William Cobb (Jules Lermina)

LES LOUPS DE PARIS
(tome 3)

LE ROI DU MAL

2025 (1877)

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Table des matières

 

I GUET-APENS. 4

II  LA VENGEANCE DU TÉNIA.. 27

III  INSTRUCTION.. 33

IV  CŒUR CONTRE CERVEAU.. 72

V  LUTTE SUPRÊME.. 86

VI  L’AUTRE.. 113

VII  LA CONDAMNATION.. 124

VIII  ELLE L’AIMAIT.. 138

IX  EST-IL TROP TARD ?. 155

X  EST-IL SAUVÉ ?. 168

XI  TOUT S’ÉCROULE.. 182

XII  PAUVRE MÈRE ! 196

XIII  MALADRETTE ET Cie 208

XIV  MUFLIER LA VERTU.. 229

XV  QUE LA VERTU N’EST PAS TOUJOURS RÉCOMPENSÉE   257

XVI  PLEINE MER.. 273

XVII  CHASSE AUX BANDITS. 294

XVIII  LE VAISSEAU SANS NOM... 308

XIX  LE LION DE CHANTABOUM... 323

XX  LA REINE MORTE.. 344

XXI  L’HEURE SUPRÊME.. 363

ÉPILOGUE.. 394

Ce livre numérique. 397

 

I
GUET-APENS
[1]

Comment, par quel étrange enchaînement de circonstances, Jacques se trouvait-il tout à coup accusé, presque convaincu déjà du plus effroyable des crimes ?

Comment, à cette heure, était-il chez le duc de Belen ?

Comment Silvereal s’y trouvait-il lui-même ?

Enfin, Jacques était-il coupable ?

En tout cas, pourquoi ne se défendait-il pas ? Que signifiait cette attitude singulière, qui semblait donner corps aux accusations dont il était l’objet ?

C’est ce que nous allons expliquer le plus rapidement possible.

Dans la soirée précédente, nous avons laissé Jacques au moment où, éclairé tout à coup par la scène étrange qui venait de se passer entre de Belen, Silvereal et la duchesse de Torrès, il s’était enfui de cette maison de honte.

Le déchirement avait été violent, épouvantable. On n’a pas oublié la passion muette, toute d’admiration, d’entraînement irraisonné que lui avait inspirée cette femme, à peine entrevue comme dans un rêve. Est-ce qu’il avait discuté ? Est-ce qu’il avait douté d’elle ?

Dans un jour de douleur, alors que désespéré par les obstacles sans cesse renaissants qui se dressaient devant lui, il allait enfin demander à la mort le repos que la vie lui refusait ; alors que, chassé par de Belen comme complice de Mancal, insulté par la Brûleuse à son lit de mort, plongé dans un abîme mystérieux dont il n’osait même pas sonder le fond, il se trouvait seul avec son désespoir, sans soutien, sans une main qui se tendît vers lui, cette femme lui était apparue tout à coup…

Cent fois plus belle que naguère, car cette beauté rayonnait de dévouement et d’amour. Il avait tout oublié, il s’était laissé entraîner par cette enchanteresse, habile à toutes les séductions. Et même, en ce moment de lassitude, où son corps épuisé laissait errer sa pensée, il prononçait tout bas le nom d’Isabelle, qui lui semblait pure et adorable entre toutes !

Et voilà que cet homme, ce Silvereal était venu !… Voilà qu’il avait jeté à la face de cette femme les insultes les plus outrageantes !… ses dénégations mêmes étaient un aveu. Oui, c’était vrai ! ce luxe qui environnait Jacques, c’étaient les amants du Ténia qui l’avaient payé. Chacun de ces diamants, de ces bijoux étincelants d’or, c’était le prix d’un baiser vénal !

On avait pu accuser Jacques face à face de profiter des bénéfices de ce marché impudique ! Il avait souffleté de Belen… soit ! mais son affront était-il lavé pour cela ? Il se battrait, il tuerait le duc. Était-ce à dire que l’accusation eût moins réelle apparence ?…

Maintenant il avait repoussé cette femme !… Il ne l’avait pas tuée… Certes, il n’aurait pas pu expliquer le motif de cette pitié !… Et encore une fois, comme jadis, il se trouvait isolé, rejeté brutalement hors de la vie, chancelant, ne sachant où diriger ses pas… Il ressemblait à ces malheureux proscrits qui, sans cesse, voient les frontières se fermer derrière eux, et qui ne trouvent plus un toit sous lequel ils puissent dire : je suis chez moi !

Il cherchait à s’arrêter. Mais la fatalité qui le guettait, le saisissait, le repoussait et lui criait le mot sinistre de la légende :

— Marche ! Marche !

Cependant, il chercha dès les premiers pas à se raidir contre le coup qui l’avait frappé.

En fait, cette dernière crise était un réveil. Si hideuse que fut la réalité, du moins il l’avait vue en face.

— Je lutterai, murmura-t-il, tandis que d’un pas fiévreux, il descendait vers Paris. Assez de faiblesse ! assez de lâcheté ! Ne suis-je donc pas un homme, et ne puis-je, comme tant d’autres, me frayer un chemin à coup de volonté ! Je suis jeune… je sens en moi le courage vaillant et la force d’un régénéré… Debout ! et en marche !…

Chose singulière : depuis que la grille de cette maison était retombée lourdement derrière lui, il lui semblait qu’il respirât une autre atmosphère. Il voyait au lointain je ne sais quelle perspective vague, je ne sais quel horizon sans limites… son cœur battait plus vite… son sang coulait plus vivace dans ses veines…

Tout à coup il tressaillit.

Depuis quelques instants déjà il lui semblait entendre derrière lui l’écho de pas précipités… comme si quelqu’un eût été lancé à sa poursuite.

Or, bien qu’il marchât très rapidement lui-même, les pas se rapprochaient de plus en plus. Certes, ce n’était pas la duchesse qui, obéissant à quelque pensée folle, tentait de rejoindre son amant. Le pas était lourd, c’était celui d’un homme…

Jacques eut cette idée rapide que Belen et Silvereal avaient apposté quelque misérable pour l’attaquer.

Il s’arrêta brusquement. Il était sans armes, mais il était prêt à vendre chèrement sa vie. Le lieu était désert, la barrière se trouvait encore assez éloignée. Nul secours à espérer.

— Qu’importe ! murmura Jacques. Ne suis-je pas l’esclave de la fatalité qui seule décide de ma vie !…

Cependant une ombre se détachait dans les ténèbres, marchant dans la direction de Jacques.

— Monsieur de Cherlux ! cria une voix.

Le jeune homme fit quelques pas vers celui qui l’interpellait, et en un instant se trouva auprès de lui.

C’était un homme vêtu de noir, de mise correcte, au chapeau noir muni d’une cocarde de même couleur.

En somme, allures de laquais de bonne maison.

— Que voulez-vous ? demanda Jacques, se tenant prudemment sur la défensive.

— Je vous demande pardon, monsieur, dit l’homme en mettant poliment le chapeau à la main. N’êtes-vous pas M. le comte de Cherlux ?

Ce nom blessa l’oreille de Jacques, comme un écho fatal du passé.

Cependant il se contint :

— C’est moi, répondit-il. Avez-vous donc affaire à moi ?

— Oui, monsieur. Je suis porteur d’une lettre pour vous… Je suis allé à la maison qui m’avait été indiquée… mais on m’a répondu assez durement que M. le comte venait de partir à l’instant même. Je me suis fait indiquer tant bien que mal la direction suivie par M. le comte, et j’ai été assez heureux pour l’atteindre…

Quoique ce colloque eût lieu auprès d’un des rares réverbères qui éclairaient l’avenue, Jacques ne pouvait distinguer les traits de celui qui lui parlait.

Cependant le ton de cet homme semblait empreint d’une certaine franchise.

— Vous dites que vous avez une lettre à me remettre… Qui vous envoie ?…

— Monsieur, fit le valet en baissant la voix, je ne crois pas qu’il me soit permis de vous l’apprendre… Mais je suis sûr que monsieur trouvera dans le billet l’explication qu’il désire…

— Donnez donc.

Et avec une impatience dont il se rendait à peine compte, Jacques tendit la main.

Le valet lui remit un billet de très petite dimension, d’un papier qu’au seul toucher il était facile de reconnaître pour être sorti d’une main élégante…

Vivement Jacques s’approcha du réverbère, et, s’étant orienté pour profiter le mieux possible du peu de lumière fourni par l’édilité, il considéra le cachet.

Il était de cire bleuâtre, mais sans armoiries.

Jacques le brisa et lut :

« Vous qui m’avez sauvé la vie, achevez l’œuvre commencée. Celle qui vous doit son salut réclame encore une fois votre secours : il y va de ses intérêts les plus graves ; étant seule au monde, elle s’adresse à vous comme elle s’adresserait à son frère. Ce soir à minuit, trouvez-vous dans la ruelle qui touche à l’hôtel de Favereye, auprès de la petite porte du jardin. Je viendrai et je vous dirai tout. Ayez confiance en moi comme j’ai confiance en vous.

« P… »

L’écriture était fine, serrée et délicate.

Jacques avait poussé un cri de surprise.

Il ne pouvait pas douter. Les termes de ce billet étaient trop explicites pour qu’il se méprît sur sa provenance.

Une joie immense l’inonda tout entier.

Quel rayon de bonheur venait luire au milieu des ténèbres qui l’environnaient !

Cette initiale ! oui ! elle s’appelait Pauline… et elle était en danger !… elle l’appelait à son aide ! Ah ! quel que fut le péril, il était prêt à l’affronter… et dût-il périr, du moins sa mort ne serait pas inutile, comme jusqu’ici l’avait été sa vie tout entière.

Dans l’état d’exaltation où se trouvait Jacques, il ne cherchait ni à deviner ni à comprendre… Qui lui eût parlé de piège n’eût excité de sa part qu’un sourire de dédain.

Cependant le respectueux valet se tenait à quelque distance.

Jacques l’appela d’un geste.

— Devez-vous rendre réponse à la personne qui vous envoie ?

— Oui, monsieur le comte.

— Vous répondrez que je ferai ainsi qu’il m’est ordonné.

— Je remplirai fidèlement cette commission ; mais monsieur le comte sait-il où se trouve ?…

L’homme hésita.

— L’hôtel où monsieur doit se rendre ?

— Quoi ! vous savez ?

— Je ne suis pas jeune, monsieur. Et je connais… la personne qui vous écrit, depuis sa première enfance.

Un rapide soupçon traversa le cerveau de Jacques. La confiance de mademoiselle de Saussay dans un laquais était tout au moins étrange. Mais après tout, la chose était possible. Le jeune homme chassa vite cette idée mauvaise.

— En effet, dit-il, j’ignore où se trouve cet hôtel.

Le laquais lui donna de minutieuses explications.

On sait que l’hôtel de Favereye se trouvait à l’entrée du faubourg Saint-Honoré, à peu près sur l’emplacement occupé aujourd’hui par les dépendances de l’ambassade d’Angleterre.

— Et surtout, monsieur le comte, ajouta l’homme, soyez exact.

— Que l’on compte sur moi.

Par un mouvement instinctif Jacques porta la main à la poche de son gilet ; mais un douloureux souvenir le saisit tout à coup et le brûla comme un fer rougi. Les quelques louis qu’il avait sur lui ne lui appartenaient pas. C’était l’argent d’une femme !

Le laquais d’ailleurs prenait congé.

— Monsieur le comte n’a aucun ordre à me donner ?

— Aucun… Allez !… et surtout soyez discret…

Le laquais s’inclina et s’éloigna rapidement.

Alors Jacques prit le billet et le porta à ses lèvres.

Puis, le cœur allégé, la conscience rassérénée, il se dirigea vers Paris d’un pas plus lent.

Or, ce qu’il ne vit pas, c’est que le laquais en question, après avoir fait quelques pas dans la direction de la barrière, jusqu’à ce que l’obscurité l’eût dérobé aux regards de Jacques, traversa la chaussée et remonta la route, se dirigeant de nouveau vers la porte Maillot.

— Imbécile ! murmura-t-il entre ses dents. Ah ! cette fois tu ne m’échapperas pas !

Il marcha vers la maison que Jacques venait de quitter.

Après le départ de son amant, la duchesse de Torrès, sous la malédiction suprême de celui qu’elle croyait à jamais enchaîné à elle, était tombée, écrasée par cette épouvantable secousse.

Elle était là, à genoux, les yeux fixes ; de grosses larmes coulaient sur ses joues ; en vérité, elle pleurait, cette femme qui s’était fait un jeu de toutes les passions, elle succombait à son tour ; elle en avait chassé bien d’autres ! c’était elle maintenant qu’on abandonnait en lui jetant des paroles de mépris !

Revanche sinistre de la fortune. Et ce qui était plus horrible, c’est qu’elle aimait Jacques de cet amour fiévreux, énervé qui jaillit parfois du cœur des courtisanes, comme les cendres d’un volcan mal éteint ; tout cet être vicieux, gangrené, s’était concentré dans cet amour ; ses instincts mauvais s’étaient en quelque sorte métamorphosés en cette énergie de passion.

S’il l’eût voulu, elle aurait été son esclave, son chien !… Il l’eût battue, qu’elle se fût courbée !

Et elle était seule maintenant… Elle n’avait jamais songé que cette liaison pût finir. Ces corrompues ont des enfantillages.

Sa science de séduction ne pouvait pas être mise en défaut. Sûre d’elle-même, elle se croyait sûre de lui.

Tout cela, tout cet échafaudage de satisfaction malsaine s’écroulait d’un seul coup, s’effondrait brutalement.

Elle pleurait, – avons-nous dit, – de vraies larmes brûlantes. Pour la première fois, elle se sentait humiliée, brisée. À tous les autres, elle eût résisté cyniquement. Mais lui… un seul mot avait suffi.

Isabelle répétait tout bas : Maudite ! Maudite !

Et toujours immobile, elle ne songeait même pas à se relever. C’était la prostration absolue, le brisement complet de l’être.

Tout à coup, une main se posa sur son épaule.

Elle poussa un cri et se dressa d’un bond.

Un homme était devant elle, un laquais vêtu de noir, avec la cocarde au chapeau.

Elle eut peur ; elle ne connaissait pas cet homme. Elle voulut crier, sa voix s’arrêta dans sa gorge.

Mais d’un mouvement rapide, l’homme enleva la perruque qui lui couvrait le front, les favoris à l’anglaise qui complétaient son déguisement.

— Mancal ! s’écria-t-elle.

— Moi-même.

— Que veux-tu ? Pourquoi t’es-tu introduit ici ? Es-tu donc un spectre sorti de la tombe ?

Elle reculait, terrifiée, les bras étendus vers lui, comme pour écarter une épouvantable vision.

Biscarre, car c’était lui, se laissa tomber en riant sur un siège.

— Ainsi tu me croyais mort ! s’écria-t-il. Et voilà de quelle façon madame la duchesse de Torrès accueille son ancien ami et conseiller… Non, non, ma belle, je ne suis pas un spectre… je suis un homme, et je viens achever mon œuvre !

— Ton œuvre de haine et de colère !… Oh ! maudit sois-tu, toi qui m’as jetée dans une voie où je n’ai trouvé que les larmes et le désespoir.

— Bah ! de quoi donc te plains-tu si fort ?

— N’est-ce pas toi qui as placé sur mon chemin cet homme, ce Jacques.

— Pardon ! Rétablissons les faits !… Je t’ai dit : Fais-toi aimer de lui !… Je ne t’ai pas dit : Aime-le !…

La duchesse baissa la tête.

— En vérité, reprit Biscarre, dont la voix vibrait, métallique, est-ce bien là cette Isabelle dont le cœur était cuirassé contre tous les sentiments humains ? Est-ce donc celle qu’on a surnommé le Ténia, qui, aujourd’hui, pleure et se désole, parce qu’un de ses amants l’a abandonnée ?

— Quoi ! sais-tu donc ?

— Tout. Je sais que l’honnête Silvereal a eu l’incroyable pensée de te venir disputer à celui que tu avais choisi, et que certaines révélations ont été faites qui ont singulièrement désillusionné M. le comte de Cherlux !

— Tais-toi ! tais-toi !…

Puis, tout à coup, se redressant et saisissant le bras de Biscarre :

— Pourquoi es-tu venu ? répéta-t-elle. Je te connais trop bien pour hésiter à croire que tu as quelque plan infernal… Oui, je me souviens… tu m’avais déclaré que ce Jacques était l’objet de ta haine, que tu poursuivais l’accomplissement d’une vengeance, dont rien ne devait arrêter la colère. Eh bien !… écoute-moi ! Si tu viens me parler de Jacques, si tu espères rencontrer en moi une complice de tes projets, va-t’en !… va-t’en, te dis-je !… Car j’aime Jacques !… entends-tu bien ! je l’aime !… il m’a insultée ! il m’a brisée !… je meurs pour lui !… Eh bien ! cette mort, je l’appelle de toute la force de mes désirs !… Du moins, j’ai été aimée, moi, aimée !… J’ai senti mon cœur se fondre aux effluves de cette passion d’honnête homme !… J’étais indigne de lui, je le sais, je le confesse ; mais, demandant à la mort un refuge suprême, du moins j’emporterai avec moi le souvenir adoré de celui qui, seul, a fait battre mon cœur. Va-t’en donc ! je ne veux pas t’entendre.

Biscarre battit des mains.

— Bravo ! fit-il. C’est l’admirable création de Manon Lescaut régénérée, ressuscitée ! C’est la légende !

Il se leva brusquement.

— Mais voici la réalité !

Sa voix était devenue âpre. Il plongea son regard perçant dans les yeux d’Isabelle.

— À ton tour, écoute-moi, lui dit-il. Ainsi tu crois que cet homme t’a aimée ! Tu crois que sans cette fatale circonstance, si tu avais pu cacher plus longtemps dans le mystère et la solitude le secret de ta vie passée, tu crois que Jacques fût resté auprès de toi, et que nulle puissance humaine n’aurait pu l’arracher de tes bras ?…

— Oh ! comme il m’aimait, murmura la courtisane.

— Mensonge ! Jacques ne t’aimait pas…

— C’est toi qui mens !… lui, ne pas m’aimer !… Ah ! peux-tu bien dire cela ! je le vois encore, à mes pieds, levant vers moi ses yeux si beaux et si profonds, son front où la pensée rayonnait ; il ne m’aimait pas !… est-ce que tu sais ce que c’est que d’aimer ?…

— Jacques ne t’aimait pas ! car Jacques en aimait une autre !…

Isabelle frémit tout entière. Un instant, elle resta immobile, les yeux hagards, plongeant dans sa chevelure ses mains fines et pâles ; elle regardait Biscarre. Non, en vérité, elle n’avait pas entendu !

— Il en aime une autre… répéta Biscarre.

Cette fois, il sembla que tout le corps de la courtisane fût secoué par une commotion électrique. Une sorte de râle sortit de sa gorge.

— Tu mens ! fit-elle.

— Veux-tu savoir le nom de celle qu’il aime ?…

— Non ! non ! tais-toi !… ? Je ne veux plus que tu parles !… En vérité, je suis bien folle de t’écouter…

— Celle qu’il aime, c’est celle dont il a sauvé la vie au péril de la sienne… Celle que tu as rencontrée dans une voiture qui l’entraînait loin d’ici… Elle se nomme Pauline de Saussay.

Elle se tordait les mains… De ses ongles elle déchirait son cou et sa gorge.

— Pourquoi me torturer ainsi ! disait-elle. Tu sais bien que cela n’est pas vrai ! Il ne me quittait pas ! Oh ! je veillais sur lui comme sur mon trésor unique !… Je te dis que cela n’est pas vrai !

— Et si je t’en donnais la preuve !

— La preuve !… Non ! c’est impossible !…

— Je te dis que Jacques t’a abandonnée, non parce qu’il a appris que tu étais une courtisane, non parce qu’il a eu honte de toi, je te dis que Jacques s’est enfui d’ici parce qu’une autre femme l’appelait… et que c’est pour courir à elle que ton Jacques bien-aimé t’a repoussée…

Isabelle était effrayante à voir. Et, en vérité, quels que fussent les crimes passés de cette femme, elle eut fait pitié aux plus insensibles. Elle sanglotait, arrachant ses cheveux à poignées…

Biscarre se penchait vers elle, si près qu’elle sentait son souffle brûlant :

— Cet homme auquel tu avais donné ce qui te restait de cœur et d’âme, cet homme auquel tu aurais tout sacrifié, cet homme a, cette nuit, un rendez-vous avec une autre femme !…

Elle eut une sorte de frisson.

— Si cela était !… Ah ! comme je le tuerais !

— Cela est… et je ne veux pas que tu le frappes !…

— Une autre femme, répétait-elle sans entendre.

— Cette nuit, dans quelques heures, ton Jacques… entends-tu bien… ton Jacques attendra la belle Pauline de Saussay !… Elle viendra, et tous deux échangeront leurs serments et leurs baisers d’amour !

— C’est infâme ! je ne veux pas te croire !

— Et si de tes yeux tu voyais cela !

— Moi !

— Je te le montrerai, attendant celle qui lui a promis de se rendre à son appel, je te le montrerai, frémissant d’amour, impatient de l’heure trop lente !…

— Mais tais-toi donc ! tu ne devines donc pas que je deviens folle !…

— Veux-tu avoir cette preuve ?

Elle regarda Biscarre en face. Une pâleur mate avait envahi tout son visage. Ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux.

— Tu sais où le rendez-vous aura lieu ?

— Je le sais.

— Que me demandes-tu en échange de cette révélation ?

— Je te le dirai !

— Tu veux te venger de Jacques et tu as besoin de moi pour l’accomplissement de ton œuvre ?

— Peut-être !

— Eh bien ! si ce que tu me dis est vrai, si cet homme !… Ah ! j’en doute encore !… Mais s’il en aime une autre, je te jure que, fusses-tu le bourreau, je ne l’arracherai pas de tes mains, et que je te crierai : Venge-moi… et tue-le !…

— Viens donc ! cria Biscarre.

La duchesse eut un geste de résolution fiévreuse. Elle suivit le tentateur.

Pendant ce temps, Jacques, errant dans Paris, attendait que l’heure eût sonné où il se rendrait à l’appel de la jeune fille.

Pour comprendre comment la démarche de Pauline de Saussay lui semblait possible, réelle, il convient de se souvenir que jamais Jacques n’avait vécu de la vie régulière, normale, en quelque sorte. Il ne savait rien du monde ni de ses usages et sa crédulité était naïve.

Il lui semblait tout naturel que la jeune fille, sauvée par lui au péril de sa propre vie, eût de nouveau recours à lui.

Il cherchait seulement à deviner quel danger pouvait la menacer ; mais, quel qu’il fût, il jurait de se dévouer tout entier à son salut.

L’heure lui semblait si lente à venir !… sa préoccupation était telle qu’il oubliait presque le passé pour ne plus songer qu’à l’avenir. Il croyait à une vie nouvelle s’ouvrant devant lui. Se sentant plein de courage et d’énergie, pour la première fois, peut-être, il s’interrogeait sur les moyens qui pouvaient s’offrir à lui de conquérir une place dans la société.

Et, réfléchissant, il se rapprochait de l’hôtel de Favereye, comme vers le centre auquel convergeaient toutes ses pensées.

On sait que ce soir-là, le marquis de Favereye et sa femme avaient quitté l’hôtel pour se rendre chez Armand de Bernaye, où se réunissait le club des Morts.

La façade de l’hôtel était sombre, et nul bruit ne troublait le silence des larges cours ni du jardin.

Lucie et Pauline s’étaient retirées dans leur chambre, et s’étaient laissé entraîner à une de ces conversations intimes auxquelles l’amitié prête un charme si profond.

Les deux jeunes filles s’aimaient comme deux sœurs. Leurs natures étaient en quelque sorte identiques. C’était même bonté, même franchise d’impression, même confiance en l’avenir.

C’était l’heure des demi-confidences.

Lucie, qui n’avait pas ignoré les prétentions de M. de Belen, avait appris de sa mère la démarche tentée, il y avait quelques jours, par le duc et le refus qu’il avait essuyé.

C’était pour la jeune fille un grand soulagement, non qu’elle eût jamais craint que son père la contraignît à devenir la femme d’un homme qu’elle n’aimait ni ne pouvait aimer, mais parce qu’elle avait deviné l’intérêt que portait Silvereal à la réalisation de ce mariage.

Parfois la soumission de Mathilde aux volontés de son mari avait effrayé la pauvre Lucie, qui se demandait si ce mariage ne deviendrait pas quelque jour un sacrifice nécessaire au repos de sa tante.

Les derniers incidents tranchaient la difficulté, et Lucie, se jetant dans les bras de Pauline, s’était écriée :

— Comme je suis heureuse !…

Pauline avait souri, car elle avait bien deviné que cette rupture éclatante donnait corps à des espérances non encore formulées. Il n’est pas d’Argus plus habile à déchiffrer les secrets du cœur que ne l’est une jeune fille.

Au cri de Lucie, Pauline avait répondu par un nom, prononcé tout bas :

— Martial !…

Et Lucie, rougissante, avait riposté, en menaçant Pauline de son petit doigt rose, et en murmurant :

— Jacques !…

Ainsi elles n’avaient échangé aucun aveu positif, et pourtant leurs sentiments les plus mystérieux étaient connus. Nous l’avons dit, les jeunes filles ont pour ces sortes de découvertes une habileté qui est à la fois de l’instinct et de l’intuition.

Lucie se penchant vers la fenêtre au moment où Martial traversait la grande cour puis se remettant bien vite à sa broderie avec un petit battement de paupière…

Pauline s’étant abstenue de reparler de l’accident de l’avenue de Neuilly et songeant, silencieuse…

Voilà plus qu’il n’en fallait pour que chacune d’elles lût dans le cœur de l’autre comme en un livre ouvert.

Ce soir-là, elles causaient franchement, évoquant les rêves chastes de l’avenir.

— Crois-tu que M. Martial songe à moi ? demandait Lucie.

— Quel est ce comte de Cherlux ? interrogeait Pauline.

Et chacune s’efforçait d’encourager la sœur de son âme.

— Oui, Martial t’aime, répondait Pauline, je l’ai surpris bien souvent qui tenait les yeux fixés sur ta fenêtre.

— M. de Cherlux sera présenté à notre mère, disait Lucie. Tu tenais les yeux baissés devant lui, sans cela tu aurais remarqué combien son regard était doux et comme il tremblait d’émotion…

Et l’une s’approchant de l’autre, elles s’embrassaient…

L’hôtel de Favereye avait façade sur le faubourg Saint-Honoré. L’appartement des deux jeunes filles se trouvait dans une aile en retour que prolongeait le mur du jardin. Au long de ce mur régnait une ruelle assez étroite qui joignait le faubourg aux Champs-Élysées.

Les deux jeunes filles se tenaient debout devant la fenêtre. Leur chambre n’était éclairée que par une petite lampe à globe d’albâtre, dont la lumière faible était favorable aux confidences et aux intimités.

Pauline, par un mouvement machinal, et peut-être pour dissimuler un peu d’embarras, provoqué par quelque malicieuse observation de Lucie, avait soulevé le rideau de mousseline, et regardait dans l’ombre épaisse.

Tout à coup elle tressaillit et poussa une exclamation de surprise :

— Qu’y a-t-il ? demanda Lucie inquiète.

— C’est singulier. Regarde. Il y a quelqu’un dans la petite rue…

— Un passant, probablement.

— Non. Je vois l’ombre aller et venir, puis elle s’arrête… On dirait quelqu’un qui attend…

Par précaution et pour n’être pas prise en flagrant délit de curiosité, Lucie baissa presque complètement la mèche de la lampe, puis elle vint se placer près de Pauline, s’appuyant à son épaule…

Une même pensée traversa le cerveau des deux jeunes filles.

— Si c’était Martial ! pensait Pauline.

— Si c’était Jacques !… se disait Lucie.

Chacune d’elles faisait hommage à son amie de cette rêverie d’amoureux.

Mais le doute ne subsista pas longtemps.

L’inconnu s’était éloigné de quelques pas, et passait au-dessous d’un réverbère suspendu à l’extrémité de la rue… il se retourna pour jeter un regard sur la maison de Favereye.

C’était Jacques.

Pauline pâlit et posa ses deux mains sur son cœur.

Lucie l’avait bien reconnu, elle aussi.

— Tu es contente, petite coquette ! murmura-t-elle à l’oreille de Pauline.

Pauline souriait et avait des larmes dans les yeux.

Mais à ce moment elle saisit le bras de Lucie, et l’attirant à elle :

— Regarde ! dit-elle. Que se passe-t-il donc ?

Tandis que Jacques revenait lentement, de l’un des angles du mur, une forme noire venait de se détacher…

— Une femme !… murmura Pauline, qui se sentit frissonner.

C’était une femme, en effet, enveloppée d’une longue mante noire qui la couvrait tout entière ; un capuchon retombait sur sa tête et son visage était caché sous un voile épais.

Immobile, elle se tenait auprès de la petite porte du jardin.

Jacques l’avait aperçue, et, tremblant, sentant sa force lui échapper, il s’était approché d’elle.

Que se disaient-ils ?

C’était donc cette femme que Jacques attendait ! c’était pour elle qu’il se trouvait là ! le cœur de Pauline se brisait, ignorait-il donc qu’elle était là, à quelques pas de lui ; qu’elle pouvait le voir, le surprendre ! C’était de la cruauté !

Et, sanglotant, laissant tomber le rideau, Pauline s’était jetée dans les bras de Lucie.

Pendant ce temps, celle qui était venue vers Jacques lui disait rapidement, d’une voix fiévreuse, et, supposait-il, brisée par l’émotion :

— Vous êtes venu à mon appel, merci ! mais le temps me manque pour rester plus longtemps auprès de vous… c’est à peine si j’ai pu m’échapper.

— Mademoiselle, dit Jacques en prenant une main qu’on lui abandonna et qui était froide comme celle d’une statue, ma vie vous appartient, et quand l’heure sera venue où vous aurez besoin de moi, appelez-moi, et je vous jure que jamais vous ne trouverez esclave plus fidèle et plus respectueux.

— Merci encore, murmurait la jeune femme ; mais j’ai peur, je ne puis parler ; j’avais trop présumé de mes forces… Un seul mot : Jacques, m’aimez-vous ?

— Si je vous aime ! cria le jeune homme.

— Et nulle femme ne me dispute dans votre cœur une place que je réclame tout entière ?

— Je n’ai jamais aimé ! dit Jacques.

La femme mystérieuse eut un tressaillement convulsif et une exclamation aussitôt réprimée s’échappa de sa gorge.

— Adieu ! fit-elle, ou plutôt, au revoir !…

— Pourquoi partir si vite ? Pourquoi ne pas me dire ?…

— Rien, rien aujourd’hui. J’ai voulu savoir si je pouvais compter sur votre dévouement. Maintenant, je sais que vous êtes à moi, je suis heureuse.

La voix qui parlait avait d’étranges sifflements.

Lui ne comprenait rien, ne devinait rien. Et cette voix, il la connaissait pourtant. Si habilement qu’elle fût déguisée, n’eût-il pas dû reconnaître la voix d’Isabelle de Torrès.

Mais non. Il était jeune. Tout son être était agité d’une indicible émotion. Il ne se demandait pas même ce que signifiait cette entrevue nocturne, sans but. On avait parlé d’un danger, et il n’y était pas fait la plus légère allusion.

Il tenait dans sa main la main de celle qu’il croyait être Pauline de Saussay, et dans cette douce pression se résumait toute sa vie.

Enfin, elle se dégagea vivement, une fleur tomba à ses pieds.

Il se baissa pour la ramasser.

Quand il se redressa, l’ombre avait disparu.

Il porta la fleur à ses lèvres, resta un instant immobile, les yeux fixés sur cette porte, qu’il n’avait pas entendue se refermer.

Puis, ivre de joie et d’espérance, le cerveau bouillonnant, il s’élança vers le faubourg.

À peine avait-il fait quelques pas qu’il chancela.

— Qu’est-ce donc que j’éprouve ? murmura-t-il.

Il s’appuya au mur. Ses pensées secouaient son cerveau. Des lueurs étranges passaient devant ses yeux… Il étendit les bras pour chercher un point d’appui, battit l’air de ses mains et s’affaissa sur lui-même…

Deux ombres se dressèrent près de lui :

— Prends cet homme ! dit le Ténia à Biscarre. Il t’appartient maintenant, je te le donne.

II

LA VENGEANCE DU TÉNIA

L’heure de la vengeance, si longtemps attendue, venait enfin de sonner pour Biscarre.

Jamais œuvre infernale n’avait été combinée avec une plus infâme habileté.

Biscarre avait exposé ses plans au conseil suprême des Loups de Paris. L’idée dont il leur avait expliqué le programme était d’une grandeur titanesque. Il avait dit vrai.

Cette pensée avait surgi dans son cerveau de s’emparer des Kmers, et de fonder dans ce pays ignoré de l’Europe, un empire du crime d’où une armée de bandits se fût répandue sur la terre.

C’était en quelque sorte l’œuvre renouvelée de celui qui, au moyen âge, porta le nom du Vieux de la Montagne. C’était un nouveau royaume des assassins s’organisant pour lutter contre la société moderne.

Désormais là devait être le but de la vie de Biscarre.

Mais, avant tout, il fallait que sa vengeance fût accomplie.

Les Loups avaient été convoqués.

Il fallait, par le meurtre, s’emparer des fragments de la statue dont Exupère, le forçat de Rochefort, avait révélé le sens mystérieux. On se souvient que cette statue reconstruite devait, par la projection de son ombre, indiquer où gisaient les trésors de la pagode d’Angkor.

De ces fragments, l’un manquait encore. Mais, par une déduction logique, basée sur les aveux arrachés à Silvereal pendant l’ivresse à laquelle il avait été en proie chez la duchesse de Torrès, les indications nécessaires pour la découverte du troisième tronçon de la statue se trouvaient, évidemment, dans une note saisie jadis par de Belen sur le cadavre du père de Martial.

C’était de cette note qu’il fallait entrer en possession à tout prix.

Les hypothèses de Biscarre étaient fondées.

Le Roi-du-Feu, obéissant à une révélation intime qui lui avait fait deviner des dangers prochains et aussi à une antique prophétie qui ordonnait de cacher le trésor au-delà des mers, le Roi-du-Feu était venu en France auprès de celui qu’il appelait le Roi-de-la-Science.

Les deux hommes avaient enfoui les fragments de la statue du roi Lépreux en trois lieux distincts et secrets. Le vieux Martial avait gardé le double de la note indicative.

L’un de ces débris avait été retrouvé par de Belen au lieu indiqué. Nous avons assisté à la découverte du second, dans les caves de la rue de Seine.

Seulement chacune de ces découvertes avait été une déception.

Le plan qu’il avait arraché à Martial mourant ne relatait que des indications topographiques, sans mentionner la nature des objets enfouis. De Belen, qui croyait rencontrer des caisses pleines d’or et de pierreries, n’avait trouvé en réalité que des pierres dont il ignorait l’utilité. En vain il avait cherché à déchiffrer les inscriptions qui y étaient ciselées. Les ténèbres s’épaississaient autour de lui, et il se sentait saisi de découragement.

De plus, un instinct secret l’avertissait que des dangers nouveaux le menaçaient.

Le marquis de Favereye lui avait jeté à la face son véritable nom d’Estremoz. Malgré son audace, il sentait sa situation compromise.

De plus, menant la vie large, prodiguant l’or sans compter, il se voyait menacé de la ruine…

— Et pourtant, répétait-il en considérant les débris de la statue, là est la fortune, là est le salut !…

Il avait fait appeler Silvereal, espérant que peut-être, grâce à leurs efforts combinés, il connaîtrait enfin le mot de l’énigme.

Mais il avait bientôt constaté que Silvereal, depuis l’abandon du Ténia, avait perdu toute lucidité d’esprit.

Le baron ne se souciait plus de richesses. La jalousie lui torturait le cœur. Il avait la folie sénile de l’amour.

C’est alors que de Belen, supposant qu’une crise violente était préférable à cet état d’apathie, s’était décidé à accompagner Silvereal chez Isabelle, dont un billet anonyme, émanant de Biscarre, lui avait révélé la retraite.

On sait ce qu’il advint de cette demande, et comment de Belen, frappé au visage par Jacques, était sorti fou de rage, entraînant Silvereal, et décidé, au risque de se compromettre soi-même, à dénoncer le jeune homme comme un affilié des Loups de Paris.

L’effet produit sur Silvereal avait été à peu près celui qu’il espérait. L’accès de rage auquel il s’était livré, insultant la duchesse, lui avait rendu, en partie du moins, l’équilibre de ses facultés.

Comme il fallait cependant que chacun d’eux retrouvât le calme dont ils avaient besoin, rendez-vous avait été fixé pour la nuit, afin de conférer sur les mesures à prendre pour l’avenir.

Silvereal avait été exact.

Comme M. Benoît l’avait déclaré au juge d’instruction, le baron était venu vers minuit à l’hôtel de Belen.

Les deux hommes étaient dans le cabinet du duc.

Silvereal était revenu à ses ambitions de fortune. Sans se l’avouer, il se disait que là était pour lui le seul moyen de reconquérir le Ténia. Cette courtisane à laquelle, en dépit de tout, il ne pouvait renoncer…

La conversation s’était donc engagée entre les deux complices, comme naguère ils avaient comploté ensemble l’assassinat de l’Eni.

Courbés sur la note du vieux Martial, ils cherchaient à deviner quel était le lieu où pouvait se trouver enfoui, soit un autre fragment de statue, soit peut-être le trésor lui-même.

Cette troisième indication ne présentait pas à leurs yeux un sens précis. Les deux autres mentionnaient une rue de Paris, désignée en caractères ordinaires. Mais cette dernière semblait viser un lieu spécial qui n’était indiqué que par des signes incompréhensibles…

Des lignes géométriques se croisaient, formant plan. C’était tout. À quelle partie de Paris se rapportait-il ? S’agissait-il même de Paris ?… Chacun apportait dans la discussion des arguments que lui fournissait son intelligence…

Ils étaient absorbés dans leurs réflexions…

Quand tout à coup, sans qu’aucun bruit les eût avertis d’un péril imminent, ils s’étaient senti frapper…

De Belen était tombé au premier coup, sans un cri, sans un râle.

Mais l’arme avait glissé sur la poitrine de Silvereal, qui avait tenté de lutter en criant à l’aide.

Les assassins s’étaient acharnés sur lui…

Et à son tour, il était tombé, privé de sentiment…

Les assassins, c’étaient les Loups de Paris…

Et à leur tête Biscarre !

Il s’était jeté sur les plans, sur les papiers, secouant les meubles avec rage. Enfin il avait poussé une exclamation de triomphe.

Il avait trouvé la note du vieux savant.

Au premier regard, il avait tout deviné. Les caractères de la troisième indication étaient identiques à ceux qu’avait déjà déchiffrés Exupère.

Donc il le tenait entre ses mains, ce secret qui devait lui donner une effrayante puissance !

Ce n’était pas tout…

Les Loups, au visage noirci, avaient par l’issue secrète qui les avait introduits, amené Jacques… insensible… car la fleur que lui avait jetée Isabelle en le quittant avait passé par l’officine de Biscarre, l’empoisonneur.

Jacques était là, auprès des deux cadavres.

Biscarre avait couvert de sang ses vêtements, ses mains, son visage. Il lui avait mis aux doigts le long couteau qui avait égorgé Belen…

Puis, entendant les valets qui accouraient, il avait, par une ingestion rapide, débarrassé en partie le cerveau de Jacques des fumées vénéneuses qui l’obscurcissaient…

Et il avait donné l’ordre de fuite… non sans que, cependant, les Loups n’eussent pris le soin de se laisser apercevoir par M. Benoît et le valet de chambre.

Il avait caché dans sa poitrine la note de Martial.

Et les Loups emportaient les deux fragments de la statue du Lépreux.

L’œuvre était accomplie.

Jacques était perdu !

III

INSTRUCTION

Jacques était d’une constitution robuste.

Le poison qu’il avait absorbé par inhalation n’avait eu d’autre effet que de produire une sorte de folie passagère. Depuis le moment où le Ténia l’avait quitté, Jacques n’avait plus rien vu, rien compris.

Lorsqu’il s’était éveillé de cet état de prostration cérébrale, ç’avait été pour entendre résonner à son oreille l’accusation proférée par Silvereal :

— Assassin !

Que s’était-il passé ? Comment se trouvait-il au milieu de ces hommes qui le regardaient avec une surprise mêlée de terreur ? Et ce sang !…

Le réveil avait été si brusque, si terrible, que Jacques avait senti toutes les fibres de son être se briser. Il lui avait semblé qu’il se débattait au milieu d’un hideux cauchemar ; ces cadavres qui l’entouraient lui paraissaient d’effrayants fantômes.

S’il s’était évanoui, qui donc aurait pu le taxer de faiblesse ?

Ne rien savoir, s’être endormi soudain dans un rêve de joie et d’espérance, et se réveiller dans une mare de sang, c’est plus que ne peut supporter la force humaine.

Insensible, il avait été transporté à la Conciergerie et soumis à l’examen des médecins, qui avaient constaté que nul danger réel ne le menaçait. Ce n’était pas la congestion, c’était seulement l’étourdissement que causerait un coup frappant brusquement la tête.

— On peut l’emprisonner, avait dit le praticien.

Et Jacques avait été enfermé dans une des cellules qui, dès cette époque, portaient déjà le nom de souricières.

L’affaire était tellement grave, qu’il devait être immédiatement et à toute heure à la disposition du juge d’instruction.

Quand les verrous grincèrent, se refermant sur lui, Jacques commençait à revenir à lui.

Le soir venait. L’obscurité envahissait la cellule étroite. Il était affaissé sur le banc de bois, les coudes sur la table rivée au mur, le front dans ses mains…

Soudain il ouvrit les yeux.

Puis il les referma.

Il avait la notion d’un rêve étrange, et se disait que c’était encore le sommeil hanté par ses visions nocturnes. Où devait-il être ? il ne le savait pas. Où était-il ? il ne pensait même pas à interroger.

Le geôlier, qui le guettait à travers le judas, entra.

C’était un brave homme, tout rond, et qui, habitué aux criminels de toute catégorie, trouvait qu’après tout, pour être un assassin, on n’en était pas moins un homme.

— Eh bien ! mon vieux ! dit-il à Jacques ; comment ça va ?

Jacques le regarda sans répondre.

— Allons ! un peu de chien !… À ce qu’il paraît qu’on a reçu un joli coup du lapin ! Mais bast ! on en revient…

Jacques n’entendait pas un seul mot. Ses yeux, fixes d’abord, se portaient maintenant autour de lui.

Qu’est-ce que signifiait tout cela ? Qu’étaient ces murs blancs ? cette pièce étroite et longue qui ressemblait à une cellule de couvent…

— Vous savez, dit le geôlier, si vous voulez quelque chose, faut pas vous gêner. Avec un peu d’argent, vous serez ici comme un coq en pâte…

— Où suis-je ? demanda Jacques.

— Tiens ! c’est vrai ! fit le geôlier en éclatant de rire. Vous ne connaissez pas l’endroit. Oh ! c’est un lieu réservé…, pour des gens qui ont des affaires qui en valent la peine… Dame ! on n’est qu’un gardien… Mais on a son amour-propre… Je suis content de vous avoir… vrai de vrai !

À mesure que l’homme parlait, la lumière se faisait dans le cerveau de Jacques. C’était comme une véritable reconstitution brusque, immédiate, complète de la dernière scène qui l’avait frappé.

Il revoyait de Belen, étendu, la gorge ouverte.

Silvereal, renversé en arrière, se redressant dans une convulsion d’agonie.

— Monsieur, dit brusquement Jacques, je vous supplie de ne pas vous moquer de moi…

L’homme qui était gros fit un petit pas en arrière et se campa sur ses jambes courtes.

— Me moquer de vous ! exclama-t-il.

Cette idée lui paraissait plus que bouffonne. Comment ! il avait à sa garde un assassin premier numéro, qui avait tué deux hommes !… Il songeait à l’effet qu’il produirait, à sa première heure de liberté, auprès de ses collègues moins favorisés ! Et on pourrait supposer qu’il blaguerait son client !

— Écoutez-moi, reprit Jacques. Sur mon honneur, je vous jure que j’ignore ce qui s’est passé ! J’ignore où je suis…

— Vous êtes à la Conciergerie…

— En prison !

— Apparemment ! fit le geôlier en retenant un sourire.

Le bonhomme le faisait poser. Ceci commençait à devenir clair.

Jacques se leva d’un mouvement si subit que les petites jambes du gardien esquissèrent un nouveau pas en arrière.

— Hé-là ! hé-là ! fit-il. Pas de bêtise !…

— Ne craignez rien, dit Jacques, reprenant son sang-froid. Et, je vous en supplie, répondez-moi franchement…

— Si le service le permet, je le veux bien.

— Pourquoi suis-je en prison ?

Cette fois, le geôlier eut un gros rire.

— Elle est drôle, celle-là ! Comme si vous ne le saviez pas !

Jacques se mordit les lèvres si violemment, que des gouttelettes de sang parurent sur la peau.

— Vous me prenez pour un fou, dit-il. Je ne vous en veux pas. Et pourtant, ma question, si étrange qu’elle vous paraisse, est sincère. J’ignore absolument pourquoi je suis en prison…

Le geôlier haussa les épaules. Il mit son bonnet à la main et se gratta à pleins doigts.

Ou le prisonnier se f… ichait de lui, et il n’était pas disposé à supporter une pareille inconvenance, ou il avait imaginé un système de défense dont ceci n’était qu’un détail.

En tout cas, son devoir était de s’abstenir.

— Mon petit monsieur, dit-il assez rudement, je m’appelle Lechat de mon nom, qu’était celui de mon père. Je suis bon enfant, c’est possible. Mais je suis futé, et on ne me met pas dedans. Si vous voulez à manger, aboulez des monerons, et au lieu de l’ordinaire, je vous ferai apporter un frichti comme vous n’en avez jamais mangé. Mais pour des phrases qu’il faut pas que je dise, vous savez… pas compter là-dessus.

Jacques eut une inspiration.

Il plongea sa main dans sa poche. On ne fouille pas les assassins. On oublie. Est-il nécessaire de découvrir de nouvelles preuves ? Le fait est patent. Que pourraient révéler leurs poches qui pût servir de témoignage contre eux ? Puis l’état dans lequel se trouvait ce jeune homme avait détourné l’attention. Bref, il sentit sous ses doigts l’or que déjà il avait touché au moment où Biscarre, déguisé en laquais, lui remettait le faux billet de mademoiselle de Saussay.

Cette fois encore, il se souvint de la source impure d’où provenait cet argent. Mais il fit un effort pour surmonter le dégoût.

— Voilà deux louis, dit-il : un pour vous, un pour mes dépenses. Cela est-il bien ainsi ?

« Toi ! tu sais ! pensait le père Lechat. Si tu crois qu’en me graissant la patte, elle sera plus douce, tu comptes sans ton hôte. Pourtant, vingt francs ! ça vaut un peu de complaisance. Je vais t’écouter : lâche ton venin. »

Or, comme les pensées se traduisant sur la physionomie de Lechat exagéraient la bienveillance qui lui était naturelle, Jacques crut avoir réussi à écarter les défiances tout à l’heure manifestées.

— Mon ami, dit-il doucement, loin de moi la pensée de vous entraîner à manquer à votre devoir… Ma question n’a d’ailleurs rien que de très naturel. Si je suis en prison, c’est qu’évidemment je suis accusé d’un crime… Vous ne pouvez vous refuser à me répéter ce que tous doivent savoir. En me remettant entre vos mains, les agents vous ont évidemment raconté, en deux mots, pourquoi j’étais arrêté… Voilà ce que je vous demande, et vous ne devez avoir aucune raison sérieuse pour me refuser une réponse.

Le père Lechat était perplexe. En somme, ce jeune homme s’exprimait fort bien. Puis, à le regarder, il n’avait pas l’air féroce.

« Ce doit être un meurtrier par amour », pensa le geôlier.

Et, involontairement, il sentit pour son pensionnaire une certaine sympathie.

— Si j’étais sûr que vous ne voulez pas me faire poser…

— Je vous jure…

— Mais enfin ! cria-t-il, vous savez bien que vous avez nettoyé deux hommes !

— Moi !

— Vous et vos camarades.

— Quels camarades ?

— Les Loups de Paris.

Jacques tressaillit. Encore une fois, ce mot retentissait à son oreille. Quelle était donc cette fatalité qui sans cesse le replongeait dans cet abîme mystérieux qu’il avait déjà entrevu ?

— Les Loups de Paris ! fit-il avec un sourire navré. Ah ! oui… je sais…

— C’est des malins ! donc vous êtes un malin ! Aussi, pour vous faire plaisir, je veux bien jaboter un petit peu… Mais voyez-vous, nous faisons tous un peu partie de l’instruction… Vous n’êtes pas encore au secret, mais vous allez y être… Donc, dites carrément ce que vous voulez savoir, et nous verrons.

— Qui a été tué ?

— Deux hommes !

— Leur nom ?

— Sacrebleu ! vous vous moquez du monde !

— Je vous en prie !

Jacques montra un autre louis.

— Eh bien ! voyons !… Mais vous me jurez que vous ne me trahirez pas ! Vous savez, vous me feriez perdre ma place…

— Quel intérêt aurais-je à vous trahir ?…

— Ça, c’est vrai ! Y en a deux de refroidis… l’un, c’est un duc, qu’on appelle d’un drôle de nom… de Bélant, de Bélin…

— De Belen !

— Tiens ! v’là la mémoire qui vous revient…

— Et l’autre ?

— Un nom encore plus drôle… qui sonne comme s’il était espagnol…

— Silvereal ! cria Jacques.

— Justement. Il paraît que vous n’êtes plus si ignorant que tout à l’heure…

Mais Jacques ne l’écoutait plus. Jusque-là, il avait espéré que la dernière vision qui l’avait frappé n’était qu’un affreux cauchemar.

Ainsi, c’était bien vrai.

De Belen, Silvereal, assassinés !

D’un coup d’œil, Jacques comprit toute l’horreur de sa situation. Et, dans les profondeurs de son âme, il se posa de terribles questions :

Comment s’était-il trouvé dans l’hôtel de Belen ?

Comment se faisait-il qu’il eût les mains teintes de sang ?

Pourquoi Silvereal l’avait-il accusé ?

À toutes ces interrogations, il lui était impossible de répondre. Et cela au moment où il était seul avec lui-même.

Il eut un épouvantable frisson.

Avait-il succombé à un accès de folie ? Il se souvenait d’avoir souffleté de Belen ! il se souvenait d’avoir éprouvé contre Silvereal un accès de rage furieuse.

L’idée de somnambulisme traversa son cerveau.

— Je ne mangerai pas, dit-il. Je vous en prie, laissez-moi seul.

Le père Lechat, très heureux d’ailleurs de se soustraire à un interrogatoire que sa pudeur, – en raison des deux louis, – l’obligeait à supporter, ne se fit pas répéter cette prière.

— Eh bien ! c’est ça, dit-il. Vaut mieux ne pas tant causer et ruminer votre affaire. Demain, vous bavarderez avec le Curieux. Et faut être prêt…

Un instant après, la porte se refermait ; les lourds verrous de fer grinçaient dans leur gâche.

Jacques était seul.

Il y a trente ans, le dépôt de la préfecture n’était pas organisé comme aujourd’hui.

Les prévenus arrêtés, soit sur la voie publique, soit en vertu de mandats d’amener, étaient jetés pêle-mêle dans la salle commune dite salle Saint-Martin, dont notre immortel Balzac nous a tracé l’effroyable description.

Mais lorsque tel personnage arrêté avait à répondre devant la société d’un crime exceptionnel, on l’enfermait dans une des cellules spéciales qui formaient en quelque sorte le noyau de ce qui est connu aujourd’hui sous le nom caractéristique de Souricière, dans un des bâtiments du Palais de Justice.

Rien de plus horrible que ces cellules dont les cabanons de Mazas sont pour ainsi dire la copie agrandie et améliorée.

À la Souricière, pas d’air, pas de jour.

L’homme est renfermé dans une sorte de chambre, longue de trois mètres environ sur un mètre et demi de large.

Pas d’autre mobilier qu’un tabouret formé d’une rondelle de bois, fichée dans un pieu de fer scellé dans le sol.

Dans un coin, un trou béant d’où s’échappent des odeurs nauséabondes.

Nous avons dit pas d’air, pas de lumière.

Qu’on en juge :

Aucune fenêtre dans le cabanon.

La porte est garnie dans les deux tiers de sa hauteur, de petits carreaux enchâssés de plomb, qui ne mesurent pas chacun plus de deux pouces carrés.

Le verre a environ un centimètre d’épaisseur.

Voilà pour la lumière.

Un de ces carreaux, – un seul, – est mobile et n’est ouvert que de temps à autre et à la requête réitérée du prisonnier, qui, bien entendu, est soumis aux caprices de son geôlier.

C’est donc par cette issue plus qu’exiguë que pénètre de temps en temps dans la cellule quelques centimètres cubes d’air un peu moins vicié que les gaz infects qui la remplissent.

À l’époque où se passe ce drame, il y avait cette effrayante complication, c’est que, jusqu’au moment où le juge d’instruction avait transformé le mandat d’amener en mandat d’arrêt, l’homme restait confiné dans cet espèce d’in-pace civil, où la nourriture lui était parcimonieusement mesurée.

Pendant deux nuits, pendant trois quelquefois, le malheureux était condamné à l’insomnie ; affaissé sur le tabouret, dont la dureté doublait sa lassitude au lieu de la soulager, l’homme passait de la dernière obscurité du jour aux ténèbres sinistres de la nuit.

Et c’était après ce long stage d’agonie qu’il était amené devant le juge d’instruction…

Revenons à Jacques.

Le malheureux était dans l’état d’un homme qui eût été, par surprise, frappé d’un coup violent.

Eût-il été libre que, pour retrouver la lucidité de ses pensées, il eût couru en plein air, il eût rafraîchi son cerveau au souffle du vent passant dans ses cheveux, et peu à peu la fièvre qui le tenait se fût dissipée.

Il aurait pu raisonner nettement, froidement, étudier une à une les circonstances des faits antérieurs, et si, après cela, il se fût trouvé devant un magistrat instructeur, étant alors en pleine possession de lui-même, il eût répondu en parfaite connaissance de cause aux questions qui lui étaient adressées.

Mais ce fut en vain que, dans cette tombe sinistre, Jacques tenta de reconstituer les scènes du passé et de se tracer pour l’avenir un plan de conduite.

En résumé, voici ce qu’il savait :

Il avait quitté la duchesse dans un état d’émotion qui, cependant, n’était pas assez violent pour que ses souvenirs n’eussent pas conservé toute leur clarté.

Il se revoyait dans l’avenue de Neuilly, recevant des mains d’un valet le billet de Pauline.

Puis la soirée s’écoulait sans incident qui méritât d’être noté.

Enfin, vers minuit, il se trouvait au rendez-vous assigné auprès de l’hôtel de Favereye.

Fermant à demi les yeux, Jacques retraçait dans son cerveau cette courte scène dans laquelle la jeune fille, – en qui il n’avait pas reconnu le Ténia, – lui parlait d’une voix basse et émue.

Chacun des mots alors prononcés résonnait encore à son oreille.

Certes, il était bien étrange que la jeune fille eût appelé Jacques en raison d’un péril imminent, puis que, sans explications en quelque sorte, elle eût renoncé à parler, remettant à une nouvelle entrevue la demande qu’elle devait lui adresser.

Mais Jacques était trop naïvement amoureux, il entourait Pauline d’un respect trop profond pour que même la pensée surgît en lui de discuter ce qui touchait à elle.

Encore, il ne songeait pas à cette circonstance qu’elle n’avait pas levé son voile et qu’elle s’était attachée à donner à cette rencontre un caractère mystérieux et en quelque sorte fantastique.

Et c’était après qu’elle avait disparu que dans son esprit tout se faisait ombre et ténèbres…

Que lui était-il arrivé depuis ce moment ?

Il avait la notion vague d’un étourdissement qui avait dû se transformer en sommeil, mais ce sommeil avait été si profond, que, malgré toute la tension de son intelligence, il ne pouvait parvenir à ressaisir la moindre parcelle des faits qui s’étaient alors passés.

Enfin, lorsqu’il était revenu à lui, c’était pour se trouver en face de deux cadavres, étant couvert de sang, déjà saisi par l’engrenage.

Que pouvait signifier tout cela ?

Certes, il professait pour de Belen le mépris le plus complet, et il était tout prêt à offrir au duc réparation par les armes de l’outrage qu’il lui avait infligé.

Quant à Silvereal, le sentiment qu’il lui inspirait tenait surtout de la pitié.

Ce vieil adorateur d’une courtisane lui paraissait maintenant un de ces êtres dont on plaint la folie, sans avoir le courage de la condamner.

Donc, en tout état de choses, tant il était franc envers lui-même, Jacques se sentait absolument convaincu que, jamais, fût-ce dans un accès d’aliénation passagère, la pensée ne lui fût venue d’exercer sur un de ces deux hommes un acte de violence.

Cependant, ils étaient morts : il y avait eu meurtre, et Jacques, revenu au sang-froid, ne se dissimulait pas que les charges les plus graves pesaient contre lui.

Et pourtant, dans la naïveté de sa conscience, il se disait :

— Je suis innocent, donc, je n’ai rien à craindre.

Tout à coup, une pensée traversa son cerveau et le fit tressaillir.

Si on l’interrogeait sur l’emploi de sa soirée, que pourrait-il répondre ?

Irait-il livrer le doux secret de celle qui avait eu confiance en sa loyauté ?

Y songer était déjà une sorte de sacrilège.

— Ceci constituera une charge sérieuse contre moi, se dit Jacques, mais je n’ai pas le droit de commettre une mauvaise action pour me défendre.

Puis la confiance lui revenant tout à coup :

— Bah ! pensa-t-il, les Lesurques sont rares.

Et s’appuyant au mur, il s’endormit.

M. Varnay, le juge d’instruction avait, on s’en souvient, éprouvé un violent désappointement, quand la mort apparente de Diouloufait et la disparition de son cadavre étaient venus prouver la toute-puissance des Loups de Paris, qui combattaient la justice jusque sur leur propre terrain.

Aussi, lorsque le procureur du roi lui avait adressé la commission en vertu de laquelle il était chargé de suivre l’affaire du double meurtre, il s’était senti enflammé du zèle le plus ardent et s’était juré de ne pas laisser échapper, cette fois, une aussi magnifique occasion de mettre en relief les qualités multiples dont le ciel l’avait doté.

M. Varnay, – pour employer une expression familière, – se croyait très malin.

Il avait inventé une infinité de trucs à l’usage de l’instruction. D’ordinaire, son premier moyen était le séjour prolongé de la Souricière. Aujourd’hui son impatience était telle qu’il renonça à l’employer. Il lui tardait de se mesurer avec le monstre.

Seulement, il avait disposé ses batteries.

Quand Jacques, extrait de sa cellule, fut amené devant lui, le juge était cuirassé.

Une demi-obscurité régnait dans le cabinet, dont d’épais rideaux cachaient les fenêtres, ne laissant filtrer qu’un étroit rayon de lumière, qui, selon les principes connus, frappait en plein le siège sur lequel devait se placer l’accusé.

Quant à M. Varnay, il était plongé dans l’ombre, et, pour compléter cet effet ténébreux, il avait arboré une paire de lunettes garnie de verres bleus et d’œillères qui faisaient douter si on se trouvait devant un aveugle.

Puis c’était sur la table, recouverte d’un drap vert, un amoncellement de papiers, de dossiers, de cartons faisant bastion, rempart, citadelle.

Blotti derrière ces fortifications, le juge pointait ses pièces, grimpait en vigie, se ruait en sorties, harcelant l’ennemi, tirant à plein dans sa conscience.

Et le plus souvent – pour tout dire – l’amenant à ce que, par lassitude beaucoup plus que par remords, l’accusé s’écriât :

— Vous tenez à ce que ça soit comme ça ? Eh bien ! oui, mais donnez-moi la paix !

M. Varnay était maigre, nerveux et cassant. Au parquet, on l’appelait la lame de couteau. Seulement les irrévérencieux répondaient :

— Une lame qui est devenue scie.

Jacques entra.

Cette obscurité l’étonna, et il lui fallut quelques instants avant qu’il sût où il était. Il aperçut l’homme maigre, et sa première impression fût pénible, il était prêt à lutter. La nuit, si longue et si agitée qu’elle eut été, lui avait cependant rendu quelque calme.

Puis, cette idée formulée, vaguement d’abord, l’impossibilité de la condamnation d’un innocent, s’était emparée de lui, et lui avait rendu confiance.

Il s’était décidé à parler, à discuter, à défendre le terrain pied à pied.

Cet homme maigre, anguleux, faisant ligne sur le mur, lui parut insaisissable.

Dans un coin, encore moins visible, il y avait le greffier, immobile comme un sphinx de pierre.

En toute autre circonstance, cet appareil de comédie eût été inutile ; mais quand celui qui entrait dans le cabinet savait que là allait se débattre pour lui une question de vie ou de mort, le point de vue se modifiait du tout au tout.

Il lui semblait qu’il pénétrait dans un sépulcre. Et il frissonnait, comme si un manteau de glace lui fût tombé sur les épaules.

Jacques entendit la porte se refermer.

Il s’était assis à la place indiquée. Le jour éclairait son visage pâle, son front blanc, sur lequel tranchaient ses cheveux d’un noir de jais.

Ainsi placé, il était le vivant portrait de son père, Jacques de Costebelle. C’était bien là l’expression de souffrance qui illuminait les traits du martyr quand, pour obéir à sa parole, il était venu mourir à Toulon, sur la place de l’Arsenal.

M. Varnay se sentit flatté.

Son accusé était réellement très bien. Voilà un assassin qui pouvait faire honneur à son juge.

Le juge inventa un système d’attaque tout spécial, basé, comme on va le voir, sur une étude de la vie de Jacques, auquel le consciencieux magistrat avait consacré toute sa nuit.

— Pourquoi vous faites-vous appeler le comte de Cherlux ? demanda-t-il brusquement, comme si cette question n’eût été que la suite d’un interrogatoire durant déjà depuis quelque temps.

Jacques tressaillit. Il attendait les questions d’usage sur son état civil. Cette façon de lui sauter à la conscience le troubla :

— Ce nom m’appartient, répondit-il assez sèchement.

— Oui, comme mon mouchoir à qui le prend. Voyez-vous, mon cher monsieur, je vous conseille de ne pas jouer avec moi au plus fin. Vous n’êtes devenu, – fort tard, – comte de Cherlux, qu’en vertu d’une prétendue reconnaissance, affaire plus ou moins véreuse inventée par un bandit de la pire espèce qui se nomme Mancal ou autrement. Le comte de Cherlux était un débauché qui vous aura vendu son nom, moyennant je ne sais quelle redevance ou complaisance plus ou moins honteuse…

Comme on le voit, il procédait par brutalité.

Jacques s’était dressé, livide, irrité.

— Monsieur, dit-il, avant que vous ne m’ayez prouvé que je suis coupable, je ne vous reconnais pas le droit de m’insulter !…

« Bon ! fit le juge. Il se fâche, donc il se livre !… »

— La justice n’insulte pas, monsieur, dit-il froidement. Elle accuse, ce qui est différent ; je vous invite à ne pas l’oublier. Je ne vous reconnais pas le droit de vous affubler de ce titre, je vous le dis. Je sais que ce Mancal a été l’intermédiaire de cette reconnaissance, qui m’est, par conséquent, plus que suspecte. Prouvez-moi que ce Mancal n’y fut pour rien, prouvez-moi que vous êtes réellement le fils du comte de Cherlux, voilà ce que vous avez à établir…

Jacques se contenait.

De fait, il ne pouvait rien répondre. Il n’avait aucunes données positives.

— Monsieur, dit-il d’une voix qui tremblait, je vais vous expliquer, en toute franchise, comment s’est faite cette affaire. Je suis, paraît-il, l’enfant d’une pauvre femme…

— Avez-vous connu votre mère ? demanda M. Varnay, qui ne voulait pas lui laisser un instant de répit.

— Non, monsieur.

— Qui vous a dit que vous fussiez le fils de cette pauvre femme ?…

— Son père, qui m’a élevé…

— Et que vous appelez…

— L’oncle Jean.

— Jean qui ? Jean quoi ?

