H. J. Magog

L’ENFANT DES HALLES
(tome 2)

LA MAIN CRIMINELLE

1926

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  LA BRUNE ET LA BLONDE. 4

CHAPITRE II  ROMÈCHE HEUREUX.. 12

CHAPITRE III  UNE MISSION INQUIÉTANTE. 19

CHAPITRE IV  LA SOIRÉE DE ROMÈCHE. 26

CHAPITRE V  L’ENSORCELEUSE. 32

CHAPITRE VI  UN HOMME DU MONDE. 38

CHAPITRE VII  NARGUE À LA POLICE !….. 49

CHAPITRE VIII  LES REGRETS DE ROMÈCHE. 59

CHAPITRE IX  RAYON DE BONHEUR.. 69

CHAPITRE X  L’IDÉE DE PEAUDURE. 76

CHAPITRE XI  TOUT SE RETROUVE ! 84

CHAPITRE XII  EN FAMILLE. 91

CHAPITRE XIII  APPASSIONATO ! 98

CHAPITRE XIV  UN TOUR AU BOIS. 107

CHAPITRE XV  L’ÉNIGME DU COLLIER.. 113

CHAPITRE XVI  L’INCONNU DU LIT 36. 121

CHAPITRE XVII  SOUPÇONS. 130

CHAPITRE XVIII  L’EMPOISONNEUR.. 137

CHAPITRE XIX  IL Y A PROMESSE DE MARIAGE….. 143

CHAPITRE XX  LA MAIN DANS L’OMBRE….. 149

CHAPITRE XXI  PARTIE PERDUE. 155

CHAPITRE XXII  PERFIDIE ! 165

CHAPITRE XXIII  LA 7896-B. 171

CHAPITRE XXIV  L’ENLÈVEMENT. 177

CHAPITRE XXV  TROIS CŒURS S’ALARMENT….. 185

CHAPITRE XXVI  LE PROBLÈME. 196

CHAPITRE XXVII  LA PROIE. 202

CHAPITRE XXVIII  D’AUTRES GRIFFES S’AVANCENT  207

CHAPITRE XXIX  LA VAINCUE. 214

CHAPITRE XXX  DES PREUVES….. 220

CHAPITRE XXXI  LA FIN D’UN PAUVRE HOMME. 230

CHAPITRE XXXII  LE PIÈGE VIDE. 238

XXXIII  LA RIPOSTE. 245

CHAPITRE XXXIV  LE DERNIER COUP DE GRIFFE. 252

ÉPILOGUE. 260

Ce livre numérique. 266

 

CHAPITRE PREMIER

LA BRUNE ET LA BLONDE

Tandis que l’auto l’emportait, après un dernier geste d’adieu adressé à Jean, Renée avait éclaté en sanglots.

— Elle le garde… Elle me le prend, au moment où il allait peut-être m’aimer ! gémit-elle.

Les souvenirs mêlés – mêlés d’espoir et de découragement, de brusques joies et de désolation, de douceur et d’amertume – qu’elle emportait de cette soirée mouvementée la laissaient effondrée, à cette heure où elle se retrouvait seule.

Jusqu’au dernier instant, elle avait pu croire que la tendresse – l’amour un instant pressenti dans le regard et la voix de Jean Belmont – l’emporterait et triompherait des ruses d’une coquette.

Au cours de cette soirée, pour elle si émouvante en ses alternatives diverses, elle s’imaginait avoir joué sa vie – son amour.

Ne l’avait-elle pas senti avec certitude ? Un instant, elle avait pu se croire certaine d’être pour Berlingot autre chose qu’une petite sœur insignifiante ; elle avait eu l’intuition qu’il allait l’aimer… Si Mila n’était intervenue, l’aventure aurait eu ce dénouement merveilleux, le départ à deux, la prolongation d’un tête-à-tête que le monde n’aurait plus troublé – et l’aveu inévitable…

Jean voulait reconduire Renée ; il l’entourait de tendre sollicitude. Seul avec elle, tandis que l’auto les aurait emportés vers Robinson, n’aurait-il point laissé parler son cœur ?

Et tout fut devenu clair et joli : il est des paroles qui ne se reprennent point – des cœurs aussi. Renée estimait assez Berlingot pour savoir qu’engagé à elle, il eût été immunisé contre toute tentation. Il ne s’y serait plus exposé d’ailleurs, parce que la jeune fille, en confessant son propre amour, n’eût pu cacher en même temps ses larmes et tout ce que lui avait fait souffrir la crainte de perdre Jean de se le voir enlever par Mila Serena…

Ah ! comme elle aurait laissé parler son cœur ! Et comme le jeune homme eût été conquis et touché, en découvrant l’immensité de cet amour !…

Cela avait été si près d’être !…

Mais Renée revenait seule… seule dans l’auto de Jean, demeuré chez la princesse – chez la rivale triomphante ! N’était-ce pas d’une ironie cruelle ?… »

 

*    *    *

 

Sommeillant, en face l’un de l’autre, au coin de la cheminée, Célestin Marcadiou et sa femme attendaient leur fille adoptive. Jadis, à pareille heure, ils eussent été en route pour les Halles ; mais avec les années arrive l’heure du repos.

Le bruit d’une auto s’arrêtant en face de leur maisonnette les réveilla. Le silence de la nuit est plus aisément troublé que celui – toujours relatif – de la journée.

Célestin bâilla et se redressa.

— Je parie que voilà Renée…

— Berlingot la ramène, annonça Mme Marcadiou avec assurance.

Mais, la jeune fille entra seule sitôt que Marcadiou eut ouvert la porte ; elle apparut pâlote et les yeux rouges.

Tandis qu’elle se penchait pour embrasser sa mère adoptive, celle-ci l’examina avec une stupéfaction un peu inquiète.

— Montre un peu ta frimousse, dit-elle. Ma parole ! on dira que tu as pleuré… : C’est là l’effet que te produit le bal ?… Et puis, tu reviens de bien bonne heure… C’est-il qu’il y aurait eu du grabuge ?… des choses pas à ta convenance, quoi ?

Renée secoua la tête.

— Qu’allez-vous imaginer ? protesta-t-elle sans conviction. Tout s’est fort bien passé. Je me suis beaucoup amusée.

— Et moi, je te dis qu’on t’a fait de la peine, riposta l’ancienne revendeuse, en se campant devant « sa » fille.

— Qui ça ?… Faudrait me le dire ? gronda Marcadiou, s’approchant aussitôt, belliqueusement.

— Ce que vous êtes bêtes, tous les deux ! dit Renée, en se forçant à soutire. Puisque je vous dis…

— Ta ta ta !… On ne te croit pas. Ta mine parle pour toi… Et aussi tes jeux… Le grand monde, je m’en méfie et j’ai raison… On y voit des gens qui ne valent pas cher et qui ne se gênent pas pour vous envoyer des coups de griffe… Je sais bien que tu n’étais pas seule là-bas et qu’il y avait aussi Berlingot… Je me figurais même qu’il t’aurait raccompagnée…

— Je suis revenue dans son auto, murmura la jeune fille, d’un ton contraint.

— Je le pensais bien… Mais pourquoi n’est-il pas entré nous dire bonsoir ?

— Il est resté chez la princesse… Je suis revenue seule…

Cet aveu tomba au milieu d’un silence subit. Devant les deux visages qui l’observaient et cherchaient à lire en elle, la jeune fille perdit tout à coup contenance, et son désespoir éclata. Fondant en larmes, elle se jeta dans les bras de Mme Marcadiou et cacha sa figure contre l’épaule de la brave femme.

— C’est donc ça ! soupira l’épouse de Célestin.

Et le fort, agitant ses grands bras, grogna :

— Ça devait arriver !… Ce n’est pas la faute de Berlingot… Mais, tout de même, il s’est amené comme le prince Charmant… Il est d’âge à troubler les jeunes cervelles… Et voilà, ça finit par des larmes. Ah ! jeunesse !… C’est bête, l’amour… Faut pas y penser, ma petite Renée… Tout Berlingot qu’il est, j’ai peur qu’il ne soit pas pour ton joli nez, ce garçon-là…

— Tais-toi donc ! intima Mme Marcadiou avec humeur. Est-ce que tu as juré de la faire pleurer davantage ?… Tu dis des bêtises, d’abord… Elle vaut n’importe qui, ma petite fille… même ton Berlingot, tout cousu d’or qu’il soit… Viens au dodo, ma Renée et ne t’en fais pas… Après tout, on ne sait jamais ce qui doit arriver…

Doucement, elle emmena la jeune fille.

Penaud, mais point convaincu, Marcadiou poussa un grand soupir.

— Tout ça, c’est des idées de femme ! décida-t-il. Moi je dis qu’il aurait mieux valu qu’elle ne se monte pas la tête, notre Renée… C’est du chagrin en perspective… Parbleu ! fallait s’y attendre, que mon Berlingot tape dans l’œil aux princesses… Ah ! le gueusard !… Et je parie qu’il ne s’est pas fait trop prier pour rester !

 

*    *    *

 

L’imagination de Célestin lui faisait voir la situation aussi inexactement que se la représentait la triste Renée. Ce n’était pas Mila Serena qui avait retenu Jean Belmont, et elle n’avait même pas tenté de s’opposer à ce qu’il s’éloignât avec son père.

Cette discrétion, d’ailleurs, lui avait été inspirée, presque imposée.

Elle n’eût, en effet, point résisté au désir de revoir le jeune homme et d’expérimenter sur lui, une nouvelle fois, son pouvoir séducteur pour le garder et obtenir qu’il satisfasse sa curiosité. Elle avait pas mal de questions à lui poser au sujet du visiteur mystérieux qu’elle savait être son père. En provoquant sur ce point les confidences de Jean Belmont, elle pouvait d’ailleurs penser servir les intérêts de Peaudure et aller au-devant de ses ordres.

Mais, tandis que, négligeant sa soirée et ses invités, elle s’attardait dans le voisinage du salon, où se poursuivait l’entretien qui l’intriguait tant, un laquais vint lui remettre un billet.

Il était du faux Mortimer.

« Ne vous inquiétez pas de ne point me revoir cette nuit, ma chère princesse, écrivait le bandit. J’ai recueilli tous les renseignements que je souhaitais et suis dès maintenant en posture d’agir efficacement sur ce que vous savez. Il est donc inutile de poursuivre ce que vous avez si bien commencé. Effacez-vous donc et réservez votre charme et votre adresse pour une occasion meilleure. Il s’en présentera certainement. – Votre ami d’autrefois et de toujours. »

— C’est clair, murmura Mila, dépitée, en glissant dans son corsage le billet confidentiel. Peaudure a circonvenu le père et en a fait son instrument… Il est infernal !… Mais quel rôle me laisse-t-il là dedans ? Il me lance… Il me retient… Suis-je une marionnette ?…

La vérité était que ce commencement d’aventure, avec Jean Belmont comme partenaire, ne lui déplaisait nullement ; son amour-propre et sa coquetterie se réjouissaient également d’une conquête flatteuse et, à défaut d’un sentiment plus fort dont sa vie l’avait rendue incapable, elle éprouvait, à l’égard du jeune homme, ce qu’on pourrait appeler un caprice et qu’elle nommait, plus trivialement, un béguin.

Il s’y joignait le plaisir – et le désir – de souffler un bel amoureux à la gentille Renée, dont elle avait surpris les sentiments.

Le veto de son complice, pour provisoire qu’il parût être, survenait donc fort mal à propos.

Un instant, la blonde princesse eut envie de passer outre. Mais un instant de réflexion changea son humeur. Au sortir de son entrevue avec ce père, qui reparaissait si bizarrement dans sa vie, Jean pourrait-il se remettre à flirter ? Des préoccupations moins agréables, mais plus sérieuses devaient accaparer son esprit et le détourner de tout galant badinage. Il était plus sage de le laisser partir.

— Nous nous retrouverons ! décida la princesse. Si je consens ce soir à m’effacer devant le père, je prétends néanmoins ne pas céder la place à ma pianiste… Que Peaudure le veuille ou non, j’entends poursuivre et gagner la partie qu’il m’a fait engager.

Rassérénée, elle s’en fut se mêler à la foule qui emplissait ses salons. Sa réapparition coïncida avec la venue d’un maître d’hôtel, annonçant le souper.

— À table ! dit joyeusement la princesse, en donnant le signal.

Et, toute occupée à distribuer à ses convives des sourires et des signes amicaux, elle n’aperçut pas que la lettre de Peaudure, mal enfermée, s’échappait de son corsage et tombait sur le tapis.

Suivie du flot des invités, Mila Serena passa dans la salle du souper.

Mais, derrière elle – et assez rapidement pour que son mouvement ne fût point remarqué – quelqu’un s’était baissé et escamotait la lettre tombée.

Le snobisme du baron Sigurd allait-il donc jusqu’à collectionner, de cette façon indiscrète, les correspondances princières ?… Le délicieux grotesque n’avait pas du tout l’air d’avoir recueilli le billet perdu dans le dessein de le restituer à sa propriétaire. Et la preuve, c’est que, l’ayant prestement fait disparaître dans une de ses poches, il s’en fut, manifestement enchanté de sa soirée.

— Elle est née Contacesco ! roucoulait-il en aparté. Elle me l’a dit… Ah ! divine princesse ! Comme elles doivent être brûlantes, les lettres d’amour qu’on vous adresse !… ; qu’on a la folie de vous adresser !…

Paroles qui décelaient certainement un pauvre monomane, plus à plaindre qu’à blâmer.

CHAPITRE II

ROMÈCHE HEUREUX

— Bigre ! tu es fastueusement logé !… Je suis ébloui… ébloui !… Sais-tu qu’il y en a pour de l’argent, rien qu’entre ces quatre murs ?

À ces exclamations d’une admiration un peu naïvement traduite, Jean Belmont répondit en souriant :

— Pour des millions… À elle seule, cette collection de montres anciennes que je viens de vous montrer, vaut des centaines de mille francs…

— Bigre ! répéta Romèche, dont les yeux s’allumaient.

Il faisait avec son fils le tour du propriétaire. Et déjà, il paraissait plus à l’aise que la veille.

Il était adapté, installé. La prolongation de la comédie destinée à apitoyer Berlingot devenait inutile ; prêt à abuser de la mansuétude de son fils, Romèche entrait tout de suite dans son rôle de père : il était chez lui.

Et pour commencer, il avait demandé à examiner toutes ces richesses, que la magnificence de Stuart Belmont avait accumulées et qui étaient maintenant la propriété de Jean. L’ex-prêteur des Halles promenait sur les tableaux, les vieux meubles et les œuvres d’art un regard de connaisseur.

Mais c’était moins en raison de leur beauté que pour leur valeur marchande qu’il paraissait les apprécier.

— Il y en a pour une fortune… pour une fortune ! marmottait-il, en laissant de temps à autre un regard cupide glisser entre ses paupières.

Jean Belmont ne le remarquait pas. Indulgent aux extases du bonhomme, quand celui-ci découvrait un bibelot de prix, il se prêtait aux arrêts et répondait complaisamment aux questions.

Ils étaient arrivés dans le merveilleux salon, qui semblait résumer tout le luxe de la demeure.

— À présent, vous connaissez ma maison du haut en bas, dit Jean en souriant. Vous pourrez vous y promener à votre fantaisie. Je vous répète que vous êtes chez vous et que mes domestiques sont à vos ordres… Si vous désirez quelque chose, demandez-le.

— Pour l’instant, je ne désire que me reposer, assura Romèche en s’installant dans un fauteuil. Mais ne te crois pas obligé de me tenir compagnie, mon petit… Fais comme si je n’étais pas là. Tu sais qu’il me serait pénible d’avoir l’impression d’être une charge ou une gêne.

— Vous ne serez ni l’une ni l’autre, répondit Jean, en souriant. À tout à l’heure.

Il sortit du salon, content de pouvoir être un peu seul avec lui-même. Quoi qu’il en fût dit, l’intrusion de Romèche dans sa vie bouleversait un peu son programme et ses pensées ordinaires.

Évoquant la succession des événements de la veille, il revit le visage et les blonds cheveux de Mila Serena et cette vision de soleil éclipsa une fois de plus le souvenir de Renée.

— J’oubliais la princesse, murmura le jeune homme. Je l’ai quittée assez brusquement, cette nuit… presque grossièrement… sans même m’excuser de ne point assister au souper, alors qu’elle avait tant insisté pour que je reste… Je ne voudrais point paraître à ses yeux manquer de savoir-vivre… Il faut que je lui explique ce qui est arrivé…

Il hésita et jeta un regard vers le salon, dans lequel était resté Romèche.

Sans doute pensait-il à la nécessité d’informer Mila Serena de cette rentrée de son père dans sa vie. Qu’allait-elle penser ? Elle avait vu le bonhomme ; elle l’avait qualifié elle-même de pauvre mine. La confidence devenait un peu gênante.

— Pas de fausse honte ! décida Jean Belmont. En annonçant simplement et franchement les choses telles qu’elles sont, je serai beaucoup moins raillé que si j’essayais d’inventer des mensonges… La princesse sait déjà que je n’étais que le fils adoptif des Belmont. Elle ne saurait s’étonner d’apprendre que mon père véritable n’occupait point une situation brillante… Et elle trouvera mon geste des plus naturels.

Sa décision arrêtée, il traversa le hall et se dirigea vers le téléphone pour demander le numéro de la princesse Serena.

— De la part de M. Jean Belmont… Allo ! c’est vous, princesse ?… J’ai mille excuses à vous faire pour la façon brusque dont je vous ai faussé compagnie, cette nuit… Vous avez deviné que ce lâchage était la conséquence de la visite énigmatique ?… Vous êtes l’indulgence même… Mais, je n’en tiens pas moins à venir obtenir mon pardon et vous expliquer qui était ce visiteur… Précisément, ce sera une histoire très romanesque… Oh ! rien qui soit susceptible de vous monter l’imagination… Vous verrez… Alors, à cette après-midi, princesse, puisque vous voulez bien accueillir mon amende honorable…

En quittant l’appareil, il aperçut son père, qui rôdait dans le hall et feignait de s’intéresser aux meubles et aux vases qui le décoraient.

Il y avait gros à parier qu’il était sorti du salon, en entendant la sonnerie du téléphone, et uniquement pour écouter ce que disait Jean.

Assurément, Romèche ne promettait pas d’être un père discret et il ne semblait pas dédaigner de surprendre les projets de son fils.

Sans attacher d’importance à cette manifestation d’une curiosité qui pouvait devenir gênante, Jean Belmont passa son bras sous celui de son père.

— Voulez-vous venir déjeuner ? Je crois que l’heure approche… Je serai ensuite obligé de vous laisser à vous-même, car j’ai quelques courses à faire, cette après-midi.

— Je t’en prie ! coupa Romèche, d’un air bonhomme. Tu ne vas pas te gêner avec moi ?… Va à tes affaires, mon ami… Liberté ! Libertas ! Chaque âge a ses plaisirs… Moi, je préfère rester au logis… Moins je bouge, plus je suis heureux… Ne t’inquiète donc pas de moi. Je saurai parfaitement m’occuper.

Tranquillisé par cette affirmation, le jeune homme avait donc quitté son père quelque temps après le déjeuner, pour se préparer à sa visite.

Demeuré seul dans le salon, Romèche se tint d’abord fort sagement dans le confortable fauteuil qu’il avait élu. Il semblait n’avoir d’autre préoccupation que de savourer béatement le farniente que lui permettait sa nouvelle situation.

Mais cet apparent détachement ne dura point. Quand les bruits que percevaient ses oreilles aux écoutes l’eurent averti du départ de son fils, il se leva vivement et s’approcha d’une fenêtre, dont il souleva le rideau.

Une auto – en laquelle, si sa mémoire était fidèle, Romèche devait reconnaître l’auto de Mortimer – stationnait dans la rue, en face de la maison voisine.

Mais l’ex-prisonnier de la crypte reconnaissait-il vraiment la voiture de son persécuteur ? Il ne parut pas, en tout cas, s’émouvoir de cette présence… probablement de cette surveillance.

Attentif, mais le visage impassible, il s’immobilisa dans une contemplation qui devait forcément attirer l’attention, soit du chauffeur, soit de celui qui pouvait se dissimuler à l’intérieur de l’auto.

Et tout à coup – au moment où les yeux du chauffeur, qui avait levé la tête vers la fenêtre, rencontraient les siens – le père de Jean fit un signe…

L’auto de Jean Belmont sortait à ce moment. Romèche la vit disparaître et vit en même temps démarrer celle de Mortimer.

Alors, hochant la tête, et sans se dérider, il laissa retomber le rideau et sortit du salon.

Il avait repris son air paterne de vieux bonhomme assez satisfait de son sort.

Souriant avec condescendance au valet de pied qui venait vers lui de l’autre bout du hall, il dit, en chevrotant :

— Donnez-moi donc mon pardessus et mon chapeau… Je vais aller faire un petit tour. Je rentrerai certainement avant mon fils. Mais si, par hasard, je m’attardais, dites-lui qu’il ne s’inquiète pas et que je suis allé prendre l’air.

— Bien, monsieur.

Le domestique s’en fut chercher le vêtement demandé. Manteau et chapeau étaient neufs, et de plus glorieuse apparence que ceux portés la veille par l’ex-prêteur.

Romèche revêtit l’un et se coiffa de l’autre avec une satisfaction visible et il mit une certaine ostentation à enfiler une paire de gants.

— À tantôt ! fit-il d’un ton guilleret, en adressant au valet un petit signe protecteur.

Et il sortit, accompagné jusqu’au perron par le domestique.

Une fois dehors, il longea d’abord la façade de l’hôtel ; puis, arrivé à l’angle, il tourna dans la rue voisine…

Quelques instants plus tard, ayant renouvelé plusieurs fois ce manège, en jetant de fréquents regards en arrière, pour s’assurer qu’il n’était pas suivi, il arriva enfin dans une petite rue déserte ; à l’entrée de laquelle était stoppée une auto, qui paraissait attendre.

C’était l’auto de Mortimer – tout à l’heure en faction devant la demeure de Jean Belmont.

Jetant derrière lui un nouveau coup d’œil, manifestement inquiet, Romèche se dirigea vers la voiture et s’approcha de la portière…

CHAPITRE III

UNE MISSION INQUIÉTANTE

La camériste venait de déposer devant Mila Serena une corbeille de fleurs, dont le parfum s’ajouta aux essences subtiles, qui imprégnaient l’atmosphère du boudoir.

— De la part de M. Jean Belmont, annonça-t-elle.

La fausse princesse sourit à un rêve et laissa tomber sur l’hommage fleuri un regard complaisant.

— Bien, fit-elle. Laissez cela ici.

Ces mots congédiaient la camériste mais celle-ci ne se retira point.

— Monsieur Mortimer fait demander à madame la princesse si elle peut le recevoir de suite, ajouta-t-elle.

Immédiatement le visage de la fausse princesse refléta la lassitude et l’ennui, et aussi un peu de cette appréhension dont elle ne pouvait se défendre chaque fois que le diabolique Peaudure lui apparaissait.

— Faites entrer, soupira-t-elle.

Et elle repoussa les fleurs de Jean.

— Puisque ce démon, qui a fait de moi ce que je suis, a reparu dans ma vie, alors que je pouvais m’en croire délivrée, soupira-t-elle, c’est que le destin a voulu me lier indissolublement à lui… Pour mon malheur, je suis à sa merci. Quels projets puis-je former, maintenant ? À quel espoir puis-je m’abandonner ? Ne sais-je pas que Peaudure détruira tout d’une chiquenaude, au moment où je toucherai au but ?… S’il n’existait pas, je pourrais inspirer à Jean Belmont assez d’amour pour qu’il m’épouse et me libère de ma vie d’aventures… Mais, quelle folie vais-je rêver là ? Et pourquoi tenter cette conquête ?… Mon mauvais génie vient me rappeler, à temps, que mon avenir dépend de sa volonté.

Dissimulant ces pensées, elle s’obligea à sourire au faux Mortimer, qui entrait, ironiquement respectueux.

— Ma chère princesse, combien je dois vous importuner !… Vous rêviez à vos succès… à ce don que vous avez d’asservir les cœurs… Sans doute ces fleurs témoignent-elles une nouvelle conquête ? Peut-on vous demander le nom de l’heureux esclave ?…

— Ne raillez pas, interrompit sèchement Mila. J’ai reçu votre mot, cette nuit, et je vous ai obéi. Je n’ai pas cherché à retenir Jean Belmont, ni même à le revoir…

— Je sais, dit négligemment Peaudure. Oh ! je suis très exactement renseigné !… de première main !… Je me suis assuré dans ce but, un tout à fait précieux concours.

— Celui de l’extraordinaire père de ce jeune homme, sans doute ? insinua maussadement Mila.

— Lui-même, répliqua flegmatiquement le prétendu détective. Moi aussi, princesse, je fais des conquêtes…

— J’en sais quelque chose.

— Vous semblez le regretter… Quelle ingratitude ! Nos relations n’ont point mal tourné… puisque nous voici tous les deux sur le chemin de la fortune.

— Oh ! de la fortune ! N’exagérez pas ! rectifia Mila, avec une moue.

— Je dis de la fortune… Et vous savez que je n’ai point coutume de parler au hasard. Bien que l’heure ne soit pas encore venue de vous confier entièrement mes projets, je puis vous dire que ce Romèche peut être pour moi un instrument précieux… Vous n’imaginez pas tout ce que je puis faire avec sa collaboration…

— Involontaire, je suppose, souligna Mila.

Mortimer-Peaudure sourit énigmatiquement.

— J’ai sur lui des moyens d’action qui m’assurent que mes volontés seront les siennes, répliqua-t-il.

— De sorte, remarqua la fausse princesse, en pinçant les lèvres, que vous n’avez plus besoin de moi.

— Quelle erreur, ma jolie !… Mais, plus que jamais… Serais-je ici, sans cela ?

Et Peaudure souriait, de plus en plus mystérieux.

— Je croyais, murmura Mila. Comme vous m’aviez écrit de ne plus me mêler de rien…

— Vous ai-je écrit cela ? Vous aurez mal compris.

— Enfin, sur votre ordre, j’ai laissé partir notre jeune homme… et l’occasion. Il ne sera peut-être pas facile à faire revenir… d’autant plus que j’ai une rivale.

— Vous, princesse ? Je n’en crois rien. Qui serait-ce ?

— Tout simplement mon accompagnatrice, qui se languit d’amour pour ce beau Canadien et lui roule de tels yeux qu’il finira bien par les remarquer.

— Allons donc ! vous n’aurez qu’un signe à faire et il s’empressera de lâcher cette demoiselle…

— Marcadiou… Renée Marcadiou… À ce que j’ai compris, c’est son amie d’enfance.

Peaudure haussa les épaules.

— Cela n’a rien d’impossible, riposta-t-il. Ils ont dû courir les halles ensemble, à l’époque où Jean Belmont ne s’appelait encore que le môme Berlingot… Votre pianiste n’est-elle pas la fille d’un ancien fort ?… Vous voyez que je suis très renseigné.

— Comme toujours… Mais, ce passé peut les lier et rendre inutiles mes avances… au cas où vous me prieriez de les renouveler.

— Telle est, en effet, mon intention, répondit Peaudure sans sourciller.

— Bon ! fit Mila Serena – qui n’était pas fâchée d’inquiéter son complice et de lui faire payer son intervention de la veille. Mais, comme vous le voyez, un signe ne suffira peut-être pas pour ramener mon transfuge. Je ne suis pas du tout sûre de le revoir.

— Quelle plaisanterie ! s’exclama narquoisement le faux détective. Vous n’éprouvez, ma chère princesse, pas plus d’inquiétude que moi-même à ce sujet… puisque notre jeune homme vous envoie des fleurs…

— Justement… ce peut être une façon de prendre congé.

— Ou de s’annoncer… N’est-ce pas à cinq heures que vous devez recevoir sa visite, ma charmante ?

— Comment le saurais-je ? s’exclama la princesse, démontée.

— Mais… par le coup de téléphone que Jean Belmont vous a donné ce matin, acheva Peaudure, en lançant à sa complice un regard moqueur. Décidément, vous êtes aussi incorrigible que sceptique, ma petite ! Je vous avais pourtant prévenu que j’avais désormais une oreille dans la place. Pourquoi jouer au plus fin ?

Mila se mordit les lèvres.

— Vous avez raison ; je suis stupide, reconnut-elle. On ne peut rien vous cacher… Eh bien, oui, j’attends Jean Belmont. Est-ce que vous allez m’interdire de le recevoir ?

— Au contraire !… Recevez-le… charmez-le… ensorcelez-le… Et surtout, gardez-le !

— Que voulez-vous dire ? questionna Mila, stupéfaite.

Peaudure la fixa, comme il savait fixer quand il voulait graver dans une mémoire les ordres qu’il donnait.

— Ceci, répondit-il en scandant ses mots : vous allez retenir Jean Belmont à dîner… Et vous vous arrangerez pour qu’il demeure auprès de vous ensuite… Je ne veux pas qu’il sorte d’ici avant deux heures du matin.

— Mais, c’est insensé !… Comment voulez-vous que je réussisse ? Je ne puis pas me jeter à sa tête…

— Jetez-vous plutôt dans ses bras… Allons ! ne protestez pas, Catherine, ma mie. On ne résiste pas aux avances d’une femme comme vous. Et s’il vous plaît de prolonger ce tête-à-tête, dont je vous prie de favoriser Jean Belmont, il se prolongera aussi tard que vous le souhaiterez. Je n’ai aucune inquiétude…

— Je vous répète que c’est fou ! Quelle raison avez-vous de m’infliger cette corvée ?

— Ce n’en sera pas une, ma jolie… Quelque chose me dit que vous avez un faible pour ce petit Jean… S’il en était autrement, vous ne vous défendriez pas tant… Passez-vous donc ce caprice, je vous y autorise… Mais, surtout, n’allez pas perdre la tête, n’est-ce pas ?… Je compte sur vous… Et vous serez récompensée, en conséquence, quand la chose aura réussi.

— Mais de quoi s’agit-il ? Pourquoi faut-il retenir ce jeune homme ? Que ferez-vous pendant ce temps ?

— Ceci n’est pas de votre compétence, Catherine, répondit froidement Peaudure. Tenons-nous-en chacun à notre rôle, et tout ira bien… À bientôt, ma chère. Donnez donc ordre qu’on me fasse sortir discrètement. Je ne tiens pas à rencontrer votre amoureux.

— Oh ! il ne l’est pas encore ! soupira la princesse, avouant involontairement un regret.

— Mais, il le sera ce soir… parce que telle est ma volonté ! ricana le faux détective, en s’apprêtait à suivre la camériste, qui accourait au coup de sonnette de Mila.

Ayant regagné son auto, par une sortie dérobée, comme il en avait exprimé le désir, il se fit ramener chez lui et, sitôt installé dans son bureau, sonna ses secrétaires.

Tel était, du moins, l’emploi avoué, confirmé par un aspect suffisamment correct, des deux hommes qui répondirent à l’appel du « patron ».

— Bonne nouvelle, mes enfants, leur dit le faux détective. Vous allez faire ce soir un coup fructueux et sans danger… Oh ! vous n’aurez pas grand mal ! On vous ouvrira la porte… Maintenant, écoutez bien mes instructions…

CHAPITRE IV

LA SOIRÉE DE ROMÈCHE

Dans le grand salon de Jean Belmont, Romèche se promenait les mains derrière le dos, comme un homme qui médite, ou attend quelque chose.

Apparemment, sa petite promenade de l’après-midi n’avait pas épuisé son besoin d’exercice.

Il jetait de fréquents regards sur la pendule, dont les aiguilles marquaient huit heures, et à mesure que le temps s’écoulait, une satisfaction plus vive se peignait sur son visage.

Enfin, la porte du hall s’ouvrit et un domestique apparut, présentant un plateau sur lequel était posée une enveloppe.

— Un pneumatique pour monsieur.

Romèche avait interrompu sa promenade ; il décacheta le pneu, le lut et annonça :

— Vous pourrez servir… Mon fils ne rentrera pas dîner.

Et quand le domestique fut sorti, l’ancien marchand de reconnaissances se dirigea vers la salle à manger, en se frottant les mains.

— Il est retenu ! ricanait-il entre ses dents. Il rentrera probablement très tard… Il ne faut pas l’attendre… Parfait ! Parfait !…

La satisfaction du domestique, qui pendant ce temps regagnait l’office, n’était pas moins grande.

— C’est la nouba ! annonça-t-il, en pénétrant dans la pièce, où étaient déjà rassemblés tous les domestiques de Jean Belmont. Le singe dîne en ville… On sait ce que ça veut dire : c’est un coup de minuit, et peut-être davantage… On va se soigner.

— Et le vieux ! objecta la cuisinière.

— Oh ! il n’est pas gênant… Pourvu qu’on lui serve sa pâtée, il nous laissera bien tranquilles et ira de lui-même au dodo. On se couche de bonne heure, à cet âge-là.

— Alors, portez-lui vite son œuf à la coque et sa sousoupe, que nous puissions nous les caler sans être dérangés… Moi, je descends à la cave.

— Soigne-nous.

— Ne vous en faites pas. Je connais les crus.

Justifiant cette confiance, Romèche avait expédié bien sagement son dîner solitaire, sans protester contre la précipitation visible du service.

— Monsieur n’a plus besoin de rien ? avait demandé le domestique, en se retirant, après avoir enlevé la dernière assiette.

— De rien, mon ami… Je vais fumer un cigare dans le hall et je monte ensuite me coucher. Ne vous inquiétez pas de moi.

Recommandation inutile. À l’office, où se préparait une petite fête gastronomique, on ne demandait qu’à oublier le « vieux ».

Pourtant, à peine le domestique avait-il disparu dans le couloir réservé au service, que Romèche se levait et, au lieu de passer dans le hall, comme il en avait manifesté l’intention, prenait le même chemin.

Marchant avec précaution, en homme qui a déjà étudié la disposition des lieux et sait parfaitement où il va, il arriva dans une petite pièce, qui précédait l’office et servait aux domestiques de cave et de resserre.

À côté, avec un joyeux entrain, la valetaille se préparait à dîner.

Sur une table, apprêtée en vue du renfort nécessaire, des rangées de bouteilles attendaient qu’on vînt les chercher.

Plusieurs étaient déjà débouchées…

S’étant assuré que les bruyants convives, assis autour du potage, ne songeaient point pour l’instant à une incursion dans le coin aux bouteilles, Romèche tira vivement de sa poche une certaine quantité de poudre blanche, qu’il répartit entre les bouteilles débouchées.

— Je parie qu’ils trouveront le vin particulièrement bon, ce soir ! murmura-t-il, en s’esquivant.

Il ne lui restait plus qu’à épuiser son programme, c’est-à-dire à fumer, en se promenant dans le hall, puis à gagner sa chambre pour se déshabiller.

Mais, quand il eut revêtu un pyjama, il arrêta là sa toilette de nuit et s’approcha d’une fenêtre, pour jeter un coup d’œil au dehors.

Deux ombres passaient et repassaient sur le trottoir d’en face. Mais, loin de paraître trouver cette promenade suspecte, Romèche manifesta une nouvelle satisfaction.

— Tout va bien… Tout ira bien… Mais quelle imprudence de conserver chez soi des collections valant « des centaines de mille francs » !… Moi, j’aurais préféré placer cet argent en devises étrangères, déposées dans les sous-sols d’une banque bien solide… Enfin ! chacun son goût ! La sottise des uns fait le bonheur des autres… Allons voir si « mon vin » a produit son petit effet.

Il redescendit et se dirigea doucement vers l’office, dont ne partait plus nul bruit, si ce n’est celui, fort rassurant, de quelques inharmonieux ronflements.

Entr’ouvrant la porte avec précaution, Romèche ricana devant le spectacle qui s’offrait à sa vue : affaissés sur leurs sièges, ou effondrés sur la table, tous les domestiques étaient plongés dans un profond sommeil.

— La réussite était certaine, apprécia cyniquement l’étrange père. Ce narcotique est parfait. Nous avons devant nous quelques heures de tranquillité ; je puis faire entrer mes déménageurs…

Il fit demi-tour et, marchant cette fois sans plus de précaution, en homme qui se sait libéré de tout contrôle, il s’en fut ouvrir la porte d’entrée de l’hôtel.

— Pssitt !… appela-t-il, en avançant la tête.

Les deux promeneurs inlassables, qu’il avait vus faisant les cent pas sur le trottoir, s’approchèrent aussitôt.

— De la part de Mortimer, murmura l’un d’eux au passage.

— Pour Romèche, répondit le père de Jean Belmont. Il n’y a pas d’erreur ; c’est bien vous que j’attends… Entrez vite…

Les deux ombres s’engouffrèrent à l’intérieur de l’hôtel, dont Romèche referma la porte.

— Suivez-moi, dit le vieux gredin, en se frottant les mains, il y a ici de la belle besogne à faire… Ah ! certes, votre patron a eu du nez de vous y envoyer ! C’est un malin, M. Mortimer… Si jamais la police comprend quelque chose au coup qu’il a combiné pour ce soir, je consens à être guillotiné !…

Et l’ex-prêteur introduisit les hommes de Peaudure dans le beau salon.

— Commençons par ici, dit-il. On peut y faire du beau travail… Il y a une certaine collection de montres anciennes…

 

*    *    *

 

Or, tandis que Romèche, persuadé d’avoir introduit ses complices avec une impeccable discrétion, se réjouissait et leur vantait la sécurité que ses précautions leur assuraient, un homme aux aguets quittait l’angle de l’hôtel, d’où il venait d’observer la singulière entrée.

Ses traits se dissimulaient derrière le collet relevé d’un ample manteau.

Que faisait donc, aux abords de l’hôtel de Jean Belmont, cet espion mystérieux, dont le manège et la présence en semblable circonstance eussent bien surpris Mila Serena et Renée Marcadiou ?…

Rasant les murs, pour s’éloigner de la façade qu’il venait de surveiller, il murmura :

— Pas de doute !… La bande opère ce soir… Je pensais bien qu’il se passerait quelque chose de ce côté… chez ce Jean Belmont… Ah ! ce serait drôle qu’à cette heure il soit où je crois !… Oui, ce serait drôle… Et cela pourrait signifier bien des choses !… Mais où, diable, vais-je trouver une cabine téléphonique ?… Ah ! voici un café… On va rire !…

Et l’homme au manteau sombre poussa la porte éclairée et disparut à l’intérieur.

CHAPITRE V

L’ENSORCELEUSE

Jouant des paupières pour dissimuler les éclairs de triomphe que jetaient ses regards, Mila Serena observait Jean Belmont, assis près d’elle sur un divan du boudoir.

Elle le tenait à sa discrétion… Elle avait réussi.

Oh ! ce n’avait pas été très difficile !

Il se méfiait si peu, l’imprudent ! Il était tellement persuadé que ce jeu de coquetterie, auquel il répondait, n’était qu’un badinage et ne l’engageait à rien ! Ce n’était qu’un flirt, qu’il interromprait quand il le voudrait ; son cœur, croyait-il, n’y pouvait avoir de part…

Pourtant, aurait-il osé soutenir, en cette minute, qu’il n’était pas troublé par le voisinage de cette jolie blonde parfumée, qui se penchait si câlinement vers lui ? Se sentait-il encore la force de détourner ses regards des grands yeux trompeurs, dont la fausse pureté n’était qu’un piège ? Le visage charmant de Mila Serena n’effaçait-il pas totalement l’image aimée de Renée ?…

Mais Jean Belmont était en proie à une sorte d’ivresse, qui le livrait sans défense au perfide ensorcellement.

Il avait joué avec le feu… Il commençait à s’enflammer…

Pourquoi, aussi, s’était-il laissé retenir ? Pourquoi, venu pour une simple visite de politesse et d’excuses, avait-il accepté successivement la double invitation d’une promenade au Bois, puis de ce dîner ?

Un double caprice de la princesse blonde. Elle avait tant insisté, et si câlinement, qu’il n’avait su résister.

— Puisque vous avez tant de choses à me raconter… tant de confidences à me faire, avait-elle dit, accompagnez-moi donc au Bois. Vous aurez tout le temps de me parler de votre père… C’est attendrissant, cette histoire !…

Mais, en réalité, la conversation avait plutôt roulé sur la couleur des yeux de la jeune femme et sur tout ce que Jean y lisait de rêve et de désir… L’énigme d’un regard féminin est un sujet qu’on n’épuise point aisément, quand la propriétaire s’y prête. Et Mila savait, mieux que toute autre, faire rebondir la conversation et encourager son interlocuteur.

Souriante, elle l’excitait au jeu, si bien qu’à la fin de la promenade, le jeune homme était tellement engagé qu’il ne pouvait, sans ridicule, parler de se retirer.

— On ne quitte pas une jolie femme, dont le regard vous provoque ! pensait Jean, cédant à ce puéril amour-propre que connaît la jeunesse. J’aurais l’air de fuir devant le danger…

Il avait préféré s’y exposer. Et le dîner au champagne, sous le feu roulant des rires énervés de la fausse princesse, avait achevé de lui faire perdre la tête.

Et maintenant que, dans le boudoir où ils étaient revenus, commençait un tendre tête-à-tête et que des silences, plus troublants encore, coupaient les rires et le bavardage de la princesse, Jean sentait bien qu’il ne s’agissait plus d’un simple flirt et que l’aventure irait fatalement plus loin.

Dans la tendre pression de ces petites mains qui serraient éloquemment les siennes, dans ces bras nus qui le frôlaient et semblaient prêts à s’abattre autour de son cou, n’entrevoyait-il point la douce chaîne, dont sa partenaire méditait de le charger ?

D’apparence si frêles, de tels liens sa dénouent-ils aisément ? Les plus forts parviennent-ils à les briser ?…

— Folie d’un soir !… Folie sans lendemain ! se répétait le jeune homme, en regardant la bouche rieuse, prête à s’offrir.

Mais la lueur mystérieuse qui s’allumait au fond des yeux énigmatiques, aurait dû le mettre en garde.

— Croyez-vous que je sois de celles qu’on prend et qu’on quitte à son gré ? disait le regard moqueur de la princesse blonde. Je dirige le jeu, mon cher… S’il me plaît de vous avoir pour amant, ce ne sera pas pour un jour…

C’était donc une liaison en perspective… une liaison qui l’éloignerait de Renée… et que la jeune fille apprendrait fatalement.

Jean pouvait-il ignorer la peine qu’en éprouverait « Gosse de gosse » ? Lui qui s’était penché sur ce cœur tout neuf et qui en avait surpris le secret, le condamnerait-il, sans remords, à souffrir ?…

À la minute de vertige, qui menaçait de l’asservir à un caprice – dont il ne subsisterait bien vite que satiété et dégoût – allait-il sacrifier la jolie floraison d’amour, éclose pour lui dans le cœur de Renée ?

Elle était la fraîche fleur d’aube et de printemps, jamais respirée, impolluée encore.

Et tant d’autres avaient dû se griser avant lui du parfum violent de ce bouquet mondain, qu’on fourrait ce soir avec une provocante impudeur, sous ses narines frémissantes !…

Était-il possible qu’il préférât la princesse ?…

Hélas ! il ne « préférait pas » ! Il ne réfléchissait pas !… Il n’entendait pas la tendre voix de la petite amoureuse soupirer, mouillée de larmes proches :

— Je vous aime tant, Jean !… Je serais si heureuse, si vous m’aimiez !… Et je souffre tant de vous savoir près de cette femme !…

Mais, la voix de Renée pouvait-elle retentir, arriver jusqu’au cœur de Jean, dans le boudoir de Mila Serena ?

Le sourire mystérieux errant sur les lèvres de la blonde aventurière la disait certaine du triomphe… Elle ne craignait guère sa jeune rivale. Un souvenir peut-il lutter contre une présence ?

— Peaudure avait raison, pensait Mila. Je n’aurai pas grand’peine à exécuter ses ordres. Ce grand naïf ne demande qu’à m’aimer… Et, ma foi, je pourrais bien le payer de retour… Il n’est pas mal…

Tournant la tête, elle planta dans le regard de Jean ses yeux, qu’une tendresse presque sincère alanguissait.

— Savez-vous que me voilà sérieusement compromise ? murmura-t-elle. Triplement compromise : aux yeux du monde, aux yeux de mes domestiques… et à vos propres yeux…

— N’exagérez pas… Je suis toute indulgence, répondit le jeune homme en souriant.

Et il porta à ses lèvres une des belles mains qui s’abandonnaient.

