H. J. Magog

L’ÉNIGME DE LA MALLE ROUGE

1929

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Table des matières

 

I  L’IMPOSTURE D’ANTONIN BONASSOU.. 4

II  LE STUPÉFIANT CAMBRIOLAGE. 23

III  LE COMPLAISANT AUTOMOBILISTE. 45

IV  LA PISTE DE LA MALLE. 65

V  LE BILLET DE SECONDE. 89

VI  LES SOULIERS. 107

VII  LE FLACON DE COLLE. 128

VIII  LES TIMBRES MYSTÉRIEUX.. 156

IX  DEUX COUPS DE FEU.. 177

X  UN COUP DE THÉÂTRE. 193

XI  LE PLAN DE SOPHIE. 213

XII  UNE COMPAGNE DE VOYAGE. 235

XIII  LES PREUVES DU CRIME. 257

XIV  LES DEUX ANTONIN.. 279

XV  LE CADAVRE DE LA MALLE ROUGE. 294

Ce livre numérique. 310

 

I

L’IMPOSTURE D’ANTONIN BONASSOU

Je venais tout juste de rentrer chez moi, quand on frappa à ma porte deux coups discrets.

— Entrez ! criai-je, ainsi que j’avais coutume de le faire.

La porte s’entre-bâilla aussitôt et laissa paraître une silhouette placide de bureaucrate, tandis qu’une voix déférente demandait :

— M. Wellgone ?

— C’est ici, répondis-je avec assurance.

En réalité, j’affirmais une chose inexacte, et le souci de la vérité aurait dû me faire déclarer :

— M. Wellgone habite à côté et il est absent. Mais, moi Antonin Bonassou, son voisin de palier, je me suis chargé de répondre à ses visiteurs. Et c’est pourquoi vous avez trouvé sa carte sur ma porte.

Mais cela faisait bien des explications et je trouvais plus simple – plus agréable aussi pour mon amour-propre – de répondre tout bonnement :

— C’est ici.

On se demandera sans doute quel personnage important pouvait s’être logé à l’étage supérieur d’une maison de la rue de la Poissonnerie, dans le quartier pittoresque, mais peu élégant, du vieux Nice, et quelle vanité on pouvait tirer du fait de le représenter.

Pourtant, c’était bien une célébrité – à mes yeux surtout – qui habitait porte à porte avec moi, l’équivalent de mon modeste garni. Et je n’avais pas été peu surpris en déchiffrant un soir – il y avait de cela une quinzaine – le nom de mon nouveau voisin :

« Paddy Wellgone détective privé », annonçait la carte de visite qu’il avait clouée sur sa porte.

J’en étais demeuré pétrifié. N’avais-je pas lu vingt fois, dans les journaux, ce nom mêlé aux aventures les plus passionnantes ? Pour moi, qui ne me nourrissais que de cette littérature et qui avais souvent formé le vœu de devenir l’émule et le rival du grand détective, rien ne pouvait m’émouvoir davantage que la pensée de vivre auprès de mon héros.

Je rêvai aussitôt aux drames les plus compliqués. Seul, un mystère à élucider pouvait l’avoir décidé à venir se cacher en ce piètre logis. Dans mon exaltation, j’oubliais que la carte contredisait mon hypothèse. On ne se cache point en affichant son nom.

Quoi qu’il en fût, le mystère existait bel et bien. Car à peine installé, Paddy Wellgone s’était empressé de disparaître. À ma grande déception, j’appris son départ avant même d’avoir pu l’entrevoir.

— Il est allé faire un tour en Amérique, m’apprit ma propriétaire. Il ne reviendra que dans deux mois. Mais il ne veut pas qu’on le sache. Si on le demande, je dois dire qu’il habite bien chez moi, mais que j’ignore à quelle heure il rentrera. Merci de la corvée ! Avec le métier qu’il fait, ça doit être un défilé, chez lui !

J’entrevis aussitôt la possibilité de gagner tout à la fois les bonnes grâces de ma propriétaire et celles du détective.

Insidieusement, je proposai à l’excellente dame de me charger de la corvée. Je répondrais quand j’y serais. Assurément les visiteurs ne pouvaient perdre au change, car elle demeurait rarement chez elle, aimant mieux courir le quartier en quête de commérages.

Pour simplifier, même, j’offris de déclouer la carte et de la placer sur ma propre porte. Cela me concéderait l’autorité nécessaire pour expédier les importuns, au nom du détective, tout en les laissant persuadés de sa présence à Nice.

Ma propriétaire accepta, avec des remerciements. Et j’escomptai, en mon for intérieur, ceux, plus appréciables, que Paddy Wellgone ne manquerait pas d’y joindre, lors de son retour.

Les premiers jours, ma complaisance ne fut nullement mise à l’épreuve. J’en conçus du dépit ; car, déjà, j’espérais quelque prestige de la mission que je m’étais arrogée.

Puis, le nom du détective ayant été mentionné par une feuille locale, dans une liste d’arrivées à Nice, quelques visiteurs se présentèrent. Je les congédiai, non sans m’être risqué à les questionner, en leur assurant que Paddy Wellgone s’occuperait fort prochainement de leur affaire et les convoquerait dès que besoin serait. Imperturbablement, je prenais, à cet effet, leur nom et leur adresse, en leur affirmant qu’il était inutile de verser une « provision ».

J’avoue que cette comédie me grisait. Parfois, je me figurais être moi-même le grand détective, et c’est peut-être pour l’espoir secret de le laisser croire aux gens que, lorsqu’on demandait Paddy Wellgone, je répondais par cette formule ambiguë :

— C’est ici.

Et j’ajoutais, prenant les devants, pour éviter une question plus précise :

— Que désirez-vous ?

Ce jour-là, quand fut entré le client, dont j’ai parlé au commencement de ce récit, je ne manquai point de l’accueillir par cette interrogation.

En même temps, je m’apprêtai à le dévisager. Mais, je vis que sa curiosité avait devancé la mienne et qu’à ma vue il manifestait un léger étonnement.

— Oh !… oh ! fit-il, on me l’avait bien dit… Mais, certainement, je ne m’attendais pas à ce que ce fût à ce point… Si jeune !… On ne vous donnerait jamais votre âge !…

Jeune, je l’étais, en effet, ayant tout juste vingt-quatre ans ; mais je me flattais d’en paraître vingt-six ou vingt-sept, et la phrase de l’homme me blessa comme une injustice.

— Que désirez-vous ? répétai-je, plus sèchement.

— Vous consulter, naturellement. Je suis M. Cristini, représentant de la Compagnie d’assurances « The Universal Life ». Pardonnez-moi de ne pas m’être encore présenté, mister Wellgone.

Je faillis rougir d’orgueil. Il me prenait pour le détective. Je compris alors sa phrase sur mon âge et mon aspect.

J’aurais pu protester, déclarer que je n’étais point M. Wellgone, me reprendre, enfin. Il était encore temps. Mais, quand on a le doigt dans l’engrenage, il faut que le corps y passe tout entier.

Je savourai d’abord sa méprise, comme un gourmet déguste un nectar. Et, quand je songeai à la nécessité de le tirer d’erreur, il était trop tard, mon silence avait été enregistré comme un acquiescement ; pour l’expliquer, il m’eût fallu avouer la supercherie tout entière. Sans doute cette humiliation eût mieux valu que ce qui devait arriver. Mais je ne savais pas. Je ne savais pas !

Et puis, on ne dit pas volontiers à quelqu’un : « Je ne suis pas celui que vous croyez », quand la personnalité qu’il vous suppose vous flatte.

Et j’étais flatté, au fond, infiniment flatté. Pensez donc ! Cette supposition réalisait tous mes rêves ! Comme par un coup de baguette magique, je n’étais plus moi, Antonin Bonassou, pauvre petit employé des Ponts et Chaussées, je devenais, aux yeux d’un être humain, l’illustre détective Paddy Wellgone.

Ce n’était que pour quelques instants, une heure au plus ; je pouvais bien laisser ma vanité s’enivrer de ce leurre. N’étais-je pas mieux préparé que quiconque à tenir mon personnage ? Aisément, je m’en persuadai. Après tout, il ne s’agissait que d’une consultation.

Toutes ces pensées se succédèrent dans ma cervelle avec la rapidité de l’éclair. C’est ainsi qu’à vingt-quatre ans on prend les plus folles résolutions. Un instant démonté, j’avais baissé la tête ; quand je la relevai, mon parti était pris et ma destinée irrévocable.

Naturellement, M. Cristini ne s’était pas douté de mon émoi. Me voyant silencieux, il crut que je réfléchissais et que je dressais mes batteries.

Pour le confirmer dans cette opinion, je pris une pose méditative, ma figure dans une de mes mains, jusqu’aux yeux. C’était d’ailleurs un moyen d’empêcher mon interlocuteur de trop graver mes traits dans sa mémoire.

— Ma qualité, dit l’assureur, vous indique l’objet de ma visite. Je vois, par le journal qui est sur votre bureau, que vous vous êtes déjà occupé de l’affaire.

Ce journal était le numéro du jour de l’Éclaireur ; la manchette y annonçait une nouvelle sensationnelle, d’un intérêt tout local, qu’elle intitulait : Le crime du chemin de fer du Sud. Je l’avais naturellement parcouru ; mais comme il ne mentionnait que la découverte, sous le tunnel de la Mescla, d’un cadavre atrocement broyé et non encore identifié, j’attendais, pour m’y intéresser, qu’on sût au juste s’il s’agissait d’un crime.

— Est-ce que vous venez pour cela ? demandai-je, peu effaré.

Car, je ne voyais dans ce fait divers nul terrain propice à l’exercice de ma perspicacité : si l’assureur espérait de moi quelque lumière, il tombait mal. Je ne pouvais risquer une opinion sur une affaire dont j’ignorais le premier mot. Mais avouer cela me semblait trop humiliant. Je résolus d’être évasif.

— Précisément, répondit M. Cristini : quelle est votre première impression ?

Mes craintes se réalisaient. Je rompis devant l’attaque.

— Heu ! fis-je, douteuse !… extrêmement douteuse !…

— Comme la nôtre, triompha M. Cristini, dont le visage s’éclaira. Je vois que nous serons vite d’accord.

— Certainement, bredouillai-je.

Car pour mon compte je ne devinais pas où il voulait en venir.

L’assureur se pencha vers moi.

— Le cadavre est identifié, annonça-t-il mystérieusement.

— Ah ! murmurai-je.

— C’est un de nos clients, ajouta M. Cristini, en clignant de l’œil.

— Ah ! ah !

Je m’efforçais de graduer mes intonations pour les proportionner à un degré convenable d’intérêt pour ce qui m’était révélé.

— Et vous comprenez, continua l’agent d’assurances, que si nous pouvions arriver à prouver le suicide…

— Sans doute, acquiesçai-je d’un ton conciliant.

— Il s’agit de deux cent mille francs. C’est une somme.

— Évidemment.

— Et nous donnerions bien dix mille francs…

— Ce n’est pas trop, appréciai-je tout à fait au hasard.

— Non, mais c’est assez, conclut mon visiteur, avec une soudaine fermeté.

Je n’avais aucune raison de le contredire.

— C’est assez, déclarai-je à mon tour.

Alors M. Cristini se frotta joyeusement les mains. Puis il sortit son portefeuille et en tira deux coupures de cinq cents francs, qu’il déposa sur mon bureau.

— Voici pour les premiers frais, expliqua-t-il.

— Ah ! bien ! murmurai-je machinalement. Fort bien ! J’étais au supplice. Car je commençais à comprendre ce qu’il voulait. Mais que faire ? Je m’étais mis dans une situation vraiment stupide.

— Alors, c’est convenu ? reprit l’agent d’assurances. Vous vous chargez de l’affaire ?

— Je m’en charge, balbutiai-je.

Et je tirai discrètement mon mouchoir, pour m’éponger les tempes à la dérobée.

Cet argent sur mon bureau ! Cette histoire ! Cette méprise ! Il y avait de quoi devenir fou.

Brusquement, je compris que si je ne résistais, le hasard allait m’entraîner beaucoup plus loin que je ne le souhaitais. Il fallait absolument découvrir des objections, forcer l’homme à rempocher ses arrhes et le congédier.

— Voyons, dis-je en m’agitant dans mon fauteuil. Causons un peu. Je suppose que vous en savez plus que les journaux ?

— Assurément, ricana M. Cristini.

— Car ils ne disent pas grand’chose les journaux, risquai-je.

— Ils ne disent même absolument rien. Mais cela ne vous a pas empêché de vous faire une opinion, acheva-t-il, avec une évidente admiration.

Je rougis dans l’ombre jusqu’à la racine des cheveux.

— Il faut craindre les opinions prématurées, murmurai-je. Voulez-vous me communiquer ce que vous savez ?

— Certainement. Préférez-vous me questionner ?

— Non, m’empressai-je de répondre. Racontez-moi tout, très exactement. Et ne craignez pas de reprendre d’un peu haut. Dans ces sortes d’affaires, les répétitions ne sont jamais inutiles.

Et je m’installai commodément dans mon fauteuil. C’était toujours autant de gagné. Pendant que l’assureur parlerait, je pourrais me taire et réfléchir.

Ma méthode parut séduire M. Cristini.

— Comme vous avez raison ! s’exclama-t-il avec conviction. Vous savez qu’hier soir, à la gare des Chemins de fer de Provence, à l’arrivée du train de Digne on a trouvé dans le wagon de queue, un wagon de première classe, un chapeau cabossé, un revolver dont une cartouche avait été tirée, et sur la banquette une tache de sang. De plus la porte du wagon, sur la plate-forme d’arrière, était ouverte.

— Un chapeau, un revolver, une tache de sang, répétai-je d’un ton pénétré, comme si j’attachais la plus grande importance à ces détails.

— Selon les souvenirs du chef de train, dans ce wagon il n’y avait qu’un seul voyageur, avec une valise. Lors du contrôle en cours de route, après Puget-Théniers, il était muni d’un billet pour Nice. Qu’il fût descendu en oubliant son chapeau et un revolver, ce n’était guère admissible, puisqu’il avait emporté sa valise. Et puis, il y avait les taches de sang. D’autre part, en envisageant tout de suite l’hypothèse d’un accident, on ne s’expliquait pas davantage qu’il se fût tenu sur la plate-forme, nu-tête, mais sa valise à la main. Je note pour mémoire ces constatations contradictoires. Car immédiatement, on a pris le seul parti à prendre. On a télégraphié dans toutes les gares de la ligne pour prescrire de rechercher le long de la voie. Elles ont abouti, ce matin, à la découverte sous le tunnel de la Mescla, d’une valise vide et d’un cadavre horriblement mutilé et à demi calciné.

— La position du cadavre ? réclamai-je. C’est de première importance.

— On l’a trouvé en travers des voies, tombé à plat ventre, les deux mains en avant. Elles reposaient, ainsi que la tête, sur l’un des rails et les deux pieds sur l’autre, de telle sorte que tête, mains et pieds furent sectionnés et broyés.

— Un instant, interrompis-je. Ne m’avez-vous pas dit que l’homme se trouvait dans le wagon de queue ?

— Oui, au dernier train du soir descendant sur Nice.

— À quelle heure a-t-il été relevé ?

— Avant le passage du premier train du lendemain. Vous y êtes ! s’écria M. Cristini, en battant des mains.

— En ce cas, déclarai-je d’un ton doctoral, je ne m’explique cette mise en bouillie, ni que le cadavre ait pris feu. Car vous m’avez dit qu’il était calciné.

— Il l’était. Mais attendez. Voici qui explique tout : le cadavre n’était point sur la voie descendante – celle que suivait le train duquel il est tombé. Il était sur la voie montante.

— Oh ! oh ! m’exclamai-je. Il y serait tombé avec cette précision ?

— Avec cette précision. Justement. Hein ? jubila l’agent d’assurances, en me criblant de clins d’yeux sarcastiques. Oui, il est tombé avec tant d’adresse que le train montant, qui passait une heure après, – vous entendez bien, une heure après – n’a eu qu’à rouler pour le charcuter et l’incendier.

— Diable ! Diable ! grommelai-je, en me torturant la cervelle, pour en faire jaillir une appréciation décisive.

Je sentais que mon interlocuteur l’attendait. Mais bien que l’histoire commençât à m’intéresser, je ne voyais encore goutte dans le chaos des faits. Toutefois, me rappelant à propos l’opinion émise par M. Cristini, je m’empressai d’en masquer mon indécision.

— En somme, dis-je, vous en tenez pour le suicide.

— Comme vous, riposta M. Cristini.

— Comme moi, concédai-je sans nulle conviction.

Et je poursuivis, en me grattant la nuque :

— Mais ce ne sera pas l’avis de tout le monde. Il y a des objections, de graves objections.

— Sans doute. Mais si l’affaire était claire, nous n’aurions pas besoin de vous.

In petto, je souhaitai qu’il en fût ainsi.

— Notre grand argument, reprit M. Cristini, c’est que tout semble avoir été mis en scène pour écarter l’hypothèse d’un accident et faire conclure à un assassinat. Avec l’accident, il était trop facile de songer au suicide, tandis qu’avec l’assassinat…

— En effet, dis-je. Il y a la valise. On ne se suicide pas une valise à la main.

— Non, mais on la jette d’avance sur la voie, pour faire croire à un vol.

— Mais son contenu ?

— Le Var coule le long de la voie. En cherchant bien, peut-être trouverez-vous quelque chose.

— Peut-être, répondis-je, tenté par cette enquête à laquelle l’assureur faisait allusion.

Je pouvais la mener à bonne fin sous le nom de Paddy Wellgone. Quel triomphe si j’aboutissais !

— Et puis, continua M. Cristini, elle pouvait être vide au départ.

— Elle pouvait l’être, approuvai-je hardiment.

— Étant donné la position du cadavre, on ne peut dire qu’il soit tombé accidentellement. Mais on peut supposer qu’il a été placé ou qu’il s’est placé. Le voyageur a sauté sous le tunnel et il a attendu, pour se coucher sur les rails, le passage du train suivant.

— Bien compliqué ! objectai-je. On peut dire aussi qu’il a été jeté sur la voie par un assassin.

— Il ne serait pas tombé ainsi.

— Le meurtrier a pu sauter et revenir le placer.

— La victime se serait relevée.

— Elle pouvait être étourdie, peut-être blessée à mort. Un coup de revolver a été tiré.

— Pour dérouter les soupçons.

— Et le sang sur la banquette ?

— Simple maquillage. On se donne un coup de poing sur le nez. On saigne un peu et le tour est joué.

M. Cristini avait décidément réponse à tout.

— C’est une hypothèse, résumai-je. Tout le monde en formulera et toutes se contrediront.

— Ce sera à vous de réunir les arguments et les preuves nécessaires pour appuyer la nôtre, conclut l’agent d’assurances. Aujourd’hui je me contente de vous indiquer la piste. Suivez-la. Vos découvertes confirmeront nos suppositions. J’espère qu’elles les confirmeront. Nous croyons au suicide, nous. Nous le flairons… comme vous.

— Mais peut-être pas pour les mêmes motifs, insinuai-je. Quels sont les vôtres ?

— Notre client était seul dans son wagon ; le chef de train s’en est assuré en le contrôlant. À Malaussène, la station d’avant le tunnel, personne n’est monté. Or la chose s’est passée entre Malaussène et la Mescla. D’où serait venu l’assassin ?

— Les wagons du Sud, dis-je, sont des wagons à plates-formes, mais sans passerelles entre eux. Ils sont longs et n’ont qu’une porte à chacune de leurs extrémités. Un passage réservé entre les bancs permet de circuler dans toute leur longueur.

— Mais pas de passer en cours de marche dans un autre wagon, interrompit M. Cristini.

— Attendez donc. Il y a des wagons qui comportent les deux classes ; une cloison avec porte les divise.

— C’était le cas pour celui qui nous occupe. Cela permettait de passer de première en seconde, mais non de seconde en première ; car la porte était privée de sa poignée du côté des secondes. La victime était donc bien isolée dans son compartiment. Seul, le chef de train aurait pu ouvrir, et il se trouvait alors dans le wagon de tête. Donc pas d’assassin, partant, point de crime. Il s’agit bien d’un suicide.

Je me sentis ébranlé.

— Enfin, il y a le mobile, comme vous dites, continua l’agent d’assurances. Pour nous, le suicide s’explique ; il était fatal ; nous l’attendions d’un jour à l’autre.

— Parce que ? demandai-je.

— À cause de l’assurance, voyons ! Il y a un mois que notre bonhomme est entré en pourparlers avec nous ; il voulait s’assurer sur la vie au bénéfice d’une personne désignée, il consentait à la clause d’exclusion du suicide. Vu l’importance de la somme de deux cent mille francs, nous y tenions beaucoup. Bref, les choses traînaient quand, il y a huit jours, il s’est mis à nous presser tellement, qu’il a fallu bâcler l’affaire. Nous avons signé il y a trois jours. Vous voyez que le dénouement n’a pas tardé.

— Mais, objectai-je, puisqu’il excluait le suicide des risques assurés ?

— Justement ! Il consentait pour presser la conclusion de l’affaire, parce que c’était le seul point qui pouvait nous faire réfléchir. L’examen médical avait été favorable. C’était un homme bâti à chaux et à plâtre. Il comptait truquer son suicide, voilà tout.

— Mais pourquoi cette hâte à disparaître ?

— Vous ferez votre enquête ; à titre d’indication, voici ce que nous supposons. L’homme devait être au bout de son rouleau, nous savions qu’il faisait de mauvaises affaires. La chose était encore secrète et sa femme l’ignorait probablement : mais tout pouvait éclater d’un moment à l’autre.

— Je comprends, m’écriai-je. Il a voulu assurer l’avenir de sa femme.

M. Cristini haussa irrévérencieusement les épaules.

— Ce n’est pas elle la bénéficiaire de l’assurance, ricana-t-il. Et cette circonstance fortifie nos présomptions. À la personne qui l’intéressait, il ne pouvait rien laisser régulièrement ou presque. Le truc de l’assurance était le seul possible, le seul.

Le poing de l’agent martelait mon bureau, comme pour y enfoncer sa conviction. Je n’objectai plus rien.

— Ce n’en est pas moins héroïque, dis-je.

— La chose se voit plus souvent qu’on ne pense, répliqua philosophiquement l’agent. Il en coûte moins de disparaître, même tragiquement, que de supporter certains ennuis… Et puis, ajouta-t-il, en relevant brusquement la tête, et en me regardant en face, on peut l’y avoir aidé.

— Ah ! ah ! fis-je. Et ce serait naturellement la personne qui…

— Ou une autre, coupa M. Cristini. Notre rôle n’est pas d’accuser, mais de chercher à défendre l’argent de la compagnie. Je vous indique, entre nous, de quoi il peut retourner. À vous de voir.

— À moi de voir ! répondis-je en écho, sans songer que je m’engageais. Mais réellement, je me sentais entraîné : le feu sacré s’éveillait en moi.

— Concluons, reprit l’agent. Ou le suicide sera flagrant, indéniable, et la chose marchera toute seule ; où il y aura en faveur de l’assassinat quelques circonstances gênantes pour nous et alors, il faudra chercher…

— Si on ne l’aurait pas suicidé, insinuai-je, en clignant de l’œil à mon tour.

— C’est cela même… avec son consentement, bien entendu. Il n’y aurait en tout cas qu’une sorte de complicité pour aider à la mise en scène de l’assassinat. Il va vous falloir partir là-bas sans retard.

— C’est que… objectai-je, subitement dégrisé.

Quel que fût mon emballement, je n’envisageais pas sans hésitation la perspective d’usurper la personnalité de mon détective et de me lancer à corps perdu dans cette aventure.

— Il le faut, riposta l’agent, d’un ton péremptoire. Vous n’avez plus une minute à perdre. Le terrain a déjà été pas mal piétiné. La police et les magistrats y sont depuis ce matin. Enfin ! ils vous auront débrouillé la besogne.

— Ou gâté, risquai-je avec aplomb. Je pensais qu’il rentrait dans mon rôle de détective de dénigrer la police officielle.

— Nous comptons absolument sur vous, dit M. Cristini.

Et pour vaincre les nouvelles hésitations qui apparaissaient sur mon visage, il ajouta :

— Comme je vous l’ai dit, il y aura une prime de dix mille francs en cas de réussite. Les mille francs que je vous verse n’entrent naturellement pas en compte. De toutes façons ils vous sont acquis pour vos frais.

Ébloui, je fermai les yeux. Une pluie d’or dansait devant moi. Mille francs dans ma poche et la perspective d’en gagner dix mille, avec un peu de chance, sans parler de la gloire. N’était-ce pas le destin qui mettait cette aubaine sur mon chemin ? Comment la repousser ? Grâce à elle, je pouvais, par un coup de maître, m’introniser dans la carrière, lâcher les Ponts et Chaussées, voguer à pleines voiles vers la fortune et la célébrité. Pour calmer mes scrupules, je me dis qu’accepter ne serait point un vol puisque j’entreprendrais la tâche et que je n’y épargnerais point mes efforts.

Que risquais-je ? Paddy Welgone était absent pour deux mois. D’ici là j’aurais triomphé.

En vain, ma raison me souffla que j’allais commettre un abus de confiance puisque j’acceptais, sous le nom d’un autre et paré d’une réputation étrangère, l’argent et une tâche pour laquelle ma jeunesse et mon inexpérience ne me désignaient point. Je fis la sourde oreille et résolus d’essayer.

Encore une fois, qu’on ne me juge point trop mal. Il y avait moins, de ma part, calcul malhonnête que sot amour-propre. Je ne pensais qu’à me tirer d’affaire, sans être obligé d’avouer ma gaminerie, et ce souci primait toute autre considération. Bon gré mal gré, je devais jouer mon personnage jusqu’au bout.

— Je partirai demain par le premier train, déclarai-je. Gardez-moi le secret. Je compte agir dans le plus strict incognito.

— Je m’en rapporte à votre prudence, approuva mon interlocuteur, visiblement délivré d’une inquiétude. J’ai entendu vanter votre habileté dans l’art des déguisements.

— Dès ce soir, je vais tâcher de voir le chef de train. Peut-être aura-t-il quelques renseignements intéressants à me fournir.

— Agissez à votre guise, dit M. Cristini, en se levant et en me tendant la main.

Je le retins en souriant.

— Vous avez oublié un détail : le nom du mort. Vous m’avez dit qu’on l’avait identifié : mais le journal est muet sur ce point.

— C’est M. Montparnaud, représentant de commerce.

— M. Montparnaud ? m’exclamai-je malgré moi.

— Oui… Vous le connaissez ?

— J’ai déjà entendu son nom, répondis-je en comprimant mon cœur qui battait avec force et en m’efforçant de reprendre mon sang-froid. Mais est-on bien sûr que ce soit lui ?

— Oh absolument ! Les papiers qu’il portait sur lui, ses vêtements, ont permis de l’identifier. Désirez-vous sur lui quelques renseignements complémentaires ?

— Inutile, fis-je avec une soudaine assurance, son nom me suffit. Dans une heure, je saurai tout ce qu’il est possible de savoir sur son compte.

Cette déclaration parut impressionner favorablement M. Cristini.

— Je vous laisse, fit-il en ouvrant la porte.

Je l’éclairai dans l’escalier.

— À bientôt ?

— À bientôt, répondis-je.

Rentré dans ma chambre, j’enfermai les précieux billets, saisis mon chapeau et mon manteau et dégringolai les quatre étages de l’immeuble avec une hâte fébrile.

M. Montparnaud s’était suicidé ! M. Montparnaud, le tuteur de Sophie Pérandi.

II

LE STUPÉFIANT CAMBRIOLAGE

Depuis que je savais M. Montparnaud le héros de ce drame sanglant, ma propre aventure cessait d’avoir pour moi la moindre importance. En promettant d’avoir sous peu des renseignements, je ne songeais qu’à me débarrasser de l’importun pour courir chez le représentant de commerce.

Et, tout en me dirigeant vers le Paillou, à travers les rues étroites du vieux Nice, ce n’était point la décision à prendre qui me trottait par la cervelle. J’avais bien d’autres chats à fouetter que de m’embarrasser de savoir comment je sortirais de l’impasse dans laquelle je m’étais fourré.

Bouleversé, je me répétais, en courant :

— M. Montparnaud est mort !… M. Montparnaud s’est tué ou a été tué !… Est-ce possible ?… Que va devenir Sophie ?

Car c’était là l’étonnante coïncidence qui aurait dû me prouver que le doigt du destin dirigeait cette aventure, je connaissais la victime ; je la connaissais intimement et elle représentait pour moi une puissance, dont j’avais beaucoup à espérer et à craindre.

Ne rêvais-je pas d’épouser Sophie Pérandi, la pupille de M. Montparnaud ?

Je n’étais point encore son fiancé, officiellement agréé. Non ! Il me manquait l’autorisation du tuteur et la réponse définitive de celle que j’aimais. Mais, enfin, il y avait du mariage dans l’air et, en attendant, j’étais admis à fréquenter chez les Montparnaud.

La famille se composait d’abord du représentant de commerce, homme jovial d’une quarantaine d’années, qui avait la réputation de s’ennuyer le moins possible dans l’existence, en dépit de sa femme. Mme Montparnaud était, en effet, quinteuse et agressive à l’excès ; un peu plus âgée que son mari, maigre et sèche, elle avait un teint bilieux, une bouche en partie édentée, ce qui rendait sa voix sifflante, et une maladie d’estomac qui la maintenait dans un perpétuel état de fureur. Toujours par monts et par vaux, ainsi que le voulait sa profession, le mari n’en avait cure ; mais Sophie – ma pauvre Sophie ! – devait mener près de la mégère une existence d’enfer !

Ce n’était point qu’elle n’eût bec et ongles, car elle était bien plantée et pas timide pour deux sous. Mais, quand on est orpheline et sans fortune, réduite à vivre de la charité de parents éloignés, on ne saurait échapper à tous les inconvénients d’une tyrannie irascible.

Sophie Pérandi attendait donc, sans résignation, et, au contraire, avec une extrême impatience, sa majorité qui la libérerait et lui permettrait sans doute de m’épouser. Elle était, à un lointain degré, la cousine de Madame, ce qui lui avait mérité d’avoir M. Montparnaud en qualité de tuteur.

Au physique – bien que ce souvenir me perce le cœur – je dois noter qu’elle était vive et brune, charmante, cela va sans dire, et bien au-dessus de moi pour l’esprit et la malice.

J’en étais fou !

Mis au courant, si bizarrement, du drame qui atteignait la famille Montparnaud, il était naturel que je songeasse à Sophie et aux conséquences qui pouvaient l’intéresser.

Les Montparnaud habitaient rue Pastorelli. L’angoisse me donnant des ailes, j’y fus en quelques minutes.

La porte de l’appartement était fermée : une voisine me prévint que ces dames étaient sorties une heure auparavant, sitôt qu’elles avaient eu connaissance du drame, pour aller prendre conseil de quelques amis.

Je redescendis donc, dans l’intention de faire les cent pas sur le trottoir en attendant leur retour.

Mais, à peine m’y trouvais-je, que j’aperçus, au bout de la rue, les silhouettes des désolées.

Je courus à elles, en m’écriant :

— Ah ! madame, quel affreux malheur !

— Vous savez ? demanda Mme Montparnaud, agressive comme toujours.

Les yeux rouges et baissés, muette, Sophie poussait de gros soupirs, son chagrin ne m’étonna pas. M. Montparnaud l’avait toujours défendue contre les tracasseries de sa femme et les seuls beaux jours qu’elle avait, étaient ceux qu’il passait chez lui.

Je murmurai, en lui serrant tendrement la main :

— Pauvre Sophie !

— Pauvre Sophie ! éclata Mme Montparnaud, en haussant les épaules. C’est pauvre moi qu’il faut dire ! Avec quoi vais-je vivre, maintenant ?

Ce que m’avait dit l’agent d’assurances de la situation de M. Montparnaud me revint en mémoire. Timidement, je questionnai :

— Est-ce qu’il ne laisse pas ?…

— Les quelques valeurs que nous avons là-haut, vingt mille francs, peut-être. Une misère, soupira la veuve.

Je trouvais que c’était bien quelque chose et, en même temps, je doutai de la vraisemblance du suicide imaginé par M. Cristini.

Mais Mme Montparnaud ne me laissa pas le temps d’y réfléchir longuement. Elle proféra d’un ton de colère :

— Ah ! il a bien choisi son jour pour se faire assassiner !… L’imbécile !…

— Oh ! fis-je, choqué de cette injure à la mémoire d’un défunt.

Mme Montparnaud n’y prit garde ; elle empoigna furieusement mon bras et se mit à le secouer furieusement, tout en y enfonçant ses ongles.

— Jeune homme, grinça-t-elle, il devait avoir dix mille francs sur lui. Comprenez-vous ?

— Je comprends ! fis-je avec une grimace de douleur. On n’a pas retrouvé cet argent sur lui ?

— Pas un sou ! gémit la veuve avec accablement. – Et elle me lâcha. – On a retrouvé ses papiers, ses cartes, son portefeuille vide, enfin des choses sans importance. Mais l’argent, ses clés, jusqu’à sa pipe, les assassins ont tout emporté, jusqu’à sa pipe, monsieur Antonin !

C’était l’effondrement de l’hypothèse du suicide. Je ne songeai ni à m’en réjouir ni à m’en attrister.

— Et on ne sait pas qui a fait le coup ? demandai-je machinalement.

— Il faudra bien qu’on finisse par le savoir, gronda Mme Montparnaud d’un air menaçant. Il avait la manie, dans les auberges, de faire voir son argent à tout le monde. C’est là qu’il faudra chercher.

— Peut-être, fis-je.

Ces simples mots réveillèrent en moi l’amateur policier. Je m’enquis :

— Depuis quand était-il parti ? Connaissez-vous son itinéraire ?

— Voyons, répondit la veuve, en comptant sur ses doigts, c’est samedi soir qu’il a pris le train pour Puget, n’est-ce pas, Sophie ?… Dimanche, Saint-Pierre… Lundi, Le Villars… Il devait rentrer lundi soir.

— Et comme bagages ?

— Attendez donc… Sa valise, d’abord ; il ne devait pas y avoir grand’chose dedans… Et puis, naturellement, sa malle d’échantillons… vous savez bien, sa grande malle rouge ?

— Qu’est-elle devenue ?

— Au fait, s’interrogea Mme Montparnaud. Qu’est-elle devenue ? Nous n’avons pas demandé… Il faudra s’en inquiéter, Sophie. C’est qu’il y en avait pour de l’argent ! Cent kilos d’échantillons, de marchandises… et qui valaient cher, monsieur Antonin… Si nous allions voir à la gare ?

— Je m’en occuperai, proposai-je.

— Vous serez bien gentil. Il faut que nous rentrions : le juge et le greffier vont venir pour les scellés et les papiers… Il avait encore son frère. Mais j’espère bien qu’il aura fait un testament ! grommela Mme Montparnaud, avec aigreur. Vous montez un instant, monsieur Antonin ? Vous m’aiderez à chercher.

Nous étions arrivés, en marchant à petits pas, devant la porte de la maison. Sophie n’avait pas encore prononcé un mot. Pour guetter l’occasion de lui parler et de lui affirmer qu’elle n’était point seule dans la vie et qu’il lui restait un protecteur, je décidai d’acquiescer au désir de Mme Montparnaud. Je montai donc derrière les deux femmes.

Comme nous nous trouvions à peu près au milieu de l’escalier, d’où on apercevait la porte de l’appartement, une explosion formidable ébranla toute la maison. Mes compagnes poussèrent un cri de frayeur et restèrent clouées sur place, blanches comme des mortes et tremblant de la tête au pied. Mais, moi, qui ne manquais ni de sang-froid, ni de courage, j’escaladai vivement le reste des marches, et je bondis devant elles, vers le palier.

Car je me rendais compte que la détonation venait de l’intérieur de l’appartement.

— La clé ! criai-je, retourné vers Mme Montparnaud. Donnez-moi vite votre clé.

Il lui fallut quelques instants pour comprendre, la chercher et me la tendre du bout de ses doigts tremblants. De son autre main, elle s’appuyait au mur de l’escalier et Sophie, pareillement, semblait plus morte que vive.

Du haut en bas de la maison, des portes s’ouvraient : je voyais des figures inquiètes se pencher par-dessus la rampe. Des voix anxieuses interrogeaient :

— Qu’est-ce que c’est ?… Qu’est-ce qui a sauté ?

— C’est chez Mme Montparnaud, criai-je. Descendez donc dans la rue, quelques-uns, et voyez si de la fumée ne sort pas des fenêtres.

En même temps, j’introduisis la clé dans la serrure et j’ouvris. Dès l’antichambre une odeur âcre me saisit à la gorge. Successivement, je traversai toutes les pièces. Les vitres des fenêtres de celle qui servait de cabinet de travail à M. Montparnaud étaient brisées et un coffre-fort, placé contre un des murs, béait, éventré par l’explosion d’une cartouche de dynamite.

Les voisins, qui avaient pénétré derrière moi dans l’appartement, s’exclamèrent :

— Madame Montparnaud, on a fait sauter votre coffre-fort !

La veuve accourut aussitôt, furibonde, folle, les ongles en avant.

— Les titres ? criait-elle d’une voix étranglée. Est-ce qu’on a pris les titres ?

L’intérieur était vide. Cela se voyait du premier coup d’œil. Je m’interposai.

— Un instant, fis-je en arrêtant la veuve qui se tordit dans mes bras, il faut regarder cela de sang-froid.

— De sang-froid ? hurla-t-elle, en battant l’air de ses poings crispés. De sang-froid ! quand on me pille ! quand on m’assassine !… Il ne nous manquait plus que ce malheur-là !

Des sanglots éclatèrent dans sa gorge ; épuisée par sa fureur et son désespoir, elle défaillit et je m’empressai de la déposer sur une chaise ; elle y demeura, abattue et gémissante, soutenue par Sophie, silencieuse et pâle.

— Gardez la porte ! criai-je sans plus m’occuper d’elles. Il faut fouiller l’appartement.

Car, si les vitres étaient brisées, leurs châssis étaient intacts et les fenêtres étaient solidement fermées. D’ailleurs, entre l’explosion et notre entrée, il ne semblait pas qu’un voleur eût pu trouver le temps matériel de fuir ; si donc il y avait eu cambriolage, le coupable était encore là et on allait le prendre dans un coin.

J’examinai le coffre-fort.

— Les titres étaient sur la tablette supérieure, gémit Mme Montparnaud. En bas, il y avait des billets et de l’argent dans une sébile.

Tout avait disparu, sauf la sébile, qui était vide. Le vol était manifeste.

À ce moment, les voisins qui venaient de visiter les pièces rentrèrent.

— Il n’y a personne, dirent-ils.

Je demeurai confondu.

— Personne ! m’exclamai-je… Et point de fenêtres ouvertes ? Comment étaient les plaques de cheminées ?

— Baissées. D’ailleurs, les conduits sont trop étroits pour qu’un cambrioleur ait pu s’enfuir par là. Non ! il n’y avait aucune issue.

— Vous avez regardé dans les placards ?

— Et sous les lits ; partout.

Par acquit de conscience, j’allai ouvrir une des fenêtres.

— Vous n’avez vu sortir personne ? demandai-je-aux gens qui s’étaient amassés devant la porte.

La réponse fut négative.

Découragé, je revins au coffre-fort.

— Pourtant, murmurai-je, les titres ne se sont pas envolés tout seuls. Et puis, il a bien fallu que quelqu’un place la cartouche.

C’était à n’y rien comprendre. Je fixai désespérément le coffre mystérieux, sans d’ailleurs espérer voir sortir de ses flancs le mot de l’énigme.

Tout à coup, je poussai une exclamation.

— La cartouche a été placée à l’intérieur !

Cela se voyait aux rebords de la déchirure dont les lambeaux encore adhérents dirigeaient vers nous leurs pointes ; évidemment la poussée de l’air avait eu lieu de dedans en dehors ; la plaque arrachée avait été projetée au milieu de la pièce ; dans le coffre il n’y avait aucune bavure, aucun fragment.

En examinant de plus près les traces intérieures, je discernai l’endroit où avait dû être placée la cartouche, dans l’angle gauche, tout contre la porte ; je retrouvai les résidus de la mèche et les épingles plantées dans la planchette pour la soutenir. Leur nombre indiquait une certaine longueur ; la mèche pouvait brûler longtemps.

Ce nouveau mystère m’acheva. Pour placer ainsi la cartouche, il avait fallu que le cambrioleur ouvrît d’abord le coffre-fort ; et s’il pouvait l’ouvrir, pourquoi le faire sauter ?

J’avais beau me torturer l’esprit, je ne trouvais à cette question aucune réponse satisfaisante.

Comme les lamentations de Mme Montparnaud, qui avaient repris de plus belle, m’agaçaient les oreilles et m’empêchaient de concentrer ma pensée, je sortis de la pièce et je me réfugiai dans la cuisine.

Un détail attira mon attention. Le seau aux ordures, habituellement placé sous l’évier, en avait dû être tiré, fouillé, puis repoussé précipitamment. Des épluchures et des détritus divers, tombés sur le sol, témoignaient de ces évolutions.

Quand on cherche, il ne faut négliger nul indice. Je m’emparai du seau et je le renversai résolument : puis, j’en éparpillai le contenu sur le carrelage. La découverte d’une petite clé – que je reconnus être celle d’un coffre-fort – récompensa mes recherches.

Je m’en emparai avec un sourire de triomphe. Je tenais le mot de l’énigme.

Si cette clé était celle du coffre-fort de M. Montparnaud, elle avait évidemment été cachée là par le cambrioleur, après avoir servi, à ouvrir le coffre-fort. L’explosion n’était qu’une ruse destinée à égarer les recherches. Quand elle avait eu lieu, l’homme courait depuis un bon moment, muni des titres et de l’argent. Par où s’était-il enfui ? Par où était-il entré ? Par la porte, évidemment. S’il avait la clé du coffre-fort, il pouvait bien avoir celle de l’appartement. Il existait une personne qu’on devait supposer logiquement en possession des clés de M. Montparnaud. C’était son assassin.

Tout s’expliquait et s’enchaînait. Je n’avais plus qu’à contrôler et je tiendrais un bout du fil.

Je retournai dans le cabinet et tout d’abord m’approchai des débris du coffre. La porte avait été éventrée ; mais la serrure était demeurée intacte. Il me fut aisé de m’assurer que j’en avais bien trouvé la clé.

— Quand vide-t-on le seau aux ordures ? demandai-je en revenant près des deux femmes.

Sophie me dévisagea sans bienveillance.

— Est-ce qu’on pose des questions pareilles ? dit-elle.

Je m’excusai.

— Celle-ci a son importance, je vous l’assure, répliquai-je avec un tendre regard.

— On la vide tous les matins, pleurnicha Mme Montparnaud, la bouche dans son mouchoir.

Donc, la clef avait bien été cachée le jour même par le cambrioleur.

Je posai une nouvelle question :

— Parmi les clés qu’avait sur lui M. Montparnaud et qu’on lui avait prises, est-ce que celle de l’appartement s’y trouvait ?

— Naturellement, répondit la veuve.

— Et celle du coffre-fort aussi ?

— Aussi. Il emportait toutes ses clés, fit Mme Montparnaud, hargneusement. Ah ! je ne puis pas dire que j’étais heureuse avec lui… Mais, ça ne m’empêche pas de le pleurer, sanglotait-elle, en proie à une nouvelle crise de larmes. Plus un sou !… Mon Dieu !… plus un sou !… On m’a tout pris ! tout !

J’évitai de m’attendrir sur cette douleur légitime, mais inutilisable. D’ailleurs, le regard de Sophie m’interrogeait.

— Est-ce que vous supposez ?… demanda-t-elle à voix basse.

— Oui, fis-je, d’un air supérieur, oui, je suppose…

— Que c’est le même ?

— Le même. Lui seul pouvait avoir les clés. Sur le défunt il aura trouvé les clés, peut-être un carnet de notes indiquant le mot du coffre-fort et les valeurs qui y étaient renfermées, sûrement l’adresse… Et il sera venu… Il aura guetté votre départ… Cela dénoterait un audacieux coquin.

— Oui, fit Sophie, pensive, tout cela paraît naturel.

— Soyez certaine que cela s’est passé ainsi, affirmai-je. Le misérable nous donnera du fil à retordre.

— Vous donnera ? Pourquoi à vous ? demanda Sophie.

Mais nous fûmes interrompus par l’entrée du juge et du greffier.

Redoublant ses cris, Mme Montparnaud voulut aussitôt leur faire constater le vol dont elle était victime. Mais cela regardait le commissaire qu’on était allé prévenir. Eux venaient pour l’apposition des scellés et l’examen des papiers, s’il s’en trouvait d’urgents à inventorier. Tout en reconnaissant que le sort s’acharnait bien cruellement sur la pauvre dame, ils la prièrent donc de s’en tenir à la question des formalités.

Un peu remise par ce rappel aux questions pratiques, la veuve s’enquit aussitôt d’un testament qui devait exister en sa faveur et affirma avec véhémence qu’elle ne se laisserait pas dépouiller par de faux parents qui se moquaient pas mal du mort.

Bien que par suite des deux vols successifs, tant sur le cadavre que dans le coffre-fort, la succession dût à peu près se réduire à rien, le juge estima qu’il devait se prêter aux recherches réclamées par Mme Montparnaud. Il s’installa donc devant le bureau et se mit à inventorier les tiroirs.

— Je ne vois point trace de testament, dit-il, après un moment de laborieuses recherches. Mais, reprit-il presque aussitôt, voici une pièce qui a son importance… C’est une police d’assurance sur la vie… Oh ! oh !… mais la somme est intéressante… Deux cent mille francs !

— Deux cent mille francs ? bredouilla Mme Montparnaud, tremblante de saisissement.

Elle devint pâle, puis rouge et manqua suffoquer.

— Mon pauvre mari ! sanglota-t-elle tout à coup. Une assurance sur la vie ! Quelle bonne idée !… Quel brave homme !…

L’idée ne lui venait pas qu’une autre qu’elle pût en être la bénéficiaire. Moi qui savais, par les confidences de Cristini quelle allait être sa désillusion je suivais la scène avec un intérêt passionné ; et je voyais au froncement des sourcils du juge et aux expressions de surprise qui passaient sur sa physionomie que le dénouement approchait et qu’il était conforme à mes renseignements.

— C’est bien une assurance, prononça le juge de paix, et parfaitement en règle, ma foi. Seulement, ajouta-t-il avec un air de condoléance, vous n’en êtes pas la bénéficiaire. Les deux cent mille francs doivent être payés à une demoiselle Pérandi.

Mme Montparnaud bondit.

— À Sophie ! rugit-elle.

Levée également, Sophie balbutia :

— À moi ?

Mon émotion n’était pas moindre. Quand le juge avait prononcé le nom de ma fiancée, il m’avait semblé que je recevais un grand coup sur la tête.

Atterré, je regardais à terre, n’osant pas relever les yeux.

C’était Sophie, la bénéficiaire ! Sophie !

Au fond, tant d’étonnement ne s’expliquait point.

Il était naturel que M. Montparnaud eût songé à assurer l’avenir de sa pupille. Peut-être la somme était-elle un peu exagérée ; mais, quand on n’a à débourser que des primes, on peut y aller plus largement.

Ce qui causait mon trouble, c’était donc plutôt les circonstances au milieu desquelles Sophie recueillait cette marque de munificence, la coïncidence bizarre et tragique de la signature du contrat et de la mort de M. Montparnaud. Cela ne manquerait point de paraître étrange et de suggérer certains soupçons. L’ensemble des faits en avait déjà éveillé. Les allusions de M. Cristini me tintèrent aux oreilles. Non sans appréhension, j’envisageais de nouveau la possibilité du suicide.

Pauvre Sophie !

Mais le vol ? les deux vols ? Je devenais fou !

Tandis que je me débattais au milieu d’une véritable bourrasque de sentiments contradictoires, la fureur de la veuve se déchaîna.

— Gueuse ! cria-t-elle, en se précipitant comme une furie sur la malheureuse Sophie. Gueuse ! Tu m’as volée !

— Emmenez Mademoiselle, me cria le juge, en se précipitant pour retenir Mme Montparnaud.

Tandis que j’entraînais dans la pièce voisine Sophie, inerte et blanche, je vis la veuve se débattre entre les bras du juge, en proie à une attaque de nerfs.

Ma compagne tremblait tellement qu’elle trébuchait à chaque pas. Je l’emmenai dans la salle à manger et je la fis asseoir au coin de la fenêtre, dans le vieux fauteuil qui servait aux digestions de Mme Montparnaud. Elle se laissa faire, les jambes coupées par l’émotion. Je me sentais presque aussi bouleversé qu’elle-même.

— Sophie ! clamai-je, en lui tapant dans les mains pour l’empêcher de s’évanouir. Sophie ! remettez-vous… soyez courageuse, je vous en supplie !

— C’est passé, dit-elle, en se redressant un peu. Mais, tant de secousses en un jour, il y a de quoi en mourir !

— Il ne faut pas, balbutiai-je, effrayé. Tout s’arrangera. Mme Montparnaud se calmera ; elle comprendra.

— Se mettre dans un pareil état pour de l’argent ! gémit Sophie. Vous avez entendu comme elle m’a traitée ?

— Oubliez cela. Vous connaissez bien son caractère…

— Un buisson d’épines ! Elle faisait mourir son mari à petit feu ! s’il n’était pas mort, il aurait fini par se tuer ! cria la jeune fille avec une exaltation farouche.

— Ne dites pas cela. Sophie ! suppliai-je épouvanté.

Nous étions seuls, heureusement. Mais cette simple allusion avait ranimé et précisé toutes mes angoisses.

— Dites-moi, murmurai-je, sans parvenir à dissimuler mon anxiété, dites-moi… Vous étiez bien à Nice, hier soir ?

— Où aurais-je été ? fit-elle en haussant les épaules.

— Ici ? dans cette pièce ? insistai-je.

— À quelle heure ?

— Entre six et huit.

— Non, nous étions, ma cousine et moi, chez les dames Orcelli. Nous y avons dîné et nous sommes allées ensemble au Casino.

Je respirai.

— Jusqu’à minuit ? demandai-je presque joyeusement.

— Jusqu’à minuit.

— Et ensuite ?

— Êtes-vous bête ! Ensuite, nous sommes rentrées nous coucher.

— Ainsi, Mme Montparnaud pourra témoigner que vous avez passé la nuit ici ?

— Bien sûr, puisqu’en l’absence de son mari je couche dans sa chambre. Pourquoi me demandez-vous tout ça ?

— Parce que, répondis-je, en hésitant, parce que…

Soulagé d’un grand poids, je me demandai s’il fallait la mettre au courant.

Bien entendu… je n’avais jamais soupçonné ma chère Sophie d’être pour quelque chose dans la mort de M. Montparnaud. Mais j’avais trop présentes à la mémoire les mystérieuses insinuations de M. Cristini ; elles me semblaient à présent infiniment claires et je pressentais que, pour sauver l’argent de sa compagnie, il ne reculerait pas devant les accusations les plus outrageantes. J’étais donc bien aise que Sophie pût justifier, si besoin était, et de façon indiscutable de l’emploi de son temps. Évidemment, elle ne pouvait avoir été entre six heures et minuit en la compagnie des dames Orcelli, au Casino de Nice et s’être en même temps trouvée dans les environs de la Mescla. De ce côté, il n’y avait rien à craindre. L’agent d’assurances en serait pour ses frais d’imagination.

Restait la question du suicide. Mais là, les événements parleraient d’eux-mêmes.

— Pourquoi m’avez-vous demandé tout cela ? répéta Sophie, la voix inquiète.

Tout bien pesé, ne valait-il pas mieux l’avertir ? Il lui serait facile d’éventer les pièges que lui tendrait la compagnie d’assurances.

— Écoutez, Sophie, lui dis-je, je vais vous donner une grande preuve de confiance en me confessant complètement à vous. Tant pis si vous me jugez sévèrement.

— Vous savez bien qu’en aucun cas je ne vous jugerai sévèrement, répliqua-t-elle avec cet air câlin qu’elle savait si bien prendre et qui la rendait irrésistible.

