Hector Malot

L’AUBERGE DU MONDE

Troisième partie :
Ida et Carmelita

Illustrations : G. Devy

1889

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I. 5

II. 12

III. 18

IV.. 29

V.. 42

VI. 47

VII. 54

VIII. 60

IX.. 66

X.. 72

XI. 80

XII. 84

XIII. 90

XIV.. 97

XV.. 110

XVI. 124

XVII. 137

XVIII. 151

XIX.. 158

XX.. 172

XXI. 185

XXII. 199

XXIII. 213

XXIV.. 220

XXV.. 234

XXVI. 247

XXVII. 261

XXVIII. 274

XXIX.. 289

XXX.. 302

XXXI. 317

XXXII. 329

XXXIII. 336

XXXIV.. 342

XXXV.. 350

XXXVI. 357

XXXVII. 365

XXXVIII. 378

XXXIX.. 391

XL. 404

XLI. 417

Ce livre numérique. 430

 

I

Il ne faut pas médire de la civilisation et de ses bienfaits.

Cependant on doit reconnaître en ce qui touche spécialement la nature, ou plus justement le paysage, pour employer un mot moins vague, qu’elle est plus souvent un mal qu’un bien.

Aussi une contrée qu’elle a transformée et enrichie est-elle loin de valoir, pour le plaisir des yeux, ce qu’elle valait au temps où elle n’était qu’une contrée pauvre et sauvage.

Nulle part cette vérité n’apparaît plus évidente que sur les bords du lac de Genève.

Il y a cent ans, si l’on s’en rapporte à Rousseau, les pentes qui descendent des montagnes jusqu’au lac et qui s’étendent de Vevey à l’embouchure du Rhône, étaient couvertes de bois ou de prairies.

Aujourd’hui à la place des grands arbres se dressent de maigres échalas, et les prairies ont été remplacées par des vignes aussi belles, aussi riches que possible.

La civilisation a passé par là ; elle a défriché les bois, elle a mis les terres en culture, elle a construit des maisons et des murs, elle a dessiné des rues, elle a ouvert des boutiques, elle a enrichi le pays.

Mais, hélas ! enrichir n’a jamais été synonyme d’embellir.

Heureusement dans un pays de montagne, la culture, si ambitieuse et si industrieuse qu’elle soit, ne peut pas tout envahir : la nature lui impose des limites qu’elle ne peut pas franchir ; et, à certaine hauteur, elle doit quand même s’arrêter, vaincue et impuissante.

Alors plus de vignes, plus de boutiques, mais des pâturages, des bois, des ravins, des rochers, – le paysage.

Cependant, là où les boutiques s’arrêtent, n’osant plus monter, les hôtels sont plus courageux, et de crêtes en crêtes ils s’élèvent toujours, invitant les touristes à les suivre.

Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, qui poussent spontanément sur son sol comme les pins et les champignons ; pas de village, pas de hameau, si pauvre qu’il soit, pas de site, pour peu qu’il offre une curiosité quelconque, qui n’ait son auberge, son hôtel ou sa pension.

C’est ainsi qu’au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, à une altitude de six à sept cents mètres, à la pointe d’une sorte de promontoire qui s’avance vers le lac, a été construit l’hôtel du Rigi-Vaudois.

La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l’abri des chaleurs comme des froids, au milieu d’un air vif et salubre, en face d’un merveilleux panorama.

Si l’on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, à droite et à gauche, la nappe bleue du lac, qui commence à l’embouchure du Rhône pour s’en aller vers Genève, jusqu’à ce que ses rives s’abaissent et se perdent dans un lointain confus.

Au contraire, si l’on aime la promenade, on n’a qu’un pas à faire pour se trouver immédiatement sur les pentes herbées ou boisées qui descendent des dents de Naye et de Jaman.

Deux chemins conduisent au Glion : l’un est une bonne route de voiture qui monte du lac par des lacets tracés sur le flanc de la montagne ; l’autre est un simple sentier qui grimpe à travers les pâturages et le long d’un torrent.

Un soir, peu d’instants avant le coucher du soleil, le sommelier du Rigi-Vaudois vit arriver par ce sentier deux voyageurs, ou plus justement deux promeneurs, car ils n’avaient pas le plus léger bagage avec eux.

L’un était un nègre, jeune encore, de taille athlétique, souple et vigoureux dans sa démarche, vêtu d’un costume de voyage qui portait dans sa coupe la marque d’un bon tailleur parisien.

L’autre était un blanc d’une trentaine d’années, de haute taille, aux épaules larges, aux reins solides ; il y avait dans son attitude quelque chose de militaire ; mais sa longue barbe fauve et ses cheveux frisants, qui bouclaient sur son cou, disaient que, s’il avait été soldat, il était depuis assez longtemps en non-activité.

Tandis que le nègre marchait gaillardement, allègrement, le blanc, qui venait derrière lui, s’avançait la tête inclinée en avant comme un homme qui réfléchit beaucoup plus qu’il ne regarde.

Ils passèrent devant la porte de l’hôtel sans entrer, sans s’arrêter, suivant une allée courbe qui semblait conduire à l’extrémité du promontoire.

Effectivement cette allée finissait à une sorte d’esplanade, d’où la vue s’étendait librement sur le lac et les hautes montagnes qui l’entourent.

Cette esplanade était en ce moment déserte ; le blanc s’assit sur un banc de pierre, tandis que le nègre allait s’accouder à une certaine distance sur un parapet couvert de lierre et de plantes grimpantes.

Le soleil allait disparaître dans le ciel empourpré, et déjà les montagnes du couchant étaient noyées dans l’ombre, tandis que celles du côté du levant resplendissaient de teintes brillantes, qui dessinaient nettement toutes choses de leur base à leur sommet, maisons, bois, pâturages, rochers, neiges, et les rapprochaient pour celui qui les regardait.

Le soleil, qui n’était plus qu’un disque rouge, sans rayons, s’était peu à peu abaissé, et son bord inférieur semblait s’être posé sur un pic dénudé ; mais il n’y resta pas longtemps : lentement, il s’enfonça, diminuant toujours, et bientôt il disparut complètement.

Cependant les montagnes, qui quelques instants auparavant étaient frappées en plein par ses rayons obliques, ne perdirent pas immédiatement leurs teintes brillantes, et ce ne fut que progressivement que l’ombre, partant de la surface blanche du lac, monta le long de leurs flancs, enveloppant, submergeant tout.

Tandis que la nuit commençait pour la terre, le ciel restait éclairé d’une lumière blanche qui, sur les contours de petits nuages semés çà et là, prenait une joyeuse teinte rose.

Mais, ce qui surtout éblouissait les yeux et les émerveillait, c’était l’illumination qui couronnait les hautes cimes couvertes de neiges éternelles : il semblait que des feux se fussent allumés sur ces neiges, qui devenaient de plus en plus rouges à mesure que l’ombre s’élevait le long des montagnes.

Cependant cette ombre, qui peu à peu montait toujours, ne tarda pas à gagner aussi ces sommets et à les éteindre rapidement les uns après les autres.

Alors il se produisit un effet saisissant, bien fait pour émouvoir une âme troublée : toutes ces belles couleurs, éblouissantes quelques secondes auparavant, s’étaient changées presque instantanément en teintes blafardes, et ces neiges livides, qui maintenant fermaient partout l’horizon, semblaient être un immense linceul qui allait descendre sur la terre morte, pour l’envelopper et l’ensevelir.

Le promeneur, qui s’était assis sur le banc de pierre, resta longtemps immobile après que la nuit se fût complètement établie, la tête appuyée dans sa main, le coude posé sur son genou, les yeux perdus, dans les profondeurs sombres du lac.

Puis, tout à coup se levant, il se dirigea vers le nègre, qui, paraissant d’humeur moins contemplative, se promenait en long et en large dans l’allée et sur l’esplanade.

Voyant qu’il s’éloignait en lui tournant le dos, il l’appela à mi-voix :

— Horace !

Alors le nègre s’arrêta et revint vivement sur ses pas :

— Vous m’avez appelé mon colonel ?

— Oui ; mais qu’est-ce que je t’ai demandé en quittant Paris ?

— C’est juste, mais l’habitude est plus forte que la volonté ; je tâcherai de ne pas vous appeler mon colonel.

— Je tiens à n’être pas connu ; ne me donne donc pas un titre qui pourrait mettre les curieux sur la piste, si toutefois nous rencontrons des curieux.

— Oui, mon colonel.

— Toujours, n’est-ce pas ?

— On ne m’a pas entendu.

— Parce qu’il n’y a personne autour de nous, tout simplement. Enfin ce n’est pas pour te gronder que je t’ai appelé…

— C’est précisément parce que vous ne me grondez pas que je retombe toujours dans ma sottise ; je vous en prie, grondez-moi, grondez-moi bien fort.

— Tu vas aller à cet hôtel, et tu vas demander si l’on peut me donner trois chambres ayant vue sur le lac. Je veux que ces chambres soient en communication les unes avec les autres. L’une me servira de chambre à coucher ; la seconde, de salle à manger, car je veux prendre mes repas seul ; la troisième sera pour toi. Si l’on te répond que toutes les chambres sont retenues tu proposeras de payer double. Ce pays me plaît ; je veux y rester quelques jours, peut-être quelques semaines. Arrange donc les choses pour que cela soit possible, j’y tiens.

— Alors nous ne retournons pas ce soir à Vevey ?

— Nous couchons ici, demain tu iras chercher les bagages. Tu donneras ton nom, et pas le mien.

— Mais pour les lettres ?

— Il ne viendra pas de lettres.

— Faut-il commander à dîner ?

— Oui, pour toi, si tu veux ; pour moi, un morceau de viande froide dans ma chambre. Tu viendras m’apporter la réponse ici, je t’attends.

Tout d’abord on répondit à Horace qu’il était impossible de donner trois chambres dans ces conditions, que tous les appartements de l’hôtel étaient pris, et que ceux qui n’étaient pas occupés en ce moment étaient retenus par dépêches télégraphiques.

Mais, quand Horace eut annoncé qu’il était disposé à payer le prix qu’on lui demanderait pour ces chambres, et à faire un séjour de plusieurs semaines, les difficultés disparurent.

Après tout, les dépêches télégraphiques ne parlaient pas de chambres ayant vue sur le lac, on en réserverait qui avaient vue sur la montagne, et l’on donnerait celles qu’il demandait à monsieur…

— Horace Cooper.

II

Si M. Horace Cooper avait été attentif à ce qui se passait autour de lui, il aurait remarqué à Vevey, en quittant avec ses bagages l’hôtel des Trois-Couronnes, qu’il était suivi par un voyageur, qui les avait accompagnés depuis Paris ; sur le bateau qui l’amena de Vevey à Montreux, il aurait retrouvé ce même voyageur ; enfin, il l’aurait aperçu encore près de lui au moment où, descendant du bateau à vapeur, il disait au cocher qu’il venait de prendre de le conduire au Glion, à l’hôtel du Rigi-Vaudois.

Mais pourquoi eût-il fait ces remarques ? Si un voyageur l’accompagnait ainsi, c’était par hasard, parce qu’ils allaient l’un et l’autre aux mêmes endroits : ce qui après tout est bien naturel.

Quant à soupçonner que ce voyageur les suivait et les espionnait, lui et son maître, cela ne s’était même pas présenté à son idée.

Espionner son maître, et pourquoi ?

Le colonel Chamberlain n’était-il pas libre d’aller où bon lui semblait, sans que personne eût le droit de s’en inquiéter ?

De qui relevait-il ? de qui dépendait-il ?

Sans doute Horace avait été tout d’abord très surpris de leur brusque départ, et cette façon de quitter Paris, alors qu’il n’avait jamais été question de ce voyage en Suisse, lui avait donné à réfléchir.

La tristesse de son maître était aussi un fait significatif, car il n’était pas ordinaire que le colonel fût mélancolique, pas plus qu’il n’était habituel de le voir se mettre à table sans manger ; au contraire, de belle humeur toujours, aussi bien que de bon appétit.

Mais ce départ subit ainsi que cette tristesse n’étaient nullement inexplicables.

Sans avoir jamais cherché à pénétrer les secrets de son maître, Horace n’avait pas pu rester dans la maison, les yeux fermés et les oreilles closes.

Eût-il voulu ne pas regarder, qu’il n’eût pas pu ne pas entendre.

À l’hôtel Chamberlain, il était universellement admis, sans conteste comme sans doute, que le colonel était l’amant de la marquise de Lucillière, et tout le monde savait que, si l’on avait construit une galerie mettant l’hôtel en communication avec la rue de Valois, c’était pour que la marquise, entrant la nuit par la petite porte de cette rue, pût arriver sans être vue à l’appartement du colonel.

D’un autre côté, à l’hôtel de Lucillière, il était non moins universellement admis que la marquise était la maîtresse du colonel : cela était de notoriété publique et, si quelqu’un avait soulevé le plus léger doute, on lui aurait ri au nez, sans même se donner la peine de discuter cette naïveté par trop forte.

Une nuance cependant existait dans l’opinion adoptée par les deux maisons : tandis qu’à l’hôtel Chamberlain, on ne donnait qu’une seule maîtresse au colonel, à l’hôtel Lucillière on donnait plusieurs amants à la marquise, et l’on ne se gênait pas pour les nommer : Serkis-Pacha, le prince Seratoff, le duc de Mestosa, lord Fergusson.

Sachant cela et encore bien d’autres choses plus précises, Horace ne pouvait pas être embarrassé pour deviner ce qui avait amené leur départ et ce qui causait la tristesse de son maître.

Il y avait eu brouille avec la marquise de Lucillière.

Quel avait été le motif de cette brouille, il ne le connaissait pas, mais il n’était pas bien difficile de le pressentir.

Le colonel avait été averti, ou bien il s’était lui-même aperçu que Mme de Lucillière le trompait, et, sous le coup de la colère, il avait voulu s’éloigner de Paris.

C’était à cette explication qu’il s’était arrêté en arrivant à Genève, et il s’était dit que cette tristesse ne durerait pas longtemps.

Le colonel se distrairait, se consolerait.

S’il avait quitté Paris, c’était parce qu’il avait l’horreur des discussions et des querelles, même des explications.

Aussi sa surprise avait-elle été des plus vives en voyant que le colonel ne paraissait pas songer à se distraire.

Arrivés à Genève, ils avaient fait l’ascension du Grand-Salève, puis celle des Voirons, et le colonel n’avait pas dit un mot.

À Lausanne, ils étaient montés au Signal, et il n’avait pas ouvert la bouche.

Il allait droit devant lui, marchant rapidement, regardant à droite et à gauche d’un air indifférent, comme un homme dont l’esprit n’est pas à ce qu’il voit.

Rentré à l’hôtel, il n’était pas plus sensible au plaisir de la table, qu’il ne l’avait été à celui de la promenade.

Il se faisait servir seul et touchait à peine aux plats qu’il commandait.

La nuit jusqu’à une heure avancée il lisait dans son lit, au moins si l’on en jugeait par sa bougie qui était presque toujours complètement usée, et aussi par le nombre des volumes qu’il achetait. En arrivant dans une ville, sa première visite était inévitablement pour les libraires, et il rentrait à l’hôtel, les poches pleines de livres.

Alors à quoi bon voyager, si c’était pour ne rien voir dans la journée et pour passer la nuit à lire ?

Mais où la surprise d’Horace était devenue de la stupéfaction, ç’avait été quand son maître avait annoncé l’intention de passer plusieurs jours, plusieurs semaines même, au Glion, à l’hôtel du Rigi-Vaudois.

Comment ! plusieurs semaines sur cette montagne, mais alors c’était donc un exil qui ne finirait jamais.

Car il était bien certain que rien n’avait attiré, rien ne retenait le colonel dans cet hôtel. En quittant Vevey, le matin, pour venir au Glion, par Brent, Chaulin, Chernex et Songiez, le colonel n’avait nullement l’intention de s’établir au Rigi-Vaudois : cette idée s’était présentée à son esprit tout à coup en regardant le soleil se coucher, ou plutôt, il était assez probable qu’elle était née au fond d’un ravin où il était resté assis un moment pour se reposer. Le site était sauvage et triste à y mourir d’ennui au bout de quelques heures, et c’était là cependant que, pour la première fois depuis son départ de Paris, le colonel avait paru s’intéresser à ce qui l’entourait, aux pentes gazonnées où paissaient des vaches en faisant sonner leurs clochettes, aux amas de rochers éboulés çà et là, au torrent qui bouillonnait au fond du ravin, aux cimes élevées des montagnes qui les entouraient de toutes parts, ne laissant apercevoir le ciel que lorsqu’on se renversait en arrière.

C’était parce que l’hôtel était situé dans le voisinage de ce ravin que le colonel l’avait choisi ; c’était pour retourner là, pour s’isoler, pour s’ennuyer librement.

Mais alors cela devenait tout à fait grave et inquiétant.

Comment un homme tel que son maître, jeune, beau garçon, plein de force et de santé, pouvait-il se laisser ainsi abattre ?

Ce n’était pas la première fois qu’il était trompé par une femme.

À la Nouvelle-Orléans, une comédienne qui était sa maîtresse avait été convaincue d’avoir un peu trop de tendresse pour un musicien de l’orchestre, et il n’avait fait qu’en rire, sans s’emporter ou sans se désoler autrement ; bien vite il s’était consolé et de la bonne manière.

À Pittsburg, même aventure ou à peu près lui était aussi arrivée avec une jeune modiste, et le dénoûment n’avait pas été tragique.

Certainement il n’y avait aucune comparaison à établir entre la comédienne ou la modiste, d’une part, et Mme la marquise de Lucillière, d’autre part.

Mais aussi il n’y avait nulle comparaison entre le dénoûment des premières tromperies et celui de la dernière.

Est-ce qu’on devait se désoler ainsi pour l’infidélité d’une maîtresse ?

Ne valait-il pas mieux se consoler, et cela le plus vite possible ?

Elles ne manquaient pas les femmes qui auraient été heureuses de faire oublier la marquise de Lucillière.

Sur ce point encore, Horace en savait long, beaucoup plus long même que son maître ; car, regardant autour de lui avec un esprit libre et désintéressé, il avait vu bien des choses, il avait fait bien des remarques, bien des observations, qui assurément avaient échappé au colonel, absorbé, aveuglé par sa passion pour la marquise.

Pourquoi, rompant avec Mme de Lucillière, le colonel ne s’était-il pas tourné vers la belle Carmelita Belmonte ? Assurément elle ne l’eût pas repoussé.

Ou bien encore pourquoi n’avait-il pas demandé des consolations à Mlle Ida Lazarus ? Certainement la charmante Allemande ne les lui eût pas refusées, bien au contraire.

Cela ne valait-il pas mieux que venir s’enterrer dans ce pays de loups ?

Pour être exact, il faut dire que tout d’abord Horace n’avait pensé qu’à son maître, et, avec la profonde affection qu’il éprouvait pour lui, il avait été effrayé de cette situation, telle qu’elle se présentait, mais insensiblement il était venu aussi à penser à lui-même.

Si le colonel tenait à fuir Paris, il n’était pas, lui, dans les mêmes conditions. On ne l’avait pas trompé, on ne l’avait pas trahi, et avant son départ il avait pris des engagements, il avait fait des serments de revenir promptement, auxquels il ne voulait pas manquer.

Or maintenant qu’ils étaient installés dans cet hôtel, qui pouvait savoir quand et comment ils en sortiraient ?

III

Le colonel avait cru qu’en ne donnant pas son nom à l’hôtel, cela suffirait pour vivre tranquillement, sans que personne ne s’occupât de lui et cherchât à savoir qui il était.

M. Horace Cooper, cela ne disait rien et n’appelait pas l’attention. Qui savait que le nom de Cooper fût celui de son valet de chambre ?

Et puis, pourquoi se serait-on inquiété de lui ? Qu’avait-il de particulier ? Ne pouvait-il point passer quelque part sans qu’on le regardât ? Comme le loup de la fable, il ne portait point écrit sur son chapeau : « C’est moi qui suis Chamberlain, le riche Chamberlain, celui dont les journaux ont si souvent parlé, celui qu’on a voulu assassiner. »

Il était un homme comme tant d’autres, et, ne demandant rien à personne, il se flattait qu’on voudrait bien ne rien lui demander à lui-même.

C’était pour avoir le repos, la solitude, la liberté qu’il était venu s’établir dans ce pays.

Où les trouverait-il, sinon dans ces montagnes, dans ce petit hameau ?

Mais ces montagnes n’étaient pas désertes et ce hameau n’était pas sauvage.

En croyant qu’il trouverait là la solitude et la liberté, le colonel s’était trompé comme un homme en retard de cent ans ou comme un Huron.

Ce n’est plus en Suisse qu’on trouve la solitude ; pas plus que sur les côtes de Normandie ou de Bretagne, on n’a chance d’échapper à la vie parisienne.

Cela était possible autrefois ; aujourd’hui, Paris est partout ; on raconte des histoires du boulevard des Italiens en se promenant à travers les prairies de la Haute-Engadine, et, sur les sommets des Alpes, il y a des gens qui saluent le soleil levant en sifflant l’air à la mode de la dernière opérette des Folies ou des Variétés.

Beaucoup moins désert que les villages de l’Engadine, beaucoup moins sauvage que les sommets des Alpes, l’hôtel du Rigi-Vaudois abritait en ce moment des gens qui avaient traversé Paris et qui connaissaient bien le monde parisien.

Parmi ces touristes, se trouvait une famille française qui précisément professait le fanatisme le plus ardent pour tout ce qui était Paris, vie parisienne, mœurs parisiennes, modes parisiennes, monde parisien.

Bien entendu, cette famille n’était pas parisienne, elle était bourguignonne, et elle possédait aux environs d’Auxonne un petit château où elle passait dix mois de l’année à faire des économies, s’éclairant avec de la chandelle, mangeant des pommes de terre, s’imposant des privations de toutes sortes.

Ces économies et ces privations n’avaient pour elle d’autre but que de concentrer ses ressources sur deux mois : l’un qu’elle passait à Paris au moment du Grand Prix, l’autre qu’elle passait en Suisse, en Allemagne ou en Savoie, dans quelque station à la mode.

Composée de trois personnes : une vieille mère coquette, Mme de Ratinelle, et ses deux enfants ; un fils, Joseph, non marié ; une fille, Hermance, non mariable ; cette famille n’avait dans le monde parisien que des relations peu nombreuses et tout à fait modestes ; cependant elle s’intéressait à tout ce qui se passait dans ce monde et ne vivait que pour lui.

En arrivant à Paris, la première visite de Mlle de Ratinelle était pour Faugerolles, à qui elle commandait une toilette qu’elle devait arborer au Grand Prix. Mais chaque jour, depuis le moment de la commande jusqu’à celui de la livraison, elle venait passer une heure dans le salon de Faugerolles sous prétexte de savoir si on ne l’oubliait pas, ou bien pour donner quelque instruction. En réalité, ce qu’elle voulait, c’était une occasion de rester le plus longtemps possible dans ce salon. Elle ne se plaignait pas d’attendre ; bien au contraire. Elle s’installait commodément, et elle regardait passer devant elle les clientes de Faugerolles, en les étudiant et en se faisant nommer celles qu’elle ne connaissait pas. Rentrée à Auxonne, elle avait ainsi des renseignements précis sur le high life, qu’elle racontait en les arrangeant habilement. En même temps, pour appuyer ses récits, elle prêtait volontiers la dernière toilette de Faugerolles, qui devenait ainsi un modèle précieux pour les couturières d’Auxonne, de Dôle, de Poligny, et même de Dijon.

Pendant qu’elle était chez Faugerolles, son frère, qui avait la même passion qu’elle, s’établissait à une petite table du café qui fait le coin du boulevard et de la rue Scribe, et là il tâchait de trouver quelqu’un pour lui nommer les membres du Jockey-Club qui entraient ou qui sortaient. Aux premières représentations, il n’avait d’autre souci que de voir les notabilités du vrai monde ou de la cocotterie ; et de même encore à Longchamps ou bien à Chantilly.

Tous deux avaient donc des histoires à peu près semblables à raconter dans leur province, et, comme avec cela ils étaient de fidèles abonnés du Sport, ils trouvaient sous la rubrique « déplacements et villégiature » des indications précises sur le mouvement du grand monde, qui leur permettaient d’en parler comme s’ils en avaient fait véritablement partie.

Comment douter de leurs relations parisiennes, lorsque les noms les plus connus se trouvaient à chaque instant dans leur bouche avec des détails circonstanciés ? On les admirait, on les enviait, quand on ne se moquait pas d’eux.

On disait communément à Auxonne :

— Attendons que les Ratinelle soient revenus de Paris.

Ou bien encore :

— Quand les Ratinelle iront à Paris.

Les modes elles-mêmes étaient soumises à cette influence. Ce n’était plus pour Pâques ou pour l’Ascension qu’on commandait les toilettes d’été, on attendait le retour de Mlle Ratinelle « pour voir la dernière mode de Paris. » Il y avait des gens qui avaient du dépit, si leur chapeau était plus large de bords que celui que Joseph Ratinelle rapportait de Paris.

On comprend que de pareils fanatiques devaient connaître le colonel Chamberlain, qui, pendant la dernière saison, avait si souvent fait parler de lui.

Joseph Ratinelle savait au juste les sommes que le colonel gagnait dans son association avec le marquis de Lucillière.

Et Hermance racontait à ses intimes que c’était le colonel qui payait les notes de la marquise de Lucillière chez Faugerolles, et de belles notes, s’élevant à plus de cinq cent mille francs par an.

Si ce chiffre provoquait un mouvement d’incrédulité, elle affirmait qu’il lui avait été donné non par Faugerolles lui-même, qui était trop discret pour parler de ses clientes, mais par sa première demoiselle.

Toujours à l’affût de nouvelles parisiennes, le frère et la sœur interrogeaient tous les matins et tous les soirs les domestiques de l’hôtel du Rigi-Vaudois pour savoir le nom des nouveaux arrivants.

Lorsqu’on leur eut annoncé celui de M. Horace Cooper, de Pittsburg, en Amérique, cela ne les avait point tout d’abord intéressés.

Horace Cooper, cela ne signifiait rien pour eux. Un marchand américain sans doute, une espèce.

Mais toujours cherchant, toujours interrogeant, ils avaient bientôt appris que cet Horace Cooper, ce beau nègre qu’ils avaient rencontré, était le compagnon, probablement l’homme de confiance, peut-être même le valet de chambre d’un gentleman qui tous les matins quittait l’hôtel de très bonne heure, pour n’y rentrer que dans la soirée, et dîner dans sa chambre, où il mangeait seul.

Là-dessus la curiosité du frère comme celle de la sœur s’étaient éveillées.

Quel pouvait être ce gentleman qui se cachait ainsi ? Le mystère dont il s’entourait rachetait ce que sa nationalité lui faisait perdre en intérêt à leurs yeux.

On avait guetté le gentleman, en tenant tout simplement grandes ouvertes les portes donnant sur le corridor par lequel il devait passer pour gagner sa chambre.

Comment ! ce gentleman n’était autre que le célèbre colonel Chamberlain !

Le lendemain soir, tout l’hôtel savait que le gentleman qui paraissait s’entourer de mystère était ce fameux colonel Chamberlain, ce riche Américain dont toute l’Europe s’était occupée lorsqu’il avait failli être assassiné, au milieu de la forêt de Marly, dans des circonstances bizarres, restées jusqu’à ce jour inexpliquées.

Et M. Joseph de Ratinelle était devenu le centre d’un cercle auquel il racontait les exploits des chevaux de course du colonel.

Tandis que, dans un autre cercle, Mlle Hermance, qui n’était prude ni de manières ni de langage, racontait comment ce colonel Chamberlain était l’amant de la fameuse marquise de Lucillière.

Ces récits, le frère et la sœur les avaient déjà faits vingt fois pour leurs amis d’Auxonne, en revenant de Paris.

Mais combien plus intéressants étaient-ils en Suisse, à l’hôtel du Rigi-Vaudois, alors que ceux qui les écoutaient pouvaient apercevoir le héros des histoires qu’on leur racontait.

On voulait des détails, et dans ces détails la précision et le mot propre.

Comment le colonel se trouvait-il seul à l’hôtel du Rigi-Vaudois ? Cette solitude ne semblait guère compatible avec cette passion extravagante dont on parlait.

Évidemment il y avait là quelque chose d’étrange, et cette question avait jeté un certain trouble dans les récits du frère et de la sœur, qui étaient restés sans pouvoir y répondre.

Mais ils n’étaient pas de ceux dont la curiosité se décourage facilement.

Ils avaient réfléchi, ils avaient regardé, ils avaient cherché.

Et bientôt ils avaient trouvé une explication qui leur avait paru tout à fait satisfaisante.

Sous le nom d’Horace Cooper, le colonel avait retenu trois chambres, et il avait exigé qu’elles fussent voisines les unes des autres. Pour qui cette troisième chambre qui ne servait à rien ? Assurément c’était pour la marquise de Lucillière, qui allait arriver d’un jour à l’autre rejoindre son amant.

De là ces précautions et ce mystère.

Quelle bonne fortune pour les curieux et les curieuses ! Et il s’était formé un petit groupe des pensionnaires de l’hôtel qui ne parlaient plus que du colonel Chamberlain.

On allait donc s’amuser un peu et avoir un inépuisable sujet de conversation.

Mais pour cela il fallait respecter l’incognito du colonel et le laisser dans la croyance qu’on admettait Horace Cooper comme vrai, ou bien, s’il avait des soupçons, il quitterait l’hôtel du Rigi et s’établirait ailleurs, à l’hôtel des Alpes, à l’hôtel Byron.

Bien que l’on se fût promis de s’enfermer dans cette réserve à l’égard du colonel, on ne sut pas tenir cette promesse, et, comme il arrive souvent, chacun crut pouvoir y manquer personnellement, s’en remettant à son voisin pour l’observer avec plus de fidélité.

Mais aussi comment résister à la tentation lorsque les hasards de la promenade vous faisaient apercevoir ce fameux colonel, assis au bord d’un ravin et lisant ?

Au lieu de passer loin de lui, on passait aussi près que possible, et, par-dessus son épaule, on tâchait de voir le titre du livre qu’il lisait.

Le soir, lorsqu’on l’entendait rentrer, comment avoir la vertu de ne pas ouvrir sa porte pour s’assurer qu’il était seul et que la marquise de Lucillière n’était pas avec lui ?

Jeune fille, comment n’avoir pas envie de lever les yeux sur ce personnage dont on parlait comme d’un héros de roman ? qu’y avait-il en lui de particulier ? en quoi ne ressemblait-il pas aux autres hommes ?

Et alors, au lieu de lever rapidement les yeux en passant, on les tenait attachés sur lui plus longtemps qu’on ne voulait ; on sentait qu’on avait tort et qu’on commettait une inconvenance, cependant on la commettait.

Alors c’était lui qui baissait les yeux ou les détournait, montrant manifestement qu’il se demandait pourquoi on le regardait ainsi.

Cependant la marquise de Lucillière ne venait pas.

Un jour enfin, on avait cru qu’on allait la voir arriver à l’hôtel du Rigi.

Une des personnes qui manifestaient le plus de curiosité à ce sujet avait été à Genève et, au moment de prendre un des trains du matin pour revenir à Montreux, elle avait rencontré le colonel Chamberlain qui débarquait à Genève.

Bien certainement il avait été au-devant de la marquise de Lucillière et il allait revenir avec elle le soir.

Cela ne faisait de doute pour personne, tant cette explication concordait bien avec l’idée à laquelle on s’était arrêté.

Aussi, le soir, le dîner avait-il été expédié plus rapidement que de coutume, et l’on n’était point resté à table pour causer.

La famille de Ratinelle, qui avait ses chambres sur le même corridor que le colonel, avait adressé des invitations à celles des personnes qui, habitant un autre étage, n’auraient pas pu voir l’entrée de la marquise de Lucillière.

Et l’on s’était installé, portes ouvertes, de manière que le colonel et la marquise dussent passer sous le feu de tous les regards curieux qui guettaient si impatiemment leur arrivée.

À neuf heures, ils devraient arriver ; jamais les chambres n’avaient été éclairées avec un pareil luxe de lumières.

Le bruit d’une voiture s’arrêtant dans la cour serait le signal.

Mais on n’entendit pas de bruit de voiture ; à neuf heures et demie seulement, les pas d’un homme résonnèrent dans l’escalier, puis dans le corridor.

Tous les yeux se tournèrent du même côté.

C’était le colonel.

Mais le colonel tout seul.

Quelle déception !

Lorsqu’il eut fermé la porte de sa chambre, on se réunit chez Mme de Ratinelle pour se consoler.

Mlle Hermance de Ratinelle était une jeune personne qui avait une certaine expérience de la vie humaine et des choses de la passion. Où et comment avait-elle acquis cette expérience ? C’est ce qu’il est inutile d’examiner en ce moment.

— Autant j’étais convaincue hier de l’arrivée prochaine de Mme de Lucillière, dit-elle, autant je suis certaine aujourd’hui que cette arrivée n’aura pas lieu.

— Et pourquoi ? C’est vous qui la première avez parlé de cette arrivée.

— Je me suis laissée tromper, comme le colonel s’est laissé tromper lui-même. Nous sommes dupes tous deux : lui, très probablement d’une promesse ; moi, des apparences.

— Ce qui veut dire ?

— Ce qui veut dire que Mme de Lucillière a envoyé le colonel au Glion tout simplement pour s’en débarrasser et avoir sa tranquillité et sa liberté à Paris, tandis qu’il l’attendait en Suisse, où elle ne devait pas venir.

— Mais c’est très fort ce que vous dites là.

— Cela résulte tout simplement du caractère et des habitudes de la marquise de Lucillière. Quand on connaît ce caractère et ces habitudes comme je les connais, il n’est pas difficile de deviner comment les choses ont dû se passer. Le cœur de Mme de Lucillière est en train de faire une évolution nouvelle, voilà tout, et, comme le colonel Chamberlain était gênant près d’elle, elle l’a expédié au loin : c’est élémentaire.

— Alors ce pauvre colonel va se morfondre ici, pendant que Mme de Lucillière ne se morfond pas à Paris.

— Va-t-il rester ici à attendre ou bien plutôt ne va-t-il pas retourner à Paris ?

C’était ce qu’on se demandait chaque jour, et, en attendant ce départ, les remarques, les observations et les commentaires continuaient.

Ainsi l’on sut, par le valet de chambre chargé de son appartement, qu’il brûlait régulièrement une bougie toutes les nuits et quelquefois même deux.

Il ne dormait donc pas.

En regardant le plateau sur lequel on lui servait son dîner et qu’on déposait sur une table du vestibule en le sortant de sa chambre, on constata qu’il laissait presque tout intact et que c’était à peine s’il touchait à son pain.

Il ne mangeait donc pas.

Que conclure de tout cela ?

Une seule chose, à savoir qu’il éprouvait un profond chagrin et que dans les suppositions de Mlle de Ratinelle, il y avait une forte partie de vérité.

IV

C’était non seulement un profond chagrin qu’il éprouvait, mais encore un accablement, un abattement désespéré.

Il avait quitté Paris sous le coup d’une douleur furieuse, ne se sentant pas maître de sa raison et ayant peur de se laisser entraîner.

Il n’avait voulu qu’une chose, n’être pas exposé à se trouver face à face avec celle qui l’avait trompé.

Son départ de chez lui avait été un soulagement ; le coup de sifflet de la locomotive qui allait l’emporter un soulagement plus grand encore.

Il ne la verrait plus.

C’était fini.

Et comme toujours, l’irréparable avait apporté avec lui un sentiment de délivrance.

Maintenant qu’elle était pour jamais écartée de sa vie, morte, il ne lui restait plus qu’à chasser son souvenir et à faire l’oubli, à faire la nuit sur les derniers mois de son existence.

Les distractions de la route s’imposeraient à son esprit.

Il était un homme, et, dans des circonstances autrement critiques, il avait su se servir de sa volonté.

Qu’était-ce qu’un amour, qu’une passion à briser ? Une amputation à faire, voilà tout : il la ferait, de sa propre main, sans trembler et sans se plaindre.

N’était-elle pas déjà faite d’ailleurs par ce départ ? Maintenant ce n’était plus qu’une plaie à guérir, et elle se cicatriserait d’elle-même, à la condition de n’être pas trop délicatement soignée.

C’était pendant que le train l’emportait rapidement vers Genève qu’il réfléchissait ainsi et s’affermissait dans sa résolution, s’applaudissant lui-même de l’avoir prise.

Mais il n’avait pas tardé à reconnaître que les distractions de la route n’avaient pas la puissance qu’il leur avait attribuée, et qu’il existait une terrible différence entre ce que les yeux regardent [et ce qu’ils voient].

Ce qu’il regardait le front appuyé contre la glace de son wagon, c’étaient les arbres, les maisons, les jardins, les champs, les bois et les eaux qui défilaient devant lui.

Mais ce qu’il voyait, c’était une image qui s’interposait entre lui et ces objets et qui flottait sur la vapeur humide de la vitre, comme une apparition magique.

Cette image, c’était celle de Mme de Lucillière, celle d’Henriette.

Il voulait la chasser, il fermait les yeux pour ne pas la voir, il essuyait la buée de la vitre pour l’effacer : elle ne disparaissait point et revenait toujours, il semblait que le souffle chaud qui sortait de sa poitrine dessinât nettement sur le verre les contours de cette image, comme ces paysages tracés à l’encre sympathique qui ne redeviennent visibles que lorsqu’on les expose à une haleine tiède.

Elle était là, elle le regardait, il plongeait les yeux dans les siens.

La charmante, la décevante créature, comme il l’avait aimée ! et maintenant il ne pouvait que la haïr, rougir de son amour, souffrir de son souvenir.

Dans ces conditions, le sentiment de délivrance qu’il avait éprouvé n’avait pas longtemps duré.

Délivré de quoi d’ailleurs ?

En réalité, il n’était nullement délivré, et un poids écrasant pesait sur son cœur meurtri.

La plaie, loin de se cicatriser, comme il l’avait espéré, fournissait toujours du sang et devenait le siège d’une douleur de plus en plus intense, qui ne lui laissait ni trêve ni repos.

Tout d’abord et avant de partir, il avait compté sur le mouvement du voyage pour apporter un dérivatif à cette douleur.

En route, constatant combien ce mouvement était peu efficace, il avait compté sur le calme d’une installation définitive, et c’était là ce qui l’avait déterminé à s’établir au Glion.

Mais le calme n’avait pas mieux réussi que le mouvement.

Partout, en wagon aussi bien que dans la solitude, il n’avait qu’une pensée dans le cœur, qu’une image devant les yeux, qu’un nom sur les lèvres : elle, elle et toujours elle. Henriette, sa chère Henriette.

De même qu’il n’y avait qu’une question qui occupât son esprit, la nuit comme le jour, dans la veille comme dans le sommeil, toujours, sans relâche.

Pourquoi l’avait-elle trompé ?

Car, malgré sa passion, il n’allait pas jusqu’à se demander s’il était trompé et à douter des preuves qui avaient passé sous ses yeux.

Elle l’avait trompé, cela était certain ; ce qu’il avait lu ne s’était point effacé : « Dites-vous bien que je vous aime. – À vendredi, votre vendredi. – L’amour de celle qui sera pour la vie votre Henriette. » Ces mots avaient été imprimés sur sa chair avec un fer rouge ; non seulement il les voyait toujours, mais toujours il ressentait leur brûlure aussi violente qu’au premier moment.

Et il n’y avait pas de défense possible à opposer à ces témoignages accablants pour elle : c’était elle qui avait écrit ces mots, c’était son écriture qu’il avait lue. Il ne s’agissait pas d’accusations plus ou moins vagues, d’inductions plus ou moins fondées ; il y avait un fait matériel : il avait vu.

Et ce n’était pas une seule lettre qu’il avait vue, mais trois, plus graves, plus terribles les unes que les autres.

Alors pourquoi l’avait-elle aimé ?

Bien qu’il approchât de la trentaine, le colonel Chamberlain n’était point un profond psychologue.

Où eût-il appris cette science difficile, surtout où en eût-il acquis l’expérience et la pratique appliquées à l’étude de l’âme féminine ?

Sorti de l’école militaire de West-Point en 1860, à vingt et un ans, il avait été presque aussitôt jeté au milieu de la guerre civile, et ce n’avait pas été dans les rudes expéditions de Sheridan et Sherman qu’il avait trouvé le temps d’étudier attentivement les femmes. Lorsqu’on fait campagne sans repos pendant cinq ans, et des campagnes telles que furent celles de cette guerre de sécession, pendant lesquelles on parcourait quelquefois à cheval 300 milles en vingt-cinq jours, en pays ennemi, se battant contre de bonnes troupes, prenant et brûlant des villes, on a peu de loisirs pour suivre les caprices du cœur féminin.

S’il avait pu voir la naissance d’un sentiment, il lui avait presque toujours été impossible d’assister à sa dégénérescence et à sa mort : « À cheval ! » et il n’emportait avec lui qu’un bon souvenir.

Pour juger les femmes, il en était réduit à se prendre lui-même pour point de comparaison.

— Qu’eût-il fait lui-même dans ces circonstances ?

Or il n’y a méthode au monde pire que celle-là, plus étroite, qui donne de plus faux résultats.

Vous avez été élevé dans une école militaire ; vous avez passé vos années de jeunesse sur les champs de bataille, au milieu des tristesses de la guerre civile, et c’est d’après votre nature façonnée dans ces conditions, c’est d’après votre caractère, vos habitudes, vos mœurs, que vous voulez juger une jeune femme qui s’est formée au milieu d’une société qui ne ressemble en rien à celle où vous avez vécu.

Elle est femme et vous êtes homme, elle est Parisienne et vous êtes Américain, et, de bonne foi, naïvement, vous vous demandez ce que vous auriez fait, si vous aviez été… elle.

Jamais il ne l’aurait trompée, pourquoi l’avait-elle trompé ?

Quelle femme était-elle donc ?

Sur ce point, il avait étrangement varié.

Tout d’abord il avait été à l’extrême et l’avait condamnée avec la dernière sévérité.

Elle l’avait trompé, c’était tout dire.

Si ceux qui l’espionnaient avaient pu l’approcher, alors qu’il suivait fiévreusement un sentier de la montagne, sans savoir où il allait, marchant pour marcher et user sa fureur, que de fois ne l’auraient-ils pas entendu murmurer :

— La misérable ! la misérable !

Et à ce moment ils auraient pu remarquer aussi que ses lèvres étaient contractées et qu’il enfonçait ses ongles dans les chairs de ses mains fermées.

Mais, après avoir été aussi loin que possible dans ce sens, il était revenu naturellement en arrière, et, au lieu de la condamner violemment il avait cherché à la connaître et à la juger.

Quelle était-elle ?

Jusqu’au jour où il avait tenu entre ses mains ces horribles feuilles de papier, elle avait eu pour lui toutes les qualités et toutes les perfections.

Puis, brusquement, instantanément, quand il avait tenu entre ses mains les preuves de ses tromperies et de sa faute, elle avait eu tous les défauts et tous les vices.

Alors, pour la première fois, il avait commencé à comprendre quelle était cette femme qu’il avait adorée sans la connaître et que maintenant il ne devait plus revoir.

Ni un miroir de perfections ni un abîme de vices ; ce n’était ni dans l’un ni dans l’autre de ces extrêmes qu’étaient la vérité et la justice.

Charmante, oui.

Misérable, oui.

Mais avec des points intermédiaires qu’il fallait relever, si l’on voulait la connaître telle qu’elle était, avec un mélange de bon et de mauvais.

Un mot qu’il avait lu dans un écrivain philosophe lui revint à l’esprit et, l’appliquant à Mme de Lucillière, lui parut la bien juger : ses sentiments valaient mieux que ses mœurs.

Évidemment ses mœurs étaient déplorables, et c’étaient elles les grandes coupables.

Le cœur valait mieux, sans rien de digne, il est vrai, sans rien d’élevé, mais cependant avec de bons sentiments.

Elle l’avait aimé.

Il n’eût pas osé le dire à un confident, mais avec lui il pouvait être sincère ; il était certain qu’elle l’avait aimé d’un amour tel qu’elle le comprenait : point exclusif, point jaloux, mais agréable et facile, devant ne donner que des plaisirs, sans tous les chagrins et les emportements de la passion.

Avec cela, n’ayant pas conscience de la fidélité, qui était pour elle une vertu bourgeoise, un préjugé à l’usage des petites gens.

Quant à la femme, rien ne pourrait faire qu’elle ne restât pas une adorable créature : la maîtresse la plus séduisante, la plus enivrante qu’on pût désirer. Combien de fois, pensant à l’influence qu’elle exerçait sur lui, et frissonnant de bonheur au souvenir des heures passées près d’elle, ne s’était-il pas rappelé une phrase écrite par Diderot dans un conte, qui est un des plus courts, mais en même temps un des plus profonds de notre littérature : « Elle n’a qu’un talent, et ce rare, ce sublime, ce merveilleux talent, c’est de me rendre plus heureux entre ses bras que je ne le fus jamais entre les bras d’aucune autre femme. »

Il lui fallut longtemps avant d’arriver à cet équilibre dans son jugement ; car, malgré lui, il se laissait aller d’un excès à un autre.

Pendant une heure, il l’accablait de son mépris et de sa haine.

Puis tout à coup un rien, un souvenir, un mot qui lui revenait, un parfum qu’il respirait, la lui rappelaient avec toutes ses séductions ; et alors, s’attendrissant, il se fût jeté à ses pieds, si elle avait été près de lui.

Mais lorsqu’il fut parvenu à envisager, d’un œil moins troublé et d’un esprit plus raisonnable, la situation ; lorsqu’il put penser à Mme de Lucillière sans les emportements de la haine ou sans les défaillances de la passion, il entra dans une période de calme relatif.

Il avait été un enfant de se jeter dans cette passion, sans regarder, sans étudier celle qui la lui inspirait.

Pourquoi avoir exigé d’elle ce qu’elle ne pouvait donner ?

Pourquoi ne l’avoir pas prise telle qu’elle était, c’est-à-dire comme une charmante maîtresse ?

N’était-ce pas ainsi que tout d’abord il avait pensé à elle ? n’était-ce pas ce rôle qu’il lui avait destiné ?

Alors que lui importait qu’elle eût ou n’eût pas de sérieuses qualités ? il ne devait pas faire appel à ces qualités dans la liaison éphémère qu’il désirait.

Ne l’avait-on pas prévenu de sa légèreté ? ne lui avait-on pas dit et répété sur tous les tons qu’elle avait des amants ?

Il n’avait pas pris souci de ces amants à ce moment ou plus justement, pour être sincère, il fallait reconnaître qu’il s’était dit que cela devait plutôt le confirmer dans son dessein que de l’en détourner.

Il ne s’engagerait pas trop avant, il ne se laisserait pas entraîner ; cette liaison serait un caprice et non une passion.

Pourquoi la passion s’était-elle établie, envahissante, irrésistible ? À qui la faute ? qui était coupable de cette folie ?

Il avait voulu jouer avec l’amour et il s’était laissé prendre à ce jeu.

Mme de Lucillière n’avait pas changé ; elle était aujourd’hui ce qu’elle était un an auparavant, ce qu’elle avait été, ce qu’elle serait toute sa vie.

Mais, au lieu de comprendre cette nature et ce caractère, il s’était naïvement imaginé que par cela seul qu’il l’aimait, elle devait l’aimer d’un amour semblable à celui qu’il éprouvait pour elle.

Combien plus sage n’eût-il pas été au contraire de l’aimer d’un amour semblable à celui qu’elle éprouvait pour lui ?

L’un et l’autre, ils auraient été heureux dans le présent, et l’avenir aurait été réservé, comme tout d’abord il avait voulu qu’il le fût.

S’il avait su s’enfermer dans cette ligne prudente, comme sa situation maintenant serait différente de celle qu’elle était réellement !

S’attendant à une rupture, la regardant comme possible pour un jour ou l’autre, il n’aurait point éprouvé l’horrible douleur qui venait de l’anéantir, lorsqu’il avait fallu se séparer violemment de celle que peu à peu il était arrivé à prendre pour but de sa vie, et à laquelle il se considérait comme lié pour l’éternité.

D’un autre côté, quelle différence encore plus grande et plus importante !

Ne demandant à cette liaison qu’une agréable distraction, il n’aurait point renoncé à ses idées de mariage, et sa petite cousine fût restée la femme qu’il épouserait un jour, suivant le désir, suivant la volonté de son père mourant ; il aurait continué de la voir, il aurait appris à la connaître, il se serait de plus en plus attaché à elle, et, quand son oncle Antoine serait venu lui parler d’un mariage pour Thérèse, il aurait répondu que le mari de Thérèse, ce serait lui.

Au lieu d’accepter le rôle malheureux qu’il s’était laissé imposer par faiblesse autant que par remords, il l’aurait rejeté loin de lui.

Il ne se serait point fait l’ambassadeur de Michel. Au lieu de plaider la cause d’un rival, il aurait plaidé la sienne propre ; au lieu de parler pour un autre, il aurait parlé pour lui.

Et il lui semblait que la réponse de Thérèse aurait été autre que ce qu’elle avait été. Elle n’aurait pas dit, elle n’aurait pas obstinément répété : « Je ne veux pas me marier, car je n’aime pas Michel aujourd’hui ; je ne veux pas le repousser absolument, car je ne sais pas quels seront plus tard mes sentiments. »

Sans doute cette réponse lui permettait de reprendre maintenant ses anciens projets, et, puisque Thérèse avait réservé sa liberté, de lui demander d’être sa femme.

Mais cela était-il véritablement possible ?

Loyalement pouvait-il adresser une pareille demande à Thérèse ?

Sa liaison avec Mme de Lucillière n’eût-elle été que ce qu’il avait tout d’abord voulu qu’elle fût, un simple caprice, il ne se serait fait aucun scrupule de revenir à celle qui serait restée sa fiancée.

Mais les choses ne s’étaient point passées ainsi : cette liaison n’avait point été un simple caprice, elle avait été une passion au contraire à laquelle il s’était donné tout entier.

Maintenant, qu’elle s’était violemment brisée, pouvait-il retourner vers Thérèse ?

Que restait-il d’intact en lui après ce terrible écroulement, qui le laissait écrasé, anéanti, et en tous cas pour longtemps sinon pour toujours endolori ?

Qu’aurait-il de bon à offrir à cette jeune fille ? quelle partie de son cœur était vivante et saine ?

Ce qu’il voulait dans le mariage, ce n’était pas seulement que sa femme l’aimât, c’était encore qu’il aimât lui-même sa femme.

Pouvait-il, pourrait-il aimer maintenant ?

Et d’ailleurs, alors même que son cœur ne se fût pas révolté à cette pensée d’un mariage possible, il n’aurait jamais osé maintenant demander à Thérèse d’être sa femme.

Ne s’était-il pas interdit à jamais de parler pour lui, le jour où il avait consenti à se faire l’avocat de Michel ?

À ses propres yeux, comme aux yeux de Thérèse, cette position nouvelle qu’il voudrait prendre serait ridicule.

Aux yeux d’Antoine comme à ceux de Michel, elle serait honteuse.

Dans ce rôle de confident qui agit dans son propre intérêt et pour lui-même, il y aurait quelque chose d’indélicat, ce serait un manquement à la confiance mise en lui.

Non, tout lui interdisait, – lui-même aussi bien que les autres, – de tourner les yeux vers Thérèse.

Elle aussi, elle était à jamais perdue pour lui.

Ah ! comme il avait gaspillé, sacrifié sa vie !

Comme il avait follement engagé son honneur dans des aventures où il pouvait sombrer, tout aussi bien qu’avait sombré son bonheur et son repos :

L’amant passionné de la marquise de Lucillière.

L’associé aveugle du marquis !

Dans quels abîmes tous deux, la femme et le mari, ne l’avaient-ils pas entraîné ?

Mais s’il se sentait présentement incapable de rien faire pour son bonheur, il fallait au moins lutter pour son honneur et ne rien négliger pour le sortir de ce bourbier.

Le moyen à prendre pour cela était en réalité assez simple et assez facile : il consistait à rompre ouvertement son association avec M. de Lucillière, de telle sorte que chacun comprît qu’il ne voulait pas se faire le complice des procédés du marquis.

Ce n’était qu’une question d’argent, un sacrifice, et les sacrifices de ce genre n’étaient pas pour l’arrêter.

Il avait alors écrit une longue lettre à son ami Gaston de Pompéran, en le chargeant de procéder à la liquidation de son association avec le marquis de Lucillière pour leur écurie de courses.

Quittant Paris pour longtemps, disait-il, cette écurie ne l’intéressait plus, et d’ailleurs il ne voulait pas s’exposer à des pertes que son absence ne lui permettait pas de prévenir ou d’atténuer ; à cette éventualité, il préférait un sacrifice immédiat, une perte telle quelle, aussi lourde qu’il faudrait pour ne pas rester engagé.

Puis, voulant mettre Gaston de Pompéran en mesure de traiter cette affaire à fond et de la terminer, il avait voulu lui donner les pouvoirs nécessaires pour agir légalement, si le marquis recourait aux formes légales, et il s’était rendu à Genève pour faire faire une procuration en forme.

Sans doute, il y avait un inconvénient à dire qu’il était à Genève, mais cet inconvénient était moindre en tous cas que ceux qui pouvaient résulter d’une prolongation d’association avec le marquis.

C’était ce voyage à Genève qui avait donné lieu aux commentaires de Mlle de Ratinelle et qui avait fait croire qu’il allait au-devant de Mme de Lucillière.

Vraiment cette petite histoire était bien trouvée, et c’était bien à faire venir Mme de Lucillière au Glion qu’il songeait !

C’était bien l’absence de Mme de Lucillière qui causait ce profond chagrin qui intriguait si vivement les curieux de l’hôtel du Rigi !

V

Cependant le colonel avait continué de demeurer au Glion, sans que rien annonçât qu’il avait l’intention de changer de résidence.

Il sortait le matin de bonne heure, son alpenstock ferré à la main, un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de bons souliers à semelles épaisses et garnies de gros clous, et il ne rentrait que dans la soirée, quand il rentrait ; car il arrivait souvent que ses excursions l’ayant entraîné au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une auberge d’un village éloigné.

On ne le voyait guère, et il n’y avait que ceux qui avaient été prévenus par Mlle de Ratinelle qui pouvaient faire attention à lui.

Le soir, quand on entendait de gros souliers ferrés résonner dans le corridor, on savait que c’était le colonel Chamberlain qui rentrait ; le matin, en entendant le même pas, on savait qu’il sortait.

Ceux qui occupaient les chambres situées sous les siennes entendaient aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et régulière de quelqu’un qui se promenait, et l’on savait que cette nuit-là le colonel Chamberlain, ne pouvant rester au lit, avait arpenté son appartement.

Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient respirer le frais sur l’esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se retournant vers l’hôtel, une grande ombre accoudée à une fenêtre. C’était le colonel, qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du lac de sa lumière argentée.

C’étaient là les seuls signes de vie qu’il donnât, et souvent même on aurait pu penser qu’il était parti, si l’on n’avait pas vu son valet de chambre promener mélancoliquement, dans le jardin de l’hôtel et dans les prairies environnantes, son ennui et son impatience.

— Cela durera donc toujours ainsi ? se disait Horace.

Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu’il était seul.

Car, bien qu’il s’ennuyât terriblement au Glion et qu’il regrettât Paris au point d’en perdre l’appétit, il respectait trop la douleur de son maître pour se permettre une seule question sur ce séjour prolongé ou même la plus légère allusion.

S’il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait ainsi expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. Que devait-on penser de lui ? Il avait la religion de sa parole, et c’était pour lui un vrai chagrin d’y manquer. À vrai dire, même, c’était sa grande inquiétude ; car de croire qu’on pouvait l’oublier ou le remplacer, il ne le craignait pas.

Un jour qu’il avait été s’asseoir sur la route qui monte de Montreux au Glion, à l’entrée d’une grotte tapissée de fougères qui se trouve à l’un des détours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calèche portant trois personnes : deux dames assises sur le siège de derrière, un monsieur placé sur le siège de devant.

Et tout en regardant cette calèche qui s’avançait cahin-caha, il se dit que les voyageurs qu’elle apportait allaient être bien désappointés en arrivant, car il n’y avait pas d’appartement libre en ce moment à l’hôtel.

Ah ! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles de son maître, à ces voyageurs, à condition qu’ils lui auraient offert leur calèche pour descendre à la station, où il se serait embarqué pour Paris.

Et de nouveau il avait recommencé ses lamentations en même temps que ses malédictions contre la Suisse. Quel pays, bon Dieu !

Cependant la voiture avait continué de monter la côte et elle s’était rapprochée.

Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir.

L’une des deux dames était vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune ; l’autre était jeune, avec des cheveux noirs et un teint éblouissant, qui renvoyait les rayons de la lumière.

Était-ce possible ?

Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa fille, la belle Carmelita.

Il s’était avancé sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous de lui.

Mais à ce moment la voiture était arrivée à l’un des tournants du chemin, et brusquement les deux dames, qu’il voyait de face, ne furent plus visibles pour lui que de dos.

Seulement, par une juste compensation de cette déception, le monsieur qui leur faisait vis-à-vis devint visible de face.

C’était un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette barbe était tout ce qu’on pouvait voir de son visage ; car, en regardant d’en haut, l’œil était arrêté par les rebords de son chapeau, qui le couvraient jusqu’à la bouche.

À un certain moment, il releva la tête vers le sommet de la montagne, et Horace le vit alors en face.

Il n’y avait pas d’erreur possible, c’était le prince Mazzazoli accompagnant sa sœur et sa nièce.

Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda quel effet cette arrivée allait produire sur son maître.

Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin comme un sauvage.

N’était-ce pas à peu près cela qu’Horace souhaitait, alors qu’il ne pouvait pas prévoir la prochaine arrivée du prince Mazzazoli et de sa nièce ?

C’était la bonne chance qui les envoyait.

Quel malheur qu’il n’y eût pas de chambres libres en ce moment à l’hôtel du Rigi-Vaudois !

Ces deux pensées contraires s’étaient présentées en même temps à son esprit.

Et pendant qu’il cherchait à arranger les choses pour le mieux, c’est-à-dire à trouver un moyen de garder le prince et sa nièce, la calèche était arrivée vis-à-vis de la grotte.

En se retournant pour voir cette grotte que le cocher lui désignait du bout de son fouet, comme une curiosité du pays, le prince Mazzazoli aperçut Horace, et aussitôt, levant les deux bras au ciel dans un mouvement de stupéfaction, il cria au cocher d’arrêter.

— Comment ! vous ici, Horace ? s’écria le prince en se penchant en avant.

Horace s’était avancé.

— Est-ce que le colonel est en Suisse ? demanda la comtesse Belmonte.

VI

À cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrassé ; car sans savoir si son maître serait ou ne serait pas bien aise de voir des personnes de connaissance, il n’avait pas oublié la consigne qui lui avait été donnée.

Comme il hésitait, ce fut Mlle Belmonte qui l’interrogea :

— Comment se porte le colonel ? dit-elle.

Horace était ainsi fait, qu’il ne savait ni résister, ni rien refuser à une femme.

— Hélas ! pas trop bien, répondit-il.

— Et où donc êtes-vous présentement ? demanda le prince.

Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de répondre.

Il dit donc que son maître et lui étaient depuis plusieurs semaines à l’hôtel du Rigi-Vaudois.

— À l’hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment ? Quelle bizarre coïncidence ! c’était là justement qu’ils allaient.

— Le cocher nous disait qu’il n’y avait pas de chambres vacantes en ce moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai ? le savez-vous ?

Hélas ! oui, il le savait et il fut bien obligé d’en convenir.

— Comment ! pas même trois petites chambres sous les toits ?

Cela, Horace ne pouvait pas le dire ; mais il pensait qu’il fallait, en tous cas, s’en assurer et monter jusqu’à l’hôtel pour voir.

— Voulez-vous prendre place auprès du cocher ? dit le prince ; vous nous introduirez et puisque vous habitez cet hôtel depuis plusieurs semaines, vous nous recommanderez au kellner. On aura sans doute plus d’égards et de complaisances pour des amis de votre maître qu’on n’en aurait pour les premiers venus ; d’ailleurs le colonel pourra nous appuyer lui-même.

— Malheureusement cela ne serait sans doute pas possible, car le colonel n’était pas en ce moment à l’hôtel ; il était parti le matin pour une excursion dans la montagne, et il ne rentrerait probablement que dans la soirée.

À l’hôtel, le kellner répéta au prince Mazzazoli ce qu’Horace avait déjà dit :

— Il n’y avait pas d’appartement disponible en ce moment. Si Son Excellence avait pris la peine d’envoyer une dépêche, quelques jours à l’avance, on aurait été heureux de se conformer à ses ordres ; mais on ne pouvait pas déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, pour donner leurs appartements à des nouveaux venus, si respectables que fussent ceux-ci.

Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.