— Quel jeu jouons-nous ? soupira la princesse en se rapprochant. Je me laisse faire une cour… ardente !… Je vous retiens à dîner… Je vous accorde le plus compromettant des tête-à-tête. »

— Il n’est dangereux que pour moi, ma jolie princesse !…

— Menteur ! Vous pensez le contraire… Mais, est-ce sérieux ?… M’aimez-vous un peu ?… Vraiment ?…

D’une main, dont le contact fut comme une caresse, elle arrêta sur les lèvres de Jean la protestation qu’il allait formuler. Et, changeant soudain de ton et de manières, elle poursuivit, mystérieuse et troublante :

— C’est que je suis peut-être autre chose que la folle que je parais être… Aimer, pour moi, n’est pas un jeu… Je ne me donnerai pas pour me reprendre aussitôt… De celui qui sollicitera mon amour, je demanderai autre chose qu’un désir sans lendemain… Je lierai ma vie à la sienne, mon cœur à son cœur… J’aimerai !…

Pressée contre le jeune homme, qui l’avait machinalement enlacée, elle lui prit tout à coup le front entre ses deux mains et, approchant ses lèvres des siennes, demanda à voix basse, en le brûlant de son regard :

— Voulez-vous de est amour-là ?…

Puis, elle se rejeta en arrière le fixant, le fascinant.

En proie au vertige, estimant d’ailleurs qu’il était trop tard pour reculer et qu’il ne pouvait infliger l’affront d’une hésitation à la jolie femme qui s’offrait si crânement, il allait répondre…, s’engager… se lier…

Stridente, la sonnerie du téléphone rompit le charme, arrêtant sur les lèvres de Jean les mots passionnés qu’il allait prononcer.

— C’est stupide !… Que me veut-on ? grogna Mila, dépitée et agacée.

Moins pour le savoir que pour arrêter la sonnerie, qui ne discontinuait pas, elle décrocha le récepteur.

— Par exemple !… C’est vous qu’on demande ! s’exclama-t-elle, tellement ébahie qu’elle ne songea même pas à garder son étonnement pour elle.

— Comment peut-on savoir que je suis ici ? murmura Jean, dégrisé et étonné.

Il se leva et prit le récepteur que lui tendait Mila, en haussant les épaules.

Elle venait de songer qu’il pouvait y avoir du Peaudure dans cette affaire.

— Allô !… je vous écoute… Que me voulez-vous ? demanda Jean Belmont.

Il écouta la réponse et sursauta.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? bégaya-t-il. On me téléphone qu’on est en train de cambrioler mon hôtel !…

CHAPITRE VI

UN HOMME DU MONDE

Mila Serena avait pâli légèrement, aussitôt prise d’inquiétude.

Que signifiait ce bizarre coup de téléphone ? Qui le donnait ? Et dans quel but ?

Elle entrevoyait deux explications également fâcheuses.

D’une part, soupçonnant les intentions suspectes de Peaudure, elle pouvait se demander si le cambriolage annoncé n’était pas son œuvre et s’il n’allait pas être pincé.

Or, en cette hypothèse, il y avait gros à parier qu’elle-même ne sortirait pas indemne de l’aventure et que son complice ne se ferait aucun scrupule de la compromettre.

Mais, d’autre part, elle pouvait aussi se demander si ce n’était pas tout bonnement le faux Mortimer – ou un homme à lui – qui téléphonait ; l’avertissement donné à Jean Belmont n’aurait, en ce cas, d’autre but que d’attirer le jeune homme dans un piège.

À cette pensée, Mila frémit légèrement et ses sourcils se froncèrent.

Jean lui plaisait… Et elle supportait impatiemment le joug de Peaudure. C’était une double raison pour qu’elle fût tentée de faire échouer la machination.

Mais, comment y parvenir sans se trahir elle-même ?

Elle n’avait qu’une possibilité d’action – bien faible : essayer de mettre le jeune homme en garde, le dissuader de courir chez lui, ainsi qu’il allait certainement en manifester le désir – le retenir auprès d’elle.

L’écouterait-il ?… Elle voyait bien que le charme était rompu et que le trouble amoureux qui avait, un instant, égaré la raison de Jean Belmont, s’était dissipé…

Tout à l’émotion que lui causait ce stupéfiant coup de téléphone, il répétait machinalement :

— On me téléphone que des voleurs cambriolent mon hôtel !…

— Quelle plaisanterie !… Et je devrais dire : quelle mauvaise plaisanterie ! se décida à répliquer la fausse princesse. Cet étrange avis est certainement l’œuvre d’un farceur… On veut vous faire marcher, mon pauvre ami.

Mais Jean Belmont, qui n’avait pas lâché le récepteur et continuait à prêter l’oreille, secoua la tête.

— Non ! murmura-t-il. On précise… Mon mystérieux informateur est un inspecteur de la Sûreté… Une surveillance était établie autour de mon hôtel ; on savait qu’il devait se produire quelque chose…

— Quel roman !…

Mais c’était sans conviction que Mita jetait cette protestation, accompagnée d’un haussement d’épaules. Elle était de plus en plus troublée.

— Paudure s’est laissé pincer ! pensait-elle. Quel imbécile !… Ah ! Si la police pouvait me débarrasser de ce dangereux conseiller ! Comme la situation deviendrait simple et facile !…

Sous l’influence de cette pensée, elle protesta à peine quand Jean Belmont, lâchant enfin le récepteur, annonça d’un ton décidé :

— Je vais rejoindre les policiers… On réclame ma présence… Vous m’excuserez, n’est-ce pas, princesse ?

— Est-ce prudent ? murmura faiblement Mila. Je vais trembler pour vous, mon ami… S’il ne s’agit pas d’une mystification, vous pouvez courir au-devant d’un danger. Des malfaiteurs surpris se défendent parfois… Pourquoi les policiers n’agissent-ils pas seuls ? C’est leur métier.

— Guidés par moi, il leur sera plus facile d’arriver discrètement jusqu’aux cambrioleurs et de les surprendre, répondit le jeune homme. Et puis, il y mon père… Je m’inquiète des dangers qu’il peut courir en pareille aventure. Vous comprendrez certainement cela.

Mila se mordit les lèvres. Elle ne doutait point que Romèche fût complice de Peaudure, un simple instrument, acheté ou subjugué, mais en tout cas docile. L’inquiétude de Jean la faisait donc sourire.

— Allez donc ! soupira-t-elle, en tendant la main à Jean. Mais soyez prudent, n’est-ce pas ? Dites-vous que vous allez affronter d’affreuses canailles et qu’il faut craindre de tomber dans un piège… Et rassurez-moi vite… Je ne vais plus vivre jusqu’à ce que vous m’ayez donné de vos nouvelles.

— Vous en aurez… et de tout à fait rassurantes, sourit le jeune homme, en baisant la main de sa belle amie. Vous avez trop d’imagination, ma chère princesse. Tout cela se terminera par un simple coup de filet, bien banal : la Sûreté va cueillir une bande de cambrioleurs et j’en serai quitte pour faire réparer quelques serrures…

Ayant pris congé, il monta dans son auto et fila vers Neuilly.

Un peu avant d’arriver en vue de son hôtel, il stoppa et descendit. Se détachant d’un mur, contre lequel elle se tenait en observation, une ombre venait de lui faire signe.

Elle s’avança vers lui.

— Monsieur Jean Belmont ?

— Lui-même… C’est vous qui m’avez téléphoné ?

— Oui… mes hommes sont là, surveillant les issues… Il était temps que vous arriviez. Nous allons surprendre nos gaillards en plein travail : ils sont en train de faire main basse sur vos collections…

À la lueur d’un réverbère, Jean observait son interlocuteur.

— Mais, je vous connais ! s’exclama-t-il avec surprise. Où donc vous ai-je vu ?

— Chez la princesse Mila Serena… Mais pas sous ce costume, répondit le policier en souriant. Imaginez-moi en habit… avec un monocle et un air très intelligent…

Tout en parlant, il grimaçait et se composait un visage, qui acheva de réveiller les souvenirs du jeune milliardaire.

Cet air niais et satisfait… ce sourire, ce regard de myope… Mais c’était le baron Sigurd de la Virtonnière, ce snob entre tous les snobs !…

— Mes titres sont attachés à mon habit, expliqua-t-il. Je ne les porte que dans le monde… que je fréquente uniquement par nécessité… professionnelle. Plus modestement je suis né… Camus… Ernest Camus, inspecteur de la brigade mondaine, pour vous servir. C’est à ce titre que j’ai eu vent de ce qui se tramait contre vous…

— Et vous surveillez le salon de la princesse Serena ? s’étonna Jean Belmont, un peu choqué et en même temps effleuré d’un commencement de soupçon.

— Oh ! on me rencontre en beaucoup de salons ! répliqua l’inspecteur Camus avec discrétion. Il va sans dire que les gens qui m’invitent… par l’intermédiaire de mes chefs, ignorent totalement ma qualité et que ma présence, chez eux, ne signifie pas forcément qu’on les tient en suspicion… Il y a partout à glaner. C’est souvent pour certains invités que je joue les barons.

Cette explication donnée, il en revint à l’objet de son expédition.

— Il y a chez vous un beau petit coup de filet à donner, poursuivit-il. Je ne puis vous dire comment j’ai été mis sur cette piste – secret professionnel !… et d’ailleurs, l’affaire n’est pas finie ; je n’en suis vraisemblablement qu’au commencement. Mais, en ce qui concerne l’opération de ce soir, à défaut du chef, qui n’a pas dû se risquer, je compte bien capturer deux bandits audacieux. Ils ont d’ailleurs un complice dans la place… un complice qui leur a ouvert… J’ai assisté à la scène… de trop loin, malheureusement, pour avoir pu étudier sa silhouette ; il me serait donc impossible de le démasquer si nous ne le surprenions sur le fait.

— Ce que vous me dites me confond ! murmura Jean. Je ne vois vraiment pas parmi mes domestiques… que je tiens tous pour d’honnêtes gens, insoupçonnables… celui qui aurait pu se laisser aller à jouer un rôle aussi suspect.

— Et cependant, je vous répète que deux cambrioleurs venus du dehors ont été, tantôt, accueillis et introduits avec précaution par un complice se trouvant dans l’hôtel… Remarquez d’ailleurs qu’il est impossible que vos domestiques ignorent la présence des voleurs dans votre hôtel… Ceux-ci vont et viennent avec le plus parfait sans-gêne ; j’ai observé le passage de leurs silhouettes, en ombres chinoises, dans différentes pièces et aux divers étages. Ils ne se cachent nullement et agissent comme s’ils étaient certains de ne pas être interrompus… Pour que, dans ces conditions, vos domestiques n’aient pas donné l’alarme, il faut…

— Qu’ils aient été mis dans l’impossibilité de le faire ! répliqua Jean.

— Admettons-le, acquiesça l’inspecteur Camus. Cela sera d’ailleurs aisé à vérifier tout à l’heure… Mais, leur innocence démontrée, il restera à découvrir qui a ouvert aux cambrioleurs et qui les guide, en ce moment, dans leur besogne… Comment voulez-vous que nous procédions, monsieur Belmont ? Laisserons-nous, au risque de quelques dégâts supplémentaires dans vos vitrines, nos coquins achever leur rafle ? Nous leur mettrions la main au collet au moment où ils s’apprêteraient à prendre la poudre d’escampette…

— Non ! interrompit Jean. Cette solution ne me va guère et je ne veux pas attendre… Car j’ai quelque raison de craindre pour mon père, que je loge dans ma maison…

— Ah ! diable ! fit l’inspecteur Camus. Ceci change, en effet, l’affaire. M. votre père pourrait ne point avoir l’oreille aussi dure que les domestiques… entendre des bruits suspects, sortir de sa chambre et surprendre nos gens… Vous avez raison ; cela pourrait faire du vilain. Il faut intervenir sans retard… D’ailleurs, nous aurons ainsi plus de chance de démasquer l’associé secret, qui sert d’indicateur à la bande… Pouvez-vous nous faire entrer sans bruit ?

— Naturellement. J’ai une clef…

Accompagné de l’inspecteur, Jean Belmont se dirigea vers l’entrée de l’hôtel, tandis qu’alertés par un discret coup de sifflet, les policiers rejoignaient leur chef.

Le jeune homme ouvrit. Tous entrèrent silencieusement.

 

*    *    *

 

Dans le beau salon, les envoyés de Mortimer-Peaudure « travaillaient »… avec les encouragements et sous la direction de ce singulier père qu’était décidément le sieur Romèche !…

Toutefois, il était assez difficile de supposer qu’il se prêtait de gaîté de cœur, de tout à fait de son plein gré, à ce cambriolage, plutôt contraire à ses intérêts et qui risquait de compromettre la sécurité de sa situation auprès de son fils.

Pour le décider à ce rôle ambigu et scabreux à tenir, il avait certainement fallu l’insistante intervention du diabolique Peaudure. Et c’était sans doute là le résultat de cette énigmatique promesse, lancée par le faux détective, au moment où il semblait rendre la liberté au père de Jean Belmont.

Il lui avait promis, sur un ton assez bizarre, de lui donner de ses nouvelles. Romèche avait dû en recevoir – et c’était certainement un ordre.

Que s’était-il passé au cours de cette probable et secrète entrevue que laissaient supposer l’attitude adoptée par Romèche et toute sa conduite, depuis qu’il était installé chez son fils ? Mystère !

En tout cas, il y avait eu certainement accord et Peaudure avait certainement dû trouver les paroles susceptibles de triompher des scrupules, ou de la mauvaise volonté de l’ex-prêteur.

La suite des événements le prouvait. En Romèche, il fallait désormais voir le bras droit de Peaudure.

Et, en vérité, il fallait que le bandit fût bien sûr de tenir son nouveau complice et possédât sur lui d’infaillibles et incessants moyens de pression, s’exerçant même à distance, pour le laisser aller ainsi.

En sûreté près de son fils, – dont il aurait même pu s’assurer l’appui et la pitié par une confession habile, – il eût été si facile à Romèche de trahir Peaudure et de le dénoncer !…

Vraiment, il était incompréhensible que le faux détective s’exposât à ce risque.

Mais l’événement lui donnait raison, puisque le père de Jean se montrait aussi docile à ses volontés…

À le voir présider au pillage en règle des riches vitrines et désigner à l’attention des cambrioleurs les objets de valeur qu’il convenait d’honorer plus particulièrement, on aurait moins dit un instrument terrorisé qu’un associé, devant tirer une part de profit personnelle du butin.

Peut-être, d’ailleurs, cela était-il dans les conventions passées avec le prétendu Mortimer.

L’expédition promettait d’être fructueuse ; bijoux, bibelots et objets d’art étaient successivement joints au butin, dont l’enlèvement se préparait. Aucun meuble n’était oublié ; tous ceux où Romèche flairait des objets précieux et aisément transportables étaient visités.

— N’oublions pas les montres ricana-t-il en conduisant ses complices devant la vitrine, qui enfermait l’admirable collection que Jean Belmont lui avait fait admirer. Mon cher fils m’a parlé de quelques centaines de mille francs. C’est, je pense, une estimation de collectionneur… Mais comme c’est à des collectionneurs qu’on pourra s’adresser pour les placer, on en aura tout de même la valeur.

Mais, pendant que les hommes de Peaudure, ayant fracturé la vitrine, faisaient main basse sur la précieuse collection, Romèche, soudain, tressaillit et prêta l’oreille.

— On a ouvert la porte d’entrée ! murmura-t-il. On entre… Qui cela peut-il être ?

Il s’était rapproché de la porte qui donnait sur le hall et écoutait attentivement.

Brusquement, il s’éloigna, donnant l’alarme à ses complices.

— La police !… Vite ! éteignez… Et suivez-moi.

Tandis qu’un des cambrioleurs coupait l’électricité, il courut ouvrir une petite porte.

— Par ici… Sortez vite…

Les envoyés de Peaudure ne se firent pas répéter deux fois l’invitation. L’un après l’autre, ils disparurent par la petite porte.

Romèche ne se hâtait pas de les suivre ; son visage était sombre ; il jetait dans la direction du butin abandonné des regards de regret.

— C’est trop bête ! marmottait-il. Qu’arrive-t-il donc ?… Qui a pu donner l’éveil ?

Mais la porte principale s’ouvrait et l’électricité jaillit, rallumée par Jean Belmont, derrière lequel apparaissaient l’inspecteur Camus et les policiers.

Surpris par la nappe de lumière, Romèche s’était instinctivement rejeté dans l’ombre du couloir.

Armé d’un revolver, son bras se tendit et, avant de refermer la porte, il fit feu sur le groupe…

Atteint, Jean Belmont chancela, en retenant un cri…

Mais il n’eut pas le temps de voir celui qui venait de tirer. Déjà, la porte se refermait sur Romèche…

Le père indigne savait-il qu’il venait de blesser son fils ?… Était-ce volontairement qu’il l’avait visé ?…

Sourd en tout cas à la voix du remords, et ne songeant qu’à sa propre sûreté, il battait en retraite…

CHAPITRE VII

NARGUE À LA POLICE !…

Au bruit de la détonation, les policiers s’étaient précipités dans le salon : ils coururent à la porte que Romèche venait de refermer et essayèrent de l’ouvrir.

Mais elle résista à leurs efforts ; le misérable père avait eu le temps, avant de s’éloigner, de tourner la clef ou de pousser des verrous.

Arrêté près de Jean, l’inspecteur Camus demandait avec sollicitude :

— Vous êtes blessé !

— Au bras… Et légèrement, il me semble. Ne vous inquiétez pas de moi ; mieux vaut poursuivre ces bandits…

— Où donne cette porte, que mes hommes ne peuvent ouvrir !

— Sur un corridor… Par là, on peut gagner le premier étage…

— Ils s’y sont sans doute réfugiés… Mais cette partie de cache-cache ne les avancera pas beaucoup, puisqu’ils ne peuvent sortir de l’hôtel : le hall est gardé et les autres issues aussi.

— Que quelques-uns de vos hommes prennent par le grand escalier et visitent le premier étage.

— Vous avez raison…

— Je vous suis, d’ailleurs ; je veux m’assurer qu’il n’est rien arrivé à mon père.

Et Jean Belmont, soutenant son bras blessé, sortit du salon derrière les policiers, mais non sans avoir jeté un coup d’œil de regret sur les vitrines abîmées et les meubles fracturés.

— Ces coquins faisaient de la belle besogne ! grommela-t-il. Qui donc a pu les renseigner aussi exactement ?… Si nous n’étions intervenus à temps, ils emportaient les plus précieuses pièces de ces inestimables collections… Ne venaient-ils pas de dénicher ces montres anciennes, que, précisément, je faisais hier admirer à mon père ?…

Préoccupé – non par cette tentative singulière, dont les conséquences étaient négligeables puisqu’elle avait échoué – mais par le péril qu’avait pu faire courir à son père une incursion des malfaiteurs, il traversa le hall et s’engagea dans l’escalier.

Camus et ses hommes étaient déjà parvenus au premier étage, dont ils parcouraient les corridors.

D’autres policiers fouillaient le rez-de-chaussée de l’hôtel et découvraient les domestiques endormis dans l’office.

Mais, nulle part, on ne découvrait trace des cambrioleurs ; ceux-ci semblaient s’être volatilisés.

Toutes ces allées et venues ne se faisaient point sans grand tapage ; du haut en bas de la demeure, ce n’était que bruit de courses précipitées, appels, coups de sifflets, formant un tumulte auquel n’aurait résisté aucun sommeil.

Jean Belmont ne fut donc point étonné, au moment où il rejoignait l’inspecteur Camus dans le corridor menant à la chambre de son père, de voir la porte de celle-ci s’ouvrir et Romèche apparaître en toilette de nuit et tout effaré.

— Que se passe-t-il ?… Que veulent ses gens ? cria-t-il, en considérant avec inquiétude les policiers. J’ai entendu un coup de feu… Est-ce sur toi qu’on a tiré, mon enfant ? T’a-t-on blessé ?… Rassure-moi vite ?

Le vieux coquin jouait ce rôle de père alarmé avec un grand naturel. Pas un instant, Jean ne put soupçonner qu’il avait devant lui l’auteur de l’abominable agression.

— Je n’ai été que légèrement atteint, répondit-il. Le coup de revolver a été tiré par des cambrioleurs que nous avons surpris.

— En vérité ! s’exclama Romèche, feignant une rétrospective épouvante. Il y avait des cambrioleurs dans l’hôtel ! Je n’ai rien entendu… rien vu… Et sans la détonation, je dormirais peut-être encore…

— Heureusement, répondit Jean. Il est préférable que vous n’ayez pas eu personnellement affaire aux bandits. Vous voyez qu’ils n’hésitent pas à tirer et qu’un assassinat, ajouté au vol, ne les ferait pas reculer.

— Mais comment reviens-tu à cette heure ? questionna Romèche. Par quel hasard as-tu pu avertir la police ?… Car je suppose que ces messieurs qui t’accompagnent sont des policiers…

— Précisément… Voici l’inspecteur Camus… leur chef… à qui je devrai de conserver mes collections… Car c’est lui qui a éventé le cambriolage et qui m’a prévenu… Monsieur Camus, je vous présente mon père : monsieur Romèche…

— Charmé, monsieur, fit le père indigne, en examinant d’un rapide coup d’œil le malencontreux auteur de l’alerte. Ainsi, c’est vous qui avez fait échouer le coup ?… Voilà une belle victoire à votre actif… Et combien étaient-ils ?… Car, vous les avez sans doute arrêtés ?

En répondant au salut du père de Jean Belmont, l’inspecteur Camus n’avait paru lui accorder qu’un coup d’œil négligent ; mais, en réalité, les regards de ces deux hommes si différents s’étaient rencontrés un instant et tâtés, à la manière de deux épées.

Puis, sans affectation, tous deux avaient rompu l’engagement, demeurant sur la défensive.

Romèche avait quelques bonnes raisons de se méfier du policier. Celui-ci, par contre, n’en avait aucune de soupçonner l’ancien prêteur. Et cependant quelque chose, dans la physionomie du vieux déchu avait retenu son attention ; sans pouvoir expliquer, ni justifier ce sentiment, il se disait tout bas que le Sieur Romèche « ne lui paraissait pas franc » et il était tenté de le tenir à l’œil.

— Malheureusement, nous en sommes encore à chercher les gredins, intervint-il, devançant la réponse de Jean Belmont. Ils nous ont glissé d’entre les mains avec une stupéfiante habileté… sans cependant pouvoir quitter l’hôtel, dont toutes les issues sont gardées. Ils n’ont pu que se cacher dans quelque coin, où nous allons les dénicher… Ce n’est qu’une question de patience.

— Comme vous dites, approuva Romèche avec sérénité. En tout cas, ce n’est pas dans ma chambre qu’ils ont pu se réfugier, car la porte en était fermée à double tour et je viens tout juste d’ouvrir…

Derrière lui, en effet, il était aisé d’apercevoir la chambre vide et le lit qu’il venait tout juste de quitter.

— Nous les trouverons ailleurs, répondit doucement l’inspecteur.

Et se tournant vers un agent qui venait de monter du rez-de-chaussée, il demanda :

— Les domestiques sont-ils réveillés ?

— Pas encore… On les douche, répondit le policier. Ils avaient dû avaler une sérieuse dose de narcotique…

— Administré par le complice en question, parbleu ! lança Camus à l’adresse de Jean Belmont. Combien sont-ils ?

— Cinq.

— C’est bien le compte, renseigna le fils de Romèche, répondant au coup d’œil interrogateur de l’inspecteur.

— Et tous les cinq sérieusement endormis ? insista celui-ci. Les avez-vous bien examinés et éprouvés ? N’en est-il point un qui feigne seulement de dormir ?

— Oh ! pour ça, nous avons eu l’œil et je puis vous garantir qu’il n’y a point de fraude ! assura l’agent. Ils sont tous les cinq malades comme des chiens.

— Et pourtant, il a fallu la présence d’un complice dans l’hôtel ! murmura Camus, après un silence.

Et à la dérobée, il observait Romèche, qui, de l’air le plus innocent du monde, approuvait.

— C’est mon avis… Qui aurait endormi les domestiques et ouvert la porte aux voleurs ?

— Je vais voir cela moi-même, décida l’inspecteur Camus en s’éloignant.

Les policiers le suivirent ; Jean et Romèche demeurèrent seuls.

— Qu’on les découvre ou qu’ils aient pu s’échapper, en tout cas, l’alerte est passée, dit le jeune homme. Recouchez-vous, mon père ; il n’y a aucune raison pour que vous demeuriez sur pied toute la nuit. La présence des policiers, qui ne s’éloigneront pas avant d’avoir acquis la certitude que les cambrioleurs ne sont plus dans l’hôtel, assure notre sécurité.

— Mais toi-même, mon petit, il faut songer à ta blessure, dit Romèche avec sollicitude. Si peu grave soit-elle, un pansement est nécessaire…

— Un des agents m’en a fait un provisoire et je vais téléphoner à mon médecin. Vous pouvez donc être tout à fait tranquille. Bonne nuit, père.

Jean s’éloigna. Romèche referma sa porte.

Alors, ricanant silencieusement, il revint vers son lit.

— Qu’ils fouillent l’hôtel ! murmura-t-il à mi-voix. Je les défie bien de venir chercher où il faudrait… et, par conséquent, de trouver !… Ah ! nous les avons bien roulés ! Qu’en dites-vous, mes enfants ?

De derrière le lit, sous lequel elles s’étaient blotties, deux silhouettes se redressèrent. C’étaient les deux cambrioleurs que l’inspecteur Camus et ses hommes cherchaient vainement du sous-sol aux mansardes.

— Vous êtes un lascar, reconnut l’un d’eux, et vous leur en avez fichu plein les yeux… Ils n’y ont vu que du bleu à notre escamotage. Comme vous dites, c’est pas ici qu’on viendra nous chercher… Seulement, nous voilà bouclés. Impossible de sortir… Et cependant, nous ne pouvons pas rester ici jusqu’à perpète !…

— Ne vous en faites donc pas ! répliqua Romèche avec assurance. Vous sortirez.

— Quand ça ?… À Pâques ?… Et d’ici là, qu’est-ce que vous ficherez de nous ?

— Vous allez sortir dans un instant.

Les deux cambrioleurs le regardèrent avec stupéfaction.

— Vous n’êtes pas marteau ? Avant d’être arrivés à la porte, nous nous ferons ramasser : c’est plein de mouches du haut en bas.

— Et vous avez entendu ce qu’a dit l’autre zigotto ? Toutes les issues sont gardées.

Romèche sourit.

— Je me charge d’en libérer au moins une, celle du hall, répondit-il tranquillement. Attendez-moi quelques instants et tenez-vous prêts.

Entr’ouvrant doucement la porte, il s’assura que le corridor était désert. Quelques secondes d’attente, l’oreille aux écoutes, suffirent à le tranquilliser ; toute cette partie de la demeure avait été abandonnée par les policiers. Du hall, uniquement, arrivait un brouhaha de voix, parmi lesquelles celles de Jean et de l’inspecteur Camus, discutant toujours sur l’étrange disparition des cambrioleurs.

Romèche sourit ironiquement et gagna, sur la pointe des pieds, l’extrémité du corridor, puis un second couloir, au bout duquel il s’arrêta devant une porte.

C’était celle d’un cabinet de débarras, dans lequel, au cours de ses pérégrinations à travers l’hôtel, le père de Jean Belmont devait avoir déjà fureté, car il ne prit pas la peine de le visiter et se borna à ouvrir, puis à refermer aussitôt bruyamment la porte. Donnant ensuite un tour de clef, il retira la clef de la serrure et regagna précipitamment sa chambre, devant laquelle il se tint.

Le bruit était certainement parvenu aux oreilles de ceux qui se trouvaient dans le hall et ils durent le juger suspect, car tous regardèrent dans la direction de l’escalier, dont l’inspecteur Camus gravit d’un bond les premières marches.

Jean Belmont l’avait suivi. Il aperçut son père, qui tendait vers le fond du couloir un visage inquiet.

— Avez-vous vu quelque chose ? demanda-t-il à demi voix.

Romèche répondit sur le même ton :

— J’ai entendu des pas furtifs… qui passaient devant ma porte et s’éloignaient dans le couloir… Doucement, je suis allé entr’ouvrir ma porte. Mais on a dû m’entendre, car j’ai perçu comme une course précipitée, puis la bruit d’une porte ouverte et refermée… là-bas… dans le fond…

— C’est bien cela ! s’exclama Jean, en consultant du regard l’inspecteur Camus.

— Allons voir, fit celui-ci froidement.

— Vous savez… je ne suis pas certain d’avoir entendu, reprit Romèche, en hésitant, comme s’il regrettait les paroles qu’il venait de prononcer. Eh tout cas, allez-y prudemment et ne vous hâtez pas d’ouvrir… Si c’était un piège qu’ils veulent vous tendre ?

Ces restrictions produisirent sur l’inspecteur l’effet excitant d’un coup de fouet.

On eût dit que la suggestion de prudence de Romèche l’incitait, au contraire, à plus d’audace.

— Venez tous ! cria-t-il, en se précipitant vers l’autre couloir. Ils ne peuvent être que là, puisque nous avons visité tout le reste de l’hôtel. Nous les tenons…

— D’autant plus que cette porte que vous apercevez donne dans un cabinet sans issue, expliqua Jean, suivant les policiers. Si mes voleurs s’y sont cachés, ils se sont fourrés eux-mêmes dans nos mains.

— Ce serait trop beau ! grommela Camus, repris de méfiance. Des gaillards pareils ne se montreraient pas bêtes à ce point…

Il allait peut-être hésiter, rebrousser chemin ou tout au moins recommander à ses hommes de ne pas le suivre tous et de continuer à garder le hall.

Mais, devant lui, Jean cria :

— Voyez… on a enlevé la clef qui se trouve ordinairement sur cette porte… Elle est fermée intérieurement… Et il me semble entendre du bruit à l’intérieur…

Alors, oubliant ses méfiances, l’inspecteur s’élança :

— Enfoncez la porte, mes garçons !

Et derrière lui ce fut une ruée. Le hall et le premier corridor restèrent vides.

Romèche seul était demeuré en arrière… Il rouvrit la porte de sa chambre.

— Vite… C’est le moment… Pressez-vous.

Les cambrioleurs ne se firent pas répéter deux fois la recommandation. Sortant vivement, ils descendirent l’escalier sur les talons de leur guide…

— Traversez le hall. Et filez vite… Le passage est libre…

Et tandis que ses deux complices se hâtaient de déguerpir, le vieux gredin revenait à pas de loup prendre place derrière le groupe des policiers qui, revolver au poing, se préparaient à enfoncer la porte du cabinet vide.

« Comme je les ai facilement roulés ! pensait-il. Évidemment, cette nouvelle déconvenue ne sera pas de nature à diminuer les préventions que cet excellent M. Camus semble nourrir contre moi… Mais, je m’en moque ! Qu’il pense ce qu’il voudra : je le défie bien de proclamer qu’il me soupçonne d’être le complice cherché… Accuser le papa Romèche d’être de connivence avec les bandits qui ont tenté de dévaliser son fils !… Ah ! fi ! monsieur Camus ! Vous en serez pour vos frais d’imagination… et pour votre honte ! Allez donc raconter cela à un certain Peaudure ! Il vous rira au nez… Car il y voit plus clair que vous, ce Peaudure ! Et ce n’est pas lui qui douterait de l’innocence du père Romèche !… Ah ! fichtre non ! »

Et le misérable ricanait… ricanait, dans le dos des policiers bernés.

CHAPITRE VIII

LES REGRETS DE ROMÈCHE

En somme, la première tentative de Peaudure, pour exploiter la présence de Romèche auprès de Jean Belmont, avait échoué – et grâce à l’inspecteur Camus.

La ruse de l’ancien prêteur avait fait que l’aventure se terminait par un match nul ; et on pouvait dire qu’au lendemain de cette nuit mouvementée les adversaires se retrouvaient sur leurs positions. Tout était à recommencer.

Avec cette différence, toutefois, qu’il y avait bien des méfiances éveillées – à commencer par celle de l’inspecteur Camus (qui visait Romèche lui-même) en finissant par celle de Jean Belmont lui aussi, beaucoup moins précise, mais aussi beaucoup plus générale.

Tandis que, dans sa chambre à coucher et en présence de son père, plein de sollicitude hypocrite, le jeune homme se prêtait à l’examen du médecin, son esprit demeurait obsédé par les multiples questions que posait l’énigme de la nuit.

Ce cambriolage manqué restait un impénétrable mystère. Comment les bandits avaient-ils pu prévoir l’absence de Jean Belmont ? Comment avaient-ils connu son projet de visite, d’abord, et ensuite comment avaient-ils su qu’il serait retenu chez Mila Serena – ce que Jean lui-même ignorait ?…

Il est vrai que l’inspecteur Camus avait prouvé, en téléphonant chez la princesse, qu’il était aussi exactement renseigné. Interrogé par Jean sur ce point, il s’était contenté de sourire et de répondre évasivement que, professionnellement, il devait être au courant de bien des choses, en apparence sans intérêt.

Tout contribuait donc à épaissir autour du jeune homme une atmosphère de mystère. La question du complice présent dans sa demeure et qui ne pouvait être un de ses domestiques – mis hors de cause par le narcotique – le préoccupait aussi. Avant de le quitter, après sa dernière déconvenue, l’inspecteur Camus y avait fait de nouvelles allusions insistantes, mais non moins pleines de réticences. Jean Belmont sentait bien que le policier n’avait point livré toute sa pensée.

Quel pouvait être ce complice invisible, qui avait su s’introduire et se cacher dans l’hôtel, pour préparer le cambriolage, puis disparaître en escamotant ses deux aides ?

Tandis qu’il se posait ces questions, le jeune homme ne se doutait guère que ce mystérieux personnage se trouvait à deux pas de lui, l’observant et écoutant, avec une émotion toute paternelle, ce que le médecin disait de la blessure.

Mais le fils pouvait-il soupçonner le père ? Il en était à cent lieues.

En ce qui concernait la blessure reçue, le diagnostic était des plus rassurants et Romèche l’avait accueilli avec un visible soulagement. Quel poids lui ôtait le docteur ! Il n’en avait pas dormi de la nuit, ce tendre père, tant l’anxiété le tenait !

— Ainsi, ce ne sera rien ?… La blessure est insignifiante ?… Ah ! tant mieux !… tant mieux ! Je vous remercie de me rassurer…

— Dans quelques jours, il n’y paraîtra plus, déclara le médecin. Tout au plus, M. Belmont pourra-t-il avoir un peu de fièvre… que nous allons d’ailleurs prévenir. Je vais lui faire une ordonnance : une simple cuillerée de potion, à prendre avant de se mettre au lit et tout se passera bien.

— Parfait !… Je veillerai moi-même à ce qu’il ne l’oublie pas.

Romèche se frottait les mains.

Il reconduisit lui-même le docteur, en se faisant répéter les prescriptions et les paroles rassurantes. Il était presque exubérant, comme il arrive quand on se sent soulagé d’une inquiétude qui vous obsédait.

Mais, la porte refermée sur le départ du médecin, cette gaîté factice tomba subitement. Assombri et soucieux, au lieu de remonter immédiatement auprès du son fils, il s’en fut s’enfermer dans le salon pour s’y abandonner à une méditation solitaire.

— Ah ! voilà qui n’est vraiment pas fort, monsieur Mortimer ! murmura-t-il. Vous pouviez me charger d’une affaire un peu plus belle que ce stupide cambriolage !… Qu’en est-il résulté ? Tout a raté… jusqu’à ce coup de revolver, dont les conséquences eussent pu être mirifiques… Je m’en avise trop tard, hélas ! Car, enfin, si je m’étais donné la peine de viser… si j’avais touché mortellement ce garçon, la succession était ouverte… Et qui héritait ?… Son père !… MOI !… MOI !… Romèche, maître de la fortune des Belmont ! Est-ce que cela déplairait à Mortimer ?…

La question lui parut sans doute valoir la peine d’être posée, car il se leva brusquement. Sa physionomie ravagée avait pris une expression étrange et nouvelle ; une résolution animait ses yeux – bien surprenante chez ce déchu usé par une vie de déboires et de misère.

Pour l’avoir transformé à ce point, quel philtre de jouvence lui avait donc fait boire Peaudure-Mortimer ?

Il sonna un domestique et se fit apporter son chapeau et son pardessus.

— Vous sortez, père ?…

Jean entrait, le bras en écharpe.

— Oui, répondit Romèche. Je suis rassuré ; j’en profite pour aller un peu prendre l’air. Mais pourquoi ne restes-tu pas dans ta chambre ? Tu devrais te reposer.

— On m’annonce une visite… la princesse Mila Serena… que j’aurais préféré ne pas recevoir seule… Si vous restiez ?

Romèche esquissa un geste de protestation effarée.

— Moi ! tenir conversation avec une princesse ? Tu n’y penses pas !… Je me sauve. À tantôt…

Il fila par une autre porte, au moment même où un laquais introduisait Mila.

Elle entra bouleversée.

— Debout ?… Et à peine un peu pâlot ? s’exclama-t-elle, en dévisageant le jeune homme. Ah ! tant mieux !… J’étais horriblement inquiète. J’avais lu le journal… le récit de ce dramatique cambriolage… On vous disait blessé. Je n’ai pu y tenir ; je suis accourue aux nouvelles…

Ce qu’elle ne disait pas, c’était que la lecture du fait divers lui avait arraché un cri de colère :

— Ce Peaudure !… Voilà donc ce qu’il projetait !… Qu’il dévalise Jean Belmont, passe encore. Mais je ne veux pas qu’il me le tue !… Ah ! mais non !… Il finira par me pousser à bout !…

Et devant Jean, son émotion n’était qu’à demi jouée. Elle lui saisit sa main valide.

— Alors, pas trop amoché ?… Quitte pour la peur ?… Je parle de celle que j’ai éprouvée… et qui excuse mon indiscrétion…

Jean souriait, mais ce n’était plus le Jean de la veille ; Mila sentait en lui une réserve, une défense.

Et elle pensait :

— Naturellement… Il se reprend… Il flaire du louche… Et c’est la faute de Peaudure ! Maudit Peaudure !…

— Vous ne pouvez être indiscrète, princesse, assurait le jeune homme aimablement. Je suis touché…

Mais il n’était qu’aimable, strictement aimable. Et cela décevait et désespérait Mila, qui cherchait un artifice de conversation pour renouer l’entretien de la veille, reconstituer l’atmosphère.

Elle n’en eut pas le loisir.

Au moment où, s’appuyant au bras du jeune homme, avec une coquetterie tendre, elle se faisait expliquer la scène de la nuit et montrer les traces laissées par les cambrioleurs, un domestique entra.

— Mlle Marcadiou et ses parents viennent prendre des nouvelles de Monsieur, annonça-t-il.

Abandonnant la princesse, Jean fit un brusque demi-tour.

— Qu’ils entrent ! cria-t-il joyeusement en s’avançant à la rencontre des nouveaux visiteurs.

Dépitée et furieuse de ce contretemps, Mila Serena était restée près de la vitrine saccagée.

Elle assista de loin à l’entrée de la famille Marcadiou et vit, mordue de jalousie, Renée se jeter impulsivement dans les bras de Jean.

— On a tiré sur vous… Nous avons appris cela par le journal… Comme j’ai eu peur !…

— Elle n’a pas tenu en place ! tonna la basse profonde de Marcadiou. Il a fallu venir tous… Comment ça va, p’tit gars ?

Rencontre toute naturelle. Est-ce que la même émotion ne devait pas s’emparer de tous les amis de Jean à la lecture du fait divers ? La même anxiété et le même besoin d’être promptement rassurés ne devaient-ils pas les précipiter vers la maison de Neuilly ?

Sympathie identique… égale… exprimée avec les seules différences découlant du caractère et de l’éducation des divers personnages. C’était avec la loquacité cordiale et bruyante d’une « dame de la halle » que Mme Marcadiou venait affirmer qu’elle « en avait eu les sangs tournés », et que Célestin proclamait, en brandissant ses poings, que, s’il avait été là, « ça ne se serait pas passé comme ça et que les « grinches » auraient pris quelque chose de « tassé » !

Mais, en apparence, ces exclamations et protestations manifestaient les mêmes sentiments que la princesse Serena exprimait en phrases plus maniérées.

En apparence…

Car Jean – averti par un secret instinct – en pouvait-il douter ? La ronde et franche sympathie des Marcadiou était plus sincère. Et le jeune homme était moins certain que celle qu’affichait la belle princesse ne fût point une comédie intéressée, ou tout au moins gâtée par certaines arrière-pensées.

Surtout, il était ému de sentir Renée trembler contre lui. Ah ! combien il se sentait, à cette minute, certain de l’amour de sa petite amie ! Et combien cet amour l’émouvait !… Tout la griserie éprouvée la veille, dans le boudoir de Mila Serena et sous la fascination des yeux de l’ensorceleuse, en était oubliée, effacée, rejetée dans un incompréhensible passé, que Jean n’eût pu évoquer sans rougir de honte.

Il n’aimait pas Mila… Il n’aimait que Renée – Renée si tendre et si touchante ! Renée, dont le cœur ni la vie ne contenaient rien d’ambigu…

Pourtant, elle était présente, la belle princesse, frémissante et un peu pâle, et dont les yeux jetaient des éclairs de haine…

Elle était là, souffrant cruellement dans son orgueil de séductrice, parce qu’elle assistait à sa propre défaite.

À quoi lui servait d’être si blonde et si exquisement princesse ? À quoi lui servaient ses armes subtiles de coquetterie et de rouerie, si expertement maniées ? La simple apparition d’une petite fille, fraîche et candide, suffisait à faire évaporer son mystérieux pouvoir. Elle n’existait plus aux yeux de Jean, qui ne la regardait même plus.

La rage au cœur, Mila prenait conscience de son infériorité, de son impuissance. Elle avait mésestimé sa jeune rivale ; contre Renée présente, elle ne pouvait rien… Et surtout à cette heure où certaines défiances pouvaient s’être éveillées dans l’esprit de Jean Belmont.

À quoi bon engager une lutte, dans laquelle elle était vaincue d’avance ? Elle avait trop présumé de ses forces ; seule contre l’amour, elle ne pourrait l’emporter. Si elle voulait sa revanche – sa vengeance ! – il lui faudrait être aidée…

Par qui ? Un sourire terrible effleura ses lèvres, suivi d’un soupir.

— Allons ! songea-t-elle, l’heure n’est pas encore sonnée où je pourrai chasser Peaudure de ma vie… Il peut m’être encore utile. J’avais tort de le dédaigner.

Sa révolte était tombée. Et parce que Jean ne regardait plus de son côté, parce qu’il se montrait insensible à son charme, elle le voyait avec d’autres yeux.

Elle s’avança, pour se rapprocher du groupe.

Renée l’aperçut.

Une ombre passa sur le visage de la jeune fille – chagrin et crainte. Quel désenchantement de comprendre qu’elle avait été devancée par la princesse ! Quelle grosse peine de penser qu’en apportant à son ami Berlingot l’élan de sa jolie tendresse, elle ne faisait peut-être que troubler un tête-à-tête !…

Gênée et attristée, elle s’éloigna de Jean et esquissa dans la direction de la princesse un salut timide.

Sa fierté souffrait de paraître disputer Jean à sa belle et aristocratique rivale.

— Je n’avais pas vu la princesse Serena, murmura-t-elle. Laissez-moi m’excuser…

— Vous n’aviez d’yeux que pour notre blessé, mademoiselle, dit Mila, avec une pointe d’ironie. Vous ne pouviez m’apercevoir… D’ailleurs, je partage trop vos sentiments pour m’étonner de leur manifestation. M. Belmont doit être fier de provoquer tant d’émotion.

Fixant Renée avec cette insolence aristocratique que montrent si aisément les grandes dames, elle fit entendre un petit rire.

— En vérité, c’est le jour des effusions, apprécia-t-elle d’un ton moqueur, en toisant le couple Marcadiou. Je ne veux pas troubler celles qui se préparent… Au revoir, cher ami. À bientôt, n’est-ce pas ?

C’était une flèche enfoncée dans le cœur de la pauvre Renée. Sûre de son efficacité, la princesse refusa d’entendre les protestations polies de Jean Belmont et sortit, gauchement saluée par le fort et sa femme.

« C’est la princesse ! pensait Marcadiou. Ah ! il se met bien, Berlingot !… »

— Toute princesse qu’elle est, c’est du drôle de monde ! murmurait de son côté la revendeuse. Elle ne me plaît même pas à moitié, cette mijaurée-là… Si Berlingot la préfère à ma petite Renée, il n’a pas de goût !…

Sur la porte, Mila Serena se retourna vers Jean, qui la reconduisait.

— À propos, cher ami, je puis vous donner une adresse utile, dit-elle à mi-voix. Si vous tenez à retrouver vos cambrioleurs… que la police officielle a laissé échapper… adressez-vous donc de ma part au détective Mortimer, boulevard Haussmann. Je vous donnerai l’adresse exacte… C’est un homme précieux… dont je n’ai eu qu’à me louer…

Stupéfait, Marcadiou s’était brusquement retourné.

Mais la princesse sortait du salon et Jean Belmont l’accompagnait dans le hall.