— Je ne lui ai jamais connu d’autre nom.

M. Varnay prit dans ses notes un papier qu’il avait séparé des autres.

« — Dans un cabaret des Halles, à l’Ours Vert, lut-il à haute-voix, se réunissaient les Loups de Paris, dont le chef se donnait parfois pour un entrepreneur et portait le nom de l’oncle Jean. »

Jacques eut un frisson.

Toute branche à laquelle il tentait de s’accrocher, se brisait sous lui. La chute continuait, lourde, incessante.

— Or, voilà l’homme qui vous a élevé, et qui, un beau jour, vous a fait comte. C’est Biscarre, dit le Bisco, chef d’une association qui a jeté l’épouvante dans Paris…

— Monsieur, écoutez-moi ! s’écria Jacques. Je suis victime d’une épouvantable fatalité. Tenez, je ne résiste pas. Je comprends toutes vos préventions. Vous êtes l’homme du devoir strict, et les apparences qui me condamnent sont terribles. Cependant, je suis innocent !… je n’ai jamais commis le crime dont on m’accuse ! je n’ai jamais été l’affilié de cette société de bandits ! Tout cela est incroyable, invraisemblable ! Mais, je vous en conjure, monsieur, ne m’accablez pas sans m’entendre… tendez-moi la main, au contraire, et aidez-moi à sortir du gouffre dans lequel je me débats…

Pauvre Jacques ! sa voix était vibrante, son accent convaincu… Il croyait s’adresser à un homme… quand il n’avait devant lui qu’un magistrat ambitieux, persuadé, – sans en avoir conscience, – que son accusé devait quand même être un grand coupable…

« L’obstacle fait la gloire, pensait-il en écoutant Jacques. Plus il sera fort et plus mon triomphe sera éclatant. »

— Vous avez été ouvrier graveur ? demanda-t-il de son ton monotone, comme s’il n’eût pas entendu la tirade de Jacques.

Le jeune homme eut un geste de découragement et répondit :

— Oui, monsieur.

— Vous avez été chassé de plusieurs ateliers !…

— Sans le mériter… mon Dieu !… Mais que signifie donc cela ?… j’étais un bon ouvrier, régulier, honnête. Mais toujours il fallait que le hasard jetât à la traverse de ma vie quelques accusations imméritées…

— Accusation de vol, par exemple, chez un certain Lioret, graveur.

— Je n’avais pas volé.

— Accusation de violence, chez un nommé Thomassin…

— J’avais été provoqué, poussé à bout. Je n’ai fait que me défendre.

— Bon ! innocence toujours !… je n’ai pas besoin de vous demander si vous connaissez le véritable nom de l’oncle Jean…

— Je vous jure que je l’ignorais…

— Vous avez le serment facile. Vous étiez là avec un certain Diouloufait, dit la Baleine, qui tenait le cabaret de l’Ours-Vert

— C’était un colosse doux comme un enfant !…

— Parfaitement. Et vertueux à faire envie à saint Vincent de Paul. Il est fâcheux qu’il ait commis deux ou trois meurtres, une dizaine de vols avec effraction et qu’il ait déjà habité le bagne de Toulon !…

Jacques, de ses ongles, se déchirait la poitrine.

— Laissons cela, reprit le juge. Vous connaissez la Brûleuse, cette misérable qui est morte assassinée par Biscarre ?

— Je l’avais vue souvent à l’Ours-Vert !

— Et pourquoi vous introduisiez-vous dans la chambre de la moribonde en vous faisant passer pour médecin ?

— Eh bien ! je vais vous le dire, quoique, hélas ! je craigne que d’avance vous ne taxiez toutes mes explications de mensonge. Ce fut le duc de Belen qui le premier m’accusa de faire partie de la bande des Loups de Paris… et c’était pour obtenir des renseignements précis sur cette association, dont jusque-là j’avais ignoré l’existence, que je m’étais mis à la recherche de Diouloufait, qui était en fuite. J’appris que la Brûleuse avait été victime d’un accident, et je voulus l’interroger.

— Vous a-t-elle répondu ?

Jacques allait parler. Il se rappela que la Brûleuse l’avait accusé aussi d’être complice de Biscarre !

— Que vous a-t-elle dit ? vous a-t-elle fourni les renseignements désirés ?

— Non, dit Jacques en baissant la tête.

— C’est véritablement fâcheux. Mais à quel propos M. de Belen vous a-t-il accusé, comme vous le dites vous-même ?

— M. de Belen m’avait accueilli chez lui, et il s’était cru trompé.

— N’avait-il pas intercepté certaine lettre à vous adressée par votre protecteur, M. Mancal ?

— Cette lettre n’a jamais été entre mes mains.

— La voici. Elle est parfaitement explicite. Elle prouve que vous ne vous étiez introduit chez le duc de Belen que pour prêter votre concours à une opération criminelle, méditée de longue date.

— J’ai toujours ignoré, j’ignore encore ce que signifiait cette lettre.

— Cette ignorance paraît étrange. Mais ne nous arrêtons pas aux détails. Bref, M. de Belen vous a chassé.

— Monsieur !

— Chassé violemment. Il vous a fait jeter dehors par ses laquais !

— C’était une infamie ! une injustice que rien dans ma conduite ne justifiait !

— Vous l’en avez bien puni ! fit le juge en souriant…

Jacques s’était laissé emporter à l’indignation que réveillait en lui le souvenir de l’affront reçu. Sa colère était pour l’accusation un argument de plus.

— Vous savez sans doute, reprit M. Varnay, que le duc de Belen était décidé à recourir à la justice ?…

— Que voulez-vous dire ?

— Lisez !

Le juge lui remit la lettre que le duc, quelques heures avant sa mort, avait adressée au procureur du roi.

C’était un nouveau coup pour Jacques.

Ainsi, il était déshonoré ! les accusations les plus infâmes fondaient sur lui de toutes parts.

— Puisque nous parlons de M. le duc de Belen, reprit le juge toujours calme, pourriez-vous me dire où et quand vous l’avez rencontré pour la dernière fois ?…

Jacques ouvrit les lèvres pour répondre. Sa franchise naturelle l’emportait d’abord. Il hésita cependant, il fallait parler de la maison de la Porte-Maillot.

— Je ne vous presserai pas, fit M. Varnay avec une sorte de bonhomie. Et puisque vous le désirez, nous glisserons sur ce point. Passons à un autre. Vous aviez de graves raisons d’inimitié contre le baron de Silvereal ?

— Moi ! Mais je ne le connaissais pas…

— Vous ne l’aviez jamais vu ?

Encore une fois, Jacques balbutia une réponse embarrassée.

En effet, jusqu’au moment où Silvereal s’était présenté chez la duchesse, jamais Jacques ne s’était trouvé en face de lui.

Mais, en fait, il l’avait vu… et dans une circonstance qu’il était honteux d’expliquer.

— Est-ce que d’aventure, fit M. Varnay, il n’existait pas entre vous certaine rivalité d’amour ?…

Jacques se tut.

— Voyons ! ne gardez pas un silence compromettant… Souvent, les effervescences de la jeunesse, les folies d’amour peuvent constituer une excuse. Vous étiez, n’est-il pas vrai, l’amant de certaine femme qui avait, pendant longtemps, reçu les hommages du baron ?

— Quoi ! vous savez ! s’écria Jacques.

— Ah ! pouvez-vous supposer que la justice ignore ce qui en réalité n’était un secret pour personne ? Vous êtes l’amant de la duchesse de Torrès, et depuis quelque temps, vous vivez avec elle dans une sorte de Thébaïde. Remarquez que je ne fais pas ici de rigidité puritaine. Je sais ce qu’est la jeunesse. Donc vous aimiez cette femme ?

— Monsieur !

— Je ne vous parlerai pas de la détestable réputation qui s’attache à elle. Étant amoureux, vous avez été et devez être encore aveugle. Mais vous n’ignorez pas qu’elle a été la maîtresse de M. de Silvereal.

— Je l’ignorais encore hier, dit simplement Jacques.

— Mais comment l’avez-vous appris depuis hier ? demanda vivement le juge, qui comprit que Jacques se livrait.

C’était un coup droit porté en pleine conscience.

Jacques fit un geste de résolution :

— Monsieur, dit-il d’une voix douloureusement émue, il y a dans ma vie une faute… je vais vous l’avouer…

M. Varnay cligna de l’œil.

Une faute ! Cet euphémisme lui plaisait, venant de cet assassin.

— Je vous écoute, dit-il.

Il appuya son menton sur ses deux mains, regardant Jacques avec attention.

Jacques se recueillit un instant.

— Je fais appel à votre patience, dit-il. Car c’est toute ma vie que je vais vous raconter…

M. Varnay réprima difficilement une exclamation satisfaite.

L’accusé qui raconte sa vie, naturellement réputée par le juge n’être qu’un roman arrangé avec art, fournit à l’accusation des armes terribles.

Mais Jacques se savait, se sentait innocent.

Celui-là avait une profonde expérience des luttes judiciaires, qui disait : La seule façon utile de répondre à un interrogatoire, c’est de se taire.

Donc, Jacques parla.

Remontant dans le passé, il parla de sa jeunesse, de l’oncle Jean, de cette singulière éducation reçue qui, d’abord, lui avait laissé toute liberté d’action, avait abattu tous les obstacles que le jeune homme avait pu rencontrer dans le développement de ses passions, quelles qu’elles fussent ; puis, changeant tout à coup de méthode, l’avait dirigé vers le travail et l’étude, lui avait ouvert des horizons nouveaux et lui avait fait entrevoir un monde inconnu.

Tel avait été, en effet, le mystérieux système de Biscarre.

Il avait voulu tout d’abord faire de Jacques un mauvais gars, un indiscipliné, un bandit. Mais s’étant heurté à une probité vraie, il s’était alors efforcé d’éveiller dans l’âme du jeune homme des appétits et des ambitions qui pussent l’entraîner plus tard dans la voie du mal.

Le récit fut court d’ailleurs.

Jusqu’au jour où Mancal lui avait révélé le secret, – vrai ou faux, – de sa naissance, Jacques n’avait d’autres souvenirs que ceux de l’atelier.

Il plaidait sa cause avec une chaleur qui amenait M. de Varnay à l’estimer comme un très fort adversaire. En vérité, il jouait la franchise ingénue avec l’habileté d’un vieux routier.

Qu’on n’accuse pas, d’ailleurs, trop légèrement le juge de partialité.

De longue date, l’engrenage qui devait écraser Jacques avait été combiné avec une telle science du mal, que, comme dans une de ces machines parfaites dues au génie des travailleurs, il n’était pas un levier, pas un rouage, pas une pièce de fer ou d’acier qui ne concourût au but final.

Quand Jacques racontait les persécutions dont il se disait avoir été l’objet, dans les ateliers qu’il avait fréquentés, ces accusations de désordre, de trahison, de vol même auxquelles il avait été en butte, comment le juge aurait-il pu admettre que ses protestations fussent sincères ?

Un seul détail aurait pu l’éclairer, s’il l’avait connu.

Le matin même, il avait trouvé dans ses papiers une note, – émanant de Biscarre, – et qui lui avait fourni les premiers éléments de son interrogatoire.

Comment cette note lui était-elle parvenue ? Il n’avait pas songé à se le demander, croyant à quelque rapport envoyé par la police de sûreté.

Comment enfin aurait-il pu supposer que cette fatalité, – dont sans cesse Jacques accusait l’intervention, – fût elle-même réelle ? La justice est sceptique et elle fait bien.

Il arriva même que M. Varnay ne put réprimer un sourire. Alors Jacques, avec un accent désespéré, s’écria :

— Ah ! vous ne me croyez pas !… et cependant, sur ma vie, je vous jure que je dis la vérité !

— Continuez, dit le juge, je ne perds pas un mot de votre récit… qui a tout au moins le mérite de l’originalité.

Jacques eut un soupir de découragement.

Il reprit. Il dit comment, introduit dans la société par le duc de Belen, il s’était laissé entraîner aux mirages de cette vie nouvelle pour lui. Il ne se défendit pas. C’était une confession.

Oui, tout ce qu’il y avait en lui d’ambition latente, d’élan juvénile, s’était éveillé à cette révélation d’un monde nouveau ! Il n’avait pas douté, il n’avait pas hésité. Il allait devant lui, les yeux grands ouverts, comme ces matelots qui, sur l’Océan, courent, toutes voiles dehors, sur les terres verdoyantes qu’une illusion d’optique leur montre à l’horizon.

Tout à coup il s’était heurté contre l’écueil.

La lettre de Mancal, dont le sens, dont le but lui échappaient, et qui était tombée aux mains de de Belen, avait déterminé une crise terrible.

De ce jour, il était affolé. Il se débattait dans les ténèbres.

Entraîné par la conviction de son innocence, Jacques ne cachait plus rien.

Il disait pourquoi il s’était rendu à l’Ours-Vert, où il n’avait plus trouvé que le successeur de Diouloufait, et comment cet homme ne lui avait fourni les renseignements demandés que parce qu’il le croyait attaché à la justice ; comment il avait couru auprès de la Brûleuse, qu’il avait vue râlant sur son lit d’agonie, et dont la bouche tordue par la souffrance lui avait jeté d’épouvantables imprécations.

— Je ne comprends pas, s’écria-t-il. Qu’est-ce que ce nom de bandit qui m’était lancé à la face ? Les Loups de Paris ! Mais j’ignore encore jusqu’à leur existence. Que me parle-t-on de Biscarre, je n’ai jamais entendu prononcer ce nom. C’est le même homme que Mancal, que l’oncle Jean !… Le sais-je, moi ?… est-ce que mon intelligence comprend ces métamorphoses de démon !…

L’émotion de Jacques était telle qu’il dut s’arrêter un instant.

La lutte sera rude, pensait M. Varnay.

— Alors j’ai voulu mourir, dit Jacques, dont la voix tremblait convulsivement. Ah ! pourquoi a-t-on arrêté ma main ?… Et pourquoi celle qui m’a sauvé était-elle de ces femmes qui méritent le mépris ? Est-ce que je savais tout cela, moi ? Du gouffre de misère et de dégoût où je me débattais, cette femme m’était déjà apparue, belle entre toutes, comme une déesse dans un nuage rayonnant. J’ai l’âme jeune, le cerveau bouillant, je porte en moi je ne sais quelle fièvre inassouvie, qui peut être la force qui, aux mains de certains hommes produit les œuvres grandes et saines… Il en a été décidé autrement !… Je suis devenu l’amant de cette femme qui était une courtisane !…

— Étiez-vous assez riche pour subvenir à ses besoins de luxe ? interrompit M. Varnay.

— Non, fit Jacques, qui tressaillit. Car j’avais renoncé déjà à cette fortune que m’avait léguée l’homme qui s’était dit mon père…

— Mais alors, reprit le juge, comment viviez-vous ?

De grosses larmes jaillirent des yeux de Jacques.

— Écoutez-moi ! s’écria-t-il. Oh ! ne me condamnez pas ! Je vous le dis, j’étais fou… je n’avais pas la conscience de cette infamie ! Cela vous paraît impossible… vous vous dites que je raille, que je mens !… Non, cela était ! je vivais aux dépens de cette femme, et je ne le savais pas !

M. Varnay ricana.

Qui n’en eût fait autant à sa place ?

— Enfin la lumière s’est faite, dit-il.

— Oui, et je vais vous dire en quelle horrible circonstance s’est accompli le réveil.

Et il raconta la scène terrible, répugnante, dans laquelle le déchirement s’était fait tout à coup devant ses yeux.

Il avait songé à tuer cette femme, qui l’avait plongé dans cette honte, dans cette fange ! puis il s’était enfui…

Sa parole était vibrante. Il vivait toutes les souffrances qu’il racontait.

Le juge lui répondit par cette question :

— Quelle heure était-il lorsque vous avez quitté la maison de votre maîtresse ?

C’était une douche d’eau glacée sur cette âme qui brûlait.

— Sept… huit heures…

— Du soir ?

— Oui… oui. C’est bien cela, il faisait nuit.

— Fort bien !… Ensuite qu’avez-vous fait ?

Jacques se souvint. Le billet remis !… l’appel de Pauline !… Ah ! ce secret-là n’était pas le sien, il n’avait pas le droit de le trahir…

Il baissa la tête. Ce fut tout.

— C’est vers six heures du matin que vous êtes retrouvé dans la maison du duc de Belen, auprès d’un cadavre et d’un mourant… Comment expliquez-vous cette nouvelle bizarrerie de la fatalité ?

— Je ne sais pas, je ne sais rien !

— C’est étrange !

Le juge ouvrit un tiroir et en tira un long couteau qui avait servi à commettre le meurtre.

C’était un bowie-kwife pareil à ceux qu’emploient les Américains.

Jacques le prit dans sa main.

— Connaissez-vous cette arme ?

— Oui, monsieur.

Le juge fit un mouvement de surprise. Est-ce qu’il se décidait à avouer ?…

— Parlez ! fit-il.

— Cette arme faisait partie d’une panoplie, formée d’armes de divers pays, et qui se trouvait dans l’appartement que M. de Belen avait obligeamment d’abord mis à ma disposition… Mais comment cette arme se trouve-t-elle ici ?

— Vous m’interrogez ! fit M. Varnay en souriant complaisamment. Veuillez regarder la lame… et vous comprendrez…

Jacques l’approcha de ses yeux et poussa un cri. De larges taches de sang coagulé souillaient l’acier.

— C’est le couteau qui a tué M. de Belen et M. de Silvereal, dit le juge.

Jacques eut un mouvement d’horreur. Le couteau tomba à terre.

Le jeune homme s’écria :

— Ce n’est pas moi ! ce n’est pas moi !

Il semblait prêt à défaillir. Cette lutte l’avait épuisé.

— Il est tout au moins étrange, reprit le juge, qui, dans cette première escarmouche, prétendait pousser jusqu’à l’extrême limite les avantages obtenus, que ce couteau ait été trouvé entre vos mains…

— Mais c’est impossible !

— Vous ne supposez pas que ce soient les victimes qui en aient fait usage !

M. Varnay devenait goguenard.

Jacques sentait le terrain se dérober sous ses pas.

— Je n’ai pas tué ! murmura-t-il.

— Oh ! vous n’étiez pas seul !… et vos complices vous ont peut-être épargné une partie de la tâche.

— Mes complices ?

— Qu’étaient-ce donc que ces hommes à figure noircie qui vous ont aidé à accomplir l’œuvre de mort ?

— Mais je ne sais rien ! je n’ai rien vu !

Une idée traversa son cerveau :

— Quand on m’a trouvé dans l’hôtel de Belen, j’étais évanoui, n’est-il pas vrai ? si toutefois on peut appeler évanouissement la torpeur qui engourdissait mes sens et mon esprit ; je n’ai donc pas frappé !

— La conclusion ne me paraît pas rigoureuse. Pour être criminel, on n’en a pas moins des nerfs comme tout le monde. Devant cette épouvantable boucherie, vous avez faibli… et vos complices n’ont pas eu le temps de vous entraîner, voilà la vérité !

Jacques ne répondit pas. Il y avait là un épouvantable mystère qui le prenait à la gorge et au cerveau. Il ressentait l’impression du noyé autour duquel l’eau sombre fait la nuit et le silence.

M. Varnay attendit quelques instants que l’accusé prît la parole ; mais voyant qu’il s’obstinait à se taire :

— Enfin, reprit-il, vous vous obstinez à ne pas expliquer l’emploi de votre temps depuis l’heure où vous avez quitté votre maîtresse, jusqu’au moment où le meurtre a été commis…

— Je ne puis répondre, dit Jacques d’une voix ferme.

À ce moment, un huissier, frappant à la porte, remit à M. Varnay un billet que le juge ouvrit rapidement.

Un cri de satisfaction s’échappa de sa poitrine.

— Priez cette dame d’attendre quelques instants, dit-il.

L’huissier se retira.

Le juge parut relire le billet, puis :

— Monsieur, dit-il à Jacques, voici une circonstance nouvelle qui va peut-être changer vos dispositions. Un témoin offre de donner des renseignements sur l’emploi de votre temps.

Jacques se leva :

— C’est impossible ! cria-t-il. Nul ne m’a vu.

— Peut-être. En tout cas, il est temps encore pour vous d’avoir le bénéfice de vos aveux… Croyez-moi, dans la grave affaire qui se dénouera, soyez-en certain, devant la cour d’assises, il vous sera tenu compte de votre franchise… tandis que si la vérité éclate sans votre concours, il ne vous sera plus possible de réclamer l’indulgence de vos juges.

Jacques n’hésita pas :

— Je n’ai rien à dire, déclara-t-il lentement.

Le juge sonna. Puis, sur son ordre, le témoin annoncé fut introduit :

— Isabelle ! cria Jacques.

C’était elle, en effet. C’était la duchesse de Torrès, enveloppée dans un long vêtement noir.

Elle était horriblement pâle, et ses yeux étincelaient d’une lueur fiévreuse.

Le juge se leva et galamment, à cette femme dont naguère encore il traçait un portrait si peu flatteur, il offrit un siège.

Le Ténia s’inclina et resta debout.

— Vous avez, dites-vous, madame, reprit M. Varnay de sa voix mielleuse, quelques renseignements à fournir à la justice ?

Isabelle regarda Jacques, qui détourna les yeux.

Un sourire sinistre crispa les lèvres de la courtisane :

— Monsieur, dit-elle au juge d’une voix ferme, cette nuit, comme je revenais d’une soirée où j’avais rencontré quelques amies, passant par le faubourg Saint-Honoré…

Jacques tressaillit, et fixa sur Isabelle un regard où la colère s’amassait.

— J’ai aperçu M. le comte de Cherlux. Je sais de quel crime il est accusé, mais j’ignore les détails. Or, comme je crois à son innocence…

Elle appuya sur ce mot avec une sorte d’ironie cruelle.

— J’ai jugé utile, dans son propre intérêt, de venir révéler ce détail qui, à mon avis, peut l’aider à établir son alibi.

— Continuez, madame, dit le juge.

— Donc, au moment où ma voiture passait à quelque distance de l’hôtel appartenant, si je ne me trompe, à un magistrat, M. le marquis de Favereye, j’ai vu M. de Cherlux. Il n’était pas seul. Deux hommes se trouvaient auprès de lui. Je n’ai pu voir s’ils causaient ; mes chevaux m’ont emportée, et je l’ai rapidement perdu de vue.

— Vous êtes certaine que vous avez reconnu M. de Cherlux ?

— Je ne puis m’y tromper, fit le Ténia en baissant les yeux.

Cette allusion directe aux rapports existant entre la courtisane et l’accusé fit sourire le juge.

— Je n’insiste pas, madame, fit-il avec une nuance d’impertinence, et je vous crois.

Se tournant vers Jacques :

— Ainsi, monsieur, vous vous trouviez vers minuit, en compagnie de quelques amis, dans le faubourg Saint-Honoré. Reconnaissez-vous le fait ?

Jacques regarda Isabelle en face et dit :

— C’est faux.

— Oh ! monsieur, fit le juge, est-ce donc ainsi que vous donnez un démenti à une femme ?

— J’affirme de nouveau avoir vu M. de Cherlux, reprit la courtisane d’une voix nette, et je le répète, c’était à quelques pas de l’hôtel de Favereye.

— Vous vous êtes trompée, fit Jacques.

— Non. Aussi bien, comme j’ignore à quelle heure le crime a été commis, il me paraissait utile à votre défense, monsieur de Cherlux, d’établir un fait qui dans ma pensée, devait prouver votre innocence.

— L’intention était excellente en effet, interrompit le juge, mais par malheur, madame, alors même que l’accusé ne répondrait pas à votre bon vouloir par cette attitude tout au moins singulière, cette constatation ne prouverait en rien qu’il fût étranger au crime… commis entre cinq et six heures du matin.

Isabelle poussa un cri, comme si elle eût éprouvé à cette révélation une impression de douleur. Mais Jacques sentit que ce cri sonnait faux.

— C’est étrange ! pensa-t-il. Elle dit la vérité et ment tout à la fois. Quels sont ces hommes qu’elle affirme avoir vus avec moi !… M’aurait-elle donc suivi ?… Saurait-elle !… et voudrait-elle se venger ?…

Oui, elle haïssait maintenant ! elle se vengeait !… Ces courtisanes ont la jalousie cruelle jusqu’à la mort. Maintenant Isabelle était devenue l’implacable ennemie de Jacques ! Elle l’avait livré à Biscarre ; plus encore, elle était prête à tout pour l’entraîner à sa perte. C’était sur le conseil du Roi des Loups qu’elle s’était présentée devant le juge. Puis, elle éprouvait je ne sais quelle joie féroce à pousser Jacques dans ses derniers retranchements. Elle eût voulu qu’il avouât le rendez-vous donné par sa rivale. N’osant prendre l’initiative de cette révélation, elle tentait de contraindre Jacques à la laisser échapper !

— J’ai plusieurs renseignements à vous demander, madame, dit le juge à Isabelle, et mon intention était de vous faire appeler aujourd’hui même. Si donc vous le permettez, je vais vous poser quelques questions mais en l’absence de l’accusé, se hâta-t-il d’ajouter.

— Je suis à vos ordres, monsieur, dit le Ténia.

Le juge sonna encore une fois.

— Réintégrez l’accusé dans sa prison, dit-il, au secret le plus absolu.

Jacques se leva et présenta ses mains au gendarme qui lui mit les menottes.

— Je vous engage à réfléchir à votre situation, lui dit M. Varnay avec bienveillance. N’oubliez pas qu’il s’agit de votre tête.

Jacques s’inclina sans prononcer une parole.

Il passa devant Isabelle. Celle-ci pâlit encore, et une lueur passa dans ses yeux. Ah ! s’il l’eût regardée, si dans un coup d’œil elle eût pu surprendre un dernier éclair d’amour, qui sait ?… Peut-être cette nature versatile eût-elle fait un retour subit sur elle-même.

Mais la défiance, – subite, cruelle, poignante, – était entrée au cœur de Jacques. Il pensait à Pauline, il sentait qu’à l’honneur de la jeune fille il fallait sacrifier sa vie. Il n’aimait plus Isabelle.

Il marcha froid et calme.

La porte se referma sur lui.

— Monsieur le juge, dit la duchesse de Torrès, je suis prête à répondre à vos questions.

Elle était résolue. Son amour passé faisait sa haine plus violente.

IV

CŒUR CONTRE CERVEAU

Nous n’entrerons pas, – on le comprendra, – dans les détails de ce procès dont les éléments sont en tous leurs détails présents au souvenir du lecteur.

Jacques était condamné d’avance.

Que pouvait-il répondre à ses juges, qui suivaient pas à pas l’instruction de M. Varnay.

Pour tous, il était évident que Jacques était depuis sa jeunesse l’affilié des Loups de Paris. S’il avait essayé de capter la bienveillance de M. de Belen, c’était pour mieux parvenir à l’exécution de quelque plan ténébreux tramé d’avance par le chef de l’association.

La lettre saisie naguère par le duc n’était-elle pas la preuve évidente de cette complicité ?…

Les débats remplirent plusieurs séances.

Le soir du jour où le verdict devait être rendu, un homme se tenait seul dans l’arrière-salle d’un cabaret qui faisait face au Palais de justice.

Il était seul, la tête dans ses mains. Parfois un tressaillement convulsif l’agitait tout entier.

On entendait dans la première pièce du cabaret des cris et des rires.

Tout à coup l’homme se leva, alla à la porte et l’ouvrit brusquement :

— Silence ! s’écria-t-il. Je vous ai ordonné d’être muets !

Tous se turent. Biscarre, – c’était lui, – referma violemment la porte et revint s’asseoir sur le banc de bois.

À portée de sa main se trouvait un litre d’eau-de-vie. Il versa quelques gouttes dans un verre et y trempa ses lèvres. Mais, le repoussant aussitôt :

— Non ! fit-il, pas d’ivresse !… il me faut tout mon sang-froid… je veux être calme et fort pour savourer ma vengeance.

On frappa à la porte :

— Entrez, dit Biscarre.

Maloigne se présenta.

— Parle, dit le Roi des Loups.

— La dernière déposition vient d’être entendue. Le président, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, a fait mander la marquise de Favereye.

— Enfin ! murmura Biscarre. Quelle question lui a adressée le président ? demanda-t-il à voix haute.

— Si elle connaissait l’accusé…

— Et alors ?

— Alors la marquise l’a considéré longuement, et a porté sa main à son cœur comme si elle ressentait une commotion subite. Elle a pâli si fort qu’elle a dû s’asseoir.

— Bien ! après, après ?

— Le président, ils sont toujours polis avec les gens chic, lui a dit : Remettez-vous, madame, et dites ce que vous savez.

— Qu’a-t-elle répondu ?

— Elle avait peine à parler. Sa voix tremblait à ce point que ça n’avait pas l’air naturel. Enfin elle a raconté qu’elle avait vu le jeune homme, une fois, dans la chambre de la Brûleuse.

— Elle a achevé de le perdre ! pensait Biscarre, et c’est sa mère !

— Le juge lui a demandé si la Brûleuse n’avait pas prononcé des mots contre le jeune homme… elle a hésité d’abord ; puis, sur l’insistance du président, elle a déclaré que la Brûleuse, avant de mourir, l’avait accusé d’avoir été complice de sa mort…

— Est-ce tout ?

— Non. Quand elle a eu dit cela, elle a eu l’air de s’en repentir. Et tout de suite elle s’est mise à raconter une histoire de sauvetage… je ne sais quoi ?… que le petit aurait arrêté un cheval emporté…

— Oui ! je sais, je sais, fit brusquement Biscarre.

— C’est tout. Le juge lui a dit qu’elle pouvait se retirer… Elle a encore regardé Jacquot, elle a ouvert les lèvres comme si elle voulait dire quelque chose.

— Mais va donc ! achève !…

— Elle s’est en allée.

— Rien de plus ?

— Non. On a entendu une jeune fille qui a confirmé l’histoire du sauvetage… une Pauline de je ne sais quoi… mais ça n’a pas fait d’effet. Vous savez… il est bien fichu, le petiot…

— La duchesse de Torrès ne s’est pas présentée ?

— Non. Quand on a appelé son nom, on a répondu qu’elle était absente…, on ne sait pas où elle est passée depuis quelques jours…

— Je le sais, moi, murmura Biscarre. Oh ! j’ai bien fait de me défier d’elle.

— Où en était l’affaire quand tu as quitté la salle ? reprit-il.

— Les douze gonses (jurés) entraient dans leur turne.

— C’est bien. Retourne à la cour… et dès que l’arrêt sera rendu…

— Je ne ferai qu’un saut jusqu’ici.

— Va !

Maloigne ouvrit la porte ; mais au moment où il allait sortir, un homme parut sur le seuil.

— Dioulou ! cria Biscarre.

Le colosse, hâve, amaigri, fit un pas en avant.

— Laisse-nous, Maloigne, dit le Roi des Loups.

La porte se referma sur lui.

— Le verdict est rendu, dit Diouloufait.

— Ah ! enfin ! cria Biscarre. Et quel est-il ? Condamné, n’est-ce pas ?

— À mort…

Biscarre éclata d’un rire strident :

— À mort ! répéta-t-il.

Et tout bas, il dit encore :

— Condamné à mort !

Il savourait ces mots odieux. Tout son visage s’éclairait d’une joie infernale.

— Ah ! mon vieux Dioulou, c’est bien à toi d’être venu m’annoncer cela !… Je te reconnais, mon bon, mon seul ami !… Tu savais bien quelle joie atroce tu allais me mettre au cœur.

Il s’était levé et marchait d’un pas saccadé :

— J’ai atteint mon but, grinçait-il. Ah ! marquise de Favereye !… le forçat a tenu le serment proféré jadis devant Marie de Mauvillers !… je te l’avais dit… cet enfant que j’arrachais de tes bras devait mourir de la mort des infâmes !… Biscarre ne t’avait pas menti…

Il but une rasade d’eau-de-vie. Sa voix devenait rauque et mugissait :

— Et tu l’as vu, tout à l’heure !… il était là à quelques pas de toi !… et ton cœur est resté muet ! La voix du sang ! Ah ! ah ! la bonne folie. Mais c’était ton fils !… et tu as aidé à sa perte !… tu l’as poussé plus vite vers l’échafaud… tes mains de mère l’ont entraîné vers la place de Grève ! Ah ! ah !… c’est toi qui auras lancé le couteau qui tranchera cette tête bien-aimée, sur laquelle dans tes rêves tu mettais des baisers d’amour !… Hourrah !… tu as tué le fils de Jacques de Costebelle !… et dans sa tombe le mort a dû se tordre les mains de désespoir !… Ah ! ah !

Il riait, le misérable, et son rire était épouvantable.

— Biscarre ! dit Dioulou d’un ton grave.

— Ah ! pardonne-moi, mon vieux ! en vérité je t’oubliais !…

Il emplit un verre d’eau-de-vie et le présenta à Dioulou :

— Tiens ! bois ! trinque avec moi ! Ah ! mon camarade ! te souviens-tu de ces nuits de rage folle pendant lesquelles je me tordais, la poitrine brûlée par la douleur ? Te souviens-tu de ces cris d’agonie que m’arrachait la torture de la haine inassouvie ?… Ah ! maintenant, je ris !… je suis heureux !… je suis vengé !…

— Pas encore, interrompit Diouloufait.

— Oh ! ce ne sera pas long maintenant ! le pourvoi en cassation, trois jours, avant une semaine la tête de Jacques dansera dans le panier. Sur ma parole, j’irai voir cela ; et à la même heure, tandis que le bourreau poussera l’innocent sous la bascule, Marie de Mauvillers apprendra que ce Jacques était son fils. Il faudra que je voie cela ! oui, je veux jouir de ce hideux désespoir de la mère apprenant trop tard, oui, trop tard, que l’homme qui meurt est celui qu’elle a appelé pendant vingt années avec des sanglots désespérés. Affolée, elle courra, criant, appelant, se tordant les mains, et à ses cris, à ses appels, répondra le bruit du fourgon emportant vers le Champ des navets le cadavre du supplicié ! Buvons, Dioulou !

— Non ! cria le colosse, qui lança son verre sur le carreau avec une telle violence qu’il se brisa en miettes.

Biscarre le regarda.

— Pourquoi ne bois-tu pas ? demanda-t-il défiant.

— Parce que…

Il hésitait à parler.

— J’attends, fit Biscarre, qui serrait les poings.

— Eh bien ! s’écria Dioulou, parce que ce que tu fais est une atroce infamie, et que je ne veux pas t’y aider.

— Des mots ! des mots ! Eh ! que me fait à moi que tu ne veuilles pas m’aider ! m’aider à quoi ? Est-ce que tout n’est pas fini ?

— Non !

— En vérité. Connaîtrais-tu quelque moyen d’arracher le fils de Costebelle au couteau de la Veuve !

— Peut-être…

Biscarre tressaillit, et se redressant :

— Ah ! tu sais, Dioulou, dit-il d’une voix sourde, il y a longtemps que je te connais… et par le diable ! je crois que je t’aime, toi, seul au monde… Mais ne me brave pas ! ce serait folie !…

— Écoute-moi, Biscarre, reprit Dioulou après un silence, si je suis venu à toi, si je t’ai apporté le premier la nouvelle de la condamnation de Jacques, c’est que je veux t’empêcher de charger ta conscience de cet épouvantable forfait !

— Ma conscience ! ricana Biscarre. Oh ! sois tranquille, elle est assez robuste pour supporter ce fardeau…

— Ne ris pas, Biscarre. Ce que tu fais aujourd’hui est effrayant. Il ne faut pas achever cette œuvre. Oui, je sais que tu as souffert. Oui, je sais quelles tortures ont pâli ton front et creusé ton visage !… Mais Jacques est mourant…

— Que m’importe ! Ce n’est pas lui que je frappe : c’est sa mère !…

— C’est une femme… que tu as aimée… que tu aimes encore… Oui, dans toute ta haine, je devine, je reconnais cette passion fougueuse que le temps n’a pu éteindre ! Eh bien, Biscarre, mon ami, mon frère, ne commets pas cet acte révoltant de montrer à la mère le fils montant sur l’échafaud pour un crime qu’il n’a pas commis !

— Tu prêches comme un prêtre !

— Tu m’entends, Biscarre. Tu as, pendant vingt ans, arraché aux yeux de cette femme toutes les larmes que trouvent les mères pour leurs enfants perdus. Si tu as souffert, n’a-t-elle pas souffert, n’a-t-elle pas subi toutes les angoisses ? Biscarre, c’est moi qui demande grâce pour elle et pour toi. Biscarre, tu n’as jamais connu les joies de la pitié : elles sont grandes, elles sont belles. Je ne suis qu’une brute, moi. Eh bien, quand il m’est arrivé d’être bon, il me semblait que je vivais double. Biscarre, tu t’es assez vengé ; je t’implore, je te prie de toutes les forces de notre vieille amitié : sois bon ; sauve Jacques.

— Moi !… que je sauve Jacques ? Allons ! tu es fou ! Pourquoi donc ne me demandes-tu pas de le pousser dans les bras de sa mère ? Allons ! en voilà assez ! Tu me connais, dis-tu ? Donc, tu sais que mes résolutions sont inébranlables. J’irai jusqu’au bout !

Diouloufait, qui s’était presque agenouillé devant le bandit, se redressa.

— Biscarre, prends garde ! cria-t-il.

— Hein ? s’écria le roi des Loups. Tu dis ?…

— Je dis, répliqua Dioulou, se tenant droit et ferme, et plongeant son regard dans les yeux de Biscarre, je dis qu’il est temps d’en finir ; il faut qu’à la fin je dise ce que j’ai sur le cœur. Tu as aimé une femme qui n’était ni de ton monde, ni de ton rang ; pour elle, tu étais un laquais ; elle ne pouvait t’aimer ; t’a-t-elle seulement vu ?

Biscarre se labourait la poitrine de ses ongles crispés.

— Et pourtant, continua Dioulou, parce que cette femme en a aimé un autre, alors que tu ne lui étais apparu qu’avec la menace à la bouche, tu prétends avoir des droits sur elle ? Le droit de vengeance, de torture ! et tu appelles cela aimer, Biscarre ! Souviens-toi ! J’ai aimé, moi, une fois dans ma vie, un être que tous repoussaient, que tous méprisaient : la Brûleuse ! Mais si criminelle qu’elle fût, n’étais-je pas un criminel, moi ! Nous nous entendions ! Nous étions dignes l’un de l’autre ! Mais toi, pourquoi donc aurais-tu été aimé de mademoiselle de Mauvillers ?

Dioulou s’exaltait. Il avait le courage d’aller jusqu’au bout.

— Qu’étais-tu pour elle ? Moins que rien. Où t’aurait-elle remarqué ? Dans tes bois où tu te terrais comme une bête fauve ! Et parce qu’elle a aimé celui qui était auprès d’elle et qui était un homme de cœur et de courage, le sais-tu bien ? tu oses te venger jusqu’à lui tuer son enfant. Eh bien ! cela est injuste ! cela est infâme ! Et moi, Dioulou, la brute, la baleine, l’idiot comme tu as dit si souvent, je ne veux pas que cela soit !

Comme toutes les natures mal pondérées, Dioulou frappait trop juste et trop fort. Qui sait si, raisonnant, faisant appel à ces fibres encore intouchées qui se cachent au plus profond de l’être humain, il n’eût pas éveillé des sensations inconnues en cet homme, qu’il prétendait convaincre.

Mais il le blessait, il le faisait souffrir à crier. Car Biscarre, c’était l’orgueil vivant, toujours résistant, toujours croyant en soi… et sur cette vanité basse plus puissante que tout autre sentiment, piétinait Dioulou.

Et Dioulou continuait :

— Entends-moi bien ! j’ai pu t’aimer !… j’ai pu, par aveuglement, par je ne sais quelle folie sympathique qui ne se discute pas, être ton chien, ton esclave… Tu me frappais et je souriais. Tu m’ordonnais de faire le mal alors que tout entier je tendais au bien, et je suivais ton chemin, stupide, sans volonté. Mais sache-le, c’est fini ! Ton dernier crime me révolte. Je ne veux pas qu’il s’accomplisse.

Biscarre avait de l’écume aux lèvres.

— Tu ne veux pas ? murmura-t-il.

— Oh ! tu ne m’effraieras pas ! s’écria Dioulou. Je me suis battu contre la police, contre les gendarmes sans crainte, sans scrupule. J’ai tué, oui, j’ai tué, et j’ai horreur de mes mains sanglantes ; mais jamais je n’ai torturé une femme ! jamais je n’ai commis cet acte épouvantable, devant lequel reculerait le bourreau, de pressurer le cœur d’une mère jusqu’à ce qu’il en sortît du sang. Biscarre, encore une fois prends garde !

Biscarre marcha droit à Dioulou et lui dit :

— Prends garde… à quoi ?

— Je te dis que tu ne me fais pas peur, cria le colosse. Tu es fort, moi aussi.

Biscarre eut l’énergie suffisante pour reprendre son sang-froid :

— Dioulou ! mon bon Dioulou ! dit-il. Que veux-tu faire ? Tu sais bien que contre moi la lutte est impossible.

— C’est selon ! à chacun ses moyens.

— Voyons, Dioulou. J’ai ma volonté, et tu sais que rien ne lui résiste. Écoute. Je t’aime, tu es un bon camarade et un vieux serviteur. C’est pourquoi je te dis ceci : tu crois parler à Biscarre. Tu te trompes, tu parles au Roi des Loups. Ici je suis maître, je suis roi. Je n’ai qu’un signe à faire pour qu’on te bâillonne, pour qu’on te tue.

— Essaie, dit Dioulou, qui, relevant ses manches, montra ses biceps énormes.

Biscarre eut un sourire d’ironie.

— Oui, oui, je sais, fit-il avec un ricanement contenu. Mais, crois-moi, avant d’engager la lutte, le mieux est de s’expliquer. Je veux la perte de Jacques, tu veux son salut. J’ai pour moi les témoins, le procureur du roi, les jurés. Toi, qu’as-tu ?

— J’ai la vérité.

— Folie !

— Non ! car si un homme, ce soir même, allait trouver la marquise de Favereye, et lui disait ; cet homme qu’on a condamné aujourd’hui est innocent ! Cet homme a été victime d’une machination infâme ! On l’accuse d’avoir commis un crime : c’est faux ! Le coupable existe, et, par des moyens odieux, il a tout fait pour que Jacques fût seul accusé et poursuivi ! Enfin, marquise de Favereye, c’est le fils de Jacques de Costebelle, et le véritable assassin, celui qui a jeté Jacques dans cet engrenage où il devait laisser sa chair et son sang, c’est le Roi des Loups, c’est Biscarre !

Écoutant cela, Biscarre était effrayant à voir.

Ce n’était plus de la pâleur, ce n’était pas de la lividité.

C’était le cadavérisme du masque.

Il rampait vers Dioulou.

— Qui donc ferait cela ? râla-t-il.

— Moi !

— Tu prétends que tu irais trouver Marie de Favereye ?

— Si tu ne renonces pas à tes projets, je le ferai.

— Et tu lui diras cela ?

— Je le lui dirai, et je le lui prouverai, dussé-je, moi Dioulou, porter ma tête sur l’échafaud.

— À ton tour, prends garde !

— Tu me menaces ? Tu crois m’effrayer. Eh bien, non ! J’ai trop longtemps plié. Je me relève ! Après tout, – pourquoi le cacherais-je ? – j’ai toujours aimé Jacques ! et le rouge de la honte me montait à la conscience, pendant que tu t’efforçais de corrompre cette nature franche et loyale… Et puis, faut-il tout te dire ? la Brûleuse l’aimait. Et quand je versais, sur ton ordre, l’alcool à ce pauvre enfant, elle me disait : « Dioulou, ce que tu fais là est mal ! » Tu as eu tort de la tuer, vois-tu, parce que les voix qui sortent de la terre sont plus facilement entendues. Une dernière fois, Biscarre, je ne veux pas que Jacques soit perdu ! Et dussé-je te traîner, toi, sur les bancs de la cour d’assises, je le sauverai !

— Bavard ! hurla Biscarre.

Et, cherchant dans sa poitrine un sifflet de cuivre, il le porta à ses lèvres et en tira un son éclatant.

Une demi-douzaine de Loups se ruèrent dans la salle.

— Saisissez cet homme ! cria Biscarre.

On se jeta sur Dioulou.

Mais déjà le colosse s’était accoté au mur.

Six hommes, qu’était-ce que cela ? la force de Dioulou étant énorme.

Silencieux, il frappa.

L’un tomba en arrière, le crâne fracassé.

Un autre glapit, ayant l’épaule brisée.

Les autres reculèrent.

— Lâches ! cria Biscarre.

Et dans sa main parut un couteau.

Dioulou le vit. Oui, il vit cet homme pour lequel il avait donné sa vie, pour lequel il avait affronté les plus effrayantes tortures qu’un homme pût subir, il vit Biscarre, qu’il avait tant aimé, s’élancer sur lui le poignard à la main.

Dioulou eut froid au cœur et baissa la tête.

La lame pénétra dans sa chair.

Il se cramponna à la cimaise, puis il chancela, et ce corps lourd s’effondra.

— Relevez cette charogne, dit Biscarre, et allez la jeter aux Cagnards.

— Mais il n’est pas mort !

— Il y mourra, voilà tout !

V

LUTTE SUPRÊME

Si vigoureux que fût Dioulou, il n’avait même pas songé à résister.

En une seconde, il avait tout oublié, et la force dont il disposait et la cause sacrée qu’il était venu plaider, pour ne plus voir qu’un fait navrant pour lui…

Biscarre le tuant !…

Biscarre qu’il avait sauvé au péril de sa vie, pour lequel il avait subi d’épouvantables tortures, se jetant sur lui et le frappant d’un poignard !…

Pour cette âme de brute, c’était une effroyable surprise, c’était l’écroulement de toute une vie d’illusions.

— « Féroce pour tous, bon pour moi ! » telle avait été l’incessante pensée de Dioulou, songeant à Biscarre.

Quand il avait senti le couteau froid percer sa chair, c’était son cœur qui avait reçu la blessure…

Les Loups s’étaient jetés sur lui. Il s’était laissé saisir, quand tout blessé qu’il était, il n’avait peut-être qu’à secouer les épaules pour les faire rouler à terre.

On avait profité de cette hésitation, et des cordes fines, goudronnées, avaient étroitement enserré ses membres.

En même temps, Dioulou perdait son sang. Le vertige le saisissait au cerveau. Aux mains de ses adversaires, il n’était plus qu’une masse inerte. – Aux Cagnards ! avait crié Biscarre.

Le misérable était en proie à une de ces rages froides qui sont plus cruelles que les élans les plus impétueux de la fureur. Cette résistance imprévue se dressant devant lui, alors qu’il touchait à son but, lui avait paru criminelle.

Pour qui a suivi dans son développement le caractère de cet homme étrange qui, une heure rêva de tenir, ainsi qu’on le verra plus tard, le monde entier en échec, il doit être évident maintenant que dans cet être en dehors de l’humanité, il y avait folie réelle, tout au moins monomanie. Son but, sa passion, son avenir, tout se résumait en un point unique, Marie de Mauvillers…

Il était aujourd’hui ce qu’il était naguère aux gorges d’Ollioules, brutalement amoureux, et de l’amour, – nom par lui profané, – ne connaissant que les fureurs cruelles !…

Peut-être aimait-il Dioulou. Il paraissait l’avoir une fois prouvé, alors qu’aux Assises Rouges il avait pris le colosse dans ses bras et l’avait arraché à l’épouvantable torture… peut-être, si Dioulou eût été menacé d’un danger physique, pressant, Biscarre eût-il risqué sa vie pour lui.

Mais il s’agissait de Jacques ! Il s’agissait de Marie ! alors la brute se réveillait !

— À la mort ! Aux Cagnards !

Dioulou était condamné, sans appel possible !…

On l’avait emporté, pieds et poings liés : et, par une porte de service, on était à la berge de la Seine.

Là, au long de la rive, stationnait un de ces bateaux qui, d’ordinaire, servent au transport du plâtre, mais qui était vide.

Immobile, perdant son sang, qui s’étalait en une large tache rouge, avec des glissements écarlates, Dioulou y fut jeté comme une masse inerte.

Puis un des Loups, qui n’était autre que Bibet, dit la Curée, saisit une longue gaffe, et, la plongeant dans le fleuve, ébranla l’embarcation.

— Je crois qu’il a son compte, dit Douze-Francs.

— Faut croire que c’était grave, fit Bibet, pour que le Bisco ait nettoyé son copain

— C’est qu’il mangeait le morceau…

— J’avais toujours dit qu’ça finirait comme ça.

Et le bateau suivait la rive.

Bientôt, dans l’ombre épaisse, se profilèrent les tours Notre-Dame.

De la tour, les Loups transbordèrent le corps de Dioulou, toujours inanimé, dans une barque qui s’engagea dans le chenal, puis, saisie par le courant, fila avec rapidité sous la voûte à fleur d’eau.

C’était une des baies qui conduisaient aux Cagnards.

Pouvons-nous, en passant sous ces voûtes sombres, refuser un souvenir aux deux précédentes victimes de Biscarre ?…

Hélas ! c’est là que deux nobles existences ont été tranchées dans leur fleur de beauté !… Muflier ! Goniglu !… Encore résonne à notre oreille le retentissement sourd de la hache qui a tranché ton cou de taureau, ô Muflier, ton cou de cigogne, ô Goniglu !…

Bibet lui-même, qui n’avait pas positivement la douceur de l’agneau, ne put s’empêcher d’évoquer la mémoire des deux condamnés.

— Il était rien rigolo ! ajouta-t-il en manière d’oraison funèbre à l’adresse de Muflier.

— Et Goniglu était un bon zigue, acheva Douze-Francs.

Vos mânes ont-elles tressailli d’aise, touchantes victimes !… souhaitons-le. Et s’il est une autre vie, puissiez-vous, mêlés aux anges aux ailes blanches, écoutant les divins accords des harpes célestes, ô Muflier ! ô Goniglu ! entendre ces voix aimées, qui, pour être quelque peu avariées par l’eau-de-vie, n’en sont pas moins l’écho de cœurs sincères.

— Allons, hop ! fit Douze-Francs. Nous y sommes.

Les deux Loups saisirent Dioulou.

— Il ne remue tant seulement pas.

— Oh ! quand l’autre cogne, il rate rarement son coup.

Quelques instants après, le pauvre Dioulou gisait dans une sorte de trou, puant et humide, in pace sinistre que fermait une porte de fer et auquel une baie, étroite, garnie de barreaux de fer, dispensait parcimonieusement quelques bouffées d’air âcre et chargé des émanations du fleuve.

Il était plongé dans une obscurité profonde.

À son immobilité, on l’aurait cru évanoui. Il était seulement en proie à un engourdissement profond ; le sang perdu l’affaiblissait.

Cependant, une heure s’était à peine passée dans ce cloaque, que Dioulou revint à lui et poussa un profond soupir.

Il ouvrit les yeux, puis les referma aussitôt. Ces ténèbres l’avaient surpris. Tout d’abord il n’avait point souvenir de ce qui s’était passé. Mais peu à peu sa pensée s’éclaircit. D’ailleurs, la fièvre s’emparait de lui et décuplait la lucidité de son cerveau.

Puis un mot retentit sous son crâne :

— Aux Cagnards !

C’était la dernière parole prononcée par Biscarre.

D’un effort violent, Dioulou se dressa sur ses pieds. Il chancela et porta la main à sa poitrine. Il sentit l’humidité du sang et tressaillit.

De grosses larmes roulèrent de ses yeux sur ses joues creusées.

Il venait de ressentir une atroce angoisse. Aux Cagnards ! n’était-ce pas dans ce lieu sinistre qu’une fois il avait souffert, plutôt que de trahir son maître, les plus atroces souffrances que puisse supporter un être humain ? et c’était de ce lieu même que Biscarre avait fait un sépulcre pour le pauvre Dioulou !

Oh ! il comprenait bien maintenant : c’était pour mourir qu’il avait été jeté là. Ce n’était pas la première fois qu’il avait entendu ces mots terribles sortir des lèvres de Biscarre. Et il savait que nulle des victimes proscrites n’avait jamais reparu.

Et pourtant quel crime avait-il commis ?

Il l’entrevoyait, ayant peine à retracer dans son esprit les détails de la scène qui venait de se passer.

— Jacquot !

Ce nom lui revint. Eh bien ! c’était vrai, il n’avait pas voulu qu’il mourût ainsi, celui que si longtemps il avait fait sauter sur ses genoux, celui que la Brûleuse appelait le petiot.

La Brûleuse ! autre souvenir terrible ! Ah ! ce Biscarre était un être infâme ! il tuait tous ceux que Dioulou aimait ! C’était donc un ennemi ? Et Jacquot, n’était-ce pas chose épouvantable que de le traîner à l’échafaud des assassins, lui, innocent, et de crier à sa mère, au moment où retentirait, sombrement sonore, le bruit du couteau garni de plomb, de crier à Marie de Mauvillers :

— Prends ton fils maintenant, le voilà !

Cette nature brutale de Dioulou ne pouvait comprendre cette fermeté froide ! La bête tue, elle ne torture pas. Dioulou n’était pas bourreau.

Il était là, debout, les doigts crispés dans sa chevelure hérissée, réfléchissant à ces épouvantements…

Jacques était perdu ! Après tout, c’était sa faute ! Pourquoi était-il venu avertir Biscarre de ses desseins ? Il était si simple de courir auprès de madame de Favereye, de tout lui révéler, de lancer la police sur la piste de Biscarre et des Loups.

Trahison ! ce mot le faisait frissonner. Non, il avait dû agir comme il avait fait. Il fallait tenter cette suprême expérience. Pouvait-il soupçonner que pas une fibre humaine ne pouvait vibrer dans cette âme de bronze ?… Pouvait-il supposer que, pour ensevelir à jamais le terrible secret, Biscarre ne reculerait pas à le frapper, à le condamner, lui, Dioulou ?

Pourtant, c’était ainsi. Maintenant il n’y avait plus d’espoir. L’horrible tragédie devait s’accomplir jusqu’au bout. Biscarre jetterait à la mère la tête sanglante de son fils !… et le front blanc et pur qu’elle avait une seule fois baisé aux gorges d’Ollioules, elle le presserait sur ses lèvres, froid comme le marbre, front de mort !

Oh ! le doute est impossible… maintenant Dioulou sait où il est ! il sait que les Cagnards ne rendent pas leurs captifs… il mourra là, de faim, d’épuisement de douleur.

Eh bien ! non ! cela ne sera pas. Il y a réveil d’énergie. Non ! Dioulou ne mourra pas sans avoir tenté tout ce que la vigueur humaine offre encore de ressources à celui qui ne s’abandonne pas.

Voyons ! Dioulou est sur ses pieds ! En vérité, il se sent moins faible qu’il ne l’eût supposé. De la main, il touche sa blessure, et, y enfonçant son doigt, la sonde… elle n’est pas profonde. Mais l’hémorrhagie a été longue. Dioulou sent qu’il a été atteint jusqu’aux sources de la vie. Qu’importe ! Avant que la fièvre ne se soit développée dans toute son intensité, il lui reste du temps.

Que fera-t-il ?

Il dresse ses bras énormes, et sent qu’ils ont encore tout leur vigueur. Mais contre qui, contre quoi combattre ?

Il tourne lentement autour de son caveau.

C’est un carré à angles nets. Les murs sont frustes, formés de pierres reliées par un ciment que l’âge a durci. Percer le mur ! il n’y faut pas songer. Ses ongles et sa chair s’écraseraient dans cette tentative impossible.

La baie ! les barreaux de fer ! il y en a trois. Pour pouvoir passer et se jeter dans l’eau qui coule lente et frémissante, il en faudrait arracher deux.

Ceci est encore le plus pratique.

Dioulou s’arrête un instant, se recueillant, concentrant toutes ses énergies pour ce suprême effort. Parbleu ! il a accompli bien d’autres prouesses. Il se campe sur ses jambes, poteaux vigoureux qui s’incrustent dans le sol détrempé.

Il passe ses deux mains dans l’ouverture, et, croisant ses doigts qui font anneau autour du large barreau, il se penche en arrière, cambrant ses reins dont les muscles se tendent.

Rien ! les barreaux sont solidement scellés ! Celui du milieu, qu’il a saisi d’abord semble devoir résister à tout effort. Allons ! pas de découragement ! il faut résister. Sauver Jacquot, sauver sa mère, c’est racheter toute une existence mauvaise.

Hardi ! Dioulou ! as-tu donc des bras d’enfant ?

Cette fois, il se pose mieux. Les pieds étaient trop rapprochés, et le corps ne donnait pas tout son poids.

De nouveau, Dioulou enserre dans ses doigts la barre énorme. Puis, brusque, avec un élan de recul, comme un cheval de limon qui veut démarrer, il tire… d’un seul coup, sec, dur…

Et la barre jaillit de son alvéole, faisant sauter un bloc de pierre.

Mais en même temps un cri terrible a retenti.

Dioulou est tombé en arrière… il se débat, il râle, il se tord !…

Dans sa chute terrible, déterminée par la rupture du point d’appui, Dioulou s’était brisé la cuisse.

Le malheureux gisait maintenant à terre, serrant entre ses mains crispées le tronçon de barreau descellé.

Il rugissait, il écumait, se cramponnant des ongles à la boue qui cédait, il tentait de se redresser, fou, hurlant de douleur. Car la fracture se compliquait d’un déchirement des chairs… L’os énorme faisait trou à travers les muscles.

Ce râle d’un colosse ne voulant pas plier sous l’épouvantable torture était sinistre.

Longtemps il lutta… Il était parvenu à se soulever sur l’autre genou, la jambe brisée s’était tordue sous lui… Eût-il eu un couteau qu’il eût tenté de la scier… Il se tenait, les bras étendus, la face collée contre la muraille qu’il mordait, tant le damné souffrait !…

Il voulait se dresser. Le membre rompu était lourd comme s’il eût été de plomb. Et Dioulou retombait, et, à chaque chute, plus profondément l’os labourait la chair.

Ne pouvant plus résister aux affres de l’angoisse, il s’affaissa et ferma les yeux… de grosses larmes, lourdes, coulaient sur son visage convulsé.

— Mourir ! murmura-t-il de sa voix qui hoquetait ; je vais mourir !… Ah ! Biscarre ! Biscarre !… c’est toi qui me tues !… C’est mal !…

Puis il pensait à la Brûleuse :

— Je ne t’aurai pas longtemps survécu, ma pauvre vieille !… Et dire qu’on ne nous jettera même pas dans le même trou !… Ça me consolerait d’espérer ça ! Car, au fond, tu étais une bonne femme !… Si tu avais vu ton Dioulou souffrir comme ça… tu l’aurais bien soigné, hein ?

Cette brute énorme avait des mièvreries enfantines.

— J’ai soif ! fit-il.

Il prit de la boue dans le creux de sa main et la porta à ses lèvres. Mais il la cracha avec dégoût. Cette odeur de moisissure était impossible à supporter.

Tout à coup, il tressaillit. Une pensée navrante venait de traverser son cerveau.

Cette bonne action qu’il avait rêvé d’accomplir comme une suprême expiation lui échappait tout à coup.

Quand il voulait fuir tout à l’heure, c’était pour sauver le petiot, pour tout avouer à sa mère !

Mais maintenant il n’y fallait plus songer ! la fatalité s’était faite l’alliée de Biscarre, Jacques était condamné.

Fermant, les yeux, Dioulou imaginait cette scène horrible… Jacques qu’il avait vu tout petit, debout sur la charrette, le col de chemise ouvert aux épaules, s’approchant de l’échafaud… et là… les aides ! le bourreau !… les courroies !… le panier !… le couteau tombant avec la rapidité de la foudre !

La poitrine de Dioulou se déchira dans un : han ! formidable.

— Maudit soit Dieu ! hurla-t-il.

Et il tomba dans un état de prostration qui ressemblait à la mort.

Combien de temps resta-t-il ainsi, étendu, grelottant, tressautant de fièvre, c’est ce qu’il lui eût été impossible de calculer.

Tout à coup, la connaissance lui revint, la fraîcheur du cachot le fit frissonner. Il se souleva sur son coude, inconscient, saisi tout entier par l’épuisement.

Au bout d’un instant il dressa la tête.

Il était tombé dans un angle ; son corps, placé de biais touchait aux deux parois, et sa tête était appuyée au mur.

Or, il lui semblait qu’il se passait quelque chose d’étrange.

Peut-être son cerveau abattu n’avait-il pas d’idées nettes.

Il prêta attentivement l’oreille.

Il ne s’était pas trompé ! non ! ce qui était arrivé jusqu’à lui, faible comme un gémissement, c’était bien une voix humaine !

N’était-il donc pas la seule victime sacrifiée à cette agonie douloureuse ? Quel était donc le malheureux qui râlait ainsi à quelques pas de lui ?

Il écouta encore.

Il n’y avait pas à douter. Encore une fois un cri avait percé la muraille, plus sonore, plus franc cette fois. Était-ce un appel ? Quel secours pouvait donc espérer le misérable qui geignait ainsi ?

Voilà que la plainte se transforme, et de bizarre façon…

La voix ne crie plus… non… elle chante maintenant. Et en vérité elle sort de poumons encore vigoureux.

À force d’efforts, Dioulou est parvenu à se mettre sur son séant et il a collé l’oreille sur la pierre…

La voix chante :

Hé ! la Camarde !

Faut pas t’gêner !

Viens m’suriner,

Et pas ne tarde !…

Il y eut un temps d’arrêt :

Ho ! ho ! ho ! belle madame,

Je suis votre serviteur,

Je vous offre tout mon cœur

Avec un bon bout de mon âme !

Hé ! la Camarde !

Faut pas t’gêner !

Viens m’suriner,

Et pas ne tarde !…

Dioulou, rassemblant toutes ses forces, cria :

— À moi ! au secours !…

La voix se tut brusquement.

Dioulou répéta son appel.

Mais, sans doute, le prisonnier était méfiant, car il gardait maintenant un silence complet :

— Malédiction ! hurla Dioulou.

Il regarda autour de lui, perçant de ses yeux fixes l’obscurité grise.

Que cherchait-il ? il n’eût pu le dire. Il lui semblait que de ces murailles allait jaillir tout à coup quelque apparition secourable.

Malgré ses tortures, le repos, l’immobilité l’enfiévraient. Il voulait se mouvoir. D’abord il ne voulait plus succomber à l’étourdissement, il se mit à ramper…

Tout à coup sa main rencontra le barreau de fer dont le bris avait été la cause de sa perte :

— Courage ! s’écria-t-il. Ah ! je savais bien, moi, que tout espoir n’était pas perdu.

Soutenant la barre entre les mâchoires, il revint, se traînant sur les mains, vers le mur.

Certes, c’était un suprême effort.

Cette nature, – en qui tout était muscles et cœur, le cerveau absent, – s’était concentrée en cette dernière et gigantesque tentative.

Pensez qu’il y avait trente-six heures que cet homme, – physiquement avide par besoin, – n’avait pris aucune nourriture. Il y avait trente-six heures que, blessé une première fois par le couteau de Biscarre, il avait le sang figé à la poitrine. La fracture de sa cuisse, qui se faisait à chaque minute plus atrocement douloureuse, brisait ses nerfs, détendus comme des cordes brisées.

Et cependant Dioulou avait saisi à deux poignées la barre de fer et, de toute sa vigueur rappelée, il heurtait la pierre.

De fait, l’humidité agissant sur ce moellon gras l’avait fait plus friable. Dioulou sentit que le trou se creusait sous le heurt.

Et la voix du voisin s’était tue. Maintenant, on n’entendait plus que le retentissement sourd du fer battant la muraille.

La sueur au front, la bouche contractée, Dioulou combattait, – le mot est juste. – C’était une lutte, double lutte contre la torture qui le brisait, contre la résistance qui l’épuisait.

Il poussa une exclamation de joie.

Le fer venait de s’engager entre deux pierres. Il se transformait en levier :

— Hardi ! Dioulou ! murmura le prisonnier. Retrouve un atome de force.

Et pesant sur le fer, il s’arcbouta de toute sa poitrine énorme.

Le soulèvement fut brusque.

La pierre, – comme un membre désossé, – jaillit de l’alvéole et roula à terre.

Il plongea ses mains dans l’ouverture.

Il avait avancé d’un pied. Rien de plus.

Derrière le trou, la muraille subsistait, épaisse comme tout mur de fondation.

— Ah çà ! tonnerre de Dieu ! qu’est-ce qui fait ce tapage ? cria une voix pleine, gutturale.

