
H. J. Magog
L’ENFANT DES HALLES
(tome 1)
LE MÔME BERLINGOT
1926
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Table des matières
CHAPITRE III LE MARCHAND DE RECONNAISSANCES
CHAPITRE XIII LE TEMPS PASSE… LES VISAGES CHANGENT !…
CHAPITRE XV DEUX VIEILLES CONNAISSANCES
CHAPITRE XVII UNE BLONDE SURVINT…
CHAPITRE XVIII LE PRISONNIER DE LA CRYPTE
CHAPITRE XIX UN TUYAU PRÉCIEUX
CHAPITRE XXII LE PÈRE ET LE FILS
— Chienne de vie !…
Cette apostrophe mâchonnée avec colère par un miséreux, sous les pieds duquel roulaient les cailloux du petit chemin en pente, était amplement justifiée par son aspect de hère piteux, aux chaussures éculées et aux vêtements rapiécés et sales.
Ce ne pouvait être qu’un de ces vagabonds, dont les silhouettes ne retiennent pas les regards indifférents, parce qu’à force de marcher dans la poussière des routes ils ont fini par en prendre la couleur et qu’ils s’en détachent à peine.
— Chienne de vie ! répétait-il.
Et sa voix exprimait cette rancune et cette révolte, nées de la conviction d’une injustice du sort – nées aussi d’une conscience d’être supérieur à ce destin.
Sans âge – la fatigue et la saleté vieillissent – sous sa livrée de poussière, il demeurait confusément à la limite où se rejoignent la jeunesse finissante et la maturité commençante.
Qu’avait-il été avant sa déchéance présente ? Et quelle poussée du destin l’avait fait rouler jusqu’au bas de la pente, en ces bas-fonds de la vie où l’homme cesse d’avoir une valeur pour n’être plus qu’un déchet humain ?…
À moins qu’il ne soit devenu un de ces « hors la loi » prêts à tout pour prendre leur revanche : haine aux aguets, envie grimaçante, colère ramassée sur elle-même, prête à bondir à la gorge de la société qui prend alors la forme du premier passant.
C’est souvent ainsi que naissent les bandits, et les haillons d’un pauvre chemineau peuvent en cacher qui deviendront demain la terreur d’un pays – parfois du monde.
Il suffit d’une occasion…
Sous la crasse et les poils, qui lui formaient comme un masque de misère, le visage de ce traîne-besace ne présentait qu’au premier coup d’œil, et seulement par moment, l’aspect terne et inexpressif qui est celui des gueux abrutis de misère. Les yeux demeuraient vifs et inquisiteurs, habités par la flamme de l’intelligence, la bouche n’avait pas désappris l’ironie.
Mais, tout cela, ce vagabond savait le dissimuler sous un air stupide et endormi ; ses traits avaient la docilité et la souplesse d’un masque de comédien, prêt à tout exprimer.
Pour l’instant, l’homme ne jouait point un rôle : il était las ; il avait faim. Une borne propice le décida à l’arrêt ; il s’y assit et tira de son bissac un croûton de pain dans lequel il mordit.
— Et voilà ! marmonna-t-il, avec amertume, cédant à ce besoin de monologuer à haute voix qu’éprouvent tous les solitaires. Voilà, mon vieux Peaudure… Peaudure, le bien-nommé.
Sans doute, pour résister à certaine vie, aux chocs répétés du malheur ou simplement de la malchance, il ne faut pas avoir le cuir sensible…
Le possesseur de ce surnom pittoresque avait certainement l’épiderme endurci par d’innombrables chocs.
— Voilà ton lot pour aujourd’hui et peut-être aussi demain ! poursuivit-il avec une amertume croissante. Bien la peine, vraiment, d’avoir fait du latin et d’avoir tâté de tant de situations sociales ! Car tu as fait tous les métiers, de sorte que tu te vois aussi bien dans la pelure d’un homme du monde que sous la crasse du va-nu-pieds… Tous les costumes et toutes les têtes ! Et avec le sourire ! Voilà l’avantage d’avoir été cabot : on n’est jamais embarrassé…
Mélancolique, il conclut :
— N’empêche que, pour l’instant, je changerais avec n’importe qui !… C’était bien la peine de tant me décarcasser jusqu’à risquer la « taule » pour en arriver là… Ah ! misère ! Est-ce que ça ne va pas s’arranger ? Un p’tit sourire, s. v. p., madame la Vie !…
Tout en grignotant son pain, saupoudré de poussière et de réflexions moroses, il promenait ses yeux sur le paysage.
— Il fait soif ! Faut chercher un bistrot ! murmura-t-il.
Et se relevant, il descendit un raidillon, qui conduisait au bord d’un torrent. S’étant agenouillé, il voulut plonger un gobelet tiré de sa pauvre besace.
Mais soudain il interrompit son geste et tourna la tête. Un bruit, venu de l’éloignement, mais qui se rapprochait, mêlé maintenant à des cris de terreur, venait de frapper son oreille.
Regardant instinctivement dans cette direction, il vit, à quelque distance, une auto emballée apparaître au bord d’un ravin, y tomber et s’y écraser…
Se redressant, l’homme se mit à courir vers le lieu de l’accident…
Quelques instants auparavant, cette auto courait comme un bolide sur la route qui côtoyait le ravin ; évidemment, le chauffeur, qui actionnait désespérément – et vainement – les freins, en avait perdu la direction ; son visage reflétait une intense épouvante.
Derrière le chauffeur, dans la voiture, un couple tremblait et pâlissait – le mari et la femme – ayant entre eux un garçonnet d’une dizaine d’années, tandis qu’un bébé d’un an, convulsivement serré par des bras inconscients, pleurait sur le sein de la mère.
À une allure effrayante, l’auto courait, longeant le gouffre… Et ces cinq existences étaient à la merci d’une embardée, ou d’un tournant…
Or, c’était visiblement des favorisés de la fortune, des heureux, ces touristes emportés par la luxueuse voiture.
Et voici qu’un stupide accident, dont ils ne devinaient même pas la cause, interrompait le beau voyage et le terminait brutalement.
C’était, à bref délai, l’écrasement ou la chute : de toutes façons, c’était la mort. Comme le chauffeur, le mari et la femme – peut-être aussi l’enfant – s’en rendaient compte.
Voilà pourquoi, affolés, ils poussaient des cris de terreur…
Quelques secondes encore d’intense épouvante, mêlée à l’espoir fou du miracle. Et ce fut la chute… Continuant sa course en ligne droite, l’auto avait sauté dans le gouffre…
Maintenant, écrasée au fond du ravin, elle n’était plus que débris, ensevelissant, recouvrant des corps inertes. Vers elle, accourait le vagabond, s’exclamant :
— Y a de la casse !… Si la bagnole était habitée, il va me falloir ramasser ses occupants avec une pelle ! Pas d’erreur !…
Moins apitoyé que surexcité par la curiosité, il se pencha. Ce gueux qui courait les routes, pieds meurtris et le ventre vide, pouvait-il éprouver une vive sympathie pour des gens voyageant en automobile ? Son envie tuait sa pitié.
Mais, tout de même, il voulait voir.
Soulevant avec précaution les débris de l’auto, il découvrait successivement quatre corps, sur lesquels il se pencha.
— Rien à faire, pour ceux-là !… Le chauffeur est réglé… et le gamin aussi… Le contraire m’aurait étonné après un saut pareil… Voyons tout de même les autres.
C’étaient les deux époux, qu’une chance égale avait dû protéger ; car un bref examen suffit au nommé Peaudure pour reconnaître qu’ils respiraient encore.
— Y a de l’espoir… Enfin, quoi ! ils n’ont pas été tués sur le coup… Faudrait un médecin… Que puis-je faire, moi ?
Alternativement, il regarda les corps, puis les alentours. Cherchait-il du secours ?
Soudain, il se pencha de nouveau sur l’homme survivant et, d’une main décidée, entr’ouvrit ses vêtements, à la hauteur de la poitrine.
Mais ce n’était pas dans l’intention de secourir le blessé, ni de juger de la gravité de ses blessures ; Peaudure obéissait à d’autres préoccupations et c’était aux poches et à leur contenu qu’il en avait. Sa main fouilla et sortit un portefeuille que le vagabond ouvrit, avec une expression cupide.
Mieux vaut tenir que courir… après une récompense problématique.
Il était seul, en tête à tête avec deux morts et deux blessés sans connaissance, dont l’un portait un portefeuille gonflé de billets de banque. L’occasion était trop belle et la tentation trop forte pour que ce dévoyé résistât.
Fébrile, ses doigts – d’un mouvement tout instinctif – se crispèrent sur les billets de banque, les froissèrent.
— La fortune ! murmura-t-il d’une voix rauque. Te voilà servi, mon pauvre Peaudure !
Mais, avec les billets, venait une carte de visite.
Peaudure lut le nom qui y était gravé. Il n’est pas mauvais de savoir comment s’appellent ceux qu’on dépouille.
— Stuart Belmont ! s’exclama-t-il. Ce serait donc le fameux banquier dont on parle tant ? Sapristoche ! J’avais raison de penser que cette défunte auto appartenait à un type calé. Ce n’est pas un boursicotier de rien du tout, nom d’une pipe ! Les journaux l’appellent le Crésus canadien, l’as du million… Et maintenant ?… Voilà où ça conduit, d’être si riche !… Pauvre zig ! Je vais toujours le soulager… de son portefeuille. Il faut aider son prochain dans la mesure de ses moyens…
Mais au moment où, joignant le geste à la parole, le gueux allait faire disparaître billets et papiers, il tressaillit et lâcha son butin.
Un cri venait de se faire entendre à peu de distance.
Oh ! bien faible, ce cri, qui n’était qu’un vagissement… la plainte d’un enfant…
Peaudure avait tourné la tête ; son regard cherchait… Et, tout à coup, il aperçut, miraculeusement suspendu à une touffe de broussailles, un bébé bien vivant…
C’était celui que la pauvre mère serrait follement sur sa poitrine au moment de la terrible chute.
— Un salé… Il revient de loin ! constata le vagabond, en se redressant, stupéfait.
Il alla vers l’enfant, le saisit, l’examina, le palpa.
— C’est qu’il n’a rien de rien ! s’émerveilla-t-il. Faut qu’il soit verni… Car, nécessairement, il était dans l’auto… C’est pas l’habitude que les petits loupiots poussent dans la broussaille… Je vois ça d’ici : en cours de chute, sa mère l’aura lâché et projeté inconsciemment hors de l’auto… Il est tombé sur ce matelas, auquel il est resté accroché… Une veine !… Toutes les veines, puisque ce microbe doit être un petit, ou une petite Belmont… un futur, ou une future milliardaire, quoi !…
Ces derniers mots, prononcés avec envie, durent donner à réfléchir à Peaudure, car sa physionomie changea subitement et prit une expression tendue.
À cette courte méditation succéda un sourire diabolique.
Manifestement, le gueux venait d’avoir une inspiration qu’il jugeait excellente.
— Ce qu’elle serait heureuse, la pauvre maman ! murmura-t-il avec une expression indéfinissable. Oui, ce qu’elle serait contente, après une aussi chaude alerte !… Je parie bien que, pour ce bonheur-là, elle donnerait la moitié de sa fortune, sinon le tout… Mais, naturellement, il faudrait qu’au préalable elle ait éprouvé toute l’angoisse, toute la torture d’une mère qui croit son bébé perdu… mort… Ce ne serait pas le cas, si elle se réveillait maintenant et si j’avais la sottise de lui replacer le loupiot dans les bras. Elle serait rassurée avant même d’avoir eu peur… Ce n’est pas ainsi qu’on incite les personnes à la reconnaissance, ni à la générosité… Et puis, enfin, ce serait gâcher une fameuse joie. Pour pouvoir goûter pleinement le bonheur, le savourer, s’en délecter et l’apprécier, il faut avoir souffert… Pas de gaffe, mon petit Peaudure ! Et un peu de charité… de la vraie !… Ne prive pas cette belle dame d’une émotion si rare : une grande joie succédant à beaucoup de peine… Ne l’en prive pas… si elle doit en revenir… Moi, j’admets que cette pauvre femme doive survivre… ainsi que ce sympathique Stuart Belmont… Des gens aussi galetteux, et qui pourraient m’être si utiles, ne disparaîtront pas ainsi. Ce serait trop dommage !… Et alors, pense un peu à leur réveil, mon cher Peaudure. Prépare-le… Ne vois-tu pas comment les choses devraient se passer… se passeront ?…
Il ricanait, le visage illuminé d’un sinistre et mauvais espoir !
Il prit le bébé dans ses bras et l’emporta, cynique et résolu, vers les deux survivants de la catastrophe.
S’agenouillant alors près du banquier évanoui, il ramassa le portefeuille et les billets et fourra le tout dans une de ses poches.
— Ne laissons pas traîner cet objet ! plaisanta-t-il. Ce ne serait pas naturel. Un portefeuille a trop de chances de s’égarer au cours d’une pareille chute. Normalement, cela devait se produire et personne ne s’étonnera qu’il en ait été ainsi… D’ailleurs, je prévois que le sieur Belmont pourra n’avoir pas toute sa tête à lui, dans les premiers moments de son retour à la vie ; sûrement, il ne songera pas tout de suite à demander des nouvelles de son portefeuille… Et ensuite, il aura d’autres sujets de préoccupation. Je vais lui en fournir un…
Il s’était remis debout, tenant toujours l’enfant. D’un coup d’œil, il embrassa la scène.
— D’autres les soigneront. Moi, je ne puis pas tout faire ! railla-t-il. Je me charge des fafiots et du loupiot, c’est déjà beaucoup. Je vais les mettre en sûreté, ainsi que moi-même ; car, si je m’attardais auprès des éclopés, je risquerais de faire échouer mon plan… En attendant, préparons le chagrin. Pour la réussite de mes projets, il importe qu’on croie d’abord à la mort du môme.
Sans un regard pour ceux qu’il condamnait au plus affreux désespoir que puissent connaître des parents affligés, il s’éloigna, emportant le bébé.
Son visage avait pris une expression farouche et presque sinistre.
Ce qui dominait en ce moment en lui, c’était bien le louche rôdeur… le voleur d’enfant…
En passant près du torrent, il détacha le manteau du bébé et le jeta dans le courant, qui l’entraîna, en le faisant flotter.
— Et maintenant, jouons des jambes, murmura le misérable. C’est une grosse partie que j’engage… Et elle ne fait que commencer.
Effectivement… Mais quelle atroce partie ce devait être que celle qui allait se jouer entre ce bandit et les malheureux abandonnés à la clémence du hasard ! ce père et cette mère, gisant inanimés à deux pas de leur aîné mort et dont un misérable volait l’enfant épargné !…
— Hou ! Hou !… Enlevez le flic !… Hou ! Hou !… Vive Berlingot !…
Qu’était-ce donc que ce tumulte séditieux, éclatant soudain dans une des rues avoisinant la Pointe Saint-Eustache et ameutant l’active population des Halles ?
Était-ce une émeute causée par la cherté de la vie ?
Et qui donc était ce tribun, cet agitateur, peut-être ce dictateur de demain, que des voix enthousiastes acclamaient ?
Assurément, il avait un nom euphonique et sympathique, un de ces noms qui marquent une destinée et en décident… Berlingot !… Cela jaillissait facilement des lèvres ; les acclamations s’expliquaient.
Mais, en vérité, l’incident qui motivait l’intervention de la police – d’ailleurs, sous la forme restreinte d’un paisible « sergot » vigoureusement conspué – n’était pas d’importance.
Il était tout juste à la taille du délinquant que l’agent s’efforçait d’emmener au poste, accompagné à distance irrespectueuse par les huées et les projectiles variés, que lui prodiguait une bande de gamins.
Aux environs des Halles, les munitions adéquates à ce genre de manifestation ne manquent point ; aussi, trognons de choux, carottes flétries et fruits pourris pleuvaient-ils, dru comme grêle, sur le pauvre agent.
Sous cette avalanche vengeresse, le représentant de l’autorité était d’autant moins à la noce que son captif s’avérait particulièrement indocile et « rouspéteur ». En dépit de sa taille exiguë et sans se laisser impressionner par la menace d’un imminent passage à tabac, ce jeune citoyen se démenait comme un beau diable.
Il faut d’ailleurs reconnaître que la galerie l’encourageait dans cette résistance héroïque, en multipliant ses acclamations.
— Vive Berlingot !… Vive le môme !…
N’y avait-il pas là de quoi chatouiller agréablement de jeunes oreilles et griser un amour-propre de dix ans ?
Car, il n’avait pas davantage, le môme Berlingot, ce perturbateur de l’ordre public ! Dix ans au plus, et une frimousse éveillée et sympathique, sous la tignasse ébouriffée. Dans l’ensemble, il n’était guère qu’une paire d’yeux malicieux, avec un petit corps, perdu au fond d’un costume trop vaste, mais troué à souhait, rapiécé, rafistolé et criant de tous ses accrocs la misère et l’abandon…
Un pauvre gosse !… Il ne devait pas faire ripaille tous les jours, cet énergumène en révolte contre la police de son pays !…
Et pourtant, sur le carreau des Halles, il possédait une indiscutable célébrité – une célébrité d’assez mauvais aloi, hélas ! Mais, était-ce sa faute ? Qu’attendre d’un bambin que ses parents – s’il en a ! – laissent courir tout le jour sur le pavé de Paris ? d’un enfant nourri de taloches et qui doit, pour le surplus, n’attendre sa subsistance que de l’apitoiement des commères et des « forts » ?
Quand il arrivait malheur à un étalage, quand un pacifique passant ou une susceptible revendeuse se trouvaient victimes de quelque détestable plaisanterie – dont l’auteur s’éclipsait avant d’avoir laissé seulement entrevoir le fond de sa culotte – il n’y avait qu’un cri dans toutes les Halles :
— C’est encore le môme Berlingot qui fait des siennes !…
C’était, d’ailleurs, souvent vrai, tant il avait le diable au corps et tenait à sa réputation de jeune fléau.
Le dernier en date de ces méfaits – celui qui lui valait d’être cueilli par la police – n’était sans doute remarquable que par son dénouement : pour la première fois, le môme Berlingot s’était laissé prendre ; il avait maille à partir avec un agent, qui le traînait ignominieusement au commissariat…
Quelques instants plus tard, il comparaissait devant « mossieu le commissaire », lequel jouait manifestement la comédie de la sévérité.
— Alors, c’est toi, le fameux Berlingot ? demanda-t-il, en évaluant d’un prompt coup d’œil l’apparence lamentable de son jeune client.
Berlingot ne baissa point les yeux.
— C’est moi ! confirma-t-il fièrement.
— Et qu’as-tu fait encore ?
— Encore ?… Sans reproche, m’sieu le Quart d’œil, c’est bien la première fois qu’on m’amène devant vous.
— Mais ce n’est pas la première fois que tu mérites d’y venir. J’ai beaucoup trop entendu parler de toi. Tu as une fâcheuse réputation.
— Si on peut dire !…
Ayant ainsi protesté, pour le principe, le môme reprit, plaidant sa cause avec une nuance de mélancolie fataliste :
— Et puis, c’est pas ma faute… Qu’est-ce que vous voulez que je fiche ? J’suis dehors toute la sainte journée… C’est long… À part la nuit, j’ai, pour ainsi dire, pas de domicile…
— Tu as un père, pourtant.
— D’accord… Mais il n’aime pas que je l’encombre… Il n’est pas fier de moi, quoi !… Faut bien le dire…
— C’est le nommé Romèche ?
— Comme vous dites… Il est dans les affaires. Y n’peut pas s’occuper de moi… Faut être juste… C’est peut-être pas sa faute non plus…
— Son commerce de « reconnaissances » l’absorbe à ce point ? grommela sceptiquement le commissaire, avec un léger haussement d’épaules.
Évidemment renseigné sur le père du jeune phénomène, il ne semblait pas professer à son endroit une parfaite estime.
— Le matin, il me met dehors, poursuivit le môme Berlingot, en étouffant un soupir. J’m’en tire comme je peux… C’est moi que je m’peigne, monsieur le commissaire.
— Ça se voit !
Et le magistrat masquait d’un sourire railleur une furtive émotion, bien inhabituelle et bien gênante dans l’exercice de sa profession.
— Quoi que vous voulez ? riposta le môme, avec une apparente philosophie. Quand on n’a pas de tirelire pour s’acheter un râteau et du cosmétique, on se fait la raie avec les doigts. C’est moins régulier… Si encore y avait que mes tifs pour me préoccuper ! Mais faut que je m’nippe… et que je m’cherche la boustifaille… et tout le reste… Heureusement que j’suis connu et que j’ai des amis… Aux Halles, c’est pas le cœur qui manque… Je ne récolte pas que des bourrades : s’il y a une orange piquée, elle est pour moi… On m’a même donné un surnom qu’est devenu comme mon nom de baptême, vu que j’ai oublié le vrai… J’suis le môme Berlingot.
Il parlait avec volubilité, cherchant visiblement à s’étourdir.
C’était peut-être pour chasser la tristesse que faisait naître en lui l’évocation de son abandon – de sa misère !
— N’est-ce pas, m’sieu le commissaire, y a rien d’étonnant à ce que j’aie quelquefois le cafard ? Alors, j’cherche à me distraire… Et j’fais des blagues… comme celle qui me vaut de faire vot’ connaissance. Faut bien rigoler… Mais, dites, vous n’allez tout de même pas m’envoyer en prison pasque j’ai voulu me payer la cafetière de l’épicemar ?
Sa voix d’enfant trembla involontairement, trahissant la secrète anxiété qui le tenaillait et qu’il s’efforçait de dissimuler.
Et il apparut soudain tel qu’il était réellement : un brave petit gosse un peu crâneur, mais pas méchant pour un sou… un bon gosse, intelligent et gentil qui, sans doute, n’aurait pas mieux demandé que d’être un garçonnet bien sage, soigné, choyé – et aimé ! – par une « moman » tendre et indulgente.
Mais, voilà ! Il n’était que le petit Romèche… le môme Berlingot !…
Autant dire qu’il était seul au monde, son père ne s’occupant de lui que pour l’injurier et le talocher. Repoussé, battu, sevré de soins et de tendresse, lâché trop jeune sur le pavé malsain de Paris, était-ce sa faute s’il était devenu un spécialiste des méchants tours ?
Il braillait pour s’étourdir ; il crânait ; il voulait être pris pour un « rigolo » tout en malice… Mais, au fond, ne refoulait-il pas, en son cœur de gosse, un navrant besoin de tendresse, une émouvante détresse de petit abandonné, dont nul ne s’avise de scruter l’âme ?
Sans aller jusqu’à deviner cette secrète sensibilité, masquée par cette comédie de hardiesse et de turbulence perpétuelle, le commissaire sentait pourtant qu’il n’avait pas devant lui un délinquant ordinaire et qu’il serait, cette fois, exagéré de prendre sa voix grondeuse pour tancer ce gosse. La responsabilité était ailleurs.
— C’est le petit Romèche ! murmura-t-il à demi-voix, comme pour excuser sa pitié grandissante.
Et l’agent hochait la tête, approuvant.
— En somme, qu’est-ce qu’il a fait ? questionna le commissaire.
D’un geste machinal – et presque professionnel – l’agent lissa sa moustache ; en même temps, il rectifiait la position.
— Pour lors, commença-t-il, débitant son rapport, j’étais de service au coin de la rue Montorgueil, quand j’ai repéré ce jeune particulier, qui rôdait autour des étalages, avec une mine intentionnelle et malfaisante. Je connais le loustic. Je me suis mis à l’observer du coin de l’œil et j’ai pu le voir attacher par une ficelle une voiture de marchande de quatre-saisons aux caisses et autres récipients constituant l’étalage d’une épicerie. La marchande a poussé sa voiture, provoquant, involontairement, dans l’échafaudage de l’étalage, une catastrophe dévastatrice, qui a répandu les marchandises sur le trottoir et sur les passants. Cet accident facétieux a entraîné un rassemblement de plusieurs particuliers et particulières, ainsi qu’une prise de bec pugilatoire entre l’épicier et la susdite marchande. Vu le trouble et le flagrant délit, je me suis emparé alors du coupable.
Ayant dit, l’agent salua, rentra mentalement dans le rang, en se commandant : « Repos ! » et attendit la sentence.
De nouveau, le commissaire embrassa d’un coup d’œil la lamentable silhouette du môme Berlingot, qui détournait la tête, pour dissimuler son anxiété.
— Pour cette fois, nous ne l’enverrons pas en prison, trancha-t-il d’une grosse voix bourrue. Mais, qu’il n’y revienne pas !
Soulagé, le môme allait sans doute manifester son exubérance, sa satisfaction et sa gratitude.
Mais le commissaire coupa ce bel élan.
— Toutefois, poursuivit-il, comme il y a eu des dégâts et que le père doit en être responsable, vous allez reconduire ce gamin au sieur Romèche. Et vous avertirez ce dernier qu’il aura à payer la casse. Qu’il s’entende avec les commerçants lésés… s’il ne préfère que je le convoque. Je suis d’avance sûr de son choix… Et invitez-le de ma part à s’occuper davantage de son fils.
Sans doute, c’était un jugement digne de Salomon que venait de rendre le brave commissaire. Mais toute la joie de Berlingot ne s’en trouva pas moins éteinte.
— Aie ! Aïe ! ma mère ! gémit-il, en faisant la grimace. Qu’est-ce qu’il va encore prendre, mon pauvre fond de culotte !…
C’était un type bien connu des gens des Halles, qui ne le regardaient point d’un bon œil.
On n’ignorait pas que le père Romèche, sous couleur d’acheter des reconnaissances du « Crédit Municipal », ex Mont de-Piété, aux pauvres gens dans l’embarras, spéculait en réalité sur leur misère.
Depuis qu’il jouait avec sa conscience, à cause de son trop grand amour du gain et des plaisirs qu’il procure, il avait naturellement perdu, avec ses scrupules et sa sensibilité, la notion du bien et du mal. Sa conscience s’était pétrifiée, comme son cœur.
On conçoit qu’en cette disposition d’esprit il eût été mauvais époux et mauvais père – d’autant que la femme qui aurait pu exercer sur lui une influence salutaire était morte quelques mois après son mariage… Dans le fils qu’elle lui laissait, Romèche n’avait vu qu’une charge accueillie de fort mauvaise grâce.
On le plaignait, ce petit, naturellement – autant qu’on s’indignait de la dureté du père. Mais Romèche n’en était plus à quêter la considération publique. Il était déjà fait au mépris qui se traduisait sur son passage par des coups d’œil et des pointes lancées à voix plus ou moins haute.
Son « bureau » – ainsi qu’il dénommait pompeusement le taudis qui lui servait d’officine, en même temps que de logis – son « bureau » était situé au troisième étage d’une de ces hautes et étroites maisons, aux tristes façades, qui se pressent les unes contre les autres dans le dédale des vieilles rues qui avoisinent les Halles. Un escalier sordide et sombre, aux marches usées, un palier aux murs sales, une porte avec cette inscription lisible encore sur l’émail de la plaque :
Prêts sur reconnaissances.
De cet antre, une cliente rebutée, pauvre femme venue offrir sa misère aux griffes du prêteur, venait tout juste de sortir quand se présentèrent, l’un tenant l’autre, l’agent et le môme Berlingot.
L’agent précédait Berlingot, ou, plus exactement, Berlingot se dissimulait derrière l’agent, ce qui ne lui était pas trop difficile, étant donnée l’exiguïté de sa personne. Il tenait évidemment à retarder le plus possible l’instant d’affronter les regards paternels.
Il en résulta qu’en ouvrant sa porte, d’un air tout à fait revêche et maussade, parce qu’il s’attendait à un retour offensif de la malheureuse qu’il venait de congédier quelques moments auparavant, Romèche ne vit tout d’abord que le représentant de la force publique.
Il recula, livrant ainsi le passage à l’agent, qui entra sans façon, entraînant derrière lui Berlingot.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Que me voulez-vous ? grogna le prêteur, de ce ton grincheux des gens qui ne sont point sûrs de ne pas être dans leur tort.
Il découvrit en ce moment le peu triomphant Berlingot, que l’agent désignait, en expliquant :
— C’est rapport au jeune homme que voici et qui vient de faire des siennes. Il faudra payer le dégât, monsieur Romèche. Le commissaire m’envoie vous le dire et vous inviter en même temps de veiller un peu mieux sur votre gamin.
— Comment !… Comment !… Qu’est-ce qu’il a fait ? s’exclama Romèche, remis de ses craintes personnelles, mais d’autant plus furieux.
Et il criblait de regards menaçants l’infortuné môme, qui, lâché par l’agent, se précipita sous une table, pour y chercher un refuge contre le premier emportement de son père.
— Ce n’est rien de grave, assura l’agent. Un tour de gosse… Seulement comme il a démoli l’étalage d’un épicier, il y aura du dommage à payer.
— Et vous appelez cela rien de grave ? s’emporta le prêteur, en esquissant des gestes menaçants à l’adresse de son garnement. Payer !… Payer !… Et avec quoi ? Je préfère qu’on le mette en prison… ou dans une maison de correction… jusqu’à sa majorité…
— Il n’est pas question de cela, répliqua sèchement l’agent. Vous êtes averti d’avoir à désintéresser les commerçants lésés, si vous ne voulez pas être appelé en justice. Voilà la commission faite… En vous saluant bien, monsieur Romèche… Mais, tout de même, n’assommez pas votre pauvre petit. Il n’a pas fait pis qu’on ne fait à son âge…
— C’est bon ! Je sais me conduire et je me passe de conseils ! grommela le père, furibond, en congédiant l’agent.
Puis, il marcha vers la table.
— Sors de là-dessous, petit gueux ! ordonna-t-il d’une voix tonnante.
En même temps, fort sceptique à l’endroit de l’efficacité de cette sommation, il se baissait pour attraper le môme. Mais celui-ci, prévoyant la manœuvre, sortait déjà du côté opposé ; poursuivi par son père, il se mit à tourner autour de la table ; puis, remarquant que la porte était restée entr’ouverte, il voulut s’élancer dehors. Cette tentative lui fut fatale ; Romèche, qui le guettait et avait peut-être prémédité cette ruse, l’attrapa au passage.
— Je te tiens ! cria-t-il, avec rage. Tiens ! voilà pour m’avoir fait courir… et voici pour ce que tu vas me coûter…
Les taloches pleuvaient si dru que les mains pourtant promptes du môme n’arrivaient pas à parer les coups.
Après cette maîtresse raclée, empoignant son fils gémissant, le mauvais père s’en fut le jeter dans un cabinet de débarras, qui pouvait constituer un cachot inconfortable à souhait.
— Si le commissaire t’a fait grâce, je serai moins faible que lui, déclara-t-il. Tu feras la prison là-dedans… Au moins, pendant que tu y seras, je serai certain que tu ne feras pas de sottises !…
Il sortit. Et le môme Berlingot, geignant et se frottant les côtes, l’entendit tourner deux fois la clé dans la serrure.
Tandis qu’au grand dam du pauvre Berlingot se déroulaient les scènes de cette tragi-comédie, ce même quartier des Halles voyait arriver un nouveau personnage.
Sous un aspect légèrement amélioré – oh ! bien légèrement – on aurait pu néanmoins reconnaître ce bizarre dévoyé, mué en vagabond, qui se nommait lui-même « Peaudure » et qu’on a vu assister à l’accident d’auto dont avait été victime la famille Belmont.
Ayant utilisé une partie de l’argent découvert dans le portefeuille du banquier à se vêtir moins misérablement, il avait dû gagner Paris à petites journées, en se dissimulant le plus possible, à cause du fardeau compromettant qu’était le bébé qu’il portait dans ses bras.
D’ailleurs, s’il avait pris la précaution d’améliorer sa propre tenue, la prudence l’avait décidé à dépouiller l’enfant de ses vêtements trop riches et à les remplacer par d’autres qui ne devaient point attirer l’attention.
L’ayant ainsi rapproché de lui, il avait pu achever son voyage sans encombre.
Quartier grouillant, bruyant, autour duquel on a coutume de voir rôder tant de silhouettes de miséreux, les Halles constituaient pour le vagabond le coin rêvé. Il était donc naturel qu’il s’y fût dirigé en droite ligne.
Mais Peaudure ne devait pas tenir à se montrer dans les rues, car, avisant un cabaret de modeste apparence, il y entra.
Dans le cabaret, mais uniquement à cause du bébé qu’il portait gauchement, son apparition fit sensation ; les consommateurs tournèrent leurs regards pour l’examiner et la patronne, en personne, se déplaça pour venir s’enquérir de ce qu’il désirait.
Tout d’abord, Peaudure réclama un casse-croûte qu’il se mit en devoir d’absorber avec un évident appétit. Attitude absolument naturelle et tout à fait dans les habitudes du lieu. D’autre part, son aspect peu reluisant ne pouvait choquer, la clientèle du caboulot n’ayant aucune prétention à l’élégance.
On aurait donc bien vite cessé de s’occuper de lui… si le bébé ne s’était mis à pleurer bruyamment, au grand ennui de Peaudure, qui ne savait que faire pour le calmer.
De nouveau, les têtes se tournèrent vers lui, et la patronne se rapprocha pour poser la question qu’il redoutait :
— C’est à vous, ce mioche ? Ce n’est guère un bagage d’homme…
— Possible ! riposta le vagabond. Mais, qu’est-ce que vous voulez ? Sa mère est morte… Je vais le mettre en nourrice à la campagne… Mais, pour le moment, je l’ai sur les bras, et l’habitude manque…
— Bien sûr !…
— Consoler un salé qui pleure, c’est pas mon blot…
— D’accord ! Vous ne savez pas y faire. C’est peut-être tout bonnement qu’il a faim… Donnez-le-moi, je lui ferai une bouillie…
La cabaretière tendait les bras ; Peaudure n’avait vraiment aucune raison valable de repousser cette offre aimable. Et cependant, elle le contrariait visiblement ; ce fut à contre-cœur qu’il se décida à donner l’enfant.
— Merci, la petite mère… Vous êtes bien aimable…
Il dit cela, mais il suivait des yeux le bébé que la cabaretière emportait, et il en demeurait inquiet.
N’était-ce pas un trésor – tout au moins une grosse somme – que l’enfant volé représentait à ses yeux ? Alors, de l’abandonner même pour quelques instants à la sollicitude d’une étrangère, cela lui faisait le même effet que si on lui avait demandé de confier son portefeuille à un inconnu.
Il s’apaisa pourtant, en se disant qu’après tout la cabaretière ne pouvait se douter de la valeur qu’avait le bébé.
Il se remit à manger, tout en étendant la main pour prendre un journal qui traînait sur la table voisine.
Et, peu à peu, il s’absorba dans sa lecture, au point de paraître oublier sa préoccupation de tantôt : le bébé, avec lequel la cabaretière jouait dans une salle voisine.
Il est vrai que le « filet » que parcourait des yeux le vagabond se rapportait au même sujet : c’était, sous la rubrique des « accidents », le récit de celui qui avait failli anéantir la famille Belmont ; on y disait que, seuls, le père et la mère – c’est-à-dire le banquier Stuart Belmont et son épouse – avaient survécu à l’accident ; on notait d’ailleurs une amélioration sérieuse de leur état. Mais on ajoutait qu’en outre de la perte de leur fils Jean, un gentil bambin d’une dizaine d’années, tué net ainsi que le chauffeur par l’horrible chute, il fallait décidément déplorer la perte d’un baby, petite fille d’à peine un an, qui avait dû tomber dans le torrent et être emporté par les eaux ; car on n’avait retrouvé que son petit manteau.
— Ça va !… ça va ! murmurait-il entre ses dents. La combine a marché. Ils ont tous coupé dans le pont… À présent, la suite ne regarde plus que les parents et moi.
Brusquement, son ricanement s’éteignit de lui-même ; sa physionomie changea et s’assombrit.
— Cré nom ! grommela-t-il tout bas, voilà ce qu’on peut appeler de la publicité inopportune.
Machinalement, ses yeux avaient continué d’errer sur les colonnes du journal. Et voici ce qu’il y découvrait, avec une contraction subite du visage :
« Nous avons récemment relaté les circonstances du crime, dont un mystérieux bandit répondant au sobriquet de « Peaudure » s’est rendu coupable aux environs de Dijon…
Nerveux, le vagabond sauta plusieurs lignes et tomba sur cette phrase :
« Nous apprenons que la police mobile a retrouvé les traces de l’assassin, qui se dirigerait sur Paris. Son arrestation n’est donc plus qu’une question d’heures. »
« Bigre de bigre ! songeait Peaudure, la face mauvaise. Faudrait pas… Non ! faudrait pas… »
Tout en prononçant tout bas ces mots, il promenait machinalement son regard autour de lui, avec une méfiance sournoise et soudainement éveillée, qui trahissait sa pensée secrète.