— Mortimer ? grommela le brave fort. Elle veut l’envoyer à Mortimer ?… Elle connaît Mortimer ?… Mais qu’est-ce que ça veut dire, ce mic-mac-là ?… Et qu’est-ce que c’est que cette princesse ?…

CHAPITRE IX

RAYON DE BONHEUR

— Qu’est-ce que tu as ? questionna Mme Marcadiou, constatant la soudaine agitation de son mari.

Célestin allait et venait dans le beau salon, en proie à une surexcitation de fauve en cage.

— J’ai… que quelque chose me chiffonne ! éclata-t-il. Te rappelles-tu ce type qui m’a fait venir chez lui l’autre jour ?… Que les camaros disaient que s’était peut-être pour un héritage ?… Je t’ai raconté ça…

— Celui qui voulait te faire causer sur Berlingot… rapport qu’il était chargé d’une enquête ?

— Juste, Augustine… Je regrette de ne pas l’avoir marqué… Mais c’est pas le plus fort. T’as pas entendu c’te girie ?

— Quelle girie ?

— Eh bien ! la princesse, donc !… De qui veux-tu que je te cause ?

— Fallait le savoir, riposta Marcadiou. À part ça, je suis de ton avis… C’est une girie.

— Ah ! tu vois ! triompha Célestin. J’ai le flair, moi, pour dévisager les gens et dire leur poids… Ainsi, le zigoto de l’autre jour, je l’ai tout de suite eu dans le nez.

— Tu causes !… Tu causes ! éclata Mme Marcadiou. Comment veux-tu que je te suive ? Tu tournes de l’un à l’autre et tu n’achèves rien… D’abord, tu m’as parlé de ce type…

— Oui, Mortimer…

— Et puis, après, tu me demandes si j’ai entendu la princesse…

— Recommander à Berlingot de confier son affaire à un nommé Mortimer… c’est-à-dire à celui-là même qui s’occupe de lui en catimini…

— T’es sûr ?… C’est le même ? s’inquiéta la revendeuse, ébahie.

— Naturellement… Même nom, même adresse. Y a pas d’erreur… Ça te semble louche, hein ?

— Des fois… En tout cas, tu ne risques rien de prévenir Berlingot.

— Crains rien ! C’est ce que je vais faire…

Et le fort s’avança résolument au-devant du jeune homme, qui rentrait dans le salon.

— Écoute voir, qu’on te cause, fiston, dit le fort, en se plantant devant Jean Belmont. Tu en feras ce que tu voudras, mais vaut mieux que tu sois prévenu… Le bonhomme à qui ta belle dame veut t’envoyer, je le connais, moi. J’ai eu affaire à lui l’autre jour… et rapport à toi… Je ne t’en avais pas parlé, tellement ça m’avait dégoûté… Mais, à cette heure, ça n’est plus pareil. Faut que tu saches ce qu’il me voulait.

Et Célestin, avec force gestes, se mit à narrer sa visite au faux détective et la proposition que lui avait faite Mortimer.

— Qu’est-ce qu’on te veut au juste ? Qui c’est qui s’occupe de toi, je ne peux pas le dire ! conclut-il. Je ne peux même pas t’affirmer que ta princesse est pour quelque chose dans cette affaire-là et qu’elle en sache plus que nous au sujet de Mortimer… Mais, tout de même, faut te méfier…

Jean Belmont l’avait écouté sérieusement.

— Vous avez d’autant plus raison, répondit-il, que, par une coïncidence au moins bizarre, la princesse Serena, m’avait posé à moi-même quelques questions concernant ma naissance… Je conclus comme vous qu’il est impossible d’affirmer une entente entre cette femme et le détective… ou que ce dernier soit l’instrument… disons l’enquêteur gagé de la princesse Serena… Mais… mais…

Il acheva plus bas, en secouant la tâte :

— Tout cela me donne beaucoup à penser.

Et se tournant vers Renée, qui écoutait, assez étonnée de ce colloque :

— Et vous, ma petite Renée, que pensez-vous de la princesse Mila ? Y a-t-il longtemps que vous la connaissez ?

La jeune fille murmura :

— Presque un an… Mais cela ne s’appelle pas : connaître… Je l’accompagne quand elle chante. Voilà tout.

Jean fit signe qu’il saisissait la nuance et insista, en souriant à sa petite amie :

— Elle ne vous plaît pas, n’est-ce pas ?

Renée, involontairement, fit d’abord une petite moue ; puis, elle rougit et garda le silence.

Pourquoi Berlingot lui posait-il des questions aussi embarrassantes ? Pour être franche, il lui aurait fallu répondre :

— Elle ne me déplaisait pas trop. Ou, plutôt, je ne pensais pas à la juger… Ce n’est que depuis quelques jours… depuis votre arrivée… depuis que je vous aime…

Or, pour rien au monde, la fille adoptive des Marcadiou n’aurait eu le courage d’avouer cela.

C’était d’ailleurs inutile. Jean Belmont lisait sur son visage. Il sourit.

— Vous êtes méchant !… Vous êtes taquin et cruel ! lui criaient les yeux de Renée. Ne savez-vous pas qu’elle ne peut plus me plaire, cette princesse… parce qu’elle vous plaît trop ?…

Mais le jeune homme était décidé à pousser jusqu’au bout son interrogatoire. À cause des doutes qui lui venaient depuis la veille, et maintenant plus fort que jamais, il aurait voulu savoir comment Renée jugeait Mila Serena. Il avait pleine confiance en ce clair regard, si pur, et il se disait que la jeune fille pouvait avoir remarqué bien des petits détails, parce que, devant son accompagnatrice, la princesse devait moins se surveiller.

— Pensez-vous que ce soit une vraie princesse ? demanda-t-il encore.

Question sacrilège ! La veille, il n’eût point songé à la poser. Mais, depuis qu’il avait fait la connaissance du baron Sigurd, autrement dit de l’inspecteur Camus, il voyait bien des choses sous un jour différent, et il s’avisait de certains rapprochements, auxquels il ne pensait pas auparavant.

En somme, il n’était pas assez naïf pour ignorer que le monde – et en particulier Paris – est peuplé d’intrigantes, sans cesse en quête de dupes. Les titres princiers et les blasons tapageurs ne sont souvent que des attrape-nigauds.

Il était assez riche pour tenter une aventurière. Éclairé par son aventure de la veille et par la confidence de Marcadiou, il se sentait honteux de n’avoir pas été plus circonspect vis-à-vis de Mila. Et il se promettait de l’être davantage à l’avenir.

— La façon dont nous avons fait connaissance aurait dû me mettre en garde, se dit-il. Elle s’est littéralement jetée à ma tête. Ce bal de charité n’était évidemment qu’un prétexte… Ce qu’elle voulait, c’était m’attirer… me tourner la tête… Et j’ai failli m’y laisser prendre… N’ai-je pas, pour elle, négligé et peiné cette pauvre petite Renée, si gentille, si aimante ?…

C’était au tour de la jeune fille de deviner les pensées de Jean… et de s’en, réjouir. Quelle joie inattendue ! Mila Serena ne l’éblouissait plus ; il n’était plus ensorcelé ; elle lui devenait suspecte. Ah ! comme Renée préférait ce sentiment à l’autre… celui qu’elle avait appréhendé, et dont elle suivait si anxieusement les progrès dans le cœur de Jean !…

Presque joyeusement et d’un ton espiègle, elle répondit à la question du jeune homme :

— Si je crois que c’est une vraie princesse ?… Oh ! je ne m’y connais pas assez pour en juger ! Vous devez être bien plus compétent que moi en la matière… vous qui leur consacrez tant de temps !

— Petite rancunière ! répliqua Jean, en riant. As-tu vu, Célestin, comme ta fille s’entend à me servir mon paquet ?… Elle se moque de moi, ma parole ! Et je crois que je l’ai mérité.

— Princesse ou pas princesse, c’est toujours du toc, cette femme-là ! déclara Mme Marcadiou, épanouie. T’auras beau dire, mon Berlingot, les faiseuses de chichis, ça ne vous chatouille pas le cœur, parce que leur boniment n’en sort pas… Si elle s’intéressait tant à ta santé, comme elle voulait peut-être te le faire croire, elle serait restée à se réjouir avec les braves gens que nous sommes, au lieu de partir en prenant ses grands airs. On n’est pas des galeux, dis ?… Tiens, regarde-moi les yeux de Renée… Ils ne font pas de magnes pour laisser voir qu’ils sont contents. Et si tu l’avais vue tantôt, quand on a appris ta blessure, sans savoir si c’était grave ou non ! Je te fiche mon billet qu’elle ne brillait pas… ni ses yeux non plus ! Il ne faisait pas soleil, va ! Le temps était à la pluie. Elle en pleurait, la pauvre gosse !…

Renée baissa la tête, confuse.

— C’est qu’elle te porte intérêt ! souligna Marcadiou, d’un air fin.

Souriant – mais si tendrement que le cœur de Renée en fut tout réchauffé – Jean Belmont se rapprocha, et prit la main de la jeune fille.

— C’est vrai, ce qu’il raconte, ce grand blagueur-là ? demanda-t-il doucement.

— Si elle te dit non, ne la crois pas ! cria Célestin, ravi de la tournure que prenait l’entretien. Sufficit ! vous êtes d’âge à vous comprendre… Les histoires des jeunes ne regardent pas les vieux… Viens voir le mobilier, madame Marcadiou ! Tonnerre de la Halle ! y en a-t-il des femmes peintes et des bonshommes en marbre ?… Y ne sont tout de même pas plus costauds que bibi quand j’étais de la classe !…

— Rincez-vous l’œil ! encouragea gaiement Jean. Mais, prenez votre temps… Car je ne vous laisse pas retourner à Robinson ayant la nuit. Vous restez à dîner… Cela vous donnera l’occasion de refaire connaissance avec le père Romèche…

— Hein ? bondit Marcadiou. Tu as retrouvé ton père !

— Mais oui, répondit Berlingot, s’adressant à Renée. C’était lui, le mystérieux visiteur de l’autre soir… celui qui est venu me relancer chez la princesse, et m’a empêché de vous ramener à Robinson…

— Ah ! ben ! il aurait aussi bien fait de rester où il était ! grommela le fort. T’as pas tort de te montrer bon fils, Berlingot. Mais le père Romèche, vois-tu, c’est toujours pour moi le père Remèche… c’est-à-dire pas grand’chose d’épatant… Ou bien faudrait qu’il ait rudement changé !…

CHAPITRE X

L’IDÉE DE PEAUDURE

Avait-il changé ? En ce cas, ce n’était pas en bien…

En réalité – et pour qui eût connu le Romèche de la crypte, le Romèche prisonnier de Peaudure… vieilli… cassé… avili… – ce changement était indéniable. Au moral, il était complet, puisque rien ne laissait prévoir, dans l’égoïste et inconscient vieillard qui était sorti de chez le détective Mortimer pour aller, implorer l’hospitalité de son fils, le cynique misérable, prêt à assassiner…

Romèche, le père Romèche, ne valait pas grand’chose, comme disait Marcadiou ; mais vraiment, il n’était pas descendu aussi bas dans le crime ; pour le transformer à ce point, il avait fallu l’intervention de Peaudure.

Comment s’y était pris le bandit pour galvaniser le déchu, et lui donner cette soudaine envergure ? Là était tout le secret.

Ricanant, et après avoir croisé dans le hall Mila Serena qui ne prit pas garde à lui, le père de Jean Belmont avait quitté l’hôtel.

Il avait ces mêmes allures énigmatiques, qui ne le quittaient plus depuis le soir de sa mystérieuse alliance avec Peaudure-Mortimer.

C’était d’ailleurs vers la demeure du faux détective qu’il se dirigeait, en s’assurant de temps à autre qu’il n’était pas suivi.

À bon droit, la visite qu’il s’apprêtait à faire pouvait passer pour compromettante. Jean Belmont, en particulier – et l’inspecteur Camus aussi, sans doute – n’eussent point manqué de s’étonner que Romèche fût en relations avec le dénommé Mortimer.

Qu’en eût pensé Marcadiou lui-même ? Assurément, le bon géant en fût tombé de son haut, et eût définitivement refusé de rendre au père de Berlingot la moindre parcelle de son estime.

Romèche se rendait si bien compte de cela, qu’il ne pénétra pas chez le détective par l’entrée ordinaire ; mais par la porte secrète que Peaudure utilisait personnellement.

Ce dernier en avait donc remis une clé à son complice ? Quelle singulière confiance cela impliquait ! Et comme il fallait alors que Peaudure se sentît sûr de Romèche !

Un dernier coup d’œil vers la rue avait permis au père de Jean Belmont de constater qu’aucun passant suspect n’était en vue. Prestement, il ouvrit et disparut à l’intérieur de l’immeuble ; puis, suivant le couloir discret qui aboutissait au cabinet de Mortimer, il pénétra sans bruit chez le faux détective.

Le cabinet était vide ; mais Romèche, tout à fait à l’aise, s’y comporta comme s’il en avait été le propriétaire légitime. Il regarda d’abord rapidement le courrier, attendant sur une table, parcourut et classa quelques papiers, écrivit deux ou trois notes et, quittant enfin le fauteuil, dans lequel il s’était audacieusement installé, se dirigea vers le mur qui lui faisait face.

— Il faut pourtant que je m’occupe de l’autre, et que je prenne une décision ! murmura-t-il.

En prononçant ces paroles bizarres, il appuyait sur un bouton, dissimulé par une moulure. Un guichet invisible s’ouvrit, démasquant une sorte de judas, contre lequel Romèche appuya sa face. Ses yeux brillèrent diaboliquement.

— Pauvre vieux ! Il n’est pas à la noce ! ricana-t-il, railleusement. Me voit-il ?… Je parie qu’alors il doit croire rêver… ou être devenu fou !… Le fait est qu’il y a de quoi perdre la boule !…

Derrière le panneau que perçait le judas, se trouvait le couloir secret par lequel, peu de jours auparavant, le détective Mortimer avait fait passer Romèche, en qui il venait de découvrir le père de Jean Belmont.

Mais était-ce bien un passage ? L’ampoule électrique, allumée par Romèche, n’éclairait qu’une logette rectangulaire, sans ouverture apparente.

Et sur le plancher gisait un corps, aux trois quarts dévêtu et étroitement garrotté, le corps d’un homme que la lumière jaillie de l’ampoule venait de tirer de son sommeil ou de sa torpeur, et qui tournait vers le judas un visage bouleversé par une terreur abjecte…

Et ce visage, fixant avec effroi celui qui s’encadrait dans le judas, c’était le visage de Romèche… de Romèche terrifié, contemplant sa propre image, ironique et terrible !

Oh ! vraiment ! – comme venait de le dire l’étrange et diabolique personnage qui reproduisait si exactement l’apparence du prêteur – il y avait de quoi devenir fou !

Mais des deux Romèche, qui se dévisageaient ainsi, qui donc était le vrai ?… Et quel était l’autre ?

 

*    *    *

 

Quand Romèche – le soir où il devait se rendre chez la princesse Mila Serena, pour y retrouver son fils – était sorti par la porte secrète, il s’était vu brusquement plongé en pleines ténèbres ; derrière lui, la porte venait de se refermer. Il voulut avancer à tâtons, chercher le bout du couloir, et l’autre porte qu’il y supposait. Mais, presque instantanément, une étrange odeur le prit à la gorge ; il sentit la tête lui tourner et, battant l’air de ses mains, il s’affaissa sur le plancher, demeurant bientôt inerte.

Alors, des bouches d’aération s’ouvrirent dans les parois latérales, et un ventilateur se mit à tourner silencieusement, au plafond.

Au bout de quelques minutes, les gaz qui avalent endormi le prêteur se trouvèrent chassés, et l’atmosphère redevint respirable.

Mais Romèche demeurait sous l’action stupéfiante des vapeurs qui avaient pénétré dans ses poumons ; inconscient et paralysé, il ne vit pas la porte se rouvrir, et Peaudure pénétrer dans la logette, éclairé par l’ampoule qu’il venait d’allumer.

Avec un rire sardonique, il s’agenouilla près du prêteur inerte, et le dépouilla rapidement de ses vêtements ; après quoi, l’ayant solidement garrotté, il l’abandonna sur le plancher, et rentra dans son cabinet avec le paquet de hardes.

— Comme cela, je suis bien certain qu’il ne prendra plus la clé des champs, et qu’il ne commettra pas de gaffes, monologua-t-il. Évidemment, sa place est auprès de son fils… de ce fils qu’il a jadis, sans presque s’en douter, transformé en milliardaire. Il y a là une situation merveilleuse et de rapport à exploiter. Mais saurait-il s’y prendre ? J’en doute fort ; car il s’est toujours conduit comme un vieil imbécile, sans voir plus loin que le bout de son nez… Ce serait donc parfaitement stupide de ma part de le laisser aller, en comptant sur sa reconnaissance. Pas si bête ! Il en sait trop long sur mon compte pour que je commette une imprudence pareille !… Et, d’autre part, il y aurait sans doute de sérieux avantages pour moi si je pouvais envoyer au jeune Belmont un Romèche intelligent, sur qui je puisse entièrement compter. Ce n’est pas impossible, n’est-ce pas, mon ami Peaudure ? Tu connais quelqu’un à qui ce rôle ira comme un gant ?…

Tout en parlant, le bandit se déshabillait, et remplaçait les différentes parties de son costume par les vêtements de Romèche.

— Parfait ! apprécia-t-il, en se regardant dans une glace. Nous sommes à peu près de la même taille, et tout cela me va parfaitement. Reste la figure… Mais, cela n’est pas pour embarrasser un ancien acteur, qui, à défaut d’autre talent, possédait du moins celui de se faire des « têtes » connues, et d’imiter les attitudes et les voix. Nous allons voir si je suis rouillé…

Il ne l’était assurément pas ; car, en quelques minutes, et grâce à l’application d’un savant maquillage, complété par quelques postiches, il réussit à donner à sa physionomie l’aspect de celle de Romèche. C’était à s’y tromper.

— À la bonne heure ! jubila-t-il. Voilà un Romèche à qui je puis donner la volée, sans crainte qu’il me trahisse ou fasse des bêtises ! Celui-là, je le garantis, saura empaumer Jean Belmont… À l’œuvre ! Je crois qu’il m’est venu une fameuse idée.

Cette idée – ce plan, qui devait si complètement réussir – c’était d’abord l’audacieuse substitution à laquelle, successivement, Mila Serena et Jean Belmont devaient se laisser prendre, et qu’à l’heure présente personne ne soupçonnait. Mais, c’était aussi la tentative de cambriolage.

Une erreur !… Son échec et la blessure de Jean Belmont avaient ouvert les yeux à Peaudure et accru ses ambitions. S’il était revenu s’enfermer dans son cabinet, c’était pour y réfléchir à loisir sur les possibilités nouvelles dont il venait de s’aviser.

Puisqu’il était Romèche – et il allait l’être plus définitivement encore tout à l’heure ! il était surtout revenu pour cela – il voulait hériter de Jean Belmont.

C’était à cela qu’il songeait, en regardant, avec un sourire sinistre, à travers le judas, se tordre sur le plancher de la logette son prisonnier, le vrai Romèche.

— L’autre soir, ce n’était que pour voir, murmura-t-il. Je voulais simplement emprunter pour quelques heures la personnalité et l’apparence de ce vieil imbécile… Oui, ma parole ! si le cambriolage avait réussi, je crois que j’aurais eu la sottise de rentrer dans ma peau et de remettre le vrai Romèche en circulation, en me contentant de ce maigre butin… J’aurais fait une fameuse sottise…

Quittant le Judas, qu’il ne referma point, il se mit à se promener de long en large, en poursuivant sa méditation.

— Oui, une sottise ! reprit-il au bout d’un instant. Car, si Romèche, remis en liberté et donnant suite à son projet d’aller trouver son fils, n’eût jamais compris goutte au quiproquo, qui eût fatalement découlé de ma propre apparition, d’autres eussent pu être plus malins que lui, et soupçonner la comédie… Oh ! on n’aurait pas découvert toute la vérité… Pas plus qu’au compte du vrai, on n’aurait mis à celui du faux Romèche le cambriolage et le coup de revolver… deux gestes un peu vifs de la part d’un père !… Mais, ce jeune Camus… que j’ai roulé… n’est point tout à fait aveugle. Il a prouvé qu’il savait flairer bien des choses. Donc, il serait dangereux de mettre sa perspicacité à nouvelle épreuve.

D’une voix sombre et résolue, il ajouta :

— Il ne doit plus y avoir qu’un seul Romèche pour recueillir l’héritage de Jean Belmont… Et j’ai idée que cet héritage sera à prendre avant qu’il soit longtemps !… Donc, plus d’enfantillages ! Plus de cambriolages ! Il est tout à fait inutile de risquer de me faire pincer pour le plaisir de voler une partie de ce qui m’appartiendra légitimement avant peu !… C’est Romèche qui se chargera d’enrichir Mortimer. Pour le moment, celui-ci n’a qu’à s’effacer… Faisons place nette à Peaudure-Romèche !… L’autre serait gênant ; il doit disparaître.

Debout près du judas, et contemplant son prisonnier avec une expression sinistre, il chercha du doigt un bouton, semblable à un commutateur, et appuya.

Brusquement, le plancher de la logette s’ouvrit comme une trappe, faisant basculer le corps de Romèche, qui disparut dans le vide, en poussant un cri aussitôt étouffé.

Automatiquement, la trappe s’était refermée.

— Requiescat ! ricana le bandit. Cela n’est-il pas plus propre qu’un coup de couteau ou de revolver ? Pas de sang ! Pas de lutte !… Et on n’en est pas moins parti dans l’autre monde… Quand, dans dix ou vingt ans, on démolira cette maison et qu’on trouvera un squelette dans l’épaisseur d’un mur, jamais on ne soupçonnera que c’était l’oubliette de Peaudure !… Voilà le compte du père réglé… Passons au fils. Romèche est mort. Vive Romèche ! Avant un mois, je veux en avoir fait un millionnaire !…

CHAPITRE XI

TOUT SE RETROUVE !

Au milieu de ses préoccupations nouvelles et de ses déboires sentimentaux, Mila Serena avait presque oublié le beau collier de perles qu’un affilié de Peaudure lui avait volé et dont, depuis, s’était emparé feu Romèche, qui l’avait vendu à un juif…

Passant ainsi de mains en mains – assurément aussi peu nettes les unes que les autres – les perles devaient être loin, si elles circulaient toujours.

Le plus sage, pour Mila, était donc d’en faire son deuil.

Sans doute, le célèbre détective Mortimer lui avait bien promis de le retrouver. Mais, depuis qu’elle savait qui se cachait sous cette personnalité, la princesse pouvait être sceptique et ne pas faire grand fond sur cette promesse.

En dehors de l’imprudente démarche, – dont l’unique résultat avait été de la remettre dans les mains de Peaudure, – elle avait bien porté officiellement plainte contre le voleur de son collier ; mais ce n’était, dans sa pensée, qu’une simple formalité, dont il ne pouvait rien sortir. Soumise à l’habituel préjugé, qui crible de ses sarcasmes l’impuissance et la maladresse de la police, Mila Serena n’imaginait pas que celle-ci pût faire concurrence aux détectives amateurs, favoris de l’opinion publique.

Elle ne sut donc que penser, le jour où elle reçut du service de la Sûreté une convocation, l’invitant à passer au bureau du chef, pour « affaire la concernant » ; et elle tomba des nues, quand on lui apprit qu’il s’agissait de sa plainte.

Elle arrivait assez inquiète. Dans sa situation, et étant donné son passé, elle pouvait toujours craindre qu’on ne découvrît l’aventurière derrière la princesse.

Son angoisse masquée d’un sourire, elle n’en jouait pas moins son rôle de grande dame, qui ne sait réellement pas ce qu’on peut lui vouloir, ni pourquoi on se permet de la déranger.

L’accueil aimable et les questions qui lui furent posées la rassurèrent tout de suite, en l’étonnant.

Elle s’exclama. Comment, il s’agissait de cette plainte, qu’elle considérait comme de l’histoire ancienne ? On ne l’avait donc pas enterrée ? On s’était occupé de l’affaire ? C’était admirable ! Mais nul ne voudrait la croire quand elle raconterait cela à ses amis.

Sous cette avalanche de compliments, un peu ironiques, le chef de la Sûreté souriait, se rengorgeait, et jetait de temps à autre un rapide regard à un personnage effacé, qui assistait à l’entretien sans y prendre part, et se dissimulait dans l’ombre, derrière le bureau du chef.

C’était l’inspecteur Camus, qui avait ses raisons pour ne pas donner à Mila l’occasion de reconnaître le baron Sigurd de la Virtonnière.

Dans ce cabinet discret, son rôle était uniquement muet et passif – celui d’un auditeur, qui n’a, dans sa poche, ni ses oreilles, ni ses yeux.

Mais il avait, au dehors et dans cette même affaire, joué un rôle beaucoup plus actif, un rôle de tout premier plan, aurait-on pu dire.

Car, à l’insu de la fausse princesse, et sans que celle-ci l’en priât, c’était lui qui s’était occupé de rechercher le collier volé, espérant être amené par lui sur une piste intéressante.

En se chargeant de cette besogne, il jouait en réalité sur deux tableaux, et poursuivait un double intérêt. Car si les voleurs mondains, qui avaient opéré dans les salons de la princesse, rentraient dans sa clientèle ordinaire, le mystérieux passé de la femme, qui se faisait appeler Mila Serena et se disait « née Contacesco », lui paraissait valoir la peine de retenir son attention. Il pensait y découvrir, un jour ou l’autre, des choses palpitantes. Rien de ce qui touchait à la vie de la blonde princesse ne le laissait donc indifférent ; et c’était pourquoi il avait réclamé « l’affaire du collier ».

Or, elle venait de faire un pas immense, ainsi que le chef de la Sûreté l’apprit à Mila Serena, sans la moindre préparation.

— Votre collier est retrouvé, princesse.

Un flot de sang monta aux joues de la jolie femme ; ses yeux brillèrent, exprimant une joie non dissimulée, et certainement sincère.

C’est que les perles qui lui avaient été dérobées représentaient une petite fortune ; il ne pouvait donc lui être indifférent de les retrouver.

— Est-ce possible ?… Où est-il ?… Me le rendra-t-on ? balbutia-t-elle.

Cri du cœur !… Il eut du moins cet avantage de convaincre le sceptique inspecteur Camus de la réalité du vol. Mila Serena n’était point de mèche avec le voleur ; c’était désormais un point acquis.

Jusqu’alors, se rappelant quelques précédents tapageurs, Camus s’était permis de penser qu’il pouvait s’agir d’une comédie, simple affaire de publicité.

Mais non… le collier était là, facile à identifier… Et Mila l’apprenait avec une joyeuse émotion…

— On vous le rendra… après les formalités d’usage, répondit le chef de la Sûreté. Tout d’abord, je vais vous prier de renouveler la description que vous en avez donnée dans votre plainte. De combien de perles était-il composé ?

Avec toute la bonne volonté d’une dame qui désire rentrer rapidement en possession de son bien, Mila fournit toutes les précisions demandées, approuvée à son insu par l’inspecteur Camus, qui enregistrait d’un hochement de tête chaque réponse concordante.

— Allons ! c’est bien lui qu’on a découvert chez un receleur, conclut le chef de la Sûreté. Il ne me reste plus qu’à vous le faire reconnaître officiellement.

Il prit sur son bureau une boîte qu’il ouvrit, et présenta à Mila Serena.

Le collier, enlevé par Romèche du coffre-fort de Mortimer, apparut.

— C’est bien lui ! s’exclama la princesse, en caressant les perles, d’un mouvement tout instinctif, et que l’inspecteur Camus enregistra comme la plus probante des réponses.

Doucement, le chef retira le joyau des mains de la jeune femme.

— Maintenant, madame la princesse, il me reste à accomplir une formalité assez ennuyeuse… mais à laquelle, je n’en doute pas, vous voudrez bien vous prêter avec bonne grâce.

Brusquement et sans rien ajouter, il frappa sur un timbre. Aussitôt, et comme à un signal attendu, une porte s’ouvrit et un homme, maintenu par deux policiers, fut poussé dans le bureau, et mis inopinément en face de la princesse.

— Connaissez-vous cet individu, madame ? demanda le chef de la Sûreté.

L’inspecteur Camus, à l’entrée de l’homme, s’était légèrement penché en avant, concentrant ses regards sur le visage de Mila.

Mais il n’y put lire qu’un étonnement nullement joué.

— C’est la première fois que je le vois, déclara l’associée de Peaudure.

Et elle ne retint pas cette exclamation bien féminine, qu’elle accompagna d’une moue éloquente :

— Il n’est pas beau !

Effectivement, le personnage qu’on venait d’introduire, en manière de coup de théâtre, dans le cabinet du chef de la Sûreté, était bien le type le plus hideux qu’on pût rêver ; il résumait, dans toute son horreur et d’une façon saisissante, toutes les laideurs dont l’imagination populaire se plaît à charger la silhouette traditionnelle du « vieux juif ».

— Je vous présente Jéroboam Moses, receleur, dit aimablement le chef de la Sûreté. C’est chez lui qu’un de nos inspecteurs a eu l’agréable surprise de découvrir votre collier. Donc, il est bien entendu que ce n’est pas vous qui le lui avez apporté ?

— Vous n’y pensez pas ! se récria la princesse.

— Je pose la question pour la forme, corrigea le chef de la Sûreté. De même que, pour la forme encore, je dois poser cette autre…

Et s’adressant à Jéroboam Moses, qui grimaçait et tremblait entre ses deux gardes :

— Et vous ? Vous ne prétendez pas avoir jamais été en relations avec Madame ?

— Chaînais ! bredouilla le juif, en baissant la tête.

— Ce n’est donc pas d’elle que vous tenez ce collier ?

— Ch’ai bas tit ça… Che l’ai achedé… innocemment… honnêdement… à guel-gu’un que che gonnais bas… Che l’ai bayé cher… drop cher !…

Il soupira… sans parvenir à attendrir les assistants.

— Et ce quelqu’un que vous ne connaissez pas, comment s’appelle-t-il ? demanda brusquement le chef de la Sûreté.

Les yeux sournoisement baissés, Jéroboam ne répondit que par un geste d’ignorance.

— Vieil entêté ! grommela le chef. Il faudra bien qu’un jour ou l’autre, tu retrouves la mémoire.

— Laissez-le donc tranquille ! fit Mila. Le collier est retrouvé, c’est le principal.

— Vous n’êtes pas curieuse, princesse… Mais nous devons l’être davantage. Ne voudriez-vous donc pas savoir le nom de votre voleur ?…

— Si vous y tenez ! répondit Mila Serena, en riant. Je vous crois d’ailleurs très capables de me l’apprendre un jour ou l’autre. Ce sera sans doute moins dur à arracher à ce bonhomme que le collier lui-même !…

Et elle rit… de toutes ses dents, aussi éblouissantes que les perles retrouvées.

Peaudure, s’il avait pu entendre, aurait sans doute ri moins fort… et moins sincèrement…

On emmena Jéroboam Moses…

CHAPITRE XII

EN FAMILLE

— Arrivez vite, père !… Vous êtes attendu avec impatience… par le dîner d’abord… et puis par de vieux amis… Les reconnaissez-vous ?

Dans le salon de Jean Belmont, l’imposteur entrait…

Non ! jamais, derrière cette face paterne et souriante de vieux bonhomme, assagi par la joie de s’asseoir au foyer de son fils, jamais on n’aurait deviné Peaudure, ce bandit, ou Mortimer, ce détective si anglo-saxon !

C’était Romèche qui revenait, paisible et content, après s’être un peu attardé à « son petit tour de promenade »… Ce n’était que Romèche…

Et pourtant, entre ces paupières clignotantes, c’était bien le regard aigu de Peaudure, qui dévisageait les convives inattendus, que Jean Belmont poussait vers lui ; et c’était la pensée de Peaudure, aussitôt tendue et mise en garde, qui se demandait devant le visage du brave Marcadiou : « Où donc ai-je vu cette tête-là ?… Et qu’est-ce que tous ces gens-là fichent ici ?… »

— De vieux amis à vous, insistait Berlingot, sans s’arrêter à la protestation muette des parents adoptifs de Renée.

Car, Célestin et sa femme, décidés par égard pour Jean, à ne pas faire mauvais visage au père Romèche, n’en pensaient pas moins :

— Il va un peu fort, le petit !… On n’a jamais été bien copains, avec son papa… Et le vieux est de cet avis… à preuve qu’il est en train de se demander s’il doit nous reconnaître !

Erreur ! Le faux Romèche ne se demandait pas cela ; c’était sincèrement, et en toute bonne foi qu’il ne « reconnaissait » pas les Marcadiou, et qu’il s’inquiétait.

— De vieux amis ?… Des amis à moi… c’est-à-dire à Romèche ?… Diable !… » Pourtant, je connais l’homme… Pas de gaffe ! Tenons-nous.

La mémoire lui revint, au moment où Jean, souriant, s’exclamait :

— Ils n’ont pourtant pas changé, voyons !… Dites un peu si elle a vieilli, la maman Marcadiou ?… Et Célestin ! Il est toujours aussi costaud que vous l’avez connu…

— Nom d’une pipe ! mais c’est le fort ! grogna en lui-même Peaudure. Eh bien ! il en a de bonnes, « mon fils » ! En voilà une idée d’inviter des gens pareils !… Qu’est-ce que je vais leur dire ?

Néanmoins, il ne perdait pas contenance, et ce fut avec un aplomb magnifique qu’il s’avança, tendant ses deux mains.

— Cet excellent Marcadiou !… Et cette bonne madame Marcadiou !… Voilà une surprise… une bonne surprise !… Excusez-moi ; ma vue a tellement baissé que je ne vous remettais pas… non plus que cette charmante demoiselle…

Hésitant un peu, il se tournait vers Renée ; à propos, croyait-il, il venait de se rappeler que l’accompagnatrice de Mila Serena était la fille de ces habitués des Halles. N’en sachant pas davantage, il pensait que cela suffisait à fixer son attitude vis-à-vis de cette jeune fille, et lui permettre de reconnaître en elle Mlle Marcadiou.

Heureusement pour lui, Célestin l’interrompit avec un gros rire, avant qu’il eût eu le temps de se compromettre.

— Oh ! pour celle-là, on vous pardonne de ne pas la reconnaître, papa Romèche ! s’esclaffa l’ancien fort. Elle n’existait pas de votre temps. Nous l’avons eue sur le tard… juste à l’époque où on a cessé d’avoir celui de vous apercevoir.

— Mieux vaut tard que jamais ! dit aimablement l’imposteur. Mes compliments, madame Marcadiou. Vous vous êtes joliment rattrapés, et vous avez là une fille qui vous fait honneur.

— Oh ! riposta Célestin, en clignant facétieusement de l’œil. On est fier de la gosse. Mais, on ne peut pas trop s’en vanter… vu que c’était de l’ouvrage toute faite : la bourgeoise n’y est pas pour grand’chose…

Honnêtement, il ajouta d’un air modeste :

— Pas plus que moi, d’ailleurs !

Peaudure ne comprenait pas : et son visible ahurissement amusait fort le brave Célestin, qui n’aurait pour rien au monde abandonné sans l’épuiser un pareil sujet de plaisanterie.

Jean souriait avec indulgence.

Renée aussi, mais avec une nuance de mélancolie, comme chaque fois qu’on faisait allusion au mystère de son origine.

Mme Marcadiou, elle, était franchement mécontente et toute prête à blâmer son bavard de mari. Quel besoin avait-il de conter cette histoire à ce vieux gueusard de Romèche ? Ça ne le regardait pas, et il était bien inutile de faire de la peine à Renée, en parlant de ce passé.

Mais, Célestin était lancé ; d’ailleurs, la curiosité de Peaudure s’éveillait, et ses questions encourageaient le fort.

— Si c’est une devinette que vous vous amusez à me poser, dit-il, je demande grâce. Je n’ai jamais été très fort à ce jeu… Je vous ai complimenté en toute candeur, parce qu’il me semblait que le papa et la maman d’une aussi gracieuse demoiselle avaient droit à des félicitations.

— Eh bien, il faut plutôt les adresser à Berlingot ! lança Marcadiou, en tapant sur le ventre du faux Romèche.

— À Berlingot ? s’étonna celui-ci, en lançant au jeune homme un coup d’œil interrogateur.

— Ou… aux choux ! acheva Marcadiou, en s’étranglant de rire.

Peaudure, si maître de lui qu’il fût, ne put retenir un tressaillement. Son regard s’alluma.

— Aux choux ?… Que voulez-vous dire ?

Et il attendait la réponse, avec une attention passionnée.

C’est que ce simple mot venait de réveiller en son souvenir l’image d’une certaine nuit…

Des choux… un tas de choux, amoncelés dans l’ombre des Halles en rumeur… et tout près, la silhouette courbée d’un rôdeur qui, furtivement, y déposait un paquet vagissant…

— Mais oui, aux choux ! se décida à répondre Célestin. Puisque c’est sur un tas de choux que Berlingot a déniché cette grande fille-là… qui n’était alors qu’un bout de momignarde, moins haute que ma botte !

— Tu le sais bien, père ! intervint Jean Belmont. Tu devrais t’en souvenir… puisque c’est à toi que je l’ai portée d’abord…

— Vous l’avez même accueillie sans enthousiasme, père Romèche ! dit à son tour Mme Marcadiou, saisissant avec empressement cette occasion de lancer une pointe à l’ancien prêteur. Vous n’en avez pas voulu, d’abord… et vous prétendiez même obliger Berlingot à la reporter où il l’avait prise… Vrai ! s’il vous avait écouté, elle ne serait pas là à vous sourire, notre jolie !

— Je ne me souviens pas de cela, murmura le faux Romèche, haletant. Ainsi, cette jeune fille n’est que votre enfant adoptive ?… Et il y a combien de cela ?

— Quinze ans, donc… C’était juste huit jours avant que Berlingot devienne Jean Belmont.

— Quinze ans ! murmura Peaudure, en jetant à la dérobée un regard sur Renée.

— Il a eu le nez creux, cette nuit-là, Berlingot ! poursuivit Marcadiou. Car, ça se passait la nuit, m’sieu Romèche… sur le coup de deux heures du matin, peut-être bien… Et ça excuse que le petit gars n’y ait pas vu plus clair… Car, figurez-vous qu’il avait cru mettre la main sur un petit frangin. Y a pas si longtemps qu’il est détrompé, hein, gosse de gosse ?

Il cligna de l’œil, en souriant à Renée, un peu confuse, mais amusée tout de même, et attendrie aussi.

— Faut dire, compléta-t-il, qu’il y avait de quoi s’y tromper, vu que la petite portait un costume de garçon… un petit chandail, une petite culotte, avec un petit bonnet de laine, enfoncé sur sa tignasse qu’était pas encore poussée… Ah ! tu ne faisais pas riche, ma pauvre môme !…

— Un chandail, une petite culotte ! répéta Peaudure, d’une voix que l’émotion enrouait.

Et il pensait, bouleversé par ce hasard qui le replaçait en présence de l’enfant volée, et dans ce luxueux hôtel Belmont, qu’elle aurait dû habiter :

— C’est elle !… C’est Éveline Belmont !… C’est ma trouvaille du torrent !… Ah ! tonnerre de tonnerre !… Si j’avais su cela plus tôt !…

Mais, pouvait-il imaginer une aussi extraordinaire coïncidence, cette suite d’incidents liant mystérieusement les destinées d’Éveline et de Berlingot, et les replaçant en présence l’un de l’autre dans le cadre de luxe que le fils de Romèche occupait au détriment de la légitime héritière des Belmont ?… Non, Peaudure n’aurait pu soupçonner l’ironie de cette suite de hasards !…

Mais, à présent qu’il savait – si tard ! trop tard, comme il venait de le penser – qu’allait-il faire ? De quelle manière utiliserait-il le secret qu’il était le seul à connaître ?

Déjà remis de son émotion première, il songeait, redevenu énigmatique :

— Eh bien… mais c’est un atout de plus !… de quoi assurer ma chance dans cette partie qui doit me donner les millions de Jean Belmont… Ma foi ! puisque l’occasion s’en présente, enchanté de vous connaître, mademoiselle Belmont… quoique vous représentiez un obstacle supplémentaire entre moi et l’héritage que je convoite… Mais je suis seul à m’en douter… J’ai donc le temps d’aviser…

Et ses yeux perçants guettaient férocement Renée… qui souriait tendrement à Jean, pareillement inconscient de cette menace…

CHAPITRE XIII

APPASSIONATO !

Marcadiou s’était particulièrement bien tenu à table : il faut l’entendre dans le sens qu’il avait bu et mangé comme un ogre ; car, pour ce qui était des belles manières, il avait su au contraire faire le désespoir de Mme Marcadiou, et provoquer à maintes reprises les remontrances de la digne femme.

— Fais donc attention, Célestin ! suppliait-elle. Y a un larbin derrière toi !… Pour une fois qu’on te sert, tu manges plus mal que d’habitude !…

— C’est pas tous les jours fête ! répliquait le fort, en clignant de l’œil à son verre. On est chez Berlingot ; y a pas à se gêner… Et puis, quoi ? Faut réveiller le papa Romèche, qu’a pas l’air d’y être…

Le fait est que Peaudure manquait d’entrain ; prenant fort peu de part à la conversation générale, il préférait suivre le fil de ses pensées intérieures, tout en observant du coin de l’œil Jean Belmont et Renée.

Que surprenait-il donc sur leurs visages ?

C’était aisé à deviner : l’amour n’est pas long à se trahir ; et particulièrement lorsqu’il loge en deux jeunes cœurs.

Les regards et les sourires de Jean, les petits soins dont il entourait la jeune fille, placée près de lui, sa façon tendre de lui parler, et souvent à voix basse, comme pour une confidence ; l’air radieux, extasié de Renée, enfin tous ces symptômes parfaitement clairs, ne pouvaient échapper à Peaudure. Il ne lui fallut pas longtemps pour soupçonner le secret de cet amour, prêt à s’épanouir.

Sans doute y avait-il là de quoi le préoccuper ; il ne devait pas envisager d’un bon œil la perspective de voir l’amour unir à l’héritier adoptif des Belmont, leur légitime héritière.

C’était certainement cette pensée qui le rendait morose, et le décida à se retirer si vite, après le dîner.

— Veiller n’est plus de mon âge ; j’aime à me coucher de bonne heure, déclara-t-il, en serrant les mains. Vous m’excuserez de ne pas vous tenir compagnie.

— Ne vous gênez pas, papa Romèche, s’empressa de répondre Célestin.

Et il pensait, in petto :

— Tu fais bigrement bien de t’en aller. Car ta tête n’embellit pas le paysage.

Le faux Romèche sortit. Aussitôt, chacun de ceux qui restaient éprouva l’impression que l’atmosphère du salon devenait plus intime, plus cordiale ; jusqu’alors, sans se l’avouer, tous, même Berlingot, s’étaient sentis gênés.

Tandis que Marcadiou, en dépit des protestations de sa femme, s’apprêtait à dire deux mots aux liqueurs « du petit gars », Jean emmenait doucement Renée vers le piano.

— Jouez-moi quelque chose, réclama-t-il.

Elle acquiesça en souriant, et s’installa, pendant qu’il s’asseyait près d’elle.

Et tandis qu’elle jouait, il la regardait avec admiration.

Qu’elle était jolie ! Et quelle délicieuse compagne, tendre et fidèle elle ferait ! À présent qu’il se décidait à voir clair dans son cœur, il ne comprenait plus comment l’artificieuse coquetterie de Mila Serena avait pu détourner ses regards de cet amour si pur qui s’offrait à lui.

Pourquoi hésiter devant le bonheur ? Pourquoi détourner la tête et porter ses regards ailleurs, vers une indigne ? C’était pourtant ce qu’il avait failli faire.

Mais il s’était repris à temps. Ou plutôt les événements s’étaient chargés de lui ouvrir les yeux. Combien il bénissait maintenant l’inspecteur Camus, dont l’intervention l’avait arraché à l’ensorcellement commençant ! La simple hypothèse d’avoir eu affaire à une aventurière, qui pouvait n’être pas étrangère aux machinations des mystérieux cambrioleurs, achevait de le dégriser.

Il lui semblait avoir été délivré d’un sortilège, qui l’empêchait de voir où était le bonheur et le véritable charme.

Ce soir où, dans l’intimité de sa demeure ouverte aux braves Marcadiou, il pouvait à son aise admirer Renée, embellie encore par la joie, il s’étonnait d’avoir si longtemps résisté à l’appel secret de ce jeune cœur.

La jeune fille était vraiment charmante ainsi, dans le feu de son interprétation passionnée de la Sonate appassionato, de Beethoven ; elle y mettait toute son âme, parce que cette musique traduisait admirablement l’émoi secret de tout son être. Ses doigts couraient sur le clavier ; ses yeux humides et brillants souriaient à un rêve, à travers les larmes que son émotion amenait au bord de ses paupières…

Cette émotion gagnait Jean ; il se pencha vers Renée, et murmura presque inconsciemment :

— Petite Renée !… Jolie Renée !…

Douce comme un appel, tendre comme un aveu d’amour, sa voix arriva à l’oreille de la jeune fille, qui tourna la tête…

Ce qu’elle lut dans les yeux et sur le visage de Berlingot, l’ardent appel, la soudaine supplication d’une tendresse qui se révélait comme un éclair d’orage, la bouleversa et la ravit.

