Maurice Maeterlinck

SERRES CHAUDES

suivi de quinze chansons

1889

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Table des matières

 

SERRES CHAUDES. 5

Serres chaudes. 6

Oraison.. 7

Serre d’ennui 8

Tentations. 9

Cloches de verre. 11

Offrande obscure. 13

Feuillage du cœur. 14

Âme chaude. 15

Âme. 16

Lassitude. 18

Chasses lasses. 19

Fauves las. 20

Oraison.. 21

Heures ternes. 22

Ennui 23

Hôpital 24

Oraison nocturne. 26

Désirs d’hiver. 28

Ronde d’ennui 29

Amen.. 30

Cloche à plongeur. 31

Aquarium... 33

Verre ardent. 34

Reflets. 35

Visions. 36

Oraison.. 37

Regards. 38

Attente. 40

Après-midi 41

Âme de serre. 42

Intentions. 43

Attouchements. 44

Âme de nuit. 47

QUINZE CHANSONS. 49

I. 50

II. 51

III. 52

IV.. 53

V.. 54

VI. 55

VII. 56

VII. 57

IX.. 58

X.. 60

XI. 61

XII. 63

XIII. 64

XIV.. 65

XV.. 67

Ce livre numérique. 68

 

 

And in his hand a glass which shows us many more.

Shakspeare.

 

Et torpenti multa relinquitur miseria.

De Imitatione.

SERRES CHAUDES

Serres chaudes

 

Ô serre au milieu des forêts !

Et vos portes à jamais closes !

Et tout ce qu’il y a sous votre coupole !

Et sous mon âme en vos analogies !

 

Les pensées d’une princesse qui a faim,

L’ennui d’un matelot dans le désert,

Une musique de cuivre aux fenêtres des incurables.

Allez aux angles les plus tièdes !

On dirait une femme évanouie un jour de moisson ;

Il y a des postillons dans la cour de l’hospice ;

Au loin, passe un chasseur d’élans, devenu infirmier.

 

Examinez au clair de lune !

(Oh rien n’y est à sa place !)

On dirait une folle devant les juges,

Un navire de guerre à pleines voiles sur un canal,

Des oiseaux de nuit sur des lys,

Un glas vers midi,

(Là-bas sous ces cloches !)

Une étape de malades dans la prairie,

Une odeur d’éther un jour de soleil.

 

Mon Dieu ! mon Dieu ! quand aurons-nous la pluie,

Et la neige et le vent dans la serre !

Oraison

 

Ayez pitié de mon absence

Au seuil de mes intentions !

Mon âme est pâle d’impuissance

Et de blanches inactions.

 

Mon âme aux œuvres délaissées,

Mon âme pâle de sanglots

Regarde en vain ses mains lassées

Trembler à fleur de l’inéclos.

 

Et tandis que mon cœur expire

Les bulles des songes lilas,

Mon âme, aux frêles mains de cire,

Arrose un clair de lune las ;

 

Un clair de lune où transparaissent

Les lys jaunis des lendemains ;

Un clair de lune où seules naissent

Les ombres tristes de ses mains.

 

Serre d’ennui

 

Ô cet ennui bleu dans le cœur !

Avec la vision meilleure,

Dans le clair de lune qui pleure,

De mes rêves bleus de langueur !

 

Cet ennui bleu comme la serre,

Où l’on voit closes à travers

Les vitrages profonds et verts,

Couvertes de lune et de verre,

 

Les grandes végétations

Dont l’oubli nocturne s’allonge,

Immobilement comme un songe,

Sur les roses des passions ;

 

Où de l’eau très lente s’élève,

En mêlant la lune et le ciel

En un sanglot glauque éternel,

Monotonement comme un rêve.

Tentations

 

Ô les glauques tentations

Au milieu des ombres mentales,

Avec leurs flammes végétales

Et leurs éjaculations

 

Obscures de tiges obscures,

Dans le clair de lune du mal,

Éployant l’ombrage automnal

De leurs luxurieux augures !

 

Elles ont tristement couvert,

Sous leurs muqueuses enlacées

Et leurs fièvres réalisées,

La lune de leur givre vert.

 

Et leur croissance sacrilège,

Entr’ouvrant ses désirs secrets,

Est morne comme les regrets

Des malades sur de la neige.

 

Sous les ténèbres de leur deuil,

Je vois s’emmêler les blessures

Des glaives bleus de mes luxures

Dans les chairs rouges de l’orgueil.

 

Seigneur, les rêves de la terre

Mourront-ils enfin dans mon cœur !

Laissez votre gloire, Seigneur,

Éclairer la mauvaise serre,

 

Et l’oubli vainement cherché !

Les feuilles mortes de leurs fièvres,

Les étoiles entre leurs lèvres,

Et les entrailles du péché !

Cloches de verre

 

Ô cloches de verre !

Étranges plantes à jamais à l’abri !

Tandis que le vent agite mes sens au dehors !

Toute une vallée de l’âme à jamais immobile !

Et la tiédeur enclose vers midi !

Et les images entrevues à fleur du verre !

 

N’en soulevez jamais aucune !

On en a mis plusieurs sur d’anciens clairs de lune.

Examinez à travers leurs feuillages :

Il y a peut-être un vagabond sur le trône,

On a l’idée que des corsaires attendent sur l’étang,

Et que des êtres antédiluviens vont envahir les villes.

 

On en a placé sur d’anciennes neiges.

On en a placé sur de vieilles pluies.

