Pierre Louÿs

CONTES CHOISIS

1919

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Table des matières

 

 

L’HOMME DE POURPRE. 4

I. 4

II. 11

III. 18

IV.. 25

V.. 30

DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT. 35

UNE VOLUPTÉ NOUVELLE. 45

I. 45

II. 51

III. 57

ESCALE EN RADE DE NEMOURS. 64

LA FAUSSE ESTHER.. 73

I. 75

II. 78

III. 78

IV.. 79

V.. 79

VI. 80

VII. 85

VIII. 86

IX.. 87

X.. 87

LA CONFESSION DE MLLE X….. 89

L’AVENTURE EXTRAORDINAIRE DE MME ESQUOLLIER   99

I. 99

II. 102

III. 107

IV.. 111

UNE ASCENSION AU VENUSBERG.. 114

LA PERSIENNE. 124

L’IN-PLANO  CONTE DE PAQUES. 131

I. 131

II. 135

III. 143

LA NUIT DE PRINTEMPS. 145

LA DÉSESPÉRÉE. 154

LE CAPITAINE AUX GUIDES. 162

UN CAS JURIDIQUE SANS PRÉCÉDENT. 170

Ce livre numérique. 179

 

L’HOMME DE POURPRE

I

Dans les jardins verts de la blanche Éphèse, nous étions deux jeunes apprentis avec le vieillard Bryaxis.

Lui, venait de s’asseoir dans un siège de pierre aussi pâle que son visage. Il ne parlait point. Il grattait la terre du bout de son bâton usé.

Nous, par respect pour son grand âge et pour sa grande gloire plus vénérable encore, nous nous tenions debout en face de sa personne, adossés à deux cyprès noirs et n’osant ouvrir la bouche alors qu’il ne disait rien.

Immobiles, nous le considérions avec une sorte de piété dont il semblait avoir conscience. Nous lui savions gré de survivre à tous ceux que nous aurions voulu connaître ; nous l’aimions de se montrer à nous, simples enfants nés trop tard pour entendre les voix héroïques ; et, pressentant les jours prochains où personne ne le verrait plus, nous cherchions en silence les invisibles liens qui l’unissaient à son œuvre éclatante. Ce front avait conçu, ce pouce avait modelé dans l’argile de l’ébauche, une frise et douze statues pour le tombeau de Mausole, les cinq colosses dressés devant la ville de Rhodes, le Taureau de Pasiphaé qui fait rêver les yeux des femmes, le formidable Apollon de bronze et le Séleucos Triomphant de la nouvelle capitale… Plus je contemplais leur auteur, et plus il me paraissait que les dieux avaient dû façonner de leurs mains ce sculpteur de la lumière, avant de descendre jusqu’à lui pour qu’il les révélât aux hommes.

Tout à coup, un pas de course, un sifflet, un cri de gaieté : le petit Ophélion bondit entre nous.

— Bryaxis ! fit-il. Écoute ce que toute la ville sait déjà. Si je suis le premier à te l’apprendre, je déposerai une fève devant l’Artémis… Mais d’abord salut ! J’avais oublié.

Vite, il nous fit du coin de l’œil un clignement qui pouvait passer aussi pour un salut, à moins que cela ne voulût dire : préparez-vous bien. Et aussitôt, il commença :

— Tu savais, mon bon vieux, que Clésidès faisait le portrait de la reine ?

— On m’en avait parlé.

— Mais la fin de l’histoire, on te l’a dite aussi ?

— Il y a donc une histoire ?

— S’il y en a une ! Tu ne sais rien ? Clésidès était venu tout exprès d’Athènes, il y a huit jours. On l’amène au palais, la reine n’était pas prête ; elle se permettait d’être en retard. Enfin elle se montre, salue à peine son peintre, et pose… si l’on peut appeler cela poser. Il paraît qu’elle remuait tout le temps, sous prétexte que l’amour lui avait donné des crampes. Clésidès dessinait tant bien que mal, au vol des gestes, et de très méchante humeur, comme tu peux l’imaginer. Son esquisse même n’était pas faite, quand voici la reine qui se retourne et déclare qu’elle veut poser de dos !

— Sans raison ?

— Parce que son dos, disait-elle, est aussi parfait que le reste et doit figurer dans le tableau. Clésidès a beau protester qu’il est peintre et non statuaire, qu’on ne tourne pas derrière un panneau et qu’on ne peut dessiner une femme vue de tous les côtés sur la même planche, elle répond que c’est sa volonté, que les lois de l’art ne sont pas les siennes, qu’elle a vu le portrait de sa sœur en Perséphone, de sa mère en Dêmêtêr, et qu’elle, Stratonice, à elle seule, posera pour les trois Grâces.

— Ce n’est pas bête, dit Bryaxis.

Notre camarade s’offusqua.

— Pourtant, si Clésidès avait répondu non ? Il en était libre, je pense. On ne donne pas d’ordres à un artiste. Cette petite en use avec nous d’une façon que nous ne supporterons pas. Jamais son père n’aurait fait cela ! Lorsqu’il mit le siège devant Rhodes où Protogène travaillait son Iasyle…

— Je sais, dit Bryaxis. Continue.

— Bref, Clésidès était fort en colère, encore qu’il n’en montrât rien. Il termine son étude de dos, la reine se lève, lui demande de revenir le lendemain ; il accepte et la quitte. Bon.

Ophélion se croisa les bras.

— Le lendemain, savez-vous qui l’attendait ? Une servante sur un tabouret.

« Stratonice, dit-elle, est fatiguée, ce matin. Elle ne posera plus, mon maître, et c’est moi qui la remplacerai tant que son portrait ne sera pas fini. Ainsi en a-t-elle décidé. »

Nous éclatâmes de rire et Bryaxis lui-même ne s’en défendit point.

Ophélion poursuivait gaiement :

— L’esclave n’était pas mal faite. Clésidès poussa les scrupules jusqu’à lui donner les crampes de rigueur, afin qu’elle ressemblât ainsi de plus près à sa maîtresse. Puis il expliqua d’un ton sec qu’il n’avait plus besoin d’elle, et rentra chez lui avec ses dessins.

— Cette fois, il a eu raison ! m’écriai-je. La reine se moquait, vraiment.

— En chemin, comme il passait le long du port marchand, il aperçut un marinier dont quelqu’un lui avait dit qu’il voyait la reine en secret, bien que personne n’en eût la preuve. C’est Glaucon, vous le connaissez bien. Clésidès le manda chez lui, le paya, le fit poser, et quatre jours plus tard il avait terminé deux petits tableaux injurieux qui représentaient la reine entre les bras de cet homme, d’abord de face et ensuite de dos…

— Comme elle l’avait désiré, interrompis-je.

— À peu près. La nuit dernière (à quelle heure ? on n’en sait rien), il a fixé les deux planches peintes au mur du palais de Seleucos ; sans doute il a pu s’enfuir sur une barque, après sa vengeance publiée, car on ne trouve sa trace nulle part.

Nous nous récriâmes :

— La reine va en mourir de rage !

— La reine ? Elle le sait déjà, et, si elle est furieuse au fond, elle le dissimule à merveille. Pendant toute la matinée, une foule énorme a défilé devant ces affiches à scandale. On a prévenu Stratonice, qui a voulu voir, elle aussi. Suivie de quatre-vingts personnes de la cour, elle s’est arrêtée devant chacun des deux sujets, approchant et reculant pour juger tour à tour du détail et de l’ensemble… J’étais là, et, comme je la suivais des yeux avec frisson, me demandant qui de nous elle allait mettre à mort lorsque sa fureur éclaterait : « Je ne sais pas lequel est le meilleur, dit-elle ; mais tous deux sont excellents. »

Bryaxis, au milieu de notre exultation, leva simplement les sourcils en donnant à son vieux visage les plis de la surprise et de l’estime :

— Elle prouve qu’elle n’est pas moins spirituelle qu’impudente, fit-il. L’histoire est curieuse en effet. Mais comment en êtes-vous si fiers, mes enfants ? Il me semble que le rôle de l’artiste ne vaut pas celui du modèle, dans l’anecdote que je viens d’entendre ?

— Si la reine avait osé, dit Ophélion, elle aurait fait poursuivre Clésidès jusqu’au delà des mers, et tuer comme un chien. Mais alors tout le pays grec l’aurait traitée en femme barbare, elle qui veut se croire Athénienne par le hasard qui l’a fait naître dans un Parthénon devenu Porneion. Stratonice tient l’Asie dans sa main comme une mouche, et elle a reculé devant un homme qui a pour toute arme une boulette de cire. Désormais l’Artiste est le roi des rois, le seul être inviolable qui vive sous le soleil. Voilà pourquoi nous sommes fiers !

Le vieillard fit une moue assez dédaigneuse :

— Tu es jeune, répliqua-t-il. De mon temps on disait déjà la même formule, et peut-être avec plus de raisons. Lorsque Alexandre, timidement, essayait d’expliquer « pourquoi » tel tableau lui paraissait bon, mon ami Apelle le faisait taire et disait qu’il prêtait à rire aux gamins qui broyaient ses couleurs. Et Alexandre s’excusait… Eh bien ! je n’ai jamais trouvé que ces sortes d’anecdotes valussent le mal qu’on se donne pour en faire le récit. Quels que soient le respect ou la hauteur du roi envers les peintres contemporains, les tableaux n’en sont ni meilleurs ni pires : tout cela est donc indifférent. Au contraire, il peut être bon et même grand qu’un artiste ose et puisse se mettre, non pas au-dessus du roi quelconque dont l’armée passe le long de ses murs, mais plus haut que les lois humaines, et plus haut que les lois divines, le jour où ses muses lui commandent de fouler aux pieds tout ce qui n’est pas elles.

Bryaxis s’était dressé.

Nous murmurâmes :

— Qui a fait cela ?

— Personne, peut-être, dit le vieillard avec un songe dans les yeux. Personne… si ce n’est Parrhasios… Et encore fit-il bien ?… Je le croyais autrefois. Aujourd’hui, je ne sais plus que penser.

Ophélion me jeta un regard étonné. Mais je ne pouvais rien lui apprendre.

— Nous ne te comprenons pas, dis-je à Bryaxis. Il pensa nous mettre sur la voie.

— Le Prométhée… fit-il tout bas.

— Eh bien ?

— Vous ne savez pas ?… Vous ne savez pas comment Parrhasios a peint le Prométhée de l’Acropole ?

— On ne nous l’a pas dit.

— Vous ne connaissez pas cette horrible scène ? la tragédie de mort et de hurlements d’où ce tableau est sorti dans le sang comme l’enfant d’une accouchée ?

— Parle… Dis-nous toute la scène ; nous n’en savons rien.

Un instant, Bryaxis suspendit son regard sur nos jeunes têtes, comme s’il hésitait à nous plonger de force un pareil souvenir dans l’âme…

Puis il se détermina :

— Eh bien ! oui. Je vous la dirai.

II

Ce que je vous raconte, mes enfants, s’est passé la dernière année de la cent septième olympiade, l’année même où Platon mourut : il y a bien cinquante ans de cela.

J’étais alors dans Halicarnasse et je venais d’achever ma part de labeur au tombeau de Mausole le Chevelu : part ingrate s’il en fut jamais. Scopas, qui nous dirigeait, avait trouvé bon de décorer tout seul la façade orientale du monument, c’est-à-dire qu’à l’heure du matin où se font les sacrifices, les marbres de notre maître resplendissaient en pleine lumière, et, vraiment, on ne voyait qu’eux. À son camarade Timothée, il avait attribué la face latérale sud, un peu moins intéressante et deux fois plus étendue. Leokharès s’était chargé du fronton occidental ; quant à moi, j’avais pris ce dont personne ne voulait, le côté nord, travail énorme et perpétuellement dans l’ombre. Pendant cinq ans, je sculptai ainsi des Victoires et des Amazones qui vivaient au soleil comme des femmes ; mais, chaque fois qu’il me fallait en fixer une pour toujours dans la zone obscure du Mausolée, il me semblait la voir mourir, et je pleurais, mes petits enfants.

Enfin, ma tâche vint à son terme. Je me préoccupai de rentrer en Attique. Cette année-là, comme aujourd’hui, la mer Égée était peu sûre. Guerre partout. Haines de ville à ville. Athènes, d’ailleurs, était vaincue. Le jour où je voulus partir, je ne trouvai pas d’armateur qui se souciât d’aller au Pirée. Les Cariens, en bons négociants, se retournaient vers le vainqueur, et, dès que la prise d’Olynthe eut fait tomber Khalkis dans les mains du Macédonien, tous les marchands d’Halicarnasse gonflèrent leurs voiles sur l’Eubée pour y vendre des robes de Cos avec des courtisanes de Cnide.

Moi aussi, je partis pour Khalkis. « L’Euripe, me disais-je, n’est pas large, et d’Aulis, par Tanagre et la route d’Akharnées, j’aurai bientôt gagné Athènes. » Ce voyage sur mer fut désagréable ; on me traita fort mal dans mon coin, où pourtant je tenais peu de place. Mon nom alors n’avait pas le même son qu’aujourd’hui sans doute, et le Mausolée était trop neuf pour mériter qu’on l’estimât. Les autres passagers se contentaient de savoir que j’étais citoyen d’Athènes, et cela suffisait bien pour qu’ils se moquassent, puisque Athènes était malheureuse.

Un matin, le soleil avait déjà passé les cimes des hauteurs orientales, lorsque nous abordâmes à Khalkis au milieu d’une foule immense. Je m’y perdis avec plaisir.

En interrogeant quelqu’un, j’appris qu’il y avait hors des portes un extraordinaire marché. Philippe, à la chute d’Olynthe, après avoir rasé la ville, avait emmené en esclavage la population tout entière : environ quatre-vingt mille têtes. La vente avait lieu depuis deux jours. On comptait qu’elle durerait trois mois.

Aussi la ville regorgeait-elle d’étrangers, d’acheteurs et de curieux. Mon interlocuteur, qui était marchand de vins, ne se plaignait pas de cette cohue ; mais il me confia que son voisin, lequel vendait à l’ordinaire des esclaves cotés fort cher, s’était ruiné du jour au lendemain, tant la baisse avait été prompte. J’entends encore le tavernier me dire avec de grands gestes :

— Enfin, un Thrace de vingt ans, on sait ce que cela vaut, par les dieux ! Quand on en achetait douze pour cultiver une plaine, on comptait bien douze sacs d’or frappés à la chouette ! Eh bien ! va, va marquer les prix ; le cours est tombé à cinquante drachmes. Juge par là des autres ! Jamais cela ne s’est vu ! Il y a trois mille vierges au marché : on les écoule à vingt-cinq drachmes ; ne crois pas que je parle au hasard : vingt-deux, vingt-cinq, vingt-huit drachmes lorsqu’elles ont la peau très blanche. Ah ! Philippe est un grand roi !

Cet homme me dégoûtait. Je me séparai de lui, et je suivis la multitude jusqu’au delà des portes ouvertes, dans la vaste prairie en pente où les Olynthiens étaient parqués.

À grand’peine je me frayais un chemin entre les groupes en mouvement, et je ne savais plus dans quel sens diriger une marche si contrariée, lorsque je vis passer devant moi un cortège extravagant et majestueux devant lequel la foule s’écartait.

Six esclaves sarmates s’avançaient deux par deux, chacun portant une charge d’or et des coutelas à la ceinture. Derrière eux, un négrillon tenait horizontalement, comme une patère à libations, une longue crosse de cèdre rose serrée par un lacet d’or : la canne auguste du Maître. Enfin, gigantesque et pesant, couronné de fleurs, la barbe imprégnée de parfums, soutenu par les deux épaules aux cous de deux jolies filles, enveloppé dans une robe de pourpre dont la surface était énorme et repoussant les herbes avec ses larges pieds, je vis Parrhasios lui-même, semblable au Bakkhos indien, et ses yeux s’abaissèrent sur moi.

— Si tu n’es pas Bryaxis, me dit-il en fronçant le sourcil, comment te permets-tu de prendre son visage ?

— Et toi, si tu n’es pas le fils de Sémélé, qui t’a donné ces vastes boucles, cette stature dionysiaque et cette robe de pourpre tissée par les Grâces de Naxos ?

Il sourit. Sans même dégager son bras du soutien charmant qui l’élargissait, il me tendit comme un plat d’or, par-dessus une courtisane, sa grande main chargée d’anneaux, et serra la mienne sur un sein découvert.

— Khariklo, dit-il à la jeune fille de droite, prends mon ami d’un bras qui lui soit doux, et continuons notre promenade. Bientôt le soleil serait trop ardent pour que ton fard n’en souffrît point.

Nous repartîmes donc tous enlacés. Parrhasios imprimait à la marche un balancement vaste et scandé, pompeux comme un hexamètre où le petit pas des femmes eût battu le dactyle.

En trois mots, il s’enquit de mes œuvres et de ma vie. À chacune de mes réponses, il disait vivement : « C’est parfait », afin de couper court aux explications. Puis il se mit à parler de lui.

— Comprends bien que je t’ai pris sous ma protection, disait-il, car pas un citoyen d’Athènes, hors moi seul, n’est en sûreté chez le Macédonien, et si le moindre différend t’avait conduit devant la justice, je n’aurais pas donné deux oboles, ce matin, de ton indépendance. Désormais, te voilà tranquille.

— Je ne suis pas, répondis-je, d’un naturel tremblant ; mais je ne doute guère qu’ici même et si tu donnais ton nom…

— C’est fait, déclara-t-il. Je me suis annoncé. Lorsque Philippe a su que je lui faisais l’honneur de visiter sa nouvelle ville où il n’installe que des goujats, il a dépêché sur ma route, à dix stades du pont de l’Euripe, un officier de son palais.

Cet homme m’apportait des présents royaux, entre autres six colosses du Nord et les deux belles filles que tu vois : la force pour m’ouvrir la marche, la grâce pour fleurir ma personne.

— Des Macédoniennes ? demandai-je.

— Macédoniennes de Rhodes ! firent-elles en éclatant de rire.

Et Parrhasios, d’un geste généreux, conclut :

— Elles seront dans ton lit ce soir. Moi, j’en ai laissé d’autres avec mes bagages ; mais tu peux être seul, ami : accepte ces roses de ma main. Leur jeune peau doit être éclatante sur un tapis de pourpre sombre.

Nous approchions du grand marché. Il s’arrêta, et, me regardant :

— Au fait, tu ne me demandes pas ce que je viens chercher ici !

— Je n’osais.

— Le devines-tu ?

— Non, certes. Je ne pense pas que tu veuilles un esclave, puisque Philippe te donne les siens. Ni une femme, puisque celles-ci…

— Je suis venu d’Athènes à Khalkis pour trouver un modèle, mon petit. Te voilà tout surpris. Je m’y attendais bien.

— Un modèle ? Il n’y en a donc plus entre l’Académie et le Pirée ?

— Environ quatre cent quarante mille, pour moi, dit Parrhasios orgueilleusement : la population de l’Attique. Et cependant je cherche un modèle au marché des Olynthiens. Voici pourquoi. Tu vas comprendre.

Il se redressa :

— Je fais, dit-il, un Prométhée.

En prononçant un pareil nom, il resta la bouche ouverte et toute l’horreur de son sujet passa dans le pli de ses sourcils.

— Des Prométhées, tu le sais, il y en a sous tous les portiques. Timagoras en a vendu un. Apollodore en a tenté un autre. Zeuxis a cru pouvoir… mais pourquoi rappeler tant de piteuse peinture ? On n’a jamais fait de Prométhée.

— Je le crois, répondis-je.

— On a représenté des paysans nus attachés sur des rochers de bois et le visage tordu par je ne sais quelle grimace qui trahit un mal de dents ; mais Prométhée Forgeron du Feu, Prométhée Créateur de l’Homme et sa lutte avec l’Aigle-Dieu entre le Caucase et la Foudre, ah ! non ! Bryaxis ! on n’a pas fait cela. Ce Prométhée grandiose, je le vois comme ta face, et je veux en clouer l’image à la muraille du Parthénon.

Disant cela, il quitta l’appui de ses deux femmes, prit sa canne au petit porteur et traça de grands gestes dans l’air.

— Depuis deux mois j’y travaillais, j’avais trouvé des rochers superbes dans les domaines de Kratès au promontoire d’Astypalée. Toutes mes études étaient finies. Le fond de mon paysage : prêt. La ligne de la figure : en place. Et tout à coup me voici barré : je ne peux pas trouver une tête. Oh ! s’il s’agissait d’un Hermès, d’un Apollon ou d’un Pan, tous les citoyens d’Athènes seraient fiers de poser chez moi ; mais prendre pour modèle un homme dont le génie resplendisse sur le visage et ligoter cet homme par les pieds, par les poings, sur la charpente d’un praticable, tu le vois bien, ce n’est pas possible. On ne peut disloquer ainsi que les membres d’un esclave. Et ces gens ont des têtes de brutes ! Ce sont des Encelades, des Typhons ; ce ne sont pas des Prométhées. Pourquoi ? parce que nous manquons d’esclaves qui aient été de libres Hellènes. Eh bien ! Philippe nous en apporte ; je suis venu les prendre où il les vend.

Je frémis.

— Un Olynthien ? dis-je. Un allié vaincu ? Mais où comptes-tu faire ce tableau ?

— À Athènes !

— Sur le sol d’Athènes, ton esclave sera libre.

— Il sera selon ma volonté.

— Mais alors, si tu le traites en captif, n’as-tu pas peur que les lois… ?

— Les lois ? dit Parrhasios avec un sourire. Les lois sont dans ma main comme les plis de ce manteau, que je jette derrière mon épaule.

Et d’un mouvement magnifique, il s’enveloppa de pourpre et de soleil.

III

Le marché aux Olynthiens s’étendait devant nous.

À perte de vue, et formant en ligne droite six larges voies parallèles, des estrades de planches étaient dressées sur des tréteaux de hauteur médiocre qui montaient environ à mi-cuisse des passants.

La population de toute une ville se massait là devant une seconde foule : l’une, marchandise, et l’autre, acheteuse. Quatre-vingt mille hommes, femmes, enfants, les mains liées derrière le dos, les pieds entravés de cordes lâches, attendaient, la plupart debout, le Maître inconnu qui les emmènerait vers un point mystérieux de la terre hellène. Un soldat en gardait quarante et s’improvisait crieur d’hommes. Derrière les tables, des serviteurs ramassés dans les faubourgs faisaient circuler l’eau et le pain nécessaires à la nourriture de cette multitude asservie, et un grand bruit s’élevait toujours, comme la voix perpétuelle d’une fête.

Parrhasios pénétra dans la rue principale où s’exposaient à droite et à gauche, nus comme un peuple de marbre, les jeunes gens et les jeunes filles qui avaient paru valoir les hauts prix. À mon étonnement, je ne surpris rien de morne dans leurs regards plutôt curieux. La douleur humaine a son terme que la jeunesse voit venir bientôt. Depuis la ruine de leurs maisons, ces beaux êtres avaient usé jusqu’au bout tout ce qu’ils pouvaient donner de jours et de nuits à l’appréhension ou au désespoir : rien n’en paraissait plus sur leurs physionomies. Les jeunes gens sans doute avaient repris confiance dans leur évasion future. Peut-être les jeunes filles songeaient-elles à l’amour dont on allait combler leur couche et qu’elles méconnaissaient assez pour le convoiter, quel qu’il fût. Bref, par inconscience ou par bravade, ils affectaient une bonne humeur.

La foule autour d’eux se poussait, empressée à l’examen, plus indécise devant l’achat. Peu d’hommes se décidaient vite au milieu d’une telle mise en vente. On touchait beaucoup aux esclaves. Des mains éprouvaient les muscles d’une jambe, la délicatesse d’une peau, la fermeté d’un sein tendu, la carrure d’un poing viril. Et puis ces gens passaient à l’estrade voisine, espérant trouver mieux encore. Parrhasios fit halte un instant aux pieds d’une adolescente élancée, dont la longue forme blanche était une harmonie.

— Voilà, dit-il, une belle enfant.

Aussitôt le vendeur se précipita :

— C’est la plus belle du marché, seigneur. Vois comme elle est droite ! et comme elle est blanche ! Seize ans depuis hier…

— Dix-huit, rectifia la jeune fille elle-même.

— Tu mens, par Dzeus ! Elle n’en a que seize, seigneur, il ne faut pas la croire. Regarde ses cheveux noirs relevés par le peigne. Quand elle les dénoue, ils lui tombent aux jarrets. Regarde ses mains, ses longs doigts qui n’ont pas même touché la quenouille. Elle est fille d’un sénateur…

— Ne parle pas de mon père, fit-elle très gravement.

— Quand je ne le dirais pas, cela se verrait, affirma le vendeur. Elle est belle comme une Néréide, souple comme une épée, douce comme une biche au bois, – enfin voici qui vaut tout le reste : vierge comme à sa naissance.

Et la brusquant de ses mains cyniques, il nous en découvrit la preuve.

Parrhasios battait le sol sec du bout de sa canne sonore.

— Vierge, dit-il, je n’y tenais pas. Il me suffisait qu’elle fût belle. Ôte-lui ces entraves qui nuisent à sa grâce, et, vite, qu’elle remette son vêtement. Je l’achète. Quel est son nom ?

— Artémidora, dit-elle.

— Eh bien, Artémidora, sache que tu es désormais à la suite de Parrhasios.

Elle ouvrit de grands yeux, hésita naïvement :

— Tu es… tu serais le Parrhasios que…

— Je le suis, répondit son maître.

Et, la remettant à la garde des gens qui l’accompagnaient, il reprit sa marche en avant.

Puis il daigna m’expliquer :

— Écartelée sur le Caucase, cette jeune fille offrirait un charmant spectacle. Cependant je ne l’ai pas prise à dessein d’achever avec elle le Prométhée dont je t’ai parlé. Elle me servira de modèle pour certains petits tableaux obscènes, auxquels je délasse mon esprit pendant mes heures de loisir, et qui sont loin d’être, tu le sais, la moins noble partie de mon œuvre.

Nous marchâmes longtemps devant les tréteaux. La foule avait encore grossi. Le soleil devenait plus difficilement tolérable dans cette vaste plaine sans ombre, au milieu d’un peuple houleux. Artémidora s’était ornée d’abord de sa tunique blanche, puis de la ceinture des vierges remontée au-dessous des seins, et ses cheveux disparaissaient dans le sommet d’un voile bleuâtre qui enveloppait tout son corps. Elle se retournait souvent pour nous voir ; et je m’aperçus alors qu’en s’habillant soudain elle avait revêtu presque une âme nouvelle. Son visage s’était métamorphosé. Elle nous observait avec inquiétude, comme si elle avait cherché à savoir lequel de tous ces hommes allait lui faire outrage, et, oubliant déjà dans quelle nudité nous avions connu sa personne, elle repoussait son voile plissé avec ce joli mouvement du coude gauche en arrière qui veut dissimuler le globe de la croupe.

Déjà nous avions parcouru la moitié de la rue principale, quand Parrhasios s’arrêta.

— Non, me dit-il, ce que je cherche n’est pas ici. La jeunesse du corps et la beauté du front ne se rencontrent point ensemble. Aussi bien Prométhée n’est-il pas un éphèbe. Coupons court vers la droite ; suivons au hasard : j’ai plus de chances de trouver mon homme parmi les esclaves de second prix.

À peine avions-nous fait trois pas dans la deuxième allée à droite, il étendit les mains et cria :

— Le voici !

Je m’approchai avec curiosité.

L’homme qu’il me désignait ainsi, touchait a la cinquantaine. De très haute taille et de proportions excellentes, il avait le front large, l’arcade sourcilière puissante et musclée, le nez robuste et géométrique, les narines épanouies, les oreilles profondes. Ses cheveux étaient gris, sa barbe encore brune, courte et roulée en boucles rondes aussi expressives que ses traits. Les fortes attaches de son cou formaient une sorte de piédestal qui donnait, par un singulier rapport, une autorité plus grande à l’intelligence de ses yeux.

Parrhasios l’interpella :

— Comment t’appelles-tu ?

— Outis.

— Je ne te demande pas de littérature, mon brave, mais le nom que tu as reçu de ton père, et tu me répondras, je pense ?

— Depuis un mois je m’appelle Outis. Si j’ai porté un nom ancien, il ne me plaît pas de te dire lequel.

— Pourquoi ?

— Ni de te dire pourquoi, fils de chien.

Parrhasios, hors de lui-même, devint plus rouge que son manteau. Le vendeur, tout alarmé, avança des bras suppliants.

— Ne l’écoute pas, seigneur, il parle comme un insensé. Et c’est pure malice de sa part, car il a plus de cervelle que moi. Il est médecin. Pour la science comme pour l’habileté, il n’avait pas son pareil dans Olynthe. Je te dis là ce que tout le monde répète, car il était célèbre jusqu’en Macédoine. On m’a dit que, depuis trente ans, il a guéri plus d’Olynthiens que nous n’avons pu en tuer le jour où nous avons pris la ville. Ce sera un esclave précieux dès que tu l’auras mis à la chaîne et qu’il aura senti le bâton ; car il fait encore l’insolent, mais il changera de ton comme les autres. Alors, si tu sais le mener, tu ne connaîtras pas la mort avant ton centième hiver. Donne-moi trente drachmes et Nicostrate sera ta chose pour toujours.

— Nicostrate ? répéta Parrhasios vers moi. En effet, je connais ce nom. Mon indifférence est totale envers sa science de médecin. Toutes mes drogues sont dans ma cave et l’une me guérit fort bien des indigestions que l’autre donne. Quand parfois je suis enrhumé, je ne m’applique pas d’autre emplâtre qu’une belle fille aux seins brûlants sur ma poitrine étendue, et je compte bien vivre cent ans sans l’aide de cet apothicaire.