Alors, avec une franchise qui me coûta quelque peu, je lui racontai mes folles ambitions, mon enfantillage, la visite de M. Cristini et comment je m’étais imprudemment laissé aller à jouer le rôle de Paddy Wellgone. Elle ne s’indigna point, comme je le craignais ; et même, à diverses reprises, un sourire fugitif, aussitôt réprimé, effleura ses lèvres.

Par exemple, toute trace de malicieuse gaieté disparut quand je lui rapportai les paroles de l’assureur, qui pouvaient s’appliquer à elle.

Elle en parut très affectée.

— Oh ! gémit-elle plaintivement, comme le monde est méchant ! Parce que mon pauvre parrain – c’était le nom qu’elle donnait à M. Montparnaud – a voulu se montrer bon pour la pauvre orpheline, voilà tous les gens contre moi !

— Excepté moi ! fis-je tendrement.

— Tenez, je préférerais renoncer à ce maudit argent !

— Pourquoi ! répliquai-je. S’il est à vous légitimement, on ne peut vous en priver. Jusqu’ici tout semble bien prouver que M. Montparnaud a été assassiné.

— Oh ! ils arriveront bien à prouver le contraire ! Ils paieront des gens qui viendront affirmer des mensonges.

— Je voudrais voir cela ! m’écriai-je. Je m’y connais un peu, vous savez !

Elle me regarda d’un air rêveur.

— Oh ! dit-elle languissamment, ce n’est pas que je tienne à cet argent… D’ailleurs, j’en abandonnerai la moitié à ma cousine. Mais, avec le reste nous aurions pu nous marier tout de suite.

Je rougis presque autant qu’elle. C’était la première fois qu’elle faisait une allusion aussi nette à notre mariage.

— Chère Sophie, m’écriai-je avec transport, en embrassant ses mains.

— Mais qu’allez-vous faire ? reprit-elle. Vous voici engagé vis-à-vis de l’agence.

— Je vais l’envoyer au diable ! dis-je. S’il le faut, j’avouerai la vérité.

— Ce serait une sottise, Antonin.

— Voyons, Sophie, je ne puis cependant agir contre vos intérêts ?

— Serait-ce agir contre mes intérêts ? Vous constateriez ce qui est, voilà tout. Et j’aurais plus confiance en vous qu’en tout autre.

— Au fait, m’exclamai-je, illuminé par ces paroles, mieux vaut que ce soit moi qui me charge de l’enquête.

Mon imagination, toujours prête, me montra le but à poursuivre. Au lieu de rechercher les faits favorables à la thèse du suicide, je m’attacherais surtout à fortifier celle de l’assassinat, et peut-être arriverais-je à découvrir le coupable.

— Le sort en est jeté ! m’écriai-je, bouillant d’ardeur. Je reste Paddy Wellgone.

— Et quant à l’argent, dit Sophie, n’ayez point de scrupules. Nous le rendrons sur ma dot.

La gloire, la fortune et le bonheur étaient au bout de ma route. Je me relevai, énergique et décidé.

— Demain, à la première heure, je serai à la Mescla.

— Vous me tiendrez au courant ?

— De tout !

J’allais gagner la porte en jetant un dernier baiser à ma bien-aimée. Elle me retint.

— Et votre bureau ? demanda-t-elle.

— Je cours chez l’ingénieur demander un congé.

— Vous ne pouvez lui confier la vérité… Écoutez, puisque vous allez agir sous le nom d’un autre, il faut feindre de partir dans une autre direction… Vous pourriez annoncer par exemple que vous vous rendez en Italie… et à Gênes, par exemple.

— C’est cela, approuvai-je. Je serai censé y être appelé auprès d’un parent malade… Il faut que je coure chez l’ingénieur. C’est à peu près l’heure de son dîner. Je serai sûr de le trouver. Au revoir, Sophie, comptez sur moi.

— Au revoir, Antonin… si vous rencontrez des amis, n’oubliez pas de dire que vous partez pour Gênes… Cela pourra vous servir d’alibi, plus tard, au cas où votre M. Wellgone apprendrait qu’il a eu un sosie.

Cette perspective peu rassurante ne refroidit point mon zèle. Pour Sophie, j’aurais accepté de braver tous les dangers.

Je quittai furtivement la maison sans chercher à revoir Mme Montparnaud. Si respectable que fût sa douleur, la manière dont elle s’exprimait la rendait peu sympathique.

Une heure plus tard, je sortais de chez l’ingénieur, mon congé en poche, et regagnais la rue de la Poissonnerie.

Dans ma chambrette, je fis en hâte un paquet de linge dont je bourrais le sac suisse qui me servait pour les excursions en montagne ; puis, je me décidai à sortir de mon tiroir les billets de banque laissés par M. Cristini. Ces subsides étaient indispensables à mon entreprise ; car ma modeste bourse de fonctionnaire ne m’eût point permis la fugue que je méditais.

Machinalement, je cherchai mon portefeuille pour les y enfermer. Il n’était pas dans ma poche et je me rappelai soudain l’avoir oublié quelques jours auparavant précisément chez les Montparnaud où Sophie, par manière de plaisanterie, s’était amusée à me l’escamoter. Troublé par les événements, j’avais omis de le lui réclamer : mais, comme il ne contenait que mes papiers d’identité et des cartes de visite à mon nom, toutes choses dont je n’avais nul besoin pour l’instant, je ne m’en tourmentai point autrement.

Mais cette circonstance me rappela qu’il était une autre catégorie de papiers dont j’étais absolument démuni. Était-il prudent de me mettre en route sans avoir quelque pièce qui portât le nom de Paddy Wellgone ? Pour jouer mon personnage, c’était indispensable. Après quelques minutes de perplexité, je me décidai à déclouer de ma porte la fameuse carte et à la glisser dans ma poche. À la rigueur, elle pourrait suffire.

Cette précaution prise, je quittai ostensiblement mon domicile, en avisant la propriétaire de mon départ. J’eus soin de lui faire connaître que j’allais à Gênes.

Puis, je me dirigeai à pied vers un hôtel de l’avenue de la Gare, où je me fis inscrire hardiment sous le nom de Paddy Wellgone.

III

LE COMPLAISANT AUTOMOBILISTE

Le lendemain matin, un peu avant cinq heures, j’étais à la gare du Sud. Sitôt le guichet ouvert, je pris un billet pour la Tinée, car le premier train n’arrêtait pas à la Mescla et il me fallait faire à pied ce trajet assez long ; heureusement, j’étais bon marcheur. Puis, je passai sur le quai.

À cette heure matinale, les voyageurs étaient rares. N’ayant pas grand’chose à faire, les hommes d’équipe et le conducteur du train attendaient le départ en bavardant. Je m’approchai du groupe.

Mon sac suisse accroché sur mes reins, mes molletières, mes gros souliers, ma canne ferrée me donnaient l’air d’un touriste alpiniste. Ils me saluèrent et me laissèrent me mêler à la conversation.

— Eh bien ! dis-je, on en fait de propres sur le Sud ! Voilà qu’on y tue les gens, à présent !

— C’est moi qui faisais le train, avant-hier soir, dit un employé. Quand je pense que je causais avec ce monsieur peut-être vingt minutes avant qu’il y passe !

— C’est un crime extraordinaire, remarquai-je. On prétend qu’il était seul dans son wagon et qu’on ne sait pas comment l’assassin a pu s’y introduire.

— Pour moi, affirma le chef de train, on ne le saura jamais ! Il faut bien croire que quelqu’un est monté puisqu’on l’a tué. Mais, où ? Ce n’est pas avant Malaussène, puisque j’étais avec lui et qu’il m’avait offert un cigare. Et ce n’est pas à Malaussène. On a beau dire qu’on peut monter à contre-voie, au moment du départ, cette fois-là, ça n’était pas possible, à contre-voie, il y avait la gare, la femme du chef, les enfants, des gens, ils auraient vu. Et personne n’a rien aperçu, personne ! Alors ?…

Il cracha très loin et regarda le cercle des auditeurs d’un air de défi.

Nous approuvâmes en chœur.

— C’est des choses qu’on ne peut pas comprendre.

— Tout de même, fit un homme d’équipe, on l’a « zigouillé ».

— Et on l’a volé, ajoutai-je… À propos, est-ce qu’il n’avait pas une malle ?

— Si, monsieur, une grande malle rouge… Mais, ça, c’est le plus drôle !

Tous les employés hochèrent la tête et échangèrent des regards entendus.

— Qu’est-ce ? demandai-je intrigué.

— Figurez-vous, monsieur, qu’une dame et une demoiselle sont venues hier soir, avec quelqu’un de la police, pour réclamer la malle.

— C’était la veuve, expliquai-je. Elle voulait savoir si la malle n’avait pas été volée aussi.

— Tout juste, monsieur. Comme elle ne présentait pas de bulletin de bagage et qu’il n’y avait pas d’adresse, on lui a fait dire comment était la malle : une grande chapelière, solide, recouverte en cuir rouge, capitonnée à l’intérieur, enfin, quelque chose de bien conditionné. Puis, quand elle a eu reconnu l’objet, comme de juste, on la lui a fait ouvrir.

— Elle avait donc une clé ? demandai-je.

— C’est bien rare que ces malles-là n’en aient pas deux. Il en restait une chez la dame. Par chance, elle l’avait apportée. Bref, elle ouvre et qu’est-ce qu’on voit ?…

Il s’arrêta et regarda ses camarades, pour les inviter à jouir de ma stupéfaction. Tous s’y apprêtèrent.

— Qu’est-ce qu’on voit ? répétai-je docilement.

— Des pierres, monsieur, s’exclama-t-il enfin. La malle était remplie de pierres et de feuilles sèches !

J’ouvris de grands yeux.

— Remplie de pierres ? m’écriai-je.

— Et ce n’était pourtant pas l’habitude du type de trimballer cette marchandise-là. Il paraît qu’au départ, il y avait dedans des étoffes, de la soie et des tralalas ! Enfin, pour une somme conséquente ! Fallait entendre la dame, monsieur ! Elle en étranglait ! Elle en trépignait !

Je me figurais aisément la tête de Mme Montparnaud devant cette dernière découverte.

— Mais qu’est-ce que cela veut dire ? me demandai-je tout haut.

— Ben ! ça veut dire qu’on lui avait « barboté » le contenu comme le reste et qu’on avait mis des pierres à la place.

— Évidemment, dis-je. Mais, quand ? quand ?

— Ah ! ça ! fit l’employé, indiquant d’un geste qu’il était impossible de répondre à cette question. Tout ce que je sais, c’est que ce n’est pas dans le fourgon.

— Pourtant, après le meurtre, l’assassin aurait pu s’y glisser.

— De quelle façon ?… Et puis, admettons. On a déjà vu des colis ouverts en cours de route et des chapardeurs qui jetaient les objets sur la voie pour aller les ramasser ensuite. Mais, monsieur, on n’en a pas encore vu qui remettaient des pierres à la place. Où les auraient-ils prises, les pierres ? Il y en avait pour cent kilos, savez-vous ? Ça ne se ramasse pas avec la main, hors d’un train en marche !

— Évidemment, murmurai-je écrasé par cette logique. Mais alors ?

— Alors, on avait dû faire l’échange avant, quelque part, là d’où venait le type. Il n’y a qu’à chercher de ce côté-là. C’est peut-être le même qui a fait le coup. Il a d’abord vidé la malle sans que le monsieur s’en aperçoive, et puis, il l’a suivi pour le tuer et prendre le reste.

— Évidemment, répétai-je.

Il fallait bien attribuer une même origine à ces divers forfaits qu’apparentaient deux signes caractéristiques, le mystère et l’audace. Comme je l’avais dit la veille, pour réussir une pareille série, il fallait un bandit d’une envergure peu commune. Pour mes débuts, j’allais m’attaquer à un maître. Cela n’était pas pour me déplaire.

Le train sifflait. Je sautai dans une des voitures de secondes.

— Vous avez peur des premières, monsieur ? me cria jovialement le chef de train.

— Je ne tiens pas à m’y faire assassiner, répondis-je sur le même ton.

À six heures, le train me laissa à la Tinée. Pour gagner la halte de la Mescla, où devait commencer le terrain de mes recherches, il me fallait parcourir pédestrement cinq kilomètres environ dans des gorges sauvages, entre deux murailles de rochers abrupts, qui s’écartaient tout juste assez pour laisser passer le Var, sur le lit duquel on avait superposé et juxtaposé la voie du chemin de fer et une petite route fort étroite.

L’endroit était impressionnant, et, à parcourir cette solitude silencieuse, uniquement animée par le murmure du Var sur son lit de cailloux, je sentais sur ma chair un frisson qui n’était pas causé seulement par la fraîcheur du matin – bien que l’air fût plutôt vif au fond de ces gorges où le soleil, même en plein midi, arrive difficilement jusqu’au sol.

Tout en marchant, je songeais que nul endroit ne se serait mieux prêté à l’exécution d’un crime.

J’avais à peine parcouru un kilomètre, quand j’entendis derrière moi le sifflement d’une automobile qui arrivait de la direction de Nice. À l’appel de la trompe, je me rangeai contre le rocher pour la laisser passer, car la route n’était rien moins que large.

C’était une petite auto bleue, à deux places ; elle était naturellement couverte de la poussière blanche de la route. Un seul homme la montait, enfoui dans une fourrure, avec de grosses lunettes sous sa casquette. En arrivant à ma hauteur, il ralentit, me jeta un regard curieux et s’arrêta.

— Où allez-vous ? me cria-t-il.

— À la Mescla, répondis-je, sans hésiter. – Car une semblable curiosité ne pouvait indiquer que des intentions cordiales et, vraisemblablement, une de ces offres serviables auxquelles un piéton n’est jamais insensible.

En effet, l’automobiliste m’indiqua la place vacante auprès de lui.

— Voulez-vous monter ? fit-il.

Je m’empressai d’accepter et d’exprimer ma gratitude. Et, tant pour me montrer aimable que par besoin de me faire valoir, je lui exposai, tandis que nous roulions, le motif de mon voyage.

Le récit du crime l’intéressa vivement, non moins que les détails inédits que je donnai sur la personnalité de M. Montparnaud.

— Ah ! ça ! s’exclama-t-il tout à coup – et je sentis qu’à travers ses lunettes il m’examinait curieusement – vous êtes donc du métier ?

— Je suis détective, dis-je d’un petit air modeste.

— Bah !

Il parut vivement surpris, et je sentis qu’une présentation moins vague s’imposait. En même temps, je ne pus pas résister à la tentation de conquérir sa considération.

— Je me nomme Paddy Wellgone, fis-je, en rougissant un peu.

D’un geste brusque, mon compagnon rejeta ses lunettes sur le front ; en même temps, il immobilisa l’automobile et je sentis, fixé sur moi, avec une insistance gênante, le plus étrange regard que j’eusse jamais rencontré. C’étaient deux yeux gris clairs et froids, tellement perçants qu’ils semblaient vous entrer dans la chair.

Je perdis contenance et, machinalement, je cherchai dans ma poche la carte du détective, que je tendis au chauffeur.

Il la prit, la considéra un instant et me la rendit, en me disant d’un ton où je ne pus démêler nulle intention de raillerie, bien qu’elle fût évidente en la circonstance :

— Reprenez votre carte. Peut-être n’en avez-vous pas emporté beaucoup.

Je rougis de plus belle, en songeant qu’il avait dû remarquer, aux angles, la trace des quatre clous, bien que je me fusse ingénié à refermer les trous.

Mon compagnon rabaissa ses lunettes et remit l’auto en marche.

— Je suis parti un peu à l’improviste, expliquai-je, éprouvant le besoin de dissiper les quelques doutes qu’il avait pu concevoir. Je vais suivre l’affaire pour le compte d’une compagnie d’assurances.

— En vérité ? murmura l’automobiliste.

Je lui exposai aussitôt le cas de M. Montparnaud.

— C’est fort curieux, dit-il poliment.

Il n’avait pas semblé prendre grand intérêt à ces détails qu’il écouta d’un air distrait.

— Paddy Wellgone ? répéta-t-il. Je vous connais de nom. Vous devez être Irlandais ?

— En effet, répondis-je, réellement gêné.

— Et pas le moindre accent ! C’est admirable !

— C’est nécessaire, dis-je sèchement, pour dissimuler mon embarras. Je ne dois pas attirer l’attention.

Mon compagnon fouillait ses poches. Sa main ressortit vide. Un geste de mauvaise humeur lui échappa.

— Une politesse en vaut une autre, dit-il. On m’appelle Carlo Dolcepiano.

— Italien ? demandai-je, en cette langue, que je parlais aussi bien que le français, comme beaucoup de Niçois.

— Si, signor ! répondit-il en riant.

Sa moustache noire et ses dents blanches, à défaut de son accent piémontais – mes oreilles averties ne pouvaient s’y tromper – m’auraient confirmé ses paroles.

Il continua en italien :

— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vous regarderai opérer. Votre enquête m’intéressera. Rien ne me presse ; je me promène.

— Comme il vous plaira, dis-je, flatté de déployer mes talents sous les yeux d’un admirateur.

Il n’y a, à la Mescla, ni gare ni village. C’est tout juste un nom de halte, un coin de gorge étranglé entre deux rochers et deux tunnels. Le lieu est affreusement lugubre.

Quand nous y arrivâmes, nous aperçûmes du haut du parapet qui borde la route, sous laquelle passe la voie, deux gendarmes et un employé du Sud faisant les cent pas le long du quai étroit, devant le bâtiment sans fenêtre qui sert à la fois de refuge et de débarras.

Descendus près des trois hommes, nous apprîmes qu’on y avait déposé le cadavre et qu’on allait l’expédier à Nice par le prochain train. La solitude rend loquace ; de bonne grâce, les gendarmes répondirent à nos questions et nous résumèrent les événements de la veille.

Le cadavre avait été découvert près de l’autre extrémité du tunnel, vers cinq heures du matin. Pour ne pas arrêter les trains, on l’avait rangé le long de la voie, ce qui avait nui aux constatations ultérieures, uniquement basées sur le témoignage des employés qui l’avaient relevé. On avait ensuite été télégraphier de la Tinée. Tout cela avait pris du temps, et le Parquet n’était arrivé de Nice qu’à quatre heures du soir. L’identification faite, grâce aux papiers que le mort portait sur lui, les magistrats étaient partis commencer leur enquête au Villars et ils avaient décidé d’envoyer le cadavre à Nice pour qu’il y soit reconnu par la famille.

En ce qui concernait le meurtrier, on n’avait jusqu’alors aucune piste ; mais l’assassinat n’en était pas moins démontré. Sur ce point, les résultats de l’enquête étaient formels.

— Ainsi, hasardai-je, il n’est pas possible qu’il se soit suicidé ?

Les deux gendarmes sourirent de pitié.

— Monsieur, dit l’un d’eux, on lui avait calé la tête entre des pierres pour qu’elle ne soit pas rejetée hors du rail et que le train l’écrase mieux. Aussi, il fallait voir la bouillie !

— Mais, alors, dis-je, il était mort quand on l’a placé sur la voie ?

— S’il était mort ! Il avait reçu une balle de revolver dans la tête ; on a retrouvé la balle au milieu des débris.

C’était concluant. Si la compagnie d’assurances avait connu ces détails, elle se serait probablement dispensée de m’envoyer.

L’automobiliste me tira par la manche.

— Est-ce que vous n’allez pas demander à voir le corps ? me chuchota-t-il à l’oreille.

Derrière ses lunettes, je voyais briller son regard. Il devait être amateur d’émotions malsaines.

Néanmoins, comme l’idée qu’il croyait me suggérer coïncidait avec mes propres intentions, je me prêtai volontiers à la démarche.

— Il est là-dedans ? demandai-je, en désignant le petit bâtiment.

— Oui, répondit l’employé.

— Vous allez le sortir tout à l’heure, puisque vous devez le mettre au train.

L’homme devina mon désir.

— Vous voulez le voir ?

— Si c’est possible.

Il consulta de l’œil les gendarmes. Discrètement, l’automobiliste lui glissa une pièce dans la main.

— Après tout, dit l’employé, il faudra bien ouvrir avant l’arrivée du train… Et ça ne dérangera rien de soulever le drap…

Les gendarmes consentirent du geste et s’écartèrent un peu. L’employé ouvrit ; nous aperçûmes, étendue sur des planches, une forme raidie que recouvrait un drap. Le macabre paquet fut tiré au jour et entr’ouvert. Le même frisson d’horreur nous secoua tous. On ne pouvait rien imaginer de plus épouvantable.

De la tête, il ne restait rien qu’une bouillie noirâtre et déjà séchée, un mélange affreux de fragments d’os, de sang coagulé, de cheveux et de débris indiscernables. Le cou avait été également écrasé, de sorte que le tronc semblait décapité au ras des épaules. Les mains étaient pareillement broyées et ne présentaient plus que deux moignons noircis : les pieds avaient été coupés à la hauteur des chevilles. On n’en voyait pas trace. Enfin, tout le corps était calciné, brûlé par endroits comme si on l’eût tourné et retourné longtemps au-dessus d’un feu. Il ne portait plus que des débris de vêtements ; aux places épargnées par l’incendie, un des côtés de la poitrine, notamment, était demeuré indemne, et c’était précisément à l’endroit de la poche qui contenait le portefeuille et les papiers. Je reconnus parfaitement le costume que portait habituellement M. Montparnaud. Mais, sans cette circonstance, on n’aurait jamais pu identifier de si horribles débris.

— Il est impossible que le passage du train ait suffi pour le mutiler ainsi, m’écriai-je.

— En effet, approuva Carlo Dolcepiano.

— On a dû lui écraser d’avance la tête sous un bloc de rochers et, en tout cas, on a certainement tenté de le brûler.

C’était d’autant plus visible que des fragments de bois carbonisés adhéraient au cadavre.

— C’est ce qu’a dit le procureur, observa un des gendarmes.

— On voulait le faire disparaître, dit sentencieusement l’automobiliste ; ce n’est qu’après en avoir constaté l’impossibilité que l’assassin a dû revenir placer le corps sur la voie. Entre les deux trains, combien y avait-il ?

— Une heure, répondit l’employé.

— C’est court, fit Dolcepiano. Et après, il n’en est plus passé ?

— Jusqu’au matin. On l’a ramassé avant le passage du premier.

— Les conclusions vous regardent, me lança l’automobiliste. Débrouillez-vous là-dedans.

— C’est tout débrouillé, répondis-je avec assurance. Le temps m’importe peu. Je constate qu’on a voulu faire disparaître ou défigurer le cadavre et qu’on n’a pas complètement réussi. Cela me suffit.

— Pour le rendre méconnaissable, objecta l’Italien, il n’aurait pas fallu lui laisser ses papiers.

— Ni même ses vêtements. Je suppose que l’homme aura réfléchi à l’inutilité de la besogne. On se serait toujours aperçu de la disparition de M. Montparnaud. On retrouve toujours les traces d’un pareil crime.

— Plus ou moins vite. L’homme aurait pu gagner du temps, fit l’automobiliste d’un air rêveur.

— C’était difficile, répliquai-je. Avant le meurtre, on a volé le contenu d’une malle appartenant à la victime et le lendemain, à l’aide des clés trouvées sur le cadavre, on a cambriolé son coffre-fort. Ces divers vols, coïncidant avec la disparition du représentant de commerce, auraient nécessairement éveillé les soupçons.

Et je racontai ce que je savais relativement à ces événements.

— Ce qui me frappe, dis-je, pour conclure, c’est que les différentes phases de ce crime dénotent à la fois une profonde habileté et une invraisemblable stupidité. Il semble avoir été conçu et exécuté par deux personnes différentes, un bandit rusé jusqu’au machiavélisme et une brute. C’est déconcertant. Le crime lui-même, les deux vols et la disparition du criminel ont été exécutés avec une adresse admirable, si j’ose dire. Mais la mutilation du corps, la tentative d’incinération et enfin l’abandon sur la voie pour faire croire à un accident sont d’une brute épaisse et dénuée de raisonnement.

Mes auditeurs en convinrent facilement.

Avant de poursuivre mes recherches, il fallait attendre le passage du train. Je jetai un dernier regard sur les restes de l’infortuné M. Montparnaud.

— Mais les pieds ? m’écriai-je tout à coup. Il est impossible qu’il ne reste pas trace au moins des souliers ?

— Ils ont dû être coupés et non écrasés, dit nonchalamment Dolcepiano, dont, précisément, les yeux fixaient les moignons.

— On n’y a pas pensé, avoua l’employé. Peut-être que si on avait cherché, on les aurait retrouvés sous le tunnel.

J’échangeai un regard rapide avec l’automobiliste, et il en comprit la signification, car il sourit.

— Peut-être, répondis-je, de mon air le plus indifférent.

Le train arrivait. Les gendarmes embarquèrent le corps dans un fourgon placé en queue et y montèrent ainsi que l’employé.

Quand le convoi fut éloigné, je me retournai vers Dolcepiano.

— Nous allons sous le tunnel, naturellement ? demanda-t-il en souriant.

— Naturellement, répondis-je en me mettant en marche.

Il me suivit, en balançant la manivelle de son auto, qu’il avait enlevée par précaution. D’ailleurs, sur cette route déserte, la machine ne risquait rien.

Je m’étais fait indiquer par l’employé la topographie de l’endroit où avait eu lieu la lugubre découverte. Nous le trouvâmes sans peine. Mon compagnon sortit de sa poche une lampe électrique, d’une puissance fort appréciable, et se mit en devoir de m’éclairer.

L’isolement complet, l’éloignement de toute habitation avait rendu impossible le pèlerinage habituel des curieux : seuls les employés et les magistrats étaient venus sur le lieu du crime ; encore avaient-ils pris la précaution de ne point marcher hors des voies pour éviter de piétiner le gravier sur lequel avait été posé le cadavre. On nous avait mis au courant de ce détail. Aussi ne fut-ce pas sans un battement de cœur que j’aperçus des traces de pas profondément enfoncés dans le gravier.

— L’assassin ! murmurai-je en les désignant. Il portait le cadavre.

En effet, les unes s’approchaient de l’endroit où on avait placé M. Montparnaud ; les autres s’en éloignaient, retournant vers la sortie du tunnel, et celles-là superficielles, beaucoup moins nettes. Délivré du poids, le meurtrier marchait sans presque laisser de traces.

Je me penchai pour examiner les empreintes ; complaisamment, mon compagnon m’éclaira.

— L’homme portait des bottines fines, dis-je. Ce n’était donc point un paysan.

— Croyez-vous ? riposta Dolcepiano d’un ton légèrement railleur.

Un peu piqué, j’enfonçai mon propre pied au milieu des cailloux. Ma grosse chaussure de montagne, à forte semelle cloutée fit un trou énorme.

— À votre tour, dis-je en remarquant que l’automobiliste portait des souliers de ville.

— Puisque vous y tenez… ricana-t-il, en haussant imperceptiblement les épaules.

Il obtint une empreinte identique à celles que j’attribuais au meurtrier.

— Voyez ! triomphai-je. Comparez ! Il est impossible de confondre. L’homme portait des chaussures semblables aux vôtres.

— Qu’est-ce que cela prouve ? demanda tranquillement Dolcepiano. Vous avez bien de gros souliers. En montagne, ce détail ne permet pas de déterminer la situation sociale d’un individu.

— L’homme portait des chaussures fines, insistai-je, des chaussures fines, en pleine montagne !

— D’accord ! répliqua l’Italien, mais…

Ensemble, nos regards s’arrêtèrent sur deux taches grises tombées à quelques pas, contre la paroi du tunnel.

— Oh ! oh ! criai-je, en m’élançant.

— Oh ! oh ! répéta l’automobiliste.

C’étaient deux gros souliers, deux gros souliers à clous, poussiéreux et très usés. Ils étaient vides.

— Ce ne sont pas ceux de la victime, dis-je, désappointé, en les laissant retomber.

Mon compagnon les ramassa aussitôt et se mit à les examiner.

— À moins que, repris-je, soudainement illuminé ; à moins que l’assassin n’ait opéré une substitution. Il aurait pris les chaussures du cadavre et, mais pourquoi les pieds ne sont-ils pas dedans ?… Toujours la même incohérence.

— Qui est peut-être une habileté de plus, prononça flegmatiquement Dolcepiano. Vous voyez bien qu’elle vous empêche de vous y retrouver.

— En tout cas, dis-je avec humeur, je puis au moins conclure que ces vieilles chaussures sont celles du meurtrier.

— En ce cas, je les empoche, riposta l’automobiliste avec un calme imperturbable. Je suppose que vous ne tenez pas à abandonner aux magistrats un aussi précieux indice.

Et il fit disparaître les chaussures sous sa pelisse.

— Assurément non, répondis-je, plus occupé à suivre le fil de mes idées qu’à protester contre cette action. Nous pouvons aussi conclure qu’en ce moment le meurtrier se promène avec les bottines de sa victime.

— S’il n’en a pas changé depuis, répliqua Dolcepiano.

— Eh bien ! fis-je, en promenant mes regards autour de moi, je crois que, pour l’instant, nous n’avons plus rien à faire ici. En somme, nous avons appris pas mal de choses, et si elles manquent un peu de cohésion, nous pouvons espérer élucider par la suite toutes ces contradictions apparentes. Résumons : M. Montparnaud a bien été assassiné ; il a été tué en wagon d’un coup de revolver, et son corps a été jeté dans le tunnel. Que l’assassin ait sauté aussitôt après, ou qu’il soit revenu un peu plus tard, nous savons qu’il a tenté de faire disparaître le cadavre et qu’il est venu le replacer sur la voie après y avoir renoncé. Si nous fouillions les environs, nous trouverions sans doute dans un creux de roche la trace du feu qu’il avait allumé. Mais, pour l’instant, je crois qu’il faut aiguiller les recherches du côté du vol du contenu de la malle rouge. Où a-t-il pu avoir lieu ? Je sais que M. Montparnaud a dû prendre le train au Villars. C’est là qu’il faut aller d’abord.

— Allons ! dit laconiquement l’automobiliste, qui m’avait écouté avec une grande attention.

Nous regagnâmes la route et revînmes près de l’auto qui fut aussitôt remise en marche.

Tandis que nous dévorions la dizaine de kilomètres qui sépare la Mescla du Villars, je ne pus m’empêcher de ruminer tout haut mes réflexions.

— Bien qu’il y ait évidemment corrélation entre le vol de la malle, l’assassinat et le cambriolage du coffre-fort, dis-je, cela ne prouve pas que tout ait été perpétré par le même individu. Les souliers éculés et percés indiquent un vagabond ou un paysan : la conduite de l’affaire dénote au contraire un esprit plein de ruse, dont l’audace doit égaler le sang-froid. J’admettrais fort bien un bandit de haut vol, opérant avec la complicité d’une brute qu’il emploierait à la partie la plus répugnante de la besogne.

Mon compagnon suivait mes déductions avec un réel intérêt. Pourtant, il les interrompit.

— Nous voilà loin du suicide qu’escomptait votre assurance, dit-il.

— Laissez-moi rire, répliquai-je. On n’imagine pas à quel point la passion de l’argent peut égarer les gens.

Incontinent, je lui racontai quels soupçons avaient failli s’abattre sur Sophie Pérandi.

Je parlais ! je parlais ! disant tout ce que je pouvais dévoiler sans trahir absolument ma vraie personnalité. À cette époque, hélas ! la sotte gloriole me déliait trop facilement la langue et je n’avais pas encore appris, malgré mes prétentions policières, à me méfier suffisamment des gens. L’apparence m’en imposait encore et, par la sienne, mon compagnon de rencontre appartenait à une classe sociale qui ne pouvait côtoyer en rien l’affaire dont je m’occupais. Je ne voyais donc nul inconvénient à lui livrer les dessous de mon enquête et jusqu’à mes plus secrètes impressions.

D’ailleurs, de me trouver en pareille compagnie augmentait mon aplomb et quand, à notre arrivée au Villars, je compris que son intention était de s’y arrêter avec moi, je m’en réjouis plutôt.

— Où descendons-nous ? me demanda-t-il.

— Dans une auberge quelconque, répondis-je ; nous y serons à la source non seulement des rafraîchissements dont le besoin se fait sentir, mais aussi des renseignements.

— Soit ! fit Dolcepiano, en donnant un coup de volant.

Nous suivîmes, en ralentissant l’allure, la principale rue du village, qui n’était autre que la route, et nous nous arrêtâmes devant la gare.

En face, une enseigne nous annonçait le cabaret désiré.

L’instant d’après, l’auto rangée à l’ombre, près de la fenêtre, nous pénétrions dans la salle.

— De la bière, patron, criai-je en m’attablant, et joignez-y du pain et deux tranches de jambon cru si vous en avez.

Quelques minutes suffirent pour que nous ayons devant nous, outre les réconfortants demandés, l’aubergiste lui-même.

IV

LA PISTE DE LA MALLE

Comme, en ces régions, les voyageurs sont plutôt rares, ils appartiennent de droit à la curiosité de l’aubergiste. Le nôtre ne faisait point exception à la règle et il se mit aussitôt en devoir de nous appliquer la question.

— Ces messieurs font un petit tour en montagne ? demanda-t-il. Ils ont choisi un beau jour.

— Vous devez voir passer pas mal d’excursionnistes ? dis-je.

— Oh ! ce n’est pas encore bien l’époque. L’été, oui. Mais, en ce moment, la saison de Nice dure encore. Les étrangers préfèrent l’avenue de la Gare et la promenade des Anglais, ou bien Monte-Carlo. Ces messieurs viennent de là-bas sans doute ?

— Oui, répondis-je, je suis Niçois. Nous avons poussé jusqu’ici. Nous étions partis pour la Mescla… voir...

— Ah ! oui, fit l’aubergiste, le crime du tunnel ? On en parle à Nice ?

— On ne parle que de cela.

Notre hôte prit une mine affligée.

— Ce pauvre M. Montparnaud ! soupira-t-il.

— Vous le connaissiez ? demandai-je vivement.

— Si je le connaissais !… Il descendait ici à chacun de ses voyages, et il venait souvent. Lundi, il était encore là, tenez…

L’aubergiste attira une chaise et s’assit sans façons à notre table, pour continuer plus commodément la conversation.

— Ça ne semble pas possible ! continua-t-il. Lui qui était si gai, si farceur ! Lundi, encore, il nous faisait rire… Et voilà ! c’est fini !

— Vous ne voyez pas qui a pu faire le coup ? demandai-je.

— Ça ! mon cher monsieur, les magistrats eux-mêmes ne pourront peut-être pas le dire. Pour moi, il y avait quelqu’un de caché dans le train, sous une banquette peut-être. Allez-y voir !

Je ne relevai pas ce que cette supposition avait d’absurde. Il valait mieux laisser parler l’aubergiste.

— En tout cas, reprit-il, l’assassin n’est pas monté ici. Il devait venir du Puget, ou de plus haut peut-être. Mais plutôt du Puget, parce que, là, on savait que M. Montparnaud devait repartir d’ici et par quel train. Il l’avait annoncé d’avance.

Ces renseignements n’étaient pas négligeables. J’abordai la question qui me brûlait la langue.

— Il venait ici pour ses affaires, dis-je. Il avait sans doute avec lui ses échantillons.

— Généralement, il en avait. Il déballait tout ça ici, et il emportait ce qui convenait chez ses clients. Mais, cette fois-ci – il en a assez pesté ! – sa malle n’est pas arrivée à temps. Il a dû repartir sans faire d’affaires.

— Comment cela ? demandai-je, sentant que j’approchais de l’instant intéressant.

— Voilà, il nous est arrivé dimanche soir par le train : il n’avait que sa valise. Sa grande malle, une malle rouge que nous connaissions bien, était restée à Saint-Pierre, rapport à ce que son conducteur ordinaire n’avait pas pu le ramener ce soir-là et qu’il avait dû redescendre à pied jusqu’au Puget. On devait la lui amener lundi matin et on lui a fait faux bond. Il en était bien ennuyé.

— Tiens ! tiens ! tiens ! fis-je, sans laisser voir l’énorme intérêt qu’éveillait en moi cet incident. Mais, tout de même, la malle a fini par arriver, puisqu’il est parti avec elle ?

— Ne m’en parlez pas ! répondit l’aubergiste. Toute la matinée, il s’est promené sur la route à regarder si sa malle ne venait pas. Rien. À midi, comme de juste, il se met à table avec nous pour casser la croûte. Juste au milieu de la salade de tomates, voilà qu’on entend passer une voiture au grand galop et, presque aussitôt, un gamin nous tombe dessus en criant :

— Moussu Montparnaud, es Sargasso qu’à passa amé vosti malle. A pres lou camin de Malausséna.

— Vous comprenez le patois, messieurs ?

— Oui, dis-je. Et je traduisis pour mon compagnon : c’est Sargasse qui vient de passer avec votre malle. Il a pris la route de Malaussène… Et qu’a dit M. Montparnaud ?

— Noun de diablo ! qu’il a fait, en tapant sur la table. Crido lou pitchoun ! Crie-lui après !... Mais je vous en fiche ! L’homme était loin, pensez, du train de son cheval. Alors, qu’est-ce que vous voulez ? on a tout de même fini de dîner. Et ensuite, M. Montparnaud a pris la bicyclette de mon garçon pour essayer de rattraper Sargasse.

— Et il y est parvenu ?

— Pas sans peine, monsieur. Il paraît que le bougre l’a emmené bien plus loin que Malaussène. Bref, ils sont revenus tous les deux en voiture à temps pour prendre le train de six heures.

— Avec la malle ? dis-je.

— Avec la malle. Ce qui fait que M. Montparnaud n’a pas eu le temps de déballer.

— Qu’est-ce qu’il avait donc pris à son conducteur ?

— Est-ce qu’on sait ? C’est un sournois et un maboul. Il a prétendu qu’il avait mal compris, qu’il croyait que M. Montparnaud allait jusqu’à la Tinée pour prendre le courrier de Saint-Sauveur, enfin, des foutaises ! Le fin mot, c’est qu’il voulait jouer un tour à M. Montparnaud.

— Vous devez avoir raison, dis-je, en commentant le sous-entendu de cette phrase par un clin d’œil adressé à Dolcepiano.

Il me semblait bien que j’entrevoyais la bonne piste. Le récit de l’aubergiste m’avait rendu suspect au premier chef le conducteur de la voiture. Que signifiait cette promenade de la malle ? Il m’était facile d’en imaginer l’explication qui, du même coup, éclairait l’étonnante transformation de son contenu. La malle était demeurée toute une nuit chez le voiturier et, le lendemain, il s’était arrangé pour promener son propriétaire jusqu’à l’heure du train, afin de l’empêcher de l’ouvrir et de s’apercevoir du vol. Logiquement, on pouvait supposer que ses précautions ne s’arrêtaient pas là et qu’il savait n’avoir pas à craindre une vérification et une réclamation de M. Montparnaud à son arrivée à Nice. C’était donc qu’il supposait que le représentant de commerce n’y arriverait pas vivant. Mais, dans ce vol encore, je retrouvais ce mélange d’ingéniosité et d’imprévoyance qui caractérisait le crime. La malle était une piste ; les marchandises étaient une preuve ; le voyage à Malaussène était un indice. De soupçons en soupçons, on devait remonter jusqu’à Sargasse puisqu’il avait eu la malle à sa discrétion.

Où avait-il caché les marchandises ? Chez lui ? ou sur la route ? Son voyage pouvait aussi avoir eu pour but de les enfouir quelque part. S’il était le coupable, cet homme s’avérait trop rusé pour ne pas s’être mis à l’abri des suites d’une perquisition.

J’aurais bien voulu connaître ce que pensait sur ce sujet mon compagnon d’enquête. Mais il écoutait, impassible, et s’il avait une opinion, il la cachait merveilleusement. Je jugeai qu’il attendait la communication de la mienne pour s’en faire une et que son imagination, moins prompte, ne tirait pas de ce que nous apprenions toutes les déductions que comportaient les faits.

L’occasion était trop bonne de me documenter sur le compte de Sargasse sans éveiller la méfiance. L’aubergiste ne demandait qu’à parler. Je résolus de tirer au clair la moralité de l’individu et de recueillir tous les renseignements qui pourraient guider mes recherches.

— Ce voiturier, dis-je, qui a conduit M. Montparnaud…

— Sargasse ?

— Oui, ce Sargasse, est-ce qu’il était le seul voiturier du Puget ?

— Que non ! Ils sont plusieurs.

— Alors, qu’est-ce qui le désignait au choix de M. Montparnaud ?

— L’habitude. Il l’avait pris une fois, il le prenait toujours… pour Saint-Pierre et La Rochette, s’entend. Quand il allait d’un autre côté, c’était un autre voiturier qui le conduisait. Mais, comme dimanche il était à Saint-Pierre, c’était forcément Sargasse qui devait le ramener.

— Sargasse est de Saint-Pierre ?

— Il en est ; mais il habite le Puget. Sa fille était mariée à Saint-Pierre.

Je cherchai une transition.

— C’est égal, dis-je, jouer à un vieux client le tour que vous m’avez raconté, ce n’est pas d’un brave homme.

— Sargasse n’est pas un brave homme.

— Il n’est pas estimé ?

— Pas plus ! Il n’est « collègue » avec personne. Je le sais pour l’avoir entendu dire par des gens du Puget. Ce n’est pas que je lui aie causé ! Pour lui arracher une parole, à celui-là !… Il passe bien par ici une fois, chaque mois, en moyenne. Mais s’il est forcé de s’arrêter et d’entrer, il ne dit que les mots nécessaires. Ni bonjour ni bonsoir. Un vrai sanglier ! D’ailleurs, il suffit de le voir pour juger l’homme.

— Quel âge a-t-il ? demandai-je.

— Dans les soixante ans.

— Si vieux ! m’exclamai-je.

— Oh ! il est encore solide et vert. C’est un colosse, savez-vous. Il tuerait quelqu’un d’un coup de poing.

— C’est une manière de parler, fis-je en plaisantant. Ce n’est tout de même pas un homme à assommer son semblable.

— C’est un homme à tout, affirma l’aubergiste d’un ton tranchant. Vous ne le connaissez pas.

— Pourtant, voyons, discutai-je, un voiturier, il faut bien qu’il soit honnête, sans quoi on ne le prendrait pas.

— Est-ce que les gens savent ? Ça se dit dans le pays ; mais on ne peut pas les avertir. Sargasse serait dans le cas de casser les reins à celui qui ferait ça.

— Vraiment ? fis-je.

— Vraiment ! C’est une brute. Et puis, il n’y a qu’une chose qui le tienne : l’argent ! Pour de l’argent, il ferait tout, tout !

— Alors, dis-je en m’efforçant de paraître plaisanter, pour dix mille francs on le ferait…

— Pour dix mille francs ! s’exclama l’aubergiste, en martelant la table de son poing fermé. Mais, monsieur, pour dix mille francs on lui ferait vendre sa fille et étrangler son propre père.

— Heureusement, dis-je en riant, celui-là doit être mort !

— Heureusement ! répondit l’aubergiste en riant bruyamment de son côté.

— Ainsi, repris-je plus sérieusement, vous ne confieriez pas dix mille francs à ce Sargasse ?

— Et je ne les lui ferais pas voir non plus, si je les avais. Il ne faut pas tenter le diable. Il serait dans le cas de m’assassiner pour me les voler.

— Il a une bien mauvaise réputation, répliquai-je, en dissimulant la satisfaction que me causaient ces paroles.

— Interrogez-en d’autres, assura l’aubergiste, ils vous diront la même chose.

Pour l’instant, j’en savais suffisamment. De plus en plus, Sargasse m’apparaissait comme le coupable possible. Tout le désignait.

Mais, si Sargasse était l’assassin, il lui avait fallu se trouver dans le train. Cela était-il possible ? Je devais avant tout vérifier ce point.

— C’est Sargasse qui a conduit M. Montparnaud à la gare ? demandai-je.

— Directement, oui, monsieur, répondit l’aubergiste. J’étais devant ma porte quand ils sont passés. J’ai même été aider à descendre la malle. Et, vous savez, elle pesait.

— Cent kilos, dis-je : on a cité le chiffre. Ce n’est pas précisément pratique.

— Les hommes d’équipe la connaissent, cette malle-là ! Pour la monter dans le fourgon, c’est toujours une affaire.

— Sargasse leur aura donné un coup de main.

— Je pense. Quand elle a été enregistrée, moi je suis rentré servir des clients.

— Et Sargasse est reparti aussitôt pour Puget-Théniers ? demandai-je brusquement.

— Sûrement.

— Vous l’avez vu ? insistai-je.

— Non, puisque j’étais occupé avec des clients. Mais, comme sa voiture n’était plus devant la gare dix minutes après, c’est qu’il était reparti.

J’hésitai un peu, puis je me décidai.

— Je voudrais en être sûr, dis-je.

— Sûr ? Comment ça ?

Et l’aubergiste me regardait avec des yeux ronds.

— Écoutez, lui répondis-je, vous m’avez l’air d’un brave homme à qui on peut confier des choses. Nous ne sommes pas ce que nous avons dit ; nous sommes des policiers…

Dolcepiano esquissa un geste de protestation. Bien que froissé, je rectifiai aussitôt.

— Moi, du moins ; monsieur m’a rencontré par hasard. Je cherche l’assassin de M. Montparnaud.

L’hôte me regarda avec effarement.

— Par exemple !… Par exemple !… murmura-t-il à plusieurs reprises, en laissant tomber ses mains sur ses cuisses.

— Certains indices, continuai-je, me font penser que Sargasse pourrait bien n’être pas étranger au crime. Et je voudrais savoir si, par hasard, il ne serait pas monté en wagon avec M. Montparnaud.

— Ça me paraît difficile, dit l’aubergiste en rejetant sa casquette en arrière pour mieux se gratter la tête, bien difficile, vu qu’on n’a vu personne dans le wagon de M. Montparnaud.

— Il pourrait s’être caché, dis-je avec impatience. Vous le supposiez tout à l’heure.

— Je ne peux rien affirmer puisque je n’y étais pas. Voulez-vous que j’aille m’informer à la gare ?

— Soit ! mais gardez pour vous ce que je vous ai dit.

— Entendu ! répondit l’aubergiste en se levant.

Il sortit. Par la fenêtre, je le vis traverser la route et pénétrer dans la gare. Alors je me retournai vers mon compagnon :

— Eh bien ? fis-je.

— Eh bien ? répondit-il sur le même ton.

— Il me semble que nous brûlons.

— Peut-être... Vous pensez que ce serait le voiturier ? demanda Dolcepiano.

— Ça m’en a tout l’air… Attendons encore. Tout va dépendre des nouvelles que nous apportera l’aubergiste. Si on a vu partir l’homme, la piste tombe.

— Qui sait ? murmura l’Italien. De toutes façons, il y a quelque chose de ce côté.

— Oui acquiesçai-je, la malle. Mais cela ne suffirait pas.

— Qui sait ? répéta Dolcepiano.

— Je ne vois pas trop comment il aurait rattrapé le train. Il est vrai que, de toutes façons, il faut nous attendre à un mystère, puisqu’on ne voit pas par où l’assassin est entré.

L’aubergiste revenait.

— Il est parti, cria-t-il. Je le pensais bien. Aussitôt le départ du train, même un peu avant, il est remonté en voiture et a filé.

— Vers Puget-Théniers ? précisai-je.

— Vers Puget.

Je ressentis un vif désappointement. Cette certitude contrariait mes hypothèses.

— Mais, repris-je d’un air sceptique, rien ne prouve qu’il soit allé jusqu’à Puget. Il a pu revenir en arrière, couper au court quelque part…

L’aubergiste secoua la tête.

— Il n’y a que la route, dit-il, on l’aurait vu. Et quant à laisser sa voiture cachée et filer par le Var, il ne serait pas arrivé.

— Le train, objectai-je, aurait pu s’arrêter quelque part et prendre du retard, à Malaussène par exemple.

L’aubergiste secouait toujours la tête. Tout à coup, il poussa un cri :

— Couquin de diablo ! s’exclama-t-il. Et la bicyclette de mon garçon que Sargasse m’a emportée ! J’oubliais ça. Il a fallu que Marius aille la rechercher à Puget le lendemain.

— Vous voyez bien, criai-je, les yeux brillants.

— Oui, mais, pour s’en servir, il aurait fallu savoir, et je ne crois pas que Sargasse…

— Qui sait ? fis-je, emporté par l’élan de mes hypothèses.

Cela s’accordait si bien, trop bien même ! Si j’avais gardé mon sang-froid, j’aurais vu l’automobiliste sourire bizarrement en considérant mon emballement.

— Les trains du Sud marchent lentement, repris-je. De Villars à Malaussène, il y a exactement trois kilomètres par la voie. L’horaire leur accorde six minutes pour les faire et il arrive qu’ils en mettent dix ou douze. Joignez-y quatre ou cinq minutes d’arrêt à la station, le cas peut se rencontrer, et vous m’accorderez qu’un homme vigoureux comme Sargasse pouvait arriver.

— Que voulez-vous que je vous dise ? fit l’aubergiste d’un air peu convaincu. À votre place, j’irais voir au Puget. Là, on vous dirait si Sargasse est revenu lundi soir et à quelle heure il est arrivé.

— C’est juste, dis-je subitement dégrisé et un peu honteux de m’être aventuré si puérilement dans le domaine des suppositions. Vérifions d’abord ; nous conclurons ensuite.

L’assiette de jambon était aussi vide que les bouteilles de bière. Je consultai du regard mon compagnon.

— Partons-nous ?

— Quand vous voudrez, répondit Dolcepiano, en tirant de sa poche une pièce de monnaie qu’il donna à l’aubergiste. Laissez, laissez, continua-t-il en arrêtant mon geste. Puisque je partage les émotions de votre voyage, il est bien juste que j’en partage aussi les dépenses.

Il se leva et je l’imitai.

— Vous feriez peut-être bien de laisser votre nom au patron, reprit l’automobiliste. Il aurait peut-être quelques renseignements à vous transmettre à Pujet. En ce cas, nous reviendrions ici.

— Volontiers, répondit l’aubergiste, alléché par cette perspective. Arrêtez-vous donc sur la place à l’hôtel Laugier ; si j’apprends quelque chose, je vous ferai passer un mot.

Dolcepiano tira de sa poche un carnet et en arracha une feuille qu’il me tendit avec un crayon.

— Écrivez-lui votre nom, proposa-t-il.

Je m’exécutai et calligraphiai celui dont je m’étais si témérairement emparé.

— M. Paddy Wellgone, déchiffra péniblement l’aubergiste. Ce n’est pas un nom de chez nous, ça ?

— Non, répondis-je majestueusement. Mais Sherlock Holmes n’en était pas non plus.

Et je tournai les talons, laissant l’aubergiste parfaitement insensible à l’allusion qu’il n’avait pas comprise.

Mais ce que j’en avais dit, c’était plutôt pour mon compagnon.

Nous reprîmes nos places dans l’auto et sous le soleil qui chauffait déjà, nous commençâmes à remonter l’étroit ruban blanc de la route, entre les deux rangées de montagnes qui forment la vallée du Var.

Un peu après dix heures, l’auto mise au garage, nous nous installions à la terrasse du café, sur la place ombragée de platanes qui concentre toute l’animation de Puget-Théniers.

Je m’enquis aussitôt de Sargasse.

— Sargasse le voiturier ?

— Oui, dis-je, je voudrais le voir.

— Oh ! de ce moment, il n’est pas là. Il est à Saint-Pierre pour les affaires de sa fille qui a perdu son mari.

— Quand reviendra-t-il ? demandai-je, dépité.

— Ce n’est pas qu’il reviendra, dit un consommateur qui dégustait son absinthe à une table voisine de la nôtre. Il a dit qu’il ne faisait plus le voiturier et qu’il allait retrouver sa fille.

Ces paroles soulevèrent de leurs sièges les buveurs nonchalants. La stupéfaction générale fit s’engager entre gens du pays un colloque dont nous fîmes notre profit.

— Sargasse ne fait plus le voiturier ?

— Non. Il paraît qu’il se retire, il a de quoi.

— De quoi ! Est-ce qu’il aura jamais de quoi, un homme pareil ? Il en voudra toujours davantage.

— Enfin, c’est comme ça. Il a fait un héritage, qu’il dit.

— Un héritage ? De qui ?

— C’est sa fille, peut-être.

— Tu nous en dis de bonnes ! C’est toujours pas Titin qui lui a laissé quelque chose, le pauvre !

— Il y a l’enfant Bernaudi qui lui a vu compter des billets de banque. Et il y en avait !

Ces mots soulevèrent une incrédulité générale.

— C’est de la blague !