Elle balbutia :

— Jean !… Pourquoi me regardez-vous ainsi ?…

— Parce que je vous aime, répondit-il tout bas… Je t’aime, petite Renée !… Je t’ai aimée dès le premier instant où mes yeux t’ont découverte, petite fée fleurie, apportant tout le rayonnement, et tous les parfums de la jeunesse !… Mais, je ne l’ai pas su tout de suite… Quelque chose me retenait, me voilait la vérité…

— Une autre ! soupira Renée, dont l’ombre de la tristesse passée voila un instant le beau visage illuminé. Êtes-vous certain qu’elle ne vous plaît plus ?… qu’elle ne vous plaît pas plus que moi ?…

— Non ! protesta passionnément le jeune homme. Je ne l’ai jamais aimée… et je n’ai jamais cru l’aimer, celle à laquelle tu fais allusion… Mes regards, qui paraissaient se détourner de toi, ne la suivaient qu’avec indifférence, comme on fixe une passante, dont on sait qu’elle s’éloignera… Mais, en s’égarant vers elle, mes regards regrettaient une autre vision, plus exquise, à laquelle ils sentaient bien qu’ils resteraient attachés… Je te répète qu’à mon insu, déjà, je t’aimais… Seulement, je ne pensais pas à te le dire… Je ne savais pas…

— Et ce soir ? demanda la jeune fille, pourpre d’émotion.

Jean lui saisit les mains, l’attira vers lui jusqu’à se mirer dans le pur regard.

— Ce soir, je suis sûr… sûr de t’aimer… Et je réclame celle que le destin m’a donnée… Veux-tu être ma femme, petite Renée ?

— Moi !… C’est un trop beau rêve, Jean !… Songez donc à ce que vous êtes… à tout ce qui me sépare de vous… Ne regretteriez-vous pas d’avoir encombré votre existence d’une pauvre petite fille… qui ne saurait que vous aimer, et n’aurait que son cœur à vous apporter…

— Le plus beau… le plus riche des trésors… le seul que n’apportent pas toujours les plus comblées du destin et de la fortune… Et quelle distance vois-tu entre nous ? Est-ce à cette richesse qui m’entoure que tu fais allusion ? Elle ne m’est échue que par un coup de chance… Autrement, je n’étais pas né pour ce destin… Va ! ce n’est pas Jean Belmont que tu épouseras… C’est Berlingot, le fils du père Romèche… Et c’est toi qui l’honoreras en l’acceptant… D’ailleurs, vois comme ta grâce s’adapte merveilleusement à ce cadre de luxe qui, prétends-tu, t’intimides… Tu parais être née pour lui… Mes yeux s’étonneraient de ne pas t’y voir… Il me semble, ma Renée, que c’est ta place que je te rends…

Ces paroles lui étaient uniquement dictées par la visible affinité qui existait, en effet, entre la délicate beauté et la native distinction de la jeune fille, et ce décor élégant, pour lequel elle semblait vraiment faite.

Mais, il se trouvait n’exprimer là que la réalité ; sans le savoir, il offrait simplement de réparer l’injustice du sort à l’égard de la jeune fille.

Elle était éblouie… mais point par la vie dorée que l’amour de Jean lui ferait partager ; c’était de cet amour même qu’elle s’émerveillait, à cause de lui seulement qu’elle palpitait de bonheur.

En même temps, elle n’osait y croire ; elle tremblait un peu devant ce bonheur qu’elle avait tant souhaité, et qui lui venait brusquement, alors qu’elle ne l’espérait plus.

— Est-ce bien vrai ? soupira-t-elle, avec une sorte d’angoisse. Ne changerez-vous plus ?… Ne vous faites-vous pas illusion sur vos sentiments ?… Ce serait si terrible ! si cruel pour moi, si je devais m’apercevoir que vous vous êtes trompé, et que je ne puis être pour vous ce que vous dites !…

— Renée, regarde-moi !… Peux-tu douter ?

Leurs yeux s’attiraient, échangeant l’éternelle promesse ; ils cédaient au vertige qui s’emparait d’eux ; rien n’existait plus que leur mutuelle tendresse… Et, palpitante sous le souffle de l’amour qui la courbait comme une jeune tige, Renée se pencha, laissa tomber sa jolie tête sur l’épaule de Jean, dont les lèvres cherchaient ses lèvres… Un long baiser les unit…

À l’ivresse de ce premier baiser pouvaient-ils s’arracher trop vite ?

Ils avaient complètement oublié la présence des Marcadiou, engourdis dans la béatitude d’une digestion heureuse.

Installés l’un en face de l’autre dans de somptueux fauteuils, Célestin et sa femme, depuis un moment, feignaient de somnoler… feignaient seulement… Car, du coin de l’œil, ils surveillaient les deux jeunes gens, en échangeant à la dérobée des clins d’yeux ravis.

— Ça va !… Ça s’arrange ! constatait le regard satisfait de Célestin.

Et celui de Mme Marcadiou proclamait :

— Pardine ! Ça ne pouvait pas manquer… Je savais bien qu’ils étaient faits l’un pour l’autre… Il ne leur fallait que l’occasion pour qu’ils s’expliquent.

— Eh bien ! ils l’ont. Qu’ils en profitent… C’est pas nous qui les dérangeront ! pensait le fort, en manière de conclusion.

Mais, quand les deux jeunes têtes se rapprochèrent et que le silence subit du piano trahit l’accord des lèvres et des cœurs, Marcadiou ne put se tenir de glousser de joie.

— Les accordailles !… Bon sang ! Nous serons bientôt de noce !…

Et foudroyé par un regard sévère de Mme Marcadiou, il voulut refermer les yeux…

Trop tard… Réveillés de leur extase, Jean et Renée – celle-ci délicieusement confuse – s’étaient brusquement désenlacés et se tournaient vers l’indiscret.

— Allons, petite Renée, dit Jean, souriant, il ne faut pas retarder la demande. Je ne veux pas m’exposer aux reproches du papa Marcadiou…

Entraînant la jeune fille, il s’avança vers les parents adoptifs.

— Berlingot vous l’avait confiée ; Jean Belmont rêve de vous la reprendre, dit-il. N’est-ce pas, maman Marcadiou, et toi, vieux Célestin, que vous voulez bien me donner Renée pour femme ?

— Ah ! bougre de clampin ! Tu t’y entends à faire les demandes ! clama le fort, en réunissant les deux jeunes gens sur son vaste thorax. Si on veut te la donner ?… Ah ! tonnerre de la Halle ! qu’elle dise un peu le contraire, Mme Marcadiou !…

Mais la brave revendeuse ne releva pas ce défi ; ouvrant ses bras à Renée, puis à Jean, elle y allait de sa larme.

— C’est bien, ça, Berlingot !… Va ! tu auras une brave petite femme !…

— Et, en attendant, emplis un peu les verres ! tonna Marcadiou, débordant d’enthousiasme. C’est le cas ou jamais de dire deux mots à tes liqueurs… Ça s’arrose, un mariage ! Si on réveillait le papa Romèche ?

Mais personne ne releva cette proposition.

On n’eût pourtant pas eu à aller bien loin… puisque celui que Marcadiou voulait réveiller était là, caché derrière une portière, épiant la scène…

Peaudure n’avait feint de se retirer que pour donner aux jeunes gens l’occasion de se trahir. Il avait pensé qu’en présence du « père Romèche », Jean et Renée se tiendraient. Or, mis en éveil parce qu’il avait surpris dans leurs yeux, il voulait savoir où ils en étaient et si ces projets risquaient d’être compromis par un trop prompt et trop complet accord.

Il était fixé… Revenu se dissimuler derrière une des portières, il avait assisté, sans être vu, à la scène de l’aveu, puis au baiser qui engageait Jean Belmont.

Et maintenant, il entendait ce dernier demander la main de Renée et annoncer son intention de presser les choses.

Sombre et sinistre, il s’écarta de la portière et gagna les appartements du premier étage.

— Alerte ! Peaudure, murmurait-il. Ce mariage compliquerait ta besogne… Il faut agir avant… Le père Romèche n’a nulle envie de partager l’héritage avec une veuve !

Il entra dans sa chambre, s’y enferma ; puis, ouvrant une petite armoire, il en tira diverses fioles, qu’il examina, en hochant la tête.

— Le mariage n’est pas encore fait ! ricana-t-il avec un méchant sourire. Ris bien fort, ce soir, petite fiancée… Les larmes suivront…

CHAPITRE XIV

UN TOUR AU BOIS

Avec une sage lenteur, redevenu le rutilant baron de la Virtonnière et plus snob que jamais, l’inspecteur Camus pilotait une voiturette automobile.

Sans doute, la matinée ensoleillée engageait à la flânerie et il faisait bon parcourir les allées du Bois à petits tours de roue.

Mais depuis Neuilly – dont il venait – le « baron » exagérait vraiment la sagesse de son allure. Ah ! ce n’était pas lui qui récolterait un procès-verbal pour excès de vitesse, ni qui inscrirait à son tableau un ou deux promeneurs écrasés ! On aurait dit qu’il avait juré de battre tous les records… de lenteur et qu’il mettait son point d’honneur à ne pas dépasser la vitesse d’un homme au pas.

Au fait, c’était peut-être un match original, un pari engagé avec quelque ami ? Précisément, un observateur n’eût pas manqué de remarquer que la voiturette-escargot suivait – et cela depuis plus d’une demi-heure – l’itinéraire d’un promeneur, qui la devançait d’une centaine de mètres.

Visiblement, le baron Sigurd s’appliquait à maintenir cette distance, tout en prenant soin de ne pas perdre de vue l’amateur de footing.

Était-ce donc une « filature » ? Et le baron Sigurd de la Virtonnière opérait-il, ce matin-là, pour le compte de l’inspecteur Camus ?

— Je perds peut-être mon temps, monologuait-il. Mais je veux savoir si les sorties quotidiennes de mon bonhomme sont aussi innocentes qu’il le prétend. N’a-t-il vraiment pour but que de se promener ? J’en doute… En tout cas, l’occasion me paraît excellente de vérifier le proverbe « Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es ! » On ne m’ôtera pas de l’idée que ce singulier olibrius doit avoir quelques relations inavouables… et certainement insoupçonnées de certain bien bon jeune homme !… Ah ! ah ! voici mon numéro qui s’arrête… et qui s’installe… Bravo ! je commençais à me fatiguer de faire du « sur place ».

Effectivement, le promeneur que le baron Sigurd suivait avec cette application intéressée, venait de traverser l’allée et de pénétrer dans l’enceinte de verdure d’un de ces cafés-restaurants, qui sont une des parures du Bois.

Il s’assit à une table, consulta sa montre et commanda une consommation.

En vérité, il fallait être l’inspecteur Camus pour suspecter une série d’actes aussi innocents. Quoi de plus naturel que cette halte à la terrasse d’un café, pour se rafraîchir et se reposer au cours de cette promesse matinale ? M. Romèche (Peaudure, sorti de la villa de Neuilly, en avait naturellement l’apparence). M. Romèche, père d’un milliardaire, qui sans doute ne le laissait pas le gousset vide, ne devait pas hésiter à se passer quelques petites fantaisies. Nul ne pouvait lui reprocher celle-là.

Stoppant en bordure du trottoir à peu de distance de l’endroit où était attablé le faux Romèche, l’inspecteur Camus descendit de sa voiturette et se courba devant le capot ouvert, comme s’il recherchait la cause d’une panne incompréhensible.

Ce n’était qu’une ruse destinée à justifier son stationnement, au cas où celui qu’il surveillait se serait avisé de remarquer la voiturette. En réalité, le baron Sigurd ne perdait pas de vue son homme.

Il n’aurait pu confesser cela à Jean Belmont, mais l’impression défavorable qu’il avait ressentie, lors de la nuit du cambriolage, en se trouvant pour la première fois en présence de Romèche-Peaudure, n’avait fait que se fortifier. Cela avait beau paraître invraisemblable et parfaitement illogique, l’inspecteur Camus n’en persistait pas moins à penser que, seul, le bizarre vieillard avait pu ouvrir aux voleurs, puis les cacher et les aider à fuir. Les domestiques mis hors de cause, il ne restait que lui à soupçonner, et son attitude, de l’incident qui avait dégarni le hall, était bien de nature à faire présumer une ruse.

Ce n’était pas une certitude et, à vrai dire, l’inspecteur Camus était le premier à se gourmander de « marcher » sur d’aussi faibles indices qu’une simple impression.

— N’importe qui affirmerait qu’il est complètement idiot de supposer que le père a voulu faire cambrioler son fils, reconnaissait-il. Si j’en juge d’après la façon dont il est traité et l’assurance que j’ai acquise que M. Jean Belmont ne lui refuse rien, aucune raison d’intérêt ne saurait expliquer sa conduite… Mais il y a des choses si bizarres dans vie ! On ne peut pas toujours n’envisager que ce qui semble logique… Je ne suis d’ailleurs pas n’importe qui et je puis me permettre un peu de fantaisie. Allons-y, nous verrons bien où cela me mènera.

En paraissant céder à ce petit accès de vanité, l’inspecteur Camus ne faisait que se rendre justice. Il possédait, au témoignage de ses chefs, les deux principales qualités du policier, à savoir le flair et l’intelligence.

Il avait donc résolu de surveiller celui en qui il ne devait, comme tout le monde, voir que « M. Romèche ». Ce n’était que dans l’espoir de découvrir ses fréquentations habituelles, et de parvenir à se faire une opinion à son sujet.

Il devait être mieux servi qu’il ne comptait, et un événement assez inattendu vint bientôt étayer ses soupçons.

Le faux Romèche se levait de temps à autre pour interroger la perspective de l’allée, en homme qui attend quelqu’un.

Un intermédiaire ?… Un complice ? L’inspecteur Camus se réservait d’en décider selon les apparences. Dissimulé par sa voiturette, il ouvrait l’œil…

Une superbe auto, dont l’apparition avait calmé l’impatience de Peaudure s’arrêta devant le café.

Mais personne n’en descendit. Ce fut au contraire le faux Romèche qui, ayant réglé sa consommation, s’en approcha et monta à l’intérieur, après un ordre bref jeté au chauffeur, qui l’accueillît respectueusement.

Aussitôt, l’auto repartit.

Mais le baron Sigurd avait eu le temps d’en noter le numéro : « 7896-B » et de se préparer à toute éventualité.

Remettant sans perdre de temps sa voiturette en marche, il sauta au volant et colla derrière la voiture qui emportait Romèche-Peaudure.

— Nous verrons bien où cela nous conduira ! pensait-il, en proie à cette surexcitation que connaissent les chasseurs et les policiers.

Pas bien loin, hélas !… Nul n’est à l’abri d’une crevaison, et le baron Sigurd de la Virtonnière allait en faire la décevante expérience. En pleine vitesse, une détonation, suivie d’un dérapage inquiétant qui détermina un instinctif coup de frein, l’obligea à stopper.

— Quelle guigne ! ragea-t-il. Juste au moment où je tenais mon homme !… Quelque chose me dit que j’étais sur la bonne piste et que j’allais en apprendre long !

Mais, l’auto suspecte disparaissait à l’horizon, et le baron Sigurd n’avait plus aucune chance de la rejoindre…

C’était d’autant plus regrettable que s’il avait pu aller jusqu’au bout de sa filature, il eût été récompensé par un bien curieux spectacle.

De la voiture qui s’arrêtait boulevard Haussmann – exactement devant l’immeuble habité par le célèbre détective Mortimer – ce n’était pas Romèche qui descendait, mais bien le détective en personne.

En cours de route, et rideaux tirés, transformant l’auto en cabinet de toilette, le prétendu père de Jean Belmont avait changé de personnalité et repris son aspect ordinaire.

Redevenu le détective Mortimer, il pénétra chez lui, gagna son cabinet et sonna un de ses secrétaires.

— Rien de neuf ? demanda-t-il négligemment.

— Rien… ou pas grand’chose, répondit le secrétaire. Ah ! pourtant, il est venu une visite… la princesse Mila Serena… Elle m’a chargé de vous exprimer ses regrets de vous manquer et de vous dire qu’il était inutile de vous occuper de son collier… Il est retrouvé…

— Tu dis ? bégaya Peaudure, perdant instantanément son flegme. Le collier de la princesse est retrouvé ?… Mais par qui ? Bon Dieu !…

— Par la police…

CHAPITRE XV

L’ÉNIGME DU COLLIER

Peaudure avait bien raison de sursauter et de changer de couleur.

Encore son inquiétude n’était-elle qu’irraisonnée. Il aurait pris la chose plus au sérieux, peut-être, s’il avait connu tous les détails qu’une heure auparavant était venue, fort complaisamment, lui apporter Mila Serena.

Au fond, la visite de l’aventurière avait un autre but que le prétexte invoqué et ce n’était pas tant pour se moquer de Mortimer, ou pour l’inquiéter, qu’elle cherchait à le voir.

Mila traversait une crise, qu’il lui fallait bien appeler sentimentale ; elle s’apercevait tout à coup de la place que Jean Belmont avait prise, sinon dans sa vie, tout au moins dans ses préoccupations ; alors qu’elle avait cru se livrer à un simple jeu de coquetterie, pour obéir aux instructions de Peaudure, elle avait senti s’éveiller en elle un tel intérêt pour le jeune homme, un tel désir de le séduire, que l’ensemble de ces sentiments ressemblait fort à l’amour ; Mila aimait… à sa manière, qui ne ressemblait en rien à celle de la douce Renée ; c’était une passion tumultueuse, faite de jalousie, et presque de haine.

Peut-être, si Jean avait succombé à la tentation et donné ainsi à la blonde princesse l’occasion de satisfaire son caprice, ce beau feu se serait-il éteint de lui-même. Il y avait une forte part d’amour-propre dans l’amour que Mila Serena croyait ressentir. Mais il lui aurait fallu l’emporter ; au lieu que, lors de sa dernière visite au jeune homme, elle avait eu l’impression très nette d’un échec complet et définitif.

Renée la supplantait… Renée l’éclipsait…

Mila ne pouvait pardonner cela. Et, dès cet instant, elle s’était promis de se venger et de reprendre Jean.

Aucun scrupule ne pouvait la retenir ; elle n’hésitait que sur le choix des moyens.

Et, tout naturellement, l’idée lui était venue de s’appuyer sur Peaudure.

Mais, précisément, le faux détective était devenu invisible ; depuis la nuit du cambriolage, elle ne l’avait pas revu et s’irritait d’être tenue dans l’ignorance de ce qu’il tramait, alors que l’ancien vagabond connaissait tout de la vie de Mila. Il la traitait en instrument passif.

Elle en était d’autant plus dépitée que les agissements auxquels elle se trouvait mêlée – en aveugle ! – visaient évidemment Jean Belmont. Notamment, elle soupçonnait le père de Jean, ce Romèche qu’elle n’avait fait qu’entrevoir, d’avoir partie liée avec Peaudure. L’éclipse de ce dernier, et son changement d’attitude vis-à-vis de la fausse princesse, coïncidaient trop avec l’apparition de Romèche dans la vie de Jean Belmont, pour que Mila ne soupçonnât pas que le vieillard n’était, comme elle, qu’un instrument.

Elle admettait, en conséquence de cette supposition, que tout désagrément susceptible de menacer Romèche devait avoir sa répercussion sur Peaudure.

Comme on le voit, son instinct de fine mouche l’avait conduite assez près de la vérité et sans soupçonner l’identité de Peaudure et du prétendu Romèche, elle n’en aboutissait pas moins à une conclusion qui s’en rapprochait fort.

Or, elle venait d’apprendre – à son indicible stupéfaction – une nouvelle qui lui avait, après réflexion, causé une double joie. Joie malicieuse, d’abord : parce que Mila pensait pouvoir inquiéter fortement Peaudure en lui communiquant cette nouvelle, et joie plus secrète et plus vive, parce qu’elle pouvait croire avoir désormais barre sur Jean Belmont.

C’était, à ta fois, simple et inattendu.

Entre les mains d’un magistrat habile, qui l’avait tourné et retourné sur le gril de ses questions, le receleur Moses s’était laissé aller à parler : il avait donné le signalement de l’homme qui lui avait apporté le collier de perles de la princesse, et il avait fourni des précisions telles sur le passé de cet homme, qu’il connaissait de longue date, que l’identification de ce dernier n’était plus qu’un jeu.

Sous réserve des vérifications nécessaires, auxquelles la police allait se livrer discrètement, on avait toutes les raisons possibles de croire que le voleur du collier était un certain Romèche, ancien marchand de reconnaissances, jadis installé dans le quartier des Halles.

Mila Serena avait appris cela le jour même, plus favorisée que l’inspecteur Camus, qui devait rester quelques jours encore dans l’ignorance de cette découverte.

Et pourtant, tout comme la fausse princesse, plus qu’elle peut-être, il n’aurait pas manqué d’être frappé par ce nom : Romèche.

C’était celui du père de Jean Belmont. Une question se posait donc, dont Mila s’était aussitôt avisée, avec une joie malicieuse : ce père bizarre, au passé des plus suspects, et qui avait dû rouler dans bien des bas-fonds avant de retrouver son fils, n’était-il pas le même que le Romèche, voleur du collier ?

Pour l’inspecteur Camus, cette hypothèse eût été un trait de lumière ; elle eût chassé ses derniers doutes.

Pour Mila, elle fut simplement une preuve nouvelle de l’entente secrète entre Peaudure et Romèche : « Qui se ressemble s’assemble. » Si Romèche était un voleur et que Peaudure le sût, cela expliquait la docilité du vieillard et son utilisation par le faux détective.

— Bien !… Mais, en ce cas, je vais fameusement ennuyer Peaudure en lui donnant à entendre que la justice va lui enlever son instrument ! se dit joyeusement Mila.

Et elle était accourue boulevard Haussmann, pour le seul plaisir de voir la tête de Peaudure-Mortimer à l’audition de l’inquiétante nouvelle.

L’absence du faux détective la sevrait de ce plaisir ; vis-à-vis des secrétaires, qui ignoraient ses relations avec Peaudure, elle était tenue à la discrétion. Elle se borna donc à donner la brève commission qu’on devait transmettre à Peaudure.

Et elle annonça qu’elle repasserait.

Il lui restait d’ailleurs à se réjouir d’une autre perspective, encore plus agréable. Elle s’était naturellement gardée de révéler au juge d’instruction ce détail, qu’il ignorait encore : à savoir la situation actuelle de l’« inculpé » Romèche, et l’endroit où on aurait pu le trouver.

Elle préférait, sur ce sujet, laisser la justice poursuivre lentement son enquête et découvrir elle-même la vérité ; Mila se réservait alors de dire son mot sur la suite que comporterait l’incident.

Car c’était par là qu’elle comptait tenir Jean Belmont et le reprendre ; elle se voyait déjà, intervenant pour rassurer et consoler le jeune homme atterré et le sauvant du scandale, en retirant magnanimement sa plainte. Fils d’un voleur, Jean Belmont devrait savoir gré à Mila Serena de consentir à étouffer cette affaire.

Il éprouverait tout au moins, à l’égard de la jeune femme, un sentiment de reconnaissance.

« Cela se témoigne de bien des façons, pensait Mila. Je m’arrangerai, cette fois, pour qu’aucune communication téléphonique ne vienne interrompre notre explication… Renée ne le tient pas encore… Patience ! »

Et, toute joyeuse, elle se promit de garder le silence et de laisser éclater l’orage qui s’amoncelait, pensait-elle, sur la tête de Romèche et, par ricochet, sur celle de Jean Belmont.

Il lui suffisait, pour prendre patience, d’intriguer, puis d’inquiéter Peaudure.

Elle ne soupçonnait pas, toutefois, le véritable effet que devait produire sur le misérable la petite phrase confiée à la mémoire des « secrétaires ».

— La police a retrouvé le collier de la princesse Mila Serena !…

Mortimer-Peaudure en était resté suffoqué.

Le collier ?… Mais c’était lui qui en était le détenteur !… Pour le retrouver, il aurait fallu descendre dans la crypte et fouiller dans son coffre…

Aurait-on, en son absence, perquisitionné chez le détective Mortimer ?

Cette supposition folle ne fit que traverser son esprit comme un de ces brefs étourdissements qu’on dompte instantanément.

C’était grotesque !… Pour amener la police à suspecter et à inquiéter le grand détective Mortimer, il aurait fallu une série d’événements, tels qu’en peuvent seuls produire des cataclysmes.

Or, tout était calme, et sur le visage de son « secrétaire », le faux détective ne lisait rien d’inquiétant.

Il respira et congédia son aide.

— C’est bien… La princesse m’expliquera elle-même ce miracle, puisqu’elle doit revenir.

Mais, une fois seul, il bondit dans l’escalier de la crypte. L’énigme le tracassait.

Comment la police avait-elle pu retrouver un collier, qui devait être toujours dans son coffre ?…

Car il y était… Peaudure le découvrit du premier coup d’œil, sur la tablette où il l’avait déposé.

Il saisit le paquet, en tira les perles et, cette fois, les examina avec attention.

Un juron s’échappa de ses lèvres.

— Des perles fausses !… Oh ! la canaille !… la vieille canaille !…

Il accusait Romèche. Et qui donc aurait eu le loisir de découvrir le secret de la combinaison, d’ouvrir le coffre et d’emporter le collier ?

Il a fait le coup quand il ne pensait pas à retrouver son fils… Et il aura vendu le vrai collier… C’est l’acheteur qui s’est fait pincer… Tant pis ! En somme, cette affaire ne me regarde pas… à part la perte que j’éprouve, grâce à ce vieux gredin…

En lui, aucune inquiétude ne se faisait jour ; il en aurait été autrement si Mila Serena avait été là en personne, pour achever de le renseigner. Mais, cette pensée qu’on pouvait être sur les traces de Romèche, ne lui venait pas…

Furieux d’avoir été joué, il négligeait les conséquences possibles ou, pour mieux dire, il n’y pensait même pas.

Romèche, le vrai Romèche, n’était-il pas mort ?…

Alors, qu’est-ce que le faux pouvait avoir à faire avec cette histoire de perles volées ?… Et s’il avait fallu un argument plus sérieux pour le rassurer, Peaudure aurait certainement ricané, ironiquement :

— Et puis, pourrait-on soupçonner… accuser de vol le père du milliardaire Jean Belmont ?… S’il en était besoin « mon fils » étoufferait l’affaire, en désintéressant la plaignante, cette chère Mila Serena… Et je ne conseillerais pas à celle-ci d’insister ! Ah ! bigre non !… Mortimer serait là pour lui conseiller l’indulgence !

Ce n’était pas si mal raisonné, en somme. La blonde princesse aurait peut-être dû y songer.

— Il n’y a plus qu’à classer l’affaire, conclut Peaudure, en refermant son coffre. Personne ne connaîtra jamais le fin mot, puisque celui qui pourrait parler… Romèche… est mort !

Et le cynique bandit jeta un coup d’œil moqueur sur le mur qui devait renfermer un cadavre…

CHAPITRE XVI

L’INCONNU DU LIT 36

— Eh bien ? A-t-il parlé ?…, A-t-il au moins donné signe de connaissance ?

Devant un lit d’hôpital, près duquel une infirmière se tenait en permanence, un interne s’arrêtait, considérant avec un intérêt tout professionnel l’étrange moribond qui y était couché.

À la tête du lit, la pancarte habituelle portait cette indication plutôt vague : « Lit 36 : Inconnu. »

La tête entourée de pansements qui ne laissaient presque rien apparaître du visage, l’occupant du lit 36 paraissait en bien piteux état.

L’infirmière le constata, en hochant la-tête.

— Il est toujours dans le coma, répondit-elle. Depuis qu’on l’a apporté, il n’a seulement pas cligné la paupière… Pour moi, il passera comme ça, sans avoir parlé ni même ouvert les yeux… On voit bien que c’est un homme fini… Mais, qu’est-ce qu’il a pu faire pour qu’on l’ait retrouvé dans un état pareil ? Les mariniers qui l’ont repêché croyaient ramasser un paquet d’immondices. C’est seulement en le maniant qu’ils se sont aperçus que ça contenait un corps. Ah ! ce n’était pas ragoûtant ! Ils n’étaient pas des délicats, ses sauveteurs… Pourtant, ils y ont regardé à deux fois avant de se décider à le toucher autrement que du bout d’une gaffe… Il était couvert de saletés…

— Surprenant ! fit l’interne. La Seine aurait dû le laver, puisqu’il en sortait.

— Oh ! il n’y était pas tombé, rectifia l’infirmière. Il venait des égouts. C’est à l’embouchure d’un collecteur qu’on l’a ramassé… Et on voyait bien qu’il avait dû macérer pendant des heures dans le bouillon de culture du tout-à-l’égout. Aucun doute à cet égard… Le seul point obscur, c’est de savoir comment il avait pu y tomber…

— On l’y aura jeté, suggéra l’interne.

— Peut-être… Mais, à part les blessures qu’il s’est faites en se cognant aux parois, il ne porte aucune trace de violence… D’ailleurs, il était presque nu ; ce devait donc être un vagabond…

— Aucun papier sur lui ?

— Rien… Il ne lui restait sur le dos que quelques loques, des lambeaux de chemise. S’il meurt sans avoir repris connaissance, ce qui me paraît probable, on ne saura jamais qui c’était…

— Et cela n’aura pas beaucoup d’importance, conclut l’interne en s’éloignant. Car, d’après ce que vous me dites, ce ne pouvait être qu’un déchet social, un individu sans feu ni lieu, sans parents, sans attaches… Avait-il un état civil, seulement ?

— La police s’en inquiète… Mais mon impression est qu’elle perd son temps, déclara l’infirmière. Ce ne serait rien si on ne me faisait pas perdre le mien par la même occasion… N’a-t-on pas imaginé de me mettre en faction auprès de ce malheureux ? Je dois surveiller ses moindres signes et tâcher de le questionner si, par hasard, il donnait des signes de connaissance… Je puis attendre !…

— Plaignez-vous ! Ce n’est pas fatigant.

L’interne sortait de la salle en haussant philosophiquement les épaules.

L’infirmière s’assit à la tête du lit.

— Il n’en reviendra pas… et il n’ouvrira pas le bec ! Je perds mon temps à le regarder ! murmura-t-elle, avec entêtement.

Mais, soudain, elle se pencha et prêta l’oreille. Sur sa couche, le moribond jusqu’alors inerte, venait de s’agiter faiblement et des syllabes indistinctes, qu’il n’arrivait pas à rendre compréhensibles, s’échappaient de ses lèvres.

Vainement, l’infirmière écoutait, s’approchait sans dégoût du visage sanguinolent ; les balbutiements étaient trop faibles et la bouche paralysée ne parvenait pas à articuler.

Comment, dans ces gémissements, deviner, reconstituer la phrase qu’essayait désespérément de formuler l’agonisant ?

— Prévenez mon fils… Je suis Romèche ! voulait-il dire…

Mais aucun de ces mots, qui l’étouffaient, ne sortait de ses lèvres…

Romèche ?… Comment l’« inconnu » du lit 36 pouvait-t-il être Romèche ?

Peaudure était si sûr de sa mort ! Il était tellement certain de l’avoir précipité dans un trou sans issue !…

En revenant à lui, après sa chute brutale qui lui avait fait perdre connaissance, Romèche avait d’ailleurs partagé cette impression.

Rempli d’horreur et de haine, il s’était cru condamné à périr de froid et de faim au fond de ce tombeau.

N’était-ce pas déjà miracle qu’il ne se fût point tué net, et en y tombant ? Il en était quitte avec de fortes contusions et une douloureuse courbature ; c’était peu.

Mais n’eût-il pas mieux valu se rompre la tête et mourir sur la place que d’agoniser lentement pendant des heures et, peut-être, pendant des jours ?

Quelle chance de salut lui restait-il ?

Il voulut s’en rendre compte immédiatement et se fouilla péniblement.

Il possédait un briquet ; dans sa situation, c’était un inestimable trésor ; il poussa un soupir de soulagement au voyant jaillir la frêle flemme tremblotante.

Avec quelle précaution il la promena autour de lui, en la protégeant d’une de ses mains, levée en écran !

Mais, la lueur éclairait une situation qui ne laissait place à aucun espoir ; une plainte rauque, un appel fou sortit du gosier contracté de Romèche ; une sueur d’épouvante emperla ses tempes…

C’était plus terrible que tout ce qu’il aurait pu imaginer : il n’était même pas dans un caveau, mais dans une cavité creusée par le temps dans l’épaisseur de la maçonnerie des fondations.

Probablement, s’en étant avisé, Peaudure avait agrandi cette fissure dans l’intention de l’utiliser comme cachette ; peut-être ce bandit, qui devait avoir pas mal de meurtres sur la conscience, y avait-il déjà jeté d’autres victimes ? Avec un frisson, Romèche imagina sur ces pierres rongées et effritées des ossements humains… un crâne…

Et, pour ne pas voir ce que son imagination terrorisée lui suggérait, il ferma les yeux et se laissa tomber, grelottant, sur le tas de gravats qui tapissait le fond de la cavité.

Un bruit léger, accompagné de frôlements rapides contre ses membres, le fit sursauter de terreur ; des bêtes couraient sur son corps. Il ouvrit les yeux et reconnu des rats, que son mouvement de répulsion mit en fuite.

Mais, à ce frisson tout instinctif, la réflexion succéda. La présence de ces rats n’indiquait-elle pas une communication avec l’extérieur, une issue ?

Quelques minutes de méditation en persuadèrent l’emmuré, qui se releva aussitôt, ragaillardi. Il retrouvait une raison d’espérer et, par conséquent, d’agir ; il pouvait chercher, et peut-être suivre le chemin des rats.

L’examen minutieux du mur lézardé, auquel il se livra, ne fut pas, tout d’abord, très encourageant. Sans doute, ce mur était en fort mauvais état et le temps, aggravant les dégradations primitives, y avait creusé bon nombre de fissures par lesquelles pouvaient arriver les rats.

Mais, il eût été difficile à Romèche de passer par le même chemin. La plus large des brèches livrait tout juste passage à sa tête ; il n’aurait pu y engager ses épaules.

Il entreprit pourtant de l’élargir, en descellant quelques pierres. Un homme en semblable situation ne ménage pas sa peine et se raccroche désespérément à l’espoir, même le plus insensé.

Une heure de travail forcené, au bout de laquelle Romèche avait les mains en sang, aboutit tout juste au dégagement d’une cavité profonde d’un demi-mètre dans laquelle l’emmuré tenta de s’enfoncer, son briquet à la main.

Il fut tout de suite arrêté, mais point par l’étranglement du boyau, comme il l’avait craint : une grille de soupirail fermait le passage, indiquant en même temps que Romèche avait atteint le bout de l’épaisseur du mur et qu’au delà ce devait être le vide…

Le vide, c’est-à-dire la liberté. Bien que celle-ci lui apparût sous la forme de ténèbres impénétrables, Romèche frémit de joie. Plus que jamais, il pouvait espérer : on descelle des barreaux ; on les tord, on passe entre eux… La force d’un condamné à mort, rampant vers le salut, ne connaît pas de limites.

Romèche se remit au travail.

Arracher quelques barreaux à leur alvéole de ciment n’était point besogne surhumaine ; les barreaux, rouillés, bougeaient presque tous, et les pierres dans lesquelles ils s’encastraient, pouvaient, en tout cas, être aisément descellées.

Mais Romèche était faible et endolori par sa récente chute ; le peu de forces qui lui restaient s’épuisait rapidement. Plusieurs fois, au cours de ce travail qui lui prit plusieurs heures, il dut s’interrompre et s’étendre.

Alors, il désespérait de mener la besogne libératrice à bonne fin.

— Jamais je ne me tirerai de ce trou ! gémissait-il. Ah ! que ne me suis-je méfié de ce misérable Mortimer ! En me livrant à la justice, il ne pouvait m’infliger un destin aussi affreux que celui auquel il m’a condamné… Comme je voudrais pouvoir me venger !…

Avec terreur, il remarqua que la flamme de son briquet diminuait d’intensité ; sans doute, l’essence qu’il contenait touchait-elle à sa fin. Encore quelques minutes, et Romèche se trouverait plongé dans les ténèbres. Pourrait-il continuer sa tâche ?

Rassemblant ses dernières forces, et cinglé par cette crainte, il se remit fébrilement à la besogne. Un à un les barreaux cédèrent et, devant l’ouverture, enfin dégagée, Romèche se laissa tomber, à bout de forces…

Cette prostration ne dura pas ; devant lui, dans l’obscurité – car son briquet, vide d’essence, s’était éteint – le père de Berlingot sentait l’espace libre, le salut…

Il rampa hors du trou, les mains en avant, tâtonnantes, rencontra le sol de ce qu’il supposa être une cave, et acheva de franchir l’ouverture.

Mais, en voulant se relever, il heurta du crâne une paroi ; à sa droite et à sa gauche, ses mains rencontrèrent pareillement un obstacle ; il était donc dans un boyau assez étroit…

Il avança à quatre pattes, à l’aveuglette ; ses mains tout à coup plongèrent dans une sorte de boue gluante et fétide ; non loin de lui, il entendit un clapotis d’eau, tombant goutte à goutte…

Il avança encore, en dépit de l’odeur nauséabonde qui l’écœurait ; il n’avait pas le choix. À tout prix, il lui fallait trouver une issue.

Mais, au bout de quelques mètres, la glou-glou de l’eau devint plus fort, se changea en un bruit de robinet coulant, puis de chute. Et, subitement, Romèche je trouva sous une véritable douche malodorante, qui l’inonda.

Affolé, et à demi asphyxié, il se releva instinctivement, battant l’air de ses bras étendus et cherchant à fuir ce torrent nauséeux. Il étouffait ; il lui sembla que l’eau environnait sa tête et ses épaules ; puis il émergea du flot qui ne baigna plus que sa ceinture, tout en continuant à dégouliner le long de ses jambes.

Des efforts successifs et presque inconscients, le hissèrent dans le conduit d’où s’échappait le flot bourbeux. Il se rendit compte alors qu’il venait de pénétrer par une brèche à l’intérieur d’un énorme cylindre.

— Un égout… Je suis dans une conduite d’égout ! pensa-t-il, avec un mélange d’effroi et d’espoir.

Il respirait un air méphitique, qui menaçait de l’asphyxier, mais il ne perdait pas courage et s’obstinait à se traîner à quatre pattes dans le ruisseau fangeux. Il était certain que cette voie conduisait à une autre plus large, puis à une autre encore, de laquelle il pourrait sortir.

— On me rencontrera… On me sauvera !… Il suffit que je puisse arriver au grand collecteur…

Mais, les égouts de Paris constituent un véritable labyrinthe et rien ne guidait Romèche vers les canaux voûtés que fréquentent les égoutiers. Le hasard seul le rejeta à l’air libre, au moment où, cessant de se débattre, il se laissait entraîner par le torrent boueux. Il avait perdu connaissance et ne sut jamais comment il avait été rejeté par l’égout sur les berges de la Seine…

On l’avait relevé et porté à l’hôpital… agonisant… impuissant à se faire comprendre…

Mais il était sorti de son tombeau… Il vivait encore… Et dans son cerveau affaibli persistait, vivace, l’obscur espoir d’une vengeance…

CHAPITRE XVII

SOUPÇONS

En dépit des pronostics du médecin et du caractère bénin de la blessure, l’état de Jean Belmont s’était plutôt aggravé.

La première nuit, grâce à la potion absorbée, avait été bonne ; mais si la fièvre n’avait pas fait son apparition, par contre dès le matin le jeune homme s’était senti en proie à un étrange malaise qui avait été en empirant.

Rappelé et consulté, le docteur, devant la mine défaite de son jeune client, n’avait pas caché sa stupéfaction.

— Je n’y comprends rien ! déclara-t-il. Ce n’est certainement pas votre blessure qui cause ces symptômes… Et, cependant, à quoi les attribuer ?

Il réfléchit quelques instants, puis conclut en secouant la tête :

— Il faut attendre… Aujourd’hui rien ne me permet de me prononcer. Vos souffrances vont probablement disparaître d’elles-mêmes… Continuez à prendre la potion que je vous ai ordonnée.

Le faux Romèche assistait à la consultation et écoutait le docteur avec toute l’attention d’un tendre père, justement anxieux.

En reconduisant le médecin, il demanda :

— En somme, vous n’avez rien constaté de grave, docteur ? Vous n’êtes pas inquiet ?… À moi, vous pouvez dire la vérité.

— Mon cher monsieur, répondit le médecin, je ne puis dire autre chose que ce que j’ai dit : je suis surpris de cet état de dépression que je viens de constater chez votre fils ; ce n’est pas normal : une blessure aussi insignifiante n’aurait pas dû apporter un tel trouble dans un organisme jeune et sain… Dès lors, j’en suis conduit à me demander s’il n’existe pas une tare cachée, une cause morbide minant sourdement le malade et qui n’attendait qu’une occasion pour exercer ses ravages… Cette occasion, le traumatisme l’a fait naître et nous allons assister au développement de symptômes que j’identifierai peut-être trop tard… Pour le moment, je le répète, il m’est impossible de me prononcer. Il faut attendre.

— Vous m’effrayez, docteur ! soupira Peaudure, d’un air affligé.

Mais son expression changea sitôt que la porte fût refermée sur le médecin. Un sourire de triomphe détendit ses lèvres.

— Ça va ! murmura-t-il, en se frottant les mains. Comme dit ce bon docteur, il n’y a qu’à continuer le traitement !

Et il s’en fut reprendre sa place auprès du malade.

Ils causaient peu. Quelle que fût la perfection qu’apportât Peaudure à jouer son rôle de père, il ne pouvait faire naître entre le jeune homme et lui une véritable sympathie. Pour accorder ou refuser ce sentiment, un instinct secret est en nous, qui déjoue toutes les apparences et ne se laisse point duper aisément. Généreux à l’excès, Jean Belmont avait sincèrement le désir d’oublier les griefs que Berlingot pouvait légitimement nourrir à l’égard de Romèche ; mais, en dépit de ses efforts, il ne parvenait pas à dissiper l’impression de gêne qu’il ressentait en face du singulier vieillard.

Son abattement présent était, d’ailleurs, un prétexte suffisant pour justifier son silence et lui permettre de fermer les yeux sur ses pensées.

À quoi songeait-il ? Fixés sur lui, avec une insistance inquiétante, les yeux de Peaudure cherchaient peut-être à le deviner.

Il ne sortit point ce jour-là et, voulant sans doute prouver sa sollicitude, s’obstina à tenir compagnie à « son » fils.

Il ne le quitta qu’à l’heure où le jeune homme déclara éprouver le besoin d’aller se mettre au lit.

— Bonne nuit ! lui souhaita le bandit. Repose paisiblement, et demain tu te sentiras mieux… Surtout, n’oublie pas ta potion. Le docteur a bien recommandé que tu n’en cesses point l’usage.

Un verre était sur la table de nuit du jeune homme, près de la fiole qui contenait le calmant ; selon les prescriptions du médecin, il devait en absorber une cuillerée à son premier réveil et renouveler la dose le matin.

À peine au lit, il s’assoupit. C’était le premier sommeil, le meilleur ; l’agitation ne commençait généralement qu’après son premier réveil ; on aurait dit que, contrairement aux affirmations du médecin, la potion qu’il absorbait alors, au lieu de le calmer, l’énervait ; la seconde partie de la nuit était mauvaise.

Son premier réveil ne se produisait ordinairement que vers minuit, heure à laquelle il devait prendre la potion ; mais, ce soir-là, un bruit léger le tira de son assoupissement bien avant cette heure.

En sursaut, il ouvrit les yeux et tourna la tête : il avait cru entendre tinter le verre placé sur sa table de nuit.

Quelqu’un l’avait-il touché ou heurté contre lui la fiole ? Habitué à la demi-obscurité qui régnait dans la chambre, Jean s’imagina distinguer un bras avancé près de la tête de son lit et une main, crispée sur le flacon qui contenait la potion…

Vision rapide et fugitive, qui tout de suite s’effaça, si bien que le jeune homme put se demander s’il n’était pas victime d’une hallucination.

Mais il se pouvait aussi que le propriétaire de la main et du bras, averti par le mouvement du dormeur, eût lâché la fiole pour se rejeter en arrière…

Trop tard, puisqu’il avait été vu…

L’acuité de ses sens, décuplée par l’émotion qu’il éprouvait, Jean Belmont, haletant et l’oreille tendue, crut entendre le bruit d’une porte qu’on refermait doucement…

Pour en avoir le cœur net, il bondit hors du lit, fit jaillir la lumière électrique – qui n’éclaira qu’une chambre vide de toute apparition – et se précipita vers la porte.