Se tournant vers le vendeur, il ordonna :

— Ôte-lui ses vêtements.

Nicostrate se laissa faire, impuissant et dédaigneux.

Parrhasios continua de commander.

— Mets-le de face, et les bras tombants. Bien… De côté… De dos… À droite maintenant… Encore de face… Marché conclu.

Il claqua légèrement de la main mon épaule et me dit à mi-voix :

— Superbe ! mon petit.

Et je ne lui répondis point, car je me sentais secoué d’un frisson qui était presque de l’envie.

Cinquante ans sont passés : l’espace d’une vie humaine. J’ai vu des milliers de modèles : jamais un qui fût comparable à ce Nicostrate d’Olynthe.

Il était la statue de l’Homme dans toute sa grandeur, à l’âge où la force devient de la puissance. Parrhasios le nommait Prométhée ; mais n’importe quel nom éternel n’eût pas été moins digne de son nouvel esclave. Cet homme dans mon atelier pendant un an de mon travail, et j’eusse fait assez d’ébauches pour emplir toute ma carrière de Dzeus, de Ploutons, de Poséidons, des quinze dieux à barbe grise qu’on appelle les Dominateurs. Il évoquait l’Olympe à ses pieds. Quand il allongeait le bras, on y voyait le Trident, et quand il le haussait, on y voyait la Foudre. Les lignes de ses pectoraux s’unissaient à ses épaules avec un air de majesté qui divinisait tous les gestes.

Ah ! pensai-je, Parrhasios songe à me donner des femmes, comme si j’allais passer mes soirs entre les stèles du Céramique, et certes il ne comprend pas que je renoncerais à l’amour lui-même en échange de son Nicostrate. Les dieux lui inspireront-ils de me l’envoyer jamais, fût-ce pour une journée ?

Ainsi je remuais en mon cœur des malaises de jalousie ; et puis je me consolais à demi en sachant que, si ce n’était le marbre, au moins la cire allait fixer de sa matière presque aussi pure tout ce qui brillait là d’immortel.

En effet, Nicostrate fut perdu pour le marbre.

Je ne l’eus jamais pour modèle.

Le malheureux ne posa qu’une fois, et vous allez savoir comment.

IV

Je revins seul, à cheval, à travers l’Attique. Pendant mes cinq années d’absence, des créanciers avaient vendu le peu de bien que je possédais, et je descendis simplement dans une hôtellerie d’Athènes pour les longues semaines nécessaires à ma nouvelle installation.

Parrhasios m’avait suivi à quelques jours d’intervalle. Apprenant dans quel lieu modeste j’avais fait porter mes bagages, il ne voulut point que j’acceptasse d’autre hospitalité que la sienne et me fit dire qu’il m’attendait.

Le lendemain, je me rendis chez lui, seul, et pour décliner son offre.

Il habitait, à mi-chemin entre le Céramique et l’Académie, un palais de marbre et d’airain, près de la maisonnette où vivait Platon. Ses jardins s’étendaient très bas jusqu’aux rives bleues du Cyclobore, et de l’autre côté, remontant vers la route, ils entouraient l’édifice blanc d’arbres inutiles et fastueux.

Par une faiblesse inattendue chez un homme de sa valeur, Parrhasios aimait à donner l’ostentation de la richesse. Sa fortune était immense : il faisait qu’on n’en doutât point. Et d’ailleurs, prenant leur part de plaisir à toutes les voluptés offertes, il voulait éprouver sans cesse le marbre frais, les soies fines, la peau plus douce encore des vierges, la pourpre seyant au visage, l’or inaltérable et solaire. C’est pourquoi sa maison ressemblait au palais d’Artaxercès.

Il m’accueillit au seuil de la grande cour intérieure qui lui servait d’atelier.

Debout, toujours drapé de soie rouge et la bandelette au front comme un dieu olympien, il m’ouvrit ses larges bras. Puis je pénétrai à ses côtés dans l’illustre salle, matrice de chefs-d’œuvre, où je fus ému de me retrouver.

— Mon Prométhée ? répondit-il à ma question. Non. Je ne le sens pas mûr encore. Ce Nicostrate a besoin d’être médité quelque temps, et je pressens que ma première conception du sujet va éclater en morceaux dès que j’y ferai entrer sa personne. Dans quelques jours nous verrons bien.

Je lui demandai s’il se reposait, mais c’était mal le connaître. La peinture était sa vie même. Revenu de voyage au milieu de la nuit, il avait commencé un tableau le matin.

— Viens, me dit-il brusquement. Je suis content que tu puisses le voir : cette petite chose est une merveille. Je n’ai jamais rien fait de plus beau.

C’était encore un trait de son caractère que d’estimer ses œuvres à leur valeur suprême et de comprendre l’admiration que tout le peuple grec vouait à son grand nom.

Le panneau commencé reposait obliquement sur un chevalet de bois de sycomore dont les deux montants, prêts à se rejoindre, se recourbaient en cols de cygnes d’or. Je me penchai respectueusement et vis un singulier sujet qui, pourtant, ne me surprit point dans l’atelier de Parrhasios. Son tableau représentait un paysage sylvestre et frais à voir, où s’allongeait sur le côté une nymphe endormie, ses flèches à la main. Un satyre, penché devant elle, lui soulevait la tunique jusqu’à la ceinture avec une expression de gourmandise bestiale. Derrière, un deuxième satyre à genoux assaillait la vierge directement, sans troubler son jeune sommeil qui devait être bien profond. C’était tout.

Mais, comme je relevais les yeux, j’aperçus à quelques pas, étendue sur une banquette, la confuse Artémidora entre les deux barbares sarmates qui venaient de poser avec elle le mouvement de cette rouge esquisse.

Et Parrhasios m’expliqua :

— Oui. J’aime ces tableaux de vie intense, et je ne montre le Désir de l’Homme qu’à l’instant de son paroxysme et de sa réalisation. Socrate, qui avait commencé par être un mauvais sculpteur avant de devenir un bon philosophe, voulait me voir peindre l’amour avec des regards et des pensées. C’était d’une absurde critique. La peinture est dessin et couleur : sa langue ne parle que par gestes, et le geste le plus expressif est celui par quoi elle triomphe. J’ai peint Akhilleus à l’instant où il tue. Sa colère immobile, je la laisse au poète. Mais en voilà assez, nous nous comprenons.

Il s’assit devant son chevalet et commanda :

— Reprenez la pose.

Alors Artémidora leva ses yeux noirs vers nous, et, d’une voix qui me laissa troublé, elle murmura :

— Devant lui ?

Mais Parrhasios n’entendait point. Parrhasios chantait déjà. Avec son pinceau fin dont le manche était d’ivoire et creusé en roseau, il ajouta les derniers traits à l’esquisse, afin d’en accentuer le dessin. Puis deux de ses jeunes apprentis lui apportèrent ses instruments.

— Tu le vois, me dit-il en souriant, j’ai cessé de peindre à la détrempe. Voilà de la cire et des fers selon le procédé nouveau. Ces jeunes gens de l’École de Sikyone, je les battrai sur leur terrain !

On eût dit, en effet, à le voir, qu’il avait toujours employé ce procédé de Polygnote récemment remis à la mode. Ses petites boîtes à cire étaient disposées dans un coffret déjà maculé par l’usage. Il y plongeait avec mesure le fin cautère chauffé au fourneau, en retirait une gouttelette de cire colorée, la posait à sa place et la mêlait aux autres avec une sûreté de main qui m’arrachait parfois un sourire d’enthousiasme.

Tout en peignant, il m’apprenait comment on mêlait la cire aux couleurs et quelles couleurs étaient les bonnes, à l’exclusion de toutes les autres. Son blanc venait de l’île de Mélos, celui de Samos étant trop gras. Il aimait le cinabre indien, plus solide que le cinabre d’Éphèse, plus coûteux aussi, d’ailleurs. La sandaraque couleur de flamme et l’arménion d’un bleu si pâle convenaient aux vêtements féminins. Il estimait le noir d’ivoire que le jeune Apelle venait d’inventer, mais il s’en tenait pour sa part au noir plus docile aux mélanges fabriqué (lorsqu’on peut en prendre) avec les os calcinés des morts et ravis aux tombeaux anciens.

Ainsi se passa la journée sans que je sentisse la fuite des heures, sinon quand Parrhasios commandait : « Reposez-vous ! » et qu’Artémidora, toujours plus rougissante, cachait son visage dans ses mains.

Vers la fin du jour, il se leva, criant aux apprentis :

— Faites chauffer la plaque !

Et se retournant vers moi, il me dit :

— C’est fini.

On lui apporta la plaque rouge qui lançait des étincelles. Il la saisit par le piton avec des tenailles à longues branches. Il la promena très lentement devant le tableau horizontal, où la cire montait à la surface en fixant au bois sec son âme multicolore.

Et voilà comment fut achevée, entre l’aube d’un jour et le crépuscule, la Nymphe surprise, de Parrhasios, qui est maintenant à Syracuse.

Parrhasios regarda son œuvre avec une négligente complaisance, et, secouant sa belle main expressive, il cria comme pour cent personnes :

— Oui. C’est un exercice avant la bataille.

Distrait, je demandai :

— Quelle bataille ?

Il parut s’étonner que je n’eusse pas compris. À grands pas, il traversa la pièce, ouvrit une porte : Nicostrate à la chaîne leva les yeux sur nous. Parrhasios se haussa devant lui, et, les doigts passés dans la barbe, il murmura comme pour lui seul :

— Ma bataille de dieu contre cet être humain.

V

Je restai un mois entier occupé dans Athènes à des affaires personnelles, qui ne me permettaient pas de retourner chez Parrhasios.

Athènes était vraiment en deuil depuis la chute des Olynthiens. Le marché de Khalkis, la vente d’un peuple allié, – ce scandale et cet affront aux portes mêmes de l’Attique, – était le sujet de tous les discours, le songe de tous les silences.

Contre Philippe, on ne pouvait rien. Kratès ne voulait pas la guerre, et Démosthène lui-même ne la demandait plus. Mais Eschine, en revenant du Péloponnèse, avait rencontré sur sa route des troupeaux d’Olynthiens conduits comme des bêtes, et il lui avait suffi de raconter ce passage d’esclaves pour soulever à sa voix l’indignation du peuple contre les cités coupables.

Un jour, ce fut pis encore : on apprit que, dans la ville même, un citoyen traitait en femme captive une malheureuse Olynthienne. L’homme fut arrêté, jugé, condamné à mort sur-le-champ.

Alarmé, je vis Parrhasios menacé d’un sort semblable et, laissant là toute affaire, je descendis jusqu’à son palais, afin de l’avertir s’il en était temps.

Portes et rideaux étaient fermés lorsque je parvins à son mur. L’esclave ne voulait pas me laisser franchir le seuil. Il me fallut insister, montrer mon angoisse, affirmer qu’il y allait de la vie de son maître. Je passai enfin, et, suivant en courant la grande galerie vide, je soulevai la portière.

Je n’oublierai jamais le regard lent et grave que me jeta Parrhasios lorsqu’il me vit entrer. Il peignait debout, gigantesque devant un panneau de bois noir qui était presque de sa taille. Le ciel vaguement orageux donnait à sa haute stature une apparence extra-humaine. La sérénité de son visage était telle que les traits n’y paraissaient plus : les rides mêmes s’étaient effacées, ainsi qu’il arrive aux cadavres des grands vieillards couchés dans la paix des morts.

Il ne me parla point. Il ne me regarda plus. La tige chaude entre les doigts, il portait les larmes de cire entre la boîte et le panneau droit, d’une main aussi sûre et aussi tranquille que s’il avait créé le monde avec des gouttes de couleur.

C’est alors que, suivant son œil fixé tour à tour sur son œuvre et sur un point de la vaste salle, j’aperçus, tumultueux et nu, écartelé des quatre membres à la croupe d’une roche véritable, Nicostrate qui tirait, couvert de tous ses muscles, sur quatre cordes retordues.

Longtemps, je restai immobile, retenant mon souffle, ne sachant plus ce que j’étais venu faire et dire. Mon cerveau nageait tout entier dans les merveilles de la vue. Mes autres sens ne me parlaient plus et j’avais moins de pensée qu’on n’en a en songe.

……

Tout à coup, Parrhasios prononça un mot… Du moins, il me sembla l’entendre.

Et ce mot, c’était :

— Crie !

Et sa voix était calme comme son geste et son front.

— Crie ! répéta Parrhasios.

Nicostrate poussa violemment un éclat de rire forcé qui remua la salle. Et il dit qu’il ne crierait point ! qu’il était maître de son visage ! qu’on n’attacherait pas ses traits, comme ses membres, avec des câbles à la roche ! qu’il empêcherait bien ce tableau de se faire ! puis il vomit l’écume de sa rage avec des éclats d’injures.

La face de Parrhasios ne s’altéra pas d’une ligne. Il posa le cautère qu’il tenait à la main, en prit lentement un autre qui chauffait à blanc dans le fourneau voisin, et, mesurant la place exacte où le vautour de son tableau fouillait le foie de Prométhée, il dit à un esclave sarmate :

— Tiens. À droite. Sous la dernière côte. Touche légèrement, sans pénétrer.

Nicostrate vit cet homme s’avancer jusqu’à lui. Il gardait un sourire très pâle et la chair grésilla sans qu’il eût dit un mot.

Mais, bientôt, ses yeux défaillirent. Une sueur atroce coula de ses tempes. Il se mit à hurler d’abord, puis à gémir d’une voix secouée comme un sanglot de petit enfant.

Parrhasios, impassible, observait son visage.

……

Combien de temps ceci dura-t-il ? Je ne sais plus. Jusqu’au soir, je pense. Je ne sais pas davantage à quelle heure j’eus la force de me traîner hors de cette salle, car je défaillais de la tête aux pieds. Au moment où je passais la porte, j’entendis un silence soudain, puis une voix dans l’éloignement :

— L’imbécile ! criait Parrhasios. Il est mort un instant trop tôt !

 

*    *    *

 

Lorsqu’on sut le lendemain, dans Athènes, comment Parrhasios avait accompli le Prométhée enchaîné qu’il destinait au Parthénon, il n’y eut dans toute la ville qu’un seul cri d’horreur.

Le peuple se porta en foule sur la route du Cyclobore et vint assaillir la maison du peintre, dont les portes étaient fermées.

— Un Olynthien ! Un homme libre ! Un vaincu du Macédonien !

— Le poison pour son meurtrier !

Je me mêlai à cette foule hostile, non pas pour sauver mon ami, car, moi aussi, je pensais alors qu’il méritait tous les supplices, et les hurlements de Nicostrate grondaient toujours dans mes oreilles. Mais j’allai, suivant la cohue, poussé par le mouvement du peuple, et je parvins avec le troupeau sous les murailles assiégées.

La foule cria longtemps. La maison semblait morte. Pas un esclave sur le seuil. Pas une voix derrière les rideaux qui pendaient entre les colonnes, immobiles et refermés.

Enfin Parrhasios lui-même, entre deux rideaux qui s’ouvrirent, apparut au premier étage, les bras croisés dans sa robe royale et le front toujours ceint de la bandelette sacrée.

Une tempête de cris monta jusqu’à lui :

— Assassin ! barbare ! allié de Philippe ! criait la foule. Où est-il, cet Olynthien ? Nous lui ferons des funérailles comme à un général vainqueur. Et le poison pour toi ! le poison pour toi !

Parrhasios laissa cette colère se déchaîner et se ralentir. Puis, saisissant à ses pieds, par les deux côtés du panneau, le Prométhée qu’il venait de peindre, il le souleva lentement et comme religieusement, d’abord au-dessus de la balustrade, puis au-dessus même de son front, si bien qu’il fut caché par lui, et l’Œuvre apparut à la place de l’Homme.

Une brusque secousse ébranla cette foule qui s’approcha encore. Un prodige lui apparaissait : le tableau de la douleur humaine et de l’éternelle défaite par la souffrance et par la mort palpitait au-dessus de ses têtes. Devant ses innombrables yeux, le sommet de la grandeur tragique se découvrait là pour la première fois. Elle frémit. Quelques hommes pleurèrent. Un silence de temple se répandit jusqu’aux dernières bouches de la multitude, et, comme des huées essayaient de renaître, une acclamation tonnante les étouffa dans le bruit de la Gloire.

Le Caire, 1901.

DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT

ARCAS

Jeune fille aux yeux noirs…

MELITTA

Ne me touche pas !

ARCAS

Non, certes ; je reste loin, tu le vois, sœur d’Aphrodite, jeune fille aux cheveux bouclés comme des grappes de raisins. Je m’arrête sur le bord de la route, et je ne peux plus m’en aller, tu le vois, ni vers ceux qui m’attendent, ni vers ceux que j’ai quittés.

MELITTA

Va ! va ! tu parles vainement, chevrier sans chèvres, coureur de chemins vagues ! Si tu ne peux plus suivre la route, va-t’en alors à travers champs ; mais n’entre pas dans ma prairie, toi que je ne connais pas, ou j’appelle !

ARCAS

Qui donc appellerais-tu dans cette solitude ?

MELITTA

Les dieux ! qui m’entendront.

ARCAS

Ah ! petite fille ! Les dieux sont plus loin de toi que je ne suis à présent, et fussent-ils même à tes côtés, ils ne me défendraient pas de te dire que tu es belle, car ils sont fiers de ton visage et ils savent bien que c’est leur chef-d’œuvre.

MELITTA

Tais-toi, chevrier. Va-t’en. Ma mère m’a défendu d’écouter aucun homme. Je suis ici pour garder mes brebis laineuses et leur faire brouter l’herbe jusqu’au soleil couchant. Je ne dois pas entendre la voix des garçons qui passent sur la route avec le vent du soir et les poussières ailées.

ARCAS

Pourquoi ?

MELITTA

Je ne le sais pas. Ma mère le sait pour moi. Il n’y a pas encore treize ans que je suis née sur son lit de feuilles, et je serais bien imprudente si je ne faisais pas tout ce qu’elle veut m’ordonner.

ARCAS

Tu ne l’as pas comprise, enfant, ta mère si bonne, et si sage, et si belle, et si vénérable. Elle t’a parlé des hommes barbares qui traversent parfois les campagnes, le bouclier sur le bras gauche et l’épée dans la main droite. Ceux-là seraient méchants pour toi, car tu es faible et ils sont forts. Dans les cités qu’ils ont prises pendant les détestables guerres, ils ont tué beaucoup de jeunes vierges presque aussi belles que tu l’es et ils ne t’épargneraient pas s’ils te trouvaient sur leur chemin. Mais moi, quel mal pourrais-je te faire ? Je n’ai que ma peau de mouton sur l’épaule et ma baguette à la main. Regarde-moi. Suis-je donc si terrible ?

MELITTA

Non, chevrier. Tes paroles sont douces et je les écouterais longtemps… Mais les plus douces paroles sont perfides, m’a-t-on dit, lorsque la bouche d’un jeune homme les murmure à l’une de nous.

ARCAS

Me répondras-tu si je te pose une question ?

MELITTA

Oui.

ARCAS

À quoi songeais-tu, sous l’olivier noir, lorsque j’ai passé ?

MELITTA

Je ne veux pas te le dire.

ARCAS

Je le sais.

MELITTA

Dis-le-moi.

ARCAS

Si tu me permets d’approcher. Autrement je resterai muet. Je ne puis te dire cela qu’à l’oreille, puisque c’est ton secret et non le mien. Tu veux bien que je m’approche ? que je te prenne la main ?

MELITTA

À quoi pensais-je ?

ARCAS

À ta ceinture de noces.

MELITTA

Oh ! qui t’a répété ?… Ai-je parlé tout haut ? Es-tu dieu, chevrier, pour lire de si loin dans les yeux des filles ? Ne me regarde pas ainsi ! ne cherche pas à lire ce que je pense à l’instant…

ARCAS

Tu songeais à ta ceinture de noces et à l’inconnu qui la dénouerait, avec quelques-unes de ces douces paroles que tu crains autour de toi… Celles-là aussi seront-elles perfides ?

MELITTA

Je ne les ai jamais entendues…

ARCAS

Mais tu entends les miennes, et tu vois mes yeux…

MELITTA

Je ne veux plus les voir…

ARCAS

Tu les vois dans ton songe.

MELITTA

Ô chevrier !…

ARCAS

Quand je te prends la main, pourquoi frissonnes-tu ? Quand mon bras se referme autour de ta poitrine, pourquoi t’inclines-tu ? Pourquoi ta faible tête cherche-t-elle mon épaule ?…

MELITTA

Ô chevrier !

ARCAS

Comment serais-tu ainsi presque nue dans mes bras si je n’étais déjà presque ton époux ?

MELITTA

Mais non, tu ne l’es pas ; laisse-moi, laisse-moi, j’ai peur, va-t’en, je ne te connais pas ; laisse-moi, tes mains me font mal, laisse-moi, je ne te veux pas !

ARCAS

Pourquoi me parles-tu, petite fille, avec la bouche de ta mère ?

MELITTA

Non, ce n’est pas elle, c’est moi qui te parle. Je suis sage ; laisse-moi, chevrier. J’aurais honte de faire comme Naïs, ou comme Philyra ou Chloë qui n’attendirent point le jour de leurs noces pour apprendre les secrets d’Aphrodite et enfanter mystérieusement. Non, non, je ne te céderai pas ! tu peux déchirer ma tunique, je ne te céderai pas, chevrier ! je m’étranglerais plutôt de mes mains !

ARCAS

Pourquoi encore ? Et que t’ai-je fait ? J’ai touché cette tunique, je ne l’ai pas déchirée. J’ai baisé ta ceinture, je ne l’ai pas dénouée. Eh bien, soit ! je t’abandonne, je te délivre, je te laisse… Va-t’en !… Pourquoi ne t’en vas-tu pas ?

MELITTA

Laisse-moi pleurer.

ARCAS

Crois-tu donc que je t’aime assez peu pour te ravir à toi-même ? T’aurais-je ainsi parlé depuis que tu m’entends, si je ne te demandais qu’un instant de plaisir tel que toutes les bergères m’en pourraient donner ? Est-ce que mes yeux ne t’ont pas appris ?… Mais tu ne les regardes plus, mes yeux. Tu caches les tiens, et tu pleures…

MELITTA

Oui.

ARCAS

Pourtant, si tu l’avais voulu, j’aurais tant aimé passer à tes pieds toute une vie d’amour et de tendres paroles. J’aurais mis mes deux bras autour de ton, corps, ma tête sur ton sein, ma bouche sous la tienne, et tu aurais dénoué tes cheveux pour m’en faire des caresses autour de nos baisers… Écoute ! si tu l’avais voulu, je t’aurais fait une hutte verte avec des branches fleuries et des herbes fraîches, pleines encore de cigales chantantes et de scarabées d’or, précieux comme des bijoux. C’est là que tu m’aurais enfermé toutes les nuits, et que, sur le lit blanc de mon manteau étendu, nos deux cœurs auraient battu éternellement l’un contre l’autre.

MELITTA

Oh ! laisse-moi pleurer encore…

ARCAS

Loin de moi ?

MELITTA

Dans tes bras… dans tes yeux…

ARCAS

Mon amour… Le soir monte, et la lumière s’en va, comme un être ailé, vers le ciel… La terre est déjà noire. On ne voit plus au loin que la longue voie lactée du ruisseau qui scintille comme un fleuve d’étoiles autour de notre champ… Mais c’est trop de clarté…

MELITTA

Oui, c’est trop… conduis-moi.

ARCAS

Viens… Le bois où nous nous glissons entre les branches caressantes est si profond que, même le jour, les divinités en ont peur. On ne voit jamais dans les sentiers les doubles sabots des satyres suivre les pieds légers des nymphes. On n’y voit pas entre les feuilles les yeux verts des hamadryades fixer les yeux craintifs des hommes. Mais nous n’aurons pas peur puisque nous sommes ensemble, tous les deux, toi et moi…

MELITTA

Non. Je pleure malgré moi, mais je t’aime et je te suis. Un dieu est dans mon cœur ! Parle-moi ! Parle encore ! Un dieu est dans ta voix.

ARCAS

Mets tes cheveux autour de mon cou, ton bras autour de ma ceinture et ta joue contre ma joue. Prends garde, voici des pierres. Baisse les yeux, voici des racines. La mousse glisse sous nos pieds nus, et la terre est fraîche… Mais ton sein est chaud sous ma main.

MELITTA

Ne le cherche pas. Il est petit, il est jeune, il n’est pas beau. L’automne dernier, je n’en avais pas plus qu’au jour de ma naissance. Mes amies se moquaient de moi. C’est au printemps que je l’ai vu croître, avec les bourgeons sur les arbres… Ne le caresse pas ainsi… Je ne peux plus marcher.

ARCAS

Viens pourtant… Ici nous sommes dans les ténèbres. Je ne vois plus ton visage. Nous ne sommes ni toi ni moi. Ne me donne plus tes lèvres : je veux revoir tes yeux. Viens jusqu’au vieil arbre là-bas, qui est devant le clair de lune. Sa grande ombre rampe jusqu’à nous, suis-la…

MELITTA

Il est grand comme un palais…

ARCAS

Le palais de tes noces, qui s’ouvre pour nous deux au fond de la nuit sacrée…

MELITTA

J’entends du bruit… Ce sont les palmes…

ARCAS

Les palmes bruissantes du cortège nuptial.

MELITTA

Ces étoiles…

ARCAS

Ce sont les torches.

MELITTA

Et ces voix…

ARCAS

Ce sont les dieux.

MELITTA

Ô chevrier ! je suis entrée ici vierge comme Artémis qui nous éclaire de loin à travers les branches noires et qui, peut-être, écoute mon serment. Je ne sais pas si j’ai bien fait de te suivre où je t’ai suivi, mais un souffle était en moi, un esprit que ta voix a fait naître… et tu m’as donné le bonheur, comme un immortel, en me donnant la main.

ARCAS

Jeune fille aux yeux noirs, ni ton père ni mon père n’ont préparé notre union devant l’autel de leurs foyers en échangeant ta richesse et la mienne. Nous sommes pauvres, donc nous sommes libres. Si quelqu’un nous marie ce soir, lève les yeux : ce sont les Olympiens protecteurs des bergers.

MELITTA

Mon époux, quel est ton nom ?

ARCAS

Areas. Et le tien ?

MELITTA

Melitta.

Biarritz, 1903.

UNE VOLUPTÉ NOUVELLE

I

Il y a quatre ans, peut-être cinq, j’habitais plusieurs jours par semaine un rez-de-chaussée incommode, mais clandestin et costumé, dans une rue qui communiquait par une de ses extrémités avec le petit parc Monceau : détail sans intérêt pour moi, car la grille en était fermée tous les soirs avant minuit, de sorte que je n’y pouvais passer précisément à l’heure où j’apprécie la marche en plein air.

Une nuit, comme je me trouvais là, en conversation silencieuse avec deux chats de faïence bleue accroupis sur une table blanche, j’hésitais à choisir entre deux passe-temps de solitude : écrire un sonnet régulier en fumant des cigarettes, ou fumer des cigarettes en regardant le tapis du plafond.

L’important est d’avoir toujours une cigarette à la main ; il faut envelopper les objets d’une nuée céleste et fine qui baigne les lumières et les ombres, efface les angles matériels, et, par un sortilège parfumé, impose à l’esprit qui s’agite un équilibre variable d’où il puisse tomber dans le songe.

Ce soir-là, j’avais l’intention d’écrire et le désir de ne rien faire ; en d’autres termes, c’était une soirée qui ressemblait à toutes les autres et allait fatalement se terminer devant une feuille de papier vierge et un cendrier plein de cadavres, quand je fus tout à coup tiré de mes pensées par un coup de sonnette inattendu.

Je levai la tête. Je me persuadai que, le vendredi 9 juin, je n’attendais personne à cette heure de nuit ; mais, comme un second coup de sonnette suivit de très près le premier, j’allai à la porte et je tirai la serrure.

La porte ouverte, je vis une femme.

Elle se tenait enveloppée dans un manteau flottant qui était de drap beige comme un vêtement de voyage, mais broché d’entrelacs comme une sortie de bal. Cela se serrait autour du cou par une chenille ronde et touffue d’où la tête émergeait à peine, toute brune sous les cheveux teints en blond. Le visage était jeune, sensuel, un peu railleur ; deux yeux très noirs, une bouche très rouge.

— Veux-tu bien me permettre de passer ? dit-elle en penchant la tête sur l’épaule.

Je m’effaçai, avec l’étonnement particulier d’un homme qui voit entrer chez lui, à l’heure où l’on ne reçoit guère que les amies les plus intimes, une femme qui ne lui rappelle pas le moindre souvenir, et qui le tutoie dès la première phrase.

— Chère amie, lui dis-je timidement quand je l’eus suivie dans ma chambre, chère amie, ne m’accuse pas, je te reconnais à merveille, mais je ne sais par quelle infortune je ne puis à l’instant me rappeler ton nom. Ne serait-ce pas Lucienne ? ou Tototte ?

Elle eut un sourire d’indulgence et, sans répondre, elle défit son manteau. Sa robe était de soie vert d’eau, ornée de gigantesques iris tissés avec la robe elle-même et dont les tiges montaient en fusées le long du corps jusqu’à un décolletage carré qui montrait nu le bout des seins. Elle portait à chaque bras un petit serpent d’or aux yeux d’émeraude. Un collier de grosses perles à deux rangs brillait sur sa peau foncée, en marquant la naissance du cou qui était mobile et arrondi.

