H. J. Magog
(Henri-Georges Jeanne)

LE SOSIE
DU PRÉSIDENT

1944

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

CHAPITRE PREMIER  L’INSTITUT DE CALLITHÉRAPIE.. 4

II  UNE ALERTE.. 15

III  LA MYSTIFICATION PROVIDENTIELLE.. 22

IV  GRATITUDE.. 29

V  RÊVE DE GLOIRE.. 41

VI  UNE CHAUMIÈRE… UN CŒUR….. 48

VII  CHANSON MOINS TENDRE.. 59

VIII  LES ENNUIS DU POUVOIR.. 65

IX  L’IMAGE ET SON REFLET.. 73

X  UNE PORTE S’OUVRE….. 82

XI  LA SACRIFIÉE.. 90

XII  L’ÉLOQUENCE DES LARMES. 106

XIII  UN RÔLE DIFFICILE.. 115

XIV  FRED S’EXCUSE.. 124

XV  L’ESCAPADE.. 131

XVI  UN DÉBUT.. 138

XVII  L’AVEU.. 144

XVIII  LA FUITE.. 153

XIX  JE RESTE !….. 160

XX  UN CHEF.. 166

DEUXIÈME PARTIE  LE DOUBLE VISAGE. 173

CHAPITRE PREMIER  PARTIE PERDUE.. 173

II  LES SOUPIRS DE LA NUIT.. 180

III  LA DOUBLE EXISTENCE.. 192

IV  EN MARGE DE L’HISTOIRE.. 200

V  L’HOMME DE L’OMBRE.. 209

VI  LE SECRET SURPRIS. 217

VII  PERPLEXITÉ.. 225

VIII  LA PROIE POUR L’OMBRE.. 231

IX  UN ALLIÉ INATTENDU.. 237

X  N’ÉCOUTE QUE TA CONSCIENCE !….. 243

XI  LA VOIX NATURELLE.. 248

XII  ENVOLE-TOI, FAUX VISAGE !….. 256

XIII  UNE CHANCE S’OFFRE.. 263

XIV  ON SE BAT DANS LES RUES….. 268

XV  LE CAPTIF.. 274

XVI  UNE VEUVE.. 280

XVII  UNE ERREUR JUDICIAIRE.. 285

XVIII  LE MAL DU PAYS. 291

XIX  LA FIN DE L’AVENTURE.. 295

ÉPILOGUE. 302

Ce livre numérique. 303

 

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

L’INSTITUT DE CALLITHÉRAPIE

Ce taxi flânait. Cela ne voulait pas dire que le monsieur préoccupé, qui avançait hors de la portière un grand nez impatient, ne fût point pressé. C’était plutôt que le chauffeur cherchait la porte devant laquelle il devait s’arrêter. Roulant aussi doucement qu’un express aux abords des butoirs, il inspectait les façades des hauts immeubles récemment poussés dans le Faubourg Saint-Jacques. Et les deux grands yeux gris du client rasé cherchaient aussi.

— Stop ! C’est ici, cria-t-il soudain.

Ouvrant la portière avec une brusquerie qui n’indiquait certes pas un irrésolu, il sauta sur le trottoir. Il tenait une petite valise à la main.

Grand et demeuré mince, souple et vigoureux, s’il avait dépassé la trentaine ce ne pouvait être que de bien peu d’années. Élégant, avec une certaine fantaisie – rien de la gravure de mode – il avait le regard vif et facilement ironique, les cheveux blonds rejetés en arrière et un air grave, qui pouvait fort bien être celui d’un pince-sans-rire.

Levant le nez, il inspecta d’abord une plaque de marbre noir, qui ornait l’entrée d’une importante construction neuve, et présentait, en lettres d’or, cette inscription :

 

INSTITUT DE CALLITHÉRAPIE

Culture physique – Massages – Soins du visage

Modelage – Rajeunissement

Personnel spécialisé et diplômé – Prix modérés

Discrétion

 

Une allégresse illumina les traits – parfaitement modelés – du visiteur. Ni son sourire, ni son visage, ne semblaient, pourtant, avoir besoin des soins éclairés des spécialistes callithérapeutes.

Il entra. Derrière un bureau américain, une dactylo l’accueillit en levant la tête. Par ce mouvement, elle permettait de se rendre compte de ce qu’on pouvait attendre des méthodes de l’Institut. Une courte et noire chevelure, fraîchement reteinte, collait au crâne et avançait deux accroche-cœurs sur un visage garçonnier, émaillé à neuf. La bouche était couleur de mandarine et des sourcils de japonaise surmontaient les yeux andalous. L’ensemble faisait jeune.

— La réclame de la maison ! pensa irrévérencieusement le nouveau client.

Il vint se planter contre le bureau et déclara, avec une admirable netteté de diction.

— Madame, je voudrais prendre un abonnement pour quelques séances. Il me serait agréable de recevoir exclusivement les soins du masseur Haïm-Baba.

Comme, en même temps, il déposait sur le bureau un billet de banque, la dactylo modéra l’expression d’ahurissement, qui s’inscrivait sur sa physionomie, et s’abstint de prier le client de préciser les « irréparables outrages du temps » qu’il entendait faire réviser.

Elle murmura seulement, un peu interloquée.

— Quel nom dois-je inscrire ?

— Fred Lovely.

Et celui qui se faisait connaître marqua un temps – fort inutilement. Aucun ébahissement supplémentaire et admiratif n’anima le visage-réclame.

— Bien, monsieur, enregistra simplement la dactylo.

Puis, elle s’empara d’un récepteur téléphonique, dans lequel elle se mit à chuchoter de mystérieuses syllabes, tandis que Fred Lovely, un peu vexé, haussait les épaules, en ricanant.

— La gloire !… C’est bien la peine d’être célèbre ! Elle doit me prendre pour un Américain…

 

***   ***   ***

 

Il était Français, bien Français, né sous un ciel de douceur angevine, en un village perché sur une colline dont la Loire arrosait le pied. Et il s’appelait Frédéric Demarcieux – sans particule. Mais il ne lui eût pas été plus difficile qu’à beaucoup d’autres d’en détacher une, d’un coup de ciseau distrait. Il n’en faut pas plus pour s’anoblir.

Il avait préféré s’anglicaniser, ou s’américaniser – nul n’étant prophète en son pays – le jour où, après de bonnes études, il avait décidé de n’être ni notaire, ni industriel, parce qu’il estimait plus urgent, en un siècle où l’on a tant de raisons d’être grave, d’apprendre un métier qui fît rire.

C’était un fantaisiste. Il passa par le Conservatoire, s’y vit refuser un premier prix de tragédie et, dès lors, certain de sa vocation, s’établit, avec flegme, grande vedette comique des théâtres du Boulevard.

Son masque était romain. C’était ce qui avait failli le fourvoyer dans la Tragédie. De ce masque, dont il pétrissait à volonté la cire mobile, pour y sculpter d’invraisemblables ressemblances avec des contemporains notoires, il tirait des effets d’un comique irrésistible. Son gosier était aussi docile et imitait, avec une aisance stupéfiante, en la demi-douzaine de langues qu’il parlait couramment, tous les accents et toutes les voix.

L’habitude de la parodie lui faisait ordinairement déguiser la sienne, dont il dissimulait le timbre naturel sous un nasillement goguenard, de même qu’il obligeait sa physionomie à se masquer – en dehors de ses rôles – d’une froideur et d’un flegme authentiquement anglo-saxons.

Sous tout cela, qui avait fait la fortune et la popularité de Fred Lovely, persistait sans doute un Frédéric Demarcieux, sensible et vibrant, mais qui ne se sentait plus bien sûr, à mesure que passaient les années, de pouvoir jamais ressusciter et se montrer au naturel.

 

***   ***   ***

 

Fred Lovely s’était laissé guider vers un salon d’attente, banalement confortable, dans lequel on l’abandonna. Quelques minutes s’écoulèrent. Puis, la porte s’ouvrit et Haïm-Baba fit son apparition.

Il arrivait, avantageux et discret, ses lèvres un peu fortes fleuries d’un sourire professionnel. Le tout s’effaça subitement à la vue de Fred et fit place à un ahurissement soupçonneux. Que diantre un homme jeune, d’une printanière verdeur, pouvait-il venir faire en cette galère ?

Fred Lovely ne lui laissa pas le temps de se remettre.

— M. Haïm-Baba, n’est-ce pas ? s’enquit-il aimablement. J’ai beaucoup entendu vanter votre art. Il paraît que vous avez réalisé des miracles. Des amis, qui sont passés par vos mains, vous nommaient admirativement « Monsieur Jouvence ». Et ils affirmaient que vous saviez rendre la jeunesse.

— Ce n’est pas ce que vous venez me demander, put enfin placer le spécialiste, en appréciant, d’un coup d’œil connaisseur, la plastique de Fred. Je ne puis croire que vous ayez besoin de mes services… personnellement, tout au moins.

L’acteur riposta en souriant gaminement.

— Qui sait ?

— Vous seriez en avance ! protesta Haïm-Baba.

— Non pas… On peut vouloir vieillir.

Le masseur recula d’un pas. Il n’avait point encore reçu de client de cette catégorie.

— Vous voudriez ? bégaya-t-il.

— Que vous retouchiez ma physionomie pour la rendre semblable à un modèle que je vais vous indiquer. J’y gagnerai, en apparence, quelques années de plus. Mais comme le personnage, auquel je souhaite ressembler, ne vient vous voir que dans le but de s’en faire ôter autant, je me trouverai finalement à moitié chemin de son âge véritable.

— Et à qui voudriez-vous ressembler ? questionna le masseur, plus étonné.

— À Santos Mirador, Président de l’État de « Los Diables » et présentement à Paris, répondit Fred avec simplicité. N’y est-il point venu pour s’y faire remettre le visage à neuf ? Et ne reçoit-il pas vos soins éclairés ?

— Permettez… Le secret professionnel… balbutia Haïm-Baba, complètement effaré.

— Il n’existe pas pour les échotiers, goguenarda l’acteur. Paris est assez exactement informé par eux des faits et gestes de ce président, devenu en peu de jours une figure bien parisienne et que les badauds aiment à acclamer. Je sais qu’il vient ici suivre un traitement, dont vous êtes le protagoniste. Voulez-vous me révéler les secrets de votre art et m’apprendre à me faire le visage officiel de Santos Mirador ?

Haïm-Baba hésitait entre la stupeur et le soupçon.

— Mais pourquoi ?… Dans quel but voulez-vous vous faire la tête du Président ? demanda-t-il, en roulant des yeux méfiants.

— Oh ! sourit Fred Lovely. Mes buts ne sont pas ténébreux et je n’ai rien d’un conspirateur ou d’un escroc. Je veux tout simplement réaliser une ressemblance qui fasse courir tout Paris, quand je créerai un Santos Mirador, dans la prochaine revue des Folies-Parisiennes. Je suis Fred Lovely.

Plus Parisien que la dactylo, le masseur s’inclina, tandis que sa physionomie s’éclairait d’un sourire amusé.

— Oh ! je comprends ! s’exclama-t-il. Excusez-moi, monsieur Fred Lovely. S’il ne s’agit que d’un personnage de revue, je puis fort bien vous satisfaire… Venez dans mon laboratoire. Je vous apprendrai à traiter votre visage, comme je traite celui du Président. Quel type ! Il se cramponne. À soixante ans, il veut en paraître quarante. Et il paraît qu’il fait des conquêtes…

— Je ne pousserai pas mon imitation jusqu’à les lui disputer ! plaisanta l’acteur, en suivant Haïm dans une vaste pièce rectangulaire, aux murs ripolinés.

Haïm-Baba installa Fred dans un fauteuil. Puis, il étudia minutieusement les traits du sujet, en se reportant à une fiche qu’il était allé tirer d’un classeur.

— L’illusion sera facile, déclara-t-il, quand il eut terminé son examen. Vos yeux sont de la même couleur que ceux du président qui, d’ailleurs, porte habituellement des lunettes aux verres légèrement teintés. Ses cheveux sont noirs, ainsi que ses favoris et sa moustache. Mais vous devinez par quel procédé. Il vous faudra vous procurer des postiches exactement semblables.

L’acteur indiqua la valise apportée.

— J’ai tout ce qu’il faut là-dedans, assura-t-il.

— De même pour les sourcils, insista le masseur. Ceux du président sont touffus et charbonneux. Ils se rejoignent au-dessus du nez.

— Je m’en collerai d’exactement semblables.

— Il y a encore le teint qui est olivâtre. Mais je possède une mixture qui donne à la peau la coloration voulue. Par nécessité professionnelle, je suis assez bon chimiste. Et comme Santos Mirador fait dissimuler certaines rides rebelles sous un émaillage durable, j’ai dû me préoccuper d’assurer aux surfaces traitées la même couleur qu’aux autres parties de la peau. Vous en profiterez.

— Enchanté.

— La taille peut aller. Je ne pense pas que vous ayez deux centimètres de différence. La ligne générale est à peu près la même et, par la vertu des procédés artificiels que vous soupçonnez, le président fait aussi mince que vous. Il ne reste donc, comme réelles différences, que la forme de votre nez, de la bouche et du menton, qui sont à remodeler.

— Vous pourrez ?

— Vous allez voir.

Observé par Fred, qui prenait sa première leçon, Haïm-Baba se mit au travail avec dextérité, recouvrant d’une pâte, consistante et incolore, les parties du visage qu’il se préparait à modifier. Pétrissant cette pâte à la manière d’un sculpteur, il avait vraiment l’air de modeler un visage de statue. Sous ses coups de pouce, la physionomie de l’acteur se transformait.

Quand il estima avoir atteint la ressemblance cherchée, le masseur badigeonna son œuvre avec un enduit liquide, qui sécha rapidement, enfermant les portions rectifiées dans une sorte de gaine, aussi résistante et souple que le caoutchouc.

— Nous y sommes, apprécia-t-il, après un dernier examen. Il n’y a plus qu’à vous peindre.

Et Fred vit son visage prendre une teinte olivâtre, assurément bizarre sous ses cheveux blonds, mais qui, déjà, faisait de lui un authentique exotique.

— Terminé ! annonça avec satisfaction Haïm. Si vous voulez essayer vos postiches, nous jugerons de l’effet.

— À mon tour ! s’écria l’acteur avec enthousiasme.

Dans la valise ouverte, il cueillit successivement une chevelure noire, splendidement lustrée, qui recouvrit ses cheveux blonds, en diminuant la hauteur du front, qu’il avait très grand. Puis il orna ses joues d’une paire de superbes favoris noirs, qui rejoignit l’épanouissement de la moustache, sous laquelle il dissimula ses lèvres. Quand il se fut collé soigneusement deux énormes sourcils, couleur de charbon, Fred Lovely avait disparu. À sa place, un visage d’hidalgo souriait à son image maquillée.

— C’est à s’y tromper ! admira Haïm-Baba. Et on s’y trompera certainement, quand vous aurez revêtu la redingote grise, complétée par les guêtres blanches et le chapeau-miroir, qui viennent de conquérir les Parisiens.

— Voici les guêtres !… Et la redingote !… Et le chapeau ! répliqua triomphalement Fred, en se parant, avec la rapidité d’un Frégoli, des accessoires annoncés.

Haïm battit des mains.

— Le Président en chair et en os !… Le Président sortant de mes mains et prêt à décocher ses œillades conquérantes !… Vive le Président ! lança-t-il, emballé à son tour.

Une sonnerie interrompit ces manifestations enthousiastes.

— Vous permettez ? On me réclame, expliqua le masseur, en s’éclipsant.

Laissé à lui-même, Fred Lovely en profita pour s’accorder un supplément d’admiration, se promenant devant les glaces et saluant, avec les gestes et les jeux de physionomie qu’aurait eus le vrai président.

— Cela ira, constata-t-il. J’ai assez étudié la photographie de Santos Mirador pour être à même de proclamer la perfection de la ressemblance. Il pourrait s’y tromper lui-même, si le hasard nous mettait en présence…

Comme il prononçait ces paroles, la porte du laboratoire fut rouverte et Haïm, bouleversé, se précipita.

— Vite ! Cachez-vous… Filez… Disparaissez ! intima-t-il. « Il » arrive… « Il » va entrer… Vous n’avez pas le temps de vous démaquiller. Il faut disparaître… Que penserait-« il », s’« il » vous apercevait ?

— Qui ?… Mais qui donc ? bredouillait Fred, en se laissant entraîner vers une porte.

— Le Président Mirador !

Et d’un suprême effort, Haïm rejeta l’acteur, ahuri, dans une pièce voisine, dont il referma la porte sur lui.

Au même instant, une autre porte s’ouvrait et un homme, semblable en tous points à celui qui venait d’être expulsé, pénétra dans le laboratoire.

II

UNE ALERTE

Sur le fauteuil que venait de quitter Fred Lovely, devant la même glace qui, l’instant d’avant, reflétait son visage si extraordinairement transformé, le Président Santos Mirador s’assit, après avoir abandonné son brillant haute-forme entre les mains respectueuses du secrétaire intime, qui l’escortait.

Rouge encore de l’émotion éprouvée, Haïm-Baba achevait de se remettre, en repoussant discrètement sous la table la chaise sur laquelle demeurait la valise ouverte de Fred Lovely.

— Nous continuons le traitement, Excellence ? bégaya-t-il. Est-ce que quelque chose a cloché ?

— Que non pas ! proclama Santos Mirador, d’une voix sonore. Vous êtes un grand artiste, Haïm. Et je me sens, grâce à vous, le visage d’un jeune homme. Seulement, il faudra pouvoir entretenir cette œuvre d’art, quand je serai de retour dans l’État de Los Diables. Ce sera la tâche de mon secrétaire intime, Pedrille Cristoval, que je vous présente.

Le masseur s’inclina devant un personnage discret et presque effarouché, dont la principale préoccupation paraissait être de toujours se placer dans l’ombre du président.

Né pour servir un maître, avec exactitude et dévouement, le secrétaire Pédrille possédait le physique de l’emploi. Il était d’un format peu encombrant, ayant un buste étroit et maigre, le long duquel se collaient deux bras interminables, capables d’atteindre, en se déployant, les objets les plus éloignés, que pouvait réclamer Santos.

Réunies, ses jambes tenaient une place insignifiante. Ouvertes, elles réalisaient des enjambées étonnantes et emportaient leur propriétaire à une allure de record. Une paire de lunettes d’écaille chevauchait le nez inquiet. Deux yeux en éveil partageaient leur attention entre le président et ceux qui l’approchaient. Une bouche avare de paroles, dont les lèvres minces ne s’ouvraient que pour des réponses précises et laconiques, presque chuchotées, soulignait la pointe du nez allongé et rejoignait deux vastes oreilles, avides d’engloutir les moindres mots prononcés aux alentours.

Aujourd’hui, ce secrétaire intime venait apprendre à masser.

Docilement, il s’appliqua à graver dans sa mémoire les indications de Haïm.

— D’abord les tissus… Vous pressez en tous sens et dans toute leur épaisseur… Puis la peau… Pétrissage à coups menus et pressés, du centre à la périphérie… La pratique régulière de ce massage plastique empêche les rides de se former.

Haïm-Baba disait cela par pure politesse. Dans le cas de Santos Mirador, il s’agissait bien plutôt de faire disparaître ou tout au moins d’atténuer celles qui existaient déjà. La partie importante était le savant maquillage, qui sauvegardait les illusions du vieux beau. Attentif et imperturbable, Pédrille se laissa initier aux secrets de l’opération.

Celle-ci comportait des repos, qu’emplissaient le bavardage de Santos, épanoui et familier.

— Voyez, Haïm, disait-il en promenant son doigt sur l’emplacement d’un sillon trop apparent, que le masseur venait de combler. Ceci est la trace des fatigues et des soucis du pouvoir. C’est ma santé et ce qui me reste de jeunesse que je sacrifie à mon pays… Et pour quel remerciement ? Mes adversaires m’abreuvent de calomnies, me traînent dans la boue et excitent contre moi les injustes fureurs de la multitude. Les agréments du pouvoir, Haïm !… Ah ! qu’on est donc bien dans « votre » Paris ! Comme on y respire à l’aise ! Et comme j’y finirais mes jours, si je ne m’étais aussi sottement attaché à la chose publique !

Du bout de ses doigts prestes, humectés d’une onctueuse lotion, Haïm s’efforçait d’assouplir les rudes sourcils.

— Votre excellence est si sympathique ! roucoula-t-il. Ce n’est pas étonnant que sa popularité soit si grande, ici.

— Mon bon ami, ils en deviennent indiscrets, confia le président d’un air faussement consterné. Je ne puis plus faire un pas sans être reconnu et acclamé. Ils attendent devant mon hôtel et ils courent derrière mon auto. Et partout où celle-ci stationne, un rassemblement se forme. Vos gardiens de la paix finiront par me maudire… Tenez, je parie qu’en ce moment, il y a cent badauds devant la porte de votre Institut. N’y a-t-il pas, Pédrille ?

— Il y a, répliqua complaisamment le secrétaire, en s’approchant d’une des fenêtres, pour vérifier l’exactitude de sa réponse.

Par l’effet du hasard, il se trouva que Santos Mirador, naturellement emporté à l’emphase et à l’exagération, n’avait point surévalué la badauderie parisienne. La rue était noire de monde et cette foule s’augmentait, d’instant en instant, de tous ceux qui passaient et qui se trouvaient mis au courant de la présence du chef de l’État de Los Diables à l’intérieur de l’Institut.

— Ils sont pour l’instant bien sages, renseigna Pédrille. À San-Piquillo, votre capitale, ceux qui attendraient ainsi pousseraient des cris de mort et menaceraient de briser les portes pour obliger Son Excellence à sortir plus vite.

— À San-Piquillo, on nous hait autant qu’on nous aime ! prononça théâtralement Santos Mirador.

— Ici, ils se contentent de regarder l’automobile et de lever le nez vers les fenêtres, compléta le secrétaire intime. Quelques-uns plaisantent le chauffeur. Ils n’ont pas le sang bouillant comme chez nous. Ils ont de bons visages, bien sages…

À ce moment, Pédrille, dont le regard, penché vers la rue, devait parcourir les rangées de têtes, juxtaposées comme les pastèques d’un marché méridional, sursauta violemment et poussa un cri.

— Qu’as-tu, homme, cria Santos, subissant par un réflexe nerveux le contrecoup de l’émotion du secrétaire.

Pédrille tourna vers lui une face livide et des yeux hagards. Tout son corps tremblait.

— « Ils sont là », bredouilla-t-il en espagnol. Je viens de reconnaître le sombre visage et les yeux étincelants de Pepe Guano, l’âme damnée de votre rival, l’ex-président Pampeluna. Et près de lui, il y a le rictus féroce de Machete, ce tigre assassin. Dieu vous garde, Président Santos. S’ils sont à Paris –, et précisément devant cet immeuble qui vous abrite en ce moment – c’est pour vous atteindre. Combien y a-t-il de bandits, dans cette foule que je prenais pour une paisible foule parisienne ? Vingt couteaux, autant de revolvers et davantage de bombes guettent votre sortie. Vous êtes un homme mort.

S’arrachant aux mains d’Haïm, interloqué, Santos Mirador se leva et donna le pénible spectacle d’un affolement oublieux de toute dignité.

— Cachez-moi !… Fermez les portes !… Envoyez prévenir la police ! clama-t-il, en se réfugiant dans l’angle le plus éloigné des fenêtres et en cherchant d’une main tremblante le bouton d’une porte.

Il avait parlé cette fois en français et la supplication impérieuse, qu’il criait d’une voix bégayante, s’adressait aussi bien à Haïm-Baba qu’au secrétaire Pédrille.

Le masseur crut donc pouvoir se risquer à interroger.

— Que se passe-t-il, Excellence ?

— Des révolutionnaires sont là ! répondit tumultueusement le président. Des révolutionnaires de mon pays… le sanguinaire Pepe Guano, le jaguar Machete et mille autres, sans doute, qui ont juré de m’exterminer. Téléphonez, ami bien cher ! Téléphonez au Préfet de Police et à l’Élysée afin qu’on me protège et que je puisse sortir sain et sauf, entouré de vos gardes si braves ! Téléphonez immédiatement, je vous en conjure. Et en attendant l’arrivée de la force armée, cachez-moi quelque part pour éviter que ces bandits n’envahissent l’immeuble ou ne jettent des bombes contre les fenêtres.

— Oh !… Ils n’oseraient pas, sans doute ! balbutia le masseur, gagné malgré tout par l’effroi trépidant qui agitait le président et le secrétaire.

— Ils oseraient tout ! clama frénétiquement Santos, éperdu au point de s’obstiner à vouloir tourner la poignée ornementale d’une fausse porte, placée là pour la symétrie.

— Tout ! gémit Pédrille, accroché au rideau de la fenêtre, de laquelle, héroïque sans s’en rendre compte, il persistait à surveiller les ennemis de son maître.

Partie de la rue et montant jusqu’aux fenêtres, dont elle fit trembler les vitres, une clameur fit flageoler le président Santos.

— Ils entrent ? râla-t-il.

Mais les cris de la foule couvrirent son balbutiement et, fondus en une seule voix, ces mots stupéfiants se distinguèrent nettement.

— « Vive le Président !… Vive Santos Mirador !… »

— Oh !…

Bille de bilboquet virant sur l’emmanchure du long cou maigre, la tête du secrétaire Pédrille oscilla pendant quelques secondes entre le spectacle de la rue et celui que pouvait lui offrir l’épouvante défaillante de Santos. Son visage exprimait la stupeur hagarde d’un homme dont les yeux contemplent une apparition surnaturelle, que ne saurait admettre sa raison. D’une voix, qui n’était plus qu’un souffle, il expliqua.

— Vous sortez… Vous les saluez… Ils vous acclament !

Et son geste, impliquant une renonciation totale à l’effort de comprendre, appelait auprès de lui le président, le conviait à venir à son tour constater le stupéfiant miracle ; la présence sur le trottoir de l’Institut, face à la foule qui l’acclamait, d’un homme qui, s’il n’était, comme il semblait l’être, le Président Santos, n’en constituait pas moins la plus vivante réplique.

Les yeux du vrai Santos Mirador s’ouvrirent démesurément, parurent vouloir jaillir des orbites : appuyé sur le fidèle Pédrille et sûr d’être là, séparé de la foule enthousiaste et des conspirateurs qui s’y perdaient, il s’apercevait lui-même, debout et souriant, envoyant à la foule enthousiasmée un large salut.

— Caramba ! jura, en se signant, le Président Santos, qui crut à un miracle.

III

LA MYSTIFICATION PROVIDENTIELLE

C’en était une – ou presque – résultant d’une de ces étonnantes séries de coïncidences que combine parfois le hasard.

Littéralement expulsé du laboratoire par l’affolement de Haïm-Baba, Fred Lovely n’avait plus qu’à se dépouiller de l’apparence empruntée et à quitter discrètement l’Institut, sauf à y revenir un prochain jour réclamer sa valise et une seconde leçon.

Mais en portant la main au rutilant chapeau, pour l’ôter, il se rappela tout à coup que ses propres vêtements, troqués contre ce déguisement, étalent demeurés dans le laboratoire de Haïm. Il pouvait se restituer le visage de Frédéric Demarcieux. Mais il devrait conserver la redingote grise du président.

— Diable ! Je vais être ridicule ! pensa-t-il, en faisant la grimace.

Il s’approcha d’une fenêtre et jeta machinalement un regard au dehors. Il découvrit alors la foule amassée sur les trottoirs.

— Si j’ouvrais la fenêtre pour faire acclamer Santos ?

Ce fut sa première idée, celle d’où jaillit la tentation tyrannique de risquer cette mystification, en même temps épreuve décisive.

— La voilà, l’occasion, la belle occasion de m’essayer dans le personnage et de m’assurer que je fais illusion !

Sans doute. Mais les vivats qui monteraient vers le faux Mirador, n’attireraient-ils pas le vrai à l’une des fenêtres de la pièce voisine ? Deux présidents aux fenêtres ! Deux Santos Mirador contemplés simultanément par une foule stupéfaite ! Quel ébahissement !

— Mauvais ! conclut Fred Lovely, riant dans la noire moustache du chef de l’État de Los Diables. Je n’aurai finalement réussi qu’à compromettre ce pauvre Haïm… Pourtant, la farce serait drôle !

Il n’y renonçait qu’à regret. Et l’inspiration lui vint. C’était simple. Il n’avait qu’à sortir tout bonnement, tel qu’il était, et à monter dans l’auto présidentielle. Avant que l’ovation populaire eût alerté le vrai Santos, il serait loin, libre d’abandonner, au premier coin de rue et sous un prétexte qu’il ne se donna pas la peine de chercher d’avance, la voiture officielle, puis d’escamoter son personnage.

— Allons-y ! dit-il, en assurant son couvre-chef et en composant sa physionomie.

Dans le vestibule, un petit chasseur flânait. Ayant d’abord jeté à Fred un regard indifférent, il s’émut de reconnaître en lui le personnage de marque, dont la présence révolutionnait la rue. Fred fut à la hauteur de son rôle. Il joua sans le moindre trac.

— L’auto ! réclama-t-il d’un ton rogue.

Le groom s’élança vers la porte, fonça sur le groupe de badauds qui avait envahi le trottoir, le traversa en jouant des coudes et héla le chauffeur de l’auto présidentielle, avec un sans façons, qui révélait une grande émotion, mais qu’eût assurément réprouvé le protocole.

— Hep !… Ohé !… V’là le Président !…

L’apparition du groom, surexcité, son agitation, ses aboiements enroués et enfin ces mots : « V’là le Président ! » produisirent sur la foule tout l’effet qu’en attendait Frédéric, arrêté au fond du vestibule. D’elle-même, cette foule se sépara, laissant un étroit couloir, qui allait de la porte de l’Institut à l’auto.

— Allons-y ! se répéta Frédéric, bombant d’instinct le torse et prenant une attitude théâtrale.

Et il fit deux pas en avant, qui le firent apparaître aux regards, d’abord majestueux, puis souriant, parce qu’une acclamation le saluait.

— Vive Santos Mirador !

Digne, mais épanoui, le sosie du président s’avança.

À sa vue, achevant une manœuvre commencée dès l’apparition du groom annonciateur, les deux conspirateurs, que le secrétaire Pédrille avait reconnus et nommés, se rapprochèrent brusquement, ouvrant la voie à un troisième comparse, qui se faufila derrière eux, inaperçu, tandis qu’ils jouaient des coudes et attiraient sur eux les protestations des voisins. Des altercations s’en suivirent, qui permirent à l’homme de se glisser au premier rang des curieux, au moment où Frédéric s’engageait entre la double haie.

Il était jeune – vingt ans à peine – et portait des vêtements de travail : pantalon de velours et veston de lustrine, qui flottaient un peu autour de son corps maigre. La casquette, enfoncée jusqu’aux oreilles, laissait dans l’ombre le maigre visage, aux yeux creux et fiévreux – un visage d’illuminé, éclairé par des yeux déments, le visage d’un de ces exaltés que les paroles et les idées grisent comme du mauvais alcool et qui deviennent indifféremment – selon les influences qui s’en emparent – des régicides ou des martyrs. Une foi farouche embrasait les yeux de celui-là. Il n’était plus qu’un regard embusqué, qui guettait le sosie du président.

Frédéric le reçut en plein visage, comme un reflet de soleil.

— Une sale bobine ! apprécia-t-il machinalement et sans cesser de sourire.

Ce n’était qu’une réflexion spontanée et sans lien avec la ligne générale de ses pensées. Pourtant, quand son regard croisa celui de l’homme, à la hauteur duquel il arrivait, il eut l’impression d’un choc.

Au même moment, le révolutionnaire bondit comme un jaguar, projetant dans la direction du cœur de Frédéric la lame d’un coutelas qu’il venait de tirer, tout ouvert de dessous son veston.

Les gestes et les sentiments devinrent trépidants. Il y eut la stupeur haletante et figée – une seconde – de la foule et le hurlement qui la déchira. À demi renversé, le buste tordu, la face convulsée par la douleur, un homme gémissait, maintenu par son vainqueur. Et le coutelas, vierge de sang, gisait sur le trottoir.

Une acclamation monta. On applaudissait la virtuosité et le sang-froid du faux-président qui, au vol, avait cueilli, d’une parade instinctive, le poignet meurtrier, brisé et désarmé par une torsion savante. Frédéric Demarcieux, sportif à ses heures, n’avait pas dédaigné de s’entraîner aux sports de défense. Aujourd’hui, la pratique du jiu-jitsu lui sauvait la vie.

Il n’eut pas à maintenir longtemps l’assassin vaincu. Impulsive comme toujours, la foule se ruait sur lui, l’arrachait à Frédéric et l’assommait de coups, en poussant des clameurs de mort.

Prudemment et profitant des mouvements de reflux et de flux, qu’avaient déterminés l’incident, Machete et Pepe Guano, les deux instigateurs de l’attentat, dépistés par Pédrille, avaient battu en retraite. Ils préféraient abandonner leur complice et déguerpir.

— Filons vite avant que Santos Mirador ne soit averti de ce qui vient de se passer, pensa Fred. Si l’on constate l’existence de deux présidents, les choses se gâteront.

S’il avait mieux connu l’état d’esprit du vrai Santos, il n’eût pas craint ce dénouement. Mais soucieux de se dérober à une confrontation qu’il estimait délicate, il prit le seul parti que commandait la situation et s’élança dans l’auto présidentielle.

Emporté par l’auto, Frédéric Demarcieux employa, alors, deux ou trois minutes à souffler, comme l’aurait fait un coureur, une fois franchie la ligne d’arrivée. Il se sentait déprimé comme on peut l’être après un trop violent effort. Sous le coup de fouet de l’incident, il avait agi, « physiquement agi », sans que son intelligence ni sa raison eussent inspiré ses actes, qui n’avaient été qu’une suite de réflexes.

Effaré un peu, surtout étourdi, il examina avec quelque stupeur l’extraordinaire situation dans laquelle il s’était mis. Où l’emportait l’auto ? Il lui fut assez aisé de le deviner. Le chauffeur n’avait sollicité aucun ordre. Donc, il ramenait le Président à son palace.

— Il n’y a qu’une solution, se dit énergiquement Fred.

Et saisissant le tuyau acoustique, il bredouilla sa propre adresse. Ce changement d’itinéraire fut reçu et exécuté sans la moindre surprise. Avec satisfaction, Fred triompha quand la voiture stoppa devant sa porte.

Une seconde fois, il parla dans le tuyau acoustique.

— Ne m’attendez pas. Rentrez à l’hôtel, articula-t-il en espagnol.

Et il descendit majestueusement, tournant son visage maquillé vers le chauffeur et confirmant l’ordre imprévu d’un geste, qui dut être jugé sans réplique.

Jubilant, il franchit la porte voisine de son domicile, entendit s’éloigner l’auto et fit délibérément demi-tour, au moment même où le concierge, curieux, sortait de sa loge.

— « Oune » erreur ! Jé mé suis trompé ! lui déclara-t-il aimablement, en regagnant la rue.

Il pensait.

— Toi, si on t’interroge, tu ne pourras affirmer qu’une chose : c’est que le monsieur, dont on te donnera le signalement, a bien pénétré ici, mais s’en est retourné aussitôt. Il s’agit maintenant de rentrer chez moi sans être aperçu.

Cinq minutes plus tard, en sûreté dans son appartement, il entonnait un chant d’allégresse.

— Finis les ennuis du pouvoir ! J’abdique !… Et on ne m’y reprendra plus !

Il ne devait pourtant pas ignorer certain proverbe, conseillant de ne jurer de rien…

IV

GRATITUDE

Du haut de leur fenêtre, Santos Mirador et le secrétaire Pédrille avaient assisté à l’attentat manqué et aux scènes qui l’avaient suivi. Également pâles, également effarés, ils demeuraient fascinés et ne se détournèrent du spectacle que quand l’auto eût emporté le sosie du président. Alors, Santos, tremblant comme une feuille, regarda Pédrille et bredouilla d’une voix sourde :

— Tu as vu ?… D’où sort-il, celui-là qui me ressemble… celui-là qui était moi ? Il a paru à la place où j’aurais été frappé et il a détourné le coup.

— Ainsi a-t-il fait, convint le taciturne secrétaire.

— C’est un prodige ! s’écria énergiquement Santos Mirador. Car, n’est-ce pas, ami cher, c’était une fantasmagorie… une apparition… un nuage… peut-être mon corps astral, transporté dans la rue par un pressentiment, et qui s’est un instant matérialisé pour me sauver ? Certains ne croient-ils pas que nous avons deux corps ?

Le secrétaire eut une moue sceptique. Il secoua la tête.

— Eussiez-vous douze corps, il ne s’en serait pas trouvé un pour agir comme nous avons vu, rectifia-t-il. Aucun d’eux ne serait allé au-devant du danger.

Santos le regarda d’un air mécontent.

— Alors ? demanda-t-il sèchement.

Pour toute réponse, le secrétaire regarda Haïm-Baba qui, discrètement – ou indiscrètement : en la circonstance, cela revenait au même – était venu, dès le début de la scène se placer près d’une autre fenêtre.

— Ici, homme ! appela le secrétaire, solennel comme un juge d’instruction. Répondez, homme. Vous avez vu, comme nous ?

— J’ai vu, reconnut Haïm, s’approchant d’un air gêné.

— Dites exactement ce que vous avez vu !

— J’ai vu le… le… celui qui était sur le trottoir et qu’on acclamait… Et j’ai vu aussi celui qui a voulu le tuer… Et j’ai vu comment il s’est défendu… et comment il est parti, balbutia le masseur.

Il ajouta, avec une visible consternation.

— Dans l’auto de Son Excellence !

— À qui ressemblait-il ? questionna sévèrement Pédrille.

Le masseur baissa instinctivement la tête.

— A… Son Excellence ! soupira-t-il.

Pédrille accueillit la réponse avec satisfaction. Mais Haïm conserva son attitude de chien qui s’attend à être battu avant peu.

— C’était bien ainsi, enregistra le secrétaire.

Et jetant à Santos un regard triomphant.

— Vous voyez bien que ce n’était pas une fantasmagorie et que votre double existe réellement.

— Réellement ? répéta Santos, en ouvrant des yeux énormes. Mais alors, qu’est-ce que cela veut dire ?…

— Nous le saurons bientôt, répliqua placidement Pédrille. La police aura tôt fait de découvrir la vérité.

Haïm-Baba passait par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Et brusquement, joignant les mains, il les tendit vers le Président.

— Peut-être vaut-il mieux que j’éclaire Votre Excellence, sans la laisser imaginer des choses inexactes.

Santos Mirador piétina.

— Que pouvez-vous savoir, homme ? gronda-t-il, en fronçant ses sourcils touffus.

— Le jeune homme n’a rien fait de mal ! hasarda le masseur effrayé.

Le mot, qui, pourtant ne s’appliquait qu’à Frédéric et non à l’apparence qu’il avait prise, flatta le Président. Il se radoucit.

— Dites qu’il m’a sauvé la vie ! proclama-t-il emphatiquement.

— Alors, reprit Haïm, rassuré, je puis révéler à Son Excellence les circonstances qui l’ont amené à se permettre la liberté grande de lui emprunter son apparence. C’est un acteur, Excellence… et aussi un fils de famille… Bref, un jeune homme très bien. Mais il va jouer la comédie, ce qu’on appelle une « revue ». Votre Excellence connaît cela ?

— Caramba ! si je connais ! s’exclama Santos, fervent amateur des spectacles de music-hall.

— Eh bien, poursuivit timidement le masseur, dans ces sortes de pièces, Votre Excellence le sait, les auteurs se permettent de mettre en scène des personnages célèbres dont leurs interprètes se font la tête.

— N’achevez pas. J’ai compris. Le jeune homme dont vous parlez devait se faire la mienne ?

— Il étudiait pour cela… et il était venu me demander des conseils, avoua le masseur, en baissant le chef. Comme la chose est courante et que personne ne songe à s’en fâcher, puisqu’elle est en quelque sorte une consécration parisienne, je n’ai pas cru mal faire… Et voilà que Son Excellence a failli le surprendre, tout grimé et habillé exactement comme elle-même. Sans doute, il n’aura pas su se démaquiller… Ou bien peut-être, il aura voulu s’amuser… Et tout cas, c’est lui qui est sorti comme vous l’avez vu et qui a été pris pour Son Excellence. Il ne faut pas lui en vouloir, ni m’en vouloir…

— Je n’y songe guère ! s’écria impétueusement Santos. C’est le Destin ! c’est la Providence qui ont voulu cela ! Soyez bénis tous deux. Brave jeune homme ! Digne jeune homme ! Il a magnifiquement joué son personnage ! Je n’aurais pas pu me mieux comporter.

— Ce soir, remarqua Haïm, la presse sera unanime à vanter la crânerie et le sang-froid de Votre Excellence.

— Oui ! dit Santos avec enthousiasme.

Il s’arrêta, rencontra le regard de son secrétaire et y lut la même idée qui venait de traverser son propre esprit.

— Mais à condition que ce jeune homme ne bavarde pas, soupira-t-il. Je pense que si la version réelle de cette aventure s’ébruitait, cela pourrait me mettre en posture gênante.

— Ridicule ! précisa Pédrille.

— Naturellement, Haïm se taira, reprit impérieusement Santos. Mais il importe avant tout de nous assurer du silence du jeune homme.

— Vous connaissez son nom ? demanda Pédrille.

— Il se nomme Fred Lovely. C’est un acteur connu…

— Il sera donc facile d’avoir son adresse, enregistra Pédrille à demi-voix.

— Tu l’iras chercher et tu me le ramèneras, décida Santos. Je veux le voir, le remercier… et lui parler.

— Je ferai diligence, promit Pédrille, en retournant jeter un coup d’œil par la fenêtre.

La foule s’était dispersée, ou avait suivi les agents qui transportaient au commissariat le révolutionnaire lynché et évanoui. Le faubourg Saint-Jacques avait repris son aspect habituel et nul ne stationnait plus devant l’Institut Callithérapique.

— C’est le moment de filer discrètement, conseilla le secrétaire. Haïm va nous procurer un taxi, dans lequel il nous embarquera lui-même, en nous évitant d’être aperçus. Pour tout le monde, vous êtes parti. Peut-être aurez-vous la chance que, de son côté, ce Fred Lovely ait pris quelques précautions pour n’être pas démasqué.

Aussi naturellement que l’abeille écoule son miel, Pédrille secrétait du dévouement. Une heure plus tard, il introduisait, dans le salon d’audience, Frédéric Demarcieux, tout de même un peu gêné, malgré les assurances aimables que lui avait prodiguées le secrétaire.

Surpris par la visite de Pédrille – et fort mortifié d’avoir été si tôt dépisté – il n’avait guère opposé de résistance, reconnaissant de bonne grâce qu’il avait, à la fois, des excuses à présenter et des remerciements à recevoir.

Santos Mirador se jeta littéralement au cou du jeune homme.

— Mon sauveur ! clama-t-il expansivement. Celui que le Destin a suscité pour détourner de mon cœur le perfide poignard de la Révolution ! Laissez-moi vous remercier au nom de l’État de Los Diables, tout entier, que vous avez sauvé de l’anarchie !… Mais laissez-moi vous contempler ! Est-ce vraiment vous que mes ennemis – qui me connaissent ! – ont pu prendre pour moi ? C’est merveilleux !

Embrassé, fêté, cajolé, assailli de démonstrations qui ne lui laissaient pas le temps de placer un mot, Frédéric Demarcieux, fort embarrassé de son personnage, tentait vainement de répondre.

— Monsieur le Président… Excellence… Je suis confus… Je ne mérite pas… Le hasard seul a tout fait…

Santos Mirador saisit la phrase au vol.

— Le hasard ! Vous l’avez un peu aidé ! constata-t-il, en clignant de l’œil. Parlons un peu de cela, mon cher ami. Car vous êtes, désormais, le plus cher de mes amis. Caramba ! Il n’en est point qui m’ait rendu pareil service.

— Ce fut tout à fait indépendant de ma volonté, rectifia honnêtement Fred. Je me suis défendu, voilà tout.

— Mais vous avez en même temps défendu le Président de Los Diables, dont vous aviez l’apparence ! riposta Santos. Et aux yeux de tous, c’est moi qui serai censé m’être défendu. Puis-je protester et rétablir les faits ? Personne ne les voudrait croire.

— Il n’est pas nécessaire de mettre le public au courant, répondit le jeune homme en souriant. J’avais, en somme, usurpé votre personnalité, et sans votre autorisation, monsieur le Président. Il n’est que juste que je m’éclipse.

La physionomie de Santos Mirador s’éclaira, laissant voir combien l’acquiescement de Frédéric le satisfaisait.

— Vous me tirez une belle épine du pied ! s’écria-t-il avec chaleur. Certes, cher garçon, je voudrais proclamer à la face du ciel et de la terre la dette de reconnaissance que j’ai contractée envers vous. L’État de Los Diables ne possède pas assez de titres et d’ordres honorifiques pour glorifier comme il conviendrait le héros que vous êtes… Malheureusement, ami cher, quelque chose s’oppose à cette légitime explosion de ma gratitude. C’est la raison d’État, le protocole, toutes ces chaînes dont on nous charge, nous pauvres chefs de peuples, plus esclaves que le dernier des citoyens. Si je l’oubliais, ce garçon que vous voyez (il montre Pédrille), ce garçon, qui est à la fois le chef de mon secrétariat et le directeur du protocole, aurait tôt fait d’intervenir et de me rabrouer. Plaignez-moi, « amigo » ! Je ne puis dire une syllabe sans qu’il me l’ait soufflée. Or, demandez-lui un peu ce qu’il pense de notre aventure et de l’effet qu’elle produirait, si nous l’ébruitions…

Pédrille, pour toute réponse, leva les bras au ciel et sa mine exprima la plus profonde horreur.

— Comprenez-vous ? reprit pathétiquement le président. Nous n’éviterions pas des plaisanteries et des interprétations tout à fait regrettables pour ma dignité. Mieux vaut faire le silence. Pédrille va rédiger pour les journaux un communiqué, qui ne dira que ce qu’il faut dire et m’attribuera votre attitude et vos gestes. C’est un grand service que je vous demande là. Y consentirez-vous ?

— Je suis entièrement à vos ordres, assura Fred. Et encore une fois, je m’excuse de la liberté grande…

— Eh ! ne parlons pas de cela ! protesta Santos, épanoui. La tête d’un président de République appartient à la caricature. Que ce soit sur une scène, ou en première page d’un illustré, on peut la reproduire, avec plus ou moins d’exactitude et d’esprit. C’était à peu près l’intention que vous aviez ?

— Exactement, Excellence. Je suis, maintenant, sûr de mon personnage. Et si j’osais, monsieur le Président, solliciter une faveur inappréciable, je vous supplierais de daigner honorer de votre présence la répétition générale.

— J’irai certainement vous applaudir. Je vous dois bien cela ! s’écria Santos avec effusion.

— Vous centuplerez mon succès, M. le Président. Pensez donc, le Président Mirador applaudissant sa propre image ! Ce sera d’un piquant !

Les grands bras du secrétaire Pédrille s’agitèrent, communiquant leur inquiétude au visage, soudain rembruni, de Santos Mirador.

— Diable, dit le Président, en tourmentant ses favoris. Vous tenez beaucoup à me faire acclamer une fois de plus ?… Sans doute, je me pique, moi aussi, de parisianisme et je ne voudrais pas agir en béotien, en vous suppliant de renoncer à votre projet… Il n’est pas question de veto, mon cher ami ! Non, il n’est en ce moment question que d’une prière. Et c’est pourquoi je vous questionne amicalement. Vous tenez beaucoup à ce rôle ?

— Si j’y tiens, monsieur le Président ! Mais songez donc que je suis dans la peau du personnage… J’y ai été… Et il m’est donné, en ce moment, de vous observer, de vous entendre… Je pourrais imiter votre voix…

Et reproduisant, avec une fidélité parfaite, le timbre et les intonations du chef d’État de Los Diables, Fred interpella le secrétaire.

— Voyons, Pédrille, quel inconvénient le protocole pourrait-il trouver à ce que je connaisse à mon tour le sort de tous mes confrères, les présidents et les rois ? Ne me chansonne-t-on pas à Montmartre ? Je n’en serai que plus populaire…

Santos Mirador et le secrétaire s’entre-regardèrent.

— Quel talent, soupira le premier. Je crois m’entendre… comme tantôt je croyais me voir. C’est admirable.

— Mais dangereux, insinua le second.

— Dangereux ? En quoi ? protesta Fred, éberlué.

— Mais oui, mon cher ami ! approuva Santos. Il est dangereux, « maintenant », de faire savoir au monde que j’ai un sosie aussi parfait. Supposez…

Il hésita, mit tout amour-propre de côté et poursuivit avec volubilité.

— Ma foi ! autant dire les choses carrément. Vous m’avez présenté, tantôt sous un jour qui ne laissera pas de surprendre ceux qui me connaissent, et notamment mes ennemis. La facilité avec laquelle vous vous êtes débarrassé de mon assassin a dû estomaquer les auteurs du complot, qui ne me soupçonnaient certainement pas semblable vigueur. Comme l’idée d’un sosie ne se présente pas à leur esprit, ils admettent bien que c’est moi, véritablement moi qui leur ai fait cette désagréable surprise. Mais votre imitation si parfaite, dont tout Paris parlera, pourra leur ouvrir des horizons nouveaux… Voyons, mon cher garçon, au lieu d’être Santos Mirador, ne pourriez-vous vous contenter d’incarner un de vos hommes d’État ?

— Ce ne sera pas la même chose. Ce ne sera pas la silhouette inédite qui pouvait m’imposer aux critiques, à la presse, à tout Paris ! soupira le jeune homme, déconfit. Je me rends à votre désir, M. le Président. Mais c’est un gros sacrifice que je vous fais.

— Vous trouverez autre chose et j’irai vous applaudir.

Mais Fred secouait la tête.

— Ce n’est pas possible… Il faut que je rende simplement le rôle, en prétextant une indisposition. Autrement, comment expliquerais-je ce qu’on appellerait un caprice ? L’auteur de la revue se refuserait aux changements nécessaires. Je ne puis le mettre dans la confidence.

— Ah ! diable !…

Ainsi qu’il faisait, chaque fois qu’une question l’embarrassait, le président se tourna vers son secrétaire.

— C’est très ennuyeux… C’est inextricable ! apprécia-t-il. D’une part, je désirerais faire le bonheur de ce jeune homme, à qui je dois vraiment la vie. Et d’autre part, je me trouve dans l’obligation de lui demander le sacrifice de ses ambitions artistiques. Tu as entendu, Pédrille ?

Un mot tomba des lèvres du secrétaire.

— Voyage !

— Hein ?… Comment ? s’étonnèrent ensemble Santos Mirador et Fred Lovely.

S’adressant au premier, Pédrille compléta sa pensée.

— Invitez-le, suggéra-t-il en désignant l’acteur déçu. Qu’il vienne jouer au Théâtre National de San-Piquillo, nous lui procurerons un triomphe. Compensation… Et prétexte, en même temps, à ne point paraître dans la revue : autre engagement. Nous paierons le dédit.

