Jules Lermina

LE FILS DE MONTE-CRISTO
partie 5-8 (début)

1881

bibliothèque numérique romande ebooks-bnr.com

 

 

Table des matières

 

CINQUIÈME PARTIE  L’ABBÉ DANTÈS. 4

SIXIÈME PARTIE  LE TRÉSOR D’EDMOND DANTÈS  27

I  LE SERMENT DU NIHILISTE.. 27

II  ZEMLIA I VOLIA.. 45

III  NOËL HOUDAS. 59

IV  LE TRAÎTRE.. 77

V  L’AUTEL SANGLANT.. 89

VI  VIE POUR VIE.. 101

VII  LE SERMENT DE MICHAÏL.. 111

SEPTIÈME PARTIE  LE RESSUSCITÉ. 130

I  CONDAMNATION À MORT.. 130

II  PAUVRE SERGE.. 153

III  PRINCE, ROI OU EMPEREUR.. 163

IV  POTOLEFF EST PERPLEXE.. 175

V  LE MONTE-CRISTO.. 191

VI  LE CLUB DES TERRE-NEUVE.. 201

VII  LE COMPLOT.. 218

VII  FLIRTATION À LA RUSSE.. 238

IX  L’AMOUR PROPOSE….. 263

X  LA FIOLE DE CRISTAL.. 273

HUITIÈME PARTIE (DÉBUT)  LE TESTAMENT MYSTÉRIEUX   289

I  MARTHE ET JULIETTE.. 289

II  LES RÊVES DE NOËL.. 301

III  MARCHÉ INTERROMPU.. 308

IV  LA FEUILLE DE PAPIER BLANC.. 323

V  À L’ŒUVRE.. 340

VI  COMME ON SE RETROUVE ! 358

VII  LE MUTILÉ.. 371

VIII  LES ÉMOTIONS DE POTOLEFF.. 385

IX  L’IMPRÉVU.. 400

X  UN AIMABLE MAGISTRAT.. 407

XI  COUPS DE COUTEAU.. 416

XII  L’ARRESTATION.. 426

XIII  UNE LETTRE.. 441

XIV  L’AVEU.. 449

XV  MIGUELA.. 468

XVI  LA CONFESSION.. 484

XVII  LE MORIBOND.. 510

XVIII  LA FEUILLE PERDUE.. 533

XIX  INNOCENT ! 546

XX  BORGIA S’AMUSE.. 556

XXI  ENTRE HONNÊTES GENS. 575

Ce livre numérique. 603

 

CINQUIÈME PARTIE

L’ABBÉ DANTÈS

Il y avait maintenant cinquante ans de cela…

Un demi-siècle.

Une nuit, un homme abordait sur un roc solitaire…

Et là, loin de tout regard humain, il fouillait le roc à coups de pic…

Tout à coup il poussa un cri de triomphe…

Le secret lui était livré…

Des richesses immenses, incalculables s’offraient à ses regards…

Et cet homme se redressait, jetant ses regards aux quatre coins de l’horizon.

Et il s’écriait :

— Ô vous dont l’infamie m’a plongé pendant quatorze années dans un obscur cachot où ma pensée aurait dû s’éteindre, où mon cœur aurait pu se paralyser… Vous dont je ne connais pas encore le nom, prenez garde. Dantès est sorti de sa tombe ! et les morts qui ressuscitent châtient durement les vivants !

De qui donc parlait-il ?

Il ne le savait pas encore. Jeune, confiant, plein d’espérance en l’avenir, Edmond Dantès, aimé de la belle Catalane, Mercédès, revenait tout joyeux à Marseille sur le Pharaon, appartenant à l’armateur Morrel.

Dantès allait obtenir le titre tant désiré de capitaine…

Il allait poser sa main loyale dans la main de Mercédès…

Quand tout à coup, au milieu du repas des fiançailles, des soldats étaient venus l’arrêter…

L’arrêter ! lui ! quel crime pouvait-il avoir commis ?…

On lui dit qu’il avait été dénoncé comme ayant porté des lettres à Napoléon, alors relégué à l’île d’Elbe… il était accusé de complot…

En vain, le malheureux se débattit… en vain, interrogé par un magistrat, M. de Villefort, il lui prouva son innocence…

Edmond Dantès, arraché aux bras de sa fiancée, arraché à tout ce qui était sa vie et son bonheur, avait été plongé vivant dans ce sépulcre qui a nom le château d’If.

Et là, pendant quatorze années, quatorze siècles, le malheureux avait gémi et pleuré. Et cependant il n’était pas seul à souffrir. Un autre prisonnier était là, l’abbé Faria, qu’on disait fou parce qu’il avait offert de payer sa liberté de millions, et tous le croyaient insensé, sauf un seul… Edmond Dantès…

Et le vieillard, reconnaissant, lui avait livré le secret du trésor caché autrefois par les Spada dans les cavernes de l’île de Monte-Cristo, rocher perdu sur la vaste Méditerranée.

Ce n’était pas tout, le vieillard avait donné à son jeune compagnon un autre trésor, la science, la force morale, la puissance de la volonté…

Et maintenant, maître du trésor des Spada, fort de sa science et de sa volonté, Dantès ne songeait plus qu’à ceci…

Savoir ce qu’était devenu son vieux père…

Savoir ce qu’était devenue sa fiancée…

Se venger de ceux qui l’avaient enveloppé dans une trame horrible dont le vieux Faria, par un miracle d’intuition, avait peu à peu démêlé les fils…

Et Dantès, que les longues années de captivité avaient rendu méconnaissable, riche de richesses dont le chiffre lui était presque inconnu, était descendu de son rocher et était rentré dans la vie…

Il était allé à la maison de son père…

Son père était mort… mort de misère, mort de faim !…

Sa fiancée, Mercédès… était mariée à un autre…

Et quel était cet autre ?…

Trois hommes avaient formé l’atroce complot qui avait coûté à Dantès quatorze années de sa jeunesse…

L’un se nommait Danglars… c’était un rival de vanité qui aurait voulu obtenir le titre de capitaine que l’armateur Morrel allait accorder à Dantès…

Le second était un ivrogne, plus faible que méchant, un cabaretier nommé Caderousse, qui avait laissé faire…

Le troisième se nommait Fernand Mondego. C’était un pêcheur des Catalans qui aimait Mercédès, et qui avait lancé la dénonciation sous laquelle Dantès avait succombé…

Et c’était ce Fernand qui avait épousé Mercédès.

Seulement, il s’était affublé aujourd’hui du titre de comte de Mortcerf.

Caderousse, toujours misérable, tenait une auberge au pont du Gard.

Quant à Danglars, le comptable de navire était devenu un des premiers banquiers de Paris…

Il restait encore un ennemi, le plus lâche, le plus infâme peut-être.

C’était ce magistrat, ce Villefort, qui ayant la conviction de l’innocence de Dantès l’avait cependant livré aux horreurs de la captivité…

Et pourquoi avait-il fait cela ?

Parce que Dantès, en se défendant, en expliquant qu’il avait reçu à l’île d’Elbe des lettres dont il ignorait le contenu, avait prononcé le nom de Noirtier, le père de M. de Villefort…

Et pour que ce nom ne fût pas prononcé, pour que sa situation à lui, magistrat, ne fût pas compromise par une indiscrétion, Villefort n’avait pas hésité à commettre une épouvantable forfaiture…

Il avait envoyé un innocent au château d’If…

Et là, il avait donné ordre qu’on l’oubliât…

On l’avait oublié pendant quatorze années…

Tels étaient les crimes que Dantès avait à punir…

Était-il un châtiment trop cruel pour ces cruautés inhumaines ?…

Ces trahisons, ces lâchetés odieuses ne méritaient-elles pas la peine du talion ?…

Dantès s’était interrogé, et sa conscience lui avait dit d’aller en avant…

Se substituant à Dieu, il s’était érigé en justicier.

Il était allé à ces hommes ; l’un après l’autre, il les avait pris à la gorge, il les avait frappés…

Mais, de quelle terrible façon !…

Danglars, d’abord, le banquier… il l’avait ruiné, précipité dans la honte et le désespoir… et un jour était venu où le millionnaire avait connu les tortures de la faim… pourtant Dantès lui avait fait grâce…

Fernand, le pêcheur ! Oh ! comme il le haïssait celui-là ! Il avait revu Mercédès devenue comtesse de Mortcerf… et d’abord il avait voulu lui tuer son fils !… mais la mère avait supplié, s’était courbée aux genoux de Dantès, devenu le comte de Monte-Cristo… et Monte-Cristo avait eu pitié de l’enfant… mais non du père…

Fernand Mondego, avons-nous dit, s’appelait maintenant le comte de Mortcerf…

Par quelles infamies avait-il conquis ce titre, et aussi un poste à la Chambre des pairs ?…

Par un attentat monstrueux… Ayant capté la confiance d’Ali, pacha de Janina, il l’avait livré à ses ennemis, qui l’avaient tué. Ce n’était pas tout. Fernand s’était emparé de la fille de son bienfaiteur, Haydée, et l’avait vendue à un marchand turc.

À celui-là, Monte-Cristo ne pouvait, ne voulait pas faire grâce…

Et un jour, en pleine Chambre des pairs, une effrayante accusation était venue souffleter l’orgueilleux Mortcerf…

Tout son passé s’était dressé devant lui… la trahison de Janina lui avait été jetée à la face… il avait nié, s’écriant qu’on mentait…

Alors la fille d’Ali, Haydée, s’était avancée… et avait produit toutes les preuves accusatrices…

Fernand Mondego, comte de Mortcerf, était à jamais déshonoré…

Le misérable, sachant que le coup venait de Monte-Cristo avait couru chez lui, pour le provoquer…

Alors Monte-Cristo lui avait dit :

— Fernand, regarde-moi bien en face, et comprends pourquoi tu es déshonoré, et pourquoi tu vas mourir… je m’appelle Edmond Dantès…

Et l’infâme, foudroyé, s’était enfui… Une heure après, il appuyait un pistolet contre sa tempe et se faisait sauter la cervelle.

Restait le plus coupable de tous, ce Villefort, qui avait agi d’après le plus bas et le plus honteux des mobiles.

Ce magistrat n’avait aucune raison de haine contre Dantès qu’il ne connaissait pas et dont jamais il n’avait entendu prononcer le nom.

Il l’avait frappé insouciamment, insouciamment il l’avait oublié quatorze ans… Monte-Cristo vint, comme l’ange du châtiment.

Et ce châtiment fut le plus terrible…

Mme de Villefort, créature perverse, pour assurer un héritage à son fils, tua, autour d’elle, par le poison dont Monte-Cristo lui avait enseigné les foudroyants effets…

Et Villefort, le magistrat impeccable, acquit la sinistre révélation de ces crimes, cela au jour même où une épouvantable catastrophe le frappait.

Criminel endurci, sacrifiant tout à ses intérêts d’ambition, il avait enterré vivant un enfant… né de ses amours adultères avec Mme Danglars.

Or cet enfant n’était pas mort, il avait été sauvé par un Corse, Bertuccio, qui avait assisté, la nuit, à la lugubre scène de meurtre et avait arraché le malheureux enfant à la tombe qui déjà s’était refermée sur lui.

Mais cet enfant, né du crime, avait les instincts les plus pervers.

Et un jour, Monte-Cristo l’avait retrouvé au bagne de Toulon. Il se nommait Benedetto.

Il avait aidé à son évasion et Benedetto avait assassiné Caderousse, l’aubergiste du pont du Gard.

Et Benedetto, traduit aux assises, avait trouvé en face de lui, qui ? Son père, le procureur du roi, Villefort.

À voix haute, à la face de tous, il l’avait accusé de tentative de meurtre, et Villefort, terrassé par la vérité, s’était enfui et avait couru chez lui…

Chez lui, Villefort avait trouvé sa femme empoisonnée, et avec elle son fils, le seul être qu’il aimât en ce monde…

À ce moment terrible, Monte-Cristo s’était avancé vers lui… et à lui, comme à Fernand, comme à Danglars, il avait dit son véritable nom : Edmond Dantès !

Villefort avait poussé un formidable éclat de rire… il était fou…

Et l’œuvre de vengeance était accomplie…

Monte-Cristo restait seul debout sur les ruines amoncelées…

Il était riche, si riche que nul ne pouvait lutter avec lui ; il était tout-puissant, il était maître, il était roi, ayant pour royaume l’humanité tout entière.

Et cependant une invincible tristesse l’envahissait…

Il était seul.

C’était alors que la douce Haydée avait placé sa main dans la sienne…

Puis, un jour, elle avait murmuré à son oreille :

— Espère… tu revivras en moi… je suis mère !

À son enfant, qui était tout son avenir, il avait donné le nom d’Espérance…

Et voici qu’Haydée était morte…

Voici qu’Espérance était mort…

Épouvantable retour de la destinée !…

 

*    *    *

 

Dix ans s’étaient écoulés depuis cette nuit sinistre, où le comte de Monte-Cristo, dont les cheveux avaient tout à coup blanchi, avait emporté dans ses bras le fils bien-aimé…

Par une sombre nuit d’automne, alors que de larges nuages noirs couraient à l’horizon, alors que le vent froid sifflait…

Un homme était seul, debout, sur le plus haut rocher de l’île de Monte-Cristo…

Au bout de cinquante années, il y était revenu.

Cet homme, c’était Edmond Dantès…

Il y avait tantôt dix ans maintenant qu’il vivait sur ce rocher perdu, masse qui semblait faite d’écroulements…

Et sur laquelle était tombé le grand écroulé, Monte-Cristo…

Les jours avaient succédé aux jours, les nuits avaient suivi les nuits, et Monte-Cristo était resté seul, n’entendant jamais une voix humaine, écoutant la nature, qui, parfois, chante l’hymne de vie, parfois lance la menace de mort…

Rarement – et pourtant quelquefois – une barque, chassée par la brise, venait pendant quelques heures s’amarrer aux rives de l’île…

Alors Monte-Cristo se cachait, et tapi derrière une roche, il regardait ces hommes, insouciants, hardis contrebandiers, souvent évadés de la vie sociale.

De loin, il les voyait rire, il devinait sur leurs lèvres des paroles joyeuses…

Et lui, qui n’avait plus un sourire, qui n’avait plus une joie, portait la main à son cœur pour l’empêcher d’éclater…

Une fois, il y avait près de deux ans de cela, un cutter, solidement gréé, avait fait voile vers le rocher.

C’était étrange. Car, cette fois, ce n’était point le courant ou la tempête qui l’entraînait vers cette solitude. Un homme, à l’avant, pointait sa longue-vue sur le rocher.

On aborda.

Dissimulé dans une anfractuosité, Dantès vit descendre plusieurs hommes qu’il ne connaissait pas, et qui, cependant, soigneusement, longuement, fouillèrent l’île dans tous les sens…

On se souvient peut-être que, bien longtemps auparavant, Ali et Bertuccio, sur l’ordre du maître, avaient fait sauter les grottes, derniers vestiges de ce qui avait renfermé le trésor des Spada.

Il vit ces hommes s’arrêter à cet amas de pierres amoncelées, sonder, frapper du pic et de la pioche.

Il comprit et eut un haussement d’épaules.

C’étaient des aventuriers qui cherchaient si, de ces trésors, il ne restait pas encore quelque chose.

Ils restèrent là plusieurs jours, soulevant des pierres énormes, creusant.

Monte-Cristo savait bien qu’ils ne trouveraient rien.

Cependant il eut la curiosité de s’approcher d’eux, sans qu’ils le vissent.

Il les entendit causer entre eux.

Ils se disputaient : l’un d’eux avait tracé des plans et soutenait que le trésor devait se trouver là. Et il appuyait le doigt sur un point précis.

— Mais, s’écria l’autre, n’avez-vous pas entendu dire que cette île était habitée…

— En effet, des matelots assurent avoir vu quelquefois, au coucher du soleil, sur le haut de ces rochers, une forme humaine, de haute taille, drapée dans des vêtements noirs.

— Peut-être était-ce une illusion d’optique…

— Non. Ces hommes sont sûrs de leur fait. Et comme ce sont des Italiens qui l’ont vu, et que dans ces cerveaux-là les idées religieuses se mêlent à tout, ils appellent le solitaire l’abbé de Monte-Cristo.

— Nous ne l’avons pas rencontré, et pourtant nous n’avons pas laissé un seul coin inexploré…

— Peut-être est-il mort…

— Grand bien lui fasse. En tout cas, il ne nous eût été d’aucune utilité, évidemment… car s’il eût connu l’existence de ces trésors – ou plutôt si ces trésors avaient existé – il ne serait pas resté seul, mourant de faim, sur cet îlot ravagé !…

— Parbleu ! s’écria un des compagnons, puisque nous sommes contraints de nous retirer sans avoir rien découvert, du moins je veux que si jamais l’abbé de Monte-Cristo, vivant ou mort, revenait ici, il nous fût favorable… Comme les anciens, faisons un sacrifice aux dieux inconnus…

— Que veux-tu dire ?

L’autre avait réuni toutes les provisions qui leur restaient, pain, fruits, quelques bouteilles de vin, et avait placé tout cela sur un rocher bien en vue. Puis, avec la lame de son poignard, il avait gravé sur la pierre ces mots :

— À l’abbé de Monte-Cristo.

Ils étaient partis, et leurs voiles s’étaient effacées à l’horizon.

Monte-Cristo s’était approché de la roche où l’inscription était gravée et avait secoué la tête :

— Pauvres fous ! murmura-t-il, l’abbé n’exaucera pas votre vœu ! non, il n’est plus à Monte-Cristo de trésor fait d’or et de pierreries. Sur ces pierres nues, il n’est plus qu’un seul trésor, et celui-là, je le garde…

Puis il avait jeté à la mer les provisions abandonnées…

Accablé sous la lourdeur de son désespoir, cet homme avait fait un serment.

Ayant possédé tant de millions qu’à peine il en avait su le nombre, ayant pu satisfaire tous ses caprices – fussent-ils ceux d’un roi – ayant vu que tout se pouvait acheter et que tout se payait…

Monte-Cristo avait juré de ne plus toucher à rien de ce qui se pouvait acquérir avec de l’argent…

Les hommes qui étaient venus cherchaient un trésor…

Eussent-ils creusé le sol jusqu’aux profondeurs… eussent-ils bouleversé le sol, ils n’eussent pas trouvé un écu…

Ici Monte-Cristo était plus pauvre que le plus misérable des mendiants…

Depuis dix ans, pas la plus petite pièce de monnaie n’avait souillé ses mains… De quoi vivait-il ?

De racines, de quelques misérables baies qui poussaient sur les ronces, et de l’eau pure qui, du ciel, tombait dans le creux des roches…

Mais, avait-il dit, il possédait un trésor… ici même, dans cette île.

Au soir où nous le retrouvons, Monte-Cristo, dont la tête couverte de cheveux blancs comme la neige opposait son front pâle au souffle glacé de la brise du nord, redescendit lentement de la crête sur laquelle il s’était tenu longuement debout.

Puis, sans hésiter, suivant un étroit sentier de la falaise, il parvint sur une espèce de plate-forme.

Il se pencha, courbé, presque agenouillé sur le sol.

Puis, de ses deux mains, il saisit une lourde pierre qui tourna sur elle-même, et en se déplaçant laissa voir un trou béant.

Monte-Cristo descendit.

Il y avait là des degrés taillés dans la pierre fruste.

Cette ouverture avait échappé à toutes les recherches. Il fallait le pied d’une gazelle pour atteindre au sommet où cette roche mouvante était située. Et vingt hommes eussent-ils tenté de l’ébranler sur sa base qu’elle fût restée immobile.

Si le pic et la pioche avaient attaqué sa base, le sol se fût écroulé, écrasant le secret qu’il couvrait.

Monte-Cristo la referma en la touchant du doigt.

Puis il descendit l’escalier qui tournait sur lui-même, laissant à peine place pour le passage d’un homme.

Au bout de quelques minutes, il parvint dans une cavité, de forme carrée, taillée à plein dans le vif du granit.

Il avait conservé cette faculté maîtresse acquise jadis au prix de tant de souffrances.

Pour lui, il n’était pas de nuit…

Dans l’obscurité la plus profonde, il voyait aussi clairement qu’au soleil de midi.

Et il marcha droit jusqu’au fond de cette crypte, à un endroit où la voûte s’arrondissait.

Là, se trouvait un sarcophage de marbre…

À deux places… un lit de pierre où quelqu’un dormait et où la place d’un autre était marquée.

Celui qui dormait, semblait vivre encore dans la nuit… c’était Espérance.

En vérité, c’était miracle que cette jeunesse qui paraissait éternelle.

On eût dit que le sang courait encore sous cette peau vive, sous ces veines bleuâtres.

Le vivant était plus pâle que le mort.

Monte-Cristo posa la main sur la main de son fils :

— Espérance, dit-il d’un ton grave, Espérance, est-ce que le jour n’est pas venu ?…

Il y eut un long silence.

Puis, était-ce une réalité ? était-ce un de ces jeux du hasard qui parfois troublent l’imagination – il sembla qu’un souffle passât dans l’air, il sembla que les lèvres du mort s’agitaient.

Et dans ce souffle, et sur ces lèvres, il y eut un mot prononcé :

— Viens !

Monte-Cristo eut un sourire large, ineffable.

— Je le savais, murmura-t-il.

Son visage se transfigurait, ses cheveux blancs avaient des reflets d’auréole.

— Je viens, mon fils, dit-il encore. Attends… il faut que j’achève ma tâche…

Il tira de sa poche un cahier de parchemin, sur lequel des lignes étaient tracées. Et, pensif, appuyé au cercueil de marbre, il lut à voix basse.

Voici ce qui était écrit :

« CECI EST MON TESTAMENT.

« Que ceux qui trouveront cet écrit le lisent avec sang-froid.

« Qu’ils se tiennent en garde contre les surprises de l’imagination.

« L’homme qui va mourir, et qui inscrira tout à l’heure son nom au bas de ces lignes, a été plus puissant que les plus puissants de la terre.

« Il a souffert, comme jamais homme n’a souffert, il a aimé comme jamais homme n’a aimé…

« Il a haï comme nul ne saura haïr.

« Souffrances, amour et haine, tout est passé, tout est oublié, tout est mort en lui.

« Il a tué en lui jusqu’au souvenir.

« N’en conservant plus qu’un seul, celui d’un enfant adoré qu’il a perdu et auprès duquel il a voulu mourir.

« Seul, et n’entendant plus un seul bruit de la terre qui pût faire diversion à sa douleur.

« Cet homme a tout su, et cependant il ignore le secret de la mort.

« Cet homme a possédé des richesses si énormes que nul souverain n’aurait pu lutter avec lui.

« Et cet homme va mourir, mourir d’épuisement et de misère…

« Il l’a voulu ainsi…

« Pourquoi a-t-il fait cela ?

« Pour se punir.

« Longtemps il a douté, aujourd’hui il a compris… il a pris la mauvaise voie. Il a voulu tout courber à sa volonté, il a été le justicier implacable et le glaive dont il a frappé les coupables s’est retourné contre lui et l’a blessé au cœur…

« L’homme est sur cette terre pour accomplir une mission sociale…

« Celui qui va mourir a accompli une mission égoïste…

« Il se courbe, il se repent.

« Possédant des millions, alors que tant d’hommes meurent faute d’un morceau de pain, il se repent de ne pas avoir employé cette fortune immense au soulagement de ces misérables.

« Il se repent et il meurt…

« Seul au monde, nul n’est ni ne peut être son héritier.

« Et cependant, celui qui tout à l’heure se couchera dans ce sépulcre, plus pauvre que le plus pauvre des parias, possède quelque part des sommes fabuleuses, six cents millions peut-être.

« Tout cela est en lingots d’or et en pierreries… quelque part.

« Devait-il désigner lui-même l’homme auquel il léguait cette arme de vie ou de mort ?… non, il ne le pouvait pas.

« Quoiqu’il ait scruté les consciences, quoiqu’il ait lu dans les cœurs, il doute. Le plus honnête peut devenir coupable, quand il se sait tout-puissant.

« Il ne s’est pas reconnu le droit de détruire ces richesses.

« Elles existent, cachées.

« Il les lègue au hasard, à ce que les hommes, ceux qui croient, appellent la Providence.

« Le hasard portera ce testament, le hasard le remettra entre les mains d’un homme… Qui sera-t-il ?

« Quand cet homme choisi par la fatalité aura jeté les yeux sur la feuille blanche qui accompagne cet écrit, peut-être croira-t-il qu’il n’a plus qu’à étendre la main pour s’emparer des millions.

« Non pas !

« Il est une première épreuve que je lui veux imposer.

« Et cela, en raison de mon expérience même.

« Si l’abbé Faria m’avait laissé à résoudre une énigme pareille à celle que je lègue aujourd’hui à un inconnu…

« Si, dans sa confiance extrême qu’il avait en moi, il ne m’en eût dit le mot, de telle sorte que je n’eusse plus qu’un pas à faire pour saisir la force énorme qu’il voulait mettre entre mes mains…

« Alors qui sait ?

« Dantès fût resté peut-être l’homme d’illusion et d’espérance qu’il avait été.

« N’ayant pas entre les mains la puissance de la vengeance implacable, il eût pensé seulement à refaire sa propre vie…

« Il aurait renoncé à punir…

« Il aurait sinon oublié, tout au moins dédaigné ceux qui lui avaient fait tant de mal.

« Il n’aurait pas eu l’audace de se poser en justicier…

« Et, s’étant refait une existence nouvelle, au bout du monde peut-être, il ne serait pas aujourd’hui le plus malheureux, le plus désespéré des hommes…

« Donc, à celui qui tiendra entre les doigts la feuille blanche par laquelle se pourra résoudre l’énigme de six cents millions,

« Je dis, moi, comte de Monte-Cristo :

« Prends garde.

« J’ai voulu te donner, – par la difficulté des recherches – par l’effort de conscience et d’intelligence qui te sera nécessairement imposé, le temps de réfléchir, le temps de méditer.

« Peut-être aussi te décourageras-tu ?

« Pour moi, je te le souhaite. Jette cette feuille blanche au feu.

« Si le rêve ne se réalise pas, reviens à la réalité, à la vérité, à la vie normale et saine de l’homme qui ne demande qu’à son propre travail et à sa propre énergie les bienfaits d’une existence modeste ou riche.

« En voyant t’échapper ces richesses, souviens-toi que, de les avoir possédées, je suis mort désespéré.

« Moi, le millionnaire, je voudrais aujourd’hui recommencer ma vie et être le commissionnaire du port de la Joliette, attendant du soleil qui luit et du passant qui vient, le pain de chaque jour.

« Que si, au contraire, tu réussis à résoudre le problème…

« Si ces millions tombent dans tes mains…

« Aie défiance de toi-même…

« Ou plutôt non !

« Prends courage et pense à faire le bien. Ah ! c’est une grande force et une puissance incalculable que celle de l’argent.

« Elle peut tout pour le mal… mais aussi pour le bien.

« Regarde autour de toi, millionnaire, mon héritier.

« Vois combien de membres de l’humanité, tes frères et les miens, souffrent, se désolent, gémissent accablés sous les rigueurs d’une injuste destinée…

« Vois les nations opprimées, vois les peuples écrasés…

« Et alors, si tu es véritablement un homme, si tu es digne de ton nom, s’il y a en toi autre chose que des désirs égoïstes et des appétits mesquins…

« Alors tu peux employer tes énergies à réparer les grandes injustices humaines, alors tu peux remettre sur sa base la pyramide qui chancelle, alors tu peux contraindre les méchants à plier devant toi…

« Non à ton profit, mais au bénéfice de tous…

« Voilà mon dernier rêve… je n’ose dire ma dernière volonté, car je n’ai plus le droit de vouloir.

« Mais sache-le, je ne te lègue ces millions que pour le bien.

« À toi donc, inconnu, qui que tu sois, salut et que la justice éternelle te vienne en aide.

« Fait par moi, sain de corps et d’esprit, le 25 février 1865.

« EDMOND DANTÈS, comte de MONTE-CRISTO. »

Monte-Cristo eut un singulier sourire.

— Celui qui trouvera cela devra avoir en partage et la patience et l’intelligence, murmura-t-il. Ah ! pauvre abbé Faria, ton trésor, décuplé par moi, tombera-t-il en de plus dignes mains ?

À ce moment, il éprouva une sorte de faiblesse et porta sa main à son cœur.

— Oui, Espérance, dit-il tout bas. Me voici. Encore quelques instants, je viens.

Il prit auprès de lui une sorte de fiole, creusée dans un morceau de cristal, qui devait résister à tous les chocs.

Puis ayant roulé le testament, il l’introduisit par le goulot que refermait un bouchon de même nature, hermétiquement soudé.

Il se redressa, remonta l’escalier, toucha la pierre qui tourna sur elle-même.

De nouveau il se trouva sous le ciel…

On eût dit qu’à cette heure solennelle la nature se taisait, comme dans l’attente. Monte-Cristo descendit la pente du roc et arriva au bord de la mer.

Là, il souleva la fiole au-dessus de sa tête.

Et l’ayant fait tournoyer, la lança de toute la force de son bras…

Elle décrivit une large parabole…

Puis il y eut un choc sec…

Le secret du trésor de Monte-Cristo était livré à la mer.

Puis, pensif et sans regarder derrière lui, il revint au point de départ.

Encore une fois la pierre se referma sur lui…

Maintenant, en descendant les marches, il se sentait faiblir…

Il chancelait et dut se soutenir aux anfractuosités de la roche…

Mais son visage resplendissait d’une joie sublime…

Il prit dans sa main un petit flacon contenant une liqueur d’un rouge vif.

Il la contempla longuement.

— Ceci est le repos ! dit-il. Ceci est l’expiation…

Mais soudain il tressaillit et ces mots s’échappèrent de ses lèvres :

— Ai-je bien le droit de mourir ?…

Monte-Cristo porta-t-il à ses lèvres le flacon qui était pour lui la suprême délivrance ?…

L’avenir nous l’apprendra…

SIXIÈME PARTIE

LE TRÉSOR D’EDMOND DANTÈS

I

LE SERMENT DU NIHILISTE

Avant de raconter les terribles scènes qui vont suivre, il nous est nécessaire de les faire précéder de quelques rapides explications.

D’abord se pose cette question : qu’est-ce qu’un nihiliste ?

Tout le monde sait qu’il a pour origine philologique le mot latin nihil, qui signifie : rien.

Donc, il semble que tout homme désigné par ce mot ait pour théorie, pour mission acceptée, consentie, la destruction de tout ce qui est.

Est-ce la vérité ? Cherchons.

Le mot a été lancé dans la circulation par le romancier Tourgueniev qui, dernièrement, est mort à Paris.

Pour lui, c’était un terme de dédain. Les révolutionnaires russes l’ont relevé et s’en sont paré comme jadis ceux qui en Flandre résistaient au despotisme espagnol, ayant été traités injurieusement de gueux, s’emparèrent du nom et l’arborèrent comme le drapeau de leurs revendications.

En vérité, le nihiliste équivaut à celui que nous appellerions en France le socialiste. Son but est le même. Tous deux veulent l’affranchissement des classes malheureuses et souffrantes, la diminution, sinon l’abolition de la misère, la meilleure répartition de la richesse nationale, l’alliance économique entre tous les peuples, la glorification du travail.

Est-ce là un programme de criminels ?

Oui, ces gens ont pu être appelés nihilistes, parce que de tout ce qui est oppression, tyrannie, inégalité, exploitation de l’homme par l’homme, ils veulent que rien ne subsiste…

Dans ce pays où les classes élevées sont toutes-puissantes, où le pauvre n’est qu’un paria, où la toute-puissance d’un homme domine les consciences et peut disposer des existences et de l’honneur de tous les citoyens, est-ce donc un forfait que d’essayer de secouer ce joug de fer ?…

Les nihilistes rêvent aussi l’émancipation de la femme. En quel sens ? Il faut savoir qu’en Russie, jusqu’à ces dernières années – car déjà des victoires sociales ont été remportées – les pères avaient tout droit sur leurs filles, et que c’était le principe autocratique qui pesait sur ces malheureuses auxquelles il était défendu de chercher à s’instruire.

Le nihiliste a lutté, par tous les moyens, même les plus terribles, même les moins avouables. C’est qu’aussi, ainsi que le dit Stepniak, arrivait à ses oreilles la complainte navrée du paysan Russe, pleine de gémissements et de lamentations, où semblent s’être concentrés tant de siècles de souffrances. Il le voyait lui-même, mourant de faim, brisé à la peine, éternel esclave des classes privilégiées, qui travaillait, travaillait sans trêve, sans espérance de rachat…

Le nihiliste osa ce que bien peu auraient eu le courage d’entreprendre : il descendit dans le peuple – selon l’expression consacrée – c’est-à-dire que des hommes intelligents, instruits, se résignèrent à endosser le rude sayon du paysan, ses sabots d’écorce ; il abandonna les villes où il avait ses aises, son luxe, ses habitudes, et il se mit à parcourir la Russie, travaillant avec les ouvriers et aussi leur portant la bonne parole de régénération et d’avenir.