— Si tu me reconnais, dit-elle, c’est que tu m’as vue en rêve. Je suis Callistô, fille de Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon tombeau est resté en paix dans les bois fleuris de Daphné, près des collines où fut la voluptueuse Antioche. Mais, maintenant, les tombeaux voyagent. On m’a emmenée à Paris et mon ombre suivait la pierre qui contenait mes cendres fines. Longtemps encore, j’ai dormi enfermée dans les caves glaciales du Louvre.

J’y serais toujours si un grand païen, un saint homme, M. Louis Ménard, le seul qui se souvienne aujourd’hui des rites et des gestes divins, n’avait prononcé devant ma tombe les paroles traditionnelles qui savent rendre aux pauvres mortes une vie éphémère et nocturne. Pendant sept heures, chaque nuit, je me promène dans ta sale ville…

— Oh ! pauvre fille ! interrompis-je. Comme tu dois trouver le monde changé !

— Oui et non. Je trouve les maisons noires, les costumes laids et le ciel lugubre (quelle singulière idée vous avez eue de venir habiter sous un pareil climat !). Je trouve que la vie est plus sotte et que les gens ont l’air moins heureux ; mais, si j’ai une stupéfaction, c’est bien de revoir à chaque pas toutes les choses que j’ai connues. Comment ! en dix-huit cents ans vous n’avez fait que cela ! Rien de plus nouveau ? Rien de mieux, vraiment ? Ce que j’ai vu dans vos rues, dans vos champs, dans vos maisons, c’est tout, c’est bien tout ?… Quelle misère, mon ami !

L’étonnement qu’elle me vit prendre pouvait tenir lieu de réplique. Elle sourit et s’expliqua :

— Tu vois comment je suis habillée ? me dit-elle. J’ai la robe qu’on a mise avec moi au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on s’habillait avec de la laine, du fil et de la soie. En revenant sur terre, je croyais trouver tous ces vieux tissus disparus même des mémoires. Je m’imaginais (pardonne-moi) qu’après de si longues années les hommes auraient découvert des étoffes merveilleuses comme le soleil ou la lune, et plus voluptueuses au toucher que la peau d’une vierge ou d’un fruit. Mais non, de quoi vous habillez-vous ? de laine, de fil et de soie… Oh ! je sais, vous avez trouvé les cotonnades, et vous en enveloppez les nègres, qui vous semblent inconvenants dans l’état où ils se promènent. C’est peut-être extrêmement moral… Tu aimes beaucoup le coton ? Tu es fier de sa découverte ? Moi, je ne peux pas même sentir sous mes doigts cette chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous une étoffe mieux drapée que la laine ? non ; plus fine que le fil de lin ? plus lumineuse que la soie ?… Mais réponds toi-même.

Elle poursuivit :

— De mon temps, on se chaussait avec du cuir… On connaissait les mules, les souliers de couleur, les pantoufles fourrées, les bottines montantes… Tiens, tes souliers de cycliste, découverts avec une bride un peu plus haut, c’est une forme phrygienne. Regarde maintenant les miens : ils sont en maroquin olive et dorés aux petits fers comme une reliure. Admire-les. Tu n’en trouveras pas d’aussi beaux chez le fournisseur de tes amies.

Elle poursuivit encore :

— De mon temps, pour faire les bijoux, on se servait de deux métaux précieux : l’or et l’argent. En avez-vous trouvé un troisième ? On en faisait des colliers, des bagues, des bracelets, des boucles d’oreilles, des diadèmes et des broches. J’ai retrouvé tout cela rue de la Paix, identique. Nous connaissions les perles, l’émeraude, le diamant, l’opale, la pierre de lune, le rubis, le saphir et toutes les silices nuancées qui viennent de l’Arabie et de l’Inde aujourd’hui comme autrefois. Par hasard, auriez-vous créé une pierre précieuse en dix-huit siècles ? Une seule, dis-m’en une, je t’en prie ! une pierre que je n’aie pas connue, une bague que je n’aie pas mise à mon doigt ; un bijou nouveau, même monté en or comme les miens, puisque tu n’as pas de métal plus rare à m’offrir, mais portant dans ses griffes une gemme inventée ?

Sa voix s’était animée peu à peu jusqu’à un ton de reproche et de dépit. Je fis un geste beaucoup plus calme.

— Callistô, répondis-je, tu me parais attacher une importance exagérée aux ornements dont les femmes se chargent et qui n’ont pas d’autre excuse que d’occuper, par leur choix difficile et leur composition méticuleuse, une vie stagnante et désœuvrée. Il est évident aujourd’hui, après dix mille ans d’efforts infructueux chez tous les peuples, qu’une jeune fille ne saurait jamais être plus belle par l’art du couturier, du brodeur et de l’orfèvre qu’à l’instant où elle se montre toute nue comme les dieux l’ont créée. Ce simple costume, je ne doute pas que les Grecs ne l’aient connu…

— Mieux que tes compatriotes.

— Vous ne l’avez pas inventé ; n’en sois pas fière. Je reconnais que, de nos jours, on le travestit encore plus mal que du temps où tu es née ; mais du mauvais au pire, la différence importe-t-elle ? On ne peut pas habiller les femmes. C’est un axiome. Nous ne le détruirons pas. Si les vérités esthétiques pouvaient se démontrer par théorèmes, M. Poincaré aurait déjà prouvé mathématiquement qu’il est inutile d’exercer l’imagination humaine à la recherche de cette découverte, aussi certainement chimérique que la trisection des angles. Pour ma part, je ne m’afflige pas d’un insuccès qui persiste parce qu’il est éternel ; et je me contente d’admirer la femme dans sa pureté primitive (qui, elle aussi, est immuable) avec l’émotion antique de ceux qui touchèrent Hélène.

Elle me regarda plus fixement en penchant la tête vers moi, et me dit avec lenteur :

— Es-tu sûr, ô présomptueux ! que les femmes n’aient pas changé ?

II

Ce qu’elle fit immédiatement après avoir dit ces mots, je ne sais si je l’ai vu, dans le trouble où j’étais.

Comment elle quitta ses bagues, fit glisser quatre bracelets, ouvrit son collier, laissa tomber ses vêtements en même temps que ses lourds cheveux, je ne pourrais le dire. Ce fut si rapide et si éclatant qu’il m’en est resté dans la mémoire un éblouissement plein d’ombres.

Jusque-là, je n’avais pas cru avec certitude à la réalité de l’aventure. Les apparitions longtemps prises pour surnaturelles, et désormais tenues plus volontiers comme obéissant aux lois d’une nature profonde et mal connue, se présentent parfois avec les caractères d’une matérialité qui n’est démentie par aucun de nos sens et qui peut égarer un esprit incrédule ou simplement prévenu contre l’invraisemblance.

Je me demandais depuis une heure si je n’étais pas mystifié par une lectrice extravagante : quelque étrangère, pensais-je, assez immodeste et assez délibérée pour se rendre la nuit dans une chambre à coucher où on ne l’invite point, veut sans doute faire oublier le dessein banal qui l’entraîne, en considération du soin qu’elle apporte à le dissimuler dans une robe de théâtre. J’avais répondu dans le sens où elle me conduisait elle-même, avec la réserve d’un interlocuteur complaisant qui, par déférence ou par curiosité, ne veut pas déchirer trop tôt le tissu d’une comédie laborieuse et intéressante.

Mais, dès qu’elle fut nue, je compris qu’elle venait à moi du fond du passé…

Je me souviens très bien qu’au moment où j’en eus la certitude, j’ébauchai, si je n’achevai pas, tous les mouvements qu’un instinct religieux m’inspirait invinciblement. Je me retins à ma chaise pour ne pas me mettre à genoux et je la regardais, en inclinant le front, avec un sentiment de sacrilège, comme si une personne aussi miraculeuse ne devait pas être contemplée avec les mêmes yeux qui voyaient les femmes vivantes.

Callistô était grande. Elle avait le torse étroit et rond, la taille haut placée, les jambes très longues. Ses articulations fines étaient d’une fragilité qui me ravissait ; et même dans ses cuisses musclées on devinait des os délicats. Épilée, mais pure et sans fards, sa peau luisait comme au sortir du bain, brune d’un léger ton uniforme, presque noire au bout des seins, au bord allongé des paupières et dans la ligne courte du sexe. Je ne saurais expliquer comment sa beauté ne pouvait s’être accomplie ni sous notre climat, ni même dans notre temps, car cette évidence ne naissait d’aucun détail, mais seulement d’une harmonie et peut-être d’une clarté. Pour affirmer une différence entre elle et les femmes de mon époque, j’étais obligé de croire sans autre preuve à mon discernement, comme un collectionneur distingue le vrai du faux sans que parfois il puisse démontrer qu’il se fonde sur un indice particulier pour établir sa conviction.

Comme pour se mettre à ma portée, elle s’étendit sur une chaise longue.

— Vous auriez pu au moins perfectionner les femmes, reprit-elle en souriant. Et, tu le vois, les races ont perdu. Vos médecins, qui méprisent les nôtres, pourquoi laissent-ils aujourd’hui tes maîtresses moins belles que mes sœurs ? La terre où nous vécûmes ne s’est pas engloutie. L’Oronte descend toujours du fond des montagnes de cèdres. Smyrne survit. Sparte est morte, mais Athènes est ressuscitée. Siècle vaniteux et débile, pourquoi remplaces-tu les Ioniennes par le mélange des Levantines, et que n’as-tu créé des sélections de femmes, comme tu crées des familles de roses ? Tu ne peux pas. Ton effort est celui d’un enfant. Le nôtre fut celui des dieux.

Pendant qu’elle me parlait (je n’étais guère en esprit de discuter contre elle), une terreur comme on n’en a guère que dans le frisson du demi-sommeil, m’étreignait les tempes. Je tremblais qu’elle ne me quittât tout à coup, comme un être fluide, un néant de lumière, et je me demandais si mes yeux seuls auraient l’illusion de sa présence charnelle, si je pourrais, du bout du doigt, sur la peau tendre de sa hanche, la toucher.

— Viens ! dit-elle en riant. Je ne suis pas une ombre. Donne-moi la main.

Et, cambrant les reins sur la chaise longue, elle passa mon bras autour de son corps, qui pesa, voluptueux, sur mes doigts.

Puis, avec un entêtement qui ne voulait point se démentir, elle reprit sa conférence.

— Mille ans avant que je ne fusse belle, les hommes s’unissaient aux femmes à peu près comme les boucs aux chèvres. Tu as lu Homère ? Ni Argos, ni Troie, n’ont connu d’autres plaisirs que ceux de l’acte sauvage dont les animaux se contentent. Même le baiser sur la bouche était ignoré de Briséis. Jamais Andromaque ne tendit sa poitrine à d’autres lèvres qu’à celles de son petit enfant. Jamais, autour des flancs d’Hélène, une main ouverte et large ne souleva le frémissement qui naît de la caresse humaine.

Elle ferma les yeux.

— Et puis, tout à coup, en un jour, l’antique Orient où je suis née prit aux dieux, comme un feu éternellement jeune, le seul don qui les distinguât des autres habitants de la terre : il inventa la volupté.

Ô jours de sève ! jeunesse du monde ! Pour la première fois, les lèvres d’un homme et d’une femme, laissant les fruits, se savourèrent. La grande âme brûlante d’Aphrodite inspira le corps des amants, et chaque jour un plaisir nouveau – un plaisir nouveau, tu m’entends ? – descendait de l’Olympe bleu dans les larges lits gémissants. Ce fut une ivresse effrénée : de Babylone au mont Éryx, tous les parfums, toutes les soieries, les fleurs, les arts et les femmes, formèrent le triomphe qui suivit la découverte de la joie. Les jeunes filles enfin libérées d’une barbarie héréditaire, conscientes de leurs sens et de leurs désirs, ouvrirent leurs narines à la rose et leurs corps charmants à la bouche. Pendant des siècles, on augmenta le trésor des sensualités. De mon temps, dans Antioche et dans Alexandrie, les femmes l’enrichissaient encore. Moi-même, moi, Callistô, fille de Lamia, c’est moi qui ai trouvé ceci…

Mais je reculai…

Elle se rit.

— Ah ! tu as peur ! Eh bien, parle à ton tour ; voyons ! Pendant les dix-neuf cents ans de mon sommeil dans le tombeau, quelle joie inconnue avez-vous conquise ? Je te demandais tout à l’heure une perle nouvelle. Je te demande maintenant un amour que je n’aie pas expérimenté. Sans doute, depuis si longtemps, on a dû révéler des jouissances toutes neuves. J’attends que tu m’invites à les partager.

Elle se maintenait avec sécurité dans ses positions d’ironie et je devinai bien que, pendant ses longues courses nocturnes à travers la ville, elle avait essayé en vain de compléter son éducation ; aussi ne tentai-je rien dans cette impossible voie.

— Prends patience, lui dis-je simplement. Vois-tu, nous avons commencé par tout oublier. Et puis, nous réinventons. C’est ce qu’on appelle l’histoire de la civilisation moderne. Il est arrivé au monde, peu d’années après ton trépas, des calamités sans exemple et qui auraient pu être irréparables. Ce fut d’abord la naissance et la singulière fortune d’une religion qui, à son origine, était moralement admirable, mais qui, dénaturée par des Israélites trop grossiers ou trop adroits, a stérilisé l’effort de ta race et semé du sel sur les ruines d’Athènes. Ensuite, ce furent des invasions de barbares ; quand le déluge de Judée eut pourri le bois du vaisseau, les rats y pénétrèrent et le mirent en pièces. Cela dura jusqu’au jour nouveau où l’on vit monter de l’Orient, comme une aurore, les livres sauvés du désastre et revenus de Constantinople. Nous mîmes cent ans à les lire. Depuis qu’ils sont étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le temps est à nous, peut-être. Laisse-nous le temps, Callistô.

Elle eut un sourire de dérision.

— Trouveras-tu, répondit-elle, dans les parchemins de tes musées, la tradition de Rhodopis ? Vos archéologues, qui possèdent si bien la politique de Périclès et la stratégie d’Alexandre, ont-ils reconstitué la science d’Aspasie et de Thaïs ? Savent-ils si la tombe où repose la poussière fine de Phryné n’a pas enfermé pour toujours le secret d’une volupté perdue ?

Cette tradition, je l’ai encore. Veux-tu la connaître ? Je te l’abandonne…

III

Quelles que soient les curiosités des jeunes filles qui liront ce fragment de mémoires, je ne pousserai pas plus avant la description de ce qui suivit : d’abord parce que j’ai déjà écrit, sur les documents de Callistô, tout un livre qui est Aphrodite, et ensuite parce qu’une certaine réserve me retiendrait peut-être encore, à présenter, sous une forme personnelle, le détail d’une nuit excessive.

Callistô mit pied à terre vers midi. Elle me fit observer avec douceur que le soleil était levé déjà, et que, par la faute d’un éclairage perfectionné, nous ne nous en étions pas aperçus.

— Vous détruisez la Nuit ; vous ne connaissez plus l’Aube, dit-elle d’une voix triste. Autrefois, le spectacle des lueurs du matin était la récompense des longues veilles épuisantes. Maintenant, vous passez votre vie dans une lumière monotone et vous ne savez même plus regarder les Ténèbres.

Je m’inquiétai.

— Midi !… mais tu m’avais parlé, pour toi, d’une vie bornée aux heures nocturnes. Comment puis-je encore te garder ici ?

— C’est affaire entre moi et Perséphone, fit-elle avec un sourire singulier. Causons. Je n’ai pas fini d’injurier ton époque.

J’étais un peu las, et cependant nerveux.

— Assez, dis-je, je t’en prie. Parlons de nous, veux-tu ? Laissons le monde, meilleur ou pire… Toi seule m’intéresses.

— Alors, écoute-moi. Tu n’es pas convaincu. Je continuerai jusqu’à ce que tu avoues. Vraiment, je reviens désolée de mon second voyage sur la terre. J’aurais dû rester au tombeau, avec le rêve d’un temps plus pur où j’avais grandi dans la joie. J’ai besoin de dire à quelqu’un sur quelles déceptions je termine ma promenade et que j’en veux à ton siècle pour toutes les surprises qu’il ne m’a pas offertes. Vois-tu, le monde est un jeune homme qui donnait des espérances et qui est en train de rater sa vie.

— Je ne sais pas… Il me semble pourtant que nous avons beaucoup pensé, beaucoup créé depuis ta mort. Le siècle où nous vivons n’est pas si méprisable.

— Il l’est ! un peu par son impuissance et plus encore par sa fatuité. Non ! vous ne pensez pas ; et vous ne créez pas ! Vous êtes des Phéniciens habiles à reproduire les modèles inventés par ma race, mais ailleurs que chez nous vous ne les trouvez pas, et vous n’existez que dans notre ombre.

Elle fit un geste.

— Promène-toi dans les rues de Paris. Partout notre âme éternelle éclate à la façade des monuments, aux chapiteaux des colonnes et sur le front des statues. Après avoir échafaudé, pendant un moyen âge barbare et chétif, de misérables bâtisses qui flageolent sur leurs arcs-boutants, vous, les hommes des temps modernes, incapables de créer, vous êtes revenus à nos ruines et, depuis quatre cents ans, vous faites des mosaïques de pierre avec les morceaux de nos temples. Une colonne trouvée en Sicile a engendré deux mille églises et autant de gares de chemin de fer. Même à des besoins nouveaux vous ne savez pas donner une architecture nouvelle. Avec l’airain de vos canons, vous recopiez la colonne Trajane, et vous faites des salles de quatuor qui sont du style corinthien. Après nous qui sculptions le marbre et qui fondions le bronze au moule, vous n’avez rien trouvé, pas une pierre naturelle, pas un alliage chimique, plus digne de reproduire la figure humaine. Et le seul grand de vos sculpteurs n’est devenu ce qu’il a été que parce qu’on a trouvé sous terre un torse d’Apollonios, un débris sans tête, sans bras et sans jambes ; une ruine lamentable, mais œuvre créée, celle-là ; œuvre créatrice. Écoliers !

Elle prit deux livres dans une bibliothèque et les jeta sur le tapis.

— Votre pensée, comme votre art, est parasite de nos cadavres. Ce n’est pas Descartes, c’est Parménide qui a dit que la pensée était identique à l’être. Ce n’est pas Kant, c’est encore Parménide qui a dit que la pensée était identique à son objet. Et dans ces deux phrases, les écoles modernes se pelotonnent tout entières ; elles n’en sortiront pas. Partout où votre science devient générale, c’est-à-dire philosophique, elle se repose, encore aujourd’hui, sur nos assises fondamentales. Les maîtres d’Euclide ont fixé pour toujours les rapports immuables des lignes. Archimède s’est servi du calcul intégral bien avant votre Leibnitz, qui nous doit également sa métaphysique. Au lieu de méditer devant la chute des pommes, Newton, que vous révérez, aurait pu se borner à lire une page de notre Aristote, où sa théorie de la gravitation universelle était exposée depuis deux mille ans. Sur la constitution de la matière, qui est le problème de Dieu, Démocrite en savait autant que lord Kelvin ; son hypothèse reste seule admise. Enfin, au moment où vous êtes sur le point de concevoir une science universelle et centrale, dont la loi suffirait à expliquer la totalité des phénomènes, – quelle est cette science et quelle est cette loi ? celles dont Héraclite a donné, voici deux mille quatre cents ans, l’expression définitive : – le feu se transforme en mouvement ; le mouvement se transforme eu feu ; et c’est là le monde.

J’étais épuisé.

— Ô Callistô ! suppliai-je, écoute mes paroles ailées ; tu es beaucoup trop savante. J’avais bien entendu dire que les courtisanes antiques étaient des femmes de rare intellectualité, mais ce n’est pas cela, sans doute, qui les a faites si belles. Aujourd’hui, si Mme de Pougy, malgré son beau talent littéraire, voulait entretenir M. Boutroux des sujets qui le préoccupent, elle ne réussirait pas à l’intéresser autant qu’une Aspasie parlant à Xénophon. Et pourtant, je la préfère, parce qu’elle discourt plus volontiers d’une robe que d’une loi thermodynamique, et c’est une conversation qui sied mieux à son corps flexible. D’ailleurs le charme d’une femme s’accroît toujours au moment où elle se tait ; mais c’est une vérité spéciale dont l’évidence n’apparaît qu’aux hommes.

Elle attendit en silence que j’eusse terminé ; puis, avec un entêtement victorieux, elle recommença :

— Quoi qu’il en soit, depuis deux mille ans vous n’avez découvert ni…

— Nous avons découvert l’Amérique, interrompis-je patiemment.

— Cela n’est pas vrai !

— Callistô, ne dis pas d’absurdités.

— Je répète et je soutiens que l’Amérique a été découverte par Aristote, et que ceci n’est pas une thèse paradoxale, mais un fait historique et patent. Aristote savait que la Terre était ronde, et (tu peux le lire dans ses œuvres) il avait conseillé de chercher le chemin des Indes « par l’occident, au delà des colonnes d’Héraklès ». C’est le projet qu’a repris Colomb. Mais on a toujours estimé que la gloire d’une découverte revient au cerveau qui conçoit et non à l’ouvrier qui exécute. Quand Leverrier a découvert Neptune…

— Eh bien ! dis-je au comble de la lassitude, tu conviens donc au moins de ceci : nous avons découvert Neptune.

— Et quand cela serait ? On a découvert Neptune ! Tu es étonnant ! Depuis hier, je te supplie de me révéler un plaisir nouveau, une conquête vers le bonheur, une victoire sur les larmes. Et on a découvert Neptune ! Je rentre dans la vie après vingt siècles, anxieuse de tout, jalouse des merveilles que je suppose inventées, me demandant si je ne vais pas pleurer pendant ma vie d’ombre éternelle pour être venue au monde trop tôt : et on a découvert Neptune ! Un plaisir ! un plaisir ! plaisir de l’esprit, plaisir des sens, que m’importe ! Vais-je donc redescendre aux plaines Élysées sans emporter avec moi le frisson d’une volupté nouvelle ?

Elle étendit les mains… Puis, brusquement :

— D’ailleurs, c’est Pythagore qui a découvert Neptune.

Je m’affaissai.

— Parfaitement, expliqua-t-elle, inexorable. Pythagore avait trouvé que le système solaire devait se composer de dix astres. Je ne sais plus sur quoi il se fondait pour affirmer ce chiffre ; mais, comme son disciple Philolaos devait discerner plus tard, sans aucun instrument à lentille, et bien des siècles avant Copernic, le double mouvement de la Terre autour de son axe et autour du feu central ; comme sans doute il ne t’est pas possible de comprendre comment une pareille découverte a été établie avec le seul secours du raisonnement, tu n’as pas le droit de préjuger que l’hypothèse de Pythagore ait été avancée témérairement et se soit confirmée par hasard. J’ai dit.

Je ne luttais plus.

— Veux-tu une cigarette ? demandai-je.

— Comment ?

— Je dis : Veux-tu une cigarette ? Sans doute, cela aussi nous vient de la Grèce, puisque c’est Aristote qui a…

— Non. Je ne vais pas jusque-là. J’avoue que nous ignorions cette inepte habitude, qui consiste à s’emplir la bouche avec de la fumée de feuilles. Mais je pense que tu ne prétends pas m’offrir ceci comme un plaisir ?

— Qui sait ? As-tu essayé ?

— Jamais ! Comment ! tu es de ceux qui se livrent à cet exercice ridicule ?

— Soixante fois par jour. C’est même la seule occupation régulière dont j’aie consenti à charger ma vie.

— Et elle te plaît ?

— Je crois véritablement que je me résignerais à ne pas toucher la main d’une femme pendant une semaine tout entière plutôt que de me voir séparé de mes cigarettes pendant le même laps.

— Tu exagères.

— Presque pas.

Elle était devenue rêveuse.

— Eh bien ! donne-moi une cigarette.

— Je te l’offrais.

— Allume-la. Comment fait-on ? On aspire ?

— Les jeunes filles soufflent dedans ; mais ce n’est pas le meilleur moyen. Il vaut mieux aspirer en effet. Prends une bouffée. Ferme les yeux. Une autre…

En quelques minutes, Callistô avait mis en cendres son petit rouleau de feuilles orientales. Elle en jeta le bout à demi consumé, où le fard de ses lèvres avait laissé du rouge.

Il y eut un silence.

Elle évitait même de me regarder. Elle avait pris le paquet carré dans sa main, qui me parut agitée comme par une légère émotion, et, après qu’elle l’eut examiné sur les quatre faces, je vis qu’elle ne me le rendait pas.

Lente, avec le soin qu’on apporte aux objets les plus précieux, elle le posa près du cendrier, sur le bord d’un divan clair où elle étendit son long corps foncé.

1898.

ESCALE EN RADE DE NEMOURS

Monsieur Walter H…, dont le nom est aujourd’hui trop célèbre pour qu’il soit nécessaire de l’écrire en toutes lettres, a été mon ami pendant vingt-quatre heures, un jour où nous avons failli périr ensemble.

Lui et moi, nous étions montés, sans nous connaître, sur un transatlantique de cabotage, la Ville-de-Barcelone, qui faisait le service des ports entre la blanche Tanger, Gibraltar et Oran. Tempête sur toute la mer. Les journaux espagnols achetés à Malaga racontaient l’engloutissement du plus beau croiseur de la flotte, la Reina-Regente, coulé bas sous une trombe de vent, avec quatre cent cinquante-cinq officiers et matelots, dans les mêmes parages. Je revois encore l’aspect de ces journaux funèbres et la liste immense des morts emplissant la première page noire, depuis l’amiral commandant jusqu’aux laveurs de sentines.

Nous partîmes le même jour, au milieu d’une fausse accalmie qui ne dura pas une demi-heure. Sitôt que le navire eut franchi la ligne vert sombre de la pleine mer, il bondit, plongea, rebondit plus haut, se coucha sur le flanc droit et frémit de toutes ses membrures comme un petit oiseau terrifié sous l’explosion de l’ouragan.

Une vague passa par-dessus le vaisseau et s’abattit sur lui de toute sa masse. Une autre en fit le tour. Une autre et cent autres. Toute la nuit, nous entendîmes l’effondrement des flots pesants sur le pont et ses planches plaintives. Quelquefois nous sautions sur le faite d’une lame comme un œuf vide dans le panache d’un jet d’eau, et alors l’hélice émergée tourbillonnait en l’air avec un bruit strident qui sifflait la sirène au milieu de l’orage. Par moments, entre deux minutes assourdissantes, nous traversions de si profonds silences que nous pensions avoir déjà coulé. Heures incomparables de grandeur et de beauté tragique !

Le lendemain matin, quand je montai sur le pont, à la fin de la tempête, un grand Marocain brun, drapé d’un burnous blanc dont les plis s’enfuyaient au fil de la rafale, s’approcha du capitaine.

— Quand c’est n’s arrivons à Melilla ? dit-il.

— À Melilla ? fit le commandant. Pas de sitôt, mon ami. Dans une quinzaine. Au prochain voyage.

— Qu’est-ce que tu dis, dans une quinzaine ? Je vais Melilla, jord’hui.

— Oui ? Eh bien ! tu iras de Nemours. Nous avons filé devant Melilla sans relâche. J’aurais coulé mon bâtiment si j’avais abordé cette nuit, par le temps que nous avons eu.

L’Arabe, de fureur, claqua des dents. Il grogna un Yekreb beïtak où toute sa colère était grondante ; puis il s’éloigna sur le pont en se tenant aux bastingages et en promenant son regard noir sur la côte de sa patrie qui fermait l’horizon à l’est.

La salle à manger, dont je poussai la porte, restait vide, ou à peu près. Deux autres passagers, sur cinquante, avaient pu quitter leur cabine. C’était d’abord une vaillante voyageuse, la vieille marquise de S…, mère d’un député français que M. Jaurès combattait déjà. C’était ensuite M. Walter H… Celui-ci m’adressa la parole, avec la bonne humeur joyeuse qui succède aux mauvaises nuits de mer et qui ressemble au sourire de la convalescence.

— Je viens de passer cinq ans au Maroc, me dit-il, et je vais en Perse, par Marseille, Constantinople et Batoum. Dites-moi, aimez-vous les Arabes ?

Sur ce mot, nous fumes en sympathie.

Walter H… avait alors vingt-neuf ans. Son visage était bruni par le soleil d’Afrique et rasé comme à Oxford, mais assez français de ligne et d’expression. Il avait couru toutes les routes du Maroc et même un peu du Sahara. Il parlait la langue arabe avec une telle perfection que je le vis un jour, dans les faubourgs d’Oran, cerné par un groupe d’indigènes qui le prenaient pour un musulman costumé en roumi.

— Ah ! disait-il, vous ne connaîtrez les vrais Arabes que le jour où vous irez là-bas, entre Fez et Marrakech, sous le Djebel Aïachin. Partout ailleurs, sujet des Turcs, sujet des Français, des Anglais, l’Arabe a déjà perdu la noblesse de son caractère avec son indépendance. Tripolitains négociants, Tunisiens adoucis et revêtus de soies bleuâtres, Algérois fonctionnaires ou rentiers pacifiques, les premiers de la race sont courbés sous la servitude de l’Europe ; et autour de ceux-là grouille la foule pauvre et craintive, qui se soulèverait sans doute à la bonne occasion, mais qui, jusque-là, tend la main.