— Mais c’est une idée merveilleuse ! s’exclama Santos. Mon cher ami, je puis maintenant vous demander de renoncer au succès parisien que vous apporterait cette création. J’ai beaucoup mieux à vous offrir : une célébrité mondiale et les louanges de toute la presse sud-américaine, à laquelle nos journaux donneront le « la ». Je veux que vous soyez l’étoile du premier théâtre de San-Piquillo. Acceptez-vous ?

Deux mains se tendirent l’une vers l’autre, s’accrochèrent et se serrèrent énergiquement.

— J’accepte, monsieur le Président ! Et croyez que ma reconnaissance…

— Du tout ! C’est moi qui resterai votre débiteur, coupa aimablement Santos Mirador.

V

RÊVE DE GLOIRE

Impressions de départ : la terre qui s’éloigne…

Impressions d’arrivée : la terre qui se rapproche…

On pourrait croire que c’est la même et qu’on a tourné en rond.

À l’avant du paquebot, mêlé à la foule des passagers, Fred regardait venir à lui la ligne encore vague, qui venait de surgir pour séparer enfin le ciel de l’Océan. Peu à peu, des verdures et des habitations semblaient jaillir du chaos. San-Piquillo sortait du sol, d’un seul bloc, puis se déployait, s’étalait, se divisait en quartiers, le port et l’avant-port se détachaient de la côte et s’animaient du fouillis des barques et de l’alignement des navires à quai.

Ramené au véritable objet de son voyage, Fred ressentit l’impatience de l’enfant qui va recevoir un jouet convoité. La jumelle aux yeux, il étudia l’animation des quais, chercha le débarcadère et la foule enthousiaste qui devait l’attendre.

L’attendre, lui, Fred Lovely, et non point un autre. Seul à bord, il comptait. Et ce n’était que pour l’amener, l’offrir aux acclamations des Sans-Piquilliens que ce paquebot venait d’Europe. Pénétré de son importance, il sourit de pitié de l’ignorance de ses compagnons de voyage. Quelle surprise serait la leur, quand les vivats éclateraient et qu’au milieu des transports d’allégresse, le jeune Fred, hissé sur de robustes épaules, serait descendu à terre, en triomphe, et emporté vers l’auto fleurie et pavoisée, qui allait le promener à travers la ville ! Sous ce soleil incendiaire qui chauffait à blanc San-Piquillo, les enthousiasmes devaient atteindre au délire !

Et cette rêverie lui était si agréable, qu’il ne s’intéressa point aux manœuvres d’accostage ni à l’agitation des passagers pressés de descendre à terre.

Quelqu’un lui jeta au passage.

— Vous n’allez pas faire viser votre passeport ?… Les inspecteurs sont arrivés.

Il sourit d’un air supérieur. Ah ! oui, la douane, la police ! Ces formalités n’étaient pas pour lui. Puis, il s’avisa que, pour en être dispensé, il lui fallait au moins se faire reconnaître. Et malicieusement, jouissant d’avance du sursaut et de l’empressement des inspecteurs, il s’en fut présenter ses papiers aux vérificateurs – comme tout le monde.

— En règle. Vous pouvez débarquer.

Ces seules paroles, qu’on lui jeta, sans amabilité particulière, comme au vulgaire qui le précédait et le suivait, furent sa première surprise. Il en demeura si ébaubi qu’il se laissa entraîner par le flot vers la coupée, fidèlement suivi par le porteur qui s’était chargé de ses bagages de cabine. Offusqué, il se répétait.

— Mon nom ne leur a rien dit… C’est un peu fort !

Pourtant, massée aux alentours du débarcadère, la foule devait l’attendre et, si Santos Mirador ne s’était pas dérangé en personne (« Il aurait bien pu ! Il me devait bien cela ! » pensait le jeune Fred, décidément froissé) il avait sûrement envoyé un représentant qui avait dû monter à bord.

— Eh bien ! il me cherchera ! Cela lui apprendra à manquer de flair ! grommela rageusement l’acteur.

Et persuadé de jouer un bon tour au personnage officiel, qui n’avait pas su le dénicher, il se mêla aux passagers qui débarquaient.

Maussade, il chercha des yeux quelque véhicule qu’il pût héler, pour se faire conduire à l’hôtel. Sa dignité exigeait cette attitude. Modeste d’apparence et plus semblable à un taxi qu’à une voiture de gala, une auto stationnait non loin de la sortie du débarcadère. Passant entre deux individus mal mis, qui obstruaient la porte et le dévisagèrent, Fred se dirigea vers elle. Derrière lui, il entendit les deux hommes interpeller son porteur et, pensant avoir affaire à quelques douaniers, il se retourna dans l’intention de passer sur eux sa mauvaise humeur.

— Qu’est-ce qu’il y a ? grogna-t-il en espagnol. C’est à mes bagages que vous en voulez ? Tâchez de me flanquer la paix, n’est-ce pas ? Je suis Fred Lovely, acteur français. S’il vous faut des références, demandez-en au président de votre république !

Une belle apostrophe ! Elle fut lancée avec une virulence qui fournissait un bel échantillon du talent de Fred.

Mais, douaniers ou policiers, les deux individus y parurent parfaitement insensibles. Ensemble, ils se précipitèrent sur le jeune homme et le saisirent par les bras.

— Fred Lovely ? Bon ! Il faut venir…

Et brutalement, ils l’entraînèrent vers l’auto, dans laquelle ils le poussèrent, l’y installant entre eux.

Tellement stupéfait de cette agression qu’il n’avait opposé aucune résistance, Fred balbutia.

— Où m’emmenez-vous ?

— On a des ordres, répondit hargneusement un des hommes. On vous attend. Pour le reste, nous ne savons pas.

Alors, envahi d’un étonnement intense, mêlé à cette sorte d’ironie que provoquent en nous certains témoignages de la stupidité humaine, Fred pensa :

— Ce sont les envoyés… C’est la réception ! Quelles brutes ! Voilà comment ils interprètent les ordres du président, qui avait dû prescrire tout autre chose. Ah ! elle doit être jolie, l’administration de Los Diables ! Elle doit dépasser la nôtre en intelligence, si j’en juge par cet échantillon !

Presque amusé, il accepta sa mésaventure et se complut à imaginer la consternation de Santos Mirador, au récit des détails de cette singulière réception.

— On n’accueillerait pas autrement un malfaiteur ! s’affirma-t-il sarcastiquement.

Persuadé que le malentendu s’expliquerait au palais, où certainement on le conduisait, Fred s’intéressa à la ville : de larges avenues, des constructions symétriques. Les villas neuves étaient entourées de jardins merveilleux et les devantures des magasins rutilaient.

Fred résuma ses impressions.

— Une Nice sud-américaine quatre ou cinq fois grossie.

L’auto franchissait une grille monumentale et s’engageait dans les allées sablées d’un parc. Le bout d’une allée révéla à l’acteur des bâtiments blancs, d’un style palatial, qui s’inspiraient éclectiquement de Versailles et du Parthénon.

Il jugea alors qu’on était arrivé, puis se dépita une fois de plus en voyant la voiture éviter la façade et la cour d’honneur, contourner les bâtiments et finir par stopper devant une construction, certainement plus proche des communs que des appartements présidentiels.

— On m’introduit par l’escalier de service… naturellement ! pensa amèrement Fred. La série continue.

— Descendez ! lui intima à cet instant un de ses guides.

Il obéit majestueusement. Ce n’était qu’une humiliation supplémentaire à encaisser. Mais, descendus l’un devant, l’autre derrière lui, les deux hommes le saisirent chacun par un bras et le poussèrent dans l’ouverture d’une porte bâillant sur un couloir assez sombre.

Cette fois, Fred s’insurgea.

— Dites donc !… Est-ce que je suis un invité ou un prisonnier ?

La réponse lui vint aussitôt, sous la forme d’une succession de bourrades, qui le projetèrent à l’intérieur d’une sorte de cellule, uniquement éclairée par une lucarne grillagée.

Sur la fureur de Fred, une lourde porte battit. Et aussitôt, un bruit de verrous poussés retentit désagréablement à ses oreilles. Il reconnut d’un coup d’œil l’ameublement, très sommaire. C’était bien celui d’une cellule de maison d’arrêt. Il était en prison.

— Par exemple ! Voilà qui passe les bornes ! rugit-il, en se précipitant sur la porte, qu’il assaillit à coups de pieds et de poings.

Infortuné Fred ! Quand la vie se mêle d’être incohérente, elle ne l’est point à demi. Que le léger président eût oublié ses promesses, ou qu’il les eût formulées en l’air et sans prévoir que le jeune Lovely les prendrait au sérieux et viendrait lui en réclamer l’exécution, qu’en cette hypothèse il jugeât le visiteur importun et décidât de lui faire froide mine ou même de ne point le recevoir, cela eût constitué une déception courante, presque normale… Mais, de là à faire arrêter et jeter en prison l’hôte assez naïf pour s’être fié à l’invitation présidentielle, il y avait un monde.

— Il n’a pourtant rien à me reprocher, grogna Fred. Au contraire !

Une naturelle association d’idées l’amena alors à se rappeler que les hommes de petit caractère supportent malaisément le fardeau de la reconnaissance et qu’ils finissent par s’irriter de devoir la vie à quelqu’un. Avant tout désireux d’éviter de la part de son sosie toute indiscrétion, Santos avait pu méditer de l’attirer dans un piège et de lui fermer plus définitivement la bouche.

Sérieusement inquiet, Fred décida soudain qu’en la circonstance toutes ses facultés ne devaient plus être tendues que vers une solution, qui était une prompte évasion de ce lieu inhospitalier. Tirant son lit sous la lucarne, il y échafauda un escabeau et grimpa sur cet observatoire. Il put ainsi saisir à deux mains les barreaux de fer et approcher son visage de l’ouverture.

Étoffe lamée d’or échappée d’un invisible comptoir, le soleil gisait sur le sol d’un jardin et recouvrait une construction proche. Les yeux de Fred errèrent sur la tache éblouissante et se reposèrent sur le trou d’ombre d’une fenêtre.

Blancheur attirante, un visage féminin s’y encadrait. Fasciné, le jeune homme en perçut avidement le détail : la soie noire des cheveux bouclés, les grands yeux, noirs aussi, frangés de longs cils, dont lentement sourdaient et se détachaient les perles brillantes de grosses larmes, roulant sur le pur ovale des joues veloutées, la bouche spirituelle et tendre, entr’ouverte sur le nacre des dents et, pour l’instant, détendue par une expression de désespoir émouvant. Ayant atteint ce visage et s’y posant comme un baiser, le regard de Fred ne sut plus s’en détacher.

— Si jolie ! balbutia-t-il, oubliant soudain ses propres soucis. Qui donc ose la faire pleurer ?

Imprudemment approchés de la lucarne, les projets d’évasion s’envolaient seuls. Fred ne les suivit pas, arrêté par la contemplation du beau visage que le destin venait de faire apparaître.

VI

UNE CHAUMIÈRE… UN CŒUR…

— Papelita, mon amour ! Sans toi je n’aurais pas su que la vie était si belle ! Mais, pour qu’elle le demeure, il faut que je t’aie là en face de moi… Cristo ! le beau rêve que je fais !…

Que dans certaines bouches, les protestations d’amour sont donc ridicules ! Le roquentin qui, dans ce jardin de la banlieue san-piquillienne, les roucoulait à cette jolie fille malicieuse, était parfaitement grotesque. À part lui, il y avait là tous les éléments d’une idylle. Le jardin, fouillis de fleurs et de verdure, était un coin d’éden. Et la nommée Papelita, Carmen provoquante et jouant la langueur, était un vrai morceau de roi.

C’était sans doute l’opinion de son soupirant, visiblement sur le retour, en dépit des ruses d’un savant maquillage et d’un abus de teinture noircissant ses cheveux, sa moustache et ses favoris. Son lyrisme débordait, comme un fleuve libéré de ses digues, et la belle enfant, jouant la confusion et la pudeur effarouchée, l’écoutait en dissimulant les étincelles de moquerie qui partaient de son regard.

— Quel bonheur de t’avoir rencontrée et de ne point m’être laissé arrêter par la première rebuffade ! proclama cet amoureux attardé. C’était au crépuscule : tu suivais la calle Rodriguez, en te garant pudiquement des autos et des œillades effrontées. Comme toi, je passais sous les arcades, discret et solitaire, et aussi peu soucieux que toi-même d’attirer les regards. Je t’aperçus. Les mailles de soie de tes bas laissaient transparaître une chair rosée. Puis, tu tournas la tête et je reçus comme deux flèches, le double rayon de tes yeux. Je t’emboîtai le pas, en dépit des regards courroucés dont tu me foudroyas. Tu m’eusses emmené au bout du monde si, par bonheur, ton domicile ne se fût trouvé beaucoup plus rapproché de nous. En y arrivant, tu me claquas la porte au nez. Puis, un quart d’heure plus tard, comme je m’obstinais à y soupirer, tel un pauvre chien que des maîtres cruels laissent dans la rue, tu m’arrosas malicieusement, sous couleur de désaltérer les fleurs de ton balcon. Ah ! implacable Papelita, si tu avais su le nom et la qualité de l’homme que tu laissais se morfondre devant ta porte ! Si tu avais su quelles affaires il négligeait pour essayer de te fléchir ! Le sort du monde en pouvait dépendre… Et le destin de notre patrie fut, ce soir-là, entre tes petites mains.

— Vous m’avez déjà insinué quelque chose comme cela, interrompit la belle enfant. Vous excellez à vous moquer d’une fille naïve, señor !

N’était-ce pas plutôt elle-même qui bafouait le barbon ? Un intérêt singulier s’était allumé dans son regard, tandis que parlait le vieux soupirant, et elle le guettait comme un pêcheur aurait guetté le poisson en lui jetant l’hameçon bien caché dans l’appât.

— J’ai dit la vérité ! Tu le reconnaîtras un jour, protesta-t-il.

— Pourquoi pas aujourd’hui ? demanda négligemment Papelita. Vous êtes un bizarre amoureux, señor ! Vous affirmez ne respirer que pour moi et vous ne m’avez même pas dit votre nom. Convenez qu’il faut que je sois bien imprudente et sotte pour confier ainsi mon cœur à un galant anonyme.

— Papelita ! Papelita ! Il s’agit d’un bien grand secret… presque d’un secret d’État ! soupira l’amoureux. Si tu savais, petite !…

— Je voudrais savoir, señor.

Quand leur curiosité est en jeu – et celle qui tenait la brune Papelita pouvait être de mobile moins frivole qu’il n’apparaissait dans le ton badin choisi pour berner son soupirant – les femmes ne se laissent point détourner de la ligne droite et reviennent à la question avec une logique implacable.

— Il faudrait que je sois bien sûr de ton amour ! gémit le roquentin.

Les yeux noirs lui coulèrent une œillade, sur laquelle une pudeur tardive rabattit aussitôt le rideau des longs cils. Le prétexte d’un soupir lourd de reproche souleva agréablement la blanche poitrine peu couverte.

— Quelle preuve exigerez-vous encore ? s’indigna-t-elle. Vous voici dans ce jardin, dont la porte s’est ouverte devant votre insistance. J’ai écouté vos prières et cru à vos serments… Direz-vous qu’un intérêt quelconque m’a guidée ? J’ignore qui vous êtes et ne saurais dire si vous êtes riche ou pauvre. Mais que m’importe ? Vous êtes celui qui a su me parler et m’obliger à répondre.

— Ah ! Papelita, ne regrette pas ta défaite. Tu m’as opposé une défense honorable, assura le vainqueur, avec une évidente fierté. Si j’avais été moins tenace, jamais je n’eusse connu la douceur de tes lèvres. Trois jours de suite, je suis venu soupirer sous ta fenêtre. Trois soirs de suite, je n’ai reçu en réponse que ton mépris et quelques potées d’eau sale. Le pot a même suivi, le troisième soir. Heureux mouvement de vivacité ! Je lui dus de t’attendrir enfin. Effrayée des jurons que je poussais et des menaces que, sous l’empire de la douleur, j’eus le tort de faire entendre, tu descendis t’excuser. La glace était rompue. C’était hier, Papelita. Le paradis est dans mon cœur.

— Vous seriez donc le dernier des ingrats si vous ne teniez votre promesse, répliqua la belle avec à-propos. Qui me garantira votre constance, si je ne sais ni votre nom, ni votre adresse ?

— Tu la sauras, fleur de ma vie, répondit avec feu l’amoureux. Mais notre amour est condamné à s’entourer de mystère. T’y résoudras-tu, joie de mes yeux ? Garderas-tu bien mon secret ?

La malicieuse Papelita saisit les mains de son mystérieux ami et les posa sur la tiédeur de sa poitrine.

— Il restera là, señor, déclara-t-elle avec sentiment.

Sans doute l’homme estima-t-il que c’était là une cachette agréable et sûre, car il ne retira pas ses mains et avança son visage congestionné.

— Papelita, j’habite un palais ! prononça-t-il mystérieusement.

Elle joua merveilleusement la surprise.

— Est-il possible, señor ? déclara-t-elle avec sentiment.

— Tu es aimée d’un grand personnage, du plus grand, du premier en ce pays. Tu n’ignores sans doute pas le nom de l’homme qui préside aux destinées de l’État de Los Diables ?

— C’est le Président Santos Mirador, que le Ciel protège ! répondit Papelita, avec une ferveur respectueuse.

— Serais-tu de ses fidèles, ma toute jolie ? demanda le barbon, en s’épanouissant. Il n’a point que des partisans dans San-Piquillo.

— L’enfer reçoive tous les révolutionnaires, Pampeluna en tête ! proféra avec énergie la belle loyaliste. Santos Mirador est le Président qu’il nous faut… Il est bel homme, d’abord, et toutes les femmes en sont folles. Faut-il vous confier un grand secret, en échange du vôtre, señor ? Jurez-moi que vous ne serez pas jaloux ?

— Je crois pouvoir le jurer, en la circonstance que je pressens, répondit l’amant, la bouche fendue jusqu’aux oreilles par un sourire de satisfaction vaniteuse.

Papelita, stimulant la plus grande confusion, cacha sa tête brune et son regard pétillant dans le gilet parfumé du vieux beau.

— Eh bien, soupira-t-elle, si j’ai eu la faiblesse de vous écouter et de vous aimer, c’est que vous ressemblez beaucoup au Président Mirador.

— En vérité ? s’exclama joyeusement le galant.

— Je vous le jure, señor. Bien que je ne l’aie aperçu que d’assez loin et que je le connaisse principalement par ses portraits, je crois pouvoir affirmer que la ressemblance est grande. Si je vous avais aperçu dans l’auto présidentielle, je vous aurais pris pour lui.

— Et tu ne te serais pas trompée ! s’écria avec transport l’amoureux, en attirant sa brune amie. Papelita, tu es aimée du Président de la République. Je suis Santos Mirador !

Un cri émouvant accueillit l’étonnante confidence. Papelita, défaillante, s’évanouissait entre les bras de Santos, éperdu. Elle rouvrit les yeux sous la pluie de baisers dont il couvrait ses yeux et ses lèvres.

— Santos !… Santos Mirador ! soupira-t-elle avec extase. Oh ! je serais trop heureuse !… Trop heureuse et trop fière !

Quelle partenaire elle eût été pour Fred Lovely, en ce moment enfermé dans la geôle présidentielle ! Mais il faut dire que Santos Mirador lui donnait admirablement la réplique et qu’il était, à son insu, d’un comique irrésistible.

— Sois fière ! Sois heureuse ! Tu es la maîtresse du président, proclamait-il en roulant des yeux blancs. Autrement dit, tu règnes sur le cœur du chef de l’État. Ta volonté gouvernera Los Diables. Mais il faudra être discrète et ne parler de ceci à personne.

— À personne ! promit Papelita. Soyez sans crainte, Excellence chérie, votre petite amie comprend son rôle et son devoir. Mais vous n’oublierez pas le chemin de ma modeste demeure, n’est-ce pas, mon président adoré ?

— J’oublierai plutôt celui du Palais de la Constitution et du Conseil des Ministres ! s’écria Santos Mirador, avec une légèreté qui n’eût point manqué de scandaliser ses partisans, mais de réjouir ceux de son rival Pampeluna.

— Mon cher amour ! soupira Papelita, avec tendresse.

Pour une fois, dépassant le but qu’il se proposait quotidiennement, à l’heure de sa toilette, et qui était ni plus ni moins de se rapprocher par l’apparence de l’époque déjà lointaine de sa jeunesse, Santos réalisait la mine ravie du bambin à qui l’on présente un sucre d’orge. Et il pensait, en se pourléchant :

— Quel citoyen obscur connaîtra jamais de telles impressions ? L’émoi de cette enfant, devant ma grandeur soudainement révélée, égale celui d’Alcmène apprenant qu’elle se donne à Jupiter, sous les traits d’Amphitryon.

Un coup d’œil à sa montre le ramena sur la terre.

— Je me suis attardé, soupira-t-il. On doit être inquiet au Palais de la Présidence. À bientôt, parterre où butinent des pensées ! À demain, source inépuisable d’ivresse. Ce soir, il faut que je te quitte.

— À toujours ! répliqua Papelita en tendant ses lèvres.

Il l’abandonna, pantelante de regret, sur la porte du jardin. Mais elle ne mit point longtemps à retrouver de la vigueur.

— C’était bien lui ! murmura-t-elle, tandis que son charmant visage se ranimait et prenait une expression fort différente de celle qu’il avait offert aux regards enamourés du candide président. Il est à moi, c’est-à-dire : à nous. Vite ! Courons prévenir nos amis de cette chance.

Un tramway l’amena dans le centre de la capitale, non loin de cette calle Rodriguez, dans laquelle son destin lui avait fait croiser Santos. Une porte discrète l’escamota au passage. Elle s’engagea dans un couloir obscur, au milieu duquel elle articula à haute et intelligible voix ces paroles sacrilèges, qui eussent fort choqué et désillusionné son vieil amoureux.

— Mort et exécration sur le Président Mirador !

Aussitôt, une ampoule s’alluma au-dessus de sa tête et un ascenseur s’abattit devant elle.

Elle y entra en prononçant son nom.

— Papelita… « Sourire de la révolution »…

Et elle fut enlevée à l’étage supérieur.

On n’imagine guère, sur la foi de toutes les traditions, des conspirateurs se réunissant en un autre endroit qu’une cave ou tout autre local sombre et souterrain. Or, la pièce dans laquelle la conquête du président Mirador pénétra, à sa sortie de l’ascenseur, était située au premier et dernier étage d’une claire et coquette villa de San-Piquillo. Un évident souci de confortable avait présidé à son aménagement. Le soleil entrait librement, convié à jeter ses housses d’or sur les divans et les profonds fauteuils de cuir. Un étincelant comptoir de barman occupait l’un des angles.

Bar de cercle ou club d’agitateurs ? Il est de fait que parler dessèche les gosiers et que, sans doute, on parlait beaucoup dans ce fumoir où d’authentiques révolutionnaires venaient prendre leur cocktail quotidien.

— Salut, frères !… Salut à vous, señor Pampeluna… Et à vous aussi, Pepe Guano… Machete… et tous… Je vous apporte une nouvelle d’importance.

— Bonjour, Papelita… Conte-nous cette chose. Cela nous distraira, car la vie est terriblement monotone.

Ils bâillèrent comme des lions captifs. Papelita sourit.

— Avant peu, cela changera et vous aurez de la besogne, promit-elle. Je suis femme et je sers à ma façon la cause de la liberté, qui est celle du señor Pampeluna. Or, ces temps-ci, j’ai fait une rencontre fameusement intéressante, dont je n’ai connu que tantôt la valeur.

— Aurais-tu capté la source du Pactole sous la forme d’un vieux banquier ? s’enquit avec intérêt le sombre Pepe Guano, lequel était personnellement désargenté.

Au fond d’un fauteuil, quelque chose rugit. C’était un petit homme, rageur et nerveux, qui jouait du couteau aussi volontiers que Pepe Guano jouait de la langue. Ramassé sur le cuir du fauteuil comme le léopard sur sa branche, le bouillant Machete bondit dans la conversation.

— Ou n’aurais-tu pas plutôt déniché enfin un homme ? cria-t-il. « Je dis un homme », señores ! Toute modestie et moi-même mis à part, il faut convenir que cet échantillon manque aussi parmi nous. Papelita, si tu as découvert ce spécimen, amène-le. Nous serons deux !

D’un bond la jeune fille s’assit sur la table, laissant pendre ses jambes gracieuses.

— Devinez qui je quitte à l’instant ?… Le Président Santos Mirador ! annonça-t-elle avec solennité.

Le jaguar Machete fit un saut qui l’amena devant Papelita.

— Et tu ne lui as pas ouvert la gorge avec tes dents ? rugit-il.

— Il doit avoir la peau trop dure et je m’y serais brisé les quenottes, riposta-t-elle moqueusement. Ce n’est pas à moi de faire votre besogne. Je vous rabats le gibier. C’est déjà bien joli.

— Quand dois-tu le revoir ? Je t’accompagnerai ! gronda Machete.

La large face ronde, solennelle et niaise du prétendant Pampeluna sortit d’un nuage de fumée.

— Paix ! prononça le señor, d’un ton sévère. Il n’est pas utile de manquer une fois de plus ce Santos de malheur. Indiscutablement, Papelita nous apporte un atout. Comment le jouerons-nous ? Tout dépendra peut-être de la somme d’influence que cette petite saura acquérir sur ce vieux coureur de Santos. Où en es-tu avec lui, ma chère ?

— Je suis sa maîtresse, proclama Papelita avec emphase. Il est amoureux de moi comme un nigaud et je suis certaine de pouvoir avant peu le mener par le bout du nez. S’il me plaît qu’il vienne me voir secrètement tous les jours et qu’il néglige les affaires du gouvernement, il en sera ainsi. Je puis aussi lui suggérer de faire voter des lois baroques, qui soulèveront le peuple. Enfin, il ne serait pas impossible que je le décide à quitter le pouvoir pour aller quelque part, filer en ma compagnie, le parfait amour.

— Tout cela est bon ! s’écria le prétendant, en faisant joyeusement claquer ses doigts. Messieurs, des événements historiques se préparent. Mais avant d’envisager la façon dont nous allons exploiter cette situation, je vous propose de proclamer que Papelita a bien mérité de la patrie.

Des acclamations jaillirent de toutes les gorges et tandis que Machete s’élançait vers le coin du barman pour le sommer de sacrifier quelques bouteilles de champagne, Pepe Guano se leva avec le visage résolu du citoyen qui s’apprête à placer un discours.

VII

CHANSON MOINS TENDRE

L’homme aimé ne marche pas : il plane. La certitude d’avoir ébloui Papelita transfigurait Santos Mirador. Il aurait voulu crier aux passants sa bonne fortune et en informer tout le Conseil des Ministres pour faire discuter l’opportunité de porter cet événement à la connaissance de la nation.

Mais le protocole ne l’eût point toléré. Toute dignité est faite d’une certaine dose d’hypocrisie. L’usage d’une porte dérobée, pour réintégrer le palais et l’appartement présidentiel, faisait partie du programme de compromissions par lequel il s’efforçait de concilier ses plaisirs et les exigences de sa fonction.

Rendu guilleret par son escapade et les pensées qu’il ramenait avec lui, il poussa la porte de son cabinet de travail, en fredonnant un refrain d’importation parisienne. Ce refrain lui resta, soudain, au bord des lèvres et s’y glaça. Dans le propre fauteuil du président, un homme était installé, le cigare au bec et les pieds négligemment appuyés sur le bureau-ministre.

Ce caballero, qui faisait preuve de tant de sans-gêne, avait un physique assez déplaisant. De gros yeux bovins et trop éloignés l’un de l’autre, sous des sourcils en broussaille, n’adoucissaient point une physionomie qui, tant par la rudesse de son poil que par le rictus détroussant les lèvres sous le nez froncé, évoquait une hure de sanglier, dont on aurait scié les boutoirs.

À sa vue, Santos Mirador manifesta le genre d’enthousiasme que provoque ordinairement l’apparition d’un fâcheux. Il esquissa une grimace et devint instantanément maussade.

C’était, en somme, de sa part, une louable modération, il aurait fort bien pu se montrer scandalisé et rappeler aux convenances et au respect de son auguste présence le malappris qui se permettait d’envahir le cabinet présidentiel et de s’y comporter de la sorte.

Mais le quidam devait être d’importance et il apparut que Santos avait des raisons de le ménager.

— Je vous salue, señor Estéban Figaros, se contenta-t-il de dire, en allant modestement s’asseoir sur le siège réservé aux visiteurs qu’il accueillait. Vous aviez à me parler ? Est-ce que par hasard je me serais fait attendre ?

— Ce n’est point par hasard. On connaît vos habitudes, riposta d’un ton rogue le señor Figaros. D’où venez-vous encore ? De courir le jupon ? Vous avez une bien singulière façon de comprendre vos fonctions !

Le président ne se rebiffa pas. Il soupira, en se faisant tout petit garçon devant le bourru qui l’admonestait.

— C’est bien la peine d’être le chef de l’État pour se faire traiter de la sorte ! disait son attitude humble et résignée. Mais enfin, vous en avez bien le droit. Allez-y. Je suis votre très obéissant serviteur. Tirez, señor, les fils du pantin que vous avez porté au pouvoir. Il est prêt à danser et à grimacer selon votre humeur et votre désir.

Estéban Figaros le considérait sans aménité.

— Eh bien ? questionna-t-il d’un ton bref.

Santos Mirador essaya de sourire. Mais on eût juré qu’il venait de l’extraire d’un flacon de pickles, tant ce sourire sentait le vinaigre.

— J’aime à me rendre compte par moi-même de l’état des esprits, déclara-t-il. Mes promenades discrètes, incognito, dans les rues de ma capitale, n’ont pas d’autre but.

— À d’autres ! ricana dédaigneusement Estéban. Vous vous conduisez comme un polichinelle, voilà la vérité. Les soucis du pouvoir ? Vos responsabilités ? Ils vous sont fichtrement légers, quand vous les promenez à la poursuite de tous les trottins de San-Piquillo. Un vieux polichinelle ! Voilà ce que vous êtes.

— Oh ! protesta Santos, blessé au vif. Vous êtes peu aimable, señor. Si vous me tenez pour un vieillard, pourquoi m’avez-vous choisi pour me porter à la Présidence ?

— Il nous fallait quelqu’un que nous fussions sûrs de bien tenir en main et qui ne prît que les initiatives autorisées par nous, répondit cyniquement le señor Estéban. En raison de certain dossier que je détiens et qu’il me suffirait de remettre aux mains de la Justice pour que vous couchiez le soir même en tout autre endroit qu’en ce palais, vous étiez particulièrement mon homme. Je ne pense pas que vous ayez oublié ce détail. Je ne vous y engagerais pas.

Santos Mirador baissa piteusement la tête. Mais c’était de crainte plus que de honte.

— Ne parlons pas de ces choses, señor, soupira-t-il.

Satisfait d’avoir fait sentir sa griffe, le señor Estéban s’adoucit.

— Pour ce qui est des affaires publiques, vous faites assez bien les nôtres, Santos, et je n’ai point de reproche à vous adresser… Parlons, maintenant, de « mes » affaires personnelles, lesquelles sont de cœur, tout comme les vôtres, quoique dans un genre plus sérieux. Où en sommes-nous, mon cher ami… en attendant que je puisse vous donner une appellation plus familiale ? Comment va la douce Manuelita ? Commence-t-elle à être moins rebelle à l’idée de mariage ?

Santos Mirador poussa un grand soupir.

— Elle n’est pas en chemin de devenir très raisonnable, avoua-t-il. Sur ce chapitre, je crois que je ne la convertirai point aisément et qu’il me faudra user de rigueur pour faire son bonheur et assurer son avenir.

— Eh bien, usez de rigueur, répondit durement Estéban, en mordillant rageusement un de ses gants.

— Je m’y apprête, señor, déclara gravement le président. Et tout d’abord, comme vous le souhaitiez, je viens de l’appeler auprès de moi. Elle est dans ce palais depuis hier, soustraite aux influences néfastes qui encourageaient sa résistance. Je lui annonçai ma résolution de faire de vous son époux, en invoquant l’autorité que me donne la loi, bien qu’elle ait, d’une année ou deux, dépassé l’âge d’être maintenue en tutelle.

— Vous avez bien fait, dit maussadement Estéban Figaros. Pourquoi hésite-t-elle tant ? Je lui apporte la fortune, alors que, personnellement, elle n’a pas le sou et que vous n’êtes, vous son oncle, ni en situation, ni en humeur de la doter. J’ai passé l’âge d’être galant, mais, par le diable ! je suis féru d’elle et fort capable de me laisser enjôler, si elle voulait s’en donner la peine. En tout cas, qu’elle y consente ou non, elle sera ma femme. C’est votre affaire, Santos, et voilà pour vous l’occasion de me marquer votre reconnaissance. N’oubliez pas qu’entre autres petits services, je vous sers souvent de bailleur de fonds… Réfléchissez à tout cela. J’entends demain être admis auprès de Manuelita et pouvoir commencer ma cour.

— Je lui ferai votre commission avec toute l’éloquence nécessaire, promit Santos.

— J’y compte, enregistra Estéban.

Et se levant, sans même tendre la main au président, il sortit du cabinet aussi cavalièrement qu’il y était entré.

— Il faudra bien le satisfaire, car il serait homme à se fâcher, soupira Santos en regardant se refermer la porte. Mais comment m’y prendrai-je ? Ce n’est sans doute pas une petite affaire que de contraindre une péronnelle de vingt ans à se marier contre son cœur. Par chance, je suis pertinemment informé qu’elle n’aime encore personne – et sans doute faute d’en avoir eu l’occasion. Mais c’est un fameux atout dans notre jeu… Bon ! j’ai vingt-quatre heures pour aviser… Et je sais quelqu’un à qui je pourrais demander conseil et qui m’enseignera la façon de faire entendre raison à ma nièce. Qu’en dis-tu, Santos ? Ne serait-ce point utile que tu t’arranges pour passer la journée de demain auprès de ta chère Papelita ? Tu en grilles d’envie… Et puisque ce sera concilier ton devoir et ton plaisir…

Sans plus discuter avec lui-même, le président allongea la main et frappa vigoureusement sur un gong, dressé dans l’angle de la table-bureau.

Après quoi, il se renversa dans le fauteuil que venait de quitter Estéban Figaros et alluma un cigare.

VIII

LES ENNUIS DU POUVOIR

Une porte discrète s’ouvrit. Pédrille entra. Jour et nuit, Pédrille était à la disposition de son maître.

Il entra, long comme une cérémonie officielle et tellement chargé de dossiers qu’il pliait sous le poids et que ses deux bras, gracieusement arrondis en anses pour les retenir, lui donnaient l’aspect d’une urne funéraire.

Sachant qu’il fallait saisir au vol le fugace président, ce secrétaire ponctuel apportait les pièces à signer. Et le dieu de l’Ad-mi-nis-tra-tion sait s’il y en avait !

— Je ne t’ai pas sonné pour ça ! grogna Santos, en écartant du geste les papiers que lui présentait le fâcheux. Il y a des choses plus importantes.

Et tant pour éclairer son secrétaire de la vérité de cette assertion, que pour ramener en lui la bonne humeur mise en déroute par Estéban Figaros, il annonça confidentiellement :

— Tu sais, la petite… ma dernière… cette vertu farouche qui m’avait déversé sur le crâne son pot à eau… contenant et contenu… Eh bien ! elle a capitulé. Elle est folle de moi…

— Que vous dites ! insinua sceptiquement Pédrille.

Il entrait dans ses attributions de faire entendre le langage de la froide raison. Mais c’était toujours en pure perte.

— Permets ! trancha doctoralement le président. Tu peux être calé en droit parlementaire et connaître sur le bout du doigt les prescriptions du protocole. Cela ne te qualifie nullement pour parler d’amour, matière en laquelle tu es d’une écrasante nullité. Pauvre ! Je ne dis pas cela pour te le reprocher et encore moins pour t’humilier. Mais il est clair que la nature t’a destiné à d’autres fonctions qu’à troubler les cœurs féminins. J’ai été infiniment plus favorisé, soit dit sans me vanter. Et c’est pourquoi je te répète : Pédrille, cette enfant est folle de moi.

— Et vous ? s’enquit insidieusement le secrétaire.

— Moi ? ce serait peu de dire que je l’adore ! s’écria lyriquement le céladon. Elle se nomme Papelita, elle est brune, elle a le genou rond et le mollet parfait. Si tu la voyais manier son éventail, tu cesserais de blasphémer l’amour ! Si je m’écoutais, je rimerais des vers en son honneur…

— Prenez plutôt la plume pour signer ces divers arrêtés, conseilla Pédrille. Voici trois jours qu’ils attendent votre bon plaisir. Les ministres finiront par se fâcher.

— J’en prendrai d’autres. Et cela me fera de nouveaux amis !

— Mais autant d’ennemis, sinon plus. Croyez-moi, Excellence, gardez ceux que vous avez et signez le courrier. Vous avez assez fait l’école buissonnière.

— Je recommencerai demain ! s’écria l’incorrigible, en saisissant sa plume et en commençant d’apposer sa griffe avec une activité fiévreuse.

— Impossible ! se récria le secrétaire. Demain, vous inaugurez la statue de je ne sais plus quelle gloire nationale et vous devez à cette occasion prononcer un grand discours politique – que j’ai passé une nuit à écrire. Jetez-y tantôt un coup d’œil.

— Au diable, ton discours ! Je te dis que j’ai disposé de mon temps.

— Mais le protocole en a disposé avant vous. Pas d’enfantillage, Excellence. Les honneurs obligent. Vous vous rattraperez quand vous aurez pris votre retraite… ou qu’on vous y aura mis. Lisez ces rapports de police. Ils vous édifieront.

— Qu’est-ce qu’ils chantent ? questionna Santos, sans enthousiasme.

— Ils ne chantent pas, répliqua Pédrille d’un air lugubre. Ils disent que Pampeluna s’agite et prépare la révolution.

— C’est son métier, objecta le président. J’en faisais autant, quand j’étais à sa place et lui à la mienne. Seulement, j’étais plus malin que lui. Au fond, tout cela n’est pas très inquiétant.

— Vous l’avez dégommé. Il vous dégommera, pronostiqua le secrétaire avec un soupir.

— Mais non, mais non, protesta Santos Mirador en soupirant vaniteusement. J’ai beau avoir mes petites faiblesses, il me reste dans mon jeu un sérieux atout que Pampeluna n’avait pas : je plais aux femmes.

— Trop !

— Jamais trop, ami. Tu ne me convertiras pas. Laissons ce sujet morose et parlons de ma Papelita.

Pédrille poussa un grand soupir, le regarda comme des parents découragés peuvent regarder un enfant qui s’avère incorrigible et laissa tomber, en détachant les mots, cet argument suprême :

— Ils préparent un attentat.

Santos changea de couleur, ainsi qu’il avait fait à Paris, quand son fidèle secrétaire lui avait signalé la présence de Pepe Guano et de Machete devant l’Institut Callithérapique.

— Encore ? gémit-il, vert de terreur.

— Toujours ! répondit impitoyablement Pédrille. Au moins aussi longtemps que vous serez à la présidence.

— Tu me donnes envie d’abdiquer, murmura Santos.

— Allons, Excellence ! se récria Pédrille, un peu de nerf. Ils n’ont pas encore votre peau et, si vous le voulez, vous êtes de taille à vous défendre. Ce jeune homme de Paris, cet artiste, vous a donné une parfaite leçon. Vous devriez bien en profiter.

— Ah ! oui, ce jeune homme ! répéta Santos d’un ton dolent. À propos, est-ce qu’il ne doit pas arriver ces jours-ci ?

— Demain, Excellence. Il faudrait même s’en occuper. Vous lui avez fait des promesses, la presse devait publier son portrait. On n’a rien fait. S’il n’est pas un peu acclamé, quand il débarquera, il se vexera. Cette race est irritable.

— Bon, bon, j’y penserai et je te communiquerai tantôt le programme, répondit légèrement Santos. Palsambleu ! je serai ravi de le revoir… Mais revenons à cet attentat. Tu crois que c’est sérieux et que le Pampeluna oserait me menacer au milieu de mon peuple ?

— Si ce n’est lui, ce sera quelqu’un des siens. Il ne vous épargnera guère. Mais, s’il vous rate encore, il aura fait la pire bêtise qu’il puisse faire. Car le seul résultat d’un attentat manqué ne saurait être que de rétablir votre popularité. Entre nous, elle en aurait un peu besoin. Je considérerais donc cela comme une chance.

— Ah ! vraiment ? grogna Santos en regardant de travers son fidèle collaborateur. Eh bien, ne te gêne pas, Partage-la avec moi, cette chance. Et même, si tu la veux tout entière pour toi…

— Vous savez bien, Excellence, que je serai à vos côtés, reprocha humblement Pédrille.

— Oui, mais c’est tout de même moi qu’ils viseront, s’entêta Santos. Toi, ils ne pourraient t’atteindre que par maladresse.

Un grognement du secrétaire tenta de faire entendre que cela représentait un sérieux aléa. Mais le président n’y prit pas garde.

— Et tu voulais m’envoyer à cette inauguration ? s’indigna-t-il. Confesse immédiatement que tu t’es laissé acheter par Pampeluna et que tu t’es engagé à leur apporter leur cible ?

Quand on approche les grands hommes et qu’on entreprend de les servir, il faut être cuirassé contre l’ingratitude. Pédrille ne sourcilla pas.

— J’ai expliqué à Votre Excellence que sa présence à cette cérémonie était indispensable, répliqua-t-il.

— Ouais ! grommela Santos. Tu en as de bonnes !

Outré par le bon marché que l’on faisait de sa vie, le président rugit et leva ses deux poings. Mais une réflexion soudaine lui vint à l’esprit, qui changea le cours de son humeur. Et sa grimace de colère s’acheva en sourire narquois.

— Tu en as de bonnes ! répéta-t-il sur un autre ton. Eh bien, soit ! Je verrai cela demain.

Prenant ces paroles pour l’annonce d’une capitulation, Pédrille triompha discrètement.

— Je savais bien que vous vous décideriez. Après tout, rien ne dit qu’on vous tirera dessus et, comme assurent les militaires, toutes les balles ne tuent pas.

— Et tous les coups de poignard n’arrivent pas jusqu’au cœur ! plaisanta Santos avec un enjouement bien inattendu. Ah ! tu t’y entends à nous réconforter !… Mais la raison parle par ta bouche : il faut savoir accepter les risques du métier.

— Alors, Excellence, puisque vous voici raisonnable, si vous voulez bien étudier « mon » discours…

Et, la mine ravie, le secrétaire présentait un volumineux cahier.

— Au diable ton discours ! recommença Santos, en faisant voler en l’air d’un coup de poing les feuillets qui retombèrent en pluie sur le tapis. Et tout d’abord, il faut que je règle la réception de mon ami Fred Lovely.

Le déconfit Pédrille s’était jeté à quatre pattes et ramassait en soupirant les pages éparpillées.

— Ce n’est pas une affaire d’État, exprima-t-il avec un blâme évident.

— Tu crois ? fit narquoisement le président. Je suis d’un avis différent.

Il avait saisi un stylo et se penchait sur son bureau, couvrant de pattes de mouches une feuille de papier.

— Voici les ordres pour la réception du jeune homme, dit-il au bout d’un moment, en tendant le papier au secrétaire. J’entends que ce programme soit scrupuleusement exécuté.

Pédrille prit l’ordre d’un air maussade et le parcourut d’abord avec mauvaise grâce. Mais, à mesure qu’il lisait, son attention s’éveillait et sa physionomie anguleuse exprimait autant de stupéfaction qu’un secrétaire, assurément mis à toutes les sauces par les caprices du maître, en peut encore concevoir.

— Je… Je lis bien… Vous voulez… Vous ordonnez… bégaya-t-il avec effarement.

— Je veux… J’ordonne qu’il en soit ainsi, répliqua Santos avec un sourire satisfait. Tu vas t’occuper de cela sur l’heure. Plaise au ciel que notre grand artiste arrive à bon port et que le paquebot n’ait point de retard ! Car pour ce qui est de cette cérémonie et du discours, tu feras aussi bien de ne plus m’en reparler. Le président de Los Diables y assistera, c’est une affaire entendue. Et j’espère qu’il saura y faire bonne figure et se montrer à la hauteur des circonstances… Mais je défie bien les séides de Pampeluna de me faire courir le moindre danger… Je les en défie bien !… Ah ! mon cher Pédrille, quel avantage c’est, pour un homme de ma sorte, d’être né sous une étoile favorable !

IX

L’IMAGE ET
SON REFLET

Depuis la série d’incidents qui s’étalent abattus sur lui dès son arrivée – et dont la chaîne avait abouti dans ce sombre cachot – Fred Lovely avait perdu toute illusion touchant ce qu’il pouvait attendre de la faveur présidentielle.

Bien que la durée de sa détention ne remontât pas à plus d’une heure, il s’apparentait déjà, par la pensée, aux prisonniers les plus célèbres, lorsqu’un nouveau souci l’accapara. Il ne méditait plus que d’offrir sa sympathie à la belle désolée aperçue au-delà des barreaux, ce qui posait, pour première condition, d’attirer son attention. En raison de la distance qui les séparait, ce n’était pas très facile. Les beaux yeux ne s’abaissaient pas jusqu’à la lucarne, au bord de laquelle se collait l’expressif visage de l’artiste.

Le bruit que fit en s’ouvrant la porte de son cachot, amena Fred à dégringoler précipitamment de son échafaudage. Les visages des policiers qui l’avaient incarcéré, reparurent, rogues à plaisir comme les y autorisaient, sans doute, les ordres reçus.

Les sonores syllabes de la langue espagnole sortirent d’une des bouches hargneuses. Mais Fred, qui comprenait et parlait cet idiome, comme le plus authentique hidalgo, n’eut aucune peine à comprendre.

— Hop ! Venez ! l’invitait-on.

Entre ses deux gardiens et dans le dédale d’un labyrinthe de couloirs, le jeune homme emporta l’illusion que tout ceci demeurait une grosse bourde et que, de consternation, le président Mirador tomberait de son haut, quand elle lui serait révélée.

Mais ce fut lui qui faillit choir de stupeur lorsqu’une poussée de ces conducteurs l’ayant projeté dans l’ouverture d’une porte, il se trouva subitement en présence de Santos Mirador et du familier Pédrille, tous deux sévèrement officiels et hautains.

— Lâchez-le et retirez-vous, ordonna le président.

Et les argousins, abandonnant les bras de l’acteur, disparurent avant que celui-ci se fût remis de sa surprise.

La porte refermée, les visages renfrognés, qui le médusaient, changèrent instantanément et n’exprimèrent plus qu’une souriante cordialité.

— Cher, cher ami ! Que je suis donc heureux de vous voir ! s’exclama Santos en se dressant, pour tendre avec une belle inconscience ses deux mains à son hôte.

Suffoqué, indigné, Fred Lovely demeura de glace.

— Pardon, monsieur le Président, dit-il en s’efforçant de ne point trembler de colère, c’est bien moi que vous attendiez… et que vous avez si aimablement envoyé chercher ?

— Et qui serait-ce ? Je n’ai pas d’ami plus cher, ni meilleur, déclara Santos, épanoui. Je n’en ai pas dont je puisse attendre la venue avec plus d’impatience et de joie. Sur l’honneur, n’est-il pas vrai, Pédrille ?

— Sur l’honneur ! confirma solennellement le secrétaire, revenu à son laconisme officiel.

— Je vous sais gré de ces sentiments. J’en suis flatté et touché, presque autant que de la réception elle-même, déclara Fred, pince-sans-rire. Mais savez-vous exactement ce qu’elle fut, monsieur le président ?

— Naturellement, ami, puisque j’en ai réglé personnellement chaque détail, répliqua victorieusement Santos.

— Alors, reprit Fred Lovely, changeant brusquement de ton et laissant apparaître son amertume et la fureur qu’il réfrénait en lui, il me faut conclure que c’est bien par votre ordre que j’ai été arrêté… je dis : arrêté, señor… à la descente du bateau, jeté dans une auto de police et conduit au cachot…

— N’exagérez pas, cher ami, intervint doucement Santos, sans cesser de sourire. L’isoloir dans lequel on vous a enfermé manque un peu d’élégance, mais ce n’est pas un cachot.

— Le nom importe peu. Il y avait des verrous et j’y ai été amené de force, s’écria l’artiste. Est-ce pour me faire subir ce traitement injurieux que vous m’avez fait venir de France ?

— Non, confessa Santos, avec un bon sourire, non, ce n’était pas pour cela. Je m’étais fait une joie de vous accueillir tout autrement.

— Alors, demanda Fred, qui se souvenait de plus en plus d’avoir failli être un premier prix de tragédie, puis-je vous demander, Excellence, ce qui a aussi fâcheusement modifié vos dispositions à mon égard ? Quel crime ai-je commis à mon insu ? De quelle infamie me suis-je, sans le savoir, rendu coupable ?… Ou, version infiniment plus invraisemblable, quels perfides calomniateurs m’ont desservi auprès de vous ?

— Mais personne ne s’est permis pareille vilenie. Et d’ailleurs, je ne les aurais pas écoutés, protesta le président avec chaleur. Je vous répète qu’il n’y a, dans tout ceci, qu’une légère modification qu’en dernière heure certaines circonstances m’ont contraint d’apporter au programme de votre arrivée.

À cette déclaration, prononcée légèrement et avec le plus aimable des sourires, l’artiste perdit son sang-froid.

— Monsieur Santos Mirador, est-ce que vous vous moquez de moi ? rugit-il, en croisant ses bras sur sa poitrine et en rejetant sa tête en arrière.

Le président et le secrétaire échangèrent un regard consterné.

— Il est fâché ! soupira Santos.

— Tout ce qu’il y a de plus fâché, renchérit lugubrement Pédrille.

— Il faudrait lui expliquer… lui faire comprendre que nous n’avons pas pu agir autrement.

— Il vaudrait mieux lui dire tout bonnement les choses, insinua Pédrille.

Santos parut prendre son courage à deux mains.

— Mon cher ami, commença-t-il, vous m’avez déjà sauvé la vie et je ne l’ai pas oublié, quoi que vous en puissiez penser, jugeant d’après de fâcheuses apparences. La vérité est que je vous attendais comme un sauveur, car vous êtes le seul homme au monde en position de me rendre le plus signalé service.

— Vous avez une façon assez originale de mettre les gens en humeur de vous être agréable, riposta Fred, goguenard.

Il se rassérénait, pourtant, flairant un mystère et en prenant avantage.

— Tout se tient, soupira Santos Mirador. Pour qu’il vous fût loisible de me rendre le service que j’attends de vous, il fallait que personne ne pût soupçonner nos relations amicales, votre arrivée en ce palais et, surtout, vos dons si particuliers. J’ai donc été obligé de couper toute la publicité que je vous avais promise et de vous faire en quelque sorte escamoter à votre descente à terre.

— Vous eussiez pu me dépêcher quelqu’un qui m’eût mis au courant de votre désir, en m’expliquant vos raisons, grogna Fred. Je m’y serais prêté de bonne grâce.

— C’était difficile, mon jeune ami, objecta Santos, en hochant la tête. Qui charger d’une telle mission ? Mon secrétaire et confident Pédrille, le seul qualifié, eût, par le fait de son apparition à bord, éveillé toutes les curiosités. Instantanément, vous eussiez fait figure de personnage officiel et tous les regards vous eussent accompagné jusqu’en mon palais. Avouez que ce n’eût point été précisément le moyen de vous y faire faire une entrée discrète.

