Hector Malot

L’AUBERGE DU MONDE
Quatrième partie
Thérèse

Illustrations : G. Devy

1889

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I 5

II 17

III 25

IV.. 32

V.. 40

VI 48

VII 58

VIII 65

IX.. 72

X.. 78

XI 90

XII 104

XIII 119

XIV.. 133

XV.. 143

XVI 155

XVII 168

XVIII 179

XIX.. 192

XX.. 207

XXI 222

XXII 234

XXIII 246

XXIV.. 259

XXV.. 268

XXVI 282

XXVII 297

XXVIII 310

XXIX.. 322

XXX.. 336

XXXI 347

XXXII 360

XXXIII 373

XXXIV.. 388

XXXV.. 403

XXXVI 417

XXXVII 431

XXXVIII 449

Ce livre numérique. 466

 

I

Celui qui, sorti de Paris, le 1er août 1870, par la barrière de Vincennes, se serait présenté à cette barrière le dimanche 28 du même mois, aurait pu croire que le cocher qui conduisait sa voiture l’avait amené dans un pays inconnu ou bien que lui-même voyageait dans le pays des rêves.

Plus de barrière en effet, mais une porte.

Plus de large avenue.

Là, où quelques jours auparavant, courait librement la large route de Vincennes, s’élevait une demi-lune qui barrait complètement le passage et, avec un chemin couvert, aboutissait à une place d’armes sur laquelle s’ouvraient deux ponts-levis avec tablier.

Les talus en terre de cette demi-lune étaient recouverts de planches à clous et d’abattis de bois.

Les hautes grilles en fer qui autrefois fermaient la barrière étaient blindées avec des plaques de tôle, et les pavillons de l’octroi avaient été chargés d’une couche de terre assez épaisse pour les mettre à l’abri de la bombe.

En avant de la demi-lune, dans les contre-allées, on avait creusé des trous à loup, c’est-à-dire des excavations dont le font était garni de pieux appointis par leur bout supérieur, de manière à déchiqueter les maladroits-qui se laisseraient tomber dans ces trous : belle invention du moyen âge, qui s’était perpétuée par la tradition pour prendre place à côté des planches à clous qui recouvraient les talus de la demi-lune.

En dehors du rempart, dans une zone assez étendue, toutes les constructions, murs de jardins, maisonnettes, hangars, avaient été jetées à bas et leurs matériaux jonchaient le sol.

Les arbres de l’avenue avaient été sciés par le pied.

Enfin les fortifications commençaient à recevoir ce qu’en style militaire on appelle leur armement de sûreté ; des embrasures avaient été ouvertes et garnies de clayonnages ; quelques canons se dressaient çà et là sur leurs affûts.

C’est que pendant ces vingt-huit jours il s’était passé des événements qui avaient bouleversé la face de la France et l’avaient atteinte jusque dans les sources mêmes de la vie.

Le 4 août, le général Abel Douai avait été battu et tué à Vissembourg ; le 6, Mac-Mahon avait été écrasé à Reichshoffen ; le même jour, Frossard avait été défait à Forbach, et alors instantanément, sous les coups écrasants de ces échecs successifs, Paris avait perdu sa foi en notre invincible armée et en nos braves généraux d’Afrique.

On avait pris soin, il est vrai, de le rassurer et d’atténuer autant que possible ces nouvelles foudroyantes : l’empereur avait envoyé une série de dépêches officielles pour dire que tout pouvait se rétablir, que la situation n’était pas compromise, et qu’il allait se placer lui-même au centre de la position.

Mais cette promesse, bien faite pour calmer les angoisses patriotiques de ceux qui connaissaient le génie militaire de Napoléon III, n’avait point suffi pour relever la confiance. C’était l’invasion, et à un moment donné, le siège de Paris : voilà ce qu’on avait compris. La patrie était en danger.

Une immense clameur s’était élevée et l’on avait annoncé que l’on allait mettre les fortifications en état de soutenir un siège en règle.

Mais, après le premier mouvement d’épouvante passé, beaucoup avaient cru que ce siège n’était pas possible.

Investir Paris, mais pour cela il faudrait des millions d’hommes.

Cependant les mauvaises nouvelles, en se succédant, avaient fini par persuader les plus incrédules de l’imminence du siège.

L’armée du prince royal de Prusse n’était plus qu’à dix journées de marche de Paris.

Elle n’était plus qu’à huit journées.

On avait vu des uhlans dans la Brie.

Encore quelques jours, et ces fameux uhlans, au nombre de quatre, pas un de plus, pas un de moins, s’arrêteraient à portée de canon de nos forts.

Ce qu’il y avait de certain, c’était que les populations de l’Est, fuyant devant l’invasion ou devant la peur de l’invasion, se mettaient en route pour venir demander un asile à Paris et se mettre à l’abri derrière ses murailles.

Après avoir voulu cacher ou atténuer la vérité, on avait été pris par la panique : les Prussiens arrivaient ; il n’y avait qu’à coller son oreille sur la terre, on entendait le roulement de leurs canons sur toutes les routes de l’Est. On minait les ponts sur la Marne et sur la Seine pour les faire sauter d’un jour à l’autre ; toutes les moissons, tous les fourrages, toutes les récoltes des fermes de Seine-et-Marne, de Seine-et-Oise et des environs de Paris, blés, avoines, foins, qui n’auraient pas été rentrés dans la capitale, seraient brûlés, afin de ne pas servir à l’alimentation des armées ennemies.

Ces avertissements plus ou moins officiels avaient été le coup de grâce, et toutes les routes qui aboutissaient à Paris s’étaient couvertes de voitures qui se suivaient à la file pour rentrer dans Paris ces fourrages qu’on menaçait de brûler et le mobilier des habitants de la banlieue.

Le gouvernement avait parlé par la voix de ses ministres : « L’armée du prince royal de Prusse, qui avait paru s’arrêter, avait repris sa marche ; le devoir du gouvernement était d’en prévenir le pays et la population de Paris. » Par l’intermédiaire des préfets et des maires, on avait fait prévenir les populations des départements voisins de Paris que le gouvernement achèterait les grains et le bétail qu’on lui amènerait.

Le dimanche 28 août, ces nouvelles et ces avertissements avaient produit leur effet, aussi la large route de Vincennes à Paris était-elle encombrée de voiture de toutes sortes ; aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n’apercevait que des voitures et des chevaux : tapissières, voitures à bras, carrioles, charrettes de ferme, calèches, cabriolets, omnibus, tombereaux, tout ce qui a un nom dans la carrosserie ou le charronnage se trouvait réuni là et enchevêtré.

On sait que cette route est formée par la réunion de plusieurs autres routes qui, à Nogent, Joinville et Vincennes, viennent aboutir à une unique avenue, entrant dans Paris par ce qu’on appelle le cours de Vincennes.

En temps ordinaire, il se produit très fréquemment des encombrements de voitures sur cette avenue.

Mais ce jour-là, hélas ! on n’était pas en temps ordinaire, et à l’entassement résultant de la réunion dans un même confluent de tous les courants qui arrivaient de divers côtés, se joignait la confusion résultant des travaux de fortification qui fermaient l’avenue.

Après avoir cheminé sur plusieurs files, les voitures se trouvaient arrêtées par la demi-lune, et là il fallait qu’elles prissent la queue les unes derrière les autres pour suivre le chemin couvert.

Comme si ce n’était pas assez de ce défilé pour produire une inextricable confusion, les employés de l’octroi venaient ajouter leurs exigences aux difficultés de la situation matérielle.

Pas une voiture n’entrait dans Paris sans qu’on n’en eût visité le contenu.

Et quel contenu ?

Tout ce qu’on pouvait emporter dans un rapide déménagement, qu’on faisait en tournant à chaque instant la tête pour voir si les uhlans ne vous arrivaient pas sur le dos, était entassé dans les voitures : meubles, provisions, fourrages, bestiaux, poules, lapins ; tout cela arrangé tant bien que mal avec des matelas et des bottes de paille sur lesquels les femmes et les enfants se tenaient juchés.

Que de matelas ! Au loin, se détachant sur le fond jaune de la paille, on ne voyait que les carreaux rouges et bleus des toiles à matelas.

Dans leur impossibilité à trouver des voitures pour apporter leur mobilier à Paris, il y avait des gens qui avaient loué des corbillards ; ce jour-là les morts devaient attendre et ne venir qu’après les déménagements.

Vers trois heures de l’après-midi, les ouvriers qui travaillaient aux terrassements de la demi-lune remarquèrent un curieux qui, depuis assez longtemps déjà, regardait ce triste défilé, se promenant en long et en large sur les contre-allées et examinant attentivement les travaux de fortification qu’on exécutait là.

Un ouvrier avait vu qu’en passant à côté d’un trou à loup, il avait fait un mouvement d’épaule, comme s’il haussait les épaules par un geste de mépris et de dédain.

Allant un peu plus loin, ce curieux avait adressé la parole à un ouvrier qui était en train de placer des pieux effilés au fond d’un de ces trous.

— Est-ce que vous croyez qu’on se laissera tomber là-dedans ? avait-il demandé.

— Pardi ! bien sûr, puisque c’est fait pour ça.

Il n’avait pas paru convaincu par ce raisonnement, et il avait continué sa promenade et son examen.

C’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, aux épaules larges, souple et dégagé dans sa démarche ; il portait toute sa barbe et des cheveux longs qui s’enroulaient en boucles fauves sur le collet de son vêtement ; ce vêtement était élégant, mais sans rien de prétentieux ou de recherché.

On ne parlait en ce moment dans les journaux que d’espions prussiens qui se glissaient partout, même dans nos forts, et tous les journaux de ce même jour, 28 août, racontaient l’exécution d’un lieutenant de l’armée prussienne, nommé Harth, qui la veille, à six heures du matin, avait été passé par les armes dans la cour des Grenadiers, à l’École militaire.

L’ouvrier, qui avait vu ce curieux hausser les épaules en passant auprès d’un trou à loup, alla trouver celui auquel il avait adressé la parole.

— Qu’est-ce qu’il t’a demandé, ce particulier qui t’a parlé tout à l’heure ?

— Si je croyais qu’on pouvait se laisser tomber là-dedans.

— Je gage que c’est un Prussien !

— Faut voir ça alors. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il a eu l’air de blaguer les travaux de la défense, et ça n’est pas d’un Français.

Le second ouvrier, sortant de son trou, se joignit au premier, et tous deux s’enfoncèrent dans le chemin couvert.

Au bout de dix minutes, ils revinrent, suivis d’un groupe d’ouvriers, en tête duquel marchait un brigadier de l’octroi.

Le curieux n’avait point quitté la contre-allée ; il regardait l’entassement des voitures, et, à la vue des enfants qui dormaient ou qui pleuraient sur leurs matelas, des femmes couvertes de poussière, des pauvres chevaux morts de fatigues, en un mot au spectacle de cette misère, son visage avait pris une expression de douleur attendrie.

Les ouvriers, précédés de leur brigadier, s’approchèrent de lui, sans qu’il les remarquât ; lorsqu’ils ne furent plus qu’à quelques pas, le brigadier se retourna et fit un signe à sa troupe, qui aussitôt se divisa : tandis que trois ou quatre hommes restaient avec lui, deux passèrent derrière le curieux.

Alors le brigadier s’avança franchement.

— Pardon, monsieur, dit-il, peut-on vous demander ce que vous faites ici ?

— Parfaitement, vous le voyez d’ailleurs, je regarde.

— Justement, et c’est là ce qui paraît louche ; il y a autre chose à faire en ce moment qu’à regarder ceux qui travaillent.

— Et à blaguer la défense, dit l’ouvrier du trou à loup.

— Vous avez des papiers ? demanda le brigadier.

— Non.

— Et vous vous appelez ?

— Le colonel Chamberlain.

— Un colonel ! Ah ! malheur, encore un feignant.

— Pourquoi qu’il n’est pas avec son régiment, ce colonel ?

— Parce que mon régiment est en Amérique, dit le colonel sans se fâcher.

— Vous voyez bien que c’est un Prussien, dit un ouvrier.

— Oui, oui ! À bas le Prussien ! c’est un espion.

Et une douzaine de poings crispés entourèrent la tête du colonel.

Mais celui-ci ne se troubla point.

— C’est vous qui êtes chargé de m’arrêter ? dit-il au brigadier ?

— Oui.

— Eh bien ! arrêtez-moi ; je n’ai pas envie de me sauver, et j’avoue même que je n’ai que ce que je mérite.

Un rassemblement s’était formé en quelques secondes autour du colonel et de ceux qui l’arrêtaient ; on criait : « À l’espion ! mort au Prussien ! »

Le brigadier prit le colonel par un bras, un ouvrier le prit par l’autre, et, au milieu de la foule, après avoir reçu quelques bousculades, on fit entrer dans un pavillon de l’octroi « l’espion prussien, » et on l’interrogea.

Pas de papier, Américain, il avait longuement examiné les travaux de défense ; son affaire était mauvaise. On décida de le garder et de le mettre aux mains de qui de droit.

On l’enferma dans une sorte de réduit obscur, où l’on voulut bien lui donner une chaise pour s’asseoir en attendant.

Il attendit trois heures.

Au bout de ce temps, la porte s’ouvrit, et il parut devant une autorité compétente.

Heureusement cette autorité, représentée par le secrétaire du commissaire de police, connaissait de vue M. le colonel Chamberlain, et, se tournant avec sévérité vers le brigadier, elle lui adressa quelques paroles bien senties sur les dangers de la précipitation. Sans doute, il fallait faire bonne garde ; mais encore il ne fallait pas arrêter tout le monde, et moins que personne un homme tel que le colonel Chamberlain.

— Tous les torts sont de mon côté, dit le colonel, j’étais venu visiter les travaux de défense et mes allures ont pu très justement paraître suspectes.

Au lieu de retourner à la demi-lune, en sortant du pavillon de l’octroi, il se mit en route pour rentrer à Paris par la barrière du Trône.

Sur la chaussée, les voitures se suivaient en une longue file, et sur les trottoirs marchaient des gens courbés sous le poids des paquets qu’ils portaient ; des femmes traînaient des enfants par la main, d’autres s’avançaient lentement, le bras passé dans des draps ou dans des châles liés au quatre bouts et formant ainsi d’énormes paquets dans lesquels on avait entassé tout ce qu’on avait de précieux.

Le colonel Chamberlain, qui n’avait rien à porter, dépassait ces pauvres gens ; il dépassait même la plupart des voitures, car les chevaux épuisés de fatigue, n’allaient guère vite.

Il remarqua entre toutes l’une de ces voitures : c’était évidemment un petit chariot lorrain ou alsacien, ce qu’on appelle un char à échelles, monté sur quatre roues légères et recouvert d’une toile grise posée sur des cercles. Les roues gardaient encore autour de leur moyeu des plaques de boue rouge, le cheval paraissait ne plus pouvoir se traîner, et son conducteur avait si bien conscience de la lenteur avec laquelle il marchait, qu’au lieu de suivre la file, il avait pris un bas-côté où il pouvait cheminer à son pas.

En regardant de dos ce conducteur, qui marchait à pied, tirant et soutenant son cheval par la bride, le colonel eut un mouvement de surprise.

Était-ce possible ?

Si cet homme n’avait pas été vêtu d’une blouse bleue et coiffé d’un vieux feutre gris, il aurait juré qu’à l’allure et à la carrure, il ne se trompait pas.

Vivement il fit quelques pas en avant de manière à dépasser la voiture et à voir le visage de son conducteur.

Alors un cri lui échappa.

— Mon oncle !…

Le conducteur se retourna vivement.

— Édouard !…

En même temps, une voix sortit de dessous la toile de la voiture :

— Oh ! mon cousin !

II

Le cheval n’étant plus tiré en avant s’arrêta.

Et le colonel, abandonnant la contre-allée, descendit sur la chaussée.

— Mon oncle ! comment c’est vous ?

Ils se serrèrent les mains-avec effusion.

Mais une tête de jeune fille s’était montrée sous la toile.

Puis, profitant de l’arrêt du cheval, cette jeune fille avait vivement sauté à bas.

Mais, avant qu’elle eût touché le sol, le colonel l’avait reçue dans ses bras.

— Oh ! ma chère Thérèse, dit-il, combien je suis heureux de vous revoir !

— Et moi donc ! mon cousin, dit-elle en rougissant.

Il la regarda alors un peu plus attentivement.

Elle était vêtue d’une robe de toile usée jusqu’à la corde ; son teint était noirci par le hâle et le soleil, ses cheveux étaient cendrés par la poussière.

En tout l’apparence de la misère, de la fatigue et de la souffrance.

Pendant qu’il la regardait ainsi, son attention fut attirée par deux têtes d’enfant, qui s’étaient levées dans la voiture ; près de ces têtes aux cheveux jaunes, ébouriffés, se montrait la face pâle d’une femme dont la ressemblance avec les deux enfants disait, sans qu’il fût besoin d’explication, qu’elle était leur mère.

Mais cela importait peu au colonel pour le moment, et ce qui pour lui avait besoin d’être expliqué, c’était l’arrivée de son oncle Antoine et de sa cousine Thérèse en compagnie de ces gens et dans cet accoutrement.

Mais la place n’était guère bonne pour des questions et des explications.

Quoiqu’on eût autre chose à faire, en cette journée troublée, que de s’occuper de ses voisins ou des passants, la curiosité ne perd jamais ses droits ; il y avait des gens qui s’étaient arrêtés sur la contre-allée et qui regardaient avec étonnement cette voiture qui, par elle-même, était déjà un spectacle.

N’était-il pas étrange en effet de voir un homme de mise et de tournure élégante, comme le colonel, en conversation intime avec ce paysan aux vêtements dépenaillés et tenant dans ses mains celles de cette jeune fille qui, pour être jolie, n’en était pas moins singulièrement attifée.

— On nous regarde, dit Antoine en baissant son chapeau sur ses yeux, et cela est mauvais pour moi ; il pourrait se trouver des gens qui me reconnaîtraient parmi ces curieux. Si vous voulez marcher près de moi, nous allons nous remettre en route.

Il reprit le cheval par la bride.

— Allons, pauvre vieux, encore un peu de courage ; te voilà arrivé.

Comme s’il avait compris ces paroles, « le pauvre vieux » fit un effort et la voiture recommença à rouler lentement.

— En marchant, dit Antoine, on nous remarquera moins, bien qu’il soit peu naturel qu’un homme comme vous s’entretienne avec des misérables de notre espèce.

— Voulez-vous que je vous quitte ? demanda le colonel, qui comprenait toute la justesse de cette observation.

— Non, pas tout de suite ; je ne sais pas s’il y aurait en ce moment un agent de police qui oserait mettre la main sur un homme qui revient de l’étranger pour défendre son Paris ; mais c’est possible, et le mieux est de ne pas risquer l’aventure ; voilà pourquoi je prends cette précaution. L’Empire est encore debout, n’est-ce pas ?

— Mais oui, dit le colonel en souriant.

— Il est donc sage de ne se fier à rien.

— Pourquoi êtes-vous rentré en France ?

— À cette heure, pouvais-je rester à l’étranger ? On m’a relâché juste à temps.

— Vous avez été emprisonné ?

— En Allemagne, en France, partout les gouvernements sont les mêmes.

— Et vous, n’est-ce pas ? vous avez été en Allemagne ce que vous étiez en France ?

— Mais sans doute ; c’était pour poursuivre notre but que j’avais consenti à m’exiler.

— Vous avez souffert, mon oncle ?

— Qu’importe ! Je ne regretterais pas ce que j’ai enduré, si mes souffrances avaient servi à quelque chose. Mais voilà la guerre déclarée entre les Allemands et les Français. De nous, je ne sais pas ce qu’il adviendra ; mais pour l’Allemagne, il est bien sûr que la puissance militaire qu’elle vient d’acquérir étouffera la liberté pour longtemps.

Ces paroles étaient un peu vagues pour la curiosité impatiente du colonel.

— Et vous, ma cousine ? dit-il en se tournant vers Thérèse, qui marchait près de lui.

— Oh ! moi, je n’ai pas été emprisonnée.

— Elle a trouvé de braves cœurs qui l’ont aidée et qui, avec elle, ont travaillé à ma libération, dit Antoine.

— Comment ne m’avez-vous pas écrit ? demanda le colonel.

— Et vous, mon cousin, comment ne nous avez-vous pas donné de vos nouvelles ? dit Thérèse.

— Où vous aurais-je écrit ? Je n’ai lu qu’une lettre de mon oncle, et tellement pleine de réserve, qu’il était impossible de deviner où vous étiez.

— Michel ne vous a rien dit ?

— Je n’ai pas revu Michel depuis le jour où il m’a communiqué cette lettre, ni Denizot, ni Sorieul. Quand je suis allé rue de Charonne, Denizot et Michel étaient arrêtés, et Sorieul avait disparu sans qu’on sût ce qu’il était devenu. J’ai fait des démarches pour voir Michel et Denizot, ils étaient au secret.

— Voilà donc pourquoi vous ne nous avez pas écrit ? dit Thérèse.

— Avez-vous pu penser, ma cousine, que c’était par négligence que je ne vous écrivais pas ?

— Non par négligence.

— Par quoi alors ?

Elle ne répondit pas : mais son père, en prenant la parole, empêcha le colonel de revenir sur sa question.

— Quand j’ai été libre, dit-il, la guerre était déclarée, et naturellement je n’ai eu qu’une pensée : revenir à Paris. Mais cela n’était pas facile. Les chemins de fer étaient réservés pour les transports militaires, et puis nous n’avions que peu, que très peu d’argent. Nous nous sommes mis en route, et, tantôt en voiture, tantôt, pour une petite distance, en chemin de fer, le plus souvent à pied, nous avons repris le chemin de la France. Heureusement Thérèse et moi, Thérèse mieux que moi, nous avions appris un peu d’allemand, et nous avons pu ainsi traverser presque toute l’Allemagne.

Le colonel se tourna vers Thérèse.

— Je sais marcher, dit-elle en souriant à cette muette interrogation.

— Marcher n’était pas la grande affaire ; c’était manger, c’était surtout coucher. Vous savez que l’Allemagne est le pays des hôtels et des auberges, mais pour ceux qui ont la poche garnie. Enfin nous sommes arrivés à la frontière. C’était là que le danger devait commencer pour moi ; mon signalement avait sûrement été donné aux commissaires de police comme aux gendarmes, et je ne voulais pas me faire arrêter.

— Il me semble qu’à Paris le danger est plus grand encore.

— Oh ! à Paris, c’est différent ; je n’ai pas l’intention de me cacher, je veux au contraire m’expliquer. La patrie est en danger, je viens pour la défendre ; si le gouvernement ne veut pas de mon bras, il me fera arrêter, j’aurai fait mon devoir. J’avais donc peur de la frontière. Mais, hélas ! il n’y a plus de frontière. Où commence la France, où finit-elle aujourd’hui ? on ne le sait pas. Nous avons librement continué notre route en traversant les pays qui venaient d’être ravagés par la guerre. Ah ! quel spectacle, mon cher Édouard ! Que de ruines, que de douleurs ! Un jour nous avons rejoint sur la route cette voiture conduite par la femme que vous voyez là avec ses deux enfants ; son mari avait été fusillé par les Prussiens, sa maison avait été brûlée. Alors, avec le cheval et la voiture qui lui restaient, elle avait quitté son pays pour venir se réfugier à Paris auprès de son frère qui habite la Villette, où il est marchand de fourrages. Nous avons associé nos misères, elle a donné une place à Thérèse dans la voiture près d’elle, et moi j’ai conduit le cheval. Voilà comment nous avons fait la dernière partie de notre voyage.

Parlant ainsi, ils allaient arriver à la barrière du Trône, et, pour aller à la Villette, la voiture devait passer par les anciens boulevards extérieurs.

— Mon oncle, dit le colonel, voilà ce que vous allez faire. Rentrer chez vous serait imprudent ; on ne vous laisserait pas vous expliquer comme vous le désirez, et puis qui trouveriez-vous ? Personne. Vous allez donc venir chez moi ; mais, comme vous devez conduire cette pauvre femme à la Villette, ma cousine et moi nous allons prendre les devants. Vous nous rejoindrez. Il vaut mieux que nous n’entrions pas à Paris ainsi groupés, car on nous regarde.

— Mais, mon cousin…, interrompit Thérèse, en faisant un geste pour refuser cet arrangement.

— Voulez-vous donc exposer mon oncle à se faire arrêter ? dit vivement le colonel. Soyez certaine que, s’il rentre rue de Charonne, c’est par là qu’on commencera. On ne croira pas qu’il vient pour défendre son pays, on croira qu’il revient pour aider à renverser le gouvernement. Il faut en ce moment agir avec prudence. Laissez-moi, je vous prie, vous diriger, et vous, mon oncle, ne craignez pas de vous confier aux conseils d’un homme mieux en état que vous, présentement, de juger la situation.

— Je m’en rapporte à vous, dit Antoine.

Puis, s’adressant à sa fille :

— Va avec ton cousin, dit-il ; dans deux ou trois heures je vous rejoindrai.

Thérèse embrassa les enfants, qui, voyant qu’elle les quittait, se mirent à pleurer.

Puis, tandis que la voiture tournait à droite pour prendre le boulevard de Charonne, Thérèse et le colonel montèrent dans un fiacre.

III

En refermant la portière de sa voiture sur cet homme élégamment vêtu, qui s’asseyait à côté de cette jeune fille misérable, le cocher de fiacre avait haussé les épaules.

Mais ils n’avaient pas remarqué ce mouvement ; tous deux s’étaient assis sans rien dire, et la voiture avait roulé assez longtemps avant que ni l’un ni l’autre n’eussent pris la parole.

Et cependant que de choses à se dire, que de questions à se poser !

Le colonel était resté les yeux attachés sur le visage de Thérèse.

Et, sous ce regard qui l’oppressait, elle n’avait pas même osé lever les yeux.

— Vous me trouvez changée, n’est-ce pas ? dit-elle enfin.

— Oui, maigrie.

— Le voyage a été dur, car notre pauvre cheval était si fatigué que j’avais remords à me faire traîner par lui ; alors je descendais et je marchais.

— Il me semblait que ce n’était pas la fatigue seule qui avait dû donner à vos traits cette expression de souffrance. Avez-vous donc été malade ?

— Non, pas malade, dit-elle vivement, mais terriblement tourmentée par l’emprisonnement de mon père. On parlait d’une pénalité sévère, plusieurs années de prison ; et j’étais à l’étranger. Les amis de mon père ne m’abandonnaient pas, il est vrai ; ils s’ingéniaient à m’encourager, à m’aider. Mais eux-mêmes craignaient pour eux ; plusieurs, et des plus intimes, de ceux sur lesquels je comptais le plus, ont été emprisonnés aussi, d’autres ont été obligés de s’expatrier. Et puis avec tout cela le travail m’était difficile, et cependant il fallait travailler ; si vous saviez combien est misérable en Allemagne le travail d’une femme.

— Et vous ne m’avez pas écrit ? dit-il en lui prenant la main. Cela est mal ; si quelqu’un devait vous aider, n’était-ce pas moi ?

— Comment pouvais-je vous écrire quand je ne savais pas où vous étiez, si vous étiez resté à Paris ou bien si vous étiez parti pour… l’Italie.

Elle prononça ce dernier mot à voix basse, comme si elle avait honte de cette allusion pleine de choses douloureuses pour elle.

— Si vous me reprochez de ne pas vous avoir écrit, ma cousine, ce reproche, je vous le jure, n’est pas fondé ; j’ai tout fait pour savoir où vous étiez, mais inutilement. Denizot et Michel, qui auraient pu me renseigner sans doute, s’ils ont reçu vos lettres, étaient au secret, comme je vous l’ai dit, et il m’a été impossible de communiquer avec eux ; j’attendais leur jugement, et c’est il y a quelques jours seulement qu’il a été rendu.

— Nous l’avons lu dans un journal, à Nancy : Michel, quinze ans de détention pour attentat contre la sûreté de l’État ; Denizot, trois ans de prison pour menaces à des agents dans un mouvement insurrectionnel. Est-ce terrible, quinze ans ?

— Terrible, en effet.

Mais le colonel ne voulut pas rester sur ce sujet, car il ne s’y trouvait pas à son aise. Cette condamnation, en effet, à quinze années de détention, n’était-ce pas la rupture du mariage de Michel et de Thérèse ? On n’attend pas quinze ans pour se marier, et Michel, sans doute, serait le premier à renoncer à l’engagement que Thérèse avait pris envers lui. Si profondément touché que pût être Antoine par cette condamnation pour une cause qui était la sienne, il n’imposerait pas assurément une attente de quinze années à sa fille ; dans ces conditions, Thérèse était donc libre comme il l’était lui-même.

C’était cette liberté qui lui fermait la bouche en ce moment ; car, si la sienne était complète, celle de Thérèse ne l’était pas. Elle dépendait de Michel et elle dépendait d’Antoine, cette liberté.

Ce n’était donc pas d’une façon incidente qu’il devait aborder un pareil sujet.

Avant tout, il devait s’expliquer avec son oncle.

Il refoula les paroles qui lui montaient aux lèvres et, posant sa main sur son cœur, il s’efforça d’en comprimer les battements trop précipités.

L’avenir était à eux maintenant.

Elle serait sa femme.

Mais, s’il put imposer silence à sa voix, il ne put voiler ses yeux ; il la regarda si ardemment qu’elle détourna la tête confuse et troublée.

Pendant quelques minutes, ils gardèrent l’un et l’autre le silence.

Puis il reprit la parole :

— Voulez-vous me permettre de vous adresser une question ? dit-il.

— Est-ce que vous avez vraiment besoin de ma permission pour cela, mon cousin ? répondit-elle en tâchant de sourire.

— Non, sans doute ; mais j’ai besoin que vous me promettiez de me répondre sincèrement.

— Je vous promets de répondre en toute sincérité à votre question, à moins que… je ne puisse pas y répondre du tout.

— Ne croyez pas, ma chère Thérèse, que je puisse avoir la pensée de vous interroger sur un sujet où vous auriez embarras pour répondre ; je veux vous demander pourquoi, tout à l’heure, vous avez paru ne pas vouloir venir chez moi. Est-ce que, vraiment, ma proposition vous gênait ?

— Ce n’était pas pour moi que je parlais.

— Mais elle ne pouvait, il me semble, gêner en rien mon oncle ; au contraire, elle ne peut que lui être utile. Si Michel a été condamné à quinze ans de détention, il ne faut pas oublier que mon oncle a été condamné à cinq ans de prison et qu’il y a danger qu’on l’arrête.

— Ce n’était ni à moi ni à mon père que je pensais.

— À qui donc ?

— Mais…

— Vous ne voulez pas répondre ?

Elle hésita un moment ; puis, levant les yeux sur lui et d’une voix affermie :

— Il me semble, dit-elle, que nous ne sommes guère en état d’être reçus dans une maison comme la vôtre.

Disant cela, son regard s’abaissa sur sa mauvaise robe.

— Dans ma maison ? dit-il.

— Vous n’avez donc pas des yeux pour voir ? demanda-t-elle.

— C’est justement parce que j’ai vu, qu’il importe peu, il me semble, que je voie chez moi. Une fois de plus, une fois de moins, qu’importe ?

— Mais, si cela importe peu pour vous, par contre, cela importe beaucoup pour d’autres. Croyez que si je n’avais pas craint de vous fâcher et que si, en même temps, je n’avais pas pensé à la sûreté de mon père, je n’aurais jamais consenti à paraître dans cet état devant… la maîtresse de cette maison.

— Mais il n’y a pas de maîtresse dans cette maison, chère enfant ! s’écria-t-il.

Sous le hâle qui avait rougi son teint, elle pâlit au point de devenir presque blanche.

— Votre mariage a été retardé ?

— Mon mariage ne s’est pas fait.

— Ah !

— Et il ne se fera pas.

— Il ne se fera pas ! balbutia-t-elle.

— Michel ne vous a donc pas écrit que je ne me mariais pas ?

— Michel ne nous a pas parlé de vous.

— Alors vous ne saviez pas ?…

Elle ne répondit pas ; mais, comme il la regardait, il vit ses lèvres agitées par un tremblement.

Alors elle détourna la tête pour cacher son trouble et son émotion.

Mais cette émotion se trahissait dans toute sa personne, et il n’était pas besoin de voir son visage pour deviner les mouvements qui l’agitaient : sa main tremblait et ses épaules se soulevaient rapidement, comme si elle étouffait.

Lui-même, en voyant cette émotion, était profondément troublé : n’était-elle pas un aveu, et le plus précis, le plus éloquent ?

Pourquoi la rupture de ce mariage l’aurait-elle ainsi bouleversée, s’il n’y avait eu dans son cœur qu’un sentiment d’amitié ?

L’amitié, la seule amitié, lui eût inspiré un mot de sympathie ou de regret sans doute.

Tandis que ce qui se montrait en elle en ce moment, ce n’était certainement ni une douloureuse sympathie ni des regrets.

Il fut entraîné à aller plus loin.

— Ce mariage, dit-il, m’avait été imposé par des raisons auxquelles je ne pouvais honnêtement me soustraire ; il était une nécessité dont je souffrais, mais que le devoir m’obligeait à subir. Sa rupture n’a pas été un chagrin pour moi ; au contraire, elle a été un soulagement, une délivrance : je retrouvais ma liberté.

Comme elle ne répondait pas et restait la tête à demi tournée vers la glace de la voiture, les yeux baissés, il lui prit la main et l’attira doucement de son côté.

— Vous voyez, chère Thérèse, que vous pouvez, – sans appréhension d’aucune sorte, venir chez moi ; vous y serez chez… vous.

Disant cela, sans avoir bien conscience de ce qu’il faisait, entraîné par un élan spontané, il passa son bras par-dessus l’épaule de Thérèse.

Mais, au moment même où il l’attirait contre lui, sans qu’elle lui résistât, le cocher frappa contre la glace.

Intrigué par la réunion de cet homme et de cette jeune fille, qui lui avaient paru si peu faits pour monter dans une même voiture, il s’était souvent baissé pour les surveiller.

— Où est-elle cette petite porte ? cria-t-il.

Ils étaient arrivés rue de Valois.

IV

C’était, en effet, rue de Valois que le colonel s’était fait conduire, voulant introduire Thérèse chez lui par le passage du jardin, afin qu’elle échappât à la curiosité de ses domestiques, qui, dans l’état où elle était, l’eût assurément gênée et humiliée.

Mais, la petite porte ouvrant sur cette rue n’ayant pas de numéro, il n’avait pas pu donner ce numéro au cocher, et il avait dû se contenter d’une indication assez vague :

— Une petite porte, dans le mur d’un jardin, rue de Valois.

Le cocher venait de s’arrêter devant le mur de ce jardin.

Le colonel sauta à terre et, prenant Thérèse par la main, il la fit descendre.

Le soir tombait, la rue était déserte.

Il mit une pièce d’argent dans la main du cocher ; mais celui-ci ne bougea pas ; il voulait voir ce qui allait se passer.

Il se passa une chose en apparence fort simple, mais qui cependant en disait long pour celui qui savait comprendre et interpréter ce qu’il voyait. Or, ce cocher appartenait à cette catégorie d’observateurs ; c’était un cocher littéraire, c’est-à-dire qu’il avait lu les feuilletons du Petit Journal et de la Petite Presse, et savait comment les séducteurs et les débauchés procèdent à l’égard des filles du peuple.

Une rue déserte, une petite porte dans le mur d’un jardin : le lieu de la scène était vraiment bien choisi.

L’inconnu, qui portait un costume élégant, tira une clef de sa poche, et, s’étant approché de la muraille, il ouvrit une porte qui disparaissait dans l’épaisseur de la maçonnerie. Cette porte roula silencieusement sur ses gonds bien graissés. Il était évident qu’elle s’ouvrait ainsi souvent devant les malheureuses victimes que le vampire attirait dans son antre.

La porte ouverte sur un couloir sombre, l’inconnu s’approcha de la jeune fille.

Celle-ci fit un pas en arrière pour reculer.

Elle avait compris sans doute où on la conduisait et ce qu’on voulait faire d’elle.

Mais l’inconnu la prit par le bras.

Elle baissa la tête et, passant la première, elle entra dans le couloir sombre.

Le cocher n’entendit qu’un mot :

« Mon père ! »

Sans doute, c’était un appel désespéré de cette victime infortunée ; mais il n’eut pas le temps de voler à son secours, car déjà la porte s’était refermée avec un bruit sourd. Il était trop tard !

Son cœur sensible fut ému, mais que pouvait-il pour cette pauvre fille ? La rue était déserte, et, comme toujours quand on a besoin d’elle, la police était absente. Ça n’était pas seul qu’il pouvait-enfoncer cette porte solide. Appeler au secours, à quoi bon ? Il sortirait sans doute par cette porte une armée de laquais qui le bâtonneraient, ainsi que cela se voit toujours.

Alors il descendit de son siège et, ayant fouillé dans sa poche, il en tira un couteau à manche de corne, qu’il ouvrit. Avec la pointe de ce couteau, il fit une croix sur le bois de la porte.

Au moyen de cette croix, il serait bien sûr, le jour où l’on ferait des recherches, de retrouver la porte par laquelle était entrée la victime du vampire.

Et, la conscience tranquille, il remonta sur son siège : il tenait la clef d’une histoire mystérieuse, un drame de Paris.

Cependant, la porte fermée, Thérèse et le colonel s’étaient trouvés dans une complète obscurité.

— Voulez-vous prendre mon bras ? dit-il, je vous conduirai…

— Et où donc sommes-nous ?

— Chez moi, seulement au lieu d’entrer par la grande porte de l’hôtel, j’ai préféré vous introduire par ce passage, qui me sert pour sortir et pour entrer quand je ne veux pas qu’on sache ce que je fais. J’ai cru qu’il vous serait plus agréable de ne point passer, avec ce costume négligé qui vous gêne, sous les yeux des domestiques.

Elle ne répondit rien, mais elle lui pressa doucement le bras de manière à lui faire comprendre qu’elle était sensible à cette attention.

— À propos de ce costume, dit-il en continuant d’avancer doucement en la dirigeant, est-ce qu’il serait possible d’envoyer quelqu’un rue de Charonne pour vous apporter ce qui vous serait nécessaire pour changer ?

— Mais non, dit-elle ; quand mon père a été condamné, Denizot nous a envoyé nos vêtements et notre linge en Allemagne.

— Alors il est inutile d’envoyer rue de Charonne. Est-ce que ce costume vous gêne vraiment beaucoup ?

— Mais oui, beaucoup, autant et même plus que possible.

— Alors il faut trouver un moyen pour le quitter.

— Demain.

— Non, aujourd’hui.

— Mais, aujourd’hui, c’est dimanche ; les magasins sont fermés, et d’ailleurs je ne peux pas sortir ainsi.

— Je le peux, moi.

— Vous, mon cousin ?

— Eh oui ! sans doute, moi ; je n’accepte pas d’observations sur ce point, et je vous demande la permission, puisque j’ai le plaisir de vous recevoir chez moi, de vous traiter à mon gré. Dans l’antiquité, il était d’usage de mettre des vêtements à la disposition de l’hôte qu’on recevait, et cet usage s’est continué dans les pays de l’Orient ; laissez-moi faire ainsi, je vous prie.

Ils avaient traversé la galerie et ils étaient arrivés dans un salon du rez-de-chaussée.

Le colonel poussa le bouton d’une sonnerie et, en attendant qu’on vînt, il continua :

— Il vous sera agréable, n’est-ce pas, d’être logée auprès de votre père ?

— Mais oui, très agréable.

— Alors je vais vous mettre au second.

À ce moment, Horace entra dans le salon ; mais en apercevant cette jeune fille qu’il ne reconnut pas tout d’abord, il fit un pas en arrière, tant sa surprise fut grande.

Ce fut seulement lorsque Thérèse lui eut souri qu’il se remit.

— Ah ! mademoiselle Thérèse ! s’écria-t-il.

Mais le colonel ne lui laissa pas le temps de manifester son étonnement.

— Tu vas m’envoyer Mme Bénard, et ensuite tu iras voir si rien ne manque dans les appartements du second : celui de droite est pour ma cousine ; celui de gauche pour mon oncle qui va arriver bientôt et à la disposition duquel tu te mettras.

Deux minutes après cet ordre, Mme Bénard, qui était la femme de charge, entra dans le salon ; bien qu’elle fût digne et habituellement maîtresse de son émotion, elle ne put retenir un mouvement de surprise à la vue de Thérèse.

— Madame Bénard, dit le colonel, voici ma cousine qui arrive d’un long et terrible voyage, dans quel état ? vous le voyez, elle n’a pas un bagage avec elle. Il lui faut donc des vêtements pour changer de toilette tout de suite. Voulez-vous m’obliger de prendre la grosseur de son cou, de ses épaules et de sa taille ; puis la longueur de ses bras, de son corsage et de sa jupe ?

Malgré sa stupéfaction, la femme de charge fit ce qui lui était demandé avec une promptitude qui prouvait que le colonel avait l’habitude d’être obéi chez lui.

— Maintenant, dit-il, conduisez ma cousine à son appartement et tenez-vous, je vous prie, à sa disposition.

Puis, tendant la main à Thérèse :

— À bientôt, ma petite cousine. Si mon oncle arrive avant mon retour, dites-lui qu’Horace lui donnera le linge et les vêtements qui lui seront nécessaires.

Bien que Thérèse fût venue plusieurs fois chez son cousin, elle ne connaissait pas les appartements du second étage.

La femme de charge, passant devant elle, l’introduisit dans une grande et belle chambre, meublée d’un meuble Louis XV, avec des tapisseries d’après Wateau, aux couleurs fraîches et claires, dans lesquelles dominaient le vert et le rose. À cette chambre, attenait un vaste cabinet de toilette ; puis, au cabinet de toilette, une salle de bain dont les murailles étaient garnies de faïences fleuries ; au-dessus d’une baignoire en marbre d’Aspin, brillait un gros cylindre en cuivre rouge, dans lequel l’eau était chauffée par un appareil à gaz.

La femme de charge qui la précédait s’arrêta devant cette baignoire.

— Si mademoiselle est fatiguée, dit-elle, un bain la rafraîchirait et la reposerait.

— Un bain demanderait trop de temps pour être chaud.

— Quelques minutes à peine.

Et, sans attendre une réponse, la femme de charge alluma le gaz sous l’appareil.

Dix minutes après, Thérèse, toutes les portes closes, se laissait glisser dans l’eau parfumée de la baignoire en frissonnant, bien que cette eau fût à la température voulue.

Mais ce n’était pas le froid qui lui causait ce frissonnement, pas plus que ce n’était à un sentiment de bien-être qu’elle était sensible.

Ce n’était point d’une sensation de bonheur matériel que dans son repos, après tant d’épreuves et de fatigues, elle jouissait.

Il n’était pas marié !

Et ce mariage lui avait été imposé ! Comment ? par qui ? Elle ne se le demandait pas ; qu’importait ?

Sa rupture, avait-il dit, avait été pour lui un soulagement et une délivrance.

Et, fermant à demi les yeux, elle s’engourdit dans cette rêverie.

Mais tout à coup elle les rouvrit brusquement en battant l’eau de ses deux mains :

Et Michel ?

N’avait-elle pas consenti à l’accepter pour son mari ?

V

Cependant le colonel, après avoir de nouveau recommandé à Horace d’attendre son oncle devant la grande porte de l’hôtel de façon que celui-ci ne fût point exposé à quelque rebuffade du concierge, était monté en voiture et avait dit à son cocher de descendre vivement dans Paris.

Bien que ce fût un dimanche, ainsi que l’avait fait remarquer Thérèse, il espérait toujours trouver quelques magasins ouverts, dans lesquels il pourrait acheter les vêtements et les objets nécessaires à la toilette de sa cousine.

Mais ces magasins, il les trouva tous fermés.

Il semblait que, dans la grande ville, il n’y eût plus de vie que dans les cafés, qui regorgeaient de monde, et sur les trottoirs des boulevards, où l’on s’entassait pour s’interroger et se communiquer les nouvelles des journaux.

Comme il courait d’un magasin à l’autre, trouvant partout les volets de tôle abaissés, le hasard le fit passer devant la maison habitée par l’illustre couturier Faugerolles, et, en levant les yeux, il vit que les fenêtres du premier étage de cette maison étaient éclairées.

Il monta et sonna. Tout d’abord personne ne lui répondit, mais, ayant recommencé sa sonnerie de telle sorte qu’on devait croire que le feu était à la maison, la porte fut ouverte par Faugerolles lui-même, qui, en voyant le colonel, recula étonné.

Le colonel entra et referma la porte vivement.

— Vous pouvez me rendre un grand service.

— Je suis tout à votre disposition.

Et Faugerolles fit entrer le colonel dans la pièce où il travaillait. Sur une immense table, étaient étalés des livres de commerce et des paquets de lettres classées par ordre.

— Vous voyez, dit-il, je tâche de voir où j’en suis. L’heure de la liquidation générale a sonné, et je crains bien qu’elle ne soit terrible pour moi. Ah ! si j’étais sûr de toucher seulement la dixième partie de ce qu’on me doit ! Que pensez-vous de la situation, vous, un militaire ?

Mais le colonel n’était pas venu pour écouter des lamentations ni donner des consultations militaires.

Il expliqua en quelques mots le service qu’il venait demander.

Une parente lui était arrivée, ayant perdu tous ses bagages. Il lui fallait, à n’importe quel prix, de quoi l’habiller pour ce soir même ; demain on aviserait. Mais tous les magasins étaient fermés, il ne savait où aller.

— Il y a un mois, je n’aurais pas pu vous venir en aide, mais aujourd’hui rien n’est plus facile ; plus d’une commande qui m’avait été faite n’a pas pu être livrée par suite d’un départ précipité. Que vous faut-il ?

Le colonel expliqua ce qu’il voulait et donna les mesures prises par la femme de charge sur Thérèse.

Faire habiller sa petite cousine par l’illustre Faugerolles, c’était là une idée si bizarre que le colonel ne put s’empêcher de rire tout seul : c’était plus qu’une bizarrerie, c’était une révolution.

Parmi les merveilles que Faugerolles lui offrit, le colonel choisit une robe montante en soie grise, aussi simple que possible, mais d’une simplicité élégante, digne du génie de l’illustre couturier.

— Il est certain, dit Faugerolles, que cette robe n’ira pas comme si elle avait été essayée, mais enfin elle se rapproche autant que possible des mesures que vous me donnez. Tout ce que je vous recommande, c’est de ne pas dire qu’elle vient de chez moi : je serais déshonoré.

C’était beaucoup d’avoir une robe, mais ce n’était pas tout ; il restait encore la question de la lingerie, non moins difficile.

Mais Faugerolles qui n’avait rien à refuser au colonel, – ainsi qu’il le disait lui-même dans ses protestations, – trouva un moyen de surmonter cette difficulté.

On lui avait livré, la veille, un trousseau pour une jeune Péruvienne, afin qu’il le fît partir avec ses robes. Il proposa au colonel de choisir dans ce trousseau tout ce qui pouvait lui convenir ; le lendemain, il s’entendrait avec la lingère pour remplacer ce qui aurait été pris, et, si la jeune Péruvienne recevait son trousseau et ses robes un peu trop tard, ce serait un accident : elle attendrait.

Dix minutes après, le colonel avait peine à s’asseoir dans son coupé, encombré de boîtes et de cartons. Mais peu importait : il avait réussi. Quelle surprise pour Thérèse !

Quand il rentra à l’hôtel, Horace lui apprit que son oncle venait d’arriver et qu’on l’avait conduit dans son appartement.

Alors le colonel appela la femme de charge et la pria de monter les boîtes et les cartons dans l’appartement de Thérèse.

— Vous expliquerez à ma cousine que c’est tout ce que j’ai pu trouver aujourd’hui, et vous lui direz qu’elle me fera plaisir en voulant bien revêtir cette lingerie et cette robe, alors même que tout cela lui déplairait.

Jamais on n’avait vu le colonel aussi actif, aussi affairé, aussi gai : ce fut la réflexion que Mme Bénard communiqua à Horace.

— Qu’a donc monsieur aujourd’hui ?

— Il est content de retrouver ses parents, son oncle et sa cousine.

— Cela lui fait honneur, répliqua la femme de charge, qui, au fond du cœur, se disait que si elle avait des parents dans cette situation, elle n’éprouverait pas tant de joie à les retrouver ; car enfin ce n’étaient que des ouvriers du faubourg. Il est vrai que « monsieur » aussi était du faubourg, et l’on ne peut pas se débarrasser complètement de ses défauts ou de ses infirmités d’origine.

Quand Thérèse ouvrit les boîtes et les cartons, et aperçut la robe de soie grise et les lingeries garnies de dentelles, elle poussa les hauts cris.

Mais aussitôt Mme Bénard intervint et lui répéta textuellement les paroles du colonel, en les accompagnant d’une pantomime qui ne permettait pas la résistance.

Il est vrai de dire que cette velléité de résistance ne persista pas chez Thérèse : quelle jeune fille a jamais refusé d’être belle une fois dans sa vie ?

Pour elle, son cousin le colonel ressemblait jusqu’à un certain point à la fée de Cendrillon, qui n’a qu’à toucher les citrouilles de sa baguette enchantée pour les changer en carrosse, les souris en chevaux, les rats en cochers, les lézards en laquais, et les guenilles en habits d’or et d’argent tout chamarrés de pierreries.

Tout enfant elle avait entendu faire des récits merveilleux de sa fortune, et dans son imagination elle l’avait toujours vu comme une sorte de génie ou de magicien.

S’habillant avec l’aide de Mme Bénard, qui lui était d’un grand secours, car elle ne savait trop comment arranger ces belles choses qu’elle voyait pour la première fois, elle se demanda tout bas si elle n’allait pas trouver dans un carton ces fameuses pantoufles de vair, « les plus jolies du monde », qui avaient fait le mariage de la petite Cendrillon avec le fils du roi.

Comme elle rêvait à cette fantaisie, on frappa à la porte et une femme de chambre entra.

Précisément elle apportait ces fameuses pantoufles de vair, car le colonel se rappelant que dans les boîtes et les cartons de Faugerolles ne se trouvaient ni bottines ni souliers, avait voulu réparer cet oubli, et, dans une vitrine de curiosités, il avait été chercher des babouches turques ornées d’une rose en pierreries, qu’il envoyait à sa cousine.

— M. le colonel m’a recommandé de prévenir mademoiselle, dit la femme de chambre, qu’il l’attendait au salon, où il la priait de descendre quand elle serait prête.

Thérèse n’avait jamais marché avec des babouches, pas plus qu’elle n’avait tiré derrière elle la traîne d’une robe ; mais l’art de la toilette est inné chez la femme, comme celui de la natation l’est chez les oiseaux aquatiques, qui font les plus gracieux plongeons du monde en sortant de leur coquille.

Comme un papillon aux ailes diaprées qui vient de laisser à terre sa laide chrysalide, Thérèse descendit légèrement l’escalier et entra dans le salon.

Pendant qu’elle s’habillait, le salon, lui aussi, s’était mis en toilette, et les lampes, le lustre et les girandoles, avaient été allumés.

Se promenant en long et en large, le colonel l’attendait.

Il vint au-devant d’elle.

— Ah ! mon cousin, dit-elle, vous avez donc voulu jouer à la poupée avec moi ? Me reconnaissez-vous ?

Il ne répondit rien, mais longuement il la regarda.

Puis, d’une voix que l’émotion rendait frémissante :

— Je vous retrouve telle que bien souvent je vous ai vue, dit-il.

Elle le regarda, sans comprendre ce qu’il disait ; mais lui se comprenait parfaitement.

C’était en effet ainsi que bien souvent il l’avait vue, aux heures où il se disait qu’elle aurait été sa femme, s’il n’avait point si follement mené sa vie.

Et, par suite d’un merveilleux hasard, ce rêve, qu’il avait fait si souvent en ces derniers mois, se réalisait maintenant ; elle était là devant lui, telle qu’elle aurait été s’il avait su la prendre pour sa femme : ravissante, pleine de grâce et d’aisance, avec cet air de timidité enjouée et de simplicité candide qui étaient son charme.

La prenant par la main, il la fit asseoir près de lui dans un grand fauteuil où elle disparaissait presque tout entière.

Bien qu’il eût mille choses à lui dire, il resta à la regarder sans parler, ne sachant ou plutôt n’osant commencer.

À ce moment, la porte du salon-s’ouvrit.

C’était Antoine qui rentrait, et lui aussi était transfiguré, grâce aux vêtements que le colonel avait fait mettre à sa disposition.

— Que va dire mon père en me voyant ainsi ? demanda Thérèse, moitié inquiète, moitié souriante.

— Restez, je vous prie, répondit-il.

Et se levant, il alla au-devant de son oncle.

Antoine s’était arrêté auprès de la porte, et de sa fille, cachée dans le fauteuil, il n’avait vu qu’une traîne de soie grise étalée sur le tapis.

— Soyez le bienvenu, mon oncle, dit le colonel en lui serrant la main.

— Voulez-vous me présenter à votre femme, mon cher Édouard ?

Le colonel leva la tête stupéfait ; mais, comprenant bien vite l’erreur de son oncle, il se mit à sourire silencieusement, et, le prenant par la main, il l’amena à quelques pas du fauteuil ; alors s’arrêtant :

— Mon oncle, voici ma femme, dit-il.

Thérèse tourna la tête vers son père, et celui-ci, qui s’inclinait, s’arrêta bouche béante, les bras étendus.

— Thérèse !

VI

Cette reconnaissance avait été un vrai coup de théâtre pour Antoine.

Mais, pour le colonel et pour Thérèse, cette présentation fut la cause d’une profonde émotion.

Ce mot : « Voici ma femme ? » il l’avait dit en riant, pour s’amuser de la surprise de son oncle.

Mais il est des mots qu’on ne prononce pas impunément ; leur musique seule, même en dehors du sens qu’on y attache, trouble l’esprit et remue le cœur.

Ce fut ce qui se produisit pour tous deux : le rire s’arrêta instantanément sur leurs lèvres et la rougeur empourpra leurs joues.

Heureusement Antoine vint en aide à leur confusion.

— Comment ! c’est toi, dit-il, en grande dame ?

— J’ai vu que ma cousine était mal à son aise dans ses vêtements fatigués, et je lui en ai cherché d’autres : voilà tout ce que j’ai trouvé.

— Il est de fait, dit Antoine en se regardant, que je suis moi-même déguisé en monsieur.

Et il se mit à rire.

Mais, presque aussitôt, regardant autour de lui :

— Et ma nièce, dit-il, ne nous la ferez-vous pas connaître ?

Cette fois, le colonel n’osa pas prononcer le mot qui était sur ses lèvres :

— Votre nièce, c’est votre fille.

C’eût été appuyer plus qu’il ne convenait.

— Le mariage dont je vous ai parlé, dit-il sérieusement, ne s’est pas fait et il ne se fera pas.

— Je vous demande pardon, mon neveu.

— Rassurez-vous, mon oncle ; vous n’avez pas, par votre demande, éveillé de pénibles souvenirs pour moi. Je n’ai pas été fâché de la rupture de ce mariage, que j’avais dû accepter contre mon gré.

Antoine regarda son neveu, se demandant, dans sa simplicité primitive, comment on pouvait se marier contre son gré ; mais il ne risqua pas tout haut cette question, son neveu était d’âge à savoir ce qu’il faisait.

La porte de la salle à manger s’ouvrit à deux battants : le dîner était servi.

Le colonel tendit la main à Thérèse.

La table, dressée pour trois couverts seulement, paraissait toute petite au milieu de cette vaste pièce dont les boiseries noires étaient à demi noyées dans l’ombre : toutes les lampes et toutes les bougies du lustre avaient été cependant allumées, mais leur lumière se concentrait sur la table, et, tombant en plein sur les pièces d’argenterie, les cristaux et la nappe blanche, elle produisait un foyer de rayons éblouissants. Dans l’air flottaient de suaves odeurs de roses et d’héliotropes.

S’appuyant sur le bras de son cousin, Thérèse eut un moment de trouble délicieux ; elle marchait dans un rêve.

Ce fut sans trop bien savoir ce quelle faisait qu’elle prit place à table : ces senteurs l’enivraient, ces lumières l’aveuglaient.

La voix de son cousin la ramena à la réalité.

— Eh bien ! mon oncle, ne fait-il pas meilleur ici que sur la route d’Allemagne ? dit-il.

— Assurément, je ne suis pas gourmand, dit Antoine, mais j’avoue sans honte que l’odeur de ce potage me réjouit.

Et, comme un naufragé qui a supporté un long jeûne, Antoine avala son potage cuillerée sur cuillerée.

Le colonel le regardait en souriant :

— Vraiment, dit-il, c’est un plaisir de vous voir manger.

Et il fit un signe au maître d’hôtel pour qu’on emplît le verre de son oncle.

— Ah ! du vin français, dit Antoine, et rouge encore.

— Je n’aurais pas été assez maladroit pour vous faire servir du madère et encore moins du Rüdesheim ou du Markobrunnen.

— Je vous assure que je n’ai pas été gâté par les vins du Rhin ; je ne les connais guère que de vue, si je n’en ai pas bu, j’en ai cependant vu boire. Mais, c’est égal, il me semble qu’il y a cent ans que je n’ai respiré le bouquet du bordeaux.

— Et en chemin ?

— En chemin, il a fallu s’observer ; sans doute cette pauvre femme avait des provisions qu’elle offrait de partager avec nous, mais c’eût été un crime d’accepter. Nous avons vécu comme nous avons pu.

— Nous avions seize francs en passant la frontière, dit Thérèse.

— Et combien vous restait-il en arrivant à Paris ? demanda le colonel.

— Sept sous.

— De sorte que, si vous aviez eu deux jours de retard, vous mouriez de faim, et, sur vos seize francs, vous n’avez pas pu prendre un franc pour m’envoyer une dépêche et me dire d’aller au-devant de vous ? Mon oncle, je ne vous pardonnerai jamais cela.

— J’ai eu cette idée, mais Thérèse était convaincue que vous n’étiez pas à Paris.

Il se retourna vers elle ; mais elle baissa les yeux sur son assiette, comme si elle était attentive à chercher une arête dans sa truite.

Antoine aurait voulu que le colonel le mît au courant de ce qui s’était passé en France, depuis la déclaration de guerre, mais d’un coup d’œil celui-ci lui montra les domestiques qui circulaient autour d’eux, et ce fut Antoine alors qui raconta ce qui lui était arrivé depuis qu’ils avaient quitté Paris, – ses espérances, ses déceptions, son emprisonnement, sa libération et enfin leur retour.

Ce fut seulement quand, le dîner fini, on rentra dans le salon, que le colonel consentit à satisfaire la curiosité de son oncle ; encore prit-il soin auparavant de renvoyer le maître d’hôtel qui voulait servir le café.

— Posez votre plateau sur cette table, dit le colonel, et laissez-nous.

Puis, pendant que le maître d’hôtel sortait, s’adressant à Thérèse :

— Ma chère cousine, dit-il, voulez-vous remplir le rôle de la maîtresse de la maison et offrir une tasse de café à votre père ?

Alors, toutes portes closes, il se tourna vers son oncle :

— Pardonnez-moi, dit-il, de n’avoir pas tout de suite répondu à votre question sur ce qui s’est passé en votre absence ; soyez persuadé que je sentais combien devait être impatiente votre patriotique curiosité, mais j’ai cru que la prudence exigeait de ne rien dire devant les domestiques qui nous servaient. Sans doute, je me crois sûr d’eux et leur intérêt n’est pas de me trahir ; mais enfin il aurait pu vous échapper des cris d’indignation qu’il vaut mieux qu’on n’entende pas.

Et longuement, avec des détails précis, il fit le récit des événements qui s’étaient succédé depuis la déclaration de guerre jusqu’au jour où ils étaient.

Mais si attentif qu’il fût à ne rien négliger dans ce récit, il ne quittait guère Thérèse des yeux.

Comme elle avait été charmante dans ce rôle de maîtresse de maison, qu’il avait pris plaisir à lui faire jouer !

Et maintenant comme elle était gracieuse, assise dans un fauteuil, le coude posé sur la table, le menton appuyé sur sa main repliée, écoutant ce récit !

Qui fût entré et l’eût vue pour la première fois, sans rien savoir d’elle, eût cru assurément qu’elle était née et qu’elle avait été élevée dans ce salon ; au moins il le croyait, lui, et c’était ainsi qu’il la jugeait.

Son récit, le colonel l’avait fait en soldat, c’est-à-dire en homme qui juge les événements militaires dans leurs causes et dans leurs résultats ; il n’avait rien caché, rien atténué, et il avait fait de la situation présente un tableau désolant, mais par malheur rigoureusement exact dans toutes ses parties.

Antoine l’avait écouté d’un air sombre, sans l’interrompre, laissant échapper seulement des exclamations de douleur.

— Ainsi, dit-il quand le colonel se tut, pour vous, tout est perdu ?

— Mon oncle, je vous ai parlé en toute sincérité, et comme je n’aurais parlé à personne dans cette grande ville ; car c’est un des mauvais côtés des Parisiens, et des plus fâcheux, de ne pas vouloir écouter ce qui les blesse ou les peine. Il y a des gens qui voient tout en noir : eux voient tout en rose ; c’est, je le pense, une affaire de tempérament. En temps ordinaire, c’est une charmante disposition que celle-là ; en temps de crise et dans des circonstances aussi graves, c’en est une bien dangereuse. Ici il faut mentir et arranger d’agréables histoires pour cacher les malheurs. Dire la vérité, c’est montrer des sentiments hostiles et se conduire en ennemi. Au contraire, tromper, inventer des récits fantastiques qui feraient hausser les épaules à des niais désintéressés, c’est agir en ami. On n’admet que ce qui est agréable, et il faut que ce qu’on entend ou ce qu’on lit soit de nature à flatter les illusions, sans quoi on n’écoute pas ou on ne lit pas. Depuis trois semaines, j’ai vécu ici sans parler. Mais je vous estime trop, mon oncle, pour croire que vous n’êtes pas de taille à supporter la vérité. Je vous l’ai dite ou tout au moins ce qui pour moi est la vérité. Mais, précisément parce que j’ai parlé en toute sincérité, vous devez vous tenir en garde contre mes appréciations.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que ce sont celles d’un soldat qui juge la guerre méthodiquement. La guerre, telle qu’elle se fait maintenant et surtout telle que la font les Prussiens, est une opération mathématique. Elle se décide sur le terrain, comme une partie d’échecs sur l’échiquier. Cependant, comprenez bien que je ne parle pas ainsi pour vous empêcher de faire ce que vous regardez comme votre devoir, je sais que toutes les paroles du monde ne vous arrêteraient pas ; mais je vous avertis des dangers de la situation.

Antoine tendit la main à son neveu et la lui serra fortement.

— Maintenant continua le colonel, j’ai encore une demande à vous adresser, et je compte que vous ne la repousserez pas. Retourner rue Charonne est impossible ; demain vous seriez arrêté, et, bien que je considère que cette arrestation vous mettrait en ce moment dans l’impossibilité de courir des dangers plus sérieux, je ne peux pas la souhaiter. D’un autre côté, aller tout simplement réclamer votre inscription dans la garde nationale, en disant que vous rentrez en France pour défendre votre pays, est tout aussi impraticable ; on vous répondrait de commencer par faire votre prison. Vous avez donc des précautions à prendre, si vous ne voulez pas être arrêté dès votre arrivée à Paris. Voilà pourquoi, mon oncle, je vous prie de considérer ma maison comme la vôtre. Je crois que vous y serez plus en sûreté que partout ailleurs. Et d’autre part, en attendant que vous repreniez votre travail, votre place est ici ; ce serait me faire injure que de ne pas accepter ma proposition.

Comme Antoine avait fait un geste pour interrompre :

— Je sais ce que vous allez me dire : que vous avez besoin de votre liberté. Elle sera complète ; vous serez chez vous, et s’il ne vous convient pas de vous exposer à la curiosité de mes domestiques, qui, j’en conviens, pourrait être gênante pour vous, voici la clef du passage de la rue de Valois ; par là vous pourrez entrer et sortir, sans que personne s’inquiète de vous. Ma cousine a-t-elle des objections contre cet arrangement ?

Disant cela, il la regarda en souriant.

Elle voulut soutenir un moment ce regard, mais elle sentit la rougeur lui brûler les joues ; elle baissa les yeux.

— C’est à mon père de répondre, dit-elle.

— Et je réponds en acceptant cette offre comme vous la faites, dit Antoine, de bon cœur.

Alors Thérèse se mit à sourire, et levant la main :

— Une question me sera-t-elle permise ? demanda-t-elle.

— Je vous écoute.

Elle prit sa jupe des deux mains et l’écartant de toute la longueur de ses bras :

— Est-ce là l’uniforme de la maison ? dit-elle.

— Demain matin, ma chère cousine, je ferai des recherches que le dimanche rendait impossibles aujourd’hui ; soyez tranquille, il ne sera fait aucune violence à vos goûts de simplicité. Votre uniforme sera celui que vous adopterez.

Il commençait à se faire tard ; le colonel eût volontiers prolongé la soirée, mais il n’oubliait pas que la journée avait été longue et fatigante-pour Thérèse ; d’ailleurs il voulait entretenir son oncle en particulier.

— À quelle heure vous êtes-vous levée ce matin ? demanda-t-il en s’adressant à Thérèse.

— Un peu avant le soleil, quand la fraîcheur du matin est venue m’éveiller sous la toile de notre voiture.

— Alors il n’est pas trop tôt, n’est-ce pas, pour vous dire que je me ferais scrupule de vous garder plus longtemps ? À demain.

Antoine s’était levé en même temps que sa fille.

Le colonel lui fit un signe pour le prier de rester encore ; mais ce ne fut pas Antoine qui saisit ce signe, ce fut Thérèse.

Alors le colonel, voyant qu’il était découvert précisément par celle dont il aurait voulu se cacher, prit bravement son parti.

— Mon oncle, dit-il, voulez-vous me donner encore quelques minutes avant de gagner votre chambre ?

— Tant que vous voudrez, mon cher Édouard ; bien que j’aie peu dormi depuis trois semaines, je vous assure que je ne pense guère au sommeil.

Thérèse, ayant embrassé son père et serré la main que son cousin lui tendait, sortit du salon.

Alors Antoine, s’avançant vivement vers le colonel et baissant la voix :

— L’avez-vous vu ? dit-il, est-ce de lui que vous voulez me parler ?

Il n’y avait pas à se tromper : lui, c’était Anatole.

— Je l’ai vu, dit-il ; mais ce n’est pas de lui que j’ai à vous parler, c’est de Thérèse. Seulement, pour ce que j’ai à vous dire, je serais plus libre dans mon cabinet. Voulez-vous m’y suivre ?

VII

Quand on connaissait Antoine, on savait combien tendrement il aimait sa fille, et personne n’aurait jamais cru qu’il pouvait rester insensible à ce qui la concernait.

Cependant, lorsqu’il fut arrivé dans le cabinet de travail où le colonel l’avait conduit, ce ne fut pas de Thérèse qu’il parla, ce fut d’Anatole.

Thérèse, il la quittait, et il n’éprouvait aucun souci pour elle. Si le colonel voulait lui parler d’elle, sans doute c’était à propos de son installation et de son séjour dans cette maison : sujet intéressant assurément, mais qui n’offrait rien de pressant.

Combien au contraire étaient pleins d’angoisses les soucis que lui inspirait Anatole ?

— Vous l’avez vu ? dit-il, où ?

— Ici, à Paris.

— Quand ?

— Il y a six semaines.

— Parlez-moi de lui, je vous prie ; vous me direz après ce qui concerne Thérèse. Pour elle, je ne suis pas inquiet, la chère enfant, tandis que pour lui je tremble.

Et de fait ses mains étaient agitées d’un frémissement fébrile ; son visage, malgré le hâle qui l’avait tanné, avait pâli.

Il se tenait debout, appuyé contre la table de travail du colonel, dans l’attitude d’un coupable qui attend sa condamnation.

Le colonel alors raconta comment il avait aperçu Anatole dans les manifestations qui avaient précédé la déclaration de guerre, assis à côté du sénateur comte Roqueblave.

— Quels sont donc les liens qui l’attachent à ce personnage ? demanda Antoine.

Le colonel répondit qu’il ne connaissait pas ces liens.

— Le comte criait : « À Berlin ! » et Anatole, penché de l’autre côté de la voiture, criait : « Vive l’empereur ! »

— Et je suis son père, il porte notre nom !

— Bien que la calèche dans laquelle il se trouvait ait passé tout près de moi, il ne m’a pas aperçu.

— Mais comment est-il en France ?

— Cela, je n’en sais rien.

— Je veux dire : comment n’est-il pas inquiété à propos de… la tentative d’assassinat dont vous avez été victime ?

— Sans dire que je l’avais vu, j’ai interrogé le juge d’instruction qui s’était occupé de cette affaire ; mais M. Le Méhauté n’est plus juge d’instruction, il vient d’être nommé conseiller. Il m’a dit qu’on avait renoncé à poursuivre les complices du pauvre diable que j’ai tué, attendu que celui qui paraissait être le plus sérieusement compromis, ce fameux Fourrier, de qui je vous ai parlé, avait disparu, sans qu’il fût possible de savoir ce qu’il était devenu. Quant à Anatole, M. Le Méhauté n’a fait aucune difficulté de reconnaître qu’il s’était trompé à son égard ; il n’y avait pas de charges contre lui, mais seulement des inductions plus ou moins problématiques.

Un soupir s’échappa de la poitrine gonflée d’Antoine.

— Pendant longtemps, M. Le Méhauté s’était obstinément cramponné à ces inductions ; mais à la fin il avait dû céder à l’évidence. Anatole était pleinement innocent, et il paraît même que ce comte Roqueblave s’est très activement occupé d’établir cette innocence ; c’est à ses démarches qu’est due la disparition des soupçons du juge d’instruction. Vous voyez qu’Anatole peut être attaché au comte Roqueblave par le lien de la reconnaissance. Enfin vous voyez que j’avais raison de me refuser à admettre les soupçons qu’on élevait contre lui, et que son innocence était certaine ; elle éclate aujourd’hui.

Antoine, au lieu de manifester toute sa joie à cette bonne nouvelle, resta sombre, les yeux attachés sur une fleur du tapis.

Puis tout à coup, relevant la tête :

— Elle éclate pour vous ? dit-il d’une voix sourde.

— Mais certainement.

— Sans doute aucun ?

— Voulez-vous que je sois plus incrédule qu’un juge d’instruction, alors que ce juge est M. Le Méhauté, le soupçon incarné ?

— Oh ! ce juge d’instruction !

— Eh bien ! quoi ?

— Je ne sais pas ; mais vous avez raison, je dois croire que vous avez raison.

Et il se secoua brusquement en se passant à plusieurs reprises les mains sur les yeux, comme pour chasser une vision qui s’imposait à lui.

Puis, ayant fait à grands pas le tour de la pièce, il revint devant son neveu et s’asseyant violemment :

— Parlez-moi de Thérèse, je vous prie ; d’elle on peut tout dire et à l’avance je sais que je peux tout entendre. Je vous écoute.

Pour ce qu’il avait à dire, le colonel aurait désiré des dispositions plus calmes chez son oncle ; mais il avait demandé lui-même cet entretien, et il ne pouvait pas maintenant le retarder.

Il fallait donc se décider.

— Avant de vous parler de ma cousine, dit-il après s’être recueilli un moment, j’ai à vous entretenir de moi et de mon père. Je vous ai raconté comment, à son lit de mort, mon pauvre père m’avait parlé de vous, en quels termes affectueux et avec quelle sollicitude ; mais je ne vous ai pas tout dit. Voici ses dernières paroles que je dois maintenant vous répéter textuellement : « Si je suis devenu un homme, c’est à mon frère Antoine que je le dois ; Antoine est un modèle de droiture, d’honneur et de dévouement… »

— Brave frère.

— Ce sont ses propres paroles, il faut que vous les connaissiez.

Il continua :

« — Si les circonstances de la vie nous ont séparés et si je ne l’ai pas revu depuis trente ans, il n’en est pas moins pour moi un frère chéri, mieux qu’un frère, un père… »

— Oui, nous nous sommes bien aimés.

« — Antoine a une fille, me dit-il, qui en ce moment doit être âgée d’environ quinze ans. Vas à Paris, vois cette enfant, et si elle te plaît, épouse-la ; tu payeras ma dette envers mon frère. »

— Comment ! s’écria Antoine, il a dit cela, il a eu une pareille idée ?

— Je vous rapporte les mots mêmes dont il s’est servi ; il ajouta : « Ce n’est point un ordre que je te donne ni une volonté que je t’impose. Je ne sais ce qu’est ma nièce, si elle peut te plaire ou si elle est digne de toi. Antoine n’a pas eu comme moi la chance de faire fortune, il est resté ouvrier ; mais, quelle que soit sa position, je suis sûr qu’il a élevé sa fille dans des idées de devoir et d’honneur, qu’il en a fait une honnête fille, une femme de cœur, à moins d’avoir rencontré en elle une mauvaise nature, ce qui n’est pas probable. Vas donc à Paris, vois Thérèse, et ne te marie pas avec une autre sans savoir si celle-ci peut être ta femme. » Je vins à Paris, et si je ne vous rapportai point alors ces paroles, c’est que j’avais des raisons pour les cacher. Ces raisons…

— Il suffit, interrompit Antoine.

— Non, il ne suffit pas ; il faut que vous les connaissiez. Ces raisons ou plutôt cette raison consistait en ceci : que je voulais, avant tout, voir celle que mon père souhaitait que je prisse pour femme et l’étudier. J’avais jusqu’à ce jour fort peu pensé au mariage, mais cependant j’avais à ce sujet une idée bien arrêtée : je voulais aimer celle que j’épouserais et je voulais qu’elle m’aimât. M’était-il possible d’aimer ma cousine ? était-il possible qu’elle-même m’aimât ? C’était ce qu’avant tout je tenais à examiner ; c’était d’ailleurs le conseil de mon père que je suivais en agissant ainsi, car il ne m’avait pas dit : « Tu épouseras la fille d’Antoine », mais : « Tu verras si tu peux l’épouser. » Je crus donc être sage et prudent en me faisant une loi de cet examen, je fus fou. Je vis Thérèse, je la trouvai charmante, et, bien qu’elle ne fût qu’une enfant, il ne me parut pas du tout impossible, dès notre première entrevue, qu’elle fît naitre en moi l’amour que je voulais avant tout trouver dans mon cœur. Ce sentiment s’accrut vite, et bientôt il devint une véritable tendresse. Mais en même temps que j’apprenais à connaître Thérèse, je faisais la connaissance de quelqu’un qui la touchait de près. Ici, mon cher oncle, je suis obligé d’aborder un sujet pour vous cruel ; mais il faut que je vous impose cette douleur. Je connus Anatole ; j’eus peur, et je me demandai si… la sœur ne pouvait pas ressembler au frère.