— S’il dit que ça vient de Titin, c’est des mensonges. Il ne pouvait pas seulement payer une robe à sa femme. Fine, la pauvre, elle semblait toujours une bohémienne.

— C’est pourtant comme ça, reprit le premier qui avait parlé. Il ne veut plus conduire sa voiture parce qu’il dit que, maintenant, il a de quoi vivre à sa fantaisie.

— Il a dit ça, lui ?

— Pas à moi, bien sûr. Mais à un de Saint-Pierre qui me l’a répété. Il l’avait su par Fine qui en était encore estomaquée. Pensez, d’avoir perdu son homme et de voir revenir son père, ça lui fait deux malheurs.

— Oh ! depuis l’accident de Titin, il ne s’en enlevait plus !

— Il ne s’en enlevait plus ? cria un contradicteur avec une ardeur, telle qu’il semblait menacer l’assistance. C’est quand il n’avait rien de mieux à faire. Vous me faites rire en disant qu’il ne fera plus le voiturier. Un homme qui tient tant à son argent ! Le jour de l’enterrement de son gendre, il a encore descendu une malle pour le Villars. Il aurait tout de même pu rester à tenir compagnie à sa fille et à tous ceux qui étaient venus.

Je poussai du coude Dolcepiano. Il me répondit de la même façon. Nous nous étions compris.

Ces billets de banque – cet héritage invraisemblable auquel les gens de Puget, mieux placés que nous pour juger, refusaient de croire – n’étaient que trop réels. Et nous devinions leur origine. M. Montparnaud, le jour de sa mort, portait sur lui dix mille francs qu’on n’avait pas retrouvés sur son cadavre.

Une charge de plus – et combien grave ! – à l’actif de Sargasse.

Plus que jamais il importait d’élucider le point douteux : où était Sargasse à l’heure du crime ?

Il n’y avait qu’à aborder franchement la question.

— Messieurs, demandai-je en me penchant vers le groupe de causeurs, pour aller à Saint-Pierre, on passe bien par ici ?

— Pas par la place, sur le pont, là-bas, à votre gauche, la route est de l’autre côté du Var, me répondit un des hommes en indiquant du geste la direction dont nous venions.

C’était une chance de moins qu’on eût remarqué Sargasse. Pourtant, je continuai mes questions.

— C’est bien lundi que M. Sargasse a conduit au Villars cette malle dont vous parliez tout à l’heure ?

L’homme se consulta et compta sur ses doigts.

— Oui, dit-il, puisque c’est lundi qu’on a enterré le pauvre Titin.

— Vous ne pourriez pas me dire si M. Sargasse est retourné le même soir à Saint-Pierre ?

— Il n’y est pas retourné, répondit mon interlocuteur.

Je réprimai un tressaillement.

— Vous êtes sûr ? demandai-je.

— Sûr. Puisqu’il a couché ici et qu’il est resté au café jusqu’à onze heures du soir. Il était parti trop tard du Villars, il n’est arrivé ici qu’à huit heures. Ce n’était pas une heure pour retourner à Saint-Pierre.

Mon désappointement fut vif. L’alibi était indiscutable. Si Sargasse, parti à six heures du Villars, avait été vu à Puget-Théniers de huit à onze heures, il ne pouvait être l’assassin de M. Montparnaud.

— Il n’est reparti que le lendemain à quatre heures. Il a même emmené le percepteur d’Entrevaux qui allait à la Rochette.

C’était complet. Chaque parole était un coup de pioche dans l’édifice, déjà si bien établi, de mes hypothèses. Tout mon système s’écroulait par la base.

— Je vous remercie, dis-je du bout des lèvres.

Et je me retournai vers Dolcepiano. Il souriait d’un air railleur.

— Voici qui vous contrarie, me chuchota-t-il à l’oreille.

— Oui, répondis-je avec humeur.

— Pourtant, il y a la malle…

— Sans doute.

— Et les billets de banque…

— Il y a tout cela et il pourrait y avoir bien autre chose, répliquai-je d’un ton maussade. Mais c’est comme s’il n’y avait rien, puisque Sargasse a un alibi. Est-ce que vous croyez que je vais m’intéresser au vol du contenu de la malle du moment que cela n’a point de rapport avec le crime ?

— Cela n’en a-t-il point ? demanda Dolcepiano en tortillant sa moustache noire.

Son entêtement m’agaça.

— Puisqu’on vous dit qu’il était ici… Ici !… à l’heure du crime, répondis-je d’une voix grincheuse.

— Alors, vous allez chercher une autre piste !

— Évidemment, fis-je d’un ton sec.

Et, me retournant pour taper contre la vitre du café, je réclamai une absinthe. Dolcepiano se fit servir un quinquina, et nous nous mîmes à siroter nos apéritifs, en regardant la place, sans nous parler.

Mais j’avais beau éviter les yeux de mon compagnon, il me semblait constamment entendre sa voix narquoise :

— Il y a la malle… Il y a les billets de banque…

Et cela augmentait ma fureur. Je ressentis l’énervement des gens qui tiennent entre leurs mains les morceaux d’un jeu de patience et ne peuvent parvenir à les assembler. La malle, les billets de banque ! Évidemment, cela faisait partie de ma solution ; mais l’alibi m’empêchait de les poser, et à cause de cela, j’avais envie de les jeter à la volée.

Quand midi sonna, je n’avais point recouvré ma sérénité.

— Allons déjeuner, dis-je brusquement en me levant.

Nous n’échangeâmes, pendant le repas, que des monosyllabes insignifiants. Mon compagnon avait sur les lèvres un perpétuel sourire qui m’agaçait prodigieusement. Je l’aurais volontiers envoyé au diable, s’il m’en avait fourni le moindre prétexte. Mais loin de paraître remarquer ma mauvaise humeur, il persistait à se montrer d’une amabilité inlassable.

Nous nous réinstallâmes devant la porte pour prendre le café et Dolcepiano m’offrit un excellent cigare, dont les bouffées odorantes me calmèrent un peu. Mais je ne savais toujours quel parti prendre.

À côté de nous, les buveurs avaient également repris leurs places et jouaient à la manille avec des éclats de voix assourdissants.

Tout à coup, l’un d’eux se retourna vers nous et nous montra une voiture qui tournait l’angle du pont de la Roudoule.

— Tenez, dit-il, le voilà, « votre » Sargasse !

Je sursautai et regardai.

L’attelage venait droit vers nous. Il s’arrêta près du parapet de la rivière. Un géant grisonnant sauta à terre, attacha le cheval à un platane, passa devant notre table et entra dans le café.

J’avais eu le temps de l’examiner. C’était bien la brute que je m’étais figurée. L’aubergiste du Villars n’avait exagéré ni sa force ni sa verdeur. Droit comme un chêne, les épaules larges et les membres noueux, il avait des mains puissantes, aux doigts en spatules, de véritables mains d’étrangleur. Mais, surtout, rien ne pouvait se voir de plus repoussant que sa physionomie ; les instincts les plus ignobles, la cupidité et la férocité s’y lisaient, sous le front bas de crétin, deux yeux fuyants et obliques donnaient à l’ensemble une expression de fausseté et de lâcheté ; la bouche lippue restait à demi entrouverte sur une énorme mâchoire de carnassier.

D’instinct, quand il disparut dans l’intérieur du café, je me levai pour le suivre.

— Il faut lui parler, murmurai-je à Dolcepiano.

L’Italien fit un mouvement pour me retenir.

— Vous avez tort, dit-il d’un air contrarié : vous éveillerez sa méfiance.

— Tant mieux ! ripostai-je. Ce sera un aveu.

Et j’entrai hardiment. Mon compagnon ne me suivit pas ; mais je vis qu’il nous surveillait à travers la vitre.

Je m’approchai de la table de marbre devant laquelle s’était assis Sargasse. En dessous, il me regarda venir.

— Monsieur Sargasse ? demandai-je.

— C’est moi, répondit-il d’un ton bourru.

— Je voudrais me faire conduire…

Brutalement, il me coupa la parole.

— Je ne conduis plus, grogna-t-il en lampant son verre de bière.

— Pourtant, prononçai-je, en guettant l’effet qu’allait produire ma phrase, pas plus tard que lundi vous avez amené au Villars… et même un peu plus loin… la malle de M. Montparnaud.

Un éclair brilla sous les sourcils broussailleux. L’homme se redressa d’un mouvement involontaire et, penchant son buste géant au-dessus de la table, vint presque me heurter du front.

— Et puis après ? gronda-t-il.

Je reculai un peu, mais sans paraître troublé ; car je m’attendais à cette fureur de fauve attaqué.

— Vous savez, dis-je, qu’on n’a retrouvé que des pierres dans sa malle ?

— Et c’est moi qui les ai mises, peut-être ? Et c’est moi qui ai pris les marchandises ? hurla-t-il en accompagnant chaque mot d’un coup de poing, au risque de briser le marbre de la table.

L’épreuve était suffisante. Je battis en retraite.

— Je ne dis pas cela, répondis-je. Mais on cherchera à savoir ce qu’elles sont devenues. Il y a des gens qui s’en occupent.

— Qui ? Qui ? rugit-il en me fusillant des yeux. Eh bien ! fit-il, on peut dire que j’ai tué M. Montparnaud… pendant qu’on y est… je m’en moque ! Et l’on peut dire aussi que j’ai pris les marchandises. Je m’en moque encore. À l’heure où on l’a tué, j’étais ici, tranquille comme Baptiste, et il ne manquera pas de gens pour le dire !…

Je le savais. Mais s’il en était ainsi, pourquoi ces yeux flamboyants et cet air de défi ? Ce n’était pas là l’attitude d’un homme qui se sent à l’abri du soupçon.

— Et quant aux marchandises, vociféra-t-il, on peut venir les chercher… oui, on peut venir fouiller chez moi, voilà la clé… – Il la jeta sur la table. – Bien malin qui les trouvera !

Il se dégagea violemment d’entre la table et la banquette et s’approcha de moi d’un air si menaçant que je faillis m’enfuir. Ses poings se fermèrent et ses yeux me foudroyèrent.

— Et puis, gronda-t-il, dites aux gens dont vous parlez qu’ils se mêlent de leurs affaires… et qu’ils prennent garde parce que… parce que…

Écumant, en proie à un effroyable accès de fureur, il promena ses yeux autour de lui, paraissant chercher quelque ennemi à déchirer. Les mots ne parvenaient plus à sortir de ses lèvres bégayantes.

Tout à coup, il empoigna la bouteille de bière restée sur la table et la brisa contre le sol, à mes pieds.

— Voilà ! hoqueta-t-il, les yeux injectés de sang, les veines du front gonflées, saillant comme des cordes.

Et, me tournant brusquement le dos, il sortit en serrant ses poings.

J’attendis qu’il fût un peu éloigné ; puis j’allai rejoindre Dolcepiano.

— Eh bien ? sourit-il, d’un air affable.

— C’est lui ! murmurai-je, en désignant d’un imperceptible signe de tête Sargasse, regrimpé dans sa voiture et fouettant rageusement son cheval qui partit au galop dans la direction de Saint-Pierre.

— Et l’alibi ? insista l’Italien.

J’esquissai un geste d’ignorance.

— Je ne sais pas, dis-je. Il faudrait trouver… Mais, il y a sûrement quelque chose qui expliquerait tout.

Nous rêvâmes l’un et l’autre pendant assez longtemps. Pendant notre méditation silencieuse, le soleil baissait.

Dolcepiano me tira par la manche.

— Décidément, que comptez-vous faire ? demanda-t-il.

J’avais réfléchi.

— Aller au Villars reprendre la piste, répondis-je. Et puis voir les journaux demain. La justice aura peut-être découvert quelque chose qui orientera mes recherches… Il se peut aussi que j’aille à Saint-Pierre revoir Sargasse. Cet homme a des colères qui sont des aveux. Si je pouvais dénicher les marchandises et le faire coffrer pour cela, nous le tiendrions peut-être.

— En effet, dit Dolcepiano d’un ton singulier, ce sont les marchandises qu’il faudrait découvrir.

— Terminons-en d’abord avec le Villars, repris-je. Je veux voir moi-même à la gare.

— Il est trop tard pour y retourner ce soir, fit l’Italien en consultant sa montre. Couchons ici. Nous irons demain matin.

J’accédai à cette proposition et profitai de mon loisir pour écrire à Sophie Pérandi le compte-rendu de cette première journée, dans lequel j’intercalai habilement quelques protestations de dévouement et de tendresse.

V

LE BILLET DE SECONDE

De grand matin, Dolcepiano tambourina contre la porte de ma chambre.

— Debout ! Debout, mister Paddy Wellgone ! Il fait jour.

Cet appel, le nom surtout, me firent sursauter. Précisément, je me débattais au beau milieu d’un cauchemar, dont mon imposture faisait les frais.

— C’était sans mauvaise intention, je le jure ! tentai-je de murmurer, en repoussant avec horreur mon oreiller que je prenais pour un juge d’instruction.

En même temps je m’éveillai et repris conscience de la réalité.

L’Italien tambourinait toujours.

— Dormez-vous, mister Wellgone ? Je vous attends.

— Me voilà, criai-je. Faites-nous servir du café, en bas. Je vous rejoins dans cinq minutes.

Et, sautant à bas du lit, j’enfilai mes premiers vêtements et commençai ma toilette avec une précipitation fiévreuse.

La nuit, qui, prétend-on, porte conseil, n’avait pas, en ce qui me concernait, rempli son office. J’étais, autant que la veille, empêtré dans un réseau d’incertitudes.

Toutefois, j’étais résolu à deux choses, qui simplifieraient beaucoup ma situation.

Primo, je continuerais l’enquête qui, de toutes façons, faisait prévoir une issue favorable, en ce qui concernait l’assurance échue à Sophie.

Secundo, j’allais écrire à M. Cristini qu’en présence des faits qui démentaient absolument le suicide, je renonçais à l’honneur de servir plus longtemps la cause de la compagnie. Et, conséquemment, je joindrais à ma lettre la provision reçue, déduction faite d’une somme de deux cents francs, chiffre auquel j’évaluais modestement mes frais et mon dérangement. Ainsi, ma conscience se trouverait libérée.

Enchanté de mes décisions, je rejoignis dans la salle de café mon compagnon.

— Partons-nous toujours pour le Villars ? demanda-t-il.

— Toujours, répondis-je, en me versant un grand bol de café noir.

— Alors, je vous proposerai de laisser l’auto ici et de prendre le train de cinq heures. Nous pourrons revenir par celui de dix heures vingt. Ainsi, vous aurez tout le temps d’interroger qui vous voudrez, sans compter qu’en chemin de fer, on recueille toute espèce de renseignements et d’opinions.

C’était assez justement raisonné. J’acceptai la proposition.

— Je voudrais seulement, dis-je, écrire une lettre et préparer un chargement.

Je demandai un buvard et un encrier, mis sous enveloppe les billets que je tirai de ma poche et écrivis ma lettre.

Indiscrètement, Dolcepiano lut par-dessus mes épaules. Il n’eut d’ailleurs pas la pudeur de dissimuler sa curiosité.

— Comment, s’écria-t-il, vous renoncez déjà ?

— Nullement, répondis-je d’un ton piqué. Mais, comme j’estime ne pas pouvoir aiguiller mon enquête selon les désirs de la compagnie, je rends l’argent, sous réserve d’une légère indemnité que personne ne jugera exagérée.

— C’est votre honnêteté, qui est exagérée ! s’écria Dolcepiano. Gardez donc tout !

— Non pas, dis-je. Ce sera bien ainsi. Je veux être libre de poursuivre l’affaire à mon gré.

— Pour l’amour de l’art, alors ? railla mon compagnon.

— Et celui de Sophie ! pensai-je in petto.

Mais je gardai cela pour moi et, cachetant l’enveloppe, j’y inscrivis l’adresse de M. Cristini.

Dolcepiano s’en empara d’un mouvement vif.

— Buvez tranquillement votre café, dit-il. Je vous la porterai. J’ai moi-même une lettre à faire recommander.

— La poste sera fermée, objectai-je.

— Non pas. On prépare le courrier pour le train. Je parlementerai. Je sais rendre les fonctionnaires complaisants.

Il se leva en riant et sortit, après avoir joint ma lettre à une enveloppe qu’il avait tirée de sa poche. Je restai seul en tête à tête avec mon déjeuner.

Au fond, sa complaisance ne m’enthousiasmait pas. J’aime à faire mes affaires moi-même, surtout quand il s’agit d’argent, et huit cents francs peuvent tenter même un automobiliste.

Je mis donc doubles les bouchées et les gorgées afin d’aller le rejoindre au bureau de poste. Mais quelque expéditif que je me fusse montré, je le rencontrai à mi-chemin, revenant d’un pas allègre.

— Voilà votre récépissé, dit-il, en me le remettant.

Je m’assurai d’un coup d’œil qu’il était bien au nom de Paddy Wellgone et que M. Cristini y figurait comme destinataire. Mais, en même temps, je m’avisai qu’il y était question d’une lettre recommandée et non point d’un chargement.

Je le fis aussitôt remarquer à Dolcepiano, non sans une certaine vivacité.

— Cela ne fait rien, dit-il tranquillement. La recommandation coûte moins cher et c’est aussi sûr.

— C’est possible, ripostai-je, mais le chiffre de mon envoi ne figure pas sur le récépissé.

— Vous l’indiquez dans votre lettre, n’est-ce pas ? Donc, si la somme n’arrivait pas, M. Cristini vous en avertirait.

Je n’avais rien à répondre à cela. Insister aurait été avouer à Dolcepiano que je le supposais capable d’une indélicatesse. Je me résignai, en souhaitant tout bas que M. Cristini m’accusât réception au plus vite.

L’Italien me prit le bras et m’entraîna vers la gare.

— Pressons le pas, dit-il, ou nous manquerons le train.

De la route, nous l’aperçûmes qui s’arrêtait devant la gare. Heureusement, nous en étions proches. Quelques secondes de pas gymnastique nous amenèrent sur le quai, et le chef de gare, complaisant, alla nous chercher des billets, tandis que nous montions dans une des voitures, presque vide.

Arrivés au Villars, nous descendîmes et j’attendis que le train fût parti pour aborder le chef de station auquel je me présentai.

Il nous emmena aussitôt dans son bureau et nous fit poliment asseoir.

— Parfaitement, répondit-il à ma première question, je connaissais de vue le pauvre M. Montparnaud et aussi le voiturier Sargasse. Je me rappelle parfaitement son départ lundi soir au train de Nice. M. Montparnaud a pris au guichet une première classe pour cette destination… Quant à Sargasse… attendez donc… il est venu, presque à la dernière minute, me demander un billet pour la Mescla…

— Pour la Mescla ? m’écriai-je, frappé de ce nouvel indice.

— Oui… une seconde… C’était, m’a-t-il dit, pour un de ses collègues déjà dans le train.

— Est-ce que vous avez raconté cela aux magistrats ? demandai-je.

— Oui et non, répondit le chef de gare. Je n’ai pas parlé de Sargasse, parce que la question ne me fut pas posée ainsi. On m’a simplement demandé, ainsi qu’à tous mes collègues de la ligne, le relevé des billets que j’avais délivrés ce soir-là. Il y en avait un pour Nice, trois pour Colomars et la ligne de Grasse et un pour la Mescla. Je l’ai dit. On m’a également demandé si je n’avais pas remarqué de voyageurs suspects. Je ne pouvais pas davantage parler de Sargasse, qui n’était pas un voyageur.

— Je sais qu’il n’a pas pris le train et qu’il est retourné à Puget, dis-je.

— En effet, je l’ai vu partir, fit le chef de gare.

— Savez-vous à qui il a remis le billet ?

— Je l’ignore. Je suis sorti de mon bureau presque aussitôt la délivrance de ce dernier billet, et j’ai vu Sargasse traverser la voie et monter dans le wagon de queue.

— Celui où se trouvait M. Montparnaud ?

— Oui, M. Montparnaud se trouvait en première. Mais, il y avait aussi des secondes. Sargasse a parcouru tout le wagon. Ensuite, il est monté dans les deux autres qu’il a également traversés dans toute leur longueur. Sans doute il cherchait son individu.

— Sans doute, répondis-je.

L’idée d’un complice, qui d’ailleurs m’avait déjà effleuré lors de mes constatations de la Mescla, ressurgissait en moi avec plus de force. Sargasse pouvait avoir été mêlé au crime, sans avoir directement participé à l’assassinat de M. Montparnaud. Ce billet n’avait-il pas été pris pour le meurtrier, peu désireux de montrer à l’avance son visage ?

— Est-il descendu quelqu’un à la Mescla ? demandai-je.

Le chef de gare fit un geste d’ignorance.

— Il faudrait interroger l’employé qui faisait le train. Au surplus, cela sera facile à établir. On a dû pointer à Nice les billets recueillis en cours de route. La Mescla n’est qu’une halte. C’est au conducteur du train que les voyageurs remettent leurs billets.

— Je verrai cela, dis-je.

Et je pris congé du chef de gare, après l’avoir remercié.

Il nous restait près de trois heures à attendre, avant le passage du train que nous voulions reprendre. Je proposai à Dolcepiano de descendre à pied jusqu’à Malaussène. Cette promenade n’était pas seulement destinée à tuer le temps. J’étais préoccupé par l’idée que Sargasse avait caché dans les environs le contenu de la malle rouge, et je voulais voir si je ne remarquerais rien de suspect.

Mon espoir fut déçu. Les accidents de terrain ne manquent pas dans les Alpes. Tant dans le lit du Var que dans les rochers bordant la route, les anfractuosités fourmillaient. Mais, précisément, elles étaient trop nombreuses pour que je puisse sérieusement songer à les visiter toutes.

Dolcepiano me suivait avec la docilité d’un caniche, s’arrêtant quand je m’arrêtais, repartant à mon premier signe, sans rien objecter ni même s’inquiéter du but de mes allées et venues.

Toujours par amour-propre, je tenais à donner à la promenade quelque peu désordonnée un air de s’appuyer sur un plan mûrement conçu. Aussi marchais-je les traits tendus, le front plissé et l’allure mystérieuse. Je paraissais ruminer de profondes réflexions et enregistrer d’importantes découvertes. En un mot, j’allais comme un chien qui sent la bonne piste.

De temps à autre, mon compagnon me demandait avec une expression d’indéniable intérêt :

— Ça va ? Vous trouvez ?

Je répondais par un grognement et un signe de tête, en homme trop absorbé pour parler.

À Malaussène, je dis simplement :

— Inutile d’aller plus loin. Je sais à quoi m’en tenir. Nous allons attendre le train de Puget.

Nous nous assîmes sur un banc, devant la gare, en fumant les cigares de Dolcepiano.

Il ne m’interrogeait pas, et j’en conclus qu’il respectait le travail de ma pensée.

Quand le train arriva, nous aperçûmes sur la plateforme un marchand de journaux. Tous les voyageurs avaient déjà en main l’Éclaireur ou le Petit Niçois. Dolcepiano acheta les deux feuilles et me tendit le Niçois. Nous nous assîmes côte à côte sur une banquette et nous plongeâmes dans le journal, tandis que le train se remettait en marche.

Je cherchai naturellement les nouvelles relatives au crime de la Mescla. Elles occupaient deux colonnes, et cette longueur me parut de bon augure.

On y résumait d’abord tous les détails que je connaissais sur la découverte du cadavre et les constatations matérielles qui prouvaient le crime et écartaient toute idée de suicide. Le seul intérêt que présentaient pour moi ces redites, c’était de savoir qu’elles ruinaient et rendaient enfantine l’hypothèse de la compagnie d’assurances. Sur ce point, il ne pouvait plus y avoir aucune controverse, et je me représentai la mauvaise humeur de M. Cristini en voyant anéantir ses trop promptes suppositions. À cette heure, il devait être définitivement fixé, et ma lettre ne l’étonnerait point.

Le journal relatait ensuite l’arrivée à Nice du corps de M. Montparnaud et les diverses formalités judiciaires qui s’étaient déroulées à cette occasion ; notamment la pénible scène de la reconnaissance par la famille.

C’était Sophie Pérandi qui s’était dévouée à l’accomplissement de ce cruel devoir. Elle avait eu devant les restes tragiques de son malheureux parent, une crise de désespoir que justifiait cet horrible spectacle.

Le défunt, définitivement identifié, avait été aussitôt mis en bière et conduit à son domicile. Les obsèques devaient avoir lieu ce matin même.

De la démarche de Sophie, je conclus qu’elle s’était raccommodée avec Mme Montparnaud et que l’injuste colère de celle-ci n’avait pas tenu devant cette marque de dévouement. En présence de la catastrophe, la veuve devait d’ailleurs sentir le besoin d’une présence amie et apprécier la douceur de pouvoir s’appuyer sur le bras de sa jeune parente.

Et, sans doute, l’offre généreuse de Sophie de partager avec Mme Montparnaud sa fortune imprévue n’avait pas peu contribué à la réconciliation.

Les choses étaient mieux ainsi. Car, en vue de notre futur mariage, je préférais que ma fiancée ne fût point brouillée avec sa seule parente. Il est peu convenable, et surtout moins solennel, qu’une jeune fille paraisse être seule à décider de sa main.

Rassuré sur ce point, je m’intéressai à la marche de l’instruction, dont le journal parlait sans aucune discrétion. Elle flottait encore, faute de données sérieuses pour se diriger. Cependant, il me parut qu’elle s’orientait vers la piste que je suivais moi-même. L’insistance apportée par les magistrats à établir l’emploi du temps de M. Montparnaud durant ses derniers jours devait nécessairement les y conduire.

Le vol du contenu de la malle rouge était à peine mentionné. L’enquête semblait négliger cet incident et le considérer comme n’ayant point de rapport avec le crime. Ceci ne me donna point une haute idée de la perspicacité des magistrats, et le fait qu’ils ne s’étaient point préoccupés de savoir qui avait amené la malle au Villars m’emplit d’orgueil, comme une preuve de mon incontestable supériorité. J’étais seul à m’être avisé de l’existence de Sargasse.

Pourtant les derniers itinéraires, soigneusement relevés, de M. Montparnaud montraient que, depuis un mois, ses affaires l’avaient fait rayonner autour de Puget-Théniers. Il n’avait pas effectué moins de trois voyages successifs à Saint-Pierre, vraisemblablement conduit par Sargasse qui avait pu être ainsi tenu au courant de ses déplacements et de ses projets. Il avait donc pu, sinon combiner le crime, tout au moins en donner l’idée à un autre, celui pour qui il avait pris un billet de seconde classe. Accompagnant partout M. Montparnaud, il avait pu être témoin des encaissements opérés par celui-ci. Le représentant de commerce, d’ailleurs, sa veuve l’avait dit, se vantait volontiers des sommes qu’il portait sur lui.

À la réflexion, je supposai que l’alibi de Sargasse, venu de suite à la connaissance des magistrats, l’avait fait écarter dès la première heure. Il en aurait été différemment s’ils avaient, comme moi, connu l’incident du billet.

Précisément, ce que je lus ensuite vint confirmer mes soupçons.

Le pointage des billets avait révélé qu’un des voyageurs du train de six heures était descendu à la Mescla. Le conducteur du train se rappelait nettement avoir reçu le billet d’un homme en blouse qui, avant que le convoi repartît, s’était dirigé vers l’escalier menant à la route.

Or, on signalait également le mardi, de grand matin, donc quelques heures après le crime, le passage, à la Tinée, d’un homme en blouse qui s’était arrêté dans une auberge. Le signalement qu’on en donnait était assez précis : assez forte corpulence, barbe très fournie et tignasse rousse ; on avait surtout remarqué à ses pieds des bottines fines, faisant contraste avec son costume grossier et rapiécé, et son vieux chapeau de feutre poussiéreux et délavé. Son aspect était celui d’un paysan ; il s’était d’ailleurs exprimé en provençal, avec un accent piémontais des plus prononcés. Il avait déclaré venir de Saint-Sauveur ; mais il pouvait tout aussi bien arriver de la direction de la Mescla, les deux routes étant reliées par un pont au confluent du Var et de la Tinée.

À partir de ce moment, on perdait sa trace. Pas plus sur la route de Nice que sur celle de Puget-Théniers, personne ne l’avait vu passer, et des voyageurs qui avaient pris, ce matin-là, le tramway de la Vésubie, aucun ne répondait à son signalement.

Cette mystérieuse disparition justifiait bien des soupçons. S’il y avait identité entre cet individu et l’homme descendu à la Mescla la veille au soir – et tout semblait le prouver – on était en droit de se demander ce qu’il avait fait toute la nuit dans le voisinage du tunnel. Ce seul fait constituait une terrible charge, et les magistrats pressentaient si bien en lui l’assassin de M. Montparnaud qu’ils le faisaient activement rechercher dans toute la montagne.

Pour moi, le doute n’était point possible ; la remarque concernant les bottines fines aurait suffi à éclairer ma religion.

Si l’obscurité et, probablement aussi, son indifférence n’avaient empêché le chef de train de prendre un signalement complet du voyageur descendu à la Mescla, il n’y aurait eu, entre ce signalement et celui fourni par le cafetier de la Tinée, qu’une seule discordance, mais capitale : l’homme de la Mescla devait porter de gros souliers, les chaussures cloutées et usées qu’il allait échanger contre celles, toutes neuves de sa victime.

Car c’était évidemment, non seulement pour prendre la fuite, mais aussi pour aller achever son œuvre, sous le tunnel, que l’homme était descendu avec tant de tranquillité. La nuit avait été employée par lui à tenter de faire disparaître le cadavre, puis à le reporter sous le tunnel. Ainsi s’expliquait son passage à la Tinée le matin et non aussitôt après le départ du train.

Mais était-il le complice de Sargasse ? Cela non plus ne pouvait, à mes yeux, faire de doute. À ce point de vue, le billet pris par le voiturier était suffisamment révélateur. Les deux compères s’étaient partagé la besogne : Sargasse avait donné les renseignements et s’était chargé de piller la malle ; son associé, monté quelque part avant le Villars, – avec un billet pour Colomars ou Nice, afin de donner le change – avait dû se glisser en première et se tapir sous une banquette, attendant sa victime. Ou bien encore, c’était plus vraisemblable, il s’était à l’avance préoccupé de pouvoir ouvrir la porte des premières ; une tige de fer pouvait remplacer la poignée absente. Rien de plus simple alors que de profiter d’un tunnel pour se glisser dans le compartiment de M. Montparnaud.

Quel que fût le moyen employé, il avait réussi ; donc ce moyen existait et je ne devais me préoccuper que du résultat.

Tandis qu’à l’abri du journal déployé, je réfléchissais au moyen de profiter de mon avantage et de démasquer les criminels avant que la police n’y fût parvenue, quelques mots prononcés par mes voisins attirèrent mon attention.

Comme le journal était dans toutes les mains, le nom de M. Montparnaud était sur toutes les lèvres. D’un bout à l’autre de la voiture, on ne parlait que de cela.

Dans le coin opposé à celui que nous occupions, quatre montagnards, assis face à face sur les deux banquettes, causaient avec animation, les mains sur les genoux et les bustes tellement penchés en avant que leurs visages se frôlaient presque.

Naturellement, ils parlaient patois ; mais cette circonstance n’était point pour embarrasser le Niçois que je suis.

— Laï viséo, te dio ! criait énergiquement l’un d’eux. Je te dis que je l’ai vu !

De qui pouvait-il être question, sinon de l’assassin ? Je prêtai l’oreille.

L’homme continua, entremêlant son discours de bribes de français, parce que de répéter les mêmes choses dans les deux idiomes donnait plus de force à ses affirmations.

— Ero aqui… Il était là… contre la porte… après la sortie du tunnel… Il était entré doucement, mais je me suis retourné… Je l’ai vu. Il est descendu à la Mescla… C’est celui-là qui a fait le coup !

— Vous l’avez vu ! criai-je.

Je n’avais pu retenir cette exclamation, qui était une imprudence, car les mines des paysans devinrent aussitôt méfiantes.

— J’ai vu un homme, répondit évasivement celui qui avait parlé.

— Qui sortait des premières ? fis-je d’un ton pressant.

— Peut-être bien.

— Après le tunnel… et il n’était pas dans le wagon, avant ?

— Je ne m’en suis pas avisé…

— Comment était-il ? Est-ce que vous avez vu sa figure ?

Le paysan secoua la tête.

— Je ne le connais pas, répondit-il.

Et il se détourna, fermement décidé à ne plus parler. Je n’avais plus rien à en tirer. Il était inutile d’insister. D’ailleurs, ce témoignage me suffisait. S’il m’était resté quelques doutes, il les aurait dissipés.

Je me résignai à me rasseoir à ma place et regardai Dolcepiano. Je vis qu’il avait imité mon manège et écouté la conversation, à l’abri de son journal. Mais, moins maladroit que moi, il s’était gardé d’intervenir, se contentant de n’en pas perdre un mot.

Mais je croyais avoir le droit de m’enorgueillir quand même de ce que le hasard m’avait appris.

— La vérité se dessine, murmurai-je, en lui touchant le genou.

— Je le crois, me répondit-il.

— Il y avait un complice.

— C’est mon avis, dit flegmatiquement l’Italien.

— Mais Sargasse est de l’affaire.

— Incontestablement.

— Donc, il faut le surveiller.

— Comment comptez-vous vous y prendre ? demanda Dolcepiano.

— Je ne sais pas trop, avouai-je. J’ai grande envie d’aller faire un tour à Saint-Pierre. Je crois qu’on pourrait y trouver quelque chose.

Mon compagnon réfléchit quelques instants, et finit par répondre :

— Comme vous voudrez.

— Alors, dis-je, vous me conduirez à Saint-Pierre, en auto ?

— Soit ! mais à une condition : je n’approcherai pas de la demeure de Sargasse, et vous entrerez seul.

— Pourquoi cela ? demandai-je, surpris que cet homme si curieux m’abandonnât au moment le plus intéressant.

— Parce que, répliqua-t-il en riant, Sargasse est un mauvais coucheur. S’il vous voit rôder autour de chez lui, il pourrait bien se fâcher. Je ne tiens pas à recevoir un horion.

— Je suis de taille à lui répondre, fis-je en gonflant mes biceps que j’avais, sans vantardise, suffisamment développés. Et puis, je serai prudent.

— C’est égal ! riposta Dolcepiano, du ton d’un homme dont le parti est pris. Je préfère ne pas m’y risquer. Je vous attendrai sur la route.

— Comme il vous plaira, dis-je d’un ton un peu moqueur.

Cela ne m’empêcha point, à notre arrivée à Puget-Théniers, de profiter du premier moment où je restai seul pour vérifier le fonctionnement de mon revolver. On a beau ne pas être poltron, la perspective de rendre visite à un malfaiteur peut bien légitimer certaines précautions.

Pendant ce temps, Dolcepiano renouvelait sa provision d’essence et s’assurait que son moteur était au point. Ces divers préparatifs nous firent perdre près d’une heure. Comme midi était proche et qu’on ne devait pas trouver d’auberge sur la route, nous décidâmes de nous munir de provisions.

— Nous déjeunerons au col, dit Dolcepiano, qui s’était fait indiquer la route et la vérifiait sur la carte.

Mais quand il eut abordé la montagne qui s’élevait en lacets interminables et évalué le temps qu’il faudrait pour atteindre le sommet, il changea d’avis. Nous nous restaurâmes à l’ombre d’un tournant, et c’est tout somnolents que nous reprîmes, sous le soleil de midi, notre fastidieuse ascension. La vue sur la vallée nous régalait pourtant d’un splendide panorama ; mais le but de notre voyage me prédisposait peu aux joies contemplatives.

Par exemple, nous nous rattrapâmes en haut du col. Là, nous fîmes halte pour mieux plonger nos regards dans le ravin au bas duquel étaient les quelques maisons disséminées de Saint-Pierre.

Mais ce n’était point pour admirer le paysage ; nous cherchions l’habitation de Fine, la veuve de Titin, chez qui devait se trouver Sargasse.

On nous l’avait ainsi dépeinte : une petite maison isolée, à l’écart sur la pente et pas très loin du cimetière.

— C’est là-bas, fis-je en pointant avec mon doigt, tandis que de mon autre main je me faisais un abat-jour contre le soleil.

— Oui, c’est là-bas, admit Dolcepiano.

Il regarda un sentier qui dégringolait presque en ligne droite vers la maisonnette, puis, plus bas, à droite du village, la route qui montait vers la Rochette.

— Vous devriez descendre par là, proposa-t-il. Moi, je ferai le tour et je vous attendrai sur la route, à ce tournant que vous apercevez.

C’était peut-être pousser un peu loin la peur de Sargasse. Mais, après tout, il entrait assez dans mes intentions de ne pas donner l’éveil au vieux. À pied, je pouvais plus facilement passer inaperçu. J’acceptai donc et nous nous séparâmes.

— Soyez prudent ! me cria Dolcepiano en démarrant à toute vitesse.

Je plongeai en dessous de la route et commençai à descendre le sentier.

VI

LES SOULIERS

Descendre, une heure après midi, sous un soleil tombant d’aplomb, une pente qui domine un village et où on ne trouver d’autre ombre que celle des cailloux qu’on fait rouler, et prétendre se cacher n’est point besogne aisée. En dépit de mes efforts pour me confondre avec les roches brûlées de soleil, je sentais bien que je devais servir de cible à tous les regards.

Heureusement pour moi, c’était l’heure de la sieste ; le nombre des yeux assez ouverts pour m’apercevoir devait être fort restreint, et j’avais quelque chance d’échapper à ceux du terrible Sargasse.

Il n’était pourtant pas dans mes intentions de le fuir absolument. Je venais pour le voir et je le verrais, résolu, comme on dit, à prendre le taureau par les cornes et à affronter sa fureur. Il faut bien risquer quelque chose quand on prétend jouer au détective.

Mais, avant de brûler mes vaisseaux et de me mesurer face à face avec l’homme, je voulais mener à bonne fin ma petite inspection. Un général n’engage pas la bataille sans connaître son terrain. Le mien était, pour l’instant, la petite maison vers laquelle je dévalais.

Quelque chose me disait qu’une partie tout au moins du secret de Sargasse s’y trouvait cachée. On m’avait dit à Puget-Théniers que le voiturier avait manifesté l’intention de s’y installer.

Pourquoi quittait-il si brusquement son propre logis ? Un homme de cet âge a toujours des habitudes qu’il n’abandonne pas aisément. Il fallait des raisons bien puissantes pour décider Sargasse à rompre avec les siennes et un sérieux intérêt pour l’attirer dans ce village perdu.

Sans doute, la mort de son gendre semblait expliquer tout. On pouvait, à la rigueur, trouver naturel que le père vînt consoler et animer la solitude de sa fille. Mais, outre qu’il l’eût été infiniment davantage de faire venir Fine Sargasse à Puget, au lieu de l’aller rejoindre à Saint-Pierre, on devait encore s’étonner de cette brusque explosion de sollicitude paternelle chez un homme aussi peu expansif que Sargasse, qui ne passait point pour tendre.

Dans ma pensée, son départ coïncidait bien plus avec l’assassinat de M. Montparnaud.

Coupable – tout au moins complice et receleur – Sargasse devait désirer s’éloigner pour se faire oublier ; mais peut-être aussi voulait-il veiller sur son butin qu’il pouvait avoir enfoui à Saint-Pierre. N’était-ce pas là qu’il avait eu la garde de la malle tout un jour et toute une nuit ?

À vrai dire, les circonstances particulières dans lesquelles il se trouvait, notamment le voisinage des gens venus pour la veillée funèbre, avaient dû le gêner quelque peu. Mais ce n’était point là une objection absolue. Les heures des repas, celles du sommeil avaient pu lui ménager la solitude nécessaire à l’accomplissement de ses desseins.

C’était la vraisemblance de cette supposition que je comptais vérifier tout d’abord.

Il importait donc d’approcher le plus près possible sans faire sortir le fauve de son antre.

Au lieu de descendre droit sur la maisonnette, quand je fus à mi-côte, je fis un crochet et m’en approchai en zigzaguant de façon à l’aborder par derrière.

L’ensemble se composait de deux bâtiments séparés ; l’un s’élevait en contre-bas de la pente ; l’autre, placé à côté, lui était perpendiculaire ; une masse de terre amoncelée et battue formait une sorte d’aire devant l’entrée, et un chemin primitif en partait, descendant vers la route. Le premier bâtiment, un simple rez-de-chaussée, percé de deux portes et de trois fenêtres, toutes sur la façade, devait être l’habitation ; l’autre construction, autant que j’en pus juger, comprenait un hangar, ouvert à tous les vents, sous lequel étaient remisées une charrette et une carriole, et une écurie, surmontée d’un grenier à fourrage.

Ma tactique m’amenait derrière la maison et sur le flanc de l’écurie. De ce côté, aucune ouverture, aucun point d’œil pour m’apercevoir.

Je dégringolai jusqu’au mur et m’avançai prudemment, en le rasant, entre l’écurie et la maison.

Le lourd silence endormi des heures de chaleur enveloppait tout ce coin de vallon ; on n’entendait que le bourdonnement des mouches et quelques cris d’insectes cachés dans les pierres.

Enhardi, je tournai le coin de l’habitation ; la façade blanche de soleil m’apparut ; les portes étaient ouvertes et devant chacune pendait un rideau fait de toiles de sacs cousues ensemble : les contrevents étaient clos. Nul bruit ne s’entendait à l’intérieur et je ne vis personne, soit sur l’aire, soit sous le hangar.

Un coup d’œil m’avait suffi pour me convaincre que les alentours de la propriété n’offraient point de terrain favorable à l’établissement d’une cachette.

Dans ce sol pierreux où chaque pierre enchâssée dans son alvéole faisait corps avec la terre, devenue une croûte dure et blanche, on ne pouvait donner un coup de pioche sans que cela se remarquât. Je pouvais donc affirmer que le terrain n’avait pas été retourné depuis de longs mois.

Restaient l’écurie et la maison ; car, pour le sol du hangar, il m’apparaissait comme celui de l’aire, uniforme et durci, sans aucune de ces cicatrices indiquant la blessure récente faite par une bêche.

En outre, les quelques instruments agricoles relégués dans un coin n’avaient point ce brillant qu’acquiert le fer par le contact répété de la terre retournée. Ils étaient couverts de rouille et de vestiges de boue séchée, ce qui indiquait qu’on n’en avait point fait usage depuis longtemps.

Pour cet examen – dont je conclus que mes suppositions étaient erronées et que Sargasse n’avait point confié au sol les marchandises volées – je m’étais glissé sous le hangar. J’en sortis et revins vers la maison, dont je longeai prudemment la façade.

Les habitants étaient-ils endormis ? Ne s’y trouvaient-ils point ? À cause des contrevents fermés, il m’était impossible de voir l’intérieur, et j’étais vivement tenté de soulever le rideau opaque qui m’en séparait.

Indécis, l’oreille au guet, je demeurai sur le seuil de l’une des portes, frôlant la toile bise de mes doigts impatients.

Après tout, puisque j’étais décidé à braver Sargasse, je n’avais qu’à entrer hardiment.

D’un geste brusque – peut-être un peu nerveux de la part d’un candidat détective – j’écartai le rideau et avançai la tête.

Je vis une de ces salles à usages multiples, où les paysans prennent leurs repas, et qui leur servent tout à la fois de cuisine, d’atelier et parfois de chambre à coucher. Le sol était de terre battue, avec des creux et des bosses : devant l’évier, des flaques d’eau y séjournaient et des épluchures traînaient çà et là ; une grande table de bois blanc, maintenant maculée et noircie par la fumée et l’usage, occupait le centre de la pièce ; deux bancs de bois étaient rangés contre ; dans la haute cheminée, sur les cendres, quelques tisons fumaient. L’ensemble était pauvre et sale.

Voyant que la salle était vide, j’entrai ; il y avait encore une huche, une sorte de bahut qui devait servir de buffet et un vieux fauteuil de paille, au coin de la cheminée. De la vaisselle de terre, ébréchée et sale, était posée à terre, près de l’évier ; au mur pendaient deux poêlons et quelques ustensiles de ménage.

J’entr’ouvris le buffet et je soulevai le couvercle de la huche ; tous deux étaient presque vides ; je n’y découvris rien de suspect.

Je m’approchai de la chambre voisine, dont la porte était ouverte. Bien que l’obscurité y régnât, je vis que personne ne s’y trouvait. Elle n’était meublée que d’un lit et de deux chaises de paille. En la traversant, je remarquai, contre le mur et sur l’appui de la fenêtre, divers outils de menuisier : tenailles, scie, marteau, vilebrequin et tournevis, avec tout un assortiment de clous et de vis.

Pas plus que la cuisine, cette pièce ne m’offrait le moindre indice, et la troisième, un cabinet, uniquement meublé d’un lit inoccupé, me déçut également.

En vérité, Sargasse pouvait sans inconvénient abandonner ce misérable logis à la curiosité des passants. Il ne contenait rien de compromettant. À quoi me servait de pouvoir le fouiller à l’aise, puisque les murs nus, le sol battu et les meubles ouverts n’offraient aucune cachette ? Je comprenais de moins en moins ce qui avait pu y attirer le voiturier.

Quand j’eus fait, inutilement, le tour des trois pièces, je ressortis, sans nulle précaution cette fois, et maugréant contre cette absence qui me décevait.

Décidé à dénicher Sargasse, s’il était dans le village, je descendis le chemin qui passait sous le hangar.

Au tournant, je m’arrêtai.

Assise dans une niche de pierre, une femme se tenait là, vêtue de noir, les yeux rouges et fixes le corps affaissé, le menton dans ses mains, les coudes sur ses genoux.

En suivant la direction de son regard, je compris qu’il s’immobilisait dans la contemplation du cimetière qu’on apercevait à courte distance.

La désolation passive de cette femme en deuil me toucha, et j’hésitai à la troubler.

Mais elle m’aperçut et tourna vers moi ses yeux noyés de larmes.

— M. Sargasse ? demandai-je.

— Il est au village, répondit-elle d’une voix dolente.

— Vous êtes sa fille, peut-être ? fis-je pour engager la conversation.

Elle fit un signe affirmatif.

— Est-ce que vous ne pourriez pas me donner quelque chose à boire ? dis-je. Je paierai, naturellement.

— Le père l’a défendu, murmura-t-elle en secouant la tête.

— Défendu ! m’exclamai-je. Il vous a défendu de donner à boire aux voyageurs altérés, qui ne demandent qu’à reconnaître honnêtement le service que vous leur rendrez ?

— Ce n’est pas ça, répliqua-t-elle. Il ne veut pas que je fasse entrer personne dans la maison. Il est si drôle, maintenant !

Que signifiait ce mystère ? Mes soupçons me revinrent. Je devais avoir mal vu. En tout cas, je me trouvai tout près d’un endroit dont le voiturier tenait à défendre l’approche.

Raison de plus pour vouloir rester !

— Je ne croyais pas M. Sargasse si farouche, dis-je.

— Oh ! répondit sa fille, il n’a jamais été bien causant. Mais, tout de même, il n’était pas comme ça. Ce qu’il est devenu cet homme ! Il a quelque chose, bien sûr ! Pour un mot, il vous mangerait !

Je feignis un air apitoyé.

— C’est le chagrin, hasardai-je. Vous venez d’être bien éprouvée.

Elle se mit à sangloter.

Quelque cruel que cela fût, je profitai de cette douleur pour continuer la conversation, espérant par un habile détour, revenir à Sargasse et à son étrange humeur.

— Vous venez de perdre votre mari ? interrogeai-je.

Fine Sargasse tendit les bras vers le cimetière.

— On l’a porté là-bas lundi pleura-t-elle. Il est mort samedi. Pauvre Titin ! Quel malheur !...

— Oui, dis-je, il ne devait pas être encore à l’âge où on part. Cette mort a certainement affecté M. Sargasse.

— Oh ! fit-elle avec une sourde rancune, il s’en moquait bien, du pauvre Titin ! Pour ce que ça l’a gêné ! Le jour qu’il est mort, monsieur mon père ramenait un voyageur ici, Monsieur ! Croyez-vous ! Et il fallait lui faire à manger et lui donner la chambre à côté, sans rien lui dire ! Oui, monsieur, sans rien lui dire pour qu’il ne porte pas ailleurs son argent ! Quand ce ne serait que pour les voisins, j’en ai honte, monsieur ! Oh oui, j’en ai honte !

— Ce voyageur, demandai-je, n’était-ce pas M. Montparnaud ?

— Oui, monsieur, soupira Fine en essuyant ses yeux. Oh ! ce n’est pas un mauvais homme ! – Ces mots me prouvèrent que Sargasse lui avait caché l’assassinat. – Il ne savait pas, bien sûr. Mais c’est le père. Est-ce qu’il aurait dû faire ça, le jour de la mort de son gendre ?

La conduite de Sargasse, si choquante qu’elle fût, m’étonnait un peu. Elle était bien digne du paysan rapace qu’on m’avait dépeint. De plus, dès cet instant il avait déjà combiné, sans doute – ou on lui avait suggéré – le vol de la malle. Et, pour cela, il fallait qu’elle fût déposée chez lui et qu’il eût un prétexte pour la retenir après le départ de M. Montparnaud. La suite des événements fournissait les raisons de sa conduite.

— C’est bien dimanche que M. Montparnaud est venu ? demandai-je.

— Oui, monsieur, dimanche matin, vers les onze heures. Titin était mort la veille au matin. Je l’avais fait dire au père ; mais il n’est pas seulement venu le voir. Il est arrivé le dimanche, quand le pauvre était déjà dans la « caisse ». Et c’est alors qu’il m’a dit que ça ne raccommoderait rien de renvoyer ce monsieur, qu’on lui apprendrait la chose plus tard et qu’il fallait d’abord le faire manger. Monsieur, j’étais toute seule ; les voisines venaient de partir faire un tour chez elles, croyant pouvoir profiter de ce que le père était là. Et j’ai dû courir au village chercher des œufs, un peu de légumes et du vin, comme si j’avais le cœur à ça !

Si tristes que fussent ces détails, ils étaient par trop étrangers au sujet qui m’amenait pour m’intéresser. Je m’empressai de changer la conversation.

— Est-ce que M. Montparnaud n’avait pas une malle ? dis-je.

— Si, monsieur, une grosse malle rouge, remplie de toutes sortes d’étoffes. Il l’a ouverte devant moi et je l’ai aidé à déballer, parce qu’il devait en porter chez des clients. C’est là qu’il a appris mon malheur, et, naturellement, il n’a plus voulu rester. Il m’a même donné un coupon d’étoffe noire, pour ma robe. Ça aurait dû faire honte au père !

— Et il est reparti avec votre père ? demandai-je.

— Non, Monsieur. Papa devait rester pour l’enterrement. Il l’a dit à M. Montparnaud, en lui promettant de lui reporter sa malle au chemin de fer le lendemain. Et M. Montparnaud a accepté. Ensuite, il est entré dans la petite chambre pour refaire sa malle et il a aidé papa à la mettre sur la voiture. Après, il est reparti à pied pour le Puget.

— La malle devait être un peu moins lourde, si M. Montparnaud a vendu beaucoup de marchandises ?

— Oh ! presque rien, monsieur, répondit Fine. Il était surtout venu pour toucher de l’argent. Pendant qu’il prenait le café, dans la cuisine, avec papa, j’ai vu qu’il comptait de l’argent, des billets de banque, plein un portefeuille.

Ce détail confirmait l’existence des billets disparus, en même temps qu’il prouvait que Sargasse était au courant de la somme qu’avait sur lui son voyageur.

Il était inutile d’interroger davantage sa fille relativement à la malle. Si le voiturier avait opéré la substitution à Saint-Pierre, il en avait eu tout le loisir après le départ de M. Montparnaud.

La question du complice m’intriguait davantage. Fine le connaissait-elle ? Pouvait-elle me mettre sur sa trace ?

Mais j’eus beau m’ingénier à la questionner sur les sujets les plus divers, pouvant favoriser des digressions se rapprochant de celui que me tenait à cœur, je n’obtins aucun résultat appréciable. Elle ignorait totalement la vie que son père menait à Puget, quels individus il connaissait particulièrement et avec qui il avait pu s’aboucher pendant ces derniers jours, il était trop méfiant pour se livrer à la moindre confidence.

— Savez-vous, demandai-je alors, quand M. Sargasse rentrera ?

