pas eu de raison pour que cessât cet état de choses, si le poète n’avait pas lui-même détruit de ses mains son bonheur.

En effet, le beau Mourakisch avait un ami très aimé, à qui il ne refusait jamais rien. Et, comme il l’avait mis au courant de sa singulière aventure, ce jeune ami souhaita avec instances être introduit de la même manière auprès de la princesse Fatimah, et se faire passer pour Mourakisch en personne, grâce aux ténèbres de la nuit et à sa ressemblance de taille et de manières avec son ami. Et Mourakisch se laissa vaincre par les instances de l’adolescent, et engagea par serment son consentement. Et, la nuit venue, le jeune ami prit sa place sur le dos de la jeune fille, et fut introduit auprès de la princesse.

Et, dans l’obscurité, commença ce qui devait commencer. Mais, aussitôt, en dépit des ténèbres, Fatimah, experte, s’aperçut de la substitution, en constatant mollesse là où il y avait dureté, et tiédeur là où il y avait brûlante ardeur, et pauvreté où il y avait abondance. Et, se levant à l’heure et à l’instant, elle repoussa l’intrus d’un dédaigneux coup de pied et le fit ramasser par sa suivante qui le transporta dehors, par le procédé de transport ordinaire…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-SEIZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et le fit ramasser par sa suivante qui le transporta dehors par le procédé de transport ordinaire.

Et, dès lors, le poète fut éconduit par la fille du roi, qui ne consentit jamais à lui pardonner sa trahison. Et, pour épancher sa douleur et ses regrets, il composa la kacidah que voici :

« Adieu, la belle Békride ! Et que le bonheur reste, malgré mon départ, à tes côtés !

Hélas ! naguère encore, malheureux Mourakisch, ta Fatimah, par sa taille élégante comme la branche du nabk, et par sa démarche cadencée comme celle de l’autruche,

Par sa taille et par sa démarche et par sa beauté limpide comme l’eau des étangs,

Par sa beauté et par ses belles dents limpides humectées d’une fraîche salive,

Qui semblait être une pure rosée ! et par ses joues unies et lisses comme une surface d’argent ; et par ses mains jolies et leurs bracelets ; et par les flots noirs de ses cheveux,

Elle enchantait tes nuits, et poignardai ton cœur. Hélas ! c’est l’adieu. Et tout s’est évanoui.

Pour un caprice d’ami, ô généreux Mourakisch, tu as fait tout s’évanouir.

Mords-toi de désespoir, et coupe avec tes dents tes dix doigts à cause du caprice d’un bel ami.

Hélas ! tout s’est évanoui, et ce n’est point un songe, car tu veilles, et les songes sont de belles illusions du sommeil, et ils sont à tout jamais interdits ! »

Et le poète Mourakisch fut un de ceux qui moururent d’amour.

Puis le jeune homme dit à ses auditeurs : « Avant d’arriver aux temps islamiques, écoutez cette histoire du roi des Kindites avec son épouse Hind. » Et il dit :

LA VENGEANCE DU ROI HOJJR

Il nous est transmis par les récits de nos pères anciens que le roi Hojjr, chef des tribus kindites, et père d’Imrou Oul-Kaïs, le plus grand poète de la gentilité, était l’homme le plus redouté parmi les Arabes pour sa férocité et son intrépide témérité. Et il était si sévère envers les membres mêmes de sa propre famille, que son fils, le prince Imrou Oul-Kaïs, dut fuir les tentes paternelles afin de pouvoir donner libre essor à son génie poétique. Car le roi Hojjr considérait que s’affubler publiquement du titre de poète était pour son fils une dérogation à la noblesse et à la hauteur de son rang.

Or, comme le roi Hojjr était un jour loin de son territoire, en expédition guerrière contre la tribu dissidente des Bani-Assad, il advint que les Kodâïdes, ses anciens ennemis, commandés par Ziâd, envahirent soudain ses terres, en razzia, enlevèrent un butin considérable, d’énormes provisions de dattes sèches, nombre de chevaux, de chameaux et de bestiaux, et nombre de femmes et de jeunes filles kindites. Et, parmi les captives de Ziâd, se trouva la femme la plus aimée du roi Hojjr, la belle Hind, joyau de la tribu.

Aussi, dès que la nouvelle de cet événement lui fut parvenue, Hojjr revint à la hâte sur ses pas, avec tous ses guerriers, et se dirigea vers le lieu où il pensait rencontrer son ennemi Ziâd, le ravisseur de Hind. Et il ne tarda pas, en effet, à arriver à peu de distance du camp des Kodâïdes. Et il y envoya aussitôt deux espions éprouvés, nommés Saly et Sâdous, reconnaître les lieux et recueillir le plus de renseignements possible sur la troupe de Ziâd.

Et les deux espions réussirent à s’insinuer au camp sans être reconnus. Et ils recueillirent de précieuses observations sur le nombre de l’ennemi et la disposition du camp. Et, après quelques heures passées à tout inspecter, l’espion Saly dit à son compagnon Sâdous : « Tout ce que nous venons de voir me paraît suffisant comme notions et renseignements sur les projets de Ziâd. Et je vais de ce pas mettre le roi Hojjr au courant de ce dont nous avons été témoins. » Mais Sâdous répondit : « Moi, je ne pars pas que je n’aie des détails encore plus importants et plus précis. » Et il resta seul dans le camp des Kodâïdes.

Or, dès la nuit close, des hommes de Ziâd arrivèrent pour faire la garde auprès de la tente de leur chef, et se postèrent en groupes çà et là. Et Sâdous, l’espion de Hojjr, craignant d’être découvert, paya d’audace, et alla hardiment frapper de la main sur l’épaule d’un garde qui venait de s’asseoir par terre comme les autres, et l’apostropha d’un ton impératif, lui disant : « Qui es-tu ? » Et le garde répondit : « Je suis un tel fils d’un tel. » Et Sâdous reprit d’une voix nette et ferme : « C’est bien ! » Puis il alla s’asseoir tout contre la tente du chef Ziâd, sans que personne songeât à l’inquiéter.

Et voici qu’il entendit bientôt parler à l’intérieur de la tente. Et c’était la voix de Ziâd lui-même qui, s’étant mis à côté de sa belle captive Hind, l’embrassait et jouait avec elle. Et, entre autres choses, Sâdous entendit le dialogue suivant. La voix de Ziâd dit : « À ton avis, Hind, dis-moi, que ferait ton mari Hojjr s’il savait qu’en ce moment je suis à côté de toi, en doux tête à tête. » Et Hind répondit : « Par la mort ! il courrait sur ta piste, comme un loup, et ne s’arrêterait de courir que devant les tentes rouges, bouillant, plein de colère et de rage, impatient de vengeance, la bouche lui foisonnant d’écume comme un chameau en rut qui mange des herbes amères. » Et Ziâd, entendant ces paroles de Hind, fut pris de jalousie, et, appliquant un soufflet à sa captive, il lui dit : « Ah ! je te comprends. Hojjr, cette bête fauve, te plaît, tu l’aimes, et tu veux m’humilier. » Mais Hind se récria vivement, disant : « Je le jure par nos dieux Lât et Ozzat, je n’ai jamais détesté de mâle comme je déteste mon époux Hojjr. Mais pourquoi, puisque tu m’interroges, te cacher ma pensée ? En vérité, je n’ai jamais vu d’homme plus vigilant et plus circonspect que Hojjr, soit qu’il donne soit qu’il veille. » Et Ziâd lui demanda ; « Comment cela ? Explique-toi. » Alors Hind dit : « Écoute. Quand Hojjr est sous la puissance du sommeil, il tient un œil fermé mais l’autre ouvert, et il a la moitié de son être en éveil. Et cela est si vrai, qu’une nuit d’entre les nuits, alors qu’il dormait à mon côté, et que je veillais sur son sommeil, voilà qu’un serpent noir parut soudain de dessous la natte, et vint droit sur son visage. Et Hojjr, tout en dormant, détourna d’instinct la tête. Et le serpent glissa du côté de la main, vers la paume ouverte. Et Hojjr ferma aussitôt la main. Alors le serpent, dérangé, se dirigea vers le pied allongé. Mais Hojjr, toujours dormant, plia la jambe et remonta le pied. Et le serpent, décontenancé, ne sut plus où aller, et se décida à se glisser sur une jatte de lait que Hojjr me recommandait de placer toujours pleine près de son lit. Et, une fois sur la jatte, le serpent huma goulûment le lait, puis le revomit dans la jatte. Et moi, à cette vue, je pensais, en me réjouissant dans mon âme : « Quelle chance inespérée ! Quand Hojjr se réveillera, il boira ce lait maintenant empoisonné, et mourra à l’instant. Ah ! je serai donc débarrassée de ce loup. » Et Hojjr se réveilla, au bout d’un certain temps, altéré et demandant le lait. Et il prit la jatte de mes mains ; mais il eut soin d’en flairer d’abord le contenu. Et voici que sa main trembla, et la jatte tomba et se renversa. Et il fut sauvé. Ainsi fait-il pour tout, en n’importe quelle circonstance. Il pense à tout, prévoit tout, et n’est jamais pris au dépourvu. »

Et Sâdous l’espion entendit ces paroles ; puis il ne saisit plus rien de ce qui se disait entre Ziâd et Hind, sinon le bruit de leurs baisers et soupirs. Alors il se leva doucement et s’évada. Et, une fois hors du camp, il marcha à grands pas et fut, avant l’aube, près de son maître Hojjr, à qui il raconta tout ce qu’il avait vu et entendu. Et il termina son rapport, en disant : « Quand je les quittai, Ziâd avait la tête appuyée sur les genoux de Hind ; et il jouait avec sa captive qui lui répondait à plaisir. » Et Hojjr, à ces paroles, fit rouler dans sa poitrine un soupir grondant, et, se levant debout…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… Et Hojjr, à ces paroles, fit rouler dans sa poitrine un soupir grondant, et, se levant debout, il ordonna le départ et l’attaque immédiate du camp kodaïde.

Et tous les escadrons des Kindites se mirent en marche. Et on tomba à l’improviste sur le camp de Ziâd. Et la mêlée s’engagea furieusement. Et les Kodaïdes de Ziâd ne tardèrent pas à être culbutés et mis en fuite. Et leur camp, pris d’assaut, fut saccagé et brûlé. Et l’on tua ceux qu’on tua, et on fit voler au vent de la fureur tout ce qui resta.

Quant à Ziâd, il fut aperçu par Hojjr dans la foule, alors qu’il cherchait à ramener vers la lutte ceux qui fuyaient. Et Hojjr, grondant et mugissant, fondit sur lui comme l’oiseau de proie, le saisit à bras-le-corps sur son cheval, et le soulevant en l’air, il le tint ainsi un moment à la force des poignets, puis le frappa contre terre et broya ses os. Et il lui coupa la tête et la suspendit à la queue de son cheval.

Et sa vengeance satisfaite du côté de Ziâd, il se dirigea vers Hind, qu’il avait reprise. Et il la lia à deux chevaux qu’il fouetta et fit partir à contre-sens l’un de l’autre. Et tandis qu’elle était ainsi écartelée et déchirée en morceaux, il lui cria : « Meurs, ô femme dont la langue était si doucereuse et les secrets de la pensée si amers ! »

Et, ayant raconté cette vengeance sauvage, le jeune homme dit à ses auditeurs : « Puisque nous sommes encore à cette époque d’avant l’Islam béni, écoutez le récit que nous rapporte, sur les mœurs des femmes arabes de ce temps-là, l’épouse bien-aimée du Prophète – sur Lui la prière et la paix ! – notre dame Aischah, la plus belle et la plus haute physionomie féminine de l’Islam primitif, la femme d’intelligence, de passion, de tendresse et de courage, dont la parole éclatante avait la mâle vigueur du robuste jeune homme, et dont le langage éloquent avait la saine et fraîche beauté d’une vierge pure. » Et il dit ce récit d’Aischah :

LES MARIS APPRÉCIÉS PAR LEURS ÉPOUSES

Un jour d’entre les jours, quelques nobles femmes yéménites se trouvaient réunies dans ma demeure. Et elles convinrent entre elles par serment de se dire en toute vérité, et sans rien dissimuler, ce qu’étaient leurs époux, bons ou mauvais.

Et la première prit la parole et dit : « Mon homme à moi ? laid et inabordable, semblable à une viande de lourd chameau qui serait juché au sommet d’une montagne de difficile accès. Et, avec cela, si maigre et si desséché qu’on ne lui trouverait pas un brin de moelle dans les os. Paillasson usé ! »

Et la deuxième femme yéménite dit : « Le mien ! je ne devrais réellement pas en dire un mot. Car en parler seulement, me répugne. Animal intraitable, pour une parole que je lui réponds, vite il menace de me répudier ; et si je me tais, il me bouscule et me tient comme portée sur la pointe nue d’un fer de lance. »

Et la troisième dit : « Pour moi, voici mon charmant mari ; s’il mange, il lèche jusqu’au fond des plats ; s’il boit, il suce jusqu’à la dernière goutte ; s’il s’accroupit, il se ramasse et se blottit comme un paquet sur lui-même ; et s’il lui arrive de tuer un animal pour vous en nourrir, il tue toujours le plus sec et le plus décharné. Quant au reste, c’est moins que rien : il ne glisserait pas sa main sur moi, même pour seulement savoir comment je me porte. »

Et la quatrième dit : « Le fils de mon oncle, éloigné soit-il ! Masse pesante sur mes yeux et sur mon cœur, la nuit, le jour ! Réservoir de défectuosités, extravagances et folies. Il vous allonge pour rien un coup à la tête ; ou bien il vous pointe et déchire le ventre ; ou bien il rue contre vous ; ou bien, tout à la fois, il vous frappe, vous darde et vous blesse. Loup dangereux, puisse-t-il crever ! »

Et la cinquième dit : « Oh ! mon époux, il est bon et beau comme une belle nuit des nuits de Tihamah, généreux comme la généreuse pluie des nuées, et honoré et craint de tous nos guerriers. Quand il sort, c’est un lion magnifique et vigoureux. Il est grand, et sa générosité fait que la cendre de son foyer, ouvert à tous, est toujours abondante. La colonne de son nom est haute et glorieuse. Sobre, il reste sur sa faim la nuit d’un festin ; vigilant, il ne dort jamais la nuit du danger ; hospitalier, il a fixé sa demeure tout près de la place publique, pour recueillir les voyageurs. Ô ! qu’il est grand et beau ! qu’il est charmant ! Il a la peau douce et moelleuse, une soie de lapin qui vous chatouille délicieusement. Et le parfum de son haleine est l’arôme suave du zarnab. Et, avec toute sa force et sa puissance, j’en fais à ma guise avec lui. »

Enfin la sixième dame yéménite sourit doucement et dit à son tour : « Oh ! moi, mon mari c’est Malik Abou-Zar, l’excellent Abou-Zar, connu de toutes nos tribus. Il m’a trouvée enfant d’une pauvre famille, dans la gêne et à l’étroit, et il m’a conduite dans sa tente aux belles couleurs, et m’a enrichi les oreilles de précieuses pendeloques, la poitrine de belles parures, les mains et les chevilles de beaux bracelets, et les bras d’un rond embonpoint. Il m’a honorée comme épouse, et m’a portée dans une demeure où retentissent sans cesse les vives chansons des théorbes, où étincellent les belles lances sahariennes aux hampes bien dressées, où l’on entend sans cesse le hennissement des cavales, les grondements des chamelles réunies dans des parcs immenses, le bruit des gens qui foulent et battent le grain, les cris confondus de vingt troupeaux. Auprès de lui, je parle à mon gré, et jamais il ne me reprend ni ne me blâme. Si je me couche, il ne me laisse jamais dans la sécheresse ; si je m’endors, il me laisse faire grasse matinée. Et il a fécondé mes flancs, et m’a donné un enfant, quel admirable enfant ! si mignon, que sa gentille petite couche semble l’espace que laisse vide un léger brin de jonc enlevé du tissu de la natte ; si bien élevé, qu’à son appétit suffirait la broutée d’un petit chevreau ; si charmant, que lorsqu’il marche et se balance avec tant de grâce dans les anneaux de sa petite cotte de mailles, il enlève la raison de ceux qui le regardent ! Et la fille que m’a donnée Abou-Zar ! ô délicieuse, oui ! délicieuse la fille d’Abou-Zar ! C’est le joyau de la tribu. Potelée, elle remplit à ravir son vêtement, serrée dans son mantelet comme une tresse de cheveux ; le ventre bien fait et sans saillie ; la taille délicate et onduleuse sous le mantelet ; la croupe riche et dégagée ; le bras rondelet ; l’œil grand et bien ouvert ; la prunelle noir foncé ; le sourcil fin et gentiment arqué ; le nez légèrement cambré comme la pointe d’un riche sabre ; la bouche belle et sincère ; les mains belles et généreuses ; la gaîté franche et sémillante ; la conversation fraîche comme l’ombre ; le souffle de son haleine plus doux que la soie et plus embaumé que le musc qui emporte l’âme ! Ah ! que le ciel me conserve Abou-Zar, et le fils d’Abou-Zar, et la fille d’Abou-Zar ! Qu’il les conserve à ma tendresse et à ma joie ! »

Or, lorsque la sixième dame yéménite eut ainsi parlé, je les remerciai toutes pour m’avoir donné le plaisir de les écouter, et je pris la parole, à mon tour, et leur dis : « Ô mes sœurs, qu’Allah Très-Haut nous conserve le Prophète béni ! Il m’est plus cher que le sang de mon père et de ma mère…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-DIX-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Ô mes sœurs, qu’Allah Très-Haut nous conserve le Prophète béni ! Il m’est plus cher que le sang de mon père et de ma mère. Mais ma bouche n’est pas assez pure, certes ! pour chanter ses louanges. C’est pourquoi je me contenterai de vous répéter seulement ce qu’il m’a dit, une fois, à notre sujet, nous les femmes qui, dans la géhenne, sommes les plus nombreux tisons que le feu rouge dévore. Un jour, en effet, que je le priais de me donner conseils et paroles qui me servissent dans la voie du ciel, il me dit : « Ô Aischah, ma chère Aischah, puissent les femmes des Musulmans s’observer et veiller sur elles-mêmes, avoir patience dans la peine et la reconnaissance dans le bien-être, donner à leurs maris de nombreux enfants, les environner de prévenances et de soins, et ne jamais méconnaître les bienfaits d’Allah par leur entremise. Car, ô ma bien-aimée Aischah, le Rétributeur chasse de Sa miséricorde la femme qui a méconnu Ses bontés. Et celle qui, fixant des regards insolents sur son mari, aura dit devant ou derrière lui : « Que laide est ta face ! que tu es hideux, vilain être ! » cette femme-là, ô Aischah, Allah lui tordra l’œil et la fera louche, lui allongera et déformera le corps, la rendra lourde et ignoble, masse repoussante de viande flasque, salement accroupie sur sa base aux chairs fripées, affaissées, et pendantes. Et la femme qui, dans la couche conjugale, ou ailleurs, se fait hostile à son mari, ou l’irrite par d’aigres paroles, ou souille son humeur, oh ! celle-là le Rétributeur, au jour du Jugement, lui tirera la langue en une sale lanière charnue, allongée de soixante-dix coudées, et qui viendra s’enrouler au cou de la coupable, viande horrible et livide. Mais, ô Aischah, la femme de vertu qui ne trouble jamais la tranquillité de son mari, qui ne passe jamais la nuit hors de sa demeure sans en avoir du moins pris la permission, qui ne s’affuble point de vêtements recherchés et de voiles précieux, qui ne se passe pas des cercles précieux aux bras et aux jambes, qui ne cherche jamais à attirer les regards des Croyants, qui est belle de la beauté naturelle mise en elle par son Créateur, qui est douce de paroles, riche en œuvres de bien, prévenante et empressée pour son mari, tendre et aimante pour ses enfants, bonne conseillère pour sa voisine, et bienveillante pour toute créature d’Allah, oh ! oh ! celle-là, ma chère Aischah, entrera au paradis avec les prophètes et les élus du Seigneur ! »

Et moi, tout émue, je m’écriai : « Ô Prophète d’Allah, tu m’es plus cher que le sang de mon père et de ma mère ! »

Et maintenant que nous sommes arrivés aux temps bénis de l’Islam, continua le jeune homme, écoutez quelques traits de la vie du khalifat Omar ibn Al-Khattab – qu’Allah le comble de Ses faveurs ! – qui fut l’homme le plus pur et le plus rigide de ces temps purs et rigides, l’émir le plus juste d’entre tous les émirs des Croyants ! » Et il dit :

OMAR LE SÉPARATEUR

On raconte que l’émir des Croyants Omar ibn Al-Khattab – qui fut le khalifat le plus juste et l’homme le plus désintéressé de l’Islam – avait été surnommé El-Farroukh, ou le Séparateur, parce qu’il avait l’habitude de séparer en deux, d’un coup de sabre, tout homme qui refusait d’obéir à une sentence prononcée contre lui par le Prophète, – sur Lui la prière et la paix !

Et sa simplicité et son désintéressement étaient tels qu’un jour, après s’être rendu maître des trésors des rois de l’Yémen, il fit distribuer tout le butin entre les Musulmans, sans distinction. Et chacun eut pour sa part, entre autres choses, une toile rayée de l’Yémen. Et Omar eut sa part exactement comme le moindre de ses soldats. Et il se fit faire un vêtement neuf avec cette pièce de toile rayée de l’Yémen, qui lui était échue en partage ; et, ainsi vêtu, il monta dans la chaire de Médine et harangua les Musulmans pour une nouvelle expédition contre les infidèles. Mais voici qu’un homme de l’assemblée se leva et l’interrompit dans sa harangue, lui disant : « Nous ne t’obéirons pas. » Et Omar lui demanda : « Pourquoi cela ? » Et l’homme répondit : « Parce que, quand tu as fait le partage égal des toiles rayées de l’Yémen, chacun des Musulmans en a eu une pièce, et toi-même en as eu également une seule pièce. Or, cette pièce n’a pas pu suffire pour te faire l’habit complet dont nous te voyons vêtu aujourd’hui. Si donc tu n’avais pas pris, à notre insu, une part plus considérable que celle que tu nous as donnée, tu n’aurais pas pu avoir la robe que tu portes, alors surtout que tu es d’une grande taille. » Et Omar se retourna vers son fils Abdallah, et lui dit : « Ô Abdallah, réponds à cet homme. Car sa remarque est juste. » Et Abdallah, se levant, dit : « Ô Musulmans, sachez que lorsque l’émir des Croyants, Omar, a voulu se faire coudre un habit de sa pièce de toile, elle s’est trouvée insuffisante. En conséquence, comme il n’avait pas de robe convenable pour s’en vêtir en ce jour, je lui ai donné une partie de ma pièce de toile pour compléter son habit. » Puis il s’assit. Alors l’homme, qui avait interpellé Omar, dit : « Louanges à Allah ! À présent, nous t’obéirons, ô Omar ! »

Et Omar, une autre fois, après qu’il eut conquis la Syrie, la Mésopotamie, l’Égypte, la Perse, et tous les pays des Roums, et après qu’il eut fondé Bassra et Koufa, dans l’Irak, était rentré dans Médine, où, vêtu d’une robe tellement usée qu’elle avait jusqu’à douze morceaux, il se tenait tout le jour sur les marches qui conduisaient à la mosquée, écoutant les plaintes des derniers de ses sujets, et rendant à tous une justice égale, à l’émir comme au chamelier.

Or, à cette époque-là, le roi Kaïssar Héraclios, qui gouvernait les Roums de Constantinia, lui envoya un ambassadeur, chargé secrètement de juger par ses propres yeux des moyens, des forces et des actions de l’émir des Arabes. Aussi, lorsque cet ambassadeur fut entré dans Médine, il demanda aux habitants : « Où est votre roi ? » Et ils répondirent : « Nous n’avons pas de roi, car nous avons un émir ! Et c’est l’émir des Croyants, le khalifat d’Allah, Omar ibn Al-Khattab ! » Il demanda : « Où est-il ? Conduisez-moi vers lui. » Ils répondirent : « Il rend la justice, ou peut-être il se repose. » Et ils lui indiquèrent le chemin de la mosquée.