Enfin les autocrates tâchèrent d’enrayer le mouvement en condamnant ces missionnaires du progrès à l’exil, à la prison, à la mort, aux tortures de la Sibérie. Qu’importait ! pour un qui tombait, dix autres le relevaient…

C’étaient le prince Krapotkine, le riche Cosaque Obuchoff, l’officier Léonidas Chiko, le colonel Demetrius Rogaceff, Bogolubott, Véra Zassulitch…

La lutte devenait plus ardente et plus terrible. Des deux côtés, on ne reculait devant aucune extrémité. À la potence, on répondait par l’explosion, au meurtre légal par l’assassinat politique. Certes, rien n’est plus navrant que ces combats sociaux dans lesquels chacun des adversaires ne peut assurer sa victoire que par la mort de son ennemi.

Mais, dans cette lutte, quel épouvantable rôle joué par la police et les bourreaux !

Jamais la férocité de la répression, en aucun pays, n’a atteint ces proportions atroces. À lire les récits qui nous sont parvenus, on croirait rêver.

L’emprisonnement solitaire est si étroit, si absolu que les uns s’étranglent avec leur mouchoir, se coupent la gorge avec un morceau de verre, à moins qu’ils ne meurent de la phtisie ou ne deviennent fous comme la malheureuse Betia Kamenskaia.

Dans un sinistre procès, sur 193 inculpés 73 se suicidèrent ou devinrent fous pendant les quatre ans que dura l’instruction !

C’est, d’ailleurs, le système de la police, de laisser pourrir les détenus en prison, jusqu’à ce que l’un d’eux, brisé, vaincu, se décide à faire des aveux. Dans leur désespoir et pour forcer leurs geôliers à se relâcher de leur impitoyable sévérité, par crainte de l’opinion publique, ils organisent parfois ce qu’on a appelé les grèves de la famine.

Bals hantés par le rebut de la population, musettes bruyantes, cabarets borgnes, sinon aveugles, bouges sans nom, maisons hospitalières immatriculées à la police, entre autres la légendaire Patte-de-Chat, ainsi étaient peuplées les rues limitrophes du vaste carré qui s’étendait du boulevard de Courcelles aux confins de Clichy.

Aujourd’hui, comme par un coup de baguette, toute une ville nouvelle a surgi. Si nos pères se réveillaient, ils n’en pourraient croire leurs yeux. Là où l’immondice semblait fixé pour l’éternité, où les baraques titubantes branlaient au vent, où la chanson d’un ivrogne se cadençait en hoquets, ou des ruelles boueuses zigzaguaient entre des monceaux de choses, dédaignées des biffins les plus aguerris… des voies droites, claires, se sont ouvertes, bordées d’hôtels élégants qui semblent de jeunes statues en toilettes de bal. L’air sent le patchouli et la verveine. Les tourelles, les pignons, les loggie arrêtent l’œil du passant, l’accrochant comme des enseignes de gentil luxe et de coquettes jouissances.

Sur les détritus évadés des tombereaux nocturnes, l’avenue de Villiers a étendu son tapis blanc, qui semble une fourrure. Là où des vitres sales laissaient à peine deviner le sourire vénal des pierreuses, des rideaux de soie, barbelés de dentelles, montrent la spirituelle frimousse d’une gente demoiselle, qui a remplacé le casse-poitrine par le kummel et égrène des louis d’or, quand ses ancêtres femelles geignaient pour des sous.

Rue Prony, rue Fortuny, rue d’Offemont, ces noms sonnent joyeusement à l’oreille et éveillent en l’esprit des profanes des idées de capitons doucereux sur lesquels s’ébat l’amour fantaisiste. L’amour et l’art se sont emparés de cette Corinthe nouvelle : et l’orgue de barbarie de Fualdès s’est tu, aux accords plaqués des sonates ou aux sauteries rythmées des opérettes.

Les hôtels sont des nids, d’où s’envolent à toute heure, au froufrou des robes qui glissent comme des ailes, des anges emmitouflés de velours, de peluches, de faille, de cachemire. C’est là que la gomme s’est créée et que le dieu de l’insouciance a tué le pschutt du néant. Vie à part, faite de névroses et de lassitudes.

À l’angle de la rue d’Offemont et de l’avenue de Villiers, une serre dont les vitraux laissent apercevoir des plantes exotiques que cachent parfois les lames bouillonnées des stores de soie carminée, forme une sorte de cap, au-dessus d’un balcon de pierre. En levant les yeux, on aperçoit le vitrail spacieux d’un atelier. En entrant dans la rue on voit se développer l’hôtel aux allures anglaises, avec son sous-sol protégé par une grille aux lances bronzées.

Le perron de trois marches porte le visiteur à la porte large qui s’ouvre sur un vestibule, haut, dallé de marbre, peuplé de statues nues et souriantes, qui lui donnent la bienvenue. Les tentures de Caramanie lourdes et hirsutes, s’élèvent devant lui et lui montrent les salons qui ressemblent à des musées, le fumoir tout de bambou tressé, la salle où le billard s’accroupit, comme un monstre aux jambes d’ébène et au dos verdâtre.

Le laquais, correct, précède. Une dernière portière se soulève. Une porte s’ouvre, et dans un éblouissement de lumières, tombant des lustres, accrochées aux cristaux, rebondissant dans les méplats de l’argenterie ciselée, la salle à manger apparaît, merveille de confort, où l’on s’attarde dans les jouissances énervantes de la chère délicate et pimentée.

Il est neuf heures.

Une buée chaude remplit l’atmosphère de la haute pièce dont les murs disparaissent sous les faïences rares.

Le comte Serge Soïloff, l’amphitryon, est à demi-renversé dans son fauteuil de chêne, la coupe haute au niveau de l’œil.

À sa droite, Miguela, la belle, l’ardente Miguela, fille des Espagnes, aux cheveux d’un roux fauve, à la gorge robuste et impatiente du satin qui l’emprisonne.

À sa gauche, Soline, la grande artiste au profil sculptural, la comédienne adorée dont la voix a des pouvoirs circéens.

Lui faisant face, Noël Houdas, le médecin ou plutôt le physiologiste dont les travaux ont épouvanté l’Académie routinière, le chimiste qui semble un alchimiste.

Noël, lui aussi, a deux compagnes à ses côtés. Leurs noms ? Demandez-les aux échos du turf, des premières, des raouts et des ventes de charité. Jolies filles, point bégueules, ayant le mot vif et le baiser prompt.

Mais, là-bas, au pied de la vaste cheminée où flambent des arbustes, quelle est cette forme vague ? En vérité, on doute que cela soit un homme.

Le visage disparaît sous un large bandage noir qui enserre la mâchoire. Les cheveux roux se dressent comme des pointes électrisées. Un bras manque, l’autre est coupé au coude et se perd dans une manche vide. Des jambes, l’une n’est plus qu’un moignon tranché au genou. L’autre n’a point de pied. Cela est affalé dans un fauteuil bas, ne remue point et se tait.

C’est Yvan Boboff, le moujik, dont le corps a sauté en éclats dans une explosion de nitroglycérine. C’est un reste d’homme évadé du fer et du feu.

Le comte Serge parle :

— Eh bien ! mes toutes belles, s’écrie-t-il, vous ne riez plus, vous ne chantez plus ! D’honneur, quel mauvais génie vous hante ! Le caviar n’était-il point à votre goût et le champagne vous affadit-il le cœur ?

Il rit, et à belles dents.

Car c’est un mâle superbe que le comte Serge.

Grand, bien découplé, il porte haut sa tête fine et pâle, au front blanc couvert de boucles brunes, aux moustaches effilées, à la barbiche Henri III incessamment tordue sous ses doigts de femme.

Miguela appuie son menton sur ses deux mains, boudeuse.

— Si vous croyez que vous êtes gai, ce soir, avec vos histoires de sang et de mort !…

— Le fait est, ajoute Soline, que vous m’avez brisé les nerfs…

— Et toi, Houdas, reprend Serge en s’adressant à l’ami qui lui fait face, est-ce que d’aventure tu es aussi petite-maîtresse que ces dames ?

— Moi ! s’écrie Houdas, j’ai bien dîné, je digère.

— À la bonne heure : la digestion est la seule excuse du silence. Mais, chères amies, ajouta-t-il en se tournant successivement vers ses deux voisines, mes récits valent-ils jamais les atrocités que rêvent vos cerveaux en fièvre ! Eh bien ! oui… j’ai vu mes camarades, mes compagnons déchiquetés par des baïonnettes, j’ai vu Sorewitz, mon meilleur ami, se tordant au milieu des poutres enflammées que les soldats du czar bien-aimé faisaient tomber sur lui, j’ai vu Branikowitch, un enfant – quinze ans à peine – chassé dans les rues de Wilna par des sbires qui le traquaient comme une bête fauve, s’attachant à ne le point tuer, pour qu’il expirât de fatigue et de désespoir, et de fait, il est tombé d’un seul coup, après trois heures de chasse… poussé comme une masse… Ce sont là aménités d’empereur. Mais encore une fois, si jamais les femmes deviennent bourreaux, elles sauront inventer bien d’autres tortures…

— Après tout, fit Miguela dont les yeux lancèrent un rayon, vous avez peut-être raison.

— Certes ! et raison encore lorsque, bronzé, aciéré au feu des infamies moscovites, je suis devenu, moi, le comte Serge Soïloff, l’impassible et implacable spectateur des monstruosités humaines… Tenez ! voyez Yvan !

Et le comte se tourna vers le débris humain qui, sous la lueur du foyer, semblait un échappé effroyable des pagodes indiennes.

— Voyez Yvan ! il a voulu venger ses frères assassinés… Il a combiné des machines effroyables qui, un jour, ont éclaté… bras, jambes, maxillaires et dents ont sauté en l’air… et le voilà comme moi, impassible et inébranlable… Du diable si maintenant il songe à s’émouvoir… un coup de canon éclaterait dans cette chambre qu’il ne tournerait même pas la tête.

— Mais enfin, s’écria Soline avec impatience, vous n’avez été, que je suppose, ni brûlé comme Sorewitz, ni couru dans les rues d’une ville comme Branikowitch, ni déchiqueté comme Yvan… et votre impassibilité est faite, il me semble, des souffrances des autres…

— Vous croyez ! eh bien ! moi, mes toutes belles, j’ai tout simplement été… mort !

— Mort !

— Mon Dieu, oui, aussi mort qu’on peut l’être… et enterré par-dessus le marché !…

— Quelle plaisanterie ! fit Soline en haussant les épaules.

— Une plaisanterie ! eh bien ! avouez, exquise tragédienne, que vous avez, vous aussi, l’impassibilité facile… Tenez, Houdas va vous narrer l’histoire… elle en vaut la peine, je vous jure…

— Voyons, docteur, dit Miguela, vous ne vous ferez pas complice de ses hâbleries…

Houdas était, lui aussi, un superbe échantillon de la race humaine. Solide, les épaules larges, la tête énorme attachée au torse par un cou puissant, le crâne couvert d’une forêt de cheveux tordus dans tous les caprices d’une frisure naturelle et excessive, les narines ouvertes, les lèvres sensuelles, des yeux grands et vivaces, Noël Houdas représentait le type que Millet a imaginé pour son Vercingétorix.

Peut-être lui manquait-il quelque peu de ce qu’on nomme la distinction. Il était puissant, carré, fort, avait le rire sonore et la voix éclatante :

— Mort, archimort, enterré à six pieds, dans une boîte de chêne cerclé d’acier… tel était mon ami Serge Soïloff, lorsque j’ai eu l’honneur de faire sa connaissance…

— En léthargie, alors ! s’écria Soline.

— Point du tout… parfaitement éveillé, et, je dois le dire, en plein sang-froid… car deux minutes à peine s’étaient écoulées depuis notre rencontre que nous causions tous deux et fort agréablement, je vous jure…

— Allons ! interrompit Miguela ; puisque c’est une histoire… subissons-la…

— Oh ! fort courte ! reprit Houdas. Je dois vous avertir tout d’abord que M. le comte Soïloff est, ou plutôt a été, un parfait nihiliste…

— Oh ! oh ! fi ! l’horreur ! s’écrièrent les quatre femmes avec de petits cris d’effroi.

— Et qu’il avait conspiré contre son très gracieux czar et père avec Branikowitch et les autres… Comme il appartenait à une grande famille, on l’avait enfermé dans la forteresse de Wilna, le réservant à la potence…

— La potence ! un gentilhomme !

— Le czar a des idées égalitaires, reprit gravement Houdas. Ceci dit, je dois, pour la clarté de mon récit, vous énoncer un principe ou plutôt un axiome : c’est qu’il n’est pas de brutes, si brutes qu’elles soient, qui soient aussi brutes que les brutes qu’on emploie en Russie comme agents subalternes…

— Mais il me semble qu’en France… commença Miguela.

— Pardonnez-moi d’être ou de paraître chauvin. Mais toute comparaison est impossible. Un agent russe a ce double vice d’être stupide et lâche à la fois… lâche devant ses supérieurs auxquels il ne se permettrait jamais d’adresser, non pas un avis, mais une observation, si humblement formulée fût-elle… stupide, en ce que sa soumission à ceux qui le commandent est telle, son admiration pour la prétendue infaillibilité de ses chefs est si absurde, qu’il exécute passivement, avec la discipline d’une machine dont on a poussé le bouton conducteur, les ordres donnés, si inouïs, si absurdes qu’ils puissent lui paraître… le maître a dit : cela suffit, cela répond à tout…

— Le préambule est long, murmura Soline.

— Soit, mais nécessaire… sans quoi mon histoire, notre histoire, devrais-je dire, vous paraîtrait trop invraisemblable…

— Nous en avons entendu bien d’autres…

— Je ne crois pas… mais ne m’interrompez plus, sinon je n’en aurai jamais fini… Car il faut que je vous explique un point spécial…

Soline, nerveuse au dernier point, battait la nappe de sa coupe mousseline, tant et si bien qu’elle en avait cassé le pied. Mais sans s’émouvoir, elle en avait pris une autre et persévérait dans son système d’extermination des cristaux.

— Il y a trois ans, moi, Noël Houdas, tirailleur de la science, honni de la Faculté, mais peu soucieux de ses colères, j’avais la passion du travail et de l’observation… Un grand seigneur russe me proposa d’aller étudier dans son pays l’étrange affection qui s’appelle la fièvre des steppes. J’y consentis, et après maintes excursions, je revins à Wilna. Mon protecteur, mon patron était le gouverneur de la province ; et sur ma demande, en vue de certaines études spéciales, il m’avait attaché au service des prisonniers… Maintenant, toutes les expositions sont finies… j’entre dans l’aventure elle-même.

— Enfin ! soupirèrent les femmes.

— Voici la distribution de la comédie : Le comte Serge, prisonnier et à la veille d’être pendu ; Noël Houdas, médecin de la forteresse, et comme comparses les agents en question, crétins de la plus belle venue. Un décès s’était produit. Je rédige mon rapport. Le locataire du cachot numéro 37, un cachot à deux mètres sous terre, justement voisin de celui qu’occupait le comte Serge, était mort de la fièvre putride. Bon. Me voilà tranquille. J’ai fait mon devoir ; et comme il était tard, je vais me coucher. Le lendemain matin, je parcourais, selon mon habitude, les dédales de la forteresse, quand je rencontre un des surveillants, un des idiots en question.

« — Eh bien ! lui demandai-je, l’enterrement a eu lieu !…

« — Oui, barine (un terme de respect). Et ça n’a pas été sans peine.

« — Comment ! sans peine !

« Et riant malgré moi, je réplique :

« — Ah çà ! je suppose qu’il n’a pas fait de résistance.

« — Excusez, il en a fait beaucoup.

« Je regarde mon imbécile. Il parlait très sérieusement. J’avoue que je n’y comprenais rien. J’étais absolument certain que mon homme était mort ; et toute velléité de révolte était inadmissible.

« À ce moment précis un gardien supérieur s’approche de moi, le bonnet à la main :

« — Le docteur sait-il que le numéro 37 est mort ?

« — Si je le sais ! parbleu, puisqu’il est enterré…

« — Enterré ! le docteur fait erreur ! à telle enseigne qu’il est étendu raide dans son cachot et qu’il commence même à sentir furieusement mauvais…

« Toujours à cent lieues de deviner la vérité, je cours après l’homme qui m’avait parlé tout à l’heure et qui par discrétion s’était éloigné dès qu’il m’avait vu en causerie avec son supérieur :

« — Mais, misérable, m’écriai-je, as-tu oui ou non enterré le mort ce matin ?

« — J’ai obéi à l’ordre donné par le gouverneur… Et tenez, je l’ai encore sur moi…

« Il fouilla dans sa poche graisseuse et en tira un papier plié.

« Je regarde, et qu’est-ce que je vois ?

« — Ordre de mettre en terre le prisonnier occupant la cellule numéro… 36 !!!

« Je bondis, j’interroge, je cherche… et qu’est-ce que j’apprends ?

« Le numéro 36 était occupé par le comte Serge Soïloff. Les agents étaient entrés dans son cachot avant l’aube, l’avaient trouvé plongé dans un profond sommeil.

« Avant qu’il eût eu le temps de reprendre ses sens, on l’avait empoigné, allongé dans une bière en chêne que devaient fermer des cercles en fer.

« À ce moment, dans l’étourdissement du premier réveil, il avait poussé quelques exclamations à peine articulées.

« Les misérables l’avaient forcé à se taire, à coups de pied, à coups de poing ! Ils avaient l’ordre de mettre en terre le numéro 36. Toute protestation était inutile…

« Et tandis que le malheureux vivant cherchait à se débattre, à crier, à s’évader, les stupides brutes l’avaient écrasé sous le couvercle de la bière, l’avaient cerclé, emporté sur leurs épaules… et en dépit des cris rauques qui s’échappaient de la boîte funèbre, l’avaient enfouie dans la terre…

Les femmes poussèrent des exclamations terrifiées.

Le comte Serge riait.

— Quand je compris l’horrible vérité, je sentis mes cheveux se hérisser sur mon front. Mon premier mouvement fut d’assommer l’imbécile, criminel par stupidité soumise. Je ne le fis pas. Une réflexion subite avait traversé mon cerveau.

« Le comte Serge Soïloff était condamné à mort.

« L’exécution devait avoir lieu le lendemain.

« S’il était mort, ce n’était qu’une avance de vingt-quatre heures.

« Mais s’il était encore vivant !

« Je connaissais les boîtes de chêne dans lesquelles on enfermait les cadavres. Faites à la hâte, en raison du bas prix alloué à l’ouvrier, elles étaient mal jointes, présentaient des fissures. L’homme pouvait – c’était folie que de l’espérer – respirer, vivre.

« Si je donnais l’éveil, si j’appelais du secours, qu’arriverait-il ?

« On allait déterrer le mort… prématuré, et dès le lendemain, une corde de chanvre achevait l’œuvre interrompue…

« Tenter de le sauver… maintenant, c’était le tuer !

« Une pensée me frappa.

« Et comme l’agent m’examinait, inquiet peut-être :

« — Vous avez obéi à l’ordre donné, lui dis-je, vous avez bien fait. Seulement, maintenant, songez au numéro 37.

« Quelques minutes après, je lui remettais le rapport nécessaire.

« Ainsi, le gouverneur, par un lapsus, avait donné ordre d’enterrer un vivant. Les Russes n’avaient pas hésité.

« Et moi j’eus le courage d’attendre que la journée fût écoulée. J’eus l’épouvantable patience de montrer un visage calme, parce que je voulais agir seul la nuit.

« Quand le couvre-feu eut sonné, quand je fus certain que nul ne pouvait me voir, je me dirigeai vers l’enclos où l’on enterrait les prisonniers. J’y étais allé souvent. La place m’était connue. Je ne pouvais me tromper. L’avant-dernière fosse était celle qui recelait le comte Serge !… Mais allais-je donc le trouver vivant ? Après vingt heures d’enfouissement !…

« Je n’entrerai pas dans les détails. Puisque le comte Serge est là, devant nous, heurtant sa coupe à la mienne, c’est que je suis arrivé à temps ; c’est que, creusant furieusement avec une bêche que j’avais soustraite, j’avais mis la bière à découvert ; c’est qu’avec un ciseau j’avais fait sauter le couvercle de la bière, que j’avais soulevé dans mes bras un corps raidi, inerte ; c’est que j’étais convaincu que j’arrivais trop tard, quand après une minute d’exposition à l’air glacé de la nuit, le comte s’agita puis se redressa et dit :

« — Ouf ! qu’il fait bon respirer !

« Comment je le fis évader du cimetière, comment il parvint à franchir la frontière, ce sont là des détails qui importent peu. Mais ce qui est acquis, c’est que M. le comte Serge Soïloff a été mort et dûment enterré…

— Et que sans vous, mon cher Houdas, la plaisanterie de nos brutes moscovites aurait eu des résultats définitifs…

Il y eut un instant de silence.

Dans un récit de cette nature, ce ne sont pas les mots mêmes qui frappent l’imagination, mais bien les idées qu’ils réveillent, les tableaux qu’ils évoquent. La pensée de ce vivant, étouffé dans une bière, oppressait les auditeurs.

— Eh bien ! s’écria Serge à voix haute, comme pour secouer cette torpeur, me comprenez-vous maintenant, chères et belles amies, quand je vous affirme que rien ne peut plus troubler ma quiétude ?… Comme l’homme d’Horace, l’univers peut s’écrouler autour de moi. Que m’importe ? Impassible je suis, impassible je reste. Qui a été frappé de la foudre rit des violences humaines. Et je jure, par le néant d’où je sors et où je retournerai, que pas un événement, quel qu’il soit, ne saurait briser la cuirasse de flegme qui par trois fois enserre ma poitrine…

À ce moment, la porte s’ouvrit et un laquais s’approcha, présentant au comte Serge un plateau sur lequel se trouvait une enveloppe fermée.

Il la prit, et la tenant dans sa main, il continuait à parler :

— J’ai baisé la mort sur les lèvres, et la mort a glacé mes nerfs et mes sens et ma conscience. Je ne crains même plus que le ciel tombe. À sa chute, je répondrais par : Que m’importe !

Tout en disant ces choses, il avait négligemment déchiré le papier de l’enveloppe.

Ce n’était pas un billet qui s’y trouvait renfermé, mais un objet étrange, brillant, de cuivre…

Cela avait la forme d’un disque, monté sur une poignée-bijou, petit et cerclé. Le disque avait d’un côté trois pointes, de l’autre deux…

Et quand le comte Serge vit cela, il se dressa, poussa un cri terrible.

— Qui vous a remis cela ? cria-t-il d’une voix tonnante.

— Une dame, commença le laquais.

Mais sur le seuil de la salle étincelante de lumière, une forme parut et une voix prononça ces deux mots :

— Zemlia i volia !

II

ZEMLIA I VOLIA

Ces quelques syllabes avaient retenti graves et presque solennelles. Zemlia i Volia ! Terre et Liberté ! Le mot de ralliement des socialistes…

Le comte Serge était debout, pâle, s’efforçant en vain de garder sur ses traits la marque d’indifférence qu’il savait tout à l’heure y être si bien attachée.

Celle qui avait parlé avait fait un pas dans la salle.

C’était une femme d’assez haute taille, enveloppée tout entière dans une sorte d’ulster, de couleur brune, tombant jusqu’à ses pieds.

Elle se tenait droite, le visage toujours calme sous son voile, immobile et impassible en apparence, la main glissée dans sa poche.

Telle elle était apparue aux voyageurs du railway, telle maintenant elle se dressait à la porte de la salle étincelante de lumières.

— Que voulez-vous ? s’écria Serge d’une voix étranglée. C’est en vérité une étrange audace…

Il n’insista pas.

La jeune femme, d’un geste lent, avait détaché son voile et l’avait rejeté sur son épaule.

Il y eut des exclamations de surprise.

Cette femme était adorablement belle, mais de quelle beauté étrange et saisissante ! Elle était blanche de la blancheur de marbre. Ses traits fins semblaient avoir été ciselés par un de ces patients orfèvres qui sacrifient de longs mois à la perfection d’une œuvre attendue.

Il est des perfections qui défient toute description. Le nez fin, aux narines délicates, surmontait une bouche aux lèvres roses, dessinées d’un trait hardi et exquis à la fois.

Les yeux s’ouvraient larges, vivants, ayant aux prunelles un miroitement singulier, décuplant la profondeur du regard.

Les cheveux, d’un blond slave, collés aux tempes, relevés par un nœud caressant la nuque, eussent fait envie, tant ils étaient épais et lourds, à la plus belle des reines de la mode.

Et certes il fallait que cette tête fût admirable, pour que, malgré l’accoutrement plus que simple de cette bizarre créature, Miguela et Soline, expertes en beauté, eussent laissé échapper un cri de surprise.

Houdas, lui aussi, s’était à demi-dressé, l’œil ardent, la bouche tordue en un sourire de convoitise…

Était-ce donc la beauté de cette femme qui avait encore produit ce miracle inattendu ?…

Yvan, le débris humain, le mutilé, saisissant les béquilles qui s’appuyaient à son siège, s’était soulevé, et dressé sur le moignon de jambe qui remplaçait le pied absent, il se soutenait presque de toute sa hauteur, et sous le bandeau noir qui cerclait son visage, ses yeux étincelaient…

Le comte Serge avait laissé échapper un nom.

— Véra ! avait-il murmuré.

Puis il y avait eu un long silence.

La jeune femme avait promené sur les convives ses regards lents et lourds.

— Mon cher comte, dit Miguela en ricanant, je crois qu’il s’agit d’affaires de famille et que le mieux est de vous laisser le champ libre.

Elle s’était levée, imitée par Soline qui, sans le vouloir, se sentait secouée par un étrange frisson…

Quant à Houdas, il n’avait pas bougé, absorbé dans sa contemplation extatique.

— Restez ! dit Véra d’une voix brève. Il le faut, je le veux !

Le comte eut un tressaillement de colère :

— Nul n’a droit de commander ici, commença-t-il…

— Nul, excepté moi, interrompit Véra. Je veux que ces femmes entendent ce que j’ai à vous dire, comte Serge… Je veux que, si vous êtes devenu un lâche, votre lâcheté éclate aux yeux de tous… pour que des âmes les plus corrompues le mépris jaillisse sur vous !

Le comte faisait de véritables efforts pour se contenir : ses dents mordaient la chair de ses lèvres que des gouttelettes de sang rougissaient.

— Comte Serge, reprit Véra, Netchaïeff est mort…

Il ne répondit pas.

— Comte Serge, dit encore la pauvre femme, Lavidoff a été torturé et a expiré sous le bâton.

Même silence.

— Comte Serge, Dimitri Jelechowitch a été traîné, attaché à un fourgon, sur la route de Tobolsk… Il n’est pas mort… il est fou !

Et se tournant vers les deux femmes :

— Ces hommes sont les intimes amis, les frères du comte Serge !

Soïloff eut un éclat de voix terrible :

— Eh ! que m’importe ! s’écria-t-il. Ah ! tu crois, démon, que tu pourras me ressaisir !… Non ! non !

Et avec une sorte de colère fiévreuse qui semblait grandir à chaque instant :

— Écoutez, vous qu’elle prend comme témoins… écoutez ce que cette femme veut de moi !…

Les bras croisés, la tête légèrement renversée en arrière, Véra écoutait.

— Il y a cinq ans de cela, j’étais jeune, j’étais fou ! oui, fou ! Car c’est stupidité que de combattre, à forces inégales, le colosse moscovite ! Mais alors j’écoutais ceux qui me parlaient de sacrifices, de dévouement… Mon âme s’exaltait à cette pensée que le crime doit être châtié… Qui m’avait mis cette fièvre au cerveau ?… Cette femme ! Oh ! ajouta-t-il avec un ricanement ironique, ne vous avisez pas de croire qu’elle fut ma maîtresse… Elle ! Mais est-ce que les femmes de sa sorte ont des sens, ont un cœur ?… Insensée ! Elle est uniquement possédée de l’idée de la régénération humaine… Ha ! ha ! Véra, ma maîtresse !… Je me suis tordu à ses pieds, dans les convulsions d’amour, je me suis traîné devant elle comme un esclave !… Savez-vous ce qu’elle m’a répondu… cette Véra Kleonoff ! Elle m’a proposé le mariage… le mariage nihiliste…

« Vous ne savez pas ce qu’est cela… les noces nihilistes ?… On se réunit dans une taverne… on a pour témoin des hommes qui ont tué hier ou qui tueront demain… On entend une voix qui vous dit :

« — Que celui d’entre vous qui renoncera à la Révolution soit maudit !

« Mariage qui n’astreint à aucun devoir, qui laisse les époux libres de leurs corps, n’unissant que leurs consciences…

« Et j’ai consenti… parce que j’aimais cette femme ! parce que je voulais, en sacrifiant ma vie, s’il le fallait, obtenir de sa bouche l’aveu d’amour que toujours elle m’avait refusé…

« Alors, elle m’a dit :

« Combats d’abord pour la cause… et attends !

« Ce que j’ai fait alors… ah ! je ne m’en souviens plus… J’ai été espion, j’ai été bourreau, je me suis ravalé aux plus honteuses compromissions…

Il éclata de rire :

— J’ai été enterré vivant ! Eh bien ! quand je suis allé à cette femme… en lui disant : « J’ai tenu mon serment ! À ton tour ! » Elle m’a répondu par ces seuls mots que vous avez entendus tout à l’heure : Zemlia i Volia, terre et liberté… formule maudite qui est toute sa vie à elle… formule qui nous a liés, comme ce symbole étrange qu’elle m’a fait remettre d’abord, le disque à cinq branches des nihilistes…

Et il regardait avec un rire irrité le bijou de cuivre ciselé.

Il le jeta sur la table, loin de lui, au milieu des cristaux qui tombèrent.

— Eh bien ! fou de rage, songeant à la tuer et reculant devant cette pureté à la fois infâme et ridiculement sublime, je me suis enfui… et j’ai tout quitté, ma patrie, ma mère ! qui est là-bas, seule… Je me suis caché dans les rangs de cette foule parisienne qui pense à vivre et n’a point, pour mots d’amour, des mots de mort !

« Et cette femme croit qu’aujourd’hui elle pourrait me reprendre, m’entraîner encore à cette vie hideuse d’hypocrisies, de trahisons, de crimes toujours prochains…

« Non, Véra !… Tu diras à ceux qui t’envoient que le comte Serge Soïloff a rompu sa chaîne… qu’il ne veut plus de ces maîtres mystérieux qui, dans l’ombre, vous mettent un poignard ou une bombe à la main… qu’il ne veut plus être esclave, qu’il s’est évadé de cet enfer et n’y veut plus rentrer… Tu leur diras cela, Véra Kleonoff, et maintenant… va-t’en ! Houdas ! emplis mon verre… Que la mort s’en aille… et vive la vie !

Véra avait écouté, sans qu’un muscle de son visage tressaillît.

Lui, épuisé, haletant, avait rempli son verre de kummel jusqu’aux bords, et l’avait vidé d’un seul trait.

Houdas, pensif, regardait toujours Véra.

Les femmes, atterrées, gardaient le silence.

La rigidité de cette statue de chair qui restait là, froide et immobile, les glaçait…

Pendant quelques instants il sembla que la vie fût suspendue, dans cette salle où tout à l’heure éclataient des rires joyeux.

Puis Véra, du même ton posé, grave et lent, reprit :

— Comte Serge, il y a huit jours, au palais d’Hiver, une femme, une grande dame se trouvait au milieu d’un groupe de grands seigneurs… À quelques pas, il y avait Berezoff, le chef de la troisième section…

« On causait… Alors quelqu’un raconta qu’un jeune homme, presque un enfant, soupçonné de mauvais desseins contre le czar, avait été saisi chez lui, arraché à son vieux père, conduit à la forteresse Pierre-et-Paul, et que là on l’avait torturé pour lui arracher le nom de ses complices.

« La grande dame… dont je te dirai le nom tout à l’heure… avait eu peine à repousser un frisson d’horreur…

« Et comme les misérables qui l’entouraient riaient très haut, en félicitant l’ignoble police de son énergie, elle oublia à qui elle parlait et s’écria :

« — Ah ! vous êtes tous des lâches !

« Pas une voix ne lui répondit. On aurait dit qu’un bâillon de plomb s’était posé à toutes les lèvres… Puis l’orchestre lança dans l’air une valse de Rubinstein… Ce fut tout…

Serge, impatient, n’osant interrompre la jeune fille, déchiquetait la nappe de son couteau d’argent.

Véra continuait :

« — Le lendemain, avant le lever du soleil, deux hommes se présentaient à l’hôtel… au palais de la grande dame et, ayant forcé la porte, la contraignaient à se lever et à les suivre…

« Les domestiques terrifiés n’avaient pas osé la défendre. La grande dame est veuve…

« On la mit en voiture, et les chevaux l’emportèrent vers le bâtiment de la police. Arrivée là, elle dut monter au cabinet du chef de la troisième section.

« Berezoff la reçut, le sourire aux lèvres :

« — Mille pardons, madame, de mes procédés un peu cavaliers. Mais j’avais à vous adresser une simple question… à laquelle je vous prierai de répondre sans retard…

« La grande dame, malgré son énergie, sentait une sueur froide perler sur son front… Elle n’est plus jeune, la pauvre femme ! Et puis, qui donc – hors de notre parti – peut ne pas trembler devant ces hommes ?…

« — Vous aimez le czar, notre père à tous ? demanda-t-il.

« — De toute mon âme, balbutia la pauvre femme.