Le corridor était pareillement vide et aucune silhouette n’animait le hall, que le jeune homme put apercevoir du haut de l’escalier, après qu’il eut donné la lumière.

Avait-il donc rêvé ?…

Malgré, lui, il ne pouvait s’empêcher de rapprocher l’incident d’une autre disparition, aussi déconcertante : celle du mystérieux introducteur des cambrioleurs.

Son imagination, inquiétée par la réserve énigmatique que l’inspecteur Camus observait à ce sujet, en était demeurée obsédée.

Quelqu’un pouvait donc apparaître et disparaître à son gré dans sa demeure ? Habitait-il donc une maison hantée ?

En vérité, s’il ne s’arrêtait à cette déraisonnable supposition de l’existence d’un fantôme, il pouvait bien difficilement expliquer l’aventure : le champ des soupçons était singulièrement restreint, et plus restreint encore le nombre de ceux que ces soupçons pouvaient atteindre.

Tout pensif, Jean était revenu sur ses pas ; il suivait maintenant le corridor sur lequel donnait la chambre du faux Romèche.

Devant cette porte, le jeune homme s’arrêta soudain, hésita un instant, puis, cédant à une brusque impulsion, frappa…

La porte s’ouvrit aussitôt et Jean vit devant lui son père habillé.

Son cœur se serra, et ce fut lui qui, en face du misérable, baissa les yeux et balbutia :

— Vous étiez sorti de votre chambre ? Il m’avait semblé entendre du bruit, prononça-t-il avec embarras.

— Oui, répondit Peaudure, très à l’aise. J’étais descendu chercher un livre… pour tâcher de m’endormir. Je ne puis trouver le sommeil.

— Moi non plus, répondit Jean d’une voix altérée.

L’air naturel dont son prétendu père avait répondu à sa question, achevait son désarroi. Il ne se sentait pas le courage de pousser plus avant l’interrogatoire et de faire allusion à l’étrange hallucination qu’il venait d’avoir. Coïncidant avec les allées et venues du faux Romèche, elle rendait ces dernières suspectes ; il en aurait trop coûté à Berlingot d’accueillir certains soupçons. Que serait venu faire son père dans sa chambre ? Était-il admissible de supposer que Romèche pouvait vouloir du mal à celui qui l’avait si généreusement recueilli ? Avec indignation, Jean rejetait l’hypothèse d’une telle abomination.

« J’ai rêvé ! pensa-t-il. Et c’est pure coïncidence si mon père se promenait dans les corridors au moment où je m’imaginais qu’on s’était introduit dans ma chambre… »

— Excusez-moi de vous avoir dérangé, balbutia-t-il en se retirant. Depuis l’autre nuit, j’ai les nerfs détraqués. Je m’imagine toujours entendre nos voleurs… ces étranges cambrioleurs si habiles à s’escamoter.

— Cela te passera, répondit Peaudure d’un ton bonhomme. Moi-même, je subis une obsession analogue… Mais la police finira bien par mettre la main sur ces loustics, et nous retrouverons notre assiette… Va te recoucher et tâche de dormir. Tu as pris ta potion ?

Le misérable payait d’audace. Mais il avait posé cette question avec tant de naturel que Jean y vit une preuve de la folie de ses soupçons.

— Pas encore, mais je vais la prendre, répondit-il.

Mais, quand il se retrouva dans sa chambre en face de la fiole qu’il avait vue dans la main de l’apparition, il frissonna.

— Et si ce n’était pas un rêve ? murmura-t-il. Si, vraiment, il y avait dans cette demeure quelqu’un qui s’y promène à sa fantaisie ?… quelqu’un qui sache ouvrir et refermer sans bruit les portes les mieux fermées ?… un être malfaisant, dont la présence dissimulée jette la suspicion sur les hôtes de ma maison ?… Qui pourrait être ce quelqu’un ?… Et trouverai-je le repos avant d’avoir répondu à cette question ?…

Sans se recoucher, il s’assit sur son lit, considérant la fiole avec hésitation.

— Faut-il boire ?… Puis-je en boire encore ? semblait-il se demander.

CHAPITRE XVIII

L’EMPOISONNEUR

— Entrez… entrez, monsieur Camus ; vous êtes le bienvenu, prononça Jean Belmont avec un sourire d’accueil.

Mais, visiblement, ce sourire dissimulait une préoccupation qui allait jusqu’à l’angoisse.

Assis dans un grand fauteuil, en vêtement du matin, il avait tout à fait l’air d’un malade accueillant le médecin qui va le soulager.

— C’était d’ailleurs dans sa chambre qu’il s’était fait amener le détective.

— Eh bien ? demanda l’inspecteur Camus en s’avançant. Quoi de nouveau ? Je suppose qu’il y en a, puisque vous m’avez fait appeler d’urgence.

— Oh ! ce n’est que la suite du mystère, répondit le jeune homme, en affectant de plaisanter. Vous allez certainement vous moquer de moi.

— Je ne crois pas, répliqua le policier, en prenant le siège que lui désignait Jean Belmont. Voyons ! de quoi s’agit-il ?… Est-ce qu’il a reparu et fait des siennes ?

— Alors, vous y croyez toujours à cet invisible malfaiteur qui se cache sous mon toit ?

— Plus que jamais ! Et vous allez certainement me fournir de nouvelles raisons d’y croire.

Brusquement, Jean Belmont changea d’attitude et laissa apparaître sur sa physionomie une profonde détresse.

— Eh bien ! oui, avoua-t-il, en baissant la tête et en parlant d’une voix sourde. Si invraisemblable que cela soit, il y a chez moi un ennemi… une volonté malfaisante… qui se manifeste à son gré… à son heure… et en veut… à ma vie.

— À votre vie ? sursauta l’inspecteur.

Le jeune homme soupira.

— Il faut bien prononcer ces mots terribles ! murmura-t-il. J’en ai eu la preuve matérielle : on cherche à m’empoisonner.

— De quelle façon ?

Sur la table de nuit, la potion était toujours en évidence. Jean Belmont la désigna d’un coup d’œil imperceptible.

— Par ordonnance du médecin, je devais prendre chaque nuit deux ou trois cuillerées de cette drogue, expliqua-t-il. Eh bien ! chaque nuit, pendant mon sommeil, quelqu’un s’introduit dans cette chambre et substitue à la potion une fiole d’apparence identique… J’ai vu cela… une seule fois, parce qu’un bruit maladroit m’avait réveillé… Et encore ai-je pu croire avoir rêvé… Mais, le lendemain, j’ai fait analyser par mon médecin le contenu de la fiole : c’était un poison…

— Un poison ! répéta machinalement l’inspecteur Camus, tout songeur.

— Oh ! cela ne pouvait me tuer du coup ! Tel n’est pas le but qu’on veut atteindre ; mais lentement, sûrement… si je n’avais été mis sur mes gardes… on aurait introduit dans mon organisme un toxique, qui peu à peu m’aurait conduit au tombeau… et sans laisser de traces… Les symptômes auraient été ceux d’une honnête maladie… Comprenez-vous ?

Le policier inclina la tête.

— Je comprends, dit-il. Mais quel intérêt peut-on avoir à vous tuer ?… Qui peut désirer votre mort ? Soupçonnez-vous quelqu’un ?

Un instant oppressé par une émotion qu’il ne parvenait pas à dominer, Jean Belmont luttait contre une atroce pensée ; dans ses yeux, il y avait de l’horreur. Mais sa volonté l’emporta.

— Personne ! répondit-il fermement. Je ne puis soupçonner personne de mon entourage.

Ce fut au tour de l’inspecteur Camus d’hésiter et de lutter contre une question qui lui venait aux lèvres.

Observant Jean à la dérobée, il demanda enfin, d’un ton détaché, et comme si cela ne pouvait avoir aucun rapport avec l’objet de leur entretien :

— À propos, je voulais vous poser une question… Possédez-vous plusieurs autos ? Le numéro de l’une d’elles n’est-il pas : 7896-B ?

— Nullement, répondit Jean Belmont, sans dissimuler l’étonnement que lui causait la question. Qui a pu vous donner à penser cela ?

L’inspecteur Camus fit un geste évasif.

— C’est que, répondit-il, j’avais vu l’autre jour M. votre père… M. Romèche… C’est bien Romèche qu’il se nomme, n’est-ce pas ?… monter dans une auto portant ce numéro… Alors, j’avais pensé…

— Vous avez fait erreur, assura Jean.

— Quant à l’identité du propriétaire, rectifia paisiblement l’inspecteur. Mais pas au sujet de celle du vieux monsieur que j’ai vu monter dans l’auto dont je parle. C’était bien M. Romèche.

— Mon père ne m’a pas parlé de cette promenade… et je ne savais pas qu’il était en relations avec des gens possédant une auto, murmura Jean Belmont, tout rêveur.

— Eh bien ! attendez qu’il vous en parle ! conseilla Camus avec rondeur. Les vieux papas redeviennent un peu comme des enfants… surtout quand ils vivent dans la dépendance d’un grand fils… Cela les amuse d’avoir leurs petits secrets… de faire d’innocentes cachotteries. M. Romèche veut garder ses amis pour lui seul et continuer à les voir à votre insu. Ne le contrariez pas…

En silence, Jean Belmont le regarda bien en face, pendant quelques secondes.

— Vous pouvez avoir raison, dit-il enfin.

Mais son ton et son air étaient étranges, tendus, soucieux… comme si, à l’instar de Romèche, il eût, lui aussi, enfermé en lui des pensées secrètes.

— Je reviendrai vous voir un de ces jours, déclara l’inspecteur Camus, en se levant. Je vais réfléchir à ce que vous m’avez confié… Naturellement, conservez une attitude paisible… Vous ne soupçonnez rien… Il faut laisser se continuer le petit manège… et continuer à vous plaindre des mêmes malaises, comme si vous preniez toujours la potion.

Jean approuva d’un signe de tête.

Mais il garda le silence et ne parut pas désireux de le rompre, tandis qu’il accompagnait son visiteur jusque dans le hall. Sans doute redoutait-il que l’inspecteur ne se livrât à des commentaires qui eussent obligé le fils de Romèche à comprendre qui visaient les conseils de M. Camus.

Comme ils approchaient de la porte, celle-ci s’ouvrit : Romèche rentrait.

Sans manifester la moindre gêne, il s’exclama :

— Eh ! mais, c’est notre défenseur de l’autre nuit, cet excellent monsieur Camus… Et ces fameux cambrioleurs ? Toujours imprenables ?

— Un peu de patience, répondit l’inspecteur avec bonne humeur. Je les recherche…

— Mais, vous ne les trouvez pas !…

Et le faux Romèche, que « son petit tour » quotidien paraissait avoir mis en gaîté, se mit à rire bruyamment.

— Vous avez fait bonne promenade ? s’enquit Jean, un peu agacé.

— Excellente, répondit Peaudure.

— Monsieur Romèche est sans doute bon marcheur ? avança l’inspecteur.

— C’est ma santé ! affirma le bandit avec bonhomie. Rouler en auto ne me dit rien… Jean est là pour le dire : ce n’est pas moi qui use sa voiture… Aussi, mes chaussures sont plutôt crottées… Je vais en changer pour ne pas faire honte à ces beaux tapis… Bonne chance, monsieur Camus !

Il disparut dans l’escalier. Pensif, Jean le regardait monter.

L’inspecteur Camus lui mit la main sur l’épaule.

— Regarder votre papa s’il est heureux ! remarqua-t-il, en feignant de plaisanter. Il va… il vient… à son gré… Il est chez lui… Voilà ce que c’est que d’avoir un fils célibataire… Une bru ne lui passerait peut-être pas aussi aisément ses petits caprices…

Jean Belmont tressaillit.

— Oh ! se récria-t-il presque involontairement. Je sais d’avance que mon mariage… assez prochain… ne changera rien à la manière de vivre de mon père. La jeune fille que je dois épouser aura pour lui les mêmes égards que moi.

— Vous allez vous marier ?

— Mais oui…

Le regard de l’inspecteur Camus se détourna en même temps que les yeux de Jean.

Tous deux venaient d’être traversés par une même pensée.

— Si vous m’en croyez, monsieur Belmont, reprit tout à coup le policier, nous ne laisserons pas traîner les choses. Il faut que vous soyez fixé au plus tôt… Donnez-moi carte blanche.

Et Jean répondit d’une voix altérée. Je vous la donne…

CHAPITRE XIX

IL Y A PROMESSE DE MARIAGE…

Assurément, Jean Belmont – qui voyait Renée tous les jours – n’avait pas confié à la jeune fille la gravité ni la cause des malaises qu’il avait ressentis et affectait de continuer à ressentir.

Car si la fille adoptive des Marcadiou avait su ce qui se passait dans l’hôtel de Neuilly et par quels doutes cruels et quelles angoisses passait son Jean, elle n’eût pas eu, ce jour-là, une mine aussi joyeuse.

C’était pourtant chez la princesse Mila Serena qu’elle se rendait, et non pas à Neuilly.

D’où venait donc l’expression de contentement intérieur qui s’inscrivait sur le beau visage ?

Il y avait longtemps qu’elle ne se rendait plus « chez la princesse » pour y remplir ses fonctions d’accompagnatrice, qu’avec une répugnance visible et une froideur qui masquait son chagrin. Cette besogne quotidienne, jadis acceptée avec un courage indifférent et la satisfaction de gagner sa vie, lui était devenue une charge. C’était depuis qu’elle s’était mise à aimer Jean Belmont et qu’elle soupçonnait en Mila Serena une ennemie de son cœur.

Mais, aujourd’hui, les joues de Renée Marcadiou avaient repris leurs couleurs embellies encore par une expression radieuse.

Sa joie ne tomba point quand elle pénétra chez la princesse ; en vain, cherchait-elle à se composer un maintien plus grave ; en dépit de ses efforts, ses yeux continuaient à rayonner et sa bouche à sourire.

Mila Serena accueillit aimablement la jeune fille. Mais il était toujours difficile de savoir ce qui se cachait derrière l’amabilité de cette parfaite comédienne. Elle ne devait pas avoir oublié le lieu et les circonstances de leur dernière rencontre, ni l’impression de défaite qu’elle en avait emportée.

Il est vrai que, depuis, elle pensait avoir été mise par le hasard en possession du moyen de reconquérir Jean Belmont.

N’attendait-elle pas, d’un jour à l’autre, l’arrestation de Romèche, compromis par les révélations du receleur Jéroboam Moses ? Elle s’étonnait même que ce ne fût point déjà fait ? À quoi s’amusait donc la police ? Il était cependant facile de retrouver, dans sa splendeur actuelle, le vendeur du collier volé.

— Faudra-t-il que je leur indique son adresse ? se demandait parfois la « princesse ». Ils ne sont pas forts, à la préfecture ! Mortimer n’a pas mis tant de temps à dénicher le vieux gredin.

Mais elle aurait préféré – tant à cause de ses projets sur Jean Belmont que pour ne pas encourir la rancune de Peaudure – n’avoir pas à jouer ce rôle de délatrice et laisser la police découvrir par ses propres moyens le refuge de Romèche.

Ce n’était, pensait-elle, qu’une affaire de patience.

En attendant, sûre que son heure sonnerait bientôt, elle avait résolu de faire bon visage à Renée.

— Vous revoilà enfin ! s’exclama-t-elle. Avez-vous donc été souffrante, ma chère petite ? Je vous ai vainement attendue tous ces jours-ci.

— Vous m’excuserez, madame, répondit Renée. Des obligations de famille m’ont retenue… J’ai été dix fois sur le point de vous écrire… Puis j’ai craint de vous paraître oublieuse des bontés que vous avez eues pour moi et je me suis décidée à venir…

— Quel préambule ! s’étonna Mila, avec une gaieté feinte. Et pourquoi m’auriez-vous écrit au lieu de venir ? Qu’aviez-vous de si pressé à me communiquer ?

— J’avais à vous faire connaître qu’à mon très grand regret, il va m’être impossible de continuer auprès de vous mes fonctions d’accompagnatrice, dit tout d’un trait la jeune fille, visiblement désireuse d’en finir avec l’objet de sa visite.

Mila Serena prit une mine stupéfaite.

— Que dites-vous ? se récria-t-elle. Vous voulez me quitter ? Mais que deviendrai-je sans vous, ma petite Renée ? Vous ne parlez pas sérieusement… Vous savez bien que vous m’êtes indispensable.

Un peu gênée par ces cajoleries qui l’empêchaient de brusquer ses adieux, Renée répliqua, avec un sourire non exempt de malice :

— Pourtant, il faudra bien que vous me remplaciez, madame… Il ne dépendrait plus de moi seule de revenir sur ma décision… Je vais cesser d’être maîtresse de mes actions ; il me faudrait tout au moins, pour vous satisfaire, le consentement de quelqu’un qui ne me le donnerait pas…

— Et de qui donc ? questionna la princesse intriguée.

— De mon mari, madame… Je suis fiancée et mon mariage aura lieu dès que le permettra l’accomplissement des formalités.

La blonde princesse fronça involontairement ses sourcils.

— Fiancée !… Voilà, en effet, une grande nouvelle ! dit-elle du bout des lèvres. Je suis étonnée que vous ne m’en ayez point fait part plus tôt.

— Mon mariage vient à peine de se décider, répondit doucement la jeune fille.

Mila Serena se contenait difficilement. Déjà, ses yeux foudroyaient Renée.

— Mes compliments ! reprit-elle. Puis-je vous demander le nom… que vous allez porter si prochainement ?

Rougissante, et avec un peu d’appréhension, mais fière et heureuse tout de même, Renée prononça :

— Vous connaissez mon fiancé, madame… C’est M. Jean Belmont… qui me connaît depuis mon enfance.

Depuis un instant, Mila Serena s’attendait à ce coup ; elle en avait eu le pressentiment dès les premières paroles de Mlle Marcadiou. Pourtant, en le recevant, elle faillit pousser un cri de fureur.

— Mes félicitations ! jeta-t-elle, les dents serrées, en devenant pâle de colère et de jalousie. Vous faites là un mariage inespéré… Vous avez admirablement manœuvré. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de… séduire un millionnaire…

— Vous me supposez une habileté que je ne possède point, murmura la jeune fille en rougissant d’indignation. Ce n’est pas la fortune de M. Belmont qui m’a attirée vers lui…

— Admettons que ce soit l’amour ! ricana Mila, avec un mépris agressif. Un bon conseil, en tout cas… Ne vous endormez pas sur ce beau succès, ma petite. De trop beaux rêves ont parfois de cruels réveils… Il se pourrait qu’un jour… avant longtemps, peut-être… vous déploriez de vous être abandonnée à celui-ci…

— Je vous remercie, madame, répondit Renée d’une voix frémissante. Mais Jean m’aime autant que je l’aime… Et c’est la meilleure garantie de bonheur… Adieu, madame ; permettez-moi de prendre congé de vous, et croyez que je conserverai le souvenir de votre bienveillance à mon égard.

Elle s’inclina et sortit du salon.

Elle avait à peine répondu à son salut par un signe de tête presque sec.

Une rage folle la possédait.

— Elle l’emporte ! murmura-t-elle. Ce jeune imbécile va l’épouser et ma dernière chance s’effondre… Que faire ?… À quoi me servirait-il de déchaîner le scandale Romèche ? Ce serait une vengeance mesquine… et cela n’empêcherait rien !… Et du côté de Peaudure, je ne saurais compter sur une aide efficace… Il ne pourrait rien contre ce mariage, d’ailleurs… pas plus que moi !

Elle allait et venait à travers le salon, comme une tigresse en cage, en mordant ses ongles avec fureur.

Soudain, elle s’arrêta et sourit.

— Que dis-je ? s’exclama-t-elle. Il en ferait moins que moi… Allons, princesse, revenez à vous… Il vous reste encore bec et ongles… Et malheur à qui se trouve sur votre route !…

CHAPITRE XX

LA MAIN DANS L’OMBRE…

Certainement, Mila Serena avait tort de se défier de Peaudure et de douter qu’il voulût l’aider efficacement à s’opposer au mariage de Renée Marcadiou de Jean Belmont.

Ce projet d’union ne pouvait être indifférent au bandit qui se cachait maintenant sous les traits du vieux Romèche. Et sans doute ne restait-il pas inactif. Il était homme de ressources et assez hardi coquin pour brusquer les événements, s’il se sentait suspecté, ou si seulement il avait vent de l’orage qui s’amoncelait sur la tête de Romèche.

C’était surtout cela que la princesse aurait dû aller confier sans retard au détective Mortimer. Il en serait certainement résulté, de la part de Peaudure, un changement de tactique, qui eût satisfait Mila Serena.

Mais Mila n’était plus revenue chez Mortimer et ce dernier continuait à ignorer l’évolution de l’affaire du collier et les révélations du juif Moses.

Il avait bien autre chose à faire que de gaspiller son temps à regretter des perles, déjà passées aux profits et pertes !

Ne devait-il pas, tout d’abord, mener de front sa double existence de faux détective et de faux Romèche, en dépistant la surveillance possible de l’inspecteur Camus ? Apparaître successivement, chaque jour, sous ces deux aspects si différents – et cela sans qu’un indiscret pût surprendre le moment où il opérait la transformation – n’était pas une mince besogne. Peaudure jouait vraiment la difficulté.

Mais, ce comédien manqué eût fait un Fregoli de génie ; il avait le don des changements à vue, cette rapidité de transformation qui déconcerte et déroute toute observation. Pour le démasquer, il aurait fallu le pincer en flagrant délit, c’est-à-dire pendant qu’il se maquillait. Or, il était trop rusé pour se laisser pincer.

Ce jeu l’amusait ; toutefois, il sentait bien qu’il ne pouvait le prolonger longtemps sans danger ; il n’est point d’acrobate qui ne finisse par se rompre le cou, à force de répéter le même saut périlleux.

Peaudure était donc bien résolu à en finir rapidement, c’est-à-dire à faire accomplir par Romèche la besogne qu’il lui avait assignée.

» Qu’il me mette en possession de l’héritage Belmont ! pensait-il. Et je me chargerai de le faire disparaître gentiment, sans que personne ait à s’inquiéter sur son compte… Par exemple ! rien n’empêche de le faire partir ostensiblement pour l’étranger… Mortimer gérera sa fortune. »

C’était là un projet raisonnable. Encore fallait-il, pour pouvoir le réaliser, que Jean Belmont eût préalablement quitté le monde des vivants.

Le poison traînait en longueur… Ou peut-être la main mystérieuse n’avait plus osé se risquer à revenir pratiquer la substitution nocturne…

Suivant les conseils de l’inspecteur Camus, Jean Belmont n’avait laissé paraître aucun soupçon ; il se comportait tout à fait comme s’il n’eût point su à quelle manœuvre criminelle on se livrait contre lui.

En apparence, il ne pensait qu’à son prochain mariage, à la radieuse journée qui amènerait dans sa demeure le joli sourire de Renée…

Peaudure ne pouvait oublier l’approche de cette date.

Le soir même du jour où Renée Marcadiou était venue annoncer ses fiançailles à Mila Serena et se démettre de ses fonctions d’accompagnatrice, le faux Romèche, remonté dans sa chambre, méditait, étendu dans un fauteuil.

Ayant éteint l’électricité et fermé sa porte à double tour, il écoutait le timbre de la pendule sonner de quart d’heure en quart d’heure.

L’heure qui s’approchait – l’heure qu’il attendait était grave ; elle pouvait être décisive.

« Demain, songeait Peaudure, la partie sera gagnée ou perdue pour Romèche… Qu’importe ? Je puis lui faire risquer ce coup… S’il réussit, c’est moi qui ramasserai le gain… S’il échoue et que Romèche, compromis, soit contraint d’abandonner la partie, il me restera la possibilité d’en engager une autre. N’ai-je pas sous la main cette petite Éveline Belmont ?… Risquons la carte Romèche ; Peaudure est, de toutes façons, en dehors du risque. »

Que méditait le misérable ? Perdait-il patience ? Ou soupçonnait-il la comédie de Jean Belmont qui mettait en échec la tentative d’empoisonnement ?

Il avait, en ce cas, un moyen bien simple de s’en assurer : c’était de forcer la dose et de jouer, comme il le disait, le tout pour le tout. S’il remplaçait, cette nuit-là, la potion par un breuvage mortel, l’épreuve ne devait être dangereuse que si elle réussissait – c’est-à-dire si Jean Belmont buvait et mourait.

Dans le cas contraire, rien ne se produirait et Romèche, en retrouvant, le matin, son fils en bonne santé, saurait simplement à quoi s’en tenir ; Peaudure n’aurait plus qu’à changer de méthode.

D’autre part, dans l’hypothèse d’une réussite, il n’était pas certain que la justice songeât à accuser Romèche de la mort de Jean et encore moins certain qu’on pût réunir des preuves contre lui.

D’ailleurs, si les choses tournaient mal, Peaudure aurait toujours la ressource de faire disparaître l’apparence de Romèche.

Telles avaient dû être les réflexions du bandit et c’était ce qui le décidait à tenter la chance.

La pendule venait de sonner minuit. Il se leva silencieusement, étendit la main et prit sur la cheminée une petite fiole, préparée à l’avance.

— Il doit dormir, murmura-t-il. Et d’un sommeil d’autant plus profond que j’ai pris la précaution de jeter dans le thé qu’on lui a monté tantôt une pincée de mon narcotique… Je pourrai verser entre ses dents le contenu de cette fiole. On supposera demain qu’il a bu la potion et on accusera le pharmacien de l’erreur commise… Et s’il s’éveille, tant pis pour lui ! Romèche ne peut pas attendre indéfiniment l’héritage.

Sans bruit, le misérable sortit de sa chambre et, par le corridor silencieux, se dirigea vers celle de Jean Belmont.

L’oreille contre le bois, il écouta ; seule, la respiration égale du jeune homme endormi troublait le silence.

Se relevant, Peaudure introduisit délicatement dans la serrure une pince minuscule, entre les extrémités de laquelle il saisit le bout de la clef, enfoncée intérieurement. Il n’eut plus alors qu’à tourner ; la porte s’ouvrit sans bruit : c’était un maître cambrioleur que le détective Mortimer !

Dans la chambre, plongée dans l’ombre, il marcha résolument vers le lit.

Le visage effleuré d’un reflet de lune, Jean Belmont reposait paisiblement, les yeux clos…

Peaudure, prudemment, avança une main et toucha le visage immobile.

Le dormeur ne fit pas un mouvement. Mais, brusquement, de derrière la tête du lit, une silhouette se leva et des doigts de fer emprisonnèrent le poignet du faux Romèche…

 

*    *    *

 

Poussant un cri de rage, Peaudure se rejeta violemment en arrière, cherchant à s’arracher à l’étreinte.

Mais, sortant de son apparent sommeil, Jean Belmont se dressait à son tour et tournait un commutateur. Une nappe de clarté jaillît, éclairant simultanément les visages de l’inspecteur Camus et de son prisonnier.

Remplis d’horreur, les yeux du jeune homme s’étaient fixés sur le faux Romèche.

— Mon père ! gémit-il douloureusement. C’est mon père…

— … qui veut empoisonner son fils millionnaire ! acheva froidement l’inspecteur Camus. Il y a des pères qui sont des monstres, monsieur Belmont. Et si pénible que soit la révélation, mieux vaut les démasquer à temps… C’est fait, n’est-ce pas, monsieur Romèche ?…

CHAPITRE XXI

PARTIE PERDUE

Mis brutalement en face de l’abominable réalité, Jean Belmont aurait voulu pouvoir douter du témoignage de ses yeux.

En celui qui avait tenté de l’assassiner, il lui fallait reconnaître son père ! Quelle honte ! Et quelle douleur !

Pourtant, n’aurait-il pas-dû être préparé à ce coup ! Était-ce vraiment une surprise pour lui ?

Lorsque – quelques heures auparavant, dans le courant de la journée – il avait reçu la visite de l’inspecteur Camus, n’avait-il pas eu le pressentiment de la révélation qui se préparait ?

Le policier lui avait dit d’un ton singulier :

— Le hasard me sert… J’ai appris aujourd’hui quelque chose qui confirme certaine opinion que j’avais. Je crois bien que je tiens le complice des cambrioleurs et que je vais pouvoir vous indiquer votre empoisonneur. D’ailleurs, les deux ne sont probablement qu’un seul et même personnage. Vous m’avez donné carte blanche ; avec votre permission, j’en userai cette nuit. Quand tout votre personnel sera couché, vous m’introduirez discrètement dans votre demeure d’abord et ensuite dans votre chambre. Je compte y passer la nuit…

— Dans quel but ? balbutia Jean Belmont. Depuis la dernière alerte, mon mystérieux visiteur ne s’est plus manifesté.

— Il recommencera une nuit ou l’autre, répliqua le policier avec assurance. Je suis même persuadé, si mes suppositions sont justes, qu’il ne nous fera pas trop attendre. J’ai quelques raisons de croire qu’on désire en finir avec vous avant votre mariage. Or, il approche.

Jean Belmont avait pâli ; une inexplicable angoisse serrait son cœur ; il redoutait l’épreuve proposée et cependant il reconnaissait qu’il eût été déraisonnable de la repousser.

— C’est bien ! acquiesça-t-il d’une voix altérée, en inclinant la tête. Je ferai ce que vous désirez.

Mais il ne posa point d’autres questions et l’inspecteur Camus s’abstint de tout commentaire. Pour tous deux, la situation était délicate ; mais elle l’était plus encore pour Camus, qui savait le nom de celui que visaient ses soupçons.

Mais, tout en plaignant ce fils qui allait avoir à rougir de son père, il était résolu à aller jusqu’au bout de son devoir. Dans l’intérêt même de Jean Belmont, aucune considération de sentiment ne devait arrêter l’inspecteur dans la tâche qu’il s’était tracée.

Il était donc venu au rendez-vous ; il avait décidé Jean à se coucher comme d’ordinaire et à feindre de dormir. Puis, caché dans l’ombre, il avait attendu.

Et tout s’était passé comme il l’avait prévu : ls criminel venait d’être pris au piège.

Et c’était Romèche…

— Mon père ! balbutiait tout bas le jeune homme douloureusement impressionné.

Jusqu’au dernier instant, il avait repoussé les doutes qui l’effleuraient. Il persistait à juger son père incapable d’un crime aussi monstrueux. Romèche pouvait avoir été un père négligent et dur ; il avait pu commettre des indélicatesses ; mais il n’y avait pas en lui l’étoffe d’un assassin. Tout au fond du cœur de Berlingot, une voix secrète s’indignait et protestait contre cette hypothèse qu’un père pût vouloir attenter à la vie de son fils.

Ce doute généreux était-il encore possible, à présent qu’il avait devant lui le visage de Romèche, pris sur le fait et maintenu par l’inspecteur Camus ?

Le faux Romèche avait cessé de se débattre. Dès lors qu’il était reconnu, cela devenait inutile ; la partie était perdue.

Mais son attitude était franchement cynique et il conservait un calme railleur, dont la vue était bien pénible pour le fils.

— Eh bien ! oui. C’est moi ! prononça-t-il froidement. Je suis pincé… Ma parole ! voilà une belle capture et qui fait honneur à monsieur Camus ! Que ferez-vous de moi ?… Ne voyez-vous pas que vous mettez mon fils dans l’embarras ? Allez-vous l’obliger à envoyer son vieux père en prison sous l’inculpation de tentative d’empoisonnement ? Cela fera un beau scandale… et dont je ne supporterai pas seul les conséquences !

Il ricanait…

Au contraire, Jean Belmont frissonnait ; malgré lui, il murmura d’un ton suppliant, en s’adressant à l’inspecteur.

— Oh ! pas cela !… Qu’on ne sache pas !… Qu’on ne juge pas !… Promettez-moi de garder le silence !…

Les yeux de Peaudure jetèrent une lueur de triomphe.

Parbleu ! c’était bien là-dessus qu’il avait compté ! En tentant de commettre son imprudent forfait, il savait bien qu’il ne risquait guère et que, s’il était découvert et que sa tentative échouât, Jean étoufferait l’affaire, se contentant de le chasser.

Mais, de ce châtiment, le misérable n’avait cure ; il tenait en réserve une autre carte, que jouerait Mortimer.

Il souriait donc, en voyant la scène tourner selon ses prévisions ; et il bravait du regard l’inspecteur Camus.

« Naïf ! pensait-il. Naïf, qui croit me tenir !… Est-ce qu’un fils dénonce son père à la justice ? Je suis « monsieur » Romèche ! »

Mais Camus demeurait froid et ne desserrait pas son étreinte. Au contraire !

— Au nom de la loi, je vous arrête, monsieur Romèche ! prononça-t-il.

Peaudure ne sourcilla pas ; il regarda Jean, qui fit un pas en avant.

— Ne m’avez-vous pas compris, monsieur Camus ? protesta-t-il. Je ne puis laisser arrêter mon père… Je dois laisser à ses remords, à sa conscience le soin de le punir. Je refuse de porter plainte. Laissez-le donc quitter cette demeure, où il vient de rendre sa présence impossible. J’assurerai son existence, à condition qu’il ne reparaisse plus devant mes yeux.

— Vous serez satisfait, mon fils, riposta Peaudure, goguenard. Je vous promets que ni vous, ni personne n’entendra plus parler du vieux Romèche… Allons ! monsieur Camus, si pénible que cela soit pour vous de lâcher votre proie, retirez votre main qui pèse sur ma pauvre épaule… Il ne faut pas être plus royaliste que le roi ! Du moment que mon fils, le principal intéressé, ne veut pas d’histoires, vous n’avez qu’à nous tirer votre révérence.

Sans daigner regarder le faux Romèche, et sans le lâcher le moins du monde, l’inspecteur Camus se tourna vers Jean.

— Je comprends vos sentiments, monsieur Belmont, déclara-t-il. Et je suis désolé de ne pouvoir déférer à votre désir… Mais ce n’est pas pour l’abominable crime dont il a essayé de se rendre coupable que j’arrête cet homme. C’est pour une autre affaire… Il est inculpé du vol d’un collier de perles, au détriment de la princesse Mila Serena, et voici un mandat d’arrêt, bien en règle que je dois exécuter : il est décerné contre le sieur Romèche…

Cette fois, ces paroles produisirent tout leur effet – et pas seulement sur Jean Belmont.

Peaudure se troubla et une furtive expression de détresse traversa son regard. La situation changeait et Romèche n’avait plus rien à attendre de son fils, impuissant cette fois à le protéger. Le personnage devenait dangereux à jouer.

D’un coup d’œil, le bandit entrevit la situation et toutes ses fâcheuses conséquences. S’il laissait arrêter Romèche, c’était Peaudure qui serait pris et perdu.

D’une secousse désespérée, il s’arracha soudain à l’étreinte élu policier et fit un bond de côté.

Le commutateur était à portée de sa main ; il le tourna, plongeant la chambre dans les ténèbres. Puis, fonçant entre Jean et Camus et les bousculant, il franchit la porte et se lança dans le corridor.

En quelques enjambées, il atteignit l’escalier, qu’il descendit quatre à quatre ; le hall enténébré était devant lui ; mais il en connaissait assez les dispositions pour le traverser sans se heurter aux obstacles ; il arriva à la porte…

Un grognement d’impatience et d’inquiétude s’échappa alors de sa gorge ; la chaîne de sûreté était mise et, du cadenas, la clef avait été retirée.

Impossible de fuir par cette voie…

Fébrile et, cette fois, avec l’allure d’une bête aux abois, Peaudure retraversa le hall, courut en tâtonnant, cherchant une issue.

Au haut de l’escalier, la lumière venait de jaillir et il entendait des pas précipités. Jean Belmont et l’inspecteur devaient s’être lancés à sa poursuite… Ils descendaient l’escalier.

Le hall, à son tour, s’illuminait… Peaudure n’eut que le temps de se réfugier derrière un rideau. Farouche, prêt au meurtre, il attendit…

Ce fut Jean qui le découvrit ; l’inspecteur Camus s’était éloigné, cherchant ailleurs. Ce fut une chance pour le brave policier ; car Peaudure eût opposé une résistance désespérée et n’eût pas hésité à frapper…

Mais, en face de Jean Belmont, il s’avisa d’une autre tactique ; il redevint Romèche, humble, suppliant, affolé.

— Tu ne vas pas me livrer ? haleta-t-il. Veux-tu voir ton vieux père condamné pour vol ?… Je t’ai promis de disparaître. Laisse-moi fuir…

Un court combat se livra dans l’âme du jeune homme. Consentir à la fuite, n’était-ce pas se faire un peu complice ? Il avait le droit d’absoudre l’empoisonneur, mais le voleur !

« C’est mon père ! cria en lui une voix désespérée. Quoi que celui-ci ait fait, un fils ne livre point son père !… »

Un bruit de voix, annonçant le retour de l’inspecteur Camus et l’approche des domestiques qu’il avait dû réveiller, écourta les hésitations de Jean.

Comme Peaudure s’y attendait, il n’eut plus qu’une pensée : empêcher que son père tombât entre les mains de la justice.

Ouvrant une petite porte, il poussa Peaudure.

— Sauvez-vous par là, chuchota-t-il.

Et tandis que le bandit, soulagé, se précipitait dans le couloir, Jean s’adossa à la porte refermée, barrant le passage à l’inspecteur qui accourait.

— Vous le faites échapper… Vous avez tort ! reprocha le policier, en essayant d’écarter le jeune homme.

— C’est mon devoir de fils, riposte celui-ci.

Camus haussa les épaules.

— Quelle pitié mal placée ! bougonna-t-il. Je respecte le sentiment qui vous la dicte… Mais je ne puis m’empêcher de penser qu’il vaudrait mieux pour vous me laisser accomplir mon devoir. L’acte de cet homme a brisé les liens qui pouvaient exister entre vous. Pouvez-vous encore le regarder comme votre père ? Il en est indigne… Et j’ai la conviction que son arrestation est indispensable à votre sécurité… Il recommencera sa tentative… et d’une manière qui pourrait être plus efficace. Mieux vaut lui enlever cette possibilité… Et, quant au scandale que vous redoutez, il sera facile de l’éviter. En somme, vous ne portez pas le même nom, et bien peu de gens doivent savoir qu’il est votre père.

Jean Belmont avait laissé parler le policier ; cela donnait à Romèche le temps de se mettre à l’abri.

— Vous ne me convaincrez pas, déclara-t-il enfin.

— Soit ! riposta l’inspecteur. Je vous comprends et je vous plains… Mais mon devoir est de passer outre.

Doucement, mais fermement, il obligea le jeune homme à lui livrer passage et se précipita dans le couloir.

Trop tard… Dans l’office, auquel il aboutit, il n’aperçut qu’un chauffeur qui, sans doute, réveillé par un autre domestique, achevait de se vêtir et de boutonner sa pelisse.

À ce visage glabre, qui n’était pas celui de Romèche, l’inspecteur n’accorda aucune attention. Il poursuivit ses recherches.

Mais plus elles se prolongeaient et plus il acquérait la conviction que Romèche avait réussi à s’escamoter de la même façon mystérieuse que les cambrioleurs.

Aucune porte extérieure n’était cependant ouverte et il paraissait impossible que le fugitif eût quitté l’hôtel.

— Allez me chercher des agents ! ordonna à un domestique l’inspecteur Camus, cédant à un mouvement de dépit. Il faut qu’on fouille l’hôtel de fond en comble. Dans ce labyrinthe de pièces et de corridors, il est trop facile de jouer à cache-cache.

Obéissant à cet ordre, le domestique s’en fut prendre les clefs de la porte d’entrée et revint la débarrasser de la chaîne de sûreté.

Tandis qu’il procédait à cette opération, le chauffeur qu’avait entrevu l’inspecteur Camus apparut silencieusement dans le hall et vint se placer derrière le domestique. Celui-ci l’aperçut au moment où il ouvrait la porte.

— D’où sort-il, celui-là ? s’exclama-t-il, en dévisageant l’homme avec un étonnement méfiant. Mais c’est la pelisse et la casquette de Marcel qu’il a sur le dos et sur la tête !…

Et faisant mine de saisir au collet l’inconnu suspect, il demanda :

— Qui es-tu ?… Que fais-tu ici ? » Pourquoi as-tu pris ces vêtements ?…

Un formidable coup de poing en pleine figure interrompit ses questions et l’envoya rouler sur les tapis du hall.

Enjambant l’adversaire abattu, l’agresseur se précipita alors par la porte entr’ouverte et s’enfuit à toutes jambes dans la nuit.

Démaquillé et ayant à tout jamais quitté l’apparence de Romèche, Peaudure était sauvé… grâce à la rapide transformation réalisée dans l’office, à temps pour berner l’inspecteur Camus.

— Et maintenant, je défie bien tous les policiers de Paris de remettre la main sur Romèche ! ricana-t-il en courant.

CHAPITRE XXII

PERFIDIE !

En cette même nuit qui avait failli voir la capture de Peaudure, le Caveau des Halles recevait la visite d’une chercheuse d’émotions, qu’on eût été assez étonné de trouver seule en pareil endroit.

Car cette hardie noctambule n’était autre que l’aristocratique princesse Mila Serena.

En compagnie de mondains et de fêtards, on eût admis qu’elle s’aventurât au milieu de cette clientèle d’apaches. Inscrit au programme de la tournée des grands ducs, ce cabaret était habitué de telles curiosités.

Mais, sans protecteur, comment Mila s’y risquait-elle ?… Et qu’y venait-elle faire ?

Elle était entrée avec assurance, presque en familière du lieu ; elle était d’ailleurs vêtue fort modestement, avec un souci manifeste de déguiser sa personnalité. Dehors, on l’eût prise pour une modeste ouvrière, ou pour une petite bourgeoise.

Ici, on devait voir en elle une de ces « belles de nuit », en quête du passant généreux.

Très simplement et tout à fait à l’aise, elle s’approcha d’une table, autour de laquelle « consommaient » une demi-douzaine d’apaches.

— Bonsoir, les aminches ! dit-elle en tendant ses deux mains nues. Est-ce qu’on se souvient encore de la môme Catherine ?

Les buveurs tournèrent la tête, dévisagèrent l’arrivante et poussèrent ensemble des exclamations de surprise.

— Catherine Velsch !… La v’là ressuscitée !… Ben ! en v’là une surprise. On disait que tu t’étais fait une situation !

— Il y a bien quelque chose de ça, répondit Mila Serena, en s’asseyant. Mais cela ne m’a pas fait oublier les amis, vous voyez… Est-ce qu’on a toujours le cœur à l’ouvrage ?

— Toujours, Catherine… quand c’est bien payé ! répondit un des voyous, en examinant la jeune femme. C’est-il que t’aurais une « affaire » à nous proposer ?

— Peut-être, admit la princesse, sans baisser les yeux.

— Alors, c’est comme cliente que tu viens ?

— Si vous voulez… Et je ne marchanderai pas… à condition d’être bien servie.

— Tu le seras, Catherine… ça ne serait pas la peine d’avoir des amis, si on ne les trouvait pas quand on en a besoin. Dégoise ton affaire. C’est-il un type « à descendre » ou un mobilier à déménager ? Le prix dépend du genre de travail, tu comprends.

— Oh ! répliqua Mila Serena, avec un petit sourire, ce n’est ni l’un ni l’autre. Et il n’y aura pas plus de peine que de risque… Il ne s’agit que de m’aider dans une petite vengeance… une toute petite vengeance…

Ses yeux bleus devinrent durs ; une implacable férocité se peignit sur ses traits.

— Écoutez… Voici ce que j’attends de vous… et vous serez récompensés généreusement, poursuivit-elle, en se penchant vers ses auditeurs.

Baissant la voix, elle prononça quelques phrases qu’ils écoutèrent en silence.

Quand elle cessa de parler, ils se consultèrent du regard, puis l’un d’eux, s’engageant au nom de tous, répondit :

— Compte sur nous, la Catherine… C’est entendu. On sera au rendez-vous demain…

 

*    *    *

 

Ignorant encore le grand déchirement de cœur que venait d’éprouver Jean Belmont, – redevenu en cette occasion le sensible Berlingot, – Renée vivait dans son rêve.

Aucune ombre à son bonheur – autour d’elle, il n’y avait plus que des visages sympathiques. Elle en avait fini avec la princesse Mila Serena, en laquelle son instinct lui avait fait pressentir une ennemie…

Elle le croyait, du moins. La façon dont elles s’étaient quittées, après la dernière entrevue, équivalait à une rupture.

Renée n’imaginait pas qu’on pût revenir sur certaines paroles, ni modifier certaines attitudes. Sa loyauté, sa spontanéité sincère n’admettaient pas certaines volte-face, n’imaginait pas certaine dose d’impudence.

« C’est fini… Je ne la reverrai plus… Et j’en suis bien contente ! avait-elle pensé. Ma tendresse pour Jean et la peur que j’avais de voir son amour aller à une autre me rendaient peut-être injuste ; mais la princesse Serena me déplaisait ; en sa présence, j’éprouvais un malaise… une instinctive défiance. »

Abandonnant ce sujet peu agréable, elle reporta sur son fiancé la ferveur de sa pensée.