Fred Lovely en convint d’un signe de tête. Mais il ne quitta pas encore sa mine bougonne et renfrognée.

— Pour justifier mon désir de vous voir amené discrètement en ma présence sans trahir qui vous étiez et ce que je pouvais attendre de vous, reprit Santos, c’était de vous considérer pendant quelques heures comme un dangereux conspirateur, venu menacer la sécurité de l’État. C’est en cette qualité que je vous ai fait enlever et mettre au secret. Les agents qui vous ont amené ne s’étonneront point de ne pas avoir à vous reconduire en votre cachot. Ils trouveront très naturel de ne plus entendre parler de vous et de devoir penser que je vous ai discrètement supprimé.

— Vous avez l’intention de me faire disparaître ? s’effara Fred, en accompagnant ce cri d’une grimace d’inquiétude.

— Pour un temps, oui… Mais d’une façon qui ne saurait vous être désagréable, assura le président, en souriant. La vérité, mon cher ami, c’est qu’en ce cabinet – et en faisant abstraction de la présence de Pédrille, qui ne compte pas – nous sommes un de trop et qu’un de nous deux doit disparaître. Ce sera vous ou moi.

La grimace de l’acteur s’accentua. Il fixa le tapis recouvrant le parquet du cabinet présidentiel, comme s’il se fût attendu à le voir s’entr’ouvrir pour laisser béer une oubliette.

— Je préfère que ce soit vous, confessa-t-il ingénument.

— Transigeons, proposa Santos, hilare. Ce sera vous et moi… mais de façon nullement définitive.

— Je préfère, répéta machinalement Fred.

Puis il s’étonna.

— Vous disiez qu’il y en avait un de trop… un seulement… Pourquoi en supprimer deux ? Voilà de l’étrange arithmétique ! Généralement, qui de deux retranche deux n’obtient pour reste que zéro.

— Cela s’expliquera le plus mathématiquement du monde, ami très cher. Je ne médite que de supprimer l’apparence de Fred Lovely et la réalité de Santos Mirador. Y êtes-vous ?

— Point encore, avoua l’acteur.

— Comme vous avez peu de mémoire ! s’indigna le président. Qu’avez-vous fait à Paris, en ce jour où nous eûmes le plaisir réciproque de faire connaissance ? Vous aviez bel et bien escamoté la personnalité de Fred Lovely, mais par contre multiplié par deux celle de Santos Mirador. Il n’y avait plus de Fred. Mais il y avait deux Santos. Je souhaiterais que vous recommenciez aujourd’hui… Et j’en profiterais pour disparaître de ce palais et de la vie publique par une porte discrète que mon secrétaire connaît bien.

— Comment ! s’écria l’acteur ébahi. Vous voulez…

— Que, grâce à votre talent d’imitation, vous teniez mon rôle pendant une journée.

Fred fit un bond d’effarement.

— Vous n’y songez pas ! s’écria-t-il.

— Je ne songe qu’à cela, au contraire… Et depuis hier soir, précisa Santos Mirador, en se fleurissant d’un sourire engageant. N’est-ce pas pour moi la seule façon d’obtenir une journée de congé, alors que, Pédrille est là pour vous le dire, les affaires de l’État me réclameront tantôt d’une manière aussi impérieuse qu’absorbante ?… Mais ne vous exagérez pas la tâche. Mes fonctions sont surtout représentatives et le principal de votre besogne consistera à donner des poignées de mains, des sourires et de bonnes paroles. L’important sera qu’on me voie et qu’on m’entende. Je n’ai pas perdu le souvenir de notre conversation de Paris au cours de laquelle vous m’avez déclaré posséder le talent d’imiter à la perfection la voix d’autrui, pour peu que vous ayez eu l’occasion d’en étudier les intonations familières. Étudiez les miennes, mon cher ami. Je vous le demande en grâce. D’ailleurs, je sais que vous parlez l’espagnol comme un véritable citoyen de Los Diables. Je ne m’avance donc nullement en prétendant que vous êtes taillé sur mesure pour le rôle que je vous destine.

— En vérité, soupira Fred, tenté et confondu, ceci me semble une gageure. Quel diable vous y pousse ?

— Le plus exquis des diablotins… l’amour ! minauda Santos Mirador, tout guilleret de voir sa cause gagnée. En la circonstance, c’est plutôt une diablotine. Ah ! cher ami, s’il vous était donné de voir pétiller ses yeux noirs, vous excuseriez ma folie ! N’ai-je point raison de préférer la compagnie de ma Papelita à celle de tous ces personnages chamarrés dont vous devrez, tantôt, par amitié pour moi, subir les salamalecs et écouter les discours ?

Fred, maintenant, s’était résigné à rire franchement d’un projet qui lui apparaissait comme la plus folle des aventures.

— Président pendant douze heures !… Un conte des Mille et une Nuits ! pensait-il. Quel rôle ! Quelle création !… Et quel succès je puis me tailler ! Vraiment, quand je pourrai raconter cette aventure, il ne me sera point aisé d’être cru.

Et il objecta faiblement.

— Mais que leur répondrai-je, à tous ces personnages ?

— Ce que vous soufflera Pédrille, qui ne vous quittera pas plus que votre ombre et vous évitera les impairs, répliqua victorieusement Santos Mirador. N’ayez aucune crainte, cher ami. J’ai en votre talent une absolue confiance. Vous leur camperez un président si criant de vérité que tous jureront, ce soir, m’avoir vu. Pour ce qui est du discours que vous aurez à prononcer…

— Ah ! il faudra prononcer un discours ?… Vous ne doutez de rien !

— Il est écrit d’avance, amigo. Pédrille va vous en remettre le texte et il vous fera répéter. Vous acceptez, n’est-ce pas ?

— Il le faut bien, répondit en souriant Fred Lovely. La señorita Papelita ne me pardonnerait pas de la priver de votre visite…

— Ah ! s’écria le président, radieux, en infligeant à Fred une accolade démonstrative, vous êtes le meilleur garçon de la terre et je vous payerai d’une reconnaissance aussi longue que ma vie. Demandez-moi ce que vous voudrez. Quelque vœu que vous formiez, je l’exaucerai.

— Pour l’instant, je n’ai rien à demander. Vous me prenez d’un peu trop court, répliqua l’acteur. Si vous le permettez, je laisserai votre promesse en compte pour faire traite en temps et lieu.

— J’y ferai honneur ! assura chaleureusement Santos.

X

UNE PORTE S’OUVRE…

C’est une chose singulière que l’habitude, inhérente à la profession d’acteur, d’entrer dans la peau d’un personnage et de s’y sentir à l’aise. Fred Lovely n’eut pas plutôt pris, jusqu’en ses plus petits détails, le costume et l’aspect de Santos Mirador, qu’il s’installa avec assurance dans ce rôle pourtant scabreux.

— Je représente le pouvoir. Je pourrai donc au pis aller faire empoigner ceux qui prétendraient me regarder sous le nez, pensait-il.

Santos disparu, pressé de courir à ses amours, son sosie bénévole était demeuré en tête à tête avec le lugubre Pédrille.

— Cela ne va pas être une petite affaire ! commença ce dernier quand Fred et lui se furent réinstallés dans le cabinet de Santos.

— N’y pensez pas, répliqua Fred, en imitant de façon parfaite la voix de Santos. Je crois avoir de suffisantes données sur le métier de chef d’État et la manière dont il convient de se comporter. De l’autorité, voilà ce qu’il faut. La critique a toujours assuré que je n’en manquais point. Je suppose que Santos Mirador n’est pas toujours d’une parfaite égalité d’humeur et qu’il a ses lubies.

— Vous pouvez le dire ! gémit le secrétaire. Je connais peu d’hommes aussi capricieux.

— À merveille ! enregistra Fred, en se frottant les mains. Cela expliquera tout. Si je me sens embarrassé, nous mettrons cela sur le compte de la digestion. Passez muscade. L’important est que je connaisse sur le bout du doigt le programme de la journée et que tu me dépeignes un peu les gens que je dois voir défiler devant moi.

— Cela n’a pas l’importance que vous croyez, car c’est l’affaire du protocole, répliqua Pédrille. Vous, pourvu que vous soyez docile et que vous vous laissiez conduire, vous n’aurez pas à faire preuve d’initiative. Pour le discours que vous aurez à prononcer, je ne suis point en peine. Le voici et il est fort lisible. Mettez-le dans la poche de votre habit. Vous l’en tirerez au moment voulu. Non, par Notre-Dame, je n’ai pas la moindre inquiétude à ce sujet. Je crains plutôt la réception et les présentations. Mais je suppose que vous savez saluer et sourire.

— Comme la Joconde, assura gracieusement Fred.

— Il y a sourire et sourire, insista le secrétaire. Celui de l’homme politique ne ressemble point aux autres.

— J’ai également en rayon cet article-là, affirma l’acteur en appuyant son dire d’une série d’échantillons qui satisfit Pédrille. Veux-tu le sourire à la Chéron ?… à la Mac Donald ?… à la Gandhi ?… Veux-tu celui d’Alphonse XIII ou celui de Mussolini ?… Voici aussi celui de Santos Mirador.

— Tenez-vous en à celui-là ! clama le secrétaire, enthousiaste. Vous le réussissez à merveille. Et souvenez-vous que le président en consomme beaucoup. Souriez… souriez… Dans le doute, ne vous abstenez jamais. Il vaut mieux sourire à tout le monde. Le président en use ainsi, même à l’égard de ses ennemis. Le sourire d’abord… Le coup de griffe ensuite. C’est la bonne méthode. Et ne craignez pas non plus d’être énergique dans vos poignées de main.

— Je le serai, promit Fred, en broyant les phalanges imprudemment avancées du secrétaire.

— Aïe ! s’extasia celui-ci, en secouant ses doigts meurtris. Quel président vous ferez ! Ménagez vos forces, toutefois. Il faut pouvoir aller jusqu’au bout du marché et cela dépassera peut-être le millier… Ah ! une autre recommandation, pendant que j’y pense. Je ne vois pas grand intérêt à vous nommer d’avance les hauts fonctionnaires, les hommes politiques ou les simples citoyens qui défileront devant vous et je ne saurais vous avertir des promesses que le président a pu leur faire et qu’il n’a certainement pas tenues. Sourire et promettre, tout l’art de gouverner est là-dedans.

— Machiavel ! admira Fred.

Ainsi encouragé, le secrétaire poursuivit.

— Bien entendu, il n’est pas nécessaire d’en tenir un répertoire et vous n’aurez pas à vous inquiéter de deviner ce que le président a bien pu promettre, quand les gens, en s’inclinant devant vous et en vous serrant la main, vous rappelleront discrètement qu’il l’a fait. La mémoire lui ferait certainement défaut et il serait aussi en peine de répondre avec précision. Mais vous vous en tirerez comme lui-même, en clignant de l’œil et en répondant mystérieusement : « Je n’oublie pas… » ou encore : « J’y pense… ». Et ils s’en iront satisfaits.

— Tout cela n’est pas bien difficile, constata gaîment Fred Lovely. Je vois qu’en somme le premier venu pourrait fort bien présider ta république.

— Chut !… Chut ! blâma Pédrille. Ce sont des choses qu’il ne convient pas de dire, parce qu’il serait fort nuisible qu’elles se répandissent. Ne gâchez pas le métier et respectez les illusions des peuples. Une autre recommandation capitale qu’il faut que je vous fasse, c’est d’être très aimable avec les femmes. Il y en aura sûrement dans le cortège officiel et d’autres trouveront bien moyen de vous approcher. Ces diablesses-là se fourrent partout. Or, les femmes, ne l’oubliez pas, constituent le côté faible du président.

— Je m’en serais douté, étant donné la cause de ma présence ici et sous cet aspect, sourit Fred.

— Il vous faudra donc être galant et leur chuchoter des compliments. Ne craignez pas de les épicer. Autrement, vous risqueriez qu’elles ne reconnussent point son style. Trop de respect de votre part les choquerait.

— J’éviterai de les choquer, promit gravement l’acteur.

Pédrille compta sur ses doigts, fouilla ses poches et se tâta sur toutes les coutures.

— Je ne vois rien d’autre à vous dire, avoua-t-il, quand il eut achevé cette inspection. Le personnel du palais ne se hasardera pas à vous adresser la parole. On sait qu’il faut en passer par moi. Le président, dans l’intérieur de ses appartements, tient à garder ses distances. Il réserve ses politesses pour le dehors. Dès que nous serons montés en auto vous n’aurez plus à faire que des gestes officiels.

— Je m’en tirerai, répéta Fred Lovely.

Et ayant trouvé dans une de ses poches l’étui à cigares de Santos Mirador, il choisit un excellent havane et en offrit un autre à son mentor.

— Il ne faudra pas répéter ce geste-là en public, avertit Pédrille, en l’acceptant. De la part du président, cela surprendrait. Il aime assez à garder pour lui ce qu’il possède. Je ne voudrais pas le débiner, mais je suis bien obligé de vous faire connaître ses petits travers. Pour bien mentir, il faut connaître la vérité.

— Ami Pédrille, dit l’acteur en tirant une bouffée, tu viens d’en dire une bien grande et tout l’art du comédien tient en cela. Quand je veux imiter quelqu’un, je m’efforce d’abord de pénétrer sa pensée. Le reste vient tout seul et par surcroît. Dis-moi, le président Mirador a-t-il bon appétit ?

— Il boit comme un trou et mange comme un ogre, pourvu que la chère soit bonne et les vins d’un cru appréciable.

— Tant mieux ! approuva Fred. Sur le coup de midi et de huit heures du soir, en admettant que la comédie ne soit pas terminée pour cette heure-là, il me déplairait fort d’être dans la peau d’un homme soumis à un régime restrictif.

— La table est bonne. Vous ne vous en plaindrez pas. Le cuisinier est Français.

Fred Lovely salua la bonne nouvelle. Il était gourmand.

— Je n’entends me dérober à aucun des devoirs de ma charge, prononça-t-il à la manière de Santos Mirador. N’est-ce point à midi que je me mets à table ?

Et il jeta à la pendulette placée sur le bureau un regard éloquent.

— Il est midi, reconnut Pédrille en ouvrant une bouche vorace. En ce moment, le président s’attable en face de sa petite amie (il soupira), cause de cette aventure (second soupir) et de notre tête-à-tête. Il convient que vous le remplaciez à la table présidentielle, où je vous ferai vis-à-vis.

Et un troisième soupir, particulièrement lugubre, ponctua cette déclaration.

— Santos a choisi la meilleure part, riposta Fred pour n’être point en reste de politesse. Sans flatterie, mon cher, mademoiselle Papelita doit vous remplacer avantageusement.

Ayant dit, il se leva de fort bonne grâce, prêt à se faire indiquer par le secrétaire le chemin de la salle à manger.

— À votre intention, dit Pédrille, j’ai dessiné un plan intérieur des parties du palais dans lesquelles vous pourrez avoir à évoluer. Ceci vous évitera d’hésiter sur votre chemin et de donner l’impression que vous ne connaissez pas les aîtres.

— Un bon point encore, concéda Fred en prenant le plan, et en y jetant les yeux. Vous pensez à tout.

— Il faut bien que j’aie de la tête, puisque le président en a si peu, soupira Pédrille. Vous sentez-vous capable de vous diriger vers le déjeuner ? Je ne saurais vous précéder sans étonner le service.

— Allons-y ! dit gaillardement l’acteur. On sort par cette porte, on traverse deux salons d’attente, puis une galerie, en tournant vers la droite. Nous trouverons la salle à manger à notre gauche.

— Vous y êtes, constata Pédrille avec satisfaction.

— Point encore, mais bientôt, précisa l’acteur.

Et il effectua une sortie pleine de majesté.

Cinq minutes plus tard, servis par deux maîtres d’hôtel, ils se réconfortaient agréablement.

— Le président est défiant et ne parle jamais devant les serviteurs, avait glissé Pédrille à l’oreille de Fred. Vous feindrez de lire les journaux, ou les notes que je vous passerai.

Cette comédie les mena jusqu’au dessert. Ils repassèrent ensuite dans le fumoir.

— Digérons en paix, proposa Fred en se carrant dans un confortable fauteuil et en s’emparant d’un cigare. Je suppose que nous avons congé jusqu’à l’heure de cette cérémonie ? Le président ne donne point d’audience ?

— Jamais après les repas, répondit Pédrille. C’est un sage qui sait assurer son repos.

Démentant cette affirmation, une porte s’ouvrit au même moment avec une brusquerie inquiétante et une jeune fille, qui paraissait en proie à la plus vive exaltation, se précipita dans la pièce.

— Oncle, il faut que vous m’écoutiez ! s’écria-t-elle, d’une voix pathétique, en tendant ses mains jointes dans la direction du faux Santos. Je vous le demande au nom de ce que vous avez de plus cher au monde.

Et Fred Lovely, retenant un cri de surprise, qui n’était assurément point dans son rôle, reconnut la jeune fille « qui pleurait à sa fenêtre… »

XI

LA SACRIFIÉE

Fille d’une sœur de Santos Mirador, laquelle était demeurée veuve, puis était morte, découragée de n’avoir pas de quoi vivre mieux, Manuela Mirador n’avait recueilli des héritages paternel et maternel qu’une somme fort modeste qui ne pouvait la mener bien loin, particulièrement entre les mains de son oncle Santos, qui, étant son seul parent, se trouva contraint d’exercer la tutelle.

Manuela, à cette époque, n’était pas encore d’âge à intéresser le futur président. Il s’en débarrassa en la fourrant dans un couvent, d’où il la retira peu d’années plus tard, parce que le pécule de la jeune fille s’épuisait et qu’il ne voulait pas en être de sa poche. Elle fut alors pourvue d’une sorte de gouvernante, dont le principal titre à la confiance et au choix du président était sa qualité de veuve d’un petit fonctionnaire de Los Diables, circonstance qui permit de lui attribuer une pension assez sérieuse pour payer en même temps celle de Manuela Mirador, laquelle vécut ainsi sur les deniers de l’État.

Elle n’en trouva pas l’existence plus gaie pour cela. La gouvernante était acariâtre et la résidence fort maussade. C’était au fin fond d’une campagne, assez éloignée de San-Piquillo, où les rêves de la jeune fille situaient volontiers le paradis. Mais Santos préférait qu’on ne connût point l’existence de sa nièce ni la façon dont il assurait cette existence. Ce n’était qu’une goutte d’eau. Mais il n’en faut souvent pas plus pour faire déborder un vase, par ailleurs copieusement rempli aux dépens du trésor public. À la campagne, Manuela était moins voyante.

Elle l’était encore trop et ce fut pour son malheur.

Elle venait de prendre ses dix-neuf ans et un surcroît de beauté, quand, en promenant son ennui dans un sentier du village qu’elle habitait, elle croisa un cavalier qui lui déplut du premier coup d’œil, aussi évidemment qu’elle parut lui plaire. Ce sont là jeux de l’amour, qui se récrée à ces contradictions.

C’était peut-être le moment de placer sur le chemin de la jolie boudeuse un gai luron de son âge, dont la seule vue l’eût réconciliée avec une existence, dont elle n’avait découvert encore ni toutes les peines, ni toutes les joies.

Pourquoi fût-ce le señor Estéban Figaros qu’elle croisa ? Il n’avait rien d’un Adonis et il était aussi rude de caractère que de poil. Avec l’arrogance hargneuse d’un important propriétaire, qui se sait le maître en ce coin et en pas mal d’autres, il tenait toute la largeur du chemin, carré dans une sorte de carrosse, qu’il employait à parcourir ses propriétés et que traînait un attelage de mules pomponnées et parées de grelots tintants. Son plaisir visible semblait être de renverser les passants ou tout au moins de les obliger à se crotter, en se réfugiant dans le fossé boueux.

Il en usa ainsi vis-à-vis de Manuela, qui, embourbée, ne contint pas son indignation.

— Sauvage !… Butor ! cria-t-elle avec une belle colère, attirant sur elle, par ces mots – ou leur équivalent en langue espagnole – l’attention de Figaros, qui, autrement, fût passé sans la voir.

Insulté, il tira furieusement sur les guides, pour immobiliser les mules et apostropher l’insolente.

Il était même en humeur de descendre et de se servir du fouet qu’il avait en main. Mais ayant tourné la tête et toisé Manuela, son intention changea tout à coup, parce qu’il reçut, comme un coup de soleil, la fureur des grands yeux noirs. Son visage renfrogné s’empourpra. Ses tempes bourdonnèrent. Il était amoureux, mais ne le savait pas encore.

Machinalement, pourtant, il voulut exprimer par un sourire son ravissement et ses babines se retroussèrent hideusement sur ses dents, assez semblables à des crocs. Il balança lourdement sa tête sur ses épaules, en contemplant la jeune fille et grogna, en s’imaginant être agréable et lancer une galanterie :

— Sais-tu bien, petite, que si tu n’étais gentille à croquer, je te cinglerais proprement le visage pour t’apprendre la politesse ?

Dans sa pensée, cette phrase était un compliment. Mais la nièce de Santos Mirador le prit très mal et n’en retint que l’allusion déplacée.

— Essayez ! dit-elle, en piétinant la boue pour se camper, de façon provocante, bien à portée du grossier.

Et ses yeux lancèrent deux éclairs qui achevèrent d’incendier le cœur d’Estéban.

— Tout beau ! fit-il en soupirant d’aise. Si tu veux, tu en seras quitte avec un baiser.

La petite était de fière race. Santos Mirador faisait exception dans la famille. Elle foudroya le galantin.

— Je ne suis fille à en donner, ni à en recevoir de qui me déplaît, riposta-t-elle hautainement.

— Et qui donc êtes-vous ? béa Estéban Figaros, si éberlué et charmé qu’il en devint timide et renonça au tutoiement cavalier.

— Informez-vous au village, dit-elle majestueusement en poursuivant son chemin.

Il se tordit le cou pour la suivre des yeux, aussi longtemps qu’il put l’apercevoir. Et sans se lasser, il soupirait :

— La mâtine !… La petite coquine !… Ce qu’elle est jolie !… Mais quel diablotin elle fait ! C’est qu’elle m’aurait griffé, ma parole, si j’avais prétendu exécuter ma menace… N’importe ! Elle m’a donné un excellent conseil. Nous nous reverrons, la belle ! Et il faudra bien que je vous apprivoise.

Au risque d’embourber son char ou de le renverser dans le fossé, il fit faire demi-tour à ses mules. Les bêtises commençaient. Le señor Estéban allait apprendre, à ses dépens, combien l’amour en est prodigue.

Se renseigner ne lui fut pas difficile. On le craignait trop pour que les langues ne se déliassent point à première injonction. Plus de la moitié des gens du pays dépendaient de lui. Et d’autre part, la gouvernante de Manuela, pensionnée du gouvernement et tutrice honorée de la confiance d’un personnage mystérieux, était une notabilité. Lorsque Estéban s’enquit d’une jeune diablesse, belle à damner un saint, de peau ambrée et noire de chevelure, il n’y eut qu’une seule voix pour lui répondre qu’il avait rencontré la pupille de dame Pasquita.

— C’est une fille, señor, qu’on a dû oublier en nourrice. La famille, sans doute, ne veut pas s’en encombrer. Ou bien, il y a du mystère dans l’affaire. Trois ou quatre fois l’an, un monsieur, qu’elle appelle son oncle, vient la voir et s’enquérir de sa santé. Mais il se cache de tout le monde et personne ne sait comment il s’appelle.

— Il ne s’agirait pas d’un amoureux ? s’enquit Estéban, en fronçant le sourcil.

Car il se sentait jaloux.

On le rassura. L’oncle n’était qu’un oncle, et d’humeur trop bourrue pour qu’on pût le soupçonner de nourrir à l’égard de sa jolie nièce des sentiments tendres.

C’est une orpheline, señor. Voilà la vérité. Et l’oncle s’en débarrasse en la faisant élever à la campagne.

— S’il y consent, je l’en débarrasserai mieux encore, avant qu’il soit longtemps ! proclama Estéban Figaros, en s’épanouissant.

Il pensait, décidé déjà :

« Une orpheline pauvre et jolie, voilà exactement mon affaire. J’apparaîtrai dans sa vie comme le Prince Charmant et on ne fera pas grande difficulté pour me la donner. Ce sera pour elle une chance inespérée. De toutes façons, je l’épouserai. Elle est de minois assez aguichant pour qu’un homme de ma sorte la veuille tenir enfermée. Elle ornera la plus belle de mes estancias et gouvernera mon ménage en réjouissant mes yeux et mon cœur. »

Il était de ceux qui ne conçoivent point l’amour sans verrous et qui n’en convoitent les trésors que pour les enfouir en un lieu secret. Chacun aime à sa façon. On aurait difficilement persuadé Estéban que la sienne n’était pas la meilleure et qu’une fillette de l’âge et de la mine de Manuela pouvait ne pas être tentée de s’y assujettir.

Or, tandis qu’il se dirigeait vers la demeure de la duègne, dans la double intention de revoir sa belle et de prendre langue, l’objet de sa flamme, fort courroucé, arrivait chez dame Pasquita.

— J’ai fait une bien méchante rencontre, annonça-t-elle. Un rustre m’a manqué de respect.

Et elle raconta son aventure.

Dame Pasquita ne pouvait se douter encore qu’Estéban Figaros en eût été le héros honni. Mais eût-elle connu ce détail, que cela n’eût point changé son indignation. Elle se piquait d’ignorer ce personnage, avec lequel elle n’était point tenue d’entretenir des rapports puisqu’elle ne dépendait point de lui. En outre, elle se plaisait à penser que la mission reçue du président la plaçait, sans conteste, au-dessus de tous et la faisait en quelque sorte « tabou ».

Pénétrée de son importance et du droit au respect général, dont Manuela devait bénéficier aussi bien qu’elle, elle fut grandement scandalisée de la hardiesse de l’homme aux mules.

— S’il avait connaissance de cela, votre oncle ordonnerait sans doute qu’on le mît en prison. Qu’il s’avise de revenir tourner autour de vous et j’y mettrai bon ordre ! En tout cas, ma belle, ceci prouve qu’il ne convient pas que vous vous risquiez dehors sans ma compagnie. Vous n’irez plus vous promener seule.

Manuela soupira. Ce résultat ne l’enchantait guère. Et la perspective de perdre le seul vestige de liberté qu’elle eût encore, accrut sensiblement sa rancune contre l’insolent inconnu.

Elle s’approcha de la fenêtre, pour cacher sa désolation.

— Le voici ! cria-t-elle aussitôt. Ma parole ! On dirait qu’il vient chez nous !

Belliqueusement, la duègne empoigna un balai et saisit une paire de pincettes.

— Je voudrais voir cela ! clama-t-elle, en agitant ces armes improvisées. Je l’en ferai tôt repentir.

Elle achevait à peine que la porte fut poussée et que, dédaignant de frapper et de solliciter l’autorisation, Estéban entra le plus cavalièrement du monde :

— Reposez donc cela, ma chère, dit-il en grimaçant un sourire qui souhaitait être aimable. Vous vous échauffez bien inutilement. Je ne viens point en ennemi, mais en ami, au contraire, comme vous allez le reconnaître, si vous voulez prendre la peine de m’écouter cinq minutes.

— Je ne prendrai pas cette peine et vous sortirez à l’instant même ! rugit dame Pasquita, en menaçant l’intrus avec tant de vivacité qu’il dut reculer.

— La paix, vieille folle ! gronda-t-il, prompt à se fâcher. Pour l’amour de cette belle enfant, je suis prêt à vous passer bien des choses, hormis ceci en vérité.

— Et moi, je vous dis que je vous expulserai, riposta la duègne, outrée. À qui croyez-vous parler, grand sot que vous êtes ? Si vous pouviez savoir à quel point vous vous fourvoyez, vous prendriez vos jambes à votre cou et ne vous arrêteriez qu’une fois passée la frontière. Cette demoiselle n’est point pour votre bec.

— Ce sera à voir, s’entêta tranquillement le señor Figaros. En tout cas, ce n’est pas avec vous que je discuterai la chose. Donnez-moi seulement l’adresse de sa famille, car j’ai l’intention de la demander en mariage.

— Oui-dà ! s’exclamèrent ensemble Manuela et sa gouvernante, en affectant une gaîté fort peu flatteuse pour Estéban.

Encore cet accès s’inspirait-il de points de vue assez différents. Car si la jeune fille, considérant l’âge et l’aspect de l’escogriffe, estimait sa prétention la chose la plus bouffonne de la terre, dame Pasquita, en se moquant, ne songeait qu’à la distance qui, dans sa pensée, séparait la nièce de Santos Mirador de son outrecuidant candidat. Briguer comme cela la main de la plus proche parente du président de Los Diables et s’imaginer avoir chance d’être agréé, vraiment, c’était à s’en tenir les côtes.

Elle se les tint si longtemps et avec tant d’offensante obstination, que le señor Figaros s’en offusqua.

— Sorcière du diable ! Qu’avez-vous à rire de la sorte ? grogna-t-il en la regardant de travers. Qu’ai-je dit de si drôle ? Ne suis-je pas d’âge à prendre femme ?

— Si fait ! mon bon monsieur… et depuis fort longtemps ! gloussa dame Pasquita. Mais pour obtenir cette petite main-là, il faudra être pour le moins ministre et posséder le plus grand avenir. Nous pourrions aussi bien nous marier de l’autre côté de l’eau, dans un de ces pays où je me suis laissé dire qu’il y a encore des princes et autres souverains, dignes de frayer avec un chef d’État. Je ne plaisante pas, mon bon monsieur. Cette demoiselle, dont je parachève l’éducation, est apparentée au plus haut personnage de notre république. Gardez-en le secret, car le président ne tient pas à ce qu’on l’ébruite et il pourrait vous en cuire.

Elle avait espéré que l’intrus s’effondrerait à ses pieds. Mais il se contenta de laisser voir un considérable étonnement.

— Comment ! s’écria-t-il. Cette jeune fille serait…

— La propre nièce du président Santos Mirador, acheva solennellement dame Pasquita. Tâchez de vous en souvenir et ne nous importunez pas davantage.

— Je n’aurai garde de l’oublier, ricana Estéban, en se décidant à battre en retraite. Au revoir, digne señora. Mes hommages, ravissante Manuela. Assurément, vous méritez mieux qu’un ministre.

Il partit fort satisfait et pas du tout décontenancé.

Moins de huit jours après cette scène, Estéban Figaros franchissait de nouveau la porte interdite.

Mais, cette fois, il ne se présentait point seul. Santos Mirador l’accompagnait en personne, empressé, soumis, presque humble, et si visiblement désireux d’apaiser le courroux rétrospectif du personnage, que dame Pasquita, suffoquée, doutant du témoignage de ses yeux, put se demander un instant lequel des deux était le maître.

Elle n’eut pas longtemps à se poser cette question. Estéban l’apostrophait avec une ironie triomphante.

— Eh bien, la vieille, vous ne brandissez pas votre balai ? Vous ne courez pas chercher les pincettes ? Voilà pourtant le moment de mettre vos menaces à exécution et de me flanquer à la porte. N’est-ce pas, président ?

Il claqua sur l’épaule de Santos une tape familière, que l’oncle de Manuela accueillit comme un chien accueille une caresse.

— Je voudrais bien voir cela ! fulmina-t-il, en roulant des yeux furieux. J’aurais tôt fait de rappeler au respect quiconque vous manquerait d’égards, señor. N’êtes-vous pas le meilleur et le plus cher de mes amis ?

Consternée, Manuela baissa la tête. Quant à la gouvernante, elle était pétrifiée.

Ayant servi son paquet à dame Pasquita, Estéban reporta tout naturellement ses regards sur la jeune fille. Ne venait-il pas pour elle ? Il avait dessein de lui plaire : il s’efforça de prendre une mine aimable et gracieuse, encore qu’il y fût malhabile.

— Salut à la plus belle ! prononça-t-il. J’espère, señorita, qu’aujourd’hui vous accueillerez mes hommages avec un peu moins de défaveur que lors de notre première entrevue. Je suis venu effacer cette mauvaise impression et, pour y parvenir, j’ai requis mon ami Santos de venir me présenter. Il vous engagera à me sourire.

— Certainement, dit l’oncle, en faisant les gros yeux à sa nièce. Une mine renfrognée ne sied point aux jeunes filles. Efforce-toi, ma chère, de donner meilleure opinion de toi au señor Estéban, qui a la courtoisie de te trouver jolie et l’amabilité de te le dire.

— Oh ! elle sait bien que je ne saurais avoir d’elle qu’une opinion excessivement flatteuse ! déclara l’hidalgo avec un gros rire. Je le lui ai déjà laissé entendre ! Mais ne vous embarrassez pas de l’ombre qui s’obstine sur ce charmant visage, mon brave Santos. Ce n’est qu’un nuage qui passe et je me charge de souffler dessus. Ma belle enfant, faites-moi la grâce de me montrer votre jardin. Vous m’y cueillerez un bouquet que je veux emporter en souvenir de vous et je vous régalerai de quelques madrigaux.

— Va ! trancha Santos, prévenant d’un geste sans réplique la résistance ostensible de Manuela. Je vous rejoindrai dans un instant. Il faut d’abord que je parle à dame Pasquita.

Poussant ostensiblement un grand soupir résigné, la jeune fille ouvrit une porte et la montra à Estéban Figaros.

— C’est par ici qu’il faut passer, indiqua-t-elle sèchement.

Le couple sortit. Estéban s’essayant lourdement aux grâces, Manuela manifestement décidée à ne pas se dérider.

Dame Pasquita n’attendait que cela. Elle fonça sur Santos et laissa voir son dépit.

— Señor, s’écria-t-elle avec animosité, savez-vous bien ce que vous faites et imaginez-vous être prudent en introduisant dans cette maison l’homme que vous nous amenez ?

— Il est de mes amis. J’espère que cette garantie est suffisante, répliqua le président avec impatience.

— Mais il est mal élevé et tout à fait grossier avec les jeunes filles. De plus, il déplaît à votre nièce, s’entêta la duègne. Je ne saurais donner tort à Manuela. Ce n’est point là le mari qu’il lui faut.

— Vous le lui avez dit ? questionna agressivement Santos.

— Naturellement, señor. N’est-ce point mon devoir de la mettre en garde contre les pièges des galants ?

— Eh bien, vous avez fait une sottise qu’il vous faudra réparer au plus vite ! s’emporta le président. Je trouve la recherche du señor Figaros fort convenable et même avantageuse et je n’entends point qu’il soit repoussé.

— Señor, cela dépend de la jeune fille et je puis vous assurer qu’elle ne se laissera pas convaincre, objecta avec une grande dignité la dame Pasquita.

— C’est votre affaire, lança brutalement Santos. J’entends que vous la fassiez changer d’avis.

— Moi, señor ? se récria la gouvernante avec indignation. Demandez cela à d’autres, je vous prie. Mon opinion est que cet Estéban Figaros fera un mari tyrannique et détestable.

Elle parlait sans prendre garde aux éclairs de fureur qui jaillissaient des yeux du président. À la fin, il éclata comme un orage.

— Que la peste vous étouffe et que le diable vous emporte ! rugit-il. Allez-vous bientôt fermer la vanne ? Est-ce du goût de ma nièce ou du mien qu’il s’agit ? Elle est trop jeune pour avoir une opinion sérieuse et c’est à moi de choisir pour elle.

— Dites-le lui, señor, mais ne comptez pas sur moi pour cela.

Les yeux du président flamboyèrent à cette bravade. Courroucé, il se précipita sur dame Pasquita, montée elle aussi sur ses ergots.

— Sotte perruche ! Incompréhensive pintade ! cria-t-il. Tenez-vous à votre pension ?

Interloquée et son éloquence coupée net, la gouvernante regarda le président, comme elle eût regardé Jupiter, sortant des nuées en brandissant son tonnerre.

— Mais, Excellence, balbutia-t-elle, je ne vois pas le rapport…

— Le rapport ! ricana Santos. Vous ne le voyez pas ? Eh bien, continuez à contrecarrer mes volontés ou donnez seulement au señor Figaros le moindre sujet de plainte et je me charge de vous l’apprendre. Vous imaginez-vous que je n’ai pas été pour quelque chose dans l’attribution de cette pension… un peu plus considérable, convenez-en, que celle qui vous était légitimement due ?

— Excellence, je sais ce que je dois à vos bontés, protesta la gouvernante, écrasée.

— Alors, faites que je n’aie plus à vous rafraîchir la mémoire, conclut rudement le président. J’entends que, loin de monter la tête de ma nièce, vous vous appliquiez à redresser ses erreurs de jugement et à lui faire envisager un mariage avec Estéban Figaros comme une destinée fort acceptable. Je compte absolument que vous réussirez. Dites-vous bien, d’ailleurs, que ce sera le seul moyen de consolider votre pension, qui serait sûrement révisée au cas où vous échoueriez.

— J’obéirai, señor, murmura dame Pasquita, terrorisée.

Une heure plus tard, elle avait tourné casaque et commencé d’obéir en vantant à Manuela celui qu’elle débinait la veille. Mais ce fut sans aucun résultat et les affaires du protégé de l’oncle n’en avancèrent point d’un pas dans le cœur de la nièce.

Alors, cela tourna à la persécution. Affolée par l’idée qu’elle pourrait perdre sa place et sa pension, la gouvernante ne laissa plus à la jeune fille un instant de répit. Pour la réconcilier avec la pensée d’un prompt mariage, elle s’appliqua à lui rendre l’existence intolérable.

Mais Manuela s’entêtait.

Au bout de quelques mois de ce régime, mandée au Palais du Gouvernement avec sa duègne, elle subit une première mise en demeure de son oncle, auquel, de son côté, Estéban menait la vie dure.

— Pourquoi te butes-tu ? gronda l’oncle. Il faudra bien que tu finisses par l’épouser, puisque c’est à lui que je te destine.

— Perdez cet espoir, riposta la nièce. Jamais je n’épouserai un homme qui me fait horreur.

— Alors, tu mourras vieille fille ! tonna Santos. Et tu resteras toute ta vie sous la tutelle de dame Pasquita, car ton obstination est d’une insensée et je te ferai soigner comme telle.

Cette menace avait fait couler des beaux yeux de Manuela des torrents de larmes. Mais la jeune fille ne céda pas.

Santos, alors, décida qu’elle demeurerait désormais au palais avec sa gouvernante. En fait, ce fut une véritable séquestration, que dame Pasquita s’appliquait à rendre aussi cruelle que possible.

— Ma chère, déclara-t-elle un jour à sa victime, vous êtes bien la créature la plus méchante et la plus ingrate que la terre ait jamais porté. Et je conçois que votre oncle en ait assez. C’est un fait. Il a décidé de se désintéresser de vous et de vous chasser.

Le visage de Manuela s’éclaira comme si on lui avait fait entrevoir le paradis.

— Enfin, voici une bonne nouvelle ! s’écria-t-elle. Qu’il me chasse et que je sois délivrée de votre société. Je ne demande pas d’autre honneur.

— Et vous vous tirerez d’affaire toute seule ? ricana dame Pasquita.

— Je travaillerai, riposta la jeune fille.

— À quoi ? On vous a élevée comme une demoiselle. Ce ne sont pas les arts d’agrément qu’on vous a appris qui vous aideront à gagner votre pain. L’intention de votre oncle est de vous jeter sur le pavé sans un sou et n’ayant sur le dos que la plus pauvre de vos robes.

— Il est le maître, répliqua la jeune fille sans s’émouvoir. Sa barbarie ne saurait ébranler ma résolution. J’accepterai tout, même la misère.

— Et accepterez-vous aussi d’être sans défense contre les entreprises du señor Figaros ? insinua perfidement dame Pasquita. Hors de ce palais et reniée par votre oncle, vous serez, ma chère, à sa merci. S’il lui plaît de vous enlever et de vous séquestrer dans une de ses fermes, ce n’est point la police qui s’y opposera. Je sais pertinemment qu’elle aura ordre de fermer les yeux.

— Mais c’est abominable ! s’exclama Manuela, suffoquée d’horreur. Mon oncle est donc un monstre ? Je ne croirai cela que s’il me le déclare lui-même.

— Vous n’attendrez pas plus tard que demain, ricana la duègne. Car c’est demain que votre sort se décidera au cours d’une entrevue avec le señor Estéban.

Tout un jour et toute une nuit, Manuela, secouée de sanglots, avait médité ces paroles et pesé l’horreur de son destin. Elle tremblait d’angoisse en attendant l’heure. Et en même temps, elle aurait voulu courir au-devant de celle-ci pour être plus tôt fixée.

Après le déjeuner, elle n’y tint plus. Profitant de ce que dame Pasquita s’était, à son habitude, assoupie un brin dans un fauteuil, elle s’échappa doucement et courut vers les appartements du président.

XII

L’ÉLOQUENCE
DES LARMES

Quand Fred Lovely eut reconnu en Manuela la belle éplorée dont le désespoir l’avait ému, il s’estima aussitôt assez informé de la situation pour en apprécier la difficulté. Le titre familial qu’elle venait de lui donner et l’élan qui la portait vers lui, le renseignaient suffisamment. Il fut donc sur le point de se réjouir du succès de cette première épreuve. Mais une seconde de réflexion jugula sa joie.

Il lui apparaissait sous les traits d’un oncle et ceci était pour moins lui plaire. Il eût, à cet instant, préféré redevenir Fred Lovely et en reprendre l’aspect. Et puis, que lui voulait cette jolie nièce ? Et que devrait-il lui répondre ?

Répondre, c’était bien là l’embarrassant. En la circonstance, le sosie du président n’avait vraiment qu’un seul geste à faire. C’était de tourner la tête vers Pédrille et de requérir son aide. Il le fit.

Mais il n’eut pas le temps de recevoir la réponse – que peut-être l’excellent secrétaire, lui aussi pris au dépourvu, se sentait assez embarrassé de lui fournir. Une seconde fois la porte s’ouvrait et, avec des sentiments divers, mais unanimement défavorables à l’arrivant, les trois acteurs de cette scène virent entrer Estéban Figaros.

On ne pouvait être plus inopportun. Avec un sens très aigu de la situation, Fred Lovely lut cette impression sur les visages également consternés de Manuela et de Pédrille. Et cela suffit à l’ancrer dans la conviction, instinctivement éprouvée, qu’il ne devait pas tolérer une aussi grave infraction à l’étiquette.

— Qu’est-ce ? demanda-t-il, en foudroyant d’un regard olympien Estéban Figaros. Pourquoi se permet-on d’entrer sans que j’appelle ? Je suis occupé.

— Oui… et de moi, je suppose, répondit d’un petit air badin le señor Figaros. Je ne suis donc pas de trop, mon cher président.

Et tout de même un peu estomaqué de la façon dont son « ami Santos » s’était permis de l’interpeller, il fit un pas en avant et referma la porte.

La visible suffisance de ce grotesque personnage horripila Fred. Mais les airs assurés et satisfaits d’Estéban Figaros, en même temps que l’attitude craintive de Pédrille lui inculquèrent le soupçon qu’il devait avoir à faire à un familier du président. Lui manifester une morgue soudaine et intempestive, pouvait être une gaffe.

— C’est sans doute un homme à ménager… Ménageons-le donc, admit-il sans enthousiasme.

Puis, pour retrouver l’équilibre de son humeur, en considérant quelque objet plus plaisant, il reporta ses yeux sur Manuela et s’émut de la découvrir toute pâle.

Mais ceci acheva de le déconcerter.

— Diable ! pensa-t-il avec ennui. Quel est cet imbroglio, que je ne savais pas au programme ? Je crois entrevoir quelques types bien classiques de notre meilleur répertoire. Le traître est en scène, l’ingénue aussi. Il ne manque pas même l’inévitable confident. Mais moi, quel emploi dois-je tenir ?

Il consulta Pédrille du regard et le vit si désemparé qu’il flaira une imminente catastrophe. Pourtant, le secrétaire, qui tremblait comme la feuille, se décida à hasarder une intervention.

— Le señor Estéban Figaros me permettra-t-il de rappeler au président qu’il est attendu ? commença-t-il.

— Mon garçon, interrompit brutalement Estéban, je ne vous prierai pas de sortir parce que c’est l’affaire de ce cher Santos. S’il estime que vous n’êtes pas de trop, je m’incline. Mais soyez aussi muet qu’une carpe et aussi immobile qu’un tronc d’arbre, dont vous avez la parfaite apparence. Il s’agit d’une affaire de famille, qui ne vous regarde aucunement.

Puis, sans attendre la réplique de Pédrille, médusé, il apostropha Fred.

— Eh bien, l’oncle ? Allez-vous vous décider à parler à cette jeune personne le langage de la raison ? Soyez éloquent. Ne saute-t-il pas aux yeux que l’intérêt de Mlle Manuela, autant que le vôtre, est d’accepter ma demande et qu’elle devienne ma femme ?

— Bon ! pensa Fred. Cela s’éclaire. Je commence à comprendre ce qu’on attend de moi.

La vérité était qu’il ressentait, en dehors de son rôle, une indignation très vive. Avant même d’être informé des sentiments exacts de Manuela, il jugeait déraisonnable la prétention d’Estéban d’obtenir la jeune fille. Cette indignation se renforçait d’une inquiétude assez étrange. Il redoutait de ne point trouver sa « nièce » dans le refus qu’il souhaitait déjà lui voir opposer au rustre.

Troublé par certaines pensées, qui le faisaient s’intéresser à la jeune fille, Fred Lovely ne voyait plus très clair. Et dépouillé de toute sérénité comme de toute impartialité, il semblait que ce fût lui qui attendit pour son propre compte la réponse de Manuela.

Alternativement, il la regardait, puis examinait le señor Figaros. Alors, il secoua la tête. Sa pensée était claire.

— Cette jolie fille n’est pas faite pour ce vilain-là !

Mais Manuela Mirador ne savait pas que le sosie de son oncle la regardait avec les yeux de Fred. Elle n’attendait de lui que les sentiments conformes à ceux de son apparence. C’est-à-dire qu’elle demeurait anxieuse et méfiante, doutant de la justice et du cœur humain.

Depuis l’entrée d’Estéban, jugeant sans doute sa cause perdue d’avance et dédaignant de la plaider, elle n’avait plus tenté d’ouvrir la bouche et restait là, toute droite, fière et désespérée, fixant les deux hommes avec une moue désabusée qui donnait les raisons de son silence.

Le secrétaire Pédrille ne pouvait se faire petit. Il était trop long pour cela. Mais il s’était reculé contre un des murs et, par un effort de mimétisme, s’appliquait à se confondre avec lui. De là, il adressait à Fred Lovely de petits signes discrets, qui avaient la prétention de l’inviter à la prudence et d’insuffler en lui le génie de Santos.

Malheureusement, Fred ne regardait que Manuela et se moquait bien de ce qu’aurait, en la circonstance, pensé, dit et fait Santos Mirador.

— Eh bien, petite, lança-t-il d’un ton mi-figue, mi-raisin, on a entendu ? Que dit-on de la proposition du monsieur ? Est-ce qu’on est disposée à devenir sa femme ?

Manuela ne fit pas de phrases. Elle répondit tout net par un : « Non ! » admirablement sonore et convaincu.

— Ah ! ah ! enregistrèrent ensemble et dans des tons différents Fred et Estéban.

Mais le premier laissait percer sa satisfaction, tandis que le second, sous un accent sardonique, dissimulait une vraie fureur.

Manuela ne saisit pas la différence. Elle demeura sur la défensive. Pédrille fut plus clairvoyant. Il est vrai qu’il était le seul à pouvoir embrasser l’ensemble de la situation.

— Casse-cou !… Casse-cou ! crièrent désespérément ses gestes à Fred, qui n’entendit point.

— C’est net ! dit le sosie d’un ton conciliant. On ne veut pas se marier encore.

— On ne veut pas se marier avec le señor Figaros, précisa Manuela, hautaine.

— On a bien réfléchi ? questionna l’acteur pour la forme – et pour reculer l’instant où il lui faudrait faire preuve d’initiative.

— Non ! grogna Estéban.

— Si ! dit Manuela.

La tête projetée vers elle, la menaçant de ses boutoirs absents, le señor Figaros eut plus que jamais le gracieux aspect d’un sanglier en colère.

— Non ! Vous êtes folle ! Vous ne savez pas ce que vous risquez… Dites-le lui, Santos. Faites-lui comprendre…

— Inutile, coupa Manuela. Je suis très informée. N’avez-vous pas une alliée dans la place ? Je sais ce qui m’attend.

Et brusquement, elle se tourna vers le sosie de Santos.

— C’est cela que je venais vous demander, poursuivit-elle, en attachant sur lui son beau regard où le feu de l’indignation séchait les perles des larmes. On m’a dit que votre intention, au cas où je refuserais d’accepter le prétendant que vous voulez m’imposer, serait de me jeter à la rue, sans ressources et sans même que j’aie à compter sur la protection de la police pour me défendre contre qui tenterait de me nuire ou de m’insulter. Est-ce vrai ?

— Oui ! firent télégraphiquement les antennes de Pédrille, dressé sur ses pointes. Oui !… Oui !...

Mais Fred Lovely se serait plutôt fait tuer que de lancer cette réplique.

— Je préférerais rendre le rôle ! s’affirma-t-il, en détournant les yeux de la mimique éperdue du secrétaire.

Et bien que ce fût, en quelque sorte, commettre un abus de confiance et sortir des limites qui lui avaient été tracées, il fit aussitôt exprimer à Santos l’indignation qui soulevait Fred Lovely.

— C’est faux, répliqua-t-il en haussant les épaules. C’est me faire injure que de me supposer capable d’une telle infamie.

— Vous dites ? bondit Estéban, stupéfait et plus que déçu.

— Je dis, répéta froidement Fred, que ce serait infâme de faire, par de tels moyens, pression sur ce jeune cœur et que, quelle que puisse être ma sympathie pour vous (ses yeux, involontairement, pétillèrent d’ironie) je ne m’y résoudrai jamais. Ma conscience me l’interdit.

Ceci dit, il posa noblement sa main droite sur son cœur et promena sur son public un regard plein de majesté. Il était fort satisfait de sa tirade et attendait des applaudissements.

Il ne les obtint pas. Certes, les yeux noirs de Manuela s’éclairèrent d’une heureuse surprise. Mais la consternation du secrétaire n’était rien auprès de l’effarement d’Estéban.

— Votre conscience ? Laissez-moi rire ! J’en sais le prix, rugit Estéban. Voulez-vous dire que vous renoncez à chapitrer cette péronnelle ?

— Je me refuse à employer la contrainte, répondit Fred dignement. Elle disposera de sa main aussi librement que de son cœur.

— Ce qui veut dire qu’elle m’enverra promener et que vous trouverez cela fort bon ! s’emporta Estéban. Mais vous êtes aussi fou qu’elle, mon cher. Avez-vous oublié vos promesses et tout ce qui vous lie à moi ?

Cet avertissement aurait dû suffire à retenir l’acteur et à le décider à ne point prendre plus longtemps parti dans cette affaire de famille. Il pouvait encore atermoyer et laisser à l’oncle Santos le soin de reprendre l’entretien. Justement, Pédrille tourmentait ostensiblement sa montre, ce qui était une façon de conseiller l’ajournement.