(Ayez pitié de l’atmosphère enclose !)

J’entends célébrer une fête un dimanche de famine,

Il y a une ambulance au milieu de la moisson,

Et toutes les filles du roi errent, un jour de diète, à travers les prairies !

 

Examinez surtout celles de l’horizon !

Elles couvrent avec soin de très anciens orages.

Oh ! Il doit y avoir quelque part une énorme flotte sur un marais !

Et je crois que les cygnes ont couvé des corbeaux !

(On entrevoit à peine à travers les moiteurs)

Une vierge arrose d’eau chaude les fougères,

Une troupe de petites filles observe l’ermite en sa cellule,

Mes sœurs sont endormies au fond d’une grotte vénéneuse !

 

Attendez la lune et l’hiver,

Sur ces cloches éparses enfin sur la glace !

Offrande obscure

 

J’apporte mon mauvais ouvrage

Analogue aux songes des morts,

Et la lune éclaire l’orage

Sur la faune de mes remords :

 

Les serpents violets des rêves

Qui s’enlacent dans mon sommeil,

Mes désirs couronnés de glaives,

Des lions noyés au soleil,

 

Des lys au fond des eaux lointaines

Et des mains closes sans retour,

Et les tiges rouges des haines

Entre les deuils verts de l’amour.

 

Seigneur, ayez pitié du verbe !

Laissez mes mornes oraisons

Et la lune éparse dans l’herbe

Faucher la nuit aux horizons !

Feuillage du cœur

 

Sous la cloche de cristal bleu

De mes lasses mélancolies,

Mes vagues douleurs abolies

S’immobilisent peu à peu :

 

Végétations de symboles,

Nénufars mornes des plaisirs,

Palmes lentes de mes désirs,

Mousses froides, lianes molles.

 

Seul, un lys érige d’entre eux.

Pâle et rigidement débile,

Son ascension immobile

Sur les feuillages douloureux,

 

Et dans les lueurs qu’il épanche

Comme une lune, peu à peu,

Élève vers le cristal bleu

Sa mystique prière blanche.

Âme chaude

 

Ô mes yeux que l’ombre élucide

À travers mes désirs divers,

Et mon cœur aux rêves ouverts,

Et mes nuits dans mon âme humide !

 

J’ai trempé dans mon esprit bleu

Les roses des attentes mortes ;

Et mes cils ont fermé les portes

Sur des vœux qui n’auront plus lieu.

 

Mes doigts aux pâles indolences

Élèvent en vain, chaque soir,

Les cloches vertes de l’espoir

Sur l’herbe mauve des absences.

 

Et mon âme impuissante a peur

Des songes aigus de ma bouche,

Au milieu des lys que j’attouche ;

Éclipse aux moires de mon cœur !…

Âme

 

Mon âme !

Ô mon âme vraiment trop à l’abri !

Et ces troupeaux de mes désirs dans une serre !

Attendant une tempête sur les prairies !

 

Allons vers les plus malades !

Ils ont d’étranges exhalaisons.

Au milieu d’eux, je traverse un champ de bataille avec ma mère.

On enterre un frère d’armes à midi.

Tandis que les sentinelles prennent leur repas.

 

Allons aussi vers les plus faibles :

Ils ont d’étranges sueurs ;

Voici une fiancée malade,

Une trahison le dimanche

Et des petits enfants en prison.

(Et plus loin, à travers la vapeur,)

Est-ce une mourante à la porte d’une cuisine ?

Ou une sœur épluchant des légumes au pied du lit d’un incurable ?

 

Allons enfin vers les plus tristes :

(En dernier lieu, car ils ont des poisons.)

Oh ! mes lèvres acceptent les baisers d’un blessé !

 

Toutes les châtelaines sont mortes de faim, cet été, dans les tours de mon âme !

 

Voici le petit jour qui entre dans la fête !

J’entrevois des brebis le long des quais,

Et il y a une voile aux fenêtres de l’hôpital.

 

Il y a un long chemin de mon cœur à mon âme !

Et toutes les sentinelles sont mortes à leur poste !

 

Il y eut un jour une pauvre petite fête dans les faubourgs de mon âme !

On y fauchait la ciguë un dimanche matin ;

Et toutes les vierges du couvent regardaient passer les vaisseaux sur le canal, un jour de jeûne et de soleil.

Tandis que les cygnes souffraient sous un pont vénéneux ;

On émondait les arbres autour de la prison,

On apportait des remèdes une après-midi de Juin,

Et des repas de malades s’étendaient à tous les horizons !

 

Mon âme !

Et la tristesse de tout cela, mon âme ! et la tristesse de tout cela !

Lassitude

 

Ils ne savent plus où se poser ces baisers,

Ces lèvres sur des yeux aveugles et glacés ;

Désormais endormis en leur songe superbe,

Ils regardent rêveurs comme des chiens dans l’herbe,

La foule des brebis grises à l’horizon,

Brouter le clair de lune épars sur le gazon,

Aux caresses du ciel, vague comme leur vie ;

Indifférents et sans une flamme d’envie,

Pour ces roses de joie écloses sous leurs pas ;

Et ce long calme vert qu’ils ne comprennent pas.

Chasses lasses

 

Mon âme est malade aujourd’hui,

Mon âme est malade d’absences,

Mon âme a le mal des silences,

Et mes yeux l’éclairent d’ennui.

 

J’entrevois d’immobiles chasses,

Sous les fouets bleus des souvenirs,

Et les chiens secrets des désirs,

Passent le long des pistes lasses.