Maintenant l’acoustique était parfaite.

On entendait à merveille.

— Qui êtes-vous ? cria Dioulou.

— C’est ça ! des curiosités ! et vous ?

— Je suis un prisonnier…

— Comme ça se trouve ! moi aussi ! mais c’est pas un signalement… Après ?

— Pourquoi vous répondrais-je… si vous vous défiez de moi ?…

— Enfin… tu creuses, ma vieille !…

— Je veux sortir d’ici !

— Ça, c’est une idée…

— Mais, s’écria Dioulou, je connais cette voix ! C’est impossible ! j’ai de mes oreilles entendu le bruit de la hache ! ce ne peut être lui ! – Ami ! continua-t-il, au nom de ce qui vous est sacré, dites-moi quel est votre nom.

Il y eut un gros rire.

— D’abord et d’une, je n’ai rien de sacré. J’avais un camareluche, on me l’a nettoyé ! maintenant, bernique, plus d’amour !

— Votre nom, vous dis-je ?

— Oh ! s’il ne faut que cela pour votre bonheur, j’y vais !… je suis…

Et il chanta :

Je ne puis le nier :

Comm’ moi y en a pas d’autre !

Je suis un bon apôtre,

L’apôtre Muflier !

— Muflier ! cria Dioulou. C’est le ciel qui nous rassemble !

— Le ciel ? Ça m’étonne !

— Je suis Diouloufait !

— Sacré mille noms de n’importe quoi ! Dioulou ! Un brave zigue au demeurant. Bonjour, vieux. Comment ça va ?

Mais oui, cette voix pleine, carrée, bien en son, c’était celle de l’unique, du merveilleux Muflier.

— Cogne, ma vieille, cria-t-il.

Et Dioulou qui ne comprenait pas, – Dioulou qui se demandait si cette résurrection n’était pas un jeu de son cerveau délirant, – maintenant pris d’une sorte de rage, attaquait de nouveau la pierre avec une force surhumaine.

Un espoir nouveau était entré en lui ; il n’avait plus conscience de ses douleurs.

Et aux coups de pic répondait, rythmée, la voix de Muflier.

— Cogne ! cogne ! hardi là !

Le trou allait s’agrandissant. Une seconde pierre s’était détachée, puis une troisième, une forte odeur de musc prit Dioulou à la gorge. Enfin un bras émergea du mur, armé d’une patte énorme, qui saisit la barre de fer.

— Laisse faire, vieux, je vas taper ; ça me dégourdira les membres.

Et tandis que Dioulou, haletant, s’était laissé retomber, Muflier tapait, tapait. C’était un écroulement.

Et la silhouette de Muflier se dessina dans l’encadrement à angles heurtés.

C’était lui, hirsute, ébouriffé, une forêt de cheveux tombant sur ses yeux et se confondant avec les moustaches, qui se perdaient dans une barbe énorme.

Muflier le décapité ! Muflier cadavre redevenu Muflier vivant.

— Hé ! Dioulou ! fit-il. Une poignée de main ! Eh bien ! qué que tu fais là par terre ? Pourquoi que tu ne bouges pas !

— Camarade, dit Dioulou, j’ai les membres brisés ! mes bras seuls ont eu la force de commencer ce travail.

— Comment ! t’es cassé ? Quoi donc que c’est que ça ?

En deux mots, Dioulou lui raconta son accident.

Muflier prit songeusement son menton dans sa main.

— Voilà ! t’avais pas l’équilibre ! Dioulou, tu avais oublié les lois de la statique. Je connais, moi : c’est comme quand on est pochard et qu’on a l’air d’avoir un pavé dans son chapeau ; mais c’est pas tout ça, qu’est-ce que tu viens faire ici ?

Dioulou hésita. Encore une fois, il songea à cette profonde affection qu’il avait vouée à Biscarre. Certes, si le Roi des Loups eût seulement torturé Dioulou, la bonne brute eût peut-être pardonné… Mais il s’agissait de Jacquot. Il fallait empêcher une épouvantable infamie.

— C’est Biscarre qui m’a fait jeter aux Cagnards ! dit-il.

— Biscarre ! ton camarade ! L’Oreste, – au dire des anciens, nos maîtres, – dont tu étais le Pylade ?

— Biscarre a voulu me tuer !

— Eh bien ! nom de nom ! c’est pas bien, ça ! T’étais un chien pour lui, et je me rappelle, là-bas, aux Assises Rouges, tu te laissais rôtir comme un poulet pour lui, pour ne pas le trahir. Se lâcher entre amis, c’est mal. Tiens ! Dioulou ! il y a des gens qui ne m’apprécient pas et qui se sont permis quelquefois des propos malséants sur mon compte ; mais jamais je n’aurais fait ça ! J’avais un ami, moi !…

La voix de Muflier se mouilla.

— J’avais Goniglu ! Pauvre Goniglu ! on te vous l’a envoyé ad patres ! Eh bien ! jamais, au grand jamais ! je ne lui aurais fait de mal ! je tapais dessus quand il me bassinait trop ; mais le cœur y était !

Dioulou, sans parler, regardait cet homme, dont la haute stature se profilait dans la pénombre… et il se disait que ce bandit était peut-être, comme lui-même, accessible à quelque bon sentiment.

Impuissant à faire le bien, à sauver Jacquot, ne pouvait-il pas confier cette mission à Muflier, qui, lui, était encore alerte, vigoureux.

— Mais, demanda-t-il, obéissant à une pensée subite, comment se fait-il que tu sois encore vivant ?

— Ah ! ça c’est d’un vrai rigolo ! cria Muflier en éclatant de rire. Tu sais, Biscarre, – que le diable rôtira un jour, – avait donné je ne sais quel ordre, là-bas, aux assises… on m’avait pincé et entraîné… Je m’attendais, si j’ose employer cette expression, à un refroidissement immédiat… pas du tout… je vois la hache, elle se lève, et pan, cogne à côté sur un billot où il n’y avait rien… Je tourne la tête, ce qui était possible puisqu’elle tenait encore… Les Loups riaient !… puis on m’empoigne à nouveau, on me trimballe à travers un tas de couloirs, de voûtes, tout ça très laid et sentant le moisi… et finalement on me colle dans un cachot… oh ! mais là un cachot d’un sombre !… c’est-à-dire que M. Latude n’en a jamais connu de pareil… et la porte se ferme !… J’étais bouclé… et, entre nous, je n’en menais pas large, d’autant plus que j’avais oublié de commander mon dîner et qu’on ne m’avait pas donné la moindre boule de son à me mettre sous la dent…

» Mais le ciel m’a départi, – j’ose le dire, – à moi, Muflier, une dose de philosophie peu commune… Je regrettais surtout Hermance ! Et puis, Goniglu ! on m’avait dit qu’il était mort ! j’en avais le frisson… Brr !…

» Me voilà donc dans mon trou… Je me dis : Muflier, mon ami, quand on s’embête, on dort. Or tu t’embêtes, ceci est indubitable. Donc, dors… Et je m’étends… et le doux sommeil me verse ses pavots !

» Ça dure je ne sais combien de temps au juste. Je me réveille, et je me dis en matière de constatation : Crédié ! j’ai faim ! mais, au même instant, je pousse un petit cri comme ça : Aïe ! aïe ! Sais-tu pourquoi, Dioulou, je ne mangeais pas ! mais on me mangeait ! Ce qui n’était pas positivement la même chose.

» Ça me mangeait en faisant : « ki ! ki ! » Sapristi, c’étaient les rats ! oh ! je les connaissais bien les gueux. Pas de procédés ! pas la plus vulgaire politesse ! ils avaient rongé mes bottes, et s’offraient maintenant mes pieds… pas même à la Sainte-Menehould, absolument nature…

» Je bondis, je piétine, je rue… j’en écrase de ci et de là quelques douzaines et les lâches s’enfuient…

» Bon ! Excellente chose de faite !… Mais j’avais faim, moi !… Voilà que je me mets à tambouriner contre les murs. J’appelle, je hurle. Va-t’en voir s’ils viennent ! personne ! Et les heures passent, et rien sous la dent ! Je me dis : Bigre ! bigre ! bigre !… Je me rappelle bien, j’ai répété ça trois fois, et puis je retape de l’œil. Qui dort dîne ! je me sers un sommeil en trois services.

» Oui ! mais M. Pionçard n’est pas éternel ! et je me réveille, et je retrouve les rats attablés ; cette fois, ils grignotaient mes mollets ! un morceau de roi qui faisait jadis l’admiration d’Hermance.

» Certes, la chose n’était pas d’une gaieté absolument folle, et cependant je poussai, j’ose le dire, un cri de joie ! Pourquoi ? parce qu’une idée que je qualifierai de lumineuse venait de jaillir dans mon cerveau.

» C’était d’ailleurs un simple raisonnement, pour lequel je n’ai pas l’intention de prendre un brevet d’invention.

» Puisque les rats me mangent, me demandai-je, pourquoi ne mangerais-je pas les rats ?

» C’étaient des horizons culinaires à perte de vue, d’autant que les rats, alléchés par ma chair savoureuse, se donnaient, je crois, des rendez-vous dans mon cachot et s’invitaient à dîner les uns les autres.

» Seulement, quand mon idée de ratophagie me fut venue, je commis une imprudence. Ne pouvant commander à mon impatience, d’autant plus justifiable que j’avais passé, je crois, trente-six ou quarante heures sans manger, je me laissai tomber de toute ma hauteur, écrasant des masses de rats sous mon torse, en écrasant sous les pieds, leur tordant le cou dans mes doigts.

» Te dire, mon vieux Dioulou, qu’au premier repas, le rat cru a des charmes sans pareils, ce serait, foi de Muflier ! exagérer le fait. Mais en somme, bien dépouillé, la cuisse du rat a une petite saveur musquée qui me rappelait, hélas ! les bons temps de ma vie du grand monde…

» Seulement cette première chasse avait indisposé les rats contre moi. Ils me tinrent rigueur pendant toute une demi-journée. Heureusement que j’avais bonne provision. Après quoi, les voyant s’épuiser, je recourus à un stratagème enfantin auquel ces imbéciles se laissaient prendre… je feignis de dormir, et après quelques hésitations, attirés par le relief de mes bottes, ils revinrent à la charge, alors je me contentai d’en pincer délicatement quelques-uns ; je ne voulais pas épuiser trop tôt mon grenier d’abondance.

» Et bien m’en a pris, acheva Muflier d’un ton solennel, car bien souvent le soleil a dû se plonger dans l’onde amère depuis le jour où ce gredin de Biscarre m’avait jeté là pour y mourir de faim.

» Du reste, je ne me plains pas ; le rat n’a pas manqué. Et je suis gras et fort à faire plaisir. Seulement, je suis blasé sur le rat cru, et, d’honneur, je n’en mangerai pas de sitôt. »

Muflier avait achevé son récit. Pendant qu’il parlait, Dioulou avait réfléchi. Il comprenait que peu à peu la vie se retirait de lui ; il n’avait donc d’espoir que dans le bon vouloir de Muflier.

— Écoute, lui dit-il. Tu détestes Biscarre ?

— Oh ! celui-là, s’il me tombe jamais sous la main…

— Ne fais pas de menaces ridicules ; tu sais bien que Biscarre est plus fort que toi.

— Je le prendrai en traître.

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Tuer Biscarre n’est rien ; ce qu’il faut, c’est réparer une partie du mal qu’il a fait…

— Ouais ! tu es toujours la bonne bête d’autrefois… Enfin, faut voir ! Qu’est-ce que c’est ?

— Tu te rappelles bien Jacquot ?

— Le petit gosse ! crédié, oui ; il n’était pas méchant, ce moucheron-là… Qu’est-ce qu’il est devenu ?

— Il est condamné à mort.

— Hein ? fit Muflier en bondissant. Par qui ? par Biscarre ?

— Par la cour d’assises, par verdict du jury.

— Nom de nom ! mais c’est pas possible, ça ! et de quoi qu’on l’accuse ?

— D’assassinat !

— Diantre !

— Mais il est innocent… ce n’est pas lui qui a tué M. de Belen et M. de Silvereal…

— Tiens ! je connais ces deux noms-là… mon ami, le marquis Archibald, qui, par parenthèse, doit être inquiet sur mon sort, – le marquis les connaissait et disait, – entre nous, bien entendu, que c’était de la rude canaille. Donc ils ont été nettoyés… par qui ?… puisque c’est pas par le petit ?…

— Par les Loups de Paris, aux ordres de Biscarre !…

— En v’la un refroidisseur premier numéro ! fit Muflier en frissonnant malgré lui.

— Veux-tu m’aider à sauver Jacquot ?

— Pourquoi donc qu’il s’est laissé condamner ?…

— Il ne pouvait se dégager des pièges que Biscarre avait tendus autour de lui… il s’est défendu en vain… toutes les apparences étaient contre lui… il est perdu…

— Mais c’est le petit au Bisco !… pourquoi le Roi des Loups ne le tire-t-il pas de là ?…

— Parce que c’est lui, Biscarre, qui veut sa mort !

— Pas possible ! moi qui croyais qu’il avait toujours un béguin pour ce mogneau-là.

— Biscarre n’aime personne… fit Dioulou qui sentait le sang l’étouffer. Mais, ne m’interromps plus, Muflier, car je souffre trop, je sens que je vais mourir !

— Toi ! mourir, ma vieille Baleine !… Ah… mais pas de ces blagues-là !… je ne veux pas que tu meures !… T’es le meilleur de nous tous !…

— Merci, Muflier ! mais je te le dis, je sens que je m’en vais… donc, réponds-moi bien franchement : Veux-tu sauver Jacquot ?

— Cré nom ! oui ! surtout si ça te fait plaisir !…

— Je te le demande comme une grâce suprême ! je veux que cette bonne action soit faite… moi, je ne peux plus… c’est à toi qu’elle portera bonheur.

— Eh bien ! c’est entendu ! tu peux croire à la parole de Muflier, dis-moi ce qu’il y a faire… et je te jure que si tu me vois, de quelque lieu où tu seras après ta mort, tu seras content.

— Aide-moi à me soulever ! haleta Dioulou, je souffre trop !… ma tête s’obscurcit… mes idées se troublent.

Muflier, ma foi ! avait les larmes aux yeux. Ça lui faisait un drôle d’effet de voir mourir comme cela le vieux camarade Dioulou !

Il obéit au désir du blessé.

— Là je me sens mieux, soupira Dioulou.

Disant cela, le malheureux râlait.

— Jacquot est le fils de la marquise de Favereye… N’oublie pas ce nom !

— Favereye ! Pas de danger !… Encore une amie de mon ami le marquis…

— Va chez elle, et dis-lui que… là-bas, en 1824, aux gorges d’Ollioules, près de Toulon, un enfant a été volé… c’était son fils… le fils de Jacques de Costebelle… Elle l’a cherché bien longtemps ; mais il était au pouvoir de Biscarre ! Tu me comprends bien ?…

— Muflier n’est pas la moitié d’un imbécile. Toulon… les gorges d’Ollioules… un enfant volé…

— Eh bien ! cet enfant, c’est Jacquot… c’est celui qui est condamné à mort !…

— Ah ! la pauvre femme ! cria involontairement Muflier.

— Tu es meilleur que Biscarre… Lui, m’a tué parce que je ne voulais pas que le crime s’accomplît ! Va trouver madame de Favereye… et dis-lui cela… de la part de Diouloufait, le complice de Biscarre…

— Elle ne me croira pas.

— Si ! la mère ne se trompera pas !… Déjà, à la cour d’assises, j’ai cru qu’elle allait le reconnaître… Tu iras, n’est-ce pas ?

— Sur la tête !… à quatre pattes ! et sans moisir…

— Jure-le moi !…

— Sur mes paroles sacrées !…

Muflier leva la main et cracha par terre. Ça, c’était un serment !

— Merci ! Hâte-toi… ne perds pas une minute !… Tu peux fuir… par la baie dont j’ai brisé le barreau… Ah ! pourquoi faut-il que je meure !… J’ai si grande crainte que tu n’arrives trop tard… mais je ne peux pas… je ne… peux… pas…

Le sang emplissait la bouche du moribond.

— Muflier ! cria-t-il. Ta main !… Ah !… la Brûleuse !… comme elle a souffert !… Jacquot, sois sauvé !… Biscarre !…

Il se dressa une dernière fois.

— Biscarre… je te maudis !…

Et il retomba lourd, avec un bruit mat.

Dioulou était mort !

Muflier s’était agenouillé auprès de lui. En vérité, cette bizarre nature était saisie par une émotion poignante.

— Dioulou ! mon pauvre Dioulou ! répétait-il. Non ! on ne meurt pas quand on ne veut pas !… Un peu de chien, ma vieille !…

Mais Dioulou ne l’entendait plus… Il gisait inerte…

— Cré nom ! fit Muflier tandis que de grosses larmes couraient dans ses moustaches. Ça me fait un drôle d’effet… Et je pense à Goniglu ! Adieu, Dioulou !… Pauvre Dioulou !…

Et le bandit, laissant tomber sa tête dans ses mains, pleurait comme un enfant.

VI

L’AUTRE

— Et un peu, que je ferai ce que tu m’as dit ! s’écria Muflier après un silence. Que le diable me crève comme un tambour, si je ne vais pas carrément trouver la marquise en question !… Attends un peu voir, Biscarre !… tu ne connais pas Muflier !…

Il s’était levé et s’était dirigé vers la baie qui donnait sur la rivière. Grâce à sa haute taille, il lui était facile de l’atteindre et de trouver un point d’appui suffisant. Il se hissa à la force des poignets, et en un instant ses épaules et son torse furent engagés dans l’ouverture… Encore un effort, et il sautait dans le fleuve…

— Mais ! mais ! murmura-t-il… je ne peux pas laisser le vieux Dioulou comme ça… et les rats !… en voilà qui se payeraient une tranche de Baleine avec plaisir !… Ah ! mais non ! je ne veux pas ça !… il y a encore quelque chose à faire… Bah ! c’est l’histoire d’un quart d’heure.

Il retomba sur ses pieds.

Son idée était simple. Il voulait enterrer le pauvre Dioulou.

C’était un travail facile. Le barreau brisé était une arme précieuse.

Rapidement, Muflier s’en saisit et se mit à creuser la terre avec acharnement.

Il avait pris au jugé la mesure du cadavre.

— Quel coffre ! murmura-t-il. Il lui faut de la place pour pas qu’il étouffe là-dedans. Brr ! il fera froid dans cette terre humide !

En vérité, c’était une sorte de boue que remuait Muflier.

Des émanations malsaines s’échappaient et lui montaient aux yeux. Mais il n’était pas homme à reculer pour si peu de chose.

Déjà, sur une longueur de plus de deux mètres, il avait enlevé la terre dans une épaisseur d’un pied environ.

— Encore un coup de collier, se dit-il, et l’affaire sera faite.

Tout à coup il poussa une exclamation.

Le fer venait de heurter un corps dur qui avait rendu un son métallique.

— Tonnerre de chien ! cria-t-il, qu’est-ce que c’est que ça ?…

Il se pencha sur la fosse dans laquelle il plongea ses deux bras, tâtant avec ses mains… il sentit un corps froid, plat et résistant…

— On dirait une plaque de n’importe quoi, fit-il.

Il cogna encore. La plaque sonnait creux.

— Voilà ma fosse compromise !… pas moyen de creuser là-dedans !… Voyons ! pas de bêtises ! faut aller à côté…

Et vigoureusement il attaqua le sol en élargissant le trou.

À la même profondeur, la résistance n’était plus la même. C’était de la pierre effritée, rongée par l’humidité. La barre de fer en enlevait des morceaux tout entiers.

— Ça ira ! ça ira ! disait Muflier.

Et, infatigable, il tapait de toute la force de ses bras robustes…

Il opérait sur un des côtés de la plaque, qui se dégageait de son alvéole de pierre.

Pour être plus à l’aise, Muflier sauta dans la fosse ébauchée, et les deux pieds sur la plaque, il continua son travail avec énergie.

Mais, tout à coup, on entendit une exclamation furieuse, une imprécation formidable…

La plaque de fer venait de se dérober sous les pieds de Muflier, qui disparut… Comme si la terre se fût entr’ouverte sous lui pour l’engloutir.

Était-il mort ? Était-il blessé !

La fatalité s’en mêlait. C’était l’idée d’une bonne action qui compromettait peut-être, de façon définitive, l’œuvre de salut que lui avait confiée Dioulou.

Mais bientôt une voix émergea du trou :

— Mille millions de tonnerres de chiens ! hurlait Muflier.

Où était-il tombé ?

À cette question, il lui eût certes été bien difficile de répondre, car les ténèbres étaient profondes.

Muflier était à plat ventre, les mains crispées au sol, le nez dans une boue épaisse et visqueuse.

Cependant, pour tout dire, la chute ne lui avait pas paru grave. Il lui semblait qu’il était tombé d’une dizaine de pieds tout au plus.

Donc, il jura d’abord, histoire de se rattacher à l’existence. Puis il se tâta, sans cependant changer de position ; il n’avait rien d’avarié, ce qui était une réelle satisfaction.

— Bah ! fit-il, Muflier en a vu bien d’autres. Haut ! sur vos pattes !

Il se souleva avec précaution, n’étant pas fixé sur la hauteur du lieu où il se trouvait. Peu à peu, il se dressa sur ses genoux, puis sur les pieds, gardant le dos courbé, puis il releva la tête.

Il était debout.

— Voyons, continua-t-il à monologuer, puisque je suis entré ici par un trou, ce trou doit me servir de porte de sortie… où est-il ? Diable ! il fait diantrement noir ! Ça doit être pourtant au-dessus de ma tête ; levons les bras ; si je les ai longs, je dois toucher le plafond de cet aimable souterrain.

Il joignit l’action à la parole et poussa un cri de satisfaction. Il venait de sentir sous ses doigts le froid de la plaque de fer.

Mais ce qui le surprenait, c’est que pas une parcelle de jour, si grise qu’elle fût, ne parvenait jusqu’à lui.

Pourtant il était bien certain que l’éboulement avait laissé un vide, et, dans le cachot où gisait Dioulou, filtraient par la baie ouvrant sur la rivière quelques rayons de pâle lumière.

— Sapristi ! qu’est-ce qu’il s’est passé ? grogna-t-il. Il palpait la plaque, qui paraissait s’être replacée d’elle-même dans la situation horizontale. Or, voici la vérité : cette trappe était à bascule. Un instant privée de point d’appui par les dégradations que Muflier infligeait, à coup de pic, à son cadre de pierre, elle avait tourné sur son pivot central.

Mais ce mouvement, en amenant la chute de Muflier, avait provoqué l’éboulement des pierres et de la terre qui s’amoncelaient sur des bords de la fosse creusée. Le poids était retombé sur la trappe et l’avait rétablie dans sa position normale.

Muflier était pris au piège, comme un vrai rat.

Cette pensée de rat le fit frissonner. Comme il l’avait dit à Dioulou, il était blasé sur cette nourriture velue, et la perspective de recommencer ces agapes raticides ne le satisfaisait que médiocrement.

Et puis se trouverait-il des rats dans le sous-sol des caveaux ?

Une insupportable odeur de moisissure le prenait à la gorge ; le sol était plus détrempé que celui des caveaux. Le pied devinait même des flaques d’eau, ce qui prouvait, à n’en pas douter, que très souvent ce souterrain, pratiqué dans les assises les plus profondes du vieux monument, était visité par les eaux du fleuve.

En vain Muflier, de ses deux mains étendues, s’efforçait de soulever la plaque de fer. Elle jouait quelque peu dans son alvéole, mais c’était tout. Il était certain que l’effort d’un seul homme ne pouvait suffire.

— Bigre ! bigre ! murmurait Muflier, la situation se complique. Broum ! broum ! on s’enrhume, ici.

Que faire ? Cela demandait réflexion. Donc Muflier s’abîma pendant quelques minutes dans de profondes méditations, dont le résultat fut celui-ci :

— Le plus bête serait, sans contredit, de rester tranquille, donc il faut remuer.

Mais de quel côté se diriger ? Et le souterrain avait-il une issue ? Il chercha à s’orienter. Ceci était plus aisé. Il n’avait pas depuis assez longtemps quitté, – à son grand regret, – le cachot de Dioulou pour ne pas se souvenir du côté où devait se trouver la Seine. Donc c’était en sens inverse qu’il fallait marcher.

Ce qu’il fit, lentement, les deux mains étendues en avant, traînant les pieds dans cette boue qui l’attachait au sol comme pour le retenir et qui lui procurait les sensations de fraîcheur les plus désagréables…

Le souterrain était étroit. Ses deux bras touchaient les parois. L’air était lourd et la respiration difficile.

Cependant il avançait.

Chose bizarre ! l’odeur se modifiait sensiblement.

Ce n’était plus cet affadissement écœurant qui vient de l’humidité. Il y avait maintenant dans l’air je ne sais quelle âcreté singulière, repoussante à tout prendre, et qui titillait d’une façon agréable les vastes nerfs olfactifs du vaste nez de Muflier.

Il humait maintenant, sans cependant se prononcer sur l’analyse exacte de la sensation éprouvée.

Glissant contre le mur, il fait petits pas sur petits pas. Tout à coup il trébucha ; l’appui venait de lui manquer. Le mur finissait là, ou du moins il se repliait brusquement à angle droit. En même temps, un rayon de lumière frappa son regard, venant d’une meurtrière haut placée, et par laquelle, avec un peu de bon vouloir, on pouvait apercevoir un tout petit coin du ciel.

Où aboutissait cette lucarne, il ne le savait pas, d’autant que les barreaux qui la garnissaient étaient abondamment pourvus de toiles d’araignée formant gaze épaisse.

Mais ce n’était pas tout.

Voici que du fond de l’ombre, c’est-à-dire d’un coin que Muflier ne pouvait distinguer, surgissait un bruit étrange, quelque chose comme un grondement de bête fauve. Cela roulait à la façon du tonnerre lointain, avec des crépitations intermittentes.

— Qu’est-ce que ça peut être ? songea Muflier pensif. Suis-je tombé au milieu d’une ménagerie ? Et mon beau corps est-il destiné à devenir la pâture des fauves ?

Il restait cloué sur ses jambes, tendant l’oreille.

Le rauque grognement se nuançait de bizarre façon, tantôt on eût dit le soufflement d’un amphibie, tantôt le criard miaulement d’un chat en colère.

Muflier se redressa, poussa un hum ! d’encouragement, et les mains en avant, – selon les principes les plus élémentaires de la prudence, – il poussa droit au monstre.

Ici, nouvelle surprise. Ses pieds rencontrèrent des objets qui cliquetèrent.

Il tâta du pied : cela se dérobait à la pression en roulant et cognant d’autres objets qui rendaient un son analogue.

Ma foi, le plus simple était encore de se baisser, ce qu’il fit.

Et il poussa un cri de surprise joyeuse…

L’objet était… une bouteille vide.

Que dis-je ? deux, trois, six, douze bouteilles vides… partout, sous ses mains, il trouvait les cous minces et les panses rebondies… Il porta un goulot à son organe nasal… Cela sentait le vin !… Pas le vin aigre, tourné, passé… Non pas ! d’honneur, cela « flairait » un cru plein, alcoolisé, exquis !…

Il descendit l’orifice jusqu’à sa bouche… Une goutte roula sur sa langue, qui clapa d’elle-même.

— Tonnerre de chien ! cria-t-il, je suis dans une cave !

Mais le grondement de la bête féroce ! Après tout, il ne s’agissait peut-être que d’un ivrogne ! Oui, c’était un ronflement de premier ordre, et ses modulations, – comme si elles eussent rappelé à Muflier un souvenir lointain, – faisaient battre son cœur de sérieuse façon.

Il fallait en finir.

Le dormeur-ronfleur devait être là, à gauche…

Il tourna dans le sens que l’oreille lui indiquait, et finalement, se baissant, il étendit l’énorme éclanche qui lui servait de main sur un corps humain, d’ailleurs absolument immobile, et ne donnant d’autre signe de vie qu’une respiration passablement embarrassée…

— Hé ! l’ami ! cria Muflier en secouant le bonhomme qu’il ne pouvait voir.

Le ronflement s’arrêta, mais ce fut tout.

— Mon vieux, reprit Muflier, faudra bien que je reluque ton faciès !

Alors, de la poigne que vous savez, il saisit le dormeur par son vêtement, et le tirant à travers les bouteilles qui tintinnaient en se choquant, il l’amena sous le rayon lumineux, le tenant soulevé.

Mais à ce moment, un cri rauque s’échappa de la poitrine de Muflier, qui, en proie à une émotion dont il n’était pas maître, ouvrit les doigts, si bien que le corps lui échappa et s’affaissa lourdement avec un bruit mat.

Et Muflier s’appuyant au mur, bouche béante, les yeux écarquillés, poussa un énergique juron au milieu duquel un nom retentit, poussé d’une voix éclatante :

— Goniglu !…

C’était à n’en pas croire ses yeux. Quoi !… était-ce le spectre de Goniglu ? était-ce un personnage fantastique qui avait revêtu cette forme regrettée ?…

Muflier se pencha, se courba, regarda…

C’était bien ce nez monumental, cette face maigre de pitre en détresse… Goniglu !…

Goniglu dormant ! Goniglu ronflant ! Goniglu vivant. Goniglu, enfin, effroyablement ivre !…

— Veinard ! va ! fit Muflier.

Vivant et ivre !… les deux pôles de la joie humaine !…

Mais il fallait qu’il parlât, qu’il racontât son épopée. Et du diable si, pour l’instant, il était possible de lui arracher une parole !…

— Attends ! attends ! je saurai bien te faire causer !…

Muflier, en homme intelligent, s’était dit que s’il y avait des bouteilles vides, c’est qu’elles avaient été pleines… que, selon toute apparence, ceci était quelque caveau abandonné dans lequel, en des temps éloignés, des amateurs d’antiquités vinicoles avaient caché leurs trésors… et qu’enfin Goniglu ne pouvait avoir tout bu…

Et justement, cherchant, il rencontra contre le mur, un tas, un monticule, une colline, une montagne… un monde de bouteilles. Il en saisit une, et d’un revers de main, avec une dextérité qu’on n’obtient qu’après un long exercice, il fit sauter l’extrémité du goulot avec le bouchon, puis il sentit le liquide, dont l’odeur était embaumée… Il dégusta, ronronnant joyeusement, et, dans cette dégustation, il s’oublia si bien, que la bouteille se trouva vide.

Bah ! il y en avait d’autres !…

Une seconde vint et eut le même sort.

Rien n’altère comme le rat cru. Et Muflier avait fait provision de soif.

— Halte ! dit cependant Muflier, qui, très solide au poste à l’ordinaire, sentait instantanément son cerveau se troubler. Pas de bêtises ! y a l’affaire au vieux Dioulou !… Pas oublier !…

Il prit une troisième bouteille, et se dirigea vers Goniglu.

Le plan de Muflier était ingénieux. À défaut d’eau, des ablutions de vin devaient avoir pour résultat de réveiller l’ivrogne.

Donc, il versa le flot sur le visage de Goniglu…

L’effet ne se fit pas attendre.

Goniglu poussa un soupir, puis dit d’une voix faible :

— À boire !

On ne pouvait refuser à un camarade la première faveur qu’il vous demandait, surtout quand on l’avait cru si longtemps à jamais perdu.

Muflier alla chercher deux autres bouteilles. Il fallait bien trinquer.

Goniglu, se frottant les yeux, avala une forte rasade.

Muflier absorba le contenu de sa fiole.

Puis ils se regardèrent. Goniglu reconnaissait Muflier, de douces larmes montaient à leurs yeux.

— Muflier !

— Goniglu !

Et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

Pauvre Dioulou ! on t’oubliait !

Et Jacques !!

VII

LA CONDAMNATION

Il nous faut maintenant remonter en arrière et revenir à cette terrible séance de la cour d’assises, dans laquelle s’était décidé le sort de Jacques.

La situation du jeune homme était épouvantable. Après une prévention rigoureuse, le sang-froid s’était rétabli, et il avait pu examiner avec calme l’accusation qui tout à coup était venue fondre sur lui.

Il s’était livré à une rigoureuse étude de soi-même, et il avait acquis la triste conviction qu’aux yeux des juges, il n’était aucune circonstance décisive qui pût plaider en sa faveur.

Les persécutions dont il avait été l’objet dans les divers ateliers où il avait travaillé, et qui s’étaient traduites par d’incessantes calomnies, l’incroyable aventure qui, le tirant du néant, l’avait affublé d’un titre qui, – il en était certain aujourd’hui, – n’était pas le sien ; enfin, le coupable entraînement qui l’avait jeté aux bras d’une courtisane avouée, tout concourait à éloigner de lui les sympathies, si bienveillantes qu’elles fussent.

Et pourtant, puisque sa seule faute réelle avait été de devenir l’amant d’une femme perdue ; puisque cette faute même était le résultat d’un moment de folie déterminé par un douloureux enchaînement des circonstances ; puisqu’enfin il était innocent de tout crime, il avait cru d’abord, dans sa naïveté persistante, qu’il lui serait possible de dessiller les yeux des plus prévenus.

Mais, dès ses premiers entretiens avec l’avocat qui s’était chargé de sa cause, – une des lumières du barreau qui avait consenti, à la requête de madame de Favereye, obéissant elle-même aux prières de Pauline de Saussay, à lui prêter le concours de son talent et de sa popularité, – Jacques avait été cruellement désillusionné.

Celui-là même qui assumait la difficile mission de l’arracher à l’échafaud n’avait tout d’abord accepté qu’avec la plus grande réserve les explications fournies par son client. Puis, quand il était revenu, ayant passé ce premier plaidoyer au crible de son expérience, il avait nettement déclaré au jeune homme que son système de défense était inadmissible et qu’y persister était le plus sûr moyen de s’aliéner jusqu’à l’indulgence du jury.

— Mais c’est la vérité ! s’était écrié Jacques.

L’avocat s’était mordu les lèvres avec dépit, tant ce qu’il qualifiait de manque de confiance envers lui le blessait. Et certes il eût renoncé à l’affaire, si la marquise et surtout le marquis de Favereye ne lui eussent paru utiles à ménager.

Il avait tenté alors de recourir à un autre système. Feignant de croire à la véracité d’un récit qui, selon lui, appartenait d’un bout à l’autre à la fantaisie, il exposait une à une, avec une patience inaltérable, les objections qui évidemment seraient formulées par le président et le ministère public.

Force était à Jacques de constater que le dernier mot restait quand même à l’accusation, et son désespoir éclatait.

L’avocat s’efforçait alors de le consoler, de le réconforter. Peu à peu il s’intéressait à ce jeune homme dont les emportements, les naïvetés, presque les enfantillages avaient je ne sais quel parfum de loyauté qui le troublait. Mais il était un détail qui, en dépit de sa sympathie croissante, le faisait retomber dans ses doutes premiers.

Pourquoi Jacques refusait-il de faire connaître l’emploi de sa soirée, dans les quelques heures qui avaient précédé le crime ?

C’était sur ce point que s’acharnaient les efforts du défenseur. Pour lui, là se trouvait le nœud de l’affaire, et il convient d’avouer que l’avocat, en raison des réticences de l’inculpé, croyait que l’aveu, s’il parvenait à le lui arracher, serait la preuve évidente de sa culpabilité.

Mais la vérité, quelle qu’elle fût, était préférable à cette ignorance. Il y avait là une lacune qui entraînerait forcément la perte du jeune homme. Les bases étant incomplètes, comment étayer solidement une défense quelconque ? L’avocat ne se dissimulait pas que le seul résultat à espérer était un abaissement de peine. Songer à l’acquittement eût été folie.

Il pria, il supplia Jacques de lui ouvrir son cœur.

Le jeune homme résista longtemps : c’était un sacrilège que de trahir l’intime secret de son âme, cette pensée d’amour que, dans ses insomnies, il caressait comme son dernier rêve de bonheur.

Mais l’avocat était habile. Il passait en revue toutes les hypothèses qui pouvaient se présenter à l’esprit pour expliquer les refus de Jacques, sans doute le jeune homme à cette heure conférait avec les assassins, et le fait ne pouvait aggraver sa position.

Et comme Jacques, avec une indignation réelle, protestait contre son interprétation :

— Alors, dit l’avocat, vous craignez en parlant de compromettre quelqu’un… une femme, peut-être… une femme mariée, par exemple, dont le mari apprendrait ainsi la faute ?…

— Laissez-moi ! laissez-moi ! murmurait le malheureux, qui sentait son secret s’en aller par lambeaux.

— Ou bien il s’agit d’une jeune fille pure, honnête, qui ce soir-là avait commis une imprudence… Parlez-moi sans crainte, sans détour.

L’avocat est un confesseur.

Jacques fut vaincu.

Après avoir imposé à son défenseur un serment que celui-ci prêta, sous cette réserve qu’il ne s’obligeait à se taire que devant la justice, Jacques raconta ce qui s’était passé. Il nomma Pauline de Saussay, il dit comment il l’avait sauvée, comme elle avait fait appel à son aide, par un billet, comment enfin, vers minuit, elle lui avait accordé une courte entrevue.

— Tout ceci est bien étrange, murmura l’avocat. J’ai depuis longtemps l’honneur de connaître madame de Favereye et mademoiselle Pauline de Saussay. Il y a là une imprudence que je n’aurais pas soupçonnée. Possédez-vous encore le billet qui vous a été remis ?

— Non, dit Jacques ; lorsque je suis revenu à moi, il m’avait été enlevé.

L’avocat, pensif, se rendit aussitôt auprès de madame de Favereye.

La marquise entendit de sa bouche le singulier récit qu’il tenait de Jacques. Comme lui, elle douta. Pauline était d’une excessive réserve, sa modestie était de celles qu’on ne soupçonne pas.

— Je vais cependant l’interroger, dit la marquise. Car il s’agit peut-être de sauver la vie d’un innocent.

On devine ce que répondit Pauline. Certes l’impression qu’avait produite tout d’abord sur elle la vue de Jacques la disposait à l’indulgence. Mais quand cette nuit-là même, elle et Lucie l’avaient surpris, attendant une autre femme à quelques pas de l’hôtel, c’était mettre le comble à cette indélicatesse que de la mêler à une aventure à laquelle elle était complétement étrangère.

La marquise ne se méprit pas à cet accent de vérité. La jalousie naïve a des franchises irrécusables. Lucie confirmait son dire, et ni Lucie ni Pauline n’avaient jamais menti.

L’avocat sortit, convaincu que décidément il avait affaire à un criminel endurci entre tous.

Quand Jacques apprit la déclaration de Pauline, il tomba dans un morne désespoir.

Ici encore, il était soupçonné, accusé d’improbité, de mensonge. Et par qui ? par le seul être au monde dont l’estime l’eût consolé, encouragé, lui eût donné la force de supporter les terribles épreuves qui l’attendaient.

— Ne me défendez plus, monsieur, dit-il à son avocat, et laissez-moi mourir !

Le praticien s’était attendu à des récriminations, à des protestations : rien de cela ne se produisait. Il recevait ce coup suprême avec la poignante résolution du désespoir.

Il y eut en l’homme d’étude un réel mouvement de pitié, et pour la première fois, peut-être, il devina que l’accusé disait vrai.

Il reprit alors son interrogatoire.

Jacques supposait-il mademoiselle Pauline de Saussay capable de mensonge ? Non, fut-ce même pour sauver sa réputation compromise par un enfantillage d’ailleurs sans conséquence, et qu’une seconde mère eût aisément pardonné.

D’autre part, lui, Jacques affirmait que les faits relatés par lui étaient exacts.

Arrivé à ce point, l’avocat ne trouvait plus dans son imagination qu’une seule hypothèse.

Jacques était trompé par l’apparence. Ce qu’il déclarait, il le croyait réel, et cependant il était dupe d’une illusion.

Quand Jacques l’entendit émettre cette idée, il devint pensif.

En réalité, il avait reçu un billet. Mais ce billet n’était plus entre ses mains. Il s’était trouvé au rendez-vous assigné, une femme était venue à lui, lui avait parlé, puis s’était éloignée en lui jetant une fleur.

Il avait porté cette fleur à ses lèvres, et là commençait l’oubli.

Étudiant attentivement toutes ces circonstances, l’avocat était presque parvenu à reconstituer la vérité. La femme que Jacques avait vue n’était plus Pauline de Saussay, comme le billet n’émanait pas de sa main.

Quelle était cette femme ?…

Jacques songea à la duchesse de Torrès. Mais pourquoi lui eût-elle tendu ce piège ?… Il était impossible qu’elle eût assez clairement lu dans son cœur pour croire de prime abord à son amour pour cette Pauline qu’il avait à peine entrevue…

Le fait du billet, – prouvant une préméditation de longue date, – créait une confusion dont l’induction ne pouvait trouver la solution.

L’avocat prononça le nom de Biscarre, qui semblait se trouver si intimement lié à la vie du jeune homme.

— Baser ma défense sur des actes émanant de cet homme, dit Jacques, qui était arrivé à raisonner froidement, c’est perdre d’avance ma cause. La vérité, d’ailleurs, est celle-ci. Je ne connais pas ce Biscarre. Est-il vrai que ce soit le même personnage qui me soit apparu sous les incarnations de l’oncle Jean ou de Mancal. C’est possible. C’est même prouvé pour beaucoup. Mais, pour moi, je ne pourrais fournir un seul argument à l’appui de cette affirmation. L’oncle Jean a été rude avec moi, avec de singulières intermittences de bonté. Je vais plus loin. Quand il m’a mis en relations avec ce Mancal, dont, vous le voyez, je persiste à faire un personnage spécial, – je dois supposer qu’il était de bonne foi et qu’il avait cru, comme j’y devais croire moi-même, hélas ! au récit romanesque qui me donnait avec une fortune relative, un titre et un rang dans le monde…

En parlant, Jacques réfléchissait, et ses propres arguments venaient augmenter sa conviction.

— Certes, continuait-il, j’ai parfois distingué des faits singuliers dans la vie de l’oncle Jean, dont les allures m’ont surpris… Je me souviens spécialement de certaine soirée dans un cabaret où il m’est apparu, à travers les fumées de l’ivresse, comme une sorte de chef de bandits !… Mais mon imagination était surexcitée. Ceci n’est pas un fait. Et je ne puis supposer que l’oncle Jean qui, après tout, m’a recueilli, nourri, m’a permis de m’instruire, soit le misérable couvert de crimes dont le nom retentit toujours à mon oreille.

— Mais ses compagnons ! Vous connaissiez ce Diouloufait !… la Brûleuse !… puis d’autres personnages qui sont notés comme appartenant à la bande des Loups de Paris, Truard, Bibet, que sais-je ?

— Cela est vrai. Mais, tenez, vous parlez de Diouloufait. Celui-là a toujours été véritablement bon pour moi. Supposons un instant que j’aie fait, même sciemment, partie des Loups de Paris, ils m’auraient défendu contre les attaques incessantes dont j’ai été la victime.

— Ce sont les assassins de MM. de Belen et Silvereal ! ceci est évident ! et ils vous ont, – j’admets votre récit, – transporté dans la maison sous l’empire d’un narcotique, vous abandonnant après le crime… Il y a là œuvre de haine, de vengeance peut-être. Ne vous connaissez-vous pas quelque ennemi parmi ces misérables ?

— Non, sur ma parole. N’ayant jamais été associé à leurs opérations, je n’étais point pour eux un rival.

Et ils se perdaient ainsi tous deux, dans ce labyrinthe dont le fil conducteur leur échappait.

L’avocat sentait que Jacques était perdu. Le jeune homme, d’ailleurs, était fatigué de lutter, et il voyait arriver avec terreur le jour où il lui faudrait défendre sa tête.

— Je l’abandonne, disait-il. Qu’on la prenne et qu’on me donne le repos !

L’heure de l’angoisse suprême sonna enfin.

Jacques comparut devant les assises.

Nous n’entrerons pas, on le comprendra, dans les détails de cette audience, dont tous les éléments sont, par l’essence même de notre récit, dans la mémoire de nos lecteurs.

L’acte d’accusation était écrasant, dans sa netteté.

L’interrogatoire, dirigé par le président, était une accumulation de charges terribles.

On peut résumer en quelques points l’échafaudage d’arguments sous lequel pliait Jacques :

Il était dès longtemps l’affidé des Loups de Paris.

Il s’était affublé d’un faux nom et d’un titre d’emprunt.

Il s’était introduit chez M. de Belen dans l’intention manifeste de le voler.

Il avait vécu aux dépens d’une courtisane avérée.

Enfin, après cette existence de honte et de débauche, il avait commis, soit seul, soit de complicité avec des bandits, un double assassinat.

Le mobile du crime restait obscur. C’était évidemment un honteux motif qui avait armé son bras : esprit de vengeance contre M. de Belen, qui l’avait chassé, contre Silvereal, qui prétendait à l’amour de la courtisane, et aussi volonté de vol…

Pourquoi ne s’était-il pas enfui avec ses complices ?…

Peut-être, novice encore dans l’œuvre de sang, avait-il succombé à l’émotion criminelle, et on l’avait abandonné !…

Que répondre ?

En vain il se débattait. Ses réponses manquaient de précision. Il avait des emportements imprévus, des ripostes violentes, qui lui aliénaient le jury. L’avocat avait imaginé de faire entendre madame de Favereye et mademoiselle de Saussay comme témoins à décharge.

Ce fut une faute !

Une note transmise au commencement de l’audience au président lui avait appris les détails de la scène dans laquelle la Brûleuse avait jeté à Jacques une horrible accusation.

Madame de Favereye, appelée, avait dû proclamer la vérité.

C’était une des charges les plus terribles : Jacques tomba sur son banc, en se cachant le front entre ses mains.

L’incident de l’acte de dévouement par lequel il avait arraché Pauline de Saussay à la mort passa inaperçu. Après tout, c’était un de ces élans comme il s’en produit chez les natures les plus perverses.

L’avocat prit la parole. Mais il l’avait dit : à son argumentation, la base manquait. Il déploya pourtant un talent immense ; il parvint plusieurs fois à exciter dans l’auditoire une émotion qui était, hélas ! plutôt de l’admiration pour son incomparable éloquence qu’un mouvement de sympathie réelle pour l’accusé.

— Dans cette sinistre aventure, s’écria-t-il en terminant, tout est mystère, tout est ténèbres. Songez-y, messieurs les jurés, la vérité se couvre parfois de voiles si épais que l’œil humain ne peut plus distinguer ses formes admirables et éternelles… C’est alors qu’à l’action des sens physiques se substitue l’action de la conscience… et je vous le déclare hautement, malgré les apparences les plus formidables, cet homme est innocent. Faiblesse, voilà son seul crime. Mais il n’a pas trempé ses mains dans le sang ! M. le procureur du roi réclame contre lui la peine capitale… vous ne répondrez pas à cet appel. Quels que soient les présomptions, les preuves vous manquent… et peut-être le lendemain du jour où cette tête jeune et belle serait tombée sur l’échafaud, une voix s’élèverait pour vous crier : « Vous avez frappé un innocent !… » Responsabilité épouvantable à laquelle vous ne vous exposerez pas. Si cet homme est coupable, laissez-lui le temps du repentir !… S’il est innocent, laissez-lui la vie, la force, l’espérance… et pour que la lumière jaillisse, enfin, ne l’étouffez pas sous les ténèbres d’une tombe !…

Le verdict du jury fut celui-ci :

— Oui, à l’unanimité et sur toutes les questions, l’accusé est coupable.

Il ne fut même pas accordé de circonstances atténuantes.

Jacques fut ramené à son banc pour entendre le prononcé du jugement.

Il vit son avocat, pâle, livide, s’approcher de lui et lui serrer la main en lui disant : Courage !…

Il comprit tout.

Alors une sorte de lueur rapide passa sur son visage, et il redressa la tête.

Le président, d’une voix émue, donna lecture de l’arrêt.

Jacques était condamné à mort.

— Messieurs, dit le jeune homme, soyez pardonnés !… ce n’est pas vous qui me frappez, c’est la fatalité.

Et il suivit les gendarmes, qui le conduisirent à la Conciergerie, où l’attendait le sinistre cachot des condamnés.

Il dut revêtir la camisole de force.

Il n’opposa aucune résistance. Non, maintenant, il était soumis, et, dans sa conscience, il disait :

— Cela est juste !… j’avais la vie et je n’ai point su en user comme d’un outil pour en frayer ma route… je suis un inutile !… il est trop tard maintenant. Je meurs. C’est bien. J’expie.

Vint l’avocat, qui l’engageait à se pourvoir en cassation.

Le jeune homme refusa.

— À quoi bon ? dit-il. Mes angoisses sont finies… la mort sera une délivrance.

— Signez du moins un recours en grâce !

— Non, monsieur. Et n’attribuez pas à un orgueil mauvais cette inébranlable résolution. La grâce, c’est le bagne. Mieux vaut la mort !

Et il retomba sur son lit, les yeux tournés vers l’étroit coin du ciel qui s’irisait à travers la meurtrière.

En vérité, il sentait au cœur une profonde sédation. C’était fini. Plus de lutte. Il n’avait qu’à se laisser glisser vers la mort. Le but était connu, et celui-là était sûr.

Recouvrant son calme, il se trouvait digne d’aimer, et il songeait à Pauline.

Peut-être quand il ne serait plus là, lui accorderait-elle sinon un regret, du moins une larme de pitié. Cette pensée lui était douce.

On avait placé auprès de lui un de ces hommes, – que le langage des bagnes a surnommés des moutons, – et dont le rôle consiste, par une feinte camaraderie, à obtenir du condamné soit des aveux, soit la trahison de ses complices.

Dès le premier jour, le mouton renonça à sa tâche.

— Il est trop fort pour moi, dit-il.

Ce qu’il prenait pour de la force, c’était le calme qui entrait dans cette conscience troublée.

Deux jours passèrent. Le moment suprême approchait.

Jacques rêvait toujours, et de ses grands yeux qui avaient retrouvé la bonté enfantine, il cherchait à regarder au-delà de la tombe.

Son avocat l’admirait. Cet homme, qui ne pouvait se prouver à lui-même l’innocence de Jacques, en était alors intimement convaincu.

Il avait obtenu du jury la signature collective d’une demande en commutation de peine, et il l’avait transmise lui-même au garde des sceaux, en qui il s’était efforcé de faire naître les sympathies qui s’imposaient à lui-même.

Mais tous ses efforts avaient été vains.

La terreur que répandait dans Paris le nom des Loups exigeait un exemple. Ce qu’on appelait dissimulation criminelle avait aliéné à Jacques l’opinion publique.

L’ordre d’exécution fut signé.

Et, pendant ce temps, Jacques, enveloppé dans la camisole de force, la tête en arrière, le sourire aux lèvres placide et prêt à mourir, Jacques dormait.

Et à la même heure, sur la route de Calais à Paris roulait, au galop de quatre chevaux, une chaise de poste.

Jacques, n’entends-tu pas, dans ton sommeil, l’écho de ce bruit qui est peut-être pour toi le salut, la vie, l’honneur !

Dors, Jacques, dors ! car la fatalité n’a pas encore achevé son œuvre !

VIII

ELLE L’AIMAIT

Il est des haines qui sont lâches.

Peu d’assassins ayant frappé le coup mortel, ont l’effrayant courage de rester auprès de la victime qui agonise et se tord…

La fuite est une sorte d’évasion du remords.

Biscarre avait deviné Isabelle, ou mieux, comme il l’avait dit lui-même, il s’était défié.

Tandis qu’encore en proie à la fièvre de colère qui de cette maîtresse avait fait une mortelle ennemie, elle savourait en quelque sorte l’âpre fumet de la vengeance satisfaite, Biscarre avait compris que la duchesse souffrirait en assistant, jour par jour, aux tortures subies par Jacques…

Il n’avait pas eu de peine à la persuader de partir. Déjà elle avait commis une imprudence. Pourquoi s’était-elle rendue chez le juge d’instruction au risque de se trahir ?

Il le savait bien, lui, Biscarre.

Elle avait voulu le revoir, étudier son visage, surprendre un regard de repentir, d’amour, un aveu du crime qu’il avait, pensait-elle, commis envers elle seule, un regret…

Oh ! alors, elle l’eût défendu, elle l’eût sauvé !…

Il avait dédaigné de lui répondre. Elle était allée jusqu’au bout.

Mais ses forces étaient épuisées. Les nerfs se lassent à ces tensions énormes.

C’était fait : elle s’était vengée. Maintenant, elle voulait oublier…

L’oubli, c’est le départ.

Obéissant aux suggestions de Biscarre, elle avait décidé de se rendre en Angleterre. D’ailleurs, son nom allait être mêlé à ce procès ; il ne pouvait rejaillir sur elle que de la boue et du scandale. Elle serait citée en témoignage, on lui dirait : « Vous avez été la maîtresse de cet assassin ! » Il faudrait encore une fois qu’elle l’accusât en face, qu’elle soutînt son regard…

Elle s’était enfuie…

Biscarre avait respiré. Elle lui faisait peur. Ces exaltations féminines ont des retours soudains. Elle pouvait trahir.

Il l’eût bien tuée comme la Brûleuse.

Mais cette femme pouvait être encore un utile auxiliaire. Le mieux était de laisser passer l’orage et d’attendre.

Seulement, il la surveillait et ne la perdait pas de vue.

Aussi savait-il qu’elle n’avait pas exécuté sa première résolution.

Au moment de mettre la mer entre elle et Jacques elle avait éprouvé je ne sais quelle hésitation.

Elle était restée à Calais.

Là, elle s’était enfermée dans un appartement d’hôtel ayant vue sur la mer. Elle passait les journées seule, plongée dans un large fauteuil, les yeux se perdant dans l’horizon, entendant la voix sombre du flot qu’agite un éternel remous. Parfois son regard se fixait sur une voile blanche, perçant l’ombre, et elle ressentait une vague idée d’exil à deux…

Pourquoi ne l’avait-elle pas emporté loin, bien loin… là où du moins il eût été tout à elle ? En vérité, elle avait eu tort de le séquestrer chez elle. On n’emprisonne pas un amant…

Tout captif hait le cachot si magnifique qu’il soit.

Mais il l’avait trompée ! il en aimait une autre !

Alors elle frissonnait et ses lèvres pâles se contractaient.

Que se passait-il là-bas, à Paris ? Ah ! maintenant il devait être dans une véritable prison, toute close de barreaux de fer… il souffrait ! Eh bien ! ne l’avait-il donc pas mérité ?

Est-ce qu’elle ne souffrait pas, elle qui avait dans cet amour placé toute sa vie, toutes ses espérances ? Est-ce qu’elle ne pleurait pas, elle dont les yeux n’avaient jamais connu les larmes ? Est-ce que les crimes d’amour ne doivent pas être punis ? Elle se rappelait une épouvantable aventure.

Un jour, un mari, banquier, avait surpris les relations de sa femme avec son caissier. Il n’avait pas parlé, mais il avait volé lui-même dans sa caisse une somme importante, avait accusé le caissier et l’avait fait condamner au bagne !… L’amant – que les lois n’auraient pas atteint sans briser l’honneur du mari – portait l’ignoble casaque du forçat.

Elle allait plus loin, elle !

C’était à l’échafaud qu’elle envoyait celui qui l’avait trompée !

Et songeant à cela, elle avait un tressaillement nerveux, parce qu’elle songeait au sang qui jaillit et à la tête qui tombe.

Chaque jour elle se disait :

— Je veux partir.

Et elle restait, attendant les journaux de Paris, les lisant avec une impatience fiévreuse.

Comme ils étaient laconiques ! Déjà l’affaire de M. de Cherlux avait perdu de son actualité. À peine si de temps à autre une ligne l’instruisait des phases de l’instruction.

Enfin, elle sut que le procès allait avoir lieu : elle sut aussi qu’une assignation avait été lancée à son hôtel.

Elle hésita. Elle voulait s’y rendre. Elle se disait que sa vengeance serait plus complète si elle le voyait là, sur le banc des accusés, que peut-être ce serait pour sa colère une âcre jouissance que de suivre sur son visage toutes les angoisses de cette agonie juridique !

Elle résista cependant à cette attraction, et peut-être pour un motif qu’elle ne s’avouait pas à elle-même. Elle avait peur de faiblir. Là, comme dans le cabinet du juge d’instruction, si elle rencontrait son regard, si dans ses yeux elle lisait une prière, un regret, un éclair repentir… qui sait ?

Elle apprit tout. Elle sut que madame de Favereye et Pauline de Saussay avaient été citées à la requête de la défense.

Toute sa rage comprimée lui remonta au cerveau.

Et quand elle connut le verdict, elle s’écria :

— Condamné ! Eh bien ! qu’il meure !

Qu’il meure ! ces mots horribles sont vite prononcés. Elle avait parlé haut, étant seule dans sa chambre, en entendant sa propre voix, elle tressaillit d’épouvante… elle s’était laissé tomber dans un fauteuil, tenant à la main le journal que ses doigts froissaient.

La mort ! la mort ! Ce vocable sinistre retentissait à son oreille comme un glas. Elle le répétait inconsciemment, s’efforçant de s’y habituer.

L’heure passait, et elle sentait que chaque minute écoulée poussait Jacques vers l’échafaud.

Maintenant, elle était plongée dans un engourdissement fiévreux : elle avait des tressauts qui la brisaient comme il arrive dans ces rêves où l’on croit tomber du sommet dans l’abîme.

Tout à coup, l’aube pâle glissa à travers ses rideaux.

Elle bondit et courut à la fenêtre. C’était le jour. Elle n’avait pas dormi. Le jour, c’est-à-dire qu’il y avait déjà plus de quarante-huit heures que Jacques était condamné.

Elle était ignorante. Quel délai était laissé au condamné pour qu’il se préparât à la mort ? Elle ne savait même pas qu’il eût pu se pourvoir en cassation et qu’il eût refusé. Ces femmes vivent en dehors de la vie sociale, et, comme tant d’autres choses, les formes de la justice leur sont inconnues.

Elle songeait à tout cela, et elle était saisie par une sorte d’hallucination. C’était une affreuse matinée, la pluie tombait à torrents, on entendait la grande voix de la mer qui gémissait sous l’effort de la tourmente, des échos sourds et sinistres roulaient à l’horizon.

Elle porta ses deux mains à son cœur, tout son être était prêt à se dissoudre dans une défaillance douloureuse.

Tout à coup elle poussa un cri, se redressa, et se jetant au cordon de la sonnette :

— Des chevaux ! des chevaux ! cria-t-elle.

On arrivait. Elle donna des ordres incohérents, presque incompréhensibles. On eût dit qu’elle était ivre ; elle chancelait, s’interrompait pour s’appuyer de ses deux coudes sur un meuble, en sanglotant, ou bien, se relevant, elle laissait échapper un rire atroce.

— Hâtez-vous ! répétait-elle. Vous n’entendez donc pas !… Ils le tuent !… J’arriverai trop tard.

Et courant à un coffret plein d’or, elle en jetait des poignées à terre en répétant :

— Hâtez-vous !

— Où va madame la duchesse ? demanda l’hôtelier.

Elle le regarda comme si elle ne comprenait pas.

— Où on guillotine ! dit-elle.

L’homme, effaré, la croyait folle.

— Ah ! c’est vrai, vous ne savez pas ! Que vous importe, à vous !… Ah ! où je vais ?… à Paris ! Des chevaux !… Ma chaise de poste !… Qu’on tue les chevaux ! mais qu’on arrive !… Allez ! allez !

Ce qui importait peu à l’hôtelier comme au maître de poste, incarnés sous une seule et même figure, c’était qu’elle voulût aller ici ou là.

Comme elle ne calculait pas et laissait à terre de quoi solder vingt fois ses dépenses, on se hâta, ainsi qu’elle l’ordonnait.

Si elle était folle, le mieux était que la raison ne lui revînt pas assez à temps pour qu’elle songeât à compter…

À cette époque, le voyage de Calais à Paris s’effectuait par Boulogne, Abbeville, Beauvais, Saint-Denis, en tout trente-deux postes un quart.

En payant triples, quadruples guides, on pouvait franchir cette distance de quatre-vingts lieues en vingt heures, à supposer qu’aucun accident ne survînt.

Quand on lui donna ce renseignement, elle poussa un cri de douleur. Vingt heures !… et encore ce délai minimum ne pouvait être garanti !

— Puisque madame la duchesse a si grande hâte d’arriver à Paris, lui dit le maître de poste, elle devrait déjà être partie. Le temps perdu ne se rattrape pas.

Il avait dit cela poliment, comme s’il eût compris qu’il s’agissait d’un intérêt immense.

Elle le remercia en lui jetant sa bourse, et s’élança dans la chaise de poste qui partit au galop.

Elle s’était pelotonnée sur les coussins, la tête enveloppée d’un châle qui lui permettait à peine de respirer. Elle ne voulait rien voir. Elle ne voulait pas vivre. Si elle avait pu ne pas penser !… Le roulement des roues bourdonnait dans son cerveau.

Au premier relais, elle se dressa en criant :

— Nous sommes arrivés !

Elle entendit un gros rire qui lui répondait.

Elle était à Marquise, à cinq lieues de Calais.

Elle donna ordre de franchir les postes doubles. Aux murmures, elle répondait par de l’or. Elle n’était plus avare, la malheureuse ! La pensée du crime qu’elle avait commis la tenaillait ; elle entendait la voix de Jacques qui la maudissait, qui l’appelait peut-être…

Où allait-elle ? Que ferait-elle ?

Elle cherchait à calmer ses pensées, à y mettre de l’ordre.

C’est cela. Elle irait chez Armand de Bernaye, il la recevrait. C’était un honnête homme. Elle lui dirait tout. S’il le fallait, elle irait avec lui chez les magistrats.

Elle ne cacherait rien.

Dénoncer Biscarre, c’était se dénoncer elle-même. Elle raconterait l’histoire de Blasias, de Mancal. Comme elle démasquerait ce misérable ! Elle tomberait avec lui, qu’importe ! Ce qu’elle voulait, c’était sauver Jacques !

Mais Jacques libre, elle serait peut-être prisonnière, elle. Peut-être, accusée de complicité, serait-elle poursuivie ! Ce n’était pas la prison qui l’effrayait. Mais Jacques serait rendu à celle qu’il aimait. Ceci n’était pas possible.

Non. Elle poserait ses conditions. Elle s’emparerait à nouveau de Jacques et elle fuirait avec lui, loin, bien loin !… Après tout, il suffirait qu’elle avouât la vérité à Armand. Elle attendrait Jacques quelque part et ils partiraient ensemble.

Il ne pourrait refuser, puisqu’elle lui sauverait la vie. À défaut d’amour, la reconnaissance lui tracerait son devoir.

Et puis, il l’aimait ; elle en était sûre. Ce n’avait été qu’une erreur d’un instant. Comme s’il pouvait aimer réellement cette petite fille ? N’était-elle pas, elle, Isabelle, cent fois plus belle que cette enfant naïve et stupide ?

La voiture bondissait sur les routes. Elle regardait maintenant les arbres qui fuyaient en se tordant sous la tempête.

L’éclair étincelait, l’orage rugissait. Elle n’entendait ni ne voyait cela. Seulement, entre ses dents serrées, elle sifflait ces deux mots :

— Plus vite ! plus vite !

On s’était arrêté à Boulogne, à Montreuil, à Bernay, à Abbeville, à Poix.

Là, Isabelle s’était endormie, épuisée, à demi morte de fatigue et d’angoisse.

Quand elle se réveilla, la nuit était profonde. L’orage s’était calmé. Elle regarda au dehors. C’était toujours la route monotone. On s’arrêta :

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle.

— À Puiseux.

— Quelle distance de Paris ?

— Dix lieues à peu près.

— Quelle heure est-il ?

— Deux heures et demie du matin.

Elle se rejeta au fond de la voiture. Le fouet claqua, les chevaux bondirent entraînant la chaise de poste.

— Dix lieues ! cela fait deux heures… trois heures au plus ! Je serai à Paris à cinq heures…

Elle se perdait dans ses calculs.

On franchit Beaumont… encore Moiselles, et on touchait Saint-Denis.

Elle ferma les yeux, et encore une fois le sommeil s’empara d’elle.

Elle n’avait plus de force.

Tout à coup elle s’éveilla, en laissant échapper un cri rauque.

Où était-elle ? que se passait-il ?

Elle était hors de la voiture, au bras d’un homme qui l’emportait…

— À moi ! au secours ! cria-t-elle.

Une main s’écrasa sur ses lèvres.