Et l’ambassadeur de Kaïssar arriva à la mosquée, et vit Omar endormi au soleil de l’après-midi sur les marches brûlantes de la mosquée, la tête reposant directement sur la pierre. Et la sueur coulait de son front, et faisait une large flaque d’eau autour de sa tête. À cette vue, la crainte descendit dans le cœur de l’ambassadeur de Kaïssar, et il ne put s’empêcher de s’écrier : « Voilà, en cet état de mendiant, celui devant qui tous les rois de la terre inclinent leur tête, et qui est le maître du plus vaste empire de ce temps. » Et il resta debout, en proie à l’épouvante, car il s’était dit : « Quand un peuple est gouverné par un homme tel que celui-ci, les autres peuples doivent se vêtir d’habits de deuil. »

Et, lors de la conquête de la Perse, il y eut, entre autres objets merveilleux pris dans le palais du roi Jezdejerd, à Istakhar, un tapis long et large de soixante coudées, qui représentait un parterre dont chaque fleur, formée de pierres précieuses, s’élevait sur une tige d’or. Et le chef de l’armée musulmane, Saad ben Abou-Waccas, bien qu’il ne fût pas fort versé dans l’estimation marchande des objets précieux, comprit néanmoins tout ce que valait une semblable merveille, et la racheta du pillage du palais des Khosroès, pour en faire un présent à Omar. Mais le rigide khalifat – qu’Allah le couvre de Ses grâces ! – qui déjà, lors de la conquête de l’Yémen, n’avait pas voulu prendre, dans les dépouilles du pays conquis, plus de grosse toile rayée qu’il ne lui en fallait pour se faire une robe, ne voulut point, en acceptant pareil don, encourager un luxe dont il redoutait les effets sur son peuple. Et, séance tenante, il fit couper le précieux tapis en autant de parts qu’il y avait alors de chefs musulmans à Médine. Et il n’en prit aucune part pour lui-même. Or, telle était la valeur de ce riche tapis, même morcelé, qu’Ali – sur lui les grâces les plus choisies ! – put vendre pour vingt mille drachmes, à des marchands syriens, le lambeau qui lui était échu en partage.

Et ce fut également lors de l’invasion de la Perse, que le satrape Harmozân, qui avait résisté avec le plus de courage aux guerriers musulmans, consentit à se rendre, mais en s’en remettant à la personne même du khalifat pour prononcer sur son sort. Or, Omar se trouvait à Médine ; et Harmozân fut donc conduit en cette ville, sous la garde d’une escorte commandée par deux émirs des plus valeureux d’entre les Croyants. Et, arrivés à Médine, ces deux émirs, voulant faire valoir aux yeux d’Omar l’importance et le rang de leur prisonnier persan, lui firent revêtir le manteau brodé d’or et la haute tiare étincelante, que portaient les satrapes à la cour des Khosroès. Et, ainsi paré des insignes de sa dignité, le chef persan fut amené devant les marches de la mosquée, où le khalifat était assis sur une vieille natte, à l’ombre d’un portique. Et, averti par les rumeurs du peuple de l’arrivée de quelque personnage, Omar leva les yeux, et vit devant lui le satrape vêtu avec toute la pompe usitée au palais des rois persans. Et, de son côté, Harmozân vit Omar, mais se refusa à reconnaître le khalifat, le maître du nouvel empire, en cet Arabe vêtu d’habits rapiécés et assis seul, sur une vieille natte, dans la cour de la mosquée. Mais bientôt Omar, ayant reconnu en ce prisonnier l’un de ces orgueilleux satrapes qui avaient si longtemps fait trembler, d’un froncement de leur regard, les tribus les plus fières de l’Arabie, s’écria : « Louanges à Allah qui a suscité l’Islam béni pour vous humilier toi et tes pareils ! » Et il fit dépouiller le Persan de ses habits dorés, et le fit couvrir d’une étoffe grossière du désert ; puis il lui dit : « Maintenant que te voilà vêtu selon tes mérites, reconnaîtras-tu la main du Seigneur à qui appartient seul toute grandeur ? » Et Harmozân répondit : « Certes, je la reconnais sans peine. Car, tant que la divinité a été neutre, nous vous avons vaincus, j’en atteste tous nos triomphes passés, et toute notre gloire. Il faut donc que le Seigneur dont tu parles ait combattu en votre faveur, puisque vous venez de nous vaincre à votre tour. » Et Omar, entendant ces paroles où l’acquiescement était trop voisin de l’ironie, fronça le sourcil de telle manière que le Persan craignit que leur dialogue ne se terminât par un arrêt de mort. Aussi, feignant une soif violente, il demanda de l’eau, et, prenant le vase de terre qu’on lui présentait, il fixa ses regards sur le khalifat, et parut hésiter à la porter à ses lèvres. Et Omar lui demanda : « Que crains-tu ? » Et le chef persan répondit : « Je crains…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT SOIXANTE-DIX-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Et le chef persan répondit : « Je crains qu’on ne profite du moment où je boirai pour me donner la mort. » Mais Omar lui dit : « Qu’Allah nous garde de mériter de tels soupçons ! Tu es en sûreté jusqu’à ce que cette eau ait rafraîchi tes lèvres et étanché ta soif. » À ces mots du khalifat, l’adroit Persan jeta le vase à terre et le brisa. Et Omar, lié par sa propre parole, renonça généreusement à l’inquiéter. Et Harmozân, touché de cette grandeur d’âme, s’ennoblit de l’Islam. Et Omar lui fixa une pension de deux mille drachmes.

Et, lors de la prise de Jérusalem, – qui est la ville sainte d’Issa, fils de Mariam, le plus grand prophète avant l’arrivée de notre seigneur Môhammad (sur Lui la prière et la paix !) et vers le temple de laquelle se tournaient primitivement les croyants pour la prière – le patriarche Sophronios, chef du peuple, avait consenti à capituler, sous la condition que le khalifat en personne viendrait prendre possession de la cité sainte. Et, informé du traité et des conditions, Omar se mit en marche. Et l’homme qui était le khalifat d’Allah sur la terre, et qui avait fait courber devant l’étendard de l’Islam la tête des potentats, quitta Médine sans gardes, sans suite, monté sur un chameau qui portait deux sacs, dont l’un contenait de l’orge pour la bête, et l’autre des dattes. Et devant lui était un plat de bois, et derrière lui, une outre remplie d’eau. Et marchant jour et nuit, ne s’arrêtant que pour faire la prière, ou pour rendre la justice au sein de quelque tribu rencontrée sur son passage, il arriva ainsi à Jérusalem. Et il signa la capitulation. Et les portes de la ville s’ouvrirent. Et Omar, arrivé devant l’église des chrétiens, s’aperçut que l’heure de la prière était proche ; et il demanda au patriarche Sophronios où il pouvait s’acquitter de ce devoir des Croyants. Et le chrétien lui proposa l’église même. Mais Omar se récria, disant : « Je n’entrerai point prier dans cette église, et cela dans votre intérêt, à vous autres, chrétiens. Car si le khalifat priait dans un lieu, les Musulmans s’en empareraient aussitôt, et vous en frustreraient sans retour. » Et, après avoir récité la prière, en se tournant vers la Kaaba sainte, il dit au patriarche : « Maintenant, indique-moi un endroit pour élever une mosquée où les Musulmans pourront désormais se réunir pour la prière, sans troubler les vôtres dans l’exercice de leur culte. » Et Sophronios le conduisit à l’emplacement du temple de Soleïmân ben Daoud, à l’endroit même où Yâcoub fils d’Ibrahim s’était endormi. Et une pierre marquait cette place, qui servait de réceptacle aux immondices de la ville. Et, comme la pierre de Yâcoub était couverte de ces immondices, Omar, donnant l’exemple aux ouvriers, remplit du fumier les pans de sa robe et alla le transporter loin de là. Et il fit ainsi déblayer l’emplacement de la mosquée qui porte encore son nom, et qui est la mosquée la plus belle sur la terre.

Et Omar – qu’Allah le comble de Ses dons choisis ! – avait pour habitude de tenir un bâton à la main et, vêtu d’un habit troué et raccommodé en divers endroits, de parcourir les souks et les rues de La Mecque et de Médine, en admonestant avec sévérité et rigueur, et même en châtiant à coups de bâton, séance tenante, les marchands qui trompaient les acheteurs ou surfaisaient la marchandise.

Or, un jour, comme il passait par le souk au lait frais et caillé, il vit une vieille femme qui avait devant elle plusieurs jattes de lait pour la vente. Et il s’approcha d’elle, après l’avoir regardée faire pendant un certain temps, et lui dit : « Ô femme, garde-toi désormais de tromper les Musulmans comme je viens de te le voir faire, et veille à ne plus mettre d’eau dans ton lait. » Et la vieille répondit : « J’écoute et j’obéis, ô émir des Croyants. » Et Omar passa outre. Mais le lendemain il fit sa tournée du côté du souk au lait, et, s’approchant de la vieille laitière, il lui dit : « Ô femme de malheur, ne t’ai-je pas déjà avertie de ne pas mettre d’eau dans ton lait ? » Et la vieille répondit : « Ô émir des Croyants, je te certifie que je ne l’ai plus fait. » Mais elle n’avait pas prononcé ces mots que, de l’intérieur, une voix de jeune fille se fit entendre, indignée, qui dit : « Comment, ma mère ! Tu oses mentir à la face de l’émir des Croyants, ajoutant ainsi à la fraude un mensonge et au mensonge le manque de vénération au khalifat ! Qu’Allah vous pardonne ! »

Et Omar entendit ces paroles et s’arrêta ému. Et il ne fit aucun reproche à la vieille. Mais se tournant vers ses deux fils Adballah et Acim, qui l’accompagnaient dans sa tournée, il leur dit : « Lequel de vous deux veut épouser cette jeune fille vertueuse ? Il y a tout espoir qu’Allah, par le souffle parfumé de Ses grâces, donnera à cette enfant une descendance vertueuse comme elle. » Et Acim, le fils cadet d’Omar, répondit ; « Ô père, moi je l’épouse. » Et le mariage fut fait, de la fille de la laitière avec le fils de l’émir des Croyants. Et ce fut un mariage béni. Car il leur naquit une fille qui fut mariée plus tard à Abd El-Aziz ben Merwân. Et c’est de ce dernier mariage que naquit Omar ben Abd El-Aziz, qui monta sur le trône des Ommiades, huitième dans l’ordre dynastique, et fut l’un des cinq grands khalifats de l’Islam. Louanges à Celui qui élève qui il Lui plaît.

Et Omar avait coutume de dire : « Je ne laisserai jamais sans vengeance le meurtre d’un Musulman. » Or, un jour, on apporta devant lui, alors qu’il tenait la séance de justice sur les marches de la mosquée, le cadavre d’un adolescent encore imberbe, à la joue douce et polie comme celle d’une jeune fille. Et on lui dit que cet adolescent avait été assassiné par une main inconnue, et qu’on avait trouvé son corps jeté sur la face du chemin.

Et Omar demanda des renseignements et s’efforça de recueillir des détails sur le meurtre ; mais il ne put arriver à rien savoir, ni à découvrir la trace du meurtrier. Et il fut peiné en son âme de justicier de voir la stérilité de ses recherches. Et il invoqua le Très-Haut, disant : « Ô Allah ! ô Seigneur, permets que je vienne à bout de découvrir le meurtrier. » Et on l’entendit souvent répéter cette prière.

Or, au commencement de l’année suivante, on lui apporta un petit enfant nouveau-né, encore vivant, qu’on avait trouvé abandonné à l’endroit même où avait été jeté le cadavre de l’adolescent. Et Omar s’écria aussitôt : « Louanges à Allah ! maintenant je suis maître du sang de la victime. Et le crime sera découvert, si Allah veut. » Et il se leva et alla trouver une femme de confiance à qui il remit le nouveau-né, en lui disant : « Charge-toi de ce pauvre petit orphelin, et ne t’inquiète pas de son nécessaire. Mais applique-toi à écouter tout ce qui se dira autour de toi au sujet de cet enfant, et veille à ne le laisser prendre, ni conduire par personne loin de tes yeux. Et si tu rencontres une femme qui l’embrasse et le serre contre sa poitrine, informe-toi sans bruit de sa demeure, et avertis-moi tout de suite. » Et la nourrice garda en sa mémoire les paroles de l’émir des Croyants…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGTIÈME NUIT

Elle dit :

… Et la nourrice garda en sa mémoire les paroles de l’émir des Croyants.

Et dès lors l’enfant grandit, venant à bien. Et quand il eut deux ans d’âge, une jeune esclave vint un jour accoster la nourrice, et lui dit : « Ma maîtresse m’envoie te prier de me laisser conduire chez elle ton enfant. Car elle est enceinte et désire, à cause de la beauté de cet enfant – qu’Allah te le conserve ! et éloigne de lui l’œil malfaisant ! – passer quelques instants à le regarder, pour que l’enfant qu’elle porte dans son sein se forme à sa ressemblance. » Et la nourrice répondit : « Bien. Conduis-lui l’enfant, mais je t’accompagnerai. »

Et ainsi fut fait. Et la jeune esclave entra avec l’enfant chez sa maîtresse. Et dès que la dame eut aperçu l’enfant, elle se jeta sur lui en pleurant, et le prit dans ses bras, le couvrant de baisers, et le serrant contre elle, à la limite de l’émotion. Quant à la nourrice, elle se hâta d’aller se présenter entre les mains du khalifat, et lui raconta ce qui venait de se passer, en ajoutant : « Et cette dame n’est autre que la très pure Saleha, la fille du vénérable Ansarien le cheikh Saleh, qui a vu et suivi en disciple dévoué notre Prophète béni – sur Lui la prière et la paix ! »

Et Omar réfléchit. Puis il se leva, prit son sabre, le cacha sous son vêtement, et se rendit à la maison indiquée. Et il trouva l’Ansarien assis à la porte de sa demeure, et lui dit, après des salams : « Ô vénérable cheikh, qu’a fait ta fille Saleha ? » Et le cheikh répondit : « Ô émir des Croyants, ma fille Saleha ? Qu’Allah la récompense pour ses œuvres de bien. Ma fille est connue de tous pour sa piété et sa conduite exemplaire, pour sa conscience à remplir ses devoirs envers Allah et envers son père, pour son zèle à s’acquitter des prières et de toutes les obligations imposées par notre religion, pour la pureté de sa foi. » Et Omar dit : « Bien. Mais je désirerais avoir une entrevue avec elle, pour chercher à accroître en elle l’amour du bien, et à l’animer encore à la pratique des œuvres méritoires. » Et le cheikh dit : « Qu’Allah te comble de Ses faveurs, ô émir des Croyants, pour ton bon vouloir à l’égard de ma fille. Demeure ici un moment, jusqu’à ce que je revienne ; car je vais annoncer ton intention à ma fille. » Et il entra, et demanda à Saleha de recevoir le khalifat. Et Omar fut introduit.

Or, arrivé auprès de l’adolescente, Omar ordonna aux personnes présentes de se retirer. Et elles sortirent immédiatement et laissèrent le khalifat et Saleha seuls, absolument seuls. Alors Omar, découvrant son sabre soudain, dit à l’adolescente : « Je veux de toi des notions précises sur le meurtre du jeune homme trouvé autrefois sur le chemin. Ces notions, tu les as. Et, si tu essaies de me cacher la vérité, entre toi et elle il y aura ce sabre, ô Saleha. » Et elle répondit, sans se troubler : « Ô émir des Croyants, tu es tombé juste sur le fait que tu recherches. Et moi, par la grandeur du nom d’Allah Très-Haut et par les mérites du Prophète béni ! – sur Lui la prière et la paix ! – je vais te dire la vérité tout entière. » Et elle baissa la voix et dit :

« Sache donc, ô émir des Croyants, que j’avais une vieille femme, qui était toujours chez moi, et qui m’accompagnait partout quand je sortais. Et je la considérais et l’aimais comme une fille aime sa mère. Et, de son côté, à tout ce qui me touchait et m’intéressait, elle portait une attention et un soin extrêmes. Et longtemps il en fut ainsi, moi la choyant et l’écoutant avec respect et vénération.

Or, un jour vint où elle me dit : « Ô ma fille, il faut que je fasse un voyage chez mes proches. Mais j’ai une fille. Et, à l’endroit où elle est, j’ai peur qu’elle ne soit exposée à quelque malheur sans recours. Je te supplie donc de me permettre de te l’amener, et de la laisser auprès de toi jusqu’à mon retour. » Et je lui donnai aussitôt mon consentement. Et elle sortit. Et le lendemain sa fille vint à la maison. Et c’était une jeune fille d’aspect délicieux, de belle allure, grande et bien prise. Et j’eus pour elle une grande affection. Et je la faisais coucher dans la chambre où je dormais. Et un après-midi, comme je dormais, je me sentis soudain assaillie dans mon sommeil, et ravagée par un homme qui pesait sur moi de tout son poids et m’immobilisait, me tenant les deux bras. Et, déshonorée, souillée, je pus enfin me dégager de son étreinte. Et, toute bouleversée, je saisis un couteau et l’enfonçai dans le ventre de mon infâme assaillant. Et je découvris qu’il n’était autre que la jeune fille, ma compagne. Et j’avais été trompée par le déguisement de ce jeune homme imberbe, à qui il avait été si aisé de se faire passer pour une fille. Et lorsque je l’eus tué, je fis enlever son cadavre, et je l’envoyai jeter à l’endroit où on l’a trouvé. Et Allah permit que je devinsse mère, des œuvres illicites de cet homme. Et lorsque j’eus mis l’enfant au monde, je le fis également exposer sur le chemin, où avait été jeté son père, ne voulant pas me charger devant Allah d’élever un enfant qui m’était né contre mon consentement. Et telle est, ô émir des Croyants, l’histoire exacte de ces deux êtres. Et je t’ai dit la vérité. Et Allah est mon garant ! »

Et Omar s’écria : « Certes, tu m’as dit la vérité. Qu’Allah répande sur toi Ses grâces. » Et il admira la vertu et le courage de cette fille, lui recommanda la persévérance dans les œuvres de bien, et adressa au ciel des vœux pour elle. Puis il sortit. Et, en partant, il dit au père : « Qu’Allah comble de bénédictions ta maison ! vertueuse fille est ta fille. Qu’elle soit bénie ! Je lui ai fait mes exhortations et mes recommandations. » Et le vénérable cheikh ansarien répondit : « Qu’Allah te conduise au bonheur, ô émir des Croyants, et qu’il te dispense les faveurs et les bienfaits que ton âme désire ! »

Puis le jeune homme riche, après avoir pris quelque repos, continua : « Je vous dirai maintenant, pour changer de sujet, l’histoire de la CHANTEUSE SALLAMAH LA BLEUE. » Et il dit :

LA CHANTEUSE SALLAMAH LA BLEUE

Le beau poète, musicien et chanteur, Môhammad le Koufique, raconte ceci : Je n’eus jamais, parmi les jeunes filles et les esclaves à qui je donnais des leçons de musique et de chant, une élève plus belle, plus vive, plus séduisante, plus spirituelle et plus douée que Sallamah la Bleue. Nous l’appelions la Bleue, cette adolescente brune, parce que, à sa lèvre, était une charmante trace de folle moustache bleuâtre, semblable à un petit trait de musc qu’aurait gracieusement promené là une plume de scribe savant ou la main légère d’un enlumineur. Et, quand je lui donnais mes leçons, elle était toute jeunette, une jouvencelle fraîchement éclose, avec deux petits seins en croissance qui soulevaient et repoussaient un peu son léger vêtement et l’éloignaient de sa poitrine. Et, de la regarder, c’était un ravissement ; c’était à bouleverser l’esprit, à éblouir les yeux, à voler la raison. Et, quand elle était dans une réunion, fût-elle composée des plus renommées beautés de Koufa, on n’avait de regards que pour Sallamah ; et il suffisait qu’elle parût pour qu’on s’exclamât : « Ah ! voilà la Bleue. » Et elle fut passionnément aimée, mais sans aucun aboutissant, par tous ceux qui l’ont connue, et par moi-même, à la folie. Et, quoiqu’elle fût mon élève, j’étais pour elle un humble sujet, un obéissant serviteur, un esclave dévoué à ses ordres. Et m’eût-elle demandé de l’usnée humaine, que je fusse allé lui en chercher dans tous les crânes de pendus, dans tous les os mousseux du monde…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT ET UNIÈME NUIT

Elle dit :

… Je fusse allé lui en chercher dans tous les crânes de pendus, dans tous les os mousseux du monde.

Et c’est moi, précisément, qui ai composé, en souvenir d’elle, ce chant, musique et paroles, quand son maître Ibn-Ghamîn fut parti pour le pèlerinage, l’emmenant avec lui ainsi que ses autres esclaves.

« Ô Ibn-Ghamîn ! quel état de chagrin que celui d’un amant malheureux que tu as laissé mort, bien qu’il vive encore.

Tu lui as donné en breuvage les deux affreuses amertumes, coloquinte et absinthe pontique.

Ô chamelier de l’Yémen qui conduisais la caravane, tu m’as brisé, homme sinistre !

Tu as séparé des cœurs comme on n’en vit jamais, tu les as consternés avec ton aspect de buffle sauvage. »

Mais, quoi qu’il en soit de mon chagrin d’amour, mon sort n’est tout de même point comparable en noirceur à celui d’un autre amoureux de la Bleue, Yézid ben-Aûf, le changeur.

Un jour, en effet, le maître de Sallamah s’avisa de lui dire : « Ô Bleue, de tous ceux qui t’ont aimée sans résultat, est-il quelqu’un qui ait obtenu de toi un tête-à-tête secret ou un baiser ? Dis-le-moi sans me cacher la vérité. » Et, à cette question inattendue, Sallamah craignant que son maître n’eût été informé récemment de quelque petite licence qu’elle se serait permise en présence de témoins indiscrets, répondit : « Non, certainement, personne n’a jamais rien obtenu de moi, excepté Yézid ben-Aûf, le changeur. Et encore il n’a fait que m’embrasser, une seule fois. Du reste, je n’ai consenti à lui donner ce baiser, que parce qu’il m’a glissé alors dans la bouche, en échange de ce baiser, deux perles magnifiques que j’ai vendues quatre-vingt mille drachmes. »

Or, ayant entendu cela, le maître de Sallamah, dit simplement : « Bien. » Et, sans ajouter un mot de plus, tant il sentit en son âme entrer la colère jalouse, il s’attacha à la piste d’Yézid ben-Aûf, le suivit jusqu’à ce qu’il l’eût trouvé sous sa main dans une occasion opportune, et le fit mourir sous les coups de fouet.

Quant aux circonstances dans lesquelles avait été donné à Yézid ce baiser unique et funeste de la Bleue, les voici. J’allais un jour, selon mon habitude, chez Ibn-Ghamîn, pour donner à la Bleue une leçon de chant, quand je rencontrai en chemin Yézid ben-Aûf. Et, après les salams, je lui dis : « Où vas-tu, Ô Yézid, si bellement habillé ? » Et il me répondit : « Je vais où tu vas. » Et je dis : « Parfait ! Allons. »

Et lorsque nous fûmes arrivés et entrés dans la demeure d’Ibn-Ghamîn, nous nous assîmes dans la salle de réunion. Et bientôt parut la Bleue, vêtue d’un mantelet orange et d’un superbe cafetan rouge-rose. Et nous crûmes voir le soleil embrasé se levant entre la tête et les pieds de l’éblouissante chanteuse. Et elle était suivie de la jeune fille esclave, qui portait le théorbe.

Et la Bleue chanta, sous ma direction, sur un mode nouveau que je lui avais appris. Et sa voix était riche, grave, profonde et émouvante. Et, à un moment donné, son maître s’excusa auprès de nous, et nous laissa seuls afin d’aller donner ses ordres pour le repas. Et Yézid, saisi au cœur d’amour pour la chanteuse, s’approcha d’elle, l’implorant du regard. Et elle parut s’animer, et eut pour lui, en continuant à chanter, un regard chargé de la réponse. Et Yézid, enivré de ce regard, se passa la main dans le vêtement, en retira deux perles magnifiques, qui n’avaient pas de sœurs, et dit à Sallamah, qui s’interrompit un moment de chanter : « Vois, ô Bleue ! Ces deux perles ont été payées par moi, aujourd’hui même, soixante mille drachmes. Si tu voulais, elles t’appartiendraient. » Elle répondit : « Et que veux-tu que je fasse pour te plaire ? » Il répondit : « Que tu chantes pour moi. »

Alors Sallamah, après avoir porté sa main à son front, en signe d’acquiescement, accorda l’instrument, et chanta les vers que voici, chant et musique de sa composition, sur le rythme grave-léger et premier, qui a comme tonique le ton simple de la corde du doigt annulaire :

« Sallamah la Bleue a blessé mon cœur d’une blessure durable comme la durée des temps.

La plus habile science du monde ne la saurait fermer. Car on ne ferme pas au fond du cœur une blessure d’amour.

Sallamah la Bleue a blessé mon cœur. Ô Musulmans, venez à mon secours ! »

Et, ayant chanté cette ravissante mélodie de tendresse, en regardant Yézid, elle ajouta : « Eh bien, donne-moi maintenant à ton tour ce que tu as à me donner. » Et il dit : « Certes, ce que tu veux, je le veux. Mais écoute, ô Bleue. J’ai juré par un serment qui oblige ma conscience – et tout serment est sacré – que je ne passerais ces deux perles qu’à tes lèvres avec mes lèvres. » Et, à ces paroles d’Yézid, l’esclave de Sallamah, offusquée, se leva avec vivacité et la main levée pour admonester l’amoureux. Mais moi je l’arrêtai par le bras, et lui dis, pour la détourner de se mêler de l’affaire : « Reste donc tranquille, ô jeune fille, et laisse-les. Ils sont en marché, comme tu le vois, et chacun d’eux en veut retirer profit avec le moins de pertes possible. Ne les trouble pas. »

Quant à Sallamah, elle se mit à rire en entendant Yézid exprimer ce souhait.

