Hector Malot

LA FILLE DE LA COMÉDIENNE

1875

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Table des matières

 

I 5

II 13

III 20

IV.. 28

V.. 36

VI 42

VII 50

VIII 59

IX.. 66

X.. 73

XI 81

XII 90

XIII 99

XIV.. 108

XV.. 115

XVI 123

XVII 130

XVIII 138

XIX.. 144

XX.. 152

XXI 159

XXII 167

XXIII 175

XXIV.. 184

XXV.. 192

XXVI 201

XXVII 209

XXVIII 218

XXIX.. 226

XXX.. 234

XXXI 241

XXXII 250

XXXIII 258

XXXIV.. 266

XXXV.. 274

XXXVI 281

XXXVII 289

XXXVIII 298

XXXIX.. 307

XL. 316

XLI 323

XLII 332

XLIII 340

XLIV.. 348

XLV.. 355

XLVI 362

XLVII 370

XLVIII 379

XLIX.. 388

L. 397

LI 406

LII 415

LIII 424

LIV.. 433

LV.. 442

LVI 450

Ce livre numérique. 459

 

I

Lorsqu’on va de Condé-le-Châtel à Hannebault, par la route départementale qui longe la rive gauche de l’Andon, on se trouve, en arrivant au village de Mulcent, en face d’une colline escarpée qui barre le chemin et oblige la rivière à faire un coude largement arrondi.

Au haut de cette colline, s’élève une vaste construction appartenant à l’époque de Louis XIII, qu’on appelle le château de Rudemont.

Sa situation lui a évidemment donné le nom qu’il porte : en effet, le mont est rude à escalader.

Si le voyageur qui passe au pied de cette colline, que la route contourne, n’est point effrayé par la roideur et surtout la longueur d’une montée, en plein midi, dans un chemin raboteux, s’ouvrant difficilement passage au milieu des blocs de grès rouge éboulés, il est amplement payé de ses peines en arrivant au haut : la vue est splendide et l’une des plus belles qu’on puisse rêver.

Derrière soi, un grand château de vieux style, adossé à un parc que continue une forêt.

Devant soi et à ses pieds, une immense étendue de pays, où les champs, les prairies, les arbres, les maisons isolées, les villages, les villes, les coteaux, les plaines et les rivières se confondent et se mêlent jusqu’à l’horizon voûté : les yeux se perdent dans des espaces sans bornes, et le bleu du ciel, qui va sans cesse en pâlissant à mesure qu’il s’abaisse, semble s’appuyer légèrement sur le bleu foncé des collines.

On est sur une des cimes les plus élevées de l’ouest ; car, tandis que tous les rameaux qui partent du massif d’Écouves, le point culminant de cette partie de la France, s’affaissent assez rapidement, les uns en se perdant dans le plateau de la Mayenne, les autres en coursant vers le mont Saint-Michel ou vers Saint-Lô, ceux-ci en se rattachant aux chaînons de la Bretagne, ceux-là en rejoignant les collines du Perche, celui qui sert d’assise au château et à la forêt de Rudement se maintient, sans dépression très sensible, à sa hauteur initiale.

On comprend qu’à une pareille altitude, le climat soit assez rigoureux : rude est le froid sur cette colline, rudes aussi sont les vents qui, dans les jours de bourrasque, apportent jusque là les vapeurs de la mer. Pour la première fois, rencontrant un obstacle, les nuages, trop lourds pour s’élever, se déchirent à ces crêtes de granit, et, s’accrochant aux branches des arbres qui les filtrent à travers leur feuillage touffu, ils se résolvent en pluie diluvienne. Pendant l’hiver, une bise contre laquelle il n’y a pas d’abris ; pendant la belle saison, des vents d’ouest qui chassent devant eux des torrents d’eau. Ainsi, de toutes les manières, se trouve justifié le nom de Rudemont.

Tandis que le pays environnant est aménagé en champs et en herbages séparés les uns des autres par des levées de terre plantées de haies vives et d’arbres à hautes tiges, ce plateau est couvert par une vaste forêt, qui suit les cimes des collines et se prolonge à une distance considérable, changeant de nom selon les localités qu’elle traverse, mais gardant partout la même physionomie.

De là, dans la même contrée, deux pays d’un caractère absolument distinct : – le pays d’en haut et le pays d’en bas.

Dans le pays d’en bas, la richesse industrielle et agricole, des usines nombreuses, établies sur le cours des rivières, des petites villes, des gros villages, des champs et des herbages d’une fertilité telle que les bœufs s’y engraissent en peu de mois sans travail, et sans peine pour le paysan.

Dans le pays d’en haut, au contraire, pas de villages, pas de maisons, pas d’habitants ; des bois et toujours des bois, coupés çà et là par quelques landes, dans les endroits où la couche de terre qui recouvre le grès ou le granit n’est point assez profonde pour nourrir des arbres.

Jusqu’à la Révolution, ces bois et ce château ont appartenu à la famille de Rudemont, qui, à défaut d’autres illustrations, compte parmi ses membres une longue série de chasseurs célèbres.

Sous Henri IV, un Rudemont a marqué sa place dans les guerres du Béarnais ; mais, de Louis XIII à Louis XIV, pas un seul Rudemont n’a paru à la cour ou n’a figuré dans l’histoire.

Richelieu lutte contre la maison d’Autriche, les Rudemont chassent. Condé, Turenne, Villars, livrent leurs batailles, les Rudemont chassent. Louis XIV réunit la noblesse de France à Versailles, les Rudemont ne quittent pas leurs terres et chassent toujours. La guerre de sept ans abaisse la France, les Rudemont ne s’en aperçoivent pas, et continuent de chasser dans leurs bois.

Avec son titre et ses biens, chaque marquis de Rudemont mourant transmet sa passion pour la chasse à son aîné, religieusement élevé dans les traditions de la famille, et le culte de saint Hubert. Pour la noblesse du pays, les Rudemont sont les marquis Tayaut : c’est le nom que tout le monde leur donne, et ils en sont fiers.

Sous Louis XVI seulement, un Rudemont paraît à Versailles et fait parler de lui à Paris ; encore faut-il une catastrophe pour que cela puisse se produire.

Dans une partie de chasse, le marquis de Rudemont, qui était alors chef de la famille, se laisse entraîner par un sanglier affolé, et, du haut d’un rocher, il fait avec son cheval un saut d’une centaine de pieds, dans lequel il se casse les reins. Il ne laisse pas d’enfants, et c’est son cadet, prêt à entrer en ce moment dans les ordres, qui lui succède.

L’éducation avait par hasard détruit chez ce Rudemont, élevé pour l’Église, le principe héréditaire. Devenu inopinément maître de sa volonté, il abandonne le château de ses pères, qui pour lui n’est qu’un chenil, et il vient faire figure à Versailles, où il se marie : lorsque la Révolution triomphe, il émigre.

La terre de Rudemont, château, herbages, prairies, forêts, est alors mise en vente, et elle est achetée en bloc par un ancien sergent de Condé-le-Châtel, nommé Fabu.

Bien que président du club de l’Égalité, ce Fabu n’avait foi ni dans la légitimité de la Révolution ni dans la durée de la République ; aussi, à peine est-il en possession du domaine de Rudemont, qu’il commence par abattre tout ce qu’il peut vendre de bois : s’il avait trouvé des acquéreurs, il aurait rasé à blanc toute la forêt. Il fallait profiter du moment : qui savait si les Rudemont ne reviendraient pas ?

En six années, de 1794 à 1800, il enlève de cette forêt vingt fois la valeur de ce que le domaine entier lui a coûté. Son ardeur ne se ralentit que quand le général Bonaparte, devenu consul à vie, donne des gages de sécurité aux honnêtes gens ; elle ne s’arrête tout à fait que quand Napoléon est sacré empereur.

La confiance entre alors dans son esprit, et il commence à se croire vraiment propriétaire de la terre qu’il avait jusqu’à ce jour exploitée en habile régisseur. Napoléon s’appuie sur une armée qui fait trembler l’Europe, il ratifie la vente des biens nationaux : c’est l’homme providentiel qu’il faut à la France.

Fabu, qui jusqu’à ce moment avait habité une petite maison de Condé, était venu alors s’établir au château de Rudemont, dont les volets avaient été fermés pendant douze ans, et l’âpreté qu’il avait mise naguère à ruiner son domaine, il l’avait employée désormais à le réparer et à l’enrichir.

Il était bien à lui maintenant pour toujours.

Que lui importait que le marquis de Rudemont, qui avait émigré, eût un fils ?

Que pouvait-il, ce fils, contre Napoléon le Grand, empereur des Français, roi d’Italie, protecteur de la confédération du Rhin, etc. ?

Et Fabu, qui voulait fonder aussi une dynastie, s’était fait appeler M. Fabu de Carquebut, du nom d’un petit domaine qu’il avait réuni à la terre de Rudemont.

Cependant Napoléon le Grand, qui faisait la fierté et la sécurité du vieil huissier, était tombé, et le fils du marquis émigré était rentré en France à la suite des alliés et de ses princes légitimes.

C’était à sa manière un philosophe que M. Fabu de Carquebut ; il croyait que tout excès dans un sens amène fatalement un excès dans un sens contraire. Où s’arrêterait-on dans la réaction ? On allait revenir sur la vente des biens nationaux et les reprendre aux propriétaires actuels, pour les restituer aux propriétaires anciens.

Lui reprendre Rudemont !

Oh ! Waterloo ! canaille de Blucher !

Il était parti pour Paris et s’était mis à la recherche de l’héritier des Rudemont.

À Paris, il avait repris espérance à mesure qu’il avait obtenu des renseignements sur celui qu’il redoutait : le marquis de Rudemont n’avait ni fortune ni crédit, et il était logé par charité chez un de ses cousins du côté maternel, en attendant qu’on pût le faire entrer dans la maison du roi.

Fabu l’avait été trouver, et, dans une petite chambre sous les combles, il avait été admis en présence d’un grand gaillard de six pieds de haut, bâti en Hercule, et âgé de trente-trois à trente-cinq ans, – le marquis de Rudemont.

— Je suis le bonhomme Fabu, avait-il dit en se présentant lui-même.

— Qui ça, Fabu ?

— Fabu, qu’on a surnommé de Carquebut à Condé-le-Châtel pour le distinguer de son frère. C’est moi qui, pendant nos malheurs, – c’était sa manière de parler de la Révolution, – ai acheté votre terre de Rudemont en bloc, pour qu’elle ne fût pas morcelée, et à seule fin de pouvoir vous la rendre un jour ; ce que je viens faire, n’ayant pas pu vous trouver jusqu’à présent.

C’était admirable.

Le marquis resta un moment abasourdi, se demandant s’il rêvait.

Eh quoi ! celui qui lui parlait ainsi, et qui se tenait humble et tremblant devant lui, dans la position d’un suppliant, était le terrible Fabu, dont depuis vingt ans il ne prononçait le nom qu’en l’accompagnant d’une litanie d’épithètes d’exécration : Fabu le voleur, Fabu le buveur de sang, Fabu le républicain, Fabu l’assassin, le traître, le pillard.

Le premier trouble de la surprise s’étant calmé, le marquis avait prié Fabu de s’expliquer un peu plus clairement.

C’était facile : Fabu était un homme calomnié et incompris. Il avait été président du club de l’Égalité, cela était vrai ; mais en acceptant cette fonction, il n’avait cherché qu’à arrêter les passions populaires. S’il avait demandé quelque tête, ç’avait été simplement pour affermir son autorité. Il avait acheté la terre de Rudemont, cela était vrai encore ; mais il ne s’en était jamais considéré que comme régisseur. Si, jusqu’à ce jour, il n’avait rien fait pour la restituer à son légitime propriétaire, c’était parce qu’il avait été arrêté par la tyrannie de Buonaparte.

Maintenant que l’ogre de Corse s’était enfui, Fabu reprenait courage, et il venait proposer à M. le marquis de rentrer à Rudemont.

Seulement, si lui Fabu était disposé à restituer la terre de Rudemont à son légitime propriétaire, il était juste, n’est-ce pas ? que le légitime propriétaire payât au bonhomme Fabu ce que celui-ci avait dépensé en améliorations, chemins, plantations, etc. La note de ces dépenses avait été rigoureusement tenue : son total s’élevait à la somme de 1,463,577 francs 42 centimes, sans compter les intérêts. Mais de ces intérêts, il ne serait pas question, ils entreraient en compensation avec les fruits que le bonhomme Fabu avait perçus pendant son administration.

Cependant le marquis, qui n’avait pas dix louis dans sa poche, s’était laissé emmener à Rudemont, et, en chassant dans cette forêt toute pleine du souvenir de ses ancêtres, la passion héréditaire s’était réveillée en lui.

Alors le bonhomme Fabu avait trouvé un moyen pour tout concilier : c’était que M. le marquis de Rudemont épousât mademoiselle Sophie Fabu, une jeune fille de vingt ans, roturière, cela était vrai, mais bien élevée et apportant en dot à son mari les 1,463,577 fr. 42 centimes nécessaires pour payer les dépenses faites sur le domaine de Rudemont.

Ce mariage s’était accompli et il avait donné naissance à Arthur-Hubert Mulcent, comte de Rudemont, de qui il va être question dans ce récit.

II

Quand le bonhomme Fabu avait marié sa fille au marquis de Rudemont, il avait deux enfants.

Cette fille, Sophie, et un fils plus âgé d’une quinzaine d’années, nommé Alexis.

L’âge ne constituait point la seule différence qui existât entre le frère et la sœur.

Sophie était douce de caractère, modeste d’esprit, pleine de tendresse et de réserve dans ses sentiments.

Née au milieu de la tourmente révolutionnaire, elle avait été dès le berceau habituée à la crainte et au mystère. Sa mère, qui était pieuse, allait, toutes les fois qu’elle pouvait échapper à la surveillance de son mari, entendre la messe que disait un prêtre dans une grotte de la forêt de Rudemont, et elle emmenait sa petite fille avec elle. L’enfant devait se taire et soigneusement cacher à tous, et surtout à son père, ce qu’elle voyait, comme ce qu’elle entendait.

On sait quelle influence ces premières impressions exercent sur un caractère.

Celui de l’enfant s’était formé dans ce milieu, et à vingt ans, après avoir reçu une instruction plus étendue et en même temps plus délicate que celle qu’on donnait alors aux jeunes héritières de la riche bourgeoisie, mademoiselle Sophie Fabu était une jeune fille d’une timidité extrême, qui tremblait continuellement devant son père, pour lequel elle n’était qu’une « sotte poupée. »

L’annonce de son mariage avec le marquis de Rude-mont l’avait remplie d’épouvante et en même temps de joie.

Marquise ! que dirait-elle, que ferait-elle dans ce monde ? Son mari pourrait-il lui pardonner d’être la fille d’un huissier ? Comment gagnerait-elle son cœur ?

De là des craintes qui assurément lui eussent fait refuser son consentement si on le lui avait demandé.

D’un autre côté, elle avait vu dans cette union la main de la Providence qui lui permettait de restituer aux Rudemont une fortune dont ils avaient été dépouillés, et elle s’était réjouie d’avoir été choisie pour mettre à exécution cet acte de justice et de réparation.

Naturellement madame la marquise de Rudemont avait adoré son mari, devant lequel elle avait vécu à genoux.

Et en mourant, après quinze années d’une ardente dévotion, elle lui avait demandé pardon du chagrin que cette mort allait lui causer, en même temps que du premier trouble qu’elle allait apporter à ses habitudes.

Tout autre était le frère aîné, Alexis Fabu.

Il était aussi dur que sa sœur était douce, aussi vantard qu’elle était modeste, aussi extravagant dans ses paroles et surtout dans ses actions qu’elle était réservée.

Jamais frère et sœur n’avaient été si éloignés l’un de l’autre, et cela au physique aussi bien qu’au moral. À les regarder, à les écouter, c’était à croire qu’ils n’avaient pas une goutte du même sang dans les veines ; et cependant madame Fabu avait été une honnête femme, sur laquelle les plus mauvaises langues de Condé n’avaient jamais trouvé à bavarder.

L’éducation n’avait fait que développer ces dispositions naturelles chez Alexis, car Fabu, qui destinait son fils à l’état de propriétaire campagnard, avait trouvé que dans cette profession les points essentiels à acquérir sont au nombre de deux : 1° savoir compter ; 2° savoir faire respecter ses droits.

Pour tout le reste, livré à lui-même, Alexis avait largement usé de la liberté qu’on lui laissait, et en peu d’années il était devenu un parfait chenapan, d’autant plus redoutable que ses poches étaient toujours garnies.

Quand un père de famille, exaspéré que son fils eût été entraîné par Alexis, venait se plaindre auprès du bonhomme Fabu, celui-ci riait aux éclats, répondant pour toute excuse :

— Il faut que jeunesse se passe.

Il était fier de ce fils, « Un Rudemont n’eût pas mieux fait, » disait-il quelquefois à ses intimes.

Être un Rudemont ! Le père Fabu avait élevé son fils bien-aimé dans ce but, et celui-ci avait grandi dans la persuasion qu’un jour – le plus rapproché serait le meilleur – il serait seul maître de ce domaine.

Et ce qu’il y avait de particulier chez le père comme chez le fils, c’est que tous deux vivaient dans cette foi naïve, qu’il n’y avait qu’à posséder Rudemont pour être un vrai Rudemont. En passant dans le grand salon, Alexis regardait les portraits accrochés aux murs avec une sorte de respect, lui qui ne respectait rien : c’étaient des ancêtres, les siens.

Quand la crainte avait amené Fabu à conclure le mariage de sa fille avec le marquis de Rudemont, l’accord du père et du fils s’était rompu au milieu d’explosions terribles.

Alexis avait été élevé pour être propriétaire de Rude-mont ; il voulait Rudemont. Que sa sœur épousât le marquis ou ne l’épousât pas, il s’en moquait. Ce qu’il voulait, ce qu’il exigeait comme son droit, c’était le château, c’étaient les terres, c’était la forêt. On lui volait son bien.

Quand, malgré ses plaintes et ses révoltes, le mariage s’était fait, il avait été partout, criant que son père était un voleur, ce qui faisait rire les gens ; le marquis, un escroc, ce qui amusait les uns et exaspérait les autres ; enfin que sa sœur n’était pas sa sœur, ce qui faisait hausser les épaules à tout le monde.

Il avait refusé d’assister au mariage et il s’était établi dans le domaine de Carquebut, que son père lui avait donné, et dès lors il avait juré qu’il ferait à son beau-frère « le marquis » et à « sa voleuse de sœur » tout le mal possible.

Bien que demeurant à une heure de distance à peine, les deux beaux-frères, on le comprend, n’avaient point établi de relations entre eux ; quand le marquis apercevait de loin le frère de sa femme, il s’arrangeait pour prendre un autre chemin ; si par hasard il se trouvait en face de lui, il détournait la tête.

— Le voleur ! disait Alexis à ses confidents, il n’ose pas me regarder ; et ça se dit marquis. C’est moi qui suis le vrai marquis de Rudemont.

Ce qu’Alexis appelait être marquis, c’était courir les foires de la contrée pour y acheter les plus beaux chevaux qu’il pouvait trouver ; c’était payer largement à boire, dans les cabarets, à tous ceux qui voulaient trinquer avec lui ; c’était poursuivre toutes les filles disposées à se laisser atteindre en sachant qu’un louis coulait facilement entre ses doigts ; c’était tutoyer tout le monde ; c’était n’avoir pas peur d’un coup de poing ou d’un coup de bâton, en se jetant dans une rixe ; c’était pressurer ses fermiers, égorger ses débiteurs ; c’était battre ses ouvriers et ses domestiques ou jouer aux cartes avec eux selon l’occasion ; enfin c’était faire en tout et partout son bon plaisir, sans garder le respect de rien, ni des autres ni de lui-même.

Ce genre de vie n’était pas fait pour rapprocher les deux beaux-frères, car le marquis s’était organisé à Rudemont une existence aussi convenable et aussi décente que celle d’Alexis était extravagante.

Rentré en possession de son château par son mariage, il avait, un an après, par la mort d’un cousin, fait un héritage inespéré, qui avait mis à sa disposition une grosse somme d’argent, et, au lieu d’être dans la dépendance de son beau-père, comme il l’avait été jusqu’à ce jour et comme le bonhomme Fabu avait voulu qu’il le fût, il s’était trouvé maître de vouloir et de commander.

L’expérience du malheur lui avait, par un hasard assez peu ordinaire, profité ; pendant les longues années de son exil et dans ses voyages, il avait su voir, et il n’avait pas eu honte d’apprendre.

Revenu à Rudemont, et ayant aux mains des moyens pour agir, il avait voulu appliquer chez lui ce qu’il avait admiré chez les autres, si bien qu’en quelques années il avait triplé la valeur de ses propriétés et en même temps singulièrement augmenté la richesse du pays. Ceux-là mêmes qui l’avaient vu revenir avec effroi, ne lui avaient pas tenu longtemps rancune, et bientôt il s’était fait aimer de tout le monde : des uns pour les services qu’il rendait, des autres pour l’estime qu’il inspirait.

Comme si ce n’était pas assez de toutes ces causes pour diviser les deux beaux-frères, les procès étaient venus élargir le fossé creusé entre eux.

À la mort du père Fabu, Alexis avait naturellement envoyé du papier timbré au mari de sa sœur, pour réclamer tout ce qui lui avait été volé et mille autres choses encore.

Les voyages et les séjours dans les villes pour suivre ses procès avaient été funestes à Alexis ; ses vices avaient trouvé là des satisfactions faciles, qui l’avaient entraîné loin, et en même temps il en avait contracté un nouveau, qui lui avait coûté plus cher que tous ceux dont il était déjà si largement pourvu, – la spéculation.

Pour faire face aux lourdes dépenses qui lui avaient été imposées par la perte de quelques procès incidents, il s’était associé avec deux bandes noires. Les affaires avaient été déplorables, de nouveaux procès avaient surgi de ce côté. Si bien que de procès en procès et de pertes en pertes, il en était arrivé à mourir sans rien laisser que des dettes à ses deux enfants : une fille, madame Mérault, veuve d’un juge au tribunal de Condé, et un fils, « mon fils Arthème, » comme il disait, qui, pour courir après les filles, faire le beau dans les foires, boire dans les cabarets, promettait de continuer le père, si même il ne le dépassait pas un jour.

La mort d’Alexis Fabu de Carquebut n’avait point établi de relations entre celui-ci et les enfants du défunt.

Il avait fallu la mort même du marquis pour que les liens de famille qui existaient entre l’héritier des Rudemont et des deux enfants d’Alexis Fabu se resserrassent.

Un peu avant de mourir, le marquis avait parlé à son fils Arthur de ses deux cousins.

— Ils sont malheureux et dans le besoin, lui avait-il, dit. Je n’ai pas pu les voir à cause de l’hostilité qui a existé entre leur père et moi ; ils ne m’étaient rien d’ailleurs. Mais toi, c’est différent : il y a de ton sang dans leurs veines. Fais pour eux ce que tu pourras, le plus que tu pourras ; je te les recommande.

Arthur, qui n’avait jamais vu ses parents, mais qui avait beaucoup entendu parler d’eux par sa mère, était tout disposé à faire ce que son père lui demandait.

Huit jours après les funérailles du marquis, il avait donc été leur faire visite, et à tous deux il avait tenu le même langage.

— Mon père, à son lit de mort, m’a ordonné cette démarche, que je fais avec plaisir. Voulez-vous oublier nos guerres de famille et vivre désormais en parents, en amis ? Vous êtes libres l’un et l’autre, je le suis également. Voulez-vous que nous nous réunissions ? Voulez-vous, ma cousine, me faire l’honneur d’être la maîtresse de ma maison ? vous, mon cousin, voulez-vous me faire l’amitié de devenir mon camarade de chasse et mon ami ? Rudemont est assez grand pour que nous y vivions tous trois à l’aise ; vous y serez chez vous.

La cousine et le cousin avaient accepté, et, après dix années, ils s’étaient si bien installés à Rudemont qu’ils y étaient chez eux.

Rudemont leur appartenait : c’était le marquis qui était chez eux et non eux qui étaient chez le marquis.

III

Comment cette situation s’était-elle établie ?

Un peu par la bonté d’Arthur de Rudemont, beaucoup par l’activité et la persévérance de la fille et du fils d’Alexis Fabu.

Sous une apparence rébarbative et volontaire, Arthur de Rudemont était une nature douce et molle.

À son père, il avait pris une taille de géant, une encolure de taureau, une belle tête pleine de noblesse, une santé solide, une force redoutable, et la passion de tous les exercices du corps : l’épée, le cheval, la chasse ; mais, d’un autre côté, sa mère lui avait donné une grande douceur de caractère et une profonde tendresse.

À le voir, on pouvait s’imaginer qu’on avait devant soi un vainqueur irrésistible ; mais à le pratiquer on trouvait bien vite une nature qui ne savait pas résister : un agneau dans la peau d’un loup.

Au contraire, le fils d’Alexis Fabu, « mon fils Arthème », qui se faisait appeler M. de Carquebut tout simplement, eût volontiers été un loup, si son intelligence avait été en rapport avec ses instincts.

Du loup il avait la voracité d’appétit, la férocité de caractère, la mine basse, l’air inquiet, l’aspect sauvage, mais il n’avait pas, par malheur pour lui et par bonheur pour les autres, l’audace, le courage, le talent de l’observation et la combinaison de la stratégie, qui appartiennent à cet admirable carnassier.

Quand Arthur lui avait proposé de venir à Rudemont, il n’avait été nullement sensible à ce procédé : « C’est un acte de réparation, » s’était-il dit ; et il s’était conduit en conséquence, en homme à qui l’on doit beaucoup. L’obligé n’était pas lui, c’était le marquis.

Bien qu’elle ne ressemblât en rien à son frère, madame Mérault, de son côté, avait éprouvé le même sentiment que celui-ci ; il était dans le sang des Fabu de croire que les Rudemont ne s’acquitteraient jamais du tort immense qu’ils leur avaient causé.

Par cela seul qu’elle avait vécu dans la maison maternelle, tandis que son frère, plus âgé qu’elle de six ou sept ans, courait les routes, elle avait échappé aux causes de la démoralisation qui avaient entraîné celui-ci. À la mort de sa mère, on l’avait placée dans un pensionnat, d’où elle n’était sortie que pour épouser un juge au tribunal de Condé. Alors elle s’était trouvée dans un milieu où elle avait pris des manières et des idées qui naturellement étaient autres que celles de son frère.

À l’âge de quarante-trois ans qu’elle avait quand Arthur de Rudemont lui avait fait sa première visite, c’était une petite femme replète, au teint frais, à l’air extrêmement digne, qui ne perdait pas une ligne de sa petite taille par la façon dont elle marchait et s’asseyait, la tête toujours renversée en arrière et les yeux à quinze pas devant elle. Son parler était lent, sa parole était fleurie ; elle avait des tours pour dire les choses les plus simples. Lorsqu’on s’occupait d’elle dans le monde de Condé, on ne l’appelait que « la petite bonne femme de cire, » et le mot était juste tant ses attitudes étaient précieuses. Elle ne retrouvait le naturel que lorsqu’il s’agissait de son fils Louis, un grand garçon de seize ans qui achevait ses études au collège de Condé ; alors elle avait de véritables élans de maternité, « elle fondait, » disait-on.

Entre ces deux personnes si dissemblables qu’il introduisait dans son intimité, Arthur de Rudemont s’était trouvé assez embarrassé.

Comment accorder le débraillé et le pincé ?

Il voulait bien faire tout ce qui était en son pouvoir pour venir en aide à son cousin et à sa cousine, mais il ne voulait pas que ce fût au détriment de la paix de son intérieur, qui pour lui passait avant toute chose.

— Puisque nous allons vivre ensemble, avait dit Arthur à son cousin, lors de l’arrivée de celui-ci au château, j’estime que nous devons tout de suite arranger les choses de telle sorte que nos volontés ou nos désirs ne se trouvent jamais en opposition. Vous aurez votre appartement, où vous pourrez rester seul quand vous le voudrez ; vous aurez vos gens à vous ; enfin vous aurez vos chevaux à vous ; je vous prie donc d’accepter deux bêtes, qu’on amènera demain et dont j’ai fait choix à votre intention. Bien entendu, cela ne nous empêchera pas de chasser ensemble ; mais, quand vous voudrez aller de votre côté, vous serez libre et vous n’aurez pas à vous préoccuper de savoir si j’ai ou si je n’ai pas besoin de mes chevaux.

En agissant ainsi, il n’avait pas voulu faire ostentation de générosité, mais cependant, au fond du cœur, il avait cru que son cousin qui n’aurait pas pu acheter ces chevaux lui saurait gré de son intention.

Une quinzaine après, il avait vu madame Mérault venir à lui avec une figure plus cérémonieuse encore que de coutume.

— Mon cousin, lui avait-elle dit, je crois devoir vous donner un avertissement dont vous serez, je pense, satisfait, car il n’a d’autre but que de maintenir entre vous et mon frère la bonne harmonie.

— Aurai-je fait quelque chose pour la troubler ?

— Volontairement, non ; inconsciemment, oui ; mais ce n’est pas votre faute, vous ne connaissez pas mon frère. Mon frère, monsieur le marquis, est une nature extraordinairement susceptible, je ne dis pas que ce soit une qualité, je ne dis pas non plus que ce soit un défaut : il est ainsi, voilà tout. Si nous voulions trouver une explication de ce fait, nous n’aurions qu’à faire l’histoire de sa vie : ceux qui ont été malheureux, injustement malheureux, ont des faiblesses de sentiment que les autres n’ont pas. Lorsque mon frère est arrivé à Rudemont, vous avez cru devoir lui offrir deux chevaux.

— C’est là ce qui l’a peiné ?

— Vous me voyez bien gênée pour vous expliquer une chose délicate, et si vous ne voulez pas comprendre à demi mot, je crains de ne pas pouvoir arriver au bout de cet entretien. Le don en lui-même n’était pas blessant, mais ce qui l’a rendu humiliant pour lui, ce sont quelques petites circonstances en apparence insignifiantes, en réalité caractéristiques au moins pour une nature comme celle de mon frère. Ainsi tout d’abord les chevaux par vous offerts ne ressemblent pas à ceux dont vous vous servez.

— Ma chère cousine, vous avez dû remarquer que ma taille est haute, plus haute que celle des autres hommes, et le poids que je pèse est en rapport avec ma taille : pour galoper toute la journée avec 125 kil. sur le dos, il faut des chevaux qui aient des qualités particulières. Ce sont ces qualités que j’exige dans mes chevaux. Et voilà pourquoi ceux que j’ai eu le plaisir d’offrir à M. de Carquebut ne ressemblent pas aux miens… Il pèse un poids ordinaire, et, pour le porter, des qualités ordinaires suffisent.

— C’est là une explication inutile pour qui raisonne ; mais tout le monde ne raisonne pas, et il y a un fait matériel qui saute aux yeux de tout ce monde : c’est que, quand vous sortez avec mon frère, vous êtes sur un cheval de belle prestance, tandis que lui se trouve sur un cheval qui ne fait aucune figure et ne paye pas de mine, au moins, à côté du vôtre. Cela est blessant pour mon frère et voilà pourquoi je vous avertis.

Arthur de Rudemont n’était pas patient, son premier mouvement le porta à éclater et à envoyer promener ces gens susceptibles ; mais sa bonté naturelle le retint. « Ils sont abêtis par l’adversité, » se dit-il. Et, partant de cette idée, il promit d’arranger les choses de manière à donner satisfaction à la dignité de M. de Carquebut.

Un mois après, ce fut le frère qui vint plaider la cause de la sœur.

Le marquis avait envoyé le jeune Louis Mérault terminer ses classes à Paris, et à cette occasion il avait déclaré qu’il entendait se charger de ses études jusqu’au jour où on le ferait entrer dans la magistrature.

— Mon cher cousin, dit M. de Carquebut, je veux vous remercier de ce que vous avez fait pour mon neveu, et en même temps je profite de cet entretien pour vous donner un avertissement au sujet de ma sœur. Ma sœur est extraordinairement susceptible ; sous des apparences de douceur et même d’humilité qui lui ont été imposées par le malheur, elle cache des sentiments pleins de fierté et de dignité. Eh bien ! quand vous ferez quelque chose pour elle, ménagez ces sentiments, n’est-ce pas ? Ne l’accablez pas ouvertement, brutalement de votre générosité ; trouvez un détour. Faites les choses, n’est-ce pas, comme si vous les faisiez pour vous, au lieu de laisser paraître que vous les faites pour elle ; affichez votre intérêt, cachez le sien. C’est facile, n’est-ce pas ? Je vous dis cela tout naïvement, à la bonne franquette, et simplement pour maintenir entre nous la bonne harmonie.

Pour maintenir cette harmonie, le marquis de Rude-mont avait commencé par céder ses chevaux à son cousin, et, comme il avait véritablement une bonne grâce exquise pour obliger, il avait pu le faire sans blesser la susceptibilité de celui-ci. Puis ensuite, toujours pour ne pas le blesser, il l’avait en tout fait passer le premier.

Avec sa cousine, il avait agi de même, et, toutes les fois qu’il avait eu à lui rendre service, il s’était arrangé pour lui témoigner ostensiblement de la reconnaissance à propos de ce qu’il faisait pour elle.

Peu à peu, cet effacement des petites choses s’était étendu aux grandes, et, le temps aidant, le frère et la sœur étaient devenus les vrais maîtres de Rudemont. Madame Mérault tenait dans ses mains la direction intérieure de la maison, tandis que M. de Carquebut tenait dans les siennes celle des affaires. Le marquis était passé à l’état de véritable roi constitutionnel.

Si satisfaisant que fût le présent pour le frère et la sœur, ils ne s’en contentaient pas cependant ; ils voulaient davantage ou, pour parler plus exactement, ils attendaient mieux.

Ils attendaient que Rudemont leur appartînt en toute propriété.

Et, sans se communiquer ses impressions et ses espérances, chacun de son côté se disait qu’il l’aurait bien gagné.

Vivre auprès d’un parent riche, n’être chez lui qu’en qualité de parent pauvre, quel supplice pour M. de Carquebut !

Heureusement ce parent n’avait pas reçu dans ses richesses le don de l’éternité, il mourrait un jour.

On en hériterait.

Que madame Mérault eût l’espérance d’hériter du marquis de Rudement, cela se comprend jusqu’à un certain point. Dans ses combinaisons, elle n’arrangeait pas les choses pour elle seule, mais surtout en vue de son fils, qui avait été nommé substitut près le tribunal de Condé. La vie de ce jeune homme de vingt-six ans s’ajoutait à la sienne ; elle ou lui, peu importait. Pour sa maternité ardente, lui, c’était elle et même beaucoup plus qu’elle ; ce serait en lui qu’elle vivrait. Il serait un Rudement, cela lui suffisait.

Mais que M. Arthème de Carquebut, qui avait dix années de plus qu’Arthur de Rudemont, s’imaginât qu’il hériterait de celui-ci, alors surtout que le marquis, doué d’une admirable santé, semblait bâti pour vivre cent ans, cela paraîtrait assez peu raisonnable, si l’on ne réfléchissait que quand il s’agit d’héritage, la question d’âge n’est rien, et que c’est la question de fortune qui est tout.

L’âpreté en fait de succession a une façon de raisonner qui lui est propre. Elle ne se dit pas : « j’ai un parent au degré successible ; mais, comme il est plus jeune que moi, je mourrai avant lui. » Elle se dit : « j’ai un parent riche, j’en hériterai. » On admet qu’on peut mourir avant un parent pauvre, mais avant un parent riche jamais.

IV

Le village de Mulcent, sur le territoire duquel se trouve le château de Rudemont, est desservi, pour la poste, par le bureau de Condé-le-Châtel. Malgré la distance, c’est un facteur de Condé qui, tous les jours, vers deux ou trois heures de l’après-midi, apporte les lettres et les journaux au château. C’est sa dernière étape. Il y fait un fort dîner, et il part de là pour rentrer à Condé après dix heures de marche.

Le matin du jour où cette histoire commence, le père Gadebled, le facteur de Mulcent, avait trouvé, en faisant le tri dans le bureau de poste de Condé, une lettre adressée à M. le marquis Arthur de Rudemont et portant au haut de l’enveloppe la mention spéciale : « Personnelle et très pressée. »

Très pressée ? Il était sept heures du matin et il ne serait à Rudemont, en suivant sa tournée, qu’à deux heures de l’après-midi.

Le père Gadebled vivait dans le respect et l’adoration du marquis qui depuis dix ans lui faisait donner à dîner tous les jours, sans compter deux louis d’étrennes au 1er janvier.

Comment faire pour que cette lettre parvînt tout de suite à Rudemont ? Un moment, il avait pensé à changer l’ordre de sa tournée et à la commencer par Mulcent. Mais la religion du service avait arrêté cette idée révolutionnaire.

Alors, passant par chez lui avant de se mettre en route, il avait donné la lettre à son jeune garçon, qui allait partir pour l’école, en lui recommandant de la porter tout de suite à Rudemont.

En sortant de la ville, le gamin avait obéi à la recommandation paternelle ; mais bientôt la flânerie et le jeu la lui avaient fait oublier, et il n’était arrivé au château de Rudemont qu’à midi, au moment où le marquis, après son déjeuner, venait de monter à cheval pour aller faire une promenade dans la forêt.

L’enfant était resté tout d’abord penaud et confus, puis il avait insisté pour qu’on lui expliquât de quel côté M. le marquis était parti ; il courrait après et le rejoindrait ; il fallait qu’il lui remît une lettre pressée.

Comme ce moyen ne pouvait paraître praticable qu’à un enfant, le domestique, auquel le malheureux gamin s’adressait, lui avait pris la lettre des mains et l’avait portée dans le petit salon, où madame Mérault et M. de Carquebut, moins expéditifs que le marquis, prenaient leur café. Peut-être madame, – comme on disait en parlant de madame Mérault, – saurait-elle où M. le marquis était allé. Alors un domestique, montant à cheval, pourrait lui porter cette lettre.

Mais madame Mérault ne savait rien ; en sortant de table, le marquis était parti sans rien dire.

— Et qui donc a besoin de M. le marquis ? demanda M. de Carquebut, tout en battant lentement dans sa tasse l’eau-de-vie de cidre qu’il venait de mélanger à son café.

— C’est une lettre pressée qu’un enfant apporte.

— Eh bien ! donnez.

— Mais, monsieur…

— Donnez donc.

Les domestiques n’avaient pas l’habitude d’hésiter devant un ordre de M. de Carquebut, qui savait se faire obéir et plus encore se faire craindre. Celui qui portait la lettre posa le plateau sur le guéridon et sortit.

— Qui, diable ! peut envoyer une lettre pressée au marquis ? dit M. de Carquebut, surpris et blessé que pour une chose urgente on ne se fût pas, comme de coutume, adressé à lui tout d’abord.

Il prit la lettre.

— Tiens, elle porte le timbre de Paris.

— Alors, dit madame Mérault, il est probable que c’est Gadebled qui, voyant l’indication « pressée, » lui aura envoyé un gamin.

— Évidemment. Une écriture couchée, coulée ; les mots à peine formés : c’est d’une femme. D’ailleurs ça sent bon.

Il flaira la lettre et la retourna.

— Pour initiales, un E et une L. Arthur a donc fait des fredaines dans son dernier voyage à Paris ? Il faut voir ça.

Il allait couper l’enveloppe, quand madame Mérault lui arrêta vivement la main.

— Vous n’allez pas ouvrir cette lettre, j’espère…

— Et pourquoi non, je te prie ?

Madame Mérault avait depuis longtemps perdu l’habitude de tutoyer son frère. Elle trouvait cela plus digne et plus noble. Mais M. de Carquebut, qui n’avait guère souci de la dignité, continuait de tutoyer sa sœur.

— Êtes-vous gris ? demanda-t-elle.

— Et toi, es-tu folle ?

— Comment de sang-froid pouvez-vous avoir l’idée de lire une lettre qui n’est pas pour vous ?

Il rejeta la lettre sur le plateau et se remit à battre son gloria à grands coups.

Madame Mérault se leva, et, allant à la porte, qu’elle ouvrit, elle constata qu’il n’y avait personne dans le vestibule pour l’écouter ; alors, revenant vers son frère et se posant devant lui :

— À propos de cette lettre, dit-elle, laissez-moi vous faire une observation que j’ai depuis longtemps sur les lèvres.

— Si tu l’as depuis longtemps, il n’y a pas d’inconvénient à ce que tu la gardes encore ; fais-m’en donc grâce. Tu aimes à prêcher, c’est bien ; moi, je n’aime pas à entendre prêcher. Ne nous contrarions pas dans nos goûts.

Mais madame Mérault ne se laissa pas imposer silence.

— Il ne s’agit pas de nos goûts ; de ce côté, je vous laisse parfaitement libre et ne vous contrarie pas, si peinée que je puisse être. Il s’agit de nos intérêts, au moins des vôtres, et là-dessus vous entendrez quand même ce que je crois devoir vous dire.

M. de Carquebut avait bu son gloria à petite gorgée ; sa tasse vide, il la remplit de cognac.

— À ta santé ? dit-il.

Puis, ayant vidé sa tasse d’un trait, il alla se jeter sur un canapé.

— Je t’écoute, dit-il ; défile ton chapelet ; mais, si je m’endors, ne me réveille pas.

Il s’étendit sur le canapé, posant ses bottes sur l’un des coussins et sa tête sur l’autre : sa barbe rousse, se dressant en l’air, ressemblait à un nid de broussailles.

— Ce que je veux, commença madame Mérault, c’est vous donner un avertissement : vous en ferez tant dans cette maison, que notre cousin finira par se fâcher.

— Je voudrais voir ça.

— Continuez, et vous le verrez certainement.

— Jamais. Arthur est incapable de se fâcher, c’est un mouton ; d’ailleurs il a peur de moi. Chacun a sa manière pour établir son influence : toi, c’est par la douceur ; moi, c’est par la crainte. Comme ça nous ne nous jalousons point.

— Je ne dis pas que le marquis ne vous craint point, je crois même qu’il prend toutes sortes de précautions pour ménager votre caractère ; mais je dis que vous en arriverez à vous faire si bien craindre qu’il voudra se débarrasser de vous.

— Il n’oserait pas.

— Croyez-vous qu’il n’aurait pas été exaspéré, si vous aviez ouvert cette lettre, et croyez-vous que dans un mouvement d’exaspération il ne serait pas homme à vous faire sortir d’ici ? Comprenez donc que lorsqu’on a passé la mesure, c’est de ces explosions de colère qu’on doit avoir peur.

— Je fais peur aux autres, mais pour moi je n’ai peur de rien.

— Ne dites pas de niaiseries, vous savez bien qu’avec moi ces gasconnades sont inutiles ; vous seriez un sot de braver le marquis sans raison et à propos de choses futiles. Croyez-moi, gardez une juste mesure.

— Tu m’ennuies avec ta mesure ; je comble la mesure, je dois garder la mesure. Explique-toi.

— C’est bien simple, et, si vous vouliez examiner vos agissements depuis dix ans que vous êtes ici, vous verriez vous-même qu’il est grand temps de vous arrêter dans le chemin que vous avez pris ; car la culbute est au bout, et ce bout maintenant n’est pas éloigné. Récapitulez, depuis l’histoire des chevaux du marquis, que vous lui prenez pour votre début, jusqu’à celle du pot-de-vin de dix mille francs que vous vous êtes fait donner il y a quinze jours pour la dernière vente de bois.

— Qui t’a dit ?…

— Je le sais, cela suffit. Croyez-vous que si Arthur, dans un moment d’exaspération, faisait lui-même cette récapitulation, il ne se fâcherait pas ?

— S’il faisait le même compte à propos de toi, il me semble qu’il pourrait bien se fâcher aussi.

— Et pourquoi, je vous prie ? En quoi ai-je blessé le marquis, en quoi l’ai-je gêné ? Depuis dix ans que je suis ici, j’ai tenu sa maison de telle sorte que je lui ai économisé au moins cinq cent mille francs ; tandis que vous, de votre côté, vous lui en gaspilliez quelques centaines de mille. Et ce n’est pas là la seule différence entre nous : tandis que vous faisiez tout pour vous rendre insupportable, je faisais tout, moi, pour me rendre indispensable.

— Tu ménageais l’héritage d’Arthur, voilà tout.

— Et vous, vous le compromettiez, voilà la nuance.

— J’aime mieux la franchise que l’hypocrisie.

— Il n’y a point d’hypocrisie dans ma conduite : je n’ai jamais caché que je comptais sur cet héritage, non pour moi, mais pour mon fils.

— Et tu voudrais bien que monsieur ton fils fût seul à le recueillir, n’est-ce pas ? Si Arthur me faisait sortir d’ici, comme tu le dis, cela arrangerait bien vos affaires : un testament et le tour serait fait. M. le magistrat serait propriétaire de Rudemont. Un joli coco pour cela, avec sa mine pâle, ses yeux en coulisse et sa figure de sucre de pomme ; un garçon de vingt-cinq ans qui ne sait seulement pas boire deux bouteilles et qui a peur des filles. Le fameux seigneur de Rudemont ! Rudemont m’appartient, je vous le prouverai.

— Il me semble que nos droits sur Rudemont sont égaux aux vôtres.

— Je suis l’aîné, et je suis un homme peut-être.

Disant cela, M. de Carquebut sauta du canapé et se dressa devant sa sœur.

— Faites donc moi sortir d’ici ! cria-t-il.

Madame Mérault haussa les épaules.

— Si je voulais vous faire sortir d’ici, dit-elle doucement, je ne prendrais pas la précaution de vous avertir, ainsi que je viens de le faire. Vous êtes un sot d’avoir eu une pareille idée. Si vous ne comprenez pas que mon amitié désire votre présence ici, comprenez au moins que mon intérêt l’exige.

Il ouvrit les yeux.

— Nous nous tenons l’un l’autre, et par cela seul que nous sommes ici depuis dix ans, nous avons aux yeux du marquis acquis le droit d’y rester. Il y a prescription, comme on dit au tribunal. Arthur ne veut pas se marier, mais enfin il peut changer d’avis. Si cela arrivait, je suis bien certaine qu’il serait retenu par la pensée qu’il faudrait rompre avec nous. Que l’un de nous parte, le droit de celui qui restera sera moins fort de moitié. Il est plus difficile de renvoyer deux personnes que d’en renvoyer une seule. Comprenez-vous ?

— C’est vrai cela, dit M. de Carquebut après un moment de réflexion.

— Vous auriez dû le sentir depuis longtemps.

— C’est parce que je craignais vaguement un mariage que je voulais ouvrir cette lettre ; il faut nous méfier des femmes.

— D’une femme, oui ; des femmes, non. On épouse une femme, on ne les épouse pas toutes. Mais le voici qui arrive, taisons-nous.

V

Le marquis entra dans le salon, tenant son feutre à la main et marchant à grands pas.

— On m’a parlé d’une lettre pressée, dit-il en s’adressant à madame Mérault.

— La voici, répondit celle-ci en lui présentant le plateau.

M. de Carquebut avait repris sa place sur le canapé, mais en s’asseyant simplement au lieu de se coucher, et il tenait ses yeux fixés sur le marquis.

Celui-ci prit la lettre, et, à la façon dont il regarda l’adresse, il fut évident qu’il n’en connaissait point l’écriture ; mais, en la retournant pour ouvrir l’enveloppe, il aperçut les initiales du cachet, et alors il tressaillit. Madame Mérault fit un mouvement imperceptible du côté de son frère. Mais il était inutile de provoquer M. de Carquebut à l’attention, il ne quittait pas le marquis des yeux. Lorsqu’on sait voir, on apprend bien des choses en regardant une personne lire une lettre intéressante.

Mais la curiosité du frère et de la sœur fut déçue ; le marquis mit la lettre dans la poche de sa veste, et, sortant du salon, il passa dans son appartement particulier.

— Eh bien ! dit M. de Carquebut, lorsque la porte fut refermée, tu as vu son émotion lorsqu’il a aperçu les initiales.

— Émotion est peut-être un peu fort, mais j’accorde la surprise.

— Moi, je maintiens qu’il a été ému ; je sais l’effet que vous produit une lettre de femme peut-être. D’ailleurs, s’il ne s’était pas senti ému, il aurait lu sa lettre ici, il n’aurait pas été s’enfermer chez lui pour se cacher ; car il se cache de nous. Si tu ne m’avais pas arrêté, nous saurions ce qu’il y a dans cette lettre.

— Nous le saurons un jour.

— Et s’il est trop tard ? Si cette lettre est écrite par une ancienne maîtresse, qui s’adresse à Arthur pour une demande d’argent, cela ne signifie rien ; je n’ai pas souci des anciennes maîtresses, on ne tient pas compte des vieilles lunes. Mais, au contraire, s’il s’agit d’une femme dont la puissance s’exerce actuellement, s’il s’agit d’une nouvelle lune, il est important pour nous de savoir quelle sera son influence. Ce que fait Arthur quand il va à Paris, nous n’en savons rien, et il est bien probable qu’à son âge, il ne se promène pas solitaire et mélancolique sur le boulevard. S’il a des maîtresses dans le monde des gueuses, c’est parfait : ces femmes-là ne sont pas à craindre. C’est une affaire de quelques milliers de francs dans le présent, et franchement on peut bien lui permettre ces distractions. Mais si les gueuses ne lui disent rien ? Tout est possible avec un original de ce caractère. Arthur n’est pas d’âge à ne pas se marier ; avec sa fortune et son nom, il doit provoquer les honnêtes filles qui cherchent un solide établissement. Que deviendrons-nous, s’il tombe dans les mains d’une de ces honnêtes filles qui sache le mâter ?

— Il ne s’est pas laissé prendre jusqu’à présent.

— Comment ne comprends-tu pas que, plus un homme vieillit, plus il est facilement prenable par le mariage ? C’est quand on commence à reconnaître qu’on ne peut plus avoir toutes les femmes, qu’on éprouve le besoin d’en avoir une à soi. Les facultés de résistance ou d’inconstance dont on était doué dans la jeunesse s’usent et s’affaiblissent ; on ressent comme une crainte vague de manquer, et l’on se laisse toucher par ce qui naguère vous faisait rire. Arthur est précisément à cette époque critique ; il a quarante-cinq ans, et le bel Arthur d’autrefois commence à devenir un vieil Arthur. Si je ne m’abuse, – et je crois que je raisonne juste, ayant l’expérience de ces choses, – on ne doit plus courir après lui, ou bien celles qui le font ont des vues intéressées : marquise de Rudemont et trois cent mille francs de rente, cela est tentant pour une fille de vingt-trois à vingt-cinq ans qui n’a pas encore trouvé à se marier.

— C’est précisément pour cela que je voudrais vous empêcher de pousser le marquis à bout par vos extravagances ou vos exigences. Sans doute Arthur a pris envers nous l’engagement précis de ne pas se marier ; sans doute, en restant dix ans sans se marier, il a presque, à un certain point, laissé s’établir un droit tacite en notre faveur, qui lui défend le mariage.

— Tu appelles ça un droit, toi.

— C’en est un aux yeux du marquis, et cela suffit. Vous devriez assez le connaître pour savoir combien il respecte les situations acquises. Je voudrais donc que vous ne fissiez rien pour compromettre cette situation et lui faire perdre le sentiment de nos droits.

— Il a peur de moi.

— Il a peur de vous peiner ; mais, si vous le poussez à bout, la colère l’emportera sur la bonté. Une fois décidé à une rupture, une fois cette rupture accomplie, ce mariage que nous redoutons deviendra alors plus menaçant. Parce qu’il n’a pas voulu jusqu’à ce jour se marier, ce n’est pas à dire qu’il soit insensible. Sa jeunesse a été des plus orageuses.

— Les femmes le trouvaient irrésistible. Je n’ai jamais partagé ce sentiment, mais il ne faut pas discuter le goût des femmes.

— Je me rappelle l’avoir vu aux courses de Condé, il y a vingt ans : il était vraiment magnifique. C’est l’année où deux grandes dames, qui étaient ses maîtresses, ont quitté ostensiblement Paris pour le suivre aux courses : elles en étaient tellement affolées qu’elles se le sont disputé en public d’une façon scandaleuse.

— Tout cela est connu, et voilà pourquoi je ne suis qu’à moitié rassuré par ce long repos. Qui nous dit qu’il ne se réveillera pas, qui nous dit qu’il ne s’est pas réveillé ? Cette lettre aurait pu nous éclairer ; sans compter qu’elle nous aurait peut-être expliqué le mystère qu’il y a dans sa vie.

— Quel mystère ?

— Celui qui sans doute l’a empêché de se marier ; car enfin il n’est pas naturel qu’un homme de son âge, avec ses goûts, sa position, sa fortune, son nom, ne soit pas marié. Il y a là certainement quelque chose que nous ne savons pas, qui est inexpliqué pour nous, mais qui n’est pas inexplicable. Il y a longtemps que je cherche ce quelque chose. Je me suis renseigné, j’ai interrogé ceux qui pouvaient m’éclairer : je n’ai rien appris. Aussi suis-je furieux d’avoir eu la sottise de te céder quand tu m’as retenu la main. J’ai comme un pressentiment que cette lettre nous aurait appris des choses intéressantes et utiles à connaître.

— C’est possible, mais ce n’est pas vraisemblable.

— Alors, pourquoi Arthur a-t-il été troublé en reconnaissant les initiales et pourquoi n’a-t-il pas osé l’ouvrir devant nous ? Je persiste dans mon idée : il y a là quelque chose d’intéressant à savoir pour nous, et comme je ne veux pas rester sous l’obsession de cette idée, je vais m’arranger pour en avoir le cœur net.

— Que voulez-vous faire ?

— Chercher à me procurer cette lettre.

— Je vous en prie, Arthème.

— Croyez-vous que je vais aller l’arracher de force des mains du marquis ?

— J’ai peur que vous ne fassiez quelque sottise qui nous coûte cher ; en tout cas, souvenez-vous qu’en tout ceci je vous blâme. Sans doute nous devons défendre nos droits, mais pas par de pareils moyens.

— Tous les moyens sont bons quand on veut réussir.

Sur cette maxime, il ouvrit la porte par laquelle le marquis était sorti et passa dans l’appartement de celui-ci.

Madame Mérault le regarda s’éloigner en haussant les épaules.

Elle l’avait averti : tant pis pour lui s’il faisait une sottise ! Elle commençait à être lasse de ces avertissements en pure perte.

Sans doute, elle avait intérêt à ce que le marquis ne rompît pas avec son frère. Cet intérêt qu’elle avait expliqué, c’était la solidarité : unis, ils étaient plus forts.

Mais, d’un autre côté, elle avait intérêt aussi à ce que cette rupture eût lieu ; car alors, si elle se maintenait auprès du marquis, – et il était à croire qu’elle saurait s’y maintenir, – elle serait seule pour recueillir l’héritage d’Arthur, et elle n’aurait plus à le partager avec son frère.

Pour elle, la situation était double.

VI

Cet appartement, situé au rez-de-chaussée, occupait l’aile du château qui regarde la route venant de Condé.

Quand le marquis, après la mort de son père, avait pris possession de Rudemont, il avait fait arranger là un appartement complet, distribué selon ses besoins et arrangé selon ses goûts.

Tout d’abord un parloir dans lequel il recevait les importuns, gens d’affaires, fermiers, etc. ; puis un cabinet de travail communiquant avec une bibliothèque et une salle d’armes ; puis enfin une chambre immense située tout à l’extrémité de l’appartement et accompagnée à droite d’un cabinet de toilette, à gauche d’une salle de bain. Ce qui faisait le charme de cette chambre, dans laquelle une maison entière eût pu tenir, c’étaient huit hautes fenêtres s’ouvrant sur trois faces, et donnant ainsi une vue splendide sur la contrée environnante.

Tandis que tout le reste du château avait conservé son antique ameublement, solennel mais assez peu confortable, cette aile avait été meublée à la moderne et pour satisfaire à des exigences de bien-être ou de goût que n’avaient point les anciens propriétaires de Rudemont. Sur les dalles en pierre qui formaient le carrelage, des tapis de Smyrne ou des nattes de Chine ; partout des sièges larges et moelleux. Aux fenêtres, des doubles rideaux ; aux portes, des tentures ; contre les murailles, quelques tableaux et des gravures.

En entrant dans le parloir, M. de Carquebut le trouva désert. Il continua d’avancer, marchant à pas glissés sur le tapis, qui étouffait tout bruit et il pénétra dans le cabinet de travail, désert aussi.

Il s’arrêta pour regarder autour de lui et surtout pour écouter.

La porte qui faisait communiquer le cabinet de travail avec la bibliothèque était grande ouverte, et la portière en tapisserie était tirée contre le mur ; de même était ouverte la porte de la bibliothèque donnant sur la chambre.

En écoutant attentivement, il lui sembla entendre un léger bruit venant de cette chambre ou plus justement du cabinet de toilette y attenant ; ce bruit, à peine perceptible, ressemblait au clapotement de l’eau coulant d’un robinet ouvert.

Évidemment le marquis était occupé à sa toilette, et le murmure de l’eau avait dû l’empêcher d’entendre le craquement de la porte du parloir.

Doucement M. de Carquebut s’avança vers la table de travail du marquis, sur laquelle étaient étalés pêle-mêle des livres ouverts et des papiers.

Le marquis de Rudemont n’avait pas très développé ce que les craniologistes appellent l’organe de l’ordre, c’est-à-dire cette faculté qui consiste à ranger chaque objet dans la place qu’il doit occuper. Lorsqu’il quittait un livre qu’il était en train de lire, il le laissait toujours ouvert à la page où il interrompait sa lecture. Lorsqu’il recevait une lettre, il la posait sur son bureau grande ouverte, pour l’avoir sans cesse devant les yeux et se rappeler ainsi forcément qu’il devait lui faire une réponse. Il agissait ainsi, un peu par paresse d’esprit, pour n’avoir pas besoin de se charger la mémoire, et beaucoup par suite de la confiance qu’il avait dans les personnes qui l’entouraient ; poussant jusqu’à l’extrême le respect de la discrétion envers les autres, il n’admettait pas qu’on n’eût point cette discrétion envers lui-même, et jamais il ne lui était venu à l’esprit qu’on pouvait avoir la pensée de lire une seule des lettres qu’il entassait ainsi sur son bureau. Il ne s’occupait pas des affaires des autres, pourquoi les autres se seraient-ils occupés des siennes ? D’ailleurs n’ayant rien à cacher, il ne sentait point la nécessité du secret ou du mystère.

M. de Carquebut connaissait cette disposition du marquis, et, comme il n’avait pas à l’égard de la curiosité les mêmes principes que son cousin, il avait plus d’une fois appris, en feuilletant ce tas de lettres, ce qu’il avait le désir de connaître.

Peut-être sur les lettres amassées trouverait-il celle qui l’intriguait si vivement.

Ayant constaté que le marquis était dans son cabinet de toilette, il approcha avec précaution de la table de travail.

Sur un coin, était posée l’enveloppe qu’il avait vue ; puis au milieu se trouvaient dépliées plusieurs feuilles de papier couvertes d’une écriture serrée.

Son premier mouvement fut de prendre ces feuillets et de les cacher dans sa poche, pour les lire plus tard, mais il réfléchit, au moment où il étendait la main, que le marquis pouvait revenir tout à coup et chercher cette lettre pour la relire. Ne la trouvant pas, il serait trop facile de constater qui l’avait prise.

D’ailleurs, entre prendre une lettre et la lire, il y avait une nuance pour la conscience de M. Carquebut.

Il s’approcha du bureau et se plaçant debout, vis-à-vis la porte de la chambre, de façon à guetter l’arrivée du marquis, si par hasard il survenait sans faire de bruit ; il étendit doucement la main sur ces feuillets et les retourna avec la précaution de ne pas les froisser, cherchant tout d’abord la signature.

Au bas de la dernière page, il ne trouva qu’un trait, au-dessous un morceau de journal découpé et collé là.

Ne serait-elle pas signée ? ce serait jouer de malheur.

Mais, en écartant délicatement les feuillets, qui malgré ses précautions, bruissaient sous ses doigts, il aperçut deux noms et une adresse : « Emma Lajolais, rue Le Peletier, 37. »

Emma Lajolais ! il connaissait ce nom pour celui d’une comédienne à la mode. Si c’était cette comédienne qui écrivait au marquis, alors il n’y avait rien à craindre. Une demande d’argent sans doute.

Et, comme, du côté de la chambre, on continuait à n’entendre d’autre bruit que celui de l’eau, il replaça les feuillets dans leur ordre de manière à commencer la lecture par la première page.

 

« Il y a si longtemps que je ne t’ai écrit, mon cher Arthur, que bien certainement tu ne vas pas reconnaître mon écriture, et, en voyant mes pattes de mouche, tu vas te dire : J’ai vu cette écriture autrefois, mais à qui, diable ! appartient-elle ? Sans compter que depuis dix ans elle a dû pas mal changer. Et tu vas chercher.

» Eh bien ! c’est ton Emma qui t’écrit ; je te le dis tout de suite, pour t’éviter la peine de chercher ma signature, qui d’ailleurs va peut-être se trouver éloignée, car j’ai bien des choses à te conter.

» Quel effet cela te produit-il à lire ce nom d’Emma ? Autrefois tu me disais si passionnément que tu étais heureux de le prononcer. Pour moi, en écrivant tout à l’heure le nom d’Arthur, mon cœur a battu ! Ah ! comme c’est loin dans la réalité, et pourtant dans le souvenir, comme c’est près !

» Je te vois encore, entrant dans ma chambre avec ton grand pas de géant, et je me sens encore soulevée dans tes bras quand tu me prenais comme une poupée pour m’embrasser…

» Mais ce n’est pas pour me perdre dans ces souvenirs que je t’écris. Il faut parler sérieusement, le temps presse. »

 

La première page se terminait sur ce mot. M. de Carquebut fut sur le point de renoncer à sa lecture et de ne pas retourner le feuillet. Que lui importait le reste ? Sa conscience d’ailleurs lui disait que ce qu’il faisait là était presque indélicat ; s’introduire dans les affaires du marquis, violer ses secrets alors que ces secrets ou ces affaires pouvaient le toucher personnellement, lui, Arthème de Carquebut, cela était tout naturel ; mais, dès l’instant que ces secrets ne le menaçaient pas directement, il se sentait assez disposé à les respecter.

Mais les mots « il faut parler sérieusement » le décidèrent à continuer. D’ailleurs rien n’indiquait que le marquis fût disposé à sortir de sa chambre.

Il tourna donc le feuillet.

 

« Le sérieux, mon cher Arthur, c’est que me voilà malade, si gravement qu’il ne me reste pas beaucoup de chances pour me relever. Autrement dit, et pour ne pas atténuer la vérité, il ne m’en reste aucune. C’est fini. Des heures, oui ; des journées, peut-être ; mais des semaines, non.

» Tandis que tu menais dans ton château une existence paisible, (car si je ne t’ai pas donné signe de vie depuis dix ans, je n’ai pas cessé pour cela de m’inquiéter de ce que tu devenais), moi, de mon côté, je n’ai rien changé à mes habitudes d’autrefois. En avant, à outrance. Ç’a été ainsi pendant un certain temps, même pendant longtemps. Mais je n’avais pas assez de fond, comme vous dites dans votre langage du turf ; et aujourd’hui voilà que je suis vannée.

» Il faut en prendre son parti, et c’est ce que je tâche de faire. Bien entendu il y a autour de moi de braves cœurs qui cherchent à me cacher la vérité, afin de m’adoucir ce vilain moment qu’il va falloir passer ; mais ces vérités-là, on finit toujours par les apprendre un jour ou l’autre. Les médecins qui me soignent disent que ce ne sera rien et qu’avec du temps la santé reviendra. Les journaux où j’ai des amis publient de temps en temps un entrefilet pour annoncer « que mademoiselle Emma Lajolais, qu’une cruelle maladie tenait depuis trop longtemps éloignée de la scène, va bientôt reparaître en public, dans un rôle écrit pour elle ».

» Mais, à côté des journaux où j’ai des amis, il y a ceux où j’ai des ennemis, et ceux-là ne se gênent pas pour annoncer, avec une bienveillance féroce, « que mademoiselle Lajolais est dans un état désespéré. » Je joins à cette lettre un extrait coupé dans un de ces journaux qui te dira la vérité à ce sujet.

» La vérité, cher bon ami, c’est que je vais mourir ; voilà la vérité.

» Et, avant de mourir, je veux te voir.

» Il est vrai que je vais t’imposer là une pénible, une cruelle visite, et, si je n’écoutais que mon ancienne coquetterie, j’aimerais mieux disparaître, sans que nous nous soyons revus. En apprenant ma mort par un article de journal, je me dresserais devant toi telle que j’étais il y a dix ans, quand nous nous aimions, et ce serait la femme que j’étais il y a dix ans qui resterait dans ton souvenir. Tandis que celle qui te poursuivra désormais, ce sera la malheureuse que tu vas voir, sur son lit, maigrie, défigurée, laide à faire peur.

» Enfin ne pensons pas à cela ; je dois à cette heure avoir des idées plus hautes et plus fermes. Il ne s’agit plus de moi, il s’agit de Denise.

» C’est pour elle que je me tourmente, c’est pour elle que je parle, pour elle que je t’écris. »

 

À ce moment une porte craqua du côté de la chambre, et M. de Carquebut s’éloigna vivement de la table.

Il avait fait à peine quelques pas du côté de la fenêtre, quand le marquis parut.

— Ah ! dit celui-ci en l’apercevant, vous êtes ici, mon cousin ? Je ne vous ai pas entendu entrer.

— J’étais venu pour vous parler de Mathias, au sujet de sa dernière adjudication de bois.

Arthur, en entrant dans le cabinet, s’était dirigé vers la table, et il s’occupait à réunir les feuillets épars de la lettre et à les plier.

Il ne parut pas s’apercevoir qu’ils avaient été dérangés ; lorsqu’il les eut pliés, il les plaça dans un portefeuille qu’il serra dans sa poche.

M. de Carquebut, remis de son premier mouvement de surprise, remarqua alors que le marquis avait changé de toilette ; son costume de chasse avait été remplacé par un vêtement de voyage.

— Mathias, continua M. de Carquebut, voudrait que…

Mais le marquis l’interrompit.

— Mon cousin, dit-il, je n’ai nulle envie de savoir ce que voudrait Mathias. C’est à vous de voir si ce qu’il demande peut être accordé. Puisque vous voulez bien me rendre le service de vous occuper de mes affaires, je vous demande la grâce de ne pas m’en parler. Vous savez que d’avance je ratifie tout ce que vous faites. D’ailleurs en ce moment je ne pourrais pas vous écouter, je pars pour Paris.

Et le marquis serra la main de M. de Carquebut.

Quand la calèche eut emmené Arthur, M. de Carquebut monta à l’appartement de sa sœur.

— J’ai lu cette lettre, dit-il ; rien à craindre. C’est d’une vieille maîtresse à son lit de mort. Cependant il est question dans cette lettre d’une certaine Denise qui m’inquiète. Quelle peut être cette Denise ?

VII

Il était près de minuit quand le marquis de Rudemont arriva à Paris.

À cette heure avancée, il hésita s’il irait tout de suite chez Emma Lajolais. Ce n’était pas le moment de se présenter chez une malade, chez une mourante.

Il valait mieux qu’il remît sa visite au lendemain matin et qu’il se fît conduire au pied à terre qu’il avait dans les Champs-Élysées.

Mais cette pensée qu’elle était mourante le détermina, après avoir balancé le pour et le contre, à aller rue Le-Peletier, ce soir même.

Bien qu’il fût minuit passé lorsqu’il descendit de voiture, il trouva la porte cochère à moitié ouverte et le vestibule éclairé comme s’il n’avait été que dix heures du soir. Dans la loge, le concierge se tenait sur son fauteuil, roide et éveillé.

Arthur n’était jamais venu dans cette maison, qu’Emma Lajolais n’habitait point du temps qu’elle était sa maîtresse ; il dut donc parler au concierge pour demander à quel étage se trouvait l’appartement de la comédienne et s’il pouvait monter chez elle.

— Bien sûr qu’il pouvait monter ; ces messieurs et ces dames allaient arriver. Au premier au-dessus de l’entresol, la porte en face.

Quels messieurs, quelles dames Emma pouvait-elle recevoir à pareille heure ?

Il monta vivement l’escalier, éclairé jusqu’au premier étage.

La porte en face, suivant l’indication du concierge, était entrouverte, et du palier de l’escalier on apercevait un vestibule dans lequel brûlaient deux lampes.

Le marquis sonna, un timbre retentit ; mais personne ne vint à cet appel. Il sonna une seconde fois ; on ne répondit pas davantage.

Après un moment d’attente, il se décida à entrer dans le vestibule.

Des manteaux, des châles, des pardessus, des chapeaux d’hommes et de femmes étaient accrochés à des patères, et, par la porte poussée sans être complètement fermée, on entendait un murmure de voix sortant d’une pièce voisine.

De nouveau il attendit ; puis, comme personne ne venait et que ce murmure continuait, il entra dans cette pièce.

C’était une salle à manger, au milieu de laquelle une table recouverte d’une nappe se trouvait dressée ; au-dessus de cette table, des lampes étaient allumées. Cinq ou six personnes étaient groupées çà et là. Dans l’embrasure d’une fenêtre, deux joueurs abattaient gravement des cartes sur un petit guéridon recouvert d’un cachemire ; tandis qu’une jeune femme de tournure élégante, debout devant un dressoir, s’occupait à arranger des pâtisseries sur des assiettes. Sa toilette et son attitude disaient clairement que ce n’était point une femme de chambre ; à ses poses étudiées qui avaient plus de style que de naturel, on pouvait conjecturer que c’était une comédienne.

Lorsque le marquis entra, tout le monde tourna les yeux de son côté et l’examina curieusement ; mais personne ne vint à lui ni ne lui adressa la parole.

En attendant l’arrivée d’un domestique, le marquis resta debout près de la porte, se demandant ce que signifiait tout cela.

Emma s’était-elle moquée de lui ? Sa maladie n’était-elle qu’un prétexte mis en avant pour le décider à venir ?

Assurément il n’était pas chez une malade, mais chez une femme qui donnait à souper. Emma, sans doute retenue à son théâtre, allait rentrer d’un instant à l’autre.

À ce moment il se fit un brouhaha dans l’escalier, et presque aussitôt dans le vestibule on entendit un bruissement d’étoffe et un murmure de voix avec des éclats de rire étouffés.

La porte s’ouvrit et une femme parut, enveloppée dans une sortie de bal ; elle était suivie d’un monsieur à l’aspect vénérable et de deux jeunes gens en costume de soirée : habit noir, cravate blanche et gilet en cœur.

— Ah ! là, là, mes pauvres enfants, dit-elle en jetant sa pelisse sur une chaise, j’ai cru que nous ne finirions jamais : un guignon. Comment va cette pauvre Emma ?

— Toujours de même, répondit la jeune femme qui disposait les pâtisseries.

— Ce qui m’a tant retardée, c’est que j’ai voulu lui amener le docteur, et puis, nous avons été prendre des langoustes chez Potel et Chabot.

Disant cela, elle se tourna vers les jeunes gens qui l’accompagnaient en portant chacun des paquets enveloppés de papier blanc.

— Gontran, dit-elle à l’un d’eux, déposez donc votre marée, et vous, Jules, vos bouquets.

Puis, revenant aussitôt au personnage grave, avec un sourire :

— Docteur, dit-elle, voulez-vous que nous allions dans la chambre de la malade ? Vous n’êtes pas là pour vous amuser.

Elle passa la première ; mais, au moment de quitter la salle à manger, elle se retourna :

— Je vous en prie, dit-elle aux convives, ne venez pas dans le salon et tenez toujours la porte fermée pour qu’elle n’entende pas le bruit de vos voix.

Une femme de chambre s’était enfin montrée, mais le marquis n’alla point à elle ; ce n’était pas le moment de demander à être introduit auprès d’Emma, puisqu’elle était aux mains du médecin. Il attendrait.

Maintenant il commençait à comprendre.

Emma ne l’avait pas trompé ; elle était vraiment malade, et ces apprêts de souper étaient pour des amies ou des camarades qui de cette maison faisaient la leur.

On venait prendre des nouvelles de la malade et en même temps on soupait ou bien l’on jouait.

À ce moment, deux nouveaux venus entrèrent dans la salle à manger. L’un était un comédien, au moins le marquis en jugea ainsi à son menton rasé et à sa peau luisante et bistrée ; l’autre était un jeune homme qui, par la façon de porter une toilette prétentieuse, de tenir une canne à pomme d’écaille, et de se tasser le cou dans un col roide, avait tout l’air d’un commis endimanché.

Cependant ce devait être une sorte de personnage, car à son arrivée il y eut parmi les femmes de ces exclamations en usage au théâtre pour marquer la surprise et la joie : on se renversa en arrière, on leva les bras au ciel et des mains se tendirent vers lui avec des haussements d’épaules.

— Ce cher Andrieu, comme c’est gentil à lui d’être venu ! Vous allez souper avec nous.

Moins expansifs ou moins vivement touchés par cette visite, les hommes gardaient une attitude roide.

Tout en serrant les mains qui venaient au-devant de la sienne, le « cher Andrieu » se défendait d’accepter cette invitation.

— Il était obligé de rentrer à son journal, il n’était venu que pour prendre lui-même des nouvelles de cette pauvre Ma.

— Attendez un peu, le docteur va sortir, et vous entrerez après ; elle sera heureuse de vous voir. Elle vous est très-reconnaissante de ce que vous dites d’elle tous les jours. C’est bien gentil à vous.

— Le fait est que si elle a un bel enterrement et une bonne presse, elle pourra m’en savoir gré. Depuis un mois, j’ai eu soin d’entretenir l’émotion ou la curiosité ; on ne lui a jamais fait tant de réclames quand elle jouait.

— Vous restez à souper ?

— Je ne sais pas si je pourrai.

— Allons, c’est entendu ; pour faire plaisir à Emma, et puis il y aura un bac.

— Alors je reste.

Pendant cet entretien, un des joueurs avait quitté le guéridon et s’était avancé vers l’une des jeunes femmes qui se tenaient auprès du marquis.

Alors, lui parlant à voix étouffée, mais pas assez bas cependant pour que ses paroles n’arrivassent point jusqu’au marquis :

— Je te défends de te placer à table à côté du petit Andrieu.

— Parce que ?

— Parce que je sais ce que je sais, et cela suffit.

— Si Andrieu se place auprès de moi, je ne peux pas me lever et le planter là. Vous ne voyez que votre jalousie stupide, vous ; mais, moi, j’ai autre chose à considérer.

— Mon repos n’est donc pas à considérer ?

— Et mon talent ? Je ne suis pas une grue, moi, mon cher ; je suis une artiste. Andrieu peut me faire engager aux Folies, je ne veux pas me fâcher avec lui.

— Je ne veux pas t’en faire non plus un ennemi ; je veux au contraire t’en faire un ami, mais dans des limites qui me rassurent. Dis-lui donc que tu lui serviras un abonnement de cent francs par mois pour qu’il parle de toi convenablement dans son journal.

— Je n’oserai jamais.

— N’aie donc pas peur ; il accepte ce genre de subvention pour d’autres, il ne te refusera pas.

La porte du salon s’ouvrit et le docteur entra dans la salle à manger.

— Eh bien ? dit-on en se tournant vers lui.

Mais, avant de répondre, il s’assura que la porte était bien fermée. Alors, levant les bras au ciel :

— Rien à faire, dit-il ; encore quelques jours peut-être. Je m’en doutais d’après ce qu’on m’avait dit : l’examen a confirmé mes craintes. Vous voyez, ma chère Balbine, que je ne peux rien de plus que mes confrères. Vous avez voulu mon avis, et avec votre bienveillance ordinaire, vous avez cru que j’allais faire un miracle. Les miracles, ma pauvre enfant, ne sont pas plus dans les mains du médecin que dans celles des autres hommes.

On voulut garder le médecin, mais il se retira. Alors le marquis s’approcha de la jeune femme à laquelle on avait donné le nom de Balbine.

— Voudriez-vous, madame, lui dit-il, faire prévenir Emma que le marquis Arthur de Rudemont désire la voir, et lui demander si elle veut me recevoir en ce moment ou bien si elle préfère que je revienne demain matin.

— Comment, monsieur le marquis, s’écria Balbine, c’est vous ? Et vous étiez là sans que personne vous répondît. Je vous ai bien vu en entrant tout à l’heure ; mais je n’avais pas l’honneur de vous connaître, et j’ai cru que vous aviez été amené par une de ces dames. C’est Emma qui va être heureuse de vous voir ! Elle m’a parlé de vous pendant toute la journée, et elle a sur son lit l’Indicateur des chemins de fer pour étudier l’heure des arrivées.

— Voulez-vous la prévenir que je suis à sa disposition ?

— Tout de suite, monsieur le marquis.

Si l’on avait regardé le marquis alors qu’on ne le connaissait point, on l’examina plus curieusement encore lorsqu’il se fut nommé. Il y eut aussi un changement instantané dans les attitudes : au laisser-aller succéda une sorte de gravité ; les gens du monde reprirent leur tenue, ceux qui n’en étaient pas prirent des poses.

Balbine fut au moins un quart d’heure sans revenir, enfin elle parut.

— Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, dit-elle ; mais Emma n’a pas voulu vous recevoir dans l’état où elle était. Elle a craint de vous faire peur : nous l’avons arrangée. Ne laissez pas paraître que vous la trouvez changée.

Lorsque le marquis fut entré dans le salon, il y eut une explosion de paroles ; la tenue aussi bien que les poses disparurent.

— Eh quoi ! c’était là le marquis de Rudemont ? Il avait l’air d’un taureau. Il était très bien.

La rentrée de Balbine dans la salle à manger interrompit ces propos.

— Si nous nous mettions à table, dit-elle ; moi, je meurs de faim. Soupons pendant que le marquis et Emma causent : après j’irai la veiller, c’est mon tour, et moi, je ne peux pas passer la nuit à jeun.