On percevait sur la route le bruit d’une lutte ; il y avait des imprécations et des râles…

Elle crut deviner. Des brigands avaient arrêté la chaise de poste ; des voleurs !… Elle fit un effort pour retrouver son sang-froid. Des voleurs ! n’était-ce que cela ? elle allait leur donner tout son or !… elle emportait plus de trente mille francs… et puis elle s’engagerait à leur en donner le double, le triple…

Cependant, toujours fortement serrée par celui qui l’avait saisie, elle était entraînée… elle vit se dresser devant elle une ombre noire.

C’était une masure.

L’homme y pénétra avec son fardeau.

Avec une dextérité effrayante, il lia les membres de la duchesse, lui appliqua un bâillon sur la bouche, puis sortit.

Elle avait eu à peine le temps de voir sa silhouette robuste. Quel était cet homme ? Cette attaque était-elle un accident attribuable à des écumeurs de grande route, ou bien était-elle dirigée spécialement contre elle, la duchesse de Torrès ?

Aux premières lueurs de l’aube encore pâle, elle cherchait à examiner le lieu où elle se trouvait. C’était une salle nue, assez spacieuse, aux murs frustes, au plafond tranché de solives.

Elle gisait à terre sur le carreau. Elle essaya de faire quelques mouvements, mais n’y put parvenir. Ses bras fortement ramenés en arrière étaient liés derrière son dos, et les cordes pénétraient dans les chairs.

Mais, sous son apparence frêle, le Ténia était robuste : la courtisane n’était, en réalité, qu’une enfant du peuple, et elle avait aux veines le sang riche des natures fortes.

Puis l’exaltation qui enfiévrait son cerveau doublait son énergie. La captivité, la mort, ce n’était pas ce qui l’effrayait. Maintenant qu’elle avait vaincu ses premières hésitations, elle n’avait plus qu’une pensée, qu’un but, sauver Jacques, le sauver à tout prix.

En cette femme qui avait toutes les délicatesses physiques, il y avait je ne sais quelles allures de serpent. Les cordes étaient fortement serrées, qu’importe ! La main était petite et s’amincissait ; le poignet admirablement modelé, était mince comme celui d’un enfant.

Elle se tordit en arrière et alors, lentement, bien lentement, elle commença à tenter de glisser son bras hors de ces anneaux qui l’enserraient. Sa peau fine et lisse se fit morte, comme par un effort de sa volonté. Elle sentit qu’elle pouvait réussir. Sans impatience, commandant à ses membres, elle continua.

Peu à peu elle sentait les cordes froisser sa chair. Elle éprouvait une grande douleur, mais, en dépit de la souffrance, elle ne s’arrêta pas.

Et quelques minutes s’étaient à peine écoulées, qu’une de ses mains était libre.

Elle poussa un soupir de soulagement. Maintenant, elle était sûre d’elle-même ; à ses doigts ténus et flexibles, pas un nœud ne devait résister. Mais à peine avait-elle commencé à détacher le lien qui attachait l’autre bras, que la porte s’ouvrit.

L’homme rentra.

Il lui tournait le dos, la lanterne qu’il portait n’éclairait que les lignes de sa carrure vigoureuse.

Isabelle tressaillit, et sa main libre se glissa dans sa poche. Là, ses doigts rencontrèrent la crosse ciselée d’un pistolet, véritable bijou de femme, dû au meilleur armurier de France, et qui était une arme terrible.

Elle l’attira à elle, et reportant sa main derrière son dos, dans la situation où le bandit l’avait placée, elle attendit…

Tout à coup un cri, une sorte de râle s’échappa de sa poitrine.

L’homme s’était retourné !

Maintenant elle le voyait en plein visage !

Cet homme, c’était Biscarre !

Il s’approcha d’elle. Sur son visage qu’envahissait une pâleur terreuse, se lisaient les signes non équivoques de cette fureur sourde qui, chez le misérable, était plus effrayante que les accès de la colère violente.

Ainsi était Biscarre quand il avait frappé Dioulou.

Tous deux se regardèrent, lui, pesant sur elle de toute la lourdeur de son regard haineux.

Cependant elle ne baissa pas les yeux.

Et avec un incroyable sang-froid elle parla la première.

— Ah ! c’est vous ? fit-elle. Eh bien ! vous traitez vos alliés de charmante façon, et j’aurais préféré, en vérité, être de vos ennemis ; peut-être auriez-vous eu plus d’égards pour moi.

Il ricana.

— Alliée ou ennemie, dit-il, vous êtes en mon pouvoir.

— Je le sais. J’attends maintenant que vous m’expliquiez pourquoi vous avez fait de moi une prisonnière.

— Des explications ! fit Biscarre. Elles seront courtes. Vous me trahissez…

— Moi ! Vous mentez !

— Pourquoi n’avez-vous pas gagné l’Angleterre ? Pourquoi vous êtes-vous arrêtée à Calais ?

— Ne suis-je pas libre ?… Je voudrais bien connaître les droits qui vous font mon maître !

— Ces droits, ce sont ceux que je tiens de ma volonté… Mais, croyez-moi, quittez ce ton ironique qui, pour prouver une certaine énergie, n’en est que plus périlleux pour vous.

— Des menaces !

— Je ne menace jamais. Je tue.

— Eh bien ! tuez-moi !

Elle tenait fortement l’arme, prête à se défendre. Seulement, prudente, elle attendait.

— Pourquoi revenez-vous à Paris ?

Elle eut une inspiration soudaine :

— Quelle raison pouvait m’en tenir plus longtemps éloignée ?

— Que voulez-vous dire ?

— Ma vengeance n’est-elle pas accomplie ?

— Votre vengeance ?

— Mon cher monsieur, à mon tour, je ne vous comprends pas… J’ai appris là-bas que… cet homme avait été condamné à mort… je ne voulais rien de plus. Le passé est mort avec lui. Je vais vers l’avenir.

Biscarre la considérait attentivement, les deux bras croisés sur sa poitrine.

La courtisane et le bandit, face à face, s’étudiaient comme les fauves qui croisent leurs regards rouges avant d’engager la lutte.

Il garda un instant le silence. Puis :

— Ainsi, reprit-il lentement, vous savez que… Jacques est mort…

Il avait frappé juste. La malheureuse poussa un cri terrible.

— Mort ! mort ! clama-t-elle. Ah ! malheur sur moi !

Biscarre, par un odieux stratagème, venait de lui arracher son secret.

Sa voix vibra plus âpre et plus stridente.

— Vois-tu, duchesse de Torrès, on ne me trompe pas ! Comme je t’avais bien devinée, misérable !… cœur faible et lâche !… Tu te croyais seule, là-bas ! Tu ne savais pas que chacun de tes gestes était épié, que mes espions lisaient sur ton visage chaque pensée qui traversait ton cerveau… Ah ! tu as lutté ! et entre la haine et l’amour, ton âme a longtemps hésité… L’amour ! parbleu ! pour cet homme qui t’a lâchement trompée !… Je vous reconnais, courtisanes qui de la passion n’avez que les faiblesses et les mesquineries !… Oui, tu as appris qu’il était condamné à mort !… et à cette pensée, tu as tout oublié, tout, sinon qu’il avait été ton amant… et que tu l’aimais !

— Après ! fit la pauvre femme. Dis-moi s’il est mort !

— Ah ! ceci te tient au cœur… Eh bien ! je vais te dire la vérité. Jacques est encore vivant !

Une sorte de hoquet déchira la gorge d’Isabelle, et des larmes jaillirent de ses yeux, larmes de joie et d’espoir.

Lui continuait :

— Je vais te dire ce qui s’est passé. Quand tu es partie de Calais, un de mes affiliés t’a suivie. Tu t’es arrêtée à une auberge, et tu as demandé un verre d’eau ; dans ce breuvage, il a jeté un narcotique. Tu as dormi dix heures. Pendant ce temps j’étais averti. Nous sommes ici à une lieue de Paris, à quelques pas de Saint-Denis. Tu vois que je suis arrivé à temps… et je te jure, duchesse de Torrès, que tu ne me dénonceras pas, et que tu ne sauveras pas ton Jacques bien-aimé…

Elle ne répondait plus. Repliée sur elle-même, elle s’interrogeait.

— Il est six heures du matin, reprit Biscarre, à quatre heures, ce soir, Jacques montera sur l’échafaud… ses heures sont comptées… Tandis que je suis là, auprès de toi qui pleures et gémis, un homme entre dans la cellule de ton Jacques… là-bas… à la Conciergerie, et lui annonce qu’il doit se préparer à la mort…

— Assez ! assez ! cria-t-elle.

— Et toi, tu resteras ici sous bonne garde, sois-en certaine ! Ce soir, à six heures, tu seras libre… Alors tu pourras parler… tu pourras proclamer bien haut l’innocence de celui que tu aimes ! Mais il sera trop tard !…

— Trop tard ! Pas encore !

Et Isabelle, par un mouvement brusque, dirigeant sur Biscarre le pistolet qu’elle avait tenu caché, fit feu sur le misérable… à bout portant… en pleine poitrine…

Un éclat de rire lui répondit :

— Il n’était plus chargé, folle ! s’écria Biscarre. Me crois-tu donc si niais que cela ?… Mais décidément mieux vaut que je te tue.

Il tira un couteau de sa poche, et s’approcha d’elle, lentement, la couvant de son regard fixe.

Elle ne chercha pas à reculer, à se défendre.

On entendit un bruit mat, un râle…

Puis Biscarre se redressa et murmura :

— Décidément elle l’aimait trop !…

Encore une fois, Jacques était condamné !…

IX

EST-IL TROP TARD ?

Trois hommes se trouvaient réunis dans l’hôtel du savant de la rue de Courcelles.

C’étaient Armand de Bernaye, Archibald de Thomerville et Martial.

— Ainsi, Martial, disait M. de Bernaye, votre résolution est inébranlable ?

— J’accomplis un devoir, répondit simplement Martial. Mon père est mort dans des circonstances tellement effroyables, que je ne puis me les rappeler sans frémir. La fatalité a soustrait à ma vengeance les misérables assassins que je devais punir. Mais du moins, le fils qui n’a pu frapper les meurtriers doit rendre à celui qui n’est plus un suprême honneur. J’irai, respectueux et pleurant, visiter les lieux où le vieillard est tombé, victime de son amour de la science ; j’irai m’incliner sur cette terre où ses os ont été dispersés sans sépulture ; j’irai redemander à l’air qu’il a respiré ce dernier souffle qu’il a exhalé loin de tout ce qu’il aimait… Dites-moi, vous qui m’entendez, n’approuvez-vous pas mes résolutions ?

Armand et Archibald se regardaient.

Puis, Armand, après un long silence, reprit la parole :

— Il ne nous appartient pas de discuter et de combattre le sentiment qui vous anime et qui prouve une fois de plus que nous avons bien agi en ne désespérant pas de vous… Seulement, avez-vous bien calculé les immenses difficultés de la tâche que vous voulez remplir… ? Le pays dans lequel vous voulez vous engager est presque inconnu. À peine si jusqu’ici quelques Européens y ont pénétré… Vous ignorez jusqu’aux rudiments de la langue… Vous vous exposez à mille dangers, et peut-être ne pourrez-vous avoir cette douloureuse joie de recueillir une trace suprême de celui que vous pleurez !

Martial interrompit Armand d’un geste :

— J’ai songé à tout cela, dit-il d’une voix ferme. Mais je me condamnerais comme indigne de porter le nom de mon père si je reculais, dans l’accomplissement de cette tâche, devant les périls, quels qu’ils soient. Mon père n’a pas tremblé, mon père n’a pas hésité. Pourquoi hésiterais-je ? D’ailleurs, Soëra partira avec moi !…

— Encore une fois, dit Archibald, méditez les conseils de notre ami.

— Non ! non ! s’écria Martial se levant. Trop souvent j’ai été lâche, trop souvent j’ai fait un pas en arrière plutôt que de franchir l’obstacle qui me séparait du devoir. Aujourd’hui j’obéirai à la voix qui m’appelle.

— Eh bien ! mon ami, dit Armand se levant à son tour, vous ne serez pas seul à accomplir cette tâche.

— Que voulez-vous dire ?

Le visage d’Armand se couvrit d’une ombre de tristesse.

— Les douloureux événements qui se sont accomplis, reprit-il, nous imposent à tous des obligations différentes. La mort de M. de Silvereal, en rendant la liberté à Mathilde de Favereye, me donne le droit d’espérer qu’elle voudra bien un jour échanger son nom contre le mien… Mais je dois avant tout permettre à l’oubli du passé de calmer les angoisses ressenties par cette noble créature… Connaissant votre dessein, j’ai sollicité et obtenu une mission ayant pour but une nouvelle exploration du Cambodge et de l’antique pays des Khmers… Je partirai avec vous.

Martial poussa un cri de joie.

— Ce n’est pas tout. Vous n’ignorez pas que tous nos efforts pour rendre la raison à sir Lionel ont échoué ? Souvent, dans les maladies mentales, un changement absolu dans les conditions de l’existence, les secousses de la surprise excitée par des spectacles émouvants et nouveaux produisent des résultats inattendus. Notre ami Archibald, dont le dévouement et l’amitié sont admirables, s’est résolu à partir lui aussi ; et dans cette expédition aventureuse, il accompagnera sir Lionel et veillera sur lui.

Archibald, dont le flegme ne se démentait en aucune circonstance, se contenta d’incliner la tête en signe d’assentiment.

— Ah ! monsieur ! s’écria Martial, qui donc pourra jamais récompenser dignement des cœurs comme les vôtres ?

— Martial, répondit gravement Archibald, obéir à sa conscience, c’est obtenir, par la satisfaction du devoir accompli, la plus douce récompense qu’il soit donné à l’homme d’espérer jamais.

— Ainsi, lorsque vous sembliez combattre mon dessein ?…

— C’était une épreuve, dit doucement de Bernaye. Pardonnez-nous, si nous avons employé ce stratagème, et sachez que c’est une indicible joie pour nous d’avoir apprécié tout ce qu’il y avait en vous de véritable délicatesse et d’élan vers le bien.

— Quand partirons-nous ? demanda Martial.

— Il nous est impossible de fixer aujourd’hui cette date… Vous savez quelle pénible journée s’écoule en ce moment. Un malheureux, – que plusieurs d’entre nous ont connu, – va expier sur l’échafaud un crime épouvantable… Madame de Favereye s’est trouvée mêlée quoique indirectement, à cette tragédie, et je sais que malgré les preuves accumulées contre ce jeune homme elle conserve au fond du cœur des doutes qui la torturent… Elle nous a priés de la laisser seule pendant ces quelques heures d’angoisses… et, vous le savez, Martial, à elle seule appartient le droit et d’autoriser notre départ et d’en désigner l’instant.

— Ne lui avez-vous donc pas confié vos projets ?

— Si fait… Mais il y a de bien longues années que nous poursuivons une tâche que nous avons été, hélas ! impuissants à accomplir… Mme de Favereye a le droit d’exiger que nous continuions à tenter l’impossible pour parvenir au but qu’elle nous a tracé. Et quelle que soit son abnégation, il est de notre devoir de lui prouver que nous ne sommes pas ingrats… Qu’elle dise un mot, qu’elle manifeste un seul regret, et nous restons au poste de combat qu’elle nous a assigné. En ce cas, mon cher Martial, vous partirez seul avec Soëra.

— Mais quel est donc ce secret ? Oui, bien souvent, j’ai compris que dans l’âme de Madame de Favereye il y avait une immense douleur… Ah ! comme vous, je me sens au cœur un dévouement profond pour cette femme si noble et si pieuse… et, je vous le dis, si je devais, moi aussi, renoncer aux pensées que je vous exposais tout à l’heure… eh bien ! il me semble que mon père me pardonnerait en me voyant consacrer ma vie à celle qui m’a montré la voie droite et m’a rattaché à une vie de travail et d’honneur…

Armand lui saisit les mains.

— Bien ! Martial ! bien ! s’écria-t-il. Vous êtes digne de tout savoir… et le temps n’est pas éloigné où tous les secrets du Club des Morts vous seront révélés.

À ce moment, un laquais frappa discrètement à la porte, puis, sur l’invitation d’Armand, entra dans le cabinet où les trois hommes étaient réunis.

— Qu’y a-t-il ? demanda M. de Bernaye.

— Deux hommes sont là qui demandent à parler à M. de Thomerville.

— À moi ? fit Archibald. Quels sont ces personnages ?

— Deux individus d’allures suspectes… Je refusais d’abord de les entendre ; mais ils ont tant insisté que j’ai cru devoir me permettre d’avertir M. le Marquis.

— Qu’appelez-vous des allures suspectes ?

— Monsieur le marquis, on dirait deux brigands…

— Demandez-leur leurs noms.

— C’est ce que j’ai fait, monsieur le marquis… mais, en vérité, le nom qu’ils m’ont donné est si étrange que j’ose à peine le répéter…

Archibald eut un sourire.

— Faites violence à vos pudeurs, dit-il, et répétez… je vous y autorise.

Il faut dire que le valet d’Armand était bien le type le plus complet de la raideur magistrale des orgueilleux de la livrée. Très dévoué à son maître, d’ailleurs.

— Parlez, dit Armand.

Le laquais se redressa, et, rougissant malgré lui, dit :

— Le plus grand m’a dit qu’il s’appelait muf…

— Muflier ? cria Archibald.

— Oui, monsieur le marquis.

— Qu’il entre ! par le diable ! Vous faites attendre Muflier !… et moi qui le pleurais sans cesse !… Vite ! vite !… et des égards ! des égards !

Archibald riait, et ma foi ! oubliait presque ses habitudes flegmatiques.

Ahuri, le valet, craignant d’avoir fait attendre quelque prince déguisé, courut à la porte, et l’ouvrant à deux battants, cria de sa voix la plus sonore :

— Môsieur Muflier !…

— Môsieur Goniglu !…

Et les deux bandits apparurent, paquets de guenilles moisies, ramas de loques sales.

Muflier passa haut la tête, Goniglu le suivit.

Muflier cria :

— C’est lui, enfin !

Et en deux pas il arriva jusqu’à Archibald, et se jetant à genoux devant lui :

— Ah ! marquis ! s’écria-t-il de son organe le plus enroué, comme vous devez nous en vouloir !…

Goniglu, timide, détourna la tête. Le teint de Goniglu était singulier ; sa pâleur jaune avait fait place à je ne sais quel glacis violâtre de l’effet le plus bizarre…

— D’où sortez-vous ? demanda Archibald.

— Hélas ! monsieur le marquis ! de la tombe !

— C’est donc pour cela que vous sentez le vin à pleines narines !

Muflier se releva.

— Monsieur le marquis, accablez-nous ! battez-nous ! tuez-nous ! Foi de Muflier ! nous l’avons mérité !

— Nous verrons plus tard ; pour l’instant, expliquez-vous, et dites-nous pourquoi vous me cherchez.

— Ah ! fit Muflier se drapant sous les chiffons qui jouaient sur sa vaste personne le rôle de vêtements, c’est une longue histoire.

— Abrégez-la !

— Il le faut bien… mais puis-je parler devant ?…

Il regarda, et reconnaissant Armand :

— Ah ! monsieur le médecin, c’est pas pour vous, que je demande ça ! c’est pour l’autre, le petit…

— C’est un mes amis qui deviendra, je l’espère, un des vôtres, dit Archibald. Du reste, je vous le présente. Mon cher Martial, voici les deux plus affreux gredins que j’aie jamais rencontrés, sir Muflier et don Goniglu… Eh bien ! j’ai longtemps cru qu’ils se seraient jetés au feu pour moi.

— Et vous avez raison ! monsieur le docteur, hurla Muflier. Faut pas douter de nous, monsieur Archibald. Oui, nous sommes des gueux, et nous vous aimons bien…

— Pourquoi, si vous m’aimez avec cette ardeur, avez-vous quitté l’hôtel ?

Muflier hésita. L’aveu était pénible. Il baissa les yeux et murmura :

— Monsieur le marquis… on n’est pas de bois !…

Goniglu le poussa du coude, et ajouta :

— Muflier était amoureux, monsieur le marquis !

— Ah bah ! ceci excuse bien des fautes ! Enfin, vous voilà ! Nous reprendrons cet interrogatoire en détail. Actuellement, expliquez-vous.

— D’autant plus, dit Muflier, qu’il ne doit pas y avoir de temps à perdre.

— J’écoute.

— Est-ce que le petiot est nettoyé ?

— Guillotiné ? corrigea Goniglu.

— Quel petiot ?

— Eh ! Jacques ! Jacquot ! Comment donc qu’on disait… le comte de Chavelux… de Chilux…

— Le comte de Cherlux ?…

— Oui, c’est ça.

— Vous le connaissez ?

— Parbleu ! comme celui qui l’a inventé… Mais dites… est-ce qu’ils l’ont refroidi ?

— L’exécution aura lieu aujourd’hui, à quatre heures.

— Nom d’un chien ! et il est ?

— Midi.

Saperlotte !… faut pas moisir !… Monsieur Archibald, faut que vous nous meniez tout de suite chez madame de Favereye.

— Chez madame de Favereye ? Vous êtes fou, mon cher monsieur Muflier !

— Pas du tout ! Ah ! si vous saviez !… Dioulou m’a tout dit ! D’abord Jacquot n’a pas suriné les deux bonshommes.

— Il n’a pas assassiné de Belen et Silvereal.

— Pas pour un sou !

— Qui a commis le crime ?

— Eh ! toujours les mêmes gueux ! Le Bisco et les Loups !

Les trois hommes s’étaient levés, inquiets, haletants.

— Oh ! le malheureux ! murmura Armand.

— Mais c’est pas tout ! cria Muflier. Ce pauvre Jacquot, c’est un enfant volé ! c’est l’enfant de madame de Favereye !

Un double cri lui répondit.

Ainsi, celui qu’ils avaient cherché vainement, c’était Jacques de Cherlux…

— La preuve ! la preuve de ce que vous affirmez !…

— Oh ! des preuves, il y en aura !… Dioulou m’a raconté l’histoire… Pauvre Dioulou… vous ne savez pas ! il est mort !… Mais j’ai bien retenu les noms, allez… y a un M. de Costebelle… et puis les gorges d’Ollioules auprès de Toulon !…

Armand avait sonné violemment.

— Ma voiture ! Attelez ! Je vous donne cinq minutes ! Allez !…

Puis, se tournant vers Archibald :

— Vous, ami, courez au ministère de la justice !… un sursis !… Il le faut… Allez jusqu’au roi, s’il est nécessaire… Notre parole suffira… Donnez notre honneur en garant de l’innocence de ce jeune homme…

Archibald saisit le bras de Muflier :

— Si vous avez dit vrai, s’écria-t-il, je m’engage à faire de vous de braves et honnêtes gens !

— Ça ne sera pas de refus ! dit Muflier ému. Faut bien faire une fin.

Un instant après, Armand et Martial s’élançaient, au galop des chevaux, vers l’hôtel de Favereye.

Muflier et Goniglu se carraient, heureux, sur les coussins de la voiture.

Comment arrivaient-ils si tard ! Hélas ! on l’a déjà compris !

Séduit, saisi aux papilles par la saveur âcre du vin, saveur oubliée depuis longtemps, Muflier, tout entier à la joie de retrouver Goniglu complétement ivre, avait jugé qu’il était de son devoir de faire raison à un ami…

Il avait bu. Deux bouteilles avaient suffi pour abattre le colosse épuisé.

Et Muflier, tombant aux bras de Goniglu, s’était endormi d’un profond sommeil.

Combien de temps avait duré cet engourdissement ?

Quand il était revenu à lui, Goniglu avait, lui aussi, retrouvé le sentiment. Alors ç’avaient été d’interminables questions.

Cette double résurrection ne tenait-elle pas du miracle ?

Goniglu, lui aussi, épargné par la féroce fantaisie de Biscarre, était condamné à mourir de faim.

Mais il avait tenté une évasion et était tombé dans les profondeurs des Cagnards de l’Hôtel-Dieu.

Il s’était cru à jamais perdu. Mais la Providence, – qui, ce jour-là, paraît-il, n’avait rien de mieux à faire, – avait veillé sur lui. Le souterrain où il avait roulé, avait, au temps jadis, servi de cellier. Par quel hasard ce lieu avait-il été muré, oublié ? Il y a là matière à recherches historiques, dont Goniglu se souciait fort peu ; on le comprend de reste.

On lui refusait à manger, le sort lui donnait à boire.

Or, l’homme peut vivre six ou sept jours, quelquefois huit, sans nourriture. En buvant de l’eau, il peut se soutenir douze ou quinze jours. Mais avec du vin !

Sans raisonner au point de vue scientifique, Goniglu n’en devina pas moins qu’il y avait là chance de vivre, ou tout au moins de mourir dans des conditions d’agrément appréciables. Et il but, et il but encore. L’ivresse lourde le saisit et il n’avait plus la notion du temps.

En somme, cela valait bien le rat cru…

Puis Muflier et Goniglu avaient échangé leurs confidences, et cette justice doit leur être rendue qu’ils n’hésitèrent pas à tout tenter pour exécuter les dernières volontés de Dioulou.

Mais il leur fallut au moins une demi-journée pour cuver leur ivresse. Ils eurent le courage de résister à la tentation. Comment sortir ? la lucarne qui éclairait le réduit de Goniglu était trop haut placée pour qu’ils pussent l’atteindre.

Par bonheur, Muflier se souvint que la trappe qui était retombée sur lui, trop lourde pour qu’il eût pu seul la relever, elle pouvait peut-être céder à l’effort de deux hommes.

Ils la retrouvèrent et parvinrent à la faire sortir de son cadre.

Après avoir jeté un dernier regard aux restes inanimés du pauvre Dioulou, ils s’étaient lancés, par l’ouverture dépourvue de barreaux, dans la Seine.

À peine délivrés, ils avaient couru au domicile d’Archibald. Là ils avaient appris qu’il avait été appelé chez Armand.

Au pas de course, les coudes au corps, les deux amis s’étaient élancés vers le boulevard de Courcelles.

On sait le reste.

X

EST-IL SAUVÉ ?

Une tristesse morne pesait sur l’hôtel de Favereye. On dirait qu’à certaines heures, les pierres elles-mêmes participent aux douleurs de ceux qu’elles abritent.

La marquise, enfermée dans une sorte d’oratoire, tendu de deuil, où étaient renfermés, comme en un sanctuaire, tous les souvenirs de sa vie brisée, se laissait entraîner à ses pénibles rêveries.

Pourquoi ce jour-là, plus encore qu’en tout autre, les ombres du passé s’appesantissaient-elles sur son âme, pareilles à ces brouillards opaques qui parfois surprennent et enveloppent le voyageur ? Était-ce donc seulement parce que la justice humaine devait quelques heures exercer sur un coupable le plus terrible de ses droits ? Cette idée de mort, infligée même à un criminel, la troublait et l’épouvantait à la fois. C’est qu’elle se rappelait celui qu’une prétendue justice avait frappé autrefois, qui, honnête, courageux et bon, était tombé, lui aussi, sur une place d’exécution. Celui-là était innocent ! et, cependant, aux yeux de ceux qui l’avaient condamné, sans doute il avait mérité son sort. Et cet autre, ce Jacques, s’il était innocent, lui aussi !

Résistant aux angoisses qui l’oppressaient, Marie de Favereye s’accusait de comparer le sort de ces deux hommes ! Elle se disait que c’était un sacrilège de joindre le nom du martyr à celui de l’assassin !… et pourtant cette idée s’imposait à elle, sans qu’elle pût la repousser. Il s’appelait Jacques, comme celui qu’elle avait aimé.

Elle raisonnait. C’était un enfant trouvé ; quelque malheureux jeté au chemin par une mère criminelle. Et il avait rencontré sur sa route l’infâme Biscarre !

Cette liaison d’idées la faisait frissonner. Jacques… Biscarre. L’accouplement de ces deux noms pesait à son cœur comme une épouvante. Et en elle germait, grandissait une pensée qu’elle n’osait même pas s’avouer.

Si ce Jacques était… était le fils de Costebelle, son fils, à elle !… non !… ce n’était pas possible. C’était folie.

Biscarre ne se serait pas tû si longtemps. Est-ce qu’une créature humaine, si perverse soit-elle, peut pousser à ce point la férocité froide ? Biscarre était un violent. Il n’aurait pas résisté au plaisir de torturer la mère en lui apprenant que son enfant était sur la route de l’infamie. L’enfant né aux gorges d’Ollioules était mort, sans doute. Pauvre cher petit ! Qui sait si, dans l’accès de sa rage folle, Biscarre ne l’avait pas lancé dans la mer, à quelques pas même de cette chaumière où il avait accompli son rapt cruel !…

Et la mère sanglotait, et levait les mains vers le portrait de Jacques de Costebelle, en criant comme pour implorer son secours…

Puis, elle avait eu peur de devenir folle, tant le sang lui martelait les tempes et brisait son cerveau. Elle avait appelé auprès d’elle Lucie et Pauline. Du moins, les voyant, elle avait encore l’illusion de la maternité.

Les deux jeunes filles étaient tristes, elles aussi.

Le cœur de Pauline était brisé. Les âmes jeunes sont blessées plus promptement et plus profondément. Elle ne pouvait oublier que Jacques de Cherlux lui avait sauvé la vie ; elle le voyait sans cesse, pâle, mais souriant, se jetant au devant de la mort pour l’arracher au péril. Elle entendait cette voix qui avait fait vibrer en elle des fibres inconnues.

Puis son imagination la transportait dans cette vaste salle où des juges siégeaient, impassibles et attentifs. Jacques était là, debout, plus pâle encore, se débattant contre l’accusation qui le harcelait.

Et un mot était prononcé, tombant lourd comme une hache : la mort !

Les trois femmes, pressées l’une contre l’autre, les mains enlacées, pleuraient, silencieuses.

Et plus pesante, plus obscure, l’ombre douloureuse les enserrait comme un linceul.

Tout à coup, la porte s’ouvrit vivement ; M. de Favereye parut, et avec lui Armand de Bernaye et Martial.

Ils s’arrêtèrent au seuil, regardant le groupe désolé.

— Lucie ! Pauline ! laissez-nous seuls avec votre mère, dit le magistrat.

Elles levèrent la tête.

Marie de Favereye était devenue livide ; un éclair de fièvre passait dans ses yeux, et, par un mouvement instinctif, elle avait pressé les deux jeunes filles contre son sein, frappée d’un pressentiment incompris.

M. de Favereye vint à elle :

— Il faut que je vous parle, chère femme, dit-il d’une voix à la fois douce et grave, à vous… seule.

Et il insista sur le mot seule.

Elle passa sa main sur son front moite. Puis, embrassant Lucie et Pauline :

— Allez, mes enfants, dit-elle ; je vous rappellerai tout à l’heure.

Et quand la porte se fut refermée sur elle :

— Que se passe-t-il donc ? demanda-t-elle haletante.

Le vieillard hésita un instant. Il avait peur de tuer Marie par une brusque révélation.

Mais Armand lui fit un signe. Il fallait se hâter.

Une heure venait de sonner. Le condamné n’avait plus que trois heures à vivre.

— Amie, dit le magistrat, vous avez été forte contre la douleur… serez-vous forte contre la joie ?…

— Contre la joie ?… Hélas ! est-il donc au monde de la joie possible pour moi ?…

— Oui, mon enfant, reprit paternellement M. de Favereye. Je connais mieux que tout autre le secret de votre vie douloureuse, et je vous dis : Femme, vous avez souffert ! mais l’avenir vous récompensera de n’avoir pas désespéré.

Elle eut un tressaillement violent, et se dressant, elle s’écria :

— Mon fils !

— Votre fils vit, répondit le vieillard, allant vivement à elle et la prenant dans ses bras.

Elle poussa une sorte de gémissement, sa tête s’appuya à l’épaule du vieillard et de grosses larmes jaillirent brûlantes de ses yeux.

— Il vit ! oui, je le crois, je le sens ! Ah ! parlez maintenant, je me sens forte. Mon fils est vivant, et je faiblirais ! Non pas ! Parlez, vous dis-je. La mère courageuse soutiendra la femme trop faible. Où est mon fils ?

— Votre fils, vous le connaissez, vous l’avez vu ?…

Elle regarda M. de Favereye, puis Armand et Martial.

— Je l’ai vu, moi ! Où donc ?

— Vous avez vu un innocent, enveloppé dans l’inextricable réseau d’une accusation… sous le poids de l’anathème.

— Jacques de Cherlux ! cria-t-elle encore.

Elle se laissa tomber à genoux.

— Jacques, oui ! reprit le vieillard ; Jacques que les hommes ont condamné !

— Mais il va mourir ! clama la pauvre femme.

— Non ! il est sauvé !

— Sauvé ! sauvé !… et il n’est pas coupable !… Ah ! j’avais donc bien deviné ! Est-ce que le cœur des mères se trompe !… est-ce que je ne sentais pas en moi une invincible attraction qui m’entraînait vers lui !… Mon fils ! mon fils !… Oh ! dites… dites encore que j’ai bien entendu…

— Madame, dit Armand, deux hommes dont je vous ai déjà parlé, deux bandits, jadis complices de Biscarre, sont venus, au prix des plus grands dangers, me révéler la vérité. Jacques est l’enfant qui a été jadis arraché de vos bras par Biscarre ; ils déclarent, en outre, que le crime a été commis par Biscarre et les misérables qu’on nomme les Loups de Paris.

— Ces hommes, où sont-ils ?

Elle s’était redressée. Elle était forte, maintenant.

Armand alla à la porte… et sur un signe, Muflier et Goniglu apparurent.

Malgré leur aplomb, ils étaient quelque peu interdits.

— Parlez, leur dit Armand, et ne craignez rien.

Muflier toussa, se retourna pour cracher, vit le tapis et s’abstint.

En quelques mots, il répéta ce qu’il avait déjà appris à Archibald.

— Mais le temps presse ! s’écria Marie. Il faut le sauver !…

— Thomerville est au ministère de la justice, il va revenir avec l’ordre de sursis.

— Mon Dieu ! murmurait la pauvre femme. Je ne sais plus, je ne comprends plus !… innocent !… il est innocent !… M. de Thomerville se hâte, n’est-ce pas ?… Oh ! j’ai peur de ma joie ! j’ai peur de mon espérance ! Ah !…

Elle avait poussé un cri.

Archibald venait de paraître, accompagné d’un autre personnage.

— Mes amis, dit M. de Thomerville, M. le secrétaire général du ministère de la justice a bien voulu m’accompagner jusqu’ici pour entendre lui-même la déclaration de ces deux hommes.

— Ah ! monsieur ! soyez béni !… Mais le sursis !…

— L’ordonnance est partie, dit le nouveau venu. Donc, il n’y a plus péril… et si la justice a été égarée, elle réparera son erreur.

À ce moment, il se passa un fait singulier.

On entendit dans la boiserie comme un brusque craquement.

Armand s’élança dans la direction d’où le bruit avait paru partir et ouvrit brusquement une porte latérale.

La chambre contiguë était vide.

— Pourtant, s’écria Archibald, j’ai bien entendu… Quel était ce bruit ?

— Qu’importe ! fit la pauvre mère. Hâtons-nous, monsieur, dit-elle en s’adressant au secrétaire général ; voici ces deux hommes… questionnez-les.

Affirmer que Muflier et Goniglu fussent parfaitement à leur aise, ce serait se laisser entraîner à une exagération regrettable.

Certes, rendre service est bien. Mais parler, c’était s’avouer affiliés aux Loups, c’était raconter à la justice une foule de petits détails qu’il eût été préférable de lui laisser ignorer.

Muflier regarda Goniglu, qui regarda Muflier.

— Hein ! fit Muflier interrogateur.

— Peuh ! formula Goniglu.

— Faut-il y aller ?

— Aïe donc !… et tant pis !…

Et Muflier parla nettement, franchement. Puis quand il eut fini :

— Ça ne fait rien, conclut-il, ça ne serait pas bien de nous faire arriver de la peine.

Le secrétaire général réfléchissait :

— J’ai attentivement écouté, dit-il. Mais je dois avouer que ma conviction n’est pas encore suffisamment formée.

— Que voulez-vous dire ? s’écria Armand.

— J’en appelle à M. de Favereye lui-même. Le témoignage de ces hommes n’est pas suspect, je le reconnais ; car ils se compromettent eux-mêmes pour affirmer la vérité, ce dont il leur sera évidemment tenu compte…

— Hum ! fit Muflier.

Archibald le regarda, et d’un coup d’œil lui adressa un signe d’encouragement.

— Mais, d’autre part, continua le secrétaire général, que d’obscurités règnent encore dans cette affaire !… Peuvent-ils expliquer comment le jeune homme se trouvait dans la maison des victimes, comment il était couvert de sang, comment il tenait à la main l’arme meurtrière ? Si du moins l’accusé pouvait ou voulait fournir des renseignements que l’on pût contrôler, peut-être arriverait-on à la certitude de son innocence. Mais, vous le savez, il déclare que depuis une certaine heure de la soirée, il ignore absolument ce qui s’est passé.

À mesure que parlait le haut fonctionnaire, à mesure que lentement, et cependant sans malveillance, il réédifiait l’échafaudage de l’accusation, Marie de Favereye se sentait mourir.

C’était son fils !… elle avait la conviction entière, absolue, de son innocence, et pourtant elle écoutait cet homme et ses déductions positives qui lui arrachaient l’espérance par lambeaux.

M. de Favereye ne répondait pas, ne contredisait pas.

Ainsi ce fils tant pleuré, elle ne le retrouvait que pour le perdre ! Lui fît-on grâce de la vie, il n’en était pas moins déshonoré, rivé peut-être à la chaîne du forçat.

C’était la vengeance de Biscarre qui s’accomplissait.

— Nous tenterons l’impossible, madame, dit le secrétaire général. Mais demandez à Dieu qu’il fasse surgir un témoignage concluant, positif, qui démontre à l’évidence l’innocence de M. de Cherlux…

— Dieu a entendu cette prière, dit une voix grave.

Tous se retournèrent.

Un prêtre était au seuil de la porte, depuis quelques minutes déjà, écoutant les paroles prononcées.

— Madame la marquise de Favereye ? demanda-t-il.

— C’est moi, fit la marquise en allant vers lui.

— J’apporte, dit-il, la preuve de l’innocence de M. de Cherlux !…

— Ah ! parlez ! par grâce ! s’écria le marquis.

— Voici, reprit le prêtre. Ce matin, ayant à distribuer quelques aumônes, je passais sur la route de Saint-Denis. Comme je suivais le chemin, auprès d’une maison déserte, j’entendis des gémissements… C’était comme un râle. La voix était celle d’une femme. J’ai voulu entrer, la porte était solidement fermée. J’ai appelé du secours, des paysans ont enfoncé la porte, et je suis entré.

» Là, j’ai trouvé une femme mourante… une affreuse blessure était béante dans sa poitrine. Cependant elle respirait encore. Quand elle m’a vu, elle a poussé un cri de joie, et comme on cherchait à lui porter secours, elle a dit :

» — C’est inutile… je sens que je suis perdue. Mais il me reste un devoir à remplir… Mon père, restez seul avec moi, et écrivez, je vous en prie, écrivez ce que je vais vous dicter… mais vite ! vite !… car il faut que j’aie le temps et la force de signer.

» J’ai obéi aux vœux de la moribonde. Le récit était long, terrible, et bien souvent elle a dû s’arrêter… Mais je l’encourageais, car elle faisait une bonne et sainte action.

» Quand elle eut achevé de dicter, je la soutins pendant qu’elle écrivait une ligne et signait… puis elle m’a dit de courir aussitôt à Paris, et de remettre à madame de Favereye sa confession écrite, et, quand elle eut fini de parler, elle se pencha ; tandis que je la bénissais, elle est retombée en arrière… morte !…

» Je remplis ma mission… Voici la déclaration de cette femme qui, grande coupable, sauve un innocent… »

Et il tendit à la marquise un pli que madame de Favereye saisit d’une main fiévreuse.

— Mais cette femme, demanda Armand, qui donc était-elle ?

— En ce monde, elle s’appelait Isabelle de Torrès.

Martial poussa un cri ; des larmes montèrent à ses yeux et un mot suprême de pardon monta à ses lèvres.

La marquise avait rapidement parcouru le manuscrit.

— Voyez ! s’écria-t-elle, tout est expliqué !… Jacques avait été attiré dans un piège, puis soumis à l’action d’un narcotique. C’était l’œuvre de ce misérable Biscarre ! Innocent !… mon fils est innocent !…

Et, tombant à genoux, elle embrassait les mains du prêtre.

Biscarre avait mal frappé. On voit comment un souffle de vie était resté en l’âme de la malheureuse, et comment, retenant sur ses lèvres le râle suprême, elle avait fait appel à toutes ses énergies. Elle l’aimait ! avait dit Biscarre.

Oui, et assez pour ne pas mourir avant de l’avoir sauvé…

La déclaration était longue, circonstanciée. C’était presque toute sa vie que celle qu’on avait surnommée le Ténia, avait résumée dans cet aveu désespéré.

Et c’était un acte formidable d’accusation dressé contre Biscarre, qui l’avait assassinée.

Le marquis de Favereye l’avait lu à voix haute.

Quand il l’eut achevé, en disant ces lignes :

« Moi, Isabelle la pécheresse, au moment de paraître devant l’éternelle justice, je déclare que tout ce qui est écrit là est l’expression de la sincère vérité… Je le jure… et je meurs. Qu’on me pardonne… Isabelle, duchesse de Torrès… »

— Monsieur, dit le magistrat au secrétaire général, l’innocence de ce jeune homme ne vous paraît-elle pas prouvée… ?

— Le doute est impossible, répondit le fonctionnaire. Ce Biscarre, déjà condamné à mort par contumace, va être recherché par la police entière du royaume, et il ne nous échappera pas…

— Mais Jacques ? s’écria le marquis.

— Il nous est impossible de le rendre immédiatement à la liberté… Mais, dans une heure, il quittera la Conciergerie et sera transféré à la Force. Aujourd’hui même le souverain connaîtra les phases de cette terrible aventure… il signera, j’en ai la conviction, la grâce du condamné ; puis la révision sera entamée, et avant un mois, il sera libre !…

— Un mois !… du moins je pourrai le voir !…

— Dès que la grâce sera signée, je vous le promets… Quant à ces deux hommes, ajouta-t-il en se tournant vers Muflier et Goniglu, quoique leur témoignage ait beaucoup perdu de son importance, il est utile qu’il se tiennent à la disposition de la justice… et je crois qu’une arrestation est nécessaire.

On entendit un double gémissement.

— Monsieur, dit Thomerville, vous avez foi en ma parole ?…

— Certes, monsieur. Vous êtes de ceux dont on ne peut douter…

— Eh bien ! je vous demande la permission de me constituer le geôlier de ces deux hommes… je réponds d’eux comme de moi-même.

Le secrétaire général hésita.

— Et je me joins à M. de Thomerville pour offrir ma caution, dit M. de Favereye.

— Qu’il soit donc fait comme vous le désirez.

Muflier ne put réprimer un élan spontané :

— Eh bien ! v’là de rudes zigues ! s’écria-t-il.

— Des crèmes ! insista Goniglu.

— Monsieur, reprit Marie de Favereye, ce jeune homme est encore enfermé dans le cachot des condamnés à mort… délivrez-le de cette épouvantable angoisse.

— Je ne perdrai pas une minute, madame. Messieurs, dit-il en s’adressant à Armand et à Archibald, veuillez m’accompagner… Vous irez vous-mêmes présider au transfèrement du condamné.

La marquise s’approcha d’Armand :

— Embrassez-le ! dit-elle tout bas. Et dites-lui que je l’aime !

— Messieurs Muflier et Goniglu, dit Archibald en entraînant les deux camarades à l’écart, vous avez entendu ? J’ai confiance en vous ! Vous allez de ce pas vous rendre à mon hôtel et vous enfermer dans votre chambre. Donnez-moi votre parole !

— Notre parole ! Ah ! tenez ! si nous y manquions nous serions deux gredins… plus gredins que tous les gredins…

— C’est bien, je compte sur votre honneur.

Les deux hommes se regardèrent en se redressant, et, clignant de l’œil :

— Notre honneur ! hein ? firent-ils, plus fiers que si on leur avait donné un royaume.

La marquise et M. de Favereye restèrent seuls.

— Êtes-vous heureuse ? demanda le vieillard.

— Oui ! murmura-t-elle.

Pauvre mère !… Ne te hâte pas de sourire à l’avenir !… Tes épreuves ne sont pas finies. L’infâme n’est pas encore vaincu !

XI

TOUT S’ÉCROULE

Nous avons laissé Jacques dormant, malgré les terribles angoisses de la dernière heure, de ce sommeil profond qui, chez beaucoup, suit la surexcitation des grandes crises.

Quand il s’éveilla, le jour était venu.

Ses rêves l’avaient transporté bien loin de cette prison sinistre dont les portes ne devaient plus s’ouvrir devant lui que pour le laisser marcher à la mort.

Cette prison ressemblait à un sépulcre gardant un corps pour qu’il devînt cadavre.

Jacques avait regardé autour de lui. Et tout à coup il avait tressailli, sentant les liens de la camisole de force enserrer ses membres engourdis.

Au pied de son lit, un gendarme veillait.

Il ne remua pas tout d’abord ; en face de lui, la lucarne grillée percée dans le mur, matelassé jusqu’à hauteur d’épaules, jetait les premières lueurs de l’aube encore indécise. Jacques aspira en quelque sorte cette lumière qui lui parlait de vie, de liberté, d’avenir.

Puis il sentit le regard de son gardien qui pesait sur lui. Ne dormant plus, il ne s’appartenait pas. Chacun de ses mouvements était épié, chacun de ses gestes surveillé.

— Quel heure est-il ? demanda-t-il.

Et avant que l’homme ne lui eût répondu, l’horloge de la prison sonna six heures.

— Pensez-vous que l’exécution soit pour aujourd’hui ? dit-il encore d’une voix calme.

Le gendarme fit un geste indiquant qu’il l’ignorait.

— Je désirerais que tout fût fini, reprit Jacques. Et ces délais me semblent bien longs.

— C’est pourtant vivre, que d’attendre, dit l’homme.

— Je ne tiens pas à vivre, dit Jacques.

Quelques minutes s’écoulèrent sans qu’un mot fût échangé, puis des pas retentirent dans le corridor, l’énorme serrure grinça, et la porte, tournant sur elle-même, donna passage au guichetier, suivi du directeur de la prison.

Jacques comprit, et lentement, sans forfanterie, se dressa à demi sur son lit.

Il crut que l’heure était venue, et, simplement, il dit :

— Je suis prêt.

Le directeur fit un geste :

— Le greffier de la cour d’assises demande à vous parler, dit-il.

— Bien ! fit Jacques.

Celui qu’on lui annonçait entra, vêtu de noir, ému, en dépit de ses habitudes professionnelles.

— Monsieur, dit-il à Jacques, les délais de recours en cassation sont épuisés, et je viens vous signifier votre arrêt.

— Faites, je vous écoute.

Alors, d’une voix monotone et rapide, le greffier lut à Jacques l’arrêt définitif, cette fois, qui le condamnait à la peine de mort.

Pendant cette lecture, pas une fibre du visage de Jacques ne tressaillit. Pour lui, c’était la délivrance.

Quand le greffier eut achevé :

— Vous pouvez encore signer votre recours en grâce, dit le directeur.

Jacques le regarda de son grand œil clair et profond.

— Ma grâce impliquerait le bagne… dit-il.

Le directeur baissa la tête.

— Mieux vaut mourir que de traîner la chaîne du forçat, fit le jeune homme, tressaillant à cette seule pensée.

Mais, se remettant aussitôt :

— Je désirerais, dit-il, parler à mon avocat…

— Il a promis de venir à la Conciergerie à la première heure…

— Et il tient sa parole, dit une voix.

L’avocat entra.

— Monsieur, lui dit Jacques, ne pourrais-je vous parler seul et sans témoins ?…

L’avocat interrogea le directeur du regard, appuyant d’un signe muet la requête du condamné.

Le directeur hésita. Puis :

— Tout ce que je puis permettre, dit-il, c’est que les surveillants se tiennent au dehors, la porte restant ouverte, de façon à ce qu’ils ne perdent pas de vue le condamné.

— Je vous remercie, dit Jacques. Cela suffit.

C’était une faveur réelle. Mais, malgré lui, le directeur de la Conciergerie, comme tous ceux qui s’étaient approchés de Jacques dans ces jours douloureux éprouvait pour lui une sympathie dont il ne pouvait se défendre.

Le calme du jeune homme, cette résignation, cette soumission différaient étrangement des violences dont il avait été trop souvent témoin. Et malgré le scepticisme inhérent à ses délicates et pénibles fonctions, chacun se demandait si on se trouvait en face d’un criminel endurci ou d’une victime.

Et pourtant, s’il était innocent, comme il l’avait affirmé avec tant de force, comment expliquer qu’il n’y eût pas en cet homme des révoltes en quelque sorte involontaires ?

C’était une énigme dont nul ne pouvait trouver la solution.

Dans les conditions indiquées, Jacques resta seul avec celui qui l’avait défendu de son éloquence et qui, lui aussi, avait voué au condamné une sorte d’affection.

Parlant à voix basse, ils pouvaient n’être pas entendus :

— Dites-moi la vérité, dit Jacques, c’est aujourd’hui que je dois mourir…

— Je le crois, répondit l’avocat.

— C’est bien. Maintenant, écoutez-moi. Vous le savez, je n’ai rien voulu tenter pour éloigner l’heure fatale. J’ai résisté à vos conseils, je puis dire même à vos prières. Je veux que vous compreniez quel est le mobile qui m’a guidé, et que vous emportiez, lorsque ma tête sera tombée sur l’échafaud, un souvenir miséricordieux de celui qui sera mort.

L’avocat lui répondit :

— Je vous écoute. Mais si cette affirmation peut contribuer à soutenir votre énergie, je vous jure que je vous crois innocent.

— Merci. Je le savais. Et c’est là le motif qui m’a décidé à vous ouvrir mon cœur. Lancé dans la vie au hasard, j’ai été élevé par un homme que tous accusent, mais envers lequel je ne puis me défendre d’une sorte de reconnaissance…

— L’oncle Jean !…

— Oui, l’oncle Jean. Je sais qu’on l’identifie à Biscarre, au voleur Mancal, à l’empoisonneur Blasias… Je ne me connais pas le droit d’accepter ces accusations. Car cet homme, à qui je n’étais peut-être uni par aucun lien, m’a permis de m’instruire… Il n’a pas développé en moi les bons sentiments qui font les cœurs honnêtes et forts… je le reconnais. Mais n’était-ce pas ignorance de sa part, mauvaise entente de mes propres intérêts ? Je ne puis répondre.

» Mais ce que je sais, c’est que cette instruction, supérieure à celle de mes compagnons d’atelier, avait développé en moi un invincible désir de m’élever. Ma tête était pleine de connaissances, ma raison, elle, était vide, ma conscience était muette. Là est mon malheur. Quand il me fut dit que je pouvais échanger mon humble état d’ouvrier contre la position, le titre, la fortune du comte de Cherlux, je ne discutai pas. C’était une route s’ouvrant tout à coup devant moi ; c’était l’espoir hardi, violent, m’emportant dans des sphères inconnues…

» Oh ! alors, dans mes nuits d’insomnie, quels rêves je formais !… Je me sentais fort !… Je voulais me frayer un chemin qui m’aurait conduit si loin, si haut peut-être, que toutes mes ambitions, latentes jusque-là, auraient été assouvies…

» Vint le réveil. Commença cette ivresse malsaine qui devait me jeter aux bras de la duchesse de Torrès. Je vous l’ai dit, je vous le répète, le sens moral n’était pas éveillé en moi ; je me laissai entraîner comme un enfant par cet étourdissement malsain…

» Quand tout à coup parut devant moi une jeune fille !… Ah ! monsieur, vous qui croyez en moi, laissez-moi vous dire que de ce jour-là, il y eut en moi comme une régénération… un éclair avait lui devant mes yeux… j’avais deviné la probité, compris le bien… Dans ces quelques heures qui suivirent la remise du billet, attribué par moi à celle que je n’ose pas nommer, je pris avec ma conscience l’engagement solennel de devenir un homme… Bien des voies s’offrent à la volonté persistante et courageuse… J’allais choisir ! Tenez ! l’idée m’était venue de devenir soldat. J’avais choisi les régiments d’Afrique. Là, me dévouant à la patrie, j’aurais gagné à la fois et mes épaulettes et mon droit d’honnête homme…

» La catastrophe épouvantable s’écrasa sur moi. Toutes les évidences s’accumulèrent pour me condamner. Enfin, vous avez lutté de toute la force de votre virile éloquence. On ne vous a pas cru, vous, que tous entourent d’estime et de respect, pas plus qu’on ne me croyait moi-même, moi qu’on croyait un assassin…

» Le verdict m’a frappé. Dès lors, j’ai compris, – comme vous l’avez compris vous-même, – l’impossibilité de porter la lumière dans ces ténèbres qui, à chaque minute, s’épaississaient plus lourdes autour de moi…

» Me pourvoir en cassation ! pourquoi ? pour prolonger mon agonie ; à quoi bon ? Le jugement eût-il été infirmé, je comparaissais à nouveau devant la cour. Et si, par une sorte de pitié, de lassitude, des circonstances atténuantes m’étaient accordées, j’étais jeté au bagne. Au bagne ! comprenez-vous cela ? Avoir rêvé l’honneur et trouver l’infamie honteuse, épouvantable, perpétuelle !…

» Donc j’ai fait ce que me dictaient ma raison et ma conscience. Je vais mourir.

» Mais il est au monde deux êtres que je révère, que j’aime, et dont je voudrais, le sacrifice étant accompli, recouvrer l’estime. L’un, c’est la jeune fille, dont je vous ai dit le nom et que j’aime pour sa pureté, pour son innocence, de toutes les forces de mon âme.

» L’autre… ici, le sentiment qui m’anime est complexe et difficile à expliquer ; je ne l’ai vue que deux fois : la première, c’était au chevet de cette malheureuse qui agonisait dans une maison de la rue des Arcis ; la seconde, ce fut à la cour d’assises. Or, ces deux fois, son regard se posa sur moi, indifférent peut-être, et cependant, alors qu’elle me regardait, il se faisait dans tout mon être comme un tressaillement convulsif, mais non douloureux !… Ce regard rafraîchissait mon âme, mettait la force en moi, réveillait mon énergie ; elle ne me parlait pas, et pourtant il me semblait qu’elle me criât : Courage !…

» C’est évidemment là une de ces illusions que subit l’homme sans les discuter. Mais elle m’est douce, et me soutient même à l’heure où je dois mourir.

» Celle-là se nomme madame la marquise de Favereye.

» Eh bien ! à ces deux femmes, promettez-moi de déclarer, – comme vous l’avez fait ici même, – que vous croyez à mon innocence, et quand je serai mort, remplissez pour moi le rôle que trop souvent des défenseurs désintéressés ont eu à accepter, lorsqu’il était trop tard… Soyez mon avocat posthume, reprenez un à un les faits de l’instruction, étudiez-les minutieusement, surveillez les circonstances qui se peuvent produire.

» Et si, un jour, vous obtenez la preuve de mon innocence, jurez-moi de la remettre à Pauline de Saussay et à la marquise de Favereye, et de leur dire :

» — Pleurez sur lui, car il n’était pas coupable ! »

Jacques se tut, oppressé par les pensées qui l’accablaient. L’avocat, pâle, admirait ce sang-froid, cette générosité de sentiments qui le touchait plus que des protestations passionnées.

— Je vous le jure, dit-il, sur mon honneur !… j’emploierai ma vie à soulever le voile qui cache cet effrayant mystère, et, si je réussis, votre mémoire sera solennellement réhabilitée.

— Merci ! dit Jacques. Maintenant je puis mourir.

Puis il resta seul, autant que l’est du moins un condamné à mort, et s’absorba dans ses réflexions.

Cette vie, qui allait lui être arrachée, lui semblait valoir bien peu. À quoi donc lui avait-elle servi ? Quel emploi en avait-il fait ? Il n’était qu’un inutile. La société le rejetait. En somme, c’était justice.

Les heures passaient, lentes, et cependant rapides, puisqu’elles l’entraînaient à la mort. Mais lui ne les comptait pas. Il attendait.

Les suprêmes formalités commençaient.

Le prêtre était venu.

Tout à coup la porte s’ouvrit violemment, et le directeur entra de nouveau. L’homme primait le fonctionnaire. Il cria :

— Un sursis !…

Jacques se dressa.

— À quoi bon ? s’écria-t-il. Ah ! ces hommes me torturent !…

— Mon fils, dit le prêtre, ne désespérez pas ainsi. Qui sait ? Peut-être votre innocence a-t-elle éclaté.

Le directeur donna lecture de l’ordonnance de sursis.

Elle portait la signature du garde des sceaux.

— Ayez confiance, dit-il à Jacques. Une semblable mesure n’a pas été prise sans de graves motifs.

— Mon innocence ! murmurait Jacques en secouant la tête. Ah ! si cela était possible ! Mais non, je n’espère plus !…

Puis s’adressant au directeur :

— Ce sursis n’est pas limité ?

— Jamais ces ordonnances ne fixent de délai. Il se peut qu’un supplément d’instruction ait été réclamé.

— Et l’agonie se prolongera, dit Jacques lentement. Je vous suis reconnaissant de la joie que semble vous causer cet incident. Pour moi, il m’effraye ; j’ai peur du bagne !…

— Ne pouvez-vous délivrer le condamné de la camisole de force ? demanda le prêtre.

— Je ne puis prendre la responsabilité de cette mesure, et à mon grand regret, croyez-le ; mais je ne doute pas que des ordres nouveaux n’arrivent d’un moment à l’autre. En cas de sursis, le condamné ne reste pas à la Conciergerie. Il est transféré soit à Bicêtre, soit à la Force.

Au même instant, et comme pour répondre à sa parole, le guichetier se présenta :

— Monsieur le directeur, dit-il, un officier de gendarmerie demande à vous parler.

— Ah ! je vous le disais bien ! s’écria le directeur en sortant.

Il alla au greffe.

Là se trouvait, en effet, un officier de gendarmerie, et, par la fenêtre grillée, on voyait dans la cour de la prison quatre gendarmes, entourant une voiture.

— C’est pour le transfèrement ? demanda le directeur.

— Probablement ! dit l’officier en lui présentant un pli, sur lequel s’étalait le sceau ministériel.

Le directeur brisa le cachet d’une main fiévreuse.

— Ordre de transférer le condamné à la Force. C’est bien !

— Mes instructions me recommandent d’agir le plus promptement possible, dit l’officier.

— C’est l’affaire de quelques minutes, que le reçu soit libellé immédiatement, ainsi que la levée de l’écrou.

Se hâtant le directeur se dirigea vers la prison.

En quelques instants, Jacques surpris, se demandant s’il n’était pas le jouet d’une hallucination, fut délivré de la camisole de force.

Puis, la porte du cachot s’ouvrit devant lui…

Une large aspiration apporta à ses poumons un flot d’air pur. Il se sentit plus fort, et marcha d’un pas assuré.

— Voici le condamné, dit le directeur.

Puis au greffier :

— Les pièces sont en règle… ?

— Absolument !

— Allez donc ! Et je vous souhaite, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Jacques, de ne pas revenir ici.

— Voulez-vous me donner la main ? dit Jacques.

— Certes !…

— Allons ! allons ! sauf le respect que je vous dois, monsieur le directeur, pas de simagrées !… j’ai mes ordres !

— Ce n’est pas moi qui le retiendrai, dit le directeur en souriant.

— Et les menottes ? dit l’officier, saisissant les mains de Jacques.

— Pourquoi ? il ne s’échappera pas, s’écria involontairement le directeur.

— J’ai mes ordres, répéta l’officier.

Un instant après, Jacques, à peine remis de l’étourdissement que lui avaient causé ces brusques événements, était poussé dans la voiture, où se trouvaient deux agents et l’officier.

Puis, les roues s’ébranlaient… les lourdes portes de la Conciergerie se refermaient avec un bruit sourd.

On entendait les sabots des chevaux heurtant le pavé.

C’était la vie. Était-ce la liberté ?

Une demi-heure s’écoula, le directeur était resté au greffe, causant avec l’aumônier et les employés de ces singuliers incidents, quand la porte s’ouvrit de nouveau et un officier de gendarmerie se présenta.

Armand de Bernaye l’accompagnait.

Le directeur se leva, curieux.

— Monsieur le directeur, dit l’officier, je viens vous demander de remettre entre mes mains le condamné à mort.

— Hein ? s’écria le directeur bondissant sur lui-même.

— Le sursis n’entraîne-t-il pas d’office le transfèrement à la Force ? demanda Armand.

— Certes !… mais… vous avez un ordre ?

— Le voici, dit l’officier tirant de son habit un pli cacheté.

Le directeur était atterré. Il prit l’enveloppe, la retourna plusieurs fois entre ses mains. Elle portait tous les caractères de l’authenticité.

— Hâtons-nous, monsieur, je vous en supplie ! dit Armand, les minutes sont des siècles pour ce malheureux.

Le directeur avait ouvert la missive ministérielle et lisait.

Tout à coup il s’écria :

— Greffier ! l’autre lettre ?

— La voici, dit l’homme, qui comprenait l’anxiété de son chef.

Le directeur les compara rapidement.

— Mais, enfin ! que se passe-t-il ? s’écria Armand.

— Je ne sais… je ne comprends pas…, balbutia le directeur. Mais le condamné n’est plus ici…

Un cri s’échappa de la poitrine de M. de Bernaye. Il eut peur d’être venu trop tard.

— Où est-il ?

— Il vient d’être transféré à la Force.

— Impossible. Nous sortons du cabinet du ministre.

— Lisez, dit le directeur, en lui remettant l’ordre antérieur.

Armand le parcourut d’un œil rapide.

— Cette pièce est fausse ! cria-t-il.

— Fausse ! c’est impossible !

— Voyez ! Comparez ! Cette signature est évidemment contrefaite. Vous avez l’ordonnance du sursis… Jugez par vous-même.

Le directeur, abasourdi, obéit sans répliquer.

En comparant ces deux pièces, l’hésitation n’était pas possible.

Les gendarmes étaient de faux gendarmes, l’ordre de transfèrement était faux.

Jacques avait été enlevé.

Mais par qui ? Quel était cette nouvelle et effrayante énigme ?

— Monsieur, s’écria Armand, vous répondrez devant la justice de la vie de cet innocent !…

Et il s’élança au dehors.

XII

PAUVRE MÈRE !

Quelques jours s’étaient passés depuis l’audacieux coup de main exécuté à la Conciergerie qui rappelait la merveilleuse évasion de Sidney Smith, enlevé de la tour du Temple, en 1798, sous le Directoire, par ses amis déguisés en gendarmes.

On ne douta pas un seul instant, dans le public, que Jacques, jusqu’ici ayant joué un rôle hypocrite, n’eût été sauvé par ses complices, les Loups de Paris.

L’aventure avait fait grand bruit dans les régions administratives. Comment le directeur, le greffier, toutes les autorités préposées à la garde des prisonniers, comment tout ce personnel avait-il pu se laisser jouer à ce point, alors surtout qu’il s’agissait d’un individu placé dans des conditions aussi exceptionnelles ?

Au ministère de la justice, le revirement avait été complet.

On tenait pour apocryphes les déclarations de Muflier et de Goniglu ; il avait fallu toute l’influence d’Archibald et de M. de Favereye pour qu’ils ne fussent pas mis immédiatement en état d’arrestation. Archibald, d’ailleurs, n’avait pas transigé avec sa parole. Il leur avait promis la liberté ; il entendait que sa parole fût respectée, dût-il reprendre la sienne et favoriser leur évasion.

Quant à la confession du Ténia, il n’en était pas tenu compte, et on était pas loin d’incriminer l’indulgente crédulité du prêtre. C’est, en effet, un terrible événement que l’évasion d’un condamné à mort. Les nouvellistes étaient à l’affût, les aboyeurs de scandales n’avaient pas manqué de faire des gorges chaudes sur cette ridicule échauffourée, qui défrayait les chroniques et les racontars.

Plus encore, le nom de Biscarre, roi des Loups, était devenu un objet de terreur pour la ville entière. En ce temps-là, il ne se passait pas de journée où les lieux solitaires, tels que les boulevards extérieurs, les bords du canal, ne fussent le théâtre de quelque attaque nocturne, et chaque fait divers se terminait invariablement par ces mots :

— Les assassins font évidemment partie de la bande redoutable des Loups de Paris.

