Jules Lermina

LE FILS DE MONTE-CRISTO
partie 8 (suite) et partie 9

1881

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Table des matières

 

HUITIÈME PARTIE (SUITE)  LE TESTAMENT MYSTÉRIEUX   4

XXII  LE MORCEAU DE PAIN.. 4

XXIII  LE NUMÉRO 15 DES ALLÉES DE MEILHAN.. 15

XXIV  ALI L’ESCLAVE.. 27

XXV  BENEDETTO.. 34

XXVI  OÙ VONT-ILS ?. 51

XXVI  CE QUI REMPLACE UN PASSEPORT.. 58

XXVIII  PARTIES D’ÉCARTÉ.. 65

XXIX  CATACLYSME.. 88

NEUVIÈME PARTIE  LA RÉSURRECTION DE MONTE-CRISTO   100

I  UNE IDYLLE SUR LES TOITS. 100

II  LA TOMBE ENTR’OUVERTE.. 117

III  À L’ÉPERON D’OR.. 129

IV  LE CLUB DES TERRE-NEUVE.. 149

V  PRINCE ET RAJAH.. 169

VI  LA MISSION DE VALENTIN.. 276

VII  ENTRE BANDITS. 285

VIII  OÙ BENEDETTO EST ÉMU.. 320

IX  PARTIE DE PIQUET.. 330

X  EN CHASSE.. 368

XI  CE QUE SAVAIT LA FOLLE.. 385

XII  STRATAGÈME.. 406

XIII  FAUSSE PISTE.. 420

XIV  LE DERNIER EXPLOIT DE BENEDETTO.. 439

XV  JUSTICE ! LIBERTÉ ! 473

Ce livre numérique. 524

 

HUITIÈME PARTIE
(SUITE)

LE TESTAMENT MYSTÉRIEUX

XXII

LE MORCEAU DE PAIN

Il y avait près de deux semaines que pour la dernière fois Noël Houdas s’était trouvé en face du comte Soïloff.

On se souvient des dispositions dans lesquelles ce dernier avait laissé le docteur.

Pour Noël Houdas, Soïloff ne savait rien, ne pouvait rien savoir de la vérité. Par conséquent, toute espérance lui était encore permise. Il connaissait l’énergie du comte : évidemment, la parole qu’il avait donnée n’était pas vaine, il tenterait tout pour rentrer en possession du testament.

Par une singulière disposition d’esprit, Houdas ne doutait pas un seul instant qu’il réussit. Aussi l’attendait-il avec une impatience fébrile.

Pendant les nuits de fièvre, l’idée fixe qui s’était emparée de lui s’était développée, agrandie, éclairée. Cette pensée de feu qui avait traversé un instant son cerveau avait pris corps, s’était affinée, et il avait fini, de déduction en déduction, par découvrir la vérité.

Oui, ce papier mystérieux devait être tissé d’une matière inflammable. Dès que Soïloff reviendrait, armé de la feuille blanche, Houdas en déchirerait une légère parcelle et la soumettrait à l’épreuve du feu. C’était cela, il n’en doutait plus !

Et ils connaîtraient enfin le secret des six cents millions.

Quand ce chiffre formidable jaillissait du cerveau de Noël, c’était comme un éclatement. Des éclairs couleur d’or passaient devant ses yeux. Le sang brûlait ses veines et une ivresse folle le tenait tout entier.

Et Soïloff ne revenait pas !

Les jours passaient, les nuits… oh ! les nuits surtout, plus terribles, parce que dans les ténèbres il lui semblait voir ce ruissellement fauve avec sa couleur chaude, ce flot d’or qui montait, montait, et dans lequel il se plongeait avec une volupté brutale.

Sous l’affluence de la vie qui faisait la circulation de son sang plus rapide, sa guérison s’était affirmée, la cicatrisation de ses blessures s’achevait. Il sentait les forces lui revenir.

Déjà il pouvait se lever. Au bout de huit jours, il lui avait été permis de faire quelques pas dans sa chambre. Il vivait, il voulait vivre.

Que Soïloff arrivât, qu’il criât : « Voici, j’ai trouvé ! » Et Noël savait qu’il aurait maintenant la force d’agir. Cette parole serait la panacée décisive.

Et Soïloff ne venait pas !

Où était-il ? Que faisait-il ? Est-ce que lui aussi aurait été assassiné ? Non, le juge d’instruction s’était de nouveau transporté auprès de lui, et, sur sa question, lui avait affirmé que désormais le comte ne serait plus inquiété, que dans quinze jours une ordonnance de non-lieu serait rendue en sa faveur, qu’en ce moment il était libre sous caution, invité seulement à ne pas s’éloigner de Paris jusqu’à ce que le juge eût rendu sa décision.

Ainsi Soïloff vivait. Noël n’avait répondu qu’évasivement à toutes les autres questions du juge. Qui l’avait frappé ? En vérité, maintenant, il craignait presque qu’on ne découvrît l’assassin, puisque c’était entre ses mains que devait se trouver le testament de Monte-Cristo. Il préférait que Soïloff courût seul sur cette piste. Lui du moins savait la valeur de ce qu’il cherchait, tandis que ces gens de police pouvaient commettre quelque sottise.

Mais où se trouvait Soïloff ? Noël n’avait pas osé interroger à ce sujet M. Daniel. Soïloff pouvait avoir intérêt à ne pas faire connaître sa résidence réelle et une question pourrait donner l’éveil à la police, qui le rechercherait et peut-être le troublerait dans ses investigations.

Le mieux était de prendre patience.

Et Houdas attendait, s’efforçant de rester calme.

Parfois, quand la fièvre s’emparait de lui, il s’asseyait devant son bureau, et là, prenant la plume, il faisait des calculs. Six cents millions ! Il tablait, bien entendu, sur la somme totale. Car il était décidé à se défaire de Soïloff dès que celui-ci aurait rempli sa mission. Six cents millions ! Trente millions de rentes. Plus de deux millions par mois. En réalité, cela faisait par jour plus de quatre-vingt mille francs ! Quelle fantaisie ne pourrait-on pas réaliser avec cette fortune inouïe ! Quels rêves ne prendraient pas corps ! Et l’imagination d’Houdas se perdait dans les caprices les plus insensés, le chiffre l’hypnotisait, il tombait dans une sorte d’état cataleptique pendant lequel des visions insensées passaient devant ses yeux.

Un instant, il eut peur de devenir fou. Comme médecin, il connaissait bien cela, cette folie des grandeurs qui perd les plus vaillants, qui brise et anéantit les plus fortes intelligences ! Non ! non ! il ne deviendrait pas fou. Il serait maître de lui, maître de tout, maître des consciences, maître du monde ! Ah ! quelle joie il éprouverait à mettre sous ses pieds tous ces orgueils, toutes ces insolences dont il avait si longtemps souffert, alors qu’il était pauvre…

Et Soïloff ne venait pas !

Comme Houdas lui ferait, plus tard, cher payer cette attente, cette angoisse ! Est-ce qu’il n’eût pas dû au moins le tenir au courant de ses tentatives, de ses recherches, de ses démarches ! L’imbécile faisait fausse route, évidemment. Pourquoi ne pas venir lui demander conseil ? En somme, est-ce que lui, Houdas, n’avait pas plus de droits sur le trésor que ce niais de Soïloff ! Car enfin, alors même qu’il aurait la feuille blanche entre les mains, est-ce qu’il en saurait tirer parti ? Lui seul, Noël, tenait la clef de cette redoutable serrure, lui seul connaissait le mot du mécanisme !

Et pourtant, si Soïloff l’avait découvert ! Est-ce que par hasard, dans leur dernière entrevue, alors que Noël était encore faible, n’avait pas encore repris complètement possession de lui-même, est-ce qu’il n’aurait pas laissé échapper un mot révélateur ! est-ce qu’il ne se serait pas trahi !

Alors il serait volé, dépouillé. Non ! non ! il était impossible que cela fût !

Le matin du quinzième jour, avant même que les médecins fussent venus à leur visite quotidienne, Houdas se sentit fort parce qu’il était résolu.

Puisque Soïloff s’obstinait à ne point venir, il le chercherait, lui ; il le découvrirait, il saurait bien le contraindre à lui dire la vérité.

Fiévreusement, il s’habilla.

La pendule sonna neuf heures.

— Allons ! fit-il. Il faut en finir.

À ce moment, l’infirmier entra et lui dit qu’une dame était en bas qui demandait à lui parler.

Une dame ! Son nom ! Quelle est-elle ?

Puis, sans attendre la réponse à ces questions :

— Qu’elle monte, dit-il. Vite, sans perdre une minute !

Une femme ! Celle qui l’avait frappée, peut-être ! Que lui importait, pourvu qu’il vît quelqu’un, pourvu qu’il rentrât dans la vie !

La porte s’ouvrit et Miguela parut.

Miguela vêtue de deuil, pâle.

— Vous ! vous ! s’écria Houdas. Ah ! en vérité, si ma vie vous intéresse, vous avez mis bien du temps à vous souvenir que j’étais mourant ! Mais sortez donc ! cria-t-il d’un ton fiévreux à l’infirmier, qui restait à rôder dans la chambre.

Dès qu’ils furent seuls, il marcha vers Miguela et, lui saisissant les poignets :

— Allons ! parle. Que viens-tu faire ici ? Tu vois, je suis vivant, bien vivant, et fort pour haïr et me venger !

Miguela se dégagea vivement, puis :

— Voici, je viens ici accomplir une mission. Je ne crains ni votre haine ni votre vengeance. La Miguela que vous avez connue n’existe plus. Vous me voyez pour la dernière fois. Seulement, seule je pouvais venir ici, je pouvais franchir ce seuil, que nulle créature honnête ne doit passer…

— Hein ? tu dis !…

— Rien de plus, rien de moins que ce que je dis. Ayant été complices dans l’infamie, il était bon de nous retrouver encore une fois face à face.

— Qu’est-ce que ces phrases ! Miguela prêcheuse ! C’est le monde renversé ! Allons ! ma belle, quitte ces grands airs de victime ! Sois tranquille, je ne t’oublierai pas et, un jour ou l’autre, mes comptes seront réglés.

— C’est pour cela que je suis ici… Les querelles sont inutiles. J’ai été chargée de vous remettre ceci, prenez et lisez !

Disant cela, elle lui remit une enveloppe.

Surpris, Houdas prit la lettre et jeta un coup d’œil sur la suscription.

Il y lut son nom. Le docteur Noël Houdas.

Il eut une hésitation. Un pressentiment sinistre lui serrait la poitrine. Il fit sur lui-même un effort violent, voulant à tout prix rester calme, quelle que fût la révélation qui l’attendait.

De sa main, qui ne tremblait pas, il déchira lentement le cachet, prit la lettre et lut à demi-voix.

« Vous qui fûtes un traître et un lâche », disait cette lettre, « il ne me plaît pas que vous soyez pauvre, ce qui serait un encouragement et une excuse à des crimes futurs. La personne qui vous remettra cette lettre vous remettra également une somme de deux cent mille francs. Adieu. Vous ne me reverrez jamais.

« SOÏLOFF. »

Aucune expression ne saurait rendre la tempête de rage insensée qui, à ce moment, bouillonna dans le cerveau de Noël.

Deux cent mille francs ! une aumône ! un morceau de pain !… Écroulement subit et brutal d’espérances si longtemps caressées.

Pâle, mais contraignant ses lèvres à sourire, Noël dit à Miguela :

— Vous avez autre chose à me donner.

Elle lui tendit un portefeuille.

— Voici, dit-elle.

Il l’entr’ouvrit. Dedans se trouvait un mandat sur la banque de France. Seulement, du premier coup d’œil, Houdas lut la signature. Ce n’était pas celle de Soïloff. Le mandat portait le nom de sir Gordon Baxwell.

De sa voix la plus calme, Noël reprit :

— Ainsi, Miguela, vous m’avez trahi !

Et, comme elle ne répondait pas :

— Oh ! je ne vous en veux pas. J’ai beaucoup réfléchi depuis que j’ai failli mourir. J’ai compris que le bras qui m’avait frappé était celui d’un juge… Ce Gordon, sans doute ? ajouta-t-il en fixant son regard sur le visage de Miguela.

— Ce n’est pas lui ! dit-elle simplement.

— Oh ! peu importe… je ne me trompe point, n’est-ce pas ? Vous pouvez me répondre sans crainte. Je me soumets. On a voulu punir en moi celui qui avait dénoncé le comte Soïloff ?

— C’est vrai !

Il fallait que Noël eût un bien grand empire sur lui-même pour ne pas éclater en imprécations. Mais il ne bougea pas.

— C’est bien. Je ne vous demande pas le nom de mon assassin. Je ne veux pas le connaître. Le châtiment était juste ; bien plus, je suis reconnaissant à ceux qui aujourd’hui me tendent la main ; seulement, je regrette de ne point revoir le comte Soïloff ; j’eusse voulu m’incliner devant lui et lui demander pardon. Dites, Miguela, au nom de notre ancienne amitié, pouvez-vous me dire… où je pourrais le rencontrer ? Oh ! ne craignez rien, reprit-il vivement, je ne suis plus le même homme… Seulement, j’aurais voulu entendre tomber de ses lèvres un mot de pitié…

— Le comte Soïloff n’est plus à Paris…

— Parti avec… sir Gordon Baxwell, sans doute !

— Oui.

— Je le regrette. Mais du moins ne pourrais-je lui écrire ? Je ne serai tranquille que lorsque je lui aurai ouvert mon âme… Où pourrais-je lui adresser une lettre ?

Le ton était si doux, si insinuant qu’en vérité Miguela, qui pourtant le connaissait si bien, se demandait si le misérable parlait franchement.

— Eh bien ? reprit-il, les paupières baissées pour voiler l’éclair de son regard.

— Je ne sais pas où est allé le comte Soïloff ! répondit enfin Miguela.

— Tu mens ! s’écria Noël.

En ce moment, en une seconde, la fureur qui l’envahissait avait triomphé de sa volonté. Mais ce ne fut qu’un éclair.

— Pardon ! reprit-il, je ne veux point m’emporter. Non. Si vous me compreniez, Miguela, vous ne douteriez pas de moi… L’homme que vous avez connu n’existe plus…

— Assez ! interrompit Miguela d’une voix brève. Quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, je ne vous crois pas… Non, Houdas, vous n’êtes point de ceux qui se repentent et qui rejettent avec horreur les pensées criminelles du passé… Ne m’interrogez donc pas. De moi, vous n’obtiendrez aucune réponse… Un dernier mot seulement, car c’est la dernière fois que nous nous trouvons face à face… Je veux du moins vous donner un bon conseil. Malgré votre calme apparent, je lis jusqu’au fond de votre âme… Je vois, je devine qu’il n’y a en vous que haine et désir de vengeance… Mais, croyez-moi, contre ceux que vous haïssez, contre le comte Soïloff, n’essayez pas d’engager une lutte impossible : vous seriez écrasé. Quant à moi, vous ne me reverrez plus. Ma vie est finie. J’emploierai ce qui me reste de ma vie à mériter le pardon et l’oubli. Adieu.

Elle attendit un instant, attentive, croyant que Noël lui parlerait encore.

Il la salua et répéta ce dernier mot :

— Adieu.

Elle sortit. Alors, sur le visage de Noël, une effrayante métamorphose se produisit : c’est qu’en vérité jamais plus atroce colère ne l’avait possédé.

Deux cent mille francs ! un os à ronger, jeté comme à un chien. On se débarrassait de lui. On avait donc trouvé le secret du trésor. Mais alors c’était un vol ignoble commis à son préjudice. Six cents millions ! On les lui prenait, et en échange on lui jetait une misérable obole…

Ah ! par exemple, s’ils croyaient que cela finirait ainsi !

Deux cent mille francs ! Qu’est-ce qu’il ferait de cela !… On croyait qu’il se laisserait ruiner, dépouiller… non pas ! On le connaissait donc bien mal ! Eh bien, on apprendrait à mieux le connaître. Il les aurait, les millions, quand même…, et alors il se vengerait, oh ! effroyablement, de ce Soïloff qu’il haïssait, de ce Gordon dont le nom, mis au bas de ce misérable mandat de banque, était une insulte…

Allons, allons ! pas de défaillance ! Parbleu, ces gens qui prétendaient se cacher si bien, il saurait retrouver leur trace.

Deux cent mille francs ! Cela pouvait servir. C’était la mise de fonds première qui rapporterait un intérêt centuple…

Ce soir-là, le docteur Noël Houdas, guéri de sa blessure, sortait de la maison de santé…

XXIII

LE NUMÉRO 15 DES ALLÉES DE MEILHAN

Se souvient-on de la scène exquise, formant le deuxième chapitre du Comte de Monte-Cristo, de notre grand Alexandre Dumas ?

Dantès vient de quitter M. Morrel, il parcourt la Cannebière dans toute sa longueur, prend la rue de Noailles, entre dans une petite maison située du côté des allées de Meilhan, monte vivement les quatre étages d’un escalier obscur, se retenant à la rampe d’une main, comprimant de l’autre les battements de son cœur, s’arrête devant une porte entrebâillée qui laisse voir jusqu’au fond d’une petite chambre… la chambre qu’habite son père.

Et dans cette humble maison des allées de Meilhan, les deux êtres, le vieillard et le jeune homme, chantent l’hymne éternel de la famille.

Les années se passent. Dantès s’est évadé de la prison : il vient chez Caderousse sous l’habit et le nom de l’abbé Busoni, et sa première pensée se reporte sur cette petite maison des allées de Meilhan. Caderousse parle : dans cette petite chambre, le père de Dantès, le vieillard désespéré, s’est laissé mourir de faim. Longtemps on l’a entendu marcher, marcher toujours, puis un jour il s’alite. Un médecin est appelé et lui ordonne la diète. À ce mot le vieillard a un sourire ; armé de l’ordonnance il refuse toute nourriture, et il meurt en bénissant Edmond Dantès…

Plus tard, Morrel, l’honnête homme, qui a aimé Dantès, qui a tenté de sauver son père, est sur le point de faire faillite. Plutôt que de subir cette honte, il se tuera. Alors sa fille reçoit un billet mystérieux :

« Rendez-vous à l’instant même aux allées de Meilhan, entrez dans la maison n° 15, demandez à la concierge la clef de la chambre du cinquième, entrez dans cette chambre, prenez sur le coin de la cheminée une bourse en filet de soie rouge et apportez cette bourse à votre père.

« Simbad le Marin. »

La jeune fille obéit. Et Morrel est sauvé. La maison de l’allée de Meilhan qui a été le temple de l’amour paternel est devenue le temple de la reconnaissance.

Plus tard, bien plus tard, quand Monte-Cristo a accompli l’œuvre de vengeance, quand Villefort, Danglars, Caderousse ont expié le crime horrible qui a perdu toute une vie, on le revoit s’acheminer vers les allées de Meilhan.

Cette maison s’élevait encore à l’ombre de la grande allée de tilleuls qui sert de promenade aux Marseillais oisifs, tapissée de vastes rideaux de vigne qui étendaient sur la pierre jaunie par l’ardeur du soleil du Midi leurs bras noircis et déchiquetés par l’âge.

Deux marches de pierre, usées par le frottement des pieds, conduisaient à la porte d’entrée, porte faite de trois planches qui jamais, malgré leurs séparations annuelles, n’avaient connu le mastic ni la peinture, attendant patiemment que l’humidité revînt pour les rapprocher.

Cette maison (nous citons le texte même de Dumas), toute charmante malgré sa vétusté, toute joyeuse malgré son apparente misère, était bien la même qu’habitait autrefois le père Dantès.

Seulement le vieillard habitait la mansarde, et le comte avait mis toute la maison à la disposition de Mercédès…

De Mercédès, la veuve de Fernand Mondego, comte de Mortcerf.

Et ce jour-là, le comte de Monte-Cristo y entre derrière elle, il suit l’allée pavée de briques au bout de laquelle s’ouvre le petit jardin… et c’est là qu’il prend l’engagement de protéger et de défendre Albert, son fils.

C’est là encore que dix années plus tard, appelé par Mercédès, il reviendra pour jurer à la mère désolée de sauver ce fils prisonnier au fond de l’Afrique… et il a tenu sa parole, il a rendu à Mercédès celui que déjà elle pleurait.

Ainsi, cette petite maison de l’allée de Meilhan est depuis 1815 le pivot de toutes ces existences.

À l’époque où nous sommes arrivés, qu’est-elle devenue ?

Chose singulière, telle elle était au jour où Dantès fut enlevé et conduit au château d’If, telle elle était au jour où le comte de Monte-Cristo quittait la France avec Haydée, telle elle est encore.

On la connaît, la maison légendaire ; on l’appelle la maison Dantès, et ceux qui passent ne manquent jamais de tourner la tête de son côté, avec un sourire et presque un salut.

Il y a les larmes des choses, a dit le poète. Sur cette façade vieillie, il y a comme des rides et des sillons creusés par les pleurs.

Pourtant, quand vient l’été, la vigne vierge s’enlace aux treillis, lui refaisant une jeunesse.

Qui l’habite ?

Un être étrange, grand, vigoureux, la tête couverte d’une forêt de cheveux blancs.

Son visage d’un noir d’ébène a des teintes violacées ; ses yeux, grands ouverts, sont étranges et profonds.

On le nomme Ali.

Tous savent qu’il a connu le comte de Monte-Cristo. Il était à la fois plus et moins qu’un serviteur, il était l’esclave et l’ami. Il est muet. Il habite là depuis plus de vingt années, depuis la disparition du comte.

Un jour, il est arrivé à Marseille et a pris possession de la maison. Il est seul ; chaque jour, il va vers la mer, et reste pendant de longues heures, assis sur le rivage, regardant les profondeurs de l’horizon.

On dirait qu’il attend.

Puis, vers le soir, impassible, ayant acheté quelques fruits, frais en été, séchés en hiver, il rentre et la porte se referme sur lui.

Il est bon et doux. On l’aime et on le plaint. Le plaindre, pourquoi ? C’est sa solitude qui touche et émeut.

Et puis, on devine que dans ce front impassible, sous ce silence que rien ne peut rompre, il y a des pensées, des regrets, des douleurs peut-être.

Un seul être semble le haïr.

Ceci est une autre étrangeté.

Il y a de cela dix ans environ, un tas de haillons mouvant est venu s’installer sur l’allée de Meilhan, justement en face de la maison qui porte le n° 15.

Barbes et cheveux grisonnants et hirsutes cachant presque tout le visage, yeux noirs et qui parfois étincellent.

Cet homme, venant on ne sait d’où, s’est établi là, et pendant le jour, et pendant la nuit, il reste assis, sans bouger, les yeux presque toujours fixés sur la maison.

Qui est-il ? D’où vient-il ? Nul ne le sait. Au commencement la police s’est inquiétée. L’homme a été mandé à la mairie. Il s’y est rendu. Quand il en est sorti, on a constaté qu’on le laissait libre de vivre à sa guise, et il est revenu s’asseoir sur la borne.

Les agents, interrogés par les curieux, ont dit tout simplement :

— C’est un Corse, un fou, qui ne fera de mal à personne.

On n’a rien demandé de plus. Seulement on lui a donné un surnom. On l’appelle le Speratore, l’espéreur, on plutôt l’attendeur.

Peut-être l’instinct populaire ne s’est-il pas trompé.

Oui, fou ou non, cet homme a l’air d’attendre quelque chose.

Il vit d’aumônes ; et encore semble-t-il indifférent à tout. Jamais il ne tend la main.

Drapé dans un misérable manteau qui moule son corps maigre et vigoureux, il jette à terre son chapeau large et mou.

Qui veut y jette une obole.

À peine s’il regarde ce qui tombe. Quand il a faim, il tâte machinalement au fond du chapeau, ramasse ce qui s’y trouve, puis va à quelques pas de là acheter du pain.

Il est arrivé quelquefois que des Anglais excentriques jetaient une pièce d’or. Alors dans les yeux du Speratore passait un éclair fauve.

Il a pris la pièce, puis il s’est enfui comme un voleur. Quelques instants après il est revenu, toujours calme, toujours impassible, sans avoir acheté autre chose que la croûte de pain qui fait son repas de chaque jour.

Puis il s’est remis à fixer ses regards sur la porte vermoulue de la maison du n° 15.

Cet homme doit avoir soixante ans environ. Mais sous son indolence on devine une force énorme. Il y a encore de la virilité sous cette vieillesse.

Mais à quoi la réserve-t-il, le Speratore ?

Ali avait-il remarqué cet étrange personnage, campé devant sa maison comme une cariatide vivante.

Peut-être. Plusieurs fois leurs yeux s’étaient rencontrés.

Mais le vieillard nègre n’avait ni hâté, ni ralenti le pas. Il était passé. Le Speratore n’avait pas fait un mouvement ; seulement dans ses yeux sombres une lueur avait éclaté, bientôt éteinte sous ses paupières.

Comme toujours, les incidents qui avaient d’abord singulièrement éveillé l’attention des passants et des voisins avaient fini par passer inaperçus.

L’homme-borne était devenu partie intégrante des allées de Meilhan, comme les arbres, comme la maison de Dantès. On n’eût été surpris que de ne le point trouver à sa place ordinaire.

Du reste, s’il observait, s’il attendait quelque chose, il fallait qu’il fût en vérité doué d’une patience surhumaine. Car depuis dix années qu’il était là, pas un fait, si mince qu’il fût, ne s’était passé dans la maison de Dantès.

Ali sortait le matin, rentrait vers onze heures, passait le reste de la journée enfermé ; puis le soir, allait pendant quelques instants sur le port. C’était tout. Régularité chronométrique sur laquelle le Speratore semblait avoir lui-même réglé sa vie.

Un jour, Ali venait de rentrer. Il était environ onze heures du matin ; deux jeunes gens, élégamment vêtus, débouchèrent sur les allées de Meilhan.

— Nous voici arrivés, Serge, dit l’un. Il ne nous reste plus qu’à découvrir la maison Dantès.

— Ne portait-elle pas, si je m’en souviens bien, le numéro 15 ?

— En effet, depuis si longtemps il peut s’être produit des changements ici.

— Tu as raison, Georges. À qui nous adresser ?

— Parbleu, à ce mendiant. Ces gens-là savent tout.

Et Georges Lewall s’approcha du Speratore en portant la main à son chapeau.

L’homme, impassible, l’avait regardé venir.

— Mon brave homme, lui demanda Georges, pourriez-vous nous indiquer la maison qui porte le nom de Dantès ?

À ce mot, un tremblement convulsif secoua le corps du mendiant.

— La maison Dantès ! répéta-t-il comme s’il n’eut pas compris.

— Ne la connaissez-vous pas ? Il me semble cependant que tout le monde ici …

— Oui, oui, je la connais, reprit vivement le Speratore.

Puis, avec une brusquerie étrange :

— Qu’est-ce que vous voulez faire à la maison Dantès ?

— En vérité, mon brave, vous êtes un peu trop curieux. Libre à vous d’ailleurs de ne pas répondre ; je trouverai une autre personne à qui m’adresser.

Le Speratore tenait ses yeux fixés sur les deux hommes.

— Je veux bien vous répondre, dit-il ; seulement votre question m’étonne.

« Depuis dix ans que je suis à cette même place, nul ne m’a jamais demandé la maison Dantès.

— Il y a commencement à tout, fit Georges en souriant. Enfin cette maison…

— Est juste en face de vous, répondit l’homme. Frappez, seulement vous ne trouverez personne qui vous réponde.

— La maison est-elle vide ?

— Non.

— Eh bien ?

Il était évident que le Speratore, saisi d’une curiosité qu’expliquait d’ailleurs l’étrangeté de cette visite, cherchait à gagner du temps, peut-être pour mieux examiner ceux qui lui parlaient.

— Enfin, fit Serge avec impatience, pourquoi dites-vous que personne ne nous répondra.

— Vous le saurez tout à l’heure, dit le Speratore en se levant.

Puis étendant le bras vers la maison :

— Voici l’ancienne demeure des Dantès, fit-il encore. Allez.

Il y avait dans son accent une solennité bizarre. Georges et Serge le regardaient avec surprise.

Debout, sa haute taille se déployait, et chose remarquable, l’œil exercé des deux hommes devinait, sous ces haillons, sous cette physionomie insaisie et ensauvagée, je ne sais quelle élégance native.

Georges porta sa main à sa poche, y prit un louis, et le présenta au Speratore.

Silencieusement, d’un geste, l’homme montra le chapeau qui gisait à côté de lui. Georges comprit, eut un sourire, et, haussant légèrement les épaules, il laissa tomber la pièce d’or dans l’escarcelle improvisée.

— Merci, mon brave homme, dit-il en prenant le bras de Serge.

Et il ajouta, en se penchant vers son ami :

— Singulier personnage, n’est-il pas vrai ?

Ils se dirigèrent vers la maison et montèrent les trois marches du perron.

Ils frappèrent. La porte s’ouvrit. La haute silhouette du nègre parut. Quelques mots furent échangés. Et la porte se referma sur eux.

Le Speratore était resté immobile à la même place, les poings crispés, les dents serrées.

— Oh ! savoir ! savoir ! murmura-t-il. N’est-ce donc pas en vain que j’ai si longtemps attendu ?

Il regarda vivement autour de lui.

Sous l’étincelant soleil de midi, les allées de Meilhan étaient désertes.

Il se vit seul.

Il eut un geste de décision subite.

Il ramena son chapeau, glissa dans son gousset la pièce d’or. Puis, rapidement, il gagna l’extrémité des allées. Là il tourna par la rue Calanque, s’engagea dans une petite ruelle obscure, sur laquelle des maisons voisines ne s’ouvraient que par des jours de souffrance.

Sans doute, depuis longtemps, et peut-être dans l’attente de ce qui arrivait aujourd’hui, il avait soigneusement étudié les localités.

Il marcha sans hésiter devant lui et arriva à un petit mur au-dessus duquel des arbres touffus balançaient leurs têtes vertes.

Il se retourna pour s’assurer que nul ne l’observait et ne vit personne.

Il s’arcbouta sur ses reins et d’un bond atteignit la crête du mur. Là, il se courba, perdu dans le feuillage, et se mit à ramper.

Ce mur fermait sur la ruelle le jardin des Dantès.

Le Speratore se laissa glisser à l’intérieur et posa ses pieds sur le sol.

Rien ne bougea. Il était évident que, malgré son imprudence, il n’avait pas été aperçu. Alors il se dirigea, toujours dissimulé par des touffes de buisson, jusqu’à la maison. Un petit bâtiment en saillie faisait ombre sur une des fenêtres du rez-de-chaussée.

Il parvint à s’installer dans l’angle. Les vignes vierges formaient un épais rideau qui le cachait tout entier, tandis qu’à travers les feuilles son regard perçant plongeait sur la fenêtre.

Il voyait à l’intérieur.

Il ne pouvait rien entendre, il est vrai, mais toutes ses fibres tendues vers un but unique acquéraient une acuité singulière.

Il regardait, ayant peine à réprimer le tremblement qui secouait tous ses membres.

— Allons ! Benedetto ! murmura-t-il, du calme ! peut-être l’heure tant attendue va-t-elle enfin sonner.

XXIV

ALI L’ESCLAVE

Les deux hommes avaient pénétré à l’intérieur.

Devant eux, ils voyaient Ali, le nègre, qui les introduisit dans une petite pièce donnant sur le jardin.

Puis, se retournant, Ali, les deux bras croisés sur sa poitrine, s’inclina dans l’attitude du respect.

Les deux hommes n’avaient encore prononcé qu’un nom :

— Nous venons sur l’ordre du comte de Monte-Cristo, avaient-ils dit.

Ali d’un geste avait répondu :

— Entrez.

Il y eut un moment de silence. Ali s’était redressé et attendait.

— Monsieur, dit Serge Soïloff, nous ignorons qui vous êtes. M. le comte de Monte-Cristo vous est connu, n’est-ce pas !

Le nègre leva les yeux au ciel et, sur sa physionomie, se peignit un sentiment d’adoration.

Puis, comme les deux hommes semblaient attendre une réponse, il posa ses doigts sur ses lèvres en secouant la tête.

— Vous êtes muet, s’écria Serge.

— Oui, fit le nègre.

— Mais alors, fit Georges, si je ne me trompe, vous êtes l’ancien serviteur, l’ancien confident du comte… Ali ! n’est-il pas vrai ? dont autrefois le comte avait sauvé la vie et qui lui avait voué un dévouement sans borne.

— Oui, fit encore Ali.

— Savez-vous lire ? demanda Serge.

Ali fit un signe affirmatif.

Serge tira de son portefeuille le testament de Monte-Cristo, et le plaça sous les yeux de l’Africain.

Ali s’inclina et baisa la signature du comte.

Puis, se redressant, il posa sa main sur sa poitrine, tandis que de l’autre main il désignait tout ce qui l’entourait, et il s’agenouilla devant Serge.

Ce langage était expressif.

— Moi, et tout ce qui m’entoure vous appartient, disait Ali.

— Eh bien ! reprit Serge, vous êtes dépositaire d’un secret qui vous a été confié par Monte-Cristo.

— Oui.

— Ce secret, êtes-vous prêt à me le révéler ?

— Oui.

— Vous ne l’avez jamais confié à personne et nul ne soupçonne son existence ?

— Personne.

En vérité, la pantomime du muet était si claire qu’un véritable dialogue s’engageait entre lui et ses interlocuteurs.

— Savez-vous de quoi il s’agit ?

— Oui… de monceaux de richesses.

Et pour exprimer cette idée, Ali étendait et resserrait les bras, se haussant et se relevant comme s’il eût remué à brassées de l’or et des diamants.

— Où se trouve le trésor ?

Ali fit un pas vers la fenêtre et l’ouvrit.

À ce moment, le Speratore était blotti sous les touffes vertes, invisible, mais ne perdant ni un geste, ni un mot de ceux qu’il espionnait.

Ali, du geste, désigna la haute mer.

— Le trésor de Monte-Cristo n’est pas en France ?

— Non.

— En Afrique, peut-être ?

— Non.

— En Italie ?

Ali sembla hésiter un instant ; puis il répondit négativement.

Mais il prit la main de Serge et, lui montrant l’espace, il l’attira légèrement en avant :

— C’est-à-dire que vous me conduirez ?

— Oui.

— Vous connaissez donc exactement l’endroit où il est caché ?

— Dans l’île de Monte-Cristo, sans doute ? s’écria Georges.

— Non.

Le Speratore retenait son haleine, attentif, anxieux.

— Ne cherchons pas à deviner, dit Soïloff. Nous sommes en face d’un honnête homme qui a vécu cette vie simple et presque misérable, sans violer le dépôt qui lui a été confié.

Et il montrait à Georges les murs nus de la maison.

Pour tout mobilier, une natte dans un coin.

Seulement, au mur, une carte de la Méditerranée.

— Ainsi, Ali, vous avez bien compris. Le comte de Monte-Cristo nous a légué ses trésors. Maintenant, il faut que vous sachiez ceci : la justice éternelle a voulu que ce secret tombât aux mains d’hommes qui ne veulent que le bien, qui prétendent user de ces immenses richesses pour le salut de l’humanité. Obéissant aux ordres du comte, vous êtes prêt à nous guider vers le lieu où ce trésor est caché : mais, avant tout, il convient de vous adresser une question. Le comte de Monte-Cristo ne vous a-t-il laissé aucune instruction ? ne devez-vous point mettre certaines conditions à votre concours… ou bien encore n’a-t-il pas fixé lui-même l’emploi de ces richesses ? Dites-nous cela, car il ne faut pas que nous soyons exposés à méconnaître la volonté du maître…

Ali avait écouté silencieusement.

Quand Soïloff eut achevé, un sourire éclaira son visage.

Il plongea sa main dans sa poitrine et en tira un large pli, couvert d’une enveloppe de cuir.

Il l’ouvrit, y prit un papier plié qu’il tendit à Serge.

Celui-ci lut à haute voix :

« À mon serviteur Ali, je confie une mission grave. Au jour où ce pli lui parviendra, il ira s’installer dans ma petite maison de l’allée de Meilhan, à Marseille. Là, jusqu’à la dernière heure, il attendra. Un jour peut-être un homme se présentera en mon nom et lui montrera un testament écrit et signé de ma main. J’ordonne à Ali d’être l’esclave de cet homme comme il a été le mien ; il lui obéira comme s’il était le comte de Monte-Cristo. Si l’homme demande à être conduit au trésor, Ali le guidera sans hésitation, là où il m’a aidé jadis à cacher mes richesses. Mais auparavant Ali lui remettra le pli cacheté qui est joint à ce billet. Si, après l’avoir lu, l’homme persiste dans sa résolution, Ali fera comme je viens de dire. Si, au contraire, l’homme renonce au trésor, Ali se considérera comme dispensé de son mandat. Il gardera le secret jusqu’à sa mort et ne le léguera à personne. – MONTE-CRISTO. »

Quand il eut achevé, Ali prit dans l’enveloppe de cuir le second pli dont il était parlé et le remit à Serge.

Celui-ci brisa le cachet.

Il n’y avait là que quelques mots :

« Homme à qui le hasard a livré le trésor de Monte-Cristo, une dernière fois je t’adjure de bien réfléchir. Cette fortune immense de six cents millions peut être employée au mal comme au bien. Si tu te sens assez fort pour suivre la voie droite, sans hésitation, sans trouble, ordonne à Ali de te conduire et il obéira. Mais si, dans ton âme, il subsiste quelque doute, si tu n’as pas au cerveau une grande pensée de salut et de régénération, crois-moi, retourne en arrière. Il en est temps encore. Consulte ta conscience et agis. Que la vérité soit avec toi !

« COMTE DE MONTE-CRISTO. »

Soïloff tendit à Georges Lewall le billet de Monte-Cristo.

Celui-ci lut à son tour.

Puis les deux hommes se regardèrent. Leurs yeux francs et clairs échangèrent un serment de dévouement, une promesse de courage et de désintéressement ; puis ils se tendirent la main.

— Ali, dit Soïloff, au nom de Monte-Cristo, nous t’adjurons de remplir la mission qui t’a été confiée. Nous sommes prêts à te suivre, quand devons-nous partir ?

Ali éleva en l’air trois de ses doigts :

— Dans trois jours ?

— Oui.

— C’est bien. Dans trois jours, nous serons là. Devons-nous prendre quelques dispositions pour le voyage, ou bien tout est-il prévu ?

— Reposez-vous sur moi, murmura Ali.

— À quelle heure devrons-nous nous rencontrer ?

— À quatre heures du matin.

— Où cela ?

Ali prit un morceau de craie qui gisait à terre, et écrivit :

— Au port de la Joliette, le vapeur l’Alcyon.

Un instant après, les hommes sortaient de la maison de Dantès.

XXV

BENEDETTO

Derrière eux, le Speratore avait franchi le mur, avait couru, et il se trouvait déjà à sa place au moment où Serge et Georges reparaissaient sur les allées de Meilhan.

Comme ils marchaient soucieux, préoccupés, songeant à l’avenir commun qui allait se dérouler devant eux, ils ne virent point que le Speratore, de sa marche indolente, se mettait à les suivre.

Que leur importait d’ailleurs ? Tous leurs rêves prenaient corps. Oh ! oui, le comte de Monte-Cristo serait obéi… L’œuvre qu’ils entreprendraient, à laquelle ils consacreraient cette fortune immense, était œuvre de probité, de salut, de régénération.

Quelle plus grande mission pouvait échoir à des hommes que de réparer les injustices commises, de châtier les crimes, de remettre l’ordre juste là où l’ambition et la haine ont créé le désordre !

Rendre la liberté aux opprimés, rendre la patrie aux proscrits, renverser les criminels orgueilleux qu’une longue impunité a enhardis… Russie, Pologne, Irlande… réparer les iniquités odieuses qui font couler des larmes et du sang... toutes ces pensées emplissaient l’âme des deux hommes.

Ils allèrent à l’hôtel de Noailles. Ils avaient besoin de réfléchir, de se concerter.

Sur le seuil de l’hôtel, Gordon les attendait :

— Eh bien ? demanda-t-il en leur tendant les mains.

— Viens, ami, lui dit Georges, tu sauras tout.

Et ils entrèrent.

Le Speratore ne les avait pas un seul instant quittés du regard.

— Trois jours ! murmura-t-il. Je serai là. Et malheur à eux !

Il se mit à courir, revint vers ses allées de Meilhan, ne s’arrêta pas à la place qu’il occupait d’ordinaire, se lança à travers les ruelles du vieux quartier, arriva à une masure dont il ouvrit la porte, et là il se laissa tomber sur une chaise dépaillée, et mit sa tête dans ses mains :

— Voyons ! murmurait-il, est-ce que je deviens fou ! Ainsi cette chimère poursuivie depuis quinze ans prend corps tout à coup. Le trésor de Monte-Cristo ! Oh ! maudit, cent fois maudit Monte-Cristo ! tu ne devinais pas qu’un homme que tu as insulté, que tu as souffleté, que tu as écrasé se redresserait un jour et prendrait sa revanche ! Toi vivant, tu as pu le réduire à l’impuissance. Mais tu n’es plus là ; il se redresse… à lui les millions ! À lui cette force immense ! Comme il se vengera du monde entier, ce Benedetto, né d’un crime, ayant vécu du crime et qui deviendra le roi du crime !…

Benedetto, quel était donc cet homme ?

Cet homme, ceux qui connaissent Monte-Cristo l’ont déjà reconnu… Benedetto, c’est le misérable intrigant que Monte-Cristo avait retiré du bagne de Toulon, pour en faire le mari de la fille de Danglars.

Rappelons en quelques mots cette existence criminelle.

Né de l’adultère de M. de Villefort et de Mme Danglars, enterré vivant par son père, l’intègre magistrat, sauvé par Bertuccio le Corse, Benedetto enfant avait torturé sa mère adoptive. Coupable de faux, il avait été envoyé au bagne. C’était là que la vengeance de Monte-Cristo était venue le chercher pour le jeter au milieu de ce monde où triomphaient tous ses ennemis.

C’était là que trônait le traître Danglars, Villefort l’intègre. Benedetto, devenu par la volonté de Monte-Cristo le fils d’un aventurier décoré du nom de comte de Cavalcanti, s’était bien vite façonné aux manières de cette bohème dorée. Un complice avait failli l’arrêter sur sa route, c’était Caderousse, l’ancien hôtelier du pont du Gard. Il l’avait tué.

Mais l’heure du châtiment allait sonner. Au moment même où il allait mettre sa main dans celle de Mlle Danglars, la justice avait envahi la maison. Il s’était enfui. Bientôt repris, il avait passé en cour d’assises.

Et là s’était passé cette scène à la fois grandiose et effrayante, l’accusé se dressant sur son banc et jetant l’anathème au procureur du roi, M. de Villefort, son père, qui était devenu fou.

Le procès avait été renvoyé à une autre session, et Benedetto avait été condamné au bagne à perpétuité.

Mais une femme, coupable naguère, rachetée aujourd’hui par le repentir, Mme Danglars, sa mère, s’était dévouée pour lui. Benedetto s’était évadé, et, infâme jusqu’au bout, il avait assassiné sa mère pour la voler.

La mesure de ses crimes était-elle comble ? Pas encore.

Il avait vécu à l’aventure, n’ayant au cœur qu’une haine, qu’un désir de vengeance. Et l’objet de cette haine, c’était le comte de Monte-Cristo, qui l’avait épargné cependant, alors que dans l’île de Monte-Cristo Bertuccio était prêt à lui briser le crâne d’un coup de pic.

Il était passé en Italie, s’était mis au service des Autrichiens oppresseurs, avait tenté par la trahison de faire échouer le mouvement révolutionnaire qui éclata en 1848 à Milan. Là encore, Monte-Cristo avait triomphé de lui. Milan avait reconquis sa liberté.

Nouveau grief de Benedetto qui, dès lors, possédé seulement par la passion furieuse qui bouillonnait en lui, s’était mis à la piste du comte de Monte-Cristo attendant l’heure propice pour le frapper en plein cœur…

Monte-Cristo avait un fils, un enfant adoré qui avait coûté la vie à sa mère Haydée[1], la belle Grecque. Ce fils s’appelait Espérance. Âme d’élite, cœur bon, imagination brûlante, Espérance avait aimé, mais Benedetto lui avait tué sa fiancée ; enfin, l’attirant dans un guet-apens, il l’avait assassiné.

Cette fois du moins, expierait-il ses crimes ? Sa mère qu’il croyait morte s’était dressée devant lui, et le misérable, épouvanté par cette apparition, reculant devant celle qu’il croyait être un fantôme, avait disparu dans un tourbillon de la Seine.

Mais son heure n’avait pas encore sonné. Benedetto avait été rejeté vivant sur le rivage… Terrifié, à demi fou, il s’était enfui au hasard. Alors, pendant cinq années, il avait erré, mendiant, vagabond, traînant sur toutes les routes ses misères torturantes.

Cependant, peu à peu, une pensée s’était imposée à lui.

Sa haine pour le comte de Monte-Cristo n’avait fait que grandir. La mort d’Espérance ne l’avait pas assouvie. Il s’était mis à sa recherche ; et tout à coup il avait appris que le comte avait disparu peu de temps après la mort de son fils.

Plus de doute : la douleur l’avait tué. Soit. Mais Benedetto avait songé à ces immenses richesses qui faisaient de Monte-Cristo plus qu’un roi.

Et, dans le cerveau de Benedetto, ce fut une hantise sans trêve, sans repos.

Oui, il y avait quelque part des millions cachés. Qui les possédait ? qui les gardait ? Sur quelle piste fallait-il se lancer ?

Benedetto, qui en 1839 avait vingt ans, avait alors cinquante ans à peine.

Le hasard le mit un jour à Marseille en face d’Ali. L’Africain était le seul survivant des anciens serviteurs du comte : Benedetto, par une sorte d’intuition, devina que c’était un homme qui possédait le secret du trésor.

Quoi faire ? Le tuer, à quoi bon ? Serait-ce lui arracher ce secret qu’il gardait au plus profond de son cœur ? Le torturer ? Benedetto connaissait Ali, il savait qu’il était de la race de ceux qui se laisseraient arracher leur chair lambeau par lambeau, sans prononcer un mot.

Et Benedetto, comme un esclave à la chaîne, se riva lui-même à cette tâche longue et patiente d’épier Ali ; pendant dix ans, les yeux fixés sur la maison Dantès, il attendit. Chose singulière, plus le temps s’écoulait, et plus profondément s’ancrait dans l’esprit de Benedetto cette conviction que de là un jour jaillirait le secret si longtemps attendu.

Il vieillissait, mais il se sentait fort. S’il faiblissait, il fermait les yeux et il voyait étinceler dans un mirage lointain l’éblouissement de ce trésor immense. Parfois, cependant, pris d’une rage folle, il était sur le point de se ruer sur ce nègre qu’il voyait passer devant lui impassible. Ah ! s’il avait pu, fouillant sa poitrine avec un poignard, arracher le secret de ses entrailles palpitantes !

Puis le calme lui revenait. Il attendait toujours.

Et depuis dix années, le Speratore restait là, immobile, étouffant en lui des désirs fous, se contraignant à demeurer calme, attentif, acceptant la misère, le mépris, ayant froid et ayant faim, mais jusqu’au bout retrouvant son énergie pour poursuivre la tâche qu’il s’était imposée.

Et voici que tout à coup, à l’heure peut-être où le découragement allait s’emparer de lui – dix années sont si longues ! – voici que la partie était gagnée.

Il avait vu, il avait entendu ! C’était bien vrai, il ne s’était pas trompé. Le trésor de Monte-Cristo existait ! Des hommes étaient venus, se prétendant, les insensés, héritiers de ces richesses, par la volonté du comte !

Et Ali allait leur livrer le mot de l’énigme.

Benedetto avait éprouvé une telle joie qu’il avait eu peur de mourir.

Mourir ! allons donc ! C’était maintenant qu’il fallait vivre ! c’était maintenant qu’il fallait vaincre !

Ah ! pourquoi Ali n’avait-il pas tout dit ? Pourquoi n’avait-il pas indiqué nettement l’endroit où gisait le trésor ? Il avait seulement désigné vaguement un lieu inconnu, au-delà de la mer !

Qu’importe ! La trace était retrouvée, Benedetto suivrait la piste. Il y aurait des meurtres, du sang. Mais il fallait, il fallait que le secret lui appartînt, à lui, à lui seul.

Et maintenant, seul dans sa masure misérable, l’homme réfléchissait.

Dans trois jours, à l’aube, les trois hommes s’embarqueraient sur l’Alcyon. Il fallait s’attacher à eux, les suivre, mais comment ?

Benedetto souleva un paquet de haillons qui gisait dans un coin, sur le plancher humide et noirci.

Il en tira une bourse de cuir et la vida sur ses genoux.

Il y avait là une vingtaine de pièces d’or et quelque menue monnaie d’argent. C’était son trésor à lui, amassé sou par sou pendant ces dix années, réserve conservée pour lui servir d’arme suprême, le jour où il saurait enfin le secret d’Ali.

Il compta. À peine six cents francs !

Six cents francs ! Voyons, raisonnons ! L’Alcyon appartenait évidemment à Ali ; ce serait un navire bon marcheur, obéissant aux ordres des héritiers de Monte-Cristo.

Pour le suivre, il n’y avait pas à songer à quelque paquebot faisant un service public. Il eût fallu posséder un vapeur capable de lutter avec l’Alcyon. Folie ! un navire ne se vole pas, il s’achète. Avec quoi ? Avec six cents francs !

Et Benedetto sentait une sueur froide lui monter au front.

Quoi ! est-ce qu’il échouerait, et cela à l’heure décisive. Non, c’était impossible !

Les yeux de Benedetto tombèrent sur le long couteau qu’il avait détaché de sa ceinture et jeté sur son grabat. Tuer ? qui ? À quoi servirait un meurtre !

— Ah ! du moins, s’écria-t-il avec un élan de rage, Ali ne révélera pas le secret. Je le tuerai avant !

Eh bien, après ! quand il l’aurait tué ! serait-il pour cela maître des millions ! Non, le trésor resterait à jamais enfoui, perdu, voilà tout ! Et c’était là ce que ne voulait pas Benedetto…

Se glisser à bord de l’Alcyon ! Peut-être. Se blottir dans la cale, être à bord, caché comme un de ces germes de mort que le navire emporte à l’insu de tous ! Était-ce possible ? Et s’il était découvert !

Le misérable, pensant à tout cela, se martelait la tête avec ses poings !

Tout à coup, il tressaillit.

On venait de frapper à sa porte.

Il rejeta vivement la bourse sous les haillons. Puis il tendit l’oreille. En vérité, il avait peur. Nul ne savait son nom à Marseille. Et pourtant, qui sait ? Ali peut-être l’avait reconnu…

On frappa encore.

— Qui est là ? demanda Benedetto.

— Ami !

— Qui ? ami ! je ne connais pas votre voix… allez-vous-en…

— Ouvrez, vous dis-je. Je suis un allié !…

Benedetto hésita encore, puis il eut un geste de décision :

— Après tout ! murmura-t-il.

Il alla vers la porte, fit jouer les verrous et ouvrit.

Un homme était sur le seuil. C’était un personnage de haute taille, carré des épaules, le visage couvert d’une barbe rousse qui en cachait une grande partie. Le front et les yeux se dissimulaient sous les ailes d’un large chapeau. La coupe de cette barbe semblait indiquer un Américain.

Il était vêtu d’une longue redingote qui l’enveloppait tout entier.

À la vue de cet étrange personnage, Benedetto recula d’un pas.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il brusquement. Qui êtes-vous ?

— Qui je suis et qui je demande ? répondit l’homme avec un accent du plus pur français qui démentait son apparence exotique. C’est ce que vous apprendrez si vous voulez bien m’accorder quelques instants d’entretien.

— Moi ! je ne reçois pas les gens que je ne connais pas.

— Et cependant, reprit l’homme en riant, il me paraît que vous ne connaissez guère la fortune, et vous la recevriez sans doute si elle venait frapper à votre porte.

— Vous n’êtes pas la fortune…

— Peut-être.

Benedetto n’était pas un timide. Il avait traversé tant et tant d’aventures qu’il n’était pas homme à reculer devant l’imprévu.

Il réfléchit un instant ; puis :

— Entrez, dit-il.

L’homme ne se le fit pas répéter. Il fit quelques pas dans la chambre :

— Fermez votre porte, dit-il. Il est bon qu’on ne vienne pas nous déranger.

— Soit, fit Benedetto, intrigué malgré lui.

Les verrous tirés, l’homme reprit :

— On peut s’asseoir, n’est-ce pas ? Ce grabat me suffira. Je ne suis pas délicat. Asseyez-vous à votre tour. Il faut être à son aise pour causer.

Il parlait avec une aisance, une désinvolture qui imposaient à Benedetto. Il s’assit sur un escabeau boiteux.

— Maintenant, reprit l’inconnu, comme j’aime aller droit au but, je veux que ayez tout de suite confiance en moi. Prenez ceci.

Ceci, c’était un billet de mille francs que l’inconnu tenait dans sa main fermée.

— Prenez donc. Je vous l’offre de bon cœur ; et cela ne vous engage à rien. Seulement, comme il vaut mieux ne pas perdre de temps, j’estime utile de vous prouver dès le début que vous n’avez rien à redouter de moi. Ceci est mon premier argument, en attendant les autres.

Benedetto prit le billet, le regarda, puis le jeta dédaigneusement sur le tas de haillons.

— Assez, dit-il ; mais à votre tour, sachez ceci. L’homme que je suis n’a jamais redouté rien ni personne. Que vous n’ayez pas de mauvaises intentions, tant mieux… pour vous. Ceci est un avis, maintenant je vous écoute.

— Décidément, fit l’autre, je crois que nous nous entendrons. Je vais au fait. Il y a tout au plus un quart d’heure que je vous connais, et vous m’avez plu tout de suite…

— Un quart d’heure, dites-vous ? Où m’avez-vous vu ?

— Dans la rue de Noailles…

— Ah !

— Où vous suiviez et surveilliez de près trois personnages qui m’intéressent tout particulièrement.

Benedetto le regardait attentivement, comme s’il eût voulu deviner ce que l’homme ne lui avait pas encore dit.

— Je ne sais ce dont vous voulez parler… reprit-il.

— Ne dites pas cela. Vous le savez fort bien. Vous guettiez trois étrangers qui entraient à l’hôtel de Noailles. Pourquoi ? On n’en sait rien. Mais il y a peut-être intérêt pour vous et pour moi à ce que je le sache. Voulez-vous me l’expliquer ?

— Quelle plaisanterie ! est-ce que par hasard j’ai des comptes à vous rendre.

— Non, je l’avoue. Mais ces gens venaient de quelque part. D’où ? Voulez-vous me le dire ?

Benedetto eut un mouvement d’impatience.

— Vous intervertissez les rôles, dit-il, avec une autorité singulière chez un dépenaillé de son espèce. Je n’ai pas de comptes à vous rendre. C’est vous qui venez à moi. C’est à moi de vous interroger. Encore une fois, qui êtes-vous et que voulez-vous ?

— Oh ! oh ! fit l’homme, je ne m’étais pas trompé. Vous n’êtes pas un mendiant ordinaire… tant mieux…

— Encore une fois, ce que je suis ou ce que j’ai été importe peu. Aussi bien, je vous avertis que je n’ai pas de temps à perdre. Écoutez. Depuis que vous êtes ici, je vous ai bien examiné. Vous portez une fausse barbe. Vous vous cachez. Donc vous voulez jouer quelque grosse partie, et me croyant et me préjugeant misérable, vous avez supposé que j’étais homme à vous aider. Compère ou complice. Je ne dis ni oui ni non. Mais cartes sur table, abattez votre jeu.

L’homme porta la main à son visage, détacha sa barbe rousse, rejeta son chapeau, enleva sa perruque, et apparut ce qu’il était réellement, le docteur Noël Houdas.

— Me voici au naturel, fit-il en riant. Me connaissez-vous mieux ?

— Non. Mais j’aime bien voir les visages. Vous êtes un énergique. J’aime cela. Un dernier mot. Si vous avez quelque affaire à me proposer, je puis l’accepter, à la condition qu’il s’agisse d’une prompte exécution et qu’il y ait de l’argent derrière, beaucoup d’argent. Il faut que dans trois jours j’aie quitté Marseille. J’ai pensé à vous.

— Bon ! de mon côté, voici : je suis depuis Paris à la piste des trois hommes que vous surveilliez tout à l’heure. J’ai le plus grand intérêt à savoir ce qu’ils ont fait ce matin…

— Un intérêt… d’argent.

— Oui, il s’agit de millions…

— De millions ! fit Benedetto en tressaillant.

— D’une fortune colossale. Si vous êtes l’homme que je crois et si vous voulez m’aider, je vous enrichirai…

— Quels sont ces trois hommes ?

— Ne le savez-vous pas ? Alors pourquoi les suivez-vous ?

— Là n’est pas la question. Oui, ces trois hommes sont allés ce matin quelque part. Oui, ils sont intéressés eux-mêmes à une affaire colossale, qui se chiffre et se chiffrera par millions. Leur secret est entre mes mains. Mais je ne veux point le partager… Vous voyez qu’à mon tour, je suis franc.

Houdas réfléchissait qu’il avait retrouvé la piste de Soïloff et de ses amis, il comprenait qu’il lui était impossible d’agir seul. Il fallait les suivre de près, et il courait grand risque d’être reconnu. Il avait cru d’abord ne découvrir en l’inconnu qu’il avait vu devant l’hôtel de Noailles qu’un de ces misérables qui cherchent l’occasion de quelque mauvais coup.

Maintenant la situation se compliquait. C’était un associé qu’il rencontrait. Lui, Houdas ne savait rien. Cet homme paraissait tout savoir. Fallait-il se livrer ? Benedetto ne le quittait pas un seul instant des yeux.

— Écoutez, reprit-il. J’aime jouer franc jeu. Je connais un secret, peut-être est-ce le même que celui que vous cherchez. Entre mes mains, le secret peut être perdu. Pourquoi ? parce que je suis pauvre et que pour mener l’affaire à bien, il faudrait de l’argent, beaucoup d’argent. En avez-vous ?

— Oui, dit Houdas.

— Oh ! mais il ne s’agit pas d’un ni de deux billets de cent francs…

— Que faudrait-il ?

— Au moins cent ou cent cinquante mille francs…

— Je les ai.

— Ah bah ! Sur vous ?

— Oui.

Il n’avait pas achevé ce mot que d’un mouvement si brusque et si violent qu’Houdas n’avait pu ni le prévoir ni l’empêcher, Benedetto lui avait lancé ses deux mains à la gorge…

Il était grand jour, le soleil du Midi dardait sur la ville et éclairait jusqu’aux derniers recoins des ruelles. Peut-être à quelques pas de là, des passants allaient, riant à la lumière éblouissante… Qui sait ! un agent de police frôlait peut-être en marchant la porte de la masure…

Et pas un bruit, pas un mouvement, n’avertissait la grande ville qu’un assassinat se commettait.

Les doigts longs et nerveux avaient si bien saisi le cou, la tension des muscles s’était faite si énergique et si vive, qu’Houdas n’avait même pas eu un hoquet.

Ses yeux s’étaient effroyablement dilatés, sa bouche ouverte s’était contournée, laissant jaillir la langue subitement enflée…

Benedetto restait immobile, tenant à bout de bras cette masse humaine, étudiant du bout de ses doigts les palpitations qui s’éloignaient.

Et quand il fut certain que la mort avait accompli sa tâche, il déposa ce cadavre sur le sol.

Il tâta le cœur. Tout était bien fini.

Alors, posément, comme un homme qui vient d’accomplir un acte utile, il détacha les boutons de la redingote, fouilla les poches…

La recherche ne fut pas longue. Un portefeuille gonflé à crever contenant quatre-vingt-dix-huit billets de mille francs et quatre chèques au porteur de vingt-cinq mille francs chacun payables à la première maison de banque de Marseille. Il y avait de plus des papiers, des cartes au nom du docteur Noël Houdas. Il était bon de faire disparaître cela. Parmi ces papiers, une pièce importante : une copie faite de mémoire du testament de Monte-Cristo.

Benedetto glissa le tout dans sa poche.

Puis il étendit le corps sur son lit, le déshabilla tout entier, se déshabilla à son tour, et opéra la substitution des vêtements. Sauf le visage, c’était bien le Speratore qui était étendu là. Benedetto regarda le plafond de la maison. Il était fait de plâtras, sillonnés de brisures. Il se hissa sur l’escabeau, détacha plusieurs blocs et, de haut, les laissa tomber sur le visage qui s’écrasa.

— Cette nuit ! murmura-t-il, le feu fera le reste.

Et tout étant bien disposé ainsi, il reprit le chapeau d’Houdas, se cacha le bas du visage sous la fausse barbe et sortit, calme, en refermant soigneusement la porte derrière lui.

XXVI

OÙ VONT-ILS ?

Le ciel est d’un bleu profond. Tout au loin à l’horizon se lève une buée blanche, pareille à la vapeur qui surgirait d’une chaudière qu’on ne verrait pas.

Le vent se tait. Les oiseaux de mer passent, rapides comme des flèches, rasant les vagues presque immobiles, puis, en un cercle immense, se perdent loin de l’œil qui ne peut les suivre.

Jetant dans l’air son panache de fumée, qui s’étend et s’éparpille, l’Alcyon, de toute la vitesse de son hélice, troue le flot de la Méditerranée.

L’Alcyon, c’était le nom du navire sur lequel Monte-Cristo avait jadis quitté la France, jetant un adieu qu’il croyait éternel à cette terre qui lui avait été cruelle ; plus tard encore, c’était l’Alcyon qui l’avait ramené à Marseille, quand il était appelé par Mercédès, c’était l’Alcyon qui l’avait conduit aux côtes d’Afrique.

Il avait voulu que ce nom se perpétuât. Ali avait reçu des ordres suprêmes, et depuis quinze années, toujours l’Alcyon, fils et petit-fils de l’Alcyon, attendait dans le port de Marseille que l’heure eût sonné d’obéir au testament mystérieux du maître.

Ce temps était venu.

Et sous le ciel doux et pur, l’Alcyon filait vers la haute mer.

Où allait-il ?

Debout sur le roof, Ali se tenait immobile, les bras croisés, indiquant d’un signe de tête au mousse qui se tenait près de lui la direction à suivre.

Voici quelle était sa mission. Il y songeait se disant qu’il ne devait rien oublier.

Il avait ordre de débarquer les héritiers sur le rivage, de les conduire en un lieu qui lui serait désigné : puis quand ils seraient en possession du trésor, Ali était libre…

Libre ! Que ferait donc cet homme qui n’avait vécu que par Monte-Cristo, qui n’avait aimé que lui ? Il repartirait sur l’Alcyon et aborderait aux côtes d’Afrique.

C’était sa volonté. C’était l’acte suprême qu’il voulait accomplir.

Autrefois, il y avait bien longtemps de cela, il était fils d’un des rois du désert… Eh bien, c’est dans le désert qu’il s’enfoncerait, marchant vers le soleil, pour une fois encore boire à longs traits cette atmosphère brûlante que son enfance avait respirée…

Il s’étendrait sur le lit de sable mouvant, et là, ses yeux ouverts, il se laisserait peu à peu ensevelir par la poussière fine qui tournoie et s’affaisse, entendant ces bruits mystérieux qui sont la voix du désert, que les Africains comprennent et qui parfois épouvantent les Européens…

C’était la suprême récompense que s’était décernée Ali…

Mourir enveloppé dans le linceul de la patrie.

Et, maintenant, l’œil fixe, indifférent à tout ce qui n’était pas son devoir, il regardait l’horizon, avide de vitesse, aspirant son pays qui était là-bas, au sud, bien au sud, et qui l’appelait.

Où donc allait l’Alcyon ?

Soïloff et Gordon, seuls – car ils n’avaient point voulu que Georges Lewall les suivît – se promenaient sur le pont, inquiets, fiévreux malgré eux.

Certes, c’étaient des âmes fortes et trempées.

Et pourtant une angoisse indéfinissable leur serrait le cœur.

C’est ainsi qu’ils avaient dit à Georges :

— Ami, nous allons accomplir l’œuvre décisive. Encore quelques jours, quelques heures peut-être et nous aurons obéi au comte de Monte-Cristo.

« Mais il nous semble qu’un danger suprême est suspendu sur nous. Donc il faut que tu te sacrifies et que tu restes en France.

Et comme Georges se récriait, disant que sa place était là où se trouvait le péril :

— Songe à tous ceux que nous aimons, lui avait dit Soïloff. Songe à celle qui t’a donné sa vie, songe à ton enfant…

— Songe à Véra, avait ajouté Gordon, et songe à Juliette…

Les trois hommes s’étaient tus, oppressés. Qui n’a éprouvé ces étranges sensations, alors que la poitrine se serre sous une contraction involontaire, que la respiration se fait plus brève… tandis qu’autour de soi tout semble normal, que le soleil brille et que la nature sourit.

— Vous m’imposez un grand sacrifice, avait répondu Georges. Mais je ne discute pas. L’amitié a droit d’ordonner. J’obéis.

— Écoute-moi, reprit Gordon. Tout à l’heure nous allons partir. Où nous dirigeons-nous ? Ali ne nous l’a point révélé. Est-ce en Italie, en Sicile, en Afrique ? Nous ne pouvons pas le deviner. Quoi qu’il en soit, ami, tu nous attendras un mois… Si le mois écoulé tu n’as point entendu parler de nous, alors tu feras appel à nos amis, le clan des Terre-Neuve, et tu partiras avec eux… tu fouilleras les côtes, jusqu’à ce que tu aies découvert nos traces. Sois tranquille, quoi qu’il puisse arriver, nous faciliterons ta tâche…

Georges avait juré.

Puis les mains s’étaient serrées. Par un mouvement profond et involontaire trois hommes s’étaient jetés aux bras l’un de l’autre.

Et Soïloff et Gordon étaient partis.

Georges resté seul avait vu l’Alcyon s’élancer hors du port, d’abord avec un long balancement, comme s’il eût voulu prendre possession du flot, pour filer vers l’horizon.

Que pouvaient donc craindre les deux amis ? Certes il n’était point de trahison à redouter d’Ali. Ils le savaient et ne doutaient pas de lui. Est-ce que tout, autour d’eux, dans l’éclatement merveilleux de la nature ensoleillée, ne parlait pas de vie, d’espérance, d’avenir…

— Vois donc, dit tout à coup Gordon en étendant le bras vers la mer, on dirait que ce léger bateau à vapeur suit exactement la même route que nous ?

En effet, à quelques cents brasses derrière l’Alcyon, un steamer, qu’à sa forme et aux couleurs sombres de sa coque on reconnaissait pour un yacht anglais, semblait suivre exactement le sillon que traçait le navire.

— Eh bien, fit Soïloff en souriant, est-ce que la mer n’est pas à tout le monde ?

— Certes, mais remarque que ce steamer gagne sur nous…

— Ce qui prouve qu’il ne nous suit pas…

— Il faut en tout cas que ce soit un marcheur exceptionnel. Car l’Alcyon est lui-même d’une vitesse peu commune.

— Ceci est affaire de mécanicien, répliqua encore Soïloff. En vérité, ami, est-ce que les millions, avant même qu’on les possède, troublent déjà les cerveaux les mieux équilibrés ? Nous sommes en pleine méditerranée, le cap sur la Sicile ou la baie de Naples. Avons-nous donc à nous étonner que quelque autre navire que le nôtre suive le même chemin ?

— Tu as raison. Je suis fou. Que veux-tu ? Il est des impressions auxquelles on ne commande pas…

Soïloff garda un instant le silence, puis :

— J’ai tort de te railler, reprit-il, car ces impressions, en dépit de toute ma raison, je les subis moi-même. Oui, je me répète mentalement ce que nous avons dit à Georges. Il y a quelque part un péril. Mais où est-il ?… En tous cas, je ne sais pourquoi, mais il semble que ce que nous avons à redouter n’est pas… comment dirais-je ?… n’est pas humain… il me semble que c’est de la nature, du ciel, de la terre que surgira le péril. Encore une fois, cela ne s’explique pas, et cependant cela s’impose à moi comme une profonde conviction…

— Allons ! c’est folie ! fit Gordon réagissant contre l’émotion qui l’envahissait lui-même.

Il monta rapidement sur le roof et s’adressant à Ali :

— Sommes-nous bientôt arrivés ? demanda-t-il ?

— Oui, fit Ali

— Combien d’heures ?

Ali montra ses doigts étendus. Cela indiquait huit heures.

Il était une heure. Donc c’était à neuf heures du soir que l’on toucherait au but.

— Ne peux-tu nous dire encore où tu nous conduis ?

Ali parut hésiter. Puis il eut un geste de décision. Ici, en pleine mer, il avait le droit de tout révéler. Il n’avait pas à craindre que quelque oreille indiscrète saisît son secret.

Il tira de sa poitrine une petite carte qu’il déploya. Puis, s’étant agenouillé, il l’étendit sur le roof.

Il posa le doigt sur un des points de la carte.

Gordon se pencha et lut cette indication :

— Île d’Ischia.

Au même instant, le yacht anglais passait rapide comme l’éclair le long de l’Alcyon et prenait l’avance.

Ali releva brusquement la tête et regarda.

Le pont du yacht semblait vide. Seulement deux matelots accoudés aux bastingages regardaient la mer bleue.

XXVI

CE QUI REMPLACE UN PASSEPORT

Revenons de trois jours en arrière.

Benedetto, après le meurtre de Noël Houdas, était sorti, vêtu des habits du mort, calme, impassible comme un homme qui depuis de longues années attend le résultat d’un calcul et qui s’est préparé d’avance à toutes les émotions.

Il se sentait vaillant, rassuré, rajeuni.

Ses soixante ans ne lui pesaient plus : il était prêt à une vie nouvelle, avec toutes ses éventualités, surtout avec toutes ses jouissances. C’était une résurrection.

Cette nature de bandit avait un incroyable ressort.

Il se mit à marcher lentement, réfléchissant sur tout cela, comme sur l’opération la plus simple qu’il s’agissait maintenant de mener à bien.

Les faits étaient ceux-ci : il n’avait jamais douté sur l’existence du trésor de Monte-Cristo. Avec un instinct qui ne l’avait pas trompé, il avait deviné que le comte avait confié ce secret à un de ses anciens serviteurs. Bertuccio était mort. Ali restait seul. Donc ce devait être Ali qui avait été le confident suprême.

La preuve était acquise que Benedetto ne s’était pas trompé. Cette patience de dix années n’avait pas été trompée. Ces étrangers, dont Benedetto ignorait le nom, étaient les seuls hommes qui depuis si longtemps eussent pénétré dans la maison Dantès.

De longue date, Benedetto s’était ménagé les moyens d’espionner Ali dans cette maison : il avait donc pu, avec la plus grande facilité, s’introduire dans le jardin et assister de là à la scène qui s’était passée entre lui et les étrangers.

Enfin la fenêtre s’était ouverte et Benedetto avait pu saisir des paroles qui contenaient la révélation décisive.

Incomplète, cependant, puisque par un dernier scrupule, Ali n’avait pas formellement indiqué où se trouvait le trésor.

Seulement, Benedetto avait compris qu’il y avait voyage en mer. Il lui fallait donc partir, lui aussi, sur un navire assez rapide pour ne point perdre les traces de l’Alcyon.

Tout était possible. Mais il fallait de l’argent. Voici que le hasard l’avait servi à merveille. Houdas était venu se jeter dans la gueule du loup. Avec une audace presque enfantine, il avait avoué qu’il portait avec lui une somme considérable, presque une fortune ; Benedetto n’avait pas hésité. Il fallait marcher droit et vite.

Il avait étendu le bras, Houdas était tombé foudroyé.

Bien coupé, comme disait Catherine de Médicis. Maintenant il s’agissait de coudre.

Tout d’abord il était indispensable de se rendre méconnaissable. C’était un art dans lequel Benedetto était passé maître. Il fit ceci : il acheta des flacons de teinture, divers onguents à des points divers de la ville, puis il passa la journée sur le port, le chapeau rabattu sur les yeux. Quand la nuit fut venue, il alla au chemin de fer, attendit l’arrivée d’un train, et se mêlant au flot des voyageurs qui entrait dans la ville, il suivit un des commissionnaires qui font la place pour les hôtels. Il entra résolument dans un de ceux qui avoisinent la gare, parlant une sorte de langue à peine compréhensible, bien enveloppé, de telle sorte qu’il fût impossible de distinguer ses traits ou la nuance de ses cheveux. Il s’enferma aussitôt dans sa chambre, et là il procéda soigneusement à la transformation qu’il avait projetée.

Avec une habileté de forçat habitué aux évasions, il se coupa lui-même les cheveux, les teignit en noir. Puis il fit tomber sous le rasoir la barbe épaisse qui lui couvrait le bas du visage, laissant seulement les moustaches longues et touffues qu’il teignit également.

Dans un sac de nuit qu’il s’était procuré dans la journée, il prit du linge.

En une heure, la métamorphose était complète. Les vêtements d’Houda étaient, on le comprend, d’un bon faiseur et lui allaient à merveille.

Quand il se regarda dans la glace, il eut un sourire de satisfaction. Le Speratore avait disparu : il restait un personnage d’une cinquantaine d’années, aux traits énergiques, aux dents blanches, rappelant le Benedetto d’autrefois. C’était le meilleur de tous les déguisements.

Qui d’ailleurs eût reconnu Benedetto ? Il y avait longtemps que tous ceux qu’il avait connus avaient disparu. Qui était-il ? un voyageur arrivant de Paris. Que lui fallait-il de plus ? Un nom, quelques papiers. Il examina le portefeuille d’Houdas. Il n’y avait là rien qui pût lui servir, en dehors bien entendu des billets de banque et des chèques à vue. On n’a plus de passeports aujourd’hui, ce qui est fort gênant pour les malfaiteurs. Il était si simple de falsifier ces pièces que la gendarmerie considérait comme sacro-saintes.

Houdas n’avait dans son portefeuille que des cartes de visite, quelques lettres sans importance, un petit poignard à lame triangulaire ; Benedetto réfléchit un instant. Des cartes de visite, il était facile de s’en faire faire dès le lendemain. Quant à des lettres… Benedetto sourit. Il savait l’importance qu’on attache à ce détail. Il saurait y remédier.

Il était alors neuf heures du soir.

À cette heure, Marseille est vivant, très vivant. Benedetto sortit, entra dans un café, y demanda de quoi écrire, introduisit dans des enveloppes des feuilles de papier blanc, écrivit comme suscription le nom qu’il s’était choisi : Monsieur le comte Garbera, à l’Hôtel du Monarque, alla les jeter à la boîte, puis il se rendit au télégraphe, et à la même adresse expédia une dépêche.

Ceci fait, il entra dans un magasin, acheta de menus objets pour une dizaine de louis, et priât qu’on les lui envoyât immédiatement. Puis rapidement il revint à l’hôtel et se fit servir à souper dans la grande salle.

Il y était à peine depuis une heure que le gérant de l’hôtel apparaissait, poli, obséquieux, et s’approchant :

— Pardon, monsieur, vous n’avez pas encore inscrit votre nom…

— Monsieur Garbera, répondit brusquement Benedetto, du ton d’un homme qu’on dérange.

— M. le comte Garbera, accentua le gérant en doublant son sourire. En ce cas, voici une dépêche pour M. le comte.

— Oh ! donnez !

Les dépêches ont cet avantage que sur l’enveloppe bleue nul signe n’indique la provenance. Donc, celle-ci devait venir de Paris.

— Attendez, dit Benedetto.

Il déchira vivement le cachet.

— Ah ! de mon fils, fit-il. Mille remerciements.

— Monsieur le comte ne répond pas ?

— C’est inutile.

Au même instant, un garçon de magasin se présentait avec un paquet portant le nom du comte Garbera.

Le tour était joué. Les lettres arrivèrent le lendemain matin. Le comte était créé de toutes pièces. Le maître d’hôtel se fût fait hacher en petits morceaux, plutôt que de permettre qu’on discutât le nom et la qualité de son hôte.

Quand on connaît les trucs, rien, on le voit, n’est plus simple que de se constituer une identité.

— Vous ferez monter cela dans ma chambre, dit Benedetto qui, pour payer le facteur, avait sorti quelques billets de mille francs, cinq ou six – point trop, ce qui est encore de la prudence. Maintenant, monsieur, pouvez-vous me rendre un service ?

— À vos ordres, monsieur le comte.

— Je suis à Marseille pour deux ou trois jours ; où pourrais-je passer ma soirée ?

— Nous avons le Grand-Théâtre…

— Je n’aime pas la musique…

— Monsieur le comte aimerait-il à être introduit dans un cercle ?… Vous savez que les cercles de Marseille sont plus beaux que ceux de Paris.

— Mais je suis un étranger et n’ai aucun titre…

— Qu’à cela ne tienne. Je me ferai un honneur de conduire monsieur le comte au cercle des Phocéens dont je fais partie…

— Mille remerciements.

Et voici comme le Speratore qui, hier encore, n’était que le mendiant des allées de Meilhan, entrait au premier cercle de Marseille, reconnu, sans discussion, pour le comte Garbera.

XXVIII

PARTIES D’ÉCARTÉ

Quand Benedetto se vit au milieu de ces salons magnifiques, éclatants de lumière, il eut un large soupir de satisfaction.

Redressé de toute sa hauteur, il reprenait ses grands airs d’autrefois, et, en vérité, ce bandit qui s’était frotté à toutes les classes de la civilisation, depuis les forçats de Toulon jusqu’aux ducs et barons de la suite de Radetzky, avait, dans ses allures, je ne sais quelle grandeur native qui frappait au premier coup d’œil.

Présenté à quelques hauts négociants de Marseille, il les avait salués avec une exquise urbanité, puis s’était mis à errer seul à travers les salons.

Il reprenait pour ainsi dire possession de lui-même ; il s’exerçait à respirer à nouveau cette atmosphère de richesse et de luxe. Et en lui-même il sentait un orgueil indicible.

Hier encore, il n’était rien qu’un mendiant exposé aux risées des gamins ; mais le mendiant, étant une volonté, avait été secondé par le hasard qui l’avait récompensé de dix longues années d’attente. Que lui avait-il fallu pour cela ? Une minute d’énergie, la force de son bras. Il était déjà presque riche. Il s’était affublé d’un nom sonore que nul ne pouvait lui enlever. Et, enfin, devant lui s’ouvrait un horizon immense ! Ah ! pourquoi n’était-il plus jeune ! Avoir vingt ans et être six cents fois millionnaire, quel rêve ! Mais il avait soixante ans…

Cependant, si fort qu’il fût, Benedetto se trouvait dans la situation d’un meurt-de-faim qui tout à coup se trouve en face d’une table richement servie et que grisent les mets et les vins capiteux.