On se mit à table.

Alors Balbine, se penchant vers son voisin de droite :

— Emma a-t-elle de la chance ? dit-elle en parlant la bouche pleine. Se rendant compte de son état, elle était très tourmentée relativement à Denise, car la pauvre petite va être seule et sans le sou, tout étant saisi ici. Alors elle a écrit trois lettres à ceux qui pouvaient être le père de l’enfant.

— Il n’y en a que trois ?

— Il n’y en a qu’un, c’est le marquis de Rudemont ; elle en est sûre, et vous comprenez, mon cher, une femme sait cela. Mais, comme elle s’était fâchée à mort autrefois avec le marquis, elle ne savait pas s’il voudrait répondre ; alors elle avait pris ses précautions d’un autre côté en appelant ceux qui pouvaient croire que l’enfant leur appartenait. C’est le marquis qui a répondu le premier.

— Et si les autres répondent aussi ?

— On les laissera à la porte. Pauvre petite Denise, je suis bien heureuse pour elle !

VIII

En entrant dans la chambre de la malade, le marquis s’arrêta un moment.

Ses yeux avaient été éblouis par la vive clarté de la salle à manger, et, comme la chambre n’était éclairée que par une lampe dont l’abat-jour était baissé, il ne voyait pas devant lui.

— Par ici, dit une voix partant d’un des angles de la pièce.

Il reçut une commotion : c’était toujours la même voix harmonieuse et chaude ; ni le temps ni la maladie n’avaient eu de prise sur elle. Sans raisonner et par un élan spontané de l’âme, il se figura qu’il allait retrouver celle qu’il aimait si ardemment dix années auparavant.

Vivement il s’avança vers le lit, sur lequel apparaissait au milieu de l’ombre une forme blanche, confuse.

— C’est toi, Arthur ! répéta la voix. Que tu es généreux d’être venu !

Il sentit qu’on lui prenait la main et qu’on la lui serrait.

— J’ai reçu votre lettre à midi, dit-il ; je suis parti aussitôt.

Il avait parlé pour échapper à l’émotion qui l’étreignait.

— Votre lettre ? Ah ! Arthur, est-ce ainsi que tu dois me parler ?

En même temps, il sentit une larme tomber sur sa main et deux lèvres qui le brûlèrent.

— Mon empressement à répondre à ta demande prouve mieux mes sentiments que les protestations, il me semble.

— C’est toi, c’est bien toi ? Tu es toujours le meilleur et le plus généreux des hommes.

— Tu avais douté de moi ?

— Non pas de l’Arthur qui m’aimait autrefois, et c’est à celui-là que j’ai écrit ; mais je ne savais pas ce qu’était devenu le marquis de Rudemont, et quel homme lirait ma lettre : celui d’autrefois ou celui de maintenant. Tu es accouru : les années ne t’ont pas endurci.

Il s’était peu à peu habitué à l’obscurité, et maintenant il voyait celle qui lui parlait.

Comme elle était changée, la malheureuse ! flétrie, vieillie : le temps avait été aussi dur pour elle que le mal. Rien ne restait de la femme qu’il avait aimée, rien que la voix et aussi un éclair dans le regard : pour le reste, la mort elle-même. Et cependant pour dissimuler les traces de la maladie, elle s’était enveloppée dans des flots de mousseline ; ses bras, son cou, étaient cachés. Mais la main qu’elle promenait fiévreusement sur le lit n’avait plus ni sang ni chair, et l’on voyait les os sous la peau ridée et décolorée. Mais le visage, qui s’enfonçait dans la mousseline, était décharné, les lèvres étaient exsangues, les yeux rentrés dans leurs orbites comme dans deux trous noirs.

Pendant que le marquis l’examinait, elle suivait son regard et devinait, avec la terrible clairvoyance des mourants, les émotions de tristesse qui l’agitaient.

— Je te l’avais écrit, dit-elle avec un accent brisé ; tu devais t’attendre à me trouver changée. Toi, au contraire, tu es toujours fort, solide, plein de santé, avec quelque chose de digne que tu n’avais pas autrefois ; ta barbe, qui grisonne par places, te donne plus de noblesse. Tu as pris la vie par le bon côté, tandis que moi je la continuais par le mauvais ; mais qui peut s’arrêter sur cette pente ? Enfin ce qui est fait est fait, il n’y a pas à revenir en arrière. C’est de l’avenir qu’il faut nous occuper, pas du mien…

Il fit un mouvement.

— Ne cherche pas à me donner des illusions, ce serait en pure perte. Cette excellente Balbine, qui me soigne avec un dévouement admirable et qui vient tous les soirs, après son théâtre, passer la nuit près de moi ou tout au moins me voir, quand j’ai une autre amie pour me veiller ; Balbine a voulu m’amener son médecin, en qui elle a une foi aveugle. C’est une manie si commune chez les gens de vous proposer leur médecin, que je ne me suis pas opposé à ce désir. Il est venu, ce fameux médecin. Sais-tu ce qu’il m’a dit ? – Qu’il fallait laisser agir la nature, ne pas me fatiguer par des remèdes, et que j’irai de mieux en mieux. – Ils appellent cela la nature ! Enfin ils ont raison : c’est elle qui vous crée, c’est elle qui vous tue ; c’est toujours la nature. Tout ce que tu me dirais ne changerait pas ma conviction et tu n’arriverais pas à me tromper. Je sais la vérité ; je fais mieux que la savoir, je la vois, je la sens, et c’est pour cela que je t’ai fait venir. Maintenant, que tu es là, causons sérieusement. Mais avant tout assieds-toi dans ce fauteuil, que je te voie en face ; cela me fatigue de lever les yeux jusqu’à toi.

Il fit ce qu’elle lui demandait, et, comme le fauteuil était bas, il se trouva sous la lumière de la lampe.

— J’ai bien hésité avant de t’écrire, dit-elle, non pas par doute de ta bonté ou de ta générosité ; mais parce que je m’inquiétais de savoir si, après t’avoir empêché d’être le père de ma fille quand tu le désirais, tu voudrais bien le devenir quand je te le demanderais. Avant tout, il faut donc que je t’explique ce qui m’a déterminée à agir comme je l’ai fait il y a dix ans.

— Pourquoi rappeler le passé ?

— Ce n’est pas pour mon plaisir, crois-le bien, ce n’est pas davantage pour te peiner ; mais c’est parce que ce passé doit décider l’avenir, au moins celui de Denise.

Le marquis fit un signe de la main pour dire qu’il écoutait.

— Tu ne doutes point, n’est-ce pas, que j’aie eu pour toi un véritable amour ?

Il inclina la tête en avant.

— Plus que de l’amour, de l’adoration. Malheureusement il paraît que rien n’est éternel en ce monde. Il y a, dit-on, des femmes qui restent jusqu’à la mort fidèles à leurs sentiments. Je ne suis pas de ces femmes-là ; tout en t’aimant, je n’ai pas su te rester éternellement fidèle. Je te demande pardon de te parler d’une façon si embrouillée ; mais les mots ne me viennent pas pour t’expliquer une situation qui, au moment où elle existait, était pour moi inexplicable. Je t’aimais, et, tout en t’aimant, je te trompais : voilà la vérité, celle qu’il faut que je confesse, et je le fais en toute sincérité.

Elle s’arrêta un moment, puis elle reprit après avoir péniblement respiré :

— Qu’un homme aime une femme, et il trouvera tout naturel de la tromper. Ce sera un caprice, une fantaisie, ça ne tire pas à conséquence : il faudrait que cette femme eût le caractère bien mal fait pour se fâcher. Au contraire, que ce soit une femme qui trompe celui qu’elle aime, il se fâchera. Ce fut ainsi que les choses se passèrent entre nous. Tu crus que je ne t’aimais plus. Si tu avais pu lire dans mon cœur, si tu avais pu avoir la preuve que mon amour pour toi n’avait jamais été plus grand !

Elle s’interrompit pour prendre la main d’Arthur et l’attirer vers elle.

— Regarde-moi, dit-elle, regarde-moi dans les yeux : c’est une mourante qui te parle, et je te jure qu’il n’y a pas une seule de mes paroles qui ne soit l’expression de la vérité absolue. Je t’aimais. Quand tu vins à moi, ayant aux mains une preuve si écrasante qu’il était impossible de nier, je voulus te dire que je t’aimais ; je te le dis en effet, je te le criai. Mais tu ne voulus pas m’entendre : puisque j’avais pu te tromper, je ne pouvais plus t’aimer. Tu étais décidé à rompre. Ah ! je ne t’accuse pas de cruauté ; tout autre à ta place eût agi comme toi. Est-ce qu’on pardonne à une femme ? c’est ridicule. On se serait moqué de toi si tu l’avais fait.

— Je n’ai point eu souci des autres, je n’ai été entraîné que par mon désespoir.

— Ah oui ! tu m’aimais bien, et c’est en te voyant souffrir que j’ai senti toute la puissance de mon amour. Il fallait rompre. Ordinairement c’est bien facile de rompre avec une femme : dans une querelle de ce genre, les paroles partent si vite et portent si loin qu’on ne peut pas revenir en arrière. Mais nous ne pouvions pas rompre ainsi, car il y avait un lien qui nous tenait solidement attachés l’un à l’autre : Denise, notre fille. Tu l’aimais. Décidé à te séparer de la mère, tu ne voulais pas abandonner ton enfant. D’ailleurs, à côté de la raison de tendresse tu en avais encore une autre pour vouloir ta fille : tu n’osais pas la laisser aux mains d’une femme que tu ne jugeais plus digne de l’élever. Au premier mot touchant ce sujet, je compris combien la lutte serait difficile avec un homme tel que toi, que j’avais toujours vu poursuivre, coûte que coûte, l’exécution de ses désirs. Tu étais homme à m’enlever Denise de force, et, précisément parce qu’elle était reconnue seulement par moi et non par toi, à l’emporter à l’étranger pour qu’elle t’appartînt.

— Je l’aimais.

— Et moi aussi, je l’aimais. Que faire ? Je savais qu’en te l’abandonnant, elle serait élevée avec tendresse et qu’un jour elle serait riche de la fortune que tu lui donnerais. Mais pour te l’abandonner il fallait me séparer d’elle, et je n’eus pas ce courage. Je ne pus me résigner à ce sacrifice, d’abord parce que j’aimais l’enfant, ensuite parce que je t’aimais toi-même. Je te perdais ; mais au moins je gardais notre fille, ta fille.

Le marquis avait écouté ce long récit avec la plus profonde attention, sans que son visage trahît aucun des sentiments qui successivement l’agitaient ; mais, arrivé à ce point, il fit un geste pour interrompre.

— Tu veux me demander, n’est-ce pas, dit-elle en continuant, comment, raisonnant et sentant ainsi, j’ai pu agir comme je l’ai fait ? Je vais te le dire : Quand tu vins me demander Denise et que je te la refusai, je compris que tu ne te laisserais pas arrêter par ce refus et que tu saurais bien me prendre l’enfant. D’ailleurs tu ne pris pas la peine de cacher ton intention. Te rappelles-tu tes paroles ?

— Je te dis que l’enfant était à moi et que je la voulais : ce sont là, il me semble, mes paroles. Au reste, j’étais si profondément troublé, que je n’ai gardé qu’un souvenir confus de ce qui a pu échapper à mon émotion et à ma colère.

— À ces mots, déjà bien assez effrayants, tu en ajoutas d’autres plus précis encore, et qui me donnèrent la conviction qu’un jour ou l’autre tu m’enlèverais Denise : l’aurais-tu fait ?

— À ce moment, c’était en effet mon intention et je croyais avoir de justes raisons pour le faire.

— Ce fut cette conviction qui me dicta ma conduite. Tu voulais Denise, je la voulais aussi. Qui de nous deux l’emporterait ? Je te savais puissant : il fallait donc pour t’arrêter un moyen héroïque. Ce n’est pas impunément, crois-le bien, qu’on joue la comédie, et qu’on habitue son esprit et son cœur à des idées romanesques ou fantaisistes ; peu à peu, on se laisse aller à jouer la vie comme on joue la comédie. Tu voulais ta fille, parce qu’elle était ta fille. Il n’y avait donc qu’un moyen certain de t’empêcher de persister dans ta volonté : c’était de t’enlever la certitude de ta paternité. Ce fut ce que je fis, poussée à bout par tes menaces et par ma crainte. Oui, pour garder mon enfant, j’eus le triste courage de te dire qu’elle n’était pas ta fille.

Le marquis s’était levé ; elle étendit la main pour le retenir, mais il recula vivement.

— Oh ! Arthur, s’écria-t-elle désespérément, pourras-tu me pardonner ce crime ? Ce n’est pas pour moi que j’implore ce pardon ; c’est pour elle, pour Denise, pour notre fille : ta fille, ta fille, je le jure.

IX

Pendant toute la première partie de cette longue confession, on sentait que la comédienne avait préparé ce qu’elle disait, l’accent, le geste, le mot, même le désordre apparent des idées, étaient un effet de l’art.

Mais, peu à peu, elle avait oublié ce qu’elle avait arrangé, et elle s’était laissée prendre elle-même à sa propre émotion.

Arrivée à l’aveu de son mensonge et de sa fraude, elle avait laissé couler de vraies larmes de ses yeux desséchés, et elle était retombée sur son oreiller, haletante, épuisée, répétant d’une voix entrecoupée : « Ta fille, elle est ta fille, je le jure. »

Puis elle s’était tue, et elle était restée, les yeux hagards, les lèvres entr’ouvertes, agitée par un tremblement convulsif.

L’effort avait été trop grand pour sa faiblesse.

Épouvanté, le marquis s’était penché sur elle, et, en trouvant son regard fixe perdu dans le vide, il avait voulu appeler. De la main, elle l’avait retenu.

— Non, avait-elle dit, ce ne sera rien pour cette fois encore ; n’appelle pas, on nous dérangerait.

Dans le silence qui s’établit pendant qu’elle se taisait, on entendit, du côté du salon, des éclats de voix et des rires.

— Ils s’amusent, dit Emma tristement ; moi aussi, j’ai été insouciante et gaie.

— Ces bruits te blessent ? dit Arthur, se dirigeant vers la porte.

— Non, et d’ailleurs il faut les laisser libres ; ils ne viendraient plus, s’ils se sentaient gênés ; ils ont été bien bons pour moi, ils m’ont sauvée de la solitude. Mais ce n’est pas d’eux qu’il s’agit ; c’est de nous, c’est de Denise. J’ai la tête si faible que je ne sais disposer de ce que j’ai à te dire, ni suivre un ordre d’idées ; il me semble qu’avant tout, ce que j’ai à faire, c’est te convaincre qu’il y a dix ans j’ai menti, tandis qu’aujourd’hui je suis sincère. Quand tu seras certain que Denise est ta fille, elle sera sauvée, et je pourrai mourir ; mais comment te donner cette certitude ?

Elle se tordit les mains dans un geste désespéré.

— Tu m’as cru si facilement, il y a dix ans, quand je t’ai jeté ce mensonge comme un défi. Je te vois encore : ton visage s’est si subitement décoloré que j’ai cru que tu allais mourir. Tu t’es avancé sur moi, les deux poings levés. Oh ! si tu m’avais battue ! Mais tu t’es arrêté. Puis, tournant brusquement sur toi-même, sans un mot, sans un geste, sans un regard, tu es sorti, et depuis je ne t’ai plus revu. Cinq mots ont alors suffi pour tout rompre, et maintenant depuis une heure que je parle et supplie, que je fais tout pour te convaincre, tu restes insensible.

— Non pas insensible, mais le cœur ému, l’esprit bouleversé.

— Eh bien ! écoute ton cœur et laisse-toi entraîner par ton émotion ; impose silence à ton esprit. C’est à ton cœur que je m’adresse, c’est lui que j’implore. Les mourants ne mentent pas : je te jure que Denise est ta fille, je te jure que toi seul peux en être le père. Je sais, bien que le doute est légitime en toi. Puisque tu as été trompé il y a dix ans, tu avais pu l’être avant. Eh bien, non, tu ne l’avais pas été. Arthur, rappelle-toi ma joie quand je me suis sentie mère d’un enfant dont tu étais le père. Ah ! quel supplice horrible d’être obligée de chercher ainsi des paroles pour faire entrer la conviction dans ton cœur, et qu’elles sont heureuses les femmes qui n’ont qu’à dire : « Voilà ton enfant, » pour qu’on les croie. Et pas une preuve, rien en moi pour te persuader ; tout contre moi au contraire : ma faute, mon mensonge, ma vie entière.

Elle se cacha la tête entre les mains.

Assis devant elle, le marquis restait les yeux attachés sur le tapis.

Enfin, il releva la tête ; il vit qu’elle avait à demi écarté ses mains et qu’elle le regardait fixement.

Évidemment, elle était à bout ; les efforts l’avaient épuisée.

Ne fût-ce que par pitié, il eût voulu répondre à ces paroles ardentes ; mais que dire, s’il ne prenait pas l’engagement qu’elle implorait ?

Et comment le prendre, cet engagement, alors que le doute l’étreignait de ses griffes, ne le lâchant un moment que pour le ressaisir aussitôt plus profondément ?

Il l’avait adorée, cette enfant, dont pendant cinq années il s’était cru le père ; il avait été fou de sa gentillesse ; elle avait éveillé en lui un sentiment dont il n’avait jamais soupçonné la douceur avant de le ressentir, la tendresse paternelle. Puis, un jour, on lui avait dit que ce sentiment était faux, et que cette enfant n’était point à lui. Il avait donc pendant cinq années aimé la fille d’un inconnu, d’un ennemi peut-être, peut-être d’un ami qui l’avait trompé. La blessure avait été cruelle ; jamais elle ne s’était cicatrisée.

Depuis ce moment, quand il avait pensé à cette enfant, et il n’y avait pas eu de jour qu’elle ne le poursuivît de son image charmante, ce n’avait jamais été sans un sentiment de colère et de honte. Eh quoi ! il avait été assez niais pour donner le meilleur de son cœur à une enfant qui ne lui était rien ? Comment avait-il pu se laisser tromper, et surtout se tromper lui-même ainsi ?

Maintenant, on lui jurait que tout cela était mensonge, que sa fille était bien sa fille, et on lui demandait de retrouver tout d’un coup pour elle la tendresse qu’il avait éprouvée autrefois.

Quand avait-elle menti ?

Il se débattait au milieu de cette obscurité sans trouver une lueur qui dirigeât son inspiration.

Après un moment de repos, Emma reprit :

— Je sens bien que toutes les paroles, toutes les protestations sont impuissantes à te convaincre : tu te laisses émouvoir, tu ne peux pas te laisser persuader. Et c’est là mon châtiment, le plus terrible qui puisse m’atteindre. Cependant, il faut que cette conviction entre dans ton esprit, il faut que cette persuasion emplisse ton cœur. Pour moi, je ne peux plus rien, et ce m’est un grand désespoir que tu ne reçoives pas ta fille de ma main. Mais tout n’est pas fini encore, Dieu merci ; Denise reste ; elle fera ce que je n’ai pas pu faire. Va la voir, et son regard te parlera un langage qui touchera ton cœur. Elle n’est pas seulement ta fille par le sang, elle l’est encore par la ressemblance. Va la voir, et la regardant, tes doutes se dissiperont. Si elle te ressemble, c’est qu’elle est bien ta fille, n’est-ce pas ?

— Où est-elle ?

— Ah ! comme tu as dit cela, et comme ton empressement me donne de chagrin et d’espérance à la fois ! Moi, tu ne peux pas me croire. La ressemblance, tu la croiras. Il te faut cette preuve. Jusqu’à dix ans, j’ai gardé Denise avec moi. Mais il est arrivé un moment où son esprit précoce ne m’a plus permis de la laisser dans cette maison. Pour elle, pour moi, pour elle surtout, il fallait nous séparer. Je l’ai alors placée dans une pension à Château-Chinon.

— Si loin de Paris ?

— C’est précisément parce que c’était loin de Paris que je l’ai mise là. Elle ne pouvait pas, par des camarades, entendre parler de sa mère. À Château-Chinon, Emma Lajolais est parfaitement inconnue, et rares sont les gens qui lisent les journaux de théâtre. Il est vrai que cela me privait de la voir aussi souvent que j’aurais voulu, mais enfin, mieux valait qu’il en fût ainsi. Au moins je l’ai cru, et dans son intérêt pour le présent, pour l’avenir, surtout pour son avenir, je me suis imposé ce sacrifice. Depuis que je suis malade et que je sais que je ne quitterai pas ce lit, j’ai, tu dois le croire, pensé à la faire venir et à l’avoir près de moi. Mais comment introduire une enfant de quinze ans dans cette maison ? Balbine est un cœur excellent, mais elle est Balbine. Les autres aussi sont de braves cœurs, mais je ne pouvais pas leur confier ma fille. Et puis, il y a encore une autre raison que tu comprendras quand tu l’auras vue, – sa beauté, car elle est belle ta fille, très belle, et (elle baissa la voix) il vient ici une personne que cette beauté eût pu toucher, et il ne fallait pas que cela fût.

Le marquis la regarda, elle détourna les yeux. Puis, après un moment de silence, elle reprit :

— Enfin, il faut que tu saches encore que rien dans cet appartement ne m’appartient. Dans deux ou trois jours, tout cela sera vendu ; si je ne suis pas encore morte, on me mettra dehors. Où ma fille serait-elle allée ?

— Je suis là, interrompit le marquis.

— N’interviens pas dans ces affaires, je t’en prie ; tu ne sais pas jusqu’où elles t’entraîneraient. Ce mobilier n’est pas seulement le gage de mes dettes personnelles, et tu ne dois pas paraître dans tout cela. Laisse les choses aller, et ne pense qu’à Denise. Maintenant que tu es ici, je puis la voir, elle sera sous ta garde. Veux-tu l’aller chercher ?

— Je partirai demain par le premier train.

— Je vais t’écrire une lettre ; donne-moi le buvard, je te prie.

— Repose-toi, tu es fatiguée ; tu écriras demain matin. Je vais rester là, je passerai la nuit sur ce fauteuil.

Elle fit un geste.

— Ou dans ton salon, si je te gêne, continua-t-il.

— À vrai dire, j’aime mieux que tu ne passes pas le reste de la nuit ici ; il ne faut peiner personne, même innocemment. Je vais écrire.

Il lui donna le buvard, mais elle avait la vue tellement affaiblie qu’elle ne put pas tremper sa plume dans l’encrier ; il fallut qu’il lui dirigeât la main.

Tant bien que mal, elle écrivit la lettre suivante :

 

« Chère mademoiselle Davin,

» Je vous prie de remettre ma fille aux mains de M. le marquis de Rudemont, son… »

Puis s’interrompant :

— Puis-je mettre « son parrain, » car tu es son parrain ?

— Assurément, tu dois le mettre.

« Son parrain, qui veut bien me l’amener pour que je lui fasse mes adieux, car je suis gravement malade.

» Croyez à toute ma reconnaissance pour vos bons soins.

» EMMA LAJOLAIS. »

X

Au moment où Emma achevait d’écrire cette lettre, on frappa doucement à la porte, et Balbine entra.

— Comment es-tu ? dit-elle.

— Épuisée de fatigue, mais forte d’espérance, il part pour Château-Chinon (elle désigna le marquis) et il va m’amener Denise.

Sans répondre, Balbine s’approcha du lit, et se penchant sur la malade :

— Otto, dit-elle d’une voix basse mais assez distincte cependant pour que le marquis l’entendît, demande à te voir.

— Tout à l’heure.

Balbine sortie, Emma mit l’adresse sur sa lettre et la tendit au marquis, qui la suivait des yeux.

Aussitôt celui-ci se leva.

— Tu pars ? demanda la comédienne.

— N’attend-on pas mon départ ?

— Tu as entendu Balbine ?

— Oui.

— Tu connais Otto ?

— Le gymnasiarque du Cirque ?

Elle fit un signe affirmatif.

— Je l’ai vu ; il est d’une souplesse à faire peur.

Elle parut fière de cet éloge et son œil lança un éclair.

— Je compte prendre demain l’express qui doit partir vers onze heures, dit le marquis ; mais avant je viendrai savoir de tes nouvelles. Maintenant un mot sur un autre sujet, je te prie. Tu m’as dit tout à l’heure que tes affaires étaient en désarroi.

Disant cela, il prit un carnet dans sa poche et en tira un billet de mille francs, qu’il plaça tout plié sur le buvard, en l’appuyant avec l’encrier.

Puis, revenant vers le lit :

— À demain, dit-il ; sois bien certaine que tes paroles ne sont pas tombées dans un cœur insensible.

En traversant la salle à manger, le marquis la trouva à peu près vide ; il n’y vit plus que les deux joueurs, qui n’avaient pas quitté leur guéridon ; Balbine, étendue sur un fauteuil ; et, devant la table encombrée de bouteilles, de verres, de débris de toutes sortes et de serviettes jetées çà et là, un jeune homme qui buvait dans un grand verre un mélange de cognac et d’eau. Il paraissait avoir vingt ans à peine ; une petite moustache marquait d’une ligne brune sa figure imberbe et pâle : Otto, le gymnasiarque, qui en ce moment était une sorte de célébrité, au moins dans un certain monde.

Posant son verre sur la table, il regarda curieusement le marquis ; puis, reprenant son verre et le vidant d’un trait, il entra dans le salon.

Balbine était venue au devant d’Arthur ; elle voulut l’accompagner jusqu’au rez-de-chaussée, le gaz étant éteint dans l’escalier.

Il était deux heures du matin quand il se trouva dans la rue ; par les boulevards déserts, il gagna les Champs-Élysées.

La fraîcheur de la nuit lui fit du bien : il se mit à marcher à grands pas pour se secouer, respirant à pleins poumons pour chasser l’air étouffant qu’il venait de respirer.

Eh quoi ! la femme qu’il venait de voir était la même que dix ans auparavant, il l’avait quittée, pleine de beauté, au milieu du luxe, enviée, désirée, adorée ?

Bien qu’il eût longtemps pratiqué la vie parisienne, une pareille métamorphose le stupéfiait. Comment, de chute en chute, avait-elle pu en venir à être la maîtresse de ce saltimbanque qui l’avait ruinée ?

Quel âge avait-elle donc ? Comme lui, quarante-cinq ans. Quelle misère que celle des femmes qui ne savent pas vieillir !

Elle avait tout sacrifié : sa fortune, qui, sans être grande, était convenable ; sa vie, tout, jusqu’à sa fille.

Cette enfant allait rester seule, sans un sou, sans famille, sans personne pour lui tendre la main, que les amies présentes de sa mère.

Et si cette enfant était sa fille à lui, si elle était son sang ?

Il ne se coucha point. Il passa la nuit à arpenter sa chambre, cherchant dans sa mémoire un indice quelconque, un fait matériel, un souvenir qui pussent l’éclairer.

Mais rien, sa mémoire restait muette. Quand Emma lui avait pour la première fois parlé de sa grossesse, plein de confiance en elle, il n’avait point contrôlé ses paroles ; comment le faire maintenant ?

Le train qu’il devait prendre pour Nevers ne partait qu’à onze heures ; à neuf heures et demie, il se présenta rue Le Peletier.

Une femme de chambre endormie vint lui ouvrir la porte, et dans la salle à manger il retrouva le gâchis qu’il avait laissé en sortant à deux heures du matin : une odeur suffoquante de fleurs fanées, de fumée de tabac, de cognac, de vin et de nourriture, le prit à la gorge.

Vivement, pour échapper à ce dégoût, il entra dans le salon, où Balbine, qui l’avait entendu, vint le rejoindre.

Emma dormait ou tout au moins elle était plongée dans un engourdissement profond, qui peu à peu avait succédé à son agitation fiévreuse.

Comme il avait du temps devant lui, il en profita pour faire causer Balbine, ce qui d’ailleurs fut facile.

C’était la phtisie qui tuait Emma ; il y avait un an que le mal, qui existait depuis longtemps, avait éclaté d’une façon dangereuse. Avec des soins, avec une vie tranquille, surtout avec le calme, il eût pu être arrêté. Mais précisément, à cette époque, elle s’était prise d’une véritable passion pour Otto. Celui-ci venait de débuter avec un succès étourdissant ; les femmes se le disputaient. Il avait fallu l’emporter sur de nombreuses rivales. Alors avait commencé pour Emma une existence de lutte et de fièvre, qui l’avait rapidement épuisée ; puis étaient venues les difficultés d’argent qui l’avaient achevée.

— À propos d’argent, dit Balbine avec embarras, j’aurais une prière à vous adresser. Si vous voulez bien venir en aide à Emma, ne remettez pas entre ses mains l’argent que vous lui accordez ; il vaut mieux le donner à Rose, qui est fidèle à sa maîtresse et qui saura défendre cet argent pour l’employer utilement. C’est le seul moyen d’éviter des scènes pénibles comme il y en a eu une hier après votre départ.

— Ah ! M. Otto…

— Votre billet n’a pas même été changé ; il est parti d’ici tel que vous l’aviez donné, un peu fripé seulement.

— Alors je dois le remplacer.

Et le marquis, qui avait toujours la main ouverte, tira de son carnet un nouveau billet qu’il remit à la femme de chambre, qu’on avait été chercher.

De Paris à Nevers, il fit la route rapidement ; mais le chemin de fer le déposait là ; ensuite il fallait prendre une voiture pour aller à Château-Chinon ; soixante kilomètres dans un pays accidenté, où les côtes succédaient aux côtes.

Il était minuit lorsqu’il arriva à Château-Chinon. Ce n’était point une heure convenable pour aller chercher Denise à sa pension ; malgré son empressement, il dut donc attendre au lendemain matin.

Dès sept heures, il se fit conduire par un garçon de l’hôtel devant la maison qu’occupait mademoiselle Davin.

Cette maison, située dans le haut de la ville, était de médiocre apparence, pour ne pas dire plus : un petit mur sur la rue et une porte bâtarde au-dessus de laquelle on lisait en lettres à demi effacées : Pensionnat de jeunes demoiselles. Par-dessus ce mur on apercevait les fenêtres d’un corps de bâtiment qui venait, en retour d’équerre, s’appuyer sur la rue.

La porte n’étant que poussée, le marquis entra et se trouva dans une petite cour sablée d’un gros gravier qui roulait sous les pieds. Une femme de service traversait cette cour ; le marquis l’arrêta.

— Mademoiselle Davin ?

— Elle n’est pas encore levée, rapport à sa migraine. Je vas l’aller éveiller.

— En attendant, ne puis-je pas voir mademoiselle Denise Lajolais ?

— Pour ça, oui ; elle est précisément là en train de laver les petites.

— Où cela ?

La femme de service indiqua de la main une fenêtre du rez-de-chaussée.

Vivement le marquis s’approcha de cette fenêtre fermée et regarda à travers les carreaux, en écartant des branches de vigne. Dans une espèce de buanderie encombrée de cuves, de baquets et de tréteaux, cinq ou six petites filles de huit à dix ans, n’ayant pour tout vêtement qu’un jupon sur leur chemise, couraient çà et là, tandis qu’une grande jeune fille de quinze ans, les bras nus, pompait de l’eau dans un baquet.

— Où donc est mademoiselle Denise ? dit-il en se retournant vers la femme de service.

— Celle qui pompe donc ; pour lors, vous ne la connaissez pas.

Denise ! c’était Denise qui servait de domestique à ces enfants.

— Faut-il l’appeler ? demanda la femme en avançant vers la buanderie.

— Non, je vous remercie ; allez prévenir mademoiselle Davin que je l’attends.

Et, tandis qu’elle s’éloignait d’un pas lent et traînant, il revint à la fenêtre.

Sa fille ! Était-elle sa fille ? Qu’avait-elle de lui ?

Il regarda.

Emma avait dit vrai, Denise était belle : une tête d’une régularité idéale, des grands yeux, une carnation magnifique, des cheveux blonds admirables.

Ce furent ces cheveux qui tout d’abord le frappèrent : ils étaient restés tels qu’autrefois.

Blonds ! lui était brun. Elle n’avait pas bruni depuis sa première enfance.

Par là elle ressemblait à sa mère. Mais à lui, par quel côté lui ressemblait-elle ? Où était cette ressemblance qu’Emma avait si franchement affirmée ?

Il chercha avec une angoisse qui arrêta les mouvements de son cœur.

Le baquet rempli, Denise avait trempé une éponge dans l’eau et elle s’occupait à débarbouiller les petites filles les unes après les autres, frottant vigoureusement mais avec précaution cependant. À la voir, on sentait qu’elle avait l’habitude de cette besogne.

Mais ce n’était point ce qu’elle faisait que regardait le marquis, c’était ce qu’elle était elle-même.

Oui, par son apparence de santé, par l’ovale de sa figure, par la forme de ses yeux, elle se rapprochait de lui jusqu’à un certain point.

Mais par combien de côtés ne s’en éloignait-elle pas ?

N’ayant pas l’habitude de se contempler lui-même dans une glace, il se connaissait assez mal. Ah ! s’il y avait eu là un miroir, comme il y aurait couru pour voir et comparer.

À ce moment, une des petites filles l’aperçut derrière son carreau et le montra à Denise ; celle-ci alors leva les yeux sur lui.

Ce regard l’éblouit comme un éclair, son cœur bondit.

Une voix le tira de son émotion, c’était mademoiselle Davin qui arrivait dans la cour.

XI

Mademoiselle Davin, en voyant un homme qui se permettait de regarder la toilette de ses élèves par le carreau d’une fenêtre, s’était mise à pousser des cris effarés, – un chien qui hurle au loup.

— Monsieur, disait-elle, que faites-vous là ? Ceci n’est pas délicat : ces enfants sont à leur toilette. Savez-vous que vous êtes dans un pensionnat de demoiselles ?

Puis, comme le marquis la regardait avec étonnement, elle se mit à crier :

— Boarding school for young ladies. Comprenez-vous maintenant ?

— Parfaitement. Je ne suis pas Anglais d’ailleurs. Je viens pour voir Denise Lajolais.

— Comédien alors ? Ceci m’explique cette profanation inimaginable.

Sans répondre à cette explosion de colère, qui, en toute autre circonstance, l’eût fait rire aux éclats, le marquis tira la lettre d’Emma et la présenta à la maîtresse de pension.

— Si c’est pour des articles de Paris, continua la vieille demoiselle, je vous préviens que c’est inutile : je prends tout ici. On est de son pays.

Le marquis se demandait si elle était folle quand elle se décida à ouvrir la lettre d’Emma ; alors il put l’examiner pendant qu’elle lisait.

C’était une petite vieille, sèche, jaune et ratatinée comme un coing trop mûr ; en tout, l’aspect d’une personne hétéroclite, sans que le ridicule qui éclatait en elle de toutes parts supprimât l’apparence bienveillante.

— M. le marquis, s’écria-t-elle en lisant la lettre, M. le marquis de Rudemont, vous êtes marquis. Que je suis désolée ! Prenez donc la peine de me suivre au salon, je vous en conjure.

Comprenant à qui il avait affaire, le marquis ne fit pas résistance.

— Ainsi, disait mademoiselle Davin tout en marchant, madame Lajolais est malade.

— Mourante.

— Cette pauvre madame. Je vous demande pardon de l’appeler ainsi, mais jamais je ne pourrais me résigner à appeler « mademoiselle » une personne qui… qui a un enfant. Si le terme est impropre, j’en prends la responsabilité. Et vous venez chercher Denise ? la pauvre petite ! Je dis pauvre petite, parce qu’elle va rester orpheline ; car elle n’a pas de père, n’est-ce pas ? Heureusement pour elle, vous êtes son parrain : je ne savais pas qu’elle eût l’honneur de vous avoir pour parrain et alors naturellement vous allez vous charger d’elle ? Mais, c’est égal, un parrain n’est pas un père.

— Je voudrais la voir, dit le maquis en interrompant ce flux de paroles.

La maîtresse de pension se dirigea vers la porte, mais il l’arrêta.

— Il est inutile de lui révéler toute la vérité, c’est un soin qui me regarde ; dites-lui seulement qu’un ami de sa mère désire la voir ; je me charge du reste. Ne me nommez pas.

Mademoiselle Davin sortit, et, dans les oreilles du marquis, resté seul, retentirent ses dernières paroles : « Naturellement vous allez vous charger d’elle, mais un parrain n’est pas un père. » Ainsi cela paraissait naturel à ceux qui ne savaient pas la vérité. Pour tous il paraissait impossible que cette orpheline ne l’eût pas pour protecteur ; c’était près de lui que désormais elle devait vivre.

Mademoiselle Davin rentra, mais sans amener Denise avec elle.

— Elle s’arrange un peu, dit-elle, et elle vient aussitôt. À ce propos, il faut que je vous explique comment il se fait que vous l’avez vue s’occuper des petites, car je suis bien certaine que cela vous a surpris. Vous vous êtes dit sans doute que ce n’était pas là le rôle d’une élève. Justement raisonné, monsieur le marquis ; mais il faut que vous sachiez que je ne considère plus Denise comme une élève. Quand sa mère me l’a amenée, il y a cinq ans, il avait été convenu qu’elle me la laisserait jusqu’à treize ans, parce que dans mon institution je n’ai pas de grandes demoiselles. Je ne suis pas une personne à me vanter de ce qui n’est pas. À treize ans, Denise devait me quitter et aller achever son éducation dans une maison plus importante, où elle trouverait des maîtres que je ne puis pas lui donner.

— Et pourquoi les choses ne se sont-elles pas passées ainsi ?

— Je ne saurais trop vous dire, si ce n’est que comme Denise, à treize ans, n’était pas très avancée, il a été convenu qu’on ne me la reprendrait que l’année suivante ; mais l’année suivante, qui était l’année dernière, madame Lajolais, toujours exacte à venir voir sa fille et à payer le prix de sa pension, n’est pas venue et n’a pas envoyé d’argent. Au bout d’un mois, j’ai écrit ; on ne m’a pas répondu. Au bout de deux mois, j’ai écrit de nouveau : toujours pas de réponse. Comme cela pendant quatre mois. J’ai compris : nous ne sommes pas pour rien dans un pays de nourrices ; je sais par expérience comment les Parisiens agissent souvent avec leurs enfants. On me laissait Denise. Ma pension est certainement une bonne pension, la meilleure du pays, je crois pouvoir le dire ; mais enfin je n’y ai pas gagné de quoi garder gratis les enfants qu’on abandonne. Je ne pouvais pas renvoyer Denise à Paris, alors je l’ai employée dans la maison. Certainement elle ne gagne pas la nourriture que je lui donne, mais elle fait ce qu’elle peut pour se rendre utile.

Sa fille domestique ! À cette pensée, le sang des Rudemont bouillonna en lui. Il y avait eu des bâtards dans la famille, mais aucun n’était tombé dans une position honteuse, leurs pères avaient veillé sur eux : – les fils avaient pris les armes, les filles étaient entrées en religion.

Si Emma avait été coupable envers sa fille, lui-même avait de lourds reproches à s’adresser. Il n’eût pas dû accepter ainsi sans résistance la parole d’une femme exaspérée par une rupture. En tout cas il n’eût pas dû abandonner cette enfant ; dans le doute, il lui devait au moins la protection. Il l’accordait bien cette protection à des enfants trouvés, et il l’avait retirée à celle dont pendant cinq années il s’était cru le père.

La porte s’ouvrant interrompit ses réflexions : c’était Denise.

En entrant, elle s’arrêta sur le seuil et une rougeur subite empourpra ses joues et son front.

— Approche donc, dit mademoiselle Davin.

Elle fit quelques pas en avant et s’arrêta de nouveau, indécise et confuse.

Qui la troublait ainsi ? Était-ce de se trouver en présence de celui qui venait de la surprendre quelques instants auparavant au milieu des enfants ? ou bien était-ce l’embarras de se sentir dans une robe qui la déshabillait plutôt qu’elle ne l’habillait ? Elle était ridicule en effet cette robe, bonne pour une fille de treize ans, mais de moitié trop courte pour une grande jeune fille, telle qu’elle était maintenant.

Vivement le marquis se leva et alla au devant d’elle : instinctivement il avait ouvert les bras pour l’embrasser, mais il s’arrêta dans ce mouvement et se contenta de lui prendre les deux mains.

— Mon enfant, dit-il, je viens vous chercher de la part de votre mère, pour vous conduire à Paris, près d’elle.

— Ah ! maman ? quel bonheur !

Le marquis fut heureux de ce cri, dont l’accent était plein d’émotion et de joie.

— Remercie donc monsieur, dit mademoiselle Davin ; quand une personne vous rend service, on la remercie, c’est la règle.

Denise leva la tête, et ses yeux restèrent fixés sur le visage du marquis avec une expression indéfinissable.

Le marquis se sentit tout troublé, tout ému.

Sans parler, elle le regardait toujours.

— Vous me reconnaissez ? dit-il.

— Je cherche : il me semble que je vous ai déjà vu, mais je ne trouve pas où. Il me semble que c’est dans la nuit, peut-être dans un rêve.

Le marquis l’avait doucement attirée, il la fit asseoir vis-à-vis de lui.

— Vous souvenez-vous, dit-il d’une voix mal assurée, d’un âne à roulettes, avec des paniers pleins de jouets, qu’on vous a donné quand vous étiez petite ?

— Mon âne ? Je crois bien ; c’est mon parrain qui m’a donné mon âne.

— Et qui est-ce qui vous a donné une perruche qui s’appelait Denise ?

— Mon parrain ; c’est aussi mon parrain qui m’a menée au Cirque, où il y avait des juges en robes noires qui sautaient dans un tonneau.

— Et votre parrain, vous le rappelez-vous ?

Elle le regarda longuement.

— Il était très grand… comme vous, monsieur, et il avait l’air très bon… comme vous, monsieur.

Puis, frappant vivement ses deux mains l’une contre l’autre, elle s’écria :

— Mon parrain ! c’est vous mon parrain !

Cette fois le marquis ne fut plus maître de son émotion, il la saisit dans ses bras et longuement il l’embrassa.

— Touchant, vraiment touchant ! s’écria mademoiselle Davin en se mouchant avec fracas.

L’heure pressait.

— Mon enfant, dit-il, il faut partir ; j’ai commandé la voiture pour neuf heures, et si nous nous mettions en retard, nous manquerions le train. Votre mère vous attend. Allez vous préparer.

Lorsqu’elle fut partie, mademoiselle Davin crut devoir entamer son éloge : c’était la meilleure petite fille du monde, douce, généreuse, toujours contente.

Si agréables que fussent ces paroles, le marquis les interrompit. Il avait une affaire sérieuse à traiter avec mademoiselle Davin : le prix de la pension, que mademoiselle Lajolais l’avait chargé de payer ; le retard avait été involontaire et dû seulement à la maladie.

À cette annonce, mademoiselle Davin redoubla de tendresse pour Denise : c’était une merveille, une véritable merveille, elle l’avait toujours dit. Quelle douleur de la perdre !

Et elle recommença à se moucher.

À ce moment Denise rentra : elle avait les yeux rouges.

— Vous voyez, s’écria mademoiselle Davin, elle aussi pleure à la pensée de quitter cette maison.

Mais Denise ne savait pas mentir.

— C’est Sidonie Fraisier, dit-elle, qui me fait pleurer. J’ai été lui dire adieu, et alors la pauvre petite s’est mise à crier qu’elle ne voulait pas que je parte.

— Qu’est-ce que c’est que Sidonie Fraisier ?

— Une petite fille de huit ans qui n’a ni mère ni père ; j’en prenais soin, j’étais sa maman. Elle se désole, elle veut que je l’emmène. C’est si triste de rester seule, sans personne !

— Ne suis-je pas là ? s’écria mademoiselle Davin, agitant son mouchoir.

En arrivant à l’hôtel, ils trouvèrent la voiture prête à partir, mais avant le marquis voulut que Denise déjeunât. Que désirait-elle ?

Une chose idéale dont elle avait envie depuis longtemps : une tasse de café au lait.

Ce café au lait fut pour le marquis une cause d’émotion qui l’entraîna plus loin qu’il n’avait été jusqu’alors.

Pour déjeuner, ils s’étaient installés dans une petite salle dont la porte communiquant avec la cuisine était restée ouverte ; tout à coup une odeur de lait brûlé se répandit partout. Le marquis se boucha le nez, tandis que Denise respira en dilatant ses narines.

— Vous trouvez que ça sent mauvais ? dit-elle ; moi, je trouve que ça sent très bon.

Alors le marquis se rappela que sa mère aimait aussi cette odeur de lait brûlé.

Que signifiait cette ressemblance ? Elles sont rares les personnes qui par suite d’une perversion de l’odorat, aiment l’odeur du lait brûlé.

Cette perversion, qui existait chez sa mère, se retrouvait chez Denise.

Quelle bizarrerie !

Ou plutôt n’y avait-il pas là un cas d’hérédité, que les savants appellent l’atavisme, c’est-à-dire la reproduction chez les petits enfants des qualités de leur grand-père ou de leur grand’mère ?

Mais alors Denise était donc bien sa fille ; il en avait une preuve.

XII

Le marquis n’était pas homme ordinairement à se payer de mots.

Cependant, quand il eut trouvé que l’atavisme le faisait le père de Denise, il éprouva un profond soulagement.

Atavisme ! Cela répondait à tout. Ce n’était pas lui qui avait inventé une règle physiologique pour les besoins de l’heure présente, c’était la science qui l’avait formulée depuis longtemps en se basant sur l’expérience : tout le monde sait, sans faire métier de savant, que certaines affections, le rhumatisme, la goutte vont du grand-père au petit-fils.

Quoi de plus concluant ?

Et, dans les circonstances présentes, quoi de plus heureux pour lui que cette conclusion qui lui permettait de reconnaître Denise pour sa fille, sans arrière-pensées ou sans doutes ?

Après toutes les alternatives, toutes les inquiétudes par lesquelles il avait passé, quel soulagement !

Pendant qu’il suivait ainsi l’enchaînement de ses idées qui l’amenaient à une solution heureuse à tous les points de vue, Denise, placée près de lui, regardait, avec une expression de contentement non cachée, les maisons de Château-Chinon disparaître dans les tourbillons de poussière que leur voiture soulevait sur son passage.

— Vous êtes contente de quitter Château-Chinon ? demanda le marquis.

— Oui, et contente aussi d’aller à Paris près de maman, contente de vous revoir, contente d’être dans cette voiture, qui est celle-là même que maman prenait pour nous promener dans la campagne quand elle venait ici ; enfin contente de tout.

Pauvre petite ! comme la chute allait être rude pour elle !

— Maman ne venait pas très souvent me voir ; mais, quand elle venait, c’était fête toute la journée ; nous avions les plus belles chambres de l’hôtel et toujours dans la cour cette calèche attelée ; du matin au soir nous étions en promenade dans les montagnes, dans les forêts ; tout ce que je désirais, maman le faisait ; tout ce que je voulais, elle me le donnait. L’année dernière, nous avons emmené avec nous Sidonie Fraisier : c’est elle qui était heureuse ! Vous comprenez, cette pauvre petite, elle n’a pas de parents, personne pour l’aimer. Il est vrai que moi non plus je n’avais pas maman là près de moi, et quand tout le monde sortait pendant les vacances, c’était bien triste de rester à la pension, toute seule avec la vieille Françoise. Mais je savais qu’à Paris maman pensait à moi, et que si elle ne me prenait pas avec elle, c’était parce que cela était impossible.

— Vous avez compris qu’il vous était impossible de rester près de votre mère ?

— Mais sans doute ; qu’est-ce que maman aurait fait de moi le soir, quand elle était à son théâtre, ou bien dans la journée, pendant les répétitions ? Quand maman m’a expliqué que je n’étais plus une toute petite fille, qu’on met dormir dans un coin, au foyer ou dans une loge, comme cela m’est arrivé bien souvent, et que je ne pouvais pas l’accompagner partout, je n’ai pas tout de suite compris, mais depuis j’ai bien vu qu’elle avait raison. C’est pour cela que j’ai envie de vous adresser une question.

— Quelle question, mon enfant ?

— Si maman me rappelle, c’est que les motifs qui l’empêchaient de me garder près d’elle autrefois n’existent plus maintenant, n’est-ce pas ? Est-ce que maman va quitter le théâtre ?

Le marquis resta embarrassé pour répondre ; alors elle continua :

— Il y a un an, maman m’avait parlé de son désir de se retirer ; alors nous devions vivre toutes les deux ensemble, à la campagne, dans une maison à nous. Ah ! maman faisait de beaux projets pour nous ! Que veut-elle de moi maintenant ? Le savez-vous ?

— Vous voir.

— Elle n’a pas pu venir ?

— C’est parce qu’elle ne le pouvait pas qu’elle m’a demandé de vous amener près d’elle.

— Elle joue tous les soirs ?

— Non pas en ce moment, elle est souffrante.

— Mon Dieu !

— Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant ; il est certain que votre présence près d’elle va lui faire le plus grand bien.

— Qu’a-t-elle ?

— Une maladie de langueur avec des accidents du côté de la poitrine.

Denise se tut, et pendant assez longtemps elle resta absorbée dans une méditation douloureuse ; puis tout à coup, relevant la tête :

— Est-ce que les chevaux ne pourraient pas aller plus vite ? dit-elle.

— Ne craignez rien, nos heures sont calculées pour arriver au train.

Le temps de la joie était passé ; Denise resta morne dans son coin, ne regardant même plus le paysage qui défilait devant elle.

Le marquis lui-même gardait le silence, l’examinant à la dérobée et l’étudiant. Sans doute la réalité allait être cruelle pour cette pauvre enfant, et il se sentait attendri à la pensée du coup qui allait la frapper ; mais, d’un autre côté, il éprouvait une sorte de joie à trouver en elle cette sensibilité et cette tendresse. Assurément il est bien naturel qu’un enfant s’attriste en apprenant que sa mère est gravement malade, mais cette enfant avait été abandonnée par cette mère, et elle ne lui en gardait pas rancune, plus tard elle ne garderait pas rancune à son père, sans doute, de l’oubli dans lequel il l’avait laissée pendant dix ans.

Comme la route ne pouvait pas se continuer ainsi silencieusement, il voulut faire parler Denise. Cela la distrairait malgré elle, et puis d’un autre côté, en la faisant parler, il apprendrait à la connaître.

La voiture arrivait en ce moment à Châtillon-en-Bazois et passait sur un pont au-dessus d’un canal.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? dit-il en montrant l’eau.

— Un canal.

— Je vois bien, mais je vous demandais quel canal ?

— Je ne sais pas.

— Dans quel pays sommes-nous ?

— Le Morvan.

— Nous quittons le Morvan pour entrer dans une autre contrée, savez-vous laquelle ?

— Je ne sais pas.

— Le Nivernais. Cela ne vous indique pas le nom de ce canal ?

Elle rougit et parut confuse.

— On ne nous a pas appris la géographie, dit-elle enfin.

Mais il n’y avait pas que la géographie, qu’on avait négligé de lui apprendre ; de question en question posées plus ou moins adroitement, mais toujours avec douceur, le marquis en vint à reconnaître qu’elle ne savait rien. Pour l’histoire, la littérature, les sciences naturelles, il en était comme pour la géographie ; en langue française seulement et en arithmétique, on lui avait, pendant ces cinq années, enseigné quelque chose, mais bien peu, et il était certain que ce n’était ni à la faiblesse ni à la paresse d’intelligence de l’enfant que tenait cette ignorance, mais à la faiblesse ou la paresse des maîtres.

La route se fit ainsi, occupée par ces conversations. En arrivant à Nevers, ils avaient une demi-heure devant eux avant le départ du train.

Comme ils attendaient dans une salle dont la cheminée était ornée d’une glace, le marquis, prenant Denise par la main, la plaça près de lui juste en face la glace, et longuement il la regarda, ne la quittant des yeux que pour se regarder lui-même.

Surprise de cet étrange manège, elle se mit à sourire.

Alors le marquis se détourna avec confusion, mais, presque aussitôt revenant à elle :

— Je regardais, dit-il en plaisantant, si, avec ma grande taille, j’avais bien l’air d’un ogre qui vient de faire provision de chair fraîche en province.

En arrivant rue Le Peletier, à onze heures du soir, le marquis fut frappé par l’aspect de la maison. À cette heure peu avancée de la soirée, elle était plus sombre que quand, trois jours auparavant, il était débarqué de Rudemont à minuit passé.

Emma était-elle plus mal ou bien ?…

Il n’osa interroger le concierge, qui semblait vouloir venir au-devant de lui, et vivement il entraîna Denise par la main.

Il sentit cette main tremblante dans la sienne.

Sans parler ni l’un ni l’autre, ils montèrent l’escalier.

La porte était fermée, il sonna.

La femme de chambre, qui vint ouvrir aussitôt, poussa un petit cri étouffé en les apercevant.

— Maman ? demanda Denise, d’une voix pleine d’angoisse.

Le doute n’était plus possible pour le marquis, ils arrivaient trop tard. Il ne fallait pas que la pauvre petite reçût ce coup, sans y être préparée par quelques paroles.

— Votre maman est sans doute plus mal, dit-il.

La femme de chambre inclina la tête.

— Peut-être même tout à fait mal ? continua le marquis.

La femme de chambre se mit à pleurer.

— Maman, maman ! cria Denise.

À ce moment, la porte de la salle à manger s’ouvrit et Balbine parut.

Lors du dernier voyage d’Emma à Château-Chinon, Balbine l’avait accompagnée ; Denise la connaissait et savait qu’elle était l’intime amie de sa mère.

Elle se jeta dans ses bras en s’écriant :

— Où est maman, je veux voir maman ?

— Ma pauvre petite Denise, ma pauvre enfant.

Il fallait prendre un parti.

— Peut-on la conduire près d’elle ? demanda le marquis ; il faut qu’elle voie sa mère.

— Oui, la voir, dit Denise en se retournant vers le marquis.

Il la prit par la main, et, faisant signe à la femme de chambre de les précéder, il entra dans la salle à manger déserte et sombre.

La porte de la chambre était ouverte. Prêt à entrer, il hésita une seconde ; alors ce fut Denise qui vivement passa la première. Il la suivit.

Elle courut au lit en criant :

— Maman, c’est moi, me voilà !

Mais sa mère ne répondit pas à sa voix.

Elle prit la main qui était posée sur le lit, cette main était froide.

Éperdue, elle se pencha sur le lit, cherchant les yeux de sa mère ; elle ne les trouva point : ils étaient clos.

Alors l’horrible vérité lui entra dans le cœur, comme si elle y avait été vivement enfoncée par un coup de couteau. Sa mère ! elle n’avait plus de mère.

Elle tomba à genoux au pied du lit, et, fondant en larmes, poussant des cris étouffés, elle s’enfonça la tête dans les draps.

Balbine voulut aller à elle, mais le marquis la retint.

— Que pouvons-nous pour elle ? dit-il ; quelles paroles entendrait-elle en ce moment ? Laissons la première explosion de la douleur briser son énergie ; tout à l’heure, nous lui parlerons.

Alors, attirant la comédienne dans un des angles de la chambre, il l’interrogea à voix basse.

Après son départ, Emma avait éprouvé un moment de calme, mais ce moment avait été court ; alors elle avait voulu qu’on allât lui chercher un notaire.

— Un notaire ? interrompit le marquis, mais la pauvre femme n’avait rien !

— Sa fille. Par son testament, elle vous a nommé tuteur de Denise. « Quand Arthur reviendra, me dit-elle, je ne serai plus là ; tu lui diras pour moi que ma dernière prière a été pour lui demander de se charger de ma fille. »

Il s’établit un long moment de silence, puis le marquis se dirigea vers le lit, et, par-dessus la tête de Denise agenouillée, il prit la main de la morte.

— Emma, dit-il, votre prière a été entendue.

Puis, d’une main ferme, relevant l’enfant et l’obligeant à tourner la tête vers lui :

— Pleurez, mon enfant, dit-il, pleurez ; mais, dans votre désespoir, n’oubliez pas que vous avez en moi un ami dévoué, – un père.

XIII

Dès le lendemain, le marquis avait pris les dispositions nécessaires pour l’enterrement d’Emma.

Il avait voulu que la cérémonie fût décente, mais sans rien de plus ; surtout il avait tenu à écarter tout ce qui pouvait ressembler au tapage ou à l’apparat.

Par là il avait exaspéré quelques amours-propres susceptibles ; deux chanteurs qui, avec cette générosité qu’on est toujours sûr de trouver chez les artistes, ainsi que disent les réclames, s’étaient « offerts » pour se faire entendre à la messe, et un compositeur qui tenait à faire exécuter un Agnus Dei écrit spécialement par lui pour les funérailles d’Emma Lajolais, cette brave camarade, ce bon cœur, etc.

Ce refus du marquis avait produit un certain scandale dans le monde des théâtres, et le journal du petit Andrieu ne s’était pas gêné pour dire son fait à ce « monsieur » qui, sans droit, venait s’emparer d’un cadavre pour le soustraire « à des amis dévoués qui voulaient honorer pieusement la mémoire d’une femme de talent. »

Le compositeur, qui était tenace et qui depuis longtemps pratiquait avec une supériorité remarquable l’art de forcer les portes, était malgré tout arrivé jusqu’au marquis, et respectueusement il lui avait représenté que cet Agnus Dei avait un caractère purement religieux.

— Attaquée en ut majeur, la phrase Agnus Dei passait en ut mineur, et l’effet général était séraphique.

La promesse de cet effet séraphique n’avait point touché le marquis ; alors le compositeur outragé dans sa dignité, avait été jusqu’à demander en vertu de quel droit on l’empêchait de rendre les derniers devoirs à « cette pauvre Emma. »

Les gens sont rares qui souffrent qu’on leur demande en vertu de quel droit ils agissent ; le marquis n’était point de ce caractère. Son premier mouvement avait été de lever les deux bras pour envoyer le compositeur par la fenêtre ; heureusement il s’était retenu, et, avec sa politesse dédaigneuse des grandes circonstances :

— Monsieur, avait-il dit, vous ignorez sans doute que mademoiselle Emma Lajolais m’a nommé tuteur de sa fille par acte de dernière volonté ; c’est en qualité de tuteur que j’agis.

— Mais, monsieur le marquis…

— Mes raisons, n’est-ce pas ? vous voudriez que maintenant je vous donnasse mes raisons ? Pour cela, monsieur, je m’en dispense ; je vous ai fait connaître mes droits, c’est assez.

C’était sous le coup de la colère qu’il avait fait cette réponse, mais en y réfléchissant il se fâcha contre lui-même : ce qui eût été loyal, c’eût été de mettre franchement en avant les droits qu’il avait sur Denise. Mais se retirer derrière ceux qu’Emma lui avait donnés, était presque indélicat.

L’article du petit Andrieu, les plaintes du compositeur, les propos des camarades d’Emma, avaient provoqué une certaine émotion dans le monde qui touche au théâtre.

— Avait-elle une chance, cette gueuse de Lajolais, de trouver un père pour sa fille juste au moment de mourir ?

— Cette pauvre Emma avait-elle du guignon de mourir juste au moment où elle se réconciliait avec le père de sa fille ; il aurait payé ses dettes.

On s’occupait surtout beaucoup du père de la fille d’Emma Lajolais.

Quel était ce marquis de Rudemont ?

Riche ?

Prodigieusement riche !

Il y avait des gens à la mémoire longue, qui se rappelaient avoir rencontré autrefois, il y avait bien longtemps, ce marquis de Rudemont, qu’on appelait alors « le bel Arthur. » Ç’avait été un fier triomphe pour Emma Lajolais de le fixer.

Une demi-heure avant le moment de l’enterrement, il commença à se faire un certain mouvement dans la rue Le Peletier, et les boutiquiers qui mirent le nez à leur devanture virent s’amasser sur les deux trottoirs des gens « qui avaient des têtes à eux. » Au milieu des groupes, on voyait circuler un petit jeune homme qui rapidement, tout en marchant, écrivait avec un crayon sur un carnet : c’était Andrieu qui prenait les noms des arrivants.

— Je voudrais bien n’oublier personne, disait-il.

À vrai dire, on l’aidait singulièrement à ne pas commettre d’oublis, et ceux à qui il n’allait pas venaient à lui pour lui serrer la main. Il y avait parfois des moments d’hésitation.

— Vous ne me reconnaissez pas ?

— Non.

Alors on se nommait.

— Ah ! très bien ! Ce cher ami !

Il avait pour chacun une phrase toute faite qu’il répétait sans se lasser.

— Je suis bien content ; cette pauvre Emma aura une bonne presse.

Pendant ce temps, Denise et le marquis se tenaient dans le salon et recevaient ceux qui voulaient monter ; Balbine, auprès d’eux, nommait les personnes, à mesure qu’elles arrivaient.

Tout d’abord il avait voulu éloigner Denise pour ce triste moment ; mais l’enfant avait manifesté si fermement sa volonté de ne pas quitter sa mère et de l’accompagner jusqu’au cimetière, qu’il n’avait pas persisté dans son idée. Après tout, et si cruelle que fût l’épreuve, il valait mieux qu’elle emportât de cette mort un grand et profond souvenir : plus tard elle verrait toujours sa mère à travers le voile noir de cette lugubre cérémonie, et ne penserait à elle qu’en l’associant à sa douleur.

Lorsqu’on descendit l’escalier, il la tint dans son bras, car elle était aveuglée par les larmes et ne voyait pas les marches : assurément elle était insensible à ce qui se passait autour d’elle.

En arrivant sur le trottoir, il y eut un moment d’arrêt et, par suite, d’attente.

Le marquis sentit alors tous les regards de l’assistance ramassés sur lui, et, comme, par sa grande taille, il dominait ceux qui l’entouraient, il ne pouvait se soustraire à cette curiosité gênante.

Machinalement, et pour ne pas voir, il porta les yeux droit devant lui, de l’autre côté de la rue. Sur un palis en planches servant de clôture à une maison en réparation, s’étalaient de grandes affiches jaunes, qui venaient d’être collées et dont la fraîcheur luisante provoquait le regard.

Quelques mots lui sautèrent aux yeux : Vente de mademoiselle Emma Lajolais : mobilier moderne, bronzes d’art, diamants. Exposition. C’était le principal créancier, à la requête duquel se poursuivait la vente, qui, calculant qu’il y aurait foule à l’enterrement de la comédienne, avait pensé que c’était là une bonne occasion pour faire une publicité productive ; ces affiches provoqueraient l’attention ; on les lirait, peut-être en parlerait-on dans les journaux, et, quand ce serait pour blâmer cette façon d’agir, le résultat cherché serait obtenu. Il était de ceux qui croient que les journaux ne peuvent faire que du bien, même quand ils écrasent un homme, attendu qu’on a plus à gagner en devenant un coquin connu qu’en restant un coquin inconnu, le tout est de ne pas payer leur publicité trop cher. En ces circonstances, la chance lui venait en aide : sans la mort de la comédienne, sa vente se serait confondue avec d’autres ventes du même genre, tandis que cette mort lui donnait un attrait particulier, tout le monde en ce moment s’occupant d’Emma Lajolais. Dans sa gratitude envers la Providence, il avait envoyé sa femme à l’enterrement, la chargeant de remercier le bon Dieu pour lui.

Si le marquis avait appris la mort d’Emma par une lettre ou par un article de journal, il fût assurément venu à son enterrement. Mais, en suivant seul son convoi, il n’eût point ressenti les mêmes impressions que celles qui le tourmentaient en ayant Denise près de lui.

Seul, il eût pensé à cette pauvre femme qu’il avait aimée, et par le souvenir il se fût reporté au temps heureux de leur jeunesse.

Mais il n’était pas seul ; près de lui, une enfant pleurait, et c’était à elle qu’il pensait. Déjà la paternité s’imposait à son cœur comme à son esprit avec ses exigences exclusives, et, dans cette cérémonie, ce qui surtout le préoccupait, c’était de ménager la douleur de cette enfant et de lui épargner des chagrins inutiles.

À l’église, il fut péniblement affecté dans ce sentiment de tendresse et de sollicitude.

Tandis que Denise, agenouillée sur son prie-Dieu, s’absorbait dans son chagrin, il était resté assis sur sa chaise, et, bien qu’il n’eût pas l’oreille aux aguets, quelques paroles des personnes placées immédiatement derrière lui l’avaient frappé, et s’étaient imposées à son attention.

— Cette pauvre Lajolais ! C’est une perte pour le théâtre.

— C’en est une grande pour nous. D’abord nous l’aimions beaucoup, et puis nous lui avons fait trois petits actes très soignés, spécialement en vue de ses qualités et de ses défauts ; ils auraient obtenu un certain succès, au moins nous le pensons.

— Vous les donnerez à une autre.

— Mais non, une autre ne sera pas Emma Lajolais. Il faut qu’une pièce soit jouée par ceux pour qui elle a été écrite ; sans cela, on n’arrive qu’à des à peu près. Je ne dis pas que ce soit une pièce absolument perdue, mais, en tout cas, c’est notre saison certainement perdue.

— Vous-deviez cependant vous attendre à cette mort : elle était malade depuis longtemps.

— Sans doute, mais nous pensions qu’elle irait bien aussi longtemps que notre pièce et qu’elle finirait avec elle : nous aurions de cette maladie tiré des effets très curieux qui auraient été de plus en plus saisissants, à mesure que son état se serait aggravé : il y avait là un regain de succès à partir de la centième. C’est ce misérable Otto qui nous l’a tuée.

— Il est là ?

— Oui, là-bas, debout ; il se fait une tête pour les femmes qui l’entourent.

Le marquis se retourna si brusquement que les causeurs se turent ou tout au moins parlèrent moins haut.

Il avait organisé les choses pour que la cérémonie, depuis la maison mortuaire jusqu’au cimetière, se fît aussi rapidement que possible ; mais une partie de cette cérémonie devait forcément échapper à sa direction, – celle des discours.

Il y en eut de toutes sortes, au nom de telle association, au nom de telle autre, au nom de celui-ci, au nom de celui-là ; puis, quand tout semblait fini, un monsieur s’avança vivement et d’une voix précipitée : « Je viens sur cette tombe, au nom des amis d’Emma Lajolais qui m’en ont chargé, et aussi au nom de ceux qui ne m’en ont point donné mission, mais qui seront heureux que je les représente ; je viens… » Et cela dura plus d’un quart d’heure ; à mesure qu’un feuillet était lu, le petit Andrieu le recevait pieusement. Il s’était assuré la reproduction exclusive de cette oraison funèbre, que son journal n’eût pas publiée, s’il n’avait pu mettre en tête : « Toujours bien informés, nous sommes les seuls qui puissions donner le discours de M. *** prononcé sur la tombe d’Emma Lajolais. »

Enfin la foule s’était peu à peu écoulée et le marquis était resté seul avec Denise.

Alors, la prenant doucement par la main, il l’avait emmenée.

Jusqu’à la porte du cimetière, elle avait marché sans rien dire ; mais, au moment de monter en voiture, elle avait relevé les yeux sur le marquis.

— Je voudrais bien aller chez maman.

— Mais, mon enfant…

— Je vous en prie.

Il avait donné l’ordre de les conduire rue Le Peletier.

Mais, en arrivant, des voitures de déménagement les avaient empêchés d’arriver jusque devant la porte de la maison.

Ils étaient montés.

Les portes étaient grandes ouvertes : des déménageurs, dans toutes les pièces, enlevaient les meubles pour les transporter à l’hôtel des Ventes : la chambre d’Emma était déjà à moitié déménagée.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Denise.

Et elle se jeta éperdue dans les bras du marquis.

— Maintenant, mon enfant, il faut venir chez moi, où vous serez chez vous.

XIV

Si le marquis n’avait écouté que son désir, il serait le soir même parti pour Rudemont : le voyage, le calme de la campagne, le changement de vie eussent distrait Denise de son chagrin.

Mais sa résolution arrêtée de garder Denise près de lui l’obligeait à certains arrangements qui devaient précéder l’installation de l’enfant à Rudemont.

L’examen qu’il lui avait fait subir, en venant de Château-Chinon à Paris, lui avait montré qu’elle ne savait rien. Son éducation était à refaire ou, pour parler plus exactement, à faire : pour tout ce qui touchait l’instruction, c’était une sauvage.

Si elle avait eu dix ans et si elle n’avait pas été sous l’impression immédiate du coup qui venait de l’atteindre, il l’eût probablement placée dans une maison d’éducation, la meilleure qu’il eût pu choisir.

Mais, dans l’état d’accablement où elle se trouvait, elle avait besoin de tendresse.

D’un autre côté, elle était une grande fille de quinze ans, et, comme elle ne savait rien, il faudrait, dans une maison où l’instruction se donnerait en commun, la mettre avec des gamines de dix ans. Que ferait-elle ? comment accepterait-elle cette compagnie ? N’y aurait-il pas là des ennuis ou des blessures d’amour-propre de nature à la rebuter ?

Il devait donc lui donner des maîtres particuliers ou mieux une institutrice.

Où la trouver, cette institutrice, où la chercher ? Son embarras était grand.

Heureusement il se rappela que parmi ses anciennes amies, il y en avait une qui, touchée par la grâce depuis qu’elle avait doublé la quarantaine, s’était lancée avec un zèle ardent dans tous les œuvres de charité, et il pensa qu’elle pourrait sans doute le guider dans ce choix ou tout au moins l’éclairer.

Il alla lui rendre visite.

Aux premiers mots qu’il lui adressa pour exposer sa demande, elle poussa les hauts cris.

— Eh quoi ! mon ami, vous allez adopter cette jeune fille ? Je dis adopter, car il est impossible que vous la reconnaissiez, n’est-ce pas ? L’enfant d’une comédienne, cela n’offre aucune garantie.

— Me conseillez-vous de l’abandonner ?

— Ce n’est point à moi d’inspirer votre cœur. Ce que je voulais dire seulement, c’est qu’en adoptant cette enfant, vous faites jusqu’à un certain point œuvre d’égoïsme. Vous êtes arrivé à un âge, mon ami, où l’on se prend volontiers d’affection pour les enfants : vous allez vous mettre à adorer celle-là.

— C’est un mal ?

— Je ne dis pas cela ; mais vous allez l’adorer pour vous, elle va s’emparer de vous entièrement, et vous n’allez plus vivre que par elle. J’aurais voulu mieux que cela pour une âme généreuse comme la vôtre. Ainsi croyez-vous que moi, par exemple, j’aurais pu me donner aux œuvres que je dirige ou que j’inspire, si j’avais été retenue par des enfants, soit qu’ils m’eussent appartenu, soit que je les eusse adoptées ? Non, mon ami, non, ces sentiments étroits compriment notre âme et l’empêchent d’arriver à une conception plus haute et plus générale du dévouement.

En écoutant ce langage, le marquis se rappelait le temps où cette même femme se félicitait de n’avoir pas d’enfants, parce que la maternité empêchait une âme passionnée de se donner entièrement à l’amour, et il réfléchissait combien l’âge, qui paraît nous modifier si profondément, nous atteint peu en réalité, tout en changeant les conditions de notre existence.

— Enfin, continua-t-elle, j’ai en vue en ce moment une personne qui, peut-être, réunira les conditions que vous exigez. C’est une jeune femme de vingt-cinq ans environ, mariée à un capitaine de cavalerie qui, en ces derniers temps, a quitté l’armée, je ne sais trop pourquoi.

— Mais je n’ai pas du tout besoin d’un officier de cavalerie.

— Je sais, vous aimez mieux la femme : pour être franche, je dois vous dire que c’est là ce qui me retient de vous donner cette personne. Je vous connais.

— Vous m’avez connu.

— Ce qui veut dire ?

— Que vous ne me connaissez plus ; l’âge, qui a passé sur vous sans vous effleurer, a pesé sur moi : j’ai quarante-cinq ans.

— En êtes-vous sûr ? Enfin je ne veux pas que cette jeune femme soit exposée chez vous à certains dangers. Je ne l’ai vue qu’une fois, elle m’a paru jolie. J’ai besoin de la revoir : si elle est vraiment telle qu’elle m’est apparue, je… vous en chercherai une autre. Le mérite de celle-là, c’est d’avoir déjà fait une éducation dans une famille qui habite les environs de Caen. C’est là que son mari, qui était officier de remonte, l’a connue et épousée. Par malheur, cet officier ayant donné sa démission ou l’ayant reçue, la pauvre femme est obligée de reprendre aujourd’hui son ancienne condition, car ils sont gênés, très gênés, les pauvres gens. Le mari gagne quelque argent, chez un marchand de chevaux des Champs-Élysées.

— Cela est peu engageant.

— Ah ! les choses se font avec discrétion et convenance. Je ne dis pas que cette position vaille celle d’un général, mais enfin on fait ce qu’on peut en ce monde. Le tout est de le faire honorablement. C’est justement ce point que j’examinerai en prenant des renseignements sur le capitaine Beaujonnier. Quant à la femme, un coup d’œil suffira. Vous pouvez partir pour Rudemont, je vous écrirai.

— C’est que j’aimerais autant la connaître.

— Vous voyez, mon pauvre ami, que vous êtes incurable ; tel vous étiez, tel vous êtes resté.

Il ne voulut pas se fâcher.

— Je suis tout simplement un homme à manies, dit-il en riant ; j’ai horreur d’avoir autour de moi de vilains visages. Si vous m’envoyiez quelque institutrice allemande, avec des lunettes et des dents en touches de piano, il me serait impossible d’entrer dans l’appartement de l’enfant, et je veux pouvoir surveiller son travail. Voilà tout. Vos soupçons flattent ma vanité ; malheureusement ils n’ont pas raison d’être, croyez-le.

— Je vous écrirai.

Pour attendre cette réponse, il devait donc prolonger son séjour à Paris.

Que faire de Denise pendant ce temps ? L’appartement des Champs-Élysées n’offrait pas de grandes facilités pour les distractions, et il serait mauvais que l’enfant restât seule, une partie de la journée, enfermée dans sa chambre.

Comme il rentrait, examinant par quels moyens il pourrait l’occuper, il la trouva avec un atlas de la France sur les genoux.

— Que cherchez-vous donc ? dit-il.

— Vous avez paru si fâché l’autre jour, dit-elle, quand je n’ai pu vous nommer le canal qui passe à Châtillon, que je cherchais le nom de ce canal.

— Et vous l’avez trouvé ?

— C’est le canal du Nivernais, qui va de l’Yonne à la Loire en traversant le Morvan.

— Alors, mon enfant, le travail ne vous ennuie pas. Je suis heureux de vous voir dans cette disposition ; car je viens de m’occuper de vous. Votre éducation ayant été négligée, j’ai cru qu’il fallait la refaire.

Comme il la regardait, il vit un nuage de tristesse se répandre sur son visage.

— Cela vous peine, que je pense à vous faire travailler ?

— Non, je vous assure.

— Cependant, quand j’ai parlé de refaire votre éducation, vous avez laissé paraître une certaine inquiétude.

Elle rougit.

— Vous n’avez pas été troublée ?

— Si.

— Et pourquoi ?

Elle resta hésitante ; puis enfin, d’une voix émue :

— C’est que j’ai pensé, dit-elle, que je devais rentrer en pension et m’éloigner de vous, qui avez été si bon pour moi.

Et deux grosses larmes emplirent ses yeux, tandis qu’elle détournait la tête.

— Non, mon enfant, non, vous n’irez pas en pension, et nous ne nous séparerons pas ; si vous vous sentez un peu de tendresse pour moi, je vous assure que j’en éprouve une très vive pour vous. Je suis sorti pour vous trouver une institutrice, qui vous enseignera, sans que nous nous séparions, ce que vous n’avez pas pu apprendre chez mademoiselle Davin. Nous allons donc rester encore quelques jours à Paris.

Afin d’employer ces quelques jours, il fit sortir Denise avec lui.

Il avait un trousseau, des robes, mille objets à lui commander, avant de l’emmener à Rudemont.

Puis, en sortant des magasins, il la promena dans les musées, dans les jardins de Paris, prenant plaisir à provoquer ses questions, s’intéressant à ses réponses.

Elle avait de l’esprit, et, ce qui vaut mieux, un sens droit ; avec cela, du cœur.

Elle serait une femme charmante.

Alors en la regardant et en l’écoutant, il se laissait aller à un sentiment de tendresse indéfinissable pour lui, car il s’y mêlait une certaine angoisse qui n’avait pas sa raison d’être.

Assurément elle était sa fille.

Mais pourquoi ne lui ressemblait-elle pas ? Que n’eût-il pas donné pour qu’elle eût de lui un trait, un signe, qui sautassent aux yeux ?

Il voulut la faire photographier.

Puis il se fit photographier lui-même dans la même pose, et cela malgré le photographe qui soutenait que cette pose n’était pas à son avantage.

Mais il avait bien souci de « son avantage ; » que lui importait ?

Les ressemblances, qui échappent souvent quand on compare deux personnes, sautent aux yeux quand on compare les portraits de ces personnes : la photographie saisit, pour les fixer et les préciser, des points de ressemblance qu’on était inhabile à reconnaître.

Alors il porta dans son carnet le portrait de Denise accolé au sien, et, plus d’une fois par jour, au moment où il était seul, il les étudia avec une poignante curiosité.

Évidemment la ressemblance entre eux n’était pas saisissante, mais cependant il y avait quelque chose.

XV

Dans les rues de Paris que le marquis traversait au hasard de ses courses, les grandes affiches jaunes annonçant la vente de mademoiselle Emma Lajolais lui sautaient aux yeux ; partout contre les murs, contre les clôtures, les mots : Mobilier moderne, diamants, dentelles, exposition, forçaient son attention.

Il semblait, pour lui au moins, qu’il n’y eût qu’une affiche dans Paris, celle-là précisément qu’il eût voulu ne pas voir.

Chaque fois qu’il apercevait ces affiches, une sorte de honte le prenait ; elles étaient un remords pour lui. Il eût dû empêcher cette vente et désintéresser les créanciers.

Mais la crainte de se trouver en contact avec Otto ou tout au moins d’être mêlé aux affaires du gymnasiarque l’arrêta ; il y avait là pour lui un dégoût invincible.