— Vous avez eu cette pensée ? Oh ! Édouard !

— Je ne vous connaissais pas, je ne connaissais pas Thérèse ; quelle était cette jeune fille de seize ans ? Que serait-elle quand elle aurait l’âge de son frère ? Avant d’engager ma vie, je voulus éclaircir ce point pour moi effrayant, et je résolus d’attendre. Mais je ne fus qu’un mauvais juge. Cette tendresse dont je vous parlais tout à l’heure devenait de jour en jour plus vive, et ce n’était pas avec les yeux d’un homme qui ne cherche que la vérité que je regardais Thérèse. Près d’elle, je n’étais maître ni de ma raison ni de mon sang-froid. Je voulus alors m’éloigner, non pour renoncer à elle, mais pour attendre et ne pas céder au sentiment qui m’entraînait vers elle sans que je pusse y résister et qui m’aveuglait. Je m’éloignai en effet de vous, mais ce que j’avais cru n’être qu’un simple caprice devint une passion. Ce qu’il advint de cette passion, je vous demande à ne pas le dire. Elle s’est rompue et, libre, j’ai pu revenir à celle que je n’avais jamais cessé d’aimer et que je connaissais maintenant, que je jugeais, que j’appréciais comme elle le mérite. Voilà pourquoi, mon cher oncle, obéissant au désir de mon père et en même temps obéissant aussi à mon amour, je vous demande de me donner Thérèse pour femme et de m’accepter pour fils.

VIII

Antoine avait écouté la fin de ce discours, sans laisser échapper une seule interruption, avec un visage sombre sur lequel la surprise se mêlait à une profonde contrariété.

Quand le colonel se tut en lui tendant les deux mains, il laissa tomber ses bras le long de son corps par un geste désespéré.

— Vous voulez prendre Thérèse pour femme ? s’écria-t-il, vous !

Il avait prononcé ces quelques mots comme s’il se les adressait à lui-même, pour se préciser une idée confuse que son esprit refusait d’admettre.

— Je l’aime.

— Vous l’aimez !

Le colonel, en homme qui ne se sent pas la conscience nette, avait glissé rapidement sur les explications destinées à faire comprendre pourquoi et comment il s’était éloigné de Thérèse ; il crut que c’était à cette explication que répondait l’exclamation de son oncle, qui n’admettait pas cet amour.

— Vous ne croyez pas à mon amour pour Thérèse ? demanda-t-il.

— Je ne dis pas cela.

— Ne trouvez-vous pas que je puis la rendre heureuse ?

— Mon cher Édouard, j’ai pour vous autant d’estime que d’amitié ; vous êtes le meilleur cœur, le caractère le plus loyal et le plus droit que je connaisse. À mes yeux, vous n’avez qu’un défaut : votre fortune.

Le colonel se mit à sourire.

— Ce défaut est grave pour moi, ne riez pas ; avec mes idées, vous devez comprendre, sans qu’il soit besoin d’explication, que la grande fortune m’éloigne d’un homme au lieu de me rapprocher de lui.

— Je comprendrais cela, s’il s’agissait d’une fortune dont l’acquisition aurait abaissé mon caractère ou tué mon honnêteté ; mais ce n’est pas là mon cas, vous le savez bien.

— Je ne pense pas à l’acquisition de cette fortune, je pense à son usage, je pense à la position qu’elle vous donne dans le monde.

— Ma position sera la vôtre. Si mon père a désiré ce mariage, c’est qu’il a considéré que c’était le seul moyen pratique de nous faire partager cette fortune, et je me conforme à ses idées en vous disant que ma position sera la vôtre, par cela seul que ma fortune sera la vôtre. Croyez bien que mon intention n’est pas de me marier avec Thérèse sous le régime de la séparation de biens, je veux entre nous une union complète : union dans la vie, dans les sentiments aussi bien que dans les choses matérielles, c’est-à-dire dans la fortune. Il me semble que, plus d’une fois, vous avez dû désirer la fortune pour l’application de vos idées et l’organisation pratique de vos projets ; cette fortune, je vous l’apporte.

Antoine étendit ses deux bras en avant et détourna la tête, comme pour repousser et ne pas voir cette fortune apportée devant lui.

— Il ne s’agit pas de cette fortune, dit-il, et j’avoue même que ce n’est point elle qui pèse sur ma détermination ; car vous n’êtes point un riche comme il y en a tant, et bien que, dans nos situations respectives, votre fortune soit un obstacle à un mariage entre une fille telle que Thérèse et un homme tel que vous, ce n’est point elle qui me fait vous répondre que ce mariage est impossible.

— Impossible !

— Avez-vous donc oublié que Thérèse n’est pas libre ?

— Michel ?

— Michel a ma parole, il a la parole de Thérèse elle-même.

— Michel, lorsque vous avez pris cet engagement, pouvait se marier ; aujourd’hui il ne le peut pas. Cet engagement n’existe donc plus.

Antoine secoua la tête à plusieurs reprises.

— Quand vous avez arrangé ce mariage, dit vivement le colonel, vous vouliez, n’est-ce pas, assurer l’avenir de Thérèse, c’est-à-dire ne pas la laisser seule en ce monde pour le cas où vous viendriez à disparaître ? C’est au moins ce que vous m’avez expliqué.

— Cette raison était une de celles qui me faisaient presser ce mariage.

— C’était la principale : vous vouliez une assurance ; vous vouliez, ce que je comprends parfaitement, un résultat immédiat. Est-ce vrai ?

— Sans doute.

— Enfin, vous vouliez pouvoir risquer librement votre vie quand il le faudrait, sans avoir souci de votre fille, que vous laissiez derrière vous, et qui alors ne restait pas seule.

— Certainement.

— J’ai si bien senti toute la force de cette raison que je ne vous ai pas dit alors : Attendez, vous m’avez demandé d’être votre avocat auprès de Thérèse, qui ne voulait pas consentir à ce mariage, et, bien que l’aimant, j’ai accepté ce rôle terrible de plaider la cause d’un rival. Qui m’a convaincu ou plutôt entraîné ? Cette raison d’un mariage immédiat. Croyez-vous, mon oncle, que j’aie usé de toute l’influence que je pouvais avoir sur Thérèse pour lui arracher un consentement qu’elle ne voulait pas donner ; dites-le, croyez-vous ?

— Je le crois, mais j’étais loin de connaître vos vrais sentiments.

— Je ne vous reproche pas d’avoir réclamé mon concours, et, si je vous rappelle dans quelles conditions je vous l’ai donné, c’est pour que vous compreniez bien à quelles considérations j’ai cédé : un mariage certain dans un délai rapproché. Mais aujourd’hui ce mariage ne peut plus avoir lieu : Michel est condamné à quinze années d’emprisonnement, et vous ne voudrez pas, je pense, que Thérèse attende quinze années pour se marier. D’ailleurs, la raison qui vous avait fait rechercher ce mariage n’existe plus : Michel ne peut pas protéger Thérèse, si elle vous perd, et, si cette raison était pour vous toute-puissante il y a quelques mois, combien, aujourd’hui, doit-elle être plus forte ! Il y a quelques mois, nous étions dans une situation calme, et les chances que vous pouviez avoir de risquer votre vie étaient bien, faibles. Aujourd’hui nous sommes dans la situation la plus critique que la France ait traversée depuis la grande révolution, et les chances pour un homme tel que vous de se faire tuer soit par une balle française, soit par une balle ennemie sont si nombreuses que mon amitié ne peut les envisager sans frémir. Que deviendrait Thérèse ?

— Dans tout ce que vous dites, il n’y a qu’une chose que vous oubliez.

— Laquelle ?

— Mon engagement envers Michel : oui ou non, lui ai-je promis ma fille ?

— Vous aviez promis votre fille à un homme qui pouvait l’épouser, et Michel n’est plus cet homme.

— M’a-t-il dégagé ?

— Sa condamnation vous dégage ; vous trouveriez-vous engagé, s’il était mort ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! il est mort, au moins pour le mariage. Quinze années, n’est-ce pas la mort ?

— La situation dans laquelle vous vous trouvez trouble votre esprit, ordinairement si juste, mon cher Édouard, et jamais, j’en suis certain, vous n’auriez tenu un pareil langage, si votre tendresse, si votre amour ne vous avaient entraîné. Vous trouvez que je suis dégagé de ma parole par cette condamnation ; vous pensez que je puis trahir la foi que cet homme a en moi. Non, vous ne le pensez pas ; car, j’en suis certain, qu’on interroge Michel, et il vous répondra qu’il n’a jamais douté de ma parole et qu’il compte sur mon engagement.

— Michel est un homme de cœur ; il vous le rendra, cet engagement, et je ne crois pas qu’il consente jamais à exiger sa rigoureuse exécution.

— Je ne sais pas ce que pense Michel ni ce qu’il fera ; mais moi je sais que je ne manquerai jamais à ma parole. Je suis engagé avec Michel ; je resterai engagé jusqu’au jour où il me rendra ma liberté, s’il me la rend.

— Il vous la rendra.

— Je ne la lui demanderai certes pas.

— Mais moi je la lui demanderai, Thérèse la lui demandera.

— N’oubliez pas que ces quinze années dont vous parlez peuvent ne pas durer quinze jours. Qui sait ce qu’il va advenir de l’Empire ? S’il s’écroule dans cette catastrophe, les portes de la prison de Michel s’ouvriront, et alors il pourra venir réclamer l’exécution de l’engagement que Thérèse et moi avons pris envers lui. C’est la fin de l’année courante qui a été fixée par Thérèse elle-même pour l’époque de son mariage, et il n’est pas du tout impossible qu’avant cette époque Michel soit sorti de prison. Cela, ni vous ni moi, nous ne pouvons le savoir.

Le colonel se leva, et silencieusement, les bras croisés sur la poitrine, il fit plusieurs fois le tour de la bibliothèque à grands pas ; puis, revenant se placer devant Antoine et lui prenant les deux mains :

— Mon oncle, dit-il, vous avez parlé en homme de cœur ; oubliez ce que je vous ai dit. J’ai été entraîné, j’ai subi l’influence du sentiment qui me domine et qui m’a aveuglé, je n’ai pensé qu’à Thérèse ; vous m’avez rappelé à la justice. Évidemment nous ne pouvons, ni vous ni moi, savoir ce qui va se passer : ou Michel restera en prison ou il recouvrera la liberté. S’il reste en prison, j’irai m’expliquer avec lui ; s’il redevient libre, eh bien ! Thérèse prononcera entre nous deux. Ce sera une lutte dans laquelle il aura pour lui la parole donnée et dans laquelle j’aurai mon amour ; nous verrons qui des deux l’emportera. Un mot seulement : si vous n’étiez pas engagé avec Michel, me donneriez-vous Thérèse ?

— Oh ! mon cher Édouard, s’écria Antoine en prenant le colonel dans ses bras, oh ! mon cher fils !

— Eh bien ! ce mot que votre cœur prononce suffit. Attendons. Je vous jure que, jusqu’au jour où vous m’en donnerez la permission, je ne parlerai pas de mon amour à Thérèse, et qu’elle n’entendra pas de ma bouche d’autres paroles que celles que peut dire un ami, un cousin, un frère. Vous avez confiance en moi n’est-ce pas, mon oncle ? n’est-ce pas… mon père ?

— Pleine confiance, mon fils.

Et, s’étant en même temps tendu les deux mains, ils se les étreignirent fortement.

— Maintenant, mon oncle, regagnez doucement votre chambre pour que Thérèse ne se demande pas ce que nous avons pu nous dire dans ce long entretien. À demain.

IX

Tous ceux qui ont vécu en France à cette époque savent ce que fut cette semaine du 28 août au 4 septembre 1870, – une agonie.

Il semblait qu’on fût dans une maison où le chef de la famille allait mourir.

On parlait bas.

On s’abordait avec des figures inquiètes et affligées.

On se serrait la main en s’interrogeant, mais d’une façon discrète, en gens qui n’osent pas dire tout ce qu’ils savent ou tout ce qu’ils pensent.

Nulle part la fièvre de l’attente et de l’angoisse n’était plus vive qu’à l’hôtel Chamberlain.

Mais à ces angoisses patriotiques s’ajoutaient des angoisses personnelles, au moins pour Thérèse et le colonel.

Dès le lendemain de son arrivée, Antoine avait commencé ses courses dans Paris.

Où allait-il ?

Ni le colonel ni sa fille ne lui adressaient cette question, mais ils n’avaient pas besoin de ses réponses pour savoir ce qu’il faisait pendant ses absences.

Il ne mangeait pas à l’hôtel et, sortant le matin de bonne heure, il ne rentrait que le soir tard, quelquefois à une heure très avancée dans la nuit.

Alors Thérèse et le colonel l’attendaient.

Ils restaient en tête-à-tête dans le grand salon du rez-de-chaussée.

Tant que l’heure n’était pas très avancée ils causaient librement ; Thérèse racontait les incidents de son séjour en Allemagne ; le colonel parlait de l’Amérique, qu’elle était curieuse de connaître.

Ou bien plus souvent encore elle l’interrogeait sur les choses de la guerre.

Il y avait un mot qu’elle ne prononçait pas, mais qui était au fond de toutes ses paroles :

— L’Empire allait-il s’écrouler ?

Lui-même n’abordait jamais franchement cette question, mais elle était le sujet sur lequel roulaient ses réponses.

Cependant ni l’un ni l’autre ne s’étaient entendus, c’était la fatalité des circonstances qui les entraînait à sonder un avenir duquel leur vie dépendait.

Après avoir longuement expliqué la situation désespérée des armées françaises, il arrivait toujours à cette conclusion qu’il pensait que l’empereur allait faire la paix.

— Et s’il ne la fait pas ?

— Alors qui peut prévoir ce qui arrivera ? tout est possible.

Tout, cela est bien vague ; pour elle cela était précis.

Cependant les minutes et les heures s’écoulaient les unes après les autres, le timbre de la pendule résonnait fortement dans le silence de la nuit ; ils se taisaient ; ils ne se regardaient point ; mais souvent, tous deux en même temps, ils levaient les yeux pour voir les aiguilles sur le cadran, et alors, d’un mouvement de tête, mais sans échanger une parole, ils se disaient leurs craintes.

Pourquoi n’était-il pas encore rentré ? l’avait-on arrêté ?

Un bruit de pas résonnait dans le vestibule sonore : c’était lui.

Ou bien, lorsqu’il était très tard, on entendait une porte s’ouvrir du côté de la serre.

Il rentrait par le passage de la rue de Valois.

Il allait à eux, embrassant sa fille, serrant la main de son neveu.

— Vous m’avez attendu, mes enfants ?

— Nous avons bavardé.

Mais il n’était pas dupe de cette parole, et il leur expliquait qu’il n’avait couru aucun danger ; on ne soupçonnait pas sa présence à Paris, et d’ailleurs le gouvernement impérial avait bien autre chose à faire en ce moment que de prendre souci d’Antoine Chamberlain.

— Soyez donc tranquilles.

Puis, si avancée que fût l’heure, il voulait que le colonel lui traduisît les dépêches des journaux anglais.

Mais il était trop Français, trop Parisien, pour admettre les mauvaises nouvelles sans se révolter.

Pendant toute la journée, il avait parlé de la patrie, le sentiment national s’était exalté, et maintenant, mis face à face avec la vérité, il reculait, il se débattait et n’osait la regarder telle qu’elle était : horrible et terrifiante.

— Votre impression ? – disait-il en s’adressant au colonel pour se cramponner à une dernière espérance, – que pensez-vous ?

Le colonel secouait la tête.

Alors Antoine cherchait des objections pour prouver, et surtout pour se prouver à lui-même que les choses n’étaient pas désespérées.

— Mac-Mahon ne pouvait-il pas être Dumouriez ? l’Argonne n’était-elle pas là ? n’était-ce pas autour de Valmy qu’on manœuvrait ?

Alors le colonel ouvrait une carte et montrait que l’armée française, ayant abandonné son mouvement sur Paris qui pouvait la sauver, était poursuivie par deux, et peut-être par trois armées allemandes, qui, se rejoignant, devaient l’écraser dans un étau.

Mais Antoine ne se rendait pas.

— Après avoir battu la première, elle battra la seconde : c’était ce que Napoléon Ier faisait. Les soldats de Mac-Mahon valent bien les conscrits de 1814.

— Napoléon Ier est remplacé aujourd’hui par Napoléon III, et Blücher par M. de Moltke.

Le samedi 3 septembre, la nouvelle s’était vaguement répandue dans Paris d’un grand désastre ; on parlait de plusieurs batailles qui, commencées depuis trois ou quatre jours, s’étaient terminées autour de Sedan. Quel en était le résultat ? On ne savait, on n’osait le dire. On ne s’interrogeait plus avec inquiétude, mais avec fureur, les poings crispés, prêts à se lever.

Ce fut le soir seulement que courut la terrible nouvelle : l’armée détruite et prisonnière, l’empereur ayant capitulé !

Aussitôt que le colonel apprit cette catastrophe, il quitta son cercle et courut chez lui.

Thérèse était seule ; Antoine n’était pas rentré depuis le matin.

Mais presqu’aussitôt il arriva.

Lui aussi, savait la vérité, et maintenant il n’était plus possible de la repousser.

— Mon neveu, dit-il, vous avez des armes ? Je viens vous les demander.

— La maison vous appartient.

Le colonel avait en effet une magnifique collection d’armes qui garnissaient un long vestibule conduisant à son appartement particulier.

Ils montèrent dans ce vestibule, et Antoine se mit à décrocher des panoplies tous les revolvers.

— Il me faudrait une valise, dit-il.

Le colonel alla lui-même chercher un sac de voyage en cuir.

Antoine y mit autant de revolvers qu’il put, puis il le chargea sur ses épaules.

— Maintenant, dit-il, c’est à la nation de prendre en main ses destinées, l’Empire a vécu.

Et, ayant embrassé Thérèse, il sortit par le passage de la rue de Valois.

Thérèse et le colonel restèrent en face l’un de l’autre, se regardant sans échanger un mot.

Enfin, parlant pour elle autant que pour lui.

— Cette nuit, dit-il, la République va être proclamée à Paris.

X

Ce ne fut pas dans la nuit que la république fut proclamée ; ce fut le lendemain, dans la journée.

Il n’entre pas dans le plan de ce récit de raconter le 4 septembre ni les événements historiques qui ont suivi cette révolution ; ces événements ne figureront dans ce roman qu’autant qu’ils auront exercé une influence directe sur ses personnages.

Antoine avait quitté l’hôtel de son neveu le samedi, dans la soirée, chargé de la valise pleine de revolvers et de cartouches qu’il devait distribuer à ses amis.

On ne l’avait revu, ni dans la nuit, ni dans la matinée, ni dans la journée, ni dans la soirée du dimanche.

Et, pendant cette journée, un empire qui avait vu sa puissance confirmée par une immense acclamation du pays s’était écroulé en quelques minutes, sans que rien restât de lui, pas même un débris ou une épave. Ceux qui auraient dû le diriger et le soutenir avaient disparu, frappés de panique et de vertige, n’osant pas plus résister que ne l’avait osé leur chef deux jours auparavant, abandonnant tout pour se sauver au plus vite, oubliant tout, ne pensant à rien ni à personne, excepté à leur peau et à eux-mêmes.

Bien que Thérèse ne fût point un caractère pusillanime, elle avait passé cette journée dans l’angoisse, car elle savait que le premier coup de feu qui serait tiré le serait par son père.

Dix fois le colonel était sorti et rentré ; d’heure en heure pour ainsi dire, il lui avait raconté la marche des événements.

Mais le rôle que jouait Antoine dans ces événements, il l’ignorait.

Cependant il s’était efforcé de la rassurer : puisqu’il n’y avait pas eu la plus légère tentative de résistance, il n’y avait pas eu un seul coup de fusil tiré. Antoine n’avait donc couru aucun danger. Les défenseurs du gouvernement avaient disparu comme des ombres impalpables.

Mais à cela elle répondait que Paris est grand, et que s’il n’y avait pas eu de coups de fusil aux Tuileries, il n’en était peut-être pas de même dans les faubourgs.

Elle aurait voulu sortir, chercher elle-même, voir et s’informer ; mais où aller ? Et puis son père ne pouvait-il pas revenir d’un moment à l’autre.

Le soir seulement, elle avait appris quelque chose de précis, qui avait calmé son angoisse.

Depuis qu’Horace n’était plus valet de chambre, il avait pris des habitudes d’indépendance qui, selon son sentiment, étaient une des prérogatives de ses fonctions d’intendant : il allait, venait et sortait sans s’astreindre à aucune règle, et l’on n’était certain de le trouver que de dix heures à midi, à son bureau, quand il recevait des fournisseurs. Le reste du temps il l’employait selon sa fantaisie, demeurant à l’hôtel quand il était fatigué, se promenant ou faisant des visites quand il était reposé. Ainsi le dimanche il avait pour principe d’assister à la messe de midi à la Madeleine, et rien n’eût pu l’y faire manquer. La Madeleine n’était pas sa paroisse, mais c’était son église de choix ; il l’aimait non pour elle-même, mais pour la société qu’il y rencontrait. Très attentif et très recueilli pendant la messe, il sortait de l’église aussitôt l’Ite missa est, et, posté sur une marche de l’escalier, la poitrine bombée, la tête haute, il prenait un plaisir extrême à voir les femmes descendre les marches. Plus d’une, en passant devant lui, regardait ce beau nègre qui souriait en montrant ses dents blanches. C’était pour celles-là qu’il se mettait en frais d’élégance et de coquetterie, se ruinant chez le tailleur, le chemisier et le parfumeur. Ah ! s’il pouvait se faire décorer d’un ruban quelconque, bien voyant, rose, blanc ou bleu, rien ne manquerait à son bonheur, il serait le plus heureux du monde.

Suivant sa coutume, il s’était rendu ce dimanche-là à la Madeleine ; mais alors un bataillon de la garde nationale campait devant l’église, un autre arrivait sur le boulevard, enveloppé dans une foule compacte qui criait « la déchéance ! » et il s’était trouvé pris dans cette manifestation, qui l’avait entraîné place de la Concorde, puis ensuite au Corps législatif, si bien qu’il n’avait pas assisté à la messe.

Lorsqu’il rentra le soir à l’hôtel, il demanda où était Mlle Thérèse ; on lui dit qu’elle était dans le grand salon du rez-de-chaussée avec le colonel, alors il alla dans ce salon.

— Peut-être mademoiselle est-elle inquiète de M. Antoine ? dit-il en s’adressant à Thérèse avec son meilleur sourire.

— Tu as vu mon oncle ? s’écria le colonel.

— Je n’ai vu que lui.

— Je vous en prie, dit Thérèse.

— Oui, mademoiselle, je vais tout vous raconter ; seulement, si vous voulez, je vais commencer par le commencement pour ne pas m’embrouiller, après vous avoir assuré qu’il va bien, ce qui est l’essentiel, n’est-ce pas ?

Cela dit, Horace, ayant pris la pose d’un homme qui va faire un long récit, se recueillit un moment et commença.

— J’étais sorti pour aller à la Madeleine, dans l’intention d’assister…

Il allait dire « à la messe, » mais il regarda son maître du coin de l’œil et s’arrêta, craignant que celui-ci ne se permît quelque réflexion.

— J’étais donc allé à la Madeleine, dit-il en continuant, mais, en arrivant devant l’église, je rencontrai des gardes nationaux et une grande foule ; on criait : « la déchéance ! » et l’on se dirigeait vers la place de la Concorde. Je suivis la foule, – ce qui est bien naturel, n’est-ce pas ? – curieux de voir ce qui allait se passer. On causait dans cette foule, et en écoutant j’appris qu’on avait proposé dans la nuit de voter la déchéance de l’empereur et de sa dynastie : le Corps législatif s’était ajourné à midi pour examiner cette proposition, et l’on venait voir, la garde nationale et le peuple, ce que le Corps législatif allait décider ; il y en avait dans la foule qui disaient que la déchéance suffisait, d’autres qui voulaient la République.

— C’est bien, dit le colonel, passe-nous ces détails et arrive à mon oncle.

— Tout de suite ; seulement vous savez que, si vous voulez me faire aller trop vite, j’irai plus doucement parce que je m’embrouillerai, il vaut donc mieux me laisser vous conter les choses telles que je les ai vues.

— Je sais que mon père est en vie, dit Thérèse, cela est le point capital, faites donc votre récit comme vous voudrez.

— N’est-ce pas, mademoiselle ? dit Horace en se redressant, tout fier de cette approbation féminine, et en regardant son maître pour voir si celui-ci oserait répliquer.

Mais le colonel n’ayant point répliqué, Horace continua :

— La place de la Concorde, les Champs-Élysées, les rues voisines, les quais, ne tardèrent pas à être remplis par la foule et par la garde nationale ; au bout du pont de la Concorde, on apercevait des gendarmes à cheval, qui empêchaient de passer. Mais on ne paraissait pas pressé de passer ; on s’entassait sur la place et l’on défilait autour de la statue représentant la ville de Strasbourg, qui portait un drapeau dont la hampe était terminée par un aigle. J’étais venu me placer auprès de cette statue pour voir le défilé. Autour de moi, il y a des personnes qui disent qu’il ne faut pas laisser l’aigle au drapeau. Aussitôt un gamin escalade la statue et jette le drapeau à bas. Mais on le ramasse. Celui qui le ramasse, c’était M. Antoine. Il est entouré d’amis qui lui font la courte échelle, si bien qu’à son tour il escalade la statue presque aussi légèrement que le gamin. Il tient le drapeau d’une main. Arrivé en haut de la statue, il s’arrête et, agitant le drapeau, il dit qu’il faut que la brave ville de Strasbourg soit couverte par le drapeau de la France, mais qu’il ne faut pas qu’elle soit déshonorée par l’aigle impériale, et il arrache l’aigle, qu’il jette à bas. Puis, ayant fixé le drapeau, il crie d’une voix qui est entendue au loin : « À bas l’Empire ! vive la République ! » Et d’autres voix répondent : « Vive la République ! » Mais pas tout le monde. Là-dessus les sergents de ville…

Thérèse laissa échapper un mouvement de crainte :

— N’ayez pas peur, mademoiselle, poursuivit Horace ; il n’est rien arrivé de mal à M. Antoine. Je vous disais donc qu’un poste de sergents de ville établi au coin de la rue de Rivoli, entendant crier : « Vive la République ! » se jette sur la foule ; mais on ne les laisse pas avancer, on les entoure, on les prend au collet, on leur arrache leurs épées, on déchire leurs habits, et, pendant qu’ils se sauvent, on dépose leurs épées devant la statue : « Pour la première fois, depuis vingt ans, dit M. Antoine parlant à la foule, la police se sauve devant les citoyens ; l’Empire est mort, vive la République ! » Et cette fois presque tout le monde crie avec lui : « Vive la République ! » Il paraît que la fuite des sergents de ville avait donné de la voix à ceux qui tout d’abord n’avaient pas osé crier, et ils en ont même tant retrouvé, qu’ils se mettent à chanter la Marseillaise. Mais M. Antoine n’a pas quitté la statue ; alors il se met à adresser un discours à la foule.

Horace parut chercher un moment dans sa mémoire les paroles mêmes de ce discours ; mais, ne les trouvant pas sans doute ou bien craignant d’être trop long, il se contenta de les résumer :

— Il dit que la France doit se lever en masse pour repousser l’invasion ; mais que la première chose à faire pour le moment et à faire vite, c’est d’en finir avec le gouvernement qui a jeté le pays dans cette guerre folle et qui est incapable de le défendre. On l’applaudit. On crie : « À bas l’Empire ! Vive la République ! » Et voyant les courages et les enthousiasmes excités, M. Antoine entraîne ceux qui l’écoutent vers le pont de la Concorde. Bien entendu, je le suis. Je me doute bien de ce qui va arriver : on va vouloir forcer le passage du pont, la gendarmerie va vouloir le défendre, et pif ! ! ! J’ai vu dans les poches de M. Antoine deux crosses de revolvers qu’il m’a semblé reconnaître ; mais ce n’est pas une raison pour m’arrêter. Mon colonel sait bien que je n’ai pas peur des balles, et je serais flatté s’il voulait bien le dire à Mlle Thérèse.

— C’est vrai, dit le colonel, pris ainsi à témoin : tu es un brave garçon, tout le monde le sait.

— Oui, mais cela me flatte que mademoiselle le sache, parce qu’elle est la fille du plus brave homme que j’aie jamais vu. Nous arrivons donc au pont, mais les gendarmes ne veulent pas nous laisser passer ; ils ont une consigne, et sans s’inquiéter des cris, ils entendent la faire exécuter. Je trouve qu’ils ont raison, et j’ouvre les oreilles pour écouter les pif ! ! ! mais pas du tout. M. Antoine parle à ceux qui l’entourent, et il me semble qu’il les engage à ne pas mettre leurs mains dans leurs poches : puis il s’éloigne, mais en faisant signe à ses amis de rester. Je pense qu’il est bon de rester aussi et je ne bouge pas. Au bout d’un certain temps, voilà deux bataillons de la garde nationale qui arrivent et qui poussent les gendarmes ; ceux-ci veulent tenir bon, mais ils sont emportés. Et de loin j’aperçois M. Antoine, qui est au premier rang : je comprends qu’il a été chercher la garde nationale, ce qui a empêché les coups de fusil de partir.

— Mais va donc ! dit le colonel.

— Je m’étais promis autant que possible de ne pas perdre M. Antoine de vue ; je le suis donc d’aussi près que je peux, et nous arrivons devant le péristyle du palais, qui est couvert de monde criant : « Vive la garde nationale ! » Celle-ci, flattée de ces cris, s’aligne sur le quai. Mais M. Antoine ne perd pas son temps, il a aperçu à moitié ouverte une grille donnant dans une cour ; il entre par là. Le gardien veut l’arrêter : ils se prennent au collet, des soldats accourent d’un côté, des gardes nationaux de l’autre : il y a un moment de bagarre, et nous entrons. On referme la grille derrière nous, mais cela m’est bien égal. Un officier s’avance, comme pour arrêter M. Antoine, mais celui-ci parle aux soldats, qui mettent la crosse en l’air. Pendant ce temps, la grille se rouvre, et en quelques secondes le péristyle et la cour sont envahis. Je suis toujours M. Antoine, tantôt de près, tantôt de loin, et nous nous trouvons dans une belle salle où il y a des statues.

— Et l’on ne te dit rien ? demanda le colonel.

— Si, il y a un garde national qui me dit : « Qu’est-ce qu’il vient faire ici, ce moricaud ? » À quoi un autre garde national répond : « Qu’il n’y a plus de moricaud, que tous les hommes sont frères ; » ce que je trouve pour moi très bien répondu. Cependant il y a des députés qui veulent nous empêcher d’aller plus loin. Il en vient un petit gros, souriant, l’air malin et moqueur, qui nous supplie d’attendre patiemment que le Corps législatif ait voté sur la demande presque unanime de la population. « Vous n’osez donc pas prononcer le mot de déchéance ? » crie M. Antoine, et le député souriant ne dit plus rien. Un autre député le remplace celui-là est grand avec une belle figure et une voix superbe, il dit qu’il faut que tout les démocrates soient unis en face de l’ennemi. « Ils le sont, crie M. Antoine, pour la déchéance et la République. » Alors un grand cri s’élève qui couvre la voix des députés : « La déchéance ! » Un petit vieux ratatiné monte sur une banquette ; c’est encore un député, mais il n’a pas du tout de voix. Heureusement je me trouve tout près de lui : « Au nom des saintes libertés, dit-il, ne compromettez point ce que nous désirons tous voir proclamer. – Le nom de république ne peut donc pas sortir de vos lèvres ? » crie M. Antoine. Et tout le monde se met à crier et à applaudir, car c’est vraiment le mot de la situation. Ils parlent bien tous ces députés ; seulement ils font des phrases et ils tournent autour de ce qu’il y a à dire, comme s’ils n’osaient pas le dire.

— Ils se souviennent du 2 décembre, interrompit le colonel.

— Voilà un autre vieux député à cheveux blancs, à figure rouge, rasée comme celle d’un évêque, qui arrive entouré d’officiers de la garde nationale ; on dit que c’est le président. Il veut faire un discours, et il dit qu’il a toujours été dévoué à son pays, ce qui lui donne le droit de faire entendre quelques conseils : il faut laisser le Corps législatif délibérer en paix sur la question qui préoccupe tout le monde, afin que la Chambre ne paraisse pas délibérer sous la pression du peuple. – En entendant parler de la question qui préoccupe tout le monde, on se met à rire, car en voilà encore un qui ne veut pas appeler les choses par leur nom. Puis, après avoir ri, on siffle, et le mot que le président n’a pas voulu dire, c’est la foule qui le prononce : on crie « Vive la République ! » si bien que le président s’en va, voyant qu’il n’a rien à faire. Il s’élève un grand tumulte : M. Antoine monte sur une banquette, et avec un morceau de crayon il écrit en grosses lettres sur la muraille : « Déchéance et République immédiate ! » On applaudit ; cela rétablit un peu de calme. Un nouveau député en profite pour nous dire qu’il faut attendre en paix les résolutions que les députés vont prendre : il faut que les députés puissent discuter librement sur la proposition que l’on se répète depuis ce matin. Là-dessus vous pensez si les cris et les sifflets éclatent, c’est décidément un parti pris de ne pas prononcer les mots dangereux. Cependant un député plus décidé dit qu’il faut attendre que la déchéance soit votée ; qu’il suffit de quelques instants de calme, qu’elle va l’être.

— Encore si tu savais les noms, dit le colonel.

— Les noms, je ne les ai pas entendus ou je les ai oubliés. Enfin celui-là a parlé comme on voulait. Il engage une discussion avec M. Antoine, qui n’arrive pas jusqu’à nous ; mais on comprend bientôt ce qu’ils ont dit, car voilà que tout à coup M. Antoine, qui avait été le plus ardent pour entrer, se met devant la porte, dit qu’il faut laisser la Chambre voter la déchéance, et il défend la porte contre tout le monde. Je vous assure que, s’il avait été chargé de défendre la grille, personne ne serait entré. Cependant la foule était devenue de plus en plus compacte ; on se tassait, on se poussait, on criait, et il fallait une terrible énergie à M. Antoine et à ses amis pour défendre la porte. J’avais à côté de moi un monsieur qui ne criait jamais, mais qui riait souvent et qui paraissait n’être venu là que pour s’amuser : « Voilà un brave homme, » dit-il en montrant M. Antoine, « qui ne comprend pas la situation ; il ne comprend donc pas que ces députés veulent être violés. S’ils n’ont pas l’excuse de la violence, ils ne voteront jamais la déchéance. » Moi, je comprenais cela, parce que je sais qu’il y a des personnes qui ont envie de céder et qui cependant…

Mais Horace s’arrêta dans son explication devant un coup d’œil expressif de son maître ; après un court moment de repos, il reprit :

— Il faut croire que M. Antoine comprit la situation ou bien qu’on la lui expliqua, car tout à coup lui et ses amis cessèrent de défendre la porte ; alors la foule tumultueuse se précipite dans des salles et des corridors : on est poussé, emporté : on enfonce des portes à coups de crosses. Enfin, après avoir été ballotté, écrasé, j’arrive dans une grande salle, qui est celle des séances : elle est pleine. Il y a des gardes nationaux, des gardes mobiles le sac au dos, des bourgeois, des ouvriers, et, dans les tribunes, des dames en toilette. Il n’y a plus de président, mais à sa place une douzaine de gardes nationaux. Un député est à la tribune. On me dit le nom de celui-là, et je l’ai retenu : Gambetta. Il parle et on l’écoute ; il dit : « Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France ! » Une immense acclamation s’élève avec des applaudissements et des cris de « Vive la République ! » Un tambour bat aux champs. J’aperçois M. Antoine debout sur un banc ; il crie : « Maintenant proclamez la République ! » Un autre député monte à la tribune, une figure longue avec des cheveux blancs ; je n’entends pas ce qu’il dit. M. Gambetta le remplace bientôt et dit d’une voix qui domine le tumulte : « Oui, vive la République ! Allons la proclamer à l’Hôtel de Ville ! » Il se fait un grand mouvement de sortie ; je suis porté dehors. Là je me trouve auprès de M. Antoine ; il me reconnaît. « Si vous rentrez, me dit-il, annoncez à ma fille que la République est proclamée. » Et il me donne une poignée de main à me briser les doigts. Alors je veux rentrer pour rassurer mademoiselle ; mais je rencontre M. Faugerolles sur la place de la Concorde, et nous entrons aux Tuileries. Plus personne ; l’impératrice est partie, tout le monde l’avait abandonnée ; elle n’a eu qu’un ami pour l’accompagner. Est-ce triste cela ? Si elle avait eu un noir dans sa maison, il serait resté près d’elle. Voilà tout ce que je veux dire.

XI

Horace parti, le colonel et Thérèse discutèrent les différents incidents de ce récit ; mais tous deux se gardèrent de dire un seul mot de la chute de l’empire.

Il semblait qu’une convention avait été conclue entre eux à ce sujet, et qu’ils avaient l’un et l’autre, et autant l’un que l’autre, le même désir de l’observer.

En effet, que pouvaient-ils dire dans la situation où ils se trouvaient ?

Thérèse ne pouvait pas parler de son prochain départ, car maintenant il n’y avait plus de raisons qui l’empêchassent, son père et elle, de rentrer rue de Charonne.

De son côté, le colonel ne pouvait pas faire allusion à la prochaine, la très prochaine libération de Michel, car c’était s’engager sur un terrain qu’il s’était promis de respecter.

La soirée s’écoula donc lentement, lourdement pour eux.

À minuit, Antoine n’était pas rentré, et il était assez probable qu’il ne rentrerait pas dans la nuit.

Ce fut ce que le colonel expliqua à Thérèse en lui disant que sans doute Antoine avait des mesures d’organisation à prendre : les députés, surpris par l’envahissement de la Chambre, pouvaient, après le premier moment d’effarement, essayer une résistance ; le gouvernement devait penser à se joindre à eux ; enfin il était raisonnable de croire que l’Empire, qui pendant vingt ans s’était montré si redoutable, n’allait pas s’évanouir en fumée. Antoine devait faire ce raisonnement, et avec ses amis il devait s’occuper de soutenir, si besoin était, leur succès de la journée.

Il était donc inutile de l’attendre davantage.

Et il engagea Thérèse à se retirer.

Antoine ne revint point dans la nuit, et la moitié de la journée du lendemain s’écoula sans qu’on le vît paraître.

Les nouvelles étaient de nature à rassurer pleinement Thérèse : jamais révolution ne s’était accomplie d’une façon plus pacifique ; pas un coup de fusil n’avait été tiré, puisqu’il n’y avait pas eu de résistance.

Si le Corps législatif avait disparu devant une invasion, le Sénat s’était envolé sous le souffle de la panique ; quant aux ministres, on ne savait ce qu’ils étaient devenus. Cela ressemblait à une scène d’escamotage ; jamais on n’avait vu un aussi misérable évanouissement, et l’on se demandait si tout à coup ils n’allaient pas sortir de la boîte à surprises dans laquelle ils avaient cru habile de s’enfermer. Assurément c’était une ruse : tous ces bravaches n’avaient pas dû avaler complètement les lames de sabre avec lesquelles ils avaient jonglé et paradé pendant vingt ans.

C’était ainsi que raisonnaient bien des gens, c’était ainsi particulièrement que raisonnait Thérèse, aussi désirait-elle voir son père. Elle se disait que, s’il ne pouvait pas venir à elle, c’était à elle d’aller à lui.

Voyant qu’il ne rentrait pas, elle fit part de son désir au colonel en lui annonçant son intention d’aller rue de Charonne : son père devait s’y trouver, en tous cas il avait dû venir.

— Je vais aller avec vous, dit le colonel.

Il avait vu dans les journaux qu’on avait délivré quelques condamnés politiques, peut-être Michel était-il de ce nombre et se trouvait-il déjà en liberté ?

Dans ce cas, il avait dû certainement accourir rue de Charonne.

Alors le colonel voulait voir comment Michel allait accueillir Thérèse, et comment Thérèse allait accueillir Michel.

D’un autre côté, il ne voulait pas que Thérèse restât rue de Charonne, et, pour empêcher cela, il fallait qu’il fût présent, tout prêt à engager une discussion avec Michel, si cette question se présentait, ce qui était probable.

Lorsqu’ils sortirent, le coupé vint se ranger devant le perron ; mais Thérèse s’arrêta sur la première marche :

— Si vous vouliez ?… dit-elle.

— Quoi, ma cousine ?

— Nous irions à pied.

— Vous avez envie de voir Paris aujourd’hui ?

— Oui, et puis j’ai encore une autre raison ; faut-il la dire ?

— Mais sans doute, il faut toujours tout me dire ; vous ne sauriez croire comme j’aime la franchise et la sincérité.

— Eh bien ! cela me gênerait de descendre de ce beau coupé devant notre pauvre porte.

— Est-ce que cela vous a été une gêne de monter en calèche devant votre pauvre porte, quand nous avons fait notre promenade à Longchamps ?

— Oh ! alors…

Elle n’acheva point.

Et il ne demanda pas ce qu’il y avait dans cet alors, une réponse les eut entraînés sur un terrain qu’il s’était lui-même interdit, en donnant sa parole d’honneur à son oncle, de ne pas dire à Thérèse d’autres paroles que celles que pouvait prononcer un ami ou un frère.

Ils partirent donc à pied.

Le colonel avait tenu son engagement et, le lendemain de l’arrivée de Thérèse, il lui avait envoyé une couturière et une modiste qui l’avaient habillée aussi simplement qu’elle avait voulu.

Cependant, comme alors elle devait rester chez son cousin, Thérèse n’avait pas poussé cette simplicité jusqu’aux dernières limites.

Il ne fallait pas lui faire honte.

Et vraiment, ceux qui avaient des yeux, en ces jours de fièvre, pour regarder les femmes, devaient trouver que cette jeune fille, vêtue d’une toilette simple, mais de bon goût, ne faisait pas honte au grand gaillard sur le bras duquel elle s’appuyait légèrement.

En tous cas, celui-ci paraissait fier de sa compagne : il marchait à demi penché vers elle et presque constamment il la regardait, ne la quittant pour ainsi dire pas des yeux. Pour elle, elle relevait souvent la tête vers lui, et ils avançaient ainsi à travers la foule, les yeux dans les yeux.

Pour ceux qui faisaient attention à eux, c’étaient deux amoureux.

Cependant ce n’étaient pas des paroles d’amour qu’ils échangeaient ; mais il est des circonstances où les paroles n’ont aucune importance et où ce ne sont pas les mots mêmes qu’on entend qui font battre les artères et bondir le cœur : un regard, un sourire, une inflexion de voix, une pression de main, ont alors une puissance autrement entraînante que les plus éloquents discours.

Ils étaient alors précisément dans ces conditions. En eux, il y avait deux personnes, ou plutôt il y avait l’esprit et le cœur complètement indépendants l’un de l’autre : l’esprit, sensible à ce qui se passait sous ses yeux et à ce qui frappait ses oreilles ; le cœur, sensible à une seule chose, la joie d’être ensemble.

Ce n’était donc pas d’eux-mêmes qu’ils parlaient, c’était de ce qui les entourait.

Et le spectacle de la rue était vraiment curieux.

Autant Paris était sombre deux jours auparavant, autant il était joyeux ; plus de Prussiens, plus de siège. Un miracle semblait avoir supprimé ces deux dangers menaçants.

Toute l’activité s’était concentrée dans deux opérations opposées. On collait des affiches sur toutes les murailles, et l’on arrachait, on déclouait les lettres, les écussons, les armoiries, qui parlaient de l’Empire ; les trottoirs étaient encombrés d’échelles sur lesquelles des ouvriers travaillaient à détruire tout ce qui pouvait rappeler ce régime méprisé. Les marchands qui, quelques jours auparavant, étaient fiers de leur titre de fournisseur de Sa Majesté l’empereur, présidaient eux-mêmes à cette destruction ; il fallait au plus vite effacer de leur devanture ce souvenir qui déjà était complètement effacé de leur conscience.

En passant devant la boutique d’un pharmacien, ils trouvèrent le trottoir barré par deux échelles sur lesquelles des ouvriers étaient montés, arrachant avec précaution les écussons impériaux ; au pied de l’échelle, un petit homme, coiffé d’un képi de garde national, leur donnait ses instructions.

— Ne cassez rien, mais enlevez-moi au plus vite ces insignes infâmes.

Et, se tournant vers des badauds qui examinaient curieusement cette opération :

— Notez, dit-il, que je n’ai jamais rien fourni à l’empereur ; seulement, quand il était président de la République, il avait fait une note chez moi, et, pour me la payer, il m’avait donné ce titre de fournisseur de Sa Majesté l’empereur, que j’ai été obligé de prendre. Oui, messieurs, obligé, sous peine d’être persécuté.

Puis s’adressant aux ouvriers :

— Faites attention ! cria-t-il.

À ce moment les ouvriers étaient en train de descendre un écusson doré représentant les armes impériales : soit maladresse, soit hasard, soit intention de s’amuser, ils le laissèrent tomber sur le trottoir, où il se cassa en morceaux.

— Vous fichez-vous de moi ? cria le pharmacien furieux ; je vous dis de faire attention, et c’est comme cela que vous travaillez !

— Vous vouliez donc le garder pour le faire servir plus tard ? dit une voix dans la foule.

Et ce fut une explosion de rires auxquels le pharmacien jugea prudent de se soustraire en rentrant chez lui.

La course est longue du faubourg Saint-Honoré à la rue de Charonne ; ils la firent sans se presser.

Lorsque Thérèse demanda si son père était venu, le concierge poussa les hauts cris ; il avait peine à reconnaître dans cette élégante jeune fille la petite Chamberlain.

Mais sa femme, qui savait voir et comprendre, lui imposa silence et, s’adressant poliment au colonel, elle répondit que M. Chamberlain était venu, mais qu’il était parti sans dire s’il rentrerait ni où il allait.

Une question était sur les lèvres de Thérèse.

Le colonel devina ce qui se passait en elle et lui vint en aide.

— Mon oncle n’a pas dit où on pouvait le trouver ? demanda-t-il.

— Non.

— Il n’a pas dit non plus où devraient l’aller chercher ceux qui viendraient pour le voir ?

— Non, seulement il l’a peut-être dit au manchot.

Thérèse eut une contraction.

— Ah ! Denizot est libre ? demanda le colonel.

— Oui, il est en haut ; vous n’avez qu’à monter, vous allez le trouver.

Ils montèrent sans parler.

— Et Michel ?

C’était la question qui se posait, mais ils l’évitèrent l’un et l’autre.

Peut-être allait-il leur ouvrir lui-même la porte.

Au bruit de leurs pas, une voix s’écria :

— Qui est là ?

Cette voix, qui était celle de Denizot, partait de la cuisine.

Ils se regardèrent.

— C’est moi, répondit Thérèse.

— Thérèse ! s’écria Denizot.

Et il ouvrit la porte de la cuisine ; mais, en apercevant le colonel, il recula d’un pas.

— Et Édouard ? s’écria-t-il ; tous les bonheurs à la fois : l’Empire à bas, la liberté, Thérèse et Édouard, en voilà une fête. Il ne manque que Michel.

Il leur serra la main ; puis, se mettant à tourner sur lui-même en sautant :

— Non, c’est trop fort ; il faut que je danse un pas.

Et clopin, clopant, il se mit à danser.

Mais tout à coup il s’arrêta.

— Ma colle qui va brûler ! s’écria-t-il.

Et il courut au poêle qui était allumé et sur lequel une grande marmite bouillait.

— Vous savez, dit-il gravement, la patrie avant tout.

Et sérieusement, comme s’il accomplissait une cérémonie, il se mit à tourner la cuiller de bois qui trempait dans la marmite.

— Vous avez vu mon père ? demanda Thérèse, pendant qu’il tournait sa cuiller.

— Je crois bien que je l’ai vu, et une bonne poignée de main que nous nous sommes donnée ; car on m’a délivré ce matin. Si Michel avait été en prison à Paris, il serait libre aussi ; mais il faut le temps qu’il revienne de province. Il va bientôt arriver, j’espère ; seulement je n’aurai pas le plaisir de le voir, car je pars.

— Et où allez-vous ? demanda le colonel.

— Où la patrie m’appelle ; je ne sais trop vous dire dans quel pays, mais un peu partout, je pense.

Et, comme il comprit lui-même que ces paroles n’étaient pas très claires, il s’empressa de les expliquer.

— Voilà ce que c’est : vous pensez bien que, maintenant que nous sommes en république, les choses ne peuvent pas se passer comme sous l’Empire. Les peuples sont faits pour s’entendre, n’est-ce pas, comme les souverains sont faits pour se quereller et se dévorer ? ça c’est logique.

Il ajouta un peu d’eau dans sa marmite et remua plus vivement.

Puis il continua :

— Partant de ce principe, on a décidé d’adresser une proclamation au peuple allemand pour lui faire entendre la voix de la fraternité ; la voici, cette proclamation :

Disant cela, il prit une affiche dans un tas de papier encore tout humide qui était posé sur la table, et, ayant trempé un gros pinceau dans sa marmite, il colla rapidement cette affiche sur un panneau de bois.

Bien que n’ayant qu’un bras, il fit cette opération presque aussi vivement qu’un colleur de profession.

— N’est-ce pas que ce n’est pas mal collé pour un manchot ? dit-il en admirant son ouvrage.

— Très bien !

— Quand j’en aurai collé seulement une douzaine, ça ira ; seulement il ne faut pas de vent. Voilà donc la proclamation qu’on adresse aux Allemands.

Et lui-même se mit à lire tout haut :

 

Au peuple allemand.

« Tu ne fais la guerre qu’à l’empereur et point à la nation française, a dit et répété ton gouvernement…

« Repasse le Rhin !

« Sur les deux rives du fleuve disputé, Allemagne et France, tendons-nous la main ; oublions les crimes militaires que les despotes nous ont fait commettre les uns contre les autres.

« Proclamons la liberté, l’égalité, la fraternité des peuples !

« Par notre alliance, fondons les États unis d’Europe.

« Vive la république universelle ! »

 

— Voilà, dit Denizot, voilà.

— Eh bien ? demanda le colonel.

— Eh bien ! quand je suis arrivé, sortant de ma prison, on allait envoyer cette proclamation à l’imprimerie ; alors j’ai demandé à m’en charger. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse, pour la défense de la patrie, un homme dans ma position ? Un bras de moins, une jambe avariée, je ne suis pas propre à grand’chose, un fusil à la main. Il n’y avait que la police de l’Empire pour dire sans rire que j’étais un dangereux émeutier : émeutier, oui, et je m’en honore ; mais dangereux, malheureusement non. Enfin, si je ne peux pas rendre des services en marchant dans les rangs, je peux m’employer autrement ; car le moment est venu, n’est-ce pas ? où tout le monde doit donner son intelligence, son sang, ses forces ou son argent à la patrie. Moi, je n’ai à lui offrir que mes forces ; car, pour l’argent et l’intelligence, je ne suis pas millionnaire. On donne ce qu’on a.

— Et c’est la meilleure offrande.

— Enfin, voilà ce que je vais faire. Je prends ce paquet d’affiches et je le mets sur mon dos. Dans ce grand sceau que vous voyez là, je verse la colle que je suis en train de faire ; car c’est de la colle, ne vous y trompez pas, ce n’est pas de la bouillie ; c’est de la belle et bonne colle de pâte préparée par Denizot lui-même pour qu’elle soit meilleure, et je m’en vais au-devant des Allemands. Le premier que je rencontre, halte ! et je lui braque mon affiche sous le nez. On dit que tous les Allemands savent le français ; il la lit ou se la fait traduire, et voilà. S’ils continuent d’avancer, je recule en collant mes affiches ; s’ils s’en vont, je les suis en collant toujours. Mais, assez causé ; ma colle est prise, il n’y a pas un moment à perdre, car, si les Allemands ne sont pas autour de Paris, ils sont en France, et nos frères de la province ont à subir leur invasion.

— Et c’est avec cette affiche que vous comptez arrêter la marche des armées allemandes ? demanda le colonel.

— Mais sans doute ; ce sont des hommes comme nous, sensibles à la voix de la justice et de la fraternité.

Le colonel allait répliquer, mais il se tut. Avait-il le droit, au nom de la critique, de combattre cet enthousiasme ?

Au lieu de parler, il prit la main de Denizot, et la lui serrant chaleureusement :

— Vous êtes un brave cœur, dit-il. Allez, c’est avec la foi qu’on se sauve.

Denizot regarda le colonel d’un air étonné.

— Je ne vois pas trop pourquoi je suis un brave cœur, dit-il ; mais, c’est égal, votre poignée de main me donnera des jambes le long du chemin. Si je vous disais que c’était un chagrin pour moi de ne pas aller vous voir, vous et Thérèse, avant mon départ ! Antoine m’avait dit d’aller vous trouver ; mais, vous savez, la patrie avant tout, et il n’y a pas de temps à perdre.

Tout en parlant, il avait fait ses préparatifs de départ ; il avait placé ses affiches dans une serviette en serge qu’il avait nouée aux quatre coins en se servant de sa main et de ses dents ; puis il avait enfoncé son pinceau dans son seau à colle, et il s’était chargé son paquet d’affiches sur ses épaules, son seau à son bras.

— Maintenant il faut se séparer, dit-il, et au revoir !

Ils descendirent l’escalier.

Dans la cour, Thérèse interrogea Denizot pour savoir où pouvait se trouver son père ; mais Denizot n’en savait rien.

— Il travaille pour la patrie, dit-il ; ne vous inquiétez pas.

Pendant ce temps, le colonel expliquait au concierge qu’il fallait envoyer chez lui les personnes qui viendraient demander Antoine Chamberlain ou Thérèse, et il donnait une de ses cartes.

Denizot était impatient de partir, et, clopin, clopant, ses affiches sur le dos, il s’éloigna, montant la rue de Charonne, s’en allant ainsi gaillardement au-devant du peuple allemand.

XII

Après avoir vu Denizot disparaître dans la foule, Thérèse et le colonel descendirent la rue de Charonne en se dirigeant vers la Bastille.

La rue avait son aspect des dimanches, et des groupes encombraient çà et là les trottoirs au point que la circulation était quelquefois difficile : il était évident que les ateliers étaient déserts et qu’on ne travaillait point.

On causait, on discutait, et devant les portes des marchands de vin se tenaient des sortes de réunions publiques ; point d’inquiétude sur les visages, mais plutôt de la confiance et de l’allégresse. Des orateurs expliquaient la situation et ils le faisaient de la façon la plus rassurante : il n’y avait plus de danger, les Prussiens n’oseraient pas attaquer la République. On applaudissait, et, s’il s’était trouvé un esprit chagrin pour soulever une contradiction ou simplement un doute, il se serait fait mettre en morceaux.

Plusieurs fois, le colonel et Thérèse s’arrêtèrent pour écouter ces discours, qui tous roulaient sur le même thème.

— Maintenant il n’y avait plus à s’occuper des Prussiens.

Plusieurs fois elle avait regardé son cousin, comme pour lui demander ce qu’il pensait de cette confiance joyeuse, mais elle n’avait pas osé formuler sa question.

Enfin elle se décida.

— C’est de la folie, dit-il, mais c’est avec la folie qu’on fait des choses extraordinaires ; il est certain que s’il se trouve des hommes capables d’employer cet enthousiasme, le monde sera étonné. Voyez Denizot, qui, boiteux et manchot, s’en va bravement au-devant des Prussiens avec son pot à colle et son affiche. Il y a plus d’un Denizot à Paris, et il n’en faut pas beaucoup pour donner une puissante impulsion au sentiment national. Seulement il faut que cette impulsion soit dirigée, et désormais toute la question est là : qui va prendre cette direction ? Sans direction, cet enthousiasme, qui peut devenir héroïque, se perdra en paroles et en fanfaronnades.

Cependant, autour de ces groupes, on voyait des femmes, avec des enfants dans leurs bras, qui ne paraissaient nullement enflammées par des sentiments héroïques.

C’est que déjà pour elles sans doute se présentait la question du travail, c’est-à-dire de la misère et de la faim ; sans se laisser griser par ces fumées, elles sondaient l’avenir et elles avaient peur pour leurs enfants. Pas de travail, pas de pain.

Comme ils quittaient la place de la Bastille pour prendre le boulevard Beaumarchais – car ils étaient comme des écoliers qui recherchent les chemins les plus longs – le colonel entendit prononcer son nom derrière lui.

On l’appelait.

Il se retourna.

D’une voiture de place, descendait un de ses anciens compagnons de plaisir, le baron d’Espoudeilhan, qui, des mains, lui faisait des signes pour l’engager à s’arrêter.

Le baron était en costume de voyage, chapeau rond et sac en bandoulière.

Vivement il s’avança vers le colonel et, bien qu’il parût fortement surexcité, il salua Thérèse avec toutes les démonstrations de la plus exquise politesse, s’excusant d’aborder ainsi son ami Chamberlain et de les déranger.

— Nous parcourons Paris, ma cousine et moi, dit le colonel ; vous ne nous dérangez nullement, mon cher baron.

— Alors je demande pardon à…

Il hésita un moment, ne sachant s’il devait dire madame ou mademoiselle.

— Mlle Thérèse Chamberlain, dit le colonel.

— Je demande pardon à mademoiselle de vous entretenir d’affaires. Voici de quoi il s’agit. Je quitte Paris, car vous comprenez bien, mon cher, que je ne vais pas être assez simple pour m’enfermer avec un tas de républicains.

— Vous savez que je fais partie de ce tas ?

— Oh ! vous êtes un original. Je quitte donc Paris. J’ai fait transporter à la gare de Lyon une certaine quantité de bagages que je veux emporter avec moi ; mais, au moment où l’on pèse ces bagages, on me dit que j’ai pour quinze cents francs d’excédant. Je n’ai sur moi qu’un billet de mille francs, et il faut que j’aille rue de la Paix, chez mon banquier, pour prendre de l’argent. C’était ce que je faisais quand je vous ai aperçu. Avez-vous cinq cents francs sur vous ?

Le colonel s’était mis à rire.

— Vous trouvez cette situation plaisante ? dit d’Espoudeilhan.

— J’avoue que quinze cents francs d’excédant, cela est assez drôle.

— Croyez-vous que je vais laisser les objets auxquels je tiens à la disposition de ces brigands ?

Tout en parlant, le colonel avait ouvert son portefeuille, et il en avait tiré un billet de mille francs.

— Non, merci ; cinq cents francs me suffisent, j’ai des traites sur Nice.

Le colonel lui tendit un billet de cinq cents francs.

— Bien obligé, cher ami ; je vous devrai de n’avoir pas manqué le train. Et vous, où allez-vous ?

— Je reste ici.

— Ici ? Vous allez vous ennuyer comme un prisonnier : il n’y a plus personne à Paris. Quel original vous faites ! Adieu.

— Au revoir !

Après avoir respectueusement salué Thérèse, le baron d’Espoudeilhan remonta dans sa voiture, très satisfait de ne pas être exposé à faire manquer le train à son excédant de bagages.

— Vous avez donc la main toujours ouverte, mon cousin ? dit Thérèse en se remettant en route.

— C’est une nécessité de la fortune.

— Ah !

— Vous trouvez que je n’aurais pas dû prêter ces cinq cents francs ? C’est là ce que veut dire votre ha ! n’est-ce pas ?

— Je trouve… mais non, je ne trouve rien.

— Alors vous ne voulez pas me dire tout ce que vous pensez ?

— Ah ! tout ?

— J’entends ce qui me touche.

— Eh bien ! je trouve que moi j’aurais mieux aimé offrir ces cinq cents francs à Denizot, qui peut en avoir besoin, qu’à votre ami, qui n’est pas du tout intéressant avec ses bagages.

— Ma jolie petite cousine, il faut que je vous gronde.

— Pour ma franchise ?

— Non, pour votre défaut de franchise, tout au contraire. Comment ! vous avez cette pensée à propos de Denizot, et vous ne me la communiquez pas !

— Je n’ai pas osé.

— Pourquoi n’avez-vous pas osé ? pour Denizot ou pour moi ?

— Je suis sûre que Denizot n’aurait pas refusé un argent qui ne devait pas servir à ses besoins personnels ; sa fierté n’aurait pas été blessée d’accepter ce qui pouvait l’aider dans sa tâche.

— Alors vous avez cru que moi je refuserais de donner cet argent ?

— Non, assurément ; mais je n’ai pas osé, par peur d’indiscrétion, vous adresser cette demande.

— Eh bien ! vous avez eu grand tort ; vous m’auriez donné un plaisir, tandis que vous me laissez l’impression d’un remords.

— Je vois que je vous ai fâché.

— Oui, ma petite cousine, vous m’avez fâché contre moi-même, mais non contre vous ; aussi je pense qu’à l’avenir vous n’aurez plus peur des indiscrétions de ce genre.

Ils marchèrent durant quelques minutes sans parler, puis tout à coup il se pencha vers elle :

— Je crois que j’ai trouvé un moyen d’adoucir le regret que me cause mon oubli envers Denizot.

— Vous ne pouvez pas courir après lui.

— Ce n’est pas à cela que je pense. Quand on a fait le mal, on peut racheter sa faute en faisant le bien, n’est-ce pas ?

— Mais oui, il me semble.

— Vous rappelez-vous l’expression inquiète qu’avaient les visages de ces femmes que nous venons de voir tout à l’heure, rue de Charonne, avec des enfants dans leurs bras ?

— Je les vois encore.

— Savez-vous à quoi elles pensaient ? Moi, je crois l’avoir deviné. À la misère, à la faim pour leurs enfants. Si nous empêchions cette misère ?

— Est-ce possible ?

— Possible de l’empêcher dans les circonstances présentes, non, je ne le crois pas ; mais possible de la soulager, oui, je le crois, au moins dans une certaine mesure. Dans quel arrondissement est la rue de Charonne ?

— Le onzième.

— Et où est la mairie de cet arrondissement ?

— Boulevard du Prince-Eugène.

— Eh bien ! allons boulevard du Prince-Eugène ; nous verserons une certaine somme pour les femmes et les enfants des ouvriers qui sont dans le besoin, et nous chargerons la mairie de faire distribuer cette somme.

Ils prirent la rue du Chemin-Vert.

— Est-ce que cela ne vous est pas une satisfaction, ma cousine, continua le colonel, de marquer cette journée par un bon souvenir dans lequel nous serions associés l’un et l’autre ?

— Oh ! moi, qu’ai-je fait ?

— Tout, chère Thérèse, car c’est vous qui m’avez suggéré cette idée par votre réflexion à propos de Denizot, et l’inspiration n’est-elle pas tout en ce monde, pour le bien comme pour le beau ? Que suis-je en ceci ? La main qui exécute ; vous, ma cousine, vous êtes le cœur. Je ne saurais vous dire combien je suis heureux que cette idée vous soit venue. Ce quartier est celui où a vécu mon père, et c’est un devoir envers sa mémoire de venir en aide aux enfants de ceux qui ont peut-être été ses camarades, peut-être même ses amis.

— Mon cousin ! dit-elle faiblement.

Il la regarda et vit ses yeux troublés par l’émotion.

— Est-ce que cela vous fâche qu’on vous remercie ? dit-elle.

— C’est selon.

— Voulez-vous, au moins, me permettre de vous dire que je suis bien heureuse ?

— Chère enfant !

Il s’arrêta et s’efforça de sourire pour cacher son trouble ; les paroles lui montaient du cœur, brûlantes et passionnées.

Ils arrivèrent bientôt à la mairie ; mais, comme ils allaient entrer, un employé les arrêta.

— Et où allez-vous comme ça, je vous prie ?

— Je voudrais voir le maire.

— Vraiment ! vous n’êtes pas gêné.

— Ou bien un adjoint.

— Pourquoi pas ?

— Enfin un chef de bureau.

— Les bureaux ferment à quatre heures. Si vous êtes pressés de vous marier, il faudra revenir demain, à neuf heures.

En toute autre circonstance, le colonel aurait rudement remis cet employé à sa place, mais ce mot : « vous marier » lui ferma la bouche.

Sur son bras, il avait senti la main de Thérèse agitée par un frémissement.

— C’est bien ! dit-il.

Et ils s’éloignèrent sans parler.

Bien que le colonel voulût chasser toute pensée de nature à émouvoir son cœur, il ne put s’empêcher de se rappeler cette soirée où, se promenant avec Thérèse sous les galeries de la place Royale, un passant leur avait dit d’un ton moqueur : « Eh bien ! ne vous gênez pas, les amoureux. »

Ils étaient donc bien évidemment destinés l’un à l’autre par la nature, que tout le monde les prenait pour des amants.

Et cependant…

Cependant Michel à cette heure devait être libre, et d’un moment à l’autre, il allait venir réclamer « sa femme ».

Sa femme ! Ah ! certes non, elle ne serait pas la femme de Michel, et maintenant il ne la céderait à personne.

Il l’aimait.

Et elle-même ne l’aimait-elle pas ?

N’était-ce pas l’amour qui donnait cette expression de tendresse à son regard alangui, qui rendait sa voix si douce, qui faisait trembler sa main ?

Il n’avait qu’un mot à dire pour le savoir.

Émue, troublée, heureuse, comme elle paraissait l’être, elle ne résisterait pas.

Il s’arrêta brusquement.

Alors elle leva les yeux vers lui et ils restèrent durant quelques secondes, se regardant comme s’ils avaient été seuls en pleine campagne.

— Voulez-vous que nous montions en voiture, dit-il d’une voix saccadée.

— Et pourquoi ? Ne sommes-nous pas bien ainsi ? N’ayez pas peur que je me fatigue, je suis aguerrie à la marche.

— Vous avez raison, dit-il, il vaut mieux marcher ; marchons.

Et, rappelé au sentiment de la réalité, il s’appliqua à ne parler que de choses insignifiantes ou tout au moins qui ne devaient pas les ramener sur cette pente dangereuse.

Le reste de la route se fit plus tranquillement.

En rentrant à l’hôtel, il pria Thérèse de monter avec lui dans son cabinet.

— La sottise de cet employé de la mairie ne doit pas nous faire abandonner notre projet, dit-il ; au contraire, elle nous donne un moyen de le perfectionner.

Disant cela, il ouvrit un tiroir, d’où il tira un petit livre, dans lequel plusieurs feuillets avaient été coupés.

— Connaissez-vous un chèque, ma cousine ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! c’est un bon qu’on détache d’un livre à souche et qui est payable à vue par le banquier chez lequel on a un compte. Ainsi, si j’écris sur une feuille de ce petit livre un bon de 20,000 francs et que j’envoie ce bon à une personne, cette personne n’a qu’à se présenter à l’American Bank pour toucher ces 20,000 francs. C’est ce que nous allons justement faire. Je vais écrire un bon que nous enverrons au maire du XIe arrondissement, et le maire pourra dès demain commencer la distribution.

Son chèque écrit, le colonel ouvrit un plan de Paris.

— Je vois sur ce plan, dit-il, que les maisons du côté gauche de la rue du Faubourg-Saint-Antoine sont dans le XIe arrondissement, et que celles du côté droit sont dans le XIIe ; de sorte que des enfants auraient à manger à gauche, tandis qu’à droite ils mourraient de faim. Cela n’est pas juste, n’est-ce pas ?

— Comment faire ?

— Le moyen est bien simple : envoyer au maire du XIIe arrondissement la même somme qu’au maire du XIe : rien n’est plus facile. Comme cela il n’y aura pas de jaloux. Mon père pouvait tout aussi bien avoir des camarades dans les numéros pairs que dans les numéros impairs. Décidément cet aimable employé a bien fait de nous mal recevoir.

Et il fit un nouveau chèque.

— Maintenant, dit-il, à vous. Votre tâche commence ; pour que notre association soit complète, il faut que vous écriviez les lettres aux maires.

— Moi, vous voulez ?…

— Mais certainement, ne sommes-nous pas associés ? et puis il faut que vous preniez l’habitude de m’aider. C’est bien simple d’ailleurs : vous direz que vous envoyez deux chèques que votre cousin, le colonel Chamberlain, met à votre disposition pour que les sommes en provenant soient employées comme nous en sommes convenus. Allons, prenez ma place et écrivez.

— Je n’oserai jamais ; au moins me permettez-vous de faire un brouillon ?

— Pour cette fois, oui ; mais seulement pour cette fois.

Antoine ne rentra pas pour le dîner.

Et ils dînèrent en tête-à-tête, vis-à-vis l’un de l’autre, comme mari et femme.

Ne pouvaient-ils pas, jusqu’à un certain point, s’imaginer qu’ils l’étaient ? Ils se parlaient librement, ils se regardaient sans contrainte, et, dans les moments de silence, ils sentaient l’accord parfait de leurs cœurs dans un sentiment de joie et d’allégresse.

Cependant il y avait une chose qui les retenait à la terre et les ramenait dans la réalité : chaque fois qu’un domestique ouvrait la porte pour son service, le colonel tournait vivement la tête, et Thérèse, sans qu’il fût besoin d’explication, comprenait pourquoi il faisait ce mouvement. N’était-ce point l’arrivée de quelqu’un, de Michel, qu’on venait lui annoncer ?

À dix heures du soir, comme ils étaient dans le grand salon du rez-de-chaussée, regardant ensemble des photographies donnant des vues de villes et de paysages d’Amérique, un domestique ouvrit la porte.

Tous deux en même temps levèrent la tête ; mais au lieu de regarder le domestique qui s’avançait, ils se regardèrent.

— M. Sorieul, dit le domestique, désire…

Thérèse n’en écouta pas davantage.

— Mon oncle ! s’écria-t-elle, ah ! quel bonheur !

Ah ! oui, quel bonheur ! car ce n’était pas le nom de Sorieul qu’ils attendaient.

Thérèse s’était levée vivement et elle avait couru à la porte, où Sorieul se présentait.

Elle se jeta dans ses bras.

Il l’embrassa tendrement sur les deux joues ; puis, s’étant dégagé, il vint vers le colonel les mains tendues.

C’était toujours le même Sorieul, il n’avait pas changé, il portait toujours son éternel habit noir, qui semblait une seconde peau pour lui. Seulement il avait remplacé son chapeau par un képi de garde national, qui, posé sur ses longs cheveux plats, tout au haut de la tête, lui donnait une physionomie hétéroclite.

— Ce cher Édouard ! s’écria-t-il de sa voix profonde, suis-je heureux de le revoir ? Eh bien ! que vous avais-je dit la dernière fois que nous nous sommes vus en nous séparant à la gare de l’Est, que je lui avais porté un coup dont il ne se relèverait pas. Eh bien ! est-ce vrai ? s’est-il relevé ? le coup était-il appliqué à la bonne place ?

Puis, ce juste hommage rendu par lui-même à lui-même, il demanda des nouvelles d’Antoine, de Denizot, de Michel.

— Comment ! Michel n’est pas encore en liberté ! s’écria-t-il ; à quoi donc pense le nouveau gouvernement ? J’irai demain matin lui présenter mes observations à ce sujet.

Pour lui, c’était à Londres qu’il avait appris la révolution, et il était parti aussitôt.

— Ce n’est pas seulement la joie de respirer l’air natal qui m’a donné des ailes, c’est encore le sentiment du devoir : il faut être là. Ce n’est pas que je considère la situation comme désespérée, tant s’en faut. Je crois même que les Prussiens sont dans de plus mauvaises conditions que nous, ils sont épuisés par leur victoire ; et puis la diplomatie va agir, l’Europe ne va pas permettre la continuation de cette guerre.

— Alors vous ne croyez pas au siège de Paris ? demanda le colonel.

— Peut-être le tenteront-ils, mais ils seront forcés d’y renoncer bien vite ; en tout cas, j’ai pris mes précautions.

Disant cela, il tira de la poche de son habit un fort revolver de marine.

— Voilà, dit-il en ajustant le lustre, je suis toujours sûr d’en tuer six ! Avec dix mille gaillards déterminés comme je le suis, nous tuons soixante mille Prussiens : c’est mathématique.

En parlant, il faisait jouer la batterie de son revolver. Tout à coup une explosion retentit, accompagnée d’un horrible tapage, comme si le plafond s’écroulait.

Un coup était parti, et la balle, traversant le lustre, avait brisé plusieurs pièces de cristal, qui, en tombant, avaient produit ce vacarme.

Effrayé, Sorieul avait lâché son revolver.

Revenu de son premier mouvement de surprise, il voulut faire ses excuses au colonel et expliquer comment le coup était parti.

Ce n’était pas sa faute, car il connaissait à fond le maniement des armes à feu : ce n’était pas non plus la faute du revolver, qui était une arme de précision. Seulement…

— Seulement, interrompit le colonel en souriant, je crois qu’en attendant que les Prussiens soient à bonne portée, vous feriez bien de ne pas garder votre revolver chargé.

XIII

— Peut-être bien.

Ce que le colonel voulait, c’était n’être pas surpris par la brusque arrivée de Michel, qui maintenant ne pouvait pas tarder beaucoup.

Il donna des instructions en conséquence aux gens de sa maison.

Le lendemain, comme il se levait, on entra vivement dans sa chambre pour lui annoncer que M. Michel venait d’arriver.

— Qui a-t-il demandé ?

— M. Antoine.

— Mon oncle est-il rentré ?

— Non, monsieur.

— Alors ?

— Alors M. Michel a demandé Melle Thérèse.

— Et qu’a-t-on répondu ?

— Je ne sais pas ou plutôt on n’a pas répondu.

— C’est bien, faites entrer M. Michel dans le salon de la serre.

— Et Mlle Thérèse ?

— Ne vous occupez pas de Mlle Thérèse, je vais la faire prévenir.

Aussitôt que le domestique fut sorti, le colonel passa un veston et descendit au jardin par le petit escalier de son cabinet de toilette.