— Tandis qu’au Maroc…

— Oh ! là-bas ! Là-bas, il y a une race antique qui, depuis l’origine du monde, n’a jamais été esclave. Je crois que cela est unique chez les peuples de la terre. Là-bas survivent encore huit millions d’hommes libres, fils des grands conquérants qui, d’une seule chevauchée, galopèrent un jour de la mer des Indes au bassin de la Loire, et campèrent à peu près sur leurs positions. Ce sont les vieux Sarrasins ! Allez les voir : ils sont superbes !

Cependant, le navire s’était arrêté sur ses ancres, dans une rade aux lignes harmonieuses : le village de Nemours s’allongeait devant la Méditerranée, Nemours, le seul point de la terre marocaine où flotte le drapeau français, le seul vallon que le maréchal Bugeaud sut obtenir du sultan, après la victoire de l’Isly.

Nous descendîmes dans un canot qui devait nous conduire à terre. Le Marocain mécontent, que j’avais entrevu sur le pont, nous suivit et prit place sur le banc du milieu.

Je le considérai : il avait laissé tomber le capuchon blanc de son burnous, et sa fine tête se dressait, portée par un cou admirable. Les traits de son visage étaient composés de tous ceux que nous estimons nécessaires à la noblesse d’une expression. Une majesté consciente flottait dans son sourcil et jetait son ombre à l’œil hoir. Ses lèvres minces et ses narines attestaient sa race absolument pure.

Walter H… le fit parler. Il s’appelait El Hadj Omar ben Abd-el-Nebi, caïd de Sidi-Mallouk.

Plusieurs fois déjà, au retour de Tanger, il avait gagné sa tribu par l’escale de Melilla, les sentiers du Riff et les bords de la rivière ; mais, détourné de sa route habituelle, il s’inquiétait du chemin à suivre par Nemours et Lalla-Marnia, car la grande tribu d’Oudjda n’était point amie de la sienne.

Désignant deux pistolets qui sortaient de sa ceinture jaune, je lui dis :

— Tu es armé.

Il eut une moue de mépris et un mouvement d’épaules.

— Des pétards, murmura-t-il.

À ce moment, nous abordâmes.

Et, quand nous fûmes tous trois à terre, en marche dans la vallée fleurie qui monte au sortir du village, El Hadj Omar défit un pli de son manteau blanc, prit avec précaution, presque avec respect, le coutelas qu’il tenait caché le long de sa cuisse et le présenta horizontalement.

— Ça, c’est une arme, dit-il.

Ce coutelas était long comme les deux tiers du bras. La poignée en était courte, mais solide et bien en main, sans autre garde qu’une languette de cuivre qui recouvrait le talon. La lame apparut, d’un bleu noir, habillée par les dentelles d’or de ses damasquinures fines, et toute nue au fil du tranchant.

El Hadj Omar pinça la nervure avec le bout du pouce et de l’index. Sa main fila jusqu’à la pointe aiguë, et la contourna en s’échappant, comme si elle eût passé autour du feu.

— Avec ça, dit-il encore, mon frère a tué d’un coup un homme et une femme. D’un coup du poing. C’est un bon couteau.

Un homme et une femme ? Nous voulûmes savoir l’histoire. Le Marocain hésitait. Enfin, il se laissa prier.

Nous nous assîmes sur un talus vert, dans un tournant de la vallée où les fleurs inondaient la terre. Une végétation prodigieuse descendait des flancs de la montagne : térébinthes et palmiers nains, phyllireas, micocouliers. Des buissons de myrtes et de lentisques et de bruyères arborescentes environnaient les jujubiers couverts de feuilles printanières. Des tamaris et des buplèvres croissaient au bord d’une eau fuyante où frissonnaient des lauriers-roses.

Et tel fut le récit que nous entendîmes dans cette vallée paradisiaque :

 

*    *    *

 

El Hadj Omar avait eu un frère, Mahmoud ben Abd-el-Nebi, caïd, avant lui, de Sidi-Mallouk.

Mahmoud était déjà mari de trois femmes et, depuis longtemps, il ne songeait plus à de nouvelles épousailles lorsqu’il rencontra une jeune fille errante, et devint fou d’amour pour elle, tout à coup.

Elle se nommait Djouhera. Djouhera est un mot qui veut dire « la perle ». Elle venait des plaines de la Tunisie et portait le costume de son village : une simple tunique rouge ouverte sur le flanc droit et laissant voir le sein dans le bâillement de l’étoffe. C’était une fille de berger, si toutefois sa mère disait vrai, car on ne savait rien de clair sur elles deux, sinon qu’elles avaient l’air de deux bohémiennes mécréantes. Mais rien, sur terre ni dans les rêves, n’était plus beau que Djouhera.

Aussi, Mahmoud ne fut-il pas insensé, mais plutôt malheureux et maudit, le jour où il trouva cette fille sur sa route, car elle se promenait à visage découvert et chacun pouvait voir sa bouche, et n’était-ce pas assez pour le malheur d’un homme ? Il était tout naturel que Mahmoud l’emmenât d’abord pour la saisir et l’épousât ensuite pour s’en faire aimer, si Dieu le voulait bien. Mais Dieu ne le voulut pas.

Djouhera ne donna rien à Mahmoud que son petit corps indifférent. En échange, elle obtint tout, même le divorce des premières femmes et l’assentiment du cadi. Elle devint maîtresse absolue de son mari et de la maison. Et, lorsqu’elle n’eut plus rien à vaincre, elle porta plus loin ses désirs, voulut aussi les autres hommes.

Quels furent alors ses amants ? et qui pourrait les compter ? Jamais la femme d’un caïd ne s’était ainsi débauchée. Elle montait le soir sur les terrasses, le visage dévoilé, la robe entr’ouverte, et, si un homme l’apercevait, elle lui souriait, au lieu de s’enfuir. Les jeunes gens de la tribu connurent l’un après l’autre qu’elle acceptait toujours celui qui était là. Elle attirait le premier venu près d’une porte basse au fond de son jardin, sous les branches tombantes d’un amandier rose, et jamais on ne put la surprendre, car elle goûtait le plaisir de sa chair avec une telle promptitude que ses rendez-vous les plus tendres duraient l’espace d’une étreinte.

Or, un soir, au milieu d’un de ces frissons furtifs, Djouhera devint amoureuse.

Cela lui prit comme une puberté, tout à coup, à sa grande surprise. Un certain Abdallah, aussi pauvre qu’elle-même l’avait été jadis, un garçon qui dormait, l’été, sur la terre, et, l’hiver, dans la mosquée, fut celui qui la transporta depuis la volupté jusqu’à la passion. Elle s’enfuit à cheval, avec lui.

Pendant des jours et des jours, Mahmoud chercha leur trace sans pouvoir la trouver, car la jeune femme était partie en habits d’homme et galopait comme un chasseur de lions. Si désespéré qu’il fût, Mahmoud était bien décidé à lui pardonner plutôt que de la perdre et quelque honte qu’on lui en fit, car son amour avait dispersé dans le néant tout ce qu’il y avait en lui d’orgueil.

Mais il ne savait pas qu’il dût voir ce qu’il vit.

Lorsque au terme de sa poursuite il pénétra enfin dans la chambre d’auberge où il retrouvait Djouhera, les deux amants étaient si enivrés l’un de l’autre qu’ils ne l’entendirent pas entrer. Mahmoud cria deux fois : « Djouhera !… Djouhera !… » puis, sans savoir ce qu’il faisait, il perça d’un seul geste le jeune homme sur la femme et la femme avec lui, et le plancher par-dessous.

L’homme mourut sur le coup. Djouhera poussa un cri faible, mais long comme un cri d’extase. Elle ouvrit tout à fait ses yeux d’agonisante, tourna la tête et murmura :

— Ô Mahmoud ! c’est Dieu qui t’envoie… Je priais Dieu de me faire mourir au milieu de ma félicité. C’est lui qui vient d’armer ta main… Oh ! Dieu ! quelle belle nuit est ma dernière nuit… Toi, Mahmoud, tu mourras dans la souffrance, dans la vieillesse et la maladie… Et moi, je m’en vais dans un évanouissement de bonheur… Sois béni, Mahmoud ; sois béni, Mahmoud ; sois béni…

Et plusieurs fois elle répéta jusqu’à sa dernière haleine :

— Sois béni, Mahmoud ; sois béni, béni…

El Hadj Omar, ayant achevé son récit, tira une seconde fois du fourreau le coutelas où je crus voir, vaguement, des reflets rouges. Puis, nous reprîmes notre promenade le long de la vallée fleurie. À nos pieds, un marmot arabe agaçait dans le sable sec un petit scorpion noir, furibond et retroussé.

Biarritz, 1903.

LA FAUSSE ESTHER

Au milieu du catalogue rouge, je lus ce prodigieux article :

MANUSCRIT. – Fragment d’un journal intime (1836-1839), par Mlle Esther van Gobseck, philosophe néerlandaise…… 50 fr.

Intéressant. Détails inédits sur Fichte.

Les principaux types romanesques dont le public conserve le souvenir acquièrent souvent une célébrité qui dépasse celle des personnages historiques de même ordre. Si peu balzacien que puisse être le lecteur, il me permettra de supposer qu’il n’ignore pas Esther Gobseck. Lui-même lisant cette annonce eût manifesté une extrême surprise, personne n’en saurait douter.

Une heure plus tard, j’étais chez le libraire et le document m’appartenait. On voulut l’envelopper ; je n’y consentis pas, et dans la voiture qui me ramenait je commençai de l’examiner.

 

Mon acquisition était une sorte de registre couvert d’un papier à fleurs. À la première page, Mlle Gobseck, ou plutôt son homonyme, avait aquarellé d’une main timide et sage deux bouquets de roses liés par un ruban d’azur. Une hirondelle et un papillon, qui se trouvaient être de la même taille, volaient au-dessus de la composition, et vers le milieu de la feuille se lisait cette calligraphie :

IIe CAHIER DE MON JOURNAL

Commencé le 5 mars 1836 (Anniversaire !)

Terminé le

 

Le catalogue avait dit vrai. Mlle Gobseck parlait de Fichte, sinon pour l’avoir connu (puisque le grand Johann-Gottlieb était mort depuis 1814), au moins pour avoir eu l’honneur d’entendre parler son fils Hermann, pendant un séjour en Prusse.

De même l’annonce avait dûment traité de philosophe cette Néerlandaise.

La philosophie et Mlle Gobseck étaient inséparables ; mais, au cours de cette sympathie entre une abstraction et une réalité, la première ne donnait guère, encore que la seconde crût recevoir beaucoup. Le zèle de Mlle Gobseck à évoluer de la raison pure jusqu’à la raison pratique n’avait d’égale que la résistance sourde opposée à ses efforts par sa lente cérébralité. Les thèses et les antithèses qui s’affrontaient dans son esprit ne se rencontraient nulle part ailleurs dans le champ de l’intelligence humaine, et elle en tirait des synthèses qui étaient d’abord remarquables par la surprise qu’elles ne lui causaient pas.

Mais rien ne la décourageait. Mlle Gobseck éprouvait à l’égard de la philosophie cette Liebe, ohne Wiederliebe, cette passion non partagée, que l’on s’accorde à regarder comme incomparable, en sentiment comme en expression. Elle aimait à régler sa vie en tous temps d’après ses principes, je veux dire d’après les principes des maîtres. Elle se gardait de croire aux critériums trompeurs de ses sens, aux conseils néfastes de ses goûts, aux fallacieux bavardages de ses opinions personnelles, et rien ne lui semblait véritable, légitime ou digne de foi, qui ne reposât d’abord sur un enseignement. Sa paix intérieure était à ce prix.

Les années 1836 et 1837 n’amenèrent aucun événement notable dans son existence. La petite ville, où elle passait des jours sans tristesses ni joies et parfaitement exempts de surprises, donnait un horizon tranquille à ses méditations régulières. En 1838, elle fit un voyage en Prusse, voyage d’études et de perfectionnement, au cours duquel toute aventure lui fut, semble-t-il, épargnée.

Ce préambule exposé pour l’instruction du lecteur, je me bornerai à transcrire les dernières pages du journal que j’ai sous les yeux, sans insister autrement sur ce qu’elles présentent d’extraordinaire.

I

28 mars 1839.

« Mina est venue me voir ce matin, à cinq heures et demie. D’habitude, je ne la vois jamais avant le lever du soleil, bien qu’elle et moi travaillions de bonne heure… Je suis allée lui ouvrir, une chandelle en main et mes cheveux sur le dos, dans une tenue où je n’aime pas à me montrer ; mais je me coiffais et je ne l’attendais pas.

« Je lui ai dit : « Qu’y a-t-il ? »

« Et elle m’a répondu : « Ah ! Esther ! »

« Bien inquiète, je l’ai fait asseoir, et je lui ai demandé si elle n’était pas malade, ou si son grand-père n’était pas plus mal, ou si peut-être la petite sœur… mais il ne s’agissait pas d’elle ; il s’agissait de moi, hélas !

« Elle tenait deux volumes a la main et elle me les tendit en disant :

« — Lis toi-même.

« Je lus : H. DE BALZAC, La Femme supérieure, et je repris :

« — Qu’y a-t-il là-dedans ?

« — Ce qu’il y a ? répondit-elle. Il y a que ces deux volumes contiennent trois romans, et que dans le troisième il est question de toi, sous les traits d’une fille perdue.

« Elle m’avait dit cela si brusquement… Je me trouvai mal tout de suite et perdis conscience…

« Lorsque je fus de nouveau capable de l’entendre, Mina continuait :

« — Oui, oui, c’est affreux ; mais il faut que tu lises, Esther, il faut que tu lises. C’est une Hollandaise, te dis-je ; elle s’appelle Esther, comme toi ; Gobseck, comme ton père : c’est ton nom, c’est toi enfin, à toutes les pages de cet horrible livre. S’il continue de se vendre, ce roman de l’enfer, tu es déshonorée, ma fille, comprends-tu ? Il faut agir tout de suite, aller à Paris, parler à l’auteur… »

« Miséricorde ! quel malheur sur moi ! Mina m’a montré quelques pages. Ce troisième roman s’appelle La Torpille[1]… Esther Gobseck… Esther Gobseck… En effet, c’est moi, c’est le nom de mon père… et dans quelle compagnie, Seigneur ! dans quelles maisons ! Ah ! mon Dieu ! quel malheur sur moi ! Mon Dieu ! mon Dieu ! je n’y survivrai pas ! Mon Dieu ! faut-il avoir vécu comme je l’ai fait pendant vingt-sept ans, selon la sagesse et parfois au prix de quelles luttes avec mes penchants naturels ! faut-il avoir tout sacrifié aux fortifications de cette maison pure où je veux qu’habite mon âme et se cultive mon esprit ! faut-il avoir renoncé même aux félicités du mariage pour se voir à la fin souillée moralement, salie par un Français que je ne connais même point, traînée sous mon propre nom dans la boue du ruisseau de Paris… Ah ! mon Dieu ! quel malheur sur moi !

« Que faire ? que faire a présent ? Comment serai-je reçue par ce romancier si j’ose me présenter à lui ? Sais-je seulement si je serai respectée chez un homme assez débauché pour écrire ces infamies ? Et puis, qui me dit que tout cela n’est pas une vengeance, une machination ourdie contre moi ? J’ai des ennemis dans la ville, bien que je n’aie fait de mal à personne. Certains en veulent à ma famille, d’autres à ma fortune, d’autres à mon savoir. Et puis… et puis… le mal est fait… »

II

Paris, 12 avril.

« Je suis venue. En vérité, je ne sais pas ce que je fais ici, mais je suis venue… Mina le voulait pour mon honneur. Elle m’a dit qu’il était encore temps d’agir pour éviter un mal plus grave… Si du moins elle m’accompagnait, si je pouvais faire avec elle cette visite qui m’épouvante… Mais je suis seule ici dans cette ville, où mon nom, depuis six mois, est un nom infâme… »

III

13 avril.

« Où demeure M. de Balzac ? Comment me renseigner ? Je suis entrée ce matin chez son éditeur et j’ai posé la question. Un employé m’a dit : « Qui êtes-vous ? » et, comme je n’osais pas me nommer, il m’a répondu assez grossièrement :

« — Ah ! alors, une créancière ? Eh bien ! si on vous demande l’adresse de Balzac, vous direz que vous ne la savez pas.

« Je suis partie… À mon hôtel, on ne connaît pas même le nom de ce monsieur. Il n’est pas si célèbre que Mina me l’avait dit.

« Et cependant ses romans sont chez tous les libraires. J’ai vu, ce soir, La Torpille au Palais-Royal et je me suis enfuie, en me cachant. Il me semble toujours que les passants me dévisagent, qu’ils me reconnaissent dans les rues… »

IV

15 avril.

« Enfin je sais. M. de Balzac : aux Jardies, Sèvres, sur la route de Ville-d’Avray, après l’arcade du chemin de fer.

« J’irai demain matin de bonne heure, pour être certaine de le trouver chez lui.

« Ah ! aurai-je assez de courage ? »

V

16 avril, midi.

« Je ne crois pas que l’on se soit moqué de moi, mais quel homme singulier que cet écrivain !…

« À sept heures, j’avais pris au Carrousel l’omnibus de Sèvres et je m’étais fait arrêter à l’arcade de Ville-d’Avray.

« J’ai trouvé sans peine la maison. Elle est située à mi-côte d’une colline, sous un parc, en plein midi, devant une admirable vue. Partout des bois, des forêts, des vallons. La brume du matin était si fraîche et si douce autour de moi que je me sentais pleine de vaillance et décidée à être forte lorsque j’ai sonné à la grille.

« Un domestique m’ouvre.

« — Monsieur de Balzac ?

« — Monsieur vient de se coucher.

« — Il est souffrant ?

« — Non, madame. Monsieur se couche tous les jours vers huit heures du matin. Monsieur travaille la nuit.

« Vraiment, je ne crois pas qu’il se soit moqué de moi… À Paris, on ne voit guère d’existences normales… Tous les Français sont de tels originaux.

« — Madame peut revenir à six heures du soir, m’a dit le domestique, si madame tient à voir monsieur.

« Je reviendrai donc, mais cette journée d’attente me fait mal aux nerfs et m’enlève toute mon énergie. Maintenant, j’ai peur, je suis épuisée d’impatience et d’appréhensions. »

VI

16 avril, soir.

« Si cette journée n’est pas un rêve, j’en resterai folle ou j’en mourrai. Je ne comprends pas moi-même comment j’ai le courage d’en écrire le récit après l’avoir vécue ; mais il n’importe, j’écris machinalement, sans voir, dans un bourdonnement cérébral qui emporte ma raison.

« Je suis entrée chez cet homme à six heures, je crois… je ne sais plus… Ah ! pourquoi Mina m’a-t-elle fait lire ces pages que peut-être j’eusse ignorées ? Pourquoi le destin s’acharne-t-il sur ma tête ? Ah ! pauvre moi ! pauvre moi !

« Le domestique m’avait demandé qui annoncer… J’ai donné mon nom ; j’espérais qu’ainsi M. de Balzac saurait tout de suite quel était l’objet de ma démarche.

« Pendant cinq minutes je suis restée seule dans une antichambre qui n’avait pas de sièges. Les quatre murs en étaient blancs, et sur le plâtre on avait écrit au charbon : Ici une fresque par DelacroixIci un bas-relief de RudeIci une tapisserie des Gobelins… Je ne sais quoi encore… Il me vint à l’esprit que j’étais chez un fou… Mais non… Ce n’est pas lui qui est fou. C’est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, il a toujours raison.

« On a ouvert une porte, j’ai fait trois pas, je n’ai vu personne… Et soudain une voix terrible m’a crié du fond de la pièce :

« — Qui vous autorise, mademoiselle, à prendre le nom d’Esther Gobseck ? »

« Ah ! cette voix ! elle résonne encore dans ma pauvre tête en démence…

« J’ai levé les yeux. Un homme était devant moi, gros et laid et cependant superbe, avec de longs cheveux droits comme j’en ai vu porter aux étudiants prussiens. Il était debout derrière un bureau où il y avait bien dix mille feuilles de papier, plus mêlées, plus houleuses que les flots de la mer, et, par-dessus cet océan, il me regardait avec des prunelles noires que je voyais luire jusqu’à moi, bien qu’il tournât le dos à la lumière du jour.

« — Ah ! monsieur, murmurai-je presque défaillante.

« Les mots mouraient sur mes lèvres.

« Il frappa du poing le bois de son bureau et répéta plusieurs fois :

« — Qui vous autorise ? qui vous autorise ?

« Alors je ne sais plus comment j’en trouvai la force, mais je réussis à murmurer :

« — Monsieur, je suis Esther Gobseck.

« Il porta tout son buste en avant, me foudroya d’un regard que je ne pus soutenir, et partit d’un éclat de rire qui secoua les murs comme la commotion d’une bombe.

« — Vous ? dit-il. Vous !! Esther Gobseck !

« J’inclinai la tête.

« — Mademoiselle, reprit-il plus calme, cette plaisanterie est détestable. Si vous voulez me cacher votre identité, libre à vous. Prenez un pseudonyme ou ne vous nommez point, mais ne ravissez pas le nom d’une autre ! Le nom est la propriété la plus sacrée que possède la personne humaine.

« D’une main tremblante, j’ouvris ma serviette-portefeuille et je lui tendis mon passeport où mon signalement se trouvait exposé.

« — Prenez-en connaissance, monsieur. Les pièces sont signées du bourgmestre…

« Il lut, relut, dit à plusieurs reprises : « Étrange… curieux… singulier… » Puis il me considéra longuement, et, de pâle que j’étais, je devins extrêmement rouge.

« — C’est en règle, fit-il enfin. Il n’y a rien à dire, vous êtes Esther Gobseck… si extraordinaire que cela puisse sembler.

« Il chiffonna un papier qu’il jeta dans une corbeille, s’assit, et, se retournant soudain vers moi :

« — Alors vous allez me donner tout de suite un renseignement dont j’ai besoin. De quoi se composait le mobilier de votre chambre a coucher lorsque vous êtes entrée à l’Opéra comme petite danseuse ?

« — Petite danseuse ! m’écriai-je révoltée. Mais, monsieur, je n’ai jamais été petite danseuse ! je suis philosophe fichtiste.

« Furieux, il frappa de nouveau le bois du meuble :

« — Mademoiselle, je vous répète que cette facétie est déplacée. De deux choses l’une : ou bien vous n’êtes pas Esther Gobseck (et c’est ce que j’ai cru tout d’abord), ou bien, si vous êtes Esther Gobseck, vous êtes la Torpille.

« — La Torpille, c’est moi ? balbutiai-je égarée.

« — Mais bien entendu ! Et la Torpille n’est pas philosophe fichtiste !

 

« Après un silence, il se leva, étendit sa main dans ma direction et me dit les choses stupéfiantes que je vais essayer d’écrire si j’en ai encore la force. L’autorité de sa voix était telle que je ne l’interrompis a aucun moment.

« — Vous êtes née en 1805, de Sarah van Gobseck et de père inconnu. Votre mère, ruinée par Maxime de Trailles, est morte assassinée par un officier dans une maison du Palais-Royal, au mois de décembre 1818. À cette date, vous aviez treize ans et, depuis plusieurs années déjà, guidée par votre mère Sarah, vous meniez la triste vie des petites prostituées impubères. C’est alors que vous êtes entrée à l’Opéra. Plusieurs habitués vous entretenaient, parmi lesquels Clément des Lupeaulx. J’aurais bien besoin de savoir quel fut le mobilier de votre chambre à coucher vers cette époque ; mais, puisque vous ne voulez rien dire, passons. En 1823, on complote de vous envoyer à Issoudun chez le vieux Jean-Jacques Rouget sur le point d’épouser sa bonne, et que l’on voudrait, grâce à vous, détourner de ce mariage indigne. Le projet ne réussit pas. Je passe encore sur les embarras d’argent qui attristèrent votre dix-huitième année, embarras qui vous obligent à un expédient honteux. À la fin de cette année 1823, vous rencontrez par hasard Lucien de Rubempré au théâtre, vous le recevez dans votre appartement, situé rue de Langlade. Vous l’adorez, il vous aime, et je ne vous apprendrai point comment, par l’entremise de Vautrin, le baron de Nucingen fait votre fortune et celle de Lucien tout ensemble. Maintenant, écoutez-moi bien.

« Je l’écoutais, au comble de l’horreur.

« — Nucingen vous est odieux, ma fille. Il a trente-huit ans de plus que vous. Il est antipathique et même répulsif. Vous le subissez avec une aversion croissante. Écoutez-moi bien : le 13 mai, après une soirée donnée en son honneur, vous absorberez une perle noire contenant un topique javanais, et vous mourrez instantanément. Tel est le sort que je vous réserve.

« Hélas ! je tremblais comme une feuille.

« — Comment le savez-vous, monsieur ? bégayai-je.

« — Comment je le sais ? cria-t-il. Quelle inepte question ! c’est moi qui vous ai faite ! »

……

……

VII

17 avril.

« Ma raison revint peu à peu.

« Maintenant j’y vois clair. La situation s’illumine. C’est la lutte de deux certitudes entre elles, et pas autre chose, pas autre chose.

« Je crois (je crois) que j’ai vingt-sept ans, que je suis née à Maëstricht en 1812, que je porte le nom de mon père et que j’ai toujours vécu en honnête fille ; mais au fond quelle preuve ai-je de cela ? aucune.

« Je ne me fonde ni sur un principe rationnel, ni sur une vérité d’expérience, ni sur une sensation pour affirmer que telle est ma vie. Je ne puis donc examiner que deux représentations pour arriver à la connaissance adéquate de mon passé : mon propre souvenir ou le témoignage d’autrui. Or, dans le cas actuel, ce sont des représentations antagonistes. Reste donc à déterminer laquelle des deux primera l’autre.

« Eh bien, je me sens encore mentalement trop atteinte pour accorder la suprématie à ma certitude personnelle. L’homme qui m’a parlé hier me domine, je n’en puis pas douter. Considérer son esprit comme inférieur au mien serait de ma part une insigne niaiserie. Sa clairvoyance a été la lumière de ma raison égarée. J’ai vécu ces jours-ci dans une hallucination dont je n’avais pas même conscience, et qui, par un phénomène inexplicable, m’a donné des souvenirs fictifs au moment où je perdais mes souvenirs conformes.

« Ma personnalité s’est dédoublée si complètement que je ne puis pas savoir à quelle date exacte s’est faite la métamorphose de mon moi, car je ne trouve à mon service qu’une mémoire faussée de fond en comble. Je me sens vivre dans l’état mental du rêve, acceptant comme vraisemblables des événements chimériques et toute une longue suite de souvenirs que M. de Balzac, par son témoignage formel, réduit à néant. »

VIII

18 avril.

« Ainsi je suis une de ces femmes… Mon Dieu ! je ne m’en doutais guère. Je ne voyais pas la vérité ; mais quelle folie de la nier ! quelle folie ! Ma sensation intervient pour corroborer le témoignage. Je ne suis pas physiquement pure ; ma chasteté n’est qu’intellectuelle, j’ai les sens impérieux d’une courtisane ; mon corps est brûlé d’un feu intérieur. Comment le nier, hélas ! et toutes mes faiblesses ? et toutes les faiblesses de ma volonté ? »

IX

19 avril.

« Ce soir, je suis sortie pour accomplir mon destin ; mais quelle étrange métamorphose est la mienne ! J’ai totalement oublié mes habitudes premières. La seule pensée d’y revenir m’effarouche et la timidité m’étrangle au moment d’articuler un mot.

« Un inconnu que j’ai osé aborder m’a prise sans doute pour une mendiante, car il m’a jeté cinquante centimes et ne m’a pas invitée à le suivre. Peut-être n’ai-je pas le costume… Peut-être aussi n’ai-je pas la voix. »

……

X

5 mai.

« La fin approche, la fin de ma pauvre destinée. Je sais bien, quoique je n’ose pas l’écrire, je sais trop bien pourquoi le 13 mai prochain, comme l’a prédit M. de Balzac, je passerai de la vie à la mort en avalant une perle noire…

« Une perle noire, contenant un topique javanais… Où la trouver, cette perle noire qui renferme l’éternité ? Je vais de boutique en boutique, chez les pharmaciens, chez les herboristes… On m’offre des poisons, mais pas celui-là… (Oh ! Dieu ! l’horrible vie, et que la mort me sera douce !)… Je veux un topique javanais, un topique javanais dans une perle noire… M. de Balzac l’ordonne ainsi. »

……

Le manuscrit s’arrête là. Suivent quarante et une pages blanches.

LA CONFESSION DE MLLE X…

L’abbé de Couézy n’aimait pas qu’on lui fit certaines questions, même du ton le plus honnête, sur son expérience du confessionnal. Mais il ne se passait guère de jour où quelqu’un ne les lui posât point.

On eût pu dire de lui qu’il était mondain, à la condition que cette épithète n’impliquât rien de désobligeant pour son caractère, car on le voyait presque aussi souvent à l’église que dans les salons, et, s’il s’en fallait de quelque chose, c’est qu’une messe est une cérémonie plus brève qu’une visite ou un dîner. L’abbé de Couézy était religieux.

Le trait dominant de sa physionomie grasse et fine était d’abord l’intelligence et, plus spécialement, la perspicacité. Lorsqu’il regardait un nouveau venu, ses petits yeux faisaient lentement le tour du personnage à découvrir ; puis les paupières se refermaient avec un singulier battement, comme des lèvres qui murmurent : « Va, maintenant, je sais qui tu es. »

Il confessait tout Paris. Les dames le choisissaient en foule pour directeur de leurs consciences toujours justement alarmées. On le savait assez homme du monde pour ne pas envoyer à Rome une pénitente paisiblement relapse dans un adultère de tout repos ; et cependant son indulgence était assez mesurée pour qu’en se jetant à ses pieds nul repentir même éphémère n’eût la certitude absolue d’être pardonné à l’avance. Quand les dames consentent à pécher, on serait mal venu de leur dire que leur faute n’existe point.