— Je ne sais pas, monsieur. Il est allé chercher du tabac ; mais il peut s’attarder comme il peut revenir tout de suite. Et j’aime autant qu’il ne me voie pas causer ; il me l’a trop défendu.

Je n’insistai pas et la laissai remonter vers la maison dans laquelle elle entra.

Il n’y avait qu’à attendre le retour de Sargasse. Je m’assis à mon tour dans la niche de pierre, combinant les questions par lesquelles je m’efforcerais de démonter le voiturier et de lui arracher la vérité.

Il était trop certainement mêlé au crime pour que j’hésitasse à jouer le tout pour le tout. N’avais-je pas lu, à plusieurs reprises, que maints détectives étaient arrivés à faire avouer le coupable ? Je pouvais agir ainsi.

Soudain, je m’avisai que je n’avais point visité l’écurie et le grenier à foin. Par acquit de conscience, je m’empressai de réparer cet oubli ; le résultat fut négatif.

Mais, comme je repassais devant la maison, après être descendu de l’échelle, j’entendis un bruit de voix qui partait de la cuisine.

Je m’en approchai vivement et me mis à écouter sans vergogne.

À ma grande surprise, je reconnus la voix de Dolcepiano.

Que faisait donc là l’automobiliste, qui était censé m’attendre sur la route de la Rochette ?

Il parlait à Fine. Voulait-il donc reprendre mon enquête ? Mais, en ce cas, pourquoi ne m’avait-il pas suivi ? Il aurait écouté mon interrogatoire, comme il l’avait fait à la Mescla, au Villars et à Puget-Théniers.

J’écoutai de toutes mes oreilles.

Mais il n’interrogeait pas ; il parlait d’une voix brève, autoritaire, que je ne lui connaissais pas. Et Fine l’écoutait, fascinée sans doute, en tout cas muette. Je la devinais devant lui, pâle et tremblante, terrorisée par cette apparition.

Il évitait d’élever la voix ; néanmoins, je parvenais à saisir quelques bribes de ses phrases. D’ailleurs, de temps à autre, pour mieux se faire comprendre, il articulait impérieusement les syllabes, et alors, involontairement, il haussait le ton.

— Ne craignez rien de votre père, disait-il. S’il vous a défendu de causer à personne, il avait ses raisons pour cela et il faut lui obéir. Mais je ne suis pas le jeune homme de tout à l’heure. Je ne viens pas vous questionner. Écoutez-moi seulement. Je viens rendre service à votre père.

Rendre service à Sargasse ? Quel pouvait être ce service ? J’en demeurais confondu. Et en même temps, un doute – une foule de doutes m’assaillaient.

J’aurais voulu soulever le rideau, voir Fine et Dolcepiano ; mais je me contraignais à demeurer immobile, pressentant qu’avant tout il fallait entendre.

— Vous n’aurez même pas à parler de ma visite, poursuivit l’Italien. Il vous suffira de cacher cela… cela que je viens lui rendre.

J’entendis qu’il posait quelque chose sur la table. Et, presque aussitôt, la fille de Sargasse poussa un cri étouffé.

— Oh ! fit-elle d’une voix bégayante, les… les…

— Vous les reconnaissez, n’est-ce pas ? murmura Dolcepiano. Ce sont les siens.

Il dut lui chuchoter à l’oreille quelques mots qui ne me parvinrent point. Je saisis seulement la réponse :

— Oui, balbutia-t-elle… Oui… Je les reconnais… Mais comment ?…

— Chut ! dit-il impérieusement.

Je n’y tins plus. Ma curiosité était à son comble. Saisissant un coin du rideau entre mes doigts tremblants, je l’écartai d’une manière presque imperceptible, mais suffisamment pour pouvoir jeter un coup d’œil sur la scène.

Et ce fut à mon tour de pousser un cri – que par un sursaut de volonté je parvins à refouler dans ma gorge.

Dolcepiano se tenait bien devant Fine, affaissée sur le banc. Il avait retiré ses lunettes et la fixait impérieusement de ses étranges yeux gris.

La figure de la veuve indiquait l’effroi ; mais ce n’était pas cela qui m’étonnait.

Sur la table, entre eux, il y avait une paire de souliers, poussiéreux et rapiécés – les souliers que nous avions ramassés sous le tunnel et dont Dolcepiano s’était emparé sans que je songeasse, par la suite, à les lui réclamer.

C’étaient ces souliers que montrait le doigt tendu de l’Italien, c’étaient eux que regardait Fine avec une stupeur mélangée de terreur.

J’étais sûr de n’avoir fait aucun bruit et de n’avoir point bougé, c’est à peine si le rideau avait tremblé entre mes doigts. D’autre part, je distinguais parfaitement le regard de Dolcepiano abaissé sur Fine, et ce regard n’avait point dévié vers la porte.

Pourtant, ces mots retentirent soudain, me faisant sursauter :

— Entrez donc, mister Wellgone. Vous n’êtes pas de trop.

Nerveusement, j’écartai le rideau et j’apparus sur le seuil, tout décontenancé.

— Je ne vous savais pas ici, balbutiai-je.

Il haussa irrévérencieusement les épaules.

— L’affaire m’intéresse, dit-il. Seulement, comme je ne veux pas être indiscret, je l’étudie à ma façon.

Son ton était parfaitement moqueur.

Il se mit à marcher dans la cuisine, en promenant autour de lui ses yeux vifs.

— Ce n’est qu’une paire de vieux souliers, prononça-t-il sans se retourner. Pourtant, il y a là ample matière à méditations. C’est certainement votre avis, mister Wellgone ?

Cette bravade m’exaspéra.

— Certainement, ripostai-je d’un ton plein de sous-entendus. Et si je disais tout ce que j’en pense, je vous étonnerais, sans doute.

— Vous m’avez déjà étonné une fois, mister Wellgone, ricana-t-il.

Il y eut un silence. Fine nous regardait d’un air stupide, et les souliers encore davantage.

Je cherchais ce que je devais penser de tout cela et comment je pouvais prouver ma perspicacité à l’insolent automobiliste.

Mais, avant que j’eusse trouvé, je trébuchai sous une poussée brutale ; une main venait de s’abattre sur mon épaule et une voix rude grondait derrière moi :

— Qu’est-ce que vous faites là ?

Vivement, je me retournai et me trouvai nez à nez avec Sargasse, rouge de colère, les traits contractés et le regard flamboyant.

Il me reconnut aussitôt.

— Ah ! c’est vous, lou moussu ? Vaï ben ! on va régler le compte !

Sa voix vibra, menaçante.

D’un bond, je me mis hors de portée, derrière la table, et, fourrant ma main dans la poche de mon pantalon, je touchai doucement la crosse de mon revolver.

En même temps, je cherchai de l’œil Dolcepiano, pour voir s’il se mettait sur la défensive.

Mais l’italien avait disparu prestement ! La porte de la chambre, demeurée ouverte, indiquait seule par où il avait pu battre en retraite.

— Tant mieux ! pensai-je. À nous deux, moussu Sargasse.

Et je reportai avec assurance mes regards sur le voiturier.

Il venait d’avancer de deux pas et se trouvait devant la table. Ses regards tombèrent sur les souliers.

D’abord, leur vue n’éveilla en lui qu’un vague étonnement, puis, peu à peu sa physionomie changea et devint terrible ; un travail lent se faisait dans ce cerveau de brute, des idées, confuses d’abord, prenaient forme et aboutirent à une soudaine explosion de fureur.

Je compris qu’il reconnaissait les souliers et que – pour une raison que j’ignorais encore, mais que je croyais deviner – leur vue l’exaspérait.

Il éclata :

— C’est vous qui les avez apportés ?… C’est vous !…

J’allais répondre. Fine me devança.

— Les souliers de… cria-t-elle.

D’un geste terrible, son père l’empêcha d’achever.

— Tais-toi ! hurla-t-il.

Mais l’ordre venait trop tard. Je ne doutais plus. Fine l’avait trahi et il se trahissait lui-même. Ces souliers lui appartenaient et il les avait prêtés à son complice. Ou, encore, celui-ci s’en était emparé pour embrouiller les choses et rejeter les soupçons sur Sargasse.

L’état de surexcitation dans lequel il se trouvait devait agir sur les facultés intellectuelles du voiturier et leur imprimer une activité inhabituelle, car il eut l’intuition du raisonnement que je poursuivais.

— Qu’est-ce que ça prouve ? gronda-t-il, en me menaçant du regard. Ce sont de vieux souliers.

— Ça prouve qu’il ne fallait pas les lui prêter, ripostai-je froidement.

J’avais touché juste. Il poussa un cri de fureur ; regardant autour de lui, il aperçut, accrochée derrière la porte, une hachette à fendre le bois, s’en empara et fit mine de se jeter sur moi.

En un clin d’œil, j’eus tiré mon revolver que je braquai sur lui. La table nous séparait toujours.

— Posez donc votre joujou, monsieur Sargasse, dis-je avec calme. Vous ne seriez pas de force.

Il demeura le bras levé, haletant et grondant sourdement, comme un fauve qui retient mal la peur du dompteur.

Sa fille, qui s’était dressée, effrayée, lui prit le bras et lui retira la hachette.

— À la bonne heure !… repris-je. On peut bien causer sans se fâcher. Vous avez tort de vous mettre dans des états pareils. Vous êtes bien libre de prêter vos souliers à vos amis… et même de leur prendre des billets pour la Mescla…

L’œil du voiturier lança un nouvel éclair.

— Qu’est-ce que vous dites ? jeta-t-il, les dents serrées.

— Rien, fis-je. Vous êtes d’un naturel complaisant, mais cela ne regarde personne.

— Personne ! gronda-t-il. Et vous feriez mieux de ne pas vous en mêler.

Sournoisement, il tournait peu à peu autour de la table, essayant de se rapprocher de moi. Mais je le guettais du coin de l’œil et je conservais mes distances. Il n’aboutit qu’à changer nos positions respectives, de telle sorte que je me trouvai entre la table et la porte, tandis qu’il tournait le dos à la cheminée. D’ailleurs, je continuai à le tenir en respect avec mon revolver.

— Alors, repris-je de mon ton le plus insinuant, vous ne voulez pas me dire son nom ?

— Quel nom ? gronda-t-il, en me regardant fixement.

— Celui de l’homme à qui vous avez donné les souliers et pour qui vous avez pris le billet de chemin de fer ?

Il se mit à ricaner d’étrange façon.

— Vous pouvez bien chercher, dit-il, avec un air de me narguer, vous ne trouverez pas.

— Ce n’est pas sûr, répliquai-je… Et puis, il y a quelque chose que je trouverai.

Ses yeux m’interrogèrent ; et j’y vis passer une ombre d’inquiétude.

— Je trouverai les marchandises de M. Montparnaud, continuai-je. Je sais où elles sont.

Il avait cessé de ricaner et semblait bouleversé.

— Vous savez ? bégaya-t-il ; et ses yeux scrutaient anxieusement mon regard.

— Je sais, affirmai-je avec assurance. Et si vous ne parlez pas, je viendrai les prendre moi-même.

De nouveau, il voulut bondir sur moi ; sa fille, pour le retenir, dut l’empoigner à bras-le-corps.

— Essayez ! hurla-t-il, en tendant vers moi ses poings, tandis qu’il se secouait pour se dégager. Essayez ! Je vous tuerai !

Je tournai le dos à la porte, tout contre le rideau. Je me sentis tirer en arrière, et j’entendis une voix murmurer à mon oreille :

— Venez ! C’est assez.

Je ne pouvais guère obtenir de la colère de Sargasse des paroles plus décisives que celles qu’il venait de prononcer. J’obéis au conseil et me trouvai dehors, près de Dolcepiano qui me saisit le bras et m’entraîna.

— Courons, murmura-t-il. Je vous parlerai là-haut.

Je cédai encore, dominé par l’étrange personnage et, tout en escaladant la pente, j’entendais monter d’en bas les éclats de voix de Sargasse et les clameurs de sa fille. Un bruit de coups me parvint.

— Il la bat ! criai-je en tentant de m’arrêter.

— C’était à prévoir, riposta mon flegmatique compagnon. Vous jouez un jeu dangereux.

— Et quel jeu jouez-vous vous-même ? demandai-je d’un ton rogue.

— Le vôtre, parbleu ! sourit l’Italien, en m’entraînant de nouveau. Il me semble que mon intervention n’a point été malheureuse et que mon stratagème a réussi.

— Quel stratagème ? m’exclamai-je.

— Mais les souliers ! Sans eux, vous figurez-vous que vous auriez obtenu l’aveu du vieux ? Car il a parlé, j’imagine ! Et si peu qu’il ait dit, cela signifiait bien des choses !… bien des choses ! répéta-t-il, en se frottant les mains d’un air d’intense satisfaction.

Je ne savais plus que penser. Me mystifiait-il ou était-il sincère ? Avais-je affaire à un allié ou à un ennemi ? Tentait-il d’égarer les soupçons qui m’avaient effleuré et persistaient encore ? Son explication de sa conduite était plausible, et pourtant !…

Nous arrivions au haut de la pente et je découvris l’auto à l’abri d’un rocher. Tout bruit avait cessé de monter du vallon.

— Laissons le vieux se calmer un peu, reprit Dolcepiano. Nous reviendrons. Si vous le permettez, je vous donnerai encore un coup de main, et plus sérieux, cette fois.

— Soit ! dis-je d’un ton gourmé. Mais vous m’expliquerez…

— Tout ce que vous voudrez ! Ne vous froissez pas, mister Wellgone ! Nous sommes des amis, per Bacco !… de grands amis ! fit-il, en me faisant monter dans l’auto qu’il mit aussitôt en marche.

Des amis ! En vérité, je n’en étais plus sûr du tout.

VII

LE FLACON DE COLLE

Nous redescendîmes à petite vitesse vers Puget-Théniers. J’étais d’une humeur de dogue et mon compagnon m’observait en dessous.

Plus je réfléchissais aux incidents de la journée, plus j’avais conscience de m’être conduit comme un écolier. J’étais passé à côté de la vérité, je l’avais frôlée sans bien la voir ni m’en emparer. Par surcroît, il me semblait que Dolcepiano y voyait plus clair que moi, et cela me vexait. En faisant le compte de ce que j’emportais, je m’apercevais que, chasseur novice, au lieu de profiter d’un heureux coup de fusil, je m’étais contenté de ramasser quelques pauvres alouettes, en négligeant les plus belles pièces.

J’en accusais l’automobiliste, tout en reconnaissant malgré moi qu’il avait dirigé les événements avec une habileté supérieure à la mienne.

— Ma parole ! s’écria Dolcepiano, on dirait que vous revenez bredouille. Vous faites un de ces nez !

— C’est votre faute, répliquai-je sèchement. J’aurais pu faire un « doublé » et vous avez fait dévier mon tir.

— Moi ! s’exclama-t-il, en prenant une mine ébahie.

— Vous ! en venant vous jeter comme un étourneau au milieu de mon jeu.

Je n’étais rien moins que sûr qu’il eût agi en étourneau ; mais ma rancune se satisfaisait de ce mot.

L’Italien affecta un air contrit.

— Excusez-moi. Je croyais vous aider.

— Vous vous y prenez de la belle manière, ricanai-je, en effarouchant le gibier !

— Oh ! oh ! mister Wellgone, vous êtes injuste ! protesta-t-il. Ce n’est pas moi qui l’effarouche, convenez-en.

Je ne voulais précisément pas convenir de cela.

Je grommelai sans répondre directement à cette attaque :

— Si vous n’étiez intervenu, je tenais Sargasse et son complice.

— Erreur ! fit doctoralement Dolcepiano. Erreur ! cher mister Wellgone ! Vous tenez Sargasse, et c’est tout ce que vous tenez. Quant au complice, bernique !

— Qui tient l’un, tient l’autre, répliquai-je vivement.

— Croyez-vous ? riposta-t-il, en fixant sur moi ses yeux pétillants de malice. Voulez-vous que je vous parle franchement, mister Paddy ?

Bien que cette familiarité à l’égard de mon individualité supposée me déplût, je grognai :

— Vous me ferez plaisir.

— Eh bien ! n’en déplaise au vieux routier que vous êtes – il souligna malicieusement cette allusion – vous avez agi comme un conscrit. Votre visite chez Sargasse était de la dernière imprudence, et, par-dessus le marché, vous lui abattez brutalement votre jeu devant le nez, pour le seul plaisir de l’étonner. On ne donne pas ainsi l’éveil à ceux que l’on soupçonne… je dis soupçonne, mister Wellgone, c’est-à-dire contre qui on n’a point de certitude.

— J’ai des preuves, bégayai-je, outré de son ton cavalier.

— Lesquelles ? dit-il froidement.

— Les paroles qu’il a laissé échapper.

— Vagues ! Excessivement vagues ! Il peut les rétracter ou prétendre que vous avez mal compris.

— Il y a les marchandises.

— Où sont-elles ?

— Il y a les souliers.

— Retournez donc les chercher ! dit Dolcepiano en éclatant de rire.

Ces mots m’ouvrirent les yeux. J’étais joué.

— Ah ! m’écriai-je amèrement, voilà donc le service que vous venez rendre à Sargasse ? Ne l’aviez-vous pas annoncé à sa fille ?

— Ce sont des mots, fit l’Italien en haussant les épaules. Il faut bien inspirer confiance aux gens.

— À mes dépens !

— Puisque vous en profiterez.

— En attendant, m’écriai-je violemment, vous m’avez privé de la seule preuve que je possédais. À cette heure, les souliers sont en lieu sûr. Et si j’allais raconter mes suppositions aux magistrats, ils me riraient au nez.

— Soyez-en sûr, répondit tranquillement Dolcepiano.

— Niais que je suis ! Je vous ai laissé faire !

— Ne vous arrachez pas les cheveux, mister Wellgone. Je vous l’ai dit, vous avez commis une imprudence en donnant l’éveil à Sargasse. S’il s’agissait d’une affaire ordinaire, il y a gros à parier que les marchandises deviendraient vite aussi introuvables que les souliers. Mais, heureusement – continua-t-il avec un sourire bizarre – dans le cas qui nous occupe, cela n’a aucune importance. Qu’il les laisse là où elles sont ou qu’il les enlève, même pour les détruire, le résultat sera le même.

— Vous savez donc où elles sont ? demandai-je hargneusement.

— Peut-être, répondit-il sur un ton énigmatique, mais comme je n’ai point encore de certitude, souffrez que je me taise.

Je haussai les épaules, en traitant intérieurement ses paroles de fanfaronnade. À quoi rimaient ses airs mystérieux ? Voulait-il se vanter ou me berner ? Sa conduite était louche. Il avait trop fait le jeu de Sargasse, ainsi qu’il me l’avait fait entrevoir. En me désarmant, il avait l’air de réparer une imprudence – l’imprudence du voiturier… ou d’un autre. Et maintenant encore, toutes ses phrases n’avaient-elles point pour but de brouiller mes idées, de m’entraîner dans une fausse direction ? Mais je n’osai conclure. Tout cela c’était des suppositions, rien que des suppositions. Moi non plus, je n’avais point de certitudes. Je devais donc attendre comme lui – et cette fois, sans laisser deviner mes soupçons.

— Voyez-vous, mister Wellgone, votre erreur, votre grave erreur, c’est de croire qu’il existe forcément un lien entre le vol de la malle et l’assassinat de Montparnaud, sans parler de l’histoire du coffre-fort. Il existe peut-être, il existe probablement, notez bien. Mais c’est justement lui qu’il faut découvrir. Supposons qu’on puisse découvrir chez Sargasse les marchandises volées, vous prouverez qu’il a pillé la malle, un point c’est tout. Il sera impossible de trouver dans ce fait le moindre rapport matériel avec le crime. Je vous en défie.

— Le rapport existe pourtant, m’entêtai-je.

— Mais ce n’est qu’un rapport de raisonnement, d’intuition, et, pour le mettre en lumière, il faut avoir tout débrouillé, absolument tout ! Laissez donc tranquilles Sargasse et la malle… Et, tenez, un autre conseil et une autre supposition : ne vous obstinez pas davantage à prouver que l’homme de la Mescla, l’assassin de M. Montparnaud, avait reçu de Sargasse une paire de souliers et un billet de chemin de fer. Sargasse répondra qu’il a donné ou qu’on lui a volé les souliers, et que le fait de se montrer complaisant pour un voyageur pressé n’implique pas forcément une complicité criminelle. Perdez cette illusion, mister Wellgone ; il n’y a pas plus de lien entre Sargasse et l’assassin qu’entre le vol et l’assassinat. Ils sont séparés, entendez-vous, complètement séparés. Pour les réunir, il faudrait…

— Retrouver le complice ? dis-je en le fixant.

— Justement, répondit Dolcepiano. Mais, voyez : celui-là doit être bien caché. Et puis, nul ne songe à le soupçonner ! Nul n’y songe !

— Qui sait ? lançai-je, involontairement.

Dolcepiano tressaillit et me regarda attentivement. À temps, je me souvins de mes résolutions de prudence et je m’efforçai de paraître indifférent.

Alors, il sourit et secoua la tête, en répétant :

— Non ! nul n’y songe !

Puis, à brûle-pourpoint, il ajouta, dans l’intention évidente de changer de conversation :

— Quelle sorte de femme est-ce, cette demoiselle Pérandi, dont vous m’avez parlé ? Grande ? Petite ?

— Plutôt grande, répondis-je. Et je continuai avec feu, enflammé par ce sujet qui me tenait tant au cœur : c’est la personne la plus gracieuse, la plus jolie qui se puisse imaginer.

— Bon, fit Dolcepiano avec mépris, je vois ça !… un bibelot d’étagère… une femmelette…

— Au contraire, protestai-je, indigné. C’est une personne énergique et bien bâtie, à laquelle il ne ferait pas bon s’attaquer. Et je vous prie de croire que ce qu’elle veut, elle le veut bien.

— Une femme de tête, alors ? Pas de celles qui s’évanouissent devant une araignée ?

— Elle l’écraserait, déclarai-je avec fierté. Elle n’a peur de rien.

— Et tout de même jolie ? dit l’Italien, avec un scepticisme évident.

— Jolie ? Dites exquise ! Dites adorable ! m’écriai-je.

Je m’interrompis aussitôt, confus et presque rougissant. De quoi diable allais-je m’aviser ? Convenait-il d’afficher un tel enthousiasme pour une personne que j’étais censé ignorer ? En vérité, je commettais une impardonnable gaffe.

— Hé ! Hé ! sourit Dolcepiano, en clignant de l’œil. Est-ce que ?…

Il n’était que temps de me rattraper. J’affectai un air indifférent.

— Cette personne est fiancée à un employé des Ponts et Chaussées, un nommé… Bonassou.

Je pataugeais décidément. Il était au moins imprudent d’attirer l’attention sur moi.

— Un rival, alors ? demanda l’Italien, en souriant toujours.

— Je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps à ces bagatelles, ripostai-je d’un air digne. Je ne m’occupe nullement de Mlle Pérandi et je ne connais pas son fiancé.

— C’est peut-être un garçon fort intéressant, répondit Dolcepiano.

— Revenons à notre affaire, dis-je, pressé de m’éloigner de ce sujet dangereux. S’il n’y a rien à tirer de Sargasse et à peu près rien de l’autre, je n’ai plus qu’à me croiser les bras.

— C’est à peu près ce que je vous conseille de faire, répondit l’Italien d’un ton railleur.

— Grand merci ! répliquai-je ironiquement. Mais, vous aviez tantôt la prétention d’y voir plus clair.

— Je l’ai encore, dit-il. Il y a exactement deux chances de trouver le mot de l’énigme. L’une est pour ainsi dire impossible à rencontrer. Reste l’autre. Mais c’est grave. Avant de me tourner de ce côté-là, j’ai besoin de réfléchir et de me renseigner… peut-être de faire un petit voyage… Bref, si vous voulez m’attendre, je vous dirai peut-être dans deux jours ce que je pense.

Naturellement, je n’en crus pas un mot. C’était une nouvelle amorce qu’il me tendait. En deux jours, on peut prendre bien des précautions. Il me jugeait joliment naïf !

Je fis semblant de me piquer.

— Alors, dis-je, vous me faites décidément concurrence ?

— Moi ! s’exclama-t-il. Je cherche à vous aider, voilà tout.

— Pourquoi tant de mystère ?

— Pour ne pas dire de bêtises. Je ne suis pas infaillible et je ne veux parler qu’à bon escient.

— À votre aise, répliquai-je. Réfléchissez, j’agirai.

Nous arrivions sur la place de Puget.

— Je vais jusqu’à la poste, dis-je en sautant hors de l’auto. Je vous retrouverai au café.

En écrivant à Sophie, je l’avais priée de me répondre à des initiales convenues. Malheureusement, j’arrivais après la fermeture du bureau. Il me fallut parlementer. Enfin, le receveur consentit à exaucer ma prière et me remit la lettre espérée.

Je décachetai avec ferveur l’enveloppe portant les signes tracés par la chère main et je lus ces lignes :

 

J’ai trop à vous dire pour le faire par lettre. Venez tout de suite à Nice. Nous causerons longuement. J’ai besoin d’être rassurée à votre sujet.

Votre SOPHIE.

 

P.-S. – Votre automobiliste ne me dit rien qui vaille. Vous êtes trop confiant. À votre place, je me méfierais.

De tout autre, ce reproche m’eût été au cœur. Mais, à Sophie, je permettais bien des choses.

Je rejoignis Dolcepiano.

— Je pars pour Nice, demain matin, dis-je brièvement.

Il jeta un coup d’œil à la lettre que je tenais encore à la main. Je m’empressai de la faire disparaître.

— Pour longtemps ? demanda-t-il.

— Plutôt ! Je renonce à mes recherches.

— Bah ! fit-il, en me considérant. Bah !…

Me croyait-il ? Se réjouissait-il de ma décision ? Il me fut impossible de me faire une opinion là-dessus. Toute la soirée – que nous passâmes ensemble – il montra beaucoup d’entrain et fit preuve de la plus grande liberté d’esprit. C’était réellement un aimable compagnon et, en toute autre circonstance, je l’aurais fort apprécié. Mais je me souvenais de l’avertissement de Sophie et je me tenais sur mes gardes.

Le lendemain, au réveil, je le rencontrai sur la porte de l’hôtel.

— Vous partez ? Bonne chance ! me dit-il. Espérons que j’aurai le plaisir de vous revoir.

— Adieu, répondis-je, en lui donnant une brève poignée de main.

Je courus à la gare et m’installai dans un coin de wagon. Quelques instants après, le train m’emportait, tandis que je regardais distraitement par la portière, du côté de la route qui longe la voie.

Nous n’étions pas à trois kilomètres de Puget qu’une auto bleue nous dépassa, soulevant autour d’elle un tourbillon de poussière. Mais si folle qu’eût été sa course, j’avais reconnu la silhouette de Dolcepiano, penché sur le volant.

Il n’était pas très étonnant qu’il repartît pour Nice. Mais, pourquoi m’avait-il caché ce projet ? Et pourquoi ne m’avait-il pas proposé de m’emmener ? Je trouvai cela suspect.

Emprisonné dans mon wagon, j’étais parfaitement impuissant à suivre la course folle de l’Italien. S’il cherchait à m’échapper, il avait tout loisir de le faire avant mon arrivée à Nice. Et quels que pussent être ses projets, je les ignorais trop pour tenter de les contrecarrer. Ennemi ou allié, Carlo Dolcepiano était désormais perdu pour moi. Or, dans les deux cas, il intéressait également mon enquête. Je regrettai de l’avoir quitté aussi légèrement, sans avoir percé son mystère et sans m’être ménagé un moyen de le rejoindre.

— Décidément, je ne suis qu’un novice, murmurai-je avec dépit.

Je m’efforçai de me consoler en songeant que j’apportais à Sophie la certitude que M. Montparnaud avait bien été assassiné et qu’après tout ce point seul nous intéressait. La découverte de l’assassin regardait la police et, si mon amour-propre souffrait de lui en abandonner la gloire, elle n’importait plus à mon bonheur futur et à la tranquillité de ma fiancée.

Un autre sujet de souci changea soudain le cours de mes pensées. Je rentrais à Nice, enchaîné à ma double personnalité, selon les gens que je rencontrerais. La stupidité de ma fugue m’apparut de nouveau et je maudis une fois de plus mon inconcevable légèreté.

Je n’avais pas à craindre que les railleries de ceux qui apprendraient mon aventure, si elle devenait publique. Deux personnes au moins pouvaient élever contre moi de graves accusations : le détective et M. Cristini. Encore, le premier pouvait-il admettre l’excuse d’un simple enfantillage ; tandis que, vis-à-vis du second, j’étais en bien plus fâcheuse posture.

Le souvenir des deux cents francs que je m’étais inconsidérément attribués me rembrunit. Quelle sotte idée !

— Pourquoi les ai-je gardés ? grommelai-je. Si j’avais tout restitué, M. Cristini n’aurait à me reprocher qu’une mystification.

Aussitôt, je réfléchis qu’il était encore temps de réparer ma bévue. J’en parlerais d’ailleurs à Sophie qui me conseillerait certainement de les rendre sans plus de retard. Ce serait un moyen de savoir si les huit cents francs étaient parvenus à leur adresse.

Ces résolutions prises, je respirai plus à l’aise comme si la restitution projetée eût été un fait accompli.

Jusqu’à Nice, je cessai de me tourmenter et ce fut d’un pas guilleret que je quittai la gare, pour gagner à pied la rue Pastorelli.

Je descendis l’avenue de la Gare en flânant. Il était à peine huit heures et je ne pouvais songer à me présenter chez Mme Montparnaud d’aussi bon matin. D’autre part, où aller ? Je n’osais me montrer chez moi, étant censé être à Gênes et craignant quelque rencontre embarrassante.

Après avoir gagné à petits pas la place Masséna et être revenu en arrière, de la même allure nonchalante, je me décidai à tourner dans la rue Pastorelli. Devant la porte, je consultai ma montre. Elle marquait neuf heures moins un quart. C’était encore bien tôt ; mais, comme Sophie devait m’attendre, il ne me sembla pas trop inconvenant de me risquer à monter et à sonner.

Mme Montparnaud m’ouvrit elle-même et son accueil fut plein d’aigreur.

— Monsieur Antonin ! s’exclama-t-elle d’un air pincé. Est-il possible que vous songiez encore à nous ? Je commençais à croire que votre disparition était définitive. On oublie si facilement les amis tombés dans le malheur.

Je m’empressai de lui assurer qu’il n’en était rien et que seul un voyage auquel m’avaient contraint mes devoirs administratifs, avait pu m’empêcher de venir plus tôt. Puis, je lui demandai de ses nouvelles et de celles de Sophie.

Elle prit aussitôt une mine dolente pour exciter ma pitié.

— Ah ! mon pauvre monsieur, comment peut-on être, en pareille circonstance, sinon triste, lamentablement triste !… Nous sommes deux pauvres affligées, deux pauvres abandonnées ! Sophie, encore, a son avenir assuré. Mais, moi !… Je pleure toutes les larmes de mon corps. Voilà à quoi je passe mon temps.

Tirant prestement son mouchoir, elle se frotta énergiquement les yeux pour justifier, dans la mesure du possible, son assertion.

— Sophie est riche ! pleurnicha-t-elle.

— Est-ce que, dis-je avec un peu d’embarras, son intention n’est pas de partager avec vous cette richesse ?

— Elle m’aidera… Elle compte m’aider… comme elle le doit, soupira Mme Montparnaud. Elle comprend que ce serait, de sa part, le comble de l’ingratitude de me laisser dans la misère, surtout après ce que nous avons fait pour elle. Vous le savez, monsieur Antonin, nous l’avons recueillie… C’était notre enfant ! Elle ne peut pas oublier cela.

— Elle ne l’oubliera pas, affirmai-je.

— Et puis, enfin, reprit Mme Montparnaud, avec un nouvel accès d’aigreur, cette fortune qui lui tombe, c’est l’argent de mon mari, c’est le mien, n’est-ce pas ?

Je hochai la tête, pour me dispenser d’approuver plus explicitement. Volontiers, j’aurais rappelé à la brave dame que le cadeau n’avait pas coûté cher à M. Montparnaud et que l’unique prime versée n’avait pu grever beaucoup l’argent du ménage.

La veuve continua avec volubilité.

— J’y ai donc quelque droit. Sophie ne peut pas le nier. Si mon pauvre mari avait pu prévoir qu’il mourrait en me laissant dans la misère, c’est en ma faveur qu’il aurait contracté cette assurance. Cela tombe sous le sens.

— Vous voyez, confiai-je, un peu agacé, que Mlle Pérandi s’efforce de réparer, dans la mesure de son possible, la cruauté du sort envers vous.

— Elle fait son devoir, dit aigrement Mme Montparnaud, mais elle ne fait que cela… Ah ! monsieur Antonin – poursuivit-elle avec une recrudescence de sanglots, bien qu’aucune larme ne mouillât ses yeux – il est bien dur, quand on a été dans l’aisance, de se sentir à la merci d’une parente… surtout d’une parente qu’on élevait par charité. C’est le monde renversé, voyez-vous !

À la fin, tant d’ingratitude m’indignait. Je brusquai :

— Est-ce que je pourrai voir Mlle Pérandi ? demandai-je.

— Certainement, elle est libre de vous recevoir ; elle est chez elle, maintenant, répondit la veuve d’un air offensé. Vous la trouverez dans la salle à manger.

Elle me tourna le dos, majestueusement, me laissant le soin de refermer la porte de l’appartement. Mais, aussitôt, elle se ravisa et pénétra sur mes talons dans la pièce indiquée.

Sophie était assise devant la table et semblait très absorbée. Des timbres, neufs et oblitérés, étaient éparpillés sur le tapis et elle s’occupait à les trier et à les classer, avant de les coller dans un album, qu’elle avait à portée de sa main ; un flacon de colle muni de son pinceau attendait son bon plaisir et je vis également une enveloppe, qui avait dû contenir des timbres, car quelques-uns s’en échappaient encore.

Je savais ma fiancée enragée collectionneuse. Ce spectacle ne me surprit donc pas.

— Toujours dans les timbres-poste ! dit Mme Montparnaud d’un ton pointu.

— Toujours, répondit Sophie sans se déranger.

— Vous devriez bien lui dire que ce n’est plus de son âge, monsieur Antonin.

— Antonin est là ?

Sophie se retourna et m’aperçut. Elle me tendit la main.

— Vous voilà ? Bonjour ! Asseyez-vous donc.

Je pris la chaise voisine de la sienne et m’assis près de la table, à côté d’elle.

— Quelles nouvelles ? demanda Sophie.

Mais, il me sembla que son regard, glissant du côté de Mme Montparnaud, me rappelait sa présence et m’avisait de remettre à plus tard mes confidences.

— Pas grand’chose, répondis-je. Je viens surtout prendre des vôtres.

Et, nonchalamment, pour indiquer que je n’étais pas pressé, je posai sur la table le cache-poussière que je portais sur le bras. Il recouvrit le flacon de colle et une partie des timbres.

— Vous voyez, fit Sophie, en le repoussant un peu. Je me distrais. J’augmente ma collection qui est déjà respectable.

— Je crois bien, dit Mme Montparnaud, mon pauvre mari lui en envoyait de partout. Quand il était en voyage, elle en recevait un paquet tous les deux jours. Ah ! c’est bien fini, ce temps-là !

— C’est fini, répéta Sophie, en poussant un léger soupir. Maintenant, il faudra que j’en achète.

— Elle a déjà commencé, fit la veuve. Voyez-moi ce paquet, c’est arrivé ce matin.

— D’Italie, remarquai-je machinalement, en regardant le timbre de l’enveloppe qui se trouvait précisément devant moi.

— D’Italie, dit placidement Sophie. On m’a indiqué un correspondant.

— Elle saura ce que ça lui coûte… Mais, Mademoiselle ne se refuse plus rien ! Mademoiselle est riche, maintenant ! grinça Mme Montparnaud, avec une évidente rancune.

Sophie me regarda, puis leva ses yeux au ciel en poussant un soupir résigné.

J’admirai sa patience et la plaignis intérieurement d’avoir à supporter les méchancetés d’une personne aussi parfaitement insupportable que Mme Montparnaud.

Nous restâmes alors silencieux pendant quelques instants et chacun de nous évitait de regarder les autres, pour n’avoir point à prendre la parole.

À la façon dont la veuve s’agitait sur sa chaise, je pressentis qu’un orage couvait et que ses nerfs allaient se détendre de désagréable façon.

En effet, au bout d’un moment, elle dit d’une voix furibonde :

— Quel silence !… Il paraît qu’on n’a rien à se dire ou qu’on se réserve.

Je souris d’un air gêné ; puis, je saisis l’enveloppe et affectai de l’examiner pour me donner une contenance.

— Allons, éclata Mme Montparnaud. Je vois bien que je suis de trop.

Je voulus bégayer une protestation polie : mais un regard de Sophie m’en empêcha. Je baissai les yeux et tapotai sur la table du bout des doigts.

— À merveille ! Je m’en vais !

Et la veuve sortit en faisant claquer la porte derrière elle. Nous l’entendîmes crier dans le corridor d’une voix suraiguë :

— Oh ! mais ça ne durera pas, ces manières-là !

— Non, ça ne durera pas ! murmura Sophie, d’un petit ton décidé.

À mon tour, j’affirmai avec conviction :

— Ça ne peut pas durer. Il est impossible que vous viviez avec cette femme-là.

— Je ne vivrai pas avec elle, puisque nous allons nous marier.

Je la couvai des yeux, extasié. Elle sourit et se pencha vers moi.

— Quelles nouvelles ? Racontez vite, maintenant.

— En ce qui vous concerne, les nouvelles sont bonnes, déclarai-je, autant, bien entendu, qu’elles peuvent l’être en une aussi triste circonstance.

— Naturellement, répondit Sophie en arrangeant ses timbres.

— Vous savez que l’assassinat a été constaté ? On connaît toutes les circonstances du crime.

— Je sais. On connaît tout, sauf l’assassin.

— Oh ! celui-là, fis-je d’un air entendu, je pourrais bien, avant peu, mettre la police sur sa trace. Je n’ai pas perdu mon temps.

— Vraiment ? Racontez-moi.

Je lui résumai, en faisant valoir ma perspicacité, mes recherches et les résultats qu’elles avaient donnés.

— Voilà, concluais-je. On a perdu les traces de l’homme de la Mescla, qui est certainement l’assassin. Mais je soupçonne que le signor Dolcepiano pourrait en raconter long à son sujet.

— D’après ce que vous m’en avez dit, murmura Sophie, c’est un personnage bizarre.

— Oh ! fis-je avec suffisance, je l’aurais vite percé à jour, si je voulais m’en donner la peine. Mais j’ai bien peur qu’en ce moment il n’ait pris le large.

— Croyez-vous ? Vous le soupçonnez donc d’être pour quelque chose…

— Qui sait ? fis-je. Qui sait ?

— Il est certain, reprit Sophie, que vous avez dû ouvrir l’œil en voyant que l’empreinte de sa bottine reproduisait exactement les traces du tunnel.

Je demeurai stupéfait. Je n’avais pas songé à cela.

— Je suis un niais de l’avoir lâché, m’écriai-je. Mais Sargasse me reste. Je puis le faire arrêter.

— Oh ! pourquoi ? s’exclama Sophie, en faisant la moue. Laissez-le donc tranquille. Il n’est peut-être pas coupable.

— Pas coupable ! ripostai-je avec chaleur. Permettez…

Une fois de plus, je récapitulai les différentes charges qui pesaient sur le voiturier.

Mais Sophie ne parut pas convaincue.

— Il faut être juste, Antonin. Pour la malle, peut-être… Et ce n’est qu’un vol !… Mais pour l’assassinat… Il a pu ignorer… Et si on lui a pris ses souliers, au pauvre homme ?

C’étaient les arguments de Dolcepiano. Je me sentis ébranlé.

— Si mes soupçons sont erronés, il ne me reste plus qu’à abandonner la partie, dis-je en m’efforçant de sourire.

— Peut-être, murmura Sophie.

Elle plissa son front et prit son menton dans sa petite main, pour réfléchir plus à l’aise.

— Voyez-vous, Antonin, dit-elle d’un ton posé, je regrette bien de vous avoir encouragé à jouer le rôle du détective. Maintenant que j’y réfléchis, j’ai bien peur que cela ne finisse mal pour vous.

— Je rendrai l’argent, répliquai-je piteusement.

— On ne s’en contentera pas peut-être. On pourrait vous poursuivre.

— Oh ! fis-je, en tremblant à cette seule idée.

— Le mieux, voyez-vous, c’est qu’on ignore tout. Il n’y a que deux personnes qui puissent vous rechercher. Si vous quittez Nice, vous ne les rencontrerez pas et l’affaire tombera dans l’eau.

— Quitter Nice ! m’écriai-je effaré.

— Pourquoi pas ? Nous serons riches et libres de vivre où il nous plaira. Je vais m’occuper de toucher la somme qui me revient, je réglerai mes affaires avec Mme Montparnaud et nous arrangerons notre mariage. Vous ne tenez pas à rester dans les Ponts et Chaussées ?

— Mais, dis-je, confus, qu’apporterai-je en dot, si j’abandonne ma situation ?

— Vous apporterez votre sacrifice et vous vous emploierez à gérer la fortune de votre femme et à me rendre heureuse ! répliqua gaiement Sophie.

— Oh ! cela !… m’écriai-je avec ivresse, en m’emparant des petites mains.

Ma fiancée les dégagea doucement.

— En attendant, dit-elle, vivez caché. Efforcez-vous de ne point attirer l’attention et faites venir toutes vos pièces en vue de notre mariage. J’en fais autant de mon côté.

— Je vais donner congé et quitter ma chambre, proposai-je. J’irai m’installer ailleurs.

— Pas de décision précipitée ! Il vaudra mieux partir ostensiblement et définitivement quand nous serons prêts. Laissez-moi terminer avec l’assurance. J’ai déjà fait une démarche, mais cela n’a pas l’air d’aller fort vite.

— On n’est jamais pressé de payer, dis-je. Je regrette de ne pouvoir vous offrir mes bons offices.

Sophie sourit :

— Je n’aurai pas la cruauté de vous envoyer chez M. Cristini, répondit-elle. Patientons.

Elle s’interrompit et soupira :

— J’aurais pourtant bien voulu savoir ce que c’est que votre Dolcepiano, fit-elle. Vous n’imaginez pas à quel point il m’intrigue !

— Si vous voulez, ma chère Sophie, je me mettrai en chasse pour le retrouver, proposai-je.

Elle hésita.

— Ce serait imprudent… Vous ne pouvez plus maintenant l’aborder sous votre véritable nom.

— Évidemment, ce serait me trahir.

— D’autre part, je ne peux pas vous demander de continuer à jouer ce rôle compromettant.

— Pour vous plaire, je ferais tout ! assurai-je.

— Non ! Laissez-le courir… S’il court… mais quelque chose me dit que vous le rencontrerez encore.

— Et alors ? demandai-je, voyant que Sophie hésitait à continuer.

— Comme je suis curieuse ! fit-elle. C’est terrible !… Écoutez, s’il vient à vous… eh bien ! éclaircissez vos doutes à son sujet, épiez-le… voyez ce qu’il fait, quel but il poursuit… Vous me raconterez… mais ne vous laissez pas deviner… et ne lui montrez pas vos soupçons.

— Soyez tranquille !

— Ce n’est peut-être qu’un touriste curieux, après tout, murmura Sophie, songeuse.

— Ce n’est pas impossible, avouai-je. Quand on se lance sur la piste d’un crime, on finit par voir des assassins partout.

— Sauf le vrai, railla Sophie.

Mais je ne lui en voulus pas de cette pointe. D’elle, j’acceptais tout.

Je me levai.

— À bientôt, dit-elle, en se levant également. Ne revenez pas. Vous avez vu la tête de Mme Montparnaud. Il est inutile de vous exposer à ses rebuffades. Attendez un peu de mes nouvelles.

— J’attendrai, répondis-je stoïquement.

— S’il y avait quelque chose, vous m’écririez poste restante : S. P. 117. J’y passerai tous les jours.

— Convenu, fis-je, en notant les initiales et le chiffre.

J’étendis le bras pour reprendre mon cache-poussière. Une partie du vêtement échappa à mes doigts maladroits, se déplia et balaya le tapis, renversant le flacon de colle et dispersant les timbres.

Sophie poussa un cri de détresse :

— Oh ! maladroit !

— Je vous demande pardon, balbutiai-je, tout confus de mon mouvement malheureux.

Et j’enlevai le vêtement, avec précaution cette fois, découvrant le champ des dégâts. Le désastre apparut plus grave que je ne l’imaginais, et j’en ressentis une honte extrême.

Le flacon de colle s’était entièrement vidé sur le tapis, formant une série de lacs dont l’importance allait décroissant et parmi lesquels se noyaient des timbres. De plus, en retirant mon vêtement je l’avais involontairement traîné sur la colle qui s’était ainsi étendue de-ci, de-là, faisant adhérer au tapis les timbres également balayés.

Je voulus m’empresser, réparer ma maladresse, essuyer le tapis et sauver les précieux timbres.

Un regard et un geste de Sophie me clouèrent sur place.

— N’y touchez pas ! cria-t-elle vivement, en étendant le bras pour me barrer le chemin.

Et elle ajouta de fort méchante humeur :

— Vous feriez encore quelque sottise !

Je demeurai penaud, navré de ma disgrâce subite et ne sachant que dire pour atténuer cette fâcheuse impression.

Sophie rompit elle-même les chiens en éclatant de rire.

— Suis-je bête ! s’écria-t-elle. Je vous donne une fichue opinion de mon caractère. Vous allez me juger aussi grincheuse que Mme Montparnaud.

— Non pas ! répondis-je, aussitôt ragaillardi. Non pas ! Je reconnais m’être mis dans mon tort. Il y avait parfaitement de quoi vous impatienter.

— On est collectionneuse ou on ne l’est pas, sourit Sophie. Moi, j’ai la manie des timbres. Espérons que cela me passera.

— Pourquoi ? protestai-je. C’est une passion bien inoffensive.

Elle me reconduisit jusqu’à la porte, en me renouvelant ses recommandations.

— N’oubliez pas S. P. 117 s’il y a du nouveau. De mon côté, je vous donnerai de mes nouvelles. À bientôt.

— À bientôt ! répondis-je. Mes hommages à Mme Montparnaud.

— Ah ! soupira Sophie, quand serai-je délivrée de celle-là !

Nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde et je descendis l’escalier, emportant sous mon bras le malencontreux cache-poussière.

Dans l’ombre du corridor, je heurtai quelqu’un à qui je ne prêtai nulle attention. Quand on sort de chez sa fiancée, il est permis d’être distrait.

Du seuil de la maison, j’inspectai la rue d’un coup d’œil, en quête d’une direction ; car mes projets étaient vagues, ou plutôt je n’avais point encore eu le temps d’en faire. « Vivez caché et attendez », m’avait dit Sophie. Comment interpréter ce conseil ? Devais-je rentrer chez moi ?

Soudain, j’aperçus, devant moi, à quelques pas, une silhouette que je reconnus aussitôt. C’était celle de M. Cristini.

L’agent d’assurances s’éloignait de moi et par conséquent me tournait le dos : mais sa taille, sa démarche, ce je ne sais quoi qui distingue chaque individu et émane de l’ensemble de sa personne, m’était resté dans l’œil. Je ne pouvais m’y tromper.

Sans prendre le temps de la réflexion, je m’élançai derrière lui.

— Monsieur Cristini… Monsieur Cristini, appelai-je. Il se retourna et m’examina d’un coup d’œil interrogateur.

— Vous ne me reconnaissez pas ? dis-je, un peu ennuyé de ma démarche irréfléchie. Paddy Wellgone… le détective.

L’agent d’assurances remonta ses lorgnons pour mieux me dévisager.

— Ah ! parfaitement, sourit-il. Mister Wellgone ! Je vous remets.

— J’espère, fis-je, pressé de dissiper mes doutes, j’espère que vous avez reçu le mot que j’ai eu le regret de vous envoyer ?

— Si j’ai reçu votre mot ? répéta M. Cristini, en paraissant chercher dans ses souvenirs. Eh bien ? voyons, naturellement, j’ai dû le recevoir.

— Ainsi que son contenu ? insistai-je.

— Cela va sans dire.

— Tout était donc parfaitement en règle ?

— Tout est en règle, affirma l’assureur.

— Ma décision n’a pas dû vous étonner. Vous avez vu que les événements me l’avaient pour ainsi dire dictée.

— Je m’incline devant votre décision, mister Wellgone, répondit M. Cristini. Hé ! hé ! nous ne sommes pas toujours les maîtres des événements.

— Assurément, fis-je soulagé d’un grand poids.

Nous nous considérâmes un instant en silence. M. Cristini semblait se demander dans quel but je l’avais abordé et ses yeux témoignaient, à l’égard de ma personne, une certaine curiosité. Pour moi, je cherchais de quelle façon j’allais dire ce qui me restait à dire.

— À propos, repris-je tout à coup, j’oubliais de vous demander cela : et votre opinion sur le suicide de M. Montparnaud s’est-elle modifiée ?

— Il a bien fallu qu’elle se modifie, répondit M. Cristini, en fixant la pointe de ses souliers qu’il taquina de sa canne.

Il s’efforçait ainsi de se donner un air naturel ; mais je comprenais que la question le vexait et le gênait. Nul n’aime à reconnaître qu’il s’est trompé.

— Alors, continuai-je d’un ton légèrement moqueur, vous avez cessé de croire au suicide ?

— J’ai cessé de croire au suicide, reconnut, d’un air contraint, l’agent d’assurances.

Il n’en convenait pas avec une conviction parfaite et il était visible qu’il se résignait à regret à se laisser imposer par les événements cette opinion nouvelle.

L’obstination qu’il mettait à ne pas rencontrer mon regard m’en était une preuve.

Je voulais profiter de cette occasion pour rompre définitivement avec la compagnie d’assurances et me débarrasser en même temps des derniers liens qui m’attachaient encore à la personnalité de Paddy Wellgone.

— Cette affaire, dis-je tout d’un trait, aura été une déception pour tout le monde, moi compris, puisque j’ai dû revenir sur l’acceptation que je vous avais donnée. Et, à ce sujet, un scrupule m’est venu. Permettez-moi de vous rendre ceci.

Tout en parlant, j’avais sorti de ma poche les deux billets de cent francs. Je les tendis à l’agent d’assurances, qui les regarda d’un air surpris, sans les prendre.

— Je ne puis les conserver, continuai-je ; car, j’estime que je n’y ai point droit. Vous me rendrez un réel service en les reprenant.

Mais, du geste, M. Cristini se défendit de les accepter.

— Non point ! Non point ! s’écria-t-il. Ceci ne me regarde pas. Ce qui a été versé par nous au compte Paddy Wellgone est la légitime propriété de Paddy Wellgone. Gardez cela, cher Monsieur Wellgone. Cette petite indemnité vous est bien due.

— Je vous en prie, insistai-je.

— Je n’en veux sous aucun prétexte, riposta M. Cristini d’un ton tranchant. Au plaisir, mister Wellgone. Portez-vous bien.

Il s’éloigna précipitamment, me laissant planté au milieu du trottoir, les billets à la main et fort embarrassé de ma personne.

— Rempochez donc ça, souffla à mon oreille une voix ironique. Je suis de son avis : vous les avez bien gagnés !

Je sursautai.

Carlo Dolcepiano venait de surgir auprès de moi.

VIII

LES TIMBRES MYSTÉRIEUX

L’Italien souriait d’un air amical et avait posé une main sur mon épaule.

— D’où sortiez-vous donc avec tant de hâte ? me demanda-t-il, avant que j’eusse retrouvé ma parole, coupée par la surprise. Vous avez failli me renverser dans le corridor.

— C’était vous ? bégayai-je.

Sophie avait vu juste en m’annonçant que je le retrouverais sur mon chemin. J’admirai cette sorte de prescience qui l’avait avertie. En même temps, je me souvins de ses recommandations et de son désir. Puisque l’énigme revenait d’elle-même s’offrir à moi, plus inquiétante que jamais, je devais la déchiffrer.

— Le sort en est jeté ! pensai-je. Je m’attacherai à ses pas.

Mais, il était clair qu’il avait commencé par s’attacher aux miens. Que faisait-il dans ce corridor où je l’avais croisé ? Puisqu’il m’avait abordé, ce devait être moi qu’il cherchait. Mais, comment avait-il pu m’y dénicher ?