Mais Fred rencontra le regard de Manuela et y lut une telle joie et une telle reconnaissance, qu’il en oublia tout le reste. Cette approbation lui suffisait et il n’en voulait point d’autre.

— Santos m’a donné un bien méchant rôle. Je l’embellis. Il ne pourra pas se plaindre, pensa-t-il aventureusement. L’occasion est trop belle d’envoyer à tous les diables ce matador qui prétend se faire épouser par force.

Ceci décidé, il fit face à la fureur d’Estéban et le prit d’un ton plus haut.

— De quelles promesses parlez-vous ? cria-t-il. Et comment osez-vous les traduire de cette façon indécente ? J’imagine, me connaissant, que je n’ai pu m’engager à aucun acte déshonorant. N’insistez pas.

Estéban Figaros écumait. Mais il pensait toujours avoir en face de lui Santos Mirador, sa créature. Et il ne supposait pas que cette indépendance de langage et de décision pût avoir en rien changé l’habituelle pleutrerie du sire. Il en usa donc comme il l’aurait fait avec le vrai Santos, c’est-à-dire qu’il se rua fort imprudemment sur Fred, le saisit au collet et voulut le secouer de la façon la plus outrageante.

Or, sur scène, et selon que son rôle l’eût exigé, l’acteur se serait accommodé de ce traitement. Mais, outre que depuis un bon moment il avait cessé de donner correctement la réplique et ne se privait point d’improviser à son gré, il pensait sincèrement que son personnage n’impliquait point une telle abnégation.

Que diantre ! Il était président de l’État de Los Diables. Revêtu d’une telle dignité, on ne se laisse pas bousculer par un impertinent ! Empoignant à son tour Estéban, il le repoussa rudement et le jeta presque à terre, au véritable ravissement de Manuela.

— Monsieur, fit-il avec majesté, vous oubliez que vous vous adressez au président de la République. Brisons-là, s’il vous plaît !

— Beau président qui n’existe que par moi ! riposta le señor Figaros. Je vous ferai changer de ton.

— Et moi, je vous jetterai dehors, car j’en ai trop entendu, déclara superbement Fred.

Et il fit comme il le disait, sans prendre le temps ni la peine de sonner un huissier. Estéban, hagard et vociférant des menaces, se vit, en dépit de sa résistance, traîné jusqu’à la porte, qui se referma sur lui, après qu’une dernière et vigoureuse poussée la lui eût fait franchir avec trop de célérité.

Pédrille poussa un cri de détresse. Il était vert.

— Qu’avez-vous fait ? cria-t-il en se précipitant hors de la pièce ?

— J’ai corrigé un drôle, répliqua Fred, tout échauffé. Fais-le expulser du palais et donne à la porte la consigne de ne plus le laisser pénétrer. Je ne veux plus le voir !

Mais Pédrille ne répondit pas. Il courait après Estéban, oubliant, dans son affolement, qu’il laissait en un dangereux tête-à-tête la nièce du président et l’inconsidéré sosie.

XIII

UN RÔLE DIFFICILE

Ce ne fut qu’après la disparition du secrétaire que Fred Lovely s’avisa tout à coup qu’un tête-à-tête avec Manuela pouvait être la chose la plus dangereuse du monde et qu’il aurait dû retenir Pédrille, seul capable de sauver la situation. Encore tout bouillant des sentiments qui l’avaient porté à expulser Estéban Figaros, avec une brusquerie assez peu avunculaire, il ne put s’empêcher de jeter à la jeune fille un regard triomphant.

— Qu’en dites-vous ? Ne vous ai-je pas bien débarrassée ? semblait-il dire.

Manuela le comprit ainsi. Ses yeux s’embuèrent.

— Oncle !… Oncle ! balbutia-t-elle d’une voix qui, mieux que le plus long discours, exprimait sa surprise heureuse.

Santos était donc capable de pitié, d’honnêteté, de fierté ?… Elle l’admira pour la vigueur dont il venait de faire preuve vis-à-vis de l’odieux Estéban et, se sentant tout à coup aussi envahie de remords qu’elle était pénétrée de reconnaissance, elle céda à une soudaine explosion de tendresse qui la jeta dans les bras du pseudo-Mirador.

— Oncle !… Oncle ! Comme c’est bien ce que vous venez de faire ! Comme vous êtes bon ! soupira-t-elle, en jetant ses deux bras autour du cou de Fred et en appuyant sa bouche contre la joue de l’acteur.

Ce ne fut point Santos qui reçut le baiser reconnaissant et s’abandonna à l’affectueuse étreinte, mais bien Fred Lovely, lequel se sentait de plus en plus disposé à proclamer à la face du ciel et de la terre que Manuela était la plus touchante et aussi la plus séduisante des nièces.

Et d’abord, il perdit la tête. En recevant Manuela dans ses bras, il l’y serra instinctivement et lui rendit son baiser avec une effusion et un trouble que l’état d’exaltation dans lequel se trouvait la jeune fille l’empêcha seul de percevoir.

Cependant, elle tenta inconsciemment de desserrer la trop tendre étreinte et éloigna sa joue des lèvres de l’oncle. Fred perçut ce double recul, qui le réveilla et le consterna de la crainte de s’être trahi. Depuis un bon moment – exactement depuis celui où la nièce du président était entrée dans le fumoir – « il ne jouait plus » un rôle accepté, il vivait une aventure et il la vivait pour son propre compte, en envoyant délibérément à tous les diables le souci de composition et d’exactitude qui faisait ordinairement le mérite et le succès de ses créations.

Cet état particulier – que tout le corps médical eût déclaré participer de la fièvre et même d’une sorte de fièvre assurément maligne – fit qu’il ne se réfugia point dans son rôle, comme sa conscience professionnelle devait l’y inciter. Au contraire, il fut lui et uniquement lui. Allez donc faire reprendre le rail à une locomotive qui en est sortie en pleine vitesse ! Aucune force humaine ne l’empêchera de poursuivre sa route jusqu’à la catastrophe.

Fred Lovely y était voué et en avait conscience. Cela ne l’empêcha point d’accumuler les fautes, en laissant voir son trouble et en repoussant lui-même Manuela d’une manière qui trahissait le désordre de ses sentiments.

Plus surprise encore de cette retraite qu’elle ne l’avait été de la vivacité de l’étreinte, elle leva vers lui ses yeux noirs. Il la regardait au même moment et son trouble s’accrut en rencontrant le regard de la jeune fille.

Il se gourmanda, furieux contre lui-même.

— Je suis stupide ! Que peut-elle voir en moi, sinon un oncle… le fantoche dont j’ai pris le visage ? C’est à lui qu’était destiné ce baiser donné en toute innocence et dont j’ai eu tort de m’émouvoir.

Mais une voix protestait en lui.

— C’est à toi. C’est pour te remercier d’avoir chassé le Figaros. Tu sais bien que Santos n’aurait pas fait cela.

Incertaine, inquiète d’une gêne qu’elle éprouvait tout à coup, sans en comprendre la raison, la jeune fille s’était un peu reculée. Mais ses mains demeuraient nouées derrière le cou de Fred, obligeant leurs visages à rester proches. Et voilà que ce visage, qui faisait face au sien, la jeune fille se mettait à l’étudier, ou tout au moins à le regarder avec une persistance singulière, presque soupçonneuse.

Soupçon encore imprécis. Elle ne lui aurait même pas donné ce nom. Mais, obscurément troublée par certaines remarques qu’elle faisait inconsciemment, par mille petits riens, qui étaient les nuances imperceptibles séparant du vrai Santos la parfaite imitation qu’en avait réalisée Fred Lovely, elle avait l’intuition de se trouver en face d’un étranger.

L’inespérée transformation qui s’était opérée dans le caractère de l’oncle s’accompagnait de modifications physiques que la jeune fille, stupéfaite, découvrait les unes après les autres. C’était bien, c’était toujours le visage de Santos Mirador, peut-être un peu plus maquillé qu’à l’ordinaire et c’était « presque » sa voix. Mais, derrière les verres fumés qui protégeaient les yeux du président, ce n’était pas « son regard », qui atteignait Manuela.

— Qu’a donc l’oncle ? Je ne reconnais plus ses yeux… On dirait que ce sont les yeux d’un autre qui me regardent.

À cause de cette pensée qui s’imposait à elle – et qu’elle s’efforçait, pourtant, de repousser comme incohérente – elle demeurait gênée, interdite. Le mouvement d’expansion qui l’avait jetée au cou de son oncle en fut interrompu. D’eux-mêmes, ses bras se dénouèrent et retombèrent le long de son corps.

En face du sosie de Santos, elle demeura silencieuse, interrogeant du regard, malgré elle, l’énigme de ce visage qui réalisait l’irritant et inconciliable prodige de lui être à la fois familier et étranger.

Partageant sa gêne, Fred Lovely se taisait pareillement. Et la prolongation de ce silence, entre l’oncle et la nièce, était encore une de ces anomalies inexplicables qui ne pouvait qu’achever de dérouter Manuela et de l’aiguiller vers le soupçon. De seconde en seconde, elle sentait croître son étonnement et se préciser en elle la conviction d’un mystère.

La rentrée de Pédrille sauva Fred Lovely, comme le coup de gong de la fin du round sauve le boxeur épuisé. Il était « groggy ». Le moindre coup – c’est-à-dire une question de Manuela – eût suffi à l’envoyer à terre. Le secrétaire s’en rendit compte d’un coup d’œil et il intervint aussitôt en bon soigneur.

— Monsieur le président, dit-il respectueusement, le ministre de la police vous attend dans votre cabinet.

— J’y vais, répondit Fred en respirant.

Et il se dirigea allègrement vers la porte, suivi par le regard de Manuela.

Elle ne le retint pas et ne posa point de question. Le retour de Pédrille s’opposait à toute reprise d’une scène d’attendrissement familiale. Et il répondait en même temps victorieusement aux doutes qu’elle était sur le point d’éprouver.

— Je l’échappe belle ! pensa Fred en franchissant la porte. Cela m’apprendra.

Derrière lui, Pédrille referma la porte. Et tout de suite, il éclata, obligé toutefois de garder la mesure, pour ne point risquer d’être entendu de Manuela.

— Vous en faites de belles ! chuchota-t-il, en remplaçant par des roulements d’yeux furibonds et mille grimaces expressives, la sonorité violente des reproches qu’il eût souhaité vociférer. Voici, par votre faute, le président dans le pétrin.

— Mais j’en ai sorti sa nièce, ce qui est un service appréciable, riposta vertement Fred. Il faut que Santos Mirador soit fou pour avoir un seul instant envisagé de donner une aussi jolie fille à un tel malotru.

— Qu’en savez-vous ? Et que savez-vous de toute l’affaire pour vous permettre d’en juger ? Vous sortez vraiment de votre rôle, piailla Pédrille, en entraînant le sosie dans un long couloir et en parlant plus fort à mesure qu’ils s’éloignaient du fumoir.

— En tout cas, déclara Fred un peu penaud, je puis trouver inconvenante la façon dont cet individu parle au Président de l’État de Los Diables. Il entrait dans mon rôle de ne pas tolérer ses insolences.

Le secrétaire leva les bras au ciel.

— Le président a été bien imprudent ! gémit-il. Que tout retombe sur sa tête ! S’il n’avait commis cette impardonnable folie de se faire remplacer d’une façon qu’aucun protocole n’a jamais prévue, je ne serais pas contraint de vous dévoiler certains secrets de cuisine gouvernementale. Sachez donc que le señor Estéban Figaros peut tout se permettre vis-à-vis de Santos Mirador, absolument tout ! Et cela pour la raison bien simple que sans lui Santos ne serait point président. Figaros l’a fait ce qu’il est. Comprenez-vous ?

— Je comprends qu’ici, comme ailleurs, la politique est une vilaine chose, riposta Fred avec humeur. Estéban Figaros est donc un homme à ménager ? Soit. Mais, je vous le demande, qu’a à faire Mlle Manuela avec la politique ?

Pédrille lui rit au nez.

— Je me suis laissé dire, déclara-t-il, qu’en votre pays les candidats aux mandats électifs s’assurent volontiers par des promesses de la bonne volonté des électeurs. Vous pouvez supposer qu’il existe entre Santos et Estéban Figaros un marché de cette sorte et que le président a promis de lui accorder la main de sa nièce.

— C’est ignoble ! protesta Fred avec trop de chaleur.

Le secrétaire haussa les épaules.

— Cela ne vous regarde pas, rappela-t-il. Il ne dépend pas de vous d’accorder ou de refuser ce que demande Estéban Figaros. Mais vous pouviez demeurer sur l’expectative et surtout vous garder de manifester une opinion que personne ne vous demande.

— Permettez ! se rebella Fred.

— Je ne permets pas, répliqua Pédrille. Il faut que vous vous cantonniez dans votre rôle qui est d’imiter le président. Évidemment, il n’aurait pas bousculé le señor Figaros et il ne se serait pas emporté comme vous venez de le faire. Mais s’il s’était laissé aller à commettre une pareille gaffe, voici comment il la réparerait. Il se présenterait humblement devant Estéban Figaros, dont j’ai réussi à arrêter le départ courroucé, et il s’excuserait… ainsi que vous l’allez faire.

— Moi ? s’exclama Fred, absolument indigné.

— Non pas. Santos Mirador, remémora finement le secrétaire. C’est lui que vous allez humilier. N’hésitez pas. La situation est plus grave que vous ne pensez et vous avez étourdiment causé au président un tort considérable. Il ne pourrait gouverner vingt-quatre heures sans l’appui d’Estéban.

— Mais des excuses à ce goujat ! La pilule est amère !…

— Il ne fallait pas vous prêter au caprice du président, morigéna Pédrille. À présent, vous voici dans l’engrenage et vous ne pouvez marchander votre concours. Ce ne serait pas honnête. J’ai réussi, non pas à calmer Estéban, mais à lui faire admettre que vous aviez un peu trop généreusement arrosé votre déjeuner. Je l’ai assuré que, dégrisé par la violence même de la sortie dont vous vous êtes rendu coupable, vous vous en repentiez sincèrement et qu’il ne pouvait partir sans vous avoir serré la main et pris avec vous un nouveau rendez-vous pour demain. Cette fois, ce sera Santos qui donnera la réplique et je vous garantis que les choses marcheront autrement et qu’il faudra que la nièce file doux.

Derrière les lunettes présidentielles, les yeux de Fred lancèrent un éclair. Mais, cette fois, l’acteur se contint et Pédrille n’eut pas à s’apercevoir de cette marque d’indignation. Il poursuivait placidement.

— Le señor Figaros attend dans votre cabinet. Vous allez l’y rejoindre et l’aborder en une attitude repentante. Balbutiez des excuses inintelligibles, n’importe quoi. Cela n’a pas d’importance, étant donné la tempête d’injures qui vous accueillera. Mais le mal sera réparé et Santos se chargera du reste.

Fred mordillait nerveusement la moustache présidentielle. Mais il réussissait à rester calme.

— Soit ! acquiesça-t-il. Du moment que je n’aurai pas à intervenir personnellement entre cette pauvre jeune fille et votre butor, je consens à faire une démarche pacificatrice.

— Le señor Estéban ne demande pas autre chose, enregistra joyeusement Pédrille. Au fond, il était navré de se brouiller avec vous et les horribles vengeances qu’il comptait poursuivre ne le consolaient point de la perte de ses espérances matrimoniales. Il est bien pincé, vous savez, et c’est ce qui me fait dire qu’au bout du compte la petite ne sera pas tellement malheureuse avec lui.

— Voire ! grommela Fred, en français.

Et il commenta en espagnol.

— L’amour de certains hommes est pire qu’une haine.

Mais Pédrille n’était pas en humeur de discuter cette opinion. Il poussa Fred vers une porte.

— Attention. N’oubliez pas votre leçon. Baissez la tête, courbez les épaules, prenez un air bien piteux. Vous êtes l’enfant qui vient demander pardon et qui s’attend à être grondé… Bravo ! Vous y êtes. J’ouvre…

Et il le fit avec la rapidité et la nervosité d’un dompteur s’apprêtant à pénétrer dans la cage d’un fauve dangereux.

XIV

FRED S’EXCUSE

Le sosie de Santos Mirador fit une entrée admirable – une des meilleures de sa glorieuse carrière.

Penaud à souhait, tout à fait dans la peau du rôle, c’est-à-dire très petit garçon qui vient se faire fouetter, il s’avança vers Estéban, la main gauchement tendue et bredouillant timidement.

— Ce n’est qu’un malentendu, cher ami, un petit malentendu. J’espère que vous voudrez bien l’oublier et me pardonner.

— Tout à l’heure ! interrompit brutalement le señor Figaros.

Et la bordée d’injures qu’avait prévue Pédrille s’abattit, non point sur le coupable, mais sur l’infortuné secrétaire, qui se glissait discrètement dans le cabinet derrière le sosie de son patron et avait déjà refermé la porte.

— Crabe ! Pou de volaille ! Oreille d’argousin ! Je crois, ma parole, qu’il a l’audace de vouloir se payer un fauteuil d’orchestre ! Qui vous réclame ici, cuistre étique ? On vous voit toujours sur les talons du président. Son ombre le suit moins fidèlement. Est-ce que vous ne comprenez pas que vous êtes de trop et qu’il s’agit d’une explication où vous n’avez point à fourrer votre vilain museau ? Filez tout de suite et ne vous avisez d’écouter derrière la porte ou je vous arracherai vos vilaines oreilles.

Oh ! l’effarement du long Pédrille sous ces coups d’étrivières ! Il n’osait résister aux volontés si rudement exprimées du tyrannique Estéban. Mais tandis qu’il glissait le long des murs pour regagner la porte, sans exposer la partie postérieure de son individu à quelque manifestation outrageante du brutal, une si évidente consternation se peignit sur son maigre visage que volontiers Fred Lovely eut éclaté de rire.

Il se retint. La situation ne prêtait pas à la gaîté et Pédrille prenait la porte en lui lançant un dernier coup d’œil, à la fois suppliant et monitoire.

— Attention !… Attention !… Vous allez être livré à vos seules ressources. Tout dépend de vous, maintenant. Souvenez-vous de mes recommandations.

Le señor Figaros et le sosie du président demeurèrent face à face. Hargneusement, Estéban fonça sur Fred et le saisit par les deux bras.

— Qu’est-ce qu’il t’a pris ? Étais-tu fou ? gronda-t-il. Explique-moi.

— Bas les pattes ! riposta l’acteur, avec décision, en se dégageant prestement. Ne croyez-vous pas, señor, que nous gagnerions l’un et l’autre à passer l’éponge, sans plus insister sur ce petit événement ? À quoi bon remuer cette poussière ? Elle n’est pas très propre.

— Ah ! ça, tu es encore gris ! s’exclama Figaros, stupéfait d’une liberté d’allures et de paroles à laquelle il n’était visiblement pas habitué.

— Peut-être ! ricana Fred, en se dandinant sottement, à la façon d’un homme ivre.

Cette attitude lui semblait commode et propre à faciliter la conduite de l’entretien et il s’empressa de l’adopter, bien décidé à s’y maintenir jusqu’au bout.

— C’est donc cela ! admit Estéban, un peu calmé. Tu portes mieux le vin, habituellement. Qu’as-tu donc bu, aujourd’hui ?

— Du vin de France, bredouilla Fred, avec un rire satisfait.

— Nous n’en buvons pas d’autre, répliqua Estéban en haussant les épaules. Il faut qu’on t’y ait mêlé une drogue. Méfie-toi. Le Pampeluna est fort capable de te faire empoisonner. Il faut que tu aies quelqu’un qui goûte aux flacons et aux plats avant toi.

— Vous, si vous voulez, plaisanta le sosie d’un air aimable. Je vous réserverai cette place, cher ami.

— Idiot !… Revenons à ta nièce. Je voudrais savoir ce qu’il t’a pris de parler comme tu l’as fait. Est-ce qu’au fond tu penserais ce que tu as dit ?

— Est-ce qu’on sait ce qu’on pense ?… Est-ce qu’on pense ce qu’on dit ? articula Fred avec une gravité d’ivrogne. Le monde, señor, est un admirable équilibre de mensonges. Je ne suis d’ailleurs pas du tout certain que la vérité existe. C’est une imagination philosophique.

— Tu déraisonnes agréablement, constata Estéban Figaros, en haussant les épaules. Je voudrais pourtant que tu comprennes une chose : c’est que je ne suis pas homme à me laisser rire au nez. Je te tiens, tu le sais bien.

— Je le sais ! Je le sais ! fit Fred avec enjouement. De quelle façon me tenez-vous, señor ? Tout à l’heure, vous m’avez lâché.

Rapprochant son visage sombre de celui, merveilleusement hébété de l’acteur, Estéban prononça, en grinçant des dents :

— Écoute. Cela pourra te dégriser. Veux-tu coucher en prison ce soir ? Veux-tu que je déchaîne le plus effroyable scandale qui ait jamais jeté à terre un chef de gouvernement ? C’est aisé. Je n’ai qu’à aller trouver ton rival Pampeluna et à lui remettre ce dossier que, précisément, je porte sur moi.

Il frappa l’endroit de son veston que soulevait la bosse d’un portefeuille placé dans une poche intérieure.

— Tu connais bien ce dossier. Il prouve que tu n’es qu’un concussionnaire et que tu as trafiqué de ton mandat. Tout ce qui peut te compromettre et te déshonorer irrémédiablement se trouve réuni là-dedans. Fais-moi épouser Manuela et je te le remettrai pour le détruire. Laisse-la libre de se moquer de moi et je te perds. Il faut que ce soir-même j’aie l’assurance que tu briseras la résistance de ta nièce et que, de gré ou de force, je pourrai l’emmener demain dans une de mes fermes, où je me chargerai de la dompter. Tu peux bâcler un mariage en te passant de son consentement. Tu es en position de payer les complaisances nécessaires. Tout cela peut se faire discrètement. Mais il faut que tu te dégrises et que tu comprennes.

— C’est fait, señor, déclara Fred en se redressant.

Et il envoya dans la figure du misérable un coup de poing qui l’étendit proprement à terre.

La scène d’ivresse que l’acteur venait de jouer semblait avoir agi sur lui comme un calmant et lui avoir restitué une lucidité parfaite. Très satisfait du résultat obtenu par le « swing », il se montra guilleret et prompt en ses décisions. S’agenouillant près d’Estéban, qui avait fort gentiment perdu le sentiment, il entreprit de fouiller ses poches et particulièrement la poche intérieure qui faisait bosse sur le veston. En un rien de temps, il en retira un portefeuille.

— Ça va !… chantonna-t-il avec allégresse. S’il a dit vrai et que tout s’y trouve, je viens de rendre un fameux service à cette canaille de Santos. Mais, sans doute, en ai-je rendu un plus grand encore à sa jolie nièce.

Il mit le portefeuille dans sa propre poche et se releva.

Estéban Figaros rouvrait un œil terne et dont l’expression inintelligente prouvait qu’il conservait un souvenir plutôt vague du « poing » où en était restée la conversation. Pourtant, ayant considéré le visage narquois du sosie, puis le plafond et la position du tapis et des meubles par rapport à son propre corps, il se redressa sur son séant et apostropha Fred d’un air courroucé.

— Tu m’as frappé… Tu as osé me frapper, constata-t-il d’un ton rogue.

Il se remit debout, assez péniblement, et aspira l’air. C’en fut assez pour ressusciter sa fureur.

— Tu me paieras tout cela, rugit-il. Oui ou non, veux-tu me donner ta nièce ?

Fred Lovely lui rit au nez.

— Si cela ne dépend que de moi, vous ne l’épouserez jamais, assura-t-il avec conviction. Et pour autant qu’elle aura son mot à dire, vous pouvez perdre toute espérance. Elle vous a proprement en horreur. Comme je la comprends !

— Je t’en ferai repentir avant une heure, stupide ivrogne !

— C’est vous qui êtes ivre, riposta Fred en souriant.

Il affirmait un tel sang-froid que Figaros, interloqué, regarda cet adversaire si miraculeusement dégrisé et qui manifestement le bravait. Un geste instinctif le fit toucher sa poche vide.

— Tu m’as volé ! rugit-il en se précipitant comme un furieux sur le sosie du président.

— Pardon, répliqua Fred, en évitant le choc puis en infligeant à son agresseur une torsion de poignet, qui arracha un cri de douleur à Estéban. Je vous ai simplement enlevé l’arme dont vous me menaciez.

— Bandit ! cria le señor Figaros, écumant.

Mais Fred ne le lâchait pas.

— Ne faites pas le méchant, se contenta-t-il de dire. Vous n’arriveriez qu’à vous faire casser quelque chose. Sans compter que je puis vous faire fourrer en prison pour insulte au plus haut magistrat du pays. Je suis président de la République, n’est-ce pas ?

Il l’était, à cet instant, autant que Santos Mirador avait jamais pu l’être. Mais à l’autorité, il joignait une crânerie et une vigueur, qui ne furent point sans démoraliser Estéban Figaros.

Et Fred, frappant à coups redoublés sur le gong, déchaîna un tel vacarme que trois huissiers, effarés, apparurent aussitôt aux différentes portes du cabinet.

— Empoignez cet individu et conduisez-le hors du palais, ordonna l’acteur de la plus belle voix de Santos. Et retenez bien cette consigne, que vous transmettrez à qui de droit. Sous aucun prétexte on ne devra dorénavant lui en accorder l’entrée. Je défends formellement qu’on le laisse passer. Allez !

— Prends garde ! vociféra Estéban. Prends garde, président Santos Mirador ! Je me vengerai…

Mais les huissiers, obtempérant à un geste impérieux du sosie, entraînèrent le furieux.

— Voici qui est bien, se félicita Fred quand la porte se fut refermée. Si je dois être désavoué par Santos Mirador, je ne pense pas courir le même risque du côté de la gracieuse Manuela. Quel sourire elle me dédiera quand je l’informerai de cette prouesse !

Il souriait lui-même et la rentrée affolée de Pédrille ne réussit point à le rembrunir.

— Que me dit-on ? piaillait le secrétaire, avec les éclats aigus d’un jeune chien dont on vient d’écraser la patte. Vous avez fait chasser Estéban Figaros ? Que va dire le président, quand il apprendra cela ? Et que va-t-il nous arriver ?…

XV

L’ESCAPADE

De tous les personnages mêlés à cette tragi-comédie, Santos Mirador était assurément le seul qui eût dû prévoir et prévenir la catastrophe. Il pouvait bien s’attendre à la visite d’Estéban Figaros, puisque le prétendant à la main de Manuela la lui avait annoncée de sa propre bouche. L’amour trouble étrangement toutes les cervelles. Cette perte de mémoire était si totale que le vieil étourdi s’en était allé sans nul souci, ayant seulement aux talons les petites ailes que l’amour emprunte au moins honnête, mais au plus rapide des dieux, à savoir Mercure.

Évadé du palais par le chemin discret qu’il réservait à ses fugues, après avoir troqué sa tenue officielle contre un élégant complet couleur pervenche, qu’agrémentait une cravate arc-en-ciel du plus bel effet, il avait gagné une proche station de taxis, en dissimulant son allégresse sous les larges ailes d’un chapeau bolivar, dont la mode importée d’un pays voisin persistait à San-Piquillo.

Il ne voulait accueillir que des pensées riantes. Et tout d’abord, il fit faire, au taxi qui le conduisait, diverses escales devant les magasins dans lesquels il acheta un certain nombre de gourmandises. Ne fallait-il pas corser et convenablement arroser le délicieux repas qu’il comptait faire chez Papelita ? Ce devait être à la fortune du pot, puisqu’il n’avait pas pris jour avec la chère petite.

Il descendit de taxi les bras si chargés de paquets, qu’il faillit demeurer à la porte de la belle, faute de pouvoir en tirer la sonnette.

La Providence des amoureux y pourvut.

— Coucou ! dit derrière le président une voix joyeuse. En voilà une bonne surprise !…

Bonne ou médiocre, c’en était une pour la belle Papelita, qui regagnait son logis juste à point pour nouer ses mains charmantes sur les yeux de son visiteur.

Le président se mit aisément à l’unisson.

— C’est la petite fille ! Et moi qui croyais la surprendre !… D’où venez-vous, petite fille ?

— Du marché, répondit Papelita, avec un petit air raisonneur, qui enthousiasma Santos.

Puis, elle fit d’une petite voix pâmée, en le regardant comme on regarde un objet trop riche ou trop joli dont on n’ose croire que le destin vous fasse don.

— Oh ! je suis trop contente !… Trop contente !…

Le crédule président nageait dans le ravissement.

— Je suis venu faire la dînette avec toi, annonça-t-il. Entrons vite, petite. Je grille d’envie de t’embrasser. Mais il faut que je dépose mes paquets.

Quand ce fut fait et qu’elle se fut prêtée avec une conviction suffisamment jouée à l’accolade présidentielle, Papelita, s’efforçant de répondre aux roucoulades attendries de son vieil amoureux, se demanda, non sans perplexité.

— Qu’est-ce que je vais en faire ? Il vient trop tôt.

La vérité était qu’aucun plan suffisamment mûri n’avait encore été adopté par le clan Pampeluna. L’attitude de la jolie fille se ressentait de cette indécision. Judith, à tout prendre, savait qu’elle devait trancher la tête d’Holopherne et Dalila, moins héroïque, les cheveux de Samson.

Santos portait perruque et Papelita répugnait à l’assassinat politique. Elle rêvait de solutions plus compliquées et moins définitives. Au fond, elle était ambitieuse et n’eut point détesté détenir la vedette et la conserver le plus longtemps possible dans la tragédie qui s’apprêtait.

Mais elle n’avait encore reçu, en fait de directive, qu’une consigne assez analogue à celle que don Salluste fournit à Ruy Blas. Elle soupira.

— Qu’as-tu petite ? Tu ne parais pas enchantée ? observa avec à-propos Santos Mirador.

— Que si, señor ! répliqua la pauvrette. Mais j’ai peur que vous ne trouviez le menu un peu mince.

— J’y ai pourvu, rassura paternellement le président. Défais les paquets : tu y trouveras un perdreau froid, une langouste, un pâté de foie gras, du bourgogne et du champagne, sans parler de quelques friandises. Nous ne déjeunerons pas par cœur. Mais le cœur sera tout de même de la partie, n’est-ce pas, petite ? Sors la vaisselle. Je vais t’aider à mettre le couvert.

L’adorable Papelita affecta la plus extrême confusion.

— Vous ? s’exclama-t-elle. Vous, le plus grand personnage de notre république vous abaisser à des détails de ménage ? Je ne le souffrirai pas.

— Je t’en prie, insista Santos. Cela m’amusera. Si tu savais combien je hais le protocole et ses exigences et quelle joie c’est pour moi de m’évader de la prison des honneurs. Va, ce n’est pas un sacrifice que je te fais en redevenant près de toi le plus ordinaire des citoyens. C’est un retour à ma véritable nature et la réalisation – éphémère, hélas ! – du plus cher de mes rêves.

— Qui est ? questionna Papelita, avec une œillade encourageante.

— Qui serait de vivre comme tout le monde… ou, si tu préfères, un peu mieux que tout le monde – mais aussi librement et obscurément, délivré de tous les soucis qui m’accablent.

Il manifestait le plus joyeux entrain. Il est vrai qu’il n’était plus, pour l’instant, l’hôte du Palais du Gouvernement, mais celui de Papelita, laquelle était, ce midi-là, vraiment gentille à croquer dans sa robe cerise, échancrée à souhait et laissant nus les plus beaux bras du monde.

— Ce qui ne l’empêche pas d’avoir aussi des jambes ! pensait Santos avec ravissement, en lorgnant tendrement les mollets nerveux de la jeune femme, trottant par la salle, de la table au buffet, avec des sautillements de danseuse. Elle est parfaite, cette enfant-là !

Il échangea son admiration contre un choix d’assiettes, qu’elle lui tendit avec un sourire, histoire de faire bon poids.

Le couvert était mis et les mets disposés à portée, dans un ordre tentateur. Ils s’attablèrent, en se faisant face, puis se rapprochèrent, sur la demande de Santos. De profil, Papelita n’était pas moins séduisante que de face et elle présentait la commodité de pouvoir se pencher vers elle pour goûter sur ses lèvres les prémisses des sauces. Santos n’en perdait pas pour cela une bouchée, montrant un appétit gaillard.

Ayant mis bas la veste, à cause de la chaleur due à l’ardent soleil filtrant entre les persiennes closes, et aussi au bouquet des vins, dont le président faisait un copieux usage, la serviette nouée sous le menton, la bouche humide et les yeux luisants, il se partageait entre sa voisine et les portions dont il encombrait son assiette. Et il y allait d’un tel cœur qu’il n’eût fait doute pour personne qu’il ne dût, à la fin du repas, rester trace de l’une ni des autres.

— Voilà comment je comprends la vie, expliquait ce sybarite. Papelita, ma mie, la patrie te devra beaucoup. Réconforté par toi, je pourrai mener jusqu’au bout ma besogne qui n’est pas mince. Tout à l’heure, ma parole, je me sentais tellement las que j’aurais volontiers tout envoyé au diable, ou ce qui fût revenu au même, fait mander mon ennemi Pampeluna pour lui remettre le pouvoir. À présent, me voici plus raisonnable. Je me sens plus attaché à la place, qui n’est pas mauvaise.

— Pourquoi conserver le pouvoir, Excellence ? soupira Papelita, en manifestant du dépit.

— N’es-tu pas fière d’être aimée du chef de l’État ? répliqua Santos. Hier, tu me l’avais donné à entendre.

— Certainement… Mais j’aimerais aussi vous avoir davantage à moi – et sans partage, pour tout dire. Je ne puis être enchantée que vous me fassiez des infidélités, fût-ce avec la République.

— Tu es amusante ! proclama Santos Mirador, en éclatant de rire.

— Señor, vous l’aimez peut-être plus que moi.

— Ce sont des choses qu’on affirme quand on fait un discours, déclara l’homme public. Mais rassure-toi, on ne les pense jamais.

— Et puis, dit Papelita, en poussant un gros soupir, quand vous serez loin de moi, je m’imaginerai toujours qu’on est en train de vous assassiner.

— Ma police ne laisserait pas faire, dit Santos, confit dans l’optimisme d’une heureuse fin de repas plantureux. On sent que je suis nécessaire au peuple, qui d’ailleurs m’idolâtre.

Comme il achevait ceci, une rumeur lointaine roula comme un écho d’orage. Puis, elle se rapprocha et des cris devinrent perceptibles. Une foule, que le tapage fit aussitôt juger considérable par Santos Mirador, plus ému que ne l’auraient voulu faire prévoir ses déclarations précédentes, parcourait les rues en poussant des vociférations.

— Hé là !… Hé là !… Qu’arrive-t-il ? fit le président en se dressant pour s’approcher d’une fenêtre et jeter un regard par l’entrebâillement des persiennes.

Son teint s’altéra. Le flot était tout proche et les premiers rangs d’une tourbe hurlante battit les murailles des maisons. Une clameur monta, qui fit vibrer les vitres.

— Mort à Santos Mirador !… À bas le tyran !… Au poteau ! Au poteau !…

Les dents du président claquèrent. Il recula vers le fond de la chambre. Sa béatitude s’était enfuie.

— Que leur prend-il ?… À qui en ont-ils ? bégaya-t-il.

— Cela m’a tout l’air d’être à vous, insinua Papelita, avec un apitoiement hypocrite. Ils crient… Ils courent… Ils brandissent des armes. C’est plus qu’une manifestation.

— Une émeute ? gémit Santos Mirador.

— Non pas, Excellence, riposta Papelita, parodiant un mot historique. Cela m’a tout l’air d’une révolution.

XVI

UN DÉBUT

Pour fournir l’escorte présidentielle, le Ministre de la Guerre avait vidé le contenu d’une boîte de soldats, ce qui faisait, somme toute, une figuration assez maigre. Divisé en deux pelotons de cavaliers, l’un précédent, l’autre suivant la voiture présidentielle, cet embryon d’armée semblait bien plutôt revenir de procéder à quelque arrestation. Et le passage de l’auto, militairement encadrée, imposait tellement cette idée, que les badauds, rangés au bord des trottoirs, ne parvenaient pas à s’arracher de la gorge la moindre acclamation. C’était la faute du spectacle, vraiment trop mince. Une seule voiture et ces trois bonhommes qui paraissaient se bouder.

Ce n’était pas la faute du sosie de Santos Mirador, qui allongeait sans trêve ses coups de chapeau de la meilleure grâce du monde. Mais, en face de lui, le secrétaire Pédrille avait l’air piteux d’une poule qui n’a pu achever de pondre, la présence du maréchal Séguedilla, commandant la compagnie des gardes et responsable de la sécurité du président, l’empêchant de soulager son cœur.

Fred Lovely, au contraire, rayonnait comme un soleil, il pensait à Manuela. Elle planait au-dessus de l’aventure et entretenait la bonne humeur de Fred, qui se réjouissait d’avoir expulsé Estéban Figaros après lui avoir arraché les griffes.

Il avait su, pourtant, ne pas se vanter de cet exploit, quand le consterné Pédrille lui avait lancé son apostrophe. Il s’était contenté de répondre brièvement et mystérieusement.

— Le président me remerciera. J’ai mâté le Figaros !

Cette phrase, qu’il n’avait pu relever vertement, Pédrille ne la digérait pas. Il avait été sur le point de s’exclamer :

— Il vous fera jeter en prison… et cette fois pour de bon ! Et vous ne l’aurez pas volé.

Pédrille, donc, pinçait les lèvres. Le maréchal ronronnait, parce qu’il était asthmatique. Et le sosie balayait l’air de ses coups de haute-forme, en souriant aux spectateurs. C’était la première fois qu’il contemplait une foule du haut d’une auto officielle. Mais il ne la trouvait pas différente de celle qu’il connaissait. L’humanité entière a une âme de spectateur.

L’allée bordée de buissons de visages s’épanouit en rond-point. Une musique attaqua un air qui devait être national et des personnages chamarrés, massés au pied d’un socle, se découvrirent avec ensemble. On était arrivé.

Descendu d’auto, Fred fut conduit sur une estrade, face à la statue pudiquement voilée. Le sosie du président serra autant de mains qu’il s’en présenta, répandit sur l’assistance la manne de ses sourires et subit une première allocution. Puis, le voile tomba. L’homme de pierre, qui attendait stoïquement cet instant, avait naturellement un air pétrifié. On ne pouvait imaginer physionomie plus insignifiante.

Fred attendit que Pédrille lui fît signe et, pour tuer utilement le temps, s’appliqua à replacer sur les visages qui l’entouraient les noms que le dévoué secrétaire lui avait chuchotés à l’oreille.

— L’homme colérique, qui enfonce ses coudes pointus dans les côtes de ses voisins résignés, c’est le président de la Ligue pour la Paix… J’ai retenu le nom du Premier Ministre, l’Excellence Sardina… Je crois, décidément, que je ne commettrai pas d’erreurs.

Il se dressa sur un coup d’œil de Pédrille et tira les feuillets du discours.

— C’est à moi… Pas de blagues…

Un grand silence s’établissait sur la place que la voix sonore de l’acteur traversa pour se perdre dans les avenues. L’auditoire devint religieusement attentif. Mais Pédrille n’était pas le moins charmé.

— C’est Santos… Santos en personne ! se répétait-il. Je m’y tromperais moi-même, si je n’étais dans le secret. C’est un grand artiste, un très grand artiste !

Quand les applaudissements, qui saluèrent la péroraison, consacrèrent à la fois les dons d’éloquence du secrétaire et le talent d’imitateur de son interprète, la satisfaction de Pédrille ne connut plus de bornes. À tous ceux qui se pressaient autour de lui pour le féliciter, Fred répondait avec une telle aisance et une si parfaite diplomatie, qu’il semblait avoir présidé de toute éternité aux pompes de l’État de Los Diables.

Tout doucement, Pédrille se laissait ressaisir par un agréable optimisme. Aucun incident n’avait troublé l’inauguration et le seul point noir de la journée, à savoir : Estéban Figaros, s’estompait peu à peu dans l’esprit du secrétaire.

Comme la cérémonie s’achevait et que le sosie du président remontait en voiture avec Pédrille, un tumulte éclata à l’un des bouts de la place. Rompant les barrages, la même troupe de braillards, dont le passage avait si fâcheusement troublé la béate digestion de Santos Mirador, se rua en vociférant vers la voiture présidentielle.

— À bas Santos Mirador !… À bas le tyran ! répétait-elle consciencieusement.

Pédrille ne fut point le seul à pâlir. Déjà, les personnages officiels s’enfuyaient de tous côtés, sans souci de montrer la moindre dignité. Il est vrai que les manifestants étaient tous de mauvaise mine.

Fred Lovely, au contraire, considérait d’un œil railleur et presque amusé la clique hurlante et la déroute des autorités, comme si tout cela avait été un numéro obligé du programme de la journée.

— Ils ne sont pas brillants, « mes » ministres ! plaisanta-t-il.

Le tremblant Pédrille, d’un bond, grimpa auprès de lui dans la voiture. Le maréchal s’y trouvait déjà et se faisait petit.

— Entourez-nous ! bredouillait-il, à l’escorte démoralisée. Et au galop ! Il y va de notre vie à tous.

— Doucement, intervint Fred. Le peuple nous regarde, maréchal. Je ne veux pas lui laisser croire que j’ai peur. Rentrons en bon ordre et pas plus vite que nous ne sommes venus. De la tenue, mon cher ! De la tenue !

Le maréchal larmoya.

— Vous allez nous faire écharper, Excellence. Ne voyez-vous pas que ces gredins sont armés ?

— Raison de plus pour ne point montrer de couardise, répliqua sévèrement Fred. En pareil cas, la vraie prudence c’est le courage. On n’échappe pas aux fauves en leur tournant le dos. Ils vous le laboureraient avec leurs griffes. Au palais, chauffeur. Mais pas trop vite. Et que l’escorte suive au petit trot.

Donnant l’exemple, il se tint crânement debout dans l’auto. Son sang-froid ne diminuait pas l’affolement de Pédrille, qui, à l’école de Santos Mirador, n’avait pas appris la bravoure.

— Ne les défiez pas ! Ne les exaspérez pas ! ne cessait-il de répéter d’une voix suppliante. Ce n’est peut-être qu’un mouvement de mauvaise humeur.

Un seul espoir le soutenait, celui de retrouver Santos assez à temps pour entamer des pourparlers avec Estéban Figaros, inspirateur probable de l’émeute. Aussi, à peine eût-on réintégré le palais présidentiel – lentement, trop lentement au gré du pauvre secrétaire – qu’il enferma le sosie dans le cabinet de Santos.

— Demeurez là et n’ouvrez à personne sous aucun prétexte, lui recommanda-t-il. Vous ne pourriez que gaffer. Moi, je cours avertir le président et le ramener à son poste.

— Soit, consentit Fred Lovely, avec dédain. Le plus tôt sera le mieux. Car je me sens peu fait pour ce rôle de trembleur. Qu’ils aient tort ou raison, je me chargerais, si j’étais le maître, de calmer les mécontents.

— On ne vous demande pas cela et vous ne savez pas de quoi vous parlez, soupira Pédrille. Soyez sage et ne vous montrez plus jusqu’à ce que je revienne.

Et il sortit du cabinet par la porte secrète, qui favorisait les fugues de Santos Mirador.

XVII

L’AVEU

Fred Lovely n’avait nullement le dessein d’enfreindre cette consigne. Laissé à lui-même, il s’installa du mieux qu’il put et se mit à fumer pour passer le temps.

— Heureusement que cette plaisanterie va prendre fin ! grommela-t-il. Je ne regretterai guère les honneurs. J’y ai pris vraiment trop peu de plaisir !

Mais le grand soupir qu’il poussa en achevant cette déclaration lui révéla que, peut-être, quelques regrets s’appliqueraient à un autre objet – qui ne pouvait être que Manuela. Autant que la personnalité présidentielle, il allait abandonner toute chance de revoir la jeune fille. Et cette idée, soudain, lui serra le cœur. Il s’en inquiéta.

— Il ne manquerait plus que j’en fusse devenu amoureux ! On peut donc l’être sans s’en douter ? Je souhaiterais pourtant affirmer que je n’aime ni n’aimerai cette petite fille… Mais je ne saurais nier qu’elle m’intéresse.

C’était bien là le distinguo dangereux. De l’intérêt à l’amour il y a moins qu’un pas. Sur le tapis du cabinet, Fred en fit plusieurs. Des volumes magnifiquement reliés et jamais ouverts garnissaient les bibliothèques. L’ameublement en était somptueux, mais sévère. Fred s’arrêta devant une glace et considéra avec sévérité le maussade Santos Mirador qui s’y reflétait.

— Je joue, en vérité, un fort vilain personnage, décréta-t-il, sans égard pour les illusions du président.

Il se détourna. On frappait à une porte.

— Entrez ! cria-t-il.

Puis il se mordit les lèvres, en se rappelant la recommandation de Pédrille.

On frappa un second coup. Il se dirigea vers la porte et tira le verrou doré.

— Que voulez-vous ? Pourquoi me dérange-t-on ? bougonna-t-il, en ouvrant.

Il se troubla aussitôt, prêt à balbutier des excuses. Manuela était devant lui, le scrutant de ses grands yeux noirs avec une attention inquiétante.

C’était là la plus fâcheuse visite qu’il pût recevoir. Encore s’il avait fait la grosse voix, feint une grande colère et refermé la porte au nez de la nièce importune, il eût été tiré d’embarras. Mais Fred commit la faute de montrer à la fois son irrésolution et son trouble – deux sentiments que ne comportait pas son personnage. Il laissa entrer la jeune fille et la regarda sans parler, avec une gêne trop visible.

De son côté, Manuela prolongea à dessein ce silence favorable à son examen.

— Que veut-on, petite ? se décida enfin à demander le sosie de Santos. Ce n’est plus, je pense pour cette histoire de mariage ? J’ai congédié l’imbécile de telle façon qu’il n’aura plus envie de revenir s’y frotter.

Manuela ne s’abandonna pas à la joie. Elle ressentait trop d’étonnement.

— Pourquoi avez-vous fait cela ? questionna-t-elle, en fixant le faux oncle. Cela ne vous ressemble guère. Hier, vous me persécutiez avec le Figaros.

— J’ai changé d’avis sur son compte, répliqua trop légèrement Fred. Cela arrive quelquefois, même aux hommes d’État. L’important est que tu m’approuves et que tu sois contente.

— Vous estimez cela important ? railla Manuela. Voilà qui est nouveau.

— On ne peut pas toujours jouer au croquemitaine, tenta d’expliquer Fred, sentant qu’il faisait fausse route. Aujourd’hui, il me plaît de penser et d’agir en oncle digne de ce nom.

— Et demain ? demanda la jeune fille.

Fred eut un geste évasif.

— Ah ! demain !… Qui peut répondre du lendemain ? risqua-t-il. Je suis d’humeur fantasque.

— Tout cela vous ressemble si peu ! murmura la nièce.

— Souhaite que cela dure, plaisanta le comédien.

Et il ajouta aussitôt, parce que l’insistance des yeux de Manuela l’inquiétait et qu’il souhaitait se dérober à leur examen.

— Et maintenant que te voilà rassurée, laisse-moi travailler. J’ai beaucoup à faire.

— Je voudrais comprendre, soupira Manuela, s’adressant à elle-même.

Puis elle releva la tête, se dirigea délibérément vers un siège et s’assit.

— Causons, dit-elle résolument.

Fred sentit le danger.

— Je n’ai pas le temps. En voilà assez ! fit-il en grossissant sa voix et en tentant, tardivement, de revenir à la manière bourrue de Santos.

Manuela ne se laissa pas émouvoir.

— Je veux épuiser votre stock de patience, riposta-t-elle ironiquement. De quel pays venait donc ce Figaros, quand vous me l’avez présenté ?

— Cela ne te regarde pas, lança Fred avec un emportement qui dissimulait mal son embarras.

— Apprenez-moi au moins le nom de la gouvernante que vous allez me donner.

Fred Lovely pressentit le piège, mais comprit qu’il ne l’éviterait pas.

— Tu le lui demanderas à elle-même quand elle arrivera ! riposta-t-il.

Alors, Manuela triompha.

— Vous n’êtes pas Santos Mirador, déclara-t-elle brusquement en faisant face à l’acteur. Autrement, vous sauriez que ma gouvernante se nomme dame Pasquita… et qu’elle remplit cette fonction depuis plusieurs années. Vous n’êtes pas mon oncle Santos… Qui êtes-vous ?

— Qu’allez-vous imaginer ? bredouilla Fred. Regardez-moi.

— Oui, vous lui ressemblez parfaitement et c’est certainement ce qui vous a inspiré l’idée de vous substituer à lui. Ne niez pas. Vous êtes trahi. Déjà, vous n’osez plus me tutoyer. En vérité, j’admire votre audace ! Jouer un pareil rôle, alors que, manifestement, vous ignorez tout de ce que savait Santos Mirador !… Pourquoi avez-vous tenté cela ? Dans quel but ? Et d’abord, qu’avez-vous fait du président ?

— Je ne saurais répondre à vos questions, dit fermement Fred, renonçant à nier, mais continuant machinalement de parler avec la voix de Santos. Mettons qu’il s’agisse de politique.

— Bon, fit hardiment Manuela, en se dirigeant vers le gong. En ce cas, je vais donner l’alarme.

— N’en faites rien, s’écria le sosie en l’arrêtant par un bras. Ce n’est pas moi seulement que vous compromettriez, mais surtout votre oncle.

— Qui me garantit que vous dites la vérité ? dit la jeune fille, hésitante. Tout en vous me fait pressentir un imposteur.

— Les apparences me condamnent, répliqua Fred avec dépit. Pourtant, je n’ai consenti à cette comédie lamentable que sur les instances de votre oncle. Lui-même vous le confirmera, ou son secrétaire Pédrille, qui est du secret. Tous deux ne vont pas tarder à revenir et je ne vous demande qu’un peu de patience.

S’il était vexé d’avoir d’abord si maladroitement éveillé les soupçons de la jeune fille, il ne témoignait d’aucune confusion. Le visage emprunté de Santos Mirador continuait à le protéger, et mieux qu’un masque. Imposteur, soit, selon l’injure dont le souffletait la nièce du président. Mais il resterait pour elle un imposteur anonyme et elle ne connaîtrait rien de lui, ni son nom, ni ses traits, pas même sa voix.

Ce fut une singulière pudeur qui lui dicta cette attitude. Seul pouvait l’expliquer le sentiment, si proche de l’amour, qu’il ressentait pour elle.

Manuela aurait pu se souvenir que ce sosie lui avait témoigné de la pitié et qu’au moins sur un point il avait été différent de Santos Mirador. Mais parce qu’il continuait à lui présenter le visage de l’oncle et qu’il lui parlait avec la voix détestée, elle ne pouvait s’empêcher de le regarder avec défiance. Même, très illogiquement, elle lui en voulait d’être sorti de son rôle en tenant, vis-à-vis d’Estéban Figaros, une conduite qui ne serait sûrement pas ratifiée.

— Dites-moi exactement ce qui s’est passé et tâchez d’être franc, dit-elle d’un ton hostile.

Sous le bénéfice de l’incognito, Fred Lovely n’avait plus qu’à confesser la vérité. Il s’exécuta.