 

À travers de tièdes forêts,

Je vois les meutes de mes songes,

Et vers les cerfs blancs des mensonges,

Les jaunes flèches des regrets.

 

Mon Dieu, mes désirs hors d’haleine,

Les tièdes désirs de mes yeux,

Ont voilé de souffles trop bleus

La lune dont mon âme est pleine.

Fauves las

 

Ô les passions en allées

Et les rires et les sanglots !

Malades et les yeux mi-clos

Parmi les feuilles effeuillées,

 

Les chiens jaunes de mes péchés,

Les hyènes louches de mes haines,

Et sur l’ennui pâle des plaines

Les lions de l’amour couchés !

 

En l’impuissance de leur rêve

Et languides sous la langueur

De leur ciel morne et sans couleur,

Elles regarderont sans trêve

 

Les brebis des tentations

S’éloigner lentes, une à une,

En l’immobile clair de lune,

Mes immobiles passions.

Oraison

 

Mon âme a peur comme une femme,

Voyez ce que j’ai fait, Seigneur,

De mes mains, les lys de mon âme,

De mes yeux, les cieux de mon cœur !

 

Ayez pitié de mes misères !

J’ai perdu la palme et l’anneau ;

Ayez pitié de mes prières,

Faibles fleurs dans un verre d’eau.

 

Ayez pitié du mal des lèvres,

Ayez pitié de mes regrets,

Semez des lys le long des fièvres

Et des roses sur les marais.

 

Mon Dieu ! d’anciens vols de colombes

Jaunissent le ciel de mes yeux,

Ayez pitié du lin des lombes

Qui m’entoure de gestes bleus !

Heures ternes

 

Voici d’anciens désirs qui passent,

Encor des songes de lassés,

Encor des rêves qui se lassent ;

Voilà les jours d’espoir passés !

 

En qui faut-il fuir aujourd’hui !

Il n’y a plus d’étoile aucune :

Mais de la glace sur l’ennui

Et des linges bleus sous la lune.

 

Encor des sanglots pris au piège !

Voyez les malades sans feu,

Et les agneaux brouter la neige ;

Ayez pitié de tout, mon Dieu !

 

Moi, j’attends un peu de réveil,

Moi, j’attends que le sommeil passe,

Moi, j’attends un peu de soleil

Sur mes mains que la lune glace.

Ennui

 

Les paons nonchalants, les paons blancs ont fui,

Les paons blancs ont fui l’ennui du réveil ;

Je vois les paons blancs, les paons d’aujourd’hui,

Les paons en allés pendant mon sommeil,

Les paons nonchalants, les paons d’aujourd’hui,

Atteindre indolents l’étang sans soleil,

J’entends les paons blancs, les paons de l’ennui,

Attendre indolents les temps sans soleil.

Hôpital

 

Hôpital ! hôpital au bord du canal !

Hôpital au mois de Juillet !

On y fait du feu dans la salle !

Tandis que les transatlantiques sifflent sur le canal !

 

(Oh ! n’approchez pas des fenêtres !)

Des émigrants traversent un palais !

Je vois un yacht sous la tempête !

Je vois des troupeaux sur tous les navires !

 

(Il vaut mieux que les fenêtres restent closes,

On est presque à l’abri du dehors.)

On a l’idée d’une serre sur la neige,

On croit célébrer des relevailles un jour d’orage,

On entrevoit des plantes éparses sur une couverture de laine,

Il y a un incendie un jour de soleil,

Et je traverse une forêt pleine de blessés.

 

Oh ! voici enfin le clair de lune !

 

Un jet d’eau s’élève au milieu de la salle !

Une troupe de petites filles entr’ouvre la porte !

J’entrevois des agneaux dans une île de prairies !

Et de belles plantes sur un glacier !

Et des lys dans un vestibule de marbre !

Il y a un festin dans une forêt vierge !

Et une végétation orientale dans une grotte de glace !

 

Écoutez ! on ouvre les écluses !

 

Et les transatlantiques agitent l’eau du canal !

 

Oh ! mais la sœur de charité attisant le feu !

 

Tous les beaux roseaux verts des berges sont en flamme !

Un bateau de blessés ballotte au clair de lune !

Toutes les filles du roi sont dans une barque sous l’orage !

Et les princesses vont mourir en un champ de ciguës !

 

Oh ! n’entrouvrez pas les fenêtres !

Écoutez : les transatlantiques sifflent encore à l’horizon !

 

On empoisonne quelqu’un dans un jardin !

Ils célèbrent une grande fête chez les ennemis !

Il y a des cerfs dans une ville assiégée !

Et une ménagerie au milieu des lys !

Il y a une végétation tropicale au fond d’une houillère !

Un troupeau de brebis traverse un pont de fer !

 

Et les agneaux de la prairie entrent tristement dans la salle !

 

Maintenant la sœur de charité allume les lampes,

Elle apporte le repas des malades,

Elle a clos les fenêtres sur le canal,

Et toutes les portes au clair de lune.

Oraison nocturne

 

En mes oraisons endormies

Sous de languides visions,

J’entends jaillir les passions

Et les luxures ennemies.

 

Je vois un clair de lune amer

Sous l’ennui nocturne des rêves

Et sur de vénéneuses grèves,

La joie errante de la chair.

 

J’entends s’élever dans mes moelles

Des désirs aux horizons verts,

Et sous des cieux toujours couverts,

Je souffre une soif sans étoiles !