Du jardin, il entra dans la serre, qui, par une porte vitrée, communiquait directement avec le salon où il avait dit d’introduire Michel.

Au moment où il arrivait dans la serre, Michel entrait dans le salon, et, de derrière le feuillage touffu d’un bambou, il put le regarder un moment sans être vu.

Vraiment, c’était un beau garçon. La prison l’avait maigri et pâli, ce qui lui avait fait perdre un peu de son air sombre et dur ; cependant ses yeux avaient conservé leur éclat. Il était évident, à le regarder, qu’une lutte avec lui serait difficile et demanderait de l’énergie.

Il était resté debout, tournant sur lui-même, parfaitement insensible à ce qui l’entourait ; à son piétinement, aux mouvements de ses doigts, aux froncements de ses sourcils se crispant à chaque instant, il était facile de deviner son impatience fiévreuse.

Le colonel, suivant l’allée courbe qui aboutissait à la porte de la serre, entra dans le salon.

— Ah ! monsieur Michel, dit-il en allant à lui : nous vous attendions.

— Monsieur Édouard…

— Et, sans trouver d’autre mot, Michel, surpris, salua assez gauchement.

Cependant, en ces derniers temps, il avait pris l’habitude de tendre la main au colonel.

Après un moment de réflexion, il la lui tendit.

Alors tout de suite, pour échapper à l’embarras qui l’étreignait, il dit qu’il venait de la rue de Charonne où on lui avait appris qu’Antoine, Thérèse et Sorieul étaient chez M. le colonel Chamberlain.

— Nous n’avons pas vu mon oncle depuis samedi soir, répondit le colonel ; Sorieul est sorti ce matin de bonne heure ; quant à ma cousine, – il insista sur ce mot, – elle est dans son appartement. Je vais la faire prévenir de votre arrivée.

Il sonna.

— Prévenez Mlle Thérèse, dit-il au domestique qui se présenta, que M. Michel est arrivé et qu’il l’attend ici.

Puis, revenant vers Michel :

— Nous vous attendons ainsi depuis hier, dit-il.

— C’est hier au soir seulement que j’ai été mis en liberté ; j’ai pris le train de nuit et ne suis arrivé à Paris que ce matin. Je suis allé rue de Charonne.

— Où vous avez été bien heureux d’apprendre le retour en France de mon oncle Antoine et de ma cousine.

— Oui, bien heureux, dit Michel d’un air qui, jusqu’à un certain point, démentait ses paroles.

— Nous avons voulu vous prévenir de ce retour ; mais il n’était pas prudent de vous faire parvenir, dans votre prison, une lettre qui serait lue, et qui donnerait des renseignements sur un homme se trouvant dans la position de mon oncle. Cette considération nous arrêta.

— Il y a longtemps qu’Antoine est en France ? Je vous demande pardon de vous interroger, mais je ne sais rien ; je n’ai échangé que quelques paroles avec le concierge.

— Il y a dix jours qu’ils sont arrivés, le dimanche 28. Précisément j’étais allé à la barrière de Vincennes, voir les travaux de fortifications qui ont transformé cette barrière en une porte ; en revenant à pied à Paris, sur le cours de Vincennes, j’ai vu une pauvre petite voiture lorraine traînée par un misérable cheval épuisé, que conduisait un homme qui de dos ressemblait singulièrement à mon oncle. Je me suis approché, c’était bien lui ; dans la voiture, se trouvait Thérèse.

— Étrange rencontre.

— Curieuse en effet. Alors, comme vous devez le penser, je n’ai pas voulu les laisser aller rue de Charonne, où mon oncle se serait fait tout de suite arrêter, et je les ai amenés ici.

À ce moment la porte s’ouvrit et Thérèse parut.

— Au reste, continua le colonel, voici ma cousine, qui vous expliquera tout cela mieux que moi.

Il s’était éloigné de deux pas pour faire place à Thérèse.

Elle vint vivement à Michel et lui tendit la main.

Le colonel ne les quittait pas des yeux ; il vit Michel pâlir, comme si son sang venait de s’arrêter au cœur.

Ah ! comme il l’aimait.

Quant à Thérèse, il y avait dans son accueil presque autant de contrainte que de joie. Assurément elle était heureuse de le revoir, mais ce bonheur n’était pas sans mélange.

C’était le camarade, l’ami qu’elle était heureuse de retrouver ; c’était le mari qui l’épouvantait.

Au moins c’était ainsi que le colonel raisonnait.

Il n’avait point l’intention d’assister à l’entretien de Thérèse et de Michel, il y aurait eu là une indiscrétion trop brutale ; ce qu’il avait vu suffisait.

Il s’approcha et, tendant la main à Michel :

— Nous déjeunons à onze heures, dit-il ; j’espère que vous nous ferez l’amitié de déjeuner avec nous. Je pense que mon oncle sera rentré et que vous pourrez le voir. Quant à Sorieul, il m’a formellement promis d’être ici à dix heures et demie ; il est sorti pour s’occuper de vous, il aura bien des choses à vous dire.

Et, sans attendre une réponse, le colonel, ayant adressé un signe de main affectueux à Thérèse, sortit du salon.

— Enfin, dit Michel, je vous revois ; mais pourquoi est-ce ici ?

— Espériez-vous donc nous revoir chez nous ?

— Non, je n’espérais pas cela, puisque je ne savais pas votre séjour en France. En allant rue de Charonne, je n’avais qu’une idée : chercher où vous pouviez être pour courir auprès de vous, si vous étiez encore en Allemagne. Quand le père Troche m’a dit que vous étiez à Paris, je vous jure que j’ai été bien heureux ; mais quand il a ajouté que je vous trouverais ici, chez M. le colonel Chamberlain, mon bonheur s’est évanoui.

— Où donc devais-je être ? demanda Thérèse en baissant les yeux.

— Je vais vous dire où j’aurais été, moi, si j’avais été vous. La révolution accomplie, j’aurais pensé, si j’avais été vous, que Michel allait être mis en liberté, et qu’il s’empresserait de revenir à Paris. Alors j’aurais voulu qu’en arrivant, il me trouvât rue de Charonne, dans l’atelier, chez moi, chez nous ; et je vous jure qu’en l’attendant je n’aurais pas dormi, que j’aurais reconnu son pas dans l’escalier et que je lui aurais ouvert moi-même la porte. Voilà ce que j’aurais fait si j’avais été vous, et voilà pourquoi une plainte m’est échappée en vous retrouvant ici. Pardonnez-la-moi, n’y voyez que l’injustice d’un amour qui a souffert, cruellement souffert pendant cette longue séparation. Vous reverrai-je jamais ?

— Mon cousin ne vous expliquait-il pas tout à l’heure que nous n’étions pas rentrés rue de Charonne, parce que mon père aurait été immédiatement arrêté.

— C’était ce qu’il me disait, et je comprends que vous ne vous soyez pas exposés à ce danger tant que l’Empire était debout, mais depuis dimanche l’Empire est mort, et c’est aujourd’hui mardi.

— Depuis samedi soir, mon père est sorti et nous ne l’avons pas vu.

Comme Michel avait fait un geste, elle crut qu’il était inquiet d’Antoine.

— Oh ! n’ayez pas de crainte, dit-elle ; nous avons eu de ses nouvelles dimanche par Horace, l’intendant de mon cousin, qui l’a suivi pendant presque toute la journée, et hier par Denizot, qui l’a vu ; car Denizot aussi est en liberté.

Et elle expliqua avec une grande abondance de paroles, comme si elle était heureuse de trouver un sujet sur lequel elle pouvait s’étendre librement, comment Denizot était parti avec ses affiches.

Mais ce n’était point à Antoine que Michel pensait ; par le père Troche, le concierge de la rue de Charonne, il avait eu des nouvelles qui lui avaient ôté toute inquiétude à ce sujet.

— Ainsi, dit-il après un moment de silence, vous êtes restée ici depuis samedi !

Thérèse ne voulut pas comprendre ce qu’il y avait dans ces paroles, qui étaient bien plus un reproche qu’une interrogation.

— Hier, dit-elle, nous sommes sortis et nous sommes allés rue de Charonne.

— Vous et le colonel ?

— Mais sans doute ; mon cousin, lui aussi, avait le désir de voir mon père.

— Et de vous accompagner ?

Elle regarda Michel en face et une légère rougeur empourpra ses joues.

Elle garda néanmoins le silence pendant quelques secondes, mais Michel, lui aussi, la regardait, et le choc de ces deux regards fit jaillir la flamme qu’elle avait voulu contenir.

— Depuis que vous êtes entré, dit-elle, je me suis efforcée de ne pas comprendre vos paroles ; mais ce serait lâcheté de reculer plus longtemps ; qu’avez-vous ? de quoi vous plaignez-vous ? Expliquez-vous franchement, et, si vous avez des reproches à m’adresser, faites-le la tête haute, en face, et non par des insinuations ou des allusions.

— Ah ! Thérèse ! s’écria-t-il désespérément, Thérèse !

Elle fut émue par ce cri passionné et touchée de pitié pour cette douleur.

— Il y a cinq minutes à peine que nous sommes ensemble, dit-elle doucement, presque tendrement, et nous nous querellons !

— Pourquoi ?

— Ah ! ne cherchons pas pourquoi ni à qui la faute ; au contraire, cherchons à ne pas penser que nous avons pu avoir des motifs de querelle.

— Je ne suis pas digne de vous, dit-il ; pardonnez-moi.

Puis, s’asseyant brusquement sur un canapé, – car toute cette scène s’était passée debout, – il la força à s’asseoir près de lui.

— Racontez-moi comment vous avez quitté l’Allemagne, dit-il.

— Et vous, vous me parlerez de votre emprisonnement.

— Oh ! cela n’est rien. Ce qui était terrible, c’était cette condamnation à quinze ans, si elle avait dû s’exécuter jusqu’au bout. Quinze ans ! l’éternité pour moi.

Il y avait près de deux heures qu’ils étaient en tête-à-tête, sans que personne fût venu les déranger, quand Sorieul entra avec fracas.

— On me dit que tu es arrivé, s’écria-t-il ; viens dans mes bras.

Et il embrassa Michel.

— Cela est bon, n’est-ce pas, de se retrouver sur le sol natal ? À vrai dire, tu ne l’as pas quitté ; mais une prison ce n’est pas la patrie. Pour moi, mon cher ami, j’étouffais en Angleterre : comprends-tu des originaux qui boivent à fond sans parler et sans écouter ceux qui leur parlent. À propos, j’étais sorti pour m’occuper de toi, car je n’oublie pas mes amis ; mais le décret était rendu, tu devais être en liberté, m’a-t-on dit, et tu l’es. Cela prouve que la machine gouvernementale fonctionne régulièrement, j’en suis bien aise.

Puis, s’adressant à Thérèse :

— Petite, j’ai une bonne nouvelle à te donner, j’ai vu ton père.

— Comment est-il ?

— Rajeuni de dix ans. Ce que c’est que la joie du triomphe ! Mais tu vas le voir, il va venir déjeuner avec nous. Je voulais l’amener avec moi, mais je n’ai pas pu lui faire manquer un rendez-vous qu’il avait donné. Il sera ici à onze heures. Va-t-il être content de voir ce brave Michel ! Car tu déjeunes avec nous, n’est-ce pas ? Je vais te faire inviter par Édouard.

— Je vous remercie, le colonel a bien voulu m’inviter lui-même.

— Eh bien ! tu vas voir que l’ordinaire du colonel vaut mieux que celui de la prison : excellente cuisine, mon cher ; quant aux vins, exquis. Hier, pour souper, j’ai vidé une bouteille de bourgogne délicieux ; tu comprends que, pour un homme qui ne buvait plus que de la bière anglaise, je lui ai fait fête.

Tout en parlant, Sorieul se promenait dans le salon, les mains derrière le dos, le képi sur la tête, dans l’attitude d’un officier qui passe une revue.

Tout à coup, il s’arrêta devant une fenêtre ; car il venait d’apercevoir le colonel, qui, avec deux domestiques, mesurait le jardin ; au moyen d’un cordeau, il prenait la longueur et la largeur.

— Que diable faites-vous là ? s’écria Sorieul.

— Vous voyez, je prends des mesures.

— Est-ce que vous voulez faire construire ?

Le colonel ne répondit point.

Mais Sorieul n’était pas homme à se fâcher pour si peu.

— J’ai vu Antoine, dit-il ; il va venir déjeuner avec nous.

— Ah ! très bien !

Cette nouvelle était sans doute très intéressante pour le colonel, car il abandonna aussitôt son arpentage pour venir dans le salon.

— À quelle heure mon oncle doit-il arriver ? demanda-t-il à Sorieul.

— À onze heures, et, vous savez, avec lui il n’y a pas de danger d’attendre ; je ne sais pas comment il fait, il trouve toujours moyen d’être exact. Est-il curieux !

Maintenant que Sorieul était en tiers dans le tête-à-tête de Thérèse et de Michel, le colonel pouvait, sans indiscrétion, rester avec eux ; il y aurait même eu une sorte d’affectation de discrétion à se retirer.

D’ailleurs ce qui se disait n’avait aucun caractère intime : Sorieul expliquait la situation à Michel, la situation intérieure aussi bien que la situation extérieure, parce qu’en prison on est mal placé pour savoir ce qui se passe, n’est-il pas vrai ? tandis qu’à l’étranger, on voit les choses de haut, dans leur ensemble, de sorte qu’on peut les juger.

C’était ce que Sorieul avait fait. Il avait un jugement sur tout, les choses aussi bien que les hommes, et ce jugement, il le communiquait généreusement à son jeune ami, n’étant pas de ces égoïstes qui, ayant découvert la vérité, la gardent pour eux seuls ; il ne gardait rien pour lui-même, ni ses propres affaires ni celles des autres, ni ses secrets ni ceux d’autrui.

Michel écoutait avec impatience et ses yeux se tournaient plus souvent vers Thérèse que sur son interlocuteur.

Mais Sorieul n’était pas un homme auquel on échappait facilement, s’il voyait l’attention de Michel faiblir, il allait à lui et le secouait par le bouton de son paletot.

Pour le colonel, il s’entretenait librement avec Thérèse, mais en examinant avec attention l’attitude de Michel ; car pour lui la lutte avec le jeune ouvrier allait commencer et elle devrait se poursuivre jusqu’à la fin, sans une minute de trêve, ouvertement, comme à chemin couvert.

Il vint un moment où, dans ses explications, Sorieul éprouva le besoin de faire la démonstration du mécanisme de son revolver.

Mais à ce moment le colonel intervint en riant :

— Est-il toujours chargé ? demanda-t-il.

Sorieul ne se fâcha pas.

— Je crois, dit-il sérieusement, qu’une arme sans munitions n’est d’aucune utilité.

— Assurément.

— Aussi, pour tout concilier, l’intérêt de la défense nationale et la sûreté des particuliers, j’ai déchargé mon revolver, – un malheur est si vite arrivé, même entre les mains les plus habiles, – seulement je porte mes munitions sur moi.

Et des profondeurs de ses poches il tira des poignées de cartouches.

Antoine arriva à onze heures.

Sorieul avait dit vrai : il paraissait rajeuni de dix ans, une espérance virile enflammait son regard.

En entrant, il alla tout d’abord à Michel, avant même d’embrasser sa fille.

— Mon brave Michel, dit-il, te voilà enfin ; quinze ans, tu vois ce que ça dure : l’exil, la prison, et nous voilà tous réunis cependant.

On passa dans la salle à manger.

Le colonel plaça Michel à la gauche de Thérèse, car il entrait dans son plan d’éviter avec soin tout ce qui pouvait ressembler à de la jalousie ou à de l’exclusion.

C’était la première fois que Michel s’asseyait à la table du colonel ; il y apporta une certaine contrainte.

Non seulement il souffrait moralement, mais encore il se sentait mal à l’aise. Ce luxe le gênait, la présence de Thérèse surtout le troublait ; elle paraissait avoir été élevée dans cet hôtel, pour cette grande existence. Non, elle n’était pas faite pour devenir la femme d’un ouvrier.

Heureusement Sorieul, en accaparant la conversation, lui permit de se taire.

— Eh bien ! dit Sorieul s’adressant à Antoine, j’espère que maintenant tu vas t’occuper de la question sociale.

— La question sociale, c’est la question du pot-au-feu, et pour ceux qui ne savent jamais s’ils mangeront le lendemain, si leurs femmes et leurs enfants ne mourront pas de faim, si leurs filles ne leur seront pas enlevées par la misère, elle est intéressante assurément. Mais, en ce moment, la question du pot-au-feu n’est plus la première pour qui a du cœur.

Là-dessus Sorieul expliqua comment Paris devait se défendre, et il en eut pour jusqu’à la fin du déjeuner.

Quand on se leva de table, le colonel prit son oncle par le bras et l’emmena dans une pièce écartée.

Le moment était venu d’engager franchement la lutte avec Michel, et il ne fallait pas laisser à celui-ci l’avantage de la commencer.

XIV

Surpris des façons mystérieuses de son neveu, Antoine se hâta de l’interroger.

— Que se passe-t-il donc ?

— Avez-vous une heure à me donner ? demanda le colonel.

— Je vous écoute, dit Antoine, en s’asseyant.

— Avant tout, permettez-moi une question. Mon oncle, quelles sont vos intentions ?

— Comment ?

— C’est-à-dire que comptez-vous faire présentement ? Vous ne pensez pas reprendre votre travail, n’est-ce pas ?

— Ah ! certes, non ; il y a mieux à faire que de manier un ciseau.

— En vous adressant ma question, je prévoyais votre réponse : vous ne pensez donc pas retourner rue de Charonne ?

— Mais, au contraire, j’y pense ; il n’y a plus de raisons maintenant pour que je ne rentre pas chez moi, et c’est ce que j’aurais déjà fait si, depuis deux jours, j’avais eu une minute à moi.

— Permettez-moi de vous dire, mon oncle, qu’il y a au contraire des raisons, de très fortes raisons, pour que vous ne rentriez pas chez vous avec l’intention de vous y installer.

— Comment cela ?

— C’est précisément pour vous l’expliquer que je vous ai demandé cet entretien.

Antoine avait, jusque-là, écouté en homme préoccupé, qui pense à autre chose qu’à ce qu’on lui dit et qui voudrait bien s’en aller ; ces derniers mots le rendirent attentif. Sa préoccupation était remplacée par de la curiosité.

— Hier, commença le colonel, nous sommes allés rue de Charonne. Thérèse et moi, pour vous voir ou tout au moins pour savoir si l’on avait de vos nouvelles. Nous avons trouvé une grande animation dans les rues, et nous avons, en écoutant les groupes, entendu d’étranges choses ; il semble qu’il n’y a plus de Prussiens et que le souffle de la République les a balayés jusqu’au fond de l’Allemagne.

Antoine haussa les épaules.

— Je pense que ce n’est point là votre sentiment ? continua le colonel.

— Ne prenez point la folie de quelques-uns pour le sentiment de tous, mon cher Édouard, et, pour savoir l’opinion générale, ne vous en tenez point à ce que vous entendez dans les rues : les gens qui éprouvent le besoin de crier si fort leur opinion ont l’enthousiasme facile. Soyez certain que tous les esprits ne se laissent pas griser ainsi par les illusions nous autres, vieux républicains, qui avons le droit de parler de la République, nous savons bien que ce mot seul ne fera pas rentrer nos ennemis en terre ; nous savons aussi que 92 n’est pas facile à recommencer et que ce n’est pas aujourd’hui, au point où a été porté l’art de la guerre, qu’on improvise, du jour au lendemain, des armes et des armées ; enfin nous savons encore qu’il faut compter avec l’influence pernicieuse que l’Empire a exercée pendant vingt ans sur la nation entière. Vous voyez donc que nous croyons au danger et que nous le regardons en face tel qu’il est, c’est-à-dire terrible.

— Alors vous croyez au siège de Paris ?

— Certes, oui.

— Et vous ne vous imaginez point que c’est avec des phrases, fussent-elles les plus éloquentes du monde, ni avec des sentiments, fussent-ils les plus nobles, qu’on va arrêter les armées allemandes. Soyez sûr que l’Allemagne est à son tour emportée par le vertige de la conquête, et qu’elle ne consentira pas à une paix juste ou raisonnable : elle ira jusqu’au bout. Et le bout, présentement, c’est le siège de Paris.

— Je sens cela.

— Qu’adviendra-t-il de ce siège ?

— Oui, qu’adviendra-t-il ? Vous êtes un soldat, parlez en soldat.

— Précisément parce que je suis un soldat, je suis, jusqu’à un certain point, je le reconnais, incapable de vous donner une opinion juste. En effet, je vois d’un côté un des combattants admirablement organisé au point de vue militaire, possédant tout ce qui assure le succès : un général, des armes et des soldats ; et, de l’autre, je vois son adversaire ne possédant rien de tout cela. Vous devez donc comprendre que moi, soldat, et précisément parce que je suis soldat, je n’ai pas, en présence d’une pareille situation, toute l’impartialité nécessaire : l’influence du métier pèse sur moi. D’un côté, je vois une force connue – l’armée prussienne – que je peux peser et dont je peux, jusqu’à un certain point, calculer la puissance ; de l’autre, je suis en face d’une force inconnue – l’élan national – dont je ne peux pas calculer la résistance. En conséquence, il ne faut pas attacher trop d’importance à mes jugements : je vous l’ai déjà dit, mon oncle, je vous le répète. De plus, je suis encore influencé par des entretiens que j’ai eus avec plusieurs de vos généraux, qui, par malheur, n’ont pas foi dans la résistance de Paris. À une armée telle que sera celle de Paris, il faudrait des enthousiastes, et elle a, pour la commander, des critiques.

— C’est votre opinion que je demande, dit Antoine, et non celle de ceux avec qui vous avez pu vous entretenir.

— Je ne crois pas à une attaque de vive force ; mais je crois à un siège plus ou moins long, avec toutes les conséquences d’un siège, batailles, bombardement, et voilà pourquoi j’ai voulu vous entretenir, voilà pourquoi je vous ai dit qu’il ne s’agissait point d’une chose qui nous fût exclusivement personnelle. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis arrivé à la conviction que je viens de vous exprimer ; mais c’est depuis votre retour à Paris que m’est venue l’idée que je veux vous soumettre, et pour l’exécution de laquelle j’ai besoin du concours de Thérèse.

— Thérèse ! s’écria Antoine, stupéfait et ne comprenant pas comment Thérèse pouvait surgir tout à coup au milieu d’un pareil sujet.

— Oui, Thérèse. Lorsqu’on a vu que le siège devenait menaçant, certains esprits auraient voulu qu’on fît sortir de Paris les femmes, les enfants, les vieillards et tous ceux qui ne pouvaient pas devenir de véritables soldats : cela aurait éternisé la défense. Mais cela n’a pas été fait : les femmes sont restées. Il faut les utiliser, et elles peuvent rendre plus de services qu’en s’organisant en bataillons d’amazones. Mon intention est de former une ambulance ici, et j’ai besoin de Thérèse ; à vrai dire même cette ambulance n’est possible qu’avec Thérèse.

— Mais…

Le colonel ne se laissa pas couper la parole.

— Avant de me répondre, dit-il, je vous prie de m’écouter jusqu’au bout ; si vous avez des objections à faire à mon projet, attendez que vous connaissiez ce projet dans son entier et que vous ayez pu le juger dans son bon comme dans son mauvais.

— Ce n’est point votre projet que je veux juger.

— Écoutez-moi, mon oncle : si le siège de Paris est ce que j’imagine, il est certain qu’il n’y aura pas assez d’ambulances et que l’initiative privée devra venir en aide à ce qui existe en ce moment. D’ailleurs, les ambulances, telles qu’on les comprend en France, laissent beaucoup à désirer, et nous autres, Américains, nous avons fait pendant notre guerre des expériences que je trouve utile d’introduire ici. Je veux donc couvrir mon jardin d’ambulances sous tentes.

— Sous tentes ! mais nous allons bientôt entrer dans la période du mauvais temps, ne l’oubliez pas.

— Ne craignez rien ; nos ambulances telles que nous les construisons défient tous les mauvais temps, même le froid le plus âpre. Si les minutes ne nous étaient pas mesurées, je vous donnerais à ce sujet des explications qui vous convaincraient, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit pour le moment.

— Vous parliez de Thérèse.

— Justement. Les blessés n’ont pas besoin seulement de soins matériels, de bons lits, de pansements habiles, de bonne nourriture ; il leur faut encore des distractions et de la gaieté, une sorte d’hygiène morale. Je vous en parle en connaissance de cause, moi qui ai passé trois mois sans pouvoir sortir. Ces soins moraux ce sont les femmes seules qui peuvent les donner. Vous ne sauriez croire combien un sourire de femme est doux pour un pauvre diable de blessé que la tristesse et le désespoir abattent. Il arrive souvent qu’un blessé, à qui on a coupé un bras ou une jambe, est plus malade moralement que physiquement ; il réfléchit qu’il a vingt ans, qu’il est estropié et que la vie, quelle qu’elle soit, aura des tristesses pour lui, et il passe ainsi des heures qui ne sont pas gaies. Alors il a besoin, sous peine d’être empoigné et même emporté par la fièvre, d’être égayé et réconforté. Une femme s’approche de lui, elle lui parle, elle lui sourit, elle le sauve. J’ai vu cela en Amérique. Combien cet effet ne doit-il pas être plus puissant en France, où les Français sont beaucoup plus sensibles à l’influence féminine que les Américains. Je veux que cette influence s’exerce dans mon ambulance et vous voyez comment j’arrive nécessairement à Thérèse.

— Oui, je vois, mais…

— Vous me direz que j’ai ma femme de charge. Sans doute, Mme Bénard est une excellente femme, et je compte bien qu’elle nous rendra de grands services par son esprit d’ordre et d’organisation. Mais, en dehors de ces deux qualités, très grandes chez elle et qui nous seront très utiles, elle n’a rien de ce que je veux, c’est-à-dire de la bonté, de la douceur, de la gaieté, en un mot du charme. Vous êtes assez artiste, mon oncle, pour savoir combien la grâce ou la beauté exerce d’influence en ce monde, et précisément Thérèse a, au plus haut point, cette grâce et ce charme.

Tout en parlant et en pesant ses paroles, le colonel observait avec soin la physionomie de son oncle, pour voir quel effet ce discours produisait sur lui ; car c’était un vrai discours qu’il avait préparé, aussi bien dans la partie qui s’applique à la guerre, et qui avait pour but de toucher le sentiment patriotique du vieux républicain, que dans celle qui s’appliquait à Thérèse et qui avait pour but d’émouvoir le père.

Il le vit sourire.

Alors il continua plus vivement :

— Une autre raison, qui rend encore la présence de Thérèse indispensable ici, c’est une raison d’ordre et de convenance. Il n’entre pas dans mes vues, en effet, de m’enfermer dans cet hôtel pour me faire ambulancier ; je crois que je pourrai être plus utile ailleurs, et plus tard je vous expliquerai mes intentions à ce sujet. Ce que je veux dire en ce moment, c’est que, puisque je ne puis pas rester ici, il faut que je sois représenté par quelqu’un qui ait le droit de parler avec autorité et Thérèse aura ce droit.

— Une petite fille.

— Cette petite fille est ma cousine, et par cela seul on écoutera ce qu’elle dira et on lui obéira. Vous voyez donc, mon oncle, quels services Thérèse peut rendre, et je crois que nulle part ailleurs elle ne pourrait remplir un rôle plus utile : c’est pour la patrie que je vous la demande.

— Lui avez-vous parlé de ce projet ?

— Certes non, et avant tout j’ai voulu vous le soumettre. Il n’y a qu’une personne avec laquelle je m’en sois expliqué ; cette personne, c’est Sorieul. Hier soir, ne vous voyant pas venir et ayant là Sorieul, c’est-à-dire l’oncle de Thérèse, qui, en cette qualité, a de certains droits sur elle, je l’ai consulté, car mon projet demande à être mis vivement à exécution et tout retard lui est préjudiciable. Je lui ai dit ce que je voulais faire et lui ai expliqué quels services Thérèse pouvait nous rendre. Il a pleinement approuvé mon projet, et si bien approuvé même qu’il veut se consacrer aussi à son exécution ; il a pris son appartement ici.

— Ah !

— Et je suis assuré de son concours. Maintenant, mon oncle, c’est le vôtre que je demande. Au commencement de notre entretien, vous me disiez que vous aviez l’intention de retourner rue de Charonne. Pourquoi faire ?

— N’est-ce pas chez moi ? Où voulez-vous que j’aille ?

— Je veux que vous restiez ici ou plutôt que vous considériez que c’est ici qu’est votre chez vous. Que feriez-vous rue de Charonne, puisque vous n’allez pas travailler ? Je ne sais comment vous comptez employer votre énergie pendant le siège ; mais, quelle que soit votre résolution, il vous faut toujours un domicile. Ici vous serez avec votre fille, avec votre beau-frère – et voulez-vous me permettre d’ajouter, mon cher oncle ? – avec votre fils.

— Je vous demandais tout à l’heure si vous aviez parlé de votre projet à Thérèse.

— Et je vous ai répondu : non.

— Mais il y a encore une autre personne qui doit être consultée, c’est…

Antoine hésita un moment.

— C’est Michel, n’est-ce pas ? interrompit vivement le colonel.

— Sans doute.

— Je m’attendais à votre réponse et je n’ai pas d’objection à y faire. Je suis tout prêt à soumettre ce projet à Michel, non pas pour lui demander Thérèse, elle n’est pas encore sa femme ; mais pour voir s’il s’opposera à ce qu’elle remplisse le rôle patriotique que je lui destine. Il y a là une nuance, mon oncle, que je vous prie de remarquer. Si Michel approuve ce projet, comme je crois qu’il l’approuvera, rien ne sera plus simple ; au contraire, s’il le repousse, ce sera à vous, le père de famille, de prononcer en dernier ressort, et alors je plaiderai moi-même ma cause contre Michel. Mais, comme cette plaidoirie peut, en ce moment, être inutile, ce n’est pas la peine de l’entamer.

Si résolu qu’on soit, on accepte volontiers tout ce qui peut vous tirer d’une situation difficile et délicate.

Antoine, après avoir pris en main la cause de Michel, se dit qu’après tout on pouvait tenter auprès de celui-ci l’expérience que le colonel demandait.

Évidemment c’était un moyen qui simplifiait les choses.

— Allons trouver Michel, dit-il.

— Voudrez-vous me laisser prendre la parole ? demanda le colonel.

Cela encore ne pouvait pas contrarier Antoine, assez embarrassé de ce qu’il devrait dire.

— Parfaitement.

Ils revinrent dans le salon, où Michel et Thérèse écoutaient plus ou moins attentivement les considérations diplomatiques que Sorieul faisait valoir en faveur de l’équilibre européen.

— Ma chère cousine, dit le colonel en s’adressant à Thérèse, qui le regardait comme si elle espérait lire dans ses yeux ce qui venait de se dire dans ce long entretien, nous avons tenu un conseil de guerre, mon oncle et moi, mais sans pouvoir nous mettre d’accord ; nous avons besoin de nous adjoindre deux nouveaux membres. Voulez-vous nous céder ces messieurs ?

Et au regard inquiet qu’elle attachait sur lui, il répondit par un sourire qui disait :

— Ne craignez rien, tout va bien, comptez sur moi.

— Alors à tout à l’heure, dit-elle.

XV

Il n’entrait pas dans les intentions du colonel d’aborder tout simplement et tout franchement avec Michel la question qu’il voulait poser à celui-ci.

En effet, il était à peu près certain que si l’on demandait brusquement à Michel : « Vous plaît-il que Thérèse habite l’hôtel de son cousin, pour diriger une ambulance que celui-ci désire établir ? » la réponse serait : « Non. »

Dans quels termes ce refus serait-il formulé ? c’était ce qu’on ne pouvait prévoir, mais le refus lui-même n’était pas douteux.

Pour accepter une pareille combinaison, il aurait fallu l’abnégation d’un ange, et Michel était un jaloux.

En soi, cette jalousie n’était pas désagréable au colonel, car elle était une sorte d’affirmation des sentiments de Thérèse, mais en ce moment elle était véritablement gênante.

— Tout à l’heure, dit-il, j’expliquais à mon oncle un projet d’ambulance dont je m’occupe ; mais avant de vous le soumettre, je voudrais vous consulter sur une autre question, plus urgente peut-être.

— Cependant les ambulances, dit Sorieul sentencieusement, doivent incontestablement préoccuper les amis de l’humanité.

Antoine ne dit rien, mais il regarda son neveu avec surprise, se demandant ce que signifiait ce brusque changement d’idées.

Pour Michel, il resta impassible, ne se doutant pas qu’il était l’acteur principal de la scène qui s’engageait.

Le colonel continua :

— J’ai envoyé ce matin une dépêche à Birmingham pour acheter trois cents fusils à tir rapide avec un approvisionnement de munitions. J’ai donné toute latitude pour le prix, et n’ai mis qu’une condition au marché pour la livraison, qui doit m’être faite ici le 12, avant midi. Nous sommes aujourd’hui le 7, je ne crois pas que les armées allemandes aient commencé l’investissement de Paris à cette époque, il faudrait pour cela une rapidité de marche qui n’est pas dans leurs habitudes. Achetées aujourd’hui à Birmingham, expédiées par grande vitesse, les armes et les munitions doivent donc pouvoir m’être livrées. Mon intention était de les offrir aussitôt que je les aurais reçues, au gouvernement, car il n’y a pas d’offrande plus utile à faire à la France en ce moment.

— Voilà une idée virile, s’écria Sorieul, digne d’une âme patriotique. Mon cher Édouard, permettez-moi de vous adresser mes félicitations : vous faites un noble usage de votre fortune.

— Au moment où j’ai envoyé ma dépêche, reprit le colonel, mon intention, je viens de vous le dire, était d’offrir ces fusils au gouvernement ; mais certaines paroles de Sorieul pendant le déjeuner m’ont donné à réfléchir, en me montrant qu’il règne en ce moment une certaine désorganisation dans les bureaux.

— Ils n’ont pas l’esprit méthodique, dit Sorieul.

— D’autre part, poursuivit le colonel, vous nous avez expliqué, vous, mon oncle, qu’il y avait un assez grand nombre de gens de bonne volonté qui n’ont pas pu encore, malgré leurs démarches, se faire incorporer dans la garde nationale. De telle sorte que, quand mes fusils arriveront, il pourra se produire ceci : on ne les distribuera pas, et cependant il y aura des mains tendues qui ne demanderaient pas mieux que de les recevoir pour s’en servir courageusement. Cela est à craindre, n’est-ce pas ?

— Assurément, dit Sorieul, et si vos fusils arrivent…

— Quand je vous dis que mes fusils arriveront avant l’investissement de Paris, je parle avec certitude, répondit le colonel, et vous pouvez être pleinement rassurés à cet égard. En effet, voici une réponse à mon télégramme qui me dit que si je veux payer trois cents remington, à raison de cent soixante francs le fusil – ce qui est à peu près le double de la valeur réelle – on prend l’engagement sous peine d’un fort dédit, de me livrer ces trois cents fusils ici, avec un approvisionnement de cinq cents cartouches par fusil, le 12, avant midi. Je suis tout prêt à ce sacrifice.

— Cependant… interrompit Sorieul.

— Nous n’avons pas le temps de marchander ; d’ailleurs, il faut considérer que pour me faire cette livraison, on rompt peut-être des marchés conclus, ce qui entraînera des dommages-intérêts ; le télégramme n’entre pas dans des détails, il me pose des conditions qui sont à accepter ou à refuser. Pour mon compte, je suis tout disposé à les accepter ; seulement je voudrais être certain qu’une fois mes fusils ici, je trouverai à les placer rapidement et utilement.

— Cela est juste, dit Sorieul.

— Je ne veux pas qu’on me réponde que, l’armement se composant de fusils chassepot, à tabatière ou à piston, mes remingtons seraient une complication de plus.

— Ce serait une trahison, s’écria Sorieul.

— Trahison ou non, cela peut arriver, et je ne veux pas rester avec trois cents fusils dont je serais fort embarrassé : voilà pourquoi je vous consulte.

Antoine, Sorieul et Michel se regardèrent tous trois en se demandant ce qu’ils pouvaient répondre en pareille circonstance.

— Faites toujours venir les fusils, dit Antoine ; quand vous les aurez, nous trouverons à les employer.

— J’avais pensé un moment, dit le colonel en voyant qu’on ne répondait pas à sa question, dans le sens qu’il désirait, j’avais pensé à former un corps franc.

— Excellente idée, dit Sorieul.

— Sans doute, c’est une idée qui a du bon, mais elle a aussi du mauvais…

— Je ne vois pas.

— Au moins pour moi.

— En quoi donc ?

— Vous oubliez, n’est-ce pas, que je ne suis pas Français ?

— Légalement.

— C’est évident ; de cœur, je le suis et je vous le prouverai. Mais légalement il me serait difficile, à moi, colonel des États-Unis, d’organiser un corps franc dont je prendrais le commandement. Avec le système d’indiscrétion que les journaux pratiquent à mon égard, cela serait bientôt de notoriété publique et amènerait des complications que je désire éviter. Je puis d’autant mieux parler ainsi que, si ce corps se formait, je suis prêt à m’engager dedans, mais comme simple soldat.

— Vous, un colonel, simple soldat ?

— Je crois que les colonels de cavalerie n’auront pas un service bien actif à faire pendant le siège ; d’ailleurs il y aura bien assez de gens, si je ne me trompe, qui seront heureux et fiers de cavalcader à cheval. Simple fantassin, je serai plus utile. Et puis laissez-moi dire entre nous qu’il ne me conviendrait pas d’accepter un grade dans un corps que j’aurais armé et habillé : il me semblerait que j’aurais acheté mon grade.

— Très-bien ! dit Antoine.

— Et cela pourrait être aussi l’opinion de mes soldats, ce qui nécessairement produirait un effet fâcheux.

Jusque-là Michel avait écouté, sans se permettre la plus légère interruption.

Il leva la main.

— Ce corps que vous ne voulez pas organiser ne peut-il être formé par d’autres ? dit-il.

— Mais sans doute.

— J’arrive à Paris, comme si je tombais des nues, et je ne sais rien ; mais, par ce que j’entends, il me semble qu’il y a encore bien des gens qui ne concourent pas à la défense. Ainsi nous sommes quatre ici, et tous les quatre nous n’avons rien à faire ; beaucoup doivent être dans le même cas.

— Assurément, dit Antoine, et plusieurs de nos amis qui se sont mis dans la garde nationale voudraient prendre une part plus active à la défense.

— C’est à ces amis qu’il faut s’adresser, dit Sorieul.

Le colonel n’avait plus rien à dire : l’idée qu’il venait de suggérer était adoptée, elle marchait toute seule.

On ne fut pas longtemps à s’entendre et à se mettre pleinement d’accord.

Il fut convenu qu’Antoine et Michel allaient s’occuper de réunir ceux de leurs amis qui voudraient s’engager dans ce corps.

— Prévenez tous ceux qui vous répondront affirmativement, dit le colonel, qu’ils seront armés et habillés ; mais en même temps, prévenez-les aussi que le service qu’on leur demandera sera celui des avant-postes, c’est-à-dire pénible et dangereux.

— Il faudrait trouver un beau nom pour ce corps, dit Sorieul qui n’oubliait jamais le côté littéraire.

— Le nom importe peu.

— Cependant…

— Il en est du nom comme du costume, ce qui sera le plus simple sera le meilleur.

— Enfin j’y réfléchirai, ne livrons rien à l’improvisation, conclut Sorieul.

Sorieul aurait voulu qu’on fixât l’effectif à trois cents hommes ; mais le colonel fit observer que, n’ayant que trois cents fusils, il fallait garder une réserve, et que deux cent cinquante hommes suffiraient.

— Il est de fait que deux cent cinquante hommes bien choisis, dit Sorieul, et bien dirigés peuvent faire une utile besogne.

Le temps avait marché pendant cette discussion, mais Antoine ne pensait plus à l’heure.

Quant au colonel, il avait obtenu ce qu’il désirait et son plan avait réussi ; maintenant il pouvait aborder la question de l’ambulance.

— Ce premier point décidé, dit-il, j’arrive au second, c’est-à-dire à l’ambulance.

Puis se tournant vers Michel et s’adressant exclusivement à lui :

— Il faut que vous sachiez, dit-il, que j’ai soumis un projet d’ambulance à Sorieul, qui m’a promis son concours, et à mon oncle, à qui j’ai demandé celui de ma cousine.

Michel leva brusquement la tête.

— Voici ce dont il s’agit, continua le colonel, sans paraître remarquer ce mouvement : je veux organiser une ambulance dans mon jardin, d’après le système en usage pendant notre guerre ; lequel système est, selon moi, excellent et peut rendre de grands services pendant le siège.

— Le colonel m’a expliqué ce système, dit Sorieul, et je peux vous affirmer qu’il est vraiment parfait.

— Il consiste à élever dans ce jardin des tentes imperméables, de manière à recevoir cent cinquante blessés. Mais, pour que cette ambulance fonctionne régulièrement et donne tout ce que j’attends d’elle, il faut qu’une femme soit chargée de la direction de certains services. J’ai déjà le concours de Sorieul.

— Mais je ne peux pas faire partie en même temps de l’ambulance et du corps des volontaires, interrompit Sorieul, tirant son revolver de sa poche.

— Vous seriez sans doute très utile parmi les volontaires, mais vous serez plus utile encore ici ; c’est donc ici que votre devoir vous attache. D’ailleurs, j’ai votre promesse.

— Je ne résiste pas, j’obéis.

— J’ai donc le concours de Sorieul, maintenant il me faut celui de ma cousine.

Michel regarda Antoine ; mais le colonel, qui ne le quittait pas des yeux, ne lui laissa pas le temps de poser une question.

— Thérèse et Sorieul ici, dit-il vivement, d’un ton dégagé ; mon oncle là où il sera le plus utile, vous et moi aux avant-postes : nous voilà tous employés selon nos aptitudes.

Présentée en ces conditions et en ces termes, la question ne ressemblait plus à celle qu’Antoine voulait adresser à Michel.

En effet, il ne s’agissait plus de lui demander s’il voulait laisser sa fiancée en tête-à-tête avec le colonel.

Ce tête-à-tête était écarté, puisque le colonel, au lieu d’habiter son hôtel, suivrait le bataillon de volontaires qui allait se former, et le service de ce bataillon ne serait pas celui de la garde nationale ; on ne rentrerait pas coucher chez soi, on mènerait la rude existence du soldat en campagne.

Il n’y avait plus de raisons maintenant pour que Thérèse rentrât rue de Charonne.

Qu’y ferait-elle, toute seule ?

Évidemment elle serait beaucoup plus utile dans cette ambulance que dans leur logement, où elle n’aurait rien à faire.

— Quand je dis que nous serons tous employés selon nos aptitudes, reprit le colonel comme pour réparer un oubli, je pense aussi à Denizot. Le brave garçon ne collera pas toujours ses affiches, il rentrera à Paris un jour ou l’autre. Que ferait-il ? Ainsi qu’il me le disait lui-même, il n’est pas en état de tenir un fusil, tandis qu’il sera parfaitement à sa place dans notre ambulance : avec sa gaieté, avec son entrain, il distraira les blessés, et lui sera heureux d’accomplir une tâche utile dans la mesure-de ses moyens.

— Vous êtes un homme unique, dit Sorieul ; vous pensez à tout et à tous.

Il était difficile de dire le contraire.

Aussi Michel ne dit-il rien.

Il n’avait qu’une chose à faire, subir cet arrangement en silence, et ce fut ce qu’il fit.

Le colonel attendit quelques secondes ; puis voyant que Michel ne disait rien, il reprit la parole pour ne pas lui donner le temps de trouver des arguments de résistance.

— Voilà donc qui est bien entendu, dit-il ; le conseil est unanime, n’est-ce pas ?

— Comment voulez-vous qu’il ne le soit pas ? s’écria Sorieul, nous serions de mauvais citoyens si nous n’applaudissions pas vos projets des deux mains.

C’était le mot de la situation : celui qui n’approuvait pas était un mauvais citoyen. Michel ne pouvait pas ne pas approuver.

— Ainsi, continua le colonel, c’est à l’unanimité que nous décidons la formation d’un bataillon de volontaires et l’établissement d’une ambulance. À vous, mon oncle, à vous, Michel, de vous occuper du recrutement des volontaires ; à moi, de m’occuper des fusils, de l’équipement et de tout ce qui est nécessaire à l’ambulance. Nous n’avons pas de temps à perdre. Mon oncle, quand vous voudrez partir, je suis à votre disposition.

— Tout de suite.

— Et vous, Michel ?

Mais Michel n’accepta pas.

Antoine et le colonel montèrent en voiture, et pendant quelques minutes ils restèrent à côté l’un de l’autre sans parler.

Ce fut Antoine qui, le premier, rompit ce silence.

— Mon cher Édouard, dit-il, vous m’avez fait, il y a quelques jours, une promesse.

— Au sujet de Thérèse, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Eh bien ! mon oncle, je l’ai tenue, et je vous jure que je la tiendrai jusqu’au bout.

— Je ne me permettrais pas de vous poser une question à ce sujet, je vous estime trop pour croire que vous pouvez manquer à votre parole ; c’est cette estime qui me fait vous demander en ce moment un nouvel engagement.

— Lequel ?

— Promettez-moi que d’ici la fin de la guerre, il n’y aura aucune rivalité entre vous et Michel.

— Cette rivalité existe sans notre volonté, mon oncle.

— Je veux dire qu’il n’y aura aucune querelle, aucune discussion, aucune explication.

— Mais…

— En échange de cet engagement j’en prendrai un envers vous, c’est de ne pas consentir au mariage de Thérèse avant la fin du siège. Je veux que vos luttes particulières ne nuisent pas à la défense de la patrie ; il ne doit plus y avoir place dans nos cœurs que pour un seul sentiment, – le sentiment patriotique. Voulez-vous prendre cet engagement ?

— Dans les termes que vous venez de fixer, oui, mon oncle, je le prends. Ainsi je vous promets, d’une part, que je ne dirai pas un mot d’amour à Thérèse, et, d’autre part, qu’il n’y aura aucune querelle ni aucune explication entre Michel et moi à ce sujet. Mais, pour la rivalité, je ne prends aucun engagement ; je veux que Thérèse soit ma femme et je ferai tout pour la gagner.

XVI

Quand, trois heures après, le colonel rentra à l’hôtel et qu’il s’informa de Thérèse, on lui dit qu’elle était seule.

Il monta à son appartement.

— Eh bien ! ma cousine, dit-il, comment trouvez-vous notre projet ?

— Quel projet ?

— Michel ne vous a rien dit ?

— Je n’ai pas vu Michel depuis que vous avez tenu votre conseil de guerre.

Cette réponse lui donna un mouvement de joie ; il était heureux d’apprendre lui-même à Thérèse l’arrangement qui avait été arrêté.

— Ce conseil de guerre, dit-il, avait pour objet de s’occuper de vous.

Elle ne dit pas franchement : Parlez vite, mais son regard le dit pour elle. Sa curiosité était en effet vivement surexcitée.

— Dans une chose qui vous touchait personnellement, dit-il, j’aurais voulu tout d’abord vous consulter ; mais des raisons de convenances, dont vous sentirez toute la valeur quand vous saurez ce dont il s’agit, m’ont obligé à m’ouvrir d’abord à votre père, lequel a voulu mêler votre oncle et… Michel à notre entretien. Voilà comment il se fait, ma cousine, que vous apprenez la dernière ce que vous auriez dû être la première à connaître.

— Mais quoi ? dit-elle, ne pouvant plus retenir cette question qui lui brûlait les lèvres.

— Que diriez-vous d’un projet qui vous ferait rester ici, tant que durera le siège ?

— Ici… chez vous ? demanda-t-elle d’une voix que l’émotion rendait tremblante.

Il la regarda longtemps sans répondre, ému lui-même par ce trouble qu’il voyait en elle.

— Voici ce dont il s’agit, dit-il ; j’ai eu l’idée d’établir une ambulance ici, et c’est à vous que je veux en confier la direction.

— La direction d’une ambulance à moi ? Vous n’y pensez pas, mon cousin.

— Quand je dis direction, il faut nous entendre : vous ne serez pas chargée de commander au nombreux personnel que cette organisation va réunir, médecins, infirmiers, cuisiniers, lingères, domestiques ; mais vous serez la maîtresse de cette maison, celle à laquelle on devra s’adresser dans les cas extraordinaires, enfin celle qui inspirera ce service.

— Mais je ne sais pas ce que c’est qu’une ambulance.

— Dans le rôle que je vous destine, il n’est pas besoin de savoir ; le cœur suffit.

— Mais…

— Encore un mais ! je rencontre chez vous plus d’objections que je n’en ai trouvé chez votre père, chez votre oncle et chez Michel. Vous n’avez donc pas été heureuse de notre association hier ?

— Je n’ai rien fait.

— Et vous repoussez aujourd’hui une nouvelle association dans laquelle vous avez le rôle actif ! Mais c’est là le principe même de l’association : un jour c’est un associé qui donne le plus, le lendemain c’est l’autre.

— Je ne repousse pas votre projet, croyez-le bien ; mais je me demande ou, si vous le voulez bien, je vous demande à vous comment vous avez eu la pensée de mettre dans un poste de cette importance une pauvre fille comme moi, qui ne sait rien, qui n’a jamais commandé à personne ?

— J’ai pensé à vous, ma chère cousine, parce que j’ai foi en votre bonté et confiance en votre activité ; or ce qu’il faut avant tout dans ce poste qui vous effraye, c’est de la bonté ; puis, avec la bonté, de l’activité, du zèle, du dévouement.

— Mais vous, mon cousin ?

— Moi, je ne serai pas ici.

— Ah !

Et elle le regarda avec stupéfaction.

— Vous partez ? dit-elle, ne pouvant retenir cette question.

Il laissa échapper un geste de contrariété.

— Je viens de vous fâcher ? dit-elle.

— Un peu ; comment pouvez-vous admettre que je parte et que je vous laisse ici ?

— Je n’admets rien, je cherche et ne comprends pas.

— J’ai eu tort de me fâcher ; pardonnez-moi, j’aurais dû vous expliquer les choses plus clairement.

Et il lui fit part du projet de formation d’une compagnie de volontaires.

Elle l’écouta en ne le quittant pas des yeux, pesant chacune des paroles qu’elle entendait et cherchant à comprendre ce qu’on ne lui disait point.

Cela était d’autant plus difficile qu’il évitait avec soin de parler de Michel, ne prononçant son nom que lorsqu’il était impossible de faire autrement.

Quant à l’opposition que son oncle avait craint de rencontrer dans Michel, bien entendu il n’en dit pas un mot : c’était là un sujet interdit entre eux. Pour l’aborder, il aurait fallu parler de la promesse de mariage qui liait Thérèse à Michel, et, depuis qu’ils étaient réunis, il n’avait jamais été fait la plus légère allusion à ce mariage.

Thérèse n’en pouvait pas parler.

Et, de son côté, il n’en pouvait rien dire, puisqu’il avait pris l’engagement de ne pas laisser échapper une parole d’amour.

Enfin, tant bien que mal, il résuma l’entretien qui avait eu lieu entre Antoine, Sorieul, Michel et lui.

— Voilà donc notre situation à tous, dit-il en terminant ce récit : vous et votre oncle Sorieul ici, votre père où il aura besoin d’être, Michel et moi aux avant-postes. Comprenez-vous maintenant pourquoi j’ai voulu vous avoir ici ? Ne pouvant rester dans cette maison où j’aurais peut-être rendu de plus utiles services que là où je serai, j’ai voulu que ma place fût tenue par…

Il hésita un moment :

— … Par celle qui est… mon associée, par ma cousine, ma petite cousine, que je sais bonne, dévouée, courageuse, en qui j’ai confiance et foi.

Puis, ne voulant pas se laisser entraîner par l’émotion qui gonflait son cœur, et par celle qu’il voyait dans les yeux de Thérèse :

— Est-ce que ce n’est pas une bonne idée ? dit-il en riant ; allons, félicitez-moi donc un peu. Comment ! vous, élève de Sorieul, vous restez court ! Je vous assure que votre maître, lui, a trouvé des paroles pour qualifier cette idée, et de belles et de longues.

Thérèse n’était point de ces jeunes filles qui, au mot guerre, entrent en émoi et voient mort celui qu’elles aiment. Enfant, elle avait été habituée à entendre parler de devoir, de patrie, de sacrifice à ses idées, et, quand son père agitait la question de savoir si l’on tenterait bientôt une révolution, il n’était jamais question de danger ou de mort, on ne s’occupait de cela ; ce n’était pas le principal.

Ce n’était donc pas la pensée des dangers auxquels son cousin allait s’exposer aux avant-postes qui troublait ses yeux et rendait ses lèvres tremblantes.

Elle leva sur lui ses yeux, qui jetaient des flammes.

— Si j’osais ? dit-elle d’une voix vibrante.

Et elle s’arrêta.

Au contact de ce regard, il sentit un frisson courir dans ses veines et vivement il se rapprocha d’elle.

— Eh bien ! dit-il en tendant les deux mains vers elle.

Elle recula vivement et détourna la tête.

Mais presque aussitôt elle revint vers lui, le visage souriant.

— Eh bien ! ce que je n’ose pas vous dire, c’est que vous êtes un magicien.

Il sentit ce qu’il y avait dans ce sourire, qu’elle avait eu la force de mettre comme un masque sur son visage pour cacher les vrais sentiments qui l’animaient, et lui aussi rentra dans la réalité.

Il avait pris un engagement.

Elle était sa cousine.

Elle serait sa femme.

— C’est moins long que Sorieul, dit-il en s’efforçant de prendre un ton enjoué, mais je suis satisfait.

Puis, après un moment de silence qui lui permit de se remettre tout à fait :

— Ainsi, il est bien entendu, n’est-ce pas, que vous prenez ma place et que vous l’occupez, comme si vous étiez moi. Chaque fois qu’une difficulté se présentera vous n’aurez qu’une question à vous poser : « Que ferait mon cousin ? » Et vous me connaissez assez, je l’espère, pour n’être jamais embarrassée pour la réponse. Maintenant il pourrait très bien arriver qu’étant ici, je me trouvasse moi-même embarrassé ; alors je vous consulterais. Vous devrez donc, en vous déterminant d’après ce que vous savez de mon caractère et de mes idées, avoir égard aussi à vos propres suggestions. Comme cela, nous serons intimement unis d’esprit et de cœur, si bien qu’étant séparés, nous serons cependant ensemble comme…

Il avait beau faire, les mots dangereux arrivaient malgré tout sur ses lèvres.

Il s’arrêta, et se reprenant :

— … Nous serons deux associés, deux amis. Avant de quitter cette maison, je donnerai des ordres et des instructions pour que vous soyez reconnue comme la maîtresse à qui tous doivent respect et obéissance.

Il hésita encore durant quelques secondes ; puis, se disant qu’il y avait une affectation plus dangereuse que la franchise même à éviter certains mots qui se présentaient fatalement, il continua :

— Vous serez ici comme si vous étiez ma sœur, ou bien – pourquoi ne pas dire le mot ? – comme si vous étiez ma femme.

Elle pâlit au point qu’il crut qu’elle allait défaillir.

Elle balbutia quelques mots qu’il n’entendit pas, soit qu’ils fussent inintelligibles, soit qu’il fût lui-même trop troublé pour comprendre.

Alors il se hâta de continuer, parlant rapidement pour s’étourdir et s’entraîner par le bruit de ses propres paroles.

— Il est bien entendu encore que vous aurez près de vous des personnes en qui vous pourrez mettre votre confiance : les médecins que je vais choisir, votre oncle, Mme Bénard, qui est une digne et brave femme, pleine d’honnêteté et de droiture ; enfin Horace, qui vous sera dévoué comme il me l’est à moi-même ; car il aime qui j’aime, et je vous… et j’ai pour vous une profonde tendresse, ma chère Thérèse. Mais, quel que soit le mérite de ces personnes, j’entends que vous vous déterminiez toujours d’après vos propres inspirations et que vous ne fassiez jamais rien contre ce que vous savez être mes idées.

— Mais…

— Encore un mais ! Cela vous paraît difficile, n’est-ce pas ? C’est là ce que vous voudriez dire ? Pourtant il me semble que rien n’est plus facile. Vous avez entendu parler des spirites, n’est-ce pas, et des médiums ?

— Oui.

— Eh bien ! pourquoi ne feriez-vous pas comme les spirites, qui croient pouvoir entrer en communication avec les esprits des morts ? Je ne serai pas mort, je ne serai qu’absent. Est-ce que, quand vous voudrez communiquer avec moi pour me consulter sur une décision qui vous embarrassera, vous ne pourrez pas évoquer mon esprit et l’interroger ?

— Mais oui, il me semble.

— Moi, je suis certain que là-bas, aux avant-postes, quand je vous évoquerai, je vous verrai comme si vous étiez devant moi en personne, je vous parlerai et je vous entendrai. Pour cela, il n’y a qu’à penser fortement à ceux qu’on…

Une fois encore, un mot trop fort se présenta, qu’il dut refouler.

— … À ceux avec lesquels on est en communion d’idées et de sentiment. Est-ce que vous croyez que vous ne pourrez pas penser à moi aussi ?

Elle joignit les mains sans répondre.

— Voulez-vous que je vous indique un moyen qui vous rendra cet effort d’imagination plus facile ?

Elle continua de le regarder sans parler, les yeux éperdus.

— Quand vous serez la maîtresse de cette maison, vous ne recevrez pas ceux qui auront affaire à vous dans cet appartement.

— Et pourquoi ?

— Parce que ce serait compliquer le service, parce qu’il faut, autant que possible, éviter aux gens la fatigue et les marches d’escalier ; enfin parce que cet appartement est votre chambre de jeune fille, dans laquelle les indifférents ne doivent pas pénétrer. Elle n’a été, elle ne sera habitée que par vous. Vous recevrez donc dans mon cabinet de travail.

— Oh ! mon cousin.

— Il faut bien que je vous installe quelque part. Tout le rez-de-chaussée sera réservé à l’ambulance et à ses services, les tentes que je vais faire dresser dans le jardin seront habitées par les blessés, les appartements du rez-de-chaussée appartiendront aux convalescents, mon cabinet de travail et la bibliothèque seront à vous. Eh bien ! dans ce cabinet, vous avez peut-être remarqué qu’il y a un portrait de moi assez ressemblant ; lorsque vous voudrez me consulter, vous n’aurez qu’à regarder ce portrait, et je me figure que mes yeux vous répondront. Voilà mon moyen.

— Ne pourrais-je pas vous écrire ?

— Mais je l’espère bien ; sans doute le service de la poste ne se fera pas, aussi devrons-nous le remplacer par un messager particulier qui m’apportera votre lettre et vous rapportera ma réponse. Seulement je vous demande instamment de ne pas attendre cette réponse pour vous décider ; car ce que je désire, ce que je veux, – si vous me permettez de parler ainsi, – c’est qu’en tout vous fassiez acte de maîtresse de maison, d’associée. Ce n’est pas seulement un labeur que je vous impose : en établissant cette ambulance, je désire goûter la satisfaction qu’on éprouve à faire un peu de bien. Cette satisfaction, je veux que vous la goûtiez avec moi ; il me plaît que nous soyons associés. Cela ne vous plaît-il pas aussi ?

Elle voulut répondre, mais des larmes lui montèrent aux yeux, et elle se tut, étouffée par la joie.

— Pour faire acte de maîtresse de maison, dit-il, il faut être vraiment maîtresse, et pour cela, je ne connais qu’un moyen tout à fait décisif, c’est de tenir la clef de la caisse : vous ne sauriez croire comme on obéit à l’argent et comme on le respecte. Je ne veux pas vous donner les tracas de la comptabilité et de la dépense de cette maison, ce qui sera assez lourd et surtout compliqué ; Horace sera chargé de ce soin avec des employés que je lui choisirai. Mais je veux que dans les grandes circonstances, alors qu’il ne s’agira pas de choses ordinaires et courantes, vous interveniez et fassiez parler votre autorité, qui, ne l’oubliez pas, sera la mienne. Pour cela, j’ai été vous choisir ce petit livre.

Disant cela, il tira de sa poche un carnet semblable à celui qu’il avait pris dans son bureau pour envoyer des chèques aux maires.

— Vous reconnaissez ce livre, n’est-ce pas ?

— C’est un livre de chèques.

— Précisément ; je l’ai pris à votre intention, en vous faisant ouvrir un compte à l’American-Bank. Votre crédit est illimité ; vous pourrez donc écrire sur ce petit livre aussi souvent que besoin sera, ses feuillets s’épuiseront, mais le crédit ne s’épuisera pas ; quand le livre sera fini, vous en ferez demander un nouveau.

— Mais je n’aurais pas besoin d’argent, il me semble ?

— Vous vous trompez, et, si vous voulez agir pour moi, vous en aurez au contraire souvent besoin. Ainsi laissez-moi vous citer un exemple. Plus d’un de nos blessés guérira, je l’espère ; en sortant d’ici, où ira-t-il ? S’il est complètement rétabli, et sain et sauf, il retournera à son régiment ; alors il n’aura pas besoin d’un grand secours, car le soldat qui a sa poche pleine est bien souvent un mauvais soldat. Mais il ne sera pas toujours sain et sauf ; il sera quelquefois estropié d’un bras, d’une jambe, et il ne retournera pas à son régiment. Que deviendra-t-il ? Vous l’aurez fait causer pendant sa convalescence, vous le connaîtrez, vous saurez quels sont ses besoins et ceux de sa famille. C’est alors que vous vous servirez de ce petit livre ; vous écrirez sur une feuille la somme que vous jugerez nécessaire à notre blessé, vous détacherez cette feuille, et vous la lui donnerez en lui indiquant l’adresse de l’American-Bank. Une fois sorti, le pauvre garçon ouvrira son petit morceau de papier, et son cœur vous bénira. Vous voyez bien que vous aurez besoin de ce livre, quand ce ne serait que pour éviter les scènes de remerciements quelquefois gênantes.

— Et moi, dit-elle, comment vous remercierai-je jamais ?

— Me remercier, mais vos yeux ne font que cela ; il n’est pas besoin de paroles entre nous, chère… cousine, puisque nous nous comprenons.

XVII

Lorsque, le soir venu, le colonel, seul avec lui-même, examina les incidents de sa journée et se rappela les paroles de son long entretien avec Thérèse, il se demanda s’il avait bien tenu son serment.

Assurément le mot « amour » ne s’était pas trouvé une seule fois dans ses paroles.

Mais vingt fois, mais cent fois, cet amour qu’il n’avait pas voulu nommer avait été affirmé sous toutes les formes, développé de toutes les manières.

Il n’est pas nécessaire que nos lèvres prononcent les mots mêmes : « Je vous aime ! » pour avouer et confesser notre amour : un regard, une intonation, un geste, le silence, ont souvent plus d’éloquence que les paroles les plus ardentes et les plus passionnées.

Ces regards, ces intonations, ces gestes, ne les avait-il pas eus vingt fois en s’adressant à Thérèse ?

Combien souvent même ces silences, qui en disent tant, n’étaient-ils pas venus le trahir !

Son affectation à remplacer les mots trop significatifs par d’autres plus vagues n’avait-elle pas été un aveu ?

Thérèse n’était pas aveugle, elle n’était pas sourde, elle voyait, elle entendait, elle sentait.

Qu’avait-elle dû penser de ce mélange de tendresse et de retenue, de ces élans et de ces réticences se mêlant et se succédant ?

Tout cela n’était-il pas inexplicable pour elle ?

Et l’inexplicable ne devait-il pas la jeter dans le doute et dans la souffrance ?

Ne pouvait-elle pas croire qu’il se jouait d’elle, et qu’il en serait de ces nouveaux témoignages de tendresse comme il en avait été des premiers ? Un beau jour, sans raisons appréciables pour elle, à l’affection la plus vive succéderaient l’indifférence et l’abandon.

Assurément cette idée d’abandon s’était présentée à elle, lorsqu’elle lui avait dit : « Vous partez ? »

Et c’était lui qui s’était fâché, alors qu’elle même avait tant de justes motifs pour laisser échapper ce cri : puisqu’il s’était éloigné d’elle une fois, pourquoi n’admettrait-elle pas qu’il pouvait s’éloigner encore !

Son attitude n’était-elle pas celle d’un homme qui a peur de s’engager de telle sorte qu’il ne lui sera plus permis de se retirer ?

Pouvait-elle deviner l’engagement qu’il avait pris ?

Décidément, pour elle, pour lui, et enfin pour cet engagement même qu’il voulait tenir, il était bon qu’il ne provoquât pas des entretiens tels que celui de cette journée.

Heureusement les circonstances dans lesquelles il se trouvait étaient favorables à l’exécution de cette résolution.

En effet, l’organisation du bataillon de volontaires d’une part, et celle de l’ambulance, d’autre part, étaient d’assez grosses affaires pour prendre tout son temps et ne pas lui laisser le loisir de s’entretenir de choses intimes avec Thérèse.

Pour le recrutement de ce bataillon, il s’en était entièrement remis à son oncle et à Michel ; mais il lui était resté l’équipement, c’est-à-dire la partie la plus difficile de la tâche, celle qui exigeait le plus de soin et de peine.

Il fallait examiner des chaussures, comparer des étoffes, essayer leur solidité, compter les fils, et tout cela rapidement, en quelques mots ; pressant l’activité des fournisseurs, modérant leur rapacité.

Mais ce travail n’était que de peu d’importance, comparé à celui qu’exigeait l’ambulance.

Car non seulement il fallait organiser matériellement cette ambulance, c’est-à-dire élever les tentes, établir leur chauffage, acheter leur ameublement, mais encore il fallait choisir son personnel en médecins, infirmiers, lingères, gens de service ; puis, en même temps, il fallait passer des marchés pour son approvisionnement en vivres et en chauffage pendant tout le temps du siège.

Précisément parce qu’il ne pouvait pas être chez lui, le colonel ne voulait pas laisser une aussi grosse question que celle des vivres et du chauffage, pendant un siège qui pouvait devenir un blocus, à la charge de Thérèse : c’était une responsabilité trop lourde et qui l’eût écrasée ; aussi préférait-il la remettre à des fournisseurs, qui, en vue de bénéfices certains, consentaient à l’assumer et à signer des marchés dont l’exécution était assurée par des dédits considérables.

L’habileté et l’intelligence des ouvriers parisiens sont assez universellement reconnues pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en parler ; cependant il est des cas où, chose étrange, cette habileté et cette intelligence sont plutôt un désavantage qu’un avantage. Précisément parce qu’il a conscience de sa valeur, l’ouvrier parisien est peu disposé à écouter ce qu’on lui explique. « Très bien ! j’ai compris, ça suffit ! » sont ses premières paroles, avant même qu’on ait fini de lui dire ce qu’on veut. Et il va de l’avant, non d’après les explications qu’il n’a pas pris la peine d’écouter, mais d’après sa propre inspiration. Pour être exact, il faut dire que cette inspiration est parfois excellente et qu’elle conduit à des résultats étonnants ; mais parfois aussi elle est malheureuse, et elle arrive à des résultats désastreux. Cela surtout se produit lorsqu’il s’agit de choses complètement nouvelles ou qui sont tout à fait en dehors des usages et de la tradition. Alors on va à l’aventure, avec le hasard seul pour guide.

Or ce que le colonel demandait pour la construction de ses tentes était justement en dehors des usages et de la tradition.

— Mettre des blessés sous des toiles, dans un jardin, au commencement de la mauvaise saison, quand on pouvait les installer dans de bons appartements bien clos, avec un plancher sous les pieds et un plafond sur la tête !

Ce fut la réponse que lui firent toutes les personnes raisonnables auxquelles il fut obligé de s’adresser : son architecte, ses entrepreneurs de charpente et de fumisterie.

Heureusement pour le projet du colonel, le matériel d’ambulance exposé en 1867 par une société américaine était resté à Paris ; il put le faire visiter par ses entrepreneurs ainsi que par ses ouvriers, et ses explications devinrent plus facilement compréhensibles.

Cela ne cessait pas d’être absurde, mais enfin cela était possible.

Et l’on s’était mis au travail dans le jardin bouleversé et transformé.

De toutes les personnes qui l’entouraient, le colonel n’en avait trouvé qu’une seule qui ne lui avait pas fait une opposition obstinée : c’était Sorieul.

Sorieul, en effet, aimait tout ce qui était nouveau, et il suffisait souvent qu’une chose fût inconnue pour qu’il l’adoptât avec passion, – il la démontrait et la faisait connaître ; – elle lui appartenait, elle devenait sa chose à lui. Volontiers il se figurait, de la meilleure foi du monde, qu’il l’avait inventée, en tout cas, qu’il l’avait prodigieusement perfectionnée, et personne n’avait plus le droit d’y toucher, pas plus pour la critiquer que pour l’approuver. La critique, il ne la supportait pas ; l’approbation, il s’en chargeait de telle sorte qu’il eût été vraiment superflu de lui venir en aide.

Ce fut ce qui arriva avec le projet du colonel : une fois qu’il l’eut compris et étudié, il se l’assimila si complètement qu’il devint le sien.

En l’entendant parler, on aurait pu croire qu’il avait passé tout le temps de la guerre de sécession dans les hôpitaux de Chesnut-Hill, de Washington ou de Point-Lookout, et qu’il les avait étudiés à fond.

Mais où il était tout à fait admirable, c’était lorsqu’on le contredisait.

— Vous me dites que nos blessés auront froid, s’écriait-il ; c’est bien là votre objection ?…

— Il me semble que sous une toile, à cette saison…

— Très bien ! ils doivent avoir froid. Vous ne voyez que la question du froid et pas celle de l’aération. Alors dites tout de suite que vous ne connaissez pas les exhalaisons des blessés et l’odeur qui s’échappe de la sécrétion de leurs plaies pour développer dans l’atmosphère des miasmes dans lesquels prennent naissance des maladies terribles : la résorption purulente, la pourriture d’hôpital, l’érésipèle, la pyohémie, le typhus.

Et il allait ainsi, défilant un chapelet de maladies plus effroyables les unes que les autres.

— Vous ne savez donc pas que dans les hôpitaux les blessés meurent, tués plutôt par l’hôpital que par la blessure même ; les murs, les plafonds, les planchers de ces hôpitaux ne tardent pas à s’imprégner de miasmes qu’on ne peut chasser, et qui font sans cesse de nouvelles victimes. Sous nos tentes, rien de cela n’est à craindre : pas d’infection, une ventilation parfaite.

À ce mot, il ne fallait pas dire que peut-être cette ventilation était trop parfaite.

— Je vois que vous voulez revenir à la question du froid. Revenons-y. Je pourrais vous répondre que le froid est quelquefois salutaire aux blessés ; je ne le ferai pas, parce que cela nous entraînerait trop loin. Je veux seulement vous prouver que sous nos tentes nous avons tout autant de chaleur, aussi bien que tout autant de froid, que nous voulons, et que nous n’avons jamais d’infection. Venez avec moi.

Si c’était à l’autre bout de Paris qu’on avait eu l’imprudence de soulever cette discussion, il vous prenait par le bras, et, de gré ou de force, il vous forçait à venir avec lui.

— Voyez comment sont construites mes tentes : la charpente se compose de deux mâts verticaux et d’une poutre transversale ; sur cette charpente, nous établissons deux tentes en étoffe de coton très serré, que nous appelons cotton duck, et qui sont recouvertes d’un enduit qui les rend imperméables. Entre chacune de ces tentes, nous laissons un vide dans lequel s’établit un matelas d’air ; de place en place, dans la toiture, sont des ouvertures par lesquelles se fait la ventilation. Comment trouvez-vous cela ?

Il fallait répondre qu’on trouvait cela parfait, et c’était le plus souvent ce qu’on faisait de très bonne foi.

— Maintenant que vous pouvez juger de l’aération, qui est la question capitale, voyons la question du chauffage, qui vous préoccupe tant. Au-dessous du sol sur lequel notre tente est bâtie, règne un système de tuyaux en poterie qui d’un côté vont s’adapter à un poêle placé en dehors de la tente, et de l’autre à un tuyau qui sert à la fumée. La chaleur et la fumée passent ainsi sous le sol, qu’elles sèchent parfaitement, et elles échauffent assez l’air de la tente pour qu’un thermomètre y monte à 18 ou 20 degrés dans les grands froids. Cette chaleur, venant d’en bas, s’élève naturellement, et, par les ouvertures du toit, emporte miasmes et odeurs. Si par hasard une des maladies dont je vous parlais tout à l’heure se déclarait, rien ne serait plus facile que d’isoler notre malade, et après de ventiler complètement la tente : nous n’aurions qu’à la relever.

Mais il ne s’en tenait pas à cette démonstration :

— Qui a inventé ce système ? des savants ? Non, monsieur, de simples soldats : tant il est vrai que la nécessité est la grande éducatrice. De malheureux soldats blessés étaient dans une presqu’île de la Virginie, manquant de tout et souffrant du froid. Pour chauffer leurs tentes, ils construisirent des tuyaux avec de la terre glaise et des branches d’arbres ; puis, pour garder un peu de chaleur, ils placèrent deux tentes l’une par-dessus l’autre. Ils ne firent pas le raisonnement scientifique du matelas d’air, ils firent tout bêtement celui de l’homme qui a froid et qui met deux paletots. Voilà le point de départ de notre système, et, grâce aux tentes et aux baraques en planches, les Américains ne perdirent que six pour cent de leurs blessés, ce qui ne s’était jamais vu.

Au point de vue pratique, une pareille collaboration ne rendait pas de grands services au colonel ; mais, sous d’autres rapports, elle lui était cependant utile : elle l’avait notamment débarrassé des explications à donner aux incrédules et les luttes à soutenir pour la défense de son idée.

Sorieul ne supportait pas l’incrédulité, et, si l’on avait l’imprudence de vouloir lutter contre lui, on était bien vite réduit à capituler ou à prendre la fuite.

Avec un pareil joueur de flûte devant lui, le colonel pouvait s’occuper tranquillement de l’exécution matérielle de son projet.

— Vous croyez que cela présentera des inconvénients : allez trouver mon ami Sorieul, il vous prouvera le contraire.

Et Sorieul faisait cette démonstration d’une façon victorieuse.