— La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle à manger à votre maître, et encore n’est-ce pas ce qu’on peut appeler une chambre libre ; elle ne le deviendrait que s’il voulait bien la céder.

À ce mot, le prince, qui avait tout d’abord montré un vif mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace :

— Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre ? demanda-t-il ; en a-t-il un réel besoin ? Si je me permets cette insistance, c’est que nous nous trouvons placés dans des conditions toutes particulières. Le séjour de Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de Mme la comtesse Belmonte ; on lui a ordonné, comme une question de vie ou de mort, l’habitation, pendant quelque temps, dans une haute station atmosphérique, et c’est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous assure-t-on, son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront comme par enchantement, par miracle, dans cet air raréfié.

Le kellner crut devoir faire observer qu’au Glion ces guérisons étaient fréquentes : c’était une station privilégiée sous tous les rapports, non seulement pour la santé des malades, mais encore pour l’agrément ; dans une contrée civilisée, et non sur des sommets sauvages.

— C’est bien là ce qui me l’a fait choisir, dit le prince, et, ce qui m’a empêché de retenir notre appartement, c’est que nous sommes partis tout à fait à l’improviste, sans nous en douter, le lendemain du jour où le médecin a rendu son ordonnance.

Assurément le kellner était vivement touché par ces raisons, mais que pouvait-il ?

Disant cela, il s’était tourné vers Horace comme pour remettre la solution de cette difficulté entre ses mains.

Mais comme Horace ne répondait pas, le kellner continua :

— Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres, ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour des dames ; si Son Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il n’y aurait qu’un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la chambre lui servant de salle à manger, en même temps ce serait que M. Horace Cooper voulût bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d’un cabinet sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement mal logés. Mais comment faire autrement en attendant le départ de quelques pensionnaires, départ prochain d’ailleurs, et qui ne dépasserait pas deux ou trois jours ?

— Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré l’ennui que tout cela pourra lui causer, je suis certain qu’il ne nous refusera pas ce service dans les conditions critiques où nous nous trouvons.

Horace accueillit avec empressement cette idée qui le tirait d’embarras.

Car, malgré son envie de retenir Mlle Belmonte, et de la voir se fixer au Glion, il n’osait prendre sur lui d’accepter l’arrangement proposé par le prince Mazzazoli ; il y aurait eu là, en effet, un acte d’autorité un peu trop violent.

Il fallait donc attendre le retour du colonel.

Mais à quelle heure aurait lieu ce retour ? c’était ce qu’Horace ne savait point ; tout ce qu’il pouvait affirmer, c’est qu’il rentrerait sûrement coucher.

Le prince ne parut pas se désoler de ce contre-temps, et en réfléchissant, Horace comprit que plus son maître rentrerait tard, plus il y aurait de chance pour lui qu’il cédât sa chambre ; ce n’est pas dans la nuit qu’on met les gens à la porte.

Mlle Belmonte resterait donc au Glion et le colonel serait bien forcé de se laisser distraire.

Cependant, assez inquiet sur la façon dont son maître prendrait cette arrivée et cette installation au Glion, Horace voulut aller au-devant de lui pour le prévenir.

Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux, en homme qui ne doute pas de l’acceptation de ses combinaisons, Horace quittait l’hôtel pour aller se poster sur le chemin par lequel il supposait que le colonel devait revenir de sa promenade.

Les heures s’écoulèrent sans que le colonel parût.

Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus basses commençaient à monter le long des montagnes et l’air se rafraîchissait.

Comme Horace se demandait s’il ne devait pas rentrer à l’hôtel, il aperçut son maître qui descendait le sentier au bout duquel il l’attendait.

Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l’épaule, la tête inclinée en avant, comme un homme préoccupé qui suit sa pensée et ne se laisse pas distraire par les agréments du chemin qu’il parcourt.

Il vint ainsi, sans lever la tête, jusqu’à quelques pas d’Horace.

Mais l’ombre que celui-ci projetait sur le chemin l’arrêta et lui fit lever les yeux.

— Toi ? dit-il.

— Oui, je suis venu au-devant de vous.

— Au-devant de moi ? et pourquoi donc ? que se passe-t-il ?

Le colonel lança ces trois interrogations d’une voix rapide, brusquement, et Horace remarqua qu’il avait rougi.

— C’est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l’hôtel.

— Le prince Mazzazoli ?

— Ainsi que Mme la comtesse Belmonte et Mlle Carmelita.

— Et qui leur a dit que j’habitais cet hôtel du Rigi ?

— Ils ne savaient pas trouver mon colonel.

— C’est encore là une de tes sottises, avec « ton colonel » ; on aura su qui j’étais.

— Je vous assure qu’ils ignoraient que vous étiez en Suisse.

— Comment sais-tu cela ?

— C’est le prince lui-même qui me l’a dit.

Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré la calèche qui amenait le prince Mazzazoli à l’hôtel du Rigi, et comment le prince lui avait expliqué qu’il venait en Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait à celle-ci une habitation à une altitude élevée : c’était, disaient les médecins, une question de vie ou de mort.

— Je croyais qu’il n’y avait pas de chambres disponibles en ce moment à notre hôtel, interrompit le colonel.

— Justement, il n’y en a pas.

— Eh bien ! alors ?

Horace entreprit le récit de ce qui s’était passé, comment le sommelier avait été amené par hasard, par force pour ainsi dire, à parler de la chambre que le colonel transformait en salle à manger, et comment le prince attendait l’arrivée du colonel pour lui demander cette chambre.

À ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son alpenstock.

— C’est bien, dit-il, je ne rentre pas ; le prince se décidera sans doute à chercher plus loin ; tu diras que tu ne m’as pas rencontré. Je ne reviendrai que dans quelques jours.

— Ah ! mon colonel.

Et Horace, qui voyait s’évanouir ainsi le plan qu’il avait formé, essaya de représenter à son maître combien cette explication serait peu vraisemblable.

Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant ; puis, tout à coup, comme s’il avait pris son parti :

— C’est bien, dit-il, rentrons à l’hôtel.

— Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivée ?

— Non ; je désire m’expliquer moi-même avec le prince.

VII

Après le départ d’Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le cabinet qui lui était donné sous les toits, mais il avait voulu que les malles de sa sœur et de sa nièce restassent dans le vestibule de l’hôtel.

Avant de s’installer dans la salle à manger du colonel, il fallait attendre le retour de celui-ci.

Il était convenable de lui demander cette chambre.

Seulement, en même temps, il était bon de le mettre dans l’impossibilité de la refuser.

Où coucheraient la comtesse et Carmelita ?

Devant une pareille question, la réponse ne pouvait pas être douteuse.

C’était donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient dîné à table d’hôte, où leur présence avait fait sensation.

Car, bien entendu, le prince Mazzazoli, la comtesse Belmonte et Carmelita étaient connus de la famille Ratinelle aussi bien que le colonel.

— Comment ! c’était pour attendre la belle Carmelita que le colonel Chamberlain était resté en Suisse ?

Ce n’était donc pas Mme de Lucillière qui abandonnait le colonel.

C’était le colonel qui abandonnait Mme de Lucillière.

Alors le colonel épousait la belle Italienne.

Quelle histoire !

Et après le dîner on s’était réuni pour discuter cette aventure.

Quel était ce prince Mazzazoli ?

La famille Ratinelle avait l’adoration de tout ce qui appartenait au grand monde parisien ; dès lors qu’on faisait partie de ce monde, on devenait un personnage digne d’envie. On pouvait avoir une réputation plus ou moins douteuse, cela importait peu ; on n’en était pas moins au-dessus du commun des mortels.

Ce que Mlle de Ratinelle raconta sur le prince Mazzazoli et sa nièce, la belle Carmelita, fut donc inspiré par ce sentiment religieux.

— Le prince, un grand seigneur italien ; Carmelita, une merveille de beauté. Elle avait fait sensation aux bals des Tuileries, les journaux parlaient d’elle, c’était Faugerolles qui l’habillait.

Que dire de plus ?

Pendant qu’on s’occupait ainsi d’eux, le prince avec sa sœur et sa nièce s’étaient installés, pour prendre des glaces, autour d’une petite table, devant l’entrée de l’hôtel, de manière qu’il fût impossible au colonel de rentrer sans qu’ils le vissent.

Ceux qui les observaient curieusement remarquaient que le prince manifestait une certaine impatience ; de temps en temps, il se levait et regardait au loin, puis, en se rasseyant, il tambourinait avec ses doigts sur la table placée devant lui.

La comtesse était absorbée dans la dégustation d’une glace aux fraises.

Et la belle Carmelita, impassible sur sa chaise, le visage calme et froid, semblait indifférente à tout ce qui l’entourait, choses aussi bien que gens. Elle n’avait pas un regard pour le lac, à moitié noyé dans l’ombre, pas plus qu’elle n’en avait pour les pensionnaires de l’hôtel, qui attachaient leurs yeux sur elle. Quand son oncle ou sa mère lui parlait, elle répondait par un léger signe de tête ou par un seul mot.

Cependant le colonel Chamberlain, suivi d’Horace, avait paru au bout du chemin qui de la montagne vient à l’hôtel.

En l’apercevant, le prince Mazzazoli se leva vivement et courut au-devant de lui.

Jamais accueil ne fut plus chaleureux.

Le colonel au contraire se montra assez froid.

Cependant il s’était avancé vers la table, autour de laquelle la comtesse Belmonte et Carmelita étaient restées assises.

L’accueil de la comtesse fut aussi démonstratif que l’avait été celui de son frère.

Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de poser sur lui ses grands yeux, qui s’étaient éclairés d’une flamme rapide.

Mais ce n’était pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec impatience.

Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus importune, la plus inconvenante, mais qui lui était imposée par la nécessité.

— Je sais par Horace de quoi il s’agit, interrompit le colonel, et je suis heureux de mettre deux de mes chambres à la disposition de ces dames. Je regrette seulement que vous n’en ayez pas déjà pris possession en m’attendant, car vous deviez bien penser que je m’empresserais de vous les offrir.

Et, comme le prince se confondait en excuses en même temps qu’en remercîments, le colonel l’interrompit de nouveau.

— Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette même que les circonstances le rendent même si insignifiant.

— Pour nous, il est considérable, répondit la comtesse ; pour moi…

— C’est en me plaçant à mon point de vue que je parle, continua le colonel.

— Il n’en est pas moins vrai que pour nous vous vous privez de vos chambres, dit Carmelita.

— Pour une nuit…

— Comment ! pour une nuit ? s’écria le prince.

— Je pars demain soir.

— Vous partez ?

— Demain ?

Ces deux exclamations échappèrent en même temps au prince et à la comtesse.

Quant à Carmelita, elle ne dit rien, mais elle attacha sur le colonel un long regard qui fit baisser les yeux à celui-ci.

Pour échapper à l’embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il se jeta dans des explications sur son départ, arrêté depuis longtemps, dit-il, et qui ne pouvait être différé.

Si, au lieu de tenir les yeux baissés en parlant il les avait levés, il aurait pu voir que le prince lançait un coup d’œil à sa sœur et à sa nièce pour leur imposer silence.

Les paroles qui semblaient prêtes à sortir de leurs lèvres s’arrêtèrent, et le prince lui-même n’ajouta pas un mot à son exclamation, qui lui avait échappé, sous le coup de la surprise.

Puis presqu’aussitôt, prétextant la fatigue, il demanda au colonel la permission de conduire la comtesse à sa chambre.

Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.

Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était bien mal et qu’un excès de fatigue pouvait la tuer.

En montant l’escalier, il prit le bras de la comtesse, et plusieurs fois il tourna la tête vers le colonel, qui venait derrière lui avec Carmelita, comme pour lui faire remarquer combien était faible la comtesse. Il était impossible de montrer plus de tendresse et plus de sollicitude, il était le meilleur des frères.

S’il n’avait pas été prévenu, le colonel n’aurait pas remarqué le plus léger changement dans la comtesse ; elle paraissait être aujourd’hui dans l’état où il l’avait quittée à Paris, ni plus faible ni plus forte.

Cependant ces soins de la part d’un homme comme le prince, ordinairement peu tendre aux autres, indiquait une situation grave.

Aussi, de peur de la déranger par le bruit, ne se fit-il pas servir à dîner dans sa chambre ; pour la première fois, depuis qu’il était à l’hôtel, il descendit dans la salle à manger.

C’était la première et ce serait la dernière, car il était bien décidé à partir le lendemain, comme il l’avait annoncé.

Où irait-il ?

Ce qu’il voulait, c’était la solitude.

Et aux Diablerets, à Champéry, au val d’Anniviers, au col du Joch[1], dans l’Engadine, il la trouverait sans doute plus facilement qu’au Glion.

En tous cas, si cette solitude n’était point absolue, il serait là avec des inconnus, dont il ne prendrait point souci, pas plus qu’il ne l’avait pris en rencontrant les regards curieux des pensionnaires du Rigi.

Ce qu’il voulait, c’était n’être point exposé à rencontrer dix fois, vingt fois par jour, le prince Mazzazoli ou Carmelita ; car en les apercevant, ce n’était point eux qu’il voyait, c’était Henriette.

VIII

Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu’il se demandait curieusement, c’était pourquoi le prince était venu au Glion.

Il n’avait point oublié, bien entendu, ce que Mme de Lucillière lui avait si souvent répété à propos des projets du prince et de ses espérances matrimoniales.

Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion n’eût pas d’autre but que l’accomplissement de ces projets et la réalisation de ces espérances.

Sachant ce qui s’était passé avec Mme de Lucillière, le prince avait trouvé que le moment était favorable pour mettre Carmelita en avant et la présenter comme une consolatrice.

Alors la maladie de la comtesse Belmonte n’était qu’un prétexte pour expliquer ce voyage.

Il faut dire que le colonel n’était nullement disposé à l’infatuation, et que de lui-même il n’eût très probablement jamais imaginé qu’on pouvait courir après lui pour le marier avec une jolie fille. Mais Mme de Lucillière lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, que le souvenir de ses paroles ne pouvait pas ne pas l’inquiéter en présence d’une arrivée si étrange.

Seulement, pour que cela fût possible, il fallait deux choses :

D’abord que la comtesse de Belmonte ne fût pas malade.

Ensuite que son séjour au Glion eût été révélé.

Par qui, comment avait-il pu l’être ?

Ses recommandations à Gaston de Pompéran avaient été telles, lorsqu’il lui avait écrit pour liquider son association avec le marquis de Lucillière, qu’il y avait certitude qu’une indiscrétion ne pouvait pas avoir été commise de ce côté.

Mais Horace ?

Il le fit appeler et l’interrogea.

— Depuis que nous sommes en Suisse, as-tu écrit à Paris ?

— Non, mon colonel ; vous me l’aviez défendu, et, malgré toute l’envie que j’avais d’écrire, je ne l’ai pas fait. Je ne vous cache pas que cela a été dur, mais je vous ai obéi.

Le colonel resta en présence de la question qu’il s’était posée : son séjour au Glion avait-il été connu du prince Mazzazoli, et cette connaissance avait-elle déterminé le voyage de Carmelita ?

Mais en ce moment il était assez difficile de trouver une réponse précise à cette question.

En tout cas, il n’y avait pour lui qu’une chose à faire.

Quitter le Glion.

Lorsqu’il monta à sa chambre, il était donc parfaitement décidé à partir.

Il ouvrit sa porte avec précaution et il marchait doucement en évitant de faire du bruit, de peur de déranger ses voisines, lorsqu’il entendit frapper quelques petits coups à la cloison.

En même temps, une voix, – celle de Carmelita, – l’appela.

— Colonel, c’est vous, n’est-ce pas ?

On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en communication intérieure et qui, alors qu’il occupait ces deux chambres, restait toujours ouverte.

Il s’approcha de cette porte, et répondant :

— Oui, c’est moi, dit-il.

— Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous preniez pour ne pas faire de bruit ; ne vous gênez pas, je vous prie. C’est moi qui suis votre voisine. J’ai le sommeil bon ; quand je dors, rien ne me réveille. Bonsoir.

— Bonsoir.

Comment ? il serait exposé tous les soirs à des dialogues de ce genre ; à chaque instant, dans le jour, il verrait Carmelita ! Ah ! certes non, et le lendemain il quitterait le Glion.

C’était le plus simple et aussi le plus sûr.

Ils ne le rejoindraient pas sans doute sur les sommets de l’Engadine ou de la Bella-Tola.

Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le vestibule le prince Mazzazoli, qui se promenait en long et en large.

Le prince levé à une heure si matinale, cela était bien invraisemblable. Que se passait-il donc d’extraordinaire ?

Le prince se chargea lui-même de le renseigner à ce sujet.

— Auriez-vous deux minutes à me donner ? demanda-t-il en serrant la main du colonel.

— Mais tout ce que vous voudrez.

Et le prince le prenant par le bras l’emmena dans le jardin.

— Connaissez-vous Champéry ? demanda-t-il ; j’entends, y êtes-vous allé ?

— Non.

— Et les Diablerets ?

— Je n’y suis pas allé non plus.

— Et le val d’Anniviers ?

— Je ne le connais que par les livres.

— Voilà qui est fâcheux. J’avais compté sur vous pour me tirer d’embarras : les livres, les guides, c’est parfait, mais dans notre situation ce n’est pas suffisant.

Avaient-ils donc l’intention de le suivre ?

Il ne put pas retenir une question.

— Et que vous importe Champéry ou le val d’Anniviers ?

— Il faut être franc, n’est-ce pas ? D’ailleurs je voudrais ne pas l’être, que cela me serait impossible. Je vous demande des renseignements sur Champéry et les Diablerets, parce que mon intention est d’aller aux Diablerets, ou à Champéry, ou au val d’Anniviers, enfin dans un pays où ma pauvre sœur trouvera les conditions atmosphériques qui lui sont ordonnées ; et si je choisis ces pays c’est parce qu’ils ne sont qu’à une courte distance du Glion.

— Mais le Glion lui-même ?

— J’avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais que c’était la station par excellence pour ma malheureuse sœur. Mais nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m’avez demandé d’être franc, je veux l’être jusqu’au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un élan spontané, vous avez bien voulu nous céder vos chambres ; mais il est bien évident que notre présence vous gêne.

— Comment pouvez-vous penser ?

— Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n’ai pas à examiner, vous désirez être seul ; notre voisinage vous incommode et vous trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit pas être. Ce n’est pas à vous de partir, c’est à nous de vous céder la place.

— Permettez…

— Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des conditions tout à fait particulières. Si vous n’aviez pas habité cet hôtel, nous n’aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, il serait tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre complaisance. Nous vous gênons ; vous désirez la solitude, que vous ne pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons : rien n’est plus simple, rien n’est plus juste. Voilà pourquoi je vous demandais des renseignements sur les hôtels des environs, pensant que vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l’aventure avec une malade.

— Jamais je n’accepterai ce départ.

— Et moi, jamais je n’accepterai le vôtre.

— Mon intention n’était pas de rester au Glion.

— Elle n’était pas non plus d’en partir aujourd’hui. De cela, je suis bien certain ; j’ai interrogé Horace, qui ne savait rien, et qui assurément eût été prévenu si votre départ avait été arrêté avant notre arrivée.

Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait pas en effet de reconnaître qu’il quittait l’hôtel pour fuir la présence du prince et de Carmelita : c’était là une grossièreté qui n’était pas dans ses habitudes, ou bien c’était avouer sa faiblesse pour Mme de Lucillière, ce qui le blessait dans sa pudeur d’amant malheureux.

— Je vous affirme, dit-il après un moment de silence, que je ne comptais pas prolonger mon séjour ici longtemps encore !

— Longtemps encore, je l’admets ; ce que je n’admets pas, c’est votre départ immédiat.

— Devant partir un jour ou l’autre, il est bien naturel que je vous cède tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous ne pouvez pas rester dans le trou où vous avez passé la nuit.

— Un jour ou l’autre, je vous le répète, je comprends cela ; ce que je ne comprends pas, c’est aujourd’hui. Ainsi, voilà qui est bien entendu : si vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c’est nous qui partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe ; si au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi, tout le temps qui sera nécessaire pour la santé de ma sœur.

Quelques jours !

Cela au surplus ne l’engageait pas à grand’chose ; sortant le matin de bonne heure, rentrant le soir tard, il ne verrait guère le prince et Carmelita. Dormir auprès d’une jeune fille, si belle qu’elle fût, n’avait jamais été dangereux.

Voilà comment, après avoir décidé de partir, il ne partit pas.

IX

Précisément parce qu’il était bien décidé à ne pas faire maintenant long séjour au Glion, le colonel Chamberlain pensa qu’il devait renoncer à son excursion habituelle.

Il n’était pas convenable de fuir le prince Mazzazoli, le jour même de son installation dans un pays qui lui était à peu près inconnu.

Et, dans les termes où ils étaient, la politesse exigeait qu’il se mît à sa disposition.

Il ne sortit donc point ce jour-là.

Ou tout au moins il ne sortit pas seul, pour s’en aller comme à l’ordinaire courir la montagne.

Comme il avait été dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, il dut déjeuner dans la salle à manger commune.

Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place à la table qu’il s’était fait réserver, au lieu de s’asseoir à la grande table.

Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de lire tout en mangeant, comme il en avait l’habitude lorsqu’il était seul, il dut soutenir une conversation suivie.

Il avait une crainte assez poignante, qui était que la comtesse ou Carmelita vinssent à parler de Mme de Lucillière ; mais le nom de la marquise ne fut même pas prononcé, et, comme s’il y avait eu une entente préalable pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla pas de Paris.

La comtesse ne s’occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans lequel elle allait passer une saison.

Elle montra même tant d’empressement à connaître ce pays, que le colonel se trouva pour ainsi dire obligé à se mettre à sa disposition pour la guider après le déjeuner.

— Nous commanderons une voiture, dit le prince, et nous emploierons notre après-midi à visiter les villages environnants.

Cet arrangement n’était pas pour plaire au colonel, mais il ne pouvait guère le repousser.

D’ailleurs il ne se laisserait pas entraîner bien loin, puisqu’il partirait dans quelques jours.

Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une toilette de promenade, le prince prit le colonel par le bras et l’emmena à l’écart.

— Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis votre départ ? demanda-t-il.

— Non.

— Alors vous ignorez l’effet que ce départ a produit ?

C’était là un sujet de conversation qui ne pouvait être que très pénible pour le colonel ; il ne répondit donc pas à cette question.

Mais le prince continua :

— Personne ne s’est mépris sur les causes qui ont provoqué votre brusque détermination.

Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince ; mais celui-ci parut ne pas comprendre ce geste.

— Et tout le monde vous a approuvé, dit-il ; il n’y a qu’une voix dans tout Paris.

Disant cela, le prince Mazzazoli tendait sa main au colonel comme pour joindre sa propre approbation à celle de tout Paris.

La situation était embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces paroles ? Pourquoi et à propos de quoi l’avait-on approuvé ? C’était une question qu’il ne pouvait pas poser au prince cependant.

— Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que Mme de Lucillière elle-même n’a pas caché son sentiment.

Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son cœur se serra, mais la curiosité l’empêcha de s’abandonner à son émotion.

— Quel sentiment ? se demanda-t-il. Qu’a-t-elle pu faire ? qu’a-t-elle pu dire ? Avait-elle donc parlé elle-même de leur rupture ? alors comment l’avait-elle expliquée ?

Si pénible que lui fût ce sujet, il ne lui était plus possible de ne pas l’aborder.

— Quel sentiment ? demanda-t-il.

— Mais celui qu’elle a éprouvé en apprenant votre départ. D’abord, quand on a commencé à croire que vous aviez véritablement quitté Paris, on a été fort étonné ; tout le monde avait pensé qu’il ne s’agissait que d’une excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a compris que c’était au contraire un vrai départ. Pourquoi ce départ ? C’est la question que chacun s’est posée, et, chez tout le monde, la réponse a été la même.

Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en se rapprochant de lui.

— Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise dans votre association avec le marquis de Lucillière, vous vouliez bien établir que vous n’étiez pour rien dans les paris engagés sur Voltigeur.

Le colonel respira : l’esprit et le cœur remplis d’une seule pensée, il n’avait nullement songé à cette explication, et il avait tout rapporté, dans ces paroles à double sens, à Mme de Lucillière.

— Un jour que l’on discutait votre départ mystérieux dans un cercle composé des fidèles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le prince Seratoff, lord Fergusson, Mme de Lucillière affirma très nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. « Le colonel est un homme violent, dit-elle, un caractère emporté ; il eût pu se fâcher en entendant les sots propos qu’on colporte sur les gains extraordinaires de Voltigeur, et avec lui les choses seraient assurément allées à l’extrême. Il a voulu se mettre dans l’impossibilité de se laisser emporter ; je trouve qu’il a agi sagement. » Vous pensez, mon cher ami, si ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne n’a répliqué un mot. Mais, la marquise s’étant éloignée, on s’est expliqué, et tout le monde est tombé d’accord sur la traduction à faire des paroles de Mme de Lucillière. Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari franchement, ouvertement ; mais, d’un autre côté, l’amie ne voulait pas qu’on pût vous soupçonner de vous associer aux procédés du marquis. De là ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond très clair. Qu’en pensez-vous ?

Le colonel ne répondit rien, car ce qu’il pensait, il ne lui convenait pas de le dire.

— Ainsi, mon cher colonel, continua le prince, personne n’a eu un moment de doute sur les causes de votre départ, et tout le monde vous a approuvé. Vous auriez donc pu vous dispenser d’affirmer votre rupture par la mission confiée à notre ami Gaston de Pompéran. Ce n’est pas que je vous blâme, au moins, je comprends très bien que vous n’ayez pas voulu partager devant le public la responsabilité des agissements du marquis, et que par conséquent vous ayez tenu à ce que tout le monde sût bien que vous n’étiez plus son associé dans son écurie de course. Seulement le coup a été rude pour ce pauvre marquis, et, quand Gaston a annoncé tout haut – vous savez comme il dit les choses – qu’il avait reçu un pouvoir de vous pour procéder à la liquidation de votre association avec le marquis, ç’a été un véritable débordement contre ce pauvre marquis, qui m’a vivement peiné. Heureusement il n’est pas homme à baisser la tête ou à perdre son sourire ; il a fait contre fortune bon cœur, et, en somme, je crois que tout finira pour le mieux. En tout cas, pour vous, je le répète, il y a eu approbation générale, et je suis probablement le seul qui ait regretté les instructions données par vous à Gaston ; mais cela tient à ma vive amitié pour le marquis. J’aurais voulu le ménager. Comment ? me direz-vous. Je n’en sais rien, et je comprends très bien que vous ayez cédé à des considérations d’un ordre plus élevé, et pour vous d’une importance capitale.

Ainsi la marquise n’avait pas craint d’expliquer leur rupture en jetant la suspicion sur son mari. « Ce n’est pas avec moi qu’il a rompu, avait-elle dit ; c’est avec M. de Lucillière. »

Ce fut pour le colonel une blessure nouvelle, la plus douloureuse qu’il eût reçue depuis le jour où il avait lu ces horribles lettres.

Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, qu’elle ne reculait pas devant une pareille explication.

À ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le jardin, prêtes pour la promenade, et l’on monta en voiture.

Le prince s’étant placé vis-à-vis sa sœur, le colonel se trouva en face de Carmelita.

Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle Italienne posés sur les siens.

La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures ainsi en face l’un de l’autre.

— Est-ce qu’il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de cette montagne ? demanda Carmelita en rentrant à l’hôtel et en montrant du bout de son ombrelle les pentes boisées du mont Cubli.

— Non, répondit le colonel ; il n’y a que des sentiers pour les piétons.

— Ne me demande pas de t’accompagner, dit le prince ; tu sais que les ascensions sont impossibles pour moi.

— Oh ! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas à vous que je m’adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant ; ce sera au colonel.

X

Un Français auquel une jeune fille propose d’aller courir les champs en tête-à-tête est généralement assez étonné.

Un Américain auquel on adresse la même proposition l’est beaucoup moins : on veut s’amuser avec lui ou bien l’on désire l’étudier au point de vue d’une affaire matrimoniale ; rien n’est plus simple et plus naturel que cette promenade. Il accepte donc ou il refuse, selon sa fantaisie, mais il ne s’étonne pas.

Le colonel Chamberlain était Américain, ou tout au moins, s’il était Français par les sentiments, il était Yankee par les habitudes et l’éducation ; élevé à voir les jeunes filles user et abuser d’une liberté absolue, il ne pouvait pas être surpris de la proposition que lui faisait Carmelita d’aller parcourir les montagnes environnantes avec lui.

Seulement, comme cette proposition ne devait avoir pour lui aucun résultat agréable, bien au contraire, elle le fâchait.

— C’est assez de m’avoir pris ma chambre, se dit-il ; me prendre maintenant mon temps, ce serait trop.

Et, le lendemain matin, à la première heure, il était parti en excursion, de manière à n’être pas exposé à refuser Carmelita, ce qui était presque impossible, ou à l’accompagner, ce qui n’était pas pour lui plaire dans les conditions où il se trouvait présentement.

Que dire à cette jeune fille dans ce long tête-à-tête ?

Parler de choses indifférentes serait impossible. Malgré eux ils seraient entraînés dans leurs souvenirs : Paris, la marquise. Il ne voulait pas de confident, encore moins d’une confidente telle que la belle Italienne.

Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu’assez tard dans la soirée, bien décidé à repartir le lendemain matin.

Il avait cru qu’il pourrait rentrer dans sa chambre sans qu’on l’entendît, mais il s’était trompé.

Il n’y avait pas deux minutes qu’il était dans sa chambre, lorsqu’il entendit frapper deux ou trois petits coups à la porte-cloison ; en même temps une voix, – celle de Carmelita, – l’appela :

— Vous rentrez ?

— À l’instant.

— Vous avez fait bon voyage ?

— Très bon, je vous remercie.

— Est-ce que vous êtes mort de fatigue ?

— Pas du tout.

— Ah ! tant mieux.

Pourquoi tant mieux ? Mais il ne risqua pas cette interrogation.

D’ailleurs Carmelita continua bientôt ses questions à mi-voix :

— Est-ce que la porte est condamnée de votre côté ?

— Elle est fermée à clef.

— Et vous avez la clef ?

— Elle est sur la serrure.

— De sorte que, si vous voulez, vous pouvez ouvrir cette porte ?

— Mais pas du tout ; il y a un verrou de votre côté.

— Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en même temps que je pousse le verrou, la porte s’ouvre.

— Parfaitement.

— Eh bien ! alors, si vous n’êtes pas mort de fatigue, vous plaît-il de tourner la clef ? moi, je pousse le verrou.

Et en même temps il entendit le verrou glisser dans la gâche.

Il était un homme, et non une jeune fille qui doit se défendre contre les entreprises d’un séducteur.

Il serait donc parfaitement ridicule qu’il ne tournât pas sa clef, quand sa voisine n’hésitait pas à pousser son verrou et à ouvrir sa porte.

Il la tourna donc et tira la porte sur lui.

Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue.

— Bonsoir, voisin, dit-elle.

— Bonsoir, voisine.

Et ils restèrent en face l’un de l’autre durant quelques secondes.

Devait-il entrer dans la chambre de Carmelita ?

Il hésita.

Mais elle-même, faisant un pas en avant, le tira de son hésitation.

Alors il recula et elle poussa la porte.

— Ma mère est endormie, dit-elle, comme pour expliquer cette précaution, et son premier sommeil est ordinairement difficile à troubler ; cependant, en parlant ainsi à travers les cloisons, nous aurions pu la réveiller. Voilà pourquoi je vous ai demandé d’ouvrir cette porte.

Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son aise dans cette chambre qu’en plein jour, au milieu d’un salon.

Et assurément il se sentait beaucoup moins libre qu’elle.

Cette visite à pareille heure était au moins étrange, pour ne pas dire plus. Que signifiait-elle ?

— Depuis plus d’une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je croyais déjà qu’il en serait aujourd’hui comme il en avait été hier.

— Hier j’ai été surpris par la nuit à une assez grande distance, et je n’ai pas pu rentrer.

— Et où avez-vous couché ?

— Sur un tas de foin, dans un chalet de la montagne.

— Mais c’est très amusant, cela.

— Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, car les nuits sont fraîches dans la montagne ; mais il y a quelque chose qui vaut encore beaucoup mieux qu’un tas de foin, c’est un bon lit.

— Vous aimez ces courses dans la montagne ?

— J’aime la vie active, la fatigue ; ces courses me délassent de la vie sédentaire que j’ai menée en ces derniers temps.

— Ah ! vous êtes heureux.

Comme il ne répondait pas, elle continua :

— J’entends que vous êtes heureux de faire ce que vous voulez, d’aller où vous voulez, sans avoir à consulter personne. Savez-vous que, depuis que je ne suis plus une toute petite fille, je n’ai pu faire un pas sans la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois que je lui ai demandé d’aller à gauche il m’a permis d’aller à droite.

Disant cela, elle se mit à sourire, mais tristement, avec une mélancolie touchante.

Où voulait-elle en venir ?

Elle était restée debout contre la porte poussée.

Elle s’avança dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s’assit.

— Je vous donne l’exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses jambes un homme qui a marché toute la journée.

Il s’assit alors près d’elle, assez intrigué par la tournure que prenait cet entretien bizarre.

— Quel but pensez-vous que j’aie eu en vous priant d’ouvrir cette porte ? demanda-t-elle.

— Dame !… je n’en sais rien… à moins que ce ne soit pour causer un instant.

— Vous n’y êtes pas du tout : j’ai une prière à vous adresser.

— À moi ?

— Et qui me rendra très heureuse, si vous ne la repoussez point.

— Alors il est entendu d’avance que ce que vous souhaitez sera fait.

— Non, rien à l’avance ; écoutez-moi d’abord, et puis, selon que ce que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me répondrez. Vous souvenez-vous d’un mot que j’ai dit l’autre jour, à notre retour de notre promenade en voiture ?

— À propos de quoi, ce mot ?

— À propos d’une excursion dans la montagne.

— Parfaitement.

— Eh bien ! ce mot m’a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand je dis remontrance, c’est pour ne pas employer une expression plus forte. Cependant cela ne m’a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon oncle m’a dit que j’avais commis une sottise et une inconvenance en manifestant le désir de vous accompagner dans une de vos excursions, plus ce désir a été ardent. Cet aveu va peut-être vous donner une assez mauvaise idée de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je suis franche. Et puis ce désir n’est-il pas justifiable, après tout ? Je suis enfermée dans cet hôtel ; ma mère est empêchée de sortir par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n’ai pas horreur de la marche, j’ai envie de voir ce qu’il y a derrière ces rochers qui se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points d’interrogation. N’est-ce pas tout naturel ? Et voilà pourquoi je veux vous demander de vous accompagner quelquefois. Voilà ma prière. Enfin voilà comment j’ai été amenée à pousser ce verrou.

— Je vous ai dit que d’avance ce que vous souhaitiez serait fait, je ne puis que vous le répéter. Maintenant, quand vous plaît-il que nous entreprenions cette promenade ?

— Oh ! ce n’est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand grief de mon oncle, ç’a été que je venais me jeter à travers vos projets d’une façon importune et gênante. Si demain matin je lui dis que je pars avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n’a pas été très efficace, et il le recommencera en l’accentuant. Le moyen d’échapper à ce nouveau discours, c’est que vous demandiez vous-même à mon oncle de me faire faire cette promenade ; comme cela, il ne pourra plus parler de mon importunité. Le voulez-vous ?

Il était bien difficile, pour ne pas dire impossible, de répondre : Non.

Il fut donc convenu que, le lendemain matin, le colonel adresserait sa demande au prince.

Carmelita, ordinairement impassible comme si elle était insensible à tout, se montra radieuse.

— Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalité. Bonsoir, voisin ; à demain.

Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre.

Mais presque aussitôt rouvrant la porte :

— Comment ! dit-elle, vous n’avez pas tourné la clef ?

— Mais…

— Mais il le faut, de même qu’il faut que je pousse le verrou.

Puis, le regardant avec un sourire :

— Pour mon oncle, dit-elle ; pour nous, il n’y a ni clef ni verrou.

XI

Le lendemain matin, il adressa donc au prince Mazzazoli la demande qui avait été arrêtée entre Carmelita et lui.

— C’est cette grande enfant, s’écria le prince, qui, j’en suis certain, vous a tourmenté pour vous accompagner dans vos excursions ?

— Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, et je suis heureux de me mettre à sa disposition.

— Vous êtes heureux d’aller où bon vous semble, librement, voilà qui est certain, et c’est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre appartement, sans encore vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous prie ; elle n’a pas pris garde à ce qu’elle vous demandait.

— Refusez-vous de me la confier ?

— Je refuse de vous ennuyer.

L’entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite du prince.

Ce fut ce qui arriva.

Le consentement fut accordé, mais à une condition, et le prince la signifia lui-même à sa nièce :

— Pour une fois, bien, dit-il avec une certaine sévérité ; mais qu’il ne soit plus question de promenades de ce genre, j’entends que notre ami le colonel garde sa liberté.

Un quart d’heure après, Carmelita était prête à partir.

Jamais le colonel ne l’avait vue plus belle.

Elle avait revêtu un costume bizarre : une robe courte serrée à la taille par un ceinturon de cuir et modelant sa taille et ses épaules ; aux pieds, des souliers pris dans des guêtres ; sur la tête, un petit chapeau de feutre, sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent ; à la main, une longue canne.

— M’acceptez-vous ainsi ? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grâce, et de passer partout où vous passerez ; le pied est solide et je ne sais pas ce que c’est que le vertige.

Ils partirent sans qu’il pensât à se demander comment, en un quart d’heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui était un vrai chef-d’œuvre longuement médité par l’illustre Faugerolles, et sans qu’il se dît qu’il était assez étrange, alors qu’elle ne devait pas faire d’excursion, qu’elle eût dans ses bagages des objets aussi peu appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres et une canne.

— Et où vous plaît-il que nous allions ? demanda-t-il après avoir marché pendant quelques minutes près d’elle.

— Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous viendrez dans l’Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous visiter à Belmonte, je vous guiderai ; ici guidez-moi vous-même, car je ne connais rien. Tout ce que je désire, c’est aller le plus loin possible, le plus haut que nous pourrons monter.

Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier qui courait sur le flanc de la montagne en côtoyant le ravin et en coupant à travers des pâturages et des bois de sapins.

Personne dans ce sentier, personne dans les bois ; sur les pentes des pâturages, quelques vaches qui paissaient l’herbe verte ou qui venaient boire à des auges creusées dans le tronc d’un pin et qui, en marchant lentement, faisaient sonner leurs clochettes.

Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait trop étroit pour deux, il prenait la tête, se retournant alors de temps en temps pour voir si elle le suivait.

Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d’eau rendait les pierres du sentier glissantes, il n’avait qu’à étendre le bras pour lui prendre la main et l’aider à sauter de caillou en caillou, ce qu’elle faisait d’ailleurs légèrement, sûrement, sans hésitation, en riant lorsqu’elle éclaboussait l’eau du bout de son bâton.

La journée était radieuse, et le soleil, qui s’était déjà élevé dans un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs du matin, qui ne persistaient plus que dans quelques vallons abrités, où elles rampaient le long des rochers et des arbres comme des fumées légères.

Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière de rochers pour y former l’amphithéâtre de Jaman et des monts de Vevey ; derrière eux, le lac brillait comme un immense miroir.

En marchant, ils devisaient du spectacle qu’ils avaient sous les yeux, et Carmelita comparait ces montagnes à celles au milieu desquelles s’était écoulée son enfance.

De là un inépuisable sujet de conversation.

Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans qu’elle se plaignît de la fatigue ou demandât à se reposer.

Mais la matinée s’avançait et l’heure du déjeuner approchait.

Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande froide, et il comptait sur une source qu’il connaissait, pour leur donner de l’eau.

Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première fois ils s’assirent sur l’herbe.

— L’endroit vous déplaît-il ?

— Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement pour déjeuner, mais encore pour causer librement, en toute sûreté. Et précisément j’ai à vous parler. C’est même dans ce but, si vous voulez bien me permettre cet aveu, que je vous ai proposé cette promenade.

XII

Il la regarda avec surprise.

Alors elle se mit à sourire.

— Je vous étonne, dit-elle.

— Je l’avoue.

— Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion dans ces montagnes ?

— J’ai cru ce que vous me disiez.

— Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n’était pas toute la vérité : oui, j’avais grande envie de faire cette excursion pour le plaisir qu’elle pouvait me donner ; mais aussi j’avais grand désir de me ménager un tête-à-tête avec vous, dans lequel je pourrais vous adresser une demande pour moi très importante.

— Je vous écoute.

— Ah ! maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre tête-à-tête soit troublé ; déjeunons donc d’abord, ensuite je vous ferai mes confidences. N’écouterez-vous pas mieux ? Pour moi, je parlerai plus facilement quand j’aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.

Où voulait-elle en venir ? que voulait-elle lui demander ?

La curiosité du colonel était vivement excitée, cependant il ne lui adressa pas de question.

Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table qu’il renfermait.

Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples : pour provisions, du pain, un poulet froid et du sel ; pour ustensiles, deux couteaux, deux verres et deux petites serviettes ; dans une gourde recouverte d’osier, du vin blanc d’Yvorne.

Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher, et ils s’assirent en face l’un de l’autre.

— Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à souhait.

Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet, elle promena lentement les yeux autour d’elle.

Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié.

Tout se trouve réuni, arrangé, disposé, composé pour le plaisir des yeux : les eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts de neiges éternelles, et qui, de quelque côté qu’on se tourne, vous entourent et vous éblouissent ; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie civilisée : les toits des villages qui réfléchissent les rayons du soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court et s’envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine et des vallées ne montent point jusqu’à ces hauteurs, et dans l’air tranquille on n’entend que les clochettes des vaches ou le chant des bergers qui fauchent l’herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds des troupeaux.

— Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le ranz des vaches ! dit Carmelita en souriant.

Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu’il se trouve écrit dans Guillaume Tell.

Puis, quand elle eut fini, se tournant vers le colonel :

— Comment trouvez-vous ma voix ? demanda-t-elle.

— Admirable.

— Ce n’est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse sincère ; vous comprendrez tout à l’heure l’importance de cette sincérité.

— Tout à l’heure ?

— Oui, quand je vous ferai mes confidences ; mais le moment n’est pas encore venu, car ma faim n’est pas assouvie. J’accepte un nouveau morceau de poulet, si vous voulez bien me l’offrir.

Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet d’eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d’un gros pin creusé en forme d’auge.

Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva vide.

Alors, à son tour, elle se leva et, s’éloignant de quelques pas, elle se mit à cueillir dans l’herbe des violettes bleues et jaunes, des anémones printanières, des saxifrages et d’autres fleurs alpines, dont elle forma une petite botte.

Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait refermé son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l’herbe et, s’asseyant, elle commença à les arranger en bouquet.

Évidemment le moment de la confidence était arrivé.

Quelle allait être cette confidence ?

C’était ce qu’il se demandait avec curiosité et même avec une certaine inquiétude. Que pouvait vouloir lui dire cette fille bizarre, ordinairement muette avec des attitudes de sphinx, et aujourd’hui bavarde, légère, et disposée à l’abandon ?

— Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j’ai pour vous une grande estime et que vous m’inspirez une entière confiance.

— Pourquoi ?

— Pourquoi ? Ce serait bien long à expliquer et difficile aussi. Je vous demande donc à affirmer seulement cette estime et cette confiance pour vous faire comprendre comment j’ai été amenée à vous prendre pour confident.

Le colonel eût voulu répondre ; mais, ne trouvant qu’une fadaise, il se contenta d’un signe de main pour dire qu’il écoutait.

— Vous savez, continua-t-elle, comment j’ai été élevée. Mon oncle a conçu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me rendre digne des hautes destinées qu’il ambitionnait pour moi…, et aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n’ai-je pas profité de ses leçons ? C’est une question que je n’ai pas à examiner, et sur laquelle je ne veux pas vous interroger ; car vous ne pourriez me répondre que poliment, et c’est à votre sincérité que je fais appel. Quoi qu’il en soit, le grand mariage désiré ne s’est pas fait, et les rêves de mon oncle ne se sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela explique tout.

— Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans la femme qu’ils épousent.

— Je ne crois rien ; je constate que je ne suis pas mariée, et je l’explique par une raison qui me paraît bonne. Cependant j’avoue volontiers qu’elle n’est pas la seule. Pour que ces grands mariages réussissent, pour qu’une jeune fille qui n’a rien que quelques avantages personnels se marie, il faut, n’est-ce pas, que cette jeune fille travaille elle-même habilement à ce mariage, qu’elle trouve elle-même son mari, et qu’avec plus ou moins d’adresse, de diplomatie, de rouerie, de coquetterie, de persévérance, elle oblige elle-même ce mari à l’épouser. C’est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages qui ont servi d’exemples à mon oncle, et lui ont mis en tête l’idée de me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d’illustres exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. Par malheur pour le succès de son plan, je n’ai pas voulu, dans cette comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu’il me l’avait dessiné. Il était très important, ce rôle, très brillant et assurément intéressant à jouer ; je l’ai transformé en un rôle muet.

Elle s’arrêta et, le regardant :

— Est-ce vrai ? demanda-t-elle.

— Très vrai.

— Mais ce rôle, je n’ai pu l’accepter que par une sorte d’obéissance, sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en l’appropriant à ma nature ; j’obéissais à son ordre, et par cette soumission il me semblait que je m’acquittais de la reconnaissance que je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l’avez déjà fait, que je ne suis précoce en rien : mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts que tardivement, peu à peu, si tant est qu’ils se soient ouverts. Je suis donc restée assez longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout sans voir le résultat auquel j’arriverais, si je réussissais dans son dénoûment : c’est-à-dire à un mariage peut-être riche ou puissant, mais à coup sûr malheureux ; car, à vos yeux, n’est-ce pas, comme aux miens, un mariage sans amour ne peut être que malheureux ?

— Assurément.

— Je comptais sur votre réponse. Quand j’ai compris où je marchais, ou plutôt quand je l’ai senti, car je l’ai senti avant de le comprendre, – disant cela, elle posa la main sur son cœur, – j’ai résolu de ne pas aller plus loin et de m’arrêter. Jamais position n’a été plus délicate que la mienne : je devais beaucoup à mon oncle, et, d’un autre côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre des projets de mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari que j’épouserais. Comment sortir de cette difficulté ? J’y réfléchis longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours moyen d’en sortir lorsqu’on le veut fermement...

Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette étrange confidence et surtout pourquoi elle la lui faisait.

Elle continua :

— Vous savez qu’en ces derniers temps j’ai beaucoup travaillé la musique et que j’ai pris des leçons de chant. « Si je n’avais pas dû être une grande dame, j’aurais été une grande artiste, » me disait chaque jour mon professeur. Eh bien ! grande dame, je ne la serai point ; au contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d’ici, seule, pour l’Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au théâtre.

— Vous ?

— Oui, moi. Voilà pourquoi j’ai voulu vous faire cette confidence. C’est pour vous prier d’être, au moment de mon départ, auprès de mon oncle et de ma mère, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J’ai cru que personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c’est le service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n’est-ce pas ?

— Comédienne !

XIII

Comment ! cette jeune fille qui avait occupé, qui occupait un si haut rang dans la société parisienne, allait entrer au théâtre et se faire chanteuse ?

— Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant.

— Vous me stupéfiez.

— Et pourquoi ? Que voulez-vous que je fasse ? Quelle position ai-je dans le monde ? Je suis d’une noble famille, cela est vrai ; mon oncle est prince, cela est vrai encore. Mais après ? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans fortune : voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle espérance m’est permise ?

— Mais celle qu’a eue le prince, celle qu’il a toujours, et qui me paraît, – laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes paroles, – tout à fait légitime et parfaitement fondée.

— Vous voulez dire celle d’un mariage, d’un grand, d’un beau mariage ?

— Sans doute ; qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage ?

— Vous trouvez ?

— Mais assurément.

Elle ne répondit pas et resta quelques secondes les yeux fixés sur lui. « Si vous pensez ainsi, semblait dire son regard, pourquoi donc n’avez-vous pas été ce mari ? »

Mais cette réplique, elle ne la lui adressa pas directement.

— Quoi qu’il en soit, dit-elle en continuant le développement de son idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s’est pas réalisé jusqu’à présent.

— Pouvez-vous croire qu’il ne se réalisera pas un jour ou l’autre ? est-ce à votre âge qu’il est permis de désespérer ?

— Où est-il ce mari ?

Et le regard interrogateur qui, quelques secondes auparavant, l’avait troublé, se posa de nouveau sur lui.

« Est-ce vous ? » semblait-il demander.

Cette fois elle garda le silence moins longtemps, et reprenant :

— Depuis un an, nous avons vécu dans le même monde, l’un près de l’autre, de la même vie pour ainsi dire. Où l’avez-vous vu ce mari ? Nulle part, n’est-ce pas ? Il ne s’est pas présenté.

— De ce qu’il ne s’est pas présenté jusqu’à présent, s’ensuit-il qu’il ne doive pas se présenter un jour ?

— Assurément, je crois qu’il ne se présentera pas ; mais je vais plus loin et j’affirme qu’il ne devait pas se présenter. C’était à moi de l’aller chercher. Ce que je n’ai pas fait, alors que je ne me rendais pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins maintenant, que je sais ce qu’elle est et que je raisonne. Je vous l’ai dit et je vous le répète, je veux mon indépendance ; je veux celle de la vie ; je veux aussi, je veux surtout celle du cœur. Si je me marie jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu’il a un grand nom ou une grande position, mais parce qu’il m’aime et que je l’aime. Cela, je l’espère, ne vous paraît pas trop romanesque ; je vous assure que je ne suis pas romanesque.

— Mais je n’ai jamais pensé qu’on devait s’excuser d’être romanesque ; trop peu de gens, hélas ! mettent le sentiment dans leur existence.

— C’est précisément cela que je veux : mettre le sentiment au-dessus des intérêts, et non les intérêts au-dessus du sentiment. Voilà pourquoi je tiens à être libre. Je sais que l’on me reprochera mon coup de tête. Comédienne ! quelle bassesse ! Appartenir à l’une des premières familles de l’Italie et se faire chanteuse, quelle folie ! Et cependant j’ai une excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie en ce monde, j’aime mieux la jouer au théâtre que dans la vie. Le rôle qu’on veut m’imposer et que je devrais accepter pour réussir me pèse et m’humilie, de sorte que je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai jamais ; tandis que celui que je veux prendre n’a rien qui m’effraye.

— Cependant…

— Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il y a une chose qui m’effraye et beaucoup, c’est de quitter mon oncle et ma mère.

Elle parut très émue et s’arrêta un moment.

— C’est cette considération qui pendant longtemps m’a arrêtée, dit-elle en reprenant. J’ai hésité, j’ai été d’une résolution à une autre, décidée un jour à partir, le lendemain à rester près d’eux et à laisser les choses aller sans m’en mêler ; car je sens, croyez-le bien, le chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation sera terrible ; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu’elle sera l’anéantissement de projets auxquels depuis sept années il a tout sacrifié : son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, on ne saura jamais ce qu’ont été les soins de mon oncle ; songez que ce qu’il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, de l’apprendre pour me l’enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet enseignement donné à une fille telle que moi ! Certes, bien des fois ses leçons m’ont été pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu’elles n’ont pas pu l’être moins pour lui que pour moi.

De nouveau elle fit une pause pour se remettre.

— Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah ! cela est affreux. Qu’il sache au moins que je ne me sépare pas de lui, le cœur léger, par un coup de tête, sans ressentir les angoisses de cette séparation et sans compatir à son chagrin. Mais il le faut, et c’est justement la grandeur de ses sacrifices qui m’impose ma résolution et me rend son exécution obligatoire dans un temps rapproché, très rapproché. Sur ce point il faut que vous sachiez encore la vérité, et quelque confusion que j’éprouve à la confesser, vous devez la connaître.

Si elle éprouvait une véritable confusion à parler, il ressentait, lui, un réel embarras à l’entendre. Que dire ? comment l’arrêter ? que lui répondre ?

— Vous ne devez pas ignorer, dit-elle en continuant, que mon oncle, après avoir possédé une grande fortune, a été ruiné par un terrible concours de circonstances désastreuses dans lesquelles il a été victime de sa droiture et de sa bonté. Il avait voulu être homme d’affaires, et il n’avait aucune des qualités exigées pour ce métier. Il s’est donc ruiné, entièrement ruiné, perdant non seulement sa fortune acquise, mais encore sa fortune patrimoniale et celle de sa sœur ; c’est-à-dire que ma mère a été entraînée dans sa chute. Tout a été perdu, tout… sauf l’honneur, pour lui comme pour nous. C’est même pour réparer cette perte à notre égard qu’il a poursuivi si ardemment l’exécution de son projet de mariage ; il semblait que, nous ayant pris notre fortune, il voulût nous en donner une autre plus grande. À ses yeux, il y avait là pour lui un devoir à remplir, et il l’a rempli courageusement jusqu’au bout, non seulement en me donnant ses soins, mais encore en fournissant à nos besoins, à ceux de ma mère comme aux miens. Si je vous disais ce qu’il a fait, vous seriez émerveillé, car ce sont des miracles. On ne vit pas dans le monde où nous avons vécu, et comme nous avons vécu, sans dépenser des sommes considérables, et il arrive un moment où les ressources s’épuisent, alors surtout que ces ressources sont précaires. Vous ne savez pas cela, vous qui possédez une immense fortune.

— Je n’ai pas toujours été riche.

— Nous, nous l’avons été, mais nous ne le sommes plus, et mon oncle, en ces derniers temps, n’a pu nous maintenir dans notre position que par de véritables prodiges. Ces prodiges, j’en suis certaine, il trouverait moyen de les répéter, tant que je ne serais pas mariée. Car c’est en nous maintenant dans le monde où nous avons vécu depuis notre arrivée à Paris, que je pourrais seulement rencontrer le mari qu’il attend. Mais il épuiserait ce qui lui reste de forces dans cette tâche, et c’est ce que je ne veux pas. Voilà pourquoi je suis décidée à me séparer de lui. C’est, vous le voyez, autant par respect envers moi-même, que par tendresse pour mon oncle. Convaincue que son projet ne peut réussir, par cette raison toute-puissante qu’il m’est impossible d’y mettre la main, je suis déterminée à sortir, coûte que coûte, de la position dans laquelle nous nous trouvons. Jusqu’à ce jour, ce qui m’avait arrêtée, ç’avait été la pensée du chagrin que j’allais causer à mon oncle, de son désespoir, de sa colère. Mais la bonne fortune a permis que nous vous rencontrions ici, et maintenant je puis poursuivre l’exécution de ma détermination. Sans doute son chagrin sera grand, mais au moins vous lui expliquerez les raisons qui me forcent à l’abandonner, et il comprendra que je ne suis pas une ingrate. Voilà le service que je réclame de vous, et voilà pourquoi j’ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui devait me permettre de m’expliquer librement et de bien vous dire tout ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu’à ma mère. Je ne veux pas qu’ils m’accusent injustement et je remets ma cause entre vos mains : voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de façon qu’ils ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur douleur ?

Que répliquer ?

Comment refuser ?

Il était d’autant plus embarrassé pour trouver des raisons à lui opposer, qu’au fond du cœur il approuvait cette résolution.

Ce n’était point un coup de tête, comme tout d’abord il l’avait cru aux premiers mots ; au contraire, c’était un acte réfléchi et raisonné.

Sans doute c’était chose grave, que cette entrée au théâtre, pour une jeune fille telle que Carmelita.

Mais cela ne valait-il pas mieux après tout que la chasse au mariage ?

Dans cette résolution, il y avait un côté noble et viril qui le touchait : elle était d’une femme de cœur.

Il lui tendit la main :

— J’aurais bien des choses à vous opposer, dit-il ; mais les raisons par lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même, j’en suis sûr. Je suis à vous.

Elle lui prit la main et la serra dans une longue étreinte, en le regardant.

Puis tout à coup, s’arrachant à l’émotion qui l’oppressait :

— Vous plaît-il que nous nous remettions en route ? dit-elle. En avant ! et ne pensons plus qu’au plaisir de la promenade.

Et, se levant, elle attendit qu’il fût prêt à la suivre.

XIV

Eh quoi ! c’était là Carmelita !

Quelle différence entre la réalité et ce qu’il savait ou plutôt ce qu’il croyait savoir d’elle !

Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable : « Belle tête, mais point de cervelle ! »

Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien c’était la jalousie et l’envie qui les inspiraient.

Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce cœur.

Qu’il se fût trompé sur ce caractère, il n’y avait à cela rien de bien étonnant : il avait eu si peu d’occasions de la juger.

Mais qu’il eût cru les sots propos du monde quant à cette intelligence, voilà qui était véritablement par trop maladroit ; car il l’avait vue d’assez près, il s’était rencontré avec elle assez souvent, pour ne pas se laisser ainsi aveugler ou abuser.

Qui lui avait dit qu’elle était sotte ? Mme de Lucillière, et il avait eu la naïveté de la croire.

Sotte, la jeune fille qui venait d’expliquer si clairement sa situation, et de déduire avec tant de logique les raisons qui commandaient sa résolution.

C’était son silence obstiné, son recueillement, son apparente indifférence pour tout, qui avaient accrédité cette opinion. En la voyant toujours grave, regardant comme si elle ne voyait pas, écoutant comme si elle n’entendait pas, on avait conclu à la sottise, et, comme il n’y avait pas la plus légère critique à adresser à sa beauté, qui défiait la malveillance, on avait exploité cette accusation de sottise : « Belle tête, mais point de cervelle. » Cela est vite trouvé et complaisamment répété.

Maintenant il savait ce que cachait ce silence qui l’avait surpris lui-même plus d’une fois : elle ne parlait point pour ne pas s’avancer, pour ne pas s’engager.

Que de fois aussi lui avait-on dit et répété : « Défiez-vous de la belle Italienne et de son oncle, ne vous laissez pas prendre par eux. »

L’avertissement était parfaitement juste, appliqué au prince Mazzazoli.

Mais pour Carmelita l’était-il également ?

C’était une question qui ne devait pas être examinée à la légère et tranchée d’un mot.

Sans doute, à s’en tenir à ce qu’elle venait de dire, il était évident qu’elle n’avait jamais voulu se prêter au rôle que son oncle lui avait imposé, et qu’elle n’avait jamais eu l’intention de le prendre pour mari, lui pas plus que tout autre.

Mais ces paroles étaient-elles l’expression de la vérité ?

Au contraire, n’étaient-elles point le développement habile de ce rôle ?

En disant qu’elle avait honte de se livrer à la chasse au mari, n’avait-elle pas pour but de le rassurer, de l’endormir, et de le prendre alors plus facilement ?

Ce début au théâtre n’était-il point une ruse ?

Enfin tout ce qu’elle venait de lui expliquer n’était-il point la mise en œuvre du plan du prince, et au lieu de parler pour elle sincèrement, n’avait-elle pas répété tout simplement une fable qui lui avait été apprise par son oncle ?

Ces doutes se présentèrent à son esprit, mais sans le toucher, et il s’en voulut presque d’avoir pu les admettre un moment.

Il n’était point de ceux qui voient la vie en laid et qui ne croient qu’au mal.

Et bien certainement, si on ne lui avait pas répété tant de fois que le prince voulait lui faire épouser sa nièce, l’idée de cette machination ne fût pas née spontanément en lui.

Mais, malgré ces suggestions étrangères, il ne s’arrêta pas longtemps à cette idée.

Carmelita était sincère. Non, ces yeux limpides ne pouvaient pas l’avoir trompé ; non, cette belle bouche n’avait pas pu mentir.

Si grande que fût maintenant sa défiance contre les femmes, si profond que fût son mépris pour elles, il y avait un degré de fausseté et de tromperie devant lequel il fallait s’arrêter, sous peine d’être dupe de sa propre incrédulité.

D’ailleurs il fallait être logique.

Ou bien Carmelita était la belle bête qu’on disait, et alors on devait reconnaître qu’elle était pleinement incapable de jouer une scène telle que celle dont il venait d’être spectateur.

Ou bien elle n’était pas sotte, et alors on devait reconnaître qu’en lui reprochant cette sottise, on la jugeait mal.

Dans ce cas, quelle confiance avoir dans les avertissements de ceux qui avaient parlé d’elle sans l’avoir étudiée ?

Si l’on s’était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi s’être trompé de même sur son caractère ?

Pour lui, qui venait d’éprouver combien cette intelligence était différente de ce qu’il avait cru tout d’abord et de ce qu’on lui avait dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l’autre.

En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu’ils avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas adressé d’autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.

Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son bras.

Ce mouvement s’était fait si vite et d’une façon si brusque, si imprévue, qu’elle s’arrêta et le regarda avec stupéfaction.

— Le chemin devient difficile, dit-il, vous pourriez glisser.

Elle regarda alors le sentier.

Mais elle ne vit pas qu’il présentât la moindre difficulté : en tout semblable à ceux qu’ils avaient parcourus depuis leur sortie de Glion.

— Appuyez-vous sur moi, dit-il.