Une ombre se répandait sur ses yeux. Il se sentait saisi d’une sorte d’ivresse. Des bouffées chaudes lui montaient aux tempes.

Il était arrivé dans les salons de jeu.

Là, des jeunes gens, des hommes faits, des vieillards jetaient sur le tapis vert des louis et des billets de banque. Il y avait des tintements sonores, des froissements soyeux. Toutes les nuances de la passion se reflétaient sur les visages.

Il s’était arrêté auprès d’une table.

On y jouait l’écarté.

Un jeune homme de vingt-cinq ans à peine, très brun, d’une beauté superbe, vigoureux et séduisant à la fois, ayant de grands yeux noirs hardiment fendus, mais au regard doux et velouté, tenait le jeu, et devant lui les adversaires se succédaient sans qu’aucun d’eux pût parvenir à le déloger de sa situation acquise.

Il avait déjà passé onze fois.

Par une forfanterie de jeune homme, il augmentait chaque fois sa mise de la somme gagnée à son adversaire.

La partie ayant commencé à un louis, l’enjeu était maintenant de mille louis.

Le dernier vaincu venait de se lever.

— Mille louis, dit le jeune homme en regardant autour de lui.

— Décidément, mon cher Cavalcanti, dit un des parieurs qui se tenaient debout autour des tables, vous avez ce soir trop de chance.

— Ce qui signifie, reprit le jeune homme en souriant, que vous avez tous peur de moi.

Cavalcanti ! Ce nom, frappant l’oreille de Benedetto, l’avait fait tout à coup tressaillir.

Cavalcanti, ainsi s’était-il appelé lui-même, lorsque Monte-Cristo l’avait tiré du bagne pour le lancer dans le monde parisien ; c’était sous le nom de Cavalcanti qu’il avait dû devenir l’époux de Mlle Danglars.

Enfin, ce nom qu’il usurpait était encore porté par Bartolomeo, le faux major qui lui servait de père et qui, pour la circonstance, s’était bâti de toutes pièces une généalogie de circonstance.

Benedetto n’avait oublié aucun de ces détails ; et il se demandait si, en vérité, ce nom existait réellement. Il regardait attentivement ce jeune homme, dont la beauté le frappait, dont le sang-froid l’émerveillait ; et il lui semblait, en vérité, se retrouver tel qu’il était il y avait près de quarante ans.

À ce moment, et comme le jeune homme, sans hâte, et ne paraissant pas vouloir se dérober aux hasards dangereux d’une revanche, répétait son appel, ses yeux se fixèrent sur ceux de Benedetto.

Une impression bizarre, inexplicable, s’empara de lui. Il lui sembla que dans ce regard il y avait comme un défi personnel.

Et, sans raisonner, poussé par un vieil instinct de viveur et de joueur, il fit un pas en avant et dit :

— Si vous me le permettez, monsieur, je tiendrai votre partie.

Il y eut un léger mouvement de surprise ; mais en même temps de sympathie.

L’inconnu avait grand air, on n’était pas habitué à la défiance. L’homme qui tient mille louis sur un coup de cartes, et qui, de plus, tirant son portefeuille, y cueille délicatement vingt billets de mille francs, est toujours bien accueilli par les joueurs…

— Je suis à vos ordres, monsieur, dit celui qu’on avait nommé Cavalcanti.

Benedetto s’assit, et s’inclinant légèrement :

— Je me nomme, dit-il, le comte Garbera, de Pise.

— Et moi, Giacomo Cavalcanti, de Milan.

Ces deux répliques avaient été échangées sur le ton de la plus parfaite courtoisie. C’était la poignée de main de deux tireurs qui vont croiser l’épée.

Benedetto prit les cartes.

À ce contact, il éprouva une commotion. Il y avait si longtemps qu’il n’avait joué. Il était, on le sait, expert en la matière. Et mentalement, il se posa cette question :

— Jouerait-il en toute loyauté ou userait-il de ses petits talents ?

Il réfléchit rapidement qu’il pouvait s’être rouillé, que ce serait risquer beaucoup que de tenter Dieu, en s’exposant à quelque catastrophe.

Ces idées traversèrent son cerveau avec la rapidité de l’éclair. Il se décida, il laisserait agir le hasard.

Après tout, il ne s’agissait que de mille louis, le dixième de ce qu’il possédait. Et puis, il était beau et bon joueur…

Mieux valait ne pas risquer une surprise.

Les deux hommes commencèrent la partie.

Benedetto était en possession de tous ses moyens, le cerveau un peu surchauffé, mais lucide.

Au premier coup, son adversaire retourna le roi et fit le point.

Au second coup, Benedetto ne retourna pas le roi et perdit la vole.

Cavalcanti avait donc quatre points ; Benedetto n’avait rien.

Ceux qui, fétichistes acharnés, avaient parié pour le nouveau venu contre la chance persistante de Cavalcanti, commençaient à faire triste mine.

Benedetto, impassible, un peu pâle seulement, donna les cartes.

— Le roi, dit-il.

L’autre joua. Benedetto fit les cinq levées.

Trois à quatre.

Les chances s’égalisaient.

Au coup suivant, Benedetto fit le point : quatre à quatre.

Les physionomies assombries tout à coup s’éclaircirent.

C’était le coup décisif.

Benedetto gagna. Cavalcanti, avec le calme le plus parfait, abandonna les mille louis qui étaient devant lui et se leva.

— Pardon, monsieur, fit Benedetto, si vous le voulez bien, je vous offre votre revanche… dans les mêmes conditions… deux mille louis…

Cette fois, la galerie ne put réprimer un vrai mouvement d’admiration. C’était en vérité de la générosité superbe. Benedetto devina cette sympathie générale ; et il se sentit saisi d’un indicible orgueil.

Cavalcanti avait paru hésiter. Mais il comprit qu’une offre aussi magnanime ne pouvait être refusée. Il se rassit, prit dans sa poche un calepin d’où il tira un carnet de chèques, écrivit le chiffre de quarante mille francs, signa et le posa sur la table.

La partie recommença.

Et encore une fois, les premiers coups furent favorables à Cavalcanti.

Mais voici que Benedetto, dont l’œil retrouvait toute son ancienne expérience, constata dans le jeu de son adversaire quelques irrégularités qu’il connaissait fort bien.

Et c’était fait ! oh ! de main de maître ! un coup de poignet de premier ordre.

Vous croyez peut-être que Benedetto songea à se fâcher. Pas le moins du monde. Au contraire.

Il se sentait touché d’une immense sympathie pour ce beau garçon qui maniait si bien les cartes : « Voilà pourtant comme j’étais à son âge », pensait Benedetto. Et il se mirait dans sa belle jeunesse perdue.

Cavalcanti avait quatre points. Zéro au compte de Benedetto.

C’était à Cavalcanti à donner.

— Toi, mon petit, pensa Benedetto, tu vas être bien étonné.

Il suivit d’un œil attentif les manœuvres de son adversaire et eut peine à réprimer un mouvement d’admiration. Vrai ! c’était superbe ! Il allait retourner le roi, c’était aussi sûr qu’il y a un Dieu.

Or, il paraît que ça n’était pas sûr du tout.

Il ne nous appartient pas de révéler les moyens employés par Benedetto.

Toujours est-il que Cavalcanti qui, d’un coup de main plein d’élégance, avait retourné la carte en disant :

— Le r…

s’arrêta brusquement en voyant qu’il avait retourné le huit de pique.

— Le roi, atout, atout, atout et atout, dit Benedetto en jouant. Ça fait trois points.

Cavalcanti ne broncha pas.

— Décidément, il est très fort. Il me plaît beaucoup ce petit.

C’était au tour de Benedetto de donner les cartes.

Il fut superbe. Le vieil homme ressuscitait dans toute sa splendeur.

Il étendit les bras, fit saillir les manchettes de sa chemise, en dégageant bien les poignets. Pour battre les cartes, il les tint un peu haut, bien en vue, les maniant à peine du bout des doigts.

Puis, les yeux fixés sur ceux de Cavalcanti, et sans regarder les cartes, il donna, retourna le roi, le marqua sans même l’avoir vu – ce que personne ne remarqua – excepté cependant Cavalcanti qui resta impassible – refusa de donner les cartes sans avoir relevé son jeu, et simplement fit le point avec une désinvolture charmante.

À vrai dire, Benedetto avait travaillé en artiste. Cavalcanti salua, se leva et dit d’une voix aussi claire que celle d’un enfant :

— Allons ! la soirée a mal fini ! À d’autres, messieurs.

Benedetto attendit un instant sans rien dire. Il y avait quatre-vingt mille francs sur table dont, il est vrai, un chèque dont il n’aurait pas donné cinquante centimes. Quelqu’un viendrait-il ? Le moment devait être grave pour le jeune Cavalcanti, car il devait être très important pour lui de savoir en quelles mains tomberait le chèque que Benedetto estimait faux et archi-faux.

Cavalcanti s’était reculé discrètement, s’appuyant à une des chaises, comme tout prêt à servir de témoin à un nouveau duel.

Quelqu’un dit :

— Je tiens cinq cents louis.

Le comte Garbera eut un salut de bonne compagnie, et se levant :

— En ces conditions, je crois que je puis passer la main.

— Certainement, certainement, firent quelques voix.

Benedetto, comte de Garbera, sourit à cette approbation, remit les billets et le chèque dans sa poche avec la plus parfaite correction, et dit :

— La place est bonne, je la cède.

Elle fut immédiatement occupée, et la partie recommença sur de nouveaux frais.

— Il me plaît beaucoup, ce petit, se répétait mentalement Benedetto.

Sans affectation, il fit quelques tours dans les salons, serra la main de son hôtelier qui s’inclina très bas, car il savait que monsieur le comte avait gagné soixante mille francs, et finalement sortit.

Il était minuit.

Benedetto sentait le besoin de prendre l’air. Il avait d’ailleurs plusieurs ordres de préoccupations et des plus importantes.

Il n’oubliait certes pas qu’il avait d’abord à faire un petit tour du côté de sa masure et en finir avec le Speratore.

De plus, il avait pris position, mais c’était peu de chose. Il s’agissait d’employer la journée du lendemain à la grande affaire et se mettre en mesure de donner la chasse à l’Alcyon.

Enfin, et ceci n’était pas la moindre, il était absolument pincé par le jeune homme en question.

On se rappelle la passion de Vautrin pour Lucien de Rubempré. Le forçat de Balzac rencontre sur une route un jeune homme adorablement beau qui, désespéré, songe au suicide. Il est pris d’une sympathie irrésistible pour cet enfant dont il se fait le protecteur. Le bandit vigoureux s’intéresse à cette faiblesse.

Ici, rien de pareil. Benedetto, brigand de passé et d’avenir, s’était subitement passionné pour ce jeune misérable qui lui rappelait toute sa jeunesse, qui s’appelait Cavalcanti, comme naguère il s’était appelé lui-même, et dont la perversité l’enthousiasmait.

Si jeune et déjà voleur émérite ; ce n’était pas un homme ordinaire. Et puis, quel sang-froid ! quelle résistance ! Pas un pli de son visage n’avait tressailli, quand il avait perdu. C’était beau, c’était sublime ! Vrai, Benedetto admirait de toute son âme.

Seulement, le jeune homme était-il complet ! Être voleur, c’est peu. C’est à la portée de tout le monde, avec une certaine éducation.

— Mais, se demandait Benedetto, qu’aurais-je fait à sa place, moi, autrefois, si un inconnu, en qui j’aurais reconnu un tricheur, était venu m’arracher le fruit de mon travail. Pardieu ! rien de plus simple… j’aurais suivi l’homme…

Il pencha la tête de façon à regarder par la fenêtre.

À ce moment, il tendit l’oreille.

Comme il s’était engagé dans les ruelles désertes, il entendait un pas, très assourdi d’ailleurs, se régler sur le sien.

— J’aurais attendu, continuait à penser Benedetto, qu’il se trouvât dans un lieu favorable, dans la nuit, et…

Il n’acheva pas. Celui qui le suivait s’était rué sur lui et Benedetto sentit que la lame d’un poignard l’effleurait seulement, car d’un bond il s’était retourné et avait saisi à la volée, dans l’ombre, le bras qui s’abattait sur lui.

Une lutte s’engagea. Ni l’un ni l’autre ne parlaient. Ils étaient vigoureux. L’un cherchait à tuer, l’autre voulait réduire son adversaire à l’impuissance. L’assaillant était robuste, mais Benedetto, au jeu de combat comme au jeu d’écarté, avait d’antiques ressources inconnues des simples catéchumènes. Il lui fallait d’ailleurs faire appel à toute son ancienne habileté. Enfin, l’homme fut renversé et le poignard lui échappa.

Benedetto s’en saisit rapidement, le glissa dans sa poche, puis se relevant, il tendit la main au vaincu en lui disant :

— Allons, jeune homme, relevez-vous et causons.

Voilà qui était de la générosité et du meilleur aloi.

L’autre s’était brusquement redressé.

— Pas d’enfantillage, continua Benedetto, je suis plus vieux, plus fort et plus malin que les gamins.

Et il passa son bras en camarade, en père indulgent, sous celui de Cavalcanti.

— Mon petit, lui dit-il, tout à l’heure tu as voulu me voler. Tu t’es aperçu que tu avais affaire à un maître. Maintenant tu as voulu me tuer, et tu as constaté que j’ai encore le poignet solide. Ne sois pas humilié. On peut être vaincu par moi sans déshonneur. Je ne t’en veux pas, loin de là. Réponds franchement. Un mot encore : je suis vieux, je n’ai pas de fils. Si tu me satisfais, je me charge de ton avenir. Maintenant écoute, et surtout ne cherche pas à me tromper. Tu ne t’appelles pas Cavalcanti, il n’y a pas de Cavalcanti. Comment s’appelait ton père ?

— Bartolomeo Scozzone, répondit froidement le jeune homme.

Benedetto faillit laisser échapper un cri. Ce Bartolomeo, qui lui avait servi de père, c’était lui qui l’avait tué, jadis, pendant la révolution milanaise… Ce jeune homme était le fils de celui qu’il avait assassiné ! Ceci compliquait la situation.

Il y eut un moment de silence. Puis Benedetto continua :

— Ta mère…

— S’appelait Aurora Vertelli et tenait un tripot à Milan. Elle est morte.

— Alors, tu as cherché fortune ?

— Oui.

— Combien cela t’a-t-il coûté ?

— Trois ans de prison.

— C’est peu. Une peccadille, ajouta Benedetto avec dédain.

— J’avais tué pour voler. Mais j’avais fait disparaître le cadavre.

— C’est mieux. Ce nom de Cavalcanti…

— J’ai su que mon père l’avait porté autrefois, je l’ai pris…

— Bon. Qu’est-ce que tu fais à Marseille ?

— Je me suis évadé de prison. Je suis venu chercher fortune…

— Et tu n’as pas réussi…

— Pardon ! j’avais déjà gagné quarante mille francs au jeu.

— Comment ! le chèque de quarante mille francs n’est pas faux.

— Vous me croyez donc bien bête… S’il eût été faux, il m’eût été impossible de me représenter au cercle le lendemain…

Tout cela était dit avec un sang-froid qui provoquait chez Benedetto de petits frissons d’admiration.

— Écoute, dit-il, tu m’intéresses. Tu veux être riche ?

— Par tous les moyens possibles.

— Tu me l’as prouvé. Es-tu homme à te lancer dans une aventure les yeux fermés ?

— C’est selon.

— Je t’ai prouvé que je n’étais pas le premier venu…

— Hum ! vous filez admirablement la carte. Vous m’avez terrassé, qu’est-ce que cela prouve ?

Décidément, il était superbe.

Benedetto réfléchit un instant :

— Je te prouverai tout à l’heure que je sais mieux faire que cela. Dis-moi, as-tu quelque attache qui te retienne ici… ?

— Que voulez-vous dire ?

— Un amour… une femme… en affaire, c’est gênant.

— Je suis libre.

— Parfait. Alors, viens.

Il l’entraîna. À travers l’ombre, ils arrivèrent à la maison. Benedetto entra le premier, attirant son compagnon à l’intérieur, ferma la porte, puis faisant jaillir la flamme d’une allumette, il alluma une lanterne et l’éleva au-dessus du lit.

— Regarde, dit-il.

— Je vois un cadavre…

— Touche son visage.

— L’homme a été défiguré par un écrasement.

— Que dis-tu de cela ?

— Je dis que c’est habile, et qu’il y a là quelque substitution projetée…

— Cela ne suffit pas. Il faut que la mort semble naturelle…

— L’homme a été étranglé, dit Cavalcanti en désignant des traces noirâtres au cou.

— Sais-tu un moyen de faire disparaître ces indices ?

— Oui.

— Lequel ?…

— Il faut mettre le feu à la masure…

Pour un peu, Benedetto l’eût pressé dans ses bras.

Il avait trouvé cela, cet excellent jeune homme, du premier coup.

Ma foi, Benedetto se demandait si, à cet âge-là, il était de force.

— Eh bien, reprit-il, je vais suivre votre conseil.

— Faites donc, que je ne vous gêne pas, reprit l’autre.

Benedetto alla d’abord vers la porte, l’entrouvrit et regarda au dehors.

La ruelle était absolument déserte.

Il revint vers le lit, prit un bidon de pétrole qui se trouvait sur une planche et fit le geste de verser le contenu sur la tête et sur le lit.

Puis il retira de la lanterne la bougie qui s’y trouvait, jeta à terre l’armature de zinc, garnie de verre et la démantibula d’un coup de pied.

Reprenant le fond où un appareil élémentaire formait chandelier, il y fixa de nouveau la bougie, et la plaça à côté du grabat, inclinée.

— Très bien ! fit Cavalcanti qui, un lorgnon dans l’œil, avait suivi attentivement ces diverses opérations, très bien !

— Vous aviez bien compris ?

— Oh ! vous n’en doutez pas. Voici l’affaire, n’est-il pas vrai ? Le personnage que voici et qui était… ou n’était pas (je n’ai point à m’occuper de ce détail) le locataire de cette masure, est rentré ivre et s’est jeté sur son lit.

— Très exact… Ensuite ?

— Il a renversé la lanterne qui s’est brisée ; dans la bousculade, le pétrole est tombé… le feu a pris… terrible accident causé par les huiles minérales…

— Et vous trouvez cela ingénieux !

— Hum ! ingénieux… mais incomplet…

— Hein ?

— Suivez mon raisonnement… je ne m’explique pas, – ni vous non plus – comment l’homme a pu du même coup renverser et la lanterne et le bidon… De plus, je vous demanderai comment il se fait qu’ayant subi l’horrible douleur du feu, il soit resté si tranquillement couché sur le dos, comme un bon propriétaire qui va dormir du sommeil de l’innocence…

Les observations étaient si justes que Benedetto, ma parole d’honneur, se trouvait quelque peu humilié.

— Mais alors complétez.

— Je le veux bien. Mais c’est seulement à titre de conseil. Je ne suis pour rien dans la mort de cet homme, et elle ne me rapporte rien.

— Vous croyez. Faites toujours…

— Eh bien, je continue mon raisonnement… Un homme ivre rentre chez lui titubant. Il allume sa lanterne tant bien que mal : bon. Il trébuche, la lanterne tombe, il cherche à se rattraper. Sa main accroche le mur, le pétrole tombe, l’huile est léchée par la flamme, explosion. Mon ivrogne, épouvanté, dégringole sur le lit, se tord et finalement reste dans le feu…

— Superbe ! s’écria Benedetto.

— Vous me paraissez vieux jeu, dit doucement Cavalcanti.

— Vous avez raison, que voulez-vous ? on se rouille. Mais vous me rappelez à moi-même.

D’un coup de pied, il bouscula le lit, retourna le cadavre qu’il plaça, les jambes traînant à terre, le visage sur les haillons.

Puis il versa le pétrole, laissant le bidon sur le grabat.

Et il alluma la bougie.

— Maintenant, filons, dit-il.

— À vos ordres, répliqua Cavalcanti dont le calme ne se démentait pas un seul instant.

Ils refermèrent prestement la porte derrière eux.

Quand ils eurent atteint l’extrémité de la ruelle, ils se retournèrent.

Un reflet rouge commençait à rayonner dans les ténèbres.

En quelques minutes ils se retrouvèrent en lieu habité.

— Ne nous éloignons pas, dit Cavalcanti qui décidément prenait la direction de l’opération.

Et ils se mirent à marcher sur le trottoir, causant avec animation, comme deux noctambules qui ne peuvent se décider à regagner leur logis.

Dix minutes se passèrent.

Alors une clameur formidable retentit : « Au feu ! au feu ! »

Quelques instants après, comme par enchantement, la rue se remplit de monde. On courait, on s’interrogeait…

Puis, comme sur un mot d’ordre, tous s’élançaient dans la direction.

— Suivons, dit Cavalcanti.

Ils revinrent vers la ruelle. L’incendie avait pris en quelques secondes un développement énorme.

Les masures de bois flambaient comme de l’étoupe.

— Approchons-nous, continua Cavalcanti.

— C’est imprudent, dit Benedetto.

— Restez, si vous voulez…

À ce moment, un cri plus terrible s’éleva. Et à la fenêtre d’une de ces misérables demeures qui avait un premier étage, on vit apparaître une forme de femme folle de terreur et hurlant au secours !

Or, voici ce qui se passa. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, Cavalcanti avait fendu la foule et avait bondi vers la maison.

La femme criait toujours en se penchant comme si elle eût voulu se précipiter dans le vide.

Au rez-de-chaussée, contigu à la baraque de Benedetto, la flamme, crépitait, violente, furieuse…

La foule poussait des clameurs désespérées, qui tout à coup cessèrent. Un homme s’était élancé sur l’appui de la fenêtre d’en bas, puis se suspendant à un chevron déjà dénudé par l’incendie, il se hissait à la force des poignets jusqu’à l’étage en feu.

Comment se dressait-il ? comment s’accrochait-il ? Cela semblait tenir du prodige.

Il saisit la femme dans ses bras, et remonta sur l’appui de la fenêtre. La distance du sol était de quatre mètres environ. Il sembla mesurer de l’œil l’élan à donner ; puis il s’élança.

Il y eut un cri d’angoisse.

L’homme était debout, tenant toujours la femme dans ses bras. Ses jarrets n’avaient même pas plié.

Et comme les assistants suivaient la femme évanouie, l’homme vit un personnage courir à lui les mains tendues :

— Ah ! monsieur, s’écria-t-il, vous venez d’accomplir un acte héroïque…

— Oh ! sans importance. Mais à qui ai-je l’honneur ?…

— Je suis le commissaire de police, monsieur… et je vous supplie de me donner votre nom…

— Est-ce bien nécessaire ?

— Oh ! indispensable… Mon procès-verbal…

— Eh bien, monsieur, je m’appelle Giacomo Cavalcanti, de Milan. Sur ce, monsieur, je vous quitte. Ah ! à propos ! comte Garbera, donnez donc, je vous prie, une poignée de louis pour les victimes de cet incendie…

Or, Benedetto, qui était là, ne se fit pas prier.

— Mille remerciements, monsieur, dit le magistrat. Des actes comme ceux-ci resserrent les liens qui unissent la France et l’Italie…

Les pompes arrivant, les deux hommes se retirèrent.

— Ah çà ! dit Benedetto à Cavalcanti, quelle diable d’idée vous a pris de risquer votre peau ?…

— Mon cher monsieur, il est toujours bon de semer comme cela de temps à autre des arguments qui serviront de réplique à nos avocats, quand le procureur de la République demandera notre tête.

— Cavalcanti, s’écria Benedetto, vous êtes un héros ! Votre fortune est faite !

— Hum ! est-ce bien sérieux ?

— Venez à l’hôtel avec moi… et je saurai bien vous convaincre.

Et le comte Garbera et Giacomo Cavalcanti causèrent une grande partie de la nuit.

XXIX

CATACLYSME

L’Alcyon, glissant sur les flots bleus de la Méditerranée, jetait dans l’air son panache de fumée, qui s’éparpillait sous la brise tiède et insensiblement se perdait, se fondait dans le bleu du ciel.

Soïloff et Gordon se tenaient à l’avant du navire, les mains dans les mains, regardant avec une sorte d’émotion religieuse le tableau à la fois sublime et délicieux qui semblait émerger de l’horizon.

Ischia, c’est une corbeille de fleurs entourée d’une bordure de granit.

Au premier aspect, à distance, paysage grandiose, presque effrayant. Des môles immenses se dressent, murs de rochers grisâtres qui semblent avoir été entassés par des Titans.

Au-dessus, caressé de lianes violettes, s’élève le cône de l’Epomeo, dont la base se perd au milieu de ces flots immenses, contreforts colossaux qui s’arcboutent dans la mer.

Pour qui connaît l’Irlande, il y a là comme un ressouvenir de la chaussée des Géants, cette merveille devant laquelle on se sent écrasé. On devine, à cet aspect, que jadis la nature, dans une convulsion épouvantable, a laissé des jets monstrueux de basalte fondu, subitement refroidis et qui se sont modelés sous le pouce énorme du temps, comme la glaise sous l’ébauchoir de l’artiste.

Est-ce donc, planté dans la mer comme un monument de terreur, un rocher solitaire, éternelle menace de catastrophe ?

Tout à coup, dans ce mur noir, il se fait comme une déchirure.

On dirait qu’une gigantesque épée bleue, tombée de l’espace, se fraie un chemin à travers cette ossature imbrisable.

Les rocs s’ouvrent ; l’horizon s’éloignant, c’est une échappée vers la vie, vers la splendeur.

Et, indescriptible métamorphose, l’île apparaît, verdoyante, délicate, orgueilleuse de verdure, gardée par les roches, sentinelles formidables, comme la belle des contes féeriques par les chimères horribles.

Par cette échancrure qui va s’élargissant, sort un souffle embaumé, l’haleine d’Ischia, imprégnée de délicieuses senteurs jetées au vent par les gardénias, les orangers et les mandariniers, suavités saisissantes qui mettent au cerveau une ivresse exquise.

Sur les pentes douces, qui se blottissent sous un manteau de velours vert, apparaissent les touffes de gardénias, piquées de fleurs blanches, tandis que plus loin les oliviers tourmentés, de leurs troncs noueux, de leurs branches qui semblent tordues dans une souffrance, plaquent leurs noirceurs sombres.

Le spectacle est unique. C’est Sorrente surgissant tout à coup du val d’Enfer, c’est Tivoli éclatant au milieu des roches de Douarnenez.

— Ne dirait-on pas, murmura Soïloff, qu’il y ait là comme une image de la vie. C’est à l’heure où l’avenir semble fermé par une impénétrable barrière, que, tout à coup, par une fissure, l’espérance apparaît, radieuse et séduisante !

Il pensait à sa vie si étrange, et, par un travail d’imagination, il revoyait les profondeurs ténébreuses des ruines de Sourgout. Il lui semblait que ces roches de granit fussent les murailles étouffantes entre lesquelles il avait souffert, puis que, tout à coup, elles s’écroulaient, lui montrant l’espace et les joies de la résurrection.

— Oui, fit Gordon, vous avez raison. Mais vous oubliez ce volcan aujourd’hui éteint, qui se dresse au-dessus de ces splendeurs comme une éternelle menace…

— Il est éteint depuis des siècles.

— Éteint ? c’est-à-dire qu’il ne lance plus vers le ciel des gerbes de feu et ne crache plus des torrents de lave ; mais ignorez-vous qu’il y a quinze ans à peine une épouvantable convulsion a secoué l’île, a détruit les villas, englouti des victimes humaines…

Il fut interrompu. L’Alcyon abordait.

Il était venu se ranger le long de la jetée blanche qui ressemble à un cou de cygne couché sur la mer.

Ali avait donné ordre de mettre à la mer le canot du navire.

En un instant, les trois hommes eurent atteint l’escalier de pierre qu’ils montèrent rapidement.

— Avez-vous remarqué, dit Soïloff à l’oreille de Gordon, le steamer qui nous a précédés, et qui se trouve à l’ancre à quelques brasses du port.

— Bah ! Quelque touriste…

Ils n’attachèrent aucune importance à cette remarque et suivirent Ali qui se hâtait, passant au milieu des étrangers qui, sur la jetée, se rangeaient sur son passage, admirant et raillant tout bas le superbe nègre qui ne regardait personne.

Au bout de la jetée, une voiture attendait, gardée par un domestique.

Ali alla à lui, lui dit quelques mots, puis montant sur le siège prit les rênes. Soïloff et Gordon étaient montés à l’intérieur.

Tous deux étaient pâles : à mesure qu’ils approchaient du but de leur voyage, l’oppression qui les avait saisis se faisait plus lourde.

Par des allées odorantes, paradis italien qui vous enveloppe et vous pénètre d’une sensation si douce et si profonde à la fois qu’il vous semble vivre dans un rêve édénique, la voiture lancée au trot de deux magnifiques chevaux emportait nos héros.

Elle s’arrêta enfin devant la grande grille, merveilleusement ciselée, d’une villa qui avait plutôt droit au titre de château. Une tourelle blanche surmontait les bâtiments à large terrasse, vers lesquels on parvenait par de larges allées bordées de touffes de fleurs en plein épanouissement.

Devant le vestibule, les chevaux s’arrêtèrent.

Ali sauta à bas du siège, et respectueusement vint inviter Soïloff et Gordon à descendre.

Ils mirent pied à terre et Ali les précéda.

Certes, les deux amis étaient habitués aux splendeurs du luxe le plus raffiné ; et cependant, pénétrant dans le vestibule, ils ne purent réprimer un cri d’admiration.

Tout ce que le goût le plus exquis, l’amour de l’art le plus raffiné pouvait réunir de chefs-d’œuvre, frappait leurs regards. Les statues de marbre ou de bronze florentin, les mosaïques aux nuances habilement fondues, les tentures les plus éclatantes, les distributions de lumières les mieux ménagées faisaient de ce vestibule et du premier salon une véritable merveille.

Des domestiques se tenaient debout, respectueux, saluant les arrivants en qui sans doute ils reconnaissaient des maîtres.

— Eh quoi ! demanda Soïloff se penchant à l’oreille d’Ali, cette maison est-elle donc restée toujours ainsi organisée ?

Ali sourit et inclina la tête.

On devinait l’homme qui avait reçu des ordres et qui n’avait pas cessé un seul jour de veiller à leur exécution.

Tandis que lui-même vivait seul dans la petite maison Dantès, ici la villa Haydée, c’était le nom sous lequel cette demeure était connue, était restée toujours habitée par un intendant veillant à ce que, un jour venu, ceux qui arriveraient, conduits par Ali, fussent reçus comme si la veille encore Monte-Cristo eût été là pour renouveler ses instructions.

Ali mena les deux jeunes gens aux chambres qui leur étaient destinées.

Puis, s’approchant de la large fenêtre d’où la vue s’étendait au loin, il leur fit signe de regarder.

Au pied de la villa, les roches de basalte s’écroulaient vers la mer. Il semblait que les bâtiments fussent suspendus comme un nid d’aigle au-dessus des rochers.

Ali étendit la main ; et à ce geste, les deux amis virent qu’il désignait une large fissure, coupée dans le roc noir comme si elle avait été tranchée d’un seul coup d’une épée colossale.

— C’est là ? demanda Soïloff.

— Oui, fit Ali.

— Et quand devez-vous nous y conduire…

Par sa pantomime expressive, si claire qu’en vérité elle suppléait complètement la voix qui lui manquait, Ali leur répondit :

— Ce soir !

Tandis que sur le cadran de la pendule il indiquait la dixième heure.

 

*      *      *

 

C’était une soirée merveilleuse.

La chaleur était grande ; pas un souffle dans l’air ; il y avait dans l’atmosphère comme une sorte de torpeur, d’engourdissement délicieux.

Le ciel bleu et clair s’était constellé d’étoiles brillantes – ces semailles à diamants, dont parle le poète.

L’île était en fête. N’est-ce point fête toujours, là où la nature semble si généreuse et si calme !

Comment ne pas se laisser bercer aux jouissances de la vie, quand on oublie, sous ces influences énervantes, les ennuis et les souffrances du passé, sans avoir même le désir de songer à l’avenir.

Dix heures venaient de sonner.

Soïloff et Gordon se trouvaient sur la terrasse, d’où le regard se perdait dans l’immensité bleue.

Et, malgré eux, bercés de je ne sais quelle angoisse indolente, ils répétaient les vers du poète :

N’est-ce pas Ischia, cette fleur des ténèbres,

Qui va jetant la mort sous le ciel des beaux jours,

Et vit sur son tombeau, souriante toujours ?

Ali parut et fit un signe. Les deux hommes se levèrent et le suivirent.

Dans celle ombre nocturne, qui n’était pas ténébreuse, mais poudrée de la lumière douce du ciel, ils commencèrent à descendre un escalier creusé dans les blocs de basalte.

Ali marchait en avant d’un pas ferme, allant à son devoir avec l’impassibilité du soldat qui exécute une consigne.

Ils descendaient, et peu à peu au-dessous d’eux les rocs s’élevaient comme des géants noirs qui eussent instantanément grandi.

Ainsi ils arrivèrent au bord de la mer.

La plage, encombrée de blocs énormes, ressemblait à un champ de bataille.

Ils suivirent le pied des rocs, et soudain se trouvèrent en face de la fissure que, du haut, l’esclave de Monte-Cristo leur avait désignée.

Soïloff et Gordon se taisaient, la poitrine serrée.

Pourquoi ? Était-ce donc l’approche du trésor qui leur mettait au cœur cette émotion profonde et presque douloureuse ?

Ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre, et leurs mains s’étaient serrées.

Ils pensaient à ceux qu’ils avaient laissés là-bas, à Véra, à Maxima, aux amis qui, sans doute, à cette heure même, pensaient à eux aussi, aux absents.

À travers les distances, les âmes se parlaient et s’étreignaient.

Pourquoi encore une fois se sentaient-ils la gorge sèche, les tempes comprimées ?

Que pouvaient-ils redouter, à supposer que ces courageux connussent la crainte ?

Tout à coup Ali s’arrêta et se retourna brusquement, le cou tendu, écoutant. Puis, d’un bond, il s’élança vers un point de la rive et regarda.

Rien ! c’était l’immobilité et la solitude ! Et cependant, il lui avait semblé entendre l’écho de pas humains.

Illusion, sans doute, jeu de l’écho, à travers ces masses de roches.

Il revint, puis s’approcha d’un bloc sur lequel il promena ses mains vigoureuses.

Il y eut subitement un craquement, comme celui d’un ressort qui se détend, et le bloc tourna sur lui-même.

Ali fit quelques pas, fit jaillir la flamme d’une allumette, et une torche éclaira des profondeurs indécises.

Appelant ses deux amis d’un geste, il entra.

Soïloff et Gordon le suivirent résolument.

Par un couloir étroit, ils firent une centaine de pas ; puis, tout à coup, ils se trouvèrent dans une salle dont la hauteur se perdait en une voûte haute et hardie.

Il leva sa torche.

Les deux amis poussèrent une exclamation de surprise.

Aux murs étaient suspendues de larges tables d’or d’une valeur inestimable.

Aux pieds des murailles, des coffres de fer.

Ali souleva le couvercle de l’un d’eux, et alors apparurent des diamants, des pierres précieuses, des lingots.

Le trésor ! c’était le trésor immense, incalculable, sublime par la puissance qu’il révélait, qu’il promettait à ses possesseurs.

Ali leur montra tout cela, disant d’un geste superbe et éloquent :

— Tout cela est à vous.

Et s’agenouillant devant les deux hommes, les mains croisées sur la poitrine, il leur rendit hommage au nom du maître.

À ce moment même, deux ombres se glissaient par l’ouverture qu’Ali n’avait pas refermée.

Ces deux ombres, c’étaient Benedetto et Cavalcanti qui, patients, avaient épié ceux qu’ils appelaient leurs ennemis.

Tout à l’heure, Ali ne s’était pas trompé ; c’étaient bien des pas qu’il avait entendus, c’étaient ceux des deux rôdeurs, prêts à tout pour s’emparer du trésor, ayant le revolver au poing et le poignard aux dents…

Et qui, décidés à jouer sur un meurtre la partie suprême, rampaient, haletants et avides…

Et tout à coup, se relevant, ils bondirent et apparurent à l’entrée de la salle.

Eux aussi, virent les plaques d’or, virent les caisses ouvertes d’où jaillissaient les étincellements des diamants…

Et, poussant un cri de convoitise furieuse, fous de désir et de férocité, ils s’élancèrent…

Un coup de feu retentit… Ali, frappé en plein cœur, tournoya sur lui-même et tomba…

La torche s’éteignit, et, dans les ténèbres, la lutte s’engagea.

Mais voici que, soudainement, dans une secousse de convulsion avec un roulement formidable et sourd… la terre se soulève, les roches s’écroulent, la mer bouillonne, tout s’écrase, tout s’effondre.

C’est la catastrophe, c’est le tremblement de terre, c’est l’épouvantement de la ruine instantanée, c’est la mort qui arrache, qui tue, qui broie…

La nature accomplit son œuvre atroce.

C’est le cataclysme d’Ischia.

 

*      *      *

 

Était-ce la mort pour tous ?

Était-ce l’engloutissement éternel du trésor de Monte-Cristo ?…

C’est ce que nous allons raconter dans la neuvième partie, qui a pour titre : la Résurrection de Monte-Cristo.

NEUVIÈME PARTIE

LA RÉSURRECTION DE MONTE-CRISTO

I

UNE IDYLLE SUR LES TOITS

Les toits sont aux chats de Paris comme les boulevards aux noctambules.

Par les belles nuits de printemps ils s’y groupent en cours d’amour, l’été ils y prennent le frais.

Campés sur les arêtes, étendus dans les chéneaux, une demi-douzaine de matous efflanqués étaient ainsi installés sur le toit d’une maison faisant l’angle de la rue Rodier et de la rue de la Tour-d’Auvergne, ronronnant à la pleine lune et la contemplant de leurs yeux verts, quand un bruit soudain vint troubler leur quiétude philosophique, et tous les dos s’arrondirent, les moustaches se hérissèrent.

Les plus hardis se préparaient à la bataille, mais les plus sages songeaient à faire retraite.

Le bruit s’accentua.

C’était le grincement métallique de la crémaillère d’une fenêtre de mansarde.

La tabatière s’ouvrit toute grande.

Et une tête surgit.

L’apparition n’avait rien de bien effrayant.

Le locataire de la mansarde était un jeune garçon d’une quinzaine d’années, coiffé d’une calotte blanche de marmiton d’où sortaient des boucles de cheveux rebelles, d’un beau rouge carotte.

La face était celle d’un bon enfant.

Et pourtant Grippeminaud et Raminagrobis avaient sans doute des raisons particulières de le considérer comme un ennemi redoutable, car toute la bande détala à son aspect, comme si une menaçante odeur de gibelotte s’était répandue dans l’air.

En toute autre circonstance, nous sommes forcés de le reconnaître, le danger eût été des plus réels.

Car Miroton avait plus d’une fois fait belle chasse sur ce même toit pour alimenter le garde-manger du patron.

Mais, en ce moment, ses intentions étaient toutes pacifiques si sa pantomime ne le paraissait guère.

En effet, le buste sortit de la fenêtre, puis le râble, par un mouvement ascensionnel qui prouvait en lui un habitué fidèle du cirque Fernando, un excellent élève de Boum-Boum.

Et les pieds se posèrent sur le rebord du toit.

Puis attirant à lui de l’intérieur de la mansarde un panier assez lourd, dont il avait eu soin d’attacher l’anse à une corde roulée à son poignet, Miroton qui ne craignait pas les voleurs laissa sa boîte ouverte, et se mit à courir allègrement sur le bord du toit avec autant de sécurité que sur un trottoir.

Avec son panier sous le bras, il avait l’air d’aller au marché.

Arrivé au toit de la maison voisine, il s’arrêta.

La différence de niveau était sensible, mais pour un gymnasiarque tel que Miroton l’obstacle était nul.

Il le fit bien voir.

Car après s’être débarrassé de son panier en le laissant filer au bout de la corde, de façon à ce qu’il reposât bien en équilibre dans un angle connu, il s’affala lui-même, à bout de poignets, avec la prestesse d’un singe, jusqu’au fronton d’une mansarde qui semblait le but de son voyage.

D’abord s’allongeant à plat ventre, il pencha la tête de façon à regarder par la fenêtre ce qui se passait à l’intérieur.

Mais l’obscurité était profonde dans la mansarde.

Les rayons de la lune n’y pouvaient pénétrer.

Miroton ne distinguait rien.

Il se glissa par le côté et penchant l’oreille il écouta.

Un gémissement plaintif arriva jusqu’à lui.

Puis un ronflement sonore.

Il en savait assez, et de l’ongle il gratta légèrement à trois fois le bois du chambranle de la fenêtre.

Et patiemment il attendit, toujours l’oreille tendue.

Au bout de quelques secondes une forme blanche se montra derrière les vitres salies.

À l’intérieur une targette sortait doucement de son verrou, et la petite croisée s’ouvrit lentement et sans bruit.

Il ne fallait pas réveiller le ronfleur.

— Est-ce toi, Miron ? dit une voix basse et tremblante.

— Oui, c’est moi, Agostina… avec le souper… tends tes mains, ma Titine, que je te hisse…

— Je n’oserai jamais, murmura la jeune fille.

— Et pourquoi ?

— Il se doute de quelque chose… Ce soir, il m’a battue comme plâtre… je suis toute brisée.

— Encore, toujours, battue… nom d’une tripaille, s’écria presque haut Miroton, je ne suis qu’une mauviette à côté de ce sale condor de Romaniche, mais vrai, ça finira mal…

— Tais-toi… tais-toi… si tu le réveillais.

— Oui, il te battrait encore… mais qu’il essaie, je lui troue la peau d’abord…

Et le gamin serrait le manche d’un couteau de cuisine bien affilé qu’il portait dans une gaine de bois à sa ceinture.

— Tu me fais peur, dit Agostina.

— Alors viens vite… Il dort comme une souche, et il a bu comme un trou sans doute…

Miroton se pencha à l’intérieur et, enlaçant la taille souple de la jeune fille qui se suspendit à son cou, il l’enleva jusqu’au toit.

Puis pour que l’air du dehors ne réveillât pas le dormeur, il attira le vantail de la fenêtre à lui et le fixa sans le fermer.

Agostina avait aperçu le panier aux provisions et poussa un petit cri de joie en le passant dans son bras.

Et, tous deux, contournant la mansarde, gagnèrent un petit escalier de fer qui les conduisit à une terrasse à garde-fou dépendant d’un atelier d’artiste inoccupé.

Le dernier locataire avait laissé sur la plate-forme deux ou trois escabeaux et un canapé d’osier à demi défoncé.

Miroton avait découvert depuis quelque temps cette oasis, dans ses expéditions nocturnes.

Et, du jour où il s’était donné le devoir de sauver de la faim sa petite amie, c’est là qu’il l’avait amenée pour souper à l’aise chaque nuit, en sa compagnie.

Comme aide-cuisinier dans un restaurant de la chaussée Clignancourt, Miroton avait droit à certains reliefs et obtenait quelques bons morceaux qu’il mettait de côté avec soin pour Agostina.

Ce jour-là, particulièrement, il avait eu à servir une noce et sa récolte était abondante en morceaux de volailles, croûtes de pâtés, quartiers de fruits et friandises de toute sorte.

Agostina était en admiration devant toutes ces bonnes choses, que Miroton disposait avec art sous ses yeux sur les escabeaux qui leur servaient de table.

La pauvre petite, vendue à six ans par ses parents, des brocanteurs piémontais qui considéraient froidement les enfants qui leur venaient comme des marchandises dont ils pouvaient librement disposer, avait été conduite à Paris, avec plusieurs autres êtres aussi misérables qu’elle, par le bohémien Romaniche.

Ce petit bétail humain était durement exploité par ce bandit.

Les uns servaient de modèles dans les ateliers où se conserve encore le culte du costume italien.

Les autres chantaient et dansaient dans les cours.

Tous étaient dressés à la mendicité.

Et c’était à peine, si, le soir venu, l’atroce Romaniche accordait à ces malheureux, dont il avait vidé les poches à son profit, quelques croûtes de pain noir et dur, arrosé de l’eau des fontaines publiques.

Après quoi, son personnel couché et sous clé, il allait se vautrer dans la plus basse crapule et rentrait ivre et furieux, féroce et malfaisant.

Agostina était depuis trois ans le souffre-douleur de ce bandit. Pendant ce temps, elle avait vu ses compagnons de misère, les uns mourir sous les coups, les autres s’enfuir, et elle était restée seule pour nourrir Romaniche de son travail de modèle et le subir comme tyran.

Et comme les affaires allaient mal, que les peintres disposés à l’employer se faisaient plus rares, bien des fois la pauvre enfant avait dû se coucher sans manger, Romaniche n’ayant pu l’habituer à mendier.

Un soir, le bohémien ne rentra pas au taudis qu’ils habitaient tous deux, et son absence dura quarante-huit heures. Ramassé dans une bagarre où l’on avait joué du couteau, il avait dû attendre au Dépôt qu’il fût prouvé qu’il n’avait pas figuré du côté des violents.

Agostina, livrée à elle-même, rôda dans le quartier, en proie à une faim féroce, mais sans oser rien demander.

Et, comme elle stationnait sur la chaussée Clignancourt au moment où Miroton jetait au ruisseau ce qu’on ne jugeait pas bon pour les chiens, il la vit du seuil fouiller dans le tas et ramasser des croûtes salies par la boue et les eaux de cuisine.

Le gamin avait bon cœur et se sentit tout remué.

Il coupa dans la cuisine un morceau de pain bien propre, se fit adjuger par le chef la desserte d’une volaille et courut après la petite Italienne qui se sauvait avec ses croûtes.

Mais Agostina lui parut s’enfuir avec un tel effarement qu’il craignit de lui porter ombrage et qu’il se contenta de la suivre à distance sans la perdre de vue.

— Elle va s’essouffler, pensa-t-il, et je pourrai la rejoindre sans lui faire peur.

D’ailleurs, après avoir traversé le boulevard et la place d’Anvers, elle avait gagné le coin de la rue Rodier, justement dans la direction qui le ramenait chez lui.

Une fois dans cette rue, l’enfant ralentit sa course et il la vit grignoter son butin.

En quelques enjambées, il se trouva à la même hauteur, mais sur le trottoir opposé pour ne pas l’inquiéter.

Le petit modèle allait trottinant très calme, et paraissait maintenant fort satisfaite.

Au coin de la rue de la Tour d’Auvergne, elle s’arrêta comme indécise.

Elle jeta un coup d’œil anxieux du côté de la maison qu’elle habitait.

Peut-être Romaniche était-il enfin de retour.

Elle se dit qu’il valait mieux souper avant de rentrer au logis.

Et, descendant la rue Milton, elle alla s’asseoir près d’un terrain en construction, sur une grosse pierre restée le long des palissades.

Miroton la laissa installer, et tranquillement, en sautillant comme un gamin qui s’amuse, il passa devant elle, puis revenant sur ses pas vint avec résolution s’asseoir à ses côtés.

— Tu soupes, dit-il, soupons ensemble, veux-tu ?

Et il étala ses provisions.

Agostina avait fait un mouvement pour se lever, mais la bonne figure riante de Miroton et l’aspect du relief du poulet triomphèrent de sa sauvagerie.

Un quart d’heure après, ils étaient les meilleurs amis du monde.

De ce jour-là, Miroton se fit le pourvoyeur de sa petite camarade et ne la laissa plus manquer de rien.

Le hasard les avait faits voisins de mansardes et le jeune gâte-sauce décida que le meilleur moyen pour se retrouver, chaque soir, était de se donner rendez-vous sur les toits.

Agostina, heureuse et confiante, lui raconta ses chagrins, lui dit ses souffrances.

Et Miroton, après s’être donné pour tâche de la sauver de la famine à l’insu de son tyran, ne songea plus qu’au moyen de la tirer des mains de Romaniche.

Et, le soir où nous les trouvons installés dans leur belvédère, il avait combiné tout un plan de délivrance qui devait leur permettre de ne plus se quitter.

Mais, avant de lui dire ses projets, il se plaisait en galant amphitryon à lui servir les meilleurs morceaux, jouissant de l’appétit de la pauvre petite et la contemplant d’un œil plein de tendresse.

Car Miroton avait ses quinze ans et sa précocité de gamin de Paris, sans avoir rien tenté qui pût effaroucher l’ignorance d’Agostina, la regardait déjà comme sa petite femme.

Agostina, quoique mignonne, était déjà, comme les Italiennes de son âge, formée autant qu’une fille de seize ans, et si sa naïveté, sa bonne nature, la délicatesse de ses instincts l’avaient préservée du vice, elle avait conçu pour celui qu’elle appelait son ami Miron une admiration fanatique qui devait en faire à son gré sa maîtresse ou son esclave.

Quand elle eut calmé sa première faim, elle raconta à Miroton la scène de violence qu’elle avait subie ce soir-là au retour de Romaniche.

Selon son habitude, le misérable était rentré ivre et sa plus grande joie dans cet état consistait à quereller d’abord son souffre-douleur, puis, bien monté en paroles, il passait à l’action et se plaisait à la rouer de coups.

Il faut croire que, depuis quelque temps aussi, il avait remarqué la beauté grandissante d’Agostina, et que sa bestialité s’en était éveillée, car la scène commençait chaque soir par la demande d’un baiser que la jeune fille refusait avec énergie.

Et il la battait alors pour l’attendrir.

C’était la première fois qu’elle se décidait à aborder cette question avec son bon ami Miron.

— Il me fait peur, dit-elle, et je ne veux plus rester avec lui. Vois comme il m’a arrangée, ajouta-t-elle.

Et, à la clarté de la lune, elle montra à Miron ses bras meurtris, ses épaules zébrées de coups de cravache.

Comme elle n’avait, pour le suivre plus vite, pris que le temps de nouer sur sa chemise, à la ceinture, une de ses jupes bariolées et que cette chemise, à plis lâches, lui tombait à chaque instant des épaules, elle avait à peine besoin de se découvrir pour montrer la trace des coups qu’elle avait reçus.

Et demi-nue et charmante, les cheveux répandus sur le dos, elle se pressait sur la poitrine du jeune homme.

Miroton la consolait de son mieux, baisant la trace des meurtrissures sur sa peau ambrée.

— Écoute Agostina, dit-il, j’ai fait un plan. Veux-tu me suivre ?

— Oh ! répondit l’enfant, je ne pense qu’à cela.

— Et tu ne le disais pas ?

— J’étais bien sûre que tu ne songeais qu’à me délivrer. J’attendais.

— Eh bien ! pas plus tard que cette nuit nous partons.

— Oui…

— J’ai mon ancien chef de cuisine, un bien brave homme, le père La Violette, qui nous a quittés pour s’établir aubergiste à Fontainebleau… C’est un peu loin…

— Oh ! je marche bien…

— J’ai gardé ma paye depuis deux mois et nous pourrons faire la route à petites journées… Il y a bien quinze lieues…

— Qu’importe ?… Avec toi… j’irais bien plus loin.

— Le père La Violette m’a appris tout ce qu’il savait, et je suis déjà très bon cuisinier, vois-tu.

— Mon bon Miron !

— Et il m’a toujours dit : Mon garçon, quand tu voudras me rejoindre, ta place est gardée… et je te la ferai bonne… Ah ! il m’aime bien…

— Tu es si gentil…

— Et je n’aurai qu’à lui conter ton histoire, Agostina… lui dire que nous voulons nous marier dès que nous aurons l’âge…

— Oh ! oui…

— Je suis sûr qu’il nous accueillera comme ses enfants, et que nous serons heureux et tranquilles près de lui… Cela te va ?

— Oh ! mon cher Miron !…

Et Agostina, ravie, lui jeta ses bras autour du cou, tendant ses lèvres pour l’embrasser.

Ce fut le baiser des fiançailles.

Un baiser naïf et sincère, tendre et savoureux, qui les tint longtemps enlacés.

Tout à coup, Agostina poussa un cri de terreur ; et, s’arrachant de l’étreinte de Miroton, bondit en arrière.

Ses dents claquaient et, du geste, désignant à son ami l’escalier qui conduisait à la terrasse :

— C’est lui… Le voilà… Il monte… Sauvons-nous !…

Et le jeune homme, en se retournant, aperçut Romaniche avec sa tête rousse prêt à mettre le pied sur le haut du toit.

Miroton, sans se troubler, renversa en travers le canapé d’osier sur lequel il était assis avec Agostina, de façon à s’en faire un rempart, et, bravement, il s’arma d’un tabouret de bois.

La fenêtre de la mansarde, mal fermée, avait, en laissant pénétrer l’air frais de la nuit, à demi dégrisé le bohémien, suffisamment au moins pour qu’il s’aperçût de l’absence de l’enfant, et se mît à sa recherche.

Il constata que la porte était bien fermée, et qu’elle n’avait pu s’enfuir par là, puisque, par précaution, il gardait la clef dans sa poche.

Elle avait donc filé par les toits.

Et il se décida à l’y poursuivre.

Il eut quelque peine à sortir de son taudis, la fenêtre étant à peu près à deux mètres du sol.

Puis, une fois dans la gouttière, il lui fallut veiller à son équilibre, tout en s’orientant.

Plus d’une fois il trébucha ; mais, quand il eut rencontré l’amorce de l’escalier de fer, il reprit confiance, et ses instincts brutaux le soulagèrent par un de ses jurons familiers.

C’est ce qui avait fait dresser l’oreille et lever la tête à Agostina.

— Ah ! la gueuse, s’écria Romaniche, je l’y prends à vadrouiller sur les toits…

Puis, apercevant Miroton qui avait fait passer Agostina derrière lui pour la défendre.

— Toi, ajouta-t-il, mon beau coq de mansarde, tu peux être sûr que je vais t’étriper…

— Nous verrons bien, riposta Miroton.

Il n’avait pas perdu de l’œil le bohémien, depuis qu’il avait envahi la plateforme.

Et il s’était aperçu que Romaniche était loin d’avoir cuvé son vin de la soirée.

À l’indécision de sa marche, à la pesanteur de ses gestes, on pourrait même supposer que la brise de la nuit avait eu pour premier effet d’ajouter à son ivresse.

Miroton, en vrai gamin de Paris, se dit que les chances devenaient égales.

Et, pour se rendre compte du degré de solidité de son adversaire, au moment où Romaniche s’approchait du canapé renversé, il lui lança en pleine poitrine l’escabeau qu’il balançait de la main droite, et Romaniche plus suffoqué que blessé tourna sur lui-même, et s’aplatit en beuglant sur le zinc de la terrasse.

Le grand art des stratégistes est de voir en un clin d’œil l’avantage qu’on peut tirer d’un premier succès. Miroton eut cette vertu guerrière et, renversant sur la brute, qui se roulait à ses pieds, le canapé d’osier de façon à l’encager provisoirement et à paralyser ses mouvements, il profita de ce que les jambes passaient sous le dossier, et avec la forte corde qui tenait encore à son panier, il lia si bien les chevilles de Romaniche aux montants du meuble, puis les deux mains qui s’agitaient, si solidement à l’un des bras du canapé, que le Goliath dompté resta immobile et muet comme s’il avait été frappé de congestion.

Et de fait tout s’était passé si brusquement qu’il se crut sous l’empire d’un cauchemar.

Était-il admissible, autrement qu’en rêve, que cet avorton eût eu si facilement raison de lui ?

Sa fatuité de mastodonte se refusait à la réalité d’une défaite aussi humiliante.

Il aima mieux supposer qu’il était encore couché et, fermant les yeux il se mit à ronfler en toute conscience ; les fumées du vin l’emportaient.

— Maintenant, dit Miroton en faisant signe à Agostina de le suivre, nous n’avons plus rien à craindre de lui ; il se passera des heures avant qu’on le délivre, et nous serons alors tout à fait hors d’atteinte.

— Comme tu es brave, Miron ! dit la jeune fille encore toute tremblante.

— Bon, répondit-il, quand on ne perd pas la boule, on s’en tire toujours…

Et il l’entraîna du côté de la mansarde.

— Tu vas faire ton paquet pendant que je démonte la serrure. Moi j’ai pris mes précautions et j’ai sur moi tout mon saint-frusquin, à quelques hardes près, qu’il me sera facile de ravoir.

Agostina n’en eut pas pour longtemps.

Mais comme Miroton se préparait à clore la fenêtre avant de partir, afin de dresser en la barricadant un nouvel obstacle aux poursuites de Romaniche, en cas improbable de retour offensif, il se recula soudain en poussant une exclamation de surprise.

— Qu’as-tu donc ? demanda Agostina en se retournant avec inquiétude.

— Regarde, dit le jeune homme, là devant nous…

Et il lui montrait de l’autre côté de la rue, dans la maison leur faisant face, une fenêtre éclairée bizarrement d’une lueur rougeâtre.

Sur un grabat au milieu de la pièce, un jeune homme de vingt-cinq ans d’une singulière beauté était assis serrant convulsivement dans ses bras une femme dont on ne pouvait voir le visage.

Mais ses cheveux épars, ses épaules rondes, ses formes élégantes et sveltes, tout disait sa jeunesse.

L’inconnu semblait parler doucement sur un ton inspiré.

Évidemment il consolait, il encourageait sa compagne.

Mais on eût dit qu’à chaque instant les paroles se fissent plus rares et plus lentes ; ses traits se crispaient comme sous une oppression grandissante…

Miron cherchait à comprendre. Il se demandait d’où venait cette lumière rouge qui éclairait si vivement le groupe qu’il avait sous les yeux.

Et pour mieux voir il se hissa jusqu’au toit.

Mais aussitôt il se rejeta en arrière en proie à la plus vive émotion.

— Le charbon, cria-t-il, le charbon… Les malheureux !… Ils veulent mourir…

— Mourir, ô mon Dieu !… si beaux, si jeunes, dit Agostina.

— Oh ! mais viens vite… il est encore temps de la sauver.

Et le brave garçon descendit quatre à quatre les étages, suivi par la jeune fille qui ne pensait déjà plus à son propre danger et avait oublié Romaniche.

II

LA TOMBE ENTR’OUVERTE

Depuis huit jours il fouillait Paris. Mais ses recherches étaient vaines.

Partout où il s’informait de l’existence de celui qu’il cherchait, à peine en avait-il prononcé le nom, qu’on lui souriait avec pitié comme à un fou.

Et sous un prétexte quelconque on l’envoyait se renseigner ailleurs.

Des Champs-Élysées on l’avait expédié à Auteuil, de là chez un libraire qui lui avait ri au nez.

Et pourtant la lettre qu’il avait en mains était explicite et claire, l’adresse écrite d’un trait ferme et net.

Son père en lui léguant cette recommandation suprême avait ajouté que ce papier, une fois remis à celui dont il portait le nom, devait servir à vaincre toutes les difficultés, à triompher de tous les obstacles, à rendre facile et grande la tâche entreprise.

Mais hélas ! pour ce monde qui dévore les hommes et ne connaît que les gloires du jour, vingt ans, cela comptait autant que trois siècles, et l’ami de 1865 était si bien oublié en 1883, que son existence paraissait légendaire à ceux mêmes qui avouaient avoir jadis entendu prononcer son nom.

D’ailleurs, lui était trop fier pour pousser bien loin la question.

Et jamais il n’eût consenti à s’ouvrir du but de ses recherches à des indifférents.

Aussi, plus las et plus désespéré chaque soir, il avait peine à cacher la blessure qu’il portait au cœur.

Y pensait-il seulement ? La dissimulation est vaine auprès de qui vous aime.

Et Maïa qui avait tout quitté pour le suivre n’avait pas besoin d’un grand effort pour lire sa pensée dans ses yeux.

Elle l’attendait, calme et triste, couchée sur un misérable lit de sangle, enveloppée dans un peignoir de soie, dernier vestige de son luxe évanoui.

La fatigue, la douleur, les privations avaient creusé ses traits, et pourtant elle était bien belle, dans sa pose de statue, le bras nu soutenant sa tête, le corps allongé aux formes puissantes et magnifiques.

Les cheveux d’un blond ambré couvraient ses épaules à demi nues et se répandaient jusque sur son sein qui se soulevait d’impatience.

L’œil fixe, la lèvre crispée, l’oreille tendue, elle écoutait.

Enfin elle tressaillit.

On gravissait les marches de l’escalier, et pouvait-elle s’y tromper ? C’était bien lui.

Alors se dressant sur son séant, elle se prit à sourire.

Toute sa physionomie crispée se détendit.

Plus de trace de douleur, ni d’inquiétude.

Son visage ne respira plus que la tendresse, et la plus vive flamme jaillit de ses yeux.

Ne fallait-il pas donner force et courage à l’ami qui rentrait ?

— Valentin, murmura-t-elle, en lui tendant les bras.

Le jeune homme courut à elle, l’enlaça, la souleva en la pressant contre sa poitrine et contempla avec un désespoir profond cette douce figure toute resplendissante de tendresse…

Ils joignirent leurs lèvres dans un baiser presque violent.

Puis celui qu’elle avait nommé Valentin, reposant doucement sa compagne sur le grabat, s’affaissa près d’elle en disant d’une voix sourde :

— Rien… personne… nul ne le connaît… c’est fini…

— Pauvre ami…

— Voilà donc dans quel abîme je t’ai entraînée…

— Ne t’accuse pas.

— Pour moi tu as renoncé à la vie heureuse et facile, tu as quitté les vallées verdoyantes du Bengale.

— Je t’aimais, Valentin, et loin de toi je serais morte, je t’aimais… Je ne regrette rien… rien. Je lis dans tes yeux ton dernier espoir écroulé… Tu penses à la mort… Va, tu peux parler, je suis prête… Viens, je te bercerai dans mes bras, mon amour, et nous nous endormirons cœur à cœur de notre dernier sommeil…

— Ah ! Maïa… Est-ce donc là que viennent aboutir mes rêves de gloire et de bonheur ?

— La fatalité t’a vaincu, mais elle seule… Ta conscience n’a nul reproche à te faire. Là-bas la mort te menaçait, ta tête était mise à prix et c’est pour obéir aux vœux de tes frères, de tes compagnons d’armes que nous avons déserté la terre du soleil pour le triste Occident.

— La mission était grande et le but précis… les ressources immenses… Et voilà que je suis réduit à l’impuissance, que tout me manque pour atteindre au but promis… et que le fils des rajahs, la descendante des rois d’Irlande n’auront plus, si le soleil de demain les éclaire, que la rue pour asile et la charité des passants pour tout bien…

— Calme-toi…

— Ah ! ces vingt-quatre heures passées à Ischia, je n’y voulais pas consentir, mais la tempête nous avait désemparés… Il fallait réparer l’avarie… Que se passa-t-il ? Comment ce crime a-t-il pu s’accomplir ?

— Nous ne nous sommes pas quittés.

— À peine avons-nous pris quelques courts instants de sommeil…

— Trop longs pourtant.

— Au matin la ceinture de Daola m’avait été enlevée, la cassette avait disparu… Seule la lettre pour le grand comte me restait…

— Un espoir suprême.

— Qui m’échappe à jamais… et maintenant, je le sens, je suis bien perdu…

Valentin se leva avec agitation.

— Mais toi… Maïa, je ne dois pas renoncer à ton salut… et dès demain je vais…

— Tais-toi… Si tu meurs… je te l’ai dit… je meurs… C’est un point résolu…

— Maïa !

— C’est le vœu de mon cœur… Et j’y comptais. Regarde…

Et la jeune femme de sa main tendue lui indiqua l’angle de la chambre.

Un réchaud surchargé de charbon, agent suprême de mort, attendait là l’heure fatale.

Il suffisait d’une allumette enflammée et le suicide s’accomplissait.

Bouleversé, Valentin revint s’agenouiller auprès du lit.

— Ah ! mon adorée, s’écria-t-il, est-ce folie d’amour ou monstruosité d’égoïsme ? Mais la mort me semble désirable et facile depuis qu’elle ne doit plus nous séparer.

Et la couvrant de baisers passionnés, il plongea sa tête en sanglotant dans le sein de son amie.

 

*      *      *

 

Les rouges lueurs des charbons embrasés éclairent seules la chambre.

Tous deux enlacés, ils attendent.

Et déjà l’asphyxie fait son œuvre.

— Maïa, murmurait Valentin, il me semble que mes sens s’affinent, les murs s’écroulent, je vois l’infini, j’entends des harpes d’or, et le battement de ton sein sur ma poitrine me fait éprouver une ivresse sans nom… Le ciel nous appelle… Je perçois des mondes inconnus… Dis, ne te pousse-t-il pas des ailes, ma bien-aimée !… Fais tes adieux à cette terre où nous avons toujours lutté, toujours souffert… n’ayant que notre amour pour soutien… Que pouvions-nous faire encore ici-bas ?…

— Attendre et espérer ! dit une voix grave.

Valentin fit un effort pour se rendre compte de ce qui se passait autour de lui…

Il se demandait qui avait parlé…

N’était-ce pas l’hallucination qui commençait ? Mais un souffle d’air frais vint baigner son front.

Et la voix reprit :

— Valentin, on n’a pas le droit de déserter la vie quand on a le cœur loyal et le bras solide… On n’entraîne pas dans la mort une enfant que l’amour affole, on ne renonce pas à la lutte parce que l’on a subi une défaite… Ce sont là des crimes de jeunesse et d’inconscience et qu’un grand dévouement pourra seul racheter… Enfant, tu crois avoir accompli ta tâche, mais elle commence à peine et, ton avenir te parût-il sans issue, souviens-toi qu’il te reste à payer ta dette à l’humanité…

Valentin s’agita, mais sa vue congestionnée troublait les images devant lui.

— Est-ce ma conscience ?… Est-ce le juge suprême qui me parle ? se demanda-t-il.

La voix continua paternelle et douce :

— Valentin Morrel, rajah d’Indour, prince de Tonk, souviens-toi de l’héroïsme de ton père, imite les vertus de ton aïeul, songe au dévouement pieux de ta noble mère… Une grande tâche sera offerte à ton courage, tu vengeras en même temps ton offense et puniras le traître qui a failli te perdre… Montre-toi digne des grands cœurs dont tu sors et ne doute plus de l’avenir, car l’ami de ton père, moi, le grand comte… je veille sur toi ! Et sur le seuil de ta tombe entr’ouverte… je te dis : Ta place est marquée dans les jeunes phalanges qui vont vers l’avenir… Lève-toi… Il faut vivre !

Le jeune homme se souleva les mains tendues, comme galvanisé par cette voix magique ; les nuages de sang qui l’aveuglaient se dissipèrent et devant lui il put apercevoir, comme une vision dans un rayon de lune, un personnage dont les traits resplendissaient d’une incomparable majesté sous la neige de ses cheveux blancs.

— Qui donc êtes-vous ? murmura-t-il en poussant un long soupir.

— Je suis l’ami de ton père… ton protecteur et ton ami…

— Seriez-vous le grand comte ?

Et disant cela Valentin, pris d’une syncope nouvelle, se renversa sans connaissance sur le lit.

À ce moment une tête curieuse et inquiète apparaissait dans le cadre de la porte entrebâillée.

C’était celle de notre ami Miroton, suivi de près par Agostina.

À la vue de l’étranger à cheveux blancs, et en apercevant le réchaud renversé dans la cheminée, la fenêtre ouverte, le jeune garçon eut une exclamation satisfaite…

— Ah ! monsieur !… Vous les avez sauvés ; c’est bien, cela…

— Approche, toi qui venais dans le même but et achève mon œuvre…

— Moi…

— Prends ce flacon de sel pour les rappeler à la vie… Avec cet élixir tu leur rendras leurs forces… Dans quelques minutes il faut qu’ils soient debout tous deux et prêts à partir…

Pressés l’un contre l’autre, Miron et Agostina regardaient tour à tour ce vieillard au sourire si bon et ces deux jeunes gens si beaux étendus sans mouvement…

— L’asphyxie n’est qu’apparente, dit l’inconnu, et cédera aux premiers soins, mais il faut agir sur l’heure…

— Donnez, monsieur, dit Miron en prenant le flacon et l’élixir, nous ferons de notre mieux…

En faisant signe à Agostina, il s’approcha du lit, et souleva la tête de Maïa ; pour lui faire respirer les sels, il dut écarter les abondantes boucles blondes qui lui voilaient la face…

Dès la première inspiration, la jeune femme tressaillit et ses lèvres s’entr’ouvrirent pour laisser s’exhaler un léger soupir.

— Voyez, elle reprend connaissance, dit le jeune garçon en se retournant…

Mais l’étranger avait disparu.

— Tiens, où est-il passé ?…

— Je ne l’ai pas vu sortir, fit Agostina aussi surprise…

— Bon, dit Miron avec philosophie, il n’est pas sorcier pour sûr… c’est qu’il connaît les êtres.

Grâce aux soins des deux enfants, Valentin et Maïa avaient enfin ouvert les yeux.

Ils croyaient sortir d’un rêve, le corps brisé, la pensée trouble.

Quelques gouttes d’élixir vinrent facilement à bout de ce malaise.

Et alors leur premier mouvement, en se retrouvant bien vivants, fut de se précipiter dans les bras l’un de l’autre.

— Comme ils s’aiment ! vois, Miron, dit Agostina, c’eût été dommage vraiment…

Elle n’eut pas le temps d’achever sa pensée.

Le roulement d’une voiture, le piaffement des chevaux s’arrêtant brusquement à la porte de la rue lui coupèrent la parole.

Et presque aussitôt deux valets entrèrent dans la chambre.

L’un qui portait un vaste manteau à l’espagnole, doublé de velours, en enveloppa Valentin qui se laissa faire stupéfait.

L’autre tenait une douillette de soie doublée de marte zibeline.

Agostina l’aida à en revêtir Maïa.

— La chaise est aux ordres de M. Morrel dit respectueusement le premier valet en s’écartant pour livrer passage à Valentin.

Le jeune homme ne parut nullement surpris.

La voix qu’il avait entendue pourtant, comme dans un rêve, retentissait encore à son oreille avec une précision merveilleuse.

Il n’avait qu’à obéir.

Et, entourant de son bras la taille de Maïa, il la guida et la soutint dans l’escalier.

— Le grand vieillard l’avait bien dit, grommela Miron, il faut que dans quelques minutes, ils soient prêts à partir… c’est drôle tout de même…

Mais Miron et Agostina n’étaient pas au bout de leur étonnement.

Du seuil de la porte de la maison, ils regardaient Valentin et son amie s’installer au fond de la chaise, quand le valet de chambre, les saluant avec la politesse d’un serviteur bien stylé :

— Si monsieur et mademoiselle veulent bien prendre les places du devant…

— Nous, dit Miron, quelle plaisanterie !…

— J’ai ordre d’insister.

— Ah bien ! par exemple… Mais il faut vous dire, nous sommes pressés, vous remercierez votre maître, nous allons tout droit à Fontainebleau.

— Précisément, répliqua le valet d’un air entendu, c’est à Fontainebleau que le postillon a ordre de conduire…

— Hein !

— À l’hôtel de l’Éperon d’or.

— À l’auberge du père La Violette !… Pas possible, s’écria Miron.

Cette fois la surprise le renversait et il ne trouva plus d’objections.

— Monte, Agostina, dit-il, ça n’est plus de refus… et tu ne fatigueras pas tes petits pieds.

Mais au moment de s’installer à son tour, un souvenir lui revint et relevant la tête vers les toits :

— Bonsoir, Romaniche, dit-il d’un ton narquois, prends garde de te retourner trop vivement dans ton sommeil, c’est le trottoir qui te servirait de descente de lit, mon vieux.

Et il sauta dans la chaise à côté d’Agostina en criant joyeusement :

— Fouette, cocher.

Sur quoi le postillon docile partit au grand trot à travers la ville.

III

À L’ÉPERON D’OR

La jeunesse jouit d’un privilège précieux.

Les plus grands événements ne lui suppriment pas le sommeil.

Aussi, au bout de quelques tours de roues, Valentin et Maïa au fond de la voiture, Agostina sur le devant dans les bras de Miroton, sentant leurs paupières s’alourdir, bercés par les ressorts moelleux d’un chef-d’œuvre de carrosserie, s’abandonnèrent-ils sans lutte aux invitations de la fatigue, oubliant dans cette douce somnolence la bizarrerie des circonstances qui les avaient subitement réunis et ne cherchant même pas à se rendre compte du sort qui les attendait.

Il était bien deux heures du matin quand la chaise de poste partit de la rue Rodier.

Mais on était aux derniers jours d’août, et le soleil, encore matinal à cette époque, braque ses premiers rayons dès les cinq heures du matin.

Il commençait donc à dorer la campagne quand la chaise s’arrêta au premier relai, à l’entrée d’Essonnes.

Miroton ou plutôt Miron, car nous l’appellerons ainsi désormais, avait l’excellente habitude de sauter du lit dès l’aurore.

L’arrêt de la voiture le réveilla donc tout naturellement.

Et il se frotta les yeux à deux reprises pour bien comprendre où il se trouvait.

Mais il avait la perception rapide, le souvenir prompt.

— C’est vrai, dit-il en lui-même, en considérant Agostina qui dormait paisiblement dans son giron, nous sommes en balade… et nous allons à Fontainebleau… En poste… Excusez du peu… Du diable si je m’attendais à faire mon entrée chez le père La Violette avec le train d’un prince… C’est le monsieur à cheveux blancs qui a tout fait… et c’est gentil de sa part… Un bel homme malgré son âge et pas fier… S’il a besoin de ma cuisine celui-là, il peut compter sur moi…

Il regarda par la portière les chevaux frais qu’on attelait à la voiture.

— Bigre, dit-il, c’est pas des locatis, ça, et le père Dailly de la rue Pigalle n’y est pour rien. Décidément le monsieur est à son aise et on le sert au doigt et à l’œil.

Et le gamin ne s’y trompait pas. Il n’avait pas sous les yeux le postillon aux grosses bottes traditionnelles et au chapeau de cuir bouilli à galon d’argent, mais des piqueurs de bonne maison vêtus d’une livrée sombre, d’un vert harmonieux, chaussés de bottes à revers, appliquées sur des culottes de cuir fauve, et coiffés de la cape de velours, étoilée au sommet d’un bouton aux franges d’or.

La chaise repartit au grand trot, filant sur la route nationale de Lyon et la secousse sortit Valentin de sa somnolence.

Car la tentative d’asphyxie, arrêtée à temps, n’en avait pas moins provoqué cette demi-congestion qu’on appelle couramment une forte migraine.

Valentin était monté en voiture parce qu’on l’y avait conduit ; une fois assis, la torpeur avait repris possession de ses sens, et maintenant que l’air frais du matin, le mouvement, la secousse, le cahotement du pavé le rappelaient à lui, il se réveillait nerveux et maussade, car il avait mal aux cheveux.

Après avoir écarquillé les yeux pour se reconnaître, peut-être, en s’apercevant qu’il était à peu près victime d’un enlèvement auquel il ne comprenait rien, allait-il se fâcher, crier au postillon d’arrêter…

Mais la bonne figure de Miron qui le regardait en souriant de sa surprise eut le don de le calmer.

Cette figure lui servit à renouer la chaîne des événements.

Il se rappelait le jeune garçon lui soutenant la tête, lui faisant respirer des sels, puis s’occupant de ranimer Maïa avec l’aide de sa jeune compagne, enfin leur administrant à chacun un cordial puissant qui avait rendu au cœur ses battements, aux poumons l’air respirable…

— Mon ami, lui dit-il, je n’ai en ce moment que de très vagues souvenirs de ce qui s’est passé…

— Dame ! fit Miron, vous revenez de loin…

— Oui, j’avais voulu mourir… Je ne sais quelle folie me faisait courir au suicide comme à l’accomplissement d’un devoir.

— Pardine… c’est ce que je m’étais dit du toit d’en face… Si beaux, si jeunes ! Faut être fous…

— Et c’est vous qui avez enfoncé la porte, ouvert la fenêtre, éteint le fourneau…

— Pour ça… je venais bien à cet effet… et c’est pas faute de me presser si je ne suis pas arrivé le premier…

— Alors un autre…

— Était déjà près de vous, quand j’ai eu monté les étages… à telles enseignes que j’ai trouvé la porte toute grande ouverte…

Valentin sentit son cœur se dilater de joie.

— Un autre, vous l’avez dit… ainsi je n’ai pas rêvé… ce que je croyais une hallucination était bien réel… Il était là, lui, venu à mon aide, me sauvant à cette heure désespérée…

Maintenant le souvenir revenait précis.

— C’est bien sa voix qui me parlait… Il me semble que je l’entends encore… Elle résonne à mon oreille, elle m’échauffe le cœur.

Valentin se tut comme pour concentrer ce souvenir et reprendre possession de chaque parole entendue…

Miron respectait sa préoccupation et gardait le silence.

Le visage du jeune homme s’illumina et il s’écria tout à coup :

— Il te reste à payer ta dette à l’humanité !… Une grande tâche sera offerte à ton courage… Il l’a dit… Il a dit aussi : Je veille sur toi… Lève-toi… Il faut vivre…

— Et il parle d’or, ma foi, laissa échapper Miron.

— Tu l’as vu ?…

— Oui…

— Tu lui as parlé ?

— C’est-à-dire que je lui ai répondu…

— Enfin…

— Il m’a indiqué ce qu’il fallait faire pour vous ranimer, m’a donné le flacon de sels, la bouteille d’élixir… Et puis bernique, plus personne, il a disparu si vite que c’est à croire qu’il s’est envolé…

— Et c’était la première fois que tu le voyais…

— Oui vraiment la première fois… Ces figures-là, ça ne s’oublie pas…

Et Miron reprit vivement :

— Mais j’espère bien que ce ne sera pas la dernière.

— Je le souhaite pour toi, mon ami, dit Valentin ; mais après cela… que s’est-il passé ?…

— J’ai eu de la peine à vous faire revenir à vous…

— Oui… j’étais d’une faiblesse extrême.

— Enfin, grâce au cordial, vous avez ouvert les yeux et pu faire quelques pas… C’est alors qu’on est venu vous chercher…

— Qui cela ?…

— Dame ! Je ne les connais pas… C’étaient deux espèces de majordomes très bien couverts.

— Ah !…

— Ils vous ont enveloppés, vous et madame…

Et Miron s’inclina poliment du côté de Maïa.

— Et ils ont dit : La chaise est aux ordres de monsieur Morrel…

— Oui, cela me revient, dit Valentin, j’ai soutenu Maïa encore faible et j’ai suivi ces hommes comme dans un rêve…

— Et une fois assis dans la berline vous êtes resté comme anéanti… Moi, je comptais bien à ce moment-là vous tirer ma révérence et vous souhaiter bon voyage…

— Et pourquoi ?…

— Parce que j’étais tombé par hasard au milieu de vos affaires… et que je n’avais pas de raison pour vous imposer ma société… Mais il paraît que la chose avait été réglée autrement par le maître de la chaise de poste, car si vous nous trouvez ainsi près de vous au réveil, c’est qu’on nous a forcés de nous y placer, monsieur Morrel, et j’en suis pas fautif… Je tiens à vous le dire…

— Et moi j’en remercie celui qui l’a décidé, mon brave petit ami… C’est un grand esprit qui lit dans nos pensées, vois-tu bien, et ce que nous avons de mieux à faire, toi ainsi que moi, c’est de lui obéir et de marcher dans la voie qu’il nous tracera… C’est la voie du devoir et de la patrie…

— Pour sûr, vous avez raison, et je sens bien que cet homme-là vous donne confiance au premier mot… Mais j’ai encore eu pour me laisser mener une autre raison, voyez-vous…

— Laquelle ?