 

J’entends jaillir dans ma raison

Les mauvaises tendresses noires ;

Je vois des marais illusoires

Sous une éclipse à l’horizon !

 

Et je meurs sous votre rancune !

Seigneur, ayez pitié, Seigneur,

Ouvrez au malade en sueur

L’herbe entrevue au clair de lune !

 

Il est temps, Seigneur, il est temps

De faucher la ciguë inculte !

À travers mon espoir occulte

Sa lune est verte de serpents !

 

Et le mal des songes afflue

Avec ses péchés en mes yeux,

Et j’écoute des jets d’eau bleus

Jaillir vers la lune absolue !

Désirs d’hiver

 

Je pleure les lèvres fanées

Où les baisers ne sont pas nés,

Et les désirs abandonnés

Sous les tristesses moissonnées.

 

Toujours la pluie à l’horizon !

Toujours la neige sur les grèves !

Tandis qu’au seuil clos de mes rêves,

Des loups couchés sur le gazon,

 

Observent en mon âme lasse.

Les yeux ternis dans le passé,

Tout le sang autrefois versé

Des agneaux mourants sur la glace.

 

Seule la lune éclaire enfin

De sa tristesse monotone,

Où gèle l’herbe de l’automne,

Mes désirs malades de faim.

Ronde d’ennui

 

Je chante les pâles ballades

Des baisers perdus sans retour !

Sur l’herbe épaisse de l’amour

Je vois des noces de malades.

 

J’entends des voix dans mon sommeil

Si nonchalamment apparues !

Et des lys s’ouvrent en des rues

Sans étoiles et sans soleil.

 

Et ces élans si lents encore

Et ces désirs que je voulais,

Sont des pauvres dans un palais,

Et des cierges las dans l’aurore.

 

J’attends la lune dans mes yeux

Ouverts au seuil des nuits sans trêves,

Afin qu’elle étanche mes rêves

Avec ses linges lents et bleus.

Amen

 

Il est l’heure enfin de bénir

Le sommeil éteint des esclaves,

Et j’attends ses mains à venir

En roses blanches dans les caves.

 

J’attends enfin son souffle frais,

Sur mon cœur enfin clos aux fraudes ;

Agneau-pascal dans les marais,

Et blessure au fond des eaux chaudes.

 

J’attends des nuits sans lendemains,

Et des faiblesses sans remède ;

J’attends son ombre sur mes mains,

Et son image dans l’eau tiède.

 

J’attends vos nuits afin de voir

Mes désirs se laver la face,

Et mes songes aux bains du soir,

Mourir en un palais de glace.

Cloche à plongeur

 

Ô plongeur à jamais sous sa cloche !

Toute une mer de verre éternellement chaude !

Toute une vie immobile aux lents pendules verts !

Et tant d’êtres étranges à travers les parois !

Et tout attouchement à jamais interdit !

Lorsqu’il y a tant de vie en l’eau claire au dehors !

 

Attention ! l’ombre des grands voiliers passe sur dahlias des forêts sous-marines ;

 

Et je suis un moment à l’ombre des baleines qui s’en vont vers le pôle !

 

En ce moment, les autres déchargent ; sans doute, des vaisseaux pleins de neige dans le port !

Il y avait encore un glacier au milieu des prairies de Juillet !

Ils nagent à reculons en l’eau verte de l’anse !

Ils entrent à midi dans des grottes obscures !

Et les brises du large éventent les terrasses !

 

Attention ! voici les langues en flamme du Gulf-Stream !

Écartez leurs baisers des parois de l’ennui !

On n’a plus mis de neige sur le front des fiévreux ;

Les malades ont allumé un feu de joie,

Et jettent à pleines mains les lys verts dans les flammes !

 

Appuyez votre front aux parois les moins chaudes ;

En attendant la lune au sommet de la cloche,

Et fermez bien vos yeux aux forêts de pendules bleus et d’albumines violettes, en restant sourd aux suggestions de l’eau tiède.

 

Essuyez vos désirs affaiblis de sueurs ;

Allez d’abord à ceux qui vont s’évanouir :

Ils ont l’air de célébrer une fête nuptiale dans une cave ;

Ils ont l’air d’entrer à midi, dans une avenue éclairée de lampes au fond d’un souterrain ;

Ils traversent, en cortège de fête, un paysage semblable à une enfance d’orphelin.

 

Allez ensuite à ceux qui vont mourir.

Ils arrivent comme des vierges qui ont fait une longue promenade au soleil, un jour de jeûne ;

Ils sont pâles comme des malades qui écoutent pleuvoir placidement sur les jardins de l’hôpital ;

Ils ont l’aspect de survivants qui déjeunent sur le champ de bataille.

Ils sont pareils à des prisonniers qui n’ignorent pas que tous les geôliers se baignent dans le fleuve,

Et qui entendent faucher l’herbe dans le jardin de la prison.

Aquarium

 

Hélas ! mes vœux n’amènent plus

Mon âme aux rives des paupières,

Elle est descendue au reflux

Des ses prières.

 

Elle est au fond de mes yeux clos,

Et seule son haleine lasse

Élève encore à fleur des eaux

Ses lys de glace.

 

Ses lèvres au fond des douleurs,

Semblent closes à mille lieues,

Et je les vois chanter des fleurs

À tiges bleues.

 

Ses doigts blanchissent mes regards,

En suivant la trace incolore

De ses lys à jamais épars

Et morts d’éclore.