— Votre oncle avait besoin de quelques heures de liberté, commença-t-il piteusement. Or, il était indispensable qu’il assistât à la cérémonie qui a eu lieu. Il eut alors recours à mes services parce qu’à son estime j’étais le seul homme au monde qui pût donner à tous l’illusion qu’on l’avait devant les yeux.

— Pourquoi ? questionna Manuela.

— Parce que je suis comédien et que je sais composer un personnage, répondit Fred, non sans quelque orgueil.

Volontairement ou non, la jeune fille le lui rabattit aussitôt.

— Ah ! vous êtes ce qu’on appelle un cabotin ? fit-elle avec un dédain marqué.

— Oui, confirma Fred, blessé. Il n’y a pas de sot métier, mademoiselle. Dans ma profession j’ai acquis une certaine notoriété.

Elle négligea de discuter cette question et revint au sujet.

— Mais le talent de comédien ne suffisait pas, objecta-t-elle. Il fallait aussi la ressemblance, cette ressemblance étonnante qui m’a trompée, comme tout le monde.

— Mettons que je l’ai complétée, répondit évasivement l’acteur. Vous pouvez constater par vous-même que j’ai réussi à faire illusion. Sur un seul point j’ai été inférieur au modèle et c’est certainement ce qui m’a trahi. Je n’aurais pas dû me mêler d’intervenir entre vous et le nommé Figaros.

— Vous n’auriez pas dû, répondit impulsivement Manuela.

Et Fred Lovely la jugea abominablement ingrate.

— J’ai eu pitié de vous, murmura-t-il.

La nièce du président se redressa fièrement, deux éclairs jaillirent de ses yeux noirs.

— Je ne permets pas à n’importe qui d’avoir pitié de moi, répliqua-t-elle avec hauteur. Dans certains cas, la pitié devient de l’indiscrétion. Je suppose que mon oncle ne vous avait pas chargé de régler cette affaire de famille ?

— Assurément non, railla Fred. Et je doute même qu’il m’approuve. Mais ceci me regarde.

— Cela me regarde aussi, corrigea sévèrement Manuela. Les reproches qu’on vous adressera seront peu de choses. Tout le contrecoup de la fureur de mon oncle retombera sur moi, autant que celle du señor Figaros. Vous n’aurez réussi qu’à aggraver ma situation.

— Je m’en excuse, dit humblement l’acteur.

Mais il n’attendrit pas la jeune fille.

— Laissons cela, dit-elle sèchement.

— Ah ! s’écria Fred, exaspéré. Que votre oncle revienne donc vite ! J’en ai assez d’étouffer dans la peau de ce vilain bonhomme !

Manuela allait répondre, mais elle en fut empêchée par la rentrée de Pédrille, qui jaillit de la porte secrète, dans un état d’agitation tel qu’il en oublia de s’alarmer de la présence de Manuela.

— Ah ! gémit-il, en s’effondrant sur un fauteuil. Cette fois, tout est bien perdu !

— Qu’y a-t-il ? Pourquoi ne ramenez-vous pas le président ? s’inquiéta Fred Lovely.

— Le président ? s’exclama le secrétaire avec un rire désespéré. Il se moque bien de nous, le président !… Il est parti !… parti !… parti !…

XVIII

LA FUITE

— Une révolution… La révolution ! répétait Santos, écrasé.

Incapable de se lever, il était demeuré assis. En cette position et se cachant le visage contre la poitrine de Papelita, il bégayait stupidement.

— Il faut fuir… Vite !… Vite !…

La jeune femme le considérait avec intérêt. Sur le buffet, la vaisselle avait cessé de trembler et les meubles, un instant secoués, avaient repris leur aplomb. Ce n’était pas le cas de Santos.

— Ce Pampeluna ! gémit-il, avec un mélange de fureur et de terreur qui était d’un comique irrésistible. Pourquoi ne l’ai-je pas fait fusiller ?

— Peut-être parce qu’il ne s’est pas laissé prendre ? insinua doucement l’enjôleuse. Quand j’ai quitté l’école – il y a déjà trop d’années, soupira-t-elle hypocritement – j’emportais un prix d’histoire. C’est vous dire que je connais les révolutions de chez nous. N’est-ce point comme ceci que commença celle dont le tourbillon balaya le président Fernandez, auquel succéda Pampeluna ? Fernandez résista comme un lion et ses troupes, qui en avaient assez de se battre, le fusillèrent.

— Elles le fusillèrent, répéta Santos, grelottant.

— Quand vos amis ont suscité ce mouvement qui fit de vous notre président bien-aimé, Pampeluna fut plus malin. Il se sauva à toutes jambes, vous abandonnant la place. Et, de cette façon, il eut la vie sauve.

— S’il l’emporte, cette fois, et que je tombe entre ses mains, dit amèrement Santos Mirador, j’aurai le sort de Fernandez.

— Pour le moment – et à supposer qu’ils soient partis attaquer le palais, vous n’avez rien à craindre puisque vous n’y êtes pas, fit remarquer la tendre enfant.

— Et je n’y rentrerai pas avant d’avoir vu comment tournent les événements ! Pas si bête que d’aller me fourrer dans la gueule du loup !

S’étant ainsi désolidarisé, par avance, d’avec le dévoué Pédrille et Fred Lovely, l’égoïste en revint à des préoccupations plus personnelles et d’un intérêt immédiat.

— C’est maintenant, petite que j’ai besoin de croire à la sincérité de ton affection et que je vais l’éprouver. Puis-je compter sur toi ?

— Je veux mourir avec vous ! cria Papelita, en se jetant dans ses bras avec un bel élan dramatique.

— Ce ne serait pas là la meilleure façon de me prouver ton amour, protesta Santos. Vis plutôt avec moi, ma belle. Et, pour cela, cache-moi.

— Vous abandonnez donc la partie, mon président bien-aimé ? questionna Papelita en dissimulant sa joie.

— Je laisse à d’autres le soin de la jouer pour moi, répondit évasivement le capon.

— Santos, dit amoureusement Papelita, le monde n’existe plus. Il y a nous, rien que nous, deux amoureux tendrement serrés l’un contre l’autre…

— Je m’en réjouis, mon cher amour, affirma le président attendri. Mais, par grâce, ne me donne plus ce nom compromettant. Le président Mirador n’existera plus, aussi longtemps que je vivrai auprès de toi. Mon cœur est à toi pour toujours. Quant à ton hospitalité, il m’est difficile de préciser pour combien de temps je l’accepte. Cela dépendra des événements que je voudrais surveiller discrètement d’ici.

— Ne sera-ce pas imprudent ? s’exclama la rusée, en affectant l’effroi. Je me suis laissé dire qu’en période révolutionnaire on fusillait aisément les citoyens même obscurs.

— Tu as raison, reconnut Santos, un peu pâle. Aussi, j’éviterai de sortir. Je t’enverrai aux nouvelles.

— J’irai certainement pour l’amour de vous. Mais que risquerais-je de trouver, au retour ? La porte enfoncée, et peut-être un cadavre ensanglanté sur le plancher – le vôtre, señor… À moins que la soldatesque ou la horde des brigands ne vous ait emmené, en vous lardant de coups, pour vous jeter, agonisant, dans une prison.

— Diable ! grommela Santos, en faisant la grimace. Alors, je ne suis pas en sûreté, ici ?

— Pas plus qu’en aucune maison de cette ville ou de la campagne avoisinante, précisa la jeune femme. Tout le monde vous cherchera.

— Oh ! fit Santos, en rappelant sur son visage une ombre de sourire. Je pense qu’on ne s’en avisera pas tout de suite. J’ai quelques raisons de croire cela.

Il ne les énuméra point, par prudence instinctive. Mais Papelita le harcela.

— Il est impossible qu’on ne s’inquiète pas de votre disparition, répliqua-t-elle. Je sais bien qu’il n’y a aucune raison pour qu’on vienne vous chercher ici plutôt qu’ailleurs. Ce n’est que le hasard qui pourrait guider vos ennemis ou vos amis…

À une grimace qui échappa au président, elle vit qu’elle était sur la bonne route.

— Non, il n’y a pas que le hasard, soupira Santos.

Éveillée par les paroles de Papelita, une crainte lui venait, qui n’était point d’être découvert par les partisans de Pampeluna, mais au contraire par ses propres défenseurs.

— Pédrille sait où je suis, songea-t-il soucieusement. J’ai commis l’imprudence – que je croyais être de la prudence – de lui indiquer le nid où je pensais roucouler en paix tout un jour. C’était une précaution. Mais, précisément, elle pourrait se retourner contre moi. Pédrille va s’affoler. Il sera ici avant une demi-heure, avec une bonne escorte, car c’est un garçon de précaution, pour me cueillir et me ramener en un tournemain. L’escorte servirait, au besoin, à me ramener de force, pour le cas où je ferais le récalcitrant. Je connais mon Pédrille et il me connaît !

Et il déclara soudain, à la grande joie de Papelita :

— Mon amour, toute réflexion faite, il ne saurait être pour moi de joie plus grande que de te consacrer tous les instants de mon existence. Foin des grandeurs et de leur cortège de soucis ! Partons tous deux et ne nous arrêtons qu’au bout du monde.

— Bravo ! cria la belle enfant, en battant des mains et en affichant un grand enthousiasme, lequel était sincère, bien que ce fût pour un tout autre motif que celui proposé à la crédulité de Santos Mirador.

— Partons donc ! s’écria-t-il presque joyeusement.

— Je connais un garage où on nous louera une bonne auto, avec un chauffeur de confiance, qui nous y conduira rapidement, confia mystérieusement Papelita. Voulez-vous me laisser faire ? On ne nous posera pas de questions indiscrètes.

— Tu es mon ange gardien, ma providence et ma sirène, s’écria lyriquement le président. Conduis-moi. Je me livre à toi.

Il ne croyait pas si bien dire, encore que l’intention de la jeune femme ne fût point de le faire incarcérer. Elle jugeait plus politique de le compromettre de façon irrémédiable et de le démonétiser, en quelque sorte, en le poussant à fuir. Elle ne devait pas y avoir grand mal. C’était Santos qui l’entraînait.

— Vite !… Vite ! pressa-t-il, tourmenté par la crainte de voir apparaître Pédrille. Il n’y a pas à s’embarrasser du moindre détail. J’ai sur moi tout ce qu’il faut, ayant prévu depuis longtemps qu’il me faudrait déguerpir un beau jour, sinon une belle nuit, et sans tambour ni trompette. Je possède une identité de rechange en même temps qu’un compte ouvert dans différentes banques de l’étranger. Nous pouvons nous embarquer pour l’Europe, gagner Paris et y mener joyeuse existence. La vie est belle. Ma charmante, à partir de cet instant, habitue-toi à ne plus voir en moi que le señor Apostolo, honnête négociant retiré des affaires et qui aura fait fortune… dans ce que tu voudras.

— Dans un fauteuil, suggéra spirituellement Papelita. Patientez cinq minutes, cher. Je ramène l’auto…

Santos n’objecta rien. Il avait autant qu’elle le désir d’être libre cinq minutes. Et c’était pour tracer à l’adresse de Pédrille quelques lignes de cynique adieu, qui se pouvaient résumer en ces mots :

« Le temps est à l’orage… et je crains la foudre. Je file me mettre en sûreté. Débrouille-toi. »

Pour Papelita, la précaution à prendre était analogue et il s’agissait aussi d’un message adressé à des amis.

Mais elle y parlait sur un autre ton.

« Machete, Pepe Guano, et vous cher Porfirio, dites à notre chef que l’heure est venue et que le terrain est libre. Je ne sais si vous êtes pour quelque chose dans la manifestation que j’ai vue tantôt s’ébaucher. Mais en tout cas, profitez-en pour pousser les choses. Je pars avec Santos Mirador. Nous gagnons la France et je saurai bien m’arranger pour qu’il n’ait pas de sitôt le désir de revenir… »

Ces lignes tracées et confiées à un messager sûr, elle monta en auto et revint vers le gîte où l’impatient Santos l’attendait derrière la porte.

— En route ! cria-t-elle joyeusement. Entendez-vous ces coups de fusil, mon amour ? C’est en l’honneur de votre départ qu’on les tire. Mais personne ne s’en doute !

— Éloignons-nous en le plus vite possible, riposta simplement Santos, bondissant auprès de l’aimée. C’est un bruit que je n’aime guère.

L’auto partit à toute allure. Une heure plus tard, Pédrille accourait, trouvait le nid vide et découvrait la lettre. L’ayant lue, il comprit que Dalila avait triomphé de Samson et qu’elle l’emmenait en captivité. Aussi, jugea-t-il à propos de s’arracher les cheveux.

XIX

JE RESTE !…

Tourné vers Manuela, puis vers Fred Lovely, avec le visible désir d’en recevoir un peu de réconfort, le secrétaire Pédrille avait la mine et l’attitude d’un écolier semoncé par ses maîtres. On eût dit qu’il leur venait confesser sa propre faute.

— Le fait est que le président s’est éclipsé, résuma-t-il d’une voix piteuse.

Interdits, l’acteur et la jeune fille se regardèrent. Puis, Fred éclata de rire.

— Eh bien, elle est joyeuse ! apprécia-t-il. Je le retiens, le président Mirador !

Il y eut sur le visage fier de Manuela, une petite crispation douloureuse, traduisant la honte et la colère qu’elle éprouvait. Des coquelicots s’effeuillèrent sur ses joues. La foudre jaillit de ses yeux noirs.

— Le lâche ! balbutia-t-elle.

Tête basse, Pédrille, consterné, plaidait.

— Vous ne les avez vus que de loin. Mais ils sont effrayants, quand ils braillent. Ils ont tous le même air égaré et ils poussent les mêmes cris, ce qui fait que la foule n’a plus qu’un visage avec des milliers d’yeux et de bouches.

— Qu’allez-vous faire ? demanda Manuela.

Il répondit par un geste découragé.

— C’est la catastrophe ! Nous lâcher dans un moment pareil !… Mais c’est couru d’avance : quand ils vont savoir la vérité, ils vont tous prendre le départ… tous, du premier ministre au dernier valet-de-pied. C’est trop bête ! Les autres peuvent s’y tromper, mais moi, je n’ai pas les mêmes raisons d’avoir peur. C’est un tour d’Estéban Figaros, un pétard lancé dans les jambes du président, pour l’avertir. Mais il n’est pas homme à déclencher un véritable mouvement révolutionnaire, qui ne profiterait qu’aux Pampelunistes.

— Baste ! riposta légèrement l’acteur. Vous connaissez la manière d’éviter un sort trop fâcheux. La nature vous a généreusement pourvu d’une paire de jambes qui vous mèneront loin, à bonne allure.

Il disait cela avec la voix du maître. Le secrétaire soupira.

— Je crois l’entendre, confia-t-il à la jeune fille. Est-ce que cela ne vous produit pas le même effet qu’à moi, señorita ? Il me semble que votre oncle est toujours avec nous…

— Vous ne conserverez pas cette illusion longtemps, ricana Fred, en continuant d’imiter la voix de Santos Mirador, mais en se dirigeant vers la porte. Bonne santé et bonne chance, señor Pédrille ! Mes hommages, ma jolie nièce… Vous m’en avez fait entendre de dures. Mais je vous pardonne.

Manuela restait impassible et dédaigneuse. Par contre, Pédrille se précipita.

— Où allez-vous ? cria-t-il, en arrêtant l’acteur par le bras.

— Me déshabiller, parbleu… et reprendre avec mes habits, mes traits et ma voix, lança le sosie.

— Vous nous abandonnez ? gémit le secrétaire, prêt à s’effondrer.

— Dites donc, votre patron a commencé par me donner l’exemple, répliqua Fred. Ne me suis-je pas engagé à « l’imiter » ? Permettez que je continue.

— Mais en restant, vous pourriez tout sauver, gémit lamentablement le secrétaire. Les ministres seront ici avant un quart d’heure et dans quel état d’affolement ! S’il n’y a pas quelqu’un pour les exhorter au sang-froid et à la résistance, nous n’aurons plus qu’à plier bagage et à crier « Sauve qui peut ! »

— Criez, mon bon Pédrille. Vous devez avoir une belle voix.

— Si mes pronostics sont exacts, l’orage sera passé demain.

— Oui, mais, s’ils sont faux, je n’aurai plus qu’à recevoir stoïquement l’averse, répliqua Fred, en parodiant la grimace qu’aurait sûrement faite le président Mirador, si on lui avait adressé la même proposition. Merci bien ! Le rôle de président n’est pas tellement agréable pour que je m’y cramponne et mademoiselle m’en a dégoûté.

— Je ne vous permettrai pas de partir, cria Pédrille, en s’accrochant désespérément à l’acteur.

— Quelle sottise ! Comment vous y prendrez-vous pour m’emprisonner dans la personnalité de Santos Mirador ? De toutes façons, j’étais décidé à lâcher le rôle quand vous êtes entré.

— Et maintenant plus que jamais, intervint ironiquement Manuela. N’insistez pas, M. Pédrille. Vous voyez bien que monsieur a hâte de partir avant l’arrivée des émeutiers. Ce ne sont pas des fusils de théâtre qu’on braquerait sur lui et le sifflement des balles lui ferait perdre à la fois contenance et ce bel accent si merveilleusement imité. Rendez-lui sa liberté. Il a très suffisamment gagné son cachet comme cela. Allons, débarrassez-le de cette défroque et qu’il cesse de contraindre son gosier. Je l’y autorise au nom de mon oncle.

Stupéfait et furieux, Fred se retourna vers elle. Mais tandis qu’il cherchait une réplique convaincante, une rafale de détonations et de cris enveloppa le palais. Les vitres des fenêtres tremblèrent.

— Ils attaquent ! gémit Pédrille, désemparé. Ce Figaros a le diable au corps ! Je n’aurais pas cru qu’il pousserait la plaisanterie aussi loin.

— Ce n’en est peut-être pas une, répliqua Manuela. Allons filez vite avant que les choses se gâtent tout à fait, dit-elle à Fred, avec une indulgence méprisante, qui acheva de l’exaspérer.

— Je ne suis pas si pressé, marmotta-t-il, en se redressant. Me prenez-vous pour votre oncle ?

La jeune fille se mordit les lèvres. Pédrille s’exclama.

— Il n’a pas peur ! Il n’a pas peur ! Vous ne le connaissez pas, señorita. Moi, je l’ai vu à l’œuvre. Pourquoi vous obstinez-vous à le blesser au lieu de joindre vos supplications aux miennes ? Nous l’aurions peut-être décidé de rester.

Fred n’eut pas le temps de protester. Un tumulte emplissait soudain l’antichambre ; et l’une des portes, cédant sous une irrésistible poussée, s’ouvrit à deux battants. Instantanément, le cabinet s’emplit de monde.

— Le président !… Le président est-il là ?… On réclame le président ! clamaient des voix affolées, derrière ceux qui avaient pénétré.

— Il est là !… Le voici ! répondaient ces derniers, en se pressant autour de Fred et en le palpant comme s’ils n’osaient croire à la réalité de sa présence.

Il reconnut « ses » ministres, en proie à un trouble qu’expliquaient les événements. Le « Premier » saisit le bras de l’acteur.

— Ah ! monsieur le Président, quelle alerte ! D’infâmes calomniateurs ont répandu le bruit que vous étiez en fuite… Il n’en est rien, grâce au ciel. Mais il faut vous montrer, parler vous-même aux insurgés et surtout aux soldats. Venez. C’est le moment d’être ferme !

— Allez-y ! souffla Pédrille, en adressant au sosie un coup d’œil suppliant.

Il avait lu une hésitation sur le visage de l’acteur et une joie délirante était née en lui. En réalité, l’acteur n’hésitait pas. Rasséréné, tout à coup, il savourait par avance l’effet qu’il allait produire. Et derrière les lunettes de Santos Mirador, son œil s’aiguisait de malice, en cherchant le regard de Manuela.

— Du calme, messieurs les ministres ! prononça-t-il. Votre président saura faire son devoir, tout son devoir. Quelqu’un d’entre vous le supposait-il capable de reculer devant quelques balles et une poignée d’émeutiers ?

Et plus présidentiel que jamais, calme et résolu comme il eût été impossible au vrai Santos de l’être, le sosie du président marcha vers la porte, précédant les ministres ébahis.

XX

UN
CHEF

— Nous ne connaissions pas Santos Mirador ! prononça le maréchal Seguedilla d’un ton pénétré. Il est de ces hommes qui ne se révèlent qu’à l’heure du danger. C’est un chef !

— C’est un chef ! répéta le chœur admiratif.

Tous, ministres, fonctionnaires de la présidence, dignitaires de la république, tous ceux que la tourmente menaçait et qu’elle pouvait à tout le moins dépouiller de leurs prébendes, étaient entassés dans le salon d’honneur, face aux portes-fenêtres qui donnaient sur un vaste balcon et dont une seule était ouverte.

Ils s’étaient arrêtés là, tandis que le sosie du président la franchissait et s’avançait seul sur le balcon, salué par une grêle de balles, tandis qu’une immense clameur montait aussitôt de la place.

— Santos Mirador !… C’est Santos Mirador !…

À la vue du sosie, un véritable atterrement s’emparait d’une partie des manifestants, tandis que l’autre s’abandonnait brusquement à l’enthousiasme.

— Vive Santos Mirador !

Puis, la clameur, enflée jusqu’à atteindre l’ampleur d’un grondement de tonnerre, décrût et s’apaisa. La main présidentielle, s’agitant dans l’espace, annonçait que le chef de l’État voulait prendre la parole.

Et le président parla.

Ce qu’il dit, les personnages qui le surveillaient anxieusement, de l’intérieur du grand salon, ne l’entendirent guère mieux que les citoyens massés sur la place et dans les avenues avoisinantes. Le discours du sosie de Santos Mirador fut surtout composé de syllabes sonores lancées à travers l’espace avec une force et une conviction impressionnantes et accompagné de gestes énergiques. Il n’en faut pas plus pour s’imposer à une foule et lui arracher des applaudissements.

Les ministres se regardèrent avec un étonnement ravi.

— Un Santos Mirador nouveau se révèle à nous.

Comme tous les autres, Manuela et Pédrille avaient suivi machinalement Fred Lovely à sa sortie du cabinet. La crânerie dont l’acteur fit preuve stupéfia la jeune fille et la dépita un peu, tout en forçant son admiration.

— Je m’étais trompée sur son compte et j’ai eu tort de le railler, admit-elle. Il est réellement capable de courage. Santos Mirador nous eût moins fait honneur.

Sur la place, le calme n’avait régné qu’un instant. Et il devint vite patent que l’accueil, dont avait bénéficié le président, était dû en partie à la stupeur que son apparition avait fait naître. On le croyait en fuite. On venait constater sa carence et combler joyeusement ce vide, en profitant du désarroi de ses partisans. L’intervention de Fred Lovely déjouait tous ces calculs et c’étaient les agitateurs qui se trouvaient désarçonnés.

Mais ils s’étaient repris avant la fin de sa harangue et leur dépit éclata. Cris et fusillades recommencèrent instantanément et les cris de mort se mêlèrent aux acclamations. Après les cris, des coups s’échangèrent. Pampelunistes et Miradoristes se gourmèrent à qui mieux mieux.

Ce fut à cet instant que Fred Lovely montra vraiment qu’il y avait en lui l’étoffe d’un chef et qu’il était né pour commander aux hommes.

Rentrant dans le salon, il se dirigea vers Seguedilla.

— De quelles forces disposez-vous, maréchal ? lui demanda-t-il à brûle-pourpoint.

— À peine suffisantes pour tenir un quart d’heure, estima le guerrier, que la renaissance du tumulte replongeait dans toutes les affres du doute. Il ne faudrait pas compter sur elles pour protéger notre retraite.

— Il n’est pas question de reculer, interrompit impérieusement Fred. Je vous demande le chiffre des défenseurs de ce palais.

— Oh ! tout au plus une centaine d’hommes.

— C’est assez pour opérer une sortie, estima l’acteur avec calme.

Tous se récrièrent.

— Une sortie ?

— Vous n’y songez pas, monsieur le président !

— Il est plus sage de se défendre…

— … à l’abri des murs du palais…

— Non pas ! coupa Fred d’un ton sans réplique. On se bat sur la place. Mes partisans et mes adversaires sont aux prises. C’est le moment d’intervenir et de faire pencher la balance en notre faveur.

— Les soldats ne marcheront pas, balbutia Seguedilla.

— Ils marcheront, riposta le sosie. Il suffira qu’ils sentent un homme à leur tête…

Et devançant la protestation, exagérément modeste, du chef des forces gouvernementales, il ajouta en souriant :

— Ce ne sera pas vous, maréchal. Je ne vous demande que de rassembler la garnison pour que je la harangue. Je suis certain d’être suivi.

— Il a décidément du cran, admira le premier ministre, quand l’acteur fut sorti, accompagné du maréchal.

— Il en a ! cria joyeusement Pédrille, en se précipitant sur les talons de Fred Lovely.

— Il en a, s’avoua tout bas, Manuela.

Mais il ne lui venait pas à l’idée que c’était peut-être pour elle – pour forcer son admiration et sa sympathie que le sosie acceptait de s’exposer pareillement. Lui-même aurait juré de bonne foi qu’il ne se mêlait que par humour à ce jeu où le poussait la fantaisie du destin, pour le plaisir secret de se moquer des hommes et plus particulièrement de cette petite fille, aussi simplette qu’ingrate.

Il lui plaisait de constater qu’en ce monde, où il jouait en somme le rôle de pantin, la gravité des événements peut n’habiller qu’une facétie et que l’Histoire n’est, sans doute, qu’une vaste fumisterie.

— Des bouffons ont conduit l’humanité, pensa-t-il avec délectation. Il ne faudrait que quelques coïncidences pour que j’entre, avec mon déguisement, dans le Panthéon des Héros et que les mémoires me célèbrent comme une grande figure historique. Mourir dans la peau d’un chef d’État et face à la révolution, serait assez drôle.

Ce fut en cette humeur plaisante qu’il descendit un escalier de marbre et apparut, flanqué de Pédrille et du maréchal dans une cour ensoleillée, séparée des insurgés par une grille derrière laquelle des soldats sans ardeur montaient une faction hésitante.

Il lui sembla qu’il débouchait d’entre deux portants et aussitôt il brûla les planches.

— Garçons ! cria-t-il, en donnant à la voix de Santos Mirador une sonorité héroïque, voici votre Président qui vient se mettre à votre tête. Est-ce qu’il n’y aura pas, parmi vous, une douzaine de braves pour l’aider à mettre à la raison tous ces braillards ? Baïonnette au canon et ouvrez les grilles.

Il n’attendit pas leur réponse et marcha droit au portier, qui grelottait sur la porte de sa loge.

— Toi, tu vas m’ouvrir les grilles toutes grandes, ordonna-t-il, en l’empoignant et en le poussant vers l’entrée principale. Je réponds de tout.

Subjugué, le portier obéit. L’apparition du sosie de Santos Mirador, calme et résolu, et ayant derrière lui quelques rangées de fusils qui les couchèrent en joue, pétrifia les manifestants d’un premier groupe.

— Chassez-moi ces imbéciles ! cria Fred d’une voix tonnante. Et empoignez les meneurs. Je leur ferai passer le goût de molester les citoyens paisibles.

— Il est fou ! Il va se faire tuer, gémit Seguedilla.

Mais Pédrille, électrisé, ne lui répondit pas. Il courait sur les pas du sosie, qui, entouré des soldats, s’ouvrait un passage à travers la foule stupéfaite et bientôt enthousiaste.

Du haut du balcon, sur lequel elle s’était aventurée la première, Manuela, frémissante, regardait ce spectacle et soupirait, admirative et soucieuse.

— Quelle audace ! Et quel courage ! Il sera vainqueur… Demain, il sera le maître, le vrai maître, le seul maître… Mais pourquoi fait-il cela ?… Est-ce un héros ? un honnête homme, qui se dévoue ? N’agit-il que dans l’intérêt de mon oncle et pour lui conserver cette présidence si piteusement abandonnée ?… Ou bien n’est-ce qu’un ambitieux, un aventurier jouant le tout pour le tout et profitant des circonstances pour se hisser, sous le nom d’un autre, à la première place ? Que fera-t-il, si Santos Mirador reparaît ? S’effacera-t-il devant lui ou bien démasquera-t-il son impudente ambition ? Qui me dit, d’ailleurs, qu’il n’a pas supprimé mon oncle ou qu’il ne le fera pas arrêter secrètement pour garder sa place ? C’est terrible de ne pas savoir si je dois l’admirer ou le mépriser…

Mais sa pensée n’hésitait qu’entre l’admiration et le mépris et elle ne pouvait comprendre pourquoi, du sein de la multitude, qu’il bravait, le regard de Fred Lovely, oublieux du danger, se tournait vers elle et lui dédiait, involontairement, sa victoire…

DEUXIÈME PARTIE

LE DOUBLE VISAGE

CHAPITRE PREMIER

PARTIE PERDUE

En bras de chemise et la serviette nouée sous le menton, ayant en face de lui son solennel ami Porfirio Villarica, qu’il traitait familièrement, le prétendant Pampeluna attendait le second service.

— Holà ! cria-t-il, en hélant la servante, disparue depuis trop longtemps au gré de son appétit dans l’antre fumant de la cuisine. Holà ! Josepha. Le rôti est-il brûlé ? Viens au moins nous en donner des nouvelles.

Il dut s’égosiller pendant trois bonnes minutes, avant qu’elle se décidât à accourir, les mains vides et la face enflammée.

— Ils se battent ! cria-t-elle, en proie à une indignation certaine. Il faut vraiment n’avoir pas de bon sens pour leur faire faire la révolution un jour où vous avez quelqu’un à déjeuner.

— Que racontes-tu ? s’exclama Pampeluna, étonné.

— Je dis, répliqua la servante, qu’on se bat dans les rues de San-Piquillo et plus particulièrement sur la place du Gouvernement, selon ce qu’on vient de m’apprendre.

— Mais c’est insensé ! cria Pampeluna, en devenant aussi rouge qu’une tomate mûre et en reculant sa chaise pour tenter de se lever.

— Je ne dis pas autre chose, riposta la servante d’un ton rogue.

Ayant réussi à séparer son ventre de la table et son cou de la serviette, le prétendant reprenait sa veste et se coiffait de son chapeau.

— Il faut aller voir ce qui se passe et gagner notre quartier général, dit-il avec agitation. Si cette folle dit vrai, nous risquerions gros à demeurer ici. Quel est le fou qui a pu donner le signal de la révolte, en négligeant de prendre mon avis.

— De prendre notre avis, rectifia Villarica.

— Courons, proposa Pampeluna, en bondissant vers la porte.

— Allons, acquiesça Porfirio, en le suivant à pas posés.

Ils s’assurèrent, avant de sortir, que la rue était tranquille. Alors, ils trottèrent, en rasant les murs, vers le lieu de réunion des conjurés. Le prétendant Pampeluna affichait la plus franche mauvaise humeur. Porfirio Villarica s’enfermait dans un air de dignité, évidemment blessée.

— Il n’y a pas à en douter, on se bat par là, ronchonna Pampeluna.

— Sans m’avoir consulté ! s’indigna Porfirio.

— De toutes façons, ils ont commis une fameuse gaffe, estima Pampeluna avec irritation. Rien n’est prêt. Mon retour au pouvoir s’en trouvera retardé de je ne sais combien de mois. Cela ne me fait pas sourire. Mes fournisseurs commencent à se lasser de me faire crédit.

Ils arrivaient devant cette mystérieuse maison où la belle Papelita était venue la veille leur annoncer sa conquête. À peine avaient-ils pénétré dans le bar que cinq ou six furieux leur sautèrent à la gorge.

— C’est une trahison ! rugissait Pepe Guano. Pourquoi avoir décidé ce mouvement sans notre participation ?

— Mais je n’y suis pour rien ! tonna Pampeluna, exaspéré. Je venais vous adresser le même reproche. Où est Machete ?

— Parti aux nouvelles. Vous pensez bien qu’on n’a pas pu le retenir quand il a entendu la fusillade.

— Mais si aucun des nôtres n’y est pour quelque chose, qui donc a pris la tête de cette révolte ? s’inquiéta Pampeluna, plongé dans un océan de perplexité.

— Il faut éclaircir cela sur l’heure, s’écria Porfirio Villarica, très agité.

— Attendons Machete, conseilla Pepe Guano.

L’exalté se rua peu après dans la pièce.

— Nous sommes déshonorés ! clama-t-il. On s’est révolté sans nous. À quoi serons-nous bons, désormais ?

Les précisions qu’il fournit n’éclairèrent que peu la situation. Elles laissaient tout à fait dans l’ombre le rôle corrupteur du vindicatif Estéban Figaros, pressenti par Pédrille. Ses affiliés avaient su opérer si discrètement que l’explosion populaire paraissait spontanée.

— En tout cas, il faut sauter sur l’occasion et nous en mêler sans plus attendre, réclama le bouillant Machete.

— Peut-être, fit Pampeluna avec perplexité.

— Vous reculez toujours quand il s’agit d’entrer en danse ! reprocha Machete, impatienté.

— Je suis prudent, señor, parce que je suis responsable, riposta sèchement le prétendant.

— Délibérons, proposa le pontifiant Villarica.

Ils allaient peut-être en venir aux mains au lieu de courir à la bataille, quand un gamin apporta le message de Papelita, annonçant que Santos Mirador fuyait devant l’émeute en sa gracieuse compagnie et qu’elle se chargeait bien de le retenir à l’étranger.

Une telle nouvelle tranchait la question. Elle les remit d’accord en déchaînant l’enthousiasme.

— Il n’y a plus de président. La place est à qui saura la prendre ! cria Machete.

— En avant ! rugit Pampeluna.

Mais il ne saisit ni une épée, ni une paire de pistolets et se borna à tirer son stylo, dont il rédigea un certain nombre de billets qu’il confiait à mesure à des messagers. C’étaient des appels aux armes, les ordres attendus par ses troupes fidèles. En même temps, Machete, Pepe Guano et Porfirio Villarica se précipitaient dans la rue afin de répandre la nouvelle de la fuite du président.

Demeuré seul, Pampeluna s’attendrit en songeant que, le soir, il ne rentrerait certainement pas dans son petit logement de la calle Fernandez, sur lequel plus tard – bien plus tard – les générations qui suivraient apposeraient une plaque commémorative, avec quelque inscription louangeuse : « Ici vécut, dans une retraite modeste, le grand citoyen Pampeluna, avant d’être rappelé par la confiance du peuple à la conduite des affaires publiques. »

Cependant, comme la tige d’un cadran solaire, un grand souci projetait une ombre sur la face du prétendant. N’était-il point niais d’attendre ainsi qu’on vînt le chercher ? La place était libre, puisque Santos Mirador, accroché aux beaux yeux de la fine Papelita, s’était enfui vers d’autres cieux.

— J’y vais, décida-t-il tout à coup.

Une auto l’emporta, lui et sa garde, à travers des rues désertes. Mais, comme ils approchaient de la place, des remous de la foule en déroute, jaillissant des artères adjacentes, les obligèrent à stopper. Des hommes fuyaient en jetant leurs armes. Beaucoup paraissaient éclopés. Le prétendant, atterré, reconnut de ses fidèles.

— Lâches ! rugit-il.

Quelques-uns entourèrent l’auto et levèrent des poings menaçants.

— Trahison ! ripostèrent-ils. Pourquoi nous avez-vous fait dire que Santos Mirador était en fuite ? Il dirige en personne et fort vigoureusement la défense.

— C’est impossible ! protesta Pampeluna, en verdissant. Santos n’a pu revenir. Papelita l’aurait plutôt tué de sa douce main.

— Allez-y voir, si vous ne nous croyez pas, ripostèrent les vaincus.

Sur l’ordre de Pampeluna, l’auto avança et parvint aux abords de la place. On ne s’y battait plus. La défaite était complète. Le prétendant n’en douta plus quand il vit surgir d’une ruelle voisine Pepe Guano, écumant de rage, et Porfirio Villarica, le visage souillé de poussière et les vêtements déchirés.

— Santos l’emporte ! clama-t-il amèrement. Le pauvre Machete gît sur la place, le crâne fendu d’un coup de matraque. Le peuple a été retourné par le président. Papelita est bien coupable ou bien maladroite !

— Elle l’a donc laissé revenir ? bégaya Pampeluna, confondu.

— Regardez au balcon du Palais. Il vient d’y remonter pour saluer la foule qui l’acclame.

Les yeux du prétendant se tournèrent dans la direction que désignait le bras tendu de Pepe Guano.

— C’est bien lui ! gémit-il, effondré. Maudite soit Papelita qui, si elle ne nous a vendus, s’est laissé jouer comme une dinde !

Et remontant dans son auto, le prétendant Pampeluna donna héroïquement le signal de la débandade.

II

LES SOUPIRS DE LA NUIT

Il y avait plus de quinze jours que Fred tenait, avec une maîtrise qui ne se démentait point, le rôle du président.

Il était resté, s’était incrusté dans son personnage et ne manifestait plus aucune hâte d’en sortir. Et cela était bien de nature à confirmer les soupçons de Manuela.

Il demeurait impénétrable et tellement silencieux que ni elle, ni Pédrille n’avaient soupçonné son secret. Lui seul savait qu’il rêvait de la protéger contre tout retour offensif du señor Estéban Figaros et qu’il eût cru l’abandonner en quittant la place avant d’avoir assuré ce jeune avenir.

Et c’était une chose stupéfiante, pour lui, que cet aveuglement de tous touchant l’état de son cœur. Il ne pouvait croire, notamment, que le silencieux Pédrille, aux yeux inlassablement scrutateurs, n’eût rien deviné de son secret.

Ce matin-là, encore, pour s’en assurer, il demanda, comme l’eût pu faire Santos lui-même.

— Ma nièce va bien ?

— Je pense que oui, soupira Pédrille. Mais je ne la rencontre guère. Votre Excellence sait que Manuela Mirador vit plus enfermée que jamais.

— Travaillons, dit Fred d’un ton calme et comme si vraiment, il n’avait eu d’autre pensée que de s’imposer à l’admiration du principal témoin de son aventure, en faisant devant lui figure d’homme d’État.

Et Pédrille, dont c’était la fonction d’être l’ombre vigilante et docile, comme il est dans la nature du chien de s’attacher à un homme, répondit béatement :

— Travaillons.

Jamais il n’avait été aussi heureux, dans son humilité.

Jamais Fred, plastronnant et superbe, ne s’était senti plus misérable.

Mais pourquoi ne faisait-il pas le geste si simple qui l’eût libéré ? Pourquoi ne s’évadait-il pas de cette existence stupide, si inutilement proche et si intolérablement lointaine de Manuela ?

Pourquoi ?

 

Au-dessus de la roseraie du palais, jeune encore malgré son grand âge, ou peut-être retombée en enfance, la lune espiègle jouait à cache-cache avec les nuages noctambules, qui vagabondaient encore dans le ciel.

Ils allaient par groupes folâtres, en laissant entre eux des intervalles suffisants pour que la lune s’y montrât en criant : « Coucou ! » et en riant de la mine penaude des humains que sa réapparition surprenait et qui, souhaitant l’obscurité, l’eussent envoyée à tous les diables.

Mais les hommes sont-ils plus sérieux que la lune ? Voici qu’entre les charmilles de la roseraie sautillait et courait une ombre, associée au jeu de cache-cache de l’astre, s’immobilisant quand il apparaissait et se mouvant quand une offensive des nuages avait enroulé et escamoté le tapis argenté du clair de lune.

Cette ombre était celle d’un homme, agile et preste. Amoureux ou voleur ? Sans vergogne, il dépouillait de ses plus belles roses le parterre présidentiel, pour en composer une gerbe soufre, rouge et blanche, dont la nuit uniformisait les couleurs éteintes. Il les cueillait à l’aveuglette, les empourprant assurément de quelques gouttelettes de sang, que les épines faisaient jaillir de ses doigts déchirés.

Quand il jugea la brassée suffisante pour son dessein, il quitta la roseraie, en profitant des abris d’ombre, et s’approcha d’un mur, le long duquel montait une treille. Les ceps étaient vigoureux et fixés solidement. Ayant lié sa gerbe et l’ayant enfermée dans son veston, le voleur de fleurs n’hésita pas à s’y accrocher des mains et des pieds, pour tenter l’escalade du mur.

Aussi leste qu’un acrobate, il atteignit ainsi le rebord d’une fenêtre du premier étage et y déposa les roses. Après quoi, il s’apprêta à redescendre, ayant apparemment atteint le but qu’il se proposait.

C’était sans doute cet instant qu’attendait la malice de la lune. Chassant d’un souffle le nuage qui la masquait, elle reparut brusquement, ronde et blonde, la bouche fendue d’un large rire. Surpris par cet éclairage indiscret, le grimpeur – il fallait bien que ce fût un jeune homme – se laissa dégringoler avec la vélocité d’une araignée dont un jet de lumière, dirigé sur sa toile, trouble le travail. Mais avant qu’il eût touché le sol, une voix agressive l’interpella.

— Que faites-vous là, señor ? Êtes-vous un cambrioleur ?

Visiblement effrayé, le maraudeur fit un bond. Mais une femme sortie de l’ombre étendit le bras d’un geste décidé et lui barra le passage.

— Faut-il appeler la garde ? demanda-t-elle. Qui êtes-vous ?

De cette hardie guetteuse – car, manifestement, elle épiait depuis un moment le manège du grimpeur – le délinquant, penaud, ne pouvait voir qu’une silhouette décidée, drapée dans une cape dont le capuchon dissimulait son visage. Il s’arrêta, suppliant, et murmura d’une voix douce :

— N’appelez pas… Je ne suis point un voleur.

— Et qui seriez-vous d’autre ? demanda assez rudement la voix railleuse. Que veniez-vous faire dans les jardins de la présidence ?

— Si vous m’avez observé, vous avez pu seulement me voir escalader ce mur et déposer quelque chose sur cette fenêtre, rectifia le visiteur nocturne.

— Seriez-vous un conspirateur ?

— Pas davantage. Le président me préoccupe fort peu et me gêne moins encore. Ce n’est pas à lui que j’en voulais.

— À qui, alors ?

— Devrais-je vous le dire ? fit-il avec un rire léger. Vous avez bien peu d’imagination, ou bien vous avez passé l’âge d’être romanesque. Est-ce que vous ne savez pas que l’amour est une sorte de folie, susceptible d’inspirer bien des sottises ?

— Vous seriez amoureux ? s’étonna la femme, incrédule.

— Tout simplement. Je n’ai grimpé à cette fenêtre que pour y déposer des roses. Ce n’est pas la première fois…

Dans l’ombre du capuchon, le regard de la femme étudiait le jeune inconnu dont le clair de lune lui révélait les traits.

Jeune, il l’était sans doute. Des traits réguliers et empreints d’une certaine noblesse, des yeux vifs, expressifs et volontaires, caressants aussi, francs indiscutablement. Il était en somme sympathique – mieux : intéressant.

— Oui, vous me jugez un peu « piqué », reprit-il en plaisantant. Aucune échelle de soie ne pend à cette fenêtre, d’ailleurs dépourvue de balcon, et Juliette ne s’y penche point pour attendre Roméo. Elle est, sans doute, à cent lieues de penser qu’il existe un être assez sottement sentimental pour risquer de se rompre le cou dans le seul dessein de fleurir sa fenêtre. Pour l’amour d’elle, cependant, absolvez-moi et laissez-moi partir sans donner l’éveil. Je ne vous promets point de ne pas revenir, car je suis assez conscient pour me reconnaître incurable. Mais je suis non moins inoffensif et je serais désolé d’être une cause de scandale.

Indécise et peut-être choquée, la femme le considérait avec une surprise croissante.

— Savez-vous qui habite là-haut ? demanda-t-elle.

— Indubitablement, riposta le jeune homme, narquois. Si je ne la connaissais, tout au moins de vue, comment pourrais-je en être amoureux ?

— Vous savez qui elle est ?

— Mais oui… Connaissez-vous, madame ou mademoiselle, une pièce française qui s’appelle Ruy Blas ? Voilà l’exacte situation. Le ver de terre n’ignore pas qu’il est amoureux d’une étoile.

— Ah ! ah ! la jolie phrase ! Et comme elle trahit bien votre secret espoir. Vous ne seriez pas allé vous éprendre d’une pauvre fille, n’est-ce pas ? Il faut à monsieur la nièce d’un président ! Avouez que vous êtes plus ambitieux qu’amoureux.

Au lieu de se fâcher, le jeune homme, assez imprudemment, partit d’un bel éclat de rire, dont les notes sonores s’envolèrent dans la nuit.

— Plus ambitieux qu’amoureux ! Oh ! comme vous êtes clairvoyante, ma mie ! La belle affaire que d’être la nièce d’un président… d’un président de ce pays ! Cela ne l’empêche pas d’être une pauvre fille fort incertaine du lendemain, entendez-vous ? Allez, on peut aimer d’amour et rien que d’amour Manuela Mirador. N’aurais-je à lui offrir que le refuge de mes bras et le partage de mon lot de chance, bonne ou mauvaise, contre l’abandon de sa grandeur présente, que ce serait sans doute beaucoup plus que ce qu’elle pourrait elle-même m’apporter, si j’en excepte sa beauté et tout le charme par lequel elle m’a séduit. Je l’aime, c’est pourtant simple. Je l’aime, sans avoir aucune raison de l’aimer. N’en est-il pas souvent ainsi ?

— Je ne sais pas, confessa la confidente de rencontre.

Sa voix était plus indulgente, comme si la confession d’amour l’eût atteinte, elle, d’une émotion personnelle. Brusquement, elle sortit de l’ombre, dans laquelle jusqu’alors elle s’était prudemment tenue.

— Savez-vous à qui vous parlez ? dit-elle.

Et elle rejeta son capuchon. Le geste, qu’un certain émoi rendait gauchement théâtral, révéla les traits de Manuela Mirador et ses grands yeux noirs, au fond desquels s’agitaient ces ombres et ces lueurs qui hantent le mystère des eaux profondes.

Le jeune homme accusa le coup par un frémissement assez visible. Et quoiqu’il souhaitât faire bonne contenance, sa voix accusa un trouble intense.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, articula-t-il. J’ai parlé inconsidérément… Mais pouvais-je m’attendre ?

— À ce que vos fleurs fussent découvertes par celle à laquelle vous les destiniez ? répliqua Manuela avec une ironie indulgente. N’aviez-vous pas prévu qu’elle chercherait à voir le mystérieux donateur ?

Il y avait, dans la voix de la questionneuse, de la commisération pour ce naïf, indubitablement sincère, et aussi une curiosité impatiente. La nièce du président Santos se penchait sur cet amour avec un intérêt assez vif, doublé d’un émoi qu’elle dédaignait de combattre. Seule au monde, murée dans la défiance, dénuée d’espoir, nulle n’avait pu se sentir plus isolée que Manuela. Et tout à coup, elle redevenait une jeune fille comme une autre, palpitante d’espoir, parce qu’en la nuit mystérieuse elle se trouvait en présence d’un amoureux.

Elle était aimée, bizarrement, illogiquement, timidement et hardiment à la fois. Mais c’est à ces signes qu’on reconnaît l’amour.

Sut-elle que ces yeux ne dissimulaient point suffisamment le plaisir que lui causait cette découverte ? Elle en oubliait d’être sévère. Elle interrogeait, craintive uniquement d’être déçue et de découvrir cet amour moins grand ou moins sincère qu’elle ne l’espérait.

Le jeune inconnu, lui, restait sous le coup de la surprise et aussi de la colère contre le destin qui lui avait fait gâcher – imaginait-il – une chance aussi rare et si vainement souhaitée. Ce destin – ce hasard ! – l’avait mis en présence de celle qu’il aimait. Et, faute de savoir « que c’était elle », au lieu des protestations enflammées, des supplications, des aveux tenus en réserve pour cette circonstance, voilà qu’il avait révélé son amour en le raillant. Il bredouilla :

— Pourquoi je faisais cela ? Pour que vous sachiez que quelqu’un pensait à vous, vous aimait. Je vous jure que je n’avais pas envisagé la possibilité d’avoir à vous expliquer mon geste ou à m’en excuser. Une trop grande distance nous séparait.

— Vous affirmiez le contraire, tout à l’heure ! riposta Manuela, moqueuse.

— Je ne parle pas de cette distance… mais d’une autre, qui ne me laissait aucune chance de vous rencontrer, répliqua-t-il, embarrassé.

— Pourtant, nous voici face à face.

— Je ne l’imaginais pas possible… Que vous descendiez en personne vous dissimuler dans l’ombre, pour me surprendre, non ! je n’avais pas pensé à cela.

— J’ai eu tort, murmura Manuela, après un court silence.

— Peut-être, acquiesça-t-il d’une voix hésitante.

Aussitôt, il se choqua d’avoir pu prononcer ce mot.

— Eh bien non ! s’écria-t-il impulsivement. Quoi qu’il arrive et quelque jugement que vous portiez sur mon amour, je devrai vous être reconnaissant de m’avoir donné cette occasion de vous ouvrir mon cœur. Je vous aime ! N’est-il pas mieux que je puisse vous le dire ? Et aussi que vous ayez vu mon visage ? Je ne vous demande pas de partager à l’improviste des sentiments qui sont nés en moi pour vous avoir contemplée plus souvent et plus longuement que vous ne pouvez croire. Mais, du moins, serai-je certain d’occuper désormais une place, si modeste soit-elle, en votre pensée. Je cesse d’être un soupirant mystérieux et sans visage…

Il y avait, en cet amoureux, un surprenant mélange de timidité et de hardiesse. Il bégayait, l’instant d’avant, fort embarrassé de son attitude. Et voici qu’il exultait et discourait avec tant d’assurance, que c’était au tour de Manuela de se sentir intimidée.

— Qui êtes-vous ? Comment vous appelez-vous ? balbutia-t-elle.

— Que vous apprendrait mon nom ? Bien peu d’illusions me sont laissées sur le rôle que je puis jouer dans votre vie. J’ai dit vrai, tout à l’heure, en vous déclarant que je ne me laissais pas éblouir par votre qualité de nièce du président Santos Mirador, et que je ne croyais pas que ce fût une chance pour vous d’être ce que vous êtes. Et pourtant, c’est cela qui m’empêche d’espérer être pour vous, jamais, autre chose qu’un ami secret qui demeurera perdu dans la foule, où vos yeux ne sauront pas le reconnaître.

— Croyez-vous ? protesta malgré elle la jeune fille.

Le jeune homme sourit.

— Je sais ce que je dis, señorita. Quand nous nous reverrons, nous serons trop loin l’un de l’autre pour que vous me découvriez. Et moi, je ne pourrai pas faire un pas vers vous… « parce que vous êtes la nièce du président ».

— Pensez-vous que je tienne à ce titre ? J’ai peut-être souhaité de m’en libérer, soupira Manuela.

— Se libérer n’est pas toujours facile…

Ils soupirèrent ensemble. Et cela fit que la jeune fille s’aperçut qu’il devenait temps de rompre l’entretien.

— Allons, dit-elle avec regret, voici bien des bêtises et je devrais me fâcher de les avoir entendues si je n’avais été au-devant d’elles, en cédant à ma curiosité. Partez donc librement. Mais promettez-moi de ne plus revenir piller le parterre.