Décidé à laisser cette vente se faire quand même, et à se conformer ainsi, malgré lui, à la volonté nettement exprimée par Emma Lajolais, il voulut cependant que les enchères publiques ne dispersassent point tout ce qui avait appartenu à la comédienne, sans leur arracher un objet quelconque qui fût un souvenir pour Denise.

Plus tard, elle serait heureuse sans doute d’avoir quelque chose lui venant de sa mère.

Mais quelle chose ? Le choix était difficile et, plus encore, délicat ; il devait rappeler la mère et non la femme. Un bijou, c’était impossible. Un livre ? Emma avait-elle des livres ? et lesquels ?

Quoi qu’il lui en coûtât, il prit le parti d’aller à cette exposition que les affiches annonçaient à tout Paris ; son choix fait, il donnerait mission au commissaire-priseur de lui acheter l’objet auquel il se serait arrêté.

Lorsqu’il arriva devant l’hôtel des Ventes, il trouva dans la rue Drouot et dans la rue Rossini une double ligne de calèches et de coupés qui stationnaient là ; les cochers sur leurs sièges et les valets de pieds devisaient gaiement entre eux.

À la tenue des valets de pieds, à la majesté des cochers, à l’élégance confortable des voitures, à l’aspect général des chevaux, il était évident, pour qui savait voir, que le plus grand nombre de ces équipages avait amené là des gens du vrai monde.

À la porte les affiches jaunes : Emma Lajolais, mobilier, diamants ; dans le vestibule, les mêmes affiches.

Où avait lieu cette exposition ? Il n’avait jamais lu que les mots en grosses lettres ; il s’approcha d’une affiche pour trouver la désignation de la salle.

Devant lui, une jeune fille, une demoiselle de magasin, élégante et coquette, se tenait, le nez collé sur cette affiche. Il fut obligé d’attendre qu’elle s’écartât pour lire à son tour.

Mais, dans la lecture de la jeune fille, il y avait plus que de l’attention ; c’était à croire qu’elle était fascinée par les lettres qui brillaient devant elle, et que le mot diamants lançait des feux qui l’éblouissaient.

Les diamants d’Emma Lajolais, cette comédienne qu’elle avait vu jouer quelques mois auparavant ! Et elle était laide, cette Lajolais ; au moins elle était vieille, tandis qu’elle !

À ce moment un vieux monsieur à l’air vénérable, tête de patriarche couronnée de cheveux blancs, qui se tenait aussi devant l’affiche, se pencha sur le cou de la jeune fille.

— Hé ! hé ! dit-il à voix à demi-étouffée, des diamants, ça peut se gagner facilement.

Elle se retourna vers celui qui venait de parler, et, dans ce mouvement, elle montra un visage d’une gentillesse parisienne vraiment adorable. D’une main à laquelle brillaient deux gros diamants, le vieux patriarche indiqua le nom d’Emma Lajolais, et, les yeux sur ceux de la jeune fille, il se mit à sourire silencieusement, la bouche entr’ouverte, la lèvre inférieure pendante, les narines dilatées.

C’était au premier étage que l’exposition avait lieu ; le marquis, sans plus s’occuper de cette scène de tentation, monta l’escalier.

Il eût voulu se hâter, car il avait honte d’être rencontré là par quelqu’un de connaissance ; mais l’escalier était encombré par un double courant, l’un qui montait, l’autre qui descendait, et bon gré malgré, il fallait suivre.

Comme dans cette foule il se trouvait un certain nombre de personnes de connaissance, on s’arrêtait en se rencontrant, et alors les deux courants se mêlaient, ceux qui montaient et qui allaient voir interrogeaient ceux qui descendaient après avoir vu.

— Eh bien ?

— Je vous recommande une robe de velours marron, garnie de fourrure de renard bleu, très jolie et très riche.

— On m’a parlé d’un ameublement de boudoir, peut-on le regarder ?

— En soie verte ; étonnant.

Contre les murs de la salle étaient tendus les rideaux de fenêtres et les portières ; puis, çà et là, mais en bon ordre, étaient placées les différentes pièces du mobilier.

En entrant dans cette salle, le marquis eut le cœur serré, et son premier mouvement fut de retourner en arrière ; mais un flot de nouveaux arrivants le poussa en avant.

Si la circulation s’était faite avec régularité, la foule, qui devait entrer par une porte et sortir par une autre, eût pu défiler assez rapidement ; mais on s’arrêtait pour tâter un meuble ou manier une étoffe, tourner et retourner une robe ; on s’arrêtait surtout pour causer, pour se communiquer ses impressions, pour s’interroger, pour rire, pour bavarder, pour blaguer, et alors il se faisait des arrêts ; on piétinait sur place, sans pouvoir avancer.

Malgré son empressement à sortir de cette cohue, le marquis ne pouvait avancer aussi vite qu’il le désirait. Sa grande taille et sa force lui eussent, il est vrai, permis de se faire faire place ; mais comme la plupart de ceux qui sont grands et forts, il mettait une extrême douceur dans ses mouvements.

Comme il trouvait son chemin barré par un groupe compact, le nom d’Otto frappa son oreille.

— Ah çà ! mon cher, expliquez-moi donc, je vous prie, comment ce mobilier est aussi complet. Lajolais était depuis quelque temps dans la gêne, il me semble. Comment se fait-il qu’elle n’ait pas vendu son mobilier pièce par pièce, ses diamants, ses bijoux, ses dentelles ?

— C’est que le jeune Otto, qui a une certaine expérience malgré sa jeunesse, voulait avoir ce mobilier complet ; pour cela, il s’était fait consentir par Lajolais une vente fictive qui, à un moment donné, l’aurait rendu seul propriétaire de tout ce qui est exposé là. Mais, à la requête des créanciers, il y a eu procès, la vente a été annulée, et les saisies ont conservé en bloc ce qui eût pu disparaître en détail avec un peu d’adresse. Cette fable montre que qui trop embrasse mal étreint.

— Et il embrasse beaucoup, le jeune Otto ?

— Oh ! beaucoup, et même il paraît qu’il étreint très bien ; seulement, ça c’est autre chose. Mais j’aperçois la baronne Trouvais avec ses filles ; pardonnez-moi de vous quitter, il faut que j’aille la saluer.

— Elle amène ses filles ici ?

— Elle les conduit partout avec elle.

— C’est gentil !

La baronne Trouvais qui, en sa qualité de faible femme, n’avait point les scrupules du marquis pour bousculer les gens, se faisait faire place ; quand les groupes ne s’ouvraient point devant elle, de la main elle écartait les personnes qui l’empêchaient de passer.

Au reste, sa tâche était assez facile ; car, en voyant entrer cette femme et ses deux filles, qui marchaient, roides et guindées, sur les talons de leur mère, il s’était produit dans la foule un mouvement de curiosité, et l’on faisait haie sur leur passage.

Avançant ainsi rapidement, elle arriva jusque auprès du marquis ; là le jeune homme qui avait parlé d’Otto l’arrêta avec de bruyantes démonstrations de politesse.

— Ah ! mon cher, dit-elle, je suis heureuse de vous rencontrer ; vous allez me guider au milieu de cette cohue. Quel drôle de monde !

— Mais il me semble qu’il y a là des représentants de tous les mondes.

— C’est là ce qui rend l’ensemble si drôle. Vous avez déjà vu cette défroque ?

— Oui.

— Alors vous pouvez me la montrer ? On m’a parlé d’un boudoir très curieux.

— Le voici précisément.

De même qu’elle s’était fait faire place pour arriver jusque-là, de même elle sut écarter ceux qui la gênaient pour examiner les différents meubles de ce boudoir. Toujours sur ses talons, ses filles la suivaient sans dire un mot.

— C’est là tout le mobilier de ce boudoir ? dit-elle au jeune homme, sur le bras duquel elle s’appuyait.

— Mais oui ; vous vouliez autre chose ?

— Je me figurais autre chose : la batterie de cuisine est plus que médiocre.

— Mais vous savez bien, chère baronne, que ce ne sont pas les casseroles qui font la bonne cuisine ? c’est la cuisinière.

— C’est égal, il doit manquer quelques meubles là-dedans ?

— Mais non, je vous assure ; voyez le catalogue : meuble à deux corps formant vitrine et étagère, le voici ; console en bois doré, la voilà ; étagère en bois de rose, c’est celle-là ; table à ouvrage, table de milieu, vous les voyez ; enfin, canapé et fauteuils recouverts en soie verte, les voici.

— On peut toucher ? demanda la baronne.

— Mais certainement.

Alors elle s’approcha du canapé, et, de sa main ouverte, elle appuya à plusieurs reprises sur les élastiques.

Puis se retournant vers son compagnon :

— C’est exactement comme les nôtres, dit-elle ; puisque ce n’est que ça, j’en ai assez ; allons-nous-en.

Et, toujours suivie de ses filles, elle se dirigea vers la porte de sortie sans daigner jeter un coup d’œil aux meubles ou aux objets de toilette devant lesquels elle passait.

Cependant, malgré son assurance et son habileté à déranger les gens, elle fut bientôt obligée de s’arrêter devant une masse compacte qui formait un obstacle à peu près infranchissable. On se pressait, on se tassait, et les femmes qui étaient aux derniers rangs se haussaient sur la pointe des pieds pour tâcher de voir devant elles.

— Qu’est-ce qu’il y a là ? demanda la baronne.

— Les robes : le catalogue en décrit 117.

— 117 ! Ça, c’est mieux. Voyons un peu…

Ému par ce qu’il retrouvait de connu dans ce mobilier, écœuré par ce qu’il entendait, le marquis allait se décider à sortir, se sentant incapable de continuer sa recherche, lorsque ses yeux tombèrent sur un piano qu’il crut reconnaître.

Il s’approcha. Il ne se trompait pas : ce piano d’Érard, c’était lui qui l’avait donné autrefois à Emma.

Son choix fut aussitôt arrêté ; il ferait racheter ce piano pour Denise.

Aussitôt il se hâta de sortir de cette salle, et sans pitié il bouscula les femmes qu’il trouva sur son passage dans l’escalier ; il n’avait que du mépris pour ces honnêtes femmes qui arrivaient empressées, poussées par une curiosité malsaine. Que venaient-elles chercher ? Pour un peu il leur eût crié : « Allez-vous-en ; ce que vous faites est honteux. »

En rentrant chez lui, on lui dit qu’une dame l’attendait depuis une heure dans le salon.

— Quelle dame ? Elle a donné son nom ?

Le domestique tendit une carte :

 

Madame Clémence Beaujonnier.

XVI

Avant de passer dans le salon, où l’attendait madame Clémence Beaujonnier, le marquis entra chez Denise.

— Oh ! mon parrain, dit-elle en venant à lui, comme vous avez été longtemps !

— Ne me grondez pas, mon enfant ; c’est pour vous que je suis sorti. Il faut que vous sachiez, si vous ne le savez déjà, qu’on vend après-demain le mobilier de votre mère. J’aurais voulu empêcher cette vente ; mais, pour plusieurs raisons trop longues à vous expliquer, cela m’a été impossible. J’ai voulu cependant que tout ce qui avait appartenu à votre pauvre maman ne disparût pas, sans qu’il vous en restât un souvenir. Je viens de donner un ordre pour qu’on achète son piano. Ce piano, je le lui avais offert autrefois ; je serai heureux de le voir entre vos mains.

— Je voudrais tant trouver de paroles pour vous remercier ; mais, si je reste muette devant vous, ne croyez pas, mon parrain, que je ne vous suis pas reconnaissante de toutes vos bontés.

— À propos de ce piano, continua le marquis en interrompant cet élan de gratitude, je dois vous dire que votre institutrice m’attend au salon ; ou plus justement la personne qu’on me propose pour être votre institutrice, car je ne veux pas la choisir sans qu’elle vous plaise. Vous n’êtes pas une enfant à laquelle on impose une maîtresse.

Elle voulut dire qu’elle accepterait la maîtresse qu’il lui donnerait, mais il lui ferma doucement la bouche :

— On est de bonne foi quand on prend ces engagements, mais il arrive un moment où l’on ne peut pas les tenir. Je désire éviter cela, et, comme il est probable que vous garderez votre institutrice pendant plusieurs années, il faut nous entourer de toutes les précautions que l’expérience enseigne. Je vous ferai donc appeler tout à l’heure, et, sans y mettre d’affectation, vous étudierez attentivement la personne qui est là. Plus tard vous me direz votre sentiment et s’il est conforme au mien ; d’un autre côté, si les renseignements que je me charge de prendre sur madame Beaujonnier – c’est son nom, – sont satisfaisants, nous partirons demain ou après demain pour Rudemont. À bientôt.

Et il entra dans le salon.

À son approche, une jeune femme, vêtue avec une simplicité qui n’excluait ni le goût ni l’élégance, se leva et s’inclina.

Quand elle releva la tête, le marquis remarqua qu’elle était jolie : le visage était agréable, bien que des sourcils noirs et touffus lui donnassent une expression un peu trop dure ; les yeux étaient pleins de feu. Mais surtout ce qui frappait en elle, c’était la finesse, la sveltesse de toute sa personne : une petite chatte noire, mignonne et souple.

De sa main finement gantée, elle tendit une lettre au marquis.

Elle ne contenait que les lignes suivantes :

« La personne est décidément jolie, mais elle me présente de telles garanties que je vous l’envoie quand même. Je vous la recommande sous tous les rapports : c’est une perle. »

Le marquis, ayant soigneusement serré la lettre dans sa poche, revint vers madame Beaujonnier.

— La lettre que vous venez de me remettre, dit-il, est courte ; mais on ne saurait la souhaiter plus précise. Elle se termine par ces mots, que je demande à votre modestie la permission de citer, afin que vous sachiez sous quels auspices vous vous présentez : « Je vous la recommande sous tous les rapports : c’est une perle. »

Madame Beaujonnier porta vivement les deux mains en avant par un geste plein de pudeur ; puis sans répondre, elle baissa la tête pour cacher son trouble.

— Je ne voudrais pas insister sur ce mot d’une façon gênante, continua le marquis ; cependant permettez-moi de vous dire que c’est précisément une perle que je demande. Deux mots d’explication vont vous faire comprendre mon exigence.

Alors il raconta brièvement, s’en tenant au strict nécessaire, comment Denise avait été placée dans une pension où son instruction avait été négligée d’une façon déplorable, et comment, par suite d’un concours de circonstances malheureuses, la mère de la jeune fille n’avait pas pu la surveiller.

Cette partie de son explication fut assez entortillée ; mais madame Beaujonnier ne laissa paraître aucune surprise. Elle écoutait avec attention, surtout avec discrétion, et, par son attitude, elle semblait dire : « Vous n’avez pas besoin de me raconter tout cela. » Comme le respect l’empêchait d’interrompre, elle se taisait ; mais ses yeux mobiles, qui ne semblaient pouvoir se poser sur ceux du marquis, mais ses mains à demi soulevées et tendues en avant, mais ses épaules légèrement rejetées en arrière, tout en elle protestait : « C’était trop, beaucoup trop. »

Désormais débarrassé de ce qu’il y avait de difficile dans la situation, le marquis s’expliqua plus franchement et par suite plus rapidement, en disant ce qu’il voulait.

L’éducation qu’il désirait faire donner à sa pupille était celle d’une femme du monde : la connaissance, en littérature, en art et en histoire, de tout ce dont une femme peut parler ou entendre parler ; en science, quelques notions générales ; une langue vivante, autant que possible l’anglais, parce qu’il le comprenait, et la musique.

Denise était intelligente et douce ; il espérait qu’elle serait docile. D’ailleurs, il ne s’agissait point de la diriger comme une petite fille, mais plutôt comme une camarade plus jeune. À côté des leçons proprement dites, il y aurait les promenades, les conversations, dans lesquelles elle pourrait apprendre beaucoup.

Pour cela il fallait que l’élève et l’institutrice vécussent dans une intimité continue, et cela serait facile à Rudemont si l’institutrice voulait se plier à certaines exigences, qui, d’ailleurs, ne seraient pas bien dures.

Le château étant vaste, Denise et l’institutrice auraient chacune un appartement particulier, mais qui serait en communication. Elles vivraient dans cet appartement comme si elles étaient chez elles. Tout ce que le marquis demandait, c’était qu’elles descendissent l’une et l’autre au dîner. Elles auraient une voiture à leur disposition pour sortir quand elles voudraient ; le marquis désirait seulement qu’elles fussent au château tous les jours à cinq heures, parce qu’à ce moment il monterait chez elles pour s’entretenir de leurs études et voir par lui-même, non par défiance, mais pour son plaisir, les progrès de l’enfant.

Bien que madame Beaujonnier parût ordinairement maîtresse d’elle-même et de l’expression de ses émotions, elle n’avait pas pu retenir un mouvement de satisfaction en entendant parler de l’appartement particulier et de la voiture : évidemment ce côté matériel la touchait et lui donnait de bonnes espérances, elle ne serait pas dans une bicoque.

— Maintenant, continua le marquis, que je vous ai expliqué mes exigences, je vous prie de me dire si vous croyez pouvoir les accepter.

Les quelques mots que madame Beaujonnier avait prononcés depuis l’entrée du marquis dans le salon l’avaient été avec l’accent français le plus pur. Grande fut la surprise du marquis lorsqu’il l’entendit lui faire sa réponse dans un anglais non moins pur.

Et comme il laissait paraître cette surprise :

— Je parle les deux langues avec une égale facilité, dit-elle, et, comme vous savez l’anglais, j’ai voulu vous prouver que je serais en état d’enseigner « une langue vivante » à mademoiselle Denise. Pour le reste, j’ai mes diplômes, et je crois que vous préférerez cette garantie à un examen. Quant à la musique, ma réponse, si vous le voulez bien, sera analogue à celle que je vous ai faite au sujet de la langue anglaise.

Disant cela, elle se leva et se dirigeant vers le piano, elle l’ouvrit.

Le marquis voulut l’arrêter ; mais, avec un sourire mêlé de tristesse, elle s’assit sur le tabouret.

— Quand on demande aux gens s’ils savent marcher, la meilleure réponse qu’ils puissent faire c’est de marcher.

Comme le marquis regardait avec inquiétude du côté de la chambre de Denise :

— Ne craignez pas que je blesse la douleur de votre pupille par une musique dansante, dit-elle.

Et, tout de suite, elle se mit à jouer un morceau d’un caractère grave, plein de tristesse et de poésie.

— C’est la Marche funèbre de Chopin, dit-elle en regardant le marquis, à demi tournée vers lui.

Le marquis n’était pas grand musicien, mais il fut surpris de la sûreté avec laquelle elle avait exécuté ce morceau.

Il fit appeler Denise, et la présentation de l’élève à la maîtresse et de la maîtresse à l’élève eut lieu.

Pendant dix minutes, on s’entretint de choses et d’autres ; puis madame Beaujonnier se leva.

— J’aurai l’honneur de vous voir demain ou après-demain, dit le marquis ; voulez-vous avoir la bonté de me laisser votre adresse ?

À cette demande, madame Beaujonnier eut une légère contraction des sourcils. Cependant, sans répliquer, elle écrivit cette adresse sur sa carte.

Puis, comme le marquis la reconduisait jusqu’à la porte de sortie, tandis que Denise restait dans le salon :

— Votre pupille est vraiment charmante, dit-elle.

— Eh bien ! demanda le marquis, revenant auprès de Denise, comment trouvez-vous votre institutrice ?

— Charmante.

— C’est le mot qu’elle m’a dit en parlant de vous. La question de sympathie est donc décidée, maintenant le reste me regarde.

XVII

Par cela précisément que madame Beaujonnier était vraiment charmante, le marquis se trouva inquiété.

Comment une femme pareille en était-elle réduite à se faire institutrice ?

La gêne sans doute, peut-être la misère ; mais qui avait amené cette gêne ? c’était là ce qu’il fallait apprendre.

Connaissant les relations du capitaine Beaujonnier avec les marchands de chevaux des Champs-Élysées, le marquis résolut de commencer par là son enquête. Le mari pouvait expliquer la femme, au moins il pouvait expliquer sa détermination.

Propriétaire d’un haras célèbre, le marquis était connu de tous les marchands de chevaux de Paris.

Le premier qu’il interrogea ne put pas satisfaire sa curiosité ; il connaissait le capitaine pour un cavalier remarquable, et c’était tout. Le second fut plus explicite.

— Si monsieur le marquis était arrivé une heure plus tôt, il aurait vu le capitaine Beaujonnier, qui précisément vient de prendre un de mes chevaux pour aller faire un tour au Bois.

— Il vous prend des chevaux tous les jours ?

— Il me prend ! c’est-à-dire que, comme il monte très bien, je lui donne un cheval, tantôt l’un, tantôt l’autre.

— En un mot, vous vous rendez mutuellement service.

— Précisément, monsieur le marquis a dit le mot : c’est un vrai homme de cheval, par malheur la fortune lui manque.

— Et de quoi vit-il… ostensiblement ?

— De bien des métiers. Il écrit dans un journal de sport. Bien entendu, il ne fait pas les premiers articles, il n’a pas assez de raisonnement pour cela ; mais ceux qui donnent la marche de la course, vous savez : « Contrebande et Piétro partent en tête, la Musique est dernière. » Ça ne demande que des bons yeux et un crayon agile. Il est aussi le correspondant du Sporting life ; au betting, il fait les paris du duc. Enfin il…

— Enfin il a encore ce que vous lui faites gagner, n’est-ce pas ? mais il me semble que tout cela ne constitue pas quelque chose de solide.

— Hé ! hé ! les bénéfices sont encore assez considérables, additionnés bout à bout ; mais, fussent-ils deux fois, dix fois, plus forts, ils seraient encore insuffisants. Le capitaine est ce que nous appelons un panier percé, rien de ce qu’on y met n’y reste : une seule ouverture pour l’emplir, vingt pour le vider. Joueur comme les cartes, déjeunant bien, dînant mieux, soupant comme si c’était son unique repas, et avec cela des passions !

— Mais il est marié ?

— Je crois bien, et a un joli petit amour de femme encore ; mais il ne faut pas que monsieur le marquis se figure que c’est le mariage ou que c’est une femme qui peut retenir le capitaine. Un terrible homme, je vous le jure ! Moi, qui pourtant en ai vu de tous les genres, je vous avoue que celui-là me fait quelquefois peur quand je l’entends causer. Ce ne sont pas les préjugés qui l’ont empêché de réussir dans la vie, vous pouvez me croire.

— Et qui l’a empêché ?

— Ses vices, monsieur le marquis.

— Ce sont ses vices qui l’ont fait sortir de l’armée ?

— Pas précisément, parce que dans l’armée, vous savez, on n’est pas toujours très bégueule ; mais, pour la satisfaction de ces vices, le capitaine a été trop loin, et on l’a forcé à donner sa démission.

— Qu’appelez-vous trop loin ?

— Dame ! monsieur le marquis, ça c’est une histoire, et je ne la sais pas très bien, car vous devez croire que le capitaine ne la raconte pas ; il se vante pourtant de bien des canailleries, mais pas de celle-là.

— Enfin, vous avez entendu raconter cette histoire.

— On dit donc que quand le capitaine eut fini de croquer la fortune lui venant de son père, il demanda à passer dans la remonte, parce que dans la remonte, vous savez, on a un certain maniement d’argent, et, quand on le veut, on peut se faire graisser la patte. Avec sa connaissance du cheval, c’était la vraie place du capitaine, on ne s’arrêta qu’à cette considération, sans examiner ou bien sans connaître toutes celles qui lui étaient contraires, et on l’envoya à Saint-Lô. Au bout d’un an, ce qui devait arriver arriva ; on constata de graves irrégularités dans sa caisse, et de plus, il y eut quantité d’éleveurs qui se plaignirent de ne pas avoir touché le prix des chevaux que le capitaine était censé leur avoir payé. Il fallait passer en justice ou donner sa démission ; le capitaine avait des amis et des protecteurs, on étouffa l’affaire, et l’on se contenta de sa démission. Ce fut alors qu’il vint à Paris dans la dernière des misères, car il avait dû restituer les sommes détournées. Voilà l’histoire au moins telle qu’on la conte.

— Je vous remercie.

— Si vous tenez à savoir la vérité vraie, je vous engagerais à vous renseigner auprès d’officiers de son ancien régiment ou bien au ministère, si vous y connaissez quelqu’un qui veuille bien parler.

Cet entretien avait lieu au milieu d’une de ces allées, sablées de sable jaune, qui s’ouvrent sur les Champs-Élysées. À ce moment, un cavalier parut au bout de cette allée.

— Voilà précisément notre homme.

Et le marquis qui savait comment on monte à cheval, admira le capitaine lorsqu’il passa devant eux. Le cheval, blanc d’écume, montrait que la leçon qu’il venait de recevoir avait été rude ; le capitaine était calme et froid, sa tenue était d’une correction irréprochable.

— Ça ira, dit-il au groom qui vint au devant de lui ; seulement, quand vous le sortirez, mettez-lui des rênes de sûreté.

Puis il se dirigea du côté où se tenait le marchand de chevaux.

C’était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, de taille moyenne, maigre et sec ; sa tête avait de la finesse. Sur la blancheur mate de son visage, se dessinaient des moustaches noires en croc ; ses cheveux étaient coupés en brosse. Sa physionomie était dure, son attitude hautaine. Sa taille fine était serrée dans une redingote bleue, au revers de laquelle se montrait un ruban rouge ; un pantalon à la hussarde laissait voir ses pieds petits et cambrés ; son chapeau était incliné légèrement sur l’oreille, en vainqueur.

Arrivé à une courte distance du marquis, il le toisa des pieds à la tête, avec tout le mépris qu’un roquet éprouve naturellement pour un colosse ; puis, pirouettant sur le talon, il se mit à se promener de long en large ; sifflant une valse, et de temps en temps coupant l’air devant lui avec sa cravache.

— Allez donc à lui, dit le marquis au marchand de chevaux ; il paraît vouloir vous parler.

En effet, il avait à dire une chose très intéressante pour lui et intime, cinq louis à demander.

— Mon capitaine, c’est impossible. Vous êtes trop en avance.

— Un louis alors, j’en ai absolument besoin.

— C’est impossible !

— Vous ne me refuserez pas cent sous au moins ?

Les cent sous ne furent pas refusés.

Le marquis, par ce qu’il avait entendu et ce qu’il avait vu, en savait assez sur le compte du capitaine ; il n’avait pas besoin d’en apprendre davantage. Avec un pareil mari, il était tout naturel que madame Beaujonnier voulût quitter Paris et se faire une vie indépendante ; cette intention était même une bonne note en sa faveur, la pauvre malheureuse !

Son enquête terminée du côté du mari, il la commença du côté de la femme, car le mot de son amie : « je vous la recommande sous tous les rapports, » n’était point suffisant pour le rassurer. Il voulait quelque chose de plus net que cette phrase banale. Pourquoi, comment était-elle recommandable ? D’où venait-elle ? qu’était-elle ?

Mis en rapport avec le père de la jeune fille dont madame Beaujonnier avait fait l’éducation, il obtint des réponses précises à toutes ses questions.

Madame Beaujonnier, née Clémence Obriot, avait eu pour père un artiste, un musicien, qui, n’ayant rien à laisser à sa fille et se sachant condamné à mourir jeune, avait fait donner à son enfant, qu’il adorait, une éducation solide et brillante, espérant qu’avec cette éducation elle pourrait, le jour où elle resterait seule, se tirer d’affaire dans la grande bataille de la vie, qui pour lui avait été rude. Il était mort au moment où Clémence allait atteindre ses dix-huit ans, et alors celle-ci s’était faite institutrice. L’instruction qu’elle avait donnée à son élève avait été parfaite, et pendant trois ans ne lui avait mérité que des éloges. Les seuls reproches qu’on eût pu lui adresser auraient porté sur son caractère, qui était un peu trop dur ; sur sa volonté qui était trop obstinée ; et sur sa coquetterie, qui était un peu trop vive avec certaines gens, mais cependant sans que jamais rien de grave se fût produit, – besoin de plaire, sans engagement de sa part.

À vingt-et-un ans, elle avait voulu épouser le capitaine Beaujonnier, qui était alors un brillant officier, menant grande vie, et très lancé. Malgré les observations amicales qui lui avaient été faites sur les dangers d’un mariage avec un homme de ce caractère, elle avait persisté dans son désir. L’aimait-elle ? Cela n’était pas prouvé. Mais il était certain qu’elle avait horreur de la dépendance dans laquelle sa position la maintenait ; le mariage était pour elle l’affranchissement.

Le marquis fut un peu effrayé par cette coquetterie et cette ambition ; mais, comme, d’un autre côté, les renseignements qu’on lui donnait étaient excellents, il se décida à accepter madame Beaujonnier pour institutrice, et tout de suite il voulut aller lui annoncer qu’ils partiraient le lendemain.

L’adresse qu’elle lui avait donnée était rue du Fau-bourg-Saint-Honoré ; il trouva au numéro indiqué une maison meublée d’assez mauvaise apparence, et il monta au troisième étage.

Un domestique en tablier blanc, qui nettoyait l’entrée, l’introduisit dans un petit salon où se trouvait une table servie, et lui dit que madame Beaujonnier était en ce moment occupée, mais qu’elle allait venir bientôt.

Machinalement, le marquis regarda cette table ; elle était étrangement servie. Sur une serviette sale recouvrant le tapis, étaient posés un pot de rillettes, une boîte de sardines et une bouteille de pale ale ; un déjeuner acheté chez l’épicier du coin.

Tout à coup un bruit de voix frappa ses oreilles, venant de la pièce voisine ; celle de madame Beaujonnier et une autre qui lui était inconnue.

— J’attendrai encore jusqu’à demain, disait cette voix ; si demain vous ne payez pas, je vous expulse. Vous n’avez pas besoin de me faire ces yeux-là : avec moi, ce sont des manières perdues. Je ne me laisse pas payer avec cette monnaie.

Il ne convenait pas au marquis d’entendre cette conversion, même involontairement ; il frappa à la porte.

On ouvrit. En le reconnaissant, madame Beaujonnier rougit jusqu’aux cheveux.

— Ah ! monsieur le marquis, murmura-t-elle.

Le propriétaire sortit en saluant tout bas, et le marquis put dire ce qu’il avait à dire.

Puis, au moment de partir, posant quelques billets de banque sur la cheminée :

— Au moment d’un départ, dit-il, on a quelquefois des achats à faire ; permettez-moi de vous avancer cet à-compte sur vos appointements. À demain !

Le lendemain, à dix heures, madame Beaujonnier arriva seule à la gare Montparnasse ; son mari ne l’avait pas accompagnée. Elle trouva le marquis et Denise qui l’attendaient.

Le domestique du marquis alla au devant d’elle pour lui présenter son billet et s’occuper de ses bagages.

Ils consistaient, ces bagages, en une seule malle. Quand on la mit sur la bascule, le facteur annonça douze kilos.

Alors le domestique, qui était un homme respectueux, se mit à rire silencieusement.

— Douze kilos, l’institutrice ; elle n’avait donc pas de chemises ?

XVIII

La lettre par laquelle le marquis annonçait son arrivée à Rudemont avait produit un grand émoi au château.

Que le marquis revînt, cela était naturel. Mais il disait qu’il serait accompagné d’une jeune fille, sa pupille, et de l’institutrice de celle-ci ; il donnait ordre aussi de préparer, les appartements du château au-dessus des siens. Qu’est-ce que cela signifiait ?

Quelle était cette jeune fille ?

— C’est cette Denise dont parlait la lettre, avait dit M. de Carquebut, la fille de cette ancienne maîtresse qui écrivait au marquis : « C’est pour elle que je me tourmente, c’est pour elle que je parle. »

— Cela est bien évident, et il n’est pas nécessaire d’être devin pour arriver à cette conclusion.

— Il n’en est pas moins vrai que pour arriver à cette conclusion, il faut avoir lu cette lettre, et que ce n’est pas toi qui l’as lue.

Madame Mérault ne trouva pas à propos de récriminer, touchant la lecture de cette lettre.

— Que cette jeune fille soit la Denise en question, cela ne fait pas de doute, dit-elle ; mais ce qu’il importe de connaître, ce sont les liens qui attachent cette Denise au marquis.

— Tu peux dire qu’elle est sa fille.

— Monsieur mon frère !

— Ne prends pas tes grands airs, et franchement avoue tes craintes. Tu as peur que cette enfant ne soit la fille du marquis. Pourquoi ne pas le dire ?

— Parce que je ne dis que ce que je sais ; et cela, je l’ignore.

— Est-ce que si elle n’était pas sa fille, il l’amènerait ici ? Est-ce qu’il lui donnerait l’appartement du premier, le plus beau du château, celui qu’il m’a refusé, à moi, son cousin, son héritier ? C’est sa fille, je te dis que c’est sa fille.

— Je n’en sais rien ; mais, si je me souviens bien des termes de cette lettre, que vous avez lue malgré moi, ils disaient que le marquis et cette Emma Lajolais, son ancienne maîtresse, ne s’étaient pas vus depuis dix ans ; or, on ne reste pas dix ans sans voir une femme, quand on en a un enfant.

— Quand cette femme est vieille !

— Ce que vous dites-là est cynique, mais je ne m’y arrête pas, et je poursuis mon raisonnement. D’un autre côté, cette Emma Lajolais dit, toujours dans cette même lettre, qu’elle se tourmente pour sa fille. Or, si cette fille avait été l’enfant du marquis, sa mère n’aurait pas eu à se tourmenter pour elle. Ayant été la maîtresse du marquis, elle devait le connaître, et par conséquent savoir très bien comme il est facilement prenable par les choses de sentiment.

— Un pauvre homme !

— On n’est point un pauvre homme parce qu’on se laisse prendre par le cœur.

— Un niais, un jobard, qu’on dupe avec de belles paroles ; quelle confiance, dans notre position ici, pouvons-nous avoir en un pareil caractère ? C’est là une situation intolérable ; pas un moment de tranquillité ; toujours sur le qui-vive. Et comme si ce n’était pas assez de toutes nos inquiétudes, maintenant nous allons avoir à nous défendre contre cette petite peste qui nous arrive de Paris. Parisienne, fille de comédienne : ça va être une langue dorée, une enjôleuse. Si Rudemont n’était pas en jeu, j’enverrais joliment tout promener ; j’en ai assez à la fin.

— S’emporter n’a jamais mené à rien.

— Je me fiche pas mal de ta prudence ! Me prends-tu pour un clampin par hasard ? On peut répéter mes paroles au marquis, si l’on veut ; je les lui dirai moi-même. Rudemont nous a été volé ; au lieu de le réclamer en vertu de nos droits et de continuer les procès de notre père, nous avons la bonté de vivre ici en paix avec le marquis : c’est bien le moins, il me semble, que de son côté il nous donne cette paix. Et je dis qu’il ne nous la donne pas, et je me plains, et voilà. Quant à cette petite, il faudra voir.

— Ce qu’il faudrait voir tout d’abord, ce sont les liens qui attachent cette enfant au marquis.

— Sa fille, parbleu !

— Sa fille, c’est possible ; mais ce n’est pas prouvé.

— Si cette enfant n’est pas la fille du marquis, il peut l’adopter ; alors elle devient sa fille, et elle a sur sa succession les mêmes droits que ceux qu’y aurait un enfant né en mariage. Si au contraire, elle est sa fille…

— Elle ne serait jamais qu’une bâtarde.

— Oui ; mais, s’il l’a reconnue ou si plus tard il la reconnaît, elle devient capable de lui succéder : la loi est là.

En sa qualité de veuve de magistrat, madame Mérault parlait beaucoup de la loi, et, à vrai dire, elle en parlait avec intelligence : elle avait fait du code une étude plus sérieuse qu’il n’appartient ordinairement aux femmes, et, sur le titre des successions, elle eût pu soutenir une discussion avec un homme d’affaires.

À ce mot « la loi, » M. de Carquebut resta embarrassé, ce qui d’ailleurs lui arrivait souvent dans ses conversations avec sa sœur. Toujours grincheux, toujours violent, il ne pouvait pas se faire aux manières prudentes, aux paroles posées de sa sœur, et, après quelques minutes de discussion, il s’exaspérait, la colère l’emportait, et il disait tout ce qui lui passait par la tête, même ce que plus calme il eût voulu tenir caché.

— À quoi pensez-vous ? demanda madame Mérault après un moment de silence.

— À nous débarrasser de cette fille.

— Et comment cela ?

— En lui rendant la vie insupportable ici, elle s’en irait.

— Et si elle ne s’en allait pas, si c’était celui qui lui rend la vie insupportable qui partait ?

M. de Carquebut se mit à sourire et, tortillant sa moustache rousse en se balançant d’un air dégagé :

— Il y aurait bien encore un moyen, dit-il.

— Lequel ?

— Ce serait de prendre la fille pour soi : avec elle, on aurait tout.

Madame Mérault leva les bras au ciel dans un mouvement d’indignation.

— Vous êtes fou ! Comment pouvez-vous croire que le marquis irait donner un enfant à un homme de votre âge ?

— Dame ! on pourrait l’y forcer.

— Mais c’est une enfant ; un enfant, entendez-vous ?

— Quinze ans, seize ans ; de plus jeunes qu’elle se sont laissé prendre.

— Oh ! monsieur ! Et c’est mon frère qui parle ainsi ? c’est indigne. Vous pouvez croire que le marquis consentirait jamais à donner sa fille, une fille de seize ans, à un homme de cinquante-huit ans ! C’est de la folie, je vous dis que c’est de la folie.

— Mais ce qui ne serait pas de la folie, n’est-ce pas, s’écria-t-il en frappant un formidable coup de poing sur la table, ce serait qu’il la donnât, cette fille de seize ans, à un joli cœur de vingt-six, à monsieur mon neveu, par exemple, à ton grand nigaud de fils ?

Au mouvement involontaire qui échappa à madame Mérault, il fut évident qu’elle avait été atteinte par cette réplique, assénée comme le coup de poing qui avait ébranlé la table.

— Je vois dans ton jeu, s’écria-t-il en poursuivant. Cette bâtarde, tu la trouves bonne pour ton fils, et alors il aurait tout l’héritage, n’est-ce pas ? Et moi, et moi ? Ah ! mille tonnerres ! cela ne sera pas, je le jure. Et quand je devrais brûler le château, éventrer la fille, et casser les reins à ton fils, je te dis que ça ne sera pas. Si c’est la guerre, ce sera la guerre, et vous verrez tous comment je la fais.

Sur cette menace, donnant un violent coup de pied dans la porte, il était sorti, le visage empourpré, les veines du front et du cou gonflées comme si elles allaient crever, tout le corps secoué par le tremblement de la fureur.

XIX

Pendant que M. de Carquebut et madame Mérault se préparaient ainsi à recevoir la pupille du marquis, celui-ci de son côté préparait Denise et surtout madame Beaujonnier à faire leur entrée à Rudemont.

Tout d’abord, il n’avait pensé ni à M. de Carquebut ni à madame Mérault, quand il s’était résolu à prendre Denise près de lui. C’était un devoir qu’il accomplissait envers cette enfant, et pour cela il n’avait besoin de consulter personne ni de demander l’approbation de celui-ci ou de celle-là… De même qu’il avait cru devoir autrefois recueillir son cousin et sa cousine, de même aujourd’hui il recueillait Denise.

Mais à mesure que le moment de revenir à Rudemont s’était rapproché, il avait commencé à se dire que l’introduction de Denise au château pouvait demander certains ménagements.

Depuis dix années le frère et la sœur, encouragés par son indifférence, avaient pu jusqu’à un certain point se considérer comme les maîtres de la maison.

Que lui importait que M. Arthème Fabu prît de grands airs avec ses fermiers, ses fournisseurs, ou ses domestiques, et exigeât d’eux des témoignages de respect ou des marques d’obéissance ostensibles ; au fond, ces gens savaient bien qu’il y avait un marquis de Rudemont, et quand l’occasion s’en présentait, ils ne manquaient jamais de montrer l’estime et l’attachement qu’ils avaient pour le vrai maître. Il préférait être aimé plutôt qu’être craint, et s’il avait quelquefois souffert de l’importance que s’attribuait son cousin, c’était à cause du ridicule que celui-ci se donnait ; précisément par cela qu’ils étaient parents, il eût voulu lui épargner les moqueries dont on le poursuivait dans le pays.

Que lui importait que madame Mérault gouvernât tout dans le château, gens, bêtes et choses, avec une autorité jalouse ! Il n’avait pas la manie du commandement et, dans une certaine mesure, il était bien aise qu’on le débarrassât de l’ennui d’avoir une volonté et surtout d’affirmer cette volonté.

Profitant de son indifférence en matière d’autorité, le frère et la sœur avaient, il est vrai, poussé un peu loin leurs empiétements. Il le savait, car, lors même qu’il ne l’eût pas vu, on avait pris soin de l’en avertir charitablement, pour son bien et dans son intérêt ; mais il n’en avait jamais pris grand souci.

Arthème par forfanterie s’amusait quelquefois à lui monter ses chevaux, ou bien à lui faire une querelle d’Allemand en public, afin de bien affirmer qu’il n’était pas un cousin pauvre ; eh bien ! après ?

Madame Mérault, s’il amenait des amis au château sans l’en avoir officiellement prévenue, prenait des airs pincés, comme l’eût fait avec un mari une femme susceptible. Eh bien ! quel mal à cela ?

Quand il s’en était quelquefois impatienté, la réflexion lui avait toujours prouvé qu’il avait tort ; il fallait rire de ces petites misères et ne pas s’en fâcher.

Et il en avait ri, laissant aller les choses comme il plaisait au cousin et à la cousine de les diriger.

Pendant dix années, il s’était bien trouvé de ce système, et, quoique le joug qu’on lui avait imposé se fût nécessairement alourdi, l’habitude l’avait empêché de sentir la pesanteur du poids qu’il traînait.

Mais ce qu’il avait bien voulu endurer quand il ne s’agissait que de lui seul, il ne voulait pas le tolérer pour les autres, alors surtout qu’ils pouvaient en souffrir.

Il fallait donc qu’il avisât à ce que le frère et la sœur ne fissent pas sentir trop durement à Denise leur besoin de domination.

Et, d’un autre côté, il ne fallait pas que la venue de Denise blessât le frère et la sœur dans ce qu’ils pouvaient considérer comme des droits acquis.

De là pour lui la nécessité de prendre envers chacun une série de précautions.

Comme il avait Denise sous la main, il avait naturellement commencé par elle ; à Rudemont, il agirait ensuite auprès de M. de Carquebut et de madame Mérault.

Un peu avant d’arriver à la station où ils devaient quitter le chemin de fer, il avait donc expliqué à Denise la situation des personnes avec lesquelles elle allait vivre au château, et il lui avait demandé pour ces deux personnes une grande douceur dans les relations et, si cela était possible, de l’amitié.

C’était à Denise qu’il parlait ; mais, en même temps, il s’adressait par l’intonation à madame Beaujonnier.

Denise avait écouté ces recommandations comme une enfant qu’elle était, sans rien chercher au-delà de ce qu’elle entendait. On lui demandait son amitié pour des parents de son parrain : elle était toute disposée à la donner. Quoi de plus naturel ? Et elle avait répondu franchement dans ce sens.

Mais madame Beaujonnier n’avait point considéré avec cette simplicité naïve la situation qu’on lui montrait : un cousin et une cousine installés depuis dix ans dans la maison ! Ils en étaient les maîtres sans doute ; il allait falloir compter avec eux. Et elle avait cru le marquis garçon ! Ce cousin et cette cousine changeaient singulièrement la situation.

Cependant, comme il n’entrait pas dans son caractère de laisser paraître au dehors les sentiments par lesquels elle passait, elle s’était appliquée à répondre à cette communication dans les mêmes termes que Denise. Celle-ci parlait avec bonne foi ; il n’y avait qu’à répéter ce qu’elle disait. Toutes les finesses du monde ne vaudraient pas la naïveté de cette enfant.

De Paris, le marquis avait envoyé une dépêche pour commander qu’on vînt au devant de lui : en descendant de wagon, ils trouvèrent dans la cour de la gare une calèche pour eux, et une voiture pour les bagages.

Quand le valet de pied eut abaissé le marchepied, le marquis tendit la main à Denise :

— Montez, mon enfant, dit-il.

Elle sauta légèrement dans la voiture, mais alors elle eut un court moment d’hésitation : où devait-elle se placer ? Elle allait s’asseoir à reculons, lorsque le marquis l’arrêta :

— Non, là, dit-il, près de moi.

Et il présenta la main à madame Beaujonnier, qui, les places étant ainsi marquées, n’eut pas à hésiter : elle s’assit à reculons, faisant vis-à-vis à son élève.

Le marquis, qui n’attelait à ses voitures que des chevaux nés chez lui, mettait un certain amour-propre à aller vite : en une heure et demie, ils firent les six lieues qui séparent Mulcent de la station, et ils arrivèrent au bas de la colline sur laquelle se dresse le château.

Autrefois on montait du village au château par un mauvais chemin creux, qu’on appelait la cavée et qui était un véritable casse-cou ; mais, en ces dernières années, le marquis avait fait tracer une longue route contournant la colline. Moins pittoresque que l’ancienne, elle présente au moins cet avantage d’être accessible aux voitures. Après avoir longtemps tourné et retourné sous bois, elle débouche tout à coup droit sur la colline dénudée, et alors on découvre le château et son esplanade.

— Voici Rudemont, dit le marquis, et vous voyez, mon enfant, qu’il est bien nommé ; mais on prendra des précautions pour que ce pays élevé et boisé ne soit pas trop rude pour vous.

— Château-Chinon aussi était rude ; répliqua Denise avec un triste sourire, et j’y suis bien restée cinq ans sans précautions.

— On nous attend, dit le marquis en désignant de la main deux personnes qui se promenaient sur l’esplanade : vous allez tout de suite faire connaissance avec madame Mérault et M. de Carquebut.

Mais, la voiture ayant continué d’avancer rapidement, le marquis vit qu’il s’était trompé : ce n’était point M. de Carquebut qui se promenait avec sa sœur. C’était un homme à la tournure svelte et jeune, vêtu de noir et coiffé d’un chapeau à haute forme ; tout en marchant, il levait et il abaissait son bras gauche dans un mouvement régulier, comme s’il scandait ses paroles.

— Ce n’est pas M. de Carquebut, dit le marquis ; c’est un autre parent, dont j’avais oublié de vous parler, parce qu’il n’habite pas ordinairement le château : Louis Mérault, le fils de madame Mérault, un bon garçon, un brave cœur, qui n’a qu’un défaut, celui de n’être pas aussi jeune que son âge. Mais cela tient à ses fonctions : il est substitut à Condé, et il exagère un peu la gravité professionnelle. Pour lui, je ne vous demande rien : pas de condescendance d’abord, parce qu’il n’y a pas droit, et pas d’amitié, parce que de vous-même, j’en suis certain, vous lui donnerez la vôtre, comme lui, de son côté, vous donnera la sienne.

Pendant ce temps, la voiture avait gagné l’esplanade ; elle s’arrêta devant le perron. Alors Louis Mérault, s’avançant vivement, ouvrit la portière et tendit la main au marquis.

— Mon cousin, dit-il, je suis heureux d’être ici pour vous souhaiter la bienvenue.

— Et moi, mon ami, je suis heureux de te trouver là à mon retour.

Les présentations eurent lieu, et, comme madame Beaujonnier se tenait discrètement en arrière, le marquis dut la prier de ne pas s’éloigner.

À ce moment, M. de Carquebut parut sur le perron, et vivement il vint serrer la main du marquis avec mille démonstrations d’amitié et un flot de paroles. Il était heureux, très heureux que le marquis eût fait un bon voyage, enchanté…

Puis tout à coup, le tirant à l’écart :

— Jolie enfant, dit-il en montrant Denise ; elle va nous animer la maison.

Madame Mérault ayant voulu conduire elle-même Denise et l’institutrice à leur appartement, M. de Carquebut resta seul sur le perron avec Louis Mérault.

— Eh bien ! magistrat, dit-il en riant, comment trouves-tu cette poulette-là ?

— Mademoiselle Denise me paraît charmante.

— C’est de l’institutrice que je parle. Quels yeux ! J’espère qu’on va te voir souvent au château maintenant ; voilà précisément la femme qu’il faut pour t’éveiller.

— Mon oncle !

— Aussi souple que tu es roide. Si j’ai un conseil à te donner, et je te le donne, sois aimable, ça te formera. Tu me fais honte, et je n’ose pas reconnaître pour mon neveu un bon petit jeune homme qui vit à Condé comme un séminariste. Avec un peu d’adresse, le marquis ne verra rien, et ce n’est pas moi qui vous dénoncerai. Nous allons donc rire un peu. Ça devenait triste : pas de femmes. Si, dans le commencement, tu as besoin d’un bon conseil ou d’un peu d’aide, je suis là ; compte sur moi.

Le substitut avait rougi, et, pendant un moment, il était resté évidemment embarrassé ; mais à la fin il avait pris sa détermination : saluant son oncle sans dire un mot, il lui avait tourné le dos et s’était rapidement éloigné dans la direction du parc.

M. de Carquebut l’avait tout d’abord regardé se sauver sans trouver un mot ; mais tout à coup il s’était mis à rire aux éclats, et le bruit de sa voix avait poursuivi le jeune magistrat jusqu’à l’entrée du parc.

XX

Si le capitaine Beaujonnier n’avait point conduit sa femme le jour du départ de celle-ci, ce n’était point qu’il fût brouillé avec elle : c’était simplement parce qu’il s’était couché tard la veille et qu’il n’aimait pas à se lever matin.

Au bruit qu’elle faisait en allant et venant dans la chambre, il s’était cependant éveillé, et, la voyant faire bouffer devant la glace les brides de son chapeau, il l’avait appelée pour l’embrasser.

— Adieu, mon petit chat, lui avait-il dit d’une voix empâtée ; bon voyage. Si tu t’ennuies trop là-bas ou si tu ne te trouves pas bien, reviens ; seulement fais-toi donner une bonne indemnité.

Et, sur ce conseil, il s’était tourné du côté de la ruelle pour fuir le soleil déjà haut, qui le gênait.

Mais, avant de s’endormir, une idée lui avait traversé l’esprit.

— Tu m’écriras, hein ?

— Dors donc tranquille.

Madame Beaujonnier n’oubliait rien, pas même ses promesses. Après cinq ou six jours passés à Rudemont, elle pensa à tenir celle qu’elle avait donnée à son mari.

C’était un dimanche et elle n’avait rien de mieux à faire.

Elle se mit à son bureau, et bientôt sa petite main courut, rapide et légère, sur le papier.

 

« Mon vieux ca…, mon vieux pi…, mon vieux taine…, mon vieux capitaine, je mets la main à la plume pour te donner de mes nouvelles.

» As-tu trouvé le temps long depuis mon départ ? C’est une institution si bête que le mariage, qu’au lieu de te désoler de notre séparation, tu es bien homme à t’en être réjoui, respirant avec bonheur quand tu n’as plus eu de femme à tourner autour de toi et que tu t’es senti libre. Oh ! la liberté ! Comme nous nous nous serions aimés ! si l’un et l’autre nous avions été libres ! Tu es né bon garçon, c’est le mariage qui t’a rendu grognon. Moi-même, je ne suis pas née méchante fille ; mais un mari qui, toute la journée, dit : « Je veux, » ça ne dispose pas à l’amabilité. Enfin ce qui est fait est fait, et, comme le divorce n’existe plus, nous ne pouvons pas rompre notre mariage pour avoir le plaisir de vivre ensemble comme deux bons amis, comme deux amants. Cette séparation, amenée par la dureté des temps (ils ont été vraiment un peu trop durs), nous tiendra lieu de divorce.

» C’est donc à mon ami que j’écris, à un ami que j’aime d’une bonne et solide affection, pour lui dire ce que j’ai fait depuis que je l’ai quitté.

» C’est aujourd’hui dimanche, et, après avoir conduit mon élève à la messe (il fallait voir ça !), je me trouve avoir un moment de liberté.

» Puisque tu es venu une fois aux courses de Condé-le-Châtel, je n’ai pas à te parler du pays ; tu le connais. Admirable pour l’élevage des bestiaux, c’est possible ; mais, comme séjour pour une Parisienne, triste, véritablement trop triste.

» Rudemont est un vrai château ; de la grandeur, du style, une position magnifique. Si j’étais femme à me perdre dans la rêverie, je pourrais rester des heures entières sur mon balcon à regarder l’horizon sans bornes qui se déroule au loin.

» Car j’ai un balcon, un superbe balcon, sur lequel ouvrent les quatre fenêtres de ma chambre. Tu vois que je suis logée à l’aise. De ce côté, le marquis a bien fait les choses ; nous avons, mon élève et moi, le plus bel appartement du château.

» Ceci dit sur la cage, passons aux oiseaux qui l’habitent.

» Au marquis d’abord : à tout seigneur, tout honneur. Je t’ai dit que c’était un vieux beau ; mais en lui il y a mieux que les restes d’un vainqueur qui a pris sa retraite, d’autant mieux que cette retraite est volontaire. On sent à son œil noir, sous un sourcil grisonnant, qu’il suffirait d’un rien pour qu’il rentrât en service actif et je crois même singulièrement actif.

» À Paris, sa grande taille me l’avait fait paraître assez ridicule, mais ici je suis revenue de cette impression première. Dans nos appartements étriqués, il n’est pas à sa place ; la campagne, au contraire, les bois, et ce château, lui font un cadre qui est tout à son avantage. Il faut le voir surtout à cheval, lorsque d’une allée du parc il débouche au galop, la seule allure qu’il permette à ses chevaux ; il semble qu’on a devant soi un homme d’un autre temps.

» Et, à vrai dire, sous beaucoup d’autres rapports, il n’est pas de notre époque : une bonté qui va jusqu’à la bêtise, nulle défiance ; l’indifférence, sinon le mépris pour toutes les choses d’argent ou d’intérêt.

» Quand à un pareil caractère se joint une belle fortune, – 3 ou 400,000 fr. de rente en biens-fonds qu’on dépense largement ; – quand on donne l’ordre à ses gardes d’être sévères pour les délits de chasse, mais faciles ou aveugles pour les vols de bois, on est naturellement aimé dans un pays.

» C’est le cas du marquis : paysans, bourgeois, nobles, tout le monde l’adore.

» N’étaient ses opinions, il serait bien certainement le député de l’arrondissement ; mais légitimiste étroit, il n’a jamais voulu répondre aux avances qui lui ont été faites par le gouvernement.

» Lui qui est indulgent pour tout et pour tous est de ce côté féroce. Hier, à table, il disait que tous les bonapartistes ont une tare, et que c’est cette tare qui détermine leur opinion. Je te répète ce propos, afin que tu mettes ton drapeau dans ta poche, quand tu viendras me voir. Il est inutile que nous l’inquiétions ; et je ne vois pas pourquoi tu resterais bêtement fidèle à un parti qui t’a abandonné.

» Voilà mon maître, au moins tel que je l’ai vu jusqu’à présent ; maintenant passons à l’élève.

» On peut la faire connaître en un mot. Une bonne petite fille ; mais, pour le moment, rien que cela. Sous tous les rapports, elle est en retard ; en elle, rien encore d’éveillé. Cependant elle est intelligente et sera, je crois, une nature sentimentale. Présentement elle est dévorée par un ardent besoin d’affection et de tendresse ; un mot d’amitié la met en émotion. C’est par là que je compte la gagner. Je vais me faire aimer d’elle, ce qui sera facile, et, quand elle me sera solidement attachée par des liens noués aux parties les plus sensibles de son cœur, je verrai à quoi elle peut m’être utile.

» En attendant, je te prie de faire en sorte de savoir si elle est la fille du marquis. Cela paraît probable puisqu’il l’a adoptée ; mais je voudrais mieux qu’une probabilité. Je sais qu’il est assez difficile d’aller, après quinze années, repêcher dans la mer parisienne la naissance d’un enfant : mais Emma Lajolais n’était pas la première venue : c’était une comédienne à la mode, et il y a des gens qui se rappellent les faits les plus insignifiants du monde, quand ces faits se rapportent à une personne en évidence. C’est quelqu’un de cette espèce qu’il faut que tu trouves et que tu fasses causer. Je ne te demande pas de m’affirmer si le marquis est ou n’est pas le père de Denise : bien hardi est celui qui peut donner une affirmation dans une pareille question. Je te demande simplement de me dire si le marquis a été l’amant d’Emma Lajolais au moment de la naissance de mon élève.

» Ce renseignement peut devenir pour moi, c’est-à-dire pour nous, d’une importance capitale ; je te le recommande donc.

» En venant ici, je croyais trouver le château habité par le marquis tout seul ; mais il n’en est pas ainsi. Avec sa bonté naïve, le marquis a recueilli, il y a une dizaine d’années, deux parents pauvres, le frère et la sœur, et, bien entendu, les parents pauvres sont peu à peu devenus les véritables maîtres de la maison.

» L’un, le frère, est une espèce de rustre d’environ soixante ans ; fier, insolent, dur à tous, grand parleur, grand mangeur, grand coureur de gibiers de toutes sortes, et qui a une manière de renifler en me regardant qui est la plus réjouissante du monde : ses yeux s’arrondissent en boule de loto, ses narines se dilatent, ses moustaches se dressent, et il semble que comme l’ogre, il va crier : « Ça sent la chair fraîche, ici. »

» L’autre, la sœur, est une femme doucereuse, qui parle lentement et avec dignité. Quand elle vous dit : « Bonsoir, » ce simple mot dans sa bouche devient une bénédiction. C’est la veuve d’un magistrat ; elle a pour fils un bon petit jeune homme, bien correct dans sa tenue et dans son langage, qui est substitut à Condé.

» Ces bons parents, tu dois le penser, n’ont pas vu arriver Denise au château avec une bien vive satisfaction ; ils avaient fait leur plan, que la venue de l’enfant, surtout si cette enfant est la fille du marquis, menace de bouleverser de fond en comble.

» Comme ce sont d’habiles gens, la sœur surtout (chez le frère, la paysannerie a engendré la finesse), ils nous ont fait un accueil tout à fait sympathique, et mon marquis qui ne voit que ce qu’on lui montre et ne cherche jamais ce qu’on lui cache, a paru enchanté. Quand, le jour de notre arrivée au dîner, le cousin, M. Arthème Fabu de Carquebut (j’espère que les noms te montrent le personnage) a levé son verre et, d’une voix qui cherchait la bonhomie, a dit : « Arthur, je bois aussi à la venue de cette charmante enfant parmi nous ; elle sera notre fille, » mon marquis a eu la larme à l’œil.

» Pour moi qui restais les yeux baissés sur mon assiette et voyais tout cependant, j’ai compris la situation. Depuis, les quelques observations que j’ai pu faire, m’ont confirmé dans mon sentiment : nous sommes tombés en pleine guerre.

» Comment va-t-elle se faire, je n’en sais rien, mais certainement elle va être activement poussée, et je me figure que pour une personne intelligente qui assistera à cette lutte, il y aura quelque chose à gagner.

» Quoi ? vas-tu dire, comment ? À cela, je ne peux pas répondre. D’abord parce que je ne vois pas encore clairement mon but, ni surtout les sentiers par lesquels je dois passer pour l’atteindre ; et puis parce que l’heure des explications n’est pas venue.

» Pour le moment, j’attends et je suis décidée à rester dans l’expectative jusqu’au jour où je pourrai me décider sûrement à agir.

» Sache seulement, pour l’heure présente, que notre fortune, – tu lis bien, FORTUNE, et je souligne le mot deux fois, – sache que notre fortune me paraît prendre une face nouvelle, comme on dit au Théâtre-Français, et sois bien persuadé que, quoi qu’il arrive, tu auras toujours la meilleure part de ta femme.

» Sur ce, je suis obligée de te quitter pour aller faire une lecture pieuse avec mon élève. Plains-moi, plains ta petite

« CLÉMENCE. »

» P.-S. Je pense que tu voudras m’écrire. Dans ce cas, je te prie de ne pas m’adresser tes lettres ici. Il faut prendre ses précautions, quand on est en pays ennemi, et ne rien risquer à la légère. Tu m’enverras donc tes lettres poste restante à Condé-le-Châtel, sous les initiales C. O. B. J’irai de temps en temps les chercher. J’aime mieux un retard qu’une indiscrétion. En revenant ici, j’aurai tout le temps de lire tes lettres et de les déchirer en petits morceaux. J’aime mieux me fier à ma mémoire qu’aux serrures. »

XXI

Madame Beaujonnier, – madame Clémence, comme on l’appelait à Rudemont, en simplifiant son nom, – voulait avant tout obtenir l’amitié de Denise.

Quand une institutrice se propose ce but, il arrive quelquefois qu’elle emploie un moyen simple et facile ; elle laisse son élève libre de faire ce que bon lui semble, et ne lui impose aucune contrainte ni aucune règle. Si l’enfant est paresseux, il paye, par une certaine affection, la faiblesse qu’on a pour lui.

Une pareille méthode n’eût pas réussi avec Denise, et madame Clémence était trop fine et trop perspicace pour l’employer.

Il ne lui avait pas fallu bien des heures pour juger son élève et voir clairement que ce n’était plus une enfant qui regarde comme du temps gagné le temps qu’on perd.

Il était évident que Denise était honteuse de son ignorance et qu’elle était décidée à n’épargner ni son temps ni sa peine pour apprendre ce qu’elle ne savait pas. Il y avait là pour elle une question d’amour-propre à laquelle elle paraissait très sensible ; et, d’un autre côté, il y avait une question de gratitude qui la touchait plus vivement encore peut-être : c’était par l’assiduité au travail qu’elle voulait prouver à son parrain combien elle était reconnaissante de ce qu’il faisait pour elle.

Quand elle avait demandé qu’on la fît travailler aussi souvent et aussi longtemps qu’il serait possible, elle n’avait point exprimé tout haut les raisons qui la déterminaient, car il y avait en elle une certaine réserve difficile à vaincre ; mais Clémence avait parfaitement démêlé ces raisons, et c’était d’après elles qu’elle avait arrangé sa ligne de conduite.

Dès le lendemain de leur installation, le matin, comme six heures sonnaient à l’horloge, elle était entrée dans la chambre de Denise. Celle-ci dormait encore. Doucement elle l’avait appelée, et, au second appel, Denise s’était vivement assise sur son lit.

— Que faut-il faire ?

— Vous éveiller.

Denise avait rapidement passé sa main sur ses yeux gonflés ; puis, souriant à son institutrice :

— Me voici éveillée ! avait-elle dit.

— Je suis heureuse de voir que vous avez le réveil rapide et joyeux : c’est celui des personnes qui ont bonne santé et bon caractère. Cela ne vous gênera donc pas de vous éveiller tous les jours à six heures ?

— Plus tôt, si vous voulez.

— Non, c’est assez ; M. le marquis désire que nous passions les soirées avec lui jusqu’à dix heures. De dix heures du soir à six heures du matin, cela nous donnera huit heures de sommeil : c’est largement ce qui est nécessaire pour une jeune fille de votre âge. À six heures donc, nous nous lèverons. Si je vous juge bien, vous souffrez de ne pas avoir pu travailler davantage dans votre pension, et vous êtes décidée à ne pas vous ménager pour regagner le temps perdu.

— Je ferai pour cela tout ce que vous voudrez.

— Et vous le ferez courageusement, j’en suis certaine : d’abord parce qu’étant une grande jeune fille pour l’âge et la beauté, il vous déplaît de n’être qu’une enfant pour l’instruction ; et puis ensuite parce que, comme vous êtes un brave petit cœur, vous voulez prouver à votre parrain que vous êtes pleine de reconnaissance pour ce qu’il fait pour vous.

En entendant son institutrice exprimer ce qu’elle pensait, et donner une forme précise aux sentiments indécis qui s’agitaient confusément en elle, Denise fut vivement émue.

Glissant du lit avec la rapidité et la simplicité d’un enfant, elle vint à elle, et lui jetant les bras autour du cou :

— Voulez-vous me permettre de vous embrasser ? dit-elle.

Bien que Clémence s’attendît jusqu’à un certain point à un effet d’émotion, car elle savait par expérience combien était puissante la tactique oratoire qu’elle venait d’employer, elle fut cependant surprise par cet élan de tendresse.

— Décidément, se dit-elle, la petite est sentimentale et expansive.

Mais cette réflexion, elle la fit, bien entendu, tout bas ; tout haut, elle tint un autre langage :

— Ce sera la plus douce récompense de mes efforts, dit-elle, que ces témoignages d’amitié ; quand vous serez contente de moi, montrez-le donc de cette manière. Je dois être votre maîtresse, et vous ne devez jamais oublier que vous êtes mon élève ; mais l’amitié ne doit pas être nécessairement exclue de nos relations. Parce que je vous aimerai, je n’en serai pas moins exacte et rigoureuse dans mes devoirs envers vous, et vous, j’en suis certaine, vous ne le serez pas moins dans vos devoirs envers moi.

Puis, après ce petit discours alambiqué, elle embrassa Denise sur le front, et alors continuant :

— Il est donc entendu, dit-elle, que vous vous lèverez tous les jours, à six heures, et sans attendre que je vous éveille. Il est bon de prendre l’habitude de faire spontanément ce qu’on doit. Vous donnerez une heure à votre toilette.

— Il ne me faut pas une heure.

— À la pension, une heure ne vous était pas nécessaire, je le comprends ; mais ici vous n’êtes plus à la pension. Vous n’êtes plus une petite fille qui peut boutonner son corsage de deux en deux boutons et qui arrange ses cheveux en un tour de main. Vous êtes une jeune fille, il ne faut pas plus l’oublier pour la tenue que pour le travail. Croyez-vous que M. le marquis serait content, s’il vous trouvait négligée dans votre toilette ? C’est à lui que vous devez penser, c’est à lui plaire que vous devez vous attacher.

— Que dois-je faire ?

— Je vous le dirai, je vous guiderai. Pour le moment, il est convenable que vous portiez vos cheveux simplement retroussés comme ils le sont ; mais dans quelques mois, je vous apprendrai à les arranger en vous coiffant à votre avantage. Vous avez de beaux cheveux, il faut les montrer. Vous avez aussi une jolie main…

— Rouge.

— Elle blanchira trop tôt ; ce qui est un défaut à vos yeux est un charme pour ceux qui connaissent la marche de la vie : c’est votre sang de quinze ans qui lui donne cette rougeur, c’est votre santé et votre force. Quand cette main aura perdu les marques du travail matériel qu’on vous imposait à Château-Chinon et quand vos ongles seront coupés d’une certaine façon que je vous indiquerai, elle sera charmante, vous pouvez m’en croire.

Pendant que Clémence parlait ainsi, Denise avait passé un peignoir de laine blanche, et debout, au milieu de la chambre, les cheveux ébouriffés, elle écoutait attentivement son institutrice.

— Votre toilette achevée, continua celle-ci, vous m’appellerez pour que je vienne vous faire subir une inspection rigoureuse et mettre en ordre ce qui aura été mal fait, puis nous commencerons notre travail qui durera jusqu’à onze heures. Vous verrez ce qu’on peut apprendre en quatre heures bien employées. Tout d’abord vous apprendrez pendant ces quatre heures une chose capitale et près de laquelle le reste n’est rien ; je veux dire la force d’application, la tension de toutes les facultés intellectuelles sur un seul point. Je crois que dans les commencements vous aurez du mal ; car, si je ne me trompe, vous êtes un peu une nature de papillon et votre esprit voltige légèrement de ci de là en zig-zag. Mais avec de la bonne volonté nous y arriverons sans doute.

— Je tâcherai.

— À onze heures nous descendrons déjeuner, car bien que M. le marquis nous ait donné la permission de nous faire servir dans notre appartement, je crois qu’il vaut mieux que nous fassions acte de présence à la table commune. Vous ne devez perdre aucune occasion de vous rapprocher de M. le marquis et de tâcher de lui plaire. Lorsque vous le verrez entrer, vous irez vivement au-devant de lui et vous l’embrasserez.

— Je n’oserai jamais ; et puis, ajouta-t-elle en souriant, il est si grand, que je ne pourrai pas.

— Il se baissera jusqu’à vous et avec plaisir, soyez-en certaine. Vous tendrez la main à madame Mérault, vous la tendrez aussi à M. de Carquebut ; mais vous ne vous laisserez jamais embrasser par ce dernier, alors même qu’il vous appellerait « ma chère fille. » Pendant le déjeuner, vous tâcherez de prendre part à la conversation ; surtout vous répondrez à M. le marquis, et en lui parlant vous le regarderez. Après le déjeuner, nous sortirons toutes les deux à pied ou en voiture, selon le temps. À deux heures, nous reprendrons notre travail jusqu’à cinq, et alors nous attendrons la visite de M. le marquis, prêtes à lui faire passer le plus agréablement possible le temps qu’il nous donnera. Pour le dîner, vous ferez toilette, et, pendant la soirée, vous vous appliquerez à plaire à M. le marquis.

— Mais comment ? demanda Denise, effrayée de cette obligation de plaire qui revenait à chaque instant dans les recommandations de son institutrice.

— Je n’en sais rien encore, mais je chercherai et pour cela aussi je vous guiderai. Maintenant habillez-vous, je vous prie ; à sept heures je reviendrai.

À sept heures, Denise se trouva prête ; jamais elle n’avait passé tant de temps à sa toilette, jamais elle ne lui avait donné tant de soins. Il est vrai que le lavabo en marbre blanc, les fines éponges, le linge parfumé, les brosses, les flacons et les mille attirails de la toilette qui meublaient son cabinet, n’avaient aucun rapport avec le baquet et le petit pot de savon noir dont elle se servait chez mademoiselle Davin.

Comme le dernier coup de sept heures sonnait, Clémence entra chez son élève, et longuement elle l’examina, depuis les pieds jusqu’au bout des doigts.

— C’est bien, dit-elle ; seulement les cheveux seront mieux ainsi.

Et en un tour de main elle défit les torsades blondes et les releva sur le haut de la tête, en découvrant ainsi la naissance du cou. Ce rien suffit pour changer la physionomie de Denise : l’enfant fut transformée en une jeune fille.

— Maintenant travaillons, dit Clémence.

— Avec quoi ? nous n’avons ni livres ni papier.

— Voilà qui nous suffit pour aujourd’hui, dit Clémence, prenant un vieux journal ; vous allez me lire haut ce journal. Savez-vous lire haut ?

— Non.

— Eh bien ! vous allez apprendre. J’ai cru remarquer, que M. le marquis n’avait pas de très bons yeux. Il lui sera agréable sans doute que vous lisiez le journal ; mais il faut que vous puissiez le faire d’une façon intelligente. En tout nos leçons doivent avoir le but que je vous ai indiqué, elles doivent vous enseigner à plaire à votre parrain. Dans la vie, mon enfant, tout est là, plaire à ceux qui nous aiment et les rendre heureux.

Pendant quatre heures, Denise lut et relut le journal, recevant une leçon pour bien lire l’article de fond, une pour les faits divers, une autre pour le feuilleton. L’institutrice était une lectrice remarquable, elle fit comprendre à son élève, par la démonstration, ce qu’était la lecture à haute voix.

Quand elles descendirent pour le déjeuner, Denise émue et hésitante alla au-devant de son parrain et se haussa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Comme Clémence l’avait prévu, le marquis se baissa, et tendrement il l’embrassa.

Puis, s’éloignant d’elle de quelques pas, il la regarda pendant plusieurs secondes.

Alors, se tournant à demi vers l’institutrice avec un sourire de satisfaction :

— Bien ! dit-il.

M. de Carquebut s’avançait, les bras ouverts, pour embrasser Denise à son tour ; mais celle-ci l’arrêta en lui tendant la main :

— Bonjour, monsieur, dit-elle ; avez-vous passé une bonne nuit ?

Voyant cela, le marquis se mit à rire silencieusement.

— Vous n’avez pas perdu votre temps, dit-il à l’institutrice, je vous remercie.

XXII

Si attentive qu’elle eût été à gagner l’affection de Denise, l’institutrice n’avait point négligé pour cela cependant le soin de s’attacher, par un lien quelconque, les autres habitants de Rudemont.

Les leçons qu’elle donnait à son élève étaient en effet pour elle articles de foi : plaire était le but de sa conduite, plaire à tous, aux puissants comme aux faibles, aux jeunes comme aux vieux, aux maîtres comme aux domestiques. Dès là qu’on pouvait lui être utile soit dans le présent, soit dans l’avenir, elle ne faisait pas d’exception à cette règle ; et, pour réussir, elle était prête à tout sacrifier, son temps, sa peine, son esprit, sa fierté, tout. Le sourire reconnaissant qu’elle accordait à la femme de chambre qui la servait, était aussi aimable, bien que tombant de haut, que celui qu’elle adressait au marquis.

Après Denise, les deux personnes dont elle avait voulu tout d’abord faire la conquête avaient été madame Mérault et M. de Carquebut. Peut-être plus tard seraient-ils ennemis, cela même était probable ; mais elle considérait que c’est une bonne précaution à prendre que de commencer par être l’ami de celui dont on deviendra un jour l’adversaire : on apprend ainsi à connaître ses côtés faibles et les places sensibles où l’on pourra sûrement le blesser. En attendant la déclaration de guerre, elle les ferait causer, et, dans l’épanchement de l’intimité, elle tirerait d’eux bien des choses qu’elle avait intérêt à connaître.

Ce plan, elle l’avait arrêté avant même d’entrer à Rudemont, au moment où en chemin de fer le marquis lui avait parlé de son cousin et de sa cousine.

Aussi, dès le jour même de son arrivée, avait-elle commencé à faire sa cour à madame Mérault, sans obséquiosité bien entendu, sans bassesse, simplement, naturellement, madame Mérault étant la maîtresse de la maison, on lui devait déférence et respect.

Jugeant alors la situation d’après les recommandations du marquis et le désir qu’il avait exprimé à satiété de voir régner la paix la plus parfaite au château, elle s’était attendue à ce que ses politesses seraient reçues de haut, l’institutrice devant, selon ses prévisions, partager l’aversion qu’inspirait l’élève.

Grande avait été sa surprise, lorsqu’elle avait vu qu’au lieu de la repousser et de la tenir à distance, on semblait vouloir l’attirer.

Tout d’abord elle avait été un moment déconcertée ; ce n’était point elle qui faisait des avances à madame Mérault, c’était madame Mérault qui lui en faisait à elle.

C’était le monde renversé. Qu’est-ce que cela signifiait ? à quoi cela tendait-il ?

Et son premier mouvement avait été la défiance.

Jugeant les autres d’après elle-même, elle avait peur de ceux qui cherchent à plaire.

Qu’elle voulût gagner les bonnes grâces de madame Mérault, cela s’expliquait tout naturellement, elle avait besoin d’elle ; mais que madame Mérault voulût gagner les siennes, voilà ce qui ne s’expliquait ni aussi facilement ni aussi naturellement.

En agissant ainsi, la vieille dame avait assurément un but : quel était-il ?

Alors il s’était joué, entre ces deux femmes, une comédie qui parfois, et alors qu’elle se savait seule en toute sûreté, faisait sourire l’institutrice.

C’était à qui aurait le plus de prévenances, le plus de politesse, le plus d’amabilité ; l’une l’emportait un jour par le miel exquis dans lequel elle enveloppait ses tendresses, l’autre l’emportait le lendemain par le charme de l’imprévu.

Que n’avaient-elles des spectateurs intelligents pour les applaudir ! Plus d’une fois, Clémence regretta de n’avoir pas là son mari ; elle eût bien ri avec lui.

Du côté de M. de Carquebut, elle n’avait pas rencontré un moins bon accueil.

Mais, par cela seul qu’il était un homme, et par cela aussi qu’il « reniflait » si drôlement en la regardant, suivant le mot dont elle s’était servie dans sa lettre à son mari, elle s’était rassurée.

Il y avait une explication toute naturelle à cette amabilité, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour la trouver.

D’ailleurs M. de Carquebut s’était empressé de la lui marquer d’une façon nette et précise.

Avant l’arrivée de Denise à Rudemont, le marquis, madame Mérault et M. de Carquebut, prenaient leur repas sur une table formant un carré long, placée au milieu de la salle à manger : le marquis occupait un des côtés de cette table, madame Mérault lui faisait face, et M. de Carquebut se trouvait à l’un des bouts, l’autre restant vide.

Lorsque le nombre des convives, de trois qu’il avait été pendant dix ans, s’était trouvé porté à cinq, il n’y avait point eu de changement dans ces dispositions ; seulement le marquis avait mis Denise à sa droite, c’est-à-dire entre lui et M. de Carquebut, et l’institutrice avait été placée à la gauche de madame Mérault, c’est-à-dire entre celle-ci et M. de Carquebut. Le bout inoccupé restait vide, excepté les jours où Louis Mérault venait dîner au château.

Au moment où M. de Carquebut était venu sur le perron, Clémence avait été frappée de la façon dont il la regardait ; car c’était un homme franc, au moins dans ses désirs, que le cousin Arthème, et qui ne se gênait pas pour dire à une femme les sentiments qu’elle lui inspirait.

Elle était à table à peine depuis cinq minutes quand elle avait senti un pied s’approcher du sien, le frôler tout d’abord, puis bientôt après le presser doucement.

N’y avait-il là qu’un contact involontaire ? Elle avait reculé son pied, on l’avait suivi ; elle l’avait reculé encore, on l’avait suivi de nouveau.

Alors, levant la tête, elle avait regardé M. de Carquebut en face ; celui-ci, penché sur son assiette, d’un air préoccupé, s’était doucement redressé et en dessous il avait cligné de l’œil de son côté.

Il n’y avait pas à s’y tromper : l’intention était évidente. Vivement et avec un certain tapage, plus même peut-être qu’il n’était strictement nécessaire, elle avait replié ses jambes et caché ses pieds sous sa chaise, de telle sorte qu’il était tout à fait impossible de venir les y chercher.

Plusieurs fois M. de Carquebut avait regardé de son côté, mais elle avait soigneusement évité de rencontrer ses yeux.