Le plaisir de démontrer avait pour lui tant charmes que lorsqu’il n’avait pas une oreille attentive pour l’écouter, il prodiguait ses démonstrations au colonel lui-même.

— Il est certain, cher ami, que ce que je vous explique là, disait-il, vous le savez aussi bien que moi. Cependant vous n’avez peut-être pas considéré la question à ce point de vue, ce qui vous a empêché de découvrir les avantages qu’elle comporte… Ainsi…

Et tout en écoutant avec plus ou moins d’attention le développement des nouveaux points de vue inventés par son collaborateur, le colonel s’occupait d’un petit détail insignifiant pour celui-ci, mais cependant important.

Et ces détails qui échappaient au coup d’œil de Sorieul étaient infinis.

Après avoir organisé l’ambulance elle-même, il fallait organiser ses services : voitures pour aller chercher les blessés sur les champs de bataille, brancardiers, cochers, et il fallait organiser aussi le logement de ce matériel et de ce personnel, son équipement, sa nourriture.

L’activité qui régnait à l’hôtel Chamberlain contrastait singulièrement avec le calme qui était descendu sur ce quartier naguère si brillant, aujourd’hui désert et mort : plus d’équipages, plus de fenêtres illuminées ; le silence et la nuit, quelques domestiques oisifs se montraient seulement çà et là, se réunissant pour causer devant les portes des hôtels confiés à leur garde.

Parmi les hôtels qui n’étaient pas inhabités se trouvait celui du marquis de Lucillière ; le marquis, il est vrai, était passé en Angleterre avec son haras et son écurie de courses qui courait en ce moment même dans toutes les réunions où elle pouvait avoir des engagements, gagnant ainsi à son propriétaire quelques jolies sommes, que celui-ci n’était pas homme à dédaigner. Mais la marquise était restée à Paris. Pourquoi serait-elle partie ? Elle n’avait peur de rien ni de personne, et puis un siège, pour elle c’était le nouveau et l’inconnu : il fallait voir ça.

Ses amis intimes qui avaient quitté Paris, avaient voulu l’emmener ; elle avait résisté à leurs prières aussi bien qu’à leurs colères.

— Non, je veux voir ça.

Et elle était restée après avoir envoyé son fils en Bretagne.

Un jour, en passant devant son hôtel, le colonel avait vu au-dessus de la porte cochère un immense drapeau à la croix rouge qui volait au vent.

Elle aussi avait voulu avoir son ambulance, seulement elle avait pris moins de peine que le colonel pour l’organiser : sous les combles, dans l’appartement de son fils, elle avait disposé six lits « où les blessés seraient tout à fait bien et pas gênants du tout ».

C’était Horace qui avait donné cette nouvelle au colonel et qui lui avait répété ces paroles, qui étaient celles mêmes de la marquise.

Car il avait eu l’honneur de voir Mme de Lucillière, qui avait même bien voulu l’arrêter dans la rue pour lui demander « quelles étaient ces machines que le colonel faisait élever dans son jardin ».

Il avait donné à la marquise toutes les explications possibles, et elle avait paru vivement s’intéresser à tout ce qu’il lui avait dit.

Il croyait même avoir remarqué que la marquise était curieuse de visiter cette organisation ; cependant elle ne l’avait pas demandé et lui, de son côté, ne s’était pas permis de le lui proposer, parce que… Enfin il ne se l’était pas permis.

La marquise chez lui, vraiment la visite eût été heureuse.

Et cependant elle était femme à risquer cette visite.

N’avait-elle pas été chez Thérèse ?

Dans quel but ?

XVIII

Bien des raisons obligeaient le colonel à reconnaître à chaque instant qu’il serait plus utile chez lui qu’aux avant-postes : aux avant-postes, il serait une machine ; chez lui, il était une direction.

Et plus il avançait dans l’organisation de son ambulance, plus ces raisons prenaient de force et d’évidence.

Il était effrayé à la pensée de laisser cette lourde tâche, qui exigeait tous ses efforts, aux faibles mains de Thérèse.

Ne serait-elle pas abattue et écrasée sous le fardeau dont il la chargeait ?

Sans doute il trouvait en elle le zèle et le dévouement sur lesquels il avait compté, et, au lieu de tromper ses espérances, elle les dépassait.

Elle avait voulu étudier chacune des parties du rôle qu’elle avait à remplir, elle l’avait fait avec une merveilleuse activité, voyant tout, examinant tout, dans l’ensemble aussi bien que dans le plus petit détail ; rien ne la rebutait, rien ne lui paraissait indifférent, rien ne la fatiguait : de corps, d’esprit, toujours dispose.

Mais ce qu’elle avait surtout réussi, ç’avait été la conquête de ceux avec lesquels elle allait se trouver en contact.

Le médecin et le chirurgien chargés de la direction de l’ambulance avaient fait son éloge au colonel de telle sorte qu’il était évident qu’elle les avait charmés.

Mme Bénard, ordinairement réservée dans ses appréciations et n’osant pas plus se prononcer en bien qu’en mal, déclarait franchement au colonel « que Mlle Thérèse était une jeune fille tout à fait accomplie ».

Quant à Horace, il ne déclarait rien du tout, étant trop respectueux pour se permettre de juger la cousine de son maître ; mais son attitude avec elle était suffisamment significative pour qu’on devinât ce qu’il pensait.

Lorsqu’elle lui adressait la parole, il commençait à sourire, les coins de sa bouche se tiraient en arrière, ses dents blanches se découvraient, ses paupières inférieures se plissaient, ses yeux devenaient brillants ; puis, à mesure qu’elle avançait dans ses explications, son sourire se changeait en rire véritable, ses yeux pétillaient, il s’épanouissait en largeur, sa bouche, son nez, se dilataient, et toute sa physionomie prenait l’expression de la joie. Et cependant il l’écoutait, n’oubliant rien de ce qu’elle lui avait dit.

Le comptable qui devait l’aider dans l’administration générale de l’hôtel et de l’ambulance, homme grave et réfléchi, digne élève de M. Prudhomme, de qui il avait reçu les principes de Brard et de Saint-Omer, était émerveillé de son aptitude à comprendre la comptabilité « sans doute elle ne savait pas, mais elle avait le sens de la chose, ce qui est bien rare avec les personnes du sexe ».

Les gens de service eux-mêmes paraissaient bien disposés en sa faveur, gagnés qu’ils étaient par sa simplicité et sa politesse.

Il était donc à peu près certain qu’elle n’aurait que de bonnes relations avec tout ce personnel, du plus élevé au plus humble.

Mais qui pouvait savoir ce qui arriverait lorsqu’il ne serait plus là pour fortifier de sa présence l’autorité de cette jeune fille de vingt ans, en ce moment respectée parce qu’elle n’avait pas encore eu à parler fermement, mais qui pourrait bien être méconnue le jour où elle serait seule à commander ?

Dans des circonstances critiques ne perdrait-elle pas la tête, la pauvre enfant ?

En mettant les choses au mieux et en supposant que ces circonstances ne se présentassent point, ne succomberait-elle pas à la fatigue physique ou aux inquiétudes morales ?

Elle allait avoir sans cesse sous les yeux le spectacle de la douleur et de la maladie dans ce qu’elles ont de plus affreux.

Et en même temps elle allait aussi se trouver en contact avec des gens plus ou moins mal élevés, plus ou moins reconnaissants des soins qu’elle leur donnerait.

Qui pouvait savoir quelle forme prendrait l’expression de cette reconnaissance ? Pour un honnête homme, combien de vainqueurs ?

Assurément il n’éprouvait aucune jalousie, mais devait-il l’exposer à des outrages qui l’humilieraient et la blesseraient ?

Toutes ces raisons lui faisaient envisager son départ avec des craintes sérieuses.

Mais ce qu’Horace lui avait dit de Mme de Lucillière venait encore aggraver ces craintes et leur donner un caractère d’inquiétude personnelle qu’elles n’avaient pas eu jusque-là.

Et cependant il fallait qu’il partît quand même.

Il avait pris un engagement envers Michel, et malgré tout il devait le remplir loyalement.

Alors même qu’il voudrait y manquer, Antoine serait le premier à lui rappeler leur accord.

C’était un devoir de délicatesse et d’honneur.

Pendant qu’il organisait l’ambulance, Antoine et Michel, de leur côté, organisaient le bataillon de volontaires.

Les engagements avaient été vite remplis, et ils avaient trouvé le contingent nécessaire presque entièrement parmi leurs amis ou leurs camarades.

Michel, il est vrai, s’était employé à cette organisation avec une activité fiévreuse.

Il avait hâte de quitter Paris.

Il avait hâte surtout que le colonel s’éloignât de Thérèse.

Les fusils étaient arrivés au jour fixé, et les objets d’équipement et de fourniment avaient été livrés dans les délais convenus.

On avait pu procéder à l’élection des officiers et des sous-officiers.

Ce jour-là, Michel avait convoqué le colonel, mais celui-ci ne s’était pas rendu à cette convocation, et il avait chargé son oncle d’expliquer à Michel les causes de son absence.

Il avait fallu que Michel se contentât de ces explications, et l’on avait procédé aux élections sans que le colonel figurât sur les rôles de la compagnie.

Michel avait été sergent-major ; on le connaissait comme un homme ferme et droit, plein de courage ; il avait formé le bataillon. C’étaient là des titres sérieux pour qu’on lui conférât un grade ; mais, parmi ces titres, il y en avait un qui primait tous les autres : sa condamnation à quinze ans de prison, qui en ce moment eût pu lui tenir lieu de bien des qualités ; il fut nommé commandant.

Antoine, malgré son âge, avait tenu à s’engager dans un bataillon qui irait au feu ; mais, à l’exemple de son neveu, il ne voulut aucun grade, et il fut obligé de solliciter ses amis et ceux sur lesquels il avait de l’influence pour empêcher qu’on le nommât officier.

Ce n’était pas le temps où l’on attendait tranquillement que les régiments et les bataillons eussent parfait leur éducation militaire pour les mettre en service actif.

Les Prussiens avançaient toujours, sans que rien arrêtât leur marche régulière, si ce n’est quelques viaducs et quelques ponts sautés. Ils étaient à Compiègne, à Château-Thierry, à Provins, à Nangis, à Meaux, à Melun, et chaque jour leur cercle se rapprochait, chaque jour les chemins de fer de l’Est et du Nord annonçaient qu’ils diminuaient leur parcours ; on n’allait plus que jusqu’à Creil, puis jusqu’à Pontoise seulement, puis jusqu’à Saint-Denis.

Ils arrivaient.

Un soir, à la nuit tombante, le concierge de l’hôtel Chamberlain vit passer devant son pavillon un homme boiteux et manchot, couvert de boue comme un chien perdu qui aurait erré sur les chemins par un temps de pluie ; il paraissait accablé de fatigue, épuisé de besoin.

Il demanda le colonel Chamberlain.

Le concierge avait vu venir, en ces derniers temps, des gens d’aspect si étrange, qui avaient été reçus par le colonel, qu’il n’osa pas mettre ce misérable à la porte.

Qui pouvait savoir ?

Et de fait, il avait eu raison, car ce misérable était Denizot, qui fut reçu affectueusement par le colonel et tendrement par Thérèse.

— Eh bien ! vous voyez, dit-il en se laissant tomber sur une chaise, je n’ai plus mon pot à colle : je l’ai abandonné quand je n’ai plus eu d’affiches. Ah ! j’ai joliment collé, et j’étais parvenu à coller tout aussi bien qu’un afficheur de profession ; mais ça n’a servi à rien. Je suis allé au-devant d’eux, mais les brigands m’ont épargné la moitié du chemin : il a fallu reculer. Je collais toujours. Hier encore j’ai collé ma dernière affiche à Lagny, mais elle a failli me coûter cher. J’étais en train de passer mon pinceau sur le papier, quand des uhlans sont arrivés sur moi. Je me suis retourné vers eux et je leur ai dit un mot allemand que j’ai appris : lesen sie das, ce qui signifie « lisez cela. » Savez-vous ce qu’ils m’ont répondu ? Il y en avait un qui avait une espèce de long pistolet ; il m’a ajusté avec et m’a dit : « Si tu ne me fiche pas le camp, mauvais manchot, je te fusille. » Le brigand parlait français comme vous et moi. Alors il a fallu battre en retraite, et me voilà. À quoi est-ce que je vais être propre maintenant ? Tout le monde a un fusil, et je ne peux pas en tenir un. Rien à faire. Malheur !

Mais le colonel le consola en lui disant qu’il allait lui donner quelque chose à faire en le mettant dans un poste où il pourrait rendre d’utiles services.

— Où faut-il aller ? demanda Denizot en se levant comme s’il n’était pas fatigué.

— Rester ici.

Et il lui expliqua quels services il pouvait rendre dans l’ambulance.

— En voilà un bonheur !

Pendant la formation du bataillon de volontaires, Michel était venu trois fois seulement à l’hôtel Chamberlain, et encore n’avait-il fait que paraître et disparaître ; il semblait même qu’il ne voulût pas avoir d’entretien particulier avec Thérèse : quelques mots d’affaires à la hâte et c’était tout. Il faisait cela sans bouderie, sans mauvaise humeur, non comme un jaloux, mais comme un homme qui ne veut rien donner d’un temps qui ne lui appartient pas.

Pendant que Denizot racontait les incidents de sa malheureuse campagne, Michel arriva.

Ce fut pour Denizot une grande joie de revoir son ami, mais Michel ne s’abandonna pas dans l’expansion de son amitié ; après quelques courtes paroles d’affection, il vint au sujet qui l’amenait.

— J’ai enfin reçu notre ordre de départ, dit-il sans s’adresser à personne directement.

Le colonel s’attendait à cette nouvelle d’un moment à l’autre, Thérèse l’attendait aussi ; cependant ils se regardèrent.

— Et quand partez-vous ? demanda Sorieul.

— Demain matin, à neuf heures : nous nous réunissons boulevard Bourdon ; tous les hommes sont prévenus.

— Et où allez-vous ? demanda Sorieul.

— On nous envoie dans le bois de Vincennes, là on nous désignera notre poste.

Il se fit un moment de silence.

Michel affecta de ne pas adresser ces paroles au colonel, comme s’il ne voulait pas lui rappeler qu’il y avait engagement de sa part de se joindre au bataillon le jour de l’entrée en campagne.

Mais celui-ci ne se méprit par sur cette réserve.

— Vous dites à neuf heures, n’est-ce pas, au boulevard Bourdon ? demanda-t-il. C’est bien, j’y serai.

— Mais, mon cher Édouard, s’écria Sorieul, c’est impossible ; nous avons besoin de vous ici. Rappelez-vous que vous avez des rendez-vous fixés pour demain.

— Vous expliquerez pour quelle cause je les manque.

— Sans doute je peux, comme vous, discuter avec les entrepreneurs ; mais, c’est égal, puisque vous avez commencé cette affaire, il vaut mieux que vous la terminiez.

— Je vais vous laisser une note écrite.

Sorieul n’insista pas auprès du colonel, mais il se tourna vers Michel.

— Est-ce que le colonel ne pourrait pas retarder son départ jusqu’à après-demain ? Vous n’allez pas, que diable ! échanger des coups de fusil avec les Prussiens dès votre arrivée sur le terrain ; d’ailleurs vous ne trouverez pas de Prussiens, et, pourvu que le colonel arrive avant eux, cela suffît, il me semble.

— Le colonel est parfaitement libre, dit Michel.

La tentation était grande : un jour encore, un jour de plus.

Un jour pour arranger toutes les affaires en train.

Un jour pour Thérèse.

Mais le colonel ne se laissa pas entraîner par cette perspective.

Il leva la main.

Tous les yeux se tournèrent vers lui, et dans ces yeux il lut les sentiments qui les animaient ; chez Thérèse, l’angoisse ; chez Michel, l’inquiétude de la jalousie.

— Mais non, je ne suis pas libre, dit-il ; j’ai pris un engagement, je dois le tenir.

— Cependant… objecta Sorieul.

— Il ne faut pas pour la discipline que mon absence soit excusée par l’amitié de notre chef, cela serait d’un mauvais exemple. Je vous remercie, mon cher Michel ; mais je n’accepte pas la faveur que vous m’accordez ; vous pouvez compter sur moi demain, à neuf heures.

Il se leva.

— Je vous demande maintenant la permission de vous quitter, j’ai des ordres à donner et des instructions à écrire. Sorieul, voulez-vous venir avec moi, et vous aussi, Denizot, que je vous fasse conduire à la chambre que je vous ai réservée, car je vous attendais.

Il laissa ainsi Thérèse et Michel en tête-à-tête.

Ils restèrent pendant assez longtemps en face l’un de l’autre, sans parler, Michel les yeux attachés sur Thérèse, celle-ci les yeux baissés.

— Vous ne me dites rien ? demanda-t-il enfin d’une voix que l’émotion rendait hésitante.

Elle leva les yeux sur lui.

— En venant ici, dit-il, je m’étais promis de ne pas aborder de sujets douloureux pour vous comme pour moi ; mais ces promesses qu’on prend seul avec soi-même sont bien faibles ; je vous vois et je ne suis pas maître de retenir les paroles qui me montent du cœur.

— Pourquoi les retenir ? dit-elle.

— Parce qu’il est lâche de parler pour vous adresser la demande qui me brûle les lèvres, que je voudrais refouler, et que cependant je ne peux pas ne pas dire.

Elle le regarda tristement avec un sourire désolé, et lui tendant la main :

— Parlez, dit-elle, pauvre ami, parlez.

— Thérèse, nous allons nous séparer, sans savoir quand nous nous reverrons, si nous nous reverrons.

Elle fit un geste pour l’interrompre, mais il poursuivit vivement :

— Soyez certaine que ce n’est pas la peur de la mort qui me fait parler ainsi, – nous sommes à un moment où chacun a dû faire à la patrie le sacrifice de sa vie, et pour moi ce sacrifice est fait ; – c’est la peur de l’incertain.

— L’incertain ?

— Je m’explique mal sans doute, et ce n’est pas ce mot qu’il faudrait employer ; mais vous allez me comprendre : il y a bientôt un an, vous avez pris l’engagement de devenir ma femme…

— Je l’ai pris et ne l’ai point oublié.

— Vous aviez fixé pour la date de notre mariage la fin de la présente année. Votre père, il y a quelques jours, m’a demandé de reculer cette date ou plus justement de ne plus tenir à une date fixe, mais de remettre notre mariage au moment où la guerre sera terminée. Pour cela, il ne m’a donné que de bonnes raisons : ce n’est pas en ce moment qu’on doit penser à la joie et au bonheur. Cela est juste, et je n’ai rien eu à répondre. Mais à vous, Thérèse, je voudrais adresser une question.

— Je vous écoute, prête à vous répondre.

— Est-ce vous qui avez eu l’idée de reculer cette date ?

— Non ; j’ignorais même que mon père vous eût fait cette demande. Un éclair de joie traversa son visage sombre, mais presque aussitôt il reprit son expression d’anxiété.

— Encore une question, dit-il, une seule : l’engagement que vous avez pris il y a un an, êtes-vous encore aujourd’hui décidée à le tenir.

Elle hésita un moment : elle avait pâli et sa poitrine se soulevait haletante.

— Vous hésitez ? s’écria-t-il. Un mot, un seul, franchement, loyalement : oui ou non.

— Oui, dit-elle faiblement.

Puis, avec plus de force :

— Toujours !

XIX

Le colonel avait une importante question à décider avec Sorieul, qu’il n’avait point encore osé aborder.

C’était celle de la direction de l’ambulance en son absence.

Sorieul en effet se considérait, de la meilleure foi du monde, comme le maître de la maison.

Il croyait avoir tout fait, et c’était avec une entière conviction, naïvement, sans aucune forfanterie, qu’il lui arrivait souvent de dire :

— Voici un arrangement qui m’a coûté fort cher, mais aussi je prétends qu’il est parfait. En pareille circonstance, fallait-il faire des économies ? Non, n’est-ce pas ? C’est ce que j’ai pensé. Certainement je suis pour les économies, mais encore faut-il qu’elles soient bonnes.

Comment dire à un homme aussi pleinement convaincu de l’importance de son rôle qu’il allait avoir quelqu’un au-dessus de lui dans cette maison, devenue la sienne ?

Et qui serait ce quelqu’un ?

Une petite fille de vingt ans.

Sa nièce, qu’il traitait toujours en enfant, son élève.

Heureusement le colonel commençait à bien connaître l’oncle de Thérèse et à savoir par quels côtés il fallait prendre ce caractère.

— Est-ce que, vraiment, vous partirez demain matin ? demanda Sorieul en suivant le colonel dans son cabinet de travail.

— Mais sans doute.

— Permettez-moi de vous dire que je trouve cela excessif. Quel raisonnement avez-vous fait pour me garder ici quand je voulais, comme Antoine, comme vous, comme Michel, aller aux avant-postes ?

— Quel raisonnement ?

— Oui, quel raisonnement ? Vous m’avez représenté, n’est-ce pas, que je pouvais rendre ici plus de services que là-bas, et je me suis laissé convaincre par cet argument dont je reconnaissais la justesse ; et cependant j’avais un extrême désir d’aller aux avant-postes et de voir les Allemands de près. C’était dans ce but que j’avais acheté ce revolver.

Il sortit de la poche de son habit son revolver, qu’il portait constamment sur lui.

— Qu’ai-je fait ? J’ai sacrifié mon désir personnel à l’intérêt général.

Eh bien ! en ce moment, laissez-moi vous dire, avec ma sincérité brutale, au risque de vous blesser, que vous sacrifiez l’intérêt général à des convenances particulières.

— Vous croyez ?

— C’est évident ; c’est un fait physiologique qui se passe en vous, et qui est facile à reconnaître dans ses causes et dans ses effets pour qui sait observer, et j’ai, vous le savez, cette prétention. On ne trompe pas un esprit rompu aux méthodes philosophiques. Voulez-vous que je vous dise votre cas, il est des plus simples. Vous ne vous fâcherez point, n’est-ce pas ?

— Vous savez bien que je ne me fâche jamais.

— Eh bien ! voici ce qui se passe en vous : vous sentez comme moi la nécessité de votre présence ici. Cela, vous ne le contestez pas, n’est-il pas vrai ? Je vous ai bien observé, et je vous citerais vingt faits, cent faits, qui prouveraient l’évidence de ce que j’avance, si vous souleviez la plus légère contradiction. En soulevez-vous une ?

— Non.

— Bien. Alors le fait m’est concédé. Je m’établis donc dessus victorieusement. Vous avez besoin ici, vous le reconnaissez, vous l’avouez, et cependant vous partez. Pourquoi ?

— Parce que j’ai pris un engagement que je dois tenir.

— Sans doute. Mais ce que je demande ce n’est pas que vous manquiez à cet engagement. Je ne suis point homme à demander rien de pareil, vous le savez. Je voudrais tout simplement que vous différassiez votre départ, ce qui est bien différent. Notez la distinction, elle est capitale. Vous persistez néanmoins dans votre résolution de départ. Pourquoi ? Vous voyez comment, de déduction en déduction, nous arrivons logiquement à la découverte de la vérité. Vous voulez partir, parce que vous avez senti l’odeur de la poudre ; comme un cheval de bataille qui entend la trompette, vous allez prendre votre rang. Voilà, voilà la vérité.

Le colonel ne pouvait pas entrer en explications avec Sorieul, il ne répliqua rien.

Mais celui-ci n’était pas homme à triompher silencieusement et à ne pas écraser un adversaire qu’il avait terrassé.

— Voulez-vous que je vous dise ce que je pense de cela ? fit-il du ton d’un juge qui rend un arrêt. Eh bien ! c’est qu’en vous le soldat l’emporte sur le citoyen. Notez que je ne vous en blâme pas ; je constate le fait, voilà tout, et même je reconnais volontiers qu’étant donnée votre éducation, et considérant le milieu dans lequel vous avez vécu, cela est logique. Vous avez subi l’influence militaire, qui a détruit en vous les principes naturels. Ce qui m’étonne seulement, c’est que cela se produise chez un Américain. C’est là une découverte qui me servira désormais pour juger les mœurs de votre pays.

Il ne déplaisait point au colonel de voir Sorieul se réjouir de sa découverte. Cette satisfaction, au contraire, avait du bon ; il est toujours plus facile de faire accepter une mauvaise nouvelle par un homme bien disposé, que par un mécontent.

— Quoi qu’il en soit, dit-il, je pars demain matin, et c’est pour régler ce départ, ou plus justement ce qui se passera ici après mon départ, que je vous ai prié de m’accompagner.

— Je vous écoute, mon cher Édouard, répondit Sorieul, qui n’était pas fâché d’avoir un moment de repos pour savourer son triomphe, et applaudir intérieurement chacun des arguments victorieux dont il venait de faire usage ; je vous écoute.

— Vous savez à quelle pensée j’ai obéi en organisant notre ambulance ? dit le colonel.

— À une pensée d’humanité ; vous avez voulu venir en aide à nos glorieux blessés.

— J’ai voulu aussi que cette ambulance vulgarisât en France un système que je crois excellent et en fît abandonner un qui me paraît condamné par les mauvais résultats qu’il a constamment donnés.

— En un mot, remplacer les hôpitaux permanents par des hôpitaux temporaires, lesquels ont cet immense avantage…

Sorieul allait attaquer le thème sur lequel il était habitué à exécuter ses variations ordinaires, mais le colonel lui coupa la parole en lui faisant doucement remarquer que ces avantages, il croyait les connaître.

— C’est juste, dit Sorieul, vous les connaissez parfaitement.

— Je voudrais maintenant que cette ambulance devînt un exemple dans un autre ordre d’idées.

— Je ne comprends pas.

— Je vais m’expliquer. Depuis quelques jours, nous avons entendu, n’est-il pas vrai ? toutes sortes de théories nouvelles sur le rôle de la femme pendant le siège. Il y a des gens qui ont proposé de former des bataillons d’amazones et qui ont rappelé l’exemple de Beauvais, de Saragosse et de Missolonghi. À Saragosse, les femmes ont eu une occasion de défendre leur ville qu’elles n’auront sans doute pas à Paris. Je ne suis donc pas pour les amazones. Mais cela ne m’empêche pas de penser ou plutôt cela me fait penser que les femmes peuvent rendre les plus grands services pendant ce siège, et des services égaux à ceux des hommes. Ainsi, pour ne pas m’égarer dans des considérations étrangères à mon sujet, pourquoi ne les emploierait-on pas plus activement dans les hôpitaux, auprès des malades et des blessés ? On confie les hôpitaux et les hospices aux hommes, pourquoi ? Est-ce que les hommes s’entendent aux choses du ménage, à l’ordre, à la propreté, à la direction d’une maison ?

— Moins bien que les femmes assurément.

— Eh bien ! alors, pourquoi ne pas remplacer partout où cela peut se faire les hommes par des femmes ? Voilà mon idée, celle que je veux appliquer ici. Notez qu’elle n’est pas nouvelle, et rappelez-vous la mission de miss Nightingale pendant la guerre de Crimée : rappelez-vous les hôpitaux organisés et dirigés par elle à Scutari et à Balaclava. Afin de frapper les esprits et provoquer l’exemple, comme je vous le disais tout à l’heure, je voudrais que Thérèse dirigeât notre ambulance. Que pensez-vous de cela ? Ne trouvez-vous pas que voilà une idée émancipatrice pour la femme ?

— Mais…

— Bien entendu Thérèse serait sous votre haute direction, vous resteriez près d’elle ; seulement, avec le tact qui vous caractérise, vous auriez soin de dissimuler votre influence, de sorte que pour tous ce serait Thérèse qui serait la maîtresse et la directrice ; Thérèse, votre nièce, votre élève.

Sorieul réfléchit un moment avant de répondre.

Cette proposition le prenait à l’improviste et le déroutait ; ce n’était point ce rôle amoindri qu’il croyait avoir à remplir.

Mais, après un premier mouvement de désappointement, il se laissa séduire et entraîner ; le colonel avait adroitement employé les mots qui pouvaient le toucher.

Eh ! oui, c’était là une idée émancipatrice : une jeune fille dirigeant une ambulance. Cette jeune fille, sa nièce, son élève. Lui en réalité le vrai maître, mais cachant son autorité avec tact.

Tout à coup il claqua des mains, et se levant dans un mouvement d’enthousiasme irrésistible :

— Sublime, magnifique ! s’écria-t-il ; positivement, mon cher, vous êtes un homme original et pratique. Votre idée amènera une révolution dans le monde, c’est moi qui vous le dis ; vous vous souviendrez un jour de ma prophétie. Thérèse est absolument la femme qui nous est nécessaire ; c’est mon élève, je vous réponds d’elle. Quant à moi, vous avez bien voulu rendre justice à mon tact ; vous verrez que je ne vous ferai pas mentir.

— Ainsi voilà qui est entendu : je remets mon autorité à Thérèse ; pour tout le monde, vous et moi exceptés, elle est la maîtresse, c’est elle qui commande, c’est elle qui dirige. Seulement, vous restez près d’elle et vous êtes… comment dirai-je bien ? vous êtes sa conscience.

— En un mot, son génie.

— Précisément.

Cette affaire terminée de cette heureuse façon, le colonel put s’occuper de toutes celles qu’il avait à régler avant son départ.

Jusqu’à une heure assez avancée dans la nuit, il écrivit des lettres et des instructions ; puis, quand il n’entendit plus de bruit dans l’hôtel et fut certain de n’être pas dérangé, il prit dans son bureau une feuille de papier timbré et dans la bibliothèque un code qu’il ouvrit au chapitre des dispositions testamentaires.

Ce n’était pas la première fois qu’il entrait en campagne, et jamais il n’avait pensé à faire son testament ; mais les conditions n’étaient plus les mêmes.

S’il était tué, c’était son oncle qui était son héritier ; puis, quand son oncle mourrait, Anatole et Thérèse héritaient de leur père.

Anatole héritier pour moitié de sa fortune, ah ! non, mille fois non !

Le code est d’une parfaite clarté dans les articles qui règlent les testaments ; mais, par peur de formalités qu’il ne connaissait pas, le colonel n’osa pas faire ce testament comme il aurait voulu, avec des legs pour des institutions, des établissements ou des personnes qui, à un titre quelconque, lui étaient chères.

Il se contenta de suivre les prescriptions de la loi, mot à mot.

L’article 970 dit que le testament doit être écrit en entier, daté et signé de la main du testateur, et qu’il n’est assujetti à aucune autre forme.

Il se conforma à ces exigences et il écrivit :

 

« Je donne, par ce testament, tout ce que je possède à ma cousine Thérèse Chamberlain.

« Paris, 16 septembre 1870.

« ÉDOUARD CHAMBERLAIN. »

 

Cela écrit, il relut le code et son testament.

Il lui parut qu’il n’avait rien oublié.

Cependant, comme cela était un peu sec, il voulut y joindre une lettre.

 

« Ma chère Thérèse,

« Vous trouverez ci-joint mon testament.

« Si je suis tué dans cette guerre, ce qui, à dire vrai, ne me paraît pas probable, mais enfin ce qui est possible, je vous prie d’accepter ma fortune, que, vivant, je vous aurais demandé de partager avec moi, en devenant ma femme.

« Car je vous aime, chère Thérèse, et si je ne vous ai pas avoué mon amour en vous demandant votre main, cela tient à des circonstances que votre père vous expliquera.

« Aujourd’hui, au moment de m’éloigner, je veux vous donner ma dernière pensée, et vous dire que, tout le temps que durera mon absence, mon esprit et mon cœur seront avec vous.

« Si je reviens, ma première parole sera une parole d’amour.

« Si je ne reviens pas, ma dernière parole aura été une parole d’amour.

« Je vous aime ; ma vie désormais sera dans ces trois mots, qu’elle soit longue ou qu’elle soit brusquement abrégée.

« J’aurais voulu, dans mon testament, inscrire quelques legs, mais je m’en remets à vous pour distribuer une part de ma fortune, le quart, si vous le voulez bien, entre les institutions utiles de la France et de mon pays natal. Pour faire cette attribution, vous n’aurez qu’à vous inspirer de mes idées, et, tout bien réfléchi, ce m’est une satisfaction de penser qu’elle se fera par votre main.

« Adieu, chère Thérèse, et encore une fois la dernière peut-être, recevez l’assurance de la profonde tendresse et de l’amour de votre ami, de votre mari.

« ÉDOUARD CHAMBERLAIN. »

 

Il mit la lettre et le testament dans une enveloppe qu’il cacheta, puis il se coucha gaiement.

Peut-être ne trouverait-il pas un lit de sitôt, il fallait profiter de cette dernière nuit.

Et il en profita.

Cependant il ne fut pas nécessaire de le réveiller.

À six heures, il était levé, et, laissant de côté ses vêtements habituels, il endossait l’uniforme des volontaires : le pantalon à bandes rouges, la vareuse et le képi. Ayant décidé lui-même l’équipement, il avait voulu qu’il se rapprochât autant que possible de celui de la garde nationale : seulement il avait tenu à ce qu’il fût plus solide et plus confortable : le drap de l’étoffe était de première qualité, les chemises de flanelle remplaçaient la toile ou le coton, des bottes étaient substituées aux souliers, enfin une ceinture de laine s’enroulait par-dessus la vareuse.

Comme il achevait d’enrouler cette ceinture, Horace entra dans sa chambre.

Il était vêtu, comme son maître, du pantalon à bandes rouges et de la vareuse.

Le colonel le regarda un moment étonné.

— Eh bien ! qu’est-ce que c’est ce que ce costume ?

— C’est celui du bataillon.

— Où l’as-tu eu ?

— Je l’ai commandé et payé de mon argent.

— Et pourquoi faire ?

— Voyons mon colonel, ce n’est pas possible, n’est-ce pas, ce que vous m’avez dit ? Vous n’allez pas me laisser ici quand vous partez ?

— Qu’est-ce que je t’ai demandé ?

— Je sais bien, et je vous avais promis ; mais je ne peux pas, non, je ne peux pas vous laisser partir. Qui est-ce qui a été près de vous dans vos campagnes ? Horace. Et vous voulez maintenant qu’il vous abandonne ? Non, vous ne ferez pas cela !

Si Horace riait facilement, il pleurait de même ; ses yeux s’étaient emplis de larmes et toute sa physionomie portait l’empreinte d’un violent chagrin.

— Veux-tu m’être utile ? demanda le colonel ; veux-tu chercher ta propre satisfaction ou la mienne ?

— La vôtre.

— Eh bien ! il faut que tu restes ici ; je te confie la garde de ma cousine, tu veilleras sur elle et tu ne la quitteras pas. Songe qu’elle va, elle jeune fille, vivre au milieu de soldats ! Tu dois être sans cesse à ses côtés. Tu me comprends ? Ce n’est pas un ordre que je te donne, c’est un service que je te demande : me le refuseras-tu ?

— Et si vous êtes blessé ?

— Veux-tu bien ne pas dire de bêtises comme cela ? D’ailleurs, si je suis blessé, je me ferai rapporter ici et tu me soigneras. Quitte cet uniforme.

Il fallut bien qu’Horace se résignât.

Quand le colonel descendit dans la salle à manger, il trouva Thérèse qui l’attendait ; elle avait fait servir un déjeuner froid.

— Vous avez déjà commencé à remplir vos devoirs de maîtresse de maison, je vous remercie. J’allais vous faire prier de descendre ; je suis heureux de vous trouver ici, car j’ai ceci à vous remettre.

Disant cela, il lui remit l’enveloppe qu’il avait préparée dans la nuit.

Et comme elle le regardait, se demandant ce qu’elle devait faire de cette enveloppe :

— Serrez cela avec soin, dit-il, il y a là-dedans des papiers importants que je vous confie. Si… mon Dieu ! il faut tout prévoir, si je ne revenais pas, vous ouvririez cette enveloppe et vous liriez ces papiers. Seulement ne les lisez pas avant, je vous prie.

Puis comme il la voyait tremblante d’émotion :

— C’est la recommandation de Barbe-Bleue partant en voyage, dit-il avec un sourire.

À ce moment, Antoine, Sorieul et Denizot entrèrent dans la salle à manger ; Antoine, lui aussi, avait revêtu son uniforme.

On se mit à table, mais le colonel remarqua que Thérèse ne mangeait point ; pour lui il déjeuna joyeusement et de bon appétit, ne prêtant qu’une oreille distraite aux discours que Sorieul lui adressait sur l’hygiène du soldat en campagne.

Le moment du départ était arrivé.

— Mon brave Denizot, dit le colonel en donnant une poignée de main au manchot, j’ai un service à vous demander, c’est de nous servir de courrier ; vous avez de bonnes jambes, quoique boitant un peu.

— Un peu, excusez du peu.

— Enfin vous marchez bien ; voudrez-vous, toutes les fois que cela sera possible, m’apporter une note que ma cousine m’enverra sur notre ambulance ; vous lui rapporterez ma réponse.

— C’est entendu, comptez sur moi ; au moins j’aurai le plaisir de vous voir.

Pendant que le colonel adressait cette demande à Denizot, Antoine embrassait sa fille, qui se tenait auprès de la porte.

Le colonel, ayant bouclé son sac, et passé la bretelle de son fusil sur son épaule, était arrivé devant Thérèse.

Elle lui tendit la main.

Mais il ne la prit point.

— Comment, dit-il, vous allez laisser partir votre cousin sans l’embrasser ?

Un flot de sang empourpra son visage ; elle fit cependant un effort pour ne pas détourner la tête, essayant de tenir les yeux levés sur les siens, mais son regard était agité par une étrange mobilité.

Il se pencha vers elle.

Alors vivement elle l’embrassa au front, et recula de deux pas, sans doute pour qu’il ne pût pas lui rendre ce baiser.

Mais en eût-il eu le désir qu’il en eût été empêché par Sorieul qui lui avait pris le bras.

— Ceux qu’il faudrait applaudir, disait-il, ce sont ceux qui restent ; je vous envie, vous qui allez faire l’histoire.

— En route mon oncle, dit le colonel.

Puis cherchant une dernière fois le regard de Thérèse :

— Au revoir, ma cousine, je ne dis pas à bientôt, mais au revoir.

Une heure après, ils arrivaient place de la Bastille, et de loin ils voyaient quelques hommes de leur bataillon qui étaient déjà rassemblés.

À ce moment, Antoine fut arrêté par un de ses amis, et le colonel continuant son chemin, arriva auprès de ces nouveaux camarades.

Comme il ne les connaissait point, il s’adossa contre un arbre.

Il était là depuis quelques minutes, lorsqu’un sergent s’approcha de lui.

— Qu’est-ce que vous faites-là ? demanda le sergent.

— Vous voyez, j’attends.

— Tâchez donc de prendre une autre tenue ; vous n’êtes pas encore parti et vous vous appuyez contre cet arbre, comme si vous étiez éreinté.

Il se redressa, et portant la main à son képi en faisant le salut militaire :

— Oui, mon sergent, dit-il.

XX

À Mademoiselle Thérèse Chamberlain,

rue de Courcelles,

Paris.

« Bois de Vincennes, 21 septembre 1870.

« Ma chère cousine,

« Ce brave Denizot a-t-il pu, selon sa promesse, se mettre en route pour nous chercher ? Je n’en sais rien : mais, ce qu’il y a de certain, c’est que nous ne l’avons pas vu.

« À cela il n’y a rien d’étonnant, car depuis notre départ de Paris, nous ne sommes guère restés en place, et, avec le désarroi qui règne partout, je comprends très bien qu’il lui ait été impossible de nous trouver.

« S’il a couru après nous, le pauvre garçon doit être bien fatigué, car nous n’avons pas eu le temps de nous arrêter, et c’est là ce qui vous expliquera que je ne vous aie pas encore donné de nos nouvelles.

« Tout d’abord, soyez rassurée : ces nouvelles, pour ceux à qui vous vous intéressez, sont aussi bonnes que possible. Votre père, Michel et moi-même nous allons bien.

« Je profite d’un moment de repos pour vous écrire cette lettre, comptant sur un heureux hasard, à défaut de Denizot, pour vous la faire parvenir.

« Je dois vous dire, tout d’abord, que je suis très satisfait de la tenue de mes camarades. Je crois que ce sont de braves gens et que Michel, ainsi que mon oncle, ont fait de bons choix.

« Ç’a été, je vous l’avoue, avec une certaine inquiétude que j’ai abordé notre bataillon, me demandant comment des hommes réunis depuis si peu de temps allaient débuter dans la carrière militaire.

« Heureusement, il y a parmi nous un certain nombre de vieux soldats, et ceux de nos hommes qui n’ont pas servi se modèlent sur ceux qui ont passé par le régiment.

« Cela a été sensible pour moi dès la première heure de notre réunion.

« Mon oncle a eu la bonne idée de me faire incorporer dans sa compagnie ; lorsque nous nous sommes alignés, j’ai voulu tout naturellement me placer près de lui.

« Mais mon oncle m’a donné un voisin qui n’avait jamais tenu un fusil entre ses mains et qui n’avait jamais marché au pas ; de l’autre côté, j’avais un second voisin dans le même cas.

« Si bien que, quand nous nous sommes mis en marche, ceux qui ne savaient pas ce qu’ils avaient à faire ont pris exemple sur ceux qui savaient manœuvrer. Pour mon compte, j’étais flanqué de deux voisins qui répétaient de leur mieux tous mes mouvements. Je crois que si je m’étais mouché d’une certaine manière, ils se seraient mouchés comme moi.

« Quant à Michel, qui a été soldat, il est parfaitement à son aise à la tête de son bataillon, et il nous commande comme s’il n’avait fait que cela toute sa vie, d’une bonne voix résonnante que tout le monde entend, avec un air calme et résolu qui doit donner du courage à ceux dont le cœur bat un peu trop vite ; je crois que nous avons en lui un excellent commandant, et je suis heureux de vous le dire après l’avoir vu à l’œuvre.

« Nous avons aussi six bons clairons qui savent sonner et qui font du bruit comme s’ils étaient quinze.

« Aussi, bien commandés, bien enlevés par nos clairons, nous n’avons pas trop mal défilé, et ceux qui étaient sur les trottoirs pour nous voir monter le faubourg Saint-Antoine n’ont pas dû avoir trop mauvaise opinion de nous. Ce qu’on disait, je n’en sais rien ; mais l’on ne se moquait pas, ce qui est beaucoup avec des Parisiens.

« Où allions-nous ? Je l’ignorais.

« On nous arrêta au milieu du bois de Vincennes, où l’on nous fit faire halte à côté d’autres troupes arrivées là avant nous.

« Pendant la première heure, on ne dit rien : on était bien aise de se reposer, et ; bien que la course ne soit pas longue de la Bastille à la pyramide de Vincennes, il y avait plusieurs de nos hommes qui, n’étant pas habitués au sac et au fusil, éprouvaient déjà une certaine lassitude et n’étaient pas fâchés de faire halte.

« Mais la halte se prolongeant, on commença à murmurer.

« — Est-ce qu’on allait rester là ?

« — Pourquoi ne nous conduisait-on pas au-devant des Prussiens ?

« — C’était pour arrêter les Prussiens qu’on s’était mis en route, et non pour venir se promener dans le bois de Vincennes.

« Je commençai à voir que ce n’était pas seulement par les jambes et par les bras que mes camarades n’étaient pas des soldats.

« Mais ce qui avait été murmures tout d’abord se changea en clameurs quand l’ordre vint de nous établir dans des baraques élevées sur ce terrain.

« — Ce n’était pas la peine de quitter Paris.

« Notre commandant (c’est Michel que je désigne et désignerai désormais ainsi) me fit appeler : je le trouvai dans une petite baraque avec deux de nos capitaines auprès de lui et mon oncle.

« C’était d’une sorte de conseil de guerre qu’il s’agissait.

« Le commandant me dit que, voulant mettre à profit mon expérience de la guerre, il me priait d’assister à la réunion et de donner franchement mon avis.

« Il avait été trouver le général sous les ordres duquel nous étions placés et il lui avait demandé quelles étaient ses intentions à notre égard.

« Le général l’avait interrogé et, en apprenant comment et depuis quand nous étions organisés, il lui avait répondu que ce que nous avions de mieux à faire, c’était de rester aussi longtemps que possible dans ce campement pour nous exercer.

« À cette communication, je répondis que le général me paraissait sage et que c’était-vraiment folie d’envoyer au-devant de l’ennemi des gens dont plusieurs ne savaient même pas tenir un fusil ; qu’il fallait pour former des soldats exercer non seulement leurs bras et leurs jambes, mais encore leur moral ; qu’il n’était pas naturel de marcher contre des canons qui vomissaient la mort ou de se tenir immobiles sous une pluie d’obus, qu’on n’arrivait à cela que par une éducation progressive.

« On me laissa terminer mon discours ; mais je vis qu’il avait produit le plus mauvais effet sur les deux capitaines, qui se demandaient assurément si j’avais fait cet apprentissage des obus et si je n’étais pas un colonel en chambre ou d’antichambre.

« Mon oncle me soutint, le commandant parut hésitant ; mais finalement les deux capitaines l’emportèrent en disant que rien ne serait plus mauvais pour le moral de nos hommes que d’arrêter notre élan.

« Il fut donc décidé que le commandant et les deux capitaines retourneraient auprès du général et insisteraient pour qu’on nous employât, aussitôt que possible, d’une façon active.

« En attendant, je fus désigné par le sort pour remplir les fonctions de cuisinier, et je ne m’en acquittai pas trop mal, si j’en juge par les compliments de mes camarades.

« Il y avait autrefois dans la vie militaire un moment désagréable pour certaines personnes, c’était celui du repas, quand il fallait plonger sa cuiller dans la gamelle commune ; heureusement, nous avons chacun notre gamelle et nous pouvons manger notre soupe plus ou moins proprement, sans porter préjudice à l’appétit de notre voisin.

« Manger, dormir, marcher, se battre, l’existence du soldat en campagne tient dans ces quatre mots. Nous avions mangé, nous n’avions plus qu’à dormir. Au moins je le croyais, et c’était une tâche assez difficile pour des gens qui étaient habitués à passer la nuit dans leur lit et qui se trouvaient couchés sur des planches ou sur la terre. Il en est de dormir comme de marcher ou de se battre, il faut un apprentissage. On dormait tant bien que mal, plutôt mal que bien, quand on nous réveilla.

« Il fallait partir ; le général avait consenti à employer tout de suite notre élan.

« On charge les armes.

« Nous voilà en marche, il est deux heures du matin.

« Où allons-nous ? Un colonel a le droit de poser une pareille question ; un soldat va où ses chefs le conduisent.

« Cependant mon oncle, qui reçoit les confidences de notre commandant, m’apprend que dans la journée des éclaireurs à cheval, exécutant une reconnaissance, ont eu un engagement avec des hussards prussiens, et qu’on nous envoie fouiller le terrain compris entre la Marne et la Seine.

« Mes camarades sont heureux de marcher au feu : pour moi, je ne suis nullement rassuré. Que va-t-il se passer, si nous sommes salués par un coup de fusil, un seul ? Il fait nuit ; le silence emplit le bois, troublé seulement par le bruit de nos pas ; dans l’obscurité, les arbres prennent des formes fantastiques. Je sais, par expérience, ce que sont les effarements de l’ombre.

« Nous avançons en assez bon ordre et, après avoir traversé le village de Charenton, nous passons la Marne ; au loin l’on aperçoit les lumières de Paris. Ce signe de vie rend la parole à ceux qui, depuis le départ, gardaient un silence plein de réflexions.

« Mais le pont est bien vite passé, et de nouveau nous entrons dans l’ombre et dans le silence.

« Nous avons avec nous deux compagnies de ligne ; pendant qu’elles suivent la grande route, nous tournons à gauche et nous prenons des chemins qui longent la Marne.

« Nous avançons lentement ; on parle peu et à voix basse ; il semble que la Marne était la frontière, et que, la rivière passée, nous sommes en pays ennemi. En réalité, ne pouvons-nous pas, d’un instant à l’autre, nous trouver en présence de cet ennemi ?

« Jusqu’au matin, nous continuons d’avancer, mais sans faire beaucoup de route ; les yeux tâchent de percer l’obscurité. On s’arrête pour écouter : on ne voit rien, on n’entend rien ; pas une fenêtre qui s’ouvre sur notre passage, pas un chien qui nous salue de ses aboiements, pas un coq qui chante. On est dans le pays des morts ; les maisons, les étables sont désertes ; gens et bêtes, tout a fui devant l’invasion. On frappe aux portes, personne ne répond. Où sont les Prussiens ?

« Cependant une lueur blanche emplit le ciel du côté de l’Orient, c’est le jour qui va venir. Mais la lumière douteuse du matin donne aux choses qui nous entourent des formes encore plus capricieuses qu’elles n’en avaient dans la nuit : un léger brouillard flotte sur les buissons, les grandit et les anime.

« Un coup de fusil éclate brusquement dans le silence, il est aussitôt suivi d’une fusillade à peu près générale.

« Qui a tiré ? sur qui a-t-on tiré ? On n’en sait rien, et chacun tire parce qu’il a entendu tirer, droit devant lui, sans viser ; on charge et on décharge son fusil avec frénésie, on ne recule pas ; il est vrai que personne ne tombe, et l’on tire toujours.

« Au bout de quelques minutes, les officiers, allant d’homme en homme, font entendre leur voix et parviennent à arrêter le feu.

« On se regarde : personne n’est mort, personne n’est blessé.

« On s’explique, et l’on trouve celui qui a tiré, le premier : il a tiré parce qu’il a vu un uhlan qui l’ajustait. Il est sûr de l’avoir touché, le uhlan est tombé à la renverse.

« On cherche le uhlan à l’endroit où il a dû tomber, et l’on trouve un gros saule percé de balles.

« Tout le monde, bien entendu, ne croit pas au saule. Sans doute, il y a un saule frappé de balles ; mais, derrière ce saule, il y avait un uhlan, et ceux qui ont tiré avec conviction cherchent aussi avec conviction leur uhlan.

« Mais cette fausse alerte n’a rien de grave : en réalité, personne ne s’est sauvé, et, dans des circonstances pareilles, j’ai vu des hommes, plus vieux soldats que nous ne sommes, leur coup de fusil tiré, jeter leurs armes pour courir plus vite. On n’a pas jeté ses armes, on est resté en place : cela me donne bon espoir pour l’avenir.

« Nous nous remettons en marche. Le jour se lève et nous montre la plaine déserte : pas de Prussiens, pas de Français non plus ; nous sommes les seuls êtres vivants dans ces riches campagnes hier pleines de mouvement et d’activité.

« Après avoir longtemps côtoyé la rivière, nous nous rapprochons de la grande route et rejoignons une des compagnies de ligne, avec laquelle nous arrivons à un plateau d’où la vue s’étend au loin sur une vaste plaine que ferment, à une assez grande distance, des collines boisées. Ce plateau est celui de Montmesly, ces collines sont celles de Boissy-Saint-Léger.

« Nos regards s’étendent jusqu’à ces collines, et nous n’apercevons pas d’ennemis ; mais, sur la route qui court devant nous, nous voyons des voitures, des charrettes et des groupes de gens qui se dirigent en toute hâte vers Paris : les chevaux galopent, les gens marchent à grands pas.

« Les voilà ! crient les gens de la première voiture qui passe.

« Et ils fouettent leur cheval, sans vouloir s’arrêter ; ils sont affolés, éperdus par la peur.

« On barre la route et on arrête de force la charrette qui suit : il faut que, bon gré, mal gré, les gens qui y sont entassés répondent :

« — Les Prussiens ont couché à Boissy-Saint-Léger, ils arrivent.

« Et le cheval repart au galop.

« Cependant un brave homme, qui ne se hâtait pas trop et qui marchait chargé d’un panier dans lequel il portait des pots de fleurs qu’il rentrait à Paris, veut bien causer un peu plus longuement.

« En nous apercevant, il laisse même paraître un geste de satisfaction.

« À la bonne heure ! mes enfants, dit-il aux soldats de la ligne ; je vois donc des pantalons rouges ; ça réjouit le cœur ! Les Prussiens me suivent ; ils ont couché cette nuit, au nombre de cinquante au moins, dans ma petite maison, brisant tout, dévastant tout : je n’ai pu sauver que ces pots de fleurs. Arrêtez-les, vous êtes en bonne position, tapez dessus.

« Mais nous n’avions pas l’ordre sans doute de taper dessus, car nous reprîmes la route que nous venions de parcourir.

« Ce fut seulement quelques heures plus tard que cet ordre nous arriva.

« Après avoir marché en avant, puis marché en revenant sur nos pas, on nous fit de nouveau marcher en avant pour éclairer une colonne qui voulait tenter une reconnaissance offensive.

« Cette fois l’heure de la bataille avait vraiment sonné, et ce n’était plus contre des saules qu’il fallait tirer.

« Comment allaient se comporter nos camarades ?

« Arrivés sur les hauteurs que nous venions de quitter quelques heures auparavant, nous trouvâmes un grand changement dans cette plaine qui nous avait paru déserte : au milieu des bouquets d’arbres, sur la route et dans la plaine, on aperçoit confusément des troupes d’infanterie, dispersées çà et là, des batteries d’artillerie galopant à travers les champs, et la cavalerie, qui marchait en tête, se replie sur le corps d’armée qu’elle précédait.

« Placés sur un terrain qui s’en allait en descendant, nous aurions été dans une admirable position pour voir le combat ; mais nous avions autre chose à faire qu’à voir.

« Bientôt une batterie d’artillerie vient prendre position : derrière nous et ouvre le feu ; des bois qui nous font vis-à-vis, au delà de la plaine, les Prussiens répondent.

Les obus passent et sifflent par-dessus nos têtes, la fusillade s’engage entre les tirailleurs.

« Et les tirailleurs étaient nous, nous parmi lesquels se trouvaient des gens qui n’avaient jamais entendu les obus siffler, et qui avaient tiré leur premier coup de fusil dans la nuit même, sur notre fameux saule.

« Il faut avouer qu’il se produisit un certain effarement, et un obus ayant éclaté à une vingtaine de mètres devant nous, plus d’un se jeta à terre.

« Mais notre commandant était resté debout.

« — Allons, mes amis, ce n’est rien, cria-t-il.

« D’autres, aussi, parmi lesquels se trouvait mon oncle, n’avaient pas baissé la tête, et ils excitaient ceux qui avaient été surpris.

« Un autre obus éclata derrière nous, à courte portée, cependant sans tuer ni blesser personne.

« Mais à la guerre rien n’est plus fâcheux qu’un bruit qui vous surprend par derrière, et l’on peut presque dire que le soldat qui tourne la tête pour voir ce qui lui arrive dans le dos est à moitié démoralisé.

« S’il y avait eu un moment d’émotion au premier obus, il y eut une panique au second.

« Par bonheur, un long mur se trouvait là, derrière lequel ceux qui avaient les nerfs trop fortement ébranlés purent se mettre à l’abri.

« Ce n’est pas ce qu’on peut appeler de la lâcheté, mais de la surprise : ce que j’avais craint, hélas ! se réalisait ; on avait voulu marcher au feu, sans savoir ce que c’était que le feu.

« Notre commandant, quelques officiers, votre père coururent à eux.

« Pendant ce temps, la position devenait critique ; car l’ennemi s’apercevant que les tirailleurs avaient lâché pied, pouvait marcher sur l’artillerie.

« Un soutien nous fut envoyé, et peu à peu nos camarades revinrent prendre leur place, le mouvement nerveux était calmé ; ils revenaient un peu honteux, mais résolus cette fois.

« Jusqu’à la fin de l’engagement, c’est-à-dire pendant près de deux heures, nous gardâmes notre position.

« Je ne saurais vous dire, ma chère Thérèse, combien je suis heureux de cette première expérience. Nos hommes sont de braves gens qui deviendront de bons soldats ; et encore deux ou trois épreuves pareilles et ils ne baisseront pas plus la tête que ne l’ont baissé notre commandant et votre père.

« Il paraît que le but que se proposaient nos généraux n’était pas d’arrêter le passage de l’ennemi (ce qui, laissez-moi vous le dire, est bien regrettable ; car en engageant plus de troupes, on aurait, je crois, obtenu ce résultat d’une importance capitale). On nous donna l’ordre de battre en retraite, et, à six heures du soir nous reprenions notre campement dans le bois de Vincennes.

« Tel a été notre premier combat, duquel ceux que vous aimez sont sortis sains et saufs. Notre bataillon n’a eu que cinq blessés que j’aurais bien voulu vous envoyer ; mais cela m’a été impossible, car je n’avais pas le temps de m’occuper du service d’ambulance. Si j’avais quitté le feu, n’aurait-on pas pu dire justement que je n’avais pas fait mon apprentissage des obus ?

« Le lendemain de cette expédition, nous avons été envoyés à Joinville, où nous nous sommes établis dans les jardins qui bordent la Marne, et dans la journée nous avons échangé des coups de fusil avec l’ennemi par-dessus la rivière.

« Cette fois il n’est pas venu tomber d’obus devant ou derrière nous, et tout s’est très bien passé ; d’ailleurs, abrité derrière des murs, nos hommes étaient dans les meilleures conditions pour s’aguerrir au feu, et ils ont conservé tout leur calme, s’appliquant à tirer de leur mieux.

« Dans la nuit d’hier, nous avons fait une petite expédition le long de la Marne, et après une fusillade assez vive, mais peu dangereuse, – car on tirait au hasard, faisant plus de bruit que de mal, – nous avons obligé l’ennemi à abandonner son poste et à repasser rapidement la rivière.

« C’était votre père qui nous guidait, et, comme il connaît admirablement cette contrée qu’il a parcourue si souvent la nuit, nous n’avions pas à craindre de nous égarer.

« On peut dire que c’est à lui que revient le succès de cette expédition.

« Nous voici maintenant revenus à notre campement, d’où je vous écris cette longue lettre.

« Allons-nous y rester ?

« On nous dit qu’il est question de faire rentrer toutes les troupes dans Paris.

« Est-ce possible ?

« On craint, paraît-il, une attaque de vive force sur ce plateau de Vincennes, où l’ennemi aurait grand intérêt à s’établir, et, comme on a peu confiance en nous (nous et les autres troupes), on pense à nous faire replier sur Paris, abandonnant ainsi les redoutes de Gravelle et de la Faisanderie, qui ne sont pas encore armées.

« Je ne peux croire que nos généraux soient si prudents, et j’espère quand même qu’on nous permettra de nous défendre, alors que la défense est si facile et que la retraite aurait des conséquences si désastreuses.

« Envoyez-nous donc Denizot sur le plateau de Vincennes, et, avec un peu de persévérance, il a chance de nous trouver là ou dans les environs.

« Je ne saurais vous dire combien je suis impatient d’avoir de vos nouvelles, et je serai vivement reconnaissant à Denizot de tout ce qu’il entreprendra pour calmer cette impatience.

« Il faut se rendre à l’appel, et malgré tout je dois vous quitter.

« Je ne peux plus ajouter qu’un mot, c’est pour vous assurer de la tendre affection de votre ami, de votre cousin,

« ÉDOUARD CHAMBERLAIN. »

XXI

À Monsieur Édouard Chamberlain.

Paris, 24 septembre.

« Mon cher cousin,

« Votre lettre, datée du 21, m’arrive ce matin seulement.

« Je n’ai pas besoin de vous dire, n’est-ce pas, avec quelle joie je la reçois et la lis ?

« Depuis neuf jours que vous êtes partis, nous étions sans nouvelles, car je ne peux pas appeler nouvelles les quelques renseignements que Denizot nous apportait, renseignements contradictoires d’ailleurs et sans aucune valeur, puisque dans ses voyages il n’avait pas pu vous voir.

« Quand je lui ai dit ce matin que j’avais une lettre de vous, il s’est arraché les cheveux. Une lettre ! Et il ne l’avait pas apportée ! Je suis bien certaine que celle-ci vous sera remise, et que n’importe comment il vous trouvera, dût-il rester jusqu’à ce moment sans manger et sans dormir.

« Ce n’était pas seulement l’absence de nouvelles directes et précises de vous qui nous tourmentait, c’était encore ce que nous apprenions par les journaux ou par les rumeurs qui arrivaient jusqu’à nous.

« Car nous savions qu’on se battait autour de Paris, et nous savions aussi que vous aviez pris part au combat du 17, aux environs de Créteil.

« On parlait de morts et de blessés en grand nombre, sans pouvoir dire quels régiments avaient fait le plus de pertes.

« Jugez de mes angoisses.

« Mon oncle, qui heureusement a des connaissances partout, parvint à voir quelques-uns des blessés de votre combat, et il sut d’une manière à peu près certaine que nous n’avions rien à craindre pour cette fois.

« Mais nous n’étions pas plutôt rassurés de ce côté que de nouvelles inquiétudes vinrent s’abattre sur nous.

« Nous avions été avertis qu’une affaire se préparait au sud de Paris et le matin, Horace était parti avec les voitures de l’ambulance pour Montrouge.

« Votre bataillon devait-il prendre part au combat ? Nous n’en savions rien.

« La veille au soir, Denizot avait appris à Vincennes que vous étiez partis pour une expédition, sans qu’on pût lui dire de quel côté vous vous étiez dirigés.

« Il fallait attendre.

« Tout le personnel de l’ambulance était à son poste.

« Pour moi, j’étais dans la lingerie, mais les bandes que je roulais tremblaient dans mes mains.

« Vers une heure, on vint nous dire que tout était perdu. On avait vu des zouaves se sauver en hurlant dans les rues de la rive gauche, les Prussiens les suivaient, avant le soir ils seraient maîtres de Paris.

« À deux heures, la première voiture d’ambulance arriva, apportant deux blessés : l’un, grièvement à la jambe ; l’autre, à la main. Il fallut s’occuper de ces malheureux.

« Cependant je ne pus pas m’empêcher de leur adresser une question, non à celui qui avait la jambe cassée, – il souffrait trop pour que j’eusse la cruauté de l’interroger, – mais à celui qui était blessé à la main.

« — Où avez-vous reçu cette blessure ?

« — À Châtillon.

« — Les Volontaires de Paris étaient-ils avec vous ?

« Mais il ne connaissait pas les Volontaires de Paris, il n’avait vu que des régiments de ligne et de la mobile.

« J’étais folle de vouloir faire parler ce pauvre garçon, qui évidemment ne pouvait savoir que ce qu’il avait vu, et encore !

« Horace rentra dans la soirée avec les deux autres voitures, ramenant aussi deux blessés en bien mauvais état.

« Il nous rassura sur votre bataillon en nous affirmant qu’il n’avait pas été engagé ; il avait parlé à un officier de l’état-major et il savait quelles troupes avaient pris part à l’action ; toutes troupes de ligne et un bataillon de mobiles.

« Ne soyez pas surpris du petit nombre de blessés qui nous a été amené après ce combat, qui, hélas ! a dû être très meurtrier ; toutes les routes étaient encombrées de voitures sur lesquelles on avait arboré le drapeau à la croix rouge. Chacun voulait avoir son blessé, et on se les disputait, on se les arrachait pour ainsi dire.

« Horace qui, vous le savez, ne perd jamais le sentiment des choses drôles, dit que c’était un spectacle curieux.

« — Venez avec moi, disaient ceux-ci ; vous aurez du bon bordeaux.

« — Venez chez moi, disaient ceux-là ; vous serez dans une bonne maison.

« Et chacun faisait ses offres de services devant sa voiture.

« Sur nos quatre blessés, Horace n’en eut qu’un seul de bonne volonté, celui qui a reçu une balle dans la main ; les trois autres, frappés aux jambes, ont été ramassés par les brancardiers et emportés, sans avoir la possibilité de choisir leur ambulance.

« Aussitôt après le pansement de mes blessés, je suis entrée dans leur tente et je suis restée avec eux une partie de la journée.

« Ils m’ont conté leurs affaires, et j’ai écrit des lettres pour eux.

« Il fallait voir comme ils étaient heureux ! Ce sont de braves garçons, tous pleins de cœur et de bons sentiments.

« L’un est de Paris, les autres sont de la province ; ils appartiennent à différents régiments.

« Celui de Paris, – c’est le plus sérieusement blessé, et il est possible qu’on lui coupe la jambe aujourd’hui ou demain, – n’a pas voulu que j’écrive pour lui. Il a fini par me donner l’explication de cette résistance : il était le soutien de sa mère et de quatre autres frères et sœurs, trop jeunes pour travailler. Quel coup pour la pauvre mère que cette lettre !

« C’est parole par parole que je lui ai arraché son histoire ; alors j’ai compris ce qu’il désirait ; je lui ai promis d’aller moi-même porter cette triste nouvelle à sa mère.

« Si vous aviez vu sa joie.

« Puis je lui ai dit encore que l’homme généreux qui avait établi cette ambulance voulait que les malades qu’il recevait trouvassent chez lui tout ce qui pouvait assurer leur guérison, aussi bien physiquement que moralement. De sorte qu’il ne devait pas se tourmenter pour sa mère ; si elle était dans le besoin, je prenais l’engagement de lui venir en aide. Il devait donc n’avoir d’autre souci que sa guérison.

« Ai-je bien fait ?

« Il me semble que vous m’approuverez et que vous me direz que j’ai agi d’après votre inspiration. En tout cas, si je me suis trompée, il faut que je dise pour ma défense que je n’ai point regardé votre portrait. Ce n’était pas possible ; j’étais penchée sur le lit de ce pauvre garçon, dont les yeux fiévreux ne me quittaient pas.

« Dans la journée les nouvelles nous sont arrivées sur le combat de la veille un peu moins effrayantes.

« Et le gouvernement lui-même a pris soin de nous rassurer ; il paraît que si notre aile droite s’est retirée avec une regrettable précipitation, cela n’a pas empêché nos troupes de se concentrer définitivement dans Paris, et d’obtenir des résultats considérables.

« J’aurais voulu accomplir ma promesse et aller voir la mère de notre blessé, mais il m’a été impossible de le faire aussitôt, et j’ai dû attendre deux jours.

« D’ailleurs j’avais en outre une trop bonne raison pour différer cette démarche : on devait décidément lui couper la jambe et je voulais pouvoir dire à la pauvre femme comment son fils avait supporté cette opération.

« C’est avant-hier qu’il a subi cette amputation qui a très bien réussi, et c’est hier seulement que j’ai fait ma visite rue des Lions-Saint-Paul, où demeure sa mère.

« J’avais demandé à Mme Bénard de venir avec moi, et elle avait bien voulu m’accompagner.

« Tout ce que le pauvre garçon m’avait dit était parfaitement vrai, mais il avait atténué la vérité plutôt qu’il ne l’avait exagérée ; il s’était engagé, et depuis son départ sa mère, n’ayant plus de travail, était tombée dans une effroyable détresse ; peu à peu elle avait vendu les différentes pièces de son mobilier pour manger, et, n’ayant plus rien à vendre, on ne mangeait plus, ni les enfants ni elle.

« Alors je me suis rappelé vos recommandations, et Mme Bénard et moi nous sommes allées chez un marchand où nous avons acheté des lits, des matelas, du linge, des couvertures, et nous avons fait porter le tout rue des Lions-Saint-Paul, devant nous.

« Puis j’ai dit à la pauvre femme que j’étais chargée, par une personne généreuse, de secourir ceux qui étaient dans le besoin, et que jusqu’au jour où son fils pourrait travailler, elle recevrait cinq francs par jour, qu’elle toucherait toutes les semaines en venant voir son fils.

« Cinq francs, c’est peut-être beaucoup, d’autant mieux que nous avions déjà dépensé une grosse somme pour le mobilier ; mais aussi pourquoi avez-vous commis l’imprudence de me confier ce livre de chèques ?

« Je n’ai pas pensé à l’argent, je n’ai pensé qu’à vous.

« Elle a voulu savoir le nom de cette personne généreuse, et je lui ai dit qu’elle s’appelait Édouard Chamberlain.

« Il était alors environ trois heures de l’après-midi ; est-ce qu’à ce moment vous n’avez pas ressenti un mouvement de satisfaction ? le bonheur de cette femme n’a-t-il pas été faire battre votre cœur ?

« Il semble qu’il doit se faire de ces communications mystérieuses.

« En tous cas, comme les riches peuvent être heureux du bonheur qu’ils donnent !

« Pour moi, qui ne suis que la main par laquelle passent vos générosités, je suis toute fière d’avoir été choisie par vous pour faire du bien à ceux qui souffrent.

« Quand nous sortîmes de la rue des Lions-Saint-Paul, on n’entendait plus dans le sud les détonations du canon et des mitrailleuses qui toute la matinée avaient ému Paris.

« On ne se battait plus.

« Que s’était-il passé ?

« Rue de Rivoli, nous vîmes défiler des canons et des mitrailleuses : les pièces étaient noircies par la fumée, les hommes et les chevaux étaient blanchis par la poussière. C’était le retour de la bataille. Les chevaux marchaient la tête basse, les hommes regardaient autour d’eux d’un air morne.

« Instinctivement, je serrai la main de Mme Bénard, et elle n’eut pas besoin de mes paroles pour comprendre quels étaient mes pressentiments et mes angoisses.

« Nous avions eu encore le dessous.

« Nous nous étions arrêtées, et nous regardions ce défilé, le cœur serré, n’osant interroger ceux qui nous entouraient.

« Mais bientôt un bataillon d’infanterie arrive ; son drapeau est orné d’un gros bouquet de fleurs fraîches.

« — Nous sommes vainqueurs !

« Et nos mains se pressent chaleureusement.

« Au loin les clairons sonnent.

« On voit sans doute sur notre visage combien vivement nous désirons apprendre ce qui s’est passé, et un monsieur nous adresse la parole :

« — Encore une journée comme celle-là, et l’armée prussienne est disloquée. Nous venons de lui tuer dix mille hommes à Villejuif et de lui faire vingt-cinq mille prisonniers ; les mitrailleuses ont tout fauché.

« Nous nous hâtons de rentrer pour porter cette bonne nouvelle à nos blessés, qui se mettent à rire et à chanter, même notre pauvre amputé, qui chante : Mourir pour la patrie ! et qui crie : « En avant ! »

« Aujourd’hui il faut en rabattre. On n’a pas tué dix mille hommes et on n’a pas fait vingt-cinq mille prisonniers ; mais enfin on a repoussé l’ennemi et repris une partie des positions perdues quatre jours auparavant.

« Il me semble que c’est quelque chose et même que c’est beaucoup.

« Il n’est donc plus question de se concentrer dans la ville.

« On avance, et par suite on élargit le cercle qui nous enserre et veut nous étouffer.

« Il est probable que, si ce mouvement se continue, – et il faut espérer qu’il va se continuer, – cela va rendre l’échange de nos lettres de plus en plus lent, en augmentant les difficultés que Denizot aura à vous trouver.

« Mais, si douloureuse que soit cette privation de nouvelles, je ne pourrai pas m’en plaindre, si elle est causée par notre marche en avant. Ce n’est pas par nos sentiments intimes que nous devons nous laisser inspirer en ce moment, au moins quant à ce sujet.

« En avant ! C’est en vous qui combattez qu’est l’espoir de Paris et l’honneur de la France.

« Il n’est pas possible que des gens qui se battent pour leurs femmes et leurs enfants, pour l’honneur et la liberté de leur patrie, ne se battent pas bien.

« Je vous demande pardon d’oser avoir une opinion en pareille matière ; en réalité, ce n’est pas une opinion, c’est une confiance instinctive ; c’est la foi, la foi aveugle et irréfléchie, si vous voulez. Mais je voudrais que cette foi passât un peu en vous, pour affaiblir les préventions de l’homme de métier ; surtout je voudrais qu’elle passât en ceux qui nous dirigent, et qui, je le crains bien, ont encore de plus grandes préventions que vous. Que faire, si ceux qui sont chargés de la défense n’ont pas confiance dans la défense ?

« Enfin je parle là de choses qu’il ne m’appartient pas de traiter, et si je vous les dis, c’est parce qu’elles m’obsèdent l’esprit et me serrent le cœur.

« Et, pendant que je m’étends, j’oublie de vous donner une nouvelle qui sans doute vous intéressera.

« Avant-hier, j’ai reçu la visite de Mme la marquise de Lucillière.

« Elle s’est présentée pour examiner l’ambulance et elle a demandé à me voir.

« Naturellement je l’ai accompagnée dans sa visite.

« Elle a voulu tout examiner : les tentes, la pharmacie, la cuisine, la lingerie, les voitures.

« Elle a organisé aussi une ambulance chez elle, et elle voulait, m’a-t-elle dit, s’inspirer de ce que vous aviez fait, bien que cette ambulance ne ressemble nullement à la vôtre, puisqu’elle est installée dans des appartements de l’hôtel Lucillière.

« Elle a été enthousiasmée par ce qu’elle a vu, et si je vous répétais tout ce qu’elle a dit, vous rougiriez assurément ; pour moi, j’étais confuse, car elle m’a adressé des compliments que je ne méritais pas et que je ne pouvais pas accepter.

« Cependant, malgré son enthousiasme pour notre ambulance, et malgré la conviction qu’elle paraissait ressentir que les blessés devaient être beaucoup mieux traités chez vous qu’ils ne le seraient chez elle, elle a voulu nous enlever un de nos blessés.

« Elle n’en a pas encore et elle est désolée : elle prétend que son cocher, qu’elle avait envoyé à Montrouge le jour du combat de Châtillon, n’est qu’un maladroit.

« — Donnez-m’en un, disait-elle à chaque instant.

« De guerre lasse et ne sachant plus comment trouver de nouvelles formules de refus, je lui ai dit d’adresser elle-même sa demande à celui qui est blessé à la main, – le seul qui soit en état de quitter l’ambulance.

« Si vous saviez comme elle l’a cajolé pour le décider à la suivre.

« Mais il ne s’est pas laissé toucher.

« À toutes les offres que Mme de Lucillière lui faisait, il riait et il répondait :

« — Non, merci ; je suis bien ici, je ne peux pas faire à cette demoiselle l’injure d’abandonner sa cuisine pour une autre. Et puis qu’est-ce que diraient les camarades, si je les plantais là ? Nous sommes déjà amis ; ils s’ennuieraient de moi et moi je m’ennuierais d’eux. Merci bien. D’ailleurs il faut dire que la demoiselle (la demoiselle, c’est moi) nous a commencé la lecture d’un livre qui m’intéresse, et j’ai envie de savoir la suite.

« Tout a été inutile ; il a persisté dans son refus, riant toujours, mais toujours refusant. Voilà, j’espère, un triomphe.