— Je laisserai les fleurs en repos, et aussi la treille que j’escaladais, promit l’amoureux. Mais je ne saurais m’engager à ne plus vous aimer et pas davantage à perdre l’espoir que le destin me mette un jour en situation de vous arracher à cette vie que vous n’aimez pas.

— Est-ce vraiment là votre désir ? questionna Manuela avec plus d’émotion.

— C’est le plus cher de mes rêves.

— Mais rien qu’un rêve ! regretta-t-elle.

— Pourquoi ne se réaliserait-il pas ? Ne m’avez-vous pas laissé comprendre que vous renonceriez sans regret à l’existence dorée qui vous emprisonne et que vous vous contenteriez d’un bonheur obscur et plus vrai – celui, par exemple, que peut donner une tendresse partagée ?

— Ah ! certes ! reconnut-elle avec élan.

Elle lui fut reconnaissante de marquer son émotion par un silence, qui se prolongea.

— Je vous ai seulement appris que je vous aime, reprit-il au bout d’un moment. Puis-je vous dire que je tremble à la pensée que vous dédaignerez mon amour ? Notre rencontre de ce soir est un miracle, dont je n’ose espérer le renouvellement. Et pourtant, vous n’imaginez pas quelle serait ma peine si, revenant rôder dans ces allées, comme je ne pourrai m’empêcher de le faire demain et toutes les nuits où des gardes ne me barreront pas le passage, je devais m’y retrouver seul, dépouillé de la joie d’y découvrir votre silhouette. Peut-être avons-nous d’autres paroles à échanger, qui vous détourneraient de douter de mon amour. Comme je vous apportais des fleurs, je vous apporterais mes rêves… rien que des rêves… jusqu’au jour où…

Elle l’arrêta d’un geste, ne voulant pas qu’il formulât encore ce qu’elle n’entrevoyait que comme les lueurs vagues d’une aube qui s’annonce et dont on pense :

« C’est peut-être le jour… Enfin !… Peut-être !… »

Elle dit pourtant rapidement.

— Il m’arrive de me promener dans ces jardins, à l’heure où tout dort… Ceci n’est point une promesse ni un encouragement à revenir.

— Je reviendrai, promit-il, incliné.

Elle feignit de ne pas entendre et s’éloigna. Mais au bout de l’allée, elle se retourna, en dépit de la résolution qu’elle avait prise de ne point le faire. Elle vit qu’il était demeuré à la même place et qu’il jetait vers elle des baisers, avec une adoration si évidente que ce geste surpris l’attendrit.

À son tour, elle porta ses doigts à ses lèvres et ce fut, vers lui, dans l’espace, comme l’envol d’un mot tendre. Elle s’enfuit. Il attendit qu’elle se fût perdue entre les massifs pour se mettre en marche, lentement.

Ce ne fut point pour regagner un mur de clôture, mais bien l’une des ailes du palais présidentiel. À tâtons, car il avait regagné l’ombre, il trouva et poussa une petite porte et s’enfonça dans le couloir.

L’instant d’après, par la porte confidentielle des fugues du président Mirador, il pénétrait dans les appartements de ce dernier, rallumait l’électricité et s’arrêtait un instant devant une glace, qui lui renvoya l’image du visage, libéré par la nuit de son masque quotidien, de Fred Lovely.

— Collégien ! s’apostropha-t-il, avec un sourire moqueur, démenti par le léger trouble de la voix. Te voilà bien avancé !…

III

LA DOUBLE EXISTENCE

Au tournant de l’allée, Manuela Mirador s’arrêta et dégagea sa main, que Fred s’obstinait puérilement à couvrir de baisers. C’est une manière qu’ont les amoureux de masquer les vides de leur conversation, quand ils ne savent que dire ou craignent les questions.

Mais Manuela était une fille de tête et elle savait mener de front l’amour et la logique.

— Pourquoi tout ce mystère, mon ami ? demanda-t-elle paisiblement. Certes, ces promenades au clair de lune ne manquent pas de charme et peut-être le plein jour n’eût-il pas aussi bien éclairé nos cœurs. Je sais que vous m’aimez et je commence à croire que vous ne me déplaisez pas. Voulez-vous de moi pour femme ?

— Je fais un bien beau rêve, assura Fred.

Sa voix marquait, pourtant, moins de joie que d’embarras. Le regard un peu railleur de la jeune fille parut soupçonner son amoureux de ne savoir qu’hésiter.

— Il ne tient qu’à vous de changer ce rêve en réalité, dit-elle simplement. Imitez ma franchise. Je vous ai tout dit de moi et j’ignore encore tout de vous, sauf qu’un penchant m’attire vers vous et m’oblige à croire à la sincérité de votre tendresse.

— Vous seriez cruelle d’en douter, affirma Fred.

— J’en doute si peu que je suis prête à vous confier ma vie. Est-ce trop exiger que de vouloir savoir ce que vous ferez de moi et où vous me conduirez ? Voici tantôt huit soirs que, par curiosité d’abord, puis par pitié et peut-être par sympathie, je cède à votre prière et commets l’inconséquence de descendre dans ce jardin, où je sais devoir vous rencontrer. Et cela à une heure à laquelle les jeunes filles bien élevées et soucieuses de leur réputation se gardent de se risquer dehors, sans le concours d’un chaperon. Que vous soyez riche ou pauvre, peu importe. Je serai courageuse et confiante, m’estimant heureuse d’avoir eu l’amour pour destin, après avoir failli être en quelque sorte vendue. Vous voyez les dispositions dans lesquelles je vous écoute… Mais, encore une fois, puis-je faire mieux que de vous écouter ?

— Vous seriez prête à me suivre, Manuela ? demanda l’acteur, d’une voix oppressée ?

— Au bout du monde, mon ami.

Fred reprit la petite main confiante et y appuya ses lèvres, puis il la posa sur son propre cœur, pour en faire constater le rythme précipité. Les paroles de Manuela le ravissaient. Son embarras n’avait pas d’autre cause que l’inquiétude où le jetaient les obstacles s’opposant à l’élan de son amour.

— Je voudrais bien vous emporter au bout du monde, soupira-t-il.

— Eh bien, allons-y ! fit-elle, avec une gaminerie charmante.

Elle l’entraînait réellement. Il la retint avec regret.

— Si c’était possible dès ce soir !… Mais on ne se met pas en route ainsi, sans quelques préparatifs. Imaginez-vous qu’on puisse ainsi s’évader sans le secours d’une auto, d’un paquebot ou d’un train rapide ? Accordez-moi le temps d’y retenir nos places. Il faut aussi que je prenne quelques précautions pour qu’on ne puisse nous retrouver.

— Que vous êtes donc romanesque ! railla Manuela.

— Je vous enlèverai, mon amour… La tradition…

— Laissez la tradition tranquille. Vous n’avez nul besoin de m’enlever, puisque je ne demande qu’à vous suivre et que personne ne saurait s’y opposer.

— Personne ? répéta Fred, déconcerté.

— Personne ! assura fermement Manuela. Pensez-vous que le président… mon oncle ait sur moi une autorité quelconque ? Je le défie bien d’en user ! Les choses ont changé… Je suis en âge, d’ailleurs, de choisir un mari et il est naturel que je m’en aille à votre bras, si je vous juge digne de cette confiance. Ce sera demain, si vous le voulez.

— Demain ! répéta Fred, en poussant un grand soupir, qui fit rire Manuela.

— Vous voilà bien déconfit ! s’exclama-t-elle. Ce n’était donc pas votre désir ?

— Oh ! si !…

Mais il avait rêvé que les choses se passeraient autrement et il pensait avoir de sérieuses raisons de s’en tenir au plan romanesque qui, depuis huit jours, s’élaborait dans sa cervelle.

Rester Santos Mirador ? Non pas ! Et renoncer à Manuela ? pas davantage !

— Je n’ai qu’une façon de m’en tirer avec élégance, c’est de profiter d’une belle nuit pour disparaître avec elle, avait pensé énergiquement Fred.

Mais voici que la jeune fille prétendait ne sortir du palais que par la porte d’honneur, au bras de son amoureux !

— Eh bien ? questionna Manuela, presque sévèrement. Quand vous déciderez-vous ? et à quoi ?

— À vous aimer… toujours, partout ! répondit Fred avec un bel accent de passion, lequel n’était point un jeu.

— Ce qui veut dire ? insista-t-elle, en plongeant dans celui de l’acteur le regard de ses grands yeux noirs, grave à la façon des regards d’enfants.

En est-il de plus émouvants, alors qu’ils semblent dire :

— Je suis faible et tu es fort… Tu peux mentir… Tu peux me tromper. C’est facile, puisque je ne demande qu’à croire… Mais estimes-tu que ce serait beau ?

Le pauvre sosie ne mentit qu’à demi.

— Cela veut dire que vous serez ma femme, répondit-il avec une énergie rassurante qui apaisa les doutes de Manuela. Ce ne sera peut-être pas demain, comme je le souhaiterais, parce qu’il faut que je vous assure un gîte et que je veux vous emmener à l’étranger. Une fois partis, nous ne nous soucierons pas plus des gens d’ici que d’une guigne. Je suppose que cela ne vous contrarie pas ?

— Au contraire ! assura-t-elle, illuminée de joie.

— Ayez confiance. Moi aussi, il faut que je me détache et que je laisse derrière moi un passé que je ne regretterai pas. Non… il ne s’agit pas d’une amourette. Je vous jure que mon cœur est libre… Mettez que je dépende de quelqu’un, d’un maître, et que je sois une sorte d’esclave. Il faut que je brise ma chaîne. Vous comprenez ?

— Oui, dit Manuela, confiante. Vous pourrez ?

— Bien sûr, puisque je vous aime. Un beau soir, je viendrai vous dire : c’est pour demain. Mais laissez-moi vous voir, en attendant. Je serais trop malheureux sans cela.

— J’attendrai, promit Manuela Mirador avec une amusante solennité.

— À demain… Et à bientôt, résuma Fred Lovely.

Cette assurance factice ne l’empêcha pas, après qu’ils se furent quittés, de ressentir un profond ennui.

— Me voilà bien loti ! soupira-t-il avec humeur. Et comment en sortirai-je ? En plein jour, je ne m’appartiens pas. Filer de nuit était ma seule ressource. Vraiment, je n’ai pas de chance de tomber sur la seule jeune fille de l’univers ayant si peu le goût de l’enlèvement !

Il réintégra la chambre de Santos, si préoccupé qu’il oublia de se mettre au lit et que l’aube le surprit dans le fauteuil où il s’était jeté, pour méditer.

Il dut se lever et s’approcher de sa table de toilette. Combien de fois encore devrait-il remodeler le faux visage ? Il avait décidément épuisé les joies du rôle et n’en connaissait plus que la lassitude. Mais, à l’abandonner sans précautions, il aurait couru trop de risques, à commencer par celui de perdre la liberté. Lâché avec trop de désinvolture, le bon Pédrille pouvait se fâcher… et se venger.

— Être fourré en prison ne constituait pas le meilleur moyen de réaliser le rêve que partage Manuela ! pensa-t-il.

Et il mit plus de zèle à appliquer ses postiches.

Sa toilette terminée, il s’en fut vers le cabinet présidentiel. Pédrille était là, respectueux et joyeux. Il frétillait comme un brave chien de chasse, qui rapporte une belle pièce à son maître.

— Ça y est, annonça-t-il mystérieusement. Vos ordres sont exécutés, Excellence.

— Voulez-vous dire que nos gaillards sont enfin à l’ombre ? questionna en s’installant à son bureau le sosie de Santos Mirador.

— Tous ceux que vous aviez désignés, Excellence. C’est-à-dire le Pampeluna, qui s’était retiré à la campagne. Et puis, le Pepe Guano, le Porfirio Villarica et toute la bande, qu’on a retrouvés dans divers bouges où ils étaient revenus pérorer – contre vous, naturellement.

— Mettons que ce fût contre moi, plaisanta Fred.

— Vous les aviez habitués à plus d’indulgence, Excellence. Cela les a rendus audacieux.

— Voilà l’erreur réparée. Le gouvernement pourra dormir sur ses deux oreilles.

Pédrille se saisit de l’une des siennes et la tirailla en signe de perplexité.

— Heu !… le lot n’est pas au complet, insinua-t-il. Nous avons aussi mis la main sur Machete – qu’on a retrouvé dans un hôpital et d’ailleurs assez mal en point, du fait d’un coup de matraque sur sa mauvaise tête. Mais peut-être faudra-t-il regretter que vous n’ayez pas ajouté à la liste le nom du señor Figaros.

— Ce n’est point un Pampeluniste, objecta le sosie.

— Non… Mais il a, pourtant, été l’instigateur du mouvement que vous avez si heureusement enrayé.

— Il suffit de le mettre en surveillance.

— Ce sera difficile. Il a disparu.

— Tant mieux ! dit l’optimiste Fred.

— Tant pis ! rectifia le lugubre Pédrille. S’il se cache, c’est pour mal faire. Il vous garde une dent, Excellence.

— Soyez plus généreux, mon cher Pédrille, et allez jusqu’au râtelier. Mais je ne me laisserai pas mordre… Patience ! La querelle est plutôt entre lui et moi qu’entre l’État de Los Diables et lui. Vous n’ignorez pas qu’il y a en moi l’homme public et l’homme privé. Et je ne voudrais pas que l’un se mêlât de venger les injures de l’autre.

Sur ces nobles paroles, le sosie détourna la conversation.

— Laissons là le señor Figaros, conclut-il. Il sera temps, s’il reparaît, de l’envoyer rejoindre les Pampelunistes. Les a-t-on logés conformément à mes ordres ?

— Sans aucun doute, Excellence. Ils occupent chacun une bonne cellule dans la prison d’État.

— Et j’espère qu’on ne les a pas mis au régime politique ?

La bouche du secrétaire se fendit comme une tirelire.

— Oh ! sourit-il, hilare. Notre régime politique est exactement l’inverse de celui qu’on pratique en France. Ici, les prisonniers réclament tous le droit commun. Mais, on ne s’amuse pas à les écouter.

— Parfait ! approuva Fred. Il s’agit de les garder sous clé jusqu’au retour de Santos Mirador.

— Reviendra-t-il ? soupira Pédrille. Voyez-vous, Excellence, je me suis permis de faire personnellement une discrète enquête pour retrouver les traces du président. Il est parti avec une femme. Où il est allé ? Je n’en sais rien. Mais je me représente le genre d’existence qu’il mène. Le reverrons-nous jamais, Excellence ? J’en doute !… J’en doute fortement, tant il doit se trouver bien… si, comme je le crains, il a pu gagner Paris !

— Alors ? demanda Fred, imperturbable.

— Alors, continuez, Excellence ! Continuez !… Il n’y a que cela à faire pour le moment. Sait-on jamais ? Mieux vaut nous comporter comme s’il devait revenir.

IV

EN MARGE DE L’HISTOIRE

— Ah ! les Parisiennes !… Les petites Parisiennes !…

Des Parisiennes, il y en avait, sans doute, quelques-unes dans ce flot de jolies femmes défilant devant les devantures. Mais il y en avait d’autres aussi, comme on pouvait s’en rendre compte en les écoutant converser dans la langue de Shakespeare, de Goethe ou de Cervantès. New-York et Buenos-Ayres font volontiers leurs achats à Paris. Et l’on y vient aussi, des quatre coins du monde, chercher fortune galante.

En étaient-elles moins Parisiennes, celles-là qui provoquaient l’enthousiasme exubérant de ce dilettante, dont les regards ravis se cantonnaient obstinément entre le rebord des jupes et les fines chaussures ?

L’air de Paris ! Le nouveau Boulevard Haussmann n’en est-il pas le cœur ? Celles qui en foulaient l’asphalte lui devaient une bonne part de leur séduction. Il les naturalisait.

— Les petites Parisiennes !… Si jolies ! Si jolies !…

Lui-même s’affirmait très Parisien, ce suiveur – très Parisien selon la formule du Tout-Paris exotique, qui donne le ton à Montmartre et à Montparnasse. Ganté de clair et collectionnant tous les raffinements d’une élégance peu discrète, il jetait autant de feux qu’une vitrine de diamantaires. Si les gants cachaient ses bagues, il se rattrapait avec ses boutons de manchettes, sa garniture de plastron, et son épingle de cravate, qui prétendaient le transformer en miroir à alouettes. Persuadé de leur efficacité, il mitraillait les passantes d’œillades et d’exclamations laudatives. Et, conquérant trop sûr de lui, il se dépitait à peine de ce qu’elles dédaignaient son manège. Il se contentait de murmurer, avec bienveillance :

— Elles ne savent pas !… Si elles savaient qui je suis !

Questionné, il n’eût pourtant confessé qu’un nom très obscur et dénué de tout prestige. Il n’était que le señor Apostolo, citoyen sans éclat retiré des affaires et venu manger à Paris l’appréciable fortune gagnée en Amérique. Et qui l’eût soupçonné de cacher sous ce nom le président déserteur de l’État de Los Diables, l’astucieux Santos Mirador au cœur toujours jeune ? Quelle joie de posséder, en un tranquille quartier de Paris, un confortable appartement, meublé au goût de la ravissante Papelita qui partageait son exil et le lui rendait fort attrayant ! Il s’estimait même un profond scélérat d’être du regard infidèle à ses charmes. En vérité, il était excusable de faire de l’œil à ces passantes, assurément indignes de dénouer les petits souliers de son amie.

Basta ! Cela ne tirait pas à conséquence, ces petites promenades qu’il se permettait, quand Papelita était occupée par quelque essayage. Chaque âge a ses plaisirs. Celui-là, en somme, était fort innocent.

Ayant un instant oscillé entre une accorte brune et une blonde fluette, qui suivaient des directions différentes, et les ayant finalement perdues de vue toutes les deux, Santos se laissa emporter par le flot des passants. Un kiosque attira son regard.

— Au fait, si j’achetais les journaux de Los Diables ? Je suis curieux de savoir comment les choses se sont passées après mon départ. A-t-on fusillé ce pauvre diable ?

Un sourire béat et satisfait distendit ses lèvres, fraîchement rasées. Il cueillit parmi les journaux en toutes langues, exposés contre les parois du kiosque, deux feuilles aux titres familiers.

— Le « Heraldo »… Et la « Libertad de Los Diables »… La liberté, c’est moi qui l’ai conquise !

Il déploya la feuille, mais n’y jeta point les yeux parce que ceux-ci furent, à cet instant, attirés par une silhouette féminine qui traversait la chaussée.

Il la considéra avec intérêt. Joies de Paris ! Enchantement perpétuel du regard ! Illusion, toujours, que l’aventure est là et qu’un roman va commencer. On n’en tournera même pas la première page ? Qu’importe ! Il y a cet enthousiasme du cœur – du vieux cœur toujours jeune – alerté par l’espoir et prêt encore à croire que la vie peut vraiment apporter l’imprévu secrètement souhaité et, par hasard, réaliser cet irréalisable qui s’appelle notre désir. Santos Mirador était de cette race d’hommes que le passage d’une femme ne laisse jamais indifférents. Avidement, ils la happent au passage, des yeux. La métempsycose pourrait expliquer cette gloutonnerie. Le président Mirador avait dû être goujon.

Que regardait-il, en somme ? De fines bottines, des bas de soie, un peu d’étoffe, assemblée par l’art du couturier. À peine effleura-t-il le visage d’un coup d’œil expert.

— Jolie !…

Et tout de suite, ses yeux redescendirent. Les jambes l’intéressaient davantage. Machinalement, ses mains repliaient les journaux qu’il venait d’acheter.

— Je t’y prends, monstre !…

Jaillie d’un taxi, arrêté au bord du trottoir par l’embouteillage périodique, l’apostrophe fit sursauter Santos. Abandonnant la passante, avec la confusion d’un enfant surpris en train de faire des grimaces, il tourna la tête et se trouva nez à nez avec la suave Papelita.

Elle avait laissé la portière ouverte. Son geste autoritaire y dirigea le président.

— Monte, bandit, que je te dise tes quatre vérités… Ah ! tu fais de l’œil aux petites femmes ? Eh bien, je suis contente de le savoir !…

Penaud et flatté – car s’il craignait le courroux affecté de la jeune femme, il lui plaisait de la constater jalouse – le vieux coureur se laissa pousser dans la voiture et s’installa d’un air soumis près de sa belle amie, qui refermait la portière.

— Je te jure, petite ! commença-t-il traditionnellement.

Avec le même mépris de toute originalité, Papelita lui répondit :

— Je ne te crois pas. Tu me trompes ! Je sens que tu me trompes… Pourquoi regardais-tu cette personne ?

— Bien innocemment et tout à fait par hasard, protesta Santos. Pour la critiquer, peut-être. Et sûrement pour la trouver moins jolie que toi.

Pour se démener, il laissa tomber ses journaux.

— Menteur ! dit langoureusement la belle enfant. Ah ! comme j’ai eu tort de t’écouter et de te suivre !

— Papelita !… Oses-tu dire ?

Avec une fougue théâtrale, qui l’essouffla aussitôt, il la saisit dans ses bras et l’embrassa.

— Monstre !… Monstre ! fit-elle, en se débattant et en riant comme une folle. Laisse-moi. Où te crois-tu donc ? Ne vois-tu pas que les passants nous regardent ?

— Ils ne s’ennuient pas, affirma Santos. Mais je consens à être sage à la condition que tu cesseras de me soupçonner de toutes les noirceurs.

— Faut-il ? soupira la rusée. Tu t’y entends si bien pour tourner la tête à une femme ! Aucune ne te résisterait. Alors, je puis tout craindre.

— Rien ! trancha Santos, exultant. Je ne peux pas me crever les yeux, n’est-ce pas ?

— Ce serait dommage, répondit Papelita, imperturbable. J’aime tant leur couleur et leur expression… à condition qu’ils me regardent et pas une autre.

La sonnerie de l’avertisseur annonça à la file des voitures immobilisées qu’elle allait pouvoir reprendre sa marche. Le signal rouge s’éteignit.

Papelita brusqua la fin de sa scène.

— Allons, je te pardonne et je te rends ma confiance. Descends vite. Nous repartons… Et j’ai encore deux essayages.

— À ce soir, ma tendresse ! dit Santos, joyeux d’en être quitte.

Ils échangèrent un baiser. Puis, elle le poussa gentiment hors de la voiture, sans lui laisser le temps de songer à ramasser ses journaux. Il ne s’avisa de ce fâcheux oubli qu’après avoir vu s’éloigner le taxi auquel, sans souci du ridicule, il s’obstinait à envoyer des baisers.

— Cristo ! jura-t-il tout à coup. Le « Heraldo » !… La « Libertad » !… Où donc les ai-je fourrés ? Pourvu qu’ils ne soient pas restés dans le taxi et que Papelita ne s’avise pas de les lire ! Elle pourrait ne rien comprendre à leurs nouvelles ! Et quelle tête elle ferait !…

 

***   ***   ***

 

Quelle tête ? Précisément celle que pouvait prévoir le léger Santos. Les traits figés par une stupeur incommensurable, Papelita, ses noirs sourcils froncés, lisait avidement les feuilles qu’elle venait de ramasser sur le tapis de la voiture.

— Sainte Madone ! Ce n’est pas possible !… C’est un tour du démon, bégayait-elle.

Puis, sa fureur explosa.

— La canaille !… Le forban ! Comme il m’a jouée !… J’ai été trop sotte, vraiment, et trop crédule. J’aurais dû m’apercevoir qu’il ne « lui » ressemblait qu’un peu… qu’un peu seulement !

Et elle examinait, avec consternation, le superbe portrait que le « Heraldo de San-Piquillo » donnait du président Mirador, qui venait une fois de plus de sauver Los Diables, en étouffant l’hydre révolutionnaire et en faisant jeter dans d’obscurs cachots ces suppôts de Satan, qui avaient nom Pampeluna, Porfirio Villarica, Machete… les amis, tous les amis de la señorita Papelita.

— Le fourbe !… Le menteur !… Exploiter pareillement la candeur d’une pauvre fille ! Je lui grifferai le visage et je lui arracherai les yeux !

Cette vindicte visait le señor Apostolo, ce lâche suborneur, cet imposteur, auquel elle se refusait de donner plus longtemps le nom et la qualité usurpés, sous lesquels il avait osé se présenter à elle pour la mieux abuser. Le señor Apostolo n’était qu’un sosie, un simple sosie exploitant audacieusement cette ressemblance pour s’assurer quelques succès féminins.

— Trois fois maudit soit-il ! sanglota-t-elle. S’il a cru ne se rendre coupable que d’une peccadille, galamment excusable, je la lui ferai expier comme un crime.

C’était une fille de tête. Il ne lui fallut pas un quart d’heure pour s’apaiser et convenir que l’explication orageuse qu’elle se proposait d’avoir avec le señor Apostolo, ne pouvait aboutir à grand’chose. Le grief le plus sérieux qu’elle avait et qui était l’échec de son secret dessein, ne pouvait même pas être invoqué. Il y avait mieux à faire. Elle décida de partir sur-le-champ pour Los Diables…

Aussi, quand, ayant écourté sa promenade, à cause de l’inquiétude qu’entretenait en lui la perte de ses journaux, le chef d’État en rupture de ban réintégra le logis presque conjugal, il n’y trouva personne. Il rentrait l’oreille fort basse, ayant racheté d’autres feuilles et y ayant lu ce que Papelita avait pu y lire. S’attendant à un ouragan de questions, il se préparait à un aveu total de son machiavélisme et de sa couardise, qu’il espérait tout juste colorer de quelque bon prétexte se référant à la politique.

Aussi, s’effondra-t-il, lorsqu’après plusieurs heures d’attente, qui mirent sa patience à rude épreuve, il vit arriver non point la belle, mais ce pneumatique, tracé de la main chérie.

« Au señor Apostolo, vil imposteur. La lecture des journaux vient de me révéler votre supercherie. Le président Mirador est toujours à San-Piquillo. Je ne vous pardonnerai jamais d’avoir abusé de ma crédulité, en utilisant une ressemblance, en somme assez vague, pour usurper à la fois une place dans mon cœur et le nom de celui dont vous n’êtes que le sosie. Adieu ! Je retourne à Los Diables. »

— Mais elle est folle ! s’exclama l’infortuné Santos. Comment ! Elle croit que c’est moi le faux ? Me voilà devenu le sosie de mon sosie ! Comment la détromper ?

Il existait bien un moyen, qui était de retourner dans sa patrie, pour y reprendre sa place. Bien des choses y incitaient le fugitif. Et en premier lieu, les nouvelles rassurantes que donnaient les journaux. Par le diable, le remplaçant avait fait de bonne besogne ! Los Diables pacifié, l’émeute écrasée, les conspirateurs sous les verrous…

Quelle reconnaissance Santos ne devait-il pas vouer à ce brave Fred Lovely, qui – les nouvelles en faisaient foi – avait poussé la complaisance jusqu’à conserver son rôle et s’obstinait à attendre le retour du titulaire ? Santos ne doutait pas que les prières et les objurgations du brave Pédrille n’eussent été pour beaucoup dans ce résultat.

— Braves amis ! soupira-t-il, attendri. Ils croient en moi ! Ils m’attendent ! Vais-je décevoir tant de fidélité ? Somme toute, il semble bien que le danger soit passé et que je ne coure plus aucun risque à reprendre ma place… Et cela me permettrait de reconquérir Papelita, que je pourrais convoquer au palais, où il faudrait bien que ses doutes se dissipent… Voilà ce que je devrais faire…

Il hésitait, pourtant. N’était-il pas dur de quitter la paisible existence qu’il s’était faite ? Le pouvoir comportait tout de même certains risques. Allait-il sottement retourner dans la fournaise pour les beaux yeux d’une donzelle, qui l’aimait moins que son titre ?

— Au diable les femmes ! gémit-il. Elles ne vous font faire que des sottises !

Et c’était la parole la plus raisonnable qu’il eût prononcée depuis longtemps.

V

L’HOMME DE L’OMBRE

L’une des entrées du palais présidentiel s’ouvrait dans la Calle Mayor et servait plutôt aux fournisseurs et aux familiers du palais, les grilles de la place de la Libertad étant réservées aux visiteurs d’apparat.

Mais, devant cette entrée, comme à toutes les issues, un garde civique en grand uniforme se tenait en sentinelle. Il était généralement doublé d’un « civil » de plus modeste apparence. Or, depuis quelques jours, à certaines heures de la matinée ou de la soirée, la silhouette du policier ne se modifiait guère. Et pour l’excellente raison qu’à ces heures-là le même homme venait prendre la faction, avec une régularité admirable.

Cet homme, c’était le señor Figaros. Se faire enrôler – officieusement – dans la police et obtenir cette mission quotidienne, si commode à ses desseins, avait été un jeu pour l’homme d’intrigue, habile à corrompre et prompt à répandre ses largesses. Tombé officiellement en disgrâce, de par la révolte, à son jugement incompréhensible, de l’ingrat Santos, il n’en avait pas moins conservé la dévotion de ses créatures.

Mais faire les cent pas devant un portail ouvert et dévisager les passants, en subissant à son tour l’examen narquois des regards, n’a rien de particulièrement enchanteur. Estéban s’obligeait là à une fonction de chien de garde.

Pourtant, comme le mâtin qui garde un seuil, il attrapait de temps à autre un os à ronger. C’était le passage en apparence fortuit, d’une servante, laquelle pouvait bien, sans étonner personne, s’arrêter un instant pour répondre aux plaisanteries du policier de planton. Quand le garde civique en attrapait des bribes, il ne manquait pas d’éclater d’un gros rire.

Mais le ton changeait, dès qu’il s’éloignait.

— Eh bien ? questionnait alors Estéban, en clignant de l’œil. Que fait-on, au palais ?

Or, la soubrette, qui se chargeait de le renseigner, s’avança à sa rencontre, certain jour, avec un air qui annonçait du nouveau.

— J’ai une nouvelle qui vous fera peut-être plaisir, chuchota-t-elle, dès qu’elle fut à portée de voix. Est-ce que vous ne seriez pas bien aise de connaître un endroit où vous pourriez avoir chance de rencontrer votre belle ?

— Sans aucun doute, admit Estéban Figaros. Mais comment cela serait-il possible ? Elle ne sort pas du palais.

— Mais elle se promène dans les jardins.

— La belle avance ! Si j’y montrais le bout de mon nez, du plus loin qu’elle me reconnaîtrait, elle ameuterait la garde.

— C’est la nuit qu’elle sort ! riposta victorieusement la soubrette.

— La nuit ? s’exclama Estéban stupéfait.

— Une lubie. Je soupçonnais la chose, sans en être bien sûre. Alors, je l’ai guettée…

— Tu l’as suivie ?

— Je n’ai eu garde. Si j’étais pincée, je serais renvoyée. Elle n’aurait qu’un mot à dire à son oncle, n’est-ce pas ? Il en serait de moi comme il en a été de dame Pasquita, qui n’a pas fait long feu. Mais, pour ce qui est des sorties nocturnes, je puis vous les certifier. Tous les soirs, j’entends la demoiselle se glisser hors de sa chambre. Elle reste environ une heure dehors… Elle aime la solitude, vous savez. C’est une fille qui n’est pas comme tout le monde et qui se glace sitôt qu’elle aperçoit quelqu’un. Tout de même, si vous étiez caché au tournant d’une allée et si vous lui barriez le passage à l’improviste…

— Elle appellerait au secours, objecta Estéban, pensif.

— Ce serait à vous de vous arranger pour l’en empêcher.

— Tu as raison, approuva le brutal. Et tu m’offres une sérieuse chance. Car, rien ne s’oppose à ce que je me cache, cette nuit, pour voir comment se passe la petite promenade. Si tout se présente bien, je reviendrai la nuit suivante avec deux ou trois solides garçons et nous emporterons Manuela Mirador de gré ou de force.

— Bonne réussite ! Je me recommande à vous pour la petite récompense, glissa la soubrette, en esquissant une révérence.

Le même soir, Estéban se mettait à l’affût dans cette roseraie qui avait vu le maraudage galant de Fred Lovely, tandis qu’au-dessus de lui, entre le troupeau des nuages taquins, la lune narquoise aventurait sa face ronde.

Une robe blanche parut entre les arbres. Le cœur d’Estéban se mit à battre, autant que le peut faire un cœur de vieux sanglier, plus enragé d’amour qu’amolli de tendresse. Manuela venait vers lui… Il adora son visage, baigné de clair de lune. C’était de l’adoration à sa manière, fortement dosée de violence et bien plus capable d’épouvanter que de séduire.

— Tu seras mienne !… Je te volerai !… Je te séquestrerai !… Je te soumettrai, bégayait-il tout bas.

Il haletait. Quelle contrainte il lui fallait s’imposer pour ne pas bondir sur la promeneuse solitaire ! Comment la nièce de Santos Mirador ne l’entendait-elle pas ? Quelle rêverie l’absorbait ?

Elle passa, souriante, puis se précipita soudain.

Une ombre sortait d’une contre-allée, une ombre dont les bras s’ouvrirent et se tendirent en même temps qu’un appel passionné s’exhalait par-dessus les roses.

— Manuela !...

— Mon ami tendre !…

Une étreinte… Un sursaut dans le feuillage. Tout hérissé de jalousie, le señor Figaros grondait tout bas.

— C’était un rendez-vous !…

Avec la hâte d’un amoureux, qui ne veut pas se laisser interrompre, Fred Lovely débita les phrases qu’il avait ruminées durant tout le jour.

— Manuela chérie, nous sommes trop bêtes ! On dirait que nous jouons à cache-cache avec le bonheur. Qu’attendez-vous ? Que je vienne vous chercher, à la porte de votre château presque royal, dans un carrosse aux portières duquel je caracolerai ? Laissez donc la princesse Manuela, nièce de président, dans la tour où sa grandeur la tient enfermée et partez tout bonnement au bras de votre amoureux. Et tant pis si c’est un gueux ! Vous viendrez à lui en pauvre fille n’emportant rien que ce que j’aime, c’est-à-dire vous-même et votre beauté. Je m’appelle Frédéric Demarcieux et je suis, pour l’instant, un Français qui n’a d’autre ambition que celle de vous conquérir. Notez aussi, pour vous faire comprendre bien des choses, que je suis peut-être en même temps une manière de proscrit, peu soucieux d’attirer sur lui l’attention de votre gouvernement. Voilà ma confession faite. Concluons. Vous m’aimez et je vous aime. L’amour est fait de confiance. À votre place, je n’humilierais pas davantage le brave garçon que je suis et je lui tendrais ma menotte, sans plus de manières…

Il reprit haleine, pour permettre à Manuela de lui répondre et de lui faire connaître une décision qu’il espérait favorable. Il la sentait émue et voyait bien qu’elle l’avait écouté avec sympathie.

Mais à peine entr’ouvrait-elle les lèvres, qu’aux deux bouts de l’allée des lanternes apparurent tout à coup, éclairant des fusils et des sabres ainsi que des uniformes de soldats. Et une voix cria, rageusement triomphante :

— Le voici ! Empoignez-le !

Il était naturel que cette belle idée fût venue à Estéban Figaros. Ivre de rage, il avait couru tout d’une traite jusqu’au palais, dans lequel sommeillaient une trentaine de gardes civiques.

— Alerte ! clama-t-il, en surgissant parmi eux. Un individu suspect vient de s’introduire dans les jardins du président. Un attentat se prépare peut-être.

Il n’en fallut pas davantage pour déchaîner le zèle des soldats et les lancer vers l’endroit qu’indiquait le señor Figaros. Mêlé à leur troupe, celui-ci les guidait et les disposait de façon à cerner les amoureux.

— Santos sera furieux du scandale et fera certainement un exemple ! Je ne donnerai pas un douro de la peau du garçon ! se disait le señor Estéban, tout ragaillardi.

Et sa satisfaction ne connut plus de bornes quand il aperçut au milieu de l’allée les silhouettes de Fred et de Manuela, vers lesquelles les gardes s’élancèrent, sans s’inquiéter autrement de ce dédoublement du malfaiteur annoncé.

Manuela n’eut pas le temps de réaliser le geste instinctif de protection que lui inspirait la situation. Quand ses bras se tendirent, pour enlacer Fred et lui faire un rempart de son corps, elle ne saisit que le vide. Prestement, l’acteur venait de bondir par-dessus le massif.

Fred avait une impérieuse raison d’échapper aux gardes. En même temps que lui, n’était-ce pas le sosie de Santos Mirador qu’on mettrait sous les verrous ? Le moyen, après cela, de reprendre son rôle et de sauver la situation ! Mieux valait courir et multiplier les crochets, pour dérouter la poursuite. Un effort encore et le fugitif retrouverait l’ombre protectrice de la porte secrète, conduisant aux appartements privés du président. Mais, ameutée, la garnison du palais interposait partout son rideau menaçant. Cerné, Fred comprit qu’il n’échapperait pas. Hors d’haleine, il se laissa empoigner. Même, il retrouva la force de sourire parce que derrière lui cet ordre retentissait.

— Conduisez-le au président.

— Je vous en défie bien… Et c’est grand dommage ! pensa-t-il ironiquement.

Puis, son sourire s’éteignit et il soupira.

— Tout va s’écrouler !

Il pensa cela au moment où un huissier, réveillé et mis au courant, se décidait à pénétrer dans les appartements présidentiels.

La durée de son absence parut longue au captif.

Il reparut enfin et Fred poussa un soupir de soulagement. Pédrille suivait l’huissier. Il dévisagea le captif avec une stupeur visible, mais il sut dissimuler son trouble.

— J’ai mis le président au courant, déclara-t-il d’une voix calme. Il veut interroger lui-même cet homme. Que quatre gardes l’encadrent et me suivent. Et que tous les autres se retirent. Assez de tapage.

Il fit entrer Fred et son escorte. La porte se referma sur eux.

— Évacuez. C’est l’ordre, commanda l’huissier, en expulsant du vestibule la troupe des poursuivants, au milieu desquels se dissimulait Estéban Figaros, fortement désappointé.

Mais il dut sortir avec les autres et se contenter de stationner dans la cour, sous les fenêtres du cabinet présidentiel, où se décidait le sort du prisonnier.

Il retrouva le sourire en voyant passer Manuela, exaltée et tremblante.

— Toi, ma belle, si tu prétends plaider la cause de ton amoureux, tu vas en entendre de dures… ou je ne connais plus mon Santos ! ricana-t-il méchamment.

VI

LE SECRET SURPRIS

Le cabinet présidentiel était précédé d’un salon d’attente, qui ne servait qu’aux heures d’audience.

Ce fut vers ce salon que se dirigea Manuela. Mais, devant la porte, elle se vit arrêtée par les quatre soldats qui avaient escorté le prisonnier et qui, maintenant, devaient avoir pour consigne d’écarter les indiscrets.

— On n’entre pas, señorita. Le président et le secrétaire interrogent l’homme.

— Je veux voir le président ! s’entêta Manuela.

Le soldat consulta de l’œil ses camarades qui, d’un même geste, se grattèrent la tête.

— Pas moyen ! traduisit-il. La consigne est formelle.

— Mais je suis la nièce du président.

À ce moment, la porte s’ouvrit et l’huissier apparut. Manuela s’élança impétueusement vers lui.

— Je veux voir mon oncle… immédiatement…

Un huissier sait reconnaître, du premier coup d’œil, les solliciteurs qui ne se laisseront pas évincer. Il apaisa Manuela d’un sourire conciliant.

— Je vais prévenir M. le Président, señorita.

Puis, il jeta aux soldats un ordre rogue.

— Débarrassez le plancher. On n’a plus besoin de vous.

Après quoi, il fit entrer dans le salon la nièce du président et répéta, de sa voix onctueuse, protectrice et discrète :

— Je vais vous annoncer.

Une double porte l’escamota. Impatiente et nerveuse, Manuela se rapprocha, prête à s’élancer si on faisait mine de lui refuser l’audience sollicitée.

Mais le geste de l’huissier, maintenant les battants ouverts et appelant la jeune fille, pacifia l’atmosphère. Elle s’avança, avide de voir l’attitude des personnages que devait enfermer le cabinet et s’immobilisa, inquiète et stupéfaite de n’y découvrir que le président et le fidèle Pédrille.

Le prisonnier avait disparu.

Un coup d’œil du sosie de Santos Mirador la retint d’interroger avant que l’huissier eût été congédié. Puis, tout de suite, Fred, impassible derrière l’apparence reprise, parla avec la voix du président.

— Vous pouvez vous rassurer… Il est parti. Nous l’avons fait évader…

— Par où ?

Impulsivement et hostilement, Manuela jeta cette question. Fred répondit avec calme, en désignant la porte secrète.

— Par ici. Je crois que vous n’ignorez pas l’existence de ce passage, qui permet de gagner, à travers les jardins, une autre sortie non surveillée ? Bien que les explications du jeune homme nous aient révélé la méprise dont il a été la victime, nous avons jugé préférable de lui donner discrètement la clé des champs, après l’avoir semoncé et invité à ne plus renouveler cette imprudence. Elle le serait d’autant plus, qu’en raison même de cet incident, les jardins seront durant les prochaines nuits l’objet d’une surveillance spéciale. Et d’autre part, il n’y a aucune raison pour s’obstiner dans tant de précautions et de mystère. Vous êtes parfaitement libre de recevoir pendant le jour qui bon vous semble…

— Je le lui avais dit, sanglota Manuela.

Rassurée, elle se détendait et, du même coup, s’abandonnait à la réaction qui secouait ses nerfs. Les larmes lui étaient bienfaisantes. Elle avait eu si peur pour Fred !

— Nous dirons officiellement que nous l’avons fait conduire en prison et mettre au secret, ce qui accréditera la légende de l’arrestation d’un conspirateur, reprit l’acteur en souriant. Je remplis mon devoir en protégeant, dans la mesure où je le puis, votre réputation. Mais, pour le surplus, je garderai la réserve que commande notre situation réciproque. Tout au plus me permettrai-je de souhaiter que cet incident finisse par un mariage.

— C’est mon plus cher vœu, soupira Manuela. Je vous remercie d’avoir arrangé les choses comme vous l’avez fait.

Elle s’inclina et sortit, ayant repris sa fière attitude de jeune fille qui ne reconnaît d’autre juge que sa propre conscience.

Pédrille et Fred Lovely demeurèrent en tête-à-tête.

Le plus gêné n’était peut-être pas l’acteur, bien qu’il ne pût douter d’avoir suffisamment édifié le secrétaire sur ses sentiments secrets. Négligemment, il prononça les mots qu’il jugeait convenables.

— Cette petite fille nous a remerciés… À mon tour, mon cher, de détacher de ses remerciements la part qui vous revient légitimement. Palsambleu ! l’alerte a été chaude. Et j’ai failli payer cher la fantaisie d’avoir respiré librement pendant quelques instants. Que voulez-vous, on ne peut pas conserver perpétuellement un masque. On finirait par étouffer.

Pédrille hocha la tête, pour indiquer qu’il comprenait.

Mais il se risqua à formuler, timidement, cette suggestion.

— Pourquoi avoir prolongé cette comédie vis-à-vis de Manuela Mirador ? Pourquoi lui avoir annoncé cette évasion imaginaire ? Il aurait peut-être été plus habile de saisir cette occasion de lui dire qui vous êtes.

Un mot maladroit venait d’être prononcé. L’acteur se redressa.

— Monsieur Pédrille, dit-il sèchement, en certaines circonstances il me déplairait d’être habile. Savez-vous ce que c’est qu’un sentiment désintéressé ?

Pédrille s’agita.

— Je… je crois le savoir, bredouilla-t-il, en rougissant.

Il voulait dire que, dans une certaine mesure, le dévouement dont il ne cessait de témoigner, rentrait dans cette catégorie.

Fred comprit et conclut plus doucement.

— Les incidents de cette nuit vous auront appris bien des choses. Je pense que vous vous demanderez beaucoup moins pourquoi je m’obstine à tenir la place de Santos Mirador, alors qu’il ne reste, vous en avez convenu vous-même, que peu d’espoir de le voir reparaître. Mais si je mettais dans la confidence la tierce personne, que je ne nommerai pas, si je n’avais pas des raisons personnelles et graves de ne point lui faire cet aveu, sachez, monsieur Pédrille, que je ne resterais pas une minute de plus Santos Mirador.

— Pourquoi ? gémit Pédrille.

— Voyons ! plaisanta Fred. Quelle raison aurais-je, si je pouvais devenir le mari de Manuela, de demeurer en même temps son oncle ?

— Vous n’en sortirez pas, pronostiqua le secrétaire. Songez que vous ne pourrez de sitôt ramener nuitamment celui que nous sommes censés avoir banni ? Et, pendant le jour, il vous est interdit de le faire reparaître. Elle l’attendra vainement… Elle s’inquiétera… Tout cela est parfaitement illogique.

— C’est l’amour et vous n’y entendez rien, riposta Fred, infligeant, sans le savoir, au malheureux secrétaire le même argument dont Santos Mirador lui fermait trop souvent la bouche. Allons dormir et laissons les événements nous fournir la solution… que je n’entrevois pas plus que vous.

Ils sortirent tous deux.

Alors, de l’autre côté du panneau, qui fermait la sortie secrète, quelque chose bougea et s’enfuit…

 

***   ***   ***

 

Estéban Figaros, expulsé de l’antichambre présidentielle, n’avait pu tenir en place. Demeuré dans la cour d’honneur, il usait le temps à se promener de long en large à travers la cour, guettant la sortie du prisonnier, tout comme s’il eût été l’honnête policier dont il avait pris le costume.

Quand les quatre soldats, congédiés par l’huissier, apparurent sur le perron, il se précipita vers eux.

— Et l’homme, qu’en avez-vous fait ? leur dit-il.

— Il est resté dans le cabinet présidentiel, répondit l’un d’eux. On nous a renvoyés. Ce qui veut dire que nous n’aurons pas à le conduire en prison.

— Santos Mirador ne va tout de même pas le faire remettre en liberté ? s’exclama Estéban, saisi d’inquiétude et bouillant d’indignation.

Il appela un de ses hommes, qu’il envoya aux nouvelles. Puis, il se rassura, en pensant qu’en cas de départ du galant par une autre porte, ses affiliés, aux aguets, l’eussent prévenu.

— Santos ne le ratera pas ! Il ne peut pas le rater, se répétait-il ingénûment.

Son envoyé revenait. Il présenta son oreille, comme une ménagère présente son cabas, chez l’épicier.

— Eh bien ?

— Eh bien, señor, le garçon est parti. Il paraît que le président l’a relâché sans tambour ni trompette. Mais la consigne est de dire qu’on l’a conduit en prison.

— Comment ? Comment ? rugit Estéban Figaros, s’étranglant de fureur. Et par où serait-il parti ?

— Pas par une des portes que nous gardions, en tout cas, répondit l’espion. Mais le certain est qu’il n’est plus dans le cabinet du président… alors qu’il n’en est pas sorti : l’huissier l’affirme. Il pense qu’on l’a fait évader par le passage secret, vous savez ? celui qui sert aux petites promenades du président ?

— S’il est sorti par là, je le saurai, répliqua d’un ton bourru le señor Figaros.

Et il se dirigea vers le recoin dans lequel s’ouvrait la sortie secrète, dont il n’ignorait pas l’emplacement. Il la connaissait même si bien qu’en prévision de ce qui arrivait, il y avait placé un de ses hommes.

Il l’y retrouva, placide et grillant une cigarette.

Prêt à frapper, il se précipita furieusement sur lui.

— Que fais-tu là, toi ? l’apostropha-t-il. Pourquoi n’as-tu pas suivi l’homme ? Je sais qu’il est sorti.

— Vous faites erreur, protesta le fumeur. Je puis vous garantir le contraire.

— Voyons !… Voyons !… grommela Estéban. Tes camarades, de l’autre côté, m’affirment qu’il n’est plus dans le cabinet du président, sans que personne l’en ait vu sortir. Santos ne l’a tout de même pas mangé !

Il réfléchit un instant, puis congédia le guetteur.

— Ils devraient être trois et ils ne sont plus que deux, sans que personne soit sorti ! murmura-t-il pensivement.

S’approchant du mur, il appuya sur le ressort caché qui faisait fonctionner la serrure. La porte s’ouvrit. Il pénétra à tâtons dans le boyau obscur, qui conduisait au cabinet du président. Quand ses mains rencontrèrent le panneau qui l’en séparait, il y colla son oreille et écouta.

Il fut très vite fixé. Alternant, mais suffisamment hautes pour être aisément perçues, parce que ni l’un ni l’autre ne s’avisaient de craindre qu’on les écoutât, les voix de Pédrille et du sosie précisaient comme à plaisir les points qui pouvaient embarrasser le señor Figaros. Quand elles se turent, il ne pouvait conserver le moindre doute sur le point capital, qui était la façon dont se pouvait expliquer la disparition ou, pour mieux dire, l’escamotage de l’amoureux de Manuela Mirador.

— Oh ! oh ! je crois commencer à comprendre pourquoi mon brave ami Santos avait tellement changé à mon égard !…

Et, soudain, comme un voleur qui vient de mettre la main sur un trésor et s’en effraye presque, tremblant qu’on ne le lui reprenne, il sortit du boyau et s’enfuit à toutes jambes.

VII

PERPLEXITÉ

La retraite d’Estéban ne s’arrêta pas aux portes du palais. Pour réfléchir à l’aise à l’importance de sa découverte, il avait besoin de se sentir en sûreté.

— Sous le masque de Santos Mirador, je viens de découvrir celui qui s’y cache, ce serait encore plus facile de me dénicher sous ma défroque de policier, concluait-il logiquement.

Enfermé chez lui, sous la sauvegarde de quelques vigoureux serviteurs, il redevint lui-même et commença par allumer un cigare.

— Résumons, scanda-t-il. Il faut être le diable en personne pour s’assurer une aussi extraordinaire ressemblance !… Niais que j’étais, d’attribuer ce revirement à l’ivresse ! Elle n’aurait pas donné à Santos la vigueur et l’audace !…

Puis, il se fâcha tout à fait.

— Diable ou non, j’en aurai raison et lui rognerai ses griffes ! tonna-t-il. Il m’a bafoué de deux façons, en tant qu’homme et en tant qu’amoureux. J’entends bien qu’il trouve la petite à son goût. Patience !… Je vais lui arracher son masque et le faire jeter en prison ! Il n’y moisira guère. Usurpation de fonction, imposture… sans compter, sans doute, un bon petit crime à la clé. Car il faut bien qu’il ait supprimé le Mirador, avant de lui prendre sa peau. On le fusillera ou on l’électrocutera : je n’ai pas de préférence. Attendrai-je jusqu’au jour pour le dénoncer ? L’affaire est assez importante pour que je sois excusable de réveiller les ministres.

Mais cette accusation lui apparut tellement énorme, qu’il douta d’être cru.

— Ils me riront au nez et c’est peut-être moi qu’ils feront mener en prison, grommela-t-il, rembruni. On m’accusera d’avoir inventé, pour me venger, cette invraisemblable histoire. Les ministres hésiteront, voilà le certain. Je connais ces trembleurs ! Et le Pédrille les retournera, en leur affirmant que je divague. Sur quels témoignages m’appuierai-je, si je n’obtiens qu’on empoigne d’abord l’individu et qu’on le dissèque ? Il ne faut même pas compter sur la petite Manuela, à supposer qu’elle ait été dupe et non complice. Elle n’aimait guère son oncle et, par contre, elle peut aimer son amoureux. Ce n’est pas au milieu de ses amis qu’il faut aller tenter d’arracher le masque du faux président. Je ne trouverais, évidemment, d’alliés sûrs que parmi les ennemis du vrai Santos. Ceux-là, si on leur donnait une chance d’avoir la peau du président, ne regarderaient pas à son identité. Vraie ou fausse, ils la déchiquèteraient avec le même entrain.