Le lendemain, entrée la première dans la salle à manger, elle avait mis un tabouret sous la table devant sa chaise. À peine assise, elle avait senti qu’on touchait son tabouret ; elle n’avait pas bougé, et gravement elle avait étalé son beurre sur son pain. Bientôt le tabouret avait été secoué par des petits mouvements saccadés, mais tout à coup les mouvements avaient cessé ; évidemment M. de Carquebut s’était aperçu qu’il pressait un morceau de bois et non un pied. Alors, retournant la tête vers lui, elle l’avait regardé avec un sourire moqueur.

Furieux, il s’était versé un grand verre de vin qu’il avait avalé d’un trait.

Cependant il ne lui avait pas tenu rancune de cette leçon, et, comme après le dîner elle passait près de lui, elle l’avait entendu murmurer d’une voix étouffée :

— Je connais une jolie petite pouliche qui a bien de la malice.

La finesse de ce compliment n’était pas pour la retenir, elle avait continué son chemin sans tourner la tête.

Deux jours après, traversant un corridor elle s’était sentie prise dans deux bras vigoureux : c’était M. de Carquebut.

Elle s’était vivement retournée, et, sans chercher à se dégager, elle l’avait regardé de telle sorte qu’il avait ouvert les bras :

— Je dois croire que vous vous êtes trompé, n’est-ce pas ?

Ne trouvant rien à répondre sur le moment, il l’avait laissée passer.

Mais le lendemain, le courage lui étant revenu avec la réflexion, il l’avait attendue à la même place. Seulement, comme elle se tenait sur ses gardes, il n’avait pas pu la saisir comme la veille. Il avait couru après elle.

— J’ai à vous parler.

Elle s’était brusquement arrêtée.

— Eh bien ! monsieur, parlez, je vous écoute.

— Pas ici ; entrons dans cette pièce, où nous serons seuls.

Le regard de la veille était de nouveau tombé sur lui.

— Je vous jure que j’ai à vous parler de choses intimes, pressantes, que je ne puis vous dire qu’en particulier.

— Eh bien ! alors, monsieur, si cela est vrai, écrivez-moi ; vous savez bien que je ne puis pas vous écouter en me cachant.

Lui écrire ! se moquait-elle ? Lui, qui pendant toute une vie occupée, avait eu pour règle de conduite qu’avec les femmes il n’est pas nécessaire de parler, agir suffit. Et celle-là voulait qu’il écrivît ? Croyait-elle qu’il était un paysan et qu’il ne savait pas écrire ? Cette idée l’avait décidé, car il suffisait qu’on le supposât incapable de faire une chose pour qu’il la fît aussitôt.

Mais quoi lui écrire ? À cinquante-huit ans, c’était sa première lettre d’amour. Que diable pourrait-il bien dire ? Dans le tête-à-tête, on trouve un tas de choses, et puis la pantomime peut remplacer les paroles avec plus ou moins d’avantage ; mais, devant une feuille de papier blanc, la pantomime est insuffisante.

Après s’être creusé la tête inutilement pendant près d’un quart d’heure, il avait renoncé à écrire.

— Quand je trouverais quelque chose, elle se ficherait de moi.

Mais bientôt il était revenu à cette maudite feuille de papier ; car cette petite diablesse, avec ses sourcils noirs et sa taille souple, lui avait mis le feu dans le sang.

Il fallait lui dire quelque chose.

Est-ce qu’il n’y a pas des livres dans lesquels on trouve des lettres d’amour toutes faites ? Certainement il ne copierait pas une de ces lettres, mais enfin elle lui indiquerait comment on écrit aux femmes, et lui donnerait le ton.

Malheureusement, en fait de livres, M. de Carquebut n’était pas riche. Le seul auteur qu’il eût dans son appartement était Béranger ; c’était le seul aussi qu’il eut jamais lu et relu, non pas dans ses chansons politiques, « la politique l’ennuyait », mais dans ses chansons légères.

 

Petite bonne, agaçante et jolie,

D’un vieux garçon doit être le soutien.

Jadis ton maître a fait mainte folie

Pour des minois moins friands que le tien.

 

Il ne pouvait pas lui dire cela cependant : même en prose, même en remplaçant bonne par institutrice, ça n’irait pas.

Il avait, il est vrai, la ressource de la bibliothèque du château, où il y avait des livres de toute sorte. Mais comment diable au milieu de ces livres, trouver celui qui lui fournirait un modèle ? Sa mémoire, peu riche en souvenirs littéraires, ne lui donnait aucun nom.

De guerre lasse, il renonça à cette idée et bravement, se mettant devant sa feuille de papier qui lui avait fait passer un si mauvais quart d’heure, il écrivit, d’une grande et grosse écriture la lettre que voici :

 

« Veuillez laisser la porte de votre chambre ouverte cette nuit. À minuit, quand tout le monde dormira et par conséquent alors qu’il n’y aura rien à craindre, j’irai vous trouver sans bruit. Ce que j’ai à vous dire ne peut pas s’écrire. »

 

Fallait-il signer ? Un moment, il avait hésité ; mais la réflexion lui avait dit qu’on signe toujours une lettre, et bravement, reprenant la plume, il avait écrit tous ses noms :

ARTHÈME FABU DE CARQUEBUT.

XXIII

M. de Carquebut s’était attardé dans ses hésitations ; la cloche annonçait le dîner lorsqu’il écrivit la dernière syllabe de son nom.

Il se hâta de refaire le nœud de sa cravate bleue ; puis, après avoir donné un coup d’œil à sa glace, il descendit, marchant la poitrine en avant et la tête en arrière, comme un homme content de lui.

Et de fait il l’était pleinement : il avait écrit sa lettre tout comme un autre et sans se perdre dans des phrases ; elle disait ce qu’il avait voulu lui faire dire. Est-ce que son allusion « à ce qui ne pouvait pas s’écrire » n’était pas de l’esprit ? Mais oui, c’était de l’esprit, et du meilleur encore. Après tout, une lettre d’amour n’était pas plus difficile à faire qu’une autre ; il n’y avait qu’à s’y mettre, et il s’y était mis.

Il avait espéré pouvoir entretenir l’institutrice avant le dîner ou tout au moins lui glisser sa lettre ; mais, lorsqu’il entra dans la salle à manger, il trouva tout le monde à table, car le marquis avait établi cette loi qu’on n’attendait personne : au dernier coup de la cloche, on servait le potage.

Aussitôt qu’il avait été assis, il avait pris sa lettre, et sous la table il l’avait tendue à l’institutrice, après l’avoir avertie par un coup d’œil significatif ; mais, par un coup d’œil non moins significatif, elle avait énergiquement refusé d’avancer la main.

Il avait néanmoins insisté.

— Plus tard, avait-elle dit à voix étouffée.

— Quoi donc ? demanda le marquis.

— C’est M. de Carquebut, dit-elle en souriant, qui se désole par des signes éloquents de trouver le potage servi, et je lui réponds qu’en effet il est un peu en retard.

Avait-elle de la malice ? et son sourire, qui découvrait ses dents blanches, était-il assez charmant ? M. de Carquebut était ravi.

— Si Arthème est désolé, dit le marquis en regardant son cousin, il n’y paraît guère ; il a l’air vainqueur, au contraire, l’œil brillant, le teint allumé ; vous n’avez pas vingt ans.

— J’espère bien ne les avoir jamais.

— Et quelle toilette ! c’est assurément le nœud de votre cravate qui vous a retardé.

Le marquis n’avait pas osé montrer à l’institutrice M. de Carquebut, tel qu’il était ; mais, quand l’occasion se présentait, il ne manquait pas de la mettre en garde contre les prétentions et les entreprises de son vieux cousin. Pendant assez longtemps, il continua à le plaisanter ainsi, aussi légèrement que possible ; et, chose rare, celui-ci, qui avait la riposte rude, ne se fâcha pas.

— Allez, allez toujours, disait-il ; je suis de belle humeur aujourd’hui.

Il était surtout plein d’espérance ; après le dîner, il trouverait facilement un moyen pour remettre sa lettre.

Mais la soirée s’écoula, sans que ce moyen se présentât : le marquis ne quittait pas le salon, et madame Mérault était assise à côté de Clémence, qui travaillait à un ouvrage en tapisserie. Il avait envie de lui jeter sa lettre dans son panier aux laines, mais la peur d’être surpris le retenait.

Il y avait plus de deux heures qu’il piétinait dans le salon, marchant de long en large, s’asseyant, se relevant, incapable de tenir en place, lorsque l’institutrice, qui semblait ne pas faire attention à son impatience, se tourna tout à coup de son côté. Il était précisément, à ce moment, près d’elle.

— Vous n’auriez pas un journal, dit-elle ; un morceau de papier quelconque, pour que je puisse dévider mon peloton de laine dessus, une lettre insignifiante, inutile ?

Une lettre ? Ah ! la rusée ! ah ! la petite fée !

Il s’empressa de lui tendre sa lettre, que depuis si longtemps il tortillait dans sa main agitée.

Elle la prit avec un sourire de remercîment ; puis, après l’avoir lentement pliée en quatre, elle se mit à dévider sa laine dessus.

Avait-elle de la malice ? Et quel calme ! Il était transporté.

De dix heures à minuit, il passa le temps dans sa chambre à boire des grogs au cognac. Quelle jolie petite femme ! Ce n’était pas une grossière paysanne ; mais une parisienne, une femme d’esprit. Et ce grand bêta de marquis qui s’était moqué de lui : « Vous n’avez pas vingt ans. » Silencieusement il riait à son image, qu’il regardait dans la glace.

Quand le dernier coup de minuit eut cessé de sonner, il sortit doucement de sa chambre ; pour étouffer ses pas, il avait mis des chaussons. Il écouta. Le château était endormi ; dans le vestibule sombre, on n’entendait pas d’autre bruit que le tic-tac régulier de l’horloge.

Il avait plus de cinquante mètres à faire dans l’obscurité avant d’atteindre l’appartement de l’institutrice, mais il n’avait pas souci de s’égarer ; en suivant le mur du vestibule, il était certain d’arriver.

Assurément la porte serait ouverte, il n’aurait qu’à la pousser : « Vous n’avez pas vingt ans ! » Un ricanement involontaire lui échappa et retentit sous les voûtes sonores.

En deux ou trois minutes, il arriva à la porte de l’institutrice et doucement il la poussa. Elle résista.

S’était-il trompé ? Il tâta autour de lui : un pilier qu’il rencontra lui montra qu’il était bien devant la porte qu’il cherchait ! mais alors comment n’était-elle pas ouverte ?

Sans doute Clémence avait eu peur ; mais certainement elle se tenait derrière cette porte, prête à tirer le verrou.

Il frappa quelques petits coups et écouta : aucun bruit.

Se serait-elle endormie ? Ce serait une étrange indifférence en un pareil moment.

Il frappa de nouveau, mais cette fois plus fortement ; il poussa la porte. Clémence ne répondit pas davantage et la porte résista toujours.

Impatienté, il recommença à frapper et à pousser ; dans le vestibule, le bruit de ses coups et le craquement de la porte allaient se répéter au loin.

S’il avait eu un outil, une pince, un ébauchoir, il aurait certainement jeté cette porte en dedans ; mais il n’avait rien aux mains, et la porte était solide.

Pendant plus de dix minutes, il continua ses tentatives, frappant, poussant, poussant et frappant, ne s’arrêtant que pour écouter. Rien ne bougeait dans cette chambre, un silence complet. À un moment cependant, il crut entendre une respiration de l’autre côté de la porte, et l’espoir lui revint ; mais bientôt il lui fallut reconnaître qu’il s’était trompé, et, de guerre lasse il dut regagner sa chambre.

Il se coucha furieux, et le lendemain, quand il descendit pour le déjeuner, il n’avait pas sa figure de bonne humeur ; il n’avait plus ses vingt ans.

Il trouva l’institutrice arrivée avant lui et vivement il alla à elle.

— Votre porte n’était pas ouverte ? dit-il d’une voix que la colère rendait tremblante.

— Non, répondit-elle avec une dignité glaciale.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle ne devait pas l’être. Vous avez prétendu que vous aviez des choses importantes à me dire ; je vous ai répondu que je ne pouvais vous entendre en particulier, comme vous le désiriez, mais que je consentais à recevoir une lettre. Vous ne m’avez pas écrit. »

Et sur ce mot, comme le marquis entrait, elle avait tourné le dos à M. de Carquebut déconcerté.

Comment ! pas écrit ? Que voulait-elle donc ? Une lettre d’amour. Eh bien ! il allait lui en écrire une.

Et, après avoir largement arrosé son déjeuner pour se mettre en train, il s’était enfermé dans son appartement. Ah ! elle voulait une lettre ! Son succès de la veille lui avait donné de l’audace : bravement il avait pris la plume. Cependant, comme malgré tout c’était un homme prudent et avisé, au lieu de prendre une grande feuille de papier comme la veille, il en avait pris une petite ; il voulait remplir les quatre pages, et, dame ! quatre pages, c’est bien long.

 

« Ce que j’ai à vous dire, chère petite déesse, c’est que je vous adore et que je suis dévoré par une flamme secrète… »

 

Il avait fait ses études jusqu’en seconde, et il lui était resté dans la mémoire quelques bribes confuses de ses auteurs :

 

Volnus alit venis, et cæco carpitur igni.

 

« Petite déesse » et « flamme secrète » l’ayant encouragé, il put aller jusqu’au bas de sa troisième page ; mais là il s’arrêta net. Comment remplir la dernière ? Quel travail !

Heureusement, après tous les mots qu’il venait d’entasser si péniblement, une idée lui traversa l’esprit, sincère, celle-là.

 

« C’est un amour ardent que je vous propose ; si vous le repoussiez, pensez que vous auriez tout à craindre de ma colère et de ma vengeance. »

 

Cela ne remplissait pas encore toute la page ; sa longue signature, écrite en gros, fit le reste.

Lorsque sa lettre fut terminée, il alla frapper à la porte de Denise, car c’était l’heure du travail. Ce fut Clémence qui vint ouvrir ; il lui glissa son papier en s’excusant de les troubler. Il ne les savait pas au travail, et il était venu pour voir une fenêtre qui, lui avait-on dit, avait besoin de réparations.

La réponse à cette lettre ne se fit pas attendre, et ce fut Clémence elle-même qui la lui apporta. Comme il se promenait sur la terrasse avant le dîner, l’institutrice vint à lui, et lui parlant en tournant le dos au château :

— Monsieur, dit-elle, j’ai lu votre lettre, qui est le plus douloureux outrage que j’aie jamais reçu. Vous m’avez parlé comme on ne parle pas à une fille. Je suis une honnête femme, je vous le prouverai. Je ne crains ni votre colère ni votre vengeance. Votre lettre dans mes mains sera ma défense, si jamais j’ai besoin de me défendre contre vous ; mais j’espère que vous ne m’obligerez pas à m’en servir.

Se servir de sa lettre ? Ah ! la diablesse !

Elle avait débité ce petit discours avec une dignité froide, et M. de Carquebut n’avait pu l’interrompre que par des exclamations de colère. Au dernier mot, elle tourna vivement sur elle-même et rejoignit Denise, restée seule sur le perron.

M. de Carquebut était exaspéré. Ah ! comme avec jouissance il lui eût cassé les reins ! Cependant il dut se contenir et, pendant le dîner, accepter les plaisanteries du marquis.

— Est-ce curieux ? disait celui-ci. Hier vous n’aviez pas vingt ans, aujourd’hui vous en avez soixante. Avez-vous bien dormi, mon cousin ?

Et l’institutrice qui souriait ! Ah ! il se vengerait et il saurait bien la faire pleurer.

Mais, avant de rien entreprendre, il fallait qu’il rentrât en possession de sa lettre, qui, dans les mains de Clémence, pouvait devenir une arme contre lui.

Deux jours après, à l’heure où il savait que Denise et l’institutrice étaient ordinairement en promenade, il entra dans la chambre de celle ci pour voir où sa lettre pouvait être serrée. Cette cachette trouvée, il pourrait peut-être rentrer en possession de sa lettre.

Alors la diablesse n’aurait qu’à se bien tenir.

Au moment où il fouillait dans un pupitre, la porte d’un cabinet s’ouvrit et Clémence parut.

— Épargnez-vous la peine de chercher davantage, dit-elle ; si ce sont vos lettres que vous voulez, je vous préviens qu’elles ne sont plus ici. On ne garde pas chez soi des armes aussi précieuses ; je les ai confiées au gouvernement qui me les conserve avec fidélité.

Et comme il la regardait tout ébahi :

— Rassurez-vous, dit-elle en riant, je ne les ai point envoyées au procureur impérial avec ma plainte. Je les ai simplement mises sous enveloppe ; sur cette enveloppe, j’ai écrit des initiales connues de moi seule. Je l’ai adressée bureau restant dans un pays connu de moi seule aussi ; elles resteront là, dans ce bureau, à l’abri de toute indiscrétion et à ma disposition jusqu’au jour où j’en aurai besoin.

— Ah ! démon.

— Mais je n’en aurai pas besoin, n’est-ce pas ? dit-elle en regardant M. de Carquebut avec un sourire étrange.

Pendant quelques secondes il resta hésitant sous ce regard qui le bouleversait ; puis tout à coup, lui prenant la main et la lui baisant :

— Vous êtes un ange ! dit-il.

Elle se mit à rire et, retirant doucement sa main, elle sortit de la chambre en appelant Denise.

XXIV

Au milieu de ces occupations diverses, madame Beaujonnier attendait avec impatience une lettre de son mari répondant à sa question : « Denise est-elle ou n’est-elle pas la fille du marquis ? »

Le capitaine, huit ou dix jours après avoir reçu cette lettre, avait répondu à sa femme qu’il était comme toujours disposé à faire ce que sa « petite chatte chérie » lui demandait, bien que la recherche de la paternité, alors que la mère était une femme comme Emma Lajolais, lui parût la chose la plus folâtre du monde ; mais pour le moment il y avait un empêchement absolu à ce qu’il pût s’acquitter de cette commission. Il venait de se faire rincer d’une façon effroyable, et il était sans le sou. Dans ces conditions, comment entreprendre des démarches dans un monde où l’on soupe volontiers ? Elle le connaissait, et elle savait qu’il ne s’exposerait jamais, lui, le capitaine Beaujonnier, à refuser un souper à une femme qui, sur le coup de minuit, avait les dents longues. Si, un de ces jours, « la petite chatte chérie » pouvait lui envoyer quelques billets de cent francs (sans charger la lettre, bien entendu, à cause du propriétaire), il verrait à lui rendre le service qu’elle réclamait si gentiment.

La petite chatte chérie, qui connaissait bien « son vieux cap, » n’avait pas été surprise par cette lettre, mais elle avait été vivement contrariée, car elle n’avait pas les quelques billets de cent francs qu’il demandait, et sans lesquels elle savait parfaitement qu’il ne ferait rien.

Sur l’argent que le marquis lui avait remis à Paris, elle n’avait pu conserver qu’un louis, et ce louis, elle l’avait employé, en arrivant au château, comme gratification au domestique qui lui avait monté sa malle. Sans doute la générosité était excessive, mais c’était son système de procéder ainsi ; lorsqu’on s’est fait habilement une réputation de générosité, on peut impunément et pendant longtemps faire toutes sortes de petites économies. Et pour elle ces économies étaient obligées, jusqu’au jour où le marquis lui payerait ses appointements. Fractionné en petites sommes, son louis lui eût rendu, moins de service que dépensé à propos, d’un seul coup : la cuisine et l’office avaient été mis en révolution par ce pourboire, et des bavardages il en était résulté, chez les gens du château, une disposition à la bienveillance pour l’institutrice : « Ce n’était pas une rien du tout. »

Comment se procurer quelques billets de cent francs ?

Il y avait là, pour elle, une impossibilité absolue ; car, sous peine de compromettre sa situation, elle ne pouvait pas demander une nouvelle avance au marquis.

Elle avait donc dû attendre qu’on lui payât son mois, et alors, sans un mot de reproche et sans parler du sacrifice qu’elle s’imposait, elle avait envoyé au capitaine les quelques billets exigés par celui-ci, ne se réservant rien pour elle : le présent n’était rien, c’était de l’avenir qu’elle avait souci, et cet avenir, elle pouvait se l’assurer brillant, si elle savait manœuvrer habilement.

Un mois après, elle avait enfin reçu la réponse si impatiemment désirée.

 

« J’ai mis du temps à t’écrire, disait le capitaine, mais tu es assez fine pour comprendre que la commission que tu m’avais donnée n’était pas commode à remplir. Quand je demandais, à ceux que je croyais pouvoir interroger, si le marquis de Rudemont était le père de la fille d’Emma Lajolais, je me faisais accueillir d’une façon peu encourageante. Les hommes haussaient les épaules ou me tournaient le dos, les femmes me riaient au nez et se moquaient de moi. — Est-il naïf, ce brave militaire ! — On voit bien qu’il est marié. – Et autres blagues qui me vexaient. J’allais renoncer à cette enquête, quand le hasard m’a fait rencontrer Balbine, du Palais-Royal, qui a été l’amie intime d’Emma Lajolais.

» Bonne fille, cette Balbine, et bavarde comme une pie. Je n’ai eu aucun mal à la faire causer, et, à propos de ton élève, elle m’en a raconté une bien bonne, dont on m’avait déjà, d’ailleurs, dit quelques mots qui me faisaient désirer vivement connaître l’histoire entière.

» Quand Emma Lajolais comprit qu’elle était perdue, elle s’inquiéta de sa fille, qu’elle avait placée dans une pension loin de Paris, au fond de la province. Qu’allait devenir la petite ? La question était d’autant plus urgente que Lajolais, ruinée par Otto, ne laissait que des dettes. Ce fut alors qu’elle eut l’idée, pour assurer le sort de l’enfant, d’écrire à trois personnes qui pouvaient être le père de la petite fille, se disant qu’il faudrait vraiment un guignon incroyable pour que, sur trois, il n’y en eût pas un au moins qui répondît.

» Ces trois personnes étaient : 1° le général Cornaton, qui commande à Strasbourg ; 2° un industriel de Lille, nommé Schevyn ; 3° enfin notre marquis.

» Ce qui aurait été drôle, ç’eût été que les trois pères arrivassent en même temps, et que chacun d’eux réclamât la petite avec une égale, énergie : — Ma fille, — ma fille, — ma fille. – Tableau ! Ça aurait fait une nouvelle édition du jugement de Salomon, revue et augmentée.

» Mais ces histoires-là n’arrivent que dans les livres ; la vie ordinaire est moins drôle, et, dans la réalité, quand on demande trois pères pour un enfant, il y a bien des chances pour qu’aucun ne réponde à l’appel. Lajolais n’eut pas cette déveine, et notre marquis se présenta.

» Ceci indique tout d’abord que c’est une bonne pâte d’homme, et, ce qui confirme cette indication, c’est qu’il s’est laissé persuader qu’il était le père de la petite.

» En est-il vraiment persuadé ? Balbine ne l’affirme pas, mais il me semble que les faits se chargent eux-mêmes de cette affirmation : il va chercher la petite en province, il la prend près de lui, il lui donne une institutrice, enfin, il l’adopte. De là à ce qu’il la reconnaisse, il n’y a pas loin.

» Voilà mon histoire : il me semble qu’elle, vaut mieux que tes pauvres méchants petits billets ; si tu en juges ainsi, tu feras en sorte de me prouver ta reconnaissance. Si j’avais gardé les additions de mes soupers, tu serais effrayée de ce qu’ils m’ont coûté. C’est effrayant comme tout est cher maintenant. »

 

À cela, Clémence avait répondu à son mari que cette histoire, telle qu’elle était contée par lui, valait juste les billets envoyés ; mais, que s’il pouvait la faire raconter par Balbine elle-même, dans une lettre, elle était disposée à payer cette lettre, le mois prochain, exactement le même prix qu’elle avait par avance payé son récit verbal.

Puis, craignant que le capitaine ne parvînt pas à obtenir cette lettre, malgré le prix qu’elle en offrait, elle lui avait indiqué un moyen de la demander.

 

« Pour ne pas éveiller les soupçons de mademoiselle Balbine, lui dit-elle, ou même ses scrupules, tu lui expliqueras que tu as fait un pari. Il faut toujours tirer parti de ses défauts comme de ses vices : c’est avec eux qu’on réussit, et non avec ses qualités. Balbine, qui doit te connaître, sait que tu es le jeu même. Quand tu lui diras que tu as raconté l’histoire des trois pères de la fille de Lajolais, et que, comme on ne voulait pas te croire, tu as parié que tu apporterais la preuve que tu n’avais pas inventé toi-même cette histoire, elle n’entrera pas en défiance. Puis, si tu t’y prends bien, il est probable qu’elle consentira à t’écrire cette histoire, afin de te permettre de faire ta preuve dans un monde où l’on ne peut pas l’amener comme témoin, et ainsi de gagner ton pari. »

 

Cette lettre écrite au capitaine, Clémence avait longuement examiné la question de savoir ce qu’elle ferait de la réponse de Balbine, lorsqu’elle l’aurait entre les mains, et du secret dont elle se trouvait maîtresse.

Il était bien certain que, si ce secret arrivait d’une façon quelconque à la connaissance du marquis, ses dispositions, ou tout au moins ses sentiments pour Denise seraient changés.

Avait-elle intérêt à ce qu’il connût ce secret ? Pour elle, toute la question était là.

Depuis qu’elle était au château, soit par ses propres observations, soit par des interrogations habilement dirigées, elle avait fini par se rendre compte de la situation au milieu de laquelle le hasard l’avait jetée, et par comprendre quels étaient les sentiments cachés des personnages qui agissaient autour d’elle.

Ainsi elle avait appris que, jusqu’à l’arrivée de Denise à Rudemont, madame Mérault et M. de Carquebut avaient vécu dans l’espérance de devenir les héritiers du marquis, et que c’était cette espérance qui, par la communauté des intérêts, avait toujours maintenu entre eux de bons rapports : alliés pour la chasse, malgré l’opposition de leurs natures.

Puis elle avait vu cet accord, qui avait duré pendant dix longues années, se rompre brusquement sous ses yeux, et les deux alliés devenir adversaires.

Les raisons de cette rupture, elle avait été longtemps à les comprendre ; car, lorsqu’un danger devient menaçant, il n’est pas logique qu’on se sépare ; mais peu à peu elle était arrivée à les deviner.

La communauté d’intérêts qui avait fait l’alliance entre le frère et la sœur n’avait plus existé le jour où le marquis avait pris près de lui une enfant qui paraissait être sa fille ; car sa fortune, qui jusqu’alors avait légalement appartenu à ses héritiers, avait de ce jour appartenu à cette enfant.

De là, une rupture qui tout d’abord paraissait inexplicable, et qui cependant, avec un peu d’attention et de réflexion, s’expliquait parfaitement.

Obéissant à son caractère, M. de Carquebut ne voyait et ne voulait qu’une chose : se débarrasser de Denise par un moyen quelconque. S’il n’avait point jusqu’ici tenté cette aventure d’une façon sérieuse, c’est qu’il n’avait pas encore trouvé le moyen.

Plus douce, surtout plus habile et plus pratique, madame Mérault pensait au contraire à tirer tout le parti possible d’une situation nouvelle, qui était venue la surprendre, mais non l’effrayer.

Pendant dix années, elle avait calculé qu’elle aurait sûrement la moitié de la fortune du marquis, et peut-être même toute cette fortune, si son frère venait à mourir avant elle. Maintenant, elle voyait qu’en manœuvrant bien, elle pouvait faire passer cette fortune entière entre les mains de son fils. Pour cela, il n’y avait qu’à marier Louis avec Denise, si, comme tout semblait l’indiquer, Denise était la fille du marquis. Par là, son frère se trouvait privé de la moitié de l’héritage, sur laquelle il avait compté ; mais ce n’était pas de son frère qu’elle avait souci, c’était de son fils, de son fils qu’elle adorait, et pour lequel elle avait si ardemment désiré cette fortune.

Entre ces deux parties adverses, comment Clémence devait-elle agir ?

Devait-elle mettre aux mains de M. de Carquebut le moyen de se débarrasser de Denise ?

Devait-elle au contraire prouver à madame Mérault qu’elle pouvait empêcher le marquis de laisser sa fortune à Denise ?

La question était délicate.

Où se trouvait pour elle l’avantage ?

M. de Carquebut était un paysan retors et madré, en qui l’on ne pouvait se fier, et qui était homme à ne pas remplir les engagements qu’il aurait pris. Une fois qu’il connaîtrait la lettre de Balbine, comment l’obliger à payer cette lettre à sa valeur, s’il n’en donnait qu’un prix dérisoire ?

D’un autre côté, comment madame Mérault accepterait-elle la révélation du secret relatif à la naissance de Denise ?

Voudrait-elle que ce secret restât caché, de manière à laisser le mariage se poursuivre ; au contraire, ne voudrait-elle pas qu’il fût divulgué, de manière à remettre les choses au point où elles étaient avant l’arrivée de Denise ?

Les deux alternatives étaient également possibles : pour deviner celle que madame Mérault adopterait, il aurait fallu savoir si elle considérait ce mariage comme un avantage, à cause de la question d’argent, ou comme un expédient, à cause de la question de naissance, et cela, madame Beaujonnier ne l’avait pas encore deviné.

Elle en était là dans ses hésitations, n’osant aller ni vers le frère ni vers la sœur, lorsque certains petits faits vinrent la décider à les abandonner l’un et l’autre, et à se tourner entièrement du côté du marquis.

XXV

Lorsque le marquis avait tracé à madame Beaujonnier le plan d’éducation qu’il désirait que Denise suivît, il avait annoncé que tous les jours, à cinq heures, il monterait à l’appartement de sa pupille, afin de juger par lui-même les progrès que ferait celle-ci.

Pendant la première semaine de l’installation de Denise au château, il était en effet monté chaque jour à cet appartement ; mais, au lieu d’arriver à cinq heures, comme il l’avait dit, bien souvent il n’arrivait qu’à six heures. Puis, après quelques instants, quelquefois même sans s’être assis, il redescendait.

Mais bientôt il était devenu plus exact, et ses visites s’étaient de plus en plus prolongées.

Il avait voulu que Denise travaillât devant lui, et il ne s’était plus contenté d’un coup d’œil jeté à la hâte sur ses devoirs ou d’une interrogation faite en passant sur un sujet amené par hasard dans la conversation.

À cinq heures précises, il entrait chez Denise et il s’installait dans un fauteuil, auprès d’une fenêtre, de telle sorte qu’il avait en face de lui la jeune fille et son institutrice.

— Veuillez continuer votre travail comme si je n’étais pas là, disait-il.

Et attentivement, le menton appuyé sur la main, il écoutait et regardait.

Le travail continuait ou plutôt il était censé continuer, comme si le marquis n’avait pas été présent ; mais en réalité il était tout autre que celui du matin.

Fidèle à sa règle de plaire, Clémence se gardait bien de traiter à ce moment des sujets qui auraient pu ennuyer ou fatiguer le marquis. Ceux-là, on les réservait pour la matinée.

L’après-midi, on ne s’occupait que de choses agréables, d’histoire, de littérature, de musique.

Denise avait de la mémoire, et, comme avec cela elle s’appliquait à son travail, elle avait assez promptement retenu des morceaux de prose ou de poésie, que Clémence lui faisait alors réciter, ou même, quand c’était une scène dramatique, qu’elle récitait avec elle pour lui donner la réplique.

Au temps où Emma avait Denise près d’elle, elle ne s’était guère occupée de l’instruction de sa fille ; cependant elle lui avait fait apprendre, un peu au hasard, quelques fables et elle lui avait enseigné à les répéter d’une toute autre façon que les écoliers ne répètent ordinairement leurs leçons.

De là chez l’enfant des habitudes de diction contractées pour ainsi dire sans s’en apercevoir. Et, comme avec cela elle avait une voix douce et harmonieuse, – la voix de sa mère, – c’était plaisir de l’entendre dire à haute voix un morceau de vers ou de prose.

Le marquis l’écoutait, sans la quitter des yeux, l’interrompant seulement, de temps en temps, par une parole d’approbation ou pour lui dire avec un accent légèrement ému :

— Comme vous rappelez votre mère, mon enfant ! c’est la même voix.

Pendant les premiers temps il avait été assez insensible aux répliques de l’institutrice, qui, d’ailleurs, se réservant toujours les parties insignifiantes, n’avait guère d’occasions de se faire remarquer. Qu’importait au marquis, lorsqu’il venait d’entendre Denise, la réplique d’une Phénice ou d’une Œnone ?

Cependant il prêta peu à peu attention à cette confidente, qui n’avait jamais que quelques mots à dire, mais qui toujours les disait d’un ton juste, d’un accent pénétrant.

Et il arriva qu’au lieu de rester les yeux fixés sur Denise après qu’elle s’était tue, l’applaudissant d’un sourire lorsqu’elle avait bien récité son morceau, la réconfortant lorsqu’elle s’était trompée, il se tourna du côté de l’institutrice.

Un jour qu’elles récitaient la première scène d’Esther, Denise faisant, bien entendu, Esther, et Clémence Élise, il fut tout surpris de se sentir remué par la façon dont celle-ci dit sa réplique.

Denise avait mis dans l’accueil qu’elle faisait à sa « chère Élise » une tendresse joyeuse : c’était bien la jeune fille qui, après six mois de séparation, est heureuse de retrouver « de ses premiers ans la compagne assidue. » De l’élan, de l’émotion, et toujours cette voix musicale qui était un charme pour l’oreille.

Mais quelle différence avec Élise quand celle-ci, d’une voix désolée, avait prononcé ces deux vers :

 

Du reste des humains je vivais séparée,

Et de mes tristes jours n’attendais que la fin.

 

Par une évocation bizarre, il avait semblé au marquis qu’il la revoyait dans son misérable appartement du faubourg Saint-Honoré.

Elle avait continué :

 

Ô spectacle ! ô triomphe admirable à mes yeux,

Digne en effet du bras qui sauva nos aïeux !

Le fier Assuérus couronne sa captive

Et le Persan superbe est aux pieds d’une Juive !

Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement,

Le ciel a-t-il conduit ce grand événement ?

 

En disant ces vers, elle s’était avancée vers le marquis et, étendant la main de son côté lorsqu’elle avait parlé du « fier Assuérus, » elle l’avait regardé d’une façon étrange qui l’avait profondément troublé : un frisson rapide comme l’éclair avait couru dans ses nerfs, instantanément suivi d’une bouffée de chaleur lorsqu’elle avait dit :

 

Et le Persan superbe est aux pieds d’une Juive !

 

Pourquoi ces vers, qu’il savait par cœur et qu’il avait entendu réciter vingt fois, produisaient-ils en lui un effet si étrange ?

Il n’avait point écouté le récit d’Esther, et les yeux tournés vers la campagne regardant au loin sans voir, il s’était perdu dans la méditation.

Que se passait-il donc en lui ? Chose curieuse ! ce n’était pas la voix de Denise qu’il entendait pendant que celle-ci continuait son récit ; c’était celle de l’institutrice qui résonnait toujours dans sa tête, qu’elle avait emplie.

Denise s’était tue depuis quelques instants déjà, et il restait les yeux fixés au loin.

Tout à coup il s’était levé brusquement.

— Ah ! oui, très bien ! mon enfant, très bien ! avait-il dit.

Puis, se tournant vers Clémence, mais lui parlant sans la regarder :

— Vous avez vraiment un remarquable talent de diction, très remarquable.

Et il était sorti.

— Qu’a donc mon parrain ? avait demandé Denise avec inquiétude ; l’ai-je contrarié ? J’ai mal dit mon récit, n’est-ce pas ?

Clémence avait souri silencieusement.

— Je l’ai mal dit. Vous ne voulez pas me gronder, et mon parrain s’est sauvé pour ne pas me rire au nez. Je vous en prie, reprenons-le ensemble ; je le travaillerai, et dans quelques jours, quand je le saurai bien, je le redirai. Voyez donc comme il est peiné.

Et, s’approchant de la fenêtre, elle avait regardé le marquis, qui marchait sur l’esplanade, la tête basse, absorbé dans une méditation sérieuse.

Le lendemain, le marquis était arrivé avec une heure de retard, et, au lieu de s’asseoir dans son fauteuil, comme à l’ordinaire, il était resté debout, marchant çà et là, sans dire sa phrase sacramentelle :

— Veuillez continuer votre travail.

Puis après quelques mots insignifiants, il était sorti, au grand désespoir de Denise, qui s’était accusée de ce changement.

— Vous voyez, avait-elle dit, je l’ai ennuyé hier, et il n’ose pas s’exposer aujourd’hui à pareil ennui. Il me semble cependant que je ne dis pas trop mal le commencement de mon récit ; c’est la fin qui ne va pas ; à partir « de mes faibles attraits le roi parut frappé. » Je sens que je répète comme un perroquet : il faudrait de la tendresse, de la grâce ; il faudrait ce que je n’ai pas. Ah ! si je pouvais dire comme vous :

 

Enfin avec des yeux où régnait la douceur !

 

Si mon parrain entendait ce vers dans votre bouche, bien certainement il ne s’en irait pas.

Cependant, peu à peu, le marquis reprit ses habitudes, et, de cinq à sept heures, il s’installa dans l’appartement de Denise.

— J’apprends avec vous, disait-il.

Et de fait il interrogeait beaucoup Clémence, et, lorsqu’elle parlait, il l’écoutait avec une attention soutenue ; tourné vers elle, il ne la quittait pas de yeux.

— Quel bon élève que mon parrain ! disait Denise en riant ; il me donne des leçons de tenue et d’attention. Quand vous distribuerez des prix à votre classe, je crois bien que ce sera votre grand élève qui les aura tous.

Cependant le grand élève n’écoutait pas toujours, il prenait quelquefois la parole. Cela arrivait surtout à propos de la géographie.

Le marquis avait beaucoup voyagé ; il connaissait bien l’Europe et l’Orient, un peu le nord de l’Afrique, et par les récits vivants d’un voyageur qui a vu, il complétait les leçons un peu sèches que donnent les livres.

L’institutrice avait aussi voyagé en Italie et en Angleterre, alors qu’elle était enfant et qu’elle suivait son père dans les excursions artistiques que faisait celui-ci.

Quand il était question de ces pays, c’était entre elle et le marquis de longues conversations, des digressions sans fin.

— Vous souvenez-vous ?

— Avez-vous vu ?

— Et tel hôtel, et telle voiture ?

— Ce n’était pas ainsi lorsque je suis passé là.

Tout le bavardage entraînant de ceux qui ont parcouru les mêmes pays et qui, par l’évocation des souvenirs, jouissent ensemble de plaisirs qui cependant ont été goûtés séparément.

Ce fut ainsi que ce qui avait commencé par être des leçons ne tarda pas à devenir de simples conversations.

Il est vrai qu’elles roulaient sur des sujets graves : car, de la géographie, on passait à l’histoire ou à la littérature, poésies, romans, théâtre. Mais enfin ce n’étaient plus des leçons, avec le sérieux qui résulte de cela seul, qu’une personne professe pendant que les autres écoutent. Dans ces entretiens, chacun disait son mot, on s’interrompait mutuellement et tout naturellement, la position de chacun des interlocuteurs se trouvait modifiée : Clémence n’était plus l’institutrice, et le marquis n’était plus le père qui vient surveiller les études de son enfant ; elle était madame Beaujonnier, une jeune femme charmante, instruite, pleine d’esprit, et il était le marquis de Rudemont, un homme du monde, se plaisant dans des entretiens élevés. Ensemble deux amis devisant dans le charme de l’intimité.

Le caractère de cette intimité s’accentua bientôt encore dans un autre sens.

Sans être mélomane, le marquis avait un certain goût pour la musique ; c’est-à-dire qu’après son dîner, alors qu’il était étendu dans un fauteuil, respirant le frais et regardant les étoiles, il aurait aimé qu’on se mît au piano et qu’on lui jouât un morceau gai ou mélancolique, selon l’humeur dans laquelle il se trouvait. Comme madame Mérault n’était pas musicienne, et comme le cousin Arthème n’avait jamais joué que de la trompe (il est vrai qu’il était sur cet instrument de la force de plusieurs chevaux, disait-il en parlant de son talent), le marquis n’avait pu s’offrir ce plaisir que quand Louis Mérault était au château.

Comme un jour il se plaignait à table de cette privation, Clémence ne dit rien ; mais après le dîner, quand le marquis se fut installé à sa place ordinaire dans le salon, et qu’elle le vit suivre en l’air les spirales de la fumée de son cigare, elle lui demanda la permission de se mettre au piano.

Et depuis ce jour-là, chaque soir elle vint à lui, et avec un sourire :

— Une valse ? disait-elle, ou bien une rêverie ?

De côté, et sans se retourner entièrement, elle suivait les impressions que la musique produisait sur le marquis, et, tant qu’elle voyait celui-ci attentif, elle jouait. Aussitôt qu’elle croyait remarquer qu’il avait assez de musique, elle fermait le piano, et se remettait à sa tapisserie, comme une bonne petite femme de ménage.

M. de Carquebut trouvait que le piano ne valait pas la trompe et qu’il était bien ennuyeux d’être obligé de rester tranquille sur son fauteuil, sans pouvoir tourner en tous les sens dans le salon, comme il en avait toujours eu l’habitude ; mais il se consolait de ce supplice que le marquis lui imposait en allant s’asseoir derrière Clémence, et, pendant tout le temps qu’elle jouait, il restait à regarder les mouvements de ses épaules. Comme elle était charmante, bien posée sur son tabouret ! et entre ses dents il murmurait :

— Est-elle souple, cette petite chatte-là ! :

C’était sa manière de sentir la musique et de juger la musicienne.

XXVI

Tous les ans, le marquis allait passer les mois de décembre et de janvier à Paris, puis il y retournait en avril et en mai, à la saison des courses.

Mais cet hiver-là, il ne fit pas son voyage habituel ; aussi ce fut-il, pour les habitants de Rudemont un sujet de curiosité et par suite, de conversation, que cette dérogation à une règle jusqu’alors fidèlement observée.

— Pourquoi Arthur ne va-t-il pas à Paris cette année ? demanda M. de Carquebut à sa sœur ; t’a-t-il donné les raisons qui le retiennent ici ?

— Il ne m’a rien dit à ce sujet et je ne lui ai rien demandé.

— Je les devine.

— Quelles sont-elles ?

— Je les garde ; sache seulement que c’est à cause de moi, avait-il répondu d’un ton bourru.

Et de fait il était de fort méchante humeur, car ce voyage manqué dérangeait toutes les dispositions qu’il avait prises pour son hiver.

C’était pendant ces absences du propriétaire de Rude-mont qu’il avait l’habitude d’inviter ses amis personnels au château, c’est-à-dire « de solides gaillards, qui savaient vider une bouteille et chanter une chanson : » marchands de chevaux, éleveurs de bœufs, marchands de foin ou de bois, tous gens que le marquis tenait à distance, « parce qu’il était entiché de sa noblesse, » mais que lui, Arthème Fabu de Carquebut admettait au nombre de ses amis, parce que « un homme vaut un homme. » Alors on déjeunait longuement, au grand scandale de madame Mérault, qui, de son appartement qu’elle gardait, entendait les éclats de rire des convives ; puis après le déjeuner on faisait de formidables parties de domino ou de pamphile qui se prolongeaient jusqu’au dîner. On quittait la table de jeu pour la table de la salle à manger ; les rires et les chansons recommençaient, et, dans le milieu de la nuit, les paysans de Mulcent étaient réveillés par des voitures qui descendaient la côte de Rudemont à toute vitesse et traversaient le village comme un ouragan ; c’étaient des cris et des batteries de coups de fouet qui faisaient trembler les vitres ; mais, à moins qu’une voiture ne versât ou qu’un cheval ne s’abattît, ce qui arrivait quelquefois, on ne s’inquiétait pas de ce tapage : « C’est M. de Carquebut qui a donné à dîner à ses amis, » disait-on, et l’on se rendormait.

C’était aussi pendant ces absences que le cousin Arthème faisait faire au château ou dans le parc les travaux et les changements qui lui convenaient. Il pensait à l’avenir, et dès le présent il l’arrangeait à son gré pour le jour où Rudemont lui appartiendrait « en toute propriété. » Lorsque le marquis revenait de Paris et qu’il trouvait ces changements exécutés sans son consentement et très souvent contre son goût et ses intentions, il se fâchait contre le cousin. Mais celui-ci ne prenait pas souci de ces fâcheries ; il avait fait ce qu’il voulait, il se moquait du reste, et à l’occasion il recommençait.

— C’est dans l’intérêt de la terre de Rudemont, disait-il : c’est plus fort que moi, je ferais toujours et malgré tout ce qui est dans l’intérêt de la terre de Rudemont. Si ça ne vous va pas, mon cousin, séparons-nous, j’aime mieux ça.

Le marquis, qui avait horreur des querelles, cédait devant les menaces de ce parent dévoué ; il acceptait les changements, et, en fin de compte, il payait les mémoires des entrepreneurs. Il faut être indulgent.

Si, en temps ordinaire, M. de Carquebut tenait vivement à ce voyage à Paris, qui lui assurait tant de satisfactions de toutes sortes, cet hiver-là il l’attendait plus impatiemment encore que de coutume ; car il avait arrangé pour ce moment deux petites combinaisons, qui ne pouvaient réussir que si le marquis ne venait pas se jeter au travers.

D’abord il se débarrassait de Denise ou tout au moins il lui rendait la vie si dure qu’elle devait demander à quitter Rudemont. Comment s’y prendrait-il pour arriver là ? Il ne le voyait pas très bien ; mais la liberté lui donnerait des idées, et alors il trouverait quelque moyen énergique pour renvoyer à Paris cette voleuse d’héritage.

Ensuite il triomphait des dernières résistances de l’institutrice, qui pourrait suivre son élève le jour où le caprice qu’il avait pour elle serait satisfait.

Jusque-là il avait dû se contenter de lui presser la main quand il pouvait la joindre dans un corridor, ce qui d’ailleurs arrivait assez souvent ; mais ce genre de plaisir était insuffisant pour un homme tel que lui : insuffisants aussi étaient les sourires qu’elle lui accordait, insuffisantes enfin les joies qu’il éprouvait à la regarder au piano.

Il voulait plus, et le moment où le marquis ne serait pas au château serait favorable à l’exécution de son dessein : dût-il faire faire une fausse clef, dût-il enfoncer sa porte, il entrerait dans sa chambre, et alors elle serait à lui. Si après, elle voulait faire usage de ses lettres, libre à elle ; il serait le premier à rire.

Aussi sa déception avait-elle été grande, avait-elle été vive, lorsqu’à la fin de novembre il n’avait pas vu le marquis se préparer à partir.

— Ce sera pour les premiers jours de décembre, s’était-il dit.

Et il avait remis au 10 ou au 15 les amis qu’il avait invités pour le 1er.

Mais la première semaine de décembre s’était écoulée, puis la seconde, puis la troisième, et il avait fallu se rendre à l’évidence : le marquis n’irait point à Paris.

Longtemps il avait cherché les raisons qui pouvaient retenir le marquis, et à la fin il était arrivé à cette conclusion, que c’était la crainte de le laisser, lui Arthème, seul au château.

— Il a peur de moi, s’était-il dit.

Et cette forfanterie avait été un dérivatif à sa colère ; car, si d’un côté il était fâché de renoncer à ses combinaisons et à ses plaisirs, d’un autre côté il était fier de penser qu’il gênait le marquis en même temps qu’il lui faisait peur.

En cela cependant, il se trompait doublement ; il ne gênait pas plus le marquis qu’il ne lui faisait peur.

Si ordinairement M. de Rudemont allait vivre quelques mois à Paris, c’était parce qu’il s’ennuyait au château dans la compagnie de sa cousine et de son aimable cousin ; cette année-là, ne s’ennuyant pas et n’étant plus réduit, pendant les mauvais mois de l’hiver, à la seule société de la sœur et du frère, il ne pensait pas à partir.

C’était bien simple ; ses après-midi étaient occupées par les leçons de Denise ; ses soirées, par la musique ou la conversation. Qu’irait-il faire à Paris ?

Lorsque les premiers beaux jours de mars arrivèrent, il voulut, lui aussi, donner des leçons à Denise et lui apprendre à monter à cheval.

Denise fut enchantée de cette idée : elle pourrait accompagner son parrain dans ses promenades, et puis la jupe longue et le petit chapeau furent pour elle un ravissement.

Mais elle n’avait jamais monté à cheval que sur l’âne à roulettes que son parrain lui avait donné, et encore à califourchon ; lorsqu’il fallut s’asseoir sur une selle de femme, laquelle selle était posée sur le dos d’une jument qui secouait la tête et pliait les reins, elle commença à trouver que la jupe longue n’était pas aussi agréable qu’elle avait cru, lorsque le tailleur de Condé l’avait apportée dans sa chambre.

Elle ne manquait pas de hardiesse cependant, et, si elle avait pu monter à califourchon et se tenir à la crinière de la jument, elle se fût bien lancée au galop dans une allée du parc.

Mais il ne s’agissait pas de se cramponner à la crinière et de partir au galop, il fallait aller au pas et prendre les attitudes que le marquis indiquait. C’était difficile, et ce qui pour elle compliquait encore la difficulté, c’était son ardent désir de bien faire ce que son parrain lui demandait ; l’angoisse la paralysait.

Bien entendu l’institutrice assistait à cette leçon, et de temps en temps elle intervenait pour encourager Denise ou pour la guider.

À un certain moment, comme Denise ne comprenait pas, elle reprit l’explication du marquis et la rendit si claire que tout de suite la difficulté fut vaincue.

— Vous montez à cheval ? demanda le marquis.

— Un peu, dit-elle.

— Eh bien ! alors, si vous le voulez, vous pourrez nous aider à simplifier ces premières leçons ; pour cela, il faudrait tout simplement que vous consentissiez à monter à cheval aussi. En vous voyant faire, Denise irait beaucoup plus vite qu’en écoutant toutes mes démonstrations.

— Je serais heureuse d’être votre élève, monsieur le marquis ; seulement…

Elle n’acheva pas, mais son regard expliqua avec un embarras charmant qu’elle ne pouvait pas monter à cheval en robe courte.

— Je ne vous demande pas ce service à l’instant même, s’empressa de répondre le marquis ; seulement, tantôt en vous promenant, vous pourriez aller à Condé vous commander une toilette de cheval pareille à celle de Denise.

— Ah ! quel bonheur ! s’écria celle-ci.

— Demain, continua le marquis, on viendra vous l’essayer, et après-demain, dans trois jours au plus tard, si vous voulez presser le tailleur, nous pourrions reprendre cette leçon d’une manière plus profitable à Denise.

Comme elle restait sans répondre :

— Cela vous contrarie ? demanda le marquis.

— Je cherchais un mot pour vous remercier, et c’est parce que je ne trouvais rien que de niais que je gardais le silence.

— Alors, c’est entendu. Ne vous occupez pas de la selle, j’irai moi-même la commander tantôt.

Trois jours après, comme le marquis l’avait désiré, la toilette de madame Beaujonnier arriva à Rudemont.

Ce jour-là, le déjeuner fut plus rapide que de coutume, et aussitôt après Denise et son institutrice montèrent à leur appartement, d’où elles redescendirent, au bout d’une demi-heure, prêtes à prendre leur leçon.

Elles entrèrent en se tenant par la main dans le salon, où se trouvaient le marquis et M. de Carquebut.

— Les deux Grâces ! s’écria celui-ci, qui avait oublié le nombre classique des déesses.

L’exclamation était plus ridicule par la forme que par le fond ; elles étaient vraiment charmantes toutes deux, la grâce même. L’une brune, l’autre blonde ; Clémence avec les séductions de la femme, Denise avec le charme de l’enfance.

En disant qu’elle montait un peu à cheval, Clémence avait comme d’ordinaire exagéré la modestie ; elle montait au contraire admirablement.

À la façon dont elle s’assit sur sa selle et rassembla les rênes, le marquis vit tout de suite qu’il n’allait point avoir une élève.

— Mon mari m’a donné quelques leçons, dit-elle en souriant, et c’était un bon professeur.

Quand elle parlait de son mari c’était toujours comme de quelqu’un qui n’existait plus : elle le pleurait et faisait son éloge avec l’émotion d’une veuve inconsolable.

La leçon fut longue, et cependant elle parut courte au marquis ; il donnait ses explications à l’institutrice, et celle-ci aussitôt les répétait à Denise en exécutant elle-même ce qui était demandé.

— Regardez-moi, disait-elle à chaque instant.

Mais il n’y avait pas que l’élève qui la regardât, le maître aussi tenait ses yeux fixés sur elle, et, dans ces yeux, Clémence voyait briller une flamme que jusqu’à ce jour elle n’y avait jamais vue.

Le marquis était rajeuni de dix ans.

Était-ce l’ardeur qu’il mettait à donner cette leçon qui le transfigurait ainsi ? était-ce un autre sentiment ? Là était la question.

Pour M. de Carquebut, se tenant sur la pelouse, immobile, les jambes arquées, les yeux grands ouverts, le cigare aux lèvres, la cravache à la main, il murmurait, de temps en temps, en mâchonnant son cigare :

— Est-elle souple !

XXVII

Dirigée par son parrain et par son institutrice, Denise fit de rapides progrès en équitation.

Bientôt elle put entreprendre de longues promenades dans le parc, puis bientôt de plus longues encore dans la forêt.

Quelle joie de courir dans des chemins inconnus où la voiture n’avait pas pu passer !

On partait en sortant de déjeuner et, après une promenade d’une heure ou deux, on rentrait pour se remettre au travail ; on revenait, le visage rougi par le grand air, le sang rafraîchi, l’esprit dispos. Avec soi, l’on rapportait les parfums des fleurs printanières, et longtemps après qu’on était descendu de cheval, on entendait encore le mugissement du vent à travers les ramures dénudées des grands arbres de la forêt.

Quand le marquis sortait autrefois après son déjeuner, M. de Carquebut ne l’accompagnait presque jamais ; « attendu que ça ne l’amusait pas de galoper à côté d’un particulier qui restait des heures entières sans desserrer les dents. » Maintenant, au contraire, il s’arrangeait pour être de toutes les promenades : « il y avait des femmes. »

Il est vrai que, sous le rapport de la conversation, il n’avait guère plus d’agrément que s’il avait chevauché avec le marquis seul. Celui-ci, en effet, se tenait toujours à la droite de Denise, tandis que Clémence occupait la gauche. De cette façon, il arrivait nécessairement que dans les chemins trop étroits pour galoper quatre de front, ce qui était le cas le plus fréquent, le cousin Arthème était obligé de rester seul derrière. Mais cette position ne lui déplaisait point, car il pouvait ainsi regarder tout à son aise « sa petite déesse » galoper devant lui, et puis, quand le chemin n’était plus assez large pour trois personnes, elle restait en arrière, et alors, tandis qu’ils couraient côte à côte, il pouvait lui dire combien il la trouvait jolie.

— Et souple ? interrompait-elle en riant.

— Ah ! démon.

Elle le regardait d’une certaine façon en relevant la tête et en abaissant les yeux. Alors, se reprenant :

— C’est « ange » que je veux dire.

Sans l’écouter davantage, elle donnait un coup de cravache à son cheval et reprenait sa place auprès de Denise.

Un jour qu’on avait projeté une longue promenade dans une partie de la forêt que Denise ne connaissait pas encore, celle-ci descendit au déjeuner, les yeux et les paupières rouges, éternuant à chaque instant, criant le rhume de toutes les manières, excepté en paroles.

— Vous avez le rhume, mon enfant, dit le marquis ; il ne serait pas prudent de sortir aujourd’hui ; vous garderez la chambre. Nous ferons notre promenade un autre jour.

— Voilà pourquoi je ne voulais pas parler de ce vilain rhume, s’écria-t-elle ; je vous en prie, mon parrain, ne renoncez pas à votre promenade pour moi et n’en privez pas madame Clémence, qui hier s’en faisait une fête.

Madame Clémence déclara formellement qu’elle resterait près de son élève souffrante.

Et pendant tout le déjeuner il ne fut plus question de cette promenade.

Mais lorsqu’on se leva de table, Denise prit le bras de son parrain et tâcha de le convaincre qu’elle n’était pas enrhumée, que cette course lui ferait du bien, que le temps était beau et chaud.

Là-dessus madame Mérault intervint.

— Il me semble qu’il y a moyen de tout concilier, dit-elle. Que Denise sorte par cette température de printemps à la fois chaude et glaciale, ce serait assurément une imprudence.

— Mais alors ?

— Si elle insiste si vivement pour sortir, continua madame Mérault, ce n’est pas par caprice enfantin, mais uniquement par générosité : elle voudrait que madame Clémence ne fût pas privée de cette promenade. Voici donc ce que je propose : je garde Denise avec moi, et je lui fais passer le temps le plus agréablement possible ; vous, vous sortez.

On discuta un moment cette combinaison. Clémence se défendit ; mais enfin le marquis trancha la question en donnant l’ordre de seller les chevaux.

On alla se préparer ; alors M. de Carquebut, resté seul avec sa sœur, s’approcha d’elle, et à demi-voix, d’un ton mécontent :

— Tu ne feras jamais que des sottises, dit-il.

— Monsieur mon frère !

— Tu avais besoin de retenir cette petite voleuse ; elle aurait gagné une bonne fluxion de poitrine, et nous en aurions été débarrassés. Mais tu ne veux pas en être débarrassée, tu aimes mieux la garder pour ton fils.

— Mon frère, taisez-vous, s’écria madame Mérault, et ne me forcez pas à croire que vous parlez sérieusement ; car alors je vous jure que j’avertirais notre cousin.

— Tu n’oserais pas.

L’entrée du marquis mit fin à cette discussion.

On monta à cheval, et cette fois Clémence se trouva entre le marquis et M. de Carquebut : l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Jamais elle n’avait eu tant d’aisance. Ce n’était plus une institutrice qui accompagne son élève ; c’était une jeune femme du monde qui part en promenade entre deux cavaliers, ses amis. Elle se mit en selle avec une légèreté moelleuse et prit son assiette d’une façon charmante. Les rênes dans la main, elle fit exécuter quelques courbettes à son cheval, qui lui obéit si promptement, qu’on aurait pu croire qu’il devançait le désir de celle qui le montait, quand au contraire il lui obéissait docilement.

— Bonne promenade ! dit Denise du haut du perron.

Les chevaux partirent, et le voile de Clémence s’envola au vent.

Le marquis, qui pendant la matinée avait été de belle humeur, affable et courtois comme à son ordinaire, paraissait mécontent et grognon ; lui, qui saluait toujours poliment tout le monde, passa auprès de deux ouvriers sans répondre à leur bonjour. La tête baissée sur le cou de son cheval, il ne disait pas un mot ; de temps en temps seulement, il se retournait du côté de M. de Carquebut, et il lui lançait un regard qui n’avait rien d’aimable.

Pour celui-ci, il bavardait à tort et à travers, racontant des histoires de chasse dans lesquelles il trouvait toujours moyen de placer un air de trompe.

Clémence souriait en se moquant de lui, mais ce sourire et ces moqueries semblaient agacer M. de Rudemont.

Les chevaux détalaient grand train dans une longue allée droite, dont on ne voyait pas le bout et qui tout au loin se perdait sous bois ; sur le gazon qui recouvrait la terre humide, leurs sabots ne faisaient pas de bruit.

Quand M. de Carquebut voulait bien ne pas parler, on entendait de chaque côté, sous le taillis, des chants d’oiseaux, des merles et des fauvettes qui sifflaient, et, sur les branches des arbres de haute futaie, le roucoulement des pigeons ramiers ; de temps en temps, une pie ou un geai s’envolaient en jetant leurs cris répétés.

On était au commencement de mars, et, comme l’hiver n’avait pas été rude, les plantes entraient déjà en végétation : le long des talus, de chaque côté, au milieu des lierres et des scolopendres au feuillage d’un vert sombre et luisant, on voyait des fleurs jaunes de primevères qui s’épanouissaient aux premiers rayons du soleil ; çà et là des ajoncs éclataient en gerbes d’or.

Ils coururent ainsi pendant plus d’un quart d’heure ; puis, abandonnant cette longue allée droite, ils prirent un chemin plus étroit, qui, pendant l’hiver, ayant servi au charriage des bois, était coupé par des ornières assez profondes. Il fallait conduire les chevaux avec plus de précaution et parfois, pour éviter une fondrière, se serrer les uns contre les autres : alors le marquis frôlait de son genou la jambe de Clémence.

Le chemin se rétrécit encore et ne livra plus passage qu’à deux chevaux de front : bon gré mal gré, M. de Carquebut dut rester en arrière.

Alors le marquis, se penchant vers Clémence :

— Voulez-vous que nous prenions un temps de galop ? dit-il ; il n’y a plus d’ornières. Le bavardage de mon cousin m’agace, je suis nerveux.

Sans répondre, elle donna un coup de cravache à son cheval, qui prit un bon galop de chasse ; le marquis courait près d’elle.

Tout à coup elle mit la main au-dessus de ses yeux, en abat-jour, pour regarder au loin.

— Est-ce qu’il n’y a pas une clôture là-bas au bout ? dit-elle.

— Oui, une barrière et une palissade qui enclosent une partie réservée. La barrière n’est pas haute ; la sauteriez-vous bien ? Si vous n’avez pas peur, je suis sûr de votre cheval.

— Je n’ai peur de rien, répondit-elle ; avec vous, j’irai où vous voudrez, tant que vous voudrez.

— Alors en avant ! Vous rassemblerez bien votre cheval et vous frapperez l’épaule de la cravache. En avant ! hop !

Il claqua de la langue, les deux chevaux nez à nez se mirent à galoper dans une allure régulière et cadencée.

Derrière eux, M. de Carquebut poussait des appels désespérés.

Mais ils ne s’arrêtèrent point. Ils approchaient de la barrière, le marquis regarda Clémence : elle était calme, souriante, le visage animé.

— Hop ! hop ! cria le marquis.

La barrière fut franchie.

Alors tous deux modérèrent leur allure.

— C’est fou ce que je vous ai fait faire là, dit le marquis ; mais je ne sais pourquoi mon cousin m’exaspérait. Nous voilà maintenant tranquilles ; ni lui ni son cheval n’auront envie de nous suivre.

En effet, le cheval s’était arrêté le nez contre la barrière, et, debout sur ses étriers, M. de Carquebut regardait devant lui.

Clémence se mit à rire.

— Mes compliments, dit le marquis ; je ne connais pas de femme qui aurait sauté cette barrière.

— J’en ai fait bien d’autres.

Mais, tout de suite, se reprenant comme si elle avait peur d’en avoir trop dit :

— Mon mari était un joli casse-cou, et j’ai dû passer partout avec lui.

Ils étaient arrivés dans un bois de sapins, où le chemin était feutré de petites aiguilles rousses ; nul mouvement, nulle vie dans ce bois ; un silence lourd, troublé seulement par le vent, qui, en soufflant dans les branches, faisait entendre une plainte douce et harmonieuse.

— Voulez-vous que nous marchions un peu ? demanda le marquis.

Il lui tendit les bras pour l’aider à descendre de cheval.

Elle se pencha sur lui et s’abandonna mollement à ces bras vigoureux. Il lui sembla que le marquis la serrait un peu plus fort et la gardait plus longtemps sur sa poitrine qu’il n’eût été strictement nécessaire ; mais elle ne laissa paraître ni surprise ni embarras. Pour le marquis, lorsqu’il l’eut déposée à terre, il parut assez mal à l’aise, il respirait difficilement, et ses yeux étaient troublés ; il se retourna pour attacher les chevaux.

Pendant quelques instants, ils marchèrent côte à côte, sans rien dire. Clémence, les yeux baissés, paraissait attentive seulement à ne pas accrocher sa robe, qu’elle portait cependant relevée par la queue.

Ils étaient à ce moment sur l’un des plateaux les plus élevés de la forêt, et dans les éclaircies d’arbres, à travers les blocs de granit éboulés, on apercevait par dessus les bois qui allaient en descendant doucement, la plaine couverte çà et là de maisons et de villages.

Si le soleil n’avait point frappé en plein sur eux, ils auraient eu une vue magnifique ; mais la pente légère de ce plateau était inclinée au midi, et la lumière les aveuglait.

Ils s’arrêtèrent, et, restant en face l’un de l’autre, ils se regardèrent sans parler.

Le marquis paraissait de plus en plus troublé, sa large poitrine se soulevait avec des mouvements rapides ; on eût dit qu’il cherchait péniblement des paroles qui ne venaient pas à son appel.

Quant à Clémence, immobile devant lui, souriant d’un sourire indéfinissable, elle semblait attendre ; ses lèvres étaient entrouvertes, et ses prunelles s’agrandissaient et se rapetissaient en lançant des éclairs.

Tout à coup le marquis ferma les yeux.

— Si nous remontions à cheval, dit-il brusquement ; on étouffe ici. Un temps de galop nous fera du bien.

Ils retournèrent vers les chevaux sans échanger une parole, et il la remit en selle, l’ayant à peine touchée.

XXVIII

Le marquis l’aimait-il ?

Ce fut la question que Clémence se posa et examina en revenant au château.

Elle était si bien absorbée dans cet examen, pour elle plein d’intérêt, que ce fut à peine si elle prêta l’oreille à l’explication plus que vive qui eut lieu entre le marquis et M. de Carquebut, lorsqu’ils arrivèrent à la barrière où celui-ci les attendait ; cependant, un mot força son attention.

Au retour, le marquis ne proposa point le saut de cette barrière ; mais, descendant de cheval, il l’ouvrit avec une clef qu’il tira de sa poche.

— Comment ? s’écria M. de Carquebut rouge comme un coq, vous aviez la clef et vous m’avez laissé là ?

— Nous avions envie de sauter cette barrière.

— C’est de la folie, on n’expose pas une femme ainsi : je n’aurais pas cru que c’était possible, si je ne l’avais pas vu.

— Vous avez raison, dit le marquis ; ç’a été de la folie.

— Sans parler de madame, je vous ferai observer que votre procédé envers moi a été inqualifiable.

— Pour cela, mon cousin, je n’accepte pas vos observations, dit le marquis d’une voix sèche et en se redressant.

— Cependant…

— Si vous aviez envie de nous suivre comme vous nous suiviez depuis le château, il fallait sauter après nous.

M. de Carquebut murmura quelques paroles inintelligibles, et lança à Clémence un regard féroce.

Mais elle avait bien souci du regard et des paroles de M. de Carquebut.

« Ç’a été folie, » avait dit le marquis, c’était ce mot seul qui, dans cette explication, l’avait frappée. Où avait été la folie ? Dans le saut de la barrière, ou dans la promenade sous les sapins ?

Cela ramenait à sa question : le marquis l’aimait-il ?

Au premier abord, la réponse semblait ne pouvoir être qu’affirmative.

Pourquoi cette émotion le jour de la récitation d’Esther ? pourquoi ces absences voulues et ces retours involontaires ? pourquoi cette assiduité à suivre les leçons d’une petite fille ? pourquoi ces éclairs, lorsqu’il la regardait à la dérobée ? pourquoi cet embarras, lorsque leurs yeux se croisaient ? pourquoi cette douceur dans la voix, lorsqu’il lui parlait ? Pourquoi avait-il été furieux que le cousin Arthème les accompagnât ? pourquoi avait-il voulu franchir cette barrière, au risque de se rompre le cou ? Enfin pourquoi ce silence, pourquoi cette oppression, pourquoi ce trouble, lorsqu’ils avaient été en tête-à-tête au milieu de ces sapins, dans ce coin perdu de la forêt, qui semblait fait à souhait pour provoquer une explosion de tendresse et d’amour ?

À toutes ces interrogations, la même conclusion : il l’aimait.

Mais alors pourquoi avait-il fermé ses yeux ardents ? pourquoi avait-il retenu les paroles qui se pressaient sur ses lèvres ? pourquoi avait-il abaissé ses bras qui s’ouvraient pour l’embrasser ? pourquoi s’était-il tout à coup arrêté, quand elle-même ne l’arrêtait pas ?

Le marquis n’était pas un bon petit jeune homme de dix-huit ans, simple et timide, auquel une femme doit arracher ces trois mots terribles : « Je vous aime ! » qui ne peuvent sortir de ses lèvres tremblantes. Il les avait prononcées bien des fois dans sa vie d’homme à bonnes fortunes, ces trois mots, et, mieux que personne sans doute, il savait la manière de les dire ou de les faire entendre, selon le caractère de la femme à laquelle il s’adressait.

Si dans le bois de sapin, il avait imposé silence à ses lèvres comme à ses yeux, alors que dans la solitude de cette forêt, ils étaient à l’abri de toute surprise, alors qu’elle se tenait devant lui dans une attitude qui n’avait rien de décourageant, c’est qu’il avait voulu ce silence, ayant assurément des motifs pour se l’imposer.

Lesquels ?

Quand on est Arthur de Rudemont, et que, par une belle journée de printemps, on se trouve avec une femme jeune, au fond d’un bois, dans un endroit écarté, où on l’a amenée, au risque de la tuer, – si l’on se tait et si l’on refoule au fond de son cœur le mot « amour » qui jaillissait des yeux, du geste, de l’attitude, de tout, les lèvres exceptées, c’est qu’on a des raisons pour se taire, ou bien c’est qu’on aime peu cette femme.

Les raisons de ce silence, elle ne se les expliquait pas. Il ne l’aimait donc point : ce qu’elle avait cru être de l’amour n’était qu’une fantaisie, une bouffée de printemps, un désir auquel il n’avait point voulu céder, de peur sans doute de se lancer dans une aventure pouvant l’entraîner plus loin qu’il ne voulait aller.

Courant ainsi aux extrêmes, et se perdant dans des conclusions contradictoires qui, les unes comme les autres, s’appuyaient sur des raisons plausibles, elle ne voulut s’arrêter à aucune avant d’avoir préalablement réfléchi, et lentement posé le pour et le contre.

La situation qui se présentait était critique, et les résultats qui allaient en sortir pouvaient avoir une influence considérable pour son avenir.

Or, le moment était arrivé pour elle de prendre d’une main ferme la direction de sa vie, gravement compromise par son mariage : si elle ne voulait point mourir dans la misère, ni garder jusque dans la vieillesse le collier d’institutrice qu’elle portait au cou, il était temps, il était grand temps qu’elle se décidât à agir.

Elle l’avait connue tout enfant, cette misère, avec les angoisses de la faim, les souffrances et les humiliations de toutes sortes qui sont son lugubre accompagnement, et, dès cet âge, elle s’était habituée à la considérer avec horreur et épouvante.

Tandis que son père, toujours joyeux, toujours heureux, n’ayant pas souci du lendemain, dépensait, sans compter, l’argent qu’il gagnait, sa mère était une petite bourgeoise, rude aux autres et à elle-même, âpre au gain, infatigable, qui, sur les vingt-quatre heures de la journée, en passait dix-huit dans un travail acharné, et qui à chaque instant disait à sa fille : « Surtout ne sois pas misérable. » Ç’avait été son dernier mot à son lit de mort, et il était entré dans le cœur de l’enfant comme une flèche largement dentelée, qu’aucun effort ne peut arracher de la blessure qu’elle fait.

Dès ce jour, la misère, comme un cauchemar horrible, s’était installée sur son oreiller d’enfant, et chaque nuit elle s’était dressée devant elle ; dans son sommeil troublé, elle voyait sa mère, pâlie, décharnée, usée par le travail comme par les privations, cousant fiévreusement, cousant toujours, ne s’interrompant que pour lui dire : « Surtout ne sois pas misérable. »

Sous l’impulsion de cette frayeur, elle avait courageusement travaillé et accepté avec joie tous les maîtres que son père, dans des alternatives d’aisance et de gêne, lui donnait plus ou moins irrégulièrement, avançant lentement lorsqu’elle était seule, courant vite lorsqu’elle avait un guide.

Ç’avait été pour échapper à la misère qu’elle s’était mariée, car l’expérience de la vie qu’elle avait faite entre dix-huit et vingt-un ans, avait été cruelle et pleine de douloureuses déceptions.

Sans doute le capitaine Beaujonnier n’était pas le mari qu’elle avait espéré dans ses rêves enthousiastes de jeune fille ; mais l’expérience de ces quatre années lui avait prouvé que les maris sont rares et difficiles à trouver pour les jeunes filles pauvres, si jolies, si intelligentes, si habiles que soient ces jeunes filles.

Celui-là avait une position ; il était militaire, ce qui peut conduire à tout. De plus il était lié, par une parenté assez rapprochée, avec un général bien en cour et tout-puissant, Poirier, l’un des auteurs du coup d’État et l’ami du prince. Il l’adorait. Il serait un instrument docile, sans jamais se montrer gênant. Elle s’était mariée.

Mais il avait fallu en rabattre de ces espérances. L’instrument quelle avait cru trouver était très incomplet et de plus il était déjà détraqué. Elle ne pouvait pas le pousser en avant, tandis que lui l’entraînait avec elle. En peu de temps, elle l’avait jugé et jaugé : c’était un boulet qu’elle s’était rivé au pied et qu’elle devrait traîner toute la vie.

Bien vite la dégringolade avait commencé, et lorsque pour l’arrêter, elle avait voulu se cramponner à son cousin le général et lui demander son appui, celui-ci lui avait fait, avec douceur, cette réponse mémorable qui l’avait éclairée :

— L’influence, ma chère belle, est comme toute chose en ce monde, elle s’use par l’usage ; si j’emploie la mienne pour votre mari, je la trouverai diminuée le jour où j’en aurai besoin pour moi, et ce jour arrive souvent dans une année. Intelligente comme vous l’êtes, vous devez comprendre cela. Cependant je ne refuse pas de m’occuper de votre mari. Qu’il réussisse d’abord. Quand il sera dans la voie du succès, je le pousserai. Cela me sera facile alors. À vouloir le tirer du bas-fond où il lutte, je me fatiguerais inutilement.

Qu’il réussisse d’abord ! Justement, à ce moment, le malheureux se débattait dans l’enquête ouverte sur ses comptes. Tout ce qu’elle avait pu obtenir du général, ç’avait été qu’on abandonnât l’instruction commencée.

Il avait fallu se laisser tomber dans la misère parisienne, la pire de toutes, avec un mari incapable d’un travail quelconque, exaspéré par l’humiliation, corrompu par tous les vices, et qui un jour ou l’autre traînerait dans quelque affaire scandaleuse ce nom de Beaujonnier qu’elle avait fait la sottise d’accepter.

De nouveau elle avait connu la lutte avec les créanciers et la bataille pour le pain quotidien.

« Surtout ne sois pas misérable ! »

Et elle était jeune, et elle était jolie, et elle était intelligente ! Se laisserait-elle donc rouler dans le linceul fangeux de la misère, sans lutter et sans faire usage des armes mises par la nature entre ses mains, et dont jusqu’à ce jour elle n’avait pas su ou n’avait pas voulu se servir !

Lutter pour être riche était plus facile que lutter pour ne pas mourir de faim.

Mais pour lutter il faut un point d’appui, un terrain favorable, et elle était dans la boue.

On était venu alors lui proposer d’entrer comme institutrice chez le marquis de Rudemont.

C’était encore l’esclavage, mais au moins ce n’était plus la faim.

Là elle verrait. Elle pourrait attendre plus patiemment le moment d’agir.

Elle avait vu qu’elle tombait dans une situation trouble, au milieu de laquelle il pouvait y avoir à pêcher pour qui saurait tendre ses filets.

De là son premier plan.

Mais, dans cette guerre de famille, à se faire l’allié de l’un ou de l’autre parti, il n’y avait que peu à gagner. Ce n’était pas ce qu’elle obtiendrait par ce moyen qui la mettrait pour jamais à l’abri de la misère. Le présent, il est vrai, serait assuré, et, après ce qu’elle avait eu à supporter en ces derniers temps, c’était beaucoup ; mais l’avenir restait incertain.

Tandis que si le marquis l’aimait, quelle différence !

Que ne pourrait-elle pas obtenir de cet amour, qu’elle saurait transformer en une véritable passion !

L’aimait-il ?

Ne l’aimait-il pas ?

Pour elle, toute la question était là, et c’était avec angoisse qu’elle l’étudiait.

Pour la première fois, elle-tenait la fortune à portée de sa main.

Saurait-elle la saisir ?

La laisserait-elle échapper ?

XXIX

Bien qu’elle se fût promis d’attendre patiemment, afin de laisser venir les événements, l’angoisse de l’incertitude et du doute fut plus forte que sa volonté.

Après quelques jours, voyant que le marquis continuait à être ce qu’il avait été en ces derniers temps, elle décida de faire une tentative pour l’obliger à se prononcer ou tout au moins à manifester ses sentiments.

La promenade au bois de sapins l’agaçait ; elle voulait savoir précisément ce qu’il y avait eu sous ce trouble.

Elle le forcerait bien à sortir de son mutisme.

Le moyen qui s’offrait à elle pour risquer cette tentative était des plus élémentaires ; mais elle avait depuis longtemps fait l’expérience qu’entre les mains d’une femme adroite, les moyens les plus simples et même les plus bêtes sont toujours les meilleurs, et elle n’hésita pas à employer celui qui s’offrait à elle.

Un matin, vers dix heures, juste huit jours après leur promenade, elle écrivit, de son écriture la plus fine et la plus élégante, un mot au marquis, pour lui demander une entrevue.

C’était l’heure à laquelle on était certain de trouver le marquis dans son cabinet de travail. Levé tous les jours vers six heures, il commençait sa journée par une course à cheval, soit pour visiter ses ouvriers, soit tout simplement pour se promener. À huit heures, il revenait au château, et, après un premier déjeuner composé d’une croûte mouillée d’un verre de vin blanc, il entrait dans son cabinet, où il restait jusqu’à onze heures, lisant ou écrivant, à la disposition de ceux qui avaient à l’entretenir.

Cinq minutes après avoir remis sa lettre, on vint la prévenir que le marquis l’attendait.

Elle descendit.

— Denise vous donne-t-elle quelque sujet de mécontentement ? demanda le marquis en la voyant entrer et avant même de l’avoir invitée à s’asseoir.

— Oh ! certes non, la chère enfant ; elle est l’élève la plus soumise, la plus attentive, la plus agréable sous tous les rapports, qu’on puisse désirer.