« La visité de Mme de Lucillière a duré près de deux heures, et elle m’a longuement parlé de vous, comme vous devez bien le penser.

« Ce qu’elle m’a dit, je ne pourrais pas vous le répéter ; mais ce qui résulte de cette longue conversation, c’est qu’elle éprouve pour vous une vive affection.

« Je voudrais entrer dans quelques détails, mais l’heure me presse ; il faut que j’aille reprendre ma lecture « qui intéresse mes blessés », et, si j’étais en retard, ils s’impatienteraient.

« Ils vont aussi bien que possible, et dans l’hôtel tout marche admirablement, comme si vous étiez au milieu de nous. Cela tient sans doute à ce que votre esprit y est resté pour nous diriger et nous inspirer.

« Pour moi, je n’ai qu’à me louer de tout le monde, et particulièrement d’Horace, qui est le dévouement même.

« Tranquillisez-vous donc de ce côté, et ne soyez pas inquiet de ceux que vous laissez derrière vous, quand vous marcherez en avant.

« Croyez à toute l’affection de votre dévouée.

« THÉRÈSE. »

XXII

Cette lettre de Thérèse, écrite le 24, fut remise au colonel le 25.

Plus heureux cette fois que dans ses précédentes expéditions, Denizot parvint à sortir de Paris et à trouver les Volontaires dans le bois de Vincennes, où ils s’exerçaient au tir à la cible devant l’une des buttes adossées aux tribunes des courses.

Mais au moment où Denizot arriva auprès du bataillon, le colonel, un genou en terre, le fusil en joue, était en train d’ajuster la cible ; près de lui, Antoine attendait son tour pour tirer.

Avant de remettre les lettres dont il était porteur, il lui fallut attendre que l’exercice fût terminé.

Enfin le colonel put ouvrir la lettre.

C’était la première fois que Thérèse lui écrivait.

Ceux de ses camarades qui l’observaient le virent à plusieurs reprises sourire avec un air de contentement et d’allégresse.

Mais tout à coup son front se plissa, et les feuilles de papier tremblèrent dans sa main nerveuse.

La marquise !

Ce qu’il avait craint s’était réalisé.

Il relut tout le passage qui parlait de Mme de Lucillière, en étudiant chacun des mots significatifs qui pouvaient lui donner quelque éclaircissement.

… Une visite de deux heures… parlé de vous… ne peux pas répéter ce qu’elle a dit… vive affection.

Il se doutait bien que dans cette visite de deux heures elle avait parlé de lui, mais dans quel sens, et qu’avait-elle dit ?

Et Thérèse, qui ne pouvait pas le répéter !

Pourquoi ?

Mais rien ne pouvait le guider dans cette recherche.

Il allait d’induction en induction, au hasard, sans rien de certain.

Incapable de trouver dans la lettre de Thérèse un indice suffisant pour le guider, il voulut interroger Denizot.

Mais encore ne put-il pas le faire franchement ; car, bavard comme il était, Denizot, en rentrant à Paris, ne manquerait certes pas de répéter à Thérèse tout ce qu’il avait fait dans cette excursion, aussi bien que tout ce qu’on lui avait dit ou demandé. Par expérience, il savait comment Denizot comprenait les récits.

Il fut donc obligé de procéder prudemment.

Mais Denizot ne savait rien ; il n’était pas à l’hôtel quand Mme de Lucillière était venue, et il n’avait entendu parler de cette visite que par le blessé qu’elle avait tenté d’enlever.

Comment parer aux dangers qu’il pressentait, sans pouvoir découvrir au juste quels ils étaient présentement et quels ils seraient dans un avenir plus ou moins prochain ?

Écrire à Thérèse ?

Sans doute cela était possible ; mais comment s’expliquer dans une lettre, surtout comment la forcer à s’expliquer elle-même ? Ils s’écriraient vingt lettres sans arriver à rien de précis.

Il n’y avait qu’une chose à faire :

Aller à Paris et la voir.

En partant immédiatement, il serait revenu avant le soir, tranquille pour le reste du siège.

Rien de grave ne se passerait dans la journée, il régnait un calme parfait : pas une détonation de près ou de loin, pas de ces petits nuages blancs qui, en ces derniers jours, indiquaient, alors qu’on n’entendait aucun bruit, qu’un combat se livrait à une certaine distance.

C’étaient son bonheur, son avenir, qui étaient en jeu.

Il ne pouvait pas les sacrifier ainsi.

Et puis, à la raison qui le poussait vers Paris, se joignait maintenant le sentiment : il allait la voir et son sang coulait plus vite dans ses veines.

— Est-ce que vous ne me donnez pas une réponse ? demanda Denizot, voyant qu’il ne se disposait pas à écrire.

— La réponse, je vais la porter moi-même en allant avec vous.

— En voilà une bonne idée ! C’est Thérèse qui va être contente !

Il ne pouvait pas partir ainsi ; il était soldat, il lui fallait la permission de son commandant.

Son commandant, Michel.

Là commençait déjà ce qu’il y avait de pénible dans l’exécution de son projet.

Cependant il ne se laissa pas arrêter par la répugnance qu’il éprouvait à aller demander cette permission.

Michel se promenait devant le campement avec l’un de ses capitaines.

Le colonel marcha à lui et, portant la main à son képi :

— Mon commandant, dit-il, je viens vous demander un moment d’entretien ; pouvez-vous me l’accorder ?

— Tout de suite, répondit Michel.

Et le capitaine s’éloigna.

Ils restèrent en face l’un de l’autre.

— Je viens de recevoir une lettre de… ma cousine, dit enfin le colonel.

— J’ai aussi reçu quelques lignes de Thérèse, dans lesquelles elle me dit que tout va bien à l’ambulance.

Ainsi leur antagonisme se marquait dans les paroles les plus simples : tandis que le colonel était obligé d’appeler celle qu’ils aimaient l’un et l’autre « ma cousine, » Michel affectait de l’appeler « Thérèse » tout court.

Mais, tandis que Michel ne pouvait parler que de quelques lignes, le colonel serrait dans sa main les cinq feuilles de papier qu’il venait de lire.

— Bien que je sois sans inquiétude du côté de l’ambulance, dit-il, je viens cependant vous demander la permission d’aller à Paris.

— À Paris !

Cette exclamation s’échappa si irrésistiblement du cœur de Michel, qu’il ne put pas la retenir.

— Il s’agit d’une courte absence ; je reviendrai ce soir.

Michel avait repris son sang-froid, et, de ses yeux sombres, il regardait son rival sans parler, sans répondre.

— Dans les conditions où nous sommes placés vis-à-vis l’un de l’autre, dit-il enfin, je ne puis pas vous refuser cette permission.

La réponse était telle que le colonel se redressa sous le coup qui venait de l’atteindre.

Mais la réflexion lui vint et ferma ses lèvres.

Que dire, à moins de tout dire ?

Et précisément il avait promis qu’il n’y aurait aucune querelle ni aucune explication entre Michel et lui.

À son tour, Michel attendait dans l’attitude d’un homme prêt à engager la lutte.

Il fallait se taire et baisser la tête.

Le seul coupable en cette affaire, c’était lui, qui n’avait pas su résister à la tentation d’aller à Paris.

— J’attends cette permission pour partir, dit-il d’une voix qu’il tâcha de rendre calme.

Michel fut évidemment stupéfié par cette réponse et longuement, profondément, il regarda cet homme qu’il avait cru brave.

— C’est bien, dit-il ; venez avec moi, je vais vous l’écrire.

Le colonel le suivit, et en chemin ils n’échangèrent pas une seule parole ni un seul regard.

Au moment d’écrire la permission, Michel releva la tête :

— Pour combien de jours voulez-vous cette permission ? demanda-t-il.

Il poursuivait son avantage.

— Je vous ai dit que je rentrerais ce soir, répondit le colonel.

— C’est bien ; alors j’écris sous votre dictée.

Et il tendit la permission que le colonel prit sans un seul mot.

Ayant salué en soldat, et pour bien marquer qu’il n’était à cette heure qu’un soldat, il sortit.

Comme il se dirigeait vers l’endroit où il avait laissé Denizot, il aperçut celui-ci qui venait à lui avec Antoine.

En approchant d’eux, il lui sembla lire une sombre préoccupation sur le visage de son oncle.

Il sut bientôt la cause de cette préoccupation.

— Est-ce vrai ce que me dit Denizot ? demanda Antoine.

— Antoine ne veut pas croire que vous rentrez avec moi à Paris, s’écria Denizot ; il prétend que vous vous êtes moqué de moi.

— Je ne rentre pas à Paris comme le dit Denizot, répliqua le colonel.

— Ah ! s’écria Antoine.

— Seulement je vais passer une heure à Paris pour une affaire importante.

— Vous avez une permission du commandant ? dit Antoine.

— Je viens de la lui demander.

Antoine parut réfléchir un moment comme s’il cherchait à comprendre ce qu’on lui disait.

Puis tout à coup, prenant le bras de son neveu et l’entraînant à l’écart :

— Mon cher Édouard, dit-il, je vous prie, n’allez pas à Paris.

— Mais, mon oncle…

— Oui, c’est comme votre oncle que je vous parle, comme votre ami, pour vous demander de renoncer à ce départ.

— Mais je vous répète qu’il s’agit pour moi d’une affaire très importante.

— Eh bien ! remettez cette affaire. Vous ne savez pas quelles conséquences votre départ peut amener.

— Mais il ne se passera rien, les Prussiens font le dimanche.

— Et s’il devait se passer quelque chose, si l’on entendait le canon, partiriez-vous ?

— Mais…

— Ce n’est pas mais que vous voulez répondre, c’est non, j’en suis certain. Si l’on nous donnait l’ordre de nous mettre en marche, vous n’iriez pas à Paris, vous marcheriez dans nos rangs, n’est-ce pas ?

— Assurément.

— Vous le dites vous-même, vous n’abandonneriez pas votre poste si l’on se battait. Eh bien ! l’abandonner en ce moment est peut-être plus grave.

— Mais, mon cher oncle.

— C’est par patriotisme que vous vous êtes engagé parmi nous, vous qui pouviez très bien ne pas prendre part à cette guerre ; c’est à ce patriotisme que je fais appel en ce moment, et vous m’entendrez.

Le colonel fut ébranlé par cette persistance et surtout par l’accent de son oncle.

— Que voulez-vous donc ? dit-il.

— Que vous n’alliez pas à Paris. Depuis ce matin, Michel a reçu plus de vingt demandes de nos camarades. Le dimanche, le beau temps, surtout la conviction où l’on était qu’on ne ferait rien aujourd’hui : tout cela avait éveillé les esprits. Et puis dans ce bois, il semblait qu’on était à la promenade. Enfin il y avait des gens qui avaient sérieusement besoin d’aller chez eux, pour voir si leurs femmes et leurs enfants avaient de quoi manger. Il y a un de nos camarades, qui a quitté sa petite fille mourante, et qui depuis qu’il est sorti de Paris ne sait pas s’il l’a perdue ou si elle est sauvée ; celui-là aussi a demandé une permission. À tous, aussi bien à celui-là qu’aux autres, à ceux qui voulaient se promener comme à ceux qui voulaient aller au secours de leur famille, Michel a refusé cette permission ; car il ne pouvait pas en accorder une seule, sous peine d’être entraîné à en accorder dix, à en accorder cent. Tout à l’heure Denizot a dit que vous partiez avec lui.

— Pourquoi Denizot a-t-il parlé ?

— Pourquoi avez-vous parlé vous-même ? Quoi qu’il en soit, Denizot a été entendu, ses paroles ont été répétées, et il s’est élevé une sorte de rumeur dans tout le bataillon. Les uns disaient que le commandant ne peut pas vous refuser la permission que vous lui demandez, attendu que vous n’êtes pas un simple volontaire comme nous tous.

— Mais si, j’ai toujours voulu n’être que cela, et partout, en tout, je n’ai été que cela, vous le savez, vous l’avez vu.

— Les autres, au contraire, disent qu’il n’y a pas de raison pour vous traiter autrement qu’ils n’ont été traités eux-mêmes, que nous sommes tous égaux devant la discipline, et que si vous ne vouliez pas vous soumettre à cette discipline il ne fallait pas vous engager.

— Ils ont raison.

— Vous le reconnaissez. Mais reconnaîtrez-vous aussi qu’ils ont raison de dire que si vous allez à Paris avec une permission, ils iront, eux, avec ou sans permission, attendu que la loi est faite pour tout le monde et que tout le monde doit s’y soumettre ou tout le monde peut y manquer.

— Mais on fait des exceptions aux règles les plus strictes, quand ces exceptions sont justifiées par les circonstances.

— Il est peut-être permis de faire ces exceptions dans des corps où les chefs ne sont pas les égaux de leurs soldats ; mais chez nous, mon cher Édouard, vous comprenez, sans qu’il soit besoin d’explication, que cela est impossible. Quelle autorité aurait notre commandant ? Voulez-vous le perdre ?

— Vous savez bien que j’ai été le premier à demander que nous soyons de vrais soldats.

— C’est justement pour cela que je vous adresse ma question. C’est au soldat que je parle ; c’est à l’homme qui, depuis qu’il est dans nos rangs, s’est efforcé par ses paroles aussi bien que par ses actes de nous inspirer l’esprit militaire. Je vous jure que si vous allez à Paris, Michel est perdu parmi nous. Il sait se faire obéir, il sait même faire respecter son autorité ; on ne lui obéira plus, et l’on se moquera de lui. Ce n’est pas là ce que vous avez voulu, n’est-ce pas ?

— C’est vous, mon oncle, qui me parlez ainsi !

— Oui, j’ai tort. Vous êtes, je le sais mieux que personne, incapable d’un pareil sentiment. Vous n’avez pas réfléchi, n’est-ce pas, à la composition de notre bataillon et à la position que vous occupez parmi nous. Peut-être pardonnerait-on à Michel d’accorder une permission à un ami personnel après l’avoir refusé à ses camarades. Cela amoindrirait son autorité, mais ne la démolirait pas. Mais vous, on ne vous regardera pas comme l’ami personnel de Michel ; on vous regardera comme son chef, comme son maître. N’est-ce pas vous qui avez armé et équipé le bataillon à vos frais ? Le bataillon vous appartient, et vous le montrez. Voilà ce qu’on dira ; je ne dis pas tout le monde, mais il suffit que quelques-uns le disent pour que dans huit jours notre bataillon soit disloqué.

Le colonel réfléchit un moment ; puis, prenant la permission qui était dans la poche de sa vareuse, il la déchira en quatre morceaux.

Antoine serra fortement la main de son neveu.

— Maintenant, dit-il, j’ai encore une demande à vous adresser, une prière : permettez-moi de dire tout haut que Michel vous a refusé cette permission.

À cette demande, le colonel répondit par un geste de refus qui lui échappa ; mais presque instantanément cette révolte se calma.

— Je le dirai moi-même.

— Ah ! mon neveu, vous êtes un homme de cœur.

— Dites de volonté, mon oncle. Vous ne savez pas ce que me coûte le sacrifice que je viens de vous faire ; c’est mon bonheur que j’expose et que peut-être je perds.

XXIII

À Mademoiselle Thérèse Chamberlain,

rue de Courcelles,

Paris.

« La Varenne, 20 novembre 1870.

« Ma chère Thérèse,

« Enfin je vais pouvoir causer avec vous un peu longuement, sans être étranglé dans ces courts billets que depuis trop longtemps j’étais obligé de vous écrire en courant, sans pouvoir vous dire autre chose que je suis vivant.

« Sans doute c’est là un point intéressant, et qui a sa valeur, aussi bien pour celui qui écrit que pour celle qui lit ; mais enfin ce n’est pas tout, alors qu’on a tant de choses à se dire.

« Maintenant me voilà installé devant une table, assis sur une chaise, ayant devant moi du papier et une plume, au-dessus de la tête, un toit, sous les pieds, un tapis, dans des conditions à bavarder avec vous jusqu’à ce soir.

« Si je ne dis pas jusqu’à demain, c’est qu’il nous est interdit, sous peine de bombardement, d’avoir de la lumière la nuit et du feu le jour.

« Je vous expliquerai tout à l’heure à quoi tient cette interdiction ; car il ne faut pas anticiper sur les événements, comme on disait dans les romans que je lisais lorsque j’étais enfant.

« Vous rappelez-vous ma première lettre, il y a bientôt deux mois ? Je vous disais que nous allions sans doute rentrer dans Paris pour nous enfermer dans son enceinte.

« Heureusement il n’en a pas été ainsi ; peu à peu, après le premier moment de découragement passé, la confiance est revenue à nos généraux, et, au lieu de rentrer dans Paris, nous avons poussé en avant ; sans doute nous n’avons pas été bien loin, puisqu’en deux mois nous ne sommes encore arrivés qu’à la Varenne, c’est-à-dire à dix ou douze kilomètres de Paris ; mais enfin c’est quelque chose.

« Qui voudra jamais croire qu’il a été un moment question d’abandonner toutes les défenses extérieures, au nombre desquelles se trouvaient des forts comme ceux de la Faisanderie et de Gravelle, pour s’abriter derrière les murailles de Paris, où d’ailleurs on n’aurait pas été du tout abrité ? Et cependant ceux qui avaient accepté la tâche de nous défendre ont eu cette pensée.

« Enfin on ne l’a pas réalisée, et voilà comment il se fait qu’aujourd’hui je vous écris de la Varenne, où nous voilà installés après avoir tant couru sur les bords de la Marne, de côté et d’autre, en bataillant.

« C’est peut-être un endroit agréable que la Varenne pendant l’été. Je l’ignore puisque je suis entré dans ce village pour la première fois par un triste jour d’hiver, où il tombait des flots de pluie en même temps qu’une grêle de balles ; mais présentement c’est un maussade séjour.

« Cependant, au point de vue militaire, ce séjour et enviable, car c’est nous qui avons l’honneur de pénétrer le plus avant dans l’armée allemande.

« Vous qui connaissez la Marne mieux que moi, ma chère cousine, vous savez qu’avant de se jeter dans la Seine, elle fait un large détour en forme de fer-à-cheval, qu’on appelle la boucle de la Marne, et qui, commençant à Joinville, vient se terminer à Gravelle. Dans cette boucle, se trouvent de nombreux villages : Saint-Maur, la Varenne, Port-Créteil.

« Le terrain sur lequel ces villages sont bâtis, est peu élevé au-dessus du cours de la rivière, et toute cette boucle n’est qu’une plaine plate.

« Au contraire, les villages qui se trouvent sur la rive opposée sont groupés sur des collines qui s’élèvent brusquement : Champigny, Chennevières, etc.

« Si j’entre dans ces détails topographiques, c’est pour que vous compreniez une aventure assez désagréable qui a failli me coûter cher, le jour de mon installation dans la jolie maison de campagne qui me sert d’habitation.

« Nous arrivons, à la nuit tombante, devant la grille de cette maison ; les balles ne sifflent plus au-dessus de nos têtes, mais la pluie verse toujours. Belle apparence, jardin en bon état, maison coquette. Nous frappons par acquit de conscience. Personne ne répond : ce qui ne nous surprend pas, puisque le village est désert. Nous forçons la grille, ce qui est vite fait, et nous entrons dans le jardin ; du jardin, nous pénétrons dans la maison en enfonçant la porte, ce qui est vite fait aussi.

« D’ailleurs nous n’avons pas de temps à perdre, nous sommes transpercés jusqu’aux os par la pluie et nous mourons de faim ; nous avons hâte de nous abriter et de faire cuire la viande crue qu’on vient de nous distribuer.

« Un de nos camarades allume une allumette et nous voyons que la maison n’a été que très imparfaitement déménagée ; on a enlevé seulement les objets de valeur. Les gros meubles, tables, chaises, lits, glaces, sont restés.

« Sur la cheminée du salon, des bougies sont restées dans les flambeaux ; on les allume.

« Alors un de nos camarades envoie un coup de crosse de fusil dans la glace, qui vole en éclats.

« — Il ne fallait pas voter oui, » dit-il.

« On lui fait observer que le propriétaire de cette maison, que nous ne connaissons pas, a peut-être voté non lors du plébiscite, et que d’ailleurs, eût-il voté oui, ce n’est pas une raison pour tout briser chez lui ; mais cette observation, n’étant pas faite par un officier ayant autorité pour parler, ne produit pas grand effet. D’ailleurs on pense à autre chose qu’à s’adresser mutuellement des observations.

« On pense à s’organiser pour la nuit. Il y a longtemps que nous n’avons été à pareille fête : des chaises, des tables, des lits. Comme il y a près de deux mois que je n’ai dormi sur un matelas, je me réjouis à l’idée de la bonne nuit que je vais passer, sans bottes à mes pieds, un oreiller sous la tête.

« On a allumé toutes les bougies, et l’on cherche du bois pour faire cuire notre souper : on n’en trouve pas ; mais bien vite on s’en procure en faisant sauter quelques frises du parquet, qu’on casse et qu’on entasse dans la cheminée.

« Si je trouve le bris des glaces barbare et stupide, je ne peux pas regretter les dévastations que nous faisons subir aux maisons dans lesquelles nous passons ; car enfin il faut bien que nous nous procurions du bois pour faire cuire notre viande et nous réchauffer quand nous rentrons d’une faction de quatre heures, sous la pluie, dans un trou ou au pied d’un arbre, et comme depuis que nous sommes en campagne, on ne nous a jamais fait une seule distribution de bois, nous prenons celui que nous avons sous la main ou plutôt sous les pieds, c’est-à-dire celui des parquets.

« Sans doute, la propriété est chose respectable, mais la vie des hommes qui défendent cette propriété a droit aussi à quelques égards.

« Le feu flambe dans la cheminée et éclaire tout le salon de grandes lueurs capricieuses : le bois est sec, il brûle bien, et nous allons pouvoir faire rôtir notre morceau de cheval, tout en nous séchant.

« La fête sera complète.

« Mais tout à coup un bruit que nous connaissons tous maintenant frappe nos oreilles : c’est le sifflement d’un obus qui arrive ; nous levons la tête ; les vitres de nos fenêtres craquent, l’obus a éclaté dans le jardin.

« Si, à Montmesly, quelques-uns de nos camarades allaient s’abriter des obus derrière les murs, maintenant ils ne se dérangent plus pour si peu de chose.

« Nous continuons à nous chauffer.

« Mais un second sifflement se fait entendre, et un second obus éclate dans le jardin, un peu plus près de la maison.

« Un troisième arrive presque aussitôt, et cette fois le haut d’une de nos fenêtres est démoli par un éclat, les carreaux tombent dans le salon.

« Comme je n’avais qu’à me chauffer, je pouvais réfléchir, et il ne m’est pas difficile de comprendre d’où nous vient ce bombardement.

« — Les Prussiens qui sont sur la colline, en face, voient notre feu, et ils veulent nous empêcher de nous établir ici.

« — On y est bien cependant.

« — Et le rôti commence à sentir bon.

« — Nous n’avons qu’une chose à faire, c’est de passer à l’autre côté de la maison : nous sommes au sud, allons au nord ; justement il y a une très belle chambre où nous serons admirablement. Les Prussiens, ne voyant plus notre feu, puisque nous allons éteindre celui du salon croiront que nous nous sommes sauvés, et ils nous laisseront tranquilles pendant toute la nuit dans notre belle chambre.

« Cet avis est adopté. Nous déménageons vivement, et nous nous installons dans la chambre dont les fenêtres ouvrent vers le nord ; puis nous allumons de nouveau un feu superbe, c’est à peine si notre rôti a eu le temps de refroidir.

« Nous sommes pleinement rassurés ; les ennemis qui nous voyaient ne peuvent plus nous apercevoir, puisqu’il y a une muraille qui nous cache.

« Mais, au moment où les flammes commencent à jeter leurs lueurs dans la chambre, une vitre tombe à terre avec fracas et un coup mat retentit dans la muraille opposée.

« Cette fois, on ne nous bombarde plus, mais on nous fusille avec des fusils de rempart : un lingot de fer est incrusté dans la muraille.

« Après un premier mouvement de surprise, il est facile de comprendre notre situation. Cette presqu’île de Saint-Maur s’avance comme un bastion, comme un coin, au milieu de nos ennemis, qui, de tous les côtés, un seul excepté, nous enveloppent, et ceux qui viennent de nous bombarder sont peut-être à trois ou quatre kilomètres de ceux qui viennent de nous fusiller. Ils ne se sont point donné le mot ; mais, voyant un feu, ils ont tiré dessus, ceux qui sont éloignés avec du canon ; ceux qui sont rapprochés, avec des fusils. Mais, pour nous, peu importe le genre de projectiles ! Ce qu’il y a de certain, c’est que nous devons éteindre notre feu au plus vite et renoncer à notre rôti, renoncer même à notre souper ; nous devons nous coucher sans lumière. Les parquets du propriétaire sont sauvés.

« Cette mésaventure, plus drôle que grave, doit vous faire voir mieux que mes explications quelle est notre position.

« La nuit, nous ne pouvons pas avoir du feu ni de la lumière, et, pour faire cuire nos aliments, nous devons nous cacher dans des caves, afin qu’on ne nous fusille pas à la lueur de notre cuisine.

« Mais, me direz-vous, pourquoi, comme tout le monde, ne faites-vous pas cette cuisine le jour ? Parce qu’il n’y a pas de feu sans fumée, et qu’aussitôt que le plus léger filet de fumée s’élève, dans le jour, au-dessus d’une cheminée, la maison que surmonte cette cheminée reçoit un obus qui renverse les marmites et tue les cuisiniers.

« Oh ! nos ennemis qui se sont établis à la base, sur les pentes et au sommet des collines qui nous entourent, font bonne garde et ils ont la facilité de nous envoyer leur balles et leurs obus, comme s’ils nous les offraient de la main à la main ; ils n’ont qu’à se pencher sur nous.

« Ils ont le bras suspendu au-dessus de nos têtes, et ils n’ont qu’à le laisser tomber, comme le chat sa patte sur les souris qu’il guette.

« Si cette situation est désagréable pour faire la cuisine ou pour se réunir le soir autour d’un bon feu, elle n’est pas moins fâcheuse pour la promenade et la circulation.

« Aussitôt qu’on paraît dans une rue bien exposée, on est salué par une balle qui casse une branche au-dessus de votre tête ou qui vous couvre du plâtre qu’elle a détaché d’un mur.

« Il faut certaines précautions pour marcher, et les carrefours sont plus dangereux que ceux des boulevards : on se défile en rasant les murs, dans lesquels nous avons percé des brèches qui font communiquer toutes les propriétés entre elles.

« Tel est le joli village de la Varenne, cher aux Parisiens, que nous habitons pour le moment et probablement même pour longtemps, car il est très important pour les opérations futures de l’armée, si elle en fait, que l’ennemi ne puisse pas s’établir dans cette presqu’île, d’où il pourrait nous inquiéter sérieusement le jour où nous voudrions passer la Marne à Joinville ou à Créteil, pour aller l’attaquer et rompre son cercle d’investissement.

« Il faut donc que nous la gardions.

« Cependant notre mission ne consiste pas à la défendre contre une attaque en règle. Nous ne sommes pas en force pour cela, et nous n’avons pas d’artillerie avec nous ; notre rôle se borne à faire bonne garde, à surveiller tous les mouvements de l’ennemi, et à avertir notre ligne de défense en nous repliant sur elle.

« C’est là une mission peu brillante et qui n’excite guère l’enthousiasme de nos camarades ; mais, à la guerre, on fait ce qu’on doit et non ce qu’on veut.

« Cette vérité, si difficile à faire entrer dans une tête parisienne, commence à être comprise par les plus rétifs d’entre nous, et je suis certain que, le jour où l’on voudra nous employer d’une façon plus active, nous marcherons tous au feu comme de vieux soldats.

« Si un général venait nous passer en revue, il ne croirait jamais qu’il y a deux mois beaucoup d’entre nous ne savaient pas ce que c’était qu’un fusil.

« Mais je crains bien que cette satisfaction nous soit refusée ; car nous n’avons pas encore vu le général qui nous commande, si toutefois nous avons un général, ce que j’ignore.

« Enfin nous n’en faisons pas moins soigneusement notre service sous les ordres de notre commandant qui, je tiens à vous le dire, se montre un excellent chef, estimé de tous, plein de courage et en même temps de prudence.

« Et ce service est, je vous l’assure, des plus durs, au moins la nuit.

« Car, pour le jour, nous sommes de simples vigies, n’ayant qu’à observer ce qui se passe chez nos adversaires ; pour cela nous nous installons dans les greniers des maisons en bonne position, nous soulevons une tuile et nous regardons devant nous. Cela, vous le voyez, n’est ni bien pénible ni bien dangereux. Seulement il faut se contenter de risquer un œil ; car, si nous nous avisons de mettre le nez à une lucarne, nous sommes sûrs de recevoir une fusillade, nos ennemis trouvant indiscret qu’on regarde chez eux, et, comme ils ont aussi des vigies, le curieux imprudent ne tarde pas à être puni de sa curiosité maladroite.

« Mais, la nuit, ce système assez commode n’est plus possible, vous le comprenez facilement ; aussitôt que l’ombre s’épaissit, il faut abandonner les greniers et placer le long de la rivière des sentinelles assez rapprochées les unes des autres pour que personne ne puisse aborder sur la berge sans être vu par elles.

« C’est là que commence la partie désagréable de notre tâche : quatre heures contre le tronc d’un arbre, au coin d’un mur ou dans un trou creusé en plein champ, cela peut paraître assez court à celui qui envisage cette position tranquillement, les pieds sur ses chenets ; mais celui qui est contre l’arbre ou dans le trou trouve le temps moins rapide.

« Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il gèle, il faut rester là immobile, l’œil sur la rivière.

« Quelquefois un éclair jaillit sur les eaux noires, c’est un coup de fusil qu’on envoie à l’une de nos sentinelles ; une détonation retentit, et, après un moment de brouhaha, le silence se rétablit, car il faut dire que ces fusillades font plus de bruit que de mal.

« Alors on a tout le temps de reprendre le cours de ses réflexions jusqu’à la fin de sa faction. Chose curieuse, quand je vois un de ces traits de feu courir sur la rivière, mon esprit remonte toujours dans le passé, au jour où, pour la première fois, je me suis promené sur les bords de cette Marne, alors si tranquilles, si différents de ce qu’ils sont aujourd’hui, et une vision passe devant mes yeux, celle de ce martin-pêcheur qui s’est envolé devant nous, aussi rapide que ces jets de poudre. Vous rappelez-vous ce martin-pêcheur, chère Thérèse ? Moi, je me plais dans ce souvenir qui m’aide à abréger ma faction. Aussi dirai-je franchement que je souhaite ces coups de fusils ; ils me donnent la note et, m’enlevant aux tristesses de l’heure présente, ils me reportent brusquement dans le passé.

« Il arrive cependant quelquefois que mes souhaits sont dépassés.

« Ainsi cela s’est produit hier ; c’était mon tour de faction, que je devais prendre, lorsque la nuit serait venue, dans un joli trou creusé dans la berge même de la rivière. À l’heure dite, il faisait noir à ne pas voir à cinq pas devant soi. Je me dirige vers mon trou en marchant avec précaution sur l’herbe, pour ne pas attirer l’attention de nos ennemis, qui devaient se trouver embusqués dans une petite île. Mais, au moment où j’approche de mon trou, voilà que je marche sur une plaque de tôle qui se met à résonner ; je saute de côté, je bouscule une vieille casserole, qui, elle aussi, chante une note fêlée. Je ne prends pas le temps de réfléchir et vivement je me jette à plat ventre. Cette inspiration était heureuse, car l’île s’illumine et trois ou quatre balles me passent à un pied au-dessus du dos ; si j’étais resté debout, je les recevais dans le ventre. Sans me relever, je me traîne jusqu’à mon trou, écartant doucement avec la main, une autre plaque de tôle que je trouvai sur mon passage.

« Une fois dans mon trou, je peux tranquillement réfléchir.

« Qui a placé ces plaques de tôle et ces casseroles de manière que j’avertisse moi-même nos ennemis de mon arrivée ? Avons-nous des espions parmi les rares habitants qui sont restés dans le village ? Ce trou gênerait-il nos ennemis plus qu’un autre ?

« Il n’est pas facile de trouver des réponses à ces questions, et mes quatre heures de faction se sont passées à chercher, sans arriver à rien de satisfaisant.

« La seule chose certaine, c’est que ces plaques ne sont pas tombées du ciel autour de mon trou et qu’elles ont été disposées là par quelqu’un ; aussi, en sortant, lorsque ma faction a été finie, ai-je marché à quatre pattes pour rejoindre au coin d’un mur ceux qui venaient me relever. Avec mes mains, je tâtais autour de moi sur l’herbe, étant beaucoup plus adroit à me servir de cette partie de mon corps, à laquelle le tact donne des yeux, que de mes pieds.

« Voilà, chère Thérèse, qu’elle est notre position et quelles sont nos occupations.

« Combien de temps resterons-nous là, c’est ce que, bien entendu, je ne peux pas vous dire ; cependant il me semble que nous ne devons pas être bien éloignés d’une action décisive, à laquelle sans doute nous prendrons part.

« Écrivez-moi aussi longuement que vous pourrez, et prenez quelques heures à nos blessés pour me les donner.

« Ne me parlez pas seulement de notre ambulance ; causez longuement, librement, comme si nous étions au coin du feu.

« Et votre oncle Sorieul ? il y a longtemps que vous ne m’en avez rien dit. Ne vous aide-t-il plus ?

« Et Mme de Lucillière ? Ne l’avez-vous pas revue depuis sa visite à l’ambulance, où elle vous a parlé de moi avec une vive affection ? Que vous a-t-elle donc dit que vous ne pouvez pas le répéter à votre ami ?

« ÉDOUARD CHAMBERLAIN. »

XXIV

En écrivant à Thérèse, le colonel ne pouvait pas ne point parler de Michel, et il le faisait toujours d’une manière incidente, dont la lettre qu’on vient de lire peut donner une idée.

Jamais il ne manquait de rendre justice aux qualités « de son commandant, » reconnaissant ses mérites, célébrant son courage et sa prudence.

De ce côté, il agissait avec une parfaite loyauté, sans le moindre sentiment de jalousie : Michel était un bon chef, estimé de ses soldats, brave au feu, ménageant la vie de ses hommes, veillant à leur santé, prenant soins de leurs besoins, et il le disait.

Mais il ne disait que cela.

Et son silence sur tous les autres points était significatif.

Thérèse le comprenait, et elle s’efforçait de lire entre les lignes des lettres qu’elle recevait aussi bien de son futur mari que de son cousin.

Car Michel aussi lui écrivait et dans toutes ses lettres il parlait « de votre cousin Édouard. »

Mais il parlait « du cousin Édouard » exactement comme celui-ci parlait « du commandant Michel. »

Jamais il ne manquait de rendre justice aux qualités du soldat admirable qu’il avait sous ses ordres alors que lui-même eût dû être sous les ordres de ce soldat devenu leur chef.

De ce côté, il agissait lui aussi, avec une parfaite loyauté et sans laisser paraître le moindre sentiment de jalousie : M. Édouard était le meilleur soldat du bataillon, adoré de ses camarades, intrépide au feu, infatigable, toujours prêt pour toutes les besognes, aussi bien celles où il fallait verser son sang que celles où il fallait verser sa sueur ; ce qui n’est pas moins méritant souvent, mais ce qui est beaucoup plus rare – et il le disait.

Mais, lui aussi, il ne disait que cela.

Et Thérèse avait beau chercher entre les lignes, elle ne parvenait pas à découvrir autre chose que ce silence, voulu d’un côté comme de l’autre, pour l’éclairer et lui montrer ce qui se passait entre eux.

Elle avait interrogé Denizot aussi adroitement qu’elle avait pu ; mais Denizot appartenait à la classe des braves gens qui voient ce qu’on leur montre, sans jamais rien deviner de ce qu’on leur cache, ne soupçonnant même pas qu’on peut leur cacher quelque chose.

Mais Denizot n’expliquait qu’une chose à Thérèse, – les mérites de son cousin.

Ces mérites, elle les connaissait et même elle ne les connaissait que trop.

Il était donc irrésistible pour tout le monde, comme pour elle.

Et ces conquêtes, ce n’était pas à la fortune qu’il les devait.

C’était…

C’était à des qualités qu’il n’était pas nécessaire qu’on lui expliquât ; avant qu’il partît elle savait bien qu’il serait tel qu’il venait de se montrer.

Elle eût voulu qu’on lui parlât de Michel, puisque c’était Michel qu’elle devait épouser, qu’elle devait aimer.

N’était-elle pas engagée envers lui ? n’avait-elle pas encore, dans leur dernière entrevue, librement renouvelé cet engagement ?

Pourquoi de tous côtés s’entendait-on pour mettre son cousin au premier rang ? car il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était lui qui était le vrai commandant du bataillon ; c’était en lui qu’on avait confiance, c’était sur lui qu’on comptait.

— Non seulement il devrait être chef du bataillon, disait Denizot, mais encore général de toutes les armées à la place de Trochu, qui est démonétisé, parce que, voyez-vous, Trochu, il parle bien, mais enfin c’est… enfin c’est un Sorieul.

Mais ce n’était pas cela qu’elle demandait : ce qu’elle voulait savoir, c’était ce qui s’était passé, ce qui se passait entre eux, et cela précisément, personne ne pouvait le lui dire.

Il s’était passé ce qui devait fatalement résulter de la réunion de ces deux rivaux ; leur antagonisme, tout d’abord soigneusement contenu par l’un aussi bien que par l’autre, était devenu une inimitié déclarée.

Le premier chagrin de Michel avait été causé par ces lettres que Thérèse écrivait au colonel.

Et il avait d’autant plus cruellement souffert qu’il ne pouvait se plaindre à personne, pas plus à Antoine qu’à Thérèse elle-même ; ne devait-elle pas rendre compte de ce qui se passait à l’ambulance qu’elle dirigeait, à celui qui avait organisé cette ambulance et qui, malgré son absence, en était resté le véritable maître ?

Pour tous, cette conduite était parfaitement naturelle, – pour tous, excepté pour lui, pour lui passionnément jaloux.

Et comment ne l’eût-il pas été, alors que tout semblait se réunir pour exciter cette jalousie ?

Ce n’était pas seulement auprès de Thérèse qu’il avait à lutter contre l’influence du colonel, c’était encore dans son bataillon même et auprès de ses amis.

Du matin au soir, dans toutes les circonstances, à propos des choses importantes comme des choses insignifiantes, on l’écrasait avec le nom d’Édouard.

Antoine, ses officiers, ses soldats, ses camarades : tout le monde avait ce nom dans la bouche.

Il émettait une idée, on répondait que c’était l’avis d’Édouard.

Il était embarrassé, on lui disait qu’il fallait consulter Édouard.

Il y avait une mission difficile à remplir, on lui conseillait d’en charger Édouard.

Le vrai commandant du bataillon, c’était le colonel avec sa vareuse de simple soldat.

Cependant il fallait reconnaître que ce commandant de fait ne se permettait jamais la moindre critique des actes ou des paroles du commandant de droit : on l’interrogeait, il donnait simplement son avis ; on ne l’interrogeait pas, il ne disait rien, n’approuvant pas, mais ne blâmant pas davantage.

Cet uniforme en drap fin que Michel portait, cette épée qu’il tenait dans sa main, lui étaient une souffrance ; n’était-ce pas le colonel qui les avait payés, et qui, par une sorte d’ironie, n’avait voulu pour lui-même qu’une vareuse en drap grossier et qu’une simple baïonnette ?

Cette position respective des deux rivaux amenait entre eux des froissements continuels, où l’avantage restait presque toujours au colonel.

En plus de toutes les supériorités que lui donnaient la fortune et l’attitude qu’il avait su prendre, n’avait-il pas encore celle que lui donnaient l’éducation et le savoir-vivre ?

Il avait pu étudier, il avait pu voir les choses et les hommes ; Michel n’avait pu que travailler.

Sans aucune forfanterie, et avec la conscience de ce qu’il était et de ce qu’il valait lui-même, Michel se croyait son égal pour le cœur et le caractère ; mais pour tout le reste, combien lui était-il inférieur !

Combien de fois n’avait-il pas la douleur de constater lui-même cette infériorité ?

Cependant, malgré tout ce qu’il y avait de mauvais dans sa situation, Michel n’avait jamais admis un seul instant qu’il devrait se retirer devant ce rival.

Il lutterait, il lutterait jusqu’au bout.

En somme, il avait aux mains une arme puissante : le double engagement pris par Antoine et par Thérèse.

Cet engagement, Thérèse l’avait renouvelé et affirmé le jour où ils s’étaient séparés.

Et avec Antoine, s’il n’avait pas demandé la confirmation de cet engagement, c’était parce qu’il savait cette confirmation parfaitement inutile.

C’était là la force de Michel, et elle était grande.

Cette force, le colonel la connaissait tout aussi bien que lui, et la lutte sourde qui existait entre eux, depuis leur réunion dans ce bataillon, la lui montrait plus redoutable qu’il ne l’avait cru tout d’abord.

Il n’était plus au temps où il disait à Antoine : « J’irai trouver Michel, je m’expliquerai avec lui, et je lui demanderai Thérèse ; il ne pourra pas me la refuser. ».

Il était convaincu maintenant qu’il la lui refuserait parfaitement, et même, à vrai dire, il n’aurait plus osé lui adresser une pareille demande, certain à l’avance de la réponse :

— Vous aimez Thérèse, c’est bien ; vous aime-t-elle ? Interrogeons-la.

Et tant que Thérèse ne serait pas libre, que son père ne lui dirait pas qu’il l’était lui-même, elle n’avouerait jamais assurément l’amour qui était dans son cœur et qui pour elle était un amour coupable.

Comment-leur rendre à l’un comme à l’autre cette liberté ? c’était ce qu’il ne voyait pas, et ce qu’il cherchait sans trouver des moyens acceptables.

Évidemment la situation était difficile et jusqu’à un certain point sans solution efficace.

Une seule se présentait, brutale, mais simple.

Il fallait que l’un d’eux disparût.

Pourquoi cela n’arriverait-il pas un jour ou l’autre ?

Ils étaient en guerre, aussi exposés l’un que l’autre à la mort.

Pourquoi l’un d’eux ne serait-il pas tué par une balle ?

Cette solution radicale tranchait rapidement toutes les difficultés.

Deux hommes se présentaient pour épouser Thérèse : l’un disparaissait, elle devenait la femme de celui qui restait.

Une pareille idée aurait pu paraître monstrueuse à un honnête bourgeois qui l’aurait eue en rêvant à sa fenêtre, devant les étoiles.

Mais le colonel n’était point un bon bourgeois, il était soldat, et dès sa jeunesse il s’était habitué à l’idée de la mort, faisant bon marché de sa vie comme de celle des autres.

Il y avait un résultat important à obtenir, c’était avec la vie humaine qu’on l’achetait et qu’on le payait.

Cette monnaie qu’on appelle la vie humaine change considérablement de valeur selon qu’elle est dans telles ou telles mains ; les uns en sont avares, les autres en sont prodigues : cela dépend des éducations.

Pendant quatre années, le colonel l’avait chaque jour largement dépensée, et il avait pris là des habitudes de prodigalité qui avaient influé sur son caractère.

— En avant, et au plus heureux des deux !

La bonne chance avait voulu que jusque-là il fût le plus heureux.

Ce n’était pas au-devant de Michel qu’il devait maintenant s’élancer, comme au temps où il chargeait les Sudistes ; c’était à ses côtés qu’il marchait. Mais cela n’empêchait pas la bonne chance de se prononcer encore, la devise était la même : Au plus heureux des deux.

Aussi, plus que personne, regrettait-il d’être enfermé dans cette boucle de la Marne, où les occasions de marcher au feu seraient rares.

Être tué au coin d’un mur ou dans un trou, tout seul, bêtement, tristement : cela ne rentrait plus dans son programme.

Le résultat, il est vrai, n’en existait pas moins.

Que ce fût lui qui fût tué dans son trou ou bien que ce fût Michel qui reçût une balle au coin d’un mur, en faisant une ronde, dans l’un comme dans l’autre cas, Thérèse devenait libre, et le rival avait disparu.

Mais ce n’était point ainsi qu’il comprenait cette disparition.

Quand cette idée se présentait à son esprit, il ne l’admettait qu’avec une sorte de lutte chevaleresque.

— En avant pour Thérèse !

Et la main de Thérèse devenait le prix de ce tournoi.

Mais, hélas ! quand pourrait-il pousser ce cri : « En avant ! »

Comme il se disait que le siège se passerait peut-être tout entier sans que cette occasion se présentât, l’ordre arriva de se tenir prêt à marcher.

Tandis qu’une compagnie du bataillon devait rester dans la boucle pour garder ses positions, une autre devait participer d’une manière active à l’expédition qui se préparait.

Et justement ce fut la compagnie à laquelle il appartenait qui fut désignée pour marcher, avec Michel comme commandant.

Enfin !

XXV

L’ordre de marche disait que la compagnie devrait être à Joinville le 29 novembre à 5 heures du matin.

On se mit en route à trois heures, sans bruit.

Le temps était doux, et la nuit annonçait une belle journée d’hiver.

À chaque instant, des lueurs fulgurantes éclairaient le ciel, et des détonations lointaines ou rapprochées éclataient de tous côtés ; il semblait que, sur tout le périmètre de l’enceinte, les forts avaient commencé la canonnade des positions de l’ennemi.

Une grande bataille se préparait-elle ou bien était-elle déjà engagée ?

Et l’on marchait gaillardement.

Cependant il y avait des esprits sceptiques qui disaient qu’on ne ferait encore rien, et qu’après une reconnaissance, on rentrerait « dans les lignes, » le but qu’on se proposait ayant comme toujours été atteint.

Mais ceux qui parlaient ainsi ne le faisaient que timidement : l’heure de la critique était passée, celle de la confiance avait sonné.

On ne voulait plus écouter ceux qui doutaient.

En arrivant à Joinville et après avoir lu les proclamations du gouvernement et du général Ducrot, il n’y a plus que des enthousiastes ; les incrédules gagnés et entraînés crient plus fort que les autres.

— Vous voyez bien.

— C’est la grande trouée.

— Mort ou victorieux !

Tous les cœurs sont gonflés de joie et d’espérance ; rares, très rares sont ceux qui osent dire à mi-voix que ce qui se prépare, c’est une leçon assez solide pour que le peuple en garde la mémoire.

Toutes les troupes sont concentrées et les forts continuent leur terrible canonnade : c’est une succession sans relâche de détonations, plusieurs centaines de canons tirent en même temps ; le ciel est plein de flammes, comme dans une nuit d’orage ; une fumée rougeâtre enveloppe Paris ; c’est à peine si, de temps en temps, les batteries prussiennes répondent à cette attaque, et c’est seulement à l’approche du jour qu’on aperçoit quelques jets de feu s’abattre vers Paris.

Quand l’action s’engagera-t-elle ?

On attend, et tout le monde est prêt à marcher ; jamais armée assurément n’a été plus impatiente de faire parler la poudre.

Cependant l’aube blanchit et l’ordre n’arrive pas de marcher en avant.

Lentement le jour se fait et les forts environnants activent leurs feux.

Dans le sud, la fusillade et les mitrailleuses se mêlent aux détonations du canon.

Mais pourquoi la bataille ne s’engage-t-elle pas ?

Les heures s’écoulent ; on reste en place.

De vagues rumeurs se répandent ; on dit que les ponts sur lesquels on devait passer la Marne se trouvent trop courts. — Ils ne sont pas trop courts, mais ils ont été emportés par une crue subite de la rivière.— Une crue, il n’y en a pas ; la rivière coule dans son lit comme à l’ordinaire. — Ce n’est pas une crue, c’est le vapeur qui devait remorquer les chalands qui se trouve trop faible pour remonter le courant.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on ne traversera pas la Marne ce jour-là.

Alors une clameur générale s’élève il y aura donc toujours incurie ou incapacité ? quand ce n’est pas d’un côté, c’est de l’autre ; si les généraux sont prêts, les ingénieurs ne le sont pas. On crie à la trahison : plus l’élan a été puissant, plus l’arrêt est violent ; plus l’enthousiasme a été grand, plus la colère qui le remplace est furieuse.

Quelques-uns pourtant se consolent en disant que ce qui est manqué un jour peut se reprendre le lendemain ; mais on répond que maintenant l’ennemi est averti, que déjà ses renforts sont en marche et que le lendemain, si on risque l’attaque, on marchera à un échec certain.

Cependant on la risqua le lendemain, cette attaque, et, comme on devait le prévoir, on trouva les Allemands prêts à se défendre vigoureusement, bien préparés, bien approvisionnés.

Tous ceux qui, dans l’armée française, avaient le sens de la guerre, ou qui simplement connaissaient le pays, savaient quelle résistance ils allaient rencontrer : au delà de la rivière, une plaine dans laquelle l’ennemi, contrarié par les obus des forts, n’avait pas pu s’établir solidement ; mais, au delà de cette plaine, une série de coteaux défendus par des tranchées et des batteries fixes, des ouvrages en terre, des villages, des maisons, des murs crénelés.

Au nombre de ceux qui comprenaient les dangers de l’entreprise, se trouvaient le colonel et son oncle ; le colonel, parce qu’il avait l’expérience de la guerre ; Antoine, parce qu’il avait cent fois parcouru ce pays et qu’il savait tous les avantages qu’il pouvait offrir à une défense habile.

Ils avaient couché dans une maison abandonnée avec une partie des hommes de leur compagnie, entassés quarante ou cinquante dans une petite salle à manger où, en temps ordinaire, douze convives se seraient trouvés trop tassés.

À deux heures du matin, le canon et les obus les réveillèrent.

Les forts avaient repris leur canonnade et la redoute de la Faisanderie tirait par-dessus leur tête.

Couchés à côté l’un de l’autre, ils s’éveillèrent en même temps.

— Allons voir ce qui ce passe.

Comme ils n’étaient pas éloignés de la porte, ils purent sortir sans écraser trop de mains et sans heurter trop de jambes.

Devant la maison s’étendait un jardin qui descendait à la rivière, ils gagnèrent une terrasse d’où la vue n’était plus bornée par les maisons.

Le ciel était en feu et l’on voyait tous les forts et les batteries de Nogent, d’Avron et de la Faisanderie lancer leurs flammes sur la rivière, qui par moments s’illuminait de lueurs rapides ; dans le sud, on ne voyait pas les feux, mais on entendait les détonations qui roulaient sans interruption.

Dans le village même et au delà, dans le bois, s’élevaient de vagues rumeurs.

Pendant que le colonel regardait la rivière, tâchant de voir, à la lueur des coups de canon, si plusieurs ponts avaient été établis, il se sentit prendre la main.

C’était son oncle qui la lui serrait.

— Mon neveu, dit Antoine, l’heure est venue de nous faire nos adieux ; car plus d’un parmi nous ne verra pas la nuit de demain.

— Mais, mon cher oncle…

— Cela n’amollit pas le cœur ; au contraire, cela le raffermit. Vous savez bien que j’ai toujours eu le besoin d’arranger mes affaires, en vue du départ, celles du cœur surtout. Si nous ne nous revoyons pas, je veux que vous sachiez que j’avais pour vous l’amitié d’un père et que j’étais fier de vous ; oui, Édouard, fier de vous, comme l’eût été votre père.

— Mais nous nous reverrons, mon cher oncle ; je me suis trouvé à vingt combats, à quatre grandes batailles, et me voilà !

— J’espère aussi que nous nous reverrons ; mais enfin j’ai voulu vous dire ce que j’avais sur le cœur. Si cependant nous ne nous retrouvons pas, je confie Thérèse à votre loyauté.

— Elle sera ma sœur jusqu’au jour où elle sera ma femme. Embrassons-nous, mon oncle !

Ils s’embrassèrent.

— Allons rejoindre nos camarades, dit le colonel, et apprêtons-nous à marcher.

Le colonel était un homme pratique. Pendant que la plupart de ses camarades dormaient encore, il força son oncle à partager avec lui une tranche de lard.

— Déjeunons ! dit-il.

Et gaiement il mangea sa tranche de lard avec une grosse miche de pain.

Puis, ayant remis ce qu’il lui restait de pain dans son sac :

— Maintenant, dit-il, je marcherai jusqu’à demain, s’il le faut ; à la guerre, c’est l’estomac qui donne du cœur, et je vous assure que, quand on marche contre une batterie, ceux qui ont mangé marchent mieux que ceux qui sont à jeun.

Plusieurs ponts ayant été établis, la rivière fut facilement et rapidement franchie par une partie de l’armée. La terrible canonnade de la nuit avait refoulé les Prussiens et les avait obligés à abandonner la plaine, qui se trouvait balayée par les canons des forts ; le carrefour de la Fourche, qu’ils avaient toujours et malgré tout occupé, était lui-même libre.

Mais, à une petite distance de la Fourche, se trouve un bois dans lequel ils s’étaient retranchés en construisant des barricades qui fermaient la route.

Des barricades, pour des Parisiens, c’était un plaisir.

Le bois fut vivement emporté.

Michel marchait en tête de la compagnie ; mais il n’avait pas besoin d’exciter ses hommes, l’élan de tous était irrésistible, et il fallait plutôt les avertir de se modérer que les pousser en avant.

Avec son oncle et quelques-uns de ses camarades, le colonel s’était jeté dans le bois, au lieu d’attaquer la première barricade de front.

Surpris par cette irruption, quelques Allemands n’eurent pas le temps de se replier et furent entourés.

— Rendez-vous ! cria Antoine.

— Jetez vos fusils, cria le colonel en allemand et sans s’arrêter.

Quelques-uns obéirent, mais un sous-officier ajusta Antoine.

D’un bond, le colonel sauta sur lui, et tous deux roulèrent à terre.

Le coup de fusil était parti, mais il n’avait blessé personne.

— Ne le touchez pas, cria le colonel à ses camarades ; c’est un brave homme, vous auriez fait comme lui.

Il fallait se diriger vers la route pour remettre les prisonniers à ceux qui pouvaient les emmener.

Au moment où ils sortaient du bois, un officier d’état-major arrive au galop.

— Qui a fait ces prisonniers ? cria-t-il.

— C’est Édouard, répondent quatre ou cinq voix.

Mais, comme s’il n’écoutait pas cette réponse, l’officier donne l’ordre aux hommes qui l’entourent de débarrasser les avenues et la route des obstacles qui les barrent, pour faire passage libre aux troupes qui arrivent, ainsi qu’à l’artillerie, dont on entend le formidable cliquetis à une courte distance.

Mais, tout en ne paraissant pas attentif à la réponse qu’il avait provoquée, il l’avait parfaitement entendue.

— Où est-il, Édouard ? demanda-t-il en regardant autour de lui.

À ce moment, le colonel fit deux pas en avant et, portant sa main à son képi :

— Le voilà ! dit-il.

L’officier, qui ne l’avait pas vu jusque-là, le regarda avec stupéfaction ; puis, levant les bras au ciel avec un mouvement de surprise :

— Comment ! vous ? s’écria-t-il.

— Et oui, moi ! mon cher Gaston.

— Vous, soldat !

— Au bataillon des Volontaires de Paris, 1ère compagnie.

Et ils se serrèrent la main avec joie, heureux de se retrouver sur le champ de bataille.

Mais il n’y avait pas de temps à donner aux épanchements ni aux bavardages de l’amitié.

La terre tremblait sous le roulement de l’artillerie qui, les ponts traversés, arrivait au galop pour prendre position.

Les coteaux de Joinville et de Nogent étaient noirs de troupes.

Et à chaque extrémité, d’un côté la Faisanderie, de l’autre Nogent et Avron, apparaissaient enveloppés dans des nuages de fumée blanche, tirant sur les batteries allemandes.

Dans le ciel radieux, les obus faisaient entendre leurs sinistres sifflements, comme si une tempête venait de se déchaîner.

Les détonations des grosses pièces de marine, le roulement des canons sur la terre sonore, la fusillade, les cris des hommes, le souffle des obus, tout se réunissait en un fracas formidable qui assourdissait l’oreille.

— À ce soir ! cria Gaston de Pompéran.

— Au revoir.

Et, après s’être serré la main dans une dernière étreinte, ils se séparèrent.

— En avant, mes enfants ! cria Gaston aux troupes qui arrivaient.

Et les volontaires, s’étant débarrassés de leurs prisonniers, s’élancèrent au pas de course pour rejoindre leur compagnie, qui avait continué d’avancer rapidement, sans rencontrer nulle part une résistance sérieuse capable d’arrêter leur élan.

Cependant les Allemands ne se sauvaient point, mais – pour employer un mot dont on a si souvent abusé dans cette guerre, – ils se repliaient.

Ce terrain sur lequel on les attaquait n’était point, en effet, celui sur lequel ils voulaient accepter la lutte ; c’était celui des grand’gardes, qui devaient non combattre, mais se retirer sur la ligne de bataille, située à 1,000 ou 1,500 mètres, sur un terrain découvert et battu de tous côtés. En arrière de cette ligne, s’en trouvait une autre, la ligne de retraite, établie de telle sorte qu’on ne pût l’attaquer et la contre-battre en même temps.

Pour ceux qui connaissaient ces dispositions des Allemands, ce premier avantage n’avait pas grande signification, puisqu’il n’y avait pas eu véritable résistance ; mais, pour la plupart des soldats, il avait au contraire une importance morale considérable. On avançait, l’ennemi se retirait, et il y avait si longtemps que dans l’armée française on ne connaissait plus ce mot si français : « En avant ! »

Après le bois, se trouvait le talus du chemin de fer ; il fut emporté, comme l’avait été le bois, et bientôt les premiers coteaux pris d’assaut furent couronnés par l’artillerie et l’infanterie.

Mais c’était là que la résistance réelle devait commencer. En arrière de ces coteaux se trouvaient des ouvrages défensifs qui ouvrirent un feu terrible ; les balles et les obus arrivèrent comme un nuage de grêle. Un mouvement d’arrêt se produit. On est en face des tranchées allemandes, d’où part une terrible fusillade. Quelques soldats éperdus redescendent le coteau plus vite qu’ils ne l’ont monté : les généraux, les officiers, quelques hommes de cœur se précipitent sur eux pour les retenir ; car, si ce mouvement se généralise, toutes les troupes qui ont passé la Marne vont être repoussées et jetées dans la rivière.

Aux premiers rangs de ceux qui résistent, se trouvent Michel, Antoine et le colonel qui, à peu près abrités derrière un caisson d’artillerie, répondent à la mousqueterie des tranchées, Michel s’étant armé d’un fusil.

Ce n’est point le lieu de raconter ici les phases de cette bataille. Le mouvement de recul ne se continue pas, au contraire on avance de nouveau : d’un côté, Champigny est emporté ; de l’autre, Petit-Bry est pris à la baïonnette ; puis il est repris par les Allemands, puis repris une fois encore par les Français. On se bat dans les rues, dans les jardins, dans les maisons.

Michel, Antoine et le colonel sont ensemble : le colonel, toujours en avant, entraînant ses camarades par la voix et plus encore par l’exemple.

À un certain moment, quand l’ennemi accentue son mouvement offensif, il sort de derrière un mur qui l’abritait, et seul il avance de quelques pas, tirant sans relâche et appelant ses camarades.

Cependant il faut se rapprocher du mur, alors une main le prend par le bras et l’attire.

Il regarde, cette main est celle de Michel.

— Vous voulez donc vous faire blesser quand même ? dit Michel.

— Et vous, réplique le colonel, vous ne voulez donc pas vous faire tuer ?

Ces deux exclamations ont jailli de leurs bouches, sans qu’ils aient conscience de ce qu’ils disaient.

Mais les paroles sont à peine prononcées qu’elles sont comprises par l’un et par l’autre dans toute leur étendue.

Un moment ils se regardent.

Mais aux balles qui sifflent autour d’eux il faut répondre par des coups de fusil ; ce n’est point l’heure des explications personnelles.

Et ils reprennent la lutte.

De nouveau nos pièces se portent en avant, accompagnées par l’infanterie.

Mais le soleil s’est abaissé, l’ombre tombe sur la campagne, les feux des canons deviennent de plus en plus clairs.

Tout à coup le colonel sent son fusil lui glisser de la main, le sang coule entre ses doigts : il est blessé.

Cependant, comme il ne sent aucune douleur, il continue de tirer.

Le feu dure encore quelques minutes, puis des deux côtés il s’éteint brusquement.

On peut regarder autour de soi et se tâter, la bataille est suspendue par la nuit.

On se réunit, on se groupe, on s’interroge.

— Eh bien ?

— Eh bien ! dit le colonel, répondant à cette question de son oncle, je crois que je suis blessé.

— Blessé !

— Oh ! légèrement, je ne sens aucune douleur et mes doigts remuent facilement.

Il fait déjà sombre, on allume des allumettes : c’est au bras qu’est la blessure, une balle a déchiré les chairs qui saignent.

Attiré par la lumière, Michel s’approche.

— Blessé ? dit-il, il faut vous faire conduire à l’ambulance.

Mais le colonel a examiné sa blessure, qui n’a pas pénétré profondément ; les chairs sont seulement écorchées.

— À l’ambulance ? dit-il ; vous ne voudriez pas, mon commandant.

Et, ayant atteint son mouchoir, il prie son oncle de le plier pour lui bander le bras.

Pendant que cela se fait, les soldats ont allumé des branches qui flambent ; il fait froid, la bise est glacée.

Le colonel s’approche du feu et s’asseoit sur son sac.

XXVI

C’est une vérité incontestée que celui qui couche sur le champ de bataille a beaucoup moins froid que celui qui couche à côté.

L’orgueil de la victoire réchauffe le sang.

— On les avait donc vaincus, les vainqueurs de Sedan !

Et, bien que presque tous les régiments n’eussent pas de couvertures, ordre ayant été donné de ne pas s’en alourdir, on trouvait la bise beaucoup moins âpre que si l’on avait été reprendre le bivac dans le bois de Vincennes.

Chacun se racontait ce qu’il avait fait, ce qu’il avait vu.

— Ç’avait été dur, mais enfin on en était venu à bout.

On ne pensait qu’au triomphe, on oubliait les pertes.

Et cependant, sur les coteaux, on voyait des lumières indécises et faibles courir çà et là comme des feux follets : c’étaient les ambulanciers qui recherchaient les blessés qui n’avaient pas pu encore être recueillis et pansés. Combien de morts, hélas ! couchés sur la terre.

Ils sont là étendus, roides, la tête sur leur sac, les yeux ouverts comme s’ils regardaient le ciel. Beaucoup ont conservé dans la mort l’expression de leur physionomie vivante : c’est qu’ils ont été frappés de mort subite, atteints d’une balle au cerveau ou au cœur. Il y en a qui n’ont même pas lâché leur fusil, le tenant dans leurs mains, dont les muscles étaient restés contractés.

Mais la bataille durcit le cœur et ceux qui ont encore dans le sang la fièvre de la poudre ne se laissent pas facilement apitoyer.

On a faim, on a froid ; on mange et l’on se chauffe.

Assis sur son sac, le colonel achève sa miche et sa tranche de lard en exposant alternativement l’une ou l’autre de ses mains au feu, qui donne plus de fumée que de flamme : il a eu soin de se placer au vent. Ceux de ses camarades qui n’ont pas pris cette précaution reçoivent la fumée en pleine figure quand le vent incline sa colonne rougeâtre sur eux, et alors ils toussent comme s’ils allaient rendre l’âme.

Son souper fini, il s’enveloppe dans sa peau de mouton et, reculant un peu son sac, il pose sa tête dessus en allongeant les pieds vers le feu. La journée du lendemain sera rude, il faut dormir avant que le froid du matin ne vienne chasser le sommeil.

Mais, au moment même où il se renverse, il aperçoit un visage noir qui se penche sur lui.

C’est Horace.

— Ah ! mon colonel, enfin je vous trouve ! Ce n’est pas sans peine. Pas blessé ?

— Une écorchure.

Mais Horace n’est pas homme à se contenter de cette réponse. Une écorchure ! Il veut voir ce qu’est cette écorchure.

Et, presque de force, il relève la manche de la vareuse.

Le sang a traversé le mouchoir.

— Mais vous êtes blessé, vraiment blessé ! Je vais vous emmener à Paris ; il faut que vous soyez pansé, que vous soyez soigné. C’est mademoiselle Thérèse qui va être contente !

— Contente que je sois blessé ?

— Non, mais heureuse d’avoir à vous soigner, et bien soigné que vous serez par elle, par moi, par nous tous.

C’était sur le ton de la plaisanterie que le colonel avait répondu à Horace, mais, en réalité, il était ému par ce nom de Thérèse ainsi prononcé. Eh ! oui, sans doute, il serait bien soigné par elle. Si elle devait être heureuse à le soigner, comme disait Horace, lui-même ne serait-il pas heureux de l’avoir près de lui ? Quelle douceur dans cette intimité !

Mais il ne s’abandonna pas longtemps à cette pensée. C’était lâcheté de songer à rentrer à Paris en ce moment : la bataille ne reprendrait-elle pas le lendemain, plus acharnée ?

Tout ce qu’Horace put obtenir, ce fut d’emmener le colonel dans une maison où des chirurgiens avaient établi une ambulance. On le panserait, et le lendemain il pourrait se servir de son bras, qui, s’il restait enveloppé avec ce mauvais bandage, serait certainement paralysé dans la nuit.

C’était là le langage de la raison. Horace ajouta que la maison n’était pas éloignée, et le colonel le suivit. Ce serait vite fait.

Mais, en arrivant à cette maison à moitié démolie par les obus, il ne put pas se faire panser aussitôt : d’autres blessés, arrivés avant lui, attendaient leur tour.

Il y avait là des soldats de ligne, des mobiles, des artilleurs ; il y avait même un Saxon, coiffé d’une casquette ronde et vêtu d’une grande houppelande verte à boutons de cuivre.

Blessé à la jambe, il était étendu sur le sol et, comme il parlait français, d’autres blessés, ses adversaires quelques heures auparavant, ses camarades maintenant, l’interrogeaient curieusement.

— Voyons, vous n’en avez pas assez de cette guerre ? demandait un mobile.

— Je ne l’ai pas désirée.

— Pourquoi faites-vous les affaires des Prussiens, qui se moquent de vous ?

— Ah ! pourquoi ?

— Vous n’êtes pas maigre ; vous ne mourez donc pas de faim dans vos tranchées ? demanda un autre mobile français.

— Voyons, dit un troisième, vous devez bien avoir un journal dans ce sac ? donnez-nous-le, on le fera traduire.

— Non, je n’en ai point ; hier soir, on a donné l’ordre de les brûler.

— On savait donc que nous allions attaquer ?

— Vous voyez bien qu’ils ont peur que nous apprenions que les armées de province arrivent ; ils se sentent fichus : pas de nouvelles, bonnes nouvelles.

Enfin le tour du colonel arriva, et il présenta son bras au chirurgien.

— Allez-vous-en à Joinville, dit celui-ci, vous trouverez les bateaux-mouches qui vous porteront à Paris.

— Mais je ne veux pas rentrer à Paris ; mettez-moi une bande là-dessus et je rejoins mon bataillon.

— Remuez les doigts, dit le chirurgien : bon ; pliez le bras : bien ; et vous tenez à rejoindre votre bataillon ?

— Mais oui, si cela est possible.

— Sans doute, cela est possible ; seulement vous feriez mieux de rentrer à Paris. L’inflammation va se déclarer, et votre blessure, légère, il est vrai, va devenir le siège d’élancements douloureux.

— Pourrais-je me servir de mon bras ?

— Je n’en sais rien : il est possible que oui, il est possible que non.

Certes, la tentation était grande.

Pendant quelques secondes, le colonel resta hésitant.

Il était à Paris, près de Thérèse ; il reviendrait au bataillon après l’avoir vue et avoir paré aux dangers qui pouvaient arriver du côté de Mme de Lucillière.

— Eh bien ? demanda le chirurgien.

À ce moment, un blessé qui attendait son tour se mit à dire tout haut :

— Nom de Dieu ! ne pas être là demain ; faut-il avoir peu de chance.

— Bandez mon bras, pour que je retourne à mon bataillon, dit le colonel.

Le pansement fut vite fait, et, une fois qu’ils furent sortis de l’ambulance, Horace recommença ses instances pour décider son colonel à rentrer à Paris.

Mais le colonel répondit de telle sorte qu’il fallut renoncer à cette espérance ; l’heure de l’hésitation était passée.

Ils regagnèrent le bivac.

— Le commandant vous a fait demander, dit au colonel un de ses camarades, et on lui a répondu que vous étiez à l’ambulance.

— Eh bien ! me voilà revenu parmi vous, si toutefois vous voulez bien me faire une petite place auprès du feu.

On lui fit cette place, mais petite, toute petite.

Déjà quelques hommes dormaient, ils grognèrent lorsqu’on les repoussa.

— Si vous voulez tous dormir, dit Horace, je vais vous entretenir votre feu pendant la nuit ; reposez-vous, moi je n’aurai rien à faire demain.

La proposition fut acceptée, et Horace, qui avait remarqué, en allant à l’ambulance, une maison qui s’était écroulée sous le bombardement, alla voir s’il ne trouverait pas là quelques morceaux de bois. Il en rapporta quelques chevrons qui, placés sur le feu, ne tardèrent pas à donner une belle flamme claire et chaude. Puis, dans un second voyage, il rapporta un morceau de toiture en zinc, qu’il plaça derrière son colonel, de manière à abriter celui-ci de la bise. Il inclina ce toit improvisé au-dessus de son maître, si bien que celui-ci put dormir les pieds au feu et la moitié du corps abritée. À voir de loin ce grand nègre, que le feu éclairait de lueurs capricieuses, allant, venant, s’empressant autour de ce brasier, on eût pu croire qu’on assistait à quelque scène fantastique et mystérieuse dans cette nuit de mort.

Profonde fut la stupéfaction de tous quand, le lendemain matin, l’ordre n’arriva pas de recommencer le feu et de marcher en avant.

— Comment ! on ne se rempoignait pas ?

On sait que cette journée fut employée à enterrer « religieusement les morts », suivant une expression officielle.

On sait aussi que la lutte ne reprit que le 2 décembre par une attaque des Allemands.

On sait enfin qu’après cette seconde bataille, plus meurtrière que la première, nos troupes couchèrent encore sur leurs positions, qu’elles n’évacuèrent que le lendemain, au milieu du brouillard, sans être, d’ailleurs, sérieusement inquiétées par l’ennemi.

Dans cette seconde bataille, les personnages de cette histoire se battirent bravement comme le premier jour ; mais le colonel ne se fit pas blesser de nouveau pas plus que Michel ne se fit tuer.

Il fallut rentrer dans la boucle de la Marne et reprendre le service monotone des avant-postes, les marches silencieuses, les factions de quatre heures au coin des murs ou dans les trous de la berge.

L’effet de cette retraite fut désastreux pour le moral de plus d’un soldat.

Quelle confiance pouvait résister à cette reculade, quand ceux qu’on faisait reculer se croyaient vainqueurs, et quand on leur disait « que cette seconde journée était d’un effet bien plus décisif que la première ».

Quelle espérance était possible maintenant ?

À quoi bon tenter un nouvel effort et se faire tuer ?

Chez ceux dont la foi avait été la plus ardente, la conviction s’était établie qu’on ne profiterait pas plus d’un effort nouveau, qu’on n’avait su ou pu profiter de celui qui venait d’échouer.

Chez ceux qui avaient dit, le jour où le mouvement avait commencé « qu’on voulait tout simplement donner au peuple une leçon assez solide pour qu’il en garde la mémoire », la défiance justifiée par les événements était devenue une certitude, et ils avaient repris la parole en élevant furieusement la voix.

Que répondre aux uns et aux autres ?

Qu’il ne fallait pas désespérer pour un échec ou pour une défaillance. C’était ce que beaucoup faisaient.

Et, parmi ceux qui, parlaient ainsi, se trouvaient Antoine et Michel : rien n’avait pu, rien ne pourrait ébranler leur foi.

— Il n’y a qu’une chose à faire, disaient-ils, se battre ; au Nord, au Sud, à l’Est, à l’Ouest, le jour, la nuit, se battre. On s’est battu à Champigny, c’est bien ; mais ce n’est pas assez, il faut recommencer. On fera tuer du monde, c’est vrai, mais on leur en tuera. Leurs pertes ont été égales aux nôtres. Ce qui ne sera pas tué par le feu mourra de fatigues et de maladies, les alertes continuelles les épuiseront ; nous sommes en meilleure situation qu’eux pour résister et durer.

Ce langage, toujours le même, toujours ferme, toujours résolu, contrastait singulièrement avec celui du colonel, qui, depuis le commencement du siège, avait constamment varié : à l’arrivée des Allemands sous Paris, il avait cru que la ville ne résisterait guère ; après Coulmiers l’espérance lui était venue ; après la reddition de Metz elle s’était éteinte, pour renaître après le premier jour de la bataille de Champigny, et s’éteindre de nouveau après la retraite.

C’était là une différence à coup sûr curieuse que celle qui existait entre ces trois hommes, dont l’un était soldat, tandis que les deux autres connaissaient à peine les choses de la guerre : le doute chez celui qui savait, la foi chez les ignorants.

Lorsqu’ils se trouvaient réunis, cette diversité de sentiments amenait des discussions qui, presque toujours, s’envenimaient entre le colonel et Michel.

De là une difficulté de plus dans leurs relations.

Et le temps traînait en longueur.

Rien de nouveau, si ce n’est le froid qui se faisait plus âpre et la neige qui couvrait la terre.

Toujours des factions dans des trous d’où l’on enlevait la neige avec ses mains rapprochées en forme de pelle.

Pas d’activité possible pendant le jour et pas de feu dans les maisons, où l’on s’ennuyait en gelant ; la nuit, pas de lumière pour ceux qui ne se résignaient pas à demeurer dans les caves.

Les seules distractions du colonel étaient les lettres qu’il recevait de Thérèse et celles qu’il lui écrivait.

Jamais il n’avait écrit si longuement, ses lettres étaient des volumes.

Occupée par l’ambulance, Thérèse était nécessairement plus brève ; cependant elle trouvait moyen, dans ses lettres à son cousin, de dire à peu près tout ce qui pouvait avoir de l’intérêt pour lui.

Une de ces lettres, prise au hasard, donnera une idée suffisante de cette correspondance et de l’état de leur esprit en ce moment :

 

« Paris, 10 décembre 1870.