Il conclut alors avec une réelle désolation.

— Mais à quelle porte frapper ? Les meilleurs sont sous les verrous…

L’aube le trouva palissant sur ce problème. Et sans doute les premiers rayons du soleil l’illuminèrent-ils, en même temps qu’ils commençaient à éclairer une partie de l’univers, car, reprenant son déguisement des jours précédents, il se hâta de sortir, en dépit de sa nuit blanche.

— Les ennemis de nos ennemis sont nos amis, murmurait-il entre ses dents.

Cet honnête homme était-il pris d’une crise de conscience ? C’était vers la prison nationale qu’il se dirigeait. Certaines vilenies, qu’il avait commises, l’eussent évidemment rendu digne d’y trouver place. Ce n’était pourtant pas dans le louable dessein de se châtier qu’il tira la cloche du portail, puis parla mystérieusement à travers le guichet, pour se faire ouvrir.

Mis en présence du directeur de la prison, il put lui tendre ses deux mains, sans que l’autre crût que c’était pour se faire passer les menottes. Il les lui serra énergiquement et le gratifia même d’un sourire extraordinairement aimable.

— Quelle bonne surprise, señor ! Aurais-je la chance d’être en mesure de vous rendre quelque service.

Estéban hocha affirmativement la tête.

— Mon cher, je vois que vous vous souvenez que c’est à moi que vous devez cette place.

— Je ne suis pas de ceux qui oublient les dettes de cette sorte ! protesta chaleureusement le directeur.

— Et vous avez raison, car mon influence demeure… même quand il semble que je sois tombé en disgrâce.

Le directeur prit aussitôt une attitude gênée.

— Y aurait-il quelque malentendu entre vous et le… et les ministres ? hasarda-t-il. J’ai, en effet, entendu dire qu’on se montrait, en haut lieu, moins aimable à votre égard.

— Le haut lieu s’en repentira avant peu ! menaça Estéban, laissant éclater sa fureur. Je ne suis pas, moi, un homme politique. Je suis mieux que cela, mon cher : une puissance d’argent. Santos Mirador, oubliant que c’est moi qui l’ai placé là où il est, a commis l’imprudence de vouloir voler de ses propres ailes. Il y a, à cela, une raison mystérieuse qui vous surprendra fort quand, dans quelque temps, je pourrai la divulguer… Mon cher, je suis venu vous poser nettement cette question : en cette occurrence, pensez-vous qu’il vaille mieux être avec moi qu’avec lui ?

— Avec vous, évidemment, señor, balbutia le directeur.

Mais il devenait blême et certaine angoisse, apparue dans ses yeux, montrait qu’il n’était pas assuré, en faisant cette réponse, de choisir le bon parti.

Estéban s’empressa de le mettre à l’aise.

— Merci ! cria-t-il théâtralement. Je n’attendais pas moins de vous. Mais je m’empresse de vous dire que je ne viens pas exiger que vous vous compromettiez en prenant publiquement parti. Il me suffira que vous serviez secrètement mes desseins.

— J’y suis tout disposé, cher señor, affirma le directeur avec un visible soulagement. Que faudra-t-il faire ?

— Fermer les yeux, mon cher. Et vous arranger habilement pour que le tableau de service des gardiens fasse coïncider le tour de garde de ceux que je vais vous désigner et qui sont de mes créatures. Il faudra aussi accepter leurs explications et ne pas procéder à une trop sérieuse enquête si, par hasard, durant leur faction, il se produisait quelque évasion, plus ou moins sensationnelle.

— En cas d’évasion sensationnelle, c’est moi qu’on rendrait responsable, gémit le directeur, alarmé.

Il soupira, pour indiquer combien la perspective d’une pareille calamité l’affligeait.

— Il y aurait un moyen bien simple d’éviter toute sanction, insinua Estéban, en grimaçant un sourire. Ce serait de ne point informer vos supérieurs.

— Mais… s’il y a des cellules vides, forcément on le constatera à la première inspection ?

— Qui pourra ne se produire qu’après les événements que nous allons attendre et que je puis vous prédire, riposta victorieusement le señor Figaros. Avant peu, vous serez délié de tout serment de fidélité envers le gouvernement de Santos Mirador. En outre, je puis vous promettre que les cellules ne resteront pas vides. Ceux qui en sortiront seront aussitôt remplacés par des volontaires, tête pour tête.

— Les gardiens s’apercevront de la substitution.

— Supposez que d’opportunes mutations viennent, ce jour-là, vous débarrasser de ceux dont nous pourrions craindre l’indiscrétion ? Le personnel nouveau, qui les remplacera, ne connaîtra pas le visage des prisonniers.

— S’il en doit être ainsi, je n’ai plus rien à objecter, conclut le directeur, avec un geste qui indiquait qu’il se rendait.

— Il en sera ainsi, répondit joyeusement Estéban.

Le résultat de cette entrevue fut qu’à quelques jours de là, le prétendant Pampeluna, et Pepe Guano, et l’important Villarica, et le convalescent Machete, tout étonnés de l’aubaine, se voyaient nuitamment entr’ouvrir les portes de leurs cachots respectifs, dans lesquels de mystérieux personnages les remplaçaient aussitôt.

Dix minutes plus tard, ils se trouvaient hors de la prison et réunis, sans avoir pu deviner à qui ils devaient cet élargissement imprévu.

VIII

LA PROIE POUR L’OMBRE

Une auto les attendait. Ils n’avaient rien de mieux à faire que d’y monter, d’autant plus que le chauffeur se faisait reconnaître pour un de leurs fidèles.

Ils éprouvaient, pourtant, de cette libération imprévue et point expliquée, un vague malaise qui tenait au brusque passage, non point de l’ombre à la lumière (il faisait nuit) mais de leur cachot à l’air libre. Ils se sentaient non pas grisés, mais étourdis. On aurait dit autant de serins échappés de leur cage et incapables d’une autre action que de voleter maladroitement tout autour.

Mais l’auto les emporta. Ils échangèrent des effusions et s’étreignirent les mains. Pampeluna était livide.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il, avec un affolement visible. Y comprenez-vous quelque chose ?

— Je comprends qu’on nous en tire, soupira Machete d’une voix aussi pâle que son visage.

Son front était entouré de pansements et il semblait n’avoir plus que le souffle. Toujours solennel, Porfirio Villarica était le seul à accepter cette liberté comme un dû.

— Nos amis ont acheté les geôliers.

— Avec quoi ? riposta sceptiquement Pepe Guano. Vous imaginez-vous que Santos n’a pas confisqué la caisse, en même temps que nos personnes ? Nous allons crever de faim.

— Le fait est que nous sommes sortis d’une drôle de façon, admit Villarica. C’était l’évasion forcée. On nous a presque poussés dehors par les épaules.

— Cela cache un piège, grelotta Pampeluna.

Pepe Guano secoua sa terreur et réussit à s’en débarrasser comme d’un manteau gênant. Séparé d’elle, il la considéra avec autant de mépris qu’il aurait fait d’une guenille tombée à terre.

— Vous exagérez ! Nous voici quatre, dans une bonne auto, conduite par un des nôtres. Nous sommes bien libres. Tout a été combiné par un ami.

— Un ami… ou un ennemi, s’entêta Pampeluna. Notre emprisonnement avait décapité le parti. Il ne restait que des sous-ordres, incapables d’initiative.

— Ils vous prouvent le contraire, constata ironiquement Pepe.

— Allons donc ! S’ils en étaient capables, ils ne nous auraient pas délivrés. Ils se seraient contentés de recueillir notre succession.

Mais l’auto s’arrêtait devant un immeuble qu’ils reconnurent. C’était celui qui abritait leurs réunions.

Ils montèrent. Sur la porte du fumoir, le gérant épanoui les accueillit.

— Ah ! señores, comme je suis heureux de vous revoir !… Mais c’est, décidément, le jour des retours !

Et il désigna une jeune femme, en costume de voyage, qui fumait paisiblement une cigarette et tapotait de ses talons le bois du comptoir, sur lequel elle s’était familièrement juchée. Précaution, peut-être. Elle prévoyait une ruée, contre laquelle elle se voulait hors d’atteinte, pour avoir le temps de parlementer.

— Papelita ! s’exclamèrent les révolutionnaires. Comment oses-tu reparaître parmi nous, tigresse hypocrite ?

— On m’avait bien dit que vous étiez montés contre moi, répondit dédaigneusement la belle amie de Santos Mirador. Que me reprochez-vous, s’il vous plaît ?

Il y eut, autour du comptoir, des bonds d’indignation, qui devaient être bien amusants à contempler d’un peu haut. Négligemment, la jeune femme avait posé la main sur un siphon d’eau de seltz, se réservant, sans doute, d’en user pour doucher les ardeurs de ses amis, en cas d’assaut.

— Imprudente ! cria Pampeluna. Ne nous as-tu pas vendus et bernés ?

— S’il en était ainsi, pourquoi reviendrais-je ? répliqua la brune enfant, en haussant les épaules. Au diable, votre politique ! Vous n’êtes que des ingrats !

Un chœur de voix grondantes s’éleva autour du perchoir.

— Papelita ! Papelita ! Ne nous brave pas !…

— Je n’ai agi que pour le bien de la cause. Je me suis sacrifiée…

— Oh !…

Les protestations et les cris devinrent si assourdissants que le prétendant Pampeluna jugea utile d’ordonner un peu le procès.

— Silence ! hurla-t-il, pour dominer le tumulte. Voulez-vous faire monter la police ? Je prévois que vous ne resterez pas longtemps en liberté. Cela demanderait un minimum d’intelligence que vous ne possédez pas. Silence !… Consultons-nous et jugeons cette malheureuse.

— Chiche ! cria Papelita, crevant de ce mot la solennité des paroles du prétendant.

Pampeluna s’était assis à une table, encadré de Villarica et de Machete. Pepe Guano se réservait le rôle d’accusateur, le gérant devant jouer les utilités, c’est-à-dire être, tour à tour, greffier, huissier et gendarme.

— Accusée, intima Pampeluna, rengorgé pour atteindre aux notes les plus graves de sa voix. Quittez cette attitude indécente et approchez-vous de vos juges avec l’humilité qui convient.

— L’accusée vous dit zut ! riposta Papelita, furieuse. Vous êtes trop bêtes ! Est-ce que vous vous figurez m’impressionner ? On ne ferait pas douze beignets de vos quatre cervelles ! Oui ou non, m’aviez-vous donné mission d’emmener hors des limites de Los Diables, et le plus loin possible, le président Mirador ?

— Oui… parce que vous nous aviez annoncé qu’il n’était pas insensible à vos charmes !

— Eh bien, j’ai obéi… ou j’ai cru obéir…

— C’est ce que vous avez eu l’audace de nous annoncer, interrompit Pampeluna. Et c’est ce qui nous a décidés à nous engager imprudemment dans cette émeute suspecte, qui a éclaté ce jour-là. N’empêche que le même jour, et quelques heures après votre départ, le président, que vous étiez sensée avoir enlevé, haranguait le peuple sur la place de San-Piquillo et retournait contre nous la foule, qui se joignait à ses soldats pour nous assommer. L’infortuné Machete en porte encore les marques.

— Je plains Machete, répondit Papelita, sans aucune contrition. Mais je persiste à déclarer qu’à l’heure où vous vous faisiez haranguer par Santos Mirador, je subissais, moi, les discours enflammés du même Santos… que j’ai continué à écouter pendant des semaines, jusqu’à ce que la lecture d’un journal de Los Diables m’ait ouvert les yeux. J’avais été bernée par un sosie… Il était évident que le vrai Santos se trouvait à San-Piquillo. Le mien était un vieux malin, qui avait profité d’une ressemblance flatteuse pour me rouler de la façon que vous savez. Il paraît que ce truc est très employé par ceux qui veulent s’offrir des petites femmes. Tous les hommes célèbres ont leur double et même leur triple…

Les yeux et la bouche arrondis par la stupéfaction, ils l’écoutaient. Et l’évidence leur apparut. Un sosie ! Ce ne pouvait être autre chose et cela expliquait tout. Ensemble, ils se levèrent pour acquitter Papelita et vouer à l’exécration des siècles le polichinelle néfaste qui, pour abuser la candide enfant, s’était paré des plumes de Santos.

— C’est la fatalité ! gémit Pampeluna. Nul ne pouvait prévoir pareille chose !

— Tu aurais dû lui labourer le visage de tes ongles, ma mignonne, reprocha Machete.

— J’ai couru au plus pressé, qui était de venir vous délivrer et vous renseigner, répondit Papelita. Il sera toujours temps de retrouver mon bonhomme.

— Ainsi, c’est à toi que nous devons notre délivrance ?

— Non pas, rectifia la jeune femme. Je suis arrivée trop tard. Quelqu’un s’était chargé de la besogne.

— Alors, l’énigme reste entière.

— Pas pour longtemps, intervint mystérieusement le gérant.

Il escomptait un succès et n’obtint qu’une interpellation hargneuse :

— Si vous savez quelque chose, dites-le !

Piqué, le gérant se contenta de consulter l’horloge, puis de prêter l’oreille à la sonnerie, réclamant l’ascenseur.

— Celui qui vient vous le dira lui-même, répliqua-t-il.

Et il pressa le bouton de mise en marche. Les regards, cette fois, y compris ceux de Papelita, intriguée, se tournèrent vers la grille derrière laquelle apparut la cabine.

— Votre libérateur ! annonça le gérant, avec emphase, en ouvrant à l’homme, visible derrière la porte vitrée.

Estéban Figaros sortit de l’ascenseur.

IX

UN ALLIÉ INATTENDU

Cette apparition les pétrifia. Le señor Figaros n’avait point, jusqu’alors, été compté parmi les amis de Pampeluna. Un froid manifeste l’accueillit.

— C’est vous qui nous avez fait délivrer ? questionna enfin Pepe Guano, d’un ton fort peu aimable.

— Mais oui, répondit Estéban, sans s’émouvoir.

— Pourquoi ?

— Parce que nous aurons, désormais, un ennemi commun. L’homme qui ose se dire notre maître à tous et tyrannise les citoyens de Los Diables. L’homme qui détient le pouvoir présidentiel, l’usurpateur, enfin !

— Santos Mirador ? précisèrent ensemble les Pampelunistes, assez ébahis par ce revirement inattendu.

Avec un rire de triomphe, Estéban Figaros riposta.

— Non pas… Mais le sosie de Santos Mirador !

Il les vit bondir et reprit :

— Un imposteur qui se maquille et se démaquille à son gré. Et moi, je l’ai vu à visage découvert. Et je l’ai entendu parler « avec sa voix à lui ». C’est une mystification formidable, dont tout le monde a été dupe, sauf le secrétaire de la présidence, qui est complice. Le vrai Santos s’est enfui le jour de l’émeute. Il se cache quelque part… probablement en Europe.

L’explosion de joie à laquelle s’attendait le señor Figaros ne se produisait pas. Au contraire, Pampeluna et ses amis paraissaient consternés. Quant à Papelita, elle témoignait d’un véritable désespoir.

— Quelle gaffe ! Quelle gaffe ! répétait-elle. Ah ! comme j’ai eu tort de revenir !

— Tu t’es un peu trop pressée, conclut Villarica, qui reprit le premier son sang-froid. Mais console-toi, voilà une fameuse nouvelle, si elle est exacte.

Estéban comprit qu’ils doutaient encore.

— Je vous dis que Santos est parti comme un gros poltron, affirma-t-il avec assurance. Ah ! ça, voulez-vous me faire l’honneur de me croire, oui ou non ? Je vous dis qu’il y a un sosie !

Toutes les têtes s’abaissèrent affirmativement.

— Il y en a un, exprima Pampeluna, résumant l’opinion de ses amis. Nous sommes d’accord avec vous sur ce point. La question est de savoir où se trouve Santos et où se trouve son sosie.

— Le président est au diable, son sosie est au Palais du Gouvernement et vous êtes tous des ânes ! cria Estéban, rouge de colère.

— Ne vous fâchez pas, señor, intervint la souriante Papelita. Je vous assure qu’on peut se poser la question. J’arrive de Paris et j’y ai laissé quelqu’un qui ressemble au Président Mirador comme deux gouttes d’eau peuvent se ressembler. Or, ici même, les pantins qui nous gouvernent continuent à promener en auto et à montrer, dans les cérémonies officielles un Santos Mirador, que chacun juge parfaitement authentique. Alors, on peut bien, après tout, hésiter à dire lequel des deux est l’imposteur.

— Moi, je n’hésite pas, parce que j’ai entendu son aveu, répliqua Estéban, en s’épongeant le front. Vous n’en pouvez sans doute pas dire autant.

— Non, reconnut Papelita. Celui de Paris a toujours affirmé qu’il était le président. Et, à la réflexion, il y a un point qui est en sa faveur. C’est que sa ressemblance avec Santos Mirador est tout à fait naturelle et qu’elle n’est pas due à un maquillage. Je ne veux pas dire qu’il n’use pas de cet artifice, mais ce n’est que pour se rajeunir.

— Parfait ! triompha Estéban Figaros. Nous allons être d’accord et nous allier. Je ne vous ai pas fait évader – car ce fut bel et bien une évasion, messeigneurs ! – je ne vous ai pas fait évader, dis-je, dans un autre but.

— Vous étiez l’ami de Santos Mirador… ou plutôt, il était votre créature, puisque c’est vous qui l’avez porté au pouvoir, interrompit d’un ton rogue et chargé de rancune le prétendant Pampeluna. Si c’est pour rendre au vrai Santos la place usurpée par son sosie que vous venez à nous, ne comptez pas sur notre aide.

— Je lâche les Santos, le vrai et le faux ! protesta gaîment le señor Figaros. Pampeluna, je me rallie à votre cause.

— S’il en est ainsi…, enregistra Pampeluna, plus aimable.

— Considérez le pacte comme signé. J’apporte beaucoup et je demande peu. Donc, nous nous entendrons. Sur la foi des nouvelles apportées par cette jeune personne, vous alliez laisser bien tranquille, dans le fauteuil de Santos Mirador, cet imposteur, ce président postiche.

— Patience ! menaça Pepe Guano. Nous allons nous servir du secret.

— Comment ? demanda Estéban, en apprêtant un sourire railleur.

— Mais… en le criant sur les toits !

— Mauvaise manœuvre, apprécia paisiblement Estéban. Je vous signale deux écueils. Tout d’abord, vous n’avez point affaire à une chiffe du genre de Santos, mais à un garçon énergique. S’il nie, avec la vigueur que je prévois, il ne se trouvera personne pour porter la main à son masque.

— Nous en appellerons au peuple ! grinça Pepe Guano.

— Soit ! Et vous le ferez mitrailler par la troupe et décerveler par la police.

— Que faire, alors ? soupira piteusement le prétendant. Si nous devions conserver ce secret dans un écrin, ce n’était pas la peine de nous l’apporter.

— Vous allez, discrètement, préparer un mouvement populaire, qui ne devra éclater qu’à votre signal. Et je vous le dis, dès maintenant, ce signal, grâce à moi, vous le donnerez du Palais du Gouvernement où je me fais fort de vous installer sans coup férir. Pour réussir une révolution, il n’y a qu’à s’emparer du standard téléphonique, d’où partent les ordres aux troupes.

— Ce serait, en effet, plus simple ! approuva Pampeluna, ironique. Mettez-moi un quart d’heure au standard et je fais arrêter les ministres, boucler les généraux et consigner la troupe et la police, avec défense de se montrer dans les rues et par conséquent d’intervenir. Ce serait la révolution idéale, sans effusion de sang. J’emploierais ce procédé de préférence à tout autre… si j’avais le choix.

— Vous l’aurez. Je vous installerai moi-même dans la pièce du secrétariat général de la Présidence, où se trouve le standard, répondit Estéban. Et vous aurez à vos ordres le secrétaire Pédrille et la téléphoniste de service. Vous en faut-il davantage ?

— Non, bredouilla Pampeluna, estomaqué. Mais comment vous y prendrez-vous ?

— C’est mon affaire, répondit Estéban avec désinvolture. Discutons plutôt la seconde partie de notre entente, à savoir ce que vous me donnerez en échange de ce que j’apporte.

— Que voulez-vous ? demanda Pampeluna, avec un geste qui le montrait prêt à tout accorder.

— Je vous livre Santos Mirador… Ne m’interrompez pas. Je tiens à ce qu’il soit capturé et fusillé sous ce nom. C’est un service que je vous demande. Mais je tiens à vous faire remarquer que cela ne va pas à l’encontre de vos intérêts et que vous feriez une sottise en agissant différemment, c’est-à-dire, en démasquant, préalablement à son exécution, l’imposture du sosie. Que vous importe que Santos meure en effigie et non réellement ? Il n’en sera pas moins mort, puisque s’il reparaissait par la suite, vous pourriez alors, ayant fait constater officiellement son trépas, affirmer qu’il n’est qu’un imposteur. Saisissez-vous ?

— Admirable ! approuva Pampeluna, rayonnant. Vous êtes un profond politique, señor Figaros. Je ne conseille pas à Santos de revenir, par la suite, tenter de faire constater qu’il n’est pas mort. Cette fois, ayant fusillé l’imposteur, en le tenant pour authentique, nous le supprimerions lui-même, en l’accusant d’être son sosie… Nous sommes d’accord.

— Et nous le serons aussi pour le reste. Je vous demande de me livrer la nièce du Président, Manuela Mirador, et de ne pas vous inquiéter de ce qu’elle deviendra.

— Entendu, accepta Pampeluna, sans hésitation. Nous n’avions qu’une femme dans l’affaire. (Il cligna de l’œil vers Papelita.) Cela nous en fera deux. Emplissez les coupes, barman. Nous allons boire à la libération de Los Diables et au triomphe de l’amour.

X

N’ÉCOUTE QUE TA CONSCIENCE !…

En lisant le papier, que venait de lui apporter un huissier, le secrétaire Pédrille bondit et prit une mine effarée.

Il relut le nom, inscrit sur la fiche – un nom quelconque, inconnu de lui, et qui n’eut certainement pas suffi à faire recevoir le visiteur, s’il n’avait été suivi de cette indication, soulignée deux fois : « de la part de Santos Mirador ».

Alors, définitivement rasséréné, Pédrille haussa les épaules et sourit, tout ensemble charmé et confus de se découvrir si impressionnable. Santos Mirador ! Mais, naturellement ! Comment l’honnête Pédrille aurait-il voulu qu’« il » se nommât ? Le sosie du président lui envoyait un solliciteur, et sans doute pour s’en débarrasser lui-même. Eh bien, n’était-ce pas là un événement naturel ?

Il appuya sur un timbre, pour rappeler l’huissier. Mais la porte, en se rouvrant, ne livra passage qu’au señor Estéban Figaros.

— Vous ! s’exclama Pédrille, en changeant de couleur et en se levant à demi de son fauteuil, non par déférence pour le visiteur, mais parce qu’une incommensurable surprise le projetait en l’air.

— Moi ! confirma Estéban avec satisfaction.

Et il traduisit ironiquement.

— Quelle audace, n’est-ce pas ? Comment osé-je me risquer en ce palais sans m’être fait pourvoir d’un sauf-conduit ? C’est que j’ai pensé être couvert par une sorte d’immunité diplomatique, venant à vous en ambassadeur et protégé par le nom de celui qui m’envoie. Ah ! monsieur Pédrille, comme vous êtes changé, « vous aussi » !

— Changé ? répéta le secrétaire, d’une voix étranglée.

— Mais oui, ricana Estéban, sardonique. La dernière fois que j’eus le plaisir de vous voir, vous doutiez si peu des sentiments amicaux de Santos à mon égard que vous ne songiez qu’à vous précipiter pour excuser sa conduite. Vous vous disiez : « Il faut réparer cette gaffe. Le président ne me pardonnerait pas de l’avoir laissé se brouiller avec son cher ami Estéban ». Et vous aviez raison, monsieur Pédrille ! Mais, pourquoi, aujourd’hui, n’êtes-vous plus du même avis ? Prenez garde. « Je sais, maintenant, que Santos Mirador ne vous approuve pas » – même si vous prétendez exécuter un ordre présidentiel.

Et tout à fait à l’aise, le señor Figaros s’assit en face du secrétaire qui transpirait à grosses gouttes.

— Car je viens de la part de Santos, poursuivit Estéban. Je dis « de Santos », et non point « de la part du président… » puisqu’il paraît que ce n’est plus la même chose. Vous êtes un petit cachottier, monsieur le secrétaire particulier. Pourquoi ne m’avez-vous pas averti, lors de ma dernière visite ? J’aurais fermé les yeux sur cette faiblesse de mon ami Santos. « Et j’aurais attendu son retour… »

— Vous l’avez vu ? Vous savez où il est ? balbutia Pédrille, certain qu’il n’y avait plus rien à cacher.

— Et naturellement, je l’ai vu ! Qui donc, en dehors de lui, eût pu me révéler cette plaisante histoire ? s’écria avec une joviale rondeur le prétendant à la main de Manuela Mirador. Je l’ai vu… et je viens en son nom vous faire un peu de morale et vous rappeler votre devoir. Santos a eu tort d’installer un loup dans la bergerie. Mais, du moins, pensait-il que vous feriez bonne garde. Or, vous êtes passé à l’ennemi.

— Moi ? plaida désespérément Pédrille, devenu cramoisi.

— Mais oui… Qui donc est le maître, maintenant ? Absolument le maître… au point que, revenu dans sa bonne capitale, le légitime occupant de ce palais n’ose y rentrer, de peur qu’on ne lui mette la main au collet ? « La maison est à moi. C’est à vous d’en sortir », comme on dit en France, au Théâtre-Français.

— C’est injuste ! se débattit Pédrille. Je suis, je n’ai pas cessé d’être loyal… Et d’ailleurs, « on » ne demande qu’à céder la place au vrai président !

— Naïf… Vous croyez qu’on est toujours prêt à s’en aller au premier signe ? À d’autres ! On s’habitue au pouvoir, monsieur Pédrille ! Santos ne pourrait que se faufiler honnêtement ici… et à la condition que l’autre veuille bien ne pas s’y opposer. Voyez-vous le beau tapage qu’il pourrait faire ? Oh ! l’effarement des ministres, et des fonctionnaires et de la garde, en présence de ces deux présidents qui se disputeraient le pouvoir !… Santos est revenu et il se cache chez moi. Car il n’ose pas se présenter ici, tant votre attitude lui semble suspecte.

— Mais c’est exagéré ! protesta Pédrille, consterné et rougissant. Je persiste à considérer le sosie du président comme un garçon loyal. C’est simplement reconnaître la réalité que de déclarer qu’il a, à lui seul, su conserver la présidence, qu’aurait sûrement perdue Santos Mirador.

— Il l’a surtout conservée pour lui-même, ricana sarcastiquement Estéban. Et il a su vous circonvenir au point que nous pouvons craindre que vous n’hésitiez entre lui et votre maître légitime.

— Oh ! gémit Pédrille, blessé, Santos Mirador doute de ma fidélité !

— Ne prenez pas cela au tragique et répondez-moi. Mettrez-vous le sosie au courant de ma visite et du retour de Santos ?

— Mais il le faut bien, répondit le secrétaire. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il ne demandera pas mieux que de céder la place. Vous reconnaîtrez votre injustice à son égard.

— Ou bien, il enverra une escouade de policiers discrets se saisir de Santos et l’enfouir dans quelque cachot. Bouche close, monsieur Pédrille, bouche close à l’égard de l’usurpateur : tels sont les ordres du vrai Président.

— J’obéirai, soupira Pédrille, la mort dans l’âme.

— Et bien vous ferez ! À la moindre indiscrétion que vous tenteriez de commettre, Santos Mirador, s’estimant menacé, se montrerait publiquement et vous accuserait de lui avoir substitué un complice, maquillé par vos soins. Une histoire, que nous saurions rendre vraisemblable, de séquestration et d’évasion, appuierait nos dires. Avez-vous envie de passer en jugement pour crime de haute trahison, monsieur Pédrille ?

— Mais puisque je ne demande qu’à obéir ! se lamenta le pauvre secrétaire, transformé en chien couchant.

— À merveille ! Voici donc le plan que nous avons adopté pour réintégrer le vrai président dans ses fonctions… Tout se passera sans bruit. Aie soin qu’il n’y ait point de gardes dans la partie des jardins que tu sais. Nous entrerons par là, le président et moi. Tu nous attendras pour nous guider. Nous serons accompagnés de quelques bons garçons. Si tu le veux bien, il n’y aura pas de scandale. Nous irons réveiller le sosie et nous l’expulserons bien gentiment, après l’avoir prié de reprendre son aspect naturel. Et les choses reprendront comme avant.

— Et les choses reprendront comme avant, répéta Pédrille, en soupirant malgré lui.

Mais il était subjugué et ce fut bien humblement qu’il assura.

— Vous pouvez compter sur moi, señor. Dites à Santos Mirador qu’il sera obéi.

XI

LA VOIX NATURELLE

On ne pouvait dire que, durant cette soirée, l’attention de Pédrille s’était partagée entre la pendule et le président, qui lui contait des histoires. Elle était toute à la première et la verve de Fred Lovely n’y pouvait rien.

— Je vais me coucher, décréta enfin Fred, vexé et intrigué.

Pédrille tressaillit et tourna vers lui un regard affolé.

— Excellence, commença-t-il.

Puis, il ne sut que dire. C’était un cri instinctif qu’il venait de pousser, la plainte de sa fidélité égorgée.

Railleur, Fred le regarda.

— Pourquoi claquez-vous des dents, mon ami ? On dirait qu’un fantôme vous attend dans votre chambre.

— C’est à peu près cela, bégaya le secrétaire. Excellence, avez-vous pensé que le président Mirador pourrait revenir un jour ?

— Parbleu ! répondit Fred, en haussant les épaules. C’était dans le programme. Et je vous avoue que je ne serais pas fâché d’envoyer cette défroque au diable.

— Ainsi, vous lui abandonneriez la place, s’il revenait ?

— Mais oui !… Qu’avez-vous donc, ce soir ?

— J’ai… qu’il va revenir et que je l’attends, éclata, Pédrille, impuissant à contenir le secret. J’ai un aveu à vous faire et un pardon à vous demander. On doutait de vous… Oh ! pas moi ! Mais… Santos Mirador, entre autres, s’imaginait que vous pourriez ne pas vouloir lui rendre sa personnalité et sa fonction.

— Absurde ! s’exclama Fred.

— Oui. Mais il ne vous connaît pas. Un autre homme, à votre place, aurait fort bien pu se laisser griser. Être le maître d’un pays, le maître comme vous l’êtes actuellement de Los Diables, c’est…

— C’est assommant et odieux ! riposta l’acteur avec impatience. Ah ! si l’amour n’avait pas été de l’affaire, comme je vous aurais lâché en vitesse ! Vous dites que Santos revient ? Sans reproche, vous auriez bien pu me prévenir plus tôt ! J’avais peut-être des dispositions à prendre. Que signifient ces cachotteries ?

— Il ne revient pas seul, balbutia Pédrille, très gêné. Je sais qu’il ne me fait pas remplir un très joli rôle. Mais, pouvais-je désobéir à des ordres formels ? Déjà, je les transgresse, en vous avertissant.

— Allons, ne vous frappez pas, dit Fred, apitoyé. Tout se passera bien, puisque je ne demande qu’à céder la place.

— Oui, tout se passera bien… pour lui… Mais pour vous ? soupira Pédrille, inquiet.

Il était d’autant plus troublé que l’heure allait sonner et qu’il pouvait imaginer Estéban Figaros et sa bande, accompagnant Santos et l’attendant, lui, près de la petite porte des jardins. Que feraient-ils du sosie, qu’en somme il allait leur livrer.

Fred n’entendait pas. Le front barré de plusieurs plis, il songeait qu’à céder si promptement la place, sans avoir pu revoir Manuela et s’entendre avec elle, il éprouverait un grand ennui. Depuis que Pédrille l’avait dû tirer des griffes de la garde, il n’avait plus osé se montrer dans les jardins, autrement que dans son masque présidentiel. Ce n’était pas le moyen d’y attirer sa belle. En fait, nos amoureux étaient séparés depuis la fameuse nuit. Que pensait la nièce de Santos de la disparition de son ami.

— Ils vont venir, il faut que j’y aille, annonça le secrétaire, angoissé.

— Vas-y, répondit Fred, avec une grande sérénité.

Pédrille marcha jusqu’à la porte secrète, puis revint vers Fred.

— Eh bien, non ! je ne vous laisserai pas comme cela, s’écria-t-il. Ils se trompent sur votre compte et j’ai peur qu’ils ne fassent des bêtises. Ne restez pas ici. Il faut que je parle à Santos Mirador avant qu’il vous voie.

— Que crains-tu donc ? demanda l’acteur, étonné.

— Tout ! clama tragiquement Pédrille.

Et son cri, si pareil à une confession, éclaira un peu le sosie.

— Oh ! sourit-il dédaigneusement. Santos ne serait pas ingrat au point que tu crois ! Je suis un trop mince personnage pour le gêner beaucoup.

— Sans doute, murmura Pédrille, ébranlé.

Mais il se souvint à temps qu’Estéban Figaros menait toute l’affaire et qu’il était expéditif.

— Si vous m’en croyiez, vous fileriez comme cela, en profitant de la nuit, et sans revoir Santos.

— Et où me démaquillerais-je ? Me vois-tu courant, comme je suis, les rues de San-Piquillo ?

— J’aurais dû y penser plus tôt ! gémit le secrétaire.

Il s’interrompit, prêtant l’oreille, du côté de la porte secrète.

— Ils arrivent, chuchota-t-il, en pâlissant. Sauvez-vous par là.

— Tu as peut-être raison, murmura Fred, impressionné par le trouble du secrétaire.

Puis, il lui prit la main et soupira plaintivement.

— Mais Manuela ?…

— Je lui parlerai. Je servirai de facteur entre elle et vous, promit Pédrille. Venez me demander demain sous un déguisement.

— Merci ! Quel nom donnerai-je ?

— Las Nivas… Pablo de Las Nivas… C’est le nom de mon pays natal.

Il le poussa hors du cabinet présidentiel et courut à la porte secrète. Il disparut.

Fred était demeuré derrière l’autre.

— Je suis stupide ! grommela-t-il. Vais-je m’enfuir comme un voleur ? Ce trembleur m’a passé son mal. Où irais-je ? Je n’ai pas un maravédis en poche. Je veux au moins qu’on me rende mes vêtements et mon portefeuille.

Changeant d’idée, il se précipita vers son appartement privé. Ses papiers personnels, son passeport, une réserve de billets de l’État de Los Diables et des lettres de crédit sur diverses banques, dont il s’était muni avant de quitter la France, étaient enfermés dans un meuble. Il les en tira tout d’abord et les empocha.

— Cela va mieux, soupira-t-il. Si je pouvais reprendre aussi mon visage !

Un grand tapage et un bruit de voix surexcitées – qui ne laissèrent pas de le surprendre, étant donné qu’il pouvait s’attendre à une rentrée plus discrète de Santos Mirador – l’avertirent de déguerpir, s’il voulait suivre le prudent conseil de Pédrille. Il sortit de la chambre et se jeta dans un couloir – de l’ombre duquel il put voir les physionomies de ceux qui montaient l’escalier.

C’étaient Pédrille, effondré et plus mort que vif – Pédrille, que tenaient deux escogriffes, en qui Fred ne pouvait reconnaître Pepe Guano et Machete, pas plus qu’il ne sut identifier le prétendant Pampeluna et toute sa suite de révolutionnaires, que menait la triomphante Papelita. Mais il se nomma immédiatement le señor Figaros.

— Vertuchoux ! s’étonna-t-il élégamment. Sont-ce là ceux qui ramènent Santos ? Mais où donc est-il ?

Il ne le voyait pas – et pour cause. La joie expansive d’Estéban lui en apprit soudain la raison.

— N’est-ce pas bien joué, secrétaire ? criait le persécuteur de Manuela. Vois-tu à qui tu as ouvert la porte ? Ne prends pas cette mine effarée. Pour ce service, on te laissera la vie. Que t’importe de ne plus servir cette vieille ganache de Santos ? Voici mon ami Pampeluna, qui vient s’installer à sa place. Nous nous satisferons de celui que nous allons trouver là-haut et qui ne pourra se défendre, puisque tout le palais est entre nos mains.

Puis il interpella le prétendant.

— Chacun ses affaires, señor, vous voici devant la porte de votre concurrent et il va vous être facile d’en terminer avec lui. J’ai tenu mes promesses. Tenez les vôtres, s’il vous plaît. Il faut que vous me donniez quelques volontaires qui m’aideront à m’assurer de la jolie Manuela. La gredine serait capable de s’envoler, si elle avait vent de ce qui se passe.

— Allez à vos affaires, señor. Et prenez autant d’hommes que bon vous semblera, répondit gracieusement Pampeluna.

Estéban fit signe à un petit groupe de révolutionnaires.

— Suivez-moi, garçons. Ordre du président Pampeluna.

Il les entraîna vers une galerie, qui conduisait à l’aile habitée par la nièce du président. Mais il ne se doutait guère que Fred Lovely galopait devant lui.

— Figaros ! C’est un tour du Figaros ! pensait-il, désespéré.

Il avait bien entendu qu’il s’agissait d’un marché et aussi, que le palais était aux mains des Pampelunistes. Pour sauver Manuela, il n’avait donc à compter que sur lui-même. Il se jeta contre sa porte.

— Señorita !… Señorita !… Ouvrez vite…

Il faillit choir en avant. La porte s’ouvrait au même moment. Le tumulte des cours et les cris des envahisseurs avaient éveillé Manuela. Tout d’abord, elle avait pensé qu’on donnait la chasse à son amoureux, revenu dans les jardins. Depuis deux semaines, elle vivait dans l’angoisse et dans la défiance. S’étant levée et vêtue en hâte, elle courut à la porte et s’y cogna contre celui qu’elle pleurait presque. Hélas ! il se montrait à elle sous l’apparence du président Mirador et elle recula, hérissée.

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle. Pourquoi crie-t-on ?

— Venez, señorita, supplia Fred. Le palais est aux mains des insurgés. Nous n’avons plus qu’à fuir.

— Et que m’importe ? se révolta la jeune fille, en le repoussant. Jouez votre rôle. Mais non vis-à-vis de moi. Je ne suis pas votre nièce.

— Señorita, cria follement Fred, c’est d’Estéban Figaros que je veux vous sauver. C’est lui qui a livré le palais aux Pampelunistes. Vous êtes le prix de la trahison.

— Qui m’assure que ce n’est point un piège ? hésita Manuela ? Pourquoi aurais-je confiance en vous ?

Fred entendait accourir les gens d’Estéban. Il n’avait plus qu’un moyen de vaincre cette résistance, sans perdre une nouvelle minute. Il en usa.

— Parce que je suis celui qui vous aime ! cria-t-il de sa voix naturelle. Reconnaissez ma voix et mes yeux, si vous ne pouvez reconnaître mon visage.

Et lançant loin de lui les lunettes bleues du président Santos, il lui montra un regard si suppliant qu’elle cessa de se débattre et se laissa emporter.

XII

ENVOLE-TOI,
FAUX VISAGE !…

— Par là... Il y a un escalier de service, qui aboutit à un corridor ouvrant sur les jardins.

— Va pour l’escalier de service ! acquiesça Fred.

Et sans attendre que l’ennemi parût, il s’enfuit avec la jeune fille. La nuit les accuellit. Elle leur était familière, tant ils s’étaient promenés dans ces allées, par des nuits semblables. Celle-ci était pleine de clameurs : cris de mort et cris de rage, appels des hommes de Pampeluna et de ceux d’Estéban, qui, les uns et les autres, trouvaient le nid vide et les oiseaux envolés.

Toutes les fenêtres du château s’incendiaient de lumière. À ces lueurs, les fugitifs tournaient le dos. D’instinct, Fred guidait leur course vers la porte des fugues. Cette porte, qui venait de servir à l’invasion, était demeurée ouverte et dépourvue de gardiens. Les amoureux n’eurent que la peine de la franchir en courant.

Ils ne s’arrêtèrent qu’à bout de souffle. Et la peur mécanique, que déclenche en l’âme humaine la simple action de fuir, s’assagit aussitôt. Le paysage – que leur course cessait d’agiter – devint tout à coup paisible. C’était une large avenue plantée d’arbres, dont un vent tiède caressait les cimes. Leurs panaches de feuilles se courbaient et se relevaient tour à tour, comme des têtes de coursiers impatients. Au-dessus d’eux, la route du ciel s’allongeait, vide de nuages.

Accordant son pas à celui de Manuela, Fred Lovely prit l’allure d’un flâneur attardé.

— Nous leur avons échappé, assura-t-il. Si on nous cherche, en ce moment, c’est dans le palais, les jardins ou leurs environs immédiats. La véritable chasse ne commencera qu’au jour. Nous avons tout le temps de respirer et d’aviser.

Manuela ne discuta pas cette opinion. Ses pensées suivaient un autre cours.

— C’est vous !… C’était vous ! soupira-t-elle.

Elle savait l’avoir retrouvé. Il était près d’elle. Elle entendait sa voix. Mais il continuait à lui parler avec le visage d’un autre. Elle en ressentait un trouble et une gêne qui lui gâtaient la joie à laquelle, en dépit du péril, elle se serait si volontiers abandonnée.

— C’est moi, confirma Fred, en soupirant aussi et en baissant la tête, pour marquer qu’il se reconnaissait des torts.

Manuela, indécise, se taisait. Involontairement, elle évitait de regarder son compagnon. Le sosie soupira plus fort. Les événements l’emportaient – et Manuela avec lui – sans préparation. Or, il imaginait que le moment exigeait de l’éloquence. Le résultat fut qu’il garda piteusement le silence et qu’il s’écarta de Manuela, pour se rapprocher de l’eau et s’inonder le visage.

C’était le geste le plus éloquent qu’il pouvait faire. Mais, entreprise dans ces conditions, l’opération n’était pas des plus aisées. Ces ablutions répétées lui permirent tout juste de décoller les noirs favoris et la moustache présidentielle, puis les gros sourcils charbonneux. Il put aussi enlever la perruque et la fourrer dans sa poche, avec le reste des postiches. Mais le savant enduit, dont Haïm-Baba avait fourni la recette, résista au lavage et à ses efforts. Il se lamenta.

— Je n’en viendrai pas à bout de cette façon. En utilisant toutes les commodités que m’offrait mon cabinet de toilette, il me fallait un bon quart d’heure pour me débarrasser de ce masque. Il colle à ma peau autant que la tunique de Nessus.

Manuela l’observait. Elle l’entraîna vers la clarté d’un lampadaire.

— Ce n’est pas encore vous… Mais ce n’est déjà plus mon oncle. Et puis, je reconnais vos yeux et votre voix. Cela peut suffire à me donner confiance.

Fred lui jeta un regard reconnaissant.

— Quand nous serons en sûreté, je vous dirai tout et vous verrez que je mérite cette confiance. J’étais pris dans l’engrenage. Mais vous reconnaîtrez que je ne m’y suis laissé engager que pour l’amour de vous.

— Je vous crois, déclara-t-elle. La preuve en est que je vous ai suivi. Mais expliquez-moi cette alerte.

— Le diable sait ce qui est arrivé… Le diable, c’est Estéban Figaros qui a mené le jeu et déclenché l’affaire. Je pense qu’il ne m’a visé que pour vous atteindre. Pédrille m’avait pourtant invité à me méfier de l’homme ! Si je l’avais écouté, nous n’en serions pas à faire figure de fugitifs dont la tête est mise à prix.

Il reprit, après un court silence, durant lequel tous deux s’étaient remis à marcher côte à côte.

— Dois-je le regretter, ou m’en réjouir ? Nous étions si loin l’un de l’autre, avec si peu de chance de nous rejoindre ! Maintenant, nous sommes hors la loi et menacés d’être arrêtés par les amis du coquin. Mais nous courons ce risque ensemble et je n’ai plus rien à vous cacher. Nous n’aurons plus deux partis à prendre. Il faut gagner ou perdre.

— Gagnerons-nous ? interrogea Manuela.

L’enthousiasme de l’acteur hésita.

— Le pronostic est délicat, avoua-t-il. Nous sommes pour le moment des sans-abri, des errants, dans une ville que je connais mal et où personne ne me connaît.

— Ajoutez que je suis logée à la même enseigne.

— Donc, pas d’amis… Mais beaucoup d’ennemis. Le bilan n’est pas riche. Demain, si d’ici l’aube nous n’avons pas trouvé un refuge, nous errerons dans des rues hostiles, dont les Pampelunistes seront les maîtres. Notre seule chance de salut, serait de pouvoir quitter San-Piquillo à la première heure. Mais nous dépendrons, pour cela, de trois sortes de gens, dont nous devrons affronter l’inquisition : ce sont les loueurs d’autos, les employés de chemin de fer et les douaniers qui surveilleront le port. Si nous pouvions nous terrer quelque part, et attendre l’heure propice, ce serait parfait. Mais où aller ? Les grands hôtels nous sont interdits : en supposant qu’on nous y accepte – ce qui est douteux, étant donné l’heure tardive et le piètre équipage dans lequel nous nous présenterions – nous y serions tout de suite suspects, et tout désignés pour être dénoncés à la police. Et pareil sort nous guetterait dans les coupe-gorges, où je répugnerais, d’ailleurs, à vous entraîner. Ils seront les premiers fouillés. On doit bien espérer que nous chercherons un gîte pour la nuit. Autant d’auberges, autant de pièges.

— Évitons-les. Le sommeil ne me vaincra pas. Nous pourrions sortir de San-Piquillo et gagner la campagne, où il serait peut-être plus facile de nous cacher.

— Petite amie, dit Fred, avec un sourire de commisération, nous ne pourrions qu’y mourir de faim. D’ailleurs, connaissez-vous les routes ?

— Je suis arrivée à San-Piquillo en auto et, depuis, je ne suis pas sortie du palais.

— Je suis un peu plus avancé que vous… mais guère. La vérité est que les sbires de votre oncle m’ont cueilli au débarcadère, quand ma bonne étoile m’a amené en ce pays où je devais faire votre connaissance.

— À présent, vous pourriez le regretter et maudire cette bonne étoile, observa sérieusement Manuela. Et demain…

Mais Fred ne la laissa pas achever.

— Je pardonne à Santos Mirador, qui m’a attiré à Los Diables et quelque peu contraint d’accepter le rôle qu’il me destinait ! Sans lui, qui m’a appelé sur votre chemin, rien ne m’aurait révélé ma vocation cachée, qui était de tenir tout simplement dans la vie un rôle d’amoureux. Vous ne pouvez savoir à quel point la découverte est surprenante !… Petite Manuela, malgré les dangers qui nous entourent, je serais tenté de reprendre nos tendres entretiens, si malencontreusement interrompus le soir où ce damné Figaros a commencé de faire des siennes.

— J’ai bien pleuré depuis cette nuit-là, murmura Manuela. Je croyais ne jamais vous revoir.

— Vous me revoyez… Et il vous faut trembler. Ah ! comme la vie conduit mal les intrigues et gâche les meilleures situations. Joignez à cela la conscience que j’ai de ma responsabilité. Plutôt que de faire des phrases, je souhaiterais vous trouver un refuge. Si vaillante que vous soyez, vous tomberez de sommeil et de fatigue avant que les coqs s’éveillent.

— Je vous jure que non, protesta la jeune fille. Et je garde confiance. J’ai échappé au pire, puisque je ne suis pas entre les mains du señor Figaros. Si cela peut dépendre de vous et de moi, je n’y retomberai pas. Avançons…

— Avançons, acquiesça Fred. Et puisse notre étoile nous faire passer devant un garage. À tous risques, je tenterai de corrompre le garagiste et de le décider à me louer une voiture. Nous gagnerions ainsi la frontière.

— Savez-vous seulement de quel côté elle est ?

— Ah ! soupira Fred, se forçant à plaisanter. Je vois bien que notre mauvaise réputation m’a précédé à Los Diables. Vous aussi, vous en êtes encore à croire que le Français ignore la géographie !

Et il serra plus tendrement le bras qu’il tenait sous le sien.

Ils allaient tourner dans une rue, au hasard. Une ombre déboucha, sursauta en les apercevant et traversa la chaussée en courant, pour prendre l’autre trottoir.

— Un passant attardé, qui craint les mauvaises rencontres, pronostiqua Fred. Nous lui avons fait peur.

Mais quelque pas plus loin, s’étant retourné, il s’aperçut que l’ombre les suivait, en filant d’arbre en arbre.

— Oh ! oh ! fit-il en fronçant les sourcils et en pressant le pas. Notre poltron n’est qu’un rôdeur, en quête d’un mauvais coup. Espérons, du moins, qu’il n’est que cela… Le plus grave est que je ne suis pas armé.

— Craignez-vous une attaque ? demanda Manuela.

— Elle demeure possible, répondit l’acteur qui, par-dessus son épaule, observait le manège de l’homme et s’assurait que celui-ci les suivait bel et bien.

Il restait calme. Mais il sentait la jeune fille trembler à son côté. Et cela le décida à brusquer les choses.

— Nous n’allons pas continuer à traîner cet individu suspect à nos trousses, grommela-t-il. S’il médite un mauvais coup, le mieux est de ne pas lui laisser le choix de l’endroit, ni du moment. Je vais bien voir ce qu’il nous veut.

Et quittant le bras de Manuela, il fit demi-tour et s’avança crânement vers le rôdeur.

XIII

UNE CHANCE S’OFFRE

Surpris et déconcerté par la brusque volte-face de Fred Lovely, l’indiscret promeneur demeura un instant sans bouger.

Fred arriva à deux pas de lui avant qu’il eût pris un parti. L’instinct lui fit faire un bond en arrière. Mais cette solution ne plut pas à l’acteur, qui s’élança, le rejoignit en quelques enjambées et le saisit au collet.

— Qui êtes-vous ?… Que nous vouliez-vous ? demanda-t-il en le malmenant quelque peu.

L’homme faisait piteuse mine.

— Oh ! vous n’aviez rien à craindre de moi, bégaya-t-il. Si je vous ai fait peur, vous me l’avez bien rendu… Mais c’est passé. Je vois à qui j’ai affaire. À des amoureux. Dites ? Vous êtes des amoureux en balade ? J’ai deviné ?

Il questionnait avec une indiscrétion candide et désarmante, qui égaya les jeunes gens.

— En tout cas, cela ne vous regarderait pas, dit Fred.

— D’accord ! reconnut l’homme. Mais je préfère, voyez-vous… Des amoureux, cela a du cœur, c’est gentil… Je ne suis pas comme vous. Je n’aime pas la solitude… Alors, je n’avais pas cru mal faire en vous emboîtant le pas.

Fred l’avait lâché. Il n’aurait pu sans ridicule conserver plus longtemps une attitude agressive vis-à-vis de ce bonhomme inoffensif. Il pensait maintenant être fixé sur son compte : c’était tout bonnement un poltron, qui regagnait son logis.