— Et une bonne… c’est qu’on m’offrait de me conduire en voiture… et une chouette de voiture… où j’avais résolu d’aller à pattes… Alors vous comprenez à cause d’Agostina que j’emmenais, pauvre petite, je ne pouvais pas hésiter…

— Au fait, dit Valentin, tu me rappelles au sentiment des choses… J’ignore moi, où nous allons et tu es, paraît-il, plus avancé sur ce point…

— Je crois bien… mais nous allons à Fontainebleau…

— Ah !

— À l’hôtel de l’Éperon d’or.

— Je ne connais pas Fontainebleau.

— Chez le père La Violette… un bien brave homme… et si nous marchons toujours de ce train nous ne tarderons pas à arriver, pour sûr…

— Que la volonté du grand comte soit faite, dit Valentin ; là-bas sans nul doute je recevrai ses instructions.

Et comme Miron lui inspirait une vive sympathie, le jeune homme voulut en savoir plus long sur son compte.

Miron n’était pas cachottier.

Il lui raconta très simplement son petit roman et lui expliqua comme quoi, après avoir arraché Agostina des mains de Romaniche, il comptait se mettre en service avec elle chez le père La Violette jusqu’à ce qu’ils eussent l’âge voulu pour se marier.

Maïa réveillée depuis quelques instants avait suivi la conversation sans s’y mêler, mais en souriant à Agostina qui rougissant, toute confuse de se trouver le point de mire des regards, laissait parler son bon ami Miron, en l’approuvant de temps à autre, par un hochement significatif de sa jolie tête.

Et quand la chaise à neuf heures s’arrêta dans la cour de l’Éperon d’or, où elle fit une entrée triomphale et bruyante, l’entente la plus cordiale régnait entre les deux couples.

Le maître du logis était au perron, en veste blanche, le bonnet à la main, prêt à recevoir les hôtes.

Il s’inclina très bas devant Valentin Morrel et une seconde fois devant Maïa en disant :

— Les appartements de monsieur le prince de Tonk et de madame la princesse sont préparés.

Miron descendu le premier et qui se tenait à la portière avait été sur le point de dire à l’hôtelier :

— Mais tu fais erreur, papa La Violette…

Quand il s’aperçut que Valentin acceptait comme lui étant dû le titre dont on le saluait et, sans plus s’étonner, donnant le bras à Maïa, pénétrait dans le vestibule à la suite de maître La Violette :

— Tiens, tiens, tiens, se dit Miron tout en tendant les bras à Agostina pour la faire descendre du haut marchepied… il paraît que nous nous trimballions avec des princes… des bons enfants tout de même, mais, ma foi, je n’y comprends plus rien et je donne ma langue au chat.

Sans doute Miron avait pensé tout haut, car une voix claire et railleuse lui répondit :

— C’est pourtant bien simple, mon garçon. Le prince de Tonk est le fils d’un Français et l’héritier d’un rajah. Par son père il est Valentin Morrel, mais par sa mère il a droit au titre de rajah d’Indour et de prince de Tonk. La Violette pour achalander sa maison, entre les deux noms a choisi le plus ronflant… Mais qu’est-ce que cela prouve ? Que La Violette n’est qu’un vil adulateur… N’est-ce pas, mon compère ? N’est-ce pas, vieil esclave ?

Les dernières phrases dites en haussant le ton s’adressaient à La Violette lui-même qui redescendait en courant du côté des cuisines pour commander le déjeuner du prince et de la princesse.

— C’est bon, c’est bon, mauvais plaisant, tu peux goguenarder à ton aise, je te riverai ton clou plus tard… et en pleine bosse encore, répondit La Violette sans s’arrêter, mais en souriant comme à un camarade dont les coups de griffe n’égratignent pas.

— Oh ! La Violette, proh pudor ! tu finiras dans la peau d’un marguillier.

Miron, en se retournant au son de cette voix sarcastique, avait vu installé sur un tonneau près du cellier un personnage difforme, étrange, mais qui ne laissait pas au premier coup d’œil d’être intéressant et même sympathique.

Bossu très surabondamment, et il ne s’en cachait pas ; non pas de ces bossus honteux qui font des efforts inutiles pour sortir leur cou de leurs épaules et de rage sont les plus insolentes gens du monde.

Mais un bossu de bonne foi, se moquant tout le premier du fardeau grotesque que le sort lui donnait à porter, n’en rougissant pas, prêtant même volontiers sa bosse pour pupitre à l’occasion comme son ancêtre de la rue Quincampoix et réclamant très haut son droit physiologique d’avoir de l’esprit avec excès.

Par une sorte d’ironie de la nature, cet être mal tourné, qui debout ne devait sans doute pas atteindre à un mètre vingt-cinq centimètres, possédait une tête de lion et la physionomie la plus étrangement puissante qu’on pût rêver.

Sa chevelure semblait une crinière indomptée dont les longues mèches annelées lui retombaient sans cesse sur le nez et alors d’un geste souverain il la rejetait en arrière eu secouant sa tête puissante et aussi belle d’expression que celle qu’on prête à Jupiter dans les vieilles conventions de l’art classique.

Œil profond, plein d’éclair, profondément enclavé dans un sourcil puissant, bouche rieuse et large, au rictus rabelaisien, le menton fermement dessiné et la moustache longue et tordue comme celle de César de Bazan, il vous faisait songer à ces contes d’Orient où l’âme prodigieusement affinée d’un jeune prince amoureux se trouve subitement emprisonnée dans quelque potiche difforme, produit des excentricités de l’art hindou.

— Approche, mon garçon, dit notre homme à Miron, approche et n’aies pas peur du monstre : je ne dévore que les biftecks, et il dépend de toi que j’en mange de ta façon.

— Oh ! je ne suis pas si poltron, répondit bravement l’apprenti cuisinier en s’approchant du tonneau où trônait le bossu.

— Et tu as raison, d’autant que je n’ai le désir de t’adresser que des félicitations… Tu as surtout une façon de saucissonner les bohémiens qui m’a été au cœur.

— Comment savez-vous ?

— Eh ! mon bon Miron, oublies-tu que tu as pris le plus long pour arriver à Fontainebleau…

— Le plus long !…

— Oh ! tu es venu en millionnaire pas pressé, faisant clic clac en franchissant les grandes rues du village… mais moi qui n’étais pas bien loin quand tu as fallacieusement ligoté le Romaniche et qui ai suivi dans tous ses détails, pour de bonnes raisons de moi connues, le drame de la rue Rodier et le suicide de notre prince, moi, mon garçon, qui ne dédaigne pas le progrès moderne, j’ai pris tout simplement – pendant que vous couriez la poste – un train qui chauffait pour Fontainebleau à la gare de Lyon et je suis arrivé sans encombre une heure avant vous pour faire préparer vos logis… et mettre au courant de sa bonne fortune cet excellent La Violette…

— Préparer nos logis…

— Oui, mon petit Miron, tu es maintenant de notre compagnie, ayant conquis les bonnes grâces du plus puissant protecteur que tu puisses rêver ; et tu n’as qu’à te laisser faire et conduire, non pas en aveugle, car on ne t’associera qu’à des tâches justes et que tu puisses nettement comprendre. Laisse-toi donc faire et ta fortune est faite…

— Mais Agostina… Moi d’abord je ne veux pas la quitter, elle a besoin d’un ami qui la protège…

— Oh ! un amoureux ! Rassure-toi, Agostina est comprise dans le contrat et dès aujourd’hui attachée comme toi au service de Mme Maïa et de M. Valentin.

— Ah ! comme ça, bien volontiers, s’écria Miron.

— Alors allez tous les deux retrouver La Violette à la cuisine ; il vous fera servir une bonne soupe pour vous restaurer, car tu dois avoir le ventre creux, mon garçon, ainsi que toi, ma gentille signorita…

Agostina fit son plus beau salut.

— Et quand tu auras besoin désormais d’un bon conseil ou d’un coup de main, tu peux compter sur Romain Sauveur… Quand il a une fois donné son amitié, il ne la retire plus qu’à bon escient.

Et d’un geste amical et impérieux en même temps, l’étrange personnage congédia les deux enfants en leur indiquant la cuisine.

Il avait ses raisons pour clore l’entretien.

Un homme sec et long comme la hampe d’un drapeau venait de paraître à la porte de l’auberge.

C’était évidemment un vieillard ; sa face ridée comme une pomme cuite, les rares mèches blanches qui sortaient de son chapeau le disaient assez.

Et pourtant l’homme était droit et solide comme on l’est à quarante ans.

De plus les mouvements souples, le pied solide et l’allure confiante de celui qui sait sa force.

Avec cela l’air bon enfant, presque naïf.

Le visage était orné d’un nez mince et long comme un bec de héron et les yeux ronds en boule de loto complétaient un ensemble où l’ahurissement habituel et la ténacité passive se lisaient à la fois.

Avant d’entrer dans la cour, le bonhomme allongea la tête et le cou, le nez en avant comme font les volatiles avant d’entrer quelque part.

Un petit sifflotement aigu lui fit dresser l’oreille.

Et, à l’autre bout de la cour, il aperçut Romain Sauveur sur son tonneau.

Alors, allongeant ses jambes en compas, avec la démarche grave mais rapide d’un échassier, il arriva auprès de celui qui l’attendait.

— Me voilà, dit-il simplement.

— C’est heureux… je comptais sur toi hier.

— Pas possible… y avait un petit de malade.

— Et tu es toujours resté bonne d’enfant malgré tes soixante-quinze ans, mon vieux Bobichel ?

— Tiens ! un petit-fils de Fanfar, c’est comme si c’était à moi…

Et l’ancien clown ouvrait ses bras démesurés avec un geste de paternité vraiment touchante.

Romain Sauveur lui souriait comme à un bon chien.

— Mais maintenant, lui dit-il, tu es libre, plus d’entraves, tu m’appartiens.

— L’enfant est sur pied… tu peux ordonner.

— Bien !

— Que faut-il faire ?

— Nous tenir tous les deux ici à la disposition de Valentin Morrel.

— Il est retrouvé ?…

— Oui, et il va sans doute prendre une part importante dans une œuvre qui nous intéresse. Tous deux nous devons l’aider à la fois et le protéger.

— Certes.

— L’aider de notre expérience, écarter de lui les dangers qui vont le menacer et lui faciliter les moyens d’accomplir sa tâche…

— C’est dit.

— Tu sais de quels éléments nous pouvons disposer…

— Parbleu !

— Tu connais à fond nos étapes ?

— Et nos points de repère.

— Aussi en cas de mission particulière il y aura toujours l’un de nous à ses côtés, pour veiller au grain.

— C’est convenu.

— Il va y avoir à l’Éperon d’or une réunion où nous serons appelés… J’ai préparé les voies pour qu’on nous interroge et je t’expliquerai ce que nous aurons à dire.

Bobichel opina de la tête, puis après un silence :

— Oui, dit-il, mais voilà… c’est que je ne suis pas seul.

— Pas seul ?

— Non… Et il faudrait penser à la pauvre femme…

— Quelle femme ?

— C’est vrai, tu ne peux pas savoir… C’est la chose la plus simple du monde…

— Raconte alors…

— Tout à l’heure, en sortant de la ville et en pénétrant dans le faubourg, j’ai trouvé sur la route une pauvre femme qui se traînait, épuisée, haletante. Elle marchait devant moi… et tout à coup je la vis s’affaisser sur le sol…

— Et tu l’as secourue…

— Dame !

— Elle avait faim… d’abord… et j’ai pu lui faire prendre quelque chose dans un cabaret qui se trouvait là… mais de plus, elle me paraît quasiment folle…

— Ah ! quelque désespérée.

— Tout juste… Quand elle a eu repris ses forces, je voulais la quitter… Mais elle m’a suivie comme un chien qu’on a caressé…

— Et tu l’as laissée…

— À la porte sur le banc de pierre…

— Que dit-elle ?

— Pour ça, elle n’a pas la conversation brillante… Elle baragouine un patois qui m’a paru de l’italien… disant à tout moment : Roma ! Roma !… C’est son idée fixe…

— Si elle compte gagner Rome à pied…

— Évidemment, elle a dû s’embarquer dans ce but-là, par le train n° 11 et sans biscuit…

(Dans le langage pittoresque de l’ancien clown le train n° 11 signifiait les deux jambes du piéton.)

— Voyons cela, dit Romain Sauveur.

Et, suivi de Bobichel, il franchit la cour et arriva à la porte charretière.

Là, à deux pas, assise et comme écroulée sur le banc de pierre, promenant de droite à gauche son regard égaré, Romain put considérer à loisir la protégée de Bobichel, sans que sa présence parût la troubler ou l’inquiéter.

C’était une femme jeune encore et, malgré le désordre de la chevelure d’un noir de jais qui lui couvrait en partie le visage, on pouvait se rendre compte qu’elle avait dû être d’une beauté sculpturale et restait belle dans sa détresse.

Son costume manifestait sa folie, mais prouvait qu’elle appartenait à la classe aisée. Évidemment, elle avait dû fuir de chez elle sous l’empire d’une idée fixe, après s’être habillée en hâte et à la diable de ce qui lui était tombé sous la main.

Une robe de drap marron à ornements en passementerie, robe à demi fermée au corsage et laissant voir les broderies de la chemise sur la poitrine saillante et robuste, une écharpe de dentelle noire faisant deux fois le tour du cou, sur les épaules un châle de fabrication anglaise et les pieds chaussés de bottines jadis élégantes, mais que les cailloux du chemin avaient déchirées et réduites à l’état de savates, tel était le costume de l’inconnue, et il n’en fallait pas plus à Romain Sauveur pour être convaincu qu’il était en présence de quelque grande et mystérieuse infortune.

Il la contemplait en silence… Tout à coup, il prit la main de Bobichel.

— Regarde, lui dit-il, cette lueur qui brille entre les mèches de ses cheveux…

Romain s’était approché.

— Oui, des solitaires de toute beauté… La pauvre folle aurait pu se faire égorger en route…

Il s’avança, se plaça sous son regard et lui dit :

— Ha ella denaro per compare del pane ? (Avez-vous de l’argent pour acheter du pain ?)

Brusquement la femme releva la tête en entendant parler sa langue nationale.

— Denaro, murmura-t-elle… Denaro(De l’argent.)

Machinalement elle fouilla la poche de sa robe.

— Non ho niente ! fit-elle avec un soupir de découragement… (Je n’ai rien.)

Et elle ajouta :

— Cerco la via che mena a Roma(Je cherche le chemin qui mène à Rome.)

Puis, comme épuisée par cet effort de conversation qui avait sollicité sa pensée endormie, elle retomba dans une extase hébétée en répétant :

— Roma ! Roma !

Seule la fatigue la clouait sur son banc ; car sans cela, sous l’empire de son idée fixe, elle fût repartie au hasard, toujours en avant.

Du moins était-il prouvé qu’elle était Italienne, que Rome l’attirait pour une cause mystérieuse. Là sans doute devaient se trouver le remède à son infortune et peut-être la possibilité d’un retour à la raison.

— Nous ne pouvons abandonner cette malheureuse aux hasards de la route.

— Certes non, dit Bobichel.

— Quant à la conduire ou à la faire conduire à Rome… c’est chose à combiner.

— Oh ! tu trouveras le moyen…

— En attendant nous allons lui faire donner une chambre chez La Violette…

— Oui…

— Je chargerai Miron et Agostina de la veiller…

— Miron, Agostina, fit Bobichel.

— Oui, des recrues à moi… Agostina est également Italienne ; quoique venue très jeune à Paris, elle doit encore baragouiner quelque peu sa langue nationale… assez au moins pour entendre et se faire entendre… Vingt-quatre heures de repos feront grand bien à cette malheureuse… et comme d’ici là nous serons fixés sur le reste, nous pourrons prendre à son sujet une décision en connaissance de cause.

— Voilà qui va bien, dit Bobichel, heureux de voir sa protégée adoptée également par Romain.

Et s’approchant de la folle, il allait l’engager à le suivre à l’intérieur de l’Éperon d’or, quand une calèche attelée en poste, passant sur la route en brûlant le pavé, le força à se ranger près du banc de pierre pour n’être pas atteint et renversé.

Dans la calèche deux hommes étaient étendus, le cigare aux dents. L’un la figure creuse, les cheveux rares et grisonnants. L’autre, beau cavalier, à la moustache noire, à la tête impertinente, aux traits d’une régularité parfaite.

À la vue de la voiture et de ceux qu’elle contenait, l’inconnue s’était dressée, le bras tendu, prête à s’élancer, dans l’attitude d’une pythonisse qui va jeter un anathème…

— Ladrone ! Scelerato ! Traditore ! cria-t-elle.

Mais déjà la calèche avait disparu et elle retomba évanouie dans les bras de Bobichel stupéfait.

Romain qui n’avait rien perdu de l’incident se demandait quels pouvaient être ces gens-là qui sans doute avaient joué quelque rôle sinistre dans la vie de l’étrangère.

Et il cherchait à qui se renseigner à leur sujet, quand La Violette, sans s’en douter, vint donner pleine satisfaction à sa curiosité.

Attiré sur le seuil par le bruit de la calèche il avait vivement retiré son bonnet de coton et incliné la tête en aubergiste respectueux.

— Tiens, fit Romain, tu les connais ?…

— Certainement, dit La Violette… Des clients qui jettent les billets de banque par les fenêtres…

— Et tu les nommes…

— C’est Son Excellence le prince della Gorgona et son fils le comte Giacomo de Monte-Fiore.

— Voilà deux noms qui sentent le roussi, pensa Romain, et qui sont bons à écrire sur mes tablettes.

IV

LE CLUB DES TERRE-NEUVE

Dans une salle du premier étage de l’Éperon d’or, volets clos, lampes allumées, autour d’une table couverte d’un tapis de drap rouge, sur laquelle courent étalés des plans, des cartes, des manuscrits, huit hommes sont réunis et se concertent à voix basse.

Au centre de la table, l’un d’entre eux, plus isolé, occupe la place du président et semble absorbé dans la lecture d’une correspondance dont il développe les lettres une à une.

C’est sans doute ce qui fait le demi-silence qui règne autour de lui. On respecte sa préoccupation et on attend qu’il ouvre la séance.

L’homme qui dépouillait ainsi sa correspondance était d’une taille au-dessus de la moyenne, bien fait pour les grandes luttes, le visage calme et triste, mais d’une énergie éloquente, les cheveux noirs coupés de longues mèches blanches.

Il venait de finir sa lecture. Sa large main resta appuyée sur les feuillets des lettres éparses devant lui et son regard fixe et concentré, s’arrêtant sur un point de la muraille qui lui faisait face, sembla y chercher un instant la solution de quelque grand problème de vie ou de mort.

Puis, revenant à son rôle, il saisit une baguette d’ivoire qui se trouvait sous sa main et frappa trois coups secs sur la table.

Toutes les conversations particulières s’interrompirent aussitôt et tous les assistants attentifs et muets se tournèrent vers lui.

— Frères, dit-il, vous vous souvenez tous de notre dernière réunion. Votre président sir Gordon Maxwell, après nous avoir consultés sur l’admission du frère Soïloff, du martyr de Sourgout, de celui que nous avions voulu arracher à ses bourreaux, que nous avions cru englouti dans la mine inondée et qui nous apparut quelques mois après comme un ressuscité, en plein Paris, sir Gordon, notre cher président, nous annonça qu’il devait entreprendre avec Serge Soïloff une expédition délicate et mystérieuse, dont les résultats décupleraient les forces de notre association, et il voulut bien me confier, à moi Bouche-Rouge, le soin de vous présider, en son absence, de vous convoquer, l’heure de l’action venue, et concentrer en mes mains tous les renseignements qui pourraient nous éclairer sur le devoir à remplir.

— Et il ne pouvait choisir, Bouche-Rouge, dit l’un des assistants, un plus digne de le remplacer.

— Et tous, reprit un autre, nous avons prêté serment de t’obéir comme à lui-même, et ce serment nous le tiendrons, tu le sais bien.

— Merci, dit Bouche-Rouge ; notre fraternité est inébranlable et notre dévouement à toute épreuve ; je ne suis, moi, qu’un intermédiaire choisi pour vous tenir au courant de ce qui vous intéresse, pour vous soumettre mes observations et vous faire accepter mes plans. Et si je vous ai convoqués aujourd’hui, c’est que la situation est grave…

— Grave ! s’écria-t-on de toutes parts…

— Gordon est en danger ?

— Deux de nos frères engagés dans une entreprise qui les forçait à quitter la France ont disparu.

— Disparu !

— Et pour bien vous mettre à même de juger ce qu’il convient de faire pour les retrouver et leur porter aide et assistance, je dois tout d’abord, en vous rappelant des faits déjà connus de vous, des événements auxquels nous avons tous participé, vous dire par quel enchaînement de circonstances Gordon et Soïloff ont été amenés à affronter pour la cause commune des dangers inconnus dont nous avons le devoir aujourd’hui de pénétrer le mystère…

— Mais toi-même qui t’a mis au fait… ?

— L’un des nôtres, Georges de Lewal, qui a quitté nos amis à Marseille, où il est encore à cette heure, fidèle au rôle qui lui avait été confié ; Georges de Lewal qui après un long mois d’attente, ne voyant pas reparaître Gordon ni Soïloff, ne recevant d’eux aucune dépêche, n’obtenant sur leur compte aucun renseignement, m’a fait part de ce qui se passait. Voici sa lettre écrite dans notre chiffre habituel, indéchiffrable pour tout autre que les Terre-Neuve ; cette lettre résume tous les faits qui nous occupent et nous transmet les dernières paroles, les dernières volontés de Gordon, au moment où ils se sont séparés sur le quai de la Joliette. À mon tour je vais vous en transmettre la substance…

— Nous t’écoutons…

— Mais il convient de reprendre les choses à l’origine.

Tous les membres de l’association s’accoudèrent attentifs aux paroles de Bouche-Rouge qui après s’être recueilli une seconde commença son récit :

— Il y a de cela un peu plus d’une année, nous étions tous à Genève, je n’ai pas besoin de vous rappeler pour quelle cause. Notre tâche accomplie, nous nous préparions à rentrer en France quand un événement imprévu nous mit en présence d’un grand dévouement à servir… Le Monte-Cristo, notre yacht à vapeur, était sous pression quand s’éleva une de ces tempêtes soudaines qui bouleversent le lac de Genève. Tout à coup, retentit un coup de canon d’alarme. C’était le bateau qui fait le service de Montreux qui appelait à l’aide. Le Cygne, il m’en souvient, était un steamer bien construit, mais pour résister aux vagues furieuses et tournoyantes du lac, pour lutter contre ces trombes successives, il fallait un marcheur plus docile et mieux dirigé. En présence du danger que couraient les passagers du Cygne, notre devoir était tracé ; aussi le Monte-Cristo avait son équipage au complet quand il se lança dans la tourmente à toute vapeur.

« Déjà la voie d’eau s’était déclarée au flanc du bateau genevois quand nous parvînmes à nous en approcher. Vous vous souvenez alors de ce qui se passa. Les grappins jetés, le pont volant attaché, nous transportâmes à bord du yacht les femmes et les enfants, mais nous ne pouvions dès le premier voyage opérer le sauvetage des autres passagers. Tous pourtant dans leur affolement se ruaient vers le Monte-Cristo au risque de faire sombrer le navire qui leur venait en aide. Gordon s’opposait en vain à cet envahissement qui allait rendre toute manœuvre impossible, quand une femme inconnue, s’élançant à la tête de la passerelle sur le pont même du Cygne, lui vint en aide.

« — Vous ne passerez pas, s’écria-t-elle, en étendant les bras… Si vous franchissez ce pont, c’est la mort pour tous. Laissez au Monte-Cristo le temps d’accomplir sa tâche… Qu’il coure au port et revienne nous sauver. Moi je reste avec vous !

« Cette héroïque attitude, ce dévouement superbe en imposa à la foule des hommes restés sur le Cygne. Grâce à ce concours inattendu nous pûmes nous dégrafer du bateau qui déjà s’enfonçait lentement et courir au port… Mais Gordon avait juré de revenir et de sauver la noble femme qui se sacrifiait ainsi… et il tint son serment.

« Cette femme c’était, vous le savez tous, Véra Kleonoff.

« Chacun de nous représente une race persécutée.

« Véra Kleonoff était de notre famille.

« Véra la condamnée à mort, qui avait vu expirer sous le bâton sa mère adoptive, Véra qui avait tiré un coup de revolver sur le bourreau russe qu’on appelle le chef de la troisième section, Véra qui, s’arrachant des griffes de la police de Petersbourg, cherchait en vain des hommes assez résolus pour s’associer à la tâche qu’elle s’était imposée…

— La délivrance du condamné de Sourgout.

— Du jour où le hasard la mettait sur notre route, reprit Bouche-Rouge, Véra n’avait plus à chercher. Notre résolution, nos principes, notre origine, tout se réunissait pour nous faire ses associés légitimes… Ne sommes-nous pas voués d’avance à toute œuvre de générosité et de réparation !

— Oui… jusqu’à la mort, répondit-on de toutes parts.

— Le but une fois connu, Gordon Maxwell, notre ami et notre chef, se chargea de l’exécution. Est-il besoin de vous rappeler comment il obtint du gouvernement anglais une mission d’exploration scientifique aux mines de Sibérie, comment nous le suivîmes déguisés en Circassiens d’escorte et la grande bataille livrée aux Cosaques de Sourgout, notre victoire restée sans résultat par la disparition de Serge Soïloff que nous dûmes croire enseveli sous les eaux jaillissantes qui avaient envahi la mine, enfin notre départ triomphal, Georges de Lewal enlevant les charmantes Sibériennes Maxima et Velika Potoleff qui sont aujourd’hui sa femme et sa belle-sœur, et notre retour en Europe ?… Vous savez toutes ces choses, tous témoins et acteurs de ces événements étranges ou terribles, et tous vous gardiez au cœur le douloureux remords de n’avoir pu pénétrer à temps dans Sourgout pour ramener vivant celui que nous allions chercher et délivrer.

— Et en cela nous nous accusions à tort.

— Oui, car Serge Soïloff n’avait point péri et tandis que Gordon, Georges et Maxima le cherchaient dans la mine, et rencontraient l’inondation, Serge arraché à la galerie, que les eaux devaient envahir, par le Polonais Thaddée, avait pu sortir par une issue que n’occupait aucun poste et fuir vers le nord avec son compagnon. À ce moment même, ils entendirent, sans en comprendre la cause, le crépitement d’une fusillade. Serge Soïloff ne se doutait pas que c’était pour sa délivrance qu’on se battait à Sourgout et qu’en revenant sur ses pas il eût trouvé toute la station aux mains de ses sauveurs.

— Et que de souffrances il se fût épargnées !

— Peut-être ! mais sa destinée, je vais vous l’apprendre, lui réservait une grande récompense en échange de ses épreuves.

— Parle…

— Jusqu’ici je ne vous ai dit au sujet de Serge Soïloff que ce que vous saviez déjà vous-mêmes, comme témoins et comme acteurs, mais j’arrive à la partie de mon récit qui doit vous donner la clef des dangers de l’heure présente… Serge Soïloff et le Polonais Thaddée mirent plusieurs semaines à gagner les mers polaires qui devaient leur permettre, en franchissant leurs immensités glacées, de se réfugier sur les terres libres de Suède. Encore ne durent-ils qu’à l’hospitalité d’un Ostiak d’avoir échappé à la fois aux poursuites de l’administration russe et aux tortures de la faim.

« Quand ils arrivèrent aux bouches de l’Obi, en face de la mer de Kara, ils s’engagèrent résolument à travers les steppes désolées, franchissant les montagnes de glace, courant vers la Nouvelle-Zemble comme au salut et à la liberté. Mais une nuit la débâcle les surprit, les sépara. Thaddée sans doute fut englouti dans son sommeil, car Serge fit de vains efforts pour le retrouver. Puis emporté sur le bloc de glace qui lui servait de radeau il vint un jour échouer sur la rive de Vardo, dans un des fjords de la Laponie norvégienne, au libre sol de Femmark… Il était sauvé…

« Mais dans ce moment terrible où la rupture des glaces lui avait fait perdre son compagnon fidèle, vingt fois pour le repêcher, il faillit périr lui-même dans les eaux libres, et c’est alors qu’il rencontra sous la main une fiole de cristal que, par dépit de la déconvenue, il fracassa sur le sol.

« Mais cette fiole contenait des papiers, préservés par l’épaisseur du cristal du contact de l’eau.

» Serge étonné prit les papiers et les lut.

« L’un de ces papiers était un testament.

« Il était ainsi conçu…

Alors, d’une voix grave, Bouche Rouge lut le testament de Monte-Cristo, cette pièce si curieuse que connaissent nos lecteurs.

Quand fut énoncé le chiffre formidable de six cents millions, un murmure passa dans la pièce.

Non certes que ces hommes, tous dévoués aux plus grandes causes de l’humanité, éprouvassent le moindre sentiment d’avidité.

L’argent à leurs yeux n’était qu’un levier.

Et quelle force cachée dans ce chiffre formidable !

On se souvient que le testament finissait ainsi :

« Quand cet homme choisi par la fatalité aura jeté les yeux sur la feuille blanche qui accompagne cet écrit, peut-être croira-t-il qu’il n’a plus qu’à étendre la main pour s’emparer de ces millions.

« Je lui lègue une énigme. Je veux qu’il ait – par la difficulté des recherches – le temps de réfléchir, et peut-être en viendra-t-il à accomplir ce qui est mon désir intime, à jeter au feu testament et feuille blanche.

« Et oublieux de ce rêve, il laissera à jamais enfouies les richesses qui, peut-être, lui auraient donné la mort…

« Qu’il se souvienne alors que ces lignes ont été écrites par un homme qui a possédé cette fortune, et qui, aujourd’hui, pour éviter la mort, ne lèverait pas un doigt !…

« S’il persiste, s’il veut à tout prix conquérir ces sommes fabuleuses, qu’il s’arme de courage… pour résister au mal.

« Car je ne lui lègue ces millions que pour le bien…

« À toi, inconnu, qui que tu sois, salut, et que la justice éternelle te vienne en aide…

« Fait par moi, sain de corps et d’esprit, le 25 février 1865.

« EDMOND DANTÈS,

« Comte de Monte-Cristo. »

— Dantès !…

— Monte-Cristo !

— Oui, frères, reprit Bouche-Rouge, c’était le testament du grand comte de Monte-Cristo, qui après avoir couru dix-sept ans la mer, de la Méditerranée au pôle Nord, dans son enveloppe de cristal, venait de parvenir aux mains de Serge Soïloff.

« Oui, le hasard avait prononcé, et c’était au martyr de la liberté, à l’homme qui avait voué sa vie au salut de l’humanité souffrante qu’il adjugeait cette fortune, levier immense, qui, dans la pensée du testateur, ne devait être employée que pour le bien.

« Soïloff réfléchit cependant avant d’accepter ce legs écrasant d’un grand cœur. Il sonda sa conscience, il calcula sa force. Mais il se sentit si bien détaché des faiblesses et des lâchetés humaines qu’il se crut le droit de revendiquer la grande mission contenue dans le testament.

« Et la pensée de ce nouveau devoir décuplant ses forces, il trouva le moyen et l’énergie nécessaires pour descendre du cap Nord, à pied, jusqu’à Paris, car je ne compte pas la traversée du Sund, qu’il fit dans une misérable barque de pêcheur, et, tout d’une traite, son trésor caché dans sa poitrine, il arriva chez le traître qu’il croyait son ami, chez le médecin Noël Houdas.

« Les événements étranges qui suivirent son arrivée, l’accusation qui pesa sur lui quand on trouva Houdas cloué au sol sous le poignard des nihilistes, son arrestation et sa pleine justification, tout cela, jusqu’à son admission parmi les frères de Terre-Neuve, vous est connu.

« Mais du testament, il n’avait pas le droit de vous faire part avant l’heure de l’action, et ses seuls confidents furent alors notre président sir Gordon Baxwel, Georges de Lewal et moi.

« Le hasard nous livra le mot de l’énigme contenu dans la feuille blanche qui accompagnait le testament.

« C’était à Marseille, aux allées de Meilhan, dans l’ancienne maison de Dantès que le mystère devait être dévoilé.

« Gordon et Serge Soïloff partirent. Leur but, vous le comprenez tous.

« Ils voulaient acquérir ces richesses immenses pour les employer à la défense des droits dont nous nous sommes faits les apôtres.

« Ils sont partis, mais… Ils ne sont pas revenus…

À ces mots, un cri s’échappa de toutes les poitrines.

Gordon et Serge Soïloff étaient des frères pour tous ces hommes.

Entre les membres du club des Terre-Neuve, l’alliance était profonde. C’était la fraternité vraie.

Bouche-Rouge éleva la main.

Tous se turent.

— Ils ne sont pas revenus, reprit-il d’un accent solennel.

« Or notre tâche aujourd’hui, c’est de retrouver leurs traces.

« Êtes-vous prêts à vous dévouer ?

— Oui ! oui ! crièrent toutes les voix.

— Mais, demanda l’un des auditeurs, a-t-on du moins quelque indice !

— Écoutez-moi, reprit Bouche-Rouge.

« Gordon et Soïloff n’étaient pas partis seuls.

« Ils étaient accompagnés de notre ami Georges de Lewal.

« Et Georges de Lewal m’a écrit.

« Voici sa lettre qui m’est arrivée ce matin même.

Bouche-Rouge déplia une feuille de papier.

L’anxiété était peinte sur tous les visages.

— Gordon et Soïloff avaient quitté Marseille…

« Ignorants, eux-mêmes de la direction qu’ils allaient prendre.

« Derrière eux était resté Georges de Lewal.

« Et il nous dit :

« — Selon le serment fait à mes amis, mais non sans avoir attendu impatiemment l’heure fixée par eux, j’ai gardé le silence.

« Pendant un mois, je devais les attendre…

« C’est le 25 juillet 1883 qu’ils ont quitté le port.

« Ils se sont embarqués sous mes yeux, pleins de confiance.

« Vous connaissez leur énergie.

« Ils allaient, sous la conduite d’Ali, le serviteur de Monte-Cristo.

« Ils étaient certains du succès.

« Mais voici qu’un mois s’est écoulé…

« Et je n’ai reçu d’eux aucune nouvelle, aucun message !…

« Jugez de mon anxiété ! Que leur est-il arrivé ?

« Ont-ils succombé dans la tâche entreprise ?

« Et de quelle nature étaient les dangers qui les menaçaient ? Où leur dévouement à la cause de l’humanité les a-t-il entraînés ?

« Autant de questions terribles auxquelles je ne puis répondre ! Mais mon devoir est tout tracé…

« Je dois, je veux m’élancer sur leurs traces… Le navire qui les portait ne peut avoir disparu… Ils auront été signalés dans la Méditerranée…

« Je les suivrai à la piste… et je saurai bien les retrouver…

« Mais je suis lié par mon serment, par une obligation envers vous.

« Vous le savez, nos statuts m’interdisent de me lancer dans une entreprise nouvelle avant d’en avoir obtenu l’autorisation du comité suprême.

« Donc, je m’adresse à vous… Et je vous supplie de hâter votre décision…

« Qui me succédera si je succombe ?

« Partirai-je seul ou me donnerez-vous un compagnon ?

« J’attends vos ordres.

« Mais songez-y bien, chaque minute qui s’écoule augmente le danger.

« Je sens, je devine que nos amis sont en péril.

« Nous nous devons les uns aux autres aide et protection jusqu’à la mort…

« Décidez, j’attends !

Bouche-Rouge s’arrêta.

Il y eut un moment de silence.

Puis une voix s’éleva :

— Maître, dit un de ces hommes, il est inutile d’affirmer que nous sommes tous prêts à accompagner Georges Lewal dans la tâche qu’il doit entreprendre.

« Nos frères sont en danger. Ils comptent sur nous.

« Et pas une fois notre société n’a manqué aux devoirs de la fraternité.

« C’est donc à vous, à vous seul, qu’il appartient de désigner celui ou ceux d’entre nous qui devront vous aider dans vos recherches.

« C’est à vous aussi qu’il appartient de tracer le plan que nous devrons suivre et auquel nous jurons tous de nous conformer strictement.

— J’attendais ces paroles, dit Bouche-Rouge.

« Je savais que, en chacun de vous, il y a un serviteur dévoué et un ami fidèle. Aussi ne suis-je pas étonné de votre résolution.

« Mais je n’ai pas achevé mes communications.

« Écoutez-moi. Car ici vous avez une décision grave à prendre.

Bouche-Rouge s’arrêta un instant, se pencha vers la table et feuilleta les papiers.

Au bout d’un instant, sa main se releva tenant une enveloppe.

— Frères, dit-il, dans l’histoire de notre passé, il est un souvenir qui souvent a été évoqué…

« C’est celui du comte de Monte-Cristo.

« Mais avant tout, vous rappelez-vous le nom de l’homme qui a fondé notre association, aujourd’hui si puissante ?

« Cet homme, c’était le père de Gordon…

« C’était l’intrépide Irlandais qui a lutté toute sa vie pour son pays…

« C’était le fondateur de Hopetown, la ville de l’espérance…

« Cette cité du Texas qui est aujourd’hui notre quartier général.

« Notre capitale, à nous, les déshérités de patrie.

« Or, ce que je veux vous rappeler encore, c’est le serment qui fut prêté par Andrews Gordon, le jour où le comte de Monte-Cristo lui sauva la vie.

« À lui et à ses frères d’armes…

« Andrews Gordon jura au comte de lui obéir, quel que fût l’appel qui lui fût adressé, à quelque époque que cet appel survînt.

« Ce serment, Andrews Gordon, avant de mourir, l’a transmis au chef des Terre-Neuve, qui en a accepté la charge…

« À vous tous qui, en acceptant nos statuts, avez participé à ce serment…

« Tout cela, vous le savez, n’est-il pas vrai ?…

« Et vous ne voudrez pas manquer à votre parole…

— Non, non, s’écrièrent toutes les voix.

Puis un des assistants reprit :

— Mais le comte de Monte-Cristo n’est-il pas mort sans avoir jamais réclamé l’exécution de ce serment, prêté il y a si longtemps ?…

— Quant à la mort du comte, reprit Bouche-Rouge, jamais elle n’a été prouvée…

— Mais il aurait aujourd’hui cent ans…

— Les hommes de cette trempe opposent à la mort une indomptable résistance…

« Mais, en admettant même que ses yeux se soient fermés pour toujours…

« N’a-t-il pu laisser un écrit réclamant l’exécution de cette promesse… ?

« En tous cas, et si ce serment vous était rappelé, hésiteriez-vous à faire honneur à la parole donnée par Andrews Gordon ?…

— Non !

— Seriez-vous prêts, au contraire, à obéir aux volontés de Monte-Cristo ?

— Oui.

— Écoutez-moi donc…

« Il y a huit jours, un papier a été mystérieusement déposé entre mes mains…

« Le voici.

« Frères, défenseurs du droit, y est-il dit, vous êtes des hommes d’honneur.

« Aussi n’ai-je aucun doute sur l’exécution de l’engagement pris jadis.

« Quand cette lettre vous parviendra, vous serez sur le point de désigner l’homme qui doit aller à la recherche de vos amis disparus.

« Si mon fils Espérance était vivant, c’est à lui que je vous demanderais de confier cette tâche…

« Et il l’aurait accomplie avec vaillance…

« Mon fils est mort…

« Mais il est un homme auquel m’ont rattaché d’autres liens aussi puissants que ceux de la paternité…

« Cet homme, non seulement je le mets sous votre protection, mais encore je vous demande – au nom de votre fondateur – de l’admettre dans vos rangs…

« Je vous demande encore de rattacher à votre cause la cause qu’il défendra et qui est, elle aussi, une œuvre de libération…

« La plus grande peut-être qui se puisse défendre en ce monde.

« Avec lui, je vous apporte une force immense…

« Et dont chacun de vous comprendra la valeur.

« C’est à lui que je désire que soit confiée la mission de retrouver vos amis, de reprendre les recherches du trésor qui m’a appartenu…

« À cette lettre est joint un pli cacheté…

« Sous ce pli se trouve renfermé, avec le nom de l’homme que je vous désigne, la moitié d’un bracelet, dont il possède l’autre moitié…

« Avant de briser le cachet, consultez vos consciences…

« Je veux que ce nom ne soit connu de vous que le jour où vous aurez décidé d’obéir à mon vœu suprême.

« Si quelque motif, que je ne puis prévoir, s’oppose à ce que celui que j’appelle mon fils entre dans vos rangs, si vous hésitez à lui confier la mission que je réclame pour lui…

« Alors gardez ce pli sans l’ouvrir…

« Quelqu’un viendra le réclamer en mon nom…

« Mais j’ai confiance…

« Andrews Gordon était un honnête homme…

Au moment où Bouche-Rouge prononçait ces paroles, toutes les voix s’élevèrent…

— Nous obéirons, criaient les assistants.

— Je le savais d’avance, dit Bouche-Rouge.

« Donc il est bien entendu que quel que soit celui que le comte de Monte-Cristo, aujourd’hui vivant ou mort, désigne à votre choix…

« Vous l’accueillez comme un frère…

— Oui ! oui !…

— Et que c’est à lui que vous donnerez mandat d’aller rechercher Gordon et Soïloff…

— Oui !

— Alors j’obéis…

Et prenant une enveloppe de parchemin, Bouche-Rouge l’ouvrit.

— Voici la moitié du bracelet dont parle le comte, reprit-il.

« Voici un papier sur lequel sont tracées ces lignes…

« Celui qui vous remettra la seconde moitié de bracelet se nomme Valentin Morrel, il vous dira lui-même son histoire.

« Il est l’enfant de ceux que j’ai aimés et protégés…

« Mais qu’hélas ! je n’ai pas pu arracher à la mort…

« Il se consacre à une tâche immense…

« Serrez vos rangs autour de lui, Irlandais, Polonais, Russes ; tous ceux qui veulent une patrie doivent être ses amis et ses alliés…

« Et que la justice éternelle soit avec vous !

— Mais où est-il ? Comment le trouverons-nous ?

À ce moment, la porte s’ouvrit…

Et Valentin Morrel entra.

Tous se levèrent, en signe de respect pour la volonté de Monte-Cristo.

V

PRINCE ET RAJAH

Avant d’aller plus loin, il nous faut rappeler quelques faits qui vont élucider une situation dont les détails peuvent avoir échappé au lecteur.

Morrel ! Ce nom n’évoque-t-il pas en eux un monde de souvenirs ?

Ainsi se nommait l’armateur de Marseille qui fut le protecteur dévoué, le défenseur – hélas ! impuissant ! – d’Edmond Dantès.

Quand le malheureux jeune homme, trahi par Danglars, par Fernand, livré par Villefort, allait être enterré vivant au château d’If…

Morrel, l’armateur, avait tout tenté pour le sauver. Mais la haine et l’ambition avaient été les plus fortes.

On sait l’épouvantable torture subie par Edmond Dantès.

Sauvé par son énergie, enrichi par le hasard, Dantès était devenu Monte-Cristo.

Et il avait commencé l’œuvre du châtiment.

De Danglars, de Fernand nous ne parlerons pas.

Le lecteur trouvera les détails de ces aventures dans l’immortel ouvrage de Dumas, et dans notre Fils de Monte-Cristo.

Arrêtons-nous un instant seulement à la famille Villefort.

Celle qui portait le nom de Valentine de Villefort avait été aimée par Maximilien Morrel, le fils de l’armateur…

Et au milieu des épouvantables catastrophes qui s’étaient écroulées sur cette famille maudite des Villefort, Monte-Cristo avait sauvé Valentine… qui enfin était devenue la femme de Maximilien.

Mais, quelques heures avant sa mort, M. de Villefort avait révélé un secret singulier. Valentine n’était pas sa fille.

N’eût-on pas dû le deviner d’ailleurs ?

Valentine, âme pure, bonne, dévouée, tenait-elle rien du magistrat coupable, de l’homme qui avait souillé sa vie par tant de crimes ?…

La révélation s’était d’ailleurs produite dans les circonstances les plus dramatiques.

À l’agonie, poursuivi par le remords, M. de Villefort avait avoué que sa fille, à lui, était morte ; il lui avait substitué une enfant dont la mère, une Indienne, Naïa, était morte d’épuisement devant sa maison.

Et jamais nul n’avait soupçonné cette nouvelle félonie.

Valentine – née d’une mère Hindoue – avait passé pour sa fille, tandis que dans ses veines coulait le sang le plus pur de la race orientale. Elle était l’enfant du rajah d’Indour…, que les Anglais avaient assassiné, alors que, pour assurer leur domination, ils ne reculaient devant aucun crime.

Quel était cet homme ?

C’est ce qu’il nous faut rappeler succinctement.

C’était en 1815. Alors M. de Villefort n’était que substitut du procureur du roi.

L’exagération de son dévouement à la cause des Bourbons, après le départ de Napoléon pour l’île d’Elbe, avait compromis sa situation.

Cet homme était déjà tel qu’il devait être plus tard : lâche, ambitieux et hypocrite.

Tout à coup il apprit le retour de Napoléon.

Le misérable éprouva un effroi terrible. Un signe du maître pouvait briser sa situation.

Il avait été envoyé à Toulouse. Là il se cachait, ne cherchant qu’à se faire oublier.

Or une nuit il fut témoin d’un acte de sauvagerie vraiment digne de la Terreur blanche ; un homme, poursuivi par la foule, avait été jeté à la Garonne.

Certes M. de Villefort n’était pas de ceux qui se dévouent pour sauver leurs semblables, et plus hermétiquement il avait fermé sa fenêtre.

On frappa à sa porte.

La prudence lui disait de ne pas répondre à cet appel.

La curiosité fut plus forte.

Il ouvrit.

Un homme entra, un homme étrangement beau.

Il n’était pas Français ; il reniait la nationalité anglaise.

Et cependant c’était comme Anglais qu’il avait été poursuivi et châtié par la foule.

Il était Hindou, d’origine française.

Il descendait des courageux compagnons de Lally-Tollendal.

Et à cette question que lui avait adressée Villefort :

— Qui êtes-vous ?

Il avait répondu :

— Je suis celui qui abattra la puissance des Anglais.

Comme Villefort s’étonnait, l’inconnu s’expliqua en paroles rapides.

Son père, qui avait été tué à la bataille de Larwari en 1803, avait laissé une veuve, une des femmes de la cour du grand Scindia.

Scindia, le vaillant défenseur de l’Hindoustan.

On sait comment, par le fer, par le feu, les Anglais ont triomphé…

Par quelles cruautés ils sont parvenus à écraser la résistance…

Scindia avait été vaincu auprès de Gwalior.

Et le prince Daola, le fils du Français devenu Indien, avait été fait prisonnier avec sa sœur Naïa.

Transporté en Angleterre, Daola avait subi les tortures de la captivité.

Il s’était évadé. Il avait atteint les rives de la France. Et, plein de courage, il venait offrir à Napoléon son aide et son appui.

Il voulait chasser les Anglais de son pays.

— Avec l’appui de la France, avait-il dit à Villefort, tout l’Hindoustan, des déserts de Marousthan aux monts Vindhya, se soulève contre l’Anglais.

« Et frappée au cœur, la puissance britannique s’écroule…

Le prince Daola était décidé à partir pour Paris.

Là, il exposerait ses plans à Napoléon.

L’ennemi juré de l’Angleterre devait l’accueillir.

Sur ses instances, Villefort, qui songeait à se prévaloir du service rendu, en cas de succès, lui procura un passeport.

Mais ce n’était pas la seule requête que devait lui adresser Daola.

Voilà ce qu’il dit encore à Villefort :

Il avait une sœur, mariée à un rajah hindou, le prince de Tonk, rajah d’Indour. Cette sœur avait été également emmenée en Angleterre.

Un jour, elle reviendrait. Et c’était à lui, Villefort, qu’elle demanderait asile.

L’ambitieux y consentit. Il serait toujours temps de repousser les suppliants, le jour où son intérêt l’exigerait.

L’Empereur tomba.

Ce fut alors qu’une nuit Naïa, la sœur de Daola, vint à son tour frapper à sa porte, mourante, portant dans ses bras un enfant qui venait de naître…

La fille du rajah d’Indour.

Et ce fut cette enfant que Villefort avait substituée à la sienne morte… Et cela pour s’assurer un héritage considérable.

Lorsque, à l’article de la mort, Villefort avait avoué tous ces faits criminels, Valentine, la fille du prince indien, était devenue la femme de Maximilien Morrel.

Quand Monte-Cristo partit alors avec Haydée, Maximilien et sa femme, qui avaient tant souffert en Europe, se décidèrent à partir pour les Indes.

Ils voulaient retrouver la trace du père de Valentine… de ce rajah d’Indour qui, depuis la ruine de la liberté de l’Hindoustan, n’avait plus donné signe de vie…

Que s’était-il donc passé ?

Qu’étaient devenus Maximilien Morrel et celle qui s’était appelée Valentine de Villefort ?

Que d’années s’étaient écoulées depuis ces terribles événements !

Devait-on apprendre jamais quel avait été leur sort ?…

C’est ce que nous allons expliquer…

Car l’homme qui avait été miraculeusement sauvé de la mort par l’intervention d’un gavroche parisien n’était autre que l’enfant de Maximilien Morrel, le fils de Valentine, fille du prince de Tonk.

Par quel singulier concours de circonstances se trouvait-il aujourd’hui en France ?… Quelle était cette mission dont il avait parlé ?…

Pour la clarté de notre récit, nous devons remonter de longues années en arrière.

Si la voix du sang est quelquefois un leurre, il est un sentiment qui ne trompe pas et surtout qui ne ment pas…

Les deux époux avaient entre les mains des papiers importants.

Ces papiers, qui avaient été remis à Villefort par le prince Daola, avaient été restitués aux deux jeunes gens à son lit de mort… Et là ils avaient appris des détails saisissants.

Les rajahs d’Indour avaient été désignés par Scindia mourant comme ses successeurs : c’était à eux qu’il confiait le soin de continuer la lutte, à eux et à leurs descendants…

Il leur livrait le secret d’un trésor important grâce auquel il avait pu entreprendre et soutenir la lutte qu’il avait engagée contre l’Anglais…

Ces papiers que Daola avait emportés pour les soustraire à toutes recherches se trouvaient donc, par d’étranges péripéties, revenus en la possession de la fille du dernier rajah d’Indour…

À peine eurent-ils mis le pied sur la terre indienne, que Maximilien et Valentine s’étaient mis à la recherche de l’ancien rajah.

Il avait disparu, et pendant de longues années il leur fut impossible de retrouver ses traces. Avait-il été tué ? Avait-il été massacré dans quelqu’une de ces tueries formidables grâce auxquelles les Anglais espéraient asseoir à jamais leur puissance ?

Nul ne put leur fournir aucun indice.

Nul ne savait sa mort, nul ne pouvait affirmer qu’il fût vivant.

Un mystère impénétrable semblait peser sur sa destinée.

Et parfois Valentine éprouvait une profonde tristesse.

Car il lui semblait qu’elle aurait aimé le père qui lui aurait fait oublier les cruautés de l’homme auquel si longtemps elle avait donné ce nom.

Mais il semblait que tout espoir devait être abandonné.

De ceux qu’ils avaient interrogés, les uns avaient allégué leur ignorance. D’autres les avaient regardés avec défiance.

Et ils avaient remarqué que jamais les Hindous ne prononçaient ce nom. Quant aux Anglais, ils ne l’entendaient jamais sans un léger frisson.

Eux aussi avaient tout mis en œuvre pour connaître la destinée du rajah d’Indour ; ils n’avaient obtenu aucun résultat.

Et ce mystère leur apparaissait comme une menace perpétuelle…

Le temps passait.

Peu à peu Maximilien et Valentine s’étaient habitués à vivre dans ce pays où tout est vitalité et splendeur.

À jamais détachés du monde, ne vivant que pour leur mutuel amour, n’ayant plus aucun lien qui les rattachât à l’Europe…

Ils s’étaient décidés à vivre sous cet admirable climat.

Valentine, d’ailleurs, ayant dans les veines du sang hindou, avait retrouvé, à ce soleil radieux, toute la force de sa jeunesse.

Toutes traces de sa souffrance, alors qu’elle avait failli succomber sous les tentatives criminelles de Mme de Villefort, l’empoisonneuse, avaient disparu.

Maximilien s’était juré de ne plus retourner en Europe.

Riche de la dot royale que lui avait donnée le comte de Monte-Cristo, il s’était adonné aux sciences, il avait étudié avec une passion sans cesse grandissante les mystères de la religion brahmanique qui n’est qu’un admirable code de morale.

Peu à peu il avait senti s’infiltrer en lui les passions de révolte et de délivrance qu’il devinait sous les apparences soumises du peuple écrasé par les Anglais. Il avait constaté toutes les atrocités commises par les oppresseurs.

Et il se prenait quelquefois à épouser les colères de ces vaincus.

Ah ! c’était alors qu’il regrettait de n’avoir pu retrouver le rajah d’Indour !

Il lui semblait qu’il eût été le confident enthousiaste de ses revendications.

Qui sait si, en unissant les deux tempéraments hindou et français, ils ne fussent pas arrivés à de grands résultats ?

Malgré sa prudence, Maximilien n’avait pu dissimuler ses sentiments.

L’honnêteté ne marche pas de pair avec l’hypocrisie.

Et quand Maximilien voyait les malheureux Hindous torturés, quand il apprenait que les collecteurs anglais de l’impôt suspendaient leurs victimes par les pieds, leur tailladaient le corps à coups de poignard et jetaient du poivre rouge sur les blessures, dépassant en férocité les sinistres exploits des chauffeurs d’Europe…

Alors il sentait une colère folle lui monter au cœur…

Car dans les veines de ces hommes coulait le sang de Valentine.

C’étaient ses frères. Il les aimait comme tels…

Et il se disait qu’il eût voulu donner sa vie pour eux…

Un jour – c’était en 1856 – il avait assisté à une scène atroce.

Auprès de la villa qu’il habitait, aux environs d’Allahabad, se trouvait une plantation d’indigo appartenant à des Anglais.

C’était une exploitation considérable et qui rapportait d’énormes revenus.

Mais à quel prix ?

Les travaux étaient exécutés par des ryots, paysans cultivateurs du district.

Le propriétaire de la factorerie, sir Williams Lumby, traitait ses ouvriers plus brutalement que les planteurs du Brésil leurs esclaves noirs.

Il avait réduit leur salaire à des proportions ridicules. Il les trompait sur le produit de leur travail.

Et si, par hasard, l’un d’eux hasardait une plainte, on le maltraitait, on le chassait, on le réduisait à la misère.

Quelquefois les mauvais traitements allaient même jusqu’à la cruauté.

Une sourde irritation grondait parmi ces déshérités. Seule la crainte les contenait.

Ils savaient qu’à la moindre velléité de résistance leur maître devenait implacable.

Pourtant la soumission a des bornes.

Un jour, un vieillard qui depuis de longues années passait sous le joug des oppresseurs eut à se plaindre d’une injustice qui dépassait la mesure.

Emporté par la colère, il s’élança vers la véranda.

Là, sir Williams avec des amis, riait et causait…

L’Hindou s’adressa brusquement à lui.

Rien ne saurait rendre l’expression d’étonnement, de dégoût même, qui se peignit sur le visage de l’Anglais.

Quoi ! ce misérable, ce chien, osait lui adresser la parole !… À lui, le maître ! Alors qu’il ne permettait même pas qu’on lui remît une supplique.

Cependant le vieillard parlait…

Dans sa langue harmonieuse et sonore, il accusait le maître qui défiait le Dieu des Hindous, qui mentait à la parole donnée…

Il disait les souffrances d’hier, les injustices d’aujourd’hui…

Pendant qu’il parlait, la physionomie de sir Williams qui, en raison de son long séjour, comprenait la langue, était devenue féroce…

Et comme le vieillard s’était approché de la balustrade de la véranda, les mains étendues, presque jusqu’à la toucher…

Sir Williams fit un signe…

Un des surveillants anglais tenait à la main un croc de fer emmanché au bout d’une longue perche.

Il s’approcha…

Le vieillard, sous l’influence de la colère, ne le vit pas venir.

L’homme vint derrière lui, brandissant le croc…

Puis, tout à coup, il le lança…

La pique de fer, acérée, s’abattit sur l’épaule du malheureux…

Et, le happant, pour ainsi dire, comme fait un boucher d’un quartier de viande, il l’attira violemment en arrière…

L’homme poussa un cri terrible, trébucha et tomba…

Mais le croc de fer s’était engagé dans l’omoplate.

— Emporte-le ! cria l’Anglais.

Et cette brute à face humaine se mit à marcher, tirant après lui, sur le sable, le corps sanglant du malheureux qui laissait une horrible trace rouge.

Ainsi il le traîna pendant plus de cinquante mètres…

Puis le croc s’arracha, emportant un lambeau de chair…

L’homme, rampant sur le sol, haletant, horrible à voir, fut chassé dehors… à coups de pieds, à coups de bâton…

Dans la nuit qui suivit, le vieillard mourut…

C’en était trop !

Huit jours après, un incendie se déclara dans les magasins…

Nouvelles brutalités, nouvelles tortures.

Un groupe de ryots se révolta.

Alors un détachement de soldats fut appelé d’Allahabad…

Sir Williams fut invité à dicter lui-même le châtiment qui devait être infligé, non aux coupables qu’il ne connaissait pas, mais à ceux que désignerait son caprice.

Le misérable eut une idée cruelle.

Il choisit cinq des hommes qui avaient femme et enfants…

Puis cinq femmes qui avaient leurs maris dans la factorerie…

Bien entendu, devant laisser chacun un veuf ou une veuve…

Et il les livra aux soldats…

On se disposa à les passer par les armes… Et avec quelle férocité !

Ils étaient réunis en un groupe et les soldats pointèrent leurs pièces chargées à mitraille.

Sir Williams, debout sur le perron de son habitation, devait donner le signal.

À ce moment, Maximilien revenait d’une excursion.

Il était à cheval, Valentine l’accompagnait.

Il vit le groupe formidable, devina tout et s’approcha.

Il alla droit à sir Williams :

— Que prétendez-vous faire ? demanda-t-il d’un ton sévère.

L’Anglais le toisa des pieds à la tête.

— Que vous importe ! répondit-il. Depuis quand ai-je des comptes à vous rendre ?

— Je veux que vous me répondiez, répliqua Maximilien sans baisser les yeux. Vous me demandez de quel droit je vous interroge.

« Je vais vous le dire…

« Du droit qui appartient à tout homme d’empêcher un crime…

« Oh ! je ne redoute pas vos regards menaçants… je suis votre égal… Je suis même supérieur à vous, car je parle au nom de l’humanité…

« Eh bien ! je vous répète que ce que vous faites en ce moment est une action infâme, et je vous ordonne de mettre en liberté ces innocents…

L’Anglais partit d’un éclat de rire.

— Vous m’ordonnez ! fit-il en haussant les épaules. En vérité, dear sir, je crois que vous devenez fou…

Et se tournant vers les soldats :

— Tenez-vous prêts à exécuter mes ordres, dit-il à voix haute.

— Vous m’avez entendu, reprit Maximilien. Encore une fois, je vous défends d’aller plus loin…

— Sinon…

— Sinon, la mort de ces malheureux précédera de bien peu la vôtre…

— En vérité !…

Et, se dressant d’un mouvement rapide :

— Feu ! cria-t-il aux soldats.

Il y eut un déchirement sinistre, d’épouvantables crépitations, des cris d’agonie…

Auxquels répondit un cri de fureur.

Maximilien, de sa cravache, venait de couper la figure de l’Anglais…

Sir Williams se rua sur lui, la figure convulsée…

Rendu hideux par la ligne rouge qui divisait le front et la joue…

Mais Maximilien le saisit par le poignet et le lui tordit si violemment qu’il le renversa à ses pieds…

Tandis que de sa main libre il le souffletait.

Puis, piquant des deux :

— Misérable ! cria-t-il, je suis à vos ordres… je vous tuerai…

Et il disparut, entraînant Valentine.

Le lendemain, deux officiers anglais se présentaient à la maison de Maximilien.

Ils étaient porteurs des instructions les plus précises.

Sir Williams exigeait un duel, mais un duel à mort.

Il était l’offensé. Il avait le choix des armes.

Il voulait que le duel eût lieu dans la forêt de Myrzam, à une lieue de la factorerie.

Là, les deux adversaires, à cheval, armés chacun d’une carabine, se chercheraient l’un l’autre, à la piste, comme des fauves.

Pas de quartier ! On aurait le droit d’achever le blessé !…

Maximilien répondit par ce seul mot :

— J’accepte !

Pour tout encouragement, Valentine lui tendit la main.

L’épouse tremblait peut-être, mais la femme était forte.

Le lendemain, accompagnés de leurs témoins – Maximilien avait choisi deux Hindous – les deux adversaires furent conduits sur deux points différents de la forêt.

Ils devaient s’engager à leur gré à travers le dédale des arbres colossaux, jusqu’à ce qu’ils se rencontrassent.

Sir Williams, la figure livide, avait aux mâchoires des grincements de tigre. Maximilien était calme, seulement un peu plus pâle que de coutume.

Les deux hommes avaient disparu dans la profondeur de la forêt.

Les témoins se tenaient sur la lisière, attentifs au premier coup de feu. C’était un vrai duel à l’affût.

C’est ainsi que le chasseur lutte contre les bêtes sauvages.

Et ici la grandeur du danger s’accroît de l’habileté des deux adversaires.

Le temps passait, et aucune détonation ne troublait le silence.

Or, voici ce qui se passait :

Au galop de son cheval, Maximilien, la carabine au poing, s’était élancé à travers la forêt, allant droit devant lui, sans hésitation.

Puis il était descendu de son cheval… et l’avait attaché à un arbre.

Il s’était alors engagé dans un sentier d’où il pouvait voir arriver son ennemi sans être aperçu de lui.

Une longue demi-heure s’écoula ainsi.

Le cheval de Maximilien se mit à hennir.

Le jeune homme eut un vague sourire.

C’était là ce qu’il attendait.

En effet, quelques minutes s’étaient à peine écoulées, que Maximilien entendit un froissement dans les branches…

Puis un coup de feu partit…

Qui alla briser une branche juste au-dessus du cheval…

C’est-à-dire à la place où se fût trouvé Maximilien, s’il eût été encore en selle.

Sûr de l’avoir touché, car il avait la main sûre, sir Edwards bondit en avant, serrant dans son poing sa carabine désarmée…

Mais, soudain, il poussa un cri de rage…

Car, devant lui, une voix stridente s’écria :

— Maintenant, à nous deux, monsieur !

Il se retourna brusquement.

Maximilien se trouvait à quelques pas de lui, l’arme haute.

Sir Williams, malgré son courage, eut un tressaillement.

— Tirez donc, monsieur, s’écria-t-il.

— Non, monsieur, répliqua Maximilien, pas encore ; seulement, écoutez-moi… Je vous ordonne de ne pas faire un mouvement, sinon je vous loge une balle dans la tête…

Sir Williams semblait fasciné par le canon de carabine dirigé contre sa poitrine, par cette mort imminente, inévitable.

— Sir Williams, reprit Maximilien, donnez-moi votre parole d’honneur de vous montrer à l’avenir bon et indulgent pour les malheureux que vous faites travailler : je vous fais grâce de la vie.

Sir Williams ne répondit pas.

— Vous êtes Anglais, monsieur, et c’est vous qui avez choisi ce mode sauvage de duel… Je vous ai prouvé qu’un Français ne reculait jamais… À cet instant vous êtes en mon pouvoir… mais il me répugnerait de vous frapper. Encore une fois, prêtez-moi le serment que je vous demande, et j’oublie le passé !…

« Vous êtes les maîtres de ce pays, mais vous n’avez pas le droit de torturer les vaincus… Renoncez à ces cruautés qui vous font haïr… Les droits de l’humanité sont supérieurs au droit de la force… et ils sont de ceux qui ne se prescrivent pas…

« Songez à l’honneur de votre patrie, et…

Il n’acheva pas.

Sir Williams, d’un mouvement aussi rapide que la pensée, avait glissé une cartouche dans sa carabine…

Et avait tiré sur Maximilien presque à bout portant…

Maximilien chancela…

Mais, se redressant aussitôt, il tira à son tour… Sir Williams tourna sur lui-même et tomba en avant, la face contre terre…

La balle l’avait atteint en plein front…

Et au même instant, Maximilien s’affaissa sur le sol…

Il avait été frappé, lui aussi, en pleine poitrine…

Quand l’heure fut écoulée – c’était le délai fixé au combat – les tenants des deux adversaires pénétrèrent sous le bois…

Ils trouvèrent les deux hommes étendus à terre, immobiles…

Mais des deux, l’un était mort…

L’autre respirait encore…

C’était Maximilien…

Quand on rapporta chez elle son mari, étendu sur une civière, Valentine eut un cri de désespoir…

Mais la femme énergique reprit rapidement son sang-froid.

La mort était là, menaçante…

Il fallait lutter contre elle, il fallait la vaincre.

Le blessé fut déposé dans sa chambre.

Plusieurs médecins de la colonie française accoururent.

Et quand Valentine, saisie d’angoisse, les interrogeait du regard, ils secouaient la tête, osant à peine répondre à cette interrogation muette…

Puis de toutes les parties du voisinage, des Hindous, surtout des pauvres, étaient venus jusqu’à la demeure du Français…

Ils savaient dans quelles circonstances le duel avait été décidé.

Et ils s’empressaient de rendre hommage au courage de leur défenseur. L’estime et l’affection de tous aidaient Valentine à supporter sa douleur. Mais c’était là une triste consolation.

Chaque minute qui s’écoulait avançait le dénouement fatal.

Silencieuse, la foule stationnait au dehors… Inquiète d’apprendre la fatale nouvelle.

C’était pendant la nuit du quatrième jour… Les médecins s’étaient retirés plus tôt que de coutume. Et, avec un frisson, Valentine avait lu sur leur visage que l’arrêt fatal était prononcé.

Elle avait voulu rester seule auprès du mourant.

La nuit était radieuse. C’était une de ces admirables nuits indiennes, où le ciel pur paraît si profond que les astres semblent perdus dans l’infini.

Par la fenêtre ouverte, une atmosphère tiède et douce entrait.

Maximilien, la tête haute, était pâle comme un cadavre.

Ses yeux étaient fermés, ses lèvres muettes ne s’ouvraient plus.

Valentine s’était agenouillée au pied du lit.

Et là, les lèvres sur les mains de son époux bien-aimé, elle songeait…

Elle songeait au passé, à ces jours d’angoisse qui avaient disparu par la protection de Monte-Cristo.

Et elle comptait, avec un élan suprême de regret, les années heureuses qu’elle avait dues à l’amour de Maximilien.

Et tout cela allait s’évanouir…

Demain, dans une heure peut-être, un dernier souffle, un soupir à peine perceptible, en dénouant la fin de cette longue agonie, sonnerait en même temps le glas de tout son bonheur…

De grosses larmes coulaient silencieusement sur ses joues…

Et à la lueur de la lampe, elle levait ses regards sur celui qui allait mourir pour avoir défendu les droits de l’humanité.

Dans sa douleur, elle éprouvait pour lui une ineffable reconnaissance…

Car elle comprenait bien que, si Maximilien avait tant de pitié pour les Hindous, c’est qu’il se souvenait que ce sang coulait dans les veines de celle qu’il aimait.

Peu à peu une sorte d’engourdissement s’emparait d’elle.

Était-ce la fatigue ?

Était-ce cette ivresse lourde que donnent la douleur et le désespoir…

Elle ne le savait pas.

Mais sa tête alourdie s’était penchée sur sa poitrine. La notion du présent s’obscurcissait.

On eût dit qu’une force invisible l’arrachait aux souffrances du présent pour l’emporter dans je ne sais quels rêves d’espérance…

Combien de temps se passa ainsi ?…

Tout à coup elle ouvrit les yeux…

Et soudain un cri de terreur jaillit de sa gorge…

Sur le lit de Maximilien, une forme humaine était penchée, se tenant immobile, semblant épier les traits du mourant… Se dégageant du cauchemar qui la hantait, elle se dressa sur ses pieds et courut vers le lit épouvantée, prête à tout pour défendre son mari…

Mais celui qui était là s’était déjà redressé…

Et se tournant vers elle, il avait prononcé, en hindou, ces simples mots :

— Il est sauvé !

Sauvé ! lui ! était-ce donc possible ? N’était-ce pas encore une suite de l’hallucination à laquelle elle succombait tout à l’heure !

Sauvé ! cet homme avait dit qu’il était sauvé !…

Et stupéfaite, sans voix, n’osant pas l’interroger de peur d’avoir mal entendu, elle le regardait…

C’était un homme de haute taille, au visage très brun, aux grands yeux noirs, aux cheveux épais et grisonnants.

Il était vêtu à la mode hindoue des gens de haute caste.

Un manteau attaché sur son épaule tombait jusqu’à ses pieds en l’enveloppant tout entier, donnant à sa stature une solennité imposante…

Quel était cet homme ?

Comment avait-il pénétré dans cette chambre que gardaient les ryots, couchés en travers de la porte…

Et comme elle s’efforçait de parler, il lui adressa un signe…

L’appelant vers le lit où gisait Maximilien.

Elle se pencha à son tour, et cette fois elle poussa un cri de surprise et de joie.

Il semblait qu’une main secourable eût arraché de ce visage le masque sinistre que la mort met à ses élus…

Le sang courait sous la peau. La respiration était vive et régulière…

— Maximilien ! mon bon ami ! cria-t-elle ! Oh ! parle-moi !…

Le blessé ouvrit les yeux, vit Valentine, ne vit qu’elle et de sa main blanche l’attira sur sa poitrine…

L’Hindou s’était un peu reculé, les bras croisés, regardant…

Les deux époux ne parlaient pas…

Il y avait entre eux un de ces échanges muets qui sont plus éloquents que tous les discours.

Soudain les regards de Maximilien tombèrent sur l’inconnu…

Il écarta doucement Valentine… puis il dit à voix basse :

— Ce n’était donc pas un rêve !…

— Que veux-tu dire, mon adoré ? demanda Valentine.

— Je me sentais mourir… c’était dans tout mon être une lassitude douloureuse, suprême…

« Je savais que tu étais là, ma Valentine !

« Et je n’aurais pas eu la force de te donner un dernier baiser…

« Tout à coup, j’ai vu… celui qui est là… s’approcher de moi… Sa main s’est posée sur ma poitrine…

« Puis j’ai éprouvé à mes lèvres la sensation d’un flacon qui s’y posait…

« Il m’a paru que je m’évanouissais subitement…

« Peu à peu la sensation m’est revenue…

« Il m’a semblé qu’une vie nouvelle entrait dans mes veines.

« Ma poitrine, qui était serrée comme dans des liens de fer, s’est dilatée…

« J’ai senti tes bras autour de mon cou, ton haleine sur mes lèvres…

« Qui donc m’a sauvé ?…

Et Maximilien tendait ses mains vers l’inconnu toujours immobile.

Valentine alla à lui :

— Qui que vous soyez, dit-elle en langue hindoue qu’elle parlait avec une remarquable pureté, dites-nous votre nom, que je le bénisse à jamais…

— Mon nom ! dit l’homme avec un singulier sourire. Je n’en ai plus ! je l’ai perdu… et jamais peut-être je n’aurai plus le droit de le reprendre…

— Vous êtes le sauveur !

— Je suis l’homme qui dans les solitudes où il vivait, où il attendait le jour que peut-être il verra luire enfin, a appris qu’un Européen, un Français, avait défendu mes frères… et je me suis mis en marche…

« La route était longue…

« Je suis arrivé à temps… Celui que je voulais sauver vivra…

« Je n’ai plus rien à faire ici… Adieu ! soyez heureux… vous qui avez une patrie…

Pendant qu’il parlait, Maximilien s’était à demi soulevé.

Il l’écoutait avidement, il le contemplait avec un intérêt qui croissait de minute en minute… Une idée bizarre, si bizarre qu’il osait à peine la formuler, avait tout à coup traversé son esprit…

Cette voix, il lui semblait qu’il l’avait déjà entendue…

Ou tout au moins qu’il en avait perçu, qu’il en percevait tout à l’heure un écho affaibli.

Et ces traits !

Suppliante, Valentine s’était penchée vers lui…

Si bien que son visage touchait presque celui de l’Hindou…

— Adieu ! dit encore l’inconnu…

— Attendez ! cria tout à coup Maximilien.

Puis, s’adressant à Valentine :

— Ma bien-aimée, dit-il, donne-moi la cassette qui est là, dans ce meuble…

Et il désignait un chef-d’œuvre de marqueterie appuyé à la muraille…

L’homme, qui avait fait un pas en arrière, s’était arrêté.

Valentine, après avoir jeté à Maximilien un regard étonné, s’était dirigée vers le petit meuble qu’il lui avait désigné.

Elle fit jouer le ressort d’un tiroir…

— Que dois-je prendre ? demanda-t-elle.

Maximilien lui répondit :

— Ce qui a été confié à M. de Villefort dans la nuit du 4 avril 1815…

Et disant cela, il regardait l’inconnu…

Il le vit tressaillir…

Cependant Valentine remettait entre les mains de Maximilien un petit sac de soie fermé par une cordelière d’or.

Maximilien détacha le nœud qui la serrait…

Puis :

— Approchez-vous, dit-il à celui qui l’avait sauvé, approchez-vous que je voie de plus près votre visage…

Cette fois l’homme n’hésita pas à obéir.

Ses traits que nulle émotion ne semblait devoir agiter avaient une expression toute nouvelle d’attente, d’espoir peut-être…

Maximilien plongea ses mains dans le sac de soie…

— Connaissez-vous ceci ? demanda-t-il à l’inconnu.

Et, en prononçant ces mots, il lui présentait un demi-cercle d’or…

Cette fois l’inconnu frissonna si violemment qu’on l’eût dit frappé par une commotion électrique…

Il s’était courbé sur le morceau d’or et le regardait de ses yeux dilatés.

— Regardez bien, reprit Maximilien qui ne le quittait pas du regard.

« Ne voyez-vous pas ces caractères ?… ne lisez-vous pas ces mots tronqués ?…

Et il dit à voix hante :

— Pour la patrie !…

L’inconnu écarta violemment son manteau.

Et, déchirant sur sa poitrine la chemise de soie qui la couvrait…

Il arracha de son cou un objet…

Un demi-cercle d’or…

Semblable à celui que lui présentait Maximilien…

Et, complétant les mots commencés, il dit :

— Pour la patrie, pour l’indépendance !…

Saisissant ces deux moitiés de bracelet, il les rapprocha.

Elles se rejoignaient exactement…

Valentine, qui tout d’abord n’avait pas compris la pensée de son mari, s’était rapprochée maintenant, et elle contemplait ardemment l’homme qui était possesseur de la seconde moitié de cette relique sacrée.

— Comment ceci est-il en votre possession ? demanda l’inconnu.

— N’avez-vous pas entendu ? répliqua Maximilien. Cette date du 4 avril 1815 ne vous rappelle-t-elle donc aucun souvenir ?…

— Je sais que, ce jour-là, un homme… fut recueilli mourant…

— Par un magistrat dont vous savez le nom sans doute…

— Oui ! il se nommait Villefort…

— Cet homme, dites-moi son nom…

— Il s’appelait le prince Daola !…

— Et depuis ?

— Il est mort… mort au moment où il touchait au but…

— C’est-à-dire, n’est-il pas vrai ? reprit Maximilien, à l’heure où il allait obtenir l’alliance de Napoléon…

— Pour la patrie… pour la liberté…

— Mais ne savez-vous rien de plus ?…

L’inconnu avait repris son sang-froid.

Seulement, sous sa peau bistrée, on devinait une pâleur livide.

— Je ne comprends pas votre question…

— Quoi ! lorsque vous venez à moi, lorsque vous m’arrachez à la mort, à raison des services que j’ai tenté de rendre à vos frères, vous vous refusez à m’accorder votre confiance… Ai-je donc mérité cela ?…

— Oui ! oui ! parlez ! insista Valentine. Vous ne comprenez donc pas que je meurs d’impatience…

— Vous !

— Oh ! si vous saviez ! ajouta Valentine en échangeant avec Maximilien un regard d’intelligence.

— Dites-moi, reprit Maximilien, ne saviez-vous pas que le prince Daola avait une sœur ?…

L’inconnu couvrit son visage de ses deux mains.

— Une sœur !… Oui, oui… une belle et vaillante créature…

— Naïa !

— Vous savez son nom cria-t-il. Oh ! c’est à moi de vous supplier.

« Parlez ! parlez ! je vous en conjure !… Si vous saviez ce que j’ai souffert… Elle a disparu… comment ? où est-elle morte ?…

— Elle est morte… en donnant le jour à un enfant…

— Un enfant !

Et l’émotion ressentie par l’inconnu était si terrible, qu’il chancela.

Il serait tombé si Valentine ne lui avait présenté son bras, sur lequel il s’appuya inconsciemment…

— Mais cet enfant, murmura-t-il, qu’est-il devenu ?

— Il a été recueilli… par un homme dont le nom ne vous est peut-être pas inconnu, M. de Villefort…

— Lui !… mais tant d’années se sont écoulées depuis lors… Ah ! parlez… cette femme, Naïa, c’était la mienne…

— Et voici votre fille ! s’écria Maximilien en poussant Valentine dans les bras de l’Hindou…

— Mon père !

Il y eut un moment d’ineffable émotion.

— Ainsi, reprit Maximilien, je ne m’étais pas trompé…

« Vous vous nommez ?…

— Je me nomme Duttiah, prince de Tonk, rajah d’Indour !…

— Vous que nous avons tant cherché !… Comment n’avons-nous pu trouver vos traces ?

« Depuis que nous avons mis le pied sur la terre hindoue, nous n’avons point passé une heure sans songer à celui dont M. de Villefort nous avait livré le nom…

« Voyez ces papiers. Ce sont ceux que le rajah Suwadji Daola avait confiés, avec cette moitié de bracelet, à celui qui lui avait donné asile…

« Par cet écrit, nous avions su votre nom…

« Nous avons interrogé ; nous avons fouillé l’Hindoustan…

« Mais à nos questions nul n’a pu répondre…

« Et nous désespérions à jamais de retrouver l’homme que ma Valentine, ma femme, brûlait du désir d’embrasser, d’appeler son père.