— Ah ! vous m’enlevez une inquiétude ; en lisant votre mot, j’avais eu peur.

— Ce n’est pas de Denise que j’ai à vous parler, monsieur le marquis ; c’est de moi.

— De vous, madame ?

— Lorsque vous avez bien voulu m’accepter pour être l’institutrice de Denise, dit-elle, notre position, c’est-à-dire celle de mon mari et la mienne, était des plus critiques. Je n’ai pas à vous l’apprendre, n’est-ce pas ? Je n’ai pas davantage à le dissimuler. Nous étions victimes d’un terrible concours de circonstances.

— Elle veut me demander de l’argent, pensa le marquis ; et il se rassura, car les questions de ce genre n’avaient pour lui d’importance que quand son tiroir était vide, ce qui arrivait assez souvent, et précisément pour le moment il était plein.

— Obligés de restituer des sommes considérables qui avaient été dérobées par un employé infidèle, nous nous trouvions ruinés.

— Ah ! c’est un employé infidèle ?

— Aviez-vous donc cru mon mari coupable des détournements qui l’ont forcé à sortir de l’armée ? Assurément j’ai pardonné bien des choses à mon mari : mais je ne lui aurais pas pardonné celle-là, qui eût entaché son honneur. J’aurais demandé ma séparation, et, par malheur, – elle dit cela avec un sourire désolé – j’aurais apporté au tribunal trop de bonnes raisons pour qu’il pût la refuser. Non, monsieur le marquis, non, mon mari n’a pas été coupable ; il a été victime, victime d’un homme en qui il avait confiance et, d’un autre côté, victime d’un chef qui a voulu, – elle hésita un moment en rougissant, – qui a voulu, il faut bien le dire, se venger de la femme sur le mari.

Elle détourna la tête et se tut quelques instants, comme si le souvenir de cet outrage la suffoquait.

Le marquis, que l’histoire du capitaine avait laissé assez froid, fut touché par cette émotion. Les choses, quant à elle, pouvaient très bien s’être passées ainsi. Pourquoi n’aurait-elle pas été en butte aux poursuites d’un officier ? Elle était assez jolie pour cela, la pauvre petite femme.

Bientôt elle reprit :

— Vous fûtes pour nous le salut ; la femme put venir en aide au mari. Mais alors, comme si vous portiez avec vous la bonne chance, le sort qui jusque-là s’était acharné sur nous se fit plus clément. Ceux qui s’étaient détournés de mon mari quand ils le croyaient coupable, revinrent à lui lorsqu’ils le surent innocent. On s’occupa de lui, et l’on vient de le mettre à la tête d’un journal financier et d’une maison de banque dont il est le gérant.

Le marquis fit un mouvement, il commençait à être inquiet.

— Si mon mari a pu consentir à une séparation, continua-t-elle, s’il a pu me laisser reprendre ma profession d’institutrice, c’est que nous étions sous le coup du besoin et que nous ne pouvions nous montrer difficiles ni l’un ni l’autre. Mais aujourd’hui les circonstances ne sont plus les mêmes : mon mari non seulement n’est plus dans le besoin, mais encore il occupe, me dit-il, une position assurée, et alors il demande, – elle ralentit ses paroles de manière à bien détacher ses derniers mots, – il demande… que sa femme… – elle baissa la voix, – revienne près de lui…

Le marquis se leva brusquement, comme s’il venait d’être frappé en plein corps.

— Vous voulez nous quitter ? s’écria-t-il.

— Non, certes ; mais mon mari veut que je rentre près de lui. Mon mari, monsieur le marquis, est bien léger, mais au fond du cœur il a pour moi une affection sincère, – elle recommença à détacher ses mots, – une tendresse profonde… je dirai même de l’amour.

Il marchait à grands pas à travers le cabinet, il s’arrêta et étendit la main comme pour lui fermer la bouche.

Satisfaite de l’effet qu’elle avait produit, elle n’insista pas.

— Si je parle ainsi, continua-t-elle, c’est pour que vous appreniez les raisons qui déterminent mon mari, qui, croyez-le bien, n’obéit point à un caprice. Lorsqu’il m’a fait part de son désir, je lui ai répondu que je ne pouvais vous quitter ainsi.

— Mais c’est évident.

— Que j’étais nécessaire à mon élève.

— C’est évident.

— Et qu’un changement de maître, alors qu’elle était déjà si en retard, lui serait très préjudiciable.

— Rien n’est plus juste.

— Enfin, que si je n’étais point strictement liée à vous par un engagement formel, je l’étais au moins par la reconnaissance et par le souvenir de toutes vos bontés.

— Et que répond M. le capitaine Beaujonnier ?

— Qu’il veut que je parte.

— Et moi, madame, je ne le veux pas.

Elle se mit à sourire, et, d’une voix légèrement moqueuse :

— N’oubliez pas, monsieur le marquis, qu’il est mon mari.

— C’est juste, dit-il avec une colère contrainte, je l’oubliais. Mais réfléchissez, madame, qu’il est impossible que vous nous quittiez ; en dehors des raisons qui vous attachent à Denise et que vous avez très bien fait valoir, il y a, permettez-moi de le dire, celles qui vous attachent à nous.

— À vous, monsieur le marquis ? dit-elle avec un étonnement plein de naturel.

— À nous tous ici. Mais, pour ne parler que de moi, je veux vous dire que j’ai pour vous… une profonde reconnaissance… une vive sympathie… de l’estime…

Elle le regardait du coin de l’œil, se demandant jusqu’où il allait aller.

— De… l’amitié.

Il s’arrêta, attendant sans doute une réponse ; comme elle n’en fit aucune, il reprit après un intervalle de silence.

— Consentez-vous à rester ? Répondez franchement, je vous prie.

— De tout mon cœur, je désire ne pas… me séparer de Denise.

— Alors, madame, cela suffit. Le reste est affaire à traiter entre M. le capitaine Beaujonnier et moi. Je pars pour Paris.

Clémence fut stupéfaite de cette décision soudaine qu’elle n’avait nullement prévue et qui l’embarrassait fort. Si l’histoire de la maison de banque était vraie, il n’était pas vrai du tout par contre que le capitaine eût rappelé sa femme près de lui ; il pensait bien à elle ! C’était une invention dont elle s’était servie pour pousser le marquis à bout. Mais l’invention avait trop bien réussi.

Elle tâcha, avec une parfaite sincérité, de faire revenir le marquis sur sa détermination.

— Non, dit-il, non ; il faut que je voie le capitaine. Je lui expliquerai la situation, j’insisterai vivement.

— Prenez garde, dit-elle, d’insister trop vivement, et avec lui, si vous voulez réussir, n’allez pas oublier que vous parlez à un mari.

— Ne craignez rien ; je vous le promets ; vous nous resterez.

— Ce sera avec bonheur, croyez-le bien, monsieur le marquis.

Elle dut céder.

Mais aussitôt que le marquis fut parti pour la gare, elle monta à cheval, sous prétexte de faire une promenade dans la forêt. Denise voulut l’accompagner ; elle dit qu’elle désirait être seule. Elle fit la même réponse à M. de Carquebut, et, comme il insistait, elle déclara nettement qu’elle ne sortirait point si on ne la laissait pas libre.

En quittant le château, elle entra comme à l’ordinaire dans le parc, puis dans la forêt ; mais bientôt, prenant un chemin de traverse qui rejoignait la grande route, elle poussa jusqu’à Condé.

Là, elle s’arrêta devant le bureau du télégraphe et, donnant son cheval à tenir à un gamin, elle entra dans ce bureau, où elle écrivit la dépêche suivante :

 

Monsieur Beaujonnier,

bureaux de la Fortune publique,

rue Rossini, Paris.

« Tu recevras demain, peut-être avant une lettre que je t’écris, la visite d’une personne que je ne puis te nommer. On te fera une proposition que je ne puis t’expliquer. Laisse venir, pour comprendre ce dont il s’agit. Refuse d’abord énergiquement, et ne cède qu’à la dernière extrémité. Tu pourras faire payer ton consentement à peu près ce que tu voudras.

« CLÉMENCE. »

 

Elle tendit sa dépêche à l’employé, et celui-ci, après l’avoir lue, lui fit observer qu’on pouvait l’abréger en supprimant les tu et les que.

— Non, dit-elle ; je désire qu’elle soit claire.

— C’est qu’elle ne l’est déjà pas trop, dit l’employé en souriant.

— Elle le sera pour celui qui la lira, et cela suffit. Elle remonta à cheval et rentra au château sans que personne sût qu’elle avait été à Condé.

XXX

Le lendemain matin, vers dix heures, le marquis se rendit rue Rossini, aux bureaux de la Fortune publique. Il n’avait point le numéro de la maison, mais une immense enseigne peinte en lettres d’or sur fond d’azur et toute flambante neuve, lui indiqua le siège de cet établissement financier.

Il monta au premier étage par un escalier sombre : deux portes ouvraient sur le palier, couvertes du haut en bas d’écussons en cuivre, brillants, luisants, éblouissants : sur l’un on lisait banque ; sur l’autre : Journal, le tout encadré des deux mots : Fortune publique, qui faisaient une auréole à ces indications pratiques.

Où entrer ?

Il se décida pour la banque.

Dans l’antichambre il trouva un garçon de bureau couvert de décorations et de médailles militaires qui lui répondit poliment que M. Beaujonnier était absent pour le moment, mais qu’il allait sans doute arriver bientôt.

On le fit entrer dans une salle d’attente où se trouvait un autre garçon non moins médaillé et non moins décoré, qui, du bout de son couteau, s’occupait gravement à déchiqueter une table en bois noir.

Cette salle d’attente était en communication avec toutes les pièces de l’appartement par deux corridors. De l’endroit où le marquis s’était assis, il voyait jusqu’au bout de ces corridors.

Il se mit à regarder autour de lui ; n’étaient les nombreuses décorations des garçons qui criaient la réclame, on pouvait se croire dans une honnête maison.

Un bruit de voix arriva jusqu’à lui.

— Nous n’acceptons personne sans cautionnement ; déposez 3,000 ou 5,000 francs à la caisse, selon la position que vous désirez, et vous aurez la place. Pour nous, le cautionnement est la meilleure des recommandations.

— Je n’ai que 750 francs.

— Apportez vos 750 francs, on vous trouvera une place proportionnée à votre dépôt.

— Puis-je venir demain ?

— Non, il serait trop tard ; venez ce soir avant quatre heures.

Il se fit un silence ; mais, du côté opposé, un nouvel entretien commença.

— J’ai lu dans votre journal, disait une voix, que les actionnaires des Ports de Tripoli pouvaient se présenter dans vos bureaux pour recevoir une communication intéressante.

— Oui, monsieur, répliqua une voix goguenarde, et vous pouvez compter que ce sera à peu près la seule chose que les Ports de Tripoli vous rapporteront.

— L’affaire est donc mauvaise ?

— Désastreuse ! Comment a-t-on pu souscrire des actions dans une pareille affaire ?

— Rien que le transport du tripoli à bord des navires de la société devait donner plus de 15 pour cent.

— On vous a dit ça !

— Dame ! le monopole de la fourniture du tripoli dans le monde entier… c’est quelque chose !

— Enfin, pour le moment, l’affaire va mal ; mais il y a à la tête de la société des gens qui peuvent rembourser les actionnaires, si l’on sait les faire payer : plus de douze cents porteurs nous ont déjà mis leurs intérêts dans les mains. Si vous voulez déposer vos actions, nous vous représenterons, moyennant un franc seulement par action, et nous vous ferons avoir quelque chose, beaucoup même probablement. Seulement ne reprenez plus des Ports de Tripoli ou autres, n’est-ce pas ? Il y a assez de bonnes affaires sur la place qui donnent plus de 15, et certaines : ainsi les Canaux irrigateurs, par exemple.

— C’est bon ?

— 20 pour cent et des garanties plus solides que l’État n’en peut donner ; l’émission se fait précisément par nous, vous aurez tous les renseignements que vous voudrez.

Le marquis n’en entendit pas davantage, car à ce moment une personne qui traversait la salle d’attente s’arrêta devant lui.

— M. le marquis de Rudemont ici ? s’écria cette personne, qui était l’agent de change du marquis.

— Vous y êtes bien, vous, mon cher monsieur, répliqua le marquis en riant.

— Moi, monsieur le marquis, c’est différent ; au reste, si vous voulez bien me donner deux minutes d’entretien en particulier, je vais vous dire ce qui m’amène dans cette maison, et, puisque je vous y trouve, cela pourra peut-être vous servir.

— C’est que j’attends quelqu’un ici, M. le capitaine Beaujonnier.

— Je ne veux pas vous entraîner loin, seulement sur le palier.

Le marquis hésita un moment, puis il se décida à suivre l’agent de change ; dans ce qu’on allait lui dire, pouvaient se trouver des choses bonnes à connaître, à un moment où il entrait en négociations avec le capitaine.

Ils sortirent donc.

— M. le marquis, dit l’agent de change à mi-voix, j’ai un cocher qui est à mon service depuis quinze ans ; c’est un homme tranquille, et il a fait des économies, cinq ou six mille francs mis lentement de côté. À quoi croyez-vous qu’il ait employé ces économies et comment ? Peut-être pensez-vous qu’il m’a demandé avis pour les placer de la manière la plus sûre et la plus avantageuse. Eh bien ! non. Me demander avis, à moi ? allons donc.

— Vous êtes son maître.

— Précisément. Il s’est donc éclairé tout seul en lisant les annonces des journaux financiers, et il a mis tout ce qu’il avait lentement et péniblement gagné dans la Fortune publique. Moi je n’aurais pu faire rapporter à son argent solidement placé qu’un intérêt honnête, 7 ou 8 pour cent ; tandis que lui qui n’est pas agent de change, lui qui n’est pas bête, il a trouvé tout seul que la Fortune publique lui rapporterait 20 ou 25 pour cent ; mais bientôt, toujours tout seul, il a découvert aussi que la Fortune publique n’était pas précisément ce que disent les annonces. Il est venu me conter ses craintes, et maintenant je manœuvre pour tâcher de lui faire rendre ses économies. Comme je sais beaucoup de choses qui dans mes mains sont des armes puissantes, j’arriverai peut-être à les rattraper. Voilà, monsieur le marquis, ce qui m’amène dans cette maison, et peut-être n’est-il pas inutile que vous le sachiez.

— Croyez-vous donc que je viens confier mes économies à la Fortune publique, comme votre cocher, pour en tirer un gros intérêt ?

Et le marquis se mit à rire franchement.

— D’abord je n’ai pas d’économies, ensuite la fièvre de la spéculation ne m’a jamais atteint, vous le savez mieux que personne. Non, je viens tout simplement ici pour traiter une affaire personnelle avec le directeur de cette maison, M. le capitaine Beaujonnier. Mais je ne vous en suis pas moins reconnaissant de l’avertissement que vous avez cru devoir me donner. Il me fait connaître le personnage. C’est un coquin, n’est-ce pas ?

L’agent de change baissa la voix.

— Lui, je ne sais pas au juste. Mais, pour le véritable chef de cette entreprise, vous ne vous trompez pas.

— Ce n’est donc pas M. Beaujonnier qui est le chef de cette maison ?

— Pas le moins du monde : Beaujonnier, c’est un nom, c’est une enseigne. Vous pensez bien que si peu sérieuses que puissent être les affaires d’une maison de ce genre, elles ne peuvent être faites cependant par un officier de cavalerie qui, un beau matin s’est réveillé financier. Le véritable fondateur, le maître, le chef de cette maison, est un ancien huissier de Saint-Lô, un Bas-Normand rusé et retors, qui a eu des malheurs avec la justice. Ne pouvant pas ouvrir une maison de banque sous son nom, il a cherché une enseigne. Il connaissait le capitaine Beaujonnier pour l’avoir vu autrefois à l’œuvre : bonne tenue, décoré, officier, suffisamment intelligent pour répéter à midi ce qu’on lui apprend le matin, ne se laissant intimider par personne : c’était l’homme qu’il lui fallait. Il en a fait le directeur apparent de la Fortune publique.

— Et c’est une position pour le capitaine ? demanda le marquis, que ces détails intéressaient. Au point de vue de la négociation qu’il allait bientôt entreprendre, il importait en effet beaucoup qu’il sût si Beaujonnier était ou n’était pas en situation de refuser ses propositions.

— Position, si l’on veut, répliqua l’agent de change. À la surface, ç’en est une ; au fond, ce n’est rien. Demain tout cela peut s’écrouler, il suffit qu’un actionnaire aille déposer une plainte au parquet, moi, par exemple, si l’on ne me rend pas l’argent de mon bêta de cocher. La maison de banque, vous voyez ce qu’elle est ; quant au journal, il ne vaut pas mieux.

— 2 francs 50 par an, dit le marquis en lisant un des écussons.

— Oui, cinquante-deux numéros par an pour cinquante sous ; on a deux numéros gratis. Mais ce n’est pas le prix de l’abonnement qui fait le peu de valeur du journal, car plus le prix est faible, plus il y a de chances pour avoir des abonnés, et les abonnés font des clients pour la maison de banque, c’est-à-dire des dupes. Ce qu’on perd avec l’abonné, on le regagne largement avec le client ; toute la spéculation est là. Vous voyez donc que la position de celui qui vous occupe est plus que précaire. Cependant elle a quelques agréments pour un homme de ce genre. Aussi, comme il faut inspirer confiance et briller, on lui remet tous les matins 15 francs pour déjeuner. Depuis onze heures du matin jusqu’à une heure, on répond aux clients qui demandent M. Beaujonnier que s’ils ont absolument besoin de le voir, ils le trouveront au café Riche, où il déjeune. Et ils l’y trouvent ou bien ils le voient de loin, n’osant eux-mêmes entrer, et ils sont éblouis : décoré, café Riche ! Ils tirent leurs économies de leurs bas de laine, et, satisfaits d’avoir fait un bon placement, ils vont déjeuner, eux, au bouillon Duval.

— Pauvre Clémence ! pensait le marquis en écoutant ces renseignements, malheureuse petite femme !

— Je suppose que c’est la réponse qu’on va vous faire tout à l’heure, continua l’agent de change, car vous avez l’apparence d’un client sérieux.

Cette prévision était juste : quand le marquis rentra dans la salle d’attente, le garçon de bureau vint à lui.

— Il est possible que M. Beaujonnier ne vienne pas ce matin, dit-il ; mais, si vous avez besoin de le voir, vous le trouverez sûrement au café Riche, où il déjeune tous les jours. Si vous ne le connaissez pas, vous n’aurez qu’à le demander à un garçon, qui vous indiquera sa table.

XXXI

Le marquis entra au restaurant du café Riche par la porte qui ouvre au coin de la rue Le Peletier ; il regarda autour de lui, mais il n’aperçut pas le capitaine.

Alors il s’adressa à un garçon, qui lui répondit que M. Beaujonnier était sans doute au café en attendant l’heure de son déjeuner.

En effet, le marquis, étant entré au café, aperçut le capitaine devant une table ; le bras levé, celui-ci laissait tomber un mince filet d’eau dans un verre d’absinthe. Assis en face de lui, deux acolytes de tournure peu engageante regardaient cette opération avec une attention soutenue et respectueuse, comme s’ils l’eussent assisté dans une pieuse cérémonie.

— Monsieur le capitaine Beaujonnier, n’est-ce pas ? dit le marquis.

Sans répondre, le capitaine continua de verser doucement son eau ; puis, le moment étant arrivé sans doute d’augmenter la dose, il laissa tomber quelques paquets d’eau qui emplirent le verre. Alors, relevant la tête et regardant le marquis.

— Oui, monsieur, dit-il avec une nonchalance dédaigneuse. À qui ai-je l’honneur de parler ?

— Le marquis de Rudemont.

À ce nom, la physionomie du capitaine changea subitement ; il se leva et retira son chapeau, qui semblait vissé sur sa tête ; en même temps, de sa main restée libre, il fit discrètement signe à ses deux compagnons de lui laisser la place.

— Nous sommes seuls, dit alors le capitaine ; à quoi puis-je vous être bon, monsieur le marquis ?

— J’ai à vous entretenir d’une affaire particulière.

— Madame Beaujonnier n’est pas malade au moins ?

— Non, monsieur ; elle était hier, quand j’ai quitté Rudemont, en bonne santé. C’est d’elle cependant, comme vous pouvez le prévoir, que j’ai à vous parler ; mais, comme l’endroit n’est pas convenable ici, je…

Le marquis s’arrêta, hésitant : évidemment il eût mieux aimé trouver le capitaine aux bureaux de la Fortune publique.

— Ne pourriez-vous pas sortir un moment avec moi ? dit-il enfin.

— Certes, je le voudrais, mais cela m’est bien difficile ; j’ai des rendez-vous fixés ici pour des affaires importantes, et, si l’on ne me trouvait pas, il en résulterait des retards qui nous seraient très préjudiciables ; vous savez monsieur le marquis, que les affaires de Bourse doivent se décider vivement.

Fallait-il inviter le capitaine Beaujonnier à déjeuner ? S’asseoir à la même table que le directeur de la Fortune publique, c’était dur. Ce fut cependant à ce moyen qu’il s’arrêta, mais avec des ménagements de forme qui lui eussent fait un ennemi implacable du capitaine, si celui-ci avait pu comprendre le sentiment qui les inspirait.

— En montant dans un salon, dit le marquis, nous pourrions, tout en déjeunant, parler de l’affaire qui m’amène près de vous.

— Ah ! parfaitement ; comme cela, je reste ici, et si l’on a besoin de moi, on peut me trouver.

Ils montèrent au premier étage ; puis, quand ils se furent assis, le marquis s’adressant au capitaine :

— Voulez-vous avoir la complaisance de commander notre déjeuner ? Vous êtes de la maison.

— Volontiers ; seulement je vous prie de me dire avant si vous avez faim.

Le marquis comprit qu’il devait avoir faim et permettre ainsi la confection d’un menu au goût du capitaine.

— Très faim, dit-il, et surtout très soif.

— Alors c’est parfait.

Et la main du capitaine, qui tenait un crayon, courut rapidement sur le papier ; tandis que le garçon, debout derrière lui, attendait avec un sourire, regardant alternativement les deux convives, et se disant sans doute que le capitaine avait trouvé un bon jobard.

Tout à coup celui-ci s’arrêta :

— Avez-vous bu ici du Château d’Yquem de 1847 ? dit-il.

— Non.

— Eh bien ! monsieur le marquis, je veux vous en faire boire ; il coûte quarante-cinq francs la bouteille, mais ce n’est pas une considération pour vous, je pense ?

Le marquis commença à regretter vivement de s’être assis à la même table que ce singulier personnage.

— Vous allez voir ce vin-là, monsieur le marquis ! Il ne faut pas l’avaler bêtement, il faut le mâcher lentement, et alors vous m’en direz des nouvelles ; je ne veux pas déflorer vos sensations.

On servit le déjeuner. Alors le marquis, qui avait hâte de finir cette négociation qui lui devenait de plus en plus pénible, commença l’entretien.

— Ce que je viens réclamer de vous, dit-il, c’est l’abandon de la demande que vous avez adressée à madame Beaujonnier.

— Ma demande… Ah oui ! Assurément je le voudrais ; mais quand je me décide à faire une demande, c’est qu’elle a été longuement réfléchie et qu’elle a pour moi une importance considérable. Je ne dois pas vous cacher que c’est là précisément mon cas avec ma femme.

— Je ne prétends pas que vous abandonniez cette demande sans vous offrir des compensations.

— Sans doute… je comprends parfaitement ; seulement je ne vois pas, mais pas du tout, les compensations dont vous parlez. Dans une pareille affaire, quelles peuvent-elles être ? je vous le demande, monsieur le marquis.

— Vous voulez, n’est-ce pas, que madame Beaujonnier revienne près de vous ?

Le capitaine était préparé à tout ; cependant, en entendant dire qu’il voulait faire revenir sa femme, un mouvement de surprise lui échappa : il n’avait pas prévu cette conclusion.

— Pauvre petite femme ! s’écria-t-il avec émotion.

— Si vous la rappelez, continua le marquis, c’est parce que vous avez une position à lui offrir ?

— Assurément.

— Cette position est-elle aussi assurée que vous le pensez ? Toute la question est là.

— Tout ce que vous voudrez, monsieur le marquis ; mais ne doutez pas de la solvabilité de la Fortune publique.

— Je n’en doute nullement, et j’ai à ce sujet une opinion conforme à la vôtre. Seulement je veux dire qu’il n’est pas très sage, avant de savoir ce que deviendra cette affaire qui commence, de faire abandonner à madame Beaujonnier ce qui est certain pour ce qui est incertain. En un mot, je désire garder madame Beaujonnier pour continuer l’éducation de ma pupille et je viens vous demander, moyennant une compensation que nous fixerons ensemble, de renoncer à la rappeler près de vous.

Le capitaine leva son verre à la hauteur de son nez et parut examiner attentivement la couleur de son vin ; en réalité, il regardait le marquis. Maintenant il comprenait le sens du télégramme qu’il avait reçu. Mais dans quel intérêt Clémence jouait-elle cette comédie ? Et d’un autre côté pourquoi le marquis tenait-il à la garder à Rudemont ? Il y avait là deux questions intéressantes pour lui. Mais, ne voyant pas le moyen de les résoudre facilement, il se décida à en remettre la solution à plus tard, se contentant pour le moment de profiter de l’occasion qui se présentait.

— Monsieur le marquis, dit-il, il faut que vous me connaissiez. Je suis un homme d’intérieur, un homme de ménage ; j’aime, que dis-je ? j’adore le calme, la paix, la tranquillité du foyer. C’est pour cela que je me suis marié. Des circonstances douloureuses, ah ! bien douloureuses, je vous assure, m’ont privé de ces joies. Maintenant que je puis me les payer, je les veux. Ah ! vous ne savez pas quelle vie je mène. Pas de maison, une chambre meublée ; pas d’intérieur, le restaurant, toujours le restaurant, partout la même sauce brune et la même sauce blanche. Ah ! le pot au feu avec un peu de choux et des carottes ! Aimez-vous les carottes, monsieur le marquis ?

— Je les supporte… quand je ne peux pas faire autrement.

— Moi je les adore. Disant cela il mit la main sur la bouteille de Château d’Yquem, qui avait été placée près de lui, et il s’en versa un plein verre ; puis l’ayant contemplé, il le dégusta à grandes gorgées qu’il savoura, qu’il mâcha, selon son expression. Son regard avait une expression de béatitude mélancolique ; était-ce le regret du pot-au-feu ? était-ce le parfum du Château d’Yquem qui le transfigurait ? Il ne s’expliqua point là-dessus et continua :

— Je ne vous parle que de la question morale, celle qui me touche profondément. Mais à côté de celle-là, il y en a une autre, je veux dire la question matérielle. À vivre ainsi dans les restaurants, je dépense un argent fou. Et je ne suis plus à l’âge où l’on ne compte pas l’argent ; j’ai trente-huit ans et je pense à l’avenir. Que deviendrait ma pauvre petite femme, si je mourais ? Et puis si un de ces jours nous avions un enfant, qu’est-ce que je lui laisserais ? Où sont mes économies ? Le temps est venu d’en faire ; et cela ne me sera possible que quand j’aurai un intérieur organisé, c’est-à-dire quand j’aurai ma femme.

— Précisément c’est ici que se présente le chapitre de la compensation dont je vous parlais. À combien estimez-vous le préjudice que vous cause l’absence de madame Beaujonnier ?

Le capitaine posa les deux coudes sur la table et, regardant le marquis en face :

— Voyons, monsieur le marquis, dit-il avec une sorte de bonhomie, je ne peux pas vous vendre ma femme cependant ?

Le marquis baissa les yeux ; mais bientôt il les releva, et à son tour il regarda le capitaine en face.

— Ce que je vous demande, dit-il, c’est de m’expliquer comment je puis réparer le préjudice que vous cause l’absence de madame Beaujonnier.

— Tenez, je vais vous faire connaître ma situation et vous verrez vous-même. Je ne suis pas, comme vous le pensez bien, le seul fondateur de la Fortune publique. Je n’avais pas les capitaux pour cela ; on a eu besoin de mon nom, de mon activité, de mon intelligence, et je suis entré dans l’affaire ; mais si je pouvais y verser un capital, mon rôle y serait plus important et par suite, mes bénéfices seraient plus considérables. Ainsi je suppose que vous consentiez à mettre une somme déterminée dans notre maison, et qu’avec cette somme j’apporte votre nom comme président de notre conseil, je deviens le véritable directeur de notre entreprise.

— Mon nom n’est pas à moi, dit le marquis avec hauteur ; il est à mes pères. Mais mon argent m’appartient et c’est lui que j’offre.

— Dans ces termes, la chose peut encore s’arranger, dit le capitaine sans se laisser déconcerter, car il est bien certain que mon influence deviendra respectable si je puis apporter quinze mille francs.

Il regarda l’effet produit sur le marquis par ce chiffre, et comme celui-ci ne bronchait pas :

— Vingt mille, vingt cinq mille, ajouta-t-il vivement.

— Mettons vingt mille, interrompit le marquis.

— Certainement, quand je serai monté sur ces vingt mille francs, je serai sur un tout autre pied dans la maison !

Le marquis avait hâte d’en finir.

— Je vous enverrai un chèque de vingt mille francs dans l’après-midi, dit-il en se levant de table.

— Je pourrais passer chez vous, si vous le désirez, pour la régularisation du reçu.

— Il n’est pas besoin de reçu.

— Assurément entre gens d’honneur…

Il tendit la main au marquis.

— Entre gens d’honneur, la parole suffit, et vous avez la mienne, monsieur le marquis. Ma femme restera l’institutrice de votre pupille tout le temps que vous jugerez convenable. Et si, par hasard, elle voulait elle-même revenir, mais cela n’est pas possible, n’est-ce pas ?

— Je crois qu’elle tient à son élève, à laquelle elle est vivement attachée.

— Je le crois aussi. Mais enfin si, par extraordinaire, elle voulait revenir, je vous la reconduirais moi-même. C’est égal, on m’aurait bien étonné si ce matin on m’avait dit que je céderais sur une détermination aussi fermement arrêtée que l’était la mienne. Vous êtes un terrible homme, monsieur le marquis.

Le soir même le marquis reprit le chemin de fer pour rentrer à Rudemont.

XXXII

Cependant Pâques approchait, et les vacances que les tribunaux prennent à cette époque allaient donner quelques jours de liberté à Louis Mérault.

Ordinairement il allait passer la semaine de Pâques à Paris, réservant ses grandes vacances pour faire les voyages classiques du jeune magistrat : la Suisse, les bords du Rhin, la Hollande.

Cette année-là madame Mérault décida qu’au lieu d’aller à Paris, il viendrait s’établir à Rudemont. Elle avait une expérience à faire et le moment lui paraissait venu de la tenter.

En effet, il importait à ses projets de savoir quels étaient au juste les sentiments de Louis à l’égard de Denise, et sur ce point elle n’était nullement fixée ; une intimité d’une quinzaine de jours l’éclairerait.

Pendant l’hiver, elle avait attentivement étudié son fils, mais sans jamais rien trouver de caractéristique qui pût lui apporter les indices qu’elle cherchait.

Louis venait passer tous les dimanches à Rudemont, arrivant le samedi soir et partant le lundi matin.

Mais, pendant toute cette journée, il voyait fort peu Denise. Le matin, en effet, celle-ci allait à la messe avec son institutrice, et, lorsqu’elle rentrait, le déjeuner était terminé. C’était le soir seulement qu’on se trouvait tous réunis, et cette réunion précisément empêchait toute manifestation franche des sentiments que Louis pouvait éprouver.

Ce n’était pas devant le marquis, ce n’était pas devant l’institutrice aux yeux alertes et aux oreilles fines, ce n’était pas surtout devant son oncle Arthème, que Louis, au cas où Denise lui eût troublé le cœur, eût laissé paraître ce trouble.

La seule remarque que madame Mérault eût faite était justement une réserve voulue chez Louis : il semblait que toutes les fois qu’il adressait la parole à Denise, il s’attachât à rester dans des relations de simple politesse.

Souvent elle lui avait fait des observations à ce sujet, jamais elle n’avait pu obtenir d’autre réponse que celle-ci :

— Je ne sais pas parler aux jeunes filles que je ne connais pas.

— Pourquoi ne fais-tu pas connaissance avec celle-là ? n’est-elle pas charmante ?

— Tout à fait charmante.

— Eh bien, alors ?

— Je suis, il me semble, avec elle ce que je dois être. Je ne suis plus un enfant, et elle est encore une petite fille ; nous ne pouvons pas jouer ensemble, encore moins pouvons-nous causer sérieusement. Elle est trop jeune ou trop âgée.

— Je ne voudrais pas, pour le marquis, qui l’aime beaucoup, qu’on pût dire que tu la tiens à distance.

— Telle n’est pas mon intention, et mon cousin, je l’espère, ne se laissera pas tromper.

Puis toujours, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il avait coupé là cette conversation, dont le sujet paraissait lui être pénible ou tout au moins embarrassant.

Pourquoi cet embarras ?

C’était là ce que madame Mérault voulait savoir, et les vacances de Pâques lui paraissaient propice à la satisfaction de sa curiosité ; seulement pour cela il fallait que Louis, au lieu d’aller à Paris, vînt à Rudemont.

Arrêtée à ce projet, elle partit pour Condé-le-Châtel.

Sur la place du Château, vis-à-vis l’hôtel du Bœuf couronné, le jeune substitut occupait, dans une maison d’apparence discrète et proprette, un appartement dont les fenêtres, qui donnaient sur la place même, étaient un sujet de curiosité pour une grande partie de la ville. Éclairées tous les soirs jusqu’à onze heures, deux de ces fenêtres s’allumaient, dans les jours d’hiver, dès quatre heures du matin, et les rares habitants qui, à cette heure indue, descendaient la rue de l’Évêché apercevaient, sous la lumière d’une lampe, un jeune homme assis devant une table : le substitut qui travaillait.

— À quoi, diable ! M. Mérault peut-il passer ainsi les nuits ?

C’était la question que chacun se posait. Ni le procureur impérial, ni le président, M. Bonhomme de la Fardouyère, ni les juges MM. Legrain et Du Campari, ne passaient ainsi les nuits au travail.

— Pourquoi le substitut ne dormait-il pas honnêtement dans son lit ? La nuit est faite pour se reposer ; les heures de la journée sont, hélas ! assez longues pour qui sait les employer ?

— Ce n’est pas naturel.

— C’est un ambitieux.

Les choses avaient été si loin que le président s’était cru autorisé à intervenir.

— Ne vous singularisez pas, mon jeune ami, avait-il dit au substitut avec cette noblesse de tenue et d’expression qui chez lui était due autant à l’étude qu’à la nature ; ne vous singularisez pas, croyez-moi : au lieu d’être une bonne note, cela pourrait en devenir une mauvaise. Nous savons, Dieu merci ! ce qu’un substitut a à faire, et vous n’êtes pas accablé de besogne au point d’avoir besoin de passer les nuits. Des gens s’étonnent de voir tard dans la nuit et de très bonne heure le matin vos fenêtres éclairées, et une seule réponse se présente à leurs questions : c’est que vous avez le travail difficile. Il ne faut pas qu’on croie qu’un homme, qui a un bel avenir devant lui, a le travail difficile. Avez-vous jamais entendu dire que j’avais le travail difficile, moi ?

— Non, monsieur le président.

— C’est que j’ai toujours eu soin de cacher mon labeur et mes efforts ; car j’ai fait des efforts, moi aussi ! Mais en public, mon jeune ami, par-dessous la jambe, ç’a été ma règle ; je vous la donne comme un bon conseil. Par-dessous la jambe, n’oubliez pas.

Cependant, malgré ce bon conseil, le substitut avait continué à ne pas faire les choses par-dessous la jambe, et ses fenêtres avaient toujours été éclairées. Le président ne s’était pas fâché ouvertement ; mais, lui qui jusqu’à ce jour avait été dans les meilleures dispositions pour « le cousin du marquis de Rudemont », avait commencé à ressentir un certain mépris pour ce jeune présomptueux, et quelquefois il avait avec des intimes manifesté ses sentiments.

— Mérault m’inquiète de plus en plus, disait-il ; n’oubliez pas, messieurs, que c’est ainsi que Robespierre a commencé.

Tout d’abord ce propos avait paru légèrement exagéré. Robespierre, Robespierre, c’était beaucoup dire ; cependant il y avait des gens qui à la fin l’avaient accepté. Après tout, pourquoi pas ? Tout est possible avec un homme qui ne se conduit pas comme les autres, qui se singularise, selon l’expression du président.

Et ce n’était pas seulement par son besoin de travailler que Louis Mérault se singularisait ; c’était encore d’une autre manière, et celle-là, pour certaines personnes, n’était pas moins scandaleuse.

Ainsi M. de Bellemare, le substitut qu’il avait remplacé à Condé, était un garçon charmant, d’une tenue exemplaire, un véritable magistrat ; cela n’empêchait pas cependant que M. de Bellemare eût une maîtresse ; la chose se passait avec une discrétion parfaite, il ne s’affichait point, et c’était seulement à minuit, une fois par semaine, le vendredi, quand le mari était parti au marché d’Hannebault, qu’il s’introduisait chez cette maîtresse. On le savait, on en parlait. La curiosité publique était satisfaite.

Tandis que M. Louis Mérault n’avait point de maîtresse. On l’avait observé. On avait semé du sable fin devant la porte, soupçonnant que cette lumière allumée pouvait bien être une ruse pour masquer des absences. Mais il ne sortait point ; d’un autre côté, personne ne venait chez lui. Quant à supposer qu’il pouvait exister des relations entre lui et ses propriétaires, on ne l’avait pas osé, malgré la hardiesse des imaginations provinciales : ces propriétaires en effet étaient deux vieilles filles qui avaient dépassé la soixantaine et qui vivaient confites en dévotion.

Pourquoi travaillait-il ?

Pourquoi n’avait-il pas de maîtresse ?

Ces deux questions que tout le monde se posait, avaient exaspéré la curiosité ; elles étaient devenues des points d’interrogation que chacun portait plantés à un endroit plus ou moins sensible, et par là se trouvait justifié l’avertissement du président Bonhomme de la Fardouyère, bien moins niais que Louis Mérault ne l’avait cru.

On sait comment se forme l’opinion publique : peu à peu il avait été généralement admis que le substitut était un singulier personnage.

Louis était fin, il avait senti qu’on s’éloignait de lui ; alors, comme il avait conscience de n’avoir rien fait pour mériter cette antipathie, et, comme d’un autre côté, il était fier, il avait lui-même tenu les gens à distance en exagérant sa froideur native.

Avec lui les poignées de main étaient rares ; en tous cas elles n’étaient ni longues ni chaudes.

Lorsque entre quatre et cinq heures, il sortait du parquet, sa serviette de maroquin vert sous le bras, marchant posément, le menton pris dans un col roide, ganté de gants gris toujours frais, habillé de vêtements noirs qui lui étaient envoyés par un des bons tailleurs de Paris, personne, sur la place du Palais, n’avait le désir de l’arrêter, même pour l’entretenir d’une affaire urgente ; on le saluait de loin, et il soulevait son chapeau d’une certaine façon, qui voulait dire que c’était « l’organe du ministère public » qui rendait à « MM. les officiers ministériels » la politesse qu’il avait reçue d’eux.

« Organe du ministère public, » il l’était en tout et partout, et la chose allait si loin qu’à l’hôtel du Bœuf couronné, où il prenait ses repas, on avait agité la question de savoir si on le conserverait comme pensionnaire. En effet, il paralysait la gaieté et la bonne humeur de messieurs les voyageurs de commerce. Lorsqu’on le voyait, au haut de la table, mangeant gravement, sans adresser la parole à personne, on se sentait intimidé, si Gaudissart qu’on fût. On se taisait soi-même, et alors plus de ces bouteilles d’extra qui sont le principal bénéfice des tables d’hôte.

Mais une fois que le substitut avait quitté la table, on se rattrapait et les plaisanteries pleuvaient dru.

— Tu sais, Leroux, je voulais t’offrir une bouteille de champagne, mais le magistrat aurait empêché le bouchon de partir.

— Demain, nous ferons mettre une bouteille près de lui ; je parie qu’en un quart d’heure elle sera frappée.

Et cependant ce jeune magistrat, en apparence si plein de morgue, si correct dans sa tenue, si froid dans ses manières et dans son langage, était en réalité une âme tendre et passionnée.

Si la nuit, alors que sa lumière brûlait, pour la plus grande exaspération des habitants de Condé, un de ces curieux avait pu pénétrer doucement dans sa chambre et se pencher par-dessus son épaule, il aurait vu que le substitut du procureur impérial, si austère lorsqu’il était assis sur son siège de ministère public, ne passait pas ses nuits courbé sur des livres de droit.

Devant lui, sur sa table, était ouvert un petit volume, dont les lignes étaient d’inégales longueurs, et c’était ce volume qu’il lisait en prononçant les mots à mi-voix sur une lente mélopée.

Ou bien, s’il écrivait, le curieux aurait vu encore que ce n’étaient point des annotations à un dossier, ou bien des conclusions fortement motivées qui tombaient de sa plume ; mais des lignes analogues à celles du volume, c’est-à-dire de longueur inégale.

Chose extraordinaire, prodigieuse, stupéfiante ! c’étaient des vers qu’il lisait, des vers qu’il écrivait.

En lui, en effet, il y avait deux hommes différents l’un de l’autre :

Le magistrat, qu’il montrait à tout propos et même hors de propos ;

Et le poète, qu’il cachait soigneusement.

XXXIII

Lorsque madame Mérault arriva à Condé, son fils n’était pas encore revenu du parquet. Elle fut reçue avec force salutations et génuflexions, par les propriétaires ; car malgré tout ces deux vieilles filles avaient un certain respect pour le substitut, original, oui, mais enfin poli « avec les personnes du sexe, » et sous ce rapport elles n’étaient pas gâtées, exposées qu’elles étaient plus souvent aux plaisanteries ou aux gaudrioles qu’à des gracieusetés.

Bien que madame Mérault connût parfaitement le chemin qui conduisait à l’appartement de son fils, les deux vieilles tinrent à l’accompagner jusqu’au haut de l’escalier, et après avoir ouvert la porte, les salutations et les génuflexions recommencèrent pour prendre congé.

Cet appartement se composait de trois pièces : une antichambre, puis un salon, puis une chambre à coucher. Occupé précédemment par « un monsieur prêtre, » qui y était mort, il avait plus de confortable et même de luxe qu’on n’en trouve généralement dans les maisons de province louées en garni. On sentait qu’il avait été arrangé, avec une tendre sollicitude, par des dévotes qui voulaient être agréables à un ecclésiastique. Le raffinement avait été si loin que dans le salon se trouvait un canapé en tapisserie qui était un ouvrage des vieilles filles ; un tapis en morceaux de drap cousus bout à bout recouvrait le carreau de la chambre, et le lit était entouré de rideaux de mousseline blanche qu’elles avaient elles-mêmes brodés.

Quand madame Mérault venait à Condé, son premier soin était de visiter l’armoire au linge de son fils.

Elle était absorbée dans cette occupation, lorsque Louis entra. Après avoir accroché son chapeau et posé sa serviette en maroquin sur une table, il vint doucement vers sa mère, et alors, avec plus de chaleur qu’il n’en mettait ordinairement dans ses actions, il l’embrassa.

— À Condé aujourd’hui ? dit-il ; tu ne m’avais pas parlé de cette visite.

— Elle te surprend ?

— Elle me fait plaisir ; tu vas dîner avec moi, j’espère.

— Je ne viens pas pour dîner, j’ai à te parler.

— Comme tu dis cela, tu me fais peur.

Et de fait, il se sentait peu rassuré. Sa mère l’avait tant de fois entretenu de « l’héritage d’Arthur », ils avaient eu à ce sujet tant de discussions, qu’il craignait d’avoir à en soutenir une nouvelle.

Instantanément ses manières changèrent ; le fils tendre et affectueux redevint, comme s’il avait été touché par une baguette de fée, le magistrat droit et roide.

— Assieds-toi, dit-il en avançant un fauteuil à sa mère.

Et lui-même se plaça devant sa table de travail dans l’attitude du juge qui va écouter un plaideur.

— Je viens, dit-elle, te demander de passer les vacances de Pâques avec nous à Rudemont ; tu me feras grand plaisir.

— Si ce n’est que cela, répondit-il en souriant, tu aurais pu t’épargner la fatigue de ce petit voyage.

— Tu acceptes ?

— Dès là que je te ferai plaisir, assurément. J’avais, il est vrai, pris certains arrangements en vue de mon voyage à Paris ; j’avais donné des rendez-vous à des amis. Mais je n’ai pas de meilleur ami que toi, tu veux me garder : je reste.

Cela fut dit de la meilleure grâce, presque avec empressement.

S’il s’était défendu, madame Mérault, après l’avoir combattu et finalement décidé, n’eût probablement pas poussé l’entretien plus loin : elle aurait attendu les vacances pour voir elle-même ce qu’elle cherchait à découvrir.

Mais cette facilité, cet empressement à accepter, la surprirent.

Comment renonçait-il ainsi à son voyage à Paris, auquel elle savait qu’il tenait tant ?

N’attendait-il donc qu’une occasion pour venir s’installer à Rudemont ?

Dans ce cas, ce serait donc Denise qui l’y attirerait.

Elle n’eut pas la patience d’attendre.

— Tu ne me demandes pas, dit-elle, les raisons qui me font te prier de renoncer à ton voyage à Paris ?

— Tu me dis que cela te fait plaisir que j’aille passer mes vacances près de toi, et tu te déranges exprès pour venir me communiquer ce désir : je conclus de cela que ce désir est vif, et cela me suffit.

— Mon enfant, je ne suis point une mère exigeante, et jamais je ne t’ai rien demandé en vue d’une satisfaction exclusivement personnelle. Je sais combien tu tiens à ton voyage à Paris ; si je te prie d’y renoncer, c’est que j’ai pour cela des raisons puissantes.

— Alors, maman, je reprends ma parole. À ton désir, je cède et céderai toujours ; mais si ce désir s’appuie sur des raisons qui ne te sont pas personnelles, tu voudras bien que j’apprécie ces raisons avant de me décider.

Madame Mérault vit qu’elle avait fait fausse route, mais elle était trop avancée pour reculer.

— Je vais être franche, dit-elle, et t’expliquer sans en rien cacher ce que je voudrais. Tu sais que depuis dix ans je n’ai eu qu’un but dans la vie ; t’assurer l’héritage de ton cousin.

À ces mots, Louis interrompit sa mère avec une vivacité qui eût bien surpris ceux qui ne l’avaient vu que sur son siège.

— Oh ! maman, dit-il, d’une voix émue, je t’en prie, je t’en supplie, ne parlons pas de l’héritage de mon cousin ; tu sais qu’aucun sujet ne peut m’être plus pénible.

— Cependant il faut bien que j’explique les raisons qui me font désirer ta présence à Rudemont.

— Si ces raisons se rapportent, même de loin, à la question d’héritage, je désire ne pas les connaître. Ce n’est pas aujourd’hui pour la première fois que tu abordes cette question de l’héritage de mon cousin, et tu sais quels sont mes sentiments à ce sujet. Que mon oncle Arthème et toi vous vous soyez mis dans la tête que vous seriez les héritiers du marquis de Rudemont, et cela en vertu d’un droit, parce que la terre de Rudemont a appartenu autrefois à mon grand-père Fabu, c’est bien ; je n’ai pas à discuter cette idée, pas plus que je n’ai à vous juger, mon oncle et toi.

— Cependant tu nous juges.

— Non, maman, non ; et, en tous cas, si je me permettais de le faire, crois bien que je ne réunirais pas dans le même jugement mon oncle et toi. Si vos espérances sont les mêmes, ce dont je souffre, permets-moi de te le dire, vos procédés diffèrent du tout au tout, ce dont je suis heureux pour ma mère.

— Ce n’est pas pour moi que je désire l’héritage d’Arthur ; tu sais bien que c’est pour mon fils que j’aime, qui est tout dans ma vie, et que je voudrais riche et puissant. Jamais motif ne fut plus sacré ; et d’ailleurs j’ai la conscience de n’avoir jamais rien fait, en vue de t’assurer cet héritage, qui soit de nature à te blesser dans le présent ou à t’inquiéter dans l’avenir.

— Aussi je dis que je ne te joins pas à mon oncle ; mais il n’en est pas moins vrai cependant que je souffre, que je souffre beaucoup de te voir poursuivre la réalisation de cet héritage.

— Es-tu ou n’es-tu pas l’héritier du marquis de Rude-mont, fils de la sœur de mon père ?

— Assurément, dans ces conditions, je le serai un jour, si le marquis ne prend pas des dispositions contraires toutefois. Voilà, chère mère, où est la différence entre nous, et, si tu veux bien y réfléchir, tu verras qu’elle est capitale. Vous, c’est-à-dire mon oncle et toi, vous vous considérez comme étant les héritiers du marquis de Rudemont, fils de la sœur de votre père ; moi, au contraire, je me considère comme pouvant l’être un jour, mais aussi comme pouvant très bien ne pas l’être. L’héritage dès maintenant vous appartient, vous avez un droit dessus ; il ne vous manque que la jouissance. À moi, au contraire, il n’appartient pas, et je n’ai aucun droit dessus.

— Après ton oncle et moi, tu es cependant le plus proche parent d’Arthur.

— Sans doute ; mais, si je suis un héritier possible pour lui, je ne suis pas un héritier nécessaire. Ce n’est pas à une femme connaissant la loi comme toi qu’il est utile d’expliquer cette nuance, qui différencie la situation du jour à la nuit. Si j’étais un héritier à réserve du marquis, son fils, par exemple, ce serait tout autre chose ; alors, oui, j’aurais des droits sur cette succession.

Madame Mérault fit un mouvement que son fils remarqua, mais dont il ne comprit pas la signification.

Il poursuivit :

— Étant donné mon caractère, il est probable que je serais peu disposé à faire valoir ces droits ou à les défendre ; car, – je vais te dire ici une chose un peu vive pour un magistrat, mais enfin elle ne sortira pas d’entre nous, – car je considère l’héritage comme étant trop souvent une cause d’appauvrissement pour la fortune publique et de perversion pour l’individu. Sous prétexte qu’on a un héritage à recueillir, on se dispense de travailler ; à quoi bon faire des efforts personnels ? on sera riche un jour, la loi travaille pour nous. Combien vaut mieux la coutume anglaise : on ne laisse rien, à ses enfants, mais on en fait des hommes. En France, nous sommes tous plus ou moins des héritiers, et, comptant là-dessus, nous restons des enfants qui auront un jour la fortune à papa.

— À qui veux-tu qu’elle aille, cette fortune ?

— Là n’est pas la question. Ce que je veux dire seulement dans notre espèce, c’est que je n’accepterai jamais la position sociale d’héritier du marquis de Rudemont ; je trouverais cela dégradant. Et puis, d’ailleurs, la belle position vraiment, et sûre : le marquis a quarante-cinq ans, moi j’en ai vingt-six. Vingt années seulement nous séparent. Mais il faut remarquer que tandis que le marquis est bâti comme un Sylvain, je le suis, moi, comme un simple citadin. La force de santé et de résistance chez l’un compense ainsi l’avantage de l’âge qu’il y a chez l’autre. Donc, si les probabilités sont justes, mon cousin quittera la vie à quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix ans, et moi vers soixante ; c’est-à-dire que je mourrai avant lui ; et pendant ces soixante ans, je ne ferais rien, sous prétexte que j’attends son héritage, qu’il peut très bien d’ailleurs laisser à un autre !

— Tu sais bien que d’après la loi de la nature, il doit mourir avant toi, et que, d’après la loi civile, tu dois hériter de lui. Ne raisonne donc pas par l’absurde.

— Mais, non, je n’en sais rien. La question de survie est incertaine, la question d’héritage l’est également. Pourquoi mon cousin ne ferait-il pas un testament ? Il en a bien le droit, il me semble. Pourquoi ne laisserait-il pas sa fortune à quelqu’un qu’il aimerait ?

— C’est précisément ce que je veux empêcher.

— Et moi, c’est de cela précisément aussi que je ne veux pas me mêler. Mon cousin a été excellent pour moi ; il s’est très généreusement occupé de mon éducation, il m’a fait ce que je suis. Comme parent, il s’est acquitté envers moi bien au delà de ce qu’il me devait : je lui en serai éternellement reconnaissant, et si l’occasion se présente jamais, je saurai lui prouver ma gratitude ; mais je ne suis pas de ceux qui se figurent que parce qu’on a fait une fois, on est obligé à faire toujours. Mon cousin ne me doit rien, et moi je lui dois beaucoup : voilà nos positions respectives. Pour mon compte, je suis fermement décidé à ne pas sortir de la mienne, même quand ce serait pour t’être agréable. Si mon séjour à Rudemont se rattache de près ou de loin à cette affaire d’héritage que tu as toujours poursuivie malgré moi, n’en parlons plus, je te prie, et laisse-moi aller à Paris.

— Et, si je venais t’offrir le moyen de t’assurer cet héritage d’une façon sûre ; si je te mettais à même de réaliser le cas que tu prévoyais tout à l’heure ; si, au lieu de rester l’héritier possible du marquis, tu devenais son héritier nécessaire ?

Il la regarda longuement sans répondre.

Puis tout à coup, se levant, il vint vivement à elle et l’embrassa avec tendresse.

— Ne parle pas ainsi, dit-il, je t’en prie, n’ajoute pas un mot ; allons dîner.

Et, doucement, il voulut lui mettre la main sur les lèvres, mais elle le repoussa.

— Il faut que je parle, dit-elle, et toi il faut que tu m’écoutes.

XXXIV

Madame Mérault s’était préparée à cet entretien avec son fils ; cependant, prête à l’entamer, elle s’arrêta gênée et confuse.

Le sujet en effet était délicat à traiter pour une mère, alors surtout qu’elle s’adressait à un fils tel que Louis. Mais à la fin le vertige de l’héritage l’entraîna, et ne sachant par où commencer cette confidence difficile qui eût eu besoin de ménagement et de savantes préparations, elle la commença par le commencement.

— Quand Denise est arrivée à Rudemont, je ne t’ai pas caché, dit-elle, que nous avions des raisons de supposer qu’elle était pour Arthur plus qu’une pupille et qu’une filleule. Nos suppositions se sont trouvées confirmées : Denise est la fille du marquis.

Elle regarda son fils, mais celui-ci ne broncha pas ; immobile sur son fauteuil, le menton appuyé dans une main, les yeux fixes, il semblait résigné à écouter sa mère jusqu’au bout, et à entendre tout ce qu’elle voudrait lui dire, sans se permettre la moindre observation, sans engager la plus légère discussion. On lui avait demandé d’écouter : il écoutait, voilà tout ; il donnait son attention, il ne donnait pas autre chose.

Après avoir attendu un moment, madame Mérault continua :

— Tu me demandes sans doute…

— Rien, dit-il ; je ne demande rien.

— Enfin tu désires savoir…

— Je voudrais ne rien savoir.

— Ce qui a précisé nos doutes, dit-elle, sans se laisser arrêter, c’est la tendresse d’Arthur pour Denise. On n’a pas ces soins-là pour un enfant qui ne vous est rien. Il ne la quitte pas des yeux, il la couve. Lorsqu’elle vient l’embrasser, son visage s’illumine. Quand il lui parle, sa voix prend des intonations douces et caressantes. C’est sa fille.

Bien qu’il eût pris envers lui-même l’engagement d’écouter sa mère jusqu’au bout, Louis ne put s’empêcher de répondre.

— Je m’étais promis de ne pas t’interrompre, dit-il, mais voilà un mot que tu répètes avec une insistance si prononcée, qu’il est bien certain qu’il part d’une conviction véritable, n’est-ce pas ?

— Assurément ma conviction sur ce point est parfaitement arrêtée : notre cousin est le père de Denise. Cela est aussi certain pour moi que si j’avais vu l’acte de naissance de la petite. Il n’y a pas à se laisser ébranler par cette considération, qu’il a abandonné la mère pendant dix ans ; cette Emma Lajolais était une femme plus que légère, et elle aura obligé Arthur à cet abandon. C’est sa fille, tu peux en être assuré.

— Alors notre entretien doit en rester là.

— Parce que ?

— Parce que, si Denise est la fille de notre cousin, nous ne sommes plus rien pour lui ; j’entends que nous ne sommes plus ses héritiers, et alors nous n’avons pas à discuter des questions d’héritage.

Là-dessus, se levant, il vint prendre sa mère par la main.

— Allons dîner, dit-il.

Mais elle le força doucement à se rasseoir.

— Sans doute, dit-elle, tu as parfaitement raison quant à ton oncle et quant à moi : nous ne devons plus avoir aucune prétention à l’héritage d’Arthur. Cela est entendu. Bien que Denise, en sa qualité d’enfant naturel, n’ait pas droit à toute la fortune de notre cousin, il est plus que probable que celui-ci complétera par un testament en sa faveur ce que la loi a commencé : elle sera sa légataire universelle. Ton oncle et moi, nous verrons disparaître un héritage sur lequel pendant dix années nous avons eu des droits.

Il leva la main par un geste qui n’avait rien de désolé.

— Je ne me plains pas, continua madame Mérault, et je suis bien aise que tu saches que je n’ai jamais désiré cet héritage pour moi. Ce n’est pas pour jouir de la fortune d’Arthur que pendant dix ans je l’ai soignée et ménagée ; c’est pour toi seul. Je ne serais donc malheureuse de ce qui arrive maintenant que si cette fortune devait t’échapper. Mais cela n’est pas à craindre : si tu le veux, cette fortune peut t’appartenir.

Il demeura impassible, et madame Mérault, qui avait dirigé son discours de manière à provoquer une interruption qui devait singulièrement l’aider dans ce qui lui restait à dire, se trouva déconcertée par ce mutisme elle eût mieux aimé une discussion que ce silence.

— Pourquoi n’épouserais-tu pas Denise ? dit-elle enfin, poussée à bout.

— Moi ? s’écria-t-il, et c’est toi, toi, ma mère, qui me fais cette proposition.

— Des raisons, non des exclamations.

— Vois jusqu’où la convoitise de cette fortune peut t’entraîner.

— Si tu as des raisons pour ne pas vouloir devenir le mari de Denise, dit-elle d’un ton sec, donne-les : c’est tout ce que je te demande.

— Tu ne les vois pas, ces raisons ?

— Je ne vois que celles qui rendent ce mariage désirable.

— Alors je vais te dire celles qui le rendent impossible. Jusqu’à ce jour, n’est-ce pas, mon oncle et toi, vous avez compté que vous seriez un jour les héritiers du marquis de Rudemont ? Et cela vous a paru si naturel que vous n’avez pas pris la peine de cacher vos espérances.

— Pourquoi l’aurions-nous fait.

— Je n’ai pas à m’expliquer là-dessus, car ce que je pourrais dire ne changerait pas ton sentiment. Dans le public, il est admis que cet héritage vous appartiendra. Et il est plus que certain que notre cousin doit savoir que pendant dix ans vous avez attendu sa mort. Mon oncle qui a cinquante-neuf ans, attendant la mort du marquis de Rudemont qui en a quarante-cinq !

— Quarante-six, interrompit madame Mérault, qui chaque jour faisait ce compte d’années.

— Peu importe. Quand mon cousin prend une année, mon oncle n’en perd pas une de celles qu’il a déjà. Enfin, ce que je veux dire, c’est que, pour tout le monde, mon cousin compris, vous êtes les héritiers de Rudemont. Aujourd’hui cet héritage vous échappe ; et vous voulez que, par un mariage, je le rattrape ; vous voulez que je m’expose à ce qu’on me croie capable d’une pareille… d’une pareille faiblesse ?

— Qu’importe le monde ?

— Ce n’est pas du monde que j’ai souci en ce moment, c’est de mon cousin. Comment juge-t-il mon oncle, je n’en sais rien, et je ne désire pas le savoir ; mais je ne veux pas qu’il puisse me confondre avec mon oncle. J’aime mon cousin ; je veux son amitié, et je veux aussi son estime. Le marquis de Rudemont a l’âme trop haute pour m’estimer le jour où il supposera que j’épouse sa fille pour reprendre, par ce moyen, sa fortune qui m’échappe.

— Et si tu l’aimais cette fille, si elle t’aimait, tu refuserais donc de devenir son mari par fierté mal placée, pour qu’on ne t’accuse pas de spéculation ?

— Si je l’aimais – il baissa les yeux – si j’en étais aimé, ce serait bien différent. Un honnête homme, sous l’influence de la passion, peut se laisser entraîner à des crimes et à des lâchetés qu’il ne commettra jamais lorsqu’il ne s’agira que d’argent.

— Et pourquoi ne veux-tu voir que la question d’argent dans ce que je t’ai dit ?

— Que veux-tu que j’y voie ?

— Denise.

— La fille, l’héritière du marquis de Rudemont.

— Sans doute cette qualité ne peut pas lui être enlevée ; mais, à côté de celle-là, elle en possède d’autres qui lui sont personnelles : la beauté, la grâce, la douceur, la bonté. N’est-elle pas charmante ?

Il ne répondit pas.

— Que t’ai-je demandé ? continua madame Mérault, devenir passer tes vacances de Pâques avec nous à Rudemont. Pourquoi ? Tout simplement pour que dans l’intimité de quelques semaines, tu puisses voir Denise à chaque instant, et que tu apprennes ainsi à la connaître. L’enfant qu’elle était en arrivant à Rudemont est devenue une jeune fille, pleine de charme pour ceux qui la connaissent ; ce n’est pas seulement par la fortune qu’elle aura un jour qu’elle est désirable pour un mari, c’est encore par des mérites réels.

Il resta longtemps silencieux la tête baissée sur son bureau.

« Il ne l’aime pas, se disait madame Mérault, mais il l’aimera et il se fera aimer. L’héritage d’Arthur est à nous. »

Tout à coup il releva la tête et regarda sa mère avec tristesse :

— Oh ! maman ! dit-il avec l’accent d’un enfant qui se plaint, pourquoi as-tu parlé malgré mes prières, pourquoi m’as-tu forcé à t’entendre ?

Elle fut émue de cet accent désolé.

— En quoi mes paroles ont-elles pu te peiner, mon cher enfant ?

— En précisant une situation que je ne voulais pas voir.

— Mon Dieu !

— Oui, tout ce que tu viens de dire de Denise, je le sais comme toi et je n’ai pas attendu que tu me la montres pour la voir. Oui, elle a la beauté, la grâce, la douceur, la bonté ; oui, elle est charmante, oui, elle est désirable pour un mari, et je l’aime.

Il se cacha la tête entre les mains ; mais bientôt, regardant sa mère :

— Pourquoi je n’ai pas parlé, pourquoi je t’ai résisté, pourquoi je te résiste ? parce que je n’ai pas cru, parce que je ne crois pas ce mariage possible. Dans ma position, n’est-ce pas ? il ne m’était pas permis de devenir le mari de la fille d’Emma Lajolais. Cette position, ce n’est pas moi qui l’ai choisie, c’est vous qui me l’avez imposée ; j’en aurais préféré une autre, qui eût donné satisfaction à mes goûts et à ma nature. J’ai accepté celle-là, pour toi d’abord, parce que nous étions pauvres et que je voulais t’assurer une vie honnête le jour où cela serait nécessaire ; pour le marquis ensuite, parce que je ne voulais pas rester à sa charge ; et aussi parce que je me considérais comme obligé envers lui à faire ce qu’il désirait. Je suis donc devenu magistrat ; et assurément personne ne dira que, par mon attitude, ma conduite ou mon caractère, je me suis écarté une minute de la ligne qui nous est imposée par notre devoir aussi bien que par l’opinion publique. Si l’on a un reproche à m’adresser, c’est d’avoir été trop loin dans ce sens ; j’ai voulu être magistrat dans ma tenue comme dans mes croyances, comme dans mes opinions, comme dans mes sentiments ; et peut-être ai-je été incorrect précisément parce que je voulais être correct ; mais enfin tu reconnaîtras que dans ces conditions je ne pouvais pas penser à épouser mademoiselle Denise Lajolais. J’ai donc résisté au sentiment qui s’était emparé de moi.

— Ce n’est pas de Denise Lajolais qu’il s’agit : c’est de Denise Mulcent de Rudemont, fille du marquis de Rudemont.

— Oh ! mère, tais-toi, tais-toi ! Ne me pousse pas dans cette voie ; car, une fois que tu m’auras fait sortir de la ligne dans laquelle j’ai voulu vivre enfermé jusqu’à ce jour, rien ne m’y ferait rentrer. Tu voudrais me voir aimer Denise de Rudemont, la riche héritière ; moi, celle que j’aimerai, celle que j’aime, c’est Denise, fille ou non fille du marquis, héritière ou non héritière, et si, au lieu de me laisser arracher de mon cœur cet amour naissant, tu le développes, plus tard rien ne pourra plus me faire renoncer à Denise. Tu dis, tu crois qu’elle aura la fortune de mon cousin, et tu es heureuse de penser que je puis devenir son mari ; mais, si elle ne l’avait pas, cette fortune, voudrais-tu encore que je l’épousasse ?

— Pourquoi ne l’aurait-elle pas ? dit madame Mérault avec un geste plein d’assurance.

— Que sais-je ? tout est possible. Laisse-moi aller à Paris pendant qu’il en est temps encore, laisse-moi ne pas voir Denise.

— Non. Viens à Rudemont, je t’en prie, mon cher fils ; viens à Rudemont.

Il resta longtemps sans parler, hésitant, luttant, enfin, relevant la tête :

— J’irai.

XXXV

Quand M. de Carquebut vit son neveu s’installer à Rudemont pour y passer les vacances de Pâques, il ne se gêna pas pour manifester tout haut sa surprise.

— Personne ne va donc plus à Paris maintenant ? dit-il. Au mois de décembre, c’est le marquis qui reste à Rudemont ; maintenant c’est le substitut qui s’y installe.

Il regretta d’avoir donné des conseils à Louis, le jour où madame Clémence était arrivée au château.

Si maintenant son neveu allait devenir son rival ! Heureusement il avait pris les devants, et la « petite déesse » ne serait pas assez naïve pour préférer à un homme tel que lui, Arthème de Carquebut, un gamin comme ce petit magistrat qui n’avait pour lui que ses vingt-cinq ans. La belle chose vraiment que la jeunesse pour une femme intelligente telle que l’était Clémence : des nigauds qui se figurent qu’il n’y a qu’à dire « je vous aime » avec une voix tremblante et des yeux blancs. Sa voix à lui ne tremblait pas, et il ne savait pas rouler ses yeux, « ce n’était pas son genre. » Il en avait un autre, et le vrai celui-là, le bon ; au moins plus d’une le lui avait dit. Il n’était pas possible « que la petite déesse » ne fût pas comme les autres.

Bien que la confiance qu’il avait en son mérite personnel et en « son genre » le rassurassent jusqu’à un certain point, il se promit cependant de surveiller son neveu, attendu qu’avec les femmes tout est à craindre, même le désir de voir des yeux blancs. Quelques précautions rendraient le séjour de Louis à Rudemont sans danger. D’ailleurs à la moindre menace, il n’en ferait ni une ni deux ; il irait tout simplement prévenir le marquis qui bien certainement ne laisserait pas l’institutrice de sa pupille exposée aux entreprises d’un gamin. Arthur serait furieux, et sa colère, qui tomberait d’abord sur le fils, rebondirait ensuite jusque sur la mère : d’une pierre ce serait faire deux coups.

Tranquillisé jusqu’à un certain point par ces réflexions, il eût voulu trouver les mêmes motifs de sécurité du côté de Denise ; malheureusement, il n’en pouvait pas être ainsi.

Ce qu’il avait vu et remarqué depuis plusieurs mois avait chaque jour confirmé et fortifié l’idée qui s’était présentée à son esprit inquiet, quand il avait appris la prochaine installation de Denise à Rudemont.

Si alors il avait soupçonné que sa sœur voudrait essayer d’amener un mariage entre son fils et l’héritière d’Arthur, maintenant ce n’était plus un soupçon qui le tourmentait, c’était une certitude qui l’angoissait.

Assurément, c’était pour préparer ce résultat que madame Mérault avait fait venir son fils à Rudemont. Dans l’intimité de chaque jour, il gagnerait le cœur de l’enfant, et alors ce serait chose finie, mariage conclu, héritage perdu.

À cette pensée, il tombait dans de véritables accès de rage, qui, pour être muets, n’étaient pas moins terribles, et les regards qu’il lançait alors à sa sœur étaient si roides et si durs que le marquis ne manquait jamais de le plaisanter à ce sujet.

— Quels yeux vous faites à ma cousine, disait-il ; voyez donc, madame Clémence.

— Et M. de Carquebut qui a les yeux si doux quand il veut, répliquait celle-ci en riant au nez de son adorateur.

— Suis-je libre d’avoir ici les yeux qu’il me plaît d’avoir ? s’écriait M. de Carquebut, ou bien faut-il qu’avant de m’asseoir à votre table, je vous demande quels yeux vous voulez que je me fasse.

— Assurément vous êtes tout ce qu’il y a de plus libre, mon cousin.

— Et vous, monsieur le marquis, vous n’êtes pas libre de m’assaillir d’observations aussi déplacées. Je vous préviens que je ne les supporterai pas.

Et il allait ainsi jusqu’au moment où le marquis ennuyé lui cédait la place.

Alors, se tournant vers sa sœur avec des airs vainqueurs :

— Encore un de tes bons services, disait-il ; ne te lasseras-tu pas de me susciter des querelles ?

À son tour, madame Mérault sortait du salon ; Clémence et Denise la suivaient, et M. de Carquebut, resté maître du champ de bataille, se promenait à grands pas, une main derrière le dos, l’autre sur la hanche, les yeux fixés sur les portraits de la famille de Rudemont, comme pour leur demander s’ils étaient contents de lui :

 

… Vous tous, soyez témoins !

 

aurait-il dit volontiers, si ce vers s’était trouvé dans son Béranger. Il les consultait : parmi tous ces Rudemont qui se tenaient là immobiles dans leurs cadres, ne s’en trouverait-il pas un pour lui inspirer une bonne idée ? Vous, Oderic de Rudemont, qui, selon la tradition, avez fait murer dans un caveau votre femme et son amant, vous tairez-vous donc ? Et vous, Andry de Rudemont, qui avez laissé dans la contrée une réputation qui éclipsa celle de Robert le Diable, n’aurez-vous pas un bon conseil à donner à un homme qui, pour la gaillardise, a été digne de vous ? Mais non, rien ne venait d’eux ; le soir seulement, au soleil couchant, Andry de Rudemont paraissait s’animer, mais c’était pour faire une grimace narquoise.

— Si tu étais un Rudemont, semblait-il dire, tu trouverais bien quelque chose ; mais tu n’es qu’un Fabu.

Être un Rudemont, c’était cela précisément ce qu’il voulait, et, au moment où il était près de ce but depuis si longtemps poursuivi, un gamin se plaçait devant lui.

Comment l’écarter ?

Était-il position plus fâcheuse que la sienne ? D’un côté, Clémence à surveiller ; de l’autre, Denise. Ici son amour à défendre, là sa fortune ; et toujours contre le même coquin, le fils de sa sœur, son propre neveu. Ah ! la famille !

Il est vrai qu’un autre à sa place n’eût point été torturé par cette double angoisse, et qu’il se fût arrêté à celle-ci ou à celle-là, l’une devant exclure l’autre. Mais il n’était pas homme à se laisser endormir par des considérations de ce genre ; tout en courtisant Denise pour en faire sa femme, Louis pouvait très bien poursuivre Clémence pour en faire sa maîtresse. Il savait comment les choses se passent dans le monde, et il croyait juger équitablement la vie en s’appuyant sur ses souvenirs.

Cependant, comme il n’y a pas de position, si terrible qu’elle soit, dont un homme de ressource ne tire quelque chose, il finit par trouver un moyen pour améliorer singulièrement la sienne.

Ce fut de charger Clémence de la surveillance de Denise : prévenue des véritables intentions de Louis, l’institutrice ne se laisserait pas émouvoir par un homme qui aimait une autre femme qu’elle.

Ce n’était pas ce grand brigand d’Andry de Rudemont, ce faux Robert le Diable, qui lui aurait inspiré une pareille idée ; il l’avait trouvée tout seul, lui Arthème Fabu de Carquebut.

Aussitôt il voulut la communiquer à l’institutrice. Malheureusement il ne pouvait que difficilement s’entretenir avec elle d’une manière suivie : un mot à la dérobée, un serrement de main entre deux portes, un coup d’œil de côté, c’était tout ce que l’institutrice lui permettait. Cependant il tenta l’aventure.

— J’ai à vous parler, lui dit-il en sortant de déjeuner, deux jours après l’arrivée de Louis.

— Eh bien ! écrivez-moi, répliqua-t-elle en lui riant au nez.

— Ce n’est pas de vous qu’il s’agit ni de moi, mais de Denise, pour une affaire sérieuse.

— Eh bien ! allez m’attendre sur l’esplanade ; j’irai vous rejoindre tout à l’heure.

— Devant tout le monde ?

— Puisque vous ne voulez que parler, que vous importe : on nous verra, on ne nous entendra pas.

Au bout de quelques instants, elle vint en effet le rejoindre.

— Seriez-vous bien aise, dit-il, qu’on séduisît votre élève sous vos yeux ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! c’est ce qu’on est cependant en train de faire.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle.

— Ce que je vous dis est la vérité ; surveillez Louis et Denise. Il ne faut pas que cette chère petite, si gentille et si honnête, soit trompée par mon coquin de neveu.

— C’est un grand bonheur pour moi de vous entendre parler ainsi et de voir que je vous avais mal jugé. Vous êtes un honnête homme, monsieur de Carquebut, et je vous remercie de cet avertissement ; mais, malgré toute la confiance que vous m’inspirez, je ne puis le croire fondé. Denise est l’innocence même, et M. Louis me paraît un bon jeune homme, incapable d’une chose pareille.

— C’est que vous ne soupçonnez pas la vérité, dit M. de Carquebut à mi-voix. Louis est poussé par sa mère, qui voudrait lui faire épouser Denise ; car Denise, vous devez vous en douter, est la fille du marquis. Si Louis devenait son mari, il aurait l’héritage d’Arthur. Comprenez-vous maintenant ?

— Ah ! mon Dieu ! dit-elle en joignant les mains, quelle horreur que la vie ! et que sont dures les leçons de l’expérience ! Pourquoi m’avez-vous parlé ainsi ? pourquoi ne pas me laisser dans mon ignorance et m’imposer votre terrible savoir ?

— Pour que vous soyez avertie, dit-il tout fier d’entendre parler de son savoir.

— Eh bien ! je veillerai ; mais, pour croire ce que vous venez de m’apprendre, il faudra que je le voie : M. Louis si doux, si aimable, au regard si franc !

— Louis n’est pas doux, il n’est pas aimable, son regard n’est pas franc, détrompez-vous.

— Denise si pure, si simple, si enfant ! Non, non, c’est impossible.

Elle fit un pas en arrière pour rentrer au château.

— J’ai mille choses à vous dire, ne vous éloignez pas.

— Il le faut.

— Eh bien ! alors oubliez de pousser votre verrou ce soir.

— Ah ! monsieur de Carquebut, un mot pareil après les paroles élevées qui viennent d’être prononcées entre nous !

— Ça se dit, ces choses-là, à propos des autres.

Elle continua de s’éloigner, mais bientôt se retournant à demi :

— Je me promène tous les jours dans le tour du parc, dit-elle ; vous pourriez vous y promener aussi.

XXXVI

Ce qu’on appelait le tour du parc à Rudemont était une levée de terre, plantée d’arbres et d’arbustes, qui servait de clôture au parc.

Autrefois ce parc avait été entouré de murs sur tout son pourtour ; mais peu à peu, avec les années, les murs s’étaient écroulés, et, comme les marquis de Rudemont avaient, de père en fils, inspiré une frayeur terrible aux braconniers, ils n’avaient point eu besoin de faire relever à grands frais des clôtures qui ne leur étaient pas d’une grande utilité.

Quand le père Fabu, l’huissier de Condé, avait acheté la terre de Rudemont, il avait trouvé ces murs en si mauvais état qu’il ne pouvait pas songer à les réparer, il fallait les reconstruire ou les abandonner.

Tout d’abord, alors qu’il était président du club de l’Égalité et qu’il avait aux mains des moyens énergiques pour faire respecter sa propriété, il les avait abandonnés ; mais plus tard, quand il n’avait plus été qu’un simple particulier, exposé aux déprédations des gens du voisinage, il avait pensé à les faire relever. C’était le moment où il commençait à se croire solidement propriétaire de Rudemont et où il employait à réparer et à enrichir son domaine le zèle qu’il avait mis à le ruiner, alors qu’il craignait d’en être dépossédé un jour ou l’autre.

Mais ce n’était point une petite affaire que de relever ces murs sur une longueur de plus de deux lieues ; car, s’il avait les vieux matériaux sous la main, la brique et le silex, la chaux lui manquait pour faire le mortier, ou tout au moins elle coûtait très cher. Alors il avait inventé un expédient qui devait lui permettre d’économiser la chaux, tout en donnant à son parc le caractère d’enclos, avec les privilèges que la loi pénale accorde à ce genre de biens.

Comme la main-d’œuvre était à bas prix, il avait fait élever, sur l’emplacement même des murs, ce qu’on appelle dans le pays un fossé, c’est-à-dire un talus de cinq pieds de haut et de vingt-quatre de large. Du côté extérieur, on avait soutenu ces terres avec les vieilles briques et les vieux cailloux de la muraille, le tout lié ensemble par de l’argile et des mousses ; du côté intérieur au contraire, on avait abattu le talus en pente douce. Sur cette large levée, on avait, dans toute sa longueur, planté des arbres forestiers et des arbustes défensifs, aubépines, houx, buissons ardents, réservant seulement entre ces deux haies un sentier de dix pieds de large.