« Vous me reprochez, mon cher cousin, de vous avoir écrit une lettre trop courte ; vous avez pleinement raison, et je suis bien fâchée de n’avoir pas pu, ce jour-là, causer avec vous comme je l’aurais voulu. Mais j’ai eu des empêchements de toute sorte, que je veux vous expliquer aujourd’hui, afin de vous prouver qu’à ma faute il y avait des circonstances atténuantes.

« Vous savez quelle est maintenant la situation de l’ambulance : toute les tentes sont occupées, car vos batailles de Champigny nous ont amené bien des blessés. Vous-même, n’avez-vous pas failli être parmi eux ? Mais vous n’avez pas voulu quitter le champ de bataille, quoique bien d’autres, à votre place, et des plus braves, l’eussent fait, m’a dit Horace.

« Pour tous ces blessés, ç’avait été une grande joie que la dépêche du gouverneur de Paris dans laquelle il disait « que cette dure journée était d’un effet moral bien plus décisif que la première ». C’était leur récompense que cette parole, et pas un ne regrettait son sang versé. Si vous aviez vu quelle joie ! On m’avait demandé des plans et, sur la carte, on arrangeait et on suivait votre sortie ; mais quand on apprit que l’armée était entrée dans le bois de Vincennes pour s’y concentrer, la colère et la douleur furent aussi grandes que l’avaient été la joie et l’espérance. J’étais précisément en train de vous écrire. Tout à coup j’entendis une clameur sous les tentes. J’abandonnai votre lettre et courus voir ce qui se passait, pleine d’inquiétude. C’était une véritable émeute. « Ma jambe ! » criait celui-ci. « Mon bras ! » criait celui-là. Je vous supprime les jurons et les injures. Je m’efforçai de calmer toutes ces colères, car il fallait éviter toute cause de fièvre. Mais, comme vous devez bien le penser, je n’y arrivai pas facilement. Que répondre à celui qui me disait : « J’aurais bien donné mon bras, sans me plaindre, pour sauver Paris, mais, puisqu’on rentre à Paris, qu’on me rende mon bras ! »

« Enfin, j’essayai de tous les moyens, et, allant d’une tente à l’autre, je n’eus pas le temps de retourner à votre lettre. J’espérais l’achever le soir tranquillement, mais, au dîner, mon oncle Sorieul me dit qu’il avait disposé de ma soirée.

« Tu ne m’as pas encore entendu, petite, je t’emmène ce soir ; je veux que tu saches comment ton oncle parle et que tu juges toi-même si je mérite la réputation d’éloquence que l’on me fait.

« Car vous savez que mon oncle est maintenant un des orateurs les plus écoutés des clubs, ce qui fait qu’il a été obligé de négliger un peu l’ambulance.

« Je veux me défendre ; mais on ne résiste pas à mon oncle, et puis, d’ailleurs, je vois que je le fâcherais en persistant dans mon refus.

« Tout ce que je lui ai dit est inutile : nos blessés, nos écritures, etc., il veut que je l’entende.

« Nous partons donc avec Mme Bénard pour le club de la Revendication, passage du Génie, tout au haut du faubourg Saint-Antoine ; c’est là que mon oncle doit parler.

« Quand nous arrivons, la salle est à peu près remplie, et il y a beaucoup de femmes qui, je crois bien, sont là pour trouver un peu de chaleur et fuir la maison, où il n’y a ni lumière ni feu ; peut-être même n’y a-t-il guère à manger, car tous ces visages sont pâlis, ces mines d’enfants sont tristes, ces yeux sont cerclés de noir. Ah ! quelle horrible chose que la misère, et pendant ce terrible siège surtout. N’est-il pas admirable que ceux qui souffrent le plus cruellement des privations, de la faim, du froid, de la maladie, ne fassent pas entendre un mot pour demander que ce siège se termine au plus vite par la paix ?

« Nous nous installons dans un coin, Mme Bénard et moi, et, après que l’orateur qui occupait la tribune est descendu, mon oncle y monte. Avant qu’il ait parlé, on l’applaudit : « C’est Sorieul ; bravo ! Sorieul. Mettez-nous un peu de cœur au ventre. »

« Sur ce mot, mon oncle commence son discours et dit que, malheureusement, il ne peut pas, en ce moment, apporter des paroles de joie à ceux qui souffrent, car jamais les circonstances n’ont été plus terribles et elles exigent de nouvelles souffrances, de nouveaux sacrifices. C’est parce qu’on n’a pas envisagé tout d’abord la situation d’un œil assez résolu qu’elle s’est aggravée ; cela paraissait curieux, un siège, mais on ne comprenait pas à quelles résolutions il fallait élever ses cœurs. Ce qu’il fallait tout d’abord, c’était creuser le tombeau des Prussiens ; dans cette zone désolée qui s’étend entre l’enceinte et les forts, il fallait à l’avance creuser d’immenses fosses communes pour y ensevelir nos ennemis après l’hécatombe. Leurs éclaireurs auraient vu ces préparatifs, et, quand ils auraient expliqué aux leurs quelles étaient nos occupations, ceux-ci auraient compris qu’un peuple qui prépare le tombeau de son ennemi ne veut pas mourir et qu’il ne mourra pas.

« Ici un tonnerre d’applaudissements éclata ; mon oncle continua :

« — Voilà ce qu’il fallait faire pour l’extérieur ; mais à l’intérieur il fallait aussi faire quelque chose, il fallait faire beaucoup ; avant tout, il fallait nous imposer un carême patriotique. Que font les dévots ? Ils jeûnent pour leur religion, n’est-ce pas ? ils font abstinence à certains moments, ils se privent de certaines choses. Eh bien ! il fallait que, pour la patrie, tout le monde jeûnât.

« Quelques voix protestèrent :

« — Croyez-vous que nous ne jeûnons pas ?

« — Qu’on m’assure seulement du pain avec des pommes de terre, et je veux bien me priver de viande.

« — Ce que j’entends dire, continua mon oncle, c’est que tout le monde devait, dès le premier jour, se restreindre à ce qui était strictement nécessaire pour vivre, les riches comme les pauvres, ceux qui ont comme ceux qui n’ont pas ; et alors nous aurions économisé les vivres qui ont été gaspillés. Calculez un peu ce qu’on aurait conservé, si chaque jour on s’était privé de la moitié de ce qui a été absorbé en superflu. Les Prussiens n’auraient pas eu plus de chance de prendre Paris par la famine qu’ils ne le prendront par la force.

« Les applaudissements éclatèrent de nouveau mêlés aux cris :

« Ils ne le prendront pas !

« — Nous faisons le carême patriotique, nous.

« Mon oncle parla ainsi pendant plus de deux heures, et, quand il se tut, on leva la séance.

« Il était tard quand nous rentrâmes à l’hôtel, et voilà pourquoi ce jour-là je vous écrivis si brièvement. Vous me direz, dans votre prochaine lettre, si vous avez accepté mes explications et mes excuses.

« J’ai suivi exactement vos instructions pour les distributions de couvertures aux enfants ; il y a déjà 4,200 couvertures de distribuées, et, selon votre ordre, il en sera donné tant qu’il sera nécessaire. Ce service est organisé de manière qu’elles aillent en bonnes mains ; les mères vous bénissent.

« Et moi, mon cousin, moi, je vous envoie l’assurance de mon affection dévouée.

« THÉRÈSE. »

XXVII

Bien qu’on vécût dans une sorte d’inaction tranquille, c’est-à-dire en n’ayant à faire un jour que ce qu’on avait fait la veille et ce qu’on faisait le lendemain, Michel avait persisté à ne pas accorder de permissions pour aller à Paris.

Il savait tous les murmures que cette rigueur provoquait, et c’était précisément sur ces murmures qu’il s’appuyait pour ne pas revenir sur une résolution dont il sentait lui-même l’injustice.

— Je ne veux pas céder à la menace, disait-il ; d’ailleurs je n’ai pris personne en traître, on a été prévenu.

Cependant malgré cette raison qu’il se donnait plus encore qu’il ne la donnait aux autres, il n’était pas sans blâmer lui-même son entêtement.

Il comprenait qu’il avait tort et que ce qu’il faisait là était aussi injuste que misérable, car il appliquait à tous une mesure qui n’était prise que contre un seul.

Mais malgré tout ce qu’il pouvait se dire et tout ce qu’il se disait réellement, il lui était impossible d’admettre l’idée que le colonel retournait à Paris auprès de Thérèse, tandis que lui-même restait à la Varenne.

Avec quel prestige le colonel ne reparaîtrait-il pas devant sa cousine, alors que depuis son départ il n’avait pour ainsi dire pas laissé passer un jour sans inventer quelque don nouveau, quelque générosité nouvelle, pour en confier l’organisation et la distribution à Thérèse ?

Avait-elle pu n’être pas fascinée et ravie par ce moyen de séduction, si puissant sur une âme tendre et généreuse ?

N’était-il pas tout naturel qu’elle succombât ? Cela était fatal et personne ne pouvait lui en faire un crime.

Seule à Paris, livrée à ses pensées, quelles comparaisons ne devait-elle pas faire entre ces deux hommes qui l’aimaient !

Et il reconnaissait lui-même qu’il eût fallu qu’elle fût aveugle ou insensible pour ne pas donner tout l’avantage à son cousin.

Que n’avait-il pas pour lui cet homme qui se présentait comme un héros de roman ? Le rayonnement de la fortune ne le couronnait-il pas d’une sorte d’auréole ? N’avait-il pas l’attrait mystérieux de l’inconnu ?

Assurément, dans de pareilles conditions, il n’y avait pour lui qu’à renoncer à ce mariage.

Mais ce n’était pas d’aujourd’hui que l’on a dit que la raison n’est pas ce qui règle l’amour.

Or il aimait Thérèse, il l’adorait, depuis qu’elle n’était plus un enfant il ne vivait que par elle et pour elle.

Vingt fois il était parti pour aller trouver Antoine et lui dire : « Je vous rends votre parole ; » vingt fois il s’était arrêté en chemin, trop faible pour pousser la porte derrière laquelle son sort allait se décider irrévocablement.

Pourquoi renoncer à l’engagement pris par Antoine et par Thérèse ? lui disait une voix contre laquelle il ne pouvait se défendre ; pourquoi ne pas attendre ? qui sait ce qui peut arriver ?

Ce qui pouvait arriver, c’était que le colonel fût tué par une balle ou par une fluxion de poitrine.

Parmi toutes ses qualités il ne possédait pas celle de l’immortalité ; il avait déjà été blessé, il pouvait l’être plus grièvement, ne paraissait-il pas chercher les blessures ?

Alors qu’arriverait-il ?

Les choses avaient continué comme elles allaient, les jours succédant aux jours, les heures d’ennui aux heures d’ennui, les fatigues aux privations, les privations aux fatigues, et l’on était arrivé au 1er janvier 1871 sans que la situation eût changé et sans que rien annonçât qu’elle dût changer un jour ou l’autre.

Ce jour-là, Antoine et le colonel étaient libres de tout service et ils s’étaient retirés dans la maison qu’ils occupaient avec deux autres de leurs camarades, en ce moment de garde.

Antoine paraissait triste, son neveu lui avait proposé de passer la soirée ensemble ; ils causeraient intimement au coin du feu, ils souperaient en tête-à-tête.

La nuit était venue de bonne heure, car tout semblait se réunir, le ciel lui-même, pour rendre cette journée, ordinairement si pleine de joie, maussade et lugubre.

Ils s’étaient installés dans leur sous-sol, devant un bon feu qui les réchauffait et les égayait, mais cependant sans chasser la préoccupation d’Antoine.

Au moment où ils allaient mettre leur souper sur le feu, le colonel entendit une voix qui l’appelait au dehors.

— Mais c’est Denizot, s’écria Antoine en se levant vivement.

Plus prompt que lui, le colonel avait ouvert la porte de l’escalier.

— Il fait si sombre, dit Denizot au haut de l’escalier, que je ne retrouvais pas mon chemin.

Et les marches en bois craquèrent sous ses pas : Denizot n’était pas seul.

— Qui donc est avec toi ? demanda Antoine.

Mais on ne répondit pas.

Antoine alors prit sur la table la bougie, plantée dans une bouteille, qui les éclairait, et la leva : la lumière courut dans l’escalier.

— Thérèse !

Ce nom s’échappa en même temps de la bouche du père et du cousin.

C’était Thérèse, en effet, qui sauta au cou de son père ; puis, l’ayant tendrement embrassé, elle tendit ses deux mains à son cousin.

— Puisque vous ne pouviez pas venir à Paris, dit-elle, c’était à moi de venir à La Varenne.

— Je ne voulais pas l’amener, dit Denizot, et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour résister ; mais il n’y a pas eu moyen, elle voulait venir seule.

— Et je l’aurais fait.

— Alors j’ai pensé qu’il valait mieux céder ; nous avons pris les bons chemins.

— Est-ce que tu pouvais penser, dit Thérèse, que je laisserais passer cette journée sans t’embrasser ?

— Assurément mon oncle ne vous attendait pas, ma chère cousine, car il était bien triste et je crois que je me serais évertué en vain à le distraire.

— C’est égal, dit Denizot, je suis curieux de savoir ce que le commandant va dire quand il va apprendre qu’une jeune fille est venue passer la soirée aux avant-postes ; nous allons voir l’homme de la discipline.

— Quoi qu’il dise, il aura raison, répondit Antoine ; cependant, pour moi, je suis si heureux que je ne puis pas gronder.

— D’autant mieux qu’il y a autre chose à faire, dit Denizot, posant sur la table un panier qu’il avait apporté ; c’est très bon de s’embrasser quand on ne s’est pas vu depuis plus de trois mois, mais c’est bon aussi de bien dîner. Que dites-vous de cela ?

Et d’un air de triomphe, il tira de son panier une petite dinde qu’il leva en l’air.

— Mon Dieu ! oui, il ne faut pas croire que vous rêvez, c’est bien une dinde, et elle n’est pas en carton comme au théâtre ; elle est en chair et en os, pas très grosse, j’en conviens, ce qui n’empêche pas qu’elle coûte juste 100 francs. Maintenant voilà un morceau de beurre frais pour l’arroser, pas bien gros non plus, mais il coûte 35 francs la livre. Maintenant, faites-moi place un peu devant le feu, que je m’occupe de la cuisine ; il ne faut pas que vous regrettiez votre bouilli de cheval.

— Il faut aller chercher Michel, dit Antoine en se levant.

Ils allaient donc rester ensemble durant quelques minutes.

Cette pensée empêcha le colonel de dire à son oncle qu’il allait lui-même prévenir le commandant.

Antoine partit, et ils restèrent dans un coin de la cuisine, tandis que Denizot embrochait sa dinde avec un morceau de bois.

Mais tout d’abord ils ne parlèrent que de choses qui ne les touchaient pas personnellement, au moins dans leurs sentiments intimes.

Et il fallut des préparations, des détours, pour que le colonel abordât le sujet qui depuis si longtemps le préoccupait.

Cependant il devait se hâter, car Michel habitait une maison qui était mitoyenne avec la leur, et il pouvait arriver d’une minute à l’autre.

— Et Mme de Lucillière, dit-il enfin, vous ne l’avez pas revue ?

— Non, pas depuis sa visite, qui a été la première et la dernière.

— Et que vous a-t-elle donc dit de moi que vous n’avez pas voulu me l’écrire ?

Il la vit baisser les yeux d’un air contraint et embarrassé.

— Je voudrais ne pas insister, dit-il en continuant ; mais Mme de Lucillière est parfois… si bizarre, que j’ai grande curiosité de savoir en quelles dispositions elle était ce jour-là, bonnes ou mauvaises, j’entends pour moi.

— Bonnes, je vous assure.

— C’est-à-dire que vous croyez ; mais il arrive quelquefois que sous une apparence bienveillante se cachent des intentions perfides, vous savez cela comme moi. Mais vous ne connaissez pas Mme de Lucillière comme moi, de sorte qu’il vous est difficile d’apprécier la sincérité de dispositions qui vous ont paru bonnes et qui peut-être sont mauvaises.

— Ne croyez pas cela ; je vous assure que Mme de Lucillière ne m’a parlé de vous qu’en bons termes et avec amitié.

— Mais encore qu’a-t-elle dit ?

De nouveau, Thérèse baissa les yeux et garda le silence ; mais bientôt elle releva la tête, donnant à son visage un air souriant, que démentait le tremblement de ses lèvres.

— Il y a des choses, n’est-ce pas, dit-elle, qui sont embarrassantes à répéter pour une jeune fille ? Eh bien ! je vous promets que, quand je ne serai plus jeune fille, je vous raconterai tout ce que Mme de Lucillière m’a dit.

— Mais, ma chère Thérèse.

— Je vous en prie, n’insistez pas ; vous voyez comme vous me mettez mal à l’aise. Plus tard, je vous le promets, vous saurez tout.

Que signifiaient ces étranges paroles ?

Mais il n’eut pas le temps de le demander : un bruit de pas retentit dans l’escalier, Michel et Antoine arrivaient.

Pendant que Thérèse allait au-devant de Michel, il réfléchit à ce qu’elle venait de lui dire. Sans doute, tout cela était bien vague ; cependant il y avait un fait intéressant à noter : Mme de Lucillière n’avait pas renouvelé sa visite, ce qui indiquait qu’elle n’était pas bien attachée aux idées de vengeance qu’il lui avait prêtées, ou bien, si ces idées existaient, elle avait dû se décourager en voyant qu’elle perdrait son temps avec Thérèse.

En tout cas, sa visite n’avait pas eu une influence fâcheuse sur les sentiments de Thérèse, qu’il retrouvait tels qu’ils étaient le jour où il s’était éloigné de Paris : en elle, le même regard doux et tendre, le même sourire affectueux ; dans sa voix, le même accent de sympathie et d’amitié.

La conversation devint générale. Que de chose à se dire depuis qu’on était séparé ! Ce qui s’était passé à l’ambulance, ce qui s’était passé aux avant-postes.

Pendant ce temps, Denizot veillait à la cuisson de la dinde, qui rôtissait devant la cheminée et répandait dans la cuisine un fumet que Michel, Antoine et le colonel n’avaient pas respiré depuis de longs mois.

On se mit à table, et le nuage sombre qui, pendant toute la journée, avait assombri le front d’Antoine se dissipa.

— C’est un dîner de la Marne, dit Denizot ; il me semble que nous sommes au Moulin-Flottant.

Il y avait quelque chose cependant qui disait qu’on n’était pas au Moulin-Flottant : c’étaient, de temps en temps, les sourdes détonations des canons prussiens ; car ce n’était plus nous qui tirions sur l’ennemi, c’était l’ennemi qui tirait sur nous, préludant, avec son artillerie de siège, maintenant en position, au bombardement de Paris.

Quand l’entretien s’égayait un peu, un coup de canon le ramenait au ton grave.

Cependant Denizot, après avoir soigné la dinde, soignait le feu.

— Vous êtes habitués au froid, disait-il ; mais Thérèse va s’enrhumer. Je réponds de sa santé.

Et il jetait dans la cheminée des frises de parquet les unes par-dessus les autres.

— Tu vas mettre le feu à la cheminée, dit Michel.

— La cheminée n’est-elle pas bonne ?

— Je n’en sais rien ; mais, si les Wurtembergeois voient s’élever des flammes ou des étincelles, ils vont nous envoyer des obus, et la santé de Thérèse pourrait être alors plus sérieusement compromise que par un rhume.

— Pas de danger, répondit Denizot ; les cheminées, ça me connaît.

Et il continua à entasser du bois dans le foyer.

Mais ce que Michel avait craint se réalisa ; tout à coup on entendit un ronflement et la flamme s’éleva plus rapidement : le feu était dans la cheminée.

Vivement on jeta un seau d’eau sur le foyer, mais cela ne pouvait pas éteindre le feu qui était dans le conduit.

— Sortons d’ici, commanda Michel.

Comme ils arrivaient dans le jardin, ils entendirent un sifflement qui arrivait : c’était un obus.

Le colonel saisit Thérèse par la main et la jeta à terre en se plaçant devant elle.

L’obus tomba dans la rue, où il éclata.

Mais bientôt un second sifflement se fit entendre, et cette fois l’obus tomba sur le toit même de la maison qu’il effondra.

Ils étaient sortis à temps.

Et maintenant il fallait s’éloigner.

— Ai-je été bête ? disait Denizot ; heureusement il ne reste plus que les os de la dinde.

Mais ce qui était plus grave, c’était que le dépôt de cartouches se trouvait dans la maison habitée par Michel et contiguë à celle qu’on bombardait.

Trois ou quatre obus suivirent celui qui avait crevé le toit, et bientôt aux flammes qui sortaient de la cheminée se joignirent d’autres flammes sortant du toit : un obus avait mis le feu à la maison.

Il fallait l’éteindre ou bien il fallait déménager le dépôt de cartouches, si l’on ne voulait pas le voir sauter.

— Aux cartouches ! cria Michel à quelques hommes qui étaient sortis des maisons voisines.

Puis s’adressant à Thérèse :

— Éloignez-vous avec Denizot.

Les obus arrivaient toujours ; les Wurtembergeois, voyant le succès de leur bombardement, continuaient de tirer sur la maison qui leur offrait un but lumineux.

Comme Thérèse allait s’éloigner avec Denizot, qui la tirait par le bras, le colonel s’approcha d’elle :

— Venez avec moi, dit-il.

Elle fut surprise de l’entendre parler ainsi.

— Comment ! il ne courait pas aux cartouches !

Cependant elle le suivit.

À deux cents mètres environ de l’incendie se trouvait un hangar effondré.

Le colonel s’arrêta :

— Restez, dit-il ; il n’y a pas de danger ici.

Et il se mit à ramasser des morceaux de bois ; puis, quand il en eut fait un petit tas :

— Allumez votre mouchoir avec une allumette, dit-il à Thérèse, et placez-le sous ce bois.

Et sans attendre l’exécution de cet ordre, il se mit à fendre des morceaux de bois avec son sabre.

Bientôt la flamme s’éleva de ce petit foyer ; alors il jeta dessus tout le bois qu’il avait trouvé en disant à Denizot de l’imiter.

— Maintenant sauvons-nous, dit-il en prenant Thérèse par la main.

Ils n’avaient pas fait cent mètres en courant, qu’ils entendirent un sifflement derrière eux ; un obus arrivait sur le hangar. La ruse avait réussi : les Allemands, croyant avoir allumé un second incendie, le bombardaient pour qu’on ne pût pas l’éteindre.

On put procéder plus tranquillement au sauvetage des cartouches.

Quand elles furent en sûreté, Thérèse entendit un homme dire :

— C’est encore Édouard qui nous a sauvés de ce danger.

Et elle avait cru qu’il voulait s’éloigner ?

XXVIII

Depuis que les Volontaires étaient dans la boucle de la Marne, leurs officiers ne cessaient de demander qu’on les envoyât dans un poste où ils pourraient faire un service plus actif.

Les hommes étaient aguerris, bien exercés, rompus à la fatigue, habitués à la dure et aux privations ; ils pourraient ailleurs être plus utiles que dans cette vaste guérite, où il leur était défendu de prendre l’offensive.

À rester toujours dans la même position, à faire toujours la même chose, ils perdaient peu à peu les uns après les autres quelques-unes de leurs qualités.

Assurément ils étaient loin d’être au mois de janvier ce qu’ils étaient à la fin de novembre.

Pour un certain nombre, le doute et le découragement étaient venus amenant avec eux ce mot terrible : « À quoi bon ? »

D’autres, exaspérés par la sévérité de Michel avaient « pris la permission à la semelle de leurs souliers » et étaient rentrés à Paris sous un prétexte ou sous un autre sans esprit de retour.

Il était temps de les faire agir.

Telle était leur situation au milieu de janvier, lorsque l’ordre de quitter la boucle de la Marne leur arriva.

Les préparatifs de départ furent vite faits et ce fut gaiement que l’on se mit en route.

Ceux qui avaient persévéré quand même dans l’espérance relevèrent la tête et accablèrent ceux qui doutaient.

Partis le matin de la Varenne avant le lever du jour, ils n’arrivèrent que le soir aux environs du Mont-Valérien, car ils trouvèrent sur leur passage de grands mouvements de troupes et des encombrements qui les retardèrent.

En traversant Paris, ils avaient marché à côté de bataillons de la garde nationale, qui se dirigeaient vers le pont de Courbevoie.

C’était la première fois que le colonel voyait cette garde nationale mobilisée, dont il avait si souvent entendu parler depuis quelques mois, et d’une façon si contradictoire, par quelques militaires avec le plus parfait mépris, comme d’un joujou dangereux pour la main qui voulait s’en servir ; par des gens qui ne subissaient pas les préjugés professionnels avec confiance, comme d’une force dont on pouvait tirer grand parti, si l’on voulait l’employer d’une façon intelligente.

Il fut surpris de la tenue de plusieurs des bataillons qu’il vit de près.

Ce n’étaient plus les bruyants fanfarons du commencement de septembre : les physionomies étaient graves et fermes ; c’étaient des hommes, et beaucoup étaient déjà des soldats.

Que n’eût-on pas pu faire de cette armée, si, dès les premiers jours du siège, on avait eu confiance en elle, et si l’on avait voulu l’organiser et l’exercer, au lieu de l’user dans la garde des remparts ou de la laisser dans l’oisiveté ?

Maintenant était-il temps encore de la conduire au feu ?

En tous cas, ceux qui passaient devant ces nombreux bataillons, où toutes les classes sociales se trouvaient représentées, se sentaient réconfortés. Si ces hommes ne se battaient pas bien, au moins ils se battraient bravement, et, pour tirer d’eux tout ce qu’ils pouvaient donner, il n’y avait qu’à les engager dans des conditions où la fermeté et le courage tiendraient lieu d’expérience.

L’ordre avait été donné de se mettre en marche longtemps avant le jour.

Et l’on était parti par des chemins glissants, où l’on tombait à chaque instant dans des ornières pleines d’eau.

On avançait lentement, deux à deux, sans trop savoir où l’on allait, si ce n’est qu’on allait à la bataille.

À droite, se dressaient des coteaux dont les crêtes se découpaient en noir sur le ciel ; à gauche, courait une large bande blanchâtre, qui était la Seine, au delà, quelques rares lumières indiquaient l’emplacement de Paris.

Toute la campagne est pleine de troupes ; à chaque instant, dans l’ombre, on aperçoit des masses noires ; ce sont des régiments qui attendent l’ordre de marcher en avant.

Les bataillons de la garde nationale se distinguent de loin, avant même qu’on puisse les voir, par un murmure joyeux qui s’élève de leurs rangs ; ceux-là certainement sont heureux d’aller au feu, ils ont l’entrain.

— En avant ! crient-ils à ceux qui passent devant eux, tandis qu’ils restent l’arme au pied.

Souvent il faut s’arrêter pour laisser le passage libre à des troupes qui arrivent de Paris et qui vont occuper leurs positions.

Il semble qu’il règne un certain désordre et qu’on ne sait pas trop où l’on doit se rendre ni ce que l’on doit faire ; les officiers d’état-major jurent plus qu’ils ne parlent et font des gestes désespérés. On a sans doute négligé de prendre pour guides des gens du pays, qui pourtant eussent été faciles à trouver.

— Je ne sais pas.

— Où vous voudrez.

Sont les mots qu’on entend le plus souvent dans les colloques dont on saisit quelques bribes au passage.

Cependant après avoir piétiné et glissé dans les terres grasses, on arrive dans des vignes, où l’on fait halte pour attendre le jour, c’est-à-dire le moment de l’attaque.

On est à quelques pas de l’ennemi, et le silence s’est fait de lui-même dans les rangs, sans que les officiers le commandent : on sent qu’une parole trop haute peut être saluée par une balle.

À la pâle clarté du matin qui se lève, on voit des troupes couchées ou accroupies dans les vignes ; les hommes, espacés en tirailleurs, ont le fusil entre les mains.

Au delà de Paris, le ciel s’emplit d’une lueur blanche, et les monuments de la grande ville se détachent en noir, dessinant nettement leurs silhouettes sur ce front lumineux – c’est le jour.

Le moment est solennel et une émotion patriotique serre les cœurs.

Un signal part du Mont-Valérien, aussitôt les détonations pétillent sur les coteaux et dans les bois : la bataille est commencée.

Michel est en tête de ses compagnies et, abrité derrière un mur, au-dessus duquel il montre seulement son képi, il dirige le feu de ses hommes.

Antoine et le colonel sont à côté l’un de l’autre, mais ils tirent peu et seulement quand ils voient une casquette noire et rouge surgir au-dessus d’un mur.

La fusillade continue assez longtemps, mais sans produire grand effet d’un côté comme de l’autre.

Pendant qu’elle se prolonge ainsi, d’autres troupes ont avancé à droite et à gauche : une sorte de mouvement tournant s’est prononcé, c’est le moment d’agir.

— En avant ! crie Michel ; à la baïonnette ! et maintenant ou jamais.

On le suit : les balles sifflent, quelques hommes tombent ou s’arrêtent ; mais bientôt on est au milieu de la position. Les clairons sonnent.

L’ennemi a disparu, quelques traînards jettent leurs fusils.

C’est bien commencer la journée ; mais, pour avancer davantage, pour attaquer les retranchements derrière lesquels les Prussiens font un feu nourri, il faut de l’artillerie et on doit l’attendre.

On l’attendit longtemps.

Comme on ne pouvait avancer, comme on ne voulait pas reculer, on tâcha de s’établir le mieux possible dans quelques maisons à demi ruinées, pour répondre efficacement et sans trop de pertes à la fusillade de l’ennemi.

Tout d’abord, Antoine et son neveu se trouvèrent dans la même maison.

Mais ensuite ils se séparèrent : Antoine restant dans cette maison, le colonel poussant un peu plus en avant avec quelques hommes.

Et pendant plusieurs heures ils tiraillèrent ainsi, attendant toujours le concours de l’artillerie, tandis qu’autour d’eux se livrait la bataille : ordre leur avait été donné de tenir là tant qu’ils pourraient, et ils tenaient, se désespérant de ne plus pouvoir avancer.

La place était mauvaise ; quelques hommes avaient été blessés, et ceux qui restaient se croyaient abandonnés et sacrifiés.

Quelques soldats de la ligne se trouvaient avec les volontaires ; deux ou trois voulurent se replier, et, comme le colonel tâchait de les arrêter :

— Vous ne voyez donc pas, dit l’un d’eux, qu’il s’agit seulement de faire casser la gueule à quelques gardes nationaux pour que les braillards se taisent ? Moi, je m’en vas.

Et, de fait, il s’en alla avec un de ses camarades.

Les autres restèrent, et la fusillade continua plus ou moins vive.

Enfin, après plusieurs heures d’attente, une détonation retentit derrière eux : l’artillerie était arrivée.

Mais la réplique ne tarda pas : une grêle d’obus tomba sur les quelques maisons où ils s’étaient retranchés et, sans doute, sur les pièces qui venaient d’arriver.

Tant que les Prussiens n’avaient été attaqués que par la fusillade, ils avaient répondu par la fusillade ; le canon s’en mêlait, ils faisaient à leur tour parler le canon.

Si la position était mauvaise quand il n’y tombait que des balles, elle devint intenable quand il y tomba des obus.

À ce moment, Michel arriva dans la maison où le colonel s’était, tant bien que mal, abrité avec quelques-uns de ses camarades, dont deux déjà étaient hors de combat.

— Je vous cherchais, dit Michel.

— Vous voyez, j’étais là.

— Il faut tenir.

— Nous tiendrons.

Et, sans plus de paroles, il continua de tirer par un trou de mur.

En reculant un peu pour prendre des cartouches, il aperçut Michel, qui s’était armé d’un fusil et qui tirait par la fenêtre.

Les obus continuèrent de pleuvoir autour d’eux, éclatant avec fracas, brisant, pulvérisant tout.

Trois de leurs camarades furent blessés, et bientôt ils ne furent plus qu’eux deux en état de tirer.

On n’entendait plus les détonations de l’artillerie qui était venue les soutenir ; sans doute, les pièces s’étaient retirées ou elles avaient été démontées par l’effroyable bombardement qui s’était abattu sur elles.

Cependant Michel et le colonel, ayant pris les cartouches de leurs camarades blessés, continuaient de tirer rapidement.

— Il faut nous faire tuer ! cria Michel.

— Tous deux ?

— Oui, tous deux.

Et ils s’arrêtèrent de tirer pour se regarder.

L’un et l’autre en étaient arrivés, par des routes différentes, à la même conclusion : « Au plus heureux des deux ! »

Et Michel, avec sa violence habituelle de sentiment, laissait échapper son secret.

En même temps, ils détournèrent les yeux et recommencèrent à tirer.

Mais leurs fusils étaient les seuls dont ils entendissent les détonations : les maisons environnantes étaient abandonnées par leurs camarades, soit que ceux-ci se fussent repliés, soit qu’ils eussent été blessés.

Et c’était sur eux maintenant que se concentraient la fusillade et le bombardement.

L’ennemi se rapprochait, et il était évident que, d’un moment à l’autre, il allait revenir en force pour éteindre cette résistance.

Tout à coup Michel s’affaissa.

— Blessé ! s’écria le colonel.

— Oui, allez-vous-en ; ne nous faisons pas tuer tous les deux, un seul suffit, le sort a voulu que ce soit moi, partez.

— Sans vous ? jamais !

Et vivement le colonel s’accroupit devant Michel.

— Essayez de monter sur mon dos, je vous emporterai.

— Non.

— Montez ou je vous prends dans mes bras ; allons, essayez. Bien ! Passez votre bras autour de mon cou, mais ne serrez pas trop.

Il fallait sortir de la maison.

Heureusement il y avait une porte de derrière ou plutôt une large ouverture faite par un obus.

Le colonel, chargé de son fardeau, se mit à courir aussi vite qu’il lui fut possible.

Mais il fallait trouver son chemin au milieu de ces décombres, il fallait ne pas glisser sur la terre glaise.

Et les balles et les obus continuaient de siffler autour d’eux.

Ils étaient sortis des maisons et ils allaient entrer dans les vignes où, le matin, ils avaient passé.

À une certaine distance devant lui, le colonel apercevait les lignes françaises qui se repliaient.

Il ralentit le pas.

Mais les champs étaient coupés de fossés, qu’il fallait traverser ; heureusement les balles ne les poursuivaient plus.

Au moment où le colonel, descendu dans un de ces fossés, essayait de gravir la pente opposée, il aperçut, à une courte distance, deux hommes en blouses blanches blottis derrière un buisson, deux brancardiers assurément.

— À moi ! cria-t-il.

Et il resta, le corps à moitié sorti du fossé, attendant qu’on vînt lui donner la main.

Les deux hommes s’étaient levés, l’un était de grande taille, large d’épaules ; l’autre était moins vigoureux, mais, chose étrange, il ressemblait à Anatole Chamberlain.

Ils avaient fait quelques pas pour venir au fossé ; tout à coup ils s’arrêtèrent, et une voix – qui ressemblait à celle d’Anatole – dit :

— Oui, c’est bien lui.

Alors le colonel vit l’homme de grande taille étendre vivement vers lui une main dans laquelle brilla un revolver, et trois coups de feu retentirent.

Il se laissa glisser au fond du fossé et Michel roula près de lui.

— Restez là, dit le colonel.

Et, s’armant de son revolver, il leva la tête au-dessus du fossé.

Mais les deux brancardiers avaient disparu.

Alors il revint à Michel :

— Êtes-vous donc blessé de nouveau ?

— Je ne crois pas.

Puis, tout de suite :

— Vous l’avez reconnu ? demanda Michel.

— Qui ?

— Anatole.

— Ni vous ni moi, nous ne devons l’avoir reconnu.

Et de nouveau, ayant chargé Michel sur ses épaules, il put se rapprocher des lignes françaises.

XXIX

Le colonel était vigoureux, cependant le poids qu’il portait commençait à devenir lourd pour lui.

La terre était glissante, et il avait peine à détacher ses pieds de la glaise dans laquelle ils enfonçaient.

Mais ce qui, surtout, le gênait, c’était la façon dont Michel se tenait. Il est assez facile de porter un homme sur son dos, et tous ceux qui ont gardé souvenir des jeux de leur enfance savent qu’on peut marcher longtemps avec un pareil fardeau ; mais c’est à une condition, qui est que celui qui se fait porter veuille bien s’aider des bras et des jambes : des bras, en pesant également sur les épaules et la poitrine ; des jambes, en serrant sa monture au-dessus des hanches.

Or, ce n’était pas là ce que faisait Michel : il embrassait bien le colonel avec ses bras, mais il ne le serrait pas avec ses jambes.

— Je vous étouffe ? dit Michel.

— Un peu ; mais ne pourriez-vous pas me serrer avec les jambes ?

— Cela m’est impossible. Je puis me servir d’une jambe, mais non de l’autre : sans doute elle est cassée.

— Souffrez-vous ?

— Beaucoup. Laissez-moi glisser à terre, je vous prie.

— Je vous porterai bien ; permettez-moi de respirer un peu seulement.

Michel, desserrant les bras, avait glissé à terre, se tenant sur sa jambe solide ; il pria le colonel de lui tendre la main, et avec son aide il s’étendit sur la terre.

— Envoyez-moi des brancardiers, dit-il ; ils me trouveront là.

Le colonel voulut insister, mais Michel déclara qu’il ne se laisserait pas porter plus loin ; ses souffrances, lorsqu’il était ainsi ballotté, étaient intolérables.

— Et si les Prussiens avancent ? dit le colonel.

Michel se souleva sur le coude, et, regardant du côté des coteaux :

— Ils ne se montrent pas, dit-il, et d’ailleurs vous ne me laisserez pas là assez longtemps pour qu’ils m’emportent.

Leurs regards se croisèrent, et le colonel comprit ce qu’il y avait sous ces paroles.

— Non certes, dit-il.

Et, sans ajouter un mot, il se mit à courir vers les lignes françaises.

Avant d’arriver, il vit des hommes venir au-devant de lui.

Avec eux il retourna vers Michel et ils purent le rapporter ; la fusillade redoublait d’intensité sur la gauche, mais le pli de terrain dans lequel ils étaient ne se trouvait point exposé à son feu.

Il fallait trouver une voiture d’ambulance pour emporter Michel à Paris.

Au moment où l’on déposait Michel sur une banquette, Antoine arriva.

Ce fut un soulagement pour le colonel, qui était très inquiet de son oncle, dont il était séparé depuis plusieurs heures.

Pendant cette recherche de la voiture, la nuit était venue et elle avait éteint le feu qui, peu à peu, avait cessé.

— Je vais accompagner Michel à Paris, dit le colonel à son oncle ; venez-vous avec moi ?

— Non ; la bataille reprendra demain.

— Eh bien ! demain, avant le jour, je serai là.

Et il monta à côté du cocher.

La nuit était sombre ; tout le champ de bataille était enveloppé dans une épaisse obscurité, que trouaient seulement quelques feux de bivac qui éclataient çà et là : le silence avait succédé à la canonnade et à la fumée, le Mont-Valérien se taisait, et sur la route on n’entendait que le roulement des voitures qui se dirigeaient vers Paris.

Il était tard lorsqu’ils arrivèrent devant la porte de la rue de Courcelles.

Cependant cette porte était grande ouverte et la cour était éclairée par deux lampes qui donnaient une clarté suffisante pour qu’on pût se diriger.

La voiture vint se ranger devant le perron.

À ce moment, Thérèse, attirée sans doute par le roulement de la voiture, parut dans le vestibule.

Vivement le colonel sauta à bas de son siège et courut à elle.

Enfin, l’apercevant, elle poussa un cri étouffé et s’arrêta :

— Michel blessé… légèrement, dit-il ; votre père sain et sauf.

On s’était empressé autour de la voiture pour descendre Michel étendu.

Il se souleva sur son coude.

— Ce n’est rien, dit-il en tendant sa main qui était libre à Thérèse.

Puis, comme elle s’était approchée de lui, il ajouta à mi-voix :

— C’est vous qui allez me soigner.

Et son visage, que la douleur avait contracté, s’illumina d’un sourire.

Cependant le colonel s’était informé pour savoir dans quelle tente on pouvait installer le blessé, et il avait donné des ordres pour qu’on le transportât avec précaution.

Cela fut vite fait, et le chirurgien arriva aussitôt.

Denizot et Sorieul étaient aussi entrés dans la tente, celui-ci en poussant des exclamations appropriées à la circonstance, Denizot les larmes aux yeux.

Le moment était venu d’examiner la blessure, Thérèse sortit de la tente.

Le colonel se demanda ce qu’il devait faire ; s’il sortait, Michel ne croirait-il pas qu’il voulait rejoindre Thérèse ; s’il restait, ne croirait-il pas que c’était pour savoir quelle était la gravité de la blessure.

Les infirmiers s’occupaient de déshabiller le blessé.

— Docteur, dit Michel, je dois vous prévenir avant tout que je veux garder ma jambe.

— Vous ne savez pas quelle est votre blessure.

Pendant que ces paroles s’échangeaient, la jambe avait été mise à nu et les infirmiers s’étaient empressés de laver le sang autour de la blessure.

Le chirurgien put alors l’examiner.

— Eh bien ? demanda Michel.

— Il y a fracture de l’os.

— Et votre avis ? demanda Michel sans écouter.

— Mon avis est que l’amputation est nécessaire et qu’elle doit être faite.

— Et, si elle ne se fait pas, puis-je guérir ?

— Mais…

— Ai-je une chance, si faible qu’elle soit, une seule ?

Sorieul voulut intervenir, Denizot aussi s’approcha ; quant au chirurgien, il paraissait irrité par cette obstination d’un blessé qui se plaçait au-dessus des lois de la chirurgie.

Pour le colonel, se tenant à l’extrémité de la tente, il ne disait rien, car il comprenait très bien la pensée qui inspirait cette obstination.

Si on lui coupait la jambe, Michel ne pouvait plus être le mari de Thérèse, et, en présence de ce danger, il jouait sa vie pour garder sa jambe : la vie sans Thérèse, il n’en voulait pas.

— Je vois, dit Michel, que mon obstination vous étonne tous ; cependant c’est bien simple : j’aime mieux mourir que de me laisser couper la jambe. Si vous pouvez me guérir, je suis prêt à endurer sans me plaindre tout ce qu’il faudra souffrir : si vous ne pouvez pas me guérir, laissez-moi mourir.

— Mais, commandant, dit le chirurgien, qui ne comprenait rien de cette défense désespérée, la souffrance d’une amputation…

— Ce n’est pas la souffrance que je crains, je veux ma jambe et j’ai bien le droit de la défendre, il me semble : votre responsabilité est dégagée.

Le colonel s’avança :

— Ne serait-il pas possible de procéder à un pansement provisoire ? dit-il.

— Qu’on me panse, qu’on me fasse tout ce qu’on voudra, dit Michel, mais qu’on ne me coupe pas la jambe.

Le colonel attira le chirurgien en dehors de la tente.

Thérèse était là, debout, dans le jardin, attendant pour savoir.

— Eh bien ! s’écria-t-elle en étouffant sa voix ; quelle blessure ?

— Il faut lui couper la jambe, mais il s’y oppose.

— Il est fou, dit le chirurgien ; la bataille et la fièvre l’ont exalté.

— Peut-être y a-t-il exaltation, dit le colonel ; mais de sang-froid il persisterait dans sa résolution. Une seule personne pourrait le faire changer.

— Faut-il que j’essaye ? demanda Thérèse.

— Il s’agit de sa vie, dit le chirurgien.

— J’y vais ! s’écria Thérèse.

Mais, comme elle faisait un pas pour entrer dans la tente, le colonel la retint par le bras.

— Ma chère cousine, dit-il, un mot, une question : Croyez-vous que je veuille sauver Michel ?

— Comment ! si je le crois ?

— Le croyez-vous ?

— Mais oui, assurément.

— Eh bien ! ne faites pas auprès de lui la tentative que vous voulez, peut-être ne comprendrait-il pas le sentiment qui vous inspire.

— Mais, mon cousin, c’est moi qui ne vous comprends pas.

Le chirurgien comprenait encore bien moins toutes ces paroles obscures, et ses regards allaient du colonel à Thérèse et de Thérèse au colonel Assurément il y avait dans tout cela un mystère. Lequel ? il n’avait pas à le chercher.

— Michel est désespéré de sa blessure, continua le colonel, et j’oserais presque dire qu’il est encore plus malade moralement que physiquement ; ayons donc grand soin de ne faire rien qui puisse aggraver cet état moral. Voilà pourquoi je crois que vous ne devez pas lui demander de consentir à cette amputation. En disant tout à l’heure qu’une seule personne pourrait le décider à cette amputation, j’allais ajouter que par malheur cette démarche était impossible ; vous m’avez interrompu.

— Mais alors que faire ? s’écria Thérèse.

— Est-il donc condamné à mort, demanda le colonel, si vous ne lui coupez pas la jambe ?

— Condamné, fatalement condamné, non ; mais enfin l’amputation est indiquée et elle devrait être faite. Mais ce n’est pas à dire qu’il ne puisse pas guérir ; il est jeune, vigoureux, sain : tout est possible. Seulement, les probabilités, je dois le dire, ne sont pas pour la guérison. Il va courir des risques très graves, et cette amputation que nous ne ferons pas aujourd’hui, il faudra la faire sans doute dans quelques temps.

— Oh ! dans quelque temps, dit le colonel, les circonstances ne seront plus ce qu’elles sont aujourd’hui, et alors il acceptera peut-être cette amputation.

— Il est bien certain, dit le chirurgien, que nous ne pouvons pas l’exécuter comme un condamné.

Et il rentra dans la tente, tandis que le colonel et Thérèse restèrent dans l’allée.

Pendant quelques secondes, ils gardèrent l’un et l’autre un silence gênant.

Puis Thérèse demanda comment Michel avait été blessé.

Alors le colonel lui fit le récit de la lutte qu’ils avaient soutenue, mais en arrangeant les choses et sans rapporter les paroles de Michel ; de même il tut aussi les coups de revolver.

— Et vous l’avez porté ? s’écria-t-elle, c’est vous qui l’avez sauvé ?

Elle prononça ces quelques mots avec un accent qui frappa le colonel ; il lui sembla que, s’il y avait de l’admiration dans cet accent, il y avait aussi de la surprise.

— Voulez-vous voir si je puis entrer dans la tente ? dit-elle.

Et, quelques instants après, il revint la chercher pour l’amener auprès du blessé.

Alors tous ceux qui n’étaient pas utiles dans la tente, sortirent.

Michel et Thérèse restèrent seuls, n’ayant avec eux qu’un infirmier, qui allait çà et là remettant toutes choses en bon ordre.

Il la prit par la main et l’attira près de lui, de manière à pouvoir lui parler à l’oreille sans craindre d’être entendu.

— Vous étiez dans l’allée tout à l’heure quand le chirurgien et le colonel sont sortis ? demanda-t-il.

— Oui, j’attendais pour savoir ce qu’on pensait de votre blessure.

— Et le chirurgien vous a dit, n’est-ce pas, qu’il fallait me couper la jambe.

— Mais… oui.

— Et il vous a dit aussi que si je ne consentais pas à cette amputation, je ne devais pas guérir ?

— Il a dit…

Elle hésita, n’osant répéter les paroles du chirurgien et ne voulant pas non plus les altérer.

— Je vous en prie, dit Michel en insistant du regard et de la main.

— Il a dit que les probabilités n’étaient pas pour la guérison ; mais que cependant, comme vous étiez jeune et vigoureux, la guérison était possible.

— Ah ! il a dit cela ? s’écria Michel, il a dit cela ?

Et doucement il pressa la main de Thérèse ; puis, revenant à ses questions :

— Et c’est le colonel, n’est-ce pas, qui a décidé le chirurgien à ne pas me couper la jambe ?

— Le colonel a dit qu’il ne fallait rien faire qui pût aggraver votre état moral.

— C’est bien cela, et il a parlé pour qu’on ne me coupe pas la jambe ? C’était cela que je voulais savoir.

Thérèse le regarda un moment sans comprendre, puis tout à coup joignant les mains :

— Oh ! Michel, dit-elle, n’est-ce pas lui qui vous a sauvé ?

— Et cela est héroïque, n’est-ce pas ! mais il y a des héros qui savent très bien calculer.

Elle ne répondit rien, mais doucement elle retira sa main.

Et pendant quelques minutes ils restèrent sans parler.

— Voulez-vous donc me laisser seul ? dit-il.

— Non, mon intention est de rester près de vous jusqu’à ce que vous dormiez.

— Et si je ne dors pas ?

— J’attendrai.

— Est-ce que le colonel reste ici ?

— Je ne crois pas ; et j’ai entendu tout à l’heure donner des ordres pour qu’on selle deux chevaux.

Ces paroles parurent calmer Michel.

Pendant ce temps, le colonel, accompagné du chirurgien et de Sorieul, visitait les tentes de l’ambulance, qu’il voyait pour la première fois ; car, lorsqu’il était parti, le service n’était pas complètement organisé et elles n’avaient pas encore reçu de blessés.

— Eh bien ! disait Sorieul, êtes-vous content, mon ami ? trouvez-vous que j’ai bien organisé tout cela ?

Mais, peu sensible aux éloges que Sorieul se décernait, le colonel écoutait ceux que le chirurgien décernait à Thérèse.

— Certainement, disait Sorieul, elle s’est très bien pénétrée de notre esprit ; vous savez, l’impulsion première, tout est là : aussi, cette impulsion donnée, j’ai pu me relâcher dans mon activité ici et l’employer ailleurs. Vous avez assurément entendu parler de mon influence dans les clubs. Je crois que j’ai rendu quelques services à l’hygiène de l’esprit public : soutenir les cœurs, élever les âmes, c’était une belle tâche à remplir.

Sa visite terminée, le colonel voulut monter dans son appartement, ayant encore quelques instants à lui avant de partir.

Au moment où, arrivant au haut de l’escalier, il allait entrer dans le vestibule qui précède cet appartement, il aperçut Denizot qui semblait se promener là en long et en large d’un air triste et inquiet.

Le colonel ne se demanda pas ce que signifiaient cette tristesse et cette inquiétude, elles étaient bien naturelles chez un ami de Michel.

Comme il allait entrer dans le vestibule, Denizot l’arrêta.

— J’aurais un mot à vous dire.

— Eh bien ! entrons.

— Non ; avant d’entrer, si vous voulez bien.

— Mais, mon brave Denizot, je veux tout ce que vous voulez.

— Voilà ce que c’est : je ne vous ai pas dit, n’est-ce pas, que j’ai amené Pistolet avec moi.

— Votre pierrot ?

— Oui, mon pierrot ; j’ai laissé les deux autres à un ami, mais Pistolet, je l’ai amené ici parce que je ne pouvais pas m’en séparer ; mais, quand je m’en allais à la Varenne, j’en étais assez embarrassé, parce que j’avais peur pour lui, rapport à des inimitiés qu’il s’est attirées dans l’hôtel, et puis rapport aussi à ce qu’il se serait peut-être sauvé pour rejoindre ses camarades. Alors j’ai eu l’idée de le mettre, quand je partais, dans la volière du vestibule où il y avait des oiseaux des îles.

Le colonel avait complètement oublié qu’il y eût une volière dans le vestibule : c’était celle qu’Ida, au moment de quitter Paris, avait fait apporter chez lui.

— Bon ! je mets donc Pistolet dans la volière et je pars ; mais, à mon retour, qu’est-ce que je trouve ?

Denizot leva son bras au ciel et baissa la tête.

— Eh bien !

— Eh bien ! ce méchant Pistolet avait tué tous les oiseaux des îles, et lui-même était à moitié mort ; une bataille terrible. Pistolet a guéri et s’est remplumé, mais je n’ai pas pu ressusciter les oiseaux des îles. Voilà le malheur que je vous avais toujours caché, mais que je dois vous avouer, au moment où vous allez rentrer chez vous. Excusez-moi.

Le colonel se mit à sourire.

— Si vous saviez ce que Pistolet a fait, dit-il, vous seriez moins désolé, mon pauvre Denizot. Ces oiseaux des îles étaient des Prussiens, ou plus justement ils appartenaient à une jeune Allemande, qui me les avait confiés.

— Pistolet a battu les Prussiens, s’écria Denizot en sautant.

— C’est très beau, sans doute, mais cependant je suis fâché de cette victoire ; j’aurais voulu rendre ces oiseaux à leur maîtresse. Si l’on vous tuait Pistolet, ne seriez-vous pas peiné ?

— Oh ! une Allemande ! dit Denizot.

Et il grimpa l’escalier pour aller embrasser son héros.

XXX

Il faisait encore nuit noire quand le colonel, de recherche en recherche, envoyé à droite, envoyé à gauche, parvint à retrouver son bataillon, logé dans les maisons de Suresnes.

Le premier homme qui vint au-devant de lui fut son oncle.

— Eh bien ? demanda celui-ci.

— Michel a la jambe cassée. Et maintenant que faisons-nous ?

— Pas d’ordres ; nous attendons.

On attendit longtemps, sans savoir ce qu’on ferait ; le jour se leva, et l’on resta en place.

Cependant le Mont-Valérien et quelques batteries avaient recommencé la canonnade.

On sait que cette bataille, engagée le 19 janvier et interrompue par la nuit, ne fut pas reprise le 20, ni le 21, ni plus tard.

Après avoir lu sur toutes les murailles de Paris, le 19, qu’on était décidé à « souffrir et à mourir, s’il le fallait, mais à vaincre, » on lut, le 20, « qu’il fallait envoyer sur le champ de bataille beaucoup de brancardiers ainsi que des voitures solidement attelées, et en même temps parlementer d’urgence pour un armistice de deux jours qui permette l’enlèvement des blessés et l’enterrement des morts. »

Deux jours ! quelle stupeur ! Les morts et les blessés étaient donc au nombre de plusieurs milliers.

C’était le commencement de la fin.

Le 27, on se décida à annoncer que, les chances de la guerre ayant refoulé les armées de province, « le gouvernement avait le devoir absolu de négocier. »

Quelques esprits se demandent si cela est possible, et ils répètent ce mot : « Notre gouverneur ne capitulera jamais. »

D’autres, qui se résignent à voir clair, comprennent qu’on veut frapper d’épouvante une population courageuse, à laquelle jusqu’à ce jour on a systématiquement caché la vérité, et la préparer à une capitulation que son ignorance autant que son patriotisme repoussaient.

Dissimulée sous le nom « d’armistice générale », elle fut signée le 28, cette capitulation.

C’était fini, bien fini, – la mort pour le porte-drapeau de la France.

Dès le 29, la rentrée des troupes commença sur tout le périmètre de la place, et, pour la première fois depuis le commencement du siège, ceux qui, depuis cent trente-sept jours se battaient, se virent face à face avec ceux qui voulaient qu’on se battît encore, et ce ne furent point des regards fraternels que leurs yeux échangèrent.

Au moment où les hommes du bataillon des Volontaires allaient se séparer, le capitaine qui avait remplacé Michel comme commandant fit former le carré, et il annonça que, tant que le travail n’aurait pas repris, chacun toucherait sa solde, comme s’il était encore en campagne, et que cette solde serait payée à partir du jour où le gouvernement supprimerait celle qu’il donnait.

Il ne dit point qui ferait les fonds de cette paye, mais il n’était pas besoin d’explications à ce sujet.

On chercha Édouard Chamberlain, on ne le trouva point, et l’on sut qu’il venait de s’éloigner avec son oncle pour rentrer chez lui.

Elle fut lugubre, cette rentrée, et, pendant toute la route, ils n’échangèrent pas un seul mot, marchant côte à côte en silence, sans lever les yeux sur les gens qui les regardaient.

En arrivant, Antoine courut au lit de Michel, et ce fut avec des larmes dans les yeux que ces deux hommes s’embrassèrent.

Si Sorieul n’avait pas assisté au dîner, on n’eût pas dit un mot, et l’on aurait mangé, la tête basse, son morceau de pain noir qui se collait entre les dents ; mais Sorieul avait des paroles appropriées à toutes les circonstances, même les plus tristes, et ce fut presque un soulagement d’entendre sa voix ; au moins cela empêchait de penser.

Ce ne fut pas seulement la tristesse qui abrégea le dîner, ce fut encore la fatigue ; Antoine et le colonel étaient harassés.

Cependant, au moment où celui-ci se retirait dans sa chambre, son oncle le suivit.

— Mon cher Édouard, j’ai à vous parler.

— Asseyez-vous, mon oncle.

— Bien que les circonstances ne permettent guère qu’on s’occupe d’affaires particulières, il y a cependant urgence pour nous à établir dès maintenant notre situation respective. J’ai pris un engagement envers vous, et vous en avez pris un envers moi.

— Je vous ai promis qu’avant la fin de ce siège, je n’adresserai pas un mot d’amour à ma cousine, et d’autre part je vous ai promis encore que jusque-là il n’y aurait aucune explication ni aucune querelle entre Michel et moi.

— Et moi, je me suis engagé à ne pas consentir au mariage de Michel et de Thérèse avant la fin du siège.

— Le siège, il me semble, peut être considéré comme fini depuis hier.

— Hélas ! je pourrais vous répondre que c’est un armistice qui a été signé ; mais, si le gouvernement veut continuer à endormir la population, je ne veux pas me tromper moi-même. Oui, le siège est fini ; cependant je viens vous demander de prolonger encore votre engagement.

— Mais, mon oncle…

— Dans l’état où est Michel, voulez-vous engager une lutte avec lui ? ne trouvez-vous pas juste de lui laisser au moins la liberté de se défendre ?

— Mais c’est cet état précisément qui me paraît vous dégager.

— Michel n’est pas mort.

— S’il ne meurt pas, il sera à coup sûr estropié, donnerez-vous votre fille à un invalide ? Michel sortant du lit sur lequel il est couché en ce moment, aura-t-il le droit de vous dire : « Me voici, je suis l’homme à qui vous avez promis la main de votre fille ? »

— J’ignore ce que Michel me dira, mais je désire que le jour où il parlera, il puisse le faire librement, et je veux pouvoir lui répondre librement aussi. En ce moment vous devez comprendre que ma réponse ne serait pas libre, puisque je l’adresserais à un mourant.

Le colonel réfléchit un moment avant de répondre.

— Vous ne me répondez pas ? dit Antoine en insistant.

— J’ai voulu réfléchir et, en un pareil sujet qui me touche si vivement au cœur, ne pas parler à la légère. Il me paraît que vous avez pleinement raison, et je vous demande même pardon de n’avoir pas senti tout d’abord et au premier mot, combien vous aviez raison. Je prends donc l’engagement que vous désirez, c’est-à-dire que de nouveau je consens à ne pas adresser une parole d’amour à ma cousine, et d’autre part je consens aussi à ne provoquer aucune explication avec Michel jusqu’au jour où il sera en état de se défendre ; je penserai que le siège a duré quelques semaines de plus.

— Je comptais sur votre réponse, mon neveu.

— Laissez-moi vous dire, mon cher oncle, que vous comptez toujours beaucoup trop sur mes réponses. J’aime Thérèse ; je l’aime plus aujourd’hui que je ne l’aimais hier, comme je l’aimais plus hier qu’il y a trois mois ; c’est un sacrifice très douloureux que je m’impose et que je vous fais de ne pas lui parler de mon amour. Vous ne savez pas à quelles tentations j’ai dû résister pour tenir ma parole, et je prévois que les tentations nouvelles qui se présenteront ne seront pas moins cruelles. Cependant je consens à prendre cet engagement ; mais cette fois j’y mets une condition, qui est que Thérèse reste ici.

— Nous ne pouvons pas demeurer chez vous.

— J’espère bien que vous y demeurerez, cependant ; mais, en attendant que cela soit, vous sentez que Thérèse ne peut pas abandonner l’ambulance.

— Mais, si Michel ?…

— Il me semble qu’elle soigne Michel.

— Je voulais dire que si Michel demandait à quitter l’ambulance.

— Michel ferait ce qu’il voudrait ; je demande seulement que Thérèse ne la quitte pas. Si Michel se sent gêné ici, il peut se faire transporter dans une autre ambulance. Je m’opposerai autant que possible à son départ, mais enfin je ne lui ferai pas violence pour le garder. Pour Thérèse, c’est différent ; le jour où il serait question qu’elle sortît d’ici, je parlerais ; je lui dirais que je l’aime, que je lui demande d’être ma femme, et nous verrions alors si elle sortirait. D’ailleurs, à la jalousie de Michel devez-vous sacrifier la joie de tous ces pauvres blessés dont Thérèse est la Providence ? Que deviendraient-ils si elle partait ?

— Elle restera, dit Antoine.

Le colonel n’avait point imaginé que les choses s’arrangeraient ainsi, et lorsqu’il avait su qu’il allait rentrer à Paris, il n’avait eu qu’une pensée, – entretenir Thérèse de son amour et lui demander si elle voulait l’accepter pour mari. Michel n’avait point occupé son esprit ; d’ailleurs était-il encore en vie, ou, s’il vivait, ne devait-il pas mourir un jour ou l’autre ? Il n’y avait plus à compter avec lui. Ce n’était pas lui qui avait eu la chance d’être le plus heureux des deux, et la chance s’était montrée si favorable au colonel qu’elle lui avait permis de tendre la main à son rival.

La communication de son oncle le surprit donc désagréablement ; mais, le premier moment de déception passé, il se dit qu’après tout, ce retard dans l’accomplissement de ses désirs n’était pas bien grave : ne verrait-il pas Thérèse chaque jour ? ne vivraient-ils pas de la même vie, sous le même toit ?

Le lendemain matin, sa première sortie fut pour aller chez Mme de Lucillière.

Il lui en coûtait de se présenter dans cette maison, où il s’était bien juré de ne jamais remettre les pieds ; mais il avait un trop vif désir de savoir ce qui s’était dit entre la marquise et Thérèse, ou plutôt ce que la marquise avait dit à Thérèse, pour rester enfermé dans ce serment.

Il la ferait parler, il tâcherait de savoir, enfin il verrait.

Mais il ne sut rien et ne vit rien ; car Mme de Lucillière, profitant la première de l’ouverture des portes, avait quitté Paris la veille. Elle en avait assez de ce siège qui lui avait paru devoir être amusant et curieux. Curieux, oui, assurément ; mais amusant, non, mille fois non. Du pain noir, pas de gaz, ses chevaux mangés ; mais c’était une abomination. Et elle s’était échappée au plus vite, exaspérée contre ceux qui parlaient de se défendre à outrance. Paris s’était défendu, cela suffisait ; il arrive un moment où l’on peut se rendre honorablement, – les peuples comme les individus.

Il ne put donc pas apprendre ce qu’il avait si grande envie de savoir ; mais à sa déception il y eut au moins cette compensation, qu’il fut à l’abri des machinations de la marquise, et c’était quelque chose qui avait bien son prix.

Si les derniers temps du siège avaient été durs à passer, les premiers jours qui suivirent la conclusion de l’armistice furent lugubres pour Paris : c’était un anéantissement de toutes les forces, une morne douleur, un dégoût amer pour tout et pour tous.

Pour se soustraire à cette tristesse, le colonel s’empressa d’accomplir les formalités qui devaient lui permettre de sortir de Paris, et presque chaque jour il s’en alla faire de longues courses dans la banlieue pour visiter les travaux des Prussiens.

Enfermé dans la boucle de la Marne, il n’avait presque rien vu du siège et il avait maintenant la curiosité d’examiner ce qu’avait été ce cercle de fer, que nos généraux avaient considéré comme infranchissable.

Il était redevenu le colonel Chamberlain en quittant son uniforme de volontaire, c’est-à-dire citoyen américain, et ces visites lui étaient plus faciles qu’elles ne l’eussent été pour un officier français ; le président de l’Union ne venait-il pas de se montrer habile courtisan de la fortune en adressant ses compliments et ses éloges au nouvel empire d’Allemagne ?

Ce n’était guère que le soir qu’il rentrait à l’hôtel pour l’heure du dîner : ainsi il échappait aux difficultés d’un tête-à-tête avec Thérèse. À table, en présence d’Antoine ou de Sorieul, il pouvait se montrer affectueux pour sa cousine, sans se laisser entraîner par des élans de tendresse qui eussent bien vite compromis son engagement.

De temps en temps seulement, il allait faire une visite à Michel, et toujours cette visite était courte.

— Je viens prendre des nouvelles de votre santé.

— Je vous remercie.

Et c’était à peu près tout.

Sans être bonne, cette santé n’était pas aussi mauvaise que le chirurgien l’avait craint tout d’abord. Les complications graves qu’on redoutait ne s’étaient point réalisées, et il semblait possible maintenant que Michel sauvât non seulement sa vie, mais encore sa jambe : sa jeunesse et sa vigueur avaient donné un démenti aux lois de la médecine.

— Si j’avais voulu laisser couper ma jambe, disait Michel, j’aurais peut-être succombé à l’amputation et, en tout cas, je n’aurais plus ma jambe, tandis que je l’ai et ne suis pas mort. Voilà pour le présent ; pour l’avenir, nous verrons bien.

Il avait tout d’abord été convenu que Sorieul, Antoine et Denizot s’arrangeraient ensemble pour que l’un d’eux restât toujours auprès de Michel afin de le distraire.

Mais cette convention n’avait pas été fidèlement exécutée pendant longtemps.

Sorieul, qui était candidat dans les élections – « candidat de lui-même » comme il disait – ne pouvait guère rester à l’hôtel ; il avait des démarches à faire, des réunions à préparer, des discours à prononcer, qui prenaient tout son temps.

Repris par la vie politique, Antoine n’avait guère plus de liberté.

Si bien que, de tous ses amis, Michel n’avait de fidèle près de lui que Denizot.

Mais, loin de se plaindre de cet abandon, il s’en réjouissait, car il lui permettait de passer plusieurs heures par jour en tête-à-tête avec Thérèse, ce qui ne lui eût pas été possible, si Sorieul ou Antoine avaient tenu leur engagement. Denizot était sans conséquence, on l’envoyait faire une course ou simplement se promener, et le tête-à-tête était obtenu.

C’étaient les bonnes heures de son existence que celles qu’il passait ainsi, ayant Thérèse près de lui, lisant ou causant.

Cependant jamais il ne lui adressait une parole d’amour, et jamais même il ne faisait l’allusion la plus légère à leur mariage.

Mais il la regardait, il la voyait tourner légèrement dans la tente, c’était de sa main qu’il prenait le verre ou la tasse qu’elle lui préparait, et il était heureux, il lui souriait. Pourquoi cette réserve et ce silence ?

C’était la question que Thérèse se posait sans lui trouver une réponse ; chaque jour, elle s’attendait à ce qu’il romprait ce silence, et jamais elle n’entrait dans la tente sans se demander si ce ne serait pas pour ce jour-là.

Cependant les jours, les semaines s’étaient écoulés.

Sorieul n’avait point été nommé aux élections et il n’avait même obtenu qu’un petit nombre de voix, ce qui l’avait stupéfié.

— Comment ! lui, pas nommé, par ce Paris dont il avait si souvent, réchauffé le cœur ? C’était à n’y rien comprendre.

Puis les jours et les semaines avaient recommencé leur cours, et l’on, était entré dans la seconde quinzaine de mars.

La Commune s’était établie à Paris et, dans les nouvelles élections qui l’avaient constituée, Sorieul, plus heureux cette fois, avait été nommé.

On avait voulu porter Antoine comme candidat dans son arrondissement, mais il avait obstinément refusé, en publiant dans les journaux une lettre qui l’avait fâché avec le plus grand nombre de ceux auprès desquels il avait pendant si longtemps lutté.

Dans cette lettre, il disait qu’au lieu de prendre les armes il fallait les déposer et se contenter, pour le moment, de poursuivre par l’association le triomphe de l’organisation du travail, et longuement, éloquemment, il avait développé les raisons qui, selon lui, rendaient à cette heure une insurrection criminelle.

Reproduite et commentée dans tous les journaux, cette lettre avait soulevé contre lui les colères de tous ses anciens amis.

— C’est une ganache.

— C’est un traître.

— La fortune de son neveu l’a corrompu : riche, il raisonne maintenant comme les riches.

D’un autre côté elle lui avait valu les applaudissements de ses anciens adversaires :

— Voyez Antoine Chamberlain.

— Écoutez ses paroles.

— C’est un honnête homme.

XXXI

Lorsqu’il avait vu quelle tournure prenaient les événements, le colonel s’était empressé de faire partir pour Versailles les blessés de l’ambulance qui étaient en état de supporter le voyage.

Il leur donnait des vêtements civils et veillait lui-même à leur faire franchir une porte de Paris ; plusieurs fois il les accompagna jusqu’à Versailles.

Il ne garda dans l’ambulance que ceux qui étaient encore trop grièvement malades pour être exposés à se voir incorporés de force ou de bonne volonté dans les bataillons de la commune.

De ce nombre était Michel qui n’avait pas encore quitté son lit.

Cependant une grande amélioration s’était produite dans son état, il était bien certain, depuis longtemps déjà, qu’on ne serait pas obligé de lui couper la jambe et, vers la fin de mars, il se trouvait, moralement et physiquement, en état de soutenir toutes les discussions qu’on voudrait engager avec lui ; le moment était donc venu pour le colonel de rompre le silence auquel il s’était condamné.

Bien des raisons l’engageaient à quitter Paris, et il ne voulait partir qu’en emmenant Thérèse, sa femme, avec lui.

Cette révolution qui commençait lui inspirait des craintes qu’il ne se précisait point, mais qui, cependant, l’inquiétaient.

Il avait peur pour son oncle, qu’on accusait de plus en plus violemment d’être un traître.

Il avait peur pour Thérèse.

Et même il avait peur pour lui.

Les coups de revolver qui avaient accueilli son appel dans le fossé du champ de bataille de Saint-Cloud lui avaient enfin ouvert les yeux sur Anatole, et il était à peu près convaincu que l’homme qui avait tiré ces coups de revolver n’était autre que ce fameux Fourrier, dont M. Le Méhauté, le juge d’instruction, lui avait si souvent parlé lors de la tentative d’assassinat de la forêt de Marly. C’était bien l’homme répondant au signalement qui lui avait été alors donné : grande taille, large poitrine, physionomie arabe. Comment Anatole et le Fourrier se trouvaient-ils sur le champ de bataille ? Étaient-ils là pour lui envoyer une balle dans le dos ? Il n’en savait rien, mais cela était possible ; en tous cas, ils avaient assez vivement saisi l’occasion qui se présentait à eux de lui envoyer cette balle dans la poitrine pour qu’on crût que cette rapidité de décision indiquait un accord arrêté depuis longtemps. Si cet accord existait au mois de janvier 1871, il avait pu exister plusieurs années auparavant, c’est-à-dire quand le juge d’instruction l’avait affirmé, et il pouvait exister encore maintenant. Or, dans les conditions qui se préparaient pour Paris, l’association de ces deux hommes étaient vraiment redoutable, et ce n’était point pusillanimité que d’en avoir peur. Les deux tentatives manquées, celle de Marly et celle de Saint-Cloud, étaient là pour dire combien vivement ils convoitaient l’héritage du colonel et quels moyens ils employaient pour l’obtenir. Quoi de plus facile pour eux que de profiter d’une émeute populaire, qui, assurément, se présenterait un jour ou l’autre, pour accomplir leur dessein ? Qui les empêcherait, le jour où cette émeute éclaterait, de pénétrer avec quelques bandits dans l’hôtel et de tuer tous ceux qu’ils trouveraient : Antoine et Thérèse, en même temps que le colonel. Du coup, Anatole se trouvait l’héritier de cette fortune. Anatole était-il capable d’un pareil crime ? Le colonel ne voulait pas le croire, mais il suffisait que son associé, le terrible Fourrier, en eût l’idée. Anatole n’aurait rien fait, et il hériterait tranquillement. N’était-ce pas la combinaison qui avait mis un couteau aux mains de l’assassin de la forêt de Marly ?

Précisément parce qu’il était brave, le colonel trouvait que c’était une puérilité de s’exposer, soi et les siens, à un danger inutile.

Il valait donc mieux s’éloigner tant que durerait la tourmente, et se mettre tous à l’abri, Antoine, Thérèse et lui-même.

Arrêté à ce parti, il le communiqua à son oncle, mais, bien entendu, sans lui parler d’Anatole, du Fourrier et des dangers qu’il prévoyait.

On pouvait maintenant traiter une affaire sérieuse avec Michel : le moment était donc venu d’aborder franchement la question du mariage de Thérèse.

Mais, pour Antoine, c’était là une question terrible, à laquelle il n’osait même pas penser.

Plus il connaissait son neveu, plus il le voyait et plus il l’aimait. C’était son fils : comment n’eût-il pas été heureux de lui donner Thérèse ?

Mais il était engagé envers Michel, pour lequel il avait aussi une vive amitié : comment lui reprendre Thérèse ?

Aux premiers mots de son neveu, il voulut se rejeter encore en arrière.

Mais le colonel n’écouta rien.

— Je comprends, mon cher oncle, combien votre position est délicate et difficile ; mais quand nous attendrions encore et puis encore, cela ne la rendrait pas plus facile. Il faut vous décider.

— Mais je n’ai pas à me décider ; je suis engagé envers Michel, je ne puis pas lui demander de me rendre ma parole.

— Assurément, et ce n’est pas là, soyez-en certain, ce que j’attends de vous. Je vous ai, moi aussi, donné ma parole, je vous demande de me la rendre.

— Mais que voulez-vous ?

— Dire à Thérèse que je l’aime et lui demander d’être ma femme.

— Thérèse a pris un engagement envers Michel.

— Vous savez aussi bien que moi, mon oncle, comment cet engagement a été pris ; Thérèse alors n’aimait pas Michel.

— Elle a consenti à l’accepter pour mari.

— Sans l’aimer, et ce consentement, elle l’a donné parce que vous le lui avez arraché. Aujourd’hui le donnerait-elle ? croyez-vous qu’elle le donnerait ?

— Elle l’aime.

— D’amitié, oui, mon oncle ; d’amour, non ; et Michel, j’en suis sûr, pense comme moi à ce sujet.