« Et voici que vous êtes venu… voici que vous m’avez sauvé…

« Ah ! soyez béni, et pour m’avoir conservé à celle que j’aime, et pour lui avoir donné cette joie si longtemps désirée de vous serrer dans ses bras…

Le père et la fille se tenaient étroitement embrassés.

Le rajah Duttiah l’écarta doucement pour la mieux contempler.

Valentine avait passé le temps de la première jeunesse.

Mais jamais elle n’avait été plus belle.

Par le bonheur que lui avait donné Maximilien, elle s’était épanouie comme fleurs qu’un rayon de soleil fait plus brillantes et plus vigoureuses.

— Ma fille, murmura l’Hindou. Ah ! je comprends tout maintenant…

— Que voulez-vous dire ?

— À votre tour, écoutez-moi.

« Aussi bien, le soleil va venir, et dans quelques heures j’aurai regagné les solitudes impénétrables d’où je ne dois sortir qu’au jour de la délivrance.

« Je ne vous rappellerai pas les horribles souffrances subies par nous depuis l’instant où l’Angleterre a mis le pied sur notre sol sacré…

« Citer les noms de lord Clive, de Warren Hastings, de tous ces bourreaux, suffit à vous expliquer quels sont nos vœux, quelles sont nos volontés.

« Souvenez-vous de ce que disait un Anglais, William Meredeth… il y a de cela un siècle… En pleine Chambre des communes, il pouvait s’écrier :

« — L’histoire ne nous offre rien de pareil à ce qui se passe dans l’Inde. Le gouvernement y a réalisé l’union du souverain et du marchand… Il n’a qu’un principe, la cupidité. Il n’emploie qu’un moyen, la force…

« Le riche et le pauvre sont également exploités. Que l’on possède des capitaux ou bien des terres, on est également dépouillé… On brise le métier de l’artisan… On enlève le grain du cultivateur.

« Quelqu’un est-il soupçonné de celer des trésors ? Il est mis à la torture ! »

« Voilà ce qu’un Anglais pouvait dire tout haut, devant une Chambre anglaise… Et lord Clive quittait notre pays avec un million de revenu !

« Les temps ont-ils changé ?… L’heure de la justice a-t-elle sonné ? Non ! car il n’y a pas justice là où il y a oppression… Sommes-nous un peuple mort ? Oh ! que non pas !

« Mais la corruption anglaise triomphe toujours… Les Mahrattes ont été écrasés… Hyder-Ali[2] a été trahi par Cheyte-Sing.

« Ah ! que de fois nous avons appelé la France à notre secours !… Avec quelle joie nous avons salué jadis le drapeau de Suffren[3] !

« Hélas ! toujours relevés, toujours écrasés ! Ce fut Tippoo Saïb[4] qui périt en combattant l’éternel ennemi…

« Ce furent les vaillants Gourkhâs du Népal, rejetés dans leurs montagnes… Ce furent les Pindarries, ces héros, massacrés en masse !

« Et il y a quelques années encore les Birmans payaient de leur liberté le crime d’avoir revendiqué leur indépendance… L’insurrection vaincue à Caboul en 1841 ! Le Pendhjâb courbé sous un protectorat insolent ! Les Sikhs anéantis à Guzrat !

« Et vous avez vu vous-mêmes ce qu’est cette domination inhumaine, féroce…

« Vous me demandez qui je suis ! Je suis l’homme qui depuis soixante ans lutte contre l’ennemi. Je suis celui qui combattra jusqu’à la mort…

« Je veux l’Inde libre, grande, forte… entrant non par force, mais de par sa volonté, dans le vaste courant de l’avenir…

« Mon père a été attaché à la bouche d’un canon et déchiré par la mitraille…

« Mon frère, après avoir, pendant de longues années, souffert mille tortures dans les pontons anglais, est tombé sous les balles…

« Celle que j’aimais est morte d’épuisement et de douleur…

« Je reste seul, moi, Duttiah… moi, dont la place est à Dehli, sur le trône des rajahs, moi, prince de Tonk et d’Indour…

« Je reste le vengeur…

« Et maintenant, toi, ma fille, toi, née des entrailles de ma Naïa bien-aimée, veux-tu unir ta destinée à celle de ton père ?…

« Vous, vous qui êtes son époux et qui êtes digne de l’être – car vous aimez la justice et l’humanité, – voulez-vous mettre votre main dans la mienne, et déclarer au despotisme, à la cruauté de l’Angleterre, une guerre à mort ?… Dites ! le voulez-vous ?…

Maximilien l’avait écouté avec attention.

Il prit la main que Duttiah lui tendait.

— Je suis avec vous, lui dit-il simplement.

— Mais vous ne nous avez pas dit, interrompit Valentine, qui vous avait envoyé ici…

— C’est vrai. C’est, en vérité, un étrange récit…

« Depuis vingt ans, enfants, je vis en fugitif, en proscrit… Dans notre peuple, le plus grand nombre me croit mort. Quelques-uns seulement savent que je suis vivant…

« Je vis loin, bien loin d’ici, dans une retraite impénétrable, connue seulement de quelques compagnons dévoués.

« Quelle a été ma tâche depuis ces longues années, vous le devinez.

« J’attise le feu sacré de la vengeance, de la délivrance.

« De tous côtés, les brahmanes, les fakirs entretiennent soigneusement les souvenirs du passé, les espérances de l’avenir…

« Vous qui appartenez à un pays libre, vous qui êtes les enfants de cette France que je respecte et que j’aime, vous devez, mieux que tous autres, comprendre l’amère douleur de mon cœur, de ma conscience…

« Mais les jours sont proches…

« Il y a cent ans que Surajah Dowlah[5], le successeur d’Aliverdy-Khan[6], vice-roi du Bengale, a levé l’étendard de la révolte…

« Il y aura cent ans le 23 juin 1837, c’est-à-dire l’année prochaine, que ses troupes se sont heurtées, dans la plaine de Plassey, aux soldats de lord Clive[7], le bourreau…

« Il y aura cent ans que les cadavres de nos frères ont jonché la terre et que l’Inde tout entière pleure sa liberté…

« Or un oracle – un de ceux qui ne mentent pas – nous a dit que la domination anglaise ne pouvait durer plus d’un siècle…

« Dans un an le siècle sera écoulé.

« Nous sommes prêts, et, au premier signal, des quatre coins de l’Inde réveillée, accourront les courageux, les invincibles qui chasseront à jamais l’envahisseur.

« Il y a de cela quatre jours, j’étais seul, rêvant sur les ruines d’un de nos plus anciens temples, d’un de ces livres de pierre qui sont notre histoire et notre enseignement.

« Tout à coup, sans que j’aie su par où il s’était glissé jusqu’à moi, je vis à quelques pas de moi un étranger…

« Il était de haute taille. Une admirable chevelure d’un noir de jais couvrait son front. Et sur ce front rayonnait la lueur de la force et de l’intelligence.

« Bien que la physionomie de cet inconnu prouvât son origine européenne, cependant il y avait en lui cette majesté qui caractérise nos rajahs…

« Je m’étais dressé brusquement et avais porté la main à mon poignard.

« Ne suis-je pas entouré d’invisibles ennemis dont ma mort serait le salut ?

« Mais l’étranger, d’un sourire, désarma mon bras.

« — Duttiah, prince de Tonk, me dit-il d’une voix grave, je ne suis pas ton ennemi… Je suis l’ami, l’allié, le soutien de quiconque souffre et lutte…

« Je suis le compagnon de quiconque a cette devise : Attendre et espérer !

« Si je suis venu à toi, c’est qu’il te faut partir sur l’heure…

« Va auprès d’Auchabad… à la maison des Platanes…

« Là, tu trouveras un homme blessé, mourant… Cet homme a donné sa vie pour défendre tes frères… Tu dois le sauver… Prends ce flacon, il renferme la vie…

« Et, pour cette bonne action, tu recevras la plus belle récompense qu’un homme puisse espérer sur cette terre…

« Je ne l’avais pas interrompu. Sa voix, vibrante et sonore, avait un écho qui retentissait jusqu’aux fibres les plus profondes de mon cœur…

« Pas un instant l’idée ne me vint de lui résister…

« — J’obéirai, lui dis-je…

« — Merci, me répondit-il. Et que le Dieu de tes pères protège ta noble cause !

« À quelle cause faisait-il allusion ?…

« Je voulais l’interroger ; mais, d’un geste, il m’imposa silence. Je le vis tourner autour d’un môle de pierre. Je m’élançai derrière lui… Il avait disparu.

« Je n’ai pas hésité. Je suis venu. Je vous ai sauvé. Et cet homme avait dit vrai… N’ai-je pas trouvé ici la plus belle de toutes les récompenses ?… N’ai-je pas retrouvé mon enfant ?

Il étreignit encore Valentine dans ses bras.

Et Maximilien vit qu’une larme coulait sur ses joues bronzées.

— Cet homme, demanda-t-il à l’Hindou, ne vous a pas dit son nom ?…

— Non…

— Et cependant vous n’avez pas hésité à lui obéir…

— Je vous l’ai dit, il avait sur le front le sceau des hommes forts et bons…

Valentine et Maximilien échangèrent un regard.

La même pensée venait de surgir dans leur cerveau.

Et cependant comment supposer que celui auquel ils pensaient se trouvât alors dans l’Inde ?

Certes, pour lui il n’existait pas de distances…

— Connaîtriez-vous cet étranger ? demanda Duttiah.

— Peut-être, dit Maximilien. Mais permettez-nous de garder encore le silence. Si cet homme est celui que nous croyons, ne doutez pas qu’il ne reparaisse… C’est à lui que je dois la vie… il a prouvé qu’il était votre allié, votre ami…

« Ayons confiance… Ne vous a-t-il pas dit lui-même : Attendre et espérer ?

Une heure après, le prince de Tonk quittait la maison de Maximilien. Après avoir serré Valentine contre sa poitrine, il avait promis à Maximilien de l’avertir de l’époque du soulèvement projeté… Et celui-ci avait pris l’engagement de lui obéir…

Après la guérison de Maximilien, rapidement achevée, les deux époux avaient repris leur existence calme et heureuse.

Cependant ils ne pouvaient se dissimuler que les derniers événements avaient singulièrement modifié leur situation.

Jusque-là, ils s’étaient efforcés de passer inaperçus, vivant dans leur solitude, ne se préoccupant que de faire le bien sans attirer l’attention.

Mais depuis le duel terrible dans lequel Maximilien, au péril de sa vie, avait châtié la brutale insolence de sir Williams, tout, autour de lui, s’était métamorphosé.

De la part des Hindous, il était l’objet d’un respect presque superstitieux.

Quand Valentine sortait, elle était saluée silencieusement.

Les femmes et les enfants jetaient des fleurs sur son chemin.

Parfois, c’était un fakir qui se prosternait devant elle.

Maximilien, qui s’occupait de sciences naturelles, trouvait dans son cabinet, sans savoir qui les avait apportés, les plantes les plus rares, les minéraux les plus curieux.

Il lui semblait que ses revenus fussent doublés, sans qu’il put constater comment s’accomplissait ce miracle.

Il sentait autour de lui et de sa femme comme une atmosphère d’amour et de protection.

En même temps, comme si tout devait être bonheur pour les protégés du mystérieux rajah, une joie immense leur était réservée.

Jusqu’ici Valentine n’était pas mère.

L’amour, si profond qu’il soit, a de ces douloureuses déconvenues.

Mais tout à coup Valentine avait senti tressaillir ses entrailles.

Et se penchant vers Maximilien, elle lui avait parlé bas en rougissant. Maximilien la serra dans ses bras. C’était la réalisation de son plus doux rêve.

Être père ! Est-il un mot qui résume mieux les joies humaines…

Cependant les mois passaient. Parfois de sourdes rumeurs couraient, jaillissant on ne savait d’où.

Les Anglais connaissaient eux aussi la terrible prédiction qui limitait à un siècle la durée de leur domination.

Souvent ils l’avaient entendu répéter d’un ton menaçant.

Les martyrs même qu’ils torturaient la leur crachaient au visage dans l’agonie. Et cependant tout semblait calme.

Il semblait parfois qu’il n’y eût plus un seul Hindou qui pensât à sa liberté.

Les hommes passaient silencieux sur les routes. Les fakirs semblaient absorbés dans une méditation plus profonde. Les officiers anglais, habitués aux murmures, étaient surpris de ce silence. Les plus avisés se souvenaient du calme lourd qui précède l’orage.

Mais l’orgueil donne confiance.

C’est l’éternel mot de Guise : « Ils n’oseraient ! »

Aussi les oppresseurs de l’Inde haussaient les épaules, lorsque quelque avis inquiet leur parvenait.

On remarquait surtout des disparitions. À certains moments, des groupes entiers de ryots quittaient leurs huttes.

On perdait leurs traces. Nul ne pouvait dire ce qu’ils étaient devenus.

On eût dit qu’ils s’étaient abîmés sous terre.

Cependant ni Maximilien ni Valentine n’avaient reçu aucune nouvelle de Duttiah, le rajah d’Indour. Aucun avis ne leur était parvenu.

Mais, malgré eux, ils ne pouvaient s’empêcher de songer à cette date du 23 juin 1837, dont quelques mois à peine les séparaient.

La grossesse de Valentine suivait son cours.

L’œuvre de maternité s’accomplissait dans les meilleures conditions.

Valentine était entourée de tous les soins que nécessitait son état.

Ils avaient fini par ne plus songer qu’à leur bonheur, ne pouvant supposer qu’il dut être troublé… surtout quand ils seraient protégés par l’enfant qui allait naître.

Hélas ! ils ne supposaient pas que c’était là le dernier sourire de la destinée… et que toutes ces espérances allaient s’engloutir dans la plus épouvantable des catastrophes !

Valentine accoucha enfin.

— C’est un garçon ! s’écria Maximilien en élevant au-dessus de sa tête le petit être qui venait à la lumière, solide et bien portant.

Minute délicieuse dont se souviennent tous ceux qui l’ont savourée.

Valentine, pâle, souriait, oubliant ses suprêmes souffrances.

On était alors au mois de mars 1837. La température était douce. La nature avait des tiédeurs alanguies.

L’enfant avait reçu le nom de Valentin. Le soir était venu. Valentine reposait doucement.

Maximilien, auprès d’elle, regardait le berceau dans lequel l’enfant s’était endormi.

Tout à coup il entendit derrière lui un léger froissement. Il se retourna. Duttiah se trouvait là, immobile.

— Vous ! murmura Maximilien.

— Ne m’attendiez-vous pas ?

— Je n’espérais pas le bonheur de votre venue…

— Il est des devoirs auxquels on ne peut se soustraire, il est des joies que l’homme ne peut se refuser.

Duttiah se pencha vers le berceau. Il toucha le front de l’enfant en disant :

— Toi qui as dans les veines le sang des rajahs d’Indour, sois à jamais béni par Brahma.

Puis, se relevant :

— Écoutez-moi, dit-il à Maximilien.

« Je suis venu pour vous donner un avis suprême.

« Vous n’avez oublié, n’est-il pas vrai ? aucune de mes paroles. Vous vous souvenez que les temps sont proches… Le fer et le feu vont accomplir leur œuvre…

« Songez-y bien. La lutte sera terrible. Il faut que vous preniez une résolution décisive.

« Si votre âme est faible, si vous redoutez le péril – je ne dis pas pour vous – mais pour ceux que vous aimez, réfléchissez…

« Les Anglais vous haïssent… Sous leur hypocrisie, se cache la rancune qui ne pardonne pas. Ils vous considèrent comme un ennemi…

« Sir Williams était riche, puissant… Il a laissé des vengeurs !

« Dans la lutte qui se prépare, des excès seront commis de part et d’autre, je n’en doute pas.

« Les Hindous ont de trop longues souffrances à venger pour qu’il nous soit possible d’arrêter leur colère…

« Leur chef dont le nom sera bientôt retentissant est un de ces hommes qui ne reculent devant aucune violence pour arriver à leur but…

« De leur côté, les Anglais sont puissants…

« La rage de se voir menacés dans une situation qu’ils croient inattaquable va les affoler et ils seront sans pitié…

« Des fleuves de sang vont couler. Le Gange sera rouge et rouge la Djemmah !

« Qui sait combien d’innocents périront !

« Ces deux masses en se heurtant écraseront bien des victimes…

« Maximilien Morrel, songez à tout cela !…

« Si vous redoutez quelque chose, vous n’avez qu’un mot à dire.

« Et dans une semaine, des hommes à moi vous conduiront hors de toute atteinte, par des chemins inconnus où nul danger ne vous menacera…

« Vous le voyez, je suis prêt à tous les sacrifices…

« Car ce me serait une horrible douleur que de voir partir… ma fille et cet enfant qui est tout un espoir d’avenir…

« Mais je vous devais la vérité… Je vous l’ai dite… À vous de décider… J’attends votre arrêt !

Maximilien avait écouté le rajah en silence.

L’accent solennel avec lequel ces paroles avaient été prononcées l’avait ému jusqu’au fond de l’âme. Ainsi la révolte allait éclater !

Ainsi allait se produire le choc le plus terrible qui eût convulsé l’Inde depuis un siècle !… Lutte sans pitié. Duttiah disait vrai !…

Maximilien avait-il le droit de risquer, dans ce hurlement effroyable, la vie des deux seuls êtres qui lui fussent chers ?…

Ah ! que n’eut-il pas donné en ce moment pour un conseil !

Pourquoi Monte-Cristo n’apparaissait-il pas, lui aussi, lui, le protecteur, le conseiller infaillible ?…

C’est que Monte-Cristo, après être venu dans l’Inde pour retrouver les traces de Maximilien et de Valentine, était déjà retourné en Europe. Et qu’à cette heure il était loin, bien loin de là… Les plus prévoyants ont de ces aberrations…

Il n’avait pas deviné les dangers suspendus sur la tête de ses protégés.

Et cette absence, ce silence allaient dicter la réponse de Maximilien.

— Vous êtes le père de Valentine, répondit Maximilien au rajah ; vous m’avez sauvé la vie… nous vous appartenons à un double titre…

« Ce n’est pas tout !

« Vous savez avec quelle ardeur j’ai embrassé la cause des persécutés…

« Vous savez avec quelle colère j’ai flagellé les persécuteurs…

« Tout mon sang vous appartient… Vous allez combattre. Ma place est auprès de vous !

« La France s’est toujours trouvée au premier rang, quand il s’agissait de combattre pour l’indépendance des peuples… Je ne faillirai pas à la tradition de ma patrie…

Et lui tendant la main, il ajouta :

— Avec vous… et comme vous !

Duttiah prit la main qui lui était tendue.

Son visage d’ascète – véritable médaillon antique – s’illumina d’un rayonnement soudain, et dans l’éclair de son regard éclata la passion du sacrifice.

— Merci ! dit-il. Oh ! nous vaincrons ! Avec des hommes tels que vous, quelle cause ne triompherait !…

L’Hindou eut un frisson soudain :

— Qui sait ? dit-il.

Et il ajouta d’une voix basse, à peine perceptible :

— Ce n’est pas des Anglais que j’ai peur…

— Et de qui donc ?

— De qui ?… De ceux qui ont soif de sang et que la fureur peut affoler. Ah ! si j’étais le seul chef…

— En effet… vous m’avez parlé d’un autre nom… quel est-il ?

Duttiah regarda autour de lui, comme s’il eût craint d’être entendu :

— Sachez, reprit-il, que notre plus grand ennemi ce sera peut-être notre plus vaillant, notre plus intrépide allié…

— Que voulez-vous dire ?

— Vous ne connaissez pas assez notre pays pour savoir le fond des choses…

« Chez nous, il existe deux grands partis, divisés par un abîme…

« Les uns – mes partisans et mes frères – sont les adorateurs de Bouddha, les sectateurs du grand Çakia-Mouni… De l’homme qui nous a laissé le code des lois les plus humaines qui aient jamais été édictées sur cette terre.

« Ceux-là, dont je m’enorgueillis d’être le chef, sont des adversaires loyaux. Ils opposeront leurs poitrines à celles de leurs adversaires. Prêts à donner leur vie pour la foi de leurs pères, pour la patrie qui leur a été léguée, ils triompheront ou ils mourront…

« Les autres… Ce sont les adorateurs de Siva, de la déesse cruelle et féroce, qui sans cesse réclame des sacrifices humains.

« Ceux-là, qui sont affiliés à l’horrible association des Thugs, des étrangleurs, rêvent non pas seulement l’expulsion, mais le massacre de leurs ennemis.

« Pour parvenir à ce but, pas de moyens qui ne soient acceptés. Embûches, trahisons, guet-apens, ils ne reculeront devant rien…

« Et, j’hésite à le dire, eussent-ils à leur merci leurs ennemis désarmés, vaincus, criant grâce, qu’ils les égorgeraient sans pitié !

« Bien plus encore, ils croient que les tortures de leurs ennemis sont un sacrifice agréable à leur déesse infâme…

« Et dans leurs imaginations dépravées, les supplices prennent les formes les plus hideuses, les plus épouvantables…

« Ceux-là aussi vont se soulever… Ceux-là aussi ont un chef… Vous m’avez demandé son nom… je vais vous le dire… ce nom qui sera voué un jour à l’exécration du monde…

« C’est celui de Nana-Sahib !

— Nana-Sahib ! s’écria Maximilien. Mais cet homme s’est allié aux Anglais. Il vit au milieu d’eux, à Cawnpore…

« Il partage leur existence de luxe…

« Il méprise ses coreligionnaires…

« Il ne peut être votre allié…

Duttiah eut un singulier sourire.

— Quoi que vous pensiez, reprit-il, souvenez-vous de ce nom…

« Il est suspendu comme une menace au-dessus de nous… Qui sait si Nana-Sahib[8] combattra avec nous !

« Peut-être n’apparaîtra-t-il que pour profiter de la victoire, comme ces oiseaux de proie qui fondent sur les cadavres.

« Mais Nana-Sahib épouvantera le monde par ses crimes… Il déshonorera la cause qu’il défendra… Cet homme est un tigre à face humaine… C’est lui seul qui me fait peur !

— Mais vous pourrez le contenir !… Au besoin vous l’écraserez !

— Qui sait ! le fanatisme est féroce !…

Duttiah passa la main sur son front :

— Laissons cela, dit-il. L’avenir répondra à mes doutes.

« Donc, je compte sur vous…

— Oui, je suis à vous, comme vous êtes à moi…

Le rajah étendit sa main au-dessus du berceau :

— Et quoi qu’il arrive désormais, ajouta-t-il d’une voix grave, de ce jour cet enfant est le mien… je jure de le sauver de tout péril…

À ce moment, Valentine entendant des voix ouvrit les yeux :

— Qui est là ? demanda-t-elle.

Maximilien attira Duttiah vers le lit.

— Vous ! vous, mon père ! Ah ! que je suis heureuse ! soupira-t-elle.

Et désignant le berceau de sa main longue et blanche :

— Mon père, dit-elle, vous aimerez mon enfant !

L’Hindou, malgré son impassibilité, répondit d’une voix qui tremblait :

— Je donnerai ma vie pour lui…

— Merci, reprit Valentine. Oh ! maintenant je ne redoute plus rien.

Les deux hommes échangèrent un regard. Et dans ce regard ils mirent toutes leurs inquiétudes, toutes leurs angoisses. Et aussi toutes leurs espérances.

Valentine avait adressé un signe à Maximilien qui prenant l’enfant dans son berceau l’avait posé sur les bras de la jeune femme qui, souriante, le regardait avec une ineffable expression de bonheur.

— Adieu, dit encore Duttiah, ma tâche me réclame. À bientôt.

— Souvenez-vous de votre serment, dit Valentine.

— Je vous l’ai dit, ma vie appartient à cet enfant.

Les deux hommes s’éloignèrent du lit de l’accouchée.

— Père, dit Maximilien, laissez-moi vous donner ce nom… n’oubliez pas que, l’heure venue, vous pouvez compter sur moi…

— La prise d’armes aura lieu dans les premiers jours de mai… dit Duttiah en s’éloignant rapidement.

Bientôt il eut disparu aux yeux de Maximilien.

Un instant, il resta pensif. Il se demandait s’il avait bien le droit de risquer sa vie. Mais il secoua cette pensée importune.

Il avait donné sa parole ; sa conscience lui disait qu’il avait le devoir d’aider un peuple décidé à recouvrer son indépendance.

Le sort en était jeté. Cependant il ne voulait rien cacher à Valentine.

Celle-ci n’eut pas une hésitation : ce n’était pas impunément que coulait dans ses veines le sang des anciens rajahs.

Elle se sentait attachée à ce pays par les fibres les plus profondes de son cœur.

Puis elle n’eût pas été femme, s’il n’eût existé en elle une haine profonde contre les Anglais qui avaient failli assassiner son mari.

Elle les abhorrait pour leur brutalité, pour leur cruauté… Des Hindous, elle ne voyait que les souffrances, que les longues tortures… Son cœur pouvait-il balancer ?

— Tu as donné ta parole, dit-elle à Maximilien. Ai-je besoin, maintenant, de te dicter ta conduite ?… Je crois en mon père, crois en lui.

« Où tu iras, j’irai, vaillante, portant notre enfant dans mes bras…

« Et je ne tremblerai pas.

Maximilien embrassa Valentine, ce fut sa seule réponse.

Maintenant nous sommes obligés d’exposer des faits historiques qui devaient exercer une terrible influence sur la destinée de nos héros.

Ce fut le 11 mai 1857 que les Hindous hissèrent le drapeau de la révolte.

On sait que les Anglais avaient formé des bataillons indigènes qui avaient pris le nom de cipayes.

Ces bataillons, formés en apparence à la discipline européenne, avaient été travaillés activement par les émissaires des chefs hindous.

Les troupes cantonnées à Meerut se révoltèrent et massacrèrent tous les officiers anglais, ainsi que les habitants européens de cette ville.

Ils marchèrent sur Delhi.

Maximilien, averti à l’heure dite, s’était hâté de rejoindre Duttiah, qui, reprenant les titres de prince de Tonk et de rajah d’Indour, se portait sur la Djemmah à la tête d’un corps considérable.

Plusieurs régiments d’infanterie indigène s’étaient joints à lui.

Sur les routes on ne voyait que de faibles détachement anglais, battant en retraite, des officiers abandonnés de leurs soldats et cherchant à se dérober par la fuite à une mort certaine.

Les cipayes montraient un courage sublime.

En vain, pour les arrêter, on braquait sur eux des pièces chargées à mitraille.

Ils se ruaient sur les canons…

Et quand l’effroyable pluie de fer et de feu avait passé…

Les survivants passaient sur les cadavres des leurs et se jetaient sur leurs ennemis.

Ah ! ce jour aurait pu être le dernier de l’Angreen Rajh (du règne anglais)…

À Calcutta, à Delhi, à Cawnpore retentissait le cri de guerre des Hindous, ce cri sinistre dans sa monotonie.

— Dîm ! Dîm ! Dîm !

Auquel se mêlait cet autre cri :

— Mort aux Anglais !

À Delhi, le mouvement fut universel, spontané.

C’était là que Duttiah avait rassemblé ses forces les plus importantes.

Au signal venu du dehors, la population s’était levée, entourant les Européens comme dans un cercle de fer, et tandis que hors la ville retentissait la canonnade, au dedans éclataient des feux de peloton, des clameurs furieuses qui dominaient les déchirantes sonneries des longues trompettes indiennes.

Nous avons sous les yeux le célèbre récit du docteur Meynard (De Dehli à Cawnpore), auquel nous empruntons ces détails.

Mais ce récit fait sous la dictée d’une malheureuse femme anglaise, dont le mari, les enfants furent massacrés sous ses yeux, n’est pas empreint de l’impartialité qui est la justice de l’histoire.

Les Hindous, comme l’avait redouté Duttiah, souillèrent par d’épouvantables carnages une victoire dont ils n’avaient pas su profiter.

Le rajah d’Indour l’avait bien deviné : Nana-Sahib, par sa férocité, devait perdre une cause qui eût mérité un meilleur sort.

Car il n’y a pas deux justices.

Pourquoi donc les Hindous, le peuple dont l’intelligence était arrivée au plus haut développement, pourquoi ces millions d’hommes en qui résident d’énormes forces encore latentes, seraient-ils condamnés à porter à jamais le joug de la servitude ?

Est-ce parce que leur teint est plus brun que le nôtre ?

Est-ce parce qu’ils adorent un autre Dieu que Christ ou Jéhovah ?

Allons donc ! Indépendance pour tous les peuples, là est la vérité.

Les Hindous, en se soulevant en 1857 contre les tyrans étrangers, faisaient leur devoir. Est-ce qu’ils n’avaient pas été assez torturés ?

Est-ce qu’ils n’avaient pas assez souffert !

Et quand le rajah d’Indour, pénétrant dans Delhi à la tête des régiments révoltés, parvint à l’esplanade, balayant devant lui les Anglais qui s’efforçaient en vain de lever les ponts et de fermer les portes, ce fut un acte de superbe vaillance.

Les Anglais résistaient d’ailleurs avec un réel courage. Cette poignée d’hommes luttait jusqu’à sa dernière cartouche.

Les cipayes, en masses profondes, étaient décimés par l’artillerie.

Mais les Hindous appelaient l’incendie à leur aide. Bientôt la ville n’était plus qu’un immense foyer au milieu duquel couraient, le couteau à la main, les pandies (révoltés) acharnés contre leurs ennemis.

Déjà ils parlaient de proclamer Duttiah roi de Delhi. Le roi d’Indour n’était-il pas le dernier descendant des anciens rois mongols ?

L’arsenal était tombé au pouvoir des assiégeants.

Les Anglais étaient encore maîtres de la poudrière, des forts, des principales positions. Des régiments européens accouraient de Kurnaul et d’Allyghur…

Mais ces dernières espérances de résistance ne devaient pas avoir une longue durée.

Voici ce qui se passa à la poudrière.

Les Anglais s’y étaient enfermés ; il y avait là les lieutenants d’artillerie Willougby, Raynor et Forest, les sergents Edward et Steward. Avec eux, des officiers du génie. Willougby, le plus ancien en grade, commandait. Il connaissait le caractère des cipayes.

Il calculait que, intrépides pour l’attaque, ils ne savaient pas profiter de leur victoire et se rebutaient promptement.

Ils ne s’acharnaient point, d’ordinaire, à surmonter l’obstacle qui les arrêtait trop longtemps ; donc, s’il pouvait leur résister pendant vingt-quatre heures, la poudre et les munitions seraient sauvés.

Il ne doutait pas que les troupes des cantonnements voisins n’accourussent en toute hâte pour le délivrer.

Mais il lui fallait du temps, quelques heures au moins, pour organiser la résistance et fortifier tant bien que mal l’entrée des magasins.

Dans ce but, il songea à établir sur le pont de la Djemmah un barrage assez solide pour arrêter, ne fût-ce qu’un instant, le torrent d’insurgés qui se précipitait sur la ville.

Pendant cet instant de répit, ses compagnons demeurés au magasin installèrent plusieurs pièces de canon devant l’entrée principale et devant la porte du parc et de la poudrière.

Il partit donc avec une compagnie de soldats indigènes qui ne s’étaient pas encore joints aux révoltés… Et il voulut s’emparer de la tête du pont. Mais il était trop tard. Son dessin avait été deviné et prévenu.

Déjà un corps de cavalerie cipaye occupait l’entrée du pont.

Et il protégeait le passage d’une épaisse colonne d’insurgés arrivant à toute marche par la route de Meerut.

Willougby se replia sur la porte de la ville.

— Fermez toutes les issues ! cria-t-il d’une voix de stentor.

Mais aussitôt une exclamation de douloureuse fureur s’échappa de la poitrine de ce vaillant, qui ne voulait pas désespérer.

Ses hommes, qui jusque-là lui avaient obéi, semblaient ne pas entendre ses ordres.

Pris d’une de ces paniques qui déconcertent tous les calculs, ils se débandaient.

— Misérables ! cria l’officier en courant vers eux l’épée à la main.

Mais que pouvait son héroïsme ?

La porte était restée ouverte.

Les insurgés pénétraient de tous côtés dans la ville.

Le roi – Duttiah, acclamé par tous – avait fait ouvrir les poternes du palais donnant sur les remparts.

Les cipayes traversaient les jardins.

Des cris de triomphe retentissaient dans l’air.

Les bandes épaisses des révoltés s’avançaient en masse compacte. L’esplanade du magasin était envahie.

L’Anglais, cependant, ne perdit pas courage.

Il lui restait encore une poignée de compagnons dévoués…

De ces hommes qui ne raisonnent pas quand l’honneur du drapeau est engagé…

Braves gens qui eussent mérité de défendre une meilleure cause.

Ceux-là n’avaient songé qu’à résister et à mourir.

À la grande porte d’entrée, deux d’entre eux étaient debout.

Ils se nommaient Steward et Crow.

À la main, ils tenaient des mèches enflammées.

Auprès d’eux six pièces chargées à mitraille.

Et, impassibles, ils attendaient le choc des assaillants.

Ils calculaient du regard les munitions entassées auprès d’eux et chiffraient par la pensée le nombre de coups à tirer.

Ils savaient qu’avec l’explosion de leur dernière cartouche sonnerait l’heure de leur mort. Mais que leur importait ! Ils faisaient leur devoir…

Simplement, résolument.

L’ordre qui leur avait été donné était formel.

Ils devaient mettre le feu aux pièces.

Puis, quand la nuée de mitraille se serait ruée sur l’ennemi, quand les canons seraient devenus muets, alors ils devaient enlever les pièces…

Et s’efforcer de rejoindre le commandant Willougby.

À l’entrée de la poudrière même se trouvaient deux autres pièces également chargées à mitraille.

Afin que cette entrée fût mieux défendue, on y avait encore installé deux autres pièces qui la prenaient en enfilade.

Ces mêmes pièces commandaient encore un petit bastion du voisinage dont l’ennemi aurait pu s’emparer.

Aux pièces de la porte se trouvaient trois officiers, le lieutenant Forest, Burckley et Sully.

Aux pièces de l’entrée de la poudrière, deux autres officiers, Raynor et Edward, tous décidés, tous ayant fait le sacrifice de leur vie.

Willougby n’était point le dernier à tenter un suprême effort.

Sur le front des bureaux de l’administration, il avait concentré d’autres moyens de défense.

Une batterie y était dressée.

Elle se composait de trois pièces de six et d’un obusier de quatre, à soixante pieds environ de l’entrée de la poudrière.

La combinaison était bien raisonnée.

Cette batterie croisait ses feux avec ceux des quatre dernières pièces.

Et ainsi se trouvaient commandées les deux routes conduisant à la porte de la poudrière, objectif de l’attaque et de la défense.

À l’intérieur, les indigènes avaient tenté un mouvement.

Mais on les avait désarmés.

Ils avaient été relégués dans les cours intérieures.

Les précautions que prirent ces héros, dit le docteur Maynard, pour corriger la faiblesse de leurs moyens de défense prouvent qu’ils avaient envisagé de sang-froid l’immensité du péril…

Et qu’ils étaient décidés à mourir plutôt que de livrer l’entrée du magasin aux révoltés. Leur résolution était invincible.

De gré ou de force, il ne fallait pas que la poudrière tombât aux mains des cipayes. C’était un dépôt confié à leur honneur.

Ils ne pouvaient l’abandonner.

N’eût-ce pas été fournir des armes à leurs ennemis ?

Eh bien ! s’il le fallait, ils se sacrifieraient jusqu’au bout.

La poudrière sauterait…

Et ils sauteraient avec elle.

Et cette décision n’était point un vain engagement.

Ces hommes avaient pris toutes les mesures pour la mettre à exécution. Ils avaient tracé sur le sol des rigoles profondes. Ces rigoles partaient de l’endroit où étaient emmagasinées les poudres et aboutissaient aux postes occupés par leurs compagnons.

Dans ces tranchées se trouvait de la poudre.

Willougby avait dit :

— Soldats, quand l’heure fatale arrivera… quand toute résistance sera devenue impossible… alors, moi, votre chef, je lèverai mon chapeau en l’air… Ce sera le salut à la mort…

« Je crierai : Vive l’Angleterre !

« Ce sera le salut à la patrie…

« Et le dernier de vous qui aura encore un souffle de vie… Celui-là, sans hésitation, sans peur, inclinera sa dernière mèche sur la trainée de poudre. Et, dans une convulsion suprême, le vieux palais du nouveau roi de Delhi, et avec lui la ville tout entière, s’écrouleront sur nos cadavres…

« Soldats, m’obéirez-vous ?

Un formidable hourra avait répondu à ces paroles.

— Vive l’Angleterre ! vive la patrie !

C’était une scène d’une grandeur épique.

Désormais, ces hommes n’avaient plus qu’à attendre leur destinée. Point de serment, ils s’étaient compris, cela suffisait.

Tout à coup, une sonnerie de trompette retentit. Était-ce le signal de l’attaque ? Ou bien était-ce quelque piège ?

On eut bientôt le mot de l’énigme.

Un capitaine des gardes du roi de Delhi venait de se présenter à la porte extérieure du magasin.

Il portait un drapeau parlementaire.

Il s’était avancé seul, ses soldats, peu nombreux, s’étant arrêtés à quelque distance, selon les usages reconnus.

— Que voulez-vous ? lui cria un des lieutenants.

— Parler à votre commandant !…

— Entrez seul.

Le capitaine fut introduit dans la place. On ne lui avait pas bandé les yeux. Que pouvaient avoir à cacher ceux qui étaient prêts à mourir ?

On le conduisit auprès du lieutenant Willougby.

— Que me voulez-vous ?… lui demanda brusquement l’Anglais, vous m’apportez votre soumission, parlez ; sinon toutes les paroles sont inutiles.

L’Hindou resta impassible.

— Je viens au nom du roi mon maître, dit-il d’un ton grave.

« Il vous somme, par ma voix, de remettre entre mes mains les clefs de la poudrière et des autres munitions…

Un murmure l’interrompit.

Willougby, d’un geste, imposa silence à ses compagnons.

Puis, s’adressant à l’Hindou :

— Continuez, lui dit-il froidement.

— Dès que vous aurez livré ces clefs, reprit le capitaine, vous serez libres.

« Nos rangs s’ouvriront devant vous… Et vous pourrez rejoindre vos compatriotes.

« Tel est l’ordre de mon maître. J’attends !

Et, les bras croisés sur sa poitrine, l’Hindou se tut.

Willougby sentait la colère s’emparer de lui.

Cependant, se contenant encore :

— Regarde, dit-il à l’envoyé du roi de Delhi en désignant de la main les pièces de canon braquées à la première porte.

Le regard de l’Hindou se porta dans la direction indiquée.

— Que dois-je répondre au roi ? demanda-t-il sans hausser la voix.

— Dis-lui que je t’ai montré les clefs de la poudrière et des magasins…

« Oui, ces clefs sont là, dans la gueule des canons. Et je vais les lui envoyer, à ton roi… avec la mitraille dont les canons sont chargés jusqu’à la gueule.

— Vive l’Angleterre ! crièrent les artilleurs anglais, appuyant de leurs hourras la menaçante réponse de leur chef.

L’Hindou ne bougea pas.

— Ne m’as-tu pas entendu ! s’écria Willougby. Allons ! hors d’ici !... sinon je te fais jeter dehors comme un esclave révolté.

À ce mot d’esclave, l’Hindou s’était redressé.

Un éclair avait brillé dans ses yeux. Mais il recouvra aussitôt son sang-froid.

— Au revoir ! dit-il seulement.

Et, posant sa main sur la poignée de son sabre, il s’en alla fièrement.

Les Anglais le virent s’éloigner et disparaître.

Un instant après accourait un des officiers indigènes restés fidèles aux Anglais, mais dont les cipayes ne reconnaissaient plus l’autorité.

Il venait avertir Willougby que le roi avait donné ordre à ses gardes de franchir à l’aide d’échelles les murailles de l’établissement, et de se réunir aux indigènes restés à l’intérieur pour attaquer les magasins par derrière.

Qu’importait cet avis ?

Il n’y avait plus à en tenir compte.

La défense était trop difficile en avant pour qu’avec si peu de monde on pût songer à se diviser pour se porter sur un autre point.

On n’avait d’ailleurs rien à craindre des indigènes retenus à l’intérieur.

Car, loin d’être prêts à aider les assaillants, ils ne songeaient qu’à s’enfuir. Tout à coup éclata une rumeur sinistre.

Une masse de cipayes, profonde et serrée, envahit l’esplanade.

Elle venait du côté de la porte de Calcutta et du palais du roi. Semblable à une marée, elle s’avançait avec un bruit formidable… Houle oscillante et terrible.

À leur tête, deux hommes. L’un, de haute taille, au visage ascétique, aux cheveux blanchis… C’était Duttiah, que les Anglais ne connaissaient point. Auprès de lui, un homme au teint européen, élégant et hardi. C’était Maximilien. Le Français avait tenu parole.

Quand l’heure avait sonné, il était venu prendre rang auprès du père de Valentine.

Une dernière fois, le rajah d’Indour lui avait rappelé les périls qui allaient le menacer. Maximilien avait souri.

— Le péril effraye-t-il un Français ? avait-il dit simplement.

Et maintenant il marchait à la droite de celui que les cipayes reconnaissaient pour leur chef, éprouvant au fond du cœur cet enthousiasme superbe qui électrise les grands courages aux jours des revanches.

Quant à Duttiah, il était songeur, presque sombre.

Certes jusqu’ici le succès couronnait les premiers efforts des Hindous.

Devant ce soulèvement de tout un peuple, les Anglais reculaient, stupéfaits, sinon épouvantés.

Les cipayes se montraient disciplinés… Les Hindous combattaient avec un courage héroïque. Mais Duttiah avait entendu murmurer un nom… Un nom terrible… Celui de Nana Sahib !

Et il savait que le jour où celui-là jetterait le masque, cette guerre de justice se changerait en guerre d’extermination…

Et alors, où serait le droit ? Où serait la vérité ? Qui triompherait ?

Cependant le capitaine des gardes qu’il avait envoyé au commandant Willougby était revenu vers lui, et en quelques mots laconiques lui avait rendu compte du résultat de sa mission.

— Ainsi, demanda Maximilien, ils refusent la vie sauve…

Et il ajouta avec une expression d’indéfinissable tristesse :

— Pauvres gens ! Pauvres héros !

Cependant Duttiah s’était dressé sur ses étriers. L’épée haute, il avait crié :

— En avant !

Et, comme une trombe humaine, les cipayes s’étaient élancés en avant.

À ce moment, une épouvantable détonation déchira l’air. Une lueur rouge, sanglante, éclaira les murailles de la poudrière.

C’étaient les pièces qui crachaient la mitraille. Il y eut d’horribles clameurs… Puis Duttiah, se retournant, vit de larges trouées dans cette masse serrée…

— En avant ! cria-t-il de nouveau.

Et Maximilien répéta :

— En avant !

Ce fut une course effrénée, dix fois interrompue, dix fois reprise.

La mitraille hachait, fauchait, déchiquetait. Les Hindous marchaient toujours. Les rangs éclaircis se comblaient comme par miracle.

Les cadavres disparaissaient sous le flot des vivants…

— Allons ! dit l’un des Anglais à son compagnon, nous n’avons plus de munitions… Replions-nous sur le second poste de défense…

Duttiah lança de nouveau son cri d’appel.

Et sur ses traces, le torrent se rua, effrayant et sublime.

Encore les canons tonnèrent. Encore ils crachèrent le fer et le feu sur les Hindous. Willougby les foudroyait en retour. Ils tombaient par rangs entiers… Comme des épis mûrs, ainsi que dit notre grand Hugo. Mais nulle part ne se faisait le vide… Les assaillants semblaient augmenter, et non diminuer… Les Anglais voyaient leurs munitions s’épuiser… Leur courage était impuissant contre le fanatisme patriotique de leurs ennemis.

Maintenant les Hindous fusillaient les Anglais à quelques mètres de distance.

Ils tombaient un à un, sans reculer. Quelques-uns, en chancelant, criaient encore :

— Vive l’Angleterre !

Et un de ces hommes, un des derniers survivants, qui s’appelait Scully, se rappelant les ordres suprêmes de Willougby, restait immobile à son poste, la mèche allumée à la main, la penchant vers la trainée de poudre et tenant les yeux fixés sur son chef… attendant le signal convenu.

Willougby, lui, était monté sur l’affût d’un canon.

Il regardait de tous côtés, cherchant s’il ne verrait pas arriver quelque secours… et cherchant en vain !

Il vit seulement Scully, attentif à son poste.

Tout était fini. La résistance était impossible. Les cipayes allaient s’emparer de la poudrière.

Alors Willougby cria à ceux qui l’entouraient :

— Sauve qui peut !

Puis il porta la main à son chapeau…

Il salua le drapeau anglais qui flottait encore au sommet de la tour du magasin… Et Scully abaissa la mèche sur la traînée de poudre…

Quelques secondes s’écoulèrent… Puis un craquement formidable se fit entendre… suivi d’une détonation pareille à l’explosion d’un volcan…

La nuit se fit, rayée d’épouvantables déchirements de feu…

Mais au même instant Maximilien s’était élancé…

Son âme magnanime n’avait pu supporter l’idée que Willougby, ce héros, allait payer de sa vie sa superbe soumission à son devoir…

D’un mouvement plus rapide que la pensée il avait couru sur l’Anglais, toujours debout sur son affût de canon.

Et, le saisissant dans ses bras avec une force herculéenne, il l’avait emporté, se jetant avec lui derrière un pan de muraille…

Mais son admirable dévouement à la cause de l’humanité devait lui coûter la vie… en sauvant celle de son adversaire.

Maximilien, frappé en plein crâne par un éclat de pierre, tomba comme une masse sur le sol, sanglant, râlant…

Willougby n’avait pas été atteint… Et en quelques bonds, à travers les décombres, il avait disparu…

On sut depuis qu’il avait pu atteindre la porte de Cachemire.

Cependant, quelques jours après, il devait tomber à son tour dans une rencontre avec les révoltés.

Quand l’horrible nuage de fumée fut dissipé, Duttiah s’élança à travers les cadavres… Il avait vu l’héroïsme de Maximilien… il avait deviné l’admirable pensée qui lui faisait ainsi risquer désespérément sa vie…

Quand il arriva auprès de Maximilien, celui-ci n’avait plus qu’un souffle de vie… Il reconnut cependant le père de Valentine…

— Mon fils ! mon enfant ! cria le rajah en s’agenouillant auprès de lui.

— Je meurs, râla Maximilien. Je vous confie… ma femme… et mon enfant !… Adieu… Oh ! comme je les aimais !

Et, tandis que l’Hindou, ayant aux joues de lourdes larmes, le soutenait entre ses bras, Maximilien fit de sa main le geste du baiser suprême et retomba sur le sol… L’héroïque Français était mort !…

Ainsi devait périr Maximilien Morrel, que jadis le comte de Monte-Cristo avait arraché aux poignantes suggestions du suicide, Maximilien à qui le grand comte avait rappelé les devoirs qui incombent à tout homme et qui devait trouver une mort glorieuse en se dévouant pour un ennemi…

Mais qu’allait devenir Valentine ?

Qu’allait devenir l’enfant né de leur union, ce fils tant aimé ?

Il nous faut rappeler rapidement la fin de l’insurrection hindoue.

Duttiah avait bien deviné quelle devait être sur les événements ultérieurs la sinistre influence de Nana Sahib !…

Les Hindous étaient vainqueurs, ils tenaient Calcutta, Delhi, la ville sainte.

Duttiah songeait à traiter avec les Anglais.

Ce qu’il voulait, c’était leur arracher une déclaration d’indépendance.

Il voulait imiter la magnanime conduite des Américains…

Qui sait s’il n’aurait pas pu fonder les États-Unis de l’Hindoustan ? Peut-être n’était-ce qu’un rêve…

Mais un de ces rêves que seules peuvent faire les grandes âmes.

Malheureusement, chez l’Hindou existait – existe peut-être encore – le souvenir des barbaries d’autrefois…

Ce pays tant de fois ensanglanté est encore enveloppé d’une buée rouge qui enivre et affole !

Tandis que Duttiah avait prêché la lutte généreuse, tandis qu’il s’était efforcé de discipliner les troupes, de leur interdire le massacre et le pillage, des émissaires de Nana Sahib s’étaient glissés dans leurs rangs.

Ils savaient quel langage il faut tenir à l’Hindou.

Ils savaient comment réveiller en lui des haines furieuses… comment lui remettre aux lèvres le goût du sang…

Et un jour vint où, dans la fureur du combat, Duttiah se vit impuissant à réfréner les instincts sanguinaires de ses troupes…

Peu à peu, ils se vit abandonné.

La bête fauve se réveillait.

Et tous couraient vers Nana Sahib, qui, maître de Cawnpore, fut le hideux bourreau dont le nom est à jamais exécrable au monde civilisé.

Les femmes, les enfants, les vieillards furent égorgés par centaines.

Il y eut des tortures si horribles que la plume se refuse à les décrire.

Duttiah lutta courageusement.

Il osa, seul, opposer sa poitrine aux assassins !…

S’il ne fut pas frappé lui-même, c’est qu’un caractère saint le protégeait.

La superstition va de pair avec la férocité.

Les Anglais, dont les monstrueux excès de Nana Sahib réhabilitaient la cause, reprirent courage… L’insurrection fut étouffée…

Et quand le drapeau britannique flotta de nouveau sur les murs de Delhi, Duttiah avait disparu.

Il n’avait pas voulu partager la responsabilité des férocités de Nana Sahib.

Il avait compris que la cause de la liberté ne doit pas être souillée.

Et, désespéré, solitaire, il avait regagné les lointaines solitudes.

La terrible saignée que les Anglais avaient opérée sur le peuple hindou devait le laisser pour de longues années affaibli et impuissant.

Qui savait même s’il se relèverait jamais !

Et Valentine !

Elle se trouvait aux environs de Delhi, avec son enfant, lorsqu’ils s’étaient de nouveau emparés de la ville sacrée.

Elle avait appris la mort de son Maximilien bien-aimé.

Le coup avait été horrible.

En vérité, elle n’avait jamais songé à cette séparation possible.

Elle sentit qu’elle était frappée au cœur.

Duttiah était venu lui annoncer la douloureuse nouvelle.

— Sois fière de lui, mon enfant, lui avait-il dit, car il est tombé en homme et en soldat, défenseur du droit et de l’humanité.

Puis, lui rappelant les dernières paroles du mourant :

— Il vous a donnés à moi, dit-il. Je remplirai mon devoir.

Pour toute réponse, Valentine prit l’enfant et le lui mit entre les bras.

— Faites-en un homme, dit-elle, digne de son père…

Ils partirent tous trois.

La retraite que s’était choisie Duttiah et qui devait le soustraire à toutes les recherches – car les Anglais avaient mis sa tête à prix – était située dans une forêt profonde, sur les bords du Gange, le fleuve vénéré des Hindous.

Le voyage fut long.

Valentine s’efforçait de montrer de la force.

Elle ne parvenait qu’à prouver son courage.

Chaque jour, silencieuse, elle pressait plus étroitement l’enfant contre son sein. Et elle pleurait silencieusement…

Car elle sentait bien que l’heure allait sonner où il lui faudrait le quitter.

Les femmes qui aiment ont de ces brisements internes et subits que nulle force humaine ne peut conjurer.

Son cœur était si profondément lié à celui de Maximilien, que la blessure qui avait frappé son mari l’avait tuée elle-même.

Le dixième jour, ils atteignirent enfin leur retraite.

C’étaient les ruines d’un temple, témoignage de la grandeur passée des Hindous.

Le soir, Valentine appela Duttiah.

— Père, lui dit-elle, je vais mourir. Je vais rejoindre celui que j’ai tant aimé. Je vous lègue mon enfant… Aimez-le, protégez-le, et dites-lui plus tard que je suis morte de la mort de son père.

Duttiah souleva l’enfant dans ses bras.

Et se tournant du côté où le soleil se lève :

— Endormez-vous en paix, ma fille, dit-il, je jure de l’aimer comme mon fils…

Valentine eut un dernier sourire… Les lèvres se posèrent sur le front pur de l’innocente créature. Puis ses yeux se fermèrent… Elle était morte… Valentin orphelin…

Franchissons maintenant de longues années et suivons la trace du fils de Morrel. Encore nous nous trouvons dans l’Inde… Dans ce pays du soleil, où peut-être un jour se régleront les destinées du monde et où toute une race plie sous joug brutal de l’Anglais.

On était au mois de septembre. L’été formidable faisait ruisseler sur la nature luxuriante ses éblouissements de lumière.

Rien dans nos climats modérés ne peut donner une idée même lointaine de ces splendeurs lumineuses ! Rien ne rappelle ces explosions de vitalité, poussée énorme de la terre dont toutes les forces sont simultanément développées.

Sur la route qui réunit Bela à Cawnpore, une forêt gigantesque s’étend, cité immense de verdure dont les cimes se perdent dans les rayonnements du soleil. À peu de distance, le Gange sacré roule ses eaux bleues entre des haies de roseaux, d’un vert d’émeraude, d’où jaillissent des fleurs multicolores, véritables écrins de pierres précieuses.

Déjà le jour était avancé, et cependant, sous la lourdeur d’une atmosphère étouffante, pas un bruit ne troublait le silence profond de la forêt. Les cocotiers immobiles avaient arrêté leur balancement éternel. Les figuiers multipliants, ces arbres étranges, dont les longues branches retombent sur la terre pour s’y replonger et, prenant racine, reformer des troncs nouveaux, sortes de colonnes autour d’un obélisque central, n’avaient point un frisson dans leurs feuilles d’un vert sombre.

Un sentier passait à travers les lianes, parfois obstrué par ces entrelacements inextricables faits de ces nœuds que l’homme peut trancher, mais non délier. Ici, des pandanus, aux feuilles lancéolées, jetaient dans l’air les effluves de leurs parfums suaves et pénétrants, là, les tecks – les chênes de l’Inde – aux rameaux tétragones, sertissaient leurs dentelles de fleurs blanches. Rhododendrons, daphnés gardénias, les plus admirables variétés de fleurs jaillissaient comme des étincelles sur la masse sombre des troncs centenaires.

Peu à peu cependant, le soleil s’abaissait, et sous la voûte énorme de la forêt l’ombre graduellement effaçait les raies ensoleillées qui semblent des glaives de feu, projetés du ciel.

Tout à coup, sur le sentier dont nous avons parlé, une sorte de glissement se fit entendre. Était-ce quelque reptile, était-ce quelqu’un des innombrables animaux dont la forêt est peuplée qui sortait de son engourdissement ? Une forme apparut, semblant s’élever d’un buisson de mimosas.

Et dans la buée chaude qui, au coucher du soleil, jaillissait comme une fumée légère de toutes ces plantes assoiffées, se détacha la silhouette élégante d’une jeune fille. Elle se tenait debout, les deux bras arrondis au-dessus de sa tête. Elle restait immobile, les yeux demi-clos. Évidemment, elle s’était endormie là, dans le nid de verdure.

Et maintenant, s’éveillant, elle ressemblait à une de ces grandes fleurs des tropiques qui s’épanouissent aux premières fraîcheurs de la nuit, après une journée torride qui les a contraintes à se fermer. Elle passa sa main sur ses yeux.

Puis elle se pencha en avant, cherchant à percer du regard l’épais rideau de verdure qui l’enveloppait.

C’était une adorable enfant, dont la chevelure avait des reflets d’or. Une couronne de liane retenait ses tresses qui retombaient sur ses épaules. Elle était grande. Mais les lignes de son corps souple, moulées par une sorte de tunique de soie, serrée à la taille par une cordelière d’or, étaient admirables à ce point que pas un sculpteur n’en eût rêvé de plus pures.

Ce qui frappait tout d’abord en elle, c’était l’étrange contraste que présentait son teint aux reflets ambrés et cette chevelure blonde, digne d’une Américaine de New-York ou d’une Irlandaise du Middlothian.

Ce n’était pas là le caractère à la fois étrange et voluptueux de la race hindoue ; mais, si dans la grâce de la statue on retrouvait la délicieuse flexibilité des filles du Gange, il y avait dans le regard énergique et fier je ne sais quel ressouvenir des filles d’Europe.

À ses chevilles nues s’enroulaient deux cercles d’or. Elle écoutait, attentive. Évidemment elle attendait le glissement d’un pas qu’elle n’entendait pas encore.

Tout à coup elle tressaillit.

Cette fois, elle ne s’était pas trompée ; un nouveau glissement se produisait à travers les lianes.

Et soudain, à quelques pas d’elle, apparut un jeune homme. Il s’arrêta, tendant vers elle ses deux mains ouvertes.

Elle n’hésita pas ; d’un bond elle s’élança vers lui.

Il la prit dans ses bras.

— Maïa !

— Rami !

Ces deux noms s’échangèrent dans le choc de deux sourires.

Tous les deux beaux à faire rêver. Lui était dans la plénitude orgueilleuse et forte de ses vingt ans, grand, vigoureux, bien découplé. Il portait le costume de toile blanche des ryots. Une ceinture de laine, d’une teinte éclatante de pourpre, serrait ses hanches.

— Rami ! Rami ! répétait Maïa, c’est donc toi, enfin ! Oh ! si tu savais, comme j’avais peur !

— Peur ! toi, ma bien-aimée !

— Ne savais-je pas que c’était aujourd’hui même qu’allait se décider ta destinée… c’est-à-dire la mienne. Oh ! dis-moi, dis-moi vite, Rami ! Quelles décisions ont été prises ?… Que veux-tu ?…

Elle n’acheva pas. Rami l’avait doucement attirée dans ses bras.

— Maïa, lui dit-il d’une voix grave, tandis que la jeune fille frissonnait contre sa poitrine, sommes-nous unis à jamais ?

Elle releva sa tête charmante et approchant ses lèvres de celles du jeune homme, elle murmura :

— À jamais !

Ce fut un souffle plutôt que des mots prononcés ; mais c’était une âme qui se donne.

— À jamais ! reprit-elle d’un accent plus fort. Quelle que soit ta décision, quelle que soit ta volonté, sache bien que ta décision, que ta volonté sont les miennes.

— Chère Maïa, reprit le jeune homme, écoute-moi donc ; car il faut aujourd’hui que tu saches tout. La résolution que je vais prendre m’est dictée par une volonté supérieure à la mienne. Je n’ai point le droit d’hésiter, car cette volonté… est celle de mon père !

— Ton père ! s’écria Maïa. Mais je croyais que tu étais orphelin… Je croyais même que tu n’avais jamais connu ton père.

— Hier encore, reprit Rami, j’ignorais ce que je vais te révéler… Tu sais, ma bien-aimée, que je ne connais depuis ma plus tendre enfance que le vieux bonhomme du temple d’Indour… cet homme dont nul ne sait ni le nom ni l’âge réel… et qui semble le génie mystérieux de ces pierres colossales…

« Tu sais encore, amie, avec quelle sollicitude, avec quel dévouement cet homme a dirigé mes premiers pas…

« Ce que je sais, ce que je suis, c’est à lui seul que je le dois.

« Il m’a appris les langues sacrées de l’Inde. Il m’a fait lire à livre ouvert dans les archives que les profanes ne connaissent point… et surtout… oh ! surtout !…

« Car c’est ici que se révèle toute la profondeur de cette affection qui semble supérieure à la paternité même… C’est lui qui a éveillé en mon âme les sentiments sublimes qui sont toute ma vie… C’est lui qui m’a enseigné l’amour des opprimés et la haine des oppresseurs. C’est lui qui, me montrant dans tout l’univers la faiblesse écrasée par la force, le droit abattu par la brutalité, m’a révélé la voie dans laquelle je devais m’engager…

« Tu sais, ô Maïa, comment il y a quelques mois mon imprudence juvénile a failli me perdre, et comment aujourd’hui j’ai dû me réfugier dans un bois impénétrable pour soustraire ma tête, mise à prix, à la vengeance de mes adversaires… Mais il est des détails que tu ignores et sur lesquels je dois insister aujourd’hui.

« Donc, celui que j’appelais le Père, sans lui donner d’autre nom, m’avait révélé de longue date que deux sangs généreux, mêlés comme deux fleuves dont la source est différente, mais dont les flots se sont confondus, coulaient dans mes veines… Sans compléter ces renseignements – ma discrétion devait se contenter – il me disait que j’étais à la fois de race française et de race hindoue…

« Lorsque j’avais appris cela, j’avais ressenti à ce nom de France un sentiment d’inéluctable fierté…

« J’ai appris, dans nos annales, combien est grand ce pays, situé là-bas, au-delà des mers qui nous entourent… J’ai su que là était l’asile de la justice et de la liberté… J’ai su que là avait été proclamée cette charte admirable qui s’appelle les Droits de l’homme…

« J’avais lu, mot par mot, ces lignes enflammées, qui sont comme le cœur et la conscience même de l’humanité…

« Et alors, jetant mes regards autour de moi, j’avais vu nos malheureux Hindous courbés sous un joug cruel… Je ne sais quelle pensée subite avait surgi en moi… Je voulais que cette charte française devînt aussi pour eux une vérité… Je voulais délivrer les opprimés ; je voulais la revanche des vaincus…

« Folie sans doute ! Car qu’étais-je donc, moi, pauvre, humble, ignoré, pour déclarer la guerre à cet empire britannique qui dispose de millions et de millions… et qui sait se faire un rempart des lâchetés vendues et des trahisons corrompues…

« Oui, c’était folie ! et bien souvent, seul, assis sur les marches du temple d’Indour, à l’ombre de ces souvenirs magnifiques, je me prenais à rêver et à douter…

« J’avais tout dit au Père. C’était mon devoir, car il m’avait appris à ne point garder en moi une seule pensée secrète.

« Quand je parlai, mettant dans mon accent toute l’ardeur dont mon âme était remplie, il m’écouta silencieusement…

« Je craignais, je l’avoue, d’entendre sortir de ses lèvres des paroles de blâme… Non que je ne connusse la hauteur de son âme… Non que je doutasse un seul instant que mes sentiments généreux pussent éveiller dans sa conscience un écho répondant à mes pensées… Mais ce que je redoutais, c’était mon indignité même.

« Des hommes généreux et forts ont succombé dans cette tâche…

« N’était-ce pas de ma part une puérile vanité, un orgueil enfantin, que de prétendre à la possibilité du triomphe, là où ils n’avaient rencontré que la défaite et la mort ?…

« À ma grande surprise, à ma joie immense, il n’en fut pas ainsi. Il me regarda longuement. Puis, d’un geste lent et solennel dans lequel il y avait à la fois de l’amour et de la protection, il posa sur mon front sa main ouverte.

« — Ces pensées sont nobles, enfant, me dit-il ; et ce m’est une joie profonde que te les entendre exprimer. Le sang ne meurt pas.

« Un jour, je te dirai qu’il y a en toi le résumé de toute une race de combattants et de martyrs… Ce jour n’est pas encore venu… Mais je te dis, Rami, pense, étudie, travaille… cherche sans cesse à surprendre le secret de la nature et de l’humanité... puis reviens à moi, plus tard, pas avant une année…

« Ce délai écoulé, tu me parleras encore. Je t’écouterai comme je t’ai écouté tout à l’heure, et je te répondrai : Va.

« En l’entendant parler ainsi, je me sentis presque fou de joie.

« Quoi ! il était possible que moi, chétif, j’eusse l’espérance d’exercer un jour sur la marche des événements cette influence de progrès et de justice !… Quoi ! les destinées de ce peuple qui était mien, de ces misérables que je plaignais et que j’aimais, peut-être il me serait donné de les modifier, de les transformer… de rappeler à la lumière, à la vie, ces hommes dont la domination anglaise a fait presque des cadavres…

« Je m’enfonçais au plus profond de nos forêts. J’allais devant moi, la tête haute, les bras tendus comme vers un idéal que je ne voyais pas encore clairement, mais qui m’attirait invinciblement.

« Ce fut alors, t’en souviens-tu, Maïa, que je te vis pour la première fois. Je m’étais égaré, et mes pas m’avaient porté au hasard vers les faubourgs qui avoisinaient Gulistra… J’allais sans savoir où, comme si j’eusse voulu atteindre les bornes de l’univers… Tout à coup, j’entendis une voix adorable, qui chantait dans une langue qu’à première audition je ne reconnus pas…

« Avec précaution, je me glissais à travers les arbres… et je te vis.

« Tu étais seule, Maïa, et toi aussi, tu rêvais ; toi aussi tu semblais perdue dans tes pensées…

« Te souviens-tu, je vins à toi franchement, le sourire aux lèvres… comme si, dès que je t’avais aperçue, je t’avais reconnue pour l’amie, pour la compagne, pour la moitié de mon âme… Et, poussé par une force invincible, je mis un genou à terre…

« Tu levas la tête et tu me regardas aussi… Cette même attraction qui m’avait entraîné agissait aussi sur toi… et rougissante, mais souriante, tu me tendis la main… Te souviens-tu, Maïa ?

Et tandis qu’il évoquait ce souvenir si doux et si pur, Rami serrait plus étroitement contre sa poitrine Maïa, qui ne se défendait pas.

Puis elle dit :

— Ami de mon cœur, cela est vrai pourtant.

« Quand je te vis ainsi apparaître, il me sembla que tu étais celui que j’attendais… Tu m’interrogeas simplement… Et simplement aussi je te répondis.

« Il me sembla que je n’avais pas le droit de ne pas te répondre. Je n’en aurais pas eu le pouvoir. Et je te dis mon histoire…

« Elle était triste et douloureuse.

« Cette langue que tu ne comprenais pas, c’était la langue proscrite des enfants d’Erin, des Irlandais qui pleurent leur patrie opprimée par les Anglais…

« Mon aïeul fut un de ces grands chefs de clans qui luttèrent jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour l’indépendance de leur patrie… Et, quand il tomba sur le champ de bataille, il laissait un enfant, une fille, qui devait être ma mère.

« Comment elle fut emmenée par un de nos vainqueurs, comment elle vécut longtemps triste et délaissée dans la maison de celui qui était son maître et non son protecteur… comment elle fut traitée en esclave jusqu’au jour où ce maître la trouva belle, je t’ai dit tout cela.

« Lord Dufferin avait été nommé à un poste élevé dans le gouvernement de l’Hindoustan. Ma mère, qui avait alors vingt ans, dut le suivre.

« Oh ! quelle dut être sa douleur lorsqu’elle vit se perdre dans le brouillard les falaises de notre île adorée !… Mais d’autres douleurs lui étaient réservées, plus poignantes, plus atroces.

« Malgré la surveillance dont elle avait été l’objet, malgré l’ignorance dont on avait entouré ses premières années, elle n’était pas cependant sans avoir entendu raconter l’histoire du passé… Elle avait su la vie et la mort de son père…

« Et en lord Dufferin elle voyait un assassin… assassin de sa patrie, assassin de celui à qui elle devait la vie… assassin de sa mère, qui était morte de douleur. Et, dans son âme, s’était enracinée, développée la haine de cet homme... de cet homme que je ne puis appeler mon père, car ma mère, à son lit de mort, m’a révélé toute l’affreuse vérité…

« Elle était donc partie avec lord Dufferin pour Calcutta… Elle était jeune, elle était belle.

« Cet homme avait conçu pour elle une passion ardente. L’Irlandaise n’était plus, dans le palais de l’Anglais, la maudite que chacun regardait avec mépris.

« Non ! lord Dufferin avait ordonné que tous les fronts se courbassent devant elle…

« Ma mère – Érina, c’était son nom, – accueillait ces hommages avec dédain. Et cependant elle ne comprenait pas encore.

« Peut-être lord Dufferin voulait-il lui faire oublier les crimes d’autrefois… Mais, en son âme, ma mère s’était jurée de ne jamais perdre ces souvenirs.

« Peu à peu, la passion de lord Dufferin s’enhardit et, un jour, jour à jamais maudit, il osa déclarer son amour à ma mère…

« Oh, avec quel mépris elle le repoussa, moi, je le sais, car j’ai connu cette âme énergique et fière…

« Cet homme, qui remuait les millions comme fait un enfant des gouttes d’eau qu’il égrène sur ses doigts, cet homme en qui s’incarnait l’orgueil et la brutalité de l’Angleterre, eut un élan de fureur, et peu s’en fallut qu’il ne frappât ma mère…

« Mais elle sut, d’un seul regard, le clouer au seuil de son appartement. Elle se croyait sauvée. Sa décision était prise. Cette nuit-là même, elle quitterait le palais de lord Dufferin, seule, décidée à tout pour lui échapper…

« Où irait-elle ? Elle ne le savait pas…

« Peut-être tomberait-elle sur la route de fatigue et de misère ! Qu’importait ! il fallait fuir à tout prix, et ne pas rester une heure de plus sous ce toit…

« Hélas ! me disait-elle, pourquoi ne suis-je pas morte !

« Cette nuit-là même, alors qu’elle attendait, anxieuse, que tout bruit se fût éteint dans le palais, alors qu’elle espérait pouvoir échapper aux yeux qui la surveillaient, alors enfin qu’elle avait écarté ses femmes pour être tout entière à son dessein et ne redouter aucune trahison, un homme pénétra dans son appartement par une porte dont elle ignorait l’existence… un homme se jeta sur elle…

« Oh ! je ne puis parler !…

Et Maïa, arrivée à ce point de son récit, pâlit, rejeta sa tête en arrière, et elle fût tombée si le bras de Rami ne l’avait soutenue.

— Parle, parle, ma bien-aimée, dit le jeune homme. Ta cause n’est-elle pas la mienne ?… nos vengeances ne sont-elles pas sœurs comme nos âmes ?…

— Tes vengeances ! s’écria Maïa, revenant à elle. Que parles-tu de vengeances ! jamais ce mot n’est sorti de tes lèvres… As-tu donc, toi aussi, quelque crime à punir.

— Oui, dit simplement Rami. Mais avant tout, achève ton récit.

— Que te dirai-je que tu n’aies pas encore deviné… Ma mère s’était évanouie… Quand elle s’éveilla, elle était la maîtresse de cet homme.

« Et la commotion ressentie était si forte, si atroce, que de ce jour la vie de ma pauvre mère était condamnée… Elle ne pouvait plus songer à la fuite… Un cadavre ne s’évade pas. Mais ce qu’il y avait de plus horrible, c’est que l’attentat dont elle avait été la victime s’augmentait d’un crime plus grand encore.

« La malheureuse était mère.

« Certes, si elle avait eu sa raison, elle se serait tuée. Mais elle était plongée dans un état d’atonie qui lui ôtait la libre possession de sa volonté.

« Lord Dufferin avait-il lui-même honte et horreur de son infamie ?

« Ma mère put se cacher dans un des appartements les plus reculés du palais. Là, pendant de longs mois, elle resta immobile, silencieuse… On eût dit que son cœur ne battait plus.

« Vint l’heure fatale… Je naquis.

« Celui qui était mon père, mais auquel je n’ai jamais donné ce nom, n’eut point l’audace de revendiquer des droits qui ne lui appartenaient pas.

« Ma mère me prit dans ses bras. Nous sortîmes de ce palais maudit, où je ne devais plus rentrer. Nous nous étions établis chez des Hindous… ceux que tu connais, ces honnêtes gens qui ont soigné ma mère avec un dévouement sublime. Ce fut au milieu d’eux que je grandis. Dès mon enfance, j’appris à aimer, à respecter ces êtres honnêtes et patients qui jamais n’ont fait le mal. J’admirais leur résignation. Mais à quelques signes à peine apparents je devinais pourtant qu’il y avait dans leur conscience des espérances inavouées. L’état de ma pauvre mère se modifiait peu à peu. Son engourdissement avait fait place à une situation moins douloureuse. À mesure que je grandissais, elle reprenait la notion de la vie réelle.

« Et un jour vint où elle se souvint.

« Ah ! ce fut une crise douloureuse et dans laquelle – j’avais alors dix ans à peine – je redoutai de la voir succomber. Mais la justice éternelle eut pitié de moi. La mort recula. Elle recouvra presque toute sa raison. Parfois encore elle était plongée dans une sorte de sommeil. Mais les crises furent de plus en plus courtes.

« Elle m’avait d’abord regardée avec une sorte de surprise. On eût dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi cet enfant était près d’elle. Mais quand je me fus agenouillée devant elle, quand j’eus mis mes lèvres sur son front et mes bras autour de son cou, alors elle éclata en sanglots, et ces larmes furent la résurrection décisive.

« Oh ! comme elle m’aima ! Comme elle se montra douce, bonne, adorable !… Pauvre mère !

Et un instant Maïa dut s’arrêter, tant les sanglots l’étouffaient.

Mais, Rami l’encourageant, elle reprit :

— Que te dirai-je, ami ? tu sais le reste.

« J’avais seize ans – il y a deux ans de cela – quand ma mère mourut dans mes bras.

« Jusque-là, j’avais ignoré le secret de ma naissance, le secret terrible.

« Avant de fermer les yeux à jamais, elle m’attira auprès d’elle et, bas, bien bas, elle me fit connaître l’horrible vérité. Elle me dit le nom de mon père… de lord Dufferin, qui était mort.

« Sans doute cet homme avait oublié jusqu’à mon existence. Jamais il n’avait cherché à savoir ce qu’était devenue ma mère, ce qu’était devenu son enfant ! Son enfant ! Étais-je donc la fille de cet homme ? Est-ce que, pour ce contrat sublime de la paternité, il ne faut pas le consentement de l’amour ?…

« Oh ! je m’en souviens comme si c’était hier.

« — Souviens-toi, me dit ma mère, que tu dois venger une double cause… celle de ta mère… celle de ta patrie… Cet homme les a tuées toutes les deux. Moi, pauvre créature que je suis, je lui échappe par la mort… Mais ma patrie est vivante, elle ! Et cet homme – c’est-à-dire sa race à jamais maudite – opprime et torture cette patrie que j’aime de toutes les forces de mon âme… cette patrie où tes aïeux sont tombés pour la cause de la liberté et qui garde pieusement leurs os.

« Je te dis cela, à toi, faible enfant… et peut-être ne pourras-tu jamais rien pour elle… Mais je ne sais quoi me dit que mon âme a passé tout entière en toi et avec la mienne celle de tes pères, si vaillants et si dévoués. Un jour viendra où, je le devine, tu pourras travailler à la grande cause de l’émancipation de l’Irlande. Jure-moi de ne pas faillir à cette tâche.

« Ma mère me bénit tandis que, dans un dernier baiser, je lui donnais le serment qu’elle réclamait de moi.

« Je restais seule.

« D’abord la pensée de l’engagement que j’avais pris au lit de ma mère ne présentait à mon esprit qu’un sens vague. Je comprenais bien qu’un crime avait été commis. Je comprenais qu’il était de mon devoir d’obéir à l’ordre qui m’avait été donné. Mais, en réalité, que pouvais-je donc ? J’étais faible, j’étais une enfant… Et à mon imagination la puissance anglaise se présentait si grande, si formidable que je tressaillais en pensant à une lutte possible.

« Cependant, à mesure que venaient les années, la pensée de ce souvenir me hantait de plus en plus ; il me semblait encore entendre la voix de ma mère. Je me reprochais de ne pas agir. Je me disais que j’étais lâche, que je discutais la cause des miens…

« Vivant au milieu des Hindous, parlant leur langue, je surprenais parfois les signes non équivoques de colère qui bouillonnaient en eux. Et, bien souvent, j’allais rêver dans la forêt… Là, je chantais les chansons du doux pays d’Erin que ma mère autrefois m’avait apprises, et je sentais une ardeur nouvelle vibrer en moi…

« Ce fut alors que je vous rencontrais, ami !

« Aux premiers mots prononcés, nous nous comprîmes. Il nous sembla que nous nous reconnaissions comme si nos âmes s’étaient déjà rencontrées… Vous me tendîtes la main… J’y mis la mienne… Et sans réfléchir, comme si j’avais parlé à un second moi-même, je vous parlais sans vous en expliquer la cause, de mon aversion pour les Anglais…

« Voilà ce que j’ai fait, ami.

« Aujourd’hui vous savez tout…

« Et maintenant que je vous ai livré le secret de ma vie, dites-moi, oh ! dites-moi vite… pourquoi, vous aussi, vous rêvez la délivrance, la résurrection de l’Inde…

Rami avait écouté Maïa en silence. Cette voix harmonieuse, ce regard chaste et où parfois passait un éclair, tout cela lui mettait au cœur une émotion indicible.

— Maïa, reprit-il après un silence, l’homme qui m’a recueilli et dont si longtemps j’ai ignoré le nom… cet homme est un de ceux qui ont lutté naguère pour la liberté de l’Inde… Ce nom, tu as dû bien souvent l’entendre répéter tout bas par les Hindous, alors que les opprimés parlent, le soir, à voix basse…

— Parlez, parlez vite ! s’écria Maïa.

— Ce nom, c’est celui de Duttiah !…

— Le rajah d’Indour !…

— Oui, l’ancien prince de Tonk, celui que les Anglais ont persécuté, torturé, dépouillé, et qui, arrivé aujourd’hui à l’extrême vieillesse, ne désespère pas encore.

« Tu sais, ô bien-aimée, que depuis longtemps j’étais possédé du désir de me dévouer pour ce pays que j’aime et que je considère comme ma patrie… Déjà j’avais sondé habilement quelques-uns de ceux que j’avais jugés les plus hardis, les plus dévoués à la sainte cause de l’indépendance… Souvent nous avons eu des réunions dans les fourrés les plus impénétrables de nos forêts, et là, loin du regard de nos oppresseurs, nous avons échangé nos serments…

« Peu à peu, l’agitation s’étendait… Il ne s’agissait plus, comme en 1857, d’un soulèvement partiel, ni d’un appel à des milices que depuis longtemps la corruption anglaise a malheureusement pénétrées. Non. Nous voulions autre chose.

« Ce que nous préparions, c’était un soulèvement universel du peuple… du peuple tout entier, à la même heure, au même signal…

« Oui, nous voulons que des millions d’hommes, sortant pour ainsi dire de terre, se lèvent tout à coup, lançant le cri de liberté.

« Que pourront alors quelques poignées d’Anglais qui ne règnent que par la terreur, par la lâcheté d’autrui ? Ils seront enveloppés, écrasés. Et le vieil étendard des Hindous flottera sur la citadelle de Delhi !

« Puis viendra le grand mouvement civilisateur, décisif, le réveil de cette nation qui fut si puissante et si grande. Oh ! je rêve alors une conception grandiose…

« L’union de l’Asie avec les peuples latins !…

« Le grand courant de justice et de fraternité roulant à travers le monde !… Le droit, la justice, la vérité sortant de leur antique berceau et allant par l’Univers renverser la force brutale, la trahison et le mensonge…

« N’est-ce qu’un rêve ? Qui sait ?