Et, se décidant soudain, elle lui dit : « Eh bien, soit ! Donne-les-moi, ces perles, de la manière que tu veux. » Et Yézid se mit à s’avancer vers elle, en marchant sur les genoux et les mains, les deux magnifiques perles entre les lèvres. Et Sallamah, poussant de petits cris d’effroi, se mit de son côté à reculer, ramenant sur elle ses robes, et évitant le contact d’Yézid. Et, à droite et à gauche, elle s’éloignait en courant et revenait à sa place, essoufflée, provoquant par là de plus nombreux essais de la part d’Yézid, et de plus nombreuses coquetteries. Et ce jeu dura assez longtemps. Comme il fallait tout de même conquérir les perles, aux conditions acceptées, Sallamah fit un signe à son esclave, qui, subitement, se jeta sur Yézid, le saisit par les deux épaules, et le retint ferme en place. Et Sallamah, ayant prouvé par ce manège qu’elle était victorieuse et non point vaincue, vint d’elle-même, un peu confuse, et la sueur au front, prendre de ses jolies lèvres les perles magnifiques emprisonnées entre les lèvres d’Yézid, qui les troqua ainsi contre un baiser. Et, dès qu’elle les eut en sa possession, Sallamah, retrouvant bien vite son assurance, dit à Yézid, en riant : « Par Allah ! te voilà vaincu de toutes les manières, le sabre enfoncé dans les reins. » Et Yézid, courtois, répondit : « Par ta vie, ô Bleue, d’être vaincu, je n’ai souci. Le délicieux parfum que sur tes lèvres j’ai recueilli me restera au cœur, tant que je vivrai, comme un éternel arôme ! » Qu’Allah ait en sa compassion Yézid ben-Aûf ! Il mourut martyr de l’amour.

Puis le jeune homme riche : « Écoutez maintenant un trait de tofaïlisme. Et vous savez que nos pères arabes entendaient par ce mot – qui tire son origine de Tofaïl le gourmand –, l’habitude qu’ont certaines personnes de s’inviter elles-mêmes aux festins et d’avaler les repas et les boissons, sans qu’on les en prie. Ainsi, écoutez. » Et il dit :

LE PARASITE

On raconte que l’émir des Croyants El-Walid, fils d’Yézid, l’Ommiade, se plaisait extrêmement en la compagnie d’un gourmand fameux, ami des bons plats et de tout fumet, qui s’appelait Tofaïl aux Festins, et dont le nom a servi depuis à caractériser les parasites qui s’invitent eux-mêmes aux noces et festins. Du reste ce Tofaïl, gastronome en grand, était homme d’esprit, savant, malin, moqueur ; et il était vif à la repartie et à l’à-propos. En outre, sa mère avait été convaincue d’adultère. Et c’est lui, précisément, qui a condensé la doctrine des parasites en quelques règles courtes, en même temps que pratiques, qui se résumerait dans les données suivantes :

« Que celui qui s’invite à un bon repas de noces, évite avec soin de regarder çà et là d’un air incertain.

Qu’il entre d’un pied ferme et choisisse la meilleure place, sans fixer personne, afin que les invités et convives pensent qu’il est un personnage de première importance.

Si le portier de la maison est revêche et difficile, qu’il soit semoncé et tenu bas à sa place, sans qu’il puisse se permettre la moindre observation.

Une fois assis devant la nappe, qu’il se jette sur le manger et le boire, et qu’il soit plus attaché au rôti que la broche elle-même.

Qu’il travaille dans les poulets farcis et dans la viande, fût-elle séchée, avec des doigts plus coupants que de l’acier. »

Et tel était le code du parfait broyeur, établi par Tofaïl dans la ville de Koufa.

Et, en vérité, Tofaïl fut le père des broyeurs et la couronne des parasites…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

… Et tel était le code du parfait broyeur, établi par Tofaïl dans la ville de Koufa. Et, en vérité, Tofaïl fut le père des broyeurs et la couronne des parasites. D’ailleurs, voici, sur sa manière de procéder, un fait entre mille.

Un notable de la ville avait invité quelques amis et se régalait avec eux d’un plat de poissons merveilleusement apprêté. Et voici qu’à la porte on entendit la voix bien connue de Tofaïl, qui parlait à l’esclave portier. Et l’un des convives s’écria : « Qu’Allah nous préserve du broyeur ! Vous connaissez tous la capacité inouïe de Tofaïl. Hâtons-nous donc de préserver de ses dents ces beaux poissons, et de les mettre en sécurité dans un coin de la chambre, en ne laissant sur la nappe que ces tout petits poissons-ci. Et quand il aura dévoré les petits, comme il n’aura plus rien à avaler, il s’en ira, et nous nous régalerons avec les gros poissons. » Et, à la hâte, on mit de côté les gros poissons.

Et donc Tofaïl entra et, souriant et plein d’aisance, il jeta le salam à tout le monde. Et, après le bismillah, il tendit la main vers le plateau. Mais voilà ! il ne contenait que du fretin de mauvais aspect. Et les convives, enchantés de leur bon tour, lui dirent : « Hé ! maître Tofaïl, que penses-tu de ces poissons-là ? Tu n’as pas l’air de trouver le plat tout à fait à ton goût. » Il répondit : « Moi, il y a longtemps que je suis en mauvais termes avec la famille des poissons, et je suis en grande fureur contre eux. Car mon pauvre père, qui est mort par noyade dans la mer, a été mangé par eux. » Et les convives lui dirent : « Fort bien, voici donc pour toi une excellente occasion de prendre le talion de ton père, en mangeant ces petits-là à ton tour. » Et Tofaïl répondit : « Vous avez raison. Mais attendez. » Et il saisit un des petits poissons et se l’approcha tout contre l’oreille. Et son œil de parasite avait déjà avisé le plateau relégué dans le coin et qui contenait les gros poissons. Et donc, après avoir eu l’air d’écouter attentivement le petit poisson frit, il s’écria tout d’un coup : « Hé là ! hé là ! Savez-vous ce que vient de me dire ce petit bout de fretin-là ? » Et les convives répondirent : « Non, par Allah ! Comment le saurions-nous ? » Et Tofaïl dit : « Eh bien ! sachez alors qu’il m’a dit ceci : « Moi, je n’ai pas assisté à la mort de ton père – qu’Allah l’ait en Sa miséricorde ! – et je n’ai pas pu le voir, attendu que je suis beaucoup trop jeune pour avoir vécu en ce temps-là. » Ensuite il m’a glissé à l’oreille ces autres paroles-ci : « Prends plutôt ces beaux gros poissons qui sont cachés dans le coin, et venge-toi. Car ce sont eux-mêmes qui se sont précipités autrefois sur le défunt, ton père, et qui l’ont mangé. »

En entendant ce discours de Tofaïl, les invités et le maître de la maison comprirent que leur ruse avait été éventée par le nez du parasite. C’est pourquoi ils s’empressèrent de faire servir les beaux poissons à Tofaïl, et lui dirent, en se renversant de rire : « Mange-les donc, et puissent-ils te donner la grande indigestion ! »

Puis le jeune homme dit à ses auditeurs : « Écoutez maintenant l’histoire funèbre de la belle esclave du destin. » Et il dit :

LA FAVORITE DU DESTIN

Il est raconté, par les chroniqueurs et les annalistes, que le troisième des khalifats abbassides, l’émir des Croyants El-Mahdi, avait laissé le trône, en mourant, à son fils aîné Al-Hadi, qu’il n’aimait pas, et pour lequel il éprouvait même une grande aversion. Toutefois il avait bien spécifié qu’à la mort d’Al-Hadi, le successeur immédiat devait être le cadet, Haroun Al-Rachid, son fils préféré, et non le fils aîné d’Al-Hadi.

Mais quand Al-Hadi fut proclamé émir des Croyants, il surveilla avec une jalousie et une suspicion croissantes son frère Haroun Al-Rachid ; et il fit tout ce qu’il put pour frustrer Haroun du droit de succession. Mais la mère de Haroun, la sagace et dévouée Khaïzarân, ne cessa de déjouer toutes les intrigues dirigées contre son fils. Aussi Al-Hadi finit-il par la détester à l’égal de son frère ; et il les confondit tous les deux dans la même réprobation. Et il n’attendait qu’une occasion pour les faire disparaître.

Or, sur ces entrefaites, Al-Hadi était un jour assis dans ses jardins, sous une riche coupole soutenue par huit colonnes, qui avait quatre entrées dont chacune regardait un des points du ciel. Et à ses pieds était assise sa belle esclave favorite Ghâder, qu’il ne possédait que depuis quarante jours. Et là se trouvait également le musicien Ishak ben Ibrahim, de Mossoul. Et la favorite, en ce moment, chantait accompagnée sur le luth par Ishâk lui-même. Et le khalifat s’agitait de plaisir et frémissait des pieds, à la limite du transport et de l’enthousiasme. Et, au-dehors, la nuit tombait ; et la lune montait entre les arbres ; et l’eau courait en jasant à travers les ombres entrecoupées, tandis que la brise lui répondait doucement.

Et soudain le khalifat, changeant de visage, s’assombrit et fronça les sourcils. Et toute sa gaieté s’évanouit ; et les pensées de son esprit devinrent noires comme l’étoupe au fond de l’encrier. Et, après un long silence, il dit d’une voix sourde : « À chacun est fixé son lot. Et nul ne reste que l’Éternel Vivant. » Et il s’enfonça de nouveau dans un silence de mauvais augure qu’il interrompit tout à coup, en s’écriant : « Qu’en hâte on appelle Massrour, le porte-glaive ! » Et c’était précisément ce même Massrour, l’exécuteur des vengeances et des colères khalifales, qui avait été le gardien d’enfance d’Al-Rachid et l’avait porté entre ses bras et sur ses épaules. Et il arriva bientôt en présence d’Al-Hadi, qui lui dit : « Va tout de suite chez mon frère Al-Rachid, et apporte-moi sa tête…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

… Et il arriva bientôt en présence d’Al-Hadi, qui lui dit : « Va tout de suite chez mon frère Al-Rachid, et apporte-moi sa tête. »

En entendant ces mots, qui étaient la sentence de mort de celui qu’il avait élevé, Massrour resta stupéfait, étourdi et comme frappé de la foudre. Et il murmura : « Nous sommes à Allah et nous retournerons à lui. » Et il finit par sortir, semblable à un homme ivre. Et il alla, à la limite de l’émotion, trouver la princesse Khaïzarân, la mère d’Al-Hadi et de Haroun Al-Rachid. Et elle le vit qui était éperdu et bouleversé, et lui demanda : « Qu’y a-t-il, ô Massrour ? Qu’est-il donc arrivé, que tu parais ici à cette heure, si tard dans la nuit ? Dis-moi ce que tu as. » Et Massrour répondit : « Ô ma maîtresse, il n’y a de recours et de force qu’en Allah le Tout-Puissant ! Voici que notre maître le khalifat Al-Hadi, ton fils, vient de me donner cet ordre-ci : « Va tout de suite chez mon frère Al-Rachid, et apporte-moi sa tête. »

Et Khaïzarân, à ces paroles du porte-glaive, fut pleine de terreur ; et l’épouvante descendit dans son âme ; et l’émotion lui serra le cœur à le briser. Et elle baissa la tête et se recueillit un instant. Puis elle dit à Massrour : « Va vite chez mon fils Al-Rachid, et amène-le ici avec toi. » Et Massrour répondit par l’ouïe et l’obéissance, et partit.

Et il entra dans l’appartement de Haroun. Et Haroun, à ce moment, était déjà déshabillé, au lit, les jambes sous sa couverture. Et Massrour lui dit vivement : « Lève-toi, au nom d’Allah, ô mon maître, et viens avec moi immédiatement chez ma maîtresse, ta mère, qui t’appelle. » Et Al-Rachid se leva et, s’habillant à la hâte, il passa avec Massrour dans l’appartement de Sett Khaïzarân. Or, dès qu’elle eut aperçu son fils préféré, elle se leva et courut à lui et l’embrassa, sans lui dire un mot, et le poussa dans une petite pièce dissimulée, dont elle ferma sur lui la porte, et il ne songeait même pas à protester ou à demander la moindre explication.

Et, cela fait, Sett Khaïzarân envoya quérir dans leurs maisons, où ils dormaient, les émirs et les principaux personnages du palais khalifal. Et quand ils furent tous réunis chez elle, elle leur adressa, de derrière le rideau de soie du harem, ces simples paroles : « Je vous demande, au nom d’Allah le Tout-Puissant, le Très-Haut, et au nom de Son Prophète béni, si vous avez jamais ouï dire que mon fils Al-Rachid ait eu quelque connivence, relation ou lien avec les ennemis de l’autorité khalifale ou avec les hérétiques Zanadik, ou qu’il ait jamais essayé la moindre tentative d’insubordination ou de révolte contre son souverain Al-Hadi, mon fils et votre maître ? » Et tous répondirent à l’unanimité : « Non, jamais. » Et Khaïzarân reprit aussitôt : « Eh bien, sachez qu’à présent, à cette heure-ci, mon fils Al-Hadi envoie demander la tête de son frère Al-Rachid. Pouvez-vous m’en expliquer le motif ? » Et les assistants furent tellement atterrés et épouvantés, que nul d’entre eux n’osa articuler un mot. Mais le vizir Rabiah se leva et dit au porte-glaive Massrour : « Va à l’heure et à l’instant te présenter entre les mains du khalifat. Et, lorsque en te voyant, il te demandera : « En as-tu fini ? » toi, tu répondras : « Notre maîtresse Khaïzarân, ta mère, épouse de ton défunt père Al-Mahdi, mère de ton frère, m’a aperçu alors que je me précipitais sur Al-Rachid ; et elle m’a arrêté et m’a repoussé. Et me voici devant toi, sans avoir pu exécuter ton ordre. » Et Massrour sortit et se rendit aussitôt auprès du khalifat.

Et dès qu’Al-Hadi l’eut aperçu, il lui dit : « Eh bien ! où est ce que je t’ai demandé ? » Et Massrour répondit : « Ô mon maître, la princesse Khaïzarân, ma maîtresse, m’a aperçu me jetant sur ton frère Al-Rachid ; et elle m’a arrêté, et m’a repoussé et m’a empêché de remplir ma mission. » Et le khalifat, à la limite de l’indignation, se leva et dit à Ishak et à la chanteuse Ghâder : « Restez ici à la place où vous êtes, jusqu’à ce que je revienne. »

Et il arriva chez sa mère Khaïzarân, et vit tous les dignitaires et les émirs assemblés chez elle. Et la princesse, en l’apercevant, se leva debout ; et les personnages qui étaient chez elle se levèrent également. Et le khalifat, se tournant vers sa mère, lui dit d’une voix que la colère étouffait : « Pourquoi donc, lorsque je veux et ordonne une chose, t’opposes-tu à mes volontés ? » Et Khaïzarân s’écria : « Qu’Allah me préserve, ô émir des Croyants, de m’opposer à aucune de tes volontés ! Mais je désire seulement que tu m’indiques-pour quel motif tu exiges la mort de mon fils Al-Rachid. C’est ton frère et ton sang ; il est comme toi l’âme et la vie issues de ton père. » Et Al-Hadi répondit : « Puisque tu veux le savoir, sache donc que je veux me débarrasser d’Al-Rachid à cause d’un songe que j’ai eu la nuit dernière et qui m’a pénétré d’épouvante. Dans ce songe, en effet, j’ai vu Al-Rachid assis sur le trône, à ma place. Et mon esclave favorite Ghâder, était près de lui ; et il buvait et jouait avec elle. Et moi, aimant ma souveraineté, mon trône et ma favorite, je ne veux pas voir plus longtemps à mes côtés, vivant sans cesse près de moi comme une calamité, un rival dangereux, fût-il mon frère. » Et Khaïzarân lui répondit : « Ô émir des Croyants, ce sont là les illusions et les faussetés du sommeil ; des visions mauvaises occasionnées par les mets échauffants. Ô mon fils, rarement un songe est véridique. » Et elle continua à lui parler de la sorte, approuvée par les regards des assistants. Et elle fit si bien qu’elle réussit à calmer Al-Hadi et à faire s’évanouir ses craintes. Et alors elle fit paraître Al-Rachid, et lui fit prêter serment que jamais il n’avait eu dans l’idée le moindre projet de révolte ou la moindre ambition, et que jamais il ne tenterait rien contre l’autorité khalifale.

Et, après ces explications, la colère d’Al-Hadi disparut. Et il retourna à la coupole où il avait laissé sa favorite avec Ishak. Et il congédia le musicien et resta seul avec la belle Ghâder, à s’égayer, à se réjouir et à se laisser pénétrer des délices mêlées de la nuit et de l’amour. Et voici que tout à coup il se sentit une vive douleur aux plantes des pieds. Et il porta aussitôt sa main à l’endroit douloureux qui le démangeait, et le frotta. Et, en quelques instants, une petite tumeur s’y forma, qui grossit jusqu’au volume d’une noisette. Et elle s’irrita, accompagnée d’intolérables démangeaisons. Et il frotta de nouveau ; et elle s’accrut jusqu’au volume d’une noix, et finit par crever. Et aussitôt Al-Hadi tomba à la renverse, mort.

Or, la cause de cela était que Khaïzarân, pendant les quelques instants que le khalifat était resté chez elle, après la réconciliation, lui avait donné à boire un sorbet au tamarin, qui contenait l’arrêt du destin. Or, le premier qui apprit la mort d’Al-Hadi fut précisément l’eunuque Massrour. Et immédiatement il courut chez la princesse Khaïzarân et lui dit : « Ô mère du khalifat, qu’Allah prolonge tes jours ! mon maître Al-Hadi vient de mourir. » Et Khaïzarân lui dit : « Bien. Mais, ô Massrour, garde secrète cette nouvelle, et ne divulgue point cet événement subit. Et maintenant va au plus vite chez mon fils Al-Rachid, et amène-le-moi. » Et Massrour alla chez Al-Rachid, et le trouva couché. Et il le réveilla, lui disant : « Ô mon maître, ma maîtresse t’appelle à l’instant. » Et Haroun, bouleversé, s’écria : « Par Allah ! mon frère Al-Hadi lui aura encore parlé contre moi, et lui aura révélé quelque complot tramé par moi et dont je n’ai jamais eu l’idée. » Mais Massrour l’interrompit, lui disant : « Ô Haroun, lève-toi vite, et suis-moi. Calme ton cœur et rafraîchis tes yeux, car tout est en voie prospère, et tu ne trouveras que succès et joie. ».

Là-dessus Haroun se leva debout et s’habilla. Et aussitôt Massrour se prosterna devant lui, et, baisant la terre entre ses mains, il s’écria : « Le salam sur toi, ô émir des Croyants, imam des serviteurs de la foi, khalifat d’Allah sur la terre, défenseur de la loi sainte et de ce qu’elle impose. » Et Haroun, plein d’étonnement et d’incertitude, lui demanda : « Que signifient ces paroles, ô Massrour ? Il y a un moment tu m’appelais de mon nom, simplement ; et à présent tu me donnes le titre d’émir des Croyants. À quoi dois-je attribuer ces paroles contradictoires, et un changement de langage si imprévu ? » Et Massrour répondit : « Ô mon maître, toute vie a son destin et toute existence son temps ! Qu’Allah prolonge tes jours, ton frère vient d’expirer…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… Ô mon maître, toute vie a son destin et toute existence son temps. Qu’Allah prolonge tes jours, ton frère vient d’expirer. » Et Al-Rachid dit : « Qu’Allah l’ait en sa pitié. » Et il se hâta de partir, n’ayant plus ni crainte ni souci, et entra chez sa mère, qui s’écria, à sa vue : « Joie et bonheur ! Bonheur et joie à l’émir des Croyants ! » Et elle se leva debout, et lui passa le manteau khalifal, et lui remit le sceptre, le sceau suprême et les insignes de la puissance. Et, au même moment, entra le chef des eunuques du harem, qui dit à Al-Rachid : « Ô notre maître, reçois une nouvelle de bonheur, un fils vient de te naître de ton esclave Marâhil. » Et Haroun laissa alors se manifester sa double joie, et donna à son fils le nom d’Abdallah, avec le surnom d’Al-Mâmoun.

Et la mort d’Al-Hadi et l’avènement d’Al-Rachid au trône khalifal furent, avant le lever du jour, connus de la population de Bagdad. Et Haroun, au milieu de l’appareil de la souveraineté, reçut les serments d’obéissance des émirs, des notables et du peuple assemblé. Et, le jour même, il éleva au vizirat El-Fadl et Giafar, tous deux fils de Yahia le Barmakide. Et toutes les provinces et contrées de l’empire, et toutes les populations islamiques, Arabes et non Arabes, Turks et Deylamides, reconnurent l’autorité du nouveau khalifat et lui jurèrent obéissance. Et il commença son règne dans la prospérité et la magnificence, et s’assit, brillant, dans sa gloire nouvelle et sa puissance.

Quant à la favorite Ghâder, entre les bras de laquelle avait expiré Al-Hadi, voici. Dès le soir de son élévation au trône, Al-Rachid, qui connaissait sa beauté, voulut la voir, et fixer sur elle ses premiers regards. Et il lui dit : « Je désire, ô Ghâder, que moi et toi nous visitions ensemble le jardin et la coupole où mon frère Al-Hadi – qu’Allah l’ait en Sa pitié ! – aimait à se réjouir et à se reposer. » Et Ghâder, déjà vêtue des habits de deuil, baissa la tête et répondit : « Je suis l’esclave soumise de l’émir des Croyants. » Et elle se retira un instant pour quitter les vêtements de deuil, et les remplacer par les parures qui convenaient. Puis elle entra dans la coupole, où Haroun la fit asseoir à ses côtés. Et il restait là, les yeux attachés sur cette magnifique adolescente, ne se lassant pas d’en admirer la grâce. Et, de joie, sa poitrine respirait largement, et son cœur s’épanouissait. Puis, comme on servait les vins qu’aimait Haroun, Ghâder refusa de boire à la coupe que lui tendait le khalifat. Et il lui demanda, étonné : « Pourquoi refuses-tu ? » Elle répondit : « Le vin sans la musique perd la moitié de sa générosité. Je serais donc bien aise de voir auprès de nous, nous tenant harmonieuse compagnie, l’admirable Ishak, fils d’Ibrahim. » Et Al-Rachid répondit : « Il n’y a point d’inconvénient. » Et il envoya aussitôt Massrour chercher le musicien, qui ne tarda pas à arriver. Et il baisa la terre entre les mains du khalifat, et lui rendit hommage. Et, sur un signe d’Al-Rachid, il s’assit en face de la favorite.

Et dès lors la coupe passa de main en main ; et on but nombre de rasades ; et on continua de la sorte jusqu’à la nuit noire. Et tout à coup, lorsque le vin eut fermenté dans les raisons, Ishak s’écria : « Ô ! la louange éternelle à Celui qui change à Son gré les événements, et qui en conduit la succession et les vicissitudes ! » Et Al-Rachid lui demanda : « À quoi penses-tu, ô fils d’Ibrahim, pour t’exclamer de la sorte ? » Et Ishak répondit : « Hélas, ô mon seigneur, hier, à pareille heure, ton frère se penchait par la fenêtre de cette coupole, et regardait, sous la lune semblable à une épousée, les eaux murmurantes s’enfuir en soupirant avec de douces et légères voix de chanteuses nocturnes. Et, au spectacle de l’apparente félicité, il se mit à s’épouvanter de sa destinée. Et il voulut te verser le breuvage de l’humiliation. » Et Al-Rachid dit : « Ô fils d’Ibrahim, la vie des créatures est écrite dans le livre du destin. Pouvait-il donc me ravir cette vie, mon frère, si le terme n’en était pas échu ? » Et il se tourna vers la belle Ghâder et lui dit : « Et toi, ô jeune fille, que dis-tu ? » Et Ghâder saisit son luth, et préluda, et, d’une voix profondément émue, elle chanta ces vers :

« La vie de l’homme a deux vies : l’une limpide et l’autre troublée.

Le temps a deux sortes de jours : jours de sécurité et jours de dangers.

Ne te fie ni au temps ni à la vie, car aux jours les plus limpides succèdent les jours sombres et troublés. »

Et, en achevant ces vers, la favorite d’Al-Hadi défaillit soudain et tomba, la tête contre le sol, sans connaissance ni mouvement. Et on la secourut et on la secoua. Mais déjà elle n’existait plus, réfugiée au sein du Très-Haut. Et Ishak dit : « Ô mon seigneur, elle aimait le défunt. Et le moins que veuille l’amour, est d’aller jusqu’au moment où le fossoyeur a fini le tombeau. Qu’Allah répande Ses miséricordes sur Al-Hadi, sur sa favorite et sur tous les Musulmans. »

Et une larme tomba des yeux d’Al-Rachid. Et il ordonna de laver le corps de la morte, et de le déposer dans le tombeau même d’Al-Hadi. Et il dit : « Oui ! Qu’Allah répande Ses miséricordes sur Al-Hadi, sur sa favorite et sur tous les Musulmans ! »

Et, ayant ainsi raconté cette histoire de l’infortunée adolescente, le jeune homme riche dit à ses auditeurs émus : « Écoutez maintenant, comme autre manifestation des jeux inexorables du destin, l’histoire du COLLIER FUNÈBRE. » Et il dit :

LE COLLIER FUNÈBRE

Un jour, le khalifat Haroun Al-Rachid, ayant entendu vanter le talent du musicien chanteur Hâchem ben-Soleïmân, l’envoya chercher. Et quand le chanteur fut introduit, Haroun le fit asseoir devant lui, et le pria de lui faire entendre quelque chose de sa composition. Et Hâchem chanta une cantilène de trois vers avec tant d’art et d’une si belle voix, que le khalifat, à la limite de l’enthousiasme et du ravissement, s’écria : « Tu as été admirable, ô fils de Soleïmân ! Qu’Allah bénisse l’âme de ton père ! » Et, plein de gratitude, il enleva de son cou un magnifique collier, enrichi d’émeraudes en pendeloques grosses comme des poires musquées, et le passa au cou du chanteur.