La préfecture de police était aux abois. Elle avait lancé des agents de tous côtés sur la piste de Biscarre. Le personnage devenait légendaire. Des arrestations avaient lieu, reconnues bientôt pour être le fait d’une erreur. Biscarre restait insaisissable…

Pendant ces douloureuses péripéties, que se passait-il à l’hôtel Favereye ?

Là, le coup avait été d’autant plus terrible qu’il était moins prévu.

Tout semblait concourir à la réparation du crime commis par Biscarre, l’innocent était sauvé, réhabilité. Le fils de Jacques de Costebelle, reconnu par un testament olographe de son père, reprenait dans la société son rang et ses droits. La marquise de Favereye devenait, sinon officiellement, du moins virtuellement, sa mère adoptive. C’était la consolation, c’était l’avenir radieux chassant les ténèbres épouvantables d’un passé sinistre.

Et tout cet échafaudage s’était écroulé, brusquement, brutalement.

Marie de Favereye avait chancelé sous le choc.

Toute cette énergie, invincible depuis de longues années, soutenue par l’espoir, s’était brisée…

Et la pauvre mère, à demi folle de douleur, était tombée dans un état de prostration confinant à la mort.

Pauline avait tout appris. Elle ne doutait plus l’innocence de Jacques, non plus que la marquise, non plus que tous ceux qui les entouraient. Et la pauvre enfant pleurait, comme un fiancé perdu, celui que son cœur avait choisi.

Armand de Bernaye, Archibald, Martial, se sentaient impuissants à lutter contre ce colosse d’infamie et d’infernale habileté qui avait nom Biscarre.

Pourquoi s’était-il emparé de nouveau de Jacques ? La réponse à cette question ne semblait pas douteuse… Sans doute il s’était substitué au bourreau, et le malheureux jeune homme, comme tant d’autres victimes, avait expiré sous les coups du bandit…

Pendant les premiers jours, Marie de Mauvillers avait attendu… Quoi ?… Un billet de Biscarre. Elle se disait que cet homme ne résisterait pas au désir de la torturer, de lui apprendre que son fils était retombé en son pouvoir, qu’il l’avait tué.

On avait reconnu seulement comment le misérable avait été averti au dernier moment des incidents qui venaient de se produire ; alors, il avait pris, avec une incroyable rapidité, les mesures pour l’enlèvement de Jacques.

Dans la boiserie qui entourait l’oratoire de la marquise, on avait découvert l’existence d’un réduit mystérieux, dans lequel un homme avait pu se tenir caché. Et, le jour même de la disparition de Jacques, un valet, récemment engagé au service des Favereye, avait quitté l’hôtel, sans que depuis on en eût entendu parler. C’était évidemment un affidé des Loups.

Depuis combien de temps Biscarre assistait-il, espion sinistre, à ces douloureuses angoisses qui étreignaient Marie de Favereye ? Depuis combien de temps, témoin visible, comptait-il ses sanglots et ses gémissements ?… Cette pensée était horrible.

La marquise sentait la folie envahir son cerveau. Parfois, maintenant, elle errait, silencieuse, à travers le vaste hôtel désolé, que ne hantait plus que le désespoir… Ou bien, les yeux fixes, hagardement rivés aux murailles, elle se demandait si tout à coup n’allait pas surgir de l’ombre quelque effroyable apparition.

Nul n’osait troubler sa solitude. M. de Favereye, avoir tenté de consoler cette âme désespérée, avait compris l’impuissance de ses conseils.

À peine si de temps à autre Marie appelait auprès d’elle Pauline et Lucie. Leur vue redoublait sa douleur.

Il était évident que son courage pliait sous la fatalité. Chaque jour la faisait plus pâle et plus faible. Lentement, mais sûrement, elle glissait vers la tombe.

Et qui l’eût écoutée, alors que prosternée devant l’image de Jacques de Costebelle, elle restait pendant de longues heures insensible et immobile, l’eût entendue murmurer :

— Comme il est long de mourir !

Parfois elle portait ses mains à sa poitrine, comme si une lame aiguë lui avait percé le cœur.

Un soir, elle avait fait appeler auprès d’elle tous ceux qui l’avaient connue, tous ceux qui l’avaient aimée.

Armand, Archibald, Martial, sir Lionel lui-même s’étaient rendus à son appel, et avec eux le marquis de Favereye.

Elle se tenait dans cet oratoire où elle avait appris l’existence de son fils, où s’était écroulée sa dernière espérance.

Vêtue de noir, livide comme un spectre, elle était étendue dans un fauteuil. Auprès d’elle, à ses pieds, Lucie et Pauline pleuraient.

Quand les membres du Club des Morts entrèrent, Marie les salua d’un signe de tête, puis levant sa main amaigrie, elle leur désigna des sièges.

Il y eut un long moment de silence.

Tous la considéraient avec une douleur poignante. Son beau visage s’était émacié : elle semblait la statue de la Douleur : Mater dolorosa. Ses grands yeux caves brillaient d’un éclat fiévreux, et ses lèvres pâles montraient déjà le rictus précurseur de la mort.

— Mes amis, dit-elle d’une voix faible, je vous remercie d’être venus. Je ne doutais pas de vous. Je savais bien que vous ne m’abandonneriez pas.

Elle regarda autour d’elle.

— Cependant, reprit-elle, je ne vois pas les frères Martin.

— Je n’ai pu leur faire connaître votre désir, dit Armand. Les frères Droite et Gauche ont quitté Paris depuis plusieurs jours.

— Sans donner avis de leur départ, fit Archibald. Je m’étonne que ces hommes dévoués aient ainsi méconnu les statuts de notre association.

— Ne les accusez-pas, dit la marquise. Ce sont de braves et honnêtes cœurs.

— En tous cas, répondit Archibald, si je suis tout prêt à les excuser, il n’en est pas de même pour les deux misérables que j’avais sauvés encore une fois et recueillis chez moi.

— Ces deux affiliés des Loups ?

— Eux-mêmes. Et j’avoue que j’en suis arrivé à douter de leur véracité. Ils se sont enfuis de l’hôtel, la nuit.

— C’est singulier, murmura Armand. Et quel jour ont-ils ainsi disparu ?

— Dans la nuit de mercredi à jeudi.

— C’est aujourd’hui lundi.

Il n’acheva pas, mais il songeait. C’était dans cette même nuit que les frères Droite et Gauche avaient quitté Paris.

La marquise reprit la parole :

— Monsieur de Bernaye, j’ai voulu vous consulter : devant tous, sans cacher la vérité, dites-moi si je dois vivre encore ou si les sources de la vie ont été atteintes en moi.

Il y eut un tressaillement douloureux.

Armand se leva et doucement prit le bras de la marquise, fixant ses yeux sur les siens.

— Madame, dit-il enfin, si la science n’est pas un vain mot, vos amis peuvent se rassurer. La faiblesse qui vous accable n’est que passagère, les commotions terribles qui ont ébranlé votre organisme l’ont seules déterminée. Mais quand vous le voudrez, vous serez prête à recommencer la lutte, je vous en donne ma parole.

Un soupir de soulagement s’échappa de toutes les poitrines.

La marquise secoua la tête :

— Je crois à la science, reprit-elle. Mais alors même qu’elle a livré ses secrets à un homme tel que vous monsieur de Bernaye, il est dans l’âme humaine des blessures qu’elle ne peut guérir. Je suis condamnée, je le sens, je le sais.

— Vous vous trompez, s’écria énergiquement Armand. Vienne la réaction morale, et vous retrouverez votre force. Nous appartient-il de rappeler votre courage, à vous qui si souvent nous en avez donné l’exemple ? C’est le désespoir seul qui vous mine et vous abat. Secouez ce linceul qui pèse sur vous ; ne sommes-nous pas auprès de vous, nous tous qui sommes prêts à donner notre vie pour réparer les crimes commis ?

— Chère femme, dit M. de Favereye, écoutez, je vous en supplie, la voix de la raison. Certes, je ne suis plus à l’âge des illusions. Mais je vous dis que le sort se lasse de persécution. Je ne sais quel instinct me dit que vous touchez au terme de vos épreuves. Encore un effort. Recommençons la lutte et nous triompherons.

Elle eut un sourire navrant.

— Vous êtes bon, dit-elle. Mais à mon tour, je vous en conjure, écoutez-moi. Je vous affirme que je sens la vie s’échapper goutte à goutte de mon cœur, comme l’eau d’un vase brisé. Eh ! bien !… si je meurs, jurez-moi tous de consacrer votre existence à celui que j’ai si longtemps pleuré, et dont aujourd’hui je porte le nom inscrit en lettres de sang dans ma poitrine… Si cet homme, – ce Biscarre ! – n’a pas assouvi sur lui sa vengeance suprême, tentez tout pour arracher de ses mains ce fils que je croyais pouvoir serrer dans mes bras.

Elle pleurait. Et tous sentaient les larmes leur monter aux yeux.

— Monsieur de Favereye, veillez sur Lucie.

Elle fit un signe à Martial qui s’approcha :

— Vous m’avez dit que vous aimiez notre fille, lui dit-elle doucement. Eh bien ! parlez à M. de Favereye, et si je ne suis plus là, qu’il décide lui-même.

— Ma mère ! fit Lucie, en entourant la marquise de ses bras.

— Madame, dit Martial d’une voix grave, il me reste une tâche à accomplir.

Il se tourna vers Armand et Archibald.

— J’ai fait part de mes projets à mes amis, qui les ont approuvés. Quand j’aurai fait mon devoir, je viendrai vous demander si je suis digne du bonheur que j’ai rêvé.

La marquise inclina la tête.

— Pauline, je sais que tu ressentais une profonde sympathie pour celui qui vient de nous être arraché. Viens, mon enfant, que ta mère adoptive bénisse en toi celle qu’elle aurait voulu nommer sa fille.

Pauline s’agenouilla. La marquise posa les mains sur ses cheveux, puis, se penchant, elle baisa à pleines lèvres les tresses de la jeune fille.

— Monsieur de Favereye, continua-t-elle, voici de longues années que nos deux existences ont été associées l’une à l’autre… Vous êtes l’ami, le frère de Jacques de Costebelle. Dites-moi, suis-je restée digne de lui ?

— Vous êtes la plus noble et la plus courageuse des femmes ! s’écria le vieillard.

— Courageuse ! murmura-t-elle. Qui sait ?

Puis, à voix haute :

— Mes amis, avant que l’heure suprême ait sonné, nous nous reverrons encore. Maintenant, laissez-moi seule. Je suis épuisée de fatigue. Merci à vous tous et que les bénédictions de la mourante vous suivent…

Nul ne pouvait parler. Malgré les affirmations de M. de Bernaye, tous se sentaient le cœur étreint par une poignante anxiété.

Les mains se placèrent dans la main de Marie de Favereye, tandis que tous, retenant leurs larmes, balbutiaient ces mots :

— Courage ! courage !

Sir Lionel, – toujours en proie à cette folie dont nous avons constaté les bizarres et subites manifestations, – s’arrêta devant elle, et, de sa voix calme, il lui dit :

— Vous reverrez votre fils…

Encore une fois la marquise embrassa les deux jeunes filles, et les écartant de son sein :

— Laissez-moi seule, répéta-t-elle.

Tous obéirent.

Un silence de mort régnait dans l’oratoire.

La marquise resta quelques instants comme immobile, puis, se soulevant péniblement, elle marcha lentement vers un petit meuble qu’elle ouvrit.

Elle en tira un manuscrit qu’elle considéra longuement.

Puis, du même pas automatique, elle revint devant le portrait de Costebelle.

— Ami, murmura-t-elle d’une voix à peine perceptible, toi qui depuis si longtemps lis dans mon âme et vois saigner mes blessures, je vais aller à toi… Ces souffrances sont trop cruelles et j’aspire à l’éternel repos… Tu ne peux me blâmer, car l’espérance est morte en moi, tu le sais. J’ai lutté, j’ai combattu de toutes les forces de mon énergie, je suis vaincue… J’entends ta voix qui m’appelle… je viens ! je viens !…

Elle se courba sur le papier et se mit à écrire :

« Vous tous, qui m’avez aimée, écrivait-elle, pardonnez-moi. Le soldat accablé par le nombre rend son épée. La créature humaine écrasée sous le fardeau des douleurs va à la mort… Aimez mon souvenir et souvenez-vous tous de vos serments !… »

Puis, relevant la tête, elle ajouta d’une voix à peine perceptible :

— Je savais bien, moi, que je ne pouvais plus vivre.

Elle marcha de nouveau vers le meuble, entrouvrit un tiroir et y prit une petite fiole pleine d’une liqueur rouge.

Elle la considéra :

— Donne-moi l’oubli, donne-moi le repos, dit-elle.

Et elle porta le flacon à ses lèvres.

Mais au moment où la liqueur mortelle allait accomplir son œuvre, la porte s’ouvrit violemment…

Et Armand de Bernaye apparut… il vit le flacon, s’élança, le saisit, et le brisa sur le plancher.

— Malheureuse ! s’écria-t-il. Jacques est vivant, et vous voulez mourir !

Elle avait reculé, portant ses mains à son front avec le geste des folles.

— Vivant ! vivant !…

— Et nous sommes sur les traces de Biscarre.

Elle poussa un cri de joie, et, tombant à genoux devant le portrait de Costebelle :

— Jacques ! Jacques ! s’écria-t-elle.

— Venez ! continua Armand, en la saisissant par la main, et retrouvez votre courage… Car l’heure est venue des efforts énergiques et de la lutte sans trêve… Venez ! Venez !

Et il l’entraîna dehors…

À l’étage inférieur, au milieu du Club des Morts, l’un des frères Martin, celui qui portait le nom de Droite, était debout, le front déchiré par une plaie sanglante, et parlait avec animation…

XIII

MALADRETTE ET Cie

Jacques, étourdi par la rapidité des incidents qui s’étaient tout à coup produits, avait à peine compris les paroles prononcées par le directeur et le pseudo-officier de gendarmerie.

Depuis si longtemps il s’était habitué à l’idée de la mort que ce brusque retour à la vie l’avait en quelque sorte frappé d’une subite ivresse.

La pensée d’un sursis l’avait d’abord effrayé. Il l’avait dit, la révision de son procès lui laissait entrevoir pour issue le bagne, c’est-à-dire la plus épouvantable destinée devant laquelle reculât son imagination : il ne croyait pas que son innocence pût être reconnue. Donc, ce qu’il devait attendre, c’était un élan de pitié d’un nouveau jury, c’est-à-dire une condamnation plus terrible encore que celle qui l’avait voué à l’échafaud.

Guidé par l’officier, il était monté dans la voiture qui l’attendait dans la cour intérieure de la Conciergerie ; troublé, presque inconscient des faits qui se produisaient, il s’était laissé tomber sur l’un des coussins et il avait fermé les yeux, comme s’il eût compris que tout cela n’était qu’un rêve né des illusions du sommeil.

Cependant il avait entendu les lourdes portes de fer tourner sur leurs gonds, puis les roues frémir sur le pavé, les chevaux frapper la terre de leur trot rapide.

C’était donc vrai !

Où le conduisait-on ?… À la Force ? Oui, le nom de cette prison avait été prononcé. Il eut à ce moment un sentiment de bien-être singulier. Jusque-là il s’était abstenu de faire le moindre mouvement, tant il lui était pénible de sentir la résistance qu’opposait à ses membres cet instrument de sourde torture qu’on appelle la camisole de force.

Tout à coup il se souvint que l’appareil sinistre lui avait été enlevé, et il porta la main à son front. Il s’aperçut que ses nouveaux gardiens lui avaient mis les menottes.

C’était justice. N’était-il pas encore prisonnier ? Ceci lui rappela qu’il appartenait encore à la vindicte humaine, mais lui prouvait en même temps qu’il était en pleine réalité, et non dans les mirages du songe.

Il ouvrit les yeux.

En face de lui, sur la banquette opposée, se tenait un personnage qu’il ne connaissait pas, à la face glabre.

Sans doute quelque agent de police chargé de le surveiller.

Devant les glaces de la voiture, d’épais rideaux lui dérobaient la vue du dehors, tout en laissant régner à l’intérieur un jour vague qui lui permettait de distinguer les objets, ainsi que la physionomie de son compagnon.

Des cavaliers galopaient toujours à ses côtés.

Jacques hésita quelques instants, puis :

— Monsieur, dit-il au personnage inconnu, vous est-il possible de dire où vous me conduisez ?

L’autre, sans lui répondre, lui imposa silence de la main.

Le jeune homme comprit qu’il y avait là une consigne à respecter, et de nouveau il se replongea dans ses pensées.

À qui devait-il ce subit changement ? Était-ce à cet avocat dont le dévouement ne s’était pas un instant démenti ? À quelque ami oublié qui s’était souvenu de lui ? À la marquise de Favereye ?

Songeant à ce nom, il tressaillit. Pourquoi revenait-il sans cesse dans sa pensée ? En ce moment plus que jamais, il lui semblait qu’il existât entre la marquise et lui quelque lien mystérieux. Et pourtant quelle folie ! lui si bas, elle si haut. Lui accusé d’un crime odieux, elle dominant la foule de toute sa vertu immaculée !…

Puis il se demanda ce qui allait se passer maintenant.

On allait le réintégrer dans un cachot. Encore une fois, longues et lourdes allaient s’écouler les heures, les journées, les nuits surtout, hantées par le désespoir et les regrets.

Ah ! pourquoi ne l’avait-on pas laissé mourir ? En vérité, maintenant la prison lui inspirait une crainte plus grande… il y avait en lui une réaction brusque. L’énergie qui l’eût soutenu jusqu’à l’échafaud s’envolait en faiblesse.

Tout à coup une idée singulière traversa son cerveau.

Il connaissait la distance qui séparait la Conciergerie de la Force. Au train dont allaient les chevaux, il fallait un quart d’heure à peine pour se rendre de la Cité à la rue du Roi-de-Sicile. Et, à son estimation, une heure peut-être s’était déjà écoulée.

Sans doute, il avait mal entendu. C’était sans doute à Bicêtre qu’on le conduisait.

Autre détail singulier. Maintenant les roues ne bondissaient plus sur le pavé inégal des rues. De plus, le bruit de la ville semblait s’être subitement éteint. Aucune voiture ne croisait celle où se trouvait Jacques. Les sabots des chevaux semblaient battre la terre plate et unie.

Jacques eût vivement désiré jeter un coup d’œil au dehors. Mais son gardien ne le quittait pas du regard, et il craignait de contrevenir aux ordres dont il avait été l’objet.

Las de réfléchir, il s’accota dans le fond du véhicule, et, se laissant bercer par le bruissement monotone des roues, il se perdit dans ses méditations.

Les émotions par lesquelles il avait passé depuis quelques heures avaient brisé ses forces. Il s’endormit.

Soudain il s’éveilla. La voiture venait de s’arrêter.

Il s’aperçut tout d’abord que l’obscurité était venue.

La portière s’ouvrit, et le rayon d’une lanterne pénétra dans la voiture. L’homme qui lui servait de gardien descendit le premier ; puis, toujours muet, lui fit signe de l’imiter.

Jacques obéit. Sa surprise et sa curiosité ne faisaient que grandir.

D’un coup d’œil rapide, il embrassa le lieu où il se trouvait inopinément transporté. Il vit une route large, poudreuse, au bord de laquelle se profilaient, dans l’ombre, les carcasses dénudées d’arbres dépouillés de feuilles.

Les gendarmes semblaient avoir disparu.

Avant qu’il eût le temps de réfléchir à ces étrangetés, son gardien lui saisit le poignet et l’entraîna.

En face d’eux se dressait une maison basse, de sinistre apparence.

Tous deux y pénétrèrent. La porte d’entrée donnait issue dans un couloir étroit éclairé par une lampe fumeuse suspendue au mur.

Jacques était seul avec son gardien ; ce dernier ouvrit une porte. Un escalier de bois, sorte d’échelle, se profila dans la demi-teinte.

L’homme qui le tenait toujours par le poignet monta le premier.

Jacques le suivit machinalement, avec l’automatisme d’un somnambule.

Ils gravirent ainsi une douzaine de marches, puis une autre porte tourna sur ses gonds, et Jacques se trouva dans une chambre peu spacieuse et qui paraissait n’avoir d’autre ouverture que la porte par laquelle il venait de pénétrer.

Une lampe était suspendue au plafond, garni de solives.

Dans un coin, en face de la porte, se trouvait un lit.

Une table était au milieu, et sur cette table du pain, du vin et de la viande froide.

Quelques chaises de paille complétaient ce maigre ameublement.

Tandis que Jacques, immobile, jetait autour de lui des regards étonnés, le gardien, dont l’impassibilité ne se démentait pas, ferma soigneusement la porte derrière lui, la barricada au moyen d’une barre de fer munie d’un cadenas dont il fit jouer le ressort et dont il mit la clef dans sa poche.

Puis, venant à Jacques, il le débarrassa des menottes, et lui désignant la table servie :

— Mangez, si vous avez faim, lui dit-il d’une voix brève.

Et lui montrant le lit :

— Dormez, si vous avez sommeil, ajouta-t-il.

Jacques, dont la surprise brisait la volonté, s’attabla.

L’homme le servit.

Jacques regardait et ne mangeait pas.

En vérité, ce qui se passait lui semblait une de ces bizarres légendes, nées dans l’imagination de peuples du Nord.

Il se rappelait qu’étant petit, il avait entendu raconter que parfois le diable s’emparait des condamnés à mort pendant les quelques heures qui précédaient leur exécution, et, pour les arracher au repentir possible, se faisait leur esclave jusqu’au moment fatal.

Jacques vit devant lui un verre de vin. Il le prit et l’avala d’un trait. Il saisit la bouteille et s’en versa un second.

Puis, rafraîchi, comme si avec ce breuvage la pensée se fût tout à coup réveillée en lui :

— Où suis-je ? demanda-t-il brusquement.

Encore une fois, l’homme ne répondit pas.

— Monsieur, dit Jacques, je suis absolument décidé à respecter la consigne qui vous a été imposée. Cependant, voyez si je suis docile, si rien en moi peut vous faire craindre quelque tentative de résistance. Je vous en prie, répondez-moi. Ce qui se passe confond ma raison et me trouble plus que vous ne pouvez le supposer. Il y a quelques heures, j’étais dans la cellule des condamnés à mort, attendant le bourreau. J’ai cru que j’allais être transféré dans une autre prison. Ce lieu, pour être sinistre, ne me paraît cependant pas être un endroit de détention. Pourquoi refusez-vous de répondre à mes questions ? Quel que soit le sort qui m’est réservé, je m’inclinerai ; mais cette incertitude est plus douloureuse que la plus affreuse réalité. Encore une fois, où suis-je ?

Pendant qu’il parlait, l’homme le considérait attentivement.

— Monsieur, lui dit-il enfin, je ne puis vous satisfaire. Sachez seulement que des amis sûrs et dévoués veillent sur vous. Il faut vous armer de patience. Vous entrez, dès à présent, dans une vie nouvelle à laquelle vous devez vous préparer par la soumission.

— Un seul mot… Vous ne me conduisez pas au bagne ?

L’homme eut un étrange sourire.

— Non, lui dit-il.

— En ce cas, fit Jacques presque joyeusement, je m’abandonne à ma destinée.

Et presque ranimé, Jacques se jeta sur son lit ; le vin dont il avait été depuis longtemps privé, agissait sur son cerveau.

Il essaya de lutter contre le sommeil, mais en vain.

Le gardien, assis sur une chaise, s’était installé au pied de son lit.

Combien de temps Jacques resta-t-il en cet état, c’est ce qu’il lui eût été impossible de reconnaître.

Quand il revint à lui, il se trouvait de nouveau dans la voiture, et devant lui, son impassible compagnon avait repris sa place.

Jacques sentait son cerveau oppressé par une lourde torpeur, comme si le sommeil auquel il avait succombé eût été dû à un narcotique.

C’était le jour. À travers les ais de la voiture venait jusqu’à lui un air vif et qui lui semblait singulièrement âcre.

Puis un bruit singulier frappa son oreille. On eût dit comme une voix large et sonore, épandue dans l’espace. Le véhicule avançait lentement. Il semblait qu’on montât une côte élevée.

— Où sommes-nous ? demanda-t-il.

— Nous arrivons, répondit l’inconnu. Patience.

En effet, une heure s’était à peine écoulée que la voiture s’arrêta de nouveau. Encore une fois, Jacques fut conduit dans une sorte de chaumière et enfermé avec son gardien.

Seulement, une fenêtre s’ouvrait sur l’horizon. Jacques s’en approcha vivement, sans que l’homme tentât le moindre effort pour le retenir.

Le jeune homme poussa un cri de surprise.

En vérité, c’était un splendide spectacle. Jacques, on le sait, n’avait jamais quitté Paris, et voici que tout à coup, devant lui, s’étendait, immense et majestueux, l’Océan, encerclé par l’horizon.

Le bâtiment où il se trouvait était perché sur le faîte d’une haute falaise, et la côte, taillée à pic, s’écroulait en roches déchiquetées jusqu’à la grève, sur laquelle roulaient, avec leur froissement monotone, les galets sans cesse repoussés ou entraînés.

Le soir venait. L’ombre s’étendait sur les vagues, dont les crêtes argentées étincelaient plus vives.

Au loin, rougeâtre comme la lueur d’un formidable incendie, le soleil s’abaissait, et son disque d’or semblait le corps d’un de ces animaux fantastiques créés par la fantaisie orientale. De larges lignes écarlates coupaient les flots, comme si des ruisseaux de sang se fussent frayé une route à travers la masse énorme.

Le vent soufflait, jetant sa clameur lointaine, secouant les vagues, dont l’écume s’éparpillait ainsi que des plumes blanches.

Jacques restait immobile.

Cette voix solennelle de la nature le pénétrait jusqu’en ses fibres les plus profondes ; pour la première fois, il se sentait vivre. C’était la résurrection puissante, vivace. Il aspirait à pleins poumons ces senteurs qui régénéraient tout son être.

Il ne pensait plus. Il n’interrogeait pas. C’était comme une énorme jouissance qui s’imposait à lui ; il oubliait l’étroit cabanon dans lequel il avait si longtemps souffert, qui l’avait enserré sous son étouffement de pierre, pour saisir, dans son aspiration, cette atmosphère de liberté qui l’enveloppait et le vivifiait.

La mer est la plus magnifique expression de l’infini qu’il soit donné à l’homme d’identifier à ses sens. C’est la vie dans sa manifestation la plus large ! Quel réveil pour celui qui croyait mourir ! C’est l’obscurité se transformant en un splendide épanouissement de lumière, le sépulcre se brisant pour donner accès aux éternelles clartés !

Plus que tout autre, Jacques se sentait envahi par ces impressions grandioses. Il contemplait, s’absorbait, se plongeait en quelque sorte dans cette révélation des espaces sans limites.

Penché sur la fenêtre, le torse à demi plié comme s’il eût voulu s’élancer, il livrait au vent son front que la fièvre ne brûlait plus, son cerveau que l’engourdissement abandonnait… et un mot revenait sans cesse sur ses lèvres, prononcé dans un murmure :

— Vivre ! vivre !

Et il vit le soleil s’éteindre et les ténèbres glisser sur les eaux, éteignant un à un leurs reflets, enveloppant ses splendeurs.

— Venez ! dit une voix derrière lui ; il est temps !

Il tressaillit et se retourna brusquement.

C’était son gardien qui avait parlé. Il passa ses mains sur son front. Il avait oublié où il était. Il eut un serrement de cœur. N’était-ce donc qu’une illusion de liberté !

— Venez ! répéta l’homme.

Jacques le suivit. Ils sortirent de la maison.

Cette fois, ses mains n’étaient plus garrottées. Sur la route étroite qui longe le faîte de la falaise, deux hommes attendaient, portant le costume des matelots.

Curieux, mais trop ému pour songer à interroger, Jacques descendit rapidement la pente de la falaise. Au bout de cinq minutes, les quatre hommes atteignirent la rive.

Là, une barque était amarrée.

Jacques y prit place. Un signal fut donné, et l’embarcation, vigoureusement enlevée par les rames, fila sur les vagues.

Le jeune homme éprouvait comme une joie d’enfant. Les yeux fixés devant lui, il se laissait entraîner, à demi souriant, par les oscillations de la barque qui longeant la côte, plongeait dans le flot, puis se redressait brusquement… les rames tombaient, régulières et fendant la vague, et Jacques regardait les flocons blanchâtres qui, à chaque mouvement, retombaient dans la mer, brillant dans la nuit comme des pierreries…

Le voyage fut court. La barque tourna autour d’un rocher qui, jaillissant à pic des profondeurs, semblait une sentinelle gigantesque. Puis Jacques aperçut un groupe d’habitations, silhouettes noirâtres, à peine éclairées par quelques rares lumières.

On aborda. Et, sur un signe de son guide, Jacques mit pied à terre.

Ils marchèrent rapidement, s’engageant dans des ruelles étroites. Des filets de pêcheurs pendaient aux portes basses. Il y avait dans l’air cette odeur chaude et balsamique qui remplit les ports.

Enfin ils parvinrent à une sorte de place plus spacieuse, et s’arrêtèrent devant une maison dont la haute porte, au-dessus de laquelle pendait un réverbère, portait cette inscription, peinte en jaune sur un large bandeau de bois noir :

MALADRETTE ET Cie

Jacques fut introduit dans une large pièce éclairée par un quinquet fumeux et garni de bancs de bois, sur lesquels étaient assis, en des poses diverses, des personnages portant le costume des matelots.

Sur une porte brillait une plaque de cuivre avec ce mot :

DIRECTION

Le guide de Jaques frappa.

— Entrez ! cria une voix de l’intérieur.

Et Jacques se trouva dans une sorte de cabinet encombré de casiers et de registres.

En face de la porte, devant une vaste table de bois noir, couverte d’instruments de marine, un homme était assis.

Une lampe à abat-jour vert éclairait un visage ridé, des cheveux gris coupés ras, un visage anguleux.

Des lunettes vertes, à œillères, cachaient le haut du visage.

— Ah ! c’est notre jeune homme, dit le vieillard.

— M. Maladrette, fit le guide de Jacques en lui désignant l’homme assis.

Jacques s’inclina.

— Asseyez-vous, monsieur, dit d’une voix cassée l’individu qu’on venait d’appeler M. Maladrette, nom qui, bien entendu, n’était en aucune sorte une révélation pour Jacques.

La porte s’était refermée. Ils étaient seuls.

M. Maladrette se pencha sur son bureau, ouvrit un tiroir, en tira un registre et le feuilleta.

Puis, comme s’il eût découvert une indication cherchée, il se retourna, fit jouer le ressort d’un casier et en sortit un dossier qu’il posa devant lui.

Il toucha quelques lettres, rapidement, du bout des doigts ; puis, s’arrêtant à l’une d’elles :

— Monsieur Jacques ? demanda-t-il. C’est bien votre nom ?

— Oui, monsieur.

— Vous n’en avez pas d’autre ?

— Non.

— Cependant vous avez porté, si je ne me trompe, le titre de comte de Cherlux ?…

— En effet, monsieur. Mais j’ai toutes raisons de croire que ce nom ne m’appartenait pas.

— Peu importe. C’est bien vous qui avez été frappé d’une condamnation à mort ?

La question était si brusque, qu’elle tomba sur le crâne de Jacques comme un coup de massue.

— À mort ! balbutia-t-il. Oui… c’est bien moi !…

— Hé ! hé ! ricana le vieillard. Moment désagréable !… Mais enfin, on ne vous a pas guillotiné, hein ?…

Et il accentua le mot sinistre en frappant la table du tranchant de la main. Il y eut un bruit sourd qui fit tressaillir Jacques.

Le jeune homme se tut. Il se demandait s’il n’était pas en proie à une hallucination. Ce vieillard lui faisait peur.

Mais M. Maladrette referma le dossier, et posant les deux coudes sur la table, appuya son menton sur ses mains, fixant sur Jacques ses regards invisibles sous les verres colorés de ses lunettes.

— Bon ! n’en parlons plus ! Vous êtes jeune… Vous vivrez encore longtemps !… Maintenant, écoutez-moi. Vous ne savez pas qui je suis. Je m’appelle Maladrette – Maladrette et Cie – je suis armateur, un peu contrebandier, assez flibustier, au demeurant un homme de courage et d’énergie. On s’est adressé à moi… qui ? où ?… vous le saurez plus tard, et on m’a dit que certain jeune homme, frappé d’une condamnation sévère, allait être gracié, mais à cette condition qu’il se ferait une nouvelle existence… la terre ferme lui ayant mal réussi, on essayera de la mer… Hé ! hé ! qu’en dites-vous ?…

— Je ne vous ai pas encore bien compris, dit Jacques, dont le cœur battait violemment.

— C’est fort simple, cependant. Je prépare une expédition… nous partons pour des pays éloignés, fort éloignés… Voyage de quelques années… il y aura des dangers à courir, des luttes à soutenir… Vous partez avec nous… Est-ce dit ?…

— C’est une condition sine qua non mise par mes protecteurs à ma grâce ?…

— Oui. Et quand on m’a expliqué votre caractère, j’ai répondu de vous… Voyons, me suis-je trompé ?… Vous êtes faible, jusqu’ici votre vie a été mal dirigée, mais vous êtes tout disposé à réparer le temps perdu.

— Oui, c’est cela ! Vous m’avez bien jugé ! s’écria Jacques.

— Hé ! hé !… c’est que, voyez-vous, j’ai l’expérience des hommes… On commet ses petites peccadilles, mais on a le cœur bon… Ainsi vous acceptez ?

Jacques se leva :

— Monsieur, dit-il, je ne sais comment reconnaître la bienveillance que vous me témoignez… Oui, vous avez raison, il me tarde de réparer le passé, de faire acte d’homme énergique et résolu… mais me serait-il permis d’insister sur un point délicat ?…

— Insistez, mon ami, insistez !

— Vous m’avez parlé de protecteurs… mystérieux… Je vous en conjure, dites-moi le nom de ceux qui ont eu foi en moi.

M. Maladrette eut un tressaillement imperceptible. Et si son visage n’eût été dans l’ombre, Jacques aurait pu voir passer rapidement sur ses lèvres un sourire cruel.

— J’ai promis le secret, fit le vieillard ; mais bah ! j’ai confiance en vous, moi aussi. D’ailleurs, en pleine mer, vous ne commettrez pas d’indiscrétion.

— Parlez ; monsieur, parlez !

— Il s’agit de certaine grande dame que vous avez rencontrée quelquefois à Paris.

— Madame de Favereye ! s’écria Jacques.

— Peut-être ! peut-être ! ricana le vieillard. Mais quel que soit le nom de votre protecteur… ou de votre protectrice… soyez certain que vous êtes en bonnes mains…

— Je ne discute plus… j’obéis !… s’écria Jacques.

— Tant mieux ! et pour vous et pour nous… Je vous avertis que la discipline, à bord, sera des plus sévères… Je compte sur votre soumission.

— Je réponds de moi.

— Du reste, j’espère que le voyage s’accomplira sans encombre.

— Vers quelle partie du monde nous dirigeons-nous ?

— Vers le Cambodge.

À ce moment, la porte s’entrouvrit de nouveau, et le personnage qui avait servi de guide à Jacques entra, s’approcha de M. Maladrette et lui dit à voix basse quelques mots à l’oreille :

— Ah ! ah ! fit l’armateur, notre savant !… c’est au mieux !… Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Jacques, veuillez accompagner mon quartier-maître…

Ce fut ainsi que le jeune homme apprit la qualité de l’homme qui, croyait-il, l’avait reçu des mains des gendarmes.

— Il vous conduira à bord, ajouta Maladrette. Nous levons l’ancre demain matin, à l’aube.

— Je suis à vos ordres, dit Jacques.

Il sortit. Sur le seuil, il se croisa avec un être singulier, haut de six pieds, d’une maigreur cénobitique, à nez proéminent à la façon d’un bec d’orfraie, à grands yeux noirs étincelant au fond d’arcades sombres.

Jacques était trop préoccupé pour détailler cet ensemble peu séduisant. Il passa donc, et quelques instants après, une barque l’entraînait vers la haute mer…

Pendant ce temps, l’émacié était entré dans le cabinet de M. Maladrette.

Le nouveau venu était enveloppé d’un large manteau qui le couvrait tout entier. Il l’écarta, et on put voir alors qu’il était vêtu de la casaque des forçats :

— Asseyez-vous, dit M. Maladrette.

L’homme obéit.

— Vous vous nommez Exupère ?

— Exupère… c’est cela.

— Vous vous êtes évadé du bagne de Rochefort ?…

— Évadé n’est pas le mot exact, reprit Exupère (que sans doute nos lecteurs n’ont pas oublié). On m’a enlevé, ce qui n’est pas exactement la même chose.

— Avez-vous résisté, et auriez-vous d’aventure préféré rester à la chaîne ?

— C’est selon, dit Exupère avec le plus grand calme. J’entends savoir, avant de répondre, où je suis, qui vous êtes et ce que l’on prétend faire de moi.

— Je vais vous répondre, dit Maladrette.

Il se leva, s’approcha d’Exupère, et lui touchant l’épaule, lui fit signe de le suivre.

Tous deux franchirent une porte et se trouvèrent dans une autre chambre.

M. Maladrette fit jaillir la flamme d’une allumette, et, lentement, méthodiquement, alluma les bougies de deux candélabres placés sur une sorte de console.

Et sous la lueur blanche se dessina, étrange comme une vision, une statue de pierre noire incrustée d’argent.

Exupère poussa un cri de surprise enthousiaste.

— Bua-Sivisithiweng ! s’écria-t-il. Le roi Lépreux !

— Souvenez-vous, dit vivement M. Maladrette, souvenez-vous de l’homme qui, à Rochefort, a réclamé de vous la traduction d’une inscription mystérieuse…

Exupère l’écoutait à peine.

Penché en avant, les pupilles dilatées, il regardait la statue.

Le roi Lépreux était représenté assis, en adoration du dieu Bouddha. La jambe gauche touchait la terre, le pied droit était légèrement relevé.

Sur le genou droit, la main s’appuyait, tandis que de l’autre main, étendue le long de la cuisse, un doigt se relevait en formule d’évocation.

— Oui ! je reconnais ! murmurait Exupère. Ce sont bien là les lignes qu’un inconnu m’a donné à déchiffrer.

— Et dont voici la traduction ! s’écria M. Maladrette en lui présentant un papier ouvert.

— Comment ce travail est-il entre vos mains ? fit Exupère défiant.

— Que vous importe ! Complétez le sens !

Exupère luttait contre lui-même. Il eût voulu se taire ; mais la passion du savant le sollicitait, l’entraînait…

Et, sans avoir conscience de ce qu’il faisait, il parlait, lisait :

— Au troisième pilier d’orient… le Yachsa portant le Naga aux sept têtes, – le doigt de Bouddha, – ombre, – à deux lis, – croise le doigt du Roi Lépreux, – Ang Kor Wat !

M. Maladrette lui posa la main sur l’épaule :

— Ang Kor Wat ! Exupère, c’est là qu’est enfoui le trésor de science et de vérité !… Demain, à l’aube, un navire part pour les Indes orientales… voulez-vous partir ?

— Parbleu ! s’écria Exupère.

— J’ai votre parole ?

Exupère haussa les épaules.

— Je ne suis pas académicien, moi ! fit-il avec un sourire ironique.

L’honnête M. Lemoine dut tressaillir dans sa tombe.

Ils rentrèrent dans le cabinet de M. Maladrette.

— Voulez-vous vous rendre immédiatement à bord ? demanda l’armateur.

— À une condition…

— Laquelle ?

— C’est que la statue du Roi Lépreux sera confiée à ma garde… et que nul n’aura le droit de s’en approcher…

— Je vous le promets… Vous trouverez dans votre cabine tous les ouvrages publiés dans le monde entier sur le Cambodge et la langue des Khmers…

— En avez-vous la liste ?

— La voici.

Exupère y jeta d’abord un regard dédaigneux. Puis son regard s’illumina…

— Nous pourrons les jeter à la mer, dit-il, excepté celui-ci.

Et il désignait un titre du doigt.

Celui-là, c’était le livre contenant le travail que lui avait volé M. Lemoine.

— À demain donc ! dit M. Maladrette, qui sonna.

Exupère sortit avec un des matelots.

M. Maladrette se redressa :

— Allons ! fit-il, je triomphe ! Jacques est en mon pouvoir ! Sa mère erre et se désole… Jamais plus elle ne verra son enfant !… Et moi, maître des trésors des Khmers, maître du monde, dominateur des consciences, je réaliserai enfin mon rêve immense… Biscarre ! Roi du Mal !…

Un matelot entra vivement :

— Maître, dit-il, je crois qu’il est utile de redoubler de précautions… On signale des gens suspects et qui ont tout l’air d’espions…

— Bah ! fit M. Maladrette-Biscarre, répétant l’ancien mot de Guise : ils n’oseraient !…

Il s’enveloppa dans une cape de mer et suivit le matelot.

XIV

MUFLIER LA VERTU

Pour expliquer quels étaient les intrus qui venait troubler tout à coup Biscarre dans l’accomplissement de son œuvre mystérieuse, il nous faut remonter de quelques jours en arrière et revenir à certains de nos amis qui, nous sommes forcés de l’avouer, avaient été calomniés par le trop irascible Archibald de Thomerville.

Eh bien ! oui ! c’est exact !… Muflier et Goniglu, au mépris de la parole donnée, en dépit de l’appel adressé à leur honneur (?), avaient tout à coup disparu de l’hôtel où ils avaient reçu asile, et point n’avait été question d’eux depuis leur évasion.

Donc ils avaient menti à la foi jurée ! Donc ils étaient voués à toutes les malédictions qui atteignent les parjures ! Raca sur Muflier ! Raca sur Goniglu !

Jugements téméraires ! Accusations lancées à la légère !

Ainsi que le lecteur impartial va en juger.

Donc, Muflier et Goniglu, encore tout émus des paroles d’Archibald, s’étaient, coudes au corps, élancés au pas de course dans la direction de son hôtel.

Il leur tardait, – et comme gentilshommes et comme bons vivants, – de tenir leur promesse. Ils se hâtaient, impatients de prouver leur honnêteté naissante et aussi, – pourquoi le nier ? – de retrouver cette table couverte d’un lin plus blanc que la neige, agrémentée de perdreaux en salmis et rappelant, par les aiguilles élégantes de ses bouteilles au long col, les panoramas orientaux d’où surgissent les minarets aigus.

Ils arrivèrent. Et ce fut d’un air de triomphe qu’ils dirent au valet de chambre :

— Nous voilà !

Le laquais ne dit mot. Au fond, la rentrée des deux bandits le faisait perplexe ; mais de longue date, il avait accoutumance de ne pas discuter les volontés de son maître.

Or, la conscience satisfaite, il était temps de penser à l’estomac, et Muflier donna ses ordres.

Il poussa même le soin, – tant le rat cru l’avait mis en gueulardise, – jusqu’à dicter lui-même son menu, et un menu ! Passons. Il ne nous appartient pas, à nous qui faisons profession de sobriété, – d’induire nos lecteurs en tentation.

Qu’il suffise de dire que les plus délicats eussent senti le pomard leur venir aux lèvres, rien qu’à lire cette carte rédigée avec un soin minutieux.

Quelle joie ! Avoir passé par l’inanition, et voguer maintenant à pleines voiles sur les espaces sublimes de l’indigestion !

Ils ne parlaient pas, ils ne pensaient pas. L’intelligent Muflier et le sensuel Goniglu se plongeaient dans la vie végétative jusqu’au col, jusqu’aux sourcils !

On n’entendait que clappement de lèvres, susurrement de gosiers, craquement de molaires.

Ils avaient, – comme dit l’immortel Rabelais, – « un estomac pavé, creux comme la botte Saint Benoist, toujours ouvert comme la gibecière d’un avocat. »

Et s’esbaudissaient de leur mieux.

Puis, au moka, dont la fumée grisâtre montait jusqu’à leurs narines dilatées, une douce somnolence s’empara de nos deux amis.

Muflier rêvait, Goniglu digérait. Différence notable.

Ainsi se passèrent quelques heures, rêves et digestion allant de compagnie.

Quand tout à coup…

(Quatre mots que tout romancier bien appris devrait inscrire en devise sur ses armes parlantes.)

Quand tout à coup…

Alors qu’ils se trouvaient dans le petit salon qui attenait à leur chambre à coucher…

Ils entendirent à l’étage inférieur des éclats de voix montant jusqu’à eux.

Muflier entrouvrit un œil et ouvrit les oreilles.

Goniglu épanouit les immenses appendices qui lui servaient d’organes de l’ouïe.

Et voici ce qu’ils perçurent :

— Mes amis, disait Armand de Bernaye, je suis désespéré ; je pressens quelque catastrophe. La disparition de l’infâme Biscarre et l’enlèvement de Jacques ont porté un coup mortel à la marquise de Favereye. Aura-t-elle le courage de résister à cette nouvelle douleur ?

— Mais que s’est-il donc passé ? demandait Archibald.

Et M. de Bernaye racontait quelle avait été sa déception, alors qu’il se présentait à la Conciergerie pour assister au transfèrement du condamné à la Force.

À ces deux voix se mêlaient d’autres voix que les deux sybarites reconnaissaient. C’étaient celles des deux frères Droite et Gauche, ces deux hommes auxquels ils devaient leurs relations avec cet excellent marquis.

Tout d’abord, Muflier et Goniglu n’avaient pas compris nettement, mais les explications données par Armand furent bientôt assez claires pour que la vérité se fît jour dans leur esprit.

Ainsi Jacques était retombé au pouvoir de Biscarre ! Diable ! ceci devenait grave. Les deux amis connaissaient assez bien Biscarre pour tout redouter de sa férocité.

— Écoute, Goniglu, fit Muflier d’un ton solennel, je te fais une proposition.

— Laquelle ?

— Es-tu prêt à me suivre au bout du monde ?

Goniglu eut un tressaillement. Entre cette chambre douillettement meublée et le « bout du monde », il ne se dissimulait pas que son choix était fait d’avance.

— Explique-toi, dit-il.

Muflier se leva et étendit les bras, à la façon de Démosthène débitant une philippique… Seulement il avait oublié que la première condition d’un bon début oratoire, c’est d’avoir le gosier libre et les jambes solides.

— La nature me trahit, murmura-t-il d’un accent de profond découragement. Goniglu, qu’un sommeil réparateur nous rende nos forces absentes, et je te confierai mes projets.

— J’aimerais mieux tout de suite, objecta Goniglu, dont le nez somnolent trempait dans son assiette.

— Point ! Tu n’es pas en état de t’enivrer aux sources pures des grandes conceptions humaines. Viens nous coucher.

— Et tu ne me réveilleras pas ! implora Goniglu.

— Vil esclave !… dors. Muflier veille, lui !…

Un quart d’heure après, ils ronflaient avec placidité et sonorité.

Mais il paraît que le cerveau de Muflier travaillait et que le sommeil ne troublait nullement la lucidité de ses pensées, à preuve que, vers deux heures du matin, il se réveilla brusquement, sauta à bas de son lit, et, secouant Goniglu d’importance, il murmura à son oreille ce mot impératif :

— Debout !

Goniglu n’avait décidément pas de chance. Il y avait bien longtemps qu’il ne s’était plongé dans la plume douillette, et à peine la porte d’ivoire des songes s’ouvrait-elle pour lui, que la large patte de Muflier la repoussait brusquement.

Mais Muflier n’admettait aucune observation. Il était grave, recueilli, comme l’homme qui a pris une résolution inébranlable.

— Goniglu ! dit-il d’une voix grave, as-tu comme moi entrevu la route de la vertu ?

Goniglu bâilla et son affirmation se perdit dans les profondeurs de son hiatus.

— Pour moi, reprit Muflier avec une nuance d’émotion, tout un horizon s’est déployé devant moi… Quel rêve, ô Goniglu !… ce repos de l’âme, cette paix de la conscience, cet âge d’or renaissant pour nos cœurs flétris !… ô mon ami !… ç’a été comme une révélation… Il y a du patriarche dans Muflier…

— Bien. Après ? fit Goniglu, que ce patriarcat touchait peu.

— Comment ! après ! Mais n’as-tu donc jamais, dans tes nuits d’insomnie, entendu une voix qui te criait : Goniglu, tu es sur la mauvaise voie ! Goniglu ! prends garde !… tu as tout renié, les joies de la famille…

— Ah ça ! interrompit Goniglu grognant, tu me fais poser !…

Muflier laissa tomber sa tête entre ses mains.

L’âme de Goniglu était-elle donc à jamais fermée aux effluves du bien ?

— Voyons ! pas de blague ! reprit le prosaïque Goniglu. Ou laisse-moi dormir, ou dis-moi ce que tu veux.

Muflier releva son front pensif.

— C’est bien. Je vais parler. Si tu n’es pas digne de me comprendre, tant pis pour toi… Aux cimes où je m’élève, peut-être ne t’est-il pas donné de me suivre.

Muflier avait l’attitude fatale des désespérés de 1835 : ossianesque, tel il se révélait. Byron l’eût chanté. Lara lui eût crié : Mon frère !

— Donc, dit-il, il y a une chose qui me frappe. Nos amis, le marquis, le digne marquis lui-même, sont profondément en… nuyés. J’aime pas ça et ça me tracasse. Y a aussi cette bonne marquise, – une crème de femme, – qui doit avoir les yeux gros comme mon poing, ce qui n’est pas peu dire… eh bien ! nous voilà, moi Muflier, toi Goniglu, qui leur devons la révélation sublime de l’honneur !

Frédérick Lemaître, eût-il connu Muflier, lui aurait emprunté les plus admirables effets de Robert Macaire.

Goniglu le regardait avec une admiration épouvantée.

L’amour de l’art avait dominé l’envie de dormir.

Il admirait, les yeux grands ouverts.

Muflier était en extase. Comme Brahma lui-même, il eût pour un peu contemplé son propre nombril pendant l’éternité.

— Ils ont un trac du diable, continua-t-il, mêlant au style héroïque des formules plus vulgaires. Le moigneau de la marquise a été repigé par Biscarre… qui va te vous le nettoyer comme un lapin qui a la maladie… or, en tout ceci, que faisons-nous… nous… toi… moi ?… Rien ! rien ! rien !

Remarquez que cette triple affirmation du néant n’avait pas encore été proclamée à la tribune par M. Desmousseaux de Givré.

Goniglu répondit naïvement :

— Pour ça, nous ne sommes pas bons à grand-chose…

— Eh bien ! là est le tort ! là est la monstruosité !… Goniglu, te sens-tu aux reins, au foie, à la rate, l’énergie que réclament les belles actions ?…

— Parle !

— J’ai une idée !

— Parbleu !

Cet hommage rendu à la perspicacité intelligente de Muflier lui arracha un sourire. Il est bon de dire que depuis son invention culinaire des rats crus, il avait grandi de cent coudées dans l’esprit de Goniglu…

— Voici mon idée, fit-il. Faut savoir où est Biscarre !…

— Ouais ! comme si c’était facile !

— Peut-être…

— Culotte ta pensée, opina Goniglu, qui par analogie traitait le cerveau comme la plus simple pipe.

— Écoute-moi donc. Biscarre a enlevé Jacques. Dioulou m’en a dit assez pour que je saisisse l’idée du Roi des Loups. Il a torturé la mère… il veut continuer. Je connais mon bonhomme, il ne lâchera pas l’os. Eh bien ! il a pigé le petit pour le garder, ne plusse, ne moinsse, et il recommencera la même balançoire, d’où cette conclusion : il faut retrouver ce Biscarre tout de suite, ou on perdra ses traces… et alors, va te promener… ça sera à refaire.

— Bon ! fit Goniglu. Je comprends.

— Vraiment ! dit Muflier avec un sourire ironique. Comprends donc ceci aussi… Tous les marquis, les comtes, les princes du tonnerre de chien peuvent chercher Biscarre… ça sera comme la muscade sous le gobelet… psstt ! plus personne. Mais il y a les malins, les futés, les roublards !… Ceux-là, c’est Muflier et son petit Goniglu !…

— Quoi ! tu voudrais…

— Ne faire ni une ni deux… et aller à la chasse…

— Au Biscarre ?

— Au Biscarre…

Muflier s’était redressé. Il ne manquait pas d’une certaine crânerie pleine de dignité.

— Mais il nous tordra le cou… Si l’autre fois nous en avons réchappé…

— C’est grâce à notre intelligence… Eh bien ! cette fois encore, mon génie nous sauvera. Après tout, c’est un homme, le Biscarre !

— Brrr ! c’est pas bien sûr que ça ne soit que ça !… Muflier haussa les épaules.

— As-tu peur ? Goniglu.

— Certainement… non… Pourtant…

— Et tu ne veux pas gagner tes galons dans l’armée de la vertu… ? Vois-tu, Goniglu, j’ai fait un rêve. Je voudrais être avec le marquis, un homme très bien, à tu et à toi… Je veux qu’il me dise : Muflier, t’es un vrai zigue !… Eh bien ! faut gagner ça. Ce qu’ils n’ont pas pu faire, nous le ferons. Ça te va-t-il ?

Goniglu se jeta dans ses bras :

— Muflier ! tu es grand ! tu es tout un monde !…

— C’est trop ! c’est trop ! fit Muflier avec un petit dandinement d’exquise modestie. Enfin tu me suivras ?…

— Au bout de la terre. Mais quelle est ton idée ?

— J’en ai une de renversante !

— Dis, pour voir.

— Je te conterai ça en route.

— Nous filons ?

— Absolument.

— Par où ?

— Comme la première fois, par la fenêtre… Oh ! Muflier aujourd’hui ne songe pas à l’amour, ce sont des pensées plus hautes qui grouillent dans son cerveau puissant.

Tout en causant, les deux amis s’étaient habillés.

Goniglu ouvrit la fenêtre avec sa dextérité habituelle.

Au moment de franchir la barre d’appui, Muflier se retourna, et le bras étendu vers l’intérieur, la jambe campée à la façon des trois Horaces dans le sujet de pendules que l’on sait :

— Ô toi, dit-il d’une voix grasse d’émotion, ô toi, maison où je voudrais finir mes jours, comme portier ou autre, sache-le bien, demeure de mon ami le marquis, tu ne reverras plus Muflier que mort ou victorieux !

— Ni Goniglu non plus ! compléta Goniglu.

— Et maintenant… que les dieux nous soient propices !

Un instant après, reprenant le chemin qu’ils connaissaient déjà, ils se trouvèrent dans la rue, derrière les murs du parc qui longeait la rue Saint-Honoré.

Là, Muflier, tournant brusquement vers la Madeleine, se mit à arpenter le boulevard d’un pas rapide.

Goniglu ouvrait l’énorme compas de ses jambes et ne restait pas en arrière.

Tout en allant, ils causaient.

— Avant tout, fit Goniglu, voudrais-tu répondre à une question ?

— N’es-tu pas la meilleure part de moi-même…

— Eh bien ! il y a une chose qui m’étonne : pourquoi nous sauvons-nous comme des voleurs ?

— Pas de mots désagréables, interrompit Muflier.

— Je les retire. Mais il me semble qu’il aurait été bien plus simple de raconter ton idée au marquis…

— Psstt ! dit Muflier en faisant claquer ses doigts, tu ne devines donc pas ce qui se serait passé ? Ce brave homme aurait voulu aller… où nous allons !… C’est pas du monde pour lui, et il se serait fait casser la figure. Moi, je ne voulais pas de cela… Je désire lui apporter un bon petit renseignement comme un poulet sur un plateau, et lui dire : Voilà ce qu’ont fait Muflier et Goniglu. On a son amour-propre, que diable !

— Tu as toujours raison…

— Je le sais bien.

— Alors, maintenant, où allons-nous ?

Muflier se pencha à l’oreille de son camarade et murmura quelques mots, qui furent accueillis par un grognement d’approbation.

Et la marche continua.

Nous devons dire que la nuit était profonde et que les rencontres imprévues étaient peu à craindre.

Il y avait à cette époque, dans le pâté de maisons ignobles qui entouraient le Louvre, et qu’a renversées, depuis ce temps, la rue de Rivoli, une ruelle immonde qui, avant 1806, portait le nom euphémique de rue du Panier-Fleuri.

Asile de débauche, de crime et de misère singulièrement désigné, on en conviendra.

L’histoire de cette rue pourrait se résumer en ces quatre mots : assassinat, vol, misère et prostitution.

Au moyen âge, dit M. Taxile Delord dans un ouvrage presque introuvable aujourd’hui, les Rues de Paris, c’étaient là que les voleurs tenaient leurs conciliabules nocturnes ; là, l’enfant ignorant, le vieillard impur venaient chercher de honteuses satisfactions ; d’abjectes sirènes attiraient leur proie et ne la rendaient plus. Au dernier coup du couvre-feu, bandits et ribaudes prenaient possession de leur domaine et faisaient la maraude jusqu’au milieu de la nuit.

Les siècles passent. Le vice change de livrée, mais reste le vice.

Au dix-huitième siècle, ce fut l’âge d’or de la rue du Panier-Fleuri. Elle avait des gargotes privilégiées, qui se donnaient le luxe de cabinets particuliers ; le marquis déguisé sous le manteau couleur de muraille, y conduisait la lingère de la marquise, qui, le plus souvent, n’était pas en reste d’infidélités hasardeuses…

Sous le premier Empire, grande réforme.

La rue du Panier-Fleuri perd son nom champêtre pour emprunter celui du célèbre sculpteur du vieux Louvre, Pierre Lescot.

En 1815, il s’y passa un fait terrible.

Les étrangers avaient envahi Paris.

Une malheureuse fille, tombée dans l’abîme de la débauche, avait commis cette infamie de se livrer à un sous-officier cosaque.

Parmi les bijoux que le sauvage faisait reluire à ses yeux, elle reconnut un bijou de famille que son père, sergent dans la garde, portait toujours sur son cœur. Pour l’en dépouiller, il avait fallu le tuer.

Pendant que le cosaque se livrait au sommeil, la fille prit un de ses pistolets et lui brûla la cervelle…

Elle avoua tout, et mourut en prison.

Drame plus poignant peut-il être résumé en moins de lignes ?

Après la révolution de Juillet, la rue n’avait rien perdu de son caractère sinistre. La nuit, elle était morne, silencieuse. Il n’y avait là que des industriels nocturnes, des logeurs, des femmes perdues… partout l’enseigne à demi effacée, portant ces mots mal éclairés par le réverbère :

Ici on loge à la nuit.

On y couchait à la corde, et la chambrée, où régnait une atmosphère pestilentielle, donnait une vague idée des pandémoniums de la vieille cité de Londres.

La rue Pierre Lescot est tombée sous le marteau des démolisseurs. Est-ce à dire que vice et misère soient sans domicile ?

Or, nous n’étonnerons personne en annonçant que c’était vers cette rue que se dirigeaient les deux ex-affiliés des Loups.

Et, en vérité, il fallait à Muflier un certain courage pour se hasarder dans un de ces repaires où, étant reconnu par quelques hommes de Biscarre, tous deux pouvaient payer cher leur témérité.

Ne se souvenaient-ils plus de leur mésaventure de la rue du Rocher ?

Lorsqu’ils furent arrivés à la place du Palais-Royal, en face du très laid monument qui portait alors le nom ambitieux de Château-d’Eau, ils s’arrêtèrent brusquement et poussèrent quelques : Hum ! hum ! d’encouragement.

— Surtout, Muflier, sois prudent ! murmura Goniglu.

— Écoute, reprit l’autre d’une voix grave, j’ai réfléchi… et je me suis dit ceci… faut pas que le marquis croie à une fugue définitive… et s’il nous arrivait malheur à tous les deux, si nous étions pincés et fourrés encore dans quelque trou à rats crus, il ne saurait rien de rien… et donnerait une malédiction à notre mémoire… ce que tu ne voudrais pas.

— Oh ! non !

— Ni moi non plus. Donc, il faut qu’en cas de malheur il n’y en ait qu’un de pigé.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que l’un de nous entrera seul, et que si on lui casse quelque chose, l’autre jouera des guiboles et ira tout raconter au marquis.

— Ça va ! fit Goniglu. J’entrerai seul.

— Ah mais ! non ! c’est moi !

— Pas du tout… moi, vois-tu, Muflier, je n’ai que toi au monde… il me faut mon Muflier… sans ça je ne serais plus un homme.

Muflier toussa et cracha pour cacher son émotion.

— Eh bien ! ma vieille ! fit-il d’une voix quelque peu tremblotante, nous allons tirer à pile ou face.

Goniglu eut un petit éclat de rire.

— Avec quoi ? nous n’avons pas le sou !

— Tiens ! c’est vrai !… eh bien ! au doigt mouillé… Attention ! je mouille un doigt… tu vas en choisir un dans l’obscurité… si tu as le mouillé, tu y vas, si tu as le sec, c’est moi… ça y est-il ?

— Ça y est.

Et Goniglu allant au hasard, toucha le doigt sec.

Il est vrai de dire que Muflier n’en avait mouillé aucun.

— Maintenant, fit-il, voilà qui est convenu… Tu sais ce que je fais… Le brave Maloigne demeure là, au premier… fenêtre sur la rue… Moi, je crois que Maloigne a toujours été un bon camaro et qu’il ne nous vendrait pas… bien plus, je verrai s’il n’y aurait pas à l’emmener avec nous pour travailler aussi dans la vertu… enfin ! je serai diplomate !… et je tâcherai de savoir par lui où on peut trouver le Bisco… Toi, tu resteras en bas à guetter. Quand je ferai : Hum ! hum ! c’est que tu pourras monter… si je tombe dans quelque piège, j’aurai bien le temps de crier… alors tu ficheras ton camp, carrément et au grand galop, et tu diras au marquis : Pour une fois que ce pauvre Muflier a voulu faire une bonne action, il s’est fait ratisser !…

— Ne dis pas ça, Muflier !

— Hé ! vieille poule mouillée ! n’aie donc pas peur ! donne la patte, et en avant…

Les mains se serrèrent comme celles de deux frères d’armes se lançant dans la mêlée.

Puis, les deux hommes se glissant le long des murailles, s’engagèrent dans la rue Pierre-Lescot.

Minuit avait déjà sonné depuis longtemps ; aucun bruit ne troublait le profond silence qui pesait sur la ruelle déserte.

La débauche s’était endormie, enveloppée dans sa fatigue comme les vagabonds dans leurs guenilles. La misère tâchait de trouver l’oubli dans le sommeil. Le crime était en chasse et laissait le repaire vide.

Quant à la police…

C’était le bon temps où les patrouilles, heurtant le pavé de leurs talons rhythmiques, prenant soin, par des « qui vive ! » bien résonnants, par des « garde à vous ! » éclatant dans la nuit, d’avertir messieurs les voleurs que le moment était venu de déguerpir.

À ces signaux, qui remplissaient d’aise l’âme des bourgeois confiants, les limes stoppaient leurs grincements contre les barres de fer, les vrilles s’arrêtaient dans le taraudage des devantures. Les travailleurs se blottissaient dans les coins… la patrouille passait la tête haute, humant le vent. Et quand elle avait passé le coin de la rue, de doux psst ! psst ! glissaient à travers le silence, et avec un soupir de placidité les travailleurs tranquilles reprenaient leur besogne…

Dormez ! habitants de Paris ! dormez tranquilles !

Seulement, aussitôt que la patrouille a passé, le moment est venu de veiller, et du meilleur de ses yeux !

Nos deux amis avançaient avec précaution.

Muflier posa la main sur le bras de Goniglu, et silencieusement lui montra du doigt une fenêtre noirâtre qui se découpait au premier et dernier étage d’une maison mal crépie, aux plâtras hésitants, et qui portait sur une lanterne à verre brisé l’inévitable annonce de l’hospitalité provisoire et nocturne.

À vrai dire, cette maison paraissait absolument inhabitée.

Les locataires, – si tant est qu’il y en eût, – devaient se remettre des fatigues de la journée ou se préparer à celles du lendemain.

— Pourvu que Maloigne soit rentré, murmura Muflier.

— Oh ! c’est un garçon rangé, fit Goniglu.

— Peuh ! qui sait !

Muflier étouffa un petit rire :

— Et par où vas-tu t’introduire là-dedans ? demanda Goniglu.

— Pas par la porte, je suppose. La maison est pavée de Loups, et je croirais imprudent de les réveiller.

— Eh bien ! alors ?

— Eh bien ! et la fenêtre… Courbe-toi, fier Goniglu, et prête-moi tes robustes épaules.

— Bon ! je comprends… la courte échelle !

Goniglu s’installa, le dos courbé, les mains s’appuyant aux cuisses.