Eh bien ! lorsque l’abbé de Couézy, en visite, quittait le canapé du salon pour le fauteuil de cuir du fumoir brumeux, lorsqu’il se glissait avec discrétion au milieu des causeries entre hommes, il arrivait que sa présence transformait aussitôt la forme des discours sans en altérer le fond, sinon par réticence. On le prenait volontiers pour informateur, encore qu’il se refusât avec indignation à jouer ce rôle. Les habiles, tentant d’obtenir ses confidences en les faisant dévier insensiblement du général au particulier, débutaient par cette phrase ou quelque autre semblable :

— Vous, monsieur l’abbé, vous qui connaissez notre époque mieux que personne, qu’est-ce que vous pensez des mœurs ?

Et lui, en agitant les mains :

— Que me demandez-vous là ! s’écriait-il. Mais je ne puis rien dire ! je ne puis rien dire ! Nous ne devons retenir de chaque confession que l’expérience nécessaire à bien entendre les autres et à acquérir par là un esprit juste, ou plutôt encore judicieux à l’égard des cas difficiles. Mais, s’il nous est défendu de révéler une confession, même anonyme, à plus forte raison ne devons-nous pas exposer le sommaire de tous les aveux, en tirer la quintessence et l’offrir aux curiosités sous prétexte de philosophie.

Le jour où je l’entendis prononcer cette phrase, quelqu’un en releva le dernier mot :

— Si cette philosophie était salutaire ?

— Elle ne peut être que funeste, monsieur, comme toute morale qui s’appuie sur la description de la faute à éviter. L’homme n’est complètement démoralisé que dans les pays qui souffrent d’une surabondance de moralistes. Constater l’extension d’un vice avec le dessein d’en inspirer l’horreur, c’est d’abord oublier que l’auditeur retient l’exemple donné, lequel lui servira d’excuse s’il tombe dans le même égarement. Aussi je me garderai bien de vous dire ce que je sais des mœurs de mon temps, car les vôtres en deviendraient pires et j’en serais plus affligé que vous.

Nous convînmes avec modestie que l’abbé de Couézy parlait d’or. Pourtant la même voix insista :

— Tout le monde n’a pas votre réserve, monsieur l’abbé. J’ai rencontré dernièrement un prêtre qui a été deux ans vicaire tout près d’ici, à Sainte-Clotilde. Il est épouvanté de ce qu’il a entendu pendant ses deux années de confession au faubourg. Épouvanté. Il ne s’en cache pas. Adultères partout, séduction des jeunes filles, avortements, infanticides, empoisonnement du père ou de l’époux… il se passe des choses effroyables au sein des familles, et personne ne le sait, hors le confessionnal. Tout scandale qui germe est écrasé dans l’œuf. D’autres sont admis, reçus, imposés s’il le faut. On voit se multiplier partout, comme une peste, un vice presque inconnu autrefois des hautes classes… Vous savez lequel, monsieur l’abbé ?

— Oh ! il y en a beaucoup, fit doucement l’abbé de Couézy. Je ne saurais trop celui que vous voulez désigner.

— L’inceste, mais oui, tout simplement. Qui de nous a jamais entendu parler d’inceste il y a vingt ans ? Dans ma jeunesse, on ne connaissait cela que par la Bible. Un homme qui aurait mis à mal sa sœur ou sa fille eût été tenu pour fou et enfermé comme tel, puisque le Code pénal ne prévoit pas le cas. Et voici qu’aujourd’hui c’est la faute à la mode. On n’entend plus que cela au confessionnal, si mes renseignements sont bons. Le premier amant, c’est le frère. Nous revenons aux Ptolémées. Le frère initie, déniaise, pervertit, séduit, est aimé. Si d’aventure il n’y a que des filles dans la chambre des enfants, leur crime se complique ou se simplifie, je vous laisse le choix du terme…

L’abbé garda le silence.

— Enfin, dites une opinion, répéta l’interlocuteur. Suis-je bien informé ? Vous qui confessez toute la rue de Varennes, trouvez-vous que j’aie noirci le tableau des mœurs du temps ? Au sujet de l’inceste, en particulier, ai-je calomnié les jeunes filles ? Avouent-elles, voyons, confessent-elles ?

L’abbé de Couézy s’accouda au fauteuil avec un sourire très fin, à peine dessiné sous les yeux, et qui semblait s’adresser à lui-même… Puis il chuchota :

— Oui, mais elles se vantent.

En relevant les paupières, l’abbé constata qu’on ne l’avait pas compris. Nous faisions la mine de gens qui attendent une réponse grave et qui reçoivent une pirouette. Il s’expliqua, un peu blessé :

— Si je parlais ici devant des confesseurs, je n’aurais rien de plus à dire. On aurait assez entendu ma pensée ; mais il est naturel que vous ne pressentiez pas toute l’intuition qu’il nous faut exercer pour discerner le vrai du faux, entre les réticences sur les faits que l’on nous cache et les exagérations sur les fautes que l’on nous expose.

— Exagérations ?

— Très fréquentes… Comprenez bien d’abord ceci : le confessionnal n’est un lieu mystérieux et redoutable que pour les paroissiens qui s’en tiennent éloignés. Les fidèles qui, tous les samedis, viennent s’agenouiller sur son petit banc finissent par y acquérir une familiarité dont vous ne vous doutez point. Nous les rassurons, cela est indispensable : sans nos encouragements nous ne saurions jamais rien ; mais il arrive assez souvent que notre affabilité dépasse le but ; et vous allez savoir comment.

L’abbé de Couézy baissa la voix :

— À onze ans, les jeunes filles viennent à nous. Elles confessent d’abord leurs petits péchés : colère, gourmandise ou paresse ; puis, tout à coup, vers treize ou quatorze ans, elles parviennent à l’âge d’un péché nouveau dont l’aveu leur cause une honte extrême. Quelques-unes ne peuvent jamais se résoudre à nous en parler. Alors, comme, d’une part, il n’y a pas d’exemple qu’aucune d’elles s’en soit corrigée avant son mariage ; comme, d’autre part, elles comprennent vite qu’une absolution imméritée les met dans un état d’impénitence plus grave que l’impénitence simple, elles luttent pendant un an ou deux, et désertent le confessionnal : celles-là sont perdues pour l’Église… Tout à l’opposé, nous voyons des jeunes filles s’enhardir avec une aisance qui nous confond. Au début, ce n’est pas impudeur de leur part, loin de là ; c’est piété, humilité, soumission, mortification. Mais quoi ? tout cela se métamorphose. Insensiblement, l’aveu, lui aussi, devient une habitude agréable… S’il arrive que le péché ait des complices, s’il peut donner matière à la narration d’une aventure ; si une amie, un cousin, un danseur y est mêlé, alors ce sont des récits qui n’en finissent point, et plus nous répétons : « Ma chère enfant, pas de détails ! » plus on nous répond : « Mon Père, il faut bien que je vous explique, sans cela vous ne comprendriez pas. »

Nous nous regardâmes sans mot dire.

— Eh bien (et c’est là que je voulais en venir) ! certaines jeunes filles, nerveuses à l’excès, s’accusent sans aucune mesure. Elles nous en disent plus qu’il n’y en a. Peut-être inconsciemment, elles regardent comme également réalisés les péchés qu’elles ont sur le cœur et ceux qu’elles ont dans la tête. Elles s’attribuent les vices qu’elles n’osent pas commettre. Elles nous présentent comme s’étant déroulée sur le canapé d’un petit salon une scène qui a véritablement commencé là, mais qui ne s’est terminée que dans leur cerveau… Voilà ce dont il faut avertir le confesseur débutant, sous peine de le voir juger avec trop de rigueur les coutumes du siècle. Parmi les histoires que l’on nous raconte, les plus vilaines sont « arrangées ». Encore une fois, le confessionnal n’est pas un lieu extra-terrestre : là, comme ailleurs, on se vante de tout, même du mal que l’on n’a pas fait.

L’abbé se renversa dans son fauteuil, en homme qui vient de trancher un différend.

Cependant, nous n’étions pas convaincus. Le même contradicteur se chargea de le lui dire :

— Je ne doute pas, monsieur l’abbé, que vous ne soyez un psychologue fort expert, et plus apte qu’aucun de nous à pénétrer les secrètes pensées. Les hommes qui savent ainsi regarder au delà des prunelles possèdent un don inestimable autant qu’il est rare, et pourtant ce don-là connaît des limites, même chez ceux qui le possèdent au plus haut degré. Sur quoi vous fondez-vous pour démasquer le mensonge ? Sur votre seul jugement. Il n’y a ni preuves, ni témoins au confessionnal. Croyez-vous être certain que, pendant ces confessions graves auxquelles vous n’ajoutez pas foi, votre jugement échappe à l’influence d’un optimisme préconçu ? Ne pensez-vous jamais que telle scène invraisemblable est par conséquent apocryphe ? Les médecins qui s’occupent de psychopathie ont pour axiome que tout est possible. Vous ne paraissez pas être de leur avis.

De la tête, l’abbé fit un geste vague qui signifiait : « Ce n’est pas la question. » Puis, après un silence calculé, il dit simplement :

— J’ai des preuves.

Tous nos regards les lui demandaient. Brusquement résolu, il croisa les jambes :

— Au fait, je puis parler, dit-il. À l’instant je me retranchais derrière des secrets inviolables. Mais j’ai reçu naguère une confession de femme que je puis révéler sans péché, vous en conviendrez tout à l’heure.

Il releva la tête sur le haut du dossier avec un sourire circulaire et imperceptiblement vaniteux, qui semblait prendre conscience des curiosités éveillées. Enfin, il commença le récit.

— À une époque que je ne précise pas, j’étais prêtre dans une paroisse de Paris que je ne dirai pas davantage : il vous suffira de savoir que mon église s’élevait très loin de Saint-Thomas et que mes ouailles étaient des pauvres. Comme j’attendais, un jour, devant le confessionnal, l’heure où mes pénitentes devaient se présenter, je vis approcher une personne fort élégante, mais d’une élégance sobre et qui n’était assurément pas ma paroissienne : certains chapeaux ne se portent guère qu’entre les Invalides et le Palais-Bourbon. Elle avait le visage et la taille d’une jeune fille de vingt-huit ans ; il est d’ailleurs inutile que je vous la décrive. Sur mon invitation, elle s’agenouilla, et voici ce que j’appris d’elle après un préambule où elle m’apprit que sa confession serait grave.

Depuis douze ans, elle se tenait éloignée de la communion. À dix-sept ans, voyageant seule avec son père dans l’intérieur de l’Italie, elle arrive un soir à Pise dans un hôtel comble où tous deux sont contraints d’accepter une simple chambre à deux lits : circonstance funeste qui les égare. Désormais, dans la suite du voyage, ils ne s’inscrivent plus sur les registres comme « monsieur et mademoiselle », mais comme « monsieur et madame », afin de conserver partout leur liberté d’appartement. Jusqu’à cet endroit du récit, rien d’extraordinaire, n’est-ce pas ?

Il y eut des exclamations.

— Au retour, continua l’abbé de Couézy imperturbable, la situation se maintient, plus dissimulée sans doute (car la jeune fille a encore sa mère), mais jamais interrompue. Sous prétexte de longues promenades côte à côte, les coupables vont cacher leurs erreurs dans un appartement loué. Je passe, bien entendu, sur le détail de ces fautes, encore que la pénitente ne m’ait fait grâce d’aucune explication. Mais, tout à coup, le père meurt… Pendant les deux années qui suivent, la santé morale de la jeune fille s’altère gravement. Ses sens, éveillés à l’extrême, se contiennent mal sous la surveillance maternelle. Plusieurs mariages projetés échouent. Des troubles nerveux interviennent, accompagnés et suivis de souffrances. Une nuit, incapable de résister davantage à la tentation du péché, elle se lève, pénètre dans la chambre de son jeune frère, qui a quatorze ans, et, sans ruse, sans prétexte, muette et folle, le prend dans son lit. Elle m’a conté cette terrible scène dont elle avait encore la violence dans la voix, disant tout, luttes, refus, prières, et la résistance chrétienne de l’enfant, lequel ne peut toutefois commander à son corps et finit par être surmonté. Pendant quinze jours, elle le garde à elle, moins hostile, mais de plus en plus tourmenté par le remords, et enfin la première confession du petit le lui arrache pour jamais. Plus elle le prie, plus il s’obstine, s’enferme à clef, menace de tout dire. Alors, Messieurs, elle l’empoisonne… Instruite par un procédé qu’elle trouve dans un feuilleton populaire, elle se procure un poison lent, sans traces ni douleurs, mais qui tue peu à peu. Elle voit sa victime dépérir et s’éteindre sous ses yeux qui ne lui pardonnent point. Chaque jour elle lui laisse mentalement à choisir entre le crime et le tombeau, sans démasquer la main qui soulève la pierre et enfin la laisse retomber.

 

*    *    *

 

L’œil du prêtre nous parcourut avec un éclair tragique, resta quelque temps allumé d’horreur et, nous regardant toujours en face, prit un sourire de franche gaieté.

Pour nous, en écoutant cette histoire, nous avions oublié jusqu’au bout qu’il s’agissait d’une confession suspecte. Le ton du narrateur était si formellement affirmatif que nous avions perdu de vue l’occasion, l’objet du récit.

— Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? demanda quelqu’un.

— Pas un mot. Rien, mais rien, pas une scène, pas un détail, pas un personnage, pas un fait, rien, littéralement rien, ce qui s’appelle rien… Six mois après avoir reçu cette confession, je changeais de paroisse ; la mère de la jeune fille devenait ma pénitente, et moi le familier de la maison… Il y a de ces hasards, n’est-ce pas ? J’appris successivement que jamais Mlle X… n’avait voyagé en Italie ; que son père était mort lorsqu’elle avait deux ans ; qu’elle avait toujours été fille unique, et enfin que sa réputation restait inattaquable. Ainsi, non seulement l’histoire était fausse, mais il était matériellement impossible qu’elle fût véridique en l’une quelconque de ses parties, puisque les deux complices n’avaient pas existé. Ainsi, tout le roman que vous venez d’entendre, – le premier inceste, le second, l’hôtel de Pise, l’appartement de Paris, le deuil, la scène violente, la confession de l’enfant, la lutte, le poison, – tout cela, et les mille détails que je ne vous ai pas dits, tout cela, je le répète, avait pris naissance dans le cerveau d’une vierge chrétienne qui n’allait même pas au bal tant elle fuyait les tentations.

L’abbé de Couézy se leva, et, terminant sa longue visite par un peu de latin et un peu de malice :

— Lasciva pagina, dit-il, vita proba. Avec ces quatre mots si clairs, on ferait le portrait moral d’une jeune fille.

L’AVENTURE EXTRAORDINAIRE
DE
MME ESQUOLLIER

I

Lorsqu’en sortant de l’Opéra, suivie de sa jeune sœur Armande, Mme Esquollier se fut assise dans son coupé automobile :

— Eh bien ? dit-elle. Ton impression ?

— D’abord, physiquement, il est délicieux !

— Bon. Inutile de continuer. Tu es prise, ma chérie. Embrasse-moi. C’est conclu.

Elles s’enlacèrent avec tendresse, mais Armande protesta :

— Non, non, tu vas trop vite, Madeleine. Qu’importe qu’il me plaise ? Je lui ai déplu. Il a passé une heure à me faire des critiques, et moi, comme une sotte, à les mériter.

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— J’ai une trop jolie robe, paraît-il. Ce n’est pas une robe de jeune fille, c’est une robe d’actrice.

— Quel petit insolent !

— Ce n’est pas tout, ma chère. Il a trouvé singulier qu’on me mène à l’Opéra un jour de ballet. Son père et sa mère ont été présentés (de loin) un soir où l’on jouait Zampa et les Rendez-vous bourgeois, pièces convenables, à son avis. J’ai eu le malheur de lui dire que Zampa était une histoire de viols, et il m’a regardée d’un air suffoqué. Je lui ai dit aussi que les Rendez-vous bourgeois apprenaient aux jeunes filles comment on introduit un monsieur dans sa chambre, et il est devenu tout pâle.

— Mais aussi pourquoi… ?

— Je ne sais pas. J’étais énervée jusqu’au bout des ongles. Il m’aimait, je le sentais bien. Alors je prenais plaisir à le scandaliser pour qu’il m’aime encore avec mes défauts… Mais je crois que j’ai été trop loin.

— Qu’est-ce que tu as pu lui dire ?

— Je lui ai montré dans un coin de la scène les deux petites Italiennes dont tu m’avais parlé l’autre jour et je lui ai confié…

— Que c’était un ménage ?

— Oui.

— Ça, par exemple, c’est une gaffe.

— N’est-ce pas ? soupira la jeune fille.

— Et qu’est-ce qu’il a répondu ?

— Il m’a demandé avec qui.

Madeleine éclata de rire entre ses gants, et conclut, sans égards pour les sentiments de sa sœur :

— Mon enfant, ce garçon est une perle. Je ne te laisserai pas manquer un pareil mari. Tu l’épouseras. Il est précieux.

Puis, sans transition :

— Ah çà ! dit-elle, mais nous roulons depuis vingt minutes. Quel chemin suivons-nous donc ?

Armande effaça la buée qui embrumait la vitre, et dit :

— Je ne vois rien… Il fait noir…

— Comment, il fait noir ? dans les Champs-Élysées ?

À son tour elle se pencha, prolongea son regard dans les ténèbres et aperçut vaguement le sol gris d’une route qui n’était pas bordée de maisons.

— Je… balbutia-t-elle… je ne sais pas où nous sommes… Ce n’est plus Paris… Alexandre est fou… Arrêtons-le…

Vivement elle toucha le bouton de la sonnette.

Mais, à peine les notes claires du timbre avaient-elles tinté dans le silence, on entendit près du siège un double déclic rapide, et l’automobile fonça en avant, avec un vrombissement de coléoptère, au maximum de la vitesse.

II

La secousse rejeta en arrière les deux sœurs, qui, d’une seule voix, gémirent :

— Ah ! mon Dieu !

Madeleine baissa la tête et, par la glace d’avant, regarda vers le siège :

— Mon Dieu ! dit-elle encore. Ce n’est pas Alexandre…

— Tu dis ?

— Nous sommes enlevées… Ce n’est pas Alexandre qui conduit.

— Je vais sauter…

— Armande, tu es folle… nous faisons du quarante ; tu sauterais à la mort !

Si elles n’avaient pas été ensemble, chacune d’elles eût pourtant sauté ; mais, par un sentiment analogue à celui que nous éprouvons au bord d’un gouffre lorsque le péril de nos compagnons nous donne plus de vertige que notre danger, Armande et Madeleine pensèrent en même temps : « Moi, je pourrais sauter, mais elle se tuerait. »

Leurs mains qui tremblaient se cherchèrent, se prirent et se maintinrent serrées sur le cuir des coussins.

La vitesse du coupé restait excessive. Au passage d’un petit caniveau, un choc brusque plaqua les ressorts, souleva deux roues qui tourbillonnèrent à vide, et tout fléchit, rebondit, frissonna pendant une courte minute ; puis la course reprit, unie et rapide, comme une rivière qui file par delà le brisant.

Immobiles au fond de la voiture, les deux sœurs, froides d’épouvante, s’étaient tues. Madeleine, en femme qui a tout connu de la vie et des hommes, songeait :

— Si ce n’était que cela ! S’ils ne nous tuaient point !

Armande ne s’attachait même pas au pis aller de cette espérance. Elle n’était pas assez ingénue pour ignorer rien de ce qui l’attendait, et la pauvre petite devenait folle d’horreur. Hélas ! elle s’était fait de son premier amour futur une idée si lyrique et si précise à la fois ! elle avait rêvé tant de nuits à ce qu’elle entendait qu’il fût pour rester digne de sa petite âme orgueilleuse et sentimentale ! tant de nuits elle s’était juré de ménager au moins celui-là, quitte à faire mépris des autres ! déjà elle l’entrevoyait dans la brume blanche d’un songe heureux à la veille de ses fiançailles, et tout allait sombrer au fond de cette aventure…

— Ah ! cria-t-elle tout à coup, Madeleine ! j’aime mieux sauter… c’est une meilleure fin…

Mais, au même instant, l’automobile s’arrêta presque, tourna, franchit un porche, parcourut une grande cour déserte et stoppa devant un perron.

Madeleine murmura :

— Il est trop tard, ma petite.

Un homme d’une quarantaine d’années, chauve, élégant et obséquieux, venait d’ouvrir la portière, et saluait.

Armande poussa un cri :

— Monsieur, tuez-moi ! tuez-moi ! – et naïvement elle ajouta : mais ne m’approchez point !

— Mademoiselle, fit l’inconnu, je ne vous approcherai en aucune façon, mais veuillez me suivre, le temps presse. Il est inutile de crier : la maison est seule au milieu des bois.

Madeleine descendit la première. Armande suivit, mais si défaillante qu’elle manqua le marchepied. On la soutint, Un léger clair de lune qui venait d’apparaître argenta les sorties de bal, les deux profils livides, les cheveux très coiffés. Elles entrèrent, par le perron.

Toute la maison était éclairée. L’inconnu, précédant ses victimes, traversa un vestibule dallé, deux salons et une petite pièce. Il chemina dans un corridor qui paraissait faire tout le tour du château et qui déroutait les orientations. Enfin il ouvrit une dernière porte, fit passer devant lui les deux jeunes femmes et les enferma sans les accompagner.

Dans la pièce où elles pénétrèrent, une vieille personne était debout, qui salua, elle aussi, tout de noir vêtue.

— Madame… Mademoiselle…

Puis, sans autre préambule, sa voix sèche articula :

— Veuillez me permettre de vous déshabiller.

— De nous… de nous… bégaya Madeleine.

Elle n’acheva pas. La vieille dame avait déjà décroché la boucle du manteau, retiré les épingles de la ceinture et fait glisser la jupe autour du premier jupon. Avec la même dextérité, ses doigts minces firent sauter les agrafes du corsage et les épaulettes filèrent le long des faibles bras poudrés.

— Vous aussi, Mademoiselle, reprit la même voix sèche.

Déjà pâle, Armande blêmit. Elle jeta un regard désespéré vers sa sœur qui venait de se jeter sur un canapé, secouée des pieds à la tête par une convulsion nerveuse. Sans défense, ni force, ni courage, elle s’abandonna comme une morte aux mains qui la dépouillaient. La vieille dame prit les deux robes sur son bras gauche, sortit vivement et, par derrière, referma la porte à clef.

La jeune fille était restée debout. Elle tomba sur les genoux devant un fauteuil, sanglotante, et se mit à prier. Elle priait presque à voix haute en pleurant dans ses mains jointes, avec une ferveur épouvantée, balbutiante et lamentable. Elle invoqua les trois saints qui l’avaient toujours protégée, promit à l’un des cierges, à l’autre des aumônes, au troisième un vase d’autel acheté chez un bon orfèvre. Elle jura de faire une neuvaine, d’observer le jeune pendant le carême sans réclamer aucune dispense, et fit vœu, si elle se mariait, de ne pas tromper son mari pendant toute la première année, jusqu’au trois cent soixante-cinquième jour, quelles que fussent les circonstances…

Le temps passait. La pendule de la chambre sonna quatre heures du matin.

Tordue sur son canapé, Madeleine agitait ses bras raidis et donnait des coups de poing au dossier du meuble.

— J’en ai assez !! j’en ai assez ! cria-t-elle. C’est horrible, cette attente ! je serai morte de peur quand ils arriveront !… On ne torture pas ainsi deux malheureuses femmes !… Mais qu’est-ce que ces monstres veulent donc faire de nous ?… Pourquoi ne viennent-ils pas ? pourquoi ne viennent-ils pas ?…

Et puis un accès de tendresse les jeta dans les bras Lune de l’autre.

— Ma chérie ! mon Armande, ma petite Armande ! ma petite sœur aimée !… ne crains rien, mon amour, je te défendrai, va !… Moi, cela n’a pas d’importance… mais, toi, je ne veux pas qu’ils te touchent, et ils ne te toucheront pas… je te couvrirai de mon corps…

Un pas sonna dans le couloir sourd.

— Seigneur ! mon Dieu ! Les voici !

III

La clef entra dans la serrure avec un bruit si déchirant qu’Armande poussa un cri d’angoisse comme si cela se passait déjà dans sa petite virginité.

La porte ouverte, cependant, on ne vit dans l’entre-bâillement que la vieille dame portant sur le bras les deux robes.

Les jeunes femmes s’étaient reculées jusqu’à l’extrémité de la pièce.

— Madame… Mademoiselle… dit la voix sèche… veuillez me permettre de vous rhabiller.

— Hein ? fit Madeleine… mais je… mais alors…

La septuagénaire ne s’arrêta point à des stupéfactions qui vraisemblablement ne l’étonnaient pas elle-même. Merveilleusement experte à fermer les agrafes, comme elle s’était montrée apte à les défaire, elle remit les deux robes où elle les avait prises, évasa le décolletage, aéra les dentelles, allongea les plis des jupes et sortit avec un salut.

À sa place, l’inconnu rentra.

Il était en habit, le front découvert et les mains gantées… peut-être un peu plus semblable à un maître d’hôtel qu’à un homme du monde ; mais la différence est parfois si faible ! disons qu’il avait l’aspect d’un conférencier mondain.

— Mesdames, dit-il posément, j’avais d’abord eu dessein de vous faire reconduire chez vous avec mes excuses laconiques, sans donner d’autre explication aux mystères de votre enlèvement. Mais la curiosité féminine est un élément avec lequel nul ne saurait trop compter. Si je ne vous dis point mon secret, vous chercherez à l’apprendre, et en vous perdant vous me perdrez moi-même. J’ai donc intérêt à vous le dire pour que vous vous en teniez là.

Il ferma les yeux, les rouvrit, et continua en souriant :

— Vous avez cette nuit, sur vous, les deux plus jolies robes de Paris…

— Hélas ! fit Madeleine, les mains sur le front, c’était donc pour cela !

— L’une de mes clientes, une jeune étrangère, a vu ces deux robes lundi à l’Opéra. Elle a voulu les mêmes à n’importe quel prix. J’aurais pu, cela va sans dire, copier leur forme extérieure et ce qui fait leur élégance propre, sans le secours d’aucun stratagème, car le coup d’œil d’un couturier photographie un corsage avec la sûreté d’un objectif ; mais vos robes sont couvertes par deux dessins de broderie dont la fantaisie est absolument déconcertante, même pour un ornemaniste. On ne pouvait imiter cela qu’à la condition de tenir la jupe et le corsage étalés, sans plis, sur une table de coupeur. Il fallait donc, Mesdames, que je me les procurasse.

Il prit une chaise par le dossier, la pencha vers lui et reprit :

— Le plus simple était de les demander à votre femme de chambre, en la payant convenablement. J’y ai certes pensé ; mais, par malheur pour moi, cette fille est stupide. En cas de découverte, de plainte et de procès (il faut tout prévoir), elle n’eût jamais résisté à cinq minutes d’interrogatoire devant un juge d’instruction. Servi par elle, j’étais pris avec elle, et c’était une triste fin pour un artiste de mon rang. J’ai mieux aimé jouer le tout pour le tout et faire enlever les robes avec ce qu’elles contenaient. Cela, du moins, était digne de moi.

Les deux sœurs, hébétées devant cette audace, se regardèrent sans dire un mot.

— J’ai donc acheté votre chauffeur et je l’ai remplacé par le mien. L’échange s’est fait dans l’encombrement de la rue Auber pendant un arrêt prévu qui se produit toujours aux sorties du théâtre. Le même dévoué serviteur (c’est du mien que je parle ici) va vous reconduire à votre hôtel. Deux dames peuvent très bien revenir du bal à six heures du matin sans étonner personne. Vous ne serez donc pas compromises. D’autre part, votre intérêt le plus élémentaire est de garder un silence absolu sur cette histoire ; car je n’ai pas besoin de vous dire que, si vous la racontiez, vos amis la répéteraient… avec un certain sourire.

Madeleine ne parut pas entendre l’insulte. Elle était tout à sa joie d’échapper à l’affreux cauchemar et se sentait anéantie devant l’assurance de cet homme.

Elle se pencha vers Armande :

— C’est une grâce de Dieu que mon mari ne soit pas là ! Quelle chance que ce départ pour la chasse !

— Pour la chasse ? dit le couturier. Je crois que mes renseignements sont meilleurs. Il était indispensable que monsieur votre époux fut absent pendant la nuit de nos projets. Une personne fort à la mode s’est éprise de passion pour lui…

— Vous dites !

Il conclut en s’inclinant :

— C’est ce qui nous coûte le plus cher.

IV

Le lendemain matin, Mme Esquollier garda le silence, en effet, sur son aventure, car elle dormit jusqu’à deux heures, épuisée de fatigue et d’émotions. Mais sa meilleure amie, Mme de Lalette, ayant alors forcé sa porte, Madeleine éprouva le besoin irrésistible de s’épancher dans sa tendresse, et elle lui révéla le dramatique événement.