« — Vous maudissez ceux qui menacent sa vie ?…

« — Je les maudis…

« — Mais alors pourquoi donc appelez-vous lâches ceux qui veillent sur la vie du czar ?…

« — Ai-je dit cela ?… je ne me souviens pas !… Mais aussi pourquoi torturer un enfant ? Que voulez-vous ? J’ai un fils… moi aussi… et je me suis souvenue…

« — Désormais, reprit sèchement Berezoff, il faudra oublier…

« — Il posa le doigt sur un timbre. Deux agents parurent… Il leur fit un signe.

« Les deux hommes saisirent la femme par les bras… et l’entraînèrent… Une minute après, on entendait des cris horribles et déchirants…

« Les bourreaux avaient dépouillé la femme jusqu’à la ceinture et la fouettaient… Quarante coups de verges…

« Puis, pantelante, saignante, demi-morte, on lui mit un manteau aux épaules, on la rejeta dans la voiture qui la ramena chez elle…

« Et dans une atroce agonie, la grande dame râle et meurt… Folle, en proie à d’effroyables visions… elle appelle quelqu’un qui n’est pas là… Elle crie vengeance !

« Comte Serge, voulez-vous savoir le nom de cette femme ?…

Serge, livide, les dents serrées, regardait Véra d’un regard fou.

Elle tira de sa poche le revolver que l’armurier avait chargé et le posa sur la table, devant elle :

— J’ai dit à cette grande dame que je lui ramènerais celui qu’elle appelait… ou que je le tuerais… Comte Serge, celle que les sbires russes ont tuée sous le fouet s’appelle Paulovna Soïloff…

— Ma mère ! hurla le comte.

Et d’un geste, balayant devant lui les cristaux qui se brisèrent dans un éclatement argentin, il se dressa, criant :

— Véra, je suis un infâme ! Vise au cœur et tue-moi !…

— Refuses-tu donc de venir embrasser ta mère ?…

— Non ! non ! ah ! je ne sais plus ! Je sens la folie qui me brûle le crâne ! Ma mère… fouettée… assassinée !… Et je ne l’ai pas encore vengée !…

Un sourire passa sur les lèvres de Véra :

— Tu n’oublies pas, dit-elle, que tu es condamné à mort… et que si l’on te découvre à Pétersbourg…

— On me tuera !… ce sera mon châtiment ! Je l’appelle, j’y aspire ! Ah ! misérable que je suis !

Véra lui posa la main sur l’épaule :

— Comte Serge, les vrais énergies sont muettes… Tais-toi et viens !…

— Mais ma mère sera morte…

— Non… elle t’attend !… Viens !

Le comte Serge passa la main sur son front :

— Me voici ! dit-il.

Il sonna. Un serviteur parut.

— Prenez dans ma chambre une cassette d’ébène à serrure d’acier, et apportez-la moi… avec une plume, de l’encre. Allez !

Les témoins de cette scène singulière se taisaient.

De fait, Miguela était fort ennuyée, ayant toujours détesté le drame. Quant à Soline, elle trouvait une saveur étrange à cette scène, qui lui rappelait les étrangetés du théâtre romantique.

Houdas rêvait toujours, triste maintenant, avec des contractions aux lèvres.

Pourquoi cette tristesse ? Pourquoi cette colère concentrée qui crispait son visage ? On le saura bientôt.

Le laquais était revenu et avait déposé devant le comte Serge une petite caisse noire, sur laquelle miroitaient des ciselures brillantes.

Il prit une clef dans sa poche et ouvrit.

Puis, de la cassette ouverte, il tira deux feuilles de papier, trempa sa plume dans l’encre, écrivit quelques mots qu’il signa.

Relevant la tête :

— Houdas ! dit-il.

Le jeune médecin tressaillit comme s’il sortait d’un rêve.

— Tu as entendu, dit-il, d’une voix sourde. En vain, j’ai voulu échapper à la fatalité et une main de fer m’a ressaisi… je ne m’appartiens plus… Le comte Serge est mort… il reste le vengeur… Mais je n’oublie point ceux qui m’ont aimé !… Houdas ! de ces deux papiers, l’un te fait, de mon vivant, le maître de tout ce que je possède ici… C’est une procuration… Comprends-moi bien… Je te demande, pendant une année, de me conserver tout cela… Dans la lutte que je vais engager, il faut user de toutes les armes… l’or n’est point la moins puissante. Donc, sur un mot de moi, tu vendrais tout et m’enverrais l’argent là où je te le dirai… Tu ferais deux parts : l’une t’appartient dès aujourd’hui… je ne te demande que de conserver Yvan auprès de toi !

Houdas protesta d’un geste. Serge ne le laissa point parler.

— Si, dans un an, tu n’as point entendu parler de moi… le second acte te fait mon héritier…

— Mais je ne puis accepter !… Je ne veux pas que tu meures !

Le ton d’Houdas contrastait singulièrement avec les mots prononcés. Un observateur attentif aurait surpris un singulier frissonnement de joie…

— Je te force d’accepter… je le veux… Tu m’as arraché à la mort… tu es plus que mon frère… Et maintenant, ajouta-t-il en prenant la main de Véra, viens… toi qui m’as reconquis… Viens… que je me replonge, avec toi, dans ces enfers du mal et de la haine !

Et, sans adresser même un salut à ces femmes qu’il avait dit aimer, Serge disparut. Yvan était retombé sur son siège, de grosses larmes coulaient le long de ses joues… Il ne pouvait retourner là-bas, lui !…

Noël Houdas tenait à la main les papiers que Serge lui avait remis et, les yeux fixés sur les lignes noires, il réfléchissait profondément…

Alors il sentit que deux bras se nouèrent à son cou, tandis qu’une voix charmante lui disait :

— Eh bien ! Noël, nous ne sommes pas libres maintenant ?…

C’était Miguela qui avait parlé !

III

NOËL HOUDAS

Qui était donc ce Noël Houdas, si dévoué au comte Soïloff et si aimé de lui qu’il lui témoignait plus de confiance peut-être qu’il n’en aurait eu pour son propre frère ?

Suivons-le, au moment où il sort de l’hôtel de la rue d’Offemont.

Minuit avait sonné depuis longtemps lorsqu’il accompagna jusqu’à sa voiture la belle Miguela, qui, enveloppée dans son camail lourd de fourrures, s’était appuyée langoureusement sur son bras.

Au moment où le laquais s’apprêtait à refermer la portière, Miguela, avec une grâce indéfinissable, avait tendu la main au docteur.

Peut-être dans ce geste y avait-il plus qu’un simple témoignage d’amitié. Peut-être s’attendait-elle à ce que le beau médecin y devinât un appel, presque une invitation à prendre place auprès d’elle.

Noël serra cette main, parut ressentir à peine l’impression de la douce moiteur d’une peau que le gant ne couvrait pas encore.

La portière se ferma, la main se retira ; touchés par le fouet, les chevaux partirent, et bientôt la voiture disparut.

Noël était resté seul, sur le trottoir, un moment immobile comme s’il eût été en proie à l’indécision.

Il se retourna encore une fois vers l’hôtel, puis, traversant la rue, alla de l’autre côté pour le mieux examiner. C’était en vérité une bâtisse de haut goût et d’un cachet particulièrement luxueux.

Le jeune médecin ne s’attarda pas plus longtemps dans sa contemplation. Il eut un haussement d’épaules assez énigmatique, serra contre lui les parements de son paletot, releva le collet et se dirigea vers l’avenue de Villiers.

Une voiture passait à vide.

— Voilà, bourgeois, fit le cocher qui était, paraît-il, en veine d’amabilité.

Noël s’arrêta, parut réfléchir. Sa main tâta la poche de son gilet, et avec un geste de résolution, il mit la main sur la poignée et se laissa tomber sur les coussins.

— Et nous allons, bourgeois ?

— Rue Bochard-de-Saron.

— Tiens ! comme ça tombe ! Je remise à Ornano…

Noël, toujours absorbé dans ses réflexions, ne bougea pas pendant le court trajet.

Arrivé à la porte de la maison désignée, il sauta sur le trottoir, sonna. À cette heure avancée, messieurs les concierges ne répondent pas au premier signal. Quelques minutes se passèrent avant que l’ange du cordon daignât entr’ouvrir l’huis de son paradis. Avec un mouvement de colère, Noël lança violemment la porte derrière lui. Le choc ébranla toute la maison.

Il y eut des grondements dans la tanière de l’ange, mais déjà Noël avait gravi l’escalier et, au quatrième étage, avait vivement ouvert une porte qu’il avait refermée derrière lui.

Il fit jaillir la flamme d’une allumette et bientôt la lueur d’une lampe à pétrole éclaira la pièce où il venait de pénétrer.

Noël se laissa tomber sur une chaise et regarda autour de lui. Il ne put réprimer un léger frisson, tandis qu’une contraction de dédain, presque de dégoût, crispait sa lèvre.

C’est qu’en vérité, entre la salle ruisselante de lumière, d’élégance, de luxe de la rue d’Offemont… et ceci, le contraste était atroce, poignant.

Une chambre de quelques mètres carrés, au papier banal, aux meubles ridicules – de ceux qu’on fabrique à la grosse pour les acheteurs à tempérament, le parquet non ciré et montrant ses matités noirâtres. Point de tapis. Pour bureau, une table de bois noirci. Des chaises de damas élimé ! Aux fenêtres veuves de tenture, des rideaux de mousseline à six sous le mètre, tombant floches et avachis.

Au fond, un lit d’acajou, vieille forme dite à bateau. Les couvertures en désordre montraient que les mains d’un domestique n’avaient point passé par là.

Le docteur Houdas était pauvre. Mais pour lui le dicton : Pauvreté n’est pas vice, mentait.

Cet homme avait la haine – non de la misère, ce qui est juste – mais de la médiocrité, fût-elle dorée, comme dit le poète.

Sa mère, veuve, avait accouché de lui à l’hôpital, puis était morte. La charité l’avait recueilli. Son père était un de ces malheureux hommes d’affaires, comme Paris en compte par centaines, tripotant des affaires véreuses dans un cabinet obscur. Il avait été à demi assommé par un client trop durement écorché, s’était alité, avait laissé sa veuve sans ressources et enceinte.

Elle était allée échouer sur le lit des pauvres. La femme qui avait recueilli le malheureux nouveau-né était une marchande de beurre. Son mari était fort à la halle. Ils vivaient bien, n’avaient pas d’enfants, avaient pris le petit pour se donner l’illusion de la famille.

Noël – ainsi nommé parce qu’il était né le 25 décembre – était, dès ses premières années, taciturne, sombre, singulier.

On l’eût dit haineux déjà à cette heure où l’enfant ignore la vie.

La boutique de sa mère adoptive lui faisait horreur. Les odeurs lourdes des fromages l’écœuraient. Il ressentait des angoisses inexprimables, quand les masses graisseuses triturées par la mère Doland jetaient leurs effluves chauds et saisissants.

Puis, par on ne sait quel singulier phénomène, le petit, conçu dans la misère noire des gênes parisiennes, avait apporté en naissant des instincts de bien-être, de luxe, qui, dans cette tête où les idées se formaient à peine, se manifestaient par un mépris profond du milieu travailleur qui l’entourait.

Quand, courant à travers Paris, tenu à la main par la bonne mère Doland, femme grosse et saine qui aimait ce gamin et cherchait à l’amuser ; quand, disons-nous, il passait, ayant dix ans à peine, dans les rues superbes de Paris, il fixait des yeux avides sur les fenêtres où les rideaux de soie jetaient leurs teintes douces, il cherchait à plonger son regard dans les vestibules entrevus aux entrebâillements des portes, il eût voulu s’accrocher aux équipages qui s’engouffraient dans les cours pavées de mosaïques…

Au-delà de ces limites qu’il ne pouvait franchir, qu’y avait-il ?

Le soir, rentré dans sa mansarde, au sixième étage de la rue Tiquetonne, il restait immobile devant l’étroite fenêtre, d’où son regard rasait les toits, caressés par le rayonnement jaunâtre qui s’élève, comme une auréole, au-dessus de la grande ville.

Des rêves fous éclataient sous ce crâne d’enfant.

Il ne les définissait pas. Il en ignorait le sens. Mais il y avait en lui une ivresse bizarre, une appétence inconsciente de joies pressenties.

Ignorant encore la valeur de l’argent, il songeait richesses, millions, puissance formidable, domination énorme.

Ses petits poings se crispaient comme s’il eût voulu étreindre Paris et le posséder tout entier.

Le père Doland, qui était un brave homme, et savait à peine signer son nom, était tombé en admiration devant le petit rêveur, qui lisait couramment dans l’écriture et avait les yeux pleins d’idée.

— Ça, dit-il à la grosse ménagère, ça n’est pas de la même pâte que nous. Ça veut savoir un tas de choses…

— Bah ! est-ce qu’on a besoin de tant de manigances pour être heureux ? Quand Noël sera grand, nous le mettrons au beurre et il deviendra un gros marchand…

— Je te dis, la mère, qu’il ne mordra jamais à la motte… Qu’est-ce que tu en dis, morveux ! Ça te tente-t-il, hein ! d’être un des gros messieurs de la halle ?

Noël baissa sa tête sournoise et ne répondit pas :

— Comprends donc, Noël, reprit la mère Doland, que le père a l’idée de te mettre dans une de ces grandes prisons…, qu’on appelle des collèges.

Noël ne savait guère ce que cela voulait dire. Seulement, alors qu’il se baladait, vêtu de sa petite blouse de toile bleue qui lui faisait honte, il avait vu parfois des gamins vêtus d’uniformes flambants neufs, à boutons de cuivre bien astiqués, avec leurs livres sous le bras, leur fierté de moucherons dont les pères ont « une position » et il les avait enviés, comme il enviait tout ce qui lui semblait au-dessus de lui.

Si bien qu’il donna raison au père Doland, et que, finalement, il se laissa incarcérer dans une des maisons centrales où les condamnés sont des enfants.

Pendant dix ans, de pension en lycée, de septième en rhétorique, il piocha… oh ! comme un ange ! L’orgueil l’avait rendu laborieux. Se sentant inférieur pour mille détails à ses condisciples dont les uns avaient des de au-devant de leur nom, dont les autres faisaient parade de leurs pères fonctionnaires ou industriels ou artistes, il voulut les dominer. Il y parvint.

À la distribution des prix, il descendait de l’estrade chargé de livres et de couronnes.

Mais aussi quelle honte, quelle rage quand il rentrait, pour les vacances, dans la boutique de la rue Tiquetonne ! Le père Doland l’accueillait à bras ouverts, l’embrassait à grosse bouche, le conduisait chez le fruitier, chez le bourrelier d’en face en répétant cent fois le jour :

— C’est notre savant !

Noël l’aurait battu, l’aurait tué.

Pour ces deux braves gens qui se saignaient aux quatre veines, il ne ressentait que de la haine. Si le fort de la halle, bien engoncé dans une redingote neuve, lui offrait une promenade aux Champs-Élysées ou au bois de Boulogne, c’était une véritable torture pour Noël qui apercevait ses condisciples passant en voitures armoriées ou caracolant sur un poney de sang.

Si quelqu’un lui adressait un bonjour amical, il détournait la tête en grinçant des dents.

Il enleva les deux baccalauréats : et après mûre délibération, à laquelle prirent part leurs fortes têtes du négoce de la halle, il fut décidé qu’il suivrait les études médicales.

Dame ! c’est cher, ces affaires-là, les inscriptions, les droits d’examen. Mais les Doland se disaient que, puisqu’ils avaient pris charge de gars, ils devaient en subir les conséquences.

Et ces braves gens – avec une délicatesse dont bien peu auraient été capables – redoutant qu’un accident leur arrivât et interrompît les études de Noël, vidèrent leurs tiroirs, vendirent les quelques pauvres obligations payées sou à sou, et déposèrent vingt mille francs chez un notaire.

Comme ça ils étaient tranquilles.

En vérité, on eût dit que c’était un pressentiment qui les avait poussés.

Pendant la seconde année de ses études, Noël les perdit tous les deux : le père Doland fut écrasé par une voiture ; la mère brisée se plia, se courba lentement mais invinciblement jusqu’à la tombe.

Noël resta seul. L’héritage n’était pas gros. Une dizaine de mille francs vinrent s’ajouter à la masse.

Mais Noël était libre. Il n’eut pas un regret, pas une larme pour ces deux chiens de Terre-Neuve qui l’avaient sauvé.

Il n’eut qu’une pensée, devenir le roi du quartier Latin. Ce fut une période brillante. Dix mille francs en bocks, en cigares, en soupers ! Noël eut une cour autour de lui. Il trônait : mais, avec une singulière ténacité de vouloir, au milieu de toutes ces noces gamines il resta maître de lui-même, travailla la nuit, le jour, ne dormant pas, volant des heures à l’orgie, marchant vite et ferme dans la voie qu’il s’était tracée.

C’était chose surprenante que de voir Noël, au lendemain d’une fête folle, courbé sur ses livres, ou maniant le scalpel d’une main qui ne tremblait pas.

Savant, il l’était, et de premier ordre.

Mais ce qui lui manquait, c’était la sympathie d’autrui. Dur, railleur, toujours envieux, il était insupportable à tous. Les professeurs estimaient le travailleur, méprisaient l’homme.

Il passa sa thèse d’éclatante façon.

Ce jour-là même, il dépensa dans un repas, suivi de longues débauches, le dernier billet de mille francs qui lui restait.

Et il se trouva de nouveau seul ; avec le dernier louis, le dernier ami l’avait quitté.

Noël haussa les épaules. Il se souciait bien en vérité de ces imbéciles ! Il se savait, il se sentait fort. On avait proclamé bien haut sa valeur intelligente. Pourquoi avait-il besoin des autres. Il saurait bien à coups de coude se frayer son chemin.

Traitant de haut tous ceux qui auraient pu lui être utiles, il prétendit s’imposer à eux.

On lui tourna le dos.

Il s’installa, ouvrit un cabinet auquel attenait un laboratoire, et se livra à des études chimiques. À vingt-six ans, il présentait un mémoire à l’Académie des sciences. On le louait, on l’encourageait, mais il voulait plus. Il entendait du premier coup prendre la place de ceux qui longuement avaient fait leurs preuves.

Et comme on lui disait d’attendre, de patienter, il s’arrêta. Encore une fois les portes se fermèrent devant lui.

La clientèle n’était pas venue. Du reste, il s’en préoccupait peu. Est-ce que d’aventure il était fait pour courir la visite ? Superbe orgueil, qui pour conséquence lui amena la misère.

Un hasard le mit en rapport avec un grand seigneur russe qu’il soigna et sauva.

Celui-ci lui proposa de l’emmener en Russie.

Noël, qui en était aux expédients, accepta. Pendant deux ans, il parcourut avec le boïard l’immense empire moscovite. Son protecteur était riche à millions. Noël espérait que d’un seul coup sa fortune serait faite.

Le Russe, flegmatique et méchant, se plut à irriter, à envenimer des désirs qu’il entendait ne pas assouvir. La présence de Noël, insolent à force de familiarité, lui était devenue à charge, et Noël, abandonné en pleine Russie, fut trop heureux de rentrer à l’hôpital de Wilna.

On sait le reste.

Le hasard le servait encore. Mêlé à une des épouvantables tragédies dont la cruauté russe est prodigue, il sauvait la vie du comte Soïloff.

Et celui-ci le ramenait en France.

Cette fois, Noël touchait-il au but ? Il s’était fait modeste, bon, jouant l’affection.

Serge s’attacha à lui.

Mais indolent, ignorant des besoins de Noël, il se contentait de l’admettre dans son intimité, de partager avec lui la vie large et facile. Sa maison était la sienne, sa table lui était ouverte…

Voilà tout.

Puis, rongeant son frein, redoutant que cette dernière planche de salut se brisât sous lui, Noël se taisait et attendait, exaspéré de ce rôle de parasite, se demandant s’il n’était pas quelque moyen de sortir de cette impasse.

Un crime ! pourquoi pas ? Mais suffirait-il de tuer Serge pour devenir riche ? Quelle longue préparation ! quels risques !…

Et cependant il fallait en finir…

Or, cette nuit-là, Noël Houdas rentrait chez lui, tenant dans sa main cette fortune si longtemps convoitée…

Il s’était installé devant sa table, et là, étalant les deux papiers que lui avait remis le comte Soïloff, il les lisait et les relisait.

Serge avait prévu de longue date sans doute que quelque événement imprévu viendrait bouleverser sa vie.

Par la procuration, Noël était le mandataire du comte Soïloff, autorisé à disposer de ses biens, à vendre, à acheter, à aliéner.

En quoi consistaient ces biens ?

L’hôtel de la rue d’Offemont valait deux cent cinquante mille francs, le mobilier deux cent mille. Plus cent cinquante mille francs chez un banquier.

Peu de chose en réalité.

La vraie fortune était là-bas en Russie. La mère envoyait à son fils près de deux cent mille francs par an. Serge retournant en Russie, cette source se tarissait.

Donc, c’était simplement une valeur de cinq ou six cent mille francs qui tombait aux mains de Noël Houdas.

Oui, mais à la condition de réaliser.

La procuration était explicite. Mais Serge avait dit qu’il fallait attendre, et qu’à sa demande seulement il faudrait vendre et lui envoyer la moitié des sommes recouvrées.

Seulement, s’il mourait, Noël devenait son héritier.

Et en face de cette fortune, – d’ailleurs bien mesquine à son gré, – Noël se sentait des appétits de Tantale.

Cinq cent mille francs ! quel levier ! quelle force ! oh ! alors il marcherait la tête haute, il écraserait de son luxe les plus orgueilleux. Il saurait tripler, centupler le misérable capital qui n’avait d’autre valeur à ses yeux que de lui servir d’arme pour conquérir des millions !…

Mais les tenait-il ces vingt mille louis ? Non pas. Un hôtel, un mobilier, qu’avait-il à faire de tout cela ? Ce qu’il lui fallait, c’était de l’or rond, liquide, roulant, la mise au tapis vert de la vie.

Les rêves de l’enfant s’étaient agrandis, élargis, étendus jusqu’à l’infini. Dans le cerveau de Noël ils avaient pris des proportions colossales.

Quand la nuit, seul dans sa chambre, Houdas pensait, les yeux à demi fermés, des imaginations inouïes fulguraient dans son cerveau…

Être riche à vingt, trente, cinquante, cent millions !…

Que ferait-il ?

Il bâtirait des palais, il étonnerait Paris jusqu’à la stupeur.

Et les femmes ! Ah ! quelles amours de César !

Point de caprice qui ne pût se réaliser, pas de fantaisies qui ne prît corps…

Et voici qu’il retombait à ce stupide demi-million dont il ne pouvait pas même disposer à son gré !

Dans un accès de découragement furieux, Noël repoussa les deux papiers qui volèrent sur le parquet.

Il était trois heures du matin.

On frappa à sa porte. Noël tressaillit.

À cette heure ! Si Serge s’était ravisé ! S’il ne partait plus ! Car enfin cette procuration, c’était le bien-être relatif, immédiat ! Si on allait lui arracher cela…, ce morceau de pain qu’il avait hâte de ronger…

Il ouvrit.

Une femme était sur le seuil.

— Miguela ! s’écria-t-il.

Puis, ayant pour première pensée la honte d’être vu dans ce galetas, il reprit durement :

— Que venez-vous faire ici ?

Elle, très calme, entra, referma la porte derrière elle.

— C’est ainsi que vous me recevez, Noël, dit-elle doucement. Où sont donc vos belles protestations… alors que vous me suppliiez d’être à vous tout entière ?…

Noël la regardait.

Oui, il aimait, oui, il désirait cette femme.

Mais moins peut-être à cause de sa beauté, que parce qu’elle était la maîtresse du comte Soïloff.

Il le haïssait tant, ce bienfaiteur.

Il ricana ironiquement.

— Et après m’avoir si longtemps résisté, dit-il, voici que la belle Miguela vient à moi… Est-ce donc par aventure que le comte Soïloff va partir et que Miguela a peur de la solitude…

Elle le regardait, de ses grands yeux noirs et profonds.

Sans lui dire un seul mot, elle répondait par ce regard singulier qui enivrait et dominait.

Ainsi devait être le rayon que Cléopâtre laissait tomber sur des empereurs, devenus des esclaves.

Noël était bien fort. La femme était plus forte.

Enveloppée dans un manteau de velours frappé, aux teintes fauves rehaussées d’or, ayant au cou un collier de diamants qui, aux rayons d’azur de la lampe, avaient des étincellements mystérieux, Miguela semblait une de ces divinités mystérieuses devant lesquelles le plus arrogant plie le genou.

Noël faiblissait. Une ivresse qu’il ne pouvait dominer le domptait, les effluves parfumés qui s’échappaient du corps de cette femme lui montaient au cerveau…

Et inconscient, affolé, il la saisit tout à coup dans ses bras.

Elle ne résista pas, et lentement leurs lèvres se joignirent.

Miguela se dégagea doucement :

— Noël, dit-elle d’une voix grave, je sais que vous m’aimez, je veux que vous m’aimiez… et je suis venue parce que je savais que vous ne pouviez pas me repousser…

— Eh bien ! oui ! cria Noël, oui, je t’aime follement !… Tu es si belle, Miguela ! et pourtant, je te dis… va-t-en ! va-t’en ! car j’ai honte de moi, honte de ma misère !…

Elle souriait en le regardant :

— Je t’aime, parce que tu es la femme dans toute sa splendeur orgueilleuse, dans sa domination superbe… parce que ta beauté est souveraine… parce que nulles mains plus belles n’ont égrené l’or comme le grain s’envolant des mains du semeur… Mais j’ai peur de toi… parce que je ne puis – entends-tu bien ? – te bâtir le piédestal énorme que vaut ta beauté !… Ah ! si je possédais des millions ! Avec ma force, Miguela, avec ton orgueil et tes prodigalités insensées, nous serions les rois de Paris, les rois du monde !

Il était pâle, ressaisi par cette hantise de désirs qui battait son cerveau…

Il eut un geste de colère :

— Et je suis pauvre ! Tiens ! regarde !

De la main, il lui montrait les murs nus et laids…

Miguela se baissa et ramassant les papiers qui gisaient à terre.

— Tu es pauvre, dis-tu. Oublies-tu donc ?…

Elle lui montrait les lignes écrites.

— Ah ! ah ! s’écria Noël en riant, que vaut cela ? Cinq cent mille francs… et qui ne m’appartiennent pas…

— Qui t’appartiendront…

— Tu oublies que Serge est homme de précaution. Lui vivant, je n’ai pas le droit de disposer de cette malheureuse somme…

Miguela souriait toujours :

— Écoute, Noël. Moi aussi, j’ai des désirs ardents… je suis belle, je suis passionnée de richesse et de luxe… J’ai rêvé, je rêve d’être reine, de tenir sous mes pieds ce monde stupide que je méprise et que je hais… Il y a là un demi-million… Tu es fort, tu as l’intelligence hardie et la volonté ferme… il faut que ce demi-million soit à toi !…

— C’est-à-dire que j’attendrai un an… et si Serge Soïloff est mort…

— Un an ! pourquoi ?…

— Que veux-tu dire ?

— Serge est condamné à mort, n’est-il pas vrai ?

— Oui…

— Et s’il tombait aux mains des Russes…

— Ils l’exécuteraient sans pitié…

— Eh bien !

Elle restait penchée sur son épaule et fouillait de ses yeux superbes jusqu’à ses plus secrètes pensées.

— Je ne te comprends pas, balbutia-t-il.

— Serge pénétrera en Russie sous un déguisement… nul ne le reconnaîtra… il embrassera sa mère mourante… puis…

— Puis il reviendra !… et il faudra que je lui rende des comptes…

— Et s’il ne revenait pas ?…

Noël se taisait maintenant.

— Si, malgré son déguisement, la police russe le reconnaissait… si, le laissant parvenir jusqu’au chevet de sa mère, elle cernait la maison… si…

Noël et Miguela se regardèrent.

Ils s’étaient compris.

Miguela vint vers la table de travail, et trempant une plume dans l’encrier, elle la tendit à Noël :

— Allons, lui dit-elle, assieds-toi et écris.

IV

LE TRAÎTRE

C’était la nuit. À Saint-Pétersbourg.

Une nuit des premiers jours de mai en Russie, avec les teintes blafardes du ciel dans lequel la lune semble rouler comme un disque de glace.

La neige durcie couvrait le sol.

Rien ne bougeait. Pas un bruit.

À peine si de temps à autre un gardien de la ville passait le long des maisons, ombre noire et sans forme, perdu dans l’immense caban à la demi-ceinture croisée sur les reins.

La forteresse Pierre-et-Paul, qui mieux que les prisons de New-York aurait droit à cette appellation sinistre, les Tombes, effaçait dans les profondeurs douteuses de la nuit ses lignes pesantes, pareille à un cadavre colosse dressé dans les ténèbres.

Deux heures sonnèrent à l’église Saints-Pierre-et-Paul, enfermée dans la terrible citadelle et qui renferme, comme chacun sait, les cendres des souverains depuis Pierre le Grand.

À ce moment, quelque chose remua au bas du géant de pierre.

Ce quelque chose était une porte qui s’ouvrait.

Il y eut un jet de lumière échappé d’une lanterne sourde.

Des mots brutaux furent prononcés.

Et une forme humaine, projetée en avant, vint s’affaler, inerte, faisant trou dans la neige.

La lueur s’éteignit, la porte se referma.

L’homme gisait, immobile, chose noire sur le linceul blanc.

Quelques minutes se passèrent ainsi.

Toujours le même silence, toujours la même immobilité.

Le vent soufflant plus âpre, les gardiens blottis dans quelque coin renonçaient à leur promenade nocturne.

Le corps étendu remua. On vit deux bras s’étendre en haut, puis s’abattre sur la neige, les mains cherchant à se cramponner au sol.

Il y avait effort violent, mais, en vérité, le corps était-il si lourd qu’il ne se pût soulever ?

L’homme se roulait, s’arcboutait sur les genoux, arrondissant le dos, faisant han ! cherchant à dresser la tête. Il retombait.

Persévérant, acharné, il recommença jusqu’à six fois ce manège étrange.

Pas un de ses membres n’était brisé pourtant.

Car, au dernier effort, les muscles tendus vainquirent la résistance. L’homme était debout.

Il se mit à marcher ; mais il chancelait comme un homme ivre, retombait sur les genoux, se relevait, marchait encore, les mains en avant, comme s’il eût cherché un point d’appui, ou à la façon des aveugles qui palpent la nuit.

Cependant, peu à peu, il semblait que ses membres ankylosés reprissent leur souplesse.

Le vent soufflant sur sa tête nue le piquait et l’éveillait.

Il eut un long soupir, une aspiration profonde et, portant les deux mains à son front, il eut un geste d’arrachement. Sans doute quelque poids invisible écrasait son crâne, comme la chape de plomb des damnés dantesques.

Évidemment il y avait en cet homme de la folie.

Car soudain il poussa un cri terrible et, revenant sur ses pas, se mit à courir vers la forteresse, chercha dans la muraille grise la tache noirâtre de la porte qui lui avait livré passage et, l’ayant trouvée, frappa de ses poings crispés, criant et hurlant.

Rien ne répondit. Il frappa encore, appela. Point d’écho.

Alors, prenant à poignées sa chevelure, il eut un hoquet d’atroce douleur, et, rebondissant pour ainsi dire sous le coup de fouet d’un désespoir insupportable, il reprit sa course insensée.

Il n’allait plus au hasard maintenant.

Il passa devant la petite maison que le czar Pierre se construisit de ses propres mains au siècle dernier, devant le palais Petrowski, cette merveille, devant le Jardin botanique, cette dérision, trouva la place Isaac au nord, passa le pont de la Neva, et toujours plus vite s’enfonça, éperdu, haletant, dans les rues du quartier Wassili-Ostrow.

Étrange et bizarre quartier. Des maisons en chêne, peintes de toutes les couleurs, vertes, bleues, rouges ou jaunes, s’alignant en longues avenues régulières et que dominent des arbres dont les branches, pareilles à des bras de squelette, secouent sous le vent des flocons de neige. Maisons immenses, bâties par la spéculation, mais que la mode a dédaignées, caravansérails qui contiennent jusqu’à un millier d’habitants, étudiants, artistes, travailleurs, malheureux qui ont envahi ces édifices inoccupés.

L’homme suivit une de ces avenues, puis, brusquement, comme si une des murailles se fût entr’ouverte par-devant lui, il se trouva dans une maison, gravit l’escalier de bois, au deuxième étage, dans l’ombre, sans voir, s’arrêta devant une des portes fermées et frappa.

Frissonnant, il se blottit contre le cadre.

— Qui est là ? demanda une voix.

Le personnage ne répondit pas tout d’abord.

Qui aurait pu le regarder dans cette nuit aurait vu que, dans son visage pâle jusqu’à l’atroce lividité, ses lèvres violacées se tordaient en vain pour proférer un son.

— Qui est là ? répéta la voix du dedans.

Puis la porte s’entr’ouvrit et un homme à peine vêtu parut une lanterne d’une main, un revolver de l’autre.

Discernant la silhouette dressée là, il éleva sa lanterne, vit celui qui avait frappé, et tressaillant :

— Toi ! toi ! Wladimir !

Il lui saisit la main et l’entraîna au dedans. Déposant son arme, il verrouilla soigneusement la porte.

Puis se tournant :

— Frère ! te voilà ! toi, libre !… Ah ! embrasse-moi donc !

Et, les bras ouverts, il s’avança vers celui qu’il avait appelé Wladimir, et qui était son frère.

Wladimir recula d’un pas.