Muflier, comme s’il eût opéré sur l’escalier le plus ordinaire, posa ses vastes semelles sur les hanches du camarade, et d’un effort se hissa sur ses épaules.

Goniglu se redressa lentement, tandis que Muflier s’appuyait au mur pour conserver son équilibre.

À eux deux, ils mesuraient plus de onze pieds.

Muflier étendit ses longs bras au-dessus de sa tête et saisit la barre de fer scellée au mur, et avec une agilité qui dénotait une longue habitude, posa les genoux sur le rebord et finalement s’installa commodément. Puis il palpa les carreaux. Il ne possédait aucun instrument pour couper le verre, mais il avait foi dans son étoile… comme tous les grands hommes ou les grands gueux (ce qui, par parenthèse, est parfois synonyme, on a vu cela).

Or, cette étoile rayonnait au moment actuel, et la preuve, c’est qu’un des carreaux était remplacé par une feuille de journal.

De l’ongle, Muflier coupa le papier, qui se montra complaisant ; puis, passant le bras par l’ouverture, il fit jouer l’espagnolette, l’oreille tendue, prêt à répondre si un cri d’alerte s’échappait de la poitrine du dormeur éveillé en sursaut.

Rien ? Courage ! La fenêtre tourna sur ses gonds, et Muflier, se servant comme d’un pivot de la partie charnue de son vaste individu, fit tourner ses jambes et son torse.

Ses pieds touchèrent le plancher : il était dans la chambre.

Il y faisait plus noir que dans le plus noir des fours qui ont pu servir jusqu’ici à cette comparaison. Muflier, restant immobile, écouta.

Alors, des profondeurs de l’ombre épaisse surgit un roulement sourd d’abord, puis grandissant comme le tonnerre lointain répercuté par les montagnes. Cela commençait comme un hululement de hibou qui se fût perdu dans un tuyau d’orgue, sous le vent de soufflets puissants.

Basse robuste. Muflier était resté, oreilles béantes, stupéfait.

Était-ce une bête fauve, tapie au fond de l’antre et qui sonnait le grognement de combat !… un tigre dans la rue Pierre Lescot ! voilà qui franchissait toutes les limites de l’imprévu ! L’aspiration rauque s’évanouit en une expiration sonore… il y eut un silence… Puis la note trombonesque, – ophicléïdale, pour mieux dire, – partit à nouveau pour de nouveau s’évanouir en un sifflement.

Maloigne ronflait !… et de quelle façon ! poumons de fer mûs par une machine formidable !

— C’est étrange ! pensa Muflier. Je croyais connaître le sommeil de Maloigne ! Non ! ce n’est pas lui ! et pourtant je connais ce ronflement !

Il cherchait dans sa mémoire. Oui, il avait entendu ce va et vient cachalotesque.

En tout cas, il n’y avait pas péril immédiat. Le mieux était de savoir de quelle poitrine il s’exhalait.

Et Muflier, ayant détaché ses souliers par prudence, marcha pieds nus (car il ignorait l’usage de ces engins gênants qu’on a surnommés chaussettes), et, glissant sur le plancher, les mains en avant, se dirigea vers le soufflet de forge.

Il sentit que ses tibias froissaient les parois d’un lit. C’était là.

Doucement, il abaissa ses mains… doucement, bien doucement…

On ne ronflait plus.

Les obscurités du sommeil laissent filtrer des avertissements inconscients.

L’être dormant voyait peut-être en rêve quelque monstre épouvantable étendant sur lui ses serres menaçantes…

Tout à coup, Muflier tressaillit.

Les mains avaient touché… quoi donc ?

Pourquoi ce frisson qui tout à coup l’avait secoué des pieds à la tête, jusqu’en ses fibres les plus profondes, les plus intimes ?…

Il palpa !… Non, ce n’était pas une erreur !… Non ! Ce n’était pas Maloigne !… Maloigne était maigre ! et ceci était grassouillet, disons le mot, fortement potelé. Il y avait sous les doigts capricants de Muflier des rotondités puissantes, douces au toucher, douées d’une élasticité charmante.

— Laisse-moi donc tranquille ! fit une voix quelque peu rogommeuse. Tu m’ennuies, Gustave !…

Il avait-reconnu la voix. Oui, monsieur, il l’avait reconnue ! et cette voix n’aurait dû prononcer qu’un nom, qu’un seul, entendez-vous ! le sien à lui, Muflier, qui s’appelait Anatole…

— Qu’est-ce qu’il y a ? Au secours ! cria la même voix.

Mais déjà, sur sa cuisse, Muflier avait frotté une allumette dont la flamme avait jailli, et une double exclamation avait été échangée.

— Anatole !

— Hermance !

Oui, c’était elle, Hermance la belle, la grasse, l’unique passion de Muflier.

Et où la rencontrait-il ? C’était à se voiler la face ! Il se la voila !

Quant à Hermance, effarouchée comme la biche des bois quand bondit des taillis le loup ravisseur, elle s’était enveloppée, palpitante et rougissante, poussant de petits cris, dans les draps, fragile rempart sous lequel se moulaient ses formes puissantes.

Muflier était bien malheureux. Il est pour les âmes délicates des coups, en vérité trop rudes à supporter. Elle ! Hermance ! chez Maloigne… chez un ami !

Il se demanda s’il devait cogner. En toute autre circonstance, il n’eût pas hésité. Mais cette fois, il eut peur de faire du bruit, et se contenta de maudire :

— Ainsi, créature sans âme, fit-il d’une voix sourde, tu m’oubliais, tu me trompais !

Elle sortit timidement sa tête chevelue de la plume douillette et murmura :

— Anatole, je te croyais mort !

Muflier réfléchit.

— Au fait, fit-il, c’est une raison, cela. Ça ne fait rien, Hermance, ça n’est pas bien, après ce que tu m’avais juré… Tu aurais dû porter le deuil plus longtemps. Dans notre monde, on se conduit mieux que cela… Enfin…

Il étouffa un gros soupir et reprit :

— Où est-il ?

— Qui ça ?

— L’infâme ! Lui !…

— Enfin, qui, lui ?… Voyons, mon petit Muflier, ne fais donc pas des gros yeux comme ça… Donne-moi de quoi faire une cigarette !…

Elle vous avait une si délicieuse manière de roucouler ces quelques mots : « Mon petit Muflier ! » qu’Othello se sentit ému jusqu’aux larmes.

Il roula la cigarette de la bien-aimée, ayant soin, pour prouver sa grandeur d’âme, d’y mettre beaucoup de tabac, puis, la lui présentant avec une allumette enflammée :

— Tu m’as fait bien du mal, reprit-il, femme trop fragile ! Mais, du moins, puisque je suis contraint de prononcer ce nom abhorré, où est Maloigne ?

— Ah ! en voilà un joli coco ! exclama Hermance.

— Joli coco, soit !… Mais réponds-moi… et si tu es franche, peut-être consentirai-je à oublier…

Il avait des larmes dans la voix.

Elle lui fit une risette et lui tendit la main :

— Anatole !

— Hermance !…

Il y eut effusion.

— Maintenant, dit Hermance, tu vas savoir tout ce que tu veux. D’abord, ton Maloigne est un gueux…

— À qui le dis-tu ?

— Primo : il m’a affirmé que tu étais nettoyé !

— Pour ça, il peut l’avoir cru… Je l’ai bien cru moi-même…

— Enfin, tu comprends : la douleur… le regret… la solitude…

— Passons ! Passons !…

— Il m’a juré un amour éternel…

— Ouais !

— Il m’a dit qu’il m’épouserait !

— Allons ! pas de bêtise ! Continue… Enfin, tu l’as aimé…

— Oh ! si peu… Juges-en…

— Hermance !

— Tu vas comprendre… V’là-t-il pas qu’au bout de trois jours il m’annonce qu’il va filer… Oh ! j’ai tombé dessus…

— Après ?

— « Où que tu vas ? » que je lui ai demandé. « Ça ne te regarde pas ! » qu’il me fait. Je retombe dessus…

— Après ?

— Il ne veut rien dire. Il mâchonnait seulement quelque chose d’un grand voyage… pour des affaires. Moi, d’abord, je ne coupais pas dans ce pont-là !… Et je voulais savoir !… Je flairais une femme ! Je fais celle qui ne pense plus à rien. Bref, il s’endort…

— Hermance !

— Je me lève tout doucement… Je fouille dans ses poches, et, au milieu d’un tas de fatras, je trouve un petit papier sur lequel il y avait ces mots écrits : « Maladrette et Cie, au Croisic. » Tiens, que je me dis, c’est la mer, ça. Je connais, je suis d’auprès de Nantes… Il se réveille, je le câline…

— Encore une fois, Hermance !

— Laisse donc ! Il m’avoue tout !… Il partait pour un pays de tonnerre de chien… avec tous les Loups… le Bisco… tout le tremblement… Il attendait des ordres d’un moment à l’autre… Et voilà comme quoi j’étais abandonnée…

Muflier, faisant trêve à ses douleurs, écoutait attentivement.

— Ainsi, reprit-il, c’était pour le Croisic qu’il devait partir ?

— Oui, et s’embarquer là pour… Oh ! un drôle de nom !… le Cam… le Caboche !… je ne sais pas au juste…

— Et il est parti ?

— Il y a trois ou quatre heures !

— Seul ?

— Non, avec les Loups : La Curée, Douze-Francs, les camarades quoi…

— Et tu n’as pas appris du nouveau… quelque chose à propos du guillotiné d’aujourd’hui ?

— Qui n’a pas été raccourci… Si fait, j’ai entendu dire que c’était le Bisco qui l’avait soufflé à la police.

— Cré nom de !… s’écria Muflier, voilà le joint !… Écoute, Hermance, t’es une bonne fille… je te pardonne.

— Ah ! c’est gentil, ça ! tu vas rester ?

— Moi ! dans cette chambre où on a trépigné sur les sentiments les plus sacrés, jamais !

— Alors, pourquoi que tu me demandes tout ça ?…

— Parce que… ça ne te regarde pas. Je suis un justicier et je n’ai pas de compte à te rendre… quant à présent. Mais récapitulons : Maloigne est parti pour le…

— Le Croisic.

— Où qu’c’est au juste ?

— Je te l’ai dit, sur le bord de la mer, après Nantes.

— Bien ! Et le guillotiné… ou plutôt, non… l’enlevé est parti avec eux… avec le Bisco… les Loups ?

— Entre nous, je le crois.

— Hermance, tu es un ange ! et je m’étonne de ne pas voir tes ailes blanches.

Il se pencha sur la fenêtre.

— Hum ! hum ! fit-il.

— Tu appelles quelqu’un ? s’écria Hermance. Et ma pudeur !

Muflier eut un de ces sourires… oh ! de ces sourires qui ne s’analysent pas, tandis que Goniglu se profilait dans le cadre.

Quels moyens de séduction Muflier employa auprès d’Hermance, c’est ce que seul aurait pu savoir l’astre pâle des nuits, qui d’ailleurs s’obstinait à se tenir caché. Bref, Hermance raconta tout ce qu’elle savait.

Elle avait entendu vaguement parler d’une expédition qui devait mettre à la disposition de Bisco des sommes énormes. C’était dans un pays éloigné, au-delà des mers. Et une grande opération avait été préparée de longue main.

C’était comme une armée de bandits qui partait en guerre.

Le rendez-vous général était au Croisic.

Réconcilié avec Hermance, Muflier fit miroiter à ses yeux les promesses les plus séduisantes d’un avenir matrimonial, et, finalement, se retrouva dans la rue avec Goniglu.

Un conseil de guerre fut tenu au coin d’une borne.

Il fallait, sans perdre une minute, partir pour le Croisic.

Mais des fonds ?… voilà qui était scabreux.

— Retournons chez le marquis, opina Goniglu.

— Non, affirma Muflier. Je veux que nous agissions sans lui. Ah ! si nous ramenions le Jacques, quel triomphe !

— C’est vrai ; mais comment faire ?

Muflier réfléchit.

— Te rappelles-tu, Goniglu, certain désastre de notre existence, le jour où nous fûmes ficelés comme des saucissons par deux saltimbanques ?

— Droite et Gauche !

— Justement.

— Eh bien ! c’est des amis du marquis… il faut aller leur proposer l’affaire. Ils doivent avoir des monacos. Ils nous ont rendu service en nous faisant faire la connaissance de cet excellent Archibald. Faut pas être ingrats ! Nous partagerons la gloire avec eux.

— Ça y est ! Mais où sont-ils ?

— À la barrière du Trône. Allons-y !

— J’en suis.

Et les deux amis, laissant la belle Hermance rêver aux joies de l’avenir, s’élancèrent vers l’extrémité de la ville.

XV

QUE LA VERTU N’EST PAS TOUJOURS RÉCOMPENSÉE

Nous avons laissé Biscarre au moment où un de ses acolytes venait l’avertir que des individus suspects rôdaient dans les environs.

Un mot d’abord sur le personnage qui l’accompagnait et qui avait servi de guide à Jacques depuis son enlèvement de la Conciergerie.

On a facilement compris ce qui s’était passé.

Biscarre, dont l’activité surhumaine ne se fatiguait pas, et bien qu’il crût, en frappant Dioulou et le Ténia, avoir écarté tout danger immédiat, n’avait point cependant ralenti sa surveillance.

Grâce à des intelligences qu’il s’était ménagées jusque dans l’hôtel même de Madame de Favereye, il avait pénétré dans un réduit depuis longtemps déjà pratiqué dans l’épaisseur de la muraille.

Bien souvent déjà, blotti dans ce poste d’espionnage, il avait épié le désespoir de la malheureuse mère et compté ses larmes. Et jamais un mouvement de pitié n’avait ébranlé ce cœur haineux. Il savourait cette souffrance avec une sorte de joie implacable.

Maintenant il touchait à son but. Il était prêt à crier à Marie de Mauvillers :

— J’ai tenu ma parole. Le fils de tes entrailles est cet assassin que frappe aujourd’hui le bourreau !

Et voilà que tout à coup il avait vu s’écrouler cet échafaudage d’infamie. La résurrection de Muflier et de Goniglu l’avait frappé de stupeur.

En vérité, c’étaient là deux misérables qu’il avait dédaignés, laissant à la faim et à la solitude le soin de les tuer.

Et c’étaient ces deux méprisés qui révélaient la vérité.

Le coup avait été terrible. Mais Biscarre s’était redressé, plus ardent pour la lutte, et la comédie rapidement organisée avait réussi au-delà de ses espérances.

Encore une fois, Jacques était en son pouvoir.

Biscarre avait d’abord songé à le tuer, à jeter ce cadavre palpitant aux pieds de la mère désespérée.

Puis il se dit que ce serait trop promptement terminer ce supplice.

Toutes les dispositions étaient prises pour l’expédition grandiose dont il avait naguère développé le plan aux Assises-Rouges.

Lors de l’assassinat de Belen, il s’était emparé de la note qui jadis avait été trouvée par les meurtriers sur le cadavre du père de Martial.

Et là il avait reconnu l’indication du troisième lieu où était enfoui le dernier débris de la statue mystérieuse qui gardait le secret du trésor des Khmers.

L’évasion d’Exupère était proche.

Toutes mesures étaient disposées pour le départ.

Jacques, enlevé, partirait avec l’expédition. Ceci était mieux. C’était une prolongation de torture infligée à celle qu’il haïssait avec la ténacité des monomanes.

Or, de longue date, existait au Croisic une sorte d’agence commerciale et maritime sous la raison sociale : Maladrette et Cie.

Maison honorable entre toutes, opérant avec une ponctualité admirable, réglant ses comptes et payant ses traites avec une régularité rigoureuse, disposant de capitaux considérables et pratiquant spécialement l’exportation.

Certes, on eût vivement surpris les négociants de Nantes et de Saint-Nazaire en leur révélant le passé du sieur Maladrette, qui avait naguère porté dans le monde un nom qu’il eût été facile de retrouver sur plus d’un registre d’écrou.

Voleur, faussaire et assassin ; tel était ce Maladrette, ancien marin, aujourd’hui affilié des Loups.

En dehors de ses occupations patentes, la maison Maladrette avait encore et surtout pour travail le recel et l’exportation des marchandises, objets de valeur et autre gros butin, ramassés par les Loups sur le champ de bataille du vol et du meurtre.

Lorsque tombaient entre leurs mains des valeurs de négociation difficile, tels que des titres, des billets de banque dont les numéros étaient signalés, c’était la maison Maladrette qui se chargeait du change et du placement, qui s’opéraient alors à l’étranger, soit en Angleterre, soit même en Amérique.

Et la prudence et l’habileté déployées étaient telles que jusqu’alors aucun soupçon ne s’était élevé sur la complète honorabilité de la maison Maladrette.

Or, sur l’appel de Biscarre, Maladrette s’était rendu à Paris, et c’était lui qui avait eu charge de Jacques et l’avait accompagné jusqu’au Croisic, où nous l’avons vu arriver tout à l’heure.

Maintenant un brick de commerce, mouillé à quelque distance du phare du Four, attendait les chefs des Loups, la bande qu’ils avaient formée pour l’expédition du Cambodge et à laquelle M. Maladrette avait adjoint des bandits-matelots racolés avec soin.

C’était ce Maladrette qui venait de donner à Biscarre l’avis mystérieux que nous avons dit.

La nuit est profonde.

On entendait la grande voix de la mer qui déferlait avec rage contre les rochers de la côte.

— De quoi s’agit-il ? demanda Biscarre.

— Tout à l’heure, reprit Maladrette, au moment où je venais d’introduire Jacques auprès de toi, deux hommes se sont arrêtés sur la place, regardant autour d’eux comme s’ils cherchaient à s’orienter.

— Jusqu’ici rien de bien grave.

— Attends. Tu sais que, malgré mes avis, j’ai à te reprocher de n’avoir pas assez soigneusement trié le personnel que tu m’as envoyé de Paris.

Biscarre haussa les épaules avec colère :

— Trêve de conseils. Ces hommes sont ceux qu’il nous faut… Ils ont l’énergie brutale des bandits. Que voulons-nous de plus ?

— Hum ! tu seras toujours le même !… et malgré ta force, tu te perdras bel et bien un de ces jours par une imprudence.

— Ceci me regarde. Après ?

— À ton aise… Seulement, j’ai dit ce que j’ai dit… Je reviens à l’affaire… Mes deux hommes, après avoir tenu quelque temps le nez en l’air, se sont consultés, puis sont rentrés dans le cabaret de l’Ancre-d’Or.

— Ici près ?

— À l’angle de la route qui mène à la jetée.

— Je le connais.

— Or, le cabaret n’était pas vide. D’abord, deux hommes les attendaient…

— Ah ! bah !

— Deux particuliers faciles à reconnaître, car ce sont deux manchots…

Biscarre poussa un cri de surprise, puis, se contenant :

— Continue, fit-il d’une voix calme.

— Ils se sont placés tous quatre à une table du fond, se sont fait servir de l’eau-de-vie et ont causé à voix basse.

— Tu n’as pas pu entendre ce qu’ils disaient ?

— Non. J’étais cependant entré derrière eux et j’écoutais de mon mieux, mais ils prenaient leurs précautions… À peine y étais-je depuis quelques minutes, que la porte s’est ouverte, et deux des nôtres sont entrés…

— Tonnerre ! s’écria Biscarre, j’avais cependant donné l’ordre formel que personne ne quittât le bord…

— Que veux-tu ? Tu es trop indulgent, voilà tout !

— Et quels étaient ces deux hommes ?

— Maloigne et Douze-Francs.

— Bon ! je n’oublierai pas leurs noms… Après ?

— Ils étaient complétement ivres à ce point qu’ils ne m’ont point reconnu. Les quatre inconnus ont détourné vivement la tête, comme s’ils avaient intérêt à se cacher. Maloigne et Douze-Francs se sont fait servir et se sont installés. Un instant après, Douze-Francs dormait profondément et glissait sous la table, Maloigne chantonnait en secouant la tête… Alors un des quatre hommes, un grand, avec une barbe hérissée et de gros yeux, s’est doucement approché de lui et lui a parlé à l’oreille. Maloigne a paru d’abord ne pas entendre… puis il a levé la tête et j’ai vu qu’il avait une peur atroce, il s’est écrié :

« — Hein ? tu n’es donc pas mort ?

» — Tu le vois bien, puisque je suis là, a répondu l’autre. Tu prendras bien un verre ? »

Maloigne a accepté. Il est allé en trébuchant s’asseoir auprès des quatre autres. Et encore une fois, la conversation s’est engagée à voix si basse, que je n’ai pas entendu.

Biscarre réfléchissait.

— Tu m’as dit que l’un était grand, à barbe hérissée… de teinte roussâtre, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Bon ! C’est Muflier !…

— Oui, je crois avoir entendu Maloigne prononcer ce nom…

— L’autre, maigre ?

— Avec un nez long et pointu… les yeux éraillés…

— Goniglu !

— Tu les connais… ?

— Parbleu ! ce sont des gredins que j’avais cru bien morts et que le diable a ressuscités…

— Des loups ?

— Des traîtres qui m’ont déjà vendu deux fois…

— Mais les deux autres ?

— Les manchots. Je les connais aussi. Et nous avons déjà eu maille à partir ensemble…

— J’ai bien fait de t’avertir.

— Parbleu ! Eh bien ! cette fois, leur compte sera bon. Ah ! mes maîtres, vous vous avisez de lutter contre moi… Vous êtes pris au piège et cette fois vous ne m’échapperez pas…

— Que veux-tu faire ?

— Donne des ordres immédiats pour que vingt Loups, des plus robustes, débarquent avant une demi-heure. Je me charge du reste.

Et les deux hommes se dirigèrent du côté de la jetée.

Pénétrons maintenant dans le cabaret de l’Ancre-d’Or.

Maladrette ne s’était pas trompé. C’étaient bien des ennemis qui étaient venus espionner les Loups.

C’étaient nos amis, à nous.

Les deux frères Droite et Gauche n’avaient pas hésité à répondre à l’appel qui leur était adressé.

On avait agité cette question de savoir s’il convenait d’avertir la marquise de ce qui se passait. Mais le renseignement surpris par Hermance pouvait n’être pas exact. Peut-être n’eût-ce été après tout que donner à la pauvre mère une espérance vaine ? Avant tout, il convenait de savoir la vérité.

Les frères Martin avaient réalisé d’assez fortes économies. Ils n’hésitèrent pas. Deux heures après, quatre chevaux de poste emportaient les hardis compagnons. Par bonheur, les deux saltimbanques possédaient des passeports qui leur permettaient d’emmener au besoin des personnages de leur troupe.

Muflier était élevé au rang d’Hercule, Goniglu passait pour un pitre.

Certes, il pouvait paraître étrange que de simples bateleurs brûlassent ainsi la route de Paris à Nantes.

Mais l’or qui tombait de leurs doigts avait promptement raison de toutes les hésitations.

En route, ils s’étaient informés aux divers relais. Mais ils n’avaient pu recueillir aucun renseignement sur ce qu’ils cherchaient.

Il était évident que les ravisseurs de Jacques n’avaient pas suivi la route droite et avaient fait des détours, afin de dissimuler leur piste. Le mieux était de se hâter et d’atteindre au plus vite le but désigné, le Croisic.

C’était plus de cent lieues à franchir.

Mais les quatre amis voyagèrent nuit et jour, prenant à peine quelques heures de repos. Et au soir du troisième jour, ils arrivaient au Croisic.

Muflier et Goniglu jouaient gros jeu. Si l’information recueillie était exacte, Biscarre devait se trouver au Croisic. Ils couraient donc tous risques d’être reconnus et assassinés. Mais Muflier, – comme Gusman, – ne connaissait plus d’obstacles. Une fièvre de vertu lui était montée au cerveau. Il voulait réussir, dût-il, pour cela, risquer cent fois sa vie.

Il s’agissait d’abord de tenir conseil.

Les quatre amis entrèrent dans le cabaret de l’Ancre-d’Or.

Jusque-là, ils n’avaient recueilli aucun indice qui pût les mettre sur la trace de Biscarre. Le patron de l’auberge, interrogé, avait répondu assez laconiquement qu’il connaissait en effet, au Croisic, la maison Maladrette et Cie. On n’avait pas jugé à propos de pousser plus loin l’examen.

Les frères Droite et Gauche étaient d’avis que dès le lendemain matin l’un d’eux se présentât chez Maladrette, tandis que les trois autres veilleraient aux alentours.

— Ce sera moi, si vous le permettez, dit Muflier.

Goniglu eut un frisson.

— S’il allait t’arriver malheur ! murmura-t-il.

— J’ai foi en mon étoile, répondit l’impétueux et fataliste Muflier.

— Au moins prends quelque chose pour te donner du cœur.

— Du cœur ! Hum !… crois-tu donc que j’en manque ? Enfin, j’y consens, une simple gustule !…

Il fut convenu que Muflier s’introduirait dans les bureaux de l’armateur, déguisé en matelot. Le seul but de cette démarche devait être de s’assurer si réellement Biscarre s’y trouvait.

À la moindre alerte, Muflier devait se replier en bon ordre. Il était important de ne commettre aucune imprudence, le soin de terminer l’opération incombait à la police, qui serait immédiatement avertie.

Tout était ainsi réglé, quand, ainsi que nous l’avons dit, la porte du cabaret s’ouvrit ; Maloigne et Douze-Francs firent leur entrée.

Jusque-là, il n’y avait dans la salle que l’honnête Maladrette, auquel les quatre amis n’avaient prêté qu’une attention distraite, attendu que nul d’entre eux ne le connaissait.

Mais Maloigne ! mais Douze-Francs ! c’était autre chose.

La situation s’éclaircissait.

Muflier éprouva une violente envie de sauter à la gorge de Maloigne, le traître. Mais il se contint, les choses du cœur devant rester secondaires.

On sait comment Douze-Francs ayant glissé sous la table, Muflier entama les pourparlers avec Maloigne.

Or, Maloigne, à l’apparition des deux revenants, n’avait été que médiocrement rassuré en songeant à Hermance. Mais Muflier souriait de si bonne façon, le tigre faisait si douce patte de velours, que le Lovelace de la rue Pierre-Lescot supposa qu’il ignorait tout.

Étant ivre, il n’était pas défiant. Et puis il fallait endormir la jalousie de son rival, amadouer le monstre.

Donc, avec la plus grande docilité, il raconta ce qu’il savait.

À deux milles de la côte, un brick était prêt à mettre à la voile pour l’Inde orientale. Une bande de Loups formait l’équipage, sans compter une cohorte de matelots. En tout, une centaine d’hommes. Il s’agissait d’une expédition dont naturellement la plèbe des Loups ignorait les détails, mais dont le but paraissait grandiose. Quant à Biscarre, nul ne l’avait encore vu. On l’attendait.

Sans doute, Maladrette seul était instruit de sa présence.

Enfin, Maloigne ne pouvait fournir aucun renseignement au sujet de Jacques. Mais, se montrant de bonne composition, il s’engageait à donner dès le lendemain toutes les indications qu’il pourrait recueillir.

Les quatre amis avaient échangé un regard.

Leur plan était tout tracé. Dès que l’on connaîtrait quel avait été le sort de Jacques, une dénonciation en règle serait lancée. Embargo serait mis sur le brick mystérieux.

Pendant cette intéressante conversation, les quatre amis n’avaient pas remarqué certaines allées et venues qui eussent dû cependant attirer leur attention. Le patron de l’Ancre-d’Or était sorti plusieurs fois, puis était rentré. De la façon la plus naturelle du monde, il avait soigneusement fermé les portes qui se trouvaient au fond de la salle, avait assujetti les barres des fenêtres.

Tout à coup, la porte d’entrée s’ouvrit brusquement et une douzaine d’hommes pénétrèrent dans le bouge, puis se rangèrent de chaque côté de la muraille. D’autres parurent un instant après et s’arrêtèrent sur le seuil.

Maloigne, abêti par l’ivresse, poussa une sorte de grognement :

— Garde à vous ! murmura-t-il, c’est des Loups !…

Droite et Gauche se levèrent.

— Patron ! cria l’un, payez-vous, nous partons !

Le patron les regarda, ricana et haussa les épaules.

— On va en découdre, dit Muflier. Eh bien ! Ça me va !

— Muflier ! soupira Goniglu, n’attrape pas un mauvais coup…

— As pas peur, ma vieille. On tâchera d’en sortir.

Jusqu’ici, cependant, aucune manifestation hostile n’avait eu lieu.

Le plus profond silence régnait dans la salle.

Les rangs des Loups s’écartèrent et un homme s’avança.

C’était Biscarre.

— Bigre ! fit Muflier, nous voilà renseignés.

Biscarre fit deux pas en avant :

— Muflier ! Goniglu ! et vous, les deux frères, écoutez-moi, dit-il. Vous êtes des traîtres et des espions mais en même temps vous êtes des maladroits. Vous êtes pris au piège. Voulez-vous avouer dans quel but vous êtes venus ici ?

— Attends ! je vas te répondre ! cria Muflier.

Et sa main, cachée jusque-là sous son vêtement, reparut armée d’un pistolet.

Un coup de feu retentit. La balle frappa Biscarre en pleine poitrine. Il ne bougea pas. Mais se tournant vers ses hommes :

— Allez ! dit-il froidement, tuez !

La balle s’était amortie sur une cuirasse qu’il portait sous ses vêtements.

D’un bond, il disparut dans les rangs des Loups, qui se ruèrent en avant.

— Bataille ! cria Muflier. Allons-y !

Et d’un seul tour de main, il renversa la lourde table devant laquelle ils étaient assis tout à l’heure.

Les quatre hommes étaient derrière.

Maloigne, livide de terreur, s’était glissé dehors. Douze-Francs gisait à terre, ivre-mort.

Les frères Droite et Gauche, comme les deux autres, tenaient à la main un pistolet à deux coups.

— Le premier qui s’avance est un homme mort ! déclara Droite.

On entendit la voix de Biscarre.

— En avant ! cria-t-il.

Les Loups se ruèrent.

Des détonations éclatèrent et des hommes tombèrent.

Les quatre camarades étaient adossés au mur, garantis en avant par l’énorme table de chêne.

Les Loups, après un instant d’hésitation, se jetèrent à l’assaut. Mais encore une fois des balles sifflèrent, des malédictions rugirent et les assaillants reculèrent…

— En avant ! répéta la voix de Biscarre invisible. Tuez ! Tuez !

Et il semblait que cette voix, résonnant sinistrement, fît taire toutes les terreurs.

La bataille s’engagea, d’autant plus terrible maintenant qu’elle était muette. Les pistolets étaient déchargés.

Muflier, brandissant une bouteille, Goniglu s’armant d’une chaise.

Les deux frères se servaient de leur poing. Mais quel poing ! Le bras de ces manchots était formidable comme une catapulte.

Dix mains s’étaient accrochées à la table pour l’écarter.

Un crâne se brisa sous la bouteille de Muflier, un autre gémit sous la chaise de Goniglu. On entendait des han ! poussifs.

Ces quatre hommes étaient effrayants.

De toutes parts les projectiles sifflaient vers eux.

Et toujours Biscarre criait :

— Tuez ! Tuez !

Le cercle se resserrait. La table arrachée livrait passage aux assaillants.

Muflier avait des mots sublimes.

Cognant, il disait :

— L’as, le roi, la dame, le valet, vingt-quatre, vingt-cinq, la dernière vingt-six, et dix de cartes, trente-six !

Il eut une quinte et quatorze.

L’homme qui le reçut tomba comme une masse.

Mais la fatigue venait.

Vingt ennemis contre quatre hommes, c’était trop !

Muflier eut une inspiration de génie.

Il avait remarqué à sa gauche une fenêtre fermée.

Il laissa parvenir jusqu’à lui un des plus redoutables et le saisit à mi-corps. En même temps il criait aux frères Martin :

— Attention à la fenêtre !…

Il souleva le corps de son adversaire et, s’en servant comme d’un projectile énorme, il le lança dans les carreaux.

Les ais s’effondrèrent. Les battants furent enfoncés.

L’issue était ouverte.

Droite et Gauche avaient compris. D’un seul élan ils s’élancèrent par l’ouverture béante.

Mais, au même instant la trombe humaine se rua furieusement sur Muflier et Goniglu, qui furent terrassés et disparurent sous la masse qui les écrasait.

Le lecteur n’a pas oublié que les frères Droite et Gauche avaient regagné Paris et avaient fait connaître à la marquise et à ses amis les détails de cette épouvantable scène.

XVI

PLEINE MER

La nuit tombait.

À l’horizon, le soleil, disque immense, disparaissait lentement, marbrant de lignes d’un rouge sanglant le voile de nuages qui s’épaississait.

La mer avait une teinte d’encre que l’ombre faisait à chaque instant plus sinistre. Pas un souffle de vent ne traversait l’espace. Le large silence pesait sur l’Océan, dont l’immensité semblait pleine de menaces.

Dans cet espace sans bornes, un point perdu, un brick, dont les voiles à peine enflées, ressemblent aux ailes d’un oiseau blessé.

Navire d’allures étranges et mystérieuses, à la coque peinte en noir, se confondant avec les vagues : sa forme tenait à la fois de la marine de commerce et du brick de guerre. Et pourtant une simple caronade, fixée à l’arrière, semblait n’être après tout qu’un ornement inoffensif.

Sur le pont, des matelots étaient couchés au pied des mâts, ou bien assis en rond auprès des bossoirs d’avant, causaient à voix basse.

Mais ce qui ne contribuait pas peu à donner à cet ensemble une physionomie singulière, c’était ceci :

On sait qu’à l’avant des navires de commerce, derrière le mât de misaine, se trouve une sorte de cabestan dont on se sert particulièrement pour lever les ancres. Sa forme est cylindrique, et il agit dans une position horizontale entre deux montants qui le supportent.

Aux bras du cabestan, deux hommes étaient attachés, demi-nus, les bras retenus en arrière et les coudes presque joints par une corde goudronnée qui s’enroulait autour du guindeau.

Ces deux hommes étaient liés dos à dos.

Depuis combien de temps étaient-ils dans cette pénible situation ? À en juger par leurs traits étirés, par leurs paupières rougies, par leurs jambes fléchissantes sur lesquelles leur corps semblait s’affaisser, ce supplice devait être subi depuis longtemps.

En vérité, depuis le matin du jour où le brick avait quitté les côtes de France, ils étaient là, nuit et jour, le visage coupé par le vent âpre, les paupières brûlées par l’âcreté de la mer ; pas un seul moment il ne leur avait été permis de s’étendre, de faire quelques pas. C’était un épouvantable engourdissement compliqué de douleurs cuisantes. Et comme si l’on eût craint qu’ils ne succombassent trop vite, chaque jour on leur apportait leur nourriture, qu’un matelot devait les aider à manger, puisqu’ils n’avaient pas même, à ce moment, l’usage de leurs bras.

D’abord ils avaient gémi, crié, supplié.

Mais des coups de cordes leur avaient inspiré le silence, et aussi cette lassitude désespérée que donne aux plus résistants la persistance de la douleur.

Nus des épaules à la ceinture, ils suivaient de leur torse vacillant les oscillations de la mâture, la tête penchée sur la poitrine, les yeux clignotants sous l’atroce cuisson qui les mordait sans cesse. Car ils faisaient face au vent, tout ayant été combiné avec une adresse infernale pour exagérer les sensations atroces…

Ces deux hommes, c’étaient, hélas ! nos deux pauvres amis, Muflier et Goniglu.

Renversés, à demi-écrasés à l’auberge de l’Ancre-d’Or, ils avaient été saisis par les Loups, qui allaient exécuter l’ordre de Biscarre et les tuer, quand une idée féroce avait traversé le cerveau trop fertile du roi des Loups.

Biscarre avait compris quel parti il pouvait tirer de cet incident pour imposer à bord la discipline nécessaire.

Ce supplice lent, sans cesse sous les yeux de l’équipage, devait éteindre toute velléité d’insubordination.

Et il avait inventé ce genre de mort lente, auquel ne pouvait pas résister longtemps l’organisation la plus forte.

Goniglu semblait mourant. Muflier, plus vigoureux, avait encore parfois des éclairs de protestation. S’il apercevait Biscarre sur le pont, il relevait fièrement la tête et de ses gros yeux le regardait en face. Biscarre haussait les épaules et passait en ricanant.

Mais Muflier murmurait :

— Qui sait si je mourrai avant de t’avoir fait ton affaire ?

Les Loups eux-mêmes, ces bandits qui volaient et tuaient sans scrupules, éprouvaient je ne sais quelle bonté instinctive de cette cruauté, et, passant auprès des deux suppliciés, ils détournaient la tête.

Ils avaient la pudeur de la pitié ; mais que pouvaient-ils de plus ? Autour de Biscarre étaient groupés les membres du conseil suprême, et quiconque eût laissé échapper une parole de blâme eût peut-être été frappé lui-même de ce châtiment qui les faisait frissonner.

Ce soir-là, un râle sonore s’échappait de la poitrine de Goniglu.

Tandis que les matelots parlaient à voix basse, il interpella Muflier.

— Ami, lui dit-il, je crois que ça sera pour cette nuit…

— Quoi ! dit Muflier, qui fit un effort pour se retourner, mais que les cordes condamnaient à l’immobilité.

— Je vais mourir…

— Ah ! dit Muflier, ma pauvre vieille, si c’est ton tour aujourd’hui, ça sera le mien demain… Ce qui me fâche, c’est que c’est moi qui t’ai fourré là-dedans…

— Qu’est-ce que ça fait ? je ne t’en veux pas. Seulement avant de passer, j’aurais voulu te donner une poignée de main.

Il y eut un silence.

— Écoute, Goniglu, reprit tout à coup Muflier, quoique tu sois bien bas, il faut retrouver un peu de chien.

— À quoi bon ?

— Je vais te dire…, au fond, ça a l’air d’être des bêtises. Eh bien ! moi, je crois à quelque chose de nouveau.

— Du bon ?

— Parbleu ! ça ne peut être pire que ça n’est, pas vrai ? Mais, je ne sais pas, j’ai dans l’idée que cette nuit il y aura du branle-bas. Je ne peux pas croire que les amis de Jacques l’aient lâché comme ça… Et puis les deux frères se sont sauvés… Enfin, suffit ! j’ai mon idée. Aussi, je t’en prie, mon petit Goniglu, si tu veux être bien gentil, tu ne te laisseras pas mourir avant demain matin.

— Je tâcherai ! dit le docile Goniglu.

À ce moment, à la hauteur du grand mât, se passait la courte scène suivante.

Jacques et Exupère marchaient sur le pont, côte à côte. Mais, au moment où ils touchaient à la grande écoutille, deux matelots se dressèrent devant eux.

— On ne passe pas, dirent-ils rudement.

— Vous le voyez, dit Exupère, c’est toujours la même consigne.

— Mais pourquoi cet ordre ? s’écria Jacques. Tout l’équipage a le droit de circuler sur le pont, et à nous seuls l’avant est interdit.

À cette question, qui leur était directement adressée les deux matelots ne répondirent pas.

Jacques frappa du pied avec impatience.

— Il faudra que je m’explique avec le capitaine, fit-il. Il se passe là-bas des faits odieux que des hommes de cœur ne peuvent tolérer plus longtemps.

— Ne parlez pas si haut, lui dit doucement Exupère en l’attirant en arrière, et venez avec moi.

Jacques hésita un instant ; puis il suivit Exupère. Tous deux s’assirent à l’arrière, à côté de l’habitacle.

— Monsieur, lui dit Exupère, voici déjà plusieurs semaines que nous naviguons ensemble. Et c’est aujourd’hui la première fois que nous nous adressons la parole… Savez-vous qui je suis ?…

— Non… et cependant permettez-moi de vous dire qu’une sympathie involontaire m’entraîne vers vous…

— Aussi, de mon côté, j’ai déjà éprouvé plusieurs fois l’envie de vous parler… mais je n’osais pas…

— Pourquoi ?…

Exupère rougit.

— Parce que vous ne savez sans doute pas d’où je viens ?…

— Que m’importe ?…

— Non… non… pas de surprise !… reprit Exupère. Il m’est arrivé dans ma vie un grand malheur… J’ai tué un homme !…

— Vous ! s’écria Jacques, qui jusqu’ici n’avait été frappé que par l’air de placidité indolente répandu sur le visage d’Exupère.

— Quand je dis : tué… il y a une nuance… j’ai essayé, dans un mouvement de rage, de punir un gredin qui m’avait volé, mais son crâne fêlé a été raccommodé… et il y a quelques mois seulement, il a rendu sa vilaine âme au diable, tandis que moi…

— Eh bien ?

— Il y avait sept ans que j’étais au bagne.

Par un mouvement involontaire, Jacques s’écarta vivement de son compagnon.

— Vous voyez bien, fit tristement Exupère ; j’ai eu raison de vous avertir… Pas de surprise, pas de surprise…

Et tandis qu’il répétait ces derniers mots, sa voix tremblait.

Jacques touché malgré lui, se rapprocha de l’étrange personnage.

— Monsieur, dit-il, je n’ai pas provoqué vos confidences… Mais, puisque vous avez pris l’initiative, je crois que le mieux est de vous ouvrir entièrement à moi… Je sais malheureusement les terribles conséquences que peut avoir l’erreur humaine.

— Que voulez-vous dire ? s’écria Exupère.

— J’ai été moi-même condamné à mort…

— Hein ?… Pour quel crime !

— Sous accusation de deux assassinats que je n’avais pas commis.

— Vous étiez innocent ?…

— N’en doutez pas, je vous donne ma parole !

— Je vous crois. Et tenez, comme j’ai quelque idée que nous pourrons nous être utiles l’un à l’autre, je vais vous dire toute mon histoire, et si vous le voulez, vous me conterez votre aventure.

Et, sans plus tarder, Exupère confia à Jacques les détails de cette curieuse affaire dans laquelle le savant M. Lemoine avait joué un rôle si odieux.

Il y avait en lui un tel accent de bonne foi, que Jacques ne douta pas un seul instant de la véracité de son récit. Et, à son tour, il raconta sa vie.

Quand il eut achevé :

— Voilà qui est fait, dit Exupère. Vous avez confessé vos peccadilles, et encore avez-vous le repentir de les avoir commises. Moi, je n’ai sur la conscience que le coup de massue que vous savez, et je ne le regrette pas. Voici toute la différence. Mais croyez bien que ce n’est pas pour satisfaire une vaine curiosité que j’ai amené la conversation sur ce terrain. Dites-moi d’abord si vous avez confiance en moi.

— Je vous écoute, et je sens que vous méritez l’estime des honnêtes gens.

— Merci. Voilà un mot qui me fait plaisir et qui vous assure un ami au jour où vous auriez besoin de lui. Maintenant, causons d’autre chose. D’abord, remarquez ce détail : nous voici deux qui, en somme, ne nous parlons que par hasard. Or, je suis, moi, un forçat évadé, et vous un condamné à mort, plus ou moins gracié. Il nous reste à nous demander ce que sont ces hommes qui nous entourent…

— Des matelots, je suppose.

— Ouais ! Mon cher monsieur, j’ai fait, vous le savez, une étude toute spéciale des langues parlées sur toute l’étendue de la terre ; or, en dehors du pali, du sanscrit, des langues-mères de l’Orient, il est, paraît-il, certaine langue qui n’est parlée que par un nombre très restreint d’individus.

— Et cette langue ?

— S’appelle l’argot.

— Mais c’est la langue des voleurs ?

— Et des forçats… parfaitement. Je l’ai entendue, je la connais, et j’ai même fait, grâce à cet idiome, des découvertes fort singulières. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. Nous sommes sur l’océan, à peu près à la hauteur du Cap-Vert, et au milieu de marins qui ne devraient parler que la langue maritime. Or, expliquez-moi ceci : ces braves gens parlent couramment l’argot des bagnes.

— En vérité ?

— Oh ! je ne me suis pas trompé… et aussi couramment que je parle la langue des Roumis et des Basques. Or pour parler une langue, il faut l’avoir apprise. Pouvez-vous m’expliquer où ces excellents matelots ont appris ce langage pittoresque ? Je n’y vois qu’une explication pour ma part. C’est qu’ils ont été plus ou moins au bagne.

Jacques allait répondre.

Mais au moment où Exupère expliquait ses déductions basées sur la plus saine logique, voici que sous ses pieds s’ouvrit une sorte de trappe… et le linguiste, attiré tout à coup par une attraction centripète des mieux caractérisées, disparut brusquement dans le faux-pont, tandis que la trappe se refermait sur lui.

Jacques avait poussé un cri :

— Au secours ! un accident !

Mais en même temps deux hommes avaient surgi devant lui :

— Que disiez-vous ? lui demanda l’un.

— Un homme vient de disparaître, précipité dans les entrailles du navire…

— Ce n’est rien, reprit l’homme. Une des écoutilles était mal assujettie, voilà tout…

— Mais il est blessé peut-être… et je veux…

— Quelques contusions sans gravité ! le chirurgien s’en occupe. Et nous vous invitons à rentrer dans votre cabine, car la nuit sera mauvaise…

Ces mots, tout en ressemblant à une prière courtoise, étaient prononcés d’un ton d’autorité auquel ne se méprit pas Jacques.

Un instant l’idée lui vint de protester ; mais les dernières paroles d’Exupère lui revinrent à la pensée. Il avait besoin d’être seul, de réfléchir.

— J’obéis, dit-il froidement.

Et il se dirigea vers l’escalier conduisant à la cabine qui lui avait été assignée, à l’arrière.

Cependant, au moment de mettre le pied sur les marches, il se retourna :

— Monsieur, dit-il, vous m’affirmez, du moins, que ce brave Exupère n’est pas en danger ?

— Nous vous donnons notre parole, dit un des hommes avec un ricanement ironique.

Jacques descendit un instant après, la porte de sa cabine se refermait sur lui, et il entendait qu’on l’assujettissait de l’extérieur au moyen d’une barre de fer.

Pourquoi ce simulacre d’emprisonnement ? Pouvait-on craindre qu’il s’échappât ? la mer qui l’entourait n’était-elle pas la plus sûre et la plus infranchissable de toutes les barrières ?

Certes, il avait accueilli avec joie les propositions que lui avait transmises l’honorable M. Maladrette.

Cette pensée de réhabilitation par le travail, par le danger, avait si fort séduit son imagination qu’il n’avait même pas songé à s’enquérir de ce qu’on exigeait de lui.

L’inconnu l’attirait. L’espace qui allait s’ouvrir devant lui lui semblait large comme l’espérance.

Rien ne lui semblait plus vraisemblable que cette grâce sous condition. Le prétendu armateur avait-il nié, d’ailleurs, qu’il ne fut en tout ceci que l’exécuteur des volontés de madame de Favereye ?

Il suffisait à Jacques de prononcer ce nom, pour que tous ses doutes fussent dissipés. Et c’était encore par ce nom qu’il répondait aux soupçons qui parfois traversaient sa pensée.

De fait, les allures de l’équipage racolé par les soins du sieur Maladrette n’étaient pas de nature à inspirer une vive confiance. Et tout homme, avec un peu de cette expérience qui faisait défaut à Jacques, eût reconnu sur le visage de ces hommes les stigmates évidents du vice et de la débauche.

Tandis que Muflier, Goniglu et les deux frères Martin combattaient à l’Ancre-d’Or, Jacques avait été déjà conduit à bord et enfermé dans sa cabine.

Pendant la première semaine, aucune liberté ne lui avait été laissée. Peut-être craignait-on quelque reconnaissance fortuite et trop brusque. Mais les souvenirs de Jacques étaient trop confus, les physionomies des bandits qu’il n’avait aperçus qu’à de rares intervalles n’étaient pas assez vivement gravées dans sa mémoire pour que ce danger fût réel. Après tout, qu’avait-on à craindre de lui ? N’était-il pas au pouvoir de ses ennemis, impuissant à la rébellion ? Il lui fut permis de monter sur le pont.

En réalité, il ne songeait pas à s’offenser des précautions soupçonneuses dont il était l’objet. N’était-il pas un condamné ? Lui était-il permis de protester, à lui qui devait la vie à une protectrice mystérieuse à laquelle il avait promis soumission et reconnaissance ? Pourtant il éprouva une grande surprise en se voyant en butte à une défiance que rien ne pouvait vaincre. En vain il avait tenté d’interroger les hommes qui l’entouraient, d’obtenir quelques renseignements sur le but du voyage entrepris, sur le rôle qui lui était réservé. Il ne lui avait pas été répondu. Il y avait autour de lui comme un cercle de Popilius que nul n’osait ou ne voulait franchir.

Seulement, il avait remarqué qu’il n’était pas seul l’objet de ces mesures défiantes. Exupère passait tout son temps sur le pont, à l’arrière, plongé dans la lecture ou dans ses réflexions, et jamais une parole n’était échangée entre lui et les matelots. Ce fut cet isolement même qui dut nécessairement opérer un rapprochement entre les deux jeunes gens, et leur timidité mutuelle retarda seule la conversation que nous avons rapportée, et qui eut un si singulier dénouement.

D’ailleurs, une même pensée les avait réunis. Bien qu’il leur fût interdit de parvenir jusqu’à l’avant, ils avaient été témoins du supplice auquel étaient soumis les deux malheureux attachés au guindeau.

Leur cœur compatissant était soulevé de pitié devant cette barbarie dont ils ne devinaient pas les motifs. Ils avaient entendu les gémissements des prisonniers, ils avaient vu les cordes à nœuds déchirer leurs épaules.

Jacques était décidé à intervenir, et c’était dans ce but qu’il s’était adressé à Exupère, dont la physionomie, malgré sa bizarrerie, lui inspirait une complète confiance.

On sait ce qui était advenu. Encore une fois, Jacques était prisonnier dans sa cabine, réfléchissant à cette singularité qui réunissait un forçat évadé et un condamné à mort.

Qu’étaient donc tous ces hommes qui l’entouraient ?

Et tandis que son esprit se perdait dans ce labyrinthe de méditations, voici ce qui se passait sur le pont du navire :

À peine avait-il disparu que trois hommes étaient montés sur le gaillard d’arrière et avaient appelé celui qui faisait fonctions de lieutenant.

De ces trois hommes, deux nous sont connus. C’étaient Biscarre et Maladrette. Le troisième, qu’on connaissait sous le nom de Jean-le-Boiteux, occupait dans la hiérarchie des bandits un rang élevé.

— Vos prévisions se réalisent-elles ? demanda Biscarre d’une voix brève à celui qu’il avait appelé.

— Oui, maître.

— Ainsi, vous croyez à une tempête ?

— Plus encore, à un de ces ouragans qui, parfois, défient toute résistance humaine. Avant une heure, le brick aura à soutenir un assaut épouvantable.

Il y eut un moment de silence.

Les regards des quatre interlocuteurs étaient tournés vers l’horizon. Le soleil avait totalement disparu. Le ciel s’était couvert de nuées épaisses et noires, qui ne laissaient plus filtrer le moindre rayon de lumière. On entendait dans l’espace une clameur sourde et vague, qui ressemblait au roulement lointain du tonnerre. La chaleur était étouffante, l’air pesait lourd et était irrespirable.

— Vous répondez du navire ? demanda encore Biscarre.

L’homme ne répondit pas tout d’abord. Et sur cette face de bandit, il y eut comme un frémissement.

— Pourquoi ne parlez-vous pas ? demanda Biscarre.

— Me permettez-vous de dire toute ma pensée ?

— Oui.

— Eh bien ! maître, je réponds de tout si je me sens absolument maître de mes hommes.

— N’en est-il pas ainsi ? Avez-vous constaté quelque symptôme d’insubordination ? Si je le savais, désignez-moi les coupables, et dussé-je les tuer de ma propre main…

Le lieutenant étendit le bras vers l’avant du navire :

— Voyez vous-même, maître, dit-il. Ne remarquez-vous pas que tous ces hommes, encore ignorants du danger qu’ils courront tout à l’heure, semblent déjà tristes et découragés ?

— Pourquoi ?

— Parce que, reprit l’homme en affermissant sa voix pour punir deux coupables, vous infligez aux autres un supplice presque égal à celui qu’ils endurent.

Un éclair de colère brilla dans les yeux de Biscarre :

— Ce qui signifie ?… demanda-t-il brusquement.

Celui auquel il s’adressait, quoique affilié aux bandits, avait jadis porté dans le monde un nom respecté. Un amour irraisonné, la passion du jeu, avaient brisé sa carrière de marin et l’avaient jeté dans le crime. Aujourd’hui, il était entraîné sur la pente infâme.

Et cependant il restait en lui, comme en tous les coupables qui l’entouraient, je ne sais quel vestige d’humanité.

— Maître, reprit-il, êtes-vous jamais allé dans un abattoir ?

— Vous moquez-vous de moi ? fit Biscarre, dont les sourcils se contractèrent.

— Non, maître. Écoutez-moi. Dans les abattoirs, les bouchers, habitués à tuer, rencontrent-ils par hasard un animal plus vigoureux que les autres, chez lequel la vie persiste trop longtemps, ils se sentent au cœur je ne sais quelle suprême pitié… Cette brute qui souffre les épouvante, les navre… et ils l’achèvent d’un coup, soulagés lorsque l’animal reste immobile.

— Que signifie tout cela ?

— Donnez ordre à ces hommes de tuer les deux traîtres… ils les égorgeront. Mais ne leur imposez pas plus longtemps le spectacle de ces épouvantables angoisses… Devant cette souffrance persistante, atroce, leurs muscles se détendent, leur énergie les abandonne… Si les condamnés restent sur le pont, pendant la tempête, je ne réponds pas de mes hommes !

Biscarre laissa échapper ce ricanement que connaissaient ses ennemis et qui annonçait le plus souvent quelque nouvelle fantaisie de cruauté.

Il dit seulement :

— C’est bien.

Puis il marcha lentement vers le gaillard d’avant.

Arrivé à quelques pas des deux malheureux :

— Qu’on les détache, dit-il d’une voix brève.

Quelques hommes se levèrent avec empressement, et se mirent en devoir de dénouer les liens qui retenaient les membres endoloris des condamnés.

Telle était leur faiblesse qu’ils chancelaient comme des hommes ivres. Du reste, si ceux qui obéissaient à Biscarre avec tant de promptitude croyaient à quelque élan de pitié de sa part, ni Muflier ni Goniglu ne conservaient aucune illusion. Muflier avait même oublié les pressentiments rassurants dont quelques instants plus tôt il faisait part à son compagnon de supplice.

Impuissants à se tenir debout, les deux hommes s’étaient affaissés sur les planches du pont.

— Relevez-les, ordonna Biscarre.

Il se tourna vers le lieutenant :

— Ces hommes, restant attachés au guindeau, demanda-t-il, seraient une gêne pour la manœuvre ?…

— Oui, maître.

— Eh bien ! qu’on les attache aux flancs du brick.

— Que voulez-vous dire ? s’écria le lieutenant en pâlissant.

— Pardieu ! monsieur, vous avez ce soir l’entendement difficile. Je n’aime pas à me répéter. J’ordonne qu’on attache ces misérables, par des cordes, aux sabords, de façon à ce que leurs corps, suspendus en dehors du navire, n’encombrent plus le pont.

Il y eut un instant de silence.

Tous ces hommes se taisaient.

Le lieutenant serrait les poings et se mordait les lèvres.

— Obéirez-vous ? fit Biscarre, dont le calme était effrayant.

— Maître, c’est une torture plus horrible encore…

Quelques murmures de supplication confirmèrent les paroles du lieutenant.

Biscarre fit un pas ; sa main, qui était cachée sous son manteau, reparut armée d’un pistolet. Sans prononcer une seule parole, il appuya le canon sur le crâne d’un des matelots. Une détonation retentit, et le malheureux tomba, la tête fracassée.

Ces atroces brutalités exerçaient sur les bandits un effet de terreur effrayant. Féroce, Biscarre reprenait toute son autorité. Le lieutenant fit un signe : Muflier et Goniglu furent saisis. Ils gémissaient, mais ils ne suppliaient pas. On eût dit qu’ils auraient eu honte de demander grâce…

Un instant après, leurs corps attachés aux aisselles, étaient suspendus aux haubans, et se balançaient au-dessus du gouffre.

— Vous pouvez manœuvrer maintenant, dit Biscarre en ricanant encore.

Le lieutenant le regarda en face, livide.

Au même instant, un épouvantable coup de vent fit craquer la mâture.

Le brick, comme surpris par ce déchaînement soudain, se pencha sur le flot.

Le lieutenant lança des ordres.

On entendit grincer les cordages, et le brick, saisissant le vent, glissa sur les vagues avec une rapidité effrayante.

La mer présentait à ce moment un aspect effrayant.

Sous la rafale qui rugissait, les vagues bondissaient, soulevant la coque du brick, qui craquait jusqu’en ses œuvres vives.

Le ciel noir se rayait de lignes de feu qui jetaient sur les vagues un reflet sanglant.

Au sifflement de la tempête répondait la voix du lieutenant, éclatante comme un appel de clairon. On avait tout oublié, sinon que le péril était immense. Maladrette était venu prendre poste auprès du commandant et transmettait ses ordres.

Le navire semblait un être vivant se débattant sous l’étreinte d’un monstre énorme, et cherchant à échapper à cette étreinte.

Biscarre, ayant auprès de lui les deux membres du conseil suprême des Loups, se tenait à l’avant, debout auprès du beaupré, dont l’extrémité coupait la vague à chaque embardée.

Le chef des Loups, la tête levée, le front nu, semblait défier la rage du ciel. Cette lutte, d’un caractère nouveau pour lui, lui jetait au cerveau une sorte d’ivresse. Et là encore, il ne doutait pas du triomphe.

Il étendit le bras vers la mer :

— Cours donc, brick maudit, criait-il, hâte-toi !… Que l’ouragan te presse et te pousse ! marche en avant !… élance-toi vers ces trésors qui doivent me donner l’empire du monde !… Navire, résiste à la tourmente, car celui que tu portes s’appelle le Roi du Mal !

Avec un retentissement formidable, la foudre éclata, et un des mâts, brisé, s’abîma sur le pont.

Les matelots s’élancèrent, armés de haches.

Les agrès furent coupés, les débris séparés du tronc brisé et jetés par-dessus bord.

Les manœuvres s’opéraient avec un ensemble merveilleux. Ces hommes, qui avaient tous un passé infâme, retrouvaient en face du danger l’énergie du soldat. Sublime combat de l’homme contre les choses !

Et cependant longue fut la lutte.

Les heures passaient, et la tempête ne s’apaisait pas…

Biscarre s’approcha de celui qui commandait.

— Vaincrez-vous l’ouragan ? lui demanda-t-il.

— Oui, dit l’homme. Dans une heure, le jour viendra et la tourmente prendra fin.

Il disait vrai.

Bientôt un rayon pâle éclaira l’horizon… La grande voix du vent, hurlant à travers l’espace, se perdit en une sorte de murmure. Le brick se redressa, comme un colosse, un instant courbé, reprend tout à coup ses forces.

Biscarre poussa un cri de triomphe.

Le navire avait peu souffert ; un mât de fortune avait remplacé celui que l’ouragan avait brisé.

Tout à coup, la voix de la vigie retentit dans l’air :

— Une voile à bâbord !

En même temps, Biscarre, qui s’était souvenu des deux condamnés, dont les corps avaient été sans doute disloqués par les terribles secousses de la tempête, se pencha… et regarda.

— Malédiction ! hurla-t-il.

Les amarres auxquelles étaient attachés les deux corps pendaient brisées.

Muflier et Goniglu avaient disparu.

Était-ce donc le gouffre qui lui avait ravi ses victimes ? Biscarre fut jaloux de la mort qui, plus clémente que lui, avait sans doute pris les torturés en pitié…

La vigie répéta :

— Voile à bâbord !

Biscarre saisit une longue-vue, et la braquant dans la direction indiquée, chercha à percer le brouillard blanchâtre qui courait sur la mer.

XVII

CHASSE AUX BANDITS

Tandis que le brick maudit luttait contre la tempête, un autre navire se débattait au milieu des vagues…

Celui-là ne ressemblait pas au sinistre bâtiment qui portait l’homme qui se décernait à lui-même le titre de Roi du Mal.

Debout sur le banc de quart, le capitaine, froidement, commandait la manœuvre. Auprès de lui, agenouillée, une femme soutenait de ses deux mains son front penché.

— Courage ! madame, dit le premier en se tournant vers elle. Cette tempête est pour nous un utile auxiliaire. Le vent qui nous pousse double la rapidité de notre marche.

— Je n’ai pas peur, Armand, répondit la femme. J’ai confiance en la sainteté de notre cause. Les soldats du droit ne peuvent être vaincus.

Et, comme là-bas Biscarre, elle ajoutait à voix basse :

— Cours, navire, cours et bondis sur la vague furieuse… atteins les ravisseurs infâmes !… Tempête, je te remercie, car plus vite tu entraînes la mère vers son enfant…

Ce navire avait nom l’Espérance.

La flamme nationale était arborée au mât.

Toutes ses voiles étaient amenées, la forme gracieuse du bâtiment se profilait dans la nuit ; souple, il semblait qu’il ne combattait pas, mais qu’il obéissait à la tempête et se faisait de l’ouragan un auxiliaire.

Ils étaient là tous, les combattants de justice.

Armand de Bernaye au banc de commandement…

Archibald de Thomerville à la barre…

Les frères Droite et Gauche à la manœuvre.

Lamalou, le vieux Lamalou, joyeux de se trouver encore une fois en pleine mer, travaillait de toute son énergie pour exécuter les ordres d’Armand.

Et enfin, madame de Favereye, résignée, soutenue par l’espérance, prête à supporter tous les dangers.

S’étant évadés de l’auberge de l’Ancre-d’Or, Droite et Gauche n’avaient pas perdu une minute. Le sacrifice de Muflier devait porter fruit. Tous deux étaient revenus à Paris, et leur arrivée subite avait empêché la marquise de mettre à exécution le sinistre dessein, conçu dans une heure de désespoir.

Est-ce qu’elle pouvait maintenant songer à mourir ! à déserter devant la lutte nouvelle qui s’offrait à son énergie ?

Son devoir était tracé. Il lui appartenait de disputer, d’arracher à l’infâme Biscarre la proie humaine qu’il avait ressaisie… Alors que si longtemps elle n’avait vu devant elle que l’inconnu, plein de terreurs, était-ce au moment même où elle savait enfin ce qu’était devenu le fils de ses entrailles qu’elle devait l’abandonner, en s’abandonnant elle-même ?…

Armand de Bernaye, d’une voix vibrante, avait tracé rapidement un plan d’action.

La cohorte des honnêtes gens serrait ses rangs, et forte de l’affection du dévouement qui liait ses membres l’un à l’autre, allait se lancer à la poursuite du ravisseur.

Pas un instant, ils n’avaient douté que la vie de Jacques fût sauve.

Il était évident que Biscarre poursuivait son plan infernal.

Il allait jeter de nouveau Jacques dans un tourbillon d’aventures, où peut-être cette fois son honneur et sa conscience succomberaient.

Du reste, un mot des deux frères avait jeté sur ses desseins une lumière imprévue.

C’était au Cambodge que se dirigeait l’expédition conduite par Biscarre. Donc, il avait surpris le secret du trésor si longtemps et si vainement cherché par de Belen, dont les notes avaient été mises au jour lors du procès qui avait suivi l’assassinat.

L’œuvre infâme et grandiose de l’ancien forçat se dévoilait tout entière. L’association des Loups de Paris voulait s’emparer de ces richesses immenses et centupler ses forces par la conquête de ses ressources, qui constitueraient contre ses ennemis une arme terrible.

— Ce n’est pas seulement Jacques qu’il nous faut sauver, s’était écrié Thomerville, c’est l’humanité tout entière menacée par ses misérables. Est-il idée plus effrayante que celle-ci : le crime servi par un budget colossal ? C’est toute une armée de maudits se ruant sur la terre, avide au mal pour le mal même, altérée de crime et de vengeance !

Un serment nouveau avait uni le Club des Morts dans l’œuvre nouvelle qu’il s’imposait.

Tous avaient juré de consacrer leur énergie, de risquer leur existence pour déjouer ce complot.

Martial avait dit :

— Je suis prêt !

Et avec lui Soëra avait répété la formule d’anathème contre les impies qui osaient porter une main sacrilège sur l’héritage des rois khmers.

Les assassins du vieux Martial, de l’Eni, étaient morts, soit ! mais ceux-là devaient subir le châtiment de ce crime qui prétendaient en profiter.

Sir Lionel Storigan semblait avoir compris lui-même la grandeur de la tâche qui s’offrait à leur dévouement. Toujours impassible, l’œil fixe comme celui d’un cadavre, il avait placé sa main dans celle d’Archibald et d’Armand, et avait dit :

— Me voici.