Un instant Rami s’arrêta. Ses yeux étincelaient.

Debout, redressant sa taille élevée, le jeune homme était d’une beauté surhumaine. Sa main levée semblait jeter à l’avenir un geste de défi…

Maïa le contemplait avec admiration. Elle passa ses bras autour de lui.

— Parle, parle encore, dit-elle. Oh ! ma mère avait deviné qu’un jour je te rencontrerais. Tu es venu, tu es grand, tu nous sauveras.

— Du moins ne reculerai-je devant aucun effort, reprit le jeune homme.

« Donc cette nuit, à vingt lieues d’ici, dans la pagode ruinée de Sam-Wat, une réunion décisive devait avoir lieu. Quand je m’y rendis, mon cœur battait violemment. Il me semblait que c’était toute ma vie qui allait se décider.

« Nos amis furent fidèles au rendez-vous…

« Sous ces voûtes majestueuses, dont la solidité défie les siècles, il règne un silence empreint d’une solennité religieuse. Les lampes jetaient sur ces groupes une lueur étrange et mystique. Aucun mot n’était prononcé. On attendait quelqu’un.

« Tout à coup une porte s’ouvrit… Et un homme parut…

« J’eus peine à réprimer un cri de surprise…

« Duttiah, en un costume étincelant d’or et de pierreries, ayant au front un cercle d’or, venait d’entrer, tenant à la main la baguette sacrée, signe du commandement…

« Je te l’ai dit, Maïa. Jusque-là, je n’avais deviné en lui qu’un savant, un de ces hommes pour lesquels les archives des temples n’ont pas de secrets. Mais, quand je le vis, revêtu des insignes du commandement, il me sembla qu’apparaissait, que se révélait devant moi l’âme même de la patrie hindoue.

« Et j’attendis, l’âme pleine d’angoisse.

« Tous ceux qui se trouvaient là donnaient les signes du plus profond respect. Ils s’étaient groupés autour de lui dans l’attitude de la vénération. Moi seul, je restais à l’écart, ne comprenant pas ce qui se passait en moi. Je te le répète, je devinais que tout mon avenir était en jeu.

« Duttiah fit un geste, puis il parla.

« D’abord il rappela à ceux qui étaient là les luttes de leurs pères. Il n’en était pas un qui n’eût eu quelqu’un des siens tué ou torturé ou dépouillé par les oppresseurs anglais. C’était comme une assemblée de martyrs.

« Du reste, pas un cri, pas un mouvement violent. Ils écoutaient avec impassibilité.

« Seulement, Duttiah ayant rappelé qui il était, ce qu’il avait tenté, comment il avait été écrasé, un murmure de colère sortit de toutes les poitrines.

« — Et maintenant, continua-t-il, je vous dirai ce que je veux faire encore. Je suis vieux. Je suis à bout de forces. Mon bras serait trop débile pour soulever une épée. Mais si vous voulez m’obéir, si vous voulez vous souvenir que celui qui vous parle ici porte les titres suprêmes de prince de Tonk et de rajah d’Indour, et qu’il ne vous a jamais trompés, alors je vous expliquerai le plan que vous devez suivre et je vous désignerai l’homme qui doit me succéder.

« Le voulez-vous ?

« Tous s’inclinèrent en signe d’assentiment.

« Alors Duttiah, écartant leurs rangs, vint vers moi.

« J’étais pâle, cloué sur place par l’émotion.

« Il me prit la main et, me conduisant devant mes amis :

« — Voici mon fils, dit-il à voix haute, le fils de mon âme et de ma conscience. Depuis de longues années, j’ai entrepris de transférer en lui les vieilles ardeurs d’un vaincu pour les transformer en les jeunes aspirations d’un vainqueur.

« Est-ce à dire qu’il ne me soit pas attaché par les liens du sang ? Écoutez-moi.

« Rami est le fils de ma fille bien-aimée !

« Et comme des airs de surprise saluaient cette révélation, Duttiah, dans un langage vibrant de passion et de colère, raconta une histoire dramatique et poignante…

Ici Rami raconta à Maïa les faits que nos lecteurs connaissent déjà. Car Rami, c’était le fils de Valentine de Villefort et de Maximilien Morrel. Et Valentine, c’était la fille de Duttiah.

Rami acheva son récit.

Duttiah avait réclamé pour Rami la survivance de ses titres.

Et, aux acclamations des conjurés, le jeune homme fut reconnu pour l’héritier des droits et des devoirs du prince de Tonk et du rajah d’Indour.

— Ah ! je savais bien, s’écria Maïa, qu’il y avait en toi le sang d’une noble race. Mon Rami bien-aimé, qui donc plus que toi serait digne de ces titres ?

Rami lui dit alors qu’il avait été nommé chef de la révolte prochaine. Toutes les mesures n’étaient pas encore prises. Mais la route était tracée. Il fallait la suivre jusqu’au bout.

— Je ne te quitterai plus, dit Maïa. Où tu iras j’irai.

— Mais songes-y, ma bien-aimée, s’écria Rami, les périls seront grands.

« Les Anglais ne reculent devant rien pour affirmer leur puissance, et la mort…

— La mort avec toi ! s’écria la jeune fille à son tour, je l’accepte, je l’appelle… Mais tu ne mourras pas, vois-tu ! Tu es de ceux qui triomphent…

« Dans la lutte que tu vas soutenir, je serai toujours auprès de toi… Je braverai tout… Je t’aime !

Et les deux beaux enfants, sous la voûte immense des arbres qui se balançaient au-dessus de leur tête, échangèrent un suprême serment.

Hélas ! la confiance de la jeunesse se heurte aux terribles réalités.

Un mois n’était pas écoulé qu’une épouvantable catastrophe fondait sur eux. Un traître s’était glissé dans les rangs des conjurés.

Ils étaient surpris par une troupe anglaise au moment où ils s’apprêtaient à donner le signal attendu par l’Inde tout entière.

Duttiah et Rami, se lançant au plus gros de leurs ennemis, réussirent à se frayer un passage et à leur échapper. Mais Duttiah avait été frappé à mort.

Dès que Rami, qui l’emportait dans ses bras, l’eut conduit dans une retraite qui le mettait à l’abri de toute poursuite, Duttiah l’attira à lui :

— Enfant, lui dit-il, je vais mourir. Tout est perdu aujourd’hui. Mais un échec ne doit point te faire abandonner la cause que tu as embrassée. Il faut lutter, lutter encore.

« Tu vas partir, quitter l’Inde, aller en Europe.

« Prends sur ma poitrine un parchemin… Vois. C’est une lettre adressée au grand comte de Monte-Cristo… à l’homme qui m’a aidé à retrouver les traces de ta mère, à l’homme tout-puissant qui m’a promis de veiller sur toi !

« Donc tu iras en France, à Paris, et là tu le chercheras, tu le trouveras et tu lui diras tout…

« Souviens-toi que tu dois lui obéir comme à moi-même…

« Me le jures-tu ?

Rami, agenouillé, posa ses lèvres sur les mains de Duttiah.

— Je vous le jure, mon père.

— Merci ; du moins je mourrai tranquille et plein de foi dans l’avenir.

« Je t’ai précipité trop tôt et trop vite dans une entreprise prématurée. Le grand comte me l’avait bien dit pourtant. Toute la vie se résume dans ces deux mots : Attendre et espérer.

« N’importe ! tu es vivant, tu es fort, tu reprendras la tâche interrompue…

« Ce n’est pas tout…

Et, se penchant à l’oreille de Rami, Duttiah, dont la voix s’affaiblissait, lui donna des indications précises grâce auxquelles, sous une des pierres du temple ruiné qui si longtemps lui avait servi d’asile, Rami devait trouver une cassette et une ceinture.

La ceinture, c’était celle du prince Daola. Elle contenait une somme importante.

Quant à la cassette, elle renfermait, avec les signes visibles des titres de rajah d’Indour, les pièces relatives à la vaste conspiration qui avait été ourdie, la correspondance échangée entre ses chefs et enfin le secret des richesses accumulées depuis de longues années pour subvenir aux frais de la campagne des révoltés.

De ce secret Rami ne devait pas se servir à présent. Ce qu’il fallait avant tout, c’était retrouver le grand comte.

Monte-Cristo, disait Duttiah, avait élaboré un plan immense pour la délivrance des opprimés de toute la terre. Il voulait une coalition formidable des vaincus se redressant et marchant droit à leurs oppresseurs.

Dans ce mouvement immense, Monte-Cristo avait voulu entraîner l’Inde et Duttiah qui – il se le reprochait maintenant – avait résisté.

Il avait voulu que l’Inde agît seule. Il s’en repentait. Il fallait suivre les conseils du grand comte. On disposerait ainsi d’alliances considérables, de ressources incalculables. On attaquerait la puissance anglaise sur toutes les parties du globe, au cœur même, dans l’île où elle se croyait invulnérable.

— Le grand comte t’expliquera tout, acheva Duttiah. Je te lègue à lui.

« Maintenant embrasse-moi, enfant. Je meurs.

Et Duttiah était retombé en arrière.

Il expira.

Fou de douleur, Rami essaya en vain de ranimer celui en qui il voyait à la fois un bienfaiteur et un père. Mais la vie avait quitté à jamais cette vigoureuse organisation.

De ses propres mains, Rami lui creusa une tombe, en un lieu caché où il était sûr que jamais ses restes ne seraient troublées. Sur la pierre, il grava avec un outil d’acier le nom et les titres de celui qui avait donné sa vie à la grande cause de la patrie. Puis il partit.

Maïa l’attendait en un lieu convenu d’avance.

Quand Rami fugitif reparut devant elle, quand il lui fit connaître la volonté suprême de Duttiah, elle n’hésita pas.

Certes, si elle l’eût voulu, elle aurait pu vivre heureuse et calme au milieu de ce peuple qui l’avait adoptée comme sienne. Ceux qui l’avaient recueillie étaient morts. Mais ils lui avaient laissé leur fortune qui était considérable.

Par sa beauté, par son intelligence, Maïa pouvait aspirer aux plus hautes destinées. Elle n’hésita pas.

Rami – c’est-à-dire Valentin Morrel, car tel était son véritable nom prouvé par les papiers contenus dans la cassette mystérieuse – était proscrit. Sa tête était mise à prix. Il était forcé de fuir.

— Je suis à toi, s’écria-t-elle, et nulle puissance au monde ne saurait nous séparer. Tu pars pour l’Europe. Je pars avec toi.

En vain le jeune homme, faisant violence à son amour, s’efforçait de la détourner d’un dessein qui l’épouvantait. Il devinait qu’il allait être lancé au milieu d’aventures périlleuses. Il se faisait scrupule de l’associer à ses dangers. Mais l’amour plaide mal contre lui-même.

Aussi Maïa n’eut-elle point de peine à le convaincre. Et les deux jeunes gens fous de leur affection, unis l’un à l’autre par des liens indestructibles, parvinrent à gagner un des ports de l’Inde. De là, ils s’embarquèrent pour l’Europe.

Ils étaient sauvés.

Valentin se sentait plein de confiance. Ce nom du comte de Monte-Cristo – qu’il avait entendu prononcer pour la première fois – lui semblait un de ces talismans devant lequel tous les obstacles s’abaissent. Mais la fatalité devait s’acharner après lui.

Une tempête jeta le navire qui le conduisait sur les côtes de l’île d’Ischia.

Il fallut y relâcher pour réparer les avaries. Jusqu’ici, rien de bien grave.

Mais il se trouva que Valentin et Maïa se trouvaient à terre, pendant la soirée où eut lieu l’épouvantable catastrophe du tremblement de terre.

Ils s’échappèrent de la maison qu’ils habitaient. Ils vivaient, mais ils avaient tout perdu : la cassette de Duttiah, la ceinture qui contenait leur fortune.

Seul, Valentin avait conservé la lettre adressée au comte de Monte-Cristo.

Épuisant leurs dernières ressources, vendant les quelques bijoux que portait Maïa, ils parvinrent cependant à gagner la France.

Quand ils arrivèrent à Paris, ils ne possédaient plus rien.

Ah ! il y avait bien loin de cette misère aux rêves de gloire que Valentin avait caressés.

Cependant une dernière chance lui restait. Il fallait à tout prix trouver le comte de Monte-Cristo.

Mais en vain Valentin avait frappé à toutes les portes. Ou on ignorait ce nom ou on croyait que le comte était un personnage imaginaire ou enfin on le supposait mort depuis longtemps.

Et soudain, dans ces deux âmes jeunes, il y avait eu un moment de suprême défaillance. Nous les avons vus tous deux se décider à mourir. Ils voulaient s’évader de la vie pour échapper à ce monde qui les repoussait.

Et au moment où, enlacés aux bras l’un de l’autre, ils attendaient l’angoisse du dernier spasme, ils avaient été sauvés.

Maintenant ils vivaient dans un éblouissement. Ils se croyaient le jouet d’un rêve.

La jeunesse a d’incroyables redressements.

Cette défiance de tout et de tous qui les avait terrassés avait fait place de nouveau à une espérance sans bornes. Tout ce qui s’était passé n’était qu’une épreuve du sort. Ils ressortaient de cette crise plus ardents et plus courageux que jamais.

Un billet mystérieux remis à Valentin l’avait engagé à se rendre à un rendez-vous où l’attendaient des amis et des frères. Il n’avait pas hésité.

De qui émanait ce billet, il ne le savait pas. Mais il comprenait qu’il fallait obéir.

Tel était l’homme qui entrait en ce moment même dans la salle où venaient de discuter les membres du Club des Terre-Neuve.

VI

LA MISSION DE VALENTIN

Quand Valentin Morrel parut devant ces hommes réunis, ils comprirent au premier coup d’œil qu’ils avaient devant eux un homme de cœur.

Il se présentait avec la modestie qui seyait à son âge. Mais en même temps il y avait sur son front la marque indéniable du courage.

Il s’inclina et, d’une voix claire et franche, expliqua comment il avait été appelé au milieu d’eux. En vérité, il ne savait à quel titre il se présentait. Il ignorait ce qu’on attendait de lui.

Et cependant, il sentait d’avance qu’il se trouvait au milieu d’amis… qui pouvaient compter sur lui comme il pouvait compter sur eux.

Bouche-Rouge, lui ayant indiqué un siège, reprit :

— Monsieur, n’êtes-vous pas en possession d’une moitié de bracelet d’or…

Valentin poussa un cri de surprise.

— En effet, répliqua-t-il.

Et tirant de sa poitrine le demi-cercle qui dès longtemps lui avait été remis par Duttiah, il le présenta à Bouche-Rouge…

Celui-ci compara rapidement les deux fragments. Ils s’adaptaient exactement l’un à l’autre.

— Messieurs, reprit Bouche-Rouge, en s’adressant aux assistants, le doute ne nous est pas permis ; nous avons bien devant nous l’homme qui nous est annoncé par celui que vous respectez tous, par le comte de Monte-Cristo.

— Le comte de Monte-Cristo ! s’écria Valentin.

Ce nom, prononcé maintenant, reliait le présent au passé.

— M. Valentin Morrel, reprit Bouche-Rouge, vous êtes des nôtres.

— Vous savez mon nom ?

— Oui. Ne vous ai-je pas dit que le comte de Monte-Cristo nous avait annoncé votre venue !… Il est de ceux qui ne trompent pas… Donc, c’est par son ordre que nos rangs vous sont ouverts.

— Mais le comte de Monte-Cristo est donc vivant !

— Nous l’ignorons comme vous semblez l’ignorer vous-même… Fût-il mort, que nous n’en sommes pas moins tenus d’obéir à notre vœu. Encore une fois, vous êtes des nôtres…

« Qui nous sommes, vous le saurez tout à l’heure.

« Mais avant tout, permettez-nous de vous demander qui vous êtes. Non qu’il y ait dans cette question une défiance que le comte de Monte-Cristo nous interdirait, si déjà nous ne nous sentions tous attirés vers vous par une réelle sympathie… Mais nous obéissons aux instructions du comte. Lisez ceci.

Et Bouche-Rouge présenta au jeune homme la lettre émanée du comte de Monte-Cristo et qui commençait ainsi :

« Celui qui vous remettra la seconde moitié de ce bracelet se nomme Valentin Morrel : il vous dira lui-même son histoire.

— Comme vous, reprit Valentin, je dois obéir à celui qui porte le nom respecté de comte de Monte-Cristo. Il faut, en effet, que vous connaissiez mon passé, et j’ai confiance en ceux qui sont les mandataires de mon mystérieux protecteur. Écoutez-moi donc.

Alors, sans emphase, avec une simplicité d’expression qui donnait à son récit un charme de plus, Valentin fit le récit que nous avons nous-mêmes rapporté plus haut.

À peine d’ailleurs, par une sorte de pudeur que chacun comprendra, il prononça le nom de Maïa. Quand il eut achevé :

— Vous me connaissez, maintenant, dit-il. J’ai accepté de mon aïeul mourant une tâche que je saurai remplir.

« Comment ? au moyen de quelles ressources ? je l’ignore et je me sens fort…

« Mais je suis jeune.

« J’ai eu un moment de défaillance, je m’en accuse et m’en repens.

« J’ai vu de si près la mort qu’elle m’a parlé… Elle m’a dit que c’est une lâcheté d’aller à elle avant qu’elle ne nous appelle.

« Ne craignez donc plus que je déserte le poste que vous m’aurez confié, quel qu’il soit.

« J’attends votre décision.

Valentin avait gagné tous les cœurs. On sentait vibrer dans sa voix les généreux enthousiasmes de la jeunesse.

Les Terre-Neuve n’hésitaient plus.

Avec leur approbation, Bouche-Rouge prit la parole. Il expliqua à grands traits quelle était la mission que s’étaient imposée les hommes dévoués qui l’entouraient.

Aujourd’hui, il s’agissait de retrouver les traces de deux des leurs qui avaient disparu, Gordon et Soïloff. Il s’agissait encore de rechercher les vestiges du trésor de Monte-Cristo.

Double tâche des plus difficiles et qui pouvait entraîner de grands dangers.

Si Valentin consentait à s’en charger, il irait retrouver à Marseille Georges Lewall. Il fallait qu’il partît immédiatement, sans une minute de retard.

Réussirait-il ? Peut-être.

En ce cas, le club des Terre-Neuve étudierait avec lui les grandes questions soulevées par le message de Monte-Cristo. L’union se ferait entre les révoltés de toutes les nations opprimées. Et la lutte s’engagerait.

Pourquoi, avant tout, Monte-Cristo lui imposait-il cette tâche ?

Il n’y avait pas à en douter. Il voulait éprouver son cœur et son courage.

— Et j’accepte l’épreuve, dit Valentin. J’ai failli. Il faut que je me réhabilite.

Mais tout à coup une pensée subite traversa son cerveau. Il songeait à Maïa.

Que deviendrait-elle pendant qu’il serait absent ? Avait-il le droit de l’abandonner ainsi, dans un pays inconnu où elle serait sans appui ?

Il réfléchit un instant. Puis il dit à Bouche-Rouge :

— Monsieur, vous ne doutez pas un seul instant de mon empressement à obéir aux ordres de celui qui me semble représenter tous ceux que j’ai aimés.

« Je suis prêt… Seulement, avant mon départ, je vous demanderai un entretien particulier.

Bouche-Rouge s’inclina en signe d’assentiment.

Sur un geste de lui, les membres du club sortirent. Il resta seul avec Valentin.

Alors celui-ci lui expliqua ce qui s’était passé… Comment Maïa avait tout quitté pour le suivre. Elle ne portait pas encore son nom ; mais dès son retour il demanderait aux lois françaises de consacrer leur union.

Jusque-là, que faire ?

Il y avait pour lui une question d’honneur à veiller sur cette enfant dont le sort était entre ses mains. Avait-il le droit de manquer à cette obligation ?

Et d’ailleurs n’était-ce pas le plus doux, le plus sacré des devoirs, que de songer à la sécurité de celle qu’il aimait ?

Bouche-Rouge garda un instant le silence.

— Je vous comprends, dit-il enfin, et je n’admettrais pas que vous agissiez autrement. Mais j’ai par bonheur une réponse immédiate à votre question.

« Je vous ai dit que Gordon et Soïloff étaient partis avec Georges Lewall pour rechercher le trésor de Monte-Cristo. Ils ont laissé ici sous notre protection Véra Kleonoff, les deux filles du général Potoleff et Juliette de Pierreval.

« Nous savons que nous sommes entourés d’ennemis. La disparition de Gordon et de Soïloff en est une preuve nouvelle.

« Aussi avons-nous dû prendre des précautions.

« Nous avons pensé qu’il était imprudent de laisser ces jeunes femmes à Paris. Nous les avons installées dans une maison auprès de Fontainebleau, à Moret, sur les bords du Loing.

« Là, dans un parc soigneusement clos et autour duquel nous faisons bonne garde, elles sont dans une sécurité absolue.

« Voulez-vous que celle que vous aimez et qui est digne de votre amour soit placée elle aussi sous notre sauvegarde ?

Valentin tendit ses deux mains à Bouche-Rouge.

— J’accepte, dit-il.

« Je vous confie mon trésor le plus précieux. Protégez-la, défendez-la. Elle est la moitié de ma vie. C’est elle qui a ouvert ma conscience aux grandes et saines idées qui me possèdent tout entier.

« Elle est digne de nous, croyez-le.

— Je n’en doute pas. Où se trouve-t-elle en ce moment ?

— À l’hôtel tenu par celui qu’on appelle le père La Violette…

— C’est-à-dire à notre quartier général… Nous avons là un groupe de défenseurs sur lesquels on peut compter comme sur soi-même.

« Nous avons semé le bien, et souvent nous avons récolté la reconnaissance.

« Conduisez-moi donc vers votre compagne… et comptez sur moi !…

— Je suis à vos ordres.

— Quelques mots à dire à mes collègues, et je vous rejoins.

Bouche-Rouge pénétra dans la pièce voisine et reparut bientôt.

— Tout est entendu, dit-il. Il y a là des poitrines d’hommes qui feront un rempart à celle que vous aimez.

Un instant après les deux hommes entraient à l’hôtel de l’Éperon d’Or.

Quand Bouche-Rouge se trouva devant Maïa, il ne put réprimer un mouvement d’admiration. Elle était si belle qu’elle lui rappelait une femme qu’il avait bien aimée et dont un jour nous raconterons l’histoire.

Bouche-Rouge avait bien souffert, lui aussi. Il était de ceux qui comprennent les passions saines et honnêtes.

Il s’inclina profondément.

— Mademoiselle, dit-il, voulez-vous vous confier à nous ?…

— J’accepte votre aide, répondit-elle doucement. Quel est votre nom ?

— On m’appelle Bouche-Rouge !

— Bouche-Rouge ! s’écria-t-elle ; mais alors êtes-vous donc le grand héros de l’Irlande, de ma patrie ?…

— De votre patrie ! Quoi ? vous êtes…

— Irlandaise…

— Ah ! voilà qui crée un lien de plus entre nous…

« Partez en paix, ajouta Bouche-Rouge en se tournant vers Valentin ; je veillerai sur elle comme un père sur son enfant.

VII

ENTRE BANDITS

— Or donc, cher fils, maintenant que nous voici rentrés dans le calme, il s’agirait de nous consulter sur l’avenir.

« Nous ne sommes point de ces gens qui agissent au hasard, bien qu’ils n’aient pas jusqu’ici à se plaindre de lui. Mais plus la fortune nous sourit, plus il convient de l’encourager dans ces excellentes intentions… Tu as la parole.

L’homme qui parlait ainsi était âgé d’environ cinquante ans. Du moins était-ce l’apparence. Très brun, grands yeux perçants, barbe à peine grisonnante.

Et ces phrases philosophiques s’adressaient à un jeune homme vigoureusement taillé, mais d’une élégance exquise, qui, à demi vautré sur un canapé de l’Hôtel du Faisan, en face du parc, à Fontainebleau, fumait avec une désinvolture charmante un cigare de premier choix.

Les deux personnages avaient, du reste, l’air de s’entendre au mieux. Ils étaient installés comme des princes.

Arrivés en calèche de poste, à grands claquements de fouet, ils avaient vu les portes s’ouvrir toutes grandes devant eux et aussi se courber toutes les échines.

Les hôteliers saluent beaucoup les bonnes aubaines ; et, comme nos deux personnages étaient affublés des noms les plus sonores, il n’était pas de gracieusetés qu’on n’eût pour eux.

Oh ! si nous étions arrivés, vous ou moi, artistes, ou bourgeois, bien calmes, notre petite valise à la main, on nous eût toisés de la belle façon ; on nous aurait campés – sans politesse – dans la pire chambre de l’hôtel. Mais prince de… duc de… alors même que les noms, sonnant l’étranger, semblent échappés de quelque nobiliaire d’aventure, cela éblouit, cela trouble à ce point ces exploiteurs qu’au besoin ils sont tous prêts, non seulement à ouvrir des crédits qu’ils refuseraient à de très honnêtes gens, mais encore à ouvrir leur sacoche à ces locataires de haut goût.

Point n’était le cas cependant. Les deux arrivants n’étaient point des besogneux. Et ils avaient pour eux autre chose que l’apparence, c’est-à-dire de bons et soyeux billets de banque et des poignées d’or qu’ils montraient avec la plus charmante simplicité.

Ce que c’est que d’avoir toujours été millionnaire ; on ne compte plus. On leur avait donné le plus bel appartement de l’hôtel, et le patron s’était empressé de leur énumérer toute une collection de têtes, plus ou moins couronnées, qui avaient daigné reposer sur les oreillers de cette superbe chambre à coucher. Ils s’étaient fait servir un souper exquis pour lequel on avait mis, comme on dit, les petits plats dans les grands. Enfin, c’était parfait. Et l’hôtelier calculait déjà l’énorme bénéfice que lui procurerait cette visite inattendue.

Eh bien, au risque de détruire les illusions de nos lecteurs, nous devons déclarer que cet honnête industriel n’avait pas tout à fait tort. Et, pour nous en convaincre, nous n’avons qu’à prêter l’oreille à la conversation intime des deux amis.

Le second, le jeune, qui n’avait pas encore parlé, avait écouté, sans un signe approbatif ou improbatif quelconque, la tirade philosophique du premier. Quand celui-ci se fut arrêté, en concluant ainsi : Tu as la parole !

L’autre jeta au plafond une bouffée de fumée, puis, sans se déranger de sa position horizontale :

— Mon cher père, dit-il enfin, faisons trêve, si tu le veux bien, aux phrases toutes faites et laissons-les aux bourgeois. Moi, je suis l’homme des faits précis. Nous voilà riches ; il y a dans nos sacs un million à peu près. Simple bagatelle, d’ailleurs, auprès de ce qui nous appartient. La secousse a été rude, et, si tu n’es pas mort, c’est bien à moi que tu le dois ; je ne t’ai pas achevé, cela doit t’étonner…

— Hein ? Mais pas du tout ! s’écria l’autre.

— Vraiment !

— Mais me tuer eût été de la plus monstrueuse ingratitude.

L’autre se souleva à demi et posa ses pieds sur le tapis :

— Ah çà ! quelle diable de langue parles-tu donc ! Est-ce que, décidément, le quartier de roche qui t’a failli briser la tête y a laissé une fêlure ?…

— Que veux-tu dire ?…

— Simplement ceci… c’est que, ainsi que tu dois fort bien le savoir, nous n’avons l’un pour l’autre ni estime ni affection…

— Ne dis pas cela…

— Pas de plaisanteries ! Tu avais besoin d’un complice, tu m’as rencontré… Moi autant qu’un autre et mieux qu’un autre… Tu ne pouvais pas agir seul, et la preuve, c’est que, sans moi, ton voyage à Ischia ne t’aurait absolument servi à rien… Souviens-toi, je te prie, et rétablissons les faits dans leur netteté. Donc, nous nous étions lancés à la poursuite de l’Alcyon ; d’après les principes les plus élémentaires, nous l’avions dépassé, ce qui est le meilleur moyen de suivre.

« Du reste, les bonshommes que nous surveillions, et qui sont d’une naïveté prouvant et au-delà leur parfaite honnêteté, d’autres diraient leur bêtise, avaient dans leurs allures une solennité qui nous donnait sur eux une rude avance. Avec leur superbe nègre, dodelinant de la tête devant eux, ils avaient l’air d’ambassadeurs orientaux se rendant à la cour d’un Louis XIV quelconque. Ils ne se doutaient guère de ce qui les attendait ; ni nous non plus, d’ailleurs, car la nature a de ces diables de surprises qui ne vous laissent pas le temps de dire ouf.

« Bref, avouons que ces gens-là n’étaient pas de force… Nantis de leur testament, ils allaient au trésor avec la simplicité d’héritiers qui vont toucher une forte somme chez leur notaire. Aussi nous fut-il bien facile de les épier, de les suivre.

« Le plus comique en l’affaire, c’est que ce bon nègre se trouvait si naturellement chez lui qu’il négligea même de refermer la porte. Nous n’avons pas perdu de temps et nous sommes arrivés au trésor en même temps que nos trois adversaires… En vérité, malgré le sang-froid que je m’honore de posséder, ce que je vis alors me stupéfia…

— Et moi donc ! murmura son interlocuteur.

— Ces masses d’or, ces ruissellements de pierreries, tout cela me secoua des pieds à la tête, et, ma foi, je ne raisonnai plus… En avant ! bah ! trois hommes, qu’était-ce que cela ? Un coup de revolver abat le nègre… les deux autres, subitement attaqués, roulent par terre, et déjà mon poignard allait fouiller la poitrine de l’un d’eux…

— Et l’autre avait mon revolver sur la tempe…

— Quand tout à coup… inutile, cher ami, de te rappeler les faits… un écroulement, un effondrement, une pluie de pierres, un écrasement de voûtes… bref, le tremblement de terre…

« Où j’étais, ce que je ressentais, c’est là ce qu’il me serait impossible d’analyser, même aujourd’hui…

« Quand je revins à moi, j’étais dans l’obscurité la plus profonde… Je me hâtai de tâter mes membres l’un après l’autre. Un premier fait était acquis, et non le plus désagréable, j’en conviens ; j’étais absolument sain et sauf.

« Plus un bruit ; le silence le plus profond. J’étendis les mains autour de moi, et, tout de suite, mes doigts rencontrèrent un corps… Par une chance miraculeuse, j’avais encore à ma ceinture la lanterne dont nous nous étions munis à tout hasard. Je parvins, non sans peine, à l’allumer. Et la première chose que je vis, ce fut ton auguste personne ! ô mon père, étendue sur le nez dans une attitude qui ne prouvait pas des sensations bien joyeuses.

« Ceci constaté, je supposai que tu étais mort… Cela me fit une impression désagréable…

— Oh ! merci !

— Ne te méprends pas sur mon intention. Je me souciais de ta vie comme d’un fétu. Mais nous avions commencé une affaire à deux, une affaire que tu as caressée, mijotée pendant de très longues années, et dont tu connais beaucoup mieux que moi les détails.

— C’est vrai !

— Donc mon affection pour toi était de beaucoup primée par mon intérêt. C’est d’ailleurs ce qui t’a sauvé. J’aurais peut-être imposé silence à mon cœur, mais j’ai écouté la voix de la raison. Tant et si bien que je t’ai relevé et que je me suis aperçu que tout le dommage se bornait à une vigoureuse estafilade au crâne…

« Bon, me dis-je, cela se raccommode ! Le cœur battait, la respiration allait son train. Tu as la tête dure. Ce n’était qu’une affaire de patience. Le plus important était de s’occuper des affaires sérieuses.

« Or il s’était produit un fait très curieux. La voûte, en s’écroulant derrière nous, avait formé un mur, mais si lisse, si parfaitement construit, qu’en vérité le plus habile constructeur n’eût pas fait mieux. Quand le cataclysme s’était produit, nous nous trouvions dans une salle dont, au premier coup d’œil, les proportions m’avaient paru fort vastes. Maintenant nous étions dans une sorte de caveau étroit, resserré, où il eût été très difficile de se tenir debout. La position était peu commode.

« J’eus un instant la pensée que j’étais enterré vivant et que je ne sortirais plus de là, ce qui, avouons-le, n’avait rien de récréatif. Cependant, comme je vivais et me sentais vigoureux, je ne m’amusai pas à de vaines doléances. Je me levai et, me tenant courbé, je me mis à explorer le réduit dans lequel nous nous trouvions enfermés.

« Or, j’eus d’abord une grande joie. Du côté opposé à la paroi dont je t’ai parlé et qui s’était fermée comme si une couche de lave s’était tout à coup dressée en muraille, les pierres amoncelées formaient un tas mobile. C’est-à-dire que de ce côté il y avait à espérer qu’on put chercher à s’évader. Mais ce n’était pas la seule satisfaction qui me fût réservée.

« Comme je revenais vers toi et que je te retournais, pour t’asseoir et t’appuyer contre le mur, je trouvai à terre quelque chose de brillant. Je pris la lanterne et me baissai… Ô joie ! une cassette avait été laissée là, pleine d’émeraudes et de pierres précieuses. Elle s’était à demi enfoncée dans la terre. Je la dégageai et j’y plongeai mes mains. Certes, ce n’était là qu’une bribe du trésor que nous avions entrevu. Mais encore cette épave n’était point à dédaigner. Je ne suis pas grand expert en pierreries, mais je compris qu’il y en avait là pour une somme considérable.

« En tous cas, si nous parvenions à sortir de la terrible passe où nous nous trouvions, il y avait là de précieuses ressources pour l’avenir.

« Je glissai le contenu de la cassette dans mes poches qui se trouvèrent pleines. Je creusai un trou dans le sol, pour y enfouir définitivement la cassette. Tout cela me prit quelque temps, et tu ne donnais encore aucun signe de vie. Et je dois t’avouer que je fus singulièrement tenté de ne plus m’occuper de toi… Chacun pour soi ; au fond, c’est la vraie devise. Et si je t’ai tiré de là, c’est bien pour moi, je te l’affirme…

Celui auquel s’adressaient ces paroles un peu dures se contenta de grognasser une protestation incompréhensible.

— Va, va, le jour où je ne te serai plus utile, tu raisonneras de même. Vois-tu, c’est là ce qui fait notre force ; nous ne sommes pas de ces gens qui sacrifient aux préjugés. Je continue…

« Je ne laissais pas que d’être fort embarrassé. Ma première inquiétude était celle-ci :

« L’issue possible était-elle du côté du mur ? En ce cas, je n’avais qu’à dire mon Pater, si je m’en souvenais encore. Mais j’ai pour principe de croire toujours à la chance et, cette fois encore, je ne me devais pas tromper.

« Je me mis à attaquer le bloc de pierre qui me fermait une issue. Bonheur ! c’était un écroulement très partiel, celui-là. C’était derrière nous que s’était produit le gros mouvement. La voûte était très solide. Deux blocs énormes, s’étant abaissés en formant arcboutant, soutenaient le plafond qui ne pouvait plus me tomber sur la tête. C’était autant de gagné.

« Il ne s’agissait donc plus que de s’ouvrir un chemin. Oh ! je n’étais pas ambitieux et ne demandais que juste ce qu’il me fallait pour me glisser en rampant. Je mettais de côté toute dignité ; seulement, j’avais fait mon thème pour répondre aux premières questions qui me seraient adressées. Une excursion, un caprice ; j’étais allé, avec un de mes amis, dans des grottes qui s’étaient offertes à moi. Caprice de touriste, rien de plus.

« Je ne m’attendais pas à ce qui m’attendait. Je me mis à l’œuvre. J’étais alerte, dispos, et je ne redoutais pas le travail, si rude qu’il fût. J’agissais avec les plus grandes précautions.

« C’est étonnant comme, en ces circonstances, il y a dans les mains un doigté qui ne trompe pas.

« Tout en travaillant, je faisais cette observation qui m’intéressait. À peine avais-je touché une pierre, si doucement que ce fût, je savais si elle devait venir à moi, si elle soutenait quelque autre pierre, si son déplacement pouvait provoquer un changement d’état dans la masse générale.

« Parfois il arrivait que, faisant glisser une pierre, je sentais une résistance, oh ! si infinitésimale, que quelqu’un de moins intéressé – et surtout de moins énervé que moi – ne s’en fût pas aperçu. Je replaçais la pierre dans son alvéole, et je continuais. C’était, en quelque sorte, un travail d’ingénieur à rebours. Enfin, allant ainsi, centimètre par centimètre, je parvins à ouvrir une issue. C’était un vrai chef-d’œuvre d’équilibre.

« Je dis une issue. J’ai tort. Tout d’abord, ayant ainsi ménagé une sorte de couloir, je crus que je m’étais trompé. Il me semblait que j’avais travaillé dans un sens inverse à celui que je cherchais. Devant moi, tout était noir. Rien n’est plus pénible que la nuit au bout d’un creusement. On s’attend à la lumière, à l’éclatement soudain d’un rayon de soleil. Rien de cela.

« À mesure que je glissais, en rampant, en me mettant sur le ventre, redoutant toujours de produire, par le jet de mes épaules en avant, un heurtement trop vif, la nuit se faisait plus obscure autour de moi, et les ténèbres me semblaient plus épaisses.

« J’eus, je l’avoue, un moment de découragement. J’étais convaincu maintenant que j’avais fait fausse route. J’étais persuadé que je pénétrais à travers le flanc même de la montagne et que j’étais condamné à mourir là, dans la solitude, par l’épuisement et par la faim. Mais entre autres qualités, j’ai celle-ci :

« Plus la situation est grave, plus je suis calme. Je ne m’emballe pas, comme on dit. S’il faut mourir, s’il faut renoncer à toutes les espérances conçues, eh bien ! on le verra ! En cette circonstance, c’était plus dur que jamais. J’avais touché de trop près la fortune immense, incalculable ; je savais trop bien que, quoi qu’il arrivât, elle était là, palpable, relativement facile à atteindre, pour que je pusse admettre un renoncement possible.

« Eh bien ! si je m’étais trompé de direction, j’en prendrais une autre, je reviendrais sur mes pas. Mais je ne voulais pas mourir, je ne voulais pas lâcher, comme on dit.

« Je m’étais arrêté, de façon à bien calmer mes esprits, à réfléchir, à être certain de ne pas commettre de sottise. Vous me connaissez peu, cher pseudo-père ; mais sachez bien que ce que je redoute le plus au monde, c’est l’élan, c’est l’enthousiasme. On se perd toujours parce qu’à un moment donné on est sentimental. Qui est sentimental ne raisonne pas. Que je m’abandonnasse au désespoir, et j’étais perdu ! Ce qui m’aurait été, je vous l’assure, particulièrement désagréable. Je tiens à la vie, et j’ai raison.

« Donc je me dis que le mieux, c’était de continuer dans la même voie, surtout puisque j’étais certain qu’il ne se produirait pas d’accident derrière moi qui pût me couper la retraite.

« Je n’avais pas hésité un seul instant sur la nature de la catastrophe dont nous avions été victimes. C’était un tremblement de terre. Je savais fort bien que, quinze ans auparavant, un phénomène identique s’était produit à l’île d’Ischia, terre prédestinée !

« Les tremblements de terre, c’est comme les médecins ; quand on n’en meurt pas de suite, il y a beaucoup de chances d’en réchapper. Donc je continuai à aller de l’avant. Et je fus bien récompensé de ma persévérance ; car j’avais fait – combien de mètres ou de centimètres, je n’en savais rien, – quand soudain je sentis au visage une bouffée d’air frais.

« Or il était peu probable que, dans les profondeurs de la montagne, il y eût un courant d’air. C’était de l’air extérieur, autrement dit l’annonce de l’évasion, de la liberté. Je ne fis pas de folies. Je sus me contenir assez pour ne pas provoquer, par un mouvement intempestif, un éboulement nouveau. Et tout à coup je vis au-dessus de moi les étoiles.

« Je ne suis pas un enfant, et le temps est passé où j’aimais à contempler la profondeur de la voûte azurée, comme disent les poètes ; mais, sur mon honneur, j’éprouvai, à regarder le ciel, la jouissance la plus complète qu’il m’ait été donné de ressentir depuis de très longues années.

« En ce moment, je pensais très peu à toi. Tu étais perdu pour moi dans les profondeurs du passé. Un souvenir vague, rien de plus. Ta forme, très vigoureuse, je le reconnais, se perdait dans la pénombre du souvenir.

« J’étais sauvé, j’étais vivant ! Au risque de passer pour un parfait égoïste, ce dont je me soucierais fort peu d’ailleurs, c’était là le point le plus important pour moi. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises.

« Tu te souviens, ô apparence de père, que pour se rendre aux souterrains nos personnages avaient pénétré dans une villa, ou plutôt dans un palais superbe. Rôdant le long des murs, nous avions vu là tout un monde de serviteurs, on pourrait dire d’esclaves, qui semblaient attendre un maître inconnu. Un palais. Le mot n’est pas trop fort. Il y avait là des meubles du plus haut prix, des tentures admirables, et je me souviens même que tu t’étais arrêté avec complaisance auprès d’une des fenêtres, cloué sur place par l’admiration.

« Or, sais-tu bien ce qui restait de cela ? Un amas de décombres, une sorte de bouillie de pierres, de marbres, de charpentes, quelque chose de hideux, comme un squelette écroulé.

« Je frissonnais, et pourtant je ne suis certes pas sensible. Je m’étais redressé et je trébuchais à chaque pas. On eût dit que la terre manquait à chaque instant sous mes pas. Je glissais, je me relevais, je criais.

« Oui, en vérité, j’avais une telle peur – je dis le mot très franchement – que je ne savais plus, ni où j’étais, ni d’où je sortais, ni où j’allais. Si jamais la fin du monde doit arriver, comme disent les chrétiens, au son des trompettes vengeresses, le spectacle du monde bouleversé ne sera pas plus terrible que celui – non pas que je voyais puisque la nuit était profonde – mais que je devinais.

« Il tombait des étoiles une lueur pâle, bleuâtre. Ce qui m’environnait ressemblait à un amas d’ossements. Et il me semblait – était-ce une illusion ? – qu’au-dessus de cela planait une clameur d’angoisse, un cri long, douloureux, sinistre. Il me fallut m’arrêter. Je m’arcboutai contre un bloc de décombres, haletant, pouvant à peine respirer, étreint par je ne sais quel sentiment sinistre qui me suffoquait.

« Oh ! à cette heure, on aurait pu se moquer de moi ! Du diable si je n’ai pas eu, dans la conscience, je ne sais quoi qui ressemblait à un regret de ma vie passée, à une appréhension de ma vie à venir, bah ! des remords peut-être ! Pourquoi ne dirais-je pas le mot ? Le remords n’est après tout qu’une défaillance organique et j’étais brisé. J’éprouvais une lassitude atroce, douloureuse.

« As-tu jamais eu le mal de mer ? Il est des instants où on vous prendrait par les épaules, par les jambes et on vous jetterait à l’eau sans que vous trouviez même le courage de dire ouf ! Je me figure qu’à ce moment on fût venu me parler de conscience, de vertu, que sais-je ? J’aurais pleuré comme une bête et je me serais confessé ! C’est idiot ; mais c’est ainsi.

« Que veux-tu ? il n’y a qu’une force, la nature. Et elle est doublement plus puissante que nous. Les hommes ! ah bien oui ! Je me soucie du plus vigoureux, du plus intelligent comme d’un fétu. Avec un bon couteau, un poignet solide et de la résolution, on a raison de tout et de tous. Mais que la terre manque sous nos pas, que le soleil se voile, que partent des quatre coins de l’horizon des voix formidables murmurant des menaces que nous ne comprenons pas, oh ! alors nous ne sommes rien, nous tremblons, nous pâlissons, nous nous évanouissons ! Ne te moque pas de moi ! Au milieu de cette nature convulsée, j’ai eu le sentiment de mon impuissance. J’ai eu au cerveau un serrement extraordinairement douloureux et je me suis évanoui…

Celui qui parlait avait prononcé ces paroles avec une telle force, sa physionomie avait si humainement exprimé les angoisses ressenties que l’autre – c’est-à-dire Benedetto, que nos lecteurs ont déjà reconnu – n’avait même pas tenté une seule fois de l’interrompre. Il savait que ce Cavalcanti était ce qu’on appelle dans le langage des affaires un homme d’attaque. Et sa pâleur, au souvenir des angoisses ressenties, clouait sur ses lèvres les paroles ironiques qui auraient pu s’en échapper.

Nous allons voir d’ailleurs comment ces détails étaient absolument nouveaux pour lui. Certes le triomphe eût été facile et quelques paroles de blague auraient été bien placées.

Benedetto – qui cependant était passé par tant de péripéties depuis le jour de son arrestation à la soirée Danglars – ne les trouva pas. Il garda le silence, rongeant ses moustaches.

Cependant Cavalcanti avait passé sa main sur son front comme pour chasser une pensée importune. En réalité, ce bandit un jour avait été touché en pleine conscience.

Il était vrai qu’il ne demandait qu’à prendre sa revanche. Il regarda Benedetto, vit l’impression que son récit avait produite et, la forfanterie reprenant le dessus, il eut un ricanement.

— C’était raide, comme on dit, reprit-il. Moi, m’évanouir comme une petite pensionnaire ! Que voulez-vous ? on n’est pas parfait…

« Combien de temps cet état dura, voilà ce qu’il n’aurait pas fallu me demander lorsque je me retrouvai, ouvrant les yeux, dans une ambulance provisoire qui avait été installée dans le rez-de-chaussée d’une maison écroulée. Il y avait des gens autour de mon lit. Ils parlaient à voix basse, très anxieux de mon état qui, paraît-il, se prolongeait déjà depuis fort longtemps. La reprise de ma propre existence fut très prompte. Si prompte que mon intelligence, subitement réveillée, me conseilla l’immobilité et le silence. J’écoutai.

« — Ce doit être un grand seigneur, disait quelqu’un. Avez-vous remarqué ce qu’il avait dans ses poches. Cet or, ces pierreries, il est évident que c’est pour le moins un nabab. Car il y a là pour plus d’un million.

« Ce fut ma première rentrée dans la vie… Et je vous avoue qu’elle ne me fut pas désagréable. La certitude d’avoir un million dans ses poches est toujours chose séduisante. De plus, comme je les écoutais attentivement, je constatais que le fait ne leur causait aucune surprise. Il vient à Ischia tant et tant de touristes appartenant aux plus hautes classes de la société que le fait bizarre d’un homme portant une fortune dans ses poches ne leur paraissait pas anormal.

« Le mieux encore, c’est qu’un des interlocuteurs ajouta :

« — Un million ! je le lui donnerai de toutes ces pierreries quand il voudra… et j’y gagnerai.

« Pour un peu j’eusse demandé le nom et l’adresse de cet acheteur bénévole qui me semblait venir très à propos. Je me contentai de noter dans mon esprit le son de sa voix qu’à l’accent j’avais reconnue pour celle d’un Grec. Je laissai passer quelques minutes et, le silence s’étant rétabli, je hasardai un mouvement, puis un soupir. On s’empressa autour de moi. J’étais, semblait-il, un sujet très intéressant.

« Aux premiers mots que je prononçai, ce furent des cris de joie, des félicitations. Jamais je ne reçus pareilles marques de sympathie. C’était charmant !

« Et maintenant que je reprenais tout mon sang-froid, j’admirais combien ces bonnes gens étaient physionomistes. J’étais pour eux un prince et en même temps le plus honnête homme de la terre. Je ne laissai pas, tu le comprends, de leur adresser les remerciements les mieux sentis, et en même temps, je m’enquis des circonstances de la catastrophe.

« Tu sais aussi bien que moi, mon cher ami, les détails de cet épouvantable cataclysme.

« Une ville détruite en quelques secondes, des milliers d’hommes écrasés, c’est là un des jeux de la nature, et en vérité il n’est pas de chose plus effrayante que ces ébranlements du sol en qui nous sommes habitués à avoir une confiance absolue.

« J’aurais pu philosopher à perte de vue. Je me sentais en verve. Mais, maintenant que j’étais sauvé, je pensais à toi.

« J’interrogeai discrètement. On m’avait trouvé sur le sol, à côté d’un amas de décombres. J’étais seul. On n’avait même pas soupçonné que je pusse avoir un compagnon. Quant à se préoccuper du motif de ma présence en ce lieu plutôt qu’en un autre, nul n’y avait songé, bien entendu.

« Je me consultai. Certes il était bien facile d’apprendre à ces braves gens qu’un ami à moi gisait très probablement à peu de distance. Je pouvais les amener, armés de pics et de pioches, et diriger les travaux moi-même au mieux de mon salut.

« Ouais ! mais je me souciais fort peu de les amener sur la piste du trésor.

« Qui savait si de nouveaux éboulements ne s’étaient pas produits, ouvrant sur les caves d’or de nouvelles issues ?

« Il importait avant tout de ne pas commettre d’imprudence. Donc je me tus, au risque, je l’avoue, de te laisser à jamais enterré. Mais tu m’approuveras, j’en suis sûr. Qu’est-ce que la vie d’un homme – d’un autre surtout – en face de millions !

Involontairement Benedetto approuva d’un signe de tête.

— Tu vois, tu me comprends. Je n’en doutais pas. Tu serais d’ailleurs malvenu à m’en vouloir, puisque tu es là et que c’est à moi que tu le dois. Seulement je te dis tout, afin que nous ne conservions pas l’un sur l’autre la moindre illusion. La franchise avant tout.

« J’étais bien décidé d’ailleurs à tout tenter pour te tirer de là. Mais en même temps j’étais résolu à agir seul. C’est ce que je fis.

« Il y avait, en somme, douze heures à peine que la catastrophe s’était produite. Il n’y avait donc pas trop de temps de perdu. Je remerciai encore une fois mes sauveurs auxquels je distribuai royalement quelques menues pierreries, accueillies avec une bruyante reconnaissance. Puis, me sentant tout à fait dispos, je sortis.

« Je ne m’étendrai pas inutilement sur les détails. Je me mêlai aux sauveteurs, afin de recueillir des renseignements, et, à ma grande stupeur, j’appris que la partie de la côte rocheuse dans laquelle existaient les grottes du trésor – ce que tout le monde ignorait d’ailleurs – s’était affaissée et engloutie dans la mer.

« Ce fut un horrible crève-cœur.

« Et un instant je crus que tout était à jamais perdu.

« Je me dirigeai donc de ce côté avec une émotion que tu apprécieras facilement. Mais au premier coup d’œil je constatai que, comme toujours, la rumeur populaire avait de beaucoup exagéré le mal. Il y avait eu abaissement de la côte dont une très faible partie avait été recouverte par la mer, et encore voyait-on la masse du roc à une profondeur de quelques pieds.

« Je revins alors à l’entrée, c’est-à-dire au point par lequel je m’étais évadé. Je me reconnus facilement. En écartant quelques pierres, je retrouvai intacte l’entrée du couloir que j’avais formé au prix de tant d’efforts. Je m’y engageai en rampant et, à la lueur de la lanterne dont j’avais pris soin de me munir, je retrouvai l’espèce de salle qui avait été formée par l’éboulement.

« Ah ! mon pauvre ami ! tu faisais triste figure, étendu sur le dos, avec la tête en sang. Un instant, je crus que tout était fini, et, foi de Cavalcanti, cela me fit quelque chose.

« Je me penchai vers toi et je posai ma main sur ta poitrine. Ton cœur – ou plutôt ce qui chez toi remplace cet organe – battait assez fort. Le grand ressort n’était pas cassé. La mécanique n’avait besoin que de réparations.

« Je te saisis par les pieds et me mis à te tirer vers le couloir.

« Je ne te dirai pas que le voyage que tu effectuas alors, sur le dos, au milieu de pierres peu capitonnées, dut t’être parfaitement agréable. Mais il n’y avait pas à choisir, tu en conviendras.

« Et je fis tant et si bien qu’après un quart d’heure de cahots et d’arrachements, je te tirai de là.

« Alors je t’enlevai sur mes épaules. Tu étais lourd en diable. Mais je ne le sentais pas. Et je pus t’emporter ainsi jusqu’à une ambulance où, dès les premiers moments, un chirurgien italien me répondit de ta vie. Il eut même quelques paroles admiratives pour la solidité de la charpente.

« Dès lors, je ne songeai plus qu’à quitter l’île d’Ischia.

« Je comprenais fort bien qu’il était important de ne pas commettre d’imprudence. Bien que j’eusse toute raison de croire que nos adversaires avaient péri dans la grotte, cependant je n’en étais pas assez certain pour m’exposer à de fâcheuses rencontres.

« Le million que j’avais en poche me rendait prudent. Je refusai même de négocier la totalité des diamants avec le marchand grec qui m’avait fait des propositions, et me contentai d’une centaine de mille francs, qui, jointe à la somme que j’avais retrouvée dans tes poches, formait déjà un fort joli pécule pour entrer en campagne.

« Il te fallut une quinzaine de jours pour te remettre sur pied. Et encore la fêlure de ton crâne t’ôta-t-elle pendant tout ce temps le sain usage de ton intelligence.

« Dès que tu fus en état de supporter la fatigue, je t’embarquai sur un navire qui nous amena à Naples. Puis nous traversâmes toute l’Italie, et finalement touchâmes le sol de la France. Là, je me sentais plus à l’aise.

« Nous n’avons fait que toucher barre à Paris, et nous voici à Fontainebleau, lieu favorable entre tous aux méditations.

« Notre qualité d’étrangers, les billets de banque que j’ai fait entrevoir à tous les gens d’ici nous assurent un repos certain.

« Une autre circonstance – que je te dirai – m’a engagé à m’arrêter ici.

« Bref, tout est pour le mieux, et nous n’avons plus qu’à dresser le plan de la croisade qu’en preux chevaliers nous allons entreprendre pour la conquête du trésor de Monte-Cristo.

« Es-tu content de moi ?

Benedetto se leva et vint vers Cavalcanti, auquel il tendit les deux mains. Ce fut une étreinte des plus touchantes.

Nos deux bandits s’entendaient à merveille, et Benedetto ne semblait pas garder à Cavalcanti la moindre rancune de la manière cavalière dont il le traitait.

L’ancien forçat, qui, malgré toute son énergie, se sentait singulièrement affaibli, était heureux de se retrouver en ce personnage cynique qui avait de plus que lui une éducation et une distinction native qui lui avaient fait défaut.

N’était-il pas étrange d’ailleurs qu’il existât entre ces deux êtres un lien presque fraternel.

Benedetto avait si longtemps passé pour le frère du major Cavalcanti !

Et voici que celui-ci était son fils réel.

Benedetto se disait que du moins son œuvre ne périrait pas. Ayant si longtemps attendu la réalisation d’un rêve, ayant épié pendant dix années la trace du trésor de Monte-Cristo, qu’en eût-il fait s’il l’avait découvert ? Était-il d’âge à dévorer des millions ?

Non, s’il avait encore les dents longues, l’estomac n’était plus assez bon. Tandis que Cavalcanti avait l’appétit formidable.

Benedetto était tout prêt à se résigner au rôle de père noble. Il se reposerait enfin dans une quiétude exquise, jouissant des succès de celui qu’il appellerait son fils. Pour un peu, l’honnête Benedetto se serait attendri.

Après ces effusions rapides, il s’adressa à son compagnon :

— Voyons, maintenant, que comptes-tu faire ?

— Et toi, as-tu quelque idée ?

— C’est selon. Je suis, moi, un homme d’action, et je ne recule pas devant les moyens violents… mais ici, je suis, je l’avoue, un peu dérouté…

— Et pourquoi ?

— Parce que je ne vois pas d’adversaires devant nous…

— Tu t’en plains ?

— Non pas. Mais l’affaire me paraît trop simple, et cela m’effraye un peu…

— La crois-tu si simple que cela ?

— Que veux-tu dire ? Il y a là-bas, à Ischia, un trésor colossal, dont nous connaissons exactement l’emplacement…

— C’est exact.

— Or trois hommes seulement connaissent ce secret… Ali le nègre.

— Je l’ai expédié d’un coup de pistolet…

— Donc il n’est plus à craindre. Quant aux deux autres, le Russe Soïloff et l’Anglais Gordon…

— Tout fait supposer qu’ils sont enterrés sous d’énormes quantités de roche, c’est bien là ce que tu veux dire…

— En effet. As-tu quelque raison d’en douter ?

— Non pas ; j’accepte même le fait comme acquis. Mais, à mon tour, veux-tu me permettre de t’adresser quelques observations…

— Je t’écoute.

— Tu as remarqué comme moi que la villa – le palais – qui attenait aux souterrains était installée comme si son maître l’eût encore habitée la veille ?…

— Oui, j’ai vu cela.

— Tu sais de plus à qui appartenait cette villa ?…

— À l’homme que j’ai le plus haï au monde…

— C’est-à-dire au comte de Monte-Cristo. Or, bien que la villa ait été détruite de fond en comble et qu’il n’en reste pas aujourd’hui pierre sur pierre, il n’en est pas moins vrai que le terrain appartient à quelqu’un…

— C’est évident.

— Ce qui est non moins évident, c’est que ce propriétaire est encore et toujours le même personnage, c’est-à-dire le comte de Monte-Cristo.

— Il est mort !

— Je ne puis affirmer le contraire, mais tu n’ignores pas d’autre part qu’on n’a aucune preuve de cette mort…

— Achetons la villa, achetons le terrain…

— Achetons tout, soit. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire…

— Nous avons de l’argent…

— Certes, et beaucoup plus qu’il ne nous en faut… mais tu oublies que, pour acheter, il faut trouver en face de soi un vendeur…

— Et quand le vendeur est mort…

— Il reste toujours quelqu’un, fût-ce l’État, qui est en possession… Mais il peut se produire un fait plus simple encore…

— Lequel ?

— C’est que le propriétaire ait disposé de son bien par testament…

— Qu’importe ? On peut connaître l’héritier… D’ailleurs ce damné Monte-Cristo n’a eu qu’un fils… et je l’ai tué…

— Ah ! c’est toi… eh bien, mon ami, tu te plaignais de n’avoir pas d’adversaires, eh bien, je puis t’affirmer que tu en trouveras…

— Tu parles par énigmes… et je n’ai pas encore la tête assez forte pour me livrer à des jeux de devinette… Explique-toi donc plus clairement…

— Mon cher ami, avant de quitter Ischia, j’ai pris des informations… et j’ai appris que les titres de propriété de la villa en question étaient déposés chez un notaire à Naples…

— Bon. Voilà une piste bien trouvée.

— Oh ! ce n’est pas tout… Je suis allé chez ledit notaire pendant notre court passage dans l’ancienne capitale des Deux-Siciles…

— Et tu as appris ?

— Rien du tout. Le notaire était absent.

— Diable !

— Mais il y avait là un premier clerc qui m’a fait l’effet d’un homme intelligent, et je me suis abouché avec lui…

— Tu as bien fait… il vaut mieux souvent avoir affaire aux saints qu’à Dieu…

— C’est aussi mon avis…

— Et ce clerc ?…

— N’était pas un saint, je te jure. Sous un prétexte quelconque, appuyé d’une solide gratification et de promesses fort alléchantes…

— Que tu tiendras ?

— Peut-être… j’ai décidé le clerc en question à faire les recherches utiles en l’absence de son patron… J’étais obligé de partir, je n’ai pas pu en attendre le résultat… mais j’ai su qu’il existait dans un meuble de l’étude dont le notaire avait seul la clef un testament ayant trait à la propriété d’Ischia…

— Un testament ! encore ! Ce Monte-Cristo n’a donc fait que cela…

— Il y a tant de gens qui négligent ces formalités… Bref, il a fallu amener le clerc en question à commettre une légère indiscrétion, et je suis parti en emportant de sa part un engagement formel…

— Il doit voler le testament ?

— À quoi bon ?… Le lire et me faire part de son contenu suffit… Seulement je tenais essentiellement à ce que le notaire n’en sût rien…

— Tout cela est bien raisonné… mais le résultat…

— Le résultat ? eh bien, le voici…

Et Cavalcanti tira de sa poche une lettre aux timbres italiens qu’il montra triomphalement à Benedetto.

Celui-ci avança la main pour la saisir.

— Un instant, fit Cavalcanti en riant, je veux t’éviter une pénible surprise…

— Une surprise, à moi !

— Eh oui ! En ton état, elles peuvent être dangereuses…

— Mais l’impatience que tu me causes est plus dangereuse peut-être…

— Allons ! ne t’emporte pas… et écoute patiemment…

Cavalcanti ouvrit l’enveloppe, déplia une lettre et lut :

« Voici la copie textuelle du testament dont vous m’avez demandé communication :

« La villa d’Ischia qui m’appartient restera sous l’administration du notaire susnommé qui l’entretiendra, la tiendra toujours pourvue de domestiques et prête, à recevoir à un jour quelconque ceux qui s’y présenteront en mon nom, accompagnés de mon fidèle serviteur Ali ou de toute personne qu’il aura désignée à sa place.

« Au cas où je ne reparaîtrais pas dans le délai de vingt années, à partir de ce jour (le document est daté de 1854), le notaire susnommé fera toutes diligences pour retrouver Valentin Morrel, fils de Maximilien et de Mlle de Villefort, qui habite actuellement aux Indes, aux environs de Delhi.

« Dès qu’il aura la certitude que Valentin Morrel existe, le notaire le convoquera par lettre expresse, en lui adressant une somme de cent mille francs pour les frais de voyage.

« Dès que M. Valentin Morrel aura répondu à l’appel qui lui aura été adressé, le notaire lui fera connaître ma volonté expresse.

« Valentin Morrel sera mis en possession de la villa et de toutes ses dépendances, notamment du banc de rochers qui borde la mer et des plans qui sont ci-joints, enfermés dans un pli cacheté de cinq cachets de cire rouge.

« Mais il s’engagera formellement à ne faire usage des indications qui se trouvent sur ledit plan que le jour où il aura vengé la mort de mon fils, assassiné par un misérable du nom de… »

— Du nom de… ? s’écria Benedetto qui était devenu livide.

— Ah ! voilà ! le clerc de notaire en question au moment d’écrire ce nom a été pris d’un scrupule… affaire diantrement délicate, n’est-il pas vrai ?…

— Ce nom… ce nom !

— Eh bien ! il ne l’a pas écrit… il s’est contenté de mentionner entre parenthèses la réflexion suivante :

« Il s’agit ici d’une question toute privée que je ne communiquerai que dans un cas d’absolue nécessité. »

« Ce qui veut dire tout simplement qu’il avait l’intention de me vendre très cher ce renseignement. Voilà comme la Providence veille sur moi. Tu viens de me déclarer que tu étais l’assassin du fils de Monte-Cristo… et tu m’as donné ce renseignement pour rien… Je réalise donc une superbe économie… Voilà, cher ami, comment je sais maintenant à qui peut appartenir la villa en question…

— Valentin Morrel ! murmurait Benedetto, qui avait laissé tomber sa tête dans ses mains… oui, oui, je me souviens ! son père se nommait Maximilien Morrel… C’était un brillant officier qui recherchait la main de Mlle de Villefort…

« Monte-Cristo lui témoignait la plus vive affection. Il le considérait presque comme son fils. Et ce Maximilien a laissé un fils ! Et c’est ce fils qui est chargé de la vengeance de Monte-Cristo !…

— Eh bien ! aurais-tu peur, par hasard ?…

— Peur ! s’écria Benedetto en relevant le front. Ah ! tu me connais mal ! Je te disais que je m’étonnais de ne pas rencontrer d’adversaire…

« J’ai besoin de luttes, moi ! Ah ! il y a quelque part un homme qui sait mon nom et qui prétend me punir…

« Eh bien, il trouvera à qui parler…

— Bravo ! je te retrouve… Donc tu voudrais rencontrer ce Valentin Morrel…

— Dussé-je pour cela remuer toute la terre…

— Je pourrais peut-être te donner plus facilement cette satisfaction…

— Toi !…

— Écoute d’abord la suite de la communication de mon excellent correspondant.

« Le délai de vingt ans, ajoute-t-il, est expiré depuis six mois. Mon patron, fidèle aux instructions reçues, a fait les démarches nécessaires pour retrouver la trace de M. Valentin Morrel. Ces démarches ne sont pas restées infructueuses. »

— Il sait où est cet homme ! s’écria Benedetto.

— Attends donc. En vérité tu es impatient comme si tu avais encore vingt ans.

— Ah ! si tu connaissais mon passé, tu saurais quelle haine profonde, inextinguible, j’éprouve pour quiconque touche de près ou de loin à ce Monte-Cristo…

— Soit. Mais si tu ne m’interrompais pas à chaque instant, tu saurais déjà tout.

— Je me tais.

« Des lettres adressées à l’étude par les divers agents auxquels nous nous sommes adressés, il résulte :

« 1° Que Maximilien Morrel et sa femme ont habité une plantation aux portes mêmes de Dehli, jusqu’en 1857, époque de la révolte des cipayes ;

« 2° Que dans cette révolte Maximilien Morrel a pris parti pour les Hindous ;

« 3° Qu’il a été tué à l’attaque de la poudrerie anglaise ;

« 4° Qu’il a laissé un fils portant le nom de Valentin ;

« 5° Que sa mère a disparu avec cet enfant et s’est réfugiée chez des Hindous, dans une factorerie, où elle est morte peu de temps après ;

« 6° Qu’on ignorait ce qu’était devenu l’enfant, jusqu’à ces derniers temps, où il s’est trouvé impliqué dans une conspiration ourdie par les Hindous contre les Anglais, conspiration dont un des complices a livré le secret aux autorités britanniques ;

« 7° Que les listes de conjurés portent le nom de Valentin Morrel ; mais qu’à ce nom sont ajoutées les désignations suivantes : prince de Tonk et rajah d’Indour ;

« 8° Qu’enfin Valentin Morrel s’est enfui, échappant ainsi au châtiment qui lui était réservé, et qu’il est sans doute parvenu à gagner l’Europe.

« Tels sont les renseignements recueillis.

« Des recherches vont être faites de toutes parts pour retrouver la trace de Valentin Morrel, et je vous aviserai aussitôt que possible de leur résultat… »

Et comme Cavalcanti s’arrêtait :

— Voyons. La confiance est une très belle chose, mais il importe de raisonner…

— Raisonne. Je t’écoute.

— De tout ce que tu viens de me raconter, il résulte que te trésor de Monte-Cristo, ou plutôt les terrains qui le renferment font partie de la propriété léguée à ce Valentin Morrel…

— C’est limpide.

— Or, pour que nous puissions nous approprier tout cela, la première condition c’est que nous soyons en possession de ces terrains…

— Certes.

— Or, pour les avoir, il faut les acheter.

— D’accord !

Benedetto, que le sang-froid de Cavalcanti irritait quelque peu, reprit avec impatience non dissimulée :

— Alors tu as l’intention d’attendre, en premier lieu qu’on ait mis la main sur Valentin Morrel, en second lieu que ledit Valentin Morrel consente à te les vendre… Ai-je raison, oui ou non ?

— Je serais un niais si je te contredisais…

— Eh bien, la recherche de cet homme peut durer des années et encore ne pas réussir… et l’aurais-tu là, devant toi, que je doute fort qu’il consente à te céder une propriété fort belle et à laquelle – tant ces gens sentimentaux sont ridicules – il attachera je ne sais quel respect superstitieux…

— Tu as raisonné, maintenant conclus !

— Conclure ! Eh ! que veux-tu que je te dise ?… Je ne vois qu’un moyen, c’est de ne tenir compte ni de Valentin Morrel ni d’un propriétaire quelconque…

— Bon !

— Et de partir comme deux courageux aventuriers que nous sommes, de pénétrer par n’importe quel moyen dans la villa, de rechercher l’issue des caveaux…

— Oui, c’est-à-dire qu’avec une armée de travailleurs, de la poudre de mine et au besoin quelques kilos de dynamite, nous trouerons les roches, nous renverserons les blocs et finalement nous entrerons là comme chez nous…

— Mais…, voulut interrompre Benedetto.

— Quoi de plus simple ! nous exécuterons ces petits travaux pendant une nuit bien sombre, n’est-il pas vrai ?

— Ah çà ! mais sais-tu bien que tu m’ennuies, à la fin, s’écria Benedetto, hors de lui. Est-ce que je suis un enfant ! Tu es fort intelligent, j’en conviens. Tu n’as pas de scrupules, je le reconnais. Mais tes moqueries n’empêcheront pas que ce soit moi, et moi seul, qui t’ai livré ce secret, et qui t’ai déjà enrichi… Je t’avertis, d’ailleurs, que je ne supporterai pas plus longtemps tes railleries, et que, si tu continues, je romps le pacte… Chacun pour soi…

« Et, après tout, on verra bien qui sera le plus fort !…

— Là ! là ! fit Cavalcanti en éclatant de rire. Voilà que tu t’emportes comme une soupe au lait. On ne peut donc plus rire sans te fâcher…

— Tout cela est assez grave pour être traité sérieusement ; car nous y risquons notre peau, mon cher ; ne perds pas cela de vue.

— Bah ! si ce n’était que cela !… mais tu as raison, parlons sérieusement…

— Si tu en es capable…

— Je te le prouverai. Donc tu m’as proposé un plan qui me paraît complètement impraticable et des plus dangereux.

— Soit. Proposes-en un autre…

— Aussi est-ce bien mon intention…

— Va, parle !

— Oh ! pas tout de suite…

— Dans combien de temps. Penses-y, le temps presse… Qui sait si ce Valentin Morrel n’apparaitra pas au moment où on s’y attendra le moins…

— Veux-tu me donner une demi-heure…

— Hein ?

— Est-ce trop long ?

— Est-ce encore là une de tes infernales plaisanteries ?

— Non, rien n’est plus sérieux… il faut que je sorte pendant un instant… J’ai besoin de certains renseignements pour pouvoir étayer mes combinaisons sur un terrain dont je sois bien sûr… Est-ce trop, je te le demande, de réclamer de ta complaisance une demi-heure de patience ?…

— Et tu crois trouver un moyen ?…

— Infaillible !… et cette fois, je te jure, ami Benedetto, que tu ne m’accuseras pas de traiter légèrement les choses graves… Sache-le bien, comme toi, plus que toi peut-être, je veux réussir…

« Tu es vieux, je suis jeune. Tu as joui de la vie… c’est un fruit auquel j’ai à peine mordu, et, comme tu le disais tout à l’heure, je me sens les dents terriblement longues… Aie donc confiance en moi et accorde-moi le très court crédit que je te demande…

Cavalcanti avait élevé la voix. Il s’était redressé, et Benedetto, qui s’y connaissait, avait retrouvé en lui le génie du mal qu’il avait deviné. Il lui tendit la main :

— Va, lui dit-il, et souviens-toi de mon impatience.

Cavalcanti prit son chapeau.

— À tout à l’heure, dit-il. J’espère qu’en mon absence tu ne recevras pas de visite désagréable et qu’il ne t’arrivera aucune mésaventure.

— Bah ! je ne connais personne ici…

— Au revoir donc…

Et Cavalcanti disparut.

VIII

OÙ BENEDETTO EST ÉMU

Resté seul, Benedetto s’était pris à réfléchir.

Certes, il pouvait se vanter d’avoir réussi dans la tâche qu’il avait si longtemps poursuivie. Le Speratore n’avait pas perdu son temps. Enfin, il savait donc où se trouvait ce fameux trésor dont la pensée avait hanté ses jours et ses nuits.

Mais que de fois il avait été arrêté aussi par la malchance, au moment où il croyait tenir le fruit convoité !

Ainsi, dans le salon de Danglars, autrefois, il avait cru tenir un nom et une fortune, et un commissaire de police avait tout à coup apparu qui lui avait jeté son nom de forçat… Et c’était Monte-Cristo qui avait fait cela.

Plus tard, il avait cru cent fois tenir la fortune. En Italie, lors de la révolution de Milan, il avait un nom noble, il avait la confiance de Radetzki, et encore une fois Monte-Cristo était venu et d’un geste l’avait rejeté à terre.

Toujours cet homme, ce maudit, s’était dressé devant lui. Mais, cette fois, il n’en serait pas ainsi ! Monte-Cristo était mort. Il le croyait, il voulait le croire. Est-ce qu’on vit cent ans, d’ailleurs ?

Cela est bon dans les faits divers de journal, pour faire plaisir à quelques vieillards imbéciles.

Certes, Monte-Cristo était trempé comme l’acier. Mais il était passé par de telles épreuves qu’une pareille longévité était invraisemblable ! Et quand même il vivrait !…

À cette seule hypothèse, Benedetto sentait un léger frisson lui parcourir les vertèbres et une sueur froide lui perler au front… Et cependant n’était-il pas vigoureux, lui !

Était-ce un adversaire décrépit qui pouvait lui faire peur !

L’imagination de Benedetto battait la chamade. Il se voyait en possession des immenses richesses de l’île d’Ischia. Oh ! alors il ne craindrait plus ni les morts ni les vivants… Et, sur cette pensée consolante, Benedetto alluma un nouveau cigare, s’étendit de son mieux sur le canapé… et se mit à rêver en regardant les bleues spirales de la fumée qui s’élevaient gracieusement jusqu’au plafond.

En vérité, c’est une bien bonne chose qu’un bon cigare… Et cela remet du calme dans les âmes les plus troublées…

Les minutes s’écoulaient. Peu à peu Benedetto perdait la notion de ce qui l’entourait.

Une douce somnolence s’empara de lui et, dans ce demi-sommeil qui l’envahissait, il voyait tout en rose.

En vérité, il était bien bon de s’inquiéter. En admettant qu’il dût courir quelque danger, il n’était plus seul. Cavalcanti était un rude gaillard avec lequel ses adversaires, quels qu’ils fussent, seraient bien obligés de compter.

Fallait-il redouter de sa part quelque trahison ? Quel intérêt aurait-il à tromper Benedetto ?

Le trésor de Monte-Cristo était si considérable qu’il y avait là de quoi suffire aux ambitions de deux hommes. Et Benedetto se contenterait fort bien d’une petite part.

Cavalcanti se marierait, prendrait rang dans le monde, verrait les plus grands à ses pieds, et Benedetto, en vieux chevalier, jouirait jusqu’à la fin de ses jours de la considération vainement cherchée jusque-là…

Il rêvait, il rêvait toujours…

Et il arrivait à cette conviction que le terme de ses épreuves serait bientôt fini… Rebondir du bagne en un palais, de la misère la plus profonde à l’opulence la plus inouïe, était-il chimère plus splendide, et cependant il la touchait, elle était à portée de sa main…

On frappa à la porte. Il n’entendit pas, tant il était absorbé par ses réflexions. Il y eut un silence. Puis la porte tourna sur ses gonds. Quelqu’un entra.

C’était un homme de haute taille, vêtu d’une de ces longues redingotes, boutonnées du haut en bas sur le devant, comme en portent les Orientaux. Il était coiffé d’une de ces calottes rouges qu’on nomme des fez, et qui achevait de donner à son costume, d’ailleurs fort simple, un cachet asiatique. Son visage avait une légère teinte bistrée, et sous le fez on voyait passer des boucles d’une chevelure noire presque crépue.

L’inconnu fit un pas vers le divan. Puis, délibérément, il posa sa main sur l’épaule de Benedetto. Celui-ci eut un violent sursaut et ouvrit les yeux.

Tout d’abord, il ne se rendit pas un compte exact de ce qu’il voyait.

— Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ? articula-t-il.

Puis, reprenant une notion plus nette de la situation, il s’écria :

— Mais c’est incroyable ! Il n’y a donc pas de laquais dans cette maison ?…

Et il se dressa… ou plutôt il tenta de se dresser. Mais la poigne qui s’était appesantie sur son épaule était, paraît-il, des plus solides, car il dut rester assis.

Cependant l’inconnu dit avec la plus exquise politesse :

— Ne vous dérangez pas, monsieur. Vous serez mieux assis pour causer quelques instants avec moi…

— Avec vous, monsieur ? Mais je ne vous connais pas.

— Je le sais… Mais je vous connais, moi…

— En ce cas monsieur, vous savez que je ne suis pas de ces gens…

— Vous êtes de ces gens qui veulent bien écouter les conseils qu’on leur donne, et je vous engage à m’écouter patiemment…

Benedetto croisa son regard avec celui de l’étranger. Singulière impression, et qui ne dura que le temps d’un éclair, il lui sembla que cet œil profond et énergique ne lui était pas inconnu…

— Monsieur, reprit-il en retrouvant toute son assurance, je vous invite encore une fois à me dire qui vous êtes, sinon je vais sonner…

— Ne vous donnez pas cette peine. Et pour rompre immédiatement la glace entre nous, je vous dirai tout d’abord votre nom…

— Mais tout le monde le sait dans l’hôtel…

— J’en doute… M. Benedetto, fils naturel de M. de Villefort et de Mme Danglars… ancien pensionnaire de Toulon…

Benedetto poussa un rugissement terrible. D’un effort vigoureux, il se dégagea de l’étreinte qui pesait sur lui. Il bondit jusqu’à une table, y saisit un pistolet et, revenant sur son interlocuteur, il le posa sur sa poitrine.

— Malheureux ! fit-il en grinçant des dents. Vous venez de signer votre arrêt de mort.

— Vous croyez…

— À votre tour, dites-moi votre nom… ou je vous jure que je vous tue…

— Qui vous dit que, lorsque je vous aurai dit mon nom, vous n’aurez pas encore plus le désir de me tuer ?…

— Pas de phrases ! Votre nom !…

— Je consens à vous le dire… Je me nomme…

— Parlez donc !

— Je me nomme Valentin Morrel…

Un nouveau cri s’échappa de la poitrine de Benedetto. Il vit rouge. C’était l’ennemi qui se dressait devant lui. Eh bien ! tant pis pour lui !

Et Benedetto pressa la détente du pistolet. Le canon s’abattit… mais sans provoquer d’explosion.

— Votre pistolet n’est donc pas chargé ? demanda l’étranger d’une voix calme et ironique.

Benedetto avait reculé d’un pas, regardant l’arme. Pas une cartouche ne se trouvait dans les alvéoles. Le revolver lui échappa des mains et tomba sur le tapis.

— Donc, reprit l’autre sans la moindre émotion apparente, vous m’avez demandé mon nom, et je vous l’ai dit. Je pourrais vous dire que je possède en outre quelques titres qui pourraient vous intéresser.

« On me salue prince de Tonk et rajah d’Indour…

« Là-bas, au pays du soleil, j’ai le rang de roi…

« Avez-vous encore quelque question à m’adresser ?…

— Mais, que me voulez-vous ? que venez-vous faire ici ?…

— Je vais vous le dire, monsieur Benedetto. Vous êtes un grand misérable…

Benedetto était livide. Ses dents serrées laissaient échapper une sorte d’écume.

Il se trouvait désarmé, à la merci de cet homme en qui il devinait un vengeur, un bourreau peut-être…

Et Cavalcanti qui ne revenait pas !

L’autre continuait :

— Êtes-vous bien ce Benedetto qui a commis les crimes les plus monstrueux, ce Benedetto qui a échappé vingt fois à une mort méritée… ce Benedetto qui a enfin assassiné un enfant ?