Je dus m’avouer que, malgré mes prétentions, son flair dépassait le mien. Auprès de lui, je n’étais qu’un enfant qu’il dépistait à son gré.

Mais, comme cette constatation m’humiliait je me rebiffai contre elle.

— La belle malice ! pensai-je. Je ne me cachais ni ne me défiais. Il a pu à son aise, grâce à son auto, arriver à Nice avant moi, m’attendre à la sortie de la gare et me suivre. Je lui avais laissé la partie facile. Mais, cela va changer maintenant. À mon tour d’ouvrir l’œil ! on verra bien quel est le plus malin !

Je ne voyais plus en lui un malfaiteur possible, mais un concurrent qu’il s’agissait de battre. J’oubliai ma propre curiosité et celle de Sophie, que j’avais promis de satisfaire, pour ne plus songer qu’à la question d’amour-propre. Je me piquais au jeu et je l’envisageais presque comme une partie de cache-cache, sans autre résultat que le triomphe du vainqueur et l’humiliation du vaincu.

Pour mieux le tromper et masquer ma défiance éveillée, je feignis d’être pris à l’improviste et d’y répondre à l’étourdie.

— Je sortais de chez des amis, fis-je.

Il pouvait d’autant mieux savoir à quoi s’en tenir sur ce point que la carte de M. Montparnaud était fixée à l’une des boîtes à lettres du corridor. Ma réponse ambiguë devait donc paraître une cachotterie naïve puisque inutile.

Il s’y laissa prendre, puisqu’il ne la releva point.

D’ailleurs, j’attaquai à mon tour.

— Du diable si je m’attendais à vous rencontrer là ! m’écriai-je, avec une stupéfaction des mieux imitée. Est-ce que vous connaissez quelqu’un dans la maison ?

— Nullement, goguenarda Dolcepiano, sauf vous, toutefois.

— Voulez-vous dire que vous saviez m’y trouver ? demandai-je, un peu estomaqué de son aplomb.

— Je ne venais pas pour autre chose, répondit-il tranquillement. Depuis Puget-Théniers, je suis à vos trousses.

— En quel honneur ?

— Parce que vous m’êtes extrêmement sympathique, ricana Dolcepiano.

Je m’inclinai avec une ironie qui ne le cédait en rien à la sienne.

— Et vous avez quitté Puget-Théniers pour me le dire ? fis-je.

— Pour être franc, cette sympathie, latente en moi, croyez-le bien, ne s’est complètement éveillée que plus tard. J’ai beaucoup pensé à vous, depuis tantôt, cher mister Paddy. Et cela me permet de vous mieux apprécier.

Il glissa familièrement son bras sous le mien pour m’entraîner.

Je ne bronchai pas et me gardai de m’offusquer et même de m’étonner. Rien n’était moins clair que cette réapparition sans l’ombre d’un prétexte. J’aurais pu faire remarquer à Dolcepiano qu’aucune de ses paroles n’expliquait l’intérêt soudain qu’il semblait prendre à ma compagnie. J’aurais pu également protester contre la désinvolture avec laquelle il semblait vouloir disposer de moi, sans daigner me fournir l’ombre d’un motif. Mais, à cause de mes nouveaux projets, je jugeai tout cela inutile. L’Italien m’offrait l’occasion de le surveiller. Je n’avais qu’à en profiter et à attendre. Il faudrait bien qu’il abatte son jeu le premier, puisqu’il avait pris l’initiative de notre réunion.

— Je vous tiens, je ne vous lâche plus, dit l’automobiliste. Nous ne pouvions nous quitter ainsi. Croyez-moi, l’affaire Montparnaud n’a pas cessé de nous offrir de l’intérêt, et, puisque vous aimez ce genre d’émotion, il faut reprendre la piste de compte à demi. Êtes-vous un homme d’instinct ou de raisonnement ?

— Les deux, selon le cas, répondis-je d’un ton ambigu.

Dolcepiano me regarda en face.

— Voulez-vous avoir confiance en moi ? le pouvez-vous ? demanda-t-il, avec une gravité soudaine.

Je ne pus m’empêcher de cligner des paupières sous son regard perçant.

— Ne vous mettez pas en frais d’éloquence, répondis-je. Vous prêchez un converti. Je suis tout prêt à vous suivre.

— Ah ! bah ! fit-il, sans cesser de m’examiner.

Un sourire bizarre effleura ses lèvres. Il reprit son air moqueur.

— Je vois ce que c’est. Le vent a tourné, s’écria-t-il. Quelqu’un a soufflé sur la girouette.

Je rougis légèrement, non point seulement pour ce que cette comparaison pouvait avoir de blessant, mais parce que ce diable d’homme semblait lire en moi comme en un livre ouvert et deviner l’intervention de Sophie.

— Qui voulez-vous ?… balbutiai-je.

D’un mouvement sec, il fit glisser le cache-poussière que je portais sous mon bras et s’en empara pour l’examiner.

— Sur quoi vous êtes-vous assis ? s’exclama-t-il.

J’aperçus alors, collées à l’étoffe grise, une douzaine de taches multicolores. En regardant de plus près, je reconnus des timbres. Il y avait plusieurs taches de colle.

— C’est bien simple, répondis-je. J’avais posé mon cache-poussière sur une table où se trouvaient des timbres et un flacon de colle. En le reprenant, j’ai renversé le flacon et l’un des pans, en traînant sur la table, aura ramassé un peu de colle et quelques timbres s’y seront attachés.

— Excellent moyen pour s’approprier une collection, soupira Dolcepiano. Le procédé a d’ailleurs été déjà employé par des voleurs de billets de banque. Votre seule originalité est de l’avoir pratiqué sans le savoir. Elle collectionne donc les timbres, votre demoiselle ?

Je ne sourcillai pas à cette nouvelle preuve que l’Italien était parfaitement informé de l’identité de « mes amis ».

— Une des personnes que j’ai vues possède en effet une collection de timbres-poste, répondis-je d’un air réservé. Elle sera navrée de la perte subie par son trésor. Il faut que j’aille vite lui rapporter mon larcin involontaire avant qu’elle s’aperçoive de cette disparition.

— Vous exagérez son chagrin, fit Dolcepiano en examinant les timbres. Ce sont des carrés de papier sans aucune valeur. Pas un seul ne présente le moindre caractère de rareté. Je vous garantis qu’ils ne valent pas une larme et encore moins la peine de remonter deux douzaines de marches.

— Permettez, ripostai-je. Je suis parfaitement profane en la matière et ne m’y connais pas assez pour discuter la valeur de ces timbres. Mais, je sais que leur propriétaire leur en attribue une, puisqu’elle les a fait venir d’Italie.

— D’Italie ! s’exclama Dolcepiano, incrédule. Pourquoi faire venir d’Italie des timbres qu’on trouve chez n’importe quel marchand à raison de vingt sous le cent ?

— Il faut croire, dis-je sèchement, que tel n’est pas son avis, ni celui du correspondant qui prend la peine de les recueillir et de les lui envoyer.

— Vous devez avoir raison. Voyons cela, fit l’automobiliste.

Et, tirant de sa poche une petite loupe, il se mit à examiner les timbres avec le plus grand sérieux.

Je pensai d’abord qu’il se moquait, mais son air me détrompa.

— Oh ! oh ! s’exclama-t-il tout à coup, voici qui est véritablement curieux.

Et me prenant par le bras, sans me rendre mon cache-poussière il voulut m’entraîner.

— Allons donc nous asseoir au café, proposa-t-il. Nous serons mieux.

— Auparavant, répondis-je en tentant de reprendre mon vêtement, laissez-moi aller reporter ces timbres qui ne m’appartiennent pas.

— Non pas ! riposta Dolcepiano, en tenant le cache-poussière hors de portée de mon bras. Laissez-moi d’abord les examiner. Vous avez raison. Ces timbres sont infiniment plus rares que je ne le supposais.

— Raison de plus pour les rendre à leur légitime propriétaire, dis-je avec impatience.

— Raison de plus pour ne pas nous presser et les examiner à loisir, déclara péremptoirement Dolcepiano. Venez, old Paddy. Je vous promets d’en avoir soin autant que de mes propres prunelles. D’ailleurs, vous ne pouvez les restituer sans les avoir détachés.

Je me rendis à ce dernier argument et l’accompagnai en grommelant.

Nous nous assîmes à la terrasse de la Régence.

Aussitôt, Dolcepiano réclama de l’eau tiède et se mit en devoir de décoller les timbres avec infiniment d’adresse. Il se montra fort soucieux de les avoir intacts et de ne point les décolorer ou les gâter par un imprudent mouillage. À mesure qu’il les détachait, il les rangeait devant lui, méthodiquement.

— Vous êtes sûr que ces timbres venaient d’Italie ? demanda-t-il, tout en se livrant à cette occupation laborieuse.

— Puisque j’ai vu l’enveloppe ! répondis-je d’un ton rogue.

— Vous êtes décidément dans les petits papiers… et les petits secrets… lança-t-il, narquoisement, en me regardant en dessous.

Je haussai les épaules.

— Il n’y a ni secrets ni confidences. J’ai vu. Cela ne veut pas dire qu’on m’ait montré. Une enveloppe peut bien traîner sur une table.

Sans répondre, Dolcepiano continua sa besogne. Elle prit un certain temps.

Quand les douze timbres furent alignés sur la table, il me jeta sans façon mon cache-poussière dans les bras et s’absorba, la loupe en main, dans leur contemplation.

— Demandez donc de quoi écrire, voulez-vous ? dit-il négligemment sans relever la tête.

Ses manières m’horripilaient. Mais il me fallait bien m’en accommoder pour déférer au désir de Sophie. En grommelant j’appelai le garçon et lui transmis la requête.

— Que voyez-vous donc de si intéressant dans ces vignettes que vous méprisiez tantôt ? demandai-je.

— Je les avais méconnues, répondit paisiblement Dolcepiano. Attendez un peu… Bon ! voilà le buvard… Ayez donc l’obligeance de prendre la plume, vous me servirez de secrétaire.

— Je voudrais bien comprendre, si ce n’est pas trop exiger, dis-je.

— Comprendre ? riposta l’Italien, en me lançant un coup d’œil goguenard. Ce ne sera peut-être pas très facile. Enfin, on peut toujours essayer… Voyez donc ce timbre.

Il me passa la loupe et l’un des petits carrés coloriés.

— Eh bien ? fis-je, après l’avoir examiné. C’est un timbre monégasque de dix centimes. Comme vous le disiez, je ne crois pas qu’il soit rare.

— Bon ! répondit Dolcepiano. Mais regardez dans l’angle gauche. Ne distinguez-vous rien ?

— Je vois un chiffre, dis-je, un chiffre minuscule ; presque imperceptible.

— Tracé à la main, n’est-ce pas ?

— Tracé à la main.

— Ce n’est donc point la poste qui l’a inscrit. Maintenant, regardez au verso du timbre, dans le bas, parallèlement à la dentelure.

— Il y a des lettres, dis-je, après avoir regardé.

— Assemblez-les. Elles forment un mot.

— T… o… u… c… h… é, touché, épelai-je.

— Parfait ! fit Dolcepiano, en me reprenant le timbre ! Voulez-vous écrire le chiffre et le mot, en regard ?

J’obéis et traçai en haut d’une feuille de papier :

— 26. Touché.

Puis, je relevai sur mon compagnon un regard interrogateur.

— C’est très simple, dit-il. Chaque timbre porte un chiffre inscrit dans l’angle de la vignette et un mot au verso.

— Curieux ! murmurai-je du bout des lèvres. Mais, je ne vois pas quel intérêt ?…

— Inscrivez, répliqua froidement Dolcepiano. Je vais vous dicter. Malheureusement la moitié des timbres sont un peu abîmés ; il y a des lettres qui manquent. En décollant, je ne pouvais voir le mot. Vous y êtes ?

Il dicta et j’inscrivis à mesure :

— 36. Rej… – 4. plan. – 39. – A. – 14 serin. 5. exc… – 40 B. – 29. Marseille. – 38. Tél… – 47. Remords. – 27… ar… – 60. criminelle.

— C’est tout, annonça Dolcepiano d’un ton de regret.

— Ce n’est pas fort clair, raillai-je.

— Parce que c’est incomplet et embrouillé. Mais attendez un peu… passez-moi le papier… les chiffres doivent indiquer l’ordre des mots. Essayons de remettre en place.

Il m’arracha la plume des doigts et écrivit, pendant que je lisais par-dessus son épaule :

— 1.2.3. plan ex… 6 à 13. serin. 15 à 25. touché… ar..., 28. Marseille. 30 à 35 rej… 37. Tél… A. B. 41 à 46 remords 48 à 59. criminelle.

Dolcepiano fit entendre un petit claquement de langue.

— Ce n’est guère plus clair, objectai-je.

— Vous êtes trop difficile ou vous ne voulez pas comprendre, répondit Dolcepiano.

— Comprendre quoi ? demandai-je, saisi d’une vague inquiétude.

— Qu’il s’agit là d’un moyen de correspondance secrète pas mal imaginé, ma foi. Un mot sur chaque timbre, plus un chiffre indiquant l’ordre du mot dans la phrase. C’est assez ingénieux. Si j’en crois les apparences, il s’agit là d’une lettre d’au moins soixante mots, puisque soixante est le chiffre le plus élevé que nous avons trouvé. Mais il peut y en avoir davantage et, c’est d’ailleurs, probable. En tout cas, sur les soixante mots, chiffre connu, nous en connaissons six, plus les fragments de six autres, parmi lesquels deux initiales.

J’étais ahuri.

— Qu’est-ce que cela signifie ? murmurai-je.

— Cela signifie, riposta l’Italien, en éclatant de rire, que votre collectionneuse entretient une correspondance mystérieuse avec mon pays.

Je sursautai.

— Oh ! m’écriai-je, ce n’est pas possible !

Mais, mes yeux ne pouvaient se détacher du papier où s’étalaient ces deux mots terribles : remords, criminelle.

Que pouvaient signifier ces mots ? Je tremblai à l’idée qu’ils pouvaient être adressés à Sophie, à Sophie la pupille et l’héritière de M. Montparnaud.

Une phrase de l’agent d’assurances, lors de notre première entrevue, me revint à la mémoire avec une effarante netteté :

« Si l’assassinat était prouvé, il faudrait chercher du côté de la bénéficiaire », m’avait-il donné à entendre.

Et quelqu’un écrivait à Sophie : remords, criminelle.

À peine cette interprétation avait-elle effleuré mon esprit que je me révoltai. Je me sentis honteux d’avoir pu y penser. Quel que fût le sens de ces mots et des autres, ils ne pouvaient s’appliquer à ma fiancée, ni lui être adressés. Sophie ne connaissait pas, ne pouvait pas être en relations avec l’assassin du représentant de commerce.

Une preuve irréfutable de l’inanité de toute accusation formulée contre elle se présenta soudain à ma pensée, et je m’étonnai de ne l’avoir point, dès le premier moment, jetée à la figure de M. Cristini.

Sophie ignorait l’assurance contractée à son profit.

L’eût-elle connue au dernier moment – les dates faisaient foi qu’il n’aurait pas pu en être autrement – comment aurait-elle trouvé le temps matériel d’organiser le crime ?

Une première fois, j’avais eu le soupçon du danger qui la menaçait. C’est alors que je m’étais assuré qu’elle pouvait justifier de l’emploi de son temps pendant la nuit du crime.

Et le péril se présentait de nouveau sous une autre forme. Deux de ces timbres, s’il était prouvé que la phrase s’adressait à Sophie, pouvaient constituer contre elle une arme terrible. Sur leur témoignage, on l’accuserait de complicité dans l’assassinat de son tuteur.

Certes ! si la compagnie d’assurances avait connaissance de leur existence, elle n’hésiterait pas à les payer fort cher.

Et cette nouvelle idée surgit en moi : n’était-ce point là une machination tentée contre la bénéficiaire de l’assurance ?

Comment comptait-on la mener à bonne fin ? C’était à moi d’y réfléchir.

Pour le moment, il n’y avait que deux hypothèses – car ma croyance en l’innocence de Sophie demeurait inébranlable – : ou ce n’était là que des mots sans suite et sans signification, amenés par hasard entre ses mains ; ou leur envoi cachait une perfidie machiavélique.

— Admettons que ces mots aient un sens et que vos suppositions soient justifiées, dis-je à Dolcepiano. En tout cas, la correspondance, si correspondance il y a, s’est trompée d’adresse. La personne dont nous parlons n’a nul besoin de recourir à ce moyen compliqué pour correspondre avec ses amis. Elle est libre de recevoir des lettres de qui elle veut et personne ne lit celles qu’elle reçoit. D’ailleurs, n’avait-elle pas la poste restante ?

— Très juste, répondit l’Italien avec calme. Cette personne se nomme Mlle Pérandi, n’est-ce pas ?

— Permettez-moi de ne pas la nommer, ripostai-je en fronçant les sourcils.

— C’était pour vous communiquer une simple remarque, en vous laissant le soin d’en tirer toutes les déductions qu’il vous plaira. Vous m’avez dit, si j’ai bonne mémoire, que cette jeune fille avait un fiancé nommé Antonin Bonassou. Ce sont précisément ses initiales A. B. que je trouve dans notre rébus, précédées du mot : Tél… qu’on peut traduire à volonté par : télégraphiez ou téléphonez. Cela forme un sens, que diable !

Pour le coup j’éclatai de rire. Cela devenait grotesque. Je compris à quel point l’homme le plus intelligent peut se fourvoyer quand il n’a, pour s’éclairer dans les ténèbres d’une énigme, que les capricieux flambeaux des hypothèses.

— Allez toujours, si le jeu vous amuse, m’écriai-je, égayé. Mais voulez-vous me dire où peut vous conduire ce petit travail ?

— Nulle part, pour l’instant, riposta Dolcepiano imperturbable. J’étudie la charade par elle-même et je vous supposais le même goût. Pour en revenir à ce petit problème, ajoutez que le nommé Bonassou se trouve actuellement à Gênes et rapprochez ce fait du lieu de provenance des timbres.

Je demeurai interloqué. Allais-je donc me trouver pris dans une de ces combinaisons baroques qu’affectionne le hasard ? Comment, diantre ! Dolcepiano s’était-il avisé d’aller s’enquérir de mon prétendu voyage à Gênes ? Il était exact que, grâce à ma supercherie, les deux malencontreuses lettres pouvaient, avec vraisemblance, passer pour mes initiales et donner un sens à la lettre.

Je savais qu’il me suffirait d’un coup d’épaule pour me dépêtrer de cet imbroglio. Néanmoins, l’aventure me parut fâcheuse.

— Encore une fois, dis-je à l’Italien, non sans humeur. Bonassou n’emploierait point pour écrire à sa fiancée cette invention stupide. Et puis, à quoi tout cela rimerait-il ? Est-ce que, par hasard, vous le soupçonneriez d’être l’assassin de M. Montparnaud ? lâchai-je tout à trac, exaspéré des réticences de mon compagnon.

— Qui sait ? répondit évasivement Dolcepiano.

Je faillis bondir. Mais, la drôlerie de la situation me calma. Je me bornai à ricaner dédaigneusement.

— Eh bien ! rien ne vous empêche d’aller lui mettre la main au collet… à Gênes !

— Je n’ai pas qualité. Cela vous regarde, fit narquoisement Dolcepiano, en se levant.

D’un revers de main, il rafla les timbres.

— Pour l’instant, dit-il, je vais comparer l’écriture.

— Où cela ? demandai-je curieusement.

— C’est mon secret, répondit l’Italien. Vous m’attendez, n’est-ce pas ?

— Certes ! fis-je. Je ne voudrais pour rien au monde vous lâcher en un pareil moment. Cela promet d’être trop intéressant.

— Bien. Je serai de retour avant une demi-heure. Commandez deux oxygénées, et préparez-les.

— Bonne chance ! criai-je d’un ton moqueur, tandis qu’il s’éloignait.

Je ne jugeai pas à propos de le suivre. Que m’importait l’endroit où il procéderait à cette vérification dont je connaissais d’avance le résultat ?

Cette histoire de correspondance secrète me troublait et je ne parvenais point à la chasser de mes préoccupations. Je savais parfaitement que moi, Antonin Bonassou, je ne pouvais être à Gênes, sauf dans l’imagination de ma propriétaire. Mais, en écartant cette fausse interprétation, il n’en restait pas moins qu’au verso des timbres reçus par Sophie figuraient des mots qui pouvaient donner naissance à des suppositions fâcheuses.

J’avais beau m’ingénier à découvrir au mystère des explications anodines, aucune ne me satisfaisait entièrement.

Il y avait bien le hasard : mais le hasard ne numérote pas les timbres et il ne s’avise pas d’écrire douze mots sur douze timbres différents, selon la même disposition et de la même écriture.

Ce pouvait aussi être une farce. Mais, à qui ? et pourquoi ?

Enfin, le sens de la phrase pouvait être absolument insignifiant. Tels mots qui, séparément, tirent l’œil, prennent, dans l’ensemble, un aspect effacé qui les prive de toute importance : tels autres qui, par eux-mêmes, n’en auraient point en reçoivent au contraire de leurs voisins. Les nombreux blancs que laissaient deviner les chiffres favorisaient cette hypothèse.

Restait ce bizarre mode de correspondance entre Sophie et une personne inconnue. Mais, ce pouvait être un simple jeu. Si stupide qu’il apparût, il n’était pas invraisemblable. Certaines personnes ont la manie du puzzle et s’en envoient par lettres. N’en était-ce point une variété ? Sans doute, les chiffres démentaient au premier abord cette supposition. Mais ils pouvaient aussi être une complication ou avoir été inscrits par Sophie, en guise de solution.

C’était l’explication la plus inoffensive. Je m’obligeai à l’adopter pour en terminer avec mes craintes. Toutefois, je sentais bien que quelques doutes demeuraient en moi et qu’il ne faudrait pas moins, pour les dissiper, que les paroles de Sophie elle-même.

Je ne pouvais songer à aller l’importuner en ce moment. Mme Montparnaud et ses propres recommandations me l’interdisaient également. Je me décidai à lui écrire à ce sujet, puisqu’elle m’avait donné une adresse poste restante. Mais j’eus soin de ne le faire qu’avec les plus grands ménagements, en évitant qu’elle soupçonnât mes doutes, à la fois injurieux et ridicules.

L’ardeur avec laquelle Dolcepiano s’était jeté sur cette énigme me la rendait suspecte. Certes, je ne pouvais l’accuser d’avoir machiné cette diversion ; il était impossible d’escompter à l’avance un hasard du genre de celui qui avait collé les timbres à mon cache-poussière. Mais l’Italien avait pu saisir au vol l’occasion d’embrouiller mes idées, en faisant germer dans mon esprit de nouveaux soupçons. Il avait habilement profité des mots susceptibles d’être diversement interprétés pour en faire la trame d’un mystère.

Je me rappelai dans quelles dispositions d’esprit j’arrivais vers lui et comment j’en avais été brusquement détourné, forcé d’aiguiller ma méfiance dans une direction nouvelle.

J’avais donné dans le piège, puisque maintenant je ne savais plus que penser. Sargasse, Dolcepiano, Sophie, ces trois noms dansaient, dans ma pauvre tête, une sarabande effrénée et tiraillaient ma vigilance et ma volonté en sens contraires. Rien ne se détachait plus nettement, mais je me sentais enveloppé par un brouillard de défiance. Toujours le soupçon ! Partout le soupçon ! Il s’abattait sur tous ceux que j’approchais et, dès la moindre apparence, ils me devenaient suspects.

En m’improvisant détective, ne m’étais-je pas inoculé cette terrible maladie ?

Je souhaitai découvrir au plus vite la vérité qui me guérirait. Mais, cette fois, je commençais à compter moins sur ma clairvoyance que sur le hasard qui mène la farandole des événements.

J’en étais là de mes tristes réflexions quand Dolcepiano reparut.

— Eh bien ? m’écriai-je.

— Eh bien ! répondit-il en se laissant tomber sur une chaise en face de moi. Ce n’est pas l’écriture d’Antonin Bonassou.

Je ne pus retenir un sourire ironique.

— Je m’en doutais, fis-je.

— Mais cela ne prouve pas grand’chose, ajouta-t-il. On peut aisément déguiser son écriture ou prier quelqu’un d’autre de tenir la plume.

— En particulier quand il s’agit d’une lettre personnelle et secrète, remarquai-je d’un ton moqueur.

— Enfin, laissons cela, conclut Dolcepiano. C’est un incident secondaire et qui nous écarte de la piste Sargasse.

— Je suis heureux que vous le reconnaissiez, fis-je.

— Je puis me permettre un brin de fantaisie, riposta-t-il. Je n’ai rien d’un professionnel. Libre à vous d’avoir une méthode et de la suivre.

— Bref, vous renoncez à utiliser les timbres et à déchiffrer la phrase ?

— Il faudrait pour cela se procurer l’album de Mlle Pérandi, ricana-t-il. Je n’ai nulle envie de me faire cambrioleur.

— Puisque vous êtes en veine de scrupules, vous devriez bien me rendre les timbres. Je dois les restituer, insinuai-je.

Contre mon attente, Dolcepiano ne fit aucune difficulté.

— Les voici, me dit-il en les sortant de son porte-monnaie.

Je les comptai et m’empressai de les insérer dans ma lettre, dont je cachai l’adresse. Ceci terminé, à ma grande satisfaction, je demandai :

— Puis-je savoir ce que vous comptez faire ?

— Vous enlever, d’abord, répondit Dolcepiano, en appelant le garçon pour régler les consommations.

— M’enlever ! me récriai-je. Quelle lubie vous prend ?

— Ne vous effarouchez pas, sourit l’Italien. La chose n’aura rien de bien terrible. S’il vous faut des explications, contentez-vous de celle-ci. Le hasard nous a mis en présence.

Était-ce bien le hasard ? Je n’en étais pas absolument sûr ; mais je me gardai de rien objecter.

— Vous avez eu, continua Dolcepiano, l’amabilité de m’associer à vos recherches. Pour le désœuvré que je suis, c’était une bonne fortune. Vous avez naturellement opéré selon une méthode éprouvée et je m’incline devant votre compétence.

Moi, je m’inclinai devant le compliment.

— Mais, poursuivit-il, si mon impression est juste, je crois que vous avez atteint une bifurcation et que vous hésitez devant plusieurs routes. Voulez-vous vous en remettre au hasard, c’est-à-dire au spontané que je suis ? Je ne vous demande que quelques heures d’obéissance aveugle.

— Aveugle ? interrompis-je avec une grimace peu enthousiaste.

— C’est indispensable. Je n’ai pas moi-même une idée assez précise de mes projets pour vous les expliquer par avance. D’ailleurs, ils pourraient vous paraître enfantins ; vous les discuteriez et nous perdrions du temps. Laissez-moi courir ma chance. Que j’échoue ou que je réussisse, demain je vous dévoilerai tout.

Je réfléchis rapidement. Je m’étais suffisamment promené en compagnie de Dolcepiano pour envisager sans crainte la perspective de le faire une fois de plus. Qu’il fût sincère ou non, je courais, en le suivant, une chance de rencontrer, au moins en ce qui le concernait, la solution cherchée. Enfin, j’agissais selon le vœu de Sophie.

— Enlevez-moi, dis-je. Je suis prêt à vous suivre.

— Les yeux fermés ?

— Non pas, plaisantai-je, les yeux ouverts ! C’est bien le moins que je voie, puisque vous m’emmenez.

— À votre aise, pourvu que vous vous laissiez diriger docilement.

— C’est promis, dis-je.

— Bravo ! Inutile de vous dire que nous reprenons la piste Sargasse et que nous repartons pour Saint-Pierre.

— Cette direction m’agrée, répondis-je.

— Filons donc au garage, où j’ai laissé mon auto.

En route, je m’approchai d’une boîte et j’y jetai discrètement ma missive. Dolcepiano ne parut pas y prêter attention.

— Vous vous souvenez, me dit-il, d’une de nos dernières conversations ? Je vous expliquais qu’il y avait exactement deux chances d’élucider l’affaire Montparnaud, dont l’une pour ainsi dire impossible à rencontrer. Eh bien ! je me trompais. Nous tenons les deux chances, mister Paddy Wellgone, et nous allons les suivre toutes les deux.

IX

DEUX COUPS DE FEU

Nos estomacs dûment lestés, nous partîmes de Nice vers une heure de l’après-midi.

Non sans étonnement, je constatai que Dolcepiano nous conduisait à très petite allure. On aurait dit que nous avions pour unique but de flâner le long de la route et d’admirer le paysage.

— Vous n’êtes donc pas pressé d’arriver ? demandai-je.

— Au contraire, me répondit l’Italien, mais je ne veux pas être à Saint-Pierre avant la nuit.

— Pourquoi ? fis-je.

— Parce que mon plan demande l’obscurité… N’oubliez pas, mister Wellgone, que vous devez me suivre sans faire d’observations.

— Soit ! dis-je, en haussant les épaules. Mais il ne m’est pas interdit de faire mentalement des suppositions ?

— Oh ! cela, tant qu’il vous plaira ! railla Dolcepiano.

J’avais dit cela par vantardise, car, à la vérité, je n’en faisais aucune. Je pris donc le parti de songer à autre chose et je mentirais si j’affirmais que l’histoire des timbres de Sophie ne revint pas me tourmenter à plusieurs reprises.

J’avais beau chasser ce souvenir importun, je sentais bien qu’il m’intriguait autrement que Sargasse et le contenu de la malle rouge.

Les gens superstitieux appellent ce genre d’inquiétude des pressentiments.

J’eus d’ailleurs le loisir de rouler dans mon esprit les pensées les plus sombres et les perspectives les plus fâcheuses, car le trajet s’accomplit à petits tours de roue. Dolcepiano semblait prendre plaisir à rendre le voyage interminable.

Nous vîmes enfin, dans la nuit tombante, quelques lueurs éparses, qui indiquaient les maisons de Saint-Pierre.

Nous traversâmes en grand tapage ; car l’Italien faisait inlassablement retentir sa trompe et semblait prendre plaisir à multiplier les arrêts pour provoquer les trépidations du moteur et les pétarades qui signalaient chaque départ.

Je ne pus m’empêcher de lui faire remarquer qu’il avait une singulière manière de passer inaperçu.

— Je croyais que vous vouliez laisser ignorer notre présence ? murmurai-je.

— C’est tellement mon intention que je me cache le plus possible, répondit-il.

En effet, il s’était laissé glisser à bas de son siège et dirigeait l’automobile à genoux près du volant, le corps à demi enfoui sous le capot, de telle sorte que ma silhouette s’apercevait seule de la route.

Bien que cette manière de procéder me parût enfantine, l’automobile devant suffire à attirer l’attention, je fis mine de l’imiter.

— Non, non, dit-il. Restez assis. Il importe qu’on vous voie.

Pourquoi moi et pas lui ?

Mais je m’étais engagé à obéir sans discuter.

En passant, j’avais jeté un coup d’œil involontaire du côté de la maison de Sargasse. Portes et volets étaient clos, laissant seulement filtrer quelques rais de lumière. Mais, quand nous l’eûmes dépassée, comme je m’étais retourné pour continuer mon examen, je vis une haute silhouette s’encadrer dans la porte et s’avancer sur l’aire pour me suivre des yeux.

Il ne faisait pas encore assez noir pour qu’il ne me reconnût pas, et je devinais, plus que j’entendais, l’injure qui accompagna la menace.

— Que vous ai-je dit ? m’exclamai-je avec dépit. Sargasse m’a vu.

— Parfait ! me répondit Dolcepiano.

— Vous n’avez donc pas l’intention de le surprendre ? En ce cas, il était inutile de nous faire perdre tant de temps.

— Nous le surprendrons, rassurez-vous, fit-il tranquillement.

— Vous en prenez le chemin, ricanai-je.

— Mais oui, répliqua l’Italien en opérant un savant virage.

Et l’automobile, rebroussant chemin, fila dans la direction de la Rochette, de manière à avoir en flanc la maison de Sargasse.

Quand il eut dépassé le premier tournant, Dolcepiano rangea l’auto contre le rocher, arrêta le moteur et cala les roues.

Puis, se retournant vers moi :

— Avanti ! Signor ! dit-il d’un ton de bonne humeur, en me frappant sur l’épaule.

— Quand vous voudrez, répondis-je.

Se débarrassant de sa pelisse d’automobiliste, l’Italien la jeta sur la banquette. Puis il retira du coffre que l’auto portait à l’arrière un sac, qui me parut être un sac d’outils, une corde, une bêche et une pioche, et jeta le tout sur son épaule.

— C’est un attirail complet de mineur, pensai-je. Ah ! ah ! monsieur reprend mon idée de chercher la cachette de Sargasse. Mais pourquoi la corde ?… ou pour qui ?…

Nous avançâmes silencieusement, en nous dissimulant contre le rocher.

L’heure du lever de la lune était arrivée, et celle-ci, en apparaissant dans le ciel, répandait sur le vallon et les pentes environnantes une clarté qui faisait se détacher avec précision les maisons, les arbres et les pierres. Pareillement, tout être humain qui se fût aventuré dans les parties baignées par cette lumière eût couru le risque d’être aperçu d’assez loin.

Mais, comme les rayons de l’astre ne tombaient pas d’aplomb, les arbres et les rochers projetaient de grandes ombres, qui allongeaient sur le sol leurs taches noires, bizarrement découpées et à l’abri desquelles il était facile de rester.

Le rocher contre lequel nous nous trouvions était ainsi bordé d’ombre, et cette frange d’obscurité nous permettait d’avancer sans trahir notre présence.

Malheureusement, sa direction ne s’accordait pas avec celle que paraissait vouloir suivre Dolcepiano. Au bout d’un moment, nous nous arrêtâmes, et il fut visible que, pour nous rapprocher de la maison de Sargasse, il allait falloir nous aventurer à découvert.

— Maudite lune ! murmura entre ses dents l’Italien, en levant vers le ciel un regard irrité.

Mais un bref examen de la voûte céleste le rasséréna aussitôt.

Le vent s’était levé en même temps que la lune, et il promenait çà et là des bataillons de nuages qui accouraient de l’horizon. Chaque fois que l’un d’eux passait devant l’astre, la vallée tout entière retombait dans l’obscurité pour quelques minutes.

C’était à nous d’en profiter pour traverser les zones dangereuses, en repérant avec soin les endroits abrités, afin de ne pas nous trouver à découvert quand la lune se dégagerait du rideau de nuages.

Nous renouvelâmes cette tactique à plusieurs reprises, ce qui nous permit de gagner un bouquet d’arbres situé à une dizaine de mètres de la maison de Sargasse.

Là, nous pouvions nous considérer comme étant en sûreté ; c’était, de plus, un observatoire des plus commodes pour surveiller la maison, dont nous apercevions toute la façade.

— Halte ! commanda Dolcepiano, en laissant glisser à terre les outils qu’il portait.

Lui-même s’allongea sur le sol et je m’empressai d’en faire autant.

La lune reparut, baignant tout le devant de la maison.

— Ne bougeons plus, murmura l’Italien. Si vous avez sommeil, c’est le moment de faire un somme, car vous pourriez bien avoir une nuit blanche en perspective. Je vous réveillerai quand cela sera nécessaire.

— Trop aimable ! ripostai-je à voix également basse. Je ne veux pas risquer de perdre quoi que ce soit du spectacle. Il promet d’être intéressant si j’en juge d’après ces hors-d’œuvre mélodramatiques que vous nous prodiguez.

Je m’efforçais d’être ironique pour éviter de laisser voir à quel point j’étais vexé des airs que se donnait Dolcepiano. Qu’attendait-il ? Quelle garde montions-nous là ? Si vraiment notre but était de démasquer l’un des complices de l’assassinat de M. Montparnaud, je jouais un fort sot personnage. N’était-il pas humiliant pour le nom que je portais de me mettre à la remorque d’un inconnu et de lui permettre ce ton tranchant vis-à-vis de l’illustre Paddy Wellgone ? Le maître, certainement, si jamais nous nous trouvions face à face, pourrait me reprocher de n’avoir pas su sauvegarder son prestige.

Pour l’honneur de mon personnage, je souhaitai que mes soupçons se trouvassent fondés et que tout cela ne fût qu’une comédie destinée à m’en faire accroire. Puisque j’étais sur mes gardes, je n’en serais certainement pas dupe. Et alors, quelle éclatante revanche je prendrais sur celui qui aurait tenté de me berner !

Mais un premier événement vint justifier l’affût que m’imposait Dolcepiano et donner, conséquemment, à ses promesses un certain poids.

La porte de la maison s’entr’ouvrit prudemment et Sargasse se glissa dehors, après avoir fouillé les environs d’un regard méfiant.

Lui aussi, usant de notre ruse, s’efforçait de se dissimuler dans l’ombre ; mais, comme nous étions aux aguets et avertis de sa présence, il nous fut facile de suivre ses mouvements. Je remarquai qu’il dissimulait sous sa blouse quelque chose qu’il me fut impossible de distinguer.

Il rasa le mur de la maison, se perdit dans l’ombre du hangar, reparut à plat ventre au-dessus de la maçonnerie qui soutenait le sol de l’aire et du hangar, fit descendre le long de la muraille l’objet, très long, qu’il portait et qui était entortillé dans sa blouse au point de la rendre informe, puis se laissa glisser lui-même dans le chemin, sous le hangar dont il tourna l’angle. Il disparut et nous fouillâmes vainement de nos yeux les alentours de la maison. Les nuages vinrent rendre inutiles nos efforts en replongeant tout dans l’obscurité.

— À la maison ! murmura Dolcepiano à mon oreille.

Il reprit son fardeau et s’avança, courbé vers le sol.

Je le suivis en prenant la même précaution.

Arrivés auprès des deux bâtiments, nous en fîmes prudemment le tour pour nous assurer que Sargasse n’était point demeuré caché dans quelque coin.

La tranquillité avec laquelle mon compagnon s’avançait, pendant cette exploration, me fit présumer qu’il savait où était le voiturier et que, sûr de ne point le rencontrer, il procédait à une vérification de pure forme, uniquement destinée à lui prouver l’exactitude de ses prévisions.

Après ces investigations, nous nous retrouvâmes à l’abri du mur sur un des côtés de la maison.

Mon compagnon m’invita à m’asseoir près de lui, sur une grosse pierre.

— Causons un peu, maintenant, my old Paddy, chuchota-t-il. Je vais vous charger d’une mission qui est bien véritablement une mission de confiance.

— J’en serai véritablement flatté, répondis-je avec toute la morgue que comportait la circonstance, surtout si vous voulez bien l’accompagner de quelques éclaircissements susceptibles de m’en faire comprendre le but.

— Vous connaissez nos conventions ? riposta Dolcepiano. Ce soir, pas un mot. Demain, tout ce que vous voudrez.

— Demain ! Toujours demain ! ricanai-je. Ce demain viendra-t-il jamais ?

— La patience est la première loi du détective, répondit l’Italien.

— Et la clairvoyance, la seconde ! répliquai-je.

— Eh bien ! devinez si vous pouvez, trancha Dolcepiano. Mais, par Jupiter ! ne nous faites pas perdre de temps. Voulez-vous m’aider, oui ou non ?

— J’ai promis, je tiendrai parole, répondis-je avec dignité.

— Parfait ! Débarrassez-vous d’abord de ce cache-poussière, qui est ridiculement voyant… Bien ! faites-en autant de votre veste et de votre gilet… Quel genre de chemise portez-vous ? C’est de la flanelle grise, assez sombre ? À la rigueur cela peut aller. Cela ne tranche pas sur le rocher… Voyons le reste ? Hum ! ce vert bouteille n’est pas une fameuse couleur. Quand vous vous ferez refaire une paire de culottes, tenez-vous en au gris foncé, croyez-moi… Vos bandes molletières sont tout bonnement déplorables. Rien que ce noir-là vous ferait découvrir à cent pas.

Tandis qu’il discourait ainsi, j’avais obéi à ses injonctions et je me trouvais dans la tenue indiquée.

— Merci de vos précieux enseignements, répondis-je avec humeur. Si vous m’aviez averti du rôle que vous me destiniez, j’aurais pu me vêtir de façon moins disparate et m’épargner vos critiques.

— Il faut toujours songer au terrain dans lequel on évoluera, dit-il d’un ton pédant que je jugeai intolérable. Le choix du costume doit être une des préoccupations du policier. Mais assez de balivernes. Voulez-vous avoir l’obligeance de prendre ce bâton ?

Il me tendit une sorte de perche qu’il avait ramassée en passant sous le hangar. Puis, tandis que je la maintenais, il disposa, aux deux tiers de la hauteur, un bâton plus court qu’il y fixa, en forme de croix, au moyen d’une ficelle. Fouillant alors dans son sac, il en tira une étoffe sombre dont il drapa les bâtons, et un feutre déformé qu’il planta au sommet de la perche.

— Cela va ! estima-t-il, après s’être reculé de deux pas pour examiner le mannequin ainsi obtenu. À présent, regardez un peu par ici.

Il m’amena à l’angle du mur, d’où nous pouvions apercevoir tout le terrain compris entre la maison et les premières constructions du village.

— Voyez-vous cette muraille basse qui longe ce petit sentier et se dirige vers le cimetière ? demanda-t-il.

— Parfaitement, répondis-je.

— Vous allez le suivre. Écoutez bien mes recommandations c’est excessivement important… Vous allez le suivre, en vous courbant, naturellement, de façon à ce que le mur vous cache… complètement, vous entendez ?

— J’entends, dis-je.

— Il importe que vous suiviez mes instructions à la lettre… Vous vous arrêterez avant de tourner le mur du cimetière… à dix pas environ… et vous observerez prudemment, l’œil au niveau des pierres, pas davantage… Il tombe en ruines, on peut s’en rendre compte d’ici. Vous y découvrirez sans peine des meurtrières naturelles.

— Et que verrai-je ? demandai-je.

— Je ne sais encore. Probablement rien. En ce cas, vous lèverez votre mannequin au-dessus du mur et vous l’y maintiendrez aussi longtemps que rien ne se produira. Ce sera un signal que j’interpréterai ainsi : personne n’approche.

— Fort bien ! dis-je. Je crois comprendre. Et vous, pendant ce temps, où serez-vous ?

— Moi, fit Dolcepiano avec un léger sourire, je reste ici. J’ai certaine besogne à accomplir…

— Je devine laquelle, ripostai-je. En somme, je vais vous servir de sentinelle avancée, et cette grande mission consiste surtout à vous aviser du retour de Sargasse.

— Admettons cela, consentit l’Italien.

— Bonne chance ! dis-je goguenard. Si vous découvrez ce que vous allez chercher, je consens à vous servir de bête de somme pour le transporter à Puget !

— Pas de parole imprudente ! riposta Dolcepiano d’un ton moqueur… Bonne chance à vous-même ! Et n’oubliez pas qu’en cas d’alerte, vous avez le droit de jouer des jambes sans vous inquiéter de moi.

— C’est bon ! dis-je. Je saurai me comporter selon les circonstances.

Et je me glissai dans le sentier, en me moquant à part moi de la naïveté de l’Italien.

C’était donc là son grand projet ! C’était donc à cette besogne puérile qu’aboutissaient tant de mystère et de précautions !

Il pouvait bien fouiller le sol jusqu’au matin, il ne trouverait pas les marchandises volées. Un coup d’œil m’avait suffi, à moi, pour me convaincre qu’elles n’étaient pas là. J’avais décidément juché trop haut Dolcepiano. Il me fallait en rabattre. Du madré coquin que j’avais cru deviner en lui, il restait tout juste un individu prétentieux qui se figurait réussir là où j’avais échoué.

— S’il s’imagine y voir plus clair parce qu’il vient de nuit ! ricanai-je.

J’avais atteint l’endroit indiqué et, par dérision, pour pouvoir me moquer davantage de ces complications ridicules, je tenais à observer à la lettre les prescriptions de l’automobiliste.

Je jetai donc un coup d’œil par un des trous du mur et ne vis rien devant moi que le sol pierreux s’étendant jusqu’à la clôture du cimetière.

Relevant alors ma perche drapée et coiffée du chapeau, je la dressai peu à peu au-dessus du mur.

Au même instant, un éclair troua la nuit, devant moi, venant de l’angle du cimetière ; une détonation retentit et la perche, brisée net à mi-hauteur, s’abattit sur moi.

Stupéfait, je me dégageai et regardai par la meurtrière. Un homme, tenant encore son fusil épaulé, était sorti de l’ombre et s’avançait vers moi.

Aussitôt, retrouvant mon sang-froid, je me fouillai vivement pour riposter par un coup de revolver.

Une sueur froide mouilla mon front. Ma poche était vide.

— Dans ma veste ! m’exclamai-je. Il sera resté dans ma veste !

Et Dolcepiano me l’avait fait laisser là-bas, derrière la maison !

Prestement, rendu plus agile par l’imminence du danger, je filai à toutes jambes, courbé en deux pour profiter de l’abri du mur.

Au moment où j’atteignais l’angle du hangar, un juron éloigné me fit retourner.

L’homme, ayant franchi le mur, venait de ramasser le drap, le chapeau et les débris de la perche. Il avait compris le stratagème.

En se redressant, il m’aperçut et prit sa course vers moi en me menaçant de son arme.

Je me précipitai derrière la maison, à l’endroit où j’avais laissé Dolcepiano et ma veste.

L’Italien avait disparu et mes vêtements avec lui.

Je poussai un cri, tout ensemble de fureur et de désespoir. Derrière la maison, l’homme au fusil accourait et j’étais désarmé.

— Dolcepiano ! criai-je d’une voix éperdue. Dolcepiano ! À moi !

Il me sembla entendre un ricanement étouffé. Mais je ne pus distinguer d’où il venait.

L’affreuse vérité m’apparut alors.

Dolcepiano m’avait amené dans un piège et, trop prudent pour accomplir cette besogne, il s’en était remis à la fureur de son complice Sargasse du soin de le débarrasser de moi.

J’y voyais clair, mais trop tard !

Pourtant, je ne me laissai point abattre. La montagne, à deux pas, pouvait m’offrir un refuge, si je parvenais à escalader la pente et à me perdre dans les rochers.

Rassemblant mes forces, je m’élançai, de toute la vigueur de mes jarrets, en zigzaguant.

J’avais déjà parcouru une vingtaine de mètres quand le bruit de la course de l’homme, butant à son tour contre les pierres et faisant rouler des cailloux me parvint de nouveau.

Il était sur ma piste, haletant, grondant, jetant, dans le silence de la nuit de rauques appels qui me parvenaient comme une menace.

— Espero un pau, capoun de diablo !

— Attends un peu, coquin de diable !

L’attendre ! Je n’en avais garde. Le son seul de sa voix rendait à mes jarrets toute leur élasticité.

J’allais, j’allais, la respiration sifflante, les jarrets douloureux, brisé par l’effort et harcelé sans cesse par la crainte d’entendre une nouvelle détonation, de ressentir, dans mon dos, le choc de la balle qui m’étendrait, vaincu.

Mais Sargasse ne tirait pas, craignant sans doute de me manquer encore. Pour lâcher son second coup, il attendait d’être à bonne portée.

Je l’entendais toujours courir derrière moi. Il ne ralentissait pas son allure. Serais-je donc, avant lui, à bout de souffle ?

Mes jambes raidies me semblaient s’alourdir. Je butais plus fréquemment et à deux reprises je faillis tomber.

Pourtant la distance entre nous ne diminuait pas : je parvenais à la maintenir.

Et, au-dessus de moi, je voyais se profiler l’ombre des rochers sauveurs dans lesquels j’allais pouvoir me perdre.

Un sentier montait vers leur muraille. Je m’y élançai d’un dernier effort. Je touchais au but. J’étais sauvé.

En atteignant la plate-forme, je poussai un cri de désespoir et de terreur. À droite et à gauche, c’était le vide ; contre la muraille lisse, le sentier ne continuait pas, et le rempart de roc, piqué seulement de plantes et de touffes vertes poussées dans les anfractuosités, me barrait le chemin.

Redescendre ? Déjà Sargasse était au bas du sentier, me couchant en joue.

Ne sachant plus ce que je faisais, d’un bond formidable, j’agrippai avec mes mains crispées les saillies du roc et parvins à me hisser verticalement de quelques pieds au-dessus du sol ; une touffe de plantes pendait au-dessus de ma tête ; j’empoignai à pleines mains ses lianes ; elles résistèrent et je demeurai suspendu ainsi le long de la muraille, entre ciel et terre.

En me tordant le cou pour regarder, je parvins à apercevoir Sargasse qui, arrêté au milieu du sentier, m’ajustait tranquillement. Mon corps, convulsé par l’angoisse, se mit à trembler ; je fermai instinctivement les yeux et ne les rouvris qu’en entendant partir le coup.

Une pluie de gravats s’abattit sur moi : la moitié des racines cassa, atteinte par la charge ; je sentis la touffe céder peu à peu, à mesure que je m’y raccrochais plus désespérément.

Je jetai un dernier regard sur le sol, pour mesurer la hauteur de laquelle j’allais choir.

Je vis alors – et cette vision eut la durée d’un éclair – une forme sombre bondir sur Sargasse et rouler avec lui à terre, où tous deux se débattirent en s’étreignant.

Au même moment, la touffe entière s’arracha de la muraille et je tombai à mon tour, lourdement, auprès des adversaires.

Je ressentis un grand choc et perdis connaissance.

X

UN COUP DE THÉÂTRE

Quand je rouvris les yeux, tout d’abord je ne me rendis compte ni de ce qui m’était arrivé ni de l’endroit où je pouvais être.

Je ressentis par tout le corps une courbature générale et d’assez vives douleurs, notamment à la tête et au poignet gauche, quand je tentais de le bouger.

Au-dessus de moi, il y avait une avancée de rocher, en promenant mes yeux de tous côtés, autant que je pouvais le faire sans changer de position, je constatai que je me trouvais étendu dans un creux de roche, qui formait une sorte de couchette ; à ma droite j’apercevais le ciel ; il faisait jour et le soleil brillait.

Sous ma tête, je sentis un paquet d’herbes qui avait dû y être placé en guise d’oreiller ; en tâtant mon front avec ma main droite, je m’aperçus qu’il était entouré de linges.

Ceci, qui m’expliquait la douleur, me rappela naturellement ma chute et la scène qui l’avait précédée.

Je me dressai vivement sur mon séant : puis je me mis à genoux. Ces divers mouvements me donnèrent la certitude qu’en dépit de mes douleurs je n’avais rien de brisé.

De Sargasse et de son agresseur, je ne vis point trace. D’ailleurs, le soleil, déjà haut, m’apprit qu’entre ma chute et mon réveil, un certain nombre d’heures s’étaient écoulées.

Probablement, à mon évanouissement avait succédé un sommeil de plomb, bien naturel après tant de fatigues et d’émotions.

Je n’avais senti ni qu’on me relevait, ni qu’on me transportait là.

Que s’était-il passé après mon évanouissement ? J’avais entrevu confusément Sargasse aux prises avec un ennemi brusquement surgi. Le voiturier devait avoir eu le dessous, puisque j’étais encore vivant.

Mais qu’était-il advenu de lui ? Je ne comprenais point que, quel que fût le vainqueur, il fût parti en me laissant là.

Il s’était occupé de moi, pourtant. Ma tête bandée, l’herbe sous ma tête, le choix de la place où je me retrouvais couché à l’abri du vent, prouvaient ses soins.

Mais tout cela ne disait point qui était ce sauveur mystérieux et n’expliquait pas davantage sa disparition.

À moins qu’il ne fût à quelques pas occupé de Sargasse et qu’il ne dût revenir.

Je sautai hors de mon creux de rocher et me trouvai sur une route. Où étais-je ? Tout près, j’apercevais des maisons, le cours capricieux d’un fleuve perdu dans un large lit de gravier, un pont, la voie du chemin de fer.

Stupéfait, je me frottais les yeux, croyant à une illusion. Mais non ! c’était bien Puget-Théniers. Je m’y trouvais mystérieusement ramené, au bas de la route de Saint-Pierre, à deux pas de l’hospice.

Or, ma fuite n’avait pu me conduire à plus de deux cents mètres de la maison de Sargasse ; je me souvins qu’en me retournant, au pied du rocher, je l’avais aperçue en dessous de moi. D’ailleurs, je ne courais pas dans la direction du col.