On était sur sa piste…
Peaudure avait raison de se sentir inquiet, de s’alarmer.
Il avait d’autant plus raison qu’en continuant leur lente et prudente promenade, ses yeux rencontrèrent tout à coup d’autres yeux, qui, indiscrètement fixés sur lui, le dévisageaient avec une insistance de mauvais augure.
Le vagabond acheva, du coup, de perdre le sentiment de sécurité, auquel il s’abandonnait quelques instants auparavant.
Ce client ne lui revenait pas… Peaudure avait l’intuition qu’il était là pour lui, ou tout au moins qu’il venait de découvrir dans sa silhouette des raisons de s’y intéresser.
Puisqu’on le guettait, puisqu’on le cherchait, la police devait être en possession de son signalement et en avoir muni ses agents des recherches.
— Oh ! oh ! le fricot devient mauvais ! se dit le vagabond, en affectant le plus grand calme.
Mouchard ou simple curieux, l’homme ne le regardait plus ; et cette indifférence pouvait n’être qu’une tactique.
Mais Peaudure fut prompt à en profiter.
Se levant donc délibérément, en homme qui ne doit de comptes à quiconque, il s’approcha d’un air nonchalant du comptoir, et y posa un billet de cinq francs.
— Mon gosse, s. v. p., la patronne ! réclama-t-il en même temps. Et merci pour la bouillie !…
— Y a pas de quoi et c’était de bon cœur, répondit la cabaretière. Mais, tout de même, votre môme, il serait mieux en nourrice, vous savez… ça ne vaut rien aux enfants d’être trimbalés comme ça.
— Vous en faites pas ! Je vais m’en occuper de ce pas, annonça le vagabond.
Il sortit, sans se retourner vers le policier présumé.
Mais, une fois dehors, il s’élança à toute vitesse vers la rue la plus voisine, au tournant de laquelle il disparut.
Il n’avait que trop de raisons de fuir avec cette précipitation.
Car, derrière lui, l’inconnu trop curieux s’était levé et sortait à son tour, cherchant du regard la direction qu’avait pu prendre le rôdeur…
Une chasse commençait…
Comme le prouvait l’entrefilet du journal, on avait découvert M. et Mme Belmont à temps pour leur donner les soins nécessités par leur état. Peaudure n’avait donc point eu tort de compter sur le hasard.
Transportés d’abord dans une clinique, puis ramenés dans la splendide propriété que Stuart Belmont – riche banquier canadien – possédait à Neuilly, les deux époux étaient maintenant hors de danger.
Physiquement, tout au moins ; car le choc moral avait été infiniment plus violent et ses conséquences menaçaient d’être encore plus graves.
Avec ménagement – et d’abord au père seul, plus robuste – on avoua la catastrophe : la mort du petit Jean, la disparition de la petite fille, dans des conditions qui ne laissaient aucun espoir.
On devine la douleur du malheureux.
Et cependant, conservant dans sa peine même une force d’abnégation qui le poussait à s’oublier lui-même pour ne songer qu’à Mme Belmont, ce ne fut pas lui qu’il plaignit. Et il n’eut que ce cri :
— Ma pauvre femme ! Aura-t-elle la force de survivre à ce coup ?
Et, tout de suite, il recommanda à son entourage :
— Ne lui dites pas la vérité… pas encore ! Cachez-lui le malheur ! Ayez pitié d’elle ! suppliait-il en se tordant les mains d’angoisse. Attendez que je puisse lui apprendre moi-même le malheur qui nous frappe !
Hélas ! ses recommandations venaient trop tard. Le cœur des mères est doué d’une sensibilité telle qu’il pressent ce qu’on voudrait lui cacher.
Plus éprouvée encore que son mari par la terrible chute, Mme Belmont pouvait à peine manifester par d’imperceptibles mouvements que la vie ne s’était pas entièrement échappée de son corps ; elle entr’ouvrait les paupières, remuait faiblement les lèvres, et c’était tout.
Mais c’était suffisant pour traduire une indicible angoisse, qui émouvait les spectateurs.
— Mes petits ?… murmurait-elle. Que sont devenus mes petits ? Pourquoi l’un n’est-il pas à mon chevet ?… Pourquoi l’autre ne repose-t-elle pas dans son berceau… tout près de moi ?
Voilà ce qu’on lisait dans les yeux anxieux et suppliants, constamment tournés vers la porte.
Et c’était en vain qu’on feignait de ne point voir et de ne pas comprendre cette interrogation muette ; déjà, il n’était plus nécessaire de répondre. La malheureuse mère devinait, pressentait le malheur. Et, tout à coup, on vit des larmes jaillir de ses yeux, tandis qu’une plainte s’échappait de ses lèvres :
— Jean !… Mes chéris !…
Il fallut bien, alors, accourir près du lit et tenter d’apaiser son angoisse : ce fut pour la rendre définitive. Mme Belmont n’écoutait aucun conseil, aucune promesse et répétait inlassablement le même déchirant appel, la même plainte.
— Je veux les voir… Mon bébé… mon fils… Où sont-ils ? Je veux les voir…
On essaya alors de lui dire qu’ils étaient couchés comme elle, blessés…
Mais ce premier aveu, confirmant les craintes qui l’obsédaient depuis des heures, fut simplement pour elle une confirmation de la vérité pressentie. Celle-ci lui apparut dans toute son horreur et, devenant mortellement pâle, la mère éprouvée retomba sur ses oreillers avec un seul balbutiement :
— Ils sont morts !…
Ensuite, elle sombra dans une torpeur étrange, une insensibilité apparente totale et effrayante à contempler, dont ne purent la tirer ni consolations, ni exhortations.
Ce fut en cet état d’effrayante inertie, de véritable mort morale, que la trouva Stuart Belmont, quand il put se lever et se transporter auprès d’elle.
— Comment va ma femme ? demanda-t-il.
L’infirmière lui répondit :
— Le même état persiste… Il n’y a pas d’amélioration sensible… Physiquement, elle n’irait pas mal ; mais il y a la secousse morale… le malheur… Elle a pressenti… elle sait…
— Elle sait ! gémit Stuart Belmont.
Plein d’appréhension, maintenant, il se penchait sur sa femme, essayant de lire sur son visage une impression rassurante ; l’espoir d’une guérison, tout au moins d’un apaisement prochain.
Mais, rien !… rien !… Il n’avait devant lui qu’un visage insensible, des yeux fixes et perdus, qui regardaient dans le vague.
Atterré, le mari la regardait, cherchait à attirer sur lui l’attention des yeux fixes.
— Jane ! murmura-t-il douloureusement. C’est moi, Jane… Ne me reconnaissez-vous pas ? Comment vous sentez-vous, ce matin ?
Aucune réponse, aucun signe ; pas même un tressaillement, un clignement de paupières qui eût prouvé que, sous cette torpeur, une pensée subsistait.
— Jane ! répéta Stuart Belmont, bouleversé par ce silence.
— Elle ne vous entend pas, murmura derrière lui le médecin. Le cerveau a été engourdi par le choc… le second… celui qu’a dû provoquer en elle la certitude qu’elle survivait à ses enfants…
— Mais elle vit ! insista le banquier d’une voix tremblante. Cet état ne durera pas… Sa douleur s’atténuera… Elle sortira de cette léthargie…
Il se raccrochait à l’espoir. Mais le docteur continuait à hocher la tête.
— Je crains, au contraire, que celle apathie ne se prolonge, et ne devienne l’état habituel de la malade.
— Ce serait atroce ! se récria avec effroi Stuart Belmont. Ce serait une sorte de demi-mort… Songez-vous, docteur, à ce que serait ma vie auprès de cette malheureuse, qui ne me reconnaîtrait pas… qui ne me verrait, ni ne m’entendrait ?… J’aurais donc tout perdu : mes enfants et ma femme ?…
— Hélas ! soupira le médecin. C’est bien là l’épreuve qui vous attend ; à moins d’un miracle…
Accablé, le banquier ! poussa un gémissement douloureux, encaissant aller sa tête sur sa poitrine.
— Un miracle ! soupira-t-il.
« Mais ce miracle est impossible… puisque, jamais, les morts ne sont revenus consoler les vivants !
À cette même heure où le banquier Stuart Belmont prononçait ces paroles découragées, le vagabond Peaudure, traqué par la police, fuyait à travers le quartier des Halles, en quête d’un endroit où se tapir…
Et il tenait toujours dans ses bras le bébé volé, la petite Eveline Belmont, survivante ignorée du drame.
Malgré les ressources de son esprit, Berlingot, enfermé dans le cabinet, s’y ennuyait royalement.
Les heures passaient ; la nuit était venue, la faim aussi.
— Et pour briffer, c’est pesé d’avance ! geignit-il. Je connais le père Romèche ! Ça serait trop beau qu’il me mette au pain sec !
À mesure que la perspective d’un jeûne complet et prolongé lui apparaissait à la fois plus certaine, en même temps que plus intolérable, il jetait des regards de plus en plus fréquents du côté de la fenêtre.
La porte, c’était réglé : il n’y avait pas à y songer. Mais la lucarne ? Pourquoi n’y pas jeter un coup d’œil ? L’examen pouvait lui réserver une surprise agréable.
Il mesurait de l’œil la hauteur qui l’en séparait ; cette hauteur était appréciable.
Une rapide inspection de son cachot l’amena à s’intéresser à un hétéroclite assemblage de vieilles caisses et d’objets divers, entassés pêle-mêle. Judicieusement, Berlingot fit son choix et dégagea du tas une vieille malle et un gros bouquin, qu’il apporta successivement sous la lucarne. De tout cela, il édifia tant bien que mal un échafaudage un peu branlant, au sommet duquel il parvint à se hisser en un équilibre plutôt instable.
Mais il atteignait à la lucarne. Il triompha.
— Ça colle !… fit-il. J’y vois déjà plus clair. Ah ! ce qu’il fait bon sur les hauteurs ! Y m’semble qu’on respire plus à son aise !
Après quelques essais infructueux, mais patiemment recommencés, il réussit à s’asseoir sur le rebord de la lucarne. À portée de sa main passait un tuyau de gouttière, descendant du toit et continuant jusqu’au sol.
En se contorsionnant, Berlingot parvint à le saisir. Puis, quittant son point d’appui primitif, et serrant le tuyau entre ses deux genoux, il commença avec un parfait sang-froid son audacieuse descente.
Il était vraiment de la race des chats, puisqu’il arriva au sol sans accident.
Jubilant et redevenu optimiste, il s’élança vers une voûte sous laquelle s’ouvrait une porte cochère et gagna la rue.
— À présent, s’agit de me faire inviter par des copains ! J’ai la dent… et pas de crédit dans les restaurants… C’est le moment de voir les amis…
Il courait ; il avait certainement son idée, car c’était vers les Halles qu’il se dirigeait…
Des voitures, des charrettes arrivaient, chargées de légumes et s’allongeant en longues files, attendant les déchargeurs.
L’un de ces « forts » – le plus grand peut-être, un « costaud » en tout cas et qui par surcroît avait une physionomie bon enfant gagnant les sympathies – jugeant sans doute qu’avant le coup de feu du travail un réconfort était prudent et légitime, se dirigeait vers un des pavillons et s’arrêtait devant une grosse commère, en train de ranger son étalage.
Jovial, il fit mine de s’éponger le front.
— Il fait faim, la bourgeoise… Si qu’on casserait la croûte, avant d’en mettre un coup ?
— Oh ! toi, t’es toujours disposé à travailler des mâchoires ! grogna la femme en se retournant. C’est pas une sinécure que de te nourrir, tu sais, monsieur Marcadiou !
— Allons, madame Marcadiou, fais pas la grondeuse. Déballe plutôt tes provisions…
Il s’installa, tandis que la commère obéissait en ronchonnant.
C’était d’ailleurs une excellente femme, qui choyait et adorait son géant de mari… Il n’existait assurément pas de ménage plus uni ; mais, ils ne l’étaient qu’au fond du cœur et ne pouvaient rester cinq minutes ensemble sans se chamailler.
En digne revendeuse aux Halles, elle possédait d’ailleurs une richesse de vocabulaire qui lui permettait de ne rester jamais court et lui assurait sur son mari de faciles mais éclatantes victoires.
Pour l’instant, le fort, affamé, ne songeait qu’à manger et n’était point d’humeur à répondre aux agaceries de sa femme.
— Cause toujours ! pensait-il la bouche pleine, tandis que Mme Marcadiou se livrait à des remarques préliminaires, qui prétendaient à amorcer une escarmouche.
Elle n’en eut pas le loisir.
Tout à coup, entre les deux époux assis côte à côte, une frimousse enfantine surgit et la voix du môme Berlingot s’exclama :
— Ils font suisses !… Vrai ! c’est pas gentil de pas m’avoir attendu ! Moi qui venais justement souper avec vous !… Après vous, s’il en reste, papa Marcadiou !
— Le v’là ! gémit Mme Marcadiou, feignant la consternation. Il ne me manquait plus que lui pour ne pas être tranquille !… D’où sors-tu, à cette heure-ci, petit malfaisant ?
Elle criait fort, par habitude, et apostrophait le gosse, comme si son intention avait été véritablement de le mettre en fuite.
Mais Berlingot ne paraissait pas s’en émouvoir et Marcadiou avait un bon sourire rassurant, qui signifiait sans aucun doute :
— Laisse-la dire, va ! T’es quand même le bienvenu…
Et il attira le terrible môme Berlingot, pour l’installer à cheval sur un de ses genoux.
Ils avaient vraiment l’air d’une paire d’amis. Ce n’était pas très étonnant, l’enfant des Halles étant connu de tous les braves gens qui y gagnent leur vie. Mais, entre Marcadiou et Berlingot, il y avait visiblement des relations particulièrement étroites.
Cela datait déjà de plus d’une année. Ce jour-là, attablé dans un cabaret, Marcadiou cassait la croûte.
Ainsi absorbé, il ne vit pas une petite ombre fluette se faufiler dans le cabaret ; c’était le môme Berlingot, qu’il connaissait comme tout le monde, de vue et de réputation.
À la vue de Marcadiou attablé, il eut un petit mouvement en arrière, comme s’il était tenté de ne pas pousser plus avant son invasion et même de battre en retraite sans tambour ni trompette.
Pourtant, son mouvement de recul n’eut pas de suite.
Piétinant sa fierté, qui protestait peut-être, le môme alla s’installer sous la table de Marcadiou pour y attendre que tombât le menu frugal mais gratuit qu’il souhaitait.
Mais Marcadiou ne soupçonnait pas la présence de l’affamé ; aussi mangeait-il en conscience et, à part quelques miettes de pain, à peu près rien n’arrivait au petit malheureux.
Cependant, d’autres clients étaient entrés – des gars de mauvaise mine, qui ne venaient point manger mais boire. Ils traînaient avec eux une malheureuse qu’ils se mirent à brutaliser. Ces sortes d’incidents ne se passent point en silence.
Or, Marcadiou avait l’oreille délicate et surtout il aimait manger tranquille. Il se leva pour protester contre un tapage aussi indécent et en même temps contre les coups qui en étaient la cause.
Célestin Marcadiou était d’une taille impressionnante et qui conseillait de lui répandre avec égards.
Mais les apaches étaient trois ; mis bout à bout, ils devaient tout de même faire la pige à Célestin. Du moins, ils eurent l’outrecuidance d’en juger ainsi.
Ils répondirent insolemment et prétendirent envoyer promener le gêneur.
Le fort se fâcha.
— Ça va ! proclama-t-il. Puisque vous prenez la chose aussi impoliment, je vais cogner.
— Tu ne seras pas le seul, mon gros père !
Et les trois chenapans se précipitèrent sur Marcadiou, qui reçut le choc sans faiblir.
Le spectacle était intéressant ; sous la table, Berlingot avait cessé de ramasser ses miettes ; il regardait et comptait les coups.
— Bravo, le fort ! Colle-leur-z-y des marrons ! jubilait-il… Pan ! la beigne ! Encaisse, le rouquin !… Ça t’apprendra à te frotter au grand Marcadiou !…
Mais, tout à coup, il s’aperçut que les choses risquaient de changer de face.
Célestin, lui, y allait bon jeu bon argent, n’usant que de ses seuls poings et cognant d’ailleurs sur qui lui faisait face. Il se battait loyalement.
Les gredins auxquels il s’attaquait se moquaient bien d’une telle délicatesse.
Le troisième, encore indemne, passant sournoisement derrière Marcadiou, empoigna une bouteille et s’apprêta à l’abattre sur le crâne de l’adversaire.
— Un coup de traître !… Pas de ça, Lisette ! marmotta Berlingot, indigné. Rampant derrière l’apache, il le saisit brusquement par les genoux et le fit choir d’une secousse.
Le bruit de la chute, en même temps que le fracas de la bouteille, qui se brisait sur le plancher, fit retourner Marcadiou. Justement, il venait d’en terminer avec son homme.
D’un coup d’œil, il embrassa la scène et la position de chacun : le gosse, tout fier du résultat, l’apache renversé, tenant encore le goulot de la bouteille avec laquelle il allait frapper…
Qui ? Marcadiou le devinait. Maître du champ de bataille, où ne demeuraient plus que trois piteux éclopés qui ne songeaient qu’à disparaître sans demander leur reste, le fort enleva dans ses bras le microbe à qui il devait de pouvoir jouir de sa victoire.
Deux gros baisers claquèrent sur les joues illuminées du môme ; elles ne s’étaient pas vues souvent à pareille fête !
Le pacte était signé… Il y avait aux Halles une paire d’amis de plus. Et quels amis !
Cette amitié dura. À partir de ce jour, le petit Romèche eut un protecteur, en même temps qu’un nourricier.
Dame ! Mme Marcadiou n’avait pas vu tout d’abord d’un bon œil cette intimité entre son homme et le « fléau des Halles ». Mais, tout de même, ayant appris l’histoire du cabaret et le rôle joué par Berlingot, il lui avait bien fallu se laisser apprivoiser et manifester au môme Berlingot la reconnaissance convenable. Elle s’était exécutée de façon bourrue, en jurant que c’était à contre-cœur et que Berlingot continuait à l’épouvanter ; mais elle s’était exécutée.
Elle aimait Berlingot à sa façon, en s’en défendant, en s’en cachant : mais elle l’aimait.
Seulement, Marcadiou lui eût plutôt tordu le cou que de lui faire avouer cela. Aussi, quand Berlingot, en rupture de cabinet noir, se présenta aux deux époux, ne manqua-t-elle point de pousser les hauts cris.
Et, ce faisant, elle glissait sournoisement de son côté les reliefs du repas de Marcadiou, afin que celui-ci pût plus facilement les offrir au jeune affamé.
— T’as donc encore bouffé par cœur, pauv’ gosse ! s’exclamait le fort, en contemplant avec commisération son petit protégé, qui dévorait un bout de pain et de fromage, à cheval sur un genou de son ami. Alors, ça ne change pas ? Toujours le même, le papa Romèche ?… Mais pourquoi que tu t’amènes si tard ?
— Le père m’avait enfermé, expliqua laconiquement Berlingot, tout en mastiquant. Il a fallu que je me carapate par la lucarne.
— Enfermé !…
— Probable qu’il avait été trop sage ! intervint Mme Marcadiou d’un ton désapprobateur.
Un soupir furtif s’échappa des lèvres du môme.
— Que voulez-vous, m’ame Marcadiou ? C’est peut-être pas ma faute, murmura-t-il, en détournant la tête. Si vous étiez à ma place, vous feriez kifkif… ou pire !
— Moi ! protesta la marchande des quatre-saisons, comiquement indignée. T’as de l’audace ! Tu vas me comparer à toi, à c’t’heure !
— Oh ! je ne me compare à personne ! dit Berlingot, étouffant un nouveau soupir. Je sais bien que je suis à part… Je m’embête tellement !
— Et tu crois que c’est une excuse ?
Le môme baissa la tête, puis la releva en s’efforçant de prendre un air crâneur :
— Si on m’aimait… si on me cajolait… si seulement on s’occupait de moi ! pensait-il. Oh ! sûr que je ne voudrais faire de peine à personne et que je serais sage… sage… une vraie image !…
La tête basse, contrairement à son habitude, il songeait. Et, tout à coup, il murmura d’une petite voix pas fière, presque tremblante :
— J’ai personne à aimer… Si au moins j’avais un petit frère !
— Pour le faire enrager !… scanda Mme Marcadiou.
Mais le gamin de l’écoutait pas ; suivant le fil de ses idées, il accompagnait maintenant le passage d’une voiture maraîchère, chargée de gros choux.
— Dis, mon « poteau », est-ce que c’est vrai que ça se trouve dans les choux, les petits frères ?
— Cherche, parbleu ! dit le fort, narquois. Ici, c’est pas les occasions qui te manquent. Tu verras bien si tu en trouves.
Tu as raison. À la première occase, je fouillerai les tas pour voir.
Et dégringolant des genoux de son ami, le môme Berlingot, rassasié et consolé, serra la main de ses protecteurs, ce qui annonçait qu’il jugeait l’instant venu de prendre congé.
— Bonsoir, m’sieu, dame !… Vous êtes tout de même pas des mufles et j’en pince pour vous deux ! proclama-t-il en s’éloignant.
— Sûr qu’au fond c’est tout de même un brave môme ! murmura Marcadiou en le suivant des yeux.
— Tout au fond !… Tu fais bien de le dire, railla Mme Marcadiou. Parce que, en surface, tu sais…
— Laisse donc. Tu ne penses pas ce que tu dis là… Il est gentil tout plein… un cœur d’or !… Si seulement il avait été éduqué !…
— D’accord… Mais voilà le chiendent, il ne l’a pas été… il a poussé comme la mauvaise graine.
— Pas de sa faute… C’est son gueusard de père…
— Possible !… Et puis après ? Y vois-tu un remède ?
— Peut-être bien… Il l’a dit lui-même : il ne lui faudrait qu’un tout petit peu d’affection et de surveillance… des parents adoptifs, quoi…
— Cherche ça !…
— Ça pourrait se trouver… et pas loin. Pourquoi qu’on ne l’adopterait pas, nous autres ?
— Nous ?…
— Mais oui !… L’as-tu assez dit que tu regrettais de pas avoir de gosse !… En v’là un tout poussé.
— Possible !… Mais, je n’en voudrais pas pour rien… Et le Romèche est si tellement ficelle qu’il serait capable de nous le faire payer.
— Allons donc ! il serait trop content de s’en débarrasser ; il crie partout que c’est une charge.
— Grand nigaud ! le jour qu’on viendrait lui demander Berlingot, il changerait de chanson… histoire de nous faire chanter. Ne te fourre pas d’idée pareille dans le ciboulot… Et puis, vrai, on me paierait pour le prendre, que j’en voudrais pas, de ton endiablé ! Il me ferait tourner folle.
— T’as pas de cœur !… Tiens, t’as pas de cœur ! éclata Marcadiou, déçu et indigné.
— Moi ?… répète un peu…
C’était écrit ; une fois de plus, les époux Marcadiou allaient échanger des paroles amères.
* * *
Berlingot était parti d’un petit air crâne, en sifflotant, comme un jeune homme dont l’estomac est garni.
L’heure tardive n’était pas pour l’émouvoir : la nuit aux Halles est plus vivante et plus animée que le jour.
Ce n’était pas le vide et le silence des autres quartiers ; et il y avait encore, autour de lui, tout un grouillement de silhouettes, qu’il reconnaissait, en familier du lieu : des vagabonds, des filles, la pègre et le trottoir, mêlés au peuple courageux des travailleurs – des policiers aussi, que l’œil exercé du môme distinguait des autres.
Aussi sut-il parfaitement de quoi il s’agissait lorsqu’un coup de sifflet aigu déchira l’air et qu’il vit tout à coup – comme des rats sous la menace d’un cataclysme – des ombres sortir de tous les coins et s’enfuir en courant.
— La rafle ! constata Berlingot, prêt à jouir en connaisseur du spectacle des rôdeurs et des pierreuses traqués, cernés puis, peu à peu, rassemblés dans le filet d’agents qui se rétrécissait…
Non loin de Berlingot, un vagabond passa en courant, cherchait l’ombre, le dos courbé, dissimulant quelque chose sous sa veste.
C’était Peaudure, portant l’enfant volé.
Depuis que l’apparition de l’agent qui le pistait l’avait forcé à décamper du cabaret et à se perdre dans le dédale des vieilles rues du quartier, il n’avait pas osé quitter les Halles ; nulle part ailleurs, il n’aurait pu espérer plus de sécurité.
Mais le coup de sifflet de la rafle était venu de nouveau déranger ses projets ; une fois de plus, il lui avait fallu déguerpir, jouer des jambes en rasant les murs.
Consterné, affolé, il jeta un regard sombre sur le bébé qu’il n’avait pas lâché. Devrait-il donc perdre le fruit de sa peine – l’aubaine offerte par le hasard ? Devrait-il se laisser reprendre son butin ?
— Eh bien, non ! grinça-t-il d’une voix mauvaise. Il ne faut pas qu’ils l’aient… Il ne faut pas qu’ils me le reprennent… On saurait trop vite que ce n’est pas un gosse de Paris… Ils trouveront bien d’où je viens… par où j’ai passé… Ils le savent, puisqu’ils m’ont suivi à la piste… Cet enfant que je rapporte, qu’on a pu me voir trimbaler depuis là-bas, cela donnerait l’éveil… On pourrait deviner… Après tout, il suffirait qu’on le montre à la mère pour qu’elle le reconnaisse… Un simple doute et l’enquête s’aiguillerait de ce côté. J’aime mieux pas ; au moins réservons l’avenir. De toutes façons, s’ils me prennent ce soir, ils ne me garderont pas longtemps.
De la même allure furtive de bête traquée et qui redoute les regards, il se remit en route. C’était maintenant vers les parties les moins éclairées des Halles qu’il se faufilait.
Mais ce n’était plus une cachette que Peaudure cherchait ; il avait son idée. En pleine ombre, il se baissa et se releva, les mains libres…
— Un enfant abandonné… il en pleut dans Paris, murmura-t-il, en s’éloignant. Je défie bien le commissaire à qui on l’apportera de deviner qui l’aura apporté là… Moi-même, j’aurai peut-être du mal à savoir ce qu’est devenue cette gosse… Mais, barca ! on verra plus tard… Pour l’instant, le principal est qu’on ne puisse pas m’accuser d’avoir volé un enfant… Mon cas est déjà suffisamment grave, comme dirait le juge d’instruction…
Satisfait de sa décision et filant le long des Halles, il se frotta les mains.
— Il me reste le secret ! pensait-il. Un beau secret à vendre et que les Belmont me paieraient encore un bon prix… Ne serait-ce rien que de pouvoir leur apprendre que leur petite fille n’a pas péri et de les mettre sur la piste ! Avec ce point de départ, ils la retrouveraient. Donc, le renseignement vaut de l’or… Tu entends, Peaudure ? De toutes façons, ton avenir est assuré. Tire-toi d’abord de là, mon garçon, et tu seras assez riche pour pouvoir t’offrir quelques distractions.
Pour le moment, c’était encore un rêve trop ambitieux. Au bout de quatre pas, Peaudure, ayant tenté la chance en s’élançant dans une rue adjacente, qui lui paraissait déserte, se vit barrer le passage par deux agents, surgis de l’ombre.
Il se débattit ; mais un troisième agent accourait à la rescousse ; Force lui fut de se laisser appréhender et emmener.
* * *
Berlingot n’était pas pressé. Il avait, comme il se le déclarait, toute sa nuit à lui pour flâner ; il s’attarda donc aux divers spectacles que pouvait lui offrir la rafle.
Mais le dernier rôdeur et la dernière fille emballés, il lui fallait bien se remettre à déambuler.
Il allait donc tourner les talons et s’éloigner pour chercher d’autres sujets de distraction, quand un faible bruit, assez proche, attira son attention.
Cela venait d’un coin de trottoir en bordure d’un des pavillons des Halles, sur lequel s’élevait un amoncellement de choux abandonnés par les déchargeurs.
Berlingot s’en approcha et en fit lentement le tour.
Il eut vite découvert l’origine du bruit qui l’avait intrigué.
Alors, il s’ébahit – avant de s’émerveiller.
Au milieu des choux, une petite tête émergeait – celle d’un bébé en pleurs, qui agitait ses petits bras, comme pour protester contre cet abandon inconvenant, sur l’inconfortable couche qu’était ce tas de légumes.
Ce flâneur de Berlingot n’interprétait pas les gestes et les cris de la petite fille comme autant de protestations contre un traitement trop sans façon.
Ce bébé sur les choux ne lui semblait pas, réflexion faite, un spectacle extraordinaire, et s’il avait été tout d’abord surpris de l’y découvrir, il s’expliqua tout de suite la chose d’un seul mot :
— Un petit frère !… C’est tout de même vrai qu’on les trouve dans les choux !
« Qu’est-ce qu’il faut en faire ? Je ne peux pas le laisser là, ce petit frère !… D’abord il n’a pas l’air si content que ça de sa situation… Et puis, enfin, c’est moi qui l’ai aperçu le premier ; il est comme qui dirait à moi… »
Il se baissa et prit l’enfant dans ses bras, avec des précautions tendres et touchantes.
— Miniature, va ! fit-il au petit, qui ne pleurait plus et contemplait d’un air étonné et intéressé le visage tout proche du sien. Allons, fais vite risette ! Je suis ta famille… Oh ! j’dis pas que tu n’aurais pas pu mieux tomber ! Je sais bien que je ne fais pas riche… Mais, tout de même, le cœur y est. Tu peux compter sur moi… Je t’aimerai bien !
Ayant fait cette promesse solennelle, il s’éloigna avec son fardeau.
— Tant pis ! je vas toujours le ramener chez nous ! pensait-il. Ben ! c’est le père Romèche qui va en faire une bobine, quand il apercevra son nouveau locataire ! Déjà que je suis en compte avec lui ! Il n’aura jamais assez de taloches pour me régler…
Bravement, il repartit vers la ruelle sombre et la maison sordide, monta les étages et, faute de pouvoir s’annoncer de façon plus décente – puisqu’il avait les mains embarrassées – se mit à donner de grands coups de pied dans la porte.
— Sûr qu’il ne m’attend pas, le paternel !… Il pionce dur… Et c’est pas mon boucan qui le mettra de bonne humeur… Mais, flûte ! j’en suis pas à une beigne près !…
Toutefois, quand la porte s’ouvrit pour laisser apparaître, dans le plus sommaire des costumes, un Romèche stupéfait et irrité, Berlingot se tint prudemment à distance. Il voulait pouvoir parlementer.
— C’est moi, p’pa ! Je rapporte un gosse que j’ai trouvé ! déclara-t-il effrontément.
— Qu’est-ce que tu dis ? bégaya le marchand de reconnaissances, tellement suffoqué par cette étonnante apparition qu’il en demeura figé sur place.
— C’est un petit frère que j’ai trouvé dans les choux, expliqua complaisamment le môme des Halles. Alors, tu vois, je le rapporte pour que nous l’élevions.
Encore ahuri, comprenant mal, mais tout prêt à s’emporter, le père éclata :
— Tu es fou !… Veux-tu bien te dépêcher d’aller reporter ce gosse où tu l’as pris !
— T’y penses pas ! se récria Berlingot, avec indignation. Et les « momans », est-ce qu’elles les reportent dans les choux, quand elles en trouvent ?…
— Garnement !… polisson !… petit bandit ! hurla Romèche, en levant un bras courroucé. Je t’ordonne de te débarrasser à l’instant de cet enfant… Porte-le où tu voudras… dans la rue. Mais fiche-moi la paix avec ! Tu as compris, petit imbécile ?
Comme il avançait en parlant et que son attitude donnait à craindre qu’il ne saisît le bébé pour exécuter lui-même sa décision, Berlingot estima sage de reculer d’autant et de descendre quelques marches.
— Tu me prends pour un autre ! s’exclama-t-il, tout en s’appliquant à conserver ses distances. Vrai ! je me conduirais bien, si j’écoutais tes conseils. Non ! je ne l’abandonnerai pas mon petit frangin !
— Reviens tout de suite, garnement… ou tu auras affaire à moi ! vociférait le prêteur, d’une voix que la fureur étranglait.
— Des nèfles ! riposta irrévérencieusement Berlingot. C’est si je revenais que tu m’allongerais des mornifles… Garde-les pour demain… ou pour plus tard… C’te nuit, je me dois à mon gosse ! À la revoyure, p’pa !
Très digne, il s’en fut et disparut dans l’ombre, sans que Romèche, écumant, pût songer à le poursuivre.
Maintenant Berlingot déambulait dans la nuit, emportant « son » gosse. Tout naturellement, il retournait vers les Halles.
Cependant de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber, mouillant le pavé… et aussi le môme et son protégé.
Berlingot leva vers le ciel de suie un regard chargé de reproches.
— Ça, c’est pas chic ! Ils ne voient donc pas, là-haut, que je suis sorti sans pépin ? J’suis pas en sucre… mais mon nourrisson n’a pas l’habitude.
Serrant dans ses bras le bébé, qu’il s’efforçait de protéger contre le déluge, le môme Berlingot devait continuer à marcher sous la pluie. Il passa devant Saint-Eustache, jetant en passant un regard au portail fermé.
— Bouclée aussi, la maison du Bon Dieu ! soupira-t-il. Faut pourtant que je trouve un appartement. J’veux pas laisser noyer mon gosse !…
Mais tout à coup, il eut une inspiration.
— Fallait-il que je sois bête ! s’écria-t-il. J’aurais dû y penser tout de suite… T’en fais plus, gosse de gosse ! On va te le dénicher, le petit coin sec, où qu’on pourra pioncer tranquille…
Il était arrivé près d’un trottoir, en bordure duquel s’allongeait une longue file de voitures de maraîchers.
Avançant dans leur ombre, Berlingot les inspecta une à une ; puis, ayant fait son choix, il se courba et disparut sous l’une d’elles, avec le compagnon qu’il venait d’adopter.
Sur la route mouillée, une charrette de maraîcher, pleine de paniers vides, arrivait en vue des premières maisons de Robinson.
Elle s’arrêta devant une coquette maisonnette, qu’entourait un vaste jardin potager.
C’était le nid du ménage Marcadiou, qui y revenait chaque jour, une fois terminée la double besogne aux Halles.
Sitôt arrivé, l’homme sautait à terre et commençait, aidé par sa femme, à décharger les paniers.
Or, ce jour-là, tandis qu’il procédait à ce travail, un bruit singulier se fit entendre dans la caisse ballante suspendue sous la charrette.
Et, tout à coup, avant que Marcadiou, intrigué et interrompu dans sa besogne par ce remue-ménage inattendu, se fût penché pour en découvrir l’origine, les époux stupéfaits virent surgir la frimousse malicieuse du môme Berlingot.
— Salut, la coterie !… On est rien secoué dans ta balançoire, mon vieux Célestin !…
— Berlingot ! s’exclamèrent ensemble les époux ahuris. D’où sors-tu ?
— Vous le voyez bien… de la baladeuse de votre bagnole… Mais, attendez que je me complète… vu que je suis deux…
Il acheva de se montrer, et les Marcadiou, dont l’ahurissement croissait, purent constater qu’il portait dans ses bras un enfant assez mal vêtu.
— Où as-tu pris ça ? s’écria la mère Marcadiou, en levant les bras au ciel.
— Dans les choux, répondit le môme, tout en enlevant avec sollicitude les brins de paille qui parsemaient la tête de son bébé. Oui, mon vieux Célestin, j’ai voulu voir si tu m’avais bourré le crâne… Et je dois reconnaître que l’événement t’a donné raison. Toutes mes excuses, v’là le petit frère que j’ai dégotté !
— Non ? Tu nous montes un bateau ! se récria le fort, abasourdi.
Mais il vit bien, à la mine offensée du môme, que celui-ci avait parlé sérieusement. Et, convaincu, il se mit à l’écouter avec un attendrissement que ne tarda pas à partager Mme Marcadiou.
Berlingot racontait sa trouvaille.
— Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? Vous ne l’auriez pas laissé là, pas vrai ?… Moi, je l’ai adopté. Je lui ai promis de l’élever.
— Et avec quoi que tu paieras les mois de nourrice, riche-en-blague ? plaisanta Mme Marcadiou, amusée et touchée.
— D’abord, il est sevré… Et puis, je turbinerai : je vendrai les journaux du soir et j’ouvrirai les portières…
— T’es dingo, mon pauvre p’tit gars ! Faudra bien que tu le déposes quelque part, ton môme…
— Bien sûr, m’ame Marcadiou… J’avais bien pensé au domicile paternel… Mais le père Romèche m’a fait courir.
— Je m’en doute.
— J’ai pas insisté… Je connais le régime : il n’aurait pas convenu à mon petit frangin… Alors, je vous l’apporte.
Deux exclamations – pas trop indignées, tout de même – jaillirent simultanément de la bouche des époux.