En vérité, son visage était épouvantable à voir. Jamais face de torturé, cloué par Michel-Ange en son Jugement dernier, ne grimaça plus atroce contraction.

Les traits étaient tordus, la bouche convulsée.

La peau était horriblement bleutée, comme celle d’un noyé.

— Wladimir, frère, parle-moi ! Ne me regarde pas ainsi !

L’homme remua les mâchoires ; on devinait un immense effort. Il y eut un craquement comme si les maxillaires se décrochaient. Et une voix rauque, sourde, étouffée, pareille à celle qu’on entendrait en se penchant sur la bière d’un enterré geignant, dit :

— N’approche pas, Michaïl… non… non… Tue-moi !…

Michaïl s’était appuyé au mur, les bras croisés, regardant.

Des plis se creusaient sur son front, et lui aussi devenait pâle.

— Wladimir, dit-il après un silence, pourquoi me demandes-tu la mort ?

L’interrogé lentement se courba et ses genoux fléchirent.

— Wladimir, réponds-moi !… Il y a quinze jours à peine, tu as été saisi par la police, en pleine rue, parce qu’on te soupçonnait d’appartenir à l’imprimerie clandestine… On t’a jeté dans la forteresse. Nulle preuve contre toi. Nul ne t’a dénoncé. Eh bien ! tes bourreaux ont lâché leur proie, tu es libre !… Pourquoi refuses-tu de m’embrasser ! Wladimir, pourquoi me dis-tu de te tuer ?

Et à mesure qu’il parlait, sa voix résonnait plus sévère :

Wladimir était tombé à genoux tout à fait :

— Frère, dit-il, tu m’as bien aimé, n’est-ce pas ?

— Comme notre père nous aimait… oui…

— Frère, j’ai toujours été reconnaissant ? Réponds-moi ! Tu m’as connu bon, dévoué, courageux !

— Tout cela est vrai ! Mais pourquoi est-ce à genoux que tu me rappelles cela ?…

Wladimir porta ses mains à son front et des sanglots déchirants s’échappèrent de sa gorge contractée.

— Pourquoi ? Parce que le Wladimir que tu as connu, que tu as aimé, n’existe plus… parce que tu n’as plus de frère… parce que celui qui est devant toi, courbé et cependant point encore assez bas, parce que Wladimir Sergewitch est… un misérable, lâche et traître !…

Michaïl ne poussa point d’exclamation.

Il sembla que soudain son visage se fût fait de marbre.

— Parle encore, dit-il seulement.

L’autre se tordait les mains :

— Oh ! tu ne sais pas… tu ne peux pas deviner… ce que ces hommes m’ont fait souffrir… Tiens, tu vas me tuer… je t’en supplie, je le veux… Eh bien ! devant cette mort que j’appelle, qui est là, dans ta main, et qui va me frapper tout à l’heure, tu croiras ce que je vais te dire…

« Il y a quinze jours que je suis arrêté… Depuis le cinquième jour… c’est-à-dire depuis dix jours et dix nuits, il n’est pas de torture que ces bourreaux ne m’aient infligée…

— Lâche ! murmura Michaïl entre ses dents serrées.

— Attends ! attends ! tu verras !… On m’a attaché les coudes, les genoux, les jarrets avec des cordes qui m’entraient dans les chairs… Puis on m’a dit : « Livre-nous le secret de l’imprimerie. »

« J’ai ri… et je les ai appelés chiens, fils de chiens !…

« Le huitième jour, ils ont mêlé du piment rouge à mes aliments, puis m’ont enfermé dans une chambre où le poêle donnait cinquante degrés… J’ai crié, je me suis tordu sous l’épouvantable brûlure de l’estomac corrodé, sous le martellement sinistre dont la congestion frappait mon cerveau… Ils sont venus, m’ont interrogé… Je les ai appelés lâches… rien de plus !

« Le douzième jour, ils m’ont mis un bâillon qui m’écrasait les lèvres… puis, m’ayant dépouillé, ils m’ont attaché à une planche garnie de clous dont la pointe m’entrait dans les chairs, et sur mon dos nu, ils ont posé des poids de deux cents livres… Regarde !

Et, arrachant sa chemise, Wladimir mit à nu sa poitrine marbrée de taches noires, sudantes, horribles…

Michaïl, toujours impassible, se tenait droit, les yeux fixés sur son frère.

— Ils m’ont interrogé… et, quand mon bâillon a été arraché, je leur ai craché au visage !

« Le quatorzième jour, hier, à midi, on est venu me prendre dans le cachot où je gisais, inerte et saignant… Je crus qu’on me menait au supplice, à la potence… Oh ! comme je les bénissais ! Je pensais à toi, Michaïl, et je me disais : Le frère sera fier de moi… qui aurai donné ma vie à la sainte cause de la liberté !…

— Va plus vite, dit froidement Michaïl. J’attends.

— Oui, frère !… je me hâte… On m’a conduit dans une chambre petite, dont les murs, je ne savais pourquoi, étaient couverts de toile grise, matelassée… Craignaient-ils donc que je me brisasse le front contre la pierre ? Non, non ! j’étais trop orgueilleux de souffrir. Je ne devinais pas ce qu’il y a d’épouvantable habileté dans l’art des bourreaux.

« Des gardiens entrèrent, et surpris, je les vis qui m’attachaient aux poignets, aux chevilles, à la nuque, des fils que d’un seul effort un enfant aurait pu briser.

« Puis ils apportèrent une sorte de caisse, petite, longue, qu’ils posèrent sur un banc.

« Il y avait à cette boîte des boutons de cuivre.

« À ces boutons de cuivre furent joints les fils qui m’enveloppaient.

« Non ! en vérité, je ne comprenais pas !

« Un agent supérieur – un de ces misérables de la troisième section à l’uniforme bleu tant de fois maudit – entra à son tour, et me dit :

« — Wladimir Sergewitch, une dernière fois, veux-tu nous dire où se trouve l’imprimerie d’où sortent les infâmes pamphlets dirigés contre la sainte personne de notre czar bien-aimé ?

« — Il n’y a pas d’imprimerie… je ne sais rien.

« — Tu as tort… parle de bonne volonté… sinon tout à l’heure tu parleras par force…

« — Je vous défie !… je me tairai quand même !… je…

« Je n’achevai pas.

« La main de l’infâme s’était posée sur le couvercle de la caisse, qu’il avait entr’ouverte… une commotion – ah ! en vérité indéfinissable – me tordit les membres… Non, je ne puis dire ! c’est hideux, vois-tu, frère ! On dirait qu’une main de fer, ayant pénétré au plus profond de l’être, sous la peau, sous les muscles, tord la chair, les os, les entrailles… On la sent, cette main, qui fouille en soi, qui glisse entre les côtes, froisse les poumons, pétrit l’estomac… L’électricité ! As-tu compris, Michaïl Sergewitch !…

— Continue !

— L’homme interrompit le courant, m’interrogea de nouveau, puis à mon refus de répondre mit encore l’atroce machine en fonction… Ah ! je ne puis plus dire… Tout mon être était secoué comme un pantin aux mains d’un enfant… Mon corps se pliait, squelette désossé… Ma tête frappait le sol, et pourtant je restais debout… Je ne sais plus… je ne sais plus !… ce n’était pas de la douleur, c’était de la folie, de l’exacerbation, un pantèlement de toute ma carcasse…

— Tu as parlé ? demanda froidement Michaïl.

Wladimir, redevenant maître de lui-même, répondit simplement :

— Oui !

— Tu as dit où se trouvait l’imprimerie ?

— Oui.

— Hier ?… À quelle heure ?…

— Je ne sais pas… mais il faisait jour encore…

— Donc on arrête nos frères dans la soirée…

Wladimir se contenta d’un signe de la tête.

— Tu sais, Wladimir, quel est le châtiment des traîtres ?

— Je le sais.

— C’est bien…

Michaïl s’approcha de lui et l’entourant de ses deux bras :

— Embrasse-moi !

Les lèvres des deux hommes se joignirent dans un long baiser.

Puis Michaïl se recula, prit sur une chaise le revolver qu’il y avait posé tout à l’heure.

Il se rapprocha de Wladimir toujours agenouillé et qui le regardait de ses yeux affectueux, sans colère, sans crainte.

Il lui appuya l’arme à la tempe, pressa la détente.

Wladimir tomba foudroyé.

Michaïl se pencha, prit le cadavre, encore une fois l’embrassa, puis, le chargeant sur ses épaules, il sortit de sa chambre et descendit l’escalier.

V

L’AUTEL SANGLANT

Ceci se passe dans la même nuit, quelques heures avant le meurtre de Wladimir par son frère Michaïl.

L’hôtel Soïloff, un des plus riches de Saint-Pétersbourg, s’élève à quelques pas du théâtre Michel, à proximité du canal de la Moïka.

La façade d’architecture grecque est sombre.

On dirait une tombe énorme.

Il y eut un temps, alors que vivait le comte Soïloff, le père, celui qu’on appelait le grand comte, où les fêtes, luxueuses, bruyantes, se succédaient sans relâche.

C’était, au jour de naissance du maître, des processions de moujiks, d’âmes, venus des profondeurs de la Russie pour saluer le « petit père ». Traîneaux et carrosses formaient devant le palais de longues files, tandis que les fenêtres rutilaient de lumière et que la foule des invités s’engouffrait sous le vaste portique, entre les deux files de serfs en blouses blanches serrées aux flancs par la ceinture rouge.

Aujourd’hui, il y a vingt ans que le grand comte est mort. Le fils, condamné à mort, est proscrit. La comtesse attend la mort. Ce mot sinistre et lourd pèse sur cette maison et semble se lire en caractères sombres sur la façade muette.

Qui passe se hâte.

Car on sait tout. Bien que les journaux n’aient point dit un seul mot de l’aventure, il n’est personne à Saint-Pétersbourg qui ignore ce qui est arrivé.

On se tait parce que la troisième section – cette section de despotisme et de meurtre – fait peur. À peine lève-t-on les yeux sur le palais jadis tant envié et devant lequel on frissonne aujourd’hui, en détournant la tête.

Les portes sont fermées. Seulement de temps à autre des agents suivent lentement le trottoir, vont jusqu’au canal et reviennent. On surveille la mort. L’empereur a appris, dit-on, le crime commis par la comtesse et a approuvé le châtiment.

La maison de Soïloff est maudite.

Dans une vaste chambre du premier étage, des femmes sont agenouillées autour d’un lit, lourd monument de chêne autour duquel les tentures d’un brun fauve retombent, pareilles à des ailes de chauves-souris gigantesques.

Des lampes à demi baissées répandaient sur le parquet leurs lueurs jaunâtres, pareilles à des taches maladives.

Pas un bruit.

Au pied du lit, un moujik, vêtu du costume traditionnel, la jupe longue, la ceinture, les guêtres de cuir. La tête était nue, hirsute de cheveux d’un rouge ardent.

Une cariatide immobile.

Étendue sous les courtines noires lamées d’argent, une forme humaine à peine visible, tant l’étoffe semblait l’écraser.

La tête était tenue haute par un coussin de soie, noir lui aussi, et sur lequel se détachait comme une chose plâtreuse un visage d’un blanc grisâtre.

Les yeux étaient fermés. Fermée aussi la bouche.

Les cheveux collés au front y formaient un diadème d’acier bruni.

L’être qui était là semblait un cadavre.

Et cependant, en se penchant aux lèvres, on eût entendu un souffle, mais si léger que chaque aspiration paraissait devoir être la dernière.

Depuis de longues heures, depuis de longs jours, la comtesse Soïloff était étendue là, sans un mouvement.

Il y avait plus d’une semaine que Véra était partie.

La vieille femme avait dit :

— Je ne mourrai pas avant que Serge soit venu.

Et elle ne mourait pas, elle ne voulait pas mourir.

Seulement elle s’était condamnée à l’immobilité absolue, sachant qu’essayer de vivre, ce serait mourir.

Elle écoutait, incessamment, avec une tension inouïe des sens.

Elle n’ouvrait pas les yeux pour n’être pas distraite de ce travail continuel. Et, autour d’elle, elle avait ordonné le silence absolu.

Pourtant, parmi les femmes agenouillées, il y en avait qui pleuraient. Mais les larmes coulaient lentes et muettes sur leurs joues creusées.

C’était le dixième jour.

Véra ne revenait pas.

Et, avec une ténacité de calcul dont rien ne la distrayait, la moribonde calculait le temps que mettait le chemin de fer à franchir la distance séparant Paris de Saint-Pétersbourg.

Déjà Serge aurait dû être là.

En vérité, il fallait qu’il se hâtât. Car la vieille comtesse était pareille à ces précipités qui se cramponnent de leurs ongles crispés à quelque saillie du roc, mais qui sentent la pierre dure glisser, glisser lentement entre leurs doigts.

Elle était lasse, et pourtant elle ne voulait point, découragée, lâcher la vie à laquelle elle s’accrochait.

La pendule sonna dix heures.

La comtesse avait entendu aussi le heurt du marteau, sans qu’une seule fois le sommeil lui apportât la surdité passagère.

Tout à coup, elle frissonna.

Oui, elle entendait… elle ne se trompait pas… on montait à pas rapides le grand escalier d’honneur. Oui, on atteignait le palier, les portes s’ouvraient, les tapis résonnaient sourdement.

La comtesse Soïloff ouvrit les yeux et dit ces seuls mots :

— Mon fils !

Serge s’était précipité vers le lit et était tombé à genoux.

Véra était derrière lui.

— Sortez, sortez tous ! dit le comte en se dressant, le bras étendu.

Peter, le moujik, fit un signe.

Les femmes se levèrent et eurent bientôt disparu.

— Peter, reprit la mourante, reste devant cette porte et si quelqu’un veut entrer… tue-le.

Peter ne répondit pas. C’était inutile. Dès qu’il y avait ordre, il y avait obéissance certaine.

Alors, la comtesse Soïloff saisit les mains de Serge et, le forçant à se lever, elle arracha d’un geste violent la chemise de soie qui couvrait son torse dénudé avec une sublime impudeur.

Et sur ses épaules, sur son sein flétri, on vit d’horribles traces noirâtres.

— Ma mère ! ma mère ! cria Serge.

— Fils, dit la comtesse, regarde bien ces mamelles qui t’ont nourri, ce ventre qui t’a porté… Regarde tout cela… Plus encore, fils, pose tes mains sur mes plaies… et par ces blessures, par cette honte, jure – entends-tu bien ? – jure d’obéir à ma dernière volonté.

Et sur le corps déchiré de sa mère, qui s’offrait à lui comme un autel, Serge posa sa main étendue :

— Mère, dit-il, quoi que vous m’ordonniez, je jure de vous obéir…

— Bien, fils ! Véra, tu l’entends ! je te prends à témoin !…

— Ma mère, est-ce que vous doutez de moi ?

— Non, non !… Écoute, je n’ai peut-être pas une heure à vivre… Ah ! si tu savais combien il est difficile de ne pas mourir !… Tu aurais tardé jusqu’au matin que tu ne m’aurais plus trouvée…

— À la frontière, nous avons failli être surpris…

— Je le devine : oh ! les Russes font bonne garde… ils ont peur ! Eh bien ! il faut, entends-moi bien, il faut que cette épouvante, les suppôts du czar en éprouvent, au nom de Soïloff, les affres les plus atroces…

— Vous serez vengée, ma mère !

— Vengée ! certes, je le veux… Mais le mot vengeance a tant de significations différentes… Crois-tu, par hasard, que je veuille t’imposer un meurtre… tuer le czar ! Ah ! en vérité, la belle et utile chose ! Le czar est un homme ; ce qu’il faut tuer, fils, retiens bien le mot, c’est le despotisme… c’est cette horde infâme d’oppresseurs… Ce qu’il faut pousser jusqu’à ce qu’il s’écroule, c’est le monde qui a pour base un échafaud et pour sommet un sceptre sanglant.

Elle avait rejeté sur sa poitrine la soie pourpre. Sa tête déjà morte paraissait plus livide sur le tissu rouge.

Elle eut un geste large et solennel :

— Tout, tout ! reprit-elle, il faut que ce mal immonde disparaisse, il faut que dans un engloutissement suprême ces bêtes féroces qui s’appellent czar, seigneurs, fonctionnaires, laquais de toute chamarrure et de tout orgueil, il faut que ces fauves soient balayés, anéantis.

« Ah ! fils, tu ne sais pas ce que j’ai souffert, moi !… Ton père a été assassiné par la police…

— Mon père !

— Tu ne l’as jamais su… je ne te l’ai jamais dit… Quand le czar joua cette honteuse comédie de l’affranchissement des serfs, le comte Soïloff protesta hautement, énergiquement… Un an après, au Caucase, une balle le frappait par derrière…

— Infamie !

— Fils, ta sœur… ta petite sœur que tu as à peine connue !…

— Stasia ! oh ! je ne l’ai pas oubliée !…

— Stasia est morte… parce qu’à Varsovie elle a vu tuer sous ses yeux une de ses compagnes de jeu, une Polonaise qu’un soldat moscovite troua d’un coup de baïonnette…

— Mère !

— Que de fois j’eus sur les lèvres l’anathème qui jaillissait de mon âme et de ma conscience !… Fils, le monde russe est hideux. C’est la cruauté froide, cynique… C’est la folie de l’autorité, le delirium tremens de la brutalité orgueilleuse… Du czar au dernier employé, tout ce qui détient une bribe d’autorité fouette, torture et tue des créatures humaines. Fils ! ce n’est pas moi qu’il faut venger, c’est la Patrie, c’est la Russie vivante et se débattant sous ces talons brutaux…

— Parlez, mère, ma vie vous appartient…

— Oui, et il faut que je me hâte… car je sens la vie qui s’en va. Ton père avait fait un rêve. Ce rêve l’a tué. C’est toi qui le réaliseras… Fils, tu vas fuir.

— Moi ! vous quitter !

— Oh ! qu’importe mon cadavre ? Il s’agit d’un corps vivant qu’on blesse et qu’on déchire… Ma Russie, ma Russie bien-aimée, avec ses paysans si francs, si doux, si bons… Tu ne sais pas, enfant, ce qu’il y a de puissance et de grandeur dans ce peuple que nul ne voit, que nul ne connaît… ce qu’il y a d’avenir dans cette terre qui disparaît sous un linceul de sang…

« Fils, tu te donnes à moi : c’est à la Russie, c’est au peuple que je te donne…

« Oui, tu vas fuir. Pendant dix ans, s’il le faut, tu prépareras lentement, mûrement, avec la persévérance du chimiste penché sur son creuset, tu prépareras l’œuvre d’émancipation…

« Pas d’absurde conspiration ! Je n’en veux pas ! Pas de coups de désespoir tentés inutilement et qui donnent à nos bourreaux la joie de punir…

« Non, je veux que tu agisses seulement le jour où, de la Baltique au Caucase, tes mines seront si bien creusées que le sol, au même instant, s’écroule sous les pas de ces misérables… Me comprends-tu bien ? Je veux que, sans perdre une heure, une minute, tu fasses pénétrer dans les masses profondes le mot superbe : Terre et Liberté !

« Je veux que pas un cri, pas un murmure ne soient entendus jusqu’au jour où, te dressant, tu crieras à ce peuple :

« Debout ! et sus au despotisme !

« Ah ! ce sera tâche longue et difficile ! Il y a des impatients, il y a des fous. Fils, jamais ne sois cet impatient ou ce fou. Attache un masque à ton visage, éteins ton regard, cloue un sourire à tes lèvres… Mais, hypocrite jusqu’à la lâcheté, tartufe jusqu’à l’infamie, tresse, tresse lentement le réseau qui enveloppera ceux qu’il faut tuer. Que le même jour, à la même heure, à Pétersbourg comme à Moscou, à Nijni Novgorod comme à Kasan, les paysans – d’apparence stupide – se lèvent sur leurs pieds et frappent…

« Rien à demi ! Dusses-tu attendre vingt ans, dût ton dos s’être courbé et ta chevelure avoir blanchi, attends patiemment, araignée tendant sa toile monstrueuse… Il faut qu’affolés, aveuglés, nos ennemis soient saisis d’un seul coup dans un tourbillon sanglant…

« Il faut que, dans un seul effondrement, le vieux monde s’abîme… et que sur ces ruines se dresse le peuple, fort, résolu, déployant l’étendard superbe de la Russie régénérée… en criant : Zemlia i Volia !

« Fils, m’as-tu compris ? »

— Oui, ma mère.

— Fils, tiendras-tu ton serment ?

— Oui, ma mère !…

— Véra, approche-toi !… J’ai confiance en lui, vois-tu !… et toi… tu doutais… Mais est-ce qu’un fils peut désobéir, quand il a posé sa main sur la chair déchirée de celle qui lui a donné la vie ?…

Véra s’était avancée.

Elle planta résolument ses yeux au visage de Serge et l’examina longuement.

Puis, étendant la main :

— Serge, dit-elle, je crois en toi !…

— Et bien tu fais ! s’écria le jeune homme. Eh bien ! oui ! j’ai été faible, oui, j’ai été lâche !… j’ai douté de la patrie ! Quand j’ai vu ces hordes d’esclaves s’inclinant devant l’idole monstrueuse qui a nom czar, quand j’ai vu les plus grands si bas courbés qu’ils semblaient vouloir s’ensevelir dans la poussière que secouait le poids du monstre, alors, j’ai douté de tout… de la conscience… de l’humanité… du peuple !…

« Mère, ta voix m’a réveillé !… Oui, sur mon honneur, sur ta bouche adorée qui va laisser échapper son dernier souffle, sur la tombe de mon père assassiné, de ma sœur – pauvre endolorie – tuée lâchement, mère, je te jure de consacrer ma vie entière à l’œuvre de régénération de la patrie…

« Oh ! je t’obéirai ! Oui, tu as raison, mère. Ce peuple sommeille, ce peuple semble petit parce qu’il est agenouillé… mais au jour où il se lèvera, il sera invincible… et, tu dis vrai, il sera bon, il sera grand… fort dans l’égalité sublime du travail et de l’énergie…

« Mère, encore une fois, montre-moi tes plaies que mes doigts les touchent… Par ton sein déchiré, par tes flancs lacérés, je te donne ici mon serment… Terre et Liberté !…

— Terre et Liberté ! répéta la voix affaiblie de la mourante.

— Terre et Liberté ! dit encore Véra.

— Approche-toi, fils, car à peine si je puis parler. Vois-tu, il faut partir… il faut aller te recueillir loin d’ici… La mort te guette en ce pays maudit, et je ne veux pas que tu meures.

« Dis-moi ! tu es sûr que nul ne t’a surpris ?…

— Soyez tranquille, mère, dit Véra. Personne ne sait que le comte Serge est ici…

— Mais… à la frontière, vous me disiez ?…

— Rien à craindre. Toutes nos précautions étaient prises. Nos frères veillaient…

— Bien ! je meurs tranquille… Fils, viens… mets tes bras autour de mon cou… que tes lèvres chaudes baisent mes lèvres froides… Fils, adieu ! Songe à ton serment !… la patrie… le peuple !… Souviens-loi !

Et, ayant achevé sa tâche, la vieille comtesse Soïloff croisa ses deux bras sur sa poitrine.

Sans une convulsion, sans un tressaut, elle retomba… morte !

— Mère ! mère ! s’écria le comte Serge en se penchant sur elle.

Véra alla vers la porte et l’ouvrant grande :

— Entrez tous, dit-elle, et pleurez une martyre…

Mais au moment où elle prononçait ces paroles on entendit au bas de l’escalier le bruit d’une poussée violente, des cris, le bruit d’une lutte…

Des hommes s’élancèrent dans la chambre de la morte, et des mains brutales se posèrent sur les épaules du jeune homme :

— Comte Serge Soïloff, dit une voix, au nom du czar, vous êtes prisonnier !

Véra eut un mouvement brusque comme si elle voulait s’élancer.

Puis, calmée tout à coup, elle se glissa à travers la foule des moujiks terrifiés et disparut.

VI

VIE POUR VIE

Les aveux arrachés par la torture à Wladimir avaient été mis rapidement à profit.

La police, cruelle, sachant que par ses dénonciations le prisonnier était perdu, l’avait brutalement jeté dehors, comptant se servir de lui comme révélateur involontaire pour indiquer la trace des autres conspirateurs.

Mais, auparavant, une escouade d’agents s’était ruée sur l’imprimerie clandestine de Vassili Ostrow, avait surpris les ouvriers au travail, avait saisi les paquets et les épreuves du journal Zemlia i Volia, et le texte d’une proclamation destinée aux paysans.

C’était une riche proie.

On allait encore une fois pouvoir frapper sans pitié les imprudents qui s’attaquaient au colosse.

Il y a des jours de véritable joie dans les antres policiers. Ceci est de tous les pays.

De nombreuses arrestations avaient été faites. Il était décidé d’avance qu’il n’y aurait pas de jugement. À quoi bon ?

Est-ce qu’il est besoin de discuter avec les ennemis ! Bons pour la Sibérie, cette note suffit.

La forteresse Pierre-et-Paul était encombrée. Les plus simples lois de l’hygiène exigeaient une évacuation rapide. On saurait en tenir compte.

Cependant la nouvelle de l’envahissement de l’imprimerie nihiliste, qui depuis si longtemps échappait à toutes les recherches, s’était rapidement répandue.

Dans la soirée, il y avait eu une sorte de panique.

Mais les chefs du mouvement, plus calmes, avaient immédiatement convoqué leurs collègues, afin de discuter les mesures urgentes nécessaires en face d’une pareille catastrophe.

Dans la chambre d’un des étudiants de l’Université, un des plus actifs propagateurs de l’opposition violente, six hommes se trouvaient réunis autour d’une table qu’éclairait seulement une chandelle fumeuse.

Les volets étaient hermétiquement fermés.

Du dehors aucun signe ne pouvait indiquer que la chambre fût habitée.

Minuit était sonné depuis longtemps déjà.

Ces hommes, dont le dévouement à la liberté était devenu le seul sentiment qui les faisait vivre, discutaient froidement les chances terribles qui s’offraient à eux.

Les noms de ces hommes ? Qu’importe de les connaître ! Ils s’appellent les héros du droit, d’autant plus grands que dans cette lutte affreuse contre le crime, ils sont prêts à tout sacrifier : leur vie, leur mémoire, jusqu’à leur honneur.

Dédaigneux de ce qui n’est pas le devoir, ils ne lèveraient pas le doigt pour se défendre d’une calomnie.

Ils vont droit devant eux, raides et froids comme des barres d’acier, ne pliant point plus qu’elles.

Chacun d’eux sait qu’il ne s’appartient plus. Ils ne se répètent point sans cesse comme les trappistes : « Frères, il faut mourir. » Mais ils savent qu’à toute heure la mort est suspendue sur leur tête. Leur vie est attachée à quoi ? À un hasard, aux faiblesses d’une torture, à une de ces circonstances que la prudence humaine ne saurait prévoir.

Mais aussi ils savent que leur mission a l’avenir pour elle. Ils savent qu’en dépit de toutes les résistances, un jour vient où la justice prévaut.

La saisie de l’imprimerie, du journal, du manifeste, leur avait porté un coup sinistre.

Quel était le traître ? Car il n’y avait pas à douter. L’imprimerie était cachée en un lieu où la police n’eût jamais pu la découvrir.

Et elle y était allée tout droit… comme si elle avait eu en main un plan complet ?

Le misérable, quel qu’il fût, devait être puni, et il n’était qu’un seul châtiment à la hauteur du crime commis, la mort !

Et était-il donc trop sévère, quand par la trahison de cet infâme, des centaines d’hommes allaient tomber aux mains de la troisième section ; quand, parmi eux, quelques-uns monteraient sur l’échafaud ; quand les autres, pour être plus malheureux encore, seraient enterrés vivants dans les épouvantables mines sibériennes.

L’un des chefs parlait :

— Ne soupçonnons personne, dans la crainte, dit-il, de faire tomber sur un innocent cette lourde calomnie ; mais que, dès ce moment, le coupable – sans nom – soit condamné ; donnons à nos frères l’ordre de le rechercher par tous les moyens possibles, et que celui qui le trouvera le frappe.

« Tel n’est-il pas votre avis, frères ?

— Ainsi nous pensons, dirent les autres hommes. Que l’arrêt soit rendu… et que le plus tôt possible il soit exécuté.

Celui qui avait parlé le premier plaça sur la table, au centre, dans le rayonnement de la lumière, le disque aux cinq branches que déjà nous avons vu entre les mains de Véra, signe suprême de l’autorité nihiliste.

— Sur cet emblème, la main posée, rendons l’arrêt.

Et les six hommes, croisant leurs doigts sur l’étrange symbole, dirent tout haut cette formule :

— Au nom de l’éternelle justice, au nom de ceux qui souffrent et qui pleurent, mort à celui qui aujourd’hui a trahi ses frères.

Et ce mot – mort – avait des sonorités lourdes et étranges.

À ce moment, il y eut un craquement sur l’escalier.

On entendait le bruit étouffé d’un pas lourd.

Les six hommes se dressèrent.

Avaient-ils donc été livrés, eux aussi !

C’eût été le dernier coup ; car le parti de l’action eût été soudainement désorganisé.

Ils échangèrent un rapide coup d’œil et, pensant l’heure venue, chacun d’eux arma son revolver.

Le pas avait atteint le palier.

On frappa à la porte des coups espacés d’une façon spéciale, suivis d’un silence, puis répétés de nouveau.

Un des hommes alla ouvrir, le doigt sur la détente.

Alors, dans l’encadrement noir d’ombre, on vit se dresser une haute silhouette.

Celle d’un homme qui portait un fardeau sur les épaules.

— Michaïl ! s’écria quelqu’un.

L’autre s’avança jusqu’au milieu de la pièce et là, se baissant lentement jusqu’à s’agenouiller, il déposa sur le sol le fardeau sinistre.

D’un geste, il écarta le manteau qui couvrait la tête du mort, et on vit à la tempe un petit trou rond et noir.

Par-là, le plomb avait pénétré et avait accompli son œuvre.

Et comme les autres le regardaient, immobiles :

— Il y a eu un traître, dit Michaïl d’une voix sourde, et ce traître était mon frère… Je l’ai tué !

Si forts que fussent ces hommes, ils ne purent réprimer un frisson.

Le justicier leur apparaissait à la fois sublime et horrible.

Mais, se contenant, ces hommes reprirent leur siège, et celui qui paraissait, de l’aveu des autres, remplir les fonctions de chef, interrogea Michaïl.

Celui-ci, toujours debout, tête nue, pâle comme la mort, dit tout ce qui s’était passé.

Quand il parla des tortures que son frère avait subies, sa voix faiblit un instant.

Mais reprenant toute son énergie :

— J’aimais Wladimir plus que moi-même, dit-il, mais j’aime la patrie plus que mon frère. J’ai vengé nos frères.

Les mains se tendirent vers lui.

— Non, dit-il, je ne prendrai pas vos mains, car la honte de mon frère a souillé les miennes, et elles sont encore rouges du sang versé. Il faut expier les deux crimes commis, et c’est pour cela que je suis venu.

De nombreux coups retentirent à la porte, cette fois plus pressés, plus impérieux.

On ouvrit, et cette fois ce fut une femme qui parut.

— Véra !…

C’était elle.

Elle vit devant elle le cadavre étendu à terre.

— Qu’est ceci ? demanda-t-elle d’une voix brève.

— C’est le cadavre d’un traître, répondit Michaïl. Maintenant, faites de moi ce que vous voudrez… Vous aviez droit à la vie de cet homme qui vous a trahis… En échange de la sienne, je vous donne ma vie à moi…

— Et je la prends ! dit Véra d’une voix ferme.

Elle se tourna vers le chef :

— Frères, dit-elle, la trahison nous enveloppe. Savez-vous qu’à cette heure un des chefs suprêmes des nihilistes vient d’être saisi par la police ?…

— Son nom !

— Serge Soïloff !

— Soïloff ! cria une voix. Quoi ! était-il donc revenu en Russie ?

— Oui, revenu… pour assister à l’agonie de sa mère assassinée… revenu pour prêter sur son cadavre un serment de combat et de mort.

— Mais il est condamné… son arrêt sera exécuté… il est perdu !…

— Peut-être ; on verra. Vous avez confiance en moi, n’est-il pas vrai ?

— Tu as le cœur fort et la tête froide, tu as le dévouement et l’abnégation des martyrs…

— Eh bien ! je vous dis qu’il ne faut pas que Serge Soïloff meure…

— Que prétends-tu, Véra ? Dans deux jours peut-être, Soïloff sera traîné sur la grande place de l’Arsenal… et là il sera assassiné… Que pouvons-nous ? L’arrestation de nos frères nous condamne pour l’instant à l’impuissance, nos rangs sont décimés…

— Je sais tout cela. Répondez seulement à cette question. Dmitri, le geôlier de la forteresse, est-il toujours un frère fidèle ?

— Oui… mais tu le sais, il est surveillé lui-même… Il lui est impossible de se prêter à l’évasion d’un prisonnier…

— Ceci me regarde.

Elle regarda Michaïl en face :

— Frère, dit-elle, tu as dit tout à l’heure que tu nous offrais ta vie…

— Je l’ai dit… je le répète…, et j’ai prouvé que je savais tenir un serment…

— Je te crois… Eh bien ! frères, la vie que cet homme vous offre, donnez-la moi…

— Michaïl Sergewitch, tu sais à quoi t’engage ta parole… Si tu persistes, dès aujourd’hui tu ne t’appartiens plus… Tu seras aux mains de cette femme comme le bâton qu’elle peut briser à son gré.