Lorsqu’elle eut tout dit, jusqu’au dernier mot, elle prit son amie par les deux mains, lui fit jurer de n’en parler à personne, expliqua longuement qu’elle ne pouvait pas saisir la justice parce que l’instruction de l’affaire la couvrirait de ridicule assurément, et peut-être de scandale ; que, si elle ne poursuivait pas, il valait mieux dissimuler tout à fait et n’instruire âme qui vive de ce qui s’était passé, car le monde comprendrait encore moins pourquoi elle se tenait tranquille si l’anecdote devenait publique. Bref, elle comptait absolument sur la discrétion de sa chère Yvonne… Mme de Lalette promit.

Malheureusement, l’histoire était trop belle. Les femmes ne gardent bien que les petites confidences, pour mériter un jour par là de recevoir les grands aveux, et de les répandre. Le soir même, Mme de Lalette se trouva dans un salon où elle comptait douze amies, aussi discrètes qu’elle-même (et c’était beaucoup dire). Sous le sceau du secret de la tombe, elle raconta le fantastique enlèvement.

Le récit fut conduit avec beaucoup d’art. Pas un instant elle ne laissa voir que l’aventure se terminait par un dénouement de comédie. L’effet du début fut saisissant. Des dames criaient : « C’est horrible ! » Toutes se voyaient emportées dans l’automobile fantôme par le chauffeur mystérieux. L’impression fut si violente qu’elle persista jusqu’à la fin : un concert d’indignation accueillit le dernier discours, celui de l’infâme couturier.

— Vraiment, dit une dame, il ne faut plus s’étonner de rien !

— Un enlèvement à l’Opéra !

— Paris devient inhabitable !

— Nous vivons chez les Apaches !

Une vieille fille ne manqua pas d’observer que l’heureuse conclusion de la scène était due à un miracle ; car, si la petite Armande n’avait pas fait de vœu, les choses eussent tourné tout autrement pour elle.

Une autre protesta qu’elle n’oserait plus sortir sans un cavalier, après le coucher du soleil, et qu’elle aurait toujours un stylet dans le corsage, un stylet empoisonné, avec le mot Muerte gravé sur le plat, puisque le mélodrame devenait la vie réelle.

Mme de Lalette, seule, ne disait rien, n’ajoutait pas un commentaire à son récit terminé.

— « Et vous, Yvonne, qu’en pensez-vous ? demanda une petite voix.

Elle fit une moue indifférente.

— Moi ? oh ! je pense… je pense…

— Eh bien ?

— Je pense que c’est se donner beaucoup de mal pour expliquer un retour à sept heures du matin.

Alors une explosion de joie et de gaieté transporta les douze amies, et, au milieu des cris, des rires, des caquets, des applaudissements, on entendit la petite voix perçante qui gazouillait avec délices :

— Ah ! chérie !… Peste que vous êtes !

UNE ASCENSION AU VENUSBERG

Au mois d’août 1891, comme je venais d’entendre à Bayreuth Tannhäuser, Tristan et, pour la neuvième fois, Parsifal, je vécus une quinzaine de jours dans le verdoyant Mariental, près de la vieille cité d’Eisenach.

La chambre que j’occupais s’ouvrait au couchant sur la haute Wartburg et à l’est sur le mont Hœrsel que les prêtres et les poètes nommèrent jadis le Venusberg. L’Étoile de Wolfram elle-même, apparaissait au ciel léger de ce pays wagnérien.

J’étais alors si enclin au péché qu’après m’être accoudé une fois à la fenêtre occidentale, devant les tours de Luther, l’idée ne me vint plus d’y retourner, même en songe. Le Venusberg m’attirait à lui.

Seul de toutes les montagnes voisines qui, vêtues de sapins noirs ou de prairies mouillées, dessinaient une robe sur la terre, le Venusberg était nu, et tout à fait semblable au sein gonflé d’une femme. Parfois les crépuscules rouges faisaient nager sur lui les pourpres de la chair. Il palpitait ; vraiment il semblait vivre à certaines heures du soir, et alors on eût dit que la Thuringe, comme une divinité couchée dans une tunique verte et noire, laissait monter le sang de ses désirs jusqu’au sommet de sa poitrine nue.

Pendant de longues soirées, je regardai chaque jour cette transfiguration de la colline de Vénus. Je la regardais de loin. Je ne m’approchais pas. Il me plaisait de ne pas croire à son existence naturelle, car le plaisir est exquis de simplifier les réalités jusqu’au pur aspect de leur symbole et de rester à la distance où l’œil n’est pas forcé de voir les choses telles qu’elles sont. J’avais peur qu’une fois pour toujours l’illusion s’évanouît et ne reparût plus le jour où j’aurais touché du pied le sol véritable de la montagne.

Cependant, un matin, je me mis en route…

Je suivis d’abord le chemin de Gotha, coupé de ponts et de ruisseaux verts ; puis un sentier dans les champs. Je n’avais pas levé les yeux du niveau des prairies quand, trois heures plus tard, j’arrivai au terme. Alors je regardai en avant.

Vu de près, le mont Hœrsel était roussâtre et pelé, sans terres, sans herbes, sans eaux ; brûlé par un feu intérieur comme si la malédiction légendaire continuait d’arrêter à sa base toutes les verdures nouvelles qui donnaient la vie aux autres montagnes. Le sentier où je m’engageai était fait de cailloux et de lichens morts, parfois presque indistinct dans un désert de pierre, parfois nettement conduit entre de hautes roches rouillées. Il s’élevait jusqu’au sommet, où une petite maison grise avait été construite, qui opposait des murailles épaisses aux libres violences du vent.

J’entrai là, et j’appris qu’on y pouvait déjeuner. Déjeuner sur le Venusberg ! C’était le coup de grâce. Je le reçus, à ma honte, assez volontiers, car, malgré mon désenchantement, j’avais faim.

Les deux filles de l’aubergiste absent me servirent sur une petite table un Wiener Schnitzel qui était peut-être plus saxon que viennois, et un Niersteiner un peu aigre. J’étais en pleine réalité. La salle propre et claire, les rideaux blancs aux fenêtres, le carrelage fraîchement lavé, une lumineuse chambre à coucher qu’on apercevait par une porte ouverte, tout acheva de me persuader que je ne mangeais pas chez des sorcières, comme un instant, hélas ! je l’avais espéré. Ces deux jeunes filles étaient des esprits sans détour, qui ne voulaient prendre aucune part à la damnation du pays.

Il est vrai qu’à la fin du repas l’aînée se retira discrètement, et qu’aussitôt la seconde enfant eut un sourire d’invitation qui prouvait son bon naturel ; mais, dans les auberges allemandes, les servantes ne voient guère de limites précises aux bontés que l’on doit avoir pour un jeune voyageur qui passe, et ordinairement cela n’indique pas qu’elles aient pactisé dans l’ombre avec une déesse maudite.

Nous causâmes. Elle était assez obligeante pour comprendre mon allemand, bien que je parlasse à peu près comme un nègre de Kamerun. Je lui demandai un certain nombre de renseignements topographiques sur ce que j’ignorais du pays. Elle me les donna de fort bonne grâce.

— N’oubliez pas, dit-elle, de visiter la grotte.

— Quelle grotte ?

— La Venushœhle.

— Il y a une grotte de Vénus ?

— Mais oui ! on l’appelle comme cela, je ne sais pas pourquoi, mais c’est la Venushœhle ; il ne faut pas que vous redescendiez de la montagne sans avoir visité la Venushœhle.

Inquiet, et même presque jaloux, je voulus apprendre si beaucoup d’étrangers étaient venus la voir, cette grotte dont le nom seul m’avait secoué d’un frisson…

La jeune fille répondit tristement :

— Personne ! Voyez-vous, la montagne n’est pas assez haute pour tenter les ascensionnistes, et elle l’est trop pour les promeneurs. Nous ne voyons jamais d’étrangers. À peine, de loin en loin, un chasseur d’Eisenach vient déjeuner ici, ou y passer la nuit ; mais vous êtes le premier Français que j’aie vu depuis ma naissance…

— Où est le chemin de la grotte ?

— Prenez le sentier à gauche. Vous y serez dans cinq minutes. Peut-être trouverez-vous à l’entrée un homme assis sur une pierre. Ne faites pas attention à ce qu’il vous dira : c’est un fou.

 

*    *    *

 

Comment, il y avait une grotte de Vénus dans les flancs du Hœrselberg ! mais alors le pays de Tannhäuser avait tout conservé de sa terrible légende !

… La grotte de la Déesse était là, en effet. Et l’homme y était aussi.

Petite, elliptique en hauteur, couronnée de ronces brunes et fines, elle apparaissait comme le symbole nécessaire de la montagne, comme une autre justification du vieux conte germanique, plus frappante encore que l’aspect charnel du Venusberg à l’horizon… L’intérieur, où je plongeais du regard, était obscur, étroit et bas. Des flaques d’eau, des baies ténébreuses, se partageaient le sol indistinct. Il devait être difficile d’y pénétrer sans être souillé par la fange, mais je ne sais quel charme incompréhensible m’attirait dans cette nuit humide…

— Où allez-vous ? dit l’homme brusquement.

— Au fond de la grotte…

— Au fond de la grotte ? mais il n’y a pas de fond, Monsieur. C’est l’Ouverture de la Terre.

— Bien, fis-je avec patience. Je n’irai pas loin… je sortirai bientôt.

Ses longues joues creuses s’empourprèrent. Il frappa sa canne du poing.

— Ah ! vous sortirez bientôt ! Ha ! Ha ! vous croyez qu’on peut entrer là et en sortir à volonté ! Vous prenez peut-être cette grotte pour un but d’ascension ou pour une curiosité géologique ? Êtes-vous envoyé par une agence Cook ou par un musée d’histoire naturelle ? Venez-vous écrire votre nom sur la roche, ou ramasser des pierres pour votre collection ?… Vous pensez que vous allez découvrir ici des lacs souterrains, des poissons aveugles, des stalactites architecturales et des voûtes rocheuses couvertes de cristaux ! Vous allez étudier la spéléologie de la Venushœhle ! Ha ! Ha ! c’est admirable ! Mais vous êtes donc un fou comme les autres ? Vous ne comprenez donc pas ? Vous ne savez donc pas… que Vénus est là toute en chair et ses millions de nymphes alentour, plus vivantes que vous, puisque immortelles !

— Monsieur, fis-je, je crois ce que vous me dites ; mais vous me connaissez bien mal si vous imaginez que la présence de Vénus puisse me retenir d’entrer ici.

— L’Enfer ! cria-t-il.

— Il ne me déplaît pas de le mériter au prix des faveurs qu’elle décerne.

Le fou esquissa un geste qui signifiait évidemment : Vous ne me comprenez pas du tout. Puis il se prit le front dans les mains et continua de parler.

— Hœrselberg ! Hœllenberg plutôt[2] ! ils arriveront jusqu’à toi sans avoir pressenti ton horreur éternelle, toi qui attends les purs, toi qui punis les chastes, toi qui consumeras dans l’éternité les mauvais avares de la chair, ô Brasier ! Ils auront vécu leur vie solitaire, rebelles à la grande loi divine, et ils ne connaîtront ton atroce brûlure que le jour où, à la force de l’Épée, le Messager des Ames les plongera dans le gouffre. Ils ont des yeux et ils ne voient point, ils ont des oreilles et ils n’entendent point, ils ont des bouches et ils ne… Mon Dieu ! ce sont des fous ! des fous ! des fous !

Tout à coup, se tournant vers moi, il hurla :

— Comment pouvez-vous rêver que le Venusberg puisse devenir un motif de damnation, puisque le Venusberg est l’Enfer lui-même ?

Je fis un mouvement.

— Hélas ! gémit-il. Hélas ! mon Dieu ! (et ses mains descendaient de ses yeux sur sa barbe). Hélas ! serai-je le seul vivant à connaître la Vérité, la Vérité, la Vérité ?… Ce sera donc en vain que tous les Patriarches auront placé Vénus en regard de Dieu comme son antithèse effrayante, et personne n’aura su qu’elle était Satan ? Ce sera donc en vain que la tradition antique aura dépeint les Satyres avec ces cornes, cette queue noire, ces jambes de bouc, ces pieds fourchus : personne n’aura deviné qu’ils étaient les démons ? Et quant aux flammes éternelles, personne au monde n’aura compris qu’elles sont les milliards de femmes nues qui dansent là…

Il frappa la terre.

— … là ! sous nos pieds !

Il tremblait jusqu’à la nuque.

— Depuis que l’homme pense, depuis que l’homme écrit et enseigne, il dit, il répète, il crie qu’il n’est pire torture que d’aimer. Comment n’a-t-il pas pressenti que, dans le monde de l’éternelle torture, cette torture-là seule lui serait infligée ? Et quelle autre imaginerait-il qui fût plus épouvantable ?

Il prit alors une posture de voyant et sa main s’agita au milieu de son regard :

— Oui, dit-il, c’est là… c’est là… Du jour où nous ne serons plus que des cadavres pourrissants et des âmes affolées d’effroi, c’est là que nous irons en foule, nous, nous tous, nous tous les pécheurs, brûler de l’horrible feu qui est la Convoitise. À chaque jour et à chaque heure nous désirerons, jusqu’à la souffrance, des femmes plus belles que les femmes, et à l’instant de la possession nous les verrons, comme sur terre, s’évanouir en vaines fumées. Mais ce qui est ici un spasme, une transe, un cri, un sanglot, – ce qui suffit à préparer la malédiction d’une vie humaine par l’enfantement du souvenir futur, – sera là-bas le perpétuel frisson, l’angoisse ininterrompue, le supplice des années, et des siècles des siècles… Ah ! Dieu ! tel est le destin qui m’attend.

Ses yeux se fixèrent sur une pierre du sol. Hochant la tête, il reprit, d’une voix affreusement altérée :

— J’ai mal vécu, Monsieur ; voici comment :

Je suis né de parents protestants, dans la montagne de la Wartburg, là même où Luther, voici plus de trois siècles, édifia sa mauvaise doctrine. Ma jeunesse fut pieuse, ma vie austère et noble. Pourtant, dès ma quatorzième année je ne pouvais regarder une femme sans être assailli de désirs terribles. Je les matai. C’étaient des luttes atroces qui me laissaient, au matin, le front trempé de sueurs et les mâchoires tremblantes. Je croyais rester pur en vivant sans amour, insensé que j’étais, aveugle sur moi-même ! Pour rester pur, je me serais tué de ma main avant d’accomplir le péché. Jamais ceux qui n’ont pas connu ces combats nocturnes entre un devoir religieux et la volonté forcenée du corps, jamais ceux-là n’ont connu la douleur ! – Et je luttais ainsi pour une ombre, et je sais maintenant que je luttais contre Dieu ! – Plus tard je me suis marié, Monsieur, mais marié envers le monde. Cette femme et moi, nous nous étions juré de ne laisser s’unir que nos âmes, afin de les conserver, pensions-nous, supérieures. C’est de la sorte que peu à peu je me suis damné par ma faute en mentant chaque jour à la loi de la vie ; et désormais il n’est plus temps pour moi de suivre le droit chemin de ma jeunesse perdue. Je suis vierge. Ah ! malheur aux vierges ! car l’amour qu’ils ont repoussé pendant leur existence brève les suppliciera justement dans l’infini des peines futures !

 

*    *    *

 

Il me saisit le bras :

— Écoutez !… le soleil descend… Voici l’heure… Tous les soirs je viens ici et doucement la Déesse chante… Elle m’appelle de loin… elle m’attire… Je viens comme au jour de ma mort, comme au jour de ma chute dans la Venushœhle… Ah ! ne dites pas un mot. Elle va nous parler.

Je ne sais si le calme de ces dernières paroles, ou l’expression de cet homme, ou le serrement de sa main me persuadèrent qu’il disait vrai, – mais un frisson brusque m’enveloppa et je prêtai l’oreille.

C’était une sensation que je ne connaissais point. J’attendais, non pas au hasard, mais avec une absolue exactitude de prévision, l’événement prédit par le fou.

Je ne puis mieux comparer l’état d’esprit où je me trouvais qu’à celui d’un passant qui, ayant vu l’éclair et connaissant la distance de l’orage, attend le tonnerre céleste à une seconde déterminée.

Le temps qui me séparait du prodige diminua d’abord d’un quart, puis de moitié, puis des trois quarts et à l’instant précis où j’en voyais la fin, une bouffée de parfums traîna jusqu’à nous l’écho languissant d’une… Voix…

Octobre 1896.

LA PERSIENNE

Voici mon secret, me dit-elle enfin. Puisque ceci vous inquiète, cher ami, je vous dirai ce soir pourquoi je n’ai jamais voulu me marier.

Votre question est plus affectueuse que le silence des autres, où je lis quelquefois tant de réticences blessantes. On n’ignore pas, en effet, la fortune de toute ma famille, et, lorsqu’une jeune fille riche ne se marie point, c’est toujours la faute de son orgueil, ou de son ambition, ou de sa laideur, ou de ses mœurs : suppositions entre lesquelles le monde a le choix libre pour juger ma vie, s’il ne les adopte à la fois, charitablement, toutes les quatre.

Croyez-le, je n’ai pas refusé mes prétendants pour eux-mêmes. C’est le mari, c’est l’homme, l’amant légal ou non, c’est lui dont je me suis écartée avec une espèce de terreur qui commence à peine à s’éteindre maintenant que la quarantaine me couvre d’une sauvegarde… Ne devinez pas encore : mon histoire n’est pas celle d’un amour malheureux ; non, non, je n’ai jamais aimé ; j’ai été vieille trop tôt, un soir, à dix sept ans.

Écoutez-moi. Ce ne sera pas long.

Au fait… peut-être ne comprendrez-vous guère pourquoi un événement si banal, si connu, a dépouillé ma vie de toutes ses joies futures. Il s’agit d’un fait divers ; vous en lisez de semblables à la troisième page de tous les journaux, et je ne suis même pas l’un des personnages du récit que je vais vous conter. Si mon existence solitaire en a frissonné si longtemps, cela tient à ce que j’ai vu cette chose, vu de mes yeux, à un pas de ma personne. Vous qui l’entendrez comme une anecdote, vous ne sentirez rien de ce que j’ai senti.

 

*    *    *

 

Mlle N… posa le front sur sa main et commença ainsi, le regard fixé à terre, sans jamais lever les yeux vers moi :

— Il y a vingt-cinq ans, ma mère et moi nous habitions un vieil hôtel particulier à l’ombre de Saint-Sulpice. Hôtel simple : ni cour, ni communs ; toutes les fenêtres sur la rue, mais la rue calme comme une allée de forêt.

Une nuit, en plein été, il faisait dans ma chambre une chaleur étouffante et je ne dormais pas. Ouvrir ma fenêtre, je n’osais, de peur de réveiller ma mère. Après une heure d’insomnie, je me levai, chaussai des mules, et descendis en chemise le grand escalier, jusqu’au salon du rez-de-chaussée.

Ici… comprenez bien la disposition du salon. L’hôtel avait eu autrefois un jardin, comme lui longeant la rue. Ce terrain vendu à des constructeurs, la ville en avait exproprié une partie pour l’alignement. Une fenêtre du salon s’ouvrait donc sur un coin sombre, en retrait, mystérieux et noir, où les rayons du gaz ne pénétraient pas.

En entrant dans la pièce, je vis qu’on n’avait pas fermé cette fenêtre-là. Les persiennes seules étaient closes. Épuisée de chaleur et presque suffocante, je montai sur l’appui, je me retins du bout des doigts aux lattes obliques de la persienne et je respirai, des pieds à la tête, la délicieuse fraîcheur nocturne.

C’est le dernier instant de plaisir sans mélange que j’aie eu dans mon passé.

Je n’étais pas là depuis une minute lorsque, de l’autre côté, un couple survint.

L’homme entraînait la jeune fille dans ce coin d’ombre et de secret. Lui, c’était un faux ouvrier, un de ceux qui travaillent trois semaines et qui chôment six mois parce que leur beauté leur permet de mépriser le travail honnête. Elle, je la reconnus tout de suite. C’était une fille de quinze ans à qui ma mère avait fait beaucoup de bien et qui venait d’un patronage où, plus d’une fois, j’étais entrée. Elle portait une jupe noire trop courte, une camisole grise et pas de corset (d’ailleurs elle en avait à peine besoin). La petite natte de ses cheveux était relevée par une épingle au sommet de sa tête blonde.

Son compagnon, qui la tenait par les deux épaules, lui dit avec hâte :

— Et ici ? veux-tu ?

Elle répondit pâlement :

— Laissez-moi… laissez-moi…

Au ton de sa voix, on sentait qu’elle avait répété cette phrase deux cents fois depuis le restaurant.

L’homme reprit :

— Voyons, ma gosse, tu m’as dit qu’oui : c’est oui. T’as pas deux idées comme ça. Ce qui est dit est dit, pas vrai ?… On est bien ici, pourquoi qu’tu veux pas ?

— Non… pas là… pas là…

— Alors, où qu’tu veux ? T’as pas le rond, moi non plus ; je peux pas te payer une chambre. Si tu viens jusqu’aux fortifs, marche, on en a pour une heure.

Elle fit signe que non. L’homme devint nerveux.

— Titine, cause-moi en face. Me gobes-tu, oui ou non ?… Parce que si c’est non, tu sais, j’en ai d’autres…

La pauvre petite éclata en sanglots. Elle pleurait si fort contre la persienne où j’étais appuyée que je sentais tous les sursauts de ce pauvre jeune cœur bouleversé.

— Oui, je vous aime bien, disait-elle. Mais pas pour ça, pas pour ça… Je ne sais pas comment dire, mais ce n’est pas ça l’amour… Je vous aime… parce que vous êtes doux, parce que vous parlez autrement que les autres, parce que je suis toute contente quand je vous vois arriver. Je vous aime pour vous embrasser, oh ! ça, tant que vous voudrez, tous les soirs, tout le temps ! Mais, depuis que vous me parlez de ces choses-là, non, vous savez, je ne veux pas… surtout avec vous… il me semble que ça serait mal.

L’homme haussa les épaules et se mit à jurer.

— Ah ! sacrée maboule de gonzesse…

Beaucoup d’autres choses que je ne peux pas dire.

Puis, tirant de son gilet un couteau… un couteau… mais un couteau de boucher… quelque chose comme une épée, il planta cela dans la persienne, à la hauteur de ma poitrine, et dit d’une voix violente et basse :

— Maintenant, c’est à nous deux. Si tu ressautes, je te pique.

La jeune fille se raidit. Il y eut une scène atroce…

La rue était absolument déserte et le silence était tellement pur que, seul, le silence des champs est aussi calme. On n’entendait même pas la rumeur de la ville. Quelle heure était-il ? Peut-être deux heures du matin. Tout dormait dans le quartier, hors ce couple, et moi, – spectatrice atterrée.

Si près de moi que j’aurais pu la toucher en étendant seulement les doigts, la jeune fille résistait avec une énergie qui lui donnait presque de la vigueur.

Elle s’était courbée en deux, la tête basse, les genoux serrés. Elle soufflait comme une bête haletante. Dès qu’on lui maîtrisait les bras, elle fermait ses jambes d’enfant, et dès qu’on lui touchait les jupes, elle luttait avec les mains… Cela dura très longtemps, plus que vous ne pouvez croire ; mais, comme dans la chanson grecque, où, à la fin, Charron terrasse le berger, – à la fin, elle fut vaincue.

Alors, elle battit l’air de ses bras, s’accrocha a quelque chose qui était planté dans la persienne… Elle ne savait pas quoi, la pauvre enfant ; elle ne savait plus que c’était un couteau, et, avec sa main armée par hasard, elle repoussa une fois encore celui qui la blessait horriblement, au corps et à l’âme, pour jamais.

Hélas ! la chair humaine, ce n’est rien, c’est une boue molle et fine qui cède au premier coup… Le couteau entra dans la gorge et brilla de l’autre côté.

Un jet de sang…

(Ici, le long du cou, il y a deux artères énormes, d’où le sang jaillit comme d’un cœur…)

Un jet de sang chaud fusa par la persienne fendue et vint m’arroser la ceinture.

L’homme, étouffé par la lame, les yeux exorbités, ouvrait une bouche effrayante d’où ne sortait pas un soupir ; mais, lorsqu’il tomba sur la face, ce fut elle, la meurtrière, qui, reculant et sautelant comme un petit oiseau noir, poussa, dans le silence de la rue, trois cris… trois cris d’horreur…

Ah ! ces hurlements à la mort. Je n’ai jamais rien entendu de plus épouvantable.

 

*    *    *

 

Ce qui se passa ensuite… peu vous importe, n’est-ce pas ? Ma mère, éveillée en sursaut, craignant pour moi, me cherchant, trouvant mon lit vide, appelant mon nom dans tout l’hôtel et me découvrant, enfin, debout sur cette fenêtre, toute grasse et rouge d’un sang qu’elle crut d’abord le mien… ce n’est pas pour cette partie du drame que je vous ai fait un tel récit.

Le reste suffit au fond de mon souvenir. J’avais dix-sept ans. En une demi-heure, moi qui ne savais rien des réalités, j’avais tout appris d’elles, tous les secrets de la vie, de l’amour et de la mort ; et ce que les romans appellent le désir ! et ce que c’est qu’un homme amoureux ! et ce que c’est aussi qu’un homme mort.

Si le monde ignore pourquoi j’ai voulu vivre seule, vous, du moins, cher ami, désormais vous le saurez.

L’IN-PLANO

CONTE DE PAQUES

I

Quand la grande porte se fut refermée avec le claquement de sa forte serrure, la petite Cile ne sut pas d’abord si elle devait rire ou pleurer, tant elle ignorait profondément les émotions de la solitude.

Depuis douze ans, c’est-à-dire depuis le jour de sa naissance, on ne l’avait jamais laissée plus de cinq minutes seule avec elle-même. Le soir, elle s’endormait, dans la chambre de sa mère, qui ne voulait pas la quitter la nuit ; le matin, elle travaillait sous le regard de sa jeune gouvernante ; l’après-midi, elle devenait le centre charmant et l’objet aimé de toute la famille. Dix personnes autour d’elle ne l’étonnaient point ; mais elle ne connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur.

Et cependant elle était seule, tout à fait seule, pour deux longues heures encore, elle n’en pouvait pas douter.

Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied. La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en province, où les avait appelés l’enterrement d’un parent. Le chef et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils en avaient le droit tous les dimanches. Mlle Cile était donc restée sous la garde unique, et peut-être un peu jeune, de sa gouvernante madrilène, qui lui apprenait l’espagnol.

Malheureusement, Señorita (comme l’appelait sa petite élève) semblait avoir ses raisons d’aller se promener, elle aussi. Elle était, ce jour-là, inconcevablement distraite, et nerveuse, prête à pleurer. Cile l’aimait bien, et s’enquit de sa peine. Alors, brusquement, Señorita lui dit qu’elle allait sortir, qu’elle ne pouvait pas l’emmener, que dans deux heures, sans faute, elle serait de retour, mais que pour rien au monde il ne fallait le dire à madame, et que Cile lui prouverait sa tendre affection en restant plus sage encore, toute seule, qu’elle ne l’aurait été devant sa maîtresse.

Cile promit, sans savoir ce qu’elle promettait, puisque la solitude et elle ne s’étaient jamais rencontrées. Señorita piqua une grande épingle dans son chapeau noir, embrassa vivement la petite fille immobile, et les deux portes s’étaient refermées avant que Cile eût rien compris à ce qui venait de lui arriver.

Mélancolique, elle s’assit doucement sur la chaise qui se trouvait derrière elle, et poussa un gros soupir.

Tout le monde l’avait abandonnée.

Ainsi, des cent personnes qui l’aimaient tant et le lui répétaient sans cesse, parents, grands-parents, domestiques, gouvernante, oncles, tantes, cousines, amies, pas une âme n’était restée là pour avoir l’honneur de lui faire sa cour. Tout le monde aimait donc « ailleurs », et comment expliquer cela ? Cile n’avait jamais prévu la détresse d’une situation pareille.

Elle se leva sur la pointe du pied, alla de chambre en chambre et de salon en salon. Le vaste hôtel où elle était née l’intimidait pour la première fois. Après avoir beaucoup réfléchi, Cile observa que la maison déserte avait reçu en plein jour le silence de la nuit, et rien n’est plus mystérieux que certains bouleversements des heures par les ténèbres du son comme par celles de la lumière. Sans doute, le soleil était vif au dehors, mais dans le calme soudain des choses autour d’elle, Cile tremblait comme sous une éclipse.

Elle se mit lentement, sagement, au piano, ouvrit le premier tome de Schumann à la corne qui marquait son morceau le plus facile : Retour du théâtre, et elle voulut jouer. Mais l’éclat du premier accord la fit sauter de son tabouret par terre, tant il se répercuta violemment sur les quatre murs, et elle jugea prudent de ne pas continuer.

Toujours à petits pas, elle courut vers la fenêtre : la grande cour pavée, les doubles communs, les hautes portes closes de la remise et de l’écurie composaient comme d’habitude le décor trop connu et toujours désert de ses contemplations pensives. Même la niche du chien prenait un aspect de maison vide, depuis le départ pour la chasse. Cile souffla sur la vitre lisse, et doucement écrivit dans la buée blanchâtre : « Je m’ennuie. »

Mais, soudain, une idée, une éclatante idée, illumina sa petite cervelle.