— Tu nous l’apportes !…
— Oui… je vous le confie. Vous avez mon estime, vous savez bien.
Mme Marcadiou regarda son mari. Le grand Célestin regarda sa femme.
— Écoute-le ! fit la commère. Crois-tu qu’il a de l’astuce ?
— Pour ça ! reconnut Marcadiou. Quoique, pour ce qui est de la confiance, il n’a pas tort.
— Non, mais dis tout de suite qu’il nous honore et que nous n’avons plus qu’à tendre les bras pour recevoir son cadeau… et à remercier, peut-être !
Mais, tout en protestant, Mme Marcadiou avançait les mains ; et le bébé passa des bras de Berlingot dans les siens. Deux gros baisers claquèrent sur les joues rouges.
Mme Marcadiou n’avait pu y tenir.
— Ça va ! constata Berlingot, réjoui. V’là ma camelote placée ; je savais bien qu’elle vous plairait.
— Tu savais… tu savais ! grommela Marcadiou.
Il n’osait pas faire voir qu’il ne trouvait pas l’idée de Berlingot si ridicule et qu’il était, pour son compte, fortement tenté d’y adhérer. Il connaissait l’esprit de contradiction de sa femme. S’il parlait trop tôt, s’il montrait trop d’enthousiasme, elle était dans le cas de refuser la combinaison.
Et, dame ! cela aurait fait aussi gros cœur au bon Marcadiou qu’à Berlingot.
— Y a un cheveu, dit-il, en se grattant la tête. Si j’ai bien compris, c’est un enfant trouvé que tu nous apportes-là.
— Bien sûr ! déclara Berlingot. C’est un enfant trouvé par moi.
— Bon ! poursuivit victorieusement Marcadiou. Mais, les enfants trouvés, ça se porte au commissariat ; c’est la règle. On ne peut pas garder comme ça un gosse dont on ne sait rien de rien… dont on ne connaît pas les propriétaires… Il est sans doute à quelqu’un, ce gosse-là.
— Y a des chances ! répondit moqueusement Mme Marcadiou. Mais, ce quelqu’un-là n’avait qu’à ne pas le déposer sur les choux. Comprends-tu, vieille bête ? Il a comme qui dirait perdu ses droits. Alors, nous, nous avons celui d’adopter c’t’enfant sans parents… T’en voulais un, d’abord.
— C’était toi…
— Et aussi toi… Eh bien ! v’là l’occase. On va élever celui-là. Tu ne pourras plus me reprocher rien.
— Ni toi !…
Pour une fois, les époux se trouvaient d’accord. Berlingot le constata, en jubilant.
Mais, comme la chose lui parut trop belle et nouvelle pour durer, il décida de s’éclipser sans leur laisser le temps de se raviser. De cette façon, il était bien sûr qu’ils garderaient sa trouvaille. Il se haussa sur la pointe des pieds pour embrasser le bébé, béat dans les bras de sa mère adoptive.
— Te v’là casé, tu vois… ça n’a pas été trop dur… Je te laisse en bonnes mains… Au revoir, gosse de gosse… À dimanche, je t’apporterai des cacahuètes.
Et le jeune farceur se sauva à toutes jambes, sans se douter que le gosse était… une gosse.
* * *
Tandis que, dans le ménage Marcadiou, on se réjouissait de cet enfant tombé, non du ciel, mais d’un tas de choux, dans la vie des braves époux, il était un autre ménage où régnait la tristesse et le désespoir.
C’était en ce cadre merveilleux, luxueux, doré, fait pour la joie, qu’était la propriété du banquier Stuart Belmont.
Là, plus de rires ni de cris d’enfants, plus de doux gazouillis ni de folles gambades… Le nid était vide !
Le deuil… et le souci !…
Car la santé morale de Mme Belmont continuait à inspirer à son époux les plus cruelles inquiétudes. À plus ou moins brève échéance, la folie semblait la menacer.
L’infortunée croyait assister au drame qui l’avait privée de ses enfants.
Elle les voyait mourir !…
Au cours de ces crises, ses yeux, ordinairement fixes et mornes, s’animaient soudain.
— Ils sont là ! criait-elle. Je les vois ! Mes enfants !… Mes enfants chéris !…
Et le flot délirant des paroles qui s’échappaient de ses lèvres évoquait pour la centième fois la scène cruelle qu’elle s’imaginait vivre…
Elle n’était plus dans la paisible chambre ; elle courait le long d’un torrent. Et c’était celui sur les bords duquel avait eu lieu la chute effroyable et dont les eaux devaient avoir roulé le corps inanimé de la petite Eveline.
Maintenant, son délire en faisait une réalité et elle se figurait voir le petit corps emporté par le torrent écumeux, dont elle entendait les grondements.
Elle essayait de le suivre. Et le mugissement du torrent répondait seul à sa plainte ; toujours plus loin, toujours encore, sans interrompre leur course, les flots entraînaient leur proie…
C’était l’hallucinée qui s’arrêtait, épuisée… hagarde…
La vision s’effaçait alors ; c’était pour être remplacée par une autre, plus cruelle encore.
À la place du torrent, Mme Belmont apercevait un arbre, à l’ombre duquel un enfant, son petit Jean, semblait dormir…
La mère s’élançait, se jetait sur le corps, l’étreignait, tentait de le soulever.
— Jean !… Jean !… Éveille-toi, mon petit ! mon trésor !…
Vain appel ! La pensée malade, l’imagination surexcitée de Mme Belmont la ramenaient alors, avec une implacable logique, à l’image la plus fidèle de la réalité : le petit Jean échappait aux bras maternels ; il retombait en arrière… il était mort !…
Alors, la crise se résolvait en sanglots et en désespoir ; Mme Belmont, poussant des clameurs tragiques, se débattait contre l’obsédante vision.
Il fallait l’intervention de l’infirmière et de M. Belmont pour la maintenir, la calmer. À la crise succédait alors la prostration de tout son être brisé ; Mme Belmont retombait dans son inconscience et dans sa torpeur.
Le mari échangeait avec l’infirmière un regard navré. Mais il n’osait plus formuler la question des premiers jours :
— Guérira-t-elle jamais ?
La conviction désespérante pénétrait peu à peu en lui que l’égarement de sa femme était incurable…
L’était-il vraiment ?… Le miracle – tout au moins une partie du miracle, dont le médecin disait qu’il serait le seul remède – était-il donc impossible ?
Il y avait quelque part, dans une prison, un misérable qui aurait pu sauver cette mère désolée, en lui rendant une raison de vivre.
Ne lui aurait-il pas suffi, pour cela, de répondre à la question qu’un juge d’instruction s’était vainement obstiné à poser au nommé Nicolas Berger, dit Peaudure ?
— Des témoins déclarent vous avoir vu, plusieurs jours après votre crime, traverser plusieurs villages… Vous portiez sur le bras un enfant en bas âge ?… Qu’était-ce que cet enfant ?… Qu’en avez-vous fait ?…
Mais Peaudure n’avait pas répondu. Peaudure se réservait. C’était son secret – et sa fortune future.
En attendant, une pauvre mère devenait folle de douleur…
On continuait à la soigner, pourtant.
— Le grand air et l’exercice doivent agir sur le système nerveux, répétait le docteur.
Le banquier ne demandait qu’à croire et à espérer. Un fait lui semblait prouvé, dont il tirait favorable augure : les hallucinations de la mère en deuil ne la poursuivaient pas durant les promenades au Bois.
Après avoir redouté cette éventualité, qui lui avait gâté les deux premières sorties, il se sentait complètement rassuré, le jour où, pour la troisième fois, il fit arrêter l’auto à l’entrée d’une allée déserte.
L’endroit lui semblait favorable pour tenter une autre épreuve et faire faire à la malade quelques pas.
Il mit donc pied à terre et fit descendre sa femme qui, aidée par l’infirmière, se prêta docilement à la tentative.
Appuyée au bras de Stuart Belmont, mais sans lui accorder plus d’attention que s’il lui avait été totalement étranger, elle se laissa emmener.
Triste promenade que cette promenade muette d’une pauvre femme inconsciente.
Suivi par la nurse attentive et discrète, il avançait à petits pas, épiant sur le visage inexpressif l’éveil d’une pensée…
Un sentier apparut, qui conduisait vers plus d’ombre et plus de silence reposants, au plus épais des fourrés.
Stuart Belmont s’y engagea, guidant doucement la pauvre démente.
D’abord, elle n’avait manifesté aucun plaisir, mais pas davantage de répugnance. C’était toujours, chez elle, l’absence complète de volonté et d’impression.
Mais, brusquement – était-ce enfin l’éveil espéré, souhaité ? – Mme Belmont tressaillit violemment, ainsi qu’elle faisait aux approches de ses crises.
Ses yeux se fixèrent, et elle poussa un cri terrifiant à entendre, en faisant des efforts désespérés pour s’arracher à l’étreinte de son mari…
Mais ce n’était pas une crise…
À quelques pas du couple, un arbre étendait l’ombre de ses feuilles. Et, au pied de cet arbre était couché un enfant qui semblait dormir… si semblable à l’habituelle hallucination de la pauvre mère !…
Mais, cette fois, ce n’était pas une image irréelle. C’était bien un être humain, un gosse !
— Dis donc, vieux frangin, n’allonge pas tant !… Si que t’en laisserais un peu pour les copains ?… Non ? Y t’faut tout pour ton gniasse ?… Va donc, hé !
À l’entrée du champ de courses, le pauvre Berlingot se donnait beaucoup de mal, courant vers les autos pour en ouvrir les portières… mais devancé la plupart du temps par un jeune citoyen dégingandé, qui abusait de la longueur de ses jambes pour lui chiper la clientèle.
Pourtant, le môme aurait mérité d’être favorisé par la chance ; car c’était dans un but éminemment louable qu’il se faisait ouvreur de portières et quémandeur de pourboires : il voulait gagner les mois de nourrice de « gosse de gosse », son protégé, et il comptait remettre à Marcadiou l’argent récolté.
Les choses avaient d’abord bien marché, et la journée s’annonçait bonne, quand la fâcheuse concurrence de « Tout-en-Pattes » était venue compromettre la recette du petit Romèche.
Mais se laisser damer le pion en se contentant d’élever de vaines protestations n’était pas du goût de Berlingot. Cessant des courses inutiles, puisqu’il arrivait toujours en retard, il se prit à réfléchir ; et, tout à coup, il se frappa le front ; il avait trouvé.
Guignant du coin de l’œil les autos qui arrivaient, il se rapprocha doucement de Tout-en Pattes, sans avoir l’air de rien, et, feignant de s’intéresser uniquement aux sportsmen et parieurs qui se dirigeaient vers l’entrée du champ de courses :
— N’en v’là du populo et des célébrités ! murmura-t-il, comme se parlant à lui-même. Ah ! mince ! c’qu’on en coudoie des minisses, et puis des princes… et même des boxeurs ! Pour çui qu’aime à contempler des bobines de rupins, y a le choix…
Tout-en-Pattes n’était pas fort intelligent ; mais il devait être curieux et gobeur. Les paroles de Berlingot n’étaient pas tombées dans l’oreille d’un sourd.
— Tu les connais, toi ? demanda-t-il avec un scepticisme qui ne demandait qu’à capituler.
— Bien sûr que je les connais ! J’pourrais t’indiquer leurs g… ! riposta fièrement le môme, tout en regardant venir une file d’autos… que Tout-en-Pattes négligeait de surveiller.
C’était l’instant psychologique qu’avait prévu l’ingéniosité du môme. Puisque Tout-en-Pattes ne demandait qu’à mordre à l’appât, il n’y avait qu’à lui en présenter un.
Justement, le jeune homme aux longues jambes, décidé à éprouver la science de son petit camarade, lui disait d’un ton de défi :
— Tu cherres !… Tiens ! c’ti-là qui passe… Dis voir un peu qui c’est…
Il montrait un très vieux monsieur, confortablement vêtu et d’un aspect vénérable.
Berlingot ne se démonta point. Il poussa du coude son naïf compagnon.
— Pige-le ! conseilla-t-il. C’est le roi d’Espagne !
Et, laissant le jeune homme bouche bée et les yeux rivés au monarque supposé, le joyeux môme courut à la rencontre d’une auto, que suivaient plusieurs autres.
— Ça colle ! pensa Berlingot, ravi du succès de son stratagème. Rince-toi l’œil, vieux frangin. Moi, je préfère rafler les pourboires… Chacun son tour !…
Mettant à profit l’inattention de son concurrent, il entreprit de réparer le temps perdu, en se multipliant.
Puis, sa recette faite, il s’esquiva, sans prendre congé de sa dupe.
Mais, tandis qu’il cheminait à l’ombre des sentiers, il sentit enfin sa fatigue ; pendant plusieurs heures, il avait couru après les autos, et maintenant ses petites jambes n’en pouvaient plus.
— Après tout, pour quoi que je ne ferais pas un somme ? se dit-il. Ici, le dortoir est gratuit et on a le droit de choisir son plumard… V’là justement un beau matelas vert qui doit être moelleux comme tout.
Et, se laissant tomber dans l’herbe, au pied d’un arbre, il fut aussitôt saisi par le sommeil bienfaisant.
Le poids d’un corps s’abattant sur lui le réveilla ; en même temps, un cri déchirant retentissait à ses oreilles, suivi de sanglots convulsifs et de balbutiements :
— Jean !… Mon petit Jean !…
Ouvrant ses yeux, encore ensommeillés, le môme aperçut, penchée sur lui, une belle dame en pleurs, qui le couvrait de baisers.
À quelques pas, un monsieur très pâle et violemment ému et une « nurse » inquiète regardaient, sans oser intervenir.
Qu’arrivait-il ?
Evidemment, le petit Romèche ne pouvait comprendre ; mais il en allait autrement de Stuart Belmont qui, témoin à maintes reprises des hallucinations de sa femme et instruit des deux visions qui la hantaient tour à tour, devinait aisément le rapprochement qui venait de s’établir dans l’esprit de la mère.
Cet enfant couché un pied d’un arbre, cet enfant dont le profond sommeil évoquait si parfaitement l’immobilité de la mort, devait fatalement rappeler à la pauvre démente cette autre image, si semblable, qui la poursuivait…
Elle s’était précipitée sans que son mari ni la nurse pussent la retenir ; et maintenant que, dupe de l’apparence, elle serrait dans ses bras, non plus une ombre, non plus un cadavre imaginaire, mais un enfant très réel, ils n’osaient intervenir pour tenter de la calmer.
Comment éloigner cette mère, comment l’écarter de cet enfant et ouvrir ses yeux en lui faisant constater son erreur ? Le choc pouvait être terrible…
Ils hésitèrent et la situation s’aggrava… Berlingot, réveillé, avait bougé… Il ouvrait les yeux, il levait et tournait vers Mme Belmont son visage étonné…
Instant angoissant et terrible qui porta à son paroxysme l’émotion du banquier. Le mirage pouvait se dissiper d’un seul coup ; et devant ce visage étranger, dont l’apparition la décevrait et l’arracherait à sa folie, la mère pouvait éprouver une de ces secousses qui tuent…
Mais non !… Il arriva cette chose invraisemblable – logique pourtant, si on songe que cette mère ne contemplait plus, ne jugeait plus qu’avec des yeux égarés et une raison troublée – Mme Belmont, en ce visage inconnu, qui lui apparaissait pour la première fois, continua à voir les traits de son fils… Ce ne fut point Berlingot qui s’éveilla devant elle, ce fut Jean Belmont qu’elle crut voir ressusciter…
— Il n’est pas mort !… Il vit !… Il m’est rendu ! cria-t-elle, le visage soudain illuminé d’un bonheur éperdu.
Mais, l’excès même de cette joie trompeuse, qui envahissait la pauvre folle, provoquait une émotion qu’elle ne put supporter. En un dernier balbutiement éperdu, elle eut tout juste la force de murmurer :
— Mon petit Jean !… Mon enfant chéri !…
Et elle s’affaissa, évanouie…
La nurse s’était précipitée ; elle la reçut dans ses bras, écartant Berlingot effaré qui se relevait, ayant envie de se sauver.
Posée sur son épaule, la main de Stuart Belmont l’arrêta.
— Ne bouge pas… Ne dis rien, petit… Attends…
Quelle inspiration subite poussait le banquier à prononcer ces paroles ? Il aurait dû au contraire profiter de l’évanouissement de sa femme pour faire disparaître bien vite l’enfant qui avait causé la méprise et provoqué cette dangereuse émotion. Il ne fallait pas que Mme Belmont revît la silhouette du petit. Il serait alors facile de lui persuader qu’elle avait eu seulement une hallucination. On pourrait la calmer ; la crise aurait son dénouement habituel : des larmes et puis la torpeur…
Mais, précisément, de cette torpeur désespérante qui était une torture pour la tendresse de Stuart Belmont, l’épouse venait de s’éveiller sous ses yeux. Cela n’avait été qu’un éclair fugitif… Mais, avant de perdre connaissance, Mme Belmont avait fixé sur le petit un regard où, pour la première fois depuis l’accident, le mari avait vu se ranimer la pensée…
Ce n’était plus un regard de folle, c’était un regard raisonnable, voilé seulement par des larmes de bonheur…
Qu’arriverait-il si, au sortir de son évanouissement, les yeux de Mme Belmont apercevaient encore Berlingot ?
De deux choses l’une : ou bien la flamme n’aurait jeté qu’une clarté éphémère ; elle serait déjà éteinte sans retour possible. Ou bien alors, son émotion persisterait, avec le souvenir de la scène précédente. Et tous les espoirs seraient permis : elle aurait recouvré la raison…
Serait-ce payer trop cher ce bonheur que de l’acquérir au prix des larmes qu’elle verserait en comprenant de quel mirage elle avait été dupe ?
— Qu’elle voie ! Qu’elle comprenne ! Et qu’elle pleure ! pensait Stuart Belmont. Je saurai bien la consoler.
Il avait raison : le risque n’était pas que Mme Belmont, arrachée à son insensibilité par une illusion – que son réveil devait détruire – fût en même temps rendue à la douleur.
C’était bien plutôt que l’étincelle n’eût point de durée.
Voilà pourquoi le banquier acceptait de prolonger l’épreuve et de laisser les regards de la mère se poser encore sur l’enfant en qui elle avait vu son petit Jean, puis de lui permettre de reconnaître elle-même son erreur.
Toutefois, par une prudence instinctive, il lançait à Berlingot cette recommandation :
— Ne parle pas… Ne t’étonne pas… Laisse-la dire !… Puis, devant le regard intelligent du môme, il sentit le besoin de fournir une explication.
— Tu lui rappelles un enfant que nous avons perdu, tu comprends ?…
La physionomie du môme des Halles s’apitoya. Inclinant la tête, il dit doucement :
— N’ayez pas peur, allez… J’ai compris. Faut pas lui faire de peine…
Il tournait la tête vers cette belle dame qui revenait lentement à elle – vers cette belle dame, qu’il avait vue tour à tour désespérée, puis heureuse à en mourir, et qui l’avait embrassé si tendrement en l’appelant « son petit ».
C’était une « moman », une « moman » au cœur déchiré et que venait de consoler une illusion bien fragile…
Cela ne pouvait durer, Berlingot s’en doutait bien ; mais il savait aussi – et par expérience personnelle… déjà !… – combien l’illusion est une chose douce et précieuse.
Et pour prolonger celle de la pauvre dame, comme le souhaitait son petit cœur tendre, il était prêt à tout… à toutes les complaisances, à toutes les délicatesses…
Soudain, comme tout à l’heure M. Belmont, il eut une inspiration, qu’il accueillit, lui aussi, sans trop réfléchir.
Il courut vers la belle dame, s’agenouilla près d’elle ; et, sans rien dire – puisqu’il avait promis de se taire – il l’embrassa passionnément, de tout son cœur, comme il aurait embrassé sa vraie maman, s’il avait eu le bonheur de la connaître…
Cette impulsion avait été si spontanée que le banquier n’avait pu la deviner, ni l’arrêter. Avant qu’il eût compris et tremblé, Berlingot était dans les bras de Mme Belmont et M. Belmont n’eut plus qu’à voir…
Un miracle !… Un vrai miracle !…
Les candides baisers du petit achevaient de ranimer la mère et voici qu’à son tour, elle reprenait passionnément contre elle l’enfant – son enfant ! – et que, le dévorant des yeux, sans prendre garde au pauvre costume, agissant comme si elle avait vu son Jean, elle lui rendait ses caresses.
Ainsi l’illusion persistait… Les yeux de Mme Belmont continuaient à ne voir que le mirage… Sa folie continuait…
Mais, pourtant ?… Il était impossible de ne point constater la transformation extraordinaire qui s’opérait en elle ; c’était une transfiguration…
Mme Belmont semblait sortir d’un songe et s’éveiller ; aucun égarement ne subsistait dans ses regards ni dans ses attitudes ; elle redevenait absolument telle qu’elle était avant l’accident… Elle reconnaissait son mari, elle l’appelait…
— Stuart ! Quel mauvais rêve !… N’ai-je pas été folle ?… L’auto… la chute… puis nos enfants… ces voix qui disaient qu’ils étaient morts ?…
Muet, bouleversé, n’osant répondre, M. Belmont regardait sa femme, assistait à sa guérison ; il la voyait dégager peu à peu ses souvenirs et prendre conscience d’une réalité dont elle avait voulu douter…
Oh ! certes, elle avait recouvré sa raison ! toute sa raison, puisqu’elle lisait sur les traits de son mari et qu’elle traduisait son silence.
— Vous vous taisez… Tout n’était donc pas un mauvais rêve ?… Je comprends… je me souviens… L’accident a été réel… et aussi la mort de cette pauvre petite… oui…
Elle eut un bref sanglot et serra plus fort contre elle Berlingot, qui ne soufflait mot.
— Ne tremblez pas, Stuart… J’aurai du courage puisqu’une consolation m’est laissée, puisque, sur un point au moins, mon cauchemar a menti… Mon petit Jean !… Mon Jean adoré, que j’ai cru mort… Oh ! c’était cela qui me faisait mal… mal… au point que je ne voulais plus penser, ni comprendre… rien !… rien !… rien !…
Ses larmes coulèrent ; elle se remit à embrasser Berlingot, en murmurant :
— Mais, je te retrouve… je te retrouve. Et je suis guérie… mon petit !… mon petit !
Était-ce possible ? Changé en statue, M. Belmont contemplait, écoutait et n’osait ni faire un geste, ni prononcer un mot.
Ce qu’il entrevoyait était effrayant et il n’aurait pu se l’expliquer s’il n’avait connu ce mystère de l’être, qui met en nous la double personnalité de notre conscience et de cet autre « moi » secret qui participe à tant de nos actes ou de nos désirs et que les savants appellent la subconscience.
Rendue à la raison, Mme Belmont demeurait folle sur un point ; c’était l’évidence même. Ces mêmes yeux qui reconnaissaient enfin son mari, qui s’ouvraient de nouveau sur le monde, demeuraient hallucinés dès qu’ils fixaient Berlingot, auquel ils s’obstinaient à prêter les traits du petit Jean.
Peut-être y étaient-ils aidés par une certaine ressemblance, dont Stuart Belmont était le premier à convenir. Mais, cette ressemblance n’aurait point dû pouvoir duper un cœur de mère. Il fallait pour que la prolongation de l’illusion fût possible et produisit cette étrange folie partielle, il fallait qu’au plus profond d’elle-même, en ce moi secret qui ne se révèle que dans nos rêves ou ne se traduit que par des actes en apparence inconscients, Mme Belmont souhaitât éperdument d’être trompée.
Atterré maintenant – et pourtant ravi de retrouver le regard de sa femme et de la retrouver elle-même, presque entière – M. Belmont était en proie à la plus cruelle irrésolution.
Qu’allait-il faire ? Qu’allait-il dire ? Quelles paroles allait-il prononcer ? Quels ordres donnerait-il à cette nurse, à cet enfant inconnu, qui, conscients tous deux, et comme lui, de l’étrange démence, attendaient qu’il leur indiquât comment ils devaient se comporter.
Ce signe, Stuart Belmont ne se décidait pas à le faire ; cette indication, il ne la donnait pas… Seulement, à la dérobée, il adressait au gosse des Halles des regards suppliants.
Et Berlingot en comprenait fort bien la signification, puisqu’il se laissait cajoler et appeler « Jean » par la belle dame qui le serrait si fort.
M. Belmont ne bougeait toujours pas.
Mme Belmont lui adressa un joli sourire.
— Stuart !…
Elle montrait l’enfant blotti dans ses bras. Et tant de bonheur brillait dans ses yeux que le banquier sentit les larmes monter aux siens.
Que pouvait-il ! Détruire cette illusion ? Serait-ce possible ?
Serait-ce même prudent ?
Cette apparence de raison miraculeusement retrouvée ne tenait qu’à un fil – à l’illusion elle-même.
Dire à cette mère :
— Mais regardez donc mieux… Efforcez-vous de voir… Vos yeux vous trompent ; ce n’est point votre fils… Votre fils est mort…
Dire cela et être cru !… Stuart Belmont pouvait-il penser sans frissonner au cri atroce qu’il entendrait… et à ce qui suivrait.
Ah ! plutôt respecter cette illusion ! plutôt s’y associer et feindre lui aussi d’en être dupe !… même si, pour cela, il lui fallait s’infliger le supplice d’entendre donner à un petit étranger le nom et les baisers dus au petit défunt…
Mais, cette solution était-elle possible ? Combien de temps – combien d’heures pourrait-on laisser Mme Belmont à son erreur ?…
Cette question, le banquier ne voulut pas se la poser encore.
— Attendons le médecin ! songea-t-il. Je verrai bien ce qu’il en pensera, ce qu’il me conseillera. Il sera temps, alors, de prendre une décision.
Marchant vers sa femme, il lui prit la main, pour la relever.
— Ne voulez-vous point rentrer ? demande-t-il doucement.
Il sentit la main trembler et devina la crainte secrète, probablement inavouée, qui agitait la mère.
— Venez, répéta-t-il, en entraînant doucement sa femme. L’auto nous attend. Vous aurez tout le temps d’embrasser votre fils, à présent que vous voilà guérie.
Mme Belmont lui jeta un regard reconnaissant et, serrant Berlingot contre elle, elle suivit son mari.
Quelques instants plus tard, Berlingot, ébloui, montait en auto, sous les yeux stupéfaits du chauffeur – qui, bien stylé, s’efforçait de dissimuler ses impressions – et se laissait installer sur les genoux de la belle dame.
L’auto se mit en marche…
Alors seulement, Mme Belmont, redevenue une mère heureuse et attentive, parut remarquer le pauvre costume de Berlingot.
— Oh ! s’exclama-t-elle. Qui t’a habillé ainsi ? Que t’est-il donc arrivé, mon pauvre petit ?
Devançant la réponse de Berlingot, qu’il avertit d’un signe de garder le silence, M. Belmont prit la main de sa femme.
— Ne vous inquiétez pas, dit-il. Nous réparerons cela à la maison.
Et, rassurée par la tendre pression, la malade reporta ses yeux sur le petit, ne voyant plus en lui que la silhouette et les traits adorés du fils trop pleuré.
— Alors, ça dure ? pensait Berlingot, s’abandonnant de son côté au trop beau rêve. On ne me renvoie pas ?… On m’emmène ? J’deviens un gosse de riches ?… Ah ! la ! la ! quoi qu’il va dire de ça, le père Romèche ?
Plus Stuart Belmont étudiait sa femme et plus lui apparaissait clairement l’espèce d’autosuggestion à laquelle elle obéissait.
Il y avait tout d’abord en elle – et c’était là la part de la folie persistante – une ferme, mais inconsciente volonté d’écarter tout ce qui aurait pu dissiper l’illusion. Elle voyait le petit Jean, en Berlingot, parce qu’elle voulait le voir ; sur ce point, l’autosuggestion agissait de façon permanente et un peu à la façon des suggestions hypnotiques. L’unique différence était qu’en la circonstance, il n’y avait pas d’autre hypnotiseur que Mme Belmont elle-même.
Pour tout le reste, l’explication devenait facile : Mme Belmont oubliait, par l’intervention de cette même volonté cachée, les circonstances de l’extraordinaire rencontre ; elle négligeait de se souvenir que c’était dans un bois qu’elle avait retrouvé son fils. S’il en avait été autrement, il lui aurait fallu demander par quel hasard le petit s’y était trouvé. Mieux valait, pour la sécurité de son illusion, ne pas s’inquiéter de ce qui s’était passé avant la rencontre.
— Tu as été malade… très malade, mon pauvre petit, avait-elle dit, en embrassant Berlingot. Aussi malade que ta maman… Et c’était pour cela qu’on m’avait laissé croire à ta mort… Mais nous voici guéris, tous les deux. Il ne faut plus penser à ces tristesses…
Comme M. Belmont, Berlingot écoutait. Mais, tout en s’étonnant des paroles de la belle dame, il ne pouvait voir en elle une folle, parce que l’épouse du banquier avait tout à fait retrouvé l’apparence d’une personne raisonnable – et qu’elle était vraiment redevenue telle… sauf sur un point.
Elle était toutefois brisée physiquement par ses dernières émotions ; et quand elle fût rentrée chez elle, ayant à peine la force de s’étonner des ébahissements et des admirations de Berlingot, – introduit pour la première fois de sa vie dans un intérieur luxueux, – elle fut prise d’une nouvelle faiblesse et dut se laisser coucher par son infirmière.
Sur l’ordre de M. Belmont, on avait emmené à l’office Berlingot, aussitôt installé devant un bon repas.
Le petit ne s’était jamais vu à pareille fête. Les domestiques, déjà mis par le chauffeur et la nurse au courant de l’extraordinaire aventure, – l’entouraient et le regardaient curieusement.
— C’est vrai qu’il ressemble au défunt petit Jean ! soupirait une grosse femme de chambre.
— Tout de même, si la vue de ce gosse guérit la pauvre madame, ça sera comme un vrai miracle ! assura de son côté la cuisinière.
Tout en dévorant les bonnes choses, qui lui étaient offertes à discrétion, Berlingot écoutait, tout aussi émerveillé que les domestiques.
— Sans blagues ? questionna-t-il, la bouche pleine. Vous croyez que la dame me prend pour son petit gas ?… Et que c’est pas seulement parce que je lui ressemble qu’elle m’embrasse ?
— Ça ne s’explique pas… mais, Madame y croit dur comme fer, renseigna la femme de chambre.
Et la cuisinière répliqua avec onction :
— Puisqu’on vous dit que c’est un miracle, y a pas besoin de comprendre.
Pendant ce temps, au chevet de sa femme, Stuart Belmont attendait anxieusement le verdict du médecin qu’il avait fait venir d’urgence.
— Si elle retombait dans son ancien état, je ne survivrais pas à cette déception ! pensait-il. Une fausse joie me tuerait…
Mme Belmont rouvrait les yeux ; elle sourit d’abord tendrement à son mari, qui tressaillit de joie, en revoyant sur le visage aimé le même rayonnement de la conscience ranimée. Puis, elle réclama d’une voix faible :
— Mon fils… Où est mon Jean ?
Instinctivement, avant de répondre, M. Belmont interrogea du regard le docteur. Et celui-ci dut comprendre le sens de la question muette qui lui était posée, le conseil qui lui était demandé ; car, il dit, en s’adressant à Mme Belmont :
— Demeurez calme et je vous promets de vous le faire amener.
Apaisée par cette assurance, la mère acquiesça d’un signe et se laissa docilement recoucher sur ses oreillers, fermant les yeux pour s’abandonner au repos réparateur.
Profitant de cette accalmie, le médecin et le banquier sortirent aussitôt sur la pointe des pieds.
Sans prononcer un mot, ils se rendirent dans un salon. Alors, ils se regardèrent.
— Il faut lui laisser cet enfant, déclara lentement le docteur.
Le banquier baissa la tête.
— Vous avez certainement pesé votre conseil, docteur, murmura-t-il. Si vous le formulez aussi nettement, c’est que vous pensez qu’il y aurait danger à raisonner maintenant cette malheureuse… danger à lui enlever cette illusion qui m’est si cruelle…
— Cette illusion providentielle est pour Mme Belmont le meilleur, l’unique remède, répliqua le médecin. Vous n’êtes pas aveugle ; vous avez pu constater l’effet merveilleux qu’elle a eu sur cet esprit ébranlé… C’est une résurrection.
— Pas complète, hélas ! gémit le mari.
— L’homme qui se noie se raccroche à n’importe quelle branche… Il en est de même de notre raison. Croyez-moi, l’instinct profond de votre femme est meilleur juge que vous. Gardez-vous de combattre cette illusion qu’il admet. Consentez à ce sacrifice… à ce mensonge… Oh ! je devine bien ce qu’il vous coûte… ce qu’il vous coûtera, pauvre ami !… Je devine l’affreuse détresse qu’éprouve votre tendresse paternelle devant la nécessité de donner à un petit étranger la place de celui que vous pleurez… Mais, pour trouver le courage de tout supporter, songez au miracle que constituera malgré tout l’imparfaite guérison de votre femme… Vous aviez tout perdu : vos enfants et votre épouse… Elle, au moins, va vous être rendue… N’exigez pas trop du sort.
Relevant la tête, M. Belmont serra avec émotion la main de son confident.
— Vous avez raison, dit-il. Vous venez de me tracer mon devoir. Je n’y faillirai pas.
Et, sonnant un domestique, il ordonna :
— Amenez-moi l’enfant.
Puis, tandis que le valet sortait pour exécuter l’ordre, le banquier reprit :
— Il sera nécessaire de styler tous nos domestiques… et aussi nos amis. Ils devront tous s’associer à ce pieux mensonge auquel les circonstances me commandent de consentir. Mais, pour cela, il est indispensable que la situation leur soit expliquée. Voudrez-vous vous en charger, mon cher docteur ? car cela me serait trop pénible ; et d’autre part, cette démarche paraîtra moins étrange faite par vous.
— Comptez sur moi, répondit le médecin. Je ferai le nécessaire.
L’arrivée de Berlingot, amené par le valet de chambre, interrompit leur conversation.
Abandonné par son introducteur sur la porte de ce grand salon solennel, le môme des Halles s’arrêta, un peu intimidé.
Le banquier lui faisait signe d’approcher. Il obéit docilement et tourna vers lui sa frimousse intelligente.
Gagné par la sympathie qu’inspirait infailliblement ce jeune visage expressif, Stuart Belmont lui sourit amicalement.
— Comment s’appellent tes parents ? demanda-t-il. Dis-moi bien franchement qui tu es et quelle a été ta vie jusqu’ici, mon petit, pria-t-il.
— Mon père, c’est m’sieur Romèche, le marchand de reconnaissances, répondit aussitôt le môme. Vous ne le connaissez pas, probable… pasque vous n’êtes pas un habitué des Halles. Mais, il est connu là-bas… et moi aussi… On habite rue du Jour, une cambuse qu’est pas si reluisante qu’ici… Ah ! non !…
Et, babillant avec la confiance de son âge, encouragé d’ailleurs par les questions du banquier, qui l’écoutait, en le fixant de ses yeux un peu tristes, Berlingot raconta ce qu’était sa vie de pauvre gosse abandonné à lui-même.
M. Belmont l’écoutait pensivement, apitoyé par ce navrant récit.
Il regarda avec intérêt Berlingot, qui concluait, en soupirant mélancoliquement :
— Bien sûr que j’suis pas toujours heureux… et que, des fois, je m’demande ce que j’fiche dans la vie… Si j’y étais pas, j’manquerais à personne…
— Et si tu trouvais l’occasion de te rendre utile, en méritant une grande tendresse ? interrompit M. Belmont, en échangeant un regard rapide avec le médecin. Si on te donnait l’occasion de faire du bien à quelqu’un… de soulager une malade par exemple ? Est-ce que tu le ferais ?
— Bien sûr, monsieur !
— Mais, saurais-tu ?… Comprendrais-tu ?… Tu sais que les malades ont des caprices… La dame que tu as vue a éprouvé un gros chagrin… Son petit garçon est mort… un petit garçon qui te ressemblait un peu… Elle ne veut pas admettre qu’il soit mort et qu’elle ne le reverra plus… Cela lui semble impossible… Alors, en te voyant, elle s’est imaginée que c’était toi, son petit garçon… Si je te demandais de le lui laisser croire, saurais-tu ?
— Peut-être bien… Je tâcherai ! répondit le môme, intimidé.
— Tu remplacerais son petit garçon… Mais, il te faudrait de la mémoire… Il faudrait bien te souvenir de mes recommandations et ne dire jamais que ce que je te dirais de dire… Comment m’as-tu dit qu’on t’appelait ?
— Berlingot, m’sieu.
— Eh bien ! il faudrait l’oublier… Tu serais le petit Jean… C’est cela qu’il te faudrait répondre… Y consentirais-tu ?