— Aurai-je un mot de lui tantôt ? se demanda-t-elle. Il était un peu mystérieux, ses derniers temps… Je parie qu’il me préparait une surprise… peut-être l’annonce de la date de notre mariage. On en aura sans doute fini avec ces ennuyeuses formalités, qui donnent tant de souci à mes parents adoptifs.

La vérité était que la qualité d’enfant trouvée de Renée – qu’en raison de sa minorité les Marcadiou n’avaient encore pu adopter légalement – compliquait les choses. D’accord avec Jean, Célestin avait caché ces difficultés à la jeune fille, qui attendait avec confiance la fin des démarches.

Jean Belmont, d’ailleurs, s’était flatté de tout aplanir, grâce aux relations que lui valait sa situation sociale.

Tandis que Renée rêvait ainsi, Mme Marcadiou vint lui remettre une lettre qu’apportait le facteur.

Surprise de reconnaître l’écriture de Mila Serena, la jeune fille la décacheta avec une moue.

— Que peut-elle me vouloir ? murmura-t-elle. Veut-elle m’accabler d’un supplément… d’aménités ?

Mais, dès les premières lignes, elle constata que le ton n’était pas celui auquel elle s’attendait.

Bien au contraire ! Un revirement inexplicable semblait s’être produit dans l’esprit de la princesse.

 

« Chère Mademoiselle, écrivait-elle, à la veille de quitter Paris, et pour longtemps, sans doute, je retrouve quelques morceaux de musique vous appartenant.

« Voulez-vous me faire le plaisir de venir les reprendre, en personne ?

« Il me serait pénible de vous laisser sur l’impression fâcheuse que vous avez pu emporter l’autre jour. Il n’en faut accuser que mes pauvres nerfs malades.

« Soyez compatissante, et donnez-moi l’occasion de vous assurer que nous nous séparons bonnes amies, et que vous conservez toute ma sympathie.

« PRINCESSE SERENA. »

 

D’abord, Renée fut stupéfaite ; puis elle se rembrunit, et manifesta un peu de contrariété.

— Regarde ce que m’écrit cette bizarre princesse, dit-elle à sa mère adoptive, en lui tendant la lettre. Que dois-je en penser ? Et surtout, que dois-je répondre ?… Les choses étaient fort bien comme elles étaient ; et je t’avoue que je me serais passée de ses excuses.

Mme Marcadiou mit ses lunettes, et déchiffra l’épître.

— Tout de même, il ne faut pas mettre les torts de ton côté, conseilla-t-elle. Cela ne te coûtera pas beaucoup d’y passer et d’écouter ses politesses. Tu reprendras ta musique, en la remerciant de ses salamalecs, et tout sera dit. Elle ne pourra t’accuser d’avoir mauvais caractère.

— Mais, si la girouette a encore tourné ? objecta la jeune fille, peu enthousiaste. Si ce n’était qu’un prétexte pour m’obliger à entendre encore quelques paroles désagréables ?

— En ce cas, tu lui tirerais au plus vite ta révérence, et tu l’assurerais qu’on ne t’y reprendra plus… Mais, je ne crois pas que ça se passe ainsi. Elle a réfléchi, et elle regrette de t’avoir vexée, voilà le plus probable. Comme elle dit, il vaut mieux que vous vous quittiez bonnes amies.

Renée se décida.

— Soit, déclara-t-elle, je vais y aller. Mais je ne m’y attarderai pas… Si Jean venait avant que je sois de retour, retiens-le, n’est-ce pas ?

— Je n’en aurai pas besoin ! répliqua Mme Marcadiou avec conviction. Tu penses bien qu’il ne repartirait pas sans t’avoir vue… puisqu’il ne vient que pour toi !…

CHAPITRE XXIII

LA 7896-B

Redevenu lui-même, sous les espèces du détective Mortimer, Peaudure, enfermé dans son cabinet, savourait le plaisir d’une méditation solitaire, le calme après la tempête.

— Je l’ai échappé belle ! se disait-il avec satisfaction. Dans quel guêpier ce Romèche m’avait fourré !… Sans le savoir, cette chère Mila m’a joué un fameux tour. Qu’avait-elle besoin de lancer la police à la recherche de son collier… et surtout ce jeune Camus ?…

Il grimaça, en se frottant machinalement l’épaule, sur laquelle il s’imaginait sentir encore l’étreinte des doigts de l’inspecteur.

— Il a failli m’avoir ! murmura-t-il. Mais aussi, pouvais-je m’attendre à cela ? Je me croyais si tranquille dans la peau de ce gredin de Romèche !… L’empoisonnement n’était qu’une peccadille… une affaire de famille, dans laquelle la justice n’avait pas à fourrer son nez… Mais, le vol !… Bigre !… Voilà qui changeait la situation !… C’est qu’une fois dans les pattes de ces gens-là, j’avais bien des indiscrétions à craindre… Romèche, en prison, n’aurait pu donner à son visage les soins nécessaires et bien vite, il aurait laissé reparaître celui du détective Mortimer… Tableau !… Qu’en aurait-il pensé, le jeune Camus ?

De nouveau, sa bouche esquissa une grimace. Décidément, il n’encaissait pas le délicieux baron de la Virtonnière. Il avait beau lui avoir échappé, il n’en éprouvait pas moins, grâce à lui, l’amertume d’une défaite.

Pourtant, l’aventure ne finissait pas trop mal. Le visage du bandit se rasséréna, et même un peu d’ironie s’y montra.

— Il va courir après Romèche ! ricana-t-il. Il va le chercher partout… Bien du plaisir ! Si jamais il le retrouve, je lui paie ce qu’il voudra !… Mais, je suis bien tranquille ! Il faudra qu’il finisse par se résigner à ne jamais savoir ce qu’est devenu Romèche… Cette plaisanterie-là est terminée !… Nous n’aurons plus l’occasion de nous revoir, cher monsieur Camus… Car, n’est-ce pas, vous n’avez pas à vous mêler des affaires de Mortimer… que vous ne connaissez pas…

La porte, brusquement ouverte, le fit sursauter, interrompant net le cours de ses réflexions. Un de ses deux « secrétaires » apparut, effaré.

— Patron, on vous demande, annonça-t-il à demi-voix. Mais, c’est un drôle de client : je flaire une « mouche »…

— Tu veux rire ! se récria Peaudure avec assurance. Je n’ai rien à voir avec mes « confrères » officiels. Ils n’en sont pas encore à venir me consulter… Demande à ce visiteur son nom et l’objet de sa visite.

— Il ne veut le dire qu’à vous… Et il insiste pour être introduit tout de suite.

Il sursauta tout à coup, et prêta l’oreille.

— Oh ! c’est trop fort ! Le voilà ! annonça-t-il.

Peaudure fronça les sourcils, et se dressa à demi, en se tournant vers la porte.

Quel était donc l’audacieux importun qui se permettait de la forcer avec tant de désinvolture ?

Une exclamation de stupeur et d’inquiétude faillit lui échapper.

Élégant et plus snob que jamais, l’inspecteur Camus s’y encadrait.

— Monsieur Mortimer, je présume ? prononça-t-il d’un air aimable, avant que Peaudure fût revenu de sa surprise. Pourrai-je vous dire deux mots en particulier ? Je suis M. Camus, inspecteur de la Sûreté.

Dominant le trouble qui l’envahissait à cette apparition, à la fois si inattendue et si inquiétante, Peaudure s’inclina.

— Nous sommes un peu confrères, répondit-il. Vous êtes donc le bienvenu… Laissez-nous, Manuel.

Le secrétaire congédié se retira aussitôt, non sans jeter au patron un regard consterné.

Peaudure faisait appel à tout son aplomb.

— Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite ? demanda-t-il, en offrant un siège à l’inspecteur.

— Peu de chose, répondit négligemment le jeune Camus. Un simple renseignement… Je cherche depuis quelques jours le propriétaire de l’auto 7896-B…

Mortimer-Peaudure ne sourcilla pas.

Pourtant, le coup l’avait atteint en plein.

L’auto 7896-B… son auto… Mais aussi l’auto qui servait aux transformations quotidiennes de Romèche, et dans laquelle on avait pu voir monter le prétendu père de Jean Belmont.

Parbleu ! le fil était aisé à suivre… et à pressentir. Il sut tout de suite de quel côté pouvait venir le coup qu’il s’agissait de parer.

— Toi, tu es trop malin… tu finiras mal ! pensa-t-il. Tu m’as suivi, en Romèche… Tu m’as vu… le diable sait quand et tu as pris le numéro de l’auto, afin de faire une petite enquête sur les amitiés de Romèche… Attends ! Et tiens-toi bien ! Je vais te renvoyer la balle…

Avec un parfait sang-froid, il répondit :

— Le propriétaire de l’auto 7896-B ?… Mais, il est devant vous, cher monsieur.

— Evidemment, je m’en doutais, reconnut Camus, en souriant. Inutile de vous dire que je viens de consulter les contrôles… C’est ainsi que j’ai su votre adresse.

— S’agirait-il d’une contravention au vol ? questionna Peaudure, avec un sang-froid imperturbable.

Et, sans donner à son interlocuteur le temps de répondre, il poursuivit :

— Parce qu’en ce cas, je tiens à dégager tout de suite ma responsabilité ; elle ne me serait pas imputable… Ma voiture m’a été volée, il y a plusieurs jours.

— Volée ! s’exclama l’inspecteur Camus, laissant échapper un mouvement de dépit.

— Vous n’aviez pas pensé à cela ? fit ironiquement Peaudure, traduisant le geste involontaire. Et vous veniez me demander des explications au sujet de quelque méfait dont se seront rendus coupables mes voleurs… en se servant de ma voiture… J’espère qu’ils n’ont pas mis une banque au pillage, et qu’ils se sont contentés d’écraser quelques infortunés piétons ?…

Il plaisantait avec une parfaite liberté d’esprit, mais, en même temps, il cherchait à lire sur la physionomie de l’inspecteur Camus l’effet produit par sa riposte.

Le policier était-il convaincu qu’il avait fait fausse route ? Ou, au contraire, conservait-il ses soupçons, en les dissimulant ?

Peaudure se convainquit une fois de plus qu’il avait affaire à forte partie : car, en vérité, le jeune Camus ne laissait rien paraître de ses impressions.

Il se borna à répondre :

— Il n’y a eu ni crime, ni accident, et vous n’étiez menacé d’aucune plainte. Nous aurions simplement voulu avoir de vous quelques renseignements sur une personne aperçue dans votre auto, au Bois, il y a exactement cinq jours.

— Je regrette de n’en pouvoir fournir aucun, répondit gracieusement Mortimer. Mais il me serait personnellement agréable d’en recevoir sur cette personne… qui doit être mon voleur… ou un de mes voleurs. Vous possédez sans doute son signalement ? Je puis donc espérer que vous la retrouverez un jour ou l’autre… et par la même occasion, mon auto… Bien qu’il soit un peu humiliant pour le professionnel que je suis d’avoir à recourir à un confrère, je fais des vœux pour que vous mettiez promptement la main sur mon voleur.

— Je tâcherai, répondit modestement l’inspecteur Camus, en se levant pour prendre congé. Il me reste à m’excuser de vous avoir dérangé pour rien.

— Ce n’a pas été pour rien… puisque cela m’a procuré le plaisir de faire votre connaissance ! protesta Mortimer, en reconduisant son « confrère ».

Il était moins souriant quand il revint s’asseoir devant son bureau.

— Gare à l’enquête que cet intéressant, jeune homme va certainement poursuivre ! songeait-il soucieusement. Il va falloir changer le numéro de mon auto et suborner quelques témoins, pour appuyer mon histoire de vol. Que de tracas… quand j’ai tant d’autres soucis en tête !… Oh ! mais il commence à m’agacer, l’inspecteur Camus ! Il ne faudrait pas, dans l’intérêt de sa santé, que ce jeu se prolonge !… Ou gare !…

Sa physionomie devint dure. Rageusement, il se remit à fouiller dans divers papiers.

— Laissons cela, murmura-t-il. Il va falloir penser à Renée Marcadiou… que je pourrais, s’il me plaisait, transformer en Éveline Belmont… Le dossier est prêt, et ce serait un jeu de lui faire revendiquer l’héritage de ses parents… Quel coup de théâtre !… Mais il y a certaines précautions à prendre… Si je lui rendais son nom et sa fortune, ce ne serait pas pour qu’elle en fasse hommage à-Jean Belmont !… Ah ! mais, non ! Peaudure ne tire pas les marrons du feu pour les autres !…

CHAPITRE XXIV

L’ENLÈVEMENT

Des malles, des valises, des manteaux roulés encombraient les sièges et les antichambres ; partout des traces de préparatifs de départ, partout ce désarroi des maisons qu’on s’apprête à abandonner.

Au milieu du salon, Mila Serena, en costume de voyage, accueillit Renée avec des manifestations de joie presque exagérée.

— Comme c’est gentil !… Comme c’est aimable d’être venue ! s’exclama-t-elle. Jamais je ne me serais consolée d’être partie sans vous avoir revue…

Et sans laisser à la jeune fille le temps de se mettre au diapason, de surmonter l’embarras et la méfiance qui la gelaient, la princesse saisit un écrin préparé sur une table, et obligea la jeune fille à le prendre.

— Vous allez me permettre de vous offrir ce petit souvenir, continua-t-elle. Oh ne protestez pas !… C’est un rien… à l’occasion de votre mariage… Acceptez-le pour me prouver que vous ne m’en voulez pas de ma mauvaise humeur de l’autre jour…

Comment se défendre contre ce débordement d’amabilités ? Il fallut bien que Renée prît l’écrin, l’ouvrît et admirât le superbe pendentif qu’il contenait.

— C’est trop beau ! balbutia-t-elle. Je ne mérite pas…

Mais, gentiment, Mila arrêtait ses protestations et ses remerciements.

— Cela vous obligera à penser à moi, plaisanta-t-elle. Et vous vous direz peut-être : « Au fond, elle n’était pas si méchante qu’elle le paraissait quelquefois cette princesse !… Elle savait reconnaître ses défauts… et même ses torts. »

Puis, changeant de sujet, elle ajouta :

— Mais ne perdons pas notre temps… Je suis dans le tohu-bohu du départ… Et pourtant, je désirerais causer amicalement avec vous une dernière fois… Vous allez vous marier, être heureuse… Moi, je serai loin de France, et je ne verrai pas votre bonheur… Il faut que je vous dise aujourd’hui l’amitié sincère que j’ai pour vous… Voyons, pour que nous ayons le temps de bavarder un peu, voulez-vous que je vous conduise en auto un bout de chemin ?… Vous retournez sans doute à Robinson ? Par quelle gare partez-vous ?

— Par la gare de Sceaux, madame. Mais je ne voudrais pas vous obliger à ce détour, protesta Renée.

— Mais, rien ne m’oblige à partir par telle ou telle gare… Je n’obéis qu’à mon caprice du moment… Et s’il me plaît de faire une partie du voyage en auto, je ne vois pas ce qui pourrait me retenir de le faire… C’est décidé : je pars par la route d’Orléans, et je vous dépose en passant à la gare du Luxembourg… ou même plus loin.

Elle entraîna la jeune fille.

— Venez… et n’oubliez pas votre musique…

Accompagnées par les regards d’une camériste, que ce changement de programme paraissait intriguer, elles sortirent et montèrent en auto.

Renée n’avait pas osé se dérober à ces manifestations d’amitié, bien faites pour la surprendre ; mais elle était, au fond, assez ennuyée d’avoir à subir pendant le trajet la compagnie de l’exubérante Mila.

Sans doute, connaissant l’humeur changeante de la princesse, et ce désir de plaire, que Mila Serena étendait à tous ceux qui l’approchaient, elle ne s’étonnait pas trop que la jeune femme tînt à se mettre en frais, pour la reconquérir avant son départ. C’était – pensait-elle – pure coquetterie de la part de Mila ; elle voulait laisser sa pianiste sous une impression favorable.

Mais, dans l’état d’esprit où elle se trouvait vis-à-vis de la princesse, Renée aurait, au contraire, souhaité écourter l’entrevue. Aussi, malgré elle, demeurait-elle contrainte et un peu froide.

La princesse ne paraissait pas s’en apercevoir, encore moins s’en offusquer ; elle continuait à accabler sa compagne d’amabilités, et parlait sans interruption, avec une volubilité qui étourdissait Renée.

De temps à autre, la fiancée de Jean Belmont jetait par la portière un furtif regard. On avait déjà dépassé le Luxembourg, puis l’Observatoire, sans qu’elle osât le faire remarquer. Mais, aux approches de la place Denfert, voyant que Mila ne paraissait pas disposée à interrompre son bavardage et oubliait de donner au chauffeur l’ordre de se diriger vers la gare, elle se décida à intervenir.

— Si vous le voulez bien, je descendrai à la gare Denfert, madame, pria-t-elle. Nous y voici presque… Il ne me resterait ensuite, comme ressource, que Sceaux-Ceinture. Je ne voudrais pas abuser davantage…

— Abuser ! se récria la princesse. Mais, ma chère petite, je ne demande qu’à vous mener le plus loin possible… Je passerai par Robinson ; voilà tout.

Elle n’en voulut pas démordre, et faute de pouvoir arrêter l’auto, Renée, un peu agacée, dut se laisser emporter à travers la banlieue.

L’entrain de Mila Serena ne diminuait pas ; posant mille questions à la jeune fille, ou l’obligeant à écouter des histoires sans queue ni tête, elle prenait visiblement à tâche d’accaparer son attention et de l’empêcher de s’intéresser au paysage.

D’ailleurs, la nuit était venue, et l’on y voyait mal. Et Renée, d’autre part, connaissait trop bien toutes les routes menant de Paris à Robinson pour éprouver la moindre curiosité à leur endroit.

Toutefois, et précisément parce que tous les itinéraires lui étaient familiers, il lui fallut bien remarquer que l’auto s’en était écartée, et suivait une route inconnue.

— Mais, par où passons-nous, madame ? s’inquiéta-t-elle tout à coup. Cette direction n’est pas celle de Robinson.

— Bah ! mon chauffeur aura fait un détour… Peu importe ! riposta Mila, en souriant.

Mais, une pareille réponse ne pouvait suffire à la jeune fille. Soudainement inquiète, elle appliqua son front à la vitre, pour chercher à reconnaître la région traversée.

Mila Serena ne chercha pas à s’opposer à cet examen. Mais, profitant de ce que sa compagne ne pouvait l’observer, elle ouvrit rapidement son sac, en tira un mouchoir et un flacon, qu’elle déboucha et renversa sur le mouchoir.

— Mais nous roulons vers Saint-Cloud ou Versailles… Votre chauffeur s’est trompé ! dit à ce moment Renée. Je vous en prie, madame, faites arrêter à la prochaine station du tram. Je rentrerai prendre le train à Paris… Mes parents pourraient s’inquiéter de mon retard…

Un mouchoir humide, brusquement appuyé sur sa bouche, étouffa ses paroles ; elle tenta de se débattre, voulut crier…

Mais le chloroforme, dont était imbibé son bâillon, pénétrait dans ses narines et agissait… Elle perdit connaissance, et s’affaissa inanimée, entre les bras de Mila Serena, triomphante.

— Cela ne pouvait manquer ! murmura-t-elle avec un petit rire satisfait. Dors, ma mignonne… À présent, nous avons tout le temps de régler nos comptes !

 

*    *    *

 

— Faites entrer, ordonna Mortimer. Et il leva la tête pour interroger du regard une jeune femme, la camériste de Mila Serena.

— Quoi de nouveau ? demanda-t-il.

— Madame vient de partir en auto avec la petite Marcadiou, annonça la camériste.

Peaudure fronça le sourcil.

— Comment ?… À quel propos ? Sont-elles si bien ensemble ?

— Oh ! il ne s’agit pas d’une course ordinaire… Sans cela, je n’aurais pas dérangé Monsieur pour le prévenir, répondit la camériste. Il y a autre chose… du louche… D’abord, je sais que madame en veut à la petite… à cause de M. Belmont… Et puis, la petite ne sait pas où on l’emmène ; elle croit que madame la conduit à la gare… Et ce n’est pas ça… Le chauffeur a ordre de les conduire à la villa de Saint-Cloud.

— Ah ! bigre !… Alors, vous supposez ?

— Que madame manigance quelque chose contre la demoiselle. En tout cas, Monsieur est prévenu.

— Et je vous remercie, ma fille… Vous savez ce qu’on gagne à m’être dévoué…

Et Mortimer tendit à son espionne un billet de banque, qui fut empoché avec satisfaction.

Puis, quand la femme se fut retirée, Peaudure prit une pose méditative.

— C’est clair !… C’est clair ! médita-t-il. Mila s’émancipe… Je l’avais pourtant mise en garde contre certains emballements… Mais, quand elles jouent avec l’amour, les femmes finissent toujours par faire des bêtises… Celle-ci me servira… Si Mila m’avait fait l’honneur de me demander mon avis, je ne lui aurais pas déconseillé cet enlèvement… Elle travaille pour moi… Mais je me réserve le coup décisif.

D’un tiroir de son bureau, il tira un dossier, dans lequel il choisit une lettre.

— Voilà mon modèle… À l’ouvrage ! murmura-t-il. C’est le moment d’utiliser mes petits talents…

Les « petits talents » dont il parlait n’étaient rien moins qu’une remarquable aptitude à imiter les écritures. Dans la carrière d’un Peaudure, où tant d’occasions se présentent de devenir faussaire, de tels dons ne sont point négligeables. Ce n’était vraisemblablement-pas la première fois que le faux détective imitait l’écriture et la signature de quelqu’un.

La lettre qu’il avait tirée du dossier pour la placer devant lui et en reproduire certains mots, était un de ces billets insignifiants que des personnes, ayant de simples relations mondaines, peuvent échanger entre elles.

Mais, différemment assemblés ou habilement déplacés, des mots ou des syllabes peuvent singulièrement modifier la physionomie d’une lettre, et en transformer dangereusement le sens.

Plus que tout autre, peut-être, Peaudure s’entendait à user de ces maquillages redoutables.

Quand il eut tracé, sur la feuille de papier judicieusement choisie entre plusieurs échantillons, quelques lignes, reproduisant à s’y méprendre l’écriture qu’il voulait imiter, un sourire d’orgueil se dessina sur ses lèvres.

Il était content de son œuvre.

Et pour l’achever, calquant la signature qui se trouvait au bas du modèle, il la reproduisit avec soin.

Et le nom qui s’étalait sous ce fac-similé d’autographe, assurément composé dans une intention perfide, pouvait se déchiffrer aisément.

C’était celui de Jean Belmont.

CHAPITRE XXV

TROIS CŒURS S’ALARMENT…

Pour la dixième fois depuis une heure, Célestin Marcadiou, qui ne cessait d’aller de la maisonnette à la porte du jardin et vice-versa, rentra et vint se planter devant sa femme.

— Tu diras ce que tu voudras… Mais, tu as eu tort de l’envoyer chez la princesse ! grogna-t-il. Si j’avais été là…

— Si tu avais été là, ça se serait passé exactement pareil ! cria Mme Marcadiou, exaspérée. Dirait-on pas que je suis cause que la petite s’est mise en retard, ou qu’elle a manqué son train ?… Et puis, en voilà des histoires pour rien !… T’es bon qu’à vous inquiéter, tiens !… Je vais finir par être aussi bête que toi, et m’imaginer des choses !…

— Ah ! tu vois ! triompha Marcadiou. Tu n’es pas aussi tranquille que tu voudrais le paraître !… Au fond, tu sens bien que ce n’est pas naturel que Renée tarde tant !… Ça ne lui est jamais arrivé, d’abord.

Mme Marcadiou s’agita comme si elle était tourmentée du désir de battre son colosse de mari.

— Fiche-moi la paix, à la fin, marchand de malheur ! clama-t-elle. Quand tu répéteras cent fois la même chose, à quoi ça t’avancera-t-il ?… Tout ça vient de ce que je t’ai dit que Renée avait reçu une lettre de sa princesse, et qu’elle y était allée.

— Elle a eu tort ! trancha Marcadiou, entêté.

— C’est entendu !… Et moi aussi !… Tout le monde a tort !… Y a que toi de parfait !

— Je n’y serais pas allé, moi.

— Non !… Tu y aurais couru… surtout s’il y avait eu une bonne bouteille à la clé !… Va donc ! On te connaît… Dire que je serais là bien paisible, à attendre Renée sans me faire des idées, s’il n’y avait pas ce grand flandrin pour annoncer des catastrophes !

— Je dis seulement que la petite ne rentre pas. Et ça m’inquiète.

— T’en fais donc pas ! Elle va arriver.

— Y a deux heures que tu dis ça.

— Raison de plus pour que ça finisse par être vrai.

— Je voudrais bien ! conclut Célestin d’un air lugubre. Vrai ! je me sentirais soulagé… parce que je ne suis pas rassuré du tout… Ah ! si elle était allée ailleurs que chez la princesse, je ne n’en ferais pas tant !

— Tu ne te figures tout de même pas que Mlle Mila Serena l’aura mangée ? fit Mme Marcadiou, en haussant les épaules.

— Moque-toi bien !… Avec les femmes, est-ce qu’on sait jamais ?

— Dis tout de suite que nous sommes des anthropophages !

Soucieux, Célestin riposta :

— Si tu étais franche, tu avouerais que tu n’as pas plus confiance que moi en cette princesse… D’abord, elle ne peut pas vouloir du bien à notre Renée, étant donné qu’elle avait des vues sur Berlingot. La preuve, c’est ce plat qu’elle a fait, l’autre jour, quand Renée y est allée, annoncer son mariage. On peut dire qu’elle a été reçue comme un chien dans un jeu de quilles.

— D’accord ! Mais, elle en est revenue.

— D’accord, aussi !… Mais, aujourd’hui, elle ne revient pas. Voilà la différence !

Au fond, ce dont rageait le plus Mme Marcadiou, c’était de partager l’inquiétude de son homme, et de ne trouver aucun argument solide pour justifier son optimisme apparent.

Elle aussi trouvait que Renée s’attardait à Paris d’une façon extraordinaire… anormale…

Après avoir annoncé qu’elle rentrerait vite, pour ne pas manquer la visite probable de son fiancé, elle laissait passer, sans revenir, l’heure de ses retours les plus tardifs. Tout en se défendant d’accueillir cette idée, pour ne point partager l’opinion de son mari, Mme Marcadiou sentait bien qu’il avait dû arriver quelque chose.

Mais, quoi ? Renée n’était pas fille à se laisser retenir, sans motif, quand elle était attendue ; la revendeuse savait bien qu’il n’aurait pas suffi d’une invitation de Mila Serena.

Cette hypothèse écartée, il restait celle d’un accident, dont la seule pensée faisait frémir Mme Marcadiou. Aussi préférait-elle se répéter, en s’obligeant à paraître convaincue :

— Elle va arriver… Peut-être, elle a rencontré Berlingot, et elle l’a attendu pour faire le voyage avec lui.

— Cause toujours ! grommelait Marcadiou, moins persuadé. On va bien voir ; il va venir, Berlingot…

Effectivement, peu d’instants après, la porte était poussée par une main joyeuse, et le jeune homme apparaissait.

Ce n’était qu’en cette chère maisonnette de Robinson, près de sa petite fiancée, que Jean Belmont pouvait oublier ses soucis récents et la pénible impression laissée en lui par la découverte de la criminelle tentative de son prétendu père.

Il avait fait un bien mauvais rêve, le pauvre Berlingot ! Au sein de quel cauchemar il s’était débattu et quelles horreurs, nouvelles pour lui, il avait aperçues !… Être le fils d’un monstre, en même temps que d’un voleur, lui faisait horreur. Il aurait encore pardonné le vol, antérieur à l’instant où il avait accueilli son père et auquel ce dernier avait dû être poussé par la misère. Mais que Romèche eût tenté de l’empoisonner pour s’emparer de sa fortune, cela mettait en lui une tristesse indicible. Il n’en voulait point parler à Renée (pareille confidence lui aurait trop coûté) ; mais, il avait besoin de la présence de la jeune fille pour le distraire de l’abominable souvenir et l’empêcher d’y penser.

Il arrivait donc tout heureux des heures de répit qu’allait lui faire goûter la chère présence ; et déjà il souriait, à l’adresse de la jeune fille, tout en s’étonnant un peu de ne l’avoir pas trouvée, l’attendant près de la porte du jardin.

Une question, jetée par Mme Marcadiou, arrêta net sa joie.

— Tu es tout seul ? s’inquiétait la revendeuse. Tu ne ramènes pas Renée ? Tu ne l’as pas rencontrée ?

— Était-elle donc à Paris ? demanda Jean Belmont, rembruni.

— Oui… et nous commençons à trouver qu’elle s’y attarde fameusement ! avoua Mme Marcadiou.

— Surtout qu’elle ne devait pas s’y trouver en bonne compagnie ! renchérit Célestin.

— Comment cela ?… Que voulez-vous dire ? questionna le jeune homme, aussitôt alarmé.

Au vif déplaisir de sa femme, le fort expliqua complaisamment.

— Imagine-toi, fiston, que Renée a reçu une babillarde de sa princesse… la Mila Serena, tu sais… On la priait de venir dare-dare, soi-disant pour lui faire des mamours. Mais, moi, je me méfie de la dame.

— Moi aussi ! murmura Jean Belmont, en laissant apparaître sa contrariété.

— Ah ! tu vois ! triompha Célestin, en accablant sa femme du regard. Il dit comme moi, le p’tit gars ! C’est pas lui qui aurait conseillé à Renée d’y aller voir… comme tu l’as fait.

Mme Marcadiou commençait à être sérieusement accablée ; elle ne protesta que faiblement.

— Est-ce que je pouvais me douter d’une chose pareille ? fit-elle. C’est vrai qu’elles avaient eu des mots ensemble, et qu’elles ne s’étaient pas quittées bonnes amies, la fois d’avant… Mais, tout de même, une princesse, c’est pas une ogresse. Renée ne risquait pas d’être dévorée…

— Elle ne revient pas, riposta Marcadiou. Moi non plus, je ne crois pas que la princesse soit femme à se porter à des violences contre quelqu’un qu’elle aurait dans le nez… Mais, on peut tout de même supposer et craindre bien des choses… Renée ne rentre pas, voilà le fait ; et comme elle n’était allée que chez la princesse, je puis bien me demander si celle-ci n’est pas pour quelque chose dans ce retard inquiétant.

— Il faut y aller voir, déclara Jean Belmont, tout à fait assombri. Cette visite me semble assez fâcheuse… Et j’ai quelques raisons de suspecter les dispositions de Mila Serena à l’égard de Renée. Allons-y donc…

— Allons ! approuva résolument Marcadiou.

L’auto, que Jean Belmont n’avait pas encore garée, attendait sur la route. Marcadiou, sa femme et le jeune homme y prirent place, et roulèrent aussitôt dans la direction de Paris.

Une demi-heure plus tard, ils se présentaient chez Mila Serena.

Ce fut la camériste au service de Peaudure qui, dans l’antichambre, s’avança pour répondre à leurs questions.

— Mlle Marcadiou n’est-elle pas ici ? demanda Jean Belmont.

Pour l’avoir plusieurs fois introduit près de Mila, la camériste le connaissait. Peut-être même avait-elle, au moment de l’intimité du jeune homme avec la princesse, reçu, à son sujet, quelque consigne du détective Mortimer.

En tout cas, ce fut certainement bien plus la crainte d’encourir un blâme de ce dernier, que celle de déplaire à Mila Serena, qui la fit hésiter à répondre.

Elle pressentait que Jean Belmont, si l’éveil lui était donné, se mettrait en travers des desseins de Mila, quels qu’ils fassent. La question était de savoir ce que penserait Mortimer de cette intervention : assurément rien de bon, puisque lui-même, averti du voyage de Mila, avait pu décider d’agir de son côté.

Pourtant, peu désireuse de se compromettre, si les faits et gestes de sa patronne amenaient par la suite – et sur la plainte de Jean Belmont – la justice à s’occuper de l’affaire, la camériste ne voulut point mentir ; elle se contenta de ruser.

— Mlle Marcadiou est, en effet, venue, répondit-elle. Mais, elle est repartie presque aussitôt.

— La princesse est-elle chez elle ? insista Jean, en regardant la camériste dans les yeux.

— Madame est sortie, répondit celle-ci.

— Longtemps après Mlle Marcadiou ?

— Non… en même temps… Elles sont parties ensemble.

— À pied ?

— En auto.

Ces précisions que, manifestement, la camériste se laissait arracher à regret, ne pouvaient que renforcer les soupçons du jeune homme et de Marcadiou. Tous deux jugeaient inquiétante cette sortie en compagnie de la princesse, et ils étaient naturellement conduits à y attacher les causes du retard anormal de Renée.

— Où sont-elles allées ? questionna Jean Belmont d’une voix brève, et sans quitter des yeux le regard de la camériste.

— Je ne sais pas, monsieur… Madame ne m’a pas dit…

Mais le fiancé avait surpris, dans les prunelles hypocrites, une lueur d’hésitation ; il sentit que la camériste mentait. Et brusquement, il lui saisit le poignet.

— Écoutez, ma fille, il faut répondre franchement, lui dit-il. La chose est beaucoup plus grave que vous ne pensez, et vous pourriez regretter votre silence.

— Mais, que pourrais-je dire ? Monsieur doit bien penser que Madame ne me fait pas de confidences… surtout si elle manigance… certaines choses, balbutia plaintivement la soubrette.

— Vous n’avez pas besoin de confidence pour être renseignée, et vous en savez beaucoup plus que vous ne voulez l’avouer, insista Jean.

S’il avait été seul, peut-être la servante, alléchée par l’espoir d’une bonne récompense, se serait-elle laissée aller à parler. Mais, la présence de Marcadiou gâta les choses, en provoquant l’insolence de cette fille. Elle toisait du haut de ses grands airs ces gens qui n’étaient pas du même monde que sa maîtresse. Et alors qu’elle eût subi l’ascendant de Jean Belmont, elle se révoltait à l’idée de ne point accabler de son dédain « ces petites gens ».

Il eût au moins fallu, pour l’amener à capituler, que Jean fût seul à s’en mêler.

Malheureusement, Marcadiou ni sa femme ne surent se tenir ; ils crurent habiles d’arriver à la rescousse.

— Pas tant de chichis ! cria brusquement la revendeuse. Si tu sais quelque chose, ma fille, tu vas le dire… Ou bien…

— Je te secouerai les puces ! acheva Marcadiou, en exhibant ses poings.

Ce n’était qu’une manifestation diplomatique destinée, dans la pensée du brave fort, à impressionner la soubrette, et à lui délier la langue.

Malheureusement, elle aboutit à un résultat absolument opposé.

Feignant la terreur et l’affolement, la camériste bondit en arrière et tira violemment un cordon de sonnette, en triant de toutes ses forces.

Au secours !… À l’assassin !… Allez chercher les agents !

Des domestiques se montrèrent.

— Appelez des agents !… Jetez ces gens-là dehors ! Ils veulent me frapper ! répétait la camériste, en cherchant auprès de ses camarades un refuge.

Les domestiques prirent aussitôt une attitude menaçante, qui acheva d’exaspérer Marcadiou, et de lui faire perdre tout sang-froid.

— Oh ! mais faut pas crier comme ça, ma petite ! tonna-t-il. Et faut pas non plus croire que je me laisserai mettre à la porte avant qu’on m’ait dit ce que votre princesse a fait de ma fille !… Touchez pas, les larbins, ou je fais un malheur !…

— Et moi, je griffe ! annonça belliqueusement Mme Marcadiou, en se rangeant près de son homme.

Les domestiques étaient en nombre, et la camériste les excitait, ils ne tinrent pas compte de l’avertissement. Avant que Jean Belmont eût songé à intervenir en pacificateur, le choc eut lieu. Bousculé et pris dans la bagarre, force fut bien au fiancé de Renée de rendre les coups qu’il recevait, et de résister à la grappe de valets qui cherchait à le jeter à la porte.

Marcadiou et sa femme, de leur côté, tapaient de tout leur cœur. On eût dit deux enragés.

— Oh ! mais, je vais chercher des agents ! murmura la camériste, en s’éclipsant. Ils ne sauront rien… mais, ils iront au poste ! Ça leur apprendra !…

 

*    *    *

 

Telle devait être, en effet, la conclusion de cette bataille. Emmené par les agents, avec ses deux compagnons, Jean Belmont eut, trop tard, le regret de cette aventure. N’allait-il pas, à cause d’elle, perdre un temps qui eût pu être plus utilement employé à chercher Renée ?

Il connaissait la lenteur des enquêtes policières ; aussi, pour se prémunir contre elle et obtenir d’être immédiatement relâché, se réclama-t-il de l’inspecteur Camus.

L’inspiration était excellente ; malheureusement, il n’était pas toujours facile de mettre la main sur un personnage aussi remuant que le policier-snob. Des heures allaient s’écouler…

Et pendant ce temps, que deviendrait la prisonnière de Mila Serena ?

CHAPITRE XXVI

LE PROBLÈME

Où donc était l’inspecteur Camus ?

Tenait-il enfin la piste du nommé Romèche, perdue depuis la nuit de la fuite ?

Sa visite à Mortimer n’avait pas fait avancer son enquête d’un pas, et tout en soupçonnant le faux détective d’avoir, peut-être, été en rapport avec le père de Jean Belmont, Camus sentait bien qu’un numéro d’auto ne suffit pas à faire retrouver le voyageur occasionnel qui l’a emprunté pour une promenade.

Il désespérait donc de repincer l’énigmatique voleur du collier, quand un coup de téléphone inattendu lui avait procuré une des grosses surprises de sa vie.

On tenait Romèche… Il était retrouvé… Mais en bien piteux état, puisqu’il agonisait sur un lit d’hôpital…

Pourtant, il venait de reprendre connaissance ; il pouvait parler. Il fallait donc l’interroger sans retard, et l’inspecteur Camus était avisé d’avoir à se rendre d’urgence au chevet du mourant.

Le policier ne se fit pas répéter deux fois cette invitation. Il sauta dans un taxi. Sa curiosité était surexcitée.

— Que lui est-il arrivé ? se demandait-il. Il avait pourtant des jambes et pas mal de vigueur, avant-hier, quand il m’a glissé entre les doigts !

Intrigué, il se fit conduire au chevet, de Romèche.

— C’est bien lui ! constata-t-il. Mais, qu’il est changé ! Comme il a dû souffrir !

Il commença, naturellement, par se faire mettre au courant des circonstances qui avaient amené le moribond en ce séjour de douleur. On lui raconta l’aventure.

Par elle-même, la découverte du pauvre diable gisant dans son linceul de vase, à la sortie de l’égout, était déjà stupéfiante et faisait pressentir un mystère.

Mais, où l’étonnement de l’inspecteur se changea en une incommensurable stupeur, ce fut quand on lui indiqua la date d’entrée du malade.

Elle remontait à quatre jours…

— Quatre jours ! sursauta l’inspecteur Camus. Cet homme serait ici depuis quatre jours ?… C’est impossible !

Impossible !… puisqu’il était certain d’avoir vu et tenu Romèche, chez Jean Belmont, l’avant-veille, c’est-à-dire à une heure où la présence du singulier personnage à l’hôpital était déjà officiellement enregistrée.

Que signifiait cette énigme ? Romèche, pourtant, ne pouvait avoir le don d’ubiquité ; on n’avait pu l’apercevoir simultanément en deux endroits, aussi différents que l’hôpital et la demeure d’un millionnaire !

— Il y a erreur ! conclut aussitôt l’inspecteur Camus. Ce malheureux n’est pas Romèche… Il ne peut pas être Romèche !…

Conclusion logique et qui s’imposait.

Mais la logique ne conduit pas toujours à la vérité ; il arrive, au contraire, qu’elle en éloigne. Et c’était bien le cas.

L’inspecteur se pencha sur celui qu’il considérait comme un simple sosie du vrai Romèche.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il avec douceur.

Les yeux vitreux s’ouvrirent ; un souffle s’échappa des lèvres :

— Romèche…

Similitude de nom ! Similitude de visage ! C’était une supposition inadmissible.

— Vous êtes sûr ? demanda malgré lui l’inspecteur Camus ?

Et se tournant vers l’infirmière, il questionna :

— Avait-il des papiers ?

— Aucun… Et à peine des lambeaux de linge… On a dû le dépouiller et le dévêtir avant de le jeter dans un égout.

L’inspecteur Camus tressaillit. Cette phrase venait de projeter en lui une lueur. Il entrevoyait quelque chose que pouvait tout expliquer.

— L’a-t-on interrogé ? demanda-t-il. S’est-il plaint d’avoir été attaqué ?… A-t-il nommé ses agresseurs ?

— Non, répondit l’infirmière. Il n’a prononcé qu’un nom… qu’il dit être celui de son fils… Mais, ce fils ne s’appellerait pas comme lui…

— Quel nom a-t-il dit ?

— Jean Belmont…

— C’est bien cela… Allons, celui-ci est, de toutes façons, Romèche ! murmura pensivement le policier. Crédié ? Cela devient bigrement intéressant !… J’entrevois des choses… S’il peut m’entendre et répondre, je crois que je ne perdrai pas mon temps en l’interrogeant.

Congédiant d’un mot l’infirmière, il prit une chaise et s’assit au chevet du malade.

Mais, aussitôt, il rappela l’infirmière.

— Au fait, téléphonez donc de ma part chez M. Jean Belmont, pria-t-il. Voici le numéro. Il faut qu’il vienne ici d’urgence. Sa présence m’aidera à éclaircir le mystère. C’est une confrontation pénible, mais indispensable… En somme, si je raisonne bien, il y a deux Romèche… Il s’agit de savoir quel est le bon… et qui peut être l’autre. Oh ! mais, cela devient passionnant !

Et se penchant vers le moribond, il demanda :

— Qui vous a attaqué ?… Car, on vous a attaqué, n’est-ce pas ?… On vous a pris vos vêtements ?… Puis, on vous a jeté dans un égout… Et celui qui a fait cela, c’est un homme qui vous ressemble ?…

Romèche s’agita et secoua la tête.

— Non ! prononça-t-il péniblement. Ce n’est pas cela… pas tout à fait… On ne m’a pas jeté dans un égout… On m’a enterré… enterré vivant… Je devais mourir…

— Y a-t-il longtemps ? demanda vivement Camus.

Romèche porta les mains à son front.

— Je ne sais pas, gémit-il. Depuis que les eaux de l’égout m’ont emporté, et que j’ai perdu connaissance, je n’ai plus pu compter… Mais, avant, j’avais déjà dû rester plusieurs jours emprisonné…

— Depuis combien de temps étiez-vous parti de chez votre fils ? demanda brusquement Camus.

— Mais… je n’y suis jamais allé ! s’étonna Romèche. J’avais cette intention… précisément le jour où je suis tombé dans le piège… J’avais téléphoné à Berlingot…

— Berlingot !

— Jean… Jean Belmont… Quand il était petit, je t’appelais ainsi… C’est un brave cœur, Berlingot. Il allait me recueillir… J’aurais été heureux ; je n’aurais plus manqué de rien… Il a fallu ce bandit… qui m’a séquestré…

Penché sur le moribond, l’inspecteur Camus écoutait passionnément. Pour déchiffrer l’énigme, dont il tenait déjà le principal, pour tout comprendre, il ne lui manquait plus qu’un nom.

— Vous le connaissez ?… Vous savez comment il s’appelle ? Où on le trouve ? Questionna-t-il fiévreusement.

— Oui, bégaya Romèche. Oui, je le sais… et je le dirai… pour qu’on me venge… Mais, d’abord, je voudrais voir mon fils… Je ne veux pas mourir sans qu’il me pardonne… Il me plaindra… J’ai tant souffert…

— Il va venir, interrompit l’inspecteur Camus. Mais, pour que je puisse lui expliquer certaines choses… qui vous ont nui dans son esprit… il faut que vous me racontiez tout… tout ce qui vous est arrivé… Et d’abord, le nom de l’homme… le nom du bandit qui vous a séquestré ?…

Penché sur Romèche, il le fixait de ses yeux ardents, qui semblaient vouloir magnétiser le moribond et lui arracher la confidence désirée.

— Parlez !… Dites ce nom… Et votre fils viendra ; je vous le promets… Comment s’appelle votre ennemi ?

Et le nom sortit enfin d’entre les lèvres blêmies.

— Mortimer !…

CHAPITRE XXVII

LA PROIE

Quand Renée revint à elle, la pauvrette s’imagina être le jouet d’un atroce cauchemar.

L’auto s’était arrêtée devant une villa isolée et entourée d’arbres ; par la portière ouverte, des faces sinistres se penchaient ; des mains saisirent la jeune fille, encore inerte et incapable de crier ; elle se vit emporter par un trio d’individus qui lui semblèrent autant de démons.