Celui qui m’avait relevé m’avait donc transporté à plusieurs kilomètres de distance, escaladant un versant et redescendant de l’autre côté.

Seul Dolcepiano avec son auto avait pu faire cela. Était-ce donc lui qui m’avait tiré des griffes de Sargasse ?

Mais, s’il avait joué ce rôle de sauveur, pourquoi m’avoir ensuite abandonné à deux pas du but ? Ne pouvait-il me ramener jusqu’à l’hôtel ?

Et, surtout, pourquoi m’avait-il d’abord lancé vers le piège ? Pourquoi, au moment critique, avait-il disparu en emportant mes vêtements et mon revolver ?

En vérité, je m’y perdais. Mes réflexions n’aboutissaient qu’à des suppositions contradictoires.

Il fallait bien conclure que Dolcepiano n’était pour rien dans mon salut. Mais la conduite d’un inconnu à mon égard ne s’expliquait pas davantage ; cette assistance incomplète, cette intervention mystérieuse n’éclairaient nullement la situation.

Une nouvelle découverte vint augmenter mes perplexités.

Je me trouvais, à mon réveil, enveloppé dans une vieille houppelande de berger, qui m’était parfaitement inconnue. Sans doute, craignant pour moi la fraîcheur de la nuit – car les suggestions de Dolcepiano m’avaient amené à me dépouiller d’une partie de mes vêtements – mon sauveur avait été quérir ce manteau, probablement chez Sargasse, et m’en avait enveloppé.

Une sensation de froid aux jambes, quand je me fus dépêtré de la houppelande, me fit constater qu’on m’avait enlevé mes bandes molletières. Mon chapeau avait également disparu.

— Pourquoi ce larcin ?

J’avais donc eu affaire simultanément à un ami et à un ennemi. Mais leurs interventions s’enchevêtraient d’incompréhensible façon. L’ami aurait dû achever sa tâche et se faire connaître : d’autre part, logiquement, l’ennemi devait m’achever ou, tout au moins, me laisser sur place.

Je m’étais assis, hébété, au bord de la route et je me répétais machinalement :

— Quelle étrange aventure ! C’est à n’y rien comprendre.

Les tiraillements de mon estomac me rappelèrent soudain à la réalité. Je ne pouvais me méprendre à cette voix qui criait famine. Un regard jeté à ma montre, que je portais dans un bracelet de cuir encerclant mon poignet droit, m’apprit qu’il était près de midi.

Était-ce possible que j’eusse dormi si longtemps ? Je me sentais la tête étrangement lourde. L’idée d’un narcotique traversa ma cervelle Profitant de mon évanouissement, mon bizarre sauveur devait m’avoir fait boire ou respirer un soporifique.

Je me relevai et fis quelques pas en chancelant. Mais le mouvement dissipait mon malaise et chassait peu à peu la brume qui obscurcissait mes idées.

Je fouillai les poches de ma culotte et constatai à mon grand soulagement, que quelque monnaie y sonnait, de quoi prendre le repas dont j’avais si grand besoin et regagner Nice ensuite.

La disparition de mon veston, qui contenait les deux billets de banque, ne me laissait pas d’autre ressource. D’ailleurs que pouvais-je et que devais-je faire d’autre ?

Ma situation était délicate et me gênait pour aller conter ma mésaventure.

En admettant que j’eusse été réellement victime d’un guet-apens ou d’un vol, comme tout semblait le prouver, il m’était difficile d’aller porter plainte, soit contre Sargasse, soit contre Dolcepiano.

D’abord, je ne pouvais rien affirmer, n’ayant, pour l’instant, que des soupçons, absolument dénués de preuves.

Ensuite je ne devais pas oublier qu’à Puget-Théniers je m’étais présenté sous le nom de Paddy Wellgone. Cette circonstance ne me laissait d’autre alternative que d’aggraver mon cas en accomplissant sous un faux nom une démarche officielle, ou bien de dénoncer moi-même mon imposture, ce que je ne voulais faire à aucun prix.

Si Dolcepiano ou Sargasse avaient connu cette particularité, rassurés par mon impuissance, ils se seraient sans doute épargné la peine de m’endormir et de me transporter si loin.

Assez irrésolu, je me mis en route pour traverser la courte distance qui me séparait de Puget-Théniers. Avant tout, je devais songer à satisfaire mon estomac.

Quelques mètres plus loin, un paquet gris posé sur le bord de la route et immobilisé par une pierre attira mon attention. Je m’approchai, l’examinai et poussai un cri de surprise.

Mon cache-poussière, mon gilet et mon veston, soigneusement pliés, se trouvaient dedans, ainsi que mon chapeau et mes bandes molletières. Dans les poches, je constatai la présence de mon revolver et des billets de Cristini. À ces derniers, huit autres étaient joints. Un papier épinglé sur le premier de la liasse portait ces mots :

Indemnité offerte à l’honorable Paddy Wellgone pour son aide loyale et sa précieuse collaboration.

Je froissai le papier avec colère.

— Dolcepiano ! m’écriai-je.

Cette fois, le doute était impossible. Lui seul pouvait être l’auteur de cette restitution et de cette insolente raillerie.

Ainsi la lutte engagée entre nous se terminait par ma défaite. Je m’étais laissé jouer comme un enfant et me retrouvais berné, humilié et furieux, ne sachant à qui m’en prendre.

Car – et cela était exaspérant au plus haut point – j’étais loin de comprendre en quoi j’avais pu servir les plans de l’Italien. Je pressentais seulement que j’avais été son instrument inconscient et que, tôt ou tard, j’apprendrais à mes dépens les raisons de la comédie. Mais, pour l’instant, je n’y voyais goutte.

Pourquoi ce voyage ? Pourquoi la poursuite de Sargasse ? Pourquoi m’avoir tiré du péril ? Pourquoi l’emprunt de mes vêtements et leur restitution ? Pourquoi me rendait-il ces huit cents francs ? Et comment M. Cristini, s’il avait reçu ma lettre – et il l’avait reçue, puisqu’il connaissait ma décision – ne m’avait-il pas parlé de l’absence des billets ?

Je renonçai à débrouiller les fils emmêlés de cette énigme.

— Inutile de me casser la tête ! murmurai-je avec une mélancolie amère. Avant peu, tout cela deviendra clair ! beaucoup trop clair !

Je me vêtis en soupirant et me dirigeai, d’un pas morne et traînant, vers le pont qui relie Puget à l’autre rive du Var.

Mon apparition sur la place fit sensation. Mes récents voyages avaient familiarisé les gens avec ma silhouette. On savait que je recherchais l’assassin de M. Montparnaud et, à diverses reprises, je m’étais vu en butte à la curiosité publique. Je ne m’étonnai donc point qu’elle se manifestât de nouveau. D’ailleurs mon front entouré de linges devait la susciter.

Mais à peine entré dans le restaurant de l’hôtel, je vis le propriétaire s’exclamer et accourir vers moi.

— Vous revoilà ! Est-ce qu’il y a du nouveau ?

— Du nouveau ? dis-je, peu soucieux de lui conter ma déconfiture. Il y a mon appétit, voilà tout.

Il s’empressa de me servir et resta debout, à côté de moi, tandis que je m’engouffrais les hors-d’œuvre.

— Vous savez qu’on l’a emmené à Nice ? dit-il mystérieusement. La dépêche est arrivée peut-être deux heures après votre départ.

— Qui a-t-on emmené à Nice ? demandai-je négligemment ; car je prêtais plus d’attention au contenu de mon assiette qu’aux paroles de l’hôtelier.

— Eh bien ! Sargasse, voyons. Vous vous y attendiez bien, fit-il en clignant de l’œil d’un air malin.

Je bondis sur ma chaise.

— On a emmené Sargasse ?… Qui ?… Pourquoi ?

L’hôtelier parut stupéfait.

— Ce sont les gendarmes, naturellement. Et c’est bien sûr pour votre affaire…

— Pour mon affaire ! répétai-je, confondu. Comment a-t-on su ?

— Oh ! ces choses-là ne restent jamais longtemps secrètes. Ça a tout de suite couru Puget. Il paraît qu’encore un peu vous y restiez ?

On savait donc ? Par qui ? Et pourquoi n’était-on pas venu me chercher, si la nouvelle de l’agression courait le pays ?

Je bégayai :

— Ainsi Sargasse est arrêté ? Comment cela s’est-il fait ?

L’hôtelier rit bruyamment, en me tapant sur l’épaule.

— Farceur, vous savez bien, puisque c’est vous.

— Moi ! m’écriai-je.

— Oh ! ce n’est pas la peine de faire des cachotteries ! Il y a des femmes à la gendarmerie. Vous pensez bien qu’elles n’allaient pas garder l’histoire pour elles. Et puis, d’ailleurs, on vous a vu passer.

— On m’a vu ?… quand ?… demandai-je, en pressant mes tempes avec mes mains.

— Ce matin donc ! quand vous avez amené Sargasse.

Je regardai mon interlocuteur avec un tel ahurissement qu’il s’inquiéta.

— Est-ce que vous vous sentez quelque chose ? Vous ne paraissez pas bien.

— Non, dis-je. Mais c’est ce que vous racontez. Vous dites qu’on m’a vu.

— Ce matin à quatre heures, répondit l’hôtelier en me regardant avec commisération. Vous ne vous rappelez plus ?

— Depuis hier soir, murmurai-je, depuis l’instant où je suis tombé et où je me suis évanoui, jusqu’à tantôt, sur la route de Saint-Pierre, je n’ai pas repris connaissance. Évanouissement ou sommeil, je n’ai pas bougé. Vous voyez bien que je n’ai pu venir à Puget ce matin et qu’on n’a pas pu me voir.

— Est-ce possible ? s’exclama l’hôtelier, en hochant la tête. Mon pauvre monsieur ! Il faut tout de même que vous ayez reçu un rude coup pour que ça vous produise cet effet-là !

— Vous croyez que je perds la tête ? demandai-je.

— Je ne dis pas ça… mais, enfin, il y a bien quelque chose… C’est la mémoire qui ne va plus… On vous a vu. D’ailleurs, vous avez signé. Ainsi !...

— J’ai signé ! m’écriai-je, hors de moi. Qu’ai-je signé ?

— Votre plainte à la gendarmerie, rapport à Sargasse. Vous avez dû en raconter long, car vous y êtes resté un moment, savez-vous ! Il paraît que, sur le procès-verbal, il y en avait plus de six pages, avec votre signature au bas… Vrai ? vous ne vous rappelez plus de rien ?

— De rien ! murmurai-je accablé par ces précisions.

— Voulez-vous que je vous dise ? reprit l’hôtelier, d’un air profond. Pour moi, vous aurez fait tout cela en dormant. Ou bien, ça sera le choc. Des fois, on ne sent rien pour commencer et ça vient ensuite. Vous feriez bien d’aller voir le médecin.

— J’irai peut-être tantôt, éludai-je. Mais racontez-moi donc… ce que j’ai fait.

— C’est cocasse, au moins ! fit l’hôtelier. Il faut que je vous raconte des choses que vous devriez savoir mieux que moi !… Ce n’est pas pour vous moquer ? Vrai de vrai, vous ne vous rappelez pas ?

— Regardez-moi, répondis-je. Croyez-vous que j’aie envie de rire ?

— Vous n’en avez pas l’air, toujours !… Enfin ! Pour vous reprendre les choses du commencement, des gens qui se levaient, ce matin, sur les quatre heures, vous ont vu arriver sur l’auto de votre ami…

— Dolcepiano ? demandai-je.

— Oui, l’Italien… Vous l’aviez sans doute laissé là-bas, puisqu’il est revenu ensuite. Toujours, ce matin, il n’était pas avec vous. On vous a reconnu tout de suite. Pas moyen de vous confondre tous les deux, n’est-ce pas ? D’abord, il est plus grand que vous et puis plus mince. Bref, chacun a son air. Les gens ne s’y sont pas trompés. À côté de vous, il y avait Sargasse, mais ficelé comme un saucisson et qui roulait des yeux, fallait voir ça ! Il ne parlait pas, rapport à ce que vous lui aviez noué un mouchoir sur la bouche : mais, il devait en penser, et pas des choses drôles.

Sargasse bâillonné et ficelé. C’était donc l’issue de la lutte dont j’avais entrevu le début.

— Vous aviez eu des mots avec lui ? poursuivit l’hôtelier. Vous devez vous rappeler ça, au moins ?

— Je m’en souviens. Il a failli m’assassiner.

— Oui, c’est ce que vous avez raconté. Mais, il n’avait pas l’air d’avoir été le plus fort, le vieux. Il a dû vous donner du mal, dites ? Sauf votre respect, le monde a de la peine à croire que vous en soyez venu à bout tout seul et que vous ayez pu l’empaqueter comme ça ! Vous avez l’air de tenir sur vos jambes, je ne dis pas le contraire. Mais, s’il avait fallu parier pour l’un des deux, ce n’est pas sur vous que j’aurais mis mon argent.

— On ne connaît pas sa force, murmurai-je. Moi non plus, je n’aurais pas parié pour moi. Ainsi, je l’ai mené à la gendarmerie ?

— Tout droit ! Les gendarmes dormaient encore ; mais, vous les avez fait lever, et un peu rondement, s’il vous plaît ! C’est un du chemin de fer qui me l’a dit. Pour leur faire prendre livraison du colis, vous leur avez raconté que vous portiez plainte, vu qu’il vous avait tiré deux coups de fusil.

— C’est exact ! dis-je.

— On pouvait d’autant mieux vous croire que vous apportiez le fusil et les deux cartouches brûlées. Mais, c’est pas le tout ! Il paraît que vous avez pris à part le brigadier et que vous vous êtes présenté à lui comme un… un… comment appelez-vous ça ? un de la police, enfin.

— Un détective.

— Tout juste… chargé de pincer l’assassin de M. Montparnaud. Le brigadier a fait le salut militaire. Et vous l’avez invité à coffrer provisoirement votre homme, d’abord pour tentative d’assassinat sur votre personne et ensuite pour autre assassinat sur celle de M. Montparnaud.

— Allons donc ! m’écriai-je.

— C’était le bouquet ! Paraît que vous aviez retrouvé chez Sargasse des marchandises volées…

— Celles de la malle rouge ! fis-je, marchant de surprise en surprise.

— C’est ça même ! Rien qu’avec ça, le compte du vieux était bon. Mais, où il a encore moins rigolé, c’est quand on l’a fouillé. Quelle pratique, monsieur Wellgone ! Dire qu’il avait sur lui les dix mille francs du pauvre M. Montparnaud et que personne ne se doutait ! Il a fallu vous pour les dénicher, acheva l’hôtelier avec une admiration respectueuse.

J’étais confondu. Mon exploit, loin de m’enivrer d’orgueil, me faisait concevoir les plus vives inquiétudes.

Pas un instant, naturellement, je n’avais cru à un acte de somnambulisme de ma part. Le coup devait venir de ce damné Dolcepiano qui avait dû m’emprunter, outre mes vêtements, ma physionomie et mon nom supposé.

Prendre mon apparence et agir en mon lieu et place n’était rien. Mais le nom qu’il avait cru m’emprunter ne m’appartenait pas. C’était là le terrible !

— Voyons ! fis-je, en portant la main à mon front. Je voudrais bien quelques détails. J’étais vêtu comme me voilà ?

— Exactement, avec vos molletières, votre cache-poussière et votre bandeau sur le front. Seulement en plus, vous aviez des lunettes.

— Ah ! ah ! répétai-je. J’avais des lunettes.

— Des lorgnons noirs, si vous aimez mieux. Ça se comprenait, pour marcher en automobile.

J’étais fixé. Dolcepiano, grime habile, avait bien pu, à l’abri du cache-poussière, se rapetisser et s’épaissir de façon à donner l’illusion de ma silhouette ; il avait même pu maquiller son visage, ses cheveux et ses moustaches pour compléter la ressemblance, mais il lui était impossible de changer ses inoubliables yeux gris. Il avait paré à cet inconvénient en les dissimulant derrière les verres noircis de larges besicles.

Son but : il m’apparaissait clairement maintenant. Pour se débarrasser d’un complice gênant et détourner en même temps mes soupçons, il avait résolu un véritable coup d’audace ; livrer Sargasse, sous le couvert de mon nom, le livrer avec les objets volés et me mettre ainsi en face d’un fait accompli. Il avait sans doute escompté que le dépit d’avoir été joué, d’une part, me fermerait la bouche ; d’autre part, que je serais tenté de profiter de la gloire qu’il m’avait préparée et d’endosser tout à la fois l’honneur de la capture du voiturier et celui de la découverte des marchandises volées.

Pendant ce temps, lui, prendrait prudemment la poudre d’escampette.

Ce plan aventureux – car il ne pouvait avoir deviné le terrible embarras dans lequel il me plaçait et qui augmentait encore ses chances – était bien du hardi coquin que j’avais pressenti.

Mais Sargasse ? Que disait Sargasse ? Il savait ; il devait parler, lui !

— Et l’assassin, demandai-je, que dit-il ?

— Ça, monsieur, on ne sait pas bien. Les uns disent qu’il a avoué.

J’ouvris de grands yeux.

— Avoué l’assassinat ! m’exclamai-je.

— Oui, monsieur. D’autres, au contraire, prétendent qu’il s’est débattu comme un beau diable, criant qu’il n’avait rien fait et que, si on l’y forçait, il parlerait.

— Ceci, pensai-je, est pour maître Dolcepiano.

— De toutes façons, conclut l’hôtelier, son compte est bon. Il ne peut pas nier les marchandises, ni l’argent. Ce sont des preuves, ça !

— Certes ! dis-je.

Le voiturier était trop évidemment complice pour m’intéresser. Il m’importait peu qu’il dût payer pour deux. Je sentais encore dans mon dos le frisson de la petite mort qu’il y avait fait passer, la veille au soir, tandis que j’étais suspendu au rocher. Ceci m’ôtait toute envie de le plaindre.

— Il est parti pour Nice ?

— Au train de huit heures. Le parquet l’a fait demander par dépêche. On l’a embarqué entre deux gendarmes.

— Bon voyage ! fis-je. Les juges débrouilleront son affaire… Mais, à propos, savez-vous où est passé mon compagnon, M. Dolcepiano ?

— Oh ! monsieur, il doit être loin s’il roule encore ! Pensez donc ! Vous êtes reparti lui ramener son auto aussitôt après avoir fini votre affaire à la gendarmerie. Et lui, il est repassé peut-être vingt minutes après, ce qui prouve que vous ne l’aviez pas laissé loin de Puget. Il a filé sur Nice et bon train, vous savez !

— Je m’en doute, grommelai-je.

Je songeais à l’humiliation que je ressentirais quand il me faudrait avouer à Sophie avec quelle naïveté je m’étais laissé fausser compagnie. Elle m’avait pourtant mis sur mes gardes.

— Qui diable, aussi, aurait pu s’attendre à pareil tour ? murmurai-je entre mes dents.

J’avais voulu voir clair dans le jeu du personnage. J’y étais parvenu… à mes dépens !

L’hôtelier me rappela à d’autres préoccupations, infiniment plus graves.

— Et comme ça, reprit-il curieusement, il va vous falloir repartir pour Nice ? Les juges doivent languir de vous voir.

Je le regardai avec effarement. Il poursuivit :

— Vous devez en avoir à leur raconter, des histoires ! Et les journaux ? Vont-ils vous en demander sur l’assassinat, et comment vous avez deviné la chose ! Vous allez devenir célèbre, monsieur Wellgone ! Nous verrons sûrement votre portrait sur l’Éclaireur.

— Mon portrait ! balbutiai-je. Mon portrait !

Et je plongeai ma main dans mes cheveux avec l’envie de les arracher par poignées.

Célèbre ! J’allais devenir célèbre sous le nom de Paddy Wellgone !

Il avait raison, cet hôtelier, je n’échapperais pas au tapage fait autour de mon nom, aux journalistes qui me harcèleraient, à la justice qui me ferait rechercher, à la police qui me dépisterait. Et le véritable Paddy Wellgone, s’il survenait au milieu de ce hourvari, serait le premier à se lancer à mes trousses.

Ah ! certes non ! je n’échapperais pas ! Je tenterais en vain de rejeter ce nom usurpé, de me terrer, de me faire humble et petit ! On me connaissait, on m’avait vu : à Nice, M. Cristini, à Puget, au Villars, à la Mescla, tous ceux que j’avais interrogés, tous ceux auprès de qui je m’étais fait passer pour détective.

Leur cercle allait se resserrer autour de moi ; on me questionnerait ; on me forcerait à avouer.

Et derrière le faux Paddy, le véritable Antonin Bonassou surgirait piteux, lamentable, bafoué, menacé, à jamais compromis !

Je m’affaissai sur ma chaise, en repoussant mon assiette. Je n’avais plus faim, le désespoir et l’effroi me coupaient l’appétit. Je me sentais si bien perdu, chassé de l’administration, renié par Sophie !

Que dirai-je pour me disculper ? Comment sortirai-je, de cet imbroglio ? Dolcepiano avait trop bien emmêlé les fils ; à cette heure, ils me garrottaient.

Plus je tenterais de m’expliquer, plus on douterait. J’étais en possession des mille francs de la compagnie d’assurances, ma signature – un faux – se trouvait au bas d’une plainte que j’étais venu formuler en personne, vingt témoins l’affirmeraient. Nul ne croirait à Dolcepiano. Sargasse lui-même, par vengeance, me chargerait.

Mon crime m’apparut immense, effroyable… Je me sentis sous le coup des foudres de la loi pour avoir innocemment berné le monde et la justice.

Je poussai un soupir douloureux.

L’hôtelier me regarda avec intérêt.

— C’est la tête ? fit-il en se touchant le front de son index.

— Oui, murmurai-je, c’est la tête !

De fait, je sentais que ma pensée chavirait. Tout bourdonnait sous mon crâne et je me sentais parfaitement incapable de raisonner sur ce que je devais faire.

— Vous voulez peut-être prendre le train ? me demanda l’hôtelier avec sollicitude.

— Oui, dis-je encore.

Il voulut m’accompagner à la gare et me mettre lui-même en wagon. Avant de s’éloigner, il me recommanda au chef de train, persuadé que ma blessure de la nuit avait ébranlé ma raison.

Tout le temps que dura mon voyage, une seule question me hanta :

— Qu’est-ce que je vais faire ?

Et je ne trouvais pas la réponse.

Quand le train s’arrêta le long du quai de la gare de Nice, je me faufilai vers la sortie, la tête basse et les yeux inquiets.

Il me semblait que tous les regards étaient fixés sur moi et qu’on chuchotait en me désignant :

— C’est Paddy Wellgone !… Paddy Wellgone !… celui qui a arrêté l’assassin de M. Montparnaud !

Et pour ne pas être tenté de leur crier :

— Ne me donnez plus ce nom par pitié ! Je suis un abominable imposteur !

Je me hâtai de franchir le passage.

Le haut de l’avenue de la gare était presque désert. Je m’adossai à un platane et attendis la venue d’un tramway, dans lequel je pris place.

Je descendis devant le Casino et gagnai à pied la rue de la Poissonnerie.

De sa porte, la propriétaire me cria en me faisant signe de m’arrêter :

— Il est venu quelqu’un pour vous.

Mais je craignais ses questions indiscrètes. Je passai devant elle en faisant signe que j’étais pressé et je lui lançai avec une insistance parfaitement ridicule :

— J’arrive de Gênes, madame Barla. J’arrive de Gênes !… de Gênes !

Et je me lançai dans l’escalier, dont je gravis les marches quatre à quatre.

À l’avant-dernier palier, il me fallut bien m’arrêter et ralentir mon ascension.

Devant moi quelqu’un montait lentement, à pas comptés, en s’arrêtant pour souffler toutes les deux marches. C’était un grand homme sec, dont je ne voyais que le dos un peu voûté et les cheveux roux, coupés ras et parsemés de quelques fils d’argent.

Nous en étions aux dernières marches. Il ne pouvait donc aller que chez moi ou chez le détective. À cette pensée, je faillis redescendre et m’enfuir ; mais je me rassurai en songeant que la carte compromettante ne figurait plus sur ma porte.

Je continuai donc à le suivre, impatienté de ses lenteurs.

Enfin, il s’arrêta sur le palier et se retourna pour me dévisager.

— Pardon, murmurai-je en passant devant lui.

J’entrevis son visage fortement coloré, sa bouche mince et rasée et ses yeux voilés de paupières lourdes qui laissaient à peine filtrer deux lueurs entre les cils roux.

Il tirait une clé de sa poche et s’apprêtait à ouvrir la porte de Paddy Wellgone, et je blêmis en l’entendant se murmurer à lui-même d’un ton mécontent, tandis qu’il tapotait sur sa porte, à l’endroit où se voyaient encore les quatre clous de la carte enlevée :

— Aoh ; who has taken off the visiting-card ?

Aussi troublé que si cette phrase, dont je devinais le sens, m’avait accusé du larcin, je me précipitai dans ma chambre et, la porte fermée, tombai tout tremblant sur une chaise en gémissant.

— Paddy Wellgone est revenu !

XI

LE PLAN DE SOPHIE

On ne saurait se faire une idée de l’état d’abattement dans lequel me plongea ce retour imprévu. Je me sentis absolument désemparé.

Le voisinage de celui dont j’avais usurpé la personnalité me causait une gêne intolérable. Il me semblait à tout instant qu’il allait surgir devant moi pour me demander compte de mon acte.

Volontiers, je me serais enfui ; mais mes jambes se dérobaient et une veulerie inaccoutumée détendait tous mes muscles.

— On n’échappe pas à son destin quand la fatalité s’en mêle ! murmurai-je.

Et véritablement elle s’en mêlait.

Je repassai dans mon esprit tous les événements survenus depuis le soir où j’avais eu l’idée saugrenue de mettre sur ma porte la carte de mon voisin.

Comme tout s’était combiné pour m’enfoncer davantage dans mon imposture !

Combien de temps restai-je dans cet état de prostration découragée, où on sent tellement l’inutilité de l’effort qu’on ne tente même pas d’esquisser un projet ? Je ne sais ; peut-être une heure, peut-être davantage.

Je me souviens seulement que deux coups légers, frappés à ma porte, me réveillèrent en sursaut. Et mon cœur battit tout comme le soir de la visite de M. Cristini.

Comme j’avais fermé ma porte à clé, je devais aller ouvrir ; j’hésitai un instant à le faire, fortement tenté de feindre d’être sorti.

Mais les coups se renouvelèrent. En même temps, un appel, chuchoté contre la fente de la porte, me parvint.

— Antonin ! Ouvrez ! C’est moi, Sophie Pérandi.

Je me précipitai aussitôt et tournai la clé.

— Ah ! ma chère Sophie ! m’écriai-je, en ouvrant la porte.

Cette apparition me réconfortait. Je n’étais plus seul. Et puis, dans toute cette affaire, Sophie avait été ma confidente, sinon ma complice. J’allais donc pouvoir parler, avouer mes craintes, me soulager. Elle était énergique et ne se laissait pas facilement déconcerter par les événements. Je pouvais espérer d’elle un bon conseil. C’était un secours qui m’arrivait.

Ma joie fut telle que la réaction me fit oublier à la fois la prudence nécessaire et la présence de mon voisin derrière la muraille.

Pourtant, cette visite aurait dû m’inquiéter. Jamais, naturellement, Sophie n’était venue chez moi. Il fallait donc de graves événements pour la décider à cette incorrection.

Elle entra et referma elle-même la porte. Puis elle se retourna vers moi et m’examina.

— Comme vous êtes pâle ! s’écria-t-elle.

— Il y a de quoi, balbutiai-je. Je suis tellement inquiet.

Le désarroi de mon esprit ne m’empêcha pas, toutefois, de remarquer que, pour venir, Sophie n’avait pris aucune précaution. Sa démarche était pourtant de celles qu’une jeune fille bien élevée, quand elle s’y résout, tient à garder secrètes. Nice n’est point Paris, et on risque d’y rencontrer à tout instant des personnes de connaissance.

Or, elle se présentait à moi, vêtue d’une de ses claires toilettes habituelles, plutôt élégantes et restant aisément dans l’œil. Son visage était aussi de ceux qu’on remarque, et elle n’avait même pas pris la précaution de le cacher derrière une voilette suffisamment épaisse.

Elle posa son ombrelle blanche sur mon bureau et s’assit.

— J’ai eu du mal à m’échapper, dit-elle. Mais je voulais absolument vous voir. Je suis déjà venue deux fois.

— J’étais absent, répondis-je. Je viens tout juste de rentrer.

— Dolcepiano ? demanda-t-elle.

— Dolcepiano ! confirmai-je avec un profond soupir.

Elle ne s’y arrêta pas et tira une enveloppe de son réticule.

— J’ai reçu votre lettre.

— Ah ! oui ! fis-je. Celle qui contenait les timbres.

J’avais presque oublié cet incident, qui m’apparaissait négligeable, en comparaison de mes nouveaux soucis.

Mais Sophie ne semblait point prendre la chose aussi légèrement. Sa physionomie était rembrunie et ses sourcils froncés.

— Les timbres, répéta-t-elle. C’est pour cela que je viens. Cette histoire m’a retournée.

— Pourquoi ? demandai-je un peu surpris.

— Parce que je ne veux pas de malentendu entre nous, répondit ma fiancée, avec une nervosité évidente. Je suis sûre que vous vous êtes monté la tête.

J’essayai de sourire.

— Vous exagérez, dis-je.

— Non ! non ! répondit-elle vivement. J’y vois clair et je vous connais. Vous êtes tout bouleversé !…

Je voulus protester et lui expliquer que les timbres n’y étaient pour rien. Mais elle ne m’en laissa pas le temps.

— Ne dites pas non. Vous vous êtes tout de suite figuré un tas de choses. C’est absolument ridicule. Rien n’est plus simple.

— J’en suis persuadé, déclarai-je.

— Au moins, demanda-t-elle, d’un air préoccupé, vous ne les avez montrés à personne ?

En voyant quelle importance elle paraissait attacher à ce détail, je n’osai pas lui avouer l’indiscrétion que j’avais laissé commettre à Dolcepiano. D’ailleurs, elle avait toujours eu tendance à m’accuser de me laisser influencer par autrui. En apprenant que la découverte relative aux timbres n’était point l’œuvre de mon initiative, elle aurait certainement réédité son injuste accusation et se serait piquée d’avoir été soupçonnée sur l’instigation d’un tiers.

Je répondis donc, pour la rassurer :

— À qui les aurais-je montrés ?

— Je ne sais pas, moi, fit-elle, en haussant imperceptiblement les épaules. Vous êtes tellement confiant !

Toujours sa marotte !

— Je ne les ai montrés à personne, répondis-je.

Elle parut soulagée.

— Ce sont des bêtises, reprit-elle. Mais il y a des gens qui s’imaginent tout de suite des choses… Vous, par exemple, qu’est-ce que vous avez pensé ?

— De quoi ? demandai-je.

— Des mots qui se trouvaient derrière les timbres ?

— Cela m’a un peu intrigué, répondis-je évasivement. Mais je me suis dit que vous m’expliqueriez.

— C’est ce que je viens faire. Vous allez voir qu’il n’y avait pas de quoi se forger des romans.

— Je ne m’en suis pas forgé, ma chère Sophie.

— Qui sait ? fit-elle, en me regardant bien en face. En tout cas, vous avez pensé qu’il s’agissait d’une correspondance chiffrée ?

— Secrète, rectifiai-je en souriant. Cela sautait aux yeux. Pourtant, je ne vois pas avec qui vous pourriez échanger une semblable correspondance.

— C’est un enfantillage, dit Sophie. Mais vous avez deviné juste.

Mon cœur battit un peu.

— Les mots que j’ai lus derrière les timbres s’adressaient bien à vous ? demandai-je d’une voix altérée.

— Non. Mais ils avaient été écrits par moi.

Je lui jetai un regard épouvanté. Cette hypothèse était la pire de toutes.

— Ne vous tourmentez pas à ce point, continua Sophie. Il n’y a pas de quoi. J’écrivais à une de mes amies, Cécilia Tomasi, qui était en pension avec moi à San-Remo et qui, maintenant, habite Gênes.

— Ah ! fis-je, en respirant mieux.

— Vous comprenez qu’à moi on peut m’écrire ce qu’on veut, puisque personne ne lit mes lettres. Mais Cécilia a sa mère. Alors, pour pouvoir échanger nos confidences, nous avons imaginé ce système de correspondance. Je lui écris des lettres insignifiantes et, sous prétexte de collection, je mets dedans des timbres annotés.

— C’est très ingénieux, dis-je.

— N’est-ce pas ? C’est Cécilia qui a trouvé cela.

Elle fit une pause et me regarda. L’explication avait dissipé une partie de mes doutes, mais pas tous. J’aurais bien voulu lui demander quel genre de confidence elle avait pu faire à son amie pour que ces deux mots : remords – criminelle, s’y soient trouvés.

Peut-être devina-t-elle mon angoisse. En tout cas, elle vint d’elle-même au-devant des questions.

— Vous vous demandez sans doute quelles confidences je fais à Cécilia ? reprit-elle.

— Cela ne me regarde pas, répliquai-je, avec un geste discret.

— Si !… Tout au moins la dernière… puisque vous y êtes mêlé.

— Moi ! m’exclamai-je.

— Vous. Dites un peu que vous n’aviez pas reconnu vos initiales ?

— Tél… A. B., rappelai-je de mémoire, presque involontairement.

— Vous voyez bien ! Cela voulait dire : Télégraphie à Mme Antonin Bonassou. Je complète et je remplace les mots qui manquent… Ah ! ah ! vous commencez à comprendre.

En effet, ma physionomie s’éclairait. Rien ne pouvait me paraître plus harmonieux que ces mots : Mme Bonassou.

— Eh bien ! oui ! continua Sophie. J’ai mis Cécilia au courant de nos projets de mariage et aussi d’un autre projet, dont je vous ai déjà touché un mot, celui d’aller nous marier à l’étranger. J’ai songé à Gênes parce que Cécilia pourrait nous être utile, et je lui ai demandé son aide. J’étais un peu confuse en lui écrivant cela. Car, enfin, beaucoup de gens jugeront sévèrement ma conduite. Il ne s’agit de rien de moins que de me faire enlever par vous. C’est plus qu’une légèreté, cela ! Ajoutez que je médite d’abandonner une parente qui est censée m’avoir élevée. J’ai presque des remords !

— Des remords ! m’écriai-je, transporté.

— Au fait ! dit ma fiancée, je ne vois pas pourquoi je ne vous montrerais point le brouillon de ma lettre. Cela vous évitera de vous creuser la tête pour deviner le sens des mots que vous avez lus.

Elle fouilla vivement dans son réticule et me tendit un chiffon de papier.

— Ce n’est pas la peine, protestai-je poliment.

— Je veux que vous lisiez, insista Sophie en me fourrant de force le papier entre les doigts.

Je cédai à cette douce violence et déchiffrai à demi-voix :

J’ai un plan excellent. Je ne veux plus me laisser seriner par Mme Montparnaud. J’irai me marier à Marseille ou à Gênes, si tu veux m’accorder ton appui. Télégraphie à Mme A. B. Apaise mes remords et dis-moi si tu ne juges pas ma conduite criminelle.

Ce fut la mienne que je jugeai telle, aussitôt. Pauvre Sophie ! Elle songeait à préparer notre bonheur, tandis que je l’effleurais d’injustes soupçons.

— Ma confession est faite, reprit Sophie. Me voici tranquillisée. Maintenant parlons de vous, c’est-à-dire de nous. Qu’êtes-vous devenu depuis l’autre jour ?… Ah ! j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. La compagnie, après avoir fait mine de chicaner, s’est brusquement résignée à se montrer honnête. Je viens d’être avisée qu’on tient à ma disposition un chèque de deux cent mille francs, payable à vue dans la ville qui me conviendra. Je choisirai naturellement la ville dans laquelle nous nous réfugierons. Car notre projet tient toujours ?

— Assurément, répondis-je. Pourquoi faut-il qu’en retour je n’aie à vous communiquer que des mauvaises nouvelles !

— Vraiment mauvaises ? interrogea Sophie, en pâlissant soudain.

— Vous allez en juger. Ma position ici va devenir intenable. Je m’étais aventuré dans un guêpier ; mais ce damné Dolcepiano vient de m’y enfoncer jusqu’au cou, si bien que je n’entrevois plus le moyen d’en sortir.

— Que voulez-vous dire ? Parlez ! supplia Sophie en joignant les mains.

— Les événements se sont précipités, répondis-je, et sans que j’y sois pour rien, en dépit des apparences. D’abord, Sargasse est arrêté.

— Sargasse est arrêté ! s’exclama-t-elle.

— Sur une plainte signée de moi, c’est-à-dire de Paddy Wellgone, comprenez-vous ?

— Comment avez-vous commis une pareille imprudence ? s’écria Sophie, frémissante.

— Hélas ! on l’a commise pour moi, répondis-je piteusement. Et j’ai tout lieu de penser que c’est Dolcepiano qui m’a joué ce tour.

— Mais, Sargasse ? sous quel prétexte cette arrestation ?

— Pour une tentative d’assassinat sur une personne, d’abord. Ceci n’est que trop réel. Ensuite, à cause de M. Montparnaud.

— On l’accuse.

— D’avoir volé, tout au moins, et aussi d’être complice. Les marchandises et les billets de banque ont été retrouvés en sa possession.

— Est-ce possible ? murmura Sophie, visiblement agitée.

Je la mis brièvement au courant de tout ce qui s’était passé depuis notre dernière entrevue. Elle écouta, les sourcils froncés, le front barré de rides soucieuses : toute son attitude trahissait le profond intérêt qu’elle prenait à mon récit.

— Que veut donc ce Dolcepiano ? demanda-t-elle, quand j’eus terminé.

— Qui sait ? dis-je. Se sauver en compromettant Sargasse. Ou bien, alors, je m’y perds. En tout cas, s’il a fait ce calcul, il sera déçu ; car Sargasse parlera sûrement.

— Sargasse parlera sûrement, répéta Sophie.

— Si toutefois il sait quelque chose, ajoutai-je. Mais cela doit être. Voici donc l’assassinat de M. Montparnaud à la veille d’être tiré au clair.

— C’est presque inévitable, dit Sophie songeuse.

— Mais, – pardonnez-moi cet égoïsme, – il y a autre chose qui me préoccupe bien davantage. Moi ! que vais-je devenir dans tout cela ? On va sûrement me rechercher pour me mettre en présence de Sargasse. Ne suis-je pas son accusateur ? Quel scandale, Sophie, quand on va savoir !…

— Quel scandale ! répéta-t-elle.

Et je vis à son air que cette perspective l’accablait autant que moi.

— Car tout sera découvert, continuai-je. Je n’envisage même pas la possibilité de nier, pas davantage celle de faire défaut, comme on dit en justice. Le parquet va mander Paddy Wellgone et il faudra bien que Paddy Wellgone se présente. Car Paddy Wellgone est revenu !

— Revenu ! sursauta Sophie.

— C’est ce qui m’achève. Naturellement, il ne comprendra rien à l’aventure ; mais il l’aura vite débrouillée. On s’apercevra qu’on a affaire à un faux détective, et comme M. Cristini pourra indiquer ma chambre, on sera vite fixé sur mon identité.

— Cela se passera certainement ainsi. Pauvre Antonin, murmura Sophie. Et c’est pour moi que vous vous êtes ainsi compromis !

— Ne parlons pas de cela, dis-je. J’avais fait la bêtise avant que vous me suggériez l’idée de continuer à jouer mon faux personnage.

— Oui, mais c’est cela qui vous perd. Je ne veux pas qu’il vous arrive des désagréments, Antonin.

J’essayai de sourire.

— Peut-être ne m’arrivera-t-il pas grand’chose, répliquai-je. J’en serai peut-être quitte avec une sérieuse semonce. Le plus ennuyeux, c’est l’arrivée du détective. Il ne prendra pas la chose en souriant, celui-là !

— Laissez-moi réfléchir un peu à tout cela, dit Sophie.

Je respectai son recueillement.

— Il n’y a pas à hésiter, murmura-t-elle, après quelques instants de silence. Il faut partir.

— Partir ?

— Oui. Nous avions déjà envisagé ce moyen. Vous vous rappelez. C’est la seule façon de vous tirer de là.

— Croyez-vous ? demandai-je, perplexe.

— Absolument. Les suites de votre aventure, si vous demeurez, peuvent être extrêmement fâcheuses. Vous aurez un tas d’ennuis. Le plus simple est d’y couper court, en disparaissant.

— On me recherchera, objectai-je, et on me découvrira sûrement.

— Pas à l’étranger, insinua-t-elle. Vous n’avez pas commis un de ces crimes qui relèvent des lois. Ce n’est qu’une mystification, après tout. Il suffira d’un peu d’oubli là-dessus. Et puis, il y a un moyen d’éviter les questions.

— Lequel ?

— C’est d’y répondre d’avance.

— Et comment ?

— En écrivant. Laissez-moi vous expliquer. J’ai un plan tout prêt. Je l’avais d’avance. Les événements ne font que précipiter une solution, dont je venais vous parler ce soir.

— Je vous écoute, dis-je.

— Un mot d’abord. Avez-vous songé, comme je vous l’avais recommandé, à réunir les papiers nécessaires à notre mariage ?

— Tout est prêt, répondis-je.

Je me levai et allai tirer de mon armoire une grande enveloppe qui contenait les différentes pièces auxquelles Sophie faisait allusion.

— Voici, dis-je, en les lui présentant. Il y a mon acte de naissance et les actes de décès de mes parents. Tout est en règle.

Elle les prit et les examina l’un après l’autre.

— Bien, fit-elle, en remettant le tout dans l’enveloppe qu’elle posa sur le bord de la table, à portée de sa main ; à présent, voici ma proposition : Partons ensemble !

— Ah ! ma chère Sophie, m’écriai-je. Voulez-vous vraiment vous dévouer à ce point ?

— Sera-ce du dévouement ? répliqua-t-elle, avec un malicieux sourire. Je vous assure, Antonin, que la vie auprès de Mme Montparnaud me devient impossible. Je n’ai pas à vous dépeindre son caractère acariâtre. Il s’aigrit de jour en jour. Elle cherche tous les moyens de se rendre désagréable. Étant donné le bruit que va faire votre aventure, elle serait capable d’en tirer prétexte pour s’opposer à notre mariage.

— Elle n’a aucun droit sur vous ! protestai-je avec vivacité.

— Le mieux est donc de faire les choses en dehors d’elle. Je suis absolument libre, puisque j’ai atteint ma majorité il y a deux jours.

Cette nouvelle me réjouit fort, parce qu’elle faisait disparaître un obstacle assez sérieux.

— Voici donc ce que je vous propose, reprit Sophie. Vous allez partir pour Gênes.

— Mais, sérieusement cette fois ?

— Sérieusement. Et dès demain matin. Vous m’y attendrez patiemment. Je vous y rejoindrai aussitôt que j’aurai réuni les papiers indispensables, et nous nous y marierons.

— Comment vous remercier ? m’écriai-je.

— En m’obéissant. Nous avons un tas de précautions à prendre pour dépister les curieux. Ces précautions, les voici.

J’écoutais religieusement, sans élever la moindre objection. Réellement, je n’en avais point à faire, car j’ignorais tout des formalités indispensables pour réaliser notre projet de mariage. Je présumai simplement que Sophie s’était renseignée et que nous ne rencontrerions en Italie aucune difficulté sérieuse.

— Naturellement, dit ma fiancée, vous allez partir ostensiblement au su et au vu de tous, et sous votre véritable nom, cette fois.

— Dois-je faire connaître ma destination ?

— Certes !

— Gênes ?

— Non ! Marseille… Nous voulons dépister les indiscrets et éviter qu’on vienne nous tracasser. Demain matin, vous prendrez un billet pour Marseille et vous descendrez à Cannes.

— Ce sera de l’argent perdu, objectai-je.

— Nous sommes riches, dit gaiement Sophie, et on ne saurait acheter trop cher la tranquillité. À Cannes vous reprendrez l’express pour Vintimille et Gênes.

— Où je vous attendrai ?

— Où vous m’attendrez, répondit-elle, en me retournant mon sourire. J’espère que tout sera prêt pour que je devienne au plus tôt Mme Bonassou.

— Il y aura certainement des délais, dis-je.

— Cécilia nous renseignera et fera pour le mieux… À ce propos, mon cher Antonin, j’emporte vos papiers. C’est à elle que je dois les adresser.

Sophie fourra l’enveloppe dans son réticule. Ceci me fit souvenir d’autres papiers qui devaient se trouver en sa possession.

— J’oubliais, fis-je. Vous ne m’avez pas rendu mon portefeuille. Vous vous souvenez ? Vous me l’aviez pris, quand nous jouions aux gages. Et dedans, il y a ma carte d’électeur, mon livret militaire, bref tout ce qui peut prouver mon identité. Cela m’est indispensable.

— Votre portefeuille ? répondit Sophie, en cherchant à se rappeler. Attendez donc… Oui, je crois l’avoir mis de côté. En avez-vous réellement besoin pour le voyage ?

— Pour le voyage, pas précisément. Mais à Gênes, je pourrais me trouver dans l’embarras, si j’en étais démuni.

— Eh bien, je vous l’y adresserai dès ce soir… à l’hôtel de France… Descendez là. Vous trouverez vos papiers, en arrivant.

— Entendu.

— Maintenant, mettez-vous à votre table. Je vais vous dicter plusieurs lettres. Vous en comprendrez l’utilité en les écrivant.

J’obéis, plein de confiance en son jugement et attendis, la plume en main, penché sur mon papier.

— Paddy Wellgone d’abord, dit Sophie, en me faisant signe d’écrire ce nom sur une enveloppe, il faut en finir avec lui, et un peu de franchise vous tirera d’affaire. Qu’est-ce que cela vous fait puisque vous ne serez plus exposé à le rencontrer ?

Il est certain que je préférais une confession écrite à la perspective d’un tête-à-tête avec le détective. Je me prêtai donc de bonne grâce à celle que Sophie exigeait de moi et traçai, sous sa dictée, le récit des circonstances dans lesquelles je lui avais emprunté son nom. Je terminai en m’excusant de ne point être venu lui faire de vive voix cet aveu, empêché que j’étais par mon départ pour Marseille où je devais m’embarquer avec ma fiancée, Mlle Pérandi.

— Mais ne sera-ce pas vous compromettre horriblement ? objectai-je, à cette dernière phrase.

— Au contraire, riposta Sophie. Je tiens à ce qu’on sache bien qu’il ne s’agit point d’une fugue, mais d’un projet raisonnable et réfléchi.

Je m’inclinai devant ce désir légitime.

— Bien, dit-elle, après avoir relu. Maintenant, il faut écrire votre démission.

— Ma démission ?

— Sans doute, puisque vous quittez les Ponts et Chaussées.

Cette seconde missive me coûta davantage à écrire. J’avais eu beaucoup de peine à conquérir cette modeste situation, et cela me faisait gros au cœur de l’abandonner. Néanmoins, je cédai encore à la volonté de Sophie.

Dans ma lettre d’envoi à l’ingénieur, je dus ajouter un post-scriptum faisant connaître mon départ pour Marseille et mon prochain mariage.

— Tout Nice va être au courant, remarquai-je.

— C’est ce qu’il faut, répliqua ma fiancée d’un ton péremptoire.

La troisième lettre qu’elle me dicta était adressée à M. Cristini. Elle était conçue à peu près dans les mêmes termes que celle destinée à Paddy Wellgone, et contenait une confession et des excuses identiques. La seule différence était que j’y rappelais la restitution des huit cents francs, complétée par les deux billets qu’il devait trouver inclus.

— Un doute me reste relativement à mon premier envoi, objectai-je. J’ai tout lieu de croire que Dolcepiano se l’était approprié et que Cristini n’a rien reçu. Il a pu se méprendre sur le sens des paroles que nous avons échangées la dernière fois que nous nous sommes rencontrés. J’aurais dû tirer cette affaire au clair. Mais si l’Italien n’avait pas subtilisé les billets, que signifieraient ceux que j’ai trouvés dans ma poche le lendemain de l’équipée de Saint-Pierre ?

— Pourquoi vous les aurait-il rendus s’il les avait jugés bons à prendre ? répliqua Sophie, non sans logique.

— Le cadeau ne s’explique pas plus que la restitution, répondis-je.

— Rien n’est clair de tout ce qu’a fait cet homme, dit-elle. Mais, si vous avez quelques scrupules, Antonin, il y a un moyen de les apaiser. Racontez vos doutes à l’agent d’assurances et dites-lui que vous êtes prêt à lui renvoyer la somme, au cas où il ne l’aurait pas reçue.

— Où m’écrira-t-il ? demandai-je.

— Donnez-lui comme adresse la poste de Marseille. De Gênes, nous enverrons un mot pour qu’on nous y fasse suivre votre courrier.

Je m’empressai de suivre son conseil.

Elle souriait, en regardant ma plume courir sur le papier.

Quand j’eus terminé et glissé dans son enveloppe cette dernière lettre, elle dit, en promenant ses regards autour d’elle :

— Nous n’oublions rien ? Je crois que la liquidation est terminée.

— Et de la meilleure façon possible ! m’écriai-je avec enthousiasme. On peut dire, ma chère, Sophie, que vous vous entendez à débrouiller une situation.

— J’aurai du moins fait tout ce que je pouvais pour cela, répondit-elle d’un ton sérieux.

Elle se leva et fit quelques pas autour de ma chambre.

— Ainsi, tout est convenu ? demanda-t-elle. Je puis compter sur vous, Antonin ? Nous venons de prendre de graves décisions. Il ne faudrait pas m’abandonner à la dernière minute. La désillusion serait trop cruelle pour moi.

— C’est à moi de vous poser cette question, répondis-je. Car, en ce qui me concerne, ma résolution est inébranlable. Je partirai demain matin.

— Ayez confiance en moi comme j’ai confiance en vous, dit Sophie. C’est sinon une confiance aveugle, tout au moins une confiance muette que je réclame. Car il ne faudra pas m’écrire pour ne pas éveiller les soupçons de Mme Montparnaud.

— Ce sera pour moi une privation. Mais j’obéirai. Puis-je du moins espérer recevoir de vos nouvelles ?

— Vous en recevrez certainement. Mais pour ne pas révéler votre présence à Gênes, je serai obligée de faire faire un détour aux lettres que je vous enverrai. Enfin je m’arrangerai. Je crois que nous avons tout prévu. Voulez-vous que je vous donne un coup de main pour vos préparatifs de départ ? Vous devez avoir pas mal de choses à emballer puisque vous quittez Nice pour assez longtemps.

— Tout tiendra dans ma malle et dans ma valise, assurai-je. Le mobilier ne m’appartient pas et, comme vous pouvez le voir, les bibelots sont plutôt rares. J’ai tout juste mon linge, mes vêtements et quelques objets. Je m’en tirerai fort bien tout seul, sans vous imposer cette corvée.

— En ce cas, je me sauve, dit Sophie. Voilà plus d’une heure que nous bavardons, et mon absence aura suffisamment fait pester Mme Montparnaud. M’accompagnez-vous jusqu’au bas de l’escalier ?

— Certainement, répondis-je en lui ouvrant la porte et en m’effaçant pour qu’elle passât.

Elle descendit, légère et gracieuse. Je la suivis, en la contemplant avec attendrissement.

N’allait-elle pas tout quitter pour moi, ses amies et sa famille ?

Dans ma gratitude, j’oubliais que cette dernière se réduisait à Mme Montparnaud, ce qui, à la vérité, amoindrissait beaucoup le sacrifice.

Sur la porte de la rue, avec une imprudence charmante, mais qui à mes yeux n’en était pas moins une imprudence, Sophie me retint quelques instants, pour me communiquer des projets d’avenir, sans souci des voisins assis sur le pas des portes et ouvrant naturellement leurs oreilles. J’étais au supplice et m’efforçais de modérer ses éclats de voix : mais elle ne paraissait pas se douter du danger.

Tout à coup, au moment où elle allait me quitter, elle poussa un léger cri :

— Sotte que je suis ! J’allais oublier vos lettres, fit-elle en baissant la voix et en se rapprochant de moi.

— Quelles lettres ? demandai-je.

— Celles que je vous ai fait écrire. Vous ne pouvez les expédier vous-même puisqu’elles annoncent mon propre départ. Il faut me laisser ce soin.

— C’est juste.