C’était là le tour du parc, c’est-à-dire un chemin de ronde, une avenue circulaire de deux lieues de long, et ce qui tout d’abord n’avait été qu’un expédient économique était devenu, avec l’aide du temps, l’une des curiosités et surtout le charme de la terre de Rudemont.

Depuis que le bonhomme Fabu avait fait cette plantation, les arbres et les arbustes, trouvant une abondante nourriture dans cette terre rapportée, avaient rapidement poussé, et, sous leur couvert, s’était développée une végétation sauvage, vigoureuse et foisonnante.

L’hiver même, c’était un lieu de promenade plus agréable et plus plaisant aux yeux que les allées du jardin ; car, tandis que dans le jardin tout présentait l’aspect triste de la mort, dans ce tour du parc tout était plein de verdure et de vie : les troncs des arbres étaient garnis de lierres aux fruits noirâtres, et dans leurs fourches comme sur leurs branches horizontales, se montraient des fougères parasites, qui, sous le souffle de la bise, agitaient leurs frondes légères dans un mouvement rapide et continu ; au milieu du feuillage sombre des houx, éclataient des baies rouges, plus brillantes que des groseilles, et çà et là des oiseaux, attirés de loin par cette abondante nourriture, se querellaient en becquetant les fruits des églantiers et des buissons ardents.

Mais sa vraie, sa belle saison, c’était le commencement du printemps, quand sous leur abri de feuilles, les petites plantes printanières sortaient de leur sommeil hivernal : alors tout le long du chemin herbu, au milieu des réseaux de la pervenche qui couraient sur le velouté des mousses, fleurissaient les violettes bleues et blanches, mêlées aux primevères et aux jonquilles jaunes ; de chaque côté jusqu’au milieu des cépées, ce n’était qu’un tapis de fleurs odorantes.

C’était ce tour du parc que Louis et Denise avaient choisi pour leur lieu ordinaire de promenade.

En effet, par un accord tacite, sans que Louis eût rien demandé, sans que Denise eût rien accordé, dès le jour même de l’arrivée de Louis à Rudemont, ils étaient sortis ensemble, et, au lieu de se promener dans les allées du jardin, ils avaient été prendre ce sentier printanier qui s’ouvrant sur l’un des côtés de l’esplanade, venait finir sur le côté opposé, après avoir décrit une longue courbe.

Louis, en recherchant le tête-à-tête et la solitude avec Denise, avait obéi à son amour : il échappait ainsi aux regards de sa mère, qui le gênaient, et à l’observation de son oncle, qui l’humiliait, et, d’un autre côté, il échappait au marquis et à l’institutrice, devant lesquels il ne pouvait pas être lui-même. Ce n’est point impunément qu’on adopte une attitude : facile à prendre, elle est dure à perdre ; car, alors même qu’on veut sincèrement s’en débarrasser, les autres vous l’imposent ; il avait beau vouloir être jeune, être lui : le marquis et Clémence le traitaient toujours en magistrat.

Denise, en venant franchement à lui, avait voulu, elle aussi, échapper pour un moment aux hôtes ordinaires de Rudemont : non pas qu’elle eût quelque chose à leur cacher ou qu’elle eût à souffrir d’eux d’une façon quelconque, mais elle avait besoin, un besoin inconscient, d’aller à ce qui était jeune. À Château-Chinon, elle avait vécu avec des enfants, elle jouait avec eux, elle courait, elle criait, elle était jeune ; à Rudemont, elle vivait avec des personnes de sang rassis et d’âge raisonnable : son parrain, qui avait quarante-six ans ; M. de Carquebut, qui en avait cinquante-huit ; madame Mérault, qui en avait cinquante-cinq ; madame Clémence, qui n’avait pas d’âge appréciable pour elle, par cette raison qu’elle était sa maîtresse. Louis au contraire était jeune, elle allait à lui naturellement, entraînée, sans en avoir conscience, par le charme irrésistible de la jeunesse.

Assurément, s’il lui avait été loisible de faire choix d’un compagnon, camarade et ami, elle l’eût voulu plus jeune encore, et, s’il avait eu quinze ou seize ans, s’il avait été disposé à courir après les papillons ou bien à grimper aux arbres pour voir ce qu’il y avait dans les nids, elle ne lui eût point fait un reproche de ces gamineries, qu’elle eût été heureuse de partager.

Mais enfin c’est une si grande magicienne que la jeunesse, que le jour où Louis s’était décidé à renoncer à sa froideur et à sa réserve, Denise était tout de suite accourue à lui, les mains tendues, les lèvres ouvertes, le sourire aux yeux.

Comme il arrive souvent après une pénible contrainte, Louis, en tête à tête avec Denise, avait été d’autant plus jeune que pendant longtemps il s’était fait vieux : il s’était alors rattrapé, largement rattrapé de ses années de gravité, et tout naturellement son cœur, sincèrement épris, mais honnête, s’était mis à l’unisson de ce cœur pur et naïf.

Entre eux, point de ces conversations qui finalement, alors qu’elles sont dirigées par un esprit expérimenté, glissent de pas en pas sur la pente rapide du sentiment et de l’amour.

Parler d’amour, Louis n’y songeait guère. Qu’eût-il dit à cette enfant qu’elle pût entendre ?

À quoi bon parler d’ailleurs, et quelles joies plus grandes que celles qu’ils goûtaient, leur eussent données des paroles plus ou moins habilement arrangées ?

À quoi bon s’enfermer dans les étroites limites du matériel, quand, au fond du cœur, on a l’infini ; se mettre devant un mur quand devant soi s’ouvrent les profondeurs du ciel ?

Louis, par bonheur pour lui, avait l’âme assez jeune et assez pure pour goûter, sans demander davantage, le charme de cette situation.

Et Denise, de son côté, était assez innocente pour s’y abandonner, sans chercher au delà, et pour s’y confier sans inquiétude.

Parler d’amour !

Qu’auraient-ils dit ?

Avaient-ils besoin de se dire qu’ils étaient heureux, lorsque après déjeuner, s’échappant du salon, où le marquis fumait mélancoliquement son cigare, tandis que M. de Carquebut battait savamment son gloria ; ils traversaient l’esplanade en courant et gagnaient le tour du parc ?

Heureux !

Ce sont les infortunés qui savent raisonner leurs sentiments, les analyser et les sonder, qui veulent les peser avec les tristes balances de l’expérience et de la comparaison, qui se disent qu’ils sont heureux et qui se donnent la peine de s’expliquer mutuellement leur bonheur.

En arrivant sous le couvert de leur allée, ils ne disaient rien ; ils s’arrêtaient d’un commun accord, et, se tournant à demi l’un vers l’autre, ils se regardaient.

Leurs regards n’avaient rien de profond, les yeux de Louis ne se plongeaient point dans ceux de Denise, et Denise ne cherchait point ce qu’il pouvait y avoir au fond de ceux de Louis ; ils se regardaient, et ils se sentaient pénétrés d’une joie tranquille et douce.

Le sentiment qui s’éveillait en eux avait quelque chose des efflorescences printanières qui les entouraient.

Et alors, si leurs lèvres s’entr’ouvraient, c’était pour sourire, non pour parler.

Ils allaient devant eux, marchant légèrement sur le fin gazon qui commençait à verdoyer : c’était une promenade au milieu des fleurs. À leurs pieds, les violettes s’épanouissaient dans les feuilles sèches, d’où elles sortaient en longues traînées bleues ou blanches, et sur leurs têtes les épines noires, qui commençaient à défleurir, semaient leurs pétales, que le vent emportait comme des tourbillons de neige.

Alors ils commençaient à bavarder : causant de choses et d’autres, joyeusement, à bâtons rompus, riant aux éclats pour le plaisir de rire, sans s’inquiéter de savoir si ce qui provoquait leur gaieté était spirituel.

Ils avaient bien souci des choses de l’esprit, ils savaient bien ce que c’était que l’esprit.

Parfois ils s’arrêtaient, Denise ayant brusquement retenu Louis par la main.

— Ne rions pas comme cela, disait-elle à mi-voix, vous verrez que nous finirons par obliger les oiseaux à abandonner leurs nids. Tout à l’heure, quand vous m’avez fait rire, j’ai vu une fauvette qui s’est envolée avec épouvante.

— Son nid est là probablement.

— Si nous le cherchions ?

— Bon moyen pour rassurer la mère, que nous avons fait partir.

— Nous n’y toucherons pas, nous le regarderons seulement ; nous verrons s’il y a des petits, et demain nous reviendrons voir s’ils ont grossi.

Et ils cherchaient le nid, se piquant les doigts en riant.

Mais bientôt il fallait rentrer, car l’heure du travail arrivait, et Denise, si emportée qu’elle fût par le rire ou par la joie de la promenade, n’oubliait pas qu’à l’heure précise son institutrice serait assise près de sa table.

Alors on revenait sur ses pas.

Ou bien, si l’on était trop en retard et si l’on ne pouvait regagner le temps perdu en courant, on coupait au court en prenant une des allées droites du parc, qui comme les branches d’un éventail développé, venaient toutes aboutir sur le château.

Le soir ils se retrouvaient au dîner, puis après le dîner dans le salon.

Tandis que Clémence se mettait au piano pour bercer le marquis, Louis et Denise allaient s’asseoir dans un coin et ils feuilletaient des albums ou des livres de voyage.

Alors, si les cheveux de Denise effleuraient la joue de Louis, tandis qu’ils se tenaient tous deux penchés sur la même gravure, ils ne se sentaient troublés ni l’un ni l’autre, et ils ne pensaient pas à se reculer ou à baisser les yeux.

Mais ce qui les troublait, ce qui les blessait, c’était la voix de M. de Carquebut, quand, de la place qu’il occupait fidèlement derrière Clémence, il se mettait à crier :

— Eh bien ! que faites-vous donc là-bas, les enfants dans votre coin ? On ne vous entend pas.

XXXVII

Bien entendu, Clémence n’avait point eu besoin des avertissements de M. de Carquebut pour penser à surveiller Louis.

Elle n’était point en effet de ces femmes qui ne veulent rien voir et à qui il faut ouvrir les yeux de force.

Dès le lendemain de l’arrivée de Louis à Rudemont, elle avait eu à son sujet un entretien avec le marquis.

Assurément elle n’avait pas d’accusation à porter contre M. Louis Mérault, qui était bien le jeune homme le plus honnête et le plus réservé qu’elle eût jamais vu ; cependant, par cela qu’il était jeune et qu’il venait s’établir dans une maison où il y avait une jeune fille, peut-être y avait-il quelques précautions à prendre.

— Quelles précautions ? avait demandé le marquis.

— Mais M. Louis et Denise ont fait ce matin, après déjeuner, une longue promenade en tête-à-tête dans le tour du parc.

— Eh bien ?

— Si monsieur le marquis approuve ces promenades, je n’ai rien à dire.

— Je ne les approuve ni les désapprouve, je ne m’en mêle pas. Louis et Denise sont libres de se promener dans le tour du parc comme partout, et s’ils recherchent le tête-à-tête, c’est qu’ils aiment à être ensemble.

Elle l’avait alors regardé avec une certaine surprise.

— Vous avez dit, n’est-ce pas, que Louis était un honnête garçon ? Je le crois comme vous ; quant à Denise, c’est l’innocence même. Eh bien ! alors nous pouvons les laisser se promener, jouer, causer, rire, sans le moindre inconvénient ; j’ai pleine confiance dans la jeunesse. Je ne voudrais pas que Denise descendît seule au village avec mon cousin Arthème ; je la laisserais aller seule avec Louis jusqu’à Paris. Voilà la nuance pour moi, et elle est le résultat de l’expérience.

— J’avais pensé…

— Je vous remercie de l’avertissement, et je dégage absolument votre responsabilité.

— Je n’ai jamais cru qu’elle fût bien fortement engagée ; seulement il m’a semblé que cette intimité pouvait donner naissance à certains sentiments qui plus tard gêneraient peut-être vos projets, voilà tout.

— De ce côté, soyez encore rassurée ; car je puis vous dire, mais cela tout à fait entre nous, que si les sentiments auxquels vous faites allusion venaient à naître, je ne ferais rien pour les empêcher de se développer. Il ne me déplairait nullement que ces enfants se prissent l’un pour l’autre d’une affection réciproque. Je ne ferai rien pour provoquer cette affection ; mais d’un autre côté je ne ferai rien non plus pour la prévenir : je veux pour eux une liberté entière.

Elle n’en demanda pas davantage. La franchise du marquis était parfaitement claire : il désirait un mariage entre Denise et Louis.

En laissant aller les choses, il était donc probable que ce mariage se ferait.

Quel intérêt avait-elle à laisser les choses aller ?

On lui ferait un cadeau le jour où son élève épouserait le substitut : la belle affaire, en vérité !

Et elle aurait donné les plus belles années de sa vie, les meilleures, les dernières, pour ce résultat : ce serait tout ce qu’elle aurait pu, tout ce qu’elle aurait su tirer de la riche situation au milieu de laquelle le hasard l’avait placée ! Ah ! non, mille fois non.

En sortant de chez le marquis, elle voulut interroger son élève, car il lui importait de savoir au juste où en étaient les choses.

Mais elle n’en put rien tirer de précis ou tout au moins rien qui fût de nature à lui permettre des conjectures raisonnables.

Denise était très heureuse de se promener avec M. Louis, qui était bien plus jeune et bien plus gai qu’elle n’avait cru. Sa gravité pendant tout l’hiver avait tenu sans doute à des soucis d’affaires ; car, maintenant qu’il était libre, il était toujours d’humeur joyeuse et plein d’entrain. Il connaissait tous les oiseaux par leur nom. Il savait par cœur beaucoup de beaux vers, et il les récitait admirablement, avec un accent qui remuait l’âme ; il choisissait toujours ses morceaux dans les vieux poètes ou dans les tout jeunes ; il y avait une pièce sur Rudemont dont il n’avait pas pu lui nommer l’auteur :

 

Que j’aime Rudemont avec ses grands bois sombres !

 

Il faudrait la lui faire dire un soir.

Se promener pour faire de l’ornithologie n’était pas bien significatif aux yeux de Clémence, mais les vers commençaient à donner un certain caractère à ces promenades.

Cependant, comme tout est possible avec des jeunes gens, même la poésie pour le plaisir de la poésie, elle voulut entendre elle-même ce qui se disait dans ces conversations.

La disposition du tour du parc rendait son observation assez facile : la levée de terre en effet s’ouvrait de place en place pour laisser passer des chemins qui s’en allaient dans la campagne ou dans la forêt ; mais, pour ne pas interrompre la promenade, on avait jeté sur ces coupures des ponts formés de troncs d’arbres, rapprochés les uns contre les autres. En se plaçant sous l’un de ces ponts, on entendait facilement ce que disaient les personnes qui passaient dessus.

Malheureusement pour la réussite de son plan, ils étaient passés en courant, et elle n’avait entendu que leurs pas, résonnant faiblement sur les arbres à demi pourris ; pas un mot, rien ; quelques secondes seulement après leur passage, deux éclats de rire, comme s’ils se moquaient d’elle.

Sans se dépiter, elle avait attendu leur retour ; mais, au lieu de rentrer au château en revenant sur leurs pas, ils avaient abandonné le tour du parc pour prendre une allée droite ! Le lendemain, elle était retournée à son poste d’observation ; elle n’avait pas été plus heureuse : ils avaient passé doucement, marchant d’un même pas, sans parler.

La seule remarque caractéristique qu’elle avait pu faire avait été cet accord dans la marche : se tenaient-ils par le bras, étaient-ils appuyés l’un sur l’autre ? Elle n’avait pu les voir et avait dû s’en tenir aux inductions qu’elle pouvait tirer du bruit de leurs pas.

Cependant, comme il lui déplaisait de s’exposer chaque jour à pareille déconvenue, elle avait renoncé à cet espionnage.

— Je trouve que vous n’avez guère souci de mon avertissement, lui dit M. de Carquebut, lorsqu’il la vit abandonner le tour du parc ; il vous plaît donc de voir mon coquin de neveu mettre à mal votre élève ?

— Vous voudriez que j’empêchasse Denise de se promener avec Louis ?

— Je voudrais voir arrêter ce garçon dans ses mauvais desseins.

— J’ai prévenu M. le marquis, il ne voit pas d’inconvénient à ces promenades.

— Comment ! s’écria M. de Carquebut, il ne voit pas d’inconvénient à ces promenades ? C’est donc tout à fait un imbécile. Et l’on dit qu’il a eu des maîtresses ! Si cela est vrai, il devrait connaître les femmes, n’est-ce pas ? Mais non, il ne connaît rien. Je l’ai toujours dit, ces hommes, qu’on appelle des beaux hommes, sont des niais. Parce qu’ils n’ont qu’à paraître pour éblouir les femmes, ils se figurent qu’ils sont des aigles. Des niais, des imbéciles ! Ah ! s’ils devaient leurs conquêtes à leur intelligence !

Il mit une main sur sa hanche et l’autre derrière son dos.

— S’ils les devaient à leur mérite personnel, ce serait bien différent ; ils apprendraient à connaître la vie. Un bon conseil en passant : ne vous laissez jamais aimer par un bellâtre.

— Si je me laisse jamais aimer, dit-elle en le regardant dans les yeux avec un sourire narquois, ce sera par un homme très intelligent.

Il s’épanouit.

— Pas beau, continua-t-elle.

Il se renfrogna.

— Pas jeune.

Il fit une horrible grimace.

— Mais néanmoins charmant, conclut-elle.

— Et quand cela arrivera-t-il ? s’écria-t-il.

— Ah ! voilà. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, ni de vous, bien entendu ; car vous n’êtes pas vieux, vous n’êtes pas laid, vous n’êtes pas… C’est de Denise et de votre neveu, et vous devez comprendre que je suis obligée de respecter les intentions de M. le marquis.

— Le marquis est un niais, je vous le répète, ou bien, s’il n’en est pas un, il poursuit un but honteux.

— Je ne puis pas entendre cela.

— Il veut obliger mon neveu à épouser sa bâtarde, cette fille de comédienne, mais cela ne sera pas, je vous en donne ma parole ; mon neveu est mon neveu ; je suis le chef de la famille, et le ferai voir pour empêcher une pareille bassesse. Ces marquis, ces hommes de la régence ! je montrerai à celui-là ce qu’est un homme de la Révolution.

Sa prétention en effet était d’être un homme de la Révolution. Mille fois plus aristocrate que le marquis, infatué de son nom de Carquebut, qui ne lui appartenait pas, mettant le paysan au-dessous de l’espèce animale, dur aux pauvres, insolent avec les faibles, il se prétendait fils de la Révolution, « comme Napoléon, » disait-il. C’était sa manière d’humilier le marquis, « vieux croûton de l’ancien régime. » Tandis que lui, M. Arthème de Carquebut, était un homme de progrès, de lumière et de mouvement.

Si Clémence renonçait à ses promenades secrètes du tour du parc, elle ne renonçait pas pour cela à savoir jusqu’à quel point précis Louis et Denise étaient liés l’un à l’autre ; mais, comme en réalité rien ne la pressait, elle voulait attendre son jour et son heure.

Ce moment favorable à l’exécution de son dessein, elle crut l’avoir trouvé la veille du départ de Louis pour Condé. Si Louis s’était tout d’abord tenu sur ses gardes, il devait être rassuré par la tranquillité dont il avait joui, et conséquemment il se laisserait plus facilement surprendre.

Le temps, qui avait été beau depuis une quinzaine de jours, s’était mis au mauvais, mais avec des éclaircies qui permettaient quelques courtes promenades.

C’était là un heureux hasard qui servait Clémence à souhait : son but, en effet, était d’aller se cacher dans un pavillon qui se trouvait sur le parcours de l’allée. Les jeunes gens entreraient sûrement dans ce pavillon, et, de derrière un rideau, elle les verrait, de même qu’elle entendrait leur entretien.

À la veille d’une séparation, il était à croire qu’ils se livreraient à leurs sentiments, et si des paroles décisives n’avaient point encore été prononcées entre eux, elles pourraient bien l’être, elles devraient l’être à ce moment.

Lorsqu’elle les vit sortir comme à l’ordinaire, elle les suivit de loin, avec des précautions pour n’être point vue d’eux, si par hasard ils se retournaient.

Ils prirent le tour du parc, marchant doucement, lentement, comme s’ils étaient sous le poids d’une pénible préoccupation.

Allaient-ils entrer dans le pavillon ?

Ils le dépassèrent.

Sans doute ce serait pour le retour ; Clémence résolut donc de les attendre.

Bâti sur une pointe de la colline, ce pavillon s’avançait comme un coin dans l’espace, ne tenant au parc que par l’allée sur laquelle la porte s’ouvrait ; de ses fenêtres circulaires, la vue s’étendait librement sur un espace immense, jusqu’à Condé-le-Châtel et bien au delà. Il se composait de quatre pièces : une entrée flanquée de chaque côté de deux cabinets, et un grand salon plein de livres et de journaux.

Cette disposition rendait une surprise facile pour elle : il n’y avait qu’à se cacher dans l’un de cabinets.

Comme Clémence poussait la porte d’un de ces cabinets, elle se trouva face à face avec M. de Carquebut et instinctivement elle se jeta en arrière.

Mais celui-ci, la prenant par la main, la retint vigoureusement.

— Je parierais, dit-il en riant, que nous avons eu la même idée.

— Nous mettre à l’abri de la pluie qui menace ? dit-elle.

— Pas précisément, petit lutin, mais surveiller Louis et Denise. Comme j’ai pris les devants, permettez-moi de vous faire les honneurs de notre cachette. Entrez donc, je vous prie.

Cette association n’était pas pour lui plaire ; cependant, ne pouvant pas refuser, sous peine de perdre l’occasion, elle entra dans le cabinet.

XXXVIII

Ce cabinet, qui était une sorte d’office avec tout ce qu’il faut pour servir une collation, assiettes, couteaux, verres, communiquait avec le salon par une petite porte.

— Vous voyez que nous serons très bien ici, dit M. de Carquebut ; en laissant cette porte entrouverte et en la calant avec une table, nous serons à l’abri et nous entendrons tout ce qu’ils se diront.

Puis, tout à coup prenant Clémence par la main et l’attirant à lui :

— Pourquoi n’est-ce pas nous qu’on vient surprendre dans ce salon ?

— Grand merci ! l’idée est heureuse et tout à fait galante.

— Ce n’est pas cela que je veux dire ; je ne voudrais pas qu’on nous surprît, mais que nous eussions peur d’être surpris. Me serez-vous donc toujours cruelle ?

Il voulut la prendre dans son bras, mais elle lui glissa des mains.

— Petite couleuvre ! lui cria-t-il, vous ne voyez donc pas que je vous adore et que près de vous je perds la raison ?

— Vraiment ? dit-elle en souriant.

— Je suis fou, et je donnerais ma vie pour passer là, dans ce salon, une heure avec vous.

— Une heure !

— Vous ne me croyez pas ?

— C’est parce que je vous crois que vous me faites peur ; votre regard, votre voix, tout m’épouvante. Si vous voulez me parler ainsi, au moins, allez fermer à clef la porte d’entrée.

— Mais, si je ferme cette porte, ils ne pourront pas entrer, et nous, nous ne pourrons pas les surprendre.

Alors elle éclata de rire.

— Vous voyez bien, dit-elle, que vous ne perdez pas la raison et que votre folie sait bien calculer. « Je donnerais ma vie pour passer une heure dans ce salon avec vous ! » Ça se dit, ces choses-là.

— Je vous jure, s’écria-t-il interdit, que je parlais sincèrement.

— Je n’en doute pas, seulement ce que vous disiez ne s’appliquait pas à l’heure présente ; pour aujourd’hui, vous aimez mieux surprendre votre neveu, n’est-ce pas ? Comme je suis précisément dans ce sentiment, nous voilà d’accord.

Il voulut protester de sa flamme, elle lui rit au nez.

— N’allumez pas votre feu, dit-elle ; il faudrait l’éteindre. Voici un nuage qui menace et qui va les obliger à rentrer.

En effet, on entendit presque aussitôt les vitres vibrer sous les gouttes de pluie qui les frappaient.

Du bout du doigt, Clémence écarta légèrement le rideau, de manière à apercevoir l’allée par laquelle ils avaient continué leur promenade.

Bientôt, à travers les branches, elle les vit arriver de loin en courant ; ils étaient sous un parapluie incliné sur leur dos pour les abriter de la pluie qui chassait et le vent les poussait en avant : ils se tenaient serrés l’un contre l’autre. Denise la tête légèrement levée vers Louis, et celui-ci au contraire penché sur Denise.

Quand ils mettaient le pied dans une flaque qui les éclaboussait, ils riaient aux éclats, et alors le parapluie mal tenu se soulevait, menaçant de les encapuchonner.

— Les voici ! dit Clémence abaissant doucement le rideau.

— Entrent-ils ? demanda M. de Carquebut à voix basse.

— Je ne les vois plus, écoutons.

Bientôt un bruit de pas retentit dans le vestibule, et Clémence, mettant un doigt sur ses lèvres, lança un regard à M. de Carquebut pour l’engager à ne plus faire le moindre mouvement.

Du vestibule, ils étaient passés dans le salon.

— Sommes-nous mouillés ! dit Denise en secouant sa robe ; si madame Clémence me voyait…

— Elle vous gronde donc ?

— Jamais ; seulement quand je fais quelque chose de mal, elle m’adresse ses observations d’un ton si peiné, que j’aimerais presque autant qu’elle me grondât ; c’est une très bonne femme, je vous assure, et je voudrais vous voir plus juste pour elle.

— Je le serai, si vous voulez.

En entendant ces quelques mots, M. de Carquebut se tourna vers Clémence avec un mauvais sourire.

— Vous voyez, semblait-il dire, mon neveu n’a pas pour vous les mêmes sentiments que votre élève : c’est un ennemi. Réunissez-vous à moi pour frapper dessus.

Et, non content de l’expression féroce de son regard, il lança son poing dans la direction de Louis.

— Qui s’attaque à « ma petite déesse » a affaire à moi, pas de famille qui tienne.

Du bout du doigt, elle abaissa ce poing provocateur, en haussant les épaules.

— Je n’ai pas besoin qu’on me défende, dirent ses yeux ; je me défends bien moi-même et toute seule.

Cependant Denise allait et venait par le salon, regardant d’un œil distrait les livres rangés sur leurs rayons. Louis marchait derrière elle, sans lui adresser la parole.

Allant ainsi, ils arrivèrent devant la grande fenêtre du milieu et Denise s’arrêta.

L’ondée avait fini de tomber sur Rudemont, et le nuage sombre qui l’avait apportée filait déjà au loin, enveloppant l’horizon dans des vapeurs confuses.

D’un côté, dans la partie du ciel où il avait plu, la vue s’étendait à de grandes distances, et l’on apercevait le paysage avec une netteté inaccoutumée ; de l’autre côté, au contraire, c’est-à-dire dans la partie où il pleuvait, le regard se perdait tout de suite dans les brumes.

— J’ai une grâce à vous demander, dit Louis, en étendant la main vers un amas de maisons qu’on apercevait au loin.

— Une grâce, à moi, vous ? Tout de suite.

— Les toits luisants que nous voyons là-bas descendant vers la prairie sont ceux de Condé-le-Châtel.

— Je les vois bien.

— Peut-être, en temps ordinaire, ne voit-on pas la ville aussi distinctement ; car, lorsque l’air se trouve débarrassé par la pluie de toutes les poussières qu’il tient en suspension, il se laisse plus facilement traverser par le regard. Mais, quel que soit l’état de l’atmosphère, de cette place, on voit toujours la ville plus ou moins nettement. Eh bien ! ce que je veux vous demander…

Sa voix trembla.

— Ce que j’ose réclamer de votre bonté, c’est de venir tous les jours, avant votre déjeuner, dans ce pavillon et de vous mettre à cette fenêtre ouverte.

Il ouvrit la fenêtre, tandis qu’elle le regardait avec surprise.

— Si de ce pavillon on voit la ville, de la ville en voit aussi ce pavillon dont les murailles en pierres se détachent en blanc sur la verdure sombre de ces bois. Du vieux château de Condé surtout, on découvre ce point à peine perceptible pour qui ne le connaît pas, mais parfaitement distinct cependant pour celui qui sait le chercher. Si vous voulez bien convenir d’une heure, par exemple dix heures trois quarts, à ce moment même, tandis que vous serez à cette fenêtre, je serai, moi, sur l’esplanade du château, et ainsi, par l’esprit sinon par les yeux, nous nous verrons ; par… le cœur, nous serons ensemble.

Sans tourner la tête vers lui, restant au contraire les yeux attachés sur les tours du vieux château, qui se profilaient en noir sur le fond jaune, elle répondit faiblement :

— Tous les jours… je viendrai.

Elle prononça ces paroles d’une voix si basse que M. de Carquebut n’entendit point ce qu’elle avait dit ; mais Clémence avait l’ouïe plus fine, et ce qu’elle ne perçut pas avec les oreilles, elle le devina avec l’esprit.

M. de Carquebut fit un signe désespéré à l’institutrice en montrant son oreille, mais celle-ci avait bien autre chose en tête que de lui répondre.

Elle les regardait.

En recevant cette réponse, Louis avait saisi Denise par le poignet, et doucement il l’avait obligée à se tourner de son côté.

Ils étaient donc en face l’un de l’autre, au milieu de la fenêtre qui leur faisait cadre : Louis la regardait, le visage épanoui, transfiguré par la joie, tandis qu’elle tenait les paupières obstinément baissées, ne trahissant son émotion que par la rougeur qui empourprait ses joues.

— Ah ! Denise, dit-il, Denise !

Elle commença à trembler.

— Je vais m’éloigner de vous, nous allons être séparés.

— Ne viendrez-vous plus le dimanche ? dit-elle faiblement.

— Je viendrai, mais que sera une courte journée après les semaines passées ensemble ?

— Le souvenir ne s’efface pas, et puis arriveront les grandes vacances.

Ils restèrent un moment silencieux ; Louis paraissait être sous le poids d’une oppression qui l’étouffait.

— La pluie ne tombe plus, dit Denise ; nous pourrions rentrer.

— Oui, nous allons rentrer, mais cependant pas avant que vous n’ayez entendu ce que j’ai à vous dire.

Elle joignit les mains, le suppliant du regard de ne pas parler.

Mais il ne se rendit pas à sa prière.

— Depuis mon arrivée, dit-il, ces paroles me brûlent les lèvres ; vingt fois, cent fois, elles ont failli m’échapper. Mais aujourd’hui je ne peux plus les refouler au fond de mon cœur.

Elle avait pâli au point d’être décolorée, ses lèvres étaient agitées par un frémissement convulsif, et tout son corps tremblait.

— Denise, continua Louis, chère Denise, je vous aime.

Vivement elle étendit les deux mains en avant, comme pour repousser l’arme dont on l’avait frappée.

— Oh ! mon Dieu, dit-elle.

— Je vous aime.

— Oh ! non, je vous en prie, je vous en conjure, ne parlez pas.

Puis, reculant vivement, elle alla se jeter sur un canapé et se cacha la tête entre ses deux mains.

De dedans le cabinet, on entendait les sanglots qu’elle faisait effort pour comprimer et qui l’étouffaient.

Louis l’avait suivie et il s’était agenouillé près d’elle ; mais, respectant son émotion, il la regardait sans parler.

— Quel niais ! murmura M. de Carquebut.

Heureusement Louis était trop profondément troublé pour entendre ces paroles.

Enfin, au bout de quelques minutes, Denise écarta les mains mais apercevant Louis à ses pieds, elle se rejeta aussitôt en arrière.

— Pourquoi me fuir, dit-il d’une voix suppliante, pourquoi ces larmes ? Mes lèvres vous ont seulement répété ce que mes yeux vous ont dit tant de fois.

Avec un geste plein de résolution, elle se redressa vivement.

— En venant ici, vous m’avez demandé une grâce, dit-elle.

— Que vous m’avez accordée.

— À mon tour de vous en demander une.

— Que je vous accorde aussi.

— Eh bien ! sortons d’ici, rentrons au château.

— Partir ?…

— Je vous en supplie.

— Mais cette heure est la dernière que nous puissions passer ensemble.

— Je vous en conjure.

— Mais j’ai mille choses à vous dire.

— Voilà pourquoi je veux partir : c’est parce que je ne peux pas, je ne veux pas les entendre.

De sa main étendue en avant, il voulut la retenir.

— Ah ! s’écria-t-elle d’une voix navrée, vous ne savez pas quel mal vous me faites. Par grâce ! partons, partons.

Il recula ; alors vivement elle se dirigea vers la porte de sortie.

Puis, comme il ne la suivait pas, elle se retourna.

Immobile au milieu du salon, il attachait sur elle des yeux désolés.

Alors elle étendit la main vers la fenêtre :

— Je me souviendrai, dit-elle ; tous les matins, j’ouvrirai cette fenêtre.

— Ah ! Denise !…

— Ne voulez-vous pas me faire la grâce de rentrer ?

Elle sortit la première.

Et, sans échanger une seule parole, marchant côte à côte, les yeux baissés, ils se dirigèrent vers le château.

XXXIX

La porte fermée, M. de Carquebut prit Clémence dans ses bras et la serra fortement contre sa poitrine.

Cela fut si brusquement fait qu’elle fut surprise et ne put se défendre.

Il l’étreignait trop étroitement pour qu’elle pût songer à lui glisser des mains ou à se dégager.

Il voulut l’entraîner dans le salon, mais la porte de communication était trop étroite pour leur livrer passage.

Il essaya de passer à reculons, en entraînant Clémence avec lui.

Comme elle n’avait jusqu’alors fait aucune résistance, il croyait qu’elle ne pensait pas à lui échapper et qu’elle éprouvait sans doute les mêmes sentiments que lui.

Mais, lorsqu’ils arrivèrent dans le salon, elle se baissa vivement, et, en même temps, le repoussant sans ménagements, elle se dégagea.

Alors, d’un bond, elle mit entre elle et lui une grande table carrée, qui occupait le milieu du salon.

Il courut après elle, elle passa de l’autre côté de la table.

— Ma petite déesse, disait-il, je t’en prie, ne me fuis pas.

— Ne parlez pas en courant, dit-elle, cela va vous essouffler.

— Je saurai bien t’atteindre.

— Je vous préviens que si vous continuez à me poursuivre ainsi autour de cette table, je me sauve par cette porte ouverte et je gagne le château.

— Maudit démon !

— J’aime mieux cela ; injuriez-moi, vous vous calmerez ; diablesse, scélérate, trompeuse, allez, ne vous gênez pas.

Il était à bout de respiration, la face rouge, les veines du front gonflées, les bras tremblants ; il s’arrêta.

Alors Clémence, s’appuyant des deux mains sur la table et le regardant en face :

— Calmez-vous, dit-elle, calmez-vous.

— Si vous croyez que je vais faire comme mon imbécile de neveu et vous laisser fuir, vous vous trompez, ma petite poulette.

— Votre neveu n’est point un imbécile, c’est un brave garçon.

— Je vous dis que c’est un imbécile, un niais, un…

— Avez-vous été jeune, monsieur de Carquebut ?

— Comment ? si j’ai été jeune !

— Je sais bien que vous l’êtes encore, mais je vous demande si vous avez été tout à fait jeune ? vous n’êtes pas venu au monde tel que vous êtes maintenant, avec toutes ces qualités qui font de vous un homme si dangereux : vous avez été ignorant, naïf peut-être.

— Jamais.

— Enfin vous n’avez pas débuté par l’expérience, vous n’avez pas aimé toutes les femmes à la fois : il y en a eu une qui a été la première. Comment vous seriez-vous conduit avec celle-là, si elle avait voulu vous échapper ?

— Elle l’a essayé. C’était une grande fille rousse, qui avait une trentaine d’années ; moi, je n’étais qu’un gamin. Nous jouions souvent ensemble et elle était la plus forte. Je ne sais pas si elle se doutait de ce qui se passait en moi, la vérité est que je l’aimais. Un jour j’ai voulu lui montrer quels étaient mes sentiments. Alors n’a-t-elle pas eu l’idée de vouloir se sauver ? Quand j’ai vu qu’elle allait m’échapper, je me suis cramponné à elle ; mais malgré tout elle était la plus forte. Alors… je me suis souvenu qu’on soumettait les chevaux vicieux… en leur mordant le bout de l’oreille, et je l’ai mordue si raide qu’elle a été domptée.

— Ah ! charmant ! vous étiez précoce… Alors, si j’avais la faiblesse de me laisser surprendre, j’en serais pour mes oreilles. Grand merci !

— Oh ! mais toi, je t’adore.

— Au point de manger le morceau, n’est-ce pas ? C’est tentant, en vérité ! Quel homme vous faites !

— Je ne suis pas mon neveu.

— Heureusement pour Denise.

— Encore une petite niaise, qui se met à pleurer quand on lui dit qu’on l’aime.

— Ce n’est pas une niaise.

— C’est une petite enjôleuse alors ?

— Ni l’une ni l’autre. Vous n’avez pas été touché par le geste plein de pudeur éplorée avec lequel elle a voulu repousser celui qui, pour la première fois, venait de lui parler d’amour ?

— Ma foi ! non.

— Vous n’êtes donc pas un homme délicat ? Si vous aviez compris à quel sentiment Denise obéissait, vous auriez été ému.

— Quel sentiment ?

— Voulez-vous rester tranquillement, là où vous êtes, pendant cinq minutes, je vais vous le dire ?

Il fit un signe affirmatif.

— Denise, continua Clémence, est la fille d’une comédienne qui a eu une existence assez accidentée.

— Une femme d’amour, quoi.

— Le mot est grossier, mais enfin il est juste. Bien que Denise ait quitté sa mère, étant jeune encore, elle en a assez vu cependant, avec cette sagacité terrible qu’ont les enfants, pour savoir ce qu’était cette existence dont le mot « amour » faisait le fond. De là chez elle une horreur instinctive, l’effroi, le dégoût, pour tout ce qui touche à l’amour. Jamais elle ne m’a fait de confidences à ce sujet, mais cent fois, j’ai pu sentir combien elle souffrait au souvenir de ses années d’enfance. Pour cela, elle ne condamne pas sa mère, mais elle condamne l’amour. Comprenez-vous quel coup elle a dû recevoir quand votre neveu lui a dit qu’il l’aimait, et quand, sous le souffle brûlant de cette parole, elle a senti que ce qu’elle éprouvait elle-même, c’était de l’amour et non de l’amitié, comme elle l’avait cru jusqu’à ce moment ?

— Ma foi ! non.

— C’est possible ; mais il n’en est pas moins vrai que c’est là le sentiment qui a fait jaillir les larmes de ses yeux, la honte et la douleur. C’est là ce qui lui a fait demander de rentrer au château, pour ne pas entendre des paroles qui la désolaient, pour ne pas voir des regards qui l’humiliaient, pour ne pas s’abandonner à des sentiments qui la faisaient mourir de honte.

— Alors, si ce que vous dites là est juste, elle n’aimerait pas mon neveu, et elle ne consentirait pas à devenir sa femme.

Elle haussa doucement les épaules.

— Vous pensez qu’elle l’épousera ?

Elle se mit à rire.

— Monsieur de Carquebut, dit-elle, dansez-vous ?

— Vous moquez-vous de moi, par hasard ?

— Pas du tout ; je vous demande si vous dansez. J’ai bien vu, tout à l’heure, par votre gymnastique autour de cette table que vous couriez assez bien ; mais courir n’est pas danser.

— Vous vous expliquerez peut-être ?

— C’est bien simple. En vous faisant ma question, je pensais à vous, à ce qui pourrait être un plaisir, si vos paroles sont sincères quand vous dites que vous m’adorez ; je voulais vous engager à me retenir la première contredanse qui sera dansée lors du mariage de M. Louis Mérault avec Denise.

— Tonnerre ! s’écria-t-il en appliquant sur la table un formidable coup de poing, vous moquez-vous de moi, oui ou non ?

— Non.

— Alors vous croyez que ce mariage se fera ?

— Je le crois.

— Je l’empêcherai bien.

— Comment cela ?

— Je ne sais pas, mais je trouverai ; quand je devrais y laisser ma peau, je vous dis que je l’empêcherai. Vous croyez que je serais assez bête pour laisser faire un mariage qui m’enlèverait la fortune du marquis.

— Ah ! vous comptez avoir la fortune de M. le marquis ?

— Ne suis-je pas son héritier ?

— C’est juste, j’oubliais.

— Moi, je n’oublie pas ; cette fortune m’appartient, et je ne la laisserai pas m’échapper.

— Je suis curieuse de voir comment vous empêcherez ce mariage, si les deux jeunes gens le veulent, et si M. le marquis le veut aussi. Il me semble qu’il peut donner sa fortune à ceux qu’il aime ?

— Il le peut, mais il ne le doit pas ; nous avons nos droits à faire valoir.

— Comment les ferez-vous valoir ? Tout est là.

M. de Carquebut resta sans répondre, se passant la main sur le front, comme pour en arracher des idées qui ne voulaient pas sortir.

— Vous voyez que vous ne trouvez rien, dit-elle.

— Parce que je suis un honnête homme, s’écria-t-il. Si je n’en étais pas un, ce serait bien vite fait. Mais je ne veux pas de ces moyens. Ce qu’il faut, c’est de l’habileté, de l’adresse. Tenez, je vais être franc avec vous, et par là vous prouver combien je vous estime. Pourquoi ne m’aideriez-vous pas ? Si Arthur donne sa fortune à cette petite, c’est parce qu’il la croit sa fille n’est-ce pas ? Aidez-moi à lui prouver qu’elle n’est pas sa fille.

— Comme cela, tout simplement ?

— Une femme dans votre position a des ressources qu’un homme n’a pas. Entre nous, Arthur est un nigaud qu’on tourne à tous les vents. En s’y prenant adroitement, on pourrait jeter des doutes dans son esprit, et, une fois que le doute aurait germé, en l’arrosant, on le ferait pousser. Si Louis épousait la petite, ce dont je me moque, il n’aurait pas la fortune.

Elle le regardait en clignant des yeux, car elle ne voulait pas lui laisser deviner ce qui se passait en elle.

— Et c’est tout ? dit-elle.

— Bien entendu, répondit-il, si vous voulez vous employer pour moi, je saurai reconnaître le service que vous m’aurez rendu.

— Et comment cela ?

— Si vous me faites avoir cette fortune qui m’appartient, je vous jure de la partager avec vous.

— Vous m’en donnerez la moitié ?

— Je vous la donnerai tout entière ; je vous adore, vous serez ma femme, je vous le jure.

Elle se mit à rire aux éclats.

— Et mon mari ? dit-elle quand son accès de gaieté se fut calmé, que devient-il dans ce beau projet.

— Votre mari, paraît-il, est un chenapan, un aventurier ?

— Monsieur de Carquebut !

— On me l’a dit ; un jour ou l’autre, il se fera casser les os, et alors vous serez veuve et libre.

— Ainsi, selon vos calculs, M. le marquis doit mourir bientôt, puis ensuite c’est le tour de mon mari, et alors, après avoir hérité, vous m’épousez ?

— Je le jure !

— Oh ! vous n’êtes pas avare de serments, ils tombent de vos lèvres drus comme grêle.

— Doutez-vous de ma parole d’honneur ?

— J’ai en elle la foi que vous avez vous-même.

— Alors vous acceptez ? dit-il en se rapprochant doucement du côté de la table où elle restait appuyée.

— Vous me donnerez bien le temps de réfléchir, répondit-elle en souriant ; il faut que je consulte ma famille.

— Vous plaisantez.

— Et comment voulez-vous que je vous réponde ? en me fâchant sérieusement ?

— Et pourquoi vous fâcher ? qui prouve mieux la sincérité de mon amour que la proposition que je vous adresse ?

— Amour pour l’héritage, ou pour la femme ?

— Pour la femme, pour toi, cher petit ange.

Peu à peu il s’était rapproché d’elle, et comme elle se tenait sans défiance, elle n’avait pas reculé ; disant ces derniers mots, il lui jeta les deux bras autour de la taille.

Elle voulut se défendre, mais il la tenait bien.

— Cette fois vous ne m’échapperez pas, dit-il.

Elle se rejeta la tête en arrière, mais il ne lâcha pas et se pencha vers elle.

— Prenez garde ! dit-elle, j’ai l’oreille sensible.

XL

Le lendemain matin, vers cinq heures, au moment où le soleil levant empourprait l’Orient, une sonnerie de trompe ébranla les vitres du château, dans la partie habitée, au rez-de-chaussée, par le marquis, et, au premier étage, par l’institutrice et Denise.

Aussitôt les chiens dans leur chenil répondirent à cet appel par des aboiements joyeux, donnant de la voix à pleine gorge.

Instantanément ce fut un tapage à réveiller des morts.

Clémence sauta à bas de son lit et, écartant le coin d’un rideau, elle regarda pour voir si l’on partait en chasse.

Au milieu de l’esplanade, vis-à-vis ses fenêtres, elle aperçut le seul M. de Carquebut qui sonnait de la trompe.

Coiffé d’une casquette de velours en forme de melon, chaussé de bottes molles, ganté de gants frais, il tenait à deux mains son instrument et, les yeux tournés vers la chambre de « sa petite déesse, » il soufflait de toutes ses forces dans sa trompe, en se balançant doucement d’avant en arrière et d’arrière en avant.

Il était si drôle dans cette attitude et les hurlements des chiens qui lui répondaient étaient si bizarres qu’elle fut prise d’un fou rire.

Sous sa main tremblante, le rideau s’agita ; alors M. de Carquebut, voyant qu’elle le regardait, s’arrêta de sonner et, tenant sa trompe d’une main, de l’autre prenant son melon, il lui fit un grand salut.

Puis, s’étant gravement recoiffé, il entonna une fanfare de triomphe.

Au déjeuner, il ne fut question naturellement que de cette sonnerie.

— Quel taon vous a donc piqué de si bonne heure, mon cousin ? demanda le marquis.

— Je ne pouvais pas dormir, répliqua M. de Carquebut en lançant une œillade victorieuse à Clémence.

— Les autres n’étaient peut-être pas comme vous.

— Est-ce que je n’ai pas le droit de sonner de la trompe quand il me plaît ?

— Oh ! parfaitement le droit ; seulement je voudrais bien aussi avoir le droit de dormir quand il me plaît ?

— C’est bien, je vous demanderai votre heure quand je voudrai donner une sérénade à ces dames.

— Ah ! dit le marquis en pouffant de rire, c’était une sérénade à cinq heures du matin, au soleil levant ?

— Hé ! oui, c’en était une, et je ne vois pas ce qu’il y a de risible là-dedans ?

Disant cela, il se tourna vers Clémence, puis vers sa sœur, puis vers Denise, pour qu’elles pussent au besoin porter témoignage contre le marquis. Était-il assez ridicule ce pauvre Arthur, qui ne savait pas ce que c’était qu’une sérénade ? Et il avait eu des maîtresses ? Quelle pitié !

Il allait le secouer d’importance, le gouailler, l’humilier ; mais déjà l’accès de gaieté du marquis était passé, et celui-ci était retombé dans cette mélancolie vague qui, depuis quelque temps, l’absorbait souvent.

À quoi tenait cette mélancolie ? C’était ce que chacun se demandait à Rudemont.

Naturellement c’était là un intéressant sujet de conversation pour madame Mérault et M. de Carquebut.

— Je crois que notre marquis file un mauvais coton, disait M. de Carquebut en se frottant le menton. Il mange bien, il digère bien, bon appétit, bon estomac, et avec cela la gaieté d’un croque-mort. Ça n’est pas naturel, il doit avoir quelque maladie intérieure. On disait le bel Arthur, on l’admirait parce qu’il était grand, parce qu’il était fort, et le voilà en train de s’en aller… Hé… hé…

Madame Mérault n’était pas douée de cette douce philosophie ; elle avait pour le marquis une véritable affection, et d’ailleurs elle n’avait pas hâte, comme son frère, d’entrer en possession de l’héritage d’Arthur : elle avait du temps devant elle, sinon par elle-même, tout au moins par son fils. C’était affaire de la Providence d’arranger la mort du marquis ; elle se fût fait un crime de se fixer elle-même une date précise. Cette mort arriverait un jour ou l’autre, cela lui suffisait.

Cette patiente résignation exaspérait M. de Carquebut, qui ne se gênait pas pour dire à sa sœur qu’elle n’était qu’une hypocrite.

— Je devine pourquoi tu n’es pas pressée ; tu espères que le marquis aura le temps, avant de s’en aller, d’arranger un mariage entre ton nigaud de fils et cette fille de comédienne. Nous verrons ça ; compte qu’il a du plomb dans l’aile.

Si l’institutrice n’avait pas de confidente à qui parler de la mélancolie du marquis, elle s’en parlait à elle-même, et, à vrai dire, c’était son unique sujet de préoccupation.

Mais elle ne faisait pas fausse route, comme madame Mérault et M. de Carquebut, sur les causes du changement qui s’était manifesté dans l’humeur et dans les habitudes du marquis.

S’il était malade, c’était d’une maladie qui ne conduit pas à la mort.

Il l’aimait.

De cet amour, elle avait maintenant cinquante preuves, toutes plus fortes les unes que les autres.

C’était parce qu’il l’aimait qu’il avait brusquement interrompu les promenades à cheval, ne voulant pas s’exposer à se trouver en tête à tête avec elle.

C’était parce qu’il l’aimait qu’il attachait sur elle, à la dérobée, des yeux alanguis et émus.

C’était parce qu’il l’aimait qu’il évitait de lui adresser la parole, ne lui disant que ce qui était strictement nécessaire à leurs relations.

C’était parce qu’il l’aimait qu’il ne restait plus le soir au salon et qu’il allait s’enfermer dans la bibliothèque. Il ne travaillait point dans cette bibliothèque ; mais, assis dans un fauteuil devant une fenêtre ouverte, il passait son temps à fumer des cigares qui se succédaient sans interruption. Plusieurs fois, elle était descendue le soir, et, faisant un détour, elle avait traversé l’esplanade au loin ; toujours elle avait vu ce cigare allumé qui, dans l’ombre, brillait faiblement comme l’eût fait un ver luisant.

Autant il avait été affable et gracieux pour elle pendant plusieurs mois, empressé, attentif, manifestement heureux de l’associer à tout ce qu’il disait comme à tout ce qu’il faisait, autant maintenant il se montrait réservé, froid, contraint, désireux de la tenir à distance.

C’étaient là des changements significatifs pour elle, et qui n’avaient pas besoin, pour être compris, de la lettre explicative que le capitaine lui avait écrite en remerciant « sa chatte chérie » du bon coup de filet qu’elle avait ménagé à « son vieux cap. »

Il l’aimait, il l’aimait profondément.

Une femme ne pouvait pas se tromper à ce sujet.

Mais alors pourquoi se taisait-il ?

La réponse à cette question n’était pas bien difficile pour qui connaissait le passé du marquis et s’était donné la peine d’étudier son caractère dans le présent.

Le marquis s’était retiré à Rudemont, fatigué par vingt années d’une existence troublée par de nombreuses passions, dans lesquelles il s’était successivement donné tout entier, avec cet emportement fiévreux qui était l’essence même de sa nature.

Emma Lajolais n’avait point été la seule femme qu’il eût aimée.

Bien d’autres avant celle-là l’avaient attaché et retenu, et avec toutes il ne s’était pas contenté de se laisser aimer, il avait aimé lui-même.

Pour lui le bonheur avait été dans l’émotion qu’il donnait, bien plus que dans celle qu’il recevait lui-même.

À poursuivre un pareil but, à vouloir rendre les autres heureux avant de chercher à l’être soi-même, on s’use vite.

C’était ce qui était arrivé « au bel Arthur, » sans parler des déceptions et des chagrins qu’il avait eu la faiblesse de prendre à cœur, toutes les fois qu’il s’était vu trompé.

Quand il était venu à Rudemont, ç’avait été pour entreprendre « une cure », comme on dit dans le langage médical, et se guérir radicalement de l’amour et de la passion.

Vingt fois Clémence avait entendu expliquer cet état pathologique du marquis par madame Mérault, qui se complaisait dans ces récits.

— C’est admirable comme Arthur s’est guéri vite, disait-elle ; mais aussi il faut remarquer que pour moi je n’ai rien négligé, rien épargné, afin de lui faire aimer la vie de famille. Il a reconnu combien étaient vaines et trompeuses ces agitations de la passion, et il est revenu de ce pays maudit pour n’y retourner jamais. Cela est si vrai qu’il n’a jamais pensé à se marier ; il s’est trouvé si bien blasé qu’il n’a même pas voulu du mariage.

Si blasé, si bien guéri qu’il eût été pendant dix ans, il n’était pas mort cependant à la passion ; après dix années, le feu qui dormait sous la cendre s’était réveillé.

Et c’était elle qui avait eu l’honneur de provoquer ce réveil : elle avait paru et elle avait vaincu.

S’il persistait dans son silence, c’était donc tout simplement par peur de la passion, et parce qu’il ne voulait pas s’abandonner à un amour qui pouvait le rejeter sur la mer orageuse où pendant vingt années il avait été ballotté.

Là réellement, là seulement se trouvait l’explication de la conduite du marquis.

Il aimait.

Qu’adviendrait-il de cet amour ?

Se maintiendrait-il dans les barrages au milieu desquels jusqu’à ce jour il avait su le diriger, ou bien, devenu torrent irrésistible, ne franchirait-il pas, n’emporterait-il pas ces obstacles accumulés par la peur ?

L’expérience pour elle était curieuse à tenter et à suivre.

Mais, pendant qu’elle attendrait, se réservant d’intervenir au besoin, l’amour ne grandirait-il pas dans le cœur de Denise et de Louis ? leur mariage ne pourrait-il pas être arrêté par le marquis ?

Il ne fallait pas laisser cet amour grandir.

Il ne fallait pas laisser décider ce mariage.

Il ne fallait pas attendre.

XLI

Son parti arrêté, elle n’en différa pas l’exécution.

Le soir même, lorsque le marquis se fut, comme à l’ordinaire, retiré dans son appartement, elle descendit sur l’esplanade.

La soirée était douce, une soirée de printemps ; la brise, qui soufflait faiblement, était chargée du parfum des fleurs et des feuilles nouvelles : pas de lune, mais un ciel clair, criblé d’étoiles.

L’une des fenêtres de la bibliothèque était ouverte, formant un trou sombre dans la façade blanche du château ; au milieu de l’obscurité brillait un petit point lumineux qui, par instants, jetait un éclat et bientôt pâlissait, – le cigare du marquis.

Celui-ci était donc dans la bibliothèque, sans lampe, et, assis dans son fauteuil, il rêvait en face du ciel étoilé.

La demie après dix heures sonna à l’horloge. Les fenêtres de Denise étaient déjà sombres ; celles de madame Mérault et de M. de Carquebut, au contraire, étaient éclairées : Denise était couchée, le frère et la sœur étaient retirés dans leurs chambres.

Elle reprit le chemin détourné qu’elle avait suivi pour venir et rentra rapidement au château.

Tout était tranquille et silencieux ; du côté des cuisines seulement, on entendait, en prêtant l’oreille, quelques bruits confus.

Elle entra dans le parloir ; puis, ayant traversé le cabinet de travail, elle ouvrit à tâtons la porte de la bibliothèque.

Mais aussitôt elle poussa un petit cri.

— C’est vous, Valery ? dit-elle, je ne vous savais pas là.

— Ce n’est pas Valery qui est là, répondit la voix du marquis ; c’est moi.

— Ah ! monsieur le marquis, je vous demande pardon de vous avoir dérangé ; je venais chercher un livre.

— Sans lumière ?

— Je n’en avais pas besoin ; il me faut pour notre leçon de demain le premier volume de Bernardin de Saint-Pierre, et je savais le trouver sur le troisième rayon à gauche de la fenêtre.

Disant cela, elle se dirigea vers la fenêtre et prit le volume dont elle avait indiqué la place.

— Vous avez de bons yeux, dit le marquis.

— M. de Carquebut prétend que j’ai des yeux de chatte.

— Il prétend bien des choses, M. de Carquebut, dit le marquis sur un ton de mauvaise humeur.

Sans répondre, elle se dirigea vers la porte de sortie lentement, à petits pas.

— Vous plairait-il de rester un moment ? demanda le marquis en jetant son cigare par la fenêtre.

— Je suis à vos ordres.

— C’est une prière.

Et comme elle restait debout au milieu de la bibliothèque :

— Veuillez donc vous asseoir, dit-il en lui indiquant de la main un fauteuil placé vis-à-vis le sien.

Bien que la pièce fût sombre, comme le marquis se trouvait entre elle et la fenêtre, elle voyait ses mouvements se découper sur le ciel pâle.

Elle vint s’asseoir sur le fauteuil qu’il lui avait montré, et se trouva ainsi à deux ou trois pas de lui, face à face.

Appuyé d’une main sur le bras de son fauteuil, il resta plusieurs minutes, quatre ou cinq peut-être, sans parler, la regardant.

— Je vous parlais de M. de Carquebut, dit-il enfin à mi-voix ; je voudrais vous adresser une question à son sujet. Vous me répondrez ou vous ne me répondrez pas, selon qu’il vous conviendra ; mais enfin j’aurai fait mon devoir en vous posant cette question : Vous n’avez pas à vous plaindre de M. de Carquebut ?

— Comment l’entendez-vous ? demanda-t-elle avec une ingénuité parfaite.

Il resta un moment hésitant, cherchant évidemment une tournure pour faire entendre ce qu’il ne voulait pas dire.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de sérénade, comme dit mon cousin ?

— À cet égard, je n’en sais pas beaucoup plus que vous. Quand j’ai entendu cet effroyable charivari que M. de Carquebut appelle un air de trompe, je me suis levée et sur l’esplanade j’ai aperçu M. de Carquebut qui sonnait, sonnait, sonnait tant qu’il avait de forces. J’avoue que les contorsions qu’il faisait m’ont paru si drôles que j’ai été prise d’un fou rire. Heureusement mes rideaux étaient fermés et M. de Carquebut n’a pas vu le succès qu’il obtenait. C’est l’incident du déjeuner qui m’a appris que c’était une sérénade.

— Et à qui cette sérénade était-elle donnée ?

— Il faut être franche ? demanda-t-elle avec embarras.

— Vous pouvez ne pas répondre, je vous l’ai dit.

— Mais, répondant, je dois le faire en toute sincérité : j’avoue donc que j’ai tout lieu de croire que c’était à moi.

— Ah ! M. de Carquebut s’est permis une telle liberté ? s’écria-t-il en se levant d’un bond. Lui, chez moi !

Si le marquis avait pu voir le visage de Clémence, il aurait remarqué qu’un sourire le traversait.

— Ah ! enfin, disait ce sourire, la jalousie opère donc.

Mais il ne vit rien : d’abord parce que la pièce était sombre, et aussi parce que dans l’emportement de la colère, il était incapable de remarquer ce qui se passait sous ses yeux.

— J’ai supporté beaucoup de choses de la part de mon cousin, dit-il, mais il passe vraiment la mesure, et je ne puis souffrir qu’il s’attaque à une personne que… j’estime. Mais, rassurez-vous, demain je mettrai bon ordre à cela.

— Je ne saurais vous dire, répliqua-t-elle avec douceur, combien je suis touchée de l’empressement que vous apportez à me défendre ; mais, d’un autre côté, je voudrais vous demander la permission de me défendre moi-même.

— Cependant…

— Laissez-moi vous dire que, dans ma position ici, ma défense prise par vous, monsieur le marquis, serait bien… compromettante, si j’ose m’exprimer ainsi ; d’ailleurs cette défense est tellement facile que je n’ai vraiment pas besoin d’aide.

— Vous ne connaissez pas M. de Carquebut.

— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, et c’est précisément parce que je crois le connaître que je dis que ma défense est facile. Au reste j’ai essayé et je crois qu’il ne sera plus question de sérénades ou autres plaisanteries de ce genre. Si j’avais répondu à M. de Carquebut que j’étais une honnête femme, peut-être n’eût-il pas pris cette raison au sérieux, car il ne croit pas à l’honnêteté des femmes, M. de Carquebut.

— Que lui avez-vous opposé alors ?

— Mon Dieu, monsieur le marquis, vous allez sans doute trouver que j’ai pris de grandes libertés avec une personne qui vous touche de si près ; mais mon excuse est qu’il fallait me défendre contre quelqu’un qui se montrait très… pressant.

— Vous voyez, vous l’avouez vous-même.

— Qui se montrait, mais qui ne se montrera plus. Je lui ai dit que si jamais j’étais abandonnée de Dieu au point d’oublier mes devoirs, ce ne serait point pour un vieillard ; que sans doute une femme pouvait faillir, mais il fallait alors qu’elle fût entraînée par un amour irrésistible, et que l’homme qui inspirait une pareille passion devait avoir en lui – elle détacha ses mots – quelque chose de grand, de noble… de puissant, qui ne pouvait se rencontrer ni dans un enfant de dix-huit ans, ni dans un vieillard de soixante.

— Et qu’a répliqué M. de Carquebut ? demanda le marquis d’une voix rieuse.

— J’ai cru qu’il allait me poignarder, puis il s’est approché de moi et respirant, vous savez comme il respire, il m’a appelée « petite couleuvre. »

Le marquis se renversa dans son fauteuil en riant aux éclats : cette histoire lui paraissait charmante et le chatouillait agréablement.

Il se fit un long silence. »

À quoi pensait-il ?

C’était ce qu’elle se demandait, examinant toutes les probabilités qui pouvaient se présenter à son esprit, lorsqu’après plusieurs minutes, il lui adressa la question la plus étrange et la plus insolite :

— Êtes-vous toujours contente de Denise ? dit-il.

Tout d’abord elle fut déconcertée et machinalement elle répondit :

— Oui, monsieur le marquis, très contente.

Mais bientôt sa sagacité ordinaire lui revint, et elle comprit que cette question en apparence ridicule précisait au contraire la situation.

Il voulait parler, parce qu’il fallait parler, parce qu’il lui avait demandé de rester près de lui ; mais, comme il ne voulait pas dire ce qu’il avait dans le cœur, il appelait Denise à son secours.

Alors elle se tut, et le silence reprit plus lourd et plus pénible.

Ils étaient en face l’un de l’autre et ils ne disaient rien ; pas un mot, pas un geste. Elle entendait seulement la respiration oppressée du marquis.

En ce moment, la partie du ciel qui se trouvait devant leur fenêtre s’éclaira d’une lueur rouge qui, en se répandant rapidement en hauteur comme en largeur, fit pâlir les étoiles.

C’était la lune qui se levait. Bientôt elle apparut dans la profondeur de l’horizon, comme un point lumineux au-dessus des collines sombres ; rapidement ce point grandit et s’arrondit, et une pâle lumière courut sur les campagnes.

Ce leur fut une diversion qui rendit le silence moins pénible.

— Vous nous aviez fait de Rudemont, dit-elle enfin, un tableau trop sévère. Ce n’est point le pays âpre et rude que vous nous aviez dépeint quand vous nous en avez parlé en chemin de fer.

— Ce pays vous plaît ?

— Je le trouve admirable ; si le mot était encore à la mode, je dirais qu’il a des beautés romantiques. En tous cas, dans le silence de cette nuit, par cette soirée de printemps, tiède et parfumée, sous cette lumière de la pleine lune d’avril, il fait entendre une voix qui remue l’âme.

Disant cela et comme si elle avait peur de se laisser entraîner par cette émotion poétique, elle se leva et alla s’accouder sur l’appui de la fenêtre en regardant la lune.

Bien qu’elle tournât le dos au marquis, elle devinait à peu près aussi sûrement que si elle avait pu le voir ce qui se passait en lui.

Tout d’abord, quand elle s’était dirigée vers la fenêtre, il s’était levé à demi pour la suivre ; elle avait entendu le bruit de ses pieds sur le tapis, mais presque instantanément un craquement du fauteuil lui avait appris qu’il se rasseyait.

Elle ne s’était pas retournée, seulement elle avait relevé un peu la tête, en la tournant à demi ; comme cela elle se présentait de profil pour le marquis, et, par un hasard tout à son avantage, sa tête fine se découpait sur le ciel lumineux.

Les minutes s’écoulèrent. Enfin elle entendit le marquis se lever ; doucement il vint près d’elle : elle ne bougea pas.

Tout à coup elle sentit un souffle brûlant lui passer sur le cou, un bras lui enlaça la taille ; elle était sur la poitrine du marquis.

Vivement elle se dégagea, et, courant à travers les meubles, comme si la pièce avait été éclairée, elle alla se blottir sur un divan.

C’était au tour du marquis de se trouver entre elle et la lumière de la lune. Elle le vit s’avancer.

Mais tout à coup il s’arrêta brusquement, et, des deux mains, il se frappa la poitrine par un geste désespéré.

Pendant quelques secondes il demeura immobile.

Puis il reprit sa marche ; mais, au lieu de venir à elle, il se dirigea vers la cheminée et son bras s’étendit. Elle entendit grincer un mouvement de sonnette.

Presque aussitôt la porte s’ouvrit devant le valet de chambre.

— Des lampes ! dit le marquis.

Les lampes furent apportées.

Alors Clémence, se levant et s’adressant au valet de chambre, sans regarder le marquis :

— Voulez-vous m’éclairer jusqu’au vestibule ? dit-elle. De côté elle regarda le marquis ; il ne bougea point.

XLII

Les longs devoirs écrits dont on accable trop souvent les enfants n’entraient pas dans le système d’éducation adopté par Clémence avec Denise.

Mais, le lendemain de cette soirée, elle fit une exception à cette règle, et à sept heures du matin, elle donna à son élève une narration qui devait prendre à celle-ci au moins deux heures de travail.

Quand Denise fut courbée sur son papier blanc, Clémence descendit au rez-de-chaussée.

Elle avait vu le marquis monter à cheval et prendre le chemin de la forêt : il était donc très probable qu’il ne rentrerait pas avant deux ou trois heures.

Mais ce n’était pas à lui qu’elle avait affaire, c’était à son valet de chambre, Valery, ou plus justement, comme on disait à Rudemont, M. Valery.

C’était une sorte de personnage que M. Valery. Depuis vingt ans, il était attaché à la personne du marquis ; après l’avoir servi au temps de sa gloire, il avait daigné le suivre dans la retraite « par pure affection, » disait-il en parlant de lui-même, parce qu’il était un homme de cœur, de sorte que quand son cœur était pris, il ne raisonnait plus ; sans cela serait-il jamais venu au fond des bois, à Rudemont, dans un pays sauvage, lui qui jusqu’alors avait vécu dans le meilleur monde ?

Il y avait du vrai dans cette affection du valet pour le maître : Valery en effet était dévoué au marquis ; assurément il ne se serait pas jeté à l’eau pour lui sauver la vie, mais enfin il ne le volait pas et il ne parlait jamais de lui qu’avec un certain respect.

Cependant ce n’était pas la seule raison qui, malgré son aversion et son mépris pour la campagne, l’avait amené à Rudemont ; une autre toute-puissante et absolument personnelle avait fait ce miracle.

M. Valery avait été gratifié par la nature d’une barbe noire vraiment superbe, et le marquis, bien que généralement rigoureux dans les choses de tenue et d’étiquette, lui avait permis de la porter entière. Incapable de travailler et d’exercer une autre profession que celle de valet de chambre, Valery s’était trouvé fort embarrassé au moment de venir à Rudemont. S’il n’acceptait pas cet exil, où trouverait-il une maison respectable dans laquelle on lui permettrait de conserver la barbe ? Il faudrait promener dans cette barbe un rasoir sacrilège et perdre ainsi son plus bel avantage, celui qui lui avait valu tant de conquêtes. L’amour de la barbe l’avait emporté sur le mépris de la campagne, et il avait consenti à ne pas priver le marquis de ses soins et de ses services.

Naturellement le sacrifice considérable qu’il avait fait à cette barbe la lui avait rendue plus chère et plus précieuse encore ; à la façon dont il la portait, la tête légèrement renversée en arrière, on devinait, au premier coup d’œil, tout le respect qu’il avait pour elle, et où ce spectacle était vraiment admirable, c’était lorsqu’il sortait pour s’aller promener (s’aller montrer) dans le village. Pour ces promenades il s’habillait, c’est-à-dire qu’il quittait l’habit noir et la cravate blanche. Coiffé d’un feutre gris, vêtu d’une jaquette marron, d’un gilet blanc, d’un pantalon jaune, cravaté de bleu-azur, ganté de gants gris-perle, il s’avançait à petits pas vers le café français, soulevant derrière lui un murmure d’admiration parmi les femmes et les jeunes filles, qui abandonnaient leur métier à dentelle pour le suivre des yeux.

Clémence le trouva dans le parloir, assis dans un fauteuil, surveillant deux gens de service qui faisaient l’appartement du marquis ; car, pour lui, il ne s’occupait jamais de ces grossiers ouvrages, jamais il n’avait empli une carafe de ses propres mains, jamais il n’avait touché à une lampe que pour l’apporter sur une table ou pour en régler la lumière.

En voyant entrer l’institutrice il posa sur ses genoux le journal qu’il était en train de parcourir d’un œil distrait.

— M. le marquis est sorti, dit-il.

— Ce n’est point à M. le marquis que j’ai affaire, mais à vous ; pouvez-vous me donner quelques minutes ?

Depuis l’arrivée de Clémence à Rudemont il l’avait prise sous sa protection ; il lui était reconnaissant des égards qu’elle avait pour lui et de la façon polie dont elle lui adressait toujours la parole.

En entendant cette demande, il se leva vivement.

— Je suis à vos ordres, dit-il ; vous plairait-il que nous passassions dans la bibliothèque ?

Il savait parler à chacun sa langue et, en s’adressant à une institutrice, montrer qu’il n’était point un ignorant ; si elle n’était point contente, c’est qu’alors elle serait trop difficile.

Elle sourit ; il fut enchanté, ils se comprenaient. Il n’avait point attendu jusqu’à ce jour d’ailleurs pour soutenir que c’était une femme intelligente, une personne en un mot qui était comme institutrice ce que lui était comme valet de chambre, tout à fait extraordinaire.

Clémence passa dans la bibliothèque et cérémonieusement elle s’assit sur le fauteuil que Valery lui avança avec une lenteur majestueuse qui eût été remarquée à la Comédie-Française.

— C’est un service que j’ai à vous demander, dit-elle.

— J’ai eu l’honneur de vous dire que j’étais à vos ordres ; je le répète, pour que cela soit bien entendu maintenant et toujours.

— La chose dont j’ai à vous entretenir, continua Clémence, est délicate ; elle exige, pour être menée à fin, de l’adresse et de la discrétion. Voilà pourquoi j’ai songé à vous dans mon embarras. L’adresse, il est inutile d’en parler ; je sais que personne mieux que vous n’est en état de faire réussir ce que je désire. Mais, pour la discrétion, je suis obligée de vous demander franchement si vous me promettez la vôtre.

Valery réfléchit un moment, car ce n’était point un homme à s’engager à la légère. Sans doute la façon dont l’institutrice lui parlait, le disposait à accorder tout ce qu’elle pouvait désirer. Mais cependant, comme c’était chose grave que ce secret qu’elle exigeait, il ne voulait pas donner une parole qu’il serait peut-être obligé de reprendre.

— Si ce que vous demandez n’est pas professionnel, dit-il enfin, d’avance ma discrétion vous est acquise ; mais, si cela touche aux devoirs de ma charge, vous comprenez que je ne puis prendre qu’un engagement sous condition.

— Assurément ; aussi, dans ces termes, je n’hésite pas à m’ouvrir à vous, bien assurée que mon secret sera fidèlement gardé. Voici ce dont il s’agit. J’aurais besoin ce soir, à onze heures, de trouver une voiture attelée d’un très bon cheval, dans la côte au-dessous de l’esplanade ; il faudrait que ce cheval fût en état de faire quatre lieues en une heure.

— Vous voulez partir ? s’écria le valet de chambre.

— J’ai une course à faire cette nuit, de laquelle dépend l’honneur d’une femme. À quatre heures du matin je serai de retour. Mais, comme je ne pourrais parler de cette course à M. le marquis sans entrer dans certaines explications que je ne dois pas donner, voilà pourquoi je suis obligée de lui cacher mon absence et voilà pourquoi aussi je m’adresse à vous. Je ne sais où chercher cette voiture. Je ne pourrais le faire qu’en éveillant une curiosité dangereuse. Tandis que vous, vous pouvez, si vous y consentez, me rendre ce service. Personne ne trouvera bizarre que vous ayez besoin d’une voiture rapide pour faire une promenade nocturne.

Valery daigna sourire en entendant ces derniers mots, qui avaient bien l’air d’être une allusion spirituelle à ses succès nocturnes. Évidemment cette institutrice était bien fine et bien intelligente.

— Vous aurez votre cheval et votre voiture, dit-il, je m’en charge, et, quand je me charge d’une chose, c’est comme si elle était faite.

— Combien je vous suis reconnaissante ! s’écria-t-elle ; plus tard, vous saurez la vérité, quand je pourrai tout dire.

— C’est inutile, dit-il avec un sourire et en claquant des doigts ; aujourd’hui, comme plus tard, c’est inutile.

Et quand Clémence l’eut quitté, il pirouetta sur un talon, gaiement, légèrement.

Assurément il était inutile qu’elle lui confessât la vérité, car il l’avait parfaitement devinée.

Cette femme dont l’honneur était menacé, c’était elle, madame Clémence.

Cette course qu’elle voulait faire, c’était tout simplement pour se rendre à la station et prendre l’express de nuit.

Voilà pourquoi elle demandait un cheval en état de faire quatre lieues à l’heure.

Si elle était intelligente, il n’était pas lui-même une bête ; il savait calculer les heures et les distances, rapprocher plusieurs faits en apparence étrangers l’un à l’autre, les grouper et en tirer des conséquences logiques.

Ce qu’il avait vu la veille dans cette même bibliothèque était maintenant pour lui parfaitement explicable.

Le marquis s’était montré trop pressant, et l’institutrice aux abois, avait sonné.

De cela il était aussi sûr que s’il l’avait vu, c’était ainsi bien certainement que les choses s’étaient passées.

Maintenant l’institutrice, ne se sentant plus en sûreté, voulait abandonner Rudemont et se sauver à Paris ; de là sa demande de voiture, de là sa prière d’être discret.

Et il prêterait les mains à cela, lui Valery ? allons donc. Il se mettrait à travers les projets de son maître pour l’empêcher d’avoir une maîtresse ?

Véritablement cela était impossible.

Sans doute, si cette maîtresse avait été vieille ou laide, ou même rousse (il n’avait jamais compris les femmes rousses), il aurait pu à la rigueur fermer les yeux à la lumière, et, feignant de ne pas comprendre ce qu’on lui demandait, prêter les mains à cette fuite ; car enfin il n’est pas agréable pour un homme dans sa position de voir son malheureux maître sous la domination d’une femme qui vous déplaît.

Mais ce n’était pas là le cas ; elle n’était pas vieille, cette petite femme ; elle n’était pas laide, elle n’était pas rousse, elle ne lui déplaisait nullement ; bien au contraire, et il approuvait le goût du marquis. Assurément, pour lui, il l’aurait voulue moins petite, plus imposante et plus digne ; mais tout le monde n’avait pas le droit d’être aussi difficile que lui, et, pour un homme de l’âge du marquis, elle était vraiment très suffisante. Il lui en avait connu de moins bien et quand le marquis n’avait que vingt-cinq ans.

Il était vraiment ridicule que son maître, à lui Valery, n’eût pas de maîtresse. Autant il avait été fier autrefois de ses conquêtes, autant maintenant il était humilié du repos honteux dans lequel il vivait.

À son âge, l’existence d’un vieillard, quand cet horrible Carquebut, qu’il détestait et méprisait, faisait encore parler de lui à dix lieues à la ronde.

Enfin cet état d’humiliation allait cesser, il allait pouvoir relever la tête et rentrer en activité après avoir été trop longtemps maintenu dans la réserve. Sa véritable vocation en ce monde, était de mettre son intelligence au service d’un homme à bonnes fortunes.

Et, dans ces conditions inespérées, il laisserait échapper l’occasion qui se présentait ? Cela était impossible.

Il ne fallait pas que l’institutrice partît.

Il lui avait, il est vrai, promis le secret ; mais, en prenant cet engagement, il avait eu la sagacité de faire une restriction pour le cas où sa responsabilité professionnelle se trouverait engagée.

Or ne l’était-elle pas ? et les devoirs de sa profession ne l’obligeaient-ils pas à servir les desseins de son maître, au lieu de les entraver ?

Il n’avait donc qu’une chose à faire dans les circonstances délicates qui se présentaient : prévenir son maître et lui dire tout ce qu’il avait appris.

À celui-ci d’aviser.

Ce fut dans ces dispositions qu’il attendit impatiemment son retour.

XLIII

Le marquis ne rentra au château qu’après que la cloche eut sonné le déjeuner, Valery ne put donc pas l’entretenir, comme il en avait l’intention ; car en descendant de cheval, le marquis se dirigea vers la salle à manger.

Selon la règle établie, madame Mérault, M. de Carquebut et Denise, étaient à table, n’ayant point attendu le maître de la maison ; Clémence seule manquait.

Comme le marquis regardait sa place vide, madame Mérault répondant à cette muette interrogation dit que l’institutrice était souffrante.

— Malade ? demanda vivement le marquis en se tournant vers Denise.

— Je ne crois pas, répliqua celle-ci ; cependant elle paraît mal à son aise. Je l’ai priée de descendre, mais elle m’a répondu qu’elle ne se sentait pas assez bien pour rester à table. J’ai voulu alors ne pas la quitter, elle a préféré être seule.

Pendant que ces paroles s’échangeaient, M. de Carquebut se tenait à demi renversé sur sa chaise, les yeux au plafond, souriant à une poutre. Il ne paraissait nullement inquiet de cette indisposition, et son sourire semblait dire : « Ce ne sera rien, je sais ce qu’elle a. »

Ordinairement le marquis déjeunait solidement ; il toucha à peine à ce qu’on lui servit ; les yeux baissés sur son assiette, il semblait plongé dans ces sombres préoccupations qui maintenant lui étaient habituelles.