— Ce n’est pas vrai, cria Benedetto. C’est un duel…

— Un duel ! vous mentez, Benedetto… Oui, vous mentez… et j’en ai pour garant la parole de celui qui m’envoie…

— Celui qui vous envoie ! De qui voulez-vous parler ?

— De celui qui juge et qui punit, de celui qui toujours a déjoué vos honteux projets… et qui encore une fois se dresse devant vous… du comte de Monte-Cristo…

Benedetto était à bout de forces. Il lui semblait que la fatalité s’emparait de lui et que toute résistance devenait inutile. Cette apparition quasi fantastique le laissait sans force… Ce n’était plus ce Benedetto cynique et vantard qui tout à l’heure encore tenait tête à Cavalcanti… C’était un vaincu qui s’abandonnait…

Et la même voix prononçait encore ces mots d’un accent guttural :

— Vous avez cru à l’impunité… vous avez eu tort… Si lente que soit la justice, il est un jour où elle atteint les coupables… Ce jour est venu pour vous…

« Benedetto, la mesure est comble ; préparez-vous à mourir…

Absolument terrifié, presque paralysé par l’émotion qui lui serrait la gorge, Benedetto s’était affaissé sur le canapé…

L’homme avait à son tour tiré un pistolet de sa poche.

Benedetto sentit le froid du pistolet sur sa tempe. Et cet homme qui n’avait jamais eu peur, qui vingt fois avait risqué sa vie dans les entreprises les plus désespérées, succombait à une terreur interne qui s’expliquait peut-être par les conditions nerveuses dans lesquelles il se trouvait… Cet homme qui n’avait jamais plié, fût-ce sous le dur bâton du garde-chiourme, eut un sanglot dans la voix et murmura :

— Grâce ! grâce !

Et à cette adjuration suprême répondit un strident éclat de rire… tandis que ces mots éclataient à son oreille :

— C’est égal, ma vieille, avoue que tu n’en mènes pas large.

Benedetto regarda stupéfié.

En une seconde, il lui sembla que, par une sorte de métamorphose féerique, la physionomie de son interlocuteur avait brusquement changé…

— Cavalcanti ! s’écria-t-il.

— Lui-même…

— Quoi ! cet homme… ce Valentin Morrel…

— C’était moi, mon cher, et avoue-le… assez habilement maquillé, puisque tu y as été pris, et de la meilleure façon du monde…

— C’est pourtant vrai !… J’ai dû te paraître bien lâche ?…

— Que veux-tu ? Il ne faut jamais se hâter de jeter la pierre aux autres… Qui sait si à ta place j’aurais fait meilleure mine que toi ?

— Mais sais-tu bien que tu as là un talent de premier ordre… À peine si je suis revenu de ma stupeur ! Tout était changé en toi, ta voix, l’expression de tes traits… jusqu’à ton regard…

Cavalcanti eut un petit rire satisfait.

— Tes éloges me flattent… Maintenant parlons peu mais parlons bien. Je t’avais demandé une demi-heure pour achever de tracer mon plan… J’ai tenu parole…

— Quel est ce plan ?

— Eh bien ! je viens de le développer… là même, devant toi…

Benedetto se frappa le front, puis :

— Tu te substitueras à Valentin Morrel ?…

— Tout, simplement…

— Ah ! c’est là un trait de génie ! s’écria Benedetto. Mais il te faudra des papiers, des preuves…

— Je n’en manquerai pas… Au besoin nous fabriquerons tout cela…

— Et je retrouverai, sois tranquille, ma bonne main d’autrefois… Ah ! Cavalcanti ! décidément je baisse pavillon devant toi… je ne suis qu’un gamin ! tu es le maître… et avec toi, je ne redoute plus rien… À nous le trésor de Monte-Cristo.

Et les deux misérables s’étreignirent longuement les mains.

Ils ne doutaient plus du succès… prêts à tout pour assurer la réussite de l’infâme combinaison surgie du cerveau de Cavalcanti.

IX

PARTIE DE PIQUET

Quatre jours s’étaient écoulés depuis la conversation que nous venons de rapporter. Cavalcanti était parti, muni de pièces fausses que Benedetto, retrouvant toute son habileté d’autrefois, avait confectionnées de main de maître.

Le succès du complot était certain :

— Mon cher, avait dit Cavalcanti à son complice, le mieux, maintenant, est de te tenir tranquille. Tu es ici en bonnes conditions, tu as de l’argent, on te respecte comme un vrai prince. Fais le mort.

« Je ne te dis pas de veiller au grain. Non seulement il n’y a rien à craindre, mais, de plus, il est peu probable que tu entendes parler de nos adversaires dans cette auguste solitude de Fontainebleau.

« Dors sur tes deux oreilles et attends des nouvelles.

— Tu ne me feras pas trop languir.

— Sois tranquille. Je comprends toute ton impatience…

— Et si une fois en possession du trésor, tu voulais le garder pour toi seul… sache bien que je saurais te rattraper…

— Allons ! pas d’enfantillages. Le morceau est trop gros pour que je le grignote à moi tout seul. Aiguise tes dents, mon vieux. Il y aura proie pour deux.

De fait, l’opération s’annonçait sous les meilleurs auspices.

Cavalcanti avait les deux qualités maîtresses, l’audace et la confiance en lui-même.

Il partait armé de toutes pièces, et il eût dit volontiers comme les Gaulois, nos ancêtres :

— Je ne crains rien, sinon que le ciel tombe.

Donc l’excellent Benedetto était resté seul.

Il fallait cependant songer à se procurer quelques distractions. Il y avait bien les promenades en forêt, à cheval ou en voiture.

Mais l’ancien forçat n’avait jamais été un grand admirateur de la nature.

Les criminels ne sont que des civilisés excessifs et, pour eux, rien ne vaut le mouvement des villes, la fièvre de la vie active.

La nature, dans son calme auguste, les étonne et les effraye.

Ils sentent qu’il y a là quelque chose qui ressemble à l’immobilité de l’éternelle justice.

Sans se livrer à ces dissertations philosophique, Benedetto s’ennuyait. Il avait toujours été grand joueur, grand buveur. S’il s’était résigné pendant de longues années à jouer à Marseille le rôle du Speratore, c’est qu’il était soutenu alors par une idée fixe qui lui mettait au cerveau comme une sorte d’ivresse.

Et on se souvient que sa première pensée, alors qu’il s’était senti renaître à la vie, avait été de courir au cercle et d’y manier les cartes.

Mais Marseille, au moins, offre de grandes ressources.

Tandis que Fontainebleau, ville essentiellement calme, animée seulement par la garnison ou par les touristes, ne lui présentait aucun moyen de distraction.

Être admis dans les cercles militaires, il n’y fallait pas songer.

Son titre italien, si ronflant qu’il fût et peut-être même à cause de sa sonorité ne lui eût pas été un passeport suffisant, et il le comprenait.

Il se souciait d’ailleurs fort peu de faire de nouvelles connaissances.

Il avait eu trop à se plaindre du hasard pour avoir envie de le défier.

Et pourtant, cela ne pouvait plus durer.

Il restait de longues heures enfermé dans sa chambre, fumant et buvant de la chartreuse, et il s’ennuyait formidablement.

Un soir donc, vers cinq heures, Benedetto prit une grande résolution.

Il s’enveloppa d’un manteau, cacha son front sous un large chapeau et sortit de l’hôtel.

Les domestiques, en s’inclinant sur son passage, eurent un malin sourire.

Cependant ils se trompaient singulièrement s’ils attribuaient à l’escapade de leur locataire des motifs folâtres.

Les femmes n’avaient jamais occupé une bien grande place dans la vie de Benedetto, et il n’était pas d’âge à courir la prétentaine.

Non : il n’avait qu’un désir, s’en aller au hasard, flânant, cherchant non pas une aventure galante, mais quelque péripétie inattendue qui l’arrachât à cette monotonie énervante.

Il s’engagea dans les rues, longues et étroites, du vieux Fontainebleau, se penchant aux vitres des cabarets.

Hélas ! tout était d’un calme désolant.

Benedetto se demandait s’il ne cheminait pas à travers une nécropole. Les vieux instincts du bandit se réveillaient. En regardant ces maisons fermées où ne filtrait pas un rayon de lumière, il se disait qu’il y aurait eu là bon butin pour de hardis aventuriers.

Mais halte-là ! Ce n’était pas le moment de se livrer à la fantaisie, et il convenait de se défier de l’imagination, dangereuse conseillère.

Il marchait toujours devant lui, réfléchissant à cette vie passée qui lui avait apporté tant de désillusions et de déboires.

Aussi, il ne s’aperçut pas qu’il sortait de la ville.

Peu à peu il avait quitté les rues pavées et se trouvait sur une route, au milieu d’une double rangée d’arbres.

Un homme comme Benedetto a dans son cerveau assez de souvenirs et de préoccupations pour que cette distraction puisse s’expliquer.

Puis, il y avait si longtemps qu’il ne s’était dégourdi les jambes que la mécanique, une fois remise en mouvement, semblait ne plus vouloir s’arrêter.

Il allait, il allait toujours.

La nuit était venue complète, noire ; mais Benedetto était un peu de la famille des chats et y voyait toujours assez pour se diriger.

Il y avait plus d’une heure qu’il marchait ainsi quand tout à coup un bruit insolite frappa son oreille.

C’était comme un brisement de vaisselle.

Puis il y eut l’éclatement d’une vitre qui s’effondre.

Et à ces deux sonorités excessives se joignait un fracas de voix, montées au diapason le plus violent.

Réveillé en sursaut de sa méditation, Benedetto releva la tête et regarda vivement autour de lui.

Tout d’abord il éprouva une profonde surprise en ne reconnaissant pas le lieu où il se trouvait et qui ne ressemblait en rien aux rues de Fontainebleau.

Mais en même temps il tendait l’oreille comme un cheval qui entend le son du clairon.

Il n’y avait pas à douter : c’était le bruit d’une querelle.

Une véritable aubaine !

Le vieux sang du batailleur ne fit qu’un tour.

En un instant, perçant de l’œil les ténèbres qui l’entouraient, il arriva à s’orienter et aperçut à une vingtaine de mètres la silhouette noire d’une maison dont le rez-de-chaussée, en façade, était éclairé.

Et les voix s’élevaient plus brutales, et les éclats de brisement vibraient plus aigus et plus positifs.

Benedetto, par une vieille habitude, s’était armé d’une forte canne.

Il la brandit sur son épaule, la sentant bien en main, et se mit à courir vers la maison, qui n’était autre qu’un cabaret des plus borgnes, à l’enseigne de la Porte de Moret.

On hurlait à l’intérieur. Il y avait contre la porte des heurts violents venant de l’intérieur.

On se battait là-dedans :

— Ah ! ah ! fit Benedetto. On se cogne. Allons voir ça !

Il sauta sur le pêne, ouvrit et poussa.

Il y avait une vigoureuse résistance à l’intérieur.

— Nom de Dieu ! hurla Benedetto, me laissera-t-on entrer ! J’enfonce tout.

Et de fait, retrouvant sa poigne de vingt ans, il secouait le chambranle de vigoureuse façon.

L’explication, à l’intérieur, eut un moment d’arrêt.

On parlementait et on grognait.

Benedetto appuya son épaule contre le cadre de la porte, donna une de ces poussées dont les voleurs avec effraction ont le secret, et il la réussit si bien que le panneau céda…

Benedetto faillit perdre l’équilibre…

Mais il était dedans.

Or, voici ce qu’il vit :

Debout, très pâle, les dents serrées, se tenait un homme de haute taille, d’un âge très au-dessus de la moyenne, remarquable au premier coup d’œil par d’énormes moustaches qui d’ordinaire devaient retomber au bord des lèvres, mais qui, en ce moment, sous l’empire d’une évidente surexcitation, se hérissaient à la façon de celle d’un félin, chat ou tigre, au choix.

Et, en face de lui, trois paysans, trois gars solides, râblés à plaisir, et qui, le bâton noué autour du poignet, paraissaient tout prêts à faire au dit particulier le plus mauvais parti possible.

Par terre, des débris de toutes sortes, bouteilles et verres.

Et, dans la devanture, l’hiatus d’une vitre brisée.

Le personnage isolé avait assez grand air. Il y avait dans son attitude une dignité de résistance qui frappa Benedetto.

Pour un peu, il eût crié comme Buridan dans la tour de Nesle !

— Trois manants contre un gentilhomme !…

En langage plus moderne, il dit :

— Ah çà ! qu’est-ce qui se passe ici ? On assassine !

Or, le patron de la Porte de Moret qui était un de ces madrés paysans des environs de Paris, canailles autant qu’on peut l’être et hypocrites à proportion, trouvant que Benedetto – ô illusion ! – avait de faux airs de gendarme – s’élança au-devant de l’arrivant :

— Oh ! monsieur !

— Eh bien quoi ?

— Mon établissement est honnête…

— Qui vous dit le contraire ?…

— Ce sont ces messieurs… une querelle de jeu !…

— J’avais une quinte ! crie l’homme aux moustaches.

— Ça n’est pas vrai ! une quatrième ! hurlent les paysans.

— Une quinte au valet !

— Une quatrième au dix !

— Vous en avez menti !

— Effondrons-le !…

Et, sur cet échange d’aménités, la querelle menaçait de reprendre plus active et plus démolissante

Quand Benedetto, avec une dignité superbe, interrompit les disputeurs !

— Expliquez-moi le coup ! s’écria-t-il.

Il avait des airs d’expert qui frappèrent les adversaires.

— Ça va ! dit l’un.

— Les cartes sont encore sur la table !…

— Rétablissons les jeux.

Et les trois paysans, des maquignons, à n’en pas douter, se jetèrent vers la table pour reconstituer les portées.

— Un instant, fit Benedetto en étendant ses larges mains sur les cartes, que personne ne bouge. Je suppose que vous avez tous confiance en moi.

— Oui ! oui ! répondirent quatre voix.

— Où étaient vos places ?

— Ici, ici.

— À bas les pattes ! montrez vos jeux, mais ne touchez pas. Donc voici l’écart. Tout cela peut s’arranger.

Et avec le sang-froid d’un maître d’académie d’aigrefins, Benedetto, qui se retrouvait inopinément dans son élément, divisait les quatre tas de cartes.

— Est-ce bien ainsi ?

— Oui.

— Vous fiez-vous à moi, et accepterez-vous ma décision, quelle qu’elle soit ?

L’homme à moustaches fit un pas vers lui :

— Monsieur, dit-il, je vois que j’ai affaire à un gentilhomme. J’accepte d’avance votre décision. Ces malandrins…

— Hum ! qu’est-ce que c’est ? fit un des porte-briques.

— Ces messieurs ont commis une erreur grave. Ils m’ont accusé de mauvaise foi, moi, moi ! Admettez-vous cela ?

Et, prononçant ce : moi ! avec l’orgueil de Médée elle-même, l’homme à moustaches se redressait dans sa redingote qui se cambrait sur sa taille vigoureuse.

— Et vous, monsieur, m’acceptez-vous comme arbitre ?

Il y eut un moment d’hésitation.

— Une bouteille, commanda Benedetto, et du bon coin.

Un sourire s’épanouit sur la face du patron. La situation, tout à l’heure très tendue, se modifiait de la plus agréable façon.

En un tour de main, la bouteille – du bon coin, – qui était tout simplement derrière le comptoir, fit son apparition sur la table.

Benedetto, très calme, comme s’il eût été un juge sur son siège, versa cinq verres, vida consciencieusement la bouteille, puis, élevant son verre à la hauteur de sa bouche :

— Messieurs, dit-il, pas de malentendu entre gens du monde. J’ai la certitude que nul ici n’a eu l’idée de tromper son prochain. Une erreur, tout au plus. Je vais décider cela.

Et, prestement, avec une dextérité qui révélait une très longue habitude, il retourna les cartes.

Or il était clair comme la lumière du soleil qu’il y avait là une quinte au valet, séquence indéniable.

— Voyez, messieurs, dit-il avec un sourire satisfait.

En réalité, un seul se pencha pour vérifier. Les deux autres maugréaient, mais ne semblaient pas le moins du monde surpris du résultat de l’enquête.

Benedetto, à qui rien n’échappait, comprit qu’il avait en face de lui trois filous qui avaient eu la lumineuse idée de dépouiller un imbécile.

L’imbécile, c’était l’homme à moustaches.

Certes, ils eussent fait peut-être très volontiers un mauvais parti à Benedetto, aussi bien qu’à celui qu’il défendait.

Mais Benedetto était solide, et la carrure des deux hommes n’était plus le moins du monde à dédaigner.

Benedetto tenait son doigt posé sur la quinte.

— Messieurs, reprit-il, erreur n’est compte. Vous êtes de bonne foi, mais monsieur était dans la vérité ; je ne vous demanderai pas de lui adresser des excuses, mais choquez votre verre contre le sien, et ne vous gardez plus rancune les uns aux autres. Vous êtes tous d’honnêtes gens, que diable !

Les trois hommes semblaient ahuris.

Cette assurance, cet aplomb leur cassait bras et jambes.

— Eh bien, soit ! dit l’un. Rien de fait, voilà tout. Mais nous ne payerons rien !

— Qu’à cela ne tienne, reprit gracieusement Benedetto.

Et, se tournant vers le patron :

— Je prends tout à mon compte, fit-il simplement.

Le patron s’inclina.

— Et la casse ! reprit-il.

— J’en réponds.

Oh ! alors le patron ne fit ni une ni deux. Il marcha vers les trois paysans et du ton le plus péremptoire, il s’écria :

— Et vous, fichez-moi le camp, et plus vite que cela ! Qu’est-ce que c’est que des gens qui viennent faire du scandale dans une maison qui se respecte ?

Ils essayèrent bien de résister un peu.

Mais l’attitude de Benedetto leur imposait. Ils se sentaient matés par plus fort qu’eux. Ils échangèrent un regard.

— Filons, dit l’un.

— Filons, répétèrent les deux autres.

Seulement l’un d’eux mit le poing sous le nez de l’homme à moustaches.

— Tu sais, toi, on te retrouvera !

— Hein ? fit Benedetto en faisant un pas.

Cette fois ils eurent peur pour tout de bon. Et une minute après le cabaret était absolument vide.

Il ne s’y trouvait plus que Benedetto et l’homme qu’il avait si bénévolement délivré de l’attaque de ces ruffians.

Ce dernier, qui, paraît-il, avait fort bien tenu sa partie dans la querelle, ainsi qu’en témoignait son collet déchiré et toute sa tenue complètement dérangée, s’avança vers Benedetto et, lui présentant ses deux mains ouvertes :

— Mon sauveur !

— Oh ! monsieur !

— Entre nous, c’est désormais à la vie, à la mort !

— Un service sans importance.

— Dites que vous avez empêché que ma dignité fût compromise, et monsieur, la dignité d’un Potoleff !…

Potoleff ! Benedetto ne connaissait pas ce nom.

Mais nos lecteurs le connaissent, et ils sont en droit de se demander comment il se pouvait faire que Potoleff, ancien gouverneur de Sourgout, se trouvât à une heure assez avancée de la soirée dans un cabaret, à peu de distance de Moret, sur la route de Fontainebleau.

Moret ! ce seul nom doit être une révélation.

En effet, on n’a sans doute pas oublié que Bouche-Rouge, parlant à Valentin Morrel de la protection qui serait donnée à Maïa pendant son absence, lui avait appris que les amies de George Lewall, de Gordon et de Soïloff se trouvaient réunies dans une petite maison, sur le bord du Loing, à Moret.

En effet, là étaient les deux filles de Potoleff, Maxima et Velika, avec leurs amies et le général ; Véra Kleonoff était restée auprès d’elles.

Nous retrouverons bientôt ces divers personnages.

Pour le moment, ne nous préoccupons que du brave Potoleff.

On n’a pas été impunément gouverneur d’une colonie mouvementée comme Sourgout ; on n’a pas eu pendant de longues années des distractions quotidiennes dont les plus attrayantes étaient des distributions de coups de fouet à des condamnés, pour qu’il ne vous reste pas un besoin tout naturel d’activité. Ainsi, on a vu des employés mis à la retraite mourir de chagrin de ne plus user leur pantalon sur leurs ronds de cuir.

Potoleff n’avait pas la moindre envie de mourir.

Mais il s’ennuyait.

Il s’ennuyait à fond.

Il passait les journées à fumer de lourdes pipes en regardant couler le Loing qui est une rivière calme et peu romanesque.

Il songeait même sérieusement à pêcher à la ligne…

Lui ! Lui qui avait été général et qui ne demandait qu’à l’être encore !

De plus, on se souvient que le brave Potoleff avait été quelque peu initié aux joie parisiennes par l’ami Vatakoff.

C’était comme un rêve, trop rapidement passé, mais qui avait laissé dans l’âme de Potoleff des traces profondes.

Et il se prenait à regretter très sincèrement des joies non permises, et dont il lui était resté un arrière-goût exquis.

Mais Moret est une ville vertueuse.

Point d’hétaïres ! par la moindre cocotte à l’horizon ! et d’être appelé : mon vieux trognon ! pas le plus petit espoir.

Potoleff maigrissait ; en vain il s’efforçait de se rabattre sur les plaisirs permis et il se confondait en hommages auprès de la majestueuse mais desséchée Mme Potoleff.

Il rêvait de capitonnage, le misérable !

Aussi, peu à peu avait-il pris la très coupable habitude de rôder dans les environs de sa thébaïde.

Il allait de-ci de-là, ayant l’air d’un vieux et chaste militaire qui ne songe pas à mal.

Mais, en vérité, il y songeait beaucoup.

Et s’il croisait une robuste jeunesse, au corsage hardi, il avait des pourlèchements de fauve sous ses énormes moustaches.

Eh bien ! vous demandez-vous, pourquoi Potoleff ne se lançait-il pas ?

Après tout, on peut bien trouver – fût-ce en Seine-et-Marne – des vertus disposées à traiter de leur reddition, selon les termes d’une honorable et fructueuse capitulation.

Mais voilà ! Potoleff semblait comme cela formidable à première vue.

Avec ses moustaches de jaguar, il paraissait toujours prêt à s’élancer à l’assaut et à réclamer deux heures de pillage dans la ville prise.

Au fond, rien du tout. Une timidité incroyable. Il eût voulu que les beautés du canton lui adressassent les premières avances.

Et cela ne venait pas. Les départements sont si arriérés !

Si bien que Potoleff, voyant que de ce côté il y avait peu à faire, se rejeta sur des plaisirs plus faciles.

Un soir, il entra carrément dans un cabaret et se fit servir un de ces mélanges – kirsch et eau-de-vie – qui réveilleraient un mort.

Une demi-douzaine de grogs agrémentés d’une demi-douzaine de bouffardes, voilà qui vous remet du cœur au ventre.

Les idées moroses s’enfuirent comme volées de moineaux.

Je n’ai pas la prétention d’insinuer que Potoleff ne fût pas sur une mauvaise pente. Il y était, la chose n’est pas douteuse, il y était en plein.

Et il s’était mis à rouler, à droite, à gauche, choisissant de préférence les bouges les plus crasseux, les plus sombres, uniquement parce qu’il se sentait mieux à l’abri des regards indiscrets.

Car si Mme Potoleff avait pu soupçonner ?…

Il avait peu à peu élargi le cercle de ses pérégrinations.

Son éducation se perfectionnait.

Il avait vu les autres jouer au piquet, et, son expérience des jeux russes aidant, il était parvenu assez rapidement à une jolie force.

Du moins, il en était convaincu, ce qui revient au même.

La vérité c’est que dans les parties organisées avec les maquignons ou les marchands de volailles des environs il écopait toujours formidablement.

Bah ! l’argent lui tenait si peu aux doigts !

Et il se consolait en se disant qu’il n’avait pas de chance, voilà tout.

Or donc, ce soir-là, il avait filé comme un trait, après l’heure du dîner, sous prétexte d’étudier les restes des fortifications du Moyen-Âge dont s’enorgueillit la ville de Moret.

Le prétexte n’avait même pas été discuté.

Et M. Potoleff avait allongé ses grandes jambes sur la route de Fontainebleau.

Il avait découvert là, à deux ou trois kilomètres, un endroit où on était très bien. Cela s’appelait la Porte de Moret, donc il ne s’éloignait pas du domicile conjugal.

Et puis il y avait là un certain schnick qui ratissait la gorge à vous faire crier, quelque chose comme une râpe trempée dans du sel.

Potoleff se plaisait à ce gargarisme nocturne.

Il y avait aussi de bons compagnons. Dame, ils ne jouissaient pas d’excellentes manières, et il y avait tout lieu de croire, sans préjugé malveillant, que leur éducation avait été quelque peu négligée.

Mais il est très rare que des académiciens viennent faire une partie de piquet avec des gens qu’ils ne connaissent pas, dans un cabaret, fût-il à l’enseigne de la Porte de Moret, sur la route de Fontainebleau.

Il convient de ne pas être trop exigeant.

C’est ce qu’avait fort bien compris Potoleff qui s’était montré aussi bon prince que possible et qui cartonnait, sans la moindre morgue, avec ces braves compagnons, aux blouses bleues et aux collets piquetés de blanc.

Mais, voyez combien le bonheur est chose fragile.

Potoleff y mettait du sien tant qu’il pouvait ; il était doux, docile, affectueux ; il payait les consommations avec une complaisance exquise ; reconnaissons même qu’il mettait dans ses agissements une délicatesse dont il aurait dû lui être tenu compte, fermant les yeux quand le cabaretier forçait d’une demi-douzaine de grogs la liste déjà copieuse des libations réelles.

Il est, même chez les maquignons et les marchands de volailles, des gens qui ne sont jamais contents.

Il y avait surtout un éleveur de porcs qui manquait du plus élémentaire savoir-vivre. Il n’hésitait pas à appeler Potoleff vieux mufle ! et il lui allongeait sur la clavicule des tapes à démolir un bœuf.

Et Potoleff souriait !

Il souriait encore…

Il souriait toujours…

Maintenant qu’on le connaissait mieux – doux privilège de l’intimité – on le carottait de la plus épouvantable façon.

On niait ses points, on prenait dans son écart, on lui cherchait les querelles les moins justifiables.

Il souriait, il souriait encore, le Potoleff.

Il s’était si bien acoquiné dans cette atmosphère chaude et lourde, il avait si bien pris ses habitudes de matou qui ronronne et qui demande seulement à n’être pas dérangé, qu’il en était arrivé à subir de véritables vilenies.

Mais sapristi ! les forces humaines ont des limites, comme disait l’honorable Trochu, fatigué de n’avoir rien fait.

Si bien que ce soir-là une goutte de kirsch fit déborder le vase.

— Quinte au valet, annonça Potoleff.

— Ça n’est pas vrai ! répliqua le marchand de cochons.

— Je vous ferai observer, riposta Potoleff avec une extrême aménité, que je n’ai pas l’habitude de tromper mes partenaires…

— Tais-toi donc, vieux crétin !

Vieux crétin ! Potoleff pâlit un peu, mais sourit encore.

— Voilà ma quinte, fit-il en étalant les cartes.

Le négociant en volailles, d’un coup de pouce, fit voler les cartes qui atteignirent Potoleff en plein visage.

Une carte même resta attachée à ses moustaches.

Oh ! cela, c’était trop !

Ces moustaches étaient sacrées, elles étaient le palladium, l’oriflamme de la maison Potoleff, l’orgueil de la famille.

Potoleff se dressa en roulant des yeux furibonds.

Il reçut une bouteille en pleine poitrine et fit : han !

Alors le vieux Cosaque jaillit de l’enveloppe civilisée, et Potoleff allongea à son agresseur un coup de poing formidable.

Bataille ! Il était solide, le Potoleff.

Il en avait vu bien d’autres dans sa vie ; mais les trois gars étaient solides.

Et la partie s’engagea avec des fortunes diverses…

On sait le reste.

À l’apparition de Benedetto, la lutte changea de physionomie.

Le vieux bandit avait encore des muscles d’acier, et en un tour de main il eut jeté dehors les trois imbéciles qui venaient de tuer la poule aux œufs d’or. Benedetto resta avec Potoleff maître du champ de bataille.

Tous deux se regardèrent.

Benedetto ne se trompa pas ; au premier coup d’œil, il jaugea son homme, quelque vieux capitaine en retraite, bête comme ses épaulettes, mais bon enfant et de facile composition.

Quant à Potoleff, il n’était guère physionomiste, le pauvre.

Benedetto, d’ailleurs, lui apparaissait comme un sauveur, et la reconnaissance lui troublait un peu la vue.

Donc il lui trouva fort grand air, belle mine, parfaite distinction. Il est vrai que le reître bénéficiait du contraste avec le marchand de cochons.

Potoleff lui tendit la main.

— Monsieur, dit-il, après le service que vous venez de me rendre, nous ne nous quitterons certes pas ainsi… ce serait me désobliger.

— Je suis à vos ordres.

« Entre gens comme nous, monsieur, on se reconnaît tout de suite ; j’espère bien que, bien que j’aie eu le tort de me commettre avec ces espèces, vous voudrez bien m’accorder quelque estime…

L’estime de Benedetto ! Pauvre Potoleff !

Benedetto, d’ailleurs, était tout disposé à se montrer bon prince, et avec un geste plein de dignité, il tira son portefeuille, y prit une carte et tendit le bristol à Potoleff.

Celui-ci lut et eut un claquement de lèvres significatif.

— Prince della Gorgona, fit-il en s’inclinant.

Ce nom italien, de contrebande, avait pour lui des sonorités aristocratiques de premier ordre.

— Et à qui ai-je l’honneur de parler ?… demanda Benedetto qui naturellement ne pouvait pas se lier avec le premier venu.

— Général Dimitri Potoleff !

Général et Russe, Benedetto pouvait se risquer sans déroger.

Il y eut une nouvelle étreinte.

— Si vous permettiez ! fit Potoleff en désignant les verres vides.

— Comment donc ! mais avec plaisir, répondit Benedetto qui trouvait à point la distraction cherchée. Mais je crains qu’ici… les consommations, ajouta-t-il à mi-voix, ne soient pas de premier choix.

Potoleff cligna de l’œil pour le rassurer.

Puis, appelant le patron qui était occupé à inscrire sur une ardoise des comptes fantastiques de bouteilles et de vitres cassées, il lui dit deux mots à l’oreille.

Un instant après, on plaçait sur la table un flacon rempli d’un mélange qui rappelait le feu grégeois, tant il s’enflammait au contact des liquides de l’estomac.

Potoleff versa et les deux verres se choquèrent. Benedetto but sans défiance.

Il fut admirable : certes il avait le gosier dallé, macadamisé, blindé ! mais sapristi ! c’était raide !…

Et cependant, bien qu’il eût au front et aux narines la sensation que donne la moutarde trop forte, il ne sourcilla pas.

— Bonne, hein ! la petite liqueur ! fit Potoleff.

— Parfaite ! mais un peu douceâtre, fit Benedetto du ton le plus sérieux.

Potoleff eut un mouvement de surprise.

Douceâtre ! eh bien, le compagnon était solide !

Mais bah ! c’était justement là ce qu’il lui fallait ; au moins on lui tiendrait tête, et il n’aurait pas la désagréable surprise de voir des gens sans résistance qui tombaient sous la table au sixième verre.

On échangea d’abord quelques banalités.

Benedetto était grand seigneur jusqu’aux moelles : il jeta négligemment quelques mots sur ses immenses domaines en Italie, sur son palais de Pise et sa villa de Tivoli.

Il se proposait de passer l’hiver à Monaco.

— Vous aimez le jeu ? demanda Potoleff dont les yeux s’allumèrent.

— Oh ! ce n’est pas que le gain ou la perte y entrent pour quelque chose…

— Vraiment !

— J’entends gain ou perte d’argent. Mes revenus sont trop considérables pour que cette émotion me reste…

— Mais pour… pour l’honneur ?

— Cela, c’est autre chose ! fit Benedetto qui savait toute la valeur que pouvait avoir cet enjeu de son côté.

Le fait est, on le sait, qu’il avait pour les cartes une passion féroce, et depuis qu’il était là, il glissait un regard amoureux sur les ignobles morceaux de carton graisseux qui gisaient sur la table au milieu de mares de liqueur.

— Oh ! on peut en avoir de propres ! fit timidement Potoleff qui avait vu la direction de son regard.

— Je ne voudrais pas vous imposer…

— Mais pas du tout… je vous assure… Tenez, je vais être franc, si je me suis laissé entraîner ici, c’est que j’adore ma petite partie…

— Ah ! ah ! eh bien, de mon côté, je vous assure que la dame de pique a pour moi des charmes très réels.

— Mais alors… si…

— Si nous en taillions une…

— Quoi ! vous consentiriez ?…

— Je vous le demande…

— Ce sera un honneur pour moi…

Les deux passionnés ne se contenaient plus. Arrive qui plante. Ils trouvaient, sans l’avoir cherchée, la pie au nid.

En quelques minutes, le cabaretier avait, au moyen d’un gros torchon, redonné à la table une sorte de virginité.

Des cartes presque neuves, suprême ressource, avaient été apportées.

Après la coupe, Benedetto avait donné avec une dextérité qui avait fait couler dans le dos de Potoleff un petit frisson d’enthousiasme.

— Cinquante-sept au point !

Le combat était engagé.

Et notez ceci. Benedetto avait pris la résolution de jouer honnêtement. Il voulait des émotions saines, franches, réelles.

Il y avait là une sorte de coquetterie morale intéressante à observer.

Potoleff, de son côté, avons-nous besoin de le dire, était originalement honnête.

Le cabaret était vide, calme absolu autour des joueurs.

Ils étaient graves, convaincus.

Les mouvements s’opéraient avec une parfaite rectitude, les cartes tombaient nettement comme des épées qui se choquent.

Dès la première partie, Potoleff eut un quatorze d’as qui décida de la victoire.

Revanche ! Certes, plutôt deux fois qu’une.

Et tout en échangeant leurs annonces de point, les deux passionnés dégustaient, comme petit lait, l’infernale liqueur du mastroquet.

C’étaient deux tempéraments solides et qui n’avaient pas à redouter l’ivresse, et cette constatation mutuelle augmentait la considération qu’ils avaient dès l’abord conçue l’un pour l’autre.

À la quatrième partie, on en était aux confidences.

Entendons-nous toutefois sur ce mot.

Du côté de Benedetto, qui n’avait pas un passé absolument vierge, les confidences n’étaient bien entendu que des mensonges.

Depuis trop longtemps, il était habitué à la dissimulation pour qu’il eût à redouter une aventure de langue.

Tout naturellement il racontait la vie seigneuriale qu’il avait menée dans sa patrie avec son fils, le comte Giacomo de Monte-Fiore.

Ils étaient sur le point d’acquérir de vastes propriétés en Méditerranée, à Ischia, notamment.

— L’île au tremblement de terre ! s’écria Potoleff qui avait lu les journaux. Quelle singulière idée !

— Nous aimons le danger, avait répondu péremptoirement Benedetto, peu soucieux de donner des détails.

Puis, s’adressant à Potoleff :

— Et vous, mon général, vous avez quitté définitivement la Russie ?

— Oui, à la suite d’aventures des plus curieuses…

— Vous me conterez cela ?…

— Oh ! très volontiers.

— Êtes-vous ici en famille ?…

— Tout à fait… avec mes deux filles, Maxima et Velika…

— Je suis sûre qu’elles sont jolies… Il faudra songer à les marier, insinua Benedetto avec un gracieux sourire.

— Oh ! pour l’une d’elles, il n’y a plus à se préoccuper…

— Mariée… Je vous en félicite… et êtes-vous grand-père ?…

— Tout ce qu’il y a de plus grand-père… seulement j’ai des ennuis…

— Vraiment, et lesquels ?…

— Mon gendre est parti pour un long voyage… avec deux de ses amis… et voici qu’il y a je ne sais quelle catastrophe dans l’air… je suis inquiet… tout le monde est inquiet à la maison… et nous attendons des nouvelles avec impatience. C’est pourquoi la maison est un peu triste…

— Et vous cherchez des distractions… Eh bien ! voyez la rencontre, voici justement que mon fils est parti en voyage… comme votre gendre… et que je me trouve horriblement seul…

— Moi, je ne suis pas seul… et, tenez, entre nous… il y a trop de femmes à la maison… J’avais ma femme… mes filles… une Russe de leur connaissance… et ne voilà-t-il pas qu’on nous a encore amené une Indienne…

— Ah bah ! une Indienne ! C’est du fruit exotique, cela !…

— Elle est jolie, je ne puis dire le contraire… quoique, vous comprenez, à mon âge… C’est une grande dame… Elle est, paraît-il, princesse…

— Mariée ?…

— Fiancée du moins… et à un beau garçon… un Français d’origine qui porte cependant les titres de prince de Tonk, de rajah d’Indour… est-ce que je sais ? Mais qu’est-ce que vous avez donc ?…

Cette question n’était pas sans motifs.

Aux derniers mots que Potoleff venait de prononcer, Benedetto avait eu un tel soubresaut qu’il avait failli renverser son verre.

Cependant se remettant aussitôt :

— Que voulez-vous que j’aie ? fit-il d’un ton assez roque.

— Mais j’avais cru…

— Vous vous êtes trompé. J’ai toussé, voilà tout.

Et comme Potoleff, dans sa bonhomie, le regardait avec surprise, ne comprenant rien au changement de son partenaire, Benedetto reprenant son sang-froid se mit à sourire.

Un plus expérimenté que Potoleff eût compris toute la fausseté de ce jeu de physionomie.

Mais Benedetto se hâta, comme on dit, de rompre les chiens.

— Allons, dit-il en battant les cartes, encore une partie !

— Volontiers.

— Je donne… Du reste que je ne vous interrompe pas… Vous me disiez donc que vous aviez chez vous des personnages exotiques.

Ce nom de rajah d’Indour était tombé dans la placidité de Benedetto comme une pierre dans une mare de grenouilles.

Il ne se trompait pas.

C’était bien ce nom bizarre qui était mentionné dans la lettre que le clerc de Naples avait écrite à Cavalcanti.

Et cependant il ne pouvait en croire ses oreilles. Il y avait là un jeu du hasard qui le stupéfiait.

Quoi ! le premier personnage qu’il rencontrait – et où cela, grands dieux ! – se trouvait mêlé à ses combinaisons !

Il sentait un impérieux besoin de le questionner.

Mais maintenant il avait peur de commettre une imprudence.

Il était préférable de ramener le très bavard Potoleff à se remettre de lui-même dans la voie des confidences maladroitement interrompues.

Potoleff, sans la moindre malice du reste, se faisait quelque peu tirer l’oreille.

— Alors vous avez dans votre maison un prince, insinuait Benedetto.

— C’est-à-dire sa fiancée… Cœur !

— Je prends… Mais lui-même, le prince, où est-il ?…

— En voyage. C’est-à-dire… Je marque trente-sept… Je ne comprends pas grand-chose à tout cela. Il est allé chercher des amis perdus…

— Ah bah !… et vous me dites que c’est un Français qui porte des titres aussi baroques.

— Quatrième basse !…

— Vaut rien !

— C’est fâcheux… Il paraît que son père était allé s’installer aux Indes… avec sa femme, la fille d’un ancien magistrat, Villefort…

Pour le coup, Benedetto eut besoin de toute sa force d’âme pour ne pas pousser un rugissement.

Ce nom de Villefort – de son père à lui – jeté tout à coup, lui avait fait passer devant les yeux des lueurs sanglantes.

Car il était le fils de M. de Villefort et de Mme Danglars.

Sa mère, il l’avait tuée.

Son père était mort !

Et voici que l’homme dont on lui parlait avait épousé sa sœur, la fille de ce Villefort maudit !

Oui, oui ! il s’en souvenait bien maintenant ! Cette fille, c’était Valentine…

Mais qui donc était son mari ? Qui donc était son fils ?…

Potoleff n’avait plus qu’un mot à lui livrer.

— Au fond, dit le Russe, je ne comprends pas trop comment ce prince de Tonk, ce rajah d’Indour, s’appelle tout simplement Valentin Morrel ?

Valentin Morrel ! Ainsi l’héritier de la maison d’Ischia, l’homme dont Cavalcanti prenait en ce moment même la place, c’était lui !

Oh ! il fallait bien maintenant que Potoleff dît tout.

Il fallait le griser à tout prix.

La chose n’était pas facile, vu la force de résistance de l’ex-Cosaque.

Mais Benedetto était de force.

La partie reprit plus acharnée. Benedetto savait par expérience que les émotions entrent pour une bonne part dans l’ivresse.

Usant de ses talents spéciaux, il s’arrangea pour que Potoleff perdît continuellement.

Le Russe était devenu cramoisi ; il s’étranglait, et pour se desserrer la gorge, il buvait coup sur coup.

Le cabaretier admirait du coin de l’œil la virtuosité de ses deux clients.

Il était continuellement occupé à verser.

Mais ce damné Potoleff semblait avoir bouche cousue.

On eût dit – bien faussement d’ailleurs – qu’il mettait une certaine férocité à déjouer toutes les ruses de son interlocuteur.

Il ne prononçait plus une seule parole qui n’eût rapport au jeu.

Il semblait qu’il eût oublié toute autre préoccupation.

Minuit sonna.

Déjà le cabaretier, un peu inquiet en raison d’une contravention possible, avait soigneusement clos les volets.

Certes l’aubaine était bonne.

Et les clients étaient d’excellente paye.

Mais enfin il ne lui eût pas déplu d’aller se coucher.

Si bien qu’à la longue, pris d’une irritation qu’il ne pouvait plus contenir, il s’approcha de la table et dit :

— Messieurs, il faut que je ferme.

Benedetto lui lança un mauvais regard.

Quant à Potoleff, il n’entendit même pas.

Cependant, comme l’homme insistait, Benedetto comprit qu’il fallait prendre un parti.

— Que devons-nous ? demanda-t-il.

L’autre dit un chiffre assez rond.

Benedetto jeta un louis sur la table ; puis, posant ses cartes, il se leva, prit le bras de Potoleff et le força à se lever.

Le Russe regimbait.

D’abord sa délicatesse native s’opposait à ce que Benedetto payât, puisque c’était lui, Potoleff, qui avait perdu.

De plus, il ne voulait pas s’arracher aux délices du jeu.

Mais Benedetto était solide.

Moitié par persuasion, moitié par force, il le contraignit à le suivre et à sortir du cabaret, dont les ferrures résonnèrent derrière eux.

Ils se trouvaient en pleine nuit, sur la grand’route.

Ah ! si Potoleff eût pu lire dans l’âme de son agréable compagnon ! Benedetto se demandait comment il arracherait à cet homme le secret qu’il avait besoin de connaître.

S’il eût suffi d’un coup de couteau entre les deux épaules !

Mais à quoi lui eût servi de tuer ce Potoleff, un inconscient qui se trouvait stupidement mêlé à des péripéties dont il ignorait l’importance !

Du reste, saisi par l’air de la nuit, il titubait, et Benedetto avait toutes les peines du monde à le tenir en équilibre.

Où demeurait-il seulement ?

À grand peine Benedetto parvint à lui arracher le mot de Moret.

Eh bien ! il le reconduirait. Potoleff remerciait avec des attendrissements d’ivrogne.

Ils se mirent en route. Parfois Benedetto était tenté de le pousser dans un fossé et de ne s’en plus préoccuper. Et pourtant il devinait qu’il y avait là un danger.

Ce Valentin Morrel qu’on croyait disparu, perdu quelque part dans les profondeurs des pays hindous, surgissait tout à tout, menace terrible pour des desseins qui constituaient tout un avenir.

C’était le concurrent redouté pour le trésor de Monte-Cristo !

C’était la possession des millions compromise, c’était peut-être l’écroulement de toutes les espérances conçues !

Peu à peu, les jambes de Potoleff s’étaient affermies, et tous deux marchaient assez allègrement.

Ils étaient arrivés sur les bords du Loing, qui coulait, noir et sombre, dans la nuit.

Benedetto s’était décidé à questionner Potoleff franchement, presque brutalement.

Le Russe répondait par des paroles incohérentes dans lesquelles Benedetto essayait en vain de démêler ce qui l’intéressait.

Mais soudain il se produisit un phénomène assez singulier.

Potoleff, comme si quelque ressort eût été tout à coup mis en mouvement, se mit à raconter avec prolixité tout ce qu’il savait, les aventures de Soïloff, de Gordon, de Lewal.

Puis il dit l’arrivée soudaine de Valentin Morrel, la mission qui lui avait été confiée par le club des Terre-Neuve.

C’était comme l’ouverture d’une écluse.

Il ne pouvait rien expliquer, il est vrai, n’ayant que des notions très vagues sur les intérêts qui se débattaient autour de lui et auxquels il restait lui-même parfaitement étranger.

Mais maintenant Benedetto qui l’écoutait avidement reconstruisait toute l’aventure. Oui, Valentin Morrel était parti pour retrouver Gordon et Soïloff, ensevelis sous les ruines du souterrain d’Ischia.

Un hasard pourrait le mettre sur la piste du trésor ; il pouvait encore être mis en relation avec le notaire de Naples. Et alors Cavalcanti échouerait.

Potoleff conclut par un mot malheureux :

— Ça ne fait rien, dit-il de sa voix pâteuse, ils seront bien contents, à la maison, quand je dirai que j’ai fait la connaissance du prince della Gorgona…

Mémoire d’ivrogne ! il se rappelait le nom de Benedetto…

Et cela au moment même où il était nécessaire que personne ne pût être mis sur sa piste !

Qu’était ce club des Terre-Neuve ? Qui sait de quelles ressources il disposait, et aussi quels étaient les documents qu’il avait à sa disposition. Si quelqu’un s’avisait de rechercher quel était ce prince au nom exotique ?

C’était une complication nouvelle.

Il ne fallait pas qu’elle se produisît…

Potoleff était assez niais pour avouer qu’il avait fait des confidences, et dès lors Benedetto serait visé par ses adversaires.

Il fallait que Potoleff se tût…

En ce moment, les deux hommes arrivaient au pont de Moret.

Potoleff désignait de la main une masse blanche qui se détachait dans les ténèbres et qui était, paraît-il, la maison où s’étaient réfugiés les compagnes et les amis de nos héros.

Benedetto n’avait plus rien à apprendre de lui.

Et de lui, il pouvait tout avoir à redouter.

Car maintenant il fallait qu’il espionnât ces gens, qu’il se tînt au courant de leurs projets, de leurs actions.

Et Potoleff aurait pu le reconnaître, le signaler !

Ils étaient alors au bord du Loing, dont le rapide courant mettait dans l’air des bruissements impétueux.

Benedetto laissa passer Potoleff devant lui.

Puis, rapide, il lui jeta par derrière les deux mains à la gorge.

Potoleff, suffoqué, eut une brusque cambrure des reins, comme pour s’arracher à cette redoutable étreinte.

Mais Benedetto ne lâchait pas.

Il sentit son adversaire faiblir ; la congestion, aidée par l’ivresse, se déclarait.

Alors, par un dernier effort, Benedetto fit trébucher le malheureux et le lança dans la rivière.

L’eau morne s’ouvrit, engloutit le corps…

Puis plus rien !…

L’homme avait coulé à pic.

Benedetto resta quelques instants immobile ; puis, avec un geste insouciant des épaules il s’élança, non sans avoir montré le poing à cette maison, dont la façade lui semblait un visage spectral et menaçant.

Mais au moment où il disparaissait derrière l’arche du pont, il ne vit pas deux faits intéressants.

Le premier, c’était qu’une forme noire s’était glissée dans le lit de la rivière…

L’autre, c’est qu’un autre personnage, qui semblait marcher silencieusement comme une apparition, s’attachait à ses pas, et si rapidement qu’il marchât, le suivait avec une sûreté d’allures qui prouvait un dessein bien arrêté de ne point le lâcher de sitôt.

Et celui-là murmurait :

— Quand je disais que ces titres-là sentaient le roussi !

X

EN CHASSE

Le vrai crime de Potoleff, c’était, dans son insouciance sauvage, de ne se préoccuper que très médiocrement des inquiétudes qu’il inspirait à sa femme et à ses deux filles.

Certes, ce n’était point la crème des époux et des pères.

Mais les affections ne se raisonnent pas.

Mme Potoleff l’admirait, surtout à cause de ses moustaches, essentiellement militaires.

Maxima et Velika l’aimaient parce qu’il était leur père, raison qui répond à tout.

Aussi, quand l’heure avait passé, les angoisses des femmes n’avaient fait que grandir.

C’était un charmant tableau, que celui de cette famille.

Maxima avait installé auprès d’elle le berceau de son enfant, et tout en tendant l’oreille au bruit du dehors, elle berçait doucement l’adorable poupon, qui avait sur les lèvres roses un délicieux sourire.

Velika travaillait à un ouvrage de broderie, tandis que Mme Potoleff, à demi assoupie dans un fauteuil, tressautait d’instant en instant, ouvrant tout grands les yeux pour regarder la pendule, dont les aiguilles marchaient avec leur inexorable persévérance.

Véra songeait.

Depuis la disparition de Soïloff, la jeune femme, minée par la douleur et aussi par l’implacable souvenir du passé, – voyant toujours sous ses yeux le cadavre de l’homme qu’elle avait cru avoir le droit de punir, – n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Son visage était devenu d’une blancheur de neige, et ses yeux, aux reflets d’acier, semblaient agrandis.

De temps en temps, une toux sèche secouait sa poitrine.

Elle se savait condamnée maintenant, quelque chose s’était brisé en elle, et elle comprenait qu’on ne viole pas impunément les règles les plus élémentaires de la charte sociale.

Elle avait voulu tuer ; le remords la tuait à son tour.

Assise à ses pieds, et la contemplant avec une douloureuse expression de pitié, Maïa lui tenait les mains et s’efforçait, à la fraîcheur des siennes, de calmer la fièvre qu’elle sentait courir dans ses veines.

— Plus de minuit ! murmura Maxima. J’ai grand’peur qu’il ne soit arrivé un accident à notre pauvre père.

— Un accident ! s’écria Mme Potoleff en s’éveillant en sursaut. Oh ! c’est impossible ! le général ne peut tarder encore…

— Il faut envoyer à sa rencontre, dit Véra.

Écartant doucement Maïa, elle prit une sonnette et la fit tinter.

Un serviteur parut, ou plutôt l’homme bizarre que l’on connaissait sous le nom de Romain Sauveur.

Aux paroles que lui adressa Véra il répondit :

— Nos amis veillent autour de la maison. Si cependant vous le jugez utile, quelqu’un se détachera pour aller au-devant du général…

— Savez-vous dans quelle direction il est parti…

— Oui, vers Fontainebleau. Nous savons, d’ailleurs, qu’il a de ce côté… des habitudes…

Maxima interrompit d’un regard l’indiscrétion que Romain était trop disposé à commettre.

Potoleff prenait pour prétexte de ses sorties de prétendues études stratégiques qui, bien entendu, n’existaient que dans son imagination.

Mais sa femme croyait en lui avec une telle force qu’il était inutile de la désabuser et de lui apprendre que toute la stratégie du général s’exerçait sur de petits carrés de carton, vulgo cartes à jouer.

À ce moment même, on entendit retentir au dehors le son clair d’un timbre. Romain avait tressailli.

— Qu’est cela ? demanda Véra.

— Ce signal nous apprend qu’il s’est produit un fait anormal. Soyez tranquilles… je cours… En tous cas, vous n’avez rien à craindre.

Il sortit précipitamment, mais à peine fut-il dans le vestibule, qu’il ne put réprimer un cri de surprise et d’angoisse…

Miron était là, le petit gavroche parisien, pliant sous un fardeau énorme, quelque chose de limoneux, de noirâtre, de visqueux.

— Le général ! s’écria Romain.

— Un peu ! fit Miron, et qui vient de faire un rude plongeon…

— Où cela ?

— Eh ! dans le Loing donc !

— Il a glissé, il était ivre ?…

— Oh ! il y a un peu de tout ça… mais on peut bien dire qu’on l’a aidé…

Cependant Romain avait saisi le général dans ses bras et l’avait étendu sur le tapis.

Il s’agenouilla auprès de lui et, se courbant, posa son oreille contre sa poitrine.

— Est-ce que le grand ressort est cassé ? demanda Miron. Dame, j’ai fait ce que j’ai pu… et il n’a pas eu le temps de boire une bien grosse goutte…

Romain d’un signe lui imposa le silence.

Au même instant, la porte s’ouvrit violemment et Mme Potoleff accourut, suivie de ses deux filles et de Véra…

Quand la pauvre femme aperçut cette masse inerte, quand elle vit cette face verdie, ces moustaches – tant respectées – dans lesquelles des herbes s’étaient insolemment enchevêtrés, elle poussa un cri désespéré et elle se jeta sur le corps, qu’elle enveloppa de ses deux bras.

Mais, à ces effusions sentimentales, Potoleff répondit par un sourd grognement.

— Vivant ! s’écria Véra. Il faut le soigner, vite !…

Mme Potoleff s’arracha à cette étreinte désespérée, d’autant que Potoleff, revenant à lui, jouait des pieds et des mains pour se redresser.

— Allons, dit Romain, ça ne sera rien.

Puis, se penchant vers Miron :

— Rapidement… ne fais qu’un saut, et va avertir M. Bouche-Rouge.

— On y va… répliqua l’ancien marmiton. Mais où est-il ?…

— Sois tranquille, il n’est pas loin, à l’auberge de Maintenon…

— Bon ! cinq minutes…

Cependant Potoleff, rentrant dans la vie, surexcité par l’alcool qu’il avait absorbé et dont l’eau bue depuis n’avait pas absolument conjuré les effets, se débattait comme un beau diable entre les bras de Romain, qui fort heureusement avait le poignet solide.

Le brave général fut étendu sur son lit.

Puis il ouvrit nettement les yeux.

Il vit autour de lui sa femme, ses filles et Véra qui le regardaient, les unes avec une expression d’inquiétude, la dernière avec un certain dédain des moins encourageants.

Tout d’abord il ne comprit rien.

Où était-il ? Que s’était-il passé ? Comment se trouvait-il sur ce lit ? Et puis ce qui était profondément désagréable, c’était la sensation du froid que lui communiquaient ses vêtements mouillés.

Il grelottait.

Il fallait tout d’abord le changer de vêtements. Sur un signe de Romain, Mme Potoleff comprit et resta seule avec le serviteur.

Potoleff fut déshabillé en un tour de main.

Romain le frictionna à lui arracher la peau. On l’enveloppa de flanelle du cou aux chevilles, on lui enfonça jusqu’aux oreilles un profond bonnet de coton qui lui donna bien la plus épouvantable physionomie du monde ; on accumula sur lui une montagne de couvertures, de peaux de bêtes et d’édredons. Et finalement Mme Potoleff qui, en s’approchant d’un peu près, avait aspiré les effluves poivrés des libations récentes, croisa ses deux bras sur sa poitrine et demanda d’une voix autoritaire que le Russe ne lui avait jamais connue :

— Ah çà ! monsieur Potoleff, peut-on savoir d’où vous venez ?

Potoleff crut prudent de ne répondre que par un rugissement.

Le bon Romain vint à son secours.

— Oh ! madame, je crois qu’en ce moment le général a surtout besoin de repos.

Elle regarda le serviteur de ses yeux éclairés par une sourde colère ; mais en somme, c’était une bonne femme, et elle était bien contente, au fond, que la chose fût moins grave qu’elle ne l’avait cru au premier coup d’œil.

— C’est bon, c’est bon, murmura-t-elle. Vous avez raison, ce sont des comptes que l’on réglera plus tard.

Puis, d’une voix plus douce :

— Vous m’affirmez qu’il n’y a pas de danger ?

— Aucun. Une secousse un peu rude. Le général aura trébuché. Il a glissé dans la rivière, par bonheur on l’a sauvé à temps. Après une bonne nuit, je suis certain qu’il n’y paraîtra plus…

Elle se pencha vers son mari :

— Monsieur Potoleff, dit-elle brusquement, comment vous portez-vous ?

— Mieux… beaucoup mieux, chère amie, murmura le Russe d’une voix pâteuse. Seulement j’ai une fameuse envie de dormir…

— Eh bien ! dormez… nous causerons demain.

— Oui… chère amie… tout à votre disposition… je vous expliquerai…

À ce moment, on frappa à la porte et Miron parut.

— La personne est là, dit-il.

— Madame, dit Romain à Mme Potoleff, vous pouvez être sans inquiétude… nous répondons de votre mari… Mais il y a là quelqu’un qui a quelques renseignements à lui demander.

Bouche-Rouge parut.

Potoleff le reconnut et se cacha la tête sous ses couvertures.

Il avait quelque honte, le brave homme !

Bouche-Rouge s’approcha de Mme Potoleff, la rassura en quelques mots, puis la conduisit doucement jusqu’à la porte.

Elle sortit, non sans avoir jeté du côté du lit un regard de regret.

— Laisse-nous, Romain, dit Bouche-Rouge. J’ai à causer avec monsieur.

— Vous connaissez les détails de l’aventure…

— Oui, oui, fit Bouche-Rouge, et j’en sais plus que tu ne crois.

Romain s’inclina et sortit.

Bouche-Rouge, d’un tour de main, rabattit la couverture, mouvement qui mit à découvert le masque bizarre du général qui semblait des plus penauds.

Bouche-Rouge s’assit sans façon auprès de son lit.

— Ça, mon brave, dit-il, vous avez bien failli périr…

— Hélas !

— Êtes-vous sûr qu’il n’y ait pas de votre faute ?…

— Oh ! je vous affirme !…

— Mon cher monsieur, je vous engage à être franc : en premier lieu, parce que tout mensonge serait inutile…

— Oh ! alors !…

— De plus, parce que vous commettez des imprudences qui peuvent compromettre des vies précieuses que nous nous sommes engagés à défendre et qu’il nous faut sans doute réparer vos bévues…

Le mot était dur. Potoleff eut une grimace significative.

— Tout d’abord où êtes-vous allé ce soir ?

— Je suis allé… me promener…

— Et c’est sans doute sur la route que vous avez absorbé les liqueurs frelatées dont le parfum, âcre et sûr, remplit cette chambre…

Potoleff retint sa respiration, ce qui l’empêcha de répondre.

— Je comprends votre hésitation, reprit l’Irlandais. Aussi bien je veux vous aider… Vous êtes solide, n’est-il pas vrai ?…

Potoleff sortit des draps son bras musculeux et fit rouler ses biceps.

— Fort bien ! De plus, je sais que vous êtes courageux !

— Personne n’a jamais fait peur à Potoleff, articula le Russe avec une certaine crânerie.

— Voilà donc qui est acquis ! Alors comment expliquez-vous qu’un homme seul ait pu vous jeter à l’eau, comme un chien qu’on veut noyer ?…

— Moi… comme un chien !… Ah ! je vous prie…

— Si la comparaison vous déplaît je la retire. En tous cas, elle rend exactement ce qui s’est passé… Un homme vous a pris par le cou et vous a jeté à l’eau, voilà le fait… Le niez-vous ?

— Hélas ! non !…

— Cet homme est-il plus robuste que vous ? ou bien avez-vous été lâche ? Non, n’est-ce pas ? Alors il faut bien chercher une autre explication… et, si vous me le permettez, je vais vous la donner… Vous êtes allé dans quelque cabaret vous enivrer avec on ne sait qui… et le particulier, peut-être après vous avoir volé, a profité de votre état d’ébriété pour se défaire de vous… Est-ce cela, oui ou non ?…

Potoleff s’était à demi redressé ! En somme, il constatait que, dans cet interrogatoire, il n’avait pas le bon bout.

Comme le lui avait fait très justement observer Bouche-Rouge, il était absolument inutile de dissimuler…

Alors, avec un superbe mouvement d’héroïsme, Potoleff dit :

— Et bien ! vous allez savoir tout. Oui, je suis un gueux, un misérable… mais que voulez-vous ? je suis habitué à une vie active… moi ! Je me morfonds ici !…

— Bon. C’est utile à noter. On tâchera de vous donner de l’occupation ; mais revenons à votre soirée. Donc vous êtes allé…

— À un cabaret…

Et naïvement, Potoleff raconta les premiers accidents, la bataille qui s’était engagée entre lui et ses peu délicats acolytes, et enfin l’apparition du preux chevalier qui l’avait arraché au péril.

— Et quel était ce personnage ?

— Oh ! un homme du meilleur monde… un grand seigneur italien…

— Qui allait, la nuit, dans un bouge !

— J’y étais bien, moi ! fit piteusement Potoleff.

— Et ce grand seigneur s’appelle ?…

— Le prince della Gorgona…

Bouche-Rouge regarda Potoleff en face, se demandant si en vérité le bon Russe ne se moquait pas de lui.

Mais Potoleff avait la naïveté peinte sur le visage…

— Della Gorgona, reprit Bouche-Rouge. Et vous avez passé la soirée avec lui ?…

— Une soirée très agréable, je vous jure.

— Vous avez joué… et vous avez causé…

— C’est cela.

— Et bu, aussi !… Or, comment expliquez-vous, général, qu’un si grand seigneur que cela, un prince, ayant eu l’honneur d’apprécier les charmes de votre société, ait ensuite jugé à propos de vous jeter à l’eau ?…

Potoleff resta bouche béante. En vérité, il était tellement étourdi par les fumées de l’alcool qu’il se souvenait à peine de ce qui s’était passé. Il avait la sensation d’une pression subite au cou, puis d’une perte d’équilibre et d’une immersion fort désagréable.

— Oh ! ce ne peut être lui, commença-t-il.

— Qui donc, alors ? Avez-vous rencontré quelque autre personne !

— Non.

— Alors concluez… Mes hommes, qui veillent à votre sécurité et à celle des personnes qui se trouvent ici, ont vu, parfaitement vu, la silhouette de deux individus dont l’un précipitait l’autre dans la rivière… et comme vous ne pouvez prétendre que ce soit vous qui ayez jeté l’autre à l’eau…

— C’est vrai !

— Donc c’est le prince della Gorgona qui a fait le coup. Est-ce logique ?

— Absolument logique, hélas !

— Voyons maintenant.

Bouche-Rouge attira à lui le paquet de vêtements de Potoleff, et fouillant dans les poches :

— Voici votre portefeuille… voici votre bourse… donc on ne vous a pas volé !

— Oh ! un prince…

— Della Gorgona, c’est entendu. Mais il faut pourtant que ledit prince ait eu une raison pour vouloir se défaire de vous… L’aviez-vous insulté ?

— Non pas… Nous avions causé très amicalement… Je lui avais dit que je m’ennuyais ici… que je cherchais des distractions…

Bouche-Rouge se leva et, se posant en face de Potoleff, qu’il semblait fasciner de son regard perçant :

— Un dernier élan de franchise, dit-il d’une voix grave. À cet inconnu, vous avez parlé de ce qui se passait ici…

Potoleff baissa la tête :

— Vous avez raconté des faits, prononcé des noms… Monsieur, sur votre honneur, je vous adjure de répondre.

Potoleff était vaincu. Cet appel à son honneur fut décisif. Dégrisé d’ailleurs, il se rappelait les indiscrétions qu’il avait commises, et il en éprouvait un réel remords.

Il avoua tout.

Ainsi il avait nommé Valentin Morrel, Maïa, les titres indiens du jeune homme. Il avait parlé de Soïloff, de Gordon, de Georges Lewall ; il avait dit quels étaient les locataires de la petite maison de Moret…

Bouche-Rouge avait écouté silencieusement.

Il cherchait à deviner quelle corrélation pouvait exister entre ces indiscrétions et la tentative de meurtre dont Potoleff avait été victime.

Quand le Russe eut achevé, il garda le silence, piteusement, examinant son interlocuteur et prêt à recevoir la douche de reproches qu’il prévoyait.

Bouche-Rouge passa sa main sur son front, puis, tendant à Potoleff sa main tout ouverte :

— Allons, dit-il, en tout cela, il n’y a pas grand mal.

— Vrai ! vous ne m’en voulez pas trop !

— Vous eussiez mieux fait de vous montrer moins expansif ; mais enfin on n’est pas parfait. Reposez-vous, dormez, et demain nous recauserons de tout cela.

— Mais, fit Potoleff, si vous croyez sérieusement que ce soit le prince della Gorgona qui a voulu me tuer, il faut le faire arrêter…

— Peut-être me suis-je trompé ! Un prince… songez donc !…

— C’est ce que je me disais…

— Nous étudierons tout cela. À demain…

Et Bouche-Rouge, quittant la chambre de Potoleff, revint dans le petit salon où se trouvaient les femmes.

— Eh bien ! lui demanda anxieusement la générale.

— Rien de grave… Votre mari sera sur pied demain. Retournez auprès de lui, et ne le grondez pas trop.

Puis se tournant vers Véra :

— J’aurais un mot à vous dire.

— Nous vous laissons, dit Mme Potoleff qui emmena ses filles.

Véra et Bouche-Rouge restèrent seuls :

— Que se passe-t-il ? demanda Véra Kleonoff. Quelque nouveau danger menace-t-il nos amis ?

— Je ne sais encore rien de positif. Mais un personnage qui se fait appeler prince della Gorgona – un nom d’opérette – a tenté d’assassiner le général.

— Pour le voler ?

— Si ce n’était que cela ! Mais ce Potoleff de malheur, dans un moment d’ivresse, lui a livré la plus grande partie de nos secrets… à ce prétendu prince qui l’en a récompensé en essayant de le tuer…

— Voilà qui est singulier… Quel intérêt ?

— Je n’en vois qu’un. Cet homme aura craint que, s’il nous tendait quelque piège, Potoleff le reconnût…

— C’est possible. Qu’allez-vous faire ?

— Redoubler de prudence… savoir ce qu’est cet homme, et au besoin… nous arriverons bien à le mettre hors d’état de nous nuire.

À ce moment, Romain entra.

— Maître, dit-il, l’homme qui a voulu assassiner le général est un aventurier arrivé il y a deux jours à Fontainebleau avec un second personnage qu’il appelait son fils et auquel il donnait le nom de comte de Monte-Fiore.

— Comment sais-tu cela ?

— Un de nos hommes l’a suivi jusqu’à Fontainebleau et a obtenu ces renseignements à l’hôtel qu’il habite…

— Bien cela, mon vieux serviteur. Est-ce tout ?

— Non ! Le comte de Monte-Fiore est parti aujourd’hui même pour Paris…

— Ah ! et enfin…

— Enfin, je connais quelqu’un qui pourra donner sur son compte des renseignements positifs…

— Et qui donc ?

— La folle que nous avons recueillie sur la route et qui loge là-haut avec la petite Agostina…

— Elle le connaît donc ?

— Certainement, puisque le voyant arriver en chaise de poste avec des allures princières, elle a tendu le poing vers lui en l’appelant voleur ! scélérat !…

— Mais tu me dis que cette femme est folle…

— Depuis qu’elle est auprès de nous, elle est plus calme, et je ne désespère pas de la faire bientôt parler.

— Bien. Je la verrai demain. Veille de ton côté… Je télégraphierai immédiatement à Valentin de se tenir sur ses gardes… Je prévois des dangers… mais en vérité je crois que nous sommes assez forts pour résister…

— Hélas ! fit Véra. Qui sait si Soïloff, si Gordon n’ont pas déjà succombé ?…

— J’ai confiance, dit Bouche-Rouge d’une voix grave. La bonne cause triomphera.

Et pendant qu’ils couraient ainsi, Potoleff s’endormant d’un sommeil réparateur rêvait aux parties de piquet qui avaient eu un dénouement si inattendu.

XI

CE QUE SAVAIT LA FOLLE

Dans une chambre du deuxième étage de la maison de Moret, l’Italienne était étendue sur son lit, dormant.

Cette femme, que nos amis avaient rencontrée dans des conditions si singulières et qui, on s’en souvient, portait des bijoux de grand prix dont la valeur était si peu en rapport avec sa situation actuelle, puisqu’elle mourait littéralement de faim, était une femme de trente-cinq ans environ, ayant le type pur et superbe des Transtévérines.

Nous disons trente-cinq ans, et cependant les fils d’argent qui marbraient sa chevelure, les fatigues qui avaient plissé ses yeux et pâli son teint lui eussent fait attribuer un âge plus avancé…

Cependant, depuis qu’elle avait été l’objet des soins affectueux de ceux qui l’avaient recueillie, l’expression d’angoisse qui crispait ses traits avait peu à peu disparu.

Et en ce moment, alors qu’elle reposait paisiblement, il semblait que sa physionomie reprît sa placidité.

Le jour venait de se lever.

La petite Agostina, qui la veillait avec une assiduité quasi filiale, obéissant à cet instinct inné de protection qui est dans le cœur de toutes les femmes, s’était agenouillée auprès de son lit et, inquiète et attentive, la contemplait comme si sur ce visage elle eût cherché à retrouver je ne sais quels souvenirs effacés.

La chambre qu’elles occupaient était située dans un petit pavillon à l’extrémité du jardin. Il se penchait au-dessus du Loing, dans lequel il mirait son petit toit pointu, qui lui donnait un faux air de tourelle du Moyen-Âge.

Nous l’avons dit, il était encore de grand matin.

L’aube était grise et le silence complet.

Au pied du pavillon se trouvait une sorte de hangar en bois tombant de vétusté, mais qui l’été disparaissait sous les feuilles de la vigne folle et du houblon.

Or, au moment même où Agostina remplissait auprès de la folle son rôle de petite sœur de charité, les planches de la masure s’écartèrent.

Une tête en sortit lentement, se tournant à droite et à gauche, comme pour examiner les environs.

Puis une forme humaine se dressa tout entière :

— Allons, Romaniche, murmura l’homme, tu as trouvé le nid. À toi maintenant de prendre l’oiseau.

Encore une fois, Romaniche regarda autour de lui et, sûr cette fois de n’être pas découvert, il rampa jusqu’au pavillon.

La perte était entr’ouverte ; il la poussa et, avec des précautions infinies, il pénétra à l’intérieur.

Il fallait que le misérable eût une grande habitude des expéditions de ce genre, car en vérité il n’éveillait pas le moindre écho, et qui ne l’eût pas vu n’aurait pu soupçonner sa présence.

Il parvint ainsi jusqu’à la porte de la chambre dans laquelle se tenaient l’Italienne et Agostina.

Il se pencha à la serrure et regarda.

— C’est bien elle, pensa-t-il. Ah ! Agostina, tu croyais m’échapper. Mais, si bien que ton misérable complice m’ait attaché, il ne se doutait pas que mes camarades me délivreraient si tôt.

« Quant à savoir quelle direction tu avais prise avec cet imbécile de marmiton, ce ne fut pas difficile.

« Je t’ai suivie à la piste et, la chance m’aidant un peu, je n’ai pas eu de peine à te retrouver.

« Maintenant, ma belle, à nous deux !

« Pas d’imprudence, et je saurai bien remettre la main sur toi. Et cette fois, je te jure que tu ne m’échapperas plus.

Ce Romaniche, dont nous connaîtrons bientôt le véritable métier, avait une physionomie ignoble et bestiale.

De son observatoire, il contemplait avec des contractions de visage la charmante jeune fille, dont le corps souple se détachait sous le peignoir de nuit qui l’enveloppait.

— Mais avec qui donc est-elle ? se demandait le bandit.

En effet, le visage de la dormeuse était dans l’ombre, et il lui était impossible de distinguer ses traits.

— Bah ! fit-il, il faudra bien qu’elle sorte ; je la suivrai… et du diable si je ne saisis pas l’occasion de m’emparer d’elle…

À ce moment, il entendit une voix douce qui s’échappait du lit, et se tapissant contre la muraille, il prêta une oreille attentive.

En effet, la folle venait de s’éveiller.

Elle avait ouvert les yeux, et comme Agostina s’était penchée vers elle, elle contemplait le doux visage qui semblait une apparition.

Puis ses lèvres s’agitèrent, et elle murmura :

— Où suis-je ?

Or, ces mots furent prononcés en italien, et voici que la petite Agostina, tout naturellement, et comme sans y songer, répondit dans la même langue :

— Chez des amis ; n’ayez pas peur !

L’inconnue referma un instant les yeux, délicieusement bercée par cette voix fraîche et jeune.

Agostina reprit, toujours en italien :

— Souffrez-vous ? Vous sentez-vous mieux ?

Un long soupir lui répondit.

Puis la femme, portant sa main à son front, un flot de larmes jaillit de ses yeux.

— Vous pleurez ! s’écria Agostina, se jetant à son cou. Quels sont vos chagrins ? Dites-les moi, je vous consolerai !…

Et elle couvrait son visage de baisers.

L’inconnue l’attira dans ses bras ; puis, d’une voix à peine perceptible.

— Que s’est-il donc passé ? murmura-t-elle. En vérité, je ne sais plus…

Puis, tressaillant tout à coup :

— Ah ! je me souviens… Non, non… Je ne veux pas !… Je veux être libre… Mon enfant, il faut que je la retrouve !…

Et elle serrait plus fort Agostina contre sa poitrine.

— Oh ! parlez, parlez, reprit la jeune fille, parlez et pleurez… cela vous fera du bien.

— Je vous en prie, dites-moi ce qui s’est passé… expliquez-moi pourquoi je suis ici…

— Je vous dirai ce que je sais… Vous étiez seule sur la route… vous étiez malheureuse… vous aviez faim… Nos amis vous ont rencontrée, et ils vous ont amenée dans cette maison… Vous n’avez rien à craindre.

— Sur quelle route ?…

— Sur la route de Paris à Fontainebleau…

— Paris !… oui, oui, c’est bien cela !…

Et dans les contractions du visage de la malheureuse on voyait qu’elle faisait d’immenses efforts pour rassembler des souvenirs qui lui échappaient…

À ce moment, Romaniche, qui épiait toujours au dehors, entendit du bruit. Quelqu’un s’approchait du pavillon.

Il se pencha sur l’escalier et vit quelqu’un qui s’y engageait.

D’un bond, il gravit quelques marches et se blottit dans un coin, immobile.

C’était Bouche-Rouge, l’Irlandais, qui, fidèle à sa parole, se rendait auprès de l’inconnue que Bobichel avait recueillie sur la route.

Il frappa doucement à la porte.

— Qui est là ? murmura l’inconnue. J’ai peur !

Déjà Agostina était allée vers la porte et l’avait entr’ouverte.

— Comment va notre malade ? demanda Bouche-Rouge.

— Oh ! beaucoup mieux !…

— Est-elle en état de m’entendre ?… de me répondre ?

— Je le crois. Si vous voulez attendre un instant, je vais tout disposer pour qu’elle puisse vous recevoir.

— J’attendrai.

Certes, si quelqu’un n’était pas à son aise, c’était le misérable Romaniche.

Quel était cet homme, nos lecteurs le savent déjà. Bohémien par le sang, mais surtout bandit par nature, ce misérable, qui faisait tous les métiers, – bateleur, voleur et assassin au besoin, – avait pris depuis de longues années cette industrie de voler le plus souvent, d’acheter quelquefois pour une misérable somme des enfants qu’il amenait à Paris et qu’il exploitait odieusement en les exhibant dans les foires ou en les livrant à la mendicité.

Ainsi, depuis dix années, la petite Agostina était tombée entre ses mains.

Dans quelles circonstances, nous le saurons bientôt.

Mais pour celle-ci, le misérable avait des desseins plus odieux encore.

Il s’était pris d’une passion de brute pour cette enfant si fine, si délicate, qui ressemblait à une délicieuse statue de madone.

Amour infâme qu’il n’avait pas encore osé assouvir, mais dont l’âpreté lui brûlait le cerveau et mettait du feu dans sa poitrine.

Elle lui avait échappé. Il l’avait poursuivie. Il ne songeait qu’à la ressaisir, prêt à tous les crimes pour s’emparer de sa proie.

Cependant Bouche-Rouge ne soupçonnait pas sa présence.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Puis la porte s’ouvrit de nouveau.

— Vous pouvez entrer, dit Agostina.

L’Italienne était assise dans un fauteuil. Elle regarda avec une curiosité craintive l’homme qui s’avançait vers elle.

Bouche-Rouge la salua respectueusement. Il l’examinait et constatait sur la physionomie un changement complet.

Lorsque Romain l’avait conduite dans la maison de Moret, la pauvre femme avait au front, aux yeux, les lignes indéniables de l’égarement, de la folie.

Maintenant une placidité douloureuse avait remplacé cette exaltation fiévreuse.

— Madame, lui dit Bouche-Rouge, notre devoir est de secourir ceux qui souffrent ; le hasard vous a amenée au milieu de nous ; qui que vous soyez, quelles que soient les douleurs qui vous accablent, ayez confiance en nous, et s’il est au pouvoir des hommes de vous secourir, de vous défendre, sachez que jamais vous ne rencontrerez amis plus dévoués que nous.

À mesure qu’il parlait, le visage de l’Italienne se rassérénait de plus en plus. On devinait qu’elle se sentait en toute sécurité, qu’une impression de confiance, d’espérance surtout, se répandait en elle.

Elle fit un mouvement comme pour s’agenouiller devant celui qui lui parlait. Bouche-Rouge la prévint et, la contraignant doucement à se rasseoir :

— Madame, lui dit-il, peut-être pourrez-vous nous rendre, à nous aussi, un grand service… Je vous demande seulement de me répondre en toute sincérité.

— Interrogez-moi, dit-elle. Aussi bien j’ai besoin moi-même de rassembler mes souvenirs… Si vous saviez tout ce que j’ai souffert !… Depuis dix ans… dix longues années… ce que j’ai souffert est horrible…

— Vous êtes Italienne ?

— De Florence.

— Votre nom ?

— Giulietta Verga… J’ai trente-deux ans… et voilà dix années que je ne vis pas… Oui, je me rappelle maintenant. Hélas ! mon histoire est celle de beaucoup de pauvres femmes.

« Mais la fatalité a jeté sur mon chemin un être criminel qui m’a fait subir toutes les tortures… Mais je le retrouverai… je me vengerai…

Elle s’arrêta tout à coup ; puis, portant la main sur son front :

— Mais où donc l’ai-je revu ? car je l’ai revu, oui ! Il passait orgueilleux, insolent, riche… tandis que moi !…

Bouche-Rouge se souvint alors de ce que lui avait dit Romain.

— Rappelez vos souvenirs, dit-il. Cet homme, n’est-ce pas à quelques pas d’ici, sur la route, que vous l’avez vu passer ?… Une lueur de raison a traversé votre esprit, et vous vous êtes élancée sur lui… en l’appelant traître ! scélérat !…

— Oui ! oui !…

— Mais, cet homme, quel est-il ?

— Son nom, est-ce que je le connais ?… Là-bas, à Florence, on l’appelait d’abord Bartolomeo Scozzone… puis, comte Cavalcanti. C’est ainsi qu’on le nommait à Pise…

— Cavalcanti ! fit Bouche-Rouge, qui connaissait ce nom, si intimement mêlé aux aventures de Monte-Cristo. Mais son père ?…

— Son père était un chevalier d’industrie… Sa mère tenait une maison de jeu.