Qu’allait-on faire d’elle ? À peine libérée de l’influence du chloroforme, elle sentait son cerveau trop engourdi pour être capable de réfléchir ; aussi ne se souvenait-elle point encore du début de son aventure et n’établissait-elle aucun lien entre le voyage en auto, en compagnie de la princesse Serena, et son état présent. Elle sortait hébétée de son évanouissement, et la seule impression qu’elle ressentait était une terreur irraisonnée.

Sans savoir pourquoi on la menaçait, elle se voyait entourée de silhouettes sinistres, emportée comme un paquet, traitée en prisonnière, et cela suffisait à la terrifier.

Les chenapans qui la portaient la descendirent dans une cave et la déposèrent sur le sol, près d’un drap plié, dont la vue fit instinctivement frissonner la jeune fille.

Ce drap évoquait par trop l’idée d’un suaire…

Et pour achever d’épouvanter la fiancée de Jean Belmont, une voix dure, une voix qui était à la fois connue et nouvelle aux oreilles de la jeune fille, demanda, derrière celle-ci :

— La fosse est-elle prête ?

— On achève de la creuser, répondit le sinistre individu, ainsi interpellé.

— Qu’on se presse…

Le gredin sortit.

Renée, à demi morte de terreur, vit alors surgir de l’ombre et se dresser devant elle la silhouette de Mila Serena.

La fausse princesse s’agenouilla près de sa captive et son visage apparut, éclairé par la lanterne posée à terre.

Il était effroyable… C’était le masque de la haine et de la cruauté…

— Renée ! appela Mila. Renée Marcadiou !… M’entends-tu ?… Me reconnais-tu ?

Était-ce encore la voix de la blonde princesse ? Il semblait à Renée, défaillante, ne l’avoir jamais entendue, de même qu’elle pouvait croire contempler pour la première fois ce visage transformé, si différent du masque aimable et souriant de la mondaine.

— Je te tiens ! reprit Mila avec un accent, dont la férocité glaça le cœur de Renée. Je vais me venger… Sais-tu de quoi, misérable fille ?

Renée n’avait pas la force de répondre ; tout ce qui restait de vie en elle était concentré dans ses regards épouvantés.

Penchée sur elle, l’aventurière scanda :

— Tu m’as pris Jean Belmont… Tu t’es mise en travers de ma route… Sache bien qu’on ne l’emporte jamais sur moi… Le jour où tu es venue m’annoncer tes fiançailles, tu as prononcé ton arrêt de mort… Tu n’épouseras pas Jean Belmont, car tu vas mourir, Renée Marcadiou…

Convulsé par la haine, le visage charmant devenait tragique. Jean Belmont eût-il pu retrouver en lui les traits exquis de l’ensorceleuse qui, un soir, lui offrait ses lèvres ? Et c’était la même femme, pourtant !…

Un monstre !…

Elle se repaissait de la terreur qui paralysait Renée ; elle riait diaboliquement, en s’appliquant à augmenter l’effroi de la jeune fille.

— Tu vas mourir, reprit-elle. Mais ce sera d’une mort atroce… Ne t’imagine pas qu’il me suffise de te tuer… Je te hais !… Je te hais au point de vouloir te torturer ; il faut que ton agonie me venge de l’amour que tu m’as volé… Tu mourras lentement, étouffée sous le poids de la terre, qui s’opposera à tes cris… Tu vas être enterrée vivante… Et nul ne saura jamais que tu reposes là où je vais te faire mettre. Ton amoureux ne pourra venir pleurer sur ta tombe ; il ignorera à tout jamais ton destin et pourra faire sur ta disparition toutes les suppositions qui lui viendront à l’esprit… D’ailleurs, dis-toi bien que je me chargerai de le consoler… Il t’oubliera dans mes bras…

Ce fut comme une lame aiguë entrant soudain dans le cœur de Renée ; à sa terreur s’ajoutait un affreux déchirement ; elle souffrit tant qu’elle poussa un bref sanglot.

— Ah ! ah ! tu te réveilles !… Tu as compris ! ricana Mila. Alors, tu peux mourir.

Elle se releva et frappa dans sa main.

Deux des complices qu’elle était allé chercher au Caveau des Halles, apparurent.

— La fosse est prête, annonça l’un d’eux.

— Bien, répondit Mila, en jetant sur sa victime un regard implacable. Emportez-la.

Elle montrait le drap, dont Renée, par une sorte d’effroyable pressentiment, semblait avoir deviné dès le premier coup d’œil le terrible usage.

Saisissant la malheureuse, les bandits la placèrent sur le drap étendu et commencèrent à l’empaqueter, comme ils eussent fait d’une morte.

Mais, brusquement, ils s’arrêtèrent, prêtant l’oreille.

Au dehors, dans le silence de la nuit, une détonation venait d’éclater.

Mila Serena avait également entendu. Mais aucune expression d’inquiétude n’apparaissait sur son visage, la haine la possédait tout entière.

— Emportez-la ! ordonna-t-elle, farouchement. Vite !… Il faut en finir… Et surtout, si quelque importun s’approche… D’ailleurs, vous savez bien qu’on veille et que les curieux trouveraient là-haut à qui parler… Le coup de feu que vous venez d’entendre leur était destiné…

— Ce n’est pas sûr ! riposta un des apaches, en secouant la tête. Le poteau qui fait le guet n’aurait pas fait parler son rigolo… Il n’aime pas le bruit… Il se serait servi de son surin…

Imité par son compagnon, il avait lâché Renée, et tous deux se précipitaient vers la porte.

— Poules mouillées ! cria Mila avec Colère. Voulez-vous bien m’obéir ?… Songez à la récompense que vous allez gagner.

— On tient au pèze… mais en tient encore plus à sa peau ! ricana le bandit. On va voir là-haut ce qui se passe… S’il y a du pet, ne compte pas sur nous, la Catherine !…

Il touchait à la porte… Il n’eut pas la peine de l’ouvrir ; tirée par une main invisible, elle tourna d’elle-même sur ses gonds. Et, barrant le passage aux bandits, médusés, un homme entra, revolver au poing.

C’était Peaudure…

CHAPITRE XXVIII

D’AUTRES GRIFFES S’AVANCENT

Peu de temps après avoir reçu la visite de la camériste, Mortimer-Peaudure était monté en auto.

C’était la même voiture que l’inspecteur Camus recherchait, mais elle avait été soigneusement maquillée et pourvue d’un autre numéro.

— À Saint-Cloud ! ordonna le faux détective à son chauffeur. Tu m’arrêteras quand je te le dirai, et tu éteindras les phares.

Puis, se laissant bercer par la course de l’auto, il s’était plongé dans des réflexions qui amenèrent sur ses lèvres un sourire sinistre.

— J’arriverai à temps, murmura-t-il. Je connais assez cette chère Catherine pour être certain qu’elle fera durer le plaisir et ne brusquera pas le dénouement… Il ne faudrait pas trop tarder, pourtant, car elle doit avoir la jalousie expéditive et je devine bien qu’il n’y a pas autre chose dans l’affaire… Elle va un peu loin… Romèche, avant de s’être aussi bêtement fait pincer par le sympathique Camus, n’aurait point trouvé mauvais qu’elle empêchât Renée Marcadiou d’épouser Jean Belmont… Mais, à présent, le détective Mortimer ne saurait tolérer qu’elle supprime Éveline Belmont… Ah ! fichtre non !… J’ai une trop belle carte à jouer.

Son sourire s’accentua et il ajouta, en fermant les yeux :

— D’ailleurs, je n’aurais jamais osé espérer pareille occasion de la jouer. Et il me faudra remercier plus tard cette bonne princesse d’avoir eu l’idée de préparer ma mise en scène… Je vais faire une entrée sensationnelle, et le reste ira tout seul… Par exemple, pour la vraisemblance de mon personnage, il va me falloir malmener quelque peu cette pauvre Mila et ses aides, si elle en a… Mais, tant pis pour elle ! Cela lui ôtera, pour l’avenir, l’envie de s’émanciper et d’agir sans me consulter.

Autour de l’auto, roulant dans la nuit, les lumières de Saint-Cloud défilèrent.

— Prends à droite ! cria Peaudure, dans le tuyau acoustique, une fois l’agglomération dépassée.

Devant une grille, au delà de laquelle la nuit s’épaississait et ne laissait entrevoir que confusément des silhouettes d’arbres, il fit arrêter.

— Attends-moi, ordonna-t-il à voix basse.

La grille était entr’ouverte ; il la franchit délibérément et s’avança vers une villa.

Comme il passait près d’un massif, une balle siffla à son oreille ; il fit un bond de côté et entrevit une silhouette d’homme embusqué, sur lequel il fit feu à son tour.

Le guetteur s’enfuit.

Reprenant sa marche, mais avec circonspection et en fouillant les ténèbres, Peaudure se hâta vers la villa, dont il poussa la porte, qui céda.

Le vestibule était éclairé et vide ; dans un autre couloir, sous une cage d’escalier, une porte bâillait, montrant des marches qui s’enfonçaient dans un sous-sol… Une lampe, posée au haut des marches, éclairait la descente.

— Bon ! sourit Peaudure. Voici qui m’indique le chemin… Je vais bien surprendre cette chère Mila, qui sait si mal se garder.

Tout montrait que l’aventurière, persuadée que nul ne viendrait troubler sa vengeance, n’avait pris aucune précaution.

Sur son chemin, le faux détective ne rencontra personne. Et l’instant d’après, il apparaissait sur la porte de la cave…

D’un coup d’œil, il embrassa la scène : Renée, gisant à terre, empaquetée dans son linceul et conservant l’immobilité de la mort ; Mila Serena, sidérée, et les deux apaches, penauds.

Ce fut sur ces derniers que Peaudure arrêta d’abord son regard.

— Oh ! oh ! railla-t-il. Me voici en pays de connaissance… Que fabriquez-vous ici, mes gaillards ? On fait donc des « extras », sans prévenir le patron ?

Dominés par son regard et visiblement contrits, les deux gredins baissèrent le nez.

Assurément, ils connaissaient Peaudure et le redoutaient.

— Excusez ! murmura humblement le plus proche. On ne savait pas que vous en seriez…

D’un geste autoritaire, Peaudure montra la porte.

— Filez… et que je ne vous revois plus ! ordonna-t-il, en s’effaçant pour laisser passer les chenapans.

Ceux-ci s’empressèrent d’obéir ; ils déguerpirent avec des allures de chiens peureux.

Sur eux, Peaudure repoussa la porte, puis il vint se pencher sur Renée, qu’il dégagea du linceul. La jeune fille respirait, mais la peur lui avait fait perdre connaissance.

Rassuré, le bandit se releva et fixa Mila, terrifiée.

— Tu voulais la tuer ? gronda-t-il, en marchant sur elle. La tuer… sans ma permission ?… Sais-tu, Catherine, que tu commences à devenir singulièrement gênante ? Veux-tu m’obliger à me défaire de toi ?…

Mila Serena le regardait venir, comme fascinée, mais une de ses mains, sous son manteau, remuait imperceptiblement.

— Tu ne pèseras pas lourd ! continua Peaudure, en approchant son visage menaçant du pâle visage que contractait une sombre fureur. Quand un instrument ne me sert plus, je le brise !… Prends garde !

Avec un cri de rage, l’aventurière dégagea soudain du manteau sa main, armée d’un poignard.

— Prends garde toi-même ! rugit-elle. J’en ai assez de ta tyrannie et je sais comment m’en affranchir !…

Elle brandit le poignard et voulut frapper son tyran ; mais, d’un geste prompt, Peaudure avait saisi au vol le poignet menaçant ; d’une torsion qui arracha à Mila un cri de douleur, il l’obligea à lâcher le poignard.

— Tu n’es pas de force, vipère ! railla-t-il. Et je me change de t’empêcher de mordre !…

Maintenue par le bandit, la fausse princesse se débattait désespérément, cherchant à griffer et à mordre…

Le bruit de cette lutte avait tiré Renée de son évanouissement ; elle rouvrit les yeux et vit Peaudure maîtriser Mila, la pousser vers une petite porte, qu’il ouvrit, et la jeter brutalement à l’intérieur.

Débarrassé de son adversaire, il referma la porte et la verrouilla.

— Au secours ! gémit Renée, en tendant vers lui des mains suppliantes.

Elle sentait sa raison vaciller… Après l’épouvantable mort, dont Mila Serena l’avait menacée, la scène violente à laquelle elle venait d’assister, achevait de l’affoler. Elle se voyait entourée d’ennemis ; elle n’osait plus croire à la possibilité de leur échapper.

Mais Peaudure se retournait vers elle et l’extraordinaire comédien donnait à son visage une expression de bonté et de pitié dont la jeune fille devait être dupe.

— Ne tremblez plus, lui dit-il. Je suis arrivé à temps… Vous êtes sauvée…

— Qui êtes-vous ? balbutia la jeune fille.

— Un défenseur… Je suis détective, et le hasard m’a mis sur la piste de celle à qui vous venez d’échapper… Jamais assassinat plus horrible ne fut prémédité… Et je ne sais vraiment qui est le plus infâme, de cette femme ou de son lâche complice…

— De son complice ? répéta Renée, sans comprendre.

— Oui… l’homme méprisable qui a accepté qu’elle le débarrassât de vous… le voleur d’héritage qui se fait appeler Jean Belmont…

Renée poussa un cri d’indignation et d’horreur.

— Ne prononcez pas de pareils blasphèmes ! protesta-t-elle. Jamais celui que vous accusez n’aurait songé à pareil crime… Soyez sûr que Jean Belmont n’est pour rien dans ce qui m’arrive…

— Pauvre petite ! riposta Peaudure, avec une feinte commisération. Pauvre dupe innocente ! Qu’il m’en coûte donc de vous désabuser !… Mais il le faut : j’ai la preuve… la preuve écrite de l’accord de Jean Belmont avec cette femme… J’ai la preuve qu’il désirait votre mort et qu’il avait chargé Mila Serena de le débarrasser de vous.

— C’est impossible ! gémit Renée.

— C’est possible… C’est certain… Lisez cette lettre, écrite par lui, et que j’ai interceptée.

Les yeux brouillés de larmes et tremblante de douleur, la jeune fille ne put jeter qu’un bref regard sur l’abominable missive, dont elle reconnaissait l’écriture.

Pouvait-elle, la pauvre innocente, soupçonner la machination ? deviner que ce billet était l’œuvre d’un habile faussaire ?

Elle lut ces mots qui semblaient tracés par la chère main :

« Eh bien ! oui, Mila adorée ! un seul obstacle menace notre amour et ma fortune… Supprime-le donc pour que, tout à toi, je demeure uniquement ton Jean Belmont. »

Un sanglot déchira la gorge de la pauvre enfant.

— Ce n’est pas vrai ! cria-t-elle, en se tordant les mains. Jean n’a pu écrire cela… Ou cela ne veut pas dire ce que vous prétendez… Jean ne veut pas ma mort… Pourquoi ?… Pour être libre, pour m’abandonner, il n’a pas besoin qu’on me tue… Il lui suffisait de me déclarer qu’il ne m’aime pas !…

— Oui, dit lentement Peaudure. Ainsi en aurait-il usé vis-à-vis de Renée Marcadiou… Mais votre existence constitue une menace de ruine ; aussi longtemps que vous vivrez, il pourra craindre de se voir reprendre l’héritage qu’il détient indûment et dont vous êtes l’héritière légitime, mademoiselle Éveline Belmont

CHAPITRE XXIX

LA VAINCUE

Chassés par Peaudure, les deux complices de Mila Serena avaient précipitamment regagné le rez-de-chaussée de la villa et, de là, le jardin.

Ils sifflèrent ; des ombres apparurent entre les arbres ; c’étaient les hommes qui avaient creusé la fosse destinée à Renée.

Le guetteur qui avait tiré sur Peaudure et essuyé sa riposte les avait rejoints et, sans doute, mis au courant de l’alerte, car ils demandèrent tout de suite :

— Qu’est-ce qu’il y a de cassé ?… Est-ce la rousse qui s’amène ?

— Non, répondit un des échappés de la cave. C’est plus embêtant… La môme Catherine aurait mieux fait de se tenir tranquille ; paraît que le boulot qu’elle voulait nous donner ne plaît pas au chef… Il est venu refuser sa permission.

— Il est là ? demandèrent les apaches, visiblement impressionnés.

— Oui… dans la cave… Il s’explique avec Catherine…

— Alors, c’est sur lui que j’ai tiré, constata avec appréhension le guetteur.

— T’as tiré dessus ? Ben ! t’as fait du propre ! s’exclamèrent les autres.

— Je n’savais pas que c’était lui ! plaida l’imprudent. Aussi, c’est la faute à Catherine ; elle avait dit que tout se passerait en douce et qu’on serait peinards… Si elle nous avait prévenus que le chef pouvait y trouver à redire…

— On n’aurait pas marché ! conclut le chœur, avec ensemble et conviction.

Manifestement, Peaudure occupait dans le monde de la pègre une situation prépondérante ; connu de tous les apaches, il en était à la fois redouté et respecté ; sa volonté avait force de loi.

Penauds d’avoir, très involontairement, encouru sa rancune, les complices de Mila Serena se regardaient.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda l’un d’eux.

— On les met ! riposta un autre. Le chef nous a dit de fiche le camp.

— Alors, on plaque la môme Catherine ?

— Tu parles !… Il n’aime pas qu’on soit contrariant, tu sais bien… T’as pas envie de te faire faire une boutonnière ?

— Tout de même, il ne nous boufferait pas tous… On est en nombre ! se récria le protestataire, sans trop de conviction.

— Mon pote, vaux mieux que tu ne t’y frottes pas. Il a trop mauvais caractère. Tant pis pour Catherine.

La majorité approuva ; mais deux hésitants manifestèrent quelque regret.

— C’est vite dit ! remarquèrent-ils. Si on la lâche, elle ne casquera pas… On se sera dérangé pour rien.

— Qu’est-ce que tu veux y faire ? Tu ne songes pas à aller t’interposer entre elle et le chef ?

— Je ne dis pas ça… Mais ils peuvent s’arranger… Elle a peut-être de bonnes raisons à lui donner pour expliquer sa fantaisie… Au fond, qu’est-ce que ça peut lui faire, à lui, qu’on refroidisse une petite môme ? Si Catherine lui fait du plat, il lui permettra peut-être d’achever l’opération. Faut attendre, des fois qu’il s’en irait.

Convaincus, tous conclurent :

— Faut attendre… Y a qu’à ne pas montrer sa bobine, jusqu’à ce qu’on l’ait vu partir. Après, on ira retrouver Catherine.

— Qu’est-ce qu’elle nous passera !

— T’es dingo !… Elle sera trop contente de nous revoir.

Prudemment embusqués derrière des arbres, en un endroit qui leur permettait de surveiller à la fois la façade de la villa et l’allée menant à la grille, ils attendirent.

L’attente fut un peu longue ; Peaudure s’attardait dans la cave.

Mais les complices de Mila en auguraient que l’entrevue prenait une tournure favorable.

— Ils s’expliquent, avançait l’un.

— Ça s’arrange ! pronostiquait un autre.

Mais, soudain, la porte de la villa se rouvrit et Peaudure apparut soutenant Renée, qu’il entraîna vers la grille.

— Il emmène la môme ! grogna un des observateurs.

— Et il laisse la Catherine !… Adieu la récompense ! On se brossera !

Il y eut des murmures déçus, et un apache suggéra :

— Est-ce qu’on va le laisser faire ?… On pourrait le descendre à coups de rigolo.

— Pour le rater et recevoir ses prunes ? Merci bien ! grommela une voix prudente.

— Et puis, à quoi ça nous avancerait-il ? renchérit un second. Il a probablement réglé le compte de Catherine. Ça fait qu’on toucherait quand même peau de balle !… C’est pas la peine !

— C’est pas la peine ! approuva le chœur.

Et sans inquiéter Peaudure, ils le laissèrent franchir la grille et remonter en auto avec la proie qu’il emportait.

Quand ils eurent entendu démarrer la voiture, ils sortirent de leur cachette.

— Faut tout de même aller voir et qu’il a fait de la môme Catherine, proposa l’un d’eux.

Et tous ayant acquiescé, ils rentrèrent dans la cave.

Celle-ci était vide, mais de l’autre côté d’une petite porte, trouant le mur du fond, on entendait des coups violents.

— Ouvrez !… À moi ! criait Mila Serena.

Du caveau où l’avait enfermée Peaudure, elle avait dû entendre partir ce dernier, et délivrée de toute crainte, elle se démenait comme une diablesse pour se faire entendre de ses hommes.

Ils la délivrèrent ; elle apparut, folle de rage.

— Où sont-ils ! cria-t-elle. Les avez-vous laissé partir ?

Les apaches baissèrent le nez.

— Écoutez, la Catherine, plaida l’un d’eux. Vous connaissez le chef comme nous. Il est teigne… On ne pouvait pas tenter de l’empêcher d’emmener la môme.

— Êtes-vous des hommes ? grinça la furieuse. Vous pouviez le tuer… Je vous aurais payé cher sa vilaine peau.

Elle les regarda avec mépris, tandis qu’ils se consultaient piteusement du regard, partagés entre le regret et la peur.

— Il aurait fallu mettre dans le mille du premier coup… Et c’était pas commode ! murmura l’un d’eux, traduisant la pensée de ses compagnons. Si encore vous aviez été là pour commander… Mais on ne savait pas trop ce qui s’était passé entre vous deux ; on pensait que ça avait peut-être mal fini pour vous… On aurait été chocolat… Descendre le chef, c’est un gros coup… Il nous est utile… Avec lui, en gagne gros quand il embauche…

— Et avec moi ? ragea Mila. Tenez, vous êtes trop bêtes ! Vous ne savez pas ce que vous perdez. Pour qu’il ne me reprenne pas celle que vous lui avez laissé emmener et pour qu’on me débarrasse de lui, j’aurais donné une fortune !

— Une fortune ! répétèrent les apaches, dont les yeux brillèrent de cupidité.

Mila Serena vit cette lueur et reprit espoir.

Elle se rapprocha félinement.

— Cent mille balles pour la petite et cent mille autres pour Peaudure ; voilà ce que j’offre… Et l’occasion de le gagner n’est pas complètement perdue, reprit-elle. Il a la première manche. Mais je puis prendre ma revanche si vous voulez m’aider et ne plus flancher.

Tentés et en même temps retenus par la terreur que leur inspirait le faux détective, les apaches se regardèrent.

— C’est à voir… Dites votre idée, la Catherine, répondirent-ils. S’il n’y a pas trop de risque, en marchera.

— Cette fois, c’est vous qui le surprendrez, déclara la « princesse » avec assurance. Il pense vous avoir mis en fuite ; il me croit enfermée. Il doit être tout à son affaire… D’ailleurs, il me suppose impuissante et il vous juge incapables d’oser venir l’attaquer. Il suffirait que vous ayez pour deux sous de courage…

— On en aura, la Catherine ! s’écria la bande, électrisée. On en aura… pour deux cent mille balles !… Mettez-nous seulement en face de lui.

— Oh ! je crois que cela sera facile ! murmura Mila, avec un rire féroce, car j’en sais assez pour deviner ce qu’il va faire…

CHAPITRE XXX

DES PREUVES…

— Je vous ai promis des preuves… Les voici, prononça le détective Mortimer.

Que Peaudure était donc admirable dans ce rôle, tenant sous son regard – qui se faisait paternel – la pauvre Renée effondrée dans un fauteuil !…

En ce bureau où il l’avait ramenée, profitant de sa prostration, elle était à sa discrétion, proie défaillante que trop de chagrin accablait.

Ce qu’elle venait d’apprendre était vraiment terrible.

Là-bas, dans cet hallucinant caveau où l’avait attirée la vengeance de Mila Serena, venant à peine d’échapper à une horrible mort, elle n’avait pas compris tout d’abord, et l’affirmation du faux détective avait seulement provoqué en elle une intense émotion, suivie d’un désarroi profond.

Devait-elle en croire ses oreilles ? Son « sauveur » affirmait qu’elle était la fille de ces Belmont, dont elle avait vu les photographies entre les mains de Jean, leur fils adoptif… Cette belle dame, dont elle n’avait pu contempler les traits si doux sans éprouver une émotion singulière – qu’elle s’expliquait mal, alors… mais qu’elle comprenait mieux maintenant ! – cette belle dame était sa mère ! La pauvre Renée Marcadiou, enfant trouvée, enfant sans nom, qui ne devait celui qu’elle portait qu’à la charité de deux braves cœurs, s’appelait, en réalité, Éveline Belmont… Elle n’avait pas été abandonnée, mais volée… Mortimer venait de le lui apprendre.

Comme cette révélation l’aurait emplie de joie… si elle n’avait été précédée et accompagnée d’une autre affirmation, effroyable, celle-là ! Certes, si le faux détective s’était borné à expliquer à Renée le mystère de sa naissance, elle n’aurait point réclamé de preuves ; toute joyeuse, elle n’aurait demandé qu’à croire.

C’eût été si simple ! Par son mariage avec celui qui portait le nom dont elle avait été privée, tout pouvait s’arranger sans qu’elle eût la moindre réclamation formuler. Le nom de ses parents ? Jean allait le lui rendre en l’épousant… Son héritage ? Elle le partagerait avec lui. Procès et chicane devenaient bien inutiles ! Point n’était besoin, pour dénouer cette situation, d’avoués, ni d’avocats ! L’amour remplirait bien mieux leur office.

Mais, ce bonheur, cette joie – qui eût été si douce au cœur de Renée ! – le machiavélique bandit l’avait d’avance empoisonnée ! Perfidement, il l’avait rendue impossible !

Avant même d’avoir appris les droits ignorés qu’elle possédait sur la fortune et le nom détenus par Jean Belmont, l’infortunée sentait pénétrer en elle le doute, savamment distillé par une habile calomnie. Le fils de Romèche lui était présenté sous les couleurs les plus noires : il avait menti ; il dissimulait, sous la comédie d’un faux amour, les plus abominables calculs. Et tandis que Renée, confiante, s’abandonnait à la douceur d’aimer, il s’alliait à la féroce rivale de la jeune fille, pour se débarrasser, au prix d’un crime, de l’héritière des Belmont.

C’était si horrible, et en même temps si cruel, qu’il ne venait pas à la pensée de Renée de soupçonner la machination, de dépister la calomnie ! D’ailleurs, le maître fourbe qu’était Peaudure, avait rendu ce doute impossible en plaçant d’avance sous les yeux de sa victime les preuves écrites de la trahison.

Il ne pouvait agir plus habilement.

D’abord, l’amoureuse apprenait la félonie du fiancé ; sous ses yeux épouvantés, l’amour se transformait en haine…

Et aussitôt après, lui portant le second coup, qui achevait de la terrasser, Peaudure lui démontrait l’intérêt que Jean avait à la trahir.

Elle s’était débattue, pourtant. Ne pouvant mettre en doute le témoignage de ses yeux, obligée de croire à la lettre fabriquée, qui s’accordait si bien avec l’événement, elle avait instinctivement cherché à douter des motifs qui pouvaient expliquer la perfidie de Jean Belmont.

Enlever au crime son mobile, c’était le rendre moins probable, ou en tout cas l’atténuer. Au point où elle en était. Renée aurait été soulagée de se prouver que Jean n’avait pas besoin de sa mort. Cette horreur écartée, tout le reste s’écroulait ; elle en serait infailliblement arrivée à douter de la lettre, à trouver, tout au moins, que le sens en était ambigu.

Mais, pour que ce doute fût possible, il n’aurait pas fallu qu’elle fût Éveline Belmont.

— Comment savez-vous cela ? soupira-t-elle. Comment pouvez-vous en être sûr ? On m’a trouvée une nuit…

— Sur un tas de choux, près des Halles, acheva Peaudure. J’ai recueilli le témoignage… je devrais dire les aveux de celui qui vous y a déposée. Venez. J’ai réuni un dossier suffisant pour faire tomber tous les doutes.

Il n’eut aucune peine à l’entraîner. Brisée par la-révélation et l’appréhension du grand chagrin qui s’approchait, elle était incapable de résister à une volonté aussi forte.

C’était une enfant en pleurs, une enfant dolente et meurtrie, que le bandit avait ramenée chez lui et installée dans le cabinet du détective Mortimer.

— Voici les preuves, annonça-t-il, en étalant devant Renée divers papiers, tirés d’un tiroir. Si vous voulez bien vous donner la peine de les parcourir, vous allez suivre le fil conducteur que mes recherches, poursuivies inlassablement pendant plusieurs années, m’ont permis de rétablir… Voici d’abord, d’après les journaux de l’époque et les dépositions officiellement enregistrées, le point de départ de votre malheur : l’accident qui a coûté la vie à votre frère, le vrai Jean Belmont, et à la suite duquel, ayant disparu, vous avez passé pour morte… Remarquez qu’on n’a jamais retrouvé le cadavre d’Eveline Belmont…

« Et pour cause, puisque la voici bien vivante devant moi… Ce que vous étiez devenue, la confession d’un vagabond, le nommé Nicolas Berger, dit Peaudure, va vous l’apprendre… La voici.

Morne, Renée prit le document que l’impudent personnage lui présentait. Assurément, le détective Mortimer n’avait pas eu grand’peine à obtenir du nommé Peaudure cette confession si complète et si probante. Rien n’y était omis de ce qui pouvait aider à établir l’identité existant entre Renée Marcadiou et Éveline Belmont. Les dates concordaient et les détails abondaient, aisément contrôlables, puisque Peaudure poussait la complaisance jusqu’à rappeler son arrestation et ses interrogatoires qu’on pourrait retrouver en fouillant les archives.

— Croyez-moi, conclut le faux détective. Aucun tribunal n’hésitera, au vu de ces pièces, à rectifier votre état civil et à vous rétablir dans tous vos droits… Jean Belmont en était tellement convaincu qu’il n’a pas hésité à approuver votre suppression, proposée par sa complice.

— Mais il ignorait ce que vous venez de m’apprendre ! protesta plaintivement la jeune fille. Comme tout le monde, il devait croire à la mort d’Éveline Belmont… Comment aurait-il été amené à découvrir la vérité ?

— Parce que Peaudure la lui avait apprise, répondit Mortimer avec aplomb. Peaudure, évadé du bagne, avait retrouvé votre trace ; cela lui était facile. Il écrivit alors à Jean Belmont pour lui proposer de lui vendre ce secret et son silence… Mais la précaution n’a point paru suffisante à l’héritier menacé. C’est alors qu’il est venu en France, afin de vous surveiller et d’entreprendre auprès de vous la comédie que vous savez…

Chaque mot, chaque preuve mensongère pénétraient comme autant de coups de poignard dans le cœur de la jeune fille ; elle frissonnait, elle gémissait et se voilait le visage de ses mains tremblantes ; les larmes ruisselaient de ses yeux.

— Ce n’est pas possible ! Jean n’est pas infâme à ce point ! sanglota-t-elle désespérément. Je ne l’aurais point aimé s’il avait été l’être vil que vous dépeignez !…

— Hélas ! pauvre petite ! soupira Mortimer, jouant l’apitoiement. Vos vingt ans ne soupçonnent point le mal ! Ils ignorent la vie et ses laideurs… Ils n’ont point encore appris qu’elle est peuplée de fourbes et de tigres… Nous vivons dans une jungle… et vous ne voyez qu’un jardin fleuri… Pauvre petite !…

Se levant, l’abominable gredin vint poser paternellement ses mains sur les épaules de Renée, prostrée.

— Ne vous abandonnez pas ainsi ! conseilla-t-il, d’un ton faussement apitoyé. Vous aimiez un indigne. Il ne vaut pas un regret… Il vous reste d’ailleurs une chance de le ramener repentant à vos genoux, maintenant que mon opportune intervention a fait échouer ses projets du couple. Le conseil que je vais vous donner, à ce sujet, concilie d’ailleurs votre devoir et les souhaits de votre cœur… Il faut que vous repreniez à Jean Belmont votre fortune et votre nom…

Arrêtant le geste de refus que Renée esquissait avec lassitude, il poursuivit en appuyant davantage :

— Voudriez-vous donc, en lui abandonnant cette fortune, le laisser à cette aventurière ? Elle ne l’a attiré… elle ne veut le garder qu’à cause de votre argent. Rendez Jean Belmont, ou plus véridiquement, Jean Romèche, à son humble condition, à sa pauvreté native, et il cessera aussitôt d’intéresser la princesse Serena… Peut-être, alors, le repentir viendra-t-il… Je suis persuadé, en tout cas, qu’il fera tout pour en donner l’illusion à Eveline Belmont.

Comme la voix du bandit savait se faire insinuante, en proférant ces perfides paroles ! Avec quelle habileté il exploitait le trouble de ce pauvre cœur !

— Confiez-moi le soin de défendre vos intérêts, continua-t-il d’un ton doucereux. Vous vous perdriez dans le labyrinthe des formalités et le courage vous manquerait peut-être… Il vous faudrait aussi craindre les manœuvres de Jean Belmont aux abois, ou repousser ses supplications… Je vous épargnerai toutes ces épreuves et votre peu scrupuleux fiancé, sachant l’affaire entre mes mains, n’osera plus rien tenter contre vous… J’ai d’ailleurs réuni tout le dossier et ce sera pour moi un jeu de mener cette affaire à bonne fin et de vous faire rendre ce à quoi vous avez droit… Tenez ! voici la seule formalité à remplir : une simple signature à mettre au bas de ce papier, qui est une formule de pouvoir m’autorisant à faire le nécessaire. Il est rédigé conformément à l’usage et prévoit les commissions ordinaires pour couvrir les différents frais et rémunérer mes démarches et ma peine… Je suppose que vous avez confiance… Signez simplement ici… et demain j’arracherai en votre nom au parjure la richesse dont il vous a frustrée…

Tout en parlant, le fourbe avait saisi la main de la jeune fille, plaçait une plume entre ses doigts et les guidait vers le papier timbré préparé à l’avance.

Il escomptait l’état d’abattement et de désespoir dans lequel se trouvait Renée, et qui devait lui suggérer de signer sans lire.

Brisée comme elle l’était, moralement et physiquement, elle devait obéir passivement et subir l’influence de Peaudure. Elle n’était d’ailleurs pas en état de se rendre compte de ce qu’elle faisait et encore moins d’attacher une importance quelconque à la part que s’attribuait le bandit.

En réalité, c’était une véritable extorsion de signature que manigançait Peaudure ; l’acte qu’il voulait faire approuver par sa victime n’était rien moins qu’un abandon, en sa faveur, de la majeure partie de la fortune récupérée sur Jean Belmont. Cet acte donnait à Peaudure tous les droits et le dispensait de tout contrôle, comme de toute reddition de comptes. On conçoit qu’avec une pareille arme le misérable pût se faire fort d’escamoter l’héritage des Belmont.

Une simple signature, facile à arracher à ces doigts frêles que le chagrin rendait sans force, et tout lui appartiendrait ! Passez, muscade ! Il pourrait prendre la place de Jean Belmont, préalablement expulsé de la splendide demeure de Neuilly !

Ce serait autre chose que d’y séjourner misérablement sous les traits de celui qu’il appelait feu Romèche !

Comme il se félicitait du nouveau plan élaboré par son fertile cerveau ! Cela devait aller tout seul et le plus fort était fait… grâce à l’involontaire collaboration de Mila Serena. Détraquée par les chocs successifs de la frayeur et du désespoir, Renée était à point, aveuglée, sans volonté. Peaudure pouvait penser qu’elle signerait sans résistance… sans même un regard sur le papier…

Il n’en fut rien. Ainsi s’écroulent la plupart des combinaisons humaines… le château de cartes des rêves… Brusquement, la petite main se raidit, repoussa la plume, voulut s’éloigner de la feuille de papier.

— Signez ! répéta Peaudure, stupéfait de ce recul inattendu.

— Non ! murmura Renée, d’une voix morne, en détournant la tête. Je ne veux pas… Je ne signerai pas… pas ce soir… Je veux réfléchir… consulter mes parents adoptifs…

Autant de prétextes ! En réalité, ce qui la poussait à éluder la proposition du prétendu détective, c’était une invincible répugnance à dépouiller Jean Belmont.

Le nom ?… La fortune ?… Renée s’en moquait bien ! Il pouvait les garder s’il était vrai qu’il refusait son cœur et qu’il avait voulu la mort de la petite fiancée. Elle ne voulait point rendre le mal pour le mal ; elle se refusait à traiter en ennemi celui qu’elle aimait encore.

Et les perfides allusions de Mortimer demeuraient impuissantes ; c’était en vain qu’il avait laissé entendre que ruiner Jean Belmont c’était écarter de lui Mila Serena. Renée, écœurée, ne voulait pas s’abaisser à user d’armes aussi viles, à spéculer sur d’aussi odieux calculs. Une victoire obtenue par de pareils moyens l’aurait laissée sans joie.

— Je ne puis signer maintenant… N’insistez pas, répéta-t-elle, avec des sanglots dans la voix.

Peaudure lui jeta un regard féroce. Il la sentait butée et il devinait qu’aucun argument ne triompherait de sa résistance : elle ne voulait pas sacrifier Jean Belmont.

La partie était-elle donc perdue ? Fallait-il se résigner à ce déconcertant échec, après avoir si bien préparé le succès.

— Non ! gronda Peaudure entre ses dents. Je n’échouerai pas au port… Elle signera… dussé-je employer la violence, je l’y contraindrai…

Cessant de se contenir, il marcha sur elle, prêt à lui broyer les poignets.

— J’en ai assez de ce jeu ! éclata-t-il. Vous ne comprenez donc pas qu’il faut m’obéir ?…

Mais il n’acheva pas le geste de menace qu’instinctivement ses poings esquissaient. Poussant un sourd juron, il courut soudain à la fenêtre, regarda…

Des hommes étaient arrêtés devant sa porte ; tout un groupe, au milieu desquels Peaudure reconnaissait une silhouette et les traits d’un visage levé vers la fenêtre éclairée.

Il recula d’un pas ; une expression de fureur convulsa sa face.

— Encore ce Camus ! grinça-t-il. Que vient-il faire ?… Et qui donc m’a dénoncé ? M’aurait-on dénoncé ?… Mais qui ?… Qui ?…

Les traits contractés, sombre et replié sur lui-même comme une bête prête à foncer, il haletait et réfléchissait.

Tout à coup, il poussa un cri de rage.

— Mila !… Je parie que c’est Mila !…

CHAPITRE XXXI

LA FIN D’UN PAUVRE HOMME

Au commissariat, où, tandis qu’on vérifiait les allégations de Jean Belmont, les Marcadiou et lui avaient été consignés, les minutes paraissaient mortellement longues.

Tous trois, le fiancé, aussi bien que les parents adoptifs, se sentaient en proie à l’angoisse. Que devenait Renée, pendant qu’ils étaient là, à se morfondre ? N’était-elle pas en danger ? Peut-être leur inaction présente et forcée aurait-elle des conséquences terribles ; elle les empêcherait d’arriver à temps pour tirer la jeune fille des griffes de Mila Serena.

Car ils ne doutaient plus – et Jean Belmont moins encore que les Marcadiou – des mauvais desseins de la princesse à l’égard de son ancienne accompagnatrice ; de sinistres hypothèses se présentaient à leur imagination ; ils frissonnaient et n’osaient se les confier.

« C’est ma faute !… C’est ma faute ! pensait le jeune homme avec désespoir. Si je n’avais pas paru tout d’abord me laisser prendre aux séductions de cette dangereuse coquette, elle ne s’en serait pas prise à ma pauvre Renée… En me retirant, après m’être avancé comme j’ai fait, j’ai excité sinon sa jalousie, tout au moins son dépit… Elle a pu avoir l’idée, pour m’atteindre et me punir, de se venger sur Renée… Ce serait horrible !… »

Sa perspicacité voyait juste ; il le sentait et ses angoisses s’en augmentaient. Quels regrets il éprouvait à cette heure ! Il se demandait avec anxiété jusqu’où oserait aller la haine de Mila Serena ; il tremblait pour les jours de sa fiancée…

Un seul espoir lui restait – plus faible à mesure que le temps s’écoulait : c’était la venue de l’inspecteur Camus, dont il s’était réclamé et que le commissaire avait fait demander. Il savait qu’il suffirait qu’on prononçât son nom pour décider Camus à accourir le tirer de cette position fâcheuse.

De plus, l’aide de l’inspecteur devait être efficace : à lui, certainement, l’insolente soubrette de Mila Serena ne refuserait pas ses confidences ; elle se laisserait arracher le secret de sa maîtresse et, par elle, on apprendrait où la princesse avait conduit Renée.

Ainsi pensait Jean Belmont ; et, pour calmer le désespoir de Mme Marcadiou et l’agitation de Célestin (qui ne parlait de rien moins que d’assommer tout le personnel du commissariat et d’opérer une sortie de vive force) il leur communiquait son espoir.

— L’inspecteur Camus arrangera tout, affirmait-il. Patientons.

Il ne se doutait guère qu’à cette heure l’introuvable inspecteur était à l’hôpital, au chevet de Romèche, et qu’il faisait chercher Jean Belmont, tout comme Jean le faisait demander.

De l’hôpital, sur l’ordre de Camus, on avait téléphoné à Neuilly ; mais les domestiques n’avaient pu que répondre que le jeune homme ne se trouvait pas chez lui et qu’on le croyait à Robinson.

Averti, Camus s’adressait alors téléphoniquement à la préfecture pour qu’on fît chercher Jean d’urgence ; et c’est alors qu’il apprenait à la fois l’aventure du fiancé de Renée et sa présence au commissariat.

En un instant, les difficultés furent levées ; le commissaire n’avait plus aucune raison de conserver à sa disposition un délinquant pour lequel un inspecteur de la Sûreté se portait fort, réclamant même sa libération immédiate.

Jean et les Marcadiou furent donc expédiés sur l’heure à l’hôpital, comme le demandait Camus.

Cela paraissait être un nouveau retard et comme l’inspecteur n’avait pu, par téléphone, expliquer au jeune homme les raisons qui l’obligeaient à réclamer sa venue immédiate, Jean Belmont s’étonnait de ce caprice et le maudissait.

Il était à peine rassuré par la promesse faite par l’inspecteur Camus, mis au courant de l’enlèvement présumé de Renée Marcadiou par la princesse Mila Serena.

— Je vais faire le nécessaire, avait-il déclaré.

De telles paroles devaient paraître beaucoup trop vagues à l’anxiété d’un amoureux. Aussi Jean Belmont avait-il hâte d’arriver à destination et de se trouver en présence de Camus, pour plaider plus chaleureusement encore la cause de Renée et réclamer une action immédiate.

Il fut tout surpris de voir qu’on l’amenait dans un hôpital. Célestin et Mme Marcadiou partageaient sa stupéfaction.

— Qu’est-ce qu’il leur prend ? s’exclama le fort. Ils deviennent louftingues, dans la police ! On nous fourre au bloc… et puis, après, en nous conduit à l’hôpital ! On n’est pourtant ni des voleurs, ni des malades !…

Et il cognait à poing fermé sur son vaste coffre.

— Nous allons comprendre… puisque c’est l’inspecteur Camus qui nous fait venir, répondit Jean.

Effectivement, le policier venait au-devant de lui pour le préparer.

Et son air était si grave que le jeune homme en oublia les questions et les instances qu’il tenait toutes prêtes.

— Laissez-moi d’abord calmer vos légitimes angoisses, monsieur Belmont, commença l’inspecteur. Tout ce qu’il est possible de faire pour retrouver sans retard Mlle Marcadiou sera tenté ; j’ai donné les ordres nécessaires et nous serons avertis sitôt la piste découverte.

— Je dois vous signaler l’intérêt qu’il y aurait à interroger la camériste de la princesse, voulut interrompre Jean. Elle est certainement au courant…

— Je sais, répondit Camus. Encore une fois, tranquillisez-vous. Rien ne sera négligé… Mais, pour le moment, nous avons tous deux un devoir plus urgent à remplir. C’est pour vous préparer à une pénible entrevue que je vous ai fait venir… Vous allez revoir votre père.

Un flot de sang monta aux joues du jeune homme.

— Mon père !… Vous l’avez…

La voix de Jean s’étrangla dans sa gorge. Le mot qu’il tentait de prononcer ne voulait pas sortir. Il était le fils d’un voleur… il se croyait le fils d’un assassin, d’un parricide… La honte l’étouffait.

— Non ! répondit doucement l’inspecteur Camus. Non ! je n’ai pas arrêté M. Romèche. Il n’est pas coupable.

Jean Belmont tressaillit.

— Pas coupable ! balbutia-t-il. Mais, cependant…

— Les apparences étaient contre lui, interrompit Camus. Seulement les apparences. Jamais votre père n’a tenté de vous empoisonner, monsieur Belmont.

Avec quel soulagement le jeune homme entendait ces paroles ! Mais pouvait-il y croire ? Il se rappelait la scène… la main saisie dans l’ombre… la lumière révélant le visage de Romèche… son cynique aveu… sa fuite…

Comment accorder cela avec la thèse de l’innocence que proclamait solennellement l’inspecteur Camus ?