Et Hâchem, à l’aspect de ce joyau, loin de se montrer satisfait et réjoui, eut ses yeux troublés par les larmes. Et la tristesse descendit dans son cœur et fit jaunir son visage…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… Et Hâchem, à l’aspect de ce joyau, loin de se montrer satisfait et réjoui, eut ses yeux troublés par les larmes. Et la tristesse descendit dans son cœur, et fit jaunir son visage. Et Haroun, qui était loin de s’attendre à une telle manifestation, se montra fort surpris, et crut que le joyau n’était pas du goût du musicien. Et il lui demanda : « Pourquoi ces larmes et cette tristesse, ô Hâchem ? Et pourquoi, si ce collier ne t’agrée pas, gardes-tu un silence gênant pour moi et pour toi ? » Et le musicien répondit : « Qu’Allah augmente Ses faveurs sur la tête du plus généreux des rois ! Mais le motif qui fait couler mes larmes et accable de tristesse mon cœur n’est pas ce que tu crois, ô mon maître ! Et si tu veux bien me le permettre, je te raconterai l’histoire de ce collier, et pourquoi sa vue m’a plongé dans l’état où tu me vois. » Et Haroun répondit : « Certes, je te le permets. Car l’histoire d’un collier que je possède comme héritage de mes pères, doit être étonnante à l’extrême. Et je suis bien curieux de savoir ce que tu connais à ce sujet, et que j’ignore. »

Alors le musicien chanteur, ayant rassemblé ses souvenirs, dit : « Sache, ô émir des Croyants, que l’incident qui se rapporte à ce collier date du temps de ma toute première jeunesse. À cette époque-là je vivais dans le pays de Scham, qui est la patrie de ma tête, là où je suis né.

« Un soir, en effet, je me promenais au crépuscule sur le bord d’un lac, et j’étais habillé du costume des Arabes du désert de Scham, et la figure couverte jusque près des yeux par le litham. Et voici que je fis la rencontre d’un homme magnifiquement vêtu, accompagné, contre tout usage, par deux adolescentes superbes, d’une élégance rare, qui étaient, à en juger par les instruments de musique qu’elles portaient, chanteuses sans aucun doute. Et soudain je reconnus en ce promeneur le khalifat El-Walid, deuxième du nom, qui avait quitté Damas, sa capitale, pour venir chasser la gazelle dans nos parages, du côté de ce lac de Tabariah.

« Et, de son côté, le khalifat, à ma vue, se tourna vers ses compagnes, et leur dit, ne croyant être entendu que d’elles seules : – « Voilà un Arabe qui arrive du désert, tout frais dans sa crasse et sa sauvagerie. Par Allah ! je vais l’appeler, pour qu’il nous tienne compagnie, et que nous nous amusions un peu à ses dépens. » Et il me fit signe de la main. Et, m’étant approché, il me fit asseoir à côté de lui, sur l’herbe, en face des deux chanteuses. Et voici que, sur le désir du khalifat, qui était loin de me connaître et ne m’avait jamais vu, l’une des jeunes filles accorda son luth et, d’une voix émouvante, chanta une mélopée de ma composition. Mais, malgré toute son habileté, elle commit quelques légères erreurs, et même elle tronqua l’air en plusieurs endroits. Et moi, malgré la contenance réservée que je m’étais imposée précisément pour ne pas attirer sur moi la raillerie toute prête du khalifat, je ne pus m’empêcher de m’écrier, en m’adressant à la chanteuse : « Tu t’es trompée, ô ma maîtresse, tu t’es trompée ! » Et la jeune fille, entendant mon observation, se mit à rire d’un rire railleur, et dit, en se tournant vers le khalifat : « Tu as entendu, ô émir des Croyants, ce que vient de nous dire cet Arabe bédouin, conducteur de chameaux ! Il ne craint pas de nous accuser d’erreur, l’insolent ! » Et El-Walid me regarda d’un air à la fois moqueur et désapprobateur, et me dit : « Est-ce dans ta tribu, ô Bédouin, qu’on t’a appris le chant et le jeu délicat des instruments de musique ? » Et moi je m’inclinai respectueusement et répondis : « Non, par ta vie ! ô émir des Croyants. Mais, si tu ne t’y opposes pas, je vais prouver à cette admirable chanteuse que, malgré tout son art, elle a commis quelques erreurs d’exécution. » Et El-Walid me l’ayant permis, pour voir, je dis à la jeune fille : « Serre d’un quart la deuxième corde, et relâche d’autant la quatrième. Et pars sur le mode grave de la mélodie. Et tu verras alors que l’expression et la couleur de ton chant s’en ressentiront, et que les quelques passages que tu as légèrement tronqués se rétabliront d’eux-mêmes. »

« Et la jeune chanteuse, surprise de voir un Bédouin parler de cette manière, accorda son luth selon le mode que je lui indiquais, et recommença son chant. Et cela fut si beau et si parfait, qu’elle-même fut profondément émue à la fois et étonnée. Et, se levant soudain, elle se jeta à mes pieds, en s’écriant : « Tu es Hâchem ben Soleïmân, je le jure par le Seigneur de la Kaaba ! » Et, comme je n’étais pas moins ému que la jeune fille, et que je ne répondais pas, le khalifat me demanda : « Es-tu vraiment celui qu’elle dit ? » Et je répondis, en me découvrant alors la figure : « Oui, ô émir des Croyants, je suis ton esclave Hâchem le Tabarien ! » Et le khalifat fut extrêmement satisfait de me connaître, et me dit : « Loué soit Allah qui t’a mis sur mon chemin, ô fils de Soleïmân. Cette jeune fille t’admire plus que tous les musiciens de ce temps, et ne me chante jamais autre chose que tes chants et tes compositions ! » Et il ajouta : « Je veux que désormais tu sois mon ami et mon compagnon ! » Et je le remerciai et lui baisai la main.

« Puis la jeune fille, qui avait chanté, se tourna vers le khalifat et lui dit : « Ô émir des Croyants, à cause de ce moment heureux, j’ai une demande à te faire ! » Et le khalifat dit : « Tu peux la faire ». Elle dit : « Je te supplie de me permettre de rendre hommage à mon maître, en lui offrant un gage de ma gratitude. » Il répondit : « Certes ! Il le faut. » Alors la charmante chanteuse dénoua le magnifique collier qu’elle portait, et dont lui avait fait cadeau le khalifat, et me le mit au cou, en me disant : « Accepte-le comme le don de ma reconnaissance, et excuse-moi pour le peu ! » Et c’était précisément ce collier-ci, que je reçois aujourd’hui de nouveau en présent de ta générosité, ô émir des Croyants ! Or, maintenant, voici comment ce collier est parti de ma main, pour me revenir aujourd’hui…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

… Or, maintenant, voici comment ce collier est parti de ma main, pour me revenir aujourd’hui, et pourquoi sa vue me fait pleurer.

« En effet, après que nous eûmes passé un certain temps à chanter, alors que la brise était fraîche sur le lac, El-Walid se leva et nous dit : « Embarquons-nous pour une promenade sur l’eau. » Et aussitôt, des serviteurs qui se tenaient au loin accoururent, et amenèrent une barque. Et le khalifat descendit le premier, puis moi-même. Et quand vint le tour de la jeune fille qui m’avait fait don du collier, elle avança la jambe pour passer dans la barque. Mais, comme elle avait ramené son grand voile autour d’elle pour ne pas être remarquée par les rameurs, elle se trouva embarrassée et, le pied lui manquant, elle tomba dans le lac et, avant qu’on eût le temps de lui porter secours, elle coula au fond de l’eau. Et, malgré toutes les recherches que nous fîmes, nous ne réussîmes guère à la retrouver. Qu’Allah l’ait en Sa compassion !

« Et la peine et l’affliction d’El-Walid furent très profonds, et les pleurs lui baignèrent le visage. Et moi aussi je versai des larmes amères sur le sort de cette infortunée jeune fille. Et le khalifat, qui était resté longtemps silencieux après cette catastrophe, me dit : « Ô Hâchem, une légère consolation à ma douleur serait d’avoir entre mes mains le collier de cette pauvre jeune fille, comme souvenir de ce qu’elle fut pour moi pendant sa courte vie. Mais qu’Allah me garde de te reprendre ce que nous t’avons donné. Je te prie donc de consentir à me vendre ce collier. » Et moi, aussitôt, je remis le collier au khalifat, qui, à notre arrivée dans la ville, me fit compter trente mille drachmes d’argent, et me combla de cadeaux précieux.

« Et telle est, Ô émir des Croyants, la cause qui m’a fait aujourd’hui pleurer. Et Allah Très-Haut qui a dépossédé les khalifats ommiades de la puissance souveraine en faveur des Bani-Abbas, dont tu es la glorieuse descendance, a permis que ce collier arrivât entre tes mains avec l’héritage de tes nobles ancêtres, pour me revenir par ce chemin détourné. »

Et Al-Rachid fut très ému de ce récit de Hâchem ben Soleïmân, et dit : « Qu’Allah ait en Sa compassion ceux qui méritent la compassion ! » Et, par cette formule générale, il évita de prononcer le nom de l’un des membres de la dynastie rivale abattue.

Puis le jeune homme dit : « Puisque nous sommes sur la porte des musiciens et des chanteuses, je veux vous raconter un trait, entre mille, de la vie du plus célèbre d’entre les musiciens de tous les temps, Ishak ben Ibrahim, de Mossoul. » Et il dit :

ISHAK DE MOSSOUL ET L’AIR NOUVEAU

Entre les divers écrits qui nous sont parvenus de la main du musicien-chanteur Ishak ben Ibrahim, de Moussoul, est celui-ci. Ishak dit : J’entrai, un jour, selon mon habitude, chez l’émir des Croyants Haroun Al-Rachid, et je le trouvai assis en compagnie de son vizir El-Fadl et d’un cheikh du Hedjaz, lequel avait une fort belle physionomie et un extérieur empreint de noblesse et de gravité. Et, après les salams de part et d’autre, je me penchai discrètement vers le vizir El-Fadl, et lui demandai le nom de ce cheikh hedjazien qui me plaisait et que je n’avais jamais vu. Et il me répondit : « C’est le petit-fils du vieux poète musicien et chanteur du Hedjaz, Maâbad, dont tu connais la renommée. » Et, comme je me montrais satisfait de connaître le petit-fils de ce vieux Maâbad que j’avais tant admiré dans ma jeunesse, El-Fadl me dit à l’oreille : « Ô Ishak, le cheikh du Hedjaz que voici, si tu te montres aimable à son égard, te fera connaître et même te chantera toutes les compositions de son grand-père. Il est accueillant, et il est doué d’une fort belle voix. »

Alors moi, voulant expérimenter sa méthode et me remettre en mémoire les chants anciens qui avaient enchanté mes jeunes années, je me montrai plein de prévenances pour le Hedjazien ; et, après une amicale causerie sur différentes choses, je lui dis : « Ô très noble cheikh, peux-tu, je te prie, me rappeler combien de chants a composés ton grand-père, l’illustre Maâbad, honneur du Hedjaz ? » Et il me répondit : « Soixante, pas un de plus, pas un de moins ! » Et je lui demandai : « Serait-ce peser trop lourdement sur ta patience que de te prier de me dire quel est, de ces soixante chants, celui que tu aimes le mieux, soit à cause de sa mesure, soit pour d’autres motifs ? » Et il me répondit : « Sans conteste, et à tous égards, c’est le chant quarante-troisième qui commence par ce vers :

« Ô beauté du cou de ma Molaïkah ! ma Molaïkah à la belle poitrine ! »

Et, comme si la simple récitation de ce vers avait eu la vertu d’exciter en lui l’inspiration, il prit soudain le luth de ma main, et, après un très léger prélude d’accords, il chanta la cantilène en question d’une voix merveilleuse, et rendit le sentiment de cette musique nouvelle et si ancienne avec un art, un charme, une grâce et une émotion inexprimables. Et, de l’entendre, je tressaillais de plaisir, j’étais ébloui, hors de moi, à la limite de l’enthousiasme. Et, comme j’étais sûr de ma facilité à retenir les airs nouveaux, quelque compliqués qu’ils fussent, je ne voulus pas répéter immédiatement devant le cheikh hedjazien la cantilène délicieuse et si neuve pour moi qu’il venait de me faire entendre. Et je me contentai de le remercier. Et il retourna à Médine, son pays, tandis que je sortais du palais, ivre de cette mélodie…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… Et il retourna à Médine, son pays, tandis que je sortais du palais, ivre de cette mélodie.

Et, en rentrant chez moi, je pris mon luth, qui était suspendu au mur, et j’en agençai, j’en harmonisai les cordes et les polis dans les plus petits détails. Mais, par Allah ! quand je voulus répéter la musique de cet air hedjazien qui m’avait tant ému, je ne pus parvenir à me rappeler la moindre note ni à me souvenir même du mode sur lequel il avait été chanté, moi qui d’ordinaire retenais des cantilènes de cent couplets pour les avoir entendues d’une oreille à peine attentive. Mais cette fois un voile de coton impénétrable était tombé entre ma mémoire et cette musique, et, malgré tous mes efforts de rappel, je ne pus répéter ce qui me tenait tant à cœur.

Et depuis lors, jour et nuit, je m’évertuai à exciter ma mémoire sur cette musique, mais sans plus de résultat. Et, de désespoir, je renonçai à mon luth et à mes leçons, et me mis à parcourir Bagdad, puis Moussoul, et Bassra, puis tout l’Irak, en demandant cette musique et ce chant à tous les plus vieux chanteurs et à toutes les plus anciennes chanteuses ; mais je ne réussis à rencontrer personne qui en connût l’air ou qui me renseignât sur le moyen de le retrouver.

Alors, voyant que toutes mes recherches étaient inutiles, je résolus pour me délivrer de cette obsession, de faire, à travers le désert, le voyage du Hedjaz, pour aller, à Médine retrouver le cheikh hedjazien, et le prier de me chanter encore une fois la cantilène de son grand-père. Et lorsque je pris cette résolution, je me trouvais à Bassra, me promenant sur le bord du fleuve. Et voici que je fus accosté par deux jeunes femmes vêtues d’habits discrets et riches, et paraissant être des femmes de haut rang. Et elles saisirent la bride de mon âne et l’arrêtèrent, en me saluant.

Et moi, fort ennuyé et ne pensant qu’à ma cantilène hedjazienne, je leur dis d’un ton péremptoire : « Laissez ! laissez ! » Et je voulus reprendre la bride de mon âne. Mais voici que l’une d’elles, sans soulever son voile de visage, me sourit d’en dessous, et me dit : « Eh bien, ô Ishak, où en est maintenant ta passion pour la belle cantilène de Maâbad le Hedjazien : Ô beauté du cou de ma Molaïkah ! Et as-tu cessé de courir le monde à sa recherche ? » Et elle ajouta, avant que j’eusse le temps de revenir de ma surprise : « Ô Ishak, je t’ai vu, de derrière le grillage du harem, alors qu’en présence du khalifat et d’El-Fadl, le cheikh hedjazien chantait, et que le charme de la mélodie ancienne te faisait bondir, et faisait danser les choses inanimées autour de toi. Dans quel ravissement tu étais, ô Ishak ! Tu battais la mesure avec tes mains, en dodelinant de la tête et en te balançant doucement. Tu semblais ivre. Tu étais comme fou. »

Et moi, entendant ces paroles, je m’écriai : « Ah ! par la mémoire de mon père Ibrahim, je suis maintenant plus fou que jamais de ce chant riche et beau. Ya Allah ! que ne donnerais-je pas pour l’entendre, même faussé, même tronqué ! Une note de ce chant pour dix ans de ma vie ! Voilà qu’en m’en parlant, ô ma tendresse, tu viens de rallumer cruellement les feux de mes regrets et de souffler sur la braise de mon désespoir ! » Et j’ajoutai : « De grâce, laissez, laissez que je m’en aille. J’ai hâte de préparer, d’organiser mon départ immédiat pour le Hedjaz ! »

Et l’adolescente, à ces paroles, sans lâcher la bride de mon âne, se mit à rire d’un rire éclatant, et me dit : « Et si je te chantais moi-même la cantilène hedjazienne : « Ô beauté du cou de ma Molaïkah ! » persisterais-tu à partir pour le Hedjaz ? » Et je répondis : « Par ton père et par ta mère, ô fille des gens de bien, ne torture pas davantage quelqu’un que guette la folie ! »

Là-dessus, l’adolescente, tenant toujours la bride de mon âne, entonna soudain la cantilène de ma folie, et d’une voix et avec une méthode mille fois plus belles que ce que j’avais autrefois entendu de la bouche du Hedjazien. Et pourtant elle n’avait chanté qu’à mi-voix ! Et, à la limite du transport et du bonheur, je sentis une grande douceur calmer mon âme torturée. Et je me précipitai à bas de mon âne, et me jetai aux pieds de l’adolescente et lui baisai les mains et le bas de la robe. Et je lui dis : « Ô ma maîtresse, je suis ton esclave, l’acheté de ta générosité. Veux-tu accepter mon hospitalité ? Et tu me chanteras la cantilène de Molaïkah, et je te la chanterai tout le jour, et, toute la nuit. Oh ! tout le jour et toute la nuit ! » Mais elle me répondit : « Ô Ishak, nous connaissons ton caractère peu agréable et ton avarice concernant tes compositions. Oui, nous savons qu’aucune de tes élèves n’a jamais reçu et appris de toi et par toi un seul chant. Ce qu’elles en savent, tu le leur as communiqué et enseigné par l’entremise d’étrangers tels qu’Alawiah, Wahdj El-Karah et Moukhârik. Mais de toi directement, ô trop jaloux Ishak, personne n’a jamais rien appris. » Puis elle ajouta : « Donc, comme je sais que tu n’es pas assez aimable pour nous traiter convenablement, inutile d’aller chez toi. Et puisque tu désires apprendre l’air de Molaïkah, pourquoi aller si loin ? Je te le chanterai volontiers jusqu’à ce que tu le retiennes. » Et moi je m’écrirai : « En retour, ô fille du ciel, je verserai pour toi mon sang ! Mais qui donc es-tu ? Et quel est ton nom…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

 

… Et moi je m’écriai : « En retour, ô fille du ciel, je verserai pour toi mon sang ! Mais qui donc es-tu ? Et quel est ton nom ? » Et elle me répondit : « Une simple chanteuse d’entre des chanteuses qui comprennent ce que dit le feuillage à l’oiseau, et la brise au feuillage. Mais je suis Wahba. Celle dont parle le poète dans la cantilène qui porte mon nom. » Et elle chanta :

« Ô Wahba ! les délices et la joie n’habitent qu’à tes côtés.

Ô Wahba ! qu’elle était embaumée ta salive, que nul autre que moi n’a goûtée.

Rare comme sont rares les sources au désert, tu n’es venu qu’une seule fois m’offrir la coupe de tes lèvres.

Ô Wahba, n’imite pas le coq qui ne pond qu’un œuf dans sa vie. Viens parfumer la demeure.

Apporte-moi le délice plus doux que le sucre, ce nectar transparent comme la lumière et plus léger que le karkafa et le khandaris. »

Et cette charmante cantilène, dont les paroles étaient du poète Farrouge, était sur un air délicat que Wahba avait elle-même composé. Et elle acheva, par ce chant, de transporter ma raison. Et je la suppliai tellement, qu’elle finit par accepter de venir chez moi, avec sa sœur. Et nous passâmes tout le jour et toute la nuit dans l’extase du chant et de la musique. Et je trouvai en elle, sans contredit, la chanteuse la plus admirable que j’eusse jamais entendue. Et son amour me pénétra jusqu’à l’âme. Et elle finit par me faire le don de sa chair, comme elle m’avait fait celui de sa voix. Et elle orna ma vie pendant les années heureuses que m’octroya le Rétributeur ! Puis le jeune homme riche dit : « Voici maintenant une anecdote sur les danseuses des khalifats. » Et il dit :

LES DEUX DANSEUSES

Il y avait, à Damas, sous le règne du khalifat Abd El-Malek ben Merwân, un poète-musicien, nommé Ibn Abou-Atik, qui dépensait en folles prodigalités tout ce que lui procuraient son art et la générosité des émirs et des gens riches de Damas. Aussi, malgré les sommes considérables qu’il gagnait, était-il sans cesse dans le dénuement, et parvenait-il à grand-peine à pourvoir à la subsistance de sa nombreuse famille. Car l’or dans les mains d’un poète et la patience dans l’âme d’un amant sont comme l’eau dans un crible.

Or le poète avait comme ami un des intimes du khalifat, Abdallah le chambellan. Et Abdallah, qui avait déjà, à maintes reprises, intéressé en faveur du poète les notables de la ville, résolut d’attirer sur lui la faveur même du khalifat. Un jour donc que l’émir des Croyants était dans des dispositions favorables, Abdallah aborda la question et lui dépeignit la pauvreté et le dénuement de celui que Damas et tout le pays de Scham considéraient comme le poète-musicien le plus admirable de l’époque. Et Abd El-Malek répondit : « Tu peux me l’envoyer. »

Et Abdallah s’empressa d’aller annoncer la bonne nouvelle à son ami, en lui répétant l’entretien qu’il venait d’avoir avec le khalifat. Et le poète remercia son ami et alla se présenter au palais. Et lorsqu’il eut été introduit, il trouva le khalifat assis entre deux superbes danseuses debout, qui se balançaient doucement, sur leur taille flexible, comme deux rameaux de bân, en agitant chacune, avec une grâce charmante, un éventail en feuilles de palmier, avec lequel elles rafraîchissaient leur maître. Et sur l’éventail de l’une des danseuses, étaient peints en lettres d’or et d’azur les vers que voici :

« Le souffle que j’apporte est frais et léger, et je joue avec la pudeur rosée de celles que je caresse.

Je suis un voile candide pour cacher le baiser des bouches amoureuses.

Je suis d’un précieux secours pour la chanteuse qui ouvre la bouche, et pour le poète qui récite des vers. »

Et sur l’éventail de la seconde danseuse étaient peints, également en lettres d’or et d’azur, les vers que voici :

« Je suis vraiment charmant dans la main des belles, aussi mon séjour de prédilection est-il le palais du khalifat.

Que celles qui sont en désaccord avec la grâce et l’élégance renoncent à m’avoir pour ami !

Mais j’accorde aussi avec plaisir mes caresses au jouvenceau souple et dégagé comme une belle esclave. »

Et quand le poète eut considéré ces deux merveilleuses filles, il fut pris d’un éblouissement, d’un profond frémissement. Et, du coup, il oublia sa misère, ses tristesses, les privations de sa famille, et la cruelle réalité. Et il se crut transporté au milieu des délices du paradis, entre deux houris de choix. Et leur beauté lui fit regarder toutes les femmes passées, dont le souvenir lui restait, comme de laides pécores.

Quant au khalifat, après les hommages et les salams, il dit au poète : « Ô Ibn Abou-Atik, j’ai été impressionné par la description que m’a faite Abdallah de ton état précaire et de la misère où se trouvent plongés les tiens. Demande-moi donc tout ce que tu voudras ; et cela te sera accordé à l’heure et à l’instant. » Et le poète, dans l’émotion où il était de par la vue des deux danseuses, ne comprit même pas la portée des paroles du khalifat ; et l’eût-il comprise qu’il se fût peu soucié de demander de l’argent ou des richesses. Car, à ce moment, une seule idée dominait son esprit : la beauté des deux danseuses, et le désir de les posséder à lui tout seul et de s’enivrer de leurs yeux et de leur influence.

Aussi, à la proposition généreuse du khalifat, il répondit : « Qu’Allah prolonge les jours de l’émir des Croyants ! Mais ton esclave est déjà comblé par les bienfaits du Rétributeur. Il est riche, il ne manque de rien, il est comme un émir ! Ses yeux sont contents, son esprit est content, son cœur est content. Et d’ailleurs, dans la position où je suis maintenant ici, en présence du soleil, et entre ces deux lunes, si j’étais dans la plus noire des misères et dans l’absolu dénuement, je me considérerais comme l’homme le plus riche de l’empire. »

Et le khalifat Abd El-Malek fut extrêmement satisfait de la réponse et, voyant que les yeux du poète exprimaient véhémentement ce que sa langue ne disait pas, il se leva et lui dit : « Ô Ibn Abou-Atik, ces deux jeunes filles que voici, et qu’aujourd’hui seulement je reçus en cadeau du roi des Roums, sont ta propriété légale et ton champ. Et tu peux entrer dans ton champ à ton gré. » Et il sortit.