— C’est bien cela !

— Et cet homme !

— Cet homme m’a séduite, moi, pauvre jeune fille qui ne savais rien de la vie… Est-ce que je lui avais seulement demandé qui il était ?… Il était jeune, il était beau… je l’aimai…

À ce moment, sur un signe de Bouche-Rouge, Agostina était sortie.

— Un mot, interrompit Bouche-Rouge ; cet homme, c’est bien lui que vous avez reconnu sur la route…

— Oui !

— C’est lui qui se fait appeler maintenant le comte de Monte-Fiore.

— Monte-Fiore… c’est bien cela… À Rome il a aussi porté ce nom !…

— Continuez… continuez !…

— Que vous dirai-je, que vous n’ayez déjà deviné ?… J’étais orpheline… mon père m’avait laissé une petite fortune… j’étais seule… je crus à cet homme !…

« Pendant quelques mois, je crus au bonheur !

« Tant il y a de confiance dans les âmes faibles !

« Il s’était engagé sur l’honneur à me donner son nom. Et d’ailleurs, est-ce que je pensais à rien exiger de lui ?… Je l’aimais !…

« Je devins mère !…

« De ce jour-là, ma vie devint un horrible supplice ! L’amour que jusque-là ce misérable avait feint se transforma tout à coup en haine…

« J’étais en butte aux plus mauvais traitements… il m’avait dépouillée de tout ce que je possédais… je souffrais mille morts ; mais je me consolais en tenant dans mes bras mon enfant… ma chère et douce petite fille…

L’Italienne fut interrompue par ses sanglots :

— Remettez-vous, madame, dit Bouche-Rouge ; je vous l’ai dit, vous êtes ici au milieu d’amis dévoués… et s’il est possible d’adoucir vos maux…

— Hélas ! non, tout est fini pour moi… Maintenant que j’étais mère, je sommais le misérable de tenir ses serments… de donner un nom à son enfant. Il ricanait et me raillait…

« De Florence, où je l’avais connu, il m’emmena à Pise.

« Je le suivais sans défiance. Je ne pouvais croire qu’un homme fût assez criminel pour mentir ainsi à sa parole, et j’espérais toujours…

« Cependant nos ressources s’épuisaient… Il n’en demandait qu’au jeu, et, si la fortune l’avait favorisé, il dépensait tout en orgies et en débauches.

« Ce que j’ai souffert alors, vous pouvez le deviner, et je ne croyais pas qu’il fût donné à une créature humaine de subir de plus horribles tortures.

« Il devait me détromper.

« Je ne sais si vous ajouterez foi à mes paroles ; ce qu’a fait cet homme est tellement hideux qu’à peine on peut y croire…

« Un jour, Cavalcanti me demanda de lui livrer les quelques bijoux qui me restaient et que je conservais comme une suprême ressource pour sauver mon enfant de la faim…

« Avec une énergie dont je ne me serais pas crue capable, je refusai opiniâtrement.

« Menaces, violences, je résistai à tout.

« — Tu tiens à tes diamants ! me dit Cavalcanti au paroxysme de la rage. Eh bien, prends garde, car je te prendrai le plus beau de tous !

« Je n’attachai d’abord aucune importance à ces paroles. J’étais habituée de sa part aux menaces les plus excessives.

« Plût à Dieu que j’eusse compris alors l’épouvantable signification de ses paroles.

« Deux jours après, en m’éveillant, comme j’étendais la main vers le berceau de ma fille bien-aimée, j’éprouvai une émotion horrible.

« Le berceau était vide.

« À demi folle de terreur, je m’élançai hors de mon lit.

« Je criai, j’appelai. L’enfant ne me répondait pas.

« Que pouvait-il s’être passé ? Ma chère petite était trop faible encore pour être sortie seule de son berceau… il fallait qu’on l’eût prise…

« Prise ! volée !… Je me jetai sur le berceau, dont j’arrachais inconsciemment les draps, les langes… Un papier s’en échappa…

« Et savez-vous ce qui était écrit sur ce papier ?

« Je vous ai dit que je prendrais votre plus beau diamant… j’ai vendu votre enfant ! »

« Oui, cela avait été tracé par la main même du père !

« Je tombai de toute ma hauteur !… Que se passa-t-il alors ? Je n’en sais rien… ou plutôt je l’ai compris tard, bien longtemps après !…

« Le désespoir avait brisé ma raison…

« J’étais folle !

« Des personnes charitables s’intéressèrent à moi ; je fus placée dans un asile, où je restai pendant de longues années. C’était à Rome.

« Peut-être aurais-je été plus heureuse si la folie eût toujours hanté mon cerveau ; mais j’avais des heures de lucidité pendant lesquelles la mémoire me revenait. Et alors, avec des cris douloureux, j’appelais mon enfant…

« J’avais pu faire peu à peu le récit complet de mes aventures.

« On rechercha les traces de Cavalcanti.

« Il avait disparu. Je ne doutai pas alors qu’il eût changé de nom ; je savais que cet aventurier était prêt à tout pour se procurer des ressources.

« Mais l’enfant ! Tout ce que je pus apprendre, c’est qu’on avait vu ce misérable livrer ma pauvre petite fille à un des marchands ambulants qui suivent les troupes de Bohémiens, de romanichels, comme on les appelle…

« Que pouvait-elle être devenue ?

« Pendant dix années, la douleur, les espérances tantôt éveillées tantôt évanouies, me retinrent dans un état flottant entre la raison et la folie…

« Plusieurs fois, j’avais supplié qu’on me rendît la liberté. Peut-être s’y fût-on décidé ; car il arrivait que pendant des semaines entières je semblais jouir de toute ma raison.

« Mais une nouvelle crise survenait.

« Et force était bien aux plus bienveillants de me refuser ce que je sollicitais.

« Un jour, il y a de cela un mois environ, un journal tomba entre mes mains. Le hasard a parfois d’étranges caprices. Comme je jetais des yeux indifférents sur cette feuille, qui me parlait d’événements incompréhensibles pour moi, depuis si longtemps séparée du monde, un nom frappa tout à coup mon attention…

« Et ce nom, c’était celui de Cavalcanti…

Disant cela, l’Italienne avait vivement fouillé sous sa poitrine et en avait tiré une feuille du Sémaphore de Marseille.

— Lisez, dit-elle à Bouche-Rouge.

Il la prit et lut à voix haute.

« Hier un épouvantable incendie a éclaté dans un groupe de masures, derrière les allées de Meilhan. Le feu menaçait de gagner les quartiers environnants, et n’a pu être coupé qu’à grand’peine. Les pertes sont considérables. Au début de l’incendie, une femme qui était couchée dans un de ces misérables logis était sur le point de périr, quand un voyageur, un Italien, le signor Giacomo Cavalcanti, s’est élancé dans les flammes et a sauvé la malheureuse. Il s’est dérobé modestement à l’ovation de la foule. »

— Eh bien ? demanda Bouche-Rouge, quand il eut achevé sa lecture.

— Ce nom de Cavalcanti était pour moi toute une révélation, reprit Giulietta ; ce prénom de Giacomo était celui qu’il substituait d’ordinaire à celui de Bartolomeo. Plus de doute pour moi ; j’étais de nouveau sur la trace du ravisseur de mon enfant…

— Et ne vous étiez-vous pas trompée ?

— Non certes. En ce moment, il m’était impossible d’obtenir une mise en liberté ; mon dernier accès ne datait pas d’un temps assez long. Aussi, me décidai-je à ne rien demander.

« Je me montrai aussi docile que possible.

« J’endormis toutes les défiances…

« Et pendant la nuit, je parvins à m’enfuir.

« Ne me demandez pas comment j’ai pu gagner la France. Depuis cette heure, je vis dans un rêve… Je sais que j’ai été secourue par pitié, que des charretiers ont eu miséricorde ; je suis arrivée à Marseille…

— Et là ?

— Là, j’ai appris que Giacomo Cavalcanti s’était embarqué pour une destination inconnue…

— Et vous n’avez pu obtenir aucun autre renseignement…

— J’ai su seulement qu’il avait quitté le port de Marseille presque en même temps qu’un autre navire qu’on appelle l’Alcyon

— L’Alcyon ! s’écria Bouche-Rouge. Et savez-vous quels étaient les passagers ?…

— On m’a parlé d’un Russe et d’un Anglais…

— Soïloff ! Gordon ! c’étaient eux. Mais continuez… Ah ! vous ne savez pas à quel point ces révélations sont importantes pour nous… Qu’avez-vous fait alors ?

— Je ne savais que résoudre… J’attendis… mêlée aux femmes les plus misérables de Marseille, allant tous les jours sur le port, épiant l’arrivée de tous les navires… Déjà trois semaines s’étaient écoulées…

« Un matin, comme j’arrivais au port, quelqu’un me dit que le bateau qui avait emmené ceux que j’attendais était revenu pendant la nuit… qu’il y avait là deux voyageurs, dont l’un était blessé, et que je les trouverais sûrement dans la ville…

« Je parcourus Marseille, je fouillai tous les hôtels, le plus souvent repoussée, rebutée… que vous dirai-je enfin ! Ils étaient partis pour Paris… À Paris ils avaient donné des ordres pour être menés en poste jusqu’à Fontainebleau…

« Je me mis en marche, à pied, résolue à les atteindre…

« Cavalcanti avait repris son nom de Monte-Fiore. Avec cet indice j’étais certaine de ne plus perdre ses traces…

« J’arrivai ici, épuisée, mourante.

« De nouveau la folie – ou plutôt une fièvre brûlante, douloureuse, – m’avait ressaisie… Je tombai sur la route, près de mourir…

« Quand tout à coup une calèche est passée près de moi…

« Oh ! je n’ai pas douté un seul instant…

« Je l’ai reconnu, lui, le voleur, le vendeur d’enfants !…

« Je me suis élancée. Mais la force m’a manqué… je suis retombée… et, depuis, je ne sais ce qui s’est passé… Je suis désespérée…

Bouche-Rouge lui prit la main :

— Ayez confiance, vous dis-je. Ainsi, l’homme qui porte le nom ce Monte-Fiore n’est autre, selon vous, que ce Giacomo Cavalcanti. Mais, dites-moi, quel âge a ce Cavalcanti ?

— À peine trente ans…

— N’avez-vous pas eu connaissance d’un autre personnage ayant porté ce même nom ?…

— Je sais qu’autrefois son père, ce Bartolommeo Scozonne dont je vous ai parlé, s’était fait appeler le major Cavalcanti…

— N’avait-il pas un frère ?

— Peut-être… Il m’a parlé quelquefois d’un aventurier… qui, d’après lui, n’était pas de sa famille, était un enfant trouvé et qui avait porté le nom de Benedetto Cavalcanti…

— Benedetto ! s’écria Bouche-Rouge. Oh ! tout s’éclaire d’une lumière nouvelle. Ce prétendu prince de Gorgona… Oui, c’est cela !… ce sont des adversaires nouveaux qui viennent entraver notre œuvre…

— De qui parlez-vous ?

— Femme, je vous dis que vous nous avez mis sur la trace de misérables qui doivent recevoir la punition de leurs crimes… Comptez sur nous !… Mais un mot encore !…

— Parlez. Mais avant tout, dites-moi, est-il bien vrai que vous m’aiderez à retrouver ma fille ?… Songez donc, elle est encore une enfant… dix ans à peine ! Qu’est-elle devenue, mon Dieu !

— Je vous jure, dit Bouche-Rouge d’une voix grave, de ne rien négliger pour retrouver la trace de cette malheureuse enfant… Mais il est un détail que vous ne m’avez pas encore donné… Comment se nomme-t-elle ?…

— Elle se nommait… hélas… Agostina !

Bouche-Rouge, malgré sa force d’âme, éprouva une telle émotion qu’il dut faire appel à toute son énergie pour repousser un cri.

Agostina ! Oui, cette enfant que Miron avait arrachée aux griffes d’un misérable exploiteur, qui avait été volée de longues années auparavant… cette enfant qui était là tout à l’heure… elle se nommait Agostina…

Et sa mère l’avait tenue dans ses bras !

Elle avait posé ses lèvres sur son frais visage !…

Et elle ne l’avait pas reconnue ! Elle ne l’avait pas devinée !…

— Mais qu’avez-vous donc ? s’écria Giulietta. Est-ce que vous connaissez mon enfant ?…

Bouche-Rouge passa sa main sur son front.

Il ne pouvait se résoudre à donner à cette mère désolée une espérance qui peut-être ne se réaliserait pas.

Elle le considérait anxieusement.

Il lui prit la main, puis lui dit d’un accent plein de douceur :

— Pauvre mère, je ne sais si nous réussirons ; mais soyez convaincue que nous tenterons l’impossible pour réparer le mal qui vous a été fait.

Il sortit.

Ne voyant pas Agostina, il supposa qu’elle était allée rejoindre les jeunes femmes.

Mais, à sa grande surprise, on ne l’avait pas vue.

Il interrogea : elle n’était pas sortie. Bobichel, Romain n’avaient aucun renseignement à fournir.

Tout d’abord on n’attacha aucune importance à ce fait.

Elle pouvait se trouver dans quelque allée du jardin. On se mit à sa recherche, mais en vain.

Tout à coup Bobichel s’arrêta.

Il se trouvait auprès de l’appentis en planches dont nous avons parlé et qui jouxtait le pavillon de Giulietta.

— Quelqu’un est venu là, dit-il en se penchant. Des planches ont été tout fraîchement arrachées.

— Et voyez, fit Romain, il y a là un lit de paille sur lequel on a passé la nuit.

— Quelqu’un s’est donc introduit dans la maison ?

Bouche-Rouge, qui les accompagnait, poussa à son tour un cri de surprise.

Du côté de l’extérieur, les planches, violemment enlevées, avaient été tout simplement reposées contre l’ouverture.

Il les écarta d’un coup de poing.

Et là, à un clou qui saillait, il vit un morceau d’étoffe.

Il le prit ; c’était un lambeau de drap rouge.

— Allez me chercher Miron ! dit-il brusquement.

Deux minutes après, le gamin arrivait, conduit par Bobichel.

— Regarde cela, lui dit Bouche-Rouge.

— Un morceau de la robe d’Agostina ! s’écria Miron.

— Je ne m’étais donc pas trompé, fit Bouche-Rouge. Agostina a été enlevée…

— Enlevée ! mais par qui donc ?…

— Le sais-je ? Ah ! mes amis, reprit Bouche-Rouge, nous sommes entourés d’adversaires… À l’œuvre !… Je sens autour de nous des périls graves, imminents… Êtes-vous prêts à me seconder ?…

— Maître, dit Romain, vous savez bien que nous vous appartenons… Donnez vos ordres…

— À Fontainebleau d’abord… et ensuite, qui sait ?…

XII

STRATAGÈME

Quand Benedetto avait précipité Potoleff dans le Loing, il n’avait pas obéi, on le sait, au simple désir de se débarrasser d’un imbécile.

Il avait vu plus juste et plus loin.

Les révélations échappées au Russe, dans son ivresse, avaient une importance capitale.

Toute la combinaison des deux bandits pour s’emparer du trésor de Monte-Cristo était basée sur la disparition de Valentin Morrel.

Et voici qu’au dire de ce Potoleff de malheur, qui n’était pas homme à inventer un roman de toutes pièces, ce Valentin Morrel existait.

Ce n’était pas encore assez ; il était parti à la recherche de Soïloff et de Gordon.

C’est-à-dire qu’il était sur la piste de la vérité ; que peut-être il possédait des indications qui le guideraient dans ses recherches ; que, en un mot, il pouvait rapidement, comme on dit, couper l’herbe sous le pied aux deux acolytes.

Or, la première pensée de Benedetto avait été celle-ci.

Bien que Potoleff ne le connût pas sous son véritable nom, cependant, comme il avait évidemment commis une indiscrétion, il pouvait s’en repentir et mettre ses amis en garde contre le prince della Gorgona…

En qui peut-être quelqu’un reconnaîtrait le Benedetto d’autrefois.

Certes l’éventualité était peu probable.

Il y avait longtemps que tous ceux qui avaient été mêlés à la vie de Benedetto étaient morts…

Sauf un, peut-être.

Et à celui-là, – si invraisemblable que fût son existence, – Benedetto ne pouvait songer sans qu’un frisson convulsif le secouât des pieds à la tête.

C’est qu’il connaissait bien Monte-Cristo et qu’il comprenait que, si une fois encore il se trouvait sur son chemin, le châtiment serait terrible et définitif.

Or Benedetto tenait à la vie, d’autant plus que l’avenir se présentait maintenant sous des couleurs plus riantes.

Il fallait donc user de prudence et éviter à tout prix que Monte-Cristo – ou tout au moins ceux qui avaient hérité de ses haines – fussent mis sur la trace du dernier survivant de ses ennemis.

Ces raisonnements – très justes – avaient décidé Benedetto à supprimer en Potoleff un témoin qui pouvait devenir gênant.

En un tour de main, il avait eu raison du Russe ivre.

Puis il s’était enfui.

Mais, tout en regagnant Fontainebleau à grandes enjambées, assez embarrassé déjà du personnage que ferait le prince della Gorgona en rentrant à une heure aussi indue au premier hôtel de la ville, il réfléchissait.

Certes, le meilleur moyen d’imposer silence à un indiscret, c’est de lui faire faire un plongeon dans dix pieds d’eau.

C’est là de la tactique élémentaire que comprendrait un enfant.

Mais le Loing était-il donc si profond que cela ? Il faut reconnaître que le temps avait complètement manqué à Benedetto pour opérer des sondages, en admettant qu’il y eût songé !

Il avait, d’ailleurs, négligé une autre précaution, dictée cependant par la situation même : c’était d’attacher au cou de Potoleff une pierre qui l’entraînât bien au fond et empêchât le cadavre de remonter.

Or, cette précaution oubliée pouvait avoir les conséquences les plus graves.

On retrouverait bien vite le corps de l’ivrogne ; on s’enquerrait de la façon dont il avait passé la soirée ; on remonterait bien vite jusqu’au cabaret de la Porte de Moret

Là, le cabaretier, qui n’avait aucune raison pour mentir, raconterait que le Russe avait passé la soirée à jouer aux cartes avec un prince italien.

Qui sait s’il n’y aurait pas là matière à éveiller les soupçons de quelque gendarme grincheux et disposé à faire du zèle pour obtenir de l’avancement ? Les ambitieux sont capables de tout.

Tant et si bien que, tout en s’approchant de l’hôtel où l’attendait un lit des plus confortables, Benedetto ralentissait le pas.

Il se disait que, tout en employant les grands moyens pour assurer sa sécurité, il s’était peut-être mis dans de fort vilains draps.

Ce que c’est que le premier mouvement, et comme Talleyrand avait bien raison de dire qu’il faut s’en défier !

Le meurtre de Potoleff était-il aussi utile qu’il l’avait paru au premier coup d’œil, et ne pouvait-il pas, au contraire, créer des complications désagréables ?

Bref, Benedetto, qui n’était plus jeune, n’avait plus cette belle insouciance de vingt ans qui permet de ne tenir compte d’aucune des éventualités mauvaises ; il raisonnait, chose détestable dans la vie d’un aventurier.

— Si on réfléchissait, disait Lacenaire, on ne ferait jamais rien.

Et ce héros du crime disait vrai. Qui ne risque rien n’a rien.

Mais en vain Benedetto essayait de secouer les appréhensions qui hantaient son cerveau ; quoi qu’il fît, il ne se sentait pas à son aise.

Son premier devoir était, en tout état de choses, d’avertir Cavalcanti de ce qui se tramait contre eux.

Eh bien, si au lieu d’une dépêche, c’était lui-même qui arrivait ?…

Oui, c’était cela.

Qu’avait-il à faire à Fontainebleau, après tout ? Cavalcanti s’était défié de lui et l’avait réduit au rôle expectant de complice in partibus. C’était presque humiliant.

Si bien que Benedetto, en se décidant à partir, obéissait à plusieurs sentiments ; en premier lieu, au désir d’éviter les conséquences de l’acte un peu trop vif qu’il avait perpétré sur l’honorable Potoleff ; en second lieu, au désir non moins légitime de donner de vive voix à Cavalcanti des indications que le télégraphe lui transmettrait incomplètement, et, enfin, à la volonté de reprendre un rôle dans le drame qui se préparait.

C’était là plus de raisons qu’il n’en fallait pour motiver une décision, et quand Benedetto atteignit la place d’Armes et réintégra l’hôtel, il était parfaitement décidé à partir à la première heure.

Ce fut ce qu’il dit du ton le plus hautain au portier, qui lui ouvrait et qui salua avec considération, tout en envoyant au diable – in petto – celui qui le chargeait d’une nouvelle désagréable pour le patron.

Ceci fait, Benedetto se sentit l’âme plus légère…

Il n’avait pas perdu sa journée, ou plutôt sa soirée.

Il avait appris des nouvelles importantes, il avait tué un homme ; cela pouvait passer pour du temps bien employé.

Et en somme, il était éreinté.

Cependant, pour être prêt à toute éventualité, il préféra ne pas se déshabiller ; se contentant d’ôter ses bottes, il s’étendit sur le canapé.

Un quart d’heure après il ronflait avec le calme que donne au sommeil la tranquillité de la conscience.

Tout à coup, il tressaillit et ouvrit les yeux tout grands.

Il faisait jour et bien jour.

On frappait à la porte ; il regarda à la pendule ; il était près de sept heures du matin.

Diantre ! il aurait dû être en route déjà depuis une heure.

Comme il ne répondait pas tout de suite, on frappa de nouveau.

Maugréant, Benedetto glissa un revolver dans sa poche, à portée de sa main, et alla ouvrir.

Ce n’était pas la police, mais un simple garçon d’hôtel.

— Que me voulez-vous ?

— Monsieur, c’est un homme qui est en bas et qui veut absolument vous parler.

— Je ne reçois pas.

— C’est ce que nous avons répondu… mais l’homme insistait tellement…

— Qu’importe ? Jetez-le dehors !

On voit que Benedetto prenait des allures tout à fait princières.

— Nous allions le faire, lorsqu’enfin cet homme nous a priés de venir tout simplement vous dire son nom…

— Ah bah ! je le connais donc ?…

— Monsieur en jugera…

— Ce personnage s’appelle…

— Cavalcanti.

La foudre serait tombée aux pieds de Benedetto qu’elle ne lui aurait pas causé une commotion plus forte.

Cavalcanti ! Et le vrai, ou plutôt le presque-vrai Cavalcanti était en ce moment sur la route de Naples. Diable ! la situation se compliquait !

— Que répondrai-je ? demandait le garçon d’hôtel de l’air le plus placide du monde.

Il ne devinait rien, cet homme.

— Faites monter, répliqua Benedetto d’une voix qu’il s’efforçait de rendre ferme, mais qui tremblait de singulière façon.

L’autre s’inclina et sortit.

Benedetto, l’oreille au guet, attendait. Qui donc allait-il voir apparaître ?

Il n’en menait pas très large, l’honnête homme.

Ce fut presque avec un soupir de satisfaction qu’il vit se profiler dans le cadre de la porte un personnage qui lui était parfaitement inconnu et qui n’était autre que Romaniche.

En raison de la tenue plus que négligée du bandit, le garçon attendait un signe du prince avant de le laisser seul avec lui.

— Vous pouvez vous retirer, articula Benedetto avec un geste de grand seigneur.

Il resta seul avec Romaniche.

Celui-ci, avec son teint olivâtre, ses boucles d’oreille, ses épaules carrées et le bâton noueux qu’il tenait à la main, n’avait pas précisément une physionomie des plus rassurantes.

Mais Benedetto était sur la défensive.

— Ah çà ! me direz-vous, mon maître, dit-il d’un ton rogue, pourquoi vous vous permettez de vous introduire ici sous un faux nom ?…

— Ah çà ! répliqua Romaniche, qui n’était rien moins qu’intimidé, me direz-vous, mon maître, pourquoi vous vous empressez de me recevoir, dès que ce nom a été prononcé ?…

— La curiosité…

— Ouais ! vous croyez ! De deux choses l’une, pourtant : ou vous savez à qui ce nom appartient ou vous n’avez pas le droit de dire qu’il n’est pas le mien.

Benedetto vit qu’il avait affaire à un logicien sérieux.

Décidément il fallait jouer serré :

— Ne discutons pas, reprit-il. Vous avez à me parler. Expliquez-vous et faites vite, car je vous avertis que je suis pressé.

— Et vous le serez bien plus tout à l’heure…

— Hein ?…

— Mais oui… car ce que j’ai à vous apprendre vous prouvera qu’il ne ferait pas très bon pour vous de rester ici bien longtemps…

Benedetto ouvrait de grands yeux. Est-ce que par hasard son équipée de la nuit serait déjà connue ?

— Voyons… expliquez-vous ! je ne comprends pas les énigmes…

— Vous avez de l’argent ?

— Que vous importe ?

— Ah ! je ne donne pas mes renseignements pour rien, je vous en avertis…

— Soit. Je les payerai ce qu’ils valent.

— Alors, très cher.

— Trêve de préambule… Parlez donc…

— Où est Cavalcanti ?

— Je ne le connais pas.

— Allons donc ! prince Della Gorgona, c’est votre prétendu fils, le comte de Monte-Fiore.

Benedetto se mordit les lèvres. Cet homme était trop bien informé. Ah ! s’ils avaient seulement été dans un bois ! Le canon de son revolver lui brûlait les mains…

— Vous voudriez bien me tuer, reprit Romaniche ; vous feriez une sottise… Cavalcanti, de son vrai nom Bartolomeo Scozzone, a quitté Fontainebleau… pour une affaire grave… et vous avez ici des ennemis que je connais. Si j’avais voulu vous trahir, rien de plus simple. Mais nous sommes du même bord… je puis vous sauver !…

— Nous sauver !

— Oh ! vous êtes en grand péril, je vous assure. Seulement, comme je suis sans le sou, je vous vends votre salut ; c’est bien simple.

— Mais expliquez-vous donc plus clairement…

Alors, sans plus d’ambages, Romaniche raconta toute la conversation de Giulietta Verga avec Bouche-Rouge.

Ce Cavalcanti, c’était bien l’homme qui avait vendu, à lui, Romaniche, pour quelques pièces d’or, la petite Agostina…

Or, on savait à la maison de Morret que c’était le compagnon de Cavalcanti qui avait tenté d’assassiner le Russe Potoleff…

Et enfin, pour comble de danger, le nom de Benedetto avait été prononcé.

Quand notre héros entendit cela, il bondit.

— Quoi ! c’est bien vrai !… tu as entendu tout cela !…

— Oui, et les noms de Soïloff, de Gordon, de l’Alcyon

— Saperlotte ! exclama Benedetto. Alors tu as raison camarade, pas une minute à perdre. Je te remercie. Tu es un grand homme. Ta fortune est faite.

— Donnez-vous un acompte ?

— Ne te défie pas de moi… Tiens, voilà une vingtaine de louis. Je t’en promets dix fois, vingt fois autant ; mais filons…

Tout en parlant, Benedetto endossait sa pelisse de voyage.

— Est-ce que vous avez l’intention de filer dans cet attirail ? demanda Romaniche.

— Mais il me semble…

— Vous perdez la tête… Écoutez-moi. On a le nom et le signalement du prince della Gorgona. Si vous vous en allez, avec vos bagages, au chemin de fer, à la première station vous serez pincé…

— C’est pourtant vrai !

Défait, Benedetto ne savait plus ce qu’il faisait.

Il était littéralement ahuri.

— Mais que résoudre ? As-tu un plan ?

— Oui. Ici personne ne me connaît, sauf un petit bonhomme qui n’est pas bien à craindre. J’ai caché dans la forêt ma voiture, dans laquelle est la petite fille en question… endormie avec du chloroforme. Oh ! elle ne se réveillera que quand je le voudrai… Si vous voulez, voici ce que je propose.

« Vous allez fourrer votre argent dans vos poches.

« Puis, de l’air le plus indifférent, vous allez sortir d’ici en laissant vos malles, et en disant que vous avez changé d’avis et que vous rentrerez dans la matinée à l’heure du déjeuner…

— Bon. Après ?

— Vous viendrez me retrouver dans la forêt, auprès de Franchard. Ne vous préoccupez de rien ; je vous guetterai… Là, vous changerez de vêtements et deviendrez un bon romanichel comme moi. Nous piquerons sur Paris à pied… nous déjouerons toutes les recherches… et après cela, on roule à toute vitesse…

— Mais c’est superbe ! s’écria Benedetto.

— Alors c’est entendu ?…

— Dans dix minutes, je pars…

— Et je vous attends. Et maintenant, sonnez, que nous nous séparions dans des termes convenables.

Benedetto obéit. Un garçon entra.

— Monsieur le prince, dit Romaniche en s’inclinant profondément, je baise les mains de Votre Seigneurie et je prierai Dieu qu’il vous récompense de votre générosité…

— Allez, mon brave homme, fit Benedetto avec la plus parfaite dignité, et que Dieu vous garde.

Romaniche disparut.

Alors, en un tour de main, Benedetto vida la sacoche, qui contenait une centaine de mille francs en billets et en rouleaux.

Il emplit ses poches et s’attacha une ceinture autour de la taille.

Si vite qu’il agît, il frissonnait en pensant qu’on pouvait encore frapper à la porte et qu’il serait trop tard.

Enfin, il fut prêt.

Il enfonça d’un poing résolu son chapeau sur sa tête.

Le patron l’attendait au passage.

— Est-il vrai, s’écriait-il, que monseigneur songe à nous quitter ?

— J’ai changé d’avis, fit Benedetto avec condescendance ; je vais prendre l’air.

« Je serai là à onze heures précises, faites en sorte de m’avoir du poisson et un peu de gibier…

— Il sera fait au goût de monseigneur.

Benedetto sortit, accablé de saluts.

Il contourna la place, s’arrangeant pour qu’on ne vît pas de l’hôtel la direction qu’il prenait.

Puis il piqua droit sur la forêt et, au lieu de prendre la grande route, se jeta aussitôt que possible à travers bois.

Il était temps.

Il y avait à peine dix minutes qu’il avait disparu que Bouche-Rouge se présentait à l’hôtel, et les Terre-Neuve n’étaient pas loin.

— Le prince della Gorgona ?

— Il vient de sortir…

— De partir ?

— Non, de sortir. Il rentrera à onze heures précises pour déjeuner.

— Bien, dit Bouche-Rouge, je reviendrai.

Le stratagème avait réussi.

Encore une fois, les bandits avaient joué les honnêtes gens.

XIII

FAUSSE PISTE

Depuis un mois, Georges Lewall attendait à Marseille, d’après les instructions de Gordon et de Soïloff, l’appel qu’ils devaient lui adresser.

Maintenant, on le sait, il s’était adressé à ses compagnons, leur demandant quelle marche devait être suivie.

Cependant, depuis que le délai écoulé lui rendait sa liberté d’action, il s’était activement préoccupé de recueillir des informations sur la destination vers laquelle ses amis étaient partis à la recherche du trésor de Monte-Cristo.

La nouvelle de l’épouvantable catastrophe d’Ischia, tout en lui causant la sensation douloureuse que met pareil cataclysme en la conscience de tout homme de cœur, n’avait cependant pas éveillé son attention au point de vue particulier qui l’intéressait.

Il avait pourtant appris que ses deux amis s’étaient embarqués sur un navire mystérieux, l’Alcyon, qui, depuis ce jour, n’avait pas reparu.

Qu’était ce navire ? À qui appartenait-il ? Nul ne pouvait le dire.

On savait seulement que, depuis de longues années, il évoluait dans la rade de Marseille, ne s’éloignant jamais, et toujours sous vapeur, comme s’il eût attendu incessamment le signal du départ.

Puis un nègre, qui vivait retiré dans la maison de l’allée de Meilhan, était venu s’embarquer un matin, avec deux passagers, qu’à leur signalement Lewall avait bien reconnus.

C’était tout.

Il s’était rendu à la maison désignée.

Là, il avait appris qu’elle était connue sous le nom de maison Dantès ; on lui raconta l’histoire du fameux prisonnier du château d’If, son évasion, sa réapparition sous le nom de comte de Monte-Cristo.

Là, les chaînons brisés se reliaient un instant, mais pour se séparer de nouveau.

Aucune indiscrétion n’avait été commise sur la destination de l’Alcyon.

Il n’était pas revenu au port. Ali n’avait pas reparu à la maison Dantès.

On avait bien remarqué en même temps la disparition d’une sorte de mendiant qu’on désignait sous le surnom du Speratore.

Mais quel lien pouvait exister entre ces faits ?

Nul ne le devinait : il ne s’agissait là, de l’avis de tous, que d’une simple coïncidence.

Georges Lewall désespérait de ne rien apprendre.

Il avait inséré dans les journaux de la localité une note promettant une somme importante à quiconque pourrait lui donner quelques indications sur le sort de l’Alcyon.

Mais, jusqu’ici, nul n’avait répondu à cet appel.

Or, un soir, comme Georges Lewall rentrait à l’hôtel, désespérant de percer le mystère qui entourait le sort de ses compagnons, un des domestiques s’avança rapidement au-devant de lui.

Un étranger l’attendait.

Georges eut un tressaillement de joie.

C’était l’allié, l’ami attendu qui lui était envoyé par le club des Terre-Neuve. Il monta rapidement à son appartement.

Dans la première pièce, un jeune homme, vêtu d’un costume partie européen, partie oriental, caractérisé particulièrement par le fez rouge, vint à lui les deux mains tendues.

— Monsieur, lui dit-il, je me nomme Valentin Morrel.

Georges répondit loyalement à l’étreinte qui lui était offerte.

Seulement, il éprouva, en serrant cette main, une sorte de frisson. En effet, elle était froide comme celle d’un cadavre.

Cependant le jeune homme était beau ; il avait de grands yeux noirs et profonds, et, de plus, Georges Lewall, étant honnête et bon, était essentiellement confiant.

— Ah ! soyez le bienvenu ! dit-il. Vous êtes jeune, vous êtes courageux. À nous deux, il est impossible que nous ne réussissions pas.

Le jeune homme s’inclina.

— De plus, continua Lewall, vous avez été désigné par le Club ; donc je vous dois accueillir en frère.

— Et je m’efforcerai de justifier ce titre, reprit l’autre. Je crois, d’ailleurs, que dès maintenant nous nous sentons compagnons d’armes…

— Vous avez sans doute des papiers à me remettre ?…

— En effet, je n’aurais garde de les oublier.

Le jeune homme plongea sa main dans sa poche et en retira une lettre qu’il remit à Lewall.

Celui-ci reconnut les signes extérieurs de la correspondance des Terre-Neuve.

Il se hâta de briser les cachets.

La lettre, écrite en langage secret, émanait bien de Bouche-Rouge.

Elle relatait les détails de la séance dans laquelle Valentin Morrel avait été admis à faire partie des Terre-Neuve.

L’histoire de Valentin Morrel était racontée en abrégé.

Enfin, le mandat confié au jeune indo-européen, sur la volonté expresse de Monte-Cristo, était renouvelé de la façon la plus formelle.

— Encore une fois, dit Georges, je vous renouvelle l’assurance de mon dévouement fraternel. Êtes-vous prêt à vous mettre à l’œuvre ?…

— Dès que vous le jugerez utile…

— Vous savez ce dont il s’agit ?

— De retrouver la trace de deux amis qui sont partis à la recherche du trésor de Monte-Cristo.

— C’est cela, en effet ; par malheur, j’ai grand’crainte que nous ne rencontrions, dans l’accomplissement de notre mission, les plus grandes difficultés…

— Avez-vous recueilli quelques informations ?

— Aucune de précise.

— En ce cas, fit le jeune homme, il était temps que j’arrivasse auprès de vous…

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que le hasard m’a favorisé et que je puis, je crois, vous aider à résoudre le problème qui vous inquiète si fort…

— Oubliez-vous qu’il s’agit de la vie de mes amis les plus chers ?…

— Je le sais, et n’ai point désir de railler un sentiment si humain et si naturel. Du reste, je puis vous donner immédiatement la preuve que vous n’avez pas d’auxiliaire plus dévoué que moi.

Malgré tout, Georges Lewal éprouvait, en face de l’étranger, une sorte de gêne. Certes, il connaissait l’intelligente prudence de Bouche-Rouge et de ses amis ; il ne pouvait, sous aucun prétexte, révoquer en doute l’authenticité des pièces qui lui étaient remises.

Et cependant il se disait qu’il y avait dans le regard de l’étranger je ne sais quel reflet étrange qui le troublait.

Entre membres de la puissante association dont Bouche-Rouge était le chef, jamais l’ombre d’une hésitation ne s’était produite.

Tous ces hommes avaient l’étreinte chaude, l’œil franc, la voix vibrante et persuasive.

Dans l’accent de l’étranger, Georges percevait comme un écho d’ironie, de défi, presque de menace, qui contrastait avec les paroles prononcées.

C’était son devoir de secouer ces préventions évidemment fausses ; la garantie du club des Terre-Neuve était de celles qui ne se discutent pas.

Georges surmonta donc l’inexplicable angoisse qui lui serrait la poitrine, et, indiquant un siège au nouveau venu :

— Je suis tout prêt à vous entendre, dit-il, et soyez certain que mon dévouement sera à la hauteur de celui que vous me témoignez.

Le visiteur s’assit, tira un cigare de son étui, en offrit un à Georges, qui le refusa d’un geste ; puis, jetant au plafond des spirales de fumée :

— Voici ce que j’ai appris, dit-il, et dans des circonstances bien singulières. Ne vous êtes-vous pas préoccupé de savoir si aucun navire n’avait accompagné à la sortie du port celui qui emportait vos amis ?

— Je vous avoue que cette pensée ne m’est point venue. Le port de Marseille a un tel mouvement que les entrées et les sorties sont difficilement remarquées…

— Ou du moins trop fréquentes pour attirer particulièrement l’attention. Aussi, n’est-ce pas un reproche que je vous adresse. Peut-être n’y aurais-je pas songé plus que vous, et, je vous le répète, c’est le hasard qui a tout fait.

— Oh ! parlez, parlez vite.

— Je suis arrivé à Marseille il y a quelques heures, reprit l’étranger. Je me suis présenté immédiatement à l’hôtel ; mais il m’a été répondu que vous étiez absent…

— J’étais allé continuer mon enquête.

— Je le sais. Le domestique ajouta que vous ne rentreriez sans doute pas avant six heures du soir. Or, il était trois heures. Ceci me donnait un temps de liberté que je n’avais pas recherché, mais dont j’étais bien contraint de profiter.

« Je répliquai donc que je reviendrais à l’heure indiquée, et fis porter mes bagages dans l’appartement voisin du vôtre.

« Puis je ressortis et me rendis sur le port.

« Là grouillait, comme toujours, une nombreuse population de matelots appartenant à toutes les nationalités.

« Les tavernes regorgeaient.

« Or, en passant devant l’une d’elles, j’entendis un bruit de querelle.

« C’étaient des matelots anglais, et vous n’ignorez pas que je parle cette langue plus couramment peut-être que le français.

« Or, un mot frappa brusquement mon oreille.

« Ce mot, c’était le nom de l’Alcyon !

« Or, je savais comme vous que c’était sur ce navire que s’étaient embarqués le Russe Soïloff et l’Irlandais Gordon.

« Tout d’abord je n’attachai pas grande importance à ce nom.

« Cependant, la curiosité me poussant, j’entrai dans la taverne et m’assis à une table.

« Or, savez-vous ce que j’entendis ?

« Deux hommes, deux matelots se disputaient à qui des deux devait appartenir la récompense promise par un avis, évidemment émané de vous, et offrant une grosse somme à qui vous renseignerait sur le sort de l’Alcyon.

« Je me levai et m’approchai vivement.

« Mon costume et sans doute ma physionomie causèrent à ces gens une certaine surprise ; et ils se turent un moment.

« — Quel est le sujet de votre querelle ? leur demandai-je en anglais.

« — Que vous importe ?

« — Il m’importe si fort que je suis certain, si vous voulez bien me prendre pour arbitre, de vous mettre facilement d’accord.

« — Ah ! je vous en défie bien !

« — Essayez toujours. Et d’abord, pour vous prouver que je ne vous veux point de mal, vous accepterez un verre d’old-tom, ce qui est, comme vous le savez, le suprême régal du shippers anglais, amoureux du gin et du piment.

« — Ça va !

« J’appelai le tavernier, qui nous versa immédiatement force rasades, et bientôt les langues se délièrent.

« Or les deux matelots, appartenant à des équipages différents, étaient cependant d’accord sur un point ; tous deux affirmaient savoir ce qu’était devenu l’Alcyon.

« Mais chacun prétendait avoir lu l’avis avant l’autre et par conséquent avoir des droits antérieurs à la récompense offerte.

« — Voyons, leur dis-je, il ne sert à rien de se quereller ; je vous ai dit que je vous mettrais d’accord, la chose est fort simple. À combien estimez-vous la récompense en question ?

« — Dame ! dit l’un en se grattant la tête, une somme importante, cela fait bien au moins une guinée…

« — Oh ! une guinée ! cria l’autre en lançant sur la table un formidable coup de poing, vous voulez dire cinq…

« — Eh bien ! mettons dix guinées, repris-je aussitôt. Le chiffre vous paraît-il convenable.

« — Superbe ?

« Je tirai de ma poche deux bank-notes de cette valeur en plaçant chacune d’elles devant les interlocuteurs…

« — Dites-moi ce que vous savez, repris-je, et à chacun de vous ces dix guinées.

« Oh ! pour le coup, ce fut un hourra. Tous deux parlaient à la fois, hâtifs de donner bonne mesure.

« J’eus grand’peine à mettre quelque ordre dans l’enquête…

— Mais enfin, qu’avez-vous donc appris ? s’écria Georges.

Encore une fois, le ton persifleur, le mode de raconter de son interlocuteur lui causaient une sensation pénible.

Il lui semblait que c’était une sorte de sacrilège. Ne s’agissait-il pas là d’une question de vie ou de mort, et n’était-il pas révoltant de se livrer en matière aussi grave à des plaisanteries d’un goût plus que douteux ?

L’interruption avait été lancée si sèchement que le narrateur s’arrêta un instant comme interdit.

Son regard, froid et dur, croisa celui de Georges.

Mais il baissa aussitôt ses paupières comme pour en voiler l’éclat menaçant, et il reprit :

— Je vous demande mille pardons, si je suis un peu prolixe. Mais je suis Oriental, ne l’oubliez pas, et nos usages ne sont pas les vôtres.

« Je vais droit au fait.

« De ces deux matelots, l’un faisait partie de l’équipage de la Queen of the Sea, la reine de la mer.

« Ce navire anglais est parti du port de Marseille quelques minutes après l’Alcyon, et a navigué dans ses eaux jusqu’à l’île d’Ischia…

— Ischia ! s’écria Georges. Quoi ! l’île où a eu lieu cet épouvantable tremblement de terre !…

— C’est cela même.

— Mais le matelot savait-il du moins si l’Alcyon avait abordé dans l’île ?

— Celui-ci ne pouvait rien affirmer. Il était reparti, disait-il, avant l’Alcyon, qu’il avait précédé.

Georges laissa échapper un soupir de soulagement. Du moins l’espérance lui restait encore.

— Et l’autre matelot ? demanda-t-il avec anxiété.

— L’autre fut plus explicite. Les renseignements dataient d’une époque postérieure à la catastrophe.

« Son navire, passant le détroit de Messine, au retour d’Athènes, avait rencontré l’Alcyon, qui se dirigeait sur Naples.

— Sur Naples ! Mais alors, nos amis sont sauvés !

— Je veux le croire. Me pardonnez-vous maintenant ma façon de raconter ?

Oh ! cette fois, Georges se reprocha vivement les défiances dont il n’avait pu d’abord se défendre. Quoi ! il soupçonnait chez cet homme je ne sais quelle traîtrise, et celui-là, en quelques heures de séjour à Marseille, avait trouvé la clef d’un problème qui pour lui était resté insoluble.

— Monsieur, lui dit-il, si quelque chose dans mon langage ou dans le ton de mes interruptions a pu vous offenser, veuillez agréer toutes mes excuses… et mettez cet emportement sur le compte de l’affection que je porte à mes amis…

— Et que je compte bien mériter un jour pour mon propre compte.

— Oh ! n’en doutez pas, s’écria Georges. N’ai-je pas à racheter auprès de vous la froideur de mon premier accueil ?…

— Froideur que je n’ai pas remarquée, soyez-en certain.

— Je vous en remercie. Mais dites-moi, ces matelots, ne pourrions-nous pas les interroger encore ?… Peut-être serait-il possible d’obtenir d’eux quelques renseignements plus explicites…

— Je pourrais vous répondre que j’ai su tirer d’eux tout ce qu’ils savaient… mais cette raison n’est pas la seule qui s’oppose à la réalisation de votre désir.

— Mais quelle autre ?

— Ces deux hommes étaient embauchés par un caboteur. Au moment où je les ai rencontrés, ils se lestaient, comme ils disent, pour le départ, et il y a une heure qu’ils ont pris la mer.

Georges réprima un geste de désappointement.

Au reste, les renseignements étaient formels.

L’Alcyon avait, sinon touché à Ischia, tout au moins passé en vue des côtes, et il s’était ensuite dirigé sur Naples.

Donc, selon toute apparence, la catastrophe n’avait point touché les amis.

— Et que comptez-vous faire maintenant ? demanda l’étranger.

— Dites : Que comptons-nous faire ? Quand même les ordres que j’ai reçus ne m’interdiraient pas de prendre une décision sans vous avoir consulté, je me ferais un devoir de suivre vos instructions, à vous qui avez si bien commencé votre mission.

— D’ailleurs, je crois qu’il n’y a pas à hésiter…

— C’est-à-dire…

— C’est-à-dire que, vos amis vous ayant invité à les attendre pendant un mois, et après ce délai à aller à leur recherche, et ce délai étant aujourd’hui expiré, notre devoir est de suivre immédiatement la piste qui s’offre à nous…

— Vous avez raison, et mon sentiment est de tout point conforme au vôtre.

— Quand partirons-nous ?

— Demain, par le premier train…

— Et nous irons tout droit à Naples. Là il est impossible que nous ne retrouvions pas de nouvelles traces de l’Alcyon, et dussions-nous les suivre jusqu’au bout du monde, je suis votre homme.

— Merci ! s’écria Lewall. Ah ! vous êtes bien digne de faire partie de notre groupe de dévoués !…

— D’autant plus, fit l’étranger en riant, que nous courons grand risque de brûler Naples sans nous y arrêter…

— Eh bien ?

— Eh bien, je n’hésiterais pas à vous suivre, et cependant je vais vous avouer que j’ai à traiter, à Naples même, de graves intérêts…

— En vérité. Et lesquels ?

— Oh ! ceci est encore une histoire. Mais cette fois je vous promets de ne pas être long…

L’allusion était lancée avec bonhomie.

Georges y répondit par un sourire.

— Je vous promets maintenant d’être patient…

— Je ne vous mettrai pas à l’épreuve. Voici en deux mots ce dont il s’agit. Vous savez que je suis né d’un père français, tué lors de la révolte des cipayes, et de la fille d’un des plus puissants seigneurs hindous, le rajah d’Indour.

— En effet, la lettre de notre chef fait mention de vos titres…

— Mon Dieu ! oui ! je suis l’héritier des princes de Tonk qui, autrefois, ont possédé des royaumes… Mais hélas ! aujourd’hui, je ne suis qu’un proscrit, et ainsi en sera-t-il tant que la domination anglaise pèsera sur nos belles provinces.

— L’heure de la liberté sonnera pour tous.

— Je veux l’espérer. Mais pour le moment je ne suis prince et rajah qu’in partibus. Mais peut-être sera-ce en Europe que ma fortune se rétablira.

— En vérité, je vous le souhaite de tout cœur.

— Figurez-vous que, dans les journaux hindous, anglais, américains, a paru depuis plus d’une année, un avis mainte fois répété et qui invite M. Valentin Morrel, fils d’un Français et d’une Hindoue, à se présenter, pour affaire très importante, chez un notaire…

— Et vous vous êtes rendu à cet appel ?…

— Pas encore et pour de nombreuses raisons. La première, c’est que, fugitif comme je l’étais, j’avais peu le loisir de lire les journaux, et que cet avis ne m’est tombé sous les yeux qu’au moment où je partais pour l’Europe ; la seconde, c’est que, n’étant arrivé à Paris que depuis quelques jours, je n’ai pas encore eu le loisir de me rendre à Naples…

— À Naples, dites-vous !

— L’avis est signé de signor Balzato, notaire, via Chiaia, 113, à Naples.

— Voyez combien le hasard est intelligent, s’écria Georges. Voici que justement notre devoir nous oblige à aller à Naples même…

— Où cependant, comme je vous le disais, il se pourrait que nous ne puissions pas nous arrêter.

— Oh ! nous trouverons toujours bien une heure pour nous rendre chez maître Balzato…

— Je le souhaite, à la condition bien entendu que, pour mon propre intérêt, nous ne compromettions pas le succès de notre mission…

— C’est convenu…

— Il me plairait cependant, je l’avoue, de me présenter chez cet excellent tabellion, accompagné d’un ami qui puisse répondre de mon identité…

— Qu’à cela ne tienne : ne suis-je pas là ?

— Mille remerciements. Pour l’instant, ne songeons qu’à vos amis qui sont désormais les miens. À quelle heure le premier train pour l’Italie ?…

— À six heures et demie…

— Je serai prêt. Le mieux maintenant est de prendre un peu de repos, pour nous trouver demain aussi dispos que possible.

Les deux jeunes gens se serrèrent cordialement la main, et se retirèrent chacun dans leur appartement.

Quand celui qui s’était fait annoncer sous le nom de Valentin Morrel fut seul, une expression d’implacable férocité se peignit sur son visage.

— Tout marche à merveille, murmura-t-il. Non seulement cet imbécile perdra à jamais la trace de nos ennemis, mais de plus c’est lui qui me mettra en possession du trésor de Monte-Cristo.

Comment était-il parvenu à se substituer au véritable Valentin ?

Comment était-il en possession des lettres de Bouche-Rouge ?

C’est ce que nous allons rapidement expliquer.

On n’a pas oublié que quelques jours s’étaient écoulés entre celui du départ de Valentin et le moment où Potoleff avait si imprudemment révélé à Benedetto les secrets de la maison de Moret.

Benedetto n’avait pas perdu une minute. Il savait que Cavalcanti s’arrêterait à Marseille avant de partir pour Naples.

Il s’agissait pour eux de savoir ce qu’ils pouvaient avoir à craindre de Georges Lewal et du résultat de ses recherches.

Aussitôt qu’il eut appris l’existence et le départ de Valentin Morrel, dont Cavalcanti devait prendre la place, il comprit tout le danger que pouvait courir son complice, s’il se compromettait et se trouvait tout à coup confronté avec le personnage réel.

Benedetto était avide ; mais l’expérience lui avait appris qu’il ne faut pas défier le sort.

Il y a quelquefois un dieu pour les honnêtes gens.

Il s’était donc hâté de télégraphier à Cavalcanti de se tenir sur ses gardes ; une lettre, suivant immédiatement, avait révélé toute la vérité.

Lorsque Cavalcanti avait reçu ces informations auxquelles s’ajoutait la nouvelle du départ immédiat de Benedetto, mis en péril lui-même par l’assassinat de Potoleff et la complicité forcée de Romaniche, son premier mouvement avait été de tout risquer, de partir pour Naples, de gagner de vitesse le véritable Valentin, quitte à prendre plus tard à son égard des mesures radicales, ce qui comprenait tout jusqu’au guet-apens et à l’assassinat.

Mais, puisque Valentin était parti pour rejoindre Lewal, il fallait avant tout s’assurer si les deux hommes étaient encore à Marseille.

Puis, en admettant qu’ils fussent déjà partis à la recherche de leurs amis, aurait-il été prouvé que Valentin connût les avis envoyés par le notaire de Naples ?

Ce qui réserverait encore un atout dont on pourrait user au besoin.

Or, à sa grande surprise, Cavalcanti avait appris que Georges était toujours seul, et continuait ses recherches, sans l’aide de personne.

Où donc se trouvait ce Valentin Morrel, qui semblait devoir en si grande hâte se lancer sur la piste de Gordon et de Soïloff ?

La cause du retard de Valentin était des plus simples et des plus naturelles.

Sur le conseil de Bouche-Rouge, il s’était arrêté à Paris, afin d’obtenir, s’il était possible, du ministre de la marine des renseignements sur la destination et sur le sort de l’Alcyon.

Il serait banal d’insister sur l’éternelle question de la lenteur des bureaux.

L’administration est un être à mille pattes qui ne sait pas s’en servir ; si bien qu’une semaine s’écoula en démarches, et cela pour arriver à ce magnifique résultat… qu’on ne savait rien.

Cavalcanti n’était pas homme à négliger la chance que lui fournissait cette circonstance. Il était revenu à Paris, n’avait pas eu de peine à découvrir Valentin Morrel, qui n’avait aucune raison de se cacher et que son type original empêchait de passer inaperçu.

Dès lors, et pendant quarante-huit heures, Cavalcanti s’attacha à lui comme son ombre.

Il l’épiait avec la patience du chasseur qui veut que sa proie ne lui échappe pas, et Valentin, dans son honnêteté naïve, ne se doutait de rien.

Enfin, désabusé de l’illusion enfantine de rien obtenir du monde officiel, il se décida à partir.

Il monta dans l’express de Lyon-Marseille.

Que se passa-t-il pendant le trajet ? Où et comment le crime avait-il été commis ? Nul ne le sut, car le misérable Cavalcanti avait agi avec une telle adresse, que les employés de la Compagnie ne soupçonnèrent même pas la substitution, car dans le coupé où Valentin s’était installé, si reconnaissable à son costume un peu exotique, à son teint basané, un homme se trouvait à l’arrivée du train à Marseille, vêtu du même costume, ayant comme lui une sacoche en bandoulière.

Et à qui eût douté, d’ailleurs, Cavalcanti eût exhibé les titres et les papiers qui le faisaient maître du nom de Valentin Morrel…

Tandis que, sur la voie, on ramassait, aux approches de la gare de Lyon, un pauvre hère, sordidement vêtu, qui était, sans doute par suite d’ivresse, tombé sur les rails et portait à la tête une effrayante blessure.

Il n’avait sur lui aucun papier, aucune indication qui pût mettre sur la trace de son identité.

On l’avait emporté à l’hôpital, bien que son état fût désespéré.

Quelque vagabond qui s’était glissé dans le train sans billet !

XIV

LE DERNIER EXPLOIT DE BENEDETTO

Le plan de Cavalcanti était d’une simplicité géniale.

On a bien compris que sa prétendue conversation avec deux matelots du port de Marseille était apocryphe.

Ce qu’il avait dit du passage de l’Alcyon à Ischia était puisé par lui dans ses renseignements personnels, puisque c’était lui qui, avec Benedetto, l’avait poursuivi jusqu’à l’île volcanique.

Mais à partir de ce moment la trace du navire lui échappait.

Avait-il disparu sous quelque gouffre ouvert subitement par le cataclysme ?

Les matelots avaient-ils fui devant l’horrible catastrophe ?

Autant de mystères dont il ne pouvait percer l’obscurité.

Mais Ali était mort, foudroyé d’un coup de feu… Mais Gordon et Soïloff avaient été engloutis sous l’immense écroulement.

Ainsi devaient disparaître tous ceux qui, de près ou de loin, touchaient à l’affaire des millions de Monte-Cristo.

Certes, Georges Lewal n’était pas, aux yeux de Cavalcanti, un ennemi bien redoutable. Aussi s’était-il imaginé de le faire servir involontairement à la réalisation de ses projets.

Il se pouvait que ce notaire de Naples émît quelques doutes sur la personnalité du client qu’il recherchait depuis si longtemps ; mais, puisque le club des Terre-Neuve était si puissant, n’était-il pas ingénieux de l’obliger à mettre sans le savoir son influence au service du plus mortel ennemi de celui qu’il prétendait protéger ?

C’était là, reconnaissons-le, une idée maîtresse.

Valentin Morrel ne reparaîtrait pas ; car Cavalcanti avait pris ses mesures en conséquence, on le sait.

Il s’était glissé pendant la nuit dans le compartiment occupé par le jeune homme, et là, pendant son sommeil, il lui avait fait respirer un narcotique mortel. Puis, quand il avait jugé l’œuvre accomplie, il l’avait dépouillé, puis précipité sur la voie.

Enfin, en cas d’alerte, Cavalcanti n’était plus seul.

Benedetto l’avait rejoint avec Romaniche. Ces trois bandits, par leur audace cynique, étaient de force à tenir tête à une armée d’honnêtes gens.

Il faut avouer que Benedetto, dans ses plus beaux jours, n’aurait pu faire mieux.

Le lendemain même de l’entrevue de Georges et de Cavalcanti, les deux jeunes gens parlaient pour Naples, où ils arrivaient sans encombre trente-six heures après.

Inutile de dire que Benedetto et Romaniche avaient été du voyage.

L’entente paraissait tout à fait établie entre Georges et son nouveau compagnon : les préventions qui s’étaient d’abord formées dans son esprit étaient maintenant complètement effacées.

Le cœur de Georges était trop généreux pour qu’il s’abandonnât longtemps à des soupçons ; de plus, Cavalcanti s’était efforcé, pour mieux endormir sa défiance, de modifier ses allures en ce qu’elles avaient de trop cassant, de châtier et d’adoucir son langage trop ironique.

Il n’avait même pas dédaigné de montrer un peu de cœur ; c’était l’effort de comédie qui lui coûtait le plus. Mais que de sacrifices ne s’impose-t-on pas, quand il s’agit de tout son avenir ?

— Allons d’abord chez ce fameux notaire, avait dit Georges.

— Non point, avait répliqué Cavalcanti, le devoir avant tout. Allons à l’agence maritime.

En somme, depuis que Georges avait entendu le faux récit des matelots, il se sentait l’âme plus calme.

Ce qu’il avait redouté jusque-là, c’était une de ces disparitions mystérieuses qui ne laissent aucune trace derrière elles.

Maintenant, puisque les amis avaient reparu, il ne restait qu’à expliquer leur silence.

Tout étrange qu’il fût, il avait peut-être les causes les plus naturelles.

Donc les deux hommes s’étaient dirigés vers le port, où l’agence Capellini leur avait été désignée comme la plus propre à leur fournir les renseignements dont ils avaient besoin.

Renvoyés d’employés en employés, ils arrivèrent enfin à un personnage qui s’intitulait directeur général du mouvement, un petit vieillard, tout gris, à lunettes et qui, sans doute pour se mettre au niveau de ses fonctions, se trémoussait dans une agitation continuelle.

— Monsieur, lui demanda poliment Lewall, auriez-vous l’obligeance de nous fournir quelques renseignements ?

— Illustrissimo signor, je suis très heureux de me mettre à vos ordres.

— Vous êtes informé de tous les navires qui passent par la rade de Naples ?

— Tous ! tous ! illustrissime !… l’agence Capellini est connue dans le monde entier… par son ordre… par la sûreté de ses informations…

— Nous le savons, monsieur ; aussi n’avons-nous pas hésité à nous adresser à vous… Voici ce dont il s’agit… Nous avons le plus grand intérêt à savoir si le yacht l’Alcyon, naviguant sous le pavillon français, a été vu dans ces parages, il y a un mois environ…

Le petit homme se frappa le front, sauta trois fois sur sa chaise, se leva et se mit à arpenter son bureau, répétant à haute voix.

— Un yacht… l’Alcyon… Vous avez bien dit l’AlcyonAlcione… Très bien… Donc… vous désirez savoir ?…

— Mais, pardon, fit Georges, vous avez sans doute des fiches, des registres…

— Des registres !… pour le mouvement !… Mais, monsieur, le registre, le seul, l’unique, l’impeccable, le voilà !

Et il se martelait la tête à coups de poing, répétant sur vingt intonations différentes :

— L’Alcyon ! Alcione !… Al… cy… on !

En circonstance moins grave, il eût été difficile de garder son sérieux en face de ce fantoche.

Lewall et Cavalcanti se regardaient, se demandant dans un regard quand il aurait fini de réfléchir.

Mais tout à coup il s’arrêta :

— Je sais, je puis vous renseigner…

L’impression causée par cette exclamation fut bien différente sur les deux hommes.

Tandis qu’elle mettait au cœur de Georges une espérance nouvelle, le sentiment éprouvé par Cavalcanti n’était que de la surprise.

Il savait bien, lui, que les renseignements qu’il avait fournis à Lewall n’étaient que de la fantaisie, et que le nom de Naples n’avait été choisi que parce qu’il était de son intérêt propre de se rendre dans cette ville.

— Eh bien ! l’Alcyon ! demanda-t-il.

— L’Alcyon a abordé ici, il y a juste vingt-huit jours.

— Vous ne vous trompez pas ?

— Moi ! fit le petit homme en se redressant. Je le voudrais que je ne le pourrais pas…

— Un bâtiment français ?…

— Justement, un yacht ! une merveille de construction.

— Et il est resté dans le port ?

— Vingt-quatre heures... juste le temps de procéder à l’inhumation de l’un des passagers, mort par accident pendant la traversée…

La chose s’obscurcissait de plus en plus, et Cavalcanti écoutait avidement, ne perdant pas une syllabe.

— Un des passagers ! s’écria Georges. Savez-vous son nom ?…

Et il le regardait avec angoisse, tremblant d’entendre jaillir de ses lèvres le nom d’un de ses amis.

— Parfaitement, reprit l’autre. Aucun détail ne m’échappe. L’homme mort était un nègre et a été enterré au Campo-Santo…

— Un nègre ! et son nom ?

— Ali ! je me souviens fort bien. Vous savez, ces gens-là n’ont pas d’état civil…

— Mais ceux qui accompagnaient le cadavre ?…

— Oh ! je puis d’autant mieux vous les désigner que, ces messieurs s’étant présentés à l’agence Capellini, je me suis fait un devoir de me mettre à leur disposition pour les formalités de l’acte de décès.

— Enfin... qui étaient-ils ?

— Deux étrangers…

— Un Russe ?…

— Nommé Soïloff…

— Et un Irlandais nommé Gordon ?

— Exactement ! Je vois que ces messieurs sont de vos amis…

— Certes et des meilleurs. Il ne me reste plus, monsieur, avant de vous adresser mes plus sincères remerciements, qu’à vous poser une dernière question.

— De plus en plus à vos ordres, illustres…

— L’Alcyon est reparti ?…

— Oui.

— Pour quelle destination ?

— Ah ! voici ce que je ne puis vous dire…

— Comment cela ? Votre mémoire…

— Oh ! ma mémoire n’est jamais en défaut. Elle garde tout, mais encore faut-il qu’on lui ait donné quelque chose à garder…

— C’est-à-dire…

— C’est-à-dire que ces messieurs m’ont déclaré eux-mêmes qu’ils ignoraient le but de leur voyage. Ils allaient en touristes, à travers la Méditerranée, et ne pouvaient indiquer d’avance les ports où ils s’arrêteraient…

C’était catégorique. Évidemment le petit homme, si disposé à faire parade de sa mémoire, n’en savait pas plus long.

Pour Georges, ce n’était pas assez.

Pour Cavalcanti, c’était trop.

En effet, n’acquérait-il pas tout à coup la certitude terrifiante que Soïloff et Gordon avaient échappé au cataclysme ?

Mais alors tout l’échafaudage s’écroulait.

S’ils n’avaient pas voulu faire connaître le but de leur voyage, c’est qu’ils retournaient à Ischia ; ils allaient se mettre en possession du trésor !

Et lui, Cavalcanti, arriverait trop tard !

Malédiction !…

Cependant tous deux étaient sortis, pensifs, de l’agence Capellini.

Georges, lui aussi, avait ample matière à réflexion.

Que Soïloff et Gordon fussent encore vivants, cela ne pouvait évidemment plus faire l’objet d’un doute.

Mais où étaient-ils ? Pourquoi n’avaient-ils pas donné signe de vie ? Pourquoi ne l’avaient-ils pas relevé de sa faction d’attente à Marseille ?

Il ne faut pas oublier qu’ignorant absolument qu’ils fussent débarqués à Ischia, Georges n’avait aucun point de repère.

— Que pensez-vous de tout cela ? demanda enfin le jeune homme à Cavalcanti.

Il lui fallut répéter deux fois sa question, tant Cavalcanti, préoccupé, était absorbé par sa propre pensée.

Enfin il eut un léger tressaillement et répondit :

— Je ne sais trop… en vérité. À peine la chaîne se renoue-t-elle qu’elle se brise de nouveau dans nos mains…

— Nos amis sont vivants…

— Soit. Mais où sont-ils ? Votre mandat, émané de Bouche-Rouge, ne vous ordonne-t-il pas de vous mettre à leur recherche ?

— Et je suis prêt à tout.

— Même à faire le tour de la Méditerranée et à en fouiller tous les ports ?…

— Vous avez raison, c’est impraticable. Mais comment expliquez-vous qu’étant libres, sains et saufs, ils laissent leurs amis dans cette inquiétude ?

Il y eut un silence.

Cavalcanti méditait profondément sur les moyens de parer aux coups qu’il prévoyait.

Fallait-il donc que, dès qu’il avait écarté un obstacle, un autre se dressât devant lui !

De Soïloff, de Gordon, il croyait n’avoir plus rien à craindre, et voici qu’ils semblaient surgir de la tombe pour le menacer de nouveau.

Il y avait urgence à prendre une résolution.

Aussi reprit-il bientôt la parole.

— Écoutez, dit-il. Vous savez que j’ai ici même une démarche à faire.

— C’est vrai, je l’avais oublié.

— Chez maître Balzato, notaire. Si vous m’en croyez, il faut laisser à nos esprits troublés le temps de reprendre leur équilibre… Puisque nous n’avons rien qui nous oblige de nous éloigner immédiatement de Naples, occupons-nous de nos affaires, et demain nous songerons à prendre une résolution définitive quant à nos amis.

— L’avis est bon, fit Georges, qui, au fond de l’âme, se sentait rasséréné. Je suis à votre disposition.

Ils gagnèrent donc ensemble la via Chiaia, et ils ne tardèrent pas à découvrir la demeure du tabellion napolitain.

— Ma présence ne vous gêne pas ! demanda Georges.

— Certes, non. Ces entrevues sont rarement bien intéressantes, et, ajouta-t-il en riant, comme il est probable que je vais éprouver une vive désillusion, il me sera bon d’avoir auprès de moi quelqu’un pour me consoler.

Tous deux pénétrèrent dans la maison.

En quelque pays que ce soit, toutes les études de notaire se ressemblent. Même sous le radieux soleil d’Italie, elles trouvent le moyen d’être sombres, sépulcrales. Celle-ci ne manquait pas à la coutume.

Dès que les deux jeunes gens eurent ouvert la porte, ils furent pris à la gorge par cette odeur affadissante de vieux papiers qui est bien d’un genre particulier et que tous les chimistes du monde ne sauraient reproduire.

Au premier coup d’œil, Cavalcanti avisa le clerc dont il avait acheté la connivence. Mais il était assez bien grimé pour ne pas avoir à craindre de reconnaissance intempestive.

— Il signor Balzato ! demanda Cavalcanti en exagérant à dessein le léger accent anglais qu’il avait cru devoir donner au personnage.

— Il est occupé !… mais si vous voulez attendre un instant.

Règle générale, un tabellion est toujours occupé, quand vous demandez à lui parler. Fût-il en train de faire sa sieste ou de se couper les ongles, il faut toujours qu’on suppose qu’il est accablé de besogne.

Cinq minutes s’écoulèrent donc avant que la porte du cabinet s’ouvrît.

Cavalcanti et Georges s’étaient levés.

— Monsieur, lui dit le premier, je me nomme Valentin Morrel.

Le grand sec qui répondait au nom de Balzato eut un léger tressaillement.

Mais, se remettant aussitôt, il s’inclina en s’effaçant pour laisser passer les deux visiteurs.

Ce que ni Georges ni Cavalcanti n’avaient remarqué, c’est que le clerc du notaire avait eu lui-même un soubresaut en entendant le nom prononcé par le nouveau venu.

Effet de remords, sans doute, pour avoir trafiqué des secrets de l’étude.

Cependant le notaire leur avait désigné des sièges, puis :

— Veuillez me faire savoir, monsieur, quel est l’objet de votre visite.

Ce fut au tour de Cavalcanti d’être légèrement surpris :

— Mais, monsieur, mon nom ne vous l’explique-t-il pas !…

— C’est-à-dire…

— C’est-à-dire que vous avez inséré dans un grand nombre de journaux d’Europe et d’Asie des avis faisant appel à un certain Valentin Morrel, fils d’un Français et d’une Hindoue… Ces avis n’émanaient-ils pas de vous ?…

— Si fait… en vérité…

— Eh bien ! je me suis nommé… Je suis Valentin Morrel, fils de M. Maximilien Morrel et de Mlle Valentine de Villefort… C’est vous dire que je suis venu pour connaître le mot d’une énigme qui m’intéresse…

— Et monsieur ? demanda le notaire en se tournant vers Georges Lewall.

Celui-ci se nomma à son tour.

— J’accompagne M. Valentin Morrel à titre d’ami, ajouta-t-il.

Le tabellion eut un fin sourire aussitôt réprimé.

— Monsieur Morrel, dit-il à Cavalcanti, la communication que j’ai à vous faire est si importante que vous me pardonnerez de prendre toutes les précautions qui me sont imposées par ma profession.

— Je n’ai, monsieur, aucune objection à faire…

— Vous arrivez des Indes ?…

— Il y a un mois à peine que j’ai débarqué en France…

— Vous avez un passeport, des papiers ?…

— Rien ne me manque, soyez-en sûr, reprit Cavalcanti, que sa propre habileté, jointe à celle de Benedetto, avait muni de toutes les pièces nécessaires.

Il fouilla dans sa poche et tendit une liasse de papiers au notaire.

Il y avait là un acte de naissance, en langue indienne, mais transcrit en français par un traducteur juré ; un acte de décès de Maximilien Morrel, plus une attestation du vieux rajah d’Indour, tout cela présentant les caractères de l’authenticité la plus parfaite, car, il ne faut pas l’oublier, elles avaient été prises sur Valentin Morrel, lors de l’assassinat commis par Cavalcanti.

Caractères, nature du papier, cachets, rien ne manquait.

Le notaire les examina longuement, puis, les restituant à Cavalcanti :

— C’est admirable ! dit-il.

L’épithète était singulière. Mais à quoi bon épiloguer ?

— Eh bien ! monsieur, reprit Cavalcanti, qui bouillait d’impatience, en ces conditions, vous jugez-vous autorisé à me faire la communication promise par l’avis dont j’ai parlé ?

— Sans aucun doute, monsieur. Il s’agit d’un héritage.

— Ah !

— Vous avez sans doute entendu parler du comte de Monte-Cristo ?

— Certes… le monde entier a retenti de son nom.

— J’ai le plaisir de vous annoncer que le comte de Monte-Cristo vous a inscrit dans son testament pour un legs important…

— Je savais, en effet, que le comte avait beaucoup aimé mon père…

— Et il a reporté cette affection sur le fils… Vous êtes héritier d’une magnifique propriété que possédait le comte dans l’île d’Ischia…

— L’île d’Ischia ! s’écria Cavalcanti avec un étonnement parfaitement joué, n’est-ce pas là que s’est produite dernièrement une épouvantable catastrophe ?…

— En effet ! J’ai même le regret de vous donner à ce sujet une mauvaise nouvelle.

— Et laquelle ?

— La magnifique villa du comte a été détruite par le tremblement de terre…

— C’est désastreux, en effet…

— Mais le terrain reste, se hâta d’ajouter le notaire, comme s’il eût répondu à la pensée intime de Cavalcanti.

En effet, celui-ci était aussi bien informé que le notaire, et ce qui lui importait, c’était le terrain, ou plutôt, à vrai dire, le sous-sol.

— Que voulez-vous ? fit Cavalcanti avec un soupir. Dans cet héritage, ce qui me touche particulièrement, c’est le souvenir gardé par le comte à mon père… et je regarderai ce terrain comme un legs sacré…

— Bien, cela ! monsieur, fit le notaire.

— En ce cas, il ne nous reste plus, reprit Cavalcanti, qu’une dernière formalité à remplir.

— Laquelle ?

— Mais… ne le comprenez-vous pas ?… Pour que j’entre en possession de ce legs, il faudrait que vous me missiez en possession des titres de propriété…

— C’est vrai… mais cela est impossible !

— Impossible ! Voyons, monsieur, expliquez-vous. Suis-je, oui ou non, Valentin Morrel ? Le comte de Monte-Cristo vous a-t-il, oui ou non, ordonné de me délivrer un legs ? Pourquoi ces hésitations ?

Le ton de Cavalcanti était devenu bref, presque menaçant.

Sans la présence de Georges, il eût été à craindre, pour l’honorable signor Balzato, qu’il passât un très mauvais quart d’heure.

— Je n’hésite nullement, cher monsieur, reprit le notaire, sans paraître intimidé, mais ces pièces ne sont plus entre mes mains.

— Et depuis quand ? N’était-ce pas un dépôt sacré dont vous ne deviez vous dessaisir à aucun prix ?…

— Aussi ne m’en suis-je dessaisi qu’à bon escient… Pourquoi vous troubler ainsi ? Nous sommes lents et circonspects, nous autres notaires, et nous ne traitons pas légèrement les affaires…

— Enfin ?

— Enfin, la catastrophe d’Ischia nécessite, vous comprenez, d’importants travaux ; les délimitations des propriétés ont été bouleversées, et j’ai dû envoyer les pièces, dans l’intérêt même de votre droit, à mon collègue d’Ischia…

— Ainsi ces titres ?…

— Seront à votre disposition, là-bas.

Cavalcanti respira longuement.

Que ces notaires étaient formalistes ! Il ne pouvait pas dire cela tout de suite !

C’était bien naturel, après tout, et il n’était pas besoin de s’inquiéter.

— Excusez-moi, monsieur, dit Cavalcanti. Mais vous devez comprendre toute mon impatience ; il me tarde de voir les lieux où a vécu l’ami et le bienfaiteur de mon père…

— Nobles sentiments, reprit Balzato, et que je ne puis qu’approuver.

— Donc, que dois-je faire ?

— Rien que de fort simple. Vous êtes disposé, sans doute, à vous rendre sans retard à l’île d’Ischia ?

Cavalcanti consulta Georges du regard.

Mais il ne vit pas que le notaire en même temps adressait à Georges un signe affirmatif.

Georges fut, certes, très surpris de cette sorte de complicité amicale que lui imposait le notaire, à l’insu de Cavalcanti.

Mais, en même temps, Balzato avait posé son doigt sur ses lèvres, comme pour lui recommander le secret ; en même temps aussi, par un mouvement rapide, soulevant une feuille de papier sur son bureau, il montrait au jeune homme le signe de ralliement des Terre-Neuve.

Que signifiait tout cela ?

Ces mouvements avaient d’ailleurs à peine duré une seconde, si bien que Cavalcanti ne s’aperçut de rien.

— Je suis prêt à vous accompagner, lui dit Lewall.

— Eh bien, si vous le voulez, nous partirons dès demain matin.

— À votre disposition.

— En ce cas, dit le notaire, je vais vous remettre un mot pour mon collègue. Rien ne sera plus simple ; il vous remettra les papiers et sans doute vous accompagnera lui-même sur votre propriété…

— Tout est ainsi au mieux, dit Cavalcanti, qui voyait briller, à portée de sa main, les immenses richesses de Monte-Cristo.

Balzato s’était courbé sur son bureau, et là il écrivait quelques mots d’une plume hâtive :

« À maître Lavira. Le porteur du présent est M. Valentin Morrel et vous aurez à agir à son égard comme j’ai eu l’honneur de vous le dire. »

Et il signa – illisiblement ainsi qu’il convient à un notaire qui se respecte.

Cavalcanti ne prit pas grande garde à la teneur de cette note. Pour lui, tous les obstacles disparaissaient.

L’affaire était mieux qu’en bonne voie.

C’était un succès.

Les deux jeunes gens se levaient pour prendre congé.

De plus en plus poli, le notaire les reconduisit jusqu’à la porte de son étude.

Seulement, comme mû par un instinct secret, Georges était resté de deux pas en arrière, Balzato se pencha à son oreille et lui jeta deux mots rapides :

— Surtout ne le quittez pas jusqu’à Ischia.

Georges se retourna vivement ; mais déjà le signor Balzato, avec les plus pures traditions italiennes, s’était courbé en deux pour saluer ses visiteurs.

Ils sortirent.

— Ouf ! fit Cavalcanti comme malgré lui, ce diable de notaire nous a singulièrement fatigués avec ses lenteurs.

Georges ne répondit pas tout d’abord.

L’altitude de maître Balzato l’avait troublé ; le signe des Terre-Neuve était pour lui la révélation d’un danger qu’il ne comprenait pas.

Cependant, ce qui ressortait évidemment de ces circonstances, c’était que ce Valentin Morrel était en suspicion.

Comment ? depuis quand ? N’était-il pas venu lui-même avec la recommandation expresse de Bouche-Rouge ?

Que pouvait-il s’être passé de nouveau depuis son arrivée ?

Et, malgré lui, Georges se rappelait ses défiances premières ; il se remémorait les étrangetés d’allures, d’attitude de son compagnon, et il sentait renaître l’antipathie qu’il lui avait tout d’abord inspirée.

En tout cas, il n’y avait pas à hésiter.

Il fallait suivre le conseil donné par le notaire et ne pas quitter son étrange compagnon.

— Qu’avez-vous donc ? lui demanda Cavalcanti, frappé de son air soucieux. Vous semblez préoccupé !

Georges Lewal était un caractère franc, ouvert, inhabile à la dissimulation.

Cependant il fit un effort sur lui-même.

— Moi, vous vous trompez. Je réfléchis à nos amis…

— Eh bien, puisque nous allons à Ischia, c’est déjà un commencement de recherches à travers la Méditerranée…

— C’est juste, fit Georges d’un ton qui s’efforçait de paraître insouciant.

Mais, nous le répétons, il savait mal dissimuler, et Cavalcanti était bon physionomiste.

Le changement qui venait de se produire en son compagnon ne lui avait pas échappé :

— Que se passe-t-il donc ? pensa-t-il. Allons, je crois qu’il faut veiller au grain… D’ailleurs, maintenant, je n’ai plus besoin de lui !

Et il ajouta entre ses dents :

— Au contraire… témoin gênant… à supprimer.

En rentrant à l’hôtel, ils coudoyèrent un mendiant qui, couvert de guenilles, le chapeau à la main, marmotta quelques prières.

Cavalcanti s’arrêta un instant :

— C’est toi, Benedetto.

— Oui.