— Mais alors…

— Alors, mon cher oncle, le moment est venu de demander à Michel s’il persiste à réclamer de vous l’exécution de votre parole. Il est possible qu’il vous réponde qu’il y renonce ; car, si Michel est l’homme que je crois, il ne voudra pas essayer de devenir le mari d’une femme qui ne l’aimerait pas ; d’un autre côté, il est possible aussi qu’il vous réponde qu’il réclame cette exécution. Dans le premier cas, vous n’aurez rien à dire : dans le second, au contraire, vous aurez à lui répondre que vous voulez consulter Thérèse, car c’est elle, elle seule qui doit prononcer entre nous deux. Je veux donc bien ne pas parler à Thérèse avant que vous n’ayez eu un entretien décisif avec Michel ; mais, je vous en prie, mon oncle, ne différez pas cet entretien.

Antoine fut obligé de reconnaître que cette attente, pénible pour tous, ne devait pas se prolonger plus longtemps, et il promit d’avoir le lendemain avec Michel l’explication décisive que son neveu demandait.

Il était bien évident qu’il fallait se décider à en finir.

Jamais Antoine n’avait éprouvé embarras pareil à celui qu’il ressentait le lendemain matin en entrant dans la tente de Michel ; que dire ? comment commencer l’entretien ?

— Comment as-tu passé la nuit ?

— Mais très bien, je vous remercie.

— Très bien ! tu es tout à fait bien ?

— Comme vous me dites ça. Qui donc vous inquiète !

— Rien.

— Que ce ne soit pas moi au moins ; je vous assure que je ne me suis jamais senti aussi bien. Je crois que j’aurais même pu me lever depuis deux ou trois jours déjà, si le docteur l’avait permis ; mais il se venge de ce que je n’ai pas voulu me laisser couper la jambe en me condamnant au repos forcé.

— Alors tu es bien, tout à fait bien ?

— Aussi bien qu’un homme dans ma position peut l’être.

— De sorte que tu peux, n’est-ce pas, t’occuper d’affaires sérieuses ?

— Mais oui, si vous voulez.

— Ah ! si tu ne te sens pas en état, nous pouvons remettre à demain ou à un autre jour l’entretien que je désire avoir avec toi.

Michel avait jusque-là répondu avec une sorte d’enjouement, mais ces paroles lui firent lever la tête et montrer dans ses yeux un mouvement d’inquiétude.

— Un entretien ? Parlez, je vous en prie ; je vous assure que je suis en état de vous entendre et de vous répondre.

— C’est relativement à… Thérèse et à… notre situation l’un envers l’autre.

Si Antoine n’avait pas tenu les yeux baissés en parlant, il aurait vu l’inquiétude qui avait contracté le visage de Michel se changer en une expression désolée.

Il fut un moment sans répondre ; puis, d’une voix qui tremblait légèrement :

— Je comprends ce que vous voulez, dit-il ; mais, avant d’avoir avec vous cet entretien, j’ai besoin d’en avoir un avec Thérèse. Voulez-vous me donner jusqu’à… jusqu’à lundi ?

— Mais tout ce que tu voudras.

— Eh bien ! lundi nous reprendrons cet entretien, et je vous répondrai relativement à Thérèse, ainsi qu’à notre situation l’un envers l’autre. À lundi.

En apprenant ce nouveau délai, le colonel laissa échapper un geste de mécontentement ; cependant il n’insista pas. Après avoir tant attendu, il pouvait bien attendre quatre jours encore.

Jamais Michel ne s’était montré aussi triste qu’il le fut pendant ces quatre jours.

Thérèse commença à s’inquiéter. Qu’avait-il ? Elle interrogea le docteur, qui répondit que son blessé allait aussi bien que possible et qu’il se lèverait prochainement.

Le dimanche, en effet, lorsqu’elle entra dans sa tente, elle le trouva revêtu de son uniforme, étendu sur un fauteuil mécanique. Son uniforme avait été bien brossé, les boutons avaient été soigneusement astiqués ; il avait fait couper sa barbe et ses cheveux.

Elle vint à lui vivement et joyeusement :

— Quelle surprise ! s’écria-t-elle.

— Je voulais vous la faire depuis quelques jours déjà, mais j’ai attendu pour être sûr de pouvoir aller jusqu’au bout de ce que j’ai à vous dire ; car j’ai à vous parler, si vous voulez m’entendre et me donner quelques instants.

Elle pâlit : l’heure était venue.

Il n’y avait pas à s’y tromper ; il était guéri : c’était de la date de leur mariage qu’il allait lui parler.

— Je suis à vous, dit-elle en s’asseyant.

Il l’avait attentivement regardée, et il resta les yeux attachés sur elle, pendant quelques instants encore, avant de prendre la parole. Enfin il se décida :

— Ce que j’ai à vous dire, je vous l’aurais dit depuis longtemps, si ma guérison avait marché plus vite ; mais, par un sentiment que vous comprendrez tout à l’heure, je ne voulais pas que ce fût un mourant ou un estropié qui eût avec vous cet entretien, et mourant je ne le suis plus, pas plus que je ne serai estropié. Le docteur prétend que je marcherai droit comme tout le monde, et je le crois. Cet entretien, comme vous devez bien le deviner, doit avoir pour sujet notre mariage.

Elle inclina la tête pour dire qu’elle l’avait, en effet, deviné.

— La date de notre mariage avait été fixée par vous à la fin de 1870 ; puis, la guerre déclarée, cette date a été reportée à la fin du siège ; puis, par suite de ma blessure, elle a été reportée encore au moment de ma guérison. Me voici guéri. L’heure serait donc venue d’arrêter le jour de notre mariage, si, pendant ces délais successifs, il n’était pas survenu une série de faits qui rendent une explication nécessaire entre nous.

Elle le regarda avec une expression d’angoisse, mais il détourna les yeux.

— Quand vous avez consenti à devenir ma femme, vous ne m’aimiez point, et vous ne donniez ce consentement que par tendresse pour votre père et par amitié pour moi, car, si vous ne m’aimiez point d’amour, vous m’aimiez au moins d’amitié.

— D’une amitié profonde, je vous le jure.

— Oh ! je vous crois, et ce fut cette amitié dont vous me donniez à chaque instant des preuves qui me fit espérer que vous pourriez m’aimer réellement un jour ; ce fut elle qui me fit persévérer dans mon projet de mariage, car moi je vous aimais !…

Il s’arrêta.

— … Je vous aime passionnément. Cet amour pouvait-il naître dans votre cœur ? Je le pensais alors, et je me disais : « Je l’aimerai tant qu’elle finira par m’aimer. » Cela se fut-il réalisé ? Je le crois, et ce sera ma consolation de continuer à le croire. Mais pour cela il eût fallu que personne ne vînt se placer entre nous, et ce ne fut pas ce qui arriva. Lorsque vous aviez donné votre consentement à notre mariage, votre cœur n’était pas libre…

Elle leva la main pour l’interrompre, mais il continua :

— Ne craignez pas, je ne dirai rien que vous ne puissiez entendre ; je ne veux ni vous peiner ni vous blesser ; vous allez le voir tout à l’heure. Vous n’étiez pas libre ; votre cœur, à votre insu et sans que vous en ayez conscience, s’était donné. Mais celui que vous aimiez, sans vous l’avouer, ne pouvait pas alors être votre mari, puisqu’il allait devenir celui d’une autre femme.

Elle se cacha la tête entre ses deux mains.

— Par suite de circonstances que je ne connais pas, ce mariage ne se fit pas, et la guerre nous réunit tous. Si je ne me trompe, il avait déjà ressenti pour vous une vive tendresse ; à vivre près de vous, à vous voir continuellement, à vous connaître, cette tendresse se changea vite en amour.

— Michel, je vous en prie, murmura-t-elle.

— Oh ! ne me dites pas non ; j’ai suivi avec des yeux trop clairvoyants ce qui s’est passé alors en lui comme en vous, et il faut bien que je vous l’explique pour vous faire comprendre et pour me faire pardonner les paroles cruelles et injustes qui, à ce moment, m’ont plus d’une fois échappé. J’étais jaloux, et quand je songeais à ce qu’il était et à ce que j’étais moi-même, je souffrais horriblement. Comment ne l’auriez-vous pas aimé ? N’avait-il pas tout pour vous éblouir, pour vous séduire, même la délicatesse, même la noblesse du cœur ? Il pouvait rester près de vous, il ne le fit pas, et, pour son sacrifice même, vous avez dû l’aimer. Je ne faisais que mon devoir ; lui faisait plus qu’il ne le devait. Nous partîmes ensemble : moi son chef, lui mon soldat, mais par cela seul à vos yeux héros. Il le fut réellement, je dois le dire, et, par son courage, par l’éloge unanime que vous avez entendu faire de lui, par les bénédictions que vous avez recueillies pour sa générosité vous n’avez pu que l’aimer davantage. Qu’étais-je auprès de lui ? La lutte, cependant, était si ardente entre nous qu’il m’a entraîné à la bataille pour me faire tuer, et que je l’y ai mené à mon tour pour le faire tuer lui-même.

Elle releva la tête par un geste d’épouvante et d’horreur.

— Sur le champ de bataille, j’ai aussi été, comme toujours et partout, le vaincu. J’ai reçu cette blessure. Il pouvait m’abandonner et revenir ici près de vous, débarrassé de moi ; il ne l’a pas fait, et courageusement, noblement, il a risqué sa vie pour sauver la mienne ! En rentrant ici, sous l’influence de la fièvre et du désespoir, j’ai prononcé une parole indigne, qui rend cette explication nécessaire ; il a risqué sa vie pour moi, son rival. Voilà la vérité. Depuis, sa délicatesse ne s’est pas démentie ; chaque jour, quand vous êtes entrée ici, j’ai cherché dans vos yeux s’il vous avait parlé de son amour, et, à la loyauté de votre regard, à la pression de votre main, j’ai vu qu’il n’avait pas parlé. Pour reprendre la lutte il a voulu attendre ma guérison. Eh bien ! aujourd’hui, que je suis à peu près guéri, c’est moi qui la commence. Thérèse, levez les yeux sur les miens, je vous en prie, et dites-moi si, après les paroles que vous venez d’entendre, vous me croyez capable d’exiger l’accomplissement de la promesse que vous et votre père m’avez faite.

Comme elle ne répondait pas :

— Dites, le croyez-vous ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! cette promesse, je vous la rends. J’aurais été heureux, ah ! oui, bien heureux, Thérèse, chère Thérèse, de devenir votre mari. Vous étiez tout pour moi, le passé, le présent, l’avenir ; je n’avais vécu, je ne vivais que pour vous. Ah ! je vous aimais !…

Il s’arrêta un moment, étouffé par l’émotion.

— … Je vous aimais ! Je vous aime assez pour vouloir votre bonheur, et près de lui vous serez heureuse ! Vous aimera-t-il plus que je vous aime ? Non, je vous le jure. Mais vous, vous l’aimerez ; tandis que moi, vous ne pourriez pas m’aimer. Au moins vous me donnerez votre amitié, et, pensant au sacrifice que je vous fais, vous n’aurez pour moi qu’un tendre souvenir.

Les yeux baignés de larmes, elle lui tendit les deux mains.

Pendant plusieurs minutes, ils restèrent sans parler.

Le premier, il reprit l’entretien :

— Demain, dit-il, je quitterai cette maison.

— Eh quoi ?

— Ah ! je ne suis pas un saint : je souffrirais trop de voir… son bonheur.

— Mais qui vous soignera ? où irez-vous ?

— Je pense que Denizot voudra bien venir avec moi. Nous retournerons dans notre maison du faubourg, celle qui a été la vôtre, je vivrai où vous avez vécu, où je vous ai vue grandir, où je vous retrouverai à chaque pas. Il a bon cœur, Denizot : me voyant seul… et triste, je pense qu’il viendra avec moi. Nous parlerons de vous toujours.

XXXII

C’était le dimanche matin qu’avait eu lieu cet entretien entre Michel et Thérèse.

En choisissant ce jour, Michel avait voulu se mettre en état de répondre à Antoine, ainsi que cela avait été convenu entre eux.

Le colonel n’était pas alors à l’hôtel ; il était parti le matin pour aller à Versailles prendre des mandats de poste qu’il envoyait à plusieurs de ses blessés.

À ce moment, pour se rendre de Paris à Versailles il fallait faire un véritable voyage. Tout d’abord, on allait à Saint-Denis, qui était occupé par les Prussiens ; à Saint-Denis, on trouvait des voitures pour Maisons-Laffitte qui passaient par Épinay et Argenteuil, car les obus pleuvaient dans la presqu’île de Gennevilliers ; à Maisons, on prenait une autre voiture pour Saint-Germain, et à Saint-Germain une autre voiture pour Versailles.

Le colonel ne pouvait donc être de retour que le lundi.

Le mardi, le mercredi, on ne le vit pas paraître.

Horace partit à son tour pour Versailles, mais tous ceux avec lesquels le colonel avait des relations ne l’avaient pas vu ; à la poste, on put affirmer d’une façon absolue que le colonel n’avait pas fait de versement, ni le dimanche, ni le lundi, ni le mardi.

Il n’avait donc point été à Versailles, cela paraissait démontré.

Chacun se mit en recherches.

On s’adressa à Sorieul, que ses fonctions de membre du gouvernement mettaient à même de savoir la vérité.

Mais, quand on lui manifesta la crainte que le colonel eût été arrêté, il poussa les hauts cris.

— Arrêter quelqu’un qu’on sait être de mes amis, allons donc ! c’est fou ce que vous dites là.

Cependant, quand on lui eut fait observer que ceux qui avaient arrêté le colonel, s’il était vrai qu’il eût été arrêté, avaient pu ignorer que leur prisonnier était l’ami de Sorieul, le membre de la Commune, il se radoucit et voulut bien promettre de faire des recherches pour savoir « si une erreur n’avait pas été commise. »

Ces recherches ne furent pas longues.

Il avait acquis la certitude que le colonel n’avait pas été arrêté, au moins à Paris ; pourquoi aurait-on arrêté un homme tel que lui ?

Seulement il avait bien pu être arrêté à Versailles, car les Versaillais étaient capables de tout ; au moins c’était l’opinion présente de Sorieul.

On chercha à Versailles, mais là on obtint la même réponse qu’avait faite Sorieul : pourquoi aurait-on arrêté le colonel Chamberlain ?

Cette disparition était mystérieuse.

Jusqu’à ce moment Michel n’avait parlé à personne des coups de revolver qui les avaient accueillis, le colonel et lui, ou plutôt qui avaient accueilli le colonel dans le fossé du champ de bataille de Saint-Cloud.

Les circonstances présentes lui faisaient un devoir de ne pas se taire plus longtemps et de dire la vérité à Antoine.

Mais comment dire la vérité entière ? Il ne pouvait pas parler d’Anatole.

Il raconta donc seulement l’attaque qui avait répondu à l’appel du colonel, et expliqua comment, selon lui, cette disparition mystérieuse pouvait être la conséquence de cette attaque. Le colonel avait des ennemis, ils avaient voulu l’assassiner autrefois dans la forêt de Marly, ils avaient renouvelé leur tentative à Saint-Cloud ; ne l’avaient-ils pas encore renouvelée à Paris ou sur le chemin de Versailles, en réussissant cette fois ?

Mais cette façon de rattacher ces diverses tentatives les unes aux autres, éveilla les soupçons d’Antoine.

— Comment était cet homme qui a tiré les coups de revolver ? demanda Antoine.

— Grand, large d’épaules, avec un nez d’oiseau de proie.

— Et l’autre ?

Michel, surpris par cette question, voulut improviser un signalement : mais il s’embrouilla et balbutia.

— Je ne l’ai pas bien vu, dit-il enfin.

Antoine avait été pris d’un tremblement qui faisait claquer ses dents.

— Jure que tu ne l’as pas vu, dit-il d’une voix sourde.

— Mais…

— Jure-moi sur ton honneur que tu ne l’as pas reconnu.

Michel, atterré, garda le silence.

Antoine se laissa tomber sur une chaise et se cacha la tête entre ses mains.

Des paroles entrecoupées s’échappaient de ses lèvres :

— Lui… c’était lui !

Après un moment de prostration, il abaissa un peu ses mains, mais cependant sans cesser de cacher son visage :

— Ainsi, dit-il, tu penses que la disparition d’Édouard est la suite des tentatives d’assassinat de Marly et de Saint-Cloud.

— Je me dis que l’homme au revolver a pu, trouvant le colonel dans un endroit favorable à son dessein, l’assassiner.

— L’homme au revolver est probablement un bandit célèbre qu’on appelle le Fourrier ; mais il n’est que le complice d’un autre bandit, car celui qui a voulu faire assassiner Édouard n’est pas un ennemi comme tu le supposes ; c’est… c’est un héritier. Voilà où conduit la loi de l’héritage.

— Oh ! c’est impossible.

Antoine était accablé : ce n’était pas seulement son neveu qu’il pleurait, c’était encore la culpabilité de son fils qui le frappait.

Édouard tué par Anatole, – le fils de son cœur, – par le fils de son sang.

À qui s’adresser pour organiser des recherches dans le désarroi général où l’on se trouvait et quand rien n’existait plus ?

Horace, Denizot et Antoine se multipliaient ; mais que pouvaient-ils en présence d’une réponse toujours la même :

— Nous ne savons pas ce que vous voulez dire.

Michel, qui devait quitter l’hôtel Chamberlain, ne partit point comme il l’avait annoncé à Thérèse.

Il n’avait pas à fuir devant le bonheur de Thérèse, c’était de sa douleur et de son désespoir qu’il était témoin.

Et il s’efforça de la consoler.

Mais que pouvait-il lui dire ? quelle parole d’espérance avait-il à lui donner ?

Au moins il lui apportait sa sympathie, et, refoulant sa propre douleur, il lui parlait de celui qu’elle aimait, il faisait son éloge, et ingénieusement il cherchait à la convaincre qu’il devait revenir un jour ou l’autre.

Près de lui, elle pouvait pleurer librement, et par de douces paroles il berçait cette douleur qu’il ne pouvait consoler.

— Il y a des hommes qui doivent mourir jeunes ? il y en a d’autres au contraire qui ne doivent pas mourir, si grands que soient les dangers auxquels ils s’exposent : cela se pressent rien qu’en les regardant. Eh bien ! votre cousin est de ceux qui ne peuvent pas mourir. Est-ce que s’il avait pu être tué, il ne l’aurait pas été déjà cent fois ? Il ne l’a pas été cependant, et ma conviction est qu’il ne le sera pas de sitôt ; un jour ou l’autre, nous le verrons revenir, ou nous recevrons de ses nouvelles.

— Votre conviction ?

— Oui, ma conviction. Est-ce que notre conviction ne s’établit que sur des preuves matérielles ? Est-ce qu’il n’y a pas des choses auxquelles vous croyez, sans pouvoir vous expliquer à vous-même pourquoi vous avez cette croyance ? Eh bien, ma croyance à propos de votre cousin, est de celles-là. Je vous assure que vous le verrez revenir, et il nous donnera des raisons qui prouveront qu’il ne peut pas être tué. Il y a des gens qui marchent dans la vie et à travers les dangers, comme s’ils étaient protégés par une cuirasse invisible : c’est ce qu’on appelle quelquefois la chance. Votre cousin est protégé par une cuirasse de ce genre. Vingt autres à sa place auraient été tués ; lui ne l’a pas été, il ne le sera pas.

Elle ne pouvait pas ajouter une foi absolue à ces paroles, et cependant elles lui faisaient du bien, elle se les répétait.

— Pourquoi pas ? se disait-elle tout bas.

Et, dans les conditions où elle se trouvait, c’était déjà beaucoup que de pouvoir douter ; car, si, dans le bonheur le doute conduit au désespoir, dans le malheur par contre il mène à l’espérance.

Elle était toute disposée à croire à cette inviolabilité prestigieuse dont parlait Michel, et, si quelqu’un la possédait en ce monde, cette inviolabilité, c’était assurément son cousin.

Mais s’il était vrai qu’il fût encore en vie, pourquoi ne donnait-il pas de ses nouvelles ?

Est-ce qu’il était parti pour ne pas voir Michel, guéri, devenir le mari de celle qu’il aimait !

Car elle admettait maintenant cet amour, comme elle avouait elle-même celui qu’elle ressentait pour lui.

Ah ! s’il avait parlé !

Ah ! s’il avait su la vérité !

Et elle se reprochait de l’avoir éloigné par sa froideur.

C’était en la voyant si calme, si résignée, acceptant sans résistance ce mariage, qu’il était parti, blessé, fâché.

Mais alors il était vivant.

Vivant, oui, mais en ce cas perdu pour elle assurément.

N’était-il pas parti en Allemagne pour épouser Mlle Lazarus, qui, lui avait-on dit, allait devenir sa femme quand la guerre avait éclaté.

C’était ainsi que, de tous côtés, elle ne trouvait que des motifs de craintes, n’espérant que pour désespérer aussitôt.

Les choses en étaient là, lorsqu’un matin Mme Bénard, entrant dans le cabinet de travail du colonel, – où elle se tenait maintenant pendant presque toute la journée, les yeux attachés sur le portrait de son cousin, – lui dit qu’un homme demandait à la voir et voulait lui parler sans témoin.

— Amenez-le, dit-elle.

— Mais, mademoiselle, s’il est vraiment ce qu’il paraît être, cela n’est pas prudent. Voulez-vous que je place M. Horace dans la chambre de monsieur ? il sera à portée de votre voix et viendra, si vous l’appelez.

— Il y a des sonnettes.

— On peut vous empêcher de toucher au bouton.

— Ne placez pas Horace dans la chambre de mon cousin, car il ne faut peut-être pas que ce que cet homme veut me dire soit entendu ; mais enfin qu’on se tienne en garde, de manière à venir, si j’appelle. Seulement, je vous en prie, ma bonne madame Bénard, veillez vous-même à ce qu’on n’écoute pas aux portes.

Assez émue par ce mystère, elle attendit l’arrivée de cet homme, assise à portée du bouton de la sonnerie.

Elle vit entrer un homme d’assez mauvaise mine, à l’aspect rampant, vêtu, comme presque tout le monde l’était à ce moment, du pantalon à bandes rouges et de la vareuse des gardes nationaux.

— Vous avez à me parler ? dit-elle.

— Oui, si vous me jurez que personne ne nous écoute.

— Je vous le promets.

— Ce n’est pas assez : il faut lever la main et jurer que c’est la vérité.

Elle leva la main.

— Je jure qu’on ne nous écoute pas ; cependant, si j’appelais, on serait à portée de m’entendre et de venir à mon secours, je vous en préviens.

— Je ne vous veux pas de mal, au contraire ; vous allez voir ça tout à l’heure.

— Alors que voulez-vous ? Parlez vite.

Elle avait le pressentiment qu’il allait être question de son cousin ; mais, au lieu d’espérer, elle craignait ; la mine de cet homme lui faisait peur, et il lui semblait que de cette bouche aux lèvres minces il ne pouvait pas sortir une bonne parole.

— C’est-y vrai, dit-il, que vous pouvez me payer tout de suite dix mille francs en or ?

Elle avait entendu parler de réquisitions qui se faisaient en ce moment, elle crut qu’il s’agissait d’une opération de ce genre.

— Non, dit-elle, je n’ai pas dix mille francs en or.

— Je m’en doutais, j’ai été rudement bête de me déranger. Mais, vous savez, tant pis pour vous, puisque vous n’avez pas d’argent, vous n’aurez pas les lettres.

— Quelles lettres ?

— Des lettres que je suis chargé de vous remettre par quelqu’un qui m’envoie ici.

Un mouvement d’espérance la souleva.

— De qui ces lettres ? s’écria-t-elle.

— Je vous le dirai si vous me promettez les dix mille francs. Pour vous remettre ces lettres, je risque ma vie. S’ils découvrent que c’est moi qui ai porté ces lettres, mon affaire est sûre : fusillé. On en a fusillé pour moins que ça. Je veux bien risquer ma vie, mais pas à l’œil ; donnant, donnant. Dites-moi que vous pourrez trouver les dix mille francs en or, et je vous remets un billet qui vous commande de me les payer ; sans cela je m’en vas.

Un billet commandant de payer dix mille francs : il n’y avait que son cousin qui pût écrire un pareil billet. Il était donc en vie !

— Vous aurez ces dix mille francs ! s’écria-t-elle.

— Quand ?

— Vous devez comprendre que je n’ai pas dix mille francs dans ma poche, et en or encore ? Il faut que je les envoie chercher.

— Non, je n’ai pas de confiance. S’il faut aller chercher les dix mille francs, allons-y ensemble seuls tous deux ; comme cela je serai sûr que vous ne voulez pas me jouer un mauvais tour.

— Et qui me dit que vous ne voulez pas m’en jouer un vous-même.

— Le billet.

— Où est-il, ce billet ?

— Dans ma poche.

— Eh bien ! montrez-le-moi, donnez-moi la preuve que je dois vous payer ces dix mille francs, et nous allons ensemble les chercher ; vous n’avez pas confiance en moi, quelle confiance voulez-vous que j’aie en vous ?

Il se décida enfin à chercher ce billet, et pour cela déboutonna la ceinture de son pantalon à bandes rouges. Sous ce pantalon, il avait une cotte bleue ; dans la poche de cette cotte, il prit un billet plié en quatre qu’il tendit à Thérèse.

Vivement elle l’ouvrit.

Son écriture ! c’était bien son écriture.

 

« Veuillez payer dix mille francs en or au porteur de ce billet ; en échange, il vous remettra une lettre cachetée pour vous et une autre pour Michel.

« ÉDOUARD CHAMBERLAIN.

« 20 avril 1871. »

 

Vivant !

— Où est-il ? s’écria-t-elle.

— Ça, la lettre vous le dira quand vous aurez payé les dix mille francs.

— Partons, dit-elle ; vite, venez.

Et elle sortit si brusquement qu’elle faillit jeter la porte sur Mme Bénard, qui se promenait dans le vestibule.

— Vivant ! ma chère madame Bénard ! s’écria-t-elle, j’ai une lettre !

À ces mots prononcés d’une voix vibrante, Michel et Horace sortirent de la chambre du colonel.

Elle courut à Michel qui se tenait appuyé sur ses deux béquilles.

— Vous aviez raison, dit-elle ; ô mon bon Michel !

Et elle lui tendit le billet.

— Et où courez-vous ainsi ? dit-il après avoir lu le billet.

— À l’American Bank pour donner les dix mille francs à cet homme.

— Envoyez Horace.

— Non, il veut que j’aille avec lui.

Les craintes de Michel s’éveillèrent ; il voulut la retenir, mais elle n’écouta rien.

— Je reviens tout de suite, dit-elle.

Et, s’adressant au garde national, qui se tenait collé contre la porte, une main dans la poche de sa vareuse, comme s’il était sur la défensive :

— Partons, dit-elle.

À peine avaient-ils descendu quelques marches de l’escalier, que Michel se tourna vers Horace :

— Prenez un revolver, dit-il, et de loin, sans vous montrer, suivez-les.

— Ne craignez rien, dit Horace ; avant qu’on touche à Mlle Thérèse, on m’aura tué.

XXXIII

Lorsque Thérèse sortit de l’hôtel, accompagnée de son garde national, la canonnade se faisait entendre sans relâche du côté des Ternes, de Neuilly et d’Asnières ; aux roulements des mitrailleuses se mêlaient les feux de peloton et les détonations de l’artillerie.

Thérèse marchait si rapidement, que son compagnon, qui venait derrière elle, avait peine à la suivre.

— N’ayez donc pas peur, dit-il ; les obus des Versaillais ne viendront pas jusqu’ici.

Marchant ainsi, ils arrivèrent à la rue Castiglione, le garde national avait fini par rejoindre Thérèse et, de temps en temps, comme un homme communicatif qu’il était, il lui faisait part de ses observations.

En apercevant l’énorme barricade précédée d’un large fossé qui obstruait la rue, il laissa échapper un geste d’admiration.

— Voilà de la belle ouvrage ! dit-il.

Puis en passant devant la colonne, il lui montra le poing.

— Vous savez, dit-il, on va lui enlever le ballon.

Mais Thérèse n’écoutait pas ; elle allait toujours de son pas léger, respirant à peine.

Ils arrivèrent à la porte de la banque.

Là grande inquiétude de Thérèse était de savoir si elle trouverait quelqu’un pour lui répondre.

Il n’y avait pas un seul client dans le grand salon, autrefois plein d’étrangers qui venaient là lire les journaux et faire leur correspondance, mais quelques employés étaient à leur poste.

Parmi eux, Thérèse reconnut un jeune Américain qui souvent était venu à l’ambulance, elle alla à son guichet.

— Pouvez-vous me paver en or un chèque de dix mille francs ? demanda-t-elle.

L’employé salua poliment, et dit qu’il allait voir si ce payement était possible ; presque aussitôt il revint dire que les dix mille francs étaient à la disposition de mademoiselle Chamberlain.

Elle prit les dix rouleaux dans ses deux mains et les déposant sur une table :

— Les lettres ? dit-elle.

— C’est vrai tout de même, dit le garde national avec un geste d’étonnement.

Et de nouveau, ayant déboutonné la ceinture de son pantalon, il prit dans sa cotte deux lettres qu’il déposa sur la table.

Vivement Thérèse les saisit et chercha celle qui lui était adressée ; puis, après avoir mis celle de Michel dans sa poche, elle ouvrit d’une main tremblante celle qui portait son nom, et, sans faire attention à son garde national qui engouffrait ses rouleaux dans sa poche, elle commença à lire debout au milieu du salon.

 

« Prison de Mazas, cellule n° 40.
19 avril 1871.

« Chère Thérèse,

« Après un si long silence, je puis enfin vous écrire avec l’espérance que ma lettre parviendra entre vos mains.

« Qu’avez-vous pensé de ce silence ? Par quelles inquiétudes, par quelles angoisses avez-vous passé, vous et mon cher oncle ? J’ai le cœur serré en pensant à ce que vous avez dû souffrir, n’apprenant rien de moi, malgré vos recherches, – car je suis bien sûr que vous m’avez cherché.

« Vous m’avez cru mort, n’est-ce pas ?

« Vous savez que, le jour où j’ai disparu, j’étais parti le matin pour aller à Versailles.

« Après avoir pris mon billet pour Saint-Denis, j’étais entré dans la salle d’attente, où ne se trouvait personne. Il me sembla que quelques gardes nationaux venaient regarder dans cette salle et fixaient leurs regards sur moi ; mais je n’y pris pas autrement attention.

« Un officier galonné, ouvrant la porte sur le quai, vint à moi et me demanda si j’étais bien le colonel Chamberlain. Sur ma réponse affirmative, il me pria de le suivre pour un renseignement qu’on avait à me demander. Sottement, et me figurant qu’il s’agissait de quelqu’un qui se réclamait de moi, je le suivis.

« Nous sortîmes de la gare, lui en tête, moi derrière lui.

« Il me conduisit à une courte distance de là, dans une sorte de bureau de police où se trouvaient des gardes nationaux qui jouaient aux cartes, et, s’approchant d’un autre officier plus galonné encore, il lui parla à l’oreille.

« Alors celui-ci, venant à moi vivement, me dit que j’étais accusé d’entretenir des intelligences avec Versailles, et qu’il allait me conduire à la préfecture de police, où je m’expliquerais.

« Je protestai vigoureusement, et ma première pensée fut de résister ; mais je n’avais pas d’armes. Sur un signe de leur chef, quelques gardes nationaux avaient pris leurs fusils et s’étaient placés devant la porte ; j’eus la faiblesse de céder.

« On me fit monter dans un fiacre ; un garde national s’assit à mes côtés, un autre devant moi, et auprès de celui-là l’officier qui était venu me chercher dans la gare.

« Lorsqu’il fut assis, il prit dans sa ceinture un des deux révolvers qui s’y trouvaient, et le tenant à la main, le canon dirigé sur moi :

« — Si vous voulez vous échapper, me dit-il poliment, je vous brûle la cervelle.

« Je n’avais rien à répondre ; je regardai par la portière sans m’occuper de mes gardiens.

« Arrivés à la préfecture, on me conduisit dans un bureau où se trouvait un chef de bataillon, qui était en train de peigner sa barbe devant une glace :

« — Que voulez-vous que je fasse de ce coquin-là ? dit-il sans tourner les yeux de mon côté.

« Mon officier, qui avait laissé ses hommes à la porte, lui parla à l’oreille pendant quelques instants, et ses paroles furent assez intéressantes pour arracher le chef de bataillon à sa contemplation.

« — Ah ! vous conspirez avec l’infâme gouvernement de Versailles ? me dit-il, alors votre affaire est faite : bon à tuer. En attendant, je vas vous viser un écrou qui sera serré.

« Et il me visa cet écrou en écrivant quelques mots sur une feuille de papier.

« — Enlevez, dit-il, c’est pesé.

« De nouveau, je voulus protester et m’expliquer, mais il me coupa la parole.

« — Videz vos poches, me dit-il, ou je vous fais fouiller.

« Je boutonnai mon paletot ; mais il appela ses hommes, et, ne voulant pas engager une lutte, je vidai mes poches.

« J’avais quelques billets de banque et mes lettres préparées pour nos soldats. Il saisit les lettres et les parcourut ; alors, se mettant à rire :

« — Vous ne soutiendrez pas que vous ne conspiriez point ? dit-il.

« Puis, ayant compté mon argent, il m’en donna un reçu, mais il ne me le rendit pas.

« — Il ne faut pas exposer les surveillants à la tentation, dit-il ; demain vous vous expliquerez avec le juge d’instruction. Allez.

« Et, les gardes nationaux m’ayant entouré, on me conduisit au dépôt.

« J’étais résigné à subir ce qu’on m’imposerait ; puisque je devais paraître devant le juge d’instruction le lendemain, ce n’était qu’un jour et une nuit à passer.

« Après tout je n’avais jamais vu une prison : cela pouvait être intéressant.

« Je me mis à examiner la cellule où l’on m’avait enfermé : elle était assez convenablement meublée, cette cellule : un lit en fer, scellé au mur ; une table pliante, scellée aussi au mur par une chaîne solide, et sur une tablette un gobelet en fer, une cuiller en bois et un bidon plein d’eau ; avec cela un parquet ciré et des murs peints à l’huile.

« Je venais de passer quatre mois aux avant-postes dans de moins bonnes conditions ; mais ce que nous avions aux avant-postes et ce que je ne trouvais plus dans ma prison, c’était la vue et l’air, car la fenêtre s’ouvrait en vasistas et ses vitres étaient en verre rayé ; pas même la vue du ciel pour distraction.

« C’était à mourir d’ennui dans ces quatre murs ; heureusement je n’avais qu’un jour à y rester.

« À trois heures, on m’apporta un pain bis et une portion de haricots servis dans une gamelle en fer : ce n’était pas un dîner bien confortable : mais cela importait peu ; je tâchai de faire causer le gardien, qui me répondit brutalement que j’étais au secret et qu’il n’avait rien à me dire.

« Lorsque la nuit tomba, il vint m’allumer le gaz, sans prononcer une parole.

« Ce que j’avais de mieux à faire, c’était de me coucher et de dormir. Mais, moi qui ai dormi partout, à cheval, sous la pluie, dans la neige dans la boue, sous les balles et sous les obus, je ne pus pas trouver le sommeil dans cette prison : les plus légers bruits me faisaient sursauter, comme si j’avais été frappé par une commotion électrique ; dans le milieu de la nuit j’entendis deux détonations qui me jetèrent à bas de mon lit.

« J’écoutai, l’oreille collée à la porte : il me sembla entendre des gémissements. Mais je ne pus pas découvrir d’où ils venaient : de mon imagination surexcitée peut-être.

« Je m’attendais à paraître le lendemain devant le juge d’instruction. La journée s’écoula, sans que vînt mon tour d’être appelé ; et cependant nous avions une sonnette dans notre corridor, qui tinta souvent, mais ce ne fut jamais pour moi.

« Combien longue cette journée !

« Le soir, quand le gardien vint allumer mon bec de gaz, je lui demandai si je ne pouvais pas avoir du papier et une plume pour écrire ; il me dit que ceux qui étaient au secret n’écrivaient pas, et il referma ma porte sans rien vouloir entendre de ce que je lui disais.

« Je ne dormis pas, cette nuit-là, mieux que j’avais dormi la première, car l’inquiétude que j’avais tout d’abord voulu chasser pesait sur moi du lourd poids d’un cauchemar ; si ce juge d’instruction ne me faisait pas appeler, si je ne pouvais pas écrire, je resterais donc enfermé dans cette cellule.

« Et ce n’était pas seulement à moi que je pensais ; c’était encore à vous, chère Thérèse. Combien grande devait être votre inquiétude ! Où alliez-vous me chercher ? Pas dans cette prison, puisque personne ne savait que j’avais été arrêté.

« Dans la nuit, j’entendis encore des détonations. D’où venaient-elles ? pourquoi, sur qui tirait-on ?

« Au milieu du silence, ces questions étaient horribles à examiner.

« Je ne veux pas vous décrire jour par jour mes angoisses et mes émotions pendant le temps que je passai dans cette cellule.

« Dès le second jour, je ne croyais plus au juge d’instruction, comme vous devez bien le penser, et je n’avais plus qu’une idée, c’était de trouver un moyen pour vous faire savoir que j’avais été arrêté et où j’étais emprisonné. Alors, par votre oncle, il serait possible sans doute de me faire paraître devant un juge quelconque.

« Et puis vous sauriez que je n’étais pas mort.

« J’essayai tous les moyens de séduction auprès de mes gardiens ; un seul consentit à m’écouter, mais sans vouloir me donner le papier et le crayon que je demandais.

« — On vous a fouillé, n’est-ce pas ?

« — Oui.

« — On sait donc que vous n’avez ni papier ni crayon ; si je vous en procurais, il ne serait pas difficile de découvrir que vous les tenez de moi, et, pour toutes les fortunes du monde, je ne veux pas m’exposer à être fusillé. Vous savez, les chassepots partent vite en ce moment.

« Je voulus qu’il allât vous prévenir de mon arrestation.

« — Attendez, me disait-il, patientez ; ça va changer, ça ne peut pas durer comme ça.

« Attendre, patienter, cela était facile à conseiller, mais difficile à pratiquer.

« Cependant l’espèce de sympathie que ce gardien me témoignait me fit du bien, et ce me fut un chagrin quand son tour de service l’éloigna, j’attendis son retour avec impatience, et je recommençai à tâcher de le gagner.

« Je crois que j’allais le décider à vous porter la nouvelle de mon arrestation, quand un matin, on ouvrit ma porte et l’on me dit de faire mon paquet, parce que j’allais être transféré.

« Mon paquet, je n’en avais pas à faire, puisque j’étais arrivé à la Conciergerie, les mains vides, n’ayant pour tout linge que celui que je portais sur moi et dont, bien entendu, je n’avais pas pu changer.

« — Transféré où ?

« Mais on ne répondit pas à ma question, et l’on me fit descendre dans une cour où se trouvait une voiture cellulaire ; le cocher était sur son siège et il n’attendait plus que moi pour partir.

« Des yeux, je cherchais autour de moi à qui m’adresser pour vous envoyer une parole, mais je ne trouvai que des gens en qui je ne pouvais avoir confiance ; d’ailleurs on ne me laissa pas le temps de faire un choix.

« — Montez, allons, montez vite.

« Une seule cellule était ouverte, mais elle était occupée ; je voulus reculer, on me poussa par derrière et l’on me ferma la porte sur le dos. La voiture se mit à rouler.

« — Asseyez-vous sur mes genoux, me dit mon compagnon ; toutes les cellules ont deux voyageurs.

« Il fallait faire ce qu’il me disait, car ces cellules sont très petites, et en restant debout je gênais autant que j’étais gêné moi-même.

« Je m’assis donc sur ses genoux, mais je me relevai aussitôt car j’avais rencontré un corps dur qui m’avait produit une étrange sensation ; il me semblait que je m’étais assis sur la peau d’un animal, un éléphant ou un hippopotame.

« — Qu’est-ce donc que cela ? dis-je.

« — C’est mon tablier de cuir, parce que, de mon état, je suis cordonnier, et, quand on m’a arrêté, on ne m’a pas laissé même le temps de mettre mes habits. Il y a huit jours que je suis au secret, et vous ?

« Puis il me raconta qu’il avait été emprisonné parce qu’il avait refusé le grade de capitaine, ne voulant pas servir la commune, bien qu’il fût pour le peuple et républicain.

« — Il y en a d’autres que moi qui ne veulent pas marcher avec eux, ainsi Chamberlain.

« Il connaissait votre père, chère Thérèse ; nous fûmes tout de suite amis, quand je lui eus dit qui j’étais. Mais nous arrivâmes à Mazas et nous fûmes séparés ; car on me plaça dans une cellule d’attente, et lui dans une autre.

« Je restai près de deux heures dans cette cellule, et l’on vint me chercher pour me conduire à la cellule que je devais occuper définitivement.

« Comme je ne devais pas être plus mal à Mazas que je ne l’avais été à la Conciergerie, je n’étais pas fâché de ce changement.

« Assurément Mazas n’est pas un plaisant séjour ; mais enfin c’était autre chose, et j’espérais trouver là une occasion pour vous écrire.

« Je commençai par demander le directeur ; le surveillant me dit qu’il le ferait prévenir, et me ferma ma porte.

« J’étais dans une nouvelle prison ; celle-là ressemblait à celle de la Conciergerie, seulement elle était glaciale. Le lit était remplacé par un hamac et, ce qui me parut bien confortable, l’escabeau par une chaise. Une autre différence, désagréable celle-là, était le remplacement du parquet par un pavage en brique, ce qui contribuait à augmenter le froid de cette glacière.

« En attendant le directeur, s’il devait venir, je me mis à tourner autour de mon appartement ; mais c’est là un exercice abrutissant dans un si petit espace. Cependant je le continuai autant pour passer les heures de l’attente que pour me réchauffer.

« Enfin ma porte s’ouvrit.

« — Attention, citoyen, me dit le surveillant ; voilà monsieur le directeur.

« Le directeur me demanda ce que je voulais. Je lui répondis : deux choses, paraître devant un juge d’instruction d’abord, ensuite écrire à ma famille.

« Il me répondit qu’il serait fait droit à mes demandes.

« Aussitôt je vous écrivis, et par prudence je ne vous dis que quelques mots : j’étais à Mazas et je vous priais d’en avertir Sorieul.

« Puis, ma lettre prise par le gardien, j’attendis plus tranquillement ; mon horrible cellule était moins froide, je n’étais plus seul.

« Mais les jours et les heures s’écoulèrent sans que je visse paraître un juge d’instruction et sans que rien vînt me dire que vous aviez reçu ma lettre.

« J’écrivis de nouveau, mais avec moins de confiance cette fois.

« Je demandai aussi à revoir monsieur le directeur.

« Mais il ne se rendit pas à ma demande, et l’exaspération de l’attente recommença à me tourmenter : il était évident qu’on voulait me maintenir au secret.

« Si je voulais vous faire parvenir de mes nouvelles, il me fallait gagner un gardien.

« Avec celui qui nous surveille, il n’y avait rien à tenter ; c’est un homme à mine rébarbative, qui assurément est geôlier par tempérament ; il aime à faire souffrir les prisonniers et à les tourmenter.

« Je l’appelle « la petite poste, » parce que quand nous sortons de notre cellule pour nous rendre au promenoir, il nous force à courir, afin que nous ne soyons pas vus par les détenus devant les cellules desquels nous passons, et il nous crie d’une voix furieuse : « Allons, la petite poste ! » La petite poste, comme vous l’imaginez, c’est un trot allongé.

« Heureusement, dans le surveillant du promenoir, je trouvai un homme qui devait se laisser gagner, si l’offre le tentait.

« En passant près de lui, je m’approchai et lui dis à mi-voix :

« — Dix mille francs pour vous, si vous me portez une lettre rue de Courcelles.

« Il fut ébloui : l’offre, en effet, était belle, mais ce n’était pas le moment de lésiner.

« J’étais entré dans le promenoir ; j’y restai le temps permis, et, en sortant, je m’arrêtai auprès de mon homme en me baissant comme si j’avais laissé tomber quelque chose.

« — En or ? me dit-il.

« — En or.

« — Faites votre lettre pour après-demain, et un bon pour les dix mille francs.

« Voilà, chère Thérèse, comment je suis parvenu à vous écrire cette lettre, qui, je l’espère, arrivera entre vos mains.

« Mais ce n’est pas seulement pour vous dire où je suis, et pour que vous avertissiez votre oncle de mon arrestation, que je vous écris ; c’est encore pour vous adresser une prière.

« Et cette prière, ma chère Thérèse, je vous demande, au nom de notre amitié, de l’écouter. Cette lettre reçue, quittez Paris et emmenez votre père avec vous ; il est en danger ici. Je ne puis vous expliquer en ce moment quels dangers il court, mais plus tard je vous les dirai. Pensez seulement à mon compagnon de la voiture cellulaire.

« Vous ne me refuserez point, et vous aurez égard à la première prière que je vous adresse : il faut que vous et votre père, vous quittiez Paris sans retard. Ne vous inquiétez pas de moi, la protection de votre oncle me suffira ; emmenez, emmenez votre père.

« J’ai encore mille choses à vous dire, et celles-là plus sérieuses que toutes celles que je viens de vous écrire ; mais il me répugne de les toucher en ce moment, car je ne veux pas que plus tard se mêle à leur souvenir une impression pénible.

« Cependant, comme je veux appuyer ma prière sur un droit qui vous oblige à faire ce que j’exige de vous, je vous demande d’ouvrir le paquet que je vous ai remis au moment de mon départ pour les avant-postes.

« Vous verrez là, chère Thérèse, au nom de quels sentiments je vous parle en ce moment, et vous y verrez aussi un témoignage de ma vive tendresse pour vous.

« Pensez à moi, comme je pense à vous.

« ÉDOUARD CHAMBERLAIN.

 

« Une dernière fois, laissez-moi vous recommander encore d’emmener votre père en dehors de Paris.

« Faites cela, et vous m’aurez donné la preuve que nos cœurs, comme nos volontés et nos désirs sont unis. »

XXXIV

Thérèse avait lu cette longue lettre debout, au milieu du salon ; lorsqu’elle leva les yeux, sa lecture achevée, elle aperçut Horace devant elle.

— En bonne santé ? demanda-t-il.

— Emprisonné à Mazas.

— Ah ! mon Dieu !

— Nous allons le faire délivrer, je vais à l’Hôtel de Ville parler à mon oncle, voulez-vous rentrer et porter cette lettre que mon cousin écrit à Michel ?

— Je le voudrais, mademoiselle, mais j’ai promis à M. Michel de ne pas vous perdre de vue. Je ne peux pas porter cette lettre, si vous allez à l’Hôtel de Ville ; je vais l’envoyer.

Thérèse connaissait l’obstination d’Horace, elle savait qu’elle n’obtiendrait rien en insistant ; il valait donc mieux accepter son secours que d’engager une discussion avec lui : ce serait du temps perdu, et elle n’en voulait pas perdre.

D’un autre côté, elle ressentait une certaine inquiétude à la pensée de confier à un commissionnaire une lettre dont l’affranchissement avait coûté cinq mille francs : bien certainement, si le colonel écrivait à Michel, c’était pour une chose importante.

Elle s’approcha du guichet, derrière lequel se trouvait le commis auquel elle s’était adressée en entrant :

— Pourriez-vous, dit-elle, envoyer par quelqu’un de sûr, à l’hôtel Chamberlain, porter une lettre écrite par le colonel.

On savait à la banque la disparition mystérieuse du colonel ; en entendant parler d’une lettre écrite par lui, on interrogea Thérèse, et elle dit que le colonel était à Mazas.

— À Mazas !

Ce fut une explosion d’exclamations.

Le premier mouvement de surprise passé, le commis auquel Thérèse parlait dit qu’il allait lui-même porter cette lettre.

Alors Thérèse la lui donna en y joignant deux lignes pour dire à Michel qu’elle partait pour l’Hôtel de Ville, afin de voir son oncle.

Depuis que Sorieul avait été nommé membre de la commune, il ne demeurait plus à l’hôtel Chamberlain, ses électeurs ne lui eussent pas pardonné d’habiter un hôtel du faubourg Saint-Honoré, et d’autre part les discussions qui s’étaient élevées entre Antoine et lui, rendaient une intimité impossible entre les deux beaux-frères. Il avait donc repris son logement de la rue de Charonne.

Si Thérèse ne le trouvait pas à l’Hôtel de Ville, elle irait rue de Charonne ; mais, l’Hôtel de Ville étant sur son chemin, c’était par là qu’elle devait commencer ses démarches.

En route, elle raconta à Horace l’arrestation du colonel, son emprisonnement à la Conciergerie et son transfèrement à Mazas.

Horace était indigné, et quand il rencontrait un garde national, il lui lançait des regards furibonds en les accompagnant de gestes qui n’avaient pas besoin de la parole pour être compris.

Ils arrivèrent à la place de l’Hôtel de Ville, sur laquelle étaient alignés des canons et des mitrailleuses ; des clairons sonnaient, des tambours battaient aux champs, et sur le quai, dans la rue de Rivoli, des cavaliers vêtus d’une chemise rouge et la tête empanachée de plumes galopaient sans crier gare ; leurs sabres sautaient, de çà, de là, avec un bruit de ferblanterie, et, à les voir lever la tête en jetant à droite et à gauche des regards de vainqueurs, on sentait combien ils étaient glorieux de ce tapage.

Thérèse, suivie d’Horace, pénétra assez facilement dans l’Hôtel de Ville, mais bientôt un factionnaire lui barra le passage avec son fusil, et prit un air redoutable pour lui demander si elle avait un laissez-passer.

Elle fut obligée de déclarer qu’elle n’en avait point ; mais elle venait voir son oncle, le citoyen Sorieul, et elle avait cru qu’elle n’avait pas besoin de permission pour entrer.

— Le citoyen Sorieul s’occupe du peuple, il n’a pas le temps de recevoir les femmes ; ça serait du propre. Allons, passez au large !

N’était-elle venue jusque-là que pour échouer ? Le temps pressait.

Heureusement, à ce moment même, arrivait un ancien ami de son père qui, lui aussi, était membre de la commune.

Elle courut à lui ; mais tout d’abord il ne la reconnut pas, bien qu’il l’eût vue cent fois rue de Charonne, au temps où il venait aux réunions d’Antoine Chamberlain.

— Et que voulez-vous ici, mon enfant ?

— Voir mon oncle Sorieul.

— Montez avec moi.

Toujours accompagnée d’Horace, elle le suivit dans une grande salle encombrée de paille, de fusils, de sacs, de couvertures, de tables, et de gardes nationaux qui dormaient, mangeaient, jouaient ou buvaient.

Deux huissiers, assis gravement au milieu de cette foule, répondirent que le citoyen Sorieul n’était pas encore arrivé.

Le parti de Thérèse était pris : ne trouvant pas son oncle, elle voulut demander la liberté du colonel à cet ancien ami de son père.

— Mais mon enfant, je n’ai pas le temps.

— Il s’agit de sauver la vie de mon cousin, arrêté depuis plus de quinze jours et au secret ; je vous en prie.

Il y avait tant d’éloquence dans ce cri qu’il se laissa toucher.

— Venez avec moi, dit-il.

Horace voulut les suivre, mais elle lui fit signe d’attendre.

Lorsque la porte de la pièce dans laquelle elle était entrée fut refermée, elle commença le récit de l’arrestation et de l’emprisonnement du colonel, et, sans se reprendre, sans s’interrompre, debout, parlant dans les yeux de celui qui l’écoutait, elle dit tout ce qu’il était utile de dire, et elle termina en demandant un ordre pour la mise en liberté immédiate de son cousin.

Mais les choses ne pouvaient marcher avec cette rapidité et cette simplicité.

— Votre cousin, ma chère enfant, est un otage ; son arrestation et sa mise au secret sont, j’en conviens, indignes, et je ne sais qui s’en est rendu coupable. Je vous promets que cette mise au secret va cesser. Mais, pour sa libération, c’est autre chose. Versailles nous fait une guerre de sauvages, il assassine nos femmes et nos soldats ; il faut que nous nous défendions et que nous prenions nos sûretés ; depuis qu’on sait que nous avons des otages aux mains, on a peur ; nous ne pouvons pas renoncer à nos moyens de défense.

Sorieul, en arrivant, interrompit ce discours, que Thérèse écoutait avec stupéfaction.

Lorsqu’il apprit que le colonel était arrêté, il ne prit pas cette nouvelle comme son collègue.

— Il faut que je sache qui s’est permis de faire arrêter mon ami, s’écria-t-il ; car tout le monde sait que le colonel Chamberlain est mon ami. Il sera mis en liberté ce soir, j’en fais mon affaire personnelle ; compte sur moi.

Thérèse eût voulu avoir un permis d’entrer à Mazas ; mais, à ce mot, Sorieul se récria :

— Ce n’est pas d’un permis pour entrer à Mazas qu’il s’agit, mais d’un permis pour en sortir, et je te donne ma parole d’honneur de te conduire Édouard avant ce soir ; rentre chez toi, et attends-le.

— Pourquoi ne voulez-vous pas que je lui porte cette bonne nouvelle ?

— Parce que je vois dans cette affaire une sorte de mystère qui m’inquiète ; or les mystères doivent être traités au grand jour ; n’ébruitons rien avant que je frappe le coup décisif. As-tu confiance en ton oncle ? le crois-tu capable de manquer aux lois sacrées de l’amitié ? Tu vas voir comme je sers mes amis.

Il fallut qu’elle se contentât de ces grands mots et rentrât à l’hôtel.

— À ce soir, dit Sorieul, et fais préparer un bon dîner pour ton cousin. Pendant que Thérèse faisait cette visite à l’Hôtel de Ville, Michel lisait la lettre du colonel, qui lui avait été apportée par le commis de l’American Bank.

Elle était ainsi conçue, cette lettre :

 

« Mazas, 20 avril 1871.

« Cette lettre est pour vous seul.

« Veuillez donc, si on vous la remet devant mon oncle et ma cousine, ne pas la laisser lire par eux.

« En même temps que je vous écris, j’écris à Thérèse, et je lui raconte en détail comment j’ai été arrêté et successivement emprisonné à la Conciergerie et à Mazas, avec secret absolu.

« Si ces détails vous intéressent, faites-vous-les conter par Thérèse ; entre nous il ne doit être question que de choses plus graves, car ce n’est pas pour moi que je vous écris, c’est pour Thérèse et c’est pour mon oncle, qui l’un et l’autre sont en grand danger.

« C’est de ce danger que je viens vous demander de les sauver.

« Vous n’avez pas oublié, n’est-ce pas ? les coups de revolver qui ont été tirés sur nous ou plutôt sur moi ? Ces coups de revolver faisaient suite au coup de couteau que j’avais reçu dans la forêt de Marly. Maintenant mon arrestation fait suite à ces deux tentatives d’assassinat et à quelques autres commises pendant la guerre.

« On veut me tuer pour avoir ma fortune.

« Je n’ai pas besoin de vous nommer ce on, vous l’avez vu et reconnu.

« Est-ce lui qui a eu l’idée de ce meurtre ? Je ne le crois pas, mais il est sous la domination d’un homme capable de tous les crimes et qui a combiné cette affaire. Cet homme, qu’on appelle le Fourrier ou la Prestance, est un bandit célèbre dont vous avez dû entendre parler.

« La combinaison de ce bandit est des plus simples : si je suis tué, ma fortune revient à mon oncle, et de mon oncle elle passe aux mains de Thérèse et de… celui que vous avez vu.

« Entre ma fortune et ce dernier, il y a donc trois personnes : moi d’abord, puis mon oncle, puis Thérèse.

« Le premier à frapper, c’est donc moi.

« Puis viendront mon oncle et Thérèse.

« Est-il possible qu’un pareil projet ait pris naissance dans la tête de celui qui a été votre camarade et votre ami ?

« Vous vous refuserez à le croire, je pense.

« Moi-même j’ai été longtemps sans vouloir admettre la possibilité d’une pareille combinaison, et, lors de la tentative de Marly, j’ai même combattu, de toutes mes forces, les soupçons du juge d’instruction, qui avait très finement trouvé le mobile de cet assassinat.

« Si je ne voulais pas croire qu’un cousin pouvait faire assassiner son cousin, à plus forte raison je ne pouvais pas admettre qu’un fils pouvait faire assassiner son père ; un frère, sa sœur.

« Après tout ce qui s’est passé, je ne le crois pas encore.

« Mais depuis que je tourne dans ma cellule, j’ai eu le temps de réfléchir, et mon esprit, toujours tendu sur une même idée, est arrivé à une clairvoyance qui, j’en suis certain, ne n’abuse pas et ne m’égare pas.

« Ce n’est pas lui qui a eu l’idée de l’assassinat de la forêt de Marly.

« Et présentement il n’a pas davantage l’idée de l’assassinat de son père et de sa sœur.

« C’est son complice, son associé, qui a ces idées et qui poursuit leur exécution.

« Peut-être admet-il la nécessité de ma mort, et cela, je le croirais volontiers.

« Mais celle de son père et de sa sœur ne s’est pas probablement présentée à son esprit ; en tout cas on aura pas dû la lui présenter. On lui aura dit que, moi mort, il était l’héritier certain de ma fortune, et qu’alors il lui serait facile d’escompter cet héritage.

« Mais ce calcul, j’en suis certain, n’est pas celui du Fourrier ; ce qu’il veut, ce qu’il poursuit, c’est notre mort à tous, la mienne d’abord, celle de mon oncle et de Thérèse ensuite, et enfin celle de son associé, si celui-ci ne lui fait pas sa part assez belle.

« Pour ma mort, je pense qu’il obtiendra ce qu’il cherche : il m’a déjà fait emprisonner ; comment ? je n’en sais rien ; mais sa main est dans mon arrestation ; j’en suis certain, et ce commencement est déjà un succès pour lui.

« Sans doute on cherchera à me faire mettre en liberté ; mais je doute qu’on réussisse, car le motif de mon arrestation est bien trouvé : intelligence avec le gouvernement de Versailles, ce que je ne peux pas nier ; de plus je suis un otage, et cela réuni suffît pour qu’on me garde.

« Pendant que je serai enfermé, ne se présentera-t-il pas quelque soulèvement populaire, quelque grande catastrophe qui poussera au massacre des prisonniers ? Cette éventualité me paraît probable.

« Alors il est bien certain que je serai un des premiers massacrés, sans que la Commune soit absolument responsable de ma mort, autrement que par mon arrestation.

« Vous voyez que je raisonne avec calme et sans passion ; cela doit vous convaincre que je ne me trompe pas.

« Mais, si je suis tué, et je ne vois pas par quel moyen échapper à la mort, il ne faut pas que mon oncle et ma cousine soient exposés au même danger : car il me paraît certain qu’en même temps qu’on me fera disparaître, on tâchera de se débarrasser d’eux.

« S’ils restent à Paris, croyez-vous que cela soit difficile dans un catastrophe comme j’en pressens une ? Non, n’est-ce pas ?

« Il ne faut donc pas qu’ils restent à Paris.

« Et c’est pour cela que je vous écris, c’est pour que vous les emmeniez hors Paris.

« J’ai déjà écrit à Thérèse, dans ce sens, en lui demandant de faire sortir de Paris son père, qui me paraît menacé d’arrestation.

« Mais je ne sais pas si elle réussira et je vous prie d’unir vos efforts aux siens.

« Quels moyens employerez-vous ? je ne les vois pas, car il est bien entendu que vous ne pouvez pas expliquer à mon oncle les dangers que je redoute pour lui et pour Thérèse. Il est déjà assez malheureux par son fils, sans encore jeter de pareilles idées dans son esprit. Cherchez, usez de votre influence ; réclamez, comme un service personnel, que mon oncle et Thérèse vous accompagnent. Enfin sortez au plus vite de Paris tous les trois.

« Surtout tâchez de les empêcher de s’occuper de moi, et représentez-leur qu’ils ne peuvent rien ; tandis que Sorieul, qui peut beaucoup, fera tout au monde pour me sauver, s’il a seul la responsabilité et la gloire de ma délivrance.

« Comme j’ai longuement réfléchi à ce triste sujet, et avec une application d’esprit que vous pouvez comprendre sans qu’il soit utile que j’insiste, je crois avoir à peu près tout prévu.

« J’ai donc dû admettre que vous ne réussiriez pas dans vos tentatives auprès de mon oncle qui, malgré tout, voudrait s’occuper de ma délivrance.

« Dans ce cas, emmenez au moins Thérèse.

« Puis, pour diminuer les dangers que courra mon oncle, employez, je vous prie, un subterfuge qui m’est venu à l’idée.

« Ce qui inspire le plan du Fourrier, c’est la pensée que mon héritage doit nécessairement revenir à mon oncle ; s’il me savait un autre héritier plus proche, la vie de mon oncle et de ma cousine serait peut-être sauvée.

« Faites donc copier par Horace les quelques lignes suivantes en forme de lettre :

« J’ai reçu par votre gardien de Mazas le testament que vous m’avez envoyé ; il est en sûreté, selon votre désir, je vous en donne l’assurance. En même temps, permettez-moi de vous adresser mes félicitations pour ce que vous faites en faveur de votre jeune enfant ; bien que non reconnu, il n’en est pas moins votre fils, et vos parents dans la ligne paternelle, – je veux dire votre oncle et votre cousine, – seront bien assez riches de la rente viagère que vous leur laissez. »

« Au bas de cette lettre, vous apposerez une signature à peu près illisible ; puis vous ferez mettre la lettre à la poste, adressée en mon nom, à Mazas.

« Cette lettre sera lue, et comme elle prouvera que, malgré le secret rigoureux qui m’a été imposé, j’ai trouvé moyen de communiquer avec l’extérieur, elle fera un certain bruit dans la prison, où le Fourrier doit avoir des complices.

« En voyant son plan renversé, peut-être renoncera-t-il à en poursuivre l’exécution, et s’il me fait tuer ce ne sera plus que pour se venger d’avoir échoué et aussi pour que je ne dénonce pas, quand la marche des choses sera rétablie, celui qui m’a envoyé trois coups de revolver à Saint-Cloud.

« En tout cas, mon oncle et Thérèse seront sauvés : ce que nous devons l’un et l’autre chercher avant tout.

« Dans mon inquiétude, qui est grande, ce m’est un soulagement de penser que vous êtes près d’eux pour les défendre.

« Car je sais que leurs vies ne pourraient être mises en des mains plus courageuses et plus loyales que les vôtres. Ce qui, humainement, peut être fait, sera fait par vous, j’en suis certain.

« Et, cette lettre écrite, je me sens presque rassuré en vous adressant mes adieux.

« ÉDOUARD CHAMBERLAIN.

 

Cette lettre jeta Michel dans une terrible angoisse, car l’idée ne lui vint pas de considérer un seul instant les craintes du colonel comme exagérées.

Il connaissait Anatole mieux que personne et savait de quoi il était capable. Jusqu’où n’avait-il pas pu aller, entraîné par un homme tel que ce Fourrier ? S’arrêterait-il devant l’assassinat de son père et de sa sœur ? Cela n’était pas aussi certain pour Michel que pour le colonel.

Il fallait donc, au plus vite, emmener Antoine et Thérèse hors de Paris.

Les difficultés étaient grandes, car il était bien certain qu’on ne pouvait pas parler à Antoine ni à Thérèse des dangers qui les menaçaient, et l’un et l’autre, l’oncle comme la cousine, voudraient rester à Paris pour essayer de sauver le colonel.

Quand Thérèse revint de l’Hôtel de Ville ; il ne s’était encore arrêté à rien ; des moyens se présentaient à son esprit, mais pas un seul n’était tout-puissant.

— Il sera libre ce soir ! s’écria Thérèse dès la porte.

Et elle raconta son entretien avec son oncle, la colère de celui-ci en apprenant l’arrestation du colonel, ses promesses.

Mais Michel connaissait Sorieul et sa puissance d’illusion.

Sans doute, Sorieul allait faire tout ce qu’il pourrait pour obtenir la mise en liberté du colonel, et il n’y avait pas à craindre qu’il épargnât sa peine et ses paroles.

Mais que pouvait-il ? quelle était son influence ?

Michel était loin de croire, comme on le disait à Versailles, que tous les membres de la Commune étaient des coquins ; mais, d’un autre côté, il ne croyait pas davantage que tous étaient des honnêtes gens. Pour lui, il y avait de l’un et de l’autre : ceux qui se faisaient les instruments d’Anatole et du Fourrier étaient assurément des coquins dignes de ceux qui les inspiraient ; mais là était précisément le danger, car dans une lutte entre un coquin et Sorieul, les chances n’étaient pas pour celui-ci.

— J’ai aussi reçu une lettre du colonel, dit Michel, dans laquelle il me charge de vous emmener hors Paris, vous et votre père ; il me donne la responsabilité de votre salut, et vous devez sentir que, dans les conditions où nous sommes vis-à-vis l’un de l’autre, je dois tout faire pour lui prouver que je suis digne de cette marque de confiance. Je compte donc sur vous pour me faciliter ma tâche et m’aider à décider votre père.

— Mais nous partirons tous ensemble demain, et ce sera le colonel lui-même qui décidera mon père.

Fallait-il avouer ses craintes et dire que le colonel ne serait probablement pas libre le soir comme elle l’espérait ? il ne l’osa pas.

D’ailleurs, Thérèse n’était pas en disposition de l’entendre ! elle avait hâte de s’enfermer dans le cabinet de son cousin pour ouvrir cette enveloppe dont il lui parlait dans sa lettre.

Combien de fois, pendant le siège, l’avait-elle prise dans ses mains et regardée ! Que d’heures elle avait passées ainsi en pensant à lui ! Qu’y avait-il dans cette enveloppe mystérieuse ? Quels doux rêves ! et comme alors le temps fuyait vite en laissant en elle de tendres souvenirs.

Enfin elle allait savoir.

Cependant son cœur se serra en déchirant le papier de l’enveloppe.

Elle renfermait une feuille de papier timbré, avec quelques lignes d’écriture, et une lettre.

Elle laissa la feuille de papier timbré et vivement elle prit la lettre.

« … Je vous aime, chère Thérèse, je vous aime ; ma vie, désormais, sera dans ces trois mots… Recevez l’assurance de ma profonde tendresse et de l’amour de votre ami, de votre mari. »

Sa femme ! elle ?

Et elle se laissa aller dans le fauteuil sur lequel elle était assise, défaillante de joie, étouffée par une émotion délicieuse et mortelle.

Sa femme !

Et ce soir même il allait revenir près d’elle.

Ensemble, pour toujours !

XXXV

Les premières heures d’attente furent courtes pour Thérèse.

Elle avait la lettre de son cousin, sa lettre, la lettre de son mari, qu’elle relisait et qui la transportait sur des sommets radieux où tout était lumière et joie, sans que les bruits et les fumées de la terre pussent s’élever jusqu’à elle.

Son rêve s’était réalisé, l’impossible était atteint, le ciel s’ouvrait jusqu’en ses profondeurs bleues.

Il allait arriver.

Jusqu’au soir, elle attendit sans s’impatienter et sans s’inquiéter.

Dans sa lettre, il se plaignait de la tristesse de la prison ; elle voulut qu’en arrivant il ne vît que des choses gaies ; elle chargea donc Horace de faire apporter autant de fleurs qu’il en pourrait trouver, et elle voulut les disposer elle-même, dans le cabinet de travail, dans la salle à manger, dans le salon.

Dès le vestibule, il devait être saisi par le parfum des violettes.

Cela ne lui rappellerait-il pas le temps où il l’avait vue, sur les bords de la Marne, au milieu des fleurs qu’elle venait de cueillir ?

Mais les heures s’écoulèrent sans qu’elle le vît paraître.

Son père rentra ; aussitôt elle courut à lui pour lui lire la lettre du colonel et pour lui raconter sa visite à l’Hôtel de Ville.

Mais, si Antoine fut heureux d’apprendre enfin que son cher Édouard était vivant et bien portant, il resta froid quand elle lui parla de l’engagement pris par Sorieul.

— Oh ! père, tu doutes de mon oncle ! s’écria-t-elle.

— Non, mon enfant ; au moins je ne doute pas de ses intentions et je suis pleinement convaincu qu’il veut ce qu’il t’a promis. Mais je doute de sa puissance ; il n’est pas le gouvernement, et, bien qu’il fasse partie de ce gouvernement, son influence y est nulle. Ton oncle n’est pas un homme d’action, il n’a pas d’ambition personnelle ; il est satisfait quand on l’écoute, mais c’est tout.

Les craintes d’Antoine étaient fondées, car, au moment où il achevait ces mots, Sorieul arriva seul.

Le colonel n’était pas avec lui.

— Non seulement on n’a pas voulu le mettre en liberté, s’écria Sorieul, mais je n’ai pas pu le voir ; on m’a empêché de communiquer avec lui, moi, membre de la Commune. Et savez-vous pourquoi ? Parce que le colonel Chamberlain est le prisonnier particulier du délégué à la sûreté générale. Ainsi ce monsieur a des prisonniers qui sont à lui ou à ses amis et qu’on met au secret, sans que personne puisse communiquer avec eux.

Jamais Sorieul n’avait été dans un pareil état d’exaspération.

— Mais cela va changer, je vous le promets, ou je donne ma démission. Ma nièce, je te jure de te rendre ton cousin.

Et il partit comme il était arrivé.

En le voyant s’éloigner, Thérèse ne put retenir ses larmes.

Son père voulut la consoler.

— Je vais unir mes efforts à ceux de Sorieul, dit-il, et je vais voir ceux qui ont été mes amis autrefois : ils ne supporteront pas une pareille injustice.

Mais pour Thérèse cette parole était un nouveau sujet d’inquiétude : son cousin ne lui demandait-il pas qu’elle emmenât son père hors de Paris.

Si elle lui obéissait, elle l’abandonnait, sans faire tout ce qui était humainement possible pour le sauver.

Si, au contraire, elle ne lui obéissait pas, elle compromettait la liberté de son père en laissant celui-ci tenter des démarches qui pouvaient le faire arrêter à son tour.

Comme elle hésitait, Michel qui, jusqu’alors, n’avait rien dit, lui vint en aide.

— Je ne crois pas, dit-il en s’adressant à Antoine, que votre intervention en faveur du colonel produise un bon effet ; bien au contraire. Ce qu’on appelle votre… défection a exaspéré contre vous ceux de vos amis qui se sont jetés dans la Commune. Pour eux, la cause de cette défection est dans vos relations et votre intimité avec votre neveu. C’est donc lui qui en est responsable. Cette responsabilité deviendra, il me semble, bien plus lourde, si c’est vous précisément qui allez plaider pour lui.

De tous les arguments qu’on pouvait présenter à Antoine, alors qu’on ne lui disait pas toute la vérité, celui-là était précisément le plus efficace.

On pouvait attendre quelques jours et, pendant ces quelques jours, chercher.

D’ailleurs, il était sage de voir ce que les promesses de Sorieul produiraient.

Mieux que personne, Michel savait l’importance qu’il fallait ordinairement attacher aux paroles de Sorieul ; mais on n’était point, en ce moment, dans des conditions ordinaires, Sorieul aimait vraiment le colonel, et il était certain qu’il ferait pour la libération de celui-ci tout ce qui serait humainement possible.

Qu’il obtînt cette libération, Michel en doutait ; mais, d’un autre côté, il croyait qu’on obtiendrait sans doute la levée du secret.

Or, c’était pour le moment tout ce qu’il fallait : le secret levé, on pourrait communiquer avec le colonel, celui-ci verrait son oncle, et alors on aviserait à trouver en commun une combinaison qui permît de faire sortir Antoine de Paris, sans lui révéler la vérité.

En attendant ce résultat, qui ne pouvait pas beaucoup tarder, Michel fit écrire par Horace la lettre dont le colonel lui avait donné le modèle et il l’adressa le soir même à Mazas.

Quand Horace lut le modèle de cette lettre, il se livra à une pantomime des plus drôles. Comment ! son maître avait un enfant, et il ne connaissait pas la mère de cet enfant ?… Mais bientôt, comprenant la vérité, il resta frappé d’admiration.

— Est-ce bien trouvé ? s’écria-t-il glorieusement ; n’est-ce pas qu’il n’y a que mon colonel pour avoir des idées pareilles ?

En même temps, Michel écrivit au ministre des États-Unis pour le prévenir de la situation dans laquelle se trouvait un de ses compatriotes.

Michel avait eu raison de croire que Sorieul n’épargnerait pas ses démarches pour obtenir la mise en liberté du colonel, mais, ce qu’il n’avait pas prévu, c’était que les circonstances elles-mêmes leur seraient favorables.

L’arrestation arbitraire et la mise au-secret du colonel n’étaient pas des faits isolés et exceptionnels ; bien d’autres avaient été arrêtés sans raison ; bien d’autres avaient été maintenus au secret, sans même avoir été jamais interrogés. Une opposition très vive, une réprobation énergique s’étaient formées contre ce système.

Quand Sorieul chercha des adhérents pour appuyer sa protestation, il en trouva plusieurs qui lui demandèrent eux-mêmes d’appuyer les leurs. Cette affaire des arrestations et de la mise au secret occupa plusieurs séances de la Commune ; des membres demandèrent à entrer dans les prisons « même en forçant les portes » ; d’autres protestèrent contre le secret « comme un reste de barbarie auquel il fallait mettre un terme » ; et, bien que ces attaques contre ce système eussent été combattues par cette raison (incroyable quand on la lit aujourd’hui) « qu’on pouvait se laisser attendrir par les paroles du détenu, par des questions de famille ou d’humanité », on décida que les membres de la Commune auraient le droit de visiter tous les détenus.

Ce vote amena des changements de personnes dans ce qu’on appelait alors « la sûreté générale » ; mais ces changements ne firent pas mettre en liberté le colonel Chamberlain : les influences qui avaient décidé cet emprisonnement restant toutes-puissantes, sans que Sorieul pût découvrir quelles elles étaient.

D’ailleurs, par le seul fait de cet emprisonnement, le colonel était devenu un otage. Peut-être n’eût-on pas pensé à lui, mais on l’avait sous clef, on tenait à le garder. Et même ceux qui n’avaient aucune raison personnelle de lui en vouloir trouvaient qu’il était d’une bonne politique de ne pas relâcher un homme qui était une sorte de personnage : comme otage il avait assurément plus de valeur qu’un tas de pauvres diables qu’on gardait par cela seul qu’on les avait.

Tout ce que Sorieul put obtenir, ce fut donc de voir le colonel dans sa prison, et ce fut aussi d’obtenir des laissez-passer pour qu’Antoine et Thérèse le vissent.