Elle fit ce qu’il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi.

Bien entendu, il ne lui donna pas d’explications, car il était assez difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance contre elle, tandis que maintenant il était rassuré.

Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.

Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.

Désormais il pouvait, pendant le temps qu’elle passerait au Glion, vivre librement près d’elle.

Il n’avait plus besoin d’abréger son séjour en Suisse.

Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade, c’est-à-dire jusqu’au soir, Carmelita fut frappée du changement qui s’était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses paroles.

Jamais elle ne l’avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon sens.

Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains sujets et sans réticences.

Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête, mais il restait les yeux levés sur elle.

En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.

Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes qu’ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s’étaient rapprochés de l’hôtel ; mais sans souci de l’heure du dîner, ils étaient restés assis dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle du soleil couchant.

Jusque-là il y avait un mot qui s’était présenté plusieurs fois sur ses lèvres et qu’il avait toujours retenu, mais qu’il se décida alors à risquer.

Comme l’ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le sentier qu’ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s’appuyant sur son bras.

— Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution ? demanda-t-il.

— Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule de mon départ n’est point fixée ; car vous pensez bien que je n’ai pas d’engagement signé qui me réclame, et puis la saison n’est pas bonne pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m’en coûte cruellement de me dire : Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon oncle.

À ce mot, elle s’arrêta, la voix troublée par l’émotion.

Et il la sentit frémissante contre lui.

Mais bientôt elle reprit :

— Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ ; en tous cas, il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai ma mère rétablie, – car j’espère qu’ici elle va se rétablir promptement, – quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, et, bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C’était pour moi, pour mon mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris ; quand ils n’auront plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j’aurai la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat encore d’assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela s’arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-même.

— Mais je n’en sais rien.

— Alors je ne sais moi-même qu’une chose, c’est que mon départ précédera le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt.

— Et d’ici là ?

— Quoi ! d’ici là ?

— Je veux dire : ne continuerons-nous pas ces promenades commencées aujourd’hui ?

— Oh ! avec bonheur ; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne vont-elles pas vous ennuyer ? Je vous ai demandé déjà un assez grand service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la solitude : est-ce vrai ?

— Cela dépend.

— De quoi ?

— Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des heures où j’aime mieux être avec moi-même qu’avec certaines personnes, et il y en a d’autres où j’aime mieux être avec certaines personnes que seul avec moi-même.

— Alors nous sommes dans une de ces heures ?

— Vous êtes de celles qui…

— Comment ! s’écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous ?

Ils arrivaient à l’hôtel.

— Vous plaît-il que demain nous fassions l’ascension de la dent de Naye ? dit-il.

— Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui… et que nous sommes dans une de ces heures où…

— Alors à demain.

— C’est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle.

Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade, il poussa les hauts cris et s’indigna contre sa nièce.

— Mais cette enfant est l’indiscrétion même ; je vous en prie, mon cher ami, ne cédez pas à ses caprices.

Puis tout à coup s’interrompant :

— Quand quittez-vous le Glion ?

— Mais je ne sais trop.

— Alors je refuse mon consentement à cette promenade ; je ne veux pas que ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à abréger votre séjour, ce qu’elle ferait assurément.

La discussion continua ; mais, comme la première fois, le prince finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses instances.

La promenade du lendemain eut lieu.

Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième, une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne tantôt avant le déjeuner, tantôt après.

Il n’y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s’était établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s’ils parlaient de ces promenades, c’était au retour et non au départ.

Jamais le prince ne proposa de les accompagner ; les ascensions, ainsi qu’il l’avait dit, étaient impossibles pour lui.

Quant à la comtesse Belmonte, il était tout naturel qu’il ne fût pas question d’elle ; qu’eût-elle pu faire dans son état de santé ? Quelques pas à peine. Encore ces quelques pas ne les faisait-elle pas. Toute la journée, elle restait assise à sa fenêtre qu’elle ne quittait que deux fois par semaine pour aller en chemin de fer à Saint-Maurice, où un moine italien lui disait la messe pour elle ; messe étrange dans laquelle le prêtre consacrait une poudre que la comtesse rapportait au Glion, et dont elle frottait légèrement les ustensiles de table, dont le colonel devait se servir à son dîner. Pour cela elle descendait toujours la première dans la salle à manger, et après avoir pris à la dérobée une pincée de son philtre dans la petite boîte où elle le tenait soigneusement enfermé, elle en saupoudrait le verre, ainsi que la cuiller, la fourchette et le couteau du colonel ; puis ensuite, se cachant plus ou moins adroitement, elle faisait un signe de croix sur chacun de ces objets.

Plus d’une fois, malgré ses précautions, les garçons avaient surpris ce manège, auquel ils ne comprenaient absolument rien.

Quelques-uns des hôtes du Rigi l’avaient aussi surpris, mais sans le comprendre davantage.

— Voulait-elle empoisonner le colonel ?

— Quelle sottise !

— Bien au contraire.

— Alors que voulait-elle ?

Cette question, il faut le dire, n’avait été que faiblement étudiée, car la famille Ratinelle avait été obligée de quitter le Rigi Vaudois, la somme consacrée à « son déplacement » comme elle disait, étant épuisée, et il ne s’était trouvé personne capable de remplacer Mlle Hermance, si habile dans l’observation, si ingénieuse dans l’interprétation.

Ce départ avait été d’autant plus regrettable, au point de vue de la curiosité publique, qu’il avait eu lieu précisément à un moment où les remarques qu’on pouvait faire sur l’attitude du colonel Chamberlain et sur celle de Carmelita, devenaient de plus en plus intéressantes, de plus en plus instructives.

Évidemment le colonel n’était plus avec la belle Italienne ce qu’il avait été tout d’abord à l’arrivée de celle-ci.

Ainsi, lorsqu’ils rentraient le soir à l’hôtel, revenant de leur excursion, ils ne se suivaient point, marchant l’un derrière l’autre, dans l’étroit sentier ; elle s’appuyait sur le bras du colonel, et, la tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu’il lui disait. Elle-même parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres.

Comme si ce n’était pas assez de ces conversations qui se continuaient ainsi avec cette intimité, après plusieurs heures de promenade passées en tête-à-tête, ils les reprenaient encore la nuit ou tout au moins le soir. Ceux qui habitaient au-dessus de l’appartement du colonel entendaient souvent pendant la soirée un bruit de paroles dans sa chambre, et il n’y avait pas à se tromper sur les voix qui prononçaient ces paroles : l’une de ces voix était celle du colonel ; l’autre était une voix de femme, et cette femme ne pouvait être que Carmelita.

— Elle va donc dans la chambre du colonel ?

— Alors !

— Que voulez-vous de plus ?

Cependant ceux qui raisonnaient ainsi se trompaient.

Les apparences les abusaient, au moins jusqu’à un certain point.

Assurément ils avaient raison de dire que le colonel n’était plus, avec la belle Italienne, ce qu’il avait été lors de l’arrivée de celle-ci au Glion.

Le mouvement de dépit et de colère qu’il avait tout d’abord ressenti contre le prince et même contre elle, s’était bien vite calmé, pour passer insensiblement à un tout autre sentiment.

Il avait plaisir à l’emmener avec lui dans ses promenades, elle était une distraction ; elle l’empêchait de retourner par l’esprit à Paris et de penser à celle qui l’avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui revenait et s’imposait à lui, il n’en était plus obsédé pendant toute la journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l’arracher de son cœur ; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander son appui, et le souvenir s’envolait.

Et c’était à elle qu’il pensait maintenant plus souvent, non pas que de parti pris il allât la chercher, mais l’impression immédiate la lui imposait. À vivre du matin au soir ensemble, une sorte d’accoutumance matérielle s’était établie, et, lorsqu’il s’éloignait d’elle un moment, il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux ; de même qu’il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu’il les avait reçues.

Combien différente était-elle de ce qu’il l’avait jugée tout d’abord !

C’était là le mot qu’il se répétait sans cesse, et qui à son insu, sans qu’il en eût bien conscience, le ramenait à elle.

Mais de ces sentiments de plaisir et de joie qu’il éprouvait maintenant à se trouver avec elle, à ceux que les hôtes du Rigi Vaudois supposaient, il y avait une immense distance à franchir, et il ne soupçonnait même pas qu’elle pût l’être jamais.

Aimer Carmelita, l’aimer d’amour : jamais cette idée n’avait effleuré son esprit. Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus ; une admirable créature, une belle statue, voilà tout.

Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain départ, mais pourtant sans partir : ce séjour au Glion faisait tant de bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle n’avait pas besoin de se presser.

Un matin, qu’ils s’étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été surpris de la transparence et de la pureté de l’air, qui étaient si grandes qu’on apercevait des montagnes situées à une distance de dix ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres seulement.

Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d’eux, les salua et, en entrant en conversation avec eux, leur dit que cette rareté de l’air annonçait un orage prochain.

— Et pour quel moment cet orage ? demanda Carmelita.

— Oh ! cela, je ne peux pas le dire ; mais sûrement aussitôt que le vent se sera établi au sud-ouest.

— Est-ce que vous voulez que nous retournions à l’hôtel ? demanda le colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son grand pas lent, mais régulier.

— Pourquoi retourner ?

— Mais de crainte de l’orage.

— J’avoue que j’ai peur de l’orage, mais d’un autre côté j’ai envie de voir un orage dans ces montagnes ; de sorte que, quand même je serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois que je continuerais notre promenade.

— Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de rien ; nous verrons bien.

— C’est cela, nous verrons bien.

XV

Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine arrivée d’un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier, qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours capricieux sur le flanc de la montagne.

À vrai dire, rien, pour des personnes qui n’étaient pas du pays, n’annonçait que cet orage fût prochain.

— Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.

— Et pourquoi ?

— Pour rien, pour s’amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique.

— Cependant il me semble que nous ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Je ne parle pas seulement de cette transparence de l’air qui nous permet de voir à des distances considérables, ce qui, dans tous les pays du monde, est un signe à peu près certain que le temps va changer et se mettre à la pluie ; je parle encore d’une gêne dans la respiration qui n’est pas habituelle à cette altitude. J’ai assez pratiqué ces montagnes en ces derniers temps pour avoir remarqué qu’à mesure qu’on s’élève au-dessus du lac et de la plaine, on respire plus facilement, en même temps que le corps devient plus léger et l’esprit plus vif. Aujourd’hui c’est le contraire qui se produit, on étouffe ; moi, au moins.

— Moi aussi.

— Mes pieds sont lourds.

— Les miens aussi.

— Alors vous voyez bien qu’il doit y avoir de l’orage dans l’air.

— Peut-être. Mais je n’ai pas besoin de l’orage pour m’expliquer l’espèce de malaise que j’éprouve ; j’ai de bonnes raisons, de trop bonnes raisons pour respirer difficilement aujourd’hui.

— Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.

— Souffrante, je ne le suis point vraiment ; je suis oppressée, voilà tout.

Il s’arrêta pour la regarder, et il vit qu’en effet elle paraissait sous le poids d’une émotion assez vive ou tout au moins d’un trouble.

— Vous avez envie de me questionner ? dit-elle.

— Il est vrai.

— Pourquoi ne le faites-vous pas franchement ? Je n’ai rien à vous cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression : ce n’est point une souffrance physique, c’est un tourment moral. N’êtes-vous pas mon confident ? Hier j’ai reçu une lettre de mon maître de chant, dans laquelle il me dit qu’il m’a trouvé un engagement en Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n’ai donc plus que quelques jours à passer ici.

— Ah !

— Peu de jours, très peu de jours, et j’avoue qu’au moment de prendre cette grave détermination, je suis émue, très émue.

Elle s’arrêta un moment.

Puis bientôt continuant :

— Il m’en coûte, il m’en coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d’abandonner mon oncle, et, je dois le dire aussi, pour être sincère, il m’en coûte de renoncer à cette vie tranquille, heureuse, que je menais ici, pour me jeter dans l’inconnu.

— Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille ?

— Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma résolution ? Elle est aujourd’hui ce qu’elle était au moment où je vous l’ai fait connaître ; seulement, prête à la mettre à exécution, je la trouve plus cruelle, plus pénible qu’alors que j’avais quelques jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu’à une époque que je ne déterminais pas. Maintenant cette époque est fixée ; ce ne sont plus quelques jours que j’ai devant moi, c’est seulement quelques heures.

— Quelques heures ?

— Demain j’aurai quitté le Glion ; après-demain je serai en Italie.

— Vous partez demain !

— Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble… au moins dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.

Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la plaine et sur le lac qui derrière eux s’étendaient à leurs pieds.

Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui brillaient d’un éclat extraordinaire.

— Voilà la maison où j’ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle en montrant le toit de l’hôtel qu’on apercevait tout au loin, confusément, au milieu de la verdure.

Puis, se retournant de nouveau et regardant du côté de la montagne :

— Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main, et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes.

Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée importune :

— Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd’hui, dit-elle, pour la dernière fois ?

— Je vous conduisais à cette fontaine.

— C’est cela, allons-y, et vienne l’orage pour que la journée soit complète.

Ils continuèrent de gravir le sentier qu’ils suivaient, marchant lentement tous deux, silencieux et recueillis.

Carmelita paraissait sous le poids d’une vive et pénible émotion.

Lui-même, comme il l’avait dit, se sentait l’esprit moins libre, le corps moins dispos que de coutume.

Sans doute c’était l’influence de l’orage qui pesait sur eux.

Et cette influence s’ajoutant, chez Carmelita, à son angoisse morale, devait produire les changements qui se montraient en elle.

Jamais il ne lui avait vu les yeux si brillants, si pleins de rayons lumineux.

Jamais elle n’avait montré tant de langueur dans ses mouvements.

Elle respirait lentement, péniblement, et, marchant derrière elle, il voyait ses épaules se soulever et s’abaisser comme si la montée la mettait à bout de souffle.

Quand elle se retournait vers lui, elle le regardait plus longuement, plus profondément qu’elle ne l’avait jamais fait.

Que voulait-elle ?

Que cherchait-elle ?

À un certain moment, pensant qu’elle était fatiguée, il la pria de s’appuyer sur lui et lui tendit la main.

Mais elle n’avança pas la sienne.

— Non, dit-elle, je ne suis pas fatiguée, allons toujours.

Si elle n’était pas fatiguée, elle était au moins haletante.

L’orage, c’était l’orage.

À mesure que la matinée s’écoulait, le temps devenait de plus en plus lourd.

Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobiles, sans un bruissement ; pas d’autre bruit que celui de l’eau des sources qui s’écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage ; au loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches.

Cependant, rien, si ce n’est cette pesanteur de l’air, n’annonçait qu’un orage fût prochain ; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire.

Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel qu’elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au théâtre.

Ils s’assirent sur les pierres où ils s’étaient assis le jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour aller chercher l’eau qu’ils mêlaient à leur vin.

Mais leur entretien fut moins libre, moins facile ; il semblait que Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu’elle eût peur d’aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s’enfermant dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel.

Cependant, lorsqu’elle se taisait ainsi, elle ne détournait point les yeux : au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, avec ce sourire si étrange des lèvres et des yeux, si attrayant, si séduisant, si inquiétant.

— Vous vous souviendrez de ma prière, n’est-ce pas ? dit-elle, et toutes mes explications vous les répéterez après mon départ ?

— Je les répéterai.

— Qu’ils ne doutent pas de ma tendresse, c’est là surtout ce que je veux.

— Soyez certaine qu’ils n’en douteront point.

— J’ai foi en vous ; c’est en vos mains que je remets leur consolation, s’il est vrai qu’ils puissent être consolés.

Elle garda de nouveau le silence ; puis bientôt, continuant le même sujet :

— J’ai encore une demande à vous adresser, dit-elle : me permettez-vous de vous écrire et voulez-vous me promettre de m’écrire vous-même ? C’est par vous, par vous seul que je puis savoir comment ils ont supporté le chagrin que je leur cause.

— Je vous écrirai.

— Aussitôt arrivée, je vous donnerai mon adresse par une dépêche et vous me répondrez sans retard, n’est-ce pas ?

— Sans retard, je vous le promets.

— Maintenant que tout est convenu, ne parlons plus de cela, et soyons tout au plaisir de notre promenade. Pourquoi l’orage ne vient-il pas ?

— S’il arrivait, nous serions assez embarrassés. Où nous abriter ? il n’y a ici ni maisons, ni chalets, ni huttes.

— Alors montons ; du côté de Jaman, nous trouverons des huttes.

— Oui, mais aurons-nous le temps d’arriver à Jaman ?

— Essayons.

De nouveau, ils se mirent en route.

Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques nuages se montraient çà et là dans le ciel, et, de temps en temps, soufflait un vent chaud qui arrivait du sud.

Puis, cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence.

En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur ; l’air qu’ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se séchaient ; les aiguilles tombées sur la terre, qu’elles feutraient d’un épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber.

Alors il s’approcha d’elle, et, lui prenant le bras, il le mit sous le sien.

Elle s’appuya sur lui, et ils marchèrent d’un même pas, sans que leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux.

Lorsqu’ils sortirent de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud.

Et presque aussitôt une rafale s’abattit sur la montagne avec un bruit sourd ; tout ce qui était immobile et mort s’anima et entra en mouvement ; les feuilles arrachées des branches passèrent dans l’air, emportées par le vent.

Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre.

Et dans la montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l’endroit où ils se trouvaient éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des mugissements de vache et à des cris de berger.

Regardant autour d’eux, ils aperçurent, sur les pentes des pâturages inclinées de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient.

— Enfin voici l’orage, dit Carmelita.

— Et trop tôt pour nous, je le crains bien : aurons-nous le temps de gagner la hutte ?

— Pressons le pas.

— Appuyez-vous sur mon bras.

— Ne craignez rien, je vous suivrai ; marchez aussi vite que vous voudrez.

Il allongea le pas et elle l’allongea également.

Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez mal tracé, il y avait des difficultés ; souvent ils étaient obligés de s’éloigner l’un de l’autre pour éviter des quartiers de roche qui barraient le chemin, d’autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s’arrêtaient forcément durant quelques secondes.

— Voulez-vous que j’abandonne votre bras ? dit Carmelita ; je crois que nous marcherons plus vite séparément.

— Si vous voulez.

— Vous prenez trop souci de moi.

Elle dégagea son bras et se mit à marcher près de lui.

— Je réglerai mon pas sur le vôtre.

Il était évident qu’ils ne voulaient pas être surpris par l’orage, dans ce sentier au milieu des prés où il n’y avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte ; ils devaient se hâter.

Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et caché le soleil, quelques instants auparavant si radieux.

Maintenant c’était des sommets neigeux que venait la lumière, une lumière blafarde ; du ciel, au contraire, tombait l’obscurité que des éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes. Lorsque subitement un de ces éclairs éclatait sur les pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique.

D’autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant cercle autour de lui, tandis qu’il allait de l’une à l’autre pour les flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la protection imaginaire qu’elles trouvaient auprès de leur maître.

Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant : ce n’étaient pas quelques coups roulant l’un après l’autre, c’étaient des éclats répétés, qui semblaient se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme s’ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre en vagues sonores.

Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d’eux.

Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement ; mais, à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les épaules.

— Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et peut-être trop bien servie.

— Vous avez peur ?

— Dame… oui.

— Nous approchons de la hutte.

— Combien de temps encore ?

— Cinq minutes en marchant vite.

Un éclat de tonnerre lui coupa la parole ; en même temps, une nappe de feu les enveloppa et les éblouit.

Instinctivement Carmelita s’était rapprochée du colonel.

Elle lui lendit la main.

— Voulez-vous me conduire ? dit-elle, je n’y vois plus.

Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête.

Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant.

Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre sur eux d’une minute à l’autre.

Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de Carmelita serrer la sienne ; puis, après cette pression, il sentait ses frémissements.

Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite ; mais il y avait des moments où ils devaient s’arrêter, ne sachant où mettre le pied, n’ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.

Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques, se crispaient dans sa main.

Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant.

Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou : c’était la pluie qui arrivait.

— Heureusement voici la hutte, dit-il.

Et, de son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu’un éclair presque aussitôt vint illuminer.

Encore une centaine de mètres et ils trouvaient un abri.

Lui serrant, la main, il l’entraîna rapidement.

La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y eut une sorte d’accalmie.

Ils en profitèrent pour presser le pas sans parler.

Cette butte était une sorte de construction en pierres sèches, recouverte d’un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n’était point un chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne ; c’était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de fenêtre ; une seule ouverture, qui n’était fermée par aucune clôture.

Ils n’eurent donc pas l’embarras de chercher comment entrer en arrivant devant cette grange, l’ouverture donnait sur le sentier ; ils se jetèrent à l’abri.

Il était temps : la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le toit de la grange ; mais ils n’avaient plus rien à craindre de l’eau, ils pouvaient respirer.

Il est vrai que ce n’était pas de la pluie que Carmelita avait peur, c’était du feu, c’est-à-dire du tonnerre ; et l’orage précisément venait de se déchaîner en plein sur eux.

Jusque-là ils n’avaient eu affaire qu’à l’avant-garde des nuages, maintenant c’était le centre de la tempête qui les enveloppait.

Se heurtant contre la montagne, qui s’opposait à leur libre passage, les nuages s’étaient divisés ; tandis que les uns s’envolaient par-dessus les sommets, les autres s’étaient abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l’orage ; tantôt les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d’eux et semblaient soulever les planches qui les abritaient.

Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes, aveuglantes, comme s’ils avaient été en plein dans les flammes du ciel.

Tout d’abord Carmelita avait voulu rester à l’entrée de la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs embrasant les montagnes ; mais bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller s’asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.

Pour le colonel, il s’était appuyé contre le mur, et il regardait les éclairs, ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive l’éblouissait.

Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l’appeler.

Il s’approcha d’elle.

— Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l’heure et que la voix de leur maître rassurait ; il me semble que si vous me parliez, j’aurais moins peur, car, je l’avoue, j’ai très peur.

Il s’assit près d’elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.

Mais une détonation formidable lui coupa la parole : la grange, secouée du haut en bas, semblait prête à s’écrouler ; des lueurs fulgurantes couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de s’allumer.

Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre lui.

Il se pencha vers elle.

Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres s’unirent dans un baiser.

À son tour, il la prit dans ses bras.

XVI

Huit jours s’étaient écoulés depuis l’orage qui avait ravagé les bords du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût au Glion ce qu’il était devenu.

Le soir même de cet orage, il était rentré à l’hôtel avec Mlle Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant les chaussures, l’avait vu sortir.

Contrairement à son habitude, le colonel n’avait pas pris le chemin de la montagne ; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui descend à Montreux.

Cela était si extraordinaire que le garçon l’avait remarqué.

Jamais on n’avait vu « l’Américain » aller au village, si ce n’est le jour où il avait fait un voyage à Genève.

Mais, à cette heure matinale, il était trop tôt pour prendre le chemin de fer ou le bateau à vapeur.

Alors où était-il ?

Mais le garçon ne s’était pas arrêté à cette question.

« L’Américain » avait bien le droit d’aller et de venir comme bon lui semblait, et dans ce fait d’une promenade à Montreux, il n’y avait pas de quoi provoquer bien vivement la curiosité.

C’était seulement en ne voyant pas le colonel revenir au Glion, que ce garçon avait parlé du départ matinal dont il avait été le témoin.

Car cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux commentaires.

— Comment ! le colonel Chamberlain avait quitté l’hôtel, et son valet de chambre lui-même n’avait pas été averti de ce départ ?

Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s’était manifestée l’inquiétude des intéressés.

Le prince Mazzazoli, Carmelita, la comtesse Belmonte avaient, à tour de rôle, interrogé Horace en le pressant de questions.

— Où était le colonel ?

— Avait-il parlé d’un prochain départ ?

— Quand et comment était-il parti ?

— Quand devait-il revenir ?

À toutes ces questions, Horace était resté sans réponses, stupéfait lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir.

Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion.

— Cependant il était parti.

— Pour où aller ?

C’était là que s’était placé le récit du garçon d’hôtel, qui avait raconté que le colonel, au lieu de se diriger vers la montagne comme de coutume, avait pris le chemin de Montreux.

Il n’était donc pas parti pour une simple promenade ?

Et cependant il n’avait pas emporté de bagages.

Alors il allait revenir d’un instant à l’autre.

C’était ce que Carmelita s’était dit, bien qu’elle ne pût guère s’expliquer ce brusque départ, alors qu’elle avait de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu’il allait rester près d’elle.

Elle avait attendu.

Il n’était pas revenu.

Ni le soir ni le lendemain.

L’inquiétude alors avait été croissant à mesure que l’attente s’était prolongée, mais en prenant, bien entendu, un caractère différent chez chacun.

Ce que Carmelita avait éprouvé, ç’avait été une stupéfaction morne ; évidemment elle ne comprenait rien à ce départ.

Comment ! il était parti ?

Comment ! il ne revenait pas ?

C’étaient là les deux phrases qu’elle se répétait toute la journée, assise à sa fenêtre, les yeux fixés sur la route par laquelle dès lors il devait remonter.

Mais il ne paraissait pas dans cette route : des étrangers, des curieux, des promeneurs, des voitures, se montraient de temps en temps, et de loin lui faisaient prendre sa lorgnette, mais lui, jamais.

Parti ! parti sans un mot d’explication, alors qu’il n’avait qu’à frapper à la cloison : était-ce possible ?

Cependant cela était ; non seulement il n’avait pas frappé à cette cloison, non seulement il n’avait rien dit, mais encore il n’écrivait pas.

C’était donc une séparation.

C’était une fuite !

Mais Horace, comment restait-il à l’hôtel ?

Si le colonel Chamberlain avait voulu fuir, ainsi que cela paraissait résulter de l’examen des faits, comment n’avait-il pas emmené son valet de chambre ? comment n’avait-il pas depuis son départ appelé Horace près de lui ?

Il y avait là quelque chose de mystérieux, d’inexplicable qu’elle ne comprenait pas, et qu’elle tournait et retournait dans son esprit troublé sans arriver à une solution satisfaisante.

Vingt fois elle avait fait appeler Horace pour l’interroger.

— Pas de lettre de votre maître ?

— Non, mademoiselle.

— Pas de dépêche ?

— Non.

— Et que comptez-vous faire ?

— Attendre.

— Toujours ?

— Que voulez-vous que je fasse ? où voulez-vous que j’aille ? Je suis un soldat qu’on a oublié à son poste ; je dois y rester jusqu’au jour où l’on viendra me relever.

Le prince Mazzazoli n’avait pas permis qu’on restât ainsi dans une attente indéterminée. Impatient, nerveux, affairé comme à l’ordinaire et même beaucoup plus qu’à l’ordinaire, il avait exigé qu’on fît des recherches.

— Qui pouvait savoir si le colonel n’avait pas éprouvé un accident ? Dans sa promenade du matin, il pouvait très bien être tombé au fond d’un précipice. Cela était même beaucoup plus probable qu’un départ invraisemblable, à quelque point de vue qu’on se plaçât pour l’expliquer. Il fallait chercher ; lui-même, bien que peu propre à courir la montagne, allait s’occuper de cette recherche.

Au lieu de courir la montagne, Horace l’avait tout simplement descendue, et, à la gare du chemin de fer, où il avait été faire une enquête, il avait appris que son maître s’était fait délivrer un billet pour Genève.

Il était donc tout à fait inutile de chercher le colonel au fond des précipices des dents de Naye ou de Jaman, alors qu’il était à Genève ou tout au moins qu’il avait passé par cette ville.

Alors le prince s’était rendu lui-même à Genève ; mais ce voyage ne lui avait appris rien de précis, et malgré son habileté, malgré sa finesse, il n’avait recueilli que des renseignements contradictoires. Sur le signalement qu’il avait donné du colonel, on lui avait dit qu’une personne répondant à ce signalement avait pris, à l’heure qu’il indiquait, un billet pour Paris ; mais, en même temps, une autre personne, ressemblant jusqu’à un certain point à la première, avait pris un billet pour Saint-Jean-de-Maurienne.

Laquelle de ces deux personnes était le colonel ?

L’une allait à Paris.

L’autre allait certainement en Italie.

Était-il vraisemblable que le colonel, qui, au Glion, se trouvait à une courte distance de l’Italie par le Simplon, fût revenu en arrière pour aller passer par le mont Cenis ?

Il était donc parti pour Paris.

Cela paraissait probable, mais cependant sans nulle certitude.

Qu’irait-il faire à Paris ?

Tandis qu’il avait de bonnes raisons, ou tout au moins il devait avoir des raisons sérieuses pour aller en Italie, et notamment à Belmonte, pour faire une enquête sur Carmelita et sa famille.

Le prince était revenu au Glion sans avoir pu se fixer à un point déterminé.

Il était possible que le colonel fût à Paris, comme il était possible aussi qu’il fût en Italie, comme il était possible encore qu’il fût en Amérique.

La seule chose certaine était qu’il n’y avait pas à le chercher dans les précipices des dents de Naye ou de Jaman.

Et, comme sa nièce, le prince s’était demandé ce qui avait déterminé ce brusque départ.

Mais il avait trop l’expérience des choses de ce monde pour rester court devant cette question.

Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita.

Cette conclusion était évidente, il aurait fallu être aveugle pour ne pas la voir.

Mais, comme sa nièce encore, lorsqu’il était arrivé à cette certitude, il était resté indécis devant un point obscur.

Si le colonel avait voulu fuir, comme tout l’indiquait, pourquoi n’avait-il pas emmené Horace avec lui ?

Une seule hypothèse raisonnable s’était alors présentée à l’esprit du prince.

En laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté.

Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s’il disait ne rien savoir, il n’était pas sincère.

En réalité, il savait parfaitement où son maître était, ce qui expliquait qu’il eût déployé si peu de zèle à le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour sans doute il lui écrivait.

De sa retraite, le colonel suivait donc l’effet produit par sa fuite.

C’était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les raisonnements jusqu’au bout.

Arrivé à cette conclusion, il ne s’arrêta donc pas en chemin, et il se dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquaient sûrement une résolution indécise aussi bien qu’une conscience troublée.

S’il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui.

De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d’observer ce qui s’y passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel pouvait revenir.

Ce retour dépendait donc des lettres d’Horace.

En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût obligé de revenir, qu’il le voulût ou ne le voulût pas.

Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient :

Acheter Horace.

Ou bien le tromper.

Le prince, quoiqu’il n’eût qu’un parfait mépris pour la conscience humaine, n’osa pas proposer d’argent à Horace pour le mettre dans ses intérêts ; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de refuser l’argent et d’avertir son maître.

Il aima mieux recourir à l’habileté, ce qui d’ailleurs était plus économique.

Le lendemain, Carmelita garda le lit et l’on annonça qu’elle était malade ; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d’aller à Montreux.

Horace ne se serait jamais permis d’interroger le médecin ; mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une partie de la conversation qui s’engagea entre le prince et le médecin dans le vestibule.

— Eh bien ! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade ? Elle me paraît sérieusement prise.

— Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.

— La tête surtout, c’est de la tête qu’elle souffre ; la nuit a été des plus mauvaises.

— Je n’ai rien remarqué de particulier de ce côté ; pas de fièvre ; et cependant une grande agitation.

Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt il entendit le prince qui disait :

— Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale ?

La réponse n’arriva pas jusqu’à lui, au moins telle qu’elle fut formulée par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître.

On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet.

Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait se communiquer au colonel.

Il n’y avait qu’à attendre en entretenant cette émotion.

Cette grave maladie, survenant tout à coup et coïncidant avec le départ du colonel, provoqua naturellement de nombreux commentaires chez ceux qui, continuant la tradition de Mlle de Ratinelle, s’occupaient de l’Américain et de l’Italienne.

Affable et poli avec tous, les grands aussi bien que les petits, le prince se faisait un devoir de répondre longuement à ceux qui voulaient bien lui demander des nouvelles de la santé de sa nièce : il les donnait, ces nouvelles, longues, abondantes et circonstanciées.

— Ce n’était pas heureusement la fièvre cérébrale, mais cette fièvre pouvait se déclarer d’un moment à l’autre, au moins le médecin le craignait.

Alors, saluant tristement, il s’éloignait pour ne pas laisser voir les larmes qui lui montaient aux yeux. Ceux qui l’observaient crurent remarquer que sa longue taille se voûtait, courbée sans doute sous le poids du chagrin.

Et la pauvre mère, on la voyait descendre tous les jours à la gare, pour s’en aller à Saint-Maurice entendre la messe.

Il y avait des incrédules, qui venaient dire tout haut, qu’elle ferait mieux de rester auprès de sa fille pour la soigner.

Mais, d’un autre côté, il y avait aussi de bonnes âmes, qui étaient vivement touchées par ce zèle pieux.

— Quelle foi avoir dans la médecine ? Dieu seul est tout-puissant, et c’est à lui que nous devons demander le soulagement de nos maux, en implorant l’intervention de la très sainte Vierge et de tous les saints du Paradis.

C’était ce que faisait la comtesse Belmonte, et cela s’expliquait tout naturellement : n’était-elle pas Italienne ?

Partant de là, on comprenait même qu’il se mêlât un peu de superstition à sa foi, et qu’elle fît dire certaines prières sur des objets appartenant à sa fille, ainsi que le rapportait une personne qui, par hasard, avait assisté à l’une de ces messes.

Sans doute c’était là une pratique religieuse exagérée ; mais, à la foi la plus ardente, se mêlent aussi chez les Italiens certaines pratiques qui après tout sont respectables : on ne saurait trop croire, on ne peut trop prier.

L’objet sur lequel la comtesse Belmonte faisait ainsi dire des prières par le moine italien, qui naguère consacrait les poudres avec lesquelles elle frottait les ustensiles de table qui servaient au colonel, était un mouchoir blanc.

Mais, chose étrange, qui eût certainement bien surpris la personne qui avait vu ce mouchoir, si elle avait pu le déplier, c’est qu’au lieu d’être marqué d’un C et d’un B, qui étaient les initiales de Carmelita, il portait, brodées à l’un de ses coins, deux petites lettres qui n’avaient aucun rapport avec le nom de la pauvre malade, un É et un C.

É C, à qui ces deux lettres pouvaient-elles s’appliquer ?

En cherchant avec un peu de sagacité, on fût peut-être arrivé à découvrir qu’elles étaient les initiales du colonel Édouard Chamberlain ; mais on ne s’amusa pas à faire cette recherche, par cette bonne raison qu’on ne vit jamais les marques de ce mouchoir.

Mais, si la curiosité publique ne fit aucune découverte intéressante à propos de ce mouchoir, d’un autre côté elle fut plus heureuse, et quelques mots d’une conversation entre le prince Mazzazoli et sa nièce, qu’on surprit un jour, apportèrent un élément nouveau aux conversations des hôtes du Rigi.

En effet on avait l’habitude, lorsqu’on passait devant la porte de la chambre occupée par la malade, de ralentir le pas et de marcher légèrement.

Les uns prenaient cette précaution par commisération, pour ne pas troubler le repos de celle qui souffrait.

Les autres, moins charitables et moins tendres, trouvaient qu’en ne faisant pas de bruit soi-même, on avait quelque chance d’entendre ce qui se disait derrière cette porte fermée.

Comment allait la malade ?

On pouvait ainsi s’en rendre compte en écoutant : pas de bruit dans sa chambre, elle éprouvait un peu de calme ; du bruit, des paroles, elle avait la fièvre.

Un jour qu’un des curieux aux fines oreilles passait devant cette porte, il entendit une conversation à haute voix qui semblait indiquer une altercation ou tout au moins une discussion.

L’une de ces voix était celle du prince Mazzazoli, l’autre celle de Carmelita.

— … Una sciocca, disait le prince ; una sciocca.

Celui qui écoutait comprenant l’italien, savait ce que sciocca signifiait.

Pourquoi le prince disait-il à sa nièce qu’elle était « une oie ? » car c’était bien à la belle Italienne que ces paroles s’appliquaient ; s’il y avait pu exister des doutes à ce sujet, Carmelita, par sa réponse, prit soin de les dissiper.

— Pourquoi me dites-vous que je suis une oie ? répliqua-t-elle ; j’ai fait ce que vous m’avez commandé de faire.

— Maladroitement.

— J’ai dit ce que vous m’avez commandé de dire.

— Bêtement, j’en suis certain, comme une oie, comme une vraie oie !

— Si vous croyez que je suis une oie, pourquoi m’imposez-vous un rôle que je suis incapable de remplir ?

— Oui, sciocca, sciocca, sciocca.

Et cinq ou six fois il répéta ce mot, qui, dans sa bouche, prenait un accent étrange, tout à fait caractéristique.

Un domestique, qui ouvrit la porte d’une chambre voisine, obligea le curieux à continuer son chemin et à ne pas écouter la fin de cet entretien.

Mais ce qu’il avait ainsi surpris au vol était plus que suffisant pour lui donner à réfléchir.

— Comment le prince Mazzazoli pouvait-il traiter avec cette dureté une pauvre jeune fille gravement malade ?

— Pourquoi était-elle une oie ?

— Que lui avait-il commandé de faire ?

— Que lui avait-il commandé de dire ?

Il y avait là toute une série de questions intéressantes à examiner, et qu’on examina en effet en se jetant dans des conjectures et des explications plus ou moins vraisemblables.

Cependant le temps s’écoulait, et la maladie de Carmelita prenait un caractère de plus en plus inquiétant.

Le prince paraissait accablé, et toutes les fois qu’il parlait de sa nièce à Horace, c’était avec des tremblements dans la voix et des larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements passeraient dans les lettres du nègre.

— Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et je vous plains sincèrement d’être ainsi sans nouvelles de votre maître, que vous aimez tant.

Il y avait déjà dix jours qu’Horace « était sans nouvelles de son maître, qu’il aimait tant », lorsqu’un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l’adresse était écrite de la main du colonel.

Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres : une pour lui, dans laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris ; une pour le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin pour Mlle Carmelita Belmonte.

XVII

Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel pouvait être leur contenu.

Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans sa main.

À la façon dont il frappa à la porte, le prince comprit qu’il y avait quelque chose de grave.

Son moyen avait réussi. Le colonel Chamberlain arrivait, c’était lui.

— Entrez ! dit-il.

Mais ce ne fut pas le colonel qui ouvrit la porte.

Heureusement pour le prince, la déception qu’il éprouva ne fut pas de longue durée.

— Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans laquelle étaient incluses trois lettres que voici : une pour M. le prince, une pour Mme la comtesse, une pour Mlle Carmelita.

— Donnez, dit le prince en avançant vivement la main.

Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître l’angoisse qui lui serrait les entrailles :

— Quelles nouvelles du colonel ? dit-il d’une voix qu’il tâcha d’affermir.

— Bonnes ; mon colonel me dit de l’aller rejoindre à Paris, et, comme il ne me parle pas de sa santé, je pense qu’elle est bonne.

— Je le pense aussi et je m’en réjouis ; au reste le colonel aura peut-être été plus explicite dans la lettre qu’il m’adresse, et c’est ce que je vais voir.

Et, prenant les lettres qu’Horace lui tendait, il congédia celui-ci d’un mouvement de main plein d’amabilité.

Enfin !

Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu’il verrait là plus clairement ce qu’il voulait apprendre.

Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle du monde.

Carmelita ne lui appartenait-elle pas ? Que serait-elle sans lui ? Une déclassée, une pauvre fille qui n’aurait jamais pu se marier.

Tandis que, par son secours tout-puissant, elle allait sans doute trouver le mari qu’elle avait si longtemps vainement attendu.

Sans lui eût-elle jamais amené toute seule le colonel Chamberlain à écrire ces lettres ?

Sans lui le colonel ne serait-il pas toujours l’amant de la marquise de Lucillière ?

S’ils touchaient au succès, qui l’avait préparé, forcé ce succès ?

Il déplia la lettre écrite à sa nièce.

N’était-il pas juste que, le premier, il recueillît le fruit de ses efforts ?

Il lut :

 

« Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et, le lendemain du jour que nous avons passé dans la montagne, quand on vous a dit que j’avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser de moi.

« En tous cas, quelles qu’aient été les accusations que vous avez pu porter contre moi et contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque vous ignoriez à quel mobile j’obéissais en partant.

« Aujourd’hui, l’heure est venue de vous donner les explications de cette conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme d’honneur qui croit devoir se justifier.

« Pourquoi suis-je parti sans vous avertir ?

« Tout d’abord c’est à cette question que je veux répondre, car c’est la première, n’est-ce pas, que vous vous êtes posée ?

« En effet, n’était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu’avais-je à faire ? À frapper deux coups à notre porte de communication, qui se serait ouverte devant moi et qui m’eût donné toute facilité pour m’expliquer.

« Je ne l’ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant d’aller plus loin.

« La facilité matérielle de m’expliquer, je la trouvais par ce moyen ; mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c’était cette liberté morale que je voulais, que j’ai cherchée, que j’ai trouvée dans ce brusque départ.

« Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je ne pensais nullement à ce départ ; bien au contraire, je n’avais qu’une idée, qu’un but : rester près de vous.

« Je ne sais ce qu’a été cette nuit pour vous après les sensations et les émotions de notre journée.

« Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves ; car c’était ma vie que j’allais décider, c’était en même temps la vôtre.

« Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n’avoir pas frappé à la porte de communication ?

« Ma réponse sera franche.

« Parce que j’aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et, au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre cœur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé entraîner, j’aurais vu par vos yeux, j’aurais senti par votre cœur, je n’aurais pas raisonné.

« J’ai voulu m’assurer cette liberté d’examen et de décision.

« Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à l’avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point.

« Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute ma liberté de conscience.

« En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je ne m’imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus ; mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j’ai été amené à faire l’examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que dans le passé.

« En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise et une absolue sincérité ; je dois donc, quant à cette position morale, entrer dans des détails qui, jusqu’à un certain point, seront des aveux.

« Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils sont difficiles ; mais je m’imputerais à crime de ne pas les faire.

« En ces derniers temps j’ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible douleur qui m’a laissé anéanti, et j’ai cru que mon cœur était mort pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait jamais.

« Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d’intimité qui a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n’est sorti de mes lèvres ; jamais un regard passionné, jamais un geste n’est venu troubler la confiance que vous aviez en moi.

« Vous aimai-je ?

« Je ne me posais pas cette question, et l’idée que je pouvais encore aimer ne se présentait même pas à mon esprit.

« La surprise qui nous a mis dans les bras l’un de l’autre a été l’éclair qui a déchiré la nuit qui m’enveloppait.

 

Arrivé à ce passage de la lettre qu’il lisait, le prince s’arrêta un moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié ; mais il ne s’attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa lecture au point où il l’avait interrompue.

 

« Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d’orage, les effets qu’ils produisent ; ils éblouissent, et, lorsqu’ils s’éteignent, l’obscurité qu’ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend plus sombre et plus noire.

« Il en est dans les choses morales comme dans les choses matérielles.

« L’éclair qui m’avait ébloui s’était éteint, je restai aveugle.

« Sans doute il m’était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n’avais qu’à venir près de vous : du choc de nos regards naîtraient de nouveaux éclairs.

« Mais l’effet ne serait-il pas toujours le même, et l’aveuglement ne succéderait-il pas encore à l’éblouissement ?

« Ce n’était point ainsi que je devais tenter l’examen que je voulais ; ce n’était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme. C’était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que je devais m’interroger franchement, et franchement me répondre.

« Voilà pourquoi je suis parti.

« Ce que je voulais savoir, ce n’était point si j’étais capable d’être heureux près de vous.

« Cela je le savais, je le sentais, et m’éloignant le matin de l’hôtel où vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines, des frissonnements de bonheur.

« Mais étais-je capable de vous rendre heureuse ? Pouvais-je vous aimer comme vous devez être aimée ? Cela, je ne le savais pas d’une manière certaine et je voulais le chercher.

« Cet examen, je l’ai fait en toute franchise, en toute conscience.

« Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s’est point écoulé une heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd’hui je viens vous dire que j’écris au prince, votre oncle, et à madame la comtesse, votre mère, pour leur demander votre main.

« Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita ?

« Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.

 

Le prince s’arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire silencieusement.

Quelqu’un qui l’eût observé se fût assurément demandé s’il devenait fou : sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis de larmes.

Tout à coup il s’arrêta et haussant les épaules :

— Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix.

Et il recommença à rire, mais tout haut cette fois, en prononçant des paroles saccadées et inintelligibles ; quelques mots seulement avaient un sens :

— Huit jours… lutté… réparation obligée… enfin !

Puis, son accès de joie s’étant un peu calmé, il reprit et acheva sa lecture :

 

« Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu’il n’a voulu prendre qu’en connaissance de cause. »

 

Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n’étaient que le développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d’un œil distrait.

Que lui importait ? Ce n’était pas d’épanchements de ce genre qu’il avait souci, ce n’était pas l’expression d’une tendresse plus ou moins vive qu’il cherchait, mais un fait positif.

Ce fait, il l’a trouvé : la demande en mariage.

Enfin il s’était décidé.

Mais combien longue, combien difficile à prendre avait été cette décision !

Il n’était pas nécessaire d’être un profond psychologue pour comprendre comment les choses s’étaient passées, quelles avaient été ses hésitations, et enfin comment s’était formée sa résolution.

Il y avait de la franchise dans cette lettre bizarre, mais il y avait aussi des réticences, des précautions oratoires, des sous-entendus qui en disaient long à qui se donnait la peine de chercher et de lire entre les lignes.

Il ne disait pas tout, il s’en fallait de beaucoup, et ce qu’il cachait était bien significatif.

Ainsi il était bien probable que ce n’était pas seulement pour retrouver sa liberté morale qu’il était parti, de même que ce n’était pas seulement non plus pour faire librement son examen de conscience, comme il le disait.

Il était parti pour fuir Carmelita, pour échapper à un mariage qui l’effrayait.

Il avait obéi au mouvement instinctif de la peur, et il s’était sauvé.

Voilà pourquoi il avait caché son départ, pourquoi il n’avait pas frappé à la porte de communication, pourquoi il n’avait pas écrit.

S’il avait voulu simplement faire son examen de conscience dans la solitude et à l’abri de l’influence de Carmelita, qui l’empêchait d’écrire un mot et de prétexter un voyage de quelques jours ?

Mais, parti sans esprit de retour, pour fuir, pour se sauver, il ne pouvait pas écrire : de là son long silence, si mal expliqué.

Cependant, comme c’était un honnête homme que le colonel Chamberlain, il était revenu sur ce mouvement instinctif, il avait réfléchi, et le remords avait pesé sur sa conscience.

C’était alors sans doute que la maladie de Carmelita, annoncée par Horace, avait produit un effet décisif.

Car, persistant dans sa première idée, le prince croyait fermement qu’Horace avait tenu son maître au courant de ce qui se passait au Glion, jour par jour.

Sachant Carmelita sérieusement malade, connaissant mieux que personne la cause de cette maladie, le colonel avait été entraîné, et la pitié avait achevé ce que la conscience avait commencé.

Décidément, avec les honnêtes gens, il fallait toujours tenir compte de la conscience et la prendre pour auxiliaire. Que serait-il arrivé si le colonel ne s’était point trouvé moralement engagé envers Carmelita, et par suite exposé aux reproches et aux suggestions de sa conscience ?

La réponse à cette question n’était pas douteuse.

Assurément il ne se serait jamais décidé à ce mariage.

Le plan qui consistait à obliger cette conscience à entrer en jeu était donc habile.

Et le succès venait de prouver combien cette combinaison, en apparence hasardée et dangereuse, était sûre pratiquement.

Il ne faut pas désespérer de l’humanité, que diable ! et c’est pour ne pas vouloir croire qu’il y a du bon en elle que tant de gens habiles d’ailleurs échouent dans leurs calculs.

Et, sur cette réflexion philosophique, le prince passa à la lettre qui lui était adressée : en gros, il savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait.

Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée. Elle l’était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que possible.

 

« Mon cher prince,

« Je n’ai pu vivre dans l’intimité de votre charmante nièce, sans me prendre pour elle d’un sentiment de tendresse qui peu à peu est devenu de l’amour.

« J’ai l’honneur de vous demander sa main et je vous prie d’être mon interprète auprès de Mme la comtesse Belmonte, à laquelle d’ailleurs j’écris directement, pour appuyer ma demande.

« Je ne veux aujourd’hui présenter que la question de sentiment ; quant à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d’être réunis.

« Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.

ÉDOUARD CHAMBERLAIN. »

 

Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita, autant il fut mécontent de celle-là.

Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d’un ton bien dégagé avec le dernier représentant des Mazzazoli.

N’eût-il pas pu se mettre en peine d’une lettre plus respectueuse, et garder le sentiment de la distance qui sépare la naissance de la fortune ?

Riches, ils l’avaient été, les Mazzazoli ainsi que les Belmonte, et M. Chamberlain, fils d’un misérable ouvrier parisien, n’avait jamais été né.

Enfin ce serait une nuance à bien établir lorsque le mariage serait conclu ; pour le moment, il y avait mieux à faire qu’à se perdre dans les détails de ce genre.

Il prit la lettre adressée à la comtesse et l’ouvrit.

Elle était à peu près la répétition de celle qu’il venait de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.

Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.

— Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.

— Ah ! s’écria la comtesse.

Carmelita ne dit rien ; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.

— Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince.

Et il remit ces lettres, l’une à sa sœur, l’autre à sa nièce.

— Ne me faites pas mourir d’impatience, s’écria la comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.

— Lisez, dit-il.

Carmelita n’avait point attendu ce conseil ; prenant la lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire d’observation à propos du cachet brisé.

Mais la comtesse tremblait tellement qu’elle ne pouvait lire ; alors, le prince, s’approchant d’elle, lui reprit la lettre et la lui lut à mi-voix.

— Ah ! le bon garçon, s’écria la comtesse. Ah ! bon père Giorgio !

Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.

À qui s’adressait son remercîment ? Au colonel ou au père Giorgio ?

Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus longue que celle de sa mère.

Le prince, qui l’observait, n’avait pas vu son visage pâlir ou rougir.

Mais, lorsqu’elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant :

— Eh bien ! dit-elle, suis-je une oie ?

Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un geste d’humble adoration :

— Un ange ! dit-il.

Et respectueusement il lui baisa la main.

À son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, comme l’avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion.

Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.

L’élan de fierté qu’elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne tint pas contre cette humilité ; elle prit sa mère dans ses bras et l’embrassa tendrement, de même elle embrassa aussi son oncle.

Alors tous trois, en même temps, se mirent à rire silencieusement, irrésistiblement, comme le prince avait ri en lisant la demande du colonel ; puis, la joie les envahissant, ils laissèrent échapper des éclats de rire mêlés à des mots entrecoupés.

— Quand retournons-nous à Paris ? demanda Carmelita, retrouvant la première sa raison.

— Rien ne presse ; ne montrons pas une hâte maladroite.

— Vous croyez-vous éternel ? s’écria la comtesse.

Sans répondre à sa sœur, le prince se tourna vers sa nièce, et avec des formes révérencieuses qu’il déployait pour la première fois, car habituellement il la traitait plus que durement :

— Je crois, dit-il en paraissant lui soumettre son idée, qu’il est bon que je réponde en quelques lignes au colonel que sa demande nous agrée, et que nous le prions de venir nous la répéter de vive voix. Il est bon qu’il revienne, humble et repentant, dans cet hôtel. Ce n’est pas seulement une satisfaction d’amour-propre ; mais cela peut être utile à votre autorité future, ma chère nièce, et à votre puissance.

— Je m’en remets à vous, mon oncle.

— Pour aujourd’hui ?

— Comme pour toujours.

— Vous êtes un ange, ma nièce !

XVIII

Si les lettres du colonel avaient amené un changement tout à fait caractéristique dans les rapports du prince et de Carmelita, elles en avaient produit un autre, non moins sensible et non moins curieux, dans le langage de la comtesse Belmonte.

Jusqu’à ce moment, la comtesse avait eu une façon de s’exprimer particulière et bizarre.

Pour elle, tout était au passé, rien n’était au présent. Elle ne disait jamais : Je fais cela, mais toujours : J’ai fait. Aujourd’hui était supprimé, autrefois existait seul.

Mais ce qui rendait ce langage plus étrange encore, c’est qu’elle ne parlait jamais d’elle qu’à la troisième personne : « Alors la comtesse Belmonte répondit ; alors la comtesse Belmonte, qui était jeune, se mit à rire joyeusement. »

À l’entendre, sans la connaître, on pouvait croire qu’elle parlait d’une comtesse Belmonte, qui avait été son amie ou sa parente, laquelle comtesse Belmonte était morte depuis plusieurs années.

Cela était d’autant plus sensible que les histoires qu’elle racontait sur cette comtesse Belmonte étaient nombreuses, et qu’elle avait retenu, avec une mémoire merveilleuse, les moindres faits qui se rattachaient à la vie de cette fameuse comtesse, de même que ses paroles les plus insignifiantes.

Volontiers on lui eût demandé quand elle avait eu la douleur de perdre cette amie si chère et si intéressante.

Et de fait n’était-elle pas morte réellement le jour où, ruinée, elle avait disparu du monde, pour aller s’ensevelir elle-même dans son château délabré ?

De la comtesse Belmonte, des princes Mazzazoli, il restait une ombre ; mais la comtesse elle-même était bien morte. Voilà pourquoi elle ne parlait des beaux jours de sa vie qu’au passé.

Mais les lettres du colonel et le prochain mariage de sa fille la ressuscitèrent.

Sa période de sommeil hivernal, si l’on peut s’exprimer ainsi, était finie ; du passé, elle entrait brusquement dans l’avenir, et les deux se soudaient solidement en supprimant le présent.

Elle avait été.

Elle serait.

Dans sa vie, la période de misère était supprimée et n’avait jamais existé.

La comtesse Belmonte, qui avait eu des histoires si curieuses, redevenait la comtesse Belmonte et reprenait son rang dans le monde.

— La première chose à faire, dit-elle en interrompant les explications que le prince donnait à Carmelita, sera d’acheter le château de Montelupo.

Ils relevèrent la tête, tous deux interdits, car la comtesse parlait comme quelqu’un qui se réveille d’un lourd et long sommeil.

— Je dis, continua-t-elle, qu’il faudra tout d’abord acheter, coûte que coûte, le château de Montelupo ; on pourrait nous l’enlever. J’ai rêvé que Girolamo della Quercia voulait nous devancer. On rasera la tour qui domine Belmonte, et Belmonte dominera à son tour Montelupo. C’est la première chose à faire. Je pense, Carmelita, que tu auras cette fierté pour le berceau de ta famille ?

— La première chose à faire, répliqua le prince en haussant les épaules, c’est le mariage.

— Il est fait.

— Pas encore, et, avant de savoir si l’on rasera la tour de Montelupo, il faut s’occuper de ce mariage et du régime qui sera adopté. J’exigerai le régime de la communauté, le seul qui soit juste et digne.

— C’est bien, répliqua la comtesse, parfaitement indifférente à cette question de régime ; j’achèterai Montelupo avec les revenus de ma pension. Je n’aurais pas cru que ma fille me refuserait la satisfaction d’un désir si légitime ; mais, puisqu’elle se laisse guider par vous, rien ne doit m’étonner, je dois m’attendre à tout.

— Avant de disposer de votre pension, attendez que vous l’ayez.

— Prétendez-vous m’en refuser une ?

— Je prétends tout d’abord faire face aux engagements que j’ai pris.

— Payer vos dettes alors.

— Ces dettes sont les vôtres.

— Pas les miennes.

— C’est en vue de ce mariage qu’elles ont été contractées, c’est ce mariage qui doit les payer.

À ce mot, la comtesse se tourna vers sa fille :

— Prends garde à toi ! s’écria-t-elle.

— Mais, ma mère…

— Je dis que si tu as la faiblesse de te laisser conduire par ton oncle, tu seras perdue comme je l’ai été moi-même.

— Ce que vous dites là est une monstruosité ! s’écria le prince.

— Ce sera une vérité.

— Je me suis sacrifié pour préparer ce mariage ; j’ai donné mon temps, ma peine.

— Au profit de qui ? Au vôtre. C’est pour vous que vous voulez marier Carmelita, ce n’est pas pour moi, et la preuve, c’est que vous refusez d’acheter Montelupo. Pourquoi ? Parce que Montelupo me plaît. Qu’importe de prendre une petite somme sur la fortune de cet Américain du diable pour satisfaire cette envie !

— Il importe au contraire de le ménager habilement pendant les premiers temps ; plus tard, nous verrons.

— Plus tard ! Je n’ai pas comme vous la folle prétention de vivre éternellement ; ce que vous appelez plus tard d’ailleurs, je sais ce que c’est : le jour, n’est-ce pas ? où vous aurez satisfait tous vos caprices et vous vous serez refait une fortune avec celle de mon gendre. Mais je ne le souffrirai pas, sachez-le. Ce sera mon gendre à moi !

Cet entretien, qui avait commencé par des larmes de joie, se termina par des larmes de colère.

C’était pour elle que la comtesse Belmonte mariait sa fille.

C’était pour lui que le prince Mazzazoli mariait sa nièce.

Et partant de ce point de vue, chacun avait ses prétentions qu’il voulait faire triompher.

Au milieu de cette lutte, Carmelita restait impassible, regardant celui des deux interlocuteurs qui parlait et ne disant rien elle-même.

Enfin, profitant d’un moment où sa mère et son oncle étaient à bout de force, elle étendit la main d’un air nonchalant, et d’une voix calme :

— Alors, dit-elle, le colonel et moi nous ne comptons pas ?

— Suis-je ta mère ? s’écria la comtesse.

— Suis-je ton oncle ? s’écria le prince.

Sans leur répondre, elle prit son chapeau et le posant sur sa tête :

— Puisque je suis guérie, dit-elle en bouclant une mèche de ses cheveux, je vais me promener dans la montagne.

— Mais…

— Au revoir !

Et, ne voulant rien entendre, elle se dirigea vers la porte.

Mais, prête à sortir, elle se retourna, et les regardant l’un et l’autre, avec un sourire moqueur et énigmatique qui donnait un caractère si étrange à sa physionomie :

 

On m’a dit qu’il ne faut jamais

Vendre la peau de l’ours avant qu’on ne l’ait mis par terre.

 

Et, ayant débité ces deux vers avec une emphase comique, elle ferma lentement la porte.

Mlle Belmonte, qu’on disait mourante, se promenait seule !

Ce fut une révolution dans l’hôtel.

Ne s’était-elle pas échappée dans un accès de fièvre chaude ?

Il y eut de bonnes âmes qui eurent l’idée d’en prévenir la mère.

— Sans doute, elle ne savait pas que sa fille avait quitté la chambre ; peut-être la croyait-elle endormie. Quelle surprise en ne la voyant plus dans son lit !

Cependant d’autres âmes non moins bonnes, mais plus portées à l’observation, ayant remarqué que la malade marchait avec le plus grand calme, sans hésitation comme sans faiblesse, on se dit que c’était peut-être une promenade de convalescence qu’elle faisait.

Alors pourquoi sa mère et son oncle n’étaient-ils pas avec elle ? Après une pareille maladie, il était imprudent de la laisser sortir seule.

— Avait-elle été vraiment malade ?

Ce doute timidement émis souleva des protestations générales.

— Malade ? Elle avait été à la mort.

— Alors sa maladie, qui s’était déclarée si brusquement, s’était guérie non moins brusquement, et le second fait était encore plus surprenant que le premier.

Mais ce qui parut peut-être plus surprenant encore, ce fut le menu du dîner offert à une convalescente.

Depuis le départ du colonel, le prince Mazzazoli avait continué de prendre ses repas dans la salle commune, mais sur une table particulière, tandis que la comtesse se faisait servir dans la chambre de sa fille.

Quand les hôtes du Rigi descendirent pour dîner, ils aperçurent la table du prince dressée avec un luxe qui n’était point ordinaire et qu’on n’avait même jamais vu pendant le séjour du colonel : trois couverts étaient préparés sur la nappe.

Bientôt la comtesse Belmonte entra dans la salle, et derrière parut le prince, donnant le bras à Carmelita qui, pour une convalescente, avait une mine superbe, le teint animé, les lèvres roses, les yeux brillants.

Comme elle regardait la table avec un certain étonnement :

— J’ai voulu fêter ta guérison, dit la comtesse en souriant, et je t’ai commandé un dîner qui sera de ton goût, je l’espère.

Et elle énuméra complaisamment le menu, qui, par sa composition, faisait honneur à ses connaissances gastronomiques.

— Pour moi, dit le prince, je ne me suis pas occupé du solide, mais j’ai commandé les vins.

Il n’était plus question aujourd’hui de ne dépenser que six sous pour un repas de trois personnes.

Et il n’était plus besoin de ménager les sept mille cinq cents francs si laborieusement amassés pour ce voyage en Suisse.

Encore quelques jours, et l’on tenait les millions du colonel Chamberlain.

— Je te recommande ce filet de chevreuil, dit la comtesse en servant sa fille.

— Goûte-moi ce Château-Margaux, dit le prince en emplissant le verre de sa nièce.

XIX

Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris.

Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n’y avait guère à craindre que ce mariage manquât.

Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de rester quand même sur ses gardes.

Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger devait surgir, c’était du côté de Paris qu’il fallait l’attendre.

— Quel danger ?

C’était ce qu’il ne pouvait pas préciser.

Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l’influence de Mme de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était possible, et le prince, qui avait l’expérience de la passion, admettait ce retour jusqu’à un certain point ; mais ce qui arriverait après le mariage, il n’avait pas présentement à en prendre souci.

Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il avait été victime ? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il ? Ni lui ni Ida n’étaient maintenant bien redoutables.

Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu’il avait eu un moment l’intention de prendre pour femme ?

Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus imminent.

Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de ces dangers n’éclatait.

Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de toute la publicité qui fatalement devait se manifester d’une façon bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants.

Qui pouvait savoir à l’avance les fantaisies qui passeraient par la tête de la marquise de Lucillière, lorsqu’elle apprendrait que son ancien amant allait se marier ? En voyant à qui avait profité la rupture, qu’on avait eu l’habileté d’amener entre elle et cet amant, ne devinerait-elle pas quel avait été l’auteur de cette rupture ?

Que ne devait-on pas craindre d’un homme tel que le baron Lazarus, déçu dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes mêmes qu’il avait eu la simplicité de donner ?

Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors surtout qu’on ne la connaissait pas, et qu’on ne savait rien de ce qui s’était passé entre elle et son cousin le colonel ? Ce que M. Le Méhauté, le juge d’instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors de la tentative d’assassinat commise sur le colonel, devait donner à réfléchir. Il était évident qu’on avait la main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave qu’il soit, compte toujours dans la vie avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or, si le récit du juge d’instruction était exact, on ne se faisait pas scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les couteaux et les poignards : la poitrine du colonel était là pour le prouver.

Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris.

— Mais où le célébrer ?

Ce fut alors que la comtesse Belmonte triompha.

— Ah ! si on avait voulu la croire ! si tout de suite on s’était hâté d’acheter Montelupo et de raser sa tour ! Si, en même temps, on avait commencé les réparations indispensables dans le château de Belmonte ! Si on s’était occupé activement de meubler quelques pièces ! Si…

Le prince avait haussé les épaules.

Mais la comtesse avait continué :

— Le mariage se serait célébré à Belmonte, le P. Giorgio aurait officié dans la chapelle restaurée pour cette cérémonie. Quel triomphe ! quelle gloire ! Mais, lorsqu’elle avait donné ce bon conseil, on l’avait sottement dédaigné.

De guerre lasse, le prince avait répliqué que ce n’était pas en quelques semaines ni même en quelques mois qu’on pouvait restaurer Belmonte.

— En tous cas, on pouvait commencer ; maintenant il était trop tard.

Hélas ! oui, il était trop tard, et vraiment il était fâcheux que le mariage ne pût pas se célébrer au fond de l’Apennin, car on aurait eu la certitude absolue de n’y être pas dérangé.

Rien à craindre ni de la marquise de Lucillière, ni du baron Lazarus, ni de Thérèse Chamberlain, ni de celui-ci, ni de celui-là, ni de personne.

On emmenait le colonel directement du Glion à Belmonte ; le mariage n’était même pas connu à Paris, où le colonel n’avait pas son domicile légal, et, lorsque plus tard on revenait en France, Carmelita était Mme Chamberlain de par la loi et les liens indissolubles d’un bon mariage.

Malheureusement les choses ne pouvaient pas s’arranger ainsi ; car, depuis leur départ de Belmonte, le dernier débris de toit qui les avait abrités s’était effondré.

Où recevoir le colonel ?

On peut être propriétaire d’une ruine, mais il n’est pas décent de l’habiter.

Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d’un château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes immondes qui cherchent leur abri dans les décombres ?

La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu sensible sans doute à la poésie des ruines ?

Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non pourtant sans tenter d’écarter Paris.

Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une lune de miel.

Mais le colonel n’accueillit point cette proposition.

Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise ? En avait-il une à Florence ? une à Naples ? Non, n’est-ce pas ? Alors pourquoi aller à Venise ou à Naples ? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, lui, un hôtel prêt à le recevoir ?

Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel.

Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que, finalement, le prince céda.

Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris ? Aucune en réalité ; et un refus persistant pourrait le surprendre et l’inquiéter, peut-être même donner de mauvaises pensées.

Le temps n’était pas encore venu où l’on pourrait impunément ne pas le ménager.

Il fut donc convenu qu’on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris que se ferait le mariage.

D’ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers, s’ils se présentaient.

Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas de croire que ces dangers, quels qu’ils fussent, pussent être bien redoutables.

On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup sûr ils n’auraient aucun résultat.

Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela de puissantes raisons qui lui étaient exclusivement personnelles.

Mais cela ne fut pas possible.

Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère.

Et d’un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour les faire patienter. Quelle meilleure assurance pour eux d’être sûrement payés que l’annonce du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain ?

Cette fois, il ne s’agissait plus d’un mariage plus ou moins probable ; c’était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne d’envie qu’on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer : c’était… pour tout dire d’un seul mot, c’était l’homme le plus riche, le plus en vue, le plus à la mode de Paris, c’était le colonel Chamberlain.

Et le prince l’avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas ébruiter cette nouvelle.

Non seulement il l’avait nommé, mais avec quelques créanciers qui avaient payé cher le droit d’être incrédules, il avait fait plus : il avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main de Carmelita.

C’était là une grande preuve d’estime, le témoignage de confiance le plus complet qu’il pût donner ; aussi espérait-il que par contre on lui garderait un secret absolu sur cette confidence. Pas un mot à personne.

Bien entendu, le secret avait été promis et juré ; mais, cinq minutes après, dix personnes savaient que le colonel Chamberlain allait se marier, et qu’il épousait… qui ?

— Je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, je vous le donne en mille.

Les noms défilaient.

— Vous n’y êtes pas ; mais je ne veux pas vous faire languir, il épouse la belle Carmelita.

— La nièce du prince Mazzazoli ?

— Elle-même, Carmelita Belmonte.

— Allons donc, c’est impossible !

— Impossible, invraisemblable, inimaginable, tout ce que vous voudrez, et cependant cela est.

— Je serai donc payé ?

— Nous serons tous payés.

— J’ai joliment bien fait de ne pas vendre ma créance.

— Tiens ! on vous a donc demandé à l’acheter ?

— Oui, à 75 p. 100 de perte.

— Moi aussi, mais à 90.

— Il est probable que c’est le prince lui-même qui a ainsi fait racheter en sous-main toutes ses créances, pour se les faire payer par le colonel Chamberlain lorsque le mariage sera conclu : ce sera la main droite qui versera à la main gauche.

— Ça n’est pas bête.

— Il aura là un joli bénéfice, car le plus grand nombre de ses créanciers ont vendu leurs créances, qu’ils considéraient comme perdues.

— Moi, je ne vends jamais, c’est un système.

— C’est le bon.

— À propos, ne dites rien de ce que je vous ai raconté ; le prince m’a demandé le secret, et je le lui ai promis. Seulement, comme je connais votre discrétion, je n’ai pas hésité à vous faire part de cette bonne nouvelle.

— Soyez tranquille ; pas un mot, à personne, je vous le promets.

C’était à quatre heures de l’après-midi que le prince avait pour la première fois montré la lettre du colonel ; à sept heures, trois ou quatre cents personnes connaissaient cette nouvelle, et dans la soirée, sur le boulevard, dans les réunions particulières, dans les clubs et dans les cercles, dans les théâtres, on ne parlait que du mariage du colonel Chamberlain.

— Vous savez ?

— Le colonel Chamberlain épouse Mlle Belmonte.

— Juste.

En réalité, Paris n’est qu’une agglomération de petites villes, et les bavardages se développent dans chacune de ces petites villes avec la même ardeur que dans une bourgade de province.

Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel était son bijoutier, qu’il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait promis le secret ; mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée, attendu… que Mlle Belmonte épousait le colonel Chamberlain. À ce moment, était entrée une des principales clientes de la maison, la charmante comtesse d’Ardisson, amie et rivale de la marquise de Lucillière.

Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en conséquence de ses relations avec Mme de Lucillière, devait avoir un certain intérêt pour elle.

C’était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore à Paris ; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel Chamberlain, étaient arrivés le matin même.

Une fois en possession de ce secret, la comtesse d’Ardisson n’avait eu qu’un désir, l’apprendre elle-même à Mme de Lucillière, pour voir comment celle-ci recevrait cette nouvelle.

Précisément c’était jour d’Opéra de la marquise de Lucillière, l’occasion était vraiment heureuse.

À huit heures, la comtesse d’Ardisson s’était installée dans sa loge, qui faisait vis-à-vis à celle de Mme de Lucillière.

La marquise n’était point encore arrivée et sa loge était restée vide jusqu’à la fin du premier acte de Robert, qu’on donnait ce soir-là.

La toile était à peine tombée, que la comtesse d’Ardisson entrait dans la loge de Mme de Lucillière pour lui faire une visite d’amitié.

La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l’ordinaire, et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui l’avait accompagnée.

Elle accueillit la comtesse d’Ardisson avec des démonstrations de joie affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée.

Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les laissant en tête-à-tête.

— Vous savez la nouvelle ? demanda aussitôt la comtesse.

— Quelle nouvelle ?

— La grande, l’incroyable, la merveilleuse nouvelle : le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois, est retrouvé.

— Était-il donc perdu ? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant légèrement.

— Je ne sais s’il l’était pour vous, – la comtesse appuya sur ce mot, – mais il l’était pour le monde parisien ; heureusement le voici revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.

Elle attendit un moment pour que Mme de Lucillière lui demandât à propos de quoi allait éclater ce tapage ; mais celle-ci, tout d’abord surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s’était bien vite remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.

Évidemment ce n’était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple visite que sa chère amie, Mme d’Ardisson, était venue dans sa loge.

Ce n’était pas sans intention qu’elle parlait du colonel.

Que voulait-elle ?

Où allait-elle ?

C’était à voir, et Mme de Lucillière avait trop l’habitude de ces sortes d’attaques pour se livrer maladroitement ; il fallait attendre et laisser venir.

— Il y a longtemps que vous n’avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli et de Mlle Belmonte ? demanda la comtesse d’Ardisson.

— Très longtemps.

— Ils étaient en Suisse ; ils sont revenus aussi.

— La comtesse est rétablie ?

— Est-ce que vous croyez vraiment qu’elle a été malade ?

— Je crois toujours tout ce qu’on me dit, quand je n’ai pas de motifs pour me défier de ceux qui parlent.

— Et vous n’avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du prince ?

— Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis ? Je ne me défie jamais de mes amis.

— Eh bien ! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre confiance.

— Vraiment ?

— Ce n’était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en Suisse. En réalité, ce n’était pas elle qui faisait ce voyage ; c’était Carmelita. Devinez-vous ?

— Pas du tout ; vous parlez, chère amie, comme le sphinx.

— Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu’elle ne vous… surprît pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s’était retiré sur les bords du lac de Genève en quittant Paris ; ils ont passé tout le temps de cette absence ensemble, et de ce long tête-à-tête, il est résulté ce qui fatalement devait se produire : le colonel Chamberlain épouse Mlle Carmelita Belmonte.

Bien que Mme de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait nerveusement avec son éventail, se crispa.

Mme d’Ardisson, qui l’observait, remarqua très bien l’effet qu’elle avait produit.

— Vous ne me croyez pas ? dit-elle.

— Pourquoi ne vous croirais-je pas ?

— Je n’en sais vraiment rien, car rien n’est plus explicable que ce mariage entre deux êtres qui semblent faits l’un pour l’autre ; le colonel est un homme charmant, malgré l’excentricité de sa tenue, et Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s’aimer, cela était écrit et cela s’est réalisé : il paraît qu’ils s’adorent. En tous cas, le certain est qu’ils s’épousent.

Il fallait bien dire quelque chose.

— Et pour quand ce mariage ? demanda Mme de Lucillière d’une voix qu’elle tâcha d’affermir.

— Ah ! cela, je n’en sais rien, car ce n’est ni le colonel ni le prince Mazzazoli qui m’ont donné cette nouvelle ; je la tiens d’une personne tierce, en qui j’ai toute confiance, et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s’appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au prince Mazzazoli la main de sa nièce, Mlle Carmelita Belmonte. Le mariage n’est donc pas douteux, seulement j’ignore la date ; il est même probable que cette date, vous la connaîtrez avant moi. Vous avez avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous, sa première invitation. Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me remerciez pas ?

— Au contraire ; mais j’attendais que vous eussiez fini, afin de vous remercier une bonne fois pour toutes.

Puis, après quelques paroles insignifiantes, Mme d’Ardisson regagna vivement sa loge, et, se plaçant dans l’ombre de manière à se cacher autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur Mme de Lucillière.

Que se passait-il en elle ?

Elle s’était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles portaient ; maintenant, sans doute qu’elle se croyait libre, elle allait se livrer…

Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les narines dilatées.

Elle aimait donc toujours le colonel ?

Et complaisamment, en souriant, Mme d’Ardisson prit plaisir à rappeler les coups qu’elle venait de porter : « Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel ; ils s’adorent, ils se marient. » Et cette allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la marquise ?… Vraiment tout cela avait été bien filé.

À ce moment, la porte de la loge de la marquise s’ouvrit de nouveau, et le prince Seratoff parut ; mais la marquise ne le laissa pas s’asseoir.

Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle ; puis, après avoir dirigé ses regards vers les fauteuils d’orchestre du côté gauche, il sortit.

Abandonnant la loge de la marquise, Mme d’Ardisson braqua sa lorgnette vers la porte de l’orchestre, où bientôt se montra le prince Seratoff.

Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait d’arriver.

Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l’emmena avec lui.

Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec la marquise.

Que signifiait ce tête-à-tête ?

Ah ! comme Mme d’Ardisson eût voulu entendre ce qui allait se dire entre eux !

XX

Mme de Lucillière avait indiqué de la main au baron Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, reculant autant que possible celui qu’elle occupait, avait tourné le dos à la scène.

— Vous avez désiré me voir ? demanda le baron, qui paraissait assez mal à l’aise.

— Oui, monsieur le baron, et j’ai cru remarquer que vous n’accueilliez pas très favorablement la demande de mon ambassadeur.

— Mais, madame…

— Oh ! je comprends très bien que vous ayez eu une certaine répugnance à revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs.

Le baron prit l’air d’un homme qui cherche vainement à comprendre ou à se rappeler ce dont on lui parle.

Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs auxquels on faisait allusion étaient sortis de sa mémoire.

— Cette loge ? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte sans rien dire), cette loge ?…

— N’est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillière un entretien dont je faisais le sujet ?

— Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet ? Mon Dieu ! c’est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il était question.

— D’une certaine lettre anonyme.

— Une lettre anonyme ?

Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire.

Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme.

— Ne cherchez pas, dit Mme de Lucillière avec dédain ; je vois que vous ne trouveriez pas ; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait d’une petite porte de la rue de Valois.

— Comment ? vous savez ?…

— Le marquis m’a tout dit ; il est inutile de paraître ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos relations était fondé ; la vraie raison de cette rupture était cette lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous le saviez déjà ; cependant j’ai tenu à vous le dire.

— Avez-vous pu supposer que je connaissais l’auteur de cette infamie ?

— J’ai cru et je crois que l’auteur de cette infamie, comme vous dites, était vous.

— Madame !

— Oh ! pas d’indignation, monsieur le baron ; vous devez sentir que je ne m’y laisserais pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre éloquence en pure perte ; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez à les employer plus utilement qu’avec moi.

Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de manière à n’être pas entendue distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges voisines ; mais la violence même qu’elle se faisait pour se contenir rendait son émotion plus évidente.

Aussi n’était-ce pas sans une certaine crainte que le baron l’écoutait, se demandant où elle voulait en venir, et n’augurant rien de bon d’un entretien commencé en pareils termes.

Mais que répondre ?

Quelle contenance prendre ?

Avec un homme, le baron, qui était brave, eût élevé la voix, et, coûte que coûte, il eût fermé la bouche qui l’insultait.

Mais avec une femme que faire ?

Les moyens qu’on peut employer avec un homme ne sont pas de mise avec une femme.

Et, quand cette femme est une marquise de Lucillière, qui ne craint rien et qui est capable de toutes les extravagances, la situation est vraiment difficile.

Décidément il avait eu tort de se rendre à l’invitation du prince Seratoff, et il aurait été beaucoup plus sage à lui d’écouter son inspiration première, qui lui conseillait de rester tranquillement dans son fauteuil. Comment n’avait-il pas deviné, après la rupture qui avait eu lieu entre lui et Mme de Lucillière, qu’une invitation de celle-ci ne pouvait être que dangereuse ?

Maintenant qu’il avait commis la sottise de se rendre à cette invitation et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir ?

Comme il se posait cette question, la porte de la loge s’ouvrit, et le duc de Mestosa s’avança vivement vers la marquise, en homme heureux de voir la femme qu’il adore.

Cette visite redoubla l’embarras du baron, car il connaissait Mme de Lucillière et ses habitudes : c’était toujours publiquement qu’elle s’expliquait avec les gens dont elle croyait avoir à se plaindre, et elle le faisait avec un esprit diabolique, qui lançait les allusions et les mots acérés d’une façon cruelle. Qu’elle eût tort ou raison, elle arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et l’on ne sortait de ses jolies griffes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules. Que de fois n’avait-il pas ri lui-même de ces pauvres victimes !

Maintenant c’était à son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les rendre.

Mieux valait se sauver lâchement.

Il se leva pour céder la place au duc.

Mais de la main elle le retint.

— J’ai à peine commencé la confidence que j’ai à vous faire, dit-elle.

Puis, s’adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis :

— J’ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle ; voulez-vous nous donner quelques minutes encore ?

Et le duc, ainsi congédié, n’eut qu’à quitter la loge.

Au moins l’explication n’aurait pas de témoin.

Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.

— Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua Mme de Lucillière, vous devez vous demander comment l’idée m’est venue d’avoir une entrevue avec vous ? J’avoue qu’en arrivant ce soir à l’Opéra, je ne me doutai guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais bien que toutes relations entre nous étaient rompues. À vrai dire et pour ne pas m’en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour vous je n’avais d’autres sentiments que ceux d’une ennemie. Vous voyez que je suis franche.

— Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette hostilité.

— Parfaitement observé ; mais ce n’est pas seulement la joie qui me fait affirmer cette hostilité ; j’obéis encore, en agissant ainsi, à d’autres considérations plus importantes. Je veux, en effet, que cette hostilité soit bien constatée, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous trompiez pas sur le traité d’alliance que je vais vous proposer.

Cette hostilité d’une part, et cette alliance d’une autre, paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de surprise.

— Quand je me serai expliquée, continua Mme de Lucillière, votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît obscur en ce moment s’éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre anonyme. Vous devez penser qu’il ne m’a pas fallu de grands efforts d’esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette lettre : vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain.

— Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez étrangement.

— Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette rupture parce que, interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour votre fille.

L’occasion était trop bonne pour que le baron ne la mît pas à profit : on attaquait sa fille, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il se leva pour sortir.

Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement ; car, avant qu’il eût pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui l’arrêtèrent.

— Ce mari impossible alors est possible aujourd’hui, si vous voulez écouter ce que j’ai à vous dire.

Le baron hésita un moment.

— Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne amitié me fait une loi de les écouter jusqu’au bout, pour m’en défendre et vous montrer combien elles sont fausses.

C’était là une étrange réponse, mais la marquise ne s’en préoccupa pas autrement. Ce qu’elle voulait, c’était que le baron demeurât, et il demeurait ; le reste lui importait peu.

Elle continua :

— L’histoire de cette lettre anonyme prouve que vous êtes doué de qualités… est-ce bien qualités qu’il faut dire ? enfin peu importe. Vous êtes donc doué de qualités, puisque qualités il y a, que je ne possède pas ; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous recourez, une hardiesse d’esprit et une indépendance de… cœur qui, j’en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un mot, vous êtes un homme pratique, et, voulant le succès, vous ne vous laissez point empêtrer dans toutes sortes de considérations sentimentales ou morales, qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s’en débarrasser. Vous voyez que je vous rends justice.

Le baron fit la grimace.

— C’est cette… j’allais dire estime, poursuivit Mme de Lucillière, c’est ce cas que je fais de vos qualités pratiques qui m’a donné l’idée de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un but commun, certaine à l’avance que personne n’était capable comme vous d’atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez plus vivement que moi encore peut-être, quand vous le connaîtrez. Bien entendu, l’alliance dont je parle n’est point une alliance cordiale ; c’est une alliance utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m’adresse à vous ; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments n’ont rien à voir dans ce pacte, ils restent ce qu’ils sont.

— Mais je vous assure…

— Je vous en prie, ne revenons pas sur cette question : nos sentiments personnels n’ont rien à voir ni à faire dans l’œuvre commune que je veux vous proposer, ou plutôt c’est parce qu’ils sont ce qu’ils sont que précisément je vous la propose.

— J’avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien à ces paroles ; aussi, avant de savoir si je puis vous prêter mon concours, je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous poursuivez.

— Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de Mlle Belmonte ; le concours, chercher les moyens, les trouver, de rompre ce mariage, qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien n’est plus simple.

— Ce mariage est à la veille de se faire ? s’écria le baron.

— À la veille est une façon de parler pour dire prochainement : l’époque à laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je sais, c’est que le prince Mazzazoli, accompagné de sa nièce, a été rejoindre le colonel en Suisse, où celui-ci s’était retiré en quittant Paris ; que là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous deux peut-être, ont trouvé moyen d’obtenir une promesse de mariage du colonel, et qu’ils sont revenus tous ensemble à Paris pour y célébrer ce mariage. Existe-t-il des moyens pour rompre ce mariage, je n’en sais rien ; mais, comme j’ai de bonnes raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture non moins vivement que moi, je m’adresse à vous pour que vous les cherchiez de votre côté, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute, j’aurais pu agir seule, mais je vous ai expliqué tout à l’heure que je vous reconnaissais des qualités que je n’ai pas, de sorte que je n’ai pas hésité à vous demander votre concours, en même temps que je vous proposais le mien. Il est certain que nous n’agirons pas de la même manière ; voilà pourquoi, à deux, nous serons beaucoup plus forts. Acceptez-vous ?

Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.

— Il est évident, dit-il enfin, qu’il serait tout à fait regrettable de voir un homme tel que le colonel épouser Mlle Belmonte.

— N’est-ce pas ? J’étais sûre que ce serait là votre cri.

— J’ai pour ce cher colonel la plus vive amitié ; je l’aime comme un fils, et il me semble que c’est un devoir d’empêcher, si cela est possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave colonel vient de loin, de très loin ; il ne connaît pas les dessous de la vie parisienne.

— Il faudrait les lui montrer.

— Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut dire qu’il y a en lui une certaine naïveté qui l’expose à être dupe quelquefois de ceux qui l’entourent. J’ai été témoin de sa confiance et de sa foi.

Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du baron avait porté.

— Il se laisse facilement tromper par son cœur : c’est une qualité sans doute, mais qui nous expose souvent à de fâcheuses déceptions. Je crois donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura été victime de sa confiance et de son cœur. Mlle Belmonte n’est pas du tout la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est très tendre.

— Mille raisons rendent ce mariage impossible.

— Ce n’est pas avec des raisons qu’on ouvre les yeux d’un homme aveuglé par la passion, et sans doute le colonel aime passionnément la belle Carmelita. Savez-vous s’il l’aime passionnément ?

Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la marquise.

— Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas ? Moi non plus ; mais je trouve cette passion probable. Carmelita est assez belle pour l’avoir inspirée ; pour moi, je ne connais pas de femme plus belle, et vous ?

— Peu importe.

— Il me semble qu’il importe beaucoup ; car c’est très probablement cette beauté qui fait sa toute-puissance. Sur cette beauté, nous ne pouvons rien, ni vous ni moi.

— Ce n’est pas avec sa beauté qu’une femme retient un homme.

— Je n’ai aucune expérience dans les choses de la passion, et je m’en remets pleinement à vous ; je veux dire seulement qu’il est bien difficile de détruire l’influence que Carmelita doit à sa beauté, surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidèle dans ses attachements. Croyez-vous qu’il soit fidèle ?

— Je ne sais pas.

— Moi, je crois, et il me semble qu’il n’y aurait qu’une arme qui pourrait agir efficacement sur lui.

— Laquelle ?

— Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations : si épris que soit un amant, il s’éloigne de celle qu’il aime lorsqu’on lui donne la preuve qu’il est trompé. Quelque chose vous fait-il supposer que le colonel serait un homme à s’obstiner dans sa passion, malgré une preuve de ce genre ?

Décidément le baron prenait sa revanche, et la marquise sentit que, par le fait seul de l’association qu’elle venait de lui proposer, elle lui avait permis de redresser la tête : il était utile, il profitait de sa position.

— Avant de savoir si le colonel s’obstinerait ou ne s’obstinerait pas dans sa passion, dit-elle après un court moment de réflexion, il faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut être fournie, et pour moi je l’ignore.

— Je l’ignore aussi.

— C’est donc ce qu’il faudrait chercher tout d’abord, il me semble.

— Et comment le découvrir ? Une jeune fille qui aurait un amant ne conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un piédestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n’est-ce pas, dans le monde parisien, même dans le meilleur ?

— Je n’ai jamais dit que Mlle Belmonte pouvait se trouver dans ce cas, bien au contraire.

— Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.

— J’ai dit qu’il pouvait exister certaines raisons de nature à rompre son mariage ; j’ai dit qu’on pouvait, en cherchant habilement, trouver peut-être des moyens pour arriver à ce résultat, et c’est ce que je répète, sans vouloir entrer dans le détail de ces raisons ou de ces moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en userez, sans qu’il soit besoin de nous entendre ; si de mon côté j’en trouve qui ne soient pas en désaccord avec mes sentiments ou mes habitudes, j’en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une association en vue de ce résultat, il peut être bon que nous nous concertions quelquefois ; ma porte vous sera donc ouverte quand vous vous présenterez.

Elle se tut.

Le baron se leva :

— J’aurai donc l’honneur de vous revoir, madame la marquise.

— Au revoir, monsieur le baron.

Il sortit de la loge.

Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans le corridor, car la porte n’était pas fermée qu’elle se rouvrit devant lui.

— Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le monde répète.

Mme de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait radieux.

— Et vous voulez la répéter aussi ? dit-elle ; malheureusement pour vous, je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain épouse Carmelita, n’est-ce pas ? C’est cela que vous voulez m’apprendre ?

— Il est vrai.

— Et c’est pour cela que vous paraissez si joyeux ? Eh bien ! mon cher, cette joie est une injure pour moi ; cachez-la donc, je vous prie, et tâchez de prendre un air indifférent.

— Ce mariage vous peine donc bien vivement ?

— Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de plus c’est une niaiserie. Ce mariage ne me peine ni ne me réjouit. Ce qui me fâche, c’est de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n’avez jamais ajouté foi à mes paroles, que vous avez toujours et malgré tout persisté dans vos soupçons ridicules ; si bien qu’aujourd’hui vous éclatez de satisfaction à l’annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n’a servi à rien ; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien ! mon cher, cela me blesse et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d’aller porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux yeux des gens qui se moqueraient de vous.

— Mais…

— Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et demain matin sans doute vous aurez compris ; s’il vous faut quelques jours, ne vous gênez pas : prenez-les.

Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu’il n’était entré.

Mais Mme de Lucillière ne resta pas seule comme elle le désirait.

Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire visite ; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson.

Tous entrèrent avec l’air triomphant qu’avait eu le duc de Mestosa.

Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.

Car à tous elle fit la même réponse qu’au duc.

Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante ; car la répétition de la même nouvelle, qu’on venait lui communiquer avec des attitudes de vainqueur, l’avait exaspérée.

Mais elle n’eut pas à subir ces seules visites : ce qui cependant, dans l’état nerveux où elle se trouvait, était bien suffisant.

Dans l’entracte, sa loge ne désemplit pas : ce fut un défilé, une procession ; tout ce qu’elle avait d’amis et surtout d’amies dans la salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle.

— Eh bien ! le colonel Chamberlain se marie donc ?

— Avec la belle Carmelita ! Qui s’en serait jamais douté ?

— Savez-vous la date précise de ce fameux mariage ?

À ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme elle l’avait fait avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.

Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.

De même, il fallait encore qu’elle gardât continuellement ce sourire et ne s’abandonnât pas aux sentiments qui la troublaient ; car, dans la salle, tous les yeux étaient dirigés sur elle.

Et quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du colonel Chamberlain, son premier mouvement était de chercher avec sa lorgnette la loge de Mme de Lucillière.

XXI

Si elle avait osé, elle aurait quitté l’Opéra pour se soustraire à cette curiosité et à ces visites.

Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.

Elle resta jusqu’au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu’elle se retira.

Dans l’escalier, elle rencontra Serkis-Pacha, qui arrivait pour la voir.

— Eh quoi ! dit-il en l’arrêtant, vous partez ?

— Je vais voir ma mère.

— Vous savez la grande nouvelle ?

— Le mariage du colonel Chamberlain, n’est-ce pas ?

— Avec la belle Carmelita.

— Je viens de l’annoncer au baron Lazarus.

— Ah ! très drôle ; vous êtes un démon d’esprit, un ravissant démon. Il voulut la retenir, mais elle le quitta.

— Je suis attendue chez ma mère.

Et descendant rapidement l’escalier, presqu’en courant, elle se sauva. Mais elle ne se fit pas conduire chez sa mère, comme elle l’avait annoncé.

La voiture qui l’attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donné.

— À l’hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher.

Et les chevaux, touchés légèrement avec le bout de la mèche du fouet, partirent de ce train rapide qui défiait les poursuites.

En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.

— Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir.

En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de chambre, après l’avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une petite clef qu’elle plaça dans sa poche.

Cela fait, elle remonta en voiture.

Sans rien dire, elle fit un simple signe à son cocher.

Mais celui-ci, bien qu’il la regardât avec attention, parut n’avoir pas compris ce signe.

Alors elle le répéta et le confirma d’un mouvement de tête.

Comme le concierge se tenait appuyé contre la grande porte ouverte, regardant ce dialogue muet avec une curiosité indiscrète, le cocher ne se permit pas de préciser sa question par une parole qui aurait été entendue, il toucha ses chevaux, qui partirent.

Mais, aussitôt qu’il eut fait quelques pas qui le mettaient hors la portée des regards du concierge, il se pencha vers la glace restée ouverte :

— Rue de Valois ? demanda-t-il.

— Oui.

Il ne lui fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte où si souvent il avait déposé et repris sa maîtresse.

La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête couverte d’une épaisse voilette, descendit de voiture.

Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à l’ordinaire l’heure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui dit d’attendre.

Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite porte.

Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en faisant jouer le pêne, la porte ne s’ouvrit point : elle était fermée à l’intérieur par un verrou.

Mme de Lucillière resta un moment embarrassée devant cette porte qu’elle poussait et qui refusait de s’ouvrir.

Mais son hésitation ne fut pas longue ; comme toujours et en toutes circonstances, elle prit vivement sa résolution.

— Rentrez, dit-elle au cocher.

Bien que cet ordre eût tout lieu de le surprendre, le cocher ne répliqua point ; mettant aussitôt ses chevaux au pas, exactement comme si lui et eux eussent été des machines dont la marquise tenait dans sa main le levier de marche, il prit le chemin de l’hôtel de Lucillière.

Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans s’inquiéter de l’heure avancée et de la solitude de ce quartier désert, se dirigea vers l’entrée principale de l’hôtel Chamberlain.

À son coup de marteau, la porte s’ouvrit et le concierge parut sur le seuil de sa porte.

— M. Horace Cooper, demanda la marquise d’une voix faible.

— Vous dites, madame ? fit le concierge.

Comme la marquise était enveloppée dans un manteau et comme son visage était caché sous un voile épais, il était impossible de la reconnaître.

— Je demande à voir M. Horace Cooper, répéta la marquise, n’est-il pas ici ?

Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l’intérieur de sa loge, et Mme de Lucillière entendit des éclats de rire à demi étouffés.

— Une dame demande M. Horace, dit le concierge ; est-il chez lui ?

— Déjà ! répliqua une voix.

— À l’hôtel ! répliqua une autre ; c’est vraiment trop fort.

— Il est chez lui, dit une autre ; il s’habille pour sortir.

— Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, dit le concierge, elle le trouvera en train de s’habiller.

Mme de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas déconcerter.

— Faites prévenir M. Horace qu’une dame l’attend au parloir, dit-elle.

Et, en femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour entrer à l’hôtel.

— Est-ce que celle-là est déjà venue ? demanda une voix.

— Je ne la connais pas, mais elle n’a pas perdu de temps pour venir : le nègre est arrivé ce matin, et déjà j’ai reçu trois billets pour lui, l’un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules ?

— Mais qu’est-ce qu’il a donc pour lui, ce moricaud ? demanda une voix de femme.

— Je vous le demande, mademoiselle Isabelle ; ça va recommencer comme avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout.

Cependant Mme de Lucillière avait monté le perron de l’hôtel, et la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s’était ouverte devant elle.

Malgré l’heure avancée, l’hôtel était encore éclairé du haut en bas et les domestiques étaient à leur poste.

Cela inspira une certaine crainte à la marquise ; peut-être le colonel était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer ; de même quelques personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule, l’apercevoir et la reconnaître.

Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour d’elle ; puis tout de suite, réfléchissant que c’était le meilleur moyen pour se faire reconnaître, elle le laissa retomber.

— M. le colonel n’est pas rentré, dit le domestique.

— C’est à M. Horace que j’ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais très prononcé.

Il était plus important, en effet, de changer sa voix pour ce domestique, qui tant de fois l’avait introduite, que pour le concierge.

Puis, sans attendre de réponse, elle entra dans le parloir, rassurée jusqu’à un certain point par l’absence du colonel.

Elle attendit pendant près de dix minutes ; puis enfin la porte s’ouvrit devant Horace, qui venait de s’habiller pour sortir, et portait sur sa personne, dans ses vêtements comme dans son linge, tous les parfums à la mode.

Il s’avançait vivement, les bras arrondis, le visage souriant, lorsque de la main elle lui fit signe de fermer soigneusement la porte par laquelle il venait d’entrer.

Il fit ce qu’elle lui demandait.

Mais, lorsqu’il se retourna pour revenir vers elle, il s’arrêta, stupéfait, interdit, les bras levés, la bouche ouverte.

Elle avait rejeté son voile en arrière.

Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.

Mais enfin la voix lui revint.

— Madame la marquise ! s’écria-t-il.

— Moi-même, mon bon Horace.

Puis, comme il la regardait avec des yeux fixes :

— Je vous fais donc peur ? dit-elle.

— La surprise, l’étonnement…

— Quand votre maître doit-il rentrer ?

— D’un moment à l’autre, je pense ; je l’attendais pour sortir. Il est chez…

Horace s’arrêta.

— Chez Mlle Belmonte, acheva la marquise.

— Madame la marquise sait ?…

— Le mariage prochain du colonel avec Mlle Belmonte ? Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir.

— Mais, madame la marquise…

— Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.

Horace était resté, pour Mme de Lucillière, dans ses sentiments d’admiration et d’adoration d’autrefois ; pour lui, elle était toujours la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que le colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher ; quand on a le bonheur d’être aimé par une femme telle que Mme de Lucillière, il ne faut pas être trop rigoureux et l’on doit lui passer bien des choses. C’était d’ailleurs son propre système, faible avec les femmes en proportion de leur beauté ; tout est permis à une belle femme, rien ne l’est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très belle ; mais il préférait le genre de beauté de Mme de Lucillière, qui, à ses veux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita voulait se faire épouser, et il n’était pas pour le mariage, au moins à l’âge qu’avait présentement le colonel ; plus tard il serait temps. Comment consentir à n’avoir qu’une femme, quand on pouvait les avoir toutes ?

C’était non seulement au point de vue de son maître qu’il se plaçait pour condamner le mariage, mais encore au sien propre : une femme dans la maison dérangerait toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le gênerait aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments. Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d’un droit et en vertu du principe d’autorité. Qu’une femme lui demandât n’importe quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l’eau pour le faire ; mais qu’elle lui demandât la même chose sans qu’il pût recevoir d’elle un remercîment ou un sourire, il ne le ferait pas.

Dans ces conditions, Mme de Lucillière l’appelant : « Mon bon Horace, » et lui disant : « Je compte sur vous, » devait produire sur lui une vive émotion.

Ce fut ce qui arriva.

— Que puis-je pour madame la marquise ? dit-il en saluant.

— Une chose bien simple : me conduire dans l’appartement du colonel, où j’attendrai son retour.

Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait de trouver, en rentrant, Mme de Lucillière installée dans son appartement et l’attendant.

Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras.

D’un côté, il voulait être agréable à Mme de Lucillière ;

De l’autre, il ne voulait pas mécontenter son maître.

Comment se tirer de là ?

Avant qu’il eût trouvé un moyen et une réponse, la marquise continua :

— Il est de la plus haute importance que je voie votre maître ce soir, et vous devez bien penser que, si je suis venue ici à pareille heure, ce n’est point à la légère. Je dois vous avouer, – car je ne veux rien vous cacher et il ne me convient pas d’essayer de vous tromper, – je dois vous avouer que si j’avais prévenu votre maître de mon arrivée, il ne se serait très probablement pas trouvé ici ; de même je vous avoue encore que si je demandais à le voir, il s’arrangerait pour ne pas me recevoir. Il s’est élevé entre nous des difficultés fâcheuses qui ont amené une rupture ; mais ces difficultés et cette rupture n’ont modifié en rien mes sentiments ; j’ai toujours pour lui une vive amitié, et comme, en ce moment, cette amitié peut lui rendre un service capital, duquel dépendent son bonheur et sa vie, je veux lui faire une sorte de violence pour arriver auprès de lui. Il est probable que sur le premier moment il sera fâché ; mais bientôt il reviendra sur ce premier mouvement, et vous saura gré du concours que vous m’aurez prêté.

Comme Horace demeurait hésitant, elle insista :

— Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas, alors même que vous refuseriez ce que je vous demande ; seulement il est préférable pour tous qu’elle soit secrète, et voilà pourquoi je m’adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous.

Assurément, on ne mettrait pas la marquise à la porte, et puisqu’elle était entrée dans l’hôtel, il importait peu en réalité que l’entretien qu’elle voulait eût lieu dans ce parloir ou dans l’appartement du colonel.

Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.

— Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Mais, avant de le suivre, Mme de Lucillière ramena son voile sur son visage et arrangea les plis de son manteau.

Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans le vestibule ; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace l’escalier d’honneur, au lieu de prendre l’escalier de service, ils se regardèrent tous les trois avec des mines étonnées.

L’un d’eux était le maître d’hôtel.

— Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli métier.

— Elle a demandé M. Horace Cooper.

— Précisément, comme le colonel va se marier, il veut sauvegarder les apparences ; c’est pour cela qu’on demande M. Horace Cooper.

— Si cela n’était pas impossible, je jurerais que cette femme est la marquise de Lucillière, dit le valet de pied.

— Ne jurez pas, ce serait un faux serment.

— Je ne dis pas non, mais en tous cas c’est la taille et la démarche de la marquise.

— C’est peut-être pour cette taille et pour cette démarche que le colonel l’a choisie.

— Pour retrouver la marquise ?

— Juste.

Cependant Mme de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la bibliothèque.

— J’attendrai ici, dit-elle.

Et elle s’assit sur un fauteuil, tandis qu’Horace arrangeait les lampes.

— Il y a une question que je n’ai pas encore pu vous faire, dit-elle : comment se porte le colonel ?

— Bien, madame la marquise ; je vous remercie.

— Il n’a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse ?

— Souffrant, non pas précisément, cependant il n’était pas à son aise ; sans qu’on vît en lui une maladie particulière, il est certain qu’il n’était pas dans son état ordinaire.

— Se plaignait-il ?

— Oh ! jamais. On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui, le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l’a vu à Chalençon, elle l’a soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte.

— Alors, à quoi avez-vous vu qu’il n’était pas dans son état ordinaire ? Vous avez pu vous tromper.

— Me tromper, moi, quand il s’agit de mon colonel ? Est-ce qu’une mère se trompe sur la santé de son enfant ? Mieux que le médecin, elle voit s’il est malade ou s’il est bien portant. J’aime mon colonel comme s’il était mon enfant : je ne me suis pas trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait absorbé comme s’il suivait la même pensée ; toujours, c’est-à-dire tant que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des courses dans les montagnes, et souvent même il ne rentrait pas, couchant dans une grange ou un chalet.

— L’arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a dû égayer cette sombre humeur ?

— J’avoue que pour moi c’est avec plaisir que je les ai vus arriver ; aussi j’ai tout fait pour les installer au Glion, ce qui n’a pas été facile.

— Comment ! pas facile ? Dans un hôtel, il est toujours facile de se loger.

— Sans doute, quand il y a de la place.

— Et il n’y avait pas de place dans votre hôtel quand ils sont arrivés ?

— Non, pas une chambre.

— Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement ?

— Mais mon colonel ne savait pas qu’ils devaient venir en Suisse, et même, s’il l’avait su, il aurait quitté le Glion ; c’est ce qu’il a voulu faire, quand il a appris leur arrivée.

— Et c’est ce qu’il n’a pas fait ?

— Il s’est trouvé entraîné par politesse à rester.

— Je ne comprends pas bien.

— Il faut que vous sachiez que nous occupions trois chambres qui se tenaient : une pour mon colonel ; une autre servait de salle à manger, car mon colonel n’avait pas voulu prendre ses repas dans la salle commune pour n’être pas dérangé par les importuns ; la troisième enfin pour moi. Le prince et sa famille ne trouvant pas où se loger, mon colonel a donné la salle à manger et ma chambre à madame la comtesse Belmonte et à mademoiselle Carmelita. Cela se passait le soir. Le lendemain matin mon colonel annonça au prince son intention de quitter le Glion ; tandis que, de son côté, le prince annonçait à mon colonel la même intention. Naturellement il en résulta une lutte de politesse, et personne ne partit.

— Je comprends maintenant : ce fut pour ne pas renvoyer le prince que le colonel resta.

— Précisément : le prince avait posé la question de telle sorte qu’il n’y avait pas moyen pour mon colonel de s’en aller.

— Et peu à peu il s’habitua à la présence du prince et de Carmelita ?

— Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de se distraire ; il mangea à la même table que le prince.

— Et que Carmelita ?

— Sans doute, tous ensemble enfin ; et mademoiselle Belmonte l’accompagna souvent dans ses excursions. Elle marche très bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font pas peur ; elle n’est pas comme son oncle, qui, j’en suis sûr, n’a pas fait cent mètres au delà du jardin de l’hôtel.

— C’était en tête-à-tête que le colonel et Carmelita faisaient ces excursions ; cela a duré longtemps, c’est-à-dire ce séjour s’est prolongé ?

— Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse prévoir, mon colonel a quitté le Glion.

— Et Carmelita ?

— Mademoiselle Belmonte, madame la comtesse, le prince, moi, nous sommes tous restés, ne sachant pas ce que le colonel était devenu. La veille, par une journée d’orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une longue course dans la montagne, et ils n’étaient rentrés à l’hôtel que le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous bien inquiets. Le prince voulait qu’on fît des recherches dans la montagne, craignant un accident ; moi, j’en ai fait au chemin de fer, et j’ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours s’écoulèrent, il ne revint pas ; il n’écrivait pas, ni au prince, ni à moi.

— Où était-il ?

— J’ai su plus tard qu’il avait été en Italie, aux environs de Florence et de Rome ; puis, de l’Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris qu’il m’écrivit et m’envoya trois lettres : une pour le prince, une pour madame la comtesse Belmonte, une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses lettres, il paraît qu’il demandait mademoiselle Carmelita en mariage. Est-ce assez bizarre ? Tout à coup il part comme s’il se sauvait ; puis, au bout d’une dizaine de jours, il écrit pour demander en mariage celle d’auprès de qui il s’est sauvé.

Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre ; au contraire, elle s’expliquait très clairement comment les choses s’étaient passées, depuis l’arrivée de Carmelita au Glion jusqu’au départ du colonel, et son expérience féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d’Horace.

La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d’entrer par la petite porte.

À ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s’arrêta devant le perron.

— Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.

La marquise le retint.

— Il est inutile d’aller au-devant de votre maître, cela vous évitera de lui annoncer mon arrivée. Laissons-le entrer dans son appartement, alors seulement vous nous quitterez. Il est entendu que je me charge de tout ; je vous promets que vous ne serez pas grondé, vous serez plutôt remercié.

XXII

Le colonel pouvait en arrivant entrer directement dans sa chambre ou dans la bibliothèque, les deux pièces communiquant ensemble, mais ayant chacune une porte dans le vestibule.

Le bruit des pas étant étouffé par les tapis, ils n’entendirent rien.

Mais tout à coup une serrure grinça dans la chambre, le colonel était rentré.

Sans parler, Mme de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution.

Mme de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s’étant enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la porte de la chambre.

Mais les minutes s’écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans qu’on entendît aucun bruit.

Doucement et marchant sur la pointe des pieds, elle s’avança vers la porte de la chambre.

Un des battants était ouvert, mais une tapisserie barrait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la chambre.

Du bout du doigt, Mme de Lucillière entr’ouvrit cette tapisserie.

Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa main gauche, comme un homme qui réfléchit.

Il resta longtemps ainsi, sans faire un mouvement, absorbé dans sa préoccupation, les yeux fixés sur une fleur du tapis.

S’il avait relevé la tête, il aurait pu apercevoir la marquise ; mais il suivait sa méditation, insensible à tout ce qui l’entourait.

Évidemment cette méditation était douloureuse, et, dans le froncement de ses sourcils, on voyait clairement qu’il était arrêté par quelque difficulté ou par une pensée pénible.

Pas un mot qui sortît de ses lèvres, pas un mouvement.

Ce qu’elle voyait, c’était l’effort d’une attention intellectuelle ; mais cette attention portait-elle sur le présent, sur l’avenir ou sur le passé, c’était ce qu’il était impossible de deviner.

Une seule chose certaine : un état moral douloureux.

Et cette constatation ne pouvait pas la faire renoncer à son projet ; bien au contraire, cela valait mieux que la joie triomphante d’un amant heureux.

Le moment était donc bien choisi.

Elle écarta la portière et entra.

Le bruit de l’étoffe et le bruissement de la robe de la marquise frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda machinalement du côté d’où venaient ces bruits.

À la vue de cette femme voilée qui s’avançait vers lui, il tressaillit.

— Qui est là ? dit-il.

Elle ne répondit pas, mais d’un geste brusque elle releva son voile ; en même temps, elle jeta loin d’elle le manteau qui l’enveloppait.

Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son entrée ressemblait, jusqu’à un certain point, à celle d’un premier rôle.

Mais c’est là un travers de bien des gens, même parmi les plus fins, de ne pouvoir se débarrasser des traditions dramatiques ; ils ont si souvent vu jouer la même comédie, que dans les choses de la vie les plus sérieuses ils deviennent à leur insu des comédiens.

Le voile relevé d’une main, le manteau jeté d’une autre, avaient une couleur d’opéra-comique qui amusait la marquise.

— Henriette ! s’écria-t-il en se levant de son fauteuil.

— Non, pas Henriette ! mais la marquise de Lucillière.

— Et que voulez-vous de moi, madame ? dit-il en se remettant.

— Vous parler.

— Je croyais qu’il ne devait plus y avoir rien de commun entre nous.

Elle n’avait pas fait un mouvement depuis qu’elle avait jeté son manteau ; elle s’avança alors de quelques pas vers lui avec sa démarche ondoyante, la taille prise dans sa robe qui la modelait, la tête haute, les yeux brillants, telle enfin qu’il l’avait si souvent vue autrefois. Il détourna la tête.

Elle s’arrêta et attendit.

Bientôt il releva les yeux et pendant quelques secondes leurs regards se croisèrent.

Elle fit de nouveau deux pas en avant.

— Ah ! Édouard ! s’écria-t-elle d’une voix tremblante.

Puis elle se tut et baissa les yeux.

Mais ce n’est pas seulement avec les yeux ou avec les lèvres qu’une femme sait s’exprimer ; lorsqu’elle le veut, tout parle en elle : sa physionomie, qui traduit les émotions de son âme ; ses mains, qui se joignent ; ses épaules, qui s’avancent ; sa taille, qui s’incline ou se redresse.

— N’avez-vous pas reçu l’envoi que je vous ai fait avant mon départ ? dit-il.

— Je l’ai reçu.

— Et vous n’avez pas compris pourquoi je quittais Paris ?

— Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu admettre la possibilité de l’erreur dont vous étiez victime.

— Une erreur !

Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande qu’on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier !

— Votre buvard…

— Oui, c’est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m’a fait comprendre comment vous aviez pu être trompé.

Il la regarda en face, longuement, profondément ; elle ne détourna pas les yeux.

Mais au contraire, s’avançant encore et se penchant vers lui :

— Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière a été votre erreur ; mais ce n’est pas pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont comptés, je n’ai pas de temps à perdre dans une démonstration maintenant superflue. C’est de vous que je veux vous entretenir, c’est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.

Disant cela, elle attira une chaise et s’assit en face de lui.

Puis elle attendit en l’examinant.

Il était dans un trouble extrême, oppressé, ne respirant plus : évidemment une lutte se livrait en lui, et il était facile de deviner ce qu’était cette lutte : l’écouterait-il ou ne l’écouterait-il pas ? Elle le connaissait trop bien pour ne pas suivre sur sa physionomie convulsée les sentiments divers par lesquels il passait : voulant et ne voulant plus, puis voulant encore.

Il était certain qu’il valait mieux le laisser user son énergie dans ces mouvements contradictoires que d’essayer de pousser son esprit dans la voie qu’elle désirait lui voir prendre, et c’était pour cela qu’elle attendait sans parler.

Quand elle jugea qu’il pouvait l’écouter sans révolte, elle reprit la parole.

— C’est ce soir, à l’Opéra, que j’ai appris votre retour et votre mariage.

Elle prononça ce mot après avoir hésité un moment et d’une voix basse.

— Il est vrai, dit-il, je me marie.

Il redressa la tête et la regarda, d’un air de défi.

— Aussitôt j’ai voulu vous voir et suis venue ici.

— Et pourquoi ?

— Oh ! ne pensez pas que je me permette de blâmer votre résolution ; vous vous mariez, je trouve cela très juste et très légitime. Nous nous sommes aimés, vous ne m’aimez plus, vous vous mariez : il n’y a là rien que de très simple.

— Alors permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d’une visite qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse.

— Tout à l’heure vous saurez ce qui m’a inspiré cette démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous qu’elle l’est pour moi ; car enfin je rentre dans une maison d’où j’ai été chassée et je parais devant un homme qui m’a infligé l’injure la plus atroce qui puisse atteindre une femme. Je ne me suis point cependant laissé arrêter par le souvenir de cette injure et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous le répète, c’est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu’en apprenant cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m’en accabler, je n’ai pas souffert : ma surprise a été profonde, mon saisissement a été terrible. J’ai éprouvé un moment de défaillance, et je crois que j’ai perdu un peu la tête ; mais cela est sans importance, il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble, c’est pour que vous voyiez comment j’ai été entraînée dans cette démarche. Si, après m’avoir appris votre mariage, on m’avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine, j’aurais continué de penser qu’il n’y avait dans ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement heureux, et de plus elle vous aime.

— Je vous prie de ne pas…

Mais Mme de Lucillière ne se laissa pas interrompre.

— Je ne parle pas à la légère, et ce que je dis, je le sais. J’ai vu cette jeune fille, je l’ai entretenue, je l’ai fait parler, je l’ai observée près de vous, j’ai vu les regards qu’elle attachait sur vous, j’ai entendu sa voix lorsqu’elle vous parlait, j’ai fait exprès l’expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu’elle vous aime. Soyez certain que lorsqu’une femme aime un homme d’un amour tel que celui que j’ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s’en faire aimer : on sent une rivale et l’on ne se trompe pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J’ai donc cru que vous l’épousiez et que vous réalisiez ainsi le vœu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce n’est point la jeune fille qui vous aime que vous prenez pour femme, ce n’est point Thérèse Chamberlain, la douce, l’honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa vie pour vous donner une journée de bonheur ; c’est Carmelita, c’est la nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l’ai appris, m’a dit ce que je devais faire.

— Je dois vous avertir que ce mariage est arrêté, et que rien, absolument rien, ne changera ma résolution ; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée.

— Je n’ai jamais eu la prétention de changer votre résolution ; je veux l’éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et je l’accomplirai.

Il se leva.

En même temps, elle se leva aussi et se plaça devant lui.

Puis, s’approchant au point qu’il sentit son souffle :

— Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison ? Vous me connaissez et vous savez si l’on peut me faire abandonner une résolution quand je l’ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux ; je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que j’ai à vous dire.

Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux.

Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu’il voulût tenter, il n’échapperait pas à cet entretien ; après tout, le mieux était de le subir et d’en finir.

Elle reprit :

— Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait vous faire épouser sa nièce et qu’il ne reculerait devant rien pour obtenir ce résultat. J’avoue cependant que je ne le croyais pas capable de recourir aux moyens qu’il a employés.

Le colonel ne broncha pas ; il s’était appuyé la tête sur sa main, et il restait dans l’attitude d’un homme qui écoute par convenance ce qu’on lui dit, mais qui ne l’entend pas.

— J’aurais voulu, continua Mme de Lucillière, ne pas revenir sur ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis obligée de le faire.

— Je vous en prie…

— Soyez assuré que mon but n’est pas de me disculper. Au moment où ces feuilles de papier sont venues entre vos mains, j’aurais pu vouloir, si vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n’avais pas écrit ces lettres, et cette preuve, je vous l’aurais donnée pour assurer notre amour ; mais, maintenant que cet amour est mort, qu’importe que je fasse cette preuve ? au moins qu’importe pour moi ? Ai-je cherché à la faire jusqu’à ce jour ? Vous ai-je écrit en Suisse ? Ai-je été vous trouver pour vous montrer que vous étiez victime d’une infâme machination ? Non, n’est-ce pas ? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que j’avais écrit ces lettres ; vous avez cru vos yeux, au lieu de croire votre cœur. Vous ne m’aimiez plus ; je n’avais qu’à m’enfermer dans le silence, ce que j’ai fait. Mais, à cette heure, il ne s’agit plus de moi, il s’agit de vous, et je parle.

Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et un encrier.

Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la plume dans l’encrier, elle traça quelques lignes.

Puis elle les tendit au colonel.

— Lisez, dit-elle.

Il lut :

 

« Dites-vous bien que je vous aime.

« HENRIETTE. »

 

« À vendredi, votre vendredi.

« HENRIETTE. »

 

« Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse, faut-il dire de l’amour de votre

« HENRIETTE. »

 

— Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes ? demanda Mme de Lucillière. Oui, n’est-ce pas ? et je comprends, hélas ! que vous ne les ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu’elles étaient de moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous m’avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l’écriture de ces lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de tracer sur ce papier ? Comparez, regardez.

Mais, au lieu de regarder le papier qu’elle lui plaçait devant les yeux, il la regarda elle-même.

— Où je veux en arriver, n’est-ce pas, dit-elle, c’est là ce que vos yeux demandent ? À ceci : nous avons été l’un et l’autre victimes de gens qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe. Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière ? Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour ? C’est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas ! qui se présente, c’est que cet amour était bien peu puissant, puisqu’il n’a pas élevé la voix dans votre cœur pour crier : « Ces feuilles mentent. Non, Henriette, celle que j’aime, celle que je connais, celle qui m’a donné tant de témoignages de sa passion ; non, Henriette n’est pas capable d’avoir écrit ces lettres. » Étant à votre place et recevant moi-même ces lettres qu’on m’aurait dit écrites par vous, c’est assurément le cri qui me serait échappé ; jamais je n’aurais admis que l’homme que j’aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait protesté contre ces accusations : mon amour, ma foi en lui, le souvenir de ses caresses. J’aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces accusations, j’aurais voulu voir sur quoi elles s’appuyaient. J’aurais examiné cette écriture, j’aurais interrogé la vraisemblance et les probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme vraisemblable une pareille accusation ? Mais on l’eût portée contre une inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j’en suis certaine, et, parce qu’elle s’adressait à moi, vous l’avez crue ! Avais-je tort de dire tout à l’heure que cet amour était bien peu puissant. Ah ! Édouard !

Et elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l’émotion ; mais entre ses doigts, qui n’étaient pas étroitement serrés les uns contre les autres, elle regarda d’un rapide coup d’œil le visage du colonel : il était bouleversé.

De même qu’elle l’avait laissé tout d’abord à son irrésolution, elle le laissa maintenant à son trouble.

Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit :

— Je vous demande pardon d’avoir cédé à cet entraînement ; en venant ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l’ai fait que pour appeler votre attention sur cette manœuvre et vous montrer d’où elle venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, l’indignation ont été plus forts que ma volonté ; j’ai parlé de moi, de vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j’ai dit et revenons à l’auteur de cette accusation. Quel est-il ? Le prince Mazzazoli.

Il leva vivement la main.

Mais plus vivement encore elle arrêta son interruption.

— Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi, s’écria-t-elle ; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant. Ce n’est pas à la lettre anonyme que j’ai recours, ce n’est pas à l’insinuation ; je viens à vous franchement, à visage découvert, et je vous dis qui j’accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour repousser mon accusation, vous me les donnerez et je les écouterai. Que n’avez-vous fait ainsi, lorsqu’il s’agissait de moi ? que n’êtes-vous venu, ce buvard à la main ? Je vous aurais répondu, vous m’auriez écoutée, et aujourd’hui… Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait résulté de cette explication, puisque l’irréparable, hélas ! est accompli. Je reviens encore à l’auteur de cette accusation et pour ne plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien ? je vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les feuilles du buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n’avez pas plus cherché à savoir, n’est-ce pas, de qui était l’écriture de cette lettre que vous n’avez cherché à savoir de qui était l’écriture qui avait laissé ses empreintes sur le buvard ? Moi, j’ai fait cette recherche et j’ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le jure ! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.

Elle était devant lui, le bras étendu ; il baissa les yeux. Elle reprit :

— Que vous n’ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu’à un certain point ; il y avait tant d’infamie dans cette lâche dénonciation, que votre cœur s’est refusé à croire qu’un homme que vous connaissiez et dont vous serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans votre esprit, devaient s’élever contre le prince, vous avez pu, je le reconnais, conserver quelques faibles doutes ; mais depuis, est-ce que ces doutes n’ont pas disparu sous la clarté de l’évidence ? Vous partez, vous vous cachez ; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre, lui. Il arrive au Glion, il s’installe près de vous ; il installe sa nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous voulez partir, il s’arrange pour rendre votre départ impossible ; il vous force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, les confidences, les épanchements de cette belle fille. Que s’est-il dit dans ces tête-à-tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées ? Bien entendu je l’ignore et n’ai point la prétention de chercher à l’apprendre. Que m’importe ? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, ce qui s’est dit alors pour que vous trouviez vous-même l’influence et les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son élève. Dans cette journée d’orage, que s’est-il passé encore ? On ne me l’a pas dit, vous devez bien le penser ; mais je le sais comme si j’en avais été témoin : Carmelita a eu peur, n’est-ce pas ? et le lendemain vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n’est pas le prince Mazzazoli qui est l’auteur de notre séparation, et ne voyez-vous pas, depuis ce jour jusqu’à ce moment, le rôle qu’il a joué ? C’était ce rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j’ai fini et je vous prie de me conduire à la petite porte par laquelle je sortais autrefois.

Elle s’était levée.

Il hésita un moment ; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie aboutissant à la rue de Valois.

Ils marchèrent, sans échanger un seul mot.

Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l’ouvrit.

— Où est Tom ? dit-il.

— Tom ne m’attend pas.

— Je vais vous conduire alors.

Pendant que ces quelques mots s’échangeaient, elle était sortie sur le trottoir.

— Non, dit-elle.

Et, poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez.

Vivement il la rouvrit, mais déjà Mme de Lucillière s’était éloignée en courant.

À son tour, il ferma la porte et de loin il suivit la marquise, qui, au lieu de se diriger vers son hôtel, descendit vers le faubourg Saint-Honoré.

Une voiture passa, la marquise l’arrêta et monta dedans. Le colonel, qui s’était approché, entendit qu’elle donnait au cocher l’adresse de la rue de Courcelles.

XXIII

En quittant le colonel sur le seuil de la petite porte de la rue de Valois, Mme de Lucillière était loin de se rendre compte de l’effet qu’elle avait produit en lui.

Comment avait-il pu écouter ses explications à propos du buvard, sans tomber à ses pieds, – où elle l’attendait ?

Comment avait-il pu la laisser partir, sans un mot, sans un geste pour la retenir ?

À chaque marche de l’escalier qu’elle descendait derrière lui, elle l’avait regardé pour voir s’il n’allait pas se retourner et la prendre dans ses bras.