— Je le sais…

— Souviens-toi, Michaïl Sergewitch… Ces hommes inventent des tortures horribles… Peux-tu jurer que tu ne failliras pas ?…

— Celui qui a tué son frère, la chair de sa chair et le sang de son sang, ne peut subir de plus affreuse torture.

— C’est bien. Véra, tu persistes dans ta demande ?…

— Je persiste.

— Tu jures, à ton tour, que si tu disposes de la vie de cet homme, ce ne sera ni pour une vengeance ni pour une haine personnelles, mais uniquement pour la sainte cause de la liberté ?…

— Je le jure…

— Qu’il soit donc fait selon ta volonté… Michaïl Sergewitch, à partir de cette minute, tu ne t’appartiens plus… tu es l’esclave de cette femme…

Michaïl fit un pas vers Véra, puis, se courbant :

— Je te donne mon corps et mon âme.

— Je les reçois, dit Véra.

Puis :

— Frères, dit-elle, ayez confiance… Serge Soïloff vivra pour lutter et pour vaincre.

Elle posa la main sur l’épaule de Michaïl :

— Viens ! lui dit-elle simplement.

Et l’homme, impassible, la suivit.

VII

LE SERMENT DE MICHAÏL

Depuis trois jours déjà, le comte Serge était au pouvoir de la justice russe.

Arraché au lit de sa mère morte, il avait été soudainement entraîné à la forteresse.

Là, un fonctionnaire quelconque, un numéro hiérarchique, lui avait adressé une seule question :

— Vous êtes bien le comte Soïloff ?

— Oui.

Tout le dialogue s’était borné là.

En effet, à quoi bon perdre son temps et ses paroles ?

Le comte Soïloff était condamné à mort. Sans une évasion injustifiable – double arrachement à la potence et au cercueil – il aurait dû être mort depuis longtemps.

Or, quel besoin de discuter avec un homme qui – en bonne légalité – n’a pas le droit d’être vivant.

C’était bien par condescendance qu’on l’interrogeait, car sa réponse même impliquait rébellion au czar, puisque, s’il avait obéi à la toute-puissance du souverain, il aurait dû être dans l’incapacité de prononcer un seul mot. Le questionner, c’était donc encourager la rébellion.

Une simple constatation d’identité suffisait.

Serge avait été conduit à la prison, un de ces cachots muets et sombres qui conviennent à un condamné à mort, dans un pays où on n’a pas l’hypocrisie de soigner gracieusement le vivant d’aujourd’hui pour l’envoyer mieux dispos à l’échafaud de demain.

Les portes, triplement verrouillées, s’étaient refermées sur lui.

Il était resté seul.

À première réflexion, la conclusion était nette.

Il n’avait rien à attendre, rien à espérer. Un arrêt avait été rendu, les formalités légales avaient été remplies, il devait être exécuté. Question de temps, et encore était-il impossible de s’imaginer s’il s’agissait de jours, d’heures ou même de minutes.

Le comte Serge s’était étendu sur son lit, puis, fermant à demi les yeux, non pour éviter le reflet jaune qu’une lampe à pétrole, accrochée au mur, projetait sur les pierres du sol, mais pour mieux lire en sa propre conscience, il avait froidement envisagé sa position.

Ainsi que nous l’avons dit, elle était de celles qui ne peuvent longtemps égarer l’imagination. Point de place pour l’hypothèse. Au bout de tout raisonnement, une seule issue, la mort.

Serge n’était point homme à s’effrayer.

Certes, il y avait eu une heure dans sa vie où il s’était volontairement soustrait à son devoir.

Depuis qu’il avait l’âge d’homme, Serge Soïloff s’était dévoué à l’œuvre révolutionnaire. Il avait en lui le suprême dégoût de l’oppression injuste et du despotisme cruel.

Il s’était lancé résolument dans la lutte, sacrifiant d’avance sa vie. Beau, fort, éloquent, il avait bien vite pris sur ses frères conspirateurs l’ascendant qui appartient toujours aux volontés audacieuses. Ses témérités l’avaient promptement signalé à la police russe, et, surpris dans une échauffourée, s’étant défendu contre les sbires avec un courage admirable, il avait été jugé et condamné à mort.

On sait comment il avait échappé au supplice.

Quand il était sorti de cette tombe, il avait senti en lui un immense désir de vivre. Contraint de fuir, il s’était réfugié en France, et à peine avait-il posé le pied sur la terre parisienne, qu’il avait été saisi par l’engrenage des plaisirs faciles et des jouissances surchauffées.

Houdas n’était-il pas là, d’ailleurs, auprès de lui, qui, voulant lui aussi vivre largement, à toute folie, avait battu en brèche les dernières hésitations du jeune nihiliste ? À quoi bon combattre ? À quoi bon se dévouer à un peuple de brutes ?

Et puis, le succès était-il possible ? N’étaient-ils pas des nains s’attaquant à un colosse ?

Peu à peu, Soïloff avait oublié ses serments, son devoir. Le bruit des coupes brisées, après une nuit de débauche, couvrait l’écho des gémissements du peuple russe, de ses frères torturés.

C’était avec une sorte de rage qu’il s’arrachait à la réalité, parfois dressée devant sa mémoire comme un spectre. Il avait des colères folles contre ses souvenirs qui l’obsédaient, contre ses remords qui le harcelaient.

Au milieu même des joies parisiennes, il avait le sentiment des douleurs russes.

Alors pour s’étourdir, il jetait l’or à pleines mains, il s’entourait de courtisanes, d’une horde de flatteurs et de parasites, les excitant au bruit.

Dès qu’il était seul, la vérité le ressaisissait. Une forme vague émergeait du passé, forme de femme, avec d’admirables cheveux blonds et des yeux de jade, qui se penchait vers lui et qui murmurait à son oreille :

— Lâche ! lâche !…

Véra ! Ah ! comme il l’avait aimée ! comme il l’aimait ! C’était une orpheline, recueillie par sa mère, la comtesse Soïloff. Son père avait frappé à mort un fonctionnaire qui l’avait insulté. On l’avait tué. Véra, grandissant, s’était vouée tout entière à la vengeance de ce père en qui elle identifiait tous les persécutés.

Les deux jeunes gens avaient longtemps vécu ensemble, côte à côte, comme frère et sœur. Puis un jour était venu où le comte Serge avait laissé échapper le secret de son âme.

Il avait tout dit, ses adorations muettes et profondes, ses désirs fous, sa passion dominatrice qui était sa vie et qui pouvait être sa mort.

Véra, le front baissé, l’avait écouté jusqu’au bout.

Puis, à son tour, elle avait parlé.

Elle aussi aimait le comte Serge… elle lui appartenait. Mais ce qu’elle aimait en lui, ce n’était ni ce front blanc où la jeunesse rayonnait, ni ces yeux où l’amour étincelait… C’était la volonté ardente et ferme, la force invincible.

Et elle lui dit :

— Accomplissez votre tâche et je suis à vous !

Avec quelle joie il s’était jeté dans la fournaise ! Elle lui avait tout expliqué, tout révélé, jusqu’à cette immense escroquerie matérielle et morale qui s’est appelée l’affranchissement des serfs. Elle lui montrait le paysan forcé de racheter par des impôts écrasants la terre qu’il a cultivée, ensemencée, créée au prix de ses sueurs : elle lui prouvait comment il n’y eut là qu’une honteuse spéculation, le gouvernement s’étant refusé à recevoir dans ses caisses les bons de rachat qu’il avait émis lui-même !

C’était ce peuple de travailleurs, bon, sobre et chaste, qu’il fallait arracher à la servitude.

Oh ! la mission était rude ! Il y avait là-bas, dans une des mines de la Sibérie, un homme, un martyr, Tchernichewsky, qui avait payé de toute une vie de tortures l’héroïsme de sa résistance. Par un odieux mensonge, le gouvernement russe n’avait-il pas osé déclarer que Tchernichewsky avait été mis en liberté, quand ce malheureux, sur qui pèsent maintenant trente années d’épouvantables misères, était en réalité interné à Astrakan, sous la surveillance étroite de la haute police ! Et combien d’autres !… Mikhaïloff, Ogrizka… Eh bien ! il fallait que Soïloff, lui aussi, suivît cette voie de périls effrayants et de terribles souffrances…

Éclairé, ébloui des lueurs qui jaillissaient de cet enfer, Serge s’était livré à Véra qui, patiente, droite, implacable, l’avait dirigé, l’avait présenté à ses frères de combat…

Et quand il revenait vers elle, lui criant :

— J’ai tenu ma parole, tiens celle que tu m’as donnée. Je t’aime et je te veux.

Véra lui répondait :

— Va, va encore… l’heure de l’amour n’a pas encore sonné !

C’était à cette passion, à cette obsession que Soïloff s’était dérobé.

Quand, au paroxysme de ses colères, il maudissait la Russie, il maudissait ses frères, c’était Véra – c’était l’adorée – qu’il voulait frapper.

Et voici qu’elle l’avait repris. De nouveau, il s’était donné à elle. Sa mère mourante avait achevé l’œuvre.

Désormais, le comte Serge appartenait tout entier, sans retour possible, à la mission de combat.

Une mission ! En vérité pour bien peu de temps !

Que pouvait-il donner à sa cause ?… Sa vie, rien de plus !

Les heures passaient, épandant autour de lui le silence plus lourd et plus profond.

Pas un bruit du dehors n’arrivait jusqu’à lui.

Seulement, au soir du troisième jour, un pope était entré.

Serge s’était dressé, le regardant, comprenant :

— Frère, lui avait dit le prêtre, c’est pour demain.

Serge avait incliné la tête.

— Frère, votre âme a faibli… Vous avez renoncé au Dieu vrai… écoutez-moi… tremblez de paraître devant l’Éternel, étant chargé d’iniquités…

Doucement, Serge avait répondu :

— Frère, votre conscience est libre… j’entends que la mienne reste libre… On me prend ma vie… on n’a aucun droit sur ma raison. Dites à ceux qui vous envoient que leur dieu est un bourreau et que l’autel du sacrifice n’est qu’un échafaud… Dites-leur que je ne vois point le ciel pour avoir trop regardé la terre… Le dieu des czars, des seigneurs et des tortionnaires n’est pas mon dieu… Je vous salue, laissez-moi seul !…

Le pope s’était incliné, puis était sorti.

Donc, c’était pour le lendemain matin.

Bah ! qu’importait !… Qu’était-ce que la vie ? qu’était-ce que la mort ? Un ressort qu’on brise, un rouage qui s’arrête ! Puis plus rien, la désagrégation, l’entrainement des molécules dans le grand tourbillon de la nature, quelque chose comme un aliment donné à la vaste et insatiable faim du grand Tout…

Et cependant Serge aurait voulu vivre.

Car pour la première fois peut-être il se sentait envahi par l’immense haine des criminels et des lâches qui avaient frappé, qui avaient tué sa mère !

Sa mère ! oh ! il se souvenait maintenait… Comme elle l’avait aimé, alors qu’il était petit ! Comme elle s’était faite douce à sa faiblesse, complaisante à sa fantaisie !… Puis, plus tard, elle avait été pour lui une compagne indulgente et généreuse. Et on avait déchiré ses épaules, lacéré son sein, on l’avait assassinée !

Et quand Serge songeait à cela, il entendait cette voix râlante qui lui dictait un serment.

Il ne le tiendrait donc pas ! il mentirait donc à cette promesse suprême… Que faire ? Se sentir impuissant quand la vie, quand la volonté, quand la force bouillonnent en soi !

Presque fou de colère, Serge marchait dans l’étroite cellule dont la porte ne s’ouvrirait plus que sur la mort.

Ces murs étaient massifs, la lucarne n’était qu’une meurtrière.

Pourtant vivre, vivre ! Et alors se ruer dans la guerre sociale, saisir à la gorge les puissants et les autocrates, les précipiter à terre, leur plonger le visage dans cette boue qu’ils avaient faite rouge de sang !…

Le temps passait. L’horloge brutale écrasait sous son marteau retentissant les heures qui fuyaient.

C’en était fait.

Serge mourrait, traître à son serment ; il mourrait non vengé.

Et Véra !… Quoi ! il ne lui serait pas donné de lui envoyer un dernier salut, un dernier souffle de passion et d’amour…

Rien, rien, que la nuit morne, et au bout l’aube livide de la mort !…

Serge était retombé sur son lit, mâchant des mots furieux.

Ah ! si, par un miracle, il sentait ses bras et sa volonté libres, comme il ferait payer cher à ses bourreaux, aux tortureurs de la Russie, ses angoisses et ses colères !…

Tout à coup, il tressaillit.

On marchait dans les longs couloirs dallés de pierre, mais doucement, comme si on ne voulait pas être entendu.

Puis la clef grinça dans la serrure.

La porte tourna sur ses gonds.

Ce fut instantané.

La porte s’était refermée, et un homme, dont Serge ne voyait pas le visage, caché par l’ombre, était là, debout.

Il bondit vers lui, croyant encore à quelque folle tentative in extremis pour le contraindre à renier ses croyances, ou peut-être, qui sait ? pour lui demander une trahison…

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il brutalement.

L’homme étendit la main ouverte. Dans cette main, il y avait un billet.

Serge le saisit, l’ouvrit, et montant sur son escabeau pour se rapprocher de la lampe haut suspendue dans son enveloppe de verre épais, il lut :

« Serge, au nom des Frères, obéissez à cet homme.

« Véra. »

Serge eut un haussement d’épaules.

— Que me veut-on ? dit-il.

L’autre fit un pas. Serge le vit tout entier ; c’était un homme grand et fort, au visage énergique.

— Voici, dit l’homme. Je me nomme Michaïl Sergewitch, et je viens vous sauver.

— Me sauver, moi !

— Oui.

— Ignorez-vous donc que c’est dans une heure que se lèvera le jour… et que l’échafaud dressé n’attendra pas ?…

— Je le sais… Aussi, les moments étant comptés, écoutez-moi sans m’interrompre…

— Parlez donc…

— Vous savez que de la forteresse Pierre-et-Paul toute évasion est impossible…

— Je le sais…

— Vous savez aussi qu’aux premières lueurs du jour un homme doit mourir.

— Je sais tout cela…

— Eh bien ! dit Michaïl dont la voix avait des sonorités singulières, nul ne s’évadera, l’échafaud aura sa proie, et cependant le comte Serge Soïloff ne mourra pas…

— Je ne vous comprends pas… Voyons. Sans doute le geôlier est un complice, quelque affilié…

— Cela est vrai…

— C’est lui qui vous a introduit ici…

— C’est lui-même…

— Alors… puisqu’il vous a conduit jusqu’à ma cellule, il va nous faire sortir… nous ouvrir les portes de la forteresse…

— Non. Il ne le peut pas. Seulement il a pu, à l’intérieur même, amener un prisonnier d’une cellule à l’autre…

— Vous êtes prisonnier ?…

— J’ai été arrêté dans la maison où était établie notre imprimerie clandestine… et je serai demain transporté en Sibérie. Le convoi partira après l’exécution du comte Soïloff…

Ce que ne disait pas Michaïl, c’est que sur l’ordre de Véra, il était allé de lui-même se faire prendre à la souricière tendue par la police à l’imprimerie dont son frère avait trahi le secret. Sauf ce détail, tout était exact.

Mais Serge continuait à ne pas comprendre.

— Donc, reprit Michaïl, il y a ici deux hommes dont l’un sera vivant demain, dont l’autre sera mort… Le vivant ira à Tobolsk ou ailleurs, sous le fouet des garde-chiourmes… L’autre, cadavre, sera jeté dans la boue…

— Eh bien ?…

— On vous a ordonné de m’obéir… Y consentez-vous ?

— Pourquoi non ? Je n’ai pas le droit de résister…

— Eh bien, comte Soïloff, de nous deux, celui qui sera pendu demain, ce sera moi…

— Vous !

— Celui qui partira les chaînes au cou et aux pieds pour la terre d’exil et de torture, ce sera vous…

— Moi !…

Puis, une pensée subite traversant son cerveau :

— Vous voulez vous substituer, à moi… Vous…

— C’est bien cela ! fit simplement Michaïl.

— Mais… je refuse !… En vérité, est-ce que j’ai le droit d’accepter… D’ailleurs votre projet est insensé… C’est le comte Soïloff qui doit mourir ; mes bourreaux me veulent, moi et moi seul !…

— Un instant. D’abord, le comte Soïloff n’a point le droit de désobéir, il me l’a dit lui-même. De plus, il n’a pas le droit de traiter d’insensé un projet qu’il ne connaît point, et que j’ai juré d’accomplir…

— Mais, malheureux !… Ce serait lâcheté à moi – alors même que votre plan, quel qu’il soit, serait réalisable, – ce serait une infamie que de permettre votre sacrifice…

— Encore une fois, comte Soïloff, votre devoir est d’obéir et non de discuter… Vous et moi appartenons à une cause qui veut des soldats impassibles…

Il s’avança vers le comte Serge et lui posa la main sur l’épaule :

— Comte Serge, si vous n’acceptez pas, demain on me trouvera mort dans ma prison… car j’ai juré de vous sauver ou de mourir… J’ai offert ma vie, on l’a prise. Elle n’est plus à moi. Je la dois… je payerai. Donc, votre générosité serait inutile… Vous auriez tué deux hommes au lieu d’un, voilà tout ! Vous auriez enlevé deux soldats à notre armée… Est-ce là ce que vous voulez !…

— Mais pourquoi voulez-vous mourir, vous ?

— Je le veux, cela suffit. Autre chose encore, comte Serge ; votre mère est morte… on l’a enterrée, la nuit, comme une pestiférée… Véra, la grande Véra…

Disant cela, Michaïl avait aux yeux une lueur extatique.

— Véra m’a dit que vous aviez prêté serment, vous, comte Soïloff… que d’après ce serment, vous vous êtes engagé à lutter de toutes vos forces pour le salut du peuple. Est-ce vrai ?

— C’est vrai !

— Et vous tiendrez votre serment ?

— Certes !…

— Eh bien ! que suis-je, moi ? un pauvre misérable qui n’a que sa vie à donner… Je ne sais rien, je ne puis rien, sinon me faire tuer par le revolver d’un policier… Vous, au contraire, vous êtes une force… Votre nom est tout puissant sur nos frères… Votre voix est éloquente, je le sais. Vous avez l’ardeur passionnée qui entraîne et enflamme les cœurs… Donc, pour la Russie, pour le peuple, il est indifférent que je meure… il est utile que vous viviez !…

Serge écoutait cet homme, qui simplement, sans emphase, d’un ton calme et précis, discutait cette question de vie ou de mort.

Et il s’interrogeait, il se demandait si Michaïl disait vrai, s’il sentait, lui, comte Serge, en sa raison, en sa conscience, la volonté, la force de la lutte, la foi en la victoire… En face de cet homme dont l’héroïsme avait une simplicité sublime, il sentit s’épanouir en son âme le sentiment profond de l’amour du peuple dont Michaïl était le type admirable… il entendit encore la voix de sa mère qui lui ordonnait de vivre et de se dévouer ; et soudain sa tête s’inclina, des larmes jaillirent de ses yeux, et tendant la main à Michaïl :

— Je serai digne de vous, lui dit-il.

Un éclair de joie parut dans les yeux du martyr.

— Merci, dit-il. Je mourrai heureux…

— Mourir ! Ah ! le faut-il donc ?…

— Il le faut… et maintenant… ne perdons plus une minute… Comte Serge, donnez-moi vos vêtements et prenez les miens…

Serge hésitait encore ! Mais Michaïl le pressait. Il obéit.

— Mais votre visage, s’écria tout à coup Serge. Ces hommes me connaissent…

— Ne vous préoccupez de rien, vous dis-je. Seulement songez à jouer votre rôle, vous êtes Michaïl Sergewitch, un étudiant… dont le frère Wladimir – car enfin, il faut que vous sachiez cela, – a trahi nos frères, en livrant l’imprimerie… que j’ai tué moi, son frère, et dont j’expie le crime… Le geôlier va dans un instant rouvrir cette porte, vous le suivrez… Il reconduira Michaïl à sa prison… nul ne vous regardera… Voici des ciseaux, coupez-vous les cheveux… les miens sont ras… De plus, évitez qu’on vous examine avec soin… C’est facile, confondu que vous serez dans la troupe des condamnés… que dis-je ? dans ce troupeau dont nul n’a pitié… Car, vous ne l’oubliez pas, demain vous partez pour la Sibérie…

Serge lui tenait la main et l’écoutait, saisi d’une admiration grandissante.

— Songez-y, frère Serge, continua Michaïl, la mort vaut quelquefois mieux que la déportation… Vous aurez à souffrir toutes les tortures… mais vous vous évaderez, il le faut… et alors combattez le bon combat…

Tout en parlant, Michaïl s’était revêtu des habits du comte Soïloff. Ils étaient de même taille. La confusion était possible.

— Encore une fois, Michaïl, dit le comte Soïloff, n’éprouvez-vous aucun regret ?… C’est la mort, demain, tout à l’heure…

— Frère, dit Michaïl, embrassez-moi et songez à votre serment. Le peuple meurt pour vous… Sauvez le peuple.

Serge l’étreignit avec passion. Leurs lèvres se touchèrent à la manière russe, longuement, saintement.

— Et maintenant, adieu ! dit Michaïl.

Courant à la porte, il frappa de la paume de la main.

La porte s’ouvrit.

— Assez, dit Michaïl au comte Serge.

Soïloff obéit. Il disparut.

Michaïl prêta l’oreille, les pas se perdirent dans le lointain.

En ce moment l’aube jetait à la meurtrière son premier glissement de lumière.

Calme, Michaïl murmura :

— Il a raison… mon visage n’est pas le sien… Il faut que ces hommes croient tuer le comte Soïloff.

Alors il monta sur l’escabeau, arracha de ses ongles le ressort qui fermait la boîte de verre dont la lampe à pétrole était enveloppée.

La lampe à la main, il redescendit et la posa à terre.

Puis il vint au matelas plein de paille, il déchira l’enveloppe et mit la paille à nu.

Tranquille, prêt à tout, il attendit.

L’exécution était pour sept heures. Il savait qu’on venait chercher le condamné au moment précis où l’heure commençait à sonner.

Six heures et demie.

Alors il compta les minutes, la main sur son pouls, sûr de ne pas se tromper. Cela demandait une attention singulière, mais rien ne le détournait. Il allait à son but, sans une hésitation, sans un frémissement.

Quand il jugea qu’une demi-minute à peine le séparait de l’heure fixée, il prit la lampe, versa le pétrole sur la paille.

L’huile s’enflamma d’un seul coup.

Et Michaïl, à genoux, se plongea le visage dans cette flamme.

L’heure sonna. La porte s’ouvrit.

Des hommes entrant se précipitèrent sur lui.

Il fut violemment attiré en arrière, renversé, montrant sa face brûlée, couverte d’ampoules, déformée, atroce.

— Ah ! le gueux ! cria une voix. Eh bien ! il n’en sera pas moins pendu…

 

*    *    *

 

Dix minutes après, sur la place de l’Arsenal, autour de l’échafaud dressé, la foule grouillait.

Au milieu de soldats et d’agents, un homme s’avançait, soutenu.

Un voile avait été jeté sur sa tête.

On le poussa vers la machine hideuse ; ses pieds cherchaient les marches, il montait…

Quand il fut sur la plate-forme, on lui attacha à la poitrine un écriteau sur lequel il y avait ces mots :

COMTE SERGE SOÏLOFF

TRAÎTRE À L’EMPEREUR !

La corde s’enroula autour de son cou, le bourreau tira et le corps fut enlevé…

Le vent soufflant arracha le voile…

Et on vit cette face hideuse, brûlée, méconnaissable.

Il y eut dans le peuple des cris d’horreur.

Les agents de la 3e section, à coups de trique, imposèrent le silence…

Tandis que, dans une charrette qui sortait des portes de la forteresse, des hommes pêle-mêle, chaîne au cou, fers au pied, saluaient de la tête l’échafaud immonde.

 

*    *    *

 

Depuis plus de dix ans, la fiole de cristal roule, roule à travers les eaux.

Les vagues l’enlèvent, jouent d’elle, la lancent et la ressaisissent.

Parfois, dans les tourbillons noirs de la tempête, elle se débat comme si elle souffrait.

Mais le flot la reprend… elle va… elle va… doublant les caps, filant à travers les détroits…

Maintenant elle monte, monte vers le nord.

Petite fiole de cristal, où t’arrêteras-tu ?

SEPTIÈME PARTIE

LE RESSUSCITÉ

I

CONDAMNATION À MORT

Plus de six mois se sont passés, six mois de douleurs et de tortures.

Nul en Europe ne se peut former une idée juste des infamies commises au-delà de la frontière russe.

À peine quelques martyrs ont-ils publié des mémoires.

Et encore, à les lire, est-on surpris du ton de résignation, de quasi-indifférence dont ils sont empreints.

Est-il vrai que la sensation s’émousse à force d’être surexcitée ?

Est-il vrai que l’homme arrive à s’engourdir dans une sorte d’atrophie morale qui lui ôte jusqu’à la notion du mal subi ?

Dans tout ce que nous allons raconter, pas un mot – que le lecteur le sache – n’est contraire à la vérité, pas un trait n’est exagéré, pas un détail n’est inventé…

Il est bon qu’on apprenne quelles sont les infamies commises par ceux qui, s’arrogeant des droits surhumains, n’en font usage que pour torturer leurs semblables.

Certes, nous ne voudrions pas approuver sans réserve les actes de violence auxquels se laissent parfois entraîner les vengeurs des martyrs de Pologne et de Russie.

Mais, en vérité, les forces humaines ont des limites, et il est des heures où la conscience se sent entraînée par des volontés vengeresses.

Écoutez ceci :

On est en novembre.

Le vent souffle sec et glacé.

Des tourbillons de neige tournoient dans l’air, et sur la nature tout entière se répand une teinte grise et sinistre.

De tous côtés la plaine.

Pas un arbre, pas un village, pas une hutte.

La neige épaisse s’étend comme un linceul.

Voici à l’horizon une tache noirâtre sur cette blancheur.

Cela se meut.

Vraiment, est-il possible que des êtres humains voyagent, marchent, vivent sous cet épouvantable climat ?

Oui, oui, ce sont des hommes. Moins que cela, sans doute, tant ils ressemblent à un bétail.

Triste caravane.

En tête, un Cosaque armé, la lance au poing, allant au pas.

Par derrière lui, une cinquantaine d’hommes attachés deux à deux par les mains et par les pieds.

Puis, derrière ceux-ci une vingtaine d’hommes attachés par les poignets des deux côtés d’une barre de fer, quelques-uns ayant de plus les pieds enchaînés.

Parmi ceux-là des femmes !

De chaque côté du cortège, des soldats, les armes chargées.

Tout autour, des Cosaques cavalcadant.

Plus loin, une voiture. Un officier, enveloppé de fourrures, la tête enveloppée dans une lourde coiffure, fume une pipe énorme.

Est-ce tout ? Pas encore.

Voici les voitures portant les bagages et les malades.

Les malades ? Ceux-là sont libres au moins, n’est-il pas vrai ? Hâves, décharnés, ayant la mort aux yeux, ils ne sont pas à craindre.

Vous voyez cela !

Tenez, on joue à Paris des pièces comme Michel Strogoff où une espèce de moujik illuminé répète sur tous les tons :

— Pour Dieu, pour la patrie, pour le czar !

Ailleurs, dans les conseils d’en haut, on discute sérieusement la qualité de l’ambassadeur français qui ira porter au czar les hommages des fils de 89…

À Londres, on songe à traiter avec le souverain russe, pour partager avec lui les possessions asiatiques.

À Berlin, l’empereur lève son verre à la santé du czar…

Et pendant ce temps, sur la route de Tobolsk, des mourants gisent dans des charrettes, un carcan de fer au cou, enchaînés à un poteau de fer fixé dans le véhicule.

Ce troupeau humain va, va toujours plus loin, sous la neige, sous les trombes glacées…

Tandis qu’on rit et qu’on danse à la perspective Nevski, aux Tilleuls ou au boulevard des Italiens.

Si l’un semble faiblir, un coup de bâton asséné sur ses épaules le force à se redresser.

On n’a pas le droit de tomber, on n’a pas le droit de mourir.

Il faut obéir au czar, à cet homme que des âmes compatissantes plaignent et admirent… et le czar a dit :

— Ces hommes iront à pied au fond de la Sibérie.

Il faut qu’ils y aillent.

Sont-ce des coupables ? Sont-ce d’infâmes criminels, contre lesquels tous les moyens de coercition sont restés impuissants ?

Ceux-ci sont des Polonais qui se sont juré de réparer l’horrible iniquité commise il y a cent ans, qui veulent retrouver une patrie, relever le drapeau de leurs pères. Ce sont les Alsaciens-Lorrains de la Russie.

Ceux-là sont des Russes qui croient aux droits de l’homme, qui invoquent la liberté, l’égalité, la fraternité, et qui, les yeux fixés sur l’immortel emblème de la Révolution française, ont voulu conquérir leur droit de citoyen…

Ces jeunes gens ont été arrêtés sur une dénonciation qu’on n’a point même pris la peine de vérifier…

Et ces femmes ! Pauvres créatures… elles ont pleuré trop haut et gémi trop fort… elles ont, dans une crise de douleur, protesté contre les bourreaux de leurs pères, de leurs maris, de leurs frères.

Gibier de Sibérie.

Ainsi le veut l’empereur tout puissant de toutes les Russies, plus cruel et plus hypocrite que les souverains d’Orient ou d’Afrique.

On s’arrête parfois, sans doute.

Certes. Mais les malheureux sont toujours rivés à leur chaîne.

Quand, dans un des postes qui sont disséminés sur la route, on leur permet de prendre quelque repos, aucun des malheureux ne peut remuer sans éveiller ses compagnons attachés à la même barre de fer, sans leur causer une vive douleur.

On marche deux jours de suite. On ne se repose que le troisième.

Et quel repos !

Cependant le cortège approchait de Tobolsk.

On hâtait la marche. Les prisonniers étaient parfois obligés de prendre le trot comme des chevaux harassés que l’on pousse à l’approche de la ferme.

On apercevait les rives de l’Irtisch et, au-delà, les maisons de bois et les églises de pierre.

Cette troupe glacée, haillonneuse, ne levait même pas la tête.

Que lui importait l’arrivée à la ville ! Que lui importaient les clochers de pierre des églises !

La pitié des hommes, la justice de Dieu ! Des mots, rien que des mots.

Quand le condamné se trouve aux mains de ses tortionnaires, il n’a rien à attendre, rien à espérer. Il n’est pires fauves que les fonctionnaires, dociles aux ordres reçus et redoutant de se compromettre par un semblant de commisération.

La vue de Tobolsk, loin de mettre en l’âme des malheureux un sentiment de soulagement, leur apportait, au contraire, une angoisse nouvelle.

Certes, ils se savaient condamnés, ils se sentaient au pouvoir de leurs ennemis.

Mais quelle serait exactement la peine infligée ?

Quel serait le degré des tortures appliquées ?

Seraient-ils, comme le comte Bonikowsky, envoyés aux confins du Kamchatka, ou comme cette martyre qui s’appelait Eva Félinska, aux bords du lac Obi, au-delà de Berezov.

Seraient-ils enchaînés aux fourneaux d’une usine… enchaînés matériellement, bien entendu, ayant à peine la liberté des bras nécessaire pour faire mouvoir la pelle à charbon ?

Seraient-ils, ces damnés, enterrés dans les mines de vert-de-gris, pourris par l’empoisonnement lent et sûr ?

À quels gardiens seraient-ils livrés ? Comment éviteraient-ils les verges, la bastonnade, le knout, la plète, pseudonymes de la torture et de la mort ?…

— Halte ! cria la voix de l’officier.

Des ordres furent donnés à l’escorte qui vint se serrer autour des prisonniers.

Songez donc, on ne saurait être trop prudent.

Si ces hommes émaciés, épuisés par la faim, par la fatigue, allaient se révolter !… Certes les anneaux qui leur rivent les pieds sont solides, et les barres de fer de bonne qualité !

Mais il faut se défier de tout.

Ces Polonais sont des criminels si endurcis, ces républicains russes sont de tels bandits !

La calèche de l’officier avait pris la tête du convoi.

Il plaisait à ce geôlier d’entrer le premier à Tobolsk ; il y avait là pour lui quelque chose de triomphal.

Pendant que le mouvement s’exécutait, les soldats s’approchaient des prisonniers :

— Haut la tête ! le torse droit !

Voyez-vous ces gueux qui se permettent des attitudes affaissées !

Un forçat du czar doit conserver sa dignité en l’honneur de son souverain.

Le convoi, entrant en ville, devait avoir bonne mine.

Les malades eux-mêmes devaient sourire. Un moribond du czar doit avoir l’air satisfait.

Aux récalcitrants, on piquait gaillardement les reins de la pointe de la lame. De la tenue, mordieu !

Puis le troupeau s’était ébranlé de nouveau.

Les portes de la ville s’étaient ouvertes, et des agents de police formaient la haie, pour faire honneur à leurs hôtes.

Tout entra.

Les portes se refermèrent ; puis le convoi, à travers les rues étroites, alla vers la prison, immense bâtiment qui ressemblait à un tombeau noir.