— Allez me les chercher, voulez-vous ?

J’escaladai vivement les étages et rentrai dans ma chambre, dont j’avais laissé la porte ouverte.

Les lettres se trouvaient sur la table. En les prenant je m’aperçus qu’elles étaient cachetées. Je ne me souvenais pas d’avoir pris cette précaution. Ce pouvait, d’ailleurs, être Sophie. Je ne m’arrêtai point à ce détail qui n’avait aucune importance, et redescendis avec les trois enveloppes, en prenant soin, cette fois, de fermer ma chambre.

— Merci ! me dit Sophie en escamotant les missives qui disparurent dans son réticule. Ne craignez pas que j’oublie. Je suis une femme de tête.

Je rendis hommage à la vérité en en convenant.

Au moment de me serrer une dernière fois la main, elle jeta un regard sur la perspective étranglée des ruelles étroites et bruyantes.

— Ce vieux Nice est un vrai labyrinthe, fit-elle avec une moue. J’ai peur de m’y perdre.

— Voulez-vous que je vous accompagne ? proposai-je.

— Comme vous seriez gentil ! Seulement jusqu’au Paillon.

Mais je ne la quittai que dans la rue Pastorelli, à deux pas de chez elle, et guetté par plus de vingt personnes qui nous connaissaient l’un et l’autre.

— À Gênes ! me chuchota-t-elle à l’oreille, en me quittant.

Et je m’éloignai ivre de bonheur – nectar qui, comme chacun sait, a la spécialité de rendre les gens niais.

XII

UNE COMPAGNE DE VOYAGE

Le lendemain, à sept heures du matin, muni d’un billet pour Marseille, je grimpai, avec ma valise, dans une voiture de troisième classe de l’express.

Une rapide inspection, le long du couloir, me fit découvrir un compartiment où restaient quelques places libres. J’y pénétrai aussitôt et m’installai dans un des coins, près de la porte, après avoir déposé ma valise au-dessus de moi, dans le filet.

Ceci fait, je me plongeai dans un journal, tant pour m’intéresser aux nouvelles du jour, que pour éviter d’être dévisagé par mes compagnons de voyage.

Presque aussitôt une ombre passa devant la vitre contre laquelle je m’accotais, et une voyageuse s’encadra dans la portière, manifestant l’intention d’envahir à son tour notre compartiment.

Sans lui octroyer un regard, je renfonçai mes jambes sous la banquette, afin de permettre à l’intruse de passer devant moi, ce qu’elle fit aussitôt.

Elle prit la place voisine de la mienne. Machinalement, et tout en continuant à lire mon journal, je lui jetai un coup d’œil, de coin, ainsi que nous ne manquons jamais de le faire quand le hasard nous place à côté d’une femme.

J’en fus pour mes frais. Car ma voisine m’apparut si hermétiquement voilée et emmitouflée que je ne pus distinguer d’elle qu’un paquet formé d’un plaid à carreaux noirs et bleus, surmonté d’un immense chapeau cloche. Entre le plaid et le chapeau, il n’y avait nul intervalle ; ils étaient d’ailleurs reliés entre eux par un quadruple voile noir à gros pois, noué autour du chapeau.

Cette constatation me dispensa de prolonger mon examen. Je revins à mon journal et ne m’occupai plus de ma voisine.

Entre Nice et Cannes, l’express ne s’arrête qu’à Antibes. J’avais donc devant moi une demi-heure de tranquillité, à me laisser bercer par le train, jambes étendues et reins tassés, sans daigner admirer le paysage que je connaissais trop.

Un peu après Antibes, je repliai mon journal et le mis dans ma poche, afin d’être prêt à descendre.

— Cannes ! Cinq minutes d’arrêt !

Je voulus me dresser pour reprendra ma valise. Je me sentis tirer en arrière et une légère secousse me rassit. Tandis que je me retournais stupéfait, un des hôtes du compartiment en profita pour passer devant moi, et comme il était encombré de paquets, je me trouvai immobilisé sur la banquette.

Au même instant, ma voisine, feignant d’être heurtée, se rejeta contre moi et me glissa un papier dans la main.

Puis, elle reprit sa position primitive, aussi voilée que l’énigme dont elle prenait soudain l’apparence.

Stupéfait, je cherchai à faire bonne contenance et, fouillant fébrilement mes poches, pour dissimuler le manège à mes voisins, je fis semblant d’en tirer le papier que je dépliai, intrigué au plus haut point.

Un crayon hâtif y avait griffonné ces quelques mots, d’une écriture qui se ressentait des secousses du wagon.

 

Ne bougez pas. Tout est changé. Nous allons à Marseille. N’ayez pas l’air de me reconnaître avant que je vous parle.

SOPHIE.

 

Je faillis pousser un cri de surprise. Sophie ! C’était Sophie, cette personne si voilée ? En vérité, elle ne courait aucun risque d’être reconnue, même par moi.

Je me rassis, dévoré de curiosité. Tout était changé. Pourquoi ? Nous allions à Marseille et Sophie partait en même temps que moi. Que signifiaient ces décisions imprévues ? Devais-je m’inquiéter de ces allures mystérieuses qui formaient un si parfait contraste avec les imprudences de la veille ?

Je m’étonnai, mais j’obéis. J’eus l’héroïsme de ne pas même jeter un regard du côté de Sophie et de garder un air indifférent.

Mon trouble ne se traduisit que par l’agitation de mes doigts, tambourinant nerveusement contre la vitre. Le train s’ébranla. Bientôt, nous filâmes à toute vapeur à travers l’Estérel. Je me levai et sortis dans le couloir, espérant que Sophie viendrait m’y rejoindre et prendre prétexte de la contemplation du paysage pour me glisser quelques mots d’explication.

Je collai mon front à la vitre et j’attendis ; mais elle ne bougea point.

Quand je fus las d’adresser aux rochers et aux bois de pins des questions qui demeuraient sans réponse, je rentrai dans mon compartiment et me rassis près de ma compagne.

Je commençais à me sentir d’humeur maussade.

L’énigme se prolongeait trop. Je trouvais que Sophie aurait bien pu, dans son billet, me donner les motifs de ce brusque changement de programme.

Qui pouvait l’empêcher de parler ? La présence d’étrangers dans le compartiment ? Mais cette situation risquait de se prolonger. Déjà, nous arrivions aux Arcs, et aucun de nos compagnons de voyage n’avait fait mine de bouger. Devrais-je donc ronger mon frein jusqu’à Marseille ?

À cette pensée, je criblai les autres voyageurs de regards furieux, estimant leur présence indiscrète et souhaitant de les voir descendre au plus tôt.

Mon impatience, maintenant, était visible ; mais, Sophie ne semblait point y prendre garde. Sa placidité contrastait avec mon énervement.

Aux Arcs, deux voyageurs descendirent. J’eus une lueur d’espoir. Mais il en restait deux autres, qui s’incrustèrent dans leurs coins, en dépit de mes malédictions intérieures.

Alors, je changeai de place et m’assis sur la banquette opposée, afin de pouvoir au moins apercevoir Sophie, sans risquer un torticolis et sans paraître la regarder avec trop d’insistance.

Je pus alors admirer la perfection de son déguisement. Non seulement il était parfaitement impossible de rien apercevoir de son visage, mais l’aspect même de sa personne avait changé.

On aurait juré que ce n’était pas elle. Elle paraissait plus grande et plus forte. Il fallait qu’elle eût entassé sous le plaid toute une collection de vêtements pour réaliser une pareille stature.

Plus je la regardais, plus j’avais l’impression de me trouver en face d’une étrangère.

Un doute surgit dans mon esprit. Si ce n’était pas elle ?

Mais qui donc se serait livré à cette stupide plaisanterie ? Dans quel but ? Nul ne devait connaître mon projet de voyage ; nul ne savait que mon intention était de changer de direction à Cannes ; nul n’avait intérêt à s’y opposer.

Je relus le billet de Sophie. Était-ce bien elle qui me l’avait remis ?

À première vue, il ne semblait pas que le doute fût possible : Nous allons à Marseille ; n’ayez pas l’air de me reconnaître. – Cette recommandation annonçait la présence de Sophie.

Pourtant, cette silhouette… ces épaules… ces jambes dont les jupes trahissaient la longueur… Ce n’était pas, ce ne pouvait être Sophie !

Incertain, rongé par le doute et l’inquiétude, je ne tenais plus en place. Jamais je n’aurais la patience d’attendre jusqu’à Marseille.

Je ressortis dans le couloir et j’écrivis sur un feuillet arraché à mon carnet :

Descendez sur le quai à Toulon. Parlez-moi ou écartez votre voile. Mais faites-vous reconnaître, je meurs d’inquiétude.

Puis je retournai m’asseoir près d’elle et lui glissai à mon tour le billet.

Elle ne fit pas un mouvement qui me permît de croire qu’elle le lisait.

J’attendis l’arrêt avec une impatience fébrile, décidé à tout, même à enfreindre ses recommandations pour éclaircir mes doutes.

Le train s’arrêta sous le hall.

— Toulon ! Toulon ! Dix minutes d’arrêt !

Je me dressai d’un air résolu, et indiquai le quai d’un geste imperceptible, en regardant la voyageuse.

Elle ne se leva point. Mais, sous le plaid, son bras fit un mouvement : il me parut que sa main montait vers sa bouche et qu’un de ses doigts tendu sous l’étoffe s’appuyait contre le voile pour m’inviter à la prudence.

En même temps, le chapeau vira lentement et se tourna du côté de nos compagnons qui, sans hâte, rassemblaient leurs colis et se préparaient à descendre.

Je compris et me résignai à me rasseoir.

Quand les voyageurs furent descendus, je fermai la portière et, m’y adossant pour barrer l’entrée aux indiscrets, je me retournai vers ma compagne.

— Sophie ! m’écriai-je à demi-voix, est-ce vous ? Que signifie ce mystère ?

Sans répondre, ses mains se dégagèrent du plaid et se mirent à dénouer le voile qui retenait le chapeau. En même temps, elle fit d’un mouvement d’épaules glisser le plaid qui la recouvrait ; le chapeau roula sur la banquette.

Je poussai un cri de stupeur.

Dolcepiano se tenait devant moi, un sourire infernal sur les lèvres.

— Toutes mes excuses, mister Wellgone, prononça-t-il avec sang-froid. Mais il n’y avait que ce moyen de m’assurer votre précieuse compagnie.

J’écumais de colère.

— Ah ! cette fois, m’écriai-je, je ne serai pas votre dupe !

Et, empoignant rageusement ma valise, je voulus bondir hors du wagon.

Il me repoussa avec une force telle que je tombai sur la banquette et me laissai arracher ma valise. Avant que je me fusse mis en état de défense, je sentis mes poignets réunis et serrés l’un contre l’autre par une vigoureuse pression. J’entendis un claquement sec et Dolcepiano se redressa, le sourire aux lèvres.

Mes deux mains étaient immobilisées, prises dans un de ces bracelets d’acier bien connus des policiers.

— Là ! fit l’Italien, avec un accent de triomphe. Je suppose que maintenant vous allez être raisonnable.

— Misérable ! hurlai-je, au paroxysme de la fureur. Vous osez !… En plein jour !… Je vais vous faire arrêter !

— Appelez donc ! riposta-t-il d’un ton calme. Il y a justement un contrôleur dans le couloir.

Et il se croisa flegmatiquement ses bras sur sa poitrine.

Je me précipitai vers la porte et regardai. Il avait dit vrai. J’aperçus au bout du wagon la casquette à galon rouge et la sacoche en bandoulière de l’employé annoncé.

— Contrôleur ! criai-je de toutes mes forces. Contrôleur ! à moi ! Au secours !

L’employé accourut aussitôt.

— Qu’est-ce ? demanda-t-il, effaré.

Dolcepiano ne me donna pas le temps d’ouvrir la bouche.

— Une arrestation, répondit-il avec un imperturbable sang-froid, en désignant mes mains emprisonnées.

En même temps, il me rejeta dans un des angles, sortit du compartiment, referma la porte sur lui et se mit à parler à l’employé, tandis que j’essayais de me relever et criais en m’époumonant :

— Contrôleur ! Écoutez-moi donc, contrôleur ! C’est moi que vous devez entendre ! Je vous dis que cet homme est un bandit !

Je parvins enfin à me mettre debout et, m’approchant de la portière, je cognai furieusement contre la vitre, de mes deux poings entravés.

Sans s’en émouvoir, le contrôleur salua poliment Dolcepiano qui rouvrit la porte et entra en disant d’un ton de commandement.

— Consignez le compartiment, n’est-ce pas ? Je le réquisitionne. Il s’agit d’un dangereux malfaiteur.

— Canaille ! Imposteur ! hurlai-je, hors de moi.

— Je vais vous enfermer, répondit le contrôleur, en me jetant un regard curieux.

Il sortit et immobilisa la poignée extérieure. Puis, je le vis s’éloigner dans le couloir.

— À la bonne heure ! ricana Dolcepiano en venant s’asseoir près de moi. Nous allons pouvoir causer tranquillement. Voulez-vous fumer un cigare, mister Wellgone ? Je me permettrai de le couper et le placer moi-même entre vos dents. Ce sont des havanes, sous savez ?

— Bandit ! criai-je, exaspéré.

Malgré mes poings immobilisés, je tentai de me jeter sur lui et de le frapper.

Il me rassit d’une poigne vigoureuse.

— Soyez donc sage ! fit-il en haussant les épaules. Êtes-vous un homme ou un enfant ? Vous ne ferez jamais rien dans le métier si vous ne savez pas vous maîtriser davantage.

Un peu honteux, je fis un effort pour recouvrer mon sang-froid, au moins en apparence.

— Soit ! dis-je. Causons donc. Que me voulez-vous ? Pourquoi me persécutez-vous ? Que comptez-vous faire de moi ? Tout cela est parfaitement incompréhensible. Si vous vouliez me tuer, vous pouviez le faire plus tôt. Et si vous devez respecter ma vie, vous n’arriverez pas à m’empêcher de m’expliquer. Nous n’aurons pas toujours affaire à un imbécile du genre de ce contrôleur. À Marseille, j’aurai ma revanche.

— Voilà bien des questions ! répondit Dolcepiano, en haussant les épaules. Vous avez déjà répondu à la principale, ce qui prouve votre bon sens. Je n’en veux pas à votre vie.

— Alors, pourquoi me traitez-vous ainsi ?

— Par amitié, ricana l’Italien.

— Par amitié ! m’exclamai-je amèrement.

— Oui, j’estime que l’air de Gênes vous serait néfaste. J’ai voulu vous épargner ce voyage.

— Ainsi, c’était pour cela ! Comment avez-vous su ? m’exclamai-je, stupéfait.

— Je sais bien des choses, mister Wellgone, sourit Dolcepiano.

Il tira de sa poche une dépêche et me la mit sous les yeux.

— Lisez, dit-il.

Je lus avec une intense stupéfaction :

A. B. parti de Gênes. Sera Marseille lundi.

— Vous ne le saviez pas ? ricana l’Italien. J’ai voulu vous épargner un voyage inutile.

— Je ne comprends pas, bégayai-je.

— Allons donc ! railla mon étrange interlocuteur. Cela m’étonnerait de la part du célèbre Paddy Wellgone ! Mais, supposons-le. Ce sera d’autant plus intéressant.

Ses paroles, loin de dissiper les ténèbres qui m’environnaient, les épaississaient. Il savait mon projet de départ pour Gênes ; il en connaissait assez pour avoir pu jouer le rôle de Sophie et me tendre un nouveau piège. Et, cependant, il semblait me prendre encore pour le détective. Comment concilier ces choses contradictoires ? Que savait-il au juste ?

— N’avez-vous donc point assez joué de moi ? m’écriai-je violemment. Je ne crois pas un mot de vos contes. Pourquoi attentez-vous à ma liberté ?

— Sans doute parce que j’ai encore besoin de votre présence en France, riposta-t-il tranquillement.

Ces mots furent pour moi un trait de lumière, en même temps qu’ils ravivaient mes inquiétudes.

Il était trop visible que je n’avais été jusqu’alors entre ses mains habiles qu’un pantin dont il manœuvrait les ficelles au gré de ses projets.

Mais quels étaient ces projets ? Voilà ce que j’ignorais. Je m’en effrayais d’autant plus.

Pour l’instant, ils paraissaient être de me séparer de Sophie. Comment y parviendrait-il ? Si rassuré que je voulusse être sur l’issue de mon aventure, la tranquille audace qu’il venait de montrer pouvait me donner à penser.

Étais-je de force à lutter contre un bandit de cette envergure ? Ses ressources étaient infinies, et la façon dont il avait convaincu le contrôleur prouvait des moyens d’action capables d’écarter tous les obstacles. Une nouvelle crainte vint s’adjoindre aux autres : je me rappelai soudain que je n’avais sur moi aucun papier pouvant établir mon identité. L’assurance de Dolcepiano me faisait présumer qu’il n’en allait pas de même pour lui. Les fausses pièces coûtent peu aux bandits.

— Vous êtes un hardi coquin ! murmurai-je.

— Vous me flattez, ricana-t-il.

Une angoisse affreuse me saisit. Que deviendrait Sophie, si je ne parvenais à déjouer les ruses du misérable ? Empêtré dans les filets que je sentais autour de moi, je pouvais être immobilisé plusieurs jours. Et, pendant ce temps, ma fiancée irait à Gênes, m’y chercher en vain, s’affolerait.

— Combien va durer cette plaisanterie ? jetai-je, les dents serrées. J’ai besoin de le savoir. Soyez franc, si vous le pouvez.

— Ah ! mister Wellgone, qui donc, de nous deux, a le plus dissimulé ? Si vous aviez été franc quand je vous ai parlé de la jeune fille, j’aurais pu vous donner un conseil d’ami. Mais elle vous trottait par la cervelle. Vous pouvez bien l’avouer, maintenant. J’en ai eu la certitude, hier soir, quand je vous ai croisé dans la rue Pastorelli.

— Vous nous avez croisés ? fis-je, en ouvrant de grands yeux.

— Vous ne m’avez pas vu, naturellement. D’ailleurs, j’étais un peu « emmasqué » bien que ce ne soit plus Carnaval. Voyez-vous, dear Paddy, il ne faut pas serrer les mains des jeunes filles aussi tendrement, en pleine rue. Et il ne faut pas les laisser parler si haut. Il y a des yeux et des oreilles. J’ai l’ouïe fine, moi. Quand Mlle Pérandi vous a dit : « Au revoir ! à Gênes ! » j’ai entendu. Et, ce matin, j’étais à la gare et en avance, heureusement. Pourquoi donc filiez-vous sur Marseille, mister Wellgone, puisque vous alliez à Gênes ?

Je maudis l’imprudence de Sophie.

— Et vous-même, m’écriai-je, pourquoi tenez-vous à m’emmener à Marseille ?

— Eh ! cher mister Wellgone, parce que nous avons chacun nos petits secrets, à ce qu’il paraît. C’est dommage ! Nous aurions pu « travailler » en commun. Mais il faut bien se résigner.

Il tira sa montre et continua :

— Pourquoi, mister Paddy ? Je vous conterai cela. Nous avons le temps de causer. Bon gré, mal gré, vous serez de la fête, maintenant. Ne vous impatientez pas. Vous finirez par comprendre quel prix j’attache à votre précieuse compagnie.

— Jetez donc le masque ! fis-je dédaigneusement. Il y a assez longtemps que vous me bernez. Et moi, ce n’est pas d’hier que j’attends votre attaque. Elle est venue. Ne vous fatiguez pas à mentir. Traitez-moi en ennemi.

— En ennemi ! s’exclama Dolcepiano, d’un air peiné. Me croyez-vous votre ennemi, mister Wellgone ? Mais ce n’est là qu’une apparence ! Tout s’expliquera !

— Assez ! repris-je, crispé. Épargnez-moi ces facéties. Il y a trois jours, je pouvais encore m’y laisser prendre. Mais je vous ai vu à l’œuvre, depuis.

— Vous avez donc pu vous convaincre de mon amitié pour vous, dit-il, avec un aplomb parfait.

— Belle amitié ! ricanai-je, qui tente de me faire assassiner par Sargasse.

— Je ne vous supposais pas en danger, répliqua-t-il avec un accent sincère. Rappelez-vous la perche et mes recommandations. Je vous avais prémuni contre le premier coup de fusil, et je pensais que vous n’auriez pas attendu le second. En tout cas, je suis venu à votre secours.

— Soit ! répondis-je, mais pour me jouer un nouveau tour. Que signifiait cette plainte déposée sous le nom de Paddy Wellgone ?

— Cela s’expliquera avec le reste, fit Dolcepiano d’un ton énigmatique.

— Encore un faux-fuyant. Je ne m’y laisse plus prendre. La vérité est que vous êtes attaché à mes pas comme un mauvais génie…

— Votre ingratitude me perce le cœur !

— Que vous avez tout mis en œuvre pour égarer mes recherches, pour contrecarrer mes plans, pour m’empêcher de découvrir l’assassin de M. Montparnaud !

— Moi ! Oh ! que vous êtes injuste, mister Wellgone !

Ce nom m’était devenu intolérable et Dolcepiano le prononçait avec une persistance agaçante.

— Je ne suis pas mister Wellgone ! m’écriai-je presque malgré moi.

— Oh ! oh ! railla l’Italien, en me lançant un coup d’œil sarcastique. Il est un peu tard pour vouloir garder l’incognito.

Je me souciais peu de me confesser au bandit. Je me bornai donc à répliquer sèchement :

— Quoi que vous en pensiez, je vous serai reconnaissant de ne plus m’appeler ainsi.

— À votre gré ! répondit-il, en haussant les épaules. Eh bien ! monsieur tout court, vous êtes abominablement injuste à mon égard.

— Parce que ?

— Parce que, loin de contrecarrer ces efforts, j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous aider à éclairer l’affaire Montparnaud.

— Vraiment ? fis-je ironiquement.

— N’ai-je pas découvert les objets dérobés et arrêté le voleur ?

— Il fallait bien faire la part du feu, ripostai-je. Et Sargasse n’est pas l’assassin.

— Aussi, vais-je achever mon œuvre, notre œuvre, cher… monsieur X ! Car, je ne vous emmène pas à Marseille pour autre chose. Je m’en voudrais d’arrêter l’assassin de M. Montparnaud hors de votre présence.

Son aplomb faillit m’en imposer.

— Vous prétendez ?… m’écriai-je, incrédule.

— Que le complice, le fameux complice, l’homme à la blouse et aux souliers fins sera aujourd’hui à Marseille. Relisez ceci, mister Paddy, relisez ceci ! A. B. parti de Gênes, sera lundi à Marseille.

Et il agitait triomphalement sous mon nez la dépêche qu’il m’avait déjà montrée.

J’eus un éblouissement. A. B., Marseille, ces mots se trouvaient sur les timbres que Mme Montparnaud m’avait dit venir d’Italie et que Sophie prétendait être à destination de Gênes.

M’avait-elle donc menti ? Les initiales A. B. cachaient-elles donc un autre nom que le mien ?

Mais je me repris aussitôt. Le sourire railleur de Dolcepiano, dont les yeux étaient fixés sur moi, m’éclaira.

Entre Sophie et lui, était-il possible que j’hésitasse ? Cet homme mentait comme il avait toujours menti. Une fois de plus, son habileté infernale tentait de m’égarer, en me versant le poison d’odieux soupçons.

Mais c’était fini. Je rejetais le joug. Je me libérais de l’ensorcellement.

— Trêve de mensonges, Carlo Dolcepiano ! prononçai-je froidement. Je ne suis pas dupe de votre dépêche, qui vous fut envoyée de Gênes pour les besoins de votre cause et pour la confection de laquelle vous vous êtes servi des renseignements que je vous ai bénévolement fournis. Je sais qui est A. B., entendez-vous ? Et je n’ignore plus rien du billet dont faisaient partie les mots qui se trouvaient au dos des timbres. Mais cela n’a rien à voir avec l’assassin de M. Montparnaud, absolument rien. Si vous n’avez que ce prétexte pour me persuader de vous suivre à Marseille, renoncez-y ; car je sais où est cet assassin, qui il est. Le complice de Sargasse n’est autre que vous-même, Carlo Dolcepiano, et vos ruses ne vous sauveront pas.

Je m’attendais à ce qu’il bondît. Mais il m’écouta avec un sourire ambigu et tranquille.

Cet homme était réellement indéchiffrable. Il me fut impossible de discerner si son sourire masquait de l’angoisse, de la fureur ou simplement de la moquerie.

— Répondez donc ! m’écriai-je exaspéré par son silence. N’avez-vous pas entendu que je vous accuse ?

— Assez plaisanté ! fit-il en redevenant subitement grave. Je n’ai rien à répondre pour l’instant. Vous n’êtes pas de sang-froid, mister Wellgone. Il y a en vous un brouillard qui aveugle votre jugement. Si vous étiez lucide, je vous ôterais ces joujoux qui vous gênent et je vous demanderais de patienter et de m’accorder le temps nécessaire pour vous convaincre.

— À d’autres ! fis-je, avec colère.

— C’est ce que je dis. Ne vous en prenez qu’à vous-même, si je suis contraint de vous traiter un peu sans façon. En arrivant à Marseille, je vous conduirai chez quelqu’un qui vous rendra confiance. Jusque-là, le mieux que nous ayons à faire c’est de fumer, en évitant de dire des sottises.

Il alluma un cigare, dont il se mit à tirer d’odorantes bouffées.

Je dédaignai de lui répondre et affectai d’ignorer sa présence. Marseille approchait et, dussé-je me faire mettre sous les verrous jusqu’à vérification de mon identité, je parviendrais bien à me tirer hors de ses griffes.

À cause de Sophie, l’aventure serait fâcheuse. Mais, vraiment, je n’avais pas le choix.

— Si seulement, pensai-je, je pouvais faire arrêter ce coquin ! Il me semble que sa capture, dont l’honneur me reviendrait, compenserait un peu ma ridicule aventure et me vaudrait quelque indulgence.

Je me mis à réfléchir aux moyens de réaliser ce projet.

En dépit des apparences, il ne me parut pas des plus simples.

— Si je crie et que les choses se gâtent, me dis-je, il me laissera aux mains de la police et s’éclipsera. Je me serais mis pour rien en fâcheuse position.

Pourtant, je ne trouvais pas mieux.

Je me creusais encore la tête quand nous entrâmes en gare de Marseille.

Le contrôleur apparut pour nous libérer.

— Que va faire Dolcepiano ? me demandai-je, en le guettant du coin de l’œil. Peut-être est-il aussi embarrassé que moi ?

Ayant ouvert, l’employé allait s’éloigner. Mon compagnon le rappela.

— Voulez-vous demander au commissaire de surveillance de m’envoyer un gendarme ou un agent ? pria-t-il.

Sans s’étonner, le contrôleur promit de transmettre la requête.

L’Italien payait d’audace. Ou bien, ayant prévu mes desseins, il tentait de m’intimider et de les déjouer, en me donnant le change.

J’attendis donc, en feignant un air indifférent, qu’il me priât de le suivre. Mais il demeura sur la porte du compartiment, en sifflotant tranquillement.

— Un peu de patience, me jeta-t-il par-dessus son épaule. Voici un agent qui doit nous être destiné. Je pense que cette escorte suffira à vous rassurer.

Tant d’aplomb m’exaspéra.

— Vous savez que je vais vous faire arrêter ? menaçai-je.

Dolcepiano se retourna, persifleur.

— Au nom de la loi ! ricana-t-il, en abattant sa main sur mon épaule. Dites-moi donc qui des deux a l’air d’arrêter l’autre ?

Je poussai un cri de fureur.

— J’aurai mon tour ! écumai-je.

— C’est possible, riposta-t-il froidement. Mais je ne crois pas qu’il vaille le mien.

Au même moment, un agent s’encadra dans la portière.

— C’est vous qui me demandez ? questionna-t-il, en touchant la visière de son képi.

— Oui, camarade, répondit Dolcepiano. Il s’agit de m’aider à emballer ce particulier-là.

— Qui fait de la rouspétance ? plaisanta l’agent en m’empoignant par un bras.

— Loin de là ! m’écriai-je. Je suis prêt à vous suivre pourvu que vous emmeniez Monsieur également.

Et, de la tête, je désignai l’italien.

— N’ayez pas peur, riposta celui-ci d’un ton goguenard. Je serai du voyage. Je ne lâche pas comme cela mes amis.

Et m’empoignant par l’autre bras :

— Allons ! en route, mister Paddy Wellgone ! railla-t-il. Vous avez assez joué au gendarme. Cette fois, ce sera au voleur.

Je ne pus m’empêcher de penser à part moi, avec amertume, que ces paroles s’appliquaient assez exactement à la situation et qu’elles résumaient mon aventure. C’était pour avoir voulu jouer au détective que je débarquais à Marseille les menottes aux mains et encadré de façon peu flatteuse pour mon amour-propre.

Tiré par l’agent et suivi par Dolcepiano, qui me serrait facétieusement le bras, je dus descendre du wagon.

Entre eux, je passai au milieu de la curiosité malveillante des voyageurs.

Devant la sortie, un personnage, en qui je flairai immédiatement un inspecteur de police, nous barra le passage et interpella Dolcepiano.

— Vous avez un mandat ? interrogea-t-il d’un ton rogue.

Je sentis mon cœur battre d’espoir. Un interrogatoire ne pouvait pas tourner à l’avantage de l’Italien, d’autant moins que je comptais bien intervenir.

— Pas de mandat, répondit laconiquement mon ennemi.

— Alors ? fit le policier, en fronçant les sourcils.

— Je m’expliquerai avec le commissaire central. C’est là-bas que je l’emmène.

— Bien, acquiesça l’inspecteur.

Et s’adressant à l’agent :

— Accompagnez, ordonna-t-il brièvement, en nous tournant le dos.

— Soit ! murmurai-je. C’est partie remise. Devant le commissaire il faudra bien parler… et m’entendre !

Nous sortîmes de la gare.

— On prend un taxi, décida Dolcepiano Appelez un chauffeur. Je paierai.

L’agent obéit et nous nous installâmes dans le véhicule.

Inutile de dire que je surveillais tous les mouvements de l’Italien, prêt à dénoncer la moindre manœuvre suspecte.

Mais le trajet s’effectua sans incident et nous pénétrâmes dans le commissariat, sans que j’eusse rien remarqué.

L’agent me poussa dans une sorte de salle d’attente, tandis que Dolcepiano disparaissait dans le bureau des secrétaires.

Dix minutes plus tard, il revenait accompagné d’un personnage décoré, à l’apparition duquel l’agent prit une attitude respectueuse.

— Monsieur le commissaire central, présenta l’Italien, un sourire au coin des lèvres.

En même temps, d’une main preste, il m’enleva les menottes.

— Monsieur, me dit le commissaire. Vous pouvez avoir toute confiance en M. Dolcepiano, et vous pouvez ajouter foi à ce qu’il va vous dire.

Je demeurai figé sur place.

— Deux mots seulement, dit à son tour l’automobiliste. Je m’engage à démasquer ici même, et dans trois heures au plus tard, l’auteur de la disparition de M. Montparnaud. Je pense, mon cher mister Wellgone, qu’étant donné mes hautes références, vous ne refuserez plus de m’accompagner ?

XIII

LES PREUVES DU CRIME

La stupeur dans laquelle m’avaient plongé les paroles du commissaire central et celles, plus étonnantes encore, de Dolcepiano, ne me permit pas de répondre.

Comme on dit, ma langue était collée à mon palais et d’ailleurs mes idées n’étaient plus assez nettes pour lui fournir des phrases à prononcer.

Je grognai quelque chose d’inintelligible que le commissaire enregistra comme une adhésion à la proposition de l’Italien, car il lui serra la main et sortit, après m’avoir adressé un petit signe de tête, à la fois encourageant et protecteur.

— Eh bien ! à ce soir. Bonne chasse ! fit-il en disparaissant.

Dolcepiano me prit par le bras et m’entraîna hors du commissariat. Je me laissai faire.

Il avait repris toute sa bonne humeur et ses manières envers moi étaient devenues affables.

— Je pense que ce malentendu est dissipé, cher mister Wellgone, dit-il d’un ton jovial. Vous ne pouvez pas m’en vouloir de mes façons un peu brusques à votre égard. Tous les raisonnements du monde ne vous auraient pas persuadé de continuer à filer sur Marseille en ma compagnie. D’autre part, je voulais votre confiance absolue. Je pense que je l’ai maintenant.

— Vous l’avez pour trois heures, grommelai-je.

— Ce sera suffisant, déclara-t-il avec assurance. Mais allez-vous me bouder pendant tout ce temps ? Je voudrais bien rétablir entre nous l’ancienne cordialité. Vous êtes pourtant incapable de jalousie professionnelle, mister Wellgone ?

— Ce n’est pas cela, répondis-je vivement.

— Et quel autre motif, alors ? Avouez que vous ne me pardonnez pas de m’être mêlé de votre affaire ? Ce n’est pourtant pas ma faute. S’il faut vous confesser la vérité, quand nous nous sommes rencontrés dans les gorges de la Mescla, j’allais en effet entreprendre la même besogne que vous. Mais quand vous m’avez fait l’honneur de me dévoiler votre personnalité, me trouvant inopinément en concurrence avec un aussi illustre confrère, j’ai aussitôt résolu de m’effacer. Vous avez vu que je me suis présenté à vous sous les dehors d’un modeste automobiliste. Je n’avais, je vous jure, d’autre intention que d’assister en admirateur à votre enquête. Mais il n’est pas prudent de s’approcher du feu quand on est aussi inflammable que nous le sommes l’un et l’autre. En dépit de mes bonnes résolutions, je n’ai pu me tenir de chasser pour mon propre compte. Je crois avoir été plus heureux que vous. Je n’avais pas, moi, un bandeau sur les yeux.

— Un bandeau ? m’exclamai-je.

— Excusez-moi, répliqua Dolcepiano. Il n’y a pas de déshonneur à être amoureux. Mais, pour un détective, c’est la pire des maladies, et j’espère bien vous guérir de celle-là.

— Jamais ! me récriai-je avec énergie.

— Il ne faut pas abuser de ce mot-là, riposta-t-il en hochant la tête. Maintenant, parlons franchement. Le nuage est-il dissipé ? Voulez-vous que nous nous promenions comme deux bons compagnons, mister Wellgone ? Je ne vous demande qu’un crédit de trois heures.

— Je vous l’accorde, dis-je. À ce moment-là, je vous ferai, moi aussi, une petite confidence, qui vous prouvera que je n’ai point à vous en vouloir d’avoir été plus clairvoyant que moi.

— À votre gré.

— Ensuite, continuai-je, je reprendrai le train pour Gênes. Ce ne sera qu’un retard de douze heures. Je ne pense pas qu’il soit pour moi de conséquence.

— Vous agirez comme il vous plaira si vous n’avez pas changé d’idée, répondit Dolcepiano. Quand l’assassin de ce pauvre M. Montparnaud sera coffré et confondu, je vous promets de cesser de vous importuner.

— Êtes-vous donc tellement sûr de le démasquer et de l’arrêter ? demandai-je curieusement.

— Absolument certain. Il s’agit là, voyez-vous, d’une série d’événements qui devaient se succéder dans un ordre mathématique. Voilà quelques jours déjà que j’ai résolu l’équation entière, et je pourrais vous donner la solution dès maintenant. Mais un nom rend toujours incrédule. Je préfère dégager, devant vos yeux, les inconnues une à une et vous mener pas à pas jusqu’au bout du problème. Vous serez tout aussi étonné, mais vous ne pourrez pas douter.

— Vous rallumez en moi la vieille curiosité…

— Professionnelle, mister Wellgone !

— Professionnelle ! approuvai-je en souriant.

— En ce cas, mettons-nous en route. Que diriez-vous d’une petite promenade dans le port ? Je crois qu’on a signalé deux ou trois bateaux. Nous assisterons à leur entrée.

— Comme vous voudrez, fis-je un peu surpris. Car une promenade ne me semblait pas avoir un rapport direct avec la démonstration qu’il me promettait. En tout cas, ce n’était pas le chemin rapide que ses paroles et le court délai annoncé semblaient présager.

— Nous prenons par la Cannebière, naturellement. Je vous proposerai une halte au coin du quai de la Fraternité. Il y a là un certain petit restaurant que l’heure nous recommande tout particulièrement. Un panaché de coquillages et une bouillabaisse seront sans doute les bienvenus.

Un semblable menu ne peut que rallier les suffrages d’un Niçois. Nous l’arrosâmes d’une bouteille de vin de Cassis qui me remit un peu de mes émotions.

Après quoi, le cigare au bec, nous descendîmes dans une barque du port.

— À la jetée ! ordonna Dolcepiano au batelier.

Béatement, je me laissai glisser au fil de l’eau. Mon aventure finissait mieux que je ne l’avais supposé. L’arrestation de l’assassin de M. Montparnaud, en apaisant ma curiosité, allait m’enlever tout sujet d’inquiétude. Dans quelques heures, je pourrais continuer mon voyage, libre de soucis. Je n’avais plus aucune raison de regarder l’avenir en noir, puisque les complications au milieu desquelles je me débattais depuis quelque temps cessaient d’elles-mêmes.

Je considérai Dolcepiano avec indulgence.

— Il n’est pas mauvais garçon, pensai-je. Un peu original, peut-être, dans ses façons de procéder. Mais la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ? Je le prierai d’arranger mon affaire avec Paddy Wellgone. Il ne refusera pas de me rendre ce service.

Résolu à attendre la solution promise et à assister aux événements en simple spectateur, je me renversai à demi sur mon banc et m’adossai au bordage, en lançant vers le ciel bleu une bouffée de fumée.

Nous longions le fort Saint-Jean. Aussitôt nous tournâmes vers la Joliette.

Comme nous entrions dans l’avant-port, j’aperçus devant nous un grand paquebot blanc. Il franchissait la passe pour aller s’amarrer au quai.

— Regina-Elena, Genova, lus-je à haute voix sur son tableau d’arrière.

Dolcepiano le regarda également.

— D’où vient-il ? demanda-t-il au batelier.

— De Gênes.

— C’est bien celui qui devait arriver ce matin ?

— Oui, il a du retard.

Mon compagnon se retourna vers moi et me frappa sur l’épaule.

— L’assassin de M. Montparnaud est à bord, dit-il en italien.

— Qui vous l’a dit ?

— Je le suppose. Pour certaines raisons, il ne pouvait arriver que par mer. La date de son arrivée m’étant annoncée, j’en conclus qu’il est sur ce bateau.

— En ce cas, courons au débarcadère, m’écriai-je.

Et je me levai avec tant de vivacité que la barque faillit chavirer.

— Doucement, sourit l’Italien en me rasseyant. Il est inutile de vous y rendre à la nage. Pour mieux éclairer votre religion, il faut laisser à l’homme deux heures de liberté. Nous allons donc revenir tranquillement par la jetée et les docks.

— Mais pendant ce temps, objectai-je, il peut…

— Soyez tranquille, répondit Dolcepiano. Il ne nous échappera pas… Accostez la jetée, continua-t-il en s’adressant au batelier. Nous voulons débarquer.

En dépit de mon impatience, je dus me résigner à parcourir lentement une bonne partie de la jetée. Enfin, nous nous dirigeâmes vers les quais.

Aux abords du débarcadère, un nervi flânait paresseusement en fumant une cigarette.

Dolcepiano se dirigea vers lui.

— Arrivé ? murmura-t-il en passant.

— Arrivé, répondit le nervi sans le regarder.

— Où ?

— Hôtel des Deux-Mondes. Chambre numéro 10.

— Parfait.

L’Italien m’entraîna d’un air guilleret.

— Nous le tenons, dit-il.

— Mais qui ? qui ? m’écriai-je, trépignant intérieurement.

Il sourit et tira sa montre.

— Vous le saurez dans deux heures, dit-il flegmatiquement. Prenons-nous le tram ? Nous allons au cours Belsunce.

— Tram ou voiture, ce que vous voudrez, répondis-je. L’important est d’aller vite.

Nous montâmes dans un car qui se dirigeait vers le Vieux-Port. Un autre tramway nous fit remonter la Canebière et la rue de Noailles.

À pied, nous parcourûmes le cours, en suivant le trottoir de droite. Je remarquai que les yeux de Dolcepiano, attentifs, guettaient les passants qui venaient vers nous.

En approchant de l’hôtel, il s’assura d’un coup d’œil que nul ne pouvait nous apercevoir des fenêtres.

Nous entrâmes. Le bureau se trouvait au haut de l’escalier.

— Pas de bruit ! me souffla Dolcepiano en ouvrant silencieusement la porte.

Le bureau était vide. Il s’approcha vivement du tableau où étaient accrochées les clés, munies de leur médaille de cuivre. Le numéro 10 s’y trouvait.

Prestement, l’Italien la décrocha et la fourra dans sa poche.

Puis il revint vers la porte qu’il referma et rouvrit bruyamment.

— Y a-t-il quelqu’un ? cria-t-il.

C’était l’heure de la sieste et des affaires. L’hôtel semblait vide, et ceux qui s’y trouvaient devaient dormir.

Un pas traînant descendit de l’étage au-dessus. Un garçon ensommeillé parut.

— Avez-vous une chambre ? demanda Dolcepiano.

— À deux lits ? Il y a le douze. C’est cinq francs.

— Nous la prenons. Donnez donc votre bulletin de consigne, me dit-il.

— C’est vous qui l’avez, répondis-je, me souvenant qu’à notre arrivée il avait fait déposer ma valise à la consigne.

— C’est juste, dit-il en le tirant de sa poche et en le remettant au garçon. Vous ferez ramener les bagages par l’omnibus. En attendant, conduisez-nous à la chambre. Nous voulons nous débarbouiller un peu.

De son pas nonchalant, le garçon nous précéda et nous introduisit dans la chambre indiquée. Il s’assura qu’il y avait de l’eau et des serviettes, puis il nous laissa.

Dolcepiano, l’oreille tendue, l’écouta redescendre l’escalier.

Il mit un doigt sur ses lèvres.

— Venez ! me chuchota-t-il.

Nous sortîmes dans le corridor. Le numéro 10 était à deux portes de distance. Mon compagnon s’en approcha, tira la clé de sa poche et ouvrit.

— Nous courons le risque d’être surpris, murmura-t-il. Mais je ne crois pas que cela arrive si mes instructions ont été suivies. Baste ! il faut bien s’aventurer un peu.

Il entra en me faisant signe de le suivre et referma la porte derrière nous.

C’était une grande chambre, prenant jour par deux fenêtres sur le Cours. Pour l’instant, les persiennes étaient fermées, de sorte qu’il y régnait une demi-obscurité. Mais, une fois mes yeux habitués, je distinguai le grand lit à baldaquin, au milieu, la toilette avec les serviettes encore pliées sur le pot à eau et, dans un coin, quelques paquets et un sac de voyage.

Tout était en ordre. On n’avait dû y entrer que pour poser les bagages et ressortir aussitôt.

Dolcepiano embrassa tout cela d’un coup d’œil et s’approcha des paquets.

L’un après l’autre, il les prit, les soupesa, les palpa et les examina en annonçant à demi-voix leur contenu d’un air de certitude absolue.

— Une canne… La poignée vient de Milan… Deux parapluies et une ombrelle, fit-il en reposant l’étui qui contenait ces objets. Peignes, brosses et flacons… Du linge… Des vêtements. Tout cela est impersonnel… Je veux dire sans étiquette… Donc, sans intérêt… Ce sont des acquisitions faites au hasard de l’itinéraire, au fur et à mesure des besoins… Il n’y a vraiment que le sac.

Il le soupesa, le flaira et l’examina.

— Que le sac ! répéta-t-il d’un air absorbé. Mais c’est bien quelque chose. Voici une fermeture de tout premier ordre. On l’a choisie à dessein. C’est véritablement un sac où l’on peut enfermer des objets de valeur.

— Ouvrez, fis-je, impatienté. Vous l’avez suffisamment considéré.

— Un instant, répliqua Dolcepiano. Laissez-moi le plaisir de raisonner un peu, pour avoir celui de contrôler la justesse de mes déductions… Nous disions des objets de valeur ; mais cela ne se laisse point dans une chambre d’hôtel, où le premier venu pourrait faire main basse sur le contenant et le contenu. Nous devons donc supposer qu’il ne renferme point ce qu’on dénomme communément des objets de valeur. Il ne peut s’y trouver que des bagatelles insignifiantes ou, peut-être, des choses dont le ravisseur serait fort embarrassé. Hum ! c’est un raisonnement, cela. Nous sommes en France, nous avons passé la douane. Nous ne craignons plus que les voleurs. On peut remettre là-dedans des choses gênantes à conserver.

Ces mots parurent le décider. Il s’assura, en essayant de l’ouvrir, que le sac était soigneusement fermé.

— Voilà le hic ! soupira-t-il. Ce système de fermeture n’est point de ceux qu’on peut forcer sans dégâts, il va falloir détériorer abominablement cet objet. Mais dois-je laisser à d’autres le plaisir d’y fouiller et d’y faire des trouvailles ?

Il tira un couteau de sa poche, l’ouvrit d’un mouvement sec et l’introduisit dans l’ouverture du sac.

— C’est bien pour vous que je le fais, déclara-t-il, en pesant vigoureusement. La curiosité est un bien vilain défaut, cher monsieur Wellgone, et la vôtre, en particulier, me semble dépasser les limites permises.

Je retrouvais dans ses discours cette irritante pointe de raillerie dont il m’avait accablé à diverses reprises. De quoi me raillait-il ? Je devinais seulement l’intention, sans comprendre le motif.

Un craquement se fit entendre. La serrure disloquée cédait enfin.

— Sésame ! clama Dolcepiano avec un accent de triomphe.

Il plongea dans le sac béant ses regards, puis une de ses mains.

— Ce ne sont plus seulement des hypothèses, gouailla-t-il. Voici bel et bien des preuves palpables à l’appui de ce que j’avance. Pour moi, cher mister Wellgone, je n’ai jamais sérieusement douté du résultat, et bien que je n’aie pas encore vu l’homme, je suis prêt à jurer que c’est lui.

— Lui ! Nommez-le donc ! m’écriai-je, agacé de ses réticences.

— Regardez ceci, fit-il sans répondre.

Et il me tendit un petit carré de carton maculé d’une tache brune.

C’était un billet de chemin de fer, une première classe du Sud, valable pour le parcours Le Villars-Nice.

— Le billet qu’on n’a pas retrouvé sur le corps de M. Montparnaud, expliqua Dolcepiano. L’homme n’aura pas voulu le laisser traîner.

— À cause du sang et de l’empreinte, murmurai-je en constatant que la tache brune n’était autre que la marque d’un doigt ensanglanté.

Mais n’étions-nous pas entraînés par une conviction préconçue ? En nous acharnant à reconnaître dans ce billet celui de M. Montparnaud, peut-être cédions-nous à notre désir d’avoir réellement découvert l’assassin. Je m’avisai que c’était là conclure un peu à la légère et sur une preuve qui n’était pas irrécusable.

— Ce billet peut n’être qu’une coïncidence, objectai-je.

— En ce cas, dites deux coïncidences, riposta-t-il, car la date corrobore ma supposition.

Je m’assurai d’un coup d’œil qu’elle était encore visible à l’une des extrémités du billet. C’était en effet celle du jour de l’assassinat.

— C’est une grave présomption, reconnus-je.

— Et ceci ? fit triomphalement Dolcepiano.

— Il tira du sac une pipe d’écume admirablement culottée.

— La pipe de M. Montparnaud, m’exclamai-je. Je me souviens, en effet, avoir entendu dire par sa femme que l’assassin s’en était emparé. Allons ! il n’y a plus de doute. Nous tenons l’homme.

— Voici enfin des clés.

Et l’Italien, les sortant du sac, les étala sur la table.

— Un passe-partout… et puis un autre… Sans doute celui de la porte de la rue et celui qui ouvre l’appartement. Ces clés, plus petites, sont des clés de meubles, armoires et bureau, je suppose.

— On a dû retirer celle du coffre-fort, fis-je en constatant son absence. Rien d’étonnant à cela puisqu’elle a servi au vol et que je l’ai retrouvée dans le seau aux ordures. Pourquoi le cambrioleur ne l’a-t-il pas emportée au lieu de commettre cette imprudence ?

Les lèvres de Dolcepiano se pincèrent, esquissant un sourire moqueur.

— Cela lui aurait été difficile, dit-il.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il n’y a jamais eu de cambriolage, mister Paddy.

— Comment ! m’écriai-je, interloqué. Et le coffre-fort dynamité ? Comment l’expliquez-vous ?

— Nous verrons cela. Mais écoutez-moi bien, et d’abord, regardez ceci.

Il fouilla dans une de ses poches et en tira un carton et un papier plié qu’il me tendit.

Le carton était une de ces étiquettes dont se servent, pour leurs expéditions, les magasins de nouveautés. Il portait l’adresse de Sargasse, voiturier à Puget-Théniers.

Le papier était une facture, au même nom, d’un magasin de Nice.

— Un complet cycliste, une casquette, une chemise de flanelle et une paire de bas de sport, lut Dolcepiano, en soulignant de l’ongle les articles qu’il énumérait. L’expédition a eu lieu franco. Tout était payé d’avance, comme le prouve la mention apposée au moyen d’un timbreur. Croyez-vous que ce trousseau était destiné à Sargasse ?

— Sûrement pas ! m’exclamai-je.

— Bon. Regardez la date. L’envoi a été fait deux jours avant le crime.

— Oh ! fis-je, illuminé. C’était donc destiné ?…

— À l’homme ? Certainement. Il portait tout cela sous sa blouse. À présent, suivez-moi bien. À quelle heure a sauté le coffre-fort ?

— À six heures du soir, dis-je. La mèche avait pu être allumée vers cinq heures.

— Ce qui revient à dire que le cambrioleur aurait dû pouvoir se trouver à Nice vers quatre heures. Or nous trouvons des traces de l’homme en blouse à la Tinée, vers cinq heures du matin.

— Où on les perd.

— Mais nous retrouvons à huit heures, à la Vésubie, un homme vêtu d’un complet cycliste, d’une casquette, de bas à grosses mailles, bruns, avec des losanges rouges et verts. Il porte des bottines ordinaires et non des chaussures de sport. Enfin, s’il n’a plus de perruque rousse, il a toujours la barbe décrite. La justice a tenu secrète cette découverte.

— De huit heures du matin à quatre heures de l’après-midi, l’homme a eu tout le temps de revenir à Nice.

— Attendez donc. Il prend le tramway à la Vésubie. Quatre heures de trajet. On le voit descendre à Saint-Martin, louer un mulet et se faire conduire à la frontière italienne. Là comme son guide lui tire sa révérence nous perdons définitivement sa piste. Mais il est déjà plus de quatre heures. Vous voyez bien qu’il n’a pu être à Nice et que l’histoire du cambriolage ne tient pas debout.

— Pourtant, j’ai vu la clef, objectai-je.

— Cela prouve tout simplement qu’elle était restée rue Pastorelli et non pas dans la poche de M. Montparnaud, riposta Dolcepiano d’un ton narquois.

— Oh ! fis-je, effaré. Mais alors, qui a placé la cartouche ?

— Qui ? Vous le devinerez peut-être quand je vous aurai dit le nom de l’homme, répondit l’Italien en me regardant d’un air singulier.

— Je vous en prie, ne me faites pas languir davantage, implorai-je.

Dolcepiano tira sa montre.

— Je puis parler, dit-il. L’homme doit être arrêté maintenant. Il se nomme Antonin Bonassou.

Je dus passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

— Antonin Bonassou ? répétai-je, en regardant Dolcepiano d’un air hébété.

En une rapide vision, je vis défiler devant mes yeux toutes les imaginations que pouvait me suggérer la phrase de l’Italien.

Ma véritable personnalité était percée à jour. J’étais soupçonné. Il jouait avec moi comme le chat avec la souris qu’il tient dans ses griffes.

Tous ces événements qui s’étaient déroulés : la rencontre dans le train, cette comédie d’arrestation à laquelle s’étaient successivement prêtés le contrôleur, l’agent et le commissaire central, enfin cette visite domiciliaire, cette revue d’objets ayant appartenu au mort, c’était la mise en scène, savamment graduée et destinée à m’arracher l’aveu.