Mais non, il avait suivi son chemin, portant gravement, bêtement sa lampe.

Sur le seuil de la porte de la rue de Valois, il avait eu, il est vrai, un mouvement d’élan ; mais alors il était trop tard. Ce n’était pas dans la rue, même déserte, qu’elle pouvait continuer et achever ce long entretien ; aussi était-ce avec un geste d’exaspération qu’elle lui avait jeté la porte sur le nez.

Décidément il était aveuglé, annihilé par la passion : il aimait Carmelita. Rien à attendre de lui.

En raisonnant ainsi, elle était elle-même aveuglée par la passion qui lui avait fait faire fausse route.

L’immobilité et le silence du colonel, pendant ce long entretien, ne signifiaient point qu’il était insensible à la parole qu’il écoutait.

Bien au contraire.

C’était pour ne pas céder aux mouvements qui l’entraînaient, qu’il s’était à grand’peine enfermé dans ce silence et cette immobilité.

Un geste, un mot, et il sentait qu’il se laissait emporter, sans savoir où et comment il pourrait s’arrêter.

Tout d’abord la brusque entrée de Mme de Lucillière l’avait profondément troublé : il ne s’attendait pas à la voir : il ne s’attendait pas surtout à la retrouver dans cette chambre où elle était venue si souvent, où tant de paroles passionnées avaient été échangées entre eux, où chaque meuble, chaque chose gardait son souvenir, comme si elle y eût laissé une partie d’elle-même. Ce n’est pas telle qu’elle était en ce moment qu’il la voyait, mais telle qu’elle était autrefois, alors qu’elle se jetait dans ses bras.

Elle l’avait trompé, trahi, cela était vrai et il ne l’oubliait pas ; mais il était vrai aussi, et il ne l’oubliait pas non plus, qu’il l’avait aimée, passionnément aimée, et qu’elle-même l’avait aimé.

Que de joies cette apparition évoquait !

Ils n’étaient pas éteints en lui, les souvenirs de ces joies, et sous les cendres dont il les avait couverts, ils brûlaient encore ; avec son souffle, elle venait d’écarter ces cendres, et les flammes avaient jailli, projetant une lumière qui rendait au passé tout son éclat.

Que de fois s’était-elle tenue ainsi devant lui, mais alors les bras ouverts, les yeux souriants, les lèvres provocantes !

C’était sur ce fauteuil qu’il venait s’asseoir alors que, devant la glace, se préparant à partir, elle arrangeait ses cheveux épars sur ses épaules ; c’était là que levant les yeux vers elle, tremblant des dernières vibrations de ses nerfs alanguis, il lui posait une question qui se répétait chaque jour, sans varier jamais :

— Quand nous reverrons-nous ?

Si sa simple présence produisait ce trouble en lui, avant même qu’elle eût ouvert la bouche, quel devait être l’effet de sa parole lorsqu’elle commencerait à parler ?

— Que voulait-elle ?

— Qu’allait-elle dire ?

Prouver qu’elle ne l’avait pas trompé, sans doute ? Et cette pensée lui avait rendu toute son énergie, effaçant toutes les joies du passé, pour ne conserver visible et sensible que l’atroce douleur qui l’avait accablé, lorsqu’il avait tenu entre ses mains ces feuilles du buvard et lorsque de ses yeux il avait lu, car enfin il les avait lues, bien lues, – ces lettres écrites par elle.

C’était alors qu’il avait relevé la tête et l’avait durement regardée ; ce n’était plus Henriette qu’il avait devant lui, c’était la maîtresse du duc de Mestosa, de lord Fergusson, du prince Seratoff.

Mais cette justification qu’il attendait, elle ne l’avait pas entreprise.

— Tout est fini entre nous, vous ne m’aimez plus, je ne vous aime plus, je trouve donc simple et naturel que vous vous mariiez et que vous épousiez Thérèse, qui vous aime.

Avait-elle parlé sincèrement ? Était-il vrai qu’elle eût acquis la certitude que cet amour existât ?

Cette dernière question, il se l’était plus d’une fois posée, et longuement il l’avait agitée en ses heures de tristesse et de solitude.

Mais il y a loin des hypothèses de l’esprit à une affirmation directe et précise telle que celle de la marquise :

— Thérèse vous aime, j’ai vu cet amour, j’ai surpris ses regards, j’ai entendu le timbre de sa voix émue lorsqu’elle vous parlait ; j’ai excité sa jalousie exprès pour obtenir la confirmation de mes doutes, et je vous dis qu’elle vous aime.

Ce n’était pas la première fois qu’elle parlait de cet amour ; autrefois elle le faisait avec des allusions et des plaisanteries ; maintenant elle l’affirmait hautement.

Mais il n’avait pas pu arrêter longtemps sa pensée sur Thérèse ; il avait fallu suivre la parole de Mme de Lucillière, qui enfin arrivait au buvard.

S’il était un sujet qui eût occupé son esprit et son cœur, c’était celui-là.

Pendant des journées et des nuits entières, sans repos, sans relâche, ces feuilles de buvard étaient restées devant ses yeux, sans qu’aucun moyen pût les écarter.

Tout ce que l’imagination peut inventer, il l’avait examiné ; toutes les explications plus ou moins raisonnables, toutes les excuses, il se les était données.

Mais, dans ces explications, il y en avait une qui ne s’était jamais présentée à son idée : c’était cette négation :

— Je n’ai point écrit les lettres dont les empreintes ont été prises par ce buvard ; ce buvard n’était pas le mien, ces lettres n’ont point été écrites par moi.

Sans doute il ne suffit pas de nier pour prouver, car rien n’est plus facile que de dire : Je ne suis pas coupable.

Mais, d’un autre côté, l’accusation non plus ne porte pas sa preuve avec elle ; il faut qu’elle aussi fasse cette preuve.

La preuve, c’était le buvard.

Mais si vraiment elle n’avait pas écrit les lettres dont ce buvard avait reçu les empreintes ?

Si ces lettres étaient l’œuvre d’un faussaire ?

Il y avait l’écriture.

Mais si cette écriture avait été imitée, contrefaite ?

Cette contrefaçon était-elle impossible ?

Était-elle improbable ?

Il était en face de deux affirmations contradictoires.

Celle du billet anonyme, disant : « La preuve des tromperies de la marquise de Lucillière est dans ces lettres. »

Celle de la marquise, disant : « Ces lettres ne sont pas de ma main. »

Laquelle croire ?

En faveur de laquelle étaient les probabilités ?

Contre laquelle se dressaient les impossibilités ?

Était-il impossible que ce billet anonyme mentît ?

L’était-il que ce fût la marquise ?

En somme, il fallait arriver à un choix : le billet anonyme s’appuyant sur la copie des lettres, ou bien la marquise s’appuyant sur sa simple dénégation.

Mais, en réalité, ce n’était pas sur une simple dénégation que la marquise s’appuyait ; c’était sur une accusation directe, sur une affirmation précise : « Je jure que l’auteur du billet anonyme est le prince Mazzazoli. »

Lorsqu’on examine une accusation, le premier point à rechercher est l’intérêt que l’accusé avait à faire ce qu’on lui reproche.

Or, dans cette affaire, l’intérêt du prince Mazzazoli n’était que trop certain. Pour lui, il s’agissait d’amener une rupture entre la marquise et le colonel, afin de faire épouser sa nièce à ce dernier.

Si cet intérêt ne s’était pas montré au moment de l’envoi du billet anonyme et du buvard, maintenant il était évident.

Pour le voir, le colonel n’avait pas eu besoin que la marquise le lui fît toucher du doigt, et tout ce qu’elle lui avait dit, il y avait longtemps qu’il se l’était dit lui-même.

L’arrivée du prince au Glion, son installation dans l’hôtel, les promenades de Carmelita dans la montagne, la scène de l’orage, avaient jeté dans son esprit des doutes qui lui avaient fait quitter la Suisse, le lendemain matin même de cet orage.

Et s’il était revenu auprès de Carmelita, ce n’était pas parce que la réflexion avait dissipé ses soupçons, mais parce que la voix de l’honneur lui avait imposé ce devoir.

Maintenant, si l’accusation de Mme de Lucillière était fondée, si le prince était l’auteur de ce billet anonyme, s’il avait lui-même écrit les lettres du buvard, quelle force accablante prenaient ces doutes !

C’était un enchaînement de faits qui démontraient qu’on s’était joué de lui, et que, pour arriver à ce mariage, on n’avait reculé devant aucun moyen, même le plus honteux, même le plus infâme.

Qui croire ?

Où était la vérité ?

Jamais il n’avait éprouvé anxiété plus poignante.

Et il était irrésolu, incertain, n’osant aller ni d’un côté ni de l’autre, en présence de ces trois questions :

Thérèse l’aimait-elle ?

La marquise était-elle innocente ?

Carmelita avait-elle joué un rôle qui lui avait été imposé par son oncle ?

Voilà pourquoi, au lieu de tomber aux pieds de Mme de Lucillière, il s’était renfermé dans le silence et l’immobilité ; pourquoi il l’avait précédée dans l’escalier portant « gravement, bêtement, sa lampe ; » pourquoi enfin, après l’avoir vue rentrer à l’hôtel Lucillière, il était revenu chez lui, et, au lieu de se coucher, il avait arpenté en long et en large son appartement pendant toute la nuit.

Où était la vérité ?

Et toujours, sans trêve, cette question revenait, plus exaspérante à mesure qu’elle se répétait.

XXIV

Mme de Lucillière avait raisonné juste en pensant que le meilleur auxiliaire qu’elle pût trouver, pour empêcher ou tout au moins pour entraver le mariage du colonel et de Carmelita, était le baron Lazarus.

Dans la déception d’espérances longuement caressées, celui-ci devait puiser un désir de vengeance qui pouvait rendre d’utiles services.

Et c’était cette considération qui l’avait décidée à rechercher le concours du baron, faisant taire en elle le désir de vengeance qui l’animait contre celui-ci.

Le plus urgent était d’agir en ce moment contre le prince Mazzazoli, et, pour cela, elle recherchait l’alliance du baron Lazarus.

Plus tard, le prince repoussé et battu, elle se tournerait contre l’allié qui l’aurait aidée à remporter cette victoire.

Et, après sa rivale italienne, viendrait le tour de sa rivale allemande.

Car son but n’était nullement d’empêcher le mariage de Carmelita pour favoriser ensuite celui d’Ida.

Ni l’une ni l’autre ne devait être la femme du colonel.

Contre toutes deux, elle avait les mêmes motifs de haine.

Et toutes deux devaient payer la guerre qu’elles lui avaient faite : l’une par son oncle, l’autre par son père.

En empêchant ces mariages, Mme de Lucillière n’avait pas la prétention de ramener le colonel à elle, pour reprendre leur liaison au point où elle avait été interrompue et la continuer.

Ce qui était fini était pour elle bien fini, sans retour possible.

Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, elle avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable tendresse et réellement elle l’avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait aimer.

Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il n’en est pas moins vrai qu’elle s’était faite pour Mme de Lucillière, qui écrivait ses lettres sans aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement « son Huron ».

Seulement elle ne l’aimait point exclusivement, encore moins l’aimait-elle fidèlement.

L’amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, incompréhensible, monstrueux ; cependant peut-être Mme de Lucillière n’a-t-elle pas été la seule femme en ce monde qui n’ait pas rigoureusement pratiqué la doctrine de la fidélité.

En tous cas, elle était ainsi, et c’est un devoir pour le roman de tout peindre, ce qui est particulier aussi bien que ce qui est général.

S’il n’y a eu qu’une marquise de Lucillière à Paris de 1867 à 1870, c’est la nôtre, et nous la montrons telle qu’elle était.

Bien qu’elle eût aimé le colonel, bien qu’elle l’aimât encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.

Le lien qui les attachait l’un à l’autre était brisé et rien ne pourrait le rattacher : jamais sa fierté n’eût supporté les soupçons d’un amant qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.

Elle voulait pouvoir porter la tête haute, et cela n’eût pas été possible devant des yeux qui auraient lu les empreintes du buvard.

Car elle ne se faisait aucune illusion sur les explications qu’elle avait données à propos de ce buvard ; ces explications pouvaient jeter un certain trouble dans l’esprit du colonel, l’incertitude et le doute, elles ne pouvaient pas lui apporter une certitude absolue.

Or elle ne pouvait être aimée que par un homme qui aurait en elle une foi entière, ou bien leur liaison devenait une vie de querelles et de luttes qui précisément lui faisaient horreur ; mieux eût valu se retirer du monde qu’accepter cette vie, et se résigner à n’être jamais aimée.

Ce n’était donc point pour elle qu’elle voulait arracher le colonel à Carmelita et à Ida.

C’était pour une autre.

Et cette autre, c’était Thérèse.

Pour bien des raisons ce mariage lui plaisait.

D’abord il avait quelque chose d’extraordinaire qui amusait son esprit… Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et romanesque.

Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait pas : « Le colonel Chamberlain a quitté Mme de Lucillière pour épouser la belle Carmelita ; » on dirait : « Le colonel Chamberlain, quitté par Mme de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre que son père lui avait demandé de prendre pour femme. »

Enfin à ces considérations s’en joignait une dernière, prise à une meilleure source : Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l’espérer.

Il est toujours agréable de jouer le rôle d’une bonne fée, et Mme de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.

D’un côté, elle ferait le bien ; de l’autre, elle ferait le mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet si elle réussissait.

Mais réussirait-elle ?

Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu’elle lui avait confié ?

La perspective de donner à sa fille le mari enlevé à Carmelita le pousserait-elle définitivement dans la mêlée ?

Le dépit de voir ses espérances sur le point d’être déçues le déciderait-il à agir ?

Elle le croyait, mais sans avoir une certitude à cet égard.

Si elle avait mieux connu le baron, et surtout si elle avait pu savoir quels étaient ses vrais sentiments envers le prince Mazzazoli, elle se fût rassurée sur le concours que son allié lui apporterait.

À côté du désir de voir le colonel Chamberlain devenir son gendre, et à côté de la colère qu’il ressentait en apprenant le mariage prochain de celui-ci avec Carmelita, le baron avait encore contre le prince Mazzazoli un terrible motif de ressentiment.

Ce motif avait pris naissance le jour où le baron avait été informé du départ du prince et de Carmelita, et où il avait vu que ce départ coïncidait avec celui du colonel.

Ces deux départs, à un court intervalle l’un de l’autre, n’étaient assurément pas l’effet du simple hasard : le prince, avec Carmelita, allait rejoindre le colonel, tandis que lui, baron Lazarus, restait à Paris, dupé.

Or il y avait une chose que le baron ne pouvait pas accepter et qui le poussait jusqu’à l’exaspération : c’était de reconnaître qu’on l’avait pris pour dupe.

Et c’était précisément ce qu’avait fait le prince, qui l’avait trompé, indignement trompé, et qui, de plus, s’était moqué de lui.

N’était-ce pas une raillerie en effet que ce mot dit par le prince : « Quand on veut amener une rupture entre un amant et une maîtresse qui est mariée, ce n’est pas prouver au mari qu’on le trompe, qu’il faut ; c’est le prouver à l’amant. »

Et c’était ainsi qu’avait agi le prince.

Comment, par quel moyen ? Le baron ne le savait pas ; mais il n’en était pas moins convaincu que c’était le prince qui avait amené une rupture entre la marquise et le colonel, et qui, sachant à l’avance le jour où éclaterait cette rupture, avait fait suivre le colonel, avait connu ainsi l’endroit où il se retirait, et l’avait été rejoindre.

De là ce mariage.

Mais il n’était pas encore fait, et le prince avait été vraiment bien imprudent de revenir si vite à Paris.

Les moyens qu’il employerait pour rompre ce mariage qu’on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de Mme de Lucillière.

Mais il ne s’en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque chose avec la réflexion. En effet, il n’était pas l’homme de l’improvisation, et il ne se lançait jamais dans une affaire avant d’en avoir examiné le fort et le faible.

Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son fauteuil, écouter la musique de Robert, ne se doutèrent pas des idées qui roulaient dans sa tête.

Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus.

— Voyez donc le baron Lazarus !…

— Je croyais qu’il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel Chamberlain ?

— S’il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l’annonce du mariage du colonel et de la belle Carmelita.

— Évidemment il ne pense qu’à la musique.

À ce moment, le baron, comme s’il eût voulu confirmer ces paroles, se pencha vers son voisin.

Robert, éperdu, venait de lancer son cri désespéré :

 

Si je pouvais prier !

 

— Tief eingreifende musik ! dit le baron.

— Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.

Et le baron sortit l’un des derniers, souriant à tous et donnant de cordiales poignées de main à ses amis.

— J’aurais cru que le mariage du colonel Chamberlain affecterait davantage le baron, disaient ceux-ci.

Jamais homme n’avait paru moins affligé que ce bon baron.

Il s’en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient.

Arrivé à la rue Scribe, il quitta le boulevard, et, tournant à droite, il entra dans une boutique qui, bien que fermée par des volets, était pleine de monde ; cette boutique était un café américain, un bar, autrement dit The Cosmopolitan.

Devant un grand comptoir en acajou et en marbre, des gentlemen à la mine sérieuse étaient assis sur de hauts tabourets et buvaient gravement des boissons étrangères avec des herbes, des fruits et de la glace ; on demandait du sherry coktail, du gin coktail, du champagne coktail.

D’autres, debout devant un gros fromage de Chester, piquaient dans la masse, de la pointe de leur couteau, et détachaient des petits morceaux qu’ils mangeaient avec des albert et des biscuits.

Il y avait là une société fort mêlée, des membres du Jockey en toilette de soirée, habit noir et cravate blanche ; des bookmakers qui engageaient des paris devant le portrait de Stockwell, le célèbre étalon anglais ; des Anglais, des Américains, surtout des Américains.

Le baron jeta un coup d’œil circulaire dans la salle, comme s’il cherchait quelqu’un, et devant le comptoir il aperçut Gaston de Pompéran.

Leurs regards se croisèrent.

— Vous ici, mon cher baron ? dit Gaston. Que diable vous amène en cette taverne ?

— Je venais voir si je ne trouverais pas notre ami le colonel ; j’ai appris son mariage tout à l’heure à l’Opéra, et je voulais être un des premiers à le féliciter.

— Vraiment ?

— Cela vous surprend que j’aie choisi un pareil lieu ; mais je sais que quelquefois le colonel passait par ici le soir, avant de rentrer chez lui, et je me disais que je le trouverais peut-être aujourd’hui. Vous ne l’avez pas vu ?

— Pas encore, mais je le verrai demain.

— Moi aussi assurément ; mais, si vous le voyez avant moi, dites-lui bien que vous m’avez rencontré ici, où je ne venais que pour lui, et, en attendant que je puisse le complimenter moi-même, félicitez-le en mon nom. Il a fait un excellent choix ; par sa beauté, Mlle Carmelita était la femme que la Providence lui destinait, positivement.

Et, tout en se faisant servir quelques douzaines d’huîtres anglaises, qu’il avala rapidement, il continua ses compliments.

— Positivement, il était enchanté.

Puis il s’en alla, comme il était venu, les mains derrière le dos, souriant de son bon sourire.

— Est-ce que vraiment ce vieux loup-cervier est enchanté ? demanda quelqu’un à Gaston.

— Dame ! il le dit, et pourquoi le dirait-il, si cela n’était pas réellement ? Je ne vois pas quel intérêt il aurait à cela.

— Je ne le vois pas non plus ; seulement je l’ai rencontré plusieurs fois dans les affaires, et, toutes les fois qu’il montrait ce sourire bienveillant, il nous en a coûté cher.

Ce désir exprimé par le baron de féliciter le colonel, à l’occasion de son mariage, n’était pas une simple phrase de politesse, dite pour être répétée.

Le lendemain en effet de bonne heure le baron se présenta à l’hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver jusqu’à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu’il tenait à féliciter, à l’occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.

— Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux forces de la nature : vous par la fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour, c’était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez un devoir social.

Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très profondes.

— Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita ? Il n’en voyait pas. On pouvait dire qu’elle était née pour les diamants et les pierreries, et c’était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, cette loi d’harmonie eût été violée ; il se fût trouvé des contre-sens entre la femme et la position. C’était pour briller, pour éblouir, que la Providence l’avait créée, et, si elle n’avait point été sur un piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle aussi bien que pour son mari, car elle n’eût pas pu donner à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.

Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui ; car, après la nuit qu’il venait de passer, il n’était pas disposé à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait enfourché un dada.

Il tenait à prouver que Carmelita n’était qu’une belle statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les satisfactions de la vie mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant, au moins d’une façon directe.

Mais il n’était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant : il s’agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l’honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il pas pour le père ? Et puis, au moment de ce mariage, il fallait resserrer leurs relations, afin qu’elles se continuassent après d’une façon suivie et intime ; il ne serait pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa simplicité, serait de bon exemple.

Si le baron était un homme qu’il fallait écouter quand même, c’était aussi un homme qu’on ne pouvait pas refuser.

Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner.

Et le baron s’en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du prince Mazzazoli.

En agissant ainsi, il n’avait pas de but déterminé et ne savait pas trop ce qu’il cherchait ; mais il cherchait, ce qui était quelque chose.

Il chassait, il quêtait.

Ce n’était pas en restant tranquillement chez lui qu’il trouverait une bonne piste.

Tandis qu’en vivant dans l’intimité du colonel et du prince il pouvait espérer une bonne chance. Bien entendu, il ne voyait pas laquelle ; mais enfin il en espérait une quelconque. Le mariage ne devait pas se faire avant trois semaines, et en trois semaines il peut arriver bien des choses.

En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l’art de regarder ou d’écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d’attaque. Si le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la comtesse n’était pas très forte, et le colonel était assez ouvert pour ne rien cacher.

La première chose à faire, c’était d’être près d’eux, prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou qu’on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.

Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées ; mais, avant de monter à l’appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au concierge : on apprend beaucoup à causer avec les uns et les autres, les petits aussi bien que les grands.

Malheureusement le concierge n’était pas disposé à la conversation : c’était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n’en put rien tirer, si ce n’est que le prince était sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que Mlle Belmonte était seule.

Ce n’était pas pour contrarier le baron ; Carmelita seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de sa naïveté.

En arrivant à la porte de l’appartement, le baron la trouva entrebâillée.

Surpris, il s’arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait.

Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans l’intérieur de l’appartement, arrivant jusqu’au palier par les portes restées ouvertes.

Une de ces voix était celle de Carmelita, qu’il reconnut facilement ; l’autre était une voix d’homme qu’il ne se souvenait pas d’avoir entendue.

On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.

— Je vous dis que j’empêcherai bien ce mariage, criait la voix d’homme avec fureur.

— Vous ne ferez pas cela, répliquait Carmelita avec moins d’emportement.

— Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma parole ; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu.

Et le baron entendit un bruit de pas se dirigeant vers la porte.

Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta rapidement quelques marches de l’escalier, comme s’il se rendait à un étage supérieur.

Presque aussitôt un homme tira la porte de l’appartement du prince et la referma derrière lui avec fracas.

Le baron s’était à demi retourné.

Mais il ne connaissait pas celui qui venait de tirer cette porte : c’était un homme de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très épaisse lui couvrant le visage, ne laissant voir qu’un nez proéminent et deux yeux ardents ; il était vêtu simplement, mais convenablement.

Vivement il descendit l’escalier.

Le baron le descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était cet homme.

Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler maintenant qu’il ne l’avait voulu quelques instants auparavant.

Il renonça donc à l’interroger et se mit à suivre cet inconnu.

Marchant derrière lui, il l’étudiait et il était à peu près certain de ne pas le perdre dans la foule : il avait vu sa tête ; il le voyait de dos ; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible.

Marchant tout d’abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées, il se dirigeait vers l’intérieur de Paris, sans se retourner et sans se douter assurément qu’il était suivi.

Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue Neuve-Saint-Augustin sans que le baron le perdît de vue.

Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l’entrée étaient couvertes d’écussons et d’enseignes de commerçants, il entra dans cette maison.

Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.

— Est-ce que ce n’est pas M. Durand que je viens de voir rentrer ? dit-il poliment en ôtant son chapeau.

Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.

— Non, monsieur, répondit le concierge ; c’est M. Lorenzo Beio.

— Ah ! pardon, je me suis trompé.

Et, sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n’était pas chez lui, le baron se retira.

Il en savait assez.

Ainsi l’homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu parler.

Cela suffisait pour ce jour-là.

Plus tard on verrait comment tirer parti de ce renseignement.

Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.

XXV

En revenant à Paris, le colonel s’était dit que la première visite qu’il ferait serait pour son oncle et sa petite cousine.

Il y avait si longtemps qu’il ne les avait vus !

Et précisément par cela même que son mariage le plaçait vis-à-vis de Thérèse dans une situation fausse, il voulait être le premier à leur annoncer cette nouvelle.

C’était un devoir qu’il accomplissait envers eux, affirmant bien ainsi que les liens de parenté qui les unissaient n’étaient pas relâchés pour lui.

Ils étaient sa famille, toute sa famille ; il leur annonçait son mariage et les invitait y à assister.

Mais les paroles de Mme de Lucillière modifièrent ce projet.

S’il était vrai que Thérèse l’aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté d’aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait ?

Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le lui cacher ; mais ce n’est pas du tout la même chose d’apprendre une pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui qui se marie.

Quelle contenance prendrait-elle devant lui ? serait-elle maîtresse de se contenir ?

Lui-même, quelle attitude garderait-il vis-à-vis d’elle ?

Décidément il valait mieux ne pas aller les voir.

Il écrirait à son oncle.

Et, le coup porté par une lettre, – s’il était vrai que son mariage dût porter un coup à Thérèse, – il irait faire sa visite.

Dans les dispositions où il se trouvait, il était mal préparé pour compatir au chagrin des autres.

S’il avait pu, il aurait demandé aux autres de compatir au sien.

Mais il n’avait personne à qui s’adresser.

Car à personne il ne pouvait confesser la vérité.

Comment dire la raison vraie qui l’obligeait à prendre Carmelita pour femme ?

D’un autre côté, comment avouer la situation dans laquelle il se trouvait à l’égard de Thérèse ?

Comment avouer celle dans laquelle il était à l’égard de Mme de Lucillière ?

Tout cela était ridicule, au moins quant à lui.

Était-il rien de plus misérable que son incertitude et que son irrésolution ?

Et lui qui s’était cru un homme de volonté et d’action ! Quelle leçon ! quelle honte !

Comme on est faible, une fois qu’on s’est engagé dans une situation fausse !

Il n’alla donc point rue de Charonne.

Et il n’écrivit point non plus à son oncle.

Elle était difficile à faire, cette lettre, que Thérèse lirait ; en tous cas, elle était délicate.

Il réfléchirait à la forme qu’il lui donnerait, il pèserait ses termes.

Après tout, il n’y avait pas urgence à écrire un jour plutôt qu’un autre.

Demain, après-demain, plus tard.

Un matin, qu’il réfléchissait à cette lettre, – car il ne l’oubliait pas, et comme toutes les lettres retardées qu’on doit écrire et qu’on n’écrit pas, celle-là s’imposait souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter, – un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain demandait à le voir.

Son oncle !

Décidément il avait trop longtemps réfléchi.

Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains tendues.

— Heureux de vous voir, mon cher Édouard, dit Antoine.

— Et moi, mon cher oncle, malgré tout le plaisir que j’ai à vous serrer la main, je suis fâché que vous m’ayez fait votre visite avant de recevoir la mienne.

— Je m’en doutais.

— Ah !

— Et c’est pour cela que je me suis justement dépêché de venir vous demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.

— Jamais, vous le savez bien.

— Vous n’avez pas à sortir ?

— Tantôt, oui ; pour le moment, non. Nous déjeunons donc ensemble.

— En tête-à-tête, n’est-ce pas ? comme la dernière fois.

— Vous avez à me parler ?

— Oui, et vous, de votre côté, n’avez-vous rien à me dire ?

Ces paroles d’Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi son oncle se doutait-il qu’il voulait l’aller voir ? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir cette visite ?

Antoine le regardait en souriant avec une figure joyeuse.

— Vous paraissez heureux, mon oncle ?

— Oui, très heureux, et j’ai plus d’un sujet de contentement. Nous allons causer de cela en déjeunant : vous savez comme la table me délie la langue.

Le colonel sonna pour donner des ordres ; puis, revenant à son oncle :

— Ma petite cousine va bien, j’espère ?

— Pas trop, mais ce ne sera rien : un peu de fièvre.

Thérèse avait la fièvre, et son père, qui l’aimait si tendrement, disait qu’il était très heureux. Comment expliquer cela ?

Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres, et qu’il retenait, ne sachant trop comment la poser ; cependant il se risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait préoccupait son oncle.

— Avez-vous eu des nouvelles de l’affaire de… mon cousin ? dit-il enfin, se servant du mot « mon cousin » pour atténuer ce qu’il pouvait y avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation.

— Oui, et de bonnes ; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de père. On renonce à poursuivre l’affaire ; les présomptions du juge d’instruction ne pèsent sur rien de précis.

— Je vous l’avais bien dit.

— On ne trouve pas de preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, et, comme la police n’a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément introuvable, il n’y a pas de charges contre celui que vous appelez votre cousin ; il peut rentrer en France.

— Et doit-il y rentrer ?

— Je vous le demande.

— Je n’en sais rien. Mon gérant m’a écrit qu’il avait reçu sa visite, que dans cette visite Anatole avait touché la somme mise par moi à sa disposition pour s’installer en Amérique, puis qu’il avait disparu et qu’on ne savait pas ce qu’il était devenu.

— Vous voyez ?

— Je vois que la situation que je lui offrais là-bas ne lui a pas convenu, voilà tout. Je le regrette ; mais, à vrai dire, je n’en suis pas très surpris : il fallait travailler, et cette perspective l’a effrayé. Je crois que ce qu’il y a de mieux, c’est de le mettre en position de vivre de ses rentes.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Sans doute. Il y a des gens ainsi bâtis, qu’on peut craindre beaucoup d’eux quand ils n’ont rien, et qui deviennent parfaitement inoffensifs du jour où ils ont quelque chose. Il faut voir si Anatole rentre dans cette catégorie. Je me ferais un scrupule de vous offrir quoi que ce soit, parce que vous ne voulez rien devoir qu’à vous seul et parce que vous tenez à honneur de travailler. Mais Anatole n’est pas dans ces idées, et il ne sera pas du tout humilié par mes propositions… si elles lui paraissent suffisantes.

À ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt, et, avant qu’Antoine eût pu répondre, ils passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, c’est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu’ils n’auraient pas besoin de domestiques autour d’eux, et qu’ils pourraient causer librement, en tête-à-tête, comme l’avait demandé Antoine.

Celui-ci s’assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença par se verser un plein verre de vin ; puis, emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant :

— Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre mariage, mon cher Édouard.

— Comment ! vous savez ?…

— Eh oui ! je sais. À votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j’en suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez.

Et Antoine vida son verre, tandis que le colonel le regardait stupéfait.

— Et qui vous a appris ce mariage ? dit-il.

— Est-ce qu’il n’est pas vrai ? vous paraissez étonné.

— Étonné que vous le sachiez, car il est vrai.

— À la bonne heure, car avec votre air stupéfait vous m’aviez fait peur ; je pensais que j’avais peut-être commis quelque sottise. Vous savez, les journaux sont si trompeurs.

— Alors, c’est par les journaux que vous avez appris mon mariage ?

— C’est-à-dire que ce n’est pas moi qui l’ai appris, c’est Thérèse.

— Ah ! c’est Thérèse ?… Et qu’a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, n’est-ce pas ?

— Elle n’a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l’apprendre. Au reste, il vaut mieux que je vous raconte comment la chose s’est passée : ce sera encore le plus court de procéder avec ordre.

Le colonel, avant tout, aurait voulu savoir quel effet l’annonce de son mariage avait produit sur Thérèse, car ce que son oncle lui avait dit jusqu’à ce moment l’avait jeté dans l’incertitude. D’une part, Antoine paraissait beaucoup plus joyeux que de coutume, comme s’il lui était arrivé un grand bonheur personnel ; et, d’autre part, il annonçait que Thérèse était assez mal portante. Comment concilier cela ? Était-ce l’annonce de son mariage qui causait cette joie chez Antoine ? était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre à Thérèse ? Il était impossible de poser des questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, comme l’avait dit Antoine, était de procéder avec ordre, surtout avec patience.

— Hier soir, commença Antoine, avant le souper, Michel était sorti ; en rentrant, il rapporta un journal, et, comme le souper n’était pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire le journal. Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever la tête à tous : Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Tous les quatre, nous le regardons, et Sorieul demande ce qu’il y a de si extraordinaire dans le journal. « Rien, répond Michel. — Allons donc, dit Denizot, on ne pousse pas un pareil cri pour rien ; il y a quelque chose que tu veux nous cacher. Si l’empereur est mort, ne mets pas tes gants pour nous en faire part ; plus vite que ça, mon petit Michel, hein ! » Thérèse et moi, nous ne demandions rien : Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l’heure ; moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j’ai peur d’y trouver le nom de quelqu’un que vous connaissez. Combien de fois, en commençant un article ainsi conçu : « Un crime affreux vient d’être commis », me suis-je arrêté sans oser aller plus loin ? Enfin, Thérèse et moi, nous ne disions rien ; mais Sorieul et Denizot pressaient Michel, qui me regardait d’un air qui me donnait froid. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel ne le laissa pas faire. « C’est une nouvelle qui concerne votre neveu Édouard », me dit-il. Vous pensez si cela me rassura. Encore un assassinat, sans doute ? ce fut la question que Sorieul posa tout haut et que moi je n’avais pas osé me poser tout bas.

— Mon bon oncle.

— Il ne s’agit pas d’une mauvaise nouvelle, dit Michel, au moins pour le colonel.

« Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se marie ? » interrompit Thérèse. Vous pensez si, à ce mot, il y eut des exclamations ; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C’était vrai : je vis que vous épousiez Mlle Carmelita Belmonte, nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l’histoire des républiques d’Italie, et il en eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre future. Pendant qu’il faisait son récit, une réflexion me traversait l’esprit : comment Thérèse avait-elle appris votre mariage avant tout le monde ?

— Il est de fait que cela est assez étrange.

— Je lui posai ma question, et elle me répondit qu’elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. « Tu l’as lue ce matin et tu ne nous l’as pas communiquée ? s’écria Sorieul ; voilà qui est un peu fort. » Et il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.

— Et que répondit-elle ?

— C’est que je ne sais trop comment vous répéter sa réponse.

— Telle qu’elle l’a faite, mon oncle, sincèrement, sans y rien changer, je vous prie.

— Au fait, vous savez bien que Thérèse a pour vous la plus grande amitié et qu’il n’est jamais entré dans son esprit la pensée de vous blâmer en quoi que ce soit.

— J’en suis certain, mon oncle ; ne craignez donc pas de me blesser ou de me peiner en me répétant cette réponse.

— Elle nous dit : « Si je ne vous ai pas parlé du mariage de mon cousin Édouard, c’est parce que j’ai pensé que mon cousin viendrait nous l’annoncer lui-même et qu’il serait fâché de voir qu’il avait été prévenu. — Oh ! c’est une raison, – » répondit Sorieul. Pour moi, je ne sais pas si cette raison est bien bonne ; mais enfin elle l’a été pour Thérèse ; vous savez qu’elle a le caractère quelquefois bizarre et qu’elle se fait des affaires des choses les plus simples.

Le colonel ne répliqua rien, car il se demandait si cette raison était vraiment celle qui avait empêché Thérèse de parler. À la rigueur, cela était possible ; mais cependant cela paraissait peu probable.

Antoine, continuant son récit, ne lui laissa pas le loisir d’éclaircir ce doute.

— Bien entendu, pendant le souper, il ne fut question que de votre mariage ; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille ; il se mit à la gronder, parce qu’elle lisait le Sport, disant qu’une fille dans sa position ne devait pas s’intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit que c’était vous qui l’aviez corrompue en la conduisant aux courses du bois de Boulogne.

— Vous ne croyez pas cela, je l’espère, mon oncle ?

— Assurément non ; c’est une idée comme il en pousse dans la tête de Sorieul, qui s’amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse ; j’avais un travail pressé à écrire et je voulus m’y mettre, tandis que Thérèse s’installait, comme à l’ordinaire, auprès de ma table, avec sa couture. Mais je n’étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver mes mots. Quand je levais les yeux dessus mon papier, je voyais que Thérèse n’était guère en train elle-même, et qu’elle regardait plus souvent devant elle que sur sa couture.

— Était-elle déjà souffrante ?

— C’est probable ; seulement elle n’en avait rien dit et elle m’avait paru dans son état ordinaire pendant la journée. Pour moi, si je ne pouvais pas travailler, ce n’était pas parce que j’étais malade, mais parce qu’une idée me bouillonnait dans la tête et m’empêchait de penser à ce que je devais faire. Je ne suis pas habitué à me laisser distraire, et habituellement mon esprit obéit à ma volonté. C’est que l’idée qui me tourmentait était plus puissante. Je sentis qu’il était inutile de vouloir s’obstiner dans mon travail, et, serrant mes papiers, je me tournai vers Thérèse. Vous devez bien vous douter quelle était cette idée : c’était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien voulu venir avec nous au Moulin flottant pour entretenir Thérèse de mon projet, il avait été question entre elle et moi trois ou quatre fois de ce projet, et sa réponse avait été la même : « Plus tard ».

— C’est celle même qu’elle m’a faite.

— C’est celle qu’elle me faisait toujours, et de si mauvaise grâce, avec un air si malheureux, si résigné en même temps, que depuis longtemps j’avais renoncé à lui adresser de nouveau ma demande. Bien certainement j’avais toujours ce mariage à cœur, et je le désirais aussi vivement, plus vivement même que le jour où je vous avais demandé votre concours auprès de Thérèse pour la décider. Mais enfin je ne voulais pas lui faire violence, et il me semblait que si elle avait osé, elle ne m’aurait pas répondu : « Plus tard, » mais que franchement elle m’aurait dit : « Non. » Dans ces conditions, je ne voulais pas insister davantage, car, tout en souhaitant ce mariage, il ne me convenait pas de violenter le consentement de ma fille ; et c’était le violenter que de lui arracher un oui qu’elle ne voulait pas donner librement. J’avais donc renoncé à la tourmenter, attendant que son « plus tard » fût arrivé ; et cependant il faut vous dire que jamais les raisons qui me faisaient désirer ce mariage n’avaient eu autant de force. Savez-vous que, depuis que nous ne nous sommes vus, j’ai été condamné à un mois de prison ?

— En prison ! vous, mon oncle ?

— Ah ! cette prison-là, ça n’est pas déshonorant ; seulement c’est gênant. J’ai été condamné pour politique. Le gouvernement, après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l’espérance de le diriger et de s’en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur lui-même quand il a vu qu’il n’y aurait jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz qu’il a été bien longtemps à faire cette découverte : cela est vrai, mais enfin il l’a faite, et, du jour où il a été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre. Bien entendu, j’ai été un des premiers pris : on m’a envoyé en police correctionnelle, et j’en ai eu pour un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le monde : le chef de l’État, les ministres, les juges. Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, Sorieul y entrait à son tour, s’étant fait condamner à trois mois.

— Sorieul !

— Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait toujours qu’il écrirait les grandes idées qu’il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il s’est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour titre : Les Césars par un César. C’était une critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d’allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus, Thérèse restait seule à la maison : ce que j’avais toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça a été une chance que Sorieul entrât en prison le jour même où j’en sortais. Mais ce qui avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois ; car la prison, j’entends la prison politique, n’a jamais guéri personne. Ce n’était pas parce que les tribunaux m’avaient condamné qu’ils m’avaient fait renoncer à la lutte : j’ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation en l’étendant, et en ce moment je suis sous le coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu’à la fin de l’Empire ou jusqu’à ma fin ; au plus vivant des deux. Vous me direz qu’il est bien malade, je l’espère ; mais il n’est pas mort, et il peut durer encore s’il ne lui arrive pas un accident. J’étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes : Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau. La nouvelle de votre mariage m’avait inspiré de faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse : cela me donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps elle refusa, et je dois même dire qu’elle le fit avec une violence que je ne lui avais jamais vue ; mais je ne me décourageai pas, j’insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle céda.

— Ah ! elle a consenti !

— Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore ; mais enfin elle a fixé une date : le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m’avez vu arriver la figure joyeuse. On peut m’envoyer en prison ; j’espère bien que Thérèse ne m’y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et qu’alors elle ne s’en tiendra pas à sa date. J’ai bu à votre mariage ; ne boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu ?

Et Antoine tendit son verre au colonel pour que celui-ci le remplît.

— Vous me disiez qu’elle avait la fièvre ? demanda le colonel, sans remarquer le mouvement de son oncle.

— Elle a mal dormi ; mais, après notre discussion, il n’est pas étonnant qu’elle se soit couchée agitée. Me refusez-vous un verre de vin ?

XXVI

Décidément, Mme de Lucillière ne s’était pas trompée en affirmant que Thérèse aimait son cousin.

Ce refus, persistant chez elle, d’accepter Michel pour mari, qui cédait le jour même où elle apprenait que son cousin se mariait ;

Sa lutte obstinée contre la volonté de son père, que d’ordinaire elle respectait religieusement ;

Ce silence sur l’annonce de ce mariage qu’elle avait lue dans le Sport ;

Cette manie de lire un journal si peu fait pour sa condition ;

Enfin cette nuit agitée et cette fièvre succédant au consentement que de guerre lasse elle avait fini par se laisser arracher :

Tout cela était significatif.

Et il aurait fallu fermer obstinément les yeux à la lumière pour ne pas voir qu’il y avait dans tout cela de quoi appuyer singulièrement l’affirmation de la marquise.

Mais, cet amour qu’elle avait affirmé, était-il ce qu’elle avait dit ?

Sur ce point, le doute semblait permis ; car, si cet amour n’était pas un simple caprice, il ne devait pas se résigner si facilement à mourir.

Si Thérèse aimait vraiment son cousin, elle ne pouvait pas accepter sans résistance le mari qu’on lui imposait.

Antoine, il est vrai, avait dit que la lutte avait été longue et vive pour arracher cette acceptation ; mais, qu’est-ce en réalité qu’une lutte qui dure quelques heures et qui, après une velléité de résistance, ne persiste pas ?

Ce qui contribuait beaucoup à fortifier les doutes du colonel sur l’amour de Thérèse, c’était la secrète satisfaction qu’il éprouvait à se dire qu’il n’était pas la cause d’un chagrin bien grand et bien profond chez sa petite cousine.

On croit volontiers ce qu’on désire, et ce qu’il désirait, sans se l’avouer franchement, c’était de n’avoir rien à se reprocher en cette affaire.

Et, précisément, parce qu’il ne se sentait pas la conscience très nette, il était ingénieux à trouver des raisons qui le justifiassent.

Thérèse malheureuse, il eût été malheureux lui-même ;

Tandis qu’en se disant qu’elle avait accepté, sans trop souffrir, le mari que son père souhaitait, il avait le cœur plus léger.

Pourquoi l’aurait-elle aimé, après tout ?

Il avait eu, il est vrai, des conversations avec elle, qu’on n’a pas ordinairement avec une cousine qui ne doit être pour vous, dans le présent comme dans l’avenir, rien qu’une cousine ; mais enfin ces conversations n’avaient pas été de nature à provoquer l’amour dans cette âme de jeune fille.

Il avait pris, il est vrai, plaisir à l’étudier et à plonger ses yeux dans ces beaux yeux naïfs, il avait pris plaisir aussi à tenir dans ses mains ces beaux cheveux si fins et si soyeux, il avait serré son bras contre lui, plus tendrement peut-être qu’on ne serre le bras d’une petite cousine.

Mais tout cela n’était pas un engagement.

Et strictement il pouvait se dire qu’il n’avait rien fait pour qu’elle l’aimât.

Qu’elle eût deviné qu’à un certain moment, il était attiré près d’elle par un sentiment plus que tendre, cela n’était guère probable.

Et, si elle avait deviné ce sentiment, elle n’y avait pas répondu par un engagement bien sérieux.

Peut-être avait-elle alors fait des rêves et des projets de petite fille romanesque, cela était possible ; mais en tous cas ces rêves n’avaient pas tenu contre la réalité de la vie, et l’amour affirmé par Mme de Lucillière n’avait jamais existé que dans l’imagination de celle-ci.

Et vraiment il était heureux qu’il en fût ainsi.

Car, enfin, qu’eût-il fait, qu’eût-il pu faire, s’il s’était trouvé en présence d’une vraie passion chez Thérèse ?

Engagé comme il l’était avec Carmelita, il n’eût pu que regarder souffrir cette chère petite, pour laquelle il ressentait une si vive tendresse.

Oui, assurément, cette tendresse fût facilement devenue de l’amour, peut-être même ce sentiment avait-il existé dans son cœur à un certain moment ; mais maintenant le mieux était de ne pas s’en souvenir.

Il devait épouser Carmelita.

Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.

Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux, – puisqu’il n’y avait pas moyen qu’elles fussent autrement.

C’était rapidement, instantanément pour ainsi dire, que ces réflexions s’étaient faites en lui.

Arrivé à cette conclusion, il éprouva un grand soulagement, et ce fut presque joyeusement qu’il remplit le verre de son oncle et le sien.

— Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle !

Le déjeuner s’acheva plus joyeusement qu’il n’avait commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience.

— Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer ; je tiens à lui prouver qu’elle avait deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous faire part de mon mariage.

— Et qu’appelez-vous tantôt ?

— Mais quatre ou cinq heures.

Antoine parut contrarié.

— Cette heure ne vous va pas ?

— Je ne dois rentrer que pour souper et j’aurais voulu être à la maison quand vous viendrez.

— Et moi aussi, je veux que vous soyez chez vous, car j’ai une demande à vous adresser, qui confirmera le sentiment de ma cousine.

— Une demande, à moi ?

— Et qui doit être faite chez vous. Cependant, puisque nous en parlons, je veux bien vous dire tout de suite quelle elle est ; cela ne m’empêchera pas de vous la répéter, mais officiellement : je veux vous prier d’être un de mes témoins pour mon mariage.

— Moi, mon cher Édouard, y pensez-vous ?

— Assurément, j’y pense : n’êtes-vous pas mon oncle, mon plus proche parent ?

— Vous épousez une princesse.

— Mlle Belmonte n’est pas tout à fait une princesse ; mais quand elle serait une reine, cela empêcherait-il que vous fussiez le frère de mon père et qu’en cette qualité votre place fût près de moi ? Ne me demanderez-vous pas d’être le témoin de ma cousine ?

— Certes oui.

— Eh bien ! alors, vous serez le mien ; mais nous discuterons cette question tantôt ou plutôt vous m’y répondrez. Seulement, comme je veux vous trouver chez vous, j’irai à l’heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai de partager ce souper avec vous.

Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n’avait plus la même gêne à aller rue de Charonne ; et puis elle connaissait son mariage ; il n’aurait donc pas à le lui annoncer.

Il arriva un peu avant l’heure du souper et ce ne fut pas sans une certaine émotion qu’il monta l’escalier de son oncle.

Chose bizarre, sa conscience, qu’il avait calmée à l’aide de raisonnements plus ou moins subtils, se révoltait pour protester d’une façon pour ainsi dire matérielle ; son sang battait lourdement dans ses veines, il était oppressé et ne se sentait pas à son aise.

Du palier, il n’entendit aucun bruit dans l’atelier ; il poussa la porte et entra.

L’atelier était désert et sombre.

Alors il se dirigea vers la cuisine.

Mais, dans l’obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit du bruit.

— Qui est là ? demanda une voix, celle de Thérèse.

Il allait répondre quand la porte s’ouvrit, et Thérèse parut, tenant une lampe à la main.

— Ah ! mon cousin, c’est vous ! dit-elle.

C’était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla qu’elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux.

Ils restèrent durant quelques secondes en face l’un de l’autre sans se parler.

Enfin il s’avança et lui tendit la main ; elle lui donna la sienne.

— Mon oncle m’avait annoncé que vous étiez souffrante, dit-il ; comment êtes-vous, présentement ?

— Ah ! très bien, je vous remercie. Ce n’était rien, un peu de fièvre ; j’avais eu froid et chaud, sans doute, et cela me donne toujours un accès de fièvre, mais qui ne dure pas.

Cependant son aspect donnait un démenti à ses paroles : elle ne paraissait pas être très bien, comme elle le disait, tout au contraire ; très pâle, avec les yeux ardents.

Le colonel crut remarquer qu’elle tremblait ; mais, comme elle avait posé sur la table la lampe, dont l’abat-jour était posé très bas, il la voyait mal et seulement dans l’ombre.

— Mon père n’est pas encore rentré, dit-elle ; mais il m’a envoyé un mot pour m’avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable à vous.

— Ah ! ma cousine !

— Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul n’est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule.

Le colonel remarqua qu’elle avait évité de nommer Michel ; cependant, en regardant sur la table, qui était mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait souper avec eux.

Il se fit un silence entre eux, comme s’ils ne savaient, ni l’un ni l’autre, de quoi parler, ou s’ils n’osaient.

Comme ce silence devenait de plus en plus gênant, à mesure qu’il se prolongeait, le colonel aborda le sujet de sa visite :

— Mon oncle m’a dit que vous attendiez ma visite ; je vous remercie de n’avoir pas douté de moi.

— Comment aurais-je douté de vous, mon cousin ? vous nous avez toujours témoigné une grande amitié.

— Si je ne suis pas venu plus tôt, c’est que je ne suis à Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos de… (il entassait les mots avant que d’arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise.

Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers le plafond, de sorte qu’il ne pût pas voir l’effet que ce mot avait produit sur elle.

Alors, il reprit, décidé à en finir tout de suite :

— En même temps, mon oncle m’a communiqué une nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.

— Il est vrai, dit-elle d’une voix presque ferme, je me marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position il se trouvait ?

— Il me l’a dit.

— J’ai voulu qu’il n’eût pas au moins d’inquiétude à mon égard, et, puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.

— Vous êtes un brave cœur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille.

— Je ne suis pas la fille que vous croyez ; car, si je l’étais, je n’aurais pas attendu jusqu’à ce jour pour contenter mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir mariée.

De nouveau il s’établit un silence, et il l’entendait respirer difficilement ; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n’osait même pas la regarder.

Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.

— Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m’avez fait vous raconter, quand vous m’avez demandé de vous expliquer quel mari je prendrais : je voulais qu’il m’aimât comme je voulais l’aimer, et je disais, n’est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite fille ! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides !

— Oui, je me souviens, dit-il.

— Mais ce grand amour, c’est le rêve, n’est-ce pas, c’est la poésie, ce n’est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu’on doit se marier, et l’on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi ?

Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu’il éprouvait déjà en montant l’escalier lui devenait plus pénible, et sa conscience était moins ferme.

— Je vous ai dit, reprit-elle, toute l’amitié que j’éprouvais pour… Michel ; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je voulais des ailes à l’existence que je rêvais ; mais c’est peut-être sur la terre, terre à terre, qu’est le bonheur possible en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux, je m’y appliquerai de tout mon cœur.

Elle parlait doucement, simplement, comme si elle parlait pour elle seule, pour se rassurer, pour se persuader, pour s’expliquer à elle-même ce qu’il pouvait se trouver de bon dans ce mariage et le justifier.

Ces paroles, et surtout le ton sur lequel elles étaient dites, avaient profondément touché le colonel et l’avaient attendri.

Que dire ?

Il ne trouvait pas un mot.

Heureusement la porte en s’ouvrant le tira de l’angoisse qui le serrait à la gorge et l’étouffait.

C’était Denizot qui rentrait, chargé d’un immense panier.

— Ah ! colonel, dit-il en posant son panier, ça ne se fait pas, ces choses-là ; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins vingt-quatre heures à l’avance, vous n’allez pas trouver un souper digne de vous.

— Qu’importe, mon bon Denizot ?

— Comment, qu’importe ! et ma gloire ?

Puis, donnant une poignée de main au colonel :

— Comme homme, je suis joliment content de vous voir ; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim ?

— Pas trop.

— Comme homme, j’en suis fâché ; mais comme cuisinier j’en suis bien aise.

Et, clopin-clopant, il s’occupa de tirer toutes les victuailles qui étaient entassées dans son panier.

Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.

Contrairement à ce qu’il était d’ordinaire, le jeune ouvrier montra une physionomie ouverte et souriante ; ses yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.

Il vint au colonel et s’informa poliment, presque affectueusement, de sa santé.

Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l’attitude roide et contrainte que Michel avait autrefois avec lui.

Il dut se faire violence pour répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient adressées.

Puis il se tut, observant les regards que Michel jetait sur Thérèse.

Évidemment la joie débordait en lui ; il était plus léger, plus jeune ; ses yeux lançaient des flammes.

Quant à Thérèse, elle paraissait réellement souffrante de corps et d’esprit.

Sur son visage contracté, dans les coins de sa bouche tirée en bas, dans son regard fixe, dans toute la physionomie aussi bien que dans l’attitude de son corps, on lisait l’abattement et la tristesse.

En la regardant ainsi, le colonel constata que, depuis qu’il l’avait vue, elle avait embelli ; elle n’était plus la petite fille qu’il avait trouvée, en arrivant à Paris, avec une tête trop grosse et des bras trop maigres. Ces bras avaient pris de la chair, le corsage aussi s’était formé, et maintenant tout était en harmonie.

Le souper était servi sur la table.

Antoine invita son neveu à s’asseoir.

— Prenez la place de votre père, mon neveu.

À ce moment, Sorieul fit son entrée.

Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux ; en l’apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.

Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d’Antoine et vidé les poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.

— Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie ; ainsi, sans se douter qu’il verrait le colonel le soir même, il s’était occupé de lui pendant toute la journée.

— De moi ?

— De vous incidemment, c’est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu’ils ont joué dans l’histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste quel avait été leur rôle !

Alors il se mit à parler de l’héritage de la comtesse Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l’empire, des Guelfes, des Gibelins, de la maison d’Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini, Pignotti, Quinet.

Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu l’arrêter.

Mais il n’en trouva point, et on le laissa faire librement son cours d’histoire sur les Mazzazoli.

Sans ce nom qui le gênait chaque fois qu’il revenait, le colonel eût été très satisfait de cette dissertation, qui le dispensait de parler lui-même et lui permettait d’observer Thérèse sans être dérangé.

Elle était à table ce qu’elle s’était montrée quelques instants auparavant : assurément elle s’imposait, à force de volonté, une attitude et une contenance ; mais, malgré elle, son trouble intérieur se manifestait au dehors de mille manières : ainsi elle ne pouvait avaler les petits morceaux de pain, qu’elle mettait dans sa bouche qu’en les mouillant avec de l’eau rougie ; on voyait ses dents se serrer, comme si elle éprouvait du dégoût pour ce qu’elle mangeait.

Mais à l’exception du colonel, qui la regardait de temps en temps à la dérobée, personne ne s’apercevait de cette gêne.

Michel était tout à son contentement.

Sorieul parlait, et, quand il s’écoutait, le plancher eût pu s’effondrer : il eût assurément continué son discours en dégringolant.

Antoine et Denizot suivaient attentivement ce récit, pour eux plein d’intérêt : ces villes libres tombant sous le despotisme de quelques familles princières, cela touchait Antoine.

— Partout et toujours la même chose, disait-il.

— Pour lors, interrompit Denizot à un certain moment, si j’ai bien compris ce que nous raconte Sorieul, il y aurait eu pas mal de canailles dans l’illustre maison des Mazzazoli : cet Innocenzio Mazzazoli qui assassine pour de l’argent, ce n’est qu’un fameux gredin, vous savez ; et cet autre Ridolfo, qui trahit les Français qui le payaient, il ne vaut pas cher.

— Eh bien ! Denizot, interrompit sévèrement Antoine.

— Quoi donc ? ce n’est pas faire injure au colonel que de dire que dans les ancêtres de sa future femme, il y en avait qui étaient des chenapans ; si les Denizot avaient des ancêtres historiques, on en trouverait sans doute qui ne vaudraient pas cher non plus ; ce que je voulais marquer, c’est que tant de gens qui sont fiers de leur antique race feraient mieux de n’en pas parler, voilà tout. Moi, j’aime mieux descendre d’un brigand inconnu que d’un brigand illustre ; au moins ça ne me gêne pas, puisque je n’en sais rien.

La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se retira, Michel voulut l’accompagner pour l’éclairer.

Mais, arrivé au bas de l’escalier, il posa sa petite lampe sur une marche ; puis, tendant la main au colonel :

— Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander votre amitié ? Vous ne m’avez peut-être pas trouvé toujours très poli avec vous, et j’ai à me reprocher d’avoir mal accueilli vos bons procédés ; je vous en fais mes excuses. J’avais alors du chagrin, et puis je ne vous connaissais pas. Aujourd’hui je vais devenir votre parent, puisque je serai le mari d’une femme à qui vous avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse.

Ce discours, heureusement un peu long, permit au colonel de se remettre.

Il donna sa main à Michel ; mais bien qu’il eût l’intention de serrer celle du jeune sculpteur, il ne la serra pas.

Ils se séparèrent.

Et il s’en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.

— La pauvre petite ! Elle n’aimait pas le mari qu’elle acceptait, et cependant elle l’épousait. Quelle vie aurait-elle ?

Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.

— Aimait-il Carmelita ? cependant il l’épousait. Quelle vie serait la sienne ?

XXVII

Le baron Lazarus n’était pas homme à employer à l’étourdie l’arme que le hasard avait mise entre ses mains.

Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user de son concours.

C’était là une grave affaire, qui demandait conseil et réflexion.

Fallait-il avertir la marquise de Lucillière de cette découverte ?

Au contraire, fallait-il la garder pour soi et l’utiliser seul ?

Déjà le baron avait fait l’expérience des alliances en s’ouvrant, dans une certaine mesure, au prince Mazzazoli, et cette confidence lui avait coûté cher.

Le prince avait tiré parti, pour son propre profit, de ce qu’il apprenait, et il avait joué son allié.

Le même résultat pouvait se reproduire encore, et la marquise pouvait très bien, elle aussi, duper son allié ; elle était assez fine et assez habile pour inspirer une crainte salutaire.

Avant de lui faire la moindre confidence, il fallait donc examiner quel intérêt elle pouvait avoir à amener la rupture du mariage du colonel avec Carmelita.

Voulait-elle seulement se venger de celle qui lui avait enlevé son amant ?

Ou bien, cette vengeance satisfaite, voulait-elle encore reprendre cet amant ?

Pour la vengeance, le baron voulait bien l’aider.

Mais, pour la suite, c’était une tout autre affaire.

Là était donc le point difficile et délicat à examiner.

Cet examen, il le fit long et scrupuleux, pesant tout, scrutant tout.

Et la conclusion à laquelle il s’arrêta fut qu’il fallait, coûte que coûte, se concerter avec la marquise.

L’alliance avec ce Lorenzo Beio était chose trop sérieuse pour se faire, sans s’être préalablement entouré de toutes les précautions.

Et puis il ne voyait pas comment la conclure, cette alliance.

Enfin il lui semblait que les chances que la marquise pouvait avoir de ramener à elle son ancien amant étaient trop faibles pour s’en effrayer, attendu que si le prince Mazzazoli avait pu amener entre eux une rupture, il avait dû employer des armes qui avaient tué Mme de Lucillière, de telle sorte qu’une résurrection n’était pas à craindre : morte, elle était pour le colonel, et bien morte ; elle-même l’avait prouvé en n’agissant pas seule. Est-ce que si elle avait cru à son ancienne puissance, elle aurait cherché un allié ? Est-ce qu’elle aurait pris surtout un homme de qui elle avait autant à se plaindre ? Ce choix seul indiquait qu’elle n’avait aucune foi en elle, et qu’elle se sentait elle-même bien perdue pour jamais.

Il l’alla donc trouver.

Lorsqu’on annonça à Mme de Lucillière que M. le baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec elle.

— Vous recevez cet homme ? dit-il.

— J’ai besoin de lui.

— Ah ! c’est une raison.

— Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les recherches policières ; je désire l’employer conformément à son talent.

— Dès là que vous avez besoin de lui, c’est une raison suffisante ; pour moi, qui n’ai rien à démêler avec lui, Dieu merci ! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.

Et le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une autre.

— Vous n’avez pas perdu de temps, dit Mme de Lucillière en indiquant un siège au baron à une assez grande distance de celui qu’elle occupait.

— En avons-nous beaucoup devant nous ?

— Beaucoup, non ; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans trop de hâte.

— Je n’ai rien risqué et c’est pour avoir votre avis avant de rien entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements que j’ai eu la bonne fortune d’obtenir.

Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu’il avait eu la chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.

— Mais c’est le nom de cet inconnu qu’il nous faut, sans quoi cette conversation ne peut pas nous être d’une grande utilité.

— Précisément j’ai eu la bonne chance de l’obtenir.

— Ah ! vraiment ?