— Vous dites que ça ferait plaisir à la dame et que ça l’empêcherait de pleurer ?… Alors, m’sieu, je crois que je saurais… pasque, déjà, je sens que je l’aime tout plein !…
— Tu es un brave petit, murmura M. Belmont avec émotion.
Il sonna.
Le valet de chambre se présenta aussitôt.
— Vous allez conduire cet enfant dans la nursery, Justin… Et vous direz à la femme de chambre de l’habiller…
Ici, la voix du père s’étrangla. Il dut faire sur lui-même un violent effort pour continuer et prononcer les mots qui coûtaient tant à son cœur.
— … de l’habiller avec les vêtements… de… Jean… Vous avez compris ?
— Oui, monsieur, répondit le domestique stupéfait.
— Allez ! fit le geste du banquier.
Et, se tournant vers le docteur :
— Ma résolution est prise, vous voyez. Je vais tenter de suivre votre conseil… Mais, cela ne dépend pas que de moi, ne l’oublions pas. Il reste un point important à régler : Je consentement du père !
— Oh ! vous l’obtiendrez aisément ! assura le médecin, en considérant la pauvre mise du môme des Halles.
Celui-ci, en proie à une surexcitation concevable, avait écouté cette conversation qui lui ouvrait de si merveilleuses perspectives d’avenir. Il n’en pouvait croire ses oreilles.
— Alors… je vais rester ici ? demanda-t-il timidement, tandis que le domestique s’apprêtait à l’emmener.
— Je l’espère, répondit M. Belmont, en caressant la joue du petit. Mais il faudra bien jouer ton rôle, n’est-ce pas ? Tu n’as pas oublié ?… Tu es l’enfant de la dame le petit Jean… Jean Belmont…
* * *
— C’est pas moi !… C’est plus moi !… Je ne me reconnais pas moi-même… Adieu ! pauvre Berlingot ! C’est fini, nous deux, mon pote ! Je l’ai quitté, en même temps que ces nippes…
Planté devant une glace et se regardant sur toutes les coutures, avec un étonnement admiratif, le petit Romèche, revêtu d’un des costumes de Jean Belmont, s’essayait à faire connaissance avec sa nouvelle apparence.
Il demeurait tout de même un peu estomaqué de ce brusque changement ; car il n’était point encore habitué à son nouveau rôle.
Il allait être un gosse de riche… Le monsieur le lui avait dit…
Cela lui semblait très facile à réaliser, du moment que le monsieur le voulait et que la belle dame voyait en lui son fils. Il n’imaginait point d’autre formalité et surtout il ne pensait pas un seul instant que le père Romèche – qui ne s’était jamais occupé de lui – pût s’opposer à une aussi mirifique transformation.
Il se voyait adopté par les Belmont, événement dont le nouveau costume endossé demeurait à ses yeux le symbole tangible.
Mais, sa nouvelle fortune ne l’éblouissait pas au point de le détacher complètement du passé ; par de petits liens ténus, que seul le temps pourrait briser, il y restait uni.
Au beau milieu de sa contemplation et tandis qu’on aurait pu le croire uniquement occupé à s’admirer, il se retourna soudain brusquement et bondit sur le domestique qui venait de l’habiller et s’apprêtait à emporter ses vieux vêtements.
— Pas si vite, vieux frangin ! cria-t-il, en les lui arrachant. Minute, que je vide mes poches !
Contenaient-elles de si précieux souvenirs ? Berlingot en tira successivement une poignée de sous, un bouchon et des billes, puis un couteau et de la ficelle.
À ses yeux, c’étaient encore autant de trésors. Et tout en les fourrant soigneusement dans les poches de son nouveau costume, il lança, en clignant facétieusement de l’œil, à l’intention du domestique ahuri :
— Hein, si j’avais pas pensé à mon pèze ? Qui c’est qui se serait offert l’apéro avec ?…
Du coup, le domestiqué éclata de rire. Il était trop drôle, ce mioche !
— Dans quelques jours, Monsieur ne se donnera plus la peine de conserver cette ferraille dans ses poches, assurait-il, déjà respectueux pour ce bambin, qui allait prendre dans la maison une place si importante.
La nurse entra.
— Est-il prêt ?… Madame le réclame, fit-elle.
— Ça peut aller…
— Alors, venez, mon petit… Et n’oubliez pas votre leçon. Il faudra dire : maman, à la dame.
— Oh ! je le dirai ! promit le môme, rougissant de bonheur.
Tout enfiévré, il accompagna la nurse vers la chambre de la malade.
Dès son réveil, en effet, Mme Belmont avait réclamé son fils, avec une telle insistance qu’il devenait impossible de différer davantage la satisfaction de ce désir. Les instructions du médecin étaient formelles.
La nurse poussa le gosse vers le lit.
— Allez embrasser votre maman, commanda-t-elle.
Avec un cri de joie et un élan de folle tendresse, Mme Belmont reçut le petit sur son cœur.
— Mon Jean !… Mon Jean !…
Et c’étaient des baisers, des regards ravis, des paroles tendres et tout un flot de questions tellement pressé qu’elle n’attendait pas la réponse. Si bien que Berlingot n’était pas du tout embarrassé pour suivre les recommandations de la nurse.
Il lui suffisait de murmurer de temps à autre :
— Vous savez, maman, j’ai été si malade que je ne me rappelle pas bien…
Et Mme Belmont était satisfaite. Quelques baisers supplémentaires remplaçaient avantageusement les explications absentes et auraient, s’il en avait été besoin, triomphé de tous les doutes.
Mais la mère n’en éprouvait aucun… Elle était heureuse… heureuse !… Elle s’installait dans son bonheur, en dévorant des yeux le fils qu’elle s’imaginait retrouver.
La nurse la rappela à la raison.
— Il se fait tard, madame, et il faut être raisonnable… Pour aller tout à fait bien demain, il est nécessaire que vous vous reposiez… D’ailleurs, il est grand temps de coucher le petit Jean, qui a aussi besoin de ménagements.
La mère ne pouvait résister à cet argument. Elle laissa partir Berlingot.
— À demain, mon trésor… Dors bien.
— Bonne nuit, maman !…
La porte refermée sur la sortie de la nurse, Mme Belmont soupira :
— Hélas ! pourquoi faut-il qu’aucun bonheur ne soit complet ?… Quelle serait ma joie, à cette heure, si je pouvais également embrasser ma pauvre petite fille… que le torrent a gardée !…
Sous l’impression de cette pensée douloureuse, son visage s’assombrit. Comme il se serait vite éclairé si elle avait pu apercevoir, en ce même moment, la fillette qu’elle pleurait devenue le sourire du ménage Marcadiou et soignée comme une petite reine par la brave marchande et le bon fort !…
Mais il était dans la bizarre destinée de cette malheureuse mère de devoir pleurer l’enfant vivante, en même temps que sa folie se refusait à admettre la perte de celui qui était réellement mort.
Doublement dupe de ce bonheur et de ce malheur également imaginaires, elle reporta sa pensée sur l’enfant qui devenait sa consolation ; et parce qu’elle venait de penser à l’autre, elle éprouva le besoin de le revoir.
— Je veux l’embrasser encore avant qu’il s’endorme, murmura-t-elle.
Sans bruit, elle se leva, passa un peignoir et se dirigea vers la nursery.
Berlingot, revêtu d’une longue blouse de nuit, venait de se glisser entre les draps du petit lit que bordait la nurse.
C’était bien la première fois que le môme des Halles entrait en contact avec du linge aussi fin. Il en était émerveillé.
— C’que c’est doux !… C’est trop doux !… J’vais jamais pouvoir m’endormir ! déclarait-il à la nurse amusée. Il m’arrive trop de choses d’abord : v’là que j’ai une « moman »… et puis une pelure oûsqu’il n’y a pas même un trou… J’suis nippé, j’suis aimé… C’est trop épatant… trop chouette !… J’peux pas y croire…
— Dormez tranquille… Je vous promets que vous retrouverez tout cela à votre réveil, assura la nurse en souriant. Tâchez seulement de n’en pas être étonné et de n’avoir pas oublié, pendant les rêves que vous allez faire, ce que vous êtes devenu…
La porte s’ouvrit, laissant apparaître Mme Belmont, toute blanche en son peignoir de dentelle.
À cause de cela, Berlingot ne fut pas loin de la prendre pour un fantôme.
— Bon ! murmura-t-il. V’là que j’rêve déjà… J’vois la dame…
— Vous voyez votre maman, chuchota à son oreille la nurse, aussitôt inquiète. Attention, mon petit. C’est vraiment elle qui va vous parler. Tâchez de répondre comme il faut.
— Ayez pas peur… J’ai rien oublié.
Mme Belmont s’approchait du lit. Elle demanda :
— As-tu fait ta prière, petit Jean ?
— Bien sûr ! répliqua Berlingot, regardant la nurse qui inclinait affirmativement la tête.
— Et tu n’as pas oublié de prier le bon Dieu pour ta petite sœur, qui est près de lui ?
— Ah ! nom d’une pipe ! pensa le gamin en appelant du regard la nurse à son secours. Alors, j’ai une petite sœur là-haut ! On aurait bien dû me prévenir… Qu’est-ce que je dois répondre ?
— Tu n’y as pas pensé ! reprit Mme Belmont, traduisant à sa façon l’embarras évident du gosse. Eh bien, nous allons réparer cela ensemble… Répète avec moi…
Et, s’agenouillant près du lit, tandis que Berlingot, docile, imitait son attitude, elle lui souffla les mots d’une de ces touchantes invocations, qui jaillissent du cœur des mères et que gazouillent si gentiment les petits…
Tandis que cette scène attendrissante se déroulait dans la nursery, le père Romèche, en son sordide logis du quartier des Halles, pestait contre son rejeton disparu.
— Il mériterait que je le signale à la police ! grognait-il. Je demanderais qu’on le fourre dans une maison de correction… Mais ce sont des démarches bien délicates dans ma situation… Le mieux serait que le drôle ait filé de lui-même et que je n’en entende plus jamais parler…
En cette aimable disposition, ce père indigne entendit tout à coup frapper à la porte.
Il ouvrit et se trouva en face d’un monsieur tout seul qui lui était entièrement inconnu. Il était aussi d’une élégance qu’ignorait la clientèle ordinaire du prêteur. Celui-ci crut à une erreur.
— Ce n’est pas ici ! s’apprêta-t-il à dire en bougonnant.
Et il faisait déjà mine de vouloir refermer la porte. Mais le visiteur le prévint en demandant poliment :
— Monsieur Romèche ?
— C’est moi, répondit le père de Berlingot, aussitôt interloqué.
— Je voudrais vous dire quelques mots, poursuivit le visiteur. Je suis M. Stuart Belmont.
Ce nom ne disait pas grand’chose au marchand de reconnaissances qui n’avait que de fort vagues rapports avec la haute banque. Mais, en raison de l’aspect important de celui qui se présentait, il crut devoir s’incliner aussi aimablement qu’il le pût – c’est-à-dire un peu moins hargneusement qu’à son ordinaire.
— Entrez, fit-il.
Et il acheva d’ouvrir sa porte jusqu’alors maintenue entre-bâillée, par une habitude de méfiance, qui était devenue instinctive.
M. Belmont entra.
D’un coup d’œil, il lui était facile de juger le logis et l’individu : crasse et pauvreté, toutes les déchéances.
Il se dit que l’affaire qui l’amenait serait facile à conclure ; et en même temps, il pensa qu’avec un personnage tombé aussi bas, les circonlocutions étaient inutiles ; il pouvait aborder carrément son sujet.
Romèche, de son côté, l’examinait curieusement. Il se disait qu’un Stuart Belmont ne prend point la peine de venir chez un Romèche, sans être guidé par un sérieux motif. Il songeait déjà à exploiter la situation.
— Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ? commença-t-il mielleusement. Je ne me rappelle pas avoir jamais eu l’avantage d’être en rapport avec vous.
— En effet, reconnut le banquier sans ironie. Vous m’ignoriez… comme je vous ignorais. J’ai entendu parler de vous aujourd’hui pour la première fois.
— Par qui ? demanda sournoisement le prêteur.
— Par votre fils.
La réponse, à laquelle il était si loin de s’attendre, fit sauter Romèche qui crut, du coup, retomber du haut d’un bien beau rêve.
Il changea de visage et d’attitude.
— Si ce garnement a encore fait quelque sottise, je n’entends pas en être rendu responsable ! grommela-t-il hargneusement.
— Il n’est pas question de cela, interrompit Stuart Belmont. Votre petit garçon n’a rien fait de mal… Au contraire, j’ai… nous avons été tout à fait séduits par sa gentillesse. J’ai décidé de m’intéresser à lui et c’est pourquoi je viens vous faire une proposition à son sujet.
— Ah ! ah ! fit Remédie, en toussotant pour se donner le temps de la réflexion. Ah ! ah !… vous vous intéressez à mon garnement ? C’est trop de bonté, mon cher monsieur ! Oui, certainement.
Mais il pensait que la question se trouvait changée et qu’elle méritait d’être traitée de façon différente. Qui s’intéressait à Berlingot devait, en premier lieu, s’intéresser à son père : tel était l’avis de Romèche.
Et il réfléchissait à la méthode, la plus convenable pour rappeler la vérité à cet excellent Stuart Belmont.
— Voyons venir ! se dit-il. Et jouons serré. Il faut tout d’abord savoir ce que ce Belmont a dans le ventre et pourquoi il s’intéresse aussi subitement à mon garnement. Ce n’est pas très naturel.
En face de ce visage ravagé par tous les à-coups d’une existence qui n’avait été qu’une longue suite de vices, en face de ces yeux ternis et larmoyants qui le fouillaient âprement, Stuart Belmont ressentait à la fois du dégoût et un malaise.
Il soupira, parce qu’en présence du visage fermé et rusé du prêteur, il avait l’intuition d’un marchandage imminent.
Mais n’était-il pas décidé d’avance à s’y soumettre ?
Il essaya au moins d’aller vite et de réduire au minimum la discussion inévitable.
— Voici la chose, dit-il d’un ton qu’il tenta de rendre dégagé. Je suis prêt à me charger de votre enfant, à le faire élever à mes frais et à assurer son avenir. Il ne vous coûtera plus un sou. Voulez-vous me le confier ?
Romèche resta silencieux.
— Eh bien, que répondez-vous ? questionna M. Belmont, agacé.
Le prêteur hocha la tête.
— Je vous écoute, mon bon monsieur. Et je cherche à comprendre…
— Je crois m’être exprimé clairement : je suis prêt à prendre votre fils à ma charge.
— J’entends bien… Mais le motif ? C’est ça que je voudrais connaître… Cette idée ne peut pas vous être venue tout d’un coup, sur le seul examen de la frimousse de mon mioche… Non ! ne me racontez pas semblable histoire… Alors ?… Vous comprenez bien qu’un père ne peut pas comme cela abandonner ses droits au profit d’un inconnu sans enquête préalable. Songez à ma responsabilité.
Oh ! la responsabilité morale de Romèche ! Pour l’entendre en parler sans lui éclater de rire à la face, il fallait être dans l’état d’esprit de Stuart Belmont, nerveux, impatient et anxieux tout ensemble.
La négociation n’allait pas au gré de ses désirs ; il sentait chez le gredin une volonté d’exploiter la situation ; et il s’en inquiétait. Il brusqua :
— Pour mettre cette responsabilité à couvert et calmer vos scrupules… que j’apprécie à leur valeur, il va sans dire que je suis prêt à vous indemniser personnellement…
Involontairement, Romèche se frotta les mains. Non à cause de cette proposition – qui n’était pas encore celle qu’il pressentait, qu’il attendait – mais parce que chaque phrase de l’entretien lui apportait une preuve nouvelle de l’intérêt inexplicable attaché à la personne de Berlingot.
Il ne s’agissait donc que d’obliger l’adversaire à abattre son jeu et à profiter de la situation.
Ayant coulé sur M. Belmont, visiblement trépidant, un regard en dessous, il répondit avec onction :
— Nous ne nous comprenons pas bien, cher monsieur. Certes, il m’en coûterait de me séparer de mon fils… Mais, si c’était vraiment pour son bien, je n’hésiterais pas à faire ce sacrifice. Il faudrait seulement que je sois persuadé d’agir pour son bien… Et pour cela, il faut évidemment que je connaisse vos raisons et vos intentions. Vous n’avez fait la connaissance de Berlingot que tantôt ; vous l’avez dit vous-même. En si peu de temps il n’a pu vous inspirer une affection assez forte pour que vous vous soyez décidé à cette démarche. Il y a autre chose…
Il parlait maintenant avec autorité, en tenant Stuart Belmont sous l’observation de son regard.
Le banquier hésita. Un secret pressentiment le mettait en garde contre la tentation de livrer à une évidente canaille la raison secrète de sa décision : c’était sans doute s’exposer à un chantage odieux. Mais, d’autre part, il sentait Romèche buté et suffisamment averti par son flair de flibustier pour tenir bon et spéculer sur ce que ne disait pas son visiteur.
M. Belmont se dit qu’il ne gagnerait rien à tergiverser, qu’il valait peut-être mieux mettre nettement Romèche en face de la situation et lui fournir ainsi l’occasion de faire connaître son maximum d’exigences. Si exorbitante que fût la somme demandée, le banquier était d’avance décidé à la donner. Alors, pourquoi hésiter ?
— Les raisons qui dictent ma proposition, dit-il, ne sont point de nature à inquiéter votre conscience de père, dit-il avec un évident mépris. Puisque vous tenez à les connaître, je vous dirai que votre fils a une certaine ressemblance avec un enfant que j’ai perdu… De ce fait, sa présence auprès de la pauvre mère peut, dans une certaine mesure, être salutaire et contribuer à calmer un désespoir qui m’effrayait… Je suis donc prêt à un sacrifice pécuniaire pour assurer à ma chère malade la présence d’un enfant qui peut, dans une certaine mesure, faire illusion à sa douleur… Cela ne sera possible qu’à condition que vous consentiez à vous séparer complètement de votre fils et à me le laisser… Dites votre chiffre. Il sera le mien.
Stuart Belmont pensait être un beau joueur. Et déjà, sûr d’avoir convaincu Romèche de l’inutilité de pousser plus loin le marchandage, il portait la main à sa poche pour en tirer son carnet de chèques.
Mais il avait affaire à forte partie.
Le geste du prêteur arrêta le sien.
— Je vous en prie, monsieur… Un père ne vend pas son fils…
Stupéfait, le banquier lui jeta un regard.
Mais, au lieu de l’émotion ou de l’indignation qu’annonçaient de telles paroles, il ne lut sur cette physionomie froide et fermée qu’une sorte de résolution obstinée, une intention manifeste de refus implacable, mille fois plus inquiétante que tous les marchandages.
— Songez à la situation ! supplia-t-il avec angoisse, négligeant dans son trouble toute prudence. Je puis bien vous l’avouer : la raison et peut-être la vie de ma femme dépendent de votre décision…
— S’il en est ainsi, je vous plains sincèrement, répondit froidement Romèche. Mais je ne puis acquiescer à votre désir… Ce serait renoncer à mon fils… C’est à cela que je né puis consentir. Dans la nouvelle existence que vous voudriez lui faire, chaque heure l’éloignerait de son père, le lui rendrait étranger…
Quel génie inspirait Romèche ? Pour trouver de telles phrases, de tels accents, pour prononcer sans rire ce discours – qui aurait pu être si émouvant dans une autre bouche – il fallait vraiment que cet homme d’affaires retors fût capable de calculs machiavéliques. Il jouait vraiment le tout pour le tout, puisque répondre ainsi, c’était peut-être repousser la fortune.
Stuart Belmont le regarda, indécis.
— Parlez-vous sérieusement ? murmura-t-il, en s’efforçant de scruter cette vilaine âme.
— Si sérieusement que je vous prierai de ne pas insister. Mon refus est définitif.
Pendant quelques secondes, le banquier le regarda dans les yeux.
Romèche ne broncha pas.
— Bien, prononça enfin M. Belmont avec effort. Je m’incline devant votre volonté… Quand désirez-vous que je vous renvoie votre fils ?
C’était une dernière épreuve qu’il tentait. Il espérait encore que ce père cupide allait prendre peur, trembler de voir l’aubaine lui échapper et lâcher enfin un chiffre. Il n’en fut rien.
— Ne vous dormez pas cette peine, répondit Romèche. Je viendrai le chercher moi-même dans la journée de demain. Vous voudrez bien donner des ordres pour qu’on me le remette.
Stuart Belmont ne répondit que par un signe de tête. Il était incapable de parler, tant sa déception et son angoisse étaient grandes.
Il avait échoué… Demain, il faudrait, à la sommation de ce gredin, laisser partir Berlingot… Dans quelques heures, le drame se jouerait… Là folie, la mort reparaîtraient, menaçant le foyer, ce soir illuminé par ce rayon de joie et d’espoir…
Ah ! comme Stuart Belmont se sentait le cœur broyé ! Comme il s’éloignait en proie au désespoir !… Il se dirigea lentement vers la porte… Romèche le suivit et ouvrit lui-même, sans ajouter un mot.
Les deux hommes, une dernière fois se dévisagèrent, s’étudiant jusqu’au fond de l’âme.
Mais aucun d’eux ne triompha de l’autre. Aucun d’eux ne sut ce que cachait, au fond, leur calme apparent ; ils ne parvinrent pas à s’arracher la parole que l’un et l’autre attendaient peut-être.
Et M. Belmont sortit… Et Romèche referma sa porte sans qu’ils eussent prononcé un autre mot que cet adieu :
— À demain !…
C’était fini… Derrière la porte, le prêteur écoutait le bruit des pas de son visiteur s’éteindre dans la cage de l’escalier.
Sa physionomie avait changé, s’était animée ; ses yeux brillaient ; il murmura, en ricanant méchamment :
— Je le tiens !… Je suis le maître !… le maître de leur destin, à tous !…
* * *
Stuart Belmont, avait passé la nuit dans des transes ; l’idée d’enlever à sa femme l’enfant, dont la présence l’avait si miraculeusement ressuscitée, l’épouvantait.
Et cependant, pouvait-il ne pas restituer Berlingot à son père, si ce dernier s’obstinait à mettre sa menace à exécution ?
Or, le banquier avait rapporté de son entrevue avec le père de l’enfant des Halles une impression absolument décevante. Soit par simple désir de nuire et par pure méchanceté, soit par suite d’un calcul, dont M. Belmont ne parvenait pas à découvrir le but immédiat, il était évident que Romèche avait décidé de repousser ses offres et de ne point acquiescer à son désir.
Cette altitude ne pouvait cacher qu’un odieux chantage : le banquier s’en rendait compte. Le prêteur espérait sans doute pousser les choses au pire, acculer Belmont à un tel désespoir, à de telles angoisses qu’il dût accepter les exigences les plus exorbitantes.
Il était clair qu’en cet état d’esprit le prêteur ne se laisserait éblouir par aucune offre, si formidable fût-elle, parce qu’il supposerait toujours qu’elle pourrait être suivie d’une autre plus importante encore.
« Il n’y a pas de raisons pour que ce jeu cesse ! pensait Stuart Belmont, en se désespérant. Ce misérable croira être très adroit et avancer ses affaires en emmenant l’enfant… Et ce sera la catastrophe. »
Mais il avait beau tourner et retourner le problème dans sa tête, il ne découvrait pas de solution, c’est-à-dire le moyen de convaincre Romèche de formuler immédiatement et sans ambages ses prétentions.
D’autre part, comment persuader Mme Belmont de se laisser séparer de Berlingot pendant quelques jours, le délai suffisant pour ramener Romèche à la raison, en lui donnant à craindre de voir les Belmont renoncer ? La chose paraissait particulièrement difficile et c’était pourtant la seule façon d’en sortir.
L’aube vint le trouver sans qu’une décision l’eût arraché à ses incertitudes. Il n’osa point monter embrasser sa femme, de peur qu’elle ne sentît son souci et ne s’en alarmât. Son état maladif semblait avoir poussé au paroxysme sa sensibilité naturelle et la douer d’une sorte de don de seconde vue.
C’était une mère en défense, qui craint qu’on ne veuille lui enlever son enfant. Berlingot, à cette heure, devait être auprès d’elle, plongé dans l’enchantement du beau rêve qu’il faisait.
Quel avait dû être, au réveil, le ravissement du pauvre gosse, en constatant que toutes les belles choses de la veille étaient toujours autour de lui, et que l’extraordinaire aventure continuait ?
Ce spectacle, M. Belmont n’avait pas non plus le courage de le contempler.
— Nous aurions pu être si heureux ! murmura le banquier. Pourquoi ai-je eu la maladresse de laisser deviner à cette canaille quel était son pouvoir ? À présent qu’il sait que je dépends de lui, il va vouloir jouer avec mes angoisses…
Enfermé dans son cabinet de travail, il attendait, fébrile et nerveux, poursuivant sans trêve ses décourageantes songeries.
— Ce vieux gueux est capable de ne venir que le plus tard possible, pensant nous donner ainsi le temps de nous attacher à l’enfant, grommelait-il, en consultant une pendule.
Il aurait voulu en finir tout de suite avec cette entrevue dont il n’espérait rien.
Quand il entendit frapper contre la porte le coup qu’il appréhendait, il sursauta violemment.
Le valet de chambre annonça, sans avancer :
— On vient pour… M. Jean. (Il obéissait en hésitant à la consigne reçue la veille). Un individu le réclame… un nommé Romèche, qui se prétend son père.
Pâlissant, le banquier coupa du geste l’explication.
— Je sais, amenez-moi cet homme.
Le domestique hésita, fut sur le point d’avertir qu’il s’agissait d’un individu de triste mine ; songeant que son maître paraissait informé, il s’inclina et sortit.
Stuart Belmont passa sa main sur son front.
— Notre destin va se jouer… Et je n’ai aucune chance de triompher de l’entêtement de ce gredin… qui s’imagine être adroit, gémit-il sourdement. Plus je le pousserai, plus il s’obstinera dans son refus. La meilleure tactique serait, au contraire…
La porte, en se rouvrant, interrompit ses réflexions.
Romèche entrait, cauteleux et sournoisement triomphant.
On ne lui remettait pas son garnement… On l’introduisait dans ce cabinet somptueux et tel que, lui, Romèche, n’en avait jamais imaginé de semblable. C’était un succès, – la preuve qu’il avait mené habilement son jeu. Il n’avait donc qu’à continuer.
— C’est pas fini ! se promettait-il, en se retenant de ricaner. On lui en fera voir, à ce milliardaire… C’est décidément un trésor, ce Berlingot ! Il est donc logique que, pour consentir à m’en séparer, j’exige un trésor.
L’ayant un instant considéré en silence, le temps de dominer l’angoisse qui l’accablait, Stuart Belmont demanda d’une voix froide :
— Eh bien ! avez-vous réfléchi ?
Le prêteur se tortilla.
— À quoi donc, mon bon monsieur ?… Je viens chercher mon gamin, un point c’est tout…
— Voyons, combien voulez-vous ? demanda M. Belmont d’une voix froide, un peu tremblante. Je vous répète que je n’ai pas l’intention de marchander. Il est donc inutile de finasser.
— Vous avez tort de dire ça, riposta le prêteur avec insolence, je vous ai suffisamment répété que je ne voulais pas vendre mon fils… Et quand vous me proposeriez… un million…
Il avait lancé ce chiffre – formidable pour l’époque – pour assommer son interlocuteur, tout en le préparant aux plus folles exigences. Mais ce fut sur lui-même qu’opéra l’énormité du chiffre. Et à peine l’eut-il prononcé qu’il fut envahi d’un désir obsédant de le posséder.
Stuart Belmont haussait les épaules.
— Vous êtes fou ! dit-il sèchement. Ou bien, c’est une façon de me faire comprendre que vous vous refusez à discuter ma proposition… Soit !…
Il se leva.
— Je vais vous envoyer votre fils, annonça-t-il, en se dirigeant vers la porte.
Il sortit nerveusement. Romèche eut tout juste le temps d’entrevoir, au bout du hall, un grand escalier conduisant aux appartements du premier étage.
Il resta seul, un peu décontenancé par cette brusque sortie et par la rupture qu’elle signifiait.
— Est-ce que j’aurais fait une gaffe ? Renonce-t-il sérieusement ? se demanda-t-il, inquiet. Diable ! ce serait stupide d’avoir raté une pareille affaire !…
N’allait-on pas lui amener son fils, comme l’en avait menacé Belmont, et l’inviter à prendre la porte avec Berlingot ? S’il en était ainsi, la belle affaire était décidément par terre ; car Romèche serait en bien mauvaise posture pour demander à reprendre la discussion.
— C’est trop bête !… C’était si bien parti ! répétait-il, tout désarçonné. Mais qu’est-ce donc qui m’a pris ?… Je n’avais qu’à être raisonnable ; je parie qu’il aurait lâché cent ou deux cent mille !…
Il se rapprocha de la porte donnant sur le hall et prêta l’oreille ; c’était par là, peut-être, qu’allait arriver Berlingot.
Mais au lieu du trottinement appréhendé, le prêteur entendit soudain des cris déchirants, des sanglots et des lambeaux de phrases bégayées, parmi lesquelles ces mots revenaient sans cesse :
— Je ne veux pas que vous l’emmeniez… je ne veux pas qu’il parte !… Laissez-moi mon fils !…
Alors, les traits de Romèche se rassérénèrent et un mauvais sourire se dessina sur ses lèvres.
— Ça ne va pas tout seul ! murmura-t-il. Tout n’est pas perdu puisque la dame s’en mêle… Ce que femme veut, il faut que mari le veuille !… Qu’elle tienne bon et le prix montera !…
Le gredin devinait juste.
En sortant de son cabinet, Stuart Belmont avait traversé le hall et s’était engagé dans l’escalier menant à la galerie du premier étage. Sur cette galerie, s’ouvrait la chambre de Mme Belmont.
Sous l’empire de la colère que le manifeste chantage de Romèche excitait en lui, le banquier se sentait disposé aux résolutions extrêmes.
— Ce drôle a besoin d’une leçon ! murmura-t-il. Je vais rompre les pourparlers et lui rendre son fils… D’ici vingt-quatre heures, c’est lui qui viendra me prier de le reprendre, en s’en remettant à ma générosité.
Mais rendre Berlingot était tôt dit. Mme Belmont allait-elle consentir à s’en séparer, ne fût-ce que vingt-quatre heures ? Le mari devait prévoir des larmes et une scène pénible, peut-être une crise.
Il y avait une solution : emmener Berlingot sans rien dire, sous un prétexte quelconque, comme s’il allait revenir l’instant d’après…
Mais ensuite ? Au bout d’une heure ? Avant, peut-être ? Quand Mme Belmont s’inquiéterait ? Pourrait-on la faire patienter ? Pourrait-on la calmer ?
— Essayons… Tentons la chance ! Je n’ai pas le choix, conclut soucieusement Stuart Belmont.
Il entra dans la chambre…
Comme il s’y attendait, Berlingot était auprès de sa « nouvelle maman ».
S’efforçant de masquer d’un sourire l’angoisse qui altérait ses traits, le banquier s’approcha du lit de sa femme.
— Excusez-moi de venir en trouble-fête, dit-il avec un feint enjouement. Mais, un père doit songer aux choses sérieuses, surtout quand la maman les oublie… Il faut que j’emmène notre petit bonhomme…
Le rire heureux de Berlingot s’interrompit net. Une ombre voila ses yeux intelligents… Déjà, il devinait ; et toutes les paroles de Stuart Belmont n’y pourraient rien. Berlingot savait que quelqu’un venait l’arracher à la trop heureuse existence. Comme il l’avait craint, comme il l’avait prévu, le beau rêve allait prendre fin.
Un mouvement instinctif, un élan d’enfant qui a peur le jeta dans les bras de Mme Belmont.
— Oh ! pas encore ! supplia-t-il. Laissez-moi avec « ma » maman !…
Pareillement avertie par un instinct secret, Mme Belmont s’était dressée et ses bras se refermaient sur Berlingot, comme pour le protéger.
En même, temps, son regard plongeait dans celui de son mari et paraissait lire jusqu’au fond de l’âme du banquier.
— Emmener Jean, pourquoi ? demanda-t-elle.
— Le lycée, balbutia M. Belmont, incapable de supporter sans trouble ce clairvoyant regard, qui le sondait. Jean a perdu du temps du fait de sa maladie… Il n’en saurait perdre davantage…
— Qu’importe un jour de retard de plus ou de moins ? insista Mme Belmont, en fixant toujours son mari.
— C’est plus sérieux que vous ne croyez, murmura-t-il. Je vous en prie, ma chérie, laissez-moi remplir mon devoir… mon devoir de père… Et croyez que, si je vous inflige ce petit chagrin, c’est pour… le bien de notre fils… Il vous reviendra ce soir et vous serez toute heureuse…
Tout en parlant, il avait pris Berlingot par le bras et l’attirait.
Sans résistance, mais avec une résignation mélancolique qui trahissait ses pensées secrètes, le gosse se laissait faire.
Mme Belmont, dont la sensibilité maladive s’alarmait de plus en plus, observait tour à tour l’enfant et son mari ; elle surprit un regard que ce dernier tentait d’adresser à Berlingot.
Aussitôt, elle eut l’intuition qu’il s’agissait de quelque chose de beaucoup plus grave qu’un départ pour le lycée.
— Il ne partira pas ! affirma-t-elle, en haussant nerveusement le ton et en se jetant hors du lit pour ressaisir l’enfant.
— Mon amie, soyez raisonnable ! supplia Stuart Belmont.
— Demain… mais pas aujourd’hui, accordez-moi cette grâce… songez que je suis à peine remise… que je ne me sens point encore certaine de mon bonheur… Ayez pitié de moi, Stuart… Laissez-moi mon enfant… mon Jean ! Je ne veux pas m’en séparer… Je ne veux pas…
Peu à peu, sous l’empire de la surexcitation qui la gagnait, la malheureuse perdait le contrôle d’elle-même… Sa voix montait ; des sanglots et des cris l’entrecoupaient. C’étaient maintenant des clameurs de désespoir qui jaillissaient de ses lèvres – ces cris effrayants que Romèche devait entendre.
La crise venait, terrible, menaçante…
Que pouvait faire M. Belmont, pour l’endiguer, sinon battre en retraite, renoncer à son projet et, à tout risque, laisser Berlingot à la malheureuse mère ?
Le banquier eut un geste désespéré.
Capituler ici, c’était se condamner à affronter de nouveau la mauvaise foi et la ruse de Romèche…
Reculant vers la porte, le banquier dit d’une voix douce :
— Gardez votre fils, puisque vous le voulez, mon amie… Et apaisez cette émotion injustifiée ; il n’entrait pas dans mes desseins de rien faire contre votre désir… Soyez persuadée que nul ne vous reprendra de force cet enfant.
Il eut au moins la consolation de voir la malade se calmer instantanément et lui jeter un regard de reconnaissance, en serrant convulsivement contre elle Berlingot, bouleversé par cette scène…
Fort intéressé par la scène qui se déroulait au premier étage et qui devait, présumait-il, tourner à son avantage Romèche avait cédé à la tentation d’entr’ouvrir la porte du cabinet, afin de mieux prêter l’oreille. Il avait bon espoir de voir le dénouement combler ses souhaits.
Il allait être fixé d’ailleurs, car la porte de la chambre se rouvrait et le pas du banquier retentissait dans la galerie, puis descendait l’escalier.
Le prêteur avait vivement refermé et s’éloignait de la porte, pour n’être pas pris en flagrant délit d’indiscrétion.
Inutile précaution d’ailleurs, car l’entrée de Stuart Belmont le surprenait avant que son mouvement de retraite fût achevé. Et l’expression de physionomie du banquier annonça aussitôt qu’il en saisissait le sens.
— Vous écoutiez ? dit-il d’une voix brève.
Romèche ne pouvait nier ; il fit, impudent :
— Et pourquoi pas ? J’aime à voir clair dans les affaires qu’on me propose.
Le banquier lui jeta un regard de profond mépris.
— Je ne m’adresserai donc ni à votre pitié, ni à votre honnêteté. Plus de comédie, ni de marchandages inutiles… Vous avez hier parlé d’un million ; je consens à prendre ce chiffre au sérieux et vais vous signer un chèque de pareille somme…
S’il avait résolu de frapper un grand coup, un de ces coups qui désemparent la canaille la plus fortement trempée, il vit qu’il avait réussi.
Le prêteur rougit, tressaillit et regarda M. Belmont d’un air effaré.
— Un million ! balbutia-t-il, n’en pouvant croire ses oreilles.
— Voici le chèque, dit Stuart Belmont. Asseyez-vous. Vous allez écrire et signer une déclaration par laquelle vous renoncez, en ma faveur, à tous droits sur votre fils.