Et le poète prit les danseuses et les emmena dans sa maison.

Mais lorsque Abdallah fut retourné au palais, le khalifat lui dit : « Ô Abdallah, la description que tu t’es plu à me faire au sujet du dénuement et de la misère de ce poète-musicien, ton ami, est vraiment entachée d’exagération. Car il m’a affirmé qu’il était parfaitement heureux, et qu’il ne manquait absolument de rien. » Et Abdallah sentit son visage se couvrir de confusion, et ne sut que penser de ces paroles. Mais le khalifat reprit : « Eh oui, par ma vie, ô Abdallah, cet homme était d’ailleurs dans un état de bonheur dont je n’ai jamais vu le pareil chez aucune créature. » Et il lui répéta les hyperboles que lui avait débitées le poète-musicien. Et Abdallah, moitié formalisé, moitié riant, répondit : « Par la vie de ta tête, ô émir des Croyants, il en a menti ! Il en a impudemment menti ! Lui, à son aise ! Lui, content ! Mais c’est l’homme le plus misérable, le plus dénué de tout ! La vue de sa femme et de ses enfants vous ferait trembler les larmes sur le bord des paupières. Crois bien, ô émir des Croyants, que nul, dans tout l’empire, n’a plus besoin que lui du plus mince de tes bienfaits. » Et le khalifat, à ces paroles, ne sut plus que penser du poète-musicien.

Et Abdallah, dès qu’il fut sorti de chez le khalifat, se hâta de se rendre chez Ibn Abou-Atik. Et il le trouva en grande expansion avec les deux belles danseuses, une sur son genou droit et une sur son genou gauche, en face d’un plateau couvert de boissons…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Et il le trouva en grande expansion avec les deux belles danseuses, une sur son genou droit et une sur son genou gauche, en face d’un plateau couvert de boissons. Et il l’interpella d’un ton de mauvaise humeur, lui disant : « À quoi pensais-tu donc, ô fou, pour démentir mes paroles à ton sujet, devant le khalifat ? Tu m’as noirci le visage jusqu’à la teinte la plus sombre. » Et le poète, à la limite de la réjouissance, répondit : « Ah ! mon ami, qui aurait pu crier pauvreté ou chanter misère dans la situation où je me trouvais soudain transporté ? Je l’eusse fait, que c’eût été d’une suprême indécence au moins pour ces deux houris, sinon pour mes propres intérêts. »

Et, ce disant, il tendit à son ami une énorme coupe dans laquelle souriait un liquide parfumé au musc et au camphre, et lui dit : « Bois, ô mon ami, sous les yeux noirs ! Les yeux noirs sont ma folie. » Et il ajouta, en montrant les deux magnifiques danseuses : « Ces deux bienheureuses sont ma propriété et ma richesse. Que souhaiterais-je davantage, sans risquer d’offenser la générosité du Rétributeur ? »

Et pendant qu’Abdallah, obligé de sourire devant tant d’ingénuité, approchait la coupe de ses lèvres, le poète-musicien prit son théorbe, et l’animant par un prélude pétillant, il chanta :

« Sémillantes, sveltes et gracieuses, les jouvencelles ! Des gazelles admirables, des cavales aux flancs élancés.

Leurs beaux seins arrondis s’élèvent sur leur poitrine, deux coupes de jade sur un ciel lumineux.

Comment ne chanterais-je pas ? Mais si aux montagnes chauves on faisait boire ce que me font boire ces gazelles, elles chanteraient ! »

Et, comme par le passé, le poète-musicien continua à vivre dans l’insouciance du lendemain, se fiant à la destinée et au Maître des créatures. Et les deux danseuses restèrent sa consolation dans les mauvais jours, et son bonheur durant toute sa vie. Puis le jeune homme dit : « Ce soir, je vous dirai encore l’histoire de LA CRÈME À L’HUILE DE PISTACHES. » Et il dit :

LA CRÈME À L’HUILE DE PISTACHES

Sous le règne du khalifat Haroun Al-Rachid, le kâdi suprême de Bagdad était Yâcoub Abou-Youssef, l’homme le plus savant et le jurisconsulte le plus profond et le plus fin de son temps. Il avait été le disciple et le compagnon le plus aimé de l’imam Abou-Hanifah. Et ce fut lui qui, le premier, doué de l’érudition la plus éclairée, écrivit, rassembla et coordonna en un ensemble méthodique et raisonné l’admirable doctrine instaurée par l’imam, son maître. Et ce fut cette doctrine, ainsi rédigée, qui servit désormais de guide et de base au rite orthodoxe hanéfite. Et il nous raconte lui-même l’histoire de sa jeunesse et de ses humbles débuts, ainsi que ce qui a trait à une crème aux pistaches et à une grave difficulté juridique résolue. Il dit :

Quand mon père mourut – qu’Allah l’ait en Sa miséricorde et lui réserve une place choisie ! – je n’étais qu’un tout petit enfant dans le giron de ma mère. Et, comme nous étions de pauvres gens et que j’étais le seul soutien de la maison, ma mère, dès que j’eus grandi, se hâta de me placer, comme apprenti, chez un teinturier du quartier. Et je pus ainsi gagner de bonne heure de quoi me nourrir avec ma mère.

Mais Allah Très-Haut n’ayant point écrit dans ma destinée le métier de teinturier, je ne pouvais me résoudre à passer toutes mes journées auprès des cuves de teinture. Et souvent je m’échappais de la boutique pour aller me mêler aux assistants attentifs qui écoutaient l’enseignement religieux de l’imam Abou-Hanifah – Qu’Allah le comble de Ses dons les plus choisis ! Mais ma mère, qui surveillait ma conduite et me suivait fréquemment, réprouvait avec violence ces sorties, et venait souvent me retirer du milieu de l’assemblée qui écoutait le vénérable maître. Et elle me traînait par la main, en me gourmandant et me battant, et me faisait réintégrer de force la boutique du teinturier.

Et moi, malgré ces poursuites assidues et ces harcèlements de la part de ma mère, je trouvais toujours le moyen de suivre avec régularité les leçons du maître vénéré, qui déjà me remarquait et me citait même pour mon zèle, mon empressement et mon ardeur à rechercher l’instruction. Si bien qu’un jour ma mère, furieuse de mes fuites de la boutique du teinturier, vint crier au milieu de l’auditoire scandalisé, et, s’en prenant violemment à Abou-Hanifah, l’invectiva, lui disant : « C’est toi, ô cheikh, qui es la cause de la perte de cet enfant, et de la chute certaine dans le vagabondage de cet orphelin sans ressource aucune. Car moi je n’ai que les profits insuffisants de mon fuseau ; et, si cet orphelin ne gagne pas quelque chose de son côté, nous mourrons bientôt de faim. Et la responsabilité de notre mort retombera sur toi au jour du Jugement. » Et mon vénéré maître, devant cette violente sortie, ne perdit rien de sa quiétude, et répondit à ma mère d’une voix conciliante : « Ô pauvre, qu’Allah te comble de Ses grâces ! Mais va, ne crains rien. Cet orphelin apprend ici à manger, un jour, de la crème de fine fleur préparée à l’huile de pistaches. » Et ma mère, en entendant cette réponse, fut persuadée que le vénérable imam était de raison chancelante, et se retira en lui jetant cette dernière injure : « Qu’Allah abrège tes jours ! tu es un vieux radoteur, et ta raison s’en va ! » Mais, moi, je gardai en ma mémoire ces paroles de l’imam.

Et donc, comme Allah avait mis en mon cœur la passion de l’étude, cette passion résista à tout, et finit par triompher des obstacles. Et je m’attachai fermement à Abou-Hanifah. Et le Donateur m’accorda la science et les avantages qu’elle procure, de telle sorte que je montai peu à peu en grade, et je finis par arriver aux fonctions de kâdi suprême de Bagdad. Et j’étais admis dans l’intimité de l’émir des Croyants Haroun Al-Rachid, qui m’invitait souvent à partager ses repas.

Or, un jour que j’étais à manger avec le khalifat, voici qu’à la fin du repas les esclaves apportèrent une grande porcelaine où tremblait une merveilleuse crème blanche, saupoudrée de poudre de pistaches, et dont l’odeur était déjà un plaisir. Et le khalifat se tourna de mon côté, et me dit : « Ô Yâcoub, goûte de ceci. On ne réussit pas tous les jours ce mets. Il est excellent aujourd’hui. » Et je demandai ; « Comment s’appelle ce mets, Ô émir des Croyants ? Et avec quoi est-il préparé pour être déjà si beau à la vue et si agréable à l’odorat ? » Et il me répondit : « C’est la balouza préparée à la crème, au miel, à la fine fleur de farine et à l’huile de pistaches…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-DIXIÈME NUIT

Elle dit :

… C’est la balouza préparée à la crème, au miel, à la fine fleur de farine et à l’huile de pistaches. »

Et moi, entendant cela, je me rappelai les paroles de mon vénéré maître qui avait ainsi prédit ce qui devait m’arriver. Et je ne pus, à ce souvenir, m’empêcher de sourire. Et le khalifat me dit : « Qu’est-ce donc qui t’incite à sourire, ô Yâcoub ? » Et je répondis : « Rien que de bien, ô émir des Croyants. C’est un simple souvenir de mon enfance qui me traverse l’esprit, et je lui souris au passage. » Et il me dit : « Alors, hâte-toi de me raconter cela. Je suis persuadé qu’il y aura profit à l’écouter. »

Et moi, pour satisfaire au désir du khalifat, je lui racontai mes débuts dans l’étude de la science, mon assiduité à suivre l’enseignement d’Abou-Hanifah, les désespoirs de ma pauvre mère en me voyant déserter la teinturerie, et la prédiction de l’imam au sujet de la balouza à la crème et à l’huile de pistaches.

Et Haroun fut charmé de mon récit, et conclut : « Oui, certes ! l’étude et la science portent toujours leurs fruits, et leurs avantages sont nombreux dans le domaine humain et dans le domaine de la religion. En vérité, le vénérable Abou-Hanifah prédisait juste, et voyait avec les yeux de son esprit ce que les autres hommes ne pouvaient voir avec les yeux de leur tête. Qu’Allah le comble de Ses miséricordes et des plus parfumées de Ses grâces ! » Et voilà pour ce qui est de la balouza à la crème et l’huile de pistaches.

Mais pour ce qui est de la difficulté juridique résolue, voici. Un soir, me trouvant fatigué, je m’étais mis au lit de bonne heure. Et j’étais endormi profondément, quand on vint frapper à grands coups à ma porte. Et, en hâte, je me levai au bruit, je m’enveloppai les reins de mon izar de laine, et j’allai moi-même ouvrir. Et je reconnus Harthamah, l’eunuque de confiance de l’émir des Croyants. Et je le saluai. Mais lui, sans prendre le temps de me rendre le salam, ce qui me jeta dans un grand trouble et me fit présager de sombres événements à mon sujet, me dit d’un ton péremptoire : « Viens vite chez notre maître le khalifat. Il désire te parler. » Et moi, tâchant de dominer mon trouble et essayant de démêler quelque chose dans l’affaire, je répondis : « Ô mon cher Harthamah, je voudrais bien te voir montrer plus d’égards pour le vieillard malade que je suis. La nuit est déjà avancée, et je ne crois pas qu’il y ait réellement une affaire assez grave pour nécessiter que je me rende à cette heure au palais du khalifat. Je te prie donc d’attendre jusqu’à demain. Et d’ici là l’émir des Croyants aura oublié l’affaire ou changé d’avis. » Mais il me répondit : « Non, par Allah ! je ne puis différer jusqu’à demain l’exécution de l’ordre qui m’a été donné. » Et je demandai : « Peux-tu au moins me dire, ô Harthamah, pourquoi il m’appelle ? » Il me répondit : « Son serviteur Massrour est venu me trouver, courant et essoufflé, et m’a ordonné, sans me fournir aucune explication, de t’amener, à l’heure même, entre les mains du khalifat. »

Alors moi, à la limite de la perplexité, je dis à l’eunuque : « Ô Harthamah, me permettras-tu au moins de me laver rapidement et de me parfumer un peu ? Car ainsi, s’il s’agit de quelque affaire grave, je serai convenablement arrangé ; et si Allah Très-Bon me fait la grâce, comme je l’espère, de trouver là-bas une affaire sans inconvénient pour moi, ces soins de propreté ne pourraient me nuire, bien au contraire. »

Et l’eunuque ayant cédé à mon désir, je montai me laver, et mettre des vêtements convenables et me parfumer aussi bien que je pus. Puis je redescendis rejoindre l’eunuque, et nous marchâmes bon pas. Et, en arrivant au palais, je vis Massrour qui nous attendait à la porte. Et Harthamah lui dit, en me désignant : « Voici le kâdi. » Et Massrour me dit : « Viens ! » Et je le suivis. Et, tout en le suivant, je lui dis : « Ô Massrour, toi qui sais comment je sers mon maître le khalifat, et les égards que l’on doit à un homme de mon âge et de ma fonction, et qui n’ignores pas l’amitié que j’ai toujours eue pour toi, tu voudras bien me dire pourquoi le khalifat me fait venir à cette heure si tardive de la nuit. » Et Massrour me répondit : « Je ne le sais pas moi-même. » Et moi, plus troublé que jamais, je lui demandai : « Pourras-tu du moins me dire qui il y a chez lui ? » Il me répondit : « Il n’y a là qu’une seule personne, Issa, le chambellan, et, dans la pièce voisine, l’épouse du chambellan. »

Alors moi, refusant désormais de comprendre, je dis : « Je me fie à Allah ! Il n’y a de recours et de force qu’en Allah le Tout-Puissant, l’Omniscient ! » Et, arrivé dans la chambre qui précédait la pièce où d’ordinaire se tenait le khalifat, je fis entendre le mouvement de ma marche et le bruit de mes pas. Et le khalifat demanda de l’intérieur : « Qui est à la porte ? » Et je répondis aussitôt : « Ton serviteur Yâcoub, ô émir des Croyants. » Et la voix du khalifat dit : « Entre ! »

Et j’entrai. Et je trouvai Haroun assis, ayant à sa droite le chambellan Issa. Et je m’avançai en me prosternant ; et je l’abordai par le salam. Et, à mon grand soulagement, il me rendit le salam. Puis il me dit, en souriant : « Nous t’avons troublé, dérangé, peut-être effrayé ? » Et je répondis : « Effrayé seulement, ô émir des Croyants, moi et ceux que j’ai laissés chez moi. Par la vie de ta tête, nous avons tous été bouleversés ! » Et le khalifat me dit avec bonté : « Assieds-toi, ô père de la loi. » Et je m’assis, léger, délivré de mes appréhensions et de ma peur.

Et, au bout de quelques instants, le khalifat me dit : « Ô Yâcoub, sais-tu pourquoi nous t’avons mandé ici à cette heure de la nuit ? » Et je répondis : « Je ne le sais pas, ô émir des Croyants. » Il me dit : « Écoute donc ! » Et, me montrant son chambellan Issa, il me dit : « Je t’ai fait venir, ô Abou-Youssef, pour te prendre à témoin du serment que je vais faire. Sache, en effet, qu’Issa que voici a une esclave. Or, moi, j’ai demandé à Issa de me la céder ; mais il s’en est excusé. Je lui ai demandé alors de me la vendre ; mais il s’y est refusé. Eh bien ! devant toi, ô Yâcoub, qui es le kâdi suprême, je jure par le nom d’Allah Très-Haut l’Exalté que si Issa persiste à ne pas vouloir me céder son esclave d’une manière ou de l’autre, je le fais tuer à l’instant, sans recours. »

Alors moi, tout à fait assuré sur mon propre compte, je me tournai d’un air sévère vers Issa, et lui dis : « Quelles qualités ou quelle vertu extraordinaire Allah a-t-il donc départies à cette fille, ton esclave, pour que tu ne veuilles pas la céder à l’émir des Croyants ? Ne vois-tu donc pas que, par ton refus, tu te mets dans la situation la plus humiliante, et que tu te dégrades et te ravales ? » Et Issa, sans se montrer ému de mes remontrances, me dit : « Ô notre seigneur le kâdi, la précipitation dans les jugements est haïssable. Avant de me faire des observations, tu aurais dû t’enquérir du motif qui m’a dicté ma conduite. » Et je lui dis : « Soit ! Mais peut-il y avoir au monde un motif valable pour un tel refus ? » Il me répondit : « Oui certes ! Un serment ne peut, en aucun cas, être déclaré nul, s’il a été fait de plein gré et en pleine lucidité d’esprit. Or j’ai, comme motif d’empêchement, la force d’un serment solennel. Car j’ai juré, par le triple divorce et avec la promesse d’affranchir tout ce que j’ai sous ma main d’esclaves des deux sexes et sous l’engagement de distribuer tous mes biens et richesses aux pauvres et aux mosquées, j’ai juré, dis-je, à la jeune fille en question de ne jamais la vendre ni la donner…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-ONZIÈME NUIT

Elle dit :

… J’ai juré à la jeune fille en question de ne jamais la vendre ni la donner. » Et le khalifat, à ces paroles, se tourna vers moi, et me dit : « Ô Yâcoub, y a-t-il moyen de résoudre cette difficulté ? » Et moi, sans hésiter, je répondis : « Certainement, Ô émir des Croyants ! » Il me demanda : « Et comment cela ? » Je dis : « La chose est simple. Pour ne pas manquer à son serment, Issa te donnera en présent la moitié de la jeune fille, cette esclave que tu désires ; et il te vendra l’autre moitié. Et, de cette manière, il sera en règle avec sa conscience, puisqu’il ne t’aura réellement ni donné ni vendu la jeune fille. »

Et Issa, à ces paroles, se tourna vers moi, fort hésitant, et me dit : « Et ce procédé-là, ô père de la loi, est-il licite ? Est-il acceptable par la loi ? » Et je répondis : « Sans aucun doute ! » Alors il leva la main incontinent, et me dit : « Eh bien, je te prends à témoin, ô kâdi Yâcoub, que, pouvant ainsi libérer ma conscience, je donne à l’émir des Croyants la moitié de mon esclave, et lui en vends l’autre moitié pour la somme de cent mille drachmes d’argent qu’elle m’a coûtée en entier. » Et Haroun s’écria aussitôt : « J’accepte le cadeau, mais j’achète la seconde moitié pour cent mille dinars d’or. » Et il ajouta : « Qu’on m’amène ici même la jeune fille. »

Et Issa alla tout de suite chercher son esclave dans la salle d’attente, en même temps qu’on apportait les sacs contenant les cent mille dinars d’or. Et bientôt la jeune fille fut introduite par son maître, qui dit : « Prends-la, ô émir des Croyants, et qu’Allah te couvre près d’elle de Ses bénédictions. Elle est ta chose et ta propriété. » Et, ayant reçu les cent mille dinars, il sortit.

Alors le khalifat se tourna de mon côté et me dit d’un air soucieux : « Ô Yâcoub, il reste encore une autre difficulté à résoudre. Et la chose me paraît ardue. » Je demandai : « Quelle est la difficulté, ô émir des Croyants ? » Il dit : « Cette jeune fille doit, ayant été l’esclave d’un autre, subir, avant de m’appartenir, un nombre prévu de jours d’attente, afin qu’il soit certain qu’elle n’est point mère par l’influence de son premier maître. Or moi, si, dès cette nuit même, je ne suis point avec elle, j’aurai le foie qui m’éclatera d’impatience, j’en suis sûr, et je mourrai certainement. »

Alors moi, ayant réfléchi un instant, je répondis : « La solution de la difficulté est fort simple, ô émir des croyants. Cette loi n’est faite que pour la femme esclave, mais elle ne prévoit pas les jours d’attente pour la femme libre. Affranchis donc tout de suite cette esclave, et marie-toi avec elle, femme libre. » Et Al-Rachid, le visage éclairé de joie, s’écria : « J’affranchis mon esclave ! » Puis il me demanda, subitement inquiet : « Mais qui va nous marier légalement, à cette heure tardive ? Car c’est maintenant, c’est tout de suite que je veux être avec elle. » Et je répondis : « Moi-même, ô émir des Croyants, à cette heure, je vous marierai légalement. »

Et je fis appeler, comme témoins, les deux serviteurs du khalifat, Massrour et Hossein. Et lorsqu’ils furent présents, je récitai les prières et les formules d’invocation, je dis l’allocution rituelle, et, après avoir rendu grâces au Très-Haut, je prononçai les paroles de l’union. Et je stipulai que le khalifat devait, selon l’usage, payer à la fiancée une dot nuptiale, que je fixai à la somme de vingt mille dinars.

Puis, lorsque cette somme fut apportée et livrée à l’épousée, je me disposai à me retirer. Mais le khalifat leva la tête vers son serviteur Massrour, qui dit aussitôt : « À tes ordres, ô émir des Croyants ! » Et Haroun lui dit : « Porte tout de suite chez le kâdi Yâcoub, pour le dérangement que nous lui avons causé, la somme de deux cent mille drachmes, et vingt robes d’honneur. » Et je sortis, après les remerciements, laissant Haroun à la limite de la jubilation. Et l’on m’accompagna chez moi avec l’argent et les robes.

Or, dès que je fus arrivé à ma maison, je vis entrer une vieille dame qui me dit : « Ô Abou-Youssef, la bienheureuse que tu as fait affranchir et que tu as unie au khalifat, lui ayant ainsi donné le titre et le rang d’épouse de l’émir des Croyants, est devenue ta fille, et m’envoie te présenter ses salams et ses souhaits de bonheur. Et elle te prie d’accepter la moitié de la dot nuptiale que lui a livrée le khalifat. Et elle s’excuse de ne pouvoir mieux reconnaître, pour le moment, ce que tu as fait pour elle. Mais, inschallah ! elle saura un jour te prouver mieux encore sa gratitude. » Et, ce disant, elle mit devant moi les dix mille dinars d’or, qui étaient la moitié de la dot payée à l’adolescente, me baisa la main, et s’en alla en sa voie.

Et moi je remerciai le Rétributeur pour Ses bienfaits, et pour avoir changé, cette nuit, la perplexité de mon esprit en joie et en contentement. Et je bénis en mon cœur, la mémoire vénérée de mon maître Abou-Hanifah, dont l’enseignement m’avait appris toutes les subtilités du code canonique et du code civil. Qu’Allah le couvre de Ses dons et de Ses grâces !

Ensuite le jeune homme riche dit : « Écoutez maintenant, ô mes amis, l’Histoire de LA JEUNE FILLE ARABE À LA FONTAINE. » Et il dit :

LA JEUNE FILLE ARABE À LA FONTAINE

Lorsque la puissance khalifale échut à Al-Mâmoun fils de Haroun Al-Rachid, ce fut une bénédiction pour l’empire. Car Al-Mâmoun, qui fut sans contredit le khalifat le plus brillant et le plus éclairé d’entre tous les Abbassides, féconda les contrées musulmanes par la paix et la justice, protégea efficacement et honora les savants et les poètes, et lança nos pères arabes dans le meidân des sciences. Et, malgré ses immenses occupations et ses journées remplies par le travail et l’étude, il savait trouver des heures pour les réjouissances, les gaietés et les festins. Et les musiciens et les chanteuses eurent une large part de ses sourires et de ses bienfaits. Et il savait choisir, pour en faire ses épouses légales et les mères de ses enfants, les femmes les plus intelligentes, les plus éclairées et les plus belles de leur temps. Et d’ailleurs voici un exemple, entre vingt autres, de la manière dont s’y prenait Al-Mâmoun pour jeter son dévolu sur une femme et la choisir comme épouse.

Un jour, en effet, comme il revenait de la chasse à courre avec une escorte de cavaliers, il arriva à une fontaine. Et là se tenait une jeune fille arabe qui se disposait à charger sur ses épaules une outre qu’elle venait de remplir à la fontaine. Et cette jeune Arabe était douée par son Créateur d’une taille charmante de cinq empans, et d’une poitrine moulée dans le moule de la perfection ; et, pour tout le reste, elle était semblable à une pleine lune dans une nuit de pleine lune…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-DOUZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et cette jeune Arabe était douée par son Créateur d’une taille charmante de cinq empans, et d’une poitrine moulée dans le moule de la perfection ; et, pour tout le reste, elle était semblable à une pleine lune dans une nuit de pleine lune.

Or, lorsque la jeune fille vit arriver cette brillante troupe de cavaliers, elle se hâta de charger l’outre sur son épaule et de se retirer. Mais comme, dans sa précipitation, elle n’avait pas pris le temps de bien lier l’ouverture du col de l’outre, le lien se détacha, au bout de quelques pas, et l’eau s’échappa de l’outre à grand bruit. Et la jeune fille cria, en se tournant vers l’endroit où s’élevait son habitation : « Mon père, mon père, viens, maîtrise la bouche de l’outre ! La bouche m’a trahie ! Je ne suis plus maîtresse de la bouche ».