La marquise écoutait et se taisait.

Elle regardait le marquis, cet homme dont pas une seule minute la bonté grandiose ne s’était démentie… On eût dit qu’elle hésitait à parler.

Enfin elle se leva, et, marchant vers le vieillard, elle s’agenouilla devant lui :

— Ô vous, dit-elle, qui avez été pour moi un consolateur et un père, écoutez-moi. Vous avez entendu ce qu’ont dit ces hommes. Ils vont, pour sauver le fils de Jacques de Costebelle, affronter les plus terribles dangers. Je viens vous demander à mon tour : La mère a-t-elle le droit de reculer devant cette tâche ? Monsieur de Favereye, au nom de votre conscience, je vous demande si vous me permettez de partir avec eux ?

Un cri s’était échappé de toutes les poitrines.

Quoi ! cette femme, brisée par le désespoir, épuisée par la douleur, songeait à braver les fatigues, les périls d’une expédition dont peut-être la mort serait le couronnement !

Mais M. de Favereye qui lisait au fond du cœur de la mère, la releva doucement et lui dit de sa voix grave et solennelle :

— Vous devez la première embrasser votre fils ! Allez ! et que la justice éternelle vous protège !

— Oh ! merci ! vous qui m’avez comprise ! Hélas ! pardonnez-moi si je vous abandonne, si je déserte votre foyer ; mais je n’aurais pas eu la force de vivre en attendant le retour de nos amis ! L’inquiétude, la terreur m’auraient tuée, et peut-être le jour où Jacques, posant le pied de nouveau sur la terre de France, aurait couru vers moi en m’appelant sa mère, ses bras n’eussent-ils serré qu’un cadavre, dont les lèvres blêmes n’auraient pu lui rendre son premier baiser de fils !

— Allez ! reprit M. de Favereye, le vieillard vous attendra ! il vivra pour vous voir heureuse ! heureux au jour où vous lui fermerez les yeux si, penchée sur son lit de mort, vous lui dites : Au nom de Jacques de Costebelle, merci de m’avoir sauvée du désespoir !

En réalité, si Biscarre réalise le type effrayant de la haine féroce jusqu’à la folie, si tous les bandits qui l’entourent ont franchi tous les degrés de l’infamie, ne semble-t-il pas que, dans ce drame terrible, la grandeur de la conscience humaine, de la bonté intelligente, ressorte du contraste plus éclatante et plus pure.

Nul ne songeait à l’égoïsme.

Armand s’éloignait de Mathilde, Martial, de Lucie.

Le vieillard restait seul, suivant d’un sourire celle qui partait.

Pauline disait à celle qu’elle appelait sa mère :

— Nous vous remplacerons auprès de M. de Favereye. Sauvez votre fils !

Et ainsi cette petite armée du bien s’élança sur le champ de bataille, forte de son courage honnête qui est tout-puissant, parce qu’il ne connaît pas de défaillances.

La lutte était engagée ; et à l’heure présente, c’était contre la tempête que se livrait le combat.

L’ouragan était l’adversaire. Mais l’Espérance, docile aux ordres d’Armand, comme un cheval dompté sous la main d’un cavalier intrépide, bondissait sur la crête des vagues…

La foudre rugissait, et les éclairs blafards projetaient sur l’espace immense leur reflet livide. Les mâts et les cordages craquaient avec ce grincement sinistre qui semble la plainte des colosses de la mer. Armand, poussant la témérité jusqu’à l’héroïsme, avait couvert les mâts de toile, contraignant la tempête à le pousser en avant avec une rapidité vertigineuse.

Une fausse manœuvre aurait peut-être brisé le navire contre lequel la tempête s’acharnait. Mais de Bernaye possédait la science profonde, le coup d’œil rapide. C’était un duel entre l’homme et la nature : il parait tous les coups et ne se découvrait pas. La force brutale se faisait obéissante…

Lamalou, transporté d’admiration, laissait échapper des exclamations joyeuses. Le vieux matelot s’était replongé dans l’ivresse que donne la mer, heureux de servir de second à son vaillant capitaine dans ce conflit formidable.

Martial avec cette intuition intelligente des grands cœurs, obéissait comme le dernier des matelots.

Un instant, un craquement se fit entendre. C’était une vague qui se brisait sur le brick.

La voile de hune, saisie furieusement par le vent, était secouée comme une proie sous la dent d’un fauve.

— Martial ! cria Armand, à la hache !… Coupez les débris et jetez-les à la mer !

Le jeune homme n’hésita pas. D’un bond, il s’élança dans les cordages. On entendit le choc du fer contre le bois… Armand, pâle, écoutait. Il savait que le danger était grand, car l’ouragan pouvait arracher l’homme à son fragile appui et le précipiter dans le gouffre.

Une ombre passa dans la nuit, et le vaisseau, un moment incliné se redressa.

— C’est fait ! cria Martial.

Armand se pencha vers la marquise :

— C’est un brave cœur, lui dit-il, et digne de votre Lucie !…

Et pendant ces scènes de violence et de lutte, un homme, immobile, se tenait à l’avant, les yeux sur les ténèbres, ne voyant, ne comprenant rien, insoucieux du danger… c’était sir Lionel.

À ce moment, des profondeurs de l’espace, un cri s’éleva, terrible, comme un râle, comme une clameur de désespoir si haute, si glapissante, qu’elle dominait le tumulte de la mer.

Armand avait tressailli.

C’était une voix humaine !… Quoi ! dans ce bouleversement sinistre, une créature criait à l’aide !

La voix retentit encore, plus forte, plus vibrante.

Archibald s’élança auprès d’Armand.

— Vous avez entendu ? s’écria-t-il.

— Oui, c’est sans doute quelque malheureux tentant d’échapper à la mort… peut-être un naufrage a-t-il eu lieu près de nous.

— Écoutez ! il crie encore ! Armand, il faut tenter de sauver cet homme.

Et comme si cette pensée de salut eût réveillé plus ardente les colères de la tempête, la foudre éclata.

Dans la lueur électrique, à quelques mètres du navire, entraîné par la vague, creusée comme un vaste sépulcre, un groupe se profila, et de nouveau la voix cria…

— À l’aide ! cria Thomerville.

— C’est folie, dit Armand ; vous périrez sans sauver ces malheureux.

— Qu’importe ! c’est le devoir !

— Archibald ! au nom de notre mission, prenez garde !

— Notre mission est avant tout de nous dévouer à l’humanité.

Armand se tut.

— Une embarcation à la mer ! cria Archibald.

— Obéissez ! Lamalou, dit Armand.

Et sur ses grelins, une des barques qui étaient attachées aux haubans, glissa sur le flot.

C’était folie, avait dit Armand. Cette embarcation allait être saisie par la vague tournoyante et brisée comme un jouet.

Mais Archibald ne raisonnait pas.

Au moment où la barque toucha la mer, il s’y élança ; en même temps, il poussa un cri… il n’était pas seul : un homme avait bondi auprès de lui, c’était sir Lionel, c’était le fou.

Archibald eut un sentiment de désespoir. Le danger qu’un autre allait courir avait réveillé en lui la notion du péril épouvantable. Peut-être allait-il renoncer à son dessein, mais l’amarre qui retenait encore la barque se brisa, et la quille fendit le flot. Lionel avait saisi les avirons, et avec une vigueur surhumaine, il coupait la vague.

Avec une sûreté de coup d’œil qui eût fait l’admiration des plus hardis capitaines, Armand résistait maintenant à la tempête qui l’entraînait. Sous le vent déchaîné, il tentait l’impossible : ralentir sa marche, essayer l’immobilité : le navire tournait sur lui-même, la crise était effroyable.

Archibald et Lionel allaient, bondissant à des hauteurs prodigieuses, précipités dans des abîmes qui semblaient se refermer sur eux.

— Aux torches ! avait crié Armand.

Et s’élançant à l’avant, il suivait, à la lueur des torches de résine enflammée, ce point noir contre lequel s’acharnaient les éléments, et qui portait les deux compagnons de sa vie.

Tout à coup, Archibald cria :

— Sauvés !

Et sa voix retentissante parvint, à travers le fracas, jusqu’aux oreilles d’Armand.

Que signifiait ce cri ? Par quel prodige avait-il atteint ceux pour lesquels il s’était dévoué ?

Lamalou s’était élancé à la barre, et, dominant le tumulte, la voix d’Armand dirigeait le navire qui, saisi de nouveau glissait maintenant en avant.

Et la barque heurta avec un bruit sourd la coque du navire. S’étaient-ils donc brisés ?

Non ! Lionel, s’accrochant aux cordages, avait bondi sur le pont, et sur son bras, il portait le corps d’un homme.

Et après lui, Archibald parut, soutenant lui aussi, une forme humaine qui semblait un cadavre.

Et les quatre créatures, les deux vivants et ceux qui semblaient deux morts, s’affaissèrent sur le plancher du pont.

Tandis qu’une voix rauque s’écriait :

— Nom de nom ! quel bouillon !… monsieur le marquis !…

Et Armand qui s’était élancé vers le groupe, prononçait deux noms :

— Muflier ! Goniglu !…

— Présent ! dit Muflier.

Et il s’évanouit.

Quant à Goniglu, il ne donnait aucun signe de vie.

C’était l’instant où, subitement, ainsi qu’il arrive parfois dans les solitudes de l’océan, la tempête était tout à coup tombée. On eût dit que la trombe qui venait de passer s’était perdue soudain aux extrémités de l’horizon.

L’accalmie s’étant faite, les deux camarades furent l’objet des soins les plus empressés. L’étonnement d’Archibald était à son comble.

Il éprouvait une satisfaction réelle d’avoir arraché à la mort les deux personnages bizarres qui se trouvaient si singulièrement mêlés à son existence. De plus, il avait appris par les frères Droite et Gauche les preuves de dévouement que les ex-bandits avaient données. Car, en vérité, ils s’étaient sacrifiés pour rendre service aux ennemis de Biscarre. Et quand Archibald avait su qu’ils étaient retombés aux mains de ce dernier, il n’avait pas douté un seul instant que le beau Muflier et le maigre Goniglu n’eussent payé de leur vie leur nouvelle ardeur au bien.

Et voilà qu’il les retrouvait, tout à coup, au milieu de l’Océan, épaves perdues de quelque catastrophe.

Ceci tenait du prodige.

Armand, rassuré sur le sort de son navire, qui maintenant dressait au vent sa mâture intacte, prodiguait aux deux amis les ressources de son art.

Malgré leur épuisement, il y avait en eux une telle force de résistance qu’au bout de quelques minutes Muflier ouvrit de nouveau les yeux.

Il vit Archibald et essaya de se dresser.

— Ne bougez pas, mon brave ! dit Thomerville.

Et par un mouvement spontané, il lui tendit la main.

Muflier eut une sorte de hoquet :

— Hein ! hum ! broum ! marquis ! pas possible ! C’est à moi que vous offrez la main ?

— Prenez-la donc ! dit Archibald. Je sais ce que vous avez fait au Croisic.

— V’là-t-il pas ! faut pas parler de ça ! d’abord vous venez de me sauver la vie. Vous êtes b… igrement quitte avec moi !

— Alors vous refusez de me serrer la main ? fit le Marquis en riant.

— Refuser ! cré nom ! Si vous le prenez comme ça… Et réunissant toutes ses forces, il enferma dans l’énorme éclanche qui lui servait de main les doigts fins du marquis.

— Vous savez, marquis ! fit-il en lui serrant le bras à le lui arracher. Entre nous, c’est à la vie, à la mort ! Seulement, faites-moi une grâce !

— Tout ce que vous voudrez, mon brave Muflier !

— Eh bien ! je vous l’ai déjà dit une fois, je vous en supplie, ne me dites pas vous ! Ça me fait de la peine, et vous ne voudriez pas chagriner votre pauvre Muflier.

— Non certes ! d’autant plus que nous en ferons un brave et honnête homme.

— Alors, tutoyez-moi !

— Tu le veux, Muflier ! eh bien ! sois content ! Si, du reste, tu tiens à en faire autant avec moi !

— Oh ! marquis ! c’est pas bien ça ! faut pas vous fiche de moi !

Goniglu eut un gémissement.

— Hé ! vieille poule ! cria Muflier. Haut-là !… pas de pâmoison ! V’là le marquis !

Goniglu essaya de se lever.

— Je voudrais vous faire ma révérence, mais je peux pas… par rapport à ce gredin de Biscarre !

— Biscarre ! s’écria Armand, où est-il ?

— Mais pas bien loin ; à preuve que nous sommes tombés de son damné brick ; par bonheur, une satanée pièce de bois qui s’est démolie nous a servi de radeau ; sans ça, nous étions neyés comme des toutous.

On n’a pas oublié que la foudre avait précipité dans la mer un tronçon de mât fracassé ; le même choc avait brisé les cordes qui retenaient les deux malheureux aux flancs du navire.

— Ah ! ce que j’ai bu, disait Muflier, et de l’eau sale, encore ! c’est rien que de le dire ! mais, bah ! c’est un goût à faire passer. Si vous aviez une lichée de quelque chose de fort ?

— Ainsi, reprit Armand, le brick de Biscarre est devant nous ?

— Et il ne doit pas aller vite, car, du diable s’il n’a pas écopé de la rude façon.

— Mais Jacques ?

— Il est là, lui aussi ! j’ai bien aperçu sa pauvre mine triste. J’aurais voulu lui parler ; mais flûte !… nous étions saucissonnés comme des boudins, pas moyen de faire un mouvement.

— Vivant ! s’écria la marquise. Ah ! Armand, vous l’arracherez des mains de ce bandit !

— Je vous le jure, dit gravement M. de Bernaye.

Et se tournant vers Lamalou :

— Force de voiles ! lui dit-il, et en avant !…

XVIII

LE VAISSEAU SANS NOM

— Une voile à bâbord ! avait crié la vigie du brick de Biscarre.

Maladrette s’était élancé dans les huniers, et braquant sa longue-vue de marine, il cherchait à reconnaître le navire qui surgissait tout à coup de la tempête.

La brume s’écartait lentement. Après la tourmente, la mer reste quelque temps couverte d’une sorte de brouillard qui estompe les objets et trouble leur silhouette.

Que pouvaient-ils reconnaître à une distance de plus de deux lieues ? Rien, sinon la forme d’une coque légère, bien mâtée, qui, par le vent, s’avançait avec rapidité.

— Construction française, dit le Boiteux, qui avait examiné à son tour.

Biscarre n’entendait pas.

Il était en proie à une rage sourde et furieuse.

Il est dans la vie des criminels toujours enfiévrés, des moments où ils éprouvent une sorte de constriction des muscles du cœur, qui les obsède comme une douleur. En vain ils tentent de résister à cette impression pénible. C’est le doute poignant qui les saisit et les étreint.

Biscarre était en proie à une de ces angoisses inexpliquées.

La disparition de ses deux victimes lui avait arraché un cri de rage : non qu’il se souciât après tout de ces misérables ! Mais je ne sais quel instinct lui disait qu’ils n’avaient pas péri. Cela était invraisemblable, et, pourtant cela lui paraissait évidemment vrai. Il lui semblait que la nature les lui eût violemment arrachés, et par une singulière liaison d’idées, il se disait que peut-être Jacques lui échapperait aussi.

Jacques ! non ! ç’était impossible ! et puis, après tout, cette pensée même du salut de Muflier et de son compagnon n’était-elle pas une folie insigne ?

Ils avaient été précipités dans le gouffre, engloutis dans le tourbillon.

C’est à ce moment qu’il se sentit frapper sur l’épaule :

— Biscarre, lui dit Maladrette, écoute-moi.

— Qu’y a-t-il ? demanda brusquement le Roi des Loups, arraché à ses réflexions.

— Nous sommes poursuivis, reprit Maladrette.

Biscarre le regarda longuement, comme s’il n’avait pas compris. L’autre répéta ses paroles. Biscarre haussa les épaules.

— Allons donc ! fit-il avec un sourire de dédain.

— Je t’affirme que le navire qui vient d’être signalé vogue droit sur nous.

— Eh bien ! il passera. Voilà tout !

— As-tu donc oublié que deux hommes nous avaient échappé, là-bas, à l’auberge de l’Ancre-d’Or.

— Non ! je ne l’ai pas oublié ! fit Biscarre avec un geste de menace.

— Ces deux hommes se sont enfuis. Ils ont dû reprendre la route de Paris, et nos ennemis ont été avisés de notre départ.

Biscarre éclata de rire :

— Après ! En supposant que ces honorables défenseurs de la vertu aient eu la folle idée de se mettre à notre poursuite, nous avons sur eux plus de huit jours d’avance.

— À moins que nous ne tenions compte des vents contraires qui nous ont retenus à la hauteur de la baie de Biscaye.

— Soit. En résumé, où veux-tu en venir ?

— À ce que je t’ai dit. Le navire signalé marche droit sur nous, tout m’indique que c’est l’ennemi qui approche.

Biscarre lui saisit le bras :

— L’ennemi ! as-tu dit ?

— Oui, les membres du Club des Morts !

— En vérité ! Alors, à l’œuvre !

— Que veux-tu faire ?

— Tu vas le voir !

Biscarre, d’un bond, s’élança sur le banc de quart ; il saisit le porte-voix, et d’une voix vibrante :

— Pare à virer ! cria-t-il.

Les hommes s’élancèrent à l’écoute de guy et aux cargues-points des basses voiles.

— Lève les lofs ! Derrière changez ! Amarrez ! aux bras de devant !

Les matelots obéissaient, exécutant les ordres, larguant les boulines, abraquant l’écoute de foc.

Le lieutenant s’était approché de Biscarre.

— Maître ! que faites-vous ? s’écria-t-il. Que le vent s’élève, et nous sommes perdus !

— Aux bras et boulines derrière ! cria Biscarre. Hâlez ! Amarrez !

Et lentement, se courbant sur la brise qui le saisissait au flanc, le brick virait de bord, vent devant.

Maladrette et le Boiteux regardaient, stupéfaits, cette manœuvre subite qui, ramenant le brick en arrière, lui faisait suivre à nouveau la route déjà franchie.

Biscarre était redescendu sur le pont, tandis que le lieutenant, docile à ses ordres, achevait de virer lof pour lof.

Le Roi des Loups avait couru à la barre :

— Droit à la voile ! avait-il crié encore.

Puis revenant vers Maladrette :

— Il faut en finir ! lui dit-il brusquement.

— Quel est ton projet !

— Quoi ! tu ne m’as compris ? C’est l’ennemi, dis-tu, et nous fuirions lâchement devant lui ! Non, certes ! Ah ! ces hommes ont l’audace de nous défier, et nous chercherions, comme des enfants peureux, à nous dérober à leur poursuite ? Ils veulent la lutte, la lutte implacable, décisive. Eh bien ! je l’accepte ! Ils venaient à moi, je leur épargne la moitié du chemin, je vais à eux !

Maladrette et le Boiteux laissèrent échapper un geste d’impatience.

— Biscarre ! dit Maladrette d’une voix ferme, prends garde ! ta haine t’égare. Si nous le voulons, ces hommes ne pourront nous atteindre. Je connais l’allure du brick, il défiera toute poursuite.

— Ce navire n’est-il bon que pour la fuite et non pour le combat ?

— Maître, toute lutte inutile est criminelle. Roi des Loups, tu as fait serment de ne pas compromettre inutilement la vie de tes soldats ; livrer combat, c’est compromettre la cause de l’association !

— Assez ! cria Biscarre. J’ai dit : Je veux !

— Eh bien ! non ! s’écria Maladrette. Par ma voix, le conseil suprême t’ordonne de renoncer à ce dessein absurde.

Biscarre s’était croisé les bras sur la poitrine, et, la tête haute, le regard étincelant, il regardait en plein front celui qui avait l’audace de lui parler ainsi.

— Écoutez-moi tous ! dit-il d’une voix sourde. C’est moi, moi seul, qui possède le trésor du roi des Khmers. Moi seul ai la clef de ce problème dont la solution vous a éblouis. Refusez de m’obéir, et je vous jure, vous entendez, je vous jure que tout à l’heure j’anéantis les plans de l’expédition. Vous me tuerez, soit ! mais avec moi toutes vos espérances s’anéantiront.

— Maître, vous êtes dominé par votre passion de vengeance !

— Est-ce que je le nie ?… Qui donc m’a fait ce que je suis, le plus hardi, le plus intrépide, le plus fort de vous tous ?… C’est cette passion que vous semblez me reprocher aujourd’hui… Et d’ailleurs, continua-t-il plus calme, ne comprenez-vous pas que cette lutte, devant laquelle vous reculez aujourd’hui, se renouvellera nécessairement tant que nos ennemis ne seront pas anéantis ?… Pas de demi-mesures !… Je le répète, il faut en finir !

Il s’exalta de nouveau :

— C’est ici, en plein champ de bataille, la lutte du mal contre le bien, du crime contre la civilisation !… Mort ou triomphe !… Écrasons ces espions acharnés !… Et alors, libres, maîtres de notre avenir, nous irons tout droit à notre but, sans hésitation, sans inquiétudes… Une dernière fois, m’obéirez-vous ?

Et Biscarre, parlant, avait au front ce rayonnement sinistre qui faisait jaillir de tout son être une sorte de fascination irrésistible. Oui, c’était bien le roi du Mal, dans toute son infernale puissance.

Les deux hommes s’inclinèrent, domptés.

— Nous obéirons ! dirent-ils.

— À la bonne heure ! fit Biscarre en riant. Sur ma parole, à toute heure, il faut vous montrer les dents. Pardon ! croyez-vous donc que plus que vous j’aie la volonté de perdre le fruit de nos efforts ?… Non, certes ! j’exécuterai tout ce que je vous ai promis !… Là-bas, dans ce pays de miracles où je vous conduis, vous puiserez à pleines mains dans des trésors immenses… Et s’il vous plaît alors, ajouta-t-il en riant plus fort, de rentrer dans le doux sentier de la vertu, libre à vous !…

— Quels sont vos ordres ? demanda Maladrette.

Biscarre appela le lieutenant :

— Dans combien de temps le navire signalé sera-t-il à portée de canon ?

— Dans un quart d’heure à peu près…

— Bien ! que tout le monde soit à son poste !

— On combattra ?…

— Oui… Branle-bas !…

Le lieutenant jeta un regard aux deux hommes qui se trouvaient auprès de Biscarre. Leur impassibilité montrait qu’ils approuvaient les ordres de Biscarre.

Le lieutenant retourna à son poste ; le sifflet du contre-maître ordonna le silence.

Puis un roulement de tambour se fit entendre.

À ce moment, comme par un truc féerique, les sabords, qui, repliés, donnaient au brick l’allure d’un paisible brick de commerce, se relevèrent brusquement.

Et vingt canons montrèrent, à la lueur claire du jour, leurs cous de bronze.

En même temps, les matelots, avec une discipline admirable, s’étaient placés à leur poste ; les chefs de pièces faisaient face aux sabords, les suivants face à leurs pièces, s’alignant, serrés, de façon à ce que les coudes se touchassent, la tête haute, l’œil dirigé du côté du chef, les pieds sur le même alignement, le corps d’aplomb, les bras pendants, les mains dans les rangs, ouvertes et à plat sur les cuisses.

Ces hommes, anciens condamnés, retrouvaient en face du danger leurs allures disciplinées. Qui eût pu dire à quelles circonstances ils devaient d’avoir tout à coup glissé dans le crime ?… Peut-être à un égarement d’une heure, à l’ivresse. Il y avait en eux ce courage, cette passion de lutte qui se retrouve, à l’heure du danger, dans tout cœur français.

Mais hélas ! ces forces, ces énergies étaient au service d’une cause criminelle, et c’était contre des compatriotes, contre d’honnêtes gens, que ces égarés de la civilisation allaient risquer leur vie.

— Qu’on hisse le drapeau noir ! cria Biscarre.

Et l’emblème de mort se déploya au vent, souffletant le ciel de ses plis sinistres.

L’Espérance approchait. À peine un demi-mille séparait-il maintenant les deux navires.

À son grand mât, l’Espérance portait la flamme nationale, déployant hardiment ses teintes tricolores.

Qui sait si, parmi ces hommes prêts au combat, un regret ne serra pas plus d’une poitrine, alors qu’ils voyaient flotter au-dessus d’eux le pavillon maudit, tandis que là-bas étincelait le drapeau de la patrie civilisée ?

Mais qui eût songé à reculer ? Le crime a son amour-propre. Et puis pour plus d’un, il s’agissait de la vie ; pour tous de la liberté.

Cependant l’Espérance avait mis en panne.

Des signaux se déployèrent à son mât.

— Quel est le nom du navire ? demandait l’Espérance, dans cette langue de convention qui est connue de tous les marins du globe.

Biscarre fit un geste de surprise.

— Ne sommes-nous pas reconnus ? murmura-t-il.

Alors, sur son ordre, les signaux du brick sans nom traduisirent une demande de secours.

— Ces honnêtes gens seront-ils assez niais pour se laisser prendre au piège ? se demanda-t-il.

Mais son hésitation fut de courte durée.

Les signaux de l’Espérance répondirent par un ordre de stopper.

En même temps, Biscarre reconnut sur la dunette la silhouette d’Armand de Bernaye.

Il s’élança vers l’avant, et cria :

— Je vais répondre.

Une détonation retentit, un flocon roulant de fumée s’échappa des flancs du navire et on entendit dans l’air un sifflement.

Mais le tir manquait encore de précision.

Le projectile rasa le flanc de l’Espérance sans l’atteindre…

En même temps le brick d’Armand vira de bord ; un nuage crépitant courut au long des plats bords, et des boulets déchirèrent l’espace.

L’effet de la décharge fut terrible, ayant été bien dirigée.

Une partie de l’avant du brick sans nom éclata avec un bruit sinistre et tomba dans la mer, en même temps que les cordages s’abattaient sur le pont avec un bruit sourd.

Mais à bord de l’Espérance un cri terrible avait retenti.

C’est que Marie de Favereye s’était souvenue tout à coup que chaque boulet qui frappait le brick sans nom pouvait atteindre, mutiler, tuer son fils.

— Jacques ! pensez à Jacques ! s’était écriée la pauvre mère.

Armand avait tressailli. La situation était terrible. Encore une fois les canons de Biscarre avait lancé sur l’Espérance une pluie de fer. Cette fois, plusieurs coups avaient porté, et le pont était jonché de débris.

— À l’abordage ! s’écria Archibald.

Armand donna ordre d’arrêter le feu. Il allait tenter la suprême partie.

Lamalou était à la barre. La voilure, resserrée pour le combat, se déploya et le vent s’engouffrant dans la toile, lança l’Espérance en avant.

— Merci ! dit Marie, vous m’avez comprise !

Au moment où s’opérait cette manœuvre, une idée infernale avait traversé l’esprit de Biscarre. Lui aussi s’était rappelé que Jacques était là.

D’un bond, il avait couru à sa cabine et, ouvrant brusquement la porte :

— Jacques, lui dit-il, vous avez du courage ?

— En doutez-vous ?…

— Nous sommes attaqués par un pirate qui, pour s’approcher de nous, s’est lâchement couvert des couleurs nationales. Il nous faut combattre…

— Je suis prêt, dit Jacques.

Et, suivant Biscarre, il s’était élancé sur le pont.

Et cet homme – qu’il n’avait jamais vu dans son incarnation réelle, en qui il ne reconnaissait ni l’oncle Jean ni le faiseur Mancal – l’entraîna sur l’avant du navire.

Lui montrant l’Espérance, qui s’approchait à toutes voiles.

— Voici l’ennemi ! lui dit-il, et voici des armes…

Et le misérable pensait que les amis de la marquise n’oseraient plus lancer leurs boulets sur son brick, alors qu’ils verraient en face d’eux celui pour lequel ils s’étaient dévoués.

C’est qu’il ne savait pas, lui, que la marquise était à bord de l’Espérance et que déjà elle avait pensé à cette horrible complication.

Mais pourquoi les batteries de l’Espérance s’étaient-elles tues ?

— Ah ! ils veulent l’abordage ! s’écria Biscarre. Eh bien ! tant mieux ! ce sera la lutte corps à corps, implacable…

Puis tout à coup, comme s’il eût été frappé par une réflexion subite :

— Non, murmura-t-il, je n’en veux pas !

Biscarre appela le lieutenant et lui donna quelques ordres à voix basse. Puis, le pistolet au poing, il vint se placer sur le tillac, auprès de Jacques, qui avait saisi une hache.

Le jeune homme était pâle ; mais il sentait en lui une résolution invincible. Ce combat lui semblait être le baptême de sa vie nouvelle.

Encore quelques instants, et les deux bricks allaient se heurter, de leurs grappins ils allaient s’enlacer comme des athlètes de leurs bras nerveux.

Silencieusement, vingt hommes de Biscarre étaient venus se placer derrière eux, la carabine au poing, le doigt sur la détente.

Les deux navires n’étaient plus qu’à quelques encâblures.

L’Espérance, par une manœuvre hardie, cherchait à prendre en écharpe le brick ennemi, qui semblait maladroitement s’offrir à cette attaque.

Minute suprême.

Dans les deux camps régnait un silence de mort.

On eût dit que, par un contrat tacite, ils s’épargnaient tous deux avant l’étreinte décisive.

Tout à coup, sur le pont de l’Espérance, une clameur désespérée vibra dans l’air. Une femme affolée s’élança en avant. C’était madame de Favereye, qui venait de reconnaître Jacques.

Ses lèvres contractées ne pouvaient prononcer ce mot, que criait son cœur :

— Mon fils !

Mais Jacques l’avait vu, lui aussi.

— C’est elle ! s’écria-t-il.

Au même instant, de formidables détonations retentirent.

Les loups qui se trouvaient derrière Biscarre avaient déchargé leurs armes sur le pont de l’Espérance.

En même temps que les canons, à la distance de quelques mètres, foudroyaient les flancs du brick français.

La marquise avait chancelé et s’était affaissée sur le pont enveloppée de fumée…

Jacques ne la voyait plus. Étourdi par le bruit, il se demandait s’il n’avait pas été victime d’une hallucination…

L’Espérance, frappée dans ses œuvres vives, semblait tituber comme un homme ivre. L’effet de la bordée avait été terrible.

Une voix cria :

— Voie d’eau ! Aux pompes !…

Biscarre jeta une exclamation de triomphe.

— Toutes voiles dehors ! s’écria-t-il, et au vent !…

Et le brick maudit, virant de bord avec une légèreté incroyable, se mit à fuir…

— Malédiction ! avait crié Armand. Ils nous échappent !…

Tandis qu’Archibald, agenouillé, soutenait la pauvre mère dont le sang rougissait le pont…

Lamalou gisait, lui aussi, la cuisse fracassée… à côté de Lionel dont une balle avait labouré le crâne.

Jacques avait couru vers Biscarre :

— Monsieur, s’était-il écrié, vous m’avez trompé !… Ce n’étaient pas des pirates qui montaient ce brick…

Biscarre le regarda en ricanant :

— En vérité !… Mais qui était-ce donc ?

— Il y avait une femme…

— Eh bien !…

— Cette femme ! vous la connaissez comme moi ! C’est celle qui m’a arraché à la mort ! C’est la marquise de Favereye !…

Biscarre haussa les épaules :

— Vous êtes fou ! dit-il froidement. C’était la maîtresse de quelqu’un de ces forbans…

Jacques porta les mains à son front. Était-ce donc une vision de son cerveau troublé ?…

Et de son regard fiévreux, il suivait la silhouette de l’Espérance, dont le brick de Biscarre s’éloignait rapidement et d’où venaient jusqu’à lui les clameurs des matelots, s’efforçant de sauver le navire labouré par les boulets du brick sans nom…

XIX

LE LION DE CHANTABOUM

Le lecteur comprendra que, pour ce chapitre et pour ceux qui vont suivre, l’auteur s’est aidé des recherches des travaux des hardis voyageurs qui ont exploré l’étrange et magnifique contrée où son drame va maintenant se dérouler.

Le Cambodge – et l’ancien royaume des Khmers – sont sans doute pays inconnus de la plupart de ceux qui ont bien voulu porter attention à nos récits.

Mais, à notre tour, il nous faut reconnaître que nous n’avons pas visité ces plaines immenses, que nous n’avons pas pénétré dans ces forêts veuves depuis de longs siècles de population humaine, qu’enfin nous n’avons pas contemplé ces ruines gigantesques d’Angkor qui témoignent de la puissance d’un peuple disparu…

Qu’on nous permette donc, au moment de franchir le seuil de ces contrées, de rendre aux courageux explorateurs français, au naturaliste Mouhot, au commandant de Lagrée, au lieutenant Francis Garnier, un hommage mérité. C’est à ces vaillants pionniers de la civilisation, dont le dévouement n’a d’égal que le patriotisme, c’est à eux que nous avons demandé le secret de cette antique civilisation dont les vestiges étonnent l’imagination. Rendons-leur ce qui leur appartient.

La fantaisie de l’auteur, – qu’on le sache donc, – aura peu de part dans les descriptions qui vont suivre ; et si magnifique, si grandiose que paraisse le théâtre sur lequel se joueront les dernières scènes de notre drame, sache lecteur que nous resterons, bien malgré nous, au-dessous de la réalité.

Remercions encore M. Aymonier, lieutenant d’infanterie de marine, dont les travaux sur l’histoire et la géographie du Cambodge nous ont été d’un précieux secours.

Cela dit, puissions-nous, en intéressant nos lecteurs, attirer l’attention des hommes spéciaux, des artistes, des amants du beau, sur la plus admirable manifestation de puissance qu’ait jamais donnée le travail humain.

Reprenons notre récit.

Et, d’abord, expliquons rapidement la situation géographique du Cambodge.

Nous n’avons pas la prétention de découvrir la carte du monde et de nous ériger en pédagogue malencontreux. Cependant, il peut être utile à quelques-uns de rappeler certaines grandes lignes.

Trois énormes masses liquides enserrent notre globe. L’Océan atlantique, qui baigne les côtes civilisées de la vieille Europe et les rives barbares de l’Afrique occidentale, de l’Islande au cap de Bonne-Espérance ; puis entre l’Afrique orientale et l’Asie, l’océan Indien, dans lequel l’Australie n’est qu’une île gigantesque ; enfin le Grand-Océan, vaste étendue qui sépare l’Asie des deux Amériques. Le monde habité ressemble à trois vaisseaux colossaux, amarrés dans cette mer sans limites.

Suivons du doigt les côtes du vieux monde, celles du Sahara, du Soudan, de la Guinée et parvenons ainsi jusqu’à la colonie du Cap. Là, tournant brusquement à gauche, et remontant vers le nord, passons devant Madagascar, devant l’île Maurice et Bourbon. Toujours allant au nord-est, signalons les îles Chagos, les Maldives, Ceylan ; voici le golfe du Bengale, le long duquel s’étend l’immense empire que l’Angleterre a soumis au prix de tant de sang, terre créatrice de toute civilisation, mère des mystères, des dogmes, de toutes les grandeurs et de toutes les folies mystiques, l’Inde de Madras, de Calcutta, de Dehli…

Plus à l’est, enfin, l’Indochine, Siam, l’empire du Milieu.

Ici, il semble que devant le navigateur se dresse une barrière infranchissable. La presqu’île de Malacca projette dans la mer son cap démesuré, qu’on croirait échappé à quelque cataclysme terrestre et contre lequel se heurte l’Océan, comme pour s’ouvrir une voie. Mais l’obstacle a résisté et la mer a dû respecter cette digue ; seulement, elle s’est frayé un passage en arrachant violemment à la terre ferme l’île de Sumatra, et par cette issue, elle s’est étendue, rongeant les côtes entre Siam et Bornéo.

Nous sommes arrivés. Arrêtons-nous.

Au golfe de Siam, deux noms nous frappent, Bangkok, au nord, et au sud-est de la presqu’île indochinoise, Saïgon, en Cochinchine.

Entre la Cochinchine et Siam, sur la rive orientale du golfe, s’étend un immense espace que la plupart des atlas modernes laissent sans nom, comme si c’était là un de ces déserts inexplorés, inhospitaliers, devant lesquels l’activité humaine eût reculé.

Et pourtant, il faut qu’on ne l’ignore pas, l’influence de la France s’étend chaque jour plus avant sur ces territoires dont les richesses encore ignorées sont l’objet d’incessantes études.

Le roi du Cambodge s’est placé sous la protection du pavillon tricolore, et déjà nos négociants ont planté sur ce sol qui leur est ouvert l’étendard de notre commerce.

Le nom du Cambodge vient du vieux terme Kampouchea, en siamois Kamphora, dont les Portugais ont fait Cambodia, et les Français Cambodge. Les indigènes d’origine s’appellent Khmer Dom.

Il est impossible de parler du Cambodge sans considérer d’abord le fleuve qui a véritablement créé ce pays et qui chaque jour encore lui donne la richesse et la vie. Les Cambodgiens l’appellent le Grand-Fleuve (Toulé Thom). Le nom de Mekong lui vient des Laotiens. Enfin, les Européens l’appellent le Cambodge, du nom du peuple qui occupait ses bouches, lorsque les compatriotes d’Albuquerque et de Vasco de Gama doublèrent le cap de Bonne-Espérance.

La capitale du Cambodge moderne se nomme Phnôm Penh.

La plus grande partie du Cambodge est régulièrement inondée chaque année par suite de la crue du grand fleuve, sans doute en raison des pluies torrentielles amenées par la mousson du sud-ouest.

À partir du mois de juin, le niveau du fleuve s’élève, l’eau se répand dans l’intérieur du pays par de nombreuses tranchées naturelles où règne un fort courant[2]. Le fleuve roule ses eaux avec une violence excessive.

Les rives du fleuve, sur une largeur de quelques centaines de mètres, directement exposées à son action alluvionnaire, sont inondées en dernier lieu.

L’inondation n’a lieu dans toute sa force qu’au Cambodge. Plus bas, en Cochinchine, elle est affaiblie par de nombreuses irrigations, par la vaste superficie des milliers de lieues carrées qu’elle a déjà dû recouvrir.

Une vaste plaine noyée, sur les frontières du Cambodge et de la Cochinchine, porte le nom de Plaine des Joncs.

Le Cambodge, en septembre, ressemble à une vaste mer couverte d’arbres, parsemée d’îles. En mars, c’est une vaste pleine sablonneuse, semée çà et là de lacs.

Parmi tous les réservoirs naturels qui régularisent l’inondation du grand fleuve, il en est un qui contribue sur une échelle gigantesque à produire le résultat que cherchaient les Égyptiens lorsqu’ils creusaient le lac Mœris.

C’est le grand lac, d’une superficie de 2.400 kilomètres carrés, qui est relié au grand fleuve par un cours d’eau de 120 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 7 à 800 mètres.

Ce beau cours d’eau rejoint le fleuve Cambodge au point dit les Quatre-Bras, en cambodgien, Buon Phlau, les quatre chemins.

La capitale actuelle, Phnôm Penh, est assise sur cette admirable position géographique et commerciale, véritable cœur du royaume où convergent les quatre fleuves cambodgiens.

C’est au nord du grand lac qu’ont été découvertes, il y a quelques années, les ruines étonnantes qui restent les seuls vestiges de l’antique empire Khmers. Cette partie du territoire est la province d’Angkor, soumise il y a quelques années par le royaume de Siam, ainsi que la province de Battambang.

Entre les fleuves, le grand lac et la rive du golfe de Siam, s’étendent deux provinces cambodgiennes : la terre du Pursat et la terre de Tréang, cette dernière s’étendant le long de la côte, depuis la frontière de Cochinchine jusqu’à l’embouchure du fleuve Komp-ong ; le chef-lieu du Tréang, la ville de Kampôt, fait face à l’île de Phû-Quot.

 

*     *     *

 

Deux mois s’étaient écoulés depuis les faits que nous venons de raconter. C’était à la fin de juin 184…

À cette époque, les explorateurs européens n’avaient encore que bien rarement visité ces terres éloignées, dont parfois un écho venait jusqu’au vieux monde. Le nom de Siam seul éveillait dans l’imagination des curieux la pensée d’un monde éblouissant de richesses. Il semblait que ces régions inconnues fussent enveloppées d’un impénétrable mystère. L’Inde orientale se perdait au loin dans un mirage bizarre à travers lequel la Chine apparaissait comme un de ces monstres étranges, aux couleurs criardes, aux formes hétéroclites qui se perdent dans les profondeurs éclatantes des légendes orientales.

Le soir venait. Dans l’immensité du ciel, d’un bleu éclatant, s’élevait peu à peu une vapeur grisâtre, à travers laquelle la lumière se tamisait, s’affaiblissait lentement, comme si une pluie d’obscurité fût tombée par gouttelettes imperceptibles sur les solitudes. De la mer qui tressautait contre les roches montait une ombre sans cesse grandissante qui peu à peu se fondait dans le brouillard.

L’île de Phû-Quot, dont pendant le jour la pointe aiguë perçait l’horizon, comme un éperon immense, s’effaçait peu à peu dans la pénombre qui s’étendait, large voile, en s’avançant du fond du cercle encore rougi par les derniers feux du soleil jusqu’aux falaises taillées à pic de la côte de Kampôt.

Parfois, sur la route mal tracée qui conduit à cette dernière ville, passait un Cambodgien, au visage régulier, à la longue barbe, au langouti étroitement serré sur ses reins.

Ou bien c’était un piteux cortège de Siamois, allant lentement, au pas lourd et mesuré des éléphants, qui tournaient la tête vers la mer, comme pour adresser au soleil cet adieu que tous les animaux jettent à l’astre du jour, ainsi que tous le saluent au matin. Mystérieuse entente des choses et des êtres.

Quelques mendiants suivaient, ânonnant une prière d’une voix nasillarde, implorant une poignée de riz, repoussés à coups de bambous par les serviteurs déguenillés du grand personnage, mais revenant toujours à la charge avec une persistance héroïque.

Ou bien encore, c’était un chariot long, plat, attelé de bœufs, qui, avec un balancement monotone, roulait ses roues pleines et craquantes sur le sol durci par la chaleur, conduisant à la ville le paysan stieng ou chantaronnais, impatient de vendre le poivre, le gingembre, la cardamone récoltés à grand travail et dont, trop souvent, le prix ne lui sera pas honnêtement payé.

L’atmosphère était étouffante. Une chaleur âcre et sèche faisait pressentir un orage prochain. Déjà au brouillard se mêlaient des nuages sombres qui couraient rapides sous le vent d’ouest.

Et les passants se hâtaient, car ils savaient que le jour des grandes inondations approchait.

À la chaleur torride allait succéder cette moiteur énervante qui pendant de longs mois pèse sur ces contrées. Les ruisseaux allaient grossir subitement, se transformer en torrents.

L’eau, bondissant des vallons, pouvait surprendre tout à coup le voyageur et lui barrer la route, l’entraîner dans son tourbillon.

La nuit se faisait plus épaisse. Le vent s’élevait, passant en larges nappes à travers l’atmosphère et courbant la tête des arbres qui semblaient s’incliner, comme pour se dérober à son effort…

Et bientôt l’obscurité et le silence s’étendirent sur cette nature que l’homme désertait. Les bruits du jour s’éteignaient un à un, pour faire place à ce mystérieux murmure de la nuit, qui est encore le silence. Plusieurs heures se passèrent.

Tout à coup, dans l’ombre, jaillit une lueur. Ce n’était pas une étoile, car le ciel était sombre. Ce n’était pas une lampe allumée au toit de quelque chaumière, car, à plusieurs lieues à la ronde, tout était désert et inhabité.

Cette lueur avançait, oscillant, obscurcie par un nuage de fumée que le souffle de l’air rabattait incessamment.

En même temps, une vibration sourde, bizarre, cadencée résonnait. C’était un bruissement monotone, divisé par un rythme régulier.

Cette lueur était celle d’une torche.

Cet écho, c’était celui d’un instrument de forme étrange, sorte de tambour métallique, qu’un personnage frappait continuellement avec une baguette de bambou.

La torche éclairait trois hommes, créatures singulières qui marchaient l’une derrière l’autre.

Le premier portait le tambourin suspendu à son cou ; celui qui venait le troisième élevait la torche au-dessus de sa tête.

Celui qui allait entre eux était de haute taille.

Tandis que ses deux compagnons, nus jusqu’à la ceinture, portaient aux flancs une sorte de pagne brun, celui-là était enveloppé tout entier dans un large manteau, coupé en forme de tunique et d’une blancheur éclatante. La lumière secouée de la torche, éclairait de ses reflets jaunâtres une face bronzée, amaigrie, dans laquelle brillaient deux yeux noirs et largement ouverts.

Un large bandeau, blanc comme son manteau, ceignait son front, et faisait ressortir la teinte parcheminée de son visage sillonné de rides.

À ses pieds étaient liées par des bandelettes de larges sandales qui laissaient apercevoir les pieds, dont les doigts étaient serrés de bagues, brillant sur le chemin ou dans les herbes comme ces fulgores que les femmes de Cuba placent dans leur chevelure en guise de diamants.

Il allait, les bras croisés sur sa poitrine, la tête haute, le regard perdu dans le rayonnement vague que jetait dans l’épaisse forêt la flamme irrégulière de la torche.

Parfois on entendait à travers les branches, un secouement soudain, un bond, des brisements. C’était quelque animal sauvage que surprenait la présence de l’homme et qui s’échappait. Parfois aussi, de quelque écartement de broussailles s’échappait un rauquement menaçant…

L’inconnu, sans s’émouvoir, sans entendre peut-être, absorbé qu’il était dans ses réflexions, continuait à avancer, sans qu’un seul tressaillement agitât sa face impassible.

Ce singulier cortège s’était engagé dans un sentier des jungles. Il semblait que les moindres replis de ces terrains lui fussent parfaitement connus.

L’homme au gong marchait de son pas alerte, à travers les sinuosités du chemin, sans qu’un seul instant il se ralentît.

Mais peu à peu, la route, plane jusque-là, s’était élevée par une pente, insensible d’abord, puis plus rapide. La végétation était plus rare. Les arbres rabougris secouaient maintenant au vent leurs branches, incessamment dépouillées par le souffle qui vient de la mer…

Ces personnages commençaient à gravir le mont que les Européens ont appelé chaînes de l’Éléphant, mais auquel les indigènes ont conservé son nom caractéristique : Phnôm Popok Vil, mont autour duquel tournent les nuages.

Sur les flancs de l’escarpement courait la rivière de Kampôt se précipitant vers la plaine. La roche formait rive, et parfois, en un hardi élan, franchissait le torrent, suspendue au-dessus des eaux comme une arche énorme. Sur ces crêtes, les trois hommes passaient et toujours le bambou frappait le tambour dont le métal vibrant répétait sa mélopée monotone jusqu’à la tristesse. Et toujours, les bras croisés, ramenant sur sa poitrine les plis de la toge blanche qui le couvrait, l’autre suivait son chemin, sans une seule fois baisser le front, sans une seule fois tourner la tête.

Parfois ils se glissaient entre deux roches énormes dont l’écartement était à peine suffisant pour leur passage. On eût dit que la pierre s’ouvrait devant eux et se refermait alors qu’ils étaient passés.

Tout à coup ils s’arrêtèrent.

Ils avaient atteint une hauteur de plus de cinq cents mètres. Devant eux se dressait un roc, s’étendant comme une vaste muraille. De chaque côté, la pierre formait obstacle. S’étaient-ils donc égarés ?

Mais, toujours impassible, le personnage mystérieux avait élevé ses deux mains au-dessus de sa tête, comme s’il se fût livré silencieusement à une évocation magique.

Dans ce moment, la tunique qui couvrait sa poitrine s’était écartée et, à la lueur de la torche que le porteur avait abaissée vers lui, avait resplendi un large diamant suspendu à son cou.

Pierre d’une dimension et d’une taille exceptionnelles, dont s’échappaient des rayons pareils à ceux que jette une étoile.

Et, tandis que le tambourin de métal exécutait maintenant une sorte de roulement sourd et continu…

Voici que soudain, comme s’il eut obéi à une pression énorme, le vaste monolithe qui fermait le chemin tourna sur lui-même, sans bruit, sur quelque pivot invisible.

De l’anfractuosité ouverte une voix s’éleva :

— Au nom de Bouddha, qui vient ? demanda-t-elle en cambodgien.

— Au nom de Bouddha, celui qui vient se nomme Thouï-Sa, répondit l’inconnu d’un accent solennel.

— Entre ! les Giaraïes t’attendent ! reprit celui qui avait parlé d’abord.

Alors Thouï-Sa, c’est-à-dire le Roi de l’Eau, marcha vers l’issue étroite que laissaient les pierres écartées…

Maintenant le porte-torche allait en avant et, en dernier lieu, suivait l’homme au tambourin.

Thouï-Sa s’était engagé dans un couloir étroit. Le silence régnait. Celui qui lui avait demandé son nom, s’était perdu dans les profondeurs des masses granitiques.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Puis, tout à coup, l’étroit chemin s’élargit, et un resplendissement de lumière éclata.

Thouï-Sa était arrivé à une vaste salle dont le dôme élevé, s’arrondissant, se perdait à une hauteur prodigieuse.

Au fond de la salle, sur une estrade recouverte d’une étoffe blanche qui avait l’éclat de la soie, trois hommes étaient assis le visage tourné vers le nouvel arrivant.

Ces trois hommes portaient le costume des anciens prêtres des cultes bouddhistes, la longue toge d’un jaune doré, la mître ouverte par le haut et retenue au front par un diadème.

Une ceinture, constellée de pierreries, serrait leurs reins, et la toge légèrement relevée laissait apercevoir les bottes de cuir jaune, venant à la cheville, et ornées de glands d’argent.

Autour d’eux, des hommes étaient groupés, appartenant aux quatre tribus qui habitent la terre de Tréang, les Thiâmes, les Stiengs, les Kouis, les Penongs, formant la grande famille des Giaraïes, chez laquelle se conservent intactes les traditions et les coutumes des aïeux.

Au moment où parut Thouï-Sa, les trois brahmes se levèrent, tandis que les Giaraïes se prosternaient.

L’un des brahmes étendit la main vers le Roi de l’Eau :

— Nous t’attendions, lui dit-il ; le moment est venu où le Père des Fleuves va se répandre sur notre terre pour la féconder… C’est l’époque de ta puissance. Roi de l’Eau, je te salue !…

Nos lecteurs n’ont pas oublié que l’homme assassiné par de Belen et Silvereal portait le titre de Roi du Feu.

De toute l’immense puissance des anciens Khmers, deux hommes sont encore nominalement investis, et, comme nous l’avons dit, reçoivent des tributs des rois de Siam et de Cambodge.

C’est le Roi du Feu, l’Eni et le Roi de l’Eau.

Ceux-là exercent sur les peuplades à demi-sauvages qui peuplent ces solitudes une autorité incontestée.

Partout la vénération de ces tribus naïves les salue et les protège. Ils sont rois, ils sont juges.

Le roi de l’Eau, n’est, à vrai dire, que le vice-roi, la puissance essentielle appartenant au roi du Feu : distinction basée sur ce fait que le soleil règne toute l’année, tandis que l’eau, de par l’inondation, ne prouve sa puissance que pendant quelques mois.

— Roi de l’Eau, continua le brahme, les anciens des tribus ont jugé que l’heure avait sonné où doit être élu celui qui aura droit au titre de Roi du Feu.

« Voici vingt années que celui qui portait ce titre est tombé sous les coups de misérables assassins, vingt années que son fils a disparu sans que nulle trace, nul indice nous aient révélé son existence.

» Seul, le Roi du Feu a la puissance de toucher au glaive sacré qui un jour doit flamboyer et restituer aux Khmers le pouvoir que la vengeance divine lui a arraché en un jour de colère…

» Thouï-Sa, nous t’avons appelé, parce que c’est entre tes mains que sera remis ce glaive. Sans cesse l’œil fixé sur sa lame, tu attendras l’heure où l’acier, frémissant de lui-même, t’appellera au combat.

» Thouï-Sa, es-tu prêt à recevoir le titre que nous voulons te décerner, Thouï-Sa, Roi de l’Eau, es-tu prêt à te nommer le Roi du Feu ! »

Thouï-Sa avait écouté silencieux.

Pas une fibre de son visage n’avait bougé.

Il leva la tête et dit d’une voix vibrante :

— Non !

Les trois brahmes tressaillirent.

— Tu refuses ! s’écria celui qui avait déjà parlé. Ne sais-tu pas quelles sont nos lois ! Tout homme à qui la puissance suprême a été offerte et qui l’a refusée doit se préparer à mourir… encore une fois, Thouï-Sa, as-tu réfléchi ? encore une fois, veux-tu être proclamé Roi du Feu !

— Non, répéta Thouï-Sa d’une voix ferme.

Les Brahmes firent un signe et, derrière le Roi de l’Eau, deux hommes se placèrent, tenant à la main un poignard, long et mince, dont un seul coup devait infailliblement tuer.

Lui, toujours impassible, leva la main vers les brahmes :

— Nos lois disent, reprit-il de sa voix calme et monotone, que tout descendant des Khmers doit obéir aux ordres de Dieu… dût-il lui en coûter la vie…

— Dieu t’a-t-il donc donné un ordre !…

— Oui !…

Et dans l’accent de cet homme qui parlait en face de la mort, il y avait une telle solennité qu’un murmure respectueux lui répondit.

— Parle ! s’écria le brahme. Que t’a révélé Bouddha ?…

Thouï-Sa se tourna vers l’Orient, et dit :

— Écoutez ! et vous entendrez, vous aussi, vous entendrez le rugissement du Lion de Chantaboum !…

Pour faire comprendre l’émotion soudaine, religieuse, qui fit frémir toutes les poitrines, une explication rapide est nécessaire.

Chantaboum est un port situé sur la côte occidentale du Cambodge. À l’entrée de la crique, se dresse une roche énorme qui forme comme la pointe d’un cap, et qui figure exactement la masse d’un lion colossal, couché et regardant l’espace.

— On a peine à croire, dit Mouhot, que la nature seule ait moulé ce colosse avec des formes aussi curieuses, et cependant c’est l’eau qui l’a arrondi et modelé de la sorte. On comprend que les Siamois aient pour ce rocher, comme pour toutes les choses qui leur paraissent extraordinaires ou merveilleuses, une espèce de vénération.

On raconte qu’un jour, un navire anglais étant venu jeter l’ancre dans le port de Chantaboum, le capitaine, en voyant le Lion, proposa de l’acheter, et que le gouverneur ayant refusé de le lui vendre, l’Anglais sans pitié, fit feu de toutes ses pièces sur la roche, dont quelques éclats se brisèrent.

Un long silence avait suivi la révélation de Thouï-Sa.

Quant à lui, il était retombé dans son immobilité.

Le chef des brahmes fit un nouveau signe, et les deux exécuteurs s’écartèrent du Roi de l’Eau.

— Tu as prononcé une parole grave, dit-il alors. Car tu n’ignores pas quel sens profond nos antiques traditions attribuent au rugissement du Lion de Chantaboum. As-tu obéi aux ordres sacrés qui obligent tout descendant des Khmers, ayant entendu la voix du lion colossal, à passer trois jours et trois nuits couché à ses pieds…

— J’ai obéi, dit Thouï-Sa, et trois fois le soleil m’a retrouvé à son lever prosterné auprès du Lion…

— La voix s’est de nouveau fait entendre…

— Oui…

— As-tu compris son langage ?

— Je l’ai compris…

— Révèle-nous donc ce qui t’a été révélé…

Thouï-Sa fit un pas vers le tribunal des brahmes.

C’était une scène étrange, et grandiose à la fois.

Sur les murailles frustes, taillées en plein granit, les torches jetaient des reflets fantastiques et, sur la pierre, se détachaient les brahmes, immobiles maintenant comme des statues.

Les Giaraïes, attentifs, retenaient le souffle de leur poitrine.

Ces hommes, seuls survivants d’un peuple nombreux, ayant conservé depuis de longs siècles l’espoir d’une résurrection puissante, attendaient frémissants la révélation de l’oracle.

— Écoutez-moi donc, dit Thouï-Sa. Le ciel était pur, et pendant le jour le soleil inondait de ses rayons d’or la forme sublime du lion Khmer. Lui, sous cette effluve de chaleur, restait silencieux et grave. Alors descendait lentement la nuit, et dans ses ombres ses lignes colossales s’effaçaient…

« Mais moi, l’œil ouvert et fixé sur l’obscurité à travers laquelle je le voyais encore, les oreilles attentives, j’écoutais.

« Et la première nuit le lion pleura… et dans ses sanglots je compris qu’il disait :

« — Les siècles longs passent et le lion Khmer est toujours enseveli dans le sépulcre, et les oppresseurs lui ont mis le pied sur la tête… et nulle force humaine ne vient à son secours. »

« L’aurore se leva et il se tut.

« Encore le soleil pesa de sa lourdeur brûlante sur le granit qui semblait frémir sous ses rayons, encore le crépuscule enveloppa la terre et la mer, encore l’ombre voila le lion.

« Cette seconde nuit, le lion ne gémissait plus.

« Un grondement sonore, semblable à un appel joyeux, s’échappait de son énorme poitrine, et voici ce que j’entendais :

« — Eni n’est pas mort ! Eni va revenir ! Eni s’approche !… Que la pagode d’Angkor tressaille jusqu’en ses bases colossales ! Que les serpents sacrés déroulent leurs anneaux ! Que les chevaux des Giangs, que les oiseaux fatidiques jettent leurs cris d’allégresse !… Eni ! voici l’Eni ! »

« Et la troisième nuit, le lion rugit plus fort et dit :

« — Du fond de l’Occident, des hommes viennent vers le pays khmer. Les uns sont ennemis, les autres sont alliés. Mort aux ennemis ! Aide et secours aux alliés !… Eni est avec ceux-ci ! Gloire à Eni !… Une grande nation vient à nous, et, par elle, l’antique nation des Khmers triomphera de ses ennemis ! »

« Voilà ce que m’a dit le Lion de Chantaboum. Eni est vivant, le Roi du Feu revient vers ses enfants. Seul il a le droit de ceindre le glaive sacré pour la défense de nos antiques pouvoirs, seul il pourra lutter contre Siam, contre Cambodge…

« C’est pourquoi moi, le Roi de l’Eau, moi Thouï-Sa, le premier et le plus respectueux de ses sujets, je refuse de ceindre le glaive des Khmers !… J’obéis au Lion ! comme vous lui obéirez vous-mêmes ! »

Le chef des brahmes avait écouté, sans l’interrompre, le récit de Thouï-Sa.

Quand il fut achevé :

— Le Roi du Feu a été traîtreusement mis à mort par les Européens ! dit-il d’une voix sourde. Thouï-Sa, tu n’as pas compris la voix du Lion…

— Eni est mort, mais son fils…

— Son fils a disparu ! Des Khmers ont vu un étranger qui l’emmenait en esclavage.

— L’esclavage n’est pas la mort.

Les brahmes se consultèrent un instant. Puis le chef, reprenant la parole :

— Écoute, Thouï-Sa, dit-il, quatre lunes se passeront avant que le titre de Roi du Feu te soit de nouveau conféré ! Jusque-là, nous attendrons la réalisation des paroles prophétiques que tu as cru entendre… Mais dès que ce délai sera expiré, souviens-toi que tu devras ceindre le glaive des Khmers ou te préparer à la mort !…

Thouï s’inclina :

— Je serai prêt, dit-il.

À ce moment, et comme si le Lion de Chantaboum eût, de sa voix puissante, ratifié l’engagement pris, un cri sourd, prolongé, retentit dans les profondeurs de la montagne.

Tous tressaillirent.

Un silence de mort régna.

Encore une fois, le même écho résonna, mais cette fois, plus net, plus sonore.

C’était un appel, un signal sans doute.

Sur l’ordre d’un des brahmes, deux hommes s’élancèrent à travers les galeries souterraines.

Quelques minutes s’étaient à peine écoulées, qu’ils reparaissaient.

Un brahme les accompagnait.

— Père ! s’écria le chef des brahmes, que se passe-t-il ? et pourquoi nous as-tu troublés par cette douloureuse clameur ?

Le brahme répondit :

— Vous, derniers descendants des Khmers, écoutez-moi ! regardez-moi !

D’un geste violent il écarta la tunique qui couvrait sa poitrine, et l’on vit alors qu’il était couvert de sang. Une plaie béante déchirait son torse, de la gorge au sein.

Tous s’élancèrent vers lui.

— Fils des Khmers ! s’écria-t-il, les infidèles ont envahi la sainte pagode d’Angkor… Fils des Khmers !… des bandits d’Europe ont tué vos prêtres et vos défenseurs !… et à cette heure, peut-être, le trésor de nos ancêtres est-il tombé au pouvoir de ces infâmes…

Des cris de fureur ébranlèrent la voûte profonde de la montagne.

Soudain des glaives brillèrent dans toutes les mains.

Thouï éleva ses mains vers le ciel :

— Dieu des Khmers ! cria-t-il, à l’aide !… et que ta foudre nous venge !…

XX

LA REINE MORTE

Au nord du grand lac, une épaisse forêt couvre une vaste étendue du territoire. C’est un inextricable labyrinthe à travers lequel il semble que l’homme n’ait jamais pénétré ; et tout d’abord le voyageur recule devant cette barrière qui lui paraît infranchissable.

La forêt, avec ses mille voix, le repousse et l’attire à la fois : les profondeurs de l’ombre lui rappellent les bois mystérieux d’où sortaient, aux temps antiques, les oracles de Dodome. Point de sentiers tracés.

Les années, les siècles même ont passé, et chaque période a amoncelé les broussailles, les lianes, les arbres centenaires sur lesquels plane l’éternelle grandeur des solitudes.

Mais que, poussé par la curiosité qui entraîne l’homme vers l’inconnu, un hardi pionnier franchisse cette frontière verdoyante, qu’il pousse droit devant lui, se frayant une route à travers mille obstacles, que sa hache trace un chemin dans ces masses embroussaillées, et alors il semble que du lointain une sorte de murmure s’élève.

Les heurts de l’acier tranchant le bois, les souches, les racines, réveillent je ne sais quel écho de la vie passée.

Tout à coup l’homme jette un cri : ainsi que le Robinson découvrant dans l’île déserte la trace d’un pied humain, il frissonne, il s’arrête, il se sent envahi par une sorte de terreur indicible qui l’arrête un instant, mais qui bientôt est un nouvel aiguillon pour son ardeur.

Il ne peut douter : sous la couche épaisse des feuilles amoncelées à travers les énormes branches de la végétation splendide, il voit se découvrir l’œuvre de l’homme… des dalles forment une chaussée, large route qui porte encore l’empreinte tracée naguère par les roues de quelque char gigantesque.

Derrière lui la forêt a refermé son rideau impénétrable. Il est seul avec ce monde inconnu dont la première révélation l’a saisi d’une sorte d’effroi.

À travers les arbres, une haute figure blanche… Est-ce donc quelque divinité de la forêt, menaçant l’audacieux qui veut la troubler dans son repos !… Non ! c’est une statue colossale, debout sur un socle de pierre… L’homme s’approche et derrière la première statue, une autre se démasque, puis une autre, puis une autre…

Merveille inattendue ! La végétation s’est tout à coup écartée, et l’horizon s’ouvre, horizon splendide sur lequel tombent les rayons d’un ardent soleil.

Et de toutes parts, comme une résurrection, jaillissent de terre des blocs de granit, de marbre admirablement taillés. Au loin se dressent dans le ciel des colonnades, des tourelles qui percent les nuages de leurs têtes altières… est-ce une ville ?… Est-ce une hypogée gigantesque !…

Ou bien se trouve-t-on en face d’un de ces singuliers mirages qui parfois surprennent le voyageur au milieu des déserts inhabités !…

Non. Cette pierre est bien de la pierre, le marbre ne luit pas sous la main. Ces géants de granit supportent réellement sur leurs robustes épaules les tours colossales, les coupoles énormes. Quoi ! cette forêt était une tombe ! Les frondaisons luxuriantes n’étaient que la sépulture d’un monde !… Voici que se révèle au milieu des solitudes le plus admirable ouvrage architectural que jamais la force humaine, l’art sublime aient édifié…

Plus loin ! plus loin encore, ce n’est pas seulement une pagode gigantesque, c’est tout une ville, une capitale, spacieuse, splendide, taillée en plein bloc par les ancêtres de nos civilisations…

Mausolées immenses dans lesquels ne passe plus un être humain et qui, aux temps anciens, ont entendu les cris de milliers de créatures, le rauquement des éléphants, le cliquetis des armes, la vibration des chars, les acclamations de tout un peuple…

Seuls les dieux de pierre sont là, immobiles, chancelants sur leurs socles que ronge la mousse, que lézarde la pluie, et cependant superbes encore dans leur impassibilité solennelle.