Sans doute c’était peu, après ses superbes promesses, mais enfin c’était quelque chose.

Thérèse qui était restée sous l’impression des promesses de son oncle, n’accepta pas cette déception sans laisser échapper quelques plaintes.

— Veux-tu que je donne ma démission ? s’écria Sorieul. Je t’ai promis de la donner si je ne te rendais pas la liberté de ton cousin ; je suis prêt à tenir mon serment ! seulement je crois que je pourrai être plus utile à notre ami en ne la donnant pas ; au moins je serai en position de le défendre avec autorité si quelque danger le menaçait.

Thérèse ne tenait pas du tout à ce que son oncle donnât sa démission.

C’était bien à son oncle qu’elle pensait !

Elle voulut elle-même préparer un nécessaire de toilette et une valise de linge pour les porter à Mazas ; puis elle y joignit un petit bouquet de violettes, qu’elle se hâta de cueillir dans le jardin, pendant qu’on attelait les chevaux.

Sorieul avait une manière de se présenter qui lui était personnelle.

En arrivant à Mazas, il revêtit ses insignes de membre de la Commune et, interpellant rudement le gardien qu’il trouva devant lui :

— Vous me connaissez, n’est-ce pas ? dit-il.

— Non, citoyen.

— Je suis Sorieul, vous entendez bien, Sorieul.

Et il détacha chacune des lettres de son nom.

— Ouvrez-moi les portes ou bien je les force.

Puis, se tournant vers Thérèse :

— Tu vois, petite, que j’ai le droit de commander ici, dit-il à mi-voix, et, si je donnais ma démission, je n’aurais plus de prestige.

Il est de fait que parlant avec des éclats de voix et la tête haute, en scandant chaque parole d’un geste énergique, il se faisait écouter. On ne savait pas que cet homme à l’air redoutable était un être parfaitement inoffensif, plus doux qu’un jeune enfant.

Il exerçait le prestige de la terreur, il n’était pas médiocrement fier de faire peur à quelqu’un une fois dans sa vie.

Et devant sa nièce encore, surtout devant Antoine.

Mazas a eu deux directeurs pendant cette période, un doux et un féroce ; c’était le doux qui était encore en fonction en ce moment. On était allé le prévenir de l’arrivée de Sorieul et il était accouru.

Il voulut s’opposer au projet de Sorieul de pénétrer dans la cellule même du colonel, accompagné d’Antoine et de Thérèse.

Mais Sorieul, sans rien vouloir entendre, le foudroya de son prestige.

— Conduisez-nous, dit-il.

Et ils se dirigèrent vers le n° 40 de la 3e division, au rez-de-chaussée.

Pour Sorieul et pour Antoine, qui avaient plusieurs fois été emprisonnés, la prison ne produisait pas un effet de crainte et de froid ; mais Thérèse avait le cœur serré et respirait à peine.

Et cependant elle allait le voir.

Ils s’arrêtèrent devant une porte percée d’un guichet, et, cette porte ayant été ouverte par un gardien, ils aperçurent le colonel qui était occupé à lire, assis sur sa chaise, accoudé sur sa table.

Au bruit de la porte qui s’ouvrait, il avait relevé la tête ; ce fut Sorieul qui se présenta le premier à ses yeux, mais derrière il aperçut tout de suite Thérèse.

D’un bon il fut près d’elle, et, sans prendre les mains que Sorieul lui tendait, il la saisit dans ses bras.

— Chère Thérèse, dit-il.

Cela s’était si vite fait qu’Antoine et Sorieul n’avaient pas bien compris ce qui se passait sous leurs yeux.

Pour Thérèse, elle avait penché sa tête sur le cœur de son cousin et elle restait là, le visage caché.

Il se pencha vers elle, et, d’une voix douce et tendre, si faible que Thérèse seule entendit nettement les mots qu’il prononça :

— Ma femme, ma chère petite femme, murmura-t-il.

Puis alors il tendit la main à son oncle et à Sorieul, mais sans desserrer le bras qui étreignait Thérèse.

— Mon ami, mon cher ami, dit Sorieul avec émotion, je suis heureux que mon influence vous donne cette joie.

Le colonel le regarda avec surprise.

— Hélas ! dit Antoine, qui comprit ce regard, nous venons vous voir, nous ne venons pas vous chercher.

— Ce sera pour dans quelques jours, dit Sorieul ; présentement je n’ai pas pu obtenir votre liberté, mais je l’obtiendrai, soyez-en sûr. J’ai déjà, par mon influence, aboli le secret et forcé le délégué à la sûreté générale à donner sa démission ; comptez sur moi.

Et Sorieul se mit à raconter longuement, compendieusement, ce qu’il avait fait, aussi bien que ce qu’il n’avait pas pu faire.

Pendant ce récit, le colonel avait fait asseoir Thérèse sur sa chaise, et, s’appuyant lui-même sur la table, il avait gardé les mains de sa petite cousine, de sa petite femme dans les siennes, ne la quittant pas des yeux.

À la fin, Sorieul arriva au bout de son long récit, et le colonel, après quelques mots de remercîment, put s’entretenir avec Thérèse et avec Antoine.

Que de choses à se dire, que de questions de part et d’autre !

Et puis Thérèse avait hâte de lui montrer les objets qu’elle avait apportés et de lui offrir son bouquet de violettes, qui allait mettre un peu d’air et de parfum dans cette cellule si froide, où l’on étouffait.

De son côté, le colonel avait hâte aussi d’aborder avec Antoine et Thérèse la question, capitale pour tous, de leur sortie de Paris.

— Pourquoi n’êtes-vous pas encore partis ?

— Parce que nous voulions vous voir avant, répondit Thérèse.

— Parce que je ne veux pas vous abandonner, dit Antoine.

— Et pourquoi voulez-vous qu’Antoine quitte Paris ? demanda Sorieul, n’est-il pas mon beau-frère ? Croyez-vous que, malgré nos dissentiments, on oserait toucher à un homme qui est mon beau-frère ?

Le colonel n’avait pas prévu cette complication désastreuse : il fit des signes désespérés à Sorieul, mais ce n’était pas par des signes qu’on arrêtait l’éloquence de Sorieul.

Il fallut se résigner et, pour cette fois, renoncer à presser ce départ.

Le temps s’écoula, et le moment de la séparation arriva ; triste moment qui, pendant tout le temps de l’entrevue, avait pesé sur le cœur de Thérèse ; car, sans pouvoir s’abandonner à la joie de l’heure présente, elle pensait au départ.

— À demain ! dit Antoine.

— À demain ! dit Thérèse.

Et la porte fut refermée.

Mais, au moment où ils s’éloignaient, le colonel s’approcha du guichet et appela Sorieul.

Celui-ci revint.

— Quand vous aurez quitté mon oncle et Thérèse, dit le colonel, revenez me voir, je vous prie, il s’agit de leur vie et de la mienne.

Sorieul parut épouvanté.

— Revenez, dit le colonel.

Et il attendit. Une heure après environ, la porte de sa cellule s’ouvrit devant Sorieul.

— Que m’avez-vous donc dit ? s’écria-t-il : leur vie, la vôtre, qu’est-ce que cela signifie ?

Alors le colonel lui raconta ce qu’il avait écrit à Michel.

Plusieurs fois Sorieul voulut l’interrompre, mais il alla jusqu’au bout ; il n’accusa pas Anatole, il accusa formellement celui ou ceux entre les mains desquels Anatole était un jouet.

— Mais c’est impossible, s’écria Sorieul ; comment voulez-vous que de pareils brigands aient une influence quelconque ? Ne nous jugez pas avec cette injustice, mon ami ; nous sommes des honnêtes gens.

— Je ne dis pas que ces brigands ont de l’influence, bien qu’il suffise d’anciennes relations avec quelque personnage ayant l’autorité en mains pour la leur donner, cette influence ; je dis seulement qu’ils ont eu l’adresse de me faire arrêter, ce qui d’ailleurs n’était pas bien difficile, puisqu’aux yeux de votre gouvernement je suis coupable. Une fois arrêté, une fois dans cette prison d’où vous ne pouvez pas vous-même me tirer, je suis en plein au milieu du danger, et j’entraîne avec moi Thérèse et mon oncle. En ce moment, j’en conviens, ma vie n’est pas menacée ; je suis pour vous une sorte de bouclier, vous nous tenez ajustés pour qu’on ne fusille pas ceux des vôtres qu’on fait prisonniers.

— Nous prenons nos sûretés.

— Précisément ; mais il viendra un jour où les fusils que vous tenez en ce moment braqués sur nous partiront d’eux-mêmes, que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas. Vous serez débordés, entraînés, fusillés vous-mêmes peut-être, et nous, nous seront massacrés dans cette prison. C’est là une loi fatale. Eh bien ! ce jour-là, les brigands dont nous parlons ne m’oublieront pas ; je serai une des premières victimes, et, leur besogne faite ici, ils iront l’achever là où ils sauront trouver mon oncle et Thérèse.

— Je vous dis que cela est impossible, s’écria Sorieul.

— Et moi, je vous affirme que cela sera ; mais quand ce danger, au lieu d’être certain, comme je le vois, ne serait que probable, pourquoi le faire courir à Antoine, à Thérèse et même à moi ? De quelle utilité leur présence est-elle à Paris ? Si je puis être mis en liberté, ce ne sera pas par eux, n’est-ce pas ? ce sera par vous.

— Assurément.

— Eh bien ! ne les laissez pas à Paris. Rien n’est plus facile pour vous. Au lieu de dire à Antoine qu’il n’a rien à craindre, dites-lui au contraire que vous le savez menacé.

— Mon beau-frère ?

— Puisque c’est pour le sauver faites rendre, s’il le faut, un ordre d’arrestation ; mon oncle l’a tout aussi bien mérité que moi. Vous le déciderez alors à partir et vous aurez beaucoup plus de facilité pour agir en ma faveur ; je crois que vous m’enverrez bientôt les rejoindre. Réfléchissez à cela. D’un autre côté, aucun avantage à retenir Antoine et Thérèse à Paris…

— Cela est certain.

— De l’autre, au contraire, notre salut à tous à les faire partir.

— Me donnez-vous jusqu’à demain ?

— Oh ! parfaitement ; je ne pense pas qu’à moins d’un désastre pour vos forces, le danger soit immédiat. Ce désastre est-il probable en ce moment ? C’est un homme au secret depuis longtemps qui vous pose cette question.

— C’est pour Versailles qu’il est certain.

— Eh bien ! alors, différez jusqu’à demain votre résolution.

XXXVI

Le colonel attendit Sorieul le lendemain, mais sans, le voir venir.

Il eut seulement la visite de Thérèse et de son oncle, exceptionnellement autorisés à pénétrer dans sa cellule et amenés par le directeur, lui-même, mais il resta sans nouvelles de Sorieul.

Pourquoi ce silence, pourquoi cette absence ?

Cela ne laissait pas que d’être inquiétant.

Depuis qu’il n’était plus au secret, il avait appris et vu bien des choses.

Il avait vu les prêtres et les religieux qui étaient enfermés à Mazas, et il avait appris que des gendarmes, des sergents de ville, des soldats, des personnes de toutes les classes étaient emprisonnées à la Roquette ainsi que dans d’autres prisons. Ce grand nombre d’otages rendait la situation plus grave ; il était évident qu’à un certain moment il y aurait fatalement des exécutions et des massacres ; il était impossible ; qu’il en fût autrement, et se faire illusion à ce sujet eût été aveuglement ou folie.

Il avait aussi reçu la visite de son ministre, et celui-ci lui avait promis de lui faire rendre la liberté. Mais réussirait-il ? La flotte des États-Unis n’était pas au pont de la Concorde.

En tous cas, il fallait se hâter, car les événements pouvaient se précipiter d’un moment à l’autre.

Sorieul, il est vrai, prétendait que c’était la défaite de Versailles qui devait se produire et non celle de la Commune, mais le colonel ne raisonnait pas ainsi.

Aussi était-ce avec angoisse qu’il attendait Sorieul pour apprendre que le départ de son oncle et de Thérèse était décidé.

Ce ne fut pas Sorieul qui lui apporta la nouvelle de ce départ, ce fut Thérèse elle-même.

Le surlendemain il fut grandement surpris de la voir entrer seule dans sa cellule.

— Et mon oncle ?

Ce fut le premier mot qui lui échappa.

— Mon père est sous le coup d’un ordre d’arrestation ; mon oncle est venu nous l’apprendre aujourd’hui, de grand matin ; mon père voulait se laisser arrêter, mais nous sommes parvenus à le décider à quitter Paris. En attendant que nous partions ensemble, il est chez un de ses amis, où je dois le rejoindre ; nous sortirons par le chemin de fer de Vincennes. Oh ! mon cousin, pourquoi voulez-vous que nous vous abandonnions ? Au moins, permettez-moi de rester. Une femme n’est exposée à aucun danger à Paris. Je vous verrai tous les jours ; vous ne voulez donc pas de moi, votre petite Thérèse, votre cousine, votre amie ?

— Et…

Elle détourna la tête pour cacher sa rougeur.

— Vous vous taisez, dit-il ; pourquoi, chère mignonne, n’achevez-vous pas ? Pourquoi, aux titres que vous avez pour me demander une chose, n’ajoutez-vous pas le plus doux et le plus sacré ? Vous dites que vous êtes ma petite Thérèse, ma cousine, mon amie : pourquoi ne dites-vous pas encore ma femme ?

— Oh ! mon cousin.

— Ne voulez-vous pas l’être ? Dites, chère mignonne ; regardez-moi, relevez les yeux sur les miens et répondez franchement, ne le voulez-vous pas, ne le direz-vous pas ?

Il l’avait attirée près de lui et, tandis qu’il la tenait d’une main, de l’autre il lui poussait doucement le front pour l’obliger à relever la tête et à le regarder.

— Eh bien ! ce mot, ne le direz-vous pas, chère Thérèse ?

Peu à peu sa tête s’était redressée ; elle releva en même temps les paupières, et, le regardant avec des yeux éperdus :

— Votre femme, murmura-t-elle.

Il la prit dans ses bras et, se baissant vers elle, il l’embrassa sur les cheveux.

Après un long moment de silence et de trouble, elle se dégagea doucement.

Et, le regardant tendrement :

— Si je suis votre femme, dit-elle, ne voulez-vous pas me permettre de vous adresser une prière ? Gardez-moi à Paris. La place d’une femme n’est-elle pas à côté de son mari ?

Il n’était pas en disposition de rien refuser à celle qui lui parlait ainsi ; mais, hélas ! ce qu’elle lui demandait était justement la seule chose qu’il ne pouvait pas lui accorder.

— Avez-vous confiance en moi, chère petite femme ? dit-il.

— Vous le demandez !

— Je veux dire, croyez-vous d’une part que je ne peux exiger de vous qu’une chose raisonnable, et, d’autre part, croyez-vous que je serais heureux de vous voir chaque jour ? Oui, n’est-ce pas, vous le croyez ? Eh bien ! soyez convaincue aussi que, si je vous demande de quitter Paris, vous et votre père, c’est que ce départ, ce double départ est indispensable. Nous sommes tous, mon enfant, sous le coup de la fatalité, et vous ne pouvez vous y soustraire, vous et votre père, que par la fuite. Vous ne pouvez m’y soustraire moi-même qu’en partant au plus vite. Je sais que je parle d’une façon inintelligible…

— Vous m’épouvantez.

— Plus tard, je pourrai sans doute vous expliquer ce terrible mystère. Pour le moment, ayez assez confiance en moi pour faire ce que je vous demande, sans engager une lutte qui me déchire le cœur. La plus grande preuve de tendresse que vous pouvez me donner, la plus grande marque… d’amour, c’est de partir.

Elle le regardait en tâchant de deviner ce qu’il y avait sous ces paroles étranges, mais il veillait sur lui-même de façon à ne rien dire qui pût le trahir.

Longtemps ils s’entretinrent ainsi : lui, la priant de partir ; elle, le suppliant de la garder.

Mais à la fin elle dut céder, sentant elle-même combien devait être cruel pour lui le sacrifice qu’il s’imposait.

— Nous avons été séparés quatre mois, dit-il ; c’est quelques jours encore de séparation, quelques semaines au plus ; vous me saviez au milieu du danger, et ici je n’ai à craindre que l’ennui. Avec une lettre de ma petite femme…

— Mais me sera-t-il possible de vous écrire ?

— Assurément ; par la protection de votre oncle, tout sera possible et je pourrai aussi vous répondre.

Le temps s’écoula vite pour eux ; c’était la première fois qu’ils restaient, seuls en tête-à-tête, libres de parler franchement ; mais les murs qui pesaient sur eux imposaient à leurs sentiments une contrainte plus étroite que celle qu’ils avaient jamais subie.

— Si c’était aussi la dernière fois, se disait le colonel.

Et, de peur de céder à son émotion, il tâchait de plaisanter.

C’était en jouant qu’il l’aidait à disposer sur les tablettes tous les objets et toutes les provisions qu’elle lui avait apportés.

— Une bonne femme doit connaître les manies de son mari, disait-il.

— Vous avez donc des manies ?

— Et vous ?

Puis, tout à coup, ils s’arrêtaient ; le sourire de leurs lèvres se changeait en une contraction, et l’émotion qui les étreignait l’un et l’autre se trahissait dans leurs regards.

— Nous reverrons-nous ? se disait-il tout bas.

— Quand nous reverrons-nous, se disait-elle.

Ce fut lui qui fut obligé de la renvoyer, mais après combien d’efforts, combien de paroles !

Il voulait se montrer ferme et confiant ; mais, si elle n’avait pas été elle-même affolée par l’angoisse, elle eût vu combien il était, en réalité, faible et chancelant.

Vingt fois il la poussa vers la porte :

— Partez, chère Thérèse.

Vingt fois il la ramena dans ses bras :

— Reste près de moi, chère petite femme.

Enfin, s’approchant du regard du guichet, il appela le gardien.

Bientôt un bruit de pas retentit dans le corridor.

Alors il la saisit vivement dans ses bras, et l’étreignant avec force sur sa poitrine tandis qu’elle se renversait, il l’embrassa longuement, aspirant l’âme de sa femme sur ses lèvres entr’ouvertes et lui donnant la sienne.

La porte s’ouvrit, quelques paroles s’échangèrent : elle se referma. Il était seul, et tout son être frissonnait des vibrations de ce baiser, le premier qu’il lui donnait et le dernier peut-être.

Il resta longtemps, bien longtemps, assis sur sa chaise, la tête cachée entre ses mains, et il était encore dans cette position quand des pas s’arrêtèrent devant la porte de sa cellule ; le verrou fut tiré.

C’était Sorieul.

Mais ce n’était plus le superbe vainqueur qu’il avait vu quelques jours auparavant ; plus d’insignes de membre de la Commune, plus de paroles hautes, plus de prestige, la tête basse, les traits tirés. En tout, un homme qui vient d’être écrasé par un coup terrible.

Il tendit tristement la main au colonel.

— Mon pauvre ami, dit-il, mon pauvre ami !

Plein de l’idée qui le hantait nuit et jour, le colonel pensa à son oncle.

— Mon oncle ! s’écria-t-il.

— Oh ! ce n’est pas sur lui que je m’attriste, c’est sur moi-même, et voilà pourquoi vous me voyez si accablé.

En tout autre moment, le colonel n’eût pu s’empêcher de rire de cette manière de se plaindre, mais le temps n’était pas à la plaisanterie.

— J’ai commencé l’enquête que vos paroles m’obligeaient à faire, continua Sorieul, et j’ai découvert des choses terribles.

— Quelles choses ?

— Mon ami, permettez-moi de garder le silence ; tout ce que je puis vous dire, c’est qu’à partir d’aujourd’hui je ne suis plus membre de la Commune que de nom ; je me retire dans mon arrondissement, où, si je ne peux pas faire un peu de bien, je pourrai peut-être empêcher de faire beaucoup de mal. Soyez certain que je ne vous abandonnerai pas et que nous veillerons sur vous.

C’était là une promesse qui n’était pas de nature à rassurer le colonel. Alors que Sorieul se croyait tout-puissant, il n’avait pas pu lui rendre la liberté : que pourrait-il maintenant qu’il ne serait plus rien ?

Mais ce n’était pas à lui qu’il pensait en écoutant ces paroles, c’était à Anatole. Il ne put retenir son nom.

Sorieul refusa de répondre et secoua la tête.

— Tout ce que vous imaginerez sera au-dessous de la réalité ; vous savez, d’ailleurs, que j’ai fait partir Antoine, cela doit tout vous dire.

Puis, revenant au sujet qui, évidemment, était pour lui le plus douloureux :

— J’aurais donné ma démission, dit-il, si nous n’étions pas à l’heure du danger. J’ai accepté cette fonction quand je croyais au succès, je ne veux pas l’abandonner quand j’aperçois la défaite.

— Mais vous acceptez ainsi la responsabilité de faits auxquels vous n’aurez coopéré en rien ?

— Et cette responsabilité sera lourde, hélas ! je le sais ; mais, que voulez-vous ? je me suis engagé dans cette voie sans savoir où nous allions. J’ai cru qu’étant en tête, je donnerais moi-même la route, et, en réalité, on nous a menés où l’on a voulu ; d’autres, comme moi, porteront la peine de leurs erreurs et cependant nos intentions étaient bonnes !

Pendant longtemps, Sorieul pleura ainsi sur lui-même, et ce fut le colonel qui fut obligé de le réconforter.

— Ce qui me peine le plus, répétait Sorieul, c’est de ne pas pouvoir vous rendre la liberté. Mais ne craignez rien, de loin je veillerai sur vous. Au revoir ! Je reviendrai bientôt.

Cette promesse de veiller sur le colonel, il l’avait faite aussi à Thérèse en quittant celle-ci :

— Compte sur moi, petite ; tu laisses ton mari entre mes mains, je te le rendrai. Je veux que tu sois madame la colonelle Chamberlain ; pars tranquille.

Et Thérèse était partie, non tranquille, mais cependant confiante dans la promesse de son oncle, qu’elle croyait en position de protéger le colonel.

Elle avait aussi emporté une autre promesse, en laquelle elle avait grande foi, bien que celui qui la lui eût donnée ne fût pas en position de parler avec l’autorité de Sorieul.

C’était celle de Michel.

Car Michel n’avait pas voulu quitter Paris.

— Je ne vous serai pas utile en vous accompagnant, dit-il, tandis qu’ici je pourrai veiller sur lui.

— Vous ferez cela ! s’écria-t-elle ; vous, Michel ?

— Ah ! Thérèse, comme vous savez peu combien je vous aime. Comprenez donc que je n’ai qu’un but dans la vie, vous voir… non pas vous voir, car je ne vous verrai pas, mais vous savoir heureuse, et, si vous êtes heureuse par moi, ce me sera un bonheur. Comment donc vous expliquez-vous que j’aie renoncé à vous, si vous ne sentez pas cela ?

— Pardonnez-moi, dit-elle.

— Sans doute, la protection d’un homme comme moi, qui n’est rien et qui, de plus, ne marche qu’avec des béquilles, est peu de chose ; mais il peut arriver un moment où elle est cependant utile. Nous nous entendrons tous les trois, Horace, Denizot et moi, pour faire bonne garde autour de lui. Comptez sur nous, comptez sur moi. Quand vous saurez où vous vous fixez, faites-moi parvenir une lettre et je vous écrirai ; par moi vous aurez de ses nouvelles.

L’intention d’Antoine, en quittant Paris, était d’aller se fixer à Gournay ou au Moulin flottant, si le Moulin flottant n’était point coulé, et d’attendre là la fin de la tempête.

Ils retrouvèrent le Moulin flottant tels qu’ils l’avaient quitté, la dernière fois qu’ils y étaient venus, car les obus d’Avron n’avaient pas pu aller plus loin que le pont de Gournay ; mais ils n’y purent pas rester, comme ils en avaient en le désir. Au Moulin flottant, on était à cinq cents lieues de Paris pour les nouvelles, bien qu’on entendît la canonnade des forts de Montrouge et d’Issy.

Ni le père ni la fille n’étaient en disposition d’attendre tranquillement la fin de la tempête, sans savoir les phases qu’elle traversait.

Ils partirent donc pour Versailles, où ils s’installèrent ; là, au moins, ils suivraient la marche des événements.

Pendant plusieurs jours, ils restèrent sans aucune nouvelle du colonel ; mais enfin ils parvinrent à organiser un service à peu près régulier qui portait leurs lettres rue de Courcelles et rapportait celles que leur écrivaient le colonel, Michel et Horace.

Sans doute c’était quelque chose, c’était même beaucoup, mais combien peu cependant pour leur angoisse !

Les journées étaient éternelles ; le temps ne marchait pas, et cependant ils se demandaient s’il n’allait pas encore trop vite ; que devaient-ils souhaiter, le triomphe de Versailles ou celui de Paris ?

C’était Antoine surtout qui se posait ces questions avec épouvante ; car, bien que l’ordre d’arrestation pris contre lui eût, jusqu’à un certain point, détourné ses soupçons, il n’avait pas supprimé tous ses doutes et toutes ses craintes.

Pourquoi le colonel, pourquoi Michel avaient-ils voulu si obstinément le faire sortir de Paris ?

Et alors, à cette question, s’en enchaînaient immédiatement d’autres qu’il n’osait même pas examiner, mais qui flottaient devant son esprit comme de sinistres fantômes qu’on ne peut chasser.

Un jour, le messager qui leur apportait leurs lettres de Paris arriva, accompagné d’une jeune femme qui paraissait sous le coup d’une exaltation douloureuse.

Elle leur remit une lettre de Sorieul, dans laquelle celui-ci priait Antoine de s’entendre avec cette femme, qui pouvait sauver le colonel.

— Et comment ?

— Mon amant, qui est chef de bataillon dans la garde nationale, a été fait prisonnier : obtenez qu’on me le rende et, en échange, je vous fais rendre le colonel Chamberlain.

— Et par quel moyen obtiendrez-vous la mise en liberté du colonel, quand personne n’a pu l’obtenir ?

— Ça, c’est mon affaire, et vous comprenez bien que je ne vais pas vous dire mon moyen. Donnant, donnant ; rendez-moi mon amant, je vous rends votre colonel. C’est Sorieul qui m’envoie à vous.

Antoine connaissait quelques députés de Paris avec lesquels il avait eu des relations politiques, et parmi eux il s’en trouvait même deux qui avaient été ses amis.

Il courut à eux pour leur demander d’arranger cet échange, qui, pour lui, était la chose la plus simple et la plus naturelle : un prisonnier pour un prisonnier ; le colonel Chamberlain contre un pauvre diable de chef de bataillon inconnu, qui n’avait pour lui que le dévouement d’une femme qui l’aimait.

Mais à sa grande surprise, cette chose simple et naturelle pour lui, ne l’était pas pour les autres.

On venait de proposer un échange autrement important : celui de l’archevêque de Paris, de ses prêtres, de Chaudey et de plusieurs otages encore contre le seul Blanqui, et l’on avait refusé.

Était-il probable qu’on acceptât celui du colonel Chamberlain contre ce chef de bataillon ?

— Mais c’est précisément ce qui rend cet échange sans importance, dit Antoine ; le colonel n’est rien, il n’appartient à aucun parti, on ne pourrait pas en faire un martyr.

Cependant, quelque zèle qu’eussent mis les amis d’Antoine pour négocier cet échange, il fut refusé : Il y avait un parti pris. Est-ce que ces communards existaient ? Est-ce qu’on devait leur parler autrement qu’à coups de fusil ? Ils étaient perdus. On les empêcherait bien de faire le mal qu’ils voulaient. Pas de négociations, pas de faiblesses.

— Eh bien ! sachez seulement où mon amant est emprisonné, dit la jeune femme lorsqu’on lui transmit le résultat de ces négociations ; qu’on ne le maltraite pas, qu’on adoucisse son sort, et je vous promets que je ferai adoucir celui de votre colonel ; si vous voulez qu’on le transfère dans une prison où il sera moins mal qu’à Mazas, on le transférera où vous voudrez ; je m’en charge.

Pour Antoine, c’était là un point d’une importance capitale, car il était loin de penser, à l’égard des communards, comme ceux qui étaient sûrs de les empêcher de faire le mal.

Il savait, au contraire, qu’ils avaient la puissance de faire ce mal, et il craignait un massacre des otages.

Si le colonel pouvait être transféré dans une prison où il n’y avait pas d’otages, il serait donc à peu près sauvé, ou tout au moins ses chances se trouveraient-elles singulièrement accrues.

Cette nouvelle négociation eut un meilleur résultat que la première ; on voulut bien tirer le chef de bataillon, de la cave dans laquelle il étouffait, pour le transférer dans une vraie prison, où sa maîtresse put le voir.

Et, quatre jours après, Thérèse reçut une lettre de son cousin, datée de Sainte-Pélagie, où il avait été transféré.

Pour elle, qui ne connaissait pas les craintes de son père, ce transfèrement n’avait d’autre importance que d’améliorer la situation du colonel ; mais, pour Antoine, il fut un véritable soulagement.

S’il y avait des massacres dans les prisons de Paris, celle de Sainte-Pélagie, qui, croyait-il, ne renfermait pas d’otage, serait préservée.

XXXVII

Dans la soirée du jour où le colonel Chamberlain avait été transféré de Mazas à Sainte-Pélagie, deux hommes étaient venus arrêter et occuper une chambre dans une maison meublée de la rue du Puits-de-l’Ermite, qui se trouve en face de l’entrée de la prison.

Ils avaient voulu une chambre au premier étage, avec fenêtres sur la rue.

L’un de ces hommes marchait en se soutenant sur des béquilles, l’autre était boiteux et manchot.

Assurément, ce n’était point des réfractaires se cachant pour échapper au service de la garde nationale : qu’en eût-on fait ? À eux deux, ils ne valaient pas un homme.

Celui qui marchait avec des béquilles ne sortait jamais, et pendant toute la journée il restait assis devant sa fenêtre, les yeux fixés sur la porte de la prison, examinant curieusement les entrées et les sorties et paraissant prendre intérêt à ce qu’il entendait ; en tous cas, aussi attentif des yeux que des oreilles.

Pendant ce temps, le manchot sortait.

Ils ne recevaient aucune visite.

Et personne, dans le quartier, ne les connaissait.

Tout d’abord le propriétaire de la maison avait cru qu’il logeait des gens qui avaient des amis ou des parents emprisonnés.

Mais il avait bientôt abandonné cette idée, car jamais ni l’un ni l’autre n’avait pénétré dans la prison et n’avait demandé de renseignements sur les prisonniers aux surveillants qui venaient boire dans le débit de vins établi au rez-de-chaussée.

Si le locataire aux béquilles paraissait attentif à ce qui se passait devant la porte de la prison, c’était pour se distraire, ce qui, après tout, était bien naturel chez un homme qui ne pouvait pas quitter sa chaise.

Cependant, en examinant plus soigneusement l’homme aux béquilles, on eût pu voir qu’il échangeait des signes avec un beau nègre qui venait tous les matins à la prison, et aussi avec un surveillant, toutes les fois que celui-ci sortait.

Mais, pour cela, il eût fallu se tenir en observation à la porte même de Sainte-Pélagie, et ce n’était pas le cas du propriétaire de la maison meublée.

D’ailleurs, ayant touché son loyer d’avance, il n’avait pas à s’inquiéter de ce que faisaient ou ne faisaient point ses locataires.

L’homme aux béquilles était Michel.

Le manchot était Denizot.

Le beau nègre qui venait tous les matins à la prison était Horace.

Quant au surveillant qui échangeait des signes avec Michel, c’était tout simplement un gardien qui, moyennant la promesse d’une belle récompense, s’était engagé à soigner le colonel et à lui ouvrir la porte de sa cellule le jour où éclaterait le danger d’un massacre.

C’était en prévision de ce danger que Michel était venu se loger en face Sainte-Pélagie ; dans ces conditions, il pourrait pénétrer dans la prison en même temps que la foule qui l’envahirait, courir au colonel, le protéger, lui donner des armes et, sans doute, le sauver.

De là l’active surveillance qu’il exerçait sur la grande porte de la prison, afin de ne pas se laisser surprendre.

Quant à penser qu’on pouvait exécuter un otage régulièrement, judiciairement pour ainsi dire, il n’en avait pas même eu l’idée.

Pour lui, un massacre populaire était possible, mais une exécution isolée ne l’était pas.

Or, ce massacre ne se produirait pas spontanément ; il serait préparé par quelque catastrophe, il s’annoncerait à l’avance.

Il n’y avait donc qu’à faire bonne garde pour n’être pas surpris.

Et cette bonne garde, il la faisait.

En même temps, il s’entourait de précautions pour cacher sa présence rue du Puits-de-l’Ermite et ne pas éveiller la défiance de ceux qui pouvaient avoir un intérêt personnel à faire disparaître le colonel.

C’était dans ce but qu’il n’avait pas voulu pénétrer dans la prison, et c’était dans ce but aussi que Denizot n’abordait le gardien qui leur avait promis son concours, que lorsque celui-ci ne pouvait pas être surveillé.

C’était le 15 mai que le colonel avait été transféré à Sainte-Pélagie, et, depuis ce jour jusqu’au 22, rien n’était venu avertir Michel que la catastrophe qu’il prévoyait fût proche.

Mais ce jour-là, Denizot, sorti le matin, comme à l’ordinaire, rentra peu d’instant après en lui annonçant qu’on disait que les troupes avaient pénétré dans Paris.

Cette nouvelle était-elle vraie ?

Déjà plusieurs fois elle s’était répandue, et bientôt après elle avait été démentie.

Ce qui la rendait vraisemblable ce jour-là, c’était la furieuse canonnade que depuis quelques jours on entendait du côté de Vaugirard et d’Auteuil, et qui assurément annonçait une action décisive.

Mais la rue du Puits-de-l’Ermite est bien à cent lieues d’Auteuil, et l’entrée des troupes françaises était connue en Amérique longtemps avant de l’être dans ce quartier perdu.

Cependant le moment était venu de redoubler de vigilance et de prendre ses précautions.

Sous le matelas de son lit, Michel avait un chassepot et trois revolvers ; il sortit ces armes de leur cachette et les chargea à nouveau. Le chassepot et deux revolvers étaient pour lui ; le troisième revolver était pour Denizot, qui, de son bon bras, pouvait très bien se servir d’un revolver.

Tandis qu’il était occupé à emplir ses poches de munitions, on frappa à la porte qui, par précaution, avait été fermée au verrou ; ils se regardèrent avec inquiétude, mais la voix qui leur dit d’ouvrir les rassura, c’était celle d’Horace.

La nouvelle de l’entrée des troupes était vraie, Horace avait vu les pantalons rouges ; l’armée s’avançait dans Paris, mais elle ne marcherait sans doute que lentement, et serait obligée d’enlever à l’insurrection chaque quartier l’un après l’autre, car les barricades étaient nombreuses et la défense paraissait s’organiser vigoureusement.

Il avait eu les plus grandes peines à traverser Paris pour arriver à Sainte-Pélagie, ce n’avait été qu’après de nombreux détours : plusieurs fois il avait été arrêté, et on lui avait mis le fusil à la main pour défendre les barricades près desquelles il avait eu l’imprudence de passer de là le temps qu’il avait mis pour venir, car il était parti la veille au soir de la rue de Courcelles.

Ils tinrent une sorte de conseil pour savoir ce qu’ils devaient faire et il fut décidé qu’Horace irait comme à l’ordinaire à la prison, afin de prévenir le colonel de l’entrée des troupes, pour que celui-ci pût se tenir sur ses gardes. Sans doute c’était le jeter dans l’angoisse, mais en tous cas il valait mieux qu’il fût averti.

Horace se présenta donc à la porte de la prison ; mais, bien qu’il eût un laissez-passer, elle ne s’ouvrit pas devant lui comme à l’ordinaire ; les anciens laissez-passer avaient été annulés, il fallait en obtenir de nouveaux.

Cette mesure ne fit que les confirmer dans leurs craintes : il fallait veiller.

Denizot alla chercher deux pains de quatre livres ; ces provisions faites, ils fermèrent leurs persiennes, mais en laissant les fenêtres ouvertes et l’un d’eux se mit en sentinelle, les yeux attachés sur la porte de la prison.

Pendant toute la journée, il y eut un grand mouvement d’aller et venue, mais cependant sans rien d’extraordinaire, et il en fut de même pendant toute la journée du lendemain. Mais, dans la soirée, ils crurent qu’ils s’étaient laissés surprendre et que l’assassinat du colonel s’était accompli.

Entre dix et onze heures du soir, il s’était fait un grand mouvement à la porte de la prison, et Denizot, dont c’était en ce moment le tour de garde, les avait éveillés.

Un officier qui portait le costume de chef d’escadron d’état-major sortait de la prison en vociférant, criant :

— Vous n’êtes que des lâches.

À qui s’adressaient ces paroles ?

Bientôt ils le devinèrent, car ce même officier ne tarda pas à revenir avec une bande de gardes nationaux, dont plusieurs marchaient en titubant, qu’il fit entrer dans la prison. Puis la porte se referma.

Ils étaient tous trois à la fenêtre, et une même question leur vint aux lèvres :

— Pourquoi ce renfort ? qu’allait-il se passer ?

Dans la nuit, on entendait au loin des détonations, et le ciel était rouge comme si Paris brûlait.

Comment pénétrer dans la prison et porter secours au colonel ? la porte était fermée. Ce n’était pas ce que Michel avait prévu.

Évidemment on venait d’exécuter un prisonnier, et ceux que le chef d’escadron avaient appelés des lâches, c’étaient les gardes nationaux du poste, qui n’avaient pas voulu sans doute être les bourreaux de cette exécution.

— Cette bande est-elle un peloton d’exécution ?

— Ils ne sont pas assez nombreux.

— Pas assez nombreux pour un massacre général, mais bien assez pour l’exécution d’un seul prisonnier.

À ce moment, des détonations éclatèrent dans l’intérieur de la prison, suivies, à un court intervalle, d’un dernier coup, – le coup de grâce.

Quelle en avait été la victime ?

Horace voulait sauter dans la rue, Michel le retint. Que faire contre ces murailles et une porte fermée ?

Bientôt, – mais pour eux ce bientôt fut terriblement long, – la porte se rouvrit, et la bande qui était entrée sortit dans la rue.

— Il est tout de même bien mort, dit une voix avinée.

— Mort ! qui était mort ?

— Pourquoi qu’il a fait tirer sur le peuple au 31 octobre ? dit une autre ; tant pis pour lui.

Ce n’était pas le colonel qui avait fait tirer sur le peuple au 31 octobre. Ils respirèrent, car ils étaient dans un de ces moments où l’on ne pense pas aux autres.

Ce n’était pas le colonel qu’on venait d’assassiner, pour eux tout était là.

Cependant ils ne se rendormirent point : Michel, qui avait cru son plan excellent, reconnaissait par cette expérience combien au contraire il était défectueux.

Sans doute, le massacre des prisonniers pourrait se faire par une troupe qui envahirait la prison, et au milieu de laquelle on pourrait se faufiler.

Mais il pouvait se faire aussi par une petite bande qui n’exécuterait que quelques prisonniers.

Pendant toute la nuit, Michel chercha par quel moyen son plan pouvait être amélioré ; mais il n’en trouva point.

Au petit jour, le bruit de la bataille recommença, les enveloppant de tous les côtés, au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest. Quelle en était l’issue ? C’était ce qu’ils ne savaient pas d’une manière certaine. Dans le débit de vins où Denizot descendait quelquefois pour avoir des nouvelles, les uns disaient que tout allait bien, d’autres au contraire disaient que tout était perdu pour la Commune. Quant à eux, ils n’avaient, pour se guider dans leurs appréciations, que le bruit des détonations des canons et des mitrailleuses ; dans l’ouest et dans le sud, ces détonations se rapprochaient sensiblement, et le moment semblait proche où l’armée allait arriver.

Des gens qui, les jours précédents, portaient superbement l’uniforme de la garde nationale, se montraient maintenant avec des vêtements de travail. C’était encore là un indice qui avait son importance.

Cependant, si l’armée se rapprochait, elle n’arrivait pas, et dans l’est comme dans le nord, la canonnade se faisait entendre toujours dans les mêmes directions et aux mêmes distances. La prison continuait d’être calme, et le surveillant leur avait fait le signal convenu pour dire que le colonel allait bien.

Ils commencèrent à se rassurer et à croire que les prisonniers n’avaient plus rien à craindre, lorsqu’une petite troupe de gardes nationaux parut au bout de la rue du Puits-de-l’Ermite.

Elle était étrangement composée, cette troupe : des gamins, des vieillards avinés, deux femmes, le chassepot en bandoulière, et seulement trois ou quatre vrais gardes nationaux.

C’était Michel qui se tenait en ce moment à la fenêtre ; vivement il entrebâilla la persienne pour mieux voir au loin. En tête de la troupe, marchaient deux officiers au képi ; galonné : l’un, grand de taille et large d’épaules, était l’homme qui avait tiré les coups de revolver de Saint-Cloud ; l’autre était Anatole, chaussé de bottes de théâtre.

Au mouvement qu’avait fait Michel, Horace et Denizot, dont l’attention avait d’ailleurs été éveillée par le bruit des pas, s’approchèrent de la fenêtre.

— Anatole ! s’écria Denizot.

— Donne-moi mon chassepot, dit Michel.

— Vas-tu le tuer ?

— Pas lui, mais le Fourrier.

Le plan de Michel était en effet de tuer le Fourrier au moment où celui-ci ferait entrer sa troupe dans la prison ; car, il n’y avait pas de doute possible, c’était bien pour assassiner le colonel que cette troupe arrivait.

Chacun à sa fenêtre, commanda Michel, et ne tirez pas avant qu’on attaque notre maison ; surtout qu’on ne tue pas Anatole. Une fois le Fourrier mort, Anatole ne sera plus à craindre.

Pendant que ces quelques paroles s’échangeaient rapidement à mi-voix, la troupe était arrivée devant la prison.

— Halte ! commanda le Fourrier, et que personne ne s’éloigne ; je reviens tout de suite avec le prisonnier.

La troupe n’allait donc pas entrer dans la prison. Le plan de Michel fut une fois encore modifié : si le Fourrier devait revenir avec le prisonnier, il ne fallait pas le tuer tout de suite ; car, une fois le colonel sorti pour le transférer dans une autre prison sans doute, il y avait des chances pour le sauver.

— Ne tirez pas, dit Michel à voix basse.

Au lieu d’entrer dans la prison, le Fourrier, prenant Anatole par le bras, s’était rapproché de la maison dans laquelle Michel, Horace et Denizot se tenaient embusqués.

— Décidément tu ne veux pas entrer avec moi, ma belle ? dit le Fourrier.

— Non, répondit Anatole d’une voix qui tremblait ; je vais à la Roquette, tu me rejoindras.

— Quelle poule tu fais, mais, tu sais, une belle poule !

Et il se mit à rire de sa plaisanterie.

— Tu sais, quand je te rejoindrai, l’affaire sera faite et tu seras roi de Paris.

Anatole s’éloigna à grands pas en portant ses deux mains sur ses oreilles, comme s’il avait peur d’entendre, et sans se retourner, comme s’il avait peur de voir.

Débarrassé de son ami, le Fourrier s’était retourné vers sa troupe et, sur ses trois gardes nationaux, il en avait pris deux ; les précédant, il entra avec eux dans la prison.

Horace occupait une fenêtre, Michel et Denizot occupaient l’autre.

— J’en connais un, dit Denizot, se haussant jusqu’à l’oreille de Michel.

— Qui ?

— Crépin, le grand qui est à la porte.

— Eh bien ! va vite le trouver ; fais-le parler, s’il sait quelque chose. Le Fourrier ne doit pas te connaître, il peut donc te voir.

Denizot dégringola rapidement l’escalier, et ils le virent se diriger vers Crépin ; il marchait comme s’il avait été ivre.

— Tiens ! c’est Crépin, dit-il ; bonjour, Crépin. Qu’est-ce que tu fais là donc, Crépin ?

— Tu vois, nous venons chercher un prisonnier pour le transférer à la Roquette, où l’on va le flingoter.

— Tiens ! qu’est-ce qu’il a donc fait.

— Ah ! je ne sais pas.

— Eh bien ! je vas aller avec vous autres, je veux voir ça.

— Si ça te dit ?…

— Mais oui, ça me dit ; seulement, tu sais, je n’ai pas de flingot.

Denizot avait parlé haut, pour que Michel et Horace l’entendissent. Il était évident que Denizot, au milieu de la bande, pouvait être utile ; il n’y avait qu’à s’en reporter à lui ; en tous cas, le colonel, prévenu qu’on veillait sur lui, se tiendrait sur ses gardes.

Michel appela Horace près de lui.

— Nous allons les laisser emmener le colonel, dit-il ; en route, nous tomberons dessus. Nous avons à nous deux une vingtaine de coups de revolver à tirer, nous en viendrons à bout.

— Oui, oui, bataille, dit Horace.

— Denizot de son côté nous aidera ; il est homme à brûler la cervelle au Fourrier à bout portant.

La porte de la prison s’ouvrit, et le colonel parut. Ses bras étaient attachés avec une cordelette, il était flanqué de chaque côté d’un garde national ; derrière lui marchait le Fourrier, son sabre de commandant à la main. Enfin, à une courte distance, venait le gardien, qui levait les bras d’un air désespéré.

— À vos rangs, commanda le Fourrier.

La troupe se groupa autour du prisonnier qui, en apercevant Denizot, avait laissé échapper un mouvement de surprise et de joie.

Le Fourrier avait vu aussi Denizot, il alla à lui :

— Qu’est-ce que vous faites là, vous ? dit-il durement.

— Je suis avec mon ami Crépin, reprit Denizot, de plus en plus ivre.

— Oui, dit celui-ci, c’est mon ami, c’est un bon.

— Eh bien ! alors filez votre chemin.

— Mon chemin, c’est d’aller à la Roquette : j’y vas avec mon ami Crépin.

Le Fourrier le regarda un moment ; puis il haussa les épaules, comme un homme qui se dit qu’il n’a rien à craindre d’un pareil invalide.

— Descendons, dit Michel à Horace.

— Pourrez-vous marcher ?

— Je l’espère ; d’ailleurs nous n’irons pas bien loin.

Quand ils arrivèrent dans la rue, la bande qui emmenait le colonel venait de se mettre en marche, descendant la rue du Puits-de-l’Ermite.

— Appuyez-vous sur moi, dit Horace à Michel, vous vous fatiguerez moins.

La bande heureusement ne marchait pas vite ; après avoir descendu la rue du Puits-de-l’Ermite, elle tourna à droite, s’engageant dans un dédale de petites ruelles qui se trouvent derrière la Pitié.

Ces ruelles, en tout temps peu fréquentées, étaient en ce moment désertes.

C’était là que Michel devait tenter de délivrer le colonel ; car, une fois arrivés à la rue de Buffon et au pont d’Austerlitz, ils seraient entourés par la foule, et ce n’était pas sur la foule que Michel comptait pour cette délivrance, bien au contraire.

Mais, au lieu de tourner pour descendre la rue Daubenton, le Fourrier la remonta.

Il n’allait donc pas à la Roquette, comme Crépin l’avait dit, ou bien alors il voulait prendre le pont de Bercy. Pourquoi ce détour ?

Voulait-il fusiller son prisonnier en route ? « Quand je te rejoindrai, l’affaire sera faite, » avait-il dit à Anatole.

Précisément ils arrivaient dans une rue bordée de longs murs et dans laquelle il n’y avait en ce moment personne.

— Hâtons-nous, dit Michel.

Et ils se rapprochèrent un peu de la bande ; justement, en ce moment même, elle s’arrêta, et le Fourrier, se plaçant devant elle, lui adressa la parole.

Que disait-il ? Ils n’entendirent point.

Mais ils n’avaient pas besoin d’entendre, ils voyaient : on avait poussé le colonel vers le mur :

— Courez et tombez dessus, commanda Michel, s’adressant à Horace.

Pour lui, au lieu de courir, il se mit dans l’embrasure d’une porte, et épaulant son fusil, il visa le Fourrier. Le coup partit. Le Fourrier tomba en avant, les bras étendus.

En même temps, cinq ou six coups de revolver retentirent ; c’étaient Denizot, puis Horace, qui se jetaient dans la lutte.

Elle ne fut pas longue. Quand Michel arriva sur le lieu du combat, le colonel, Horace, Denizot et son ami Crépin, étaient seuls au milieu de la rue ; la troupe s’était sauvée, et, à côté du Fourrier étendu la tête dans la poussière, gisaient les deux gardes nationaux qui avaient voulu se défendre.

Michel marcha au colonel, dont les cordes avaient été coupées.

— Ma dette de Saint-Cloud est payée, dit-il en lui tendant la main ; maintenant ne restons pas ici, la place est mauvaise.

Mais, si cette place était mauvaise, où était la bonne ? Cela était assez difficile à dire.

Tout autour d’eux, on se battait ; il fallait se replier du côté de l’armée, mais sans se laisser mettre entre deux feux et surtout sans se faire prendre par les gens de la Commune.

Autant qu’on en pouvait juger par le bruit de la bataille, le Panthéon, la Glacière et la Halle aux vins, étaient aux mains de l’armée, les Gobelins, la Maison-Blanche, la Bastille, Bercy, appartenaient à l’insurrection : le ciel était noir de fumée, Paris brûlait.

— Que faut-il faire ? demanda le colonel, s’adressant à Michel ; commandez.

L’avis de Michel fut de se diriger vers le Panthéon et de tâcher de trouver une maison dans laquelle ils attendraient l’arrivée des troupes.

Ils se mirent en route, Michel s’appuyant sur le bras d’Horace.

Mais ils ne purent pas aller bien loin ; à la façon dont on les regardait, il était certain qu’ils allaient se faire arrêter.

Une maison en construction et bien entendu abandonnée se trouvait à une courte distance ; ils se dirigèrent vers elle et descendirent dans les caves.

— Maintenant, que personne ne parle, commanda Michel.

La nuit vint, ils la passèrent dans cette cave.

Le matin, de bonne heure, la fusillade reprit et se rapprocha rapidement, l’armée avançait, bientôt elle arriva.

Ils sortirent de leur cave. Mais ils n’avaient pas fait deux pas dans la rue, qu’ils furent enveloppés avec de grands cris.

— Au mur ! crièrent quelques voix.

Des soldats leur sentaient les mains ; d’autres tiraient leurs habits et leurs chemises pour voir si le fusil n’avait pas laissé des traces rouges à l’épaule sur laquelle on l’appuie pour tirer.

Cependant le colonel protestait vigoureusement disant qu’il était un prisonnier échappé de Sainte-Pélagie, et que ses compagnons l’avaient délivré.

Un officier arriva.

— Eh bien ! on va vous y conduire à Sainte-Pélagie, et si ce que vous dites n’est pas vrai, vous serez aussi bien fusillés là-bas qu’ici. En route !

Mais, à Sainte-Pélagie, il ne fut plus question de fusillade ; la prison venait d’être occupée par les troupes, et les premières personnes que le colonel aperçut furent Thérèse et Antoine, en compagnie de Gaston de Pompéran.

Quelle joie !

À la nouvelle de l’entrée des troupes, Thérèse et son père avaient quitté Versailles à pied pour venir à Sainte-Pélagie ; mais ils avaient été arrêtés au Panthéon par les fédérés et délivrés par l’armée.

Ils arrivaient à l’instant même.

— C’est à Michel que je dois la vie, dit le colonel, répondant à leurs questions précipitées, sans lui je serais fusillé.

— Eh bien ! et moi ? s’écria Denizot ; je n’ai donc rien fait ?

XXXVIII

La vie de Paris avait repris son cours.

Sur les pavés, lavés et remis en place, les voitures roulaient comme autrefois, et même peut-être plus vite, car les misérables chevaux d’autrefois avaient été mangés et remplacés par d’autres, qui n’avaient pas encore eu le temps de prendre l’allure cahotante du fiacre parisien.

Dans les magasins, les étalages se montraient riches et brillants derrière les glaces, dont plusieurs étaient maintenues par des bandes de papier blanc collées sur les fêlures et les trous étoilés faits par les balles.

Dans les rues, sur les boulevards, on se hâtait aux affaires, au travail ou au plaisir.

Car Paris vivait encore.

Quatre mois de guerre étrangère, deux mois de guerre civile, la misère, la faim, la maladie, le bombardement, l’incendie, le canon prussien, le pétrole français, n’avaient pas pu le tuer.

Il était resté debout, et maintenant ses ruines étaient une attraction comme autrefois l’avaient été ses monuments.

Elles avaient même leur beauté, ces ruines toutes neuves, et, si devant elles le patriote humilié hâtait le pas en détournant les yeux, l’artiste s’arrêtait et levait la tête pour admirer leur horreur grandiose.

Le temps, la nature, n’étaient pour rien dans cet immense effondrement, qui était tout entier l’ouvrage de l’homme, et en s’éloignant on se répétait tout bas ces deux mots de la foi moderne : civilisation, humanité.

Dans les quartiers industriels, le travail avait repris, les cheminées des usines fumaient, les machines faisaient trembler les murs des ateliers, et, en passant sur les trottoirs, on entendait sortir des cours le ronflement des volants ou le tapage des marteaux. Cependant plus d’un établi était inoccupé, plus d’un étau restait silencieux, plus d’un métier se rouillait, car les bras qui les faisaient marcher autrefois, manquaient maintenant ; les uns avaient été cassés par les balles, les autres s’étiolaient dans l’oisiveté des prisons.

Plus heureux que bien d’autres, l’atelier de la rue de Charonne, dans lequel se sont passés plusieurs événements de ce récit, n’était point silencieux ; et comme autrefois on y entendait le bruit du maillet. Michel s’était remis au travail ou plutôt il s’y était jeté avec l’ardeur de la fièvre.

— Il faut rattraper le temps perdu, disait Denizot qui était venu s’établir près de lui ; ça c’est juste. Mais il faudrait voir pourtant à ne pas s’en faire mourir : le matin, le jour, le soir, c’est trop.

Michel ne répondait rien, mais il continuait de travailler, et le lendemain matin il ne restait pas cinq minutes de plus au lit.

Un lundi du mois de juillet, un coupé attelé de deux beaux chevaux s’arrêta devant la grande porte, et Thérèse sauta vivement à terre soutenue par la main du colonel.

— Quand rentrerez-vous ? demanda celui-ci.

— Mais quand voulez-vous que je rentre ?

— Ce n’est pas cela que je veux dire. Je vous demande par simple curiosité si vous savez quand vous rentrerez.

— Mais non, je n’en sais rien.

— Alors à ce soir.

Et le coupé s’éloigna, tandis que Thérèse entrait dans la cour de la maison où elle était née et où son enfance s’était écoulée.

Bien qu’elle descendît d’une voiture élégante, sa toilette était des plus simples et plutôt celle d’une ouvrière que d’une femme qui se promène dans un équipage traîné par des chevaux de trente mille francs la paire ; elle portait une robe de toile écrue avec un mantelet de même étoffe, et son chapeau, sans plumes et sans fleurs, était orné d’un ruban uni.

Après avoir franchi la grande porte, elle s’était dirigée vers la loge du concierge.

— Tiens, s’écria celui-ci, c’est Thérèse !

Mais sa femme s’empressa de lui couper la parole. Moins primitive que son mari, elle trouvait cette familiarité déplacée avec une jeune personne qui devait le lendemain même épouser le riche colonel Chamberlain.

— Bonjour, Mademoiselle, s’écria-t-elle vivement d’une voix glapissante ; vous allez bien, Mademoiselle Thérèse ?

Et, ayant rudement repoussé son mari, elle prit sa place près de la porte ; au moins elle l’empêcherait bien ainsi de commettre quelque nouvelle sottise ; appeler « Thérèse » tout court une jeune fille qui allait être millionnaire, et cela parce qu’il l’avait vue jouer dans la cour étant enfant ! Eh bien ! après ; qu’est-ce que cela prouve ?

— Qu’est-ce qu’il y a pour votre service, Mademoiselle Chamberlain ? continua la concierge.

— Savez-vous si Michel est à l’atelier ?

— Non, Mademoiselle Chamberlain, M. Michel est sorti, à preuve que je lui ai rendu son salut ; mais M. Denizot est là-haut. M. Antoine se porte bien, n’est-ce pas ?

— Très-bien ! je vous remercie.

— Ah ! il doit être bien heureux ! Pour moi, je suis bien heureuse rapport à votre mariage ; mon époux aussi est bien heureux, Mademoiselle Thérèse ; tous nos souhaits de bonheur, Mademoiselle.

Thérèse monta rapidement l’escalier qu’elle avait gravi tant de fois.

En arrivant sur le palier, elle entendit Denizot qui chantait à tue-tête dans l’atelier.

Elle poussa la porte ; mais Denizot, qui s’écoutait chanter, n’entendit pas le bruit du pêne.

Ce fut son pierrot, comme toujours perché sur sa tête, qui, par des piaulements et des battements d’ailes, le força à se retourner.

En apercevant Thérèse, il poussa un cri :

— En v’là une surprise, et Michel qui n’est pas là ?

— Il me semble que son absence ne vous attriste pas.

— C’est-à-dire que, comme Michel n’aime pas qu’on chante quand il est là, parce que ça l’agace, vu qu’il est devenu nerveux, je profite de son absence pour me dérouiller la voix, parce que le chant, c’est un bon exercice pour les poumons ; ça les fortifie. Mais c’est ce pauvre Michel qui va être fâché.

— Est-ce qu’il ne doit pas rentrer ?

— Si, mais je ne sais pas quand.

— Eh bien ! je vais l’attendre ; je venais justement passer la journée avec vous.

— Ça c’est gentil, bien gentil ; mais ce qui serait tout à fait gentil, ce serait de rester à souper. J’ai un bœuf à la mode, il faut voir ça. Sûrement le chef de la rue de Courcelles a du talent ; mais, quand il voudra concourir pour le bœuf à la mode, je suis son homme.

— Eh bien ! je resterai à souper.

Elle ôta son chapeau et son mantelet.

Alors elle entra dans la cuisine, où tout était exactement dans le même état qu’autrefois ; il n’y avait qu’un seul changement, et tout de suite, il lui sauta aux yeux ; le portrait d’Anatole qu’elle avait accroché elle-même à la muraille, le jour où le colonel l’avait rapporté du Havre, n’était plus à sa place. Pourquoi ? Elle n’osa le demander. Car il s’était établi, à propos de son frère, un mystère qu’elle avait peur de pénétrer, et que l’enlèvement de ce portrait rendait plus effrayant encore. Qu’avait-il donc fait pour que Michel, qui s’était toujours montré si indulgent pour lui, eût enlevé ce portrait, alors qu’il avait religieusement conservé l’aspect de ce logement ?

— Vous voyez, dit Denizot, qui ne s’aperçut pas de ce qui se passait en elle, tout est ici comme autrefois ; Michel seulement a pris la chambre d’Antoine.

— Et la mienne ? demanda-t-elle.

— Oh ! on n’y a pas touché ; entrez donc, vous allez voir, c’est la chapelle.

La grande table en bois blanc, sur laquelle elle travaillait autrefois, était toujours à la même place ; les rideaux en perse fleurie étaient tirés devant le lit ; les livres étaient rangés sur les rayons de la bibliothèque, et le carreau rouge était aussi soigneusement frotté, aussi brillant qu’il l’avait jamais été. Tous les objets nécessaires à la peinture sur porcelaine n’avaient point été enlevés, mais à côté d’eux se trouvaient un encrier plein d’encre, des crayons, et une pancarte, qui indiquaient qu’on travaillait là.

— C’est là que Michel fait ses croquis, dit Denizot, et, quand il est enfermé, personne n’a le droit de le déranger.

Thérèse se détourna du côté de la fenêtre et regarda la plate-forme qui avait été autrefois son jardin ; elle était nue, sans plantes et sans fleurs.

Alors une idée se présenta à son esprit.

— Est-ce que Michel doit bientôt rentrer ? demanda-t-elle.

— Pas avant une heure.

— Nous avons donc le temps d’aller au Château-d’Eau et d’en revenir avant son retour ; c’est aujourd’hui marché aux fleurs, je voudrais lui faire la surprise de lui arranger son jardin.

— Ça, c’est encore très gentil, s’écria Denizot, et vous pouvez être certaine à l’avance que vous le rendrez bien heureux.

Elle reprit son mantelet et son chapeau, et ils partirent pour le marché aux fleurs du Château-d’Eau.

En chemin, Denizot, qui avait ordinairement la langue bien pendue, garda un silence embarrassé, comme s’il avait à dire quelque chose qu’il n’osait pas dire.

Ce fut seulement au moment d’arriver qu’il se décida.

— Vous ne m’en voudrez point, n’est-ce pas, dit-il, si je ne vais pas demain à la cérémonie ?

— Et pourquoi donc ne viendrez-vous pas ?

— Parce que Michel ne peut pas y aller, rapport aux idées qu’il a eues autrefois ; alors je ne voudrais pas le laisser seul ; il me semble que si je lui tiens compagnie, il sera moins triste. Nous irons au Moulin flottant.

— C’est vous qui avez eu cette idée du Moulin flottant ?

— Non, c’est lui.

— Eh bien ! allez au Moulin flottant. Bien loin de vous en vouloir, je vous remercie pour votre bonne pensée.

Le marché aux fleurs n’était pas aussi riche en plantes exotiques qu’aux beaux jours d’autrefois ; la gelée, pendant le siège, avait fait de terribles ravages dans les serres sans feu ; mais enfin il avait encore des plantes rustiques, qui, pour être plus communes, ne sont pas moins belles.

Thérèse trouva facilement une collection de rosiers en boutons, et Denizot fut l’homme le plus heureux du monde quand elle consentit à y joindre un myrthe.

Ils revinrent rue de Charonne, et ils eurent le temps d’arranger les rosiers sur la plate-forme, avec de la mousse, avant le retour de Michel. Le lendemain, quelle surprise pour lui !

Cela fait, Denizot s’occupa de mettre la table ; mais, brusquement, il se donna sur le crâne un coup de poing.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda Thérèse.

— Il faut que vous sachiez que Michel se sert maintenant de votre couvert et de votre couteau ; je viens de les mettre à sa place, tandis que c’est à vous que je dois les donner.

— Non, dit-elle ; laissez-les à Michel.

Et, une fois encore, elle se détourna pour cacher son trouble.

Bientôt on entendit un bruit de pas dans l’escalier : c’était Michel qui rentrait.

— Ne bougez pas ! dit Denizot, je vais lui faire une surprise.

Et vivement il passa dans l’atelier, dont il repoussa la porte.

— Eh bien ! tu es en retard, dit-il d’un ton de reproche ; quand tu verras qui nous avons à souper, tu en seras fâché.

— Nous avons quelqu’un à souper ? dit Michel d’une voix mécontente.

— Entre.

Et Denizot ouvrit la porte.

— Thérèse !

— J’étais venue pour passer ma dernière journée avec vous et, ne vous trouvant pas, je suis restée à souper.

Michel s’était appuyé contre le mur et il avait pâli, au point qu’on pouvait croire qu’il allait défaillir.

Mais, peu à peu, il se remit.

— Votre dernière journée ? dit-il machinalement et sans trop savoir ce qu’il disait.

— Oui, nous partons après-demain pour l’Italie, nous nous embarquerons à Marseille sur un vapeur que… mon cousin a fait acheter en Amérique ; de l’Italie, nous passerons en Grèce, puis en Égypte, puis dans l’Inde, puis en Chine, puis en Californie, et, pendant que notre vapeur fera le tour de l’Amérique, nous visiterons les États-Unis et nous nous embarquerons enfin à New-York pour revenir au Havre. C’est un voyage de deux ou trois ans.

Elle avait débité ce petit discours assez lentement, comme pour donner à Michel le temps de reprendre son calme ; mais ce ne fut point ce qui se produisit.

— Et votre père ? dit-il.

— Mon père devait venir avec nous, mais décidément il part pour l’Allemagne ; il veut reprendre sa tâche, que la guerre a interrompue. Il vous verra, d’ailleurs, et vous expliquera ses idées ; il n’est nullement découragé.

Il se fit un silence.

— À table ! dit Denizot.

Et ils se mirent à souper, comme bien souvent ils avaient soupé autrefois tous trois ensemble, lorsque Antoine se trouvait retardé.

Peu à peu le trouble de Michel s’apaisa ; alors il put jouir du bonheur de l’heure présente.

Il n’avait pas cru la revoir, et elle était devant lui, souriante, affectueuse ; elle avait voulu lui donner cette journée.

Ils parlèrent du passé. Que de souvenirs il y avait en lui ! Elle était émerveillée de tout ce qu’il lui rappelait.

Les heures s’écoulèrent vite.

Elle dut penser à rentrer.

— Êtes-vous fatigués ? dit-elle.

Ils répondirent qu’ils ne l’étaient pas.

— Alors voulez-vous me reconduire, nous nous en irons à pied ?

Denizot, voulant les laisser seuls, déclara qu’après tout c’était bien loin. Mais Michel ne lui permit pas de rester, il sentait bien que ce n’était pas un tête-à-tête qu’elle avait voulu.

Ils descendirent ; elle prit son bras et ils se mirent en route par la rue Saint-Antoine et la rue de Rivoli.

Bien que la course soit longue de la rue de Charonne au parc Monceaux, elle fut si courte pour Michel qu’il s’arrêta stupéfait en arrivant aux Champs-Élysées.

Eh quoi ! déjà !

Alors il ralentit le pas et, à mesure qu’ils approchèrent de la rue de Courcelles, ils allèrent moins vite.

Ils ne parlaient plus, et de temps en temps seulement ils prononçaient quelques mois.

Au moment où ils arrivaient devant l’hôtel, Thérèse, qui tenait toujours sa main posée sur le bras de Michel, sentit tomber sur son poignet une goutte chaude.

Il fallut se séparer.

Ce fut Michel lui-même qui poussa la porte devant Thérèse.

Puis, lorsqu’elle fut entrée et lui eut fait un signe de tête – le dernier – ce fut lui qui referma cette porte.

C’était fini : il était seul et désormais il vivrait seul.

Le lendemain soir, à la même heure, l’hôtel Chamberlain était resplendissant de lumière, et par les grandes portes, ouvertes à deux battants, les voitures venaient déposer devant le perron, orné de fleurs, les invités du colonel.

Précisément parce qu’il partait le lendemain pour un voyage de plusieurs années, le colonel avait voulu célébrer son mariage par une fête, et, bien que tous ceux avec lesquels il était en relations depuis son arrivée en France, ne fussent point encore rentrés à Paris, les salons de son hôtel se trouvaient trop étroits pour contenir ceux qui avaient répondu à son invitation.

C’était la première fête qu’on donnait à Paris depuis la guerre, et puis on avait la curiosité de voir cet hôtel qui venait d’être restauré et entièrement meublé à neuf ; enfin on allait savoir au juste ce qu’était cette cousine qu’il choisissait pour femme.

Chose étrange ! il y avait pour ainsi dire unanimité dans les sentiments exprimés : l’hôtel était merveilleux de luxe et de goût ; la femme était vraiment charmante, si séduisante même que ceux qui ne connaissaient pas intimement le colonel refusaient de croire que cette jeune femme fût la fille d’un ouvrier.

Jusque vers minuit, le colonel montra à ses invités un visage souriant, plein de joie et de bonheur ; mais à ce moment ceux qui le regardaient virent son front s’obscurcir.

Il venait d’apercevoir le baron Lazarus qui se dirigeait vers lui.

— Combien je remercie la Providence, s’écria le baron, de me permettre d’arriver à temps pour vous apporter en personne mes félicitations le jour même de votre mariage ; je ne suis à Paris que depuis ce matin, et ma première visite est pour vous.

Le colonel devait parler d’Ida, il le fit avec un certain embarras.

— C’est elle précisément qui a retardé mon retour, ou plutôt ce sont les préparatifs de son mariage.

— Ah ! elle se marie ?

— Mon Dieu ! oui ; elle accepte le grand-duc de Wuestegiersdorf. C’est un mariage magnifique qui fera d’elle une altesse ; mais néanmoins : elle a eu grand’peine à se décider, elle a obéi à la raison. Un autre mariage que je vous annonce aussi, c’est celui de Mlle Belmonte ; en tous cas, elle a débuté à l’Opéra de Vienne sous le nom de Carmelita Bejo. Quelle chute après de si orgueilleuses, visées !

Mais le colonel n’en entendit pas davantage, car il venait d’apercevoir, s’avançant dans le salon au bras de M. Le Méhauté, la marquise de Lucillière.

Si l’apparition du baron l’avait gêné, celle de la marquise l’effraya. Que voulait-elle ? Pourquoi se présentait-elle dans une maison où elle n’avait point été invitée, et où tout lui faisait une loi de ne pas se montrer ? Avec une tête telle que la sienne, toutes les craintes étaient permises.

Cependant elle continuait de s’avancer, répondant par des sourires aux regards étonnés qui la suivaient.

Elle vient ainsi jusqu’au colonel et, avec une aisance pleine de grâce, elle lui tendit la main.

Tous les yeux étaient fixés sur eux, car tout le monde, savait quelle avait été leur intimité.

— C’est un remerciement que je viens chercher, dit-elle.

— Un remerciement ?

— Comment ! vous ne l’avez pas préparé ? Eh bien ! pensez-y, vous me l’adresserez tout à l’heure – et elle baissa la voix – quand ces regards curieux qui nous dévisagent seront occupés ailleurs.

Et elle alla s’asseoir auprès de Thérèse, à laquelle elle débita un chapelet de compliments et de chatteries.

Inquiet, le colonel se rapprocha d’elles pour entendre ce qui se disait, car c’était avec angoisse qu’il se demandait quelle perfidie pouvait se cacher sous cette amabilité.

Au bout de quelques instants, la marquise l’appela d’un signe de tête.

— Cette chère enfant vous a-t-elle répété ce que je lui ai dit dans une visite que j’ai eu le plaisir de lui faire pendant le siège ? demanda-t-elle.

Thérèse parut confuse.

— Non, répondit le colonel, dont l’inquiétude allait croissant.

— Comment, non ? Eh bien ! il faut alors que je vous l’apprenne moi-même ; voulez-vous me donner votre mari pour une minute, ma chère belle ?

Sans attendre la réponse de Thérèse, elle prit le bras du colonel.

Traversant l’enfilade des salons au milieu de la stupéfaction générale, ils gagnèrent le jardin.

— Avouez que vous avez une belle peur, dit la marquise lorsqu’elle put parler sans crainte d’être entendue. Eh bien ! vous vous trompez ; quand je suis venue voir votre petite cousine, je ne lui ai dit qu’une chose, qui était que vous l’aimiez et qu’elle devait sans crainte s’abandonner au sentiment de tendresse qu’elle éprouvait pour vous. Maintenant commencez-vous à comprendre que vous avez eu tort de me juger comme vous l’avez fait ? Toujours et en tout, je n’ai voulu que votre bonheur, parce que… parce que je vous aimais. Mais vous ne l’avez pas cru. Le croirez-vous maintenant ? Quand vous penserez à moi, rappelez-vous ma vengeance.

Le colonel ne savait que répondre ; par bonheur, M. Le Méhauté, en s’approchant d’eux, le tira d’embarras.

— Ah ! voici notre cher président, s’écria la marquise ; je vous laisse avec lui. Il a, paraît-il, des choses importantes à vous dire.

Et elle rentra.

Ce que M. Le Méhauté avait d’important à lui apprendre, le colonel croyait le savoir ; c’était le résultat des démarches qu’il lui avait demandé de faire en faveur de Sorieul emprisonné.

— Il n’y a pas de charges graves contre M. Sorieul, dit M. Le Méhauté, et, puisqu’il n’a pas été fusillé sur-le-champ, il paraîtra devant le conseil de guerre comme accusé d’usurpation de fonctions, ce qui lui vaudra trois mois ou six mois de prison au plus. Mais j’ai une nouvelle autrement sérieuse à vous apprendre : depuis longtemps, la police était sur la trace de… mon Dieu ! il faut bien l’appeler par son nom, d’Anatole Chamberlain. En effet, il était caché chez Raphaëlle depuis la fin de mai. On l’a arrêté ce matin.

— Hélas !

— Rassurez-vous, il ne passera pas en justice ; il s’est empoisonné et il est mort en arrivant au dépôt. Il savait ce qui l’attendait ; sa complicité était prouvée dans les incendies et dans l’exécution des otages, particulièrement dans celle du malheureux Jecker. Au point de vue historique, le jugement eût été curieux ; on eût peut-être découvert pourquoi ce banquier suisse, qui savait tant de choses, a été assassiné.

— Comme nous partons demain, dit le colonel, je pourrai sans doute cacher cette mort à ma femme : c’était son frère après tout, et, de lui, elle ne connaissait que ses années d’enfance.

La fête se prolongea longtemps après que le maître et la maîtresse de la maison se furent retirés, et ce fut devant Horace, veillant au bon ordre, que les derniers invités défilèrent.

Quand celui-ci eut refermé la porte du vestibule, il se dirigea vers l’escalier pour monter à sa chambre ; mais, à ce moment, le maître d’hôtel l’arrêta :

— Pourquoi n’avez-vous pas été vous coucher, monsieur Horace ? Vous serez bien fatigué tantôt pour vous mettre en voyage.

— Je ne pars plus. Mon colonel, avant de se retirer, m’a dit qu’il me laissait à Paris pour régler des affaires importantes qui se présentent à l’improviste.

Cela n’arrangeait pas le maître d’hôtel, qui avait espéré diriger la maison pendant la longue absence du colonel.

— Vous devez être bien fâché ? dit-il.

— Oui et non. Oui, parce que cela me peine de me séparer de mon colonel ; non, parce que cela me séduit de rester à Paris. Pendant la guerre et la Commune, j’ai eu bien peur que Paris ne fût perdu ; on parlait d’un tas de réformes effrayantes. Mais je vois que les choses reprennent leur cours. Il y aura encore de beaux jours et de belles nuits pour ceux qui veulent s’amuser : Vive Paris !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Alexandra, Monique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Malot, Hector, L’Auberge du monde, Paris, Marpon et Flammarion, 1889. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit, Construction d’une barricade place Blanche le 19 mars 1871, aquarelle, 19e siècle, peinte par Arnaud Durbec (Musée Carnavalet, Wikimédia).

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