Et ces trois indications, criées à son père, furent dites par la jeune Arabe avec un choix de mots si élégants et une intonation si charmante que le khalifat, émerveillé, s’arrêta court. Et tandis que la jeune fille, ne voyant point venir son père, lâchait son outre, pour ne pas se mouiller, le khalifat s’avança vers elle et lui dit : « Ô jeune enfant, de quelle tribu es-tu ? » Et elle répondit de sa voix délicieuse : « Je suis de la tribu des Bani-Kilab. » Et Al-Mâmoun, qui savait fort bien que cette tribu des Bani-Kilab était une des plus nobles parmi les arabes, voulut jouer sur les mots, pour éprouver le caractère de la jeune fille, et lui dit : « Quelle idée as-tu eue, ô belle enfant, d’appartenir, à la tribu des « fils de chiens » ? Et la jeune fille regarda le khalifat d’un air moqueur, et répondit : « En vérité ! Ne connais-tu donc pas la signification vraie des mots ? Apprends donc, ô étranger, que la tribu des Bani-Kilab, dont je suis l’enfant, est la tribu de ceux qui savent être généreux et sans reproche, qui savent être magnifiques à l’égard des étrangers, et qui savent, au besoin, frapper les beaux coups de sabre ! » Puis elle ajouta : « Mais toi, ô cavalier qui n’es point d’ici, quelle est ta lignée, dis, et ta généalogie ? » Et le khalifat, de plus en plus émerveillé du tour de langage de la jeune fille arabe, lui dit, en souriant : « Aurais-tu donc, par hasard, outre tes charmes, ô belle enfant, des connaissances en généalogie ? » Et elle dit : « Réponds à ma question, et tu verras ! » Et Al-Mâmoun, piqué au jeu, se dit : « Je vais bien voir, en effet, si cette Arabe connaît nos origines ! » Et il dit : « Eh bien, sache que je suis de la lignée des Moudharides-au-rouge. » Et la Jeune Arabe, qui savait fort bien que l’origine de cette qualification des Moudharides tenait à la couleur rouge de la tente en cuir que possédait, dans les temps anciens, Moudhar, le père de toutes les tribus moudharides, ne se montra point surprise des paroles du khalifat, et lui dit : « Bien, mais, dis-moi, de quelle tribu des Moudharides es-tu ? » Il répondit : « De celle qui est la plus illustre, la plus excellente de paternité et de maternité, la plus grande en ancêtres glorieux, la plus respectée parmi les Moudharides-au-rouge. » Et elle dit : « Alors tu es de la tribu des Kinanides ! » Et Al-Mâmoun, surpris, répondit : « C’est vrai ! je suis de la grande tribu des Bani-Kinanah ! » Et elle sourit, et demanda : « Mais à quelle branche des Kinanides appartiens-tu ? » Il répondit : « À celle dont les fils sont les plus nobles de sang, les plus purs d’origine, les maîtres des paumes généreuses, les plus craints et révérés parmi leurs frères ! » Et elle dit : « Il me semble, à ces traits, que tu es des Koreïschides. » Et Al-Mâmoun, de plus en plus émerveillé, répondit : « Tu l’as dit, je suis des Bani-Koreïsch. » Et elle reprit : « Mais les Koreïschides sont nombreux. De quel rameau es-tu ? » Il répondit : « De celui sur qui est descendue la bénédiction ! » Et la jeune fille s’écria : « Par Allah ! tu es des descendants de Haschem le Koreïschide, le bisaïeul du Prophète – sur Lui la prière et la paix ! » Et Al-Mâmoun répondit : « C’est la vérité, je suis Haschémide. » Elle demanda : « Mais de quelle famille des Haschémides ? » Il répondit : « De celle qui est la plus haut placée, qui est l’honneur et la gloire des Haschémides, qui est vénérée par tout ce qu’il y a de Croyants sur la terre ! » Et la jeune Arabe, en entendant cette réponse, se prosterna soudain et baisa la terre entre les mains d’Al-Mâmoun, en s’écriant : « Hommage et vénération à l’émir des Croyants, au vicaire du Seigneur de l’univers, au glorieux Al-Mâmoun l’Abbasside ! »

Et le khalifat fut stupéfait, profondément ému, et s’écria, pénétré d’une joie indicible : « Par le Seigneur de la Kaaba et les mérites de mes glorieux ancêtres, les Purs, je veux pour épouse cette admirable enfant ! Elle est le bien le plus précieux qui soit écrit dans ma destinée…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-TREIZIÈME NUIT

Elle dit :

… Par le Seigneur de la Kaaba et les mérites de mes glorieux ancêtres, les Purs, je veux pour épouse cette admirable enfant ! Elle est le bien le plus précieux qui soit écrit dans ma destinée. »

Et il fit aussitôt appeler le père de la jeune fille, lequel était précisément le cheikh de la tribu. Et il lui demanda l’admirable enfant en mariage. Et, ayant obtenu son consentement, il lui offrit, comme dot nuptiale de sa fille, la somme de cent mille dinars d’or, et lui écrivit le revenu des impositions de tout le Hedjaz pour cinq années.

Et le mariage d’Al-Mâmoun avec la noble jeune fille fut célébré avec une pompe qui n’avait jamais eu la pareille, même sous le règne d’Al-Rachid. Et, la nuit des noces, Al-Mâmoun fit verser sur la tête de la belle enfant, par sa mère, mille perles qui étaient contenues dans un plateau d’or. Et, dans la chambre nuptiale, il fit brûler un immense flambeau d’ambre gris, qui pesait quarante mines, et avait été acheté avec la somme produite par les impôts d’une année de la Perse. Et Al-Mâmoun fut, pour son épouse arabe, tout cœur et tout entraînement. Et elle lui donna un fils, qui porta le nom d’Abbas. Et elle fut comptée au nombre des femmes les plus étonnantes, les plus instruites et les plus éloquentes de l’Islam.

Et, ayant raconté cette histoire, le jeune homme riche dit à ses auditeurs, qui étaient réunis sous la coupole du livre : « Je vous dirai encore un trait de la vie d’Al-Mâmoun, mais sur un tout autre sujet. » Et il dit :

L’INCONVÉNIENT DE L’INSISTANCE

Lorsque le khalifat Môhammad El-Amin, fils de Haroun Al-Rachid et de Zobéida, eut été assassiné, après sa défaite, sur l’ordre du général en chef de l’armée d’Al-Mâmoun, toutes les provinces qui jusque-là tenaient encore pour El-Amin se hâtèrent de faire leur soumission à Al-Mâmoun, son frère, fils d’Al-Rachid et d’une esclave nommée Marâhil. Et Al-Mâmoun inaugura son règne par de larges mesures de clémence à l’égard de ses anciens ennemis. Et il avait pour habitude de dire : « Si mes ennemis connaissaient toute la bonté de mon cœur, ils viendraient tous se livrer à moi, en avouant leurs crimes. »

Or, la tête et la main dirigeante de tous les désagréments dont avait eu à souffrir Al-Mâmoun, du vivant de son père Al-Rachid et de son frère El-Amin, n’étaient autres que Sett Zobéida elle-même, l’épouse d’Al-Rachid. Aussi lorsque Zobéida eut appris la fin lamentable de son fils, elle songea d’abord à se réfugier sur le territoire sacré de La Mecque, pour fuir la vengeance d’Al-Mâmoun. Et longtemps elle hésita sur le parti à prendre. Puis brusquement elle se décida à livrer son sort entre les mains de celui qu’elle avait fait déshériter, et à qui elle avait fait longtemps goûter l’amertume de la myrrhe. Et elle lui écrivit la lettre suivante :

« Toute faute, ô émir des Croyants, quelque grande qu’elle ait pu être, devient peu de chose en regard de ta clémence, et tout crime se change en simple erreur devant ta magnanimité.

« Celle qui t’envoie cette supplique, te prie de te rappeler une mémoire chère, et de pardonner, en songeant à celui qui était tendre pour la suppliante d’aujourd’hui.

« Si donc tu veux prendre en pitié ma faiblesse et mon dénuement, et te montrer miséricordieux envers qui ne mérite point la miséricorde, tu auras agi selon l’esprit de celui qui, s’il était encore en vie, aurait été mon intercesseur auprès de toi. Ô fils de ton père, souviens-toi de ton père ; et ne ferme pas ton cœur à la prière de la veuve abandonnée. »

Or, lorsque le khalifat Al-Mâmoun eut pris connaissance de cette lettre de Zobéida, son cœur fut ému de pitié et profondément remué ; et il pleura sur le sort funèbre de son frère El-Amin et sur l’état lamentable de la mère d’El-Amin. Puis il se leva, et répondit à Zobéida comme il suit :

« Ta lettre, ô ma mère, est arrivée à la place où il fallait qu’elle arrivât, et elle a trouvé mon cœur émietté de regrets sur tes malheurs. Et Allah m’est témoin que mes sentiments sont, pour la veuve de celui dont la mémoire nous est sacrée, les sentiments d’un fils à l’égard de sa mère.

« La créature ne peut rien contre les arrêts du destin. Mais j’ai fait de mon mieux pour atténuer tes douleurs. Je viens, en effet, de donner l’ordre de te restituer tes domaines confisqués, tes propriétés, tes biens et tout ce dont le sort contraire t’avait frustrée, ô mère. Et si tu veux revenir au milieu de nous, tu retrouveras ton état premier, et le respect et la vénération de tous tes sujets.

« Et sache bien, ô ma mère, que tu n’as perdu que le visage de celui qui est allé dans la miséricorde d’Allah. Car un fils te reste en moi plus attentionné que tu ne le saurais souhaiter.

« Et que la paix et la sécurité soient sur toi…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-QUATORZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et que la-paix et la sécurité soient sur toi. »

Aussi, quand Zobéida vint, les yeux pleins de larmes et défaillante, se jeter à ses pieds, il se leva en son honneur et lui baisa la main et pleura dans son sein. Puis il lui rendit toutes ses anciennes prérogatives d’épouse d’Al-Rachid et de princesse du sang abbasside, et la traita jusqu’à la fin de sa vie tout comme s’il avait été le fils de ses entrailles. Mais Zobéida, malgré toute l’illusion de la puissance, ne pouvait oublier ce qu’elle avait été, et les tortures de son cœur à la nouvelle de la mort d’El-Amîn. Et jusqu’à sa mort elle garda, au fond de sa poitrine, une sorte de ressentiment qui, quelque soigneusement caché qu’il fût, n’échappait point à la perspicacité d’Al-Mâmoun.

Et, du reste, bien des fois Al-Mâmoun eut à souffrir, sans se plaindre, de cet état d’hostilité dormante. Et voici un trait qui, mieux que tout commentaire, prouve le ressentiment continu de celle que rien ne pouvait consoler. Un jour, en effet, étant entré dans l’appartement de Zobéida, Al-Mâmoun la vit soudain qui remuait les lèvres et marmonnait quelque chose, en le fixant. Et, comme il ne pouvait saisir ce qu’elle prononçait ainsi entre ses lèvres, il lui dit : « Ô ma mère, je crois bien que tu es en train de me maudire, en pensant à ton fils assassiné par les Persans hérétiques, et à mon avènement au trône qu’il occupait. Et pourtant Allah seul a dirigé nos destinées. » Mais Zobéida se récria, disant : « Non, par la mémoire sacrée de ton père, ô émir des Croyants ! éloignées soient de moi de telles tendances ! » Et Al-Mâmoun lui demanda : « Alors, peux-tu me dire ce que tu marmonnais entre tes lèvres, en me regardant ? » Mais elle baissa la tête, comme une personne qui ne veut pas parler, par respect pour son interlocuteur, et répondit : « Que l’émir des Croyants veuille bien m’excuser et me dispenser de lui dire le motif qu’il me demande. » Mais Al-Mâmoun, pris de vive curiosité, se mit à insister beaucoup et à presser Zobéida de questions, tellement que, poussée à bout, elle finit par lui dire : « Eh bien, voici ! Je maudissais l’insistance, en marmottant : « Qu’Allah confonde les gens importuns affligés du vice de l’insistance ! » Et Al-Mâmoun lui demanda : « Mais à quel propos ou à quel souvenir lançais-tu cette réprobation ? » Et Zobéida répondit : « Puisque tu tiens absolument à le savoir, voici ! » Et elle dit :

« Sache donc, ô émir des Croyants, qu’un jour, ayant joué aux échecs avec ton père l’émir des Croyants, Haroun Al-Rachid, je perdis la partie. Et ton père m’imposa, comme amende, de faire le tour du palais et des jardins, toute nue, au milieu de la nuit. Et, malgré mes prières et mes supplications, il mit une insistance singulière à me faire payer cet enjeu, sans vouloir accepter d’autre amende. Et je fus obligée de me mettre nue, et de faire la chose à laquelle il me condamnait. Et, quand j’eus fini, j’étais folle de rage et à moitié morte de fatigue et de froid.

« Mais le lendemain, à mon tour, je le vainquis aux échecs. Et ce fut à moi à lui imposer, cette fois, mes conditions. Et, après avoir réfléchi un instant et cherché dans mon esprit ce qui pouvait lui être le plus désagréable, je le condamnai, en connaissance de cause, à aller passer la nuit dans les bras de l’esclave la plus laide et la plus sale d’entre les esclaves de cuisine. Et comme celle qui réunissait ces conditions était l’esclave nommée Marâhil, je la lui indiquai comme but de l’enjeu et expiation de sa défaite. Et, pour m’assurer que les choses se passeraient sans tricherie de sa part, je le conduisis moi-même dans la chambre fétide de l’esclave Marâhil, et l’obligeai à s’étendre à ses côtés, et à faire avec elle, toute la nuit, ce qu’il aimait tant à faire avec les belles concubines dont je lui faisais si souvent cadeau. Et, au matin, son état était lamentable, et son odeur épouvantable.

« Or je dois maintenant te dire, ô émir des Croyants, que tu es précisément né de la cohabitation de ton père avec cette esclave horrible, et de ses culbutes avec elle, dans la chambre attenante à la cuisine. Et je fus ainsi, sans le savoir, par ta venue au monde, la cause de la perte de mon fils El-Amin, et de tous les malheurs qui se sont abattus sur notre race durant ces dernières années. Or, tout cela ne serait pas arrivé si je n’avais pas tellement insisté auprès de ton père pour l’obliger à culbuter cette esclave, et s’il n’avait pas été, de son côté, si plein d’insistance pour me faire faire ce que je t’ai raconté. Et tel est, ô émir des Croyants, le motif qui me faisait marmonner des malédictions contre l’insistance et contre les importuns. »

Et Al-Mâmoun, ayant entendu cela, se hâta de prendre congé de Zobéida, pour cacher sa confusion. Et il se retira en se disant : « Par Allah ! je mérite la leçon qu’elle vient de me faire. Sans mon insistance, je n’aurais pas eu le rappel de cette affaire désagréable. »

Et le jeune homme, maître de la coupole du livre, ayant raconté tout cela à ses auditeurs et à ses invités, leur dit : « Fasse Allah, ô mes amis, que j’aie pu servir d’intermédiaire entre la science et vos oreilles. Or, voilà une partie des richesses que l’on peut, sans dépenses ni dangers, amasser par la fréquentation des livres et la culture de l’étude. Pour aujourd’hui, je ne vous en dirai pas plus long. Mais, une autre fois, inschallah ! j’étalerai une autre face des merveilles qui nous ont été transmises comme l’héritage le plus précieux de nos pères. »

Et, ayant ainsi parlé, il distribua à chacun des assistants cent pièces d’or et une pièce d’étoffe de prix, pour les récompenser de leur attention et reconnaître leur zèle à s’instruire. Car il se disait : « Il faut encourager les bonnes dispositions, et faciliter la voie aux gens bien intentionnés. » Puis, après les avoir régalés d’un excellent repas, où rien n’avait été oublié de ce qui est délicat, il les congédia dans la paix. Et voilà pour eux tous. Mais Allah est plus savant !

— Et Schahrazade, ayant fini de raconter cette longue suite d’histoires admirables, se tut. Et le roi Schahriar lui dit : « Ô Schahrazade, que tu m’as instruit ! Mais tu as sans doute oublié de me parler du vizir Giafar. Et moi, il y a déjà longtemps que je souhaite t’entendre me raconter tout ce que tu sais à son sujet. Car, en vérité, ce vizir ressemble étonnamment, par les qualités, à mon grand-vizir, ton père. Et c’est pourquoi j’aimerais tellement connaître de toi la vérité de son histoire, dans tous ses détails, vu qu’elle doit être admirable. » Mais Schahrazade baissa la tête et répondit : « Qu’Allah éloigne de nous le malheur et la calamité, ô Roi du temps, et qu’Il ait en Sa compassion Giafar le Barmakide et toute sa famille ! De grâce, dispense-moi de te raconter son histoire, car elle est pleine de larmes. Hélas ! qui ne pleurerait au récit de la fin de Giafar, de son père Yahia, de son frère El-Fadl et de tous les Barmakides ! Certes, leur fin est lamentable, et le granit même s’en attendrirait ! » Et le roi Schahriar dit : « Ô Schahrazade, raconte-la-moi tout de même. Et qu’Allah éloigne de nous le Malin et le malheur ! » Alors Schahrazade dit :

LA FIN DE GIAFAR ET DES BARMAKIDES

Voici donc, ô Roi fortuné, cette histoire pleine de larmes, qui marque le règne du khalifat Haroun Al-Rachid d’une tache de sang que ne sauraient laver les quatre fleuves.

Tu sais déjà, ô mon maître, que le vizir Giafar était l’un des quatre fils de Yahia ben-Khaled ben-Barmak. Et son frère aîné était El-Fadl, frère de lait d’Al-Rachid. Car, à cause de la grande amitié et du dévouement sans bornes qui liait la famille de Yahia à celle des Abbassides, la mère d’Al-Rachid, la princesse Khaïzarân, et la mère d’El-Fadl, la noble Itâbah, unies elles-mêmes par la plus vive affection et la plus profonde tendresse, avaient échangé leurs nourrissons, qui étaient à peu près du même âge, donnant chacune au fils de son amie le lait qu’Allah avait destiné à son propre fils. Et c’est pourquoi Al-Rachid appelait toujours Yahia « mon père », et El-Fadl « mon frère »…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-QUINZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et c’est pourquoi Al-Rachid appelait toujours Yahia « mon père », et El-Fadl « mon frère ».

Quant à l’origine des Barmakides, les chroniqueurs les plus réputés et les plus dignes de foi la placent dans la ville de Balkh, dans le Khorassân, où déjà cette famille occupait un rang distingué. Et c’est à peu près une centaine d’années après l’hégire de notre Prophète béni – sur Lui la prière et la paix ! – que cette illustre famille vint se fixer à Damas, sous le règne des khalifats ommiades. Et c’est alors que le chef de cette famille, qui était sectateur de la religion des mages, se convertit à la vraie foi et se purifia et s’ennoblit par l’Islam. Or, cela advint exactement sous le règne de Hescham l’Ommiade.

Mais ce ne fut toutefois qu’après l’avènement des descendants d’Abbas au trône des khalifats, que la famille des Barmakides fut admise au conseil des vizirs, et illumina la terre de son éclat. Car le premier vizir sorti de son sein fut Khaled ben-Barmak, qui fut choisi comme grand-vizir par le premier des Abbassides, Abou’l Abbas Es-Saffah. Et, sous le règne d’Al-Mahdi, troisième Abbasside, Yahia ben Khaled fut chargé de l’éducation de Haroun Al-Rachid, le fils préféré du khalifat, ce même Haroun qui était né seulement sept jours après El-Fadl, fils de Yahia.

Aussi, lorsqu’après la mort inopinée de son frère aîné Al-Hadi, Haroun Al-Rachid eut vêtu les insignes de la toute-puissance khalifale, il n’eut pas besoin de revenir aux souvenirs de sa première enfance, passée aux côtés des jeunes enfants Barmakides, pour appeler Yahia et ses deux fils à partager son pouvoir souverain ; il n’avait qu’à se rappeler les soins donnés à sa jeunesse par Yahia, et l’éducation qu’il lui devait, et le dévouement dont ce serviteur de toutes les fidélités venait de lui donner la preuve en bravant, pour lui assurer l’héritage du trône, les menaces terribles d’Al-Hadi, mort la nuit même où il voulait faire trancher la tête de Yahia et de ses enfants.

Aussi, lorsque Yahia vint, au milieu de la nuit, en compagnie de Massrour, réveiller Haroun pour lui apprendre qu’il était le maître de l’empire et le khalifat d’Allah sur la terre, Haroun lui donna immédiatement le titre de grand-vizir, et nomma vizirs ses deux fils El-Fadl et Giafar. Et il commença ainsi son règne sous les auspices les plus heureux.

Et dès lors la famille des Barmakides fut à son siècle ce qu’est un ornement sur le front et une couronne sur la tête. Et le destin leur prodigua tout ce que ses faveurs ont de plus séduisant, et les combla de ses dons les plus choisis. Et Yahia et ses fils devinrent des astres brillants, de vastes océans de générosité, des torrents impétueux de grâces, des pluies bienfaisantes. Le monde fut vivifié de leur souffle, et l’empire porté au plus haut sommet de la splendeur. Et ils étaient le refuge des affligés et la ressource des malheureux. Et c’est d’eux que le poète Abou-Nowas, entre mille, a dit :

« Depuis que le monde vous a perdus, ô fils de Barmak, les routes, au crépuscule du matin et au crépuscule du soir, ne sont plus couvertes de voyageurs. »

Ils étaient en effet, des vizirs sages, des administrateurs admirables, remplissant le trésor public, éloquents, instruits, fermes, d’un bon conseil, et généreux à l’égal de Hatim-Taï. Ils étaient des sources de félicité, des vents bienfaisants qui amènent les nuages fécondateurs. Et c’est surtout grâce à leur prestige que le nom et la gloire de Haroun Al-Rachid retentirent depuis les plateaux de l’Asie centrale jusqu’au fond des forêts nordiques, et depuis le Maghreb et l’Andalousie jusqu’aux frontières extrêmes de la Chine et de la Tartarie.

Et voici que soudain les fils de Barmak, de la plus haute fortune qu’il soit donné aux fils d’Adam d’atteindre, furent précipités au sein des plus affreux revers, et burent à la coupe de la Distributrice des calamités. Car, ô retour du temps ! les nobles fils de Barmak étaient non seulement les vizirs qui administraient le vaste empire des khalifats, mais ils étaient les amis chers, les compagnons inséparables de leur roi. Et Giafar, en particulier, était le cher commensal dont la présence était plus nécessaire à Al-Rachid que la lumière de ses yeux. Et il était arrivé à occuper une si large place dans le cœur et la pensée d’Al-Rachid, qu’un jour Al-Rachid en vint jusqu’à ceci, qu’il fit faire un manteau à double encolure et qu’il s’y enveloppa avec son ami Giafar, tout comme s’ils n’étaient tous deux qu’un seul homme. Et il agit ainsi avec Giafar jusqu’à la terrible catastrophe finale.

Or, ô peine de mon âme ! voici comme advint cet événement lugubre qui obscurcit le ciel de l’Islam, et jeta la désolation dans tous les cœurs, éclat de foudre du ciel destructeur.

Un jour – qu’ils soient loin de nous les jours pareils à celui-là ! – Al-Rachid, de retour d’un pèlerinage à La Mecque, se rendait par eau de Hira à la ville d’Anbar. Et il s’arrêta à un couvent nommé Al-Oumr, sur les bords de l’Euphrate. Et la nuit vint pour lui, comme les autres nuits, au milieu des festins et des plaisirs. Mais, cette fois, son commensal Giafar n’était point en sa compagnie. Car Giafar était à la chasse, depuis quelques jours, dans les plaines voisines du fleuve. Toutefois les dons et les cadeaux d’Al-Rachid le suivaient partout. Et, à chaque heure du jour, il voyait arriver sous sa tente quelque messager du khalifat lui apportant, en marque d’affection, quelque précieux présent plus beau que le précédent.