Que peut la plume pour rendre un tel spectacle !… Ce surgissement imprévu, cette éclosion subite de splendeurs et de grandeurs !…

Sous les cendres du Vésuve, Pompéi s’est révélée avec ses mièvreries plus grecques que romaines, avec ses élégances doucereuses, ses fantaisies d’un luxe de décadence ; et devant cette revivification d’un monde disparu, l’esprit est resté confondu…

Mais qu’est-ce donc que ceci !… On a vu Saïgon et son port, Bangkok et ses palais de bois, Phnôm Penh et ses ponts vacillants… il semble que jamais l’énergie humaine n’ait posé sur cette terre de l’Indochine son sceau vigoureux…

Et tout à coup éclate le rayonnement de forces immenses, de persévérances inouïes, d’imaginations larges et créatrices, tout cela oublié, enfoui sous les envahissements du végétal ; la nature a tout recouvert de son impénétrabilité… les temples dont les dimensions effraient le calcul, la ville dont les quarante tours trouaient l’espace, les ponts aux arches colossales, tout a été englouti sous le développement incessant de la nature tropicale…

C’est là l’antique capitale des Khmers, Angkor la grande, Tôm, la ville, Wat, la pagode, occupant un territoire de plusieurs lieues carrées, couvrant la terre de leurs monuments sublimes…

Où sont les guerriers qui défendaient ces portes, où sont les troupes qui saluaient du haut de ces tours les divinités hindoues, où sont les cloches qui de ces campaniles superbes jetaient leur appel au peuple innombrable…

Quel cataclysme épouvantable a fait la solitude, là où était l’agglomération, la nuit où était le jour étincelant, le silence là où était le bruit, la vie où était la mort.

Quoi ! tout un peuple a disparu, a été écrasé, dispersé, anéanti ! et quel peuple !…

À quel degré de civilisation n’étaient pas parvenus ces hommes qui élevaient à des hauteurs prodigieuses des masses monolithiques que nos engins industriels pourraient à peine mouvoir d’une ligne, ces artistes qui avec un goût exquis et une patience dont nos plus étonnantes créations du moyen-âge pourraient à peine donner une idée, fouillaient la pierre sans en laisser un seul pouce insculpté ! Quelle était la richesse de ces potentats orientaux qui couvraient d’or des tours hautes de quarante mètres, qui faisaient resplendir au soleil les portiques où s’enchâssaient les pierres précieuses.

Problème insoluble et qui trouble l’intelligence en l’irritant.

Des galeries longues de plusieurs centaines de mètres se superposent à des rangées d’innombrables colonnes ; des arches triomphales qui aujourd’hui ne laissent passer que des flots de lumière donnaient issue à des milliers de soldats, des escaliers s’élançaient vers les sommets de l’édifice, gardés par d’énormes lions de pierre, sentinelles orgueilleuses…

Partout des bas-reliefs se creusent dans le granit, disant l’histoire des dieux et des hommes, les combats et les triomphes…

Partout le stigmate indélébile d’une puissance merveilleuse fondée sur des annales héroïques…

Le monument des quarante-deux tours était un éblouissement : sur les bords d’un lac profond, reflétant dans ses eaux bleues, les palmiers, les yuccas, les bananiers qui se penchent, une enceinte de pierre se dressait, dentelée d’une galerie formée de colonnes carrées, et flanquée de contreforts aux chapiteaux sculptés…

Puis à l’intérieur de cette enceinte quarante-deux dômes surmontés de flèches d’or et dominés par une coupole énorme. Partout sur le ciel se découpait l’élégance de ces tourelles, à trois ou quatre étages s’effilant avec une grâce suprême.

Et l’art de l’architecte avait été tel que pas une de ces hauteurs n’en masquait une autre, c’était une dentelle, une frange de marbre…

Que sont, en face d’une pareille profusion artistique, les minarets de Constantinople ? C’est aux fantaisies orientales des mille et une nuits qu’il faut demander le secret de cette prodigalité de beautés et de hardiesses…

Et aujourd’hui toutes ces grandeurs, toutes ces héroïques débauches de luxe et de travail sont oubliées, inconnues, et le temps impitoyable les frappe, les brise, les détruit.

Nul ne peut dire à quelle époque Angkor fut la cité puissante que révèlent ces ruines, plus étonnantes dans leur période de destruction que nos plus fiers monuments à peine sortis de terre…

« Ah ! que n’ai-je été doué de la plume d’un Chateaubriand ou d’un Lamartine, s’écrie Mouhot, ou du pinceau d’un Claude Lorrain pour faire connaître aux amis des arts combien sont belles et grandioses, ces ruines peut-être incomparables, seuls vestiges, malheureusement, d’un peuple qui n’est plus, et dont le nom même, comme celui des grands hommes, artistes et souverains qui l’ont illustré, restera probablement toujours enfoui sous la poussière et les décombres.

« Au lieu d’une déception, à mesure qu’on approche de la pagode d’Angkor, on éprouve une admiration et un plaisir plus profonds. Ce sont tout d’abord de hautes et belles colonnes carrées, toutes d’une seule pièce, des portiques, des chapiteaux, des toits arrondis, tous composés de gros blocs admirablement polis, taillés et sculptés…

« À la vue de ce temple, l’esprit se sent écrasé ; l’imagination surpassée, on regarde, on admire, et saisi de respect, on reste silencieux ; car où trouver des paroles pour louer une œuvre qui n’a peut-être pas eu son équivalent sur ce globe et qui n’aurait pu trouver son rival que dans le temple de Salomon[3] !…

« Qu’il était élevé, le génie de ce Michel-Ange de l’Orient qui a conçu une pareille œuvre, en a coordonné les parties avec l’art le plus admirable, en a surveillé l’exécution et a obtenu de la base au faîte un fini dans les détails dignes de l’ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l’entendement des générations à venir.

« Quelle force a soulevé ce nombre prodigieux de blocs énormes jusqu’aux parties les plus élevées de l’édifice, après les avoir tirés des montagnes éloignées, équarris, polis et sculptés… il ne reste que des pierres, mais que ces pierres parlent éloquemment ! qu’elles disent bien haut quels étaient le génie, la force, la patience, le talent, la richesse la puissance des Khmer-Dom ou Cambodgiens d’autrefois ! »

Ainsi s’exprime un voyageur courageux à qui il a été donné de contempler cette reine de l’Orient, morte aujourd’hui, mais splendidement majestueuse dans son dernier sommeil, cette Angkor la grande dont l’enceinte de quarante kilomètres de pourtour « a pu contenir autant d’habitants que les plus peuplées métropoles de l’Occident ancien ou moderne. »

 

*     *     *

 

Le soleil venait de se lever. Ses rayons éclatants caressaient la surface du grand lac dont les flots jaunâtres s’éclairaient d’un reflet d’or.

La nature s’éveillait. On entendait jaillir dans la forêt les chants des oiseaux, le bourdonnement des insectes résonnait comme la respiration d’un corps immense.

Partout la solitude. Pas un mouvement, c’était le désert grandiose dans son étendue sans limites.

Tout à coup sur les eaux, trois points noirs se détachèrent glissant rapidement à travers les joncs qui se pliaient pour leur livrer passage.

C’étaient trois pirogues lancées par de vigoureux rameurs.

À l’avant de la première, un homme était debout, tête nue, le vent aux cheveux.

À demi courbé, il cherchait à percer du regard l’impénétrable rideau de la forêt qui noircissait à l’horizon.

— Plus vite ! plus vite ! murmurait-il.

Auprès de lui un personnage semblait plongé dans de profondes méditations. Le front courbé sur un manuscrit, il suivait du doigt des lignes noires tracées sur une sorte de plan.

Le premier était Biscarre, le second Exupère.

Mais combien le Roi des Loups était différent de ce qu’il avait été naguère.

Aujourd’hui son visage émacié portait les traces de profondes souffrances, ses pommettes saillantes jaunissaient sous un teint terreux, ses orbites creuses, enveloppaient son regard brillant de fièvre… ses mains amaigries se serraient convulsivement…

C’est que la bande criminelle avait subi de terribles atteintes. À peine les Loups avaient-ils débarqué que l’inondation les avait saisis, emprisonnés, et les fièvres paludéennes, comme des ennemis invisibles, s’étaient ruées sur eux.

Ils étaient cent. Quatre-vingts étaient morts ! Biscarre lui-même avaient senti la main glacée se poser sur lui.

Comment avait-il résisté ? par quel miracle d’énergie avait-il forcé le spectre à reculer ?

Et Jacques !… Jacques avait été frappé l’un des premiers, et comme il était tombé, épuisé, sur la route, un torrent tout à coup déchaîné l’avait entraîné dans son tourbillon…

Biscarre avait poussé un cri de rage.

C’était sa vengeance qui lui échappait !

Ce Jacques, qui était toute sa haine, c’est-à-dire sa vie, lui était tout à coup arraché par la fatalité stupide !…

C’était un écroulement de tout cet échafaudage de folie vengeresse que Biscarre avait élevé au prix de tant de crimes et tant d’infamies !…

Déjà, il avait vu tomber Marie de Favereye, sans doute elle était morte, elle aussi !

Et Biscarre grinçait des dents en se disant – car il avait des croyances vagues qui s’emparaient malgré lui de sa raison criminelle – que peut-être ces deux êtres qu’il avait séparés pendant la vie s’étaient réunis dans les espaces infinis !…

Que lui importait maintenant le but poursuivi !… – autour de lui la mort frappait sans relâche. Le Boiteux avait succombé, Maladrette après lui. Les bandits se couchaient un à un et ne se relevaient plus… et Biscarre lui-même se sentit frissonner devant le néant…

Mais il avait vécu.

Et ceux qui avaient résisté au fléau – ils étaient vingt encore – avaient exigé qu’il marchât en avant.

Il leur avait promis des richesses énormes, un royaume à se partager. Il n’avait pas le droit de reculer.

Biscarre peu à peu avait senti revivre en lui cette énergie que la maladie, un instant, avait ébranlée. Cette haine qu’il ne pouvait plus assouvir sur ceux que la mort lui avait volés, revenait en lui plus ardente, s’étendant maintenant à l’humanité toute entière.

Cette royauté du mal qu’un moment, dans l’accablement, il avait failli dédaigner, il l’ambitionnait maintenant à nouveau.

Il rêvait, sinistre, des vengeances insensées contre cette société qu’il méprisait et maudissait.

Et il se disait que, sous les coups multiples qu’il allait lui porter, le monde pousserait de si hautes clameurs que l’écho en résonnerait jusqu’à ceux qu’il n’avait pu frapper, jusqu’à Marie, jusqu’à Jacques ! et que dans leur tombe ils auraient encore peur de lui.

Des visions sanglantes hantaient ses nuits. La folie lourde et brûlante s’accroupissait sur son cerveau. Ce monomane de fureur avait d’épouvantables hallucinations, et dans l’ombre où se perdait sa pensée féroce, il apercevait des fleuves de sang roulant sur la terre, des incendies gigantesques, dans lesquels toute la civilisation semblait abîmée.

Chose singulière ! Exupère n’avait pas été atteint par le fléau.

Dès qu’il avait touché la terre orientale, il avait semblé qu’il prît possession d’une patrie depuis longtemps regrettée.

Ce climat, dont les intempéries frappaient ses compagnons, lui apportait au contraire la force et la vie.

De ce qui se passait autour de lui, de ces desseins effrayants que Biscarre roulait dans sa pensée enfiévrée, il ne voyait rien, ne devinait rien.

Tout son être tendait comme par un ressort invisible vers ces contrées où peut-être il allait trouver la révélation des langues mères.

Il avait pris la direction de l’expédition. Un manuscrit portugais, dû à Ribadeneyra, lui servait de guide, et, dans l’obscurité des descriptions, il retrouvait hardiment la route qui devait le conduire aux ruines de la capitale des Khmers.

À travers mille dangers, la petite troupe s’était lancée en avant, soutenue par des aspirations qu’elle était incapable d’analyser, par des espérances qui se formulaient indistinctement, mais surtout par le respect, la terreur que lui avait imposés Biscarre.

Cet homme, – habile et hypocrite, alors même que des défaillances passagères le brisaient, – était resté pour tous le maître. Cette entreprise folle d’héroïsme, tentée à travers les mers, vers des régions inconnues, lui avait donné, aux yeux de ces ignorants, des proportions colossales.

Ils croyaient en lui, ne raisonnant plus, mais tout prêts, comme certains idolâtres, à maltraiter, à blesser le fétiche, s’il avait fait mine de faiblir…

— Exupère, demanda Biscarre en se baissant vers le savant, êtes-vous certain que nous approchions du but ?…

Exupère leva lentement les yeux sur celui qui venait de parler.

Détail remarquable, Exupère était peut-être le seul qui éprouvât pour Biscarre une répulsion profonde. Cet homme l’était venu chercher dans les horreurs du bagne, l’avait arraché à cette sanglante agonie, et cependant, par instant, par je ne sais quel sens spirituel supérieur à tous raisonnements, Exupère le haïssait, le méprisait.

À peine avait-il pu échanger quelques mots avec Jacques. Mais le déchiffreur de palimpsestes, le lecteur d’hiéroglyphes, avait presque deviné le mot de l’énigme.

Il n’avait pas douté : Biscarre était le persécuteur, le haineux, le vengeur de quelque affront reçu, le criminel poursuivant une œuvre de sang.

Quand Jacques avait disparu, Exupère avait pleuré.

Ce jeune homme qu’il connaissait à peine, avait été la première, la seule affection qu’il connaissait en ce monde, affection toute d’attraction, tendance irrécusable du bien vers le bien.

Exupère, victime d’un misérable, devinait en Jacques un persécuté innocent.

Depuis le jour du combat, ils avaient été soigneusement tenus à l’écart l’un de l’autre. Mais au moment où cette peste des marais s’était abattue sur la troupe des bandits, la surveillance s’était nécessairement relâchée. Et se glissant dans la nuit, Exupère était parvenu jusqu’à Jacques.

Robuste, il avait trouvé affaibli, mourant, celui auquel il avait voué dans la solitude une sympathie inexplicable pour lui-même.

Et il lui avait demandé :

— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous de moi ? Je sens que je pourrais donner ma vie en échange de la vôtre.

Jacques, grelottant de fièvre, les lèvres bleuies, avait répondu par deux noms à peine articulés :

— La marquise de Favereye… Pauline !…

Exupère s’était tordu les mains, ne comprenant pas, ne pouvant pas deviner… et il avait vu la pâleur cadavérique envahir peu à peu cette physionomie honnête et loyale, il avait senti les membres se raidir sous ses doigts, il avait aspiré le souffle de mort qui courait sur les lèvres du jeune homme.

Épouvanté, il s’était élancé, appelant du secours…

Et quand il était revenu, il avait reculé avec une clameur d’effroi.

Jacques n’était plus là…

Et sur le terrain où Exupère l’avait laissé gisant, un torrent passait, crachant son écume, hurlant ses menaces et ses cris de mort…

Exupère avait pleuré, avons-nous dit. Mais aussi il s’était dit que la science était tout, que là était la véritable existence de l’homme, et songeur, il s’était à nouveau plongé dans les études dont son père adoptif, le père Dosmadot, avait jeté le germe dans son intelligence fertile. Et peu à peu cette passion avait si énergiquement reconquis son cerveau, son être tout entier, qu’il oubliait et ses soupçons et l’antipathie profonde que Biscarre lui inspirait.

Les pirogues, fendant le flot, avançaient rapidement vers la rive.

Les rameurs, haletants, cherchaient à découvrir à l’horizon ces monuments, cette ville splendide dont si souvent il leur avait été parlé.

Mais seule la forêt s’étendait devant eux. Et un murmure de désillusion, de colère, s’échappait de leurs lèvres. C’est qu’ils avaient déjà tant souffert qu’ils ne se sentaient plus la force de souffrir encore… Si ce dernier espoir était déçu, c’était la mort atroce, désespérée, dans ces solitudes qu’ils n’auraient plus l’énergie de franchir…

Et comme les embarcations se rapprochaient l’une de l’autre, tous les yeux étaient fixés sur Biscarre.

Lui avait repris son impassibilité. Il devinait les sentiments de haine et de colère qui grondaient dans toutes ces poitrines ; il savait qu’une déception serait le signal d’une révolte qu’il lui serait peut-être impossible de dominer.

Les quilles des barques touchèrent le fond de sable…

Le premier, Biscarre bondit sur le rivage ; Exupère était derrière lui.

— Amarrez les embarcations, cria Biscarre ; qu’on débarque !

Et un instant après, autour de lui, étaient groupés les derniers débris des Loups de Paris attentifs, anxieux.

Biscarre fit charger les armes. Puis s’adressant à Exupère :

— Marche en avant, lui dit-il.

Le savant, avec autant de sang-froid que s’il eut été dans son cabinet de travail, étudia la boussole, prit la hauteur du soleil, puis d’un pas lent entra dans la forêt…

Mais dès les premiers pas, il fallut avoir recours à la hache, aucun sentier n’était tracé. La végétation formait barrière et les mains étaient impuissantes à écarter ces branches tissées entre elles comme des cordages.

Bientôt on n’entendit plus que le choc des outils taillant, coupant, fendant le bois.

— Au nord, toujours au nord ! répétait Exupère.

Maintenant il était en proie à une sorte d’exaltation qui s’emparait de son être tout entier. Avec l’instinct du savant, il comprenait qu’il pénétrait dans une de ces régions mystérieuses sur lesquelles plane le mythisme indien. Et il lui semblait que de toutes parts les voix de la forêt maudissaient les sacrilèges.

Ils allaient, fatigués, ruisselant de sueur…

Biscarre avait retrouvé toute son énergie, et à sa voix vibrante les travailleurs redoublaient d’ardeur.

Le soleil s’élevait sur l’horizon, et à peine avaient-ils franchi un mille qu’il fallut s’arrêter. Les forces s’épuisaient. L’heure était venue de les réparer.

Les provisions apportées des barques furent partagées. Puis, sous l’ardente chaleur, les hommes s’endormirent ; seuls, Biscarre et Exupère veillaient.

Exupère, impatient, s’engagea seul en avant.

Tout à coup, Biscarre entendit résonner un cri, cri de joie, cri de triomphe et d’appel.

Biscarre s’élança.

Exupère était debout, les bras étendus.

Devant lui, se dressait sur son socle de pierre, une statue impassible, dont la forme blanche se détachait sur l’épais rideau de la verdure sombre.

— Voyez ! s’écria Exupère, c’est ici le premier jalon du chemin.

Se courbant, il fouillait la terre de ses mains et une dalle apparaissait, puis une autre.

C’étaient les vestiges d’une chaussée pavée de marbre.

— Debout ! cria Biscarre, alerte, vous tous, tous, et au travail !…

C’est que lui aussi avait douté, et que le premier élément de certitude emplissait son cerveau d’une satisfaction indicible.

Ce colosse, sentinelle de l’inconnu, lui ordonnait d’aller en avant. C’était donc vrai ! le but poursuivi n’était donc pas une chimère !…

En avant ! En avant ! Les Loups partageaient eux-mêmes l’enthousiasme des deux hommes. De nouveau, les coutelas, les haches, les pics ouvraient la voie… et à chaque pas, c’étaient de nouvelles découvertes accueillies par des clameurs joyeuses : tantôt une colonne chancelant sur sa base et qui semblait ne se tenir en équilibre que par miracle, tantôt quelque animal énorme taillé en plein bloc, profilant sous l’ombre des feuillages sa masse monstrueuse, tantôt un pan de muraille crénelée se dressant comme une menace.

Et tandis que Biscarre et Exupère pensifs, plongés dans une sorte d’extase, marchaient muets et presque respectueux devant ces grandeurs écroulées, les bandits riaient et criaient, souffletant au passage les dieux hindous, martelant d’un fer brutal les lions et les éléphants, raillant ce monde disparu avec la grossièreté de l’ignorance et de la stupidité insolente.

Les sculptures volaient en éclat sous leurs coups, et ces blocs que les siècles avaient respectés étaient insultés par ces misérables rebuts d’une civilisation qui les avait chassés.

Le jour passait et ces hommes ne s’étaient pas encore arrêtés. Eux aussi, comme Exupère, devinaient qu’au-delà de cet horizon sans bornes, allait émerger tout à coup des profondeurs quelque chose de grand, de sublime, d’insondable.

Maintenant ils avaient retrouvé la foi. Ils croyaient à Biscarre parce qu’ils croyaient au trésor.

Déjà quelques-uns d’entre eux avaient arraché aux statues brisées de minces feuilles de cuivre, vestiges restant dans les fentes et qu’ils avaient pris pour de l’or…

De ces brutes criminelles, il n’en était pas une qui n’eut dans son imagination quelque souvenir de rêves orientaux…

Et soudain, au crépuscule, alors que le soleil rouge comme une plaque de fer soumise à un feu ardent descendait sur l’horizon, jetant sur les feuilles son éclat à la fois superbe et effrayant, un cri vibra dans l’air…

Tous ces hommes restèrent immobiles, indécis, stupéfaits.

C’est que tout à coup la dernière barrière était tombée, c’est que la forêt avait livré son secret… ils l’avaient traversée en ligne droite…

Et maintenant, devant eux, dans la lumière indécise, mais encore chaude, se dessinait, comme un décor féerique, la sublime pagode d’Angkor…

Frémissants, saisis par cette horror que les Latins éprouvaient à l’approche de leurs divinités…

Les Loups de Paris s’inclinèrent devant le colosse de granit, tranquille comme un dieu, majestueux comme une colossale idole.

Ils étaient parvenus au but…

C’était, assise sur ses bases de marbre comme sur un trône impérissable, la Reine Morte de l’ancien Orient…

XXI

L’HEURE SUPRÊME

Voici ce qu’ils voyaient…

Une vaste chaussée de pierres carrées s’étendait…

Au bout, dans les ombres qui s’abaissaient, un escalier monumental s’élevait hardiment, conduisant à un portique majestueux…

Ils distinguaient une longue galerie sur laquelle se détachaient des colonnes que le soleil couchant teintait de rouge aux angles.

Masse énorme à laquelle ils ne pouvaient comparer aucun des monuments du grand Paris.

Et au-dessus de ces terrasses, trois tours colossales, montant par étages, superposés sur le ciel où elles se découpaient vigoureuses et élégantes…

Tout autour d’eux, la riche végétation, formant maintenant cadre splendide à cette magnificence…

Ainsi dans les légendes, le pâtre poursuivant un feu follet, se laisse entraîner jusqu’à la limite du monde des rêves et découvre, s’élançant dans le ciel, le magnifique palais d’une fée qui l’attend.

Plongés dans l’admiration, ces hommes avaient peur en même temps…

Le long de la chaussée de pierre, accroupis aux balustres, des dragons fantastiques dressaient leurs têtes grimaçantes, auxquelles les reflets de la lumière qui s’évanouissait, prêtaient une vie fantastique.

Biscarre lui-même se sentait saisi au cœur par une sorte d’épouvantement respectueux. Ce cadavre gigantesque le troublait : y toucher lui semblait une suprême profanation.

Exupère, radieux, était tombé à genoux…

Il adorait l’inconnu, le sublime ; il jouissait de ce triomphe de la science.

C’était sa conquête, c’était son œuvre. Il était payé de toutes ses souffrances, de ses longues tortures…

Un instant il songea à M. Lemoine et il eut un rire ironique.

La bassesse de cet homme l’amusait comme une antithèse. Ceci avait osé s’attaquer à cela. Cet ignorant avait osé rêver de semblables victoires !…

— Halte ! cria tout à coup Biscarre qui avait secoué l’espèce de torpeur qui pesait sur son cerveau et avait repris tout son sang-froid.

À cette voix, dont l’accent strident semblait plus imposant encore dans cette solitude grandiose, tous s’arrêtèrent.

Biscarre s’approcha d’Exupère et lui posant la main sur l’épaule :

— Tu as tenu parole, lui dit-il, c’est bien. Il te reste maintenant à achever l’œuvre commencée. Relisons l’inscription que tu as traduite.

Exupère tressaillit. On le rappelait brusquement à la réalité.

— Ah ! le trésor, fit-il en secouant la tête. À quoi bon maintenant ?

— Que veux-tu dire ?

— Vous cherchez de l’or, des pierreries, reprit Exupère en haussant les épaules. Quel lingot, quel diamant vaudrait ce joyau unique, admirable, qui prouvera au monde étonné que, croyant grandir, il n’a fait que décroître.

Biscarre réprima un mouvement d’impatience.

— Trêve de poésie ! fit-il brusquement. L’inscription ?…

Exupère eut un imperceptible mouvement des paupières, et sous ses cils, passa un rayon d’inexprimable mépris.

Par un geste instinctif et qui resta inaperçu de Biscarre, il porta la main à sa poitrine comme s’il eût voulu défendre son trésor. C’est que maintenant il lui semblait que c’était un viol sacrilège qu’allait commettre Biscarre.

Mais avec une résolution subite il prit le papier qui lui était demandé et le déplia.

Si on ne l’a pas oublié, la première traduction faite par Exupère des inscriptions khmers ne présentait qu’un sens incomplet, confus.

Maintenant, grâce à la possession du troisième fragment de la statue acquis au prix du meurtre du duc de Belen, le sens se formulait ainsi :

— Au troisième pavillon oriental, auprès de la statue d’un Yachsa (géant) colossal, appuyé sur des nagas (serpents), le doigt étendu de Préa Put se croise avec l’ombre du doigt du roi Lépreux : à l’intersection des ombres, là est le trésor des Khmers, à Angkor Wat.

— Où nous trouvons-nous en ce moment ? demanda Biscarre.

— À l’entrée ouest du monument, répondit Exupère.

— Donc, pour parvenir à la façade est, il nous faut le traverser en entier ?…

— Oui.

— Allons ! fit Biscarre.

— La nuit tombe, dit le savant, prenez garde ! Êtes-vous certain que ces ruines soient inhabitées ?

Biscarre eut un sourire :

— Qu’importe ! dit-il brusquement. Aurais-tu peur ?…

Pour toute réponse, Exupère dressa sa haute taille.

Les Loups s’étaient approchés d’eux et formaient cercle.

— Mes amis, dit Biscarre à voix haute, l’heure suprême a sonné. Dans quelques heures, l’antique civilisation orientale nous aura livré son secret… et l’immense trésor sera en notre pouvoir. Alors nous serons plus puissants que les plus puissants, plus riches que les plus riches et l’empire du monde nous appartiendra : Êtes-vous prêts ?

— Oui ! oui ! crièrent les bandits avec des hurrahs.

— Aux torches donc, reprit Biscarre. Ayez l’œil ouvert, l’oreille au guet et si quelque ennemi s’oppose à votre marche, tuez !…

Exupère frissonna et à la lueur des torches de résine qui s’enflammaient il regarda les hommes qui l’entouraient, sur toutes ces faces hideuses de convoitise, il lut une résolution farouche…

— En avant ! cria Biscarre.

Et saisissant une torche il s’élança d’un bond sur l’escalier conduisant au portique.

Les lueurs vacillantes léchèrent le vieil édifice qui résonna sous le pas des bandits… l’assaut commençait.

Ils pénétrèrent sous le portique, se ruèrent d’abord comme s’ils avaient tenté de s’emparer par violence de cette citadelle gigantesque, de surprendre dans son sommeil le colosse endormi…

Et voici que de tous côtés des cris aigus, sinistres, des sifflements stridents, bizarres, avaient retenti… et dans l’obscurité lourde que perçaient mal les flammes jaunâtres, des tourbillons noirâtres couraient en se heurtant…

C’étaient les chauves-souris, les oiseaux nocturnes jetant leurs hululations effrayées, se ruant aveuglément vers la fuite.

En même temps, sous les battements d’ailes, sous l’effort de l’air violemment secoué, des pierres se détachant tombaient avec un bruit lourd s’écrasant sur les dalles…

On eut dit que le vieux monument se défendait contre les envahisseurs.

Levant la tête, les hommes voyaient à travers les crevasses des larges échancrures ruinées, le ciel qui bleuissait et dont les étoiles formaient au-dessus du monument sacré un dôme d’azur et d’or…

Et la lune qui se levait, jetait aux fissures sa lumière blafarde, lueur sépulcrale qui convenait à cette tombe immense.

Ils ne couraient plus maintenant.

Ils ne parlaient plus. La largeur mystérieuse de cette énigme de pierre pesait sur eux et alourdissait leurs pas…

Biscarre et Exupère étaient en avant, le premier sombre comme le criminel résolu à l’effraction, l’autre solennel, ému, ébloui par les ténèbres religieuses.

Ils avaient franchi le portique, surmonté des trois tours qui tout d’abord s’étaient imposées à leur admiration.

Au-delà la chaussée se continuait, longue de cent mètres, avenue pavée de blocs de grès et que gardaient, sentinelles énormes, les dragons dont les formes fantastiques se déchiquetaient sur le fond obscur…

Un peu plus loin ils passèrent entre deux édicules qui jadis étaient peut-être destinés au logement des prêtres desservant le lieu sacré.

Là encore, la surprise et l’admiration les arrêtèrent un instant.

De chaque côté d’eux, au bas de la chaussée exhaussée de plusieurs mètres et à laquelle une végétation luxuriante faisait une sorte de corbeille, deux immenses bassins s’étendaient, semblables à des lacs et, sur l’eau frissonnante, la lune projetait les silhouettes colossales des géants de granit.

Et devant eux la pagode se dressait, protégée par deux terrasses d’une grâce inexprimable à la façade encolonnée de stèles élégantes.

Quand les arrivants posèrent le pied dans cette enceinte où commençait réellement l’édifice sacré, il y eut dans toutes les profondeurs de la construction titanesque un réveil pareil à celui qui avait marqué leurs premiers pas. Des torches s’éteignirent, tandis que des formes singulières fendaient l’air de leurs ailes qui bruissaient avec un sifflement… il y eut quelques cris d’angoisse… C’était maintenant le fantastique dans toute sa sublime horreur.

Dans cette basilique superbe du bouddhisme, le vent passait avec une sonorité qui, d’un souffle, faisait une menace. Partout des ruines, partout des tours écroulées, mais se soutenant encore à des hauteurs prodigieuses… les murailles elles-mêmes semblèrent s’animer d’une vie monstrueuse, les bas-reliefs creusés par des outils d’une trempe perdue aujourd’hui saillissaient du bloc et se mouvaient… c’étaient des chasses terribles où les chevaux semblaient bondir des combats qui se mêlaient, se heurtaient, des masses qui s’écrasaient… c’était une vaste hallucination pétrifiée, saisie soudain d’un vertige sinistre.

Les bandits étaient ivres, ivres de terreur, ivres d’impatience.

Pourraient-ils aller jusqu’au bout ? Est-ce que ces masses monolithiques n’allaient pas s’effondrer sur eux !

— En avant ! criait la voix de Biscarre.

Et il courait maintenant, trébuchant sur les pierres brisées, s’accrochant aux bras qui sortaient des murailles et dont l’humidité leur semblait mouillée de sang…

Tout à coup il se fit dans cette ombre une large éclaircie…

La vaste pagode avait été traversée… ils arrivaient maintenant à la façade de l’Est…

Biscarre saisit la main d’Exupère et l’entraîna au dehors.

Ils se retournèrent, et là encore, ils virent, dressant ses coupoles hardies, l’antique monument dont les hauteurs se perdaient dans le vague indécis des brumes blanchies par la lune…

Biscarre pouvait à peine parler, l’émotion le serrait à la gorge.

— Le pavillon oriental, balbutia-t-il… Exupère ! hâte-toi ?

Plus il approchait de la réalisation de son rêve et plus il se sentait hanté par l’anxiété. Il devinait le trésor, là, dans sa main, à quelques pas de lui, et cette proximité l’enfiévrait comme si les effluves de l’or caché l’eussent enveloppé d’un souffle mortel.

Exupère, plus froid en apparence, quoique son cœur bondît à rompre sa poitrine, examinait soigneusement la construction.

Il s’était engagé dans la longue galerie qui longeait la partie extérieure de l’édifice.

Là, l’éboulement avait été plus considérable qu’ailleurs. Il lui fallait escalader des blocs énormes, il ensanglantait ses ongles, se déchirait les genoux, mais ne s’arrêtait pas.

Ce qu’il lui fallait découvrir avant tout, c’était la statue géante dont parlait l’inscription.

À l’angle se dressait une tour entièrement conservée et qui s’élevait en spirales pour se terminer par un pignon aigu.

— Voici la tour d’Orient, pensa Exupère.

Et, tournant ses regards autour de lui, il vit droite sur son socle, majestueuse dans son immobilité, une statue de Bouddha, qui, la main levée, semblait jeter dans l’air une formule mystérieuse.

— Voici la statue de Préa Put, murmura le savant.

De la main, un doigt se détachait net, formant ligne…

Exupère redescendit sur la chaussée extérieure… et se trouva face à face avec une autre statue, celle d’un géant accroupi sur la naga, serpent roulé en spirale sur lui-même. C’était le Yachsa signalé !

Celui-là avait le bras déployé, son doigt semblait désigner dans le vide quelque objet invisible.

Exupère regardait et réfléchissait.

C’était à l’intersection des ombres croisées que se devait trouver le point du sol sous lequel le trésor était enfoui. Mais d’où devait venir la lumière ? Exupère était seul, ayant laissé Biscarre et les Loups sur la terrasse supérieure.

Tout à coup un bruit terrible l’arracha à ses méditations : à des clameurs d’épouvante et d’angoisse se mêlaient des imprécations.

Exupère frissonna et d’un bond s’élança sur le large escalier…

Et là il vit !…

Les Loups et Biscarre à leur tête, frappant, égorgeant avec des cris de rage de malheureux prêtres, qui cachés sous la profondeur de la pagode étaient sortis de leur retraite et avaient tenté sans armes de s’opposer à l’envahissement du lieu sacré.

Combien étaient-ils ? Exupère ne pouvait s’en rendre compte…

Il y avait dans l’ombre des masses blanches qui couraient, implorant, désespérées, à travers les galeries, chancelant, tombant, se relevant encore, mais pour retomber une dernière fois atteintes, frappées par les misérables…

C’était une ivresse de fureur, résultant de l’état de fièvre dans lequel ces hommes se trouvaient depuis de longues heures.

Ils se vengeaient sur ces victimes innocentes de leurs terreurs superstitieuses.

Ce fait de rencontrer des hommes, là où ils redoutaient l’apparition de fantômes, les avait rendus à eux-mêmes…

Un de ces malheureux courut à Exupère et cria en cambodgien :

— Sauvez-moi !…

Exupère se jeta devant lui.

Mais Biscarre arrivait.

— Place ! cria-t-il.

Exupère essaya de le repousser. Alors Biscarre de sa main vigoureuse, l’écarta si violemment que le savant chancela et en même temps Biscarre déchargeait un pistolet sur l’homme qui fuyait et qui roula dans la fosse la tête fracassée.

— Assassin ! hurla Exupère.

À la détonation, les autres Loups accouraient. Ils croyaient à l’arrivée de nouveaux ennemis.

— À l’œuvre maintenant, dit froidement Biscarre. Ces fous prétendaient nous arracher le butin qui nous est dû. Ainsi périssent tous ceux qui nous font obstacle !

Ce qu’il ne savait pas, c’était qu’un de ces malheureux s’était échappé comme on l’a vu au chapitre précédent.

Biscarre marcha droit à Exupère.

— À ton tour maintenant, pas de sentimentalité ridicule !… debout, et indique-moi la place ou gît le trésor des Khmers.

Mais une horrible révélation venait de traverser le cerveau d’Exupère. Ainsi voilà donc quel était cet homme qui l’avait entraîné à sa suite. C’était le meurtrier cruel, tuant pour tuer…

Comme Exupère se taisait :

— Marcheras-tu ? cria Biscarre.

Exupère croisa ses deux bras sur sa poitrine et répondit.

— Non !…

Biscarre saisit une torche et l’approcha du visage d’Exupère. Le savant, pâle, les dents serrées, tenait la tête haute et regardait l’assassin en face.

Biscarre ricana. C’était un jeu évidemment.

Comment cet homme pouvait-il avoir l’audace de lui résister !…

— Allons ! camarade, fit-il d’une voix plus douce, pas de folies ! Je comprends… que ce qui vient de se passer ici a lieu de te surprendre, mais bah !… tu sais le proverbe, on ne fait pas d’omelettes… sans casser des œufs…

Exupère resta impassible.

— As-tu découvert les statues indiquées dans l’inscription ?

— Oui, dit Exupère.

— Donc, conduis-nous…

— Non.

— Tu es insensé. Tu ignores de quels moyens je puis user pour te forcer à parler.

Exupère rejeta sa tête en arrière. Son visage s’éclaira d’une lueur de singulière énergie, et il répondit simplement :

— Essayez !…

La main de Biscarre se posa sur son bras.

— Écoute-moi bien, lui dit-il. Tu es l’âme de cette expédition : le but que je poursuis est grand et toi seul peux m’aider à l’atteindre. C’est assez te faire comprendre de quel prix est ton concours.

» … Donc de gré ou de force, il faudra que tu parles. Jusqu’ici, je t’ai traité comme un compagnon, comme un allié. Crois-moi.

» … Ne me force pas à être ton ennemi.

» … Une dernière fois, conduis-moi au trésor.

Exupère se souvint du supplice atroce qui avait été infligé aux deux malheureux, attachés aux flancs du navire Sans-Nom. Mais pas un muscle de son visage ne tressaillit.

Et encore une fois il répondit :

— Non.

Un cri de rage s’échappa de la poitrine de Biscarre.

— Saisissez ce misérable dit-il, et attachez-le à un de ces piliers…

Les Loups se ruèrent sur Exupère. Il était vigoureux, il résista un instant, mais ils étaient vingt contre lui.

Il fut garrotté et lié à un des pilastres.

Puis ses vêtements arrachés laissèrent ses épaules à nu.

Biscarre s’approcha de lui.

— Tu refuses de parler ? Tu as tort, je ferai crier ta chair et jaillir ton sang, il te faudra tôt ou tard livrer le secret.

— Misérable ! cria Exupère. Tu m’assassineras sans m’arracher une parole !…

Biscarre fit un signe. Un des loups vint à lui.

— Frappe cet homme de la baguette de ton fusil… vingt coups déchireront ses épaules et troueront son dos… obéis…

Un frisson imperceptible courut dans tout le corps d’Exupère. Mais il ne bougea pas.

Une minute après, on entendait résonner le choc de la tige de fer, qui semblait s’abattre sur un morceau de linge mouillé, tant la chair s’écrasait…

Pas un cri ne s’échappa des lèvres d’Exupère.

Et, maintenant, c’était le misérable Roi du mal qui avait peur ! s’il ne parvenait pas à vaincre l’obstination de cet homme !… s’il allait mourir dans ces tortures !… Tant d’efforts, tant de crimes devenus soudain inutiles !…

Biscarre se sentait devenir fou. Exupère à demi affaissé, glissait le long de la colonne dont la pierre était rouge de sang, mais ses yeux étaient toujours brillants, et ses lèvres pâles restaient muettes…

Biscarre saisit une torche et courut au dehors.

Il voulait trouver seul cette retraite mystérieuse dont Exupère lui refusait l’indication.

Ah ! comme alors il aurait éprouvé une joie profondément féroce à tuer ce savant qui s’avisait de le juger, lui, Biscarre ! de s’opposer à ses volontés !…

Mais que pouvait Biscarre ?… Au milieu de ces dédales, il se perdait. Toutes ces statues lui semblaient semblables l’une à l’autre.

Vingt fois il croyait avoir découvert celle qu’il cherchait, et vingt fois il comprenait qu’il s’était égaré !

La nuit passait.

Les Loups, sur l’ordre de Biscarre, fouillaient la terre, brisaient les colonnes, sondaient les murailles. Rien ! toujours rien !…

Le point de la terrasse où Exupère était attaché dominait le peuple des statues muettes dormant dans cette solitude.

Et de ses yeux à demi-fermés, il suivait les tentatives de ces hommes auxquels il aurait pu d’un seul mot dévoiler la solution de l’énigme.

Meurtri, sanglant, il se sentait plus fort que ces ignorants, plus orgueilleux que ce Biscarre qui avait cru le faire plier sous la violence, et qui maintenant furieux, haletant, enfonçait sous sa poitrine des ongles crispés…

Le jour radieux s’ensoleillait. Et la magnifique ruine semblait renaître en émergeant des ténèbres. Exupère sentait une sorte de bien-être descendre dans tout son corps souffrant. Il faisait un avec le monument, et cette pierre à laquelle il était lié semblait lui mieux appartenir ainsi…

Cependant Biscarre était peu à peu envahi par une fureur croissante. Il fallait en finir. Les Loups murmuraient, et déjà des menaces sourdes avaient frappé l’oreille de leur chef.

C’était l’instant décisif. Toute faiblesse, toute hésitation pouvaient lui être fatales. Il tourna les yeux vers Exupère et lui jeta un geste de défi. Puis rassemblant ses hommes, il remonta sur la terrasse…

Exupère le vit venir. Cette fois c’était la torture effroyable, c’était la mort…

Soit ! Exupère ne livrerait pas à cet assassin le secret des Khmers. Il l’avait décidé et nulle puissance humaine ne le pouvait arracher de ses lèvres.

Biscarre, s’arrêtant à quelques pas de lui, le considéra longuement. Il eût voulu surprendre sur cette physionomie qui s’était faite de marbre un signe de défaillance. Mais il se connaissait aux indices d’énergie.

Il douta de succès.

Pendant quelque temps, il parla lentement, doucement. Il offrait à Exupère une part royale du trésor découvert. Il lui rendrait la liberté et le savant pourrait aller là où bon lui semblerait…

Sinon il lui fallait se préparer à mourir…

— Je mourrai, dit Exupère.

Au même moment, une flamme s’alluma dans son regard et un sourire courut sur ses lèvres…

Brusquement il ferma les yeux et sa bouche reprit ses plis immobiles.

Mais il était trop tard. Ce regard, ce sourire, Biscarre les avait surpris.

Et il avait compris.

Quoi ?

Ceci, le soleil levant venait de dépasser les limites de l’horizon de verdure qui entourait de tous côtés la pagode d’Angkor, et glissant sur le faîte des hautes tours, dont la pointe semblait s’enflammer d’une aigrette de feu, il était venu baigner de ses rayons l’amoncellement de statues qui gisait au pied de la tour orientale…

Et les ombres se projetant formaient sur le sol une tâche noirâtre…

Sauf en un point.

C’était celui où deux ombres, nettes, fines, se croisaient laissant derrière elles un éclatement de lumière…

Et ces deux ombres, c’étaient celles des deux doigts qu’Exupère avait devinées, pendant la nuit, comme étant désignées dans l’inscription par lui déchiffrée…

Biscarre vit cela, lui aussi.

Et avec son intelligence vive, rapide, il eut la révélation subite de la vérité.

C’était là ! par une pensée inhérente, en quelque sorte, aux imaginations orientales, ceux qui avaient enfoui le trésor des Khmers avaient disposé le signe de reconnaissance de telle sorte qu’il ne se révélât qu’au lever du soleil…

— Exupère, cria Biscarre, tu peux garder le silence maintenant !

» … Je sais tout !…

Exupère tressaillit.

— C’est impossible !…

— Tiens ! regarde !… fit Biscarre en se rapprochant de lui et en étendant la main vers le point qu’il avait reconnu.

Le savant ne comprenait pas. Il croyait avoir si rapidement éteint l’éclair de ses yeux.

— Et c’est toi qui me l’as indiqué ! continua Biscarre. Ah ! tu n’as pas encore cette énergie de rendre ton masque impénétrable et ton visage muet… Là est le trésor !… il est à nous, et quand il sera en ma possession, alors je pourrai te tuer !…

— Ce n’est pas vrai ! hurla Exupère dans une suprême révolte.

— Pourquoi mentir ? reprit froidement Biscarre. Quelques coups de pic prouveront maintenant si je me trompe… Tu as eu tort de me repousser. Avec moi tu eusses été riche et heureux, tandis que je ne puis maintenant laisser la vie à celui en qui je reconnais un espion, un ennemi et un traître…

Exupère se taisait. Mais sous son impassibilité apparente on devinait l’ardente fièvre qui le brûlait tout entier.

— En vérité, dit encore Biscarre, j’ai presque pitié de toi. Jure-moi de ne pas me trahir, jure-moi de te lier à nous par un serment solennel… et je te laisse la vie. Seras-tu notre allié ?…

Exupère recueillit toutes ses forces et d’une voix calme, il répondit :

— Je ne serai jamais l’allié d’un bandit et d’un assassin tel que toi !…

Biscarre reçut l’insulte en plein visage. Il se contenta de sourire.

— À tout à l’heure, fit-il.

Et rapidement il retourna auprès des Loups, qui groupés entre eux, se communiquaient leurs inquiétudes.

Mais quand ils virent Biscarre radieux, la tête haute, le front rayonnant d’énergie, ils sentirent la confiance renaître…

— Venez, leur dit simplement Biscarre.

Et il se dirigea vers le point que le soleil lui-même venait de lui désigner.

L’ombre des deux mains de pierre était projetée à environ cinq mètres des statues dont la silhouette s’allongeait colossale, sur la terre jonchée de débris…

Le croisement des doigts se trouvait placé justement sur un bloc de marbre, vestige peut-être d’une construction écroulée… Biscarre l’examina soigneusement. Il portait des traces de fracture ; mais en les observant de près, il acquit la conviction que ces fractures étaient factices et avaient été figurées à l’aide du ciseau…

Ce bloc n’était pas tombé.

Il avait été posé là, et son apparence même devait le mettre à l’abri de tout examen spécial.

Il mesurait plus de vingt mètres cubes. Tenter de le soulever, de le remuer même, eut été impossible surtout avec le peu de forces dont disposait Biscarre.

Mais toute l’intelligence du bandit, un instant troublée, s’était tout à coup réveillée, et il s’était dit que cette pierre avait été disposée de telle sorte que sans doute un ressort caché devait suffire à la mouvoir…

Où était ce ressort ?

L’ombre des deux doigts croisés tournait avec le soleil, suivant sur le monolithe une ligne circulaire.

Elle formait un angle qui se coupait par deux branches aiguës.

Et de son œil fixe, Biscarre étudiait cette marche lente.

Les Loups étonnés, ne comprenant rien à ce qui se passait, examinaient Biscarre avec une sorte d’effroi respectueux…

Soudain il jeta un cri.

L’ombre venait de toucher un point central de la pierre, et dans cette obscurité avait brillé un rapide rayon, invisible tant que la pierre était tout entière inondée de soleil, rayon si faible d’ailleurs, qu’il fallait toute l’attention apportée par Biscarre à son examen, pour que ce reflet l’eût frappé…

Il s’était penché et regardait. Alors il découvrit, dissimulé dans une des anfractuosités du roc, une pointe brillante. Il tira son poignard et du pommeau appuya fortement.

Un mouvement circulaire se produisit. L’énorme pierre tourna sur elle-même.

Et dans le sol, une ouverture fut découverte, sorte de puits profond et sombre.

Tous s’étaient reculés instinctivement.

Seul, Biscarre s’était accroupi sur le sol et, presque étendu, il se penchait à mi-corps dans l’orifice… une vapeur humide et chaude montait jusqu’à lui…

Il vit alors que dans la partie supérieure formant renflement, des tiges de fer, fichées dans le granit, pouvaient servir d’échelle…

Il se redressa :

— Patience, mes braves, dit-il. Et ayez confiance !…

Puis se suspendant par les poignets, il se laissa glisser dans l’ouverture.

Il disparut. Quelques minutes s’écoulèrent.

On entendit sa voix qui criait :

— Le trésor ! Le trésor !…

Mais au même instant, une clameur terrible retentit, vingt détonations déchirèrent l’air.

Et dans les rangs des Loups, il se fit une trouée.

En même temps que sur les galeries d’Angkor, du pied des tourelles, des hommes s’élançaient, agiles comme des démons, bondissant à travers les décombres.

— À nous, Biscarre ! crièrent les Loups.

Leurs armes étaient chargées, ils firent feu sur les assaillants… Biscarre avait bondi hors du gouffre…

— Le trésor ! répéta-t-il, je l’ai vu ! je l’ai touché ! Hardi ! les Loups ! Tuez ! Tuez !…

À sa voix, les Loups s’étaient retranchés derrière l’énorme pierre que l’effort du ressort avait déplacée…

— Rechargez les armes ! dit Biscarre… Et que nul ne tire avant mon ordre.

Ceux qui venaient attaquer les bandits, c’étaient les Stiengs, que le brahme blessé était allé avertir du danger couru par le trésor des Khmers.

Courageux, ardents, exaspérés par la sacrilège atteinte portée au temple sacré, certes, ces hommes étaient prêts à combattre jusqu’au dernier.

Mais aussi ils avaient l’ignorance et le trouble de la colère… tandis que Biscarre, qui jouait en ce moment non-seulement sa vie, mais avant tout, l’avenir magnifique qu’il venait d’entrevoir, était maître de lui et, par la discipline, maître de ses soldats…

Les Khmers se jetèrent en avant, sans ordre, poussant de grands cris à la façon des barbares qui croient effrayer l’ennemi par leurs sauvages clameurs.

— Feu ! cria Biscarre.

Et une décharge presqu’à bout portant décima les Khmers.

Ils étaient presque cent. Les Loups étaient à peine quinze.

Et cependant, dès le début de la lutte, il était facile d’en prévoir le résultat.

Thouï-Sa, debout sur un socle à demi écroulé, excitait les Stiengs et leur promettait les plus admirables récompenses dans l’autre monde…

Biscarre disait :

— Hardi ! les Loups ! il y a des millions ! ils sont sous notre main ! ils nous appartiennent ! C’est le bonheur, c’est la richesse immense, c’est la domination sur cette terre, c’est l’empire du mal plus puissant que tous les royaumes du monde !

— Hardi ! les Loups !…

Et la fusillade roulait… et un à un, les Stiengs tombaient…

— Au chef ! cria Biscarre.

Et saisissant un fusil, il ajusta Thouï-Sa…

Le Roi de l’Eau, frappé en pleine poitrine, roula sur les pierres et s’accrochant aux débris des statues, rebondit jusqu’au sol, laissant sur le granit une longue trace de sang.

Cependant les Khmers ne faiblissaient pas…

Ils s’étaient rués sur la pierre qui servaient de rempart aux Loups, et s’attachant de leurs ongles crispés, ils s’efforçaient de franchir le retranchement.

Mais les balles les frappaient. Ils tombaient. Leurs cadavres servaient d’échelons à ceux qui venaient derrière…

À peine étaient-ils trente encore.

— Tuez ! tuez ! clamait la voix de Biscarre, dominant le fracas des détonations…

Tout à coup les Loups poussèrent un cri de rage et de terreur…

La pierre derrière laquelle ils s’abritaient, mue par une force mystérieuse, fantastique, invisible, avait accompli tout à coup un mouvement de rotation sur elle-même.

Une seconde ouverture s’était démasquée, et par cette issue, comme si la terre se fût entr’ouverte, vingt détonations retentirent.

Biscarre vit tomber un tiers de sa troupe.

Et en même temps, de l’ouverture qui s’était subitement creusée dans le sol…

Soëra, Martial, Armand de Bernaye, Archibald, Lamalou bondirent sur la terre…

Et, derrière eux, des soldats portant l’uniforme des colonies françaises.

Biscarre poussa un hurlement furieux.

En même temps une voix s’était élevée… Celle de Thouï-Sa qui s’était redressé à demi-mort et qui criait :

— Salut au Roi du Feu ! Salut au fils d’Eni !… Fils des Khmers !… l’heure de triomphe a sonné !…

Soëra, d’un seul bond s’était élancé sur le monolithe. Il portait le costume royal, son front disparaissait sous un bandeau resplendissant de pierreries…

Les Khmers s’étaient ralliés, ils poussaient maintenant des cris de victoire.

Pour eux, il y avait là une manifestation surnaturelle de pouvoir de Bouddha qui venait leur apporter le salut…

Biscarre avait reconnu les ennemis.

Quoi ! la mer ne les avait pas engloutis ! ils étaient là, toujours menaçants…

Que faire ? Les Loups surpris s’étaient rejetés en arrière et cherchaient à s’abriter derrière les décombres qui jonchaient le sol…

Biscarre rampait à l’abri des balles.

… Son fusil chargé à la main.

Les soldats escaladaient les blocs comme ils eussent fait d’une citadelle, les Khmers, Soëra à leur tête, s’étaient de nouveau élancés…

En un clin d’œil les Loups furent cernés :

— Bas les armes ! cria Armand.

Les bandits jetèrent leurs fusils. La lutte était impossible maintenant.

Biscarre regarda autour de lui.

Pouvait-il fuir ?

Avec sa force et son agilité, lui serait-il possible d’atteindre la terrasse et de se perdre dans les dédales du Temple ?…

— Rendez-vous, Biscarre ! dit Armand de Bernaye en relevant les armes braquées sur lui.

— Non ! hurla le bandit. Et malheur à vous !…

Il bondit d’un élan surhumain et s’accrocha aux balustres de la galerie. Ses poignets se raidirent comme des crampons de fer, son corps se souleva.

Vingt balles frappèrent la pierre autour de lui.

Pas une ne le toucha…

Il courait maintenant sur la terrasse, bondissant, cherchant une issue.

Le plomb sifflait autour de lui. C’était miracle qu’il ne fût pas atteint.

Encore une minute, et il était sauvé…

À ce moment, une voix cria :

— Attends ! mon petit père !…

Et la haute silhouette de Muflier se dressa en face de Biscarre lui coupant la route en avant… Muflier tenait à la main un levier de fer qu’il brandissait dans un terrible moulinet…

Que Biscarre passât auprès de lui…

Muflier l’abattait à ses pieds.

L’œil perçant de Biscarre comprit le danger.

Et par une rapide volte-face, il se mit à fuir le long de la galerie vers une des tours d’angle.

Là, un escalier taillé dans la pierre noire, lui permettrait d’atteindre les premiers étages de la basilique colossale.

Mais Muflier courut derrière lui.

Il avait retrouvé toute sa force, ce brave Muflier.

Biscarre l’entendait bondir. Mais il ne le craignait pas ; car, lui aussi, se sentait doué d’une vigueur surhumaine.

— Attends, gredin ! criait l’ancien commensal du marquis Archibald, je vais rien te pincer au demi-cercle…

Mais cette objurgation se perdit dans une exclamation de colère. Biscarre, par un habile mouvement, venait de dépister son agresseur.

Il avait franchi d’un seul élan une distance énorme, laissant entre lui et Muflier une excavation profonde, devant laquelle l’ancien Loup s’arrêta hésitant…

Au cri de Muflier, un autre répondit.

Et une voix clama :

— À moi !… je le tiens !…

Et l’inséparable, le fidèle, Goniglu, pour tout dire, surgit devant Biscarre.

Plus prudent ou plus habile, Goniglu s’était glissé à travers les décombres sans se laisser voir.

Si bien qu’au moment où Biscarre, se croyant à l’abri de ses ennemis, allait se perdre enfin dans les profondeurs du vaste monument d’Angkor…

Quelque chose lui sauta à la gorge…

Et ce quelque chose le tenait bien.

Goniglu, comme Muflier, s’était refait dans un doux repos une virginité musculaire.

Mais Biscarre eut encore la force de saisir son poignard, et tandis que Goniglu, se penchant sur lui de tout son poids, lui disait :

— Canaille ! as-tu fait assez de gredineries ! tu vas payer ça en bloc !…

Le couteau le frappa en pleine poitrine.

Goniglu poussa un han ! formidable. Ses mains, redoutable étau, se desserrèrent.

Et il tomba de toute sa hauteur à la renverse…

Muflier, impuissant à atteindre le bloc de granit sur lequel se passait cette scène terrible, eut à la gorge un sanglot qui le secoua tout entier…

— Par ici ! Par ici ! hurla-t-il. Tuez l’assassin !…

Les hommes d’Armand accouraient. Maintenant on avait allumé des torches, tant l’obscurité se hâtait, ténébreuse, à travers l’antique ruine.

Biscarre avait abandonné le poignard dans la plaie béante qui rougissait la poitrine du pauvre Goniglu.

Maintenant il se sentait sauvé.

Ces deux spectres, – évadés de la mort, – l’avaient un instant épouvanté. Mais son courage avait eu raison de ces brutes.

Quant aux autres, ils étaient loin. Et le bandit était certain maintenant de leur faire perdre sa piste.

Il regarda derrière lui.

Les torches dansaient de leurs aigrettes d’un rouge brun, léchant les hauts plâtres.

On s’égarait. La poursuite n’avait pas de direction fixe.

Il entendait des éboulements qui se dérobaient sous les pieds, les hululations des oiseaux de nuit, les cris d’appel des hommes qui le cherchaient.

Lui s’était lancé en pleine ombre.

Ses yeux possédaient cette singulière propriété qu’on attribue à ceux des félins. Il voyait dans la nuit.

Et il allait bondissant, se suspendant, s’accrochant, se glissant.

Oh ! ils se fatigueraient plus vite que lui.

Le mieux, il l’avait compris, c’était de traverser la pagode dans toute sa longueur, de regagner la chaussée des Géants et de se jeter dans la forêt.

Nul ne le verrait arriver là. Il ne s’arrêterait pas de toute la nuit. Ses ennemis battraient les broussailles, croyant le découvrir, tapi dans quelque cachette, épuisé de fatigue comme un loup forcé par les chasseurs.

Et il retrouverait la barque…

Il serait libre…

Après ?… Oh ! c’était tout un renouveau de colères et de vengeances.

Courant, il notait ses ennemis un à un dans sa mémoire…

Elle, d’abord, qu’il torturerait encore et qu’il saurait bien empêcher de chercher le repos dans la tombe, en niant la mort de Jacques, en rendant à la mère un espoir qu’il saurait, lui, ne pouvoir plus être réalisé…

Puis Archibald, Armand, tous ces audacieux qui le croyaient à jamais vaincu…

Plus vite ! Plus vite !…

En vérité, la poursuite était plus ardente qu’il ne l’aurait supposé.

On le serrait de près… il ne fallait pas faiblir… s’il tombait, il était perdu…

Que ce temple était grand !… et comme il fallait un long temps pour le traverser tout entier.

Ah ! enfin ! Voici l’arcade qui ouvre sur l’immense perron… elle se détache claire dans l’ouverture sombre.

Qu’il l’atteigne et c’est fait. Le salut est là !…

Rassemblant ses forces dans une suprême tension de tout son organisme, Biscarre s’élança.

Il touche au but… c’est la vie ! c’est la liberté !…

Quand tout à coup, il recule, livide, hagard, les yeux démesurément ouverts.

Ses cheveux se hérissent sur son front, il tend les mains en avant, comme s’il voulait à la fois menacer et implorer… une sueur froide l’inonde tout entier…

Pourquoi donc ?

C’est que dans la baie du portique, une forme s’est dressée, droite, immobile, comme celle d’un fantôme qui soudain aurait surgi de terre…

Les morts ne reviennent pas, pourtant !…

Ce spectre c’est celui de Jacques…

Jacques que la mort a pris et jeté au torrent…

Mais non ! c’est impossible !

C’est la fièvre de son cerveau qui lui montre cette épouvantable vision…

Il vaincra encore. Il passera… il se rue en avant…

Mais au moment où il se plie sur ses jarrets pour doubler l’élan, le spectre a bondi sur lui, l’a saisi aux épaules, et le secouant dans l’air comme un enfant, l’a emporté hors de la pagode.

Et Jacques, avec un cri de colère, se penche sur la balustrade de marbre…

Et lance Biscarre comme la pierre d’une fronde à travers l’espace…

Le corps, tournoyant, tombe dans le lac profond qui s’étend auprès de la chaussée des Géants.

Une clameur formidable a retenti…

L’eau a claqué sous le choc… un trou noir s’est ouvert…

Puis, plus rien ! la nappe se referme…

Et, Jacques, les bras croisés, triomphant, regarde cette immobilité…

ÉPILOGUE

Il ne nous reste plus que quelques explications à donner, et nous serons arrivés au terme de ce long récit.

Comment Jacques avait-il échappé à la mort ?… par une sorte de miracle… le torrent qui l’avait entraîné l’avait jeté à l’intérieur des terres, et ce qui devait causer sa mort avait été au contraire son salut…

La fièvre l’avait soudain quitté. Mais où aller ? Dans ce pays inconnu, ne risquait-il pas de périr cent fois ? Qu’importe ! il s’était mis en marche… et après d’horribles fatigues, ne se nourrissant que de racines ou de fruits cueillis sur les arbres, il était parvenu jusqu’à l’épaisse forêt qui entoure Angkor Wat.

Là, il était tombé épuisé. Mais, ayant tenté un dernier effort, il avait reconnu les traces du passage d’êtres humains. Par le sentier frayé par la hache des Loups, il était parvenu jusqu’à la pagode…

Ébloui par ce splendide spectacle, il avait marché en avant… et au moment où il franchissait la dernière enceinte, il s’était trouvé en face de Biscarre…

On sait le reste.

Quant à l’équipage de l’Espérance, il avait été recueilli, au moment où le navire allait sombrer, par un navire de l’État, faisant voile vers la Cochinchine…

Ils étaient parvenus à Saïgon.

Sir Lionel était mort des suites de ses blessures.

Mais Marie de Favereye avait survécu…

Armand avait immédiatement organisé une expédition vers les ruines d’Angkor. Soëra, grâce à sa connaissance de la langue Khmer, avait facilement suivi les traces des aventuriers…

Et ils étaient arrivés à temps…

Quant à Exupère, le malheureux, affaibli, brisé par ses blessures et ses angoisses, expira dans les bras de Jacques… et en mourant, il dit au seul être qu’il eût aimé :

— J’allais être heureux… mais le bonheur n’était pas fait pour moi… pensez quelquefois au pauvre Exupère ! Hélas ! que de science meurt avec moi !…

Enfin, après tant de péripéties dramatiques, la mère et le fils furent réunis…

Comment madame de Favereye ne mourut pas de joie, c’est ce que peut expliquer seule l’énergie que met aux cœurs maternels l’amour de l’enfant !…

Ils revinrent en France…

Jacques fut solennellement réhabilité et deux années s’étaient à peine écoulées qu’il devenait l’époux de Pauline de Saussay.

Le même jour, Martial épousa Lucie de Favereye.

Jacques a obtenu l’autorisation de porter le nom de son père. Mais il n’a pas réclamé le titre. Il s’appelle seulement Jacques Costebelle, et c’est aujourd’hui un de nos ingénieurs les plus distingués…

Le Club des Morts a quitté son titre sinistre. Mais ses membres sont toujours les vaillants soldats du droit, sous la conduite d’Armand de Bernaye, mari de Mathilde, restée veuve par la mort du baron de Silvereal.

Et, une fois de plus, a été prouvée cette éternelle vérité :

Que les criminels, si puissants, si forts qu’ils soient, si profondes que soient leurs combinaisons, tombent un jour sous la main d’un faible, dont la seule arme est l’honnêteté et la conscience…

Les derniers débris des Loups de Paris se sont dispersés.

Parfois, dans les bagnes on se montre avec curiosité un de ces hommes qui, pensif, prononce en frissonnant le nom de celui qui rêva d’être le ROI DU MAL.

N. B. – Goniglu n’est pas mort. Muflier ne l’a pas quitté…

Ils ont trouvé un port digne d’eux…

Ils sont concierges de l’hôtel de Thomerville.

Ce livre numérique

a été édité par la

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en mars 2025.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Marc, Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Lermina J. sous pseud. Cobb W. (1877). Le Roi du mal, suite et fin des Loups de Paris, Paris : E. Dentu éditeur. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Angkor Wat, Krong Siem Reap et lever du soleil, signée Krong Siem Reap, Cambodia, photo dans Giuliano Gabella publiée le 14.10.2024 sur Unsplash.

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Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Pour la première partie de ce récit, voir les Loups de Paris.

[2] Aymonier, Géographie du Cambodge.

[3] À ceux de nos lecteurs qui seraient désireux de vérifier les affirmations enthousiastes de Mouhot, nous conseillerons de feuilleter le Tour du Monde, années 1863 et 1870-71, et aussi de visiter le musée Khmer de Compiègne. Ils comprendront alors que nulle expression n’est trop forte pour exprimer l’admiration ressentie.