— Mon Dieu, oui, de la façon la plus simple. En le voyant sortir de l’appartement de Mlle Belmonte, je me suis dit que les paroles que je venais d’entendre, par le plus grand des hasards, ne nous serviraient pas beaucoup, si nous ne connaissions pas le nom de celui qui les avait prononcées. Il descendait l’escalier, et tout naturellement je l’ai descendu derrière lui. Alors, réfléchissant au moyen d’apprendre ce nom, je me suis mis à marcher derrière lui, oh ! machinalement, sans attention, vous savez, quand une idée vous préoccupe… Nous sommes ainsi arrivés rue Neuve-Saint-Augustin…

— Toujours sans intention de votre part ?

— Ah ! assurément, je le suivais sans trop me rendre compte de ce que je faisais, et comme si tout à coup, pour m’être agréable, il allait se retourner et crier son nom.

— Il s’est retourné ?

— Non, il est entré dans une maison sans parler au concierge, avec une simple inclinaison de tête, comme un homme qui va chez lui. Vous savez, les concierges parisiens aiment à parler.

— Quand on les interroge.

— Bien entendu ; alors ce concierge de la rue Saint-Augustin m’a dit que cet inconnu était M. Lorenzo Beio.

— Le maître de chant de Carmelita ?

— Lui-même.

— Mais alors ?…

— Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce mariage ? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.

Cela fut dit avec un air d’innocence et d’ignorance qui eût fait l’admiration d’un comédien.

— Car enfin, continua le baron, ma découverte n’a d’importance que si ces raisons sont bonnes : souvent on fait des menaces qui ne s’appuient sur rien de solide et qui ne sont que des forfanteries ; avez-vous remarqué que les Italiens sont souvent fanfarons ? Vous dites donc que ces raisons vous paraissent évidentes ?

— Je n’ai nullement dit cela ; seulement il me semble que si ce Lorenzo Beio s’est exprimé dans les termes que vous rapportez…

— Ce sont ses paroles mêmes, sans y changer un seul mot.

— Il me semble que cela indique qu’il est maître d’un secret qui peut perdre Carmelita dans l’esprit du colonel.

— C’est aussi ce que je pense.

— Mais quel est ce secret, c’est ce que je ne sais pas.

— Ah ! vraiment, dit le baron d’un air désappointé ; j’avais compté sur vous pour m’éclairer. Il me semblait qu’en votre qualité de femme et de Parisienne, vous deviez avoir une sorte d’intuition en ces matières, que moi, gros lourdaud d’Allemand, je n’ai pas.

— Il me paraît inutile de nous livrer à des conjectures qui ne reposeraient sur aucun fait précis.

— Et qui pourraient nous égarer.

— Ce qu’il faut, maintenant, c’est découvrir ce secret.

— Cela me paraît très bien combiné ; mais comment comprenez-vous que nous arrivions à cette découverte ? Je ne vois pas le moyen à employer.

— Ni moi non plus.

— Alors ce secret, que j’étais assez fier d’avoir trouvé, ne nous servira de rien, si nous ne le complétons pas par une seconde découverte, plus difficile que la première.

— Il est probable, en effet, qu’il sera assez difficile de faire dire à Lorenzo Beio quel moyen il compte employer pour empêcher ce mariage.

— Peut-être l’emploiera-t-il seul ?

— Peut-être, mais il n’est jamais prudent de compter sur ce qui se fait tout seul. Lorenzo Beio ne veut pas que Carmelita épouse le colonel Chamberlain ; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant seul, empêche ce mariage ; il est possible aussi que nous, sans son secours, nous l’empêchions par un moyen différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu d’agir séparément, nous agissions collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir.

— D’abord, opérant avec le moyen du maître de chant, nous n’aurions pas à en chercher un autre, et ce serait un grand point d’obtenu, car enfin ce moyen, nous pouvons le trouver, mais nous pouvons aussi ne pas le trouver. Les moyens sûrs pour rompre les mariages ne doivent pas, il me semble, se rencontrer à chaque pas.

— Il faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de Lorenzo Beio.

— On pourrait peut-être le lui acheter.

— La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait, pour celui qui s’en chargerait, bien compromettante, surtout s’il y était répondu par un refus.

— En parlant ainsi, je pensais que ce Beio pouvait avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, pourrait l’éclairer.

— Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur le baron ; sans doute, c’est une arme, mais elle n’est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans le cas présent, une lettre mise sous les yeux du colonel ne produirait peut-être pas la clarté sur laquelle vous comptez ; j’ai des raisons pour croire que le colonel se tient en garde contre les lettres. Qu’on lui en apporte une qui compromette gravement Carmelita, il répondra, de bonne foi, qu’elle est l’œuvre d’un faussaire. Il faudrait prouver qu’elle a été écrite par Carmelita même, et comment faire cette preuve ? Pour moi, je ne le vois pas.

— Si à l’avance vous refusez de vous servir des armes que peut avoir ce Beio, vous rendrez notre tâche bien difficile.

— Je ne refuse pas, je vous préviens seulement de ne pas trop vous fier à des moyens dont l’efficacité serait incertaine. Beio voudrait-il vendre ces lettres, si, comme vous le supposez, il en a de compromettantes entre les mains ? D’autre part, le colonel voudrait-il se décider à une rupture, sur le simple vu de ces lettres ? Voilà deux questions qui, pour moi, sont douteuses et qui doivent nous avertir que tout ne serait pas fini par l’acquisition de ces lettres. Maintenant, bien entendu, je ne vous empêche pas de tenter cette acquisition, si toutefois elle est possible, ce qui ne me paraît pas démontré : d’abord parce que, comme je vous le disais, Beio n’est peut-être pas à vendre, ensuite parce qu’il n’a peut-être aucune lettre en sa possession.

— En tous cas, il y a un moyen pour empêcher ce mariage.

— Cela est probable, puisqu’il le dit ; mais ce moyen ne doit pas résulter d’une lettre. Pour que cette lettre eût quelque influence, il faudrait, n’est-ce pas, qu’elle fût de Carmelita, et Carmelita, si je ne me trompe pas, n’a jamais dû écrire.

— Ah ! vraiment ?

— La femme qui écrit des lettres dans le genre de celle qui nous serait utile, se reconnaît facilement : ou c’est une étourdie, ou c’est une femme qui se met au-dessus de certains préjugés. Carmelita n’est pas une étourdie, au contraire, c’est une recueillie ; elle peut se laisser entraîner, mais de sang-froid elle pèse ce qu’elle fait. Quant à se mettre au-dessus des préjugés, cela n’est ni de son âge ni de sa position ; soyez sûr que, si Beio a un moyen pour empêcher le mariage de son élève, ce moyen ne résulte pas d’une lettre.

— Je vous admire.

— Vous êtes bien bon, en vérité.

— Mais en même temps vous m’effrayez, car vos raisonnements, qui doivent être justes, détruisent toutes les espérances que j’avais pu fonder : sur cette conversation entendue par hasard et sur la découverte de ce Beio.

— Et pourquoi ?

— Si nous ne nous servons pas de lui.

— Ai-je dit cela ?

— Cependant…

— Il faut ; nous servir de lui, au contraire ; seulement, avant tout, il faut savoir à quoi il est bon.

— Et comment cela ?

— C’est là que la difficulté de notre tâche commence. Sans doute, il y a un moyen commode de la simplifier : c’est d’aller à Beio franchement et de lui dire : Vous voulez empêcher le mariage de Mlle Belmonte avec le colonel Chamberlain ; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je le sais ; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai. » Comment accueillerait-il cette ouverture ? Nous ne pouvons pas à l’avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l’est aussi. S’il accepte, c’est bien, tout est fini ; vous n’avez qu’à marcher d’accord. Mais, s’il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage, – souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans secours étranger ; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le faire ; si elle voit celui qu’elle poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner contre celui qu’elle a secouru que lorsqu’elle peut l’attaquer seule. Tel peut être le cas de Beio : il n’est pas impossible qu’il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en tête-à-tête.

— Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d’un gros rire.

Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité ; elle continua :

— Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper. Ce n’est pas ainsi que nous devons procéder.

— Je vois, comme vous, ce que nous ne devons pas faire ; mais ce que nous devons faire, je ne le vois pas.

— Je vous disais tout à l’heure que je ne voyais pas quel moyen employer pour arriver à savoir quelle était l’arme dont cet homme comptait se servir pour exécuter ses menaces. Mais tout à l’heure votre nouvelle me surprenait, et je n’avais pas réfléchi à ces moyens. En causant, en cherchant, il m’est venu une idée qui, je crois, peut être praticable, si vous le voulez bien.

— N’ai-je pas promis de vous aider ? Je suis à votre disposition.

— Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des Bouffes ?

— Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.

— Vous allez voir, si vous voulez bien me répondre ; soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de Mlle Flavie.

— Il n’y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline, sans fortune et sans métier ; on disait qu’elle était jolie. Je me suis occupé d’elle pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère.

— Et, pour cela, vous l’avez fait débuter aux Bouffes ?

— C’est bien naturel.

— Oh ! assurément, rien n’est plus naturel, cela se voit tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter ; seulement, ce que je ne sais pas et ce que je vous demande, c’est si vous avez continué à vous occuper de cette jeune fille depuis, qu’ayant un métier, elle n’est plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle n’y est plus exposée, n’est-ce pas ? Je l’ai vue hier, au Bois, dans un petit coupé qui ne sent pas du tout la misère.

— Je la vois quelquefois.

— Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez ?

— J’espère qu’elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.

— Il faut l’espérer, ou bien alors ce serait à prendre en mépris l’humanité. Donc, vous pouvez faire appel à ces sentiments de reconnaissance, et vous serez écouté ?

— Je le pense.

— Eh bien ! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.

— J’avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver.

— Cela ne vous blesse pas, n’est-ce pas ? que je dise que cette petite Flavie n’a aucun talent ; je l’ai vue deux ou trois fois, et c’est ce que ces messieurs appellent une petite grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose, sans s’en douter ; elle chante avec ses yeux qui minaudent, son nez qui se retrousse, sa poitrine qu’elle montre tant qu’elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature lui a donné, – une seule chose exceptée, la voix ; – il est vrai que, de ce côté, la nature lui a été assez avare. Eh bien ! il faut que vous lui donniez ce qui lui manque.

— La voix ? moi !

— Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites, vous n’avez peut-être pas ceux d’un maître de chant ; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui, ces mérites.

Le baron joignit les mains dans un mouvement d’admiration, car bien qu’il professât le plus profond mépris pour Mme de Lucillière, il ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette combinaison devait lui profiter.

— Je comprends, s’écria-t-il, je comprends.

— Vous comprenez, n’est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour professeur à Flavie ? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner à Ida ?

— Oh ! ma fille !

— Justement, je sens ce cri d’un père qui ne veut pas mêler une fille comme Mlle Ida…

— Sie ist eine engel.

— Ia, ia, c’est un ange, et puis ce serait s’engager bien à fond que d’intervenir d’une façon si directe et si personnelle ; tandis que, par l’entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la main. C’est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n’est plus naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c’est quand sa voix a été perdue qu’il s’est fait professeur ; les leçons qu’il donne ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre. Flavie, qui est une chanteuse de théâtre, – au moins elle peut le croire, – ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à l’Opéra-Comique ou à l’Opéra, – on a vu des exemples de cette ambition chez de simples grues ; – elle s’adresse à Beio pour lui demander des leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n’est-ce pas ?

— Quelquefois.

— Plusieurs fois par semaine ?

— Oui, souvent.

— Tous les jours ?

— Je la vois souvent, mais pas régulièrement.

— Je comprends cela ; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. Oh ! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n’est plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez qu’elle cultive son talent pour n’être pas exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses leçons, pour constater ses progrès. C’est d’un père, cette conduite ; elle vous fera honneur.

— Il est certain qu’il n’y aura rien à dire.

— En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel, puisque vous êtes l’ami du marié et de la mariée. Je crois que, tout d’abord, il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut l’empêcher. Sans doute, tout mariage qui n’est pas conclu peut se rompre ; mais, pour que cette rupture s’accomplisse, il ne faut pas qu’il soit ardemment désiré des deux côtés, et c’est précisément ce qui se rencontre dans celui-là : par intérêt, Mlle Belmonte le veut ; par amour, le colonel le désire non moins vivement.

— Parfaitement.

— Vous voyez le thème, je n’ai donc pas besoin d’insister. Il arrive un moment, – ah ! nous n’avons pas besoin de nous presser, la veille il sera temps encore ; – arrive un moment où Beio doute de l’efficacité du moyen dont il dispose ; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand même. Il a compris que vous désiriez qu’il ne se fasse pas et que vous pouvez l’empêcher ; il pense qu’en réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous serez plus puissants : il vous livre son moyen. Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, « qui ne vaut pas le sien » ; on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit visible : ce que vous devez désirer… en vue de l’avenir.

Le baron se retira en pensant que la marquise n’était vraiment pas sotte.

Mais quelle femme corrompue, bon Dieu !

Il n’y avait qu’une Française au monde capable d’inventer une pareille combinaison, et encore sans paraître y toucher.

Quelle Babylone que ce Paris !

XXVIII

Mlle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, était ce qu’on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et elle n’était que cela.

Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant elle avait une certaine réputation.

Elle la devait, cette réputation, à l’étrangeté et à la bizarrerie qui se montraient en elle.

C’était une Allemande de la Poméranie, née d’un père et d’une mère qui l’un et l’autre étaient deux types de pure race ; cette pureté de race, ils l’avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par ses yeux bleus, ses cheveux d’un blond pâle, et tous les caractères constitutifs de la « Germaine. » C’est déjà une raison de succès de ne pas ressembler aux autres. À Berlin ou à Stettin, on ne l’eût pas regardée ; à Paris, on la remarquait.

Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une autre, plus puissante : Allemande de naissance, elle avait cessé de l’être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui, précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.

Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère ; son père, qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands, laborieux, exact, zélé, l’avait livrée aux soins d’une domestique par malheur richement douée de tous les vices ; de sorte que l’éducation que la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout dire, celle du ruisseau.

Dans son roman des Liaisons dangereuses, Laclos a peint une jeune fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en apprenant à son écolière naïve une espèce de « catéchisme de débauche. » Sans savoir ce qu’elle dit, cette petite répète les monstruosités les plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet homme, qui ne se plaît plus qu’aux choses bizarres, dit que rien n’est plus drôle que l’ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la langue qu’il vient de lui apprendre, n’imaginant pas qu’on puisse parler autrement : le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son langage plein d’effronterie est tout à fait séduisant.

C’était une éducation de ce genre que Flavie s’était donnée, mais bien entendu en sachant très bien « qu’on pouvait parler autrement, » et, comme avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du contraste de son apparence naïve avec son langage plein d’effronterie.

Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont elle récitait « son catéchisme de débauche. »

Tous ceux qui la connaissaient disaient d’elle :

— Est-elle drôle, cette Flavie !

Et ce mot était généralement accepté.

Les jeunes beaux des avant-scènes et de l’orchestre étaient assez indifférents pour elle ; mais, parmi les hommes qui avaient passé la soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu’ils ne la défendaient pas ouvertement quand on l’attaquait, mais, à ces attaques, ils répondaient par des haussements d’épaules ou des sourires discrets qui en disaient long pour qui savait comprendre.

Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui témoignait publiquement le plus d’intérêt.

— Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n’était-il pas tout naturel ?

Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait pas et riait lui-même.

— Je voudrais bien, disait-il.

En sortant de chez Mme de Lucillière, il se rendit directement chez Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu’il désirait, c’est-à-dire qu’elle prît des leçons de Lorenzo Beio.

À ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux éclats.

— Des leçons, dit-elle ; moi, à mon âge, ah ! zut !

— Mais, ma chère petite…

Et le baron se mit à développer tous les avantages qu’il y avait pour elle à prendre des leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille en l’entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait devenir une grande artiste ; elle avait tout ce qu’il fallait pour cela. Est-ce que Mme Ugalde, Mme Cabel, Mme Sass, n’avaient pas débuté dans des cafés-concerts ?

Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête :

— C’est au nom de ton père que je te parle, dit-il.

Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés :

— Vous savez, dit-elle, ce n’est pas à moi qu’il faut la faire, celle-là ; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô ! monsieur le baron ? J’ose espérer que oui ; car enfin qu’avez-vous fait de la fille de mon père ? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.

— Je veux en faire une grande artiste.

— Il fallait commencer par là, c’était peut-être possible ; maintenant il est trop tard ; et à qui la faute ?

— Il n’est jamais trop tard.

— Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m’y laisse plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l’idée de me faire donner des leçons par Beio ? Dites-moi la raison vraie.

— Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l’art.

Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle.

— Non, non ! criait-elle ; impayable !

Le baron vint s’asseoir près d’elle :

— Tu sais bien que je t’adore, dit-il, et je n’ai qu’un désir, qui est de t’aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire ce miracle : le talent.

— Ah çà ! je n’ai donc pas de talent ?

— Si, si, tu en as beaucoup, et c’est justement pour que tu en aies davantage. Cela te sera facile avec Beio ; tu iras à l’Opéra-Comique, à l’Opéra. Vois-tu l’affiche : Débuts de Mlle Flavie Engel. Cela ne te dit rien ?

— Après tout, pourquoi pas ?

— Un peu de travail, et tu arrives ; Beio est un excellent professeur, qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu’à présent tu as eu les succès d’une petite fille, mais tu vas devenir une femme ; avec l’âge, il te faut d’autres succès, plus grands, plus beaux, et, si tu le veux, tu les auras.

Elle parut réfléchir un moment ; puis, s’appuyant sur son coude et regardant le baron dans les yeux :

— Vous y tenez donc bien à ces leçons ?

— Beaucoup, je t’assure.

— Alors, qu’est-ce que vous me les payez l’heure ?

— Comment ! ce que je te les paye ?

— Oui.

— À toi ?

— À qui voulez-vous les payer ? au grand Turc ?

— Je les paye à Beio ; il me semble que c’est lui qui les donne.

— Et qu’est-ce qui les prend ?

— Te moques-tu de moi ?

— Qu’est-ce qui aura à s’ennuyer, à travailler, à s’exterminer ?

— Mais il me semble…

— Pour qui aurai-je tout ce mal ?

— Pour toi.

— Pour vous donner les nobles jouissances de l’art, comme vous dites.

— Sans doute, mais…

— Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance ? Cher, n’est-ce pas ? Alors, payez.

— Quand tu me les donneras, ces jouissances, je ne dis pas que je ne t’en récompenserai pas.

— Est-ce que vous vous figurez que c’est avec moi comme chez MM. les saltimbanques, et qu’on ne paye qu’en sortant, encore si on est content ; quand vous allez au théâtre, vous prenez votre place à l’avance, n’est-ce pas ? Alors je vous répète ma question : Qu’est-ce que vous payez l’heure ?

Il fallut que le baron cédât ; mais il se consola des exigences de Flavie en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler et que, par conséquent, il n’y aurait pas trop de leçons à payer.

Ils tombèrent d’accord à cent francs.

Seulement, comme le baron n’aimait pas à jeter son argent par les fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ses cent francs.

— Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.

Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une forte saillie à l’angle externe de l’orbite, autrement dit l’organe des nombres.

Une nouvelle discussion s’engagea.

— Tu comprends, dit le baron, en tâchant de la prendre par la persuasion, que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier ; tandis que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.

— Eh bien ! je traiterai moi-même avec Beio, comme si je payais de mon propre argent ; mais vous me rembourserez ce que j’aurai avancé.

Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s’avancer vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie.

— Je fais tout ce que tu veux, dit-il.

— Ainsi vous payerez Beio ?

— Je le payerai.

— Tous les jours ?

— Tous les jours ; seulement, comme tu es une espiègle capable de me compter des leçons que tu ne prendrais pas, j’assisterai à ces leçons, et je jugerai par moi-même de tes progrès.

Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci traita elle-même avec Lorenzo Beio ; mais, au premier mot, le maître de chant l’arrêta.

Son temps était pris.

En réalité, l’idée de donner des leçons à Mlle Engel, du théâtre des Bouffes, n’avait rien d’attrayant pour lui. Que ferait-il d’une pareille élève ? Il choisissait ses leçons et n’acceptait pas toutes celles qu’on lui demandait, et puis, d’un autre côté, s’il n’était pas en disposition de s’occuper de ses élèves anciens, ce n’était pas pour en prendre une nouvelle.

Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté : elle fit si bien qu’elle parvint à décider Beio.

Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour donner sa leçon.

Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu’elle avait à faire.

Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.

Elle alla à lui.

— À mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.

— Et pourquoi donc, petite fille ?

Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public.

— Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.

Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au baron, du baron à Beio.

— Comment ! s’écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio ? Mais j’ai l’honneur de vous connaître ; j’entends souvent parler de vous par la meilleure amie de ma fille, Mlle Carmelita Belmonte, dont vous êtes le professeur.

Beio, sans répondre, s’inclina.

— Mes compliments, cher monsieur, continua le baron ; vous avez dans Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur, n’est-ce pas, qu’une organisation si splendide soit perdue pour l’art ! Combien de fois, en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa place était sur la scène ? Elle y eût été admirable, j’en suis certain : avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès prodigieux. C’est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de se dire qu’un pareil talent est ignoré ; car qu’est-ce que la gloire des salons ? Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle ? Le monde, la famille, lui en laisseront-ils la possibilité ?

Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n’était pas prête à commencer.

— Commencez, dit le baron ; ne vous troublez pas pour moi. J’ai bien souvent assisté aux leçons de cette petite fille ; elle est habituée à moi.

On commença.

Mais, dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait.

— Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse Mlle Belmonte ? C’est aussi un de mes bons amis, charmant garçon.

Beio répondit qu’il ne connaissait pas le colonel.

— Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que, quand vous aurez fait sa connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il semble que ce soit l’homme destiné par la Providence à devenir le mari de Carmelita, comme s’ils étaient faits l’un pour l’autre.

L’Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne pas voir, mais qu’il remarquait très bien.

— Cependant seront-ils heureux ? continua le baron, ne craignant pas de mettre une certaine incohérence dans son discours ; c’est ce que je me demande. L’apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des choses, on aperçoit des causes de trouble.

Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.

— Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division. Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage m’inquiète-t-il jusqu’à un certain point. J’aurais su qu’il devait se faire, que j’aurais assurément présenté mes doutes et mes observations, avant qu’il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu’au colonel. Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien ? Ce mariage est arrêté ; ce ne sont pas des observations qui maintenant pourront l’empêcher, d’autant mieux qu’il est vivement désiré des deux côtés.

Beio s’était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu’il s’intéressait à ce qu’il entendait ; mais ces derniers mots le firent se retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, car ce n’était assurément pas un simple bavardage.

— Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit le baron, et c’est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime passionnément Carmelita, et cette passion s’explique : Carmelita est si belle ! D’autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche ! Le prince voulait un roi pour sa nièce : il a trouvé mieux, car le royaume du colonel Chamberlain n’a rien à craindre des révolutions.

Le baron s’arrêta, et s’adressant à Flavie :

— Excusez-moi, chère petite fille ; je vous fais perdre votre temps, je bavarde, et j’oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant, je vous prie ; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte.

Et le baron n’interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui se rapportaient à la leçon même.

— Très bien, cela ira, n’est-ce pas votre avis, monsieur Beio ? Je n’en dirais pas autant pour une Française ; mais cette petite fille est Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour la musique que les Français.

Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d’espérance au professeur, qui se disait déjà qu’il n’avait rien à faire avec une pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c’était une Allemande, et, comme il partageait pleinement l’avis du baron sur le sentiment musical des Français, il se raccrocha à cette branche : il fallait voir, et ne pas renoncer dès la première leçon.

Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui et l’accompagna jusque dans la rue.

Précisément sa voiture était à la porte, l’attendant.

— De quel côté allait M. Beio ?

Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le professeur à prendre place dans sa voiture.

En chemin, il ne parla que musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent.

Ce fut seulement quelques instants avant d’arriver, qu’il glissa quelques mots personnels dans cet entretien.

— Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas lui dire que j’assiste aux leçons de Flavie ; le monde est si méchant et si facile à tout mal interpréter ! Le prince ferait des plaisanteries sur mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas qu’un soupçon, si léger qu’il soit, puisse effleurer l’esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.

Beio répondit qu’il n’avait pas l’habitude de parler de ses leçons au prince Mazzazoli.

— Oh ! j’en suis certain ; seulement les conditions dans lesquelles nous nous rencontrons sont telles que, pour cette fois, vous auriez pu faire une exception à votre règle ordinaire de conduite. Et cependant quoi de plus naturel, de plus légitime, que l’intérêt que je porte à cette petite Flavie ? Elle est la fille de mon caissier, son père est mort à mon service ; j’ai des devoirs à remplir envers elle. Mais à Paris on ne croit pas aux devoirs, et l’on cherche à tout de honteuses raisons. Quelle ville ! Bien charmante, cela est vrai ; mais quelle corruption !

Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de son ami le prince Mazzazoli et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.

Ses discours n’étaient guère que des répétitions de celui qu’il avait tenu au maître de chant, la première fois qu’il l’avait rencontré ; seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la rupture de ce mariage.

— Ah ! si on pouvait l’empêcher. Bien certainement ce serait pour le bonheur de l’un comme de l’autre. Mais comment ?

Et alors, se conformant aux instructions de Mme de Lucillière, il insistait sur les impossibilités qu’il y avait à cette rupture : l’intérêt du prince, l’amour du colonel.

Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant chaque jour, comme il le voyait, l’empressement que de part et d’autre on mettait à accomplir ce mariage.

Et, en parlant ainsi, il n’avait pas besoin de se livrer à de grands efforts d’imagination ; il lui suffisait de rapporter ce qu’il remarquait et chez le prince et chez le colonel.

Car jamais il n’avait été plus assidu dans l’une et dans l’autre maison.

Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par jour.

Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent.

C’est ainsi qu’il savait par le détail les cadeaux que le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la prodigalité orientale.

C’était ainsi qu’il savait aussi que la date primitivement fixée pour le mariage serait forcément retardée pour l’accomplissement de certaines formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il avait eu l’idée d’aller chercher fortune, et où il n’avait trouvé que le choléra ; son acte de décès n’était pas régulier, et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait des délais, et, d’un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés.

En même temps qu’il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne s’en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.

Il n’avait plus qu’un seul sujet de conversation : le mariage de Mlle Belmonte et du colonel Chamberlain.

Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.

Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n’auraient rien fait, rien dit pour l’empêcher.

Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c’était tout.

Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu’on fît la folie de l’épouser.

Parmi ceux qui raisonnaient ainsi se trouvait Gaston de Pompéran.

Comme le baron s’étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage :

— C’est que j’aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston ; au moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j’ai eu une belle peur quand le colonel a rompu avec la marquise ; j’ai cru qu’il allait retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme. C’est un miracle qu’il ne l’ait pas fait, et je suis reconnaissant à Carmelita de l’avoir empêché. Voyez-vous le colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine !

Non, vraiment ; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.

XXIX

Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir.

Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à sa petite cousine après sa rupture avec Mme de Lucillière, n’y reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita ?

Ce n’était pas, certes, pour ce résultat qu’il travaillait, le baron !

Le baron était trop au courant de ce qui touchait le colonel pour ne pas connaître cette Thérèse, que Gaston venait de lui représenter comme dangereuse ; mais le mariage de Carmelita la lui avait fait négliger, il n’avait pas même pensé à elle.

Puisque le colonel épousait Carmelita, c’était la meilleure preuve qu’il n’aimait pas cette petite faubourienne, comme on l’avait dit à un certain moment, ou que, s’il l’avait aimée, il avait maintenant rompu avec elle.

Mais les paroles de Gaston lui firent envisager la question à un point de vue moins vague.

Pour que Gaston eût ressenti « une belle peur », à la pensée que le colonel, se séparant de Mme de Lucillière, allait retourner vers sa cousine, il fallait que le sentiment qu’il éprouvait pour cette petite fille existât toujours et fût sérieux.

Il est vrai que ce retour n’avait point eu lieu, comme Gaston le craignait, et comme cela était indiqué.

Qui avait empêché ce retour ?

L’habileté du prince Mazzazoli, qui avait su contrarier et finalement paralyser les dispositions naturelles du colonel.

Livré à lui-même, le colonel serait donc retourné à sa cousine.

Cela était grave.

Encore, si le baron avait pu savoir quels avaient été les moyens employés par le prince Mazzazoli.

Mais, sur ce point comme sur bien d’autres, il était obligé de s’en tenir à des conjectures plus ou moins fondées.

Le seul fait certain était sa solitude en Suisse avec Carmelita, et, partant de ce fait, il était facile d’imaginer comment le colonel s’était laissé prendre aux séductions du tête-à-tête : ne voyant que Carmelita, vivant près d’elle du matin au soir, se promenant avec elle, il avait dû tout naturellement s’abandonner à un sentiment qui, n’existant pas à son départ de Paris, avait, peu à peu, si bien grandi, qu’il l’avait amené à un mariage.

Cet isolement était sans doute un coup de maître.

Mais il s’était produit dans des conditions particulières, qu’il n’était pas facile de renouveler à volonté et au moment propice.

En rompant avec Carmelita, le colonel se sauverait-il de Paris pour s’aller cacher en Suisse ou ailleurs ?

Cette fuite, aux yeux du baron, n’était guère probable ; car, pour lui, ce que le colonel éprouverait en décidant cette rupture ne ressemblerait en rien à ce qu’il avait ressenti lorsqu’il s’était éloigné de Mme de Lucillière.

Les circonstances n’étaient pas du tout les mêmes, surtout les sentiments du colonel.

Lorsque le colonel avait quitté Paris, c’était sous le coup d’une profonde douleur, peut-être par crainte de faiblesse et de lâcheté de cœur, car il adorait la marquise, et cette séparation devait le désespérer.

Adorait-il Carmelita ?

Le baron en doutait et, bien qu’il répétât partout : « Voyez donc comme le colonel Chamberlain aime Mlle Belmonte ; c’est un mariage d’amour ; » il n’était nullement convaincu de l’existence de cet amour, bien au contraire.

Sans doute, le colonel prenait Carmelita pour sa femme, il n’y avait pas à le nier ; mais la raison déterminante de ce mariage, le baron ne la trouvait pas dans une grande passion ressentie par le colonel. La passion éclate aux yeux de tous, même des moins clairvoyants ; elle éblouit ceux qui s’en approchent. Ces éblouissements, le baron n’en avait jamais été frappé, et cette raison déterminante, il était encore à la trouver.

Mais ce dont il était certain, ce qu’il affirmait, c’était que le sentiment que le colonel éprouvait pour Carmelita ne ressemblait en rien à celui qui l’avait fait si longtemps l’esclave de la marquise de Lucillière.

Les choses étant ainsi – et il croyait bien ne pas se tromper – le résultat de cette seconde rupture devait être autre que celui de la première.

Son mariage manqué, le colonel ne quitterait pas Paris.

Et, ne quittant pas Paris, il était possible, il était à craindre qu’il se rapprochât de sa petite cousine.

En même temps qu’on provoquait la rupture de ce mariage, il fallait donc s’arranger pour que le colonel n’eût pas l’idée d’aller chercher des consolations, s’il en avait besoin, auprès de Thérèse.

Déjà le baron avait travaillé utilement dans ce sens.

Le jour où le colonel n’irait plus chez le prince Mazzazoli, il devait avoir l’idée de venir dans une maison où l’on prenait à cœur de lui plaire de toutes les manières, et cette maison était l’hôtel de la rue du Colisée.

Telle était la raison qui avait inspiré les cajoleries, les flatteries, les instances, les invitations dont le baron et Ida avaient accablé le colonel depuis son retour de Suisse.

Lorsque tout à coup des habitudes prises viennent à se briser, on éprouve des moments de désœuvrement et de vague inquiétude ; quelque chose vous manque, qu’on ne sait par quoi remplacer.

Le baron comptait que, dans ces moments, le colonel penserait à la maison où, en ces derniers temps, il avait été si bien accueilli, et que, s’il ne venait pas tout de suite demander des consolations à Ida, il viendrait au moins chercher près d’elle des distractions.

Mais ces distractions, il pouvait aussi bien avoir l’idée d’aller les chercher auprès de Thérèse Chamberlain, et il ne fallait pas que cela fût.

Séparé de Carmelita, il ne devait trouver près de lui que la seule Ida.

C’était répéter à son profit la tactique du prince Mazzazoli et s’approprier un moyen qui, ayant réussi une première fois, devait réussir encore une seconde.

Seulement les difficultés étaient grandes, car il se présentait tout d’abord une question pour laquelle l’exemple du prince Mazzazoli n’offrait pas de solution.

— Comment se débarrasser de Thérèse, et qu’en faire ?

Le prince n’avait pas eu à lutter contre un danger de ce genre, puisqu’alors le colonel était en Suisse, loin de Thérèse.

Mais le baron n’était pas homme à se décourager devant une difficulté, si sérieuse qu’elle pût être ; jamais il n’abandonnait une partie commencée, et il allait jusqu’au bout, dût-il être battu.

Il se mit donc à étudier cette question et à chercher un moyen de la résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas : car il ne fallait pas s’avancer à l’étourdie en cette affaire, ni s’exposer à blesser le colonel en agissant d’une façon brutale et surtout directe contre un membre de sa famille.

Le premier point à obtenir, c’était de savoir ce qu’était cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu’il était possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d’action.

Mais c’était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg Saint-Antoine, dans la maison d’un ouvrier, comme il avait pu en entreprendre une aux Champs-Élysées, dans la maison du prince Mazzazoli.

Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron n’avait pas besoin de la poursuivre lui-même ; restant soigneusement dans la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de faire jouer cette pièce par des marionnettes qu’il ferait agir et dont il tiendrait les fils dans sa main ; il n’avait qu’à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu’il avait voulu savoir comment la marquise de Lucillière s’introduisait la nuit chez le colonel.

Seulement, cette fois, ce n’était pas d’une balayeuse qu’il devait se servir.

Ce n’était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l’inquiétait, c’était ce qui se passait chez elle.

C’était donc quelqu’un qui pénétrât journellement dans l’intérieur d’Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci, qu’il devait employer.

Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de plus étant assez intelligent pour s’acquitter de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les financiers, en effet, n’entretenant pas ordinairement des rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.

Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français, anglais ou russe, ne l’était pas pour un financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d’Antin, aussi bien que dans celle qui grouille dans les bouges de « la colline », ce quartier central des balayeurs hessois, ou dans ceux du quartier Saint-Marcel.

Ce n’était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction ; de tous les coins du monde, l’ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n’était pas uniquement pour y mener la vie de plaisir ; on y venait encore pour mener la dure vie du travail, pour s’enrichir ou pour gagner le morceau de pain qu’on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. À tous, riches ou misérables, Paris ouvrait ses portes.

— Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez ; vous êtes chez vous, nous n’avons de défiance ou de jalousie contre personne. C’est à l’entrée de Paris que devrait être accrochée cette enseigne, qu’on ne trouve plus que dans les villages perdus : Au Soleil d’or, il luit pour tout le monde ; cela vaudra bien le Fluctuat nec mergitur.

De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d’Allemands à Paris ? On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille ; les autres, plus de deux cent mille. Et ce qui rendait la statistique à peu près impossible, c’était que les Allemands, contrairement à ce qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. À ce moment, ils n’étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient d’une étrange façon les p, les b et les v, ils vous faisaient des histoires invraisemblables. Si l’on avait inscrit au compte de l’Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé qu’il y avait plus d’Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin.

Quoi qu’il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui était que ce chiffre était considérable : partout des Allemands. Dans la finance, des Allemands ; dans le commerce d’exportation et de commission, des Allemands ; chez les tailleurs, des Allemands ; chez les bottiers, des Allemands ; dans les hôtels, comme kellner et comme oberkellner, des Allemands ; pour balayer nos rues, des Allemands ; dans le charronnage, la carrosserie, l’ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des quartiers exclusivement occupés par des Allemands : « la colline » à la Villette ; d’autres sans nom particulier, à Batignolles, à la barrière de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de grandes cours allemandes (deutsche hœfe).

Nulle part, si ce n’est dans les villes du nord des États-Unis, on n’aurait trouvé une pareille agglomération d’Allemands.

Le baron Lazarus, bien qu’il n’occupât à Paris aucune position officielle et qu’il ne fût ni consul ni chargé d’affaires d’aucun petit prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses compatriotes : avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande, par les affaires ; avec les autres, ceux qui se trouvaient au bas de l’échelle, par des œuvres de bienfaisance ou de propagande religieuse ; les financiers de la Chaussée-d’Antin lui serraient la main ; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine le connaissaient.

Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et lorsqu’ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu’ils parlaient de lui, ils le faisaient d’une façon mystérieuse, et lorsqu’on les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille, l’argent qu’ils lui remettaient ; pour les autres, un peu plus francs, c’était le correspondant d’associations établies dans la mère patrie.

Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait organiser les recherches qu’il désirait, car plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les amis d’Antoine.

Il n’eut qu’un mot à dire pour qu’on lui indiquât à qui il devait s’adresser :

— Hermann est l’ami d’Antoine Chamberlain, il le connaît bien ; ils se voient tous les jours.

Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s’enfermait.

Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée.

Et, en moins d’une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s’il avait été en relations avec lui depuis plusieurs années ; il comprit quel était le rôle qu’il avait joué, et il sentit quelle était son influence.

Mais Thérèse ?

Les réponses d’Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette petite fille, qu’il avait bien souvent vue, mais sans jamais la regarder, et qui, pour lui, était sans importance. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il était question d’un mariage entre cette jeune fille et l’associé d’Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.

Le baron respira : si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de son père, elle n’était pas à craindre, et l’on pouvait ne pas s’occuper d’elle davantage.

Mais il n’avait pas pour habitude, dans les affaires sérieuses, de se contenter d’un on-dit ou d’un à-peu-près.

On parlait de ce mariage, mais sur quoi reposait-il ? Était-il certain ? quand devait-il se faire ? pourquoi n’était-il pas encore fait ? C’était ce qu’il fallait savoir d’une façon précise, en s’en informant d’une manière adroite.

Et comme il ne convenait pas au baron de se livrer, même à ceux dont il se croyait sûr, il voulut expliquer l’intérêt qu’il portait au mariage de cette petite fille.

— Ce que vous me rapportez d’Antoine Chamberlain, dit-il, confirme pleinement ce que j’en savais déjà. C’est bien certainement un homme qui peut rendre les plus grands services à la cause à laquelle j’ai voué ma vie, et pour laquelle j’ai combattu un des derniers, avec Mierolawski, à Leutershaufen et à Waghausel ; mais sa fille le gêne, il faut qu’il s’en débarrasse.

— Il ne peut pourtant pas la tuer, d’autant mieux que c’est vraiment une jolie fille.

— Assurément non, car nous ne sommes plus au temps malheureusement où Brutus faisait tuer ses deux fils pour assurer la liberté. Je comprends très bien qu’Antoine Chamberlain ne tue pas sa fille, mais qu’il la marie.

— Il doit la marier.

— Mais quand doit se faire ce mariage ? Il faut savoir cela, mon brave Hermann, et discrètement.

Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d’heureuses dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s’occupa d’apprendre quand Thérèse devait épouser Michel.

Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu’on voulut l’écouter et emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la fin de l’année 1870.

— Et pourquoi cette date éloignée ? demanda le baron, lorsque Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle.

— Une idée de la jeune fille ; son père voudrait avancer le mariage.

— C’est un brave homme.

— Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait marier sa fille avant ; mais la petite ne veut pas.

— Pourquoi ne veut-elle pas ?

— On ne sait pas : idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses raisons.

Cela n’était pas pour rassurer le baron ; avant la fin de 1870, il pouvait se passer tant de choses ! En tout cas, ce qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse n’étant pas la femme de l’ouvrier Michel, le colonel pouvait très bien revenir à elle et l’épouser lui-même.

C’était cela précisément qu’il fallait empêcher, n’importe à quel prix.

Et deux seuls moyens se présentaient :

Il fallait que Thérèse fût la femme de Michel quand le colonel romprait avec Carmelita.

Ou bien il fallait qu’à ce moment elle ne fût pas à Paris.

Évidemment ni l’un ni l’autre de ces moyens n’était d’une réalisation facile.

Mais où irait-on, si l’on s’arrêtait découragé devant ce qui est difficile ?

Le baron ne s’arrêta pas.

Et bravement il résolut de poursuivre avec activité l’exécution du moyen qui, au premier abord, pouvait sembler presque impossible, et qui, en réalité, était le plus sûr et le seul praticable – c’est-à-dire le départ de Thérèse.

Car de compter que le mariage de Thérèse serait avancé, il ne fallait pas l’espérer : combien de négociations pour arriver à cela, combien de délais ! Jamais ce mariage ne pourrait se faire avant la rupture du colonel et de Carmelita, et alors il serait trop tard.

Il valait donc mieux que Thérèse quittât Paris et c’était à ce départ qu’il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses relations.

D’un côté, hâter ce départ ;

De l’autre, retarder autant que possible la déclaration de guerre de Beio. Et le succès était possible.

Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.

— Ce que vous m’avez dit d’Antoine Chamberlain est malheureusement vrai, j’ai appris confidentiellement qu’il allait être arrêté sous l’inculpation de société secrète. Prévenez-le qu’il ne se laisse pas prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.

— Antoine ne voudra pas se sauver.

— Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les moyens pour l’y décider. Si votre association est d’avis qu’Antoine Chamberlain peut vous servir mieux en restant libre qu’en se laissant mettre en prison, il me semble qu’il n’aura qu’à obéir. Et cela est facile à démontrer, c’est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de mauvais antécédents judiciaires ; la justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu’il ne vous manquera pas pendant ces trois ans ? Assez d’autres seront pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être réduit à ce rôle de martyr.

— Il ne voudra jamais partir.

— Il le voudra, s’il ne peut pas refuser et surtout s’il voit qu’il peut être utile. C’est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce qui s’est passé en 1867, au moment où l’on a pu craindre une guerre entre la Prusse et la France ?

— Les ouvrière ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont échangées entre Allemands et Français.

— Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d’événements plus menaçants qu’en 1867 ; la guerre est dans l’air, tout le monde la sent. C’est le moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne ; il pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression sur l’opinion publique, et, quoi qu’on dise, on compte toujours avec l’opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre intelligence tirer les conséquences de cette indication. Antoine Chamberlain n’a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d’une importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et vous-mêmes, mettez-vous-y aussi ; au moins ceux qui le peuvent et qui le doivent.

XXX

C’était un système dont le baron s’était toujours bien trouvé de donner, dans des circonstances graves, ses instructions d’une façon assez vague.

Il s’en rapportait à l’intelligence de ceux qu’il employait.

Si l’affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu’il l’avait inspirée.

Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec : c’était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On ne lui avait pas noté le détail.

Mais qu’importe le détail pour qui est intelligent ?

En tous cas le baron trouvait à ce système l’avantage de ne s’engager qu’autant qu’il lui convenait.

Avec Hermann, qu’il avait plus d’une fois employé, il était pleinement tranquille, et il savait que les quelques indications qu’il n’avait pas voulu préciser seraient intelligemment développées : si Antoine Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le serait sûrement par Hermann, qui s’emploierait avec zèle et dévouement à cette tâche.

Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de bonne foi qui peuvent rendre les plus grands services.

Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine ; il agirait sans qu’il fût besoin de le relancer.

Il n’y avait donc qu’à attendre avec patience de ce côté.

Et du côté de Beio, il n’y avait aussi qu’à le faire attendre, ce qui d’ailleurs était assez facile, puisque la date du mariage de Carmelita se trouvait retardée par l’accomplissement des formalités légales.

Retardé, le mariage n’était pas fait, et Beio pouvait espérer qu’il ne se ferait pas ; avec quelques mots vagues, prononcés comme par hasard, le baron s’appliqua à faire naître cette idée dans l’esprit du maître de chant de Flavie.

— Je n’aime pas les mariages qui traînent.

— Si la comtesse Belmonte ne pouvait pas se procurer les actes de décès de son mari, voilà qui serait bizarre ; un avocat me disait tantôt que cela pourrait indéfiniment retarder le mariage de Carmelita.

Beio ne répondait rien, mais il écoutait avec une curiosité qui en disait long.

— Il y a longtemps que vous n’avez vu mademoiselle Belmonte ?

— Elle n’a plus le temps de travailler.

— Est-ce bien le temps qu’il faut dire ? N’est-ce pas plutôt le goût. Enfin elle accepte très bien ces retards.

L’œil sombre de Beio s’éclairait.

— Beaucoup mieux que le colonel, qui paraît légèrement exaspéré. Mais il a beau faire, il a beau dire ; il est bien obligé de reconnaître que dans une affaire de ce genre l’argent est impuissant. Je ne crois pas que le mariage se fasse de sitôt…

— Travaillons, je vous prie, disait Beio à son élève.

— Peut-être pas avant plusieurs mois.

Pendant qu’il manœuvrait ainsi, Hermann ne perdait pas de temps, et de son côté il agissait aussi.

Plusieurs fois le baron l’avait fait venir rue du Colisée, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, mais en réalité pour savoir exactement et jour par jour où en étaient les choses.

Tout d’abord Antoine avait absolument refusé de quitter Paris.

— On devait l’arrêter ? eh bien ! on l’arrêterait ; il ne lui convenait pas de fuir comme un coupable.

Mais on lui avait démontré qu’il ne s’agissait pas en cette question de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas ; il fallait avoir souci de ce qui pouvait être utile à la cause et à l’association, rien de plus.

L’avis unanime avait été qu’il ne devait pas se laisser arrêter.

Antoine avait cédé, mais sur un point il avait été inébranlable : il attendrait qu’on eût lancé contre lui un ordre d’arrestation.

— Et si on l’arrête ? s’écria le baron, indigné de cette obstination qui dérangeait tout son plan ; car, si Antoine se laissait mettre en prison, Thérèse ne quitterait point Paris et le colonel aurait mille raisons pour la voir souvent.

— Antoine ne se laissera pas prendre.

— La police est adroite.

— Antoine n’est pas un sot, il fera bonne garde et l’on veillera sur lui.

Le baron eût voulu qu’Antoine fût moins imprudent, et que puisqu’il consentait à sortir de France, il partît tout de suite.

Mais Hermann lui représenta que cela serait impossible à obtenir : Antoine s’était prononcé nettement sur ce point, et lorsqu’il s’était arrêté à un parti, il n’y avait pas à tenter de l’en faire revenir.

Les poursuites commencées, il partirait, puisqu’on croyait utile qu’il partît, mais non avant, car ce serait pour ainsi dire les provoquer ; qui pouvait savoir si le gouvernement oserait les commencer, ces poursuites ?

Il fallut que, bon gré, mal gré, le baron s’en tînt à ce point et qu’il attendît.

Il est vrai que cette attente ne fut pas bien longue.

Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu’Antoine Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures du matin : la grande porte était fermée.

Elle ne s’ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et cependant le concierge s’était réveillé : un agent, qui avait collé son oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas légers courant sur le pavé de la cour.

On sonna de nouveau et plus fort, on frappa à coups de canne.

Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là.

On lui répondit par les mots sacramentels :

— Au nom de la loi, ouvrez !

— C’est bon, dit-il sans s’émouvoir, on va vous ouvrir.

Et, sans se presser, il rentra dans sa loge pour tirer le cordon.

Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour ; mais elle était sombre et de plus encombrée, comme à l’ordinaire, de ferraille et de pièces de bois.

Ils ne purent pas aller plus loin, il y eut une chute et des jurons.

Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la lumière se fit.

Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de police, se dirigea vers l’escalier qui conduisait au logement d’Antoine.

Un agent intima au concierge l’ordre de rentrer dans sa loge et se plaça devant la porte ; d’autres agents suivirent leur chef, marchant en évitant autant que possible de faire du bruit.

Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se lisait, gravé dans le bois, Chamberlain.

Le commissaire frappa, on ne répondit pas ; il frappa de nouveau plus fort, un agent frappa à son tour avec sa canne.

Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à l’intérieur.

— Qui est là ? demanda une voix d’homme.

— Au nom de la loi, ouvrez !

— Qui me dit que vous n’êtes pas des voleurs ? répondit une voix goguenarde, ça s’est vu.

Les agents se regardèrent, et l’un d’eux haussa les épaules en homme qui se dit qu’il n’y a rien à faire.

Il fallut parlementer.

Gravement le commissaire déclara qu’il avait un mandat de justice à faire exécuter, ce qui de nouveau provoqua un signe de doute chez les agents.

— La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde.

— C’est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un agent.

— Des sottises ! c’est la police, dit la voix, et presque aussitôt la porte s’ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois.

Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.

— De quel droit troublez-vous notre repos ? demanda Sorieul.

— J’ai un mandat d’amener contre Antoine Chamberlain, dit le commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe.

— Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.

Pendant ces quelques paroles qui s’étaient échangées assez rapidement, les agents avaient envahi l’atelier et la cuisine.

— Antoine Chamberlain n’est pas ici, dit Sorieul.

— Allons donc ! on a établi une surveillance ; depuis trois jours, il n’est pas sorti.

— Dites qu’il n’est pas rentré.

— C’est bien, nous allons voir.

— Faut-il donner du feu à ces messieurs ? demanda Denizot, ils auront besoin de voir clair.

Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul se plaça devant lui.

— C’est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n’entrez pas dans la chambre d’une jeune fille, sans doute ?

— En v’là des manières ! dit l’agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme il mettait la main sur la clef, la porte s’ouvrit, tirée du dedans, et Thérèse parut, vêtue d’une robe, passée à la hâte.

À ce moment, un agent, qui avait disparu, revint et s’adressant au commissaire de police :

— L’oiseau a déniché, dit-il ; je viens de tâter son lit, il est chaud encore.

— Que personne ne bouge, dit le commissaire, et qu’on fouille toutes les armoires.

Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il commença ses recherches.

Mais elles n’aboutirent à aucun résultat ; on regarda sous les lits, on déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l’atelier, on fouilla les combles et les armoires en jetant les habits au milieu de la chambre ; on ne trouva pas celui qu’on venait arrêter.

— Vous n’y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot ; si ces messieurs veulent une autre lampe ?

Les agents le regardaient de travers, mais il gardait sa figure narquoise et il tournait autour d’eux en clopinant.

Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard posé contre la muraille, la clef n’était pas sur la porte.

— La clef ? dit un agent en tirant le lit.

Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste désolé, en homme désespéré qu’on eût découvert cette cachette.

— La clef…, balbutia-t-il, la clef ; je l’ai perdue… je ne sais pas où elle est… mais il n’y a rien, je vous assure, ma parole !

— Voyons, la clef, répéta l’agent, et plus vite que ça.

Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.

— Enfoncez la porte, dit un agent.

En voyant qu’on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n’avoir pas la force d’ouvrir la porte lui-même.

Il tendit la clef à l’agent.

La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d’un formidable éclat de rire.

Ce placard, qui était collé contre la muraille, n’avait pas dix centimètres de profondeur ! il ne renfermait que de vieux habits accrochés à des clous.

C’était une nouvelle farce que Denizot s’était amusé à jouer aux agents.

— Antoine n’est pas bien gros, dit-il, mais c’est égal, il aurait été aplati. Pourquoi n’avez-vous pas voulu me croire ? Je vous avais donné ma parole qu’il n’y avait rien là-dedans.

Ces plaisanteries n’étaient pas très spirituelles ; mais, telles qu’elles étaient, elles exaspéraient les agents.

Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela tenait à ce qu’il savait celui qu’on recherchait en sûreté.

Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose.

Ou la surveillance organisée dans la rue avait été en défaut ;

Ou Antoine Chamberlain était caché ailleurs ;

Mais il était inutile de le chercher chez lui où il n’était pas.

L’arrestation avait été mal combinée ; pendant tout le temps qu’on avait perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du logement de l’ouvrier, celui-ci avait très bien pu se sauver.

On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chéneau, on chercha sur le toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu’il avait pu par ce toit gagner facilement la maison voisine.

Était-il dans cette maison, était-il au contraire dans un logement de la sienne, réfugié chez un camarade ? C’était ce qu’on ne pouvait savoir, mais en tous cas il n’était pas chez lui.

Ne pouvant saisir l’homme lui-même, on n’eut pas la consolation de saisir ses papiers ; son pupitre était vide et ne contenait que du papier blanc ; pas le moindre registre, pas la moindre lettre.

Pendant qu’on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se placer à la porte et là attendait au port d’armes, fredonnant entre ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des agents :

 

Zut au préfet,

Mes respects aux mouchards ;

Oui, voilà, oui, voilà Balochard.

 

Et, quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la démonstration de la joie la plus respectueuse.

— Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir ; l’escalier est mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche.

Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors il se mit à danser dans l’atelier.

— Enfoncée la police !

Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds, voltigeaient autour de lui.

Mais Sorieul l’arrêta, déclarant cette joie intempestive.

— Attends qu’Antoine soit sorti de France ; s’ils n’ont pas pu le prendre ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n’aurais pas dû les exaspérer par tes plaisanteries.

— Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter, répondit Denizot ; car on arrêtera tout le monde bientôt.

— Quand aurons-nous des nouvelles de père ? demanda Thérèse.

— Il faut attendre, répondit Sorieul ; le colonel trouvera moyen de nous faire savoir indirectement ce qui se sera passé.

— Pourvu que mon cousin soit chez lui !

Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l’hôtel Chamberlain. Malgré l’heure matinale, le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand il apprit qu’il s’agissait de porter une lettre à M. Horace et qu’on attendait la réponse, il poussa les hauts cris.

— Ce n’est plus seulement le soir, c’est encore le matin maintenant ; rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera.

Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après Horace descendit pour dire au commissionnaire qu’il allait porter lui-même la réponse demandée.

En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du Faubourg-Saint-Honoré ; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un coin et tournant le dos à la lumière.

Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur ses lèvres.

Alors Horace s’avança discrètement et s’assit en face d’Antoine.

— Le colonel est-il chez lui ? demanda celui-ci.

— Oui.

— Eh bien ! je vous prie de l’éveiller et de lui dire de venir me trouver ici. On a voulu m’arrêter pour affaires politiques, et j’ai besoin de le voir. Ne l’accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu’il ne vienne qu’après avoir fait un détour, de peur d’être suivi.

Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint s’asseoir à la table de son oncle.

Ils se serrèrent la main affectueusement ; puis, s’accoudant l’un et l’autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait pas entendre ce qu’ils disaient.

— Eh bien ! mon oncle ?

— Eh bien ! ce que je vous avais annoncé s’est réalisé, on est venu ce matin pour m’arrêter. Mais j’attendais cette descente de police et j’avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant d’ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir ; je ne me suis pas amusé à faire ma barbe. Ce n’était pas la première fois que les agents venaient dans l’atelier des Chamberlain, et je n’étais pas le premier de la famille qu’on tentait d’arrêter. Nous avons une route par le toit qui, pour ainsi dire, nous appartient : notre père l’a suivie, votre père l’a prise en 1831 ; moi, je l’ai employée plusieurs fois. Je suis sorti par la fenêtre.

— À votre âge, mon oncle ?

— À mon âge, j’ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les agents montent l’escalier. Et puis Michel avait voulu m’accompagner ; il m’a tendu la main, et le voyage, qui n’est pas long d’ailleurs, s’est heureusement accompli. Pendant qu’on m’attendait rue de Charonne, je suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette ; j’ai dit adieu à Michel, et me voilà.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu directement chez moi ?

— Par prudence ; d’ailleurs, ce n’est pas l’hospitalité que je veux vous demander, c’est plus que cela ; mon intention n’est pas de rester à Paris où je n’aurais rien à faire présentement ; je veux quitter la France et passer en Allemagne, où j’ai besoin, et je viens vous demander de m’aider à franchir la frontière.

— Je suis à votre disposition, mon oncle.

— J’étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis venu à vous. À Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manœuvrer ; mais, au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête.

— Et où voulez-vous aller ?

— En Allemagne, où Thérèse me rejoindra ; mais la route m’est indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez.

Le colonel réfléchit un moment.

— Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n’avons pas d’indicateur ; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l’hôtel par la grande porte ; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une petite porte : elle sera ouverte. Vous la pousserez et vous serez chez moi, où nous pourrons délibérer en paix.

Les choses s’accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération, tenue tranquillement dans l’appartement du colonel, fut qu’Antoine partirait le soir pour Bâle ; seulement, au lieu de prendre le train à Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à Nogent. Le colonel l’accompagnerait jusqu’à Bâle.

Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit, le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait l’habitude.

À onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois, et se firent conduire à l’entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en temps pour prendre le train d’une heure. Mais le colonel ne demanda pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle ; il les prit pour Longueville ; à Longueville, il en prit d’autres pour Troyes ; à Troyes, d’autres pour Vesoul ; à Vesoul, d’autres pour Mulhouse ; à Mulhouse, enfin, d’autres pour Bâle.

Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette confusion.

Mais on ne les suivait point.

Ils passèrent la frontière sans difficulté. À Saint-Louis, Antoine crut, il est vrai, qu’on l’examinait avec une attention gênante, mais ce fut une fausse alerte.

À Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de revenir à Paris pour rassurer Thérèse.

Il eût voulu faire pour elle ce qu’il avait fait pour Antoine et l’accompagner jusqu’à Bâle pour la remettre aux mains de son père qui l’attendait ; mais il n’osa pas se proposer pour ce voyage, par respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.

Il se trouva seulement à la gare de l’Est, pour lui faire ses adieux avant qu’elle montât en wagon.

Michel était là aussi.

Ces adieux furent tristes : elle partait pour l’exil. Quand se reverraient-ils ? quelle existence allait-elle mener ?

Antoine, il est vrai, lui avait dit et répété qu’il ne resterait pas longtemps en Allemagne et qu’il rentrerait quand l’Empire serait renversé, ce qui devait arriver prochainement. Mais c’étaient là les paroles d’un fanatique, qui croyait naïvement ce qu’il espérait.

Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel entretenait Thérèse :

— Soyez sûr que l’Empire n’en a pas pour longtemps, dit Sorieul ; avec ma brochure je lui ai porté un coup dont il ne se relèvera pas.

XXXI

Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus fut informé jour par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain.

Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite d’Antoine par les toits, le séjour chez le colonel, la conduite faite par celui-ci à son oncle jusqu’à Bâle, enfin le départ prochain de Thérèse pour aller rejoindre son père.

Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment le colonel se séparait de sa petite cousine, et il se rendit à la gare de l’Est.

Trois quarts d’heure avant le départ du train, il vit arriver le colonel, qui se promena fiévreusement en long et en large dans la salle des pas-perdus, insensible à ce qui l’entourait, n’ayant d’attention que pour les voitures qui apportaient des voyageurs.

Il était visible que ce départ le troublait profondément ; il marchait vite, il s’arrêtait tout à coup, et ses lèvres s’agitaient comme si elles prononçaient tout bas des paroles qui, de temps en temps, étaient accompagnées d’un geste énergique de la main.

Assis sur un banc, dans l’ombre, et, de plus, cachant son visage derrière un numéro de l’Allgemeine Zeitung, qu’il ne pouvait pas lire, le baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eût l’idée de regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient.

Une voiture s’arrêta devant le perron et il en descendit deux hommes, un vieux et un jeune, puis une jeune fille.

Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d’abord la main à la jeune fille.

C’était elle.

Le baron l’étudia attentivement : elle lui parut jolie avec quelque chose d’attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait véritablement dangereuse.

Il était heureux qu’elle quittât Paris, car, à la regarder, on comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle de tendres sentiments.

Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait manifestement, et elle-même, en lui répondant, paraissait assez contrainte.

Chez tous deux, il y avait assurément de l’émotion.

Il y en avait aussi, et une très vive, chez le jeune homme qui l’accompagnait.

Le baron eût voulu entendre ce qu’ils disaient, mais il n’osa les approcher.

De même, il n’osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la salle d’attente, lorsqu’ils eurent pris leurs billets : il y avait trop à craindre que le colonel le reconnût.

Après tout, il en avait vu assez.

Elle partait, c’était l’essentiel. Elle ne serait pas à Paris quand la rupture avec Carmelita éclaterait, et il faudrait être bien maladroit pour laisser le colonel la rejoindre.

Ida ne commettrait pas cette sottise ; à son tour, elle saurait agir sans doute.

Il attendit qu’on fermât les portes, et, quand le colonel revint avec Michel dans la salle des pas-perdus, il l’aperçut par hasard.

— Vous ici, colonel ? quelle heureuse rencontre ! J’étais venu accompagner un ami qui repart pour l’Allemagne.

Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, mais il fallut, bon gré, mal gré, qu’il acceptât la compagnie du baron.

Mais en chemin le baron n’en put rien tirer : c’était à peine si le colonel répondait par un oui ou par un non aux questions qui lui étaient posées.

Il ne dit pas un mot des personnes qu’il venait de quitter, et le baron ne laissa pas comprendre qu’il connaissait ces personnes.

Le but qu’il s’était proposé en venant à la gare était atteint : il avait vu partir cette petite cousine qu’il redoutait tant, et l’effet produit par ce départ sur le colonel lui avait montré le bien-fondé de ses craintes.