L’hôtel n’avait que trois étages, et tout le troisième était occupé par une vaste bibliothèque, interdite à la jeune Cile. En vérité, elle n’imaginait rien de tout à fait inaccessible que deux régions supérieures : d’abord cette bibliothèque, et, ensuite, le firmament. Qui l’empêchait d’explorer, pendant son heure d’indépendance, la première et la plus tentante des zones qu’elle ne connaissait point ? Qui l’empêchait ? Sa conscience ? Non. Cile avait beaucoup de conscience, mais seulement à l’égard des fautes ou des péchés dont elle comprenait la noirceur. Au troisième étage, comme au premier, elle était bien résolue à ne rien faire de condamnable. Elle y serait sage, ne casserait rien, marcherait sur la pointe du pied, ne laisserait aucune trace de sa visite secrète…

Un peu tremblante, elle monta.

Chaque marche nouvelle, où ses pantoufles roses n’avaient jamais posé leur semelle flexible, l’effrayait à la fois et l’intéressait comme une bande de terrain vierge dans un voyage de découvertes. Il y en eut vingt-huit jusqu’au sommet. Lorsqu’elle eut atteint la rampe horizontale, Cile se pencha tout émue avec le sentiment de fouler la cime du monde.

Sur le palier, la double porte était restée entr’ouverte. Poussée par l’enfant craintive, elle tourna majestueusement dans l’ombre, telle la porte du Mystère, – et Cile entra sur la pointe du pied.

II

Cette bibliothèque s’allongeait en forme de cathédrale, très haute, très profonde et très sombre, avec des vitraux au-dessus des rayons. Des multitudes de livres bruns (Cile pensa : plus de dix millions de livres) couvraient les murs à droite et à gauche, et même au fond dans le lointain. Cile aimait beaucoup les livres. Comme on devait s’amuser avec tant d’histoires ! Sans doute, elle pouvait bien se donner la permission d’en lire un peu. D’abord on ne le saurait pas. Et puis, cela ne faisait de mal à personne. Pourquoi le lui défendait-on ?

Seulement, l’embarras était grand de choisir un volume entre dix millions. Lequel prendre ? Le plus beau. Et le plus beau, c’était le plus grand. Il se trouva que justement devant elle, tout en bas du plus haut meuble, se dressait le dos noir et or d’un in-plano gigantesque.

Oh ! celui-là, par exemple, ce n’était pas un livre, bien sûr. On ne faisait pas de livres pareils.

Cile se rappela qu’on lui avait donné autrefois, comme cadeau de Noël, un grand jeu enfermé dans une boîte en forme de reliure.

— Si c’était un jeu ? sc dit-elle.

Et elle se pencha pour lire le titre.

En majuscules dorées, le titre se lisait :

 

HAGIOGRAPH.

HISPANOR.

 

Les connaissances bibliographiques et latines de la lectrice étaient encore trop élémentaires pour qu’elle sût compléter la phrase sous sa forme véritable : Hagiographorum hispanorum opera selectissima.

Elle mit un doigt dans sa bouche, et se dit, après réflexion :

— Un hagiographe Hispanor… ça doit être un jeu mécanique.

Ceci décidé, sa résolution fut prise. Elle saisit avec les deux mains l’énorme in-plano presque aussi grand qu’elle, le tira, fit un effort qui tendit ses reins en arrière… Le volume, arraché de sa place éternelle, glissa, bascula, oscilla et retomba tout debout, sur la tranche.

Cile respira largement, fière de sa force, et plus encore de son audace ; mais elle ne se hasarda point à transporter une si lourde charge. Toujours avec les deux mains, elle fit tourner le premier plat sur ses gonds comme une porte sourde, et elle recula de quelques pas.

L’obscurité augmentait autour d’elle. Le jour baissait, baissait rapidement. Un long rayon, descendu d’un vitrail bleuâtre, frappait le frontispice noir du livre qu’elle venait d’ouvrir.

Une sainte espagnole y était gravée en costume de carmélite devant un paysage vaguement africain. Elle tenait un fouet d’une main, et de l’autre un grand cœur qui dégouttait de sang.

Cile, effrayée, recula encore.

Bientôt, il n’y eut plus rien d’éclairé dans la vaste salle, que le fantôme triste et pâle de la Sainte ; mais plus les alentours s’obscurcissaient de noir, plus elle-même s’illuminait de blanc.

Elle paraissait grandir, bouger, remuer les yeux.

Un souffle d’air venait du paysage animer les plis de ses vêtements.

Elle penchait la tête.

Elle parla enfin :

— Cécile…

La pauvre petite, presque morte d’effroi, tomba sur les genoux.

— Madame… dit-elle.

Puis, se reprenant comme une enfant sage, et pensant, à propos, qu’il fallait dire « ma sœur » à toutes les religieuses, elle murmura poliment :

— Ma Sainte…

L’apparition répondit :

— Ne crains pas.

— Oh ! je n’ai pas peur, dit Cile toute blanche, mais je suis bien intimidée… Pardonnez-moi, ma Sainte.

Tout en parlant, elle considérait le costume flottant de l’immortelle, la tunique brune, le scapulaire, les pieds nus dans les sandales, et, par-dessus toute la stature, le vaste manteau blanc comme une lumière.

— Viens plus près, dit la Sainte, plus près. Que puis-je pour toi ? As-tu quelque chose à me dire, ou plutôt à me demander ?

Cile s’enhardit :

— Plutôt à vous demander, ma Sainte. Il y a tant de choses que je voudrais savoir ! Et vous devez savoir tout, puisque vous venez du ciel.

— Eh bien, je te permets de me poser trois questions. Trois, pas une de plus. Je t’écoute. Et je te répondrai, mon enfant.

Tout de suite, l’enfant posa la première :

— Pourquoi me défend-on de venir ici ?

La Sainte lentement répondit :

— Parce que les poutres et les planches et les feuilles, et les gravures de toute cette bibliothèque sont le tronc et les branches et les feuilles et les fleurs de l’Arbre de la Science du Bien et du Mal.

— La Science du Bien et du Mal, répéta l’enfant. Qu’est-ce que c’est ?

— C’est la connaissance de la Vie.

— La Vie… répéta-t-elle encore. Oh ! qu’est-ce que sera ma vie ?

La Sainte frissonna imperceptiblement.

— Ce serait ta dernière question, petite Cile, réfléchis bien ! N’aimerais-tu pas mieux m’en poser une autre ?

Mais la petite, peu à peu rassurée, insistait :

— Non ! non ! c’est tout ce que je veux savoir.

— Si je te réponds, tu regretteras de m’avoir interrogée.

Cile hésita, pâlit de nouveau, et reprit d’une voix très douce :

— Ma Sainte, répondez-moi, vous me l’avez promis.

Alors l’apparition éleva vers le ciel sa main qui tenait un grand cœur de pourpre, et les gouttes de sang se mirent à tomber, d’abord une à une, comme des larmes, puis par ruisseaux, comme des sanglots.

— Je pourrais, dit-elle sourdement, ouvrir le livre de ta vie, savoir comment… de quel côté… sous quelle forme… et les circonstances… À quoi bon ? Toutes les vies humaines sont nivelées sous le même rouleau et, quelle que soit ta vie, elle sera la Vie… Écoute-moi bien, ma pauvre enfant. Tu vis d’illusion et d’espoirs : ton illusion s’évanouira ; tous tes espoirs seront fauchés ; jamais tu n’obtiendras ni de conserver ce que tu chéris, ni de posséder ce que tu désires, ni de réaliser ce que tu rêves. Tu poursuivras le bonheur d’une poursuite insensée ; tu le verras partout à portée de la main, et toujours ta main retombera sur le vide, tes genoux sur la terre, et ton front sur tes genoux avec tant de sanglots que tu te croiras mourir… Tu mourras cent fois avec tes cent rêves ; ton dernier jour n’est pas le plus noir de ceux qui te restent à vivre.

Un flot de sang ruissela du cœur suspendu.

— Écoute-moi bien… Tu aimeras. Un sentiment nouveau, étrange, inexprimablement lumineux et tendre envahira ton âme crédule, qui le prendra pour le bonheur, et plus il t’aura promis d’allégresse, plus il flagellera ton corps et ton esprit avec son triple fouet d’horreur, de désespoir et de dégoût. Quel que soit ton amour, il mourra dans les larmes et tes douleurs seront telles que tu ne peux pas les imaginer…

Le cœur se gonfla plusieurs fois à toute violence. Le sang rouge en ruisselait toujours.

— Écoute-moi encore… Tu seras mère… Ah ! cette fois tu croiras vraiment avoir trouvé le chemin de la vie bienheureuse. Ton enfant ! ton enfant ! comme tu le désireras ! Quel avenir enchanté tu rêveras pour toi-même et pour lui dans tes bras ! Mais, du jour où Dieu te l’aura promis, tes larmes ne cesseront plus de couler sur tes joues. Douleurs horribles pour l’obtenir, efforts et peines de tous les jours pour le conserver à la vie, terreur s’il est malade, déchirement inguérissable si Dieu te le reprend comme il te l’a donné. Alors tu connaîtras que le malheur monte comme une marée à l’assaut de la vie humaine, et sans cesse, d’année en année, grossit ses vagues de sanglots.

Le cœur s’élargissait tel qu’un soleil du soir. On ne voyait presque plus sa forme, car le sang débordait tout autour de lui.

— Enfin, reprit la Sainte, fais le compte aujourd’hui de tous ceux que tu aimes et sache que pas un d’eux ne sera près de ton chevet le jour où, vieille femme et presque une étrangère dans un monde nouveau, tu mourras, affreusement seule. Tu verras, l’un après l’autre, tes quatre grands-parents si bons et tant aimés disparaître des lieux où tu les embrassais. Tu verras ta mère expirer, peut-être après une agonie dont tu frissonneras pour toujours. Tu mettras ton père mort dans un cercueil de chêne, entre deux couches de sciure de bois pour que sa pourriture ne filtre pas à terre, par les fentes de la caisse reclouée sur son front…

— Ah !!!

Cile, au dernier degré de l’épouvante, criait, pleurait, tendait les mains.

— Non… non… ma Sainte… non… ne me dites pas…

Elle se jeta en suppliant dans les plis du manteau de lumière ; mais, à travers la vision impondérable, elle toucha l’énorme in-plano toujours debout sur sa tranche… Le volume chancela en arrière, s’abattit de toute sa hauteur et son bruit formidable tonna dans la voûte retentissante, pendant qu’au sein du nuage de poussière bleuâtre s’effaçait et fuyait sainte Thérèse de Jésus.

Au même instant la porte s’ouvrait… Brusquement quatorze jets de foudre enflammèrent le lustre électrique, et Cile entendit la voix de son père crier sur un ton de fureur qu’elle ne lui avait jamais connu :

— Cécile ! méchante enfant ! c’est ici que je te trouve !

Ah ! la pauvre petite n’était guère en état de répondre. Elle écouta la colère paternelle avec une espèce d’égarement ; elle vit dans cet éclat de voix le commencement des malheurs de la vie, et dans une explosion de larmes elle se coucha sur le plancher.

III

— Je veux mourir tout de suite, tout de suite ; je veux mourir tout de suite… répétait-elle.

Le père, inquiet, s’approcha, la releva, la prit sur ses genoux, l’interrogea. Que s’était-il passé ? qu’est-ce que tout cela signifiait ? Pourquoi était-elle entrée là ? et pourquoi ces cris de désespoir ? Mais Cile ne voulait pas répondre. Cile ne voulait plus que mourir.

Elle sanglota pendant une heure sans pouvoir expliquer sa peine. Elle pleurait, la tête perdue sur l’épaule de son père, qui la berçait un peu. Et tout à coup elle raconta ce que lui avait dit la Sainte, avec une petite voix blanche, monotone et désespérée comme en ont les personnes mourantes qui prononcent leurs dernières paroles.

Son père l’écoutait parler. Il ne voulait montrer qu’une émotion souriante ; mais, malgré les efforts de toute sa volonté, il ne put s’empêcher d’avoir les yeux en larmes et resta plus pâle que la petite lorsqu’elle eut achevé son récit…

Alors il l’embrassa de plus près. Ses deux larges mains affectueuses enveloppèrent des deux côtés la petite tête blonde inondée de pleurs, et il lui dit avec une extrême tendresse :

— Mon enfant… mon petit… console-toi… Tu as été punie, tu le vois, parce que tu m’avais désobéi. Voilà ce qui arrive aux petites filles qui vont dans les bibliothèques. Elles lisent sur la vie certaines choses qu’elles n’ont pas besoin de savoir…

Il reprit après une hésitation :

— … et qui ne sont pas vraies.

Cile leva ses yeux d’enfant grave :

— Pas vraies ?… comment, pas vraies ?… Ce que m’a dit la Sainte n’est pas vrai ?

— La Sainte a voulu t’effrayer, pour ta pénitence, ma chérie ; mais la vie est tout le contraire du tableau qu’elle t’en a fait. La vie est belle… La vie est douce… La vie est bonne… Tout est bonheur.

Et, de nouveau, il s’efforça de sourire.

L’enfant le regarda longtemps… puis elle le serra de toute sa force, en tremblant de la tête aux pieds.

LA NUIT DE PRINTEMPS

Assise dans son manteau léger, derrière la porte du jardin, Néphélis parée attendait.

La nuit sous les arbres était si profonde que les yeux ne voyaient pas la main et que seule la senteur des feuilles révélait leur présence obscure. Tout dormait, les hommes lointains, les oiseaux cachés, les ramures invisibles. Le silence de la terre était pur comme le noir de l’ombre. Néphélis immobile se tenait les doigts unis sous le genou et la tête droite.

Elle ne voulait pas bouger. En épouse inaccoutumée aux artifices des séductions, elle ne remuait pas un pli de son manteau, de peur que les parfums de son corps ne se perdissent au souffle du geste. Et sachant bien qu’elle était venue trop tôt, elle attendait avec patience, satisfaite d’être là, enivrée d’espoir.

Doucement, un doigt frappa la porte au dehors.

— Déjà !

Sans bruit, elle ôta la lourde barre et fit tourner la porte sur ses gonds huilés. Elle entendit un pas sur la grève, mais ne vit rien, que la nuit noire.

— Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je suis là. Je te précède, viens vite, j’ai peur des esclaves et qu’on ne nous épie. Suis-moi. Au sortir des fourrés, tu verras un peu mon ombre.

Elle marcha sur la pointe du pied. Ses petites sandales se posaient à peine sur le sable ou la mosaïque. Une branche qu’elle effleura la fit frémir ; ce ne fut qu’un bruissement furtif entre deux vastes silences, et les fleurs remuées secouèrent leur parfum.

La première, elle entra dans la chambre, courut jusqu’à la niche où elle avait mis un rhyton sur la lampe de terre pour la voiler sans l’étouffer, et, dès qu’elle eut un peu de lumière, elle se retourna :

— Dieux ! fit-elle. Dieux ! Dieux ! Dieux ! ce n’est pas lui !

L’homme s’était avancé jusqu’au milieu de la pièce. Elle recula vers le mur que son dos frappa brusquement et ses mains retournées errèrent sur la paroi.

— Qui es-tu ?

— Je ne suis pas lui, tu viens de le dire. N’es-tu pas assez renseignée ? Il y a lui, n’est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je suis le reste, l’humanité, la foule, ce dont on ne veut pas.

Néphélis le regardait, presque défaillante. C’était un homme osseux, hirsute et barbu, et d’autant plus barbu qu’il était maigre. Sa tête semblait faite de poils. Quatre grandes dents manquaient à sa mâchoire supérieure, si bien que sa barbe avalait sa moustache et ce détail était horrible. Son cou étroit sortait d’un manteau de bonne laine, assez malpropre et bizarrement drapé. Ses jambes paraissaient plus courtes que le torse. Il n’était ni grand ni petit, mais la lampe posée sur le sol doublait son corps d’une ombre immense, dont la moitié couvrait la muraille et l’autre le plafond.

Il se croisa les bras violemment, en fourrant les mains sous les aisselles.

— Ha ! dit-il, le lit parfumé ! des pétales de roses ! une amphore de vin frais ! On attendait quelqu’un, si l’on ne m’attendait pas ! Quand le mari fait la guerre, la femme fait la débauche… Ha ! ha ! des couronnes fleuries !… Mais je sens une odeur de myrrhe qui est à donner la nausée… Et cette lampe qui a fumé noir… Cela sent la prostitution chez toi, m’entends-tu ?… Holà ! quitte ta robe et fais ton métier ! Voilà une drachme.

Lancée à travers la chambre, la pièce d’argent frappa Néphélis au ventre. Elle étouffa un cri.

— Misérable ! dit-elle d’une voix blanche. Tu sauras ce qu’il en coûte de me parler ainsi. Oui, j’ai un mari, et j’ai un amant ; mais la porte du jardin s’est rouverte, mon amant est là, dans l’allée, il vient, il approche, et, s’il te trouve ici, tu seras tué comme un ver.

— Il me tuera ? fit l’inconnu. Qu’est-ce que cela me fait ? Je suis mort depuis cent ans. Tu me demandais mon nom ? Je suis le roi d’Égypte, embaumé.

Néphélis se passa lentement la main sur le visage comme pour y sentir le long froid de la peur…

— Je suis perdue, se dit-elle. C’est un fou.

L’homme, la voyant pâlir, reprit en souriant :

— Ne crie pas, belle amie, ou je te tue toi-même ; et pour toi qui n’es pas morte, ce sera bien autre chose que pour un cadavre comme le mien. Regarde ma chair de momie.

D’un mouvement brusque, il détacha tous ses vêtements, et se dressa nu.

— Tu disais tout à l’heure que la porte s’était rouverte. C’est impossible. La barre est mise. Personne n’est dans le jardin, personne dans l’allée. Fais ton métier, ma fille, je t’ai donné une drachme. Et ne crie pas, ou, par Dzeus ! je te tue immédiatement.

La mort, Néphélis l’eût acceptée en cet instant. Son effroi dépassait de beaucoup celui qu’éveille chez les mourants la vision de l’éternel Léthé… Mais la mort par cet homme, oh ! c’était pire que tout !

Elle ne cria pas.

Dans un effort de tout son être, et se souvenant qu’il ne fallait pas contrarier les insensés, elle exhala quelques phrases, à peine articulées par sa langue sèche et froide :

— Oui, tu es le roi d’Égypte… tu es couvert de bandelettes… Mais il n’est pas digne de toi, seigneur, de t’arrêter chez ta servante… Veux-tu que je te montre la route ?… Tes reines, plus belles que des femmes, chantent aux portes du jardin.

Le fou bondit :

— Roi ! roi ! billevesée ! Roi ! Qui a dit que j’étais roi ? Est-ce que je ressemble à un homme ? Ne voit-on pas que je suis dieu ? Et comment serais-je, entré ici, pauvre sotte, si je n’étais pas dieu ? La porte est fermée, je te l’ai dit, la barre est dans les crochets. Je ne suis pas entré par la porte. Je suis l’émanation de cette amphore noire. Je suis Bakkhos ! Bakkhos ! Bakkhos !

Il campa sur sa tête la couronne de roses et se mit à danser avec frénésie.

Insensiblement, Néphélis se glissait le long de la muraille, essayait de gagner l’endroit où elle pourrait s’enfuir. Le fou ne la voyait plus, il tournait sur lui-même en s’étourdissant dans l’ivresse de sa bacchanale ; mais, comme elle se penchait vers la serrure, elle sentit la main osseuse qui s’abattait sur son épaule. Pour la première fois, il la touchait. Elle recula de nouveau jusqu’au fond de la chambre.

— Hé ! dit-il en s’arrêtant. Ta peau est fraîche, ma fille. Comment n’es-tu pas encore dévêtue ? Quitte ta robe ! Je t’ai payée.

Il marcha vers elle, et de la robe lâche et fine il dégagea un sein.

Néphélis s’acculait au mur. Elle voulait parler, mais pas un mot ne sortait du tremblement de ses lèvres épouvantées… Le fou prit en ses doigts l’admirable sein, et pressa : quelques minces fusées de lait jaillirent.

À cette vue, il pâlit. Sa voix s’altéra et devint celle d’un petit enfant.

— Maman ! s’écria-t-il. Maman ! Pourquoi, depuis cent ans, ne m’as-tu pas nourri ? Que t’ai-je fait pour que tu donnes ton sein à un autre, à un autre que tu attends dans un lit de roses et d’aromates ? Est-ce parce que je n’ai plus de dents que tu ne veux plus nourrir ma bouche ? Maman ! pourquoi m’as-tu quitté ?

Et, paralysant des deux mains les bras de Néphélis éperdue, il jeta ses lèvres sur le mamelon, il suça comme un altéré.

Un sursaut d’horreur souleva la poitrine de la jeune femme :

— Monstre ! c’est à mon enfant, ce lait que tu bois !

Elle se dégagea et prit l’homme à la gorge ; mais, en un instant, elle fut domptée.

— Hé ! hé ! dit-il. Je t’avais prévenue qu’on ne pouvait pas tuer un mort. Au contraire, tu vas voir comme il est facile de faire mourir une femme vivante… Ha ! ha ! Non ! ne crie pas. Je ne te tuerai point. C’est un jeu, c’est une fête. Donne-moi ton bandeau.

Il arracha, en effet, le bandeau de la longue chevelure, qui tomba silencieusement, et, saisissant en arrière les deux poignets de Néphélis, il les garrotta fortement sur les reins.

La jeune femme claquait des dents. Encore une fois, elle aurait voulu crier, mais un dernier espoir la soutenait… La porte du jardin n’était pas bien fermée… Il allait venir, l’amant, le sauveur ; il la délivrerait… Ah ! comme elle l’attendait ! Dans quel élan désespéré toutes les énergies de son désir faisaient-elles effort vers lui !

Cependant le fou avait dénoué la ceinture et détaché sur l’épaule droite l’agrafe de la boucle d’argent. Le vêtement s’affaissa. En vain, Néphélis serrait les genoux. L’homme arracha la robe, et, empoignant l’infortunée par le milieu du corps, il la jeta de loin sur le lit où elle tomba en gémissant.

Une bouffée de parfums monta de la couche remuée.

— Ah ! cette odeur de myrrhe ! dit encore le fou. Ta loge est empestée, fille de joie ! Ha ! chasse la myrrhe ! À bas ! à bas !… Je suis Psammétique, fils du Soleil. La myrrhe est l’odeur de la Nuit. Je suis le Roi vainqueur, le Très-Haut, le Roi ! le Roi ! La myrrhe est l’odeur des bouges… Chasse la myrrhe, fille de la Nuit ! Par les cornes d’Hathor et par la gueule de Pascht ! à bas ! à bas ! à bas ! à bas !

Il s’affaissa, la tête renversée.

Néphélis, blottie à l’extrémité de la couche, le regardait avec des yeux immenses.

Un grand calme suivit. L’homme s’était tu. Au dehors, la même paix nocturne planait sur le jardin désert. Il ne viendrait donc pas ? Dieux ! peut-être il était venu, il avait frappé, il n’avait pas franchi la porte, il était parti… parti… Une angoisse atroce étreignit la poitrine de Néphélis.

Et le fou s’était relevé.

— Tu es belle, dit-il doucement. Depuis quand es-tu ma femme ? Tu n’étais pas ainsi du temps que j’étais roi. Tes cheveux blonds sont devenus noirs. Tes flancs étroits se sont élargis… Et tes jambes… Oh ! que tes jambes sont grandes !… Ouvre-les !…

De plus près encore, il lui parla, en posant la main sur une tablette de marbre où il y avait des fioles de parfums.

— Ne crains rien, dit-il, je suis vieux. Tu vois, ma fille, je suis un vieux… Je suis mort depuis cent ans ! Ne te détourne pas d’une momie. Je ne veux que baiser ta bouche, et dormir, dormir sur ton sein, ô mère !

Il avança ses mains maigres, lentement, comme pour implorer. Mais une secousse nerveuse l’ébranla tout entier, des pieds à la tête. Il sauta sur le lit, par-dessus la jeune femme, et retomba de l’autre côté.

— Aaaah !

Enfin elle avait crié ! un cri long comme une agonie, un déchirement de toute son âme, une plainte désespérée vers le secours, les Dieux, le miracle, la vie !

— À moi ! à moi ! glapissait le fou. Ne lutte pas, fille de la Nuit ! Ne serre pas ainsi les dents, mon baiser te pénétrera ! Ha ! la myrrhe ! la myrrhe ! la myrrhe ! Tu concevras, sache-le bien ! Les étoiles sortiront de ton sein comme les abeilles de la ruche ! Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! Car je veux…

Néphélis avait dégagé sa main droite et, d’un geste si prompt que le fou n’en vit rien, elle l’avait assommé à la tempe avec un objet lourd, pris sur la tablette.

Elle se dressa tout debout sur le lit, la bouche ouverte, les deux mains en avant de la face, avec une sorte de rire plus affreux qu’un gémissement. L’homme était tombé sur le coup, mais pour elle il n’était pas mort. Elle saisit vivement dans un vase à col fin ses longues épingles de coiffure, dix ou douze pointes acérées dont chacune était mortelle, et vingt fois elle les plongea toutes dans la poitrine maigre, entre les côtes saillantes, dans l’estomac, le ventre, les yeux et les joues ; et quand les esclaves éveillés accoururent à ses hurlements, ils la trouvèrent foulant aux pieds le cadavre, pleine de sang, toute nue et les mains vers le ciel, comme une Andromède inouïe qui marcherait sur le Monstre.

27 Décembre 1905.

LA DÉSESPÉRÉE

Ce logement d’ouvriers comprenait deux pièces et une toute petite cuisine, mais aucune des chambres n’était assez large pour contenir à la fois les deux lits de la famille. Dans la première couchaient les parents avec le dernier-né. Dans la seconde était l’autre lit, pour le fils et les petites filles : Julien, dix-huit ans ; Berthe, quatorze, et Sylvanie, neuf ou dix.

Depuis plus d’une heure tous étaient couchés. Dix heures venaient de sonner à l’église de Grenelle. L’air lumineux et doux de la lune et de la nuit descendait, par la fenêtre ouverte, dans la chambre des « enfants ». Tous trois reposaient sur le côté, Julien tournant le dos à la petite qui dormait au bord du matelas, et Berthe s’allongeait en face de son frère, la joue sur le bras, les yeux grands ouverts.

Julien lui toucha la jambe :

— Tu ne dors pas ?

Elle fit nerveusement :

— Et toi ?

Il fixa quelque temps ses yeux sur les siens et reprit en lui serrant le genou dans sa main affectueuse :

— Tu penses à lui ?

Elle ricana :

— Et toi, tu penses à elle ?

Soulevé sur un coude, il secoua très doucement la tête avec un regard plein de pitié aimante, un regard de grand frère qui a déjà vécu et qui sait ce que c’est qu’un premier amour. Berthe, serrant les dents pour ne plus parler, avait pris le bout de sa natte entre ses doigts et elle ajustait machinalement le petit nœud, fait d’une ganse noire, qui étranglait la mèche blonde.

— Pauvre gosse, reprit-il, pauvre petite gosse, sais-tu comme tu as changé depuis l’autre mois ? Tu ne dors plus de la nuit, tu ne manges plus, tu n’as plus de couleurs ni de santé. Est-ce que ça va durer longtemps, cette vie-là ?

Elle répondit avec tranquillité :

— Probable que non. Je me suicide demain.

D’un seul mouvement, il l’empoigna par les épaules et la maintint en tremblant des deux bras :

— Tu te… Qu’est-ce que tu dis ? Qu’est-ce que tu as dit ? Es-tu folle ?

D’abord, elle se blottit la tête, comme si elle craignait d’être giflée ; puis, perdant soudain toute contenance, elle ne put retenir ses joues de se contracter, ses larmes de jaillir, et ce fut en sanglotant qu’elle répéta tout bas dans le silence de la chambre :

— Oui, je me tue, Julien ; oui, je me tue… On n’entendra plus parler de moi… Ça sera fini de Berthe une bonne fois et maman sera contente, puisque je suis si vicieuse, qu’elle dit, si portée à mal tourner… Le bon Dieu sait pourtant que c’est pas vrai, que j’ai rien fait de mal avec personne, même avec mon petit ami… Je me tue comme ça, je ne peux plus durer, j’ai trop de malheurs dans la vie… Depuis que je suis au monde, j’ai eu que des coups, tout le temps des coups, et des mots comme à la dernière des dernières… Je travaille mes douze heures par jour, je fais tout ce que je peux d’ouvrage, et le samedi, quand je rapporte mes quatre francs cinquante de ma semaine, maman ne rate pas de me dire que ça ne paie pas ma nourriture et les bottines que j’use en courses… Eh bien ! voilà, quand je serai noyée, je ne coûterai plus rien à personne et ça sera tout débarras. J’irai demain à l’île des Cygnes, on n’a qu’à se laisser glisser, j’aurai plus de courage qu’à me jeter d’un pont. C’est bien décidé, va, Julien, on peut se dire adieu jusqu’à demain la Morgue.

 

*    *    *

 

Julien comprit que cette grande douleur devait avoir une autre cause. Il prit sa petite sœur dans ses bras, et, quand sa propre émotion lui permit d’articuler deux mots, il lui dit à l’oreille :

— Et Jean ?

Alors les sanglots redoublèrent.

— Mon petit Jeannot, mon petit Jean, pleurait-elle ; mon beau petit Jean !

— Voyons, raconte-moi, Berthe, il faut dire tout, maintenant ; depuis quand vous connaissez-vous ?

— Depuis le 14 de l’autre mois.

— Où est-ce que tu l’as rencontré ?

— Boulevard Montparnasse.

— Comment ça ?

— Sur un banc.

Et, de question en question, il parvint a savoir, mais lentement et à grand effort, tout le secret de cette pauvre petite existence qui voulait déjà s’anéantir.