— Est-ce que vous êtes souffrant aussi ? demanda M. de Carquebut ; voilà une curieuse coïncidence. L’air devient donc malsain à Rudemont ? Vous ne sortez pas assez, mon cousin. Vous n’auriez pas dû renoncer à vos voyages à Paris. Ils vous faisaient du bien, ils vous secouaient.

— Justement je pense à partir.

— Voilà une bonne idée.

Et M. de Carquebut se mit à expliquer, en clignant de l’œil du côté du marquis, l’heureuse influence que les voyages pouvaient exercer sur une nature trop forte ; il avait sur ce sujet des préceptes excellents, qu’il appuyait par des exemples qu’il disait étonnants. Malheureusement ces exemples, il ne pouvait pas les raconter jusqu’au bout, arrêté qu’il était dans son récit par un manque de mémoire tout à fait fâcheux. Ainsi il commençait toujours de cette façon : « Je vais vous dire une chose très drôle. C’était avec… vous savez… j’ai oublié son nom, mais ça ne fait rien. Alors il nous dit… qu’est-ce donc qu’il nous dit ?… voilà que je ne m’en souviens plus ; mais ça ne fait rien ; vous pouvez m’en croire sur parole. C’était étonnant, j’en ris encore. »

Et de fait il partait d’un éclat de rire à secouer les vitres.

Des histoires de ce genre n’étaient pas faites pour tirer le marquis de sa méditation.

Il sortit de table avant la fin du déjeuner et passa aussitôt dans son appartement.

Ce fut alors que Valery put entamer ses confidences : il les fit longues et circonstanciées en insistant surtout sur la précaution qu’il avait prise de ne promettre le secret que sous condition.

— J’ai cru, dit-il en terminant, que les circonstances m’obligeaient à ne pas garder ce secret pour moi seul.

Il s’attendait à une approbation, mais le marquis ne répliqua rien.

— Et maintenant ? demanda le valet de chambre, humilié dans son amour-propre de diplomate, que dois-je faire ?

— Il me semble que vous n’avez pas à me le demander.

— Cependant…

— Vous avez promis à madame Clémence de lui trouver une voiture.

— Je ne savais pas à ce moment l’usage qu’elle en voulait faire.

— Vous le savez maintenant.

— Il me semble.

— Il me semble que quand on a pris un engagement, on le tient.

Valery fut abasourdi. Comment ? c’était là tout son remercîment. Que se passait-il ? Il était donc décidément bien rouillé, le marquis, qu’il ne comprenait pas la situation : il laissait partir l’institutrice. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ?

Après tout, la chose ne valait pas la peine qu’il se creusât la tête pour trouver ce qu’il ne comprenait pas. Il avait fait son devoir. Tant pis pour le marquis. Mais c’est égal, véritablement il baissait bien, ce pauvre marquis.

En réalité, le marquis était à plaindre ; mais ce n’était point comme son valet de chambre le comprenait.

Les illusions n’étaient plus possibles : il aimait Clémence et il l’aimait passionnément.

Autrefois, quand il s’était senti épris d’un sentiment tendre pour une femme, il ne s’en était jamais tourmenté ou désolé. Bien au contraire : c’était une distraction qui survenait dans sa vie, c’était une journée de printemps qui s’annonçait toute pleine de promesses.

Mais il n’était plus maintenant à ce temps heureux, et la passion, au lieu de l’attirer, le repoussait.

Il n’était plus jeune.

Et il n’était plus libre.

Le sentiment qu’il éprouvait pour cette jeune femme, que le hasard, et non un choix raisonné, avait introduite dans sa maison, n’était point un caprice éphémère, qu’une possession de quelques jours lasserait bien vite ; c’était un amour véritable, une passion profonde.

Il avait fait une expérience de la vie assez complète pour savoir qu’à son âge un amour de ce genre devient rapidement envahissant, au point qu’on est, malgré les efforts de la raison, entraîné à lui tout sacrifier.

Or ce ne serait pas lui seulement qu’il aurait à sacrifier à cette passion ; ce serait, – ce qui était autrement grave, – ce serait sa fille.

Seul, il eût peut-être cédé, car à ce sacrifice il y a des compensations, et Clémence, telle qu’il la voyait, en promettait de fort agréables ; mais il n’était plus seul ; il avait sa fille, dont la vie désormais était liée à la sienne. Que deviendrait-elle, la chère enfant, dans la bourrasque à laquelle il s’abandonnerait ?

Car il n’était pas assez jeune pour s’imaginer qu’une passion de ce genre, lui ferait paisiblement descendre un fleuve au cours tranquille et aux rives fleuries.

Clémence n’était pas libre, son mari était un aventurier capable de tout ; quelles luttes, quelles catastrophes ne résulteraient pas de cette liaison ?

S’il avait eu la faiblesse, alors que le capitaine la rappelait près de lui, de la retenir à Rudemont, maintenant il ne devait pas commettre la faute de ne pas la laisser partir.

L’occasion qui se présentait était unique, c’était un dernier moyen d’échapper que le sort lui offrait ; s’il ne le saisissait point, il tombait aux mains de cette femme et probablement pour jamais.

Il fallait donc qu’elle partît.

Qu’avait-elle de si irrésistiblement séduisant d’ailleurs pour qu’il dût tenter de la retenir ? Charmante, cela était incontestable ; mais enfin d’autres l’étaient comme elle, plus qu’elle peut-être, et celles-là n’avaient pas pour mari un capitaine Beaujonnier, celles-là n’étaient pas les institutrices de Denise.

Si son cœur n’était pas mort à la passion comme il l’aurait voulu, c’était à celles-là qu’il devait s’adresser et non à Clémence.

Mais celles-là, il ne les aimait pas, tandis que Clémence il l’adorait.

Non, il n’était pas vrai que d’autres fussent charmantes comme elle ; non, il n’était pas vrai que d’autres pussent prendre sur son cœur une influence comparable à celle que Clémence exerçait.

Clémence, Clémence seule, toujours Clémence !

En une seconde, celle pendant laquelle il l’avait tenue sur sa poitrine, il avait plus vécu que pendant les dix années qui venaient de s’écouler.

C’était une vie nouvelle qu’elle lui donnerait, un regain de jeunesse.

Il ne fallait pas qu’elle partît.

Ainsi s’écoula pour lui la journée, et ce fut avec une véritable angoisse qu’il entra dans la salle à manger. Qu’allait dire son cœur lorsqu’elle paraîtrait ? l’épreuve allait être décisive. S’il restait calme, il la laisserait partir ; si au contraire, ce cœur le poussait vers elle il la retiendrait.

Mais il n’eut point à faire cette expérience : Clémence ne parut pas plus au dîner qu’elle n’avait paru au déjeuner, et Denise raconta qu’elle était toujours souffrante.

— De quoi se plaint-elle ? demanda le marquis.

— Elle ne se plaint pas de telle ou telle chose particulière, mais plutôt d’un ensemble ; en tous cas, elle paraît bien triste.

Triste ? la pauvre petite femme. La résolution du marquis s’amollit. S’il montait près d’elle ; s’il lui disait qu’il l’aimait, qu’il l’adorait ?

Cependant, il résista à cette tentation, et il eut le courage de s’aller enfermer dans sa bibliothèque. La vue de Denise lui avait rendu la conscience de son devoir, et dans les yeux de sa fille il avait pris la force d’être père.

Par malheur, cette force était bien chancelante, et la soirée fut encore plus pénible pour lui que ne l’avait été la journée.

Plus le moment approchait, plus il sentait cruellement combien profondément il était atteint.

Céderait-il ?

Résisterait-il ?

Dix heures sonnèrent : il n’avait pas pris parti, il se fixa jusqu’à la demie. Quand elle frappa lentement, ses deux petits coups lui retentirent douloureusement dans le cœur.

Il se leva alors. Sa résolution était arrêtée : elle partirait.

Et vivement il se mit à marcher au milieu de sa bibliothèque sombre, tout surpris de sentir en lui une sorte d’apaisement.

C’était fini, elle partait.

Il eût voulu qu’elle fût déjà loin.

Il n’était pas un enfant : il se consolerait, il l’oublierait.

Les trois quarts sonnèrent.

Il voulut l’entendre passer, non pour l’entendre, mais pour être bien certain qu’elle était partie, et il alla s’asseoir dans le parloir qu’elle devait longer pour sortir. Si léger que fût son pas, il l’entendrait se glisser sur les dalles sonores du vestibule.

Il y avait à peine quelques minutes qu’il était à son poste, lorsqu’il entendit un bruissement, puis presque aussitôt la porte du parloir s’ouvrit.

C’était elle en costume de voyage ; comme elle se trouvait entre la fenêtre et lui, elle se détachait nettement sur le fond pâle du ciel.

Doucement elle s’approcha de la porte de la bibliothèque ; alors, posant sa main gauche sur son cœur et sa main droite sur ses lèvres, elle envoya un baiser à cette porte en soupirant.

D’un seul bond, il fut près d’elle et, la saisissant, il l’emporta dans son appartement. Elle ne pesait pas plus dans ses bras vigoureux qu’un enfant.

XLIV

— Et vous vouliez partir !

Ce mot fut la première parole réfléchie qui s’échappa des lèvres du marquis.

— Et vous me laissiez partir ! répliqua-t-elle.

Moins troublé, moins ému, il se fût demandé comment elle savait qu’il avait été averti de ce départ, préparé avec tant de précautions et si bien caché.

Mais il n’était pas dans des conditions où l’esprit est en pleine possession de ses facultés, et ce ne fut point avec son esprit qu’il entendit cette voix frémissante.

Il ne comprit qu’une chose, le reproche qu’elle lui adressait d’avoir pu la laisser partir. Il ne voulut qu’une chose, se disculper.

— Savais-je que vous m’aimiez ? dit-il en baisant passionnément une natte de ses cheveux.

— Et moi, c’était précisément parce que je savais que vous m’aimiez, c’était parce que je sentais que… je vous aimais moi-même, que je voulais fuir.

Confuse de cet aveu, elle se cacha la tête entre ses mains.

Mais doucement il lui écarta les doigts et plongeant les yeux dans les siens :

— Et maintenant, demanda-t-il, veux-tu fuir encore ?

— Si je ne m’étais pas laissée prendre par la passion qui m’a si complètement envahie que me voilà dans vos bras, j’aurais eu la force de partir, le jour où je me suis aperçue que ce n’était pas seulement de l’amitié que vous me témoigniez. Mais je n’ai pas pu m’arracher à mon rêve ; j’ai été faible, j’ai été lâche, et voilà où j’en suis maintenant : votre maîtresse.

De nouveau elle se cacha la tête entre les mains.

Il voulut lui écarter les mains, mais elle ne céda pas. Cependant, comme il ne persistait point, elle releva tout à coup la tête, et, le regardant avec une expression passionnée :

— Eh bien ! non, s’écria-t-elle en lui jetant les bras autour du cou ; non, jamais je ne pourrai sincèrement regretter l’heure qui vient de s’écouler. Je suis perdue ; eh bien ! je suis perdue. Ma vie, ma vie entière, pour cette heure ! ce ne sera pas trop cher de payer de toutes mes larmes ce regard que j’ai vu se plonger en moi. Mourir maintenant, ah ! qu’importe ? j’ai aimé, j’ai été aimée.

Elle s’était exaltée en parlant et ses yeux avaient pris une expression extatique. Tout son corps était agité par un tremblement nerveux ; sa voix, par instant, s’arrêtait dans sa gorge avec des sons rauques.

— Pourquoi parler de mourir, dit-il d’une voix douce et caressante comme s’il s’adressait à un enfant, mourir quand je t’aime, quand je t’adore ?

— Et que voulez-vous que nous fassions ? Vous saviez bien vous-même qu’il n’y avait pas d’avenir possible pour notre amour, puisque vous ne vouliez pas vous y abandonner. Ah ! maintenant la séparation ne sera-t-elle pas mille fois plus cruelle qu’elle ne l’eût été hier ? J’aurais pensé à vous avec le calme d’une conscience tranquille, et je n’y penserai désormais qu’avec la rage et le regret d’un cœur qui se souvient. Ah ! laissez-moi, laissez-moi vous regarder ; laissez-moi au moins emporter ces yeux qui tout à l’heure brûlaient les miens.

— Mais, encore une fois, pourquoi parler de mort, pourquoi parler de séparation ?

— Admettez-vous donc que désormais je puisse rester dans cette maison ? vous, le marquis de Rudemont, vous auriez cette pensée ? Vos yeux-dans les miens, si vous ne parlez pas.

Il détourna les yeux.

— Vous voyez bien, continua-t-elle, que vous ne pouvez vous faire à cette idée. Je passerais la nuit dans cette chambre, et le matin je monterais auprès de cette chaste enfant ; mes lèvres, qui auraient prononcé ces paroles d’amour, parleraient de devoir à remplir, de morale, de pureté. Ah ! dites-moi que vous me jugez incapable de remplir un pareil rôle.

Il baissa la tête.

— Vous n’avez pas besoin de me le dire, continua-t-elle ; votre résolution de me laisser partir, a d’avance répondu pour vous. Dieu merci, vous m’estimiez, et c’est ce sentiment d’estime qui vous obligeait à ne pas me retenir. L’estime que vous aviez avant, ne l’auriez-vous donc plus après ?

— Je vous aime.

— Et moi aussi je vous aime, mais telle est la fatalité de notre situation que c’est notre amour même qui nous sépare. Puis-je être en même temps votre maîtresse et l’institutrice de Denise… de votre fille ?

Il leva la main pour la lui poser sur les lèvres, mais elle recula la tête.

— Car elle est bien votre fille, n’est-ce pas ? et ce n’est point à moi, ce n’est point maintenant que vous direz qu’elle est votre pupille. Ah ! dites-le ! mais dites-le donc !

— Pourquoi parler de Denise ?

— Pourquoi ? mais parce que si elle n’était pas votre fille, ce serait à elle de sortir d’ici et non à moi. Elle n’est pas votre fille, plus de tourments alors, plus de remords ; une étrangère, elle s’en va ; et moi, je reste. Votre maîtresse, je passerai aux yeux de tout le monde pour votre maîtresse. Eh bien ! je boirai cette honte ; le bonheur que j’aurai à vivre près de vous m’empêchera de sentir l’infamie de ma situation. Mais vous ne dites rien ? vous ne dites pas qu’elle n’est point votre fille ?

— Vous ne vous trompez pas, elle est ma fille.

Elle se tordit les mains, et pendant assez longtemps elle garda le silence.

— Votre fille, reprit-elle bientôt, votre fille, je ne puis rien contre elle ; elle a des droits sacrés, et moi je n’ai que ceux que me donne un amour coupable. C’est à elle de vivre près de vous, la chère enfant. C’est à moi de me retirer. Elle sera bien heureuse.

— Nous séparer est impossible, et ce mot seul de séparation en ce moment est un crime contre notre amour.

— Celui de liaison en est un contre votre paternité : on ne fait pas élever sa fille par sa maîtresse. Il faut que je parte.

— Ne pouvez-vous pas partir sans que nous soyons séparés ?

Elle eut un mouvement de surprise et à la dérobée elle le regarda, cherchant à sonder ces paroles.

— Partir, sans être séparés, dit-elle ; je ne comprends pas. Êtes-vous donc disposé à me suivre ? Vous feriez cela ?

— Nous pourrions nous voir en tous cas.

Elle laissa tomber ses mains désespérément.

— Quelle chute, dit-elle, et combien elle est dure ! Mais c’est ma faute, mes ailes m’avaient enlevée trop haut.

— Comprenez-moi.

— Je vous comprends, je ne vous comprends que trop, hélas !

Disant cela, deux larmes jaillirent de ses yeux et roulèrent sur ses joues.

Il voulut lui prendre les mains ; elle les retira, mais doucement, sans colère, avec une sorte de résignation.

— Vous n’avez pas à me consoler, dit-elle ; car je sens que votre langage est celui de la raison. Mais, de la passion à la raison, combien, hélas ! est grande la distance. Pauvres femmes que nous sommes de ne pouvoir jamais rester attachées sur la terre et de vouloir toujours nous envoler. Ainsi j’irai vivre à Paris, n’est-ce pas ? dans un quartier écarté, désert, où personne ne me connaîtra ; je ne sortirai pas, pour qu’on ne me rencontre pas ; car, dans ma vie aussi, il y a une fatalité, – mon mari, hélas ! Vous viendrez me voir, vous viendrez passer quelques jours avec l’exilée. Mais viendrez-vous souvent ? compterez-vous les jours, compterez-vous les heures, comme je les compterai moi-même.

— Pourquoi Paris ? dit-il ; ne pourrions-nous pas ici près trouver une installation convenable, où vous pourriez venir quand je ne serais pas à Paris ?

— Ici près ? Alors vous voulez donc avouer tout de suite la vérité ? Si le marquis de Rudemont, connu de tout le monde dans la contrée, vient chez une femme seule, ce sera dire que cette femme est sa maîtresse. Cela sera, si vous le voulez. Je vous l’ai dit, que m’importe le monde, pourvu que je ne vous perde pas. Alors nous prendrons une maison toute petite, dans un jardin ; j’y vivrai seule, avec une femme de service, et là, du matin au soir et du soir au matin, j’attendrai la venue de mon seigneur et maître. Mais viendra-t-il ?

— Cher ange !

— Ta maîtresse, je serai ta maîtresse !

La nuit se passa dans ces entretiens, et ce fut seulement quand l’aube, élargissant les fentes des persiennes, fit pâlir la flamme des bougies, qu’elle sortit de l’appartement du marquis.

Il voulut la conduire jusqu’à la porte du parloir, mais elle n’accepta pas.

— Tu ferais trop de bruit, dit-elle en riant ; les géants n’ont pas des pattes de velours.

Et, comme si elle avait elle-même ces pattes de velours, elle gagna sa chambre.

Mais, au lieu de se mettre au lit, elle ouvrit une de ses fenêtres et elle resta à regarder le soleil levant.

Alors, quand ses premiers rayons coururent sur la forêt sombre qui sous elle s’agitait en ondes mouvantes comme une mer de verdure, elle étendit les deux mains en avant.

À la voir, on eût dit qu’elle prenait possession de tout le pays, forêts, champs et prairies, que le geste de ses bras enveloppait.

XLV

Une installation telle que la voulait le marquis pour Clémence n’était pas facile à trouver.

La petite maison au fond d’un jardin dont elle avait parlé était charmante à bâtir en imagination : une petite porte dans un mur, au milieu d’une ruelle déserte, des grands arbres, des plantes grimpantes cachant la maison, des volets clos, une domestique discrète : tout cela avait une tournure romanesque des plus agréables ; mais, par malheur, la réalité ne s’accommode pas souvent avec nos désirs et nos rêveries.

Et cependant Condé-le-Châtel est peut-être de toutes les villes de province, celle dans laquelle une maison de ce genre se pouvait le plus facilement rencontrer. Dans ses rues plantées de hauts arbres et bordées de fossés d’eau courante, nombreuses sont les maisons de plaisance qu’on loue aux Anglais qui ont adopté Condé comme lieu de résidence.

Mais chacune de ces maisons avait un inconvénient : celle-ci était dans une rue trop fréquentée, celle-là coûtait trop cher de loyer.

Sur ce point, Clémence avait des idées arrêtées qu’il était impossible de lui faire abandonner.

— Votre maîtresse, c’est bien, disait-elle, je la serai ; mais, si je suis heureuse de faire le sacrifice de mon honneur à mon amour, il faut qu’il soit bien entendu, il faut qu’il soit bien évident, même pour les malveillants qui m’accableront de leur mépris, que je me donne et ne me vends pas. Qu’on m’accuse d’être une femme perdue, je supporterai cette honte si j’ai votre tendresse ; qu’on m’accuse d’être une fille qui s’enrichit de la fortune du marquis de Rudemont, j’en mourrais. Ainsi pas de discussion à ce sujet, je vous prie, si vous ne voulez pas me blesser.

Ces exigences rendaient les recherches difficiles ; car les maisons au milieu d’un jardin ombragé par de grands arbres, se payent cher partout, et à Condé plus cher qu’ailleurs par cette raison qu’elles sont demandées.

Il fallut chercher dans les autres petites villes environnantes : mais, de ce côté encore, des embarras, pour ne pas dire des impossibilités se présentaient.

Clémence n’était point une de ces femmes dont on se lasse vite : plus le marquis la voyait, plus il la voulait voir ; les heures de la journée étaient trop courtes, celles de la nuit passaient comme un songe.

Comment pourrait-il vivre loin d’elle ?

Il fallait donc qu’elle ne fût pas éloignée de Rudemont ; il fallait que la distance pût être rapidement franchie, afin de l’aller voir tous les jours et même plusieurs fois par jour.

Or les villes placées dans ces conditions étaient rares aux alentours de Rudemont.

Irrité des obstacles qu’il rencontrait à chaque pas, il pensa à abandonner Rudemont et à aller s’établir à Paris.

C’était un moyen radical qui lui permettait de la voir tout à son aise et librement.

Lorsqu’il fit part de ce projet à Clémence, celle-ci s’en montra enthousiasmée.

Vivre à Paris, ensemble, libres, perdus dans la grande ville, quelle joie ! C’était le paradis. Pour elle, il renoncerait à Rudemont, quelle preuve d’amour !

Pendant toute une journée, ç’avait été une véritable explosion de joie. Il fallait partir, partir tout de suite. Il n’y avait pas que pour eux que le séjour à Paris serait heureux : Denise aussi en profiterait ; on pourrait lui donner les meilleurs maîtres, et par là le choix de sa nouvelle institutrice serait singulièrement facilité. Une simple gouvernante suffirait pour la surveillance ; ces maîtres, chacun dans sa spécialité, se chargeraient de l’instruction.

Mais, le lendemain, quelques objections se présentèrent contre ce projet, et ce qu’il y eut de remarquable, ce fut qu’elles vinrent de Clémence elle-même, qui tout d’abord en avait été si engouée.

Mais avant tout elle faisait passer la sincérité et la franchise, même quand elle devait en souffrir cruellement ; elle était ainsi faite. Sa vie eût été en jeu, eût-elle dû perdre ou gagner l’empire du monde, elle n’eût pas caché la vérité, encore moins l’eût-elle altérée.

Une réflexion lui était venue, dont elle croyait devoir prévenir le marquis.

Si, en quittant Rudemont, elle se retirait dans une petite ville, il était plus que probable que le capitaine ne viendrait pas l’y visiter. Elle lui ferait un conte quelconque, elle lui dirait qu’elle vivait difficilement de son travail, et il se contenterait de cette explication qu’il aurait tout intérêt à ne pas pousser trop loin, de peur d’être obligé de lui venir en aide.

Mais, si au contraire elle allait à Paris, il lui serait bien difficile de ne pas voir son mari.

— Y pensez-vous ? s’écria le marquis.

— Bien que les relations épistolaires ne soient pas très suivies entre le capitaine et moi, je ne pourrai pas me dispenser de lui annoncer que je quitte Rudemont. Si je me retire à Paris, comme nous le désirons, et que je n’aille pas le voir, ses soupçons tout naturellement seront éveillés. Il cherchera les raisons de cette conduite chez une femme, qui, jusqu’à ce jour, ne lui avait donné aucun sujet de plainte. Ces raisons ne seront pas bien difficiles à découvrir, quand on rapprochera votre départ du mien.

— Qu’importe qu’il connaisse ou ne connaisse pas ces raisons, dit-il avec mépris ; ce qu’il faut, c’est qu’il ne découvre pas le lieu de votre retraite.

— Et précisément, il le découvrirait bien vite, vous ne savez pas quelle est son habileté pour ce genre de recherches. Alors, que se passerait-il ? Vous et lui aux prises !

— Croyez-vous que les choses en viendraient à ce point ?

— Je ne sais qui vous a inspiré pour lui ce mépris qui éclate à chaque instant dans vos paroles ; mais vous vous trompez, si vous croyez que vous en auriez raison par certains moyens. Le capitaine n’est pas l’homme que vous supposez, monsieur le marquis.

Il secoua la tête.

— Je ne sais, continua-t-elle, ce qui s’est passé entre vous deux lors de votre voyage à Paris, mais quoi que ce puisse être, il ne faut pas vous appuyer dessus pour conclure que le jour où il serait ouvertement reconnu que je vous appartiens, vous pourriez éviter un éclat.

Si le marquis avait eu bonne mémoire, il aurait remarqué que ce langage s’éloignait sensiblement de celui dans lequel elle lui avait tout d’abord parlé d’un quartier désert au milieu duquel elle se cacherait à Paris, mais il ne fit point cette remarque, troublé qu’il était par cette évocation du capitaine. Qu’elle retournât près de lui ! La jalousie lui avait monté à la tête.

Il avait donc fallu renoncer à Paris, et de nouveau l’on s’était mis à chercher dans un rayon rapproché de Rudemont.

Mais toujours, quand il avait cru trouver, Clémence avait soulevé des objections devant lesquelles il avait dû céder.

Le temps s’était écoulé, sans qu’ils pussent arriver à un résultat, et chaque jour les impossibilités de ce projet étaient devenues de plus en plus évidentes.

Ils n’avaient pas trouvé, parce que ce qu’ils voulaient était irréalisable ; il fallait reconnaître cette désespérante vérité.

Clémence alors avait commencé à montrer une tristesse inquiétante.

Elle avait perdu cette vivacité d’esprit et d’allure qui était un de ses charmes ; elle était sombre, toujours préoccupée ; le rire n’entr’ouvrait plus ses lèvres, et des rides continuellement plissaient son front.

Souvent, au moment de le quitter, elle se jetait dans ses bras et, s’appuyant contre sa poitrine, elle fondait en larmes.

— Adieu, disait-elle, laisse-moi partir et permets-moi de ne plus revenir. Le soir, mes jambes sont légères pour descendre l’escalier et venir près de toi ; le matin, elles sont lentes pour le remonter et retourner près de ta fille ; il me semble que je traîne un poids écrasant.

Il cherchait de douces paroles, mais elle ne voulait rien entendre.

— Cette vie est infâme, disait-elle désespérément ; elle me fait mourir de honte. Jamais je ne pourrai supporter un pareil supplice. Je n’ose pas regarder Denise, et le baiser qu’elle me donne chaque matin me brûle. Il faut choisir : à toi ou à elle, je ne puis être à tous deux. Ce partage est horrible ; mentir me tue. Ta maîtresse ! oui, franchement, tant que tu voudras, tant que tu m’aimeras ; mais, rien que ta maîtresse ! Qu’arriverait-il, si un domestique matineux me voyait sortir de cet appartement ? Alors, affronte si tu le peux les regards de ta fille ; pour moi je ne le pourrai jamais. Aussi, quand cela arrivera, mon parti est pris, je me jette dans l’Andon.

— Quelle folie !

— Ce n’est point une folie, rien n’est plus sérieux. Si je te disais que, quand je me promène maintenant le long de la rivière, je cherche ma place ; j’en ai déjà trouvé deux, avec des roseaux, une eau profonde, des saules pleureurs tout à l’entour. On peut mourir là honnêtement, proprement.

Il n’avait pas besoin cependant d’être excité à mettre fin à cette situation, qui pour lui était horriblement douloureuse. Il n’avait pas attendu jusqu’à ce jour sans en voir les laideurs, et c’était précisément pour ne pas en subir les hontes et les remords qu’il avait voulu laisser partir Clémence.

Mais maintenant ce départ n’était plus possible.

Et d’un autre côté il ne découvrait aucun moyen pour mettre d’accord en lui le père et l’amant.

Deux seulement étaient vraiment efficaces : écarter Clémence, écarter Denise ; mais bien entendu, il ne pouvait accepter ni l’un ni l’autre.

Cependant à force de retourner la même idée, il finit par s’arrêter à un parti, et un jour que Clémence recommençait ses plaintes, il l’arrêta presque gaiement :

— J’ai un moyen de tout concilier, dit-il.

Et comme elle le regardait étonnée.

— C’est de marier Denise à Louis, continua-t-il ; lorsqu’elle aura un mari, je serai libre, c’est-à-dire que je serai tout à toi. Sans doute, elle est encore bien jeune et j’aurais préféré attendre. Mais, dans quelques mois, elle sera d’âge à se marier, il me semble. Qu’en dites-vous ?

XLVI

Clémence était loin de s’attendre à une pareille résolution.

Mais bien vite elle se remit, et, prenant la main du marquis, elle la lui baisa passionnément.

— Comme tu m’aimes ! s’écria-t-elle ; jamais je ne serai digne de toi. Me sacrifier ta fille, ô Arthur !

— Ce n’est pas la sacrifier que de la donner à Louis, qui, je crois, sera pour elle un excellent mari.

— Je le crois aussi, mais elle est si jeune encore ; ce n’est qu’une enfant, personne ne le sait mieux que moi. Un mariage accompli dans ces conditions n’est-il pas dangereux sous tous les rapports ?

— Comment cela ? dit-il effrayé, car ces paroles répondaient trop à ses propres inquiétudes pour qu’il n’en fût pas touché.

— Si elle devenait mère tout de suite, continua Clémence, aurait-elle la force d’avoir un enfant. Ah ! si elle vous ressemblait, si elle était vigoureuse comme vous !

— Il me semble cependant que par plusieurs côtés elle tient de moi.

— Peut-être ; mais la vérité m’oblige à dire, malgré toute l’envie que j’aurais de vous être agréable, que je n’en vois aucun par où elle soit votre fille. A-t-elle votre taille ?

— Elle est femme.

— Je fais entrer en compte la différence de sexe et aussi la jeunesse ; mais, cela admis, je cherche ce qu’elle a de vous, et je ne trouve rien, ce qui s’appelle rien. A-t-elle votre vigueur de santé ? a-t-elle votre tempérament sanguin ? Elle est blonde, vous êtes noir ; elle est blanche, vous êtes brun. A-t-elle vos yeux seulement ? Mais qui a jamais eu ces yeux ardents et caressants, dans lesquels la force se marie si bien à la douceur ? Je n’ai jamais vu sa mère, mais il est probable que Denise tient d’elle : vous êtes un enfant des forêts, Denise est une Parisienne. La précocité des Parisiennes est souvent trompeuse.

— Mais alors ?

— Alors j’ai peur pour Denise. Mais il n’y a pas que ce côté de la question qui m’épouvante, il y en a un autre non moins grave. M. Louis aime-t-il Denise ? et Denise aime-t-elle son… cousin ; faut-il dire son cousin ?

— Mais sans doute. Mon intention est avant le mariage de la reconnaître pour ma fille ; je ne sais si cela peut se faire, mais je consulterai Louis à ce sujet. Ce ne sera pas Denise Lajolais qu’il épousera, mais Denise de Rudemont, par conséquent sa cousine.

Clémence ne broncha pas, et de sa même voix douce, elle continua :

— S’aiment-ils véritablement ? la grande question est là, ou bien sont-ils simplement attirés l’un vers l’autre par leur jeunesse ?

— Vous m’aviez dit que nous devions prendre des précautions ; vous soupçonniez donc qu’il devait exister entre eux un sentiment tendre ? car vous n’êtes pas femme à parler à la légère.

— Ce sentiment est-il un amour véritable et profond ? C’est là ce que je demande, et ce que vous avez grand intérêt à savoir pour l’avenir de ces deux enfants. S’ils s’aiment, mariez-les, et ils auront de longues années pour être heureux ; mais, s’ils ne s’aiment point et s’ils n’éprouvent l’un pour l’autre qu’un caprice, il est bien grave de les marier, alors qu’ils sont si jeunes. Combien d’années longues et terribles pour être malheureux !

— Ainsi vous trouvez ce projet mauvais ?

— Excellent au contraire et le meilleur qui se puisse présenter dans notre situation ; Denise suit son mari ; madame Mérault va naturellement vivre près de son fils et de sa bru, et je la remplace ostensiblement au château. Ainsi les convenances sont observées en apparence, et ma présence ici a une explication suffisante pour tout le monde, même pour le capitaine. Seulement ce projet qui nous assure de beaux jours et que je vous serai éternellement reconnaissante d’avoir inventé, ce projet ne doit pas être précipité dans son exécution ou bien alors nous sacrifions Denise à notre amour, et cela je ne l’accepterai jamais.

— Je ne le veux pas plus que vous.

— J’en suis certaine. Aussi je ne le comprends que si nous avons la certitude bien évidente que M. Louis aime sincèrement Denise.

— Je puis l’interroger.

— Toujours le même ; généreux, incapable de calculs bas, vous jugez les autres d’après vous. Assurément je crois que M. Mérault est un galant homme, plein de droiture et d’honnêteté ; mais, si droit et si honnête qu’on soit, on peut se laisser éblouir quand on se trouve tout à coup en face de quelques millions, et ce serait là le cas de M. Mérault, si vous l’interrogiez sur ses sentiments à l’égard de Denise. Ces millions pourraient jeter des feux sur ses sentiments, et, de la meilleure foi du monde, il pourrait voir ceux-ci autres qu’ils ne sont en réalité, plus puissants par exemple. C’est ce qu’il faut éviter, de peur d’être entraînés dans des erreurs. D’un autre côté, je ne crois pas que vous puissiez interroger Denise ; quant à moi, je ne saurais comment provoquer cette confession. Cependant, si vous en voyez la possibilité, ce serait la voie la plus sûre, car Denise est incapable de dissimuler.

— Si vous vous sentez embarrassée, j’avoue que je serais encore plus mal à l’aise que vous pour entamer cette confidence.

— Il faut donc renoncer à cette idée.

— Alors il faut donc aussi renoncer à mon projet ?

— Renoncer à un projet qui nous assure la liberté ? Ah ! certes, non ; seulement il faut agir avec prudence, surtout avec patience.

— Et pendant le temps que nous donnerons à la patience ?…

— Je comprends votre inquiétude : mais vous avez trop fait pour moi dans cette circonstance, pour que de mon côté je ne fasse pas beaucoup pour vous. Ces souffrances morales auxquelles j’ai été exposée depuis quelque temps, je les supporterai encore, par amitié pour Denise. Vous n’entendrez plus une plainte dans ma bouche, vous ne verrez plus une larme dans mes yeux : la certitude d’arriver à un résultat assuré, et jusqu’à un certain point prochain, me donnera des forces. Nous gagnerons les vacances ; alors, vous et moi, nous surveillerons de près Denise et M. Louis, nous verrons ce qu’ils éprouvent réellement l’un pour l’autre, et si leur amour est puissant, vous pourrez les marier. Ainsi nous aurons gagné quelques mois, qui pourront être salutaires pour Denise, et, d’un autre côté, nous aurons fait une épreuve qui donnera une pleine sécurité à votre conscience paternelle. Vous n’aurez pas marié votre fille, elle se sera mariée elle-même. C’est là, il me semble, un point capital pour vous. Seulement, pour que cela puisse s’accomplir comme nous l’arrangeons en ce moment, il faut que, d’ici les vacances, vous ne paraissiez pas encourager l’inclination réciproque que ces enfants peuvent avoir l’un pour l’autre.

— Assurément.

— Il faut qu’ils soient pleinement libres, et il faut en même temps qu’ils ne puissent pas soupçonner qu’ils auront votre consentement. « Je ne ferai rien pour provoquer leur affection, me disiez-vous lorsque nous avons parlé d’eux pour la première fois ; mais d’un autre côté je ne ferai rien non plus pour la prévenir. » Il me semble que cette règle doit être maintenant pour vous plus rigoureuse que jamais ; au moins pour moi, c’est à cette condition que je verrai sans remords se faire ce mariage.

— Tu es un ange ! s’écria-t-il avec émotion.

— Je vous aime ; avant tout, je veux votre bonheur. Vous ne m’estimeriez pas, si je sacrifiais la tranquillité de votre avenir aux satisfactions de l’heure présente.

Un peu avant l’heure du déjeuner, elle descendit au salon, et, comme elle n’avait rien à faire en attendant le moment de se mettre à table, elle joua machinalement avec un jeu de cartes qui était posé sur un guéridon.

Puis, après avoir trié ces cartes et les avoir arrangées d’une façon en apparence distraite, elle les remit à leur place ordinaire.

Tout cela se fit naturellement et sans que l’observateur le plus fin, s’il y en avait eu un en ce moment dans le salon, pût concevoir le plus léger soupçon.

Quand elle s’éloigna pour aller se mettre à une fenêtre de l’esplanade, M. de Carquebut la remplaça devant le guéridon et tout naturellement aussi il leva le paquet de cartes ; la carte qui se trouvait dessous était un deux.

À deux heures M. de Carquebut se rendit dans le pavillon du tour du parc, et, quelques minutes après, Clémence vint l’y rejoindre.

— Enfin, dit-il d’un ton de mauvaise humeur en la voyant arriver, j’ai cru que vous ne vous décideriez jamais à me faire ce signal ? Vous moquez-vous de moi de me l’avoir fait attendre pendant huit jours, quand je vous adore.

— C’est ainsi que vous me recevez ? dit-elle froidement ; au revoir.

Elle se dirigea vers la porte ; vivement il courut après elle.

Mais, du bout de la main, elle l’arrêta.

— Parlons, dit-elle, et écoutez-moi sérieusement.

— C’est pour parler que vous me donnez rendez-vous ici ?

— C’est pour vous faire part du mariage de Denise avec votre neveu, M. Louis Mérault.

Il égrena un chapelet de jurons.

— Le mariage aura lieu, continua-t-elle, quand le marquis aura reconnu Denise pour sa fille ; au moins c’est ce qu’il m’a annoncé ce matin.

— Et vous dites cela ainsi ? s’écria-t-il. La marier à Louis, la reconnaître pour sa fille, mille tonnerres !

Et les jurons continuèrent à ronfler tandis qu’il arpentait le pavillon à grands pas.

— Monsieur de Carquebut, dit-elle en se plantant devant lui, avez-vous remarqué que les jurons sortissent quelquefois les gens d’embarras.

— Vous êtes magnifique, vous, avec votre calme ; on voit bien qu’il ne s’agit pas de votre fortune.

— Vous ne devez donc plus la partager avec moi ?

— Pas de plaisanteries, n’est-ce pas. Ce n’est pas le moment de faire de l’esprit.

— Avec vous ce n’est jamais le moment.

— C’est-à-dire…

— C’est-à-dire que vous êtes un homme pressé, passionné, si vous aimez mieux, aussi je vous assure que je parle sérieusement. Oui ou non, êtes-vous dans l’intention de partager avec moi votre fortune ?

— Si vous empêchez le mariage de cette fille de comédienne et de mon gredin de neveu, oui.

— C’est ainsi que je l’entends ; vous ne vous donnez pas, vous vous vendez. Je comprends cela, quand on est M. Arthème de Carquebut.

— Vous savez bien que je vous adore.

— Nous verrons jusqu’où va cette adoration, car je crois pouvoir vous mettre à même de la prouver.

— Vous pouvez empêcher ce mariage ?

— Depuis que vous m’avez demandé mon concours, je n’ai rien dit ; mais j’ai agi ou plus justement j’ai fait agir, et aujourd’hui je sais où se trouve la preuve que Denise n’est point la fille du marquis.

— Vous avez cette preuve, mon cher ange ?

— Moi, non ; mais je connais quelqu’un qui l’a.

— Qui, qui ? vous me faites mourir.

— Une personne qui vous la cédera, je pense ; seulement il est probable qu’il faudra la payer.

— Si c’est une preuve sérieuse, ce qui s’appelle une preuve, on pourra s’entendre.

— Eh bien ! alors allez à Paris, rue Rossini, aux bureaux de la Fortune publique, et entendez-vous à ce sujet avec M. le capitaine Beaujonnier.

— Votre mari ?

— Lui-même.

XLVII

M. de Carquebut avait une façon de rire tout à fait originale.

Lorsqu’on lui racontait une histoire touchant des étrangers, il en riait rarement, si drôle qu’elle fût.

Au contraire, lorsque c’était lui qui faisait un récit, il s’arrêtait à chaque instant pour pousser de formidables éclats de rire.

De même il riait encore largement lorsque dans un projet en discussion, il se voyait un rôle à jouer ; car, par cela seul qu’une chose le touchait personnellement, elle prenait aussitôt à ses yeux une importance considérable.

Quand Clémence lui dit qu’il aurait à s’entendre avec le capitaine Beaujonnier, il partit d’un éclat de rire aigu qui secoua les vitres du pavillon.

— C’est le capitaine qui me donnera cette preuve, s’écria-t-il ; cette preuve qui doit me restituer la fortune d’Arthur et par là assurer notre mariage. Ah ! c’est trop drôle ! c’est lui ? il est bon enfant.

Et les rires recommencèrent.

Mais tout à coup, l’interrompant :

— Tu es un ange, s’écria-t-il, un ange !

Mais Clémence était si bien habituée à s’entendre dire qu’elle était un ange, qu’elle ne parut pas sensible à ce compliment.

— Je ne sais pas, continua-t-elle, si, après que vous aurez vu le capitaine, vous trouverez qu’il est si bon enfant, car je le crois disposé à ne pas vous donner cette preuve pour rien. Quand vous m’avez demandé à vous aider à prouver au marquis que Denise n’était pas sa fille, je vous ai tout d’abord refusé mon concours ; mais bientôt j’ai réfléchi que ce que vous prétendiez contre la naissance de cette enfant pouvait être vrai.

— Parbleu ! si c’était vrai ; j’ai l’intuition de ces choses-là, moi.

— Avec une de ces femmes comme Emma Lajolais, qui sont assez malheureuses pour ne mettre aucune fidélité dans leurs sentiments et pour se faire un jeu de l’amour, car il paraît qu’il y a des femmes ainsi…

— Mais oui, dit-il d’un air entendu, il y en a.

— Avec une de ces femmes, vos soupçons avaient une certaine apparence de raison, et alors ce n’était point une mauvaise action d’éclairer le marquis.

— C’en était une louable.

— C’était empêcher une étrangère de dépouiller des héritiers légitimes.

— Très bien, c’est cela même.

— Dans ces conditions, je pouvais donc, par esprit de justice, et aussi par… sympathie pour vous, faire ce que vous demandiez. J’écrivis donc à mon mari dans ce sens, car à quel autre m’adresser ? Précisément mon mari se trouvait heureusement placé pour faire des recherches de ce genre, que ses relations lui rendaient assez faciles. Au bout de quelque temps, il me répondit qu’il avait entre les mains la preuve que Denise n’était point la fille du marquis.

— Il a dit la preuve ?

— Il a écrit : la preuve. Alors je lui demandai de me l’envoyer ; mais il s’y refusa, me disant que cette preuve avait une valeur considérable pour certaines personnes, et qu’il ne serait pas assez simple pour la donner gratis.

— Quand je vous ai dit l’autre jour que votre mari était un chenapan, vous vous êtes fâchée.

— J’avoue que j’aurais mieux aimé plus de générosité, et voilà pourquoi précisément je ne vous ai point parlé de cette preuve. Mais l’annonce du mariage de Denise avec votre neveu ne me permet pas de rester plus longtemps. Il y a urgence à partir pour Paris et à vous entendre avec le capitaine, à moins que vous ne préfériez voir ce mariage se faire.

— Il ne se fera pas.

— Cela dépend de la négociation que vous allez entreprendre. Je vais vous donner une lettre pour le capitaine.

— Surtout expliquez-lui bien que je ne suis pas riche présentement, et que c’est une éventualité que j’achète : si par hasard je mourais avant le marquis, j’en serais pour mon argent déboursé aujourd’hui.

— Il profiterait à votre neveu.

— Je me fiche bien de mon neveu, et ce n’est pas pour lui que je dépenserais deux sous. D’un autre côté, mon petit ange, n’oubliez pas que l’argent que vous épargnerez aujourd’hui, c’est le vôtre. Ménagez-le. Ce que vous arracherez à votre mari présent, vous le trouverez plus tard chez votre mari futur ; car je serai votre mari, ma chère petite poulette, je vous l’ai promis, et vous verrez que je suis un homme de parole.

Elle écrivit à son mari une lettre telle que la désirait M. de Carquebut, car elle savait que celui-ci n’aurait pas la discrétion de la remettre à son destinataire sans l’avoir lue auparavant.

Mais en même temps elle en écrivit une seconde, qu’elle confia à la poste, et dans laquelle elle fut plus explicite et plus franche :

 

« Je t’ai ménagé, il y a quelque temps une bonne fortune, dont, je l’espère, tu as conservé un agréable souvenir, si tu n’en as pas su conserver autre chose, ce qui me paraît, hélas ! à redouter, étant donné le caractère de mon pauvre cap. Aujourd’hui je t’en prépare une autre, qui peut encore devenir productive entre tes mains, si tu sais en tirer parti.

» Tu verras ainsi, que je pense à toi et que je ne me ménage pas pour te venir en aide. M’en es-tu reconnaissant au moins, et te dis-tu quelquefois que tu as une petite chatte qui s’extermine pour son coquin de mari, tandis que celui-ci mène à Paris une vie de chanoine, mangeant bien, buvant bien, et le reste ?

» Enfin c’est notre rôle à nous autres faibles femmes de nous dévouer pour des vauriens qui n’ont qu’à se laisser aimer et choyer.

» Mais assez de réflexions philosophiques si je veux que tu me lises jusqu’au bout.

» J’arrive donc au fait.

» Dans cette lettre (chargée, s’il te plaît, car il ne faut pas qu’elle se perde), tu en trouveras une autre que tu reconnaîtras pour celle que tu m’as envoyée il y a quelques mois, celle de Balbine.

» À ce moment, je te l’ai payée ce qu’elle valait, au moins pour moi ; mais depuis elle a augmenté de valeur, et, bien que strictement j’aie le droit de la revendre le prix que j’en trouve, profitant de cette plus-value, je ne veux pas avec toi agir ainsi.

» Je te la retourne donc et en même temps je t’adresse un acquéreur sérieux. Si tu es en état de me restituer ce que j’ai déboursé, tu le feras ; sinon tu attendras des temps meilleurs, je m’en rapporte à ta bonne foi.

» Mon acquéreur n’est autre que M. Arthème de Carquebut, de qui je t’ai plusieurs fois parlé, le cousin du marquis et son héritier pour le cas où Denise serait écartée. Tu comprends dès lors de quel prix cette lettre est pour lui.

» Cependant ne la lui fais pas trop cher, d’abord parce qu’il serait homme à la refuser, si tu excédais certaines limites raisonnables, ensuite parce qu’il ne pourrait pas te la payer, son avoir se composant uniquement de quelques milliers de francs qu’il a péniblement amassés en tondant sur les marchés de bois et sur les baux que le marquis lui laisse faire.

» Ne parle donc pas, pour ta demande, des millions du marquis, mais seulement des billets de mille de ton acquéreur.

» Sur ce, « en avant, » mon vieux cap, et bonne chance, « au galop. »

» Si tu n’es pas content de ta petite chatte, tu seras bien difficile et tout à fait indigne de l’affection de ta

« CLÉMENCE. »

 

Comme il fallait que cette lettre arrivât à Paris avant M. de Carquebut, Clémence s’arrangea pour faire manquer le train de nuit à celui-ci.

Ce fut donc le lendemain, à trois heures, qu’il se présenta dans les bureaux de la Fortune publique.

— Si c’est pour souscrire, dit un garçon de bureau en venant au-devant de lui, dépêchez-vous ; vous n’avez plus que quelques minutes, et demain il sera trop tard.

Mais M. de Carquebut, humilié d’être pris pour un souscripteur, – il ne s’embarquait pas dans ces balançoires-là, – répondit d’un ton bourru qu’il voulait voir le capitaine Beaujonnier, et tout de suite.

— M. Beaujonnier est en conseil, il ne peut recevoir personne.

— Et à quelle heure finit-il, ce conseil ?

— Cinq heures, six heures.

— Et vous croyez que je vais attendre jusque-là ?

— Comme monsieur voudra.

— Pouvez-vous remettre une lettre à M. Beaujonnier ?

— C’est difficile.

— Mais ce n’est pas impossible, n’est-ce pas ? Ça dépend de la gratification, hein !

Le garçon se mit à sourire.

Alors M. de Carquebut, ayant longuement fouillé dans la poche de son gilet, en tira une pièce de deux francs.

— Moyennant cela ? dit-il en montrant sa pièce d’un air princier.

— C’est impossible, répondit le garçon avec mépris.

— Est-ce que vous êtes obligé de partager avec votre maître ?

— Monsieur…

— Allons, prenez-moi cette pièce de cent sous et portez cette lettre plus vite que ça ; vous voyez bien que je ne suis pas un jobard. Je le connais, votre directeur.

Et, le poing sur la hanche, il se mit à siffler un air de chasse, tandis que le garçon portait la lettre de Clémence au capitaine.

Au bout de dix minutes, celui-ci arriva à pas pressés, les cheveux rejetés en coup de vent, en homme accablé d’affaires.

— Monsieur de Carquebut ? demanda-t-il sans saluer.

— Lui-même.

— La lettre de ma femme, impossible traiter affaire en ce moment, trop pressé ; demain, si voulez.

Depuis qu’il était devenu un financier, il avait adopté ce style télégraphique avec les clients qu’il voulait éblouir ou plus justement, selon son langage, – épater.

— Votre heure ? continua-t-il avec volubilité. Cinq heures du matin, si voulez ; serons tranquilles.

Si M. de Carquebut n’était pas ébloui, il était au moins étonné.

— Quel blagueur ! se dit-il en examinant le capitaine.

— Décidez, continua celui-ci, qui avait tiré son carnet pour écrire l’heure du rendez-vous convenu.

— Je suis pressé aussi, dit M. de Carquebut ; demain il serait trop tard.

— Aujourd’hui pas minute libre.

— Vous dînez bien.

— Juste, bonne idée ; me ferez honneur dîner avec moi.

— C’est vous, au contraire, qui me ferez l’amitié de partager mon dîner.

— Comme vous voudrez, fais jamais politesse : niaiserie et perte de temps.

— C’est mon avis.

— Votre heure ?

— La vôtre.

— Sept heures alors ; où ?

— Palais-Royal, dit M. de Carquebut, qui avait des habitudes d’économie.

— Pas possible, répliqua le capitaine en secouant la tête, estomac délicat, mange pas dans ces endroits ; café Riche, café Anglais, sors pas de là.

— Café Riche, alors.

— Va ! Me trouverez au café, à l’absinthe.

Et, sans un mot, sans un signe de main, il s’éloigna à grands pas.

— Voilà un chenapan, se dit M. de Carquebut en sortant des bureaux de la Fortune publique, qui ne va pas être commode ; si je ne le grise pas, il me coûtera cher.

— Voilà un vieux dur à cuire, se disait en même temps le capitaine, qui ne sera pas aussi tendre à plumer que le marquis ; enfin on en aura ce qu’on pourra.

Et, rentrant dans son cabinet, où personne ne l’attendait, il se mit à fumer une pipe pour gagner l’heure de l’absinthe.

XLVIII

— Avez-vous des principes ? demanda M. de Carquebut lorsque dans un salon du café Riche, il se trouva attablé devant le capitaine.

— Des principes ? moi ! mais certainement ; j’en ai de toutes sortes : politiques, culinaires, religieux. Est-ce que vous voulez me faire subir un examen de conscience ?

— Je voulais tout simplement vous demander si vous étiez du même avis que moi, à savoir, qu’on ne doit causer d’affaires qu’après avoir vidé chacun sa bouteille.

— Là-dessus mes principes sont plus sévères que les vôtres ; je me croirais damné, si je parlais sérieusement avant d’en avoir vidé au moins deux.

— Mettons trois, s’écria M. de Carquebut, calculant que ce vin, si cher qu’il coûtât, était de l’argent placé à gros intérêts, et de plus qu’il en prenait sa part.

— Mettons quatre, si vous voulez, répliqua le capitaine.

— Est-ce que ce soudard serait en état de me tenir tête ? se demanda M. de Carquebut avec inquiétude.

Mais il ne laissa pas paraître ses craintes, et, de son verre plein, saluant le capitaine :

— Vous m’allez, dit-il. Vous avez l’air d’un bon vivant.

— Et vous donc ! répliqua le capitaine.

— Oh ! moi, répondit M. de Carquebut, ne voulant pas se faire redoutable, j’ai été, je ne suis plus ; encore des intentions, mais voilà tout.

— Savez-vous à quoi je pensais en vous regardant tout à l’heure ? C’est que ma femme, dans son exil au fond de la province, était bien heureuse d’avoir trouvé la compagnie d’un galant homme tel que vous.

— La vérité est que je la fais quelquefois rire.

— Alors je suis votre obligé, dit le capitaine en lui tendant la main à travers la table.

— Oh ! il n’y a pas de quoi ! s’écria M. de Carquebut en riant aux éclats.

— C’est égal, si je n’avais pas donné ma parole d’honneur au marquis de la laisser à Rudemont, je la ferais revenir ; je ne peux pas vivre sans elle.

— Farceur !

— C’est comme je vous le dis.

— Avec cela que vous m’avez l’air d’un saint.

— Et vous ?

Sur un pareil sujet, les confidences pouvaient aller loin.

Elles se prolongèrent jusqu’à la quatrième bouteille, sans que ni l’un ni l’autre des deux convives donnât signe du plus léger trouble.

— Il est solide le vieux, se disait le capitaine.

— Voilà un gaillard qui va vider les caves sans se griser, se disait M. de Carquebut, pensant avec une certaine angoisse à l’addition ; j’en serai pour le vin, et je ne gagnerai pas un sou sur le prix de mes preuves.

Alors il se décida à risquer un coup désespéré.

— J’ai une habitude, dit-il, une vieille habitude, que je vous demande à observer.

— Un principe alors.

— Précisément. C’est, au milieu de mon dîner, de faire un trou, comme on dit chez nous, avec un verre de cognac. Vous ne me laisserez pas le faire seul, j’espère.

— Comment donc ; demandez un flacon de cognac, si vous voulez.

C’était sa réserve que M. de Carquebut appelait à son aide. Ayant vraiment, comme il l’avait dit, l’habitude de boire du cognac au milieu de son repas, il avait espéré que cela lui donnerait un avantage sur le capitaine.

Mais celui-ci ne parut pas plus troublé par le cognac qu’il ne l’avait été par les vins.

On gagna ainsi le dessert. Alors, le capitaine mettant ses deux coudes sur la table et regardant M. de Carquebut en face avec un sourire narquois :

— M. de Carquebut, dit-il, vous avez vendu des chevaux plus d’une fois dans votre vie, n’est-ce pas ?

— Pourquoi cette question ?

— Pour vous dire que moi, de mon côté, j’ai passé plusieurs années de mon existence à en acheter. Ainsi pas de finasserie de maquignon entre nous, n’est-ce pas ? Nous sommes aussi malins l’un que l’autre. Quant à nous griser réciproquement, nous y arriverions sans doute : seulement, comme ce serait en même temps, cela ne donnerait d’avantages ni à l’un ni à l’autre ; nous aurions mal aux cheveux, voilà tout. Jouons donc cartes sur table. J’ai un papier entre les mains que vous avez intérêt à faire passer entre les vôtres ; partons donc de là.

— Je suis perdu, dit M. de Carquebut d’un air bonhomme ; si vous m’attaquez par la franchise, c’est exactement comme si vous me preniez mon argent dans ma poche. Me voilà incapable de le défendre.

— Et moi ! en vous voyant ainsi, je me sens incapable de vous refuser ce petit papier qui pour vous contient une fortune.

Disant cela, il mit sur la table la lettre de Balbine pliée en quatre.

Aussitôt M. de Carquebut étendit vivement le bras, mais le capitaine posa sur la lettre sa main étendue.

— Tout à l’heure, dit-il.

À ce moment, le sommelier se préparait à déboucher une nouvelle bouteille, mais M. de Carquebut l’arrêta.

— Non, dit-il, assez comme ça ; arrêtons les frais.

Puis, quand le garçon fut sorti :

— Voyons, combien me vendez-vous cette lettre ? dit-il.

— Moins cher qu’elle ne vaut, car, pour vous, elle vaut la fortune du marquis de Rudemont sept ou huit millions.

— Sept ou huit millions, la fortune du marquis ? Qui vous a dit une pareille bêtise ? Un million à peine, et encore trouvera-t-on bien des charges : les bâtiments sont en mauvais état, on a fait des coupes sombres dans les bois…

— Assez là-dessus, je connais cette balançoire. Que la fortune du marquis soit ceci ou soit cela, il y a un fait certain, c’est que sans cette lettre elle vous échappe : tandis qu’avec cette lettre, elle vous revient. Je ne vous demande pas un million ; donnez-moi cent mille francs, la lettre est à vous.

M. de Carquebut fut pris d’un fou rire.

— Ça vaut le dîner, s’écria-t-il, cent mille francs ! Tapez-là, vous êtes mon homme ; cent mille francs, tapez donc.

Puis, comme le capitaine ne bronchait pas :

— Je vois avec plaisir que le vin vous rend gai, dit-il.

— Et moi, je suis heureux de constater que le cognac produit le même effet sur vous.

— C’est une preuve, ce papier que vous tenez là sous votre main comme si j’allais vous le prendre ?

— La preuve que le marquis de Rudemont n’est pas le père de la fille d’Emma Lajolais, parfaitement.

— S’il en est ainsi, je vous en offre mille francs ; je dis mille francs, pas un sou de plus, pas un sou de moins.

Sans répondre et sans montrer la plus légère surprise, le capitaine sonna.

Un garçon entra.

— Une bougie, demanda le capitaine.

Quand la bougie allumée eut été posée sur la table, le capitaine roula la lettre comme pour en faire une allumette.

— Qu’allez-vous faire ? demanda M. de Carquebut en lui retenant la main.

— Allumer mon cigare avec cette lettre.

— Je vous en donne deux mille.

Le capitaine approcha le papier de la bougie.

— Trois mille.

— Vous savez, dit le capitaine en riant, c’est ici le contraire d’une adjudication devant le notaire : tant que le feu n’est pas allumé on peut enchérir ; allumé il est trop tard. À trois mille francs, personne ne dit plus mot ? une fois, deux fois, c’est bien vu, bien entendu ?

— Voyons, mon cher ami, dit M. de Carquebut avec douceur, vous savez bien qu’avec cinq cents francs je trouverai facilement quelqu’un qui me débarrassera de cette jeune fille et d’une manière plus agréable encore que votre lettre, sans explication avec le marquis.

— Et le remords, vous le comptez pour rien ? Ne vous faites pas plus dur que vous n’êtes ; je suis certain que, si vous recouriez à ce moyen (et si vous ne l’avez pas encore employé, c’est qu’il vous répugne), vous en auriez des remords.

— Estimons les remords à cinq cents francs pour les messes, ça ne fait en tout que mille francs, et vous voyez que nous sommes loin des cent mille que vous demandez. Cent mille francs ! mais, mon bon ami, où voulez-vous que je les prenne ? Il faut de la raison. Pensez donc que je suis l’ami de votre femme ; c’est elle qui m’adresse à vous. Allons, mettons trois mille cinq cents, je paye le dîner, et n’en parlons plus.

Le capitaine s’attendait à une résistance, mais non à ces marchandages de paysan ; il comprit qu’il serait obligé de réduire singulièrement ses exigences, sous peine de n’avoir rien. C’était un homme qui savait bravement faire la part du feu.

— Donnez-moi vingt-cinq mille francs, dit-il, et plus un mot.

— Mais…

— Plus un mot ou j’allume.

— Allons, allons, pas de colère ; ne vous emportez pas, et comprenez-moi quand je vous dis que je ne peux pas acheter chat en poche. Vous m’assurez que c’est une preuve que vous avez aux mains, mais vous pouvez vous tromper. Avant d’aller plus loin, laissez-moi lire cette lettre.

— Si vous la lisez, vous pourrez me la laisser pour compte et me rire au nez, quand vous saurez ce qu’elle renferme.

— Et si je vous l’achetais sans la lire, c’est vous qui pourriez me rire au nez après m’avoir donné un papier insignifiant.

— Monsieur de Carquebut !…

— Capitaine !…

Mais la querelle n’alla pas plus loin.

De la main droite, le capitaine présenta la lettre ouverte, et en même temps il tendit la main gauche.

— Mettez trois mille francs dans cette main, dit-il, et lisez ; je vous donne ma parole que vous ne regretterez pas votre argent.

M. de Carquebut hésita un moment ; enfin il tira d’un portefeuille deux billets de mille francs, et les mettant dans la main du capitaine :

— C’est tout ce que je peux, dit-il ; ma parole d’honneur ; c’est tout ce que je peux.

En même temps, il cueillit rapidement la lettre et la lut à mi-voix.

— Comment ! s’écria-t-il, c’est là ce que vous appelez une preuve ?

— Un témoignage n’est donc pas une preuve pour vous ?

— Mais ce témoignage n’affirme pas que le marquis n’est pas le père de Denise, il dit seulement que deux autres peuvent réclamer cette paternité.

— Cela ne vous suffit pas ?

— Ce n’est pas là ce que vous m’aviez annoncé. Vous m’auriez fourni une preuve complète, que le marquis n’était pas le père de cette petite, j’aurais été, oui j’aurais bien été jusqu’à dix mille francs pour vous la payer ; mais ça, ça n’est qu’un tiers de preuve, ça ne vaut que trois mille francs. Vous avez reçu deux mille francs à valoir, c’est mille francs que je vous redois : les voilà.

Disant cela, il serra vivement la lettre dans sa poche, et posa un billet de mille francs sur la table.

Le capitaine voulut se fâcher, mais M. de Carquebut cria plus fort que lui. On se traita réciproquement de filou puis on finit par se calmer.

— Vous ajouterez cinq cents francs, pour que je fasse un cadeau à ma femme, dit le capitaine.

— Je le ferai moi-même, répondit M. de Carquebut.

— Nous le ferons ensemble.

— Entendu, seulement c’est moi qui le lui offrirai.

On fit le soir même l’achat de ce cadeau, et le lendemain M. de Carquebut remonta en chemin de fer ; mais, en descendant à la station, au lieu de se faire conduire à Rudemont, il prit l’omnibus de Condé-le-Châtel.

Avant tout, il voulait voir son neveu.

XLIX

En arrivant à Condé-le-Châtel, M. de Carquebut courut chez Louis, mais on lui répondit que M. le substitut venait de sortir pour se rendre au palais de justice.

Il n’était que dix heures trois quarts, et M. de Carquebut savait que l’audience ne commence qu’à onze heures. Il courut donc au palais qui se trouve installé dans les bâtiments du vieux château, approprié tant bien que mal aux services publics de l’arrondissement : tribunal, mairie, sous-préfecture.

Comme ce château est bâti sur un petit monticule, on l’aperçoit d’assez loin en montant les rues qui de la ville viennent déboucher sur son esplanade plantée d’arbres.

Arrivé au haut de la rue qu’il suivait, M. de Carquebut aperçut son neveu devant un de ces arbres, debout, les bras croisés, la tête haute, dans l’attitude d’un homme qui regarde au loin avec attention, comme pour chercher un point dans l’espace. Que pouvait-il regarder ainsi. C’était à peine si l’on reconnaissait les cimes bleuâtres des collines de Rudemont. Denise ! Ah ! oui, c’était Denise qui, en ce moment, se tenait dans le pavillon du tour du parc.

Comme M. de Carquebut se disait en souriant que c’était vraiment une bonne œuvre de guérir d’un amour si bête un garçon de vingt-cinq ans, Louis étendit le bras dans l’espace, et à grands pas il se dirigea vers la porte du palais.

M. de Carquebut le suivit.

Comme il était bien connu du garçon, celui-ci le laissa arriver jusqu’auprès de M. le substitut qui était en train de revêtir sa robe.

— Lis cela, dit M. de Carquebut en présentant à son neveu la lettre de Balbine.

— Mais, mon oncle, il faut que j’aille à l’audience.

— Une minute te suffit ; tu ne regretteras pas le temps que tu m’auras donné ; tu verras que tu as un oncle qui pense à toi.

Louis prit la lettre et commença à la lire ; mais, à la troisième ligne, il s’arrêta pour regarder son oncle.

En voyant la mine narquoise de celui-ci, il comprit ce qu’il avait lu.

Alors, lui rendant la lettre d’une main tremblante :

— Cette lettre ne me regarde pas, dit-il d’une voix rauque.

— Vas-tu faire la bête ? s’écria M. de Carquebut ; voilà une lettre qui m’a coûté les yeux de la tête ; je l’ai achetée pour toi, dans ton intérêt, parce que tu es mon neveu, et tu ne la lirais pas ?

— On m’attend à l’audience, dit Louis, qui avait repris son flegme de magistrat.

Mais M. de Carquebut lui barra le passage.

— J’ai vu que tu aimais cette petite, dit-il avec volubilité. Je me doutais qu’elle n’était pas la fille d’Arthur ; j’ai obtenu la preuve que mes soupçons étaient fondés. Je t’apporte cette preuve, afin que tu ne t’embarques pas dans un mariage qui ne serait pas ce que tu as cru. Ne fais pas la belle âme ; aime, si ça t’amuse, mais n’épouse pas.

À ce moment, la porte s’ouvrit du dehors, et le garçon annonça que M. le président attendait M. le substitut.

— Ce n’est pas la fille du marquis de Rudemont que j’aime, dit Louis ; c’est Denise. Je ne veux pas lire cette lettre, qui ne peut rien changer à mes sentiments.

— Mais tu es donc un niais. Je te dis qu’elle n’est pas la fille d’Arthur et que je vais le prouver à celui-ci.

— Oh ! monsieur, s’écria Louis.

Mais, aussitôt imposant silence à son indignation et posant sa toque sur sa tête d’un geste mesuré :

— Je vais tout à l’heure porter la parole contre des malheureux qui sont moins criminels que vous, monsieur.

Et, sans se retourner, il sortit, laissant M. de Carquebut étouffant de colère.

— Le niais, l’imbécile, la belle âme ! À son âge ! Mais l’amour rend donc les gens complètement idiots ?

Heureusement le marquis n’était pas amoureux et il serait moins bête.

Cette réflexion le consola, et il se mit en route pour Rudemont, riant tout bas de la mine qu’allait faire Arthur en reconnaissant qu’il n’était pas le père de cette petite fille qu’il adorait. Trois mille francs et le dîner en plus, vraiment ce n’était pas trop cher, d’autant mieux que le dîner était excellent. Et « la petite déesse » qu’allait-elle dire en recevant la bague qu’il lui apportait ? Allons, décidément il avait fait un bon voyage.

Précisément « la petite déesse » fut la première personne qu’il aperçut en rentrant au château.

Elle était à sa fenêtre ; elle descendit, et, venant au devant de lui dans l’escalier, elle lui fit signe de loin de la rejoindre dans un petit salon où elle entra vivement.

— Vous avez la lettre ? dit-elle à voix basse et en arrêtant nettement ses démonstrations de tendresse.

— Oui.

— Eh bien ! je vous engage à la communiquer sans retard au marquis, qui est dans son appartement. Il me semble bon que vous fassiez la chose avec l’empressement d’un grand zèle ; en même temps, il me paraît bon aussi qu’il ignore que vous avez vu quelqu’un ici avant lui : il faut qu’il croie que vous êtes entré chez lui en arrivant.

— Me jugez-vous assez simple pour lui parler de ma « petite déesse ? »

— Je serai déjà trop mêlée à cette affaire, par cela seul que vous serez obligé de dire que vous tenez cette lettre de mon mari.

— Pourquoi le dire ?

— Parce que vous ne pourrez pas le cacher. Mais vous pourriez peut-être expliquer que c’est en dînant avec le capitaine, pour qui je vous avais donné une lettre, qu’il a été question de Denise. Alors le capitaine, un peu lancé, aurait parlé de la naissance de l’enfant en termes ambigus. Vous, bien entendu, vous l’auriez pressé, et de telle sorte que, mis au pied du mur, il n’aurait pas pu faire autrement que de vous livrer cette lettre.

— Mais c’est à peu près ainsi que les choses se sont passées, c’est dans un dîner, et un bon encore…

— Alors c’est parfait ; la partie vraie donnera le cachet de la vraisemblance à la partie fausse ; d’ailleurs avec vous il n’y a rien à craindre, vous êtes si habiles pour inventer des histoires, vous autres hommes. Allez, allez vite.

Il voulut lui donner la bague : il voulut lui parler de sa flamme ; elle le poussa doucement vers la porte.

— Demain, dit-elle, à deux heures.

— Comment ! demain, quand j’ai mis tant de hâte à revenir près de vous ?

— Et moi, croyez-vous que je n’ai pas hâte d’apprendre ce que vous avez fait à Paris, et aussi ce qui va se passer tout à l’heure entre vous et le marquis. Mais, dans la lutte que vous venez d’entreprendre, vous ne pouvez réussir que s’il est bien évident que vous n’avez pas eu d’allié. Si l’on venait à apprendre la faible part que j’accepte dans tout ceci par amitié pour vous, le marquis croirait à un complot, et cette lettre perdrait toute valeur à ses yeux. Soyons donc prudents ; c’est votre intérêt que je ménage. À demain !

— À demain, mon ange.

— Mon ange ?

— À demain, ma petite femme.

Et pendant que M. de Carquebut se dirigeait vers l’appartement du marquis, Clémence remontait auprès de Denise.

Jamais M. de Carquebut ne s’était senti si dispos, si plein d’espérance et d’assurance ; enfin il tenait sa vengeance.

— Comment, c’est vous, mon cousin ? dit le marquis en le voyant entrer ; déjà de retour ?

M. de Carquebut s’était composé une figure sévère et il avait pris une attitude désolée.

— Des circonstances indépendantes de ma volonté, dit-il d’une voix lamentable, ont abrégé mon séjour à Paris.

— Vous avez joué ? demanda le marquis, prévoyant un emprunt.

— S’il ne s’agissait que d’une perte d’argent, vous me verriez moins affligé.

— Que vous est-il donc arrivé ?

— Il n’est pas question de moi, mais de vous, et c’est bien là ce qui me désole.

— De moi ?

Alors M. de Carquebut répéta mot à mot l’histoire qui lui avait été soufflée par Clémence : comment, porteur d’une lettre de celle-ci, il avait été voir le capitaine Beaujonnier ; comment ils avaient dîné ensemble ; comment la langue déliée par le vin, celui-ci avait parlé de l’élève de sa femme ; comment il avait lancé des insinuations étranges à propos de la naissance de Denise ; comment lui Arthème s’était fâché en entendant ces propos ; comment alors le capitaine, pour sortir d’embarras, avait prétendu avoir aux mains une lettre qui confirmait ses insinuations ; comment enfin, mis au pied du mur, il avait été forcé de livrer cette lettre.

— Quelles insinuations, quelle lettre ? demanda le marquis impatienté.

— Une lettre qui ne tendrait à rien moins qu’à prouver que vous n’êtes point le père de Denise, comme vous le croyez.

Le marquis se leva d’un bond, menaçant, terrible.

— Et qui vous a dit, s’écria-t-il, que je me croyais le père de Denise ?

— Mais, mon cousin…, balbutia M. de Carquebut effrayé.

— Qui vous l’a dit, qui vous l’a dit ?

— Mais je pensais, je croyais…

— Vous avez pensé que cette enfant menaçait votre situation ici, et vous avez misérablement inventé cette histoire, que vous venez de me raconter avec cette mine hypocrite.

— Je vous jure…

— Vous jurez, vous, devant moi !

Ces quelques mots furent lancés avec un mépris si écrasant que M. de Carquebut resta durant quelques secondes aplati.

— Si vous ne croyez pas ma parole, dit-il enfin, vous croirez sans doute cette lettre.

— Une lettre que ce misérable capitaine vous aura écrite pour quelques centaines de francs ?

— Ce n’est pas le capitaine qui l’a écrite, mais c’est à lui qu’elle a été adressée par une amie d’Emma Lajolais, la comédienne Balbine. Lisez au moins.

Disant cela, il posa la lettre ouverte devant le marquis ; mais celui-ci la repoussa.

— Vous devez écouter ma défense, dit M. de Carquebut, et ne pas repousser mes pièces.

— Que m’importe votre défense ?

Cependant, après un moment d’hésitation et de lutte avec lui-même, il se décida à lire cette lettre.

Aux premières lignes, il pâlit, et la lettre trembla dans ses doigts comme une feuille au bout d’une branche en un jour de bourrasque ; il fut obligé de la poser sur son bureau et de se tenir la tête entre ses deux mains.

Mais tout à coup, la relevant et se redressant dans sa grande taille, les bras croisés, la tête haute, devant M. de Carquebut, qui instinctivement recula :

— Ainsi, s’écria-t-il d’une voix tonnante, ce qu’on m’a dit cent fois est donc vrai ? Vous voulez mon héritage, et comme vous vous imaginez que cette enfant va vous en priver, vous machinez contre elle cette infamie, et d’un air pleureur vous m’apportez cette lettre. Vous croyez ainsi, n’est-ce pas, briser les liens qui m’attachent à elle ? Eh bien ! écoutez ceci : si je pensais que la terre de Rudemont dût jamais passer dans des mains comme les vôtres, j’aimerais mieux brûler moi-même ces forêts. Vous, vous, héritier de Rudemont, ce serait encore plus ridicule que honteux. Je vous ai accueilli ici par pitié, par charité, et voilà comment vous m’en récompensez, par la lâcheté !

M. de Carquebut s’était peu à peu rapproché de la porte.

— Allons, s’écria le marquis en se penchant sur lui, sortez d’ici, sortez, si vous ne voulez pas que je vous chasse à coups de botte.

M. de Carquebut ne jugea pas prudent de continuer cet entretien, qui avait pris une tournure si différente de celle qu’il avait crue.

— La douleur vous égare, dit-il.

Et entr’ouvrant la porte, il se glissa dehors.

Alors le marquis, revenant devant son bureau, se laissa tomber sur un fauteuil, et se cachant la tête entre ses deux mains :

— Oh ! Denise, dit-il, la pauvre enfant !

L

Le marquis resta longtemps la tête entre ses mains : l’abattement avait succédé à la colère. M. de Carquebut était loin de son esprit : c’était à Denise, c’était à Emma qu’il pensait.

Était-il possible que celle-ci l’eût trompé d’une façon si infâme ? était-il possible que ses serments, à son lit de mort, fussent faux ?

Et il retomba dans les angoisses qui l’avaient si cruellement tourmenté au moment où Emma l’avait appelé près d’elle pour lui confier Denise. Mais combien plus douloureuses maintenant qu’à cette époque.

Car ce qu’on lui demandait alors, c’était de se charger d’une enfant qu’il ne connaissait pas et envers laquelle il ne se trouvait engagé que par un lien bien faible.

Tandis que maintenant il fallait qu’il repoussât loin de lui une enfant qu’il aimait ; il fallait qu’il arrachât violemment de son cœur des sentiments qui peu à peu l’avaient si bien envahi, que dans tout son être il sentait leurs racines profondes et solides.

Elle ne serait plus sa fille, cette chère petite Denise, dont les yeux doux et tendres avaient sur lui tant de puissance. Ce charme, cette puissance, seraient illusion et mensonge !

Il se serait laissé tromper, il se serait trompé lui-même.

Une étrangère pour lui désormais ; pis que cela, la fille d’un rival.

Il relut la lettre de Balbine, qui était restée étalée devant lui.

Cornaton ! Schevyn ! C’était à ces deux hommes qu’Emma avait écrit, en même temps qu’elle lui écrivait à lui-même. Il se les rappelait, le capitaine Cornaton surtout, si ridicule avec ses air de vainqueur ; un bravache, un matamore, et Schevyn, une espèce de mouton à toison blonde.

Ils auraient pu lui prendre sa fille, comme lui-même avait pris la leur peut-être.

Quel mystère insondable ! Comment se reconnaître dans ces mensonges successifs, s’affirmant, se démentant, se mêlant, s’embrouillant les uns les autres ?

Rien pour le guider dans ce tourbillon qui l’emportait, aucune lumière pour l’éclairer.

Le doute, toujours le doute, parce qu’il ne voulait pas accepter la certitude que des mains coupables lui apportaient.

Ah ! si ces mains avaient été honnêtes ; mais un Carquebut, un Beaujonnier unis ensemble, quelle foi pouvait-il avoir en eux ? Cette réunion seule n’était-elle pas un avertissement qu’il devait se tenir en garde contre leurs entreprises ?

L’intérêt de Carquebut à faire répudier Denise n’était que trop évident : il combattait pour son héritage.

Depuis que le marquis avait ramené Denise à Rude-mont, il avait serré dans un tiroir les photographies d’elle et de lui qu’il avait fait faire à Paris, et jamais il n’avait pensé à les regarder.

À quoi bon ?

Jamais depuis cette époque l’inquiétude n’avait effleuré son esprit. Pourquoi aurait-il cherché entre elle et lui des points de ressemblance ? elle était sa fille. Pas une seule fois l’idée ne lui était venue de se poser une question à ce sujet.

C’était le baiser d’une fille qu’il recevait le matin lorsqu’elle venait l’embrasser souriante et affectueuse ; c’était le baiser d’un père qu’il lui rendait. « Bonjour, chère enfant, » disaient ses lèvres ; mais c’était « chère fille » que son cœur disait tout bas.

Il ouvrit le tiroir, et il en tira les deux portraits, qu’il contempla, qu’il compara longuement.

Mais déjà celui de Denise n’était plus ressemblant. Combien elle avait embelli depuis cette époque ! Son front s’était élargi, ses traits s’étaient affermis.

Par là peut-être se rapprochait-elle de lui maintenant ? ce que ces portraits ne pouvaient pas indiquer.

Mais, comme il se complaisait dans cette réflexion, le souvenir de certaines paroles de Clémence lui revint à l’esprit, et ces paroles, par malheur, étaient en opposition avec ses espérances : Clémence, qui assurément n’avait pas pu prévoir ses inquiétudes présentes, avait nié cette ressemblance.

Il avait autrefois, au temps de sa jeunesse, souffert de la jalousie ; mais ces souffrances, si douloureuses qu’elles fussent, n’avaient rien des angoisses terribles que le doute en ce moment lui infligeait.