 

Et je sais qu’elle doit mourir

En joignant ses mains impuissantes,

Et lasses enfin de cueillir

Ces fleurs absentes.

Verre ardent

 

Je regarde d’anciennes heures,

Sous le verre ardent des regrets ;

Et du fond bleu de leurs secrets

Émergent des flores meilleures.

 

Ô ce verre sur mes désirs !

Mes désirs à travers mon âme !

Et l’herbe morte qu’elle enflamme

En approchant des souvenirs !

 

Je l’élève sur mes pensées,

Et je vois éclore au milieu

De la fuite du cristal bleu,

Les feuilles des douleurs passées.

 

Jusqu’à l’éloignement des soirs

Morts si longtemps en ma mémoire,

Qu’ils troublent de leur lente moire

L’âme verte d’autres espoirs.

Reflets

 

Sous l’eau du songe qui s’élève,

Mon âme a peur, mon âme a peur !

Et la lune luit dans mon cœur,

Plongé dans les sources du rêve.

 

Sous l’ennui morne des roseaux,

Seuls les reflets profonds des choses,

Des lys, des palmes et des roses,

Pleurent encore au fond des eaux.

 

Les fleurs s’effeuillent une à une

Sur le reflet du firmament,

Pour descendre éternellement

Dans l’eau du songe et dans la lune.

Visions

Je vois passer tous mes baisers,

Toutes mes larmes dépensées ;

Je vois passer dans mes pensées

Tous mes baisers désabusés.

 

C’est des fleurs sans couleur aucune,

Des jets d’eau bleus à l’horizon,

De la lune sur le gazon,

Et des lys fanés dans la lune.

 

Lasses et lourdes de sommeil.

Je vois sous mes paupières closes,

Les corbeaux au milieu des roses,

Et les malades au soleil,

 

Et lent sur mon âme indolente,

L’ennui de ces vagues amours

Luire immobile et pour toujours,

Comme une lune pâle et lente.

Oraison

 

Vous savez, Seigneur, ma misère

Voyez ce que je vous apporte !

Des fleurs mauvaises de la terre,

Et du soleil sur une morte.

 

Voyez aussi ma lassitude,

La lune éteinte et l’aube noire ;

Et fécondez ma solitude

En l’arrosant de votre gloire.

 

Ouvrez-moi, Seigneur, votre voie,

Éclairez-y mon âme lasse,

Car la tristesse de ma joie

Semble de l’herbe sous la glace.

Regards

 

Ô ces regards pauvres et las !

Et les vôtres et les miens !

Et ceux qui ne sont plus et ceux qui vont venir !

Et ceux qui n’arriveront jamais et qui existent cependant !

Il y en a qui semblent visiter des pauvres un dimanche ;

Il y en a comme des malades sans maison ;

Il y en a comme des agneaux dans une prairie couverte de linges.

Et ces regards insolites !

 

Il y en a sous la voûte desquels on assiste à l’exécution d’une vierge dans une salle close,

Et ceux qui font songer à des tristesses ignorées !

À des paysans aux fenêtres de l’usine,

À un jardinier devenu tisserand,

À une après-midi d’été dans un musée de cires,

Aux idées d’une reine qui regarde un malade dans de jardin,

À une odeur de camphre dans la forêt,

À enfermer une princesse dans une tour, un jour de fête,

À naviguer toute une semaine sur un canal tiède.

 

Ayez pitié de ceux qui sortent à petits pas comme des convalescents dans la moisson !

Ayez pitié de ceux qui ont l’air d’enfants égarés à l’heure du repas !

Ayez pitié des regards du blessé vers le chirurgien,

Pareils à des tentes sous l’orage !

Ayez pitié des regards de la vierge tentée !

 

(Oh ! des fleuves de lait vont fuir dans les ténèbres !

Et les cygnes sont morts au milieu des serpents !)

Et de ceux de la vierge qui succombe !

Princesses abandonnées en des marécages sans issues ;

Et ces yeux où s’éloignent à pleines voiles des navires illuminés dans la tempête !

Et le pitoyable de tous ces regards qui souffrent de n’être pas ailleurs !

Et tant de souffrances presque indistinctes et diverses cependant !

Et ceux que nul ne comprendra jamais !

Et ces pauvres regards presque muets !

Et ces pauvres regards qui chuchotent !

Et ces pauvres regards étouffés !

 

Au milieu des uns on croit être dans un château qui sert d’hôpital !

Et tant d’autres ont l’air de tentes, lys des guerres, sur la petite pelouse du couvent !

Et tant d’autres ont l’air de blessés soignés dans une serre chaude !

Et tant d’autres ont l’air de sœurs de charité sur une Atlantique sans malades !

 

Oh ! avoir vu tous ces regards !

Avoir admis tous ces regards !

Et avoir épuisé les miens à leur rencontre !

Et désormais ne pouvoir plus fermer les yeux !

Attente

 

Mon âme a joint ses mains étranges

À l’horizon de mes regards ;

Exaucez mes rêves épars

Entre les lèvres de vos anges !

 

En attendant sous mes yeux las,

Et sa bouche ouverte aux prières

Éteintes entre mes paupières

Et dont les lys n’éclosent pas ;

 

Elle apaise au fond de mes songes,

Ses seins effeuillés sous mes cils

Et ses yeux clignent aux périls

Éveillés au fil des mensonges.

Après-midi

 

Mes yeux ont pris mon âme au piège,

Mon Dieu, laissez tomber, mon Dieu,

Un peu de feuilles sur la neige,

Un peu de neige sur le feu.