— Voilà le malentendu éclairci, dit-il. Suivons donc chacun notre chemin.

Il fit un léger salut et reprit le bras de Manuela.

— Par hasard, nous n’irions pas du même côté ? questionna l’homme avec timidité. On pourrait faire route de compagnie ; je me sentirais plus fier.

Et il jeta un coup d’œil éloquent sur la carrure de Fred.

— L’ami, vous paraissez craindre pour vos poches, remarqua l’acteur en souriant.

— Eh ! chacun tient à ce qu’il a, riposta finement l’homme.

— De quel côté allez-vous ?

— Calle San Pedro. C’est là que j’habite… une gentille petite maison, un vrai nid, soit dit sans me vanter. Il faut dire aussi qu’on en prend soin, la vieille et moi !

— Allons, nous vous mettrons à votre porte, décida Fred, en consultant du regard Manuela. Cette direction en vaut une autre… Vous êtes dans le commerce ?

— Point ! fit l’homme, en se mettant à trottiner sur ses courtes jambes pour se maintenir au niveau du couple. Comme on dit, j’exerce une profession libérale… D’autant plus libérale que j’attends tout des libéralités d’autrui. Il n’y a pas de sot métier, n’est-ce pas ? Je puis bien vous nommer, sans en rougir, celui que j’exerce. En bon espagnol, cela s’appelle demander la charité. Je suis mendiant, mon bon monsieur. La profession nourrit son homme, quand on a la vocation.

— Je n’en saurais douter en vous considérant, répliqua Fred, en riant franchement.

— Señor, il n’est point nécessaire pour apitoyer d’être vêtu de crasse ou de guenilles. Je me tiens propre. Ma clientèle m’en sait gré et n’en dépose pas, dans mon chapeau, un maravédis de moins. Et rien ne s’oppose à ce que, en dehors des heures où j’exerce mon métier, je redevienne un homme comme tout le monde, bon époux, bon citoyen et payant ses contributions. Des mendiants, il en faut, pour la joie de ceux qui leur donnent. Me reprocherez-vous de ne pas faire figure de va-nu-pieds et de savoir où coucher ?

— Je vous le reprocherai d’autant moins que je voudrais être aussi assuré de trouver un gîte, soupira involontairement l’acteur.

Le mendiant lui jeta un regard stupéfait.

— Parleriez-vous sérieusement, señor ? s’exclama-t-il. Vous n’avez pourtant pas la mine de quelqu’un dont le gousset est vide.

— Le mien est garni. Mais certaines circonstances s’opposent à ce que nous allions frapper à la porte d’un hôtel. Il nous faudrait un gîte plus discret. Comment trouver cela, dans une ville où nous ne possédons pas d’amis ?

— Je vois ce que c’est ! s’écria le mendiant. Quand je vous disais que j’avais flairé en vous des amoureux !…

— Confidence pour confidence, mon ami, répliqua l’acteur avec un sourire. Vous vous êtes confié à nous. Je ne vous cèlerai pas que nous sommes exactement ce que vous venez de dire – à savoir des amoureux fuyant des parents barbares, lesquels voudraient contraindre cette jeune fille à sacrifier son cœur à un rustaud jaloux et brutal.

— Voyez-vous cela ! fit le mendiant tout réjoui. Maintenant je comprends que vous n’aimiez pas sentir quelqu’un sur vos talons.

— Notre situation n’a rien de plaisant, reprit Fred, d’un air soucieux. Nous voici condamnés à errer sans repos. Demain matin, je tâcherai de trouver une voiture, qui nous emmènera loin d’ici. Mais, pour cette nuit, il faut nous résigner à la passer à la belle étoile.

Le petit homme poltron et jovial s’arrêta net pour se camper sur ses jambes, face aux deux jeunes gens.

— Il n’en sera pas ainsi ! déclara-t-il avec solennité. Señor, vous venez de me prouver que vous saviez être serviable et sans mépris. Honorez mon logis de votre présence. Ni la vieille, ni moi, ne sommes des traîtres et nous savons tenir notre langue. Acceptez-vous, señor ?

Fred jugea qu’il ne devait pas hésiter.

— De grand cœur, mon ami ! s’écria-t-il. Vous nous rendez là un service que je récompenserai généreusement.

Cette perspective n’était pas pour déplaire au mendiant propriétaire. Il éclatait à la fois de joie et d’orgueil en introduisant un quart d’heure plus tard ses hôtes de rencontre dans sa demeure.

— Vous êtes ici chez vous, dit-il avec emphase. Vous voyez, señor, que je ne me vantais pas et que, comme je le disais, ce n’est pas le métier qui fait la réussite, mais l’ordre et l’esprit d’épargne qu’on apporte à conduire ses affaires. Il faut croire en cela et à la Providence.

— Il faut y croire, acquiesça Fred. Prenez cet argent, mon brave. Ce sera un acompte sur le prix que j’entends vous payer pour notre pension. Pour ce soir, mieux vaut laisser la señorita aller prendre du repos dans cette chambre sur laquelle nous ne comptions guère. Moi, je dormirai fort bien sur ce divan que j’ai vu dans votre salle.

Et portant à ses lèvres la main de Manuela, il ajouta.

— À demain. Ayez confiance… Vous voyez que les choses s’arrangent mieux que nous ne l’osions espérer.

Elle leva vers lui ses yeux graves, qui cherchaient sur le visage imparfaitement démaquillé, ce qui pouvait apparaître des traits de l’aimé.

— Je ne suis qu’une pauvre fille… Et vous m’aimez toujours, soupira-t-elle. Comment n’aurais-je pas confiance ?

— À demain, brusqua l’acteur, qui ne voulait pas s’attendrir.

XIV

ON SE BAT
DANS LES RUES…

— Si j’ai bien dormi ?… Mais comment aurais-je pu dormir ? sourit Manuela. Trop de pensées s’agitaient dans ma tête et il me fallait d’abord m’habituer à cette idée que mon ami tendre, celui à qui j’avais donné mon cœur, se cachait derrière le visage détesté de mon méchant oncle. J’avais beau savoir que ce n’était qu’un masque… Ah ! comme vous avez bien fait de le quitter pour venir à moi !…

Penchés l’un vers l’autre, ils étaient assis près d’une fenêtre. La rue était pleine de tumulte et de vociférations. On y agitait belliqueusement des fusils, on poussait des hourras et des cris de mort. Le spectacle était bien celui d’un lendemain d’émeute, mais d’émeute déjà triomphante. À son grand étonnement, le parti de Pampeluna se réveillait vainqueur, au moment même où le gouvernement de Santos Mirador apprenait son écrasement. Cela s’était passé si simplement ! Quelques coups de téléphone partis du palais du Gouvernement avaient réglé la situation.

— Allô !… Allô !… Ici, le ministre de l’Intérieur. Vous êtes révoqué. Veuillez immédiatement remettre vos pouvoirs au successeur que je vous envole.

— Allô !… Allô !… Le général Un tel ?… Venez de suite à la Présidence...

Une souricière y avait été établie, dans laquelle ministres, généraux et hauts fonctionnaires étaient venus les uns après les autres se faire prendre. En une heure, les services publics avaient été paralysés, les troupes consignées dans leurs casernes, la police désarmée par des consignes inattendues. Et partout, les amis de Pampeluna s’installaient à leur place, munis de commissions régulières, timbrées du sceau de l’État. Jamais révolution ne s’opéra selon des formules aussi légales et pacifiques.

Mais il fallait bien amuser le peuple et lui offrir le simulacre d’une bataille de rues. Les partisans de Pampeluna avaient donc reçu licence de faire parler la poudre et de fusiller un peu le soleil, en acclamant le triomphateur.

Fièvre factice et superficielle. Fièvre, pourtant. Les Miradoristes notoires et consternés qu’on voyait passer, les mains liées, conduits en prison, ou vers le mur le plus proche par des émeutiers exaltés, ne poussaient point à l’optimisme. Chacun tremblait pour sa vie.

Fred Lovely se leva. Il avait tout dit et reçu la réponse espérée. Manuela n’ignorait plus rien des circonstances dans lesquelles était né son amour et elle considérait, en extase, ce Français de fière mine et de voix si douce, amené vers elle par l’extraordinaire aventure, dont le détail venait de lui être révélé. Avait-elle rêvé rien de plus beau, appelé l’amour sous un aspect plus romanesque ? Elle était comblée. Il était brave… Il était beau… Il l’aimait… Les fusillades dans la rue faisaient moins de bruit que ces mots dans son cœur.

Fred entendait et se rendait mieux compte.

— Il faut partir, dit-il. Attendre les perquisitions à la faveur desquelles Estéban Figaros essaiera sans doute de vous retrouver serait imprudent. Si la chose est possible, nous nous réfugierons dès aujourd’hui à bord d’un bateau. Et s’il n’y en a point en rade, nous essaierons de gagner la frontière la plus proche. Je vais préparer notre départ. Restez ici, où vous êtes en sûreté.

— Mais vous, quels dangers allez-vous courir ? s’alarma la jeune fille. On se bat partout et ce peuple me semble ivre de meurtre. Si vous alliez être arrêté par les Pampelunistes ?

— Pour encourir cette disgrâce, il faudrait qu’ils retrouvent en moi Santos Mirador, répondit Fred, en souriant. Je ne prévois pas de circonstances qui m’obligent à le redevenir.

— Soyez prudent ! insista la jeune fille, s’accrochant à lui.

— Je le serai, promit-il.

Et il sortit, en lui envoyant un baiser.

Elle retourna vers la fenêtre. Ce fut pour le suivre des yeux, aussi longtemps qu’elle le put. Alors, et bien qu’il eût passé au milieu des braillards, sans paraître attirer leur attention, elle se laissa envahir par l’angoisse.

— J’ai peur ! soupira-t-elle d’une voix dolente.

San-Piquillo avait la fièvre. Comme un sang empoisonné par des bacilles, la calle San Pedro charriait une foule viciée de présences suspectes. Des voyous blêmes s’y mêlaient en nombre inquiétant. Les yeux luisants, ils guettaient l’occasion de mal faire. Il y avait aussi beaucoup d’enfants, dont les voix criardes ajoutaient un appoint peu négligeable aux vociférations. Ils apportaient au milieu de l’agitation de la rue, la surexcitation du goéland dans la tempête. Leurs cris stridents déchiraient le tumulte. Leurs petits bras battaient l’air comme des ailes.

Le regard de Manuela s’en détourna. Elle souffrit d’être seule et découvrit tout-à-coup en elle, en même temps que la douleur née de l’absence de Fred, une joie tapie depuis la veille et qui se révélait soudain. Elle s’indigna de n’avoir pas témoigné d’un plus grand bonheur devant son rêve réalisé.

— Il était là… Et je ne savais que lui dire… Pourtant, il est bien tel que je le souhaitais…

Une heure s’employa à voir se rapprocher ce bonheur et à s’en émerveiller. Après quoi, comme les sujets de ces horloges dont le mécanisme fait apparaître, puis rentrer des personnages, les images commencèrent de reculer et de s’estomper. Elle essaya de mesurer le temps qui s’était écoulé depuis le départ de Fred et jugea que son absence se prolongeait de façon anormale. De nouveau son front s’appuya contre la vitre.

Sans même songer à se protéger du rideau, qu’elle avait au contraire écarté, Manuela poursuivit sa contemplation.

Or, tout à coup, elle se sentit fixée obstinément par un regard. Sur le trottoir faisant face à l’immeuble, un passant venait de s’arrêter pour la regarder. Elle sursauta. C’était Pédrille – un Pédrille lamentable et déchu, visiblement sans but, entraîné par la foule comme un brin de paille par le courant du ruisseau et, pour un instant, immobilisé, accroché à un obstacle.

Manuela le regardait avec stupeur, avec terreur. Elle ne raisonnait pas. Il lui apparaissait simplement que la présence dans la rue de ce garçon, qu’elle n’avait jamais vu que dans un milieu officiel, était chose anormale et inquiétante. En tout cas, il la rattachait brusquement à un cadre aboli. Il était un bout de chaîne, encore rivé à ses chevilles.

Fascination réciproque ? Elle en était plus que lui l’esclave, puisqu’il s’en libéra tout-à-coup, pour se précipiter, à travers la rue, vers la porte de l’immeuble, dans lequel il s’engouffra.

Manuela frissonna, puis se leva et, d’un pas automatique se dirigea vers l’entrée. En somme, mieux valait savoir tout de suite ce qu’il fallait craindre. Elle ouvrit la porte. Dans le couloir, Pédrille se débattait contre le « collecteur de charité » et sa « vieille », qui tentaient de l’éconduire. Il tendit vers Manuela ses bras de faucheux.

— Señorita, dites-leur que je ne viens pas en ennemi… Il faut que je vous parle…

— Laissez, murmura faiblement la jeune fille.

Les hôtes s’écartèrent. Elle n’eut qu’à diriger Pédrille vers la salle, dont la porte était ouverte. Elle s’assit, parce que ses jambes tremblaient un peu. Alors, Pédrille, cassant en trois son grand corps grêle, s’abattit sur un divan proche, la tête choquant les genoux et les mains fouillant désespérément sa chevelure. Il gémit.

— Ils l’ont arrêté… C’est ma faute !… J’ai trahi… Et ils vont l’assassiner… Je me suis enfui pour ne pas voir… Mais écoutez… écoutez…

Proche, un feu de salve secoua les vitres. Et une grande clameur accourut, passant sur les têtes des gens de la rue. Comme des balles, les syllabes trouèrent le cœur de Manuela.

— Mi… ra… dor !… San… tos… Mi… ra… dor !…

— Il est mort ! meugla Pédrille, gonflé de remords. Et ils savent bien, pourtant, qu’il n’est pas Santos !…

XV

LE CAPTIF

À supposer que celle-ci ait été honteusement dérobée à l’ombre, l’aube qui suit une victoire n’épanouit point que des sourires sur les faces de ceux qui en ont été les plus hardis partisans. Le señor Figaros en faisait l’épreuve – et la preuve.

Le matin l’avait trouvé plein de rage et de dépit, arpentant à pas furieux le cabinet présidentiel, qu’occupait à cette heure le triomphant Pampeluna. S’il avait mieux connu l’Histoire – et particulièrement celle de France – il eût appelé « la nuit des dupes » la nuit qui venait de s’écouler.

Une dupe, il estimait qu’à tout le moins il en existait une – qui était lui, puisque les circonstances le frustraient de la récompense qu’il s’était fait promettre.

Le señor Pampeluna lui prodiguait ses consolations.

— Pourquoi vous tourmenter, cher ami ? On les retrouvera certainement. Cinq minutes plus tôt, nous les pincions chacun dans leur chambre.

— Cinq minutes plus tôt ou moins de tapage, grogna Estéban.

— Ils ne peuvent être bien loin…

— Mais ils sont ensemble ! s’emporta le señor Figaros. Et c’est son amoureux !… Si vous étiez à ma place, cette pensée ne vous ferait pas sourire.

— Que votre jalousie se rassure ! railla Pampeluna. Ils ont dû songer à toute autre chose qu’à se dire des tendresses.

— Le garçon a eu, en tout cas, le temps de se démaquiller. Et notre plan s’écroule.

— Pourquoi ? Le filet est bien tendu. Il ne saurait passer entre les mailles. Pédrille nous a donné son signalement. J’entends celui qui lui est propre. Et nous avons trouvé là-haut sa provision de postiches et tout son attirail de maquillage. Pepe Guano et quelques fidèles ont eu soin de s’en munir avant de se lancer à ses trousses. Il n’en faut pas plus pour que je me dise assuré qu’ils exécuteront Santos Mirador et point un autre. On ne le laissera ni crier, ni protester, ni se débattre. Bon gré, mal gré, il faudra qu’il reste Santos, ou qu’il le redevienne. Et on le collera au mur, la langue aussi peu libre que les poings.

— À condition qu’on le retrouve, s’entêta le señor Figaros.

Agacé, Pampeluna se retint d’envoyer l’allié à tous les diables. Aujourd’hui, comme hier, Estéban demeurait l’homme à ménager. Il chercha une diversion. La sonnerie du téléphone la lui fournit. Il tourna sur lui-même pour chercher l’appareil, se cogna contre une table qui l’en séparait et décrocha le récepteur. On n’a point tout de suite ses habitudes dans une pièce où l’on vient de s’installer par surprise.

— J’écoute, annonça Pampeluna, la mine grave.

Il s’épanouit aussitôt.

— Que disais-je ? Il est retrouvé ! lança-t-il joyeusement.

Il fit : « Chut ! » de la main et des lèvres, pour inviter Estéban à le laisser écouter en paix. Mais le barbon jappait après lui, comme un chien à qui on vient de montrer un morceau de sucre, maintenu hors d’atteinte.

— Retrouvé ?… Arrêté ?… Et elle ? harcelait Figaros.

Il n’obtint de réponse que quand Pampeluna eut entendu jusqu’au bout le rapport.

— Elle, je ne sais pas. Mais lui, c’est sûr, dit-il en raccrochant le récepteur. Si vous voulez des détails, courez Calle San Pedro. C’est là que Machete et Pepe Guano l’ont capturé. Cela a été un véritable escamotage et ils y ont eu du mérite. Il paraît que notre homme avait modifié sa physionomie. J’espère qu’une fois maîtres de lui, ils l’auront emmené dans un coin sûr pour lui refaire une beauté, avant d’annoncer son arrestation.

— J’y vais, gronda Estéban. Je veux le voir mourir.

— Dépêchez-vous, si vous voulez arriver à temps. Naturellement, on ne le jugera pas. J’ai donné l’ordre qu’on le passe par les armes aussitôt pris.

Estéban était déjà hors du cabinet, courant à toutes jambes à travers les couloirs.

— Il n’y aura pas de taxis en station, c’est sûr ! grommela-t-il, en débouchant dans la cour. Ils doivent tous être en train de promener sur les routes les trembleurs de San-Piquillo, avides de goûter la paix des campagnes !

Mais devant le palais, des automobiles particulières – réquisitionnées par les Pampelunistes pour le transport de leurs estafettes – attendaient. Estéban Figaros put, sans parlementer trop longtemps, s’en faire attribuer une.

— Calle San Pedro ! ordonna-t-il joyeusement.

La calle était en rumeur. Et la foule y était si dense qu’Estéban dut se résigner à descendre d’auto. Arborée à son chapeau, la cocarde des Pampelunistes le protégeait et il avait, en outre, été muni d’un insigne de « Commissaire de la révolution » qui le désignait au respect et aux égards. Cela lui permit d’avancer et de se renseigner.

Autour du noyau de vérité qu’était l’arrestation du président – et l’événement ne remontait pas à plus d’une demi-heure – une gangue d’inventions et de détails contradictoires s’était déjà formée. Estéban ne s’attarda pas à tenter de démêler le vrai du faux. Il s’attacha au principal : le captif avait été entraîné à l’intérieur d’une maison, pour y être interrogé et jugé.

Le señor Figaros sourit férocement. Il savait, lui, en quelle cérémonie devait consister cet interrogatoire. On faisait la toilette du condamné. Et quelle toilette !

Continuant à se frayer son chemin, il arriva en vue de la façade qu’on lui désignait et sous les fenêtres de laquelle le peuple s’écrasait, en poussant des cris de mort. Impassibles et sans s’inquiéter de l’événement qu’ils facilitaient, les policiers repoussaient la foule.

À écarter tant de coudes, à pousser tant de dos, Estéban Figaros s’était essoufflé. Il se brisa, comme une vague à bout de course, contre le bloc inentamable des curieux résolus à demeurer au premier rang. Une solidarité farouche liait leurs bras et cimentait leurs épaules. Ceux-là étaient sourds aux objurgations : ils n’étaient plus que des yeux. Estéban se résigna à demeurer derrière leur barricade, pressé contre elle par la foule qui l’entourait. S’accrochant à ses voisins, il se dressa sur ses pointes et tendit le cou, pour attraper ce qu’il pourrait du spectacle. Derrière lui grondait la rumeur de la foule impatiente, dont les ondes allaient battre les murs de la maison qui entrait dans l’histoire.

Une porte s’ouvrit et commença de laisser sourdre des hommes armés.

— Le peloton… Ils vont le fusiller ! commentait la voix passionnée de la foule.

Puis une clameur s’éleva.

— Le voilà !…

Et le condamné parut, porté par trois hommes qui l’accotèrent au mur comme un paquet, tant il était bien ficelé et mis dans l’impossibilité de faire un seul mouvement.

Écrasant la noire moustache et les favoris du président Santos Mirador, un bâillon, brutalement noué, le réduisait au silence et les lunettes aux verres bleus cachaient l’angoisse du regard. Ainsi mis dans l’impuissance d’exprimer la colère ou la terreur qui pouvaient être en lui, le captif n’était plus qu’une effigie, une sorte de mannequin tragiquement muet et qui symbolisait le parti vaincu.

Il n’apparaissait que comme un accessoire, indispensable à la scène finale, qui fut aussitôt expédiée.

Tandis que ceux qui venaient de « coller au mur » la vivante image de Santos Mirador s’écartaient, un ordre bref abaissait mécaniquement la herse de fusils, au moment même où s’éteignait le roulement lugubre, qui venait de commander le silence.

Trop solidement équilibré contre le mur, le paquet humain n’était pas tombé. La tête seule s’était inclinée sur le côté et la brève agonie ne se trahit que par quelques imperceptibles soubresauts…

XVI

UNE VEUVE

Pédrille s’était relevé. C’était pour soutenir Manuela, qui avait chancelé. Elle le repoussa, se laissa tomber dans un fauteuil et se mit à pleurer, la figure dans ses mains.

Debout devant elle, le secrétaire la considérait d’un air malheureux, sans trouver rien à dire. Il faut être bien insensible à la douleur d’autrui pour s’aviser de paroles réconfortantes et les exprimer éloquemment. Subitement dépouillé de tout le prestige qu’il devait à sa fonction, Pédrille ne paraissait plus que ce qu’il était réellement, un bon garçon dégingandé, qui n’avait rien d’un aigle.

— Et dire que tout cela, c’est la faute du Figaros ! bredouilla-t-il, pour traduire sa consternation.

Manuela désemprisonna son visage. Elle montra des yeux fiévreux et pleins de larmes, mais brillant encore d’une énergie qui ne demandait qu’à s’affirmer.

— Qu’a fait le señor Figaros ? demanda-t-elle.

— Tout et rien, exposa honnêtement le secrétaire dégommé. Vis-à-vis de moi, il a usé de chantage. Mais j’ai eu le tort de m’affoler. Peut-être que si j’avais gardé mon sang-froid et prévenu M. Fred, le malheur aurait été évité… Il faut aussi dire que le Figaros se présentait de la part de votre oncle. C’est cela qui m’a fermé le bec. Mais c’était un mensonge ! proféra-t-il avec force. Là où il est, votre oncle se trouve trop bien pour revenir.

Un pleur de regret s’échappa de ses yeux.

— J’ai donc cru obéir aux ordres de Santos Mirador, acheva-t-il. Cette nuit, c’est à lui que je croyais ouvrir la porte et c’est pourquoi j’avais conseillé à M. Fred de filer, pour ne pas éprouver ce qu’est exactement la reconnaissance des grands. Ce que je suis resté nigaud, quand, au lieu de votre oncle, j’ai aperçu, derrière l’Estéban, toute la clique de Pampeluna ! Je me suis mis à trembler si fort que mes genoux faisaient un bruit de castagnettes. Il ne fallait pas compter sur eux pour me rassurer. Ils se sont même employés à me faire perdre la tête, si bien que j’ai tout dit.

— Tout ? répéta Manuela.

— Tout ce qu’il aurait fallu taire : les histoires de Paris, la manière dont M. Fred était entré en rapport avec votre oncle et comment l’idée était venue à ce dernier d’utiliser ses talents pour se procurer des loisirs et du bon temps. Ordinairement, je ne suis pas bavard et il a fallu une fameuse secousse pour me transformer en moulin à paroles. Je croyais aussi les amuser et donner ainsi à M. Fred plus de temps pour se mettre à l’abri. Vous allez mesurer mon imprudence, quand vous saurez que je leur ai livré les postiches et tout le matériel de maquillage de M. Fred, avec la manière de s’en servir. Si, tantôt, les Pepe Guano et autres coquins ont pu le reconnaître et l’obliger à redevenir Santos Mirador, c’est parce que je l’ai trahi. Mais quelle malchance ! Pourquoi est-il sorti un jour pareil ? Je le croyais loin.

— Vous l’avez vu arrêter ? questionna Manuela.

— De loin seulement, de trop loin pour avoir vu la chose dans tous ses détails. Mais je pouvais comprendre quand même, parce que j’étais au courant du complot. C’est Estéban Figaros qui leur a donné l’idée.

— Quelle idée ? murmura Manuela, farouche.

— Eh bien, celle de se débarrasser de votre amoureux en le fusillant maquillé en Santos. Il a été machiavélique. C’est lui qui a soufflé cela à Pampeluna. Et le conseil vient d’être suivi. Tout à l’heure et pas bien loin d’ici, on a fusillé devant quelques centaines de témoins un homme qui ressemblait à Santos Mirador, qui paraissait être Santos Mirador. Pour tous Santos est bien mort.

— Mais Fred était sorti démaquillé ! se révolta Manuela. Je ne comprends pas…

— Puisqu’ils avaient la recette, pour lui refabriquer le visage qu’ils voulaient ! gémit Pédrille. Allez, c’était trop facile. Si je vous disais qu’ils l’avaient ficelé comme un paquet et presque étouffé sous un bâillon… Qui donc, à part moi, pouvait soupçonner la vérité ?

— Vous auriez dû le crier à la foule, révéler le mensonge, déjouer leur ruse ! cria Manuela en le secouant.

— Je me serais fait écharper, soupira Pédrille. Et qui donc m’aurait cru ? Et puis, l’Estéban Figaros veillait. J’ai préféré m’enfuir pour ne pas voir fusiller ce pauvre bougre.

— C’est fait ? sanglota Manuela.

— Vous avez, comme moi, entendu les détonations. C’est l’Estéban qui a dû commander le feu.

— Celui-là ! gronda Manuela, en se levant toute droite.

Pédrille, alarmé, prévit son intention.

— Prenez garde señorita ! Il vous cherche…

— Il faut qu’il me trouve ! riposta la jeune fille. C’est la seule chance que j’aie de régler notre compte.

Contre les disgrâces que lui inflige le sort, l’humanité ne dispose que de la douleur ou de la colère. Il lui faut se réfugier dans l’une ou dans l’autre. Le choix est affaire de tempérament. Il était naturel que Manuela Mirador, pleine de vie et de santé, choisît la colère.

Le secrétaire en disponibilité courba humblement la tête devant cette ire de déesse. Les éclairs qui se succédaient dans les yeux noirs le décourageaient de parler raison.

— Et puis, y a-t-il une raison ? doutait Pédrille qui, s’étant longtemps renfermé dans le silence, avait beaucoup médité.

Aussi agitée qu’une lionne furieuse, la nièce de Santos avait tourné le dos au secrétaire de son oncle et s’était dirigée vers la porte. Elle revint vers lui.

— Avez-vous un revolver ? Un poignard ? Une arme quelconque ? questionna-t-elle en le fixant.

— Grands Dieux ! protesta avec effarement l’excellent homme. Me prenez-vous pour un arsenal ambulant, señorita ? Hier, je n’avais pas besoin de me défendre et aujourd’hui, il serait dangereux de laisser croire que j’en eusse l’intention.

La jeune fille haussa les épaules.

— Poule mouillée ! résuma-t-elle.

Et elle sortit, aussi résolue et fière que si elle avait emporté de quoi abattre tous les passants.

Dans la calle San Pedro, Manuela s’en allait, droite et farouche. Sa pâleur et l’éclat de ses yeux l’auraient désignée à l’attention des passants, si ce jour avait été un jour ordinaire. Mais la surexcitation était générale et trop de jeunes vierges guerrières couraient par les rues, en se livrant à de belliqueuses manifestations, pour qu’on s’inquiétât de la mine de la señorita Mirador.

Elle allait, le visage découvert, portant dans ses yeux le reflet de sa haine. Était-ce imprudence ? À supposer qu’elle fût traquée par les alliés de son ennemi, Manuela aussi cherchait quelqu’un : Estéban Figaros. De toute l’ardeur de son désir de vengeance, elle souhaitait le rencontrer.

Mais cela ne l’empêcha pas de jeter un cri de terreur, quand elle se sentit brusquement saisir aux épaules par derrière, tandis qu’une main s’appliquait sur sa bouche pour la bâillonner.

XVII

UNE ERREUR JUDICIAIRE

Soufflé par Estéban Figaros, Pepe Guano lança brutalement cette réplique.

— Enlevez-le et portez-le à l’intérieur ! Ils l’ont assez vu.

L’autorité d’un homme de gouvernement vibrait dans son verbe tranchant. Ses joues se gonflaient de vanité tenue en réserve et prête à servir. Visiblement, il se préparait à engraisser en même temps qu’il passait du côté du manche. Pourquoi se serait-il obstiné à garder l’aspect du révolutionnaire qu’il n’était plus ? C’était un garçon intelligent. Certain que le nouveau règne allait le pourvoir d’une place bonne à conserver, il devenait conservateur.

Conseilleur et payeur, puisqu’il avait admis de devenir le bailleur de fonds des hommes nouveaux, Estéban Figaros se tenait près de lui, chuchotant des avis, que Pepe Guano, porte-voix claironnant, traduisait aussitôt en ordres.

Il s’agissait du cadavre du fusillé – cadavre officiellement présidentiel – qu’il fallait dérober à la curiosité populaire. Sur sa face, Porfirio Villarica étendit un linge. Le respect de la mort n’inspirait point ce geste, qui visait seulement à empêcher la curiosité des porteurs de s’exercer de trop près. Ceux-ci, marchant en cadence, entrèrent dans la maison.

— Déposez-le dans le salon, ordonna Pepe Guano.

Et tandis qu’ils obéissaient, il se tourna vers Estéban Figaros pour lui demander à voix basse :

— L’immeuble a bien deux issues ?

— Oui, confirma l’ex-ami du Président Mirador. On pourra l’emporter secrètement. Il suffira d’attendre la nuit.

Poussant les porteurs hors de la maison, Pepe Guano jeta un dernier ordre.

— Gardez la porte et ne laissez entrer personne. Il faut attendre les instructions de la présidence.

Puis, il rentra dans le salon où le cadavre n’était plus entouré que des confidents du secret.

— La comédie est finie, constata Estéban avec satisfaction. Celui-là ne nous gênera plus.

— Vous voulez surtout dire qu’il ne « vous » gênera plus, ricana Pepe Guano. Il est certain qu’à présent la señorita Mirador l’attendra en vain et qu’elle doit être fort embarrassée. Il ne faudra pas la laisser trop longtemps seule.

— Je mettrai tantôt cent limiers en campagne.

— Nous nous en rapportons à vous, déclara Pepe Guano qui, tout compte fait, estimait son parti beaucoup moins intéressé qu’Estéban à la prompte capture de Manuela.

Il détourna son attention de ce sujet fort secondaire et jeta un regard d’ennui du côté du cadavre qu’on avait couché sur un divan.

— Est-ce qu’il va falloir lui tenir compagnie jusqu’à ce soir ? grommela-t-il. J’ai affaire ailleurs, moi.

Il pensait que, pendant ce temps, l’entourage de Pampeluna se partageait honneurs et profits.

— Il faut pourtant que ce soit nous qui le gardions, répliqua le solennel Porfirio Villarica. À qui le confierions-nous ?

— Soit ! admit Pepe. Deux d’entre nous pourraient suffire.

— Tirons au sort, en ce cas, proposa Villarica, qui vit venir le bon apôtre.

— C’est cela. Tirez au sort, approuva ironiquement Estéban Figaros, en s’empressant de s’esquiver.

Il fila dans le corridor, avant que ses alliés eussent pu tenter de l’arrêter, et courut ouvrir la porte de la rue. Une femme, aux prises avec les deux sentinelles, les repoussa victorieusement pour se jeter dans ses bras.

— Voilà ce qui s’appelle apparaître à propos ! s’exclama la voix suave de Papelita. Señor, faites donc comprendre à ces idiots que la consigne ne me concerne pas. Il faut que je voie Pepe et les autres. Il y a du nouveau et du grave.

— Entrez, dit noblement Estéban, en poussant la jeune femme dans la maison.

Pensant que « le nouveau et le grave » qu’elle apportait pouvaient l’intéresser personnellement, il y rentra avec elle et referma la porte au nez des deux Pampelunistes, déconfits.

Attiré par le bruit, Pepe Guano se montra. Papelita courut à lui.

— Est-ce vrai que vous l’avez pris et exécuté ? demanda-t-elle. On colporte cette nouvelle dans tout San-Piquillo. Il y en a qui se préparent à pavoiser et d’autres qui prendraient le deuil, s’ils l’osaient. De tous côtés on crie ou on soupire : « Ils ont fusillé Santos Mirador ! » Est-ce vrai ?

— Naturellement, répondit Pepe Guano. C’est une vérité officielle. Mais vous, ma chère Papelita, vous n’avez pu vous y tromper, puisque vous connaissez le dessous des cartes.

— Oui… non… Je ne sais plus ! gémit Papelita, visiblement désemparée. Évidemment, vous, vous pouvez savoir que c’est le sosie que vous avez pris et fusillé. Mais, pendant que vous annoncez partout l’exécution du président Mirador, le vrai Santos se promène librement dans la ville.

— Allons donc ! bondit Pepe Guano. Santos…

— … Est revenu ! Il a pris le premier bateau pour me rejoindre. Et il a débarqué tantôt – incognito, naturellement. Je suis la seule informée de son arrivée. Ah ! mes enfants, il ne pouvait mieux choisir son heure ! Le voyez-vous tombant dans la ville en ébullition et apprenant qu’il vient d’être fusillé ? Je le connais assez pour savoir qu’il en aura immédiatement perdu connaissance.

— Mais comment savez-vous ces choses ? dit Pepe Guano.

— J’ai reçu de lui un bout de billet me mandant d’urgence en un endroit discret. L’appel témoignait d’une impatience bien flatteuse. J’y ai couru. Je me réjouissais déjà de vous le livrer, ce qui aurait réglé définitivement la question de la présidence. Vous auriez eu les deux entre les mains. On se serait amusé. Mais bernique ! Mon Santos n’était pas au rendez-vous. Quel lapin ! Au bout d’une heure de pose, j’en ai eu assez et je suis partie. Mais voici qu’en route j’apprends que le président est tombé entre vos mains et que vous l’avez fait fusiller. Si c’était lui, il avait une fameuse excuse et je ne pouvais plus lui en vouloir.

— Ce n’était que le sosie, répondit Pepe Guano, en haussant les épaules. La question reste entière.

— N’était-ce que le sosie ? insinua Estéban, soucieux.

Frappés d’une même idée, les deux hommes s’entre-regardèrent.

— Il y avait ce matin deux Santos dans les rues de San-Piquillo, continua Estéban. Et je me demande lequel vous avez arrêté. Le vrai ne s’est point présenté au rendez-vous qu’il avait donné et, pendant ce temps, vous capturiez l’un des deux.

— Le sosie, répéta Pepe, plus faiblement.

— Vous en êtes sûr ? Il y a une chose que j’ai oublié de vous demander et qui écarte tous les doutes. Santos – le vrai Santos naturellement – ne pouvait avoir changé de visage. S’il avait modifié sa physionomie, ce ne pouvait être que faiblement. Au lieu que le sosie avait dû carrément se débarrasser d’une ressemblance compromettante. Je vous avais bien donné son signalement. Mais, tout de même, j’aurais dû être plus surpris que vous ayez réussi à le reconnaître et à l’arrêter.

— Hum ! fit Pepe, en se grattant la tête. Nous l’avons reconnu très facilement… reconnu en tant que Santos et je vous avouerai que nous n’avons pas perdu grand temps à le dévisager. En un tournemain, il a été ceinturé, ligoté et surtout bâillonné. C’était la précaution majeure et pas une seconde il n’a eu la parole. Pour le reste, nous n’avons pas eu grand mal à le maquiller : il l’était encore et nous avons considéré cela comme une imprudence de sa part.

— Il l’était ? répéta Estéban, préoccupé. Il l’était ?…

Brusquement, il fit demi-tour et se précipita dans le salon. Devinant son dessein, Pepe Guano fut aussitôt sur ses talons. Tous deux allèrent droit au divan.

— Que faites-vous ? s’inquiéta Machete, stupéfait de les voir dénouer le bâillon, dont on n’avait pas débarrassé le cadavre.

Penchés et poursuivant leur examen, ils ne répondirent pas. Ce fut d’ailleurs bref. En un instant, ils furent fixés et deux voix s’exclamèrent, l’une joyeuse, l’autre rageuse et déçue.

— Ce n’est pas le sosie… C’est le vrai ! Nous avons mis dans la cible, sans y penser ! criait Pepe Guano.

Et le bourdon d’Estéban répondait, en se lamentant.

— C’est bien Santos… Et l’autre court… L’autre est libre… avec Manuela !…

XVIII

LE
MAL DU PAYS

L’homme se précipita au-devant de son destin. Mais il faut reconnaître que celui-ci sait provoquer ces impulsions par des suites admirablement logiques de circonstances fallacieuses.

Comment Santos Mirador, lâché par l’exquise Papelita au moment où il recevait de son pays les nouvelles les plus séduisantes, aurait-il ressenti la moindre méfiance ? Rentrer à Los Diables, aller reprendre sa place, c’était contenter du même coup son cœur et sa raison. Quand, abandonnant Paris et les joies innocentes qu’il avait su découvrir, il mit le pied sur le paquebot qui le devait rapatrier, il se considérait avec attendrissement comme un pêcheur repentant.

— C’est le retour de l’enfant prodigue ! pensait-il, entraîné à se rajeunir.

Il pleura de joie en entrant dans le port de San-Piqulllo et arrosa de ses larmes le sol natal, tant l’émotion l’oppressait, tandis qu’il y faisait ses premiers pas.

Sa rentrée était d’ailleurs discrète et l’incognito qu’il gardait, au retour comme au départ, devait, dans sa pensée demeurer jusqu’au seuil des appartements présidentiels. Il comptait s’y faufiler la nuit, par la porte secrète. La prochaine aube trouverait toutes choses remises en ordre.

Ainsi, Santos se berçait d’espoir et il ne sondait pas cet avenir tendu de rose plus avant que le prochain rendez-vous qu’il obtiendrait de Papelita. À peine à terre, pris d’une frénésie d’impatience, il avait couru chez elle. Les rues qu’il prit pour s’y rendre étaient encore tranquilles. Ce ne fut qu’au retour – et après s’être cassé le nez contre la porte du logis de la belle révolutionnaire – que son destin commença de se dessiner.

Il avait écrit et remis à une voisine un délirant billet, assignant le rendez-vous auquel Papelita devait seule se rendre. Lui-même en gagna le lieu par le chemin des écoliers. Le malheur voulut que cette promenade le rapprochât du centre, c’est-à-dire des rues que gagnait l’effervescence.

Il le constata trop tard, alors qu’il venait de donner dedans et sans la moindre précaution. Il faut entendre par là qu’il ne prenait guère soin de dissimuler son visage et qu’il semblait se moquer d’être reconnu. N’avait-il pas l’habitude de ces escapades, durant lesquelles il déambulait par les rues, comptant sur la discrétion des citoyens, pleins d’indulgence pour leur président vert-galant ?

— Le président s’amuse, disait-on. Tournons la tête et affectons de ne pas le voir…

Or, les premiers passants qui le dévisagèrent le suivirent avec insistance, des yeux et également des jambes. Il eut bien vite cent personnes à ses trousses, ce qui ne l’empêchait pas de poursuivre son chemin avec une sérénité candide.

Cela ne dura guère. Pepe Guano et Machete étaient dans le voisinage. Avertis, ils ne partagèrent pas l’hésitation de ceux qui doutaient du témoignage de leurs yeux, déconcertés par l’apparente audace de celui qui aurait dû se cacher.

Saisi, bâillonné, garrotté et emporté au milieu des clameurs de haine, qui se déchaînaient soudainement, Santos Mirador reçut comme un coup de fouet le cinglement du vent froid qui se lève et transforme un paysage, au moment même où le soleil se masque. Assommé de terreur, il découvrit brusquement le vrai visage de sa ville qui, ce matin-là, était révolutionnaire. Et il n’eut guère plus le loisir de faire : « Ouf ! » que le chaperon rouge, découvrant le loup sous le bonnet de sa mère-grand. Il est des erreurs qu’on n’a pas le temps de regretter. La mort surprit Santos avant qu’il se fût rendu compte de ce qu’il lui advenait. Il mourut comme meurent les bêtes, arrachées à la vie paisible et poussées tout-à-coup en plein drame. Le bœuf assommé, le mouton égorgé ne connaissent pas d’autre épouvante. Son hébétement fut le leur. Il mourut comme eux, sans comprendre… sans comprendre…

 

***   ***   ***

 

Estéban poussait des rugissements de fureur.

— Ils vont fuir ensemble… Je suis joué !

Pepe Guano, Machete et les autres prenaient plus légèrement la découverte. Eux ne perdaient rien. Au contraire.

— Raisonnons, proposa doctement Pepe. Quel peut être le dessein de notre gaillard ? Entre les divers moyens de fuir, il a dû donner la préférence au plus sûr et au plus rapide. Ce n’était pas forcément la fuite en auto. Êtes-vous allé jusqu’au port ? Je parie qu’il s’y trouve un ou deux paquebots en partance.

— Celui qui m’a ramenée repart aujourd’hui, annonça Papelita. Courez au port. Il est sans doute encore temps de tendre une souricière devant le paquebot.

— Un ordre ! cria Estéban, les mains tendues vers Pepe.

— Le voici, répondit Pepe Guano, en s’asseyant à une table pour y griffonner les lignes demandées. En ma qualité de commissaire du peuple, je puis signer un mandat d’arrestation. Nous avons cette nuit proclamé la loi martiale. Elle vous servira.

Il apposa sa signature, enveloppée d’un glorieux paraphe et tendit le papier à Estéban Figaros.

— Ah ! puissiez-vous avoir prévu juste ! souhaita celui-ci, en s’en saisissant. S’ils ont décidé de fuir par mer, je les tiens !

XIX

LA FIN DE L’AVENTURE

— La señorita est sortie, señor. Un escogriffe est venu la demander. C’est elle qui a voulu le recevoir. Nous n’avons pu l’en empêcher, pas plus que de s’élancer tout-à-coup dans la rue, comme une folle.

Accueilli par ces lamentations de son hôte, Fred changea de couleur.

— Sortie ? répéta-t-il, atterré.

Il revenait si joyeux, rapportant la certitude du salut !

— Il y a longtemps ? questionna-t-il, découragé.

Le mendiant consulta du regard sa vieille épouse, qui l’égalait en dignité.

— Un quart d’heure… peut-être plus… évalua-t-il avec hésitation.

— Je vais au-devant d’elle. Je la rencontrerai peut-être, soupira Fred.

Il sortit et se mêla à la foule des passants.

— Le paquebot partira sans nous, pensa-t-il, désemparé. C’est trop bête ! Dire que tout avait si bien marché !

Sa déception lui en était plus amère. À récolter tant de sourires du hasard, il avait vraiment cru que celui-ci voulait les sauver. La présence dans le port de ce paquebot en instance de départ, les deux cabines libres qu’on lui louait sans difficulté, son passeport visé et cet autre, de complaisance, obtenu pour Manuela, grâce à la compassion du consul – autant d’obstacles victorieusement franchis. Il ne restait plus qu’à courir chercher la jeune fille et à regagner le bord avec elle.

— Je l’aurais rendue méconnaissable, se répétait l’acteur. C’était si facile ! Nous serions passés à la barbe du Figaros.

Tout était perdu. Avant une demi-heure, la sirène du paquebot lancerait le dernier appel aux retardataires. Quoi qu’il dût advenir de lui, sa résolution de partager le sort de la jeune fille était prise. Mais il désespérait. D’errer ainsi au hasard, est-ce que cela lui rendrait Manuela ?

Mais oui !… Il faillit crier de joie, en l’apercevant devant lui, dans la foule. Il maîtrisa ce bonheur et agit selon les règles de la prudence. En deux bonds et trois bourrades données à des inconnus, il fut derrière la jeune fille. Et en même temps, il lui plaça sa main devant la bouche, afin d’étouffer le cri qu’elle pouvait pousser.

La précaution était bonne. Il put lire, aussitôt, dans le regard éperdu que posa sur lui Manuela, l’extraordinaire degré d’émotion auquel elle atteignait. Il lui révéla que sa fiancée pouvait avoir passé par de terribles alarmes.

— Tout va bien, lui murmura-t-il en l’entraînant. Suivez-moi vite.

Elle répondit simplement, dans un souffle :

— Vous êtes vivant !…

— Mais naturellement ! répondit Fred avec un sourire.

D’un regard, elle lui fit comprendre que ce n’était pas aussi naturel qu’il le croyait.

Peu à peu, ils se dégageaient des courants qui se dirigeaient vers le lieu de l’exécution, encore ignorée de Fred.

Les groupes s’espaçaient, les passants devenaient plus rares. Ils purent parler sans imprudence.

Mais les émois les plus sincères sont ceux qui entraînent le plus de gaucherie et se gardent le moins du ridicule. Le sentiment de bizarre pudeur, qui porte l’homme à dissimuler sa sensibilité comme une tare ou une faiblesse, le pousse à l’affubler d’une cuirasse, qui l’alourdit et la fait tituber. Trop souvent, l’exaltation de l’âme prend l’apparence grossière de l’ivresse. Et voilà pourquoi tant de chagrins prêtent à rire. Tant de mots, exprimant tant de déchirements déjà pansés, se pressaient sur les lèvres de Fred, qu’elles ne laissèrent passer que ceci :

— J’ai eu peur… Pourquoi étiez-vous sortie ?… Et quelle visite avez-vous reçue ?

Une involontaire et rétrospective humeur dessécha sa voix, qui voulait être tendre. Il ressemblait mesquinement à un jaloux, qui querelle sa maîtresse. Et c’était fort mal traduire son alarme, tout juste apaisée.

— C’était Pédrille, soupira Manuela. Il venait m’annoncer que vous veniez d’être pris et fusillé.

— Quelle sottise !

— Elle reposait sur quelque chose de réel. Dans la rue, les passants assuraient que Santos Mirador venait d’être exécuté. Je pouvais croire…

Fred Lovely n’entrevit pas la vérité. Sa joie l’emportait loin du drame.

— En temps de révolution, les fausses nouvelles foisonnent, assura-t-il. Vous voyez bien que je suis vivant.

— Je vois, acquiesça Manuela avec tendresse, puisque nous voici réunis.

— Un paquebot va partir, continua Fred, et nos places y sont retenues. J’ai des papiers en règle pour vous et pour moi. Dans une heure, nous serons loin !… Comme je vous aime !

— Comme je vous aime ! répéta-t-elle.

À l’abri d’un arbre, ils s’arrêtèrent pour s’étreindre et Manuela donna ses lèvres. C’était du temps perdu, en un moment où il ne leur restait guère de minutes à gaspiller. Or, il se trouva que ce baiser les sauvait d’un danger. Comme leurs bouches se désunissaient, ils virent passer et s’enfuir une automobile lancée à une allure de bolide. Ils pâlirent.

— Avez-vous reconnu ?

— Estéban Figaros !

Manuela se défendit contre l’inquiétude.

— Il ne nous a pas aperçus. L’arbre nous cachait.

— Mais il va vers le port, constata Fred, soucieux.

Il pressentait l’embûche, l’ennemi les attendant devant l’embarcadère. Il faillit renoncer, puis se ravisa.

— Où irions-nous ? soupira-t-il. Il faut essayer de nous embarquer quand même.

Manuela n’avait d’autre volonté que la sienne. Mais ils avançaient avec moins de confiance, en alerte constante. Ainsi, à petits pas prudents – imprudents tout de même – le gibier craintif s’avance vers le piège.

L’avenue qu’ils suivaient débouchait sur le port. Fred, qui en venait, savait l’endroit exact où le paquebot était à quai.

Il l’aperçut, ainsi que la passerelle d’embarquement, dont les abords semblaient libres. Il y avait seulement un attroupement à quelque distance. Fred le dédaigna, ne pensant pas que le danger fût là. Ils arrivèrent devant la passerelle et s’y engagèrent, le cœur battant.

— « Il » nous attend peut-être à bord, pensait Fred.

Mais il ne recula pas et monta, en entraînant Manuela.

L’officier qui se tenait à la coupée le reconnut et le salua d’un sourire amical.

— Il était temps. Je n’aurais pas pu vous accorder cinq minutes de plus. La passerelle devrait déjà être retirée.

— Je vous remercie, articula l’acteur.

Mais il était si ému qu’il dut s’accouder au bordage. Et contre lui, il sentait trembler Manuela.

— Sommes-nous vraiment sauvés ? murmura-t-il.

Ils l’étaient, puisque la manœuvre d’appareillage commençait et que le paquebot s’écartait lentement du quai.

— Pourtant, Figaros nous poursuivait, chuchota encore Fred. Où serait-il allé si vite ? Je pensais qu’il venait s’opposer au départ du paquebot.

— Comme on est bête d’avoir peur ! dit joyeusement Manuela.

 

***   ***   ***

 

À moins de cent mètres, le rassemblement, qu’avait à peine remarqué le couple, entourait les débris d’une auto et trois corps sanglants qu’on venait de dégager.

— Ils sont morts, dit une voix. Mais ils l’ont bien cherché. Pourquoi rouler à une vitesse pareille ? Vous avez vu ce virage, qui les a jetés contre la borne ?

— C’était peut-être quelqu’un qu’on amenait pour le départ du paquebot, suggéra l’un des curieux. Voilà le voyage terminé. Ils n’iront même pas à l’hôpital. Ont-ils des papiers ?

— Oui… Il y en a un qui se nomme Estéban Figaros, déchiffra un des témoins, occupé à fouiller le cadavre. Oh ! mais c’était quelqu’un de la police… de la police du nouveau gouvernement. Il était porteur d’un ordre d’arrestation concernant des passagers du paquebot.

Craintivement, tous ceux qui se trouvaient là se regardèrent, anxieux de ne point trahir leurs opinions. Apparemment, ce n’étaient point des Pampelunistes.

À la sortie du port, la sirène du paquebot emportant Fred et Manuela, mugissait avec allégresse.

— Trop tard ! murmura enfin un des assistants, rompant le silence.

Et tous les autres pensèrent, tournés vers l’Océan.

— En voilà deux qui l’échappent belle !

ÉPILOGUE

Trois semaines plus tard, Fred Lovely, réinstallé à Paris, recevait les félicitations de ses amis, auxquels il venait d’annoncer son prochain mariage et de présenter sa fiancée.

— Alors, ce voyage s’est bien passé ? Tu es content de ton séjour là-bas ? Tu y as joué des rôles intéressants ? demanda un camarade.

— Un seul… Mais c’était un bien beau rôle, un rôle inoubliable ! répondit Fred.

Et ses yeux sourirent à ceux de Manuela…

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Alain, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : H. J. Magog, Le Sosie du Président, Genève, La Frégate, 1944. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Au soleil couchant, a été prise par Sylvie Savary.

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