Il y eut des bruits de fer, des écroulements de verrous et de chaînes, puis plus rien.

Les hommes étaient arrivés à l’étape.

Les bêtes féroces étaient dans la cage.

On les avait enfermées dans des casemates voûtées, vastes parallélogrammes où l’air ne pénétrait que par d’étroits soupiraux. La terre gluante glissait sous leurs pieds.

Pas de lits. C’était sur le sol qu’ils devaient coucher.

Seulement, comme la barre de fer qui en tenait vingt attachés ensemble, était trop longue pour entrer dans la geôle, on avait dû la retirer. Ils étaient libres, n’ayant plus qu’un anneau aux pieds et une chaîne venant s’attacher au carreau du cou.

Telle était l’angoisse physique qui anéantissait l’énergie de ces misérables, que la plupart s’étaient laissé tomber à terre, pêle-mêle, en tas, épuisés, râlant, les yeux fermés.

Un silence de mort pesait sur cette tombe humaine qui ressemblait à un amoncellement de cadavres.

Un seul était resté debout, les bras croisés sur sa poitrine.

Une longue barbe lui couvrait le bas du visage, tandis que son front disparaissait sous un bonnet de peau de mouton.

Impassible en apparence, il regardait devant lui de ses yeux fixes.

Le teint était livide ; des lignes creuses se tordaient autour de ses pommettes saillantes.

— Michaïl, dit une voix auprès de lui, voix bien faible qui voulait bien n’être entendue que de lui seul, Michaïl Sergewitch, pourquoi ne te reposes-tu point ?

Il n’entendit pas tout d’abord et resta immobile.

La voix répéta le nom et l’appel.

Cette fois, il tressaillit comme un homme éveillé d’un rêve. Il leva vers son front ses mains pesantes de fers et les passa sur ses yeux.

Puis il se plia, mit un genou à terre et se laissa tomber lourdement.

— Approche-toi de moi, continua celui qui avait parlé, j’ai quelque chose à te dire…

Celui qu’il avait appelé Michaïl Sergewitch lui obéit et se glissa vers lui, plaçant son oreille à la hauteur de la bouche.

— Michaïl, tu as été bon pour moi pendant l’horrible voyage, et bien souvent tu as porté à toi seul le poids de nos deux chaînes ; quand je me sentais mourir de faim, tu m’as donné ton pain, et j’ai bu souvent la portion de kavas qu’on nous accordait tous les huit jours… je veux te donner un conseil.

— Parle.

— Aie confiance en moi… tu sais que je suis un paysan de Pologne qui a frappé un seigneur russe… Ce misérable m’avait tant fait de mal !… Je te rappelle cela pour que tu ne te défies pas…

— Hélas ! ne suis-je pas malheureux comme toi ?

— Tu te trompes, frère. Tu es plus malheureux que moi…

— Que veux-tu dire ?

— Oh ! je ne me trompe pas. Si bien que tu aies caché ton visage, je ne me suis pas abusé, j’en suis sûr…

— Encore une fois, je ne te comprends pas.

— Ne te fâche pas, frère. Tu ne peux supposer que je veuille te faire du mal. Mais je veux te donner un bon avis. Je suis sûr que tu n’es pas ce que tu parais, ce que tu veux paraître…

L’autre eut un tressaillement et fit un mouvement de recul.

Le Polonais étendit la main et saisit la sienne :

— Frère, dit-il, il ne faut pas être injuste et ta défiance me peine. Je sais ce que je dis. Tu n’es pas un ouvrier, tu n’es pas un moujik… tu es plus et mieux que cela… Un noble peut-être…

Il y eut un silence. Oui, le paysan polonais disait vrai.

Michaïl Sergewitch est mort là-bas, pendu.

Celui qui était là, étendu dans la boue, c’était le comte Serge Soïloff.

Mais pourquoi avouer ? Quel intérêt avait celui-ci à vouloir surprendre un secret de vie et de mort ?

Car, si le vrai nom de Serge était connu, c’était l’échafaud pour lui et le sacrifice sublime de Michaïl eût été rendu inutile.

Plus encore, Serge avait fait un serment, il avait une tâche à remplir, et, si impossible qu’elle parût, si éloigné que semblât un but autre que la souffrance et la mort, il n’avait pas le droit à l’imprudence.

— Frère, dit-il reprenant son sang-froid, tu te trompes, je suis un ouvrier de Saint-Pétersbourg, rien de plus !

— Alors, si tu veux que d’autres que moi le croient, cache tes mains trop blanches et dissimule encore plus ton visage… c’est là ce que je te voulais dire. Tout à l’heure, nous serons appelés un à un, interrogés… pourquoi ? on n’a rien à savoir de nous. Mais c’est l’usage… eh bien ! frère, puisque tu es bien Michaïl Sergewitch, parle comme parlerait un ouvrier, un pauvre…

— Mais comment supposes-tu que je cherche à tromper…

— Tu m’as parlé souvent pendant la route. Je connais les ouvriers russes, ils ne parlent pas comme toi. Tu n’es pas non plus un de ces seigneurs brutaux et féroces, pareils à celui que j’ai châtié… tu as quelque chose de plus. Je l’ai deviné, et je suis sûr de ne pas me tromper. Je hais les Russes, mais non point ceux qui travaillent pour le peuple…

— Tais-toi ! tais-toi !

— Personne ne peut m’entendre… si tu avais voulu avouer ton nom, tu n’aurais pas fait le voyage à pied. Tu sais bien que l’usage, pour les nobles, est de les amener ici en voiture. Ce que tu as fait, tu as voulu le faire. Tu as partagé nos fatigues, et tu as tout tenté pour les adoucir. Je te suis reconnaissant… et je te dis : Frère, prends garde !

« Puisque tu as un secret, garde-le, mais garde-le soigneusement.

« Les hommes d’ici ont eu bien des prisonniers ; ils sont habiles et cruels. Tu ne veux point qu’on sache ton vrai nom… aie peur qu’ils le cherchent… Je t’ai dit cela, quoique tu sois un ennemi de mon pays, parce que je devine quelque chose de plus… le jour où la Russie sera libre, ma patrie revivra.

Une indicible émotion avait saisi l’âme de Serge.

Sa main serra celle de son compagnon.

— Merci, dit-il, merci !… et à ton tour, frère, aie foi en moi. Si la destinée nous rassemble, je serai ton défenseur…

— Oh ! pour moi… je sais ce qui m’attend. Je serai envoyé aux mines, et j’y mourrai…

— Pourquoi ? aie courage… qui sait ?…

— À quoi bon parler inutilement, fit le Polonais avec un indicible découragement. Oserais-tu songer à une évasion ! Frère, de plus forts ont péri dans ces tentatives, et de quelle mort !

« Il y a dans mon beau pays de Pologne un bien triste mot que disent ceux qui restent à ceux qui partent pour la Sibérie :

« — À ne plus nous revoir.

« J’ai dit cela à ma femme et à mes enfants. La Sibérie nous tue…

— Qui sait ? répondit le comte Serge en serrant plus vivement la main du Polonais.

Puis, se rapprochant de lui, il ajouta :

— Que nous ne soyons pas séparés, c’est tout ce que je désire. Le veux-tu ?

— Oui… Je ne sais pourquoi… mais il me semble que je t’aime comme un frère.

— Eh bien…

Il n’acheva pas.

La porte venait de s’ouvrir avec fracas.

À la lueur des torches, ou vit des soldats commandés par un officier qui, debout sur la dernière marche, lut à voix haute une liste qu’il tenait à la main :

— Michaïl Sergewitch, dit-il.

Serge se leva.

— Thadée Miroswski !

C’était le nom du Polonais.

Il se dressa à son tour.

D’autres furent encore appelés et la bande sortit de la casemate au milieu des soldats.

On amena un homme au milieu de la cour.

Puis un forgeron vint essayer les fers de chacun d’eux, resserra les maillons qui lui semblaient relâchés. Des soldats s’approchèrent alors, et pour plus de sûreté – que redoutait-on de ces malheureux ? – leur passèrent aux coudes une corde qu’ils tirèrent fortement en arrière, en y faisant un nœud vigoureux.

Cette secousse imprévue était si douloureuse que quelques-uns laissèrent échapper un cri.

D’autres restaient muets, avaient de grosses larmes qui roulaient sur leurs joues.

Les soldats ricanaient. Le jeu les amusait.

Les prisonniers – une vingtaine à peu près – furent alors placés en ligne, l’un derrière l’autre.

Les soldats, la baïonnette en avant, les surveillaient de près.

Un trait caractéristique de la geôle russe, c’est que jamais la confiance ne vient à un gardien. Si soumis que semble son prisonnier, il en a peur.

Ayant conscience des tortures subies, il ne peut croire à la résignation des victimes.

Il lui semble que le prisonnier ne peut avoir d’autre pensée que celle de l’évasion ; et il prend à chaque minute des précautions d’autant plus cruelles qu’il se sait responsable jusqu’à la mort.

Sur l’ordre de l’officier, les prisonniers se mirent en marche à travers les longs couloirs de la forteresse.

Des pierres tombait une humidité glaciale. Les plus forts se sentaient frissonner. N’était-ce pas d’ailleurs un peu de crainte qui les saisissait ? Se sentir entre les griffes des bourreaux, sans espoir possible, est une rude épreuve pour les courages les mieux trempés. On se sent descendre dans l’inconnu, toujours plus bas, toujours plus bas.

Chaque pas en avant vous rapproche d’une douleur…

Ils arrivèrent dans une vaste salle où d’autres soldats les attendaient, armes chargées.

On les mit au milieu, si pressés les uns contre les autres qu’ils se blessaient mutuellement avec leurs chaînes ; mais pour qu’ils ne pussent éviter cette souffrance en s’écartant, les baïonnettes étaient là, hérissant leurs pointes autour d’eux.

Deux heures se passèrent ainsi.

Serge et Thadée avaient été séparés, et, en vérité, le comte Soïloff se sentait plus seul.

Quand, dans ces horribles misères, une parole de sympathie vous tombe sur le cœur, c’est une jouissance ineffable…

Et pourtant Serge se défiait encore…

Si cet homme lui avait menti ! S’il avait seulement tenté de surprendre son secret pour le trahir !

C’était horrible de penser cela. Et cependant combien d’exemples de semblables crimes !

De temps en temps une porte s’ouvrait. Un officier appelait quelques noms ; le cercle des baïonnettes se desserrait, et les appelés pénétraient dans une autre pièce.

Que se passait-il de l’autre côté de cette muraille ?

Plusieurs fois il avait semblé à ceux qui attendaient que des cris de douleur, des sanglots parvenaient jusqu’à eux.

La porte se rouvrait, les hommes sortaient, si pâles qu’ils paraissaient se soutenir à peine.

Ah ! si on avait pu les interroger !

Impossible, on les plaçait à un autre coin de la salle, et on en voyait qui laissaient tomber leur tête dans leurs mains et pleuraient comme des enfants :

— Michaïl Sergewitch !

— Thadée Miroswski !

C’était le moment suprême.

Serge avait relevé la tête, ne pouvant retenir l’élan de fier défi qui jaillissait de son cœur.

Thadée lui jeta un regard profond, un dernier avis.

Serge comprit, ses épaules se courbèrent.

Ils pénétrèrent dans une vaste pièce au milieu de laquelle, autour d’une table couverte de drap vert, cinq hommes étaient assis.

Au milieu, un vieillard semblait présider.

Face de Kalmouk, museau de fauve.

C’était le gouverneur de Tobolsk ; à côté de lui, vêtu de l’inévitable uniforme bleu, un délégué de la troisième section.

Serge sentit son cœur se serrer.

Cet homme, cet agent de police de Saint-Pétersbourg, pouvait le reconnaître.

Jusqu’ici, perdu dans les rangs des condamnés, il avait pu se dérober à l’examen. Et encore Thadée le lui avait dit : il avait manqué de prudence !

Mais ici, il paraissait tête nue, en lumière ; est-ce que ces hommes n’allaient point deviner, eux aussi, qu’il cachait son nom !

Certes, Serge n’avait pas peur de la mort.

Mais depuis qu’il avait touché les plaies de sa mère mourante, une complète métamorphose s’était produite en lui. Il voulait vivre, vivre pour le châtiment, pour la vengeance.

Cependant le comte Alexeieff – c’était le nom du gouverneur – avait pris un dossier sur une pile de papiers, à portée de sa main. Il s’était penché sur l’uniforme bleu, et quelques mots avaient été échangés à voix basse.

Puis Alexeieff s’adressant au comte Serge :

— Ah ! ah ! fit-il en ricanant, en voici un bon ! Çà, il paraît que vous conspiriez, que vous vouliez faire sauter le palais impérial… Un nihiliste… Voyons, j’aime ces gens-là, moi. C’est carré… mais moi aussi je suis carré, on peut s’entendre. Votre nom ?

— Michaïl Sergewitch.

— C’est bien ça… un étudiant, à moitié ouvrier, qui s’avise d’imprimer des proclamations incendiaires… Qu’avez-vous à dire ? Nous sommes bons, nous. Les prisonniers peuvent parler. Défendez-vous, ça nous amusera un moment…

Serge sentait la fièvre le saisir.

Il éprouvait des envies folles de bondir sur ce misérable, de lui jeter les mains au cou et de l’étrangler.

Par un effort surhumain, il parvint à se contenir :

— Je n’ai rien à dire, fit-il. On m’a pris, on me tient, qu’on fasse de moi ce qu’on voudra.

— Sais-tu bien que tu es fort insolent ?… Mais baste ! je ne t’en veux pas…, donc tu ne te repens pas ?

Serge resta muet.

— Tu ne pleures pas, tu ne supplies pas ? Tu es bien orgueilleux pour n’être qu’un ouvrier…

Il se tourna vers un de ses assesseurs :

— Docteur, dit-il, examinez-moi donc un peu cet homme-là… ça m’a l’air solide, bien bâti…

— En effet, gouverneur, cet homme est vigoureux…

— Bon ! il en faut comme cela… au moins ils résistent plus longtemps.

— Voyons, l’ami, ajouta-t-il en revenant à Serge, qu’est-ce que tu aimes le mieux… le nord ou le midi ?

Serge ne put réprimer un haussement d’épaules :

— Cela t’est indifférent… eh bien, moi, j’aime mieux le midi. Alors il ne te reste que le nord. Maintenant je dois supposer que tu n’aimes point rester à ne rien faire. Comme je ne veux point te contrarier nous te donnerons du travail.

C’était chose horrible que la férocité de cet homme, se plaisant à prolonger le supplice de l’attente.

Du mot qu’il allait prononcer dépendait la vie de la victime avec laquelle il jouait.

Serge, impassible, regardait à terre.

Pourvu qu’il ne fût pas reconnu, il ne redoutait rien, sentant en lui une énergie que rien ne briserait, une volonté qui ne faiblirait point.

— Nous disons donc… du travail… Quel travail aimerais-tu ? Sais-tu un métier… Ah ! oui ! l’imprimerie… mais nous avons si peu de journaux ici… J’y pense, tu es étudiant. Donc tu aimes à t’instruire. Je vais t’en donner l’occasion. Vois-tu, Michaïl Sergewitch, la Russie est un pays très riche… en métaux surtout. Il est bon qu’un homme intelligent comme toi – tu dois être intelligent ! – aille s’en convaincre de très près, qu’il descende au fond de la question… je te prépare des distractions, comme tu vois… et puis tu n’es pas bavard, je vais te mettre en un lieu où on n’a guère occasion de causer…

— Secrétaire, écrivez : Michaïl Sergewitch, à perpétuité, aux mines de fer de Sourgout.

Serge ne bougea pas. C’était le supplice le plus horrible. Il le savait. Ces mines de Sourgout étaient connues de toute la Russie comme un épouvantable enfer. C’était l’ensevelissement d’un vivant ; et cependant, dans le cœur de Serge, il y eut comme une sensation de délivrance.

On l’avait condamné sous un faux nom.

Aux mines ! soit ! il était vivant, il se sentait fort. Tous les prisonniers étaient morts là-bas. Il ne mourrait pas, voilà tout !

Mais tout à coup il tressaillit.

On venait de prononcer le nom du Polonais.

Thadée n’était coupable que d’un acte de violence. Le gouverneur serait moins cruel pour lui.

Donc, c’était la séparation.

Serge sentit son cœur se serrer. C’était cet homme qui lui avait adressé les dernières paroles amicales que peut-être il dût jamais entendre.

D’un regard, Serge lui adressa un suprême adieu.

Leurs yeux se rencontrèrent, et Serge fut surpris. L’œil de Thadée était brillant, presque joyeux.

Se réjouissait-il donc de l’horrible supplice infligé à celui dont il s’était dit le frère ?

— Thadée Mirsowski ! commençait Alexeieff. Bon, un Polonais ! Ça ne vaut pas grand’chose. Qu’est-ce qu’il a fait ?… Une sottise. Un coup de bâton à un seigneur… Ouais !… Un mauvais caractère. Il est vrai qu’il y a des gens bien féroces. Hein ? Thadée, qu’est-ce qu’il t’avait fait, ton seigneur ?

En vérité, c’était à croire qu’Alexeieff s’adoucissait. Il y avait du vrai dans cette appréciation. Pour le gouverneur, le seul crime sérieux était une attaque à la majesté du czar. Du reste il se souciait comme d’un fétu de paille. Thadée n’avait à ses yeux qu’un seul vice, c’était sa nationalité…

Quoi qu’il en fût, au ton de sa question, on devinait qu’il n’userait pas contre Thadée des dernières sévérités. En tout cas, il échapperait certainement aux travaux forcés et aux mines. Un peu de souplesse, et il en était quitte pour l’internement dans quelque ville de Sibérie.

— Eh bien, réponds-moi, fit Alexeieff.

— Non, dit brusquement Thadée en se redressant.

Serge frissonna. L’altitude du malheureux – qui lui avait prêché la prudence – était incroyable.

Alexeieff s’était redressé et ses yeux avaient lancé un éclair :

— Hein ? qu’as-tu dit ?

— J’ai dit que je n’avais rien à vous dire et que je ne vous répondrai pas, accentua Thadée d’une voix ferme.

Les personnages de la table verte se regardèrent. Cette impudence les stupéfiait.

— Tu ne veux pas répondre, grinça Alexeieff. Sais-tu que si je le veux je te délierai la langue à coups de fouet…

— Faites ce que vous voudrez !… après tout, s’écria Thadée comme emporté par un mouvement qu’il semblait ne pas pouvoir maîtriser, je ne vous reconnais pas le droit de m’interroger… Je suis Polonais et je n’ai pas à répondre à des Russes que je méprise et que je hais !…

Le poing d’Alexeieff s’abattit sur la table :

— Silence ! hurla-t-il. Ah ! bien, ton affaire est bonne !… écrivez, d’abord cinquante coups de fouet pour nous avoir outragés… et puis… aux mines…

— Et quelles mines ? demanda Thadée en ricanant.

— Quelles mines ? misérable !… Celles de Sourgout !… et tu seras recommandé…

Les soldats entraînèrent les deux hommes.

Mais Thadée avait eu le temps de s’approcher de Serge et de lui dire rapidement :

— J’ai ce que je voulais. Nous ne nous quitterons pas !

II

PAUVRE SERGE

Il est beau d’être fort et à celui qui accomplit une œuvre exceptionnelle d’énergie, les admirations ne font pas défaut.

Mais le plus souvent ces admirations sont purement sentimentales, irraisonnées ; nous dirions presque banales.

Voici un homme – Serge Soïloff – qui se dévoue à une cause de justice, qui, pour obéir au serment prêté au lit de mort de sa mère martyrisée, accepte l’avenir le plus atroce, les souffrances les plus horribles ; voilà qu’il a livré son âme aux tortures de la solitude noire et profonde, son corps au bâton ou au fouet des tortionnaires.

Nous disons : c’est beau ! c’est grand !

Exclamations promptement lancées et dont l’écho se perd vite.

Qu’on raisonne, et cette impression toute superficielle, qui jaillit de nous en une expression rapide, nous poignerait jusqu’au plus profond de notre conscience, si nous osions un instant, par un effort de l’imagination nous placer en face de la réalité dans toute son horreur…

Il y a dix mois que l’honnête Alexeieff a rendu sa sentence.

Soyez tranquille, il n’y songe plus.

D’autres criminels – et quels criminels ! – défilent devant lui, et du même ton gouailleur, il leur jette à la figure son arrêt cruel.

Il est bien portant, bien nourri, adore sa femme et se montre bon père de famille. Le soir, après une journée bien remplie, il se couche paisible, ayant la conscience d’avoir fait son devoir.

Pendant ce temps, voici…

À huit cents pieds sous terre, dans l’ombre noire, au milieu d’une atmosphère empestée, le comte Serge Soïloff frappe du pic et de la pioche le roc qui lentement s’effrite.

Cet homme est le même que nous avons vu, à Paris, au centre de la vie élégante riant et levant sa coupe pétillante de champagne. Cet homme a été vivant, il a pensé, il a aimé, il a lu, il a entendu les harmonies des opéras, il a joui de tout, des mains de femmes ont doucement serré les siennes, il a respiré l’air pur des grands bois et les enivrantes senteurs des boudoirs…

Oui, c’est bien le même.

Jamais il ne sort de la mine ; jamais il ne voit la lumière. Rien ne peut lui rappeler la terre. Qu’il y ait là-haut des fleurs et des sourires, il l’ignore.

Sait-il seulement quand commence le jour, quand vient la nuit !

L’aiguille de l’horloge, c’est pour lui le bâton du gardien qui, à une certaine heure, le force à sortir du trou noir où il s’est blotti, épuisé de fatigue.

Il faut que la machine humaine se remette en mouvement. Il creuse, il creuse. Lorsque les débris ont formé un monceau, il les entasse sur un wagonnet auquel il s’attelle. Il tend les épaules et crispe ses reins. Les roues hochent sur le sol inégal.

Il tire jusqu’au bout du couloir où il est confiné.

Au bout, il y a une galerie plus haute. Au bout de la galerie, l’ouverture du puits énorme.

Mais il ne lui est pas permis d’aller jusque-là.

Dès qu’il paraît à l’extrémité du couloir, qui est pour cet homme devenu crustacé une sorte de carapace, d’autres êtres s’emparent du wagonnet.

Il faut qu’il retourne en arrière et qu’il recommence à piocher à la lueur jaune de la lampe de Davy, fixée à la casquette de cuir bouilli.

Serge n’entend plus jamais une voix humaine.

Les rondes pénètrent à l’entrée de la fissure qu’il doit creuser, creuser toujours.

Un jet de lumière est lancé dans ce boyau.

On voit au bout quelque chose de noir qui s’agite.

C’est bien. L’homme est là.

Quel espoir d’en sortir jamais ? En vérité, il n’y a pas même à y songer. Cela durera un an ou dix ans, toujours de même.

Serge raisonne-t-il ? regrette-t-il ? pleure-t-il ?

Non. Si on le regardait de près, on verrait sous le masque noir qui s’est accroché à son visage des yeux qui se sont ternis ; quelque chose s’est éteint à son front. Il n’a plus de regard.

Depuis dix mois, cette épouvantable pierre de tombe s’est écroulée sur lui.

Que peut-on lui souhaiter de meilleur que de ne pas se souvenir ? Mieux vaut pour lui l’oubli de tout, de tous, de lui-même. La machine de fer et d’acier ne pense pas, obéissant à l’impulsion du jet de vapeur.

Serge n’est plus qu’une mécanique humaine, mue par des muscles et du sang.

Un jour viendra où un des ressorts cassera : les engrenages s’arrêteront. Voilà tout.

Combien de temps faudra-t-il pour cette fracture ?

Il ne se le demande même pas. Il est stupéfié.

C’est qu’en réalité il ne croyait pas à cela !

Non ! quand la tête haute et le sourire de l’ironie aux lèvres il avait entendu Alexeieff prononcer sa sentence, il supposait bien qu’elle cachait quelque chose d’horrible…

Mais cela !… oh ! non !

N’avait-il pas, d’ailleurs, pour soutenir son énergie, l’idée fixe de l’évasion ! On se sent jeune, fort, vigoureux. On luttera, on affrontera vingt fois la mort, on agira, on vivra… Ah bien ! oui ! essayez donc.

Dans ce trou où l’on rampe comme le ver de terre dans l’alvéole qu’il s’est creusée lui-même, jouez donc de votre jeunesse, de votre vigueur.

Contre qui ? Contre quoi ?

Le dilemme est simple : rester là ou mourir.

Parbleu ! on peut toujours en finir par la mort. On peut se briser la tête contre un quartier de roche ou mieux encore se ruer sur un de ses bourreaux et le prendre à la gorge. On sera tué. Le plus curieux, c’est que les bourreaux appelleront cela une aggravation de peine !

Pourquoi Serge ne se décide-t-il pas à en finir ?

La vérité, c’est qu’il s’est fixé un délai d’un an.

Pendant les premiers jours, il a ressassé dans sa tête tous les moyens d’évasion possibles.

Il n’en est pas un qui soit – non point pratique – mais commençable.

À droite, à gauche, au-dessus, au-dessous, des roches.

Une seule issue, gardée non par un homme, mais par dix, par cinquante, au milieu desquels passent et repassent des contremaîtres.

Puis, quand il sortirait, comment s’évader de la mine ?

On remonte à la lumière par des bannes enlevées au moyen de treuils, il a vu cela quand on l’a descendu les fers aux pieds.

Or ce sont des gardiens russes qui font agir les chaînes de traction. Se présenter seul ce serait stupide. Se mêler aux autres, alors ? Les bannes contiennent quatre hommes. Il faudrait que ces hommes fussent des complices.

Comment les séduire ? Avec quoi payer leur aide ?

Rien à faire, rien à tenter.

Que si l’on veut s’accrocher absolument à une espérance, il faut compter uniquement sur le hasard, ce qui équivaut à ne compter sur rien.

Longuement, longtemps, avec la ténacité monotone de l’eau qui tourne dans un vase clos, ces pensées ont aussi tourné dans le cerveau de Serge.

Puis, tout s’est assombri, tout s’est terni, la pensée s’est figée.

Il ne pense plus, il ne veut plus penser.

Un seul sentiment résiste en lui.

Il a peur des châtiments… non qu’il soit lâche, puisqu’il a l’effroyable courage de la résignation calculée, raisonnée, à échéance fixe, que sa volonté ne rapprochera pas, puisqu’il est encore assez vaillant pour ne point vouloir se tuer.

Mais c’est tout son orgueil, toute sa dignité d’homme qui frissonne… Ce n’est pas le bâton, ce n’est pas le knout qu’il redoute, ce ne sont pas ces crochets de fer qui arrachent au dos du patient des lanières de peau sanglante…

Non, ce qui le fait pâlir sous sa pâleur, c’est la honte de ces peines infamantes.

Car il n’y a pas à résister… il serait frappé comme un esclave, comme un chien.

Ah ! cette fois, il se mentirait à lui-même, il se tuerait auparavant !

Il ne pense plus… Et pourtant d’où vient que quelquefois ce damné s’arrête et fixe devant lui ses yeux morts ? D’où vient cette larme qui, lente et silencieuse, roule au fond de ses orbites et, arrivée au bord de sa paupière, déborde comme un vase trop plein ?…

C’est qu’il y a au fond, tout au fond de sa conscience, un souvenir d’amour, pur et chaste…

C’est que là-bas à Paris – à Paris ! – il sait que dans une chambre tout de blanc tendue, il est une jeune fille qui quelquefois peut-être prononce son nom… et à son tour, de ses lèvres décolorées, il voudrait murmurer le nom de cet ange…

Juliette ! elle s’appelait Juliette !

Un jour, il l’avait rencontrée dans un bal. À peine quelques paroles avaient-elles été échangées qu’entre elle et lui s’était établi une sorte de courant magnétique…

Elle était si jolie avec ses cheveux noirs qui encadraient ses traits fins de vierge ! Elle était si douce et si bonne !… Allons donc ! est-ce qu’il pouvait aimer, être aimé, lui le nihiliste, uni par un lien étrange et imbrisable à Véra ?…

Il s’était arraché à cette fascination, à cette pureté qui l’enveloppait tout entier, et pourtant il l’avait revue encore, il lui avait parlé, arrêtant à grand peine sur ses lèvres le mot suprême qui jaillissait de ses lèvres !… Ce mot, il ne l’avait pas prononcé.

Mais est-il certain qu’elle ne l’eût pas entendu !

Car plus doucement sa main avait serré celle de Serge, plus chastement encore son regard s’était posé sur le regard du jeune comte…

Il s’était débattu. Il ne voulait pas faiblir.

Et, plus follement, il avait jeté sa vie aux folies de la débauche…

Quand, on s’en souvient, dans son hôtel de la rue d’Offemont, il éclatait en paroles énervées entre les deux courtisanes Miguela et Soline, il s’étourdissait lui-même pour ne plus entendre cette voix pure qui toujours murmurait à son oreille des mots d’espérance et d’avenir.

Et cependant le matin même son cheval l’avait entraîné sous les fenêtres de la jeune fille : et il avait vu, ce n’était pas une illusion, le rideau se soulever.

Folie ! est-ce que le comte Serge Soïloff, à peine évadé des luttes terribles, prêt à être ressaisi demain par la fatalité – avait le droit de rêver les joies paisibles du mariage ?

Véra était venue l’arracher à ces tentations… Et il était parti sans même jeter un regard en arrière, laissant un lambeau de son cœur à ce buisson fleuri de roses blanches, et qu’il n’avait pas voulu teindre de sang…

Il avait été reconquis violemment par la réalité. Et voici que tout était fini pour lui…

Mais combien plus adorable, plus délicieuse, plus céleste lui apparaissait à travers les noires ombres la radieuse apparition, aux contours vagues, qui le regardait avec un sourire si triste, si triste !

Allons ! forçat ! oublie, oublie. Tu es un damné, tu es un mort ! Que tous tes souvenirs un à un s’effacent, et tombent comme les dernières feuilles d’un arbre mort.

Adieu l’amour ! Adieu, Juliette ! Adieu l’amitié ! Adieu, Noël Houdas !

Celui-là du moins doit être heureux, heureux par lui !

Serge l’aimait bien, en vérité. Cette énergie un peu rude lui plaisait. Eh bien ! pour celui qui lui avait sauvé naguère la vie, il avait fait son devoir.

Noël Houdas était riche.

Pauvre Serge ! Du moins la torture suprême lui était épargnée. Et qu’elle aurait été horrible, cette souffrance, si, dans une vision subite, il avait vu Noël Houdas, l’ami par lui enrichi, penché sur cette lettre que lui dictait Miguela, cette lettre qui le livrait à la police russe.

Il ignorait cela. C’était une grâce.

Et Thadée, le brave enfant de la Pologne qui, pour le suivre aux mines de Sourgout, avait risqué sa vie !… Ils avaient fait route ensemble depuis Tobolsk, et Thadée lui avait dit :

— Savez-vous pourquoi j’ai voulu venir avec vous… C’est que j’ai lu dans vos yeux… Vous êtes fort… vous êtes énergique… vous serez tenace… vous voudrez vous évader… nous nous évaderons ensemble…

Et telles étaient alors les illusions qui hantaient l’âme de ces deux martyrs qu’ils s’étaient serré les mains et qu’ils s’étaient juré de fuir ensemble…

Ah ! il était bien question de cela maintenant ! D’abord, Serge n’avait plus revu Thadée.

Dès leur arrivée à Sourgout, ils avaient été séparés.

Qu’était devenu cet ami d’un jour ?

Tout cela fuyait, fuyait dans l’éloignement de ces dix mois, de ces trois cents jours de solitude noire…

Serge se disait :

— Encore deux mois, et je serai libre… par la mort !

Puis il reprenait son pic et, d’un heurt monotone il détachait les pierres qui tombaient sur le sol et s’amoncelaient.

III

PRINCE, ROI OU EMPEREUR

Pour l’intelligence des faits qui vont suivre, quelques courtes explications sont nécessaires.

Sourgout – à l’extrémité nord de la Sibérie septentrionale – sur un des affluents de l’Obi qui lui-même se jette dans le golfe du même nom, Sourgout n’est point une ville, n’est point un bourg, n’est point un hameau.

C’est purement et simplement une mine. Autour de la mine, à peine une vingtaine d’habitations où logent les Nariaditchecks ou surveillants.

Voilà pour la population.

Mais la mine renferme cent cinquante condamnés, prisonniers, forçats auxquels on a fait grâce de la vie.

Et pour les garder, il faut – primo, des soldats – secundo, des officiers – tertio, un commandant en chef, qui se décore audacieusement du titre de gouverneur.

Pour loger les soldats, dont le nombre varie de cinquante à cent et qui sont incessamment renouvelés par les détachements qui passent des frontières asiatiques à la Russie d’Europe, une forteresse – un fortin si l’on veut – est indispensable. C’est une solide baraque, protégée par des ouvrages de terre, munis d’une dizaine de canons toujours chargés et prêts à être dirigés sur la mine.

En cas d’alerte, rien ne serait plus simple.

On braque quelques canons sur l’ouverture du puits principal. Bien hardi serait le misérable qui prétendrait sortir sans l’assentiment des chefs et du gouverneur.

Enfin, puisque gouverneur il y a, il est indispensable de le loger. L’autorité ayant conscience de cette nécessité, a bâti une grande maison de bois, que le goût de ses habitants a coloriée de vert et de jaune.