Abasourdi et d’ailleurs hypnotisé par le chèque, Romèche était cette fois incapable de discuter. Il murmura pourtant, machinalement :
— Il faut que notre accord soit fait sur papier timbré.
Le banquier laissa échapper un geste d’impatience. Il craignait qu’à la faveur de ce nouvel atermoiement le gredin ne réfléchit et ne se laissât aller à refuser de se lier.
— Vous figurez-vous que j’en ai dans mes poches ? maugréa-t-il.
Mais Romèche, tout autant que lui, redoutait un revirement et il avait hâte de tenir le chèque fabuleux. Se fouillant, il déclara, d’un air avisé :
— J’en ai toujours sur moi… Dans les affaires, c’est indispensable…
Et il tira de la poche de sa redingote deux feuilles timbrées qu’il défroissa et étala sur le bureau.
— Vous pouvez y aller, j’écris, annonça-t-il.
M. Belmont haussa les épaules.
— Ecrivez ?… Vous me confiez votre fils… précisez son âge, son nom et ses prénoms… jusqu’à sa majorité, en vous interdisant de le reprendre ou d’intervenir en quoi que ce soit dans son éducation… J’entends diriger à ma guise cette éducation et je désire qu’il n’ait avec vous aucun rapport.
— Permettez l’interrompit Romèche. Je ne peux pas me désintéresser aussi complètement de mon fils… Et je tiens à ce que notre accord stipule certaine garantie au sujet des soins et de l’instruction qu’il recevra…
— C’est tout ? demanda M. Belmont, glacial.
— Naturellement, continua le prêteur, je me réserve de rompre cet accord si je constatais par la suite que l’enfant n’est pas heureux… ou qu’il est négligé…
Stuart Belmont ne répondit à cette insolence que par un haussement d’épaules.
Et Romèche, satisfait d’avoir amorcé pour l’avenir la possibilité de chicanes futures, acheva son libellé et signa sans plus insister.
Se levant alors, il présenta le papier à M. Belmont, qui le prit.
— Voici votre chèque… Vous pouvez vous retirer…
Et il désigna la porte au père indigne qui se retira, en saluant obséquieusement.
— Le gredin ! murmura Stuart Belmont avec un indicible mépris. Il n’a même pas demandé à embrasser son fils !…
Puis, il ajouta, avec un soupir :
— Un million !… Est-ce payer trop cher l’illusion de bonheur que j’assure à ces deux pauvres êtres, réunis par une évidente volonté du destin ? Hélas ! que ne puis-je au même prix acheter pour moi ce bonheur impossible ?… La mère apaisée se leurrera, l’enfant oubliera son triste passé et sans doute finira-t-il par se considérer comme notre véritable fils… Mais, moi, témoin de ce bonheur mensonger, quel secret vais-je porter dans mon cœur, comme un mal qui le rongera ?… Que du moins mon sacrifice serve à quelque chose ! Je me méfie du sieur Romèche. Cet écrit, suffisant au regard de la loi, ne me garantirait pas contre certaines manœuvres de cet odieux personnage. Il y a une précaution à prendre. Je la prendrai… et dès demain !
Sur ces mots, le banquier monta se réchauffer le cœur au spectacle de sa femme rassérénée, et de Berlingot, redevenu joyeusement confiant.
— Ne craignez rien, leur dit-il en les rassurant du geste. Je ne viens plus parler de lycée… J’ai un autre objet… qui permettra à la trop craintive maman de garder constamment son fils près d’elle… Vous entendez, mon amie ? Et toi aussi, petit Jean ? Vous resterez ensemble… toujours !…
— Toujours ! répéta Mme Belmont, en embrassant passionnément l’enfant des Halles.
Et Berlingot, les bras passés autour du cou de cette mère que le destin lui donnait, s’exclama avec ravissement :
— Toujours !… Oh ! que je suis content !… J’ai trop de veine !…
* * *
Deux jours plus tard, dans la petite salle à manger où le gros Célestin berçait sa petite fille adoptive, histoire, disait-il, de faire l’apprentissage du métier de nourrice sèche, Mme Marcadiou fit irruption, l’air effarée.
Elle tenait à la main une lettre décachetée.
— Regarde… lis ! bégaya-t-elle, en tombant sur la chaise voisine, comme si une violente émotion lui avait coupé le souffle et les jambes.
Marcadiou était un bon géant placide, que la généreuse nature avait fait particulièrement solide sur ses jambes et de taille à supporter tous les chocs.
Mais l’affolement est un sentiment contagieux. Il saisit donc d’une main tremblante d’émotion la lettre qu’elle lui tendait et en commença la lecture avec l’intime conviction qu’elle devait annoncer quelque catastrophe.
Mais, dès les premières lignes, cette appréhension fit place à un ahurissement comique.
D’une écriture fantaisiste de gosse mal habile à tenir la plume, cette missive était l’œuvre du jeune Berlingot. Et c’était un adieu en bonne et due forme à « son grand pote », ainsi qu’à l’excellente Mme Marcadiou.
L’enfant des Halles annonçait des choses étonnantes et qui pouvaient légitimement renverser même des gens aussi solides que le fort et sa compagne : il avait trouvé une maman et un papa d’occasion, sans doute, « mais plus chic que le neuf » ; il devenait « un petit gars de la haute » un petit « rupin » ; il allait nager dans l’opulence. Enfin, il partait, en compagnie de sa nouvelle famille, pour un grand voyage, vers des pays si lointains qu’il ne savait même pas écrire leur nom.
« J’aurais bien voulu aller vous embrasser et aussi vous montrer mon beau costume, continuait-il, mais, vous savez, dans ma nouvelle situation, je ne fais pas ce que je veux. Mon papa neuf est pressé de m’emmener, comme si le train était déjà en gare… Et paraît qu’après le train, nous prendrons le bateau. Si on ne se dépêchait pas, ça ferait attendre beaucoup de monde. Bref, nous parlons illico, avec une montagne de bagages, aussi haute qu’un arrivage aux Halles. Ah ! père Marcadiou, tu aurais pris quelque chose, si tu avais dû te les coller sur le dos !…
« On reviendra je ne sais pas quand, c’est vous dire qu’on n’est pas fixé. On s’en va : voilà le vrai. Mon nouveau papa nous fourre tous en auto… et à la gare, comme si qu’on serait des ballots. Je vois bien qu’il voudrait déjà être parti et s’il n’était pas si riche, je penserais qu’il a peur que le troquet du coin vienne lui présenter son ardoise. Mais ça ne doit pas être ça, vu qu’il est autrement reluisant que le père Romèche (qu’entre parenthèses je ne regrette pas beaucoup de n’avoir pas revu, en raison de la volée qu’il me devait).
« Donc, nous partons, et dare-dare. Ça m’embête un peu, à cause de vous autres et aussi à cause de « Gosse de gosse », le petit frangin que je vous ai confié et que j’aurais bien voulu aller embrasser.
« Mais il faut !… C’est tout dire. Et je dois croire mon nouveau papa, qui n’est pas un mufle… à preuve que quand je lui ai raconté l’histoire de « Gosse de gosse », que j’étais embêté de me carapater sans vous avoir réglé les mois de nourrice, comme je m’y étais engagé, il a ri et il m’a remis pour vous ce bout de papier que vous trouverez dans ma lettre. Il paraît que c’est de la bonne galette et qu’avec ça la mère Marcadiou pourra payer à « Gosse de gosse » autant de sucres d’orge et de verres de coco qu’il pourra en demander.
« Alors, je pars tranquille et j’espère que vous me donnerez de vos nouvelles et de celles de « Gosse de gosse », quand je pourrai vous donner mon adresse, ce qui n’est pas possible aujourd’hui, vu que je ne la connais pas et que, demain, je serai peut-être à l’autre bout du monde et même plus loin.
« Votre Berlingot, qui vous embrasse, mais qui ne s’appelle plus comme ça. Pour faire plaisir à mon nouveau papa et surtout à ma maman toute neuve, je suis maintenant : Le petit Jean. »
Et de cette lettre pittoresque s’était échappé un chèque de dix mille francs, qui demeurait dans la main de Célestin Marcadiou, lui causant la plus grosse émotion de sa vie.
— Dix mille balles ! Ah ! nom de nom ! murmura-t-il, d’une voix étrangement faible. Ah ! ce Berlingot… Crois-tu que ça soit vrai, madame Marcadiou ?
Et il se sentait les jambes flageolantes ; il était aussi écrasé que si, au lieu du chèque, il avait reçu sur ses robustes épaules le poids de dix mille balles de farine !
Par le visage rose de « Gosse de gosse », que Berlingot tenait pour un garçon et qui était Eveline Belmont, la fortune souriait aux deux braves cœurs.
* * *
Des années avaient passé – quinze ans ! la durée d’une enfance ! Des générations de gosses étaient devenues des hommes ; des masques flétris avaient remplacé des visages rayonnant de jeunesse… Le temps avait fait son œuvre…
En ce Paris nouveau, plus vieux de quinze ans, oublieux de tant de disparus, entiché d’idoles toutes neuves, entre tant de gloires et de célébrités écloses du matin, un nom excitait, dans les milieux très spéciaux, une indiscutable curiosité : c’était celui du détective Mortimer.
Un homme étrange, disait-on. Une énigme et un génie, assuraient ses admirateurs.
Il avait surgi tout à coup de l’ombre, à propos d’une affaire assez banale, devenue très parisienne par la grâce d’une habile publicité ; et la mode s’en était emparée. On ne vivait plus que par Mortimer.
Quel homme était-ce ?
Peut-être n’aurait-il pas suffi, pour se forger une opinion, de pénétrer dans l’appartement, au décor très étudié, qu’il occupait au centre de Paris.
En une pièce, visiblement aménagée pour impressionner la clientèle, le grand détective se promenait, en écoutant un secrétaire lui lire les journaux et lui résumer quelques rapports.
Physiquement, c’était un homme glabre et correct approchant de l’automne de sa vie et volontairement américanisé. Costume et visage, tout en lui s’appliquait à être neutre ; il n’y avait que les yeux…
Ah ! ses yeux, quand on parvenait à les surprendre, vous fixant, comme on sentait leur regard ! Rien que par ses yeux, le détective Mortimer s’affirmait quelqu’un – mais nul n’aurait pu dire au juste quoi.
— Vous dites, vingt-cinq ans ? Très riche et d’origine canadienne ? dit-il, sans interrompre sa promenade et sans regarder son secrétaire. Il a perdu ses parents et, libre de sa destinée, en même temps que maître d’une immense fortune, il vient à Paris pour son plaisir ? Ce sont bien là les renseignements recueillis ?
— Exactement, répondit le secrétaire. Il est signalé comme particulièrement intéressant. Songez, maître, qu’il débarque à Paris pour la première fois, sans aucune expérience de la vie parisienne, sans parents, sans amis, sans aucune relation susceptible de le guider… Et il peut jeter l’argent par les fenêtres ; il est à l’âge des folies…
— Juste ! enregistra flegmatiquement Mortimer. Très intéressant, comme vous dites.
— Il y a quelque chose à faire, murmura le secrétaire, en levant vers son patron un regard singulier.
Bizarre conversation, en vérité, et qui eût probablement surpris les enthousiastes de Mortimer. À quel titre le jeune homme riche et sans famille qui, d’après les dires du secrétaire, débarquait tout juste à Paris, pouvait-il intéresser le détective ? Était-ce comme client éventuel ? Mortimer devinait-il en lui une proie future des aigrefins et méditait-il de le défendre ?
Il se borna à acquiescer d’un signe de tête à l’opinion émise par le secrétaire.
— Et vous dites qu’il se nomme ? questionna-t-il, en s’arrêtant tout à coup.
— Jean Belmont.
Une lueur passa dans les yeux de Mortimer ; ses lèvres s’agitèrent faiblement, comme si elles retenaient une exclamation.
Mais, toujours impassible, il congédia d’un geste son collaborateur.
Demeuré seul, le détective se remit d’abord à se promener pensivement ; puis, s’asseyant à son bureau, il tira d’un tiroir secret un dossier qu’il se mit à compulser.
La chemise portait cette annotation : « Dossier B… » ; Mortimer en tira une coupure du journal, d’apparence ancienne, qu’il relut attentivement :
« L’état de M. et de Mme Belmont, blessés dans un récent accident d’automobile, s’est amélioré, disait cette coupure. Par contre, leur fils, Jean, a succombé… »
Le détective se renversa en arrière.
— Qui est-ce donc que ce Jean Belmont, qui vient d’arriver parfaitement vivant ? murmura-t-il. Les renseignements le présentent cependant comme le fils de Stuart Belmont, banquier canadien… Ce sont bien les mêmes… les mêmes… Et pourtant… je ne comprends plus !
La sonnerie du téléphone l’interrompit. Repoussant le dossier, il prit un récepteur.
— Allô !…
À l’autre bout du fil une voix féminine se fit entendre.
— Allô !… Je désirerais parler à M. Mortimer.
— Il vous écoute en personne, madame.
— Oh ! monsieur, que je suis contente… Je n’ai confiance qu’en vous… Et on vient de me voler un collier de perles…
— Voulez-vous me dire votre nom madame ?
— C’est juste !… Quelle étourdie je fais !… Excusez-moi, monsieur Mortimer. Mais vous devinez mon désarroi… Je suis la princesse Mila Serena. J’habite…
— Inutile, princesse, coupa galamment Mortimer. J’ai le Tout-Paris sous la main. Dites-moi plutôt les circonstances du vol présumé…
— Oh ! c’en est un !… Et d’une audace ! d’une habileté ! J’en demeure confondue… Monsieur, je portais ce collier sur moi, à l’occasion d’une réception… Je recevais quelques amis…
— C’est dire qu’il y avait foule dans vos salons, n’est-ce pas, princesse ?
— Évidemment, j’ai beaucoup de relations. Vous vous en doutez, monsieur Mortimer. Des gens du monde… des hommes du jour… la politique, la finance, la littérature, les arts… On cause, on fait de la musique… On se presse un peu parfois… notamment quand je viens de chanter… et c’était le cas… D’ailleurs, j’étais divinement accompagnée… Car j’ai découvert une perle, monsieur… une jeune fille délicieuse, accompagnatrice parfaite…
— Reparlons de votre collier. C’est donc après que vous veniez de chanter que vous avez constaté sa disparition ?
— Oui… un peu après… Je venais de recevoir les compliments que vous devinez. Mes invités étaient vraiment charmants. C’était un enthousiasme !… presque du délire ! On se déclarait ravi ! transporté !…
— Si bien que vos perles l’ont été pareillement… La contagion !… Eh bien ! princesse, si vous le permettez, je vais avoir l’honneur de me présenter chez vous dans une heure.
— Vous êtes mille fois aimable, monsieur Mortimer. J’ai vraiment besoin d’être rassurée par vous… Car, enfin, c’est effrayant, ce vol ! Ce serait donc un de mes invités ? J’aurais accueilli un voleur ? Je me serais laissé baiser la main par lui ?
— Ces mésaventures sont fréquentes, dit philosophiquement Mortimer. Seulement, on ne le sait pas toujours… À tantôt, princesse.
Il raccrocha le récepteur ; un sourire bizarre errait sur ses lèvres.
— Pauvre princesse ! murmura-t-il sarcastiquement. Et pauvre collier !…
Une lampe électrique, placée devant lui, sur son bureau, s’alluma et s’éteignit trois fois. Aussitôt, il se leva et s’en fut ouvrir une petite porte, évidemment destinée à certains visiteurs, particulièrement connus de lui.
Un personnage respectable entra ; son aspect était celui d’un vieux général en retraite ; du moins il avait l’allure militaire et les innombrables décorations qui constituent le genre.
Mais tout cela peut n’être qu’une apparence… Car le vieux général avait à peine fait trois pas dans le bureau de Mortimer qu’il se débarrassait en un tournemain de sa perruque et de sa moustache.
Passez muscade ! Il n’y avait plus de vieux général, mais un quidam rasé et de physionomie assez inquiétante, qui se fouillait, en annonçant :
— Je vous apporte une belle récolte, patron… un petit bibelot qui a son prix. On a de fameuses occasions dans le grand monde !
— Ah ! ah ! interrompit Mortimer, en souriant. Tu as raflé les perles de la princesse Mila Serena ?
Stupéfait, le voleur mondain regarda le faux détective.
— Pour le savoir déjà, il faut que vous soyez le diable ! s’exclama-t-il.
— Donne ta récolte et reviens ce soir toucher ta prime, se contenta de répondre en souriant l’énigmatique Mortimer. Je suis content de toi, marquis.
Et quand le louche affilié de cette bande que dirigeait vraisemblablement cet étrange détective se fut retiré par où il était venu, Mortimer alla pousser un ressort. Une bibliothèque pivota alors sur elle-même, démasquant une ouverture, dans laquelle l’énigmatique personnage s’engagea en murmurant avec un sourire moqueur :
— Allons ! voilà un collier qu’il ne me serait pas bien difficile de retrouver, si la princesse Mila Serena voulait y mettre le prix ! Qu’il est donc aisé, à Paris, de se faire une réputation… quand on sait s’y prendre.
Au bas de l’escalier voûté qu’il descendit s’ouvrait une sorte de crypte, qu’un mobilier assez imprévu transformait en bureau des plus modernes. Il y avait des cartonniers, un imposant coffre-fort ; et il y avait aussi, assis devant une table, sous la clarté d’une ampoule, un vieillard lamentable, qui écrivait sur des registres.
À l’entrée de Mortimer, qui, sans s’inquiéter de lui, allait ouvrir le coffre-fort et y déposait le collier de la princesse, ce minable employé leva sa face ravagée et abjecte.
Le coffre-fort ouvert attirait ses regards, où passaient des éclairs troubles. Quelle cupidité devait éveiller en ce paria la vue des richesses enfermées dans le coffre du détective Mortimer !
— Entrée : un collier de perles, valeur deux cent mille, dicta tout à coup ce dernier, d’une voix impérieuse. Fais la fiche, vieux.
La face morne et déformée par la misère ou le vice plongea dans le registre ; la plume cria sur le papier. Puis, le vieillard tendit la fiche, qui fut attachée au collier, tandis que, comme fasciné, il se levait et s’approchait du coffre-fort.
Brusquement, sentant peut-être derrière lui cette présence indiscrète et ce regard cupide, le détective se retourna.
— Eh bien ? gronda-t-il. En voilà des manières… Je n’aime pas les curieux… Va te rasseoir, vieux !
— Chef, balbutia humblement le scribe, en se tortillant, je voudrais… je voudrais… sortir d’ici… prendre un petit congé… Je suis très fatigué, chef… Je n’y puis plus tenir… Cette existence est horrible… Toujours enfermé dans ce caveau !… Songez-y… C’est la prison !
Repoussant la porte du coffre-fort, le détective, froidement, attacha sur son employé un regard qui fit se courber et frissonner les vieilles épaules.
La prison ! s’exclama-t-il sarcastiquement. Préfèrerais-tu donc que je te renvoie dans la vraie ?… Tu sais bien que tu devrais y être, monsieur Romèche !…
Et il tourna le dos à l’être déchu, vieilli, hideux et répugnant, en lequel, vraiment, personne n’aurait pu reconnaître le père indigne du morne Berlingot, ce Romèche dont, quinze ans auparavant, le hasard et la générosité de Stuart Belmont avaient fait un millionnaire.
Mais où donc, à cette heure, pouvait être passé le million de Romèche ?
Et comment se trouvait-il, sous cet aspect dégradé, le prisonnier, presque l’esclave de cet aventurier de grande marque, qui se cachait sous le masque ironique du détective Mortimer ?…
C’était au plein de sa soirée que la princesse Mila Serena s’était aperçue de la disparition de son collier de perles.
Or, il y avait tout Paris autour d’elle.
De Mila Serena, on savait – on croyait savoir – qu’elle était veuve d’un grand seigneur roumain. Et comme, d’autre part, le train de vie qu’elle menait prouvait une fortune considérable, qu’elle avait un fort beau talent de cantatrice, le monde l’avait adoptée.
D’ailleurs, elle n’avait en aucune façon le type de l’aventurière ; ce n’était point une femme fatale, au regard dévorant, qu’on ne peut fixer sans être asservi ; il n’y avait, dans ses grands yeux, aucune lueur mystérieuse ; elle était blonde, douce et distinguée ; elle n’ensorcelait pas ; elle plaisait simplement. Mais rien ne prouvait que ce ne fût point aussi dangereux et que le résultat final ne fût pas le même.
On n’aurait pu lui reprocher que l’étendue hétéroclite de ses relations et sa trop grande facilité à accueillir des gens, dont certainement elle ignorait l’état civil aussi bien que la situation sociale. Mais quel salon, un peu vaste, ne se voit pareillement envahi !
Cette soirée nouvelle avait été la confirmation des succès précédents : autant d’admirateurs empressés, autant d’enthousiasme. La princesse avait chanté et obtenu son habituel triomphe.
C’était avant le coup de théâtre du collier, et elle avait alors l’esprit parfaitement libre pour accueillir les compliments, voire les déclarations plus ou moins voilées.
Sa cour était cohue ; pour s’en distinguer et faire cavalier seul, il n’y avait guère qu’un jeune élégant parfaitement ridicule, qu’on pouvait, du premier coup d’œil, ranger dans la catégorie des snobs.
Ce jeune niais à monocle s’était sans doute avisé qu’il serait vulgaire de partager une admiration aussi universelle ; et, pour s’affirmer original, il avait imaginé de dédier ses hommages à l’accompagnatrice de la princesse, une toute jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, d’ailleurs charmante.
— Mademoiselle, s’était-il exclamé en s’approchant d’elle, tandis qu’elle ramassait sa musique, vous avez un talent énorme… pyramidal… Je n’ai entendu que vous…
— Et, j’espère, un peu aussi la princesse, riposta la jeune fille, à la fois confuse et moqueuse. Je n’ai fait que l’accompagner.
— L’accompagner !… Dites : l’égaler !… Dites : la précéder !…
— Chut ! fit la pianiste, en calmant d’un geste et d’un sourire ce débordement d’enthousiasme. Voilà que vous m’accusez de n’avoir point joué en mesure. Cela devient grave, et la princesse me grondera.
— Mademoiselle, accordez-moi la faveur de vous conduire au buffet, où ces Béotiens sans âme se précipitent…
Tant d’empressement n’était qu’à demi du goût de la jeune accompagnatrice ; mais, ne sachant comment décourager ce jeune grotesque, elle se résigna à accepter son bras.
Ce fut au moment où ils s’approchaient du buffet que la princesse constata la disparition de ses perles et ameuta les invités.
Il y eut naturellement un grand tumulte d’indignation et de zèle ; on voulait d’abord croire que le collier avait pu glisser des belles épaules et tomber sur les tapis. Pendant quelques instants, les salons furent remplis de gens marchant à quatre pattes, ou se couchant à plat-ventre pour regarder sous les fauteuils et sous les meubles.
Un des plus actifs était ce vieux général, qui, moins d’une heure plus tard, devait apporter au détective Mortimer le collier envolé.
Quand il fallut se rendre à l’évidence et reconnaître que le collier avait été habilement escamoté par un adroit filou, ce fut une explosion d’indignation générale ; on s’empressait autour de la princesse, que chacun voulait être le dernier à plaindre et à consoler. C’était peut-être – au moins pour certains – par crainte d’être soupçonnés de s’esquiver avec le larcin. Le vieux général avait pourtant disparu, après avoir manifesté de façon bruyante ses sentiments indignés.
L’accompagnatrice était sortie des dernières, suivie du jeune snob, qui ne l’avait pas lâchée d’une semelle.
Était-ce pour se documenter auprès d’une familière de la princesse – car il posait beaucoup de question sur la manière de vivre de celle-ci et sur son entourage habituel ? – ou goûtait-il vraiment la compagnie de la jeune fille ? Il manifesta tout à coup le désir de ne point la quitter encore.
— Vous allez me permettre de vous reconduire, mademoiselle ! s’exclama-t-il avec feu. Je mets mon auto à votre disposition…
Et il montrait une voiture qui, pour n’être pas un simple taxi, ne s’en avérait pas moins une auto de place.
Il ne laissa d’ailleurs pas à la jeune fille le temps de refuser ni d’examiner de trop près la voiture.
— Je vous en prie… Vous ne me ferez pas l’injure d’attendre l’improbable apparition d’un taxi… Mademoiselle… mademoiselle… puis-je solliciter une double confidence : votre nom et votre adresse ?… Votre adresse, pour la donner au chauffeur ; et votre nom, pour le graver dans ma mémoire, comme celui d’une artiste du plus brillant avenir !…
La jeune pianiste, d’abord mécontente, avait sans doute jugé cet indiscret et obstiné admirateur grotesque, mais inoffensif. Elle se laissa installer dans l’auto et répondit, avec un sourire espiègle :
— Soit donc, puisque vous y tenez, cher monsieur… Mais je crains que l’adresse que je vais vous donner n’offusque un peu votre chauffeur… Je me nomme Renée Marcadiou, et je vous serais reconnaissante de me faire conduire aux Halles, où mon père, est « fort » et ma mère revendeuse…
Tout le temps qu’avait duré le trajet, Renée s’était tenue à quatre pour ne pas éclater de rire au nez du snob déconfit, qui s’était présenté, en bégayant :
— Char… mé… ma… mademoiselle… Mar… Marcadiou… Moi, je me nomme le ba… b… baron Sigurd de la Virtonnière…
Puis, il n’avait plus soufflé mot, méditant sans doute son étrange aventure et se demandant peut-être s’il devait continuer la faveur insigne de son admiration à une artiste d’aussi petite naissance et d’entourage si vulgaire.
Mlle Marcadiou, fille d’un fort de la Halle et d’une revendeuse !… Evidemment, cela ne faisait pas autant d’effet que, par exemple, Mlle Eveline Belmont, légitime héritière d’un riche banquier canadien…
Et cependant, à part l’ignorance où se trouvait la principale intéressée, qu’était-ce donc qui séparait la fille adoptive de Berlingot et des Marcadiou de ce nom et de cette situation ?
Bizarre fantaisie du destin. Étonnante évolution de ces plateaux où se pèsent les destinées humaines ! Ils étaient, certes, fort distants l’un de l’autre – en hauteur – ceux où s’étaient trouvés placés lors de leur naissance le môme Berlingot et la petite Belmont.
Et voici que, par un de ces brusques renversements d’équilibre, auxquels se complaît parfois le hasard, l’un s’était abaissé de toute la hauteur où justement s’élevait l’autre.
Éveline Belmont était devenue la petite Marcadiou…
Et c’était l’enfant des Halles qui, sous le nom de Jean Belmont, avait pris sa place parmi les favorisés de la vie.
Il est probable que si le baron Sigurd de la Virtonnière avait connu cette histoire, sa gêne eût aussitôt cessé.
Mais comme celle qu’on nommait à présent Renée Marcadiou était bien la dernière qui pût l’éclairer, il n’avait pas retrouvé son aplomb quand l’auto s’arrêta devant un des pavillons des Halles.
Avant même de descendre, Renée, penchée à la portière, adressait de joyeux signes d’appel, dans une direction que ne pouvait voir le snob.
Puis, elle sauta sur le trottoir et se précipita vers un gros homme et une brave femme rubiconde, qui, de leur côté, abandonnaient, pour s’avancer vers elle, le cheval qu’ils étaient en train d’atteler à une charrette.
Descendu derrière Renée, le snob, pétrifié, s’immobilisa au bord du trottoir.
Mais, avec une malicieuse gaieté, la jeune fille se retourna vers lui.
— Voici mon père et ma mère, monsieur le baron… les parents de la grrrande artiste : Célestin Marcadiou, le fort des forts… Et maman Marcadiou, la plus chic des revendeuses !
Exubérante, elle plaqua deux gros baisers sur les joues épanouies de Mme Marcadiou, et reprit, en désignant le snob :
— C’est un monsieur qui aime tant la musique… et en particulier le piano, qu’il a voulu prendre la peine de me ramener en auto. C’est gentil, pas ?
— Gauchement incliné, le jeune snob balbutiait d’une voix étranglée des compliments qu’on n’entendait pas.
Mais le brave Marcadiou, qui était sans malice, prenait la chose au sérieux et lui tendit sa large patte, en disant avec rondeur :
— C’est bien, ça, jeune homme ! Serrez-moi la pince. Ce fut lui qui serra celle du baron Sigurd, et si vigoureusement que cet aristocrate esthète pâlit et fit une horrible grimace de douleur.
— Au revoir, monsieur… Et merci encore. Nous repartons pour Robinson… et pas en auto, cette fois !…
Avec un petit salut moqueur, Renée entraînait ses parents adoptifs vers la charrette, abandonnant le snob médusé.
Il est naturel qu’une jolie femme éprouve quelque dépit de la perte d’un collier.
Dans le boudoir où elle s’était enfermée après la retraite de ses invités, la princesse Serena attendait nerveusement l’arrivée du fameux détective, qu’elle avait mandé.
— Eh bien ! ce Mortimer, arrive-t-il ? s’exclama-t-elle, avec impatience, en voyant apparaître une femme de chambre.
— Il est là, madame… Comme Madame l’a ordonné, on l’a fait entrer dans le petit salon.
— Bien… J’y vais.
Et la jolie femme, ouvrant une porte, pénétra dans la pièce voisine.
Respectueusement incliné, pour marquer sa déférence envers cette grande dame, qui devenait sa cliente, le détective Mortimer se tenait au milieu du salon.
Mila sourit à la chevelure et au front anonymes qu’elle apercevait uniquement.
— Vous êtes tout à fait aimable d’être accouru à mon premier appel, monsieur Mortimer, dit-elle gracieusement. Je ne sais comment vous remercier.
Au son de la voix, le détective releva la tête avec une certaine vivacité. Si maître qu’il fût de lui, les muscles de sa face avaient imperceptiblement tressailli.
Avec insistance, il fixa la princesse, et son regard devint tout à coup si aigu que la jeune femme en sentit la flamme et se troubla légèrement.
Maintenant, Mortimer regardait en face, étudiait, semblait-il, ce visage inquiet. Et, devant cet examen avoué, la princesse restait interdite, incapable de prononcer une parole.
Un sourire – un assez méchant sourire, celui du fauve devant la proie promise à sa griffe – se joua soudain sur les lèvres du détective.
Et, perdant décidément toute contrainte respectueuse, il prononça avec un flegme sarcastique :
— Quelle rencontre !… Quelle agréable surprise !… Comment allez-vous, aimable Kathleen ?… Oh ! mille pardons ! Je gaffe certainement… Car il est quelque peu impertinent, et sûrement pas très galant, de reconnaître sous la personnalité princière de Mila Serena… certaine jeune femme… de condition très différente… qui s’appelait jadis Kathleen Velsch, ou, plus familièrement, et pour ses amis… dont j’étais… la petite Catherine…
De la détresse, puis de la peur s’étaient succédé sur le visage si pur de la blonde princesse.
Puis, elle s’était mise à son tour à fixer l’énigmatique personnage qui la démasquait.
Et, tout à coup, une exclamation jaillit de ses lèvres :
— Peaudure !
— En personne ! répondit froidement le faux détective. « Mes compliments, ma chère princesse. Vous avez la mémoire aussi fidèle que la mienne… la mémoire des visages, veux-je dire… Eh ! oui, c’est moi-même… quelque peu transformé. Que nous sommes donc changés, l’un et l’autre, depuis notre dernière rencontre !… Avouez que l’aventure est amusante !
Ce n’était assurément pas l’avis de Mila Serena, à en juger tout au moins selon l’apparence.
Contrainte, atterrée et terrifiée, Mila Serena subissait totalement l’ascendant de l’ex-vagabond.
En face de lui, elle faisait l’effet d’une proie pitoyable et pantelante, qui n’a même plus la force de tenter de se dérober au coup de griffe final.
D’ailleurs, Peaudure ne se pressait point de le donner, ce coup suprême.
— Voyons, dit-il, en prenant le poignet de Mila et en obligeant la malheureuse à se laisser tomber sur un canapé, tandis que lui-même prenait place auprès d’elle. Voyons, ma belle amie, causons un peu… puisque le hasard me procure le plaisir de vous revoir… Tant de choses se sont passées, depuis que nous nous sommes réciproquement perdus de vue !… Vous êtes donc devenue princesse, ma chère ?…
Il fit entendre un rire de tigre et poursuivit, moitié railleur, moitié menaçant :
— À peu près, n’est-ce pas, comme je suis devenu détective… et à notre mutuel étonnement ?… Nous étions si peu dans cette voie… si peu prédestinés à pareille fortune !… Il a fallu, certainement, pour nous y amener, l’intervention de bien grands hasards… ou d’une merveilleuse habileté… Mais ce sont là nos petits secrets… tout personnels… et que nous sommes gens à respecter l’un et l’autre… en amis discrets… en alliés…
Plus lentement et plongeant son regard dans celui de la fausse princesse, il ajouta :
— Car je suppose que vous n’avez pas plus l’intention de dévoiler mon incognito que je n’ai, moi, celle de vous dénoncer à la police… Si Peaudure a de sérieux comptes à rendre… des comptes qui compromettraient singulièrement le détective Mortimer, Catherine Velsch, de son côté, n’est point sans reproches, ni sans peur… Il sera donc plus sage de nous entendre et de conclure une alliance.
La princesse soupira faiblement.
Son attitude disait qu’elle donnait aux mots prononcés par son terrible interlocuteur leur véritable signification ; dans une telle bouche, alliance était l’équivalent d’asservissement. Mais elle ne protesta point et courba la tête.
Entre ces deux êtres que le sort remettait face à face sous un nouvel aspect, dont eux seuls pouvaient apprécier le mensonge, devait exister un lien mystérieux, plongeant dans le passé.
Peaudure !… À quelle époque de la vie cet étrange vagabond qui avait eu une si fâcheuse influence sur la destinée de la gentille Renée, Mila Serena, ou, plus exactement, Catherine Velsch, était-elle entrée en rapports avec lui ? Qu’était-elle alors ?
Sous son masque d’ange, la blonde princesse cachait donc les troubles souvenirs d’une damnée ? Il est des visages menteurs.
En tout cas, ce passé devait être terrible, puisqu’il suffisait de son évocation, par une simple allusion, pour faire retomber la princesse d’aujourd’hui sous la domination de son complice, ou de son maître d’autrefois…
Et elle n’essayait même pas de lui jeter à la face ce que lui-même avait fait alors, avait pu faire pendant ce laps de quinze années qui s’étaient écoulées depuis le rapt et l’abandon de la petite Eveline, depuis la rafle au cours de laquelle le voleur d’enfant était tombé entre les mains de la police et l’instant où il réapparaissait avec le masque glabre et froid du détective Mortimer.
Qu’avait pu faire Peaudure, pendant ces quinze ans ? De quel bagne s’était-il évadé, pour se refaire une personnalité de tout repos ? Il avait certainement éprouvé, alors, une grande déception ! Ce secret, dont il avait escompté l’exploitation et en vue duquel il avait voué Mme Belmont à un surcroît de désespoir et la petite Eveline à tous les hasards de l’abandon, ce secret avait perdu toute valeur.
Le bébé laissé sur un tas de choux avait disparu – grâce à Berlingot – de façon telle que toutes les recherches de Peaudure avaient dû demeurer vaines.
Les Belmont avaient quitté la France, et l’ex-vagabond ne devait avoir de leurs nouvelles que longtemps après ; c’était pour apprendre qu’ils étaient morts.
Donc, un fiasco sur toute la ligne…
Pourtant, cette mauvaise action ; déjà ancienne, pouvait réserver au misérable certaines surprises.
N’en aurait-il pas, déjà, éprouvé une, en apprenant par une coupure de journal l’existence d’un Jean Belmont ? N’en aurait-il pas connu d’aussi fortes, s’il avait pu savoir qui était cette Renée Marcadiou, dont la princesse Mila, par une singulière fantaisie du destin, avait fait son accompagnatrice, ou s’il avait reçu les confidences… toutes les confidences de l’étrange employé qu’il séquestrait, le nommé Romèche ?
Peaudure ignorait Renée Marcadiou… Mais, et sans connaître encore les dessous de l’histoire ni la véritable identité du second Jean Belmont, son attention venait d’être attirée sur l’héritier du banquier canadien.
Il flairait une histoire extraordinaire, un secret de famille dont il était homme à tirer parti…
C’était un bandit redoutable, que Peaudure, en son nouvel avatar de Mortimer !…
La vue de la princesse Mila – qu’un hasard jugé favorable replaçait sur sa route et sous sa coupe – lui suggérait certainement une idée. En contemplant la jeune femme, ses yeux brillaient d’une joie effrayante.
— Une alliance, chère amie ! répéta-t-il, en se frottant les mains. Une alliance entre nous deux ! Voilà qui est de nature à donner de jolis dividendes, et vous devez considérer ma proposition comme une chance. J’admets que vous ne soyez pas précisément dans le besoin. N’importe ! nul ne peut répondre de l’avenir. Et d’ailleurs, en secondant mes projets, c’est votre sécurité présente que vous assurerez…
Il appuya sur ces derniers mots, qui firent de nouveau soupirer Mila.