Ce n’était point la fidélité d’une femme plus ou moins aimée qui était en question, c’était sa paternité, c’était l’amour qu’il ressentait pour sa fille.

Peu à peu la fièvre l’avait pris, et il marchait dans son appartement, tournant autour des murs comme s’il eût été enfermé dans un piège : pas d’issue, rien, toujours la même question vertigineuse.

Elle ne serait pas sa fille ?

Ah ! si cette lettre n’avait pas été de Balbine, il eût pu la regarder comme une invention malveillante ; mais Balbine était l’amie d’Emma ; était-il vraisemblable que dans ces conditions elle eût porté contre son ancienne amie une accusation de cette nature ?

Si elle avait raconté cette histoire des trois lettres, c’est que cette histoire était vraie.

Cependant, si plausible que lui parût ce raisonnement, il ne voulut pas s’en tenir à des inductions, et, en une circonstance capitale comme celle-là, il pensa qu’il devait interroger Balbine elle-même ; il irait donc à Paris.

Cette résolution prise, il fit appeler Clémence pour la lui communiquer.

Celle-ci, qui attendait avec impatience le résultat des confidences de M. de Carquebut, se hâta d’accourir.

Mais sa curiosité fut déçue ; le marquis lui annonça qu’il partait pour Paris, sans lui donner d’autres raisons que le prétexte d’une affaire importante.

— Et quand partez-vous ? dit-elle.

— Tout de suite.

Elle s’approcha de lui, et le regardant avec des yeux attendris :

— Il serait trop tard demain matin ? dit-elle.

— L’affaire est urgente.

Malgré son dépit, elle se mit à sourire.

— Alors bon voyage, monsieur le marquis !

— Je reviendrai demain ou après-demain au plus tard.

— Ne direz-vous pas adieu à Denise avant votre départ ? demanda-t-elle en examinant anxieusement l’effet de cette question.

Il hésita un moment et se montra troublé.

Elle ne voulut pas insister, de peur d’éveiller les soupçons du marquis ; mais, aussitôt qu’elle eût vu sa voiture disparaître, elle courut chez M. de Carquebut.

— Eh bien ! dit-elle, que s’est-il passé ? Voilà le marquis qui part pour Paris.

— Ah ! il part ! s’écria M. de Carquebut ; ah ! il part !

Et, se campant le poing sur la hanche, il se mit à se promener, la tête haute.

— Savez-vous pourquoi il part ?

— C’est ce que je viens vous demander.

— Eh bien ! il part tout simplement pour ne pas se rencontrer avec moi au dîner. Nous nous sommes empoignés, ce qui s’appelle roide, et il ne saurait quelle contenance prendre devant moi ; voilà. C’est un capon, votre marquis.

— Cela ne m’apprend pas pourquoi vous vous êtes empoignés, comme vous dites ?

— Mais pour cette lettre, parbleu ! Monsieur n’a-t-il pas voulu le prendre de haut avec moi ; il m’a dit que plutôt que de voir son héritage passer entre mes mains, il aimerait mieux brûler lui-même cette forêt.

— Ah ! il a dit cela, interrompit Clémence, sans prendre la peine de cacher un mouvement de satisfaction.

— C’est un propos bien grave, n’est-ce pas ? continua M. de Carquebut ; car on n’a pas le droit de brûler sa maison, et ceux qui le font passent aux assises comme incendiaires. Mais ces gens de l’ancien régime se croient tout permis.

— Enfin, pour Denise, qu’a-t-il dit ?

— Rien, des propos en l’air ; il a fait le fanfaron, mais il est touché, vous pouvez m’en croire. Peut-être même va-t-il profiter de son voyage à Paris pour chercher la confirmation de cette lettre.

— C’est probable. Au reste, nous serons bientôt fixés ; le marquis doit revenir demain ou après-demain.

— J’aime autant cela. D’ici là, nous aurons le temps de nous calmer, et, puisque nous devons vivre ensemble, il vaut mieux que nous ne soyons pas trop montés l’un contre l’autre ; ça trouble les repas, j’ai horreur des querelles à table. C’est égal, il était dans une belle fureur.

— Cela vous fait rire ?

— D’un côté, oui ; mais, d’un autre, je ne suis pas sans inquiétude. Peut-être aurais-je bien fait de ne pas lui remettre cette lettre moi-même.

— Et qui s’en serait chargé ?

— La poste donc ; c’est un service qu’elle rend à tout le monde ; moyennant quatre sous, on peut tranquillement, sans sortir de chez soi, donner une bonne attaque d’apoplexie à son ennemi, qui reçoit le coup à domicile, sans se douter de rien.

— Une lettre anonyme, vous ?

— Oh ! moi, je n’ai pas de préjugés.

— Vous êtes très fort ; mais il n’en est pas moins vrai que dans l’espèce, il n’eût pas été difficile de découvrir que vous teniez cette lettre de mon mari, et alors vous auriez eu le vilain de votre lettre anonyme ; tandis qu’en procédant comme vous l’avez fait on est obligé de reconnaître la crânerie de votre démarche.

— Le fait est qu’elle était crâne, c’est le mot juste, dit M. de Carquebut en se redressant.

Pendant ce temps, le marquis courait vers Paris.

Lorsqu’il présenta à Balbine la lettre que celle-ci avait écrite au capitaine, la comédienne montra un véritable désespoir.

— Eh quoi ? s’écria-t-elle, cette lettre entre vos mains, monsieur le marquis !

Alors elle raconta comment elle avait été amenée à l’écrire, c’est-à-dire l’histoire même inventée par Clémence.

— Ce n’est pas que vous ayez écrit cette lettre qui me tourmente, dit-il ; bien qu’ayant été l’amie d’Emma vous auriez dû, plus que tout autre, tenir à la discrétion.

— Si vous saviez comment les choses se sont passées, vous m’accuseriez moins durement. Dans un souper chez Emma, le soir même de votre arrivée, il a été question des trois lettres écrites par Emma ; ce propos a été répété ; il est, je ne sais comment parvenu à la connaissance du capitaine Beaujonnier ; celui-ci m’a demandé l’histoire tout au long, et les choses se sont passées comme je viens de vous les dire.

— Ainsi il est vrai que ces trois lettres ont été écrites par Emma ?

— Cela est vrai ; mais n’allez pas croire que cela porte une accusation contre la naissance de Denise. Jamais Emma n’a hésité : à moi comme à toutes ses amies, que vous pouvez interroger, elle a toujours dit que vous en étiez le père.

— Et elle écrivait à deux autres en même temps pour leur confier sa fille, qui, dites-vous, est ma fille ? Mais quelle idée vous faites-vous donc de la vie, vous autres femmes, pour jouer avec des sentiments aussi sacrés ? Il faut un père à votre enfant, et vous prenez celui-ci ou celui-là, sans vous inquiéter de savoir par quelles tortures atroces passera l’honnête homme qu’il vous aura plu de choisir. Un jour, le doute étreindra dans ses griffes le cœur de ce malheureux, et alors il n’osera plus serrer dans ses bras l’enfant qu’il aime, qui n’est pas le sien peut-être, et il n’osera pas davantage le repousser.

— Je vous jure que Denise est votre fille, s’écria-t-elle.

— Vous le jurez et je crois à votre sincérité ; mais Emma, si elle était là, oserait-elle faire le même serment ? Des trois hommes qu’elle appelait à son lit de mort pour recueillir sa fille, savait-elle d’ailleurs lequel était le père de son enfant ? Qui nous dit qu’elle n’était pas de bonne foi en écrivant ces trois lettres, et qui pourra jamais éclairer ce mystère, pour moi, horrible ?

LI

Ainsi cette entrevue avec Balbine avait produit le résultat ordinaire de toutes les recherches du marquis, – le doute et la contradiction.

Ce qui était affirmé d’un côté était nié d’un autre.

Cependant un fait implacable ressortait de cette entrevue : Emma avait écrit ces trois lettres.

Mais cet appel désespéré d’une mère qui se sent mourir, prouvait-il qu’il n’était pas le père de Denise ?

Non.

Et, pour être juste, il ne fallait pas s’exagérer la valeur de cette révélation.

Il pouvait ne pas être le père de Denise, mais il pouvait aussi très bien l’être.

La conclusion était donc toujours fatalement la même : le doute, le doute avec ses angoisses.

Dans ces conditions, il ne pouvait plus la reconnaître comme son enfant et lui donner le nom de Rudemont, car elle était peut-être la fille de ce Cornaton ou de ce Schevyn.

Mais, d’un autre côté, il ne pouvait pas non plus l’abandonner, car elle était peut-être sa fille.

Ainsi toujours devant lui cet horrible peut-être, – abîme sans fond sur lequel il se penchait anxieusement pour n’apercevoir que le trouble et la confusion.

Ce fut en agitant ces tristes réflexions qu’il revint à Rudemont.

Comme à l’ordinaire, avant de prendre le train, il avait envoyé une dépêche à Rudemont pour qu’on vînt avec une voiture l’attendre à la station.

Ce télégramme était arrivé au moment où l’on était à table pour déjeuner, et madame Mérault en le décachetant l’avait lu haut.

— Si nous allions au-devant de M. le marquis ? avait dit Clémence en s’adressant à Denise.

— Oh ! avec plaisir.

— Cela nous ferait notre promenade, et M. le marquis serait peut-être bien aise de vous voir quelques instants plus tôt.

En réalité, c’était elle qui avait hâte de voir le marquis. Sans doute, il ne pourrait pas lui faire des confidences, et elle-même elle ne pourrait pas l’interroger ; mais, à la façon dont il regarderait Denise, elle comprendrait quel effet avait produit ce voyage à Paris.

Elles partirent donc dans la calèche.

Elles arrivèrent en avance, et en attendant elles restèrent dans la voiture, qui était découverte.

Cependant, comme le train était en retard, Denise, qui s’ennuyait dans la calèche, descendit pour aller voir embarquer des bœufs dans un wagon.

Tout à coup le sifflet d’une machine retentit : c’était le train qui arrivait.

Avec son mouchoir, Clémence fit signe à Denise de revenir ; mais celle-ci, occupée à regarder un bœuf que le tapage du train avait effrayé et qui ne voulait pas se laisser pousser dans le wagon, ne vit pas le signal que son institutrice lui faisait.

Ce fut seulement quand le bruit eut cessé qu’elle entendit ses appels, faits d’un ton irrité.

Aussitôt elle se dirigea vers la calèche, mais à ce moment même le marquis sortait de la station.

Alors elle courut au-devant de lui et gaîment elle lui sauta au cou.

— Bonjour, mon parrain.

Les désolantes pensées du voyage ne tinrent pas contre cette caresse enfantine.

Il lui rendit son baiser.

— Bonjour, mon enfant ; comment donc êtes-vous ici ?

— C’est madame Clémence qui a proposé de venir au-devant de vous ; n’est-ce pas que c’est une bonne idée ?

— Très bonne.

Ils étaient arrivés à la calèche, où Clémence se trouvait, assise à la place qu’elle avait occupée en venant, c’est-à-dire sur le siège de derrière.

Le marquis eût bien voulu lui tendre la main ; mais, dans la cour de la station, en présence de cinquante personnes, la familiarité eût pu paraître excessive. Il se contenta de la regarder, mais il ne trouva pas en elle la caresse qu’il était accoutumé à voir dans ses yeux.

Elle était en effet sous l’empire d’une vive contrariété. En venant à la station, ce qu’elle avait voulu, ç’avait été surprendre le premier regard du marquis quand il apercevrait Denise, et, par un concours fortuit de circonstances, cette expérience avait manqué.

— Vous avez eu une bonne idée de venir, lui dit-il ; je vous en remercie.

— J’ai pensé que vous seriez heureux de voir Denise, répliqua-t-elle.

Denise ? ce n’était point à Denise qu’il avait pensé en parlant ainsi, mais à elle ; pourquoi feignait-elle de ne pas comprendre son intention ?

Il fallait monter en voiture.

Il tendit la main à Denise, et celle-ci sauta légèrement sur le marchepied.

Mais elle s’arrêta aussitôt sans s’asseoir, embarrassée.

Ordinairement, en effet, elle se plaçait sur le siège de derrière, à côté du marquis ; tandis que Clémence s’asseyait sur le siège de devant, à reculons et leur faisant face.

Mais Clémence n’avait pas quitté la place qu’elle avait occupée en venant.

Après un moment d’hésitation, causée uniquement par ce changement dans des habitudes adoptées, Denise allait s’asseoir sur le siège de devant, quand le marquis la retint.

— Asseyez-vous là, dit-il en lui indiquant du doigt la place auprès de Clémence.

— Mais, vous, mon parrain ?

— Je ferai le voyage à reculons.

La route se fit silencieusement, car personne n’était disposé à entamer ni à soutenir la conversation.

Ce n’était point par oubli que Clémence avait gardé sa place dans la calèche ; après sa première expérience, qui avait échoué, elle avait voulu en tenter une seconde en forçant, pour ainsi dire, le marquis à éloigner Denise.

Si la lettre de Balbine avait produit l’effet qu’on en devait attendre, il n’hésiterait pas assurément à repousser cette enfant, devenue à ses yeux une étrangère.

Non seulement il ne l’avait pas repoussée, mais encore il avait nettement indiqué qu’il voulait qu’elle gardât sa place habituelle.

Cela était significatif et, pour Clémence, parfaitement clair.

Ce qu’elle avait voulu en lançant M. de Carquebut en avant n’avait donc pas complètement réussi, et si les sentiments du marquis se trouvaient modifiés à l’égard de Denise, c’était dans une certaine mesure, qu’elle ne pouvait au juste apprécier.

Quels étaient-ils maintenant ? Elle fit plusieurs tentatives pour le savoir, mais le marquis se tint à ce sujet dans une réserve qu’elle ne put percer.

Évidemment Denise n’était plus pour lui ce qu’elle avait été : mais tous les liens qui l’attachaient à elle n’étaient pas rompus, et ceux qui, sous le coup de la lettre de Balbine, s’étaient trouvés ébranlés pourraient très bien se raffermir avec le temps.

C’était à quoi elle devait parer, si elle voulait sûrement atteindre le but qu’elle poursuivait.

Elle combina donc un nouveau plan, qui devait lui livrer le marquis, et aussitôt elle écrivit à son mari, dont le concours lui était nécessaire, la lettre suivante :

 

« Ainsi, mon vieux cap, depuis nos longs mois de séparation, tu ne t’es pas ennuyé de ta petite chatte, et tu n’as pas éprouvé une seule fois le désir de la venir voir ?

» Il est vrai que, de temps en temps, tu lui as écrit (quand tu ne pouvais pas faire autrement) ; il est vrai encore que tu lui as envoyé un souvenir par ce vieux cocodès de Carquebut.

» Mais c’est tout. Eh bien ! franchement, ce n’est pas assez. Vous avez donc oublié que vous étiez marié, monsieur le capitaine, et que vous aviez une femme à laquelle vous deviez toute votre affection ? Qu’est-ce que tu as juré devant M. le curé, misérable !

» Je comprends que Paris soit un endroit favorable à l’oubli des serments de cette espèce ; mais, de ton côté, tu dois bien t’imaginer que Rudemont n’est point un endroit dans lequel une femme se trouve entraînée au milieu d’un tourbillon de plaisirs.

» Sans doute j’y jouis de la société du marquis et de son cousin Arthème ; mais tu les connais tous deux et tu sais s’ils sont récréatifs : le marquis, un hercule en beurre ; le cousin Arthème, un type de hobereau qui, au théâtre, joué par Delannoy, pourrait paraître plaisant, si on pouvait le représenter tel qu’il est avec son mélange de grossièreté paysannesque et de vanité bourgeoise, mais qui dans la réalité devient à la longue véritablement assommant.

» Dans ce milieu, tu dois donc sentir, sans qu’il soit besoin de longues explications, que je ne m’amuse pas follement ; aussi je deviens mélancolique et sentimentale.

» Ne ris pas, cela est ainsi. Je pense à toi, mon vieux cap, et plus d’une fois, en me promenant triste et solitaire (jusqu’à mon style qui reflète l’état de mon âme), en me promenant triste et solitaire, je me dis qu’il me serait doux de m’appuyer sur les bras d’un certain capitaine, qui, il y a quelques années, savait si agréablement murmurer des paroles d’amour à l’oreille d’une petite femme qu’il prétendait adorer ?

» Les as-tu oubliées, ces paroles ? dis-moi, soldat, t’en souviens-tu, tu, tu, turutu, turlututu ?

» Sérieusement je les retrouve encore au fond de mon cœur avec leur accent passionné.

» Pourquoi ne viendrais-tu pas me les redire ? Pourquoi ne ferions-nous point l’un et l’autre un pas pour remonter dans le passé ? Il y assez longtemps que nous ne nous sommes vus pour goûter, en nous trouvant ensemble, le plaisir de la nouveauté.

» Il y un mois, en t’adressant cette invitation, je t’aurais dit de venir me voir tout simplement au château, et j’aurais mis à ta disposition tout ce qu’il contient : chevaux, voitures, chiens, etc. Mais la vente de la lettre de Balbine (comment as-tu pu la donner à si bas prix ?) ne t’a pas mis en bonne odeur auprès du marquis, et je crois que s’il te voyait arriver à Rudemont, il pourrait bien te faire mauvaise mine.

» Je ne veux point t’exposer à cela, car il me plaît que, partout où je suis, tu marches la tête haute. Donc, si tu adoptes l’idée de venir me voir, voici ce que je te propose :

» Au lieu de venir à Rudemont, tu resteras à Condé, où tu trouveras, à l’hôtel du Bœuf couronné, bon gîte et bonne table (le cognac surtout y est, dit-on, de première qualité). Le soir, après ton dîner, tu monteras à cheval et tu viendras à Mulcent, où tu laisseras ton cheval à la première auberge en arrivant. Alors tu monteras à pied la côte qui conduit à Rudemont, et tu t’arrangeras pour arriver sur l’esplanade quand onze heures sonneront. À ce moment une femme (tremblante) sortira d’un bosquet et se jettera dans tes bras (passionnée).

» Ce sera elle ; c’est-à-dire ce sera moi, ta petite chatte chérie.

» Quant à te faire entrer dans le château, quant à t’en faire sortir, ne t’inquiète pas de cela, c’est mon affaire : « Non, c’est le chant de l’alouette ; pars, cher Roméo. » J’ai un balcon à t’offrir.

» Franchement ne trouves-tu pas cela piquant, que je te reçoive comme mon amant.

» C’est dans cette espérance que t’embrasse celle qui t’aime tendrement.

» TA CLÉMENCE. »

« P.S. Ci-inclus un pauvre petit billet de banque. Je ne t’en envoie qu’un, de peur que tu restes à t’amuser à Paris ; au retour, je te lesterai plus solidement. Je te couvre d’or. Quel triomphe à ton âge ! Et ce qu’il y a de terrible, c’est que tu trouveras cela tout naturel. Enfin à bientôt, n’est-ce pas ? Écris-moi pour me fixer le jour de ton arrivée. »

LII

Cette lettre écrite, Clémence témoigna au marquis une froideur à laquelle celui-ci n’était pas habitué.

Qu’avait-elle ?

Il l’interrogea doucement ; elle répondit qu’elle n’avait rien et qu’elle était comme à l’ordinaire.

Mais elle fit ces réponses d’un ton contraint, en pleine contradiction avec ses paroles.

Cependant, malgré ses instances, le marquis ne put rien obtenir de précis, et les jours s’écoulèrent sans amener de changement dans cet état pour lui inexplicable.

Un soir qu’il lisait mélancoliquement dans son lit, il entendit frapper doucement à la porte de sa chambre. La demie après onze heures avait sonné depuis quelques minutes déjà ; qui pouvait venir à cette heure ?

Est-ce que ce serait ?…

Mais il n’eut pas le temps d’aller plus loin dans son interrogation.

La porte s’ouvrit devant Valery.

— Comment, c’est vous ? s’écria le marquis. Que voulez-vous ? Pourquoi entrez-vous ainsi, sans que j’aie sonné ?

Le valet de chambre avait une contenance assez embarrassée. Cependant, si le marquis, au lieu de se laisser aller à la mauvaise humeur, avait pris la peine de le regarder d’un peu près, il aurait vu que sous cet embarras il y avait comme une sorte de contentement narquois.

— Je prie monsieur le marquis de m’excuser, dit-il, si je viens le déranger à une heure aussi indue, mais c’est pour une communication que je crois importante.

— Vous moquez-vous de moi, monsieur Valery ?

— Si monsieur le marquis veut bien m’écouter deux minutes, il verra combien est sérieuse ma démarche ; il s’agit de l’honneur d’une femme.

— Que dites-vous là ? s’écria le marquis, que ce mot rendit attentif.

— J’ai voulu, il y a quelque temps déjà, continua Valery, faire à monsieur le marquis une communication relative à une personne d’ici, et monsieur le marquis m’a fort mal reçu ; c’est là ce qui cause mon embarras aujourd’hui.

— Dépêchez-vous, je vous prie, et faites-moi grâce de toutes ces paroles, de toutes ces précautions oratoires ; en deux mots, dites ce que vous voulez dire.

— Il y a une échelle dressée contre le balcon de madame Clémence, dit le valet de chambre en prononçant lentement chaque mot.

— Une échelle au balcon de Clémence ! s’écria le marquis, oubliant dans son trouble, que pour lui elle devait être madame Clémence.

— Et un individu vient de s’introduire chez elle par cette échelle.

Le marquis sauta vivement à bas de son lit.

— Quel individu ? s’écria-t-il en passant un vêtement.

— Ah ! voilà, je ne sais pas son nom ; tout ce que je puis dire à monsieur le marquis, c’est que c’est un homme de taille moyenne, assez maigre, avec des moustaches noires. Il est jeune encore ; en tout cas, à la façon dont il a dressé l’échelle, on peut dire qu’il est fort, et, à la façon dont il l’a gravie, on peut dire qu’il est souple.

— Vous l’avez vu alors ?

— Comme je vois monsieur le marquis. Mais, pour que monsieur le marquis comprenne comment cela s’est fait, il faut que j’entre dans quelques explications. Depuis que monsieur le marquis m’a donné ma liberté la nuit, j’ai l’habitude d’aller passer mes soirées à Mulcent, parce qu’il y a là une jeune personne qui m’attire.

— C’est bien ; allez, dépêchez-vous.

— Si j’explique cela, ce n’est pas pour me vanter, je n’ai pas besoin de cela ; c’est pour que monsieur le marquis comprenne la marche des choses. Cette jeune personne me dit donc hier dans la nuit qu’un monsieur était arrivé de Condé vers dix heures, et qu’il avait demandé le chemin du château après avoir mis son cheval à l’écurie, en disant qu’il le reprendrait à quatre heures du matin. Cela me parut assez louche, et, à quatre heures, quand il vint prendre son cheval, je m’arrangeai pour le voir ; alors j’aperçus l’individu dont j’ai fait le portrait à monsieur le marquis. Qu’était-il venu faire au château, où il avait passé la nuit ? qui était-il venu visiter ? Ce fut la question que je me posai toute la journée. Jamais l’idée ne me serait venue que c’était madame Clémence, parce que… Enfin la vérité est que je n’ai point pensé à elle.

— Allez donc, s’écria le marquis, vous m’exaspérez.

— Ce soir comme onze heures sonnaient, je sors du château pour me rendre à Mulcent, et voilà qu’au premier détour de la côte je rencontre mon individu de la veille qui montait. Bien entendu, je fais semblant de ne pas le remarquer ; mais, quand je suis assez éloigné, je m’arrête et reviens sur mes pas pour le suivre. Ce que je fais avec prudence et avec adresse, je puis le dire, puisqu’il ne s’aperçoit de rien. Au lieu de se diriger vers le château, il enfile le chemin des communs. Là, il prend l’échelle du grenier au foin et, la mettant sur son épaule, tranquillement, sans aucune précaution, comme si tout cela se passait en plein jour, il revient vers le château. Devant quelle fenêtre allait-il poser son échelle ? Toutes étaient sombres. Mais, comme je m’adressais cette question, voilà celle de madame Clémence qui s’ouvre. Il dresse son échelle, il monte, il enjambe le balcon, et… il prend madame Clémence dans ses bras.

Le marquis ne put retenir un mouvement de fureur.

— Alors, continua Valery, j’ai pensé que je devais avertir monsieur le marquis.

— C’est bien, sortez.

Comme le valet de chambre se dirigeait vers la porte :

— Descendez au village, continua le marquis.

— Mais, monsieur le marquis…

— Descendez, ou allez vous coucher, peu m’importe ; mais ne vous mêlez pas de ce qui peut se passer ici.

Ainsi cette froideur inexplicable s’expliquait maintenant.

Elle avait un amant.

Un amant qui la venait voir chez lui.

Pendant le récit de son valet de chambre, il s’était habillé ; vivement, il entra dans sa salle d’armes et décrocha une épée de la muraille.

Chez lui, chez lui !

Mais, prêt à sortir de son appartement, et à monter à la chambre de Clémence, qu’il se ferait bien ouvrir, dût-il enfoncer la porte, une réflexion le retint.

Cette chambre joignait celle de Denise ; de l’une, on entendait ce qui se passait dans l’autre.

Devait-il rendre cette enfant témoin d’un pareil scandale ?

De quel droit pénétrerait-il chez Clémence et provoquerait-il son amant ?

Aux yeux du monde il n’en avait qu’un : la chasser.

Mais dans ce cas Denise devait ignorer le motif de ce renvoi : il est des choses qui ne doivent pas effleurer les oreilles d’une jeune fille.

Alors, renonçant à son premier dessein et remettant l’épée où il l’avait prise, il ouvrit doucement une porte-fenêtre qui donnait sur l’esplanade.

Valery ne l’avait pas trompé : à la clarté douteuse de la lune voilée par un nuage sombre, il aperçut l’échelle dressée contre le balcon de Clémence.

C’était vrai, elle avait un amant.

Et cet amant était près d’elle.

Il s’éloigna rapidement de quelques pas dans la direction du parc. La tentation de monter à cette échelle, d’entrer dans cette chambre, et de les jeter l’un et l’autre par cette fenêtre, était trop forte ; il voulut se mettre dans l’impossibilité d’y succomber, il fallait que la distance à parcourir donnât le temps à la réflexion de l’arrêter.

Il se mit alors à marcher en long et en large sur l’esplanade, ne quittant pas ce balcon des yeux.

Les fenêtres de Clémence étaient sombres, comme toutes celles du château ; tout le monde dormait, eux seuls exceptés.

Ainsi elle l’avait trompé ; elle avait un amant, un amant, un amant ! Ce mot lui revenait sans cesse sur les lèvres, et il le prononçait tout haut, machinalement, sans se rendre compte de ce qu’il faisait.

Alors pourquoi lui avait-elle dit qu’elle l’aimait ? pourquoi ces protestations de tendresse ? pourquoi ces élans passionnés ?

Menteuse, trompeuse comme toutes les femmes. Et il l’avait adorée, et il l’adorait !

Jamais il n’avait senti comme en ce moment combien elle lui était chère.

Ce n’était pas un caprice qu’il éprouvait, ce n’était pas un amour plus ou moins léger, c’était une passion profonde. Des pieds à la tête, par l’âme, par l’esprit, par la chair, il était à elle tout entier.

Et, en ce moment même, derrière ces vitres, dans les bras de son amant, elle riait de lui peut-être.

Sur l’esplanade, il tournait et retournait dans un cercle restreint, comme dans sa tête brûlante ses idées tournaient sur un même objet.

Quel pouvait être cet amant ?

Il se mit à chercher parmi les hommes qui, en ces derniers temps, étaient venus au château.

Mais ce n’était point une personne connaissant Rude-mont, puisque à l’auberge, il avait demandé le chemin du château.

Qui alors, qui ?

Les heures de la nuit s’écoulèrent pour lui, lentes et cruelles, dans cette angoisse ; elles frappaient lentement, et dans ce silence elles lui tombaient sur le cœur.

C’était donc possible, cette Clémence si tendre, cette Clémence si charmante, le trompait ? C’était fini : finis leurs projets, fini leur amour. Il ne verrait plus ses yeux caressants se plonger dans les siens.

Ah ! comme il l’aimait.

Une lassitude le prit ; une faiblesse du cœur, plus encore qu’une fatigue physique.

Fini, c’était fini !

Il alla s’asseoir sur un des bancs qui, de place en place, sur l’esplanade, étaient abrités sous des ifs taillés en parasols.

Il était là en face de ses fenêtres, et devant ses yeux il avait cette affreuse échelle.

Le vent avait balayé les nuages et la lune éclairait la façade du château d’une pure lumière ; dans le silence de la nuit, on entendait les chants des rossignols qui de loin en loin se répondaient.

Non, non, ce n’était pas possible.

Mais l’échelle était là.

Les heures se succédèrent, la nuit s’écoula, l’horloge sonna trois coups ; le matin allait venir. Déjà, du côté de l’orient, l’aube blanchissait la cime des collines ; le brouillard, comme un long serpent blanc, s’élevait au-dessus du cours de la rivière. Des prairies, montaient des mugissements de bœufs, et dans les massifs du parc s’éveillaient des chants d’oiseaux.

Insensible à la fraîcheur qui transperçait ses vêtements, le marquis ne quittait pas la fenêtre des yeux ; c’était le moment où sans doute allait paraître celui qui venait d’étouffer son bonheur. Qui ?

Tout à coup la fenêtre s’ouvrit, et une forme blanche se montra sur le balcon.

Enfin ! le marquis se leva ; il était noyé dans l’ombre de l’if, tandis que le balcon était frappé en plein par la lumière naissante.

Une forme noire parut derrière Clémence.

C’était bien l’homme que lui avait décrit Valery ; mais, comme il avait relevé le collet de son paletot pour s’abriter du froid et comme il portait un chapeau de feutre à bords assez larges, le marquis ne put voir son visage.

D’ailleurs presque aussitôt il se retourna pour prendre Clémence dans ses bras et l’embrasser.

Puis vivement il enjamba le balcon ; mais, dans ce mouvement, il accrocha son chapeau, qui tomba.

Et le marquis, qui déjà s’élançait de son abri, reconnut le capitaine Beaujonnier.

Son mari !

Il s’arrêta, frappé de stupéfaction.

Pendant ce temps, le capitaine avait touché la terre ; alors, ramassant son chapeau, il chargea l’échelle sur son dos et se dirigea vers les communs.

Penchée au-dessus du balcon, Clémence le regarda disparaître ; puis, s’étant relevée, elle promena lentement un regard circulaire sur l’esplanade, et, n’ayant rien vu sans doute, elle rentra dans sa chambre, dont elle ferma la fenêtre.

LIII

Son mari, c’était son mari qu’elle recevait comme un amant ! Quelle femme était-elle donc ?

Le premier mouvement du marquis fut de monter à sa chambre : ils s’expliqueraient.

Mais au moment de rentrer dans le château il s’arrêta. Lui, pénétrer dans cette chambre où le capitaine Beaujonnier avait passé la nuit !

Il revint sur ses pas et se dirigea vers le parc : avant tout, il devait apaiser, par la marche et la fatigue, les mouvements de fureur qui le soulevaient. Il ne voulait pas l’étrangler ; il devait être calme, maître de sa volonté et de sa raison.

Pendant quatre heures, il alla devant lui, marchant à grands pas, sans savoir où il allait.

Les ouvriers qui le virent passer le chapeau à la main, la tête empourprée, les cheveux fumants, se demandèrent s’il était devenu fou.

Et de fait il l’était pour le moment : fou de jalousie, de rage, d’humiliation, de douleur.

Ce fut à sept heures seulement qu’il rentra au château : elle devait être levée, habillée ; il pourrait lui parler.

Il la fit appeler.

Presque aussitôt elle descendit. Elle était coiffée, habillée comme à l’ordinaire ; mais elle n’avait point la démarche légère, le visage souriant qu’elle montrait habituellement : grave au contraire, avec une tristesse qui manifestement se contraignait.

Il était assis dans un fauteuil, devant son bureau, les mains jointes dans une contraction nerveuse, calme en apparence, au fond du cœur bouleversé.

Sans rien dire, il la regarda entrer, et longtemps il tint ses yeux fixés sur elle ; mais elle détourna les siens dans un mouvement de confusion.

— Vous avez bien dormi ? demanda-il enfin.

— Non, répondit-elle d’une voix rauque, je n’ai pas dormi.

— Ah ! vraiment ! vraiment !

Il la regarda de nouveau : elle était debout devant lui dans une attitude désolée.

Pendant plusieurs minutes, ils restèrent ainsi silencieux.

La première, elle rompit le silence.

— Vous m’avez fait appeler ? dit-elle.

— Oui.

À son tour, il baissa les yeux, et, parlant d’une voix dure :

— Pour vous dire, continua-t-il, que nous devons nous séparer.

— Mon Dieu !

— Vous devez comprendre, sans qu’il soit besoin d’explication entre nous, qu’il m’est impossible de garder une institutrice qui, au vu et au su de mes domestiques, reçoit la nuit, par la fenêtre, un homme, alors même que cet homme est son mari.

Elle leva les deux bras au ciel dans un geste désespéré, et un flot de larmes jaillit de ses yeux.

Puis tout à coup, se jetant en avant, elle vint tomber aux pieds du marquis et, se cachant la tête sur ses genoux, elle éclata en sanglots.

— Écrase-moi, tue-moi ! disait-elle d’une voix saccadée ; je suis une misérable, une femme sans force et sans courage.

Puis, relevant la tête et le regardant passionnément :

— Tue-moi, tue-moi, répéta-t-elle.

Dans ces mouvements désordonnés, ses cheveux s’étaient défaits ; ils flottaient épars sur ses épaules, et leurs boucles légères effleuraient les mains du marquis. C’était un des charmes de sa personne que cette chevelure, et elle ne se montrait jamais plus séduisante que quand elle pouvait la laisser échapper du peigne et des épingles qui la retenaient. Au milieu de leurs boucles noires, frisantes, son visage d’une pâleur mate resplendissait, ses yeux lançaient des éclairs.

En ce moment noyés dans les larmes, ces yeux semblaient égarés par le désespoir de la passion.

— Mourir de ta main ? disait-elle ; mais frappe donc !

Et elle se courba sur lui, tendant les épaules ; sur ses mains, il sentit un souffle brûlant.

— Tu ne veux pas ? s’écria-t-elle. Eh bien ! alors tu sauras tout.

Et, se relevant, elle courut passer les verrous aux portes ; cela fait, elle revint vers lui et de nouveau elle se jeta à ses pieds.

Il voulut la relever, mais elle résista et s’arracha de ses mains.

— À tes pieds, dit-elle, comme une coupable que je suis, comme une misérable !… Écoute-moi.

— Je n’ai rien à écouter, dit-il ; j’ai vu.

— Vous l’avez vu descendre ; mais ce que vous devez savoir, c’est comment il est entré.

— Que m’importe ? épargnez-moi ces détails outrageants.

— Il m’importe à moi ; lorsque nous allons être séparés, – un sanglot lui coupa la voix, – je veux que vous me plaigniez, je ne veux pas que vous me méprisiez ; car, si vous ne m’aimez plus, moi je vous aime, je vous adore.

Il se recula vivement, et elle resta à genoux devant lui, les bras ballants dans l’attitude d’une suppliante.

— Avant hier soir, dit-elle, vers onze heures, j’allais me coucher, lorsque j’entendis contre mes fenêtres plusieurs coups secs, comme si les vitres eussent été frappées par des petits cailloux. Vous savez que je ne suis pas peureuse et que je veux toujours me rendre raison de tout. J’allai à la fenêtre, un homme était sur l’esplanade. Mon premier mouvement fut de me rejeter en arrière, mais j’eus honte de cette faiblesse et je regardai. Au moment même, l’homme relevait la tête vers moi, et un rayon de lune le frappait en face.

— En face, c’est impossible.

— En face ou de côté, je ne sais, mais enfin ce rayon l’éclairait assez pour que je reconnusse mon mari. J’ouvris la fenêtre. « J’ai à vous parler, me dit-il. — Demain, lui répondis-je. — Non, tout de suite. — Je n’ai pas de clef pour ouvrir. — Je vais prendre une échelle et monter par le balcon ; j’en ai vu dans les communs. — Allez-vous-en ; demain. » Il s’en alla, en effet ; mais ce fut pour revenir bientôt, portant une échelle sur son épaule. En moins de temps que je n’en mets à vous le raconter, il fut sur mon balcon. Que faire ? me sauver ? crier ? appeler ? C’était impossible ; je devais avant tout penser à Denise. Je tâchai de me défendre avec des paroles plus ou moins adroites. Mais comment ? C’était contre mon mari que je me défendais ; un mari que j’aimais, il y a quelques mois, quand nous nous sommes séparés, et que je n’aimais plus à cette heure, parce qu’un nouvel amour tout-puissant, mais coupable, était entré dans mon âme. Je cherchai des paroles, mais il devina bien vite qu’elles n’étaient pas sincères ; il me reprocha de ne plus l’aimer, d’en aimer un autre. Et quel autre pouvais-je aimer ? si ce n’était vous. Alors, ce ne fut plus moi seule que j’eus à défendre, ce fut encore celui qu’il appelait son rival. Jamais situation fut-elle plus cruelle que la mienne ?

Elle se cacha la tête entre les mains, incapable de continuer cette terrible confession.

Ce n’était point ainsi que le marquis avait imaginé que les choses s’étaient passées. Il respira : le feu qui le dévorait s’éteignit.

— Pourquoi, hier matin, ne m’avez-vous avoué la vérité ? dit-il en se rapprochant.

— Avouer ma honte, à toi ! s’écria-t-elle ; avouer que je n’avais pas pu me défendre, que je n’étais plus digne de ton amour. Je serais morte avant. Aussi, maintenant que cette horrible vérité est connue, maintenant que j’ai dû parler, la mort par ta main sera ma délivrance.

Elle se leva, et, prenant sur le bureau un poignard, elle voulut le lui mettre dans la main, mais il le jeta au loin.

— Tu ne veux pas ? dit-elle désespérément, tu ne me juges pas digne de ta colère. Ah ! Arthur, vous êtes implacable pour une victime de la fatalité.

Et elle se tordit les bras et laissa échapper un sanglot étouffé.

— Je vous aimais tant, dit-il, les yeux baissés, comme s’il se parlait à lui-même.

Elle saisit sa main et, la baisant à plusieurs reprises passionnément :

— Adieu ! s’écria-t-elle, je ne peux plus soutenir votre regard… Adieu !

Mais de la main, lui saisissant le bras, il la retint fortement.

Il s’était levé pour l’atteindre.

Ils restèrent en face l’un de l’autre, se regardant longuement : Clémence, éperdue, folle, le marquis profondément troublé.

Tout à coup elle vint à lui et l’étreignant dans ses deux bras :

— Tu ne veux pas me tuer ? s’écria-t-elle, la tête levée vers lui ; tu ne veux pas me laisser te fuir ? Eh bien ! partons ensemble, emmène-moi loin d’ici, enlève-moi ; nous serons l’un à l’autre pour toujours.

Elle s’arrêta et le regardant avec extase :

— Pour toujours ! Je pourrai t’aimer librement ; te dire tout haut que je t’adore ; te le prouver à chaque instant, dans ces mille petites choses de la vie qui sont si puissantes pour le cœur ; à toi, entièrement à toi.

La raison du marquis s’égarait sous cette parole ardente et tremblante ; sous ces étreintes son sang s’enflammait.

— Si je reste ici, continua-t-elle, je n’ai qu’à mourir, car vivre près de lui serait impossible et vivre loin de toi, plus impossible encore. Quand on a été aimée par Arthur de Rudemont, on ne peut plus l’être par personne. Il doit revenir ce soir. Oh ! je t’en-supplie, emmène-moi ! Mais c’est loin de la France qu’il faut nous enfuir, dans un pays où il ne pourra pas nous rejoindre, où nous serons cachés, où je serai ta femme… oh ! Arthur, ta femme !

À plusieurs reprises, elle répéta ces deux mots « ta femme » chaque fois avec un accent plus passionné. Que d’espérances, que de promesses dans ces deux mots ! C’était tout un poème de félicité.

Il ne pensait plus à ce qu’il avait vu ; il n’était plus dans le passé, mais dans l’avenir, entraîné, emporté par cette parole vertigineuse.

Penché sus elle, il plongeait dans ses yeux, où il voyait, comme dans un miroir magique, se dessiner l’avenir qu’elle appelait.

Mais brusquement elle s’arracha à ses bras et se rejetant loin de lui :

— Malheureux que nous sommes, s’écria-t-elle, fous, de nous laisser entraîner par ces rêves ! Est-ce que tu peux être à moi ?

— Et qui peut nous séparer ? tu me feras oublier ce que j’ai vu.

— Ce n’est pas du souvenir que je parle : c’est de toi, c’est de ta fille.

Elle se tut écrasée par cette évocation.

Mais bientôt elle reprit :

— Séparons-nous, il le faut ; laissez-moi retourner à ma triste destinée. S’il faut en mourir, j’en mourrai ; au moins tu auras fait ton devoir. Tu ne peux pas être à moi, puisque tu es à ta fille. Et nous l’avions oubliée ? sommes-nous coupables ! Nous retirer à l’étranger ; vivre ensemble à Naples ou à Venise, au bord de la mer. Et elle ? Nous nous cachions d’elle ici, et à Venise ou à Naples, ses yeux ne seraient-ils pas aussi redoutables qu’ils le sont dans ce château ? Le rêve était trop beau.

Il paraissait hésitant, comme s’il ne pouvait se résoudre à prononcer des paroles qui restaient sur ses lèvres.

— Entrons dans la réalité, dit-elle ; entrons-y d’un pas courageux. Séparons-nous, et que cette entrevue soit la dernière entre nous. Dans une heure, j’aurai quitté Rudemont ; car je ne veux-pas que vous ayez à supporter de nouveau l’horrible supplice que vous avez enduré cette nuit. Vous, vous qui m’aimiez tant, comme je vous ai fait souffrir ! Votre main Arthur ?

Elle lui prit la main et la baisa longuement.

Puis, se cachant les yeux avec son mouchoir :

— Adieu, monsieur le marquis.

Et elle fit un pas vers la porte, mais elle n’alla pas plus loin, de ses deux bras, il l’avait enlacée.

— Nous partirons ce soir, dit-il, tous deux ensemble.

— Et Denise ? que lui dirons-nous ?

— Rien. Denise ne viendra pas avec nous.

La joie la suffoqua, elle s’abattit contre lui.

LIV

Clémence ne perdit pas la parole pour longtemps.

— Et Denise ? dit-elle en rouvrant les yeux.

Le marquis resta sans répondre.

Pendant cet entretien, il avait passé par les résolutions les plus extrêmes : chasser Clémence, rompre pour jamais avec elle ; l’enlever au contraire et lier leurs deux vies pour toujours, abandonner Denise.

Les deux premières idées, il les avait longuement méditées pendant sa douloureuse promenade à travers le parc ; il était prêt pour leur exécution.

Mais les dernières, qui avaient surgi tout à coup, le prenaient à l’improviste : comment les réaliser ?

Sans doute il n’était pas difficile d’enlever Clémence, il n’y avait qu’à monter en chemin de fer et à s’en aller droit devant soi.

Mais Denise, que devenait-elle ?

Il n’était pas préparé à cette question.

Comme il réfléchissait, Clémence secoua tristement la tête.

— Tu vois bien, dit-elle, c’est impossible ; mais, quoi qu’il en soit, je te serai éternellement reconnaissante du cri qui vient de t’échapper. Tu as eu la pensée d’unir mon sort au tien, par là j’ai senti la puissance de ton amour. Si tu t’arrêtes maintenant, c’est devant une impossibilité. Reste près de ta fille, je retourne près de mon mari : subissons nos destinées.

Il ne répondit rien et longuement il la regarda.

Tout à coup l’écartant, de manière à bien la voir en face :

— Votre mari vous a parlé de Denise ? dit-il d’une voix grave.

Elle parut troublée.

— Je vous prie, répondez, continua-t-il ; le capitaine vous a-t-il parlé de Denise ?

— Vous voulez que je vous réponde ?

— Je vous en prie.

— Eh bien ! oui.

— Que vous a-t-il dit ?

— Il m’a parlé d’une lettre écrite par une comédienne, amie d’Emma Lajolais, laquelle lettre tendrait à jeter des doutes sur la naissance de Denise. J’avoue qu’en entendant ce récit, j’ai eu un mouvement de folle espérance. Ah ! si elle n’était pas sa fille ! me suis-je dit, s’il était libre ! Mais c’était là un rêve de l’imagination. Cette lettre est fausse sans doute ou bien elle n’est qu’un bavardage sans conséquence. Est-ce que, si elle avait pu éveiller en toi le plus léger doute sur ta paternité, tu resterais ainsi hésitant ? Entre la fille d’Emma Lajolais et moi, ton choix, j’ai l’orgueil de le croire, serait fait depuis longtemps. Si tu n’oses le faire, c’est que d’un côté il s’agit de ta fille, tandis que de l’autre il s’agit de ta maîtresse. Le père l’emporte sur l’amant. Eh bien ! sois père. Je te rends la promesse que tu viens de me faire dans un élan passionné ; maintenant, que la réflexion parle, écoute sa voix, écoute celle du devoir.

Tout en parlant ainsi, elle ne l’avait pas quitté des yeux, suivant anxieusement l’effet de chaque mot.

Qu’allait-il répondre ? à quoi allait-il se décider ?

— Vous savez bien, dit-il enfin, que je ne reviens jamais sur ma parole : chose dite est pour moi chose faite. Ce que je balance en ce moment, ce n’est pas ma résolution, elle est prise, et je vous l’ai fait connaître ; c’est son exécution. Vous pensez bien, n’est-ce pas, que je ne peux ni ne veux abandonner Denise ?

— La chère enfant !

— D’un autre côté, je ne peux pas la laisser au château ; que ferait-elle seule dans la compagnie de madame Mérault ?

— Sans parler de celle de M. de Carquebut.

— Elle a besoin d’une direction.

— Elle a même besoin de plus.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Je dois être franche, n’est-ce pas, et tout ce que je pense, même tout ce que je sens, je dois vous le dire ? Je le ferai, mais vous vous souviendrez que vous l’avez exigé. Quand mon mari, – il faut bien que je le nomme aussi, puisque demain il sera redevenu mon mari, et pour toujours, – quand mon mari m’eut parlé des doutes qui, selon lui, enveloppaient la naissance de Denise, je me laissai entraîner (ce serait de l’hypocrisie de le cacher) à faire des projets. Un jour ou l’autre, ces doutes arrivaient jusqu’à vous ; alors vous n’abandonniez pas Denise et vous ne la repoussiez pas ; car, par cela même qu’elle n’était pas votre fille, elle pouvait l’être. C’eût donc été un crime à vous de la répudier. Mais elle n’était plus un obstacle à notre réunion, et ce que je n’avais pas osé vous confier, alors que ma confidence eût pu être considérée comme une attaque contre votre fille, je vous l’avouais quand il ne s’agissait plus que d’une étrangère.

— Quelle confidence ?

— Autant il a été salutaire pour Denise d’être enlevée aux soins de mademoiselle Davin qui la soignait si peu, autant il lui serait mauvais maintenant de rester enfermée dans les limites bornées d’une éducation particulière. Denise a besoin de vivre avec d’autres jeunes filles, surtout avec des jeunes filles bien nées et bien élevées, qui lui feront perdre les déplorables habitudes de langage et de tenue qu’elle a contractées dans la maison maternelle pendant ses jeunes années. Tout ce que j’ai essayé à ce sujet a été inutile, et il n’y a que l’exemple, il n’y a que les leçons de l’amour-propre blessé, qui seront efficaces. Voilà pourquoi, dans mes projets en l’air, je plaçais Denise dans une maison d’éducation, pensionnat, couvent, où elle recevait ces leçons des camarades avec lesquelles elle vivait jusqu’au moment où vous pouviez la marier. Allant plus loin encore, toujours dans mon projet ou plus justement dans mon rêve, j’avais choisi ce couvent : c’était celui de Sainte-Rutilie, à Hannebault. Quelle folie n’est-ce pas ?

— Ce qui était folie hier, ne l’est plus aujourd’hui.

— Vous remarquerez, continua-t-elle, que dans ce choix tout ce qui pouvait être favorable à Denise se trouvait réuni. Vous n’étiez séparé d’elle que par une courte distance, qui vous permettait de la voir chaque jour. De plus le couvent de Sainte-Rutilie est assurément un des meilleurs de la province. M. l’abbé Guillemittes, réussissant là, comme dans tout ce qu’il entreprend, a su en faire, en peu de temps, une maison à la mode, dans laquelle le prix élevé de la pension ne permet l’admission que de jeunes filles riches ; l’instruction qu’on y donne est excellente. Enfin je ne vois pas que quoi que ce soit lui manque, et ce qui confirme ce sentiment, c’est le succès considérable qu’il a obtenu : tout succès a sa raison d’être, et celui-là me paraît sous tous ses rapports pleinement justifié.

Elle se tut.

Bientôt le marquis, qui était resté les yeux baissés, lui tendit la main.

— Voulez-vous m’obliger, dit-il, d’aller à Hannebault vous entendre avec M. l’abbé Guillemittes pour qu’il veuille bien recevoir Denise dans son couvent ?

— Moi ? vous voulez…

— Vous me rendrez un réel service. Je serais embarrassé pour lui parler de Denise ; vous le ferez mieux que moi. En même temps vous vous entendrez avec la supérieure et vous lui ferez connaître le caractère de Denise en insistant sur les côtés qui, selon vous, ont besoin d’être modifiés par l’éducation en commun. Enfin vous direz qu’on prépare la chambre de Denise pour ce soir.

— Ce soir ?

Il ne se laissa pas interrompre.

— Croyez-vous que j’accepte que vous passiez la nuit ici ? Vous partirez ce soir ou, ce qui vaut mieux, vous ne reviendrez pas d’Hannebault au château ; vous vous ferez conduire à la station, après que tout sera convenu avec l’abbé Guillemittes et la supérieure du couvent. À la station, vous prendrez un billet pour le Mans et vous partirez par le train de deux heures, moi je vous rejoindrai par celui de six heures. Le Mans est une gare de jonction où l’on peut prendre toutes les directions. Si M. le capitaine Beaujonnier avait envie de courir après nous, là il perdrait nos traces, d’autant mieux que je n’ai pas envie d’aller à Paris, où probablement il nous cherchera ; du Mans, je compte aller à Saint-Malo, et de Saint-Malo en Angleterre par Jersey.

Il parlait en homme qui explique un plan depuis longtemps conçu et arrangé avec calme.

Comme elle le regardait, stupéfaite de cette assurance dans la résolution :

— Vous êtes surprise, dit-il en interrompant son idée, de m’entendre parler ainsi ? Je dois imiter votre franchise. Par la demande que je vous ai adressée tout à l’heure au sujet de la lettre de Balbine, vous avez compris que j’avais eu connaissance de cette lettre. Vous ne vous êtes pas trompée ; cette lettre m’a été communiquée par M. de Carquebut, qui a voulu ainsi m’empêcher de laisser ma fortune à Denise. De ce jour, j’ai pensé à donner à notre amour une sécurité, qu’il ne pouvait pas avoir, quand j’étais engagé envers ma fille par des devoirs qui ont cessé, au moment où j’ai eu la certitude que cette lettre n’était pas fausse. Je pouvais me sacrifier, moi et ma passion, à ma fille ; je n’ai pas le droit de vous sacrifier, vous qui m’aimez, vous que j’adore, à Denise Lajolais. Nous partons donc. Quant à Denise, ne craignez rien pour elle ; elle trouvera en moi un tuteur dévoué, un parrain qui ne l’oubliera pas, un ami sincère.

Elle joignit les mains avec extase et parlant sans s’adresser au marquis :

— Toujours le même, dit-elle : la noblesse, la grandeur en personne.

Sans doute l’éloge était trop fort ou tout au moins il n’était pas en situation, car le marquis eut une contraction douloureuse.

— Je vous en prie, dit-il, ne parlons pas de cela ; en ce moment je ne pense qu’à mon amour et je me laisse entraîner par lui.

— Et c’est mon amour qui vous admire. Voulez-vous donc que je reste insensible et froide en présence de la tendresse et de la passion dont vous me donnez une si grande preuve ? Partir avec moi ! Quitter vos habitudes, vos amis, votre vie heureuse et tranquille ! Vous aimerai-je jamais assez ? Pensez-y, Arthur, il est temps encore de revenir en arrière.

— Avez-vous donc peur de l’inconnu ?

— C’est pour toi que j’ai peur, ce n’est pas pour moi ; si un jour tu ne m’aimais plus, ô Arthur, j’en mourrais.

— L’heure a marché, dit-il ; vous n’avez que le temps. N’emportez rien, pour ne pas éveiller les soupçons, un manteau seulement. Pour moi, pendant que vous serez à Hannebault, je vais préparer Denise.

— Ne vaudrait-il pas mieux ne lui rien dire et en route la préparer ? La séparation sera assez pénible pour elle, sans l’attrister encore longtemps à l’avance.

Il eut un geste de vive contrariété.

— Vous avez raison, dit-il.

Elle se dirigea vers la porte ; mais, après avoir fait quelques pas, revenant vers lui et lui prenant les deux mains :

— Arthur, dit-elle ; regardez-moi, les yeux dans les yeux, les mains dans les mains : dans ce château qui a appartenu à vos pères, loyalement suis-je votre femme ?

Il la prit dans ses bras et sa réponse fut un baiser passionné.

— À ce soir ? dit-il.

Elle allait sortir, il la retint.

— Embrassez Denise, dit-il.

— Pensez-vous donc que je l’aurais oubliée ? Ah ! mon ami, un pareil soupçon…

Elle sortit. Il sonna et Valery entra.

— Faites atteler la Victoria pour madame Clémence, dit le marquis.

Le valet de chambre s’inclina pour cacher un sourire.

— La scène a été longue, se dit-il en sortant, mais elle a été décisive. Balancée ! Ma foi ! elle ne l’a pas volé. J’ai bien vu tout à l’heure à la figure de la petite dame, qu’elle n’était pas contente. C’est sa faute aussi. Recevoir un homme par le balcon, ça ne se fait pas ces choses-là. Pourvu que celle qui la remplacera ne soit pas trop laide !

LV

Ce n’était point le luxe de l’aménagement qui avait fait le succès du couvent de Sainte-Rutilie.

Ce couvent, en effet, avait été tout simplement établi dans un grand bâtiment élevé pour être une filature de lin, et il portait le caractère architectural de sa destination première : un cube en briques rouges, percé de nombreuses fenêtres à petits carreaux. Vendu avant d’avoir reçu ses machines et ses métiers, par suite de la déconfiture de la société qui l’avait fait construire, il avait été acheté à vil prix par l’abbé Guillemittes, qui l’avait transformé, tant bien que mal et plutôt mal que bien, en une maison d’éducation.

Comment un homme qui, par la construction de l’église d’Hannebault, avait révélé de si hautes connaissances et un goût si pur en architecture, avait-il pu acheter une chose aussi laide que ce bâtiment ? Ce n’est point le sujet de ce récit, et il suffira de dire ici que cette acquisition avait été inspirée par cet esprit d’entreprise qui lui avait fait trouver des millions pour commencer les travaux de son église[1].

Ayant sans cesse besoin d’argent et pour longtemps encore, car les plus grosses sommes fondaient comme neige entre ses mains, il avait calculé qu’une maison d’éducation qui placerait sous son influence les jeunes filles les plus riches de la province, elles, leurs parents, leurs maris et leurs enfants, serait une ressource féconde dans laquelle il pourrait continuellement puiser, et il avait acheté cette filature abandonnée.

Sans doute le bâtiment était peu convenable pour l’usage auquel il voulait le consacrer, mais c’était là une question secondaire. Le principal, pour le moment, était d’avoir quatre murailles et un toit pour abriter les premières élèves ; le reste viendrait plus tard. Il était de ceux qui ne s’effrayent point d’un point de départ humble et bas ; le tout en ce monde est de partir, le pas s’allonge en marchant.

Il avait marché à grands pas, à pas de géant, et en peu d’années, le couvent placé sous l’invocation de sainte Rutilie, qui avait commencé avec huit élèves, avait été adopté par la mode ; toute famille respectable et pensant bien mettait ses filles à Sainte-Rutilie.

— Notre sainte a fait ce miracle, disait modestement l’abbé Guillemittes, en remerciant de son succès la bienheureuse sainte Rutilie, dont les reliques étaient exposées dans l’église d’Hannebault.

Moins humble, il eût dû reconnaître qu’il était bien pour quelque chose dans ce succès miraculeux, et, plus sincère, il eût dû reconnaître aussi la large part qui revenait à la supérieure qu’il avait placée à la tête de cette maison : la mère Sainte-Alix.

Mais c’étaient là des aveux qu’il ne lui convenait pas de faire, et il trouvait plus utile à ses intérêts d’expliquer la réussite de son entreprise par l’intercession de la sainte, plutôt que par son intelligence à lui ou par le zèle de ses collaborateurs. Son intelligence, elle n’était que trop universellement admise et que trop généralement redoutée. Quant à ses collaborateurs, il n’en prenait pas souci, et la mère Sainte-Alix lui était trop entièrement dévouée pour se plaindre jamais. Après avoir donné son intelligence, sa peine, sa vie à la fondation du patronat de Saint-Joseph, dont elle avait fait une maison modèle pour les travaux de l’aiguille, elle donnait maintenant, avec le même zèle et la même abnégation, son intelligence, sa peine et sa vie à la fondation du couvent de Sainte-Rutilie, dont elle était en train de faire une maison modèle pour l’éducation. C’était sa tâche en ce monde, et son bonheur d’obéir à la main qui la dirigeait.

Ordinairement en bonne administration, lorsqu’une entreprise réussit, on consacre une partie des produits qu’elle donne à l’améliorer ou à la perfectionner. Mais ce n’était point ainsi que les choses s’étaient passées au couvent de Sainte-Rutilie. Pas un sou des vingt-cinq à trente mille francs de bénéfices qu’il fournissait par an n’avait été employé dans le couvent lui-même ; car la grande affaire de l’abbé Guillemittes, c’était son église, qui, comme un abîme sans fond, absorbait toutes ses ressources. Cette église terminée, s’il la terminait jamais, il s’occuperait plus particulièrement de son couvent, de son patronat, de sa maison de banque, de son hôpital, de son imprimerie, de toutes ses autres affaires, qui pour le moment n’étaient que les satellites de son église : leur tour viendrait plus tard.

Tout d’abord il ferait reconstruire son couvent d’après un plan que depuis longtemps il avait esquissé sur le papier.

Ce serait une merveille : tout était arrangé, disposé, prévu dans sa tête.

Alors il serait bien près d’atteindre le but qu’il poursuivait : par son église qui faisait des miracles, il tiendrait les âmes ; par son couvent qui élèverait les jeunes filles, il dirigerait les esprits ; par sa maison de banque en relations d’affaires avec tous les industriels et les commerçants de la contrée, il pèserait sur les intérêts.

Il faudrait bien que l’évêché comptât avec lui, reconnût sa puissance, fît sa soumission.

Malheureusement ces temps étaient encore éloignés, car son église n’était pas terminée et l’argent devenait de plus en plus difficile à arracher à la piété ou à la vanité des fidèles. Les premiers millions avaient été trouvés par grosses sommes, les derniers n’arrivaient que sou à sou.

Sa vie ne s’userait-elle pas dans cette lutte ? verrait-il jamais sa terre promise ?

Déjà sa santé avait été terriblement éprouvée par les efforts incessants, par les fatigues, les fièvres, les angoisses, les insomnies qu’il s’était imposés : pourrait-elle aller jusqu’au bout ?

Quand Clémence se présenta au presbytère d’Hannebault pour lui parler de Denise, il était précisément au lit, en proie à un accès de fièvre, causé par sa dernière échéance qui avait été des plus laborieuses et dont il n’était sorti triomphant que par des prodiges d’adresse.

Sa première réponse fut que son état de maladie l’empêchait de recevoir personne.

Mais, Clémence ayant insisté en faisant sonner haut le nom du marquis de Rudemont, il se décida à quitter son lit.

S’étant fait habiller par son domestique, car il tremblait trop fort pour boutonner sa soutane lui-même, il descendit, enveloppé dans une douillette qu’il avait endossée en guise de pardessus.

Il avait été au château de Rudemont pour ses quêtes depuis que Clémence y séjournait ; mais, ne s’étant point trouvé avec elle, il ne la connaissait point, tandis qu’elle le connaissait parfaitement et savait quel homme il était.

— C’est de la part de M. le marquis de Rudemont que vous avez à me parler ? dit-il en se tassant dans son fauteuil pour avoir moins froid ; il a fallu, je vous l’avoue, le nom d’une personne aussi généreuse, aussi respectable, pour m’obliger à quitter mon lit où la fièvre me retenait. Me voici donc, madame, tout à votre disposition, prêt à faire pour M. le marquis de Rudemont, à qui je dois tant, tout ce qui sera en mon pouvoir.

Alors Clémence, en quelques mots rapides, clairs et précis, lui expliqua qu’elle était l’institutrice de la pupille du marquis, mais que forcée de retourner à Paris, elle ne pouvait pas continuer l’éducation de cette jeune fille, de sorte que le marquis désirait faire entrer sa pupille, pour laquelle il avait une très vive affection, au couvent de Sainte-Rutilie.

— Pardonnez-moi, dit l’abbé Guillemittes, après l’avoir attentivement écoutée, une question qui sans doute va vous paraître indiscrète, mais que cependant je suis obligé de vous adresser : N’est-il point à votre connaissance que la naissance de cette jeune personne serait irrégulière ?

— Mais, monsieur le doyen…

— Mon Dieu, madame, je suis le premier à reconnaître combien ma question est étrange, et j’ai pris les devants pour vous en avertir ; aussi n’ai-je pas la prétention de vous obliger à y répondre. Vous pouvez très bien, si vous le jugez convenable, garder le silence à ce sujet ; seulement, dans ce cas, je serai contraint de la poser à M. le marquis lui-même. Il vous appartient donc de voir si la mission dont vous êtes chargée par M. le marquis vous autorise à parler ou bien si elle vous fait une loi de ne pas répondre ; j’ai mes raisons pour vous adresser cette question, vous pouvez avoir les vôtres pour vous taire.

— Il est vrai, dit-elle après un court moment de réflexion, que cette naissance n’est pas régulière.

— Fille d’une femme de théâtre, n’est-ce pas ?

— Cela est vrai, mais filleule du marquis de Rudemont et de plus sa pupille.

— Cela ne change rien à la naissance de la jeune personne. Comment M. le marquis a-t-il pu penser que, malgré tout le respect que nous avons pour sa personne, toute la déférence que nous devons à son nom, il nous serait possible d’admettre à Sainte-Rutilie, une élève dont la naissance est illégitime et qui de plus est la fille d’une comédienne ?

Elle fut déconcertée et demeura sans réponse. Avait-elle approché le but de si près pour le manquer ? Que Denise n’entrât pas immédiatement au couvent, le plan du marquis était anéanti. Elle serait obligée de rentrer au château, il faudrait différer leur départ. Cette nuit dont la menace avait épouvanté le marquis s’écoulerait. Le lendemain tout ne se trouverait-il pas remis en question ? Que faire ?

Heureusement pour elle, l’abbé Guillemittes lui donna le temps de la réflexion.

— L’idée qui a inspiré la fondation de notre couvent, dit-il, est celle-ci, que l’éducation d’un enfant se fait autant par ses camarades que par ses maîtres, de sorte que cet enfant ne doit se trouver en contact qu’avec d’autres enfants dignes de lui ou, si vous aimez mieux, ses égaux par la naissance, les sentiments et la position sociale. Comment, au milieu d’un troupeau de jeunes filles qui toutes réunissent ces conditions, pourrions-nous recevoir une brebis étrangère ?

Son parti était pris.

— Nous savions tout cela, dit-elle ; mais M. le marquis avait pensé que si vous pouviez vous départir de votre règle, ce serait en faveur d’une enfant qui en réalité est sa fille. Des raisons particulières l’empêchent de la reconnaître en ce moment, mais elle sera son héritière.

— Héritage exposé à bien des événements avant de se réaliser.

— Sans doute, mais enfin, si cette jeune fille après avoir passé quelques années dans une maison telle que la vôtre, se sentait attirée vers la vie religieuse, M. le marquis serait disposé à lui constituer dès ce moment une grosse dot.

— Ah !

— Aussi me semble-t-il que ce serait vraiment une bonne œuvre, sous tous les rapports, de la recevoir, et si la règle de votre maison vous l’interdit, – elle se leva, – j’espère être plus heureuse en frappant à une autre porte.

— Il est certain, dit-il en étendant la main pour la retenir, que la situation, envisagée à ce point de vue est bien différente ; cependant reste toujours la naissance.

— Ce qui pourrait être un empêchement, j’en conviens, si cette naissance était connue de tout le monde ; mais qui sait la vérité à ce sujet ? Deux ou trois personnes peut-être la soupçonnent, et, si elles voulaient parler, leurs paroles, en présence du fait accompli, ne trouveraient aucune créance. Ce ne seront pas en tous cas les camarades de la jeune fille qui se plaindront ; elle a quitté la maison maternelle toute jeune, et elle est un modèle de douceur et de tenue.

— Et quand deviez-nous nous amener cette jeune fille ? demanda l’abbé après un moment de silence.

— Mais aujourd’hui même ; M. le marquis devait la conduire au couvent.

— Eh bien ! vous pouvez lui dire que je me rends à son désir ; je vais écrire un mot à la supérieure pour qu’on admette sa pupille. Je vous serai reconnaissant d’expliquer à M. le marquis que si je ne vais pas la recevoir moi-même de ses mains, c’est que je suis retenu au lit par cette fièvre. Aussitôt qu’elle m’aura quitté, j’aurai l’honneur d’aller lui faire ma visite.

Clémence ne retourna pas à Rudemont, mais elle écrivit quelques lignes au marquis pour lui dire que Denise était attendue au couvent de Sainte-Rutilie.

Et en faisant porter ce billet par un exprès, elle donna l’ordre au cocher de la conduire à la station.

LVI

Pendant que Clémence, à Hannebault, arrangeait avec l’abbé Guillemittes l’entrée de Denise au couvent de Sainte-Rutilie, le marquis, à Rudemont, se préparait au voyage qu’il allait entreprendre.

Où allait-il ? quand reviendrait-il ?

Ce n’était pas la première fois qu’il partait ainsi. Au temps de sa jeunesse, il s’était lancé dans plusieurs aventures de ce genre, et avant son départ il n’avait pas songé à se demander où il irait avec sa maîtresse ni quand il reviendrait.

Mais alors il était jeune, et l’âge ne pesait pas d’un poids lourd sur ses résolutions ; il regardait devant lui, non derrière, et, sur la route qu’il allait parcourir, il projetait le rayonnement de ses espérances.

Ce temps n’était plus.

Assurément il aimait Clémence et d’un amour plus profond, plus absolu que celui qu’il avait pu ressentir pour celles avec lesquelles il avait entrepris ces voyages ; mais les ailes de la jeunesse qui l’enlevaient alors étaient tombées : l’insouciance, la liberté, les illusions de la vingtième année, avaient été remplacées par la clairvoyance et l’expérience de la cinquantaine.

Si son cœur était jeune encore, son esprit ne l’était plus.

Terrible différence, dont, pour la première fois, il mesura toute l’étendue.

Pendant plusieurs heures, il marcha en long et en large dans son cabinet, courbé sous le poids de ses pensées.

Puis, revenant à son bureau, il chercha dans son tiroir, une feuille de papier timbré, et, d’une main ferme, sans hésitation, il écrivit :

 

» Ceci est mon testament.

» Je soussigné, Arthur-Hubert Mulcent, marquis de Rudemont, demeurant au château de Rudemont, institue pour mon légataire universel :

» Mon cousin, M. Louis Mérault, substitut du procureur impérial à Condé-le-Châtel.

» En conséquence, je lui donne tout ce que je possède en biens mobiliers et immobiliers.

» À charge par lui :

» 1° De payer à ma pupille Denise Lajolais, au moment de la majorité de celle-ci ou le jour de son mariage, la somme de un million ;

» 2° De servir à mon cousin, M. Arthème Fabu, une rente viagère de douze mille francs, payable par mois.

» Si, par le présent testament, je ne laisse rien à ma cousine, madame Mérault, ce n’est pas que je l’oublie ; mais elle est la mère de Louis, et ce serait faire injure aux sentiments de celui-ci de fixer le chiffre de la rente qu’il voudra offrir à sa mère.

» De même, si je ne fixe pas non plus les sommes qui devront être données aux pauvres et aussi aux gens de ma maison, c’est que j’ai pleine confiance dans son esprit de justice et dans sa générosité.

» Je termine par l’expression d’un vœu :

» J’ai cru remarquer qu’un sentiment de tendresse assez vive existait entre Louis et Denise ; je suis heureux d’espérer que cette tendresse pourra amener un mariage entre eux, car je suis convaincu que sous tous les rapports ils sont dignes l’un de l’autre.

» Fait au château de Rudemont, le quinze mai mil huit cent soixante-cinq.

» ARTHUR MULCENT,

» marquis DE RUDEMONT. »

 

Ce testament écrit, il le relut posément, mettant des points et des virgules là où il en avait oublié ; puis il le cacheta sous une enveloppe, sur laquelle il écrivit : « À ouvrir après ma mort » et enfermant cette enveloppe dans une autre, il adressa le tout à Me Painel, son notaire à Condé-le-Châtel.

Alors il se sentit plus libre : quoi qu’il arrivât, le sort de ceux dont il avait charge était assuré ; Denise aurait la preuve qu’il ne l’avait pas oubliée.

Cette pensée lui donna le courage de monter près d’elle, car l’heure de quitter Rudemont approchait.

Lorsqu’il entra dans la chambre où elle travaillait, il remarqua qu’elle faisait vivement disparaître un objet qu’elle tenait entre ses mains en le cachant sous un tapis, et ce fut avec une sorte de confusion qu’elle vint au-devant de lui, comme si elle avait été surprise en faute.

— Est-ce que j’arrive mal à propos ? dit-il.

— Oh ! mon parrain, pouvez-vous penser cela ?

— Ce n’est pas une accusation que je porte contre vous, mon enfant ; je vous sais incapable de mal faire. Seulement, je constate qu’à mon arrivée, vous vous cachez de moi et que vous paraissez confuse. Faut-il que je regarde ce qu’il y a sous ce tapis ?

Elle s’élança vivement en avant, posant la main sur le tapis.

— Oh ! non, dit-elle, laissez-moi, je vous en prie, le lever moi-même. C’est aujourd’hui le 15 d’ailleurs, et le moment est venu ; ce soir ou maintenant, peu importe. Mieux vaut maintenant même, puisque nous sommes seuls.

Disant cela, elle leva le tapis et prit un porte-cigares, qu’elle tendit au marquis.

— C’est demain votre anniversaire, dit-elle, et je voulais vous offrir ce soir ce porte-cigares, que j’ai brodé à votre intention. C’était une surprise que j’avais cachée à tout le monde, même à madame Clémence. Est-ce que vous voudrez bien le porter, mon parrain ?

Il l’attira à lui et l’embrassant tendrement :

— Vous êtes un bon cœur, ma chère Denise, dit-il avec une émotion qu’il ne put pas contenir ; quoi qu’il arrive, soyez assurée que j’ai pour vous une vive tendresse, une inaltérable amitié.

Elle le regardait avec étonnement, surprise autant de ces paroles, peu intelligibles pour elle que de l’accent avec lequel elles avaient été prononcées.

— Je n’ai point parlé à la légère, dit-il ; il va se passer un fait grave dans votre existence et dans la mienne, et c’est pour vous en entretenir que je suis monté ici.

— Mon Dieu ! dit-elle, c’est donc pour cela que madame Clémence a voulu m’embrasser en sortant.

— Voulez-vous vous habiller ? dit-il, nous allons sortir ensemble ; nous causerons en voiture.

— Tout de suite, mon parrain ; le temps de mettre un mantelet et un chapeau.

Pendant qu’elle nouait son chapeau, devant la glace, le marquis marchait à travers la chambre ; il s’arrêta devant la table de travail où était exposé un petit portrait sur émail d’Emma Lajolais.

— Prenez donc ce portrait, dit-il en le tendant à Denise, et prenez aussi celui-ci.

Il lui présenta un médaillon.

— C’est mon portrait que je vous offre, continua-t-il.

— Oh ! combien je serais heureuse si…

— Si ?

— Si je n’avais pas peur.

Lorsqu’ils furent en voiture, il garda pendant longtemps le silence, et ce fut seulement en apercevant la flèche de l’église d’Hannebault qu’il se décida à parler.

— Si madame Clémence a voulu vous embrasser, dit-il, c’est qu’elle part ; elle est obligée de se séparer de vous. Moi-même je suis forcé de faire un voyage à l’étranger qui peut-être durera longtemps. Dans ces conditions il m’est impossible de vous laisser seule au château ; j’ai donc résolu que vous passeriez le temps de cette absence au couvent de Sainte-Rutilie.

— Au couvent !

— Mon enfant, je vous prie de garder votre calme : je suis fort troublé de cette résolution qui s’impose à ma volonté, et votre émotion ou vos plaintes ajouteraient beaucoup à mon chagrin.

— Je ne veux pas me plaindre.

Elle n’en dit pas davantage, mais deux larmes coulèrent silencieusement sur ses joues ; le marquis se détourna pour ne pas les voir.

De nouveau un silence pénible s’établit entre eux.

Denise avait une de ses mains posée sur la portière de la calèche, et, aux contractions qui agitaient ses doigts crispés, le marquis voyait les efforts qu’elle faisait pour ne pas s’abandonner à son émotion.

Lui-même était trop profondément ému pour trouver une parole.

Ce fut elle qui la première rompit le silence.

— Et je pourrai vous écrire ? demanda-t-elle.

— Assurément. Vous ne serez pas dans un couvent, mais dans une maison d’éducation où vous pourrez travailler avec profit ; les maîtres que vous trouverez à Sainte-Rutilie sont excellents.

Mais il était évident qu’elle n’écoutait pas et qu’elle suivait sa pensée.

— Et vous voudrez bien m’écrire quelquefois ? demanda-t-elle.

— Souvent, ma chère enfant ; je vous le promets, ma chère fille.

Ce mot, qui lui avait échappé, le troubla profondément. Sa fille ! si réellement elle était sa fille ?

Heureusement pour son angoisse, la voiture longeait de hautes murailles en briques.

— Nous voici arrivés, dit-il en montrant une porte au-dessus de laquelle se dressait une croix en bois doré. C’est le couvent.

— Je le connais ; souvent nous avons passé devant ces vilains murs en plaignant celles qui étaient enfermées derrière. Je ne prévoyais pas alors…

Elle n’acheva pas ; le marquis, pour l’aider à descendre, lui prit la main, qui était tremblante et glacée. Son visage était livide ; mais, par un effort tout-puissant de sa volonté, elle ne pleurait pas.

On les reçut dans un parloir froid comme une cave, et qui pour tout mobilier avait une douzaine de chaises en paille rangées contre les quatre murs.

Presque aussitôt la supérieure arriva, et, pendant que le marquis lui expliquait en peu de mots le but de sa visite, elle ne quitta pas Denise de ses yeux noirs, qui, sous sa coiffe blanche, lançaient des éclairs.

— J’attendais cette chère enfant, dit-elle, car j’avais été prévenue de son arrivée par un mot de M. le doyen.

Il se fit un silence.

Denise se tenait roide sur sa chaise, les yeux baissés, les épaules soulevées par sa respiration oppressée.

— Vous aurez une élève docile, dit le marquis, de bon caractère et d’humeur douce.

Il se leva. Denise, comme si elle avait été poussée par un ressort, se leva aussi.

Le marquis eût voulu abréger les adieux ; mais il ne pouvait pas la quitter sans un mot de tendresse, sans une caresse.

Il lui tendit la main.

— Au revoir, mon enfant, dit-il ; à bientôt.

— Adieu, mon parrain.

Il fit quelques pas vers la porte en détournant la tête ; elle courut à lui, et, lui prenant la main, elle l’inonda de ses larmes qui jaillirent irrésistiblement.

La mère Saint-Alix, qui regardait cette scène d’un œil sec et les lèvres pincées, intervint alors en redressant Denise.

— Une grande fille, dit-elle ; oh ! mon enfant.

La porte du parloir, tirée par son poids, retomba dans son cadre avec un bruit qui écrasa le cœur de Denise. C’était fini ; son parrain était parti ; elle était au couvent.

En arrivant au Mans, le marquis trouva Clémence, qui l’attendait.

Presque aussitôt ils montèrent dans le train de Rennes, ils étaient seuls dans leur compartiment.

Clémence avait trouvé le marquis sombre, et elle avait senti qu’il valait mieux ne pas chercher à le distraire.

La première partie de la route se fit donc silencieusement ; ils étaient assis en face l’un de l’autre.

Mais, au bout d’un certain temps, elle tira sa montre et, se mettant debout pour voir l’heure à la clarté de la lampe :

— Il est onze heures, dit-elle ; en ce moment, le capitaine monte à ma fenêtre. Si M. de Carquebut, entendant du bruit, allait lui envoyer une balle comme à un voleur : voilà qui serait dramatique.

Comme le marquis ne répondait rien, elle vint s’asseoir auprès de lui, et se blottissant contre sa poitrine :

— Enfin, dit-elle, je suis donc à toi, mon gros lion !

 

FIN DE LA FILLE DE LA COMÉDIENNE[2]


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2017.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Lise-Marie, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Malot, Hector, La Fille de la Comédienne, Paris, Dentu, 1876 (5ème édition). D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Un château renaissance à la mesure de l’homme, a été prise par Acquigny le 25.10.2015 (Wikimédia, licence CC Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International).

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[1] Voir Un Curé de province et Un Miracle.

[2] L’épisode qui suit et termine La Fille de la Comédienne a pour titre L’Héritage d’Arthur.