Sur le tout flotte l’étendard de la sainte Russie.

On appelle cela le château. En vérité, ce n’est qu’une baraque de saltimbanque, mais établie sur de fortes poutres, chauffée à outrance et dans laquelle le représentant de l’autorité impériale mijote avec sa famille comme viande en daube.

Ce fonctionnaire s’appelait le comte Potoleff, et était flanqué de Mme Potoleff et de deux petites Potoleff.

Absolument stupide d’ailleurs, cet estimable personnage, très grand, très maigre, très roux, vivait dans des transes perpétuelles.

Transes doubles.

D’une part, il passait sa triste existence à redouter une évasion ; d’autre part, il était sur des charbons ardents toutes les fois que lui arrivait une dépêche de Saint-Pétersbourg, ce qui d’ailleurs était fort rare.

Mais le cachet impérial lui donnait des tortillements d’intestins qu’il n’était pas encore arrivé à vaincre.

Songez donc : s’il avait déplu au maître !

Certes, la chose était peu vraisemblable, puisqu’il s’appliquait avec un soin méticuleux à ne rien faire du tout.

Mais en ces questions de faveur impériale, il ne suffit point de n’avoir pas mis à la loterie pour être sûr de n’y pas perdre. Dans ces oreilles toujours ouvertes à la délation, il se peut toujours qu’il tombe quelque chose.

C’est qu’il tenait à sa place, le bon Potoleff, comptant bientôt obtenir de la magnanimité du czar une pension qui lui permettrait de vivre sans souci ses derniers jours de vie.

Mme Potoleff aspirait, elle aussi, à l’heure prochaine où il lui serait enfin loisible de quitter Sourgout et de marier ses deux filles, Maxima et Velika, charmantes personnes aussi hautes que leur père, avec des cheveux d’albinos et des yeux rouges. D’ailleurs, excellentes personnes, qui bien souvent avaient intercédé auprès de leur père en faveur de quelque malheureux, condamné au fouet ou à la bastonnade.

Il est vrai que Potoleff père faisait violence à son cœur et refusait, avec navrement, mais avec ténacité, d’accorder à qui que ce fût un adoucissement quelconque.

Certes, l’intéressant Potoleff n’était pas toujours sur un lit de roses ; et pour un peu, il se fût comparé à ses propres forçats, tant le fardeau de l’autorité lui pesait aux épaules.

Il avait cependant pris le parti d’agir le moins possible, de s’endormir dans une fainéantise absolue, seul moyen, selon lui, de ne commettre aucun acte qui pût attirer sur lui l’attention de la troisième section.

Et en réalité, depuis quelque temps, il n’avait pas lieu de se plaindre. Tout allait bien. Les petits forçats faisaient leur petite besogne : de temps en temps un petit knout mettait à la raison un petit récalcitrant.

C’était, la manie de ce géant maigre que de tout qualifier de « petit ».

Il disait :

— Vous conduirez le petit cadavre au petit cimetière. Vous donnerez une petite bastonnade au petit mineur. Vous arracherez de petites lanières à son petit dos.

Ainsi pour les enfants. Et vrai, Potoleff était un enfant pour la douceur. Il ne torturait que lorsqu’il y était absolument forcé, magnanimité qui, lorsqu’on parle russe, doit être prise en grande considération.

Donc Potoleff était tranquille.

Ce jour-là, il était quatre heures. La nuit venant de bonne heure, déjà on faisait rentrer dans la mine les forçats qui, pendant le jour, travaillaient aux fourneaux, à l’air libre.

Un nouveau puits, dont le forage avait commencé il y avait environ un an, venait d’être reconnu propre au travail, et l’ingénieur s’était déclaré satisfait.

Tout allait bien.

Potoleff, qui était un gros mangeur, se mit à table avec satisfaction, ayant en face de lui Mme Potoleff, et de chaque côté une petite Potoleff.

Un superbe quartier de venaison, cuit fort à point, jetait au plafond ses parfums exquis et forts.

Potoleff s’était versé un petit verre d’une petite eau-de-vie de France, dont vous lui auriez dit de petites nouvelles, et la dégustait, claquant sa petite langue, vrai gourmet…

Quand tout à coup…

Je ne sache rien de plus terrifiant que ces quatre mots si fort en usage chez les romanciers.

Ce « quand tout à coup » éclate, au milieu de la tranquillité la plus grande, comme un coup de tonnerre.

Étant posé ce principe que les surprises agréables sont rares, le « quand tout à coup » ne présage rien de bon. Il fait l’effet d’une dépêche arrivant dans une famille où l’on n’en attend pas.

Reprenons… quand tout à coup, disons-nous, le moujik attaché au service personnel de Potoleff entra précipitamment, suivi de l’officier cosaque qui commandait le fortin. Le Cosaque – déjà de physionomie rébarbative – avait en ce moment l’œil féroce… d’ahurissement surtout.

Potoleff – toujours en crainte d’un orage dans son ciel bleu – faillit s’étrangler avec sa petite eau-de-vie, et blêmissant, s’écria :

— Par saint Pierre et saint Paul, qu’est-ce qui se passe ?

Le Cosaque, qui répondait au doux nom de Srarzad, répondit :

— Je n’en sais rien !

— Comment ! vous n’en savez rien !… alors que venez-vous faire !

— Je viens vous rendre compte…

— De quoi ?

— De ce qui se passe…

— Alors il se passe quelque petite chose ?

— Oui.

— Alors vous savez ce que c’est ?

— Sans le savoir…

Le dialogue aurait pu s’éterniser de cette façon. Par bonheur, Potoleff, qui avait voulu finir son verre de petite eau-de-vie, faillit étouffer, ce qui donna au Cosaque le temps de s’expliquer.

Au fond, il avait raison. Il savait et il ne savait pas.

Une patrouille de ses hommes qu’il avait envoyée, pour les occuper, faire une reconnaissance aux environs, avait rencontré à une lieue de Sourgout, route de Tobolsk, une vraie caravane.

— Caravane ! cria Potoleff. Qu’est-ce que c’est que caravane ?

— C’est-à-dire une troupe…

— Alors, pourquoi dites-vous caravane, puisque c’est troupe ? Continuez, une troupe de quoi ?

— De soldats.

— Hein ?… quels soldats ?

— Des Circassiens…

Potoleff bondit si violemment sur son siège, qu’il faillit l’écraser. Des Circassiens ! quoi ! une petite invasion, alors ! aux armes !…

— Après ! achevez ! cria-t-il hors de lui.

— Après ? voilà… mes Cosaques ont tourné bride et sont venus m’avertir en toute hâte…

— Où sont-ils ? qu’ils viennent !

— Excellence ! ils ne vous diront rien de plus…

— Ça ne fait rien. J’ai une manière à moi de faire mes petits interrogatoires…

— À vos ordres, Excellence !…

Le Cosaque fit le salut militaire, tourna sur ses deux talons et sortit.

Potoleff hors de lui appelait à son aide tous les saints du petit calendrier russe.

Des Circassiens !… Comment ! ils auraient traversé toute la Russie pour venir l’attaquer, lui, Potoleff, et où cela ? Sur les confins de la mer de Kara, à quelques verstes des glaces polaires !…

Potoleff était pâle. Les petites Potoleff, tout en sentant battre leur petit cœur dans leur petite poitrine, savouraient assez volontiers le fruit défendu d’une émotion à laquelle les pauvrettes n’étaient guère habituées.

Qui sait ce que des imaginations de jeunes filles voient poindre à travers l’horreur d’une attaque à main armée… par des Circassiens… qui sont de forts beaux hommes, comme l’on sait ?

Potoleff bouillait, comme la plus vulgaire des préparations culinaires.

— Je ne puis attendre, s’écria-t-il, les petits Cosaques. Il faut que…

Il n’acheva pas.

Une sonnerie de trompettes, superbe, triomphale, éclata dans l’air à deux cents mètres tout au plus du château gouvernemental.

Potoleff s’élança dehors.

Et il n’était pas en uniforme. En passant dans le vestibule, il détacha au hasard du poignet une énorme épée qui pendait là, dans une panoplie, passa à sa ceinture deux pistolets datant de Pierre le Grand, et courut sur la place, criant :

— À moi !… mes petits soldats !… et que la sainte Russie nous protège !…

Du fortin, les Cosaques sortaient en se bousculant, s’empêtrant dans leurs longues lances, sautant sur leurs chevaux effarés…

La sonnerie tintait toujours…

Et soudain, sur la route, à la lueur de torches secouées dans l’air, l’armée ennemie déboucha…

Était-ce bien une armée ?

D’abord quatre cavaliers, superbement campés, enveloppés de longs manteaux de drap bleu qui s’étendaient sur la croupe des chevaux, la tête couverte du colback d’astrakan noir à aiguillettes d’or.

Derrière eux, une douzaine d’hommes vêtus du pur costume européen, j’entends d’un costume de gravures de mode, car, à vrai dire, à voir leurs longues houppelandes de drap gris, passementé d’argent, leurs bottes à revers et leur chapeau à cocarde noire, on les eût pris pour des laquais de bonne maison.

Potoleff voyait cela et restait cloué sur place, se demandant s’il fallait donner aux Cosaques l’ordre de charger.

Deux piqueurs en livrée rouge sonnaient énergiquement du cor de chasse.

Soudain, les cavaliers blancs, faisant caracoler leurs chevaux, se jetèrent de chaque côté de la route. Les douze laquais ouvrirent leurs rangs, se plaçant en haie…

Et entre ces lignes rectas, rappelant celles des gardes du corps sur le passage d’un souverain, apparut un traîneau enlevé au grand trot de quatre chevaux admirables.

Potoleff n’avait toujours point bougé.

Sous la lumière secouée des torches, ce spectacle avait quelque chose de féerique. Potoleff n’était certes pas superstitieux, mais enfin il n’aimait guère ce qui avait l’apparence peu naturelle.

Tout à coup, une idée sillonna – c’est le mot propre, car cette idée eut des fulgurations d’éclair – sillonna, donc, son cerveau.

Si c’était l’empereur !

Mais avant qu’il eût soumis cette hypothèse foudroyante au critérium de la logique, le traîneau lancé en demi-cercle avec une habileté surprenante s’arrêta net devant lui.

Et un personnage de haute taille, dont on distinguait mal le visage caché par un bonnet de zibeline, sauta légèrement sur le sol et s’avança vers Potoleff qui était fort hésitant.

— M. le comte Potoleff, demanda l’arrivant.

— C’est moi ! balbutia Potoleff.

— En ce cas, reprit l’autre, lisez ceci, et faites vite, je vous prie, car mes compagnons ont hâte de se chauffer.

Sur un signe de l’inconnu, deux laquais porte-torches avaient sauté en bas de leurs chevaux et étaient venus se placer aux côtés de Potoleff qui, de ses mains tremblantes, s’efforçait de décacheter le pli énorme, à enveloppe de parchemin, sur lequel s’épanouissait le large cachet de la chancellerie impériale.

Oui, il tremblait, le brave Potoleff.

En ces pays d’arbitraire à outrance, on est à la merci d’un caprice autoritaire… Mon Dieu ! place, pension, avenir, tout était contenu dans ce pli !

Cependant, faisant assez bonne contenance, il lut…

Et un sourire béat, immense, fendit en deux sa tête de marron sculpté et il s’inclina en disant :

— Si Son Excellence daigne me suivre…

Son Excellence – puisque Excellence il y avait – se tourna vers le traîneau :

— Chère, dit-il, appuyez-vous sur moi… et ne perdons pas une minute.

Un des deux personnages qui se trouvaient dans le traîneau se leva.

Potoleff distingua une forme féminine, délicate et exquise. Et, se souvenant des leçons de galanterie qu’il avait reçues autrefois, – il y avait bien longtemps, à la cour du czar Nicolas, – il tendit le poing en avant, à la façon française du seizième siècle.

Mais déjà la jeune dame avait posé la main sur l’épaule de son cavalier et avait sauté à terre.

Puis le troisième occupant, un homme jeune, à en juger par sa souplesse, avait mis le pied sur le sol sacré de Sourgout.

Potoleff, un peu embarrassé, donna un ordre.

Les Cosaques, la lance en avant, poussèrent un hurrah de bienvenue.

Et le cortège se dirigea vers le château du gouverneur.

Potoleff, frappé d’une idée subite, se rapprocha de l’Excellence :

— Mais, dit-il, dans mon petit château je ne puis loger votre petite escorte.

— Qu’à cela ne tienne, commandant. Ce sont gens faciles à contenter. Je ne garderai avec moi, si bien vous le permettez, que deux de nos cavaliers blancs. Les autres trouveront bien l’hospitalité à la forteresse… en attendant.

Potoleff avait eu un soubresaut.

Les règlements s’opposent de la façon la plus absolue à ce que nul étranger – quel qu’il soit, – soit introduit dans les fortins. Mais où les mettre ? Et d’autre part, cette missive officielle qui lui recommandait…

Bah ! en attendant !

Et il appela l’officier de Cosaques pour lui donner les ordres nécessaires. Pendant ce temps, l’inconnu se pencha vers la jeune dame et lui murmurait en anglais :

— Are you satisfied with me? Êtes-vous contente de moi ?

Elle ne répondit que par un signe de tête.

Et les trois protégés de Sa Majesté Impériale entrèrent dans la maison du commandant Potoleff.

IV

POTOLEFF EST PERPLEXE

Or, voici ce que disait la lettre qui avait changé en saluts respectueux l’attitude quelque peu revêche du bon Potoleff.

— Monsieur le commandant, au nom de Sa Majesté, ordre vous est donné de recevoir et de favoriser de tout votre pouvoir notre ami et allié l’honorable sir Gordon Baxwell, envoyé de Sa Majesté Britannique, en mission scientifique dans la Sibérie Orientale.

Et cela était signé d’un des noms les plus respectés – ou plutôt les plus redoutés – de l’entourage impérial.

Un Anglais ! Un envoyé de Sa Majesté ! Peste, il ne fallait pas ménager ses pas et démarches.

Quelle aubaine ! Le bon Potoleff allait se trouver placé en vedette, les faveurs allaient pleuvoir sur lui, et il ne songerait pas à se mettre à l’abri, dût cette pluie impériale le transpercer jusqu’aux os.

Empressé d’obéir à son gracieux souverain – si gracieux qu’en cas de désobéissance il aurait pu très bien l’envoyer tâter le roc au fond de la mine – Potoleff s’était élancé à l’intérieur, précédant sir Gordon, distribuant des ordres à tort et à travers ; par bonheur, la comtesse Potoleff, curieuse, s’était avancée à la rencontre des arrivants, et mise au courant par quelques mots russes qui avaient amené, on ne sait pourquoi, un sourire sur les lèvres de la jeune Anglaise, elle s’était emparée du commandement, appelant à son secours comme aides de camp Maxima et Velika, radieuses de cet incident qui piquait sa note lumineuse dans les ténèbres de leur ennui quotidien.

En un instant, tout fut arrangé.

Sir Gordon occuperait la propre chambre de Potoleff.

La jeune dame… – Ma sœur, avait dit sir Gordon, miss Clary Baxwell – la jeune dame prendrait la chambre de droite. Elle y serait très bien, à proximité des deux petites Potoleff qui se feraient un devoir de lui rendre la vie agréable.

Quant à monsieur… c’était le troisième.

— Georges de Lewal, un Français…

Potoleff avait eu un nouveau haut-le-corps. Un Français, hum !

— Un artiste de grand talent… et mon ami, avait accentué sir Gordon.

Potoleff, rappelé à ses devoirs par le ton de l’Anglais, avait répondu en s’inclinant qu’il s’installerait dans la chambre de son propre fils, actuellement au Caucase.

Quant aux deux Circassiens :

— Circassiens ! fit sir Gordon avec un léger haussement d’épaules, Anglais, comme moi. Inutile, d’ailleurs, de vous occuper de les loger. Ils s’installeront en bas, dans le vestibule. Ils sont habitués à voyager.

Bon ! bon ! Potoleff leur rendrait leur petite vie confortable. C’était son affaire.

Et, disant cela en clignant de l’œil, il regardait les deux cavaliers blancs qui, impassibles, semblaient fort peu goûter ses avances.

Bref, une demi-heure ne s’était pas encore écoulée que tout était en ordre. Les serviteurs de sir Gordon étaient à la forteresse. Ils avaient bien fait un peu la grimace à l’épouvantable odeur rance qui les avait saisis à la gorge.

Mais à la guerre comme à la guerre.

D’ailleurs, dès le lendemain matin – idée de Potoleff qui conciliait le devoir de l’hospitalité et le respect de la consigne – on inaugurerait à leur usage un izba, grande baraque de bois qui se trouvait à quelque distance.

Les voyageurs devaient être fatigués. Cet air vif donnait un appétit du diable. Ils lui feraient l’honneur de s’asseoir à sa table.

Chose convenue.

Seule, la jeune dame préférait se reposer.

Bien. À son aise. Potoleff connaissait trop bien les exigences de la galanterie pour se montrer importun.

Et, de toute cette alerte, il ne restait au bout d’une heure que l’aimable esprit d’une compagnie de bon ton, dégustant le quartier de venaison, buvant la petite eau-de-vie du brave gouverneur, et la Potoleff minaudant agréablement à l’adresse de ses hôtes.

Il est temps, croyons-nous, de les présenter à nos lecteurs :

Sir Gordon était Anglais, du bout des pieds à la pointe des cheveux.

Mais non point un de ces Anglais de fantaisie, défigurés par le crayon moqueur des caricaturistes. On aurait en vain cherché entre ses lèvres les dents à touches de piano, à ses joues les légendaires favoris roux.

Rien de tout cela.

Il était blond, il est vrai, mais d’un blond franc et clair. Son visage avait la coupe fine et distinguée. Le nez un peu long dénotait une énergie peu commune et en même temps je ne sais quelle sensualité vivace – un observateur eût même ajouté l’épithète de passionnée.

Des mains longues et blanches, des yeux d’un gris d’acier, une mise fantaisiste et d’un goût parfait, point d’autres bijoux qu’une émeraude superbe au petit doigt : en somme, un cavalier accompli.

Quant au Français, le patriotisme nous oblige à dire qu’il était fort bien.

Mais c’était tout un autre genre.

Une physionomie rieuse, égayée par une moustache noire, un peu plus cirée qu’il ne convient. Mais vrai, pas assez de sérieux.

À la façon dont il regardait Potoleff, on aurait cru – Dieu me damne ! – qu’il était tout prêt à rire au nez de ce noble représentant de la toute-puissance moscovite.

Puis, tandis que sir Gordon s’exprimait en français, presque sans accent, n’employant que des termes choisis, scrupuleusement cueillis dans le Dictionnaire de l’Académie, Georges de Lewal parlait une langue bizarre.

Par exemple, comme Potoleff lui avait offert une terrine d’excellent caviar, Georges avait répondu :

— Merci, mon petit père !

Il est vrai que, sur un regard de sir Gordon, il s’était mordu les lèvres et avait baissé le nez sur son assiette.

Potoleff ne s’était pas d’ailleurs formalisé.

Les Russes n’appellent-ils pas le czar baliouchki, petit père ?

Cette appellation pouvait-elle froisser un infime atome, échappé à la poussière des pieds impériaux.

Le thé était servi.

Potoleff se dilata complaisamment, songeant au rapport qu’il adresserait dès le lendemain à Saint-Pétersbourg, pour chanter sur le mode dithyrambique l’arrivée de l’ami – de l’ami du czar.

— Ainsi, sir Gordon, dit-il, vous avez donc voulu visiter notre petit pays…

— Pourquoi petit ? interrompit brusquement Georges.

Potoleff, qui n’avait pas conscience de l’abus qu’il faisait de cette épithète, le regarda sans comprendre.

— En effet, interrompit sir Gordon, mon gouvernement a bien voulu me charger d’une mission des plus intéressantes…

— Y aurait-il indiscrétion à vous demander ?…

— Non pas, cher monsieur. Je m’occupe de métallurgie…

— Ah !

— De chimie métallurgique, à parler plus justement. Or, la Sibérie étant riche en mines de toutes sortes, j’ai déjà visité Nertinsk, Tchaterinof, j’irai même jusqu’à Arkhangel, mais je sais que les mines de Sourgout…

— Sont des plus importantes.

— J’allais le dire, affirma le Français.

Potoleff réfléchit un instant à cette interruption qui lui paraissait hors de propos.

Puis, se tournant de nouveau avec un sourire vers sir Gordon :

— Je serai heureux de fournir à Votre Excellence tous les renseignements qu’elle pourra désirer…

L’Anglais s’inclina :

— Non que je sois moi-même de première force sur les questions techniques, reprit Potoleff, mais nos ingénieurs m’ont souvent adressé de petits rapports…

— Toujours petits ? insinua Georges.

Décidément le Français troublait Potoleff.

— Je dis petits… je dis petits…

— Comme vous diriez autre chose. Continuez donc, cher et excellent monsieur. Votre conversation m’intéresse et m’instruit à la fois.

Potoleff ne pouvait un seul instant supposer qu’on se moquât de lui. Autant blaguer Sa Majesté elle-même.

Le ton du Français le surprenait. Mais enfin il fallait bien l’accepter tel quel.

Sir Gordon reprit :

— Les rapports m’intéresseront évidemment de façon toute particulière. Mais ils ne me suffiront pas.

— Les ingénieurs eux-mêmes seront à vos ordres.

— Ce ne sera pas assez !

— En vérité !

— J’ai l’habitude, dit nettement sir Gordon, en ce genre d’études, de ne m’en rapporter qu’à ma propre expérience…

— C’est-à-dire…

— Que, si vous le permettez, je descendrai moi-même dans la mine et que je prendrai la liberté d’étudier sur place les minerais eux-mêmes.

Potoleff était devenu rouge.

Évidemment, la prétention de sir Gordon était des plus naturelles.

Mais… il y avait un mais.

Toujours ces diables d’instructions.

Il était interdit de la façon la plus formelle, par les règlements, de permettre à un étranger de descendre dans les mines.

Si Potoleff eût été moins préoccupé, il eût surpris un rapide regard échangé entre sir Gordon et son ami le Français.

— Vous semblez contrarié, inquiet, demanda Georges.

— Non, pas précisément… seulement…

— Seulement ?… Ne vous gênez donc pas, cher et honoré monsieur, reprit le Français, faites comme chez vous… Allez-y !

— J’y vais, répéta Potoleff. Je ne pourrai… à mon grand regret… autoriser…

Sir Gordon se redressa, et sa physionomie revêtit un caractère de hauteur qui gêna de plus en plus Potoleff, mâchant ses mots sans parvenir à les articuler.

— Vous disiez donc, reprit l’Anglais, que vous ne pourriez… autoriser… Vous avez bien dit autoriser, n’est-ce pas ?

En désespoir de cause, Potoleff se leva, ouvrit un tiroir, en tira un carton volumineux où dormaient des papiers serrés les uns contre les autres, les éparpilla et enfin, saisissant une circulaire entre l’index et le pouce, la présenta à sir Gordon.

Celui-ci y jeta un regard ; puis avec un intraduisible dédain :

— Mais cela est en russe…

— Ah ! c’est vrai ! mille pardons… en un mot, il m’est défendu de permettre l’accès de la mine à un étranger.

Georges laissa tomber son couteau avec fracas sur l’assiette pleine de caviar :

— Un étranger ! Vous avez dit un étranger ?… Quoi ! cher monsieur Potoleff – vous ne nous considérez pas comme des amis, comme des frères… Ah ! Potoleff, c’est mal, c’est bien mal !

Et il se passa sa serviette sur les yeux.

— Certainement… je suis heureux… je ne dis pas… mais le règlement…

— Les règlements sont faits pour être violés, déclara Georges.

— Oh ! oh ! soupira Potoleff à cette énormité.

— Laissons cela ! dit sir Gordon du ton d’un inexprimable mépris. Veuillez me dire combien il faut de temps pour qu’une dépêche parvienne à Saint-Pétersbourg…

— Une dépêche, mais vous n’avez pas le télégraphe… Il faut aller à Tobolsk…

— Un de nos coureurs partira demain pour Tobolsk…

— Pour quoi faire ?

— Pour lancer une dépêche à ce ministre des affaires étrangères… puisqu’il vous faut une autorisation spéciale, et que mes lettres de crédit ne vous suffisent pas…

— Vos lettres ! certainement ! je ne dis pas…

Potoleff était ébranlé. Ceci ne faisait pas question. Peut-être, dans la crainte de mécontenter un protégé de l’autorité et, par contrecoup, l’autorité elle-même, allait-il chercher un moyen terme de satisfaire sir Gordon.

Mais un nouveau regard – échappant encore une fois à son attention – avait été lancé par l’Anglais au Français, qui, subitement, avec un sans-gêne que les convenances n’autorisaient peut-être pas tout à fait, s’écria :

— Tiens ! un piano ! vous avez un piano !

Et sans plus attendre, il s’était élancé vers le meuble, l’avait ouvert, s’était installé sur le tabouret à vis de fonte, et bravement avait plaqué quelques vigoureux accords, suivis bientôt de la fameuse Marche du czar, qui est, comme on sait, l’hymne national de la Russie.

Potoleff abhorrait la musique, à l’exception des marches militaires et, bien entendu, du chant impérial.

— Quoi ! s’écria-t-il, vous savez faire de la petite musique !

Georges étouffa un éclat de rire ; l’hymne tapageur se fondit dans une charmante cantilène improvisée.

Or, nous croyons ne rien apprendre au lecteur en lui disant que les femmes – et en particulier les jeunes filles – sont de nature curieuse.

La vie n’est pas à Sourgout d’une gaîté folle.

En fait de distractions, les plus vives sont quelques exécutions ou bien l’arrivée d’un convoi de forçats.

Au point de vue exclusivement féminin – étant donné en principe que toute femme aime, plus ou moins qu’on lui fasse la cour – il faut reconnaître que ce genre de satisfaction est des plus rares.

Les Cosaques sont peu galants. Si quelques négociants se sont installés – ou plutôt passent de temps à autre à Sourgout, leur amabilité intermittente n’est guère de nature à satisfaire les âmes sensibles.

D’où l’effet énorme produit sur des imaginations juvéniles par la subite arrivée d’un cortège princier.

Maxima et Velika par discrétion avaient dû laisser leur père Potoleff en tête-à-tête avec les nobles étrangers, mais leur petit cœur – c’est le cas ou jamais d’appliquer l’épithète potoléfienne – battait bien vite. Non qu’elles eussent des idées folâtres. Âmes vierges, s’il en fut. Mais enfin quelque chose de nouveau vivait à Sourgout, et il avait là de quoi enfiévrer des cerveaux essentiellement naïfs.

La comtesse Potoleff, de son côté, avait saisi avec empressement cette très rare occasion de déployer ses talents de maîtresse de maison.

Comme elle partageait les espérances et les ambitions de son très noble maître et seigneur, elle avait compris quelle était la tâche qui lui incombait.

Il dépendait d’elle que ces inconnus, recommandés par le souverain, emportassent de Sourgout le meilleur souvenir. Un mot de satisfaction, prononcé en haut lieu, pouvait avoir une importance considérable.

Aussi l’excellente femme, en veine d’amabilité, ne se préoccupait-elle point le moins du monde des deux jeunes filles, qui tout simplement s’étaient approchées de la porte communiquant à la pièce dans laquelle se trouvaient les trois hommes, écoutant de toutes leurs oreilles.

Et quand le son du piano arriva jusqu’à elles, quand le vieil instrument résonna sous les doigts nerveux du Français, elles n’y tinrent plus.

Elles se regardèrent, et, mues par le même élan, ouvrirent nettement la porte et entrèrent.

En somme, elles étaient gentillettes, ces deux blondes, quoique un peu fades, un peu blanchâtres.

Mais, aux lumières, cette indécision de lignes leur donnait je ne sais quoi de gracieux, disons même de suave.

Remarquez en outre que deux jeunes filles passables, lorsqu’elles sont auprès l’une de l’autre, vêtues de même, avec ruban de même couleur aux cheveux, forment un joli groupe…

À cette apparition, Georges s’était levé, correct, saluant à la française. Sir Gordon l’avait imité et Potoleff avait daigné sourire.

— Allons, entrez, fit-il d’un ton de bourru bienfaisant.

— Mais… nous ne voudrions pas empêcher monsieur de faire de la musique, dit timidement Maxima.

— Au contraire, accentua Velika.

— Mesdemoiselles sont musiciennes ? demanda Georges.

— Oh ! bien peu ! répliqua le duo.

— Elles font de la petite musique, déclara Potoleff.

Bref, deux minutes après, la fraternité du piano était établie entre Georges et les deux jeunes Russes, qui ne manquaient point de goût.

Sir Gordon ne parlait plus. On eût dit qu’il avait oublié tout à fait le sujet qui semblait le passionner tout à l’heure.

Il écoutait, calme, les valses succédant aux cavatines, les rondeaux aux nocturnes. Seulement, à certain moment, on entendit un coup de canon.

— Qu’est cela ? demanda sir Gordon.

— C’est le couvre-feu… Ici, tout marche militairement, répondit Potoleff.

— Vous nous permettrez donc de nous retirer ; aussi bien, nous avons besoin, vous le comprenez, de prendre un peu de repos.

Les jeunes filles protestèrent bien un peu.

En vérité, elles n’étaient plus reconnaissables. Leur teint s’était animé, leurs yeux brillaient.

Mais il n’est tel plaisir qui ne prenne fin.

Sir Gordon s’était levé, Georges dut l’imiter.

— Mes hôtes, dit Potoleff, souvenez-vous que tout et tous sont ici à vos ordres…

Sir Gordon s’inclina, et les deux hommes sortirent pour se retirer dans leurs chambres.

— Oh ! qu’il est aimable ! qu’il chante bien ! s’écrièrent les deux petites Potoleff en battant des mains, dès que la porte fut refermée.

— Mon cher, disait au même instant Georges à sir Gordon, ces deux gamines-là nous mèneront où nous voudrons.

Mme Potoleff se tenait sur le seuil de la chambre destinée au voyageur, radieuse, satisfaite du devoir accompli.

Les deux hommes lui adressèrent les remerciements attendus, qu’elle reçut avec une joie visible.

— Comment se trouve ma sœur ? demanda sir Gordon.

— Oh ! fort bien… un peu de fatigue qui aura disparu demain.

— Croyez-vous, madame, qu’elle puisse me recevoir un instant ?…

— Je vais le lui demander.

La chambre occupée par la sœur de sir Gordon faisait justement face à celle des deux voyageurs.

Mme Potoleff disparut un instant, puis revenant :

— Votre sœur vous attend, dit-elle au jeune Anglais.

Celui-ci se hâta de la suivre.

Miss Clary Baxwell était étendue sur une chaise longue. Une sorte de dentelle entourait ses cheveux d’un blond vif, presque ardent.

Sir Gordon ferma soigneusement la porte derrière lui.

— Eh bien ! demanda la jeune fille.

— J’ai juré et je tiendrai mon serment.

— Réussirez-vous ?

— Il le faut.

— Savez-vous du moins si le martyr est là ?…

— Je le saurai dès demain.

— Et quelle que soit la tâche à accomplir, vous ne reculerez pas ?

Sir Gordon eut un léger tressaillement :

— Madame, dit-il d’une voix contenue, ne doutez pas de moi, je vous en conjure. Mes amis et moi nous avons accepté la tâche que vous nous avez confiée, et notre mort seule pourrait nous délier de notre promesse.

— Je vous crois. Soyons prudents. Souvenez-vous qu’en tout Russes il y a un espion.

Sir Gordon s’inclina, puis souriant :

— Donnez-moi un peu de courage…

— Et comment cela ?…

— Votre main…

La jeune fille étendit vers lui sa main blanche et fine, que l’Anglais porta à ses lèvres.

— Écoutez, sir Gordon, mon ami, j’ai foi en vous… tenez votre parole… et je tiendrai la mienne…

Et lui, plus bas encore :

— Véra, je vous aime, et je suis prêt à mourir pour vous…

— Vivez, lui répondit simplement celle qu’il venait de nommer Véra.

V

LE MONTE-CRISTO

Il y avait quatre mois de cela. Une horrible tempête secouait jusqu’en ses profondeurs le lac de Genève.

Le bateau qui faisait le service de Montreux était en danger, il était parti de Genève en plein soleil. Mais voici qu’au retour le ciel s’était tout à coup assombri. D’effroyables coups de vent avaient couru sur la nappe d’eau, lançant les vagues les unes contre les autres.

Ces tempêtes sur le lac sont effrayantes, et plus d’un sinistre est venu attrister la joyeuse colonie étrangère.

Le Cygne était un steamer bien construit. Mais les lames étaient si fortes qu’on entendait craquer sa membrure. Le pont était couvert de passagers, sur lesquels tombaient des rafales d’eau.

Les malheureux se cramponnaient aux mâts, aux bancs, poussant des cris d’effroi.

Il y avait là des femmes, des convalescents qui, affolés, poussaient des clameurs désespérées. La différence des langues produisait une étrange cacophonie.

La nuit s’était faite tout à coup, rendant le danger plus terrible encore. Le capitaine sur son banc de quart lançait les ordres d’une voix éclatante ; les matelots courant à travers le pont avaient quelquefois peine à percer le flot des passagers qui se pressaient effarés. En vain on avait voulu obliger ces malheureux à descendre. Ils s’y refusaient, avec colère, avec des résistances d’enfants.

Et le péril augmentait de minute en minute.