Puis, se penchant doucereusement vers elle, il murmura en souriant :
— Êtes-vous toujours la plus fine, la plus habile, la plus irrésistible des blondes ? J’ai grande envie de vous mettre à l’épreuve… en vous chargeant d’une mission délicate.
La princesse leva vers le visage sarcastique des yeux remplis d’effroi.
L’homme assis près d’elle la plongeait en plein cauchemar.
Mais elle écoutait et les paroles de Peaudure-Mortimer se gravaient dans sa mémoire, parce que, vaincue d’avance, elle savait qu’il lui faudrait en passer par ses volontés et les exécuter.
Le prétendu Mortimer réfléchissait en espaçant ses phrases, à peu près comme un orateur qui improvise à mesure le discours qu’il prononce.
— Plus j’y songe et plus je me réjouis de vous retrouver, dit-il lentement. Vous êtes la femme qu’il me faut, et votre situation mondaine va m’être précieuse… En deux mots, voici la chose : il s’agit, ma charmante, d’attirer dans votre orbe brillante et de captiver un jeune étranger ignorant tout de Paris… Je ne pense pas que la tâche soit désagréable. Mais n’allez pas perdre de vue le but, qui est de m’apprendre au plus tôt le passé de ce jeune homme, ce qu’il est et d’où il vient. Il vous sera aisé, sirène, de l’amener sur le chapitre des souvenirs d’enfance : provoquez ses confidences, et notez soigneusement, pour me le répéter, tout ce qu’il vous dira. J’en pourrai sans doute faire mon profit… Est-ce dit ?
Debout devant elle, il la tenait sous son regard et lui parlait d’un ton impérieux. Elle murmura, docilement :
— Je ferai ce que vous désirerez.
— Catherine, ma mie, tu n’as pas que l’apparence d’un ange ! Tu en es un ! proclama joyeusement Peaudure. Comment ce garçon résistera-t-il à la charmeuse que tu sais si bien être ? Il te livrera ses plus secrètes pensées… Et j’ai idée que nous y trouverons le mot d’une énigme assez intéressante et assurément de bon rapport. Je te conterai ce qu’il faut de cette histoire, et tu t’étonneras comme moi qu’un enfant mort depuis quinze ans puisse ressusciter sous les apparences d’un jeune homme de vingt-cinq ans… exactement l’âge qu’il aurait !… Comprends-tu, Catherine ?… Ou, si vous préférez – car je ne veux point vous froisser, ma divine princesse ! – comprenez-vous, délicieuse Mila ? Je ne crois pas aux miracles, moi… aux résurrections moins encore… Et je tiens à savoir qui est réellement ce Jean Belmont… C’est le nom de votre adorateur de demain ma princesse !
— Je m’efforcerai de vous satisfaire, promit la princesse Serena, avec une résignation dont se contenta Peaudure.
— Alors, vous réussirez ! déclara-t-il galamment, en portant à ses lèvres une des petites mains blanches. Vous êtes irrésistible, quand vous le voulez… Au revoir, princesse. Je vais vous envoyer un petit memento, qui contiendra tous les renseignements utiles pour mener à bien votre tâche.
— Et mon collier ? demanda timidement Mila Serena. Dois-je perdre l’espoir que le détective Mortimer ait le loisir de s’en occuper ? Faut-il que je m’adresse ailleurs ?
— Certes non, répliqua Peaudure, après une légère hésitation. Ma réputation n’est pas usurpée, ma chère princesse. Vous le constaterez vous-même… Car je m’engage à retrouver votre collier.
Il était imperturbable. Mila Serena ne soupçonna pas les raisons qu’il avait de se montrer aussi affirmatif. Elle enregistra seulement avec satisfaction cette promesse formelle.
— Au revoir, dit-elle. Vous serez content de moi.
— J’en suis certain à l’avance, ma gentille associée.
Et le faux Mortimer se retira, reconduit par la femme de chambre qu’avait sonnée Mila.
Demeurée seule, la jeune femme laissa tout à coup apparaître sur son visage la terreur qu’elle s’était efforcée de dissimuler. Son visage se décomposa.
— Il est revenu, gémit-elle. Vers quel abîme va-t-il m’entraîner ?
Devant le perron de l’hôtel Belmont, qui, pour la première fois depuis quinze ans, retrouvait la vie et aspirait joyeusement la lumière de toutes les baies de sa façade enfin délivrées du bâillon des persiennes, une auto attendait.
Très sportif, élégant et dégagé, un jeune homme, en qui ceux qui l’avaient connu auraient eu peine à reconnaître l’enfant des Halles, le Berlingot dépenaillé de jadis, surgit d’une porte, descendit allègrement les marches et sauta dans la voiture, dont il prit le volant.
Un virage splendide… la grille franchie… et l’auto, pilotée par son jeune propriétaire, s’élança dans l’avenue.
Arrivé de la veille à Paris, l’héritier de Stuart Belmont ne perdait pas de temps.
Vers quels plaisirs, sans doute rêvés longtemps à l’avance, depuis que le dessein de ce voyage s’était ébauché dans son esprit, s’élançait-il avec tant de hâte !
Paris !… Ville de tous les mirages, dont le rayonnement atteint aux rives lointaines d’outre-Atlantique ! Que viennent te demander les « businessmen » enrichis ou les jeunes milliardaires des quatre coins du globe ? À quelles flammes accourent-ils brûler leurs ailes, sinon à celles qui embrasent de leurs clartés artificielles les établissements de plaisir ?
Était-ce cela que venait découvrir celui que tout son entourage appelait respectueusement « Monsieur Jean Belmont » ?
Mais, s’il en était ainsi, pourquoi serait-il sorti si matin ? Ce n’était plus, et ce n’était pas encore l’heure des fêtards. Et d’ailleurs, l’auto ne se dirigeait ni vers Montmartre, ni vers un des autres quartiers de Paris où l’on peut trouver le plaisir…
Elle se lançait vers les vieux quartiers du centre, vers les Halles, grouillantes et bruyantes, qu’elle traversait lentement, tandis que Jean contemplait avec émotion le spectacle familier à son enfance.
Allons, sous l’élégant costume du milliardaire Jean Belmont, c’était bien le cœur du môme Berlingot qui battait encore ! L’enfant des Halles n’avait pas oublié le passé.
Et la preuve, c’est que sa première sortie était un pèlerinage.
Car, après ce premier regard d’émotion jeté sur les Halles, Jean se dirigeait vers la rue du Jour, descendait d’auto et s’avançait dans la direction d’une vieille porte… la porte qu’avait franchi tant de fois, joyeux ou mélancolique, le pauvre môme Berlingot.
Ah ! certes, les souvenirs que pouvait retrouver Jean Belmont dans ce pèlerinage à l’ancien logis du sieur Romèche n’étaient pas tous réjouissants. Ici, au haut de ces escaliers que gravissait maintenant le jeune homme, la dureté, les coups et les rebuffades d’un méchant homme l’avaient seuls accueillis pendant ses premières années. Il en était parti un jour, parce qu’un homme généreux, un mari angoissé avait payé pour le délivrer de cette morne existence – mais aussi parce qu’un père indigne l’avait vendu.
L’ignorait-il ? En tout cas, il ne pouvait avoir oublié les mauvais traitements et la sécheresse de cœur du marchand de reconnaissances.
Il revenait, pourtant…
Arrivé devant la porte, il s’étonna de n’y plus voir cette plaque délabrée qui enseignait jadis aux clients de Romèche le logis de leur exploiteur. Elle avait été enlevée et seule la trace de son emplacement demeurait visible.
Déconcerté – car la jeunesse qui ne mesure point encore le temps, conserve encore sa foi en l’immuabilité des choses, Jean Belmont frappa, après une seconde d’hésitation.
La porte s’ouvrit aussitôt et il se trouva en présence d’une jeune ouvrière qui lui était parfaitement inconnue et le contemplait avec un étonnement égal au sien.
— Monsieur Romèche ? demanda-t-il. N’est-ce point ici, mademoiselle ?
La jeune fille secoua négativement la tête et referma en même temps sa porte.
Mais, presque aussitôt, apparut, un seau et un balai à la main, une femme que ces attributs de nettoyage désignaient comme la concierge de l’immeuble.
Elle en fournit d’ailleurs une autre preuve en dévisageant le jeune homme avec un mélange de curiosité et de méfiance, et en le questionnant d’un ton revêche.
— Vous demandez ?
— Monsieur Romèche.
— Le père Romèche ? Ben vrai, vous retardez ! Il y a quinze ans qu’il est parti d’ici.
À ce moment seulement, Berlingot dut prendre conscience de son étourderie et entrevoir qu’il existait, en effet, bien des chances pour que son père eût changé de domicile.
Il demanda piteusement :
— Vous ne pourriez pas m’indiquer son adresse actuelle ?
— Pour ça non ! répliqua la concierge. Ce n’était pas un locataire à regretter et je ne me suis jamais inquiétée de savoir ce qu’il était devenu. On a bien dit qu’il avait fait un héritage… Mais, ce n’est toujours pas à moi qu’il a montré la couleur de son argent… Enfin, il me débarrassait : c’était déjà quelque chose !
Gêné et un peu attristé, le jeune homme murmura :
— Je vous remercie, madame.
Et il quitta la vieille maison.
En regagnant l’endroit où il avait laissé son auto, il aperçut un groupe de forts. Aussitôt, sa physionomie s’éclaira, et, se ravisant, il se dirigea vers eux.
— Pardon, messieurs, ne connaîtriez-vous pas, par hasard, un de vos collègues, ou de vos anciens collègues, nommé Marcadiou ? questionna-t-il.
À la façon dont les forts se consultèrent, il vit tout de suite qu’il tombait en pays de connaissances et que cette fois la réponse ne serait pas négative.
En effet, un des colosses lança :
— Célestin ? Bien sûr qu’on le connaît, l’ancien !… Il était là, pas plus tard que tout à l’heure… Mais il doit être reparti pour son patelin, avec sa femme. C’est un gars qu’aime se mettre au vert. Pantruche, il n’y reste que pour le boulot…
— Je sais, dit Jean, tout joyeux. C’est toujours à Robinson qu’il habite, n’est-ce pas ?
— Toujours !…
Le jeune homme n’en demandait pas davantage. Une demi-heure plus tard, l’auto roulait sur la route de Robinson.
— Je vais leur faire une fameuse surprise, à ces braves Marcadiou ! pensait le jeune milliardaire. Vont-ils me reconnaître ? J’ai changé !… Et je ne dois pas être le seul…
Il riait… À vingt-cinq ans, c’est joyeusement qu’on revient vers le passé. Il est encore si proche !… D’ailleurs, celui de l’enfant des Halles avait été vraiment si peu favorisé du destin que le regret n’était pas à craindre ; il devait seulement s’éclairer au contraste du présent heureux.
Devenu le jeune milliardaire Jean Belmont, Berlingot, radieux, était tout à la joie d’éblouir et aussi de fêter les quelques braves cœurs qui lui avaient adouci ses heures d’épreuve.
L’auto atteignit les premières maisons de Robinson. Le paysage n’avait point assez changé pour que le pèlerin ne pût se reconnaître. Il découvrit tout de suite la petite maisonnette des Marcadiou et son cœur battit.
Par devoir, il était d’abord allé vers Romèche…
Mais c’était sa tendresse d’enfant qui le poussait vers les Marcadiou…
* * *
Célestin était en train de bêcher son petit jardin.
Il avait un peu vieilli, le brave fort ! Dame ! quinze années pèsent un peu plus lourdement sur des épaules laborieuses qu’une charge, fût-elle de fort de la Halle !
— Ohé ! père Marcadiou ? Est-ce qu’on peut vous dire bonjour ?
À cet appel, crié par une voix juvénile, Célestin releva la tête et dévisagea avec surprise le jeune homme qui s’avançait vers lui, après avoir poussé la barrière.
Il ne le connaissait pas, ce jeune homme, si bien vêtu ; un coup d’œil lui suffisait pour voir qu’une considérable distance sociale les séparait et qu’ils appartenaient l’un et l’autre à des milieux trop différents pour qu’un point de contact eût pu s’établir entre eux.
Et cependant, le visiteur s’avançait, la main tendue et le visage épanoui par un sourire cordial – un de ces sourires qu’on n’adresse qu’aux vieux amis, quand on les revoit après une longue absence.
Marcadiou se redressa tout à fait, et regarda de plus près celui qui paraissait si bien le connaître.
Mais aucune, clarté ne jaillit de cet examen, aucun souvenir ne se réveilla.
— Je ne vois pas… Non, parole ! je ne vous remets pas, bredouilla le fort, en se grattant la tête. Ça serait-il aux Halles que je vous aurais vu ?
— Tu l’as dit… Ah ! en fais-tu une trompette ! Je vois bien qu’il faut que je te rafraîchisse la mémoire… que je me nomme… Mais, ne vas-tu pas avoir oublié mon nom, comme mon visage ? Te souviens-tu du môme Berlingot ?
— De Berlingot ! s’exclama Marcadiou, en lâchant sa bêche, avec une vivacité qui prouvait celle de ses souvenirs.
— Il est devant toi, là !… Vas-tu me reconnaître, cette fois, mon grand pote ?
— Ça serait Berlingot ! Ah ! tonnerre ! Embrasse-moi, alors, fiston.
Et mêlant leurs rires, aussi joyeux et aussi attendris l’un que l’autre, le protégé et le protecteur de jadis s’étreignirent.
— Ce qu’il a poussé ! Ce qu’il est devenu un « monsieur » le môme Berlingot ! s’extasiait le fort. Ah ! p’tit gas, c’est pas pour dire. Mais ça m’fait rudement plaisir de te revoir… Moi, qui m’imaginais que tu nous avais oubliés.
— Berlingot oublier Marcadiou et sa bourgeoise ! C’est pas chic d’avoir pensé ça… La pelure peut avoir changé… et aussi le langage… Mais, tout l’autrefois m’est resté dans le cœur, père Marcadiou. Et la preuve, c’est que, rien qu’en te revoyant, mon parigot de jadis me remonte aux lèvres… Je redeviens l’enfant des Halles… content… heureux. Appelle vite maman Marcadiou que je l’embrasse aussi…
— Tiens, la v’là qui vient… On dirait qu’elle t’a senti… Mais, tout de même, gare qu’elle tombe de saisissement !
Et, se retournant vers la maison, sur le seuil de laquelle venait, en effet, d’apparaître la revendeuse, Marcadiou la héla sans plus de précaution.
— Arrive, la petite mère !… Sais-tu qui c’est, ce grand gas-là ?… C’est le p’tit Berlingot… le môme Berlingot… voui, ma chère ! Il s’amène sans crier gare !
— Ber… lin… got !
La stupeur allait-elle faire tomber Mme Marcadiou en pâmoison ? Jean se précipita pour la recevoir dans ses bras ; mais les vigoureux baisers qu’elle lui appliqua sur les joues rassurèrent le jeune homme.
— Ce qu’il est chic !… Ce qu’il a grandi ! s’extasiait la revendeuse, en admirant l’ancien fléau des Halles.
Riant d’un œil et, s’essuyant l’autre, Jean Belmont répliquait :
— Je suis toujours Berlingot, allez !… Et si content de vous revoir ! C’est que vous n’avez pas changé, m’ame Marcadiou… Et le père Célestin non plus !
— Les biceps y sont toujours ! constata le fort avec orgueil.
— Va ! il est toujours le même… Et aussi contrariant ! proclama l’épouse. Si on se dispute un peu moins, c’est pas de sa faute. Mais, entre donc chez nous, p’tit gas. On va trinquer à ta visite, puisque tu n’es pas devenu plus fier.
— Plus fier de quoi ? dit en riant le jeune homme, entraîné par la brave femme et poussé par Célestin. D’avoir eu plus de chance que je n’en méritais ?… Ne dites pas de bêtises, maman Marcadiou… et donnez-moi plutôt des nouvelles de mon petit frangin.
— De ton frangin ? De quel frangin parles-tu ? s’ébahirent ensemble les deux époux.
— Mais, de celui que je vous ai laissé juste avant mon aventure et mon départ… de « Gosse de gosse », voyons ! Il doit avoir grandi ?
Il fut tout déconcerté du grand éclat de rire dont partirent ensemble le père et la mère Marcadiou.
— S’il a grandi ! s’esclaffait le fort, en se tapant sur la cuisse.
— Qu’avez-vous ? Qu’ai-je dit de si drôle ?
Mais ses questions étonnées s’arrêtèrent net.
Une jeune fille venait d’apparaître, les bras chargés de fleurs.
Et c’était une vision de printemps qu’apportait Renée Marcadiou dans la salle à manger de ses parents adoptifs.
Alors, tendant un de ses grands bras vers la délicieuse apparition, – qui s’immobilisait, tout intimidée à la vue du jeune étranger, – Marcadiou clama :
— Tiens ! le v’là ton « Gosse de gosse » !… Hein ! Il est un peu plus chouette que quand tu l’as ramassé sur son tas de choux ? Approche donc, Renée… Pas la peine d’ouvrir des quinquets pareils… Ce n’est que Berlingot… Il est de la famille.
Rougissante, Renée regardait ce beau jeune homme, qui apparaissait tout à coup dans sa vie et elle se sentait de plus en plus intimidée.
Ce n’était pourtant pas un inconnu pour elle, ce Berlingot, dont elle avait tant entendu parler. Mais elle le voyait toujours, jusqu’à cet instant, sous les traits si souvent dépeints par Célestin Marcadiou, du petit Berlingot. En se trouvant brusquement en face d’un grand jeune homme élégant et dont le sourire aurait pu faire rêver bien des cœurs de jeune fille, Renée ressentait un trouble profond.
De son côté, le jeune milliardaire considérait avec une surprise admirative, cette gracieuse silhouette de jeune fille – si différente du « Gosse » dégingandé qu’il s’était attendu à voir.
C’était une surprise ; mais pas désagréable. Car Renée Marcadiou était vraiment gentille à regarder.
Mais, précisément à cause de cela, Jean ne se sentait pas aussi à son aise qu’il l’aurait été avec « son petit frangin ». Lui non plus n’osait avancer, faire le premier pas vers la jeune fille.
Marcadiou rompit les chiens.
— Eh bien ! En voilà des manières ! s’exclama-t-il avec rondeur. C’est comme ça qu’on se retrouve ?… Des frère et sœur qui ne se sont pas vus depuis quinze ans ! Nom d’une pipe ! Voulez-vous vous embrasser… et plus vite que ça !…
Alors, les deux jeunes gens se sourirent ; avec une confusion adorable, Renée fit un pas, pendant que Berlingot en faisait quatre et les deux visages se trouvèrent tout proche, au point que les boucles brunes frôlaient les joues rasées ; Jean n’eut qu’à se pencher un peu et ses lèvres rencontrèrent la joue duvetée…
Était-ce bien un baiser de frère ? Il était donné bien timidement… Et Renée, les yeux baissés et les joues empourprées, le recevait avec un trouble si nouveau – si délicieux aussi – qu’à partir de cet instant, il allait lui devenir impossible de voir en Berlingot seulement un frère. Son cœur s’était mis à battre et c’était l’amour qui faisait « toc-toc » à la porte.
Mais, pour sauver la situation et empêcher les deux jeunes gens de trop sentir leur émotion et de l’analyser, il y avait l’exubérance des Marcadiou.
— Hein ! cria la brave revendeuse. Elle est épatante, ta « Gosse » ? Et tu sais, mon petit, c’est une artiste… Un premier prix du Conservatoire ! Dis voir un peu qu’on ne te l’a pas bien élevée, ta nourrissonne !
— Vous êtes chic ! déclara le jeune homme, en plaisantant pour dissimuler son attendrissement… Aussi tous les gosses que je trouverai, je vous les apporterai !
— Avec dix mille balles ! cria jovialement Marcadiou. Tu avais tout de même tenu parole ! Ses leçons de piano et le Conservatoire, c’est bien toi qui as payé. Aussi, Renée t’était reconnaissante, va !… Tu es quelqu’un à ses yeux.
— Naturellement, balbutia la jeune fille, rougissant de nouveau, parce qu’elle sentait sur elle les regards de Berlingot. Et puis, ne m’avez-vous pas donné les meilleurs des parents ?
Ses yeux humides et tendres, levés vers le jeune homme, – ses yeux qui voulaient seulement exprimer sa reconnaissance, – offraient à leur insu tout ce que le cœur de Renée pouvait contenir de fraîche et naïve tendresse.
Et, sans qu’il s’en rendit compte, quelque chose de très doux glissait dans le cœur de Jean Belmont. N’étaient-ils pas tous deux à l’âge qui n’attend qu’un signe pour s’éveiller ?
— Assez de chichis ! coupa Mme Marcadiou, qui comme les jeunes gens et comme son mari se sentait gagnée par l’émotion. Si vous continuez à vous passer la pommade, nous allons tous ouvrir nos écluses et ça sera les grandes eaux. Très peu pour mon tapis !… D’abord, Berlingot va souper avec nous. Descends à la cave, Marcadiou. Et rapporte-nous de quoi mettre de l’entrain…
Il n’y avait pas à se défendre contre l’invitation de la brave femme ; et d’ailleurs, le jeune homme n’en éprouvait aucunement l’envie. En cette atmosphère de chaude sympathie – et peut-être aussi chargée des effluves d’un sentiment plus tendre, candidement avoué par les jolis yeux de Renée – il oubliait sa fortune, le luxe dont il avait appris à s’entourer ; il redevenait Berlingot.
Mais la vie se laisse-t-elle jamais oublier complètement ? À table, les Marcadiou n’avaient point manqué de s’étonner que leur jeune ami les eût laissé si longtemps sans nouvelles. À quoi Jean s’était récrié : il avait écrit – et plusieurs fois ! C’était Célestin qui n’avait pas répondu.
— Parce qu’on n’a jamais reçu tes lettres et qu’on ignorait ton adresse, p’tit gas, répondit le fort. Et c’est pas étonnant, vois-tu… Le beau monsieur et la belle dame qui t’ont emmené ne devaient pas tenir à ce que tu gardes des amis aussi peu huppés que nous.
Une ombre de tristesse voila le regard de Jean Belmont.
— Ce n’est pas ça ! soupira-t-il, en secouant la tête. Non ! mes parents adoptifs étaient bien incapables de sentiments aussi mesquins. Mais il existait une autre raison… et dont j’ai pu, par la suite, apprécier toute la gravité, pour que « mon père » écartât de moi tout ce qui pouvait parler du passé. Et c’était pour sauvegarder l’illusion dont vivait « ma mère » et dont la perte l’aurait tuée.
Et questionné par les Marcadiou et par Renée, passionnée soudain, il dit l’étrange folie de Mme Belmont et ce qu’avait été sa vie durant ces quinze années.
— Dès que j’ai été en âge de comprendre, je me suis associé au pieux mensonge, conclut-il. C’était mon devoir ; jusqu’à son dernier soupir, « ma mère » a cru que j’étais son fils. Et « mon père » qui ne lui a pas survécu (car il n’avait vraiment vécu que pour elle et je puis dire que sa vie était liée à celle de sa femme) est, mort en me bénissant… Je les ai pleurés tous les deux comme mes vrais parents. Et je me suis senti tout à coup si seul que, d’instinct, je suis revenu en France… vers vous…
Renée avait les larmes aux yeux ; les Marcadiou n’étaient guère moins émus.
— Quelle triste chose ! murmura-t-elle. Et comme il y a des destinées cruelles !… Ces pauvres parents avaient eu des enfants, des enfants à eux… comme nous, nous avons eu nos vrais parents… qu’il ne nous a pas été permis d’aimer…
Elle sourit aux Marcadiou.
— Ce n’est pas pour me plaindre, ajouta-t-elle. Le hasard a trop généreusement réparé les torts de la destinée envers moi… Mais je ne puis m’empêcher de penser… parfois… à mon vrai père… à ma vraie mère… qui peut-être m’ont pleurée…
— Ils t’avaient abandonnée ! se récria Mme Marcadiou, indignée.
— Sait-on jamais ? répliqua tout bas Renée.
Voulant changer la conversation, Jean avait tiré de sa poche son portefeuille et y prenait deux photographies.
— Voilà mes bienfaiteurs, dit-il.
Et il les tendit à Mme Marcadiou, qui les passa à la charmante Renée.
Ce fut surtout Mme Belmont qui retint les regards de la jeune fille ; en proie à une émotion singulière, elle contemplait les traits mélancoliques et murmurait :
— Comme elle était belle !… Et comme elle devait être tendre !…
— Et le père Romèche ? demanda brusquement Jean, en se tournant vers Marcadiou. Je l’ai cherché vainement tantôt. Que devient-il ?
— Ce n’est pas moi qui te le dirai, p’tit gas… Il avait touché la forte somme pour renoncer à toi, tu sais… On a parlé d’un million… C’est bien gros… Mais, en tout cas, il a disparu avec… Va ! Il ne mérite guère que tu t’inquiètes de lui… Il t’avait vendu, tu sais.
— C’est tout de même mon père ! soupira Berlingot, un peu triste.
— Allons, ne t’en fais pas ! conseilla Mme Marcadiou, en lui tapant amicalement sur l’épaule. Ta famille, maintenant, c’est chez nous… Et Renée va te jouer quelque chose qui chassera tes idées sombres… Vas-y, ma Renée…
Souriante, la jeune fille obéit. Et bientôt ses doigts coururent sur les touches, évoquant des rêves…
De sa soirée chez les Marcadiou, Jean Belmont conservait un souvenir ému ; il était resté sous le charme de Renée.
— À demain, lui avait-il dit presque involontairement, en la quittant la veille. Je viendrai bavarder ; il faut que nous achevions de faire connaissance.
Les yeux de la jeune fille avaient brillé de plaisir. Et elle avait recommandé :
— Ne venez pas trop tard… Car la musique me prend une partie de mes après-midi et je risquerais de manquer votre visite.
La musique, c’était la princesse Mila Serena. Pourquoi n’avait-elle pas alors prononcé ce nom et donné son impression sur celle qui le portait ?…
Berlingot s’en fut certainement souvenu au moment où – et juste le lendemain du dîner chez les Marcadiou – on lui remit une carte.
— Princesse Mila Serena, lut-il avec surprise. Que peut me vouloir une princesse ?
Moins jeune et plus averti, il se fût dit avec un sourire moqueur que le bruit de son arrivée s’était répandu dans Paris et qu’il allait avoir à soutenir le premier de ces assauts dont on honore volontiers les milliardaires.
Mais il n’était pas encore cuirassé contre les tapeurs des deux sexes ; et son inexpérience en devait faire une proie facile.
Il se rendit au salon et s’inclina devant Mila. Elle était tout charme simple et son aspect si éloigné de celui de l’aventurière prévenait en sa faveur. Jean Belmont fut conquis dès le premier coup d’œil.
— C’est une vraie princesse… Et elle est exquise ! apprécia-t-il.
— Monsieur Belmont, dit l’alliée de Peaudure avec le plus ensorceleur de ses sourires, vous allez avoir une bien fâcheuse impression des usages de Paris et maudire ses importuns… Les journaux nous annoncent quotidiennement des arrivées de milliardaires, venus d’outre-Atlantique. Mais, ce sont en général des hommes d’affaires grognons et des Yankees… d’un âge presque respectable. Vous, monsieur, vous avez deux originalités : vous êtes jeune et vous êtes Canadien, par conséquent doublement sympathique. Alors, comme une folle que je suis, j’ai pensé au triomphe que j’obtiendrais si je pouvais vous décider à vous montrer au bal de charité dont je suis une des organisatrices. Quelle attraction vous constitueriez ! Nos orphelins en recueilleraient le bénéfice. Telle est l’audacieuse requête que je viens vous présenter. M’excuserez-vous ?
— Mais, princesse, je ne saurais qu’admirer votre ingénieuse charité… et être en même temps flatté du prix que vous attachez à ma modeste présence…
— Alors, c’est oui ? Vous acceptez ? s’écria joyeusement Mila Serena, en tendant la main au jeune homme. Que c’est gentil à vous ! Et maintenant que j’ai obtenu, pour nos orphelins, ce que je voulais, faisons un peu connaissance, voulez-vous ! C’est pour mon compte, cette fois, que je vous fais visite… une visite que vous me rendrez, j’espère, un de ces-prochains jours ?
Que pouvait répondre le jeune homme à cet assaut d’amabilité ? La blonde Mila, avec ses yeux purs, imposait aux regards une vision de fleurs à travers un éblouissant soleil. Jean se sentait un peu étourdi et grisé… au point d’en oublier la visite promise à Renée…
Quand la fausse princesse se retira, elle emportait la promesse du jeune homme de venir prendre une tasse de thé le lendemain, pour causer du programme de la fête.
Renée était-elle déjà oubliée ?
En tout cas, pour l’instant, Jean ne songeait plus à reprendre le chemin de Robinson et remettait pareillement à plus tard les recherches qu’il s’était proposé d’entreprendre au sujet de son père.
* * *
En ne voyant point paraître Jean à l’heure convenue, Renée avait éprouvé, non pas du dépit, mais une grosse déception et aussi un peu de peine. À l’insu d’elle-même, en désirant revoir celui qu’elle croyait chérir uniquement comme un frère d’adoption, Renée attendait déjà son amoureux.
— Il n’a pu venir… Je le verrai demain, se dit-elle, en refoulant ses larmes.
Mais, le lendemain, l’heure du départ pour Paris arriva, sans que Jean Belmont se fût présenté.
Cela devenait grave. La désolation envahit le cœur de la jeune fille.
— Hélas ! pensa-t-elle. Nous nous sommes laissés emporter par notre imagination, mes parents et moi. Nous avons pris nos désirs pour des réalités. Nous aurions dû comprendre que nous ne pouvons pas tenir une bien grande place dans la vie d’un jeune homme aussi riche et probablement aussi fêté que M. Jean Belmont… Berlingot aurait été tout à nous… Malheureusement, Berlingot est devenu millionnaire. Il nous a fait une visite ; c’est déjà bien joli… Nous étions trop exigeants…
Renée dit cela en soupirant, ce qui prouvait qu’elle était encore moins résignée que convaincue… Et puis, elle faillit pousser un cri de joie en découvrant, au moment où elle sortit de la maison, une silhouette masculine, qui semblait l’attendre sur la route.
À son avis, ce ne pouvait être que Jean. Qui donc aurait eu l’idée de se diriger vers elle en brandissant un gros bouquet ?
— Mademoiselle Renée… voulez-vous me permettre…
Ô désillusion ! À qui donc appartenait le visage de ce galant grotesque, si différent de Jean Belmont ? Avec un dépit que trahit aussitôt son visage devenu sévère, Renée reconnut le ridicule baron de la Virtonnière, ce singulier galant, dont elle avait tant ri quelques jours auparavant.
Il s’obstinait ; il revenait à la charge, bravant la rebuffade certaine qui l’attendait… Voilà qui était vraiment curieux.
Il fallait qu’il jugeât la jeune fille particulièrement intéressante – en dépit de sa modeste parenté – puisqu’il avait pris la peine de se renseigner sur les Marcadiou et de poursuivre jusqu’aux abords de la maison familiale, celle qui passait pour la fille du brave fort.
Quelle que fût la raison qui l’avait décidé à cette entreprise aventureuse, il eut aussitôt lieu de s’en repentir.
Car, tandis que Renée se levant brusquement lui tournait le dos sans aménité, en l’invitant à la laisser tranquille, il entendit dans son clos un galop furieux, dont le bruit le fit sursauter.
C’était Marcadiou qui arrivait pour châtier le godelureau, dont il avait vu de loin l’audacieuse importunité.
Apostrophant l’infortuné baron, il vociféra :
— Dis donc, l’astèque, est-ce que tu te figures qu’on peut courtiser Mlle Marcadiou sans ma permission ? Attrape donc ça… et encore ça pour te dégoûter d’y revenir.
Le passage du train avait empêché Renée d’intervenir en faveur du galant déconfit et sérieusement corrigé. Souffrant pour les beaux yeux de son idole, le baron Sigurd n’eut même pas la consolation d’y surprendre une lueur de pitié…
Renée était pressée. Dans l’espoir de voir Jean, elle avait attendu jusqu’à la dernière minute ; et maintenant, il lui fallait se hâter si elle ne voulait arriver en retard chez la princesse.
Toute à ses obligations professionnelles, elle s’efforçait de ne plus penser à sa déconvenue, ni à celui qui l’avait provoquée. Mais, le premier visage qu’elle aperçut, quand on l’introduisit dans le salon, fut celui de Jean Belmont, assis auprès de Mila Serena…
Quel coup au cœur de le trouver là et de se dire que c’était pour une princesse que le jeune homme, négligeait ses amis !…
* * *
L’associée de Peaudure avait réussi, ou était tout au moins en passe de réussir, puisqu’elle tenait à sa discrétion le prétendu Canadien. Sous couleur d’offrir une tasse de thé et de s’intéresser à un visiteur, on peut poser bien des questions. Mila Serena ne s’en privait pas.
Elle y était d’ailleurs encouragée par la présence invisible de Peaudure-Mortimer, aux écoutes derrière une portière. Le faux détective était justement auprès de Mila quand on avait annoncé Jean ; et il s’était empressé de passer dans la pièce voisine, en recommandant :
— Profitez de l’occasion… Confessez-le. J’ai un sérieux intérêt à m’expliquer cette bizarre résurrection.
La docile Mila n’avait pas eu grand’peine à amener Jean à parler de ses parents.
— Quelle chose étrange ! lui dit-elle tout à coup. Ce n’est pas la première fois que j’entends prononcer ce nom de Belmont qui est le vôtre. Il est associé à un de mes souvenirs de jeunesse… Peut-être devrais-je plutôt dire d’enfance, puisque cela remonte à une quinzaine d’années.
Frappé de la coïncidence, le jeune milliardaire ouvrait des yeux étonnés. Mila continua :
— C’était à propos d’un accident d’auto arrivé dans une région où ma famille villégiaturait alors… Cet accident m’avait beaucoup frappée… beaucoup émue, parce que deux enfants y avaient trouvé la mort… Un petit garçon et une toute petite fille… âgée d’un ou deux ans, qui périt noyée… Or, cette famille portait votre nom… Vous était-elle quelque chose ?
Troublé par ce qu’il devait prendre pour une coïncidence extraordinaire, le jeune homme répondit :
— C’est à mes propres parents que ce malheur est arrivé… Mon père se nommait Stuart Belmont… Lui et ma mère ont seuls survécu…
— Mais alors, les enfants étaient votre frère et votre sœur ? insista la princesse.
Jean hésita.
— Nullement, finit-il par répondre. La vérité est que je suis seulement le fils adoptif de M. et Mme Belmont… Pour des raisons de sentiment, un peu délicates à exposer, j’ai tenu, auprès de la pauvre mère, la place du fils qui lui avait été ravi et dont je porte d’ailleurs le nom.
Mila Serena jeta un coup d’œil furtif du côté de la tapisserie qui masquait Peaudure.
Il devait être satisfait ; l’énigme était éclaircie.
Elle allait reprendre ses questions, quand une camériste annonça :
— Mademoiselle Marcadiou est à la disposition de Madame la princesse.
— Qu’elle entre, répondit négligemment Mila Serena, sans remarquer le sursaut de surprise de son visiteur.
Mais Jean Belmont s’était dressé à l’apparition de Renée et lui tendait la main, en souriant de sa surprise.
— Quelle rencontre !… Aussi étonnés l’un que l’autre de nous voir ici, n’est-ce pas ? lui dit-il.
Ce fut au tour de la princesse de ressentir une stupéfaction profonde.
— Comment ! s’exclama-t-elle. Vous connaissez mon accompagnatrice ?
— Oh ! depuis… une quinzaine d’années seulement, madame, répondit le jeune homme, en plaisantant. C’est une amitié déjà vieille…
Mais il rencontra les yeux suppliants de Renée et remarqua en même temps l’expression contrariée qu’avait prise la physionomie de la jeune fille.
Manifestement, elle ne tenait pas à ce que Berlingot mît la princesse au courant d’une histoire qu’elle lui avait sans doute cachée.
— J’allais gaffer ! songea-t-il. Renée a parfaitement le droit de ne pas confier à une étrangère ce secret de famille. Le monde n’est pas tellement tendre à l’égard des enfants trouvés…
Le jeune milliardaire s’en tint à la phrase qui lui avait échappée et changea brusquement de sujet.
— Permettez-moi de me retirer, princesse, dit-il en s’inclinant. Je devine que l’arrivée de Mlle Marcadiou annonce votre heure de musique… Je m’en voudrais d’être indiscret…
Elle répondit gracieusement :
— Vous savez bien que vous ne seriez pas indiscret… mais c’est moi qui ne veux pas l’être en vous infligeant le supplice d’une répétition. Vous m’entendrez au cours de notre fête de charité et ce sera très suffisant… À bientôt, n’est-ce pas ?