Maintenant il pouvait agir plus librement et tourner toutes ses forces du côté de Beio.

Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur, mieux valait frapper le coup aussitôt que possible.

À cela il y avait plusieurs avantages, et un entre autres, qui, bien que peu important dans une pareille affaire, touchait le baron au cœur.

C’était de ne pas payer plus longtemps les leçons que Beio donnait à Flavie et surtout celles que Flavie recevait de Beio.

Le baron était d’avis qu’il n’y a pas de petites économies en ce monde, et les cent francs donnés à Flavie lui paraissaient de l’argent gaspillé en pure perte. Sans doute, ces cent francs dépensés avec persévérance pouvaient lui procurer « les nobles jouissances de l’art », suivant son expression ; mais ces jouissances valaient-elles les cent francs multipliés par cette persévérance ? C’était une question que le baron ne prit même pas la peine d’examiner. D’un côté, des jouissances plus ou moins problématiques ; de l’autre, une économie certaine et de réalisation immédiate ; il n’y avait pas à balancer.

À vrai dire, il n’avait que trop tardé, et, en additionnant ces cent francs donnés pour chaque leçon, il trouva qu’ils formaient une somme qu’on pouvait justement regretter.

Cependant cette somme n’était pas tout à fait perdue, sinon pour Flavie – il ne s’occupait pas présentement de la « petite fille » – au moins pour lui.

En effet, elle lui avait permis d’établir avec le professeur de chant des relations chaque jour plus intimes, et par là son rôle devenait un peu plus facile à remplir.

Dans cette fréquentation, les conversations sur Carmelita avaient continué, et peu à peu le baron avait accentué le mécontentement que lui causait ce mariage.

Il avait la plus grande amitié pour le colonel Chamberlain ; il avait la plus vive tendresse pour Carmelita, qu’il chérissait comme si elle était sa fille ; mais c’était justement cette amitié et cette tendresse qui lui faisaient regretter ce mariage. Ils étaient doués l’un et l’autre de qualités tout à fait remarquables, seulement ces qualités ne s’accordaient pas ; au contraire, elles s’excluaient, si bien qu’ils ne pouvaient être tous deux que très malheureux, s’ils se mariaient. Avec un autre mari, Carmelita serait heureuse ; avec une autre femme, le colonel serait assurément heureux ; mariés ensemble, ce serait la guerre et la désolation. Quel chagrin de voir ainsi des gens qu’on aime courir à leur perte sans pouvoir les arrêter ? Ah ! certes, s’il apercevait un moyen d’empêcher ce double suicide, il n’hésiterait pas à l’employer, coûte que coûte. Mais quel moyen ? C’était ce qu’il ne voyait pas.

Chaque jour, il était revenu sur ce thème et l’avait développé habilement.

Une fois même il était arrivé à la leçon avec un retard assez long, et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des marques de préoccupation assez fortes pour que Beio dût les remarquer.

Comme à l’ordinaire, la leçon finie, ils sortirent ensemble.

Le baron paraissait si mal à l’aise, que Beio s’informa poliment de sa santé.

— Ce n’est pas la santé qui va mal, c’est l’esprit. Je suis sous l’impression d’une grave contrariété et je crains bien d’avoir fait une double sottise.

Le maître de chant n’était pas questionneur, mais le baron n’avait pas besoin d’être interrogé pour parler.

— J’ai risqué un grand coup aujourd’hui ; je me suis franchement expliqué avec le prince Mazzazoli d’une part et, d’autre part, avec le colonel Chamberlain, à propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. En face, je leur ai dit ce que j’en pensais, tout ce que j’en pensais, c’est-à-dire tout ce que je vous ai souvent raconté.

— Et le prince s’est fâché ? demanda Beio, qui arrivait toujours à lâcher une question quand le baron avait fouetté sa curiosité.

— Fâché, n’est pas le mot, mais il est vivement contrarié, et il m’a donné à comprendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Nous avons échangé quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène a été moins vive, mais elle n’a pas produit un meilleur résultat. D’un côté comme de l’autre, il y a parti pris, et ce mariage se fera. Pour moi, je ne m’en mêlerai plus. C’est leur affaire, après tout, ce n’est pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonté d’âme, me jeter ainsi entre eux. Qu’ils s’arrangent ! S’ils sont malheureux, et ils le seront, ils ne diront pas qu’ils n’ont pas été prévenus. D’ailleurs, il n’y a plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont accomplies, et l’on va pouvoir fixer la date précise du mariage. J’avais toujours espéré qu’au dernier moment le bienheureux hasard me fournirait un empêchement, et je vous donne ma parole que je ne l’aurais pas laissé passer sans m’en servir ; mais je vois qu’il faut renoncer à cette espérance et j’y renonce.

Beio hésita un moment, le baron crut qu’il allait enfin parler ; bien certainement un combat se livrait en lui. Mais, après quelques secondes, le maître de chant salua le baron et s’éloigna.

— Quel imbécile ! se dit le baron ; il est capable de me traîner ainsi et de me faire dépenser mon argent. J’en ai assez de ses leçons !

Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois en employant une autre tactique.

— Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent pas, se dit-il, essayons d’un moyen plus direct.

Et il mit ce moyen en œuvre en sortant de chez Flavie.

Au lieu de monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il aurait fait avec un intime.

— Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui a pris une grande résolution : c’est celle de vous faire violence.

Et, comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit à rire d’un air bon enfant, plein de franche cordialité.

— Rassurez-vous, n’ayez aucune peur ; je ne veux pas vous faire de mal, au contraire.

Et, de nouveau, le baron se mit à rire.

— Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous, monsieur Beio ? demanda-t-il en regardant le maître de chant en face.

— Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que vous répondre.

— Comment, vous ne savez pas que j’éprouve pour vous une vive, une très vive sympathie ? Je suis donc bien dissimulé, ou bien vous, vous êtes donc aveugle ? Il faut que je vous dise en plein visage que j’ai pour vous, non seulement pour votre talent, que j’admire, mais encore pour votre personne, une grande estime ? Eh bien ! je vous le dis, puisque vous n’avez pas voulu le voir.

Beio, interloqué, répondit par quelques paroles de politesse.

— Si je m’exprime ainsi, continua le baron, au risque de blesser votre modestie, ce n’est pas, soyez-en persuadé, pour vous faire de vains compliments. Certes, vous méritez tous ceux qu’on pourrait vous adresser ; mais je ne suis pas complimenteur, et ma bouche ne connaît pas la flatterie. Avez-vous jamais remarqué que je flattais les gens ? dites, l’avez-vous remarqué ?

Beio dut répondre qu’il n’avait pas fait cette remarque.

— Soyez certain que je ne commencerais pas à remplir ce rôle méprisable avec vous, poursuivit le baron. En vous disant ce que je pense de vous, j’avais un but, qui était de vous faire comprendre une idée qui m’a germé dans l’esprit en pensant à ce maudit mariage. Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que vous faisiez travailler Flavie ? Je vais vous le répéter, parce que j’ai pour habitude de ne rien cacher ; tout ce qui me passe par l’esprit, tout ce que je pense des gens, je le dis. Voilà comme je suis fait. Est-ce bien, est-ce mal ? ce n’est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien ! ce que je me suis dit souvent, c’est que le mari qui convenait à Carmelita, c’était…

Le baron fit une pause assez longue, en s’arrêtant et en forçant Beio à s’arrêter aussi et à le regarder en face.

— Je me suis dit que c’était… vous.

— Moi ?

— Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer comment cette idée m’est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n’est-ce pas ?

Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute sa personne, répondirent pour lui.

— Qu’est-ce en réalité que Carmelita ? continua le baron. Une créature placée par la Providence dans une classe à part et au-dessus des autres ; en un mot et pour tout dire, une artiste, créée, née artiste. Qu’êtes-vous vous-même ? Aussi un artiste, et des plus remarquables ; mais bien différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons dont elle est si riche, de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et à l’art. Mais cela importe peu, et le point de départ est l’essentiel. Ce point vous est donc commun et vous rapproche l’un de l’autre. Sympathiquement il vous unit. Vous me direz que, d’un autre côté, bien des choses vous séparent. C’est juste et je n’en disconviens pas. Cependant, il ne faut pas s’exagérer leur importance ; au contraire, il faut reconnaître ce qu’elles ont de factice. Ainsi ne pensez pas que pour moi j’aie été dupe des raisons mises ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de Carmelita ; j’ai vu clair sous ces raisons. Le prince, désespérant de réaliser le beau mariage qu’il poursuivait depuis longtemps pour sa nièce, pensait à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai ?

Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.

— Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été confié, j’approuve cette discrétion ; mais, que vous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que je vous dis là, il n’en est pas moins certain que c’est la vérité. Alors rien d’étonnant à penser, n’est-ce pas ? que Carmelita, entrant au théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons de famille et de noblesse, écartées de fait pour le théâtre, l’étaient naturellement pour le mariage. Mon idée n’était donc pas folle, tant s’en faut ; de plus, elle reposait sur d’autres bases encore. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que mon besoin de tout dire m’entraîne parfois à d’étranges confidences. Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant poussé dans ma tête, je n’ai pas pu m’empêcher d’en parler à Carmelita en cherchant à découvrir son sentiment à ce sujet.

— Et…

— Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est réservée, même mystérieuse : c’est un sphinx. Elle ne m’a pas répondu franchement que j’avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous avouer qu’elle n’est nullement désespérée de ce beau mariage.

— Elle aime la fortune.

— Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois constater aussi le bon : c’est que ce n’est pas seulement la fortune qu’elle aime ; elle n’est pas uniquement une femme d’argent. Il y a en elle d’autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute cette immense fortune du colonel Chamberlain l’éblouit, et, placée dans le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde qui, tous, s’occupent à faire miroiter cette fortune, il n’est pas étonnant qu’elle subisse cette influence. Mais il n’en est pas moins vrai qu’au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des regards en arrière. Me croyez-vous sincère ?

Assurément Beio, ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère.

— Eh bien, je suis convaincu que, si on avait fait une tentative sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l’aurait été par Carmelita. Quand je dis « on », vous comprenez de qui je parle ; c’est de vous, monsieur Beio. Moi, je l’ai faite, cette tentative, mais d’une façon indirecte, indécise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l’air, sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles ; et, cependant, l’effet que j’ai produit a été si grand que j’ai eu la conviction que le succès était encore possible. Et voilà pourquoi j’ai eu avec vous cet entretien, qui tout d’abord a dû vous surprendre, mais dont vous voyez maintenant le but. J’aime le colonel Chamberlain, j’aime tendrement Carmelita ; je crois qu’ils seront malheureux s’ils se marient. D’un autre côté, j’ai pour vous une haute estime, une vive sympathie ; je crois que vous êtes le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita. Je me mets à votre disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second.

Arrivé à cette conclusion, le baron s’arrêta de nouveau, et, abandonnant le bras du chanteur, il lui tendit la main.

Beio mit sa main dans celle du baron ; mais à ce long discours, qui avait touché tant de points, il ne répondit que par quelques mots de remerciements.

— Il était très touché, très ému.

Et ce fut tout.

Sans doute il allait se remettre de cette émotion.

Mais, tout à coup, tendant à son tour la main au baron :

— Monsieur le baron, dit-il, j’aurai l’honneur de vous revoir.

Et il s’éloigna rapidement, comme s’il se sauvait.

— Est-ce qu’il est fou ? se demanda le baron.

Mais non, il n’était pas fou ; troublé, bouleversé, affolé par ce qu’il venait d’entendre.

Décidément, le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie, et qui pouvait même paraître au premier abord désespérée.

Il ne s’était point trompé dans ses observations.

Beio aimait Carmelita et il avait entretenu l’espérance de l’obtenir pour femme.

Jusqu’où avait été cet amour ?

Avait-il mis aux mains de Beio des armes suffisantes, ainsi qu’il l’avait dit, pour empêcher le mariage du colonel ?

Là, désormais, était la question.

Mais, étant parvenu, par ce coup de hardiesse, à la poser en ces termes, le baron avait la certitude que sa solution ne tarderait pas maintenant longtemps.

Il n’y avait qu’à attendre.

Beio n’avait pas voulu, n’avait pas pu parler.

Mais l’émotion, qui avait étranglé sa voix, était un indice certain que, précisément, il parlerait bientôt.

Quand on offre un secours et une alliance à un homme dans sa position, on peut croire que secours et alliance seront acceptés.

Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser tendrement sa fille.

— Cette chère enfant, c’était pour elle qu’il travaillait, et l’espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. Elle aurait la fortune du colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune. S’appuyant, se haussant sur elle, où ne parviendrait-il pas ? Et le prince Mazzazoli, qui se flattait d’avoir cette fortune ! Qu’en aurait-il fait, le pauvre homme ? Et puis, franchement, est-ce que ce brave colonel Chamberlain méritait d’avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse ? Allons donc ! C’était venir en aide à la Providence que d’empêcher ce mariage. Avec Ida, le colonel serait l’homme le plus heureux du monde ; c’était pour le bonheur de tous qu’il agissait, au moins de ceux qui méritent le bonheur.

Il pria sa fille de se mettre au piano :

— Joue-moi du Mozart, dit-il ; j’ai besoin d’entendre une musique simple et pure.

Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique qui accompagnait délicieusement sa rêverie.

Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu’un monsieur, dont on lui remit la carte, l’attendait depuis longtemps déjà.

Ce monsieur, c’était Lorenzo Beio.

— Et qu’avez-vous dit ? demanda le baron.

— J’ai dit que M. le baron travaillait.

— C’est bien ; je sonnerai quand je pourrai recevoir ce monsieur.

Le baron n’avait pas l’habitude de se livrer à des mouvements de joie intempestifs, cependant il ne put pas s’empêcher de se frotter les mains.

Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole, était là prêt à parler.

— À mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir.

XXXII

Malgré le désir qu’il avait d’entendre ce que Lorenzo Beio venait lui dire, il ne le reçut pas aussitôt.

Il y avait toutes sortes d’avantages à lui donner la fièvre par l’impatience de l’attente : il parlerait avec moins de retenue et se livrerait plus facilement.

Il ne fallait pas qu’il pratiquât le système des réticences, dans lequel il s’était enfermé si longtemps.

Maintenant qu’il était là, il n’y avait pas à craindre qu’il partît.

Et le baron sut imposer l’attente à son impatience, pour mieux exaspérer celle de Beio.

Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant seulement les lettres devant lui.

Lorsqu’il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu’il avait été absorbé par le travail, il sonna.

On introduisit Beio, grave et solennel.

Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s’excusa de l’avoir fait si longtemps attendre :

— Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu’il m’a fallu expédier tout de suite, mais au moins j’ai gagné ainsi la liberté d’être tout à vous.

Et le baron débarrassa lui-même le chanteur de son chapeau.

Puis, s’asseyant, il fit un signe pour dire qu’il écoutait avec attention.

— Monsieur le baron, dit Beio, j’ai tout d’abord des excuses à vous faire pour la façon inconvenante dont j’ai reçu hier la proposition que vous avez bien voulu m’adresser.

— Ne parlons pas de cela, je vous prie.

— J’étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m’avait bouleversé ; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement.

— Très bien ! s’écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du plat de sa main ; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j’aime la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l’entraînement ?

— Vous avez bien voulu me proposer votre concours, continua Beio.

— Ce que je vous ai dit hier, je vous le répète aujourd’hui : je suis à votre disposition. Seulement, permettez-moi, avant d’aller plus loin, de vous adresser de mon côté une demande : c’est de vous expliquer franchement, sans réticence. Assurément je ne veux pas provoquer vos confidences ni les pousser plus loin qu’il ne vous convient d’aller de votre propre mouvement ; vous me connaissez assez, je pense, pour me juger incapable d’une curiosité mauvaise. Moi, curieux, bon Dieu !

Beio répondit qu’il estimait trop le baron pour avoir une pareille pensée.

— Si je vous invite à parler, continua le baron, c’est dans votre intérêt, pour qu’il n’y ait pas entre nous de malentendu. Il faut que vous sachiez que je ne suis pas de ces gens qui comprennent les choses à demi mot et qui sur un signe devinent ce qu’on ne veut pas dire. Les Français nous accusent, nous autres Allemands, d’avoir l’esprit lourd ; pour moi, cette accusation n’est pas tout à fait fausse, au moins en ce sens que, rétif à admettre la possibilité de certaines choses, je ne vais jamais par la pensée au delà de ce qu’on me dit. Avec ces démons de Parisiens, c’est une grande infériorité, j’en conviens ; mais, que voulez-vous ? je suis ainsi. Maintenant, je vous écoute.

Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où commencer cet entretien.

Enfin, il se décida ; mais ses premiers mots furent prononcés d’une voix si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit.

— Hier vous m’avez fait part de certaines observations et de certaines suppositions s’appliquant à Mlle Belmonte et à moi. Pour répondre à l’appel à la franchise que vous venez de m’adresser, je dois déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées…

Le baron fit un mouvement.

— Au moins jusqu’à un certain point, continua Beio d’une voix plus ferme. Je veux dire qu’en supposant que j’avais pu m’éprendre d’un tendre sentiment pour Mlle Belmonte, vous ne vous êtes pas trompé. J’ai aimé, j’aime en effet Mlle Belmonte d’une passion profonde, absolue, folle.

Il n’avait pas besoin d’entasser ces qualificatifs les uns sur les autres ; à la façon dont il avait dit : « J’ai aimé, j’aime Mlle Belmonte, » on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron n’avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné.

— Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s’accomplit, le colonel ne tardera pas à être veuf ; les Italiens ont du bon.

Beio continua :

— Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s’est développé, c’est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste, que Mlle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que l’amour naît souvent sans raison ; mais enfin ce n’est point une jeune fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j’ai aimée, c’est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j’ai pu penser que Mlle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l’influence de cette espérance, mon amour s’est développé. N’avait-il pas un but légitime ? Sans doute Mlle Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais de portes ! En réalité, elle était mon élève ; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les choses du théâtre…

— Oh ! bien peu.

— Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu’on n’obtient pas de grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux ; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita ; je la soutenais et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, peut-être. En tous cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire qu’elle serait ma femme.

— Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant que possible ; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un mot seul me suffira : y eut-il engagement formel de la part de Carmelita envers vous ?

Beio hésita un moment, puis il se décida :

— Il y eut engagement formel entre nous, dit-il d’une voix ferme. Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je courus chez Mlle Belmonte pour avoir une explication avec elle ; je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. À mes reproches, elle ne répondit que par un mot : elle était obligée d’obéir à son oncle. Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle s’enferma dans cette réponse ; pendant une heure, il me fut impossible d’obtenir d’elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu’elle était insensible à la passion, je n’avais aucun ménagement à garder envers elle et que, n’importe comment, j’empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l’ai pas revue. Toutes mes tentatives pour arriver près d’elle ont été inutiles ; on faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j’ai la certitude que mes lettres ne lui sont pas parvenues.

— Alors, vous avez renoncé à demander l’accomplissement de l’engagement pris par Carmelita ?

— Non, certes ; mais, avant d’en venir à l’exécution des moyens désespérés dont je l’ai menacée, j’ai voulu attendre encore et faire une dernière tentative : c’est dans ce but que je viens vous demander votre concours.

— Que faut-il faire ? Je suis à vous.

Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre.

— Je n’ose vraiment, dit-il enfin.

— Vous n’osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita ? dit le baron.

Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre.

Une lettre ?

Le baron eut un frisson de joie. Enfin, il allait avoir cette preuve si longtemps cherchée !

Que contenait cette lettre ? La preuve, sans aucun doute, que Carmelita ne pouvait pas être la femme du colonel Chamberlain.

Il n’y avait donc qu’à la prendre, et, au lieu de la remettre à Carmelita, il n’y avait qu’à la remettre au colonel : rien n’était plus facile, plus simple. Quel triomphe !

Cependant, il ne la prit pas.

Car, au moment d’avancer la main, les paroles de Mme de Lucillière lui revinrent à l’esprit, comme s’il venait de les entendre : « J’ai des raisons pour croire que le colonel se tient en garde contre les lettres ; qu’on lui en apporte une qui compromette Carmelita, il répondra qu’elle est l’œuvre d’un faussaire. » Elle ne parlait pas sans savoir ce qu’elle disait, la marquise, et il fallait avoir égard à ses paroles ; d’ailleurs, cette lettre n’était pas de Carmelita.

Comme le baron demeurait hésitant, Beio crut qu’il ne voulait pas se charger de cette lettre.

— Vous me refusez ? dit-il ?

— Non, certes, et c’est me faire injure de croire que je puis reprendre ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me voyez hésitant, c’est que je me demande si cette lettre produira l’effet que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. Écrire est bien, mais parler est mieux.

— Et comment voulez-vous que je parle ? où le voulez-vous ?

— Où ? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec Carmelita ?

— Vous feriez cela ?

— Oui, je le ferai. Ce n’est pas une lettre qui vous rendra celle que vous aimez et qui vous aime : il faut que vous lui parliez ; il faut qu’elle vous voie, qu’elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de celui qu’on aime ? Vous lui parlerez donc ici même. Comment ? je n’en sais rien encore ; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je l’aurai trouvé, je vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous demande, c’est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition.

— Ah ! monsieur le baron, s’écria Beio tremblant d’émotion ; comment reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi ?

Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement :

— Mon Dieu, mon ami, qu’est-ce que je veux ? Le bonheur de tous : le vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel. Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. À bientôt !

XXXIII

Beio parti, le baron se demanda s’il avait eu raison de ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier.

Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses mains ; car, sans savoir ce qu’elle contenait, il était bien certain que ce n’était point une lettre innocente. Beio parlait de son amour et de l’engagement pris par Carmelita ; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il s’exprimait en toute franchise, entraîné par la passion.

Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour l’éclairer.

Et cependant il ne l’avait pas prise.

Pour chercher le mieux, n’avait-il pas laissé échapper l’occasion qui se présentait si belle ?

Il avait fallu toute la confiance que lui inspiraient l’intelligence et l’expérience de Mme de Lucillière pour retenir sa main et repousser celle que lui tendait Beio.

Mais cette détermination, prise à l’improviste et sans avoir pu la peser, sans l’examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans les circonstances graves, n’était pas sans le jeter dans le doute et l’inquiétude.

Si le plan qu’il avait adopté si vite, sans l’avoir étudié, allait ne pas réussir ?

Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux.

Car il ne s’agissait de rien moins que de rendre le colonel témoin de l’entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et Beio.

À coup sûr, cela était audacieux.

Mais aussi quel résultat décisif et triomphant !

Ce n’était plus une lettre, sur laquelle on pouvait discuter, et dont il fallait prouver l’authenticité, ce qui était assez délicat, car il fallait appeler Beio en cause. Que dirait celui-ci lorsqu’il verrait l’usage qu’on avait fait de sa lettre ? Ces Italiens sont vindicatifs, et ils vont loin lorsqu’ils veulent se venger ; pour eux, un coup de stylet est bien vite donné, et, s’ils ne veulent pas agir eux-mêmes, ils sont habiles à trouver des instruments dociles.

Or, bien qu’il fût brave lorsque la bravoure était absolument nécessaire, le baron n’aimait pas à se risquer inutilement.

En rendant le colonel témoin de l’entretien de Carmelita et de Beio, le baron n’avait point à courir ce danger, pas plus qu’il n’avait à intervenir directement dans des explications et des preuves plus ou moins difficiles.

Le colonel voyait de ses propres yeux, donc il ne pouvait pas récuser le témoignage.

De ses propres oreilles, il entendait.

Et qu’entendait-il ?

Là était la question décisive.

Mais, à vrai dire, elle ne tourmentait pas beaucoup le baron.

Bien que Beio n’eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu l’engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles ; et elle avait la chaleur du Midi dans le sang ; elle était de race latine, et qui plus est encore, de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait fermement, indiquaient qu’elle n’avait pas dû aimer Beio d’un amour idéal ; c’était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien certain que dans une explication comme celle qui s’engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée.

De cela le baron n’avait pas le moindre doute, la lumière serait éblouissante.

Mais ce qui le préoccupait beaucoup plus, c’était la manière d’amener et de régler cette entrevue.

Tout d’abord il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita, Beio et le colonel.

Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute surprise, de telle sorte qu’ils se laissassent entraîner à parler en toute franchise, à agir en toute liberté.

Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien.

Il y avait là un ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait manquer : au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver nécessairement en face les uns des autres.

Mais le baron n’était pas homme à s’embarrasser des difficultés.

La première chose à faire, c’était d’arrêter le lieu où devait se passer la scène ; pour cela il fallait une pièce dans laquelle Beio attendrait l’arrivée de Carmelita, puis il en fallait une seconde où l’on placerait le colonel ; enfin il en fallait une troisième, en communication avec les deux premières, où l’on ferait entrer Carmelita, et où l’explication se produirait.

Malheureusement l’hôtel du baron ne se prêtait pas à cet arrangement idéal, et, du jour au lendemain, on ne pouvait pas le machiner comme un théâtre qu’on dispose selon les exigences de la mise en scène.

Le baron dut se contenter de ce qu’il avait, et suppléer par l’habileté à ce qui matériellement lui manquait.

Une serre occupait le milieu du jardin et s’appuyait sur l’hôtel, communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu’on tenait ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des stores.

Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel ; quant à Beio, il se tiendrait dans le jardin, caché n’importe où.

On ferait tout d’abord entrer le colonel dans le salon, dont les fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores.

Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.

Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu’il fût, il voudrait voir ce qui s’y passait.

Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin d’un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui expliquer à quoi il l’employait.

— Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une surprise à faire à Carmelita ; quand je dis nous, il faut entendre le colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu’un de ces jours tu amènes Carmelita avec toi, ici ; tu la feras entrer dans la serre, et, sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera dans le salon, ira la surprendre. C’est un service qu’il m’a demandé et que je puis d’autant moins lui refuser, que je crois qu’il s’agit de choses sérieuses.

— Quelles choses ?

— Oh ! je n’en sais rien, et nous ne devons même pas chercher à le deviner ; ainsi je te recommande la discrétion.

— Il n’est pas à craindre que je parle, puisque je n’ai rien à dire.

— Enfin fais ce que je demande aussi simplement que possible. Il se peut que j’assiste à cet entretien ; alors tu seras la première informée de ce qui se sera passé. J’ai comme un pressentiment que le mariage de Carmelita avec le colonel n’est pas encore fait.

— Oh ! papa.

— Chut !

Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement : il en avait dit assez.

Cela fait, il se retourna vers Beio et l’alla trouver chez lui ; car, en pareille affaire, il ne lui convenait pas d’écrire : les lettres se gardent.

— J’ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici ce que j’ai imaginé (cela n’est peut-être pas très habile, car je reconnais que je n’entends rien à l’intrigue, mais il me semble que ce que j’ai en vue peut néanmoins réussir) : je fais venir Carmelita chez moi, et on l’introduit dans la serre, où on la laisse seule ; aussitôt vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans crainte d’être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre un coin où vous serez cachés comme dans un bois : c’est auprès de la grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin et ne craignez rien, vous y serez chez vous.

Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron une légère modification :

— Si, au lieu d’attendre l’arrivée de Carmelita dans le jardin, il l’attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un arbuste ?

Mais le baron n’adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer son plan : en effet, Beio s’introduisant le premier dans la serre, pouvait appeler l’attention du colonel, tandis que c’était la voix de Carmelita qui devait frapper cette attention.

— Non, dit-il, j’aime mieux le jardin ; dans la serre il y aurait préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux que cette rencontre arrive par hasard ; vous voyez Carmelita entrer dans la serre, vous la suivez : rien de plus naturel.

Enfin le baron s’adressa au colonel pour un service à lui demander, un renseignement sur l’Amérique, qui ne pouvait être précis qu’en ayant sous les yeux une masse de lettres.

Le colonel promit de se rendre le lendemain à l’hôtel de la rue du Colisée.

Mais ce n’était pas assez, il fallait préciser l’heure.

Le colonel indiqua trois heures de l’après-midi.

Aussitôt le baron prévint Beio de se tenir prêt pour le lendemain, et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l’avertir que le lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour sortir en voiture.

Tout était prêt.

XXXIV

Alors il s’endormit avec le calme qui n’appartient qu’aux grands capitaines.

Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste était aux mains de la Providence.

Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l’invoqua-t-il dans une dévote prière, pour qu’elle lui donnât une victoire qu’il croyait avoir bien méritée.

C’était pour sa fille chérie qu’il se donnait tant de peine ; Dieu ne bénirait-il pas ses efforts ?

Le lendemain, avant que la bataille s’engageât, il voulut veiller lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au hasard.

Tout d’abord il alla dans la serre voir si le verrou n’était pas tiré intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis des baies du salon.

Cela fait, il arrangea lui-même les stores du jardin et les tira jusqu’en bas.

Enfin il donna des ordres pour qu’en son absence personne ne pénétrât dans le salon et dans la serre, afin que tout restât bien tel qu’il l’avait disposé.

À deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui recommandant de rester avec Carmelita jusqu’à deux heures cinquante-cinq minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu’à trois heures précises.

Poussé par l’impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l’heure qui lui avait été fixée ; mais cela ne dérangeait en rien le plan du baron, mieux valait cette avance qu’un retard.

Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience du maître de chant, en même temps qu’il s’efforça d’enflammer son espérance.

— Il était certain que Carmelita serait vaincue ; c’était une affaire d’entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son cœur et n’écouterait que le tintement de l’argent. Son oncle et sa mère avaient pu la dominer ; mais, dans les bras de celui qu’elle avait aimé, qu’elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela ? Assurément il n’avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n’ayant jamais été entraîné par la passion, de l’indiquer. Mais, dans son cœur, M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à craindre, liberté absolue.

Et, à son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d’une importance considérable l’appelait au dehors.

— Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir !

Et, avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l’endroit où il pourrait attendre dans le jardin l’arrivée de Carmelita, sans craindre d’être aperçu par celle-ci.

— À trois heures ! Prenez patience, et, aussitôt qu’elle sera entrée dans la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.

L’affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d’une importance considérable : il ne s’agissait de rien moins que d’aller chercher le colonel.

Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.

Maintenant le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.

Beio était à son poste.

Il allait lui-même prendre maintenant le colonel et l’installer dans le salon.

Quelques minutes après, Ida amènerait Carmelita dans la serre.

Alors, du simple rapprochement de ces trois personnages, jaillirait l’explosion : c’était une sorte de combinaison chimique.

Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir pour se rendre rue du Colisée.

— Passant devant votre hôtel, j’ai voulu voir si vous étiez encore chez vous, dit le baron.

Et il emmena le colonel dans sa voiture.

Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée.

Il était deux heures cinquante minutes.

Ida sans doute ne serait pas en retard.

Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci l’arrêta par le bras :

— J’ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification importante, dit-il ; nous ne pourrions pas parler librement devant eux. Entrons dans le salon, je vous prie ; je donnerai des ordres pour que nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.

Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses de lettres.

C’étaient quelques-unes de ces lettres que le baron, voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui les avaient écrites.

En plus de la parfaite concordance dans l’heure, il y avait encore un point décisif dans le plan du baron : il fallait qu’au moment où Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le silence dans le salon ; car, si Carmelita entendait la voix du colonel, il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.

Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder le silence ; mais ce n’était point là le cas du colonel, et il était impossible de lui dire franchement : Taisez-vous.

Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour la tourner.

Tout d’abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces lettres, et d’une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.

Il suivait l’aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six minutes pour être bruyant.

Ce qui devait arriver se réalisa : le colonel répondit que parmi les noms qu’on lui citait, il y en avait plusieurs qu’il ne connaissait pas.

Le baron se montra vivement contrarié.

— Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville n’ont jamais été bien fréquentes.

— Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune fille avec laquelle j’ai dîné chez vous.

— Sans doute, mais…

— Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet ? interrompit le baron, pressé par l’heure.

— Ah ! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez savoir.

— Si vous vouliez…

— Quoi donc ?

— Me donner une lettre d’introduction auprès de M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.

— Vous n’avez pas besoin d’une lettre d’introduction, il me semble.

— Si, je préfère une lettre non seulement d’introduction, mais encore de recommandation ; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en jeu.

— Alors je vous ferai cette lettre.

— Voulez-vous la faire tout de suite, dit le baron, tendant une plume pleine d’encre.

— Volontiers.

Et le colonel se mit à écrire.

Il était deux heures cinquante-huit minutes.

Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.

Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.

À ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la serre, puis presqu’aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer et un verrou glissa dans une gâche.

Beio était entré derrière Carmelita.

Instantanément un cri retentit :

— Lorenzo !

Le colonel leva brusquement la tête ; la voix qui avait crié était celle de Carmelita.

— Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.

— Ici !

— Vous n’avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n’avez pas répondu à mes lettres, je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous expliquer.

— Et quelle explication voulez-vous ?

— Une seule : que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.

Le colonel s’était levé et il se dirigeait vers la serre.

Le baron le retint par le bras :

— Écoutez, dit-il.

Mais le colonel se dégagea.

— Je vous ai dit que j’empêcherais ce mariage, continuait la voix de Beio, et je l’empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse !

Le colonel était arrivé contre le store ; d’un brusque mouvement, il le remonta.

Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l’un de l’autre.

À la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses mains.

Le colonel, l’ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers Beio :

— Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il ; vous n’aurez pas besoin d’aller à lui pour accomplir votre lâche menace.

Puis, revenant à Carmelita :

— Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez d’être ma femme.

Et, sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le salon.

Alors, s’adressant au baron :

— Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.

Le baron courut à lui, les deux bras tendus ; mais le colonel déjà avait ouvert la porte.

Il sortit sans se retourner.

XXXV

Le baron resta interloqué devant cette brusque sortie.

— Pourquoi le colonel s’était-il hâté d’intervenir comme un diable à surprise ? En écoutant sans se montrer, on en aurait entendu long, car Beio avait bien commencé.

Et le baron regretta que cette scène, qui débutait si franchement, eût été interrompue.

Combien de révélations instructives avaient été perdues !

Comment Carmelita était-elle devenue la maîtresse du chanteur ?

Quand cette liaison avait-elle commencé ? dans quelles conditions ?

Tout cela était fort intéressant à apprendre, surtout de la bouche de Carmelita.

Et, par sa violence, le colonel était venu couper cette confession dès son début.

Sans doute, il n’avait point voulu écouter aux portes et surprendre ainsi les secrets de celle qu’il aimait.

Cette façon d’agir pouvait être délicate, le baron n’en savait rien ; mais, à coup sûr, elle était niaise.

Est-ce que ces secrets n’étaient pas les siens ? Assurément le baron, à sa place, n’eût pas relevé le store, et il eût écouté cette scène jusqu’à la fin, sans se montrer, en se contentant de risquer un œil.

Qui pouvait savoir si la conclusion de cette explication, qui débutait par la fureur n’eût pas été instructive ?

Heureusement le colonel en avait assez entendu pour connaître celle qu’il allait prendre pour femme : la maîtresse d’un comédien, ni plus ni moins. Et, pensant à ce triomphant résultat, le baron se consola du brusque départ qui venait si maladroitement tromper sa curiosité.

Ce qu’il avait voulu et cherché, ce n’était pas le récit des aventures amoureuses de Carmelita : c’était la rupture de son mariage.

Et cela, il l’avait obtenu.

C’était en suivant le colonel jusqu’à la porte de sortie du salon que ces idées avaient traversé l’esprit du baron ; la porte fermée, il revint vers la serre.

Carmelita et Beio étaient restés en face l’un de l’autre, sans bouger, sans parler, comme s’ils avaient été pétrifiés par cette apparition du colonel, ses paroles et son départ.

Le baron s’avança vers Carmelita ; elle le regarda venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des flammes.

— Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous ? dit-il.

Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé.

— Quel guet-apens infâme ! dit-elle enfin en étendant son bras vers le baron par un geste tragique.

Puis, détournant la tête avec dégoût :

— Lorenzo, dit-elle.

À cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d’heureux souvenirs.

— Lorenzo ! répéta-t-elle.

Et cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.

Il s’avança d’un pas vers elle.

— Voulez-vous me reconduire chez ma mère ? dit-elle.

Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout entier, avec un mouvement d’épaules qui manifestait le dédain et le mépris le plus profonds.

Lorsqu’elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le baron les vit s’éloigner, marchant d’un même pas.

— Eh bien, elle n’a pas été longue à prendre son parti, se dit-il ; le prince prendra-t-il le sien aussi facilement ?

Mais cette pensée ne l’occupa pas longtemps, il avait un devoir à remplir envers sa fille et il n’oubliait jamais ses devoirs.

Ne lui avait-il pas promis de l’avertir de ce qui se serait passé dans cette entrevue ?

Il entra chez elle.

Ida se tenait le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui donnait sur le jardin.

— Le colonel parti seul ! s’écria-t-elle ; Carmelita partie avec M. Beio ! qu’est-ce que cela signifie ? Le colonel a-t-il vu Carmelita ? l’a-t-il entretenue comme il le désirait ? sommes-nous arrivés trop tard !

— N’anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille, parle-moi franchement, que penses-tu du colonel ?

— C’est la troisième fois que tu me poses cette question : la première fois, tu me l’as adressée lors de l’arrivée du colonel à Paris ; la seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse ; enfin voici maintenant que tu veux que je te répète ce que je t’ai déjà dit. À quoi bon ?

— Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours, dois-je répondre oui ou non ? Il faut que je sois fixé.

— Que s’est-il donc passé ?

— Il s’est passé que le colonel vient de rompre avec Mlle Belmonte.

— Rompre ! en si peu de temps !

— Quelques paroles ont suffi.

— Le colonel avait donc bien peu d’affection pour Carmelita ?

— Je crois en effet qu’il ne l’a jamais aimée, et qu’il avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour où l’autre il me demande ta main ; car j’ai de bonnes raisons pour croire qu’il m’adressera cette demande.

— Quelles raisons, cher papa ?

— Nous parlerons de cela plus tard, le moment n’est pas venu. Sache seulement que si le colonel n’avait pas pensé à toi, il n’aurait pas rompu avec Carmelita.

— Ah ! papa !

— J’ai vécu, dans ces derniers temps, assez intimement avec le colonel pour connaître l’état de son cœur ; ne doute pas de ce que je te dis et réponds-moi franchement.

— La réponse aujourd’hui sera celle que je t’ai déjà faite deux fois ; je n’ai pas changé.

Le baron prit sa fille dans ses bras et l’embrassa tendrement.

Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta ; car il n’avait pas le loisir, hélas ! de se donner tout entier aux douces joies de la tendresse paternelle.

Avant tout les affaires.

Il lui fallait voir le colonel.

Dans quelles dispositions celui-ci était-il, et comment avait-il accepté cette rupture ?

La question valait la peine d’être examinée de près.

Surtout il importait de découvrir ce qu’il pensait de l’intervention du baron et de la rencontre de Beio avec Carmelita dans un endroit, où il devait entendre et voir ce qui se passerait entre eux.

Sans savoir si le colonel était rentré chez lui, le baron se rendit à l’hôtel Chamberlain.

À ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer.

Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l’appartement du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.

Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux mains.

Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu’il abaissa ses mains et releva la tête.

— M. le baron Lazarus !

Assurément ce cri n’était pas encourageant et il y avait autant de mécontentement que de surprise dans son intonation.

Mais le baron ne voulut voir que la surprise.

— J’ai cru, dit-il, que vous seriez curieux de savoir ce qui s’est passé après votre départ.

Le colonel le regarda un moment, comme s’il ne comprenait pas ; puis levant la main :

— Avant tout, une question, je vous prie, monsieur le baron.

— Dites, mon ami, dites.

— Vous avez voulu me faire assister à l’entretien de Mlle Belmonte et de cet homme ?

Le baron leva les bras au ciel dans un mouvement d’indignation.

Cependant il ne se laissa pas emporter ; mais, se calmant presque aussitôt :

— Je pourrais, dit-il d’une voix que l’émotion rendait tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement ; mais j’aime mieux que cette réponse, vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma fille, n’est-ce pas ? Vous savez dans quels sentiments d’honnêteté et de pureté je l’élève ? Pensez-vous que si j’avais su que Mlle Belmonte était… mon Dieu ! il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que soit ce nom ; pensez-vous que si j’avais su que Mlle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant, j’aurais toléré qu’elle fût la compagne, l’amie de ma fille ? Dites, le pensez-vous ? Non, n’est-ce pas ? Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que j’aie eu l’idée de vous faire assister à l’entretien de Mlle Belmonte avec ce professeur de chant ? Dans quel but aurais-je agi ainsi ?

Le colonel ne répondit pas.

— Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron, – au moins ce que je vous dis là résulte de ce que j’ai entendu après votre départ : ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu’il avait cru épouser ; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde et l’empêchait d’arriver jusqu’à Carmelita. Tantôt il l’a vu sortir avec Ida, et l’a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il est entré avec elle : de là cette surprise chez Carmelita ; mais, pour être complet, je dois dire que cette surprise s’est bien vite calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir à Mlle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m’a pas répondu ; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce… comédien et elle est partie avec lui : la paix était faite, soyez donc rassuré sur celle que vous vouliez élever jusqu’à vous. Voilà ce que j’ai voulu vous apprendre, afin de n’avoir plus à revenir sur ce triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul : si vous avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous demande d’user de moi ; c’est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de manière à la ménager autant que possible.

XXXVI

Malgré les ménagements que le baron avait promis d’apporter « dans l’arrangement des choses, » la rupture du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et Mlle Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s’en répandit.

Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il le fit de telle façon qu’une sorte de curiosité de scandale se joignit à l’intérêt que cette nouvelle portait en elle-même.

Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa tout d’abord de répondre.

On insista.

Il persista dans son refus avec fermeté ; mais cependant de manière à laisser entendre que, s’il ne parlait pas, ce n’était point par ignorance, mais que c’était par discrétion.

— Vous savez, moi, je n’aime pas les propos du monde, et d’ailleurs je n’admets que ce que j’ai vu. J’ai vu le colonel rompre avec Mlle Belmonte et j’affirme cette rupture ; mais les causes de cette rupture, c’est une autre affaire.

De guerre lasse, il s’était décidé non à expliquer ces causes clairement et franchement, mais à les laisser adroitement entendre.

Le colonel avait fait d’étranges découvertes sur le compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio, l’ancien chanteur, dont le rôle n’était pas beau ; il est vrai qu’il ne fallait pas oublier que Carmelita était italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu’il s’agissait d’un mariage aussi avancé ; encore quelques jours et il était conclu.

Le baron n’avait pas pu se retenir d’aller à l’Opéra le soir même de la rupture, pour l’annoncer à Mme de Lucillière qu’il espérait rencontrer.

En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique, qu’il avait quelque chose d’intéressant à lui apprendre ; malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans toute sa personne.

Ce qu’il y avait de remarquable dans le pouvoir que Mme de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c’est qu’elle se faisait obéir instantanément, sans la plus légère marque d’hésitation ou de révolte.

Lors de l’entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et du duc de Mestosa ; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils sortirent.

— Vous avez quelque chose à m’apprendre ? dit-elle vivement.

— Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi.

— Réussi ?

— C’est un devoir que j’accomplis pour la forme, car cette nouvelle est insignifiante ; vous m’aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez attendre le succès pour un jour ou l’autre, sans avoir le moindre doute à son sujet ; peut-être même trouvez-vous qu’il a beaucoup tardé. Sans doute c’est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes d’affaires.

— Ne soyez pas trop modeste, monsieur le baron.

— Ce n’est pas modestie, c’est simple franchise ; il y aurait outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n’appartient qu’à vous : je n’ai été qu’un instrument, vous avez été la main ; encore l’instrument a-t-il été bien insuffisant.

La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe.

— Vous avez donc bien peur d’être responsable de ce succès devant le colonel ? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur le baron, et ne pas trembler ainsi ; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé que vous ne pensez pas à me dire ce qui s’est passé.

— Mon Dieu ! rien que de simple et de naturel : il paraît que Mlle Belmonte avait pris l’engagement de devenir la femme de son maître de chant.

— Ah ! vraiment ?

— Mon Dieu ! oui.

— Et comment cela ?

— C’est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends pas qu’une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner. Mais je connais si peu les femmes et puis Paris est si corrupteur !

— Il me semble que Mlle Belmonte n’est pas Parisienne ; elle est Italienne, comme Mlle Lazarus est Allemande.

— Enfin ce Beio, qui n’est qu’un grossier personnage, a fait une scène violente à Mlle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir prendre pour mari l’homme qu’elle avait bien voulu prendre pour… amant.

— Ah !

— Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard, – en disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli, – le colonel l’a entendu.

— Le colonel assistait à cette scène ?

— C’est-à-dire qu’il n’y assistait pas ; seulement ce Beio, se croyant encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu’aux oreilles du colonel.

— Ces oreilles n’étaient pas bien loin, je suppose, de l’endroit où se passait cette scène.

— C’est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio, qui, depuis plusieurs jours, poursuivait Mlle Belmonte, avait rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s’était réfugiée.

— Je comprends : le colonel dans le salon, Carmelita dans la serre, et les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n’est-ce pas ! Mais cela était adroitement combiné.

— Le hasard seul a ces adresses, et c’est à lui qu’il faut faire nos compliments. Quoi qu’il en soit, le colonel a entendu les paroles de Beio ; je crois même qu’il en aurait entendu bien d’autres, et de très instructives, s’il avait écouté quelques minutes encore ; car ce comédien était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi ; vous savez comme il est délicat, chevaleresque même. Il n’a pas voulu surprendre les secrets de M. Beio et de Mlle Belmonte, alors même que ces secrets le touchaient si profondément ; il a brusquement remonté le store…

— Et qu’a dit Mlle Belmonte ?

— Ce n’est point elle qui a parlé, c’est le colonel ; il n’a dit que ces simples mots, les adressant à Mlle Belmonte : « Vous donnerez à votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez d’être ma femme. »

— Et ?…

— Et il est sorti simplement, dignement.

— Et qu’a dit Mlle Belmonte ?

— Mon Dieu ! vous savez que Mlle Belmonte parle peu, elle agit. Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m’a pas répondu ; mais prenant le bras de son… Beio, elle est sortie avec lui.

— Voilà qui est assez crâne.

— Crâne ! je ne comprends pas bien ; vous voulez dire, n’est-ce pas, que cela est scandaleux ? C’est aussi mon sentiment.

— Si Mlle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit. Qu’a-t-il fait ? qu’a-t-il dit ?

— Ce qu’il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n’en sais rien, et j’avoue même que je le regrette, car cela a dû être original ; mais ce qu’il a fait est beaucoup plus original encore.

— Voyons.

— C’est à trois heures aujourd’hui que cette scène s’est passée entre le colonel, Beio et Mlle Belmonte. Vers six heures, le hasard m’a conduit aux Champs-Élysées, et qu’est-ce que j’ai vu ? Le prince Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages.

— Ils partent ?

— Leur position eût été assez embarrassante à Paris ; il eût fallu répondre à bien des questions ; et puis, d’un autre côté, le prince eût été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée : diamants, bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas restituer lui-même ces cadeaux ; il les renverra d’Italie ; c’est plus simple.

La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les refusa obstinément ; il n’avait rien fait, à elle toute la gloire du succès ; et il la quitta avec la même physionomie discrète.

Insinuée par le baron dans l’oreille de quelques intimes, répétée franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du colonel eut bientôt fait le tour de la salle.

— Était-ce possible ?

— Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris ?

— Parbleu ! avec les diamants du colonel.

— Et en laissant ses créanciers derrière lui.

Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise ; mais tout n’était pas dit pour elle.

Il fallait maintenant que le colonel ne se laissât pas prendre aux séductions d’Ida et qu’il revînt à sa petite cousine.

Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu la pensée d’aller voir Thérèse ; mais, emportée dans son tourbillon, elle avait toujours retardé l’exécution de ce projet, qui d’ailleurs était assez aventureux.

Elle avait attendu aussi en espérant qu’une bonne idée lui viendrait.

Mais, la rupture accomplie, il n’y avait plus à attendre.

Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de Charonne, bien qu’elle ne sût pas l’adresse précise d’Antoine Chamberlain.

En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de Chamberlain.

Ce fut Denizot qui la reçut dans l’atelier désert, et il est vrai de dire que tout d’abord il la reçut assez mal ; mais, quand elle se fut nommée, il lui donna toutes les explications qu’elle pouvait désirer.

Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan : Thérèse était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n’avait pas écrit.

Thérèse en Allemagne, comment lutter contre Ida ?

La marquise se retira déconcertée.

N’avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe d’Ida ?

Maintenant quelles armes employer contre le baron ?

XXXVII

Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d’aller annoncer son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce mariage était rompu.

Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l’adresse de son oncle.

Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné l’ordre de ne recevoir personne, à l’exception du prince Mazzazoli, qu’il attendait, mais qui n’était pas venu.

Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit et son cœur.

Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de marteau l’exaspéraient.

Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne, il lui semblait qu’ils cessaient de chanter pour le regarder d’une façon étrange : les uns comme s’ils le plaignaient, les autres comme s’ils se moquaient de lui.

Dehors il serait plus libre, il respirerait.

Au moins il ne verrait plus ces objets destinés à une femme qui s’était jouée de lui et qui à chaque pas le faisaient rougir d’humiliation.

Comme il s’était laissé entraîner et duper !

Ils l’avaient donc jugé bien simple et bien aveugle ?

Avaient-ils eu tort ? et cette simplicité n’avait-elle pas été jusqu’à la niaiserie, cet aveuglement n’avait-il pas dépassé ce qui humainement est croyable ?

Mais ce qu’il avait espéré ne se réalisa pas : au dehors au contraire, ce sentiment d’humiliation lui devint plus vif et plus pénible.

Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les boulevards, il s’était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine.

C’était l’heure où le tout Paris qui respecte les exigences de la tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne.

Le colonel n’avait pas fait cinq cents pas, qu’il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des personnes qui l’avaient salué ; car il faisait lui-même partie de ce tout Paris, dont il était une des individualités les plus connues, et les gens du monde qui n’avaient pas eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il était.

Tout d’abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande attention ; mais bien vite il avait remarqué qu’on le regardait avec une curiosité peu ordinaire ; les yeux s’attachaient sur lui avec fixité ; on se penchait vers son voisin pour l’entretenir à l’oreille, les femmes souriaient.

Bien évidemment on s’occupait de lui et l’on parlait de son mariage manqué.

Que disait-on ?

Il fut bientôt à peu près fixé à ce sujet.

En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d’amitié dont celui-ci l’accablait en toutes circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l’aborda presque de force.

— Eh bien ! mon cher colonel ?

— Eh bien ! monsieur le vicomte ? répondit froidement le colonel.

— Voyons, ce n’est pas indiscret, n’est-ce pas ?

— Qui est indiscret ?

— De vous adresser une félicitation ?

— Et à propos de quoi, je vous prie ?

— À propos de votre mariage… qui ne se fait pas.

Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même jusqu’à un certain point inquiété.

Mais le vicomte ne s’était jamais laissé déconcerter par rien ni par personne, et de plus il n’avait jamais pensé qu’on pouvait avoir l’idée de l’intimider : l’herbe n’avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire, M. de Mériolle, qu’il avait tué dans un duel célèbre[2], et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.

Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant presque violence :

— Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l’étourdie, pour le plaisir de bavarder. C’est sincèrement que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que votre mariage avec Mlle Belmonte me désolait.

— Et pourquoi cela, monsieur ?

— Je vais vous le dire, mon cher colonel, car je sens que mes paroles ont besoin d’être expliquées. D’abord je dois protester de mon admiration pour Mlle Belmonte, la plus belle, la plus séduisante femme que j’aie vue ; quand je la regardais, je me demandais si le conte si connu ne s’était pas réalisé pour elle, et si toutes les bonnes fées ne s’étaient pas réunies autour de son berceau pour la combler de leurs dons.

— J’avoue que je ne vous comprends pas, et je vous serais reconnaissant, puisque vous tenez tant à me donner une explication que je ne demande pas, à la limiter à ce que vous jugez indispensable.

— Par où allez-vous ? demanda Sainte-Austreberthe, sans se laisser rebuter par cet accueil si peu encourageant.

— Je vais à la Bastille.

— À pied ?

— À pied.

— Alors je vais vous accompagner un moment ; en causant j’achèverai mon explication.

Et, d’un air dégagé, il se mit à marcher à la droite du colonel.

— Si je vous ai tout d’abord fait part de mon admiration pour Mlle Belmonte, dit-il, c’est pour que vous compreniez bien que dans la satisfaction que j’éprouve à voir que son mariage ne s’accomplit pas, il n’y a chez moi aucune animosité contre elle. Je n’ai qu’un reproche à lui adresser, mais il est, à mes yeux, d’une gravité capitale : elle est Italienne, et justement celle que vous devez épouser, est une Française.

— Alors mon mariage devient une affaire nationale ?

— Mais assurément. Pendant les premiers temps de votre séjour à Paris, alors qu’on avait quelque raison de croire que vous ne pensiez pas à vous marier, naturellement on ne s’occupait pas de votre mariage et l’on ne cherchait pas à faire pour vous ce que vous ne faisiez pas vous-même. Mais, quand on vous a vu revenir à Paris et qu’on a appris que vous alliez prendre Mlle Belmonte pour femme, ça été une explosion générale de regrets. On avait cru en effet que vous vouliez redevenir Français ; si vous épousiez une Italienne, c’en était fait, et je vous avoue que pour ma part j’ai été désolé. On ne perd pas, de gaieté de cœur, un compatriote tel que vous.

— Vous oubliez que je suis citoyen des États-Unis d’Amérique.

— N’êtes-vous pas né d’un père français ?

— Sans doute ; mais on perd la qualité de Français en prenant du service à l’étranger, et vous savez peut-être que ce cas est le mien.

— Je le sais, mais je sais aussi que rien ne vous serait plus facile que de reprendre cette qualité de Français, et voilà pourquoi je vous félicite de la rupture de votre mariage. Maintenant, si vous vous mariez, j’espère que vous choisirez une Française.

Disant cela, Sainte-Austreberthe passa son bras sous celui du colonel.

— Tenez, je veux être franc jusqu’au bout et ne vous rien cacher. Eh bien ! on a parlé de vous hier soir en haut lieu, et une grande dame, une très haute et très puissante dame, a justement agité cette question de mariage.

— Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie ?

— Personne ; seulement on a dit que si vous vous décidiez maintenant, vous deviez prendre une Française ; voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon cher colonel ; on doit compter avec vous. Eh bien ! il est d’une bonne politique de vous attirer et de vous gagner ; je vous assure qu’on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n’est pas officiellement que je parle, c’est officieusement ; mais cependant soyez assuré que mes paroles sont sérieuses. On a pour vous de hautes visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n’ai pas trouvé vos oreilles fermées ? Je sais de source certaine qu’on désire vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de l’accepter ? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je répondre ?

— Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu’on lui témoigne et très reconnaissant qu’on pense à lui, mais en même temps vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu’il va faire, et qui ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une affaire importante l’appelle ; dans ces conditions la réponse que vous demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d’attendre son retour.

Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.

Il était furieux.

Ce n’était pas en effet la première fois qu’on abordait ce sujet avec lui. Dès les premiers temps de son arrivée à Paris et pendant sa liaison avec Mme de Lucillière, on lui avait adressé des communications tout aussi officieuses que celles de Sainte-Austreberthe, mais tout aussi précises ; des gens considérables l’avaient, eux aussi, voulu « sonder. » Alors il avait répondu en riant qu’il ne songeait pas pour l’heure présente à se marier et qu’il verrait plus tard.

Mais, dans la disposition où il se trouvait en ce moment, il n’avait plus le rire sur les lèvres.

De quel droit se mêlait-on ainsi de ses affaires ?

Il lui avait fallu se faire violence pour ne pas répondre franchement à cet étrange ambassadeur et ne pas lui cracher à la figure toute son indignation.

Mais quelle rage ont donc les gens de s’occuper ainsi du mariage de ceux qui ne leur demandent rien ?

Question de patriotisme !

Vraiment, oui.

Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre pour femme ?

Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune ?

À cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver Sainte-Austreberthe et à son tour l’interroger.

Le marché devait être curieux à connaître.

Il apportait sa fortune ; que lui apportait-on en échange ?

À quel prix l’estimait-on ?

Ah ! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens !

Depuis trois ans qu’il était en France, elle était vraiment la seule qui n’eût point visé cette fortune que tant d’autres avaient poursuivie ou qu’ils poursuivaient encore par de honteux moyens.

Et précisément parce qu’il avait bien conscience que maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s’avouer en toute franchise le sentiment qu’elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu’il était.

Non, ce n’était point seulement de la sympathie, de l’affection, de la tendresse, de l’amitié.

Ah ! comme il l’aurait aimée, si elle avait pu être sa femme !

Mais il avait commis la sottise, la faute, le crime, de la laisser s’engager envers un autre.

Ah ! comme il avait follement gaspillé sa vie, gâté le présent, sacrifié l’avenir !

Et pourquoi ?

Dans quel but ?

Réfléchissant ainsi, et passant d’autant plus rapidement d’une idée à une autre, que celle qu’il abordait ne lui était pas moins pénible que celle qu’il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.

En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture pour la conduire aux courses.

Comme elle était charmante alors !

Et cependant, ce jour-là même, il avait trouvé de bonnes raisons pour ne pas s’abandonner librement au sentiment qu’il éprouvait.

Il avait voulu attendre.

Cela était plus sage.

Belle sagesse, en vérité, et qui l’avait conduit à un beau résultat !

En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d’une voix qui paraissait lire dans l’atelier.

Il frappa.

— Entrez, dit la voix en s’interrompant dans sa lecture.

Il poussa la porte.

Denizot, perché sur l’établi d’Antoine et portant son pierrot sur sa tête, faisait à haute voix la lecture d’un livre à Michel qui travaillait.

— Ah ! monsieur Édouard, s’écria Denizot en dégringolant si vivement de son établi, que l’oiseau, effrayé, s’envola ; en voilà une surprise, et une bonne !

Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main au colonel ; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.

— Ma foi ! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir aujourd’hui, car je devais aller chez vous ce soir ; j’y serais même allé dans la journée, si je n’étais pas resté pour faire la lecture à Michel pendant qu’il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des nouvelles d’Antoine.

— Ah !

— Et j’avais prié Denizot de vous porter la lettre que nous avons reçue ce matin, pensant qu’elle vous intéresserait, dit Michel.

— C’était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle et… (il s’arrêta) que je venais vous voir.

— Voici la lettre, dit Michel.

Et, comme le colonel restait hésitant, le bras à demi tendu :

— Oh ! vous pouvez la lire, continua Michel.

Alors le colonel l’ouvrit et la lut :

 

« Mon cher Michel,

« Je voulais t’écrire par une occasion sûre, ce qui m’aurait permis de causer avec vous en toute liberté ; mais, cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles ; car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d’autant plus que la patience n’a jamais été ta première vertu.

« J’use donc simplement de la poste, comme tout le monde ; seulement, n’ayant en elle qu’une faible confiance et croyant qu’il est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance destinée à fournir à la police des renseignements, qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires présentement. Au reste, je pourrai, je l’espère, t’écrire bientôt sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd’hui.

« Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les réponses aux lettres que j’avais écrites ; ces réponses ont été telles qu’on devait les attendre des braves cœurs auxquels je m’étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en Allemagne.

« Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l’être, et nous avons trouvé ici un accueil qui t’aurait fait revenir des préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.

« Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu’on dit d’eux, ou par ce qu’on peut remarquer en étudiant ceux qu’on rencontre : c’est en Allemagne, c’est chez eux qu’il faut les connaître.

« Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands, j’étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais j’étais loin de soupçonner la vérité.

« Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en France ; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d’être leurs ennemis.

« De cette communauté de croyance, il est certain qu’il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l’a été la révolution française.

« Quand éclatera ce mouvement ? Bien entendu, je n’ai pas la sotte prétention de vouloir le prédire ; je ne connais pas assez le pays pour cela, et d’ailleurs il faudrait entrer dans des considérations trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les choses n’iront pas toutes seules ; il y aura des résistances. Déjà elles s’affirment, et il est à craindre que ceux qui les dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des guerres, pour tâcher d’enrayer ou de détourner ce mouvement ; mais, quoi qu’on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l’avenir lui appartient.

« Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en France qu’en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu’en Angleterre.

« Nous avons ici un journal, le Volkstaat, ce qui veut dire le gouvernement du peuple, dans lequel on me demande des articles qu’on traduira ; je vais les écrire. En même temps, je fournirai des notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit une Histoire de la Révolution française, car partout notre Révolution doit être un enseignement pour les peuples qui veulent s’affranchir.

« Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l’existence matérielle, n’en sois pas inquiet : je travaille ici dans l’atelier d’un tourneur qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.

« Je voudrais que tu le connusses : c’est le meilleur homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses deux petites filles.

« Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous sommes pleinement heureux.

« En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous. Cette lettre te dira comment m’écrire et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux français.

« Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés.

« ANTOINE. »

 

Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques.

— Mais cela ne m’apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en rendant cette lettre à Michel et c’était là justement ce que je voulais savoir.

— Vous voyez, il m’annonce une nouvelle lettre ; aussitôt que je l’aurai reçue, je vous la communiquerai.

— Quand vous l’aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse ?

— Une dame de mes amies ! Et qui donc ?

— Madame la marquise de Lucillière.

— Madame la marquise de Lucillière !

— Oui, elle est venue ici hier pour voir Thérèse, m’a-t-elle dit. Que lui voulait-elle ! Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne, voilà tout.

Le colonel quitta la rue de Charonne, fort intrigué par cette nouvelle.

Madame de Lucillière cherchant Thérèse, qu’est-ce que cela signifiait ?

XXXVIII

Parmi les questions qu’on se pose dans un examen de conscience, il n’en est pas de plus grave que celle qui tient dans ces trois mots :

— Que faire maintenant ?

Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais sans trouver une réponse, c’est-à-dire un but.

C’était la première fois qu’il se trouvait réellement livré à une complète incertitude, sans que rien en lui le fît pencher d’un côté ou d’un autre, sans qu’aucun désir s’éveillât à son appel, sans qu’aucun ressort résistât sous sa main.

Ses années de jeunesse avaient été remplies par la guerre avec ses angoisses ou ses enthousiasmes, et les jours avaient succédé aux jours, sans qu’il eût jamais une minute pour se demander ce qu’il ferait le lendemain.

Après la mort de son père, il avait trouvé des affaires considérables à arranger, qui avaient pris tout son temps et largement occupé son esprit.

Puis il était venu à Paris, mais avec un but précis et déterminé : celui de voir s’il pourrait accomplir la dernière volonté de son père et prendre pour femme sa cousine Thérèse. Il y avait là une curiosité, un intérêt, quelque chose de vivant qui ne laissait place ni à l’indifférence ni à l’ennui.

Amant de Mme de Lucillière, il avait été emporté dans un tourbillon ; ce n’est pas quand les heures et les journées du temps présent sont trop courtes qu’on s’inquiète du lendemain et qu’on prend souci de son vide. Savent-ils d’ailleurs ce que serait ce lendemain, s’il serait vide ou rempli, puisqu’il dépendait du caprice de sa maîtresse ; ce qu’il ferait, il n’en savait rien, mais qu’importait ? quoi qu’elle voulût, quoi qu’elle lui fît faire, il serait heureux.

Cette liaison brisée, il n’était point tombé dans le vide ; il vivait, il se sentait vivre, puisqu’il se sentait souffrir.

Et puis d’ailleurs tout n’était pas fini du côté de Thérèse ; elle n’était point engagée d’une façon formelle et irrémédiable envers un autre. Qui pouvait savoir ce qui se passerait plus tard, et ce mot seul, plus tard, était une aurore qui s’entr’ouvrait sur l’avenir.

Mais, après sa rupture avec Carmelita, il n’y avait pas de plus tard, pas d’aurore, pas d’avenir, pas de lendemain.

Il n’était pas plongé dans la douleur ; car, n’ayant pas désiré ce mariage, l’ayant subi et non recherché, il n’éprouvait aucun chagrin à le voir se rompre.

Un sentiment de mépris et de honte avait rempli son cœur, voilà tout ; mais, si l’on vit par la douleur, on ne vit pas par le mépris quand il ne s’élève pas jusqu’à la haine.

Et il ne haïssait pas Carmelita ; la pauvre fille, il l’aurait volontiers plutôt plainte. Qu’avait-elle été ? Un instrument entre des mains habiles ; ce qu’elle avait fait, on lui avait dit de le faire, et, plus ou moins docilement, plus ou moins passivement, elle avait obéi.

Ainsi, de quelque côté qu’il se retournât, il ne trouvait plus rien maintenant qui pût le retenir, l’attirer ou même simplement l’occuper.

La fortune ? – Quel plaisir éprouverait-il à ajouter quelques millions à ceux qu’il possédait ? il n’était déjà que trop riche.

L’ambition ? – Quelle ambition lui était permise ? Il n’était propre qu’au métier de soldat, et il n’y avait plus de soldat dans son pays ; les deux seuls commandements que conserve la république étaient remplis et bien remplis, il n’était ni Sherman ni Sheridan.

L’amour ? – Il venait de tenter une double épreuve, et l’une aussi bien que l’autre l’avaient laissé brisé et, ce qui est autrement grave, découragé, écœuré.

Autour de lui, il ne voyait qu’une femme qui eût pu le relever, et précisément cette femme ne pouvait être la sienne ; il l’avait perdue par sa propre faute, parce qu’il avait bien voulu la perdre.

Comment prendre la vie ?

Par le côté sérieux ou par le côté plaisant ?

À trente ans, devait-il, pouvait-il entrer délibérément dans l’hiver ?

Des questions de ce genre ne se résolvent point par cela qu’on veut les résoudre. On les tourne, on les retourne, on les agite sans cesse, et, plus on les creuse plus leur solution apparaît difficile et même impossible.

Que faire demain ?

Toujours la réponse est la même.

Rien.

Et l’on se laisse vivre, enveloppé, momifié, dans les banalités de la vie courante.

Ce fut cette existence qu’il accepta ou plus justement qu’il se laissa imposer, n’ayant ni le désir ni la force d’en choisir une autre.

Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément l’Allemagne lui était interdite et que c’était en Allemagne seulement qu’il désirait aller ?

Voyager pour changer de place et dévorer l’espace ne lui disait absolument rien ; par là il n’était pas Américain et il ne ressentait pas cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant, sans leur donner le temps de rien voir ; il ne comprenait le voyage qu’avec l’étude des pays qu’on visite, avec l’histoire, les monuments, les tableaux, les objets d’art, et il se trouvait dans des dispositions où il lui était impossible d’ouvrir un livre. Alors que ferait-il en voyage ? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l’effrayait.

Autant rester à Paris.

Où pouvait-il être mieux pour s’étourdir ?

La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des conditions qui, jusqu’à un certain point, ressemblaient aux siennes : combien n’avaient pas plus de volonté, plus de ressort, plus d’initiative que lui, et cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.

Il ferait comme eux : à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la comédie humaine, il y a les simples spectateurs ; il serait de ceux-là.

Et justement les pièces qu’on jouait en ce moment sur le théâtre du monde ne manquaient pas d’un certain intérêt ; peut-être n’étaient-elles pas d’un genre très élevé, et se rapprochaient-elles trop de la féerie et de l’opérette ; mais, telles qu’elles étaient, elles pouvaient amuser les yeux.

Jamais Paris n’avait été plus brillant, plus bruyant ; il ressemblait à ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain ? On se ruait au plaisir, on jouissait de l’heure présente, comme si l’on avait le pressentiment que demain n’existerait pas.

Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante une note triste : on entendait un roulement sur des tambours drapés de noir.

On parlait de grèves d’ouvriers qui s’étaient terminées par des coups de fusil ; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des condamnations ; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des barricades ; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms des faubourgs du Temple et de Belleville. En s’entretenant avec leurs riches clients, les armuriers disaient qu’ils n’osaient pas avoir de grandes provisions d’armes chez eux, de peur d’être pillés.

Mais il n’y avait pas là de quoi s’inquiéter sérieusement : la France était tranquille, le gouvernement était fort.

Au contraire, la note grave, se mêlant quelquefois à la note joyeuse, mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant.

Quoi de plus curieux que d’assister, pendant la journée, à l’enterrement de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt dernières années, et le soir à la représentation du Plus heureux des trois, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal ? Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort ; mais, d’un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, le mari trompé, caressé et content.

On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes du plus grand monde n’étaient reçues que déguisées en grisettes obtenaient le plus vif succès. C’était admirable ! On s’extasiait, sans se demander si des fêtes dans lesquelles les grisettes n’auraient été reçues que déguisées en femmes du monde n’auraient pas été presque aussi réussies.

Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie, prenant les jours comme ils venaient et s’en remettant au hasard pour le distraire ou l’ennuyer.

Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les réunions ; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de lui si souvent qu’on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom tout composé ; on citait ses mots, et, lorsqu’on avait besoin d’un nom retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien, comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour.

Cependant, si cette vie usait son temps, elle n’occupait ni son cœur ni son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la phrase traditionnelle : « Et maintenant que la fête commence ! » assistent à cette fête avec un visage d’enterrement. Partout il portait une indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de gain, ne parvenait pas à secouer, et c’était avec le même calme qu’il gagnait ou qu’il perdait des sommes considérables.

— Quel estomac ! disait-on.

Et l’on se pressait autour de lui pour le voir jouer ; mais ce qui faisait l’admiration de la galerie faisait son désespoir.

Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien ?

Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d’accélérer les battements de son cœur : celui de Thérèse.

Mais la reverrait-il jamais maintenant ?

Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni d’Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné rue de Charonne.

Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la serrure, il n’avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois les chants se mêlaient aux coups de marteau.

Le concierge, qu’il avait interrogé en redescendant, lui avait donné les raisons de ce silence. Denizot s’était fait prendre derrière la barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain à l’atelier ; quant à Sorieul, il n’avait plus reparu et l’on ignorait ce qu’il était devenu. Il n’était point arrivé de lettres, portant le timbre d’un pays étranger, à l’adresse de Michel ou de Sorieul, et le concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme.

En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir s’il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait répondu qu’ils étaient au secret, à Mazas, et que, pour communiquer avec eux, il fallait attendre que l’instruction fût terminée.

À qui s’adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse ? Comment Antoine ne lui écrivait-il point ? Que se passait-il donc de mystérieux ?

Il pensa à interroger le baron Lazarus ; car, dans la lettre qu’il avait lue, il y avait un nom qui pouvait servir d’indice pour découvrir la ville où Antoine s’était réfugié : c’était le titre du journal dans lequel Antoine écrivait.

Il alla trouver le baron, rue du Colisée – ce qu’il n’avait pas voulu faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à toutes les instances dont il avait été accablé : invitations à dîner, demandes de services et autres prétextes plus ou moins habilement mis en avant.

Quel rôle le baron avait joué dans cette scène ? C’était ce qu’il ignorait, et même il ne lui convenait pas d’examiner de près cette question, répugnant à revenir sur ce qui s’était passé alors et à réveiller des souvenirs qui le gênaient et l’humiliaient.

Mais, en cette circonstance, il fit taire ce sentiment de répugnance, et, comme de toutes les personnes qu’il connaissait à Paris, le baron Lazarus était celle qui pouvait le mieux le renseigner sur ce qu’il désirait apprendre, il n’hésita pas à s’adresser à lui.

Lorsqu’on l’annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de soulagement :

— Enfin, tout n’est pas perdu !

Car il ne gardait plus qu’une bien faible espérance de revoir le colonel rue du Colisée. Quelqu’un avait parlé sans doute, la marquise de Lucillière probablement, et le colonel savait comment avait été préparée et amenée la rencontre de Beio et de Carmelita. De là à deviner l’intérêt qui avait cherché cette rencontre, il n’y avait qu’un pas qui avait dû être facilement franchi, et c’était ce qui expliquait pourquoi le colonel avait obstinément refusé toutes les invitations, repoussé toutes les avances, toutes les prévenances, toutes les flatteries qui lui avaient été adressées.

Vivement le baron se leva de sa chaise pour courir au-devant de lui, les deux mains ouvertes.

— Ce cher ami !

Une joie pleine d’effusion.

— Savez-vous, dit le baron, que je désespérais presque de vous revoir ici ? Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que je vous croyais fâché.

Le colonel essaya de sourire pour cacher son embarras.

— Je me disais, continua le baron, ce brave colonel est gêné avec moi, il voit en moi un témoin de cette terrible découverte, et voilà pourquoi il veut rompre nos relations. Je souffrais beaucoup de cette pensée, car j’ai pour vous une affection dont vous ne doutez pas, je l’espère. Cependant, je ne pouvais pas vous en vouloir, car le sentiment que je vous prêtais, je l’aurais peut-être éprouvé moi-même. Heureusement, je me trompais, puisque vous voilà. Soyez le bienvenu, mon cher ami.

Le baron, par un geste qui lui était familier, mit sa large main sur son cœur et, à deux reprises, il répéta ces trois mots :

— Soyez le bienvenu, soyez le bienvenu.

Devant un pareil accueil, le colonel n’osa pas avouer tout de suite la raison vraie qui l’amenait rue du Colisée.

Il causa de choses insignifiantes et, quand le baron lui demanda s’il ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser.

Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme l’avait proposé le baron, mais de près d’une heure ; car, chaque fois qu’il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui l’obligeait à rester.

Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie, qu’il put aborder le sujet qui l’avait amené.

— À propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le Volkstaat ?

Le baron ouvrit la bouche pour répondre ; mais, se ravisant, il la referma aussitôt et parut chercher.

— Le Volkstaat, le Volkstaat, dit-il.

— C’est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les ouvriers.

— Ah ! très bien, vous me mettez sur la voie ; je crois, en effet, avoir vu le nom de ce journal quelquefois. Où donc paraît-il ?

— Je n’en sais rien, et c’est ce que je vous demande.

— Cela vous intéresse beaucoup ?

— Mais, oui, assez.

— Combien je suis fâché de ne pouvoir pas vous répondre d’une manière satisfaisante ; il me semble, cependant, qu’il doit paraître en Saxe. Vous me dites, n’est-ce pas, que vous tenez beaucoup à avoir ce renseignement ?

— Oui, j’y tiens.

— Eh bien ! il y a un moyen très simple pour l’avoir, c’est que j’écrive à mes correspondants de Dresde et de Leipzig. C’est aujourd’hui lundi : j’écris ce soir, je reçois les réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi, certain d’avoir vos renseignements.

Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible :

— Me suis-je trompé ? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre moi ?

— Mais, comment pouvez-vous penser ?…

— Non, vous n’êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c’est chose convenue, ou bien, si vous refusez, je n’écris pas. Faut-il écrire ?

— Écrivez, je vous prie.

— Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous.

Ceux que le baron appelait ses amis étaient, à proprement parler, des compères, dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant : l’un, homme d’esprit et du meilleur ; l’autre, gourmet célèbre. Tous deux allant en ville et jouant chaque soir admirablement leur rôle, sans jamais un moment de lassitude : celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là les mettant en appétit ; avec cela, depuis longtemps insensibles aux séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie.

Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui communiquer les renseignements qu’il venait de recevoir.

— Il ne s’était pas trompé : c’était bien en Saxe que paraissait le Volkstaat, à Leipzig. C’était un journal socialiste qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal ; mais le gouvernement averti s’était décidé à le poursuivre à outrance ; son rédacteur en chef venait d’être emprisonné, et des étrangers qui collaboraient à sa rédaction étaient en fuite : on les recherchait pour les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes, qui menaçaient de corrompre tout le pays.

Le colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en réalité, il l’était aussi peu que possible, désolé au contraire et tourmenté.

Parmi ces étrangers qu’on disait en fuite, se trouvait Antoine, sans aucun doute.

Où s’était-il réfugié ?

Comment le savoir ? Comment avoir des nouvelles de Thérèse ?

Condamné en France, par défaut, à cinq années d’emprisonnement, poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer ? Comment trouverait-il à travailler ? N’était-ce pas une vie de misère qui commençait pour lui et pour Thérèse ? Pas d’asile, pas de pain peut-être, et avec cela impossibilité de la chercher, sous peine d’aider la police à les trouver.

Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.

Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu’il l’aurait été dans d’autres circonstances à l’esprit de l’homme d’esprit et à la gourmandise du gourmet.

Cependant, le baron l’ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement, il voulut réagir contre sa maussaderie ; puisqu’il avait accepté ce dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables. Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus tard.

Placé près d’Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu’il ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu’il savait où et près de qui il était.

De là s’ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations sérieuses et tristes que le baron avait fait naître.

D’ailleurs il avait toujours éprouvé une assez vive sympathie pour cette jeune fille, qui ressemblait si peu à celles qu’il voyait chaque jour.

Sa beauté lui plaisait ; il avait toujours pris plaisir à regarder ses beaux cheveux blonds et ses yeux candides.

Il y avait en elle un singulier mélange de sentiments poétiques et pratiques, se heurtant à chaque pas et finissant cependant par s’amalgamer quand même, qui l’avait toujours intéressé.

Elle savait tout : science, histoire, poésie, musique.

Et il était vraiment curieux de comparer aux élèves des couvents parisiens, qui ne parlaient guère que de la dernière opérette ou du dernier sermon à la mode, cette jeune fille, qui jugeait les religions au point de vue de la science et de la raison pure, et dans la bibliothèque de laquelle, à côté de la Dogmatique chrétienne dans son développement historique et dans sa lutte avec la société moderne, du docteur Fr. Strauss, on trouvait les Lettres physiologiques de Carl Vogt.

XXXIX

Ces dîners « de toute intimité », comme les qualifiait le baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus fréquents.

Chaque fois, le baron avait d’excellentes raisons pour appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n’en avait que de mauvaises pour la refuser.

D’ailleurs, dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners n’avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là.

En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand il n’en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable que le silence de la solitude.

Chez le baron, il trouvait ce qu’il ne rencontrait pas ailleurs.

Il y a longtemps qu’on a dit que le plaisir de la table est une sensation qui naît de l’heureuse réunion de diverses circonstances, de choses et de personnes.

Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand, était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se faire valoir les uns les autres.

Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris ; malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et ils ne sont conservés que dans de trop rares maisons.

Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c’était une véritable détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau s’y rafraîchissait, l’esprit s’y allumait : on en sortait dans un état de bien-être général tout à fait agréable.

Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées qu’ont ses compatriotes pour la profession d’hôte, ou plus justement de maître d’hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes remarquables.

À côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida.

Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du baron ; mais il n’en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles n’avaient aucun caractère d’intimité. S’y montraient tous ceux qui étaient en relations d’amitié ou d’affaires avec le baron Lazarus, des Allemands, beaucoup d’Allemands, presque exclusivement des Allemands.

Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la France. C’était à croire que tous ces gens qui, pour la plupart, habitaient Paris, étaient des ennemis implacables du pays auquel ils avaient demandé l’hospitalité, le travail et la fortune : on ne parlait que de la corruption de « la grande Babylone », de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain ? N’était-il pas citoyen des États-Unis ?

Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces litanies :

— Si la France est le pays d’abomination que vous prétendez, dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous ?

On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n’appartient qu’à la race germanique.

Alors le correspondant d’un journal de Berlin, qui ne manquait jamais d’annoncer, dans ses revues du monde parisien, que Mlle Ida Lazarus « avait été la reine de la soirée », prit la parole :

— Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons qu’elle est le premier pays du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout.

Les rires recommencèrent de plus belle.

— Et les soldats ? dit le colonel agacé.

Les rires s’arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets.

Le baron, qui n’avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main, et tout le monde garda le silence.

— Cela, dit-il, c’est une plaisanterie ; soyez sûr que nous rendons justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu’ils dévoreront un jour ou l’autre ; quand nous nous plaignons de la France, c’est que nous avons peur d’elle.

Mais, ne s’en tenant pas à ces paroles d’apaisement, il voulut prendre ses précautions pour l’avenir et ne pas exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l’accompagna.

— Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi ? dit-il ; c’est mon jour de réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes affaires m’obligent à recevoir. Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en tête-à-tête avec ma fille ; c’est la soirée de la famille. Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l’amitié d’une visite, venez un de ces jours-là, nous serons tout à fait entre nous. Il y a des heures où il me semble qu’on doit avoir besoin de calme sans solitude.

Ah ! certes, oui, le colonel avait des heures, et elles sonnaient souvent pour lui, où il éprouvait ce besoin de calme dont parlait le baron.

Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi, quelquefois même le jeudi et le samedi.

Peu à peu, il s’était pris d’amitié pour Ida, et il avait pour elle les attentions et les prévenances qu’un grand frère a pour une sœur plus jeune.

Il se livrait d’autant plus librement à ce sentiment qu’il était bien certain que ce n’était et que ce ne pouvait être qu’une amitié fraternelle.

De l’amour, un amour sincère et profond, allons donc ! son cœur était bien mort.

Rien ni personne ne le ressusciterait.

De cela, il avait une certitude basée sur l’expérience.

Mort pour le présent et l’avenir, aussi bien que pour le passé.

Plusieurs fois, la femme qu’il avait passionnément aimée, Mme de Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie ; mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances franches et précises qu’elle lui avait faites. Elle avait insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à lui, la main tendue ; il s’était incliné, et, sans prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle avait manœuvré de manière à le trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui avait dit qu’elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait répondu qu’il n’avait rien à entendre d’elle, et il s’était retiré, dégageant avec fermeté son bras, qu’elle avait pris.

Non, il n’aimerait plus, et il n’y avait pas à craindre que le sentiment amical qu’il éprouvait pour Ida se changeât jamais en une tendresse passionnée.

Il pouvait la voir, souvent, chaque jour, en toute sécurité.

Il était de ceux qui croient qu’on peut être l’ami d’une femme ou d’une jeune fille, sans que l’amour se mêle jamais à cette amitié.

En sa jeunesse, dans son pays, il avait eu ainsi des amies dont il n’avait jamais été que l’ami.

Et il était parfaitement assuré de n’être que cela pour Ida.

Quand il se rappelait les paroles de Mme de Lucillière et ses avertissements à propos des projets du baron, il haussait doucement les épaules.

En quoi ces projets s’étaient-ils jamais affirmés ? Pendant un moment, il avait pu se tenir en défiance ; mais maintenant ? Ces avertissements étaient tout simplement la manifestation d’une jalousie qui ne voulait pas se montrer franchement. Moi jalouse, disait Henriette, je n’ai jamais ressenti ni compris la jalousie. En cela, comme en bien d’autres choses, elle avait plus d’habileté que de sincérité.

Les semaines, les mois s’écoulèrent, et l’on gagna l’été sans que les dîners ni les soirées s’interrompissent.

Un soir de juillet, qu’il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la porte du baron Lazarus, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s’arrêtèrent en même temps pour se serrer la main.

Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.

— Vous allez là ? dit-il.

— Oui, je vais faire visite au baron.

— Et à sa fille ?

— Et à sa fille.

— Alors c’est vrai ?

— Qui est vrai ?

— Voyons, mon cher Édouard, ne faisons pas de diplomatie. Il y a longtemps que j’ai envie de vous adresser une question ; l’occasion se présente de la faire, j’en profite. Le permettez-vous ?

— Je ne comprends pas, qu’ayant une question à m’adresser, vous ayez attendu pour cela une occasion, comme vous dites.

— Mon cher Édouard, vous auriez parfaitement raison de me faire ces reproches, si ma question était correcte ; mais elle ne l’est pas. À vrai dire même, elle est indiscrète.

— Alors ne la faites pas.

— Je le voudrais, mais, d’un autre côté, je voudrais aussi savoir ce que j’ai envie d’apprendre.

— Alors faites-la, dit le colonel en riant. Il en est des lèvres comme des portes, il faut qu’elles soient ouvertes ou fermées. Que décidez-vous ? ouvrez-vous les vôtres ou bien les fermez-vous ?

— Je les ouvre.

— Et moi, je vous écoute.

— Est-il vrai – je reprends ma question où je l’ai interrompue – est-il vrai que vous épousez Mlle Lazarus ?

À ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le payé du pied.

— Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et que j’avais raison d’hésiter à vous l’adresser.

— C’est qu’aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et si quelqu’un a le droit de m’interroger à ce sujet, c’est vous, vous seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement d’impatience que je suis fâché contre vous.

Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.

— Si ce mouvement m’a échappé, dit-il en continuant, c’est que déjà plusieurs fois on est venu me parler de mariage, et que ce mot seul m’exaspère.

— Combien je suis désolé !

— Et vous ne pouviez pas savoir l’effet que ce mot produit sur moi.

— Sans doute, mais j’aurais dû, en tous cas, retenir une question qui, je le sentais très bien, était indiscrète et inconvenante. Si j’ai été amené à vous l’adresser, c’est que, de tous côtés, on me l’adressait à moi-même : « Vous qui êtes l’ami du colonel Chamberlain, dites-nous donc s’il est vrai qu’il épouse Mlle Lazarus ? » Je répondais que je n’en savais rien. Mais on ne voulait pas me croire, on me harcelait, on se moquait de ma discrétion.

— Et qui vous adressait cette question ?

— Mais tout le monde, tout Paris.

— Et qu’ai-je fait à Paris pour qu’il s’occupe de moi, de ma personne, de mes affaires ou de mon mariage ? Ne me laissera-t-on pas en paix une bonne fois ?

— Il faut dire, pour excuser cette curiosité qui vous fâche, que, jusqu’à un certain point, vous l’avez excitée par votre assiduité chez le baron.

— N’ai-je pas le droit d’aller dans une maison sans épouser les jeunes filles qui s’y trouvent ? C’est ridicule.

— Je ne dis pas non ; on a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron et que, de plus, vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d’Ida, une partie de vos soirées. De là à conclure à un mariage, il n’y a qu’un pas.

— Eh bien ! on s’est trompé. Il n’a jamais été question de mariage entre Ida et moi, je n’en ai même jamais eu la pensée ; cela est précis, n’est-ce pas ?

— Assurément et je vous crois, mais vous diriez cela à d’autres que vous ne seriez pas cru : au lieu de s’en rapporter à votre parole, on s’en tiendrait au fait matériel, c’est-à-dire à votre assiduité dans cette maison.

— Je n’ai pas souci des autres ; je ne m’occupe pas d’eux, qu’ils ne s’occupent pas de moi ; c’est tout ce que je leur demande.

— Encore une fois, vous ne m’en voulez pas de ma sotte question ?

— Pas du tout, cher ami.

— Alors au revoir.

— Au revoir.

Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l’exaspération ; car, s’il n’était pas fâché contre Gaston, il l’était contre « les autres », dont il disait ne pas prendre souci.

Cette question de mariage le poursuivrait donc toujours et sans relâche ?

Cependant il fallait reconnaître que, dans cette circonstance, il y avait un fait matériel, ainsi que disait Gaston : son assiduité auprès d’Ida.

Et « les autres » n’étaient peut-être pas aussi ridicules dans leurs prévisions qu’il le prétendait.

Évidemment cette assiduité avait surpris le monde ; on lui avait cherché une explication et l’on avait pu conclure à un mariage sinon arrêté, au moins projeté.

À vrai dire, on ne pouvait guère arriver à une autre conclusion.

Il était heureux, au moins pour Ida, que ce fût celle-là qu’on eût adoptée et non une autre : on va vite quand on s’amuse à chercher des explications, et les imaginations pas plus que les langues ne s’arrêtent guère.

Raisonnant ainsi, il était arrivé devant la porte du baron. Il s’arrêta un moment avant d’entrer ; puis tout à coup, au lieu de franchir cette porte, il continua son chemin.

Les paroles de Gaston, qui tout d’abord n’avaient excité que sa colère, méritaient d’être sérieusement examinées : elles étaient graves, très graves, sinon pour lui, en tous cas pour Ida.

En venant chez le baron Lazarus, il n’avait fait que se rendre aux invitations de celui-ci, à ses instances ; sa responsabilité n’était donc pas engagée.

D’ailleurs, il n’avait jamais eu la pensée qu’on donnerait à son assiduité dans cette maison d’autre explication que la vraie.

C’est-à-dire qu’il venait dans cette maison parce qu’il trouvait plaisir à y venir.

Mais, en raisonnant ainsi, il partait d’un point qui, étant parfaitement connu par lui, ne l’était pas par le monde.

Il savait qu’il n’aimait pas et ne pouvait pas aimer Ida ; de cela il avait une certitude absolue.

Mais le monde, qui n’avait pas fait avec lui l’examen de son état moral, n’avait pas et ne pouvait pas avoir cette certitude.

Si le plaisir qu’il éprouvait à fréquenter la maison du baron provenait de la réunion de certaines circonstances qui justement tenaient à cet état moral, le monde, lui, ne les connaissait pas, ces circonstances.

Il ne voyait qu’un fait.

Un homme jeune encore allant fréquemment dans une maison où se trouvait une jeune fille.

Et de ce fait il tirait une seule conclusion : entre cet homme et cette jeune fille il y avait un projet de mariage.

En réalité, cela n’était ni ridicule, ni absurde, bien au contraire.

Pourquoi le monde ne croirait-il pas que le colonel Chamberlain prenait pour femme Mlle Lazarus ?

Il n’y avait, en apparence au moins, aucune impossibilité à ce mariage.

Ida était assez jolie, assez charmante, pour qu’on l’aimât et l’épousât.

Qui avait eu l’idée de ce mariage ? Tout le monde ; tout Paris, disait Gaston.

Devant cette unanimité il ne fallait pas se fâcher ; au contraire, il fallait réfléchir et raisonner de sang-froid.

Pour lui, ces propos étaient ennuyeux, et ils pouvaient lui attirer des désagréments comme celui qu’il venait de subir, c’est-à-dire qu’ils pouvaient l’exposer à répondre à des interrogations du genre de celles de Gaston.

Mais cela n’allait pas plus loin ; un moment d’agacement et de mauvaise humeur, voilà tout.

Pour le baron et surtout pour Ida, ils pouvaient avoir des conséquences beaucoup plus graves.

Ce n’est pas impunément qu’on parle du mariage d’une jeune fille.

Quand ce mariage se fait, ces bavardages ne sont pas bien compromettants ; mais quand il ne se fait pas, ils prennent une importance considérable, qui peut avoir une influence désastreuse sur toute la vie de cette jeune fille.

Par les propos qui lui étaient revenus plus ou moins directement depuis sa rupture avec Carmelita, le colonel savait mieux que personne tout le mal que pouvaient faire des interprétations malveillantes reposant sur un fait certain.

Si Carmelita, après leur rupture, était restée à Paris, elle n’aurait jamais trouvé un mari ; pour tout le monde elle avait été la maîtresse du colonel Chamberlain, et c’était parce qu’il était fatigué d’elle que celui-ci ne l’avait pas prise pour femme. Voilà ce que le monde avait dit et répété tout haut.

Or, comme il n’épouserait pas plus Ida, qu’il n’avait épousé Carmelita, il ne fallait pas qu’on dît de l’une ce que l’on avait dit de l’autre.

En tous cas, il ne fallait pas que par sa conduite il donnât fondement à de pareils propos.

Déjà, sans en avoir conscience, il n’avait été que trop imprudent ; il aurait dû savoir qu’à Paris, des relations comme celles qui s’étaient établies entre lui et Ida ne passeraient pas inaperçues, et qu’étant remarquées, elles seraient interprétées dans le sens que Gaston venait de lui expliquer.

Il avait été par trop Américain en allant chez le baron, et celui-ci avait été de son côté par trop Allemand en l’attirant. Quand on vit dans un pays, il faut accepter les mœurs de ce pays et se conformer aux règles conventionnelles qu’elles imposent : en France, on ne flirte point, ou bien la réputation d’une jeune fille ne sort point immaculée d’une longue flirtation.

Il aurait dû réfléchir à cela, si de leur côté le baron et Ida n’y réfléchissaient pas.

Il ne lui convenait pas d’empêcher Ida de se marier.

Il ne lui convenait pas davantage de la prendre pour femme, parce qu’elle ne pourrait pas trouver d’autre mari que celui qui aurait compromis sa réputation.

Précisément parce qu’il avait de la sympathie et de l’amitié pour elle, il voulait qu’elle fît un heureux mariage.

Et précisément aussi parce qu’il n’avait pas d’amour pour elle, il ne voulait pas être l’homme de ce mariage.

Cela lui créait une situation délicate et difficile.

Mais si difficile qu’elle fût à dénouer d’une façon satisfaisante pour tous, il ne devait pas la laisser se prolonger plus longtemps, et le mieux était, quant à lui, d’en sortir le plus tôt possible.

Pour cela il n’avait qu’un moyen à sa disposition : une explication franche avec le baron.

Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la grille de l’hôtel Lazarus, décidé à provoquer cette explication ce soir même.

XL

Ce n’était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le colonel, c’était chez sa fille.

En effet, c’était pour sa fille qu’il restait à la maison ; il était donc tout naturel que ce fût chez sa fille qu’il passât la soirée, dans cette pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage, présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles.

Chaque fois qu’il arrivait, le colonel trouvait le baron assis dans un large fauteuil, devant une table sur laquelle était servi un plateau avec un cruchon plein de bière et deux verres ; installée devant le piano ou devant l’orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui, renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait en l’air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe.

Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure femme qu’un mari pût souhaiter ; en elle, tout se trouvait réuni : les talents les plus variés, et avec cela l’ordre, la complaisance, l’indulgence, la simplicité, heureuse d’un rien, heureuse surtout du bonheur qu’elle donnait.

Quand elle disait Lieber papa, sa voix était une suave musique.

Et il était impossible d’être plus gracieuse qu’elle quand, penchée devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu’il allumât sa pipe.

Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son père fumât chez elle, et la pipe encore ?

Pour elle, au contraire, cela était tout simple ; elle ne pensait qu’aux plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle ne pouvait que sentir bon.

Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de jouer une sonate de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumée, était assis dans son fauteuil.

Au bruit que fit la porte en s’ouvrant, Ida tourna la tête ; mais le colonel lui fit signe de ne pas s’interrompre.

Quant au baron, il ne bougea pas ; on pouvait croire qu’il était absorbé dans une sorte de ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, il n’était plus assurément aux choses de la terre : était-ce la musique, était-ce le tabac qui produisait cette extase ? les deux peut-être.

Le colonel, sans faire de bruit, s’assit sur le premier siège qu’il trouva à sa portée et attendit que la sonate fût finie.

Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui en courant.

— Vous êtes en retard, dit-elle ; voilà pourquoi j’ai joué cette sonate à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous ?

Le baron était enfin sorti de son état extatique.

— Oui, dit-il, recommence, je te prie ; le colonel sera heureux de t’entendre, j’en suis certain.

— Mais très heureux assurément.

— Tu as joué comme un ange.

Mais le colonel n’était pas en disposition d’écouter la musique avec recueillement, même quand c’était un ange qui était au piano.

Il resta immobile sur son siège, n’écoutant guère et suivant sa pensée intérieure d’autant plus librement qu’il ne se croyait pas observé.

Ida jouait.

Le baron écoutait.

Il était pleinement libre.

Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de physionomie du colonel et voyait sa préoccupation.

Quant au baron, par suite d’une heureuse disposition particulière dont l’avait doué la nature et qu’il avait singulièrement développée par l’usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître le regarder : si bien qu’il remarqua aussi, à l’air sombre et recueilli du colonel, qu’il devait être arrivé quelque chose d’extraordinaire.

Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d’écouter religieusement la sonate de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce qu’avait le colonel.

Quel nouveau danger avait surgi ?

Contre quoi, contre qui fallait-il lutter et se défendre ?

Bien entendu, quand la sonate fut terminée, il n’adressa pas au colonel la question qu’il venait de se poser : son principe en effet était qu’on questionne les gens toujours trop tôt, et qu’on a tout à gagner à les laisser s’expliquer eux-mêmes en les voyant venir. Si, au moment de partir, le colonel n’avait rien dit, il serait temps encore de l’interroger ; il n’y avait aucun péril à attendre.

Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le colonel ; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses lèvres.

— Tout à l’heure, il ne fallait pas ainsi être impatiente ; il avait vu que le colonel était soucieux, il le ferait parler.

Mais il n’eut pas besoin d’en venir là : ce qu’il avait prévu se réalisa, et ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.

— Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants ? dit-il en s’adressant à Ida. J’ai à l’entretenir d’une affaire pressante, pour moi très importante, et je ne voudrais pas vous imposer l’ennui de l’entendre ; c’est déjà bien assez de vous prendre monsieur votre père.

— Il est de fait, dit-elle en riant, que les affaires devraient bien respecter les soirées ; elles prennent déjà les journées, que nous reste-t-il ? Allez, messieurs, mais c’est un compte à régler entre papa et moi. Si demain j’ai besoin de lui pendant la journée, je ne me gênerai certes pas pour l’aller trouver.

— C’est entendu, dit le baron.

Et tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron.

Lorsqu’ils furent entrés, le colonel se retourna pour s’assurer que la porte était fermée.

— Alors c’est très grave ? demanda le baron en souriant.

— Très grave pour moi, et même jusqu’à un certain point pour vous.

— Ah ! mon ami, parlez vite ; vous m’effrayez.

Parler vite, le colonel l’eût voulu, ne fût-ce que pour en finir promptement ; mais, pour parler vite, il faut bien savoir ce qu’on veut dire, et ce n’était pas son cas. Jamais au contraire il n’avait été plus embarrassé et ne s’était senti plus hésitant.

Cependant, il ne pouvait pas reculer, il se décida.

— Je pense, dit-il en parlant lentement, cherchant, choisissant ses mots, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir que j’éprouvais à vous voir, ainsi que Mlle Lazarus.

— Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son cœur, soyez-en convaincu ; nos réunions ont été un vrai bonheur pour moi, aussi bien que pour ma fille.

— Isolé à Paris, continua le colonel, n’ayant que quelques amis dont les plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j’étais heureux de trouver une maison calme…

— Avec la vie de famille, acheva le baron ; dites-le-franchement, mon ami. C’est là en effet ce que nous pouvions vous offrir.

— Et ce que vous m’avez offert avec une cordialité que je n’oublierai jamais.

Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l’embarras qui se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant de l’attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait être que mauvaise.

Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui avait été dit d’obscur jusqu’à ce moment par le colonel et en même temps le but encore éloigné auquel celui-ci tendait.

C’était un adieu que le colonel lui adressait.

Cela était certain et résultait jusqu’à l’évidence de cette précaution oratoire consistant à rappeler une assiduité pleine de plaisir, « pour finir par cette protestation de n’oublier jamais ce qu’on lui avait offert. »

On n’oublie pas ce qu’on continue.

Donc le colonel ne devait pas continuer des relations dont il rappelait tristement les joies passées.

Ainsi s’expliquait sa gêne : il ne savait comment les rompre, ces relations ; mais sa décision était prise, et il n’hésitait que sur la voie à suivre pour arriver à un but bien arrêté.

De cela, le baron eut une perception claire et nette, comme si une indiscrétion l’avait mis au courant des secrètes pensées du colonel.

Comment celui-ci en était arrivé là, qui l’avait poussé ? il n’en savait rien ; mais présentement ce n’était qu’une question accessoire qu’il serait temps d’examiner plus tard.

Là n’était pas l’urgence.

 

Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d’œil qui lui rendit sa présence d’esprit, un moment troublée.

Le colonel avait fait une pause, comme s’il s’attendait à être aidé par le baron ; mais celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui, il continua :

— Ceci dit, et il fallait le dire pour qu’il n’y eût pas de malentendu entre nous, j’arrive à la partie difficile de la demande que j’ai à vous adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les trouver.

Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.

— Comment ! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour une demande telle que celle que vous avez à m’adresser ? Allons donc ! Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et sans ambages ?

— Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté ; mais…

— Mais, quoi ! croyez-vous que je ne sache pas ce qu’il y a dans votre demande ?

— Vous savez ?

— Parbleu ! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n’est pas bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand diplomate ; je suis un bon père, voilà tout ; un homme qui aime sa fille et auquel l’amour paternel donne une certaine clairvoyance.

Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d’émotion.

— Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m’étais pas aperçu depuis longtemps de ce dont il s’agit, je ne serai pas le père que vous connaissez.

Contrairement à ce qu’avait fait le colonel, le baron parlait d’une voix forte et rapide, de telle sorte qu’il était à peu près impossible de l’interrompre.

— Savez-vous ce que j’ai fait, lorsqu’il y a quelques mois j’ai commencé à me douter de quelque chose ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! je vais vous le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là, tout franchement, directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien ! cependant, je crois que je n’ai pas eu tort. Au reste, j’aurais voulu agir autrement que je n’aurais pas pu. Quand on est franc, si l’on veut biaiser avec sa franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j’aurais pu m’adresser d’abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j’avais une liberté que je n’aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé à elle et je lui ai dit : « Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux et n’ai aucune des qualités d’un juge d’instruction ou d’un limier de police, cependant je vois autour de moi les choses qui me touchent au cœur ; je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dises. » Je dois vous confesser qu’elle a été émue et troublée en m’entendant parler ainsi. Alors j’ai continué : « Je ne désapprouve rien, et avant tout je dois te déclarer, ce que tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j’ai pour le colonel Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie ; en un mot, c’est l’homme selon mon cœur. » Je vous demande pardon de vous dire cela en face, mon cher ami ; mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois les répéter sans les altérer.

Le colonel qui, tout d’abord et aux premiers mots significatifs de ce discours, avait voulu l’interrompre, écoutait maintenant, bouche close, se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait.

Le baron poursuivit :

— « Maintenant que tu connais mes sentiments à l’égard du colonel, dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaître les tiens en toute sincérité, en toute franchise. » Vous pouvez vous imaginer quel trouble cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. « Ce n’est point une confession que j’espère de toi, c’est un mot, un seul mot, mais net et précis : si le colonel Chamberlain me demande ta main, que dois-je lui répondre ? »

À ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le fauteuil qu’il occupait.

— Eh quoi ! s’écria-t-il vous avez…

Mais de la main le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire, lui imposa silence :

— Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait ; quand je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais ; je vis son front rougir, puis son cou ; ses yeux s’emplirent de larmes ; ses lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête ; mais presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d’œil qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je n’insistai pas, vous le comprenez bien ; ce que je venais de voir était la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami, que vous pouvez m’adresser votre demande sans crainte ; je l’attendais et je suis prêt à y répondre : Oui, cent fois, mille fois, oui.

Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l’attitude de la stupéfaction :

— Ce n’est pas quand je sais qu’elle vous aime que je peux dire non, n’est-il pas vrai ? alors que le oui m’est si doux à prononcer.

Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron.

Alors celui-ci parut remarquer, cette immobilité et cette stupéfaction ; son sourire s’effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son visage prit l’expression de la surprise.

— Eh quoi ! dit-il, que se passe-t-il donc en vous ? qu’avez-vous ? pourquoi ce regard troublé ? qui cause cette émotion ? Vous vous taisez ? Ah ! mon Dieu !

Et le baron, à son tour, se leva vivement.

— Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m’avez bien dit, n’est-ce pas, que vous aviez une demande à m’adresser ?

— Oui.

— Eh bien ! alors c’est à cette demande que j’ai répondu. Que trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous satisfasse pas ? Elle est à vous, je vous répète que je vous la donne.

Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.

Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en seconde ; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la main :

— Cette demande, dit-il, – sur votre honneur, répondez franchement, colonel ; – cette demande ne s’appliquait donc pas à ma fille ? Sans pitié, sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non ; répondez, colonel, répondez.

— Je venais vous dire qu’en présence de certains propos qui couraient dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je vous demandais à suspendre nos relations.

Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s’il venait de recevoir un coup de massue qui l’avait assommé.

Il se cacha la tête entre ses deux mains.

— Ah ! mon Dieu ! dit-il, ma pauvre enfant !

Et, à plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant : il était accablé.

Bientôt il redressa la tête et, à plusieurs reprises, il passa ses deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour comprimer son front ; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se placer vis-à-vis du colonel, à deux pas.

— Et vous m’avez laissé parler ? dit-il. Ah ! colonel.

Ce n’était pas de la colère qu’il y avait dans ces paroles ; c’était une profonde douleur, un morne désespoir.

— Moi, dit-il, j’ai mis à nu devant vous le cœur de ma fille.

Et de nouveau, sous l’impression de l’humiliation et de la honte, il se cacha la tête.

Un temps assez long se passa, sans qu’ils prissent ni l’un ni l’autre la parole.

Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu’il commençât.

Enfin le baron se décida.

— Qui aurait cru, dit-il, qu’une pareille douleur me viendrait de vous ? Ah ! monsieur, vous auriez dû m’arrêter, vous n’auriez pas dû laisser ma naïveté commettre cette faute. Ce n’est pas pour moi que je parle, c’est pour elle. Pourquoi, au premier mot, ne m’avez-vous pas fermé la bouche ? Mais il est trop tard, et tous reproches sur ce sujet seraient inutiles. D’ailleurs, c’est à ma faiblesse, à ma simplicité, que je dois tout d’abord m’en prendre. Peut-être n’avez-vous pas plus compris quelle serait la conclusion de mes paroles, que je n’ai compris moi-même quelle allait être cette demande que vous m’annonciez ? Je n’ai vu qu’une chose : ce que je désirais, et, dans mon trouble de joie, j’ai voulu aller au-devant de vous, pour vous montrer que nous étions en communion d’idées et de désirs. J’ai été coupable, mais aussi comment imaginer que je pouvais me tromper ? Pour moi, cette assiduité dans cette maison dont vous parliez au commencement de cet entretien n’avait qu’une cause, votre tendresse, votre amour pour ma fille ; en vous voyant avec elle ce que vous étiez, j’ai cru que vous l’aimiez, et tout père l’eût cru à ma place. Cet amour m’agréant, pour les raisons de sympathie et d’estime que je vous expliquais tout à l’heure, je vous ai attiré chez moi au lieu de vous tenir à l’écart. Vous connaissant comme je vous connaissais, je savais que vous ne pouviez avoir que d’honnêtes pensées. S’il ne parle pas, me disais-je, c’est qu’il est encore sous le coup d’une déception douloureuse – ce que j’appelais en moi-même une sorte de veuvage moral – et je comprenais très bien que vous voulussiez laisser s’écouler un certain délai avant de contracter un engagement. Ce délai écoulé, vous êtes venu à moi, vous m’avez parlé d’une demande ; tout naturellement, je me suis imaginé qu’elle allait être ce que je désirais, et, avant que vous eussiez fini de la formuler, je vous ai répondu. Voilà quelle a été ma faute : grande, j’en conviens et terrible par ses conséquences. Mais la vôtre, monsieur, combien plus grande encore et plus terrible !

Le colonel voulut répondre, mais le baron ne se laissa pas interrompre.

— En venant dans cette maison, n’avez-vous donc pas pensé, dit-il, aux propos que votre présence assidue auprès de ma fille susciterait dans le monde ? Qu’a dit le monde ? que vous alliez épouser Mlle Lazarus. Ces propos, je les ai entendus de tous côtés et je ne les ai point hautement démentis, puisque je les jugeais fondés. Vous-même vous les avez entendus aussi, vous venez de me le dire, et pour cela vous me demandez de suspendre nos relations. Maintenant que va dire le monde ? Il dira que Mlle Lazarus est abandonnée, comme l’a été Mlle Belmonte, et il jugera l’une comme il a jugé l’autre. Quel avenir pour ma fille ? Je vous le demande. Voilà votre faute, monsieur ; croyez-vous que ses conséquences ne seront pas terribles ?

Le baron se tut, mais presque aussitôt reprenant la parole :

— Ne me répondez pas, dit-il ; nous ne sommes point en état de nous expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté ; moi, je réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d’honneur, nous chercherons un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d’être pour ma fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu’elle apprenne la vérité par un coup brutal : elle en mourrait, ne l’oubliez pas. Je la préparerai ; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour notre dîner de mardi. Vous viendrez ?

— Je viendrai.

Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille, se frottant les mains à se les brûler.

— Eh bien ! papa ? dit Ida.

— Eh bien ! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule pour me demander ta main ; viens que je t’embrasse.

XLI

Rares sont les gens qui, se trouvant dans une situation fausse, ne sont pas bien aise de profiter de tout ce qui peut leur faire gagner du temps.

Le temps cependant n’est pas une solution, pas plus que pour les débiteurs, il n’est un payement ; mais c’est un délai. Il permet de se retourner, de réfléchir, de voir, de chercher ; pendant qu’on attend, qui sait ce qui peut arriver.

Il faut dans la vie faire la part de l’imprévu, et ceux-là sont aussi fous, qui ne veulent pas admettre l’intervention du hasard, que ceux qui attendent tout de cette intervention.

Le colonel avait éprouvé un véritable soulagement à voir comment son entretien avec le baron s’était terminé.

Sans doute rien de décidé, mais il avait du temps ; il réfléchirait, il aviserait, il chercherait un moyen quelconque pour sortir au mieux de cette étrange situation.

Quant au baron, ce qu’il avait voulu en remettant à plus tard le parti à prendre, ce n’était pas que le colonel pût sortir de cette situation ; c’était au contraire qu’il s’enfonçât si bien dedans, qu’il lui fût impossible de se dégager des liens qui allaient l’envelopper.

Dans toutes les paroles du baron, il y en avait quelques-unes de parfaitement sincères : c’étaient celles qui célébraient l’honnêteté du colonel. Ce n’étaient point de vains compliments : bien réellement le baron croyait le colonel un homme d’honneur, plein de droiture et de délicatesse.

C’était même sur cette droiture et cette délicatesse que son plan était fondé : le colonel, se sachant aimé par Ida et reconnaissant qu’il avait provoqué cet amour, se trouverait moralement engagé à prendre pour femme celle qui, par son fait, se trouvait dans l’impossibilité de pouvoir faire un autre mariage.

Si tout d’abord le colonel avait brusquement reculé à cette pensée, il y viendrait peu à peu ; il n’y avait qu’à le prendre doucement, à le pousser adroitement, et on l’amènerait où il fallait. Seulement, pour cela, les ménagements étaient nécessaires.

Or la douceur, l’adresse, les ménagements ne sont possibles qu’avec du temps, et c’était pour cela justement que le baron avait remis à plus tard l’explication décisive qui devait avoir lieu entre le colonel et lui.

Irrésolu, embarrassé, retenu par les reproches de sa conscience, contre lesquels il aurait à combattre, le colonel ne hâterait point l’heure de cette explication, et pendant ce temps Ida agirait et manœuvrerait habilement.

Mais ce plan hardi ne se réalisa pas tel qu’il avait été conçu, il lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus : le temps, et le hasard, que le baron n’avait pas admis dans ses calculs, vint bouleverser ses savantes combinaisons.

L’année 1870 n’est pas si loin de nous qu’on n’ait encore présent à la mémoire le mouvement de surprise et de stupéfaction qui s’empara de tout le monde, lorsqu’au mois de juillet on s’aperçut tout à coup que la guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d’un moment à l’autre.

En disant que tout le monde fut surpris, le mot n’est peut-être pas tout à fait juste.

Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se jetterait un jour ou l’autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister à la liberté.

D’autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement elle voudrait s’en servir avant qu’il se fût rouillé, et établir ainsi sa domination dans toute l’Allemagne sur la défaite de la France.

De là des points noirs, comme on disait alors, c’est-à-dire des nuages chargés d’orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement allumer la foudre.

Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l’un de l’autre ; le ciel était serein, le baromètre était au beau, et les esprits timides avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année.

Le baron Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations multiples aussi bien en France qu’en Allemagne, était en mesure d’être bien informé, répétait comme beaucoup d’autres : Ce ne sera pas cette année.

Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour d’autres non moins sérieuses elle le désespérait ; car, depuis longtemps averti et convaincu de l’imminence de la guerre, il était à la baisse dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses affaires, il voyait de nouveau s’établir une tranquillité qui les ruinait ; encore quelques mois de paix, il était perdu. C’était même cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si ardemment désirer de marier sa fille au colonel : la guerre ou la fortune du colonel. Si les deux lui manquaient, c’en était fait de lui.

Tout à coup cette guerre, qu’il croyait écartée pour l’année présente, se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix parurent disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à saisir les occasions de lutte qui se présentaient ou qu’on pouvait faire naître.

On sait comme les événements se précipitèrent, la rente, qui était à 72.60 le 5 juillet, était à 67.40 le 14.

C’était la fortune pour le financier, mais d’un autre côté c’était la ruine des espérances du père.

En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel à prendre Ida pour femme ?

Il fallait donc, s’il était obligé de quitter Paris, que le colonel le quittât en même temps.

Aussitôt que les bruits de guerre s’élevèrent, et ce fut justement le lendemain du jour où eut lieu leur entretien et « où le cœur d’Ida avait été mis à nu, » le baron s’occupa de préparer le colonel à ce départ.

Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales de toute l’Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le regardait avec attention, comme s’il voulait l’étudier.

Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se cramponnant à lui de force, l’attira dans un coin.

Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures merveilleuses obtenues par les eaux minérales.

Puis, tout à coup, quittant les sujets généraux pour en prendre un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une consultation.

— Vous devez souffrir d’obstruction du côté du foie ; j’en suis aussi certain que si vous m’aviez longuement raconté ce que vous éprouvez.

Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents états par lesquels le colonel passait dans la digestion.

— Est-ce exact ?

— Très exact.

— Eh bien ! mon cher monsieur, si j’étais à votre place, je n’hésiterais pas une minute ; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute votre état n’est pas grave ; cependant je suis convaincu qu’une médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas garder cela, voyez-vous ; pris en temps, ce n’est rien, tandis que quand on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu’on veut agir. Les eaux allemandes, c’est non seulement un conseil d’ami, c’est encore un ordre de médecin, si vous me permettez de parler ainsi.

Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se rapprocha du colonel.

— En bien ! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfœfœrs ? Il vous ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.

— Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment.

— Même quand la science l’ordonne !

— Il m’est impossible d’obéir à la science.

— Mais c’est une horrible imprudence.

— Plus tard, je verrai.

Il fut impossible de le décider ou de l’ébranler ; il avait trop souvent vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient parfaitement calme quand il n’en riait pas.

Il fallut se tourner d’un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de décider le colonel à faire un voyage en Allemagne.

Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps manquait.

De jour en jour, d’heure en heure, la guerre devenait plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu’on voyait, il était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité dans la déclaration de la guerre.

Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus sincères.

On a la fièvre ; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître, on s’aborde, on s’interroge, on discute ; les boulevards sont une cohue, et, tandis que les piétons s’entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée s’enchevêtrent si bien, qu’elles ne peuvent plus circuler. De cette foule partent des vociférations ; on crie : « Vive la guerre ! À bas la Prusse ! » tandis qu’à côté on répond : « Vive la paix ! » On chante la Marseillaise, les Girondins, le Chant du départ, et, pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend : « Aux armes, citoyens ! » sans que la police lève ses casse-tête ; elle permet qu’il y ait des citoyens.

L’heure s’avance, la foule s’éclaircit, l’encombrement des voitures diminue ; alors sur la chaussée on voit s’avancer des gens en blouses blanches, qui forment des sortes d’escouades, ayant à leur tête un chef qui porte une torche allumée.

— À Berlin ! à Berlin ! Vive la guerre !

Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer répètent : « À Berlin ! » on se regarde en voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient : « À bas les mouchards ! ».

Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches, un homme que depuis longtemps il n’avait pas vu : le comte Roqueblave.

De temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait au pas, et, le visage souriant, – s’il est permis de donner le nom de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse, – il applaudissait des deux mains en criant : « Bravo, mes amis, bravo ! » Assise près de lui, se trouvait une personne d’apparence jeune, qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à pleine voix : « À Berlin ! Vive l’empereur ! » Tout à coup ce jeune homme, dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le comte Ro-queblave, et le colonel recula d’un pas, stupéfait.

C’était Anatole !

Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté ; Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d’un sénateur.

Anatole en France.

Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s’il ne devait point parer quelque coup de couteau ; mais il n’aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d’un personnage dont le nom circulait dans les groupes.

Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait : « À Berlin ! » un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir, descendit sur la chaussée, et, s’avançant de deux ou trois pas vers la voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui n’appartient qu’au voyou parisien :

« À Chaillot, le père noble ! Oh ! la la ! »

Et la calèche s’éloigna au milieu des rires, des huées et des applaudissements confondus, sans qu’Anatole eût aperçu et reconnu son cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule.

Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre s’accentuaient.

Un jour, les canons étaient chargés ; le lendemain, la paix n’avait jamais été sérieusement menacée ; hier les Prussiens étaient nos amis, aujourd’hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins souples et au cœur léger, faisaient des passes et des poses avec le drapeau de la France ; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils l’agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en souriant. C’était éblouissant.

Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers, ils étaient fatalement arrivés à la guerre : l’ambassadeur français avait reçu ses passeports et l’ambassadeur de Prusse avait quitté Paris.

Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui annonça M. le baron Lazarus.

Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr. 50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci entra avec une figure grave et sombre ; car si le financier était plein de joie, le père, par contre, était plein d’inquiétude.

Qu’allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le mariage de sa fille ? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était venu plusieurs fois rue du Colisée, ne s’était pas prononcé, et même il n’avait fait aucune allusion à leur entretien.

— Je viens vous apprendre, dit le baron en s’asseyant, que M. le baron de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l’ambassade, par le train de cinq heures.

— Alors tout est fini ?

— C’est-à-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l’a. Maintenant, c’est la question de la prépondérance de la France ou de l’Allemagne en Europe qui est engagée : la Providence seule sait quand et comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous faire oublier les intérêts particuliers ; je viens donc vous demander à quoi vous vous êtes arrêté.

Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question.

Celui-ci s’inclina et continua :

— Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes obligés de quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable ; si cela se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions.

— Mais je n’ai pas de raisons pour quitter Paris, tout au contraire.

— Pas de raisons pour quitter Paris ? Pas de raisons pour venir en Allemagne ?

— Oubliez-vous que je suis Français d’origine ? Ne savez-vous pas que je suis Français de cœur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez les ennemis de mon pays.

— Je vois que vous avez oublié notre entretien.

— Ah ! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de ma sympathie ni de mon amitié pour Mlle Lazarus ; mais…

Il hésita.

— Mais ?… demanda le baron.

— Mais la sympathie et l’amitié, si vives qu’elles soient, ne suffisent pas pour faire un mariage.

Le baron se leva avec dignité.

D’un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer ; car, bien qu’il n’eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose.

— Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de bon, qu’ils couperont court aux propos du monde, dont l’autre jour vous vous préoccupiez si justement.

— Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit-il en se dirigeant vers la porte.

Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans ses deux mains et murmura :

— Oh ! ma pauvre enfant !

Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.

Le baron s’était arrêté tout à coup. Il releva la tête.

— Colonel, dit-il, j’ai une demande à vous adresser, et, bien qu’elle me coûte cruellement, je ne dois penser qu’à ma fille. Après avoir longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n’est pas de lui avouer la vérité, au moins présentement ; je désire lui laisser croire que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la seule qui vous empêche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard, lorsque le temps aura apporté un certain apaisement à son chagrin, je la préparerai peu à peu à la vérité ; mais, pour que ce plan réussisse, il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois jours : voulez-vous m’accompagner à la gare et m’aider à tromper cette pauvre enfant ? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que vous n’éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera.

Le baron essuya sa joue du bout de son doigt : il pleurait, ce pauvre père !

Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé ; pouvait-il refuser ?

Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue du Colisée.

La maison était bouleversée. Une escouade d’ouvriers emballeurs entassait, dans des caisses en bois, tous les objets de valeur qui garnissaient les appartements : les tableaux, les bronzes, les livres ; les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés.

— Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons ? dit le baron.

Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et l’aquarium.

— J’ai compté sur vous, dit-elle tristement ; je ne puis emporter ni mes oiseaux ni mes poissons, et j’ai peur qu’on ne les laisse mourir ici. Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin ? En les regardant, vous penserez quelquefois à l’exilée.

Puis le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui serrant fortement :

— C’est bien, dit-elle ; en restant à Paris, vous faites votre devoir. La France n’est-elle pas votre patrie ?

Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une volonté virile.

Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, comme il l’avait promis, arriva rue du Colisée pour monter en voiture avec eux et les accompagner à la gare.

Il n’avait pas besoin « de feindre des sentiments qu’il n’éprouvait pas, » selon le conseil du baron ; il était réellement sous une impression pénible.

La gare était encombrée d’Allemands qui quittaient la France : c’était un entassement, une cohue ; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes secrètes s’ouvrirent, et le colonel accompagna Ida jusqu’au wagon retenu pour elle.

Pendant que le baron s’installait dans son compartiment avec l’aide de son secrétaire, Ida prit le bras du colonel, et l’emmenant quelques pas plus loin :

— Vous souviendrez-vous ? dit-elle.

Et elle lui tendit une petite branche de vergiss mein nicht, qu’elle tira de son corsage.

Avant que le colonel eût répondu, le baron appela sa fille.

Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.

Le baron tendit la main au colonel :

— Au revoir !

— Au revoir !

On sonna le départ, la machine siffla, le train s’ébranla lourdement, et dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc qui voltigeait, – celui d’Ida.

Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui, moins puissants que le baron, n’avaient pas pu partir.

Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les Français qui étaient en Allemagne n’allaient-ils pas revenir en France, même les proscrits et les condamnés politiques ?

Et Thérèse ?


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en mai 2017.

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Monique, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Malot, Hector, L'Auberge du monde, Paris, Marpon et Flammarion, 1889. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Mouettes sur le lac Léman vers Vevey, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Peut-être le Schlappiner Joch, ou col de Schlappin, col de montagne à 2’202 mètres d'altitude en Engadine entre la Suisse et l’Autriche. (BNR.)

[2] Voir Un mariage sous le second empire.