— M. Romèche n’est point coupable du crime abominable que nous lui imputions, répéta avec force le policier. Il ne vous a point volé ; il n’a pas introduit chez vous une bande de cambrioleurs ; il n’a point versé le poison qui devait vous tuer… De tout cela, il est innocent… Une seule chose reste à sa charge : le vol du collier de perles… Et encore, ne l’a-t-il point dérobé à sa légitime propriétaire, mais simplement repris à un bandit… et dans des circonstances telles qu’on peut l’absoudre de ce péché véniel.

— Comme je serais heureux qu’il en soit ainsi ! soupira Jean. Mais, puis-je vous croire ?… J’ai vu…

— Vous n’avez jamais vu M. Romèche, riposta l’inspecteur Camus. Vous n’avez contemplé que son sosie : celui qui s’est introduit chez vous, en faisant appel à votre pitié et à votre tendresse filiale n’était qu’un imposteur… un bandit qui se cache sous l’apparence du détective Mortimer… M. Romèche, qui fut sa victime, qui a été d’abord séquestré par lui, puis, en dernier lieu, presque assassiné et condamné à une mort épouvantable, m’a tout révélé… Votre père a eu bien des torts envers vous, monsieur Belmont… Il peut se reprocher bien des faiblesses et son existence n’a pas été édifiante. Mais, tout cela, la vie le lui a fait cruellement expier… Sa confession m’a ému et je n’ai su lui refuser l’absolution que son fils tiendra certainement à confirmer… Il implore la consolation de votre présence ; il veut vous demander pardon de n’avoir pas su vous aimer… C’est au chevet d’un mourant que je vais vous conduire. Auparavant, j’ai tenu à le disculper à vos yeux et à le délivrer de ce masque de crime et de honte que lui avait imposé la fourberie d’un misérable… Il faut aussi que vous sachiez combien il a souffert. Vous le jugerez assez puni.

En quelques mots, l’inspecteur résuma alors la confession de Romèche et la lamentable histoire des quinze années vécues par l’ancien prêteur depuis qu’il avait vendu son fils.

Jean, en l’écoutant, était en proie à une violente émotion.

— Conduisez-moi auprès de lui, dit-il quand l’inspecteur Camus eut cessé de parler. Je veux au moins adoucir ses derniers moments et l’assurer de ma tendresse.

En silence, il suivit le policier.

— On y va aussi, murmura Célestin, en poussant sa femme. T’as compris ce qu’il a dit, m’sieu Camus ?… Il n’était pas aussi canaille qu’on le croyait, le père Romèche. C’était surtout un pauvre type qu’a pas eu de chance… Faut aller lui serrer la pince, puisqu’il va clamser…

L’instant d’après, tous étaient rassemblés au chevet du mourant.

En apercevant son fils, qu’il devina, à l’émotion peinte sur le visage du jeune homme, Romèche se souleva sur sa couche.

— Berlingot ! balbutia-t-il. Pardon, Berlingot !…

Qui donc alors aurait pu lui refuser l’aumône d’une grande pitié ? Il était la lamentable épave humaine qu’un dernier assaut du flot des heures allait définitivement désagréger. Au gré des jours, la vie l’avait ballotté, heurté rudement contre tous ses écueils. Chacune de ses chutes l’avait meurtri et son corps ravagé en gardait les cicatrices. Pouvait-on songer à lui reprocher ses fautes ? Dans la lassitude de l’heure dernière la faiblesse de l’homme apparaissait et l’on comprenait qu’il n’avait été que le jouet des forces implacables de la vie. Un méchant homme ? Non ! un pauvre homme, à qui n’avait surtout manqué, pour être meilleur, que la clémence du destin.

Mais la vue de Jean matérialisait soudain en lui la foule obscure des regrets que fait surgir toute existence manquée, à l’heure où l’on peut l’embrasser d’un seul regard, le dernier ! Regrets de toutes les douceurs demeurées inconnues et qu’on découvre tout à coup, regrets des amours et des amitiés près desquels on est passé sans les voir, regret des saines joies goûtées dans la paix du cœur et de la conscience, regret de n’avoir pas su aimer et demeurer honnête…

C’était à tout cela – exclu de son lot ! – que Romèche agonisant tendait les bras, en les tendant à Jean ! C’était à son existence gâchée qu’il demandait pardon.

À ce navrant appel, à cette pitoyable supplication du mourant, les larmes montèrent aux yeux du jeune homme. Il se précipita vers les bras tendus et étreignit son père, lui donnant d’un seul coup tout l’arriéré de tendresse que la vie ne lui avait pas permis d’exprimer.

— Mon père !… Mon pauvre papa ! pleura-t-il.

À la caresse de cette appellation tendre, qui l’absolvait bien mieux que tous les pardons, Romèche éprouva le plus grand bonheur de sa misérable existence. Un grand apaisement se fit en lui ; sa pauvre face flétrie prit une expression d’extase ; ses yeux s’emplirent de douceur.

— Mon petit ! balbutia-t-il dans un dernier souffle.

Et glissant doucement d’entre les bras de son fils, il s’affaissa sur ses oreillers.

Le grand repos l’avait pris dans le ravissement de la seule vraie joie qu’il eût goûtée… Et, dans la mort, il continuait à sourire, à sourire à son fils qui le pleurait…

CHAPITRE XXXII

LE PIÈGE VIDE

Devant la couche funèbre, Jean Belmont, incliné, demeurait plongé dans une méditation douloureuse.

Sans doute, éprouvait-il, lui aussi, une instinctive révolte contre la cruauté du destin, qui révèle toujours trop tard aux humains la possibilité de se comprendre et de s’aimer.

Respectant son recueillement, l’inspecteur Camus s’était éloigné. Au contraire, Célestin et sa femme se rapprochèrent.

— Va ! il a eu une belle mort ! consola la revendeuse, en posant amicalement sa main sur l’épaule du jeune homme. Tu lui as donné la joie de te revoir et de t’entendre dire que tu lui pardonnais… C’est ce qu’il pouvait espérer de mieux.

— J’aurais pu faire davantage, soupira Jean. Il n’a jamais connu la tranquillité. Pourquoi n’est-ce pas lui qui a profité de mon accueil… au lieu du bandit qui avait pris sa place ? À cette heure, j’aurais la consolation de lui avoir donné un peu de bonheur.

— N’en demande pas trop, dit à son tour le fort. Tu as pu l’embrasser avant qu’il meure ; c’est déjà beaucoup. Et quant à la tranquillité, il l’a maintenant… Les Mortimer ne peuvent plus lien contre lui.

— Pense à Renée ! rappela Mme Marcadiou. Ton pauvre père n’a plus besoin de rien… Mais il n’en est pas de même de la petite…

Jean tressaillit.

— Vous avez raison, murmura-t-il. Allons retrouver l’inspecteur Camus. Je m’occuperai ensuite d’assurer à mon père des obsèques convenables.

Ils rencontrèrent le policier à la porte de la salle.

— Je venais vous chercher, annonça-t-il. J’ai du nouveau…

— Vous savez où est Renée ? demanda impétueusement Jean Belmont.

— Pas encore… Mais je sais où elle a été et où elle n’est plus. J’ai fait parler te camériste, qui m’a appris pas mal de choses intéressantes.

— Mais, Renée ?…

Aux yeux du fiancé, il ne pouvait exister d’autre question digne d’intérêt.

— Un peu de patience. J’y arrive, répliqua l’inspecteur Camus. Et ne vous indignez pas de mon calme, alors que vous souhaiteriez me voir vous entraîner, courir… fût-ce au hasard. C’est précisément pour éviter un faux départ sur une piste imparfaitement suivie que je vous impose cette attente exaspérante. Pour le moment, je ne puis que vous apprendre ce que je sais et vous inviter à l’écouter avec calme.

— Vous me faites bouillir ! soupira Jean Belmont, néanmoins influencé par la complète maîtrise de soi, dont faisait preuve l’inspecteur Camus. Au moins, pouvez-vous m’assurer que ma chère Renée n’est pas en péril ?

— Je ne saurais rien affirmer de semblable. Il faut, au contraire, que vous ayez le courage de comprendre qu’elle sera en danger, aussi longtemps que nous ne l’aurons pas reprise. Toutefois, ma conviction personnelle est qu’il y a de l’espoir… La menace la plus immédiate, celle que suspendait sur la tête de votre fiancée la princesse Serena, est, pour le moment, conjurée.

— Comment pouvez-vous affirmer cela ?

— Je n’affirme rien… je suppose. Écoutez-moi.

Et posément, avec un calme qui finissait par se communiquer à Jean Belmont, le policier expliqua :

— Mila Serena avait entraîné votre fiancée à Saint-Cloud, dans une villa qu’elle possède. Naturellement, Mlle Marcadiou ignorait cette destination ; elle s’imaginait que la princesse la conduisait à la gare… ou peut-être à Robinson… Ce n’est qu’en cours de route qu’elle a dû s’apercevoir qu’on ne lui faisait point prendre cette direction. Il est probable qu’elle a dû protester et qu’on l’aura réduite au silence… En tout cas, rassurez-vous : elle est arrivée vivante à Saint-Cloud… puisqu’elle en est repartie vivante… et pas en compagnie de la princesse.

— Quelqu’un serait intervenu ?… Qui ?…

— Nous allons te savoir dans quelques instants. Je vous résume les résultats de l’enquête rapide que j’ai ordonnée après avoir interrogé la camériste. Trois de mes hommes sont allés à Saint-Cloud. Ni la princesse, ni sa prisonnière (je crois que je puis me servir de ce mot) ne s’y trouvaient plus ; mais elles y étaient venues… Des constatations faites, il résulte que la réalisation des desseins de Mila Serena a été contrariée par l’arrivée en automobile d’un personnage inattendu : un homme. Il est reparti, dans l’auto qui l’avait amené, en emmenant votre fiancée… Et très peu de temps après, la princesse s’est lancée à sa poursuite, dans sa propre automobile, en compagnie de quelques chenapans… Voici ce que nous a révélé l’examen des empreintes, piétinements et traces diverses que mes hommes ont relevés. Les deux autos sont reparties dans la direction de Paris. À partir de cet instant, on ne pouvait plus songer à suivre leurs traces, effacées par d’autres passages.

— Alors, vous ne pouvez pas savoir si les poursuivants et la princesse ont rejoint l’homme qui a enlevé Renée ? Et vous ne pouvez savoir qui est cet homme ? demanda Jean haletant.

— Relativement à cet individu, j’ai aussitôt formulé une hypothèse, reprit lentement l’inspecteur. On est en train de la vérifier. Pour vous permettre d’en apprécier la valeur, je puis vous dire de suite ce que m’a avoué la camériste : il existait certaines relations entre Mila Serena et ce faux détective appelé Mortimer, qui s’était fait le sosie de votre père et a tenté de se défaire de vous… Il tenait Mila Serena sous sa dépendance et la faisait espionner par la soubrette. C’est ainsi qu’il a été informé par cette dernière du départ pour Saint-Cloud et de l’enlèvement de votre fiancée. De là à admettre que c’est lui qui est intervenu et qui a arraché sa proie à notre aventurière, il n’y a qu’un pas… J’ai prescrit de surveiller le domicile de Mortimer ; s’il y revient, nous en serons aussitôt informés et nous pourrons agir. Il est évident que nous aurons le temps de le faire : car Mortimer n’en veut certainement pas à la vie de Mlle Marcadiou ; s’il en était autrement, il aurait laissé à Mila Serena le soin de l’en débarrasser.

Jean Belmont frissonna.

— Aurait-elle été jusque-là ? murmura-t-il.

— Dans le jardin de Saint-Cloud, mes hommes ont trouvé une fosse creusée, répondit l’inspecteur Camus, une fosse fraîche ouverte et toute prête à recevoir un corps. Heureusement, la fosse était encore vide… Bénissez Mortimer ! Pour la première fois de sa vie, sans doute, ce bandit s’est opposé à un crime.

Jean poussa un sourd gémissement.

— Atroce ! murmura-t-il. Que n’ai-je pressenti le monstre qui sommeillait en cette femme !… Elle me parlait… elle me souriait… Et je ne devinais rien !…

— Savons-nous qui nous coudoyons dans la vie ? dit philosophiquement le policier. Si les visages révélaient les âmes, les humains passeraient leurs jours à trembler.

Un agent arrivait. Il fit un signe à l’inspecteur.

— La bête est au gîte ? cria celui-ci.

— Est-ce bien ce que nous pensions ? Revenait-elle de la chasse ? A-t-on aperçu la proie ?

— L’homme est rentré chez lui, répondit le policier ; il a ramené une jeune fille.

— En ce cas, en route ! Nous avons du monde là-bas. Le moment est venu de donner l’assaut et d’interrompre la glorieuse carrière du célèbre détective Mortimer !… Il mettra certainement cela sur le compte de la jalousie confraternelle !

Et l’inspecteur baron (à ses heures !) entraîna Jean Belmont et les Marcadiou.

— Venez, mes amis, on va tâcher de vous rendre votre fille, promit-il.

Devant l’hôpital, un taxi attendait ; tous y montèrent et l’agent, installé près du chauffeur, fit prendre à ce dernier la direction du boulevard Haussmann.

Quand ils arrivèrent devant l’immeuble habité par Mortimer-Peaudure, l’inspecteur Camus donna un coup de sifflet.

— Entrez ! cria-t-il. Et si on n’ouvre pas, enfoncez !

Laissant les policiers s’attaquer à la porte d’entrée, Jean et Marcadiou coururent à une des fenêtres ; ils voulaient arriver les premiers auprès de Renée. Car ce qu’ils redoutaient, c’était moins la fuite du bandit que sa rage. Se sentant pris, ne pouvait-il céder à la tentation de faire une dernière victime ? De pareils hommes ne se rendent pas.

— Un coup d’épaule, papa Marcadiou ! implora nerveusement Jean Belmont. C’est le moment de montrer ta force.

— T’en fais pas ! On entrera !

Et sous la poussée du fort, le châssis de la fenêtre se disloqua, tandis que les vitres volaient en éclats. Par la brèche, les deux hommes sautèrent à l’intérieur de l’appartement, aussitôt rejoints par Camus et ses agents.

— Par ici !… C’est là qu’ils doivent être : la pièce est éclairée…

Mais, dans le bureau du détective Mortimer, il n’y avait personne et personne encore dans la bibliothèque.

Le bandit avait-il donc fui, en emportant Renée ?… Par où ?…

Le panneau d’une porte secrète, que sans doute on n’avait pas eu le temps de refermer, demeurait entr’ouvert, offert aux regards.

Jean et Camus l’aperçurent et y coururent. La porte donnait sur un couloir sombre au milieu duquel béait une trappe, dont sortait le haut d’une échelle.

— Il a fui par là…

Tous étaient entrés et entouraient la trappe, y projetant la lueur des lampes de poche… cherchant à voir…

Un déclic les fit se retourner.

La porte du couloir venait de se refermer automatiquement.

Ils étaient prisonniers dans le couloir sans issue, qui avait servi de cachot à Romèche, avant que Peaudure l’envoyât au fond de ce même trou qu’il venait d’utiliser comme piège…

XXXIII

LA RIPOSTE

Entre la fenêtre, par laquelle il venait d’apercevoir les policiers prêts à envahir sa demeure, et Renée terrifiée par la transformation subite du détective en bandit, Peaudure redevenait la bête traquée de jadis, alors qu’il fuyait à travers les Halles, tenant dans ses bras le bébé qu’était alors cette même Renée…

Il retrouvait le même état d’âme, la même rage folle à l’idée qu’on allait lui enlever sa proie et que tant d’efforts demeureraient inutiles. Comme jadis, il avait envie de saisir Renée et de fuir, en l’emportant. Il ne voyait pas la folie de ce dessein, sa parfaite inutilité. La situation n’était plus la même ; il ne s’agissait plus d’un bébé inconscient, qui se laissait emporter sans résistance et dont le poids n’embarrassait guère la course de Peaudure.

La jeune fille, maintenant, devait se débattre, crier, lui faire violence…

Et d’ailleurs, à quoi bon ce rapt ? À quoi servirait-il maintenant à Peaudure de parvenir à extorquer la signature de Renée. L’intervention des policiers ne signifiait-elle pas que Mortimer était à son tour compromis, démasqué et qu’il ne pouvait plus couvrir les méfaits de Peaudure ?

Traqué, obligé de fuir et de se cacher, que ferait Peaudure du mandat de Renée ? Comment revendiquerait-il l’héritage Belmont ? Comment en prendrait-il possession ? Tout cela devenait impossible. Même s’il parvenait à entraîner la jeune fille dans sa fuite, le gage ne serait pas suffisant pour assurer sa sécurité ; au contraire, la présence à ses côtés d’une prisonnière sur laquelle il devrait veiller sans cesse et qu’il lui faudrait en même temps cacher compliquerait sa situation.

Pour toutes ces raisons, Mortimer-Peaudure, voyant la partie perdue, aurait dû ne songer qu’à son seul salut et fuir, fuir seul.

Mais, il était incapable de raisonner. Le coup qui l’atteignait était trop subit, trop inattendu. Après tant de parties hasardeuses, ce joueur inlassable perdait la tête et entrait en rage en se voyant une fois de plus frustré de l’enjeu, au moment où il croyait se l’être assuré.

Renée représentait le bénéfice de cette dernière partie qu’il venait de jouer ; à cause de cela, il ne se résignait pas à l’abandonner ; il formait le projet insensé d’en couvrir sa retraite.

Il faut dire aussi qu’il ne pouvait encore se rendre compte de ce qui arrivait.

Que signifiait au juste l’irruption des policiers ? Qu’avait appris l’inspecteur Camus et quelles questions venait-il poser à Mortimer ? Autant d’énigmes pour Peaudure.

Ignorant l’évasion et la confession de Romèche, il n’imaginait pas qu’on pût venir l’inquiéter au sujet de ce qu’il avait fait sous les traits du père de Jean Belmont.

Mortimer avait, d’ailleurs, assez de peccadilles plus ou moins graves à son actif personnel pour se troubler à la seule apparition de la police. À tout hasard, il jugeait préférable de ne pas attendre des éclaircissements et de prendre d’abord le large.

Instinctivement, il avait fait les gestes de protection que tout bandit de son espèce accomplit en pareille circonstance. Sous sa pression, divers boutons firent jouer des dispositifs barricadant automatiquement les portes de l’appartement.

Ces obstacles, arrêtant les policiers, donnaient à Peaudure quelques minutes ; il s’apprêta à en profiter.

— On ne me tient pas… On ne me tient jamais ! ricana-t-il, en jetant à Renée un regard de fauve. J’ignore ce qu’on me veut ; mais nous verrons cela plus tard. Pour l’instant, il s’agit de berner ces indiscrets. Ils trouveront le nid vide… Nous reprendrons plus tard et en un autre lieu cette conversation, la belle… Passez par ici, s’il vous plaît.

Raflant les papiers encore étalés sur sa table, il les fourra dans ses poches et poussa brutalement Renée vers la bibliothèque. La jeune fille résista.

Depuis quelques instants, depuis son changement d’attitude, le faux détective lui était devenu suspect. Elle se réveillait de l’engourdissement, dans lequel l’avait plongée la révélation de la prétendue trahison de son fiancé. Endolorie encore, incertaine sur la possibilité de douter encore, malgré la lettre, elle sentait pourtant le caractère suspect des affirmations et du rôle de Mortimer ; elle sentait qu’en l’arrachant à Mila Serena, il pouvait avoir poursuivi un tout autre but que de la sauver. Elle perdait confiance.

Et non seulement elle se serait refusée à signer, mais elle ne voulait à aucun prix suivre le douteux personnage, une intuition l’avertissait que ceux qui venaient – ceux que Mortimer se préparait à fuir et paraissait redouter – étaient des amis, ses vrais sauveurs.

S’arc-boutant aux montants de la porte, elle balbutia :

— Où voulez-vous m’emmener ?… Pourquoi ?…

— Ce n’est pas le moment de demander des explications, ma petite ! répliqua le bandit avec un rire terrible. Nous nous expliquerons plus tard et vous deviendrez raisonnable, j’en suis sûr. Mais, pour l’instant, je n’ai pas de temps à perdre. Il faut me suivre sans comprendre.

— Je ne vous suivrai pas ! déclara Renée, en se roidissant.

Peaudure la saisit à bras-le-corps.

— Oh ! mais, voilà des manières que je ne supporte pas ! gronda-t-il. Il ne s’agit plus de plaisanter… Les beaux messieurs qui cognent contre ma porte ne me laissent pas le loisir d’être galant, ma petite… et pas davantage le choix des moyens à employer pour vous rendre docile. Je joue ma tête : comprenez-vous ? Alors, la vie d’autrui compte pour bien peu… Pas de cris ! Pas de résistance… Ou sinon…

Son visage devenait terrible, donnant à ses paroles toute leur signification.

Renée pâlit d’effroi et se sentit défaillir. Pour la seconde fois de la soirée, elle se sentait à la merci d’un être incapable de pitié ; elle comprenait que sa vie ne tenait qu’à un fil.

À demi morte de frayeur, elle se laissa porter dans la bibliothèque.

L’y ayant déposée, Peaudure rentra dans son bureau et fit jouer le ressort qui ouvrait la porte secrète.

— Montrons-leur le chemin, murmura-t-il. Ce Camus n’est certainement pas plus malin que Romèche… Je vais lui fournir l’occasion de le retrouver et de partager son sort.

Ouvrant la trappe, par laquelle il avait quelque temps auparavant précipité le père de Jean, il y jeta une échelle de corde, dont il fixa au plancher la partie supérieure.

« Je me serais entendu à organiser des « rallyes », pensait-il. Je sais mettre assez proprement les chiens en défaut… Et maintenant, disparaissons. »

Il revint prendre Renée, retombée dans sa prostration, et s’engagea avec elle dans l’escalier descendant dans la crypte ; soigneusement, sur lui, il avait refermé la porte.

Prêt à étouffer le moindre cri qu’aurait tenté de pousser Renée, il attendit, prêtant l’oreille.

Jean et Marcadiou, puis aussitôt après Camus et ses hommes, faisaient irruption dans le bureau et la bibliothèque… Peaudure entendait leurs exclamations, leurs appels… Ils découvraient la porte entr’ouverte du couloir… Ils s’y engageaient… Ils entouraient la trappe…

Alors, le bandit, qui avait suivi haletant la marche vers le piège, respira enfin ; sa face s’éclaira d’un sourire sinistre. Approchant sa main de la muraille, il appuya sur un bouton.

— Ils y sont ! goguenarda-t-il. Qu’ils y restent !… La voie est libre !

Saisissant par le bras Renée chancelante, il lui dit en la regardant méchamment :

— À présent, vous allez me suivre bien sagement… si vous ne voulez pas que je fasse sauter la maison, avec tous ceux que je viens d’y emprisonner… Hé ! hé ! il y a parmi eux des gens qui vous intéressent ! J’ai reconnu la voix de votre Jean et celle de ce grand imbécile de Marcadiou… Donc, je pose la question : voulez-vous être gentille et me suivre de bonne grâce… ou préférez-vous les condamner à mort ?

La jeune fille le regarda avec horreur ; l’expression résolue du visage du misérable annonçait qu’il ne plaisantait pas, et qu’il était prêt à faire ce qu’il annonçait.

Dominée, n’essayant même pas de se demander ce que le bandit voulait faire d’elle, Renée se résigna.

— Je vous suivrai, gémit-elle.

Peaudure eut un rire de triomphe. Et pourtant, à quoi pouvait aboutir cette victoire ? Il fuyait comme un insensé, obstiné seulement à ne point lâcher sa proie. C’est qu’à cette heure où les forces justicières qui le talonnaient s’apprêtaient à sonner l’hallali, ce hors-la-loi éprouvait contre elles une suprême et furieuse révolte ; il ne voulait pas se reconnaître vaincu ; en son cœur farouche grondait la passion entêtée du molosse, qui meurt sous les coups sans desserrer les dents, plutôt que de lâcher ce qu’il a volé.

Ainsi s’apprêtait à fuir le bandit, follement, stupidement, pour l’unique plaisir de prolonger la lutte et de ne pas se rendre.

— En route ! clama-t-il, en poussant Renée.

Ils remontèrent les marches, traversèrent le bureau et les différentes pièces de l’appartement, et gagnèrent la petite porte qui servait aux sorties clandestines du détective Mortimer.

En amenant Renée, le bandit avait laissé son auto non loin de cette porte, car il comptait reconduire la jeune fille à Robinson, après avoir obtenu d’elle la signature désirée.

Cette auto allait servir à sa fuite.

— Montez ! ordonna-t-il, en ouvrant la portière.

Le courage manqua à la jeune fille ; elle eut peur du destin qui l’attendait : il lui sembla que, si elle se laissait emporter, c’en serait fini ; elle demeurerait pour toujours au pouvoir du bandit.

Un sursaut de résistance la rejeta en arrière.

— Non ! sanglota-t-elle. Je ne veux pas… Laissez-moi…

— Trop tard ! gronda Peaudure, en lui tordant les poignets. Il faut venir.

Mais, tandis qu’ils luttaient, une seconde auto arrivait et stoppait près de la voiture du bandit. Une femme et plusieurs hommes en surgissaient, revolvers au poing, braquant leurs armas sur Peaudure, pétrifié.

— Rends-moi ma vengeance, Peaudure ! rugit Mila Serena. Et haut les mains ! Tu as perdu la partie…

CHAPITRE XXXIV

LE DERNIER COUP DE GRIFFE

Un juron sonore avait répondu au bruit de la porte du couloir, automatiquement refermée.

L’inspecteur Camus ne s’y méprenait pas : il était pris au piège, avec ses compagnons.

Par acquit de conscience, il bondit sur la porte et en éprouva la solidité.

Elle résista.

— Bien joué ! grogna-t-il avec dépit. Tout le monde est ici, n’est-ce pas ?

On se compta, et ce fut pour constater trop tard l’irréparable imprudence. Aucun policier n’était demeuré au dehors.

— On dit toujours qu’il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ! plaisanta, avec une gaîté un peu forcée, l’inspecteur Camus. Garçons, voici une fameuse occasion de nous en souvenir… Inutile de regarder plus longtemps dans ce trou ; il ne conduit certainement nulle part, et je suis sûr maintenant que notre homme n’a point pris ce chemin… En ce moment, il sort tout bonnement par la porte, après nous avoir enfermés comme des niais que nous sommes… Holà ! quel est le plus costaud ? Il me faut un solide coup d’épaule pour enfoncer cette porte.

— On va essayer, dit Marcadiou, en s’avançant modestement.

Et le fort, se transformant en « bélier » vivant, commença à attaquer la porte. Accompagnés de « han ! » sourds comme des plaintes, les coups se succédaient, en apparence inefficaces.

Mais, Célestin ne se décourageait pas. Il serrait les dents et fonçait de plus belle.

— Faudra bien que ça craque ! grognait-il, en essuyant la sueur qui ruisselait de son front.

Effectivement, ce fut la porte qui céda ; des craquements se firent entendre, et le panneau disloqué livra passage aux policiers.

D’instinct, Jean Belmont et Marcadiou en tête, tous se précipitèrent vers l’antichambre. L’inspecteur Camus les arrêta.

— Pas si vite… Réfléchissons un peu. L’homme n’a pu sortir par la façade, puisque le taxi qui nous a amenés s’y trouve encore, gardé par deux agents… Il a plutôt filé par une porte de derrière, s’il en existe une. Et je commence à apprécier suffisamment ce Mortimer pour deviner en lui un homme de précautions. Cherchez-moi la seconde sortie.

Elle ne fut pas longue à découvrir.

Mais au moment où ils allaient l’utiliser, plusieurs coups de feu, se succédant, éclatèrent au dehors.

Jean Belmont pâlit… L’inspecteur Camus fronça les sourcils.

Sur qui tirait-on ? L’un et l’autre devaient se le demander avec angoisse, sachant que Mortimer entraînait dans sa fuite Renée, qui devait chercher à résister.

La même idée traversa l’esprit de Marcadiou, car il poussa un rugissement étranglé, en fonçant en avant dans la direction des détonations.

— Suivons-le… Il se passe là-bas bas quelque chose qui peut nécessiter notre intervention, dit brièvement l’inspecteur.

Et tout bas, pour ne pas alarmer Jean Belmont, dont l’anxiété était visible. Il murmura :

— Souhaitons de ne point arriver trop tard !

C’était Mila Serena qui avait tiré…

Quand elle avait surgi devant Peaudure pétrifié, elle était la tigresse révoltée qui se dresse brusquement pour assaillir le dompteur, aux pieds duquel elle rampait l’instant d’avant.

Dans ces minutes tragiques, c’est le bref duel entre le sang-froid de l’un et l’irrésistible élan de l’autre.

Pour le sauver de la traîtrise du coup de griffe, le dompteur ne doit compter que sur la puissance de son regard ; s’il hésite, s’il recule, il est perdu…

Mais, le fauve grondant ne sent pas moins la nécessité d’abattre l’adversaire sans lui donner le temps de se reprendre.

Au choc de leurs regards s’affrontant, l’aventurière et le bandit comprirent qu’ils engageaient une partie mortelle, et qu’il fallait risquer le tout pour le tout. Peaudure bondit… Mila tira…

Elle vit chanceler l’adversaire ; mais il resta debout. Alors, elle perdit la tête et fit feu, coup sur coup, jusqu’à ce qu’il s’écroulât.

Elle poussa un cri de victoire. Puis, elle fit face à Renée terrifiée.

— À ton tour ! rugit-elle. Je ne commettrai plus la faute d’attendre…

Et elle visa la jeune fille.

Mais, au moment où elle pressait la détente de l’arme, elle se sentit saisir à bras-le-corps, tandis qu’une main de fer emprisonnait son poignet et l’obligeait à redresser le canon du revolver.

L’inspecteur Camus arrivait à temps.

— Passe pour le premier, dit-il avec calme. On vous pardonnera de l’avoir endommagé… Mais, il ne faut pas continuer ; cela vous coûterait trop cher.

Hagarde, Mila regarda le policier ; puis, elle lâcha son arme et s’écroula. Elle était prise ; elle voyait ses complices jeter leurs revolvers, et se rendre lâchement aux policiers. Le désastre était complet.

Alors, ses nerfs, tendus à se rompre, l’abandonnèrent d’un seul coup ; elle se mit à sangloter.

Jean Belmont s’était élancé, et soutenait tendrement Renée, qu’il interrogeait anxieusement.

— Vous n’êtes pas blessée ?… N’ayez plus peur ! Ne tremblez plus ! C’est fini !… Vous êtes sauvée…

Il l’emportait, sans un regard à l’aventurière, que Camus remettait à deux de ses hommes. Une détente soudaine apaisa Renée ; tout le néant des accusations de Mortimer lui apparut ; confiante, heureuse, elle retrouva sa foi ; la lettre avait menti ; elle en était sûre, avant même d’avoir entendu les explications de son fiancé.

— C’est fini ! répéta-t-elle tout bas, en souriant aux Marcadiou, qui accouraient.

Cependant, l’inspecteur Camus faisait relever le bandit, que deux agents portaient dans l’appartement, et étendaient sur le divan du cabinet de travail.

Grièvement atteint et perdant son sang par plusieurs blessures, Peaudure vivait encore.

Il rouvrit les yeux, promena des regards sombres sur ses vainqueurs, l’inspecteur Camus, les policiers qui l’entouraient, Mila Serena, que deux agents amenaient, et Jean Belmont, qui rentrait, après avoir confié à Marcadiou sa fiancée épuisée.

— C’est l’heure des comptes ! murmura le bandit avec effort. J’ai le mien… Mais il m’en reste un autre à régler.

Et la menace de son regard s’appesantit sur sa meurtrière, qui frémit.

Une ombre de sourire effleura les lèvres de Peaudure.

À Mila seule, rassemblant ses forces défaillantes, il réservait toute sa haine ; c’était d’elle seule qu’il souhaitait se venger.

Les autres, en le poursuivant, n’avaient fait que riposter à son attaque ; contre eux, il avait joué et perdu une rude partie ; il trouvait naturel de payer ; cela devait d’ailleurs finir ainsi un jour ou l’autre.

Mais son ancienne alliée l’avait trahi, et c’était elle qui l’abattait. Sans son intervention, il échappait encore.

Il lui jeta un coup d’œil haineux.

— Tu paieras aussi, ma fille ! hoqueta-t-il. Tu ne tires pas mal… mais pas assez juste… Si tu m’avais tué raide, je ne pourrais pas parler…

Il s’arrêta pour rassembler ses forces et contenir de ses deux mains pressées le sang qui coulait de sa poitrine trouée.

— Ta peau est sauve, reprit-il. Je ne peux pas te renvoyer une des balles dont tu m’as gratifié… Mais je puis te toucher autrement… Ne dis pas non… Je sais… Et d’abord, je puis aider à faire le bonheur de la petite que tu hais tant… Rage ! rage, ma fille ! Tu ne l’as pas eue… tu ne l’auras pas… Et ça finira sans doute par un mariage… grâce à Peaudure… Tu penseras à ça dans ta prison… Approchez, monsieur Jean Belmont, que je fasse mon cadeau de noces à votre future… Fouillez, là, dans ma poche, et prenez ces papiers ; ils établissent que Renée Marcadiou s’appelle en réalité Éveline Belmont, volée par moi il y a quinze ans, sur les bords du torrent, dans lequel on l’a crue noyée, et abandonnée ensuite sur un tas de choux, la nuit de la rafle… la nuit où j’ai été arrêté… Vous ne vous doutiez pas de ça, quand vous l’avez ramassée ?…

En dilettante, il jouissait de la stupeur de Jean, et de la fureur impuissante de Mila Serena.

— Mais ce n’est pas fini, continua-t-il. Je sais bien que vous allez arranger les choses, et rendre la fortune à la petite… Ce ne serait peut-être pas suffisant… Elle n’aurait pas encore le sourire… Et je veux qu’elle l’ait… complètement… pour embêter cette chère princesse. Alors, je préfère vous confesser une blague que je lui ai faite… et l’ami Camus sera là pour le répéter à Mlle Belmont. La lettre que je lui ai remise, et qui l’a tant chagrinée, n’est pas de son Jean Belmont… C’est moi qui l’ai écrite, en imitant l’écriture… Je suis un artiste, dans mon genre…

Un sourire d’orgueil tordit la bouche du bandit. Mais ses yeux s’embuaient ; il sentait la mort venir et écraser sa poitrine. Faisant un dernier effort, il acheva :

— Quant à celle-là… qui n’est pas princesse… qui ne s’appelle pas Mila Serena… qui n’est pas née Contacesco… c’est Catherine Velsch… Ça te suffit, hein, Camus ? Tu sauras retrouver son dossier, tu seras édifié… Et puis, demande un peu des renseignements sur son compte à la police du Caire… Elle t’en racontera de belles… notamment sur une certaine affaire de vol, qui s’est passée au Central-Hôtel, et qui inaugura notre association… Hein ! Catherine, c’est tout de même moi qui t’ai lancée !… Tu as fait ton chemin, depuis ; mais tu t’es montrée bien ingrate… Ça ne te portera pas bonheur, ma fille…

Il fixa avec ironie l’aventurière, qui cachait dans ses mains son visage, moins par honte que pour ne pas donner au bandit la joie de contempler ses traits bouleversés par la rage.

L’inspecteur Camus se pencha.

— Mais, vous, quel est votre véritable nom ? questionna-t-il.

— Tu es curieux, râla Peaudure… essayant encore de crâner, malgré les souffrances qu’il endurait. Mais tu as raison… il mérite de passer à la postérité, mon nom !… Je m’appelle Nicolas Berger, dit Peaudure… comédien, vagabond, détective et bandit… Ah ! j’en ai fait !… j’en ai fait !… Et c’est fini !…

Le misérable bégaya ces dernières paroles avec un indicible accent de regret. Puis, il porta ses mains à sa gorge et retomba en arrière, en bégayant dans un dernier râle :

— C’est fi… ni !…

Peaudure échappait au bourreau…

ÉPILOGUE

Dans la cour de la vieille prison de Saint-Lazare, – si triste de tout le passé de honte, de misères et de drames qui semble inscrit sur ses murailles – une auto entra, de laquelle descendirent deux policiers, entraînant une femme.

Ici venait finir le brillant destin de la princesse blonde ; sous le costume et le bonnet des détenues de Saint-Lazare, pour de longs mois, Mila Serena n’allait plus être que Catherine Velsch, condamnée à une peine infamante… Plus de séduction, mais du mépris… Plus d’orgueil, mais une rage sourde, dissimulée sous une humilité feinte…

L’expiation commençait…

Mais peut-être était-elle plus à plaindre qu’à condamner, celle dont la rencontre de Peaudure avait fait une aventurière.

Quelle eût été sa vie, si le bandit ne se fût trouvé sur son chemin, pour l’entraîner dans la voie du crime ? Tant de douceur était dans ses yeux, qu’on pouvait supposer que cette douceur avait jadis habité son cœur… Hélas ! les plus beaux fruits pourrissent au contact des fruits gâtés.

Le destin de Mila Serena la vouait au mal. Il n’était pas certain que le remords vînt la visiter dans cette sombre prison, où elle commençait une dure expiation ; elle devait du moins y subir la hantise des regrets… regret du luxe perdu, regret de la vie brillante aux faciles plaisirs… regret de l’amour qui l’avait effleurée sous les traits de Jean Belmont, et dont son cœur gangrené n’avait su retenir que la jalousie.

C’était surtout par cette jalousie qu’allait être punie la « princesse blonde », obsédée par l’image de Renée heureuse et riche, de Renée redevenue Éveline Belmont, par la volonté vengeresse de Peaudure.

Le bonheur de Renée !… Avec quels grincements de haine, Mila Serena l’imaginait !…

Rien ne le menaçait plus. Et l’imagination jalouse de la détenue ne la trompait pas.

Au lendemain de la mort de Peaudure, sous l’influence des événements qu’elle venait de traverser, et qui l’avaient trop violemment secouée, la jeune fille s’était trouvée dans un tel état de dépression que les Marcadiou, alarmés, durent faire venir un médecin.

L’ordonnance fut simple : du calme, du repos, du soleil et le grand air.

Et puis, autour de cette sensibilité ébranlée, des sourires, de la tendresse… du bonheur…

— Ben ! m’est avis qu’il n’y aura pas besoin d’envoyer chez le pharmacien ! confia Célestin à sa femme. Je vas envoyer un mot à Berlingot… Il apportera lui-même le nécessaire.

— Pour une fois, tu as raison, Célestin ! approuva Mme Marcadiou.

Et Jean Belmont, dûment convoqué, arriva, apportant, selon la recommandation du fort, son plus tendre sourire.

Il trouva la jeune fille, languissante encore, mais les joues moins pâles et les yeux animés d’un reflet de soleil…

Était-ce celui qui tombait du ciel d’azur pour dorer le paysage offert aux regards de la convalescente ?

L’ordonnance du médecin s’exécutait : Renée passait ses journées au grand air, baignée de lumière…

Mais ce pouvait être aussi la vue de Jean…

Il s’assit près d’elle.

— Petite Renée, murmura-t-il, en lui prenant la main, laissez-moi vous donner ce nom… pour la dernière fois…

Les paupières aux longs cils battirent ; une lueur d’inquiétude traversa les grands yeux.

— Pourquoi ? balbutia faiblement te jeune fille.

— Parce que ce nom n’est plus le vôtre… parce que vous en avez un autre, que je viens vous restituer… avec la fortune qui l’accompagne…

Et Jean Belmont tendit à Renée les papiers remis par Peaudure, toutes les pièces du dossier qui établissait l’origine de l’enfant volée.

Celle-ci eut à peine besoin d’y jeter un coup d’œil ; elle les reconnut. Ne les avait-elle pas déchiffrés en cette nuit de chagrin, où ils prétendaient démontrer la perfidie et l’indignité de Jean ?

Et c’était lui qui les lui rapportait, alors qu’elle pouvait croire le secret de sa naissance mort avec Peaudure, enseveli avec le bandit ! Quelle joie de les tenir de cette main chérie ! Et quelle réponse aux calomnies de la nuit terrible !

— Jean, dit Renée, rayonnante de bonheur, je savais que j’étais la fille de Stuart Belmont et de cette si douce « maman » dont vous m’avez montré un jour la photographie… Vous rappelez-vous l’émotion qui s’est emparée de moi en la voyant ? Si vous voulez me rendre heureuse, vous me donnerez la photographie de ma mère, n’est-ce pas, Jean… que je puisse à toute heure lui donner les baisers que je n’ai pas reçus d’elle…

Ses yeux s’humectèrent ; elle pressa ses lèvres sur l’image que lui tendit le jeune homme.

— Elle vous appartient, comme tout le reste de l’héritage, répondit-il. Mais, comment aviez-vous su ce que je n’ai appris que par la confession du bandit mourant ?

— Je sais aussi que vous ne saviez pas ! sourit encore Renée, illuminée. Et vous ne pouvez comprendre ma joie… Mais ne m’obligez pas à vous dire les angoisses et les tortures de cette nuit abominable, au cours de laquelle ce Mortimer, après m’avoir arrachée à Mila Serena, tenta d’exploiter le secret qu’il me révélait, en me faisant signer un abandon d’une grosse partie de la fortune qu’il se faisait fort de vous reprendre…

— Point n’était besoin de grands efforts, petite Renée. Et Peaudure-Mortimer n’aurait pas eu à intervenir ; il aurait suffi de m’apprendre votre véritable nom.

— Bien sûr, mon ami Jean ! fit Renée, avec un rire joyeux. Mais ce n’était pas ce que souhaitait ce misérable. Il préférait embrouiller les choses, me détacher de vous, et exploiter la situation… Il n’aurait pas réussi, mon Jean.

— Il a réparé avant de mourir, petite Renée… puisqu’il m’a remis lui-même les papiers que je vous apporte. Vous allez rentrer en possession de votre héritage…

— Mais c’est votre fortune… Mes parents vous l’ont léguée…

— À votre défaut, Renée, et parce qu’ils vous croyaient morte… Autrement, se fussent-ils jamais occupés du pauvre Berlingot ? L’heure est venue de m’effacer et de vous rendre ce que je puis rendre… Hélas ! pauvre petite, je ne vous ai que trop frustrée ! Cette tendresse que n’a cessé de me témoigner ma pauvre « maman »… permettez-moi de lui conserver ce nom… c’était à vous qu’elle devait aller.

— Et moi, Jean, répliqua la jeune fille avec émotion, je vous remercie du bonheur que vous lui avez donné !… Maintenant, ne parlons plus de cet héritage… La fiancée de Jean Belmont n’en a nul besoin, et vous allez me rendre mon nom en me prenant pour femme…

Jean Belmont soupira.

— En ai-je encore le droit ? murmura-t-il. Que vous le vouliez ou non, l’héritage vous appartient. Je redeviens Jean Romèche… un pauvre garçon… Peut-il accepter la main de la trop riche Eveline Belmont ? Que penserait-elle de lui ?

— Jean ! questionna Renée, en plongeant ses yeux dans ceux du jeune homme. M’aimiez-vous assez pour m’épouser pauvre ?

— En doutez-vous, ma Renée ? s’exclame l’amoureux.

— Oui… Je veux une preuve…

En disant ces mots, la jeune fille se leva et se dirigea vers la maison, dans laquelle elle entra.

Étonné, Jean Belmont la suivait.

Il la vit s’approcher d’une cheminée, et jeter au milieu des flammes les papiers qu’il venait de lui remettre.

— À présent, dit-elle en se retournant vers lui, mes titres se sont évanouis en fumée… Pour me faire riche, il faudra bien que vous m’épousiez, mon Jean ! Voilà la preuve d’amour que je réclame de vous !…

— Et il te la donnera ! dit une grosse voix, enrouée d’émotion. Fichtre ! Je voudrais bien voir que l’enfant des Halles fasse des manières pour épouser la petite gosse qu’il a trouvée dans les choux !… C’est bien le cas de lui dire : « Si tu n’en veux pas, reporte-la donc où tu l’as prise, Berlingot !… »

Et Célestin Marcadiou, qui s’était approché sans bruit avec sa femme, poussa les fiancés dans les bras l’un de l’autre.

— Embrassez-vous, les gosses !… Pas besoin de papier timbré pour arranger cette histoire-là ! Il en aurait fallu des rectifications d’état civil !… Heureusement que l’amour s’en est mêlé. Tout est arrangé…

Et, avec un bon rire attendri, il montrait à sa femme les deux jeunes gens enlacés, et souriant à leur bonheur…

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

https://ebooks-bnr.com/

en juillet 2023.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Catherine DL, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : H. J. Magog, L’Enfant des Halles, La Main criminelle, Paris, Jules Taillandier (Cinéma-Bibliothèque), 1926. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Portrait de jeune femme, huile sur toile a été peinte par Frédéric Duffaux (Suisse, 1852-1943) en 1920 (collection privée).

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