 

J’ai du soleil sur l’oreiller,

Toujours les mêmes heures sonnent ;

Et mes regards vont s’effeuiller

Sur des mourantes qui moissonnent…

 

Mes mains cueillent de l’herbe sèche.

Et mes yeux ternis de sommeil,

Sont des malades sans eau fraîche,

Et des fleurs de cave au soleil.

 

J’attends de l’eau sur le gazon

Et sur mes songes immobiles,

Et mes regards à l’horizon

Suivent des agneaux dans les villes.

Âme de serre

 

Je vois des songes dans mes yeux ;

Et mon âme enclose sous verre,

Éclairant sa mobile serre,

Affleure les vitrages bleus.

 

Ô les serres de l’âme tiède,

Les lys contre les verres clos,

Les roseaux éclos sous leurs eaux

Et tous mes désirs sans remède !

 

Je voudrais atteindre, à travers

L’oubli de mes pupilles closes,

Les ombelles autrefois roses

De tous mes songes entr’ouverts…

 

J’attends pour voir leurs feuilles mortes

Reverdir un peu dans mes yeux ;

J’attends que la lune aux doigts bleus

Entr’ouvre en silence les portes.

Intentions

 

Ayez pitié des yeux moroses

Où l’âme entr’ouvre ses espoirs,

Ayez pitié des inécloses

Et de l’attente au bord des soirs !

 

Émois des eaux spirituelles !

Et lys mobiles sous leurs flots

Au fil de moires éternelles ;

Et ces vertus sous mes yeux clos !

 

Mon Dieu, mon Dieu, des fleurs étranges

Montent aux cols des nénuphars ;

Et les vagues mains de vos anges

Agitent l’eau de mes regards.

 

Et leurs fleurs s’éveillent aux signes

Épars au milieu des flots bleus ;

Et mon âme ouvre au vol des cygnes

Les blanches ailes de mes yeux.

Attouchements

 

Attouchements !

L’obscurité s’étend entre vos doigts !

Musiques de cuivres sous l’orage !

Musiques d’orgues au soleil !

Tous les troupeaux de l’âme au fond d’une nuit d’éclipse !

Tout le sel de la mer en herbe des prairies !

Et ces bolides bleus à tous les horizons !

(Ayez pitié de ce pouvoir de l’homme !)

 

Mais ces attouchements plus mornes et plus las !

Ô ces attouchements de vos pauvres mains moites !

J’écoute vos doigts purs passer entre mes doigts,

Et des troupeaux d’agneaux s’éloignent au clair de lune le long d’un fleuve tiède.

 

Je me souviens de toutes les mains qui ont touché mes mains.

Et je revois ce qu’il y avait à l’abri de ces mains,

Et je vois aujourd’hui ce que j’étais à l’abri de ces mains tièdes.

Je devenais souvent le pauvre qui mange du pain au pied du trône.

 

J’étais parfois le plongeur qui ne peut plus s’évader de l’eau chaude !

J’étais parfois tout un peuple qui ne pouvait plus sortir des faubourgs !

Et ces mains semblables à un couvent sans jardin !

 

Et celles qui m’enfermaient comme une troupe de malades dans une serre un jour de pluie !

Jusqu’à ce que d’autres plus fraîches vinssent entr’ouvrir les portes,

Et répandre un peu d’eau sur le seuil !

 

Oh ! j’ai connu d’étranges attouchements !

Et voici qu’ils m’entourent à jamais !

On y faisait l’aumône un jour de soleil,

On y faisait la moisson au fond d’un souterrain,

Il y avait une musique de saltimbanques autour de la prison,

Il y avait des figures de cire dans une forêt d’été,

Ailleurs la lune avait fauché toute l’oasis,

Et parfois je trouvais une vierge en sueur au fond d’une grotte de glace.

 

Ayez pitié des mains étranges !

Ces mains contiennent les secrets de tous les rois !

 

Ayez pitié des mains trop pâles !

Elles semblent sortir des caves de la lune.

Elles se sont usées à filer le fuseau des jets d’eau !

 

Ayez pitié des mains trop blanches et trop moites !

Il me semble que les princesses sont allées se coucher vers midi tout l’été !

 

Éloignez-vous des mains trop dures !

Elles semblent sortir des rochers !

Mais ayez pitié des mains froides !

Je vois un cœur saigner sous des côtes de glace !

Ayez pitié des mains mauvaises !

Elles ont empoisonné les fontaines !

Elles ont mis les jeunes cygnes dans un nid de ciguë !

J’ai vu les mauvais anges ouvrir les portes à midi !

Il n’y a que des fous sur un fleuve vénéneux !

Il n’y a plus que des brebis noires en des pâturages sans étoiles !

 

Et les agneaux s’en vont brouter l’obscurité !

 

Mais ces mains fraîches et loyales !

Elles viennent offrir des fruits mûrs aux mourants !

Elles apportent de l’eau claire et froide en leurs paumes !

Elles arrosent de lait les champs de bataille !

Elles semblent sortir d’admirables forêts éternellement vierges !

Âme de nuit

 

Mon âme en est triste à la fin ;

Elle est triste enfin d’être lasse,

Elle est lasse enfin d’être en vain,

Elle est triste et lasse à la fin

Et j’attends vos mains sur ma face.

 

J’attends vos doigts purs sur ma face,

Pareils à des anges de glace,

J’attends qu’ils m’apportent l’anneau ;

J’attends leur fraîcheur sur ma face,

Comme un trésor au fond de l’eau.