« Jean » était un ouvrier de seize ans, à peine sorti de l’apprentissage et bon ouvrier, autant qu’on pouvait croire celle qui parlait de lui (il avait toutes les qualités). Lui et elle s’étaient rencontrés par un de ces hasards de Paris qui, parmi trois millions d’hommes, réunissent deux amoureux. Il l’avait trouvée gentille, et elle était devenue folle de lui, et tout de suite ils étaient montés jusqu’à ces grandes passions sentimentales qui transforment si vite deux enfants en personnages de tragédie.

Le jeune homme n’avait nullement essayé de séduire cette modiste de quatorze ans à la façon d’un bourgeois qui l’eût suivie sur le trottoir. Très honnêtement il lui avait demandé sa main, comme on la demande dans le peuple de Paris, entre fiancés qui ont déjà l’âge du travail indépendant, sans avoir atteint l’âge des noces. C’est-à-dire qu’il lui avait offert la vie commune, l’entrée en ménage et le serment de s’aimer toujours. Plusieurs soirs de suite il vint la prendre à la sortie de l’atelier pour causer avec elle tout le long du chemin sans trop retarder l’heure de son retour, et tout fut décidé entre eux, jusqu’à la chambre qu’ils loueraient, jusqu’au budget de leur avenir. Il gagnait quatre francs par jour, elle soixante-quinze centimes ; c’était assez pour vivre tranquillement, et même pour avoir un bébé. Une foi ou deux ils s’attardèrent dans les squares écartés derrière les massifs, sans échanger d’autres voluptés que celles du bras autour de la taille et de la bouche sur la bouche ; mais cela seul suffisait bien à les empêcher de dormir la nuit suivante.

Ils en étaient là, quand la petite Berthe commit l’imprudence de se laisser surprendre par une voisine, à la limite de son quartier. La mère en fut vite avertie ; la scène qui suivit, je la laisse à penser. La pauvre fillette fut battue pendant vingt minutes, et, à chaque coup, sa mère lui criait un des innombrables mots qui désignent les prostituées, ou une des phrases qui expriment le plus crûment l’emploi de leur temps. À dater de là, elle alla chaque soir prendre sa fille à l’atelier, quitte à lui reprocher le long de la route l’heure que cela lui faisait perdre ; et ce fut, entre Berthe et Jean, la séparation brutale.

 

*    *    *

 

Julien écoutait la petite désespérée qui pleurait à chaque mot, à chaque souvenir, et frémissait de la bouche comme une agonisante. Il y avait des larmes partout, sur le traversin, sur la chemise, au bord du drap, tout le long du bras et des mains.

Gronder les fillettes qui parlent de suicide, les traiter de sottes et les intimider par la menace ou la violence, c’est la première idée qui vient à l’esprit. Mais Julien connaissait bien le caractère de sa petite sœur ; il savait qu’elle ferait comme elle avait dit et qu’il, n’y avait pas deux moyens de lui rendre le goût à la vie.

— Tu le reverras, dit-il, je m’en charge. Tu le reverras demain, et pas pour un moment. File avec lui, ma Berthe, ils ne vous trouveront pas quand vous serez montés à Belleville…

De nouveaux sanglots l’interrompirent :

— On se reverra plus… Il part demain au matin… Il m’a écrit à l’atelier… Il s’est mis dans l’idée que j’ai un autre amoureux, parce que j’ai pas trouvé moyen qu’on soit ensemble depuis quinze jours… Il me dit qu’il m’attendra ce soir à l’île des Cygnes jusqu’à minuit, sous le pont du chemin de fer en cas qu’il pleuvrait, et que si je n’arrive pas, qu’il part à Saint-Etienne où que son oncle l’emploiera… Je peux pas sortir d’ici la nuit, mais j’irai demain à la même place et je serai contente de mourir juste à l’endroit qu’il m’attendait.

Julien sauta du lit :

— Veux-tu bien t’habiller tout de suite ! En voilà des histoires de l’autre monde pour une nuit de plus ou de moins que tu resteras chez nous ! Les onze heures ne sont pas sonnées. Tu vas te nipper en cinq minutes, et, comme je ne veux pas te laisser seule faire la rue de Javel à cette heure-ci, je descends avec toi, ma gosse, on ne te dira pas de boniments.

Berthe, égarée de surprise et soulevée de joie, se laissa glisser du lit, courut vers la chaise, prit ses bas, ses jarretières, sa chemise… Elle ne quittait pas son frère du regard, et se frottait les yeux l’un après l’autre, un peu pour essuyer ses larmes, mais surtout pour être sûre qu’elle avait bien vu, bien compris, que son Julien ne se moquait pas d’elle, qu’elle allait sortir, partir, ne plus se tuer, ne plus avoir de peines et entrer de toutes ses forces dans tous les bonheurs de la vie.

Elle était haletante et légère ; un sourire continuel lui laissait la bouche ouverte dans un épanouissement de joie. Elle ne savait plus ce qu’elle faisait ; après avoir mis ses bas, elle les jeta, en prit d’autres, atteignit dans l’armoire sa belle chemise avec un petit pantalon neuf qu’elle s’était festonné elle-même. Avant de s’habiller, elle empoigna une éponge humide, la frotta sur son corps, de la tête aux pieds, et s’essuya d’un torchon propre. Elle avait caché au fond d’un tiroir pour un sou de poudre de riz ; elle s’en mit sur le bout du nez, sur le front et sur les joues. Se coiffer, maintenant ! elle avait oublié. En trois tours de doigts sa tresse fut dénattée, peignée d’un coup de peigne si hâtif qu’elle arracha quarante cheveux ; les épingles de fer et de celluloïd étaient là au coin de la cheminée : bien vite, tout fut relevé, fixé, bouffé, lustré, arrondi. Elle attrapa sa jupe du dimanche, sa chemisette à pois rouges toute fraîche empesée, sa ceinture de cuir et sa cravate rose, puis son unique paire de bottines, son canotier, son parapluie, tout ce qu’elle possédait enfin.

— Tu n’es pas prêt encore ! dit-elle à Julien.

Il ne s’en fallait que d’un instant.

Comme ils allaient franchir la porte, elle aperçut, dormant toujours au bord du matelas, sa petite sœur Sylvanie que rien n’avait éveillée.

— Pauvre Ninie, dit Berthe en penchant la tête. Il n’y a qu’elle que je regrette le jour que je pars d’ici. Toi, tu viendras me voir, dis, Julien ? On s’écrira, poste restante ?… Mais qu’est-ce que maman va te dire, quand elle verra que je suis filée ? Tu n’as pas fini d’en entendre !

— Je ne rentrerai pas non plus, fit Julien plus tristement. Tu avais raison tout à l’heure. Si tu penses à Lui, je pense à Elle.

LE CAPITAINE AUX GUIDES

Le vieux professeur Chartelot se redressa de toute sa haute taille comme s’il allait prédire la vie ou la mort d’un malade ; il tira sa montre et, la considérant avec ses yeux de presbyte :

— J’ai le temps de vous raconter cela, dit-il ; mais ne me laissez pas manquer mon train. Je dois parler demain à l’Académie.

Nous l’entourions dans un coin de parc, devant une maison de campagne où nos amis l’avaient appelé en consultation. Un diagnostic très rassurant nous laissait l’esprit assez libre pour apprécier le talent du causeur après avoir admiré la perspicacité du savant, et nous l’écoutions avec un vif sentiment de l’honneur qu’il nous faisait en nous racontant ses souvenirs.

 

*    *    *

 

— Oui, fit-il, j’ai toujours pensé que le véritable confident des femmes, c’est le médecin et non l’abbé. Sur chacune de nos clientes, sur tout ce que le monde ignore d’elle, nous en savons beaucoup plus que le directeur de sa conscience. Les mœurs ont marché depuis les Grecs, chez qui tant de malheureuses mouraient en couches, parce que les sages-femmes étaient interdites par la loi et parce que les femmes honnêtes ne voulaient pas toujours se montrer aux accoucheurs. Aujourd’hui… je ne veux pas dire que toute pudeur ait disparu, ce serait absurde ; mais si, devant un médecin, le sentiment des convenances fait encore baisser les yeux, il ne fait plus baisser la chemise, et c’est en cela que nos contemporaines ne ressemblent pas exactement à la femme de Xénophon.

Autant la santé du corps est un bien plus réel, plus pressant et (pour quelques-unes) plus certain que le salut éternel, autant les femmes viennent à nous avec un désir plus sincère, et plus ardent, d’être exaucé. On nous permet tous les examens ; on nous pardonne toutes les questions. Le confesseur ne pénètre pas dans le secret de la vie conjugale : ce détail n’étant pas le péché n’est pas soumis à la pénitence ; mais, comme il est la santé, il est soumis à la médecine. À d’autres égards, le confesseur doutera toujours au milieu des aveux incomplets qu’il entend. La preuve n’est pas admise au confessionnal. Sur le lit de la malade, elle est entre nos mains. Ce n’est pas pour nous qu’est écrit le fameux verset de Salomon sur la trace invisible de l’aigle dans les cieux et du jeune homme chez la jeune femme. « La femme mange et s’essuie la bouche », puis elle dit : « Je n’ai point fait de mal. » Elle le dit à d’autres qu’à son médecin.

Somme toute, il ne nous manque guère que l’aveu de la faute en soi, du péché en tant que péché. Cet aveu-là serait, en apparence, identique à celui que nous entendons, puisqu’il est d’abord l’exposé du même acte et puisque, au surplus, c’est toujours la crainte qui le provoque. Qu’il s’agisse de sa guérison physique ou de son salut, la femme redoute la mort dans le premier cas, l’enfer dans le second, et c’est un égal sentiment d’épouvante qui la pousse à livrer son secret. Eh bien ! en fait, les deux aveux sont assez différents de caractère, néanmoins. Si laconique que soit celui dont nous ne sommes pas les confidents, il est, comment dirai-je ? plus joli. La pénitente ne s’avoue pas qu’elle est contrainte et forcée par l’idée des peines éternelles. La chère petite sait qu’elle doit se repentir, et, pendant une minute, l’illusion du remords se fait réalité. Je vous en parle ici en connaissance de cause, car le hasard a voulu que je fusse, un jour, et médecin et confesseur : doctor in utroque, comme disaient nos pères.

 

*    *    *

 

Il y a une vingtaine d’années, j’étais appelé d’urgence dans une famille protestante pour soigner une femme de trente ans que j’avais vue naître, ou à peu près. J’entre. Je trouve une maladie à début dramatique : 40° de fièvre ; trois heures après, le frisson et le claquement de dents. Un point de côté devint bientôt sensible. Dans la soirée, il avait beaucoup augmenté. La toux était forte, la respiration haletante et rapide, les crachats visqueux et sanguinolents : bref, une belle pneumonie.

Le lendemain, la température se maintenait à 40°; le surlendemain, elle approchait de 41°. Vous voyez d’ici le mari affolé, la vieille bonne en larmes, et la mère s’accrochant à mes bras : « Sauvez-la ! Sauvez-la ! » Je ne sais si toute cette émotion avait été entendue par la malade, mais je trouvai celle-ci dans un état d’abattement qui n’était pas seulement causé par la fièvre.

Dès que je fus seul avec elle :

— Je vais mourir, n’est-ce pas, docteur ?

— Allons donc ! pour un accès de fièvre !

— Dites-moi la vérité : je vais mourir, n’cst-ce pas ? C’est pour aujourd’hui ?

— Vous n’êtes pas même eu danger.

— Ah ! vous ne me parlez pas sincèrement… Je sens bien que je m’en vais… Je suis déjà plus qu’à moitié morte… Si ma fièvre continue ainsi, je ne passerai pas la nuit, docteur, je n’ai plus la force de respirer…

En péril, certes, elle l’était. J’essayai pourtant de la rassurer ; ce fut peine perdue. Elle se voyait mourante, et rien de ce que je pus lui dire ne lui donna même un éclair d’espoir.

Plusieurs fois elle répéta, avec sa voix grave de calviniste résolue à tous les courages :

— Je mourrai cette nuit… Je mourrai cette nuit.

 

*    *    *

 

Mais tout à coup sa vaillance l’abandonna. Elle poussa un soupir aussi profond que l’état de ses poumons le lui permettait, et murmura en levant les yeux :

— Les catholiques sont bien heureuses !

— Vous dites ?

— Les catholiques sont plus heureuses que nous ! Le jour où le Seigneur les rappelle à lui, leurs derniers moments sont des instants de joie… Elles sont lavées du péché… Elles sont délivrées du remords…

Voulait-elle se convertir ?

— Vous aurez le temps d’y penser, lui dis-je, quand vous serez guérie.

— Guérie… Ah ! mon Dieu !… Guérie !

Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller, et presque aussitôt une quinte violente suspendait une conversation que je ne tenais pas à prolonger.

Je me levais… Elle parla encore.

— Oh ! la joie d’avouer… d’avouer enfin !

— Des peccadilles !

— Un aveu terrible… vous ne savez pas.

— C’est de l’imagination !

— J’ai trompé mon mari.

Cette fois, je me rassis, complètement égaré.

Au cours de ma carrière, je me suis trouvé être le témoin ou l’acteur de scènes bien singulières, mais celle-là est assurément l’une des plus « fortes » dont j’aie conservé le souvenir.

Elle joignit les mains tout à coup et les souleva au-dessus du lit.

— Oh ! laissez-moi vous dire… vous dire tout… avouer ma faute… pendant que je puis encore parler… Je ne sais pas si la religion romaine est celle que j’aurais dû suivre… mais je sais du moins… je sens que, si quelque chose peut racheter mon crime… si je puis l’expier à ma dernière heure… c’est par la honte de cet aveu !

— Calmez-vous, je vous en conjure !

— Non, ne m’interrompez pas, je soulage mon âme en vous parlant ainsi… Je me sens moins criminelle de tout ce que j’ose vous dire.

— La plupart des femmes ont plus ou moins trompé leur mari, Madame. L’Évangile lui-même leur a pardonné…

— Aucune n’a trahi, comme moi dans la seule faute de ma vie, un mari si bon, si parfait…

— Une seule faute ? Ce n’est pas un péché, c’est à peine un instant d’oubli.

— Écoutez-moi… Pendant la dernière année de l’Empire… un de mes cousins, capitaine aux guides…

— Un capitaine aux guides, Madame ! quelle circonstance atténuante !

J’essayais de l’apaiser ainsi par des arguments que je prenais moi-même pour des balivernes, et qui n’arrêtèrent pas une fois le flot de ses paroles imprudentes.

Elle parlait avec faiblesse, mais dans une exaltation qui s’amplifiait de phrase en phrase… D’ailleurs, sa confession n’était pas bien grave. Les effets du remords dépassaient de beaucoup les détails de la faute ; je regardais, plus que je ne l’écoutais, cette pénitente in partibus qui me prenait pour un vicaire.

Le capitaine aux guides avait une moustache blonde ; je me rappelle trop bien ce détail qu’elle me répéta souvent. Un matin, il avait emmené sa cousine aux hasards d’une promenade à cheval. Ils avaient gagné la forêt voisine. Cette forêt avait des fourrés, des buissons, de la mousse fraîche (on était à la fin de mai). La moustache blonde s’était plusieurs fois rapprochée… Vraiment, « le fond des bois et leur vaste silence » étaient les seuls coupables de cette pauvre aventure.

Je donnai l’absolution.

 

*    *    *

 

En quittant la malade, j’aperçus debout, dans la salle à manger, le troisième héros du roman : je veux dire le cher mari.

Rapidement, j’eus la vision de ce qui allait suivre : je vis cet homme sur le point d’entrer dans la chambre de la confession, et sa femme lui tendant les bras : « Pardonne-moi !… je suis une misérable !… » toutes phrases parfaitement inutiles si la mort devait s’ensuivre, et fâcheuses à plus forte raison si la malade en réchappait.

— Défense d’entrer ! lui dis-je nettement, même si elle vous fait appeler. Elle a un peu de délire ce soir, elle a besoin de repos. Laissez la nuit passer. Vous la verrez demain matin.

Huit jours plus tard, elle entrait en convalescence. On ne saurait penser à tout.

Jusqu’à la fin du mois, j’eus le plaisir de présider à son lent rétablissement. Il est inutile de vous dire que je ne lui parlai plus du capitaine aux guides, et que les confidences n’eurent pas de lendemain. Guérie, elle ne me demanda pas la note de mes honoraires, car, depuis sa première enfance, je la soignais en ami…

M. Chartelot suspendit sa phrase, toucha du pommeau de sa canne ses vieilles lèvres bien rasées qu’un sourire amincissait :

— Et je ne la revis plus jamais, dit-il en levant les sourcils. Elle prit un autre médecin.

UN CAS JURIDIQUE
SANS
PRÉCÉDENT

La bibliothèque de M. le président Barbeville était le lieu de ses délices. Il l’appelait : ma garçonnière.

Tous les matins, il y montait, familièrement, en robe de chambre. Délaissant un cabinet où il n’avait plus rien à faire depuis que l’âge de la retraite l’exilait du tribunal, M. le président Barbeville gravissait d’un pas encore vif un petit escalier de pierre en colimaçon qui le menait au dernier étage, et jamais il n’ouvrait la porte sans un sourire de contentement.

Le trésor de ses livres était éclairé par un vaste reflet de verdure. À travers les petits carreaux d’une grande fenêtre Louis XIV, on voyait flotter au dehors la fraîcheur des feuilles nouvelles. Deux marronniers dépassaient de la cime le toit du vieil hôtel rouge. Le soleil ne pénétrait pas à travers leur épaisseur, mais ils jetaient sur le tapis une ombre claire et mouvante qui donnait à cet ermitage quelque chose de pastoral.

Assis dans un grand fauteuil à pupitre, dont le modèle lui avait été communiqué par Mgr le duc d’Aumale, le bon M. Barbeville posait son crachoir à gauche, son porte-cigarettes à droite et son livre devant lui.

Il avait la passion des livres. C’était même la seule passion que la Faculté lui permit, encore qu’il fût très capable d’en éprouver plusieurs autres et qu’il en fit, de loin en loin, la juvénile expérience. Mais ces expériences-là devenaient peu à peu, sinon pour lui difficiles, au moins toujours plus imprudentes, et, pour rassurer son médecin, il ouvrait enfin plus souvent un vieux livre qu’un jeune corsage.

 

*    *    *

 

Un matin, comme il terminait la lecture d’une curieuse plaquette acquise la veille, son médecin vint le voir en ami.

— Mon cher, vous arrivez bien, dit le vieillard d’un ton réjoui. J’ai une question à vous poser, et vous serez bien malin si vous savez me répondre, car c’est un point de jurisprudence sur lequel, avant de lire ceci, j’eusse donné ma langue au chat.

— Oh ! je me récuse !

— Attendez. Il s’agit de mariage, et si la question est de droit, elle est d’abord de médecine, comme vous le verrez par la suite. Mon cher, je n’ai jamais rien vu ni lu de plus extraordinaire. Depuis cinquante-deux ans, je suis abonné à la Gazette, des Tribunaux et aux suppléments du Dalloz ; j’ai entendu moi-même des milliers d’affaires ; on m’a conté les anecdotes juridiques les plus cocasses de notre temps ; mais rien qui ressemble à ceci. Vous m’en voyez stupéfait.

M. le président Barbeville s’enfonça dans son fauteuil, mit ses mains dans les manches de sa robe de chambre et formula lentement la question suivante en articulant chaque terme avec précision et netteté :

— Comment un mariage régulier, conclu avec le consentement des deux parties, peut-il entraîner, par des nécessités immédiates et inéluctables, de la part de l’un des conjoints et avec la complicité de l’autre, les crimes de rapt, de séquestration, de proxénétisme, d’attentat à la pudeur, de viol répété, d’inceste, d’adultère et de polygamie ?

Effaré au début de l’énumération, le médecin finit par éclater de rire.

— Notez bien, poursuivit M. Barbeville, notez bien que je vous ai dit : par des nécessités immédiates et inéluctables. En effet, ce ne sont point des faits subséquents ni soumis à l’initiative de l’un des époux. À l’instant même où a lieu la consommation légitime de ce mariage, tous les crimes contre les mœurs se trouvent perpétrés à la fois ! et ni l’un ni l’autre des conjoints ne peut empêcher qu’il n’en soit ainsi, ou alors il leur faut renoncer à s’unir.

L’ami du président resta quelque temps méditatif, puis il demanda :

— C’est un conte de fées ?

— Nullement. Rien n’est plus authentique. L’histoire est possible, vraisemblable et vraie. J’irai plus loin : si le cas est unique à ma connaissance, il est évident qu’il a eu dans le passé plusieurs précédents que j’ignore, et il se représentera dans l’avenir, n’en doutez pas un instant. En effet, la situation de la jeune fille ne lui est pas particulière, et l’aventure ne dépend pas du fiancé : n’importe quel homme à sa place eût traversé les mêmes épreuves.

— Alors, expliquez-moi. Je ne devine pas du tout.

M. Barbeville commença ainsi :

— Vous devinerez dès le premier mot. Une Italienne de Paris accoucha un jour d’un enfant double. Ces couches étaient clandestines et la sage-femme qui les soigna n’eut garde de communiquer le fait à l’Académie des Sciences. L’enfant (une ou deux petites filles, selon qu’on l’examinait par le haut ou par le bas) avait deux têtes, quatre bras, deux poitrines, un ventre commun et deux jambes seulement. Il était double jusqu’à la ceinture et simple de là jusqu’aux pieds. Le cas n’est pas absolument rare, si je ne me trompe ?

— Non. Surtout chez les mort-nés… Continuez. Désormais, je vous suis.

— Mais on en connaît qui ont vécu ?

— Plusieurs.

— Ce furent donc, si l’on peut dire, des monstres bien constitués. Citez-m’en un exemple.

— Ritta-Cristina, deux fillettes qui naquirent en Sardaigne vers 1830. Elles ressemblaient beaucoup à la description que vous venez de donner ; poitrine double, bassin commun. Leurs parents les amenèrent à Paris pour les offrir en spectacle, mais les autorités jugèrent l’exhibition contraire aux mœurs et l’interdirent. La pauvre famille privée de ressources dut laisser les enfants dans une chambre sans feu où elles moururent d’une bronchite.

— On a fait leur autopsie ?

— Oui.

— Leurs systèmes nerveux étaient distincts ?

— Entièrement, sauf à la partie inférieure de l’abdomen dont les sensations étaient perçues par les deux cerveaux à la fois.

— Parfait ! Vous allez voir combien votre exemple ajoute de force à mon récit.

Le vieux président mit une longue cigarette dans un tuyau d’écume, l’alluma et reprit avec animation :

— Les deux petites filles de mon Italienne furent déclarées sous les noms de Maria-Maddalena. Elles vécurent. Leur mère ne les montrait point, mais les élevait très tendrement. Elles eurent une croissance régulière, une puberté normale : bref, à seize ans, c’étaient deux adolescentes fort jolies, malgré l’étrange union de leurs beautés. Si la queue de la sirène ne l’empêcha pas de séduire les hommes, nous ne devons pas nous étonner que Maria-Maddalena aient troublé le cœur d’un amant.

À vrai dire, toutes deux furent éprises ; Maddalena seule fut aimée. Un jeune homme devint amoureux de celle-ci ; mais, comme il était plein d’égards pour l’autre, les sœurs crurent partager un commun amour et elles y répondirent ensemble avec tout le premier feu de leur jeunesse nouvelle. Malheureusement l’illusion ne dura guère. Le jeune homme eut scrupule de la prolonger. Une lettre de lui, adressée un jour à « Mlle Maddalena », éveilla dans le cœur voisin les mille serpents que vous savez bien et, lorsque la demande en mariage fut présentée officiellement, Maddalena répondit oui, et Maria répondit non.

Instances, prières, tout fut en vain. La mère se joignit aux amants pour apaiser la récalcitrante et ne réussit pas davantage…

— C’est d’un comique extravagant ! s’écria le médecin, secoué d’hilarité.

— Tragique, mon cher ! Voilà une situation dramatique comme je n’en connais pas d’autre. Être sœur ennemie, rivale d’amour ; se confondre pour moitié avec celle qu’on abhorre ; être condamnée par la nature à voir toutes les caresses dont l’autre sera l’objet ; que dis-je, à les voir ? à les éprouver ! et plus tard à porter le fruit d’un amant deux fois détesté ! Dante n’a pas inventé cela, voilà qui dépasse en horreur les supplices des enfers chinois.

Donc, – et je reprends mon récit, – l’Italienne, résolue à marier l’une de ses filles malgré l’opposition de l’autre, s’en fut trouver le maire de l’endroit et lui demanda s’il consentirait à célébrer le mariage dans de telles conditions. Le maire, indécis, répondit que la question lui paraissait être d’une complexité sans précédent ; qu’il ne se croyait pas autorisé à la trancher ; que ses travaux quotidiens ne lui permettaient pas de faire l’examen juridique d’un litige aussi délicat, et qu’enfin il priait ses administrées de bien vouloir lui envoyer (à titre de consultation) deux avocats plaidant le pour et le contre.

— Et le procès eut lieu ?

— Oui. Un procès privé, bien entendu, dans le cabinet du maire, sans autre assistance que les adjoints et le greffier.

L’avocat de Maddalena plaida le premier. L’exorde fut ironique ; l’exposé du fait, facétieux.

Il commença la discussion sur le même ton. Tour à tour, il invoqua l’article 1645 (« L’obligation de délivrer la chose comprend ses accessoires ») ou l’article 569, encore plus injurieux dans son application. Puis, cessant les plaisanteries, il posa le dilemme suivant : ou Maria-Maddalena comprend deux femmes distinctes et différentes, ou elle n’en forme qu’une. Dans le premier cas, il est évident que le consentement de la sœur n’est pas nécessaire. Dans le second cas, où l’on fait abstraction de la partie adverse, l’évidence est encore plus grande. Il développa et soutint cette dernière thèse. Jamais, dit-il, on n’a considéré, ni dans la réalité ni même dans l’imagination des poètes, que la multiplicité des membres multipliât les individus. Un veau à six pattes n’est jamais qu’un veau. Les cent yeux d’Argus n’appartiennent pas à cent personnes. Janus aux deux visages n’était qu’un seul dieu. Cerbère se dit au singulier malgré ses trois têtes infernales. Pourquoi Maria-Maddalena, physiquement indivisible, formerait-elle deux individus, puisque le propre de l’individu est, par étymologie, l’indivisibilité ?

— Ha ! ha ! ha ! fit le médecin, j’aime beaucoup ce raisonnement.

— D’ailleurs, poursuivit-il, et en admettant même que l’on put soutenir la dualité des intelligences, nous n’avons pas à nous occuper ici de psychologie, mais de mariage. Le mariage a un but précis que nous connaissons tous et que nul ne discute. Or, si Maria-Maddalena est venue au monde avec un cerveau double, elle est parfaitement simple au point de vue nuptial. De ces deux femmes, que vous distinguez jusqu’à la ceinture, l’unité d’organe ne fait qu’une seule épouse.

— Évidemment.

— L’avocat de la deuxième sœur répondit qu’il ne s’égarerait pas dans les digressions mythologiques où s’était complu l’adversaire et qu’il plaiderait pour le bon sens. Le seul fait que Maria et Maddalena sont en procès l’une contre l’autre, dit-il, prouve suffisamment qu’elles ne se confondent pas. Maria refuse de se marier. Si M. X… épouse sa sœur, ma cliente sera nécessairement enlevée : rapt, compliqué par la minorité du sujet, premier crime. – Enlevée, elle sera détenue malgré elle au domicile conjugal des demandeurs : séquestration, deuxième crime. – Là, notre mineure séquestrée sera contrainte d’assister à toutes les caresses intimes échangées entre les époux : outrage à la pudeur, exhibitionnisme, troisième crime. – Par la force elle sera mise au lit près d’un homme avec la complicité de Maddalena et dans l’intérêt de celle-ci : proxénétisme, traite des blanches, quatrième crime. – Malgré sa résistance indignée, elle cessera d’être vierge en même temps que sa sœur, puisque sa conformation physique le veut ainsi : viol, cinquième crime. – Le coupable sera son beau-frère : inceste, sixième crime, non prévu par les lois, mais que je retiens néanmoins comme circonstance aggravante. – Enfin, cet homme est un homme marié : adultère et septième crime. – Est-ce là tout ? Non pas encore : le mariage de l’une détermine le mariage de l’autre jumelle, puisque toutes deux sont indivisibles, comme vous le démontrait mon confrère avec une lumineuse justesse de déduction. Vous êtes donc contraint d’inscrire à la fois sur deux états civils de femmes le nom d’un seul et même mari auquel vous n’épargnez le cas d’adultère que pour le précipiter dans celui de bigamie, de devenir sciemment son complice et de le suivre plus tard aux travaux forcés !

— Le jugement fut remis à huitaine ?

— Oh ! non. Le maire protesta sur-le-champ qu’il n’avait jamais songé à donner son assentiment et le mariage ne fut pas conclu.

— Dieu soit loué ! dit gaiement le médecin.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

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https://ebooks-bnr.com/

en décembre 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marie, Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Louÿs, Pierre, Contes choisis, Paris, Georges Crès et Cie, 1929. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Sunset, a été prise par Jean-Louis Glaussel en 2019. Les illustrations dans le texte, de Jean-Gabriel Daragnès, proviennent de l’édition de référence.

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[1] La première partie de Splendeurs et Misères parut sous ce titre en octobre 1838, en même temps que La Femme supérieure et La Maison Nucingen. – P. L.

[2] Hœllenberg : Montagne d’enfer.