— Eh bien, ce soir, à dix heures, sur la rive, auprès de la porte Chiavone…

— On y sera.

Puis Benedetto ajouta tout haut :

— Que Dieu vous le rende, mon bon seigneur.

Les deux jeunes gens dînèrent ensemble.

Cavalcanti se montra plein d’entrain. Maintenant qu’il se défiait de son compagnon, sans s’expliquer cette défiance, il s’efforçait de lui témoigner de plus en plus d’abandon.

Mais Georges restait maître de lui ; il ne se livrait pas, sentant plus que jamais combien cette voix sonnait faux…

Le soir, ils allèrent faire un tour. Mais Cavalcanti se déclara fatigué. Il avait besoin de repos.

Et puis, il ne dissimulait pas, disait-il, que l’impatience de se trouver à Ischia, les émotions que lui avaient données les tergiversations de ce notaire, lui donnaient un violent mal de tête. Il préférait se retirer de bonne heure, pour être frais et dispos le lendemain.

Georges n’avait aucune objection à faire.

Il se retira également dans sa chambre, qui était contiguë à celle de Cavalcanti.

Mais il ne put se décider à se mettre au lit et à s’endormir ; un vague pressentiment l’oppressait.

Il restait sur un fauteuil, réfléchissant, se demandant quel était le sens de l’avis mystérieux que lui avait donné le notaire.

Quel pouvait être ce Valentin Morrel ? Ami ou ennemi ?

Tout à coup il tressaillit.

Il lui sembla qu’il avait entendu le grincement d’une fenêtre.

Il éteignit sa lumière et s’approcha de la sienne.

Le derrière de l’hôtel donnait sur un terrain désert. Au-delà, c’était la mer, avec sa large étendue sombre.

Sans bruit, Georges ouvrit sa fenêtre, et regarda à travers le store baissé.

Et alors il vit que, de la fenêtre à côté, un homme – c’est-à-dire Cavalcanti – sortait avec précaution et sautait sur le sol.

Naturellement, il n’y avait aucune surveillance de ce côté, et la manœuvre était des plus faciles.

Georges n’hésita pas. Il avait encore dans l’oreille les mots du notaire : Ne pas quitter cet homme.

Il le laissa s’éloigner.

Puis, quand il jugea que le moment était venu, il sauta dehors à son tour. Ce n’était d’ailleurs qu’un rez-de-chaussée assez élevé.

Georges avait vécu longtemps au Canada ; il connaissait toutes les ruses de chasse, savait étouffer son pas.

En quelques enjambées, il eut rattrapé l’avance qu’il avait dû laisser prendre à Cavalcanti, qui cependant filait rapidement, se dirigeant hors de la ville, du côté de la Marinella.

C’était une nuit sans lune.

Le ciel avait cette profondeur opaque des soirées d’Italie, si grandiose et si mystérieuse.

Les étoiles chatoyaient comme des diamants.

Cavalcanti marchait d’un pas pressé, sans inquiétude d’ailleurs.

Quelle apparence que quelqu’un le suivît ?

Certes, il avait de vagues soupçons sur Georges, et il avait pris la ferme résolution de se débarrasser de lui à la première occasion.

Mais, pour le moment, il le croyait profondément endormi.

Le quai était désert.

Avec une adresse parfaite, Georges se tenait toujours dans l’ombre, suivant les angles ou se contentant de conserver sa distance.

Ils arrivèrent ainsi en vue de la porte Chiavone, qu’on appelle aussi porte de la Madeleine.

Là, la surveillance devenait plus facile.

Il s’y trouvait une grande quantité de tonnes, de caisses, qui attendaient l’embarquement.

Georges se glissa au milieu d’elles, et il regarda avec attention.

Il ne voyait que la silhouette noire de Cavalcanti, mais il ne le perdait pas de vue.

Soudain, d’un des creux de la rive, une autre silhouette sortit.

Les deux ombres se rejoignirent.

Le prétendu Valentin Morrel avait un rendez-vous.

Avec qui ?

Cette fois, il fallait redoubler de précaution. Deux paires d’yeux sont dangereuses, parce que leurs rayons croisés embrassent plus de la moitié de l’horizon.

Georges, manœuvrant au milieu des engins de toute sorte qui se trouvaient là, parvint cependant à s’approcher.

Mais le hasard allait mieux le servir.

Après avoir échangé quelques mots, les deux hommes s’étaient rapprochés des tonnes, qui formaient un amoncellement, et ils s’étaient assis l’un en face de l’autre.

Georges se trouvait à deux mètres d’eux à peine.

Et, certes, nul ne soupçonnait là sa présence.

— Ainsi, disait l’un, tu as réussi.

— Complètement.

— Voyons, explique-moi la chose par le menu… Tu sais combien cela m’intéresse…

— Eh bien, grâce à mon déguisement et aussi à la naïveté de ce Georges Lewall, – qui me déplaît fort entre parenthèses et qui ne fera pas de vieux os…

— Tu veux t’en défaire ?

— Le plus tôt possible…

— Tu sais, si tu as besoin d’un coup de main.

— On y songera.

— Continue…

— Donc je suis allé chez ce notaire, qui n’y a vu que du feu et qui m’a parfaitement accepté pour Valentin Morrel… qui, lui, ne viendra pas me démentir…

À cette plaisanterie d’un goût douteux, les deux hommes éclatèrent de rire.

Georges, pâle d’émotion, écoutait de toutes ses oreilles.

Ainsi, il avait été le jouet d’un imposteur ! Mais ces papiers, cette lettre de Bouche-Rouge ?

Est-ce que les dernières paroles prononcées ne jetaient pas sur ce mystère un jour sinistre !

Papiers volés ! Valentin, le vrai Valentin, tué peut-être !

— Et alors ce notaire ?…

— A été parfait de tous points, un peu prétentieux, un peu prolixe ; au demeurant, un excellent homme…

— Et l’héritage ?…

— Dans trois jours, il sera en ma possession.

— Tu as les titres ?…

— Pas encore !

— Comment !

— Oh ! rassure-loi. Moi aussi, quand j’ai su que les bienheureux papiers n’étaient pas à ma portée, j’ai éprouvé une émotion des plus désagréables…

— Je comprends cela. Eh bien !

— Eh bien, c’était une fausse alerte… ils sont chez le notaire d’Ischia, un certain maître Lavira, qui me les remettra contre mon reçu…

— Mais comment te reconnaîtra-t-il ?

— De la façon la plus simple… Ah ! mon vieux Benedetto, nous touchons au but de nos peines… Regarde ce papier…

Ce nom de Benedetto avait frappé Georges. Il le connaissait, lui aussi.

Ainsi c’était là ce bandit, c’était l’assassin du fils de Monte-Cristo !

Et la main de Georges caressait la crosse du revolver qu’il avait glissé en partant dans sa poche.

Cependant Benedetto avait fait jaillir la flamme d’une allumette et avait lu rapidement les lignes écrites par le notaire.

Seulement, comme il les relisait plus attentivement :

— Eh bien, mon vieux, dit Cavalcanti, est-ce que tu veux les apprendre, par cœur ?

— Oh ! ce ne serait pas difficile, fit Benedetto. « Le porteur du présent est M. Valentin Morrel, et vous aurez à agir à son égard comme j’ai eu l’honneur de vous le dire. »

— Ce qui signifie qu’il me conduira lui-même sur le terrain et me mettra en possession de la propriété.

— Et quelle est alors ton intention ?

— Oh ! tu ne supposes pas que je perdrai mon temps… Je saurai bien retrouver l’issue du trésor, et en quelques coups de pioche, j’aurai bientôt ouvert une saignée…

— Mais tu ne pourras tout emporter…

— Je parerai au plus pressé. En une nuit, je saurai bien enlever des pierreries et des lingots pour un beau chiffre de millions que je mettrai tout d’abord en sûreté… Sois tranquille, je serai prudent, et s’il faut me contenter de cette aubaine, je saurai, comme le sage, réfréner mes passions… Une vingtaine de millions me suffiront très bien à moi… et à la moindre alerte, je déguerpis…

— Soit, dit Benedetto. Un mot seulement.

— Parle, mon vieil ami.

— En tout cela, que ferai-je, moi ?

— Toi ? Je ne te comprends pas…

— Tu dis que tu retrouveras l’entrée du trésor, que tu travailleras une nuit… Est-ce que je ne serai pas là pour t’aider ?

— C’est inutile, dit sèchement Cavalcanti.

— Hein ? je ne comprends pas bien.

— C’est pourtant fort simple, c’est même limpide. J’entends agir seul…

S’il eût pu voir la physionomie de Benedetto, il eût été effrayé de sa subite métamorphose.

Le masque de l’hypocrite s’était détaché.

La bête fauve reparaissait.

— Voyons, explique-toi mieux, reprit Benedetto d’une voix que rendait rauque la fureur mal contenue.

— À quoi bon tant de phrases ? Tu as ma parole, tu auras ta part, et large. Mais j’entends agir, je te le répète, absolument seul. On ne fait bien ses affaires que soi-même… N’as-tu pas failli tout compromettre là-bas, à Moret, par ta damnée ivrognerie ?…

— Tu oublies que, sans moi, tu n’aurais rien su…

— Je n’oublie rien, mais ma résolution est très arrêtée. Je suis sûr de moi, de mon sang-froid, de mon énergie. Je ne veux compter que sur moi.

— Et qui me garantira que tu tiendras ta promesse ?…

— Ma parole ne te suffit-elle pas ?…

— Ta parole ! fit Benedetto en éclatant d’un rire strident.

— Ce n’est pas à toi d’en douter…

— Et pourquoi donc, je te prie ? Ah çà ! à qui donc crois-tu parler, par hasard ? Tu es un bandit, soit ; mais tu es un conscrit, et moi, je suis un vétéran…

— Et je te dois le respect, peut-être !

— Tu me dois la complicité pleine, entière, absolue… Quand on est lié comme nous le sommes, on ne se sépare pas. Tu m’écartes, donc tu veux me trahir… et je n’entends pas être trahi…

La voix de Benedetto avait repris son accentuation d’autrefois.

Surexcité par son avidité, redoutant très sérieusement de voir lui échapper la proie sur laquelle il comptait, il se retrouvait tout entier, le Benedetto d’autrefois, le forçat qui avait frappé sa mère, l’assassin d’Espérance…

Il s’était levé, et, de sa haute taille, dominait Cavalcanti, qui, toujours gouailleur, restait assis et ricanait.

— Oh ! ne ris pas, s’écria Benedetto hors de lui, tu pourrais t’en repentir…

— Là ! des menaces ! Sais-tu bien, Benedetto, que tu commences à sérieusement m’ennuyer…

— Vraiment !

— Voyons ! une dernière fois, que veux-tu ?

— Je veux aller à Ischia avec toi… Oh ! je ne demande pas un rôle bien brillant en apparence. Je te laisserai toute la gloriole. Tu seras le maître, je serai le valet… mais, pour l’œuvre, pour le travail, égalité… Tu m’as compris ? Réponds…

— J’ai compris… Je refuse…

— Tu dis ?

— Je dis que j’irai seul à Ischia, que seul j’agirai, que seul je serai juge de ce qui me paraîtra opportun… Seul, seul !

— C’est ton dernier mot ?…

— Oui.

La main de Benedetto était cachée dans la houppelande qui le couvrait, et tout son corps était secoué comme d’une convulsion.

— Écoute, Cavalcanti, reprit-il d’une voix qui tremblait, souviens-toi que c’est moi qui t’ai accueilli, que c’est moi qui t’ai mis sur la trace du trésor… Sans moi, tu ne serais peut-être aujourd’hui qu’un misérable vagabond, n’ayant d’autre perspective que le bagne ou l’échafaud…

— À quoi bon toutes ces phrases ? Je t’ai signifié ma volonté… Crie, hurle, injurie, menace, cela ne me fera pas dévier d’un iota de la voie que je me suis tracée.

— Tu te trompes… car tu oublies un détail…

— Lequel ?

— Pour te présenter au notaire d’Ischia sous le nom de Valentin Morrel, il te faut la lettre de ce damné notaire…

— Eh bien ?

— Cette lettre, tu ne l’as plus… Je ne te l’ai pas rendue…

C’était vrai. Dans le feu de la discussion, Cavalcanti n’avait pas songé à la reprendre, et Benedetto l’avait glissée dans sa poche.

D’abord il ne comprit pas.

— Ce papier, tu vas me le rendre…

— Non. À mon tour, je refuse…

— Qu’en veux-tu faire ? En tes mains, c’est un chiffon inutile…

— « Le porteur du présent, répéta à haute voix Cavalcanti, est M. Valentin Morrel, et vous aurez à agir à son égard… »

— Eh bien ! je connais cela, interrompit brutalement Cavalcanti ; où veux-tu en venir ?…

— À ceci, que celui qui sera « porteur du présent » sera, pour maître Lavira, le personnage qui se nomme Valentin Morrel…

Cavalcanti commençait sans doute à deviner où tendaient tous ces raisonnements, car il se soulevait lentement, lui aussi, livide et les dents serrées…

— Achève ! grinça-t-il.

— Et que, puisque tu te débarrasses de moi, je disparais…, et c’est moi qui renaîtrai, à Ischia, sous le nom de Valentin Morrel…

— Misérable ! hurla Cavalcanti.

Et, sortant de son vêtement un long couteau, il se rua sur Benedetto.

Mais le vieux bandit était sur ses gardes.

D’un bond, il se jeta en arrière, et le poignard de Cavalcanti frappa dans le vide, tandis que la main de Benedetto apparaissait armée, elle aussi, d’un coutelas napolitain.

— Ah ! voilà donc où tu voulais en venir, petit ! cria-t-il. Eh bien ! à nous deux… Garde-toi, je me garde… Celui qui sortira d’ici sera Valentin Morrel et héritera du trésor…

C’était, en vérité, une scène bien étrange.

Dans cette demi-obscurité, à peine élucidée par le reflet des étoiles, ces deux silhouettes prenaient des proportions gigantesques.

Georges Lewall avait d’abord été cloué sur place par l’horreur.

Maintenant il se demandait s’il devait intervenir, se jeter entre ces deux misérables, empêcher un meurtre…

Eh non ! ce n’était pas un meurtre ! Tous deux étaient robustes, féroces… tous deux étaient armés… C’était un duel. Crime contre crime !

Et il restait immobile, regardant de tous ses yeux les deux fauves qui maintenant tournaient l’un autour de l’autre, noirs et sombres, à l’exception de la tache blanche qui jaillissait des lames d’acier…

Benedetto était calme : évidemment il se possédait mieux. D’ailleurs n’était-il pas venu avec l’arrière-pensée, sinon d’un combat, tout au moins d’un assassinat ?

Il vient toujours une heure où les scélérats veulent se défaire de leurs complices. Cavalcanti écumait.

Quand il s’agissait d’intrigues, de guet-apens, il savait conserver son sang-froid mieux que ne le pouvait Benedetto.

Mais quand il y avait lutte réelle, pour la vie, alors son sang affluait à son cerveau… C’était la congestion de la fureur.

Le premier, il se rua sur Benedetto.

Mais le vieux forçat avait enroulé son manteau autour de son bras ; il reçut le choc sans plier. La lame laboura l’étoffe.

Benedetto frappa en même temps, mais sans rage, plutôt comme un escrimeur qui s’essaye. Cavalcanti, touché au cou, recula avec un cri rauque. En vérité, il avait peur maintenant.

Le vieux bandit, qu’il avait vu si patelin, si bon enfant, si bête, pour tout dire d’un mot, et dont il croyait avoir si bon marché, Benedetto lui faisait peur.

Il se courbait à demi, ramassant toute sa vigueur pour s’élancer dans un bond suprême et décisif.

Benedetto, toujours droit, paraissait grandir comme le génie du mal, marchant vers lui, le bras replié, cachant presque la lame de son couteau.

Tout à coup, il y eut une double clameur, effrayante, grinçante.

Les deux hommes s’étaient jetés l’un sur l’autre et s’étreignaient.

Le groupe ne faisait plus qu’un.

C’était comme une bête monstrueuse qui rugissait.

Mais Benedetto, avec l’expérience des pensionnaires de Toulon, avait jeté son bras autour du cou de Cavalcanti… Et il le serrait à la façon de ces carcans de fer qui font jaillir les yeux de leur orbite. Les bras de Cavalcanti s’agitaient dans le vide… Le couteau s’échappa de ses mains…

Alors, lentement, posément, avec la certitude de l’homme qui obéit à une implacable volonté, Benedetto leva le bras…

Et la lame, plongée dans l’œil du misérable, y disparut à demi, fouillant jusqu’au cerveau. Cavalcanti ne cria pas… Tout son corps se raidit dans une étreinte convulsive…

Alors Benedetto desserra son bras, formidable étau dans lequel Cavalcanti avait été écrasé, et tandis que le cadavre roulait sur le sol :

— Il ne fallait pas jouer ce jeu-là avec papa, dit-il cyniquement.

Georges fit un mouvement pour s’élancer. Mais alors une main se posa sur son épaule… Et quelqu’un qu’il ne voyait pas, mais dont il entendait la voix comme dans un rêve, dit à son oreille :

— Pas un mouvement… Il était bon qu’il en fut ainsi.

Il se retourna vivement… Il ne vit rien qu’une forme vague qui disparaissait. Et quand il reporta ses yeux du côté de Benedetto, l’assassin s’était enfui.

XV

JUSTICE ! LIBERTÉ !

Benedetto se retrouvait.

C’était bien le bandit d’autrefois qui reparaissait : le crime, l’avidité, la fureur lui avaient refait comme une nouvelle jeunesse.

Tout d’abord il s’était enfui, énervé par la lutte terrible qu’il venait de soutenir.

Mais à quelque distance, une réflexion traversa son cerveau.

Si on trouvait le cadavre du faux Valentin Morrel, l’éveil pouvait être donné et son rôle deviendrait impossible à soutenir, même pendant le très court laps de temps dont il avait besoin pour mener à bien l’entreprise d’Ischia.

Il fallut qu’il disparût.

Il revint donc sur ses pas.

Le corps était étendu à la même place.

Benedetto s’agenouilla et lui posa la main sur la poitrine.

Le cœur ne battait plus. La mort avait été instantanée.

— Imbécile, murmura Benedetto, pourquoi m’as-tu contraint à te tuer ?

En vérité, il éprouvait une sorte de regret, nous ne disons pas de remords.

Mais il était trop connaisseur pour n’avoir pas apprécié les qualités remarquables de son complice : cynisme, audace, énergie persévérante.

C’eût été dans la suite un allié utile, qui sait ? un ami. N’étaient-ils pas faits pour se comprendre ?

Il était trop tard pour le repentir.

Benedetto saisit le cadavre dans ses bras nerveux ; puis, l’appuyant à son épaule, il l’emporta vers le bord de la mer.

Là, il le déposa sur le sable, lui attacha solidement au cou une large pierre et, finalement, le lança dans les flots.

Il y eut un choc sourd, puis plus rien.

— Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas ! murmura l’assassin, reprenant pour son compte le mot faussement attribué à Barrère.

Cette fois, il était bien tranquille. D’autant plus qu’il avait l’intention de ne rien livrer au hasard.

S’il avait tué Cavalcanti, c’est qu’il avait bien compris que la moindre imprudence pouvait tout compromettre. Il devinait chez cet homme des ambitions formidables, et il était convaincu de ceci :

Cavalcanti n’eût rien voulu lui céder sur sa première part de prise. De plus il ne se serait pas contenté lui-même de cette proie. Il aurait voulu revenir au trésor, une fois, dix fois peut-être, enhardi par l’impunité, jusqu’au jour où l’échafaudage se serait écroulé.

Benedetto se souciait fort peu de six cents millions, voire même de cent ou de cent cinquante. Une demi-douzaine lui suffisait, et largement. On voit qu’avec l’âge il avait pris des goûts modestes.

Donc, avoir à sa disposition pendant toute une nuit le trésor de Monte-Cristo, entasser en quelques heures, dans des sacs, dans des caisses, tout ce qu’il pourrait emporter, pour fuir dès la première lueur du jour et ne jamais plus reparaître ni à Ischia ni à Naples, tel était son plan.

Après tout, il était bien certain de s’assurer – même par cette discrétion – une très honnête aisance.

Cavalcanti avait voulu, comme on dit vulgairement, lui couper l’herbe sous le pied. Mal lui en avait pris.

Il avait tiré les marrons du feu. Benedetto les croquerait.

Il s’agissait maintenant d’agir vite et bien.

Benedetto avait tout son plan dans la tête. Il lui fallait un complice, mais un complice pour ainsi dire passif, que l’on pût payer sans qu’il devinât l’importance du service rendu.

Cet homme, il l’avait à sa disposition.

C’était le misérable Romaniche, qui l’eût suivi jusqu’au bout du monde pour quelques billets de mille francs.

Tandis que Cavalcanti s’établissait orgueilleusement dans l’un des plus beaux hôtels de Naples, Benedetto, moins hardi ou plus prudent, s’était confiné dans une misérable osteria, hantée par des gens de bas étage.

Là, il était sûr de passer inaperçu, et c’était là justement ce qu’il voulait.

Il se hâta donc – aussitôt que la mer se fut refermée sur le cadavre de Cavalcanti – de retourner à l’osteria où Romaniche l’attendait.

Pénétrons-y quelques instants avant lui.

Dans une chambre délabrée, deux personnages se trouvaient.

L’un, c’était Romaniche, dont le portrait n’est plus à faire ; il était debout, arpentait la pièce de long en large, avec des gestes de colère.

Devant lui, la petite Agostina était assise, la tête dans ses deux mains.

Quand la pauvre enfant avait été enlevée, elle avait été tout d’abord paralysée par la terreur.

Se retrouver aux mains de ce bandit lui faisait l’effet d’un cauchemar.

Elle se sentait emportée dans ses bras, et cependant il lui semblait que ce n’était qu’un rêve affreux.

Romaniche s’était jeté hardiment à travers la forêt dont les détours lui étaient connus, et où il avait caché la misérable carriole qui lui servait à déguiser son véritable métier – celui de voleur – sous les apparences d’un marchand ambulant.

Mais tout à coup l’enfant, ayant la notion de la réalité, s’était mise à se débattre, à crier, à appeler au secours.

Romaniche, par menaces, par coups, avait tenté de lui inspirer silence, mais elle préférait la mort au sort affreux qu’elle devinait lui être réservé, et auquel le courageux Miron l’avait arrachée. Hélas ! où était Miron à cette heure ? Se doutait-il que celle qu’il aimait d’un amour naïf, presque enfantin, se tordait aux bras de son bourreau ?

Hélas ! après le bain froid qu’il avait pris dans le Loing, Miron, exténué de fatigue, s’était profondément endormi. Il ne devinait rien. Et c’était seulement à son réveil qu’il devait apprendre l’horrible vérité !

Les cris d’Agostina devenaient si perçants qu’en vérité un instant Romaniche eut peur. Certes, à cette heure de la nuit, la forêt était déserte ; mais les criminels redoutent toujours je ne sais quelle intervention providentielle.

Maintenant la pauvre fille, il la renversa sur le sol. Puis, de son mouchoir fortement serré, il la bâillonna. Et, la ressaisissant comme une bête fauve fait d’une proie, il l’emporta jusqu’à sa carriole.

Là, ouvrant un coffre dans lequel se trouvaient plusieurs flacons, il en déboucha un et le plaça sous les narines d’Agostina.

Un instant après, narcotisée, elle s’endormait profondément. De là, on le sait, Romaniche s’était rendu auprès de Benedetto et avait conclu avec lui le pacte qui les liait désormais l’un à l’autre. Ils étaient partis ensemble.

Agostina, continuellement soumise maintenant aux exhalaisons du narcotique, ne vivait plus, ne pensait plus, n’agissait plus.

Elle était comme un cadavre aux mains de Romaniche, qui, dosant l’essence dangereuse avec une habileté infernale, la laissait toujours dans un état qui tenait le milieu entre le sommeil et la veille.

C’était ainsi que s’était effectué le voyage.

À ceux qui s’étonnaient de voir cette enfant, si belle et si gracieuse, marchant les yeux fixes d’un pas automatique, silencieuse et ne répondant à aucune des questions qu’on lui adressait, Romaniche disait hypocritement que c’était sa fille et qu’elle était idiote.

On se contentait de cette explication et on le suivait d’un regard de pitié.

Plusieurs fois déjà, quand il se trouvait seul avec elle, Romaniche l’avait éveillée, et alors, avec ses tartuferies de bandit, il essayait de se concilier le pardon, l’affection d’Agostina.

Mais elle se montrait inébranlable.

Elle le haïssait, elle le menaçait d’une dénonciation et, pris de colère, il était contraint de tuer de nouveau en elle la pensée et le souvenir.

C’était dans un de ces moments de lucidité que se passait la scène au milieu à laquelle allait intervenir Benedetto.

— Agostina, disait Romaniche à l’enfant, qui se refusait à le regarder, voilant ses yeux de ses deux mains, écoute-moi… je ne te veux pas de mal… Tu sais que tu ne peux pas m’échapper… Tu m’appartiens… Tu n’as plus ni père ni mère… En bien ! ne me rebute pas ; reste avec moi de ton plein gré, et je te ferai riche et heureuse…

Elle ne répondait pas ; mais tout son corps frissonnait d’horreur.

C’est qu’elle avait compris, la pauvre, l’horrible passion qu’elle avait inspirée à cet infâme… Certes, elle était trop naïve pour avoir une notion claire de ce qu’il exigerait d’elle un jour… Mais elle sentait un péril horrible suspendu sur elle, et la douceur de Romaniche lui répugnait encore plus que ne l’effrayait sa colère…

Et elle pensait à Miron, si respectueux, si gai, si bon, et tout bas, elle l’appelait à son secours…

— Agostina, répétait l’homme qui s’approchait d’elle, les yeux brillants, la bouche contractée par des désirs que cependant il n’avait pas encore osé assouvir par la force, je ne te battrai plus… je serai bon… je t’aimerai… Est-ce que tu ne me pardonneras pas ?… Est-ce que tu ne m’aimeras pas un peu !…

Elle releva la tête, le regarda en face et dit :

— Je vous méprise et je vous hais !…

Romaniche bondit sous l’insulte. Une écume blanche lui vint aux lèvres. Il saisit sur la table une bouteille d’eau-de-vie et huma une forte gorgée. Puis titubant, il s’élança sur Agostina.

— Ah ! c’est ainsi que tu me réponds ! grinça-t-il. Eh bien ! il faut en finir… Je ne te dirai pas que je t’aime… non, ce n’est pas de l’amour… c’est de la fièvre… c’est du crime, et je te veux… je te briserai s’il le faut, mais tu seras à moi…

Et, féroce, ardent, il saisit le bras de la jeune fille.

Elle se dégagea par un effort violent et courut à l’autre bout de la pièce. Là, il y avait sur la table un couteau tout ouvert.

— Si vous faites un pas, s’écria-t-elle, je vous tue.

Il eut un ricanement sinistre. Il alla vers elle et, d’un coup de pied, il fit sauter le couteau en l’air. Puis il saisit l’enfant dans ses bras. Alors ce fut une lutte infâme, épouvantable.

Ce pauvre petit corps, si frais, si jeune, se tordait sous l’étreinte immonde du monstre qui déchirait ses vêtements et qui, parvenu au dernier paroxysme de la passion sauvage, lui mordait les mains pour paralyser sa défense…

Elle haletait, n’ayant même pas la force de crier. Elle allait succomber peut-être… Quand tout à coup la porte s’ouvrit et Benedetto parut sur le seuil.

Voyant ce qui se passait, il poussa un épouvantable juron.

— Qu’est-ce que cela ? cria-t-il. Est-ce que tu es devenu fou ?

À cette voix, Romaniche se retourna et, dans ce mouvement, se desserrèrent ses mains qui serraient la pauvrette comme des tenailles de fer.

Profitant de cette délivrance d’une seconde, elle le repoussa violemment et, courant, elle se jeta vers la porte…

Benedetto, qui ne se souciait pas de la retenir, s’écarta pour la laisser passer. Elle disparut dans l’escalier.

Romaniche se rua à sa poursuite ; mais Benedetto, lui saisissant le poignet, l’arrêta net sur place.

— Laissez-moi passer, cria Romaniche hors de lui… ou je vous tue…

Il avait ramassé le couteau et le brandissait sur la poitrine de Benedetto.

— Oh ! mon petit ! à ce jeu-là, dit Benedetto, tu as trouvé ton maître… d’autant que je me suis mis en goût tout à l’heure…

Et saisissant le poignet de Romaniche, il le lui tordit si violemment que le couteau tomba. Grinçant, écumant, Romaniche s’accrochait à lui, s’efforçant de le renverser.

— Allons, il faut en finir, dit Benedetto.

Il le prit à la gorge, et serra. Non qu’il voulût l’étrangler. Point. L’heure de Romaniche n’avait pas encore sonné.

Il voulait seulement le réduire à l’impuissance.

Il le coucha sur le plancher, lui tenant toujours ses doigts au cou, puis il lui mit un genou sur la poitrine.

— Romaniche, lui dit-il, tu vois qu’avec moi tu ne seras pas bon marchand. Écoute-moi et tâche de me comprendre.

« Quand tu m’as proposé une association, il s’agissait de choses sérieuses, d’argent. J’ai accepté et je n’ai qu’une parole.

« Toi tu m’as trompé, car si je t’avais connu cette passion stupide, j’aurais décliné tes offres…

« Aujourd’hui, sache ceci. Je t’ai promis de l’or. Je suis prêt à tenir ma parole. J’ai ici, dans ma poche, dix mille francs qui sont à toi, si tu les veux…

« Je viens te chercher pour une expédition décisive… et demain, demain, entends-tu bien, je te donnerai – après la réussite certaine de mes projets – cent, deux cent mille francs…

« Et c’est cela que tu compromettais pour cette petite folle… Tu es amoureux, mon camarade ; mais avec ton argent, tu auras des femmes cent fois plus belles, cent fois plus séduisantes…

« Ne sois donc pas si naïf… D’ailleurs, j’ai encore quelque chose à te dire… Si tu ne veux pas m’obéir, comme il me déplairait que tu fusses vivant et que j’aurais à craindre que tu ne me trahisses, je n’ai qu’à serrer la main que tu sens, là, à ton cou, et je t’ôte à jamais l’envie de courir après des petites filles…

« Si au contraire tu es raisonnable… dix mille francs… et dix fois, vingt fois plus demain… Choisis…

C’était chose étrange que ce discours débité par Benedetto à un homme qui râlait presque sous son étreinte.

Un instant même, Benedetto craignit d’avoir serré trop fort.

Aussi ouvrit-il les doigts. Romaniche resta immobile.

Benedetto fouilla dans sa poche et en tira une liasse de billets.

— Regarde, dit-il en approchant les papiers de la chandelle fumeuse qui les éclairait. Voici l’argent…

Romaniche revenait à lui. Il avait bien entendu. Il était au pouvoir de son complice dont il venait d’éprouver la force formidable.

Il entr’ouvrit les yeux et vit les papiers bleuâtres dont il connaissait bien la valeur.

Il eut comme un éblouissement.

Dix mille francs ! et demain cent, deux cent mille !…

Dans la misère noire où il était plongé, où il avait végété toute sa vie, quel éclair subit resplendissait !…

Et la furieuse passion de l’or combattait en lui la passion de la femme…

— Puis-je parler ? demanda-t-il.

— À ton aise… seulement n’essaye pas de me tromper…

— Je ne le veux pas…

— Oh ! les mensonges ne coûtent pas cher… seulement, je te le dis encore une fois, avec moi ou contre moi… Avec moi, c’est bien, je t’enrichis… Contre moi, je te tue comme un chien…

— Je suis avec vous.

— Bien. En ce cas, pas de sottises ! Les femmes ne sont bonnes qu’à nous créer des embarras et à nous faire rater les meilleures affaires… Or la petite a filé ; engage-toi à ne pas courir après elle…

Romaniche hésita encore un moment. Puis :

— Je vais vous parler franchement… Je veux cette fille… je l’aurai…

— Prends garde !

— Laissez-moi achever… Pour combien de temps avez-vous besoin de mes services ?

— Pour deux, trois jours au plus…

— Et vous m’enrichirez…

— Je n’aime pas à me répéter. Ce que j’ai dit est dit…

— Et après ces deux ou trois jours… je serai libre ?…

— Comme l’air…

— Et vous n’interviendrez plus pour m’arracher la petite misérable qui tout à l’heure allait payer cher ses mépris ?…

— Mais est-ce que je me soucie d’elle ! Fais-en ce que tu voudras : mange-la, tue-la, viole-la… c’est ton affaire. Seulement, il ne faut pas que cela gêne les miennes. Donc, si je t’ai bien compris, une fois que tu auras en poche le magot que je t’ai promis, tu te mettras à sa poursuite…

— Je ne vous trompe pas… Oui, je la poursuivrai… je l’atteindrai et alors ?

— Oh ! alors… cela m’est parfaitement indiffèrent.

— Alors je suis votre homme…

— Allons donc ! Tu es dur à décider, et tu fais bien la petite bouche.

— Les dix mille francs…

— Sont à toi…

— Et le reste ?…

— Cela dépend de nous et de notre activité. Il va falloir jouer des bras…

— Du couteau ?

— J’espère que non, et rien ne le fait prévoir…

— Je ferai ce qu’il faudra… Maintenant lâchez-moi…

— C’est trop juste.

Et pour rappeler à Romaniche que sa poigne était toujours solide, Benedetto, d’un tour de bras, le remit sur ses pieds.

Romaniche courut à la porte et tendit l’oreille.

La maison était plongée dans le silence.

— Hein ? Quoi demanda Benedetto. Manques-tu déjà à tes engagements ?…

Romaniche écouta encore un instant.

Puis, certain que la petite Agostina avait fui :

— En toute sincérité, si elle était encore là, je n’aurais pas la force de vous obéir… Mais, puisqu’elle a filé, n’en parlons plus… pour le moment du moins… Dites-moi ce qu’il faut faire…

— Sais-tu diriger une barque ?

— Oui.

— Sais-tu nager ?

— Oui.

— Tu n’as pas le mal de mer ?

— Non.

— Tout cela va bien. Maintenant où est notre malle, la mienne s’entend ?

— Sur la voiture, dans la cour…

— Bon ! nous allons sortir d’ici sans bruit. Il est inutile qu’on s’occupe de nos faits et gestes.

— Et nous irons…

— Sur le port. Tu es de force à porter la malle sur tes épaules ?

— Certes.

— En ce cas, ne perdons pas un moment… En avant !

— Mais, s’écria Romaniche qui depuis un instant examinait consciencieusement Benedetto, vous êtes couvert de sang…

— Bah ! Je me suis blessé moi-même… cela ne compte pas. Nous n’avons pas le temps de nous arrêter aux détails… La mer lavera tout…

Un instant après, les deux hommes sortaient de l’osteria.

La nuit était devenue plus profonde.

Malgré sa promesse, Romaniche ne put s’empêcher de sonder l’obscurité du regard. Peut-être espérait-il saisir un indice qui le mit sur la trace d’Agostina, et alors il eut peut-être abandonné la partie.

Mais rien, pas un mouvement.

— Marchez devant, dit-il à Benedetto, je vous suis.

Ils s’engagèrent dans les ruelles qui conduisent au bas port, à l’endroit où les pêcheurs garent leurs bateaux.

On sait que l’île d’Ischia n’est qu’à une douzaine de kilomètres du cap Misène.

— Surtout pas de bruit, dit Benedetto à l’oreille de Romaniche. Tous ces lazaroni dorment à qui mieux mieux ; inutile de les réveiller.

— Cependant, je crois comprendre que vous cherchez une embarcation…

— En effet… eh bien ?

— Eh bien, il ne faudrait pas réveiller les matelots d’une de ces barques…

— Imbécile, grommela Benedetto, au contraire.

Penché vers la mer, il examinait attentivement une à une les caravelles qui étaient retenues par une corde à la rive.

Il était connaisseur et cherchait une embarcation à la fois légère et résistante.

Quand il quitterait l’île d’Ischia avec son butin, il fallait qu’elle pût fournir en Méditerranée une longue course.

Où aborderait-il ? Il l’ignorait encore.

L’important, c’était de pouvoir tenir longtemps la mer.

De plus, une autre considération s’imposait à lui, et non des moins importantes, comme on le verra tout à l’heure.

Enfin, Benedetto avisa ce qu’il cherchait.

C’était un canot bien membré, à voile latine, pouvant également être manié à la rame, résistant et apte à porter un poids assez lourd.

Selon l’usage, le patron de la barque dormait au fond, à peine enveloppé, tant l’atmosphère était douce.

Pelotonné à ses pieds, un petit moussaillon dans les douze à quinze ans. Benedetto héla :

— Hé ! l’homme !

Il fallut appeler plusieurs fois.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ?…

— Une bonne affaire…

— La bonne affaire, c’est de dormir.

Celui-là n’était pas lazarone à demi.

— Approche et tu changeras d’avis.

L’homme s’étira, bâilla largement, puis, après une certaine hésitation, regrettant sans doute les rêves auxquels il s’arrachait, il sauta sur le bord.

— En deux mots, dit Benedetto, voilà ce dont il s’agit. Il faut que je sois à midi à Ischia.

— À Ischia… trop loin…

— Cent francs…

— Je suis fatigué…

— Deux cents francs…

— Pourquoi ne prenez-vous pas le vapeur qui partira à huit heures ?…

— Trois cents francs…

L’homme voulut encore trouver une objection. Mais, ma foi, la somme était ronde et promettait de longues journées de sommeil sur la grève.

— Combien de personnes ?

— Deux.

— Alors, cinq cents francs !…

Il abusait de la situation, devinant qu’il y avait là pour les deux personnages raison majeure de fuite immédiate.

— Tu m’écorches, dit Benedetto. Mais j’accepte…

— Des arrhes !

— Voilà dix louis… le reste en vue d’Ischia…

— Bon !

— Et maintenant la malle !

— Ah ! il y a une malle…

L’homme réfléchit ; pour un peu, il eût demandé un supplément pour le coffre. Mais bah ! il n’avait qu’une parole.

— Enlevons, dit-il.

Ainsi qu’il se passe en ces pays heureux, les autres pêcheurs n’avaient même pas daigné se déranger pour savoir ce qui se passait.

Un des leurs était en affaires. Tant mieux ou tant pis pour lui.

Et ils avaient repris leur sommeil à peine interrompu.

Ils savaient seulement que Marello – c’était le nom du patron de l’Augusta – s’en allait à Ischia. Bon voyage !

Romaniche n’était pas intervenu dans le marché.

D’abord Benedetto avait la bourse, et cela suffisait pour assurer son autorité.

Donc la malle fut affalée dans la barque, bien amarrée au fond, et Marello, après s’être recommandé à la Madone, ainsi que le doit faire tout bon Italien, hissa la voile et lança l’embarcation.

Le jour pointait à peine.

Une brise grise enveloppait les côtes qui s’enfuyaient et les flots de la Méditerranée.

Benedetto et Romaniche, étendus au fond, dormaient ou plutôt feignaient de dormir.

Marello rêvait, et le mousse, juché à l’avant, regardait les premiers chatoiements du soleil sur les vagues.

Benedetto, par des mouvements lents, se rapprocha de Romaniche, haussa sa bouche à la hauteur de son oreille.

— Attention ! fit-il.

— J’y suis.

— Le mousse ne voit rien. Le patron ne voit rien. Jette le premier à la mer. Je me charge du second…

— Hein ? Vous m’avez dit qu’il n’y aurait pas de meurtre…

— Pas de coups de couteau… ai-je dit. Et j’ajoute : Pas de sang. Allons ! hésites-tu ?

— Ça sera plus cher…

— Ne marchande donc pas ; je te payerai royalement… Est-ce compris ? En trois mouvements… Seulement, de l’ensemble… Une… deux… trois…

À ce signal, tous deux se dressèrent sur leurs pieds…

Sous une forte poussée, le mousse fut précipité à la mer…

Quant à Marello, Benedetto l’avait saisi par derrière, entre ses deux bras vigoureux ; il le souleva au-dessus du bordage, et d’un élan le jeta à l’eau…

— Ça y est, dit Benedetto.

Le patron avait disparu ; engourdi par la fraîcheur du matin, il avait été immédiatement suffoqué et avait coulé à pic.

Mais le mousse qui savait nager se cramponnait à une amarre qui pendait du bateau.

Et il criait au secours.

C’était horrible. Le malheureux enfant croyait à un accident. Il implorait, il suppliait.

Et on voyait émerger au-dessus de l’eau sa jolie tête brune, avec ses beaux yeux aux longs cils noirs.

Romaniche lui-même eut un mouvement de pitié.

— À quoi bon tuer celui-là ? hasarda-t-il.

Benedetto se contenta de hausser les épaules. Dans la voie où il s’était engagé, il n’y avait plus à reculer.

Il saisit un aviron et, le soulevant, le fit tournoyer dans l’air.

La pièce de bois s’abattit sur la tête du malheureux mousse, qui poussa un dernier cri, lâcha l’amarre à laquelle il se tenait attaché et disparut dans l’eau.

Quand Benedetto se retourna, il vit que Romaniche avait horriblement pâli.

— Vas-tu t’évanouir ! cria-t-il. Tu sais, si tu es une femmelette, prends garde que je ne t’en fasse autant…

Et intérieurement il pensait :

— Il faudra en finir aussi avec celui-là… mais plus tard.

Romaniche, qui n’était en somme qu’un ignoble bandit, et qu’une émotion passagère avait surpris, se hâta de protester.

— Allons, pas tant de phrases, et en route vers Ischia.

La barque filait sous vent favorable ; il était certain qu’ils arriveraient en quelques heures à leur but.

Mais Benedetto n’entendait pas aborder trop tôt.

Il avait ses raisons pour cela.

— Mais, demanda Romaniche, sans que je désapprouve ce que vous avez fait, me permettez-vous une question ?…

— Certes… Cela nous occupera.

— Pourquoi ne nous sommes-nous pas contentés de prendre une embarcation abandonnée ?… Il y en avait plusieurs…

— Décidément j’aurai de la peine à faire quelque chose de toi, mon pauvre garçon. Ainsi, tu n’as pas compris ?

— Non !

— Eh bien, cela ne fait pas ton éloge…

— Je ne demande qu’à m’instruire…

— Si nous avions volé une barque, le patron, au matin, s’en serait bien vite aperçu et aurait jeté de hauts cris… Il ne faut pas croire qu’une barque disparaît si facilement… Les pêcheurs de Naples connaissent toutes les passes, toutes les anses où on peut s’abriter… Toute la corporation se serait mise à notre poursuite… et la journée ne se serait pas écoulée sans qu’on nous eût retrouvés…

— Soit… mais maintenant le danger n’est-il pas le même ?…

— Pas le moins du monde… On a vu partir le patron avec sa barque et son mousse. Rien que de très régulier. Il restera absent un, deux, huit jours même. Nul n’aura la moindre idée de s’en préoccuper. Pendant ce temps, nous aurons achevé notre expédition… nous aurons coulé la barque à fond, et bien malin qui retrouvera nos traces… As-tu compris ?

— C’est superbe, affirma Romaniche, qui, de fait, était en pleine admiration.

Benedetto eut un sourire satisfait.

En vérité, depuis qu’il s’était débarrassé de Cavalcanti et qu’il avait pris la direction de l’affaire, il se sentait un tout autre homme.

Depuis si longtemps il s’était condamné à l’inaction qu’un instant il avait eu peur d’être rouillé.

Mais non ; il se retrouvait vigoureux, alerte, prêt à tout.

Il avait bien encore quelques années à vivre. Eh bien, il les voulait heureuses, orgueilleuses. Chose bizarre, ce diable, en vieillissant, aspirait à l’estime. Dès qu’il aurait les millions, il ne ferait pas comme tant d’autres qui ne songent qu’à jeter de la poudre aux yeux des imbéciles. Il vivrait largement, plantureusement.

En somme, il saurait assez bien se grimer pour que nul le reconnût. Depuis longtemps, il n’avait plus de complices en France.

Romaniche ? Oh ! celui-là ne serait pas dangereux, et puis la Méditerranée n’était-elle pas là pour étouffer toute velléité d’indiscipline ?

Benedetto était bien décidé à mettre ordre à cela.

Il eût pu dire, comme certain général espagnol :

— Je n’ai plus d’ennemis. Je les ai tous fait fusiller.

Aujourd’hui, Cavalcanti mort, il ne redoutait plus personne. Un seul nom aurait pu encore le faire pâlir, celui de Monte-Cristo.

Mais ce n’était – il en était convaincu – que le nom d’un mort, et Benedetto n’était pas superstitieux.

Quant à Romaniche, immobile, réfléchissant, il était en proie à son idée fixe : retrouver Agostina.

Elle lui avait échappé encore une fois.

Mais, en fait, il n’était pas fort inquiet. Dans une ville comme Naples, où elle n’était jamais venue, elle ne connaissait personne.

Il ne lui serait pas difficile de remettre la main dessus.

Et tandis que les deux misérables rêvaient chacun à leurs folies criminelles, la barque, habilement dirigée, filait sur l’île d’Ischia.

Benedetto souriait ; il lui semblait que tout favorisait ses projets.

Romaniche s’aperçut qu’il louvoyait.

— N’est-ce pas à Ischia que nous allons ? demanda-t-il.

— En effet.

— Alors pourquoi ne pas aborder ?

— J’ai mes raisons. Nous n’avons à faire que cette nuit, et je tiens à ne pas arriver trop tôt.

— À vos ordres.

En effet, plusieurs heures se passèrent ainsi.

L’embarcation avait des allures de pêche et n’attirait l’attention de personne. Du reste, Benedetto manœuvrait assez habilement pour ne point passer à portée de vue des autres barques.

Comme le nom de l’Augusta pouvait être connu dans ces parages, il était inutile de s’exposer à des questions auxquelles il lui aurait été impossible de répondre convenablement.

Le malheureux Marello avait quelques provisions dans son bissac.

Les deux bandits se les partagèrent.

— Maigre repas, dit Romaniche.

— Bah ! fit Benedetto, ce n’est pas le moment d’être difficile.

Il était environ quatre heures quand Benedetto se décida à s’approcher de terre.

Il choisit pour le débarquement un point écarté, au pied de Casamicciola. Là, dans une anfractuosité de roche, sous une espèce de grotte naturelle, l’Augusta trouva un refuge commode et à l’abri de toute indiscrétion.

Quand elle fut amarrée à un angle de roc :

— Maintenant, dit Benedetto, il s’agit de se mettre sur son trente-et-un.

Romaniche le regarda curieusement.

Mais Benedetto, sans rien ajouter, avait pris dans ses bras la malle qui avait été placée au fond de la barque, et l’avait posée sur le quai naturel que formait le roc…

La lumière qui venait de l’intérieur, par la baie de la grotte, l’éclairait suffisamment.

Il ouvrit la malle, qui était pleine de vêtements.

Benedetto était homme de précaution, et avant d’aller au rendez-vous qui lui avait été donné par Cavalcanti, il avait pris toutes les mesures nécessaires pour l’accomplissement de ses projets.

Que Cavalcanti consentît on non à ce qu’il venait lui demander, il fallait être prêt à toute éventualité.

Donc il y avait dans la malle une garde-robe qui lui permît de se présenter dans n’importe quel monde en toute sécurité.

Il avait même poussé la prudence jusqu’à se munir d’une livrée.

C’était pour le cas où Cavalcanti, dans sa vanité, n’eût consenti à se faire accompagner de lui qu’en qualité de domestique.

Livrée sérieuse, d’ailleurs, comme il convient à des gens de haut bord, longue redingote brune, à boutons mats, chapeau genre anglais.

— Voilà pour toi ! dit-il à Romaniche.

— Quoi ! cette livrée…

— Vas-tu pas faire le dégoûté ? Allons ! habille-toi, et vite.

Tout le monde – quoi qu’on en ait – a certaine répugnance pour la livrée. Mais il était au moins bizarre que ce scrupule existât chez un être dégradé comme ce Romaniche.

Il fit cependant contre fortune bon visage.

Et en quelques instants il fit un domestique très présentable.

— C’est au mieux, dit Benedetto. À mon tour, maintenant… Seulement, il s’agit de se rajeunir, et ce n’est pas là le plus facile.

Cet aveu s’échappait comme à son insu des lèvres de Benedetto.

En effet, le rôle qu’il se préparait à jouer était celui d’un jeune homme de vingt-cinq ans à peine.

Il lui fallait un certain aplomb ou une forte dose de vanité pour supposer qu’il tromperait à ce point un œil exercé.

Il est vrai qu’il était depuis longtemps passé maître dans l’art du maquillage. Ce n’était pas, certes, une scène ordinaire que ce travail de comédien, sur le point d’entrer en scène, et ayant pour loge une grotte en pleine Méditerranée.

Mais, installé sur une plate-forme qui lui fournissait un espace suffisant, Benedetto avait accroché un miroir à la paroi.

Puis il avait pris dans la malle un coffret contenant tous les ingrédients nécessaires, et très posément, avec le calme d’un grand premier rôle qui attend le signal du régisseur, Benedetto accomplissait cette œuvre de patience.

Cheveux coupés courts, moustaches très noires et tombantes, yeux cerclés de bistre, tout cela constituait un ensemble très présentable.

Quant au costume, Benedetto l’avait choisi le plus simple possible.

Il ne s’agissait pas d’attirer l’attention, mais seulement de supporter l’examen du notaire qui devait voir en lui le fils de Maximilien Morrel.

Romaniche, intéressé, assistait à cette métamorphose et eut peine, quand elle fut achevée, à réprimer une exclamation admirative.

En réalité, c’était aussi parfait que possible.

Coiffé d’un chapeau de voyage d’un goût excellent, bien pris dans sa longue redingote, qui faisait valoir sa taille, ayant en bandoulière une sacoche du bon faiseur, Benedetto avait excellent air.

Il fit quelques pas. Se cambrant :

— Comment me trouves-tu ?

— Un vrai gentleman.

— Donc, à la grâce du diable.

— Où allons-nous ?

Ce fut du ton superbe de Robert Macaire que Benedetto répondit …

— Chez mon notaire !

Romaniche se mit à rire.

— Halte-là ! reprit Benedetto. Du sérieux surtout. Songes-y bien, camarade, il s’agit de tout notre avenir ; il ne s’agit pas de faire de l’esprit. La moindre imprudence pourrait tout perdre. Qu’il te suffise d’écouter. Sois respectueux et ne dis pas un mot de trop.

— Soyez tranquille.

Une demi-heure après, Benedetto gravissait avec son fidèle domestique la rue de Casamicciola.

La petite ville portait les traces épouvantables du cataclysme qui l’avait en grande partie détruite.

Quelques jours avant, on avait encore retiré des cadavres.

Et il n’y avait pas déjà si longtemps qu’on entendait sortir de ces ruines des gémissements et des cris d’appel.

Cependant, par une chance heureuse, la maison de maître Lavira était de celles qui avaient résisté au fléau.

Dans la porte ouverte à deux battants et qui donnait sur un jardin magnifique, dominant la mer et d’où l’on apercevait un panorama de plus de cinquante lieues, les deux hommes s’engagèrent hardiment.

Benedetto portait haut la tête, faisant sonner le sol sous ses talons.

Romaniche était plus calme ; il pliait un peu les épaules, n’ayant pas été habitué à ces façons d’aventurier dont l’audace en impose souvent aux plus défiants.

— Maître Lavira ? demanda Benedetto à un domestique.

— Veuillez entrer à l’Uffisio, répondit le laquais en indiquant une porte vitrée.

Benedetto ouvrit et se trouva dans une étude où des clercs travaillaient avec une assiduité de bon augure.

Il répéta sa demande.

L’un des clercs se leva, salua et dit :

— Maître Lavira est absent ; mais il ne tardera pas à rentrer.

— Je l’attendrai.

— En ce cas, veuillez entrer dans son cabinet…

— Volontiers.

Comme Romaniche, peu au courant des usages, s’apprêtait à le suivre, Benedetto d’un regard le cloua sur place.

— Attendez-moi là, lui dit-il. Ces messieurs vous permettront sans doute de vous asseoir.

Et tandis qu’un petit clerc indiquait une chaise à Romaniche, Benedetto entra dans le cabinet du notaire.

— Voici des journaux, des livres, lui dit le clerc, pour vous faire prendre patience.

— Je vous remercie… Ah ! un mot… Vous connaissez la villa Monte-Cristo.

— Certes… la plus belle maison de Casamicciola…

— Elle a beaucoup souffert du tremblement de terre ?…

— Elle a été détruite de fond en comble. Mais…

— Je vous remercie, interrompit Benedetto. C’est tout ce que je voulais savoir.

Le clerc avait peut-être quelque autre chose à dire. Mais ce superbe client semblait ne pas aimer la conversation.

Le clerc salua et se retira.

Les stores étant baissés, le cabinet se trouvait plongé dans une demi-obscurité à laquelle les yeux de Benedetto eurent quelque peine à s’habituer.

Cependant, au bout de quelques minutes, il déplia quelques journaux, y jeta un regard peu curieux d’ailleurs…

Mais soudain il tressaillit.

Sous sa main se trouvait un volume richement relié sur lequel se détachaient en lettres d’or ces mots fatidiques :

« Le comte de Monte-Cristo. »

Benedetto éprouva un certain malaise. Cependant, la curiosité étant la plus forte, il l’ouvrit, et un gémissement sourd s’échappa de sa poitrine.

Le livre s’était ouvert, comme de lui-même, à une gravure représentant Benedetto en costume de forçat…

C’était jouer de malheur. Après tout, Benedetto savait bien que les aventures du comte avaient été racontées.

Il referma violemment le livre ; puis, poussé par je ne sais quel instinct malsain, il le rouvrit encore.

Cette fois, la gravure représentait Benedetto tuant sa mère !…

Le misérable crut qu’il allait devenir fou.

Dix fois il le referma, dix fois il le rouvrit, et toujours la fatalité voulait qu’il se revît, lui, dans une des phases criminelles de son existence.

C’était Benedetto tentant d’assassiner Monte-Cristo à Milan, c’était Benedetto enlevant Jane, Benedetto tuant traîtreusement Espérance !

Toute sa vie infâme se déroulait devant ses yeux.

Et l’art du dessinateur avait été tel, que Benedetto se revoyait, se reconnaissait. Il lui semblait revivre toute sa vie.

Il referma le livre avec violence et se leva brusquement.

Maintenant il voyait clair dans le cabinet de Me Lavira.

Et soudain une commotion le secoua tout entier.

Devant lui était Monte-Cristo.

Monte-Cristo, il y avait trente ans de cela, alors qu’il apparaissait dans le salon de Danglars pour livrer Benedetto au bagne…

Benedetto, fou de rage et de terreur, fit un pas, la main levée…

Mais tout à coup il comprit.

C’était un portrait du comte, mais si admirablement peint, si vivant, qu’il semblait prêt à descendre de son cadre.

Son regard surtout avait une fixité singulière, un éclat à la fois sinistre et dominateur… et Benedetto, sous cet œil qui semblait lire jusqu’au fond de sa conscience, se sentit frémir et trembler.

Il devint livide ; ses jambes se dérobaient sous lui.

Ses lèvres s’agitèrent comme pour demander grâce.

Et, infailliblement, il serait tombé si une voix n’avait prononcé derrière lui ces mots, qu’il entendit comme dans un rêve :

— Monsieur, vous m’avez fait l’honneur de me demander… Je suis à vos ordres.

Il se retourna lentement, redoutant de retrouver devant lui le spectre qui le hantait.

Mais l’homme qui était là, très simple, très calme, n’était autre que Me Lavira, un notaire aux façons anglaises, quoique Italien, et qui, s’inclinant respectueusement, attendait sa réponse.

Benedetto dut faire un effrayant effort sur lui-même.

Et encore semblait-il impossible que le notaire ne remarquât pas son visage décomposé.

— Je vous remercie, dit-il d’une voix étranglée.

L’autre, toujours impassible, lui désigna un siège :

— À quoi dois-je, monsieur, l’honneur de votre visite ?

En vérité, Benedetto ne se souvenait plus ; il avait de folles envies de s’enfuir. Il lui semblait qu’au premier mensonge qu’il allait proférer, le portrait allait se détacher de la toile pour venir le prendre à la gorge.

Patient, le notaire attendait :

— Monsieur, dit enfin Benedetto, tout entier à l’idée fixe qui le hantait maintenant, vous avez connu… cet homme ?

Et il tendait vers le tableau une main qui tremblait.

— Vous voulez parler de M. le comte de Monte-Cristo ?…

— Oui, de lui-même, articula Benedetto d’une voix à peine perceptible.

— Il a été le bienfaiteur de mon père…

— Ah !… et… il est mort ?

— Il est mort, répéta gravement le notaire.

Benedetto eut un long soupir. Cette affirmation était pour lui comme un allègement. Il garda un instant le silence.

Il se sentait renaître ; en vérité, était-il un enfant pour se laisser prendre à ces émotions sentimentales ?

Un livre ! un portrait ! Qu’était-ce que tout cela ?

En un moment, il retrouva son aplomb.

— Pardonnez à une émotion bien naturelle, dit-il. Mais si je n’ai jamais connu moi-même M. le comte de Monte-Cristo, je puis dire, comme vous, qu’il a été le bienfaiteur de mon père… et je dois ajouter le mien.

— Ah !… Aurez-vous l’obligeance de me dire votre nom ?…

D’un geste plein de dignité, Benedetto tira de sa poche un carnet élégant et y cueillit dextrement la lettre de maître Balzato.

Il la tendit au notaire.

Celui-ci la prit, la déplia lentement, la lut avec soin, semblant épeler les lettres.

Benedetto bouillait d’impatience, car tout le succès de l’opération dépendait de la première parole qu’il allait prononcer.

— Monsieur Valentin Morrel, dit le notaire, je suis tout prêt à obéir à la réquisition de mon confrère de Naples…

Benedetto éprouva une telle secousse – mais cette fois de joie – qu’il lui fut impossible de parler tout de suite.

L’autre continua :

— Je suis en possession des pièces qui constituent les titres de M. Valentin Morrel à la propriété de la villa de Monte-Cristo et des immenses terrains, qui l’entourent… et je les lui remettrai dès qu’il m’en témoignera le désir.

— Oh ! je ne suis pas pressé, dit Benedetto, qui sentait le besoin de réparer la mauvaise impression qu’il avait pu produire tout d’abord. Seulement, je vous demanderai un service.

— Tout à vos ordres.

— J’aurai le plus grand désir, je vous l’avoue, de visiter l’emplacement de cette villa où a vécu l’homme que mon père aimait tant.

Le notaire s’inclina :

— Je comprends ce désir ; mais j’ajouterai qu’il vous sera facile de le réaliser, et mieux encore…

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire qu’il ne tient qu’à vous de loger ce soir même dans cette villa.

Benedetto sursauta sur son siège.

— Comment ! y loger ?

— Que trouvez-vous d’étonnant à cela ?

— Mais la villa n’a-t-elle pas été détruite de fond en comble par le tremblement de terre ?…

— En effet.

— Eh bien ?

— Eh bien, vous ignorez sans doute que le lendemain même du cataclysme, une nuée d’ouvriers se mettaient à l’œuvre…

— Achevez !

— Et qu’hier même les entrepreneurs m’ont remis les clefs de la villa.

— Reconstruite ?

— Identiquement sur le plan de l’ancienne.

Benedetto n’en pouvait croire ses oreilles.

— Du reste, ajouta le notaire, il ne tient qu’à vous de vous en assurer. Si vous voulez me suivre…

Il se leva. Benedetto ne hasarda pas une objection.

Il lui semblait qu’il marchait dans un rêve.

La villa reconstruite ! En un mois à peine ! Un seul homme aurait pu accomplir un pareil prodige.

Et cet homme était mort !

Cependant le notaire avait pris son chapeau et, ouvrant la porte de son étude, s’effaçait pour laisser passer Benedetto.

Celui-ci, abasourdi, se hâta d’obéir.

Il faillit oublier Romaniche, qui cependant, voyant son maître et soucieux de sa consigne, se leva, se tenant au port d’armes.

— Votre domestique ? demanda le notaire à Benedetto.

— Oui… en effet.

— Il peut nous suivre… quoique vous auriez pu vous dispenser de prendre la peine de l’amener.

Benedetto ne comprit pas l’observation, mais jugea inutile de demander une explication.

Ils sortirent, Romaniche suivant à bonne distance.

En quelques minutes, ils atteignirent la plate-forme que Benedetto connaissait bien ; car c’était de là qu’il avait épié Gordon, Soïloff et Ali avec Cavalcanti.

Et, devant lui, la villa se dressait superbe, élégante, sous les rayons du soleil couchant qui l’enveloppait d’un nimbe d’or.

Au moment où ils s’approchèrent, et sans que le notaire eût touché au bouton de marbre de la sonnette, la porte s’ouvrit toute grande.

Benedetto, tombant de surprise en surprise, vit de chaque côté de cette porte deux laquais en livrée.

En face d’eux, un perron d’onyx.

— Permettez, dit Me Lavira, que je vous montre le chemin.

Il gravit les marches, suivi de Benedetto qui, malgré tout son aplomb, se sentait tout décontenancé.

Quant à Romaniche, il était littéralement foudroyé de stupeur et d’admiration.

Benedetto n’aurait plus eu besoin de le rappeler au succès, il le regardait comme un grand homme.

Ils pénétrèrent dans le vestibule, puis dans une galerie ornée de statues admirables, antiques et modernes.

— Désirez-vous que je vous fasse visiter la villa ? demanda maître Lavira.

— Peut-être serait-ce abuser…

— Je suis à votre disposition… mais je vous avoue que mes occupations…

— Que je ne vous retienne pas…

— D’autant que votre intendant remplira le même office…

— Mon intendant ! pensa Benedetto. J’ai un intendant ?

— Ah ! j’oubliais, fit le notaire en tirant un rouleau de sa poche. Pour faciliter votre visite, j’ai l’honneur de vous remettre ici un plan très complet de la propriété. Les indications sont claires et vous suffiront amplement.

Comblé de remerciements par Benedetto, qui lui promit sa visite pour le lendemain, – promesse que maître Lavira accueillit avec un simple sourire, – le notaire se retira.

L’intendant vint se mettre aux ordres de Benedetto.

C’était un homme long, maigre, au nez en lame de couteau.

— C’est bizarre, pensa Romaniche ; il me semble que j’ai vu cette tête-là quelque part.

Et comme le maître d’hôtel s’approchait pour prendre les ordres de Benedetto, Romaniche eut encore un sursaut. Ce visage encore ne lui était pas inconnu. Mais c’était un souvenir très vague.

Benedetto avait repris ses allures de grand seigneur.

Il visita la villa, ne montrant qu’une admiration de bon goût, et tandis que ce qui lui servait de cœur battait à rompre sa poitrine, il affectait de ne pas être ébloui par ce luxe inouï, formidable, qui l’écrasait.

Ils arrivèrent sur la terrasse de la villa.

De là, le panorama était magnifique. La mer semblait une nappe d’or ; mais Benedetto se souciait fort peu des merveilles de la nature.

Ce qui l’intéressait avant tout, c’était l’entrée du trésor.

Au pied de la villa, les rochers s’éboulaient en masses noirâtres vers la mer. Mais en vain Benedetto cherchait à retrouver l’endroit où devait se trouver l’issue.

À ses questions discrètes, l’intendant répondit respectueusement que le tremblement de terre avait complètement bouleversé le sol.

Benedetto éprouva une impression désagréable. Il serait plus difficile qu’il ne l’avait supposé de retrouver les caveaux.

Mais qu’importait, après tout !

Il n’y avait pas péril en la demeure. Le faux Valentin Morrel était accepté sans la moindre observation.

S’il fallait quelques jours de recherches, on pouvait bien se les octroyer, d’autant plus que la vie devait être bonne en ce lieu enchanteur.

Benedetto rentra dans les salons, puis vint s’installer dans un admirable fumoir, enveloppé d’une véranda qui, à travers ses glaces, laissait apercevoir la splendide perspective de la baie de Naples.

L’intendant, congédié, se retira.

Benedetto fit appeler Romaniche, qui, pour la circonstance, répondait au nom de Paolo.

— Eh bien ! demanda-t-il à mi-voix, t’ai-je menti ?

— Je suis émerveillé.

— Attendons, ce n’est rien encore…

— Alors, nous allons vivre ici ?…

— Imbécile ! Est-ce que tu supposes, par hasard, que tout cela m’appartient régulièrement ?…

— En effet, ce nom de Valentin Morrel.

— Silence !

En effet, le maître d’hôtel grattait à la porte en annonçant que « monsieur était servi ».

— Paolo, dit Benedetto, je te donne liberté pour ce soir…

Puis il ajouta tout bas :

— Cette nuit, à minuit, viens me trouver dans ma chambre à coucher. J’ai à causer avec toi.

Benedetto se rendit à la salle à manger.

C’était un éblouissement de cristaux, de lumières.

Benedetto s’installa, le ventre à table, comme dit la chanson. Et, ma foi ! il dîna de fort bon appétit, d’autant que la chère était exquise, les vins excellents.

Le repas, agrémenté d’un moka succulent, fut corroboré par la dégustation d’un excellent cigare.

Si bien que maître Benedetto ne s’aperçut point de la longueur du temps et que, lorsqu’il entra dans sa chambre à coucher, il était plus de onze heures.

Resté seul, Benedetto se mit à réfléchir.

C’était un beau rêve qu’il faisait là, mais il ne fallait pas perdre la tête ; ce n’était et ce ne pouvait être qu’un rêve.

Songer à continuer de jouer le rôle de Valentin Morrel eût été une insigne folie. Il était vrai que Cavalcanti avait mis bon ordre à ce que le vrai Valentin ne reparût pas. Mais, en ces choses délicates, il ne faut jamais jouer avec le hasard, avec ce que les croyants – et il y avait un fonds de superstition chez Benedetto – appellent la Providence.

Valentin était connu, ne fût-ce que de Maïa, des personnages de la maison de Moret. Il ne fallait rien risquer.

Emplir ses poches et filer, tel était le plus raisonnable.

Et Benedetto était bien décidé à s’y tenir.

Donc, ce à quoi il fallait songer, c’était au trésor.

Dès le lendemain matin, Benedetto examinerait attentivement les lieux, et la nuit suivante, aidé de Romaniche, il saurait bien retrouver l’issue des caveaux.

Comme il pensait à cela, ses yeux tombèrent sur le rouleau que lui avait remis le notaire et qu’il avait jeté négligemment sur un meuble, sans y attacher plus d’importance.

Un plan ! mais cela pouvait être fort utile.

Ce notaire avait décidément toutes les prévenances.

Donc, Benedetto déroula soigneusement le plan, le plaça à la lueur de la lampe, l’étendit de la paume de sa main et se mit à l’examiner attentivement.

Ce qu’il étudiait surtout, c’était la configuration du parc et des roches. Là, il ne trouvait aucune indication de nature à lui fournir un renseignement quelconque.

Et pourtant il se souvenait bien que la première fois, avec Cavalcanti, il avait suivi Gordon et ses amis le long d’un sentier creusé dans le roc et qui s’enfonçait dans ses profondeurs.

Aucune trace.

— C’était là pourtant, murmura Benedetto, en appuyant son doigt sur le parchemin.

Tout à coup son regard prit une fixité singulière.

Son regard venait de se poser sur l’intérieur de la villa et était venu se fixer sur le carré, qui représentait la chambre où il se trouvait en ce moment même.

Or, comme Benedetto était doué d’une vue excellente, il remarqua immédiatement une petite croix, inscrite dans un des angles.

Oh ! si petite, si fine, qu’elle aurait certainement échappé à un investigateur moins intéressé. Puis, que pouvait signifier cette croix ? Une indication d’architecte sans doute. Peut-être s’en trouvait-il d’autres ? Benedetto chercha et n’en trouva pas.

La chose devenait de plus en plus intéressante.

Il regarda autour de lui. Le point désigné était un angle qui faisait face à l’entrée.

Il prit la lampe et s’approcha du mur.

Tout d’abord il ne vit rien. Le panneau était lisse et ne présentait aucun caractère particulier.

Il promena la lampe le long de la muraille, et soudain il poussa un léger cri. Son œil exercé venait de découvrir dans la moulure une solution de continuité.

Il y posa la main et appuya. Le panneau tourna sur lui-même, et Benedetto reçut en plein visage une bouffée d’air fade et humide.

Il n’y avait plus à douter. C’était là l’entrée des souterrains.

Il ne raisonnait plus, ne réfléchissait plus.

Il avait la fièvre.

À ce moment on frappa à la porte.

Benedetto courut ouvrir. C’était Romaniche.

— Allons ! viens ! lui cria Benedetto à demi fou, viens et je te laisserai prendre l’or à poignées ! Prends cette lampe et suis-moi !

Et il l’entraîna à travers l’ouverture étroite.

Sous leurs pieds, ils rencontrèrent un escalier qui descendait en spirale.

Benedetto marchait en avant, haletant, le cerveau martelé par le sang qui frappait contre les parois de son crâne.

Il descendit longtemps. Évidemment il s’enfonçait maintenant dans les profondeurs de la terre.

Mais soudain les marches manquèrent.

Le terrain devint plan. Les deux hommes se trouvaient dans une galerie.

— En avant ! murmura Benedetto.

Ils marchèrent, puis ils rencontrèrent une porte de fer.

Mais Benedetto n’eut qu’à y porter la main pour qu’elle semblât s’ouvrir d’elle-même.

Rien ne l’étonnait plus ; il était ivre.

Et ils allèrent ainsi, franchissant plusieurs portes qui tournaient devant eux et qui, lorsqu’ils étaient passés, retombaient avec un bruit sourd.

Enfin Benedetto en poussa une énorme.

Et un cri formidable s’échappa de la poitrine des deux hommes.

Oh ! Benedetto reconnaissait bien cette salle…

C’était celle qu’il avait entrevue alors que, rampant dans les ténèbres avec Cavalcanti, il avait déchargé son pistolet contre Ali.

Il ne remarquait rien, disons-nous. Dans sa folie, il lui semblait tout naturel que cette salle, dans les profondeurs de la terre, fût éclairée par des torches suspendues au mur.

Et les lueurs qui s’en échappaient faisaient irradier les lingots d’or, les pierreries.

Tout autour, des coffres ouverts renfermaient des richesses incalculables, des tonnes, d’où l’or s’échappait comme le vin d’un foudre brisé.

Et Benedetto et Romaniche s’étaient jetés à genoux, plongeant leurs mains dans ces richesses qu’ils égrenaient entre leurs doigts, qu’ils faisaient ruisseler sur le sol comme de l’eau…

Ils avaient des cris rauques, comme des bêtes fauves.

Ils se poussaient, se bousculaient, se renversaient, pris d’une sorte de rire qui les mettait en folie…

— À moi ! à moi tout cet or, tous ces millions ! criait Benedetto. Ah ! Monte-Cristo ! maintenant je te défie… je t’ai vaincu !…

Et comme si ce mot eût été un signal, il sembla tout à coup que les murs du souterrain s’enfonçaient dans la terre.

Une lueur plus vive envahit le souterrain…

Et Benedetto, se redressant, poussa un cri furieux.

Devant lui des hommes se tenaient debout, vêtus de manteaux qui leur donnaient l’apparence de juges.

— Tu as eu tort de défier le comte de Monte-Cristo, dit une voix. Tu l’as appelé… il t’a entendu… il vient… Il s’appelle le Châtiment !…

Benedetto éclata de rire :

— Le châtiment ! Ah ! je vous défie tous ! Qui êtes-vous d’abord ? Des voleurs, qui vous êtes introduits chez moi… Car je suis chez moi… entendez-vous bien ? Tout cela est à moi…

— Toutes ces richesses appartiennent à Valentin Morrel…

— Valentin Morrel, c’est moi !

— Tu mens !

— Valentin Morrel est mort !

— Tu mens !…

Et du groupe un homme se détacha. Il était vêtu d’un superbe costume indien, qu’il portait avec une suprême élégance.

— Je me nomme Valentin Morrel, dit-il, prince de Tonk et rajah d’Indour… Tu n’es qu’un imposteur et le dernier des bandits…

Benedetto, furieux, l’écume aux lèvres, regardait autour de lui.

— Tu cherches une arme, dit Valentin. En voici une…

Et il jeta une épée à ses pieds.

Benedetto la saisit et se rua sur lui.

Mais Valentin s’était jeté en garde et le combat s’engagea…

Et il avait pour témoins Bouche-Rouge… et Georges Lewall… et Gordon et Soïloff…

Tous sauvés !... tous vivants !…

Benedetto était fou de rage. Il se sentait pris d’une fureur de bête fauve ; les hommes qu’il avait frappés, qu’il avait haïs, étaient tous là, dardant sur lui leurs regards vengeurs…

Et que lui importait après tout ! Est-ce qu’il n’était pas le roi des spadassins ! Est-ce qu’il n’était pas sûr de lui ! Eh bien ! il les tuerait les uns après les autres !…

Et Romaniche ! est-ce que Romaniche ne tuerait pas, lui aussi ?

Comme pour répondre à cette pensée, il entendit un cri lointain, horrible, prolongé… C’était la voix de Romaniche…

Le misérable, pris d’une terreur insensée, s’était élancé contre la muraille, cherchant une issue.

Il en avait trouvé une ; c’était une galerie étroite et qui descendait en une pente rapide… et au bout de cette galerie il y avait un gouffre…

Et quand Romaniche avait senti la terre manquer sous ses pas, il avait poussé le cri qui avait retenti jusqu’aux oreilles de Benedetto.

Mais est-ce que celui-ci avait le temps de s’en préoccuper !

Il se battait furieusement, haineusement.

— Tu t’étonnes de me trouver vivant, lui disait Valentin Morrel tout en parant les coups avec une admirable dextérité. Ton misérable Cavalcanti avait bien pris ses mesures… Eh bien ! celui qu’il a dépouillé, celui qu’il a jeté sur la voie du chemin de fer, c’était l’ami qui, devinant son dessein, s’était dévoué à ma place…

— Et qui donc ? demanda Benedetto écumant.

— Moi ! dit Romain Sauveur qui apparut la tête couverte d’un bandeau qui cachait sa blessure…

— Eh bien ! à moi, tu ne m’échapperas pas, cria Benedetto qui se fendit à fond.

L’épée fut relevée à temps et ne fit qu’effleurer la poitrine du jeune homme. Alors Benedetto, se courbant, s’aplatit presque contre terre. C’était le jeu italien dans toute sa traîtrise.

Il attendait la seconde propice et son épée allait trouer le cœur de son adversaire…

Enfin, il poussa un rugissement et bondit…

Mais, à ce moment, il lui sembla voir la muraille s’écarter… et une apparition inouïe, formidable, se montra à lui…

C’était un vieillard, de haute taille, à la longue barbe blanche, au front rayonnant, aux yeux magnétiques…

— Monte-Cristo ! cria Benedetto.

Et au même instant, l’épée de Valentin fit trou dans sa poitrine.

Benedetto tomba en avant, sur les mains.

— Monte-Cristo ! répéta-t-il, malédiction… malédiction…

Il se raidit dans un dernier spasme et retomba mort…

 

*    *    *

 

Était-ce une vision ?

Ou bien Monte-Cristo était-il sorti de la tombe pour punir le bandit qui s’était fait l’adversaire de tous ceux qu’il aimait ?…

À quelque temps de cela, dans un hôtel du bois de Boulogne, à Paris, le club des Terre-Neuve tenait séance.

Soïloff présidait, ayant Bouche-Rouge à sa droite et Gordon à sa gauche.

— Frères, dit-il, j’ai à vous faire connaître les suprêmes volontés du comte de Monte-Cristo…

« Vous l’avez entendu vous-même vous expliquer comment, ayant songé à mourir lorsque son enfant lui a été enlevé, le grand comte déjà couché volontairement dans sa tombe avait ressaisi le courage de vivre.

« Il avait encore une tâche à remplir. Il voulait que ses immenses richesses tombassent en des mains qui les employassent à une cause sainte…

« C’est à nous qu’il a légué définitivement ces sommes énormes, six cents millions…

« À nous qui avons recueilli le dernier soupir du centenaire qui n’attendait pour mourir que d’avoir trouvé les hommes qu’il cherchait.

« Il nous a jugés dignes d’être ces hommes…

« Et voici ce qu’il nous a dit :

« Délivrez les peuples opprimés, ébranlez les colosses brutaux, soyez les ennemis et les vainqueurs de la force, soyez les champions du droit…

« Délivrez l’Irlande, délivrez la Pologne, délivrez le Canada, délivrez les Indes, délivrez l’Alsace et la Lorraine !

« Attendez l’heure, mais soyez prêts.

« Chacun de vous représente une nationalité. Qu’il vive pour elle et pour la grande cause de la liberté ! Citoyen d’une patrie, qu’il soit le citoyen de toutes les patries !…

« Frappez au cœur l’Angleterre égoïste, la Prusse brutale, la Russie persécutrice…

« Jamais cause ne fut plus grande.

« Moi, j’ai perdu ma vie en des luttes stériles et égoïstes. J’ai puni des hommes ; vous, punissez les peuples coupables.

« Mais que toujours vous soyez guidés par le flambeau de justice !

« Adieu, mes amis, et que le trésor de Monte-Cristo vous serve à régénérer le monde.

« Amis, jurons d’obéir à la volonté de Monte-Cristo.

Tous ces hommes répondirent :

— Nous le jurons !

Et aujourd’hui ces hommes attendent l’heure propice. Déjà des convulsions sourdes annoncent que l’heure vient, que leurs efforts touchent au but…

Selon la volonté suprême de Monte-Cristo, les coupables seront frappés, les innocents seront délivrés… et, sur la tombe du grand comte, les fils des persécutés d’aujourd’hui viendront bientôt jeter comme une prière, comme un hymne d’amour et de reconnaissance, les mots qui résument toute la vie des peuples…

JUSTICE ! LIBERTÉ !

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mai 2024.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Alain, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Jules Lermina, Le Fils du comte de Monte-Cristo, Paris, L. Boulanger, s.d. (1881) ainsi que l’édition : Paris, Librairie illustrée, s.d.. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, de A. Denisse, provient de l’édition de référence L. Boulanger.

— Dispositions :

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— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Le lecteur et la lectrice attentifs noteront que Haydée, dans des épisodes précédents, est morte de maladie (BNR.)

[2] Haidar Alî (1720-1782). (BNR.)

[3] Pierre André de Suffren (1728-1788). (BNR.)

[4] Tipû Sâhib (1750-1799). (BNR.)

[5] Siraj-ud-Daulah (1733-1757). (BNR.)

[6] Alivardi Khan (1671-1756). (BNR.)

[7] Robert Clive (1725-1774). (BNR.)

[8] Nânâ Sâhib, de son vrai nom Dhundu Pant (1820-1859). (BNR.)