Or, cette nuit-là – qu’Allah nous fasse ignorer de telles nuits ! – Giafar était assis sous sa tente, en compagnie du médecin Gibraïl Bakhtiassoû, qui était le médecin particulier d’Al-Rachid, et dont Al-Rachid s’était privé pour qu’il accompagnât son cher Giafar. Et il y avait également, sous la tente, le poète favori d’Al-Rachid, Abou-Zaccar l’aveugle, dont Al-Rachid s’était également privé pour qu’il égayât de ses improvisations son cher Giafar, au retour de la chasse. Et c’était l’heure du repas. Et Abou-Zaccar l’aveugle chantait, en s’accompagnant sur la mandole, des vers philosophiques sur l’inconstance du sort…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-SEIZIÈME NUIT

Elle dit :

… Et c’était l’heure du repas. Et Abou-Zaccar l’aveugle chantait, en s’accompagnant sur la mandole, des vers philosophiques sur l’inconstance du sort. Et voici que brusquement, à l’entrée de la tente, apparut Massrour, le porte-glaive du khalifat et l’exécuteur de sa colère. Et Giafar le voyant entrer ainsi, contre toute étiquette, sans demander l’audience et sans même annoncer sa venue, devint bien jaune de teint, et dit à l’eunuque : « Ô Massrour, sois le bienvenu, car je te vois toujours avec un nouveau plaisir. Mais je m’étonne, ô mon frère, que, pour la première fois de notre vie, tu ne te sois pas fait précéder de quelque serviteur pour m’annoncer ta visite. » Et Massrour, sans même jeter le salam à Giafar, répondit : « Le sujet qui m’amène est trop grave pour me permettre ces futiles formalités. Lève-toi, ô Giafar, et prononce la scheada pour la dernière fois. Car l’émir des Croyants demande ta tête. »

En entendant ces paroles, Giafar se leva sur ses pieds, et dit : « Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah, et Môhammad est l’Envoyé d’Allah ! Nous sortons des mains d’Allah, et tôt ou tard nous retournons entre Ses mains ! » Puis il se tourna vers le chef des eunuques, son ancien compagnon, son ami de tant d’années et de tous les instants, et lui dit : « Ô Massrour, un tel ordre n’est pas possible. Notre maître l’émir des Croyants a dû te le donner dans un moment d’ivresse. Je te supplie, ô mon ami de toujours, en souvenir de nos promenades ensemble et de notre commune vie de jour et de nuit, de retourner auprès du khalifat, pour voir si je ne me trompe pas. Et tu constateras qu’il aura déjà oublié de telles paroles ! » Mais Massrour dit : « Ma tête répond de la tienne. Je ne puis reparaître en présence du khalifat que ta tête à la main. Écris donc tes dernières volontés, c’est la seule grâce qu’il me soit possible, à cause de l’ancienne amitié, de t’accorder. » Alors Giafar dit : « Nous appartenons tous à Allah ! Je n’ai point de dernières volontés à écrire. Qu’Allah allonge la vie de l’émir des Croyants des jours qui me sont enlevés ! »

Puis il sortit de sa tente, s’agenouilla sur le cuir du sang, que venait d’étendre sur le sol le porte-glaive Massrour, et se banda les yeux de ses propres mains. Et il fut décapité. Qu’Allah l’ait en Sa compassion ! Après quoi, Massrour s’en retourna vers l’endroit où campait le khalifat, et entra en sa présence, portant sur un bouclier la tête de Giafar. Et Al-Rachid regarda la tête de son ancien ami, et soudain il cracha dessus.

Mais son ressentiment et sa vengeance ne s’arrêtèrent pas là. Il donna l’ordre que le corps décapité de Giafar fût crucifié sur le pont de Bagdad, à une extrémité, et que la tête fût exposée à l’autre extrémité : supplice qui dépassait en dégradation et en ignominie celui des plus vils malfaiteurs. Et il ordonna également qu’au bout de six mois les restes de Giafar fussent brûlés sur du crottin de bestiaux, et jetés dans les latrines. Et tout cela fut exécuté.

Aussi, ô pitié et misère ! le scribe Amrani put-il écrire, sur la même page du registre des comptes du trésor : « Pour une robe d’apparat, donnée par l’émir des Croyants en présent à son vizir Giafar, fils de Yahia Al-Barmaki, quatre cent mille dinars d’or. » Et, peu de temps après, sans aucune autre addition, sur cette même page : « Naphte, roseaux et fumier pour brûler le corps de Giafar ben Yahia, dix drachmes d’argent. »

Telle fut la fin de Giafar. Quant à Yahia, son père, le père nourricier d’Al-Rachid, et à El-Fadl, son frère, le frère de lait d’Al-Rachid, ils furent arrêtés dès le lendemain, avec tous les Barmakides, au nombre de mille environ, qui occupaient des charges ou des emplois. Et ils furent tous plongés, pêle-mêle, au fond d’infects cachots, tandis que leurs immenses biens étaient confisqués et que leurs femmes et leurs enfants erraient sans asile, et sans que personne osât les regarder. Et les uns moururent d’inanition, et les autres par strangulation, excepté Yahia, son fils El-Fadl, et le frère de Yahia, Môhammad, qui moururent dans les tortures. Qu’Allah les ait tous en Sa compassion ! Leur disgrâce fut terrible !

Et maintenant, ô Roi du temps, si tu souhaites connaître le motif de cette disgrâce des Barmakides, et de leur fin lamentable, voici. Un jour, la jeune sœur d’Al-Rachid, Aliyah, quelques années après la fin des Barmakides, se prit à dire au khalifat qui la caressait : « Ô mon seigneur, je ne te vois plus un jour de calme et de tranquillité réelle depuis la mort de Giafar et la disparition de sa famille. Pour quel motif prouvé ont-ils encouru ta disgrâce ? » Et Al-Rachid, assombri soudain, repoussa la jeune princesse, et lui dit : « Ô mon enfant, ma vie, le seul bonheur qui me reste ! que te servirait de le connaître, ce motif ? Si je savais, en effet, que ma chemise le connût, je la déchirerais en morceaux ! » Or donc, les historiens et les maîtres des annales sont loin d’être d’accord sur les causes de cette catastrophe. Du reste voici les versions qui nous sont parvenues dans leurs écrits.

Selon les uns, ce sont les libéralités sans nombre de Giafar et des Barmakides, dont le récit fatiguait l’oreille même de ceux qui les avaient acceptées, qui, leur créant encore plus d’envieux et d’ennemis que d’amis et d’obligés, avaient fini par donner de l’ombrage à Al-Rachid. En effet, il n’était bruit que de la gloire de leur maison ; on ne pouvait parvenir aux faveurs que par eux, directement ou indirectement ; les membres de leur famille remplissaient à la cour de Bagdad, à l’armée, dans la magistrature et dans les provinces, les postes les plus élevés ; les plus beaux domaines qui avoisinaient la ville leur appartenaient ; les abords de leur palais étaient plus encombrés par la foule des courtisans et des quémandeurs que ceux de la demeure du khalifat. Du reste, voici en quels termes s’exprime à cet égard le médecin d’Al-Rachid, ce même Gibraïl Bakhtiassoû qui se trouvait dans la tente de Giafar lors de la nuit fatale. Il dit : « J’entrai un jour dans l’appartement d’Al-Rachid, qui habitait alors le palais nommé Kasr-el-Khould, à Bagdad. Les Barmakides, eux, logeaient de l’autre côté du Tigre, et il n’y avait entre eux et le palais du khalifat que la largeur du fleuve. Et, ce jour-là, Al-Rachid remarquant la multitude de chevaux qui étaient arrêtés devant la demeure de ses favoris, et la foule qui se pressait à leur porte, dit devant moi, comme se parlant à lui-même : « Qu’Allah récompense Yahia et ses fils El-Fadl et Giafar ! Ils se sont chargés à eux seuls de tout l’embarras des affaires, et, en me soulageant de ce soin, ils m’ont laissé le temps de regarder autour de moi, et de vivre à ma guise. » C’est là ce qu’il dit ce jour-là. Mais une autre fois, appelé de nouveau auprès de lui, je remarquai qu’il commençait déjà à ne plus voir du même œil ses favoris. En effet, ayant regardé par les fenêtres de son palais, et ayant observé la même affluence de gens et de chevaux que la première fois, il dit : « Yahia et ses fils se sont emparés de toutes les affaires ; ils me les ont toutes enlevées. Ce sont eux vraiment qui exercent la puissance khalifale, alors que je n’en ai que l’apparence à peine. » Cela, je l’entendis. Et je connus dès lors qu’ils tomberaient dans la disgrâce : ce qui arriva effectivement. »

Selon d’autres annalistes, au mécontentement caché, à la jalousie toujours croissante d’Al-Rachid, à leurs magnifiques manières qui leur créaient de redoutables ennemis et des détracteurs anonymes qui les desservaient auprès du khalifat, soit par des poésies acerbes non signées, soit par de la prose perfide ; à tout le faste, à tout l’apparat et à toutes les choses dont les rois ne sauraient d’ordinaire supporter la concurrence, vint se joindre une grande imprudence commise par Giafar. Un jour, Al-Rachid l’avait chargé de faire périr secrètement un descendant d’Ali et de Fatimah, la fille du Prophète, qui s’appelait El-Saïed Yahia ben Abdallah El-Hossaïni. Mais Giafar, par pitié et mansuétude, fit évader cet Alide, dont l’influence était jugée par Al-Rachid comme dangereuse pour l’avenir de la dynastie abbasside. Or cette action généreuse de Giafar ne tarda pas à être divulguée et rapportée au khalifat avec tous les commentaires faits pour en aggraver les conséquences. Et le ressentiment d’Al-Rachid, à cette occasion, devint la goutte de fiel qui fit déborder la coupe de la colère. Et il interrogea à ce sujet Giafar qui, avec une grande franchise, avoua son action, en ajoutant : « J’ai agi pour la gloire et le bon renom de mon maître l’émir des Croyants ! » Et Al-Rachid, fort pâle, dit : « Tu as bien agi ! » Mais on l’entendit qui murmurait : « Qu’Allah me fasse périr si je ne te fais pas périr, ô Giafar ! »

Selon d’autres historiens, il faudrait chercher la cause de la disgrâce des Barmakides, dans leurs opinions hérétiques en face de l’orthodoxie musulmane. Il ne faut pas oublier, en effet, que leur famille, avant sa conversion à l’Islam, professait à Balkh la religion des mages. Et on dit que, lors de l’expédition dans le Khorassân, berceau primitif de ses favoris, Al-Rachid avait remarqué que Yahia et ses fils faisaient tout leur possible pour empêcher la destruction des temples et des monuments des mages. Et, dès lors, il eut sur leur foi des soupçons qui ne firent que s’aggraver par la suite, quand il vit les Barmakides user de douceur, en toutes circonstances, envers les hérétiques de toutes sortes, surtout envers ses ennemis personnels les guèbres et les zanadikah, et autres dissidents et réprouvés. Et ce qui ferait admettre cette opinion, ajoutée aux autres motifs déjà énoncés, c’est que, immédiatement après la mort d’Al-Rachid, des troubles religieux d’une gravité sans précédent éclatèrent à Bagdad, et faillirent porter une atteinte fatale à l’orthodoxie musulmane. Mais, en dehors de tous ces motifs, la cause la plus probable de la fin des Barmakides nous est rapportée par le chroniqueur Ibn-Khillikân, et par Ibn El-Athir. Ils disent :

C’était au temps où Giafar, fils de Yahia le Barmakide, était si proche du cœur de l’émir des Croyants, que le khalifat avait fait confectionner ce manteau à deux encolures l’une à côté de l’autre, dont il s’enveloppait avec Giafar tout comme s’ils n’avaient été tous deux qu’un seul homme. Et cette intimité était si grande que le khalifat ne pouvait plus se séparer de son favori, et le voulait voir sans cesse auprès de lui.

Or Al-Rachid aimait également d’une extraordinaire et très profonde tendresse sa propre sœur Abbasah, jeune princesse ornée de tous les dons, la femme la plus remarquable de son époque. Et elle était, entre toutes les femmes de sa famille et de son harem, la plus chère au cœur d’Al-Rachid. Et il ne pouvait vivre que près d’elle, tout comme si elle était un Giafar femme. Et ces deux amitiés faisaient son bonheur ; mais il les lui fallait réunies, en jouissance simultanée ; car l’absence de l’une détruisait le charme qu’il éprouvait de l’autre. Et que Giafar ou Abbassah ne fût pas avec lui, il n’avait plus qu’une joie incomplète, et il souffrait. C’est pourquoi il lui fallait ensemble ses deux amis. Mais nos lois saintes défendent à l’homme, qui n’est point parent rapproché, de regarder la femme dont il n’est pas le mari ; et elles défendent à la femme de laisser voir sa figure à un homme qui lui est étranger. Transgresser ces prescriptions est un grand déshonneur, une honte, une offense à la pudeur de la femme. Aussi Al-Rachid, qui était un rigoureux observateur de la loi dont il avait la garde, ne pouvait avoir ses deux amis auprès de lui sans qu’ils fussent dans une contrainte fatigante, et dans une position difficile et inconvenante.

C’est pourquoi, voulant transformer une situation qui le gênait et lui déplaisait, il se décida, un jour, à dire à Giafar : « Ô Giafar, mon ami, je n’ai de joie vraie, sincère et complète qu’en ta compagnie et en celle de ma bien-aimée sœur Abbassah. Or, comme votre position relative me gêne et vous gêne, je veux te marier avec Abbassah, afin que désormais, sans inconvénient, sans motif de scandale et sans péché, vous puissiez vous trouver tous deux auprès de moi. Mais je vous demande expressément de ne jamais vous réunir, ne fût-ce qu’un instant, hors de ma présence. Car je ne veux entre vous que la formalité et l’apparence du mariage légal ; mais je ne veux pas les conséquences du mariage, qui peuvent léser, dans leur héritage khalifal, les nobles fils d’Abbas. » Et Giafar s’inclina devant ce désir de son maître, et répondit par l’ouïe et l’obéissance. Et il fallut accepter cette condition singulière. Et le mariage fut prononcé légalement.

Et donc, suivant les conditions imposées, les deux jeunes époux ne se rencontraient qu’en présence du khalifat, et rien de plus. Et, même là, leurs regards se croisaient à peine, quelquefois. Quant à Al-Rachid, il jouissait à pleine jouissance de la double amitié si vive qu’il éprouvait pour ce couple, que désormais il torturait, sans avoir l’air de s’en douter. Car depuis quand l’amour a-t-il pu obéir aux exigences des censeurs…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-DIX-SEPTIÈME NUIT

Elle dit :

… Car depuis quand l’amour a-t-il pu obéir aux exigences des censeurs ? Et le moyen qu’une pareille contrainte, entre deux êtres jeunes et beaux, ne soulève et ne remue pas les émotions et les désirs de l’amour ?

Et voici, en effet, que ces deux époux qui avaient le droit de s’aimer et de se laisser aller aux entraînements de leur mutuel amour si légitime, réduits maintenant à l’état de soupirants, s’enivraient chaque jour davantage de cette ivresse cachée qui concentre la fièvre au cœur. Et voici qu’Abbassah, tourmentée par cet état d’épouse séquestrée, devint folle de son mari. Et elle finit par informer Giafar de ce qu’elle avait d’amour. Et elle l’appela à elle, et le sollicita, en cachette, de toutes les manières. Mais Giafar, en homme loyal et prudent, résista à toutes les sollicitations et ne se rendit point chez Abbassah. Car il se sentait retenu par le serment prêté à Al-Rachid. Et, du reste, il savait, mieux que tout autre, combien le khalifat avait de hâte dans l’exécution de ses vengeances.

Lors donc que la princesse Abbassah vit que ses sollicitations et ses prières demeuraient sans succès, elle recourut à d’autres voies. Ainsi font les femmes, d’ordinaire, ô Roi du temps. Usant en effet de stratagème, elle envoya dire à la noble Itâbah, mère de Giafar : « Ô notre mère, il faut que tu m’introduises sans retard chez ton fils Giafar, mon époux légal, tout comme si j’étais une de ces esclaves que tu lui procures chaque jour. » Car, chaque vendredi, la noble Itâbah avait pour habitude d’envoyer à son bien-aimé fils Giafar une jeune esclave vierge, choisie entre mille, intacte et parfaitement belle. Et Giafar ne s’approchait de la jeune fille qu’après s’être régalé, et s’être imbibé de vins généreux.

Mais la noble Itâbah, au reçu de ce message, refusa énergiquement de se prêter à cette sorte de trahison que voulait Abbassah, et donna à entrevoir à la princesse ce qu’il y avait, en cette affaire, de périls pour tout le monde. Mais la jeune épouse enamourée insista, pressante jusqu’à la menace, et ajouta : « Réfléchis, ô notre mère, aux conséquences de ton refus. Pour ma part, ma résolution est arrêtée, et je l’accomplirai malgré toi, quoi qu’il puisse m’en coûter. Je préfère perdre la vie que de renoncer à Giafar et à mes droits sur lui. »

Il fallut donc que l’éplorée Itâbah cédât devant de telles extrémités, pensant qu’il était encore préférable que la chose fût accomplie par son intermédiaire, dans les meilleures conditions de sécurité. Elle promit donc son concours à Abbassah pour la réussite de ce complot si innocent et si dangereux. Et elle alla, sans retard, annoncer à son fils Giafar qu’elle lui enverrait bientôt une esclave qui n’avait point sa pareille en grâce, en élégance et en beauté. Et elle lui en fit une description si enthousiaste, qu’il sollicita avec chaleur, pour le plus tôt, le don qui lui était promis. Et Itâbah manœuvra si bien que Giafar, affolé de désir, se mit à attendre la nuit avec une impatience sans précédent. Et sa mère, le voyant au point voulu, envoya dire à Abbassah : « Prépare-toi pour ce soir. »

Et Abbassah se prépara, et s’orna de parures et de bijoux, à la manière des esclaves, et vint chez la mère de Giafar, qui l’introduisit, à la tombée de la nuit, dans l’appartement de son fils.

Or Giafar, étourdi un peu par la fermentation des vins, ne s’aperçut pas que l’esclave adolescente, debout entre ses mains, était son épouse Abbassah. Et d’ailleurs il n’avait pas les traits d’Abbassah bien fixés dans l’esprit. Car jusque-là, dans leurs séances communes chez le khalifat, il ne l’avait qu’entrevue ; et il n’avait jamais osé, dans la crainte de déplaire à Al-Rachid, fixer son regard sur son épouse Abbassah, qui, de son côté, par pudeur, détournait toujours la tête, à chaque coup d’œil furtif de Giafar.

Et donc, lorsque le mariage fut consommé de fait, et après une nuit passée dans les transports d’un amour partagé, Abbassah se leva pour partir, et, avant de se retirer, elle dit à Giafar : « Comment trouves-tu les filles des rois, ô mon maître ? Sont-elles différentes, dans leurs manières, des esclaves que l’on vend et que l’on achète ? Que t’en semble, dis ? » Et Giafar, étonné, demanda : « Quelles filles de rois vises-tu dans tes paroles ? En serais-tu une toi-même ? Quelque captive, peut-être, de nos guerres victorieuses ? » Elle répondit : « Ô Giafar, je suis ta captive, ta servante, je suis Abbassah, sœur d’Al-Rachid, fille d’Al-Mahdi, du sang d’Abbas, oncle du Prophète béni ! »

En entendant ces paroles, Giafar fut à la limite de la stupéfaction, et, revenu soudain de l’éblouissement de l’ivresse, il s’écria : « Tu t’es perdue et tu nous as perdus, ô fille de mes maîtres ! » Et, en hâte, il entra chez sa mère Itâbah, et lui dit : « Ô ma mère, ma mère, tu m’as vendu bon marché ! » Et l’attristée épouse de Yahia raconta à son fils comment elle avait été forcée de recourir à cette ruse, pour ne pas attirer sur leur maison de plus grands malheurs. Et voilà pour ce qui la regardait.

Quant à Abbassah, elle devint mère, et donna le jour à un fils. Et elle confia l’enfant à la surveillance d’un serviteur dévoué appelé Ryasch, et aux soins maternels d’une femme appelée Barrah. Puis, craignant sans doute que la chose s’ébruitât, malgré toutes les précautions, et parvînt à la connaissance d’Al-Rachid, elle envoya à La Mecque le fils de Giafar en compagnie de deux serviteurs.

Or Yahia, père de Giafar, avait, dans ses prérogatives, la garde et l’intendance du palais et du harem d’Al-Rachid. Et il avait pour habitude, après une certaine heure de la nuit, de fermer les portes de communication du palais et d’en emporter les clés. Or, cette sévérité finit par devenir une gêne pour le harem du khalifat, et surtout pour Sett Zobéida qui alla s’en plaindre amèrement à son cousin et époux Al-Rachid, en maudissant le vénérable Yahia et ses rigueurs déplacées. Et Al-Rachid, quand Yahia se présenta, lui dit : « Père, qu’a donc Zobéida à se plaindre de toi ? » Et Yahia demanda : « Est-ce que l’on m’accuse du côté de ton harem, ô émir des Croyants ? » Al-Rachid sourit et dit : « Non pas, ô père ! » Et Yahia dit : « En ce cas, ne tiens pas compte de ce qui t’est dit sur moi, ô émir des Croyants. » Et, dès lors, il redoubla encore de sévérité, si bien qu’une nouvelle fois Sett Zobéida se plaignit avec aigreur et ressentiment à Al-Rachid, qui lui dit : « Ô fille de l’oncle, il n’y a pas lieu vraiment d’accuser mon père nourricier Yahia pour rien de ce qui concerne le harem. Car Yahia ne fait qu’exécuter mes ordres et accomplir son devoir. » Et Zobéida répliqua avec véhémence : « Eh, par Allah ! que ne s’occupe-t-il donc un peu plus de son devoir, qui est d’empêcher les imprudences de son fils Giafar. » Et Al-Rachid demanda : « Quelles imprudences ? Qu’y a-t-il ? » Alors Zobéida raconta l’affaire d’Abbassah, sans d’ailleurs y attacher d’autre importance. Et Al-Rachid, devenu sombre, demanda : « Et y a-t-il des preuves de cela ? » Elle répondit : « Et quelle meilleure preuve que l’enfant qu’elle a eu de Giafar ? » Il demanda : « Où est-il, cet enfant ? » Elle répondit : « Dans la ville sainte, berceau de nos aïeux. » Il demanda : « D’autres que toi ont-ils connaissance de cela ? » Elle répondit : « Il n’y a pas dans ton harem et dans ton palais une seule femme, fût-ce la dernière esclave, qui ne le sache. »

Et Al-Rachid n’ajouta pas une parole de plus. Mais, peu de temps après, il annonça son intention d’aller en pèlerinage à La Mecque. Et il partit, emmenant Giafar avec lui. Or, de son côté, Abbassah expédia aussitôt une lettre à Ryasch et à la nourrice, leur ordonnant de quitter immédiatement La Mecque et de passer avec l’enfant dans l’Yémen. Et ils s’éloignèrent en toute hâte.

Et le khalifat arriva à La Mecque. Et tout de suite il chargea quelques-uns de ses affidés intimes de se mettre à la recherche et de s’enquérir de l’enfant. Et il obtint la vérification du fait, et apprit que l’enfant existait, et était en parfaite santé. Et il réussit à se saisir de lui dans l’Yémen, et à l’envoyer en secret à Bagdad. Et c’est alors, qu’à son retour du pèlerinage, étant en campement au couvent Al-Oumr, près d’Anbar, sur l’Euphrate, il donna le terrible ordre en question, concernant Giafar et les Barmakides. Et il arriva ce qui arriva.

Quant à l’infortunée Abbassah et à son fils, ils furent tous deux enterrés vifs dans une fosse creusée sous l’appartement même habité par la princesse. Qu’Allah les ait tous en Sa compassion !

Enfin, il me reste encore à te dire, ô Roi fortuné, que d’autres chroniqueurs dignes de foi racontent que Giafar et les Barmakides n’avaient rien fait pour mériter une telle disgrâce, et que cette fin lamentable leur échut parce que c’était simplement écrit dans leur destinée, et que le temps de leur puissance était écoulé. Mais Allah est plus savant !

Et, pour terminer, voici un trait qui nous est rapporté par le célèbre poète Môhammad, de Damas. Il dit : J’entrai un jour dans un hameau pour prendre un bain. Et le maître baigneur chargea de me servir un jeune garçon fort bien fait. Et moi, pendant que me soignait le jeune garçon, je me mis, je ne sais par quelle fantaisie, à me chanter à moi-même, à mi-voix, des vers que j’avais autrefois composés pour célébrer la naissance du fils de mon bienfaiteur El-Fadl ben Yahia Al-Barmaki. Et voici que tout à coup le jeune garçon qui me servait tomba par terre sans connaissance. Puis, quelques instants après, il se releva et, le visage baigné de larmes, il prit aussitôt la fuite, me laissant seul au milieu de l’eau…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-DIX-HUITIÈME NUIT

Elle dit :

… Il se releva et, le visage baigné de larmes, il prit aussitôt la fuite, me laissant seul au milieu de l’eau.

Et moi, étonné, je sortis du bain, et je reprochai vivement au maître baigneur de m’avoir donné, pour mon service de bain, un épileptique. Mais le maître baigneur me jura qu’il n’avait jamais jusque-là reconnu cette maladie dans ce jeune serviteur. Et, pour me prouver son dire, il fit venir le jeune garçon en ma présence. Et il lui demanda : « Qu’est-il donc arrivé, que ce seigneur soit si mécontent de ton service ? » Et le jeune garçon, qui me parut revenu de son trouble, baissa la tête, puis, se tournant de mon côté, il me dit : « Ô mon maître, connais-tu l’auteur des vers que tu récitais pendant le bain ? » Et je répondis : « Par Allah ! c’est moi-même. » Et il me dit : « Alors tu es le poète Môhammad El-Dameschgy. Et tu as composé ces vers pour célébrer la naissance du fils d’El-Fadl le Barmakide. » Et il ajouta, tandis que je demeurais stupéfait : « Excuse-moi, ô mon maître, si, en t’écoutant, mon cœur s’est serré subitement et si je suis tombé accablé par l’émotion. Je suis moi-même ce fils d’El-Fadl dont tu as si magnifiquement chanté la naissance. » Et, de nouveau, il tomba évanoui à nos pieds.