 

Et j’attends enfin leurs remèdes.

Pour ne pas mourir au soleil,

Mourir sans espoir au soleil !

J’attends qu’ils lavent mes yeux tièdes

Où tant de pauvres ont sommeil !

 

Où tant de cygnes sur la mer,

Des cygnes errants sur la mer,

Tendent en vain leur col morose,

Où, le long des jardins d’hiver,

Des malades cueillent des roses.

 

J’attends vos doigts purs sur ma face,

Pareils à des anges de glace,

J’attends qu’ils mouillent mes regards,

L’herbe morte de mes regards,

Où tant d’agneaux las sont épars !

QUINZE CHANSONS

I

 

Elle l’enchaîna dans une grotte,

Elle fit un signe sur la porte ;

La vierge oublia la lumière

Et la clef tomba dans la mer.

 

Elle attendit les jours d’été :

Elle attendit plus de sept ans,

Tous les ans passait un passant.

 

Elle attendit les jours d’hiver ;

Et ses cheveux en attendant

Se rappelèrent la lumière.

 

Ils la cherchèrent, ils la trouvèrent,

Ils se glissèrent entre les pierres

Et éclairèrent les rochers.

 

Un soir un passant passe encore,

Il ne comprend pas la clarté

Et n’ose pas en approcher.

 

Il croit que c’est un signe étrange,

Il croit que c’est une source d’or,

Il croit que c’est un jeu des anges,

Il se détourne et passe encore…

II

 

Et s’il revenait un jour

Que faut-il lui dire ?

— Dites-lui qu’on l’attendit

Jusqu’à s’en mourir…

 

Et s’il m’interroge encore

Sans me reconnaître ?

— Parlez-lui comme une sœur,

Il souffre peut-être…

 

Et s’il demande où vous êtes

Que faut-il répondre ?

— Donnez-lui mon anneau d’or

Sans rien lui répondre…

 

Et s’il veut savoir pourquoi

La salle est déserte ?

— Montrez-lui la lampe éteinte

Et la porte ouverte…

 

Et s’il m’interroge alors

Sur la dernière heure ?

— Dites-lui que j’ai souri

De peur qu’il ne pleure…

III

 

Ils ont tué trois petites filles

Pour voir ce qu’il y a dans leur cœur.

 

Le premier était plein de bonheur ;

Et partout où coula son sang,

Trois serpents sifflèrent trois ans.

 

Le deuxième était plein de douceur,

Et partout où coula son sang,

Trois agneaux broutèrent trois ans.

 

Le troisième était plein de malheur,

Et partout où coula son sang,

Trois archanges veillèrent trois ans.

IV

 

Les filles aux yeux bandés ;

(Ôtez les bandeaux d’or)

Les filles aux yeux bandés

Cherchent leurs destinées…

 

Ont ouvert à midi,

(Gardez les bandeaux d’or)

Ont ouvert à midi,

Le palais des prairies…

 

Ont salué la vie,

(Serrez les bandeaux d’or)

Ont salué la vie,

Et ne sont point sorties…

V

 

Les trois sœurs aveugles

(Espérons encore)

Les trois sœurs aveugles

Ont leurs lampes d’or.

 

Montent à la tour,

(Elles, vous et nous)

Montent à la tour,

Attendent sept jours…

 

Ah ! dit la première,

(Espérons encore)

Ah ! dit la première,

J’entends nos lumières…

 

Ah ! dit la seconde,

(Elles, vous et nous)

Ah ! dit la seconde,

C’est le roi qui monte…

 

Non, dit la plus sainte,

(Espérons encore)

Non, dit la plus sainte,

Elles se sont éteintes…

VI

 

On est venu dire,

(Mon enfant, j’ai peur)

On est venu dire

Qu’il allait partir…

 

Ma lampe allumée,

(Mon enfant, j’ai peur)

Ma lampe allumée,

Me suis approchée…

 

À la première porte,

(Mon enfant, j’ai peur)

À la première porte,

La flamme a tremblé…

 

À la seconde porte,

(Mon enfant, j’ai peur)

À la seconde porte,

La flamme a parlé…

 

À la troisième porte,

(Mon enfant, j’ai peur)

À la troisième porte,

La lumière est morte…

VII

 

Les sept filles d’Orlamonde,

Quand la fée fut morte,

Les sept filles d’Orlamonde,

Cherchèrent les portes.

 

Ont allumé leur sept lampes,

Ont ouvert les tours,

Ont ouvert quatre cents salles,

Sans trouver le jour…

 

Arrivent aux grottes sonores,

Descendent alors ;

Et sur une porte close,

Trouvent une clef d’or.

 

Voient l’océan par les fentes,

Ont peur de mourir,

Et frappent à la porte close,

Sans oser l’ouvrir…

VII

 

Elle avait trois couronnes d’or,

À qui les donna-t-elle ?

 

Elle en donne une à ses parents :

Ont acheté trois roseaux d’or

Et l’ont gardée jusqu’au printemps.

 

Elle en donne une à ses amants :

Ont acheté trois rêts d’argent

Et l’on gardée jusqu’à l’automne.

 

Elle en donne une à ses enfants :

Ont acheté trois nœuds de fer,

Et l’ont enchaînée tout l’hiver.

IX

 

Elle est venue vers le palais

– Le soleil se levait à peine –

Elle est venue vers le palais

Les chevaliers se regardaient

Toutes les femmes se taisaient.