Ayant accompagné du regard la sortie du jeune homme, elle ramena soudain ses yeux sur Mlle Marcadiou et demanda d’un ton distrait :
— Mais d’où connaissez-vous M. Belmont, ma petite ? Je croyais qu’il n’était jamais venu en France avant ce jour.
— Il faut croire que si, répondit Renée d’un ton réservé.
Et elle ajouta bien vite, pour marquer sa ferme intention de ne pas répondre aux questions.
— D’ailleurs, ces souvenirs remontent si loin qu’ils sont complètement effacés. Je n’ai pas une aussi bonne mémoire que M. Belmont.
— Toi, ma petite, tu ne veux pas parler ! songea la princesse, en étudiant la jeune fille. À ton aise ! Il faudra bien qu’avec ou sans ton aide, je perce ce mystère.
Mais, pour l’instant, elle renonça à insister, sachant qu’on ne triomphe point aisément de l’obstination de ces jeunes cervelles. Elle se contenta de demander, pour éprouver Renée :
— Vous devez cependant savoir de qui M. Jean Belmont, qui est un enfant adoptif, est réellement le fils.
— J’ignore tout de cette histoire, assura la jeune fille, de plus en plus fermée.
— Vous me jugez sans doute indiscrète… Laissons donc ce sujet et attaquons notre musique…
D’ailleurs, la portière venait de remuer, ce qui annonçait que Peaudure désapprouvait ces questions maladroites. Quand on veut percer un mystère, il ne faut point commencer par mettre en garde, en manifestant une trop vive curiosité, ceux qui s’en constituent les gardiens.
La séance de chant se poursuivit et s’acheva sans autre incident.
Puis, après le départ de la jeune fille, Mila rejoignit Peaudure dans la pièce voisine.
— Eh bien ! êtes-vous satisfait de ma récolte ? demanda-t-elle.
— C’est beaucoup et ce n’est rien, répondit l’ex-vagabond. Il y a quelque chose. Mais quoi ?… Par cette demoiselle Marcadiou, dont vous allez me donner l’adresse, ma gentille princesse, j’apprendrai sans doute ce que je tiens particulièrement à connaître, à savoir quelle est la véritable famille de ce jeune milliardaire… Il devait avoir un père, ce Jean Belmont… un père qui ne l’a certainement cédé à un autre que contre avantages bien sonnants… Un tel père doit être intéressant à connaître…
Ce père, Peaudure le tenait en son pouvoir, mais sans s’en douter le moins du monde.
Pour le voir, pour le confesser, il lui aurait suffi de descendre dans cette crypte mystérieuse, en laquelle se morfondait le sieur Romèche.
Précisément, à cette même heure, il évoquait le passé – ce passé que Mortimer-Peaudure aurait tant aimé connaître !
— Quelle vie !… Quelle misère !… Comme cet homme me traite ! s’exclamait avec rage le déchu, en se promenant, tel une bête captive, entre les murailles voûtées de la crypte.
Il s’arrêta : sur son visage ravagé une ombre s’étendit ; un regret, qui prenait parfois dans ce cerveau troublé par les excès la forme du remords.
— Un million ! murmura-t-il à voix basse. Comme il a fondu vite, mon million !… Le beau million qu’on m’avait donné en échange de mon fils !… Ah ! ce n’est pas grand’chose, un million !… Le vin, le jeu, les belles… comme disent les chansons… et pfuitt ! c’est envolé…
Quand il évoquait ces folles heures, ces si brèves semaines de plaisir, il lui semblait qu’elles n’avaient été qu’un rêve décevant, une simple illusion. Sa joie initiale l’avait tellement étourdi qu’il avait agi sans savoir ce qu’il faisait. Il était ivre ; il était fou. Les poches garnies des billets touchés en échange du fameux chèque, il s’était rué vers tous les plaisirs, vers les restaurateurs, vers les alcôves, vers les tripots, semant sa fortune à pleines mains, comme si elle eût dû être inépuisable…
Et puis, la sarabande folle s’était arrêtée ; les mains qui entraînaient le fêtard avaient lâché ses mains…
Romèche s’était retrouvé seul et dégrisé, dans le froid, dans le noir, affamé et les poches vides… Il était ruiné… De sa mauvaise action, il ne lui restait rien… rien que le désespoir qu’il appelait remords.
— J’aurais mieux fait de ne pas vendre mon fils ! murmura-t-il de sa voix rongée d’alcoolique. Je croyais demander beaucoup… je me suis laissé éblouir… Ce n’était rien un million… mon million… puisqu’il est parti si vite.
Sombre et les yeux fixes, il reprit sa promenade à travers le caveau.
— On m’a séparé de mon fils ! déclama-t-il d’une voix tragique. C’est ce qui a causé ma déchéance… tous mes malheurs viennent de là… c’est la malédiction de Berlingot qui m’a fait tomber entre les mains de cet homme… de ce Mortimer… un bandit !…
« Qu’a-t-il fait de moi ? Il a exploité ma misère… ma folie !… Il m’a terrorisé… Était-ce à lui de me menacer de me remettre entre les mains de la police… pour un geste seulement esquissé… et qu’il a achevé, lui, d’innombrables fois au cours de son existence de bandit !… Ah ! si j’avais su !…
Mais il ne savait pas à qui il avait affaire ; il ne connaissait pas Mortimer, la nuit où, rôdant au hasard, affamé et désespéré, il avait aperçu ce passant cossu, dont il avait tout lieu de supposer les poches bien garnies. La faim rend enragé et donne une apparence de courage aux plus lâches. Il s’était jeté sur ce richard, pour le dévaliser et c’était lui qui avait été maîtrisé, puis soumis à un interrogatoire.
— Il m’a fait choisir entre la prison et ceci ! gronda Romèche, en jetant sur la crypte un regard hostile. N’aurais-je pas mieux fait de choisir la prison ?… On en sort et on y est moins malheureux…
Ruminant sa rancune, il demeura quelques instants silencieux, prêtant l’oreille et jetant aux murs des regards chargés de défiance.
— D’ici aussi, je pourrais sortir… m’évader… si j’en avais le courage ! reprit-il, à demi-voix. Mon bourreau s’absente fréquemment et j’ai surpris le secret du passage… Il me serait facile de gagner la rue… Mais, pourquoi faire, si c’est pour y crever de misère, comme un misérable chien ? Il ne faut pas partir les mains vides…
Son regard était redevenu rusé ; il se rapprocha du coffre, après avoir, une dernière fois, écouté du côté de l’escalier.
— Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’y songe ! soupira-t-il. Tout est prêt… Si je parvenais à ouvrir ce coffre, je pourrais m’emparer de ces perles splendides qu’il contient… Et Mortimer ne s’apercevrait de rien, puisque je pourrais les remplacer par ce collier en perles fausses, absolument semblable à l’autre et que je me suis procuré…
Tout en argumentant ainsi avec lui-même, il s’était mis à l’œuvre et, l’oreille attentive au déclic révélateur, il faisait jouer les combinaisons du coffre, cherchant à surprendre au passage les lettres composant le mot.
— L’a-t-il encore modifié ? murmura-t-il anxieusement. J’avais pourtant bien prêté l’oreille, l’autre jour, quand il a ouvert…
Sans se décourager, il poursuivait ses tentatives ; et tout à coup, il eut un tressaillement de joie.
Cette fois, il était sûr que son oreille venait de percevoir le petit bruit imperceptible qui trahit la bonne combinaison.
Il touchait au but… quelques efforts encore et la porte s’ouvrait.
L’intérieur apparut avec ses rayons garnis de dossiers, de paquets et de boîtes.
Romèche en saisit une avec un grondement de joie.
— Les perles !…
Il les tenait, il n’y avait plus qu’à leur substituer le collier faux tenu en réserve pour cet usage. Ce fut fait en un instant. Après quoi, ce digne voleur d’un autre voleur s’apprêta à gagner le large.
— À cette heure, Mortimer est certainement sorti, se dit-il, en refermant le coffre-fort. Quand il s’inquiétera de ma fugue, je serai loin… Et d’ailleurs, je ne pense pas qu’il ait l’audace de se plaindre à la police. Quels faits articulerait-il contre moi sans se compromettre lui-même ?
Il monta doucement l’escalier, écouta un instant et, n’ayant entendu aucun bruit dans le cabinet de Mortimer, fit jouer le ressort de la porte invisible, dont il avait surpris le secret.
Quelques instants plus tard, il quittait l’immeuble par une petite porte de service, hélait un taxi et se faisait conduire dans un quartier où il savait devoir trouver un acquéreur discret pour le collier volé.
* * *
— Ohé ! Célestin, on te réclame !…
Marcadiou se retourna et vit un groom fort élégant, assez inattendu en ce décor des Halles, qui se dirigeait vers lui, après s’être renseigné auprès d’un groupe de forts.
— Qu’est-ce qu’il me veut, ce déguisé-là ? demanda le bon colosse, plutôt éberlué.
— M. Marcadiou, s’il vous plaît ? s’enquit le groom, en touchant poliment sa casquette.
— C’est bibi… Et puis, après ?
Le groom tendit une lettre.
— Il y a une réponse, annonça-t-il.
Avec une stupéfaction non exempte de méfiance, le père adoptif de la gentille Renée considéra l’enveloppe.
— C’est pour moi ? s’étonna-t-il. Ben ! et la poste, à quoi ça sert ? Les facteurs ont les ripatons nickelés ?… Qui c’est-il qui m’écrit ?
— L’adresse est sur l’enveloppe, expliqua le groom avec condescendance.
Effectivement, l’enveloppe et le papier à lettre que le fort se décida à sortir portaient cette indication : Agence de renseignements et recherches. – J. Mortimer, directeur.
Mais, plus que cet en-tête, le texte lui-même accaparait le regard de Marcadiou, de plus en plus ébahi. Il y lisait que le nommé Mortimer le requérait de passer à son bureau du boulevard Haussmann pour affaire urgente et lui transmettait ses salutations.
Marcadiou, considérant ses poings énormes, qui étaient de nature à provoquer l’abstention des farceurs, se décida aussitôt.
— Dis-y que j’irai, intima-t-il au groom qui attendait son bon plaisir. Dis-y à ton patron. Le temps de remettre ma pelure et je file là-bas…
Une heure plus tard, Marcadiou sonnait à la porte de l’agence Mortimer.
Il fut reçu par un nègre.
Un nègre fait riche. Très à la page, le détective Mortimer ne dédaignait pas d’éblouir sa clientèle. Il avait prévu toute une mise en scène : portes machinées, panneaux s’ouvrant sur une simple pression du doigt et se refermant automatiquement.
Marcadiou avait trop confiance en ses poings pour se laisser intimider par n’importe quel mécanisme. Il s’étonna simplement qu’il existât des systèmes de fermeture aussi bizarres et des gens assez « marteau » pour les employer. Il s’avança paisiblement vers le bureau derrière lequel trônait Peaudure.
— Salut, m’sieu… c’est vous qui m’avez fait demander ? s’enquit-il.
Affectant l’impassibilité professionnelle, le faux détective lui indiqua un siège. Et quand le fort, rendu tout gauche par tant de cérémonial, fut enfin parvenu à s’asseoir, Peaudure lui dit, à brûle-pourpoint :
— Voici pourquoi je vous ai fait venir. Vous êtes signalé comme ayant eu des relations avec un certain Jean Belmont… et sa famille.
— Il n’y a pas de déshonneur, je suppose ! protesta le brave Marcadiou, à la fois interloqué et indisposé par ce préambule. Le p’tit gas que vous dites est de mes amis… Et puis, après ? Ça embête quelqu’un ?
Mortimer-Peaudure, sans quitter son air solennel – son air « commissaire », jugeait Marcadiou – parla d’un ton bonhomme :
— Nul ne songe à vous reprocher cette amitié-là, mon brave. Nous savons à qui nous avons affaire ; votre réputation d’honnêteté est solidement établie… De toutes façons, vous n’êtes pas en cause. C’est de M. Jean Belmont qu’il s’agit… Ou plutôt de celui qui se fait appeler Jean Belmont…
L’indignation suffoqua le fort ; sursautant, il clama :
— Qui se fait appeler !… qui se fait appeler !… Ah çà ! c’est-il que vous le soupçonneriez d’avoir volé un nom qui ne lui appartient pas ? S’il le porte, c’est qu’il est bien à lui, je vous prie de le croire.
— J’en suis persuadé, mon brave homme, riposta Peaudure avec un sourire énigmatique. Mais vous devez savoir comme moi… qu’il ne l’a pas toujours porté…
— Bien sûr… puisqu’il a été adopté.
— Nous y voilà… C’est ce point que je dois tirer au clair et qui est l’objet de mon enquête.
Entendant cela, Marcadiou se mit à rouler de gros yeux effarés.
— Une enquête !… Une enquête sur… Jean !…
Il allait dire : « sur Berlingot ». Il se retint à temps. Peaudure avait été trop loin, en voulant être trop habile.
Dans ces conditions, c’était simple ; l’attitude de Marcadiou fut résolue en une demi-seconde : bouche cousue à toutes les questions. Cherche, mon bonhomme ! C’est ainsi qu’on répond aux trop curieux !
Peaudure était loin de se douter de ce revirement ; il pensait que son « client » devait être à point et qu’il n’y avait plus qu’à le cuisinier. Il se mit à la besogne.
— Vous avez connu les parents du jeune homme ? demanda-t-il en fixant Marcadiou.
— Ses parents ! répéta Célestin, en prenant tout à coup un air ahuri.
— Oui… vous devez les avoir connus.
— Eh bien ! vous vous trompez, mon bon monsieur… Jamais, je n’ai seulement aperçu le bout de leur nez… Et pas plus de celui de M. Belmont que de Mme Belmont !
— Eh ! ce n’est pas d’eux que je vous parle ! interrompit Peaudure, en haussant les épaules. Ceux-là ne m’intéressent pas. Je suis suffisamment documenté sur leur compte… Ma question vise les véritables parents de Jean Belmont… Et d’abord, comment se nommait-il, son vrai père !
Il attendait, en s’efforçant d’intimider le fort. Mais, comme le pensait ce dernier, il n’y avait rien à faire !
— Ça vous regarde ? demanda doucement Célestin.
— Mais naturellement ! riposta Peaudure, en pontifiant davantage. Si je vous pose cette question, c’est que j’ai le droit de vous la poser… c’est que j’en suis chargé…
— Par qui ? Dites-moi donc ça… Je serais curieux de le savoir… Et Jean aussi, peut-être !
Peaudure composait son visage ; il prit un air mystérieux, posa un doigt sur ses lèvres et répliqua :
— Chut !… Secret professionnel… Vous me posez là une question à laquelle il m’est interdit de répondre.
— En ce cas, n’en attendez pas davantage de moi, goguenarda le fort. Chacun ses petits secrets, n’est-ce pas ? Je n’ai pas de raison de parler quand vous vous taisez… Au plaisir, monsieur Mortimer.
Se levant, il gagna la porte… mais dut s’arrêter devant, fort empêché de l’ouvrir.
En se retournant, il vit un sourire sur les lèvres du faux détective.
— Oh ! mais faudrait pas vous payer mon citron ! s’exclama-t-il, prêt à se fâcher, j’aime pas qu’on me fasse des blagues… ni qu’on me retienne quand ça me chante de partir… Cordon, s’il vous plaît !… ou bien ça bardera !…
Masquant sa déception d’un sourire, qui se hâta d’ailleurs de n’être plus ironique, Peaudure se leva et vint ouvrir la porte.
Marcadiou sortit, furibond. Peaudure avait jugé prudent de ne pas le retenir.
— Rien à faire, avec une pareille brute ! murmura-t-il, quand il se retrouva seul, c’est bigrement ennuyeux… Comment savoir ?…
Il se mit à chercher la réponse à cette question, en se promenant soucieusement à travers son cabinet. Pour beaucoup de gens, réfléchir c’est marcher.
Et comme l’idée qu’il appelait ne venait point, il fit encore ce qu’on fait en pareille circonstance : il passa dans sa bibliothèque, espérant peut-être y trouver l’inspiration qui le fuyait.
Puis, cédant à ce besoin de mouvement et de changement qui, chez certains, favorise la méditation, il poussa le ressort qui ouvrait la porte secrète et descendit dans la crypte.
Sur la dernière marche de l’escalier, il s’arrêta et fronça le sourcil : il venait de constater l’absence de Romèche.
— Est-ce que le désir de promenade qu’il m’avait manifesté aurait incité le vieux gredin à me fausser compagnie ? grommela-t-il. Je croyais l’avoir suffisamment effrayé pour lui ôter l’envie d’enfreindre mes ordres !
Subitement inquiet, il traversa la crypte et s’approcha du coffre. Cette fugue de son teneur de livres ne lui disait rien de bon. Pour que Romèche se fût résolu à braver sa colère et ses menaces préventives, il avait fallu qu’il fût prêt à tout. C’était jouer son va-tout ; il n’avait donc plus de ménagements à garder. En pareil cas, on ne fait point les choses à demi. Peaudure pouvait raisonnablement craindre qu’il ne s’agissait point d’une simple fugue, mais que le vieux n’était pas parti les mains vides.
Le coffre-fort était intact – tout au moins extérieurement – mais cela ne suffisait pas à rassurer l’ex-vagabond.
— Aurait-il découvert le secret de la combinaison ? Aurait-il réussi à l’ouvrir ? se demandait-il.
Il y avait un moyen bien simple de vérifier le plus ou moins de fondement de ses craintes : c’était d’ouvrir lui-même.
Il le fit aussitôt, vérifia les planchettes, inspecta le contenu des boîtes et poussa enfin un soupir de soulagement en constatant qu’un magnifique collier de perles reposait toujours dans l’écrin où il avait placé celui dérobé à la princesse Serena.
— Allons ! murmura-t-il avec satisfaction. La perte se réduit à la fuite du sieur Romèche. Ce n’est pas bien grave.
« En admettant que la faim ne me le ramène pas avant peu, il me sera facile de le remplacer…
Sorti de chez le receleur et délesté par lui de son larcin, Romèche erra quelque temps au hasard.
Il éprouvait un peu de cette griserie qu’il avait connue jadis, au lendemain de son marché avec Stuart Belmont.
Sans doute il y avait une notable différence entre le million d’alors et la somme que lui avait comptée, en rechignant, le recéleur auquel il venait de remettre le collier de Mila Serena.
Mais le sentiment de sa liberté reconquise et la possession de quelques billets de banque, succédant à sa longue misère et à la séquestration, réveillaient en lui une surexcitation joyeuse. Il rentrait dans la vie… Il était libre… Il était relativement riche… Comme jadis, il avait envie de faire des folies…
Toutefois, le souvenir de l’expérience passée l’assagissait et il ne songeait nullement à dissiper son trésor.
À d’autres, la grande vie et les restaurants somptueux ! À d’autres, les belles filles qui vous grignotent des fortunes !
De tout cela, Romèche avait tâté et il en gardait un souvenir effrayé. Ce n’était plus de son âge ; il était usé ; il avait trop souffert. Ce qu’il lui fallait maintenant, c’était une bonne petite vie bien tranquille, bien douillette, dans un petit coin caché, où il n’attirât l’attention de personne.
Mais, tout en écoutant la voix de la prudence, il ne lui était pas défendu de s’offrir quelques douceurs ; bien des plaisirs modestes lui restaient.
Et d’abord, il avait soif et se sentait fatigué.
Pourquoi se serait-il privé de la satisfaction de s’asseoir et de s’offrir une de ces consommations dont il était sevré depuis si longtemps ?
Avisant un petit café d’apparence paisible, il y entra.
— Tiens ! murmura-t-il aussitôt, je tombe chez des habitués d’Auteuil et de Longchamp !
Effectivement, ce café devait être un lieu de rendez-vous de bookmakers et de jockeys. Réunis autour d’une table, tout un groupe de ces gentlemen discutaient avec animation.
Discrètement, Romèche vint s’asseoir à une table voisine.
— À propos, disait un jockey, l’écurie Cézanne va être vendue.
Cette annonce parut susciter quelque curiosité ; les têtes se rapprochèrent, penchées vers celui qui parlait.
— Oui, elle va être vendue… Il y a des pourparlers amorcés, continuait l’homme renseigné.
— Des pourparlers sérieux ? demanda-t-on autour de lui.
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux… Cézanne a déniché le riche acquéreur… celui qui peut, sans se gêner, s’offrir tout le lot… C’est un garçon qui a les moyens, un étranger, un Canadien qui vient tout juste d’arriver à Paris… Un monsieur Belmont, m’a-t-on dit… Jean Belmont… la grosse galette… propriété à Neuilly… faut voir ça !… Et tout jeune, vingt-cinq ans tout au plus…
Ah ! Romèche ne songeait plus à déclarer dédaigneusement que ce potin ne l’intéressait pas !… De nouveau, penché vers les jockeys, il écoutait de toutes ses oreilles, haletant, presque ému.
Il avait suffi ; pour accrocher son attention, de ce nom, frappant son oreille : Jean Belmont !
— Jean Belmont… un Canadien… vingt-cinq ans… et habitant Neuilly… Mais, c’est lui !… Ce ne peut être que lui ! se disait-il. C’est Berlingot !… C’est mon fils !
Avec un profond soupir, qui aspirait l’air, il murmura, envahi par une joie soudaine :
— Et il est riche !… Il est toujours le fils de ce Belmont qui l’avait emmené je ne sais où !… Ça, c’est merveilleux !
Fébrile tout à coup, il partait sur un nouvel espoir, dévidant le fil de toutes les pensées qui pouvaient le consolider, rendre plausible et probable sa prochaine réalisation.
— Sûrement, il doit se souvenir de moi, de son origine, monologuait-il, en tournant et retournant la cuillère dans le café-crème qu’il avait demandé. Et il sera content de me revoir… de me remercier… car, après tout, j’ai fait sa fortune…
Il but et s’essuya la bouche avec attendrissement. Ce simple café le grisait comme une liqueur. Et cela tenait aux rêves dorés qu’il évoquait.
— Jean Belmont… à Neuilly… Je connais la demeure ! rumina-t-il. C’est fastueux… Ah ! ce cabinet de travail où j’ai été reçu !… Et ce hall !… Et ces laquais !… Et tout !… Dire qu’il vit là-dedans, mon petit Berlingot !… Et qu’il pourrait m’y faire une place, si cela lui chantait… car, il est le maître… Il doit être le maître !… Les Belmont sont loin… peut-être morts, puisqu’on n’a prononcé que le nom de mon fils… Tout dépend donc de sa seule décision…
Vacillant, il se leva, et tapa sur la table pour appeler le garçon.
Il partit en riant tout seul, exalté, surexcité, étrange…
— Gardez tout !
— Il n’a pourtant pris qu’un café-crème ! s’étonna le garçon, en le regardant sortir. Quel vieux maboul !…
C’est que trop de joie monte à la tête comme les fumées de l’alcool.
Romèche ne venait-il pas de découvrir une fortune ? Il aurait tout… le luxe… la considération… et la sécurité par surcroît.
Qui donc oserait venir chercher noise au père de Jean Belmont, milliardaire ?
Mortimer lui-même y perdrait son audace. Le passé ne comptait plus. Tout était absous par la magie de l’or !…
Pas un instant, d’ailleurs, Romèche ne doutait d’être accueilli et de pouvoir s’installer chez son fils comme chez lui.
Avec une inconscience parfaite, il négligeait le genre de souvenir qu’il avait pu laisser à l’enfant, devenu ce riche jeune homme ; il ne voulait pas se rappeler les mauvais traitements, les injures et les coups, dont il était si prodigue ; il oubliait tout aussi aisément les circonstances dans lesquelles il s’était séparé de son fils.
— Dans ses bras ! fredonna-t-il allègrement. J’ai hâte de le presser sur mon cœur !… Ah ! ce Berlingot ! Va-t-il en avoir à me raconter… depuis le temps !
Mais, au moment de héler un taxi pour se faire conduire à Neuilly, il s’avisa que son aspect était un peu trop négligé et de nature à lui valoir tout autre chose que la considération de la valetaille.
— Allons faire un brin de toilette ! décida-t-il. Ce Mortimer habillait bien mal son personnel. Quel gredin !…
Grâce à l’argent du recéleur, la transformation indispensable put être réalisée rapidement. Une visite au plus proche magasin de confections permit à Romèche d’acquérir une mise décente.
— À Neuilly ! fit-il joyeusement. Je connais quelqu’un qui va être épaté !…
* * *
Mais ce ne devait pas être celui auquel songeait ce père désinvolte.
Le domestique, qui répondit à son impérieux coup de timbre et l’introduisit dans le hall, avait le manifeste désir d’éconduire sans tarder ce visiteur trouble-fête.
— Monsieur est sorti.
— Je l’attendrai, répliqua péremptoirement Romèche, en s’avançant avec l’assurance d’un familier.
— C’est que Monsieur rentrera tard… et probablement au petit jour, insista le domestique d’un ton peu encourageant.
— Il ne se fera pas attendre aussi longtemps, assura Romèche sans sourciller, car vous allez immédiatement lui téléphoner de ma part de revenir.
— Monsieur voudrait-il me dire son nom ? réclama alors le domestique intimidé.
— Je le lui dirai moi-même, déclara Romèche. Demandez seulement la communication… Ce bon petit Jean ! Va-t-il être content d’entendre le son de ma voix !…
— Eh bien ! petite sœur, on est contente ? La robe va bien ?
Renée tourna la tête, sourit et soupira. Le soupir était provoqué par cette appellation : « petite sœur !… »
Pourquoi Jean ne disait-il pas tout simplement – et plus tendrement : « Petite Renée… » ? Pourquoi soulignait-il (involontairement, peut-être, mais bien cruellement) le caractère uniquement fraternel de son amitié !
Voilà ce que se disait la fille adoptive des Marcadiou et ce qui la faisait soupirer.
Elle se disait qu’elle n’occupait pas, qu’elle n’occuperait jamais dans la pensée – et surtout dans le cœur – du jeune homme la place qu’elle avait ambitionnée dès le premier instant où il était entré dans sa vie.
Il la gâtait, pourtant ; et il fallait sourire…
Pour ce bal – ce fameux bal chez la princesse Mila Serena, auquel sa qualité d’accompagnatrice (et peut-être aussi certaine arrière-pensée de l’associée de Peaudure) lui avait valu une invitation – Jean Belmont avait envoyé une superbe toilette.
Comme Renée serait élégante et belle ! Et ce serait grâce à lui !…
Mais elle ne s’en réjouissait que pour la chance que la toilette lui assurait de plaire davantage au jeune homme. Elle ne voulait être coquette que pour lui.
S’en doutait-il ? Soupçonnait-il tout ce qui se passait dans ce petit cœur ? Non, assurément, autrement il eût été plus ému en s’asseyant près d’elle et il lui eût parlé moins légèrement, moins distraitement. N’était-il pas entré un peu comme un grand frère qui vient se faire pardonner, parce qu’il se sent honteux de tant négliger sa famille ? C’était par devoir qu’il venait, uniquement par devoir ; et sa pensée demeurait ailleurs, près d’une autre. Renée en était persuadée.
N’avait-elle pas entendu les belles amies de Mila Serena plaisanter entre elles à propos de ce nouveau soupirant, séduit, après tant d’autres, par le regard pur et les cheveux blonds et qui, comme les autres, allait brûler à leur flamme son cœur ingénu ?
— Une véritable passion, ma chère !… Et la princesse est aussi pincée… Cela finira peut-être par un mariage !
Comme ces mots entendus par hasard avaient douloureusement retenti dans le cœur de Renée ! C’était alors qu’elle avait pu se rendre compte que, déjà, elle aimait Jean Belmont… pour souffrir !
Pouvait-elle lutter ? Elle n’était, comme il le disait que « sa petite sœur » – une petite sœur d’adoption, sans droits réels. Et tout lui interdisait de laisser voir ses sentiments : un amour sans espoir !
Il était trop riche…
Il fallait pourtant sourire à sa visite et à ses compliments.
— Je veux que vous soyez très jolie… la plus jolie ! lui disait-il, câlinement, mais toujours à la façon d’un grand frère. Je veux que ma petite sœur Renée me fasse honneur.
— Je ne sais comment vous remercier… C’est trop beau… et surtout trop luxueux pour moi, répliqua-t-elle. Maman Marcadiou a dit qu’elle vous gronderait.
— Qu’elle y vienne ! Est-ce que je n’ai pas autant de droits qu’elle !… Et aussi le devoir d’habiller « Gosse de gosse » ?
Il plaisantait… Renée en profita pour murmurer sur le même ton :
— Parlons-en !… Vous la laissez joliment de côté, la pauvre « Gosse de gosse », quand vous êtes invité chez les princesses !… De tous ces jours-ci, on ne vous a pas vu… On vous attendait, pourtant !
Jean Belmont rougit un peu ; il se sentait coupable et avait conscience d’avoir subi, un peu plus qu’il n’eût fallu, le charme séducteur de Mila Serena.
— Ne me grondez pas ! protesta-t-il avec chaleur. Aucune princesse ne me fera oublier ce que je trouve ici de chaude et sincère affection… Ne croyez pas que Berlingot se laisse éblouir, au point de renier ses amitiés… Non !… Mais je confesse que Jean Belmont n’a pas su se défendre contre ses obligations mondaines. Il s’est laissé accaparer. Pardonnez-lui ; cela ne lui arrivera plus.
— Jusqu’à la prochaine fois ! murmura Renée.
Toute la bonne grâce que le jeune homme apportait à s’excuser ne parvenait pas à dissiper la tristesse de la pauvre petite.
Il se disculpait de n’avoir plus reparu chez les Marcadiou ! C’était tout. Mais il ne voyait point que c’était Renée qui avait éprouvé le plus de peine de sa disparition.
Une fois de plus, la jeune fille soupira. Et Jean ne prit garde à ce soupir.
Il se levait.
— Je ne puis m’attarder, expliquait-il. C’est ce diable de bal… Je suis du comité, vous savez… Je n’ai pu refuser… Mais, cela va finir, puisque c’est pour demain soir… À demain, Renée… Je serai parmi vos plus fervents admirateurs… Présentez mes regrets à vos parents, que je ne puis attendre… À demain soir…
Il était parti… Sur la jolie robe, Renée penchait une tête aux yeux mouillés de larmes.
— Pourquoi irais-je à ce bal ? soupira-t-elle. Il n’aura d’yeux que pour la princesse…
Mais le lendemain, en dépit de ces paroles désenchantées, Renée, parée de la belle toilette, faisait son entrée dans les salons de Mila Serena.
Jean Belmont s’y trouvait déjà, et naturellement près de la princesse.
Dès qu’elle l’eut aperçu, Renée ne vit plus que lui.
Il y avait pourtant d’autres figures de connaissance – entre autres, celle du sympathique baron Sigurd de la Virtonnière, décidément assidu chez la princesse.
Cet excellent jeune homme avait, ce soir-là, l’air plus godiche que jamais. Y voyait-il vraiment aussi peu qu’il le semblait ? Ou ses distractions désastreuses n’étaient-elles qu’intermittentes ? Il ne commit pas la sottise de reconnaître Renée, ni de s’approcher d’elle. Sans doute gardait-il le souvenir de la correction infligée par Marcadiou.
En revanche, il guettait visiblement l’occasion d’aborder la princesse Serena, pour l’instant toute aux galanteries de Jean Belmont.
Il n’était d’ailleurs pas seul à observer le manège et les coquetteries de la belle Mila vis-à-vis de son invité.
Perdu au milieu de la foule des danseurs, Peaudure-Mortimer en faisait autant.
Mais ce n’était évidemment pas pour les mêmes raisons. Le faux détective n’attendait nullement que la place fût libre pour présenter des hommages tenus en réserve ; loin de s’impatienter de voir le jeune milliardaire s’attarder auprès de Mila Serena, il s’en réjouissait, escomptant que cette soirée serait propice à ses desseins : elle devait fournir à l’astucieuse princesse plus d’une occasion d’effleurer le problème qui l’intéressait, et d’obtenir peut-être quelques détails sur les véritables parents de Jean Belmont.
— En tout cas, il existe quelque part une jeune fille dont la réapparition gênerait joliment notre jeune homme ! pensait Peaudure. C’est celle-là, surtout, qui serait intéressante à retrouver. Malheureusement, je n’ai aucune chance d’y parvenir. Il faudrait maintenant un trop grand hasard… Vit-elle encore, seulement ?
Comme il pensait ces mots, Renée Marcadiou se décidait à interrompre, en s’approchant, le tête-à-tête de la princesse et de Jean.
Elle fut gracieusement accueillie ; d’abord, parce que Mila était à cent lieues de soupçonner la nature des sentiments que la jeune fille professait à l’égard de l’héritier des Belmont, et ensuite parce que, devant ce dernier, elle tenait à se montrer d’humeur charmante.
— Ah ! voici ma petite artiste ! s’écria aimablement Mila. Est-elle assez jolie, ce soir !… Votre toilette est une merveille, mon petit. Toutes mes félicitations à votre couturière, et à vous-même qui la portez.
Renée sourit. Elle sentait sur elle le regard admiratif de Jean, et cela donnait du prix au compliment de la princesse.
Malicieuse, et certaine de n’être comprise que du jeune homme, elle répliqua :
— Vos félicitations arriveront à leur adresse et seront appréciées, madame. Il est certain que je dois beaucoup à… ma couturière !…
Elle lança à Jean, à la dérobée, un regard timidement reconnaissant, qui alla au cœur du jeune homme. Subjugué par Mila Serena, quand il se trouvait seul avec elle ; il était libéré par la présence de Renée et pouvait mieux différencier le charme réel des deux jeunes femmes.
Certes, Renée lui semblait pouvoir supporter la comparaison : elle était la jeunesse, la grâce timide, la pureté. En face d’elle, Mila apparaissait artificielle.
Jean sourit à sa petite amie et Renée, éblouie, eut l’intuition d’une victoire inattendue. Elle devint toute rose de plaisir, comme si elle avait reçu un enthousiaste compliment.
Cependant, la princesse, ayant remarqué de loin les allées et venues d’un laquais qui semblait chercher quelqu’un, quitta brusquement les deux jeunes gens.
— Remplacez-moi, ma petite Renée, pria-t-elle, faites les honneurs du bal à M. Belmont. La maîtresse de maison appartient à tous, hélas !…
Les jeunes gens demeurèrent en tête à tête.
— Vous êtes charmante, ma petite Renée, murmura Jean, après un silence, durant lequel ses yeux n’avaient cessé de contempler la jeune fille.
— Moins que la princesse ! soupira-t-elle faiblement.
Et ses beaux yeux exprimèrent tout à coup une détresse que surprit Berlingot, et qui fut pour lui une révélation.
— Non ! protesta-t-il avec chaleur. Autrement… et davantage ! Voilà la vérité. Et je serais aveugle si je ne m’en rendais pas compte.
Un soupir de joie gonfla la blanche poitrine : Renée voulut parler ; mais, elle était trop émue ; ses paupières voilèrent les grands yeux timides.
— Venez, murmura doucement Jean, en la regardant. Je veux être le premier à vous faire danser, jolie Renée…
Et il l’emporta dans le tourbillon, éperdue de joie et d’espoir.
— S’il pouvait m’aimer !… Je l’aime tant ! pensait-elle, en s’abandonnant.
Si elle avait vu tourner ce couple extasié, Mila Serena eût sans doute compris et fronce le sourcil. Son orgueil n’admettait point de rivale.
Mais, elle était occupée ailleurs.
Rejoignant le domestique qu’elle avait remarqué, elle lui demanda :
— Que cherchez-vous ?
— On demande M. Jean Belmont au téléphone, répondit le laquais. C’est de chez lui… pour quelque chose de grave et d’urgent.
— Bien… Je vais le prévenir…
Quelqu’un toucha le coude de la princesse. Elle se retourna, et vit Mortimer. Il murmura :
— Venez… Il y a peut-être quelque chose à apprendre… Elle comprit aussitôt et guida le faux détective vers le petit salon où se trouvait l’appareil téléphonique. Ils y pénétrèrent, à la grande déception du baron Sigurd, qui s’était vainement placé sur le chemin de la princesse pour l’arrêter.
— Vous voulez répondre à la place de Jean Belmont ? questionna Mila, à demi-voix.
Peaudure inclina la tête.
— Pourquoi pas ?… On ne le ferait pas déranger à pareille heure et en plein bal sans une sérieuse raison… Il s’agit de quelque chose de grave, disait votre domestique… Tout ce qui concerne ce jeune homme m’intéresse. Voyons ce qu’on lui veut.
« il décrocha le récepteur.
— Allô ! qui demande M. Belmont ?