Alors moi, ému de compassion devant une telle infortune, et voyant réduit à ce degré de misère le fils du généreux bienfaiteur à qui je devais tout ce que je possédais et même mon renom de poète, je relevai l’enfant et le serrai contre ma poitrine, et lui dis : « Ô fils de la plus généreuse des créatures d’Allah, je suis vieux et n’ai point d’héritiers. Viens avec moi devant le kâdi, ô mon enfant, car je veux dresser un acte par lequel je t’adopterai. Et je te laisserai ainsi tous mes biens après ma mort. » Mais l’enfant barmakide me répondit en pleurant : « Qu’Allah répande sur toi Ses bénédictions, ô fils des hommes de bien ! Mais à Allah ne plaise que je reprenne, d’une manière ou d’une autre, une seule obole de ce que mon père El-Fadl t’a donné. » Et, depuis, toutes mes instances et prières furent inutiles. Et je ne pus lui faire accepter la moindre marque de ma reconnaissance envers son père. Il était vraiment d’un sang pur, ce fils des nobles Barmakides ! Puisse Allah les rétribuer tous selon leurs mérites, qui étaient très grands !

Quant au khalifat Al-Rachid, après s’être vengé si cruellement d’une injure qu’il était seul, après Allah, à connaître, et qui devait être bien vive, il rentra à Bagdad, mais il ne fit qu’y passer. En effet, ne pouvant plus désormais habiter cette ville, que pendant tant d’années il s’était plu à embellir, il alla se fixer à Raccah, et ne revint jamais plus dans la cité de paix. Et c’est précisément ce subit abandon de Bagdad, après la disgrâce des Barmakides, que le poète Abbas ben El-Ahnaf, qui était de la suite du khalifat, a déploré dans les vers suivants :

« À peine avions-nous ordonné aux chameaux de plier le genou, qu’il a fallu nous remettre en route, sans que nos amis aient pu distinguer notre arrivée de notre départ.

Ô Bagdad ! nos amis venaient s’informer de nos nouvelles et nous souhaiter la bienvenue au retour ; mais nous devions leur répondre par les adieux.

Ô cité de paix ! il est bien vrai que de l’orient à l’occident je ne connais pas de ville plus heureuse et plus riche et plus belle que toi. »

Du reste, depuis la disparition de ses amis, jamais plus Al-Rachid ne goûta le repos du sommeil. Ses regrets étaient devenus cuisants : et il aurait donné tout son royaume pour faire revenir Giafar à la vie. Et si, par hasard, les courtisans avaient le malheur de rappeler d’une façon tant soit peu désobligeante la mémoire des Barmakides, Al-Rachid leur criait avec mépris et colère : « Qu’Allah damne vos pères ! Cessez de blâmer ceux que vous blâmez, ou essayez de remplir le vide qu’ils ont laissé ! »

Et, bien qu’il fût resté tout-puissant jusqu’à sa mort, Al-Rachid se sentait désormais entouré de gens peu sûrs. Il craignait, à chaque instant, d’être empoisonné par ses fils, dont il n’avait pas à se louer. Et, au début d’une expédition au Khorassân, où des troubles venaient d’éclater, et d’où il ne devait plus revenir, il confia douloureusement ses doutes et ses peines à l’un de ses courtisans, El-Tabari le chroniqueur, qu’il avait choisi pour confident de ses pensées. Car, comme El-Tabari cherchait à le rassurer sur les présages de mort qui venaient l’assaillir, il le tira à l’écart ; et, lorsqu’il se vit éloigné des hommes de sa suite, et que l’ombre épaisse d’un arbre l’eut caché aux regards indiscrets, il ouvrit sa robe, et, lui faisant remarquer un bandage de soie qui lui enveloppait le ventre, il lui dit : « J’ai là un mal profond, sans remède possible ! Tout le monde ignore ce mal, il est vrai ; mais regarde ! j’ai autour de moi des espions chargés par mes fils El-Amin et El-Mâmoun de guetter ce qui me reste de vie. Car ils trouvent que la vie de leur père est trop longue ! Et ces espions, mes fils les ont choisis parmi ceux précisément que je croyais les plus fidèles et sur le dévouement desquels je pensais pouvoir compter. Voici d’abord Massrour ! Eh bien, il est l’espion de mon fils préféré El-Mâmoun. Voici mon médecin Gibraïl Bakhtiassoû ! Il est l’espion de mon fils El-Amln. Et ainsi de suite pour tous les autres. » Et il ajouta : « Maintenant veux-tu connaître jusqu’où va la soif de régner qu’ont mes fils ? Je vais donner l’ordre qu’on m’amène une monture, et tu verras qu’au lieu de me présenter un cheval à la fois doux et vigoureux, on m’amènera un animal épuisé dont le trot inégal est fait pour augmenter ma souffrance. » Et, en effet, Al-Rachid ayant demandé un cheval, on le lui amena tel qu’il l’avait décrit à son confident. Et il jeta un triste regard sur El-Tabari, et accepta avec résignation la monture qu’on lui présentait.

Et, quelques semaines après cet incident, Haroun vit, pendant son sommeil, une main étendue au-dessus de sa tête ; et cette main contenait une poignée de terre rouge ; et une voix cria : « Voici la terre qui doit servir de sépulture à Haroun ! » Et une autre voix demanda : « Quel est le lieu de sa sépulture ? » Et la première voix répondit : « La ville de Tous ! »

Or, au bout de quelques jours, les progrès de son mal obligèrent Al-Rachid de s’arrêter à Tous. Et il témoigna d’une vive inquiétude, et envoya Massrour chercher une poignée de terre aux environs de la ville. Et le chef des eunuques revint, au bout d’une heure de temps, porteur d’une poignée de terre de couleur rouge. Et Al-Rachid s’écria : « Il n’y a d’autre dieu qu’Allah, et Môhammad est l’Envoyé d’Allah ! Voici ma vision accomplie. La mort n’est pas loin de moi. »

Et, de fait, jamais plus il ne revit l’Irak. Car, le lendemain, se sentant faiblir, il dit à ceux qui l’entouraient : « Voici l’instant redoutable qui s’approche. J’étais pour tous les humains un sujet d’envie, et maintenant pour qui ne serais-je point un objet de pitié ! » Et, à Tous même, il mourut. Et on était alors au troisième jour de djomadi, second de l’année 193 de l’hégire. Et Haroun avait alors quarante-sept ans d’âge, plus cinq mois et cinq jours, ainsi que nous le rapporte Aboul-Féda. Qu’Allah lui pardonne ses errements et l’ait en Sa pitié ! Car il fut un khalifat orthodoxe.

— Puis, comme Schahrazade voyait le roi Schahriar profondément attristé par ce récit, elle se hâta de lui raconter la tendre HISTOIRE DU PRINCE JASMIN ET DE LA PRINCESSE AMANDE. Elle dit :

HISTOIRE DU PRINCE JASMIN ET DE LA PRINCESSE AMANDE

Il est raconté – mais Allah l’Exalté est plus savant ! – qu’il y avait, dans un pays d’entre les pays musulmans, un vieux roi dont le cœur était comme l’océan, dont l’intelligence était égale à celle d’Aflatoun, dont le naturel était celui des Sages, dont la gloire surpassait celle de Faridoun, dont l’étoile était l’étoile même d’Iskandar, et le bonheur celui de Khosroès Anouchirwân. Et il avait sept fils brillants, pareils aux sept feux des Pléiades. Mais le plus petit était le plus brillant et le plus beau. Il était rose et blanc, et s’appelait le prince Jasmin.

Et, en vérité, le lys et la rose s’évanouissaient en sa présence. Car il avait une taille de cyprès, un visage de tulipe nouvelle, des cheveux de violette, des boucles musquées qui étaient un échantillon de mille nuits obscures, un teint d’ambre blond, des dards recourbés pour cils, de longs yeux de narcisse ; et deux pistaches étaient ses lèvres charmantes. Quant à son front, il faisait honte, par son éclat, à la pleine lune dont il barbouillait de bleu le visage ; et sa bouche aux dents de pierreries, à la langue de rose, sécrétait un doux langage qui faisait oublier la canne à sucre. Ainsi fait, et sémillant, et hardi, il était une idole de séduction pour l’œil des amants.

Or, le prince Jasmin était celui des sept frères qui avait la garde de l’innombrable troupeau de buffles du roi Noujoum-Schah. Et sa demeure était dans les vastes solitudes et les pâturages. Et il était un jour assis à surveiller ses bêtes, en jouant de la flûte, quand il vit s’avancer de son côté un vénérable derviche qui, après les salams, le pria de lui traire un peu de lait. Et le prince Jasmin répondit : « Ô saint derviche, une peine aiguë est en moi de ne pouvoir te satisfaire. Car j’ai trait mes buffles ce matin, et il m’en coûte de ne pas avoir le moyen d’étancher ta soif en ce moment. » Et le derviche lui dit : « Invoque tout de même, sans temporiser, le nom d’Allah, et va traire à nouveau tes buffles. Et la bénédiction descendra. » Et le prince pareil au narcisse répondit par l’ouïe et l’obéissance, et alla, prononçant la formule de l’invocation, à la mamelle de sa plus belle bête. Et la bénédiction descendit ; et le vase se remplit d’un lait bleu et écumant. Et le beau Jasmin le plaça devant le derviche, qui but à sa soif et fut content.

Et alors il se tourna en souriant vers le jeune prince, et lui dit : « Ô enfant délicat, tu n’as point nourri une terre inféconde, et rien n’est plus avantageux pour toi que ce qui vient de se passer. Sache, en effet, que je viens vers toi en messager d’amour, qui est le premier des dons et le dernier, selon ces paroles du poète :

« Lorsque rien n’existait, l’amour existait ; et lorsqu’il ne restera plus rien, l’amour restera. Il est le premier et le dernier.

Il est le pont de la vérité ; il est au-dessus de tout ce que l’on peut dire. Il est le compagnon dans l’angle du tombeau.

Il est le lierre qui s’attache à l’arbre et prend sa belle vie verte dans le cœur qu’il dévore. »

Puis le vieux derviche continua : « Oui, mon fils, je viens vers ton cœur en messager d’amour ; mais nul ne m’a envoyé que moi-même. Et si j’ai traversé les plaines et les déserts, c’est que j’étais à la recherche de l’être assez parfait pour mériter d’approcher la féerique jeune fille qu’un matin, passant par un jardin, il me fut donné d’entrevoir. » Et il s’arrêta un moment, puis reprit : « Sache en effet, ô plus léger que le zéphyr, que dans le royaume limitrophe de ce royaume de ton père Noujoum-Schah, vit dans l’attente du jouvenceau de son rêve, dans ton attente, ô Jasmin, une houri de race royale, au visage de fée, honte de la lune, une perle unique dans l’écrin de l’excellence, un printemps de fraîcheur, une niche de beauté. Son corps délicat couleur d’argent est moulé comme le buis ; une taille d’une minceur de cheveu ; un port de soleil ; une démarche de perdrix. Sa chevelure est d’hyacinthe ; ses yeux sorciers sont pareils aux sabres d’Ispahan ; ses joues sont, comme dans le Koran, le verset de la Beauté ; ses sourcils d’arc, comme le sourate du Calam ; sa bouche, taillée dans un rubis, est étonnante ; une petite pomme creusée d’une fossette est son menton, et le grain de beauté qui l’orne est un remède contre le mauvais œil. Ses toutes petites oreilles ne sont pas des oreilles mais des mines de gentillesse, et portent, suspendus en pendants d’oreilles, les cœurs enamourés ; et l’anneau de son nez – une noisette – oblige la pleine lune à se passer au cou la boucle de l’esclavage. Quant à la plante de ses deux petits pieds, elle est tout à fait charmante. Son cœur est un flacon d’odeur scellé, et son esprit est doué du don suprême de l’intelligence. Qu’elle s’avance, et c’est le tumulte de la résurrection ! Elle est la fille du roi Akbar et s’appelle la princesse Amande ; ô bénits soient les noms qui désignent de telles créatures ! » Et, ayant ainsi parlé, le vieux derviche respira longuement, puis ajouta…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA NEUF CENT QUATRE-VINGT-DIX-NEUVIÈME NUIT

Elle dit :

… Et, ayant ainsi parlé, le vieux derviche respira longuement, puis ajouta : « Mais je dois te dire, ô source de la sympathie, que cette jeune fille asile de l’amour a le foie grillé de tristesse ; et une montagne de chagrin est sur son cœur. Et la cause en est à un songe qu’elle eut, une nuit, dans son sommeil. Et je l’ai quittée douloureuse, et désolée comme le sumbul. » Puis il dit : « Et maintenant que mes paroles ont été pour ton cœur la semence de l’amour, qu’Allah te sauvegarde et te conduise vers celle qui est dans ton destin. Ouassalam ! » Et ayant ainsi parlé, le derviche se leva et s’en alla en sa voie.

Et le cœur du prince Jasmin, par la seule audition de ce discours, fut ensanglanté ; et la flèche de l’amour le pénétra ; et, comme Majnoun amoureux de Leila, il déchira ses vêtements depuis le cou jusqu’à la ceinture ; et, pris dans les cheveux bouclés de la charmante Amande, il jeta cris et soupirs ; et, abandonnant son troupeau, il s’en alla errant ivre sans vin, agité, silencieux, anéanti dans le tourbillon de l’amour. Car, si le bouclier de la sagesse garantit de toutes les blessures, il est sans vertu contre l’arc de l’amour. Et la médecine de l’avis et des conseils n’avait plus désormais de prise sur l’esprit de l’affligé par pur sentiment. Et voilà pour le prince Jasmin.

Mais pour ce qui est de la princesse Amande, voici. Une nuit, comme elle dormait sur la terrasse du palais de son père, elle vit se manifester à elle, dans un songe envoyé par les genn de l’amour, un adolescent plus beau que l’amant de Suleika, et qui était, trait pour trait, l’image charmante du prince Jasmin. Et à mesure que se manifestait devant les yeux de son âme de vierge cette vision de beauté, le cœur jusque-là sans souci de la jeune fille glissait de sa main et devenait le prisonnier du filet des boucles entortillées de l’adolescent. Et elle se réveilla le cœur agité par la rose de son sommeil, et, jetant dans la nuit des cris comme le rossignol, elle se mit à laver son visage avec ses larmes. Et ses servantes accoururent en grand émoi et s’exclamèrent, en la voyant : « Ya Allah ! quel est ce malheur qui fait tomber les larmes de notre maîtresse Amande ? Que s’est-il passé dans son cœur, pendant le sommeil ? Hélas ! voici que semble s’envoler l’oiseau de son intelligence. »

Et des gémissements et des soupirs eurent lieu jusqu’au matin. Et, à l’aurore, le roi, son père, et la reine, sa mère, furent instruits de ce qui se passait. Et, brûlés dans leur cœur, ils vinrent regarder, et virent que leur fille, cette charmante, avait une apparence extraordinaire et un état singulier. Elle était assise, les cheveux et les vêtements en désordre, le visage décomposé, sans nouvelles de son corps et sans attention pour son cœur. Et, à toutes les questions qu’ils lui posaient, elle ne répondait que par le silence, branlant la tête avec pudeur, et répandant ainsi sur l’âme de son père et de sa mère le trouble et la désolation.

Alors on se décida à faire venir les médecins et les savants exorcistes, qui mirent tout en œuvre pour la tirer de son état. Mais ils n’obtinrent aucun résultat ; bien plus, ce fut le contraire qui arriva. Ce que voyant, ils se crurent obligés de recourir à la saignée. Et, lui ayant bandé le bras, ils appliquèrent la lancette. Mais il ne sortit pas une goutte de sang de la veine charmante. Alors ils retirèrent leur main de son traitement, et renoncèrent à l’espoir de la guérir. Et ils s’en allèrent désappointés et confus.

Et quelques jours se passèrent dans cette pénible situation, sans que personne pût comprendre ou expliquer le motif d’un tel changement. Aussi, un jour que la belle Amande au cœur calciné était plus mélancolique que jamais, ses suivantes la conduisirent, pour la distraire, dans le jardin. Mais là, partout où elle promenait les yeux, elle ne voyait que la face de son bien-aimé : les roses lui offraient sa couleur et le jasmin l’odeur de ses vêtements ; le cyprès balancé, sa taille flexible, et le narcisse, ses yeux. Et, voyant ses cils dans les épines, elle les mettait sur son cœur.

Mais bientôt la belle verdure de ce jardin fit un peu reverdir son cœur fané ; et l’eau jaillissante qu’on lui fit boire diminua la sécheresse de son cerveau. Et les jeunes filles, ses suivantes, du même âge qu’elle, s’assirent en cercle autour de cette beauté, et commencèrent par lui chanter doucement un ghazal léger sur le mode musical mineur et le rythme ramel nonchalant.

Après quoi, la voyant plus accueillante, sa suivante la plus chérie se rapprocha d’elle, et lui dit : « Ô notre maîtresse Amande, sache que, depuis quelques jours, se trouve dans nos terres un adolescent joueur de flûte, venu du pays des nobles Hazara, dont la voix mélodieuse ramène l’oiseau envolé de la raison, arrête l’eau qui coule et l’hirondelle qui vole. Et cet adolescent princier est blanc et rose, et s’appelle Jasmin. Et, en vérité, le lys et la rose s’évanouissent en sa présence. Car sa taille est un balancement de cyprès, son visage une tulipe nouvelle, ses cheveux des violettes, ses boucles musquées un échantillon de mille nuits obscures, son teint de l’ambre blond, ses cils des dards recourbés, ses longs yeux deux narcisses, et deux pistaches sont ses lèvres charmantes. Quant à son front, il fait honte, par son éclat, à la pleine lune et lui barbouille de bleu le visage. Sa petite bouche aux dents de pierreries, à la langue de rose, sécrète un doux langage qui fait oublier la canne à sucre. Et, tel qu’il est, sémillant et hardi, il est une idole de séduction pour l’œil des amants. »

Puis elle ajouta, alors que la princesse Amande était dans la stupeur de la joie : « Et ce princier joueur de flûte a dû, agile comme le zéphyr matinal et plus léger, franchir les montagnes et les plaines, pour venir de son pays dans le nôtre, et traverser les eaux effrayantes des rivières sans bords, où le cygne lui-même n’est pas en sûreté, et dont le seul aspect donne le vertige aux poules d’eau et aux canards, leur faisant éprouver mille étonnements. Et s’il a surmonté tant de difficultés pour arriver jusqu’ici, c’est qu’un motif caché l’y a déterminé. Et nul motif ne peut décider un prince adolescent à tenter une telle épreuve, sinon l’amour. »

Et, ayant ainsi parlé, la jeune favorite de la princesse Amande se tut, en observant l’effet de son discours sur sa maîtresse. Et voici que soudain la fille dolente du roi Akbar se leva debout sur ses deux pieds, heureuse et dansante. Et son visage était éclairé par le feu du dedans, et toute son âme ivre jaillissait de ses yeux. Et de tout son mal mystérieux, que nul médecin n’avait compris, plus une trace ne subsistait : les simples paroles d’une jouvencelle parlant d’amour l’avaient fait s’évanouir comme la fumée.

Et, vive comme la gazelle, elle rentra dans ses appartements, suivie par sa favorite. Et elle prit le calam de la joie et le papier de l’union, et écrivit au prince Jasmin, l’adolescent ravisseur de sa raison, le bienheureux qu’elle avait vu en songe avec les yeux de son âme, cette lettre aux blanches ailes :

« Après la louange à Celui qui, sans calam, a tracé l’existence des créatures dans le jardin de la beauté.

« Salut à la rose qui a rendu plaintif le rossignol enamouré !

Quand j’ai entendu la mention de ta beauté, mon cœur a glissé de ma main.

« Quand tu m’as montré ta face féerique en songe, elle a fait une telle impression sur mon cœur, que j’ai oublié mon père et ma mère, et suis devenue étrangère à mes frères. Qu’a-t-on à faire avec sa famille lorsqu’on est étranger à soi-même ?

« Devant toi, les belles sont balayées comme un torrent, et les flèches de tes cils ont percé mon cœur de part en part.

« Oh ! viens me montrer ta forme charmante dans le réveil, afin que je la voie avec les yeux de ma tête, ô toi qui es instruit des signes de l’amour et qui dois savoir que le vrai chemin du cœur c’est le cœur.

« Et sache enfin que tu es l’eau et l’argile de mon essence, que les roses de mon lit se sont changées en épines, que le cachet du silence est sur mes lèvres, et que j’ai renoncé à me promener nonchalamment…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT LA MILLIÈME NUIT

Elle dit :

… Le cachet du silence est sur mes lèvres, et j’ai renoncé à me promener nonchalamment. »

Et elle plia les deux ailes de la lettre, y glissa un grain de musc pur, et la remit à sa favorite. Et la jeune fille la prit, la porta à ses lèvres et à son front, la plaça sur son cœur, et se rendit, pareille au pigeon, au bois où le prince Jasmin jouait de la flûte. Et elle le trouva assis sous un cyprès, sa flûte à côté de lui, et chantant ce court ghazal.

« Que dirai-je en voyant mon cœur ? c’est le nuage, l’éclair, le mercure, et l’océan ensanglanté.

Quand la nuit de l’absence sera terminée, nous serons réunis comme le cygne et la rivière. »

Et la jeune fille, après avoir baisé la main du prince Jasmin, lui remit la lettre de sa maîtresse Amande. Et il la lut et faillit s’envoler de joie. Et il ne savait plus s’il dormait ou s’il veillait. Et son esprit devint tumultueux et son cœur semblable à la fournaise. Et, lorsqu’il se fut un peu calmé, la jeune fille lui indiqua les moyens d’arriver jusqu’à sa maîtresse, lui donna ses dernières instructions, et revint sur ses pas.

Et donc, à l’heure indiquée et au moment favorable, le prince Jasmin, conduit par l’ange de l’union, prit le chemin qui menait au jardin d’Amande. Et il réussit à pénétrer dans ce lieu, morceau détaché du paradis. Et, à ce moment, le soleil disparaissait à l’horizon occidental, et la lune montrait son visage sous les voiles de l’Orient. Et le jeune homme à la démarche de faon avisa l’arbre que lui avait indiqué la jeune fille, et monta se cacher entre ses branches.

Et la princesse Amande à la démarche de perdrix vint avec la nuit dans le jardin. Et elle était vêtue de bleu, et tenait à la main une rose bleue. Et elle leva sa charmante tête vers l’arbre, en tremblant comme le feuillage du saule. Et, dans son émotion, elle ne sut, cette gazelle, si, dans les branches, le visage apparu était celui de la pleine lune ou la face brillante du prince Jasmin. Mais voici ! Comme une fleur mûrie par le désir, ou comme un fruit détaché par son poids précieux, le jouvenceau aux cheveux de violette se détacha d’entre les branches et fut aux pieds de la pâlissante Amande. Et elle reconnut celui qu’elle aimait d’espoir, et le trouva plus beau que l’image de son rêve. Et, de son côté, le prince Jasmin vit que le derviche ne l’avait pas trompé, et que cette lune était la couronne des lunes. Et ils sentirent tous deux leur cœur fixé par les liens de la tendre amitié et de l’affection réelle. Et leur bonheur fut aussi profond que celui de Majnoun et de Leila, et aussi pur que celui des vieux amis.

Et, après les baisers très doux et les expansions de leur âme charmante, ils invoquèrent le Maître du parfait amour, pour que jamais le firmament tyrannique ne fit pleuvoir sur leur tendresse les pierres du trouble et ne déchirât la couture de leur réunion. Ensuite, pour se mettre désormais à l’abri du poison de la séparation, les deux amants réfléchirent en tête-à-tête, et pensèrent qu’il fallait, sans retard, s’adresser au roi Akbar lui-même, qui, aimant sa fille Amande, n’avait rien à lui refuser.

Et donc, laissant son bien-aimé sous les arbres, la suppliante Amande alla trouver le roi, son père, et, les mains jointes, elle lui dit : « Ô méridien des deux mondes, ta servante vient te faire une demande. » Et son père, extrêmement étonné et charmé à la fois, la souleva de ses deux mains et la serra contre sa poitrine, et lui dit : « Certes, ô l’Amande de mon cœur, ta demande doit être d’une urgence extrême, puisque tu n’hésites pas à quitter ton lit, au milieu de la nuit, pour venir me prier de te l’accorder. Quoi qu’il en soit, ô lumière de l’œil, explique-toi sans crainte, confiante en ton père. » Et la gentille Amande, après avoir hésité pendant quelques instants, releva la tête et tint à son père ce discours habile, disant : « Ô mon père, excuse ta fille si elle vient, à cette heure de la nuit, troubler le sommeil de tes yeux. Mais voici que les forces de la santé me sont revenues, après une promenade nocturne, avec mes suivantes, dans la prairie. Et je viens te dire que j’ai remarqué que nos troupeaux de bœufs et de brebis sont mal soignés et négligemment tenus. Et j’ai pensé que si je rencontrais un serviteur digne de confiance, je te le présenterais, et que tu le chargerais de veiller sur nos troupeaux. Or, par une heureuse rencontre, j’ai trouvé à l’instant cet homme actif et diligent. Il est jeune, bien intentionné, propre à tout, et ne craint ni les fatigues ni les peines ; car la paresse et la nonchalance sont à des parasanges loin de lui. Charge-le do