 

Elle s’arrêta devant la porte

– Le soleil se levait à peine –

Elle s’arrêta devant la porte

On entendit marcher la reine

Et son époux l’interrogeait.

 

Où allez-vous, où allez-vous ?

– Prenez garde, on y voit à peine –

Où allez-vous, où allez-vous ?

Quelqu’un vous attend-il là-bas ?

Mais elle ne répondait pas.

 

Elle descendit vers l’inconnue

– Prenez garde, on y voit à peine –

Elle descendit vers l’inconnue

L’inconnue embrassa la reine

Elles ne se dirent pas un mot

Et s’éloignèrent aussitôt.

 

Son époux pleurait sur le seuil

– Prenez garde, on y voit à peine –

Son époux pleurait sur le seuil

On entendait marcher la reine

On entendait tomber les feuilles.

X

 

Quand l’amant sortit

(J’entendis la porte)

Quand l’amant sortit

Elle avait souri…

 

Mais quand il rentra

(J’entendis la lampe)

Mais quand il rentra

Une autre était là…

 

Et j’ai vu la mort

(J’entendis son âme)

Et j’ai vu la mort

Qui l’attend encore…

XI

 

Ma mère, n’entendez-vous rien ?

Ma mère, on vient avertir…

Ma fille, donnez-moi vos mains.

Ma fille, c’est un grand navire…

 

Ma mère, il faut prendre garde…

Ma fille, ce sont ceux qui partent…

Ma mère, est-ce un grand danger ?

Ma fille, il va s’éloigner…

 

Ma mère, Elle approche encore…

Ma fille, il est dans le port.

Ma mère, Elle ouvre la porte…

Ma fille, ce sont ceux qui sortent.

 

Ma mère, c’est quelqu’un qui entre…

Ma fille, il a levé l’ancre.

Ma mère, Elle parle à voix basse…

Ma fille, ce sont ceux qui passent.

 

Ma mère, Elle prend les étoiles !…

Ma fille, c’est l’ombre des voiles.

Ma mère, Elle frappe aux fenêtres…

Ma fille, elles s’ouvrent peut-être…

 

Ma mère, on n’y voit plus clair…

Ma fille, il va vers la mer.

Ma mère, je l’entends partout…

Ma fille, de qui parlez-vous ?

XII

 

Vous avez allumé les lampes,

— Oh ! le soleil dans le jardin !

Vous avez allumé les lampes,

Je vois le soleil par les fentes,

Ouvrez les portes du jardin !

 

— Les clefs des portes sont perdues,

Il faut attendre, il faut attendre,

Les clefs sont tombées de la tour,

Il faut attendre, il faut attendre,

Il faut attendre d’autres jours…

 

D’autres jours ouvriront les portes,

La forêt garde les verrous,

La forêt brûle autour de nous,

C’est la clarté des feuilles mortes,

Qui brûlent sur le seuil des portes…

 

— Les autres jours sont déjà las,

Les autres jours ont peur aussi,

Les autres jours ne viendront pas,

Les autres jours mourront aussi,

Nous aussi nous mourrons ici…

XIII

 

J’ai cherché trente ans, mes sœurs,

Où s’est-il caché !

J’ai marché trente ans, mes sœurs,

Sans m’en rapprocher…

 

J’ai marché trente ans, mes sœurs,

Et mes pieds sont las,

Il était partout, mes sœurs,

Et n’existe pas…

 

L’heure est triste enfin, mes sœurs,

Ôtez mes sandales,

Le soir meurt aussi, mes sœurs,

Et mon âme a mal…

 

Vous avez seize ans, mes sœurs,

Allez loin d’ici,

Prenez mon bourdon, mes sœurs,

Et cherchez aussi…

XIV

 

Les trois sœurs ont voulu mourir

Elles ont mis leurs couronnes d’or

Et sont allées chercher leur mort.

 

S’en sont allées vers la forêt :

« Forêt, donnez-nous notre mort,

Voici nos trois couronnes d’or. »

 

La forêt se mit à sourire

Et leur donna douze baisers

Qui leur montrèrent l’avenir.

 

Les trois sœurs ont voulu mourir

S’en sont allées chercher la mer

Trois ans après la rencontrèrent.

 

« Ô mer donnez-nous notre mort

Voici nos trois couronnes d’or. »

 

Et la mer se mit à pleurer

Et leur donna trois cents baisers

Qui leur montrèrent le passé.

 

Les trois sœurs ont voulu mourir

S’en sont allées chercher la ville

La trouvèrent au milieu d’une île.

 

« Ô ville donnez-nous notre mort

Voici nos trois couronnes d’or. »

 

Et la ville s’ouvrant à l’instant

Les couvrit de baisers ardents

Qui leur montrèrent le présent.

XV

 

Cantique de la Vierge dans « SŒUR BÉATRICE »

 

À toute âme qui pleure,

À tout péché qui passe,

J’ouvre au sein des étoiles

Mes mains pleines de grâces.

 

Il n’est péché qui vive

Quand l’amour a parlé ;

Il n’est âme qui meure

Quand l’amour a pleuré…

 

Et si l’amour s’égare

Aux sentiers d’ici-bas,

Ses larmes me retrouvent

Et ne s’égarent pas…

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en janvier 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Maurice Maeterlinck, Serres chaudes suivies de Quinze chansons, Bruxelles, Paul Lacomblez, 1912. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Fleurs d’Australie, a été prise par Sylvie Savary.

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