La réponse dut le surprendre, car il sursauta, et une sorte d’effarement apparut sur son visage.
À l’autre bout du fil, une voix qui ne lui était pas inconnue venait de répondre :
— Dites-lui que c’est M. Romèche… pour lui donner des nouvelles de son père !
En entendant ce nom et la phrase qui l’accompagnait, Peaudure, de stupeur, avait failli tomber à la renverse.
Romèche chez Jean Belmont !… Romèche téléphonant au jeune homme pour lui parler de son père, évidemment de son vrai père, car on ne donne pas de nouvelles d’un défunt ! Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Il était donc au courant du secret et des affaires de Jean Belmont, ce Romèche ?
Ah ! comme Peaudure allait regretter de ne plus le tenir sous clé ! Comme il se repentait de n’avoir pas soupçonné la valeur d’un pareil homme, et de ne pas l’avoir soigné en conséquence !…
Mais il fallait répondre, et sans donner l’éveil à l’évadé de la crypte, puisque le hasard voulait que ce fût à Peaudure qu’il s’adressât, sans s’en douter.
Se dominant, et transformant sa voix, le faux détective prononça :
— Ne quittez pas… Je vais faire prévenir M. Jean Belmont…
* * *
Romèche triomphait ; cette surprise, qu’il se réjouissait de causer à son fils, il allait la réaliser par téléphone ; ce sérail encore plus original.
Il tenait à produire son petit effet et, surtout, à s’assurer le meilleur accueil possible.
La sonnerie retentit ; il reprit l’appareil.
— C’est lui, cette fois… Enfin !
Et il demanda en même temps :
— Allô ! C’est toi, Jean…
Une voix troublée et assourdie, l’émotion, parbleu ! l’attente des nouvelles annoncées, lui parvint.
— Oui… Mais, que m’a-t-on dit ?… Vous venez…
— T’apporter des nouvelles de ton vieux papa… de mes nouvelles ! cria joyeusement Romèche, trépidant. Sapristi, mon garçon ! tu ne reconnais donc pas ma voix !… ma parole, il me semble reconnaître la tienne… malgré le temps écoulé !… C’est que je suis content, tu sais !… Tantôt, quand j’ai appris que tu étais à Paris, ça m’a donné comme un coup… Et je me disais : Je vais le revoir, mon fiston, mon p’tit gars, mon joyeux Berlingot… Qui sait s’il pense encore à son vieux père ? s’il sera content de l’embrasser ?… Alors, j’ai couru chez toi… Et comme tu étais sorti, j’ai demandé qu’on te prévienne, pour te voir plus vite… Car, tu vas revenir, n’est-ce pas ?
Il se tut enfin, ayant, d’ailleurs, tout dit, tout ce qu’il avait jugé susceptible d’émouvoir Berlingot.
Il fut satisfait d’entendre la voix, de plus en plus émue, balbutier :
— Vous !… C’est vous, mon père !…
— Puisque je te le dis ! riposta l’ancien marchand de reconnaissances, avec un gros rire… Tu ne vas pas en douter, gamin ? C’est moi, le papa Romèche… un peu changé, un peu moins jeune que du temps où nous habitions rue du Jour… Dame ! j’ai mené la vie dure, tu sais… Je n’ai pas eu de chance… Le destin ne m’a pas gâté comme toi… Et j’ai grand besoin de me refaire…
Il poussa un profond soupir hypocrite, et ajouta bien vite :
— Mais, je te raconterai ça tout à l’heure… Plaque les gens chez qui tu es… c’est pas ton père, dis, p’tit gars !…
Un peu hésitante, la voix répondit :
— C’est qu’il m’est difficile… presque impossible de partir aussi brusquement… faisons une chose… Venez plutôt me rejoindre : je vais vous envoyer ma voiture.
— Si cela t’arrange ! consentit Romèche.
— Oui, cela conciliera tout… et en même temps, cela ne retardera pas la joie que je vais éprouver à vous embrasser… À tout à l’heure, père !
— À tout à l’heure, mon Berlingot… Tu es un bon petit gars !
Et Romèche, rassuré par les dernières paroles, alla s’installer dans le meilleur fauteuil, pour y attendre confortablement l’auto de son fils.
Béatement, il se laissait aller à une douce somnolence, quand l’appel persistant d’un timbre l’en tira.
— C’est l’auto, s’annonça-t-il avec satisfaction. Et naturellement, le valet de chambre de mon fils se garde bien d’ouvrir… Il préfère pioncer. Quelle race !
Le plus simple était d’aller ouvrir lui-même. Romèche s’y décida, et aperçut effectivement une limousine arrêtée au bas du perron.
— Vous venez me chercher de la part de M. Belmont, n’est-ce pas ? cria-t-il au chauffeur. Ne vous dérangez pas, je monte.
Il faisait sombre, dans cette auto dont les rideaux avaient été soigneusement baissés. Aussi Romèche y avait-il pénétré sans bien voir.
Mais, à peine y était-il entré qu’il se sentit saisir les poignets et attirer irrésistiblement ; en même temps, il vit surgir d’un des coins un buste et un visage qu’il reconnut.
— Le patron ! s’exclama-t-il avec effroi.
Derrière lui, le chauffeur avait refermé la portière, et remettait l’auto en marche.
Terrorisé, le père de Jean Belmont se laissa tomber sur les coussins.
— À nous deux, mon bonhomme ! ricana Mortimer-Peaudure, en dirigeant vers son prisonnier le canon d’un revolver. Sois sage, ou je te brûle… Tu vois, vieux gredin, qu’il ne sert pas à grand’chose de me fuir, on se retrouve toujours !…
Depuis qu’en s’éloignant, Mila Serena lui avait laissé Jean Belmont, Renée vivait une heure exquise. Tout s’était transformé ; les lustres jetaient un éclat inusité, la fête déroulait des couleurs féeriques, la musique était devenue joyeuse et passionnée, éveillant en l’âme de la jeune fille des échos de bonheur. Soirée merveilleuse ! Atmosphère d’ivresse ! Renée dansait avec Jean qui oubliait tout le reste ! elle existait seule à ses yeux ; il l’enveloppait de ses regards et de ses bras. Et il lui parlait doucement, presque bas… comme on parle à celle qu’on va aimer.
Un beau rêve !…
Jean Belmont, de son côté, s’y abandonnait pareillement ; la sympathie que, dès le premier instant, il avait vouée à la jeune fille, se révélait sœur d’un autre sentiment plus tendre, et qui pouvait devenir de l’amour ; à la clarté des beaux yeux tendres, il commençait à se rendre compte de la vérité.
— Elle m’aime ! se disait-il. Et je suis tout près de l’aimer, cette jolie Renée, si pure et si douce ! Pourquoi m’en défendrais-je ? Ce serait le bonheur…
Il était tenté – point absolument décidé encore, –cependant. Quelque chose le retenait, lui inspirait l’envie de retarder l’engagement décisif, les mots qui peuvent lier. Ce n’était point de l’indécision, mais plutôt quelque chose de semblable à ce sentiment puéril, qui le poussait, dans son enfance, à ne pas quitter tout de suite un jeu qui l’amusait.
L’amour l’appelait… Et il se répondait :
— Plus tard… tout à l’heure… Encore un peu de répit… Pourquoi si vite répondre à rappel de l’amour et engager l’avenir ?… Peut-être la vie me réserve-t-elle d’autres sourires… de ces joies d’un instant, qu’on cueille pour les délaisser aussitôt. Il faut avoir bu à toutes les coupes pour être bien sûr qu’on ne se laissera plus tenter… Attendons…
Mais, du meilleur et du plus secret de lui-même, un souhait inconscient le poussait déjà vers Renée, et lui faisait presser tendrement la main de la jeune fille : il souriait aux beaux yeux noyés de rêve ; il murmurait :
— Petite Renée !… Vous êtes une danseuse exquise…
— Parce que je danse avec vous, soupirait-elle, candidement.
Ils s’étaient arrêtés et s’isolaient de la foule des danseurs, pour causer un peu.
Oh ! ce n’était point encore un de ces aveux d’amour que les futurs amants prononcent d’une voix frémissante. Ils parlaient d’eux et, pour cette raison, et aussi à cause du ton confidentiel de leurs chuchotements, ils avaient tout de même un peu l’impression d’en être aux prémisses de l’amour.
— Il faut que je vous demande pardon, petite Renée, murmurait Jean, penché vers la jolie compagne. J’ai gaffé l’autre jour, quand je vous ai vue entrer dans le salon de la princesse. J’aurais dû ne pas vous reconnaître, ne pas faire allusion aux relations existant entre votre famille et moi. J’ai bien vu que cela vous avait contrariée.
— Vous êtes tout pardonné… La vérité est que je préfère ne pas mettre la princesse au courant de ce que je suis en réalité. Que dirait-elle si elle apprenait que sa pianiste n’est qu’une pauvre petit enfant trouvée… trouvée aux Halles, sur un tas de choux… par un gosse nommé Berlingot ?
Elle souriait et voulait plaisanter. Mais un peu de mélancolie voilait son joli regard, et sa voix tremblait légèrement.
Jean Belmont lui pressa affectueusement la main.
— Regrettez-vous cette circonstance, qui nous a fait faire connaissance… et qui fait que nous ne pourrions pas n’être que des étrangers l’un pour l’autre ? dit-il doucement. Et regrettez-vous de n’être que la fille adoptive de ces braves Marcadiou ?… Que suis-je moi-même ?
— Ce n’est pas la même chose, répliqua la jeune fille, en baissant un peu la tête. Vous ne dépendez de personne… Vous n’avez pas à gagner votre vie auprès de quelqu’un qui puisse vous humilier… volontairement ou non.
— J’espère qu’à ce sujet, vous n’avez pas à vous plaindre de la princesse Serena ? Elle ne saurait manquer d’égards à votre endroit… Vous êtes une artiste…
— De second plan… et qui ne doit pas éclipser celle qu’elle est chargée d’accompagner ! souligna Renée, avec malice. Supposez, par exemple, que la princesse blâme l’attention flatteuse que vous m’accordez, ce soir… qu’elle prenne ombrage de cette… amitié qui existe entre nous, du fait de circonstances qu’elle ignore… et qu’elle peut s’irriter d’ignorer… ne pourrait-elle éprouver l’envie de… me remettre à ma place… c’est-à-dire de m’humilier devant vous ? Il est inutile que je lui fournisse des armes.
— Vous avez raison, acquiesça Jean tout à coup songeur. Je puis avoir trop bonne opinion de la princesse, et votre méfiance est justifiée… Mais il est, en tout cas, une chose certaine : c’est qu’elle ne peut rien contre notre amitié…
— Qui sait ? murmura tout bas Renée.
Jean allait protester ; une silhouette s’interposa entre eux, faisant s’évanouir le charme et la douceur de ce tête-à-tête. Inconsciemment attirés, les yeux du jeune homme se levèrent et reconnurent Mila Serena, souriante et mystérieuse…
— Peut-être est-il de mode, au Canada, que les danseurs attendent les invitations ? dit-elle avec une pointe de raillerie. Si Mlle Marcadiou le permet, je vous arracherai au charme de sa conversation…
Elle effleura la jeune fille d’un regard hostile, qui eût suffi à souligner l’intention agressive, peut-être blessante, à peine dissimulée dans ces paroles.
En réalité, la princesse arrivait furieuse, et ayant peine à cacher son dépit. De loin, elle avait observé les deux jeunes gens, en s’irritant de cette inexplicable (elle aurait volontiers dit : inconvenante) intimité entre sa pianiste et le jeune Belmont.
C’est qu’avec sa finesse féminine et cet instinct qui avertit les femmes, elle devinait la transformation sur le point de s’accomplir ; plus clairvoyante que Jean Belmont, et même que Renée, elle pressentait l’amour prêt à naître, peut-être déjà né.
Il ne faisait point doute, à ses yeux, que Renée aimât déjà Jean, et que celui-ci fût en chemin de s’en apercevoir et d’en être touché.
Or, en raison du flirt que son obéissance aux instructions de Peaudure l’avait conduite à amorcer, la blonde Mila devait considérer comme une intolérable injure l’attention et les hommages que le jeune milliardaire accordait à une autre.
En passe de devenir sa rivale, Mlle Marcadiou lui devenait odieuse ; elle la haïssait et souhaitait la faire souffrir.
Elle était jalouse… Et c’était en ennemie, décidée à user habilement et férocement de toutes ses armes, qu’elle s’approcha du couple. Elle n’en manquait point, et son arsenal de coquette et de rouée lui assurait un sérieux avantage sur la pauvre petite Renée.
— Allons, insista-t-elle câlinement, en remarquant l’hésitation du jeune homme, faites ce sacrifice… Levez-vous, et offrez-moi votre bras…
Jean Belmont ne pouvait ne point s’exécuter. Il le faisait pourtant à regret, se rendant compte de la peine soudaine de Renée, qui ne sut point la dissimuler aux yeux de sa rivale triomphante.
Il eut beau jeter à sa petite amie un regard et un sourire qui l’excusaient et affirmaient sa contrainte, elle le vit partir, tout de suite, galant et empressé.
Des larmes montèrent aux yeux de la jeune fille.
— Comment pourrait-il m’aimer ?… Comment l’emporterais-je sur cette princesse, si elle veut me le prendre ? soupira-t-elle, reprise par tous ses doutes.
Jean s’éloignait, subissant aussitôt l’influence de la princesse blonde. Il luttait d’autant moins qu’il pensait prendre part à un simple jeu.
Renée était l’amour… Mila Serena n’était que le flirt…
Et le jeune homme se laissait entraîner avec l’insouciance de son âge, en pensant :
— J’ai bien le temps de faire un petit détour… Je reviendrai tout à l’heure…
Un importun vint distraire Renée de sa tristesse, en modulant ces mots inattendus :
— Pardon, madame… Puis-je me permettre de vous poser une question qui me tourmente ?… Connaissez-vous le nom de jeune fille de la princesse Serena ?…
Cette question, il y avait près d’une heure que le ridicule baron Sigurd de la Virtonnière la posait à tort et à travers, à tous ceux que le hasard plaçait sur son chemin, au cours de son exploration des salons. Raillé par les uns, rembarré par les autres, l’ineffable snob ne se décourageait pas et cherchait inlassablement quelqu’un qui n’ignorât point l’état civil complet de la maîtresse de maison.
— Monumental !… En réalité, personne ne sait d’où sort cette femme exquise ! murmurait-il en poursuivant son enquête.
Elle l’amenait devant Renée qui, stupéfaite, leva la tête, en abaissant l’éventail derrière lequel elle cachait sa mélancolie.
Le baron la reconnut.
— Oh ! pardon ! bredouilla-t-il, en s’esquivant. Je… je fais erreur… Mes bons souvenirs à monsieur votre père…
Tout penaud, il disparut au milieu des groupes.
— Quel pantin ! murmura Renée, avec un sourire involontaire.
Mais, en le suivant distraitement des yeux, elle eut le soulagement de le voir se diriger vers Mila Serena.
Jean Belmont n’était plus auprès de cette dernière, qui se tenait près d’une fenêtre, écartant soucieusement le rideau, pour jeter un coup d’œil au dehors.
Peut-être s’inquiétait-elle de ne point voir revenir Peaudure, parti brusquement et sans la mettre au courant de ses projets. Elle ne voyait pas s’approcher le baron snob, lequel, en son outrecuidante sottise, méditait sans doute de lui poser à elle-même la question que tant d’autres avaient laissée sans réponse.
Questionner la princesse Mila Serena sur ses origines ! La plaisante idée ! S’il voulait être exactement – et sincèrement – renseigné, le bon jeune homme ne pouvait mieux s’adresser. L’aventurière, assurément, ne serait pas en peine de lui répondre, n’étant point dépourvue d’imagination ni d’aplomb.
Mais Renée ne put s’intéresser au dénouement de ce petit intermède ; Jean revenait vers elle, aussitôt affligé de pressentir la tristesse de la jeune fille.
— Quel visage mélancolique, petite sœur !… S’ennuie-rait-on au bal ?
— Je n’ai pas l’habitude de tant veiller, répondit la jeune fille, en se forçant à sourire. Je me sens fatiguée.
— Voulez-vous partir ? Je vous reconduirai en auto. Renée jeta au jeune homme un regard reconnaissant.
Oh ! oui ! elle voulait bien partir, partir avec lui, rassurée !…
Mais sa joie devait être de courte durée ; déjà la princesse, que le baron Sigurd avait dû arracher à ses préoccupations, revenait vers eux, et leur barrait le passage.
— Que vois-je ?… Une désertion !… Et le souper ?
— Vous m’excuserez de n’y pas assister, dit Renée. Il se fait tard… et j’habite Robinson.
— Et M. Belmont s’offre à vous reconduire ? Ce qui fait qu’il va m’abandonner aussi. Ce n’est pas gentil…
Irritée et nerveuse, observant tour à tour le visage fermé de Renée et l’embarras de Jean, qui bégayait des excuses, la princesse cherchait des raisons d’insister et de le retenir.
— Mais, au fait ! s’exclama-t-elle, tandis que son visage s’éclairait, et prenait une expression triomphante. J’oubliais de vous prévenir qu’on a téléphoné tout à l’heure de chez vous, pour vous annoncer la venue d’une personne qui a un urgent besoin de vous voir… Certainement, on ne vient pas vous relancer ici, à pareille heure, pour une affaire insignifiante… Attendez.
— Mais, Mlle Marcadiou… objecta le jeune homme ; perplexe.
— Eh ! Mlle Marcadiou est assez grande fille pour regagner seule son domicile, si elle ne se décide à rester aussi ! riposta Mila Serena. Il suffit que vous mettiez votre auto à sa disposition. On viendra vous reprendre au retour.
— Je serais désolée d’empêcher M. Belmont de se rencontrer avec cette personne… qui doit venir, murmura Renée, avec une nuance de scepticisme et de discrète ironie.
Elle croyait à une manœuvre de Mila, mentant pour garder Jean.
La princesse Serena s’en aperçut.
— Vous n’imaginez pas que j’invente ce visiteur nocturne pour les besoins de ma cause, ma chère enfant ? fit-elle avec impertinence. Quel que soit mon désir de garder M. Belmont, je ne recourrais pas à un mensonge : je l’avertis simplement. À lui de décider.
Avant que le jeune milliardaire eût pu répondre, un laquais s’approcha.
— Un monsieur demande à voir M. Jean Belmont… Il attend dans le petit salon…
Mila Serena jeta aux deux jeunes gens un regard de triomphe.
— Me voilà disculpée ! soulignait-elle. Voulez-vous rejoindre ce mystérieux visiteur, monsieur Belmont ?
— Auparavant, princesse, je voudrais mettre Mlle Marcadiou en auto.
— Allez donc. Je vais le prier de patienter.
— Et fort satisfaite, tant du dénouement de l’incident, que du prétexte qui lui était fourni de satisfaire sa curiosité, Mila Serena se hâta vers le salon où on avait introduit le visiteur de Jean.
Elle pensait presque y trouver Peaudure en personne – Peaudure, qui avait pu avoir l’idée, pour en apprendra davantage, de jouer, au lieu et place de celui qui avait téléphoné, un personnage intermédiaire.
Mais, le vieillard en présence duquel elle se trouve, lui était entièrement inconnu. Ce ne pouvait être un émissaire de son complice…
Et pourtant, il lui paraissait inadmissible que Peaudure, une fois immiscé dans cette affaire, n’en eût point immédiatement saisi tous les fils.
— M. Belmont va venir, monsieur, déclara-t-elle. Qui faut-il lui faire annoncer ?
La réponse de l’inconnu la suffoqua, en achevant de l’inquiéter.
— Son père, madame… Je suis M. Romèche…
Retombé dans les griffes de Mortimer, Romèche n’était pas fier ; plus que jamais, il se sentait à la merci du gredin.
Il ne savait encore ce que le faux détective lui voulait, ni de quelle façon il avait réussi à retrouver si rapidement ses traces et à lui tendre ce piège ; mais du fait du vol du collier, il ne se sentait pas la conscience en repos, et se demandait avec inquiétude si, en dépit de ses précautions, c’était déjà de ce larcin qu’il allait avoir à répondre.
Peaudure-Mortimer ne se hâtait pas de le tirer de ses perplexités ; il ne desserrait plus les dents, et se contentait de tenir son prisonnier sous la double menace de son regard pénétrant et du revolver.
Il en fut ainsi jusqu’à ce que l’auto s’arrêtât devant le domicile de Mortimer.
— Viens ! ordonna alors le faux détective, en poussant devant lui Romèche, tremblant. Et ne t’avise pas de crier ; ton compte serait bien vite réglé, vieux voleur.
Persuadé que le collier dérobé était bien en cause, l’ancien prêteur courba la tête, et suivit humblement son juge.
Ce fut dans la bibliothèque que l’amena Peaudure.
— Assieds-toi et causons, dit-il, après avoir fermé la porte. Inutile d’attirer au préalable ton attention sur les avantages de la franchise et les dangers du mensonge. Ta vie est entre mes mains… et je sais bien des choses. Quelle que soit la question que je te pose, il t’y faudra répondre avec la plus entière sincérité. Ne m’oblige pas à employer les grands moyens.
Craintivement, Romèche obéit et attendit les questions annoncées.
— Tout d’abord, pourquoi t’es-tu enfui ? attaqua Mortimer.
Romèche demeura coi ; il considérait cette question comme un premier traquenard ; car la réponse devait être différente, selon que son larcin était découvert ou demeurait ignoré.
— Réponds, insista rudement Peaudure. Encore une fois, je t’invite à être franc… Je puis d’ailleurs t’aider : serait-ce parce que tu as retrouvé ton fils, en posture de te faire une jolie situation ?
Romèche sursauta. Il ne s’attendait pas à ce coup-là. Ah ! il était bien question du collier ! C’était dans une affaire autrement importante que le faux détective s’apprêtait à fourrer son nez.
Mais, pris au dépourvu, Romèche ne sut que s’exclamer :
— Comment avez-vous appris ça ?
— Comme j’apprends tout ce que je veux savoir, répondit Peaudure. Donc, vide ton sac, sans plus finasser, et raconte-moi comment tu as été amené à… céder ton fils à Stuart Belmont.
— Cela m’a si peu réussi ! soupira le vieux gredin. Il ne faut pas croire que j’en ai tiré grand profit… En tout cas, cela m’a bien vite laissé aussi gueux que j’étais… et même davantage.
Et, comprenant qu’il n’y avait qu’à s’exécuter, il entreprit de satisfaire son auditeur en lui confiant l’histoire de la transformation du môme Berlingot en Jean Belmont.
Pendant qu’il parlait, Peaudure le fixait avec une attention singulière ; l’aventure, évidemment, l’intéressait ; mais il en tirait des conclusions – ou des projets ! – qui échappaient à Romèche.
L’anxiété dans laquelle demeurait ce dernier avait, d’ailleurs, une tout autre cause que cette vieille histoire ; en la confessant, il n’imaginait pas livrer au prétendu Mortimer un secret d’importance. Il y avait beau temps que la somme touchée était dévorée ; et, d’autre part, les Belmont étaient morts. Aucune possibilité ne semblait donc subsister pour Peaudure d’exploiter à son compte la suite de cette affaire. C’était fini et bien fini.
À moins pourtant qu’il n’eût l’idée de faire chanter Jean Belmont, en spéculant sur l’état de déchéance et d’avilissement qu’avait atteint son véritable père.
Évidemment, quand on s’est accoutumé à s’entendre appeler Jean Belmont, il peut ne point paraître flatteur de se voir rappeler qu’on est tout bonnement le fils d’un Romèche. La menace de cette révélation pouvait avoir un certain poids sur l’ex-Berlingot.
Romèche ne s’était point avisé de cela. Il lisait seulement dans le regard de Mortimer des pensées inquiétantes.
— Te voilà donc en passe d’être riche, de mener la vie dorée, prononça lentement le faux détective. Car, ton fils ne peut faire autrement que de t’accueillir et de t’assurer un sort honorable.
— N’est-ce pas ? fit candidement Romèche, presque heureux d’entendre confirmer son espoir. Un fils ne peut pas renier son père !…
— Non !… pas même quand ce père l’a vendu ! ricana sarcastiquement Peaudure.
— C’était pour son bien… Et ça lui a réussi ! protesta Romèche, consterné. Allez, Berlingot le comprendra, et il fera une place dans sa vie à son pauvre vieux papa… Vous n’allez pas me chercher des histoires, pour m’empêcher d’aller le rejoindre ?… Qu’est-ce que je vous rapporte, ici ?…
— Rien, vieux… Et tu pourrais certainement prendre plus de valeur auprès de ton fils, répondit Peaudure d’un ton singulier. Aussi, je crois que le plus sage est de t’autoriser à le rejoindre…
L’inquiétude, de nouveau, agita Romèche.
— Vous avez une arrière-pensée ! s’exclama-t-il. Vous dites ça, d’un trop drôle de ton… Vous voulez m’imposer des conditions…
— Aucune ! coupa le faux détective. Tu es libre… Pars… À la porte, tu trouveras une auto qui te conduira auprès de ton fils. Va !…
Romèche ne s’y décidait pas ; une méfiance le clouait sur place ; il étudiait la physionomie de Mortimer, en s’efforçant de lire dans le regard attaché sur lui ce qui pouvait le menacer.
— Va donc ! ricana Peaudure. Tu n’es donc pas pressé, monsieur Romèche ? C’est pourtant la fortune qui t’attend.
— Discrétion réciproque, prononça le vieux, avec effort. N’est-ce pas, nous n’avons pas à nous défier l’un de l’autre, vu que si l’un de nous avait la langue trop longue, l’autre pourrait l’avoir aussi… Je ne chercherai pas à vous faire avoir des histoires, voilà ce que je puis vous promettre… Et s’il vous faut une petite somme… un petit dédommagement, on s’arrangera… Laissez-moi seulement le temps de me remettre bien avec mon fils. Je pourrai en obtenir bien des petites choses…
— Mais, va donc, vieux bavard ! Je sais tout cela mieux que toi ! s’écria Peaudure impatienté.
— Alors, c’est entendu, conclut Romèche, en marchant vers la porte.
— Pas par là, intervint Peaudure, en l’arrêtant. J’aime les sorties discrètes. On ne t’a pas vu entrer ; je ne tiens pas à ce qu’on te voie partir.
Il ouvrit une porte secrète.
Docile et ayant hâte d’être dehors, Romèche fila, les épaules courbées, le regard humble.
— Je vous donnerai de mes nouvelles, promit-il.
— Tu en auras également des miennes, riposta Peaudure, énigmatique.
Après avoir mis en auto Renée, le cœur bien gros, Jean Belmont revenait vers le salon où l’attendait son visiteur.
Il croisa Mila Serena, qui en sortait, très intriguée et un peu déconfite de n’avoir pu percer ce mystère.
— On vous attend ! jeta-t-elle au passage. Mais vous savez, votre visiteur ne paie pas de mine… Je me demande ce qu’il peut vous vouloir.
— Ce sera tout simplement quelque quémandeur, répondit le jeune homme, en soupirant. Cela explique l’urgence invoquée… Mais, mon valet de chambre aurait bien pu le flairer et ne pas me l’envoyer.
— Vous ne vous débarrasserez pas aisément de celui-là ! prédit la fausse princesse, avec une imperceptible pointe d’ironie. Je parie qu’il va faire appel à votre cœur, et que vous céderez.
Elle s’éloigna sur ces mots, laissant Jean pénétrer dans le salon.
À peine y avait-il fait deux pas qu’il se trouva en présence d’un vieil homme de pauvre mine, qui ouvrit tout grand ses bras, en s’exclamant pathétiquement :
— Mon fils !… Mon petit Berlingot !… Te souviens-tu encore de ton vieux père ?… Vas-tu le reconnaître ?… Il est tellement changé !…
Le saisissement qui pétrifiait Berlingot ne venait point d’une difficulté éprouvée à reconnaître son père il était plutôt causé par une sorte de gêne douloureuse, qui retenait le jeune homme de répondre à l’appel et d’ouvrir immédiatement les bras.
C’était, en somme, un triste passé qui surgissait devant lui en la personne du prêteur – un passé qui n’avait pu laisser, dans le cœur de l’enfant devenu homme, que des traces amères. Ce père, qui osait se représenter avec tant d’inconscience et d’impudence, ne lui avait-il pas fallu le juger ? En dehors des mauvais traitements qu’il en avait reçu, comment aurait-il pu oublier la façon dont s’était effectuée leur séparation, et ses causes réelles ? Romèche avait vendu son fils : Jean Belmont ne pouvait ni l’ignorer, ni ne point s’en souvenir.
Donc, l’appel – d’ailleurs si peu vibrant et sincère, trop déclamatoire : une comédie ! – cet appel laissait le jeune homme interdit et n’éveillait en lui qu’une gêne et presque un sentiment de honte, la honte que son père aurait dû ressentir à cette minute.
Involontairement, les yeux de Jean trahissaient sa pensée : un jugement et un reproche. Ils criaient trop clairement :
— C’est vous !… Vous !… Comment pouvez-vous sans rougir m’appeler encore votre fils ?
Quel que fût le degré de cynisme ou d’inconscience auquel il était parvenu, Romèche dut lire cela sur le visage de son fils, car son attitude changea ; ses bras retombèrent ; il se fit humble et repentant, et murmura, d’une voix suppliante :
— C’est ton pardon que je viens te demander… J’ai eu bien des torts envers toi, mon grand… Et je ne m’en suis rendu compte qu’après… quand la vie m’a puni… et durement…
Il poussa un profond soupir… Cette fois, il n’était plus qu’un pauvre homme, ballotté par le destin, et si malheureux qu’il en devenait presque irresponsable. Comment aurait-on pu lui tenir rigueur de ses fautes, alors qu’il paraissait les avoir expiées si chèrement ?
Jean se détendit, soudainement ému… Involontaire ou habilement calculée, la nouvelle attitude de Romèche lui ouvrait le cœur de son fils.
— Cessez de vous accuser, mon père, lui dit-il. Quel reproche pourrais-je vous adresser, alors que les conséquences de votre conduite m’ont été si favorables ?
— Tu es heureux, n’est-ce pas ?… Tu ne m’en veux pas de t’avoir… donné ? balbutia Romèche, en laissant apparaître son visage lamentable.
Affectueusement, cette fois – car, en présence de cette ruine humaine, Berlingot, oubliant tous ses griefs, n’essayait plus de lutter contre son naturel aimant – le fils de Romèche se pencha et saisit les vieilles mains.
— Ne vous tourmentez plus ; tout a bien tourné, affirma-t-il. En bonne justice, je vous dois, au contraire, de la reconnaissance pour avoir fait de moi un milliardaire.
La physionomie de Romèche s’éclaira. Le vieux, comédien, jugeant sa cause gagnée, se leva tout droit en jouant l’émotion.
— Mon fils !… Mon grand Berlingot !… Je suis content… bien content de te revoir… C’est pour moi comme une absolution.
Et il attira son fils, qui se laissa embrasser, plus sincèrement attendri que ne l’était réellement Romèche.
Dénouant cette accolade, Jean fit asseoir son père, et prit place près de lui.
— Maintenant, causons de vous et donnez-moi de vos nouvelles, dit-il gentiment. Qu’êtes-vous devenu, pendant ces quinze années ? J’ai pensé plus d’une fois à vous, croyez-le bien… Mais, je ne m’inquiétais pas, persuadé que mes parents adoptifs avaient assuré votre sort. M. Belmont me l’avait d’ailleurs affirmé… Aussi puis-je m’étonner de vous retrouver dans la gêne… peut-être dans la misère… si je traduis bien vos plaintes de tout à l’heure.
Romèche hocha la tête.
— Tu n’exagères pas, gémit-il. Je suis sans ressources… usé par les privations… à bout de forces et de courage… Ah ! si tu me repoussais, que deviendrais-je ?… Je n’aurais plus qu’à mourir…
— Pourquoi prononcer de telles paroles ? Vous savez bien que vous pouvez compter sur moi…
Romèche serra expressivement la main de son fils.
— Je sais… Je suis tranquille… Tu as toujours été un brave cœur… Mais vois-tu, il ne faut pas t’étonner de m’entendre geindre… même au risque d’être injuste… Quand on a supporté ce que j’ai supporté, on est tellement habitué au malheur qu’on le voit partout… On ne sait plus ce que c’est que la chance… On ne peut pas y croire…
Le vieil hypocrite s’essuya les yeux.
— Quant à ceux qui t’ont adopté, poursuivit-il, je ne les accuse pas… Bien au contraire ! Je leur rends pleine justice ; ils ont fait… ou plutôt M. Belmont a fait pour moi plus qu’il ne devait… Malheureusement, j’ai eu la fâcheuse inspiration de vouloir faire fructifier mon petit capital… Je voulais avoir une fortune à te laisser… Cela me peinait de penser que tu recevrais tout d’étrangers et rien de moi… Bref, je me suis lancé dans des spéculations qui ont mal tourné. J’ai été dépouillé en un tournemain… Et je n’ai jamais pu me remettre de ce désastre. J’ai eu beau lutter, me débattre, tenter de me refaire une situation, tout a été inutile… Alors, j’ai pensé que c’était un châtiment… Le destin me punissait de n’avoir pas su être un meilleur père… Je me suis abandonné à l’existence, qui a achevé de m’user…
Branlant la tête, il acheva avec le plus pitoyable soupir qui pût s’exhaler d’une poitrine humaine :
— C’est la fin, maintenant… Va ! je ne t’embarrasserai pas longtemps ; je le sens bien.
— Voulez-vous vous taire ! protesta Jean. Ce qui est fini, c’est la misère, puisque je vous retrouve… Vous allez vous refaire et reprendre goût à la vie… Je vous emmène… Vous aurez votre appartement chez moi. On satisfera vos petites fantaisies…
À ces paroles – qu’il attendait certainement, et que toute sa comédie geignarde n’avait visé qu’à provoquer – Romèche manifesta un grand attendrissement, en même temps qu’une joie touchante.
— Comme tu es bon ! pleurnicha-t-il, en se frottant les yeux. Ainsi, c’est vrai ? Tu m’emmènes ? Tu ne me laisses pas mourir dans la rue ? Je vais avoir un domicile, des soins… et la tendresse de mon fils ?… C’est trop beau ! Je ne peux pas y croire.
— Vous vous y habituerez vite, sourit le jeune homme en se levant. Venez… Nous allons tâcher de vous organiser une petite existence tranquille, reposante… qui vous remette rapidement d’aplomb et vous fasse oublier les mauvais jours.
— Comment te remercier… te dire ma reconnaissance ? bredouilla Romèche, en se levant toutefois avec un empressement non dissimulé. Ai-je le droit d’accepter les bienfaits ?… Je vais tellement t’embarrasser !… Et maintenant, la seule preuve d’affection que je puisse le donner, serait au contraire de me sacrifier… de disparaître… Un vieux bonhomme comme moi n’est pas agréable à recueillir…
— N’ayez pas de ces idées-là. Mon logis est vaste, et vous pourrez y avoir votre coin, sans que cela me gêne en rien.
Gaiement, Jean, ayant passé son bras sous celui de son père, l’entraînait vers la porte.
Il n’hésitait pas. Il acceptait du même élan la charge que devait tout de même être la présence constante de Romèche en sa demeure, et la perspective d’avoir à supporter la curiosité désobligeante, les railleries et peut-être le blâme des gens du monde.
Montrer, ou simplement avouer un père comme Romèche, ne devait pas être agréable ni flatteur pour un fils occupant la situation de Jean Belmont.
Mais le jeune homme conservait en lui l’ancienne indépendance de Berlingot ; il se moquait pas mal des railleurs, quand il se sentait approuvé par sa conscience. L’éducation qu’il avait reçue, et sa fortune présente, ne lui avaient donné ni sotte vanité, ni l’aveugle asservissement aux conventions.
Recueillir son père était, à ses yeux, un geste naturel, imposé par le devoir ; il était donc résolu à l’accomplir simplement, en se moquant des conséquences, et notamment de l’effet que cela pourrait produire sur l’opinion.
Pas une seconde, il ne songea, par exemple, au jugement de la princesse Serena.
— Venez ! répéta-t-il. Nous allons filer à l’anglaise… La princesse Serena m’excusera quand je lui apprendrai que j’ai retrouvé mon père…
— Mon bon petit Berlingot !… C’est le paradis que tu m’ouvres ! balbutia Romèche, en s’accrochant au bras de son fils.
Un instant plus tard, sans avoir été aperçus de personne, les deux hommes quittaient ensemble l’hôtel de la princesse…
a été édité par la
bibliothèque numérique romande
en juillet 2023.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Catherine L., Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : H. J. Magog, L’Enfant des Halles, Paris, Jules Tallandier (Le livre national), 1926. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Les Piliers des Halles, rue de la Tonnellerie, a été prise par Charles Marville en 1855 (Brown University Library).
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