Dolcepiano m’épiait, guettait mes moindres impressions, un trouble possible, une rougeur ou une pâleur fugitive, tout ce qui pouvait trahir mon émoi. Et, pour finir, n’ayant rien obtenu, il se décidait à jouer son va-tout. Il m’assénait brutalement mon nom sur le crâne.

Je faillis crier :

— Vous me soupçonnez ? Vous êtes fou ! Je suis innocent.

Et je l’aurais fait si à ma stupeur, à ma révolte ne s’était mêlé le sentiment très net que la fatalité avait tissé autour de moi tout un réseau d’apparences dont j’étais maintenant victime.

Il y avait dans mon cas trop de choses obscures, trop de réticences, trop de mensonges pour que je pusse m’innocenter d’un mot.

J’avais pris le nom de Paddy Wellgone.

J’avais feint un voyage à Gênes.

J’avais voulu fuir en Italie, en entourant mon voyage de toutes les précautions qui pouvaient le rendre plus mystérieux et plus secret.

Il y avait des coïncidences accablantes :

Celle de la clef du coffre-fort, découverte par moi.

Celle des timbres de Sophie, qui nous compromettaient tous deux.

Pouvais-je d’un mot me disculper de tout cela si, comme je l’imaginai, Dolcepiano s’en était servi pour étayer sa présomption de culpabilité ?

Atterré, je balbutiai :

— C’est une plaisanterie ?

— Venez ! dit simplement Dolcepiano.

Je le suivis, les jambes molles et la tête bourdonnante.

Il nous fit redescendre au premier étage et se dirigea vers le bureau, dans lequel il pénétra délibérément.

Le garçon y sommeillait, assis devant la table, la tête appuyée sur ses bras nus croisés et posés à plat.

Dolcepiano lui frappa sur l’épaule.

— Voilà ! dit le garçon en sursautant.

— Est-ce que vous avez pris les noms des voyageurs du 10 ? demanda l’Italien.

— Pas moi, monsieur. C’est la patronne qui les a conduits. Moi, je les ai tout juste conduits à la chambre, la dame d’abord, et après, le monsieur.

— À quelle heure la dame est-elle arrivée ?

— Ce matin, entre six et sept. C’est l’omnibus qui l’a amenée.

— Et le monsieur ?

— À une heure. Je me rappelle maintenant que la dame avait donné son nom. Il doit être dans le registre.

— Voulez-vous me faire voir ? demanda Dolcepiano en glissant une pièce dans la main du garçon.

Celui-ci hésita et parut étonné.

— Police, murmura l’Italien en le regardant.

— En ce cas ! fit le garçon avec un geste effaré.

Il ouvrit lui-même le registre à la page du jour.

— Numéro 20.. 6… 17… 3… Je ne vois pas le 10. Ils ne sont pas inscrits, fit-il en suivant avec son doigt.

Par-dessus son épaule, Dolcepiano allongea le bras et s’empara d’une carte qui se trouvait dans le registre.

— Et ceci ? fit-il.

Il y jeta les yeux et me la tendit.

— Serez-vous enfin convaincu, incrédule ? me dit-il d’un air satisfait.

Je lus avec stupeur :

 

ANTONIN BONASSOU

Commis des Ponts et Chaussées

 

En dessous, à la plume, une main féminine avait ajouté :

 

Et madame.

 

C’était ma propre carte et parfaitement authentique ; il fallait qu’on me l’eût dérobée.

Je ne pouvais en détacher les yeux.

— Eh bien ? me demanda Dolcepiano.

Je laissai échapper un geste qui signifiait :

— Que voulez-vous que je dise ? Je ne sais plus, moi !

Bonassou ! Antonin Bonassou ! Il y avait à l’hôtel quelqu’un qui se faisait passer pour moi et qui était accusé d’un assassinat !

J’avais beau faire, je n’arrivais pas à envisager cela froidement. Quand il vous arrive une pareille aventure, il est bien difficile de conserver sa lucidité.

— Ils sont ici ? murmurai-je.

— Non, monsieur, répondit le garçon, ils sont sortis tout de suite.

— Mais, enfin, ils y étaient… il y était… vous l’avez vu ?

— Oui, monsieur.

Je me retournai vers Dolcepiano :

— Et ce serait lui qui aurait ?… Vous êtes sûr ?…

— Dame ! sourit l’Italien.

Et s’adressant au garçon :

— Dites un peu comment est l’homme.

— Je ne l’ai pas beaucoup regardé, monsieur. Il n’a rien de marquant : taille moyenne, ni gras ni maigre, l’air assez solide, complètement rasé.

— Les vêtements ?

— Un complet cycliste, des bas bruns avec un dessin.

— Des losanges ?

— À peu près… Je n’ai pas bien fait attention. Il est coiffé d’une casquette.

— Et les souliers ?

— Des bottines ordinaires.

Dolcepiano me jeta un coup d’œil triomphant.

J’étais écrasé.

Le doute n’était plus possible. C’était sous mon nom – sous mon nom – que l’assassin de M. Montparnaud avait commis son crime. Et, coïncidence inouïe, il s’en était emparé à l’époque précise où je l’abandonnais pour m’attribuer celui de Paddy Wellgone. Une de mes cartes se trouvait entre ses mains, et il s’en servait comme je faisais de celle du détective.

Fallait-il ne voir que le hasard dans cet étrange rapprochement ? Était-il possible que personne n’eût aidé à un tel enchaînement de circonstances ?

Éperdu, je m’efforçai de repousser les doutes cruels qui m’assaillaient.

Ce que j’entrevoyais brusquement me broyait si atrocement le cœur que je reculai devant la perspective d’être éclairé par de nouvelles questions.

J’aurais voulu pouvoir fuir et ne pas savoir, ne jamais savoir !

Dolcepiano me prit le bras.

— C’est assez pour ici. Allons le voir !

— Le voir ? m’écriai-je le cœur serré, avec un instinctif mouvement de recul.

— Sans doute, ricana Dolcepiano. N’êtes-vous point curieux de connaître cet Antonin Bonassou ?

Il m’emmena et, tandis qu’accroché à son bras je déambulais sous les arbres du Cours, je songeais avec désespoir combien il devenait de plus en plus difficile de reprendre mon nom.

Je ne pouvais cependant rester indéfiniment Paddy Wellgone. À force de reculer l’heure de la confession, j’allais être obligé de la faire à l’instant où elle me serait le plus cruelle et où tout se coalisait pour augmenter ma confusion.

J’entendais à l’avance le rire ironique de Dolcepiano quand il connaîtrait mon aventure.

Mais avant de parler, il fallait voir, confondre l’audacieux coquin qui avait osé me compromettre pareillement.

Devant la porte du commissariat, Dolcepiano s’arrêta et tira sa montre.

— Trois heures moins cinq ! dit-il. Suis-je de parole ?

Nous entrâmes et presque aussitôt, on nous introduisit dans le bureau du commissaire central.

Celui-ci nous attendait.

— L’homme est arrêté ? demanda Dolcepiano en allant lui serrer la main.

— Il est là, répondit le commissaire en désignant une porte, ainsi que…

— Bien, coupa l’Italien. Procédons par ordre. Lui d’abord.

— Faites entrer, ordonna le commissaire à un policier qui sortit.

Il revint aussitôt, poussant devant lui un individu rasé. Et bien qu’il fût sans moustaches je le reconnus aussitôt.

— M. Montparnaud ! balbutiai-je en me mettant à trembler de tous mes membres.

XIV

LES DEUX ANTONIN

M. Montparnaud devant moi, indiscutablement vivant ! M. Montparnaud, dont j’avais vu – dont j’avais cru voir le cadavre si affreusement mutilé sur le quai de la Mescla !

Était-ce possible ? Ne devais-je pas croire que je rêvais ? Le représentant de commerce, fort maître de lui, ne paraissait point me reconnaître.

Il fronça les sourcils, en me dévisageant, comme on regarde un inconnu qui se méprend.

— Vous faites erreur, monsieur, me dit-il froidement. Je me nomme Antonin Bonassou.

Son audace me déconcerta. J’avais pensé que ma seule vue suffirait pour confondre l’imposteur qui s’appropriait mon nom. À plus forte raison, M. Montparnaud, que je connaissais intimement, devait-il renoncer à continuer sa comédie.

Ce fut pourtant ce qu’il fit.

— Vous… vous… prétendez… bégayai-je.

Mais il dédaigna de s’occuper plus longtemps de moi et, le prenant de haut, s’adressa au commissaire central.

— Si c’est une plaisanterie, avouez qu’elle est mauvaise ! Je voudrais bien en avoir le mot. Depuis quand, monsieur, arrête-t-on les honnêtes gens qui se promènent ? Vos agents me sont tombés dessus sans crier gare et sans même daigner me faire connaître les motifs de mon arrestation.

Le commissaire regarda Dolcepiano qui prit aussitôt la parole.

— Ils sont plusieurs, monsieur, répondit-il avec une exquise politesse. Il y a contre vous, quel que soit votre nom, deux mandats d’amener, dont l’un m’a été délivré en blanc.

— C’est charmant ! La lettre de cachet ! s’exclama M. Montparnaud en affectant la plus agressive ironie.

— Le premier, continua Dolcepiano, porte le nom que vous a donné ce jeune homme…

— Mais ce nom n’est pas le mien ! protesta le représentant de commerce. Je le prouverai.

— Si vous êtes réellement M. Montparnaud…

— Je ne le suis pas.

— Vous êtes inculpé de tentative d’escroquerie.

— Ridicule ! J’ai des papiers parfaitement en règle et qui ne sauraient laisser subsister aucun doute au sujet de mon identité. Renseignez-vous, que diable !

— Secundo, poursuivit Dolcepiano avec une inaltérable sérénité, au cas où vous persisteriez à vous appeler Bonassou, je vous inculperais du chef de la disparition de M. Montparnaud.

— Délicieux ! Si je ne suis lui, il faut que je sois son assassin. La police en a de bonnes.

Et le représentant de commerce haussa les épaules avec un souverain mépris.

— M. Montparnaud, reprit Dolcepiano, a disparu sous le tunnel de la Mescla le lundi 6 mars à sept heures du soir. Un individu dont nous possédons les divers signalements et dont vous portez actuellement les vêtements est descendu à la Mescla quelques minutes après. On l’a vu sortir du compartiment de M. Montparnaud. Vous voyez que le dilemme s’impose.

— Mais je n’ai rien de commun avec cet individu ! J’étais à Nice le 6 mars et suis parti pour Gênes le surlendemain. Votre histoire n’a pas le sens commun. Montrez-moi un mandat d’arrêt au nom d’Antonin Bonassou ou remettez-moi en liberté.

— Je suis prêt à inscrire ce nom si vous le désirez, répondit flegmatiquement Dolcepiano en tirant de son portefeuille le mandat blanc.

La sueur me monta au front.

— N’en faites rien ! m’écriai-je vivement. Cet homme ne s’appelle pas Bonassou. Je puis témoigner de son identité.

— En vérité, mon petit monsieur, fit ironiquement M. Montparnaud. Et qui donc êtes-vous, vous-même ?

Je rougis violemment. Mais j’allais riposter de la bonne façon.

Un regard de Dolcepiano m’arrêta.

— Pourquoi chicaner inutilement ? dit-il. Nous avons des témoins.

Il adressa un signe à l’inspecteur de police qui ouvrit de nouveau une porte.

Sophie Pérandi parut sur le seuil, un peu pâle et les yeux modestement baissés.

— Sophie ! m’écriai-je. Vous à Marseille ? Venez-vous me sauver ?

Et je tendis les bras vers elle, persuadé que, seul, mon bon génie avait pu l’amener là.

— Interrogez-la ! continuai-je avec une volubilité fébrile, en m’adressant au commissaire et à Dolcepiano. Elle connaît Bonassou et M. Montparnaud. Elle sait qui je suis et qui est Monsieur.

Et j’attendis, haletant, prêt à pousser un cri de triomphe.

Les yeux de ma fiancée se relevèrent lentement. Pouvait-on croire que leur lumineuse sérénité, leur pureté candide n’étaient que le calme de l’audace ?

Elle nous dévisagea tous, successivement.

— M. Montparnaud ? prononça-t-elle enfin, avec une tranquille assurance et un petit air triste. C’était mon tuteur, et le pauvre homme est mort assassiné, il y a une huitaine de jours. Quant à M. Bonassou, mon fiancé et presque mon mari – elle appuya cruellement sur ces mots – le voilà !

Et elle désigna M. Montparnaud.

C’était le dernier coup. Mes jambes flageolaient. Je reculai jusqu’à une chaise et m’y laissai choir, accablé.

— Madame Antonin Bonassou ! murmura derrière moi Dolcepiano.

La carte dans le registre de l’hôtel, l’arrivée de la dame, puis du monsieur, tout s’expliquait. Je connaissais maintenant les locataires de la chambre no 10.

Sophie m’avait trahi !

Au moins je voulais confondre l’ingrate.

— Et moi ? criai-je désespérément, moi, qui suis-je ?

Elle planta ses yeux droit dans les miens, et je fus seul à comprendre la lueur ironique qui parut.

— Vous ? dit-elle paisiblement. N’êtes-vous pas M. Paddy Wellgone ?

Je poussai un sourd gémissement.

Sans me donner le temps de répondre, elle se tourna vers le commissaire.

— Rendez-moi mon fiancé, monsieur le commissaire, supplia-t-elle. Il n’a rien fait pour qu’on l’arrête. En le retenant inconsidérément, vous nous causeriez le plus grand tort, car nous devons nous embarquer à cinq heures pour la Tunisie, où nous comptons nous établir. Nous ne devons pas pâtir des mensonges de Monsieur, continua-t-elle, en me jetant un regard chargé de rancune. En dépit de ses imaginations, Antonin a sur lui de quoi établir qu’il est bien qui il prétend être. Montrez donc vos papiers, mon ami. Cela coupera court à cette ridicule histoire.

Je faillis hurler d’indignation en voyant M. Montparnaud tirer de sa poche mon propre portefeuille.

Qui pouvait le lui avoir livré, sinon l’hypocrite Sophie, entre les mains de qui je l’avais si naïvement laissé ?

Avec un aplomb cynique, le représentant de commerce en sortit ma carte d’électeur, ma commission, mon livret militaire, tous mes papiers.

Je remarquai toutefois qu’il avait fait disparaître les pièces sur lesquelles figurait ma photographie.

Tandis que le commissaire les examinait complaisamment, après avoir consulté de l’œil Dolcepiano, qui se borna à répondre par un sourire énigmatique, Sophie expliquait, intarissable :

— J’aime mieux tout dire que de voir mon futur mari injustement soupçonné. Tout Nice connaît nos projets ! Ce n’est pas d’hier que nous les avons ébauchés. Nous sommes partis assez ouvertement l’un et l’autre. Nous sommes libres et majeurs, n’est-ce pas ? Je ne dépends de personne. Je n’ai qu’une cousine, Mme Montparnaud, et je vis en désaccord avec elle. Nous avons donc résolu de partir et de nous marier. Nous avions fait venir nos papiers pour cela. Les voici.

Elle les tira de son sac, les siens et les miens !

Au fur et à mesure que se dévoilaient ses ingénieuses perfidies, mon cœur bondissait, ulcéré, plein de révolte et d’indignation.

— Vous pouvez vérifier mes dires, continua-t-elle. Vous avez le télégraphe et le téléphone, n’est-ce pas ? Cela vous dispensera de nous retenir à tort et à notre grand préjudice. Antonin a demandé un congé pour Gênes le lendemain de la mort de mon tuteur. Téléphonez à son ingénieur. Il vous confirmera cela. Depuis, nous nous sommes écrit…

— Par timbres ! m’écriai-je amèrement.

Sophie rougit, puis, prenant bravement son parti :

— Oui, par timbres, riposta-t-elle. Entre amoureux, on a toujours des secrets à se dire. Bref, messieurs, notre départ n’a pas été un mystère. Antonin a envoyé sa démission en indiquant que nous partions pour Marseille. Il a aussi écrit à d’autres personnes. Vérifiez. C’est l’affaire de dix minutes.

Toute la trame si audacieusement ourdie m’apparaissait peu à peu. Chacune de ses phrases m’en dévoilait un fil. Avec quelle habileté elle avait su me prendre mes papiers et faire préparer par moi-même le voyage à Marseille. Chacun devait s’y tromper et me croire parti.

Sans l’intervention de Dolcepiano, la ruse réussissait. J’allais sottement attendre à Gênes la perfide, laissant toute latitude à Montparnaud de rejoindre Sophie et de s’esquiver paisiblement avec elle sous mon nom.

La combinaison était admirable. Jamais on ne l’aurait soupçonnée et j’aurais eu beau nier quand, las d’attendre, je me serais résigné à revenir à Nice, on aurait persisté à m’accuser d’une fugue en compagnie de Sophie.

Montparnaud ne ressuscitait pas et les deux complices filaient, en quelque coin du globe, le parfait amour, non sans faire des gorges chaudes de ma jobarderie.

Cette pensée m’emplit de rage.

Ah ! sans Dolcepiano ! sans Dolcepiano !

Je lui jetai un regard reconnaissant. Il me vengeait.

Sophie ne se rendait point pourtant. Elle continuait à se défendre, risquant le tout pour le tout, espérant peut-être que je n’oserais point parler, révéler ma propre supercherie.

Elle comptait sans ma fureur et mon désespoir.

Je dirais tout – pour me venger de sa trahison.

Car les crimes de Sophie, toutes ses tares soudainement dévoilées, sa rouerie, sa perversion, son hypocrisie n’étaient rien auprès de cette épouvantable révélation.

Sophie aimait M. Montparnaud ! c’était pour pouvoir s’enfuir avec lui qu’elle m’avait berné et fait servir à la plus odieuse des machinations.

Je lui aurais tout pardonné, sauf cela.

L’ange était devenu un démon ; mais je ne l’en aimais pas moins, et la désillusion que j’éprouvais en apprenant qu’elle ne m’avait jamais aimé me faisait atrocement souffrir.

Même aujourd’hui, après tant d’années, les larmes m’en viennent aux yeux.

Cruelle ! perfide Sophie !

En l’écoutant parler, si parfaitement candide, si hypocritement sincère, je ressentis soudain une angoisse terrible. Le commissaire n’allait-il pas se laisser persuader et donner la volée au couple criminel ?

Cela ne serait pas !

Je me dressai d’un bond.

— Monsieur le commissaire, m’écriai-je, ne vous en laissez point conter ! tout cela n’est qu’un tissu de faussetés ! Et je vois trop tard à quel point Mademoiselle s’entend à berner les gens. Mais il n’est pas nécessaire de téléphoner à Nice pour vous rendre compte que Monsieur n’a pas précisément l’âge que lui donnent ces papiers.

— Je parais plus que mon âge, soit ! riposta M. Montparnaud avec sang-froid. Mais la nature en est seule responsable. Il est plus d’un homme de vingt-cinq ans à qui on en donnerait trente-cinq.

— En tout cas, répliquai-je, avant de vous relâcher, M. le commissaire fera bien d’entendre des témoins autrement que par téléphone. Oui, il y a un Bonassou qui a quitté Nice ce matin, mais ce n’est pas vous. Il y a un Bonassou qui devait épouser Mademoiselle, mais il ne vous ressemble en rien. C’est un jeune homme trop candide qui a été victime des machinations de Mlle Pérandi et qui se repent amèrement de s’y être prêté. Le Bonassou dont je parle était à Nice hier soir, alors que vous vous trouviez à Gênes, puisque vous n’en êtes arrivé qu’aujourd’hui par le paquebot Regina-Elena. Et à l’époque où vous lui faisiez faire un voyage en Italie – voyage qu’il a eu la sottise de feindre à l’instigation de Mademoiselle – il se trouvait en réalité dans le canton de Puget-Théniers, ainsi qu’il le prouvera.

— Trêve de stupides discours ! interrompit dédaigneusement M. Montparnaud. Montrez-nous donc un peu ce mystérieux jeune homme et montrez-nous-le avec ses papiers, comme je fais.

— Vous savez bien, m’écriai-je avec véhémence, que ces papiers dont vous vous prévalez lui ont été habilement extorqués par Mlle Pérandi, en qui il avait alors une confiance absolue.

— Ce sont là des accusations gratuites, riposta le représentant de commerce. J’en appelle à M. le commissaire.

— Et moi j’en appelle à M. Dolcepiano ! m’écriai-je. Car je suppose qu’il ne vous a pas arrêté sans preuves. Je le supplie seulement de me croire quand j’affirme que vous êtes M. Montparnaud.

— Nous allons tirer cela au clair, dit en souriant l’Italien. Voyons, monsieur, vous persistez à affirmer que vous vous nommez Antonin Bonassou ?

— Je l’affirme !

— Et vous, mademoiselle, vous prétendez confirmer ce dire ?

— Je le confirme absolument.

— Bien ! Voulez-vous me permettre ?…

En prononçant cette phrase, Dolcepiano s’empara prestement du sac que Sophie tenait à la main et l’ouvrit.

— Monsieur, s’exclama-t-elle d’un air offensé, vos procédés sont inqualifiables ! Je ne suis pas inculpée, que je sache ! c’est de plein gré que j’ai accompagné mon fiancé.

Sans s’inquiéter de ces protestations, Dolcepiano fouillait le sac. Il en tira un album de timbres-poste qu’il se mit à feuilleter.

— Il est toujours utile – bien que parfois dangereux – de conserver sa correspondance, dit-il d’un ton persifleur. Je vois avec plaisir, mademoiselle, que vous ne jetez pas la vôtre.

Il me tendit l’album ouvert et je vis avec surprise que les timbres étaient collés sur papier pelure et seulement au recto des pages, de sorte que les mots écrits au verso pouvaient être déchiffrés avec un peu d’attention.

— Lisez donc, me dit négligemment Dolcepiano. Je crois que vous connaissez le chiffre.

Et je lus péniblement, – oh ! certes ! bien péniblement ! – ces lignes qui achevèrent de mettre sur mon visage le rouge de la colère et de la confusion :

J’approuve ton plan excellent. C’est une très utile précaution, et ton jeune serin ne pouvait guère servir qu’à cela. Dès que tu auras touché, pars pour Marseille. Je m’arrangerai pour t’y rejoindre aussitôt. Télégraphie A. B. comme convenu. N’aie pas de remords. Ce n’est qu’aux yeux du monde que notre conduite pourrait être criminelle, et nul ne saura.

Malgré moi, j’appuyai davantage sur les mots que je reconnaissais au passage. Et cette fois le sens m’en apparaissait d’une clarté éblouissante.

— Qu’est-ce que cela prouve ? s’écrie Sophie avec vivacité. J’ai déjà avoué que mon fiancé m’écrivait selon ce mode convenu entre nous. Ces lignes confirment, au contraire, ce que je vous ai dit de nos projets.

Elle arracha l’album de mes mains tremblantes en s’écriant :

— Elles ont été écrites par Antonin Bonassou.

— Vous mentez, m’écriai-je. La comédie a assez duré. Monsieur Dolcepiano, excusez-moi de vous avoir trompé, je suis Antonin Bonassou.

— Et Paddy Wellgone ? Qu’en faites-vous ? riposta Sophie, en me lançant un coup d’œil furieux.

— Pour celui-là, mademoiselle, fit Dolcepiano, permettez-moi de vous le présenter en même temps qu’à mon jeune confrère.

Et faisant d’une main sauter sa perruque, tandis que, de l’autre, il arrachait ses fausses moustaches, l’automobiliste, abaissant ses paupières sur ses yeux trop perçants, nous offrit soudain la face rasée et les cheveux roux, parsemés de fil d’argent, du détective que j’avais entrevu la veille.

— Paddy Wellgone ! m’écriai-je, à la fois honteux et triomphant. Comment ne vous ai-je pas deviné plus tôt ?

— Paddy Wellgone ! répéta sourdement Sophie, rembrunie et atterrée.

— Inutile de me faire votre confession, mon cher Bonassou, me dit le détective de sa voix narquoise. D’abord, j’ai lu celle que vous m’avez écrite hier soir. La voici. Et voici également votre lettre de démission – bien inutile, n’est-ce pas ? Avouez que j’ai eu une riche idée de l’arrêter au passage. Reprenez-la donc et débarrassez-moi en même temps de cette lettre à Cristini ainsi que des billets qu’elle contient. C’est votre part.

Il me mit entre les mains les lettres que j’avais cru confier à Sophie.

Celle-ci laissa échapper un cri de colère.

— Il n’est pas mauvais d’écouter aux portes, reprit Paddy Wellgone avec bonhomie. Cela procure, comme vous le voyez, d’utiles renseignements et permet d’intervenir en faveur de ses amis. C’est de vous que je parle, mon petit Bonassou. Sans moi, vous risqueriez d’attraper un coup de soleil en visitant le Campo-Santo de Gênes. Quant aux lettres que Mlle Pérandi a pris la peine de mettre à la poste, qu’elle se rassure ! Elles ne contenaient que du papier blanc. Je suis prestidigitateur à mes moments perdus.

— Qu’avez-vous dû penser ?… murmurai-je.

— En vous rencontrant ? Mais, mon cher, vous avez été tout bonnement providentiel. Grâce à vous, Paddy Wellgone a pu commencer à temps son enquête et vous l’avez aidé plus que vous ne pensez… Nous en reparlerons. Laissez-moi liquider cette affaire. Je pense que personne ne va plus contester votre identité.

Il regarda Sophie, qui commençait à se troubler, et M. Montparnaud, nullement démonté.

— Permettez ! s’écria le représentant de commerce. Que M. Wellgone prétende s’appeler Bonassou et M. Dolcepiano Wellgone, cela est fort indifférent. Débrouillez-vous comme il vous plaira dans cette salade de noms patronymiques. En tout cas, moi je reste Bonassou jusqu’à ce qu’on m’ait déniché un autre nom. Et ce ne sera toujours pas Montparnaud, en dépit de vos affirmations. Vous oubliez un peu trop que celui-là, comme Malbrough, est mort et enterré. Suicide ou assassinat, vous ne pouvez pas nier le cadavre.

Je reportai vivement mes regards sur Paddy Wellgone. Là était l’énigme. Allait-il pouvoir la débrouiller ?

Si M. Montparnaud était vivant – et il l’était, mes yeux ne pouvaient s’y tromper – qui donc était le mort du tunnel ?

Paddy Wellgone fixa un instant le représentant de commerce et je vis peu à peu ce dernier pâlir et perdre contenance.

Quant à Sophie, elle semblait plus morte que vive.

— Monsieur Montparnaud, dit le détective d’une voix grave, vous rendez-vous compte de votre situation ? Vous feriez mieux d’avouer franchement.

— Avouer quoi ? bégaya Montparnaud.

— Que vous avez simulé votre propre assassinat pour toucher, avec la complicité de Mademoiselle, les deux cent mille francs de l’assurance.

— C’est faux ! tenta de protester le représentant de commerce, dont on voyait le front s’emperler de sueur.

Alors Paddy Wellgone s’approcha tout près de lui et, le fixant dans les yeux :

— Qu’y avait-il dans la malle rouge ? demanda-t-il d’une voix brève.

M. Montparnaud frissonna et garda le silence.

Le détective se tourna vers le commissaire.

— Il faut en finir, dit-il. Voulez-vous appeler les autres témoins ?

Aussitôt, au milieu du silence de mort que nous gardions tous, nous vîmes entrer, amenés par un inspecteur, M. Cristini et Sargasse.

La voix de Paddy Wellgone retentit de nouveau :

— Avouez-vous ? demanda-t-il au représentant de commerce.

Et M. Montparnaud, s’effondrant sur une chaise, cacha son visage dans ses mains, en balbutiant :

— J’avoue !

XV

LE CADAVRE DE LA MALLE ROUGE

Qu’avouait M. Montparnaud ?

Nul d’entre nous ne le comprenait encore, à l’exception de Paddy Wellgone, qui devait savoir à quoi s’en tenir.

Mais, tous, nous étions étreints par cette angoisse indéfinissable qui fait pressentir quelque abominable révélation.

Il y avait de l’horrible dans l’air, et nous sentions que nous allions entendre l’aveu d’une monstruosité dépassant beaucoup la moyenne d’horreur qu’on trouve dans ce genre de crime.

Était-il possible de se tromper sur le sens du regard que le détective fixait sur Montparnaud et Sargasse ? Il exprimait le mépris et le dégoût.

Si l’attitude du représentant de commerce était pitoyable, si cette superbe qu’il avait conservée jusqu’au bout s’était brisée comme verre, au point qu’il n’était plus qu’une loque humaine, affalée et sanglotante, Sargasse, farouche et raidi, demeurait la brute inconsciente, qui peut connaître l’inquiétude mais point le remords.

En m’apercevant, une lueur fauve avait brillé dans ses yeux ; il avait fait un mouvement comme pour bondir sur moi.

Sans doute m’attribuait-il la paternité de ses malheurs. Mais la vue de Wellgone – qui, visiblement, lui inspirait une frayeur instinctive – l’avait subitement calmé ! Il se contentait de nous regarder en dessous, sournoisement, et de serrer les poings.

Paddy Wellgone, sur un regard du commissaire central qui parut le charger du soin de procéder à l’interrogatoire, tendit sa main vers le représentant de commerce.

— Vous reconnaissez monsieur ? demanda-t-il à M. Cristini.

— M. Montparnaud ? Parfaitement. C’est un client, répondit l’agent d’assurances, avec une discrète ironie.

— Et vous ? fit brusquement le détective, en s’adressant à Sargasse.

Le voiturier poussa un grognement affirmatif, et baissa davantage la tête.

— Bon ! fit Paddy Wellgone, en poussant un soupir de soulagement. Voilà une affaire entendue. À l’unanimité, M. Montparnaud est déclaré vivant. Mais, qui était le mort du tunnel ?

À cette question, qui leur était évidemment adressée, Sargasse et Montparnaud rentrèrent la tête dans les épaules.

Leur angoisse était tellement évidente que l’idée d’un assassinat commis par eux en vue de la lugubre supercherie effleura ma pensée.

— Car, reprit le détective, vous avouez bien avoir maquillé un cadavre dans le but de faire croire à l’assassinat de M. Montparnaud ?

Celui-ci poussa un gémissement que nous enregistrâmes comme un aveu.

— Ce cadavre, où l’aviez-vous pris ? interrogea Paddy Wellgone.

Même silence terrifié des deux hommes.

— Sargasse, dit alors le détective, en scandant les syllabes, j’ai retrouvé les marchandises.

Les épaules du voiturier se mirent à trembler.

— Elles étaient dans la tombe de Titin.

Les mots tombaient un à un, au milieu d’un silence glacé d’épouvante.

— Maintenant la tombe est vide. Pourquoi le corps de Titin n’était-il pas dans le cimetière de Saint-Pierre ? Où était Titin, Sargasse ?

Un cri d’horreur s’échappa de nos poitrines. Nous avions compris.

C’était le cadavre de son gendre que le voiturier avait livré à M. Montparnaud pour sa macabre mise en scène.

Il suffisait de contempler sa physionomie répugnante, où se lisaient les instincts les plus bas et la cupidité la plus éhontée pour ne point s’étonner qu’il eût consenti à cet horrible marché.

Quant au représentant de commerce, tout à sa passion et à ses projets, il était clair qu’il avait plutôt songé à l’ingéniosité de son double crime qu’à l’infamie de la profanation qu’il allait commettre. Et puis, pour cet homme qui s’apprêtait à une escroquerie, ce truquage d’un mort n’était qu’une peccadille.

À présent, il paraissait comprendre et regretter, mais parce que sa machination s’effondrait et que la justice lui en demandait compte.

Tel était, pourtant, l’homme que m’avait préféré Sophie !

Je jetai un coup d’œil du côté de mon ex-fiancée. Ses traits n’exprimaient que le dépit.

Démasquée, la comédienne dédaignait de voiler son cynisme.

— Combien vous a-t-il donné pour cela ? demanda brusquement Paddy Wellgone au voiturier. Les dix mille francs qu’on a trouvés sur vous, n’est-ce pas ?

Sans relever ses yeux sournois, le vieux paysan hocha affirmativement la tête.

— C’est une somme ! dit-il sourdement.

Et l’éclair cupide que nous vîmes malgré tout briller sous ses cils, le ton convaincu, montraient que, dans sa pensée, il invoquait une excuse indiscutable.

— Allons ! fit rudement le détective, les réticences sont inutiles. Racontez-nous comment vous vous êtes accordés. C’est M. Montparnaud qui vous a proposé l’affaire ?

— Bé oui ! murmura Sargasse.

— Quand ? Comment ? La proposition ne vous a donc pas fait bondir ?

Le voiturier, tenant ses yeux fixés sur le sol, répondit à voix presque basse.

— Ça m’a un peu offusqué la première fois que lou moussu m’en a parlé… Mais qué ! il offrait de payer ! Et Titin, le pauvre, ça ne pouvait pas lui faire de tort puisqu’il était mort.

— Il est mort le samedi. C’est ce soir-là que vous avez vu M. Montparnaud à Puget-Théniers. Vous en avez parlé pour la première fois ?

— On s’est mis d’accord, mais on en avait déjà causé.

— Du vivant de Titin, alors ? insista Paddy Wellgone.

— Oh ! il était déjà bien malade, répondit Sargasse, un peu embarrassé. On savait qu’il ne durerait plus longtemps. Je l’avais dit à M. Montparnaud. C’était à son précédent voyage. Alors, il s’est mis comme ça à plaindre Fine et moi aussi, comme de juste. Il disait que la maladie avait dû coûter gros et que le gendre ne devait pas laisser lourd après lui, que c’était malheureux des charges pareilles quand il n’y avait rien de rien. Puis il m’a raconté des histoires de Paris, qu’on y vendait les morts à des médecins, enfin des choses à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Mais, tout de même ça rapportait gros à la famille. Et quand on n’est pas riche, n’est-ce pas, on ne peut pas refuser l’argent. M. Montparnaud a encore tourné autour de l’affaire, en me demandant finalement ce que je ferais si je trouvais une occasion pareille. Moi, bien sûr, j’ai demandé le chiffre. C’était dix mille francs ! Une somme, peu chère ! Ça m’a retourné. Bref, petit à petit, on s’est mis d’accord pour la chose.

Le misérable avait vraiment l’air de la trouver toute naturelle.

— Ainsi, demanda Wellgone, quand vous êtes montés à Saint-Pierre, le dimanche, tout était décidé.

— Tout. J’avais reçu les habillements pour M. Montparnaud. On n’attendait plus que la fin, qui ne pouvait guère traîner. J’ai reçu la nouvelle samedi soir juste le jour où M. Montparnaud devait venir voir. Alors on est parti ensemble le dimanche matin.

— Avec la malle rouge ?

— Avec la malle rouge. C’était arrangé d’avance. Et M. Montparnaud avait sa valise pour y mettre les habillements et puis une blouse et un vieux chapeau à moi que je lui ai donnés. C’est alors qu’on s’est aperçu qu’on avait oublié les souliers. Mais je lui ai dit qu’il prendrait ceux…

Il hésita.

— Ceux de Titin ? m’écriai-je.

— Oui, grogna Sargasse. Et peut-être qu’on n’aurait rien deviné si ça s’était passé comme ça. Mais, Monsieur aura sans doute préféré garder les siens et il a jeté les autres, continua-t-il, en laissant paraître une sourde rancune. Vous le savez bien puisque vous les avez ramassés et que vous êtes venu me les montrer. Fine les a reconnus tout de suite.

C’était l’explication de la scène de la cuisine. Je jetai sur Wellgone un regard d’admiration. Sa perspicacité avait été véritablement merveilleuse.

— Comment avez-vous enlevé le mort ? demanda le détective pour renouer le récit du voiturier.

— C’était plus difficile, vu qu’il ne fallait pas qu’on puisse s’en douter. Alors, nous avons convenu que M. Montparnaud viendrait avec moi et que, censément, il ne saurait rien, pour pouvoir rester dans la maison. Nous sommes arrivés vers les onze heures. Fine était seule. C’était une chance. Je l’ai vite envoyée dans le village et nous avons mis Titin dans la malle rouge et les marchandises dans la « caisse ». Comme poids, c’était à peu près. Le reste allait tout seul. M. Montparnaud est parti. Et moi, le lendemain, après l’enterrement, j’ai dit que j’allais lui conduire sa malle à la gare. On était convenu de l’endroit où on se retrouverait, près de la Mescla. Nous avons caché le corps dans un creux de rocher, pas loin de l’entrée du tunnel. On a mis des pierres dans la malle ; j’ai touché l’argent et je suis reparti.

— Un instant, interrompit Paddy Wellgone. Est-ce que vous n’avez pas aidé à… ? Vous savez que le cadavre a été retrouvé mutilé et brûlé ?

Il regarda droit dans les yeux Sargasse, qui se détournait.

— Il fallait bien, grogna le voiturier. Sans ça, on l’aurait reconnu.

— Et ensuite ?

— Ensuite, je ne me suis plus mêlé de rien.

— Sauf de prendre un billet de chemin de fer. C’était pour M. Montparnaud ?

— Bien entendu.

— Pourquoi avez-vous tiré sur Bonassou ?

— Puisque je l’ai manqué ! – Il paraissait d’ailleurs le regretter. – C’est sa faute ! Il m’avait trop dit qu’il trouverait. Quand je l’ai vu rôder dans le pays j’ai été me mettre à l’affût au coin du cimetière.

Wellgone abandonna cette brute incapable de remords et se tourna vers M. Montparnaud.

— À vous ! dit-il. Vous voyez qu’il est parfaitement inutile de nier. Le mieux que vous avez à faire maintenant, c’est de répondre franchement à mes questions.

— Que voulez-vous savoir ? gémit le représentant de commerce.

— Comment avez-vous eu l’idée de cette macabre mystification ?

M. Montparnaud hésita un instant ; puis, il prit tout à coup son parti, après un regard jeté à Sophie qui haussa imperceptiblement les épaules.

— J’ai épousé une femme insupportable, commença-t-il. Bonassou lui-même vous le dira. La vie avec elle n’était plus possible. Depuis longtemps, je nourrissais le désir de m’en libérer et d’aller au loin me refaire une existence avec une compagne de mon choix. Après tout, le divorce n’a pas été inventé pour les chiens. Mes projets étaient donc parfaitement honnêtes et je m’en ouvris à Sophie, pour qui j’avais attachement profond. Elle les approuva absolument et accepta de partager ma destinée si je parvenais à rompre ma chaîne. Mais à la suite de spéculations malheureuses, il me restait en tout et pour tout une vingtaine de mille francs. Si je divorçais, il me faudrait les partager avec Mme Montparnaud. Partir avec dix mille francs, c’était un maigre viatique. Le divorce fut donc écarté de mes projets et j’envisageai la possibilité de simuler un suicide. Mais une récente affaire, qui occupa les journaux, m’avait montré les difficultés. En pareil cas, si le suicidé ne se retrouve pas, on examine toujours l’hypothèse de la fugue. Pour que nous pussions partir tranquilles, il fallait donc qu’on retrouvât mon cadavre. Je songeai donc à me procurer un sosie authentique, et ce projet me hantait. Entre temps, une autre idée me vint, qui corsait le programme et dont l’exécution devait me donner à la fois la liberté et la fortune. C’était celle de m’assurer sur la vie et naturellement au profit de Sophie. Je m’abouchai donc avec M. Cristini. Mais je crus m’apercevoir qu’au courant de mes affaires, il redoutait un suicide. Cette crainte se trahissait par des hésitations qui retardaient la conclusion de l’assurance. Pour hâter l’affaire, j’offris d’exclure le suicide des risques assurés. Tout s’arrangea aussitôt. Il m’était aussi facile d’organiser un assassinat qu’un suicide. Je ne manque pas d’imagination et j’en eus vite combiné les détails. Peut-être Sophie m’en a-t-elle suggéré quelques-uns. Nous en causions souvent ensemble. En tout cas, l’idée ne prit définitivement corps que quand j’appris la fin du gendre de Sargasse. Je connaissais assez mon homme pour savoir qu’une somme d’argent aurait raison de n’importe quels scrupules. Tout se passa comme il l’a dit et les journaux n’ont eu qu’à enregistrer le crime de la Mescla. Je ne comprends vraiment pas comment la vérité a pu se découvrir, étant donné que Sophie avait eu l’habileté de nous assurer un appui aussi précieux qu’inconscient.

Il me désigna du geste et un malicieux sourire effleura ses lèvres.

— Tout semblait nous favoriser. Bonassou, avec une complaisance admirable, faisait tout ce qu’il pouvait pour faciliter le départ de Sophie. Il consentait à se cacher à Gênes, tandis que je m’embarquerais sous son nom avec ma compagne. Enfin, rien ne faisait prévoir que nous échouerions au port.

— Ainsi, Mlle Pérandi était au courant de tout ? demanda le détective.

— Il fallait bien. D’abord, pour que la nouvelle du crime ne l’effrayât pas. Ensuite parce qu’elle devait toucher le montant de l’assurance et me rejoindre. Enfin à cause d’une précaution qu’elle devait prendre sitôt connue la nouvelle de mon assassinat.

— Celle de faire sauter le coffre-fort pour dissimuler qu’il était vide ? interrogea Paddy Wellgone.

— C’était indispensable, répondit M. Montparnaud. Naturellement, je ne voulais pas abandonner à ma femme les vingt mille francs qu’il contenait. Je les emportai donc avec moi. À la rigueur, on aurait pu croire qu’ils m’avaient été volés comme l’argent de mes encaissements. Mais on se serait peut-être demandé pourquoi je les avais emportés et cela aurait pu suffire à donner l’éveil. Tandis qu’en simulant un cambriolage, il n’y avait rien à craindre. Je disposai tout avant mon départ et je donnai mes instructions à Sophie en lui laissant la clé.

— Vous aviez choisi à l’avance l’endroit de votre disparition ?

— Sous le tunnel de la Mescla, naturellement. Je fus contrôlé dès le départ du Villars. Le chef de train me quitta à Malaussène pour monter dans le wagon de tête. Sûr de ne pas être dérangé, je procédai aussitôt à ma toilette. Je mis par-dessus mes vêtements le complet cycliste et le costume de Sargasse qui me donnèrent une corpulence respectable. Une fausse barbe et une perruque dissimulèrent mes traits. Je me fis saigner du nez pour tacher la banquette et y déposai un revolver dont une des cartouches avait été tirée. Je jetai à terre mon chapeau cabossé et lançai sur la voie ma valise vide. Puis, je profitai du passage sous le tunnel pour me glisser sans bruit dans le compartiment des secondes. Nul ne parut me remarquer et je descendis tranquillement à la Mescla. Sitôt le train parti, je courus vers l’endroit où nous avions déposé le cadavre. Je retirai mes propres vêtements et l’en revêtis. Puis, pour dissimuler le désordre de cette toilette difficile et forcément imparfaite, je mis le feu aux vêtements en ayant soin de conserver indemne la poche qui contenait mes papiers. Je le traînai alors sous le tunnel et le couchai sur la voie, en le calant avec des pierres de façon à ce que le train montant complétât mon œuvre. Quand il fut passé, je m’assurai qu’il était impossible d’identifier ces débris et que tout concordait pour appuyer la version de l’assassinat. Je tirai même dans la tête en bouillie un coup de revolver pour qu’on trouvât la balle, et j’allai me blottir dans les environs pour m’assurer qu’on ne le découvrirait pas prématurément. Dès que parut le jour, je me dirigeai vers la Tinée, sous mon costume de paysan. Il entrait dans mes plans que quelqu’un pût par la suite dénoncer cette rencontre suspecte. C’est entre la Tinée et la Vésubie que je pris définitivement l’aspect d’un touriste, aspect sous lequel je passai en Italie sans être inquiété. Vous savez le reste.

M. Montparnaud se tut, un peu soulagé par sa confession. Il nous parut même qu’il concevait maintenant quelque orgueil d’avoir été le héros de cette aventure macabre.

— Le roman de M. Montparnaud ! murmurai-je, en tournant du côté de Sophie un regard chargé de reproches.

Elle ne parut pas le voir. C’était décidément une criminelle endurcie.

— Eh bien ? conclut philosophiquement Paddy Wellgone, en se tournant vers nous. Voilà l’énigme expliquée. Je ne crois pas qu’il y ait encore de points obscurs. Il ne reste plus qu’à donner à ces messieurs et à Mademoiselle un logis digne d’eux, en attendant qu’on les transfère à Nice à la disposition du juge d’instruction.

— Emmenez-les, ordonna le commissaire aux inspecteurs de police qui s’encadraient dans la porte.

— Je suis donc inculpée ? demanda Sophie avec arrogance.

— Complicité dans tentative d’escroquerie, mademoiselle, répondit gracieusement le détective. Je puis bien vous avouer maintenant que le mandat en blanc était à votre intention. Permettez-moi d’y inscrire votre nom.

Il le fit aussitôt et le remit à l’un des inspecteurs, ainsi que celui concernant Montparnaud.

— Une toute petite question à régler, dit à son tour M. Cristini, avec un sourire aimable, un petit avertissement plutôt. Le chèque que j’ai eu l’honneur de remettre à Mademoiselle, sur l’instance de Wellgone, afin de la décider à brusquer son voyage, est, j’ai à peine besoin de le dire, tout à fait de fantaisie. Il n’aurait pas été payé.

— Il n’en sera pas moins saisi comme pièce à conviction, déclara le commissaire. Emmenez les inculpés.

Le digne trio fut aussitôt entouré par les inspecteurs et entraîné hors de la pièce.

Je ne pus retenir un profond soupir en voyant disparaître Sophie.

— La fin d’un rêve ! murmura derrière moi Paddy Wellgone de sa voix ironique. Consolez-vous, monsieur Bonassou. J’imagine que quelques années s’écouleront avant que ce couple intéressant soit rendu à son idylle. La conclusion regarde maintenant les tribunaux.

— Que ne peuvent-ils livrer Montparnaud à la fureur de sa femme ! m’écriai-je. Je pense que ce serait pour lui le pire des châtiments.

— N’en demandez pas trop, sourit le détective. Et félicitez-vous de voir finir ainsi votre propre roman. Le mariage, jeune homme, vous aurait détourné de votre vocation.

— Vous raillez, dis-je tout confus. Puis-je y penser encore après avoir vu à l’œuvre le grand détective que vous êtes ?

— L’affaire était d’une simplicité enfantine, riposta Paddy Wellgone en haussant les épaules. Encore une fois, vous avez été pour moi un précieux auxiliaire.

— Sans m’en douter, fis-je en me mordant les lèvres. Mais expliquez-moi donc comment vous êtes arrivé à deviner la vérité.

— Réfléchissez un peu : l’assurance faisait prévoir un suicide dissimulé ; de là à envisager l’hypothèse d’un assassinat simulé, il n’y avait qu’un pas. Je l’ai franchi dès que je me suis trouvé en présence du cadavre. Il était trop clair qu’on avait cherché à le rendre méconnaissable.

— Soit ! mais, à première vue, la présence d’un cadavre vous forçait à conclure à un assassinat.

— J’avais donc à chercher qui avait pu être assassiné. Dès lors que j’admettais la survivance de Montparnaud, j’avais deux pistes à suivre : il fallait qu’un homme, mort ou vivant, eût disparu dans la région ; et il fallait ensuite constater la réapparition d’un vivant qu’on croyait mort.

— Vous ne m’avez pas soupçonné d’être pour quelque chose dans la disparition de Montparnaud, demandai-je.

— Pas un instant, sourit le détective. Vous lâchiez vos renseignements de trop bon cœur. Et vous m’en avez fourni ! L’assurance, tout d’abord, et puis, Sophie Pérandi. J’ai flairé tout de suite quelque chose de louche de ce côté. L’histoire du coffre-fort, notamment, ne pouvait qu’éveiller mes soupçons.

— Tout cela était bien vague.

— Attendez donc. Il faut suivre l’ordre de nos trouvailles ; les souliers, d’abord. Ils étaient pour vous ceux de l’assassin : pour moi, ils pouvaient être ceux du mort. Voilà pourquoi j’ai tenu à les conserver. Ensuite, nous entendons parler de Sargasse ; il a été vite écarté comme assassin possible. Mais la malle rouge promenée de Saint-Pierre à la Mescla et retrouvée remplie de pierres, après avoir été vidée de marchandises, me parut suspecte au dernier chef. Si un cadavre avait été transporté, ce ne pouvait être que dans cette malle. Je n’avais donc qu’à remonter son propre trajet. Il nous emmenait vers Saint-Pierre. Je constatai avec plaisir que vous m’y entraîniez de vous-même. La coïncidence de la mort du gendre de Sargasse avec la découverte du cadavre qu’on croyait celui de Montparnaud me parut le fil qui devait me mettre sur la bonne piste. J’entrevis la vérité. Il y avait un moyen bien simple de la vérifier, c’était de faire procéder à l’exhumation. Mais je ne voulus pas courir le risque de m’être trompé. Le scandale eût été trop grand. Je n’avais pas encore la preuve que Montparnaud existait toujours. Il restait donc une chance de voir mes déductions démenties par les faits. Je résolus d’agir prudemment et de procéder moi-même, en secret, à la vérification. La reconnaissance par Fine Sargasse des souliers du mort leva mes derniers doutes. Il avait été enterré avec eux. J’avais désormais une presque certitude. Le voyage de Nice et l’examen des timbres que vous m’avez apportés si à propos achevèrent de m’éclairer. Si je ne vous mis pas de suite au courant, c’est que je craignis une imprudence de votre part. Votre cruelle désillusion vous eût peut-être conduit à manifester votre indignation, et Sophie Pérandi, avertie par vos reproches, eût donné l’éveil à Montparnaud. Je vous égarai donc en feignant de croire à votre culpabilité. En réalité, ce ne fut point votre écriture que j’allai comparer à celle des timbres, mais l’écriture de Montparnaud, dont M. Cristini possédait quelques spécimens. Je fus vite édifié, Montparnaud était bien vivant et réfugié en Italie. Les mots : touché – Marseille, rapprochés de vos initiales, me suggérèrent l’ensemble du plan. J’avais tout le temps d’agir, Sophie Pérandi ne devant partir qu’après avoir empoché le chèque. Je donnai mes instructions à Cristini et je vous emmenai à Saint-Pierre chercher les preuves matérielles de la machination. Pour laisser à la jeune rouée le loisir de tomber dans le piège que je m’apprêtais à lui tendre, j’entretins votre ignorance. D’ailleurs, le jeu m’amusait. J’eus la malice de le prolonger jusqu’au dernier instant, en vous laissant passer par quelques émotions désagréables. J’espère que vous ne m’en garderez pas rancune.

— Vous m’avez donné une rude leçon, répondis-je, mais, je la méritais. Puisse-t-elle me guérir de ma sottise et de mon outrecuidance.

— Ne vous calomniez pas, dit affectueusement Paddy Wellgone. Et ne renoncez pas à vos ambitions. J’ai reconnu en vous de sérieuses qualités, et si vous n’aviez été aveuglé par le bandeau que le dieu malin noue sur les yeux des amoureux, vous auriez vu tout aussi clair que moi dans cette histoire.

— Je ne crois pas, avouai-je. J’aurais grand besoin de vos leçons.

— À votre service ! fit le détective, en me tendant la main. Je vous dois une compensation et si le cœur vous en dit de devenir mon disciple ?…

Un vigoureux shake-hand fut ma réponse. Le pacte était conclu et j’ose dire que, si mon maître ne m’a pas ménagé ses conseils, j’en ai largement profité.

Grâce à lui, j’ai pris ma revanche et le nom d’Antonin Bonassou ne fait pas précisément sourire les criminels – particulièrement les criminelles. Car, à la suite de mon premier amour, si cruellement bafoué, j’ai voué une haine implacable à la perfidie féminine et, de même que je suis demeuré célibataire impénitent, je me suis fait une spécialité des crimes féminins.

Mon expérience me permet de dire que ce ne sont ni les plus rares ni les moins compliqués.

Il est plus d’une Sophie Pérandi sous la calotte des cieux et si quelque jour je me décide à conter mes souvenirs, il faudra bien que le lecteur redise avec moi le mot fameux :

— Perfide comme l’onde !

FIN


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bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mai 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : L’Énigme de la Malle rouge par H.-J. Magog, Paris, Éditions Cosmopolites, 1929. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, adaptée pour la présente maquette, Malle de voyage de la chambre de la Reine [Marie Antoinette] N° 8, 18ème siècle, en bois cuir et fer, située dans les petits appartements de la reine, 2ème étage, a été photographiée par Jebulon en 2011.

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