L’hélice ne mordait plus le flot. Le bateau, emporté par la tourmente, allait à la dérive.

Tout à coup une voix s’écria :

— Une voie d’eau !

Une vague épouvantable s’était abattue sur l’avant et avait crevé la carcasse.

La confusion devenait horrible. Des femmes s’étaient jetées à genoux au milieu du pont et tendaient vers le ciel leurs bras suppliants.

Une catastrophe était imminente.

Le capitaine n’était plus maître de son navire, qui tournait sur lui-même, tantôt se penchant comme s’il allait s’engloutir, tantôt enlevé à une hauteur prodigieuse.

Et cependant on était à peine à un kilomètre du port.

On avait tiré le canon d’alarme, et ce bruit sombre et lourd avait retenti jusqu’au fond de tous ces cœurs désolés.

De Genève, on s’efforçait de venir au secours du bateau en détresse. Sur le quai, c’était une scène de désolation. Car la plupart de ceux qui étaient là avaient des parents, des frères, des amis, des femmes, des sœurs sur le Cygne.

Mais le vent, la trombe énorme rejetait vers le rivage les bateaux qui s’efforçaient de pousser au large.

Les canots de sauvetage eux-mêmes étaient en danger de s’abîmer dans les gouffres du lac.

Sur le Cygne, on perdait toute espérance.

Le capitaine, pâle, s’était placé à la barre.

En bas, les matelots s’efforçaient de réparer la brèche ouverte par le flot, tandis que les autres, aux pompes, haletaient. Vains efforts. La tourmente semblait prise d’une rage furieuse. L’eau avait envahi les chaudières et éteint les feux. La cheminée s’était abattue avec un effroyable fracas.

Maintenant les passagers se taisaient. La mort planait, les enveloppait de son souffle puissant, les atterrait.

— Aux barques ! aux barques ! crie une voix.

En vérité, cette pensée de se jeter dans les canots était insensée. Il était évident que pas un ne pourrait tenir seulement cinq minutes. N’importe.

Se colletant avec les matelots, des hommes étaient parvenus à couper les amarres et un d’eux plus hardi – et cependant obéissant plus à la terreur qu’au vrai courage – s’était jeté le premier dans la barque. On se précipitait : c’était un écrasement, il y avait d’épouvantables hoquets. La barque s’emplissait de corps qui tombaient, les derniers venus sautaient dans la masse humaine, martelant de leurs talons les têtes et les poitrines…

Tout à coup la dernière amarre qui retenait le canot se brisa. Il fut saisi, entraîné, nul ne pouvant même tenir les avirons. Il se perdit dans l’ombre opaque, puis on entendit une clameur longue, déchirante.

Plus de cent personnes restaient sur le pont du Cygne, glacées, terrifiées, ayant conscience de leur impuissance.

Le capitaine avait réuni ses matelots autour de lui, donnant ses ordres suprêmes.

Le bateau faisait eau, largement, sans cesse, et déjà l’avant se penchait, se penchait. Encore quelques minutes et le flot toucherait la ligne du pont.

À l’arrière, sur le roof, une jeune femme était debout, les bras croisés. Le vent lui avait arraché la capeline qui enveloppait sa tête, et ses longs cheveux, d’un blond ardent, soulevés par le vent, faisaient autour de son front comme une auréole d’or.

Impassible, un ironique sourire aux lèvres, elle défiait ces forces brutales qui menaçaient sa vie : et quand les cris de terreur montaient jusqu’à elle, elle haussait les épaules, murmurant :

— Ce n’est que la mort !

Maintenant la pluie tombait en rafales, en tourbillons. Le vent secouait le bateau, comme fait un chien d’un os. La grande mâchoire du gouffre avait des craquements atroces.

Sauve qui peut ! la clameur éclata sinistre. Qui l’avait poussée ? Personne n’aurait pu dire : « C’est moi ! » Cela avait jailli d’une poitrine contractée par un déchirement inconscient.

Ce qui se passa alors fut hideux…

Les malheureux se ruaient les uns sur les autres, cherchant une issue… Vers quoi ? Sur quoi ? On eût dit que le plancher du pont brûlait sous leurs pieds !

Lentement, lentement, le Cygne enfonçait.

Le capitaine, entouré de gens qui le menaçaient, l’insultaient, se sentait devenir fou.

Soudain, des ténèbres qui s’étaient épaissies jusqu’à former autour du bateau un rideau noir, une voix éclatante comme une fanfare s’éleva :

— Confiance et courage ! Le Monte-Cristo est là !…

Monte-Cristo ! Ce nom – que nul n’ignore – jeté au milieu de cette catastrophe résonna comme une sonnerie de victoire.

Le capitaine du Cygne releva la tête et repoussant les affolés qui l’entouraient :

— Que personne ne bouge ! cria-t-il. Vous êtes sauvés !

Était-ce donc que lui aussi subissait l’influence mystérieuse de ce nom qui dans le monde entier est le symbole du courage, de la puissance surhumaine et du dévouement.

D’un bond, le capitaine s’était élancé sur le bord, plongeant son regard dans l’obscurité.

On vit alors se dessiner le profil sombre d’un yacht marchant à toute vapeur.

Il semblait, tant il suivait rectement sa ligne, que la tempête n’eût point de prise sur lui.

— Stop ! cria la voix qui avait déjà parlé.

En obéissant à la barre, le yacht vint se ranger au long du Cygne, lança des grappins sur le pont, puis une passerelle s’abattit et des hommes s’élancèrent sur le Cygne.

Ils étaient huit, ayant à leur tête un homme, admirablement découplé, serré dans un costume de matelot.

En un instant, ces hommes avaient saisi dans leurs bras les femmes et les avaient transportées sur le pont du yacht.

— Monsieur, dit celui qui paraissait le capitaine du yacht au commandant du Cygne, je ne puis emmener d’une seule fois tous les passagers.

— Je reste à bord avec mes matelots, dit l’autre.

— Cela ne suffit pas. Aidez-moi à retenir ces hommes…

En effet, après l’embarquement des femmes, les passagers s’étaient rués sur la passerelle.

C’était une scène d’indescriptible confusion. Le yacht, le Monte-Cristo, était comble. Y admettre un plus grand nombre de passagers, c’était risquer presque à coup sûr, la perte de tous.

À ce moment, la jeune femme qui, jusque-là, était restée immobile, fendit la foule des épouvantés et se plaçant devant eux les bras étendus :

— Vous ne passerez pas, s’écria-t-elle. Ayez patience… puisque moi, une femme, je reste avec vous…

Le mouvement avait été si brusque, l’attitude de cette jeune femme avait un caractère si saisissant que les hommes reculèrent. Le capitaine du Cygne profita du mouvement pour lancer ses matelots qui, obéissant à la consigne, se jetèrent devant la passerelle, la hache à la main…

— Et maintenant, venez, dit le capitaine du Monte-Cristo à la jeune femme.

— Moi ! fit-elle en haussant les épaules. J’ai promis à ces lâches de rester avec eux… je reste…

— Mais c’est peut-être la mort…

— Je reste…

— Eh bien ! moi, Gordon Baxwell, capitaine du Monte-Cristo, je vous jure de revenir à temps…

Il bondit sur le pont du yacht, la machine siffla, et la silhouette noire se perdit dans l’ombre…

Tous ces faits, on l’a compris, s’étaient accomplis avec une rapidité inouïe.

Une cinquantaine de passagers restaient sur le pont du Cygne, tenus en respect par les matelots.

La jeune femme, de son pas lent et calme, s’avança, écartant les matelots.

— Eh bien, messieurs, dit-elle, je vous ai tenu parole.

Le véritable courage est imposant. Tous se turent, car c’était vrai, elle avait pu fuir. Elle s’y était refusée.

— Capitaine, demanda encore la jeune femme, combien faut-il encore de temps pour que le Cygne soit englouti ?

— Dans vingt minutes, répondit le capitaine, l’œuvre sera accomplie.

— Et combien faut-il de temps pour que le Monte-Cristo atteigne le rivage.

— Que puis-je dire ? Il m’a paru marcher avec une vitesse vertigineuse… mais en cet état de l’eau, au milieu de cette tempête, qui peut répondre ?…

— Mais enfin…

— J’estime qu’il faut au moins un quart d’heure pour qu’il touche le port… Le débarquement prendra cinq minutes… le retour un autre quart d’heure… Le Monte-Cristo, en admettant qu’il soit un marcheur plus qu’exceptionnel, ne peut être de retour avant quarante minutes.

— C’est-à-dire que, quand il reviendra, il sera trop tard…

Le capitaine garda le silence, tandis qu’un murmure d’angoisse s’échappait de toutes les poitrines.

On entendait dans les flancs du bateau le ronflement de l’eau qui l’envahissait.

Le vent se calma cependant. La pluie avait cessé.

Il semblait que le rideau d’obscurité se déchirât, et une lueur pâle de crépuscule s’épandait sur le flot.

La jeune femme reprit :

— Vous croyez que nous sommes perdus… je dis, moi, que nous serons sauvés…

— C’est impossible ! crièrent des voix.

— Comptez les minutes à voix haute, dit-elle au capitaine.

Il prit son chronomètre en main, et, dans le silence général, solennel, terrifiant, on n’entendit plus que sa voix qui comptait. Une… deux… trois…

Le bateau oscillait maintenant comme un homme ivre. L’avant plongeait.

La jeune femme reculait pas à pas. Le capitaine comptait toujours.

Les matelots résignés se taisaient.

— Douze… treize… quatorze…

Encore dix minutes. Et les avait-on devant soi ?

Le Cygne enfonçait avec une rapidité qui croissait à chaque seconde.

Ils s’étaient réfugiés maintenant à l’arrière, tout à l’extrémité du roof.

— Dix-huit ! dit le capitaine, Dix-neuf !… Vingt !

Et comme s’il n’eut attendu que ce signal, le Cygne eut une trépidation suprême… une partie du pont chassée par l’air comprimé sauta en l’air avec un fracas épouvantable…

Mais au même instant le Monte-Cristo apparaissait comme s’il eût surgi des abîmes. Les grappins saisissaient le Cygne, la passerelle s’abattait…

Sauvés ! Ils étaient sauvés.

Et la jeune femme, repoussant du geste Gordon Baxwell qui voulait l’emporter dans ses bras, sautait légèrement sur le pont du Cygne, toujours calme ; puis se tournant vers l’Anglais, la main tendue :

— Vous êtes un homme, capitaine, lui dit-elle simplement.

Le Cygne avait disparu, le tourbillon s’était élargi, élargi, puis perdu…

Et les naufragés filaient vers le rivage… Le Monte-Cristo atterrissait au milieu des acclamations et des cris de joie…

VI

LE CLUB DES TERRE-NEUVE

Le même soir, dans un des appartements de l’hôtel de l’Amirauté, un homme se tenait debout, dans une attitude respectueuse devant une jeune femme qui, assise, fixait sur lui ses yeux clairs, à reflet d’acier.

— Ainsi, monsieur, disait-elle, vous êtes Anglais…

— Je suis Irlandais…

— Ah ! fit-elle en tressaillant, vous appartenez, vous aussi, à une nation de martyrs.

Il y eut un silence. Tous deux se regardaient, cherchant à lire leur pensée au plus profond de leurs yeux.

— Savez-vous bien, reprit-elle la première, que vous vous êtes conduit en véritable héros ?

— J’ai fait mon devoir, rien de plus.

— Certes, le devoir de tout homme de cœur est de secourir ceux qui sont en péril…

— Pour moi, il y a plus que cela… j’obéis à une obligation supérieure…

— Je ne vous comprends pas…

— Connaissez-vous, dit-il, le nom du comte de Monte-Cristo ?…

— Certes… je sais que ce fut lui aussi un héros… je sais qu’il sut haïr et se venger.

— Le comte de Monte-Cristo, reprit l’Irlandais d’une voix grave, sut aussi – surtout peut-être – aimer et secourir…

— Mais pourquoi me parlez-vous de cet homme ?

— Oubliez-vous donc le nom du yacht dont je suis capitaine…

— Non… Ce yacht s’appelle en effet le Monte-Cristo. Mais quel rapport existe entre ce nom… et le devoir que vous dites accomplir ?…

— Je vous ai dit que j’obéissais à une obligation supérieure au devoir général de l’humanité… j’obéis au comte de Monte-Cristo…

— À lui !… mais vous ne l’avez pas connu… Vous êtes jeune et, si je ne me trompe, il y a plus de quinze ans qu’il est mort…

— Qu’il a disparu, du moins, car après la mort de son fils nul ne sait ce qu’il est devenu… Aussi ne s’agit-il pas de moi, mais de mon père, Andrews Gordon…

— Ce nom ! mais je l’ai souvent entendu prononcer… où donc ? je ne m’en souviens pas…

— Je vais rappeler vos souvenirs, dit le jeune homme.

Son interlocutrice lui désigna un siège. Sir Gordon s’assit.

— Il y a trente ans de cela, reprit l’Irlandais, mon pays se souleva contre ses oppresseurs… Ce fut une prise d’armes violente, spontanée et que nous pouvions croire irrésistible. Hélas ! que pouvaient nos paysans avec leurs bâtons et leurs outils contre l’artillerie anglaise… Les Irlandais furent encore une fois écrasés. La dernière bataille – une boucherie – s’était livrée auprès d’Ennis. Nos Irlandais, décimés, affolés, fuyaient. Mais les Anglais les avaient cernés, et il ne leur restait d’autre issue que la mer…

« Ils s’enfuyaient vers la baie de Galnay… Mais là encore c’était la mort qui les attendait. Il fallait ou se rendre ou se jeter dans les vagues… Ils ne voulaient pas se rendre. Et plutôt que de se livrer à ceux qu’ils regardaient comme d’implacables ennemis, ils étaient décidés à chercher dans la mer la fin de leurs souffrances. Il y avait là près de cinquante hommes… leur chef c’était mon père.

« L’heure fatale avait sonné.

« Ils étaient arrivés sur les falaises… Les Anglais, avec leur lenteur méthodique, avaient occupé tous les défilés. Il n’y avait plus d’issue…

« En face, l’immensité, l’abîme.

« Et mon père, ayant ordonné à ses soldats, à ses enfants, de s’agenouiller, leur dit à haute voix :

« — Pour que la liberté germe, il faut que les martyrs sèment du sang. Au nom de l’Irlande, je vous ordonne de mourir.

« Du bras, il leur montrait le gouffre… Et il ajouta :

« — S’il est des lâches parmi vous, qu’ils partent… Les Anglais sont là qui les recevront prisonniers…

« Pas un ne bougea.

« — Donc, vous m’avez tous compris, reprit mon père.

« Il s’avança sur l’extrême crête de la falaise, et dit :

« — Quand paraîtra le premier uniforme rouge, je m’élancerai dans l’espace… Me suivrez-vous ?

« — Oui, répondirent toutes les voix.

« — Attendons !…

« Un silence de mort régnait sur la falaise. C’était une heure solennelle. Tous se taisaient, les yeux et l’âme fixés sur le devoir, sur la patrie.

« Tout à coup, on entendit le roulement du tambour.

« Les Anglais montaient.

« Ils connaissaient nos Irlandais, eux aussi. Ils s’attendaient à une résistance désespérée. Ils ignoraient que nos hommes y avaient renoncé, parce qu’ils savaient que, si grand que soit le massacre, il en est qui ne meurent pas… et nul ne voulait tomber aux mains des Anglais…

« Le tambour battait la charge. Dans dix minutes, ils apparaîtraient là, en face de nous…

« Et alors mon père donnerait le signal.

« Pas un de nos hommes ne tremblait. Quand on combat pour la liberté, l’âme se fait de bronze…

« Et cependant, était-il rien de plus horrible que cette pensée ?… Tous ces hommes qui, tout à l’heure, rouleraient, fracassés, écrasés…

« Sur l’ordre de mon père, ils s’étaient placés le dos à la mer, face à l’ennemi qui allait venir.

« Ils voulaient qu’on ne les crût pas fuyards désespérés…

« Ils reculeraient lentement jusqu’à ce que la terre se dérobât sous leurs pieds…

« Donc ils ne voyaient pas la mer qui allait les engloutir.

« Encore quelques instants, et tout était fini.

« Le bruit de la charge était maintenant si rapproché qu’on s’étonnait presque de ne pas voir apparaître les canons des fusils.

« Tout à coup, mon père qui, pâle, tenait les yeux fixés sur le point où l’ennemi allait surgir, sentit une main se poser sur son épaule.

« Il se retourna brusquement.

« Un inconnu était là, sur la crête de la falaise, sa haute silhouette se détachant sur la profondeur du ciel :

« — Écoutez-moi, dit cet homme à mon père, vous êtes vaincus, vous êtes perdus, je vous sauve…

« Et, comme mon père le regardait avec stupeur, l’inconnu ajouta rapidement quelques mots à voix basse.

« Mon père tressaillit. Une angoisse rapide passa sur son visage. Mais il regarda cet homme qui lui parlait de salut et – il me l’a dit depuis – il ne douta plus. Dans ces yeux profonds et clairs, il avait senti une puissance suprême, une énergie vraie et honnête…

« Alors, d’une voix contenue, mon père donna un ordre.

« Les cinquante Irlandais se groupèrent auprès de lui.

« — Suivez-moi, dit l’inconnu.

« Le suivre ! En vérité, il semblait qu’on fût le jouet d’une hallucination. Car c’était du côté de la mer qu’il marchait ; le suivre, c’était se précipiter dans le gouffre…

« Mais tout à coup, mon père poussa un cri de surprise.

« À un pied de la crête, des hommes étaient accrochés, et dans l’épaisseur de la falaise, ils avaient enfoncé des crocs de fer soutenant des cordes à nœud…

« L’inconnu passa le premier, se suspendit par les poignets et commença à descendre.

« Et les hommes suivirent.

« C’était d’une audace inouïe. La hauteur était de plus de trente mètres… et chacune des cordes avait plus de dix hommes à soutenir.

« Mon père était resté le dernier…

« Et au moment où il se penchait à son tour, les Anglais apparurent…

« — Vive l’Irlande ! cria mon père.

« Une volée de balles siffla autour de lui. Il ne fut pas atteint et disparut à son tour…

« Les Anglais s’élancèrent au pas de course. Mais, au moment où ils touchaient le bord de la falaise, déjà les Irlandais s’étaient jetés dans les canots, et s’éloignaient à force de rames.

« Il y eut encore une décharge qui n’atteignit personne.

« Les barques, enlevées avec une force et une précision incroyables, avaient tourné une sorte de cap formé par un groupe de rochers…

« Là, un steamer attendait…

« Et bientôt, sous le panache flottant de la fumée, les Irlandais, sauvés, reconnaissants, s’agenouillaient devant l’homme qui les avait arrachés à la mort.

« — Monsieur, lui dit mon père, dites-moi quel nom ces hommes doivent à jamais bénir.

« — Je m’appelle, répondit l’inconnu, le comte de Monte-Cristo.

L’Irlandais s’arrêta un instant. Ce récit l’avait oppressé ; il passa sa main sur son front.

La jeune femme, les yeux brillants d’une flamme intérieure, répéta tout bas :

— Le comte de Monte-Cristo !

Puis elle ajouta plus bas encore :

— Ah ! s’il vivait encore !

Elle releva la tête et regardant l’Irlandais :

— Ceci m’explique, dit-elle, pourquoi votre navire s’appelle le Monte-Cristo. Vous avez voué à celui qui a sauvé vos compatriotes une reconnaissance dont ce souvenir est le témoignage…

— Oh ! vous ne savez pas tout encore… La tête de mon père et de ses compagnons d’armes était mise à prix. Il leur était impossible de revenir en Irlande. Le steamer du comte les conduisit en Amérique.

« Mais qu’auraient-ils pu tenter, sans ressources, dénués de tout ?

« Ici encore la bonté de Monte-Cristo se montra inépuisable.

« Il fit don à mon père d’une somme considérable, grâce à laquelle les Irlandais fondèrent une ville au Texas. Le comte ne leur avait imposé qu’une seule condition.

« — Andrews Gordon, dit-il à mon père, j’ai un fils que j’aime de toute la puissance de mon être. Ce fils se nomme Espérance. Voulez-vous donner ce nom à votre ville naissante ?

« Et la ville des Irlandais se nomma Hopetown, ville de l’espérance.

« Puis, quand Monte-Cristo quitta mon père, il lui dit encore :

— Il n’est qu’une grandeur au monde, la bonté. La vie n’a qu’une joie, le dévouement. Je veux vous demander un serment. Jurez-moi, si vous redevenez maître de votre destinée, d’employer toutes vos forces au bien, au soulagement, au salut de vos semblables. Vous avez un fils. Apprenez-lui à être bon, qu’il soit le chevalier du droit. Puis-je compter sur vous ?

« Mon père jura du fond de l’âme.

« Monte-Cristo l’embrassa, puis il partit.

« Mon père jamais plus ne le revit.

« Mais il n’avait pas oublié son serment.

« Hopetown prospéra promptement, grâce au généreux secours du comte.

« Pendant ce temps, le régime de persécution dont mon pays était victime parut s’adoucir. Une amnistie rendit à mon père les portes de la patrie. Vous connaissez comme moi toutes les péripéties de la lutte soutenue par nos compatriotes et qui eut pour résultat l’entrée des Irlandais à la Chambre des communes. Mon père fut élu et put défendre, à voix haute, devant toute l’Angleterre, les droits de ses compatriotes.

« Possesseur d’une fortune considérable, Andrews Gordon fut le bienfaiteur de ses nationaux, mais jamais il n’avait oublié les obligations que le comte de Monte-Cristo lui avait imposées.

« À son lit de mort, il me les transmit.

« Pour des raisons que vous connaîtrez peut-être un jour, je n’ai pas suivi les traces de mon père et me suis dérobé à la vie politique. J’attends mon heure, c’est-à-dire l’heure de la liberté de mon pays. Elle sonnera, je le sais, je le veux.

« Il ne me reste plus qu’à vous expliquer ce que sont mes compagnons.

« Tous voués à la même cause, nous avons résolu de consacrer les années qui nous séparent de l’accomplissement de notre tâche suprême à faire honneur à la parole donnée par mon père au comte de Monte-Cristo.

« Nous avons fondé un club dont nul ne peut être membre s’il n’a sauvé la vie à un de ses semblables… Celui qui se joint à nous prend l’engagement de tout quitter à l’appel du président du club pour courir au secours de ceux qui nous sont signalés comme menacés d’un grand péril… Nous nous appelons les Terre-Neuve, The New Foundland club.

« Nul danger ne doit nous arrêter. Nulle entreprise, si impossible qu’elle semble, ne doit être un obstacle. Quiconque recule est déshonoré. Dans les clubs de France, ne pas payer ce qu’on doit entraîne la déchéance.

« Chez nous, l’enjeu c’est la vie. Ne pas être prêt chaque jour, chaque heure, chaque minute, à la donner, équivaudrait à une félonie.

« Nous sommes riches ; nous avons déjà accompli des tâches difficiles, que quelques-uns prétendaient impossibles, insensées. Nous allons droit devant nous, en n’oubliant jamais qu’un homme pour sauver nos frères en détresse a accompli une œuvre surhumaine, et désespérant d’atteindre à cette hauteur d’énergie…

« Voilà ce que nous sommes, acheva le jeune Irlandais en s’inclinant. En vrais Don Quichotte, nous courons le monde, cherchant le danger comme d’autres cherchent le plaisir ; ne vous étonnez donc pas, madame, que nous ayons pu rendre à de pauvres voyageurs en péril le léger service dont vous vous êtes montrée trop reconnaissante…

La jeune femme avait écouté silencieusement.

Quand Gordon se tut, elle resta quelque temps pensive, le front appuyé sur sa main.

L’Irlandais la considérait attentivement.

Un sentiment dont il n’était pas maître s’empara de lui.

— Et vous, madame, reprit-il doucement, ne me direz-vous pas qui vous êtes ?

Elle releva la tête.

— Qui je suis ? répliqua-t-elle avec un étrange sourire. Que vous importe ?

— Pourquoi me répondez-vous ainsi ? Je vous ai vue, il y a quelques heures, hardie, courageuse et dévouée, vous aussi. Et je ne sais pourquoi, mais il m’a semblé que ce n’était pas en vain que le hasard nous avait placés en face l’un de l’autre…

— Je ne vous comprends pas.

— Les âmes sœurs se reconnaissent. Une intuition – que je ne cherche pas à discuter – me dit que nos destinées sont communes et que, si vous le vouliez, nous accomplirions de grandes choses.

— Si je le voulais !…

La jeune femme eut un sourire d’une tristesse navrée.

— Non, non, fit-elle après un silence. Suivez votre voie… Oubliez que vous m’avez rencontrée. Vous avez sauvé la vie de braves gens qui sans vous étaient perdus… Vous m’avez sauvée moi-même. J’ai voulu vous remercier… Voici ma main, serrez-la comme celle d’un ami qu’on ne doit plus revoir et dites-moi adieu.

Cette femme était belle, d’une beauté étrange et saisissante. Elle était blanche de la blancheur des marbres. Les traits, d’une finesse exquise, semblaient éclairés par une lueur intérieure. Mais ce qui donnait à sa physionomie un caractère d’une originalité puissante, c’étaient ses yeux largement ouverts, d’un gris d’acier clair et profond. Sous cette enveloppe frêle, d’une élégance suprême, on devinait une énergie superbe.

Elle avait tendu vers Gordon sa main aristocratique.

Il la prit et la retint un instant dans les siennes.

— Écoutez-moi, lui dit-il, je n’ai, je le reconnais, aucun droit à votre confiance. Vous ne me connaissez pas. Laissez-moi vous dire cependant que je veux mériter cette confiance. Vous avez souffert…

Elle voulut l’arrêter d’un geste.

— Vous souffrez encore, continua-t-il. Quelles sont vos douleurs, je l’ignore. Et pourtant, je les devine profondes, terribles. Qui sait si vous n’avez pas cherché autour de vous quelqu’un de ces dévouements que rien n’effraie, que rien ne rebute ?

La jeune femme avait à demi fermé les yeux. Elle écoutait.

L’Irlandais continuait de sa voix jeune et vibrante :

— Avez-vous bien compris ce que je vous disais tout à l’heure ?… Moi et mes compagnons nous sommes prêts à tout entreprendre dès qu’il s’agit de combattre le mal, de réparer une criante iniquité… Quand nous donnons notre parole, jamais nous ne la reprenons… Nous allons tout droit jusqu’à la mort, et de nos lèvres jamais une plainte ne s’échappe… Parlez-moi, j’attends. Dites-moi quelle angoisse déchire votre cœur… dites-moi quel secret vous oppresse, et je jure que sur un signe de vous, je serai prêt à lutter contre qui vous nous désignerez.

— Même, dit la jeune femme d’une voix sourde, s’il s’agissait de lutter contre tout un monde…

— Ah ! vous voyez bien ! s’écria Gordon, je ne m’étais pas trompé ! Vous doutez de moi… vous craignez que la tâche à accomplir ne soit trop lourde…

— Il est des tâches impossibles, supérieures aux forces humaines.

— Non ! il n’est rien d’impossible à qui offre réellement, franchement, sa vie comme enjeu…

Elle le regarda en face de ses yeux qui semblaient lui lire jusqu’au fond de l’âme.

— Voici trois mois, dit-elle, que je cherche l’homme qu’il me faut… Oh ! ne vous hâtez pas de répondre. Je me suis adressée aux plus courageux, aux plus vaillants, à des hommes qui, cent fois, ont risqué leur vie, à des hommes qui ont senti sur leur cou le fer du bourreau et qui n’ont pas tremblé, à des hommes qui sont restés debout, souriants, devant cent canons de fusils braqués sur eux…

— Eh bien !

— Attendez encore, ces hommes sont pour moi plus que des amis, plus que des alliés, ce sont des frères. Tous m’ont répondu : « Si vous l’exigez, nous vous suivrons, mais ce que vous demandez est impossible. »

Gordon ne répondit pas tout d’abord.

Certes, il avait eu grand désir de s’écrier que ces hommes étaient des lâches et que leur affirmation cachait simplement un refus d’agir.

Mais l’accent solennel de la jeune femme l’avait profondément frappé. Il avait lu dans ses yeux qu’elle comprenait toutes les témérités, et que cependant elle ne haïssait pas ceux qui lui avaient ainsi parlé.

— Eh bien, madame, reprit-il après un silence, s’il ne m’appartient pas de juger ceux que vous appelez vos frères, il me sera du moins permis de vous demander en quoi consiste l’œuvre qu’ils ont déclarée impossible… et, à mon tour, je m’engage à vous répondre franchement, sans forfanterie. Je ne suis pas un enfant. Je sais ce que signifient les mots que je prononce, et dussé-je rougir de honte, je vous dirai la vérité, et si je m’y sens contraint par ma conscience, je répéterai moi aussi ce mot impossible.

— Vous me jurez de me répondre sans faux orgueil, dans toute la sincérité de votre raison…

— Je vous le jure…

— Vous avez voulu connaître mon nom, dit-elle. Je me nomme Véra Kleonoff.

— La condamnée à mort ! s’écria Gordon.

— Oui, Véra Kleonoff qui, après avoir vu tuer sous le bâton sa mère adoptive, a vu pendre l’homme qu’elle estimait entre tous, un autre enfin plongé dans les mines de la Sibérie ; Véra Kleonoff qui a tiré un coup de revolver sur le bourreau qu’on appelle là-bas le chef de la troisième section et qui, hélas ! ne l’a pas atteint ; Véra Kleonoff qui s’est enfuie et qui, depuis trois mois, cherche, parmi les conspirateurs les plus hardis, les plus ardents, l’homme qui délivrera le prisonnier de Sourgout…

— Cet homme, quel est-il ?

— Je ne puis vous dire son nom. C’est là un secret qui ne m’appartient pas. Qu’il vous suffise de savoir qu’il y a là-bas, dans les profondeurs du pays maudit, un homme jeune, beau, enthousiaste, un homme qui peut sauver notre Russie aimée et que cet homme, cet amant de la patrie est enchaîné à trois cents pieds sous terre, qu’il ne voit plus le jour, qu’il ne respire plus l’air, qu’il meurt lentement dans des tortures indicibles…

« Autour de cet homme, une armée d’espions, de soldats, le gardent et nul… entendez-vous bien ?… nul ne peut lui prêter aide… ni secours.

« Il est impossible de le voir, de lui parler… impossible même de savoir dans quel coin de la mine il est enfoui. Interroger, c’est se dénoncer soi-même. Le czarisme, dans son épouvantable lourdeur, pèse sur cet homme et l’écrase…

« Voilà celui qu’il s’agit de délivrer. Accusez-vous maintenant de faiblesse et de lâcheté ceux qui estiment une pareille tâche impossible ?…

Disant cela, elle s’était levée.

On eût dit qu’un rayon mystérieux illuminait son visage.

— Un seul mot, dit Gordon. Vous-même, croyez-vous que la délivrance de cet homme soit possible ?…

— Sur mon âme, je le crois. Mais…

— Mais ?

— Il faut plus que la force pour arriver à ce but… Il faut l’adresse, il faut la persévérance que rien ne fatigue, il faut la foi que rien n’étonne…

— Encore une question. Là-bas, à Sourgout, dans un pays inconnu, il faudrait à ceux qui entreprennent cette tâche… un guide, un complice qui pût leur dicter leur conduite.

— Oh ! ce guide, ce complice ne leur manquerait pas…

— Et qui donc serait-il ?

— Moi !

— Vous ! mais vous oubliez qu’une condamnation terrible pèse sur votre tête…

— Qu’importe ! J’ai, moi, la volonté et la foi.

— Eh bien, s’écria Gordon, sur ma conscience d’honnête homme, je déclare ici que vous n’avez plus à chercher… Oh ! laissez-moi parler. Je le répète, vous ne nous connaissez pas. Vous ne savez pas de quels dévouements sont capables les hommes que j’appelle mes compagnons et mes frères… Dites un mot, et pas un de nous ne reculera…

— Vous savez que c’est risquer la mort…

— Je sais que mon père a juré au comte de Monte-Cristo de se dévouer à toute œuvre de générosité et de réparation… je sais que j’ai juré à mon père d’obéir à ce serment.

Véra Kleonoff réfléchit un instant.

Puis, lui tendant les deux mains :

— Revenez demain, lui dit-elle, je vous dirai tout.

Et trois jours après, sir Gordon Baxwell partait pour l’Angleterre et obtenait du gouvernement anglais une mission d’exploration scientifique.

Le club des Terre-Neuve acceptait avec enthousiasme la tâche qui lui était confiée. Un Français, ou plutôt un Canadien, car telle était la vraie nationalité de Georges Lewal, sollicitait l’honneur de se joindre à sir Gordon.

Les cavaliers blancs, les piqueurs sonneurs de trompettes étaient des membres du club, tous courageux jusqu’à la témérité, prêts à tout jusqu’à la mort.

Voilà ce qu’ignorait le pauvre Potoleff, et ce qui l’eût fait blêmir de terreur, tandis qu’il rêvait décoration et pension.

VII

LE COMPLOT

Trois jours s’étaient passés depuis l’arrivée des étrangers dans la maison de Potoleff, et jusqu’ici aucun fait important ne s’était produit.

Il semblait même que sir Gordon eût absolument oublié le sujet de conversation qui avait failli amener un nuage entre lui et l’excellent gouverneur russe.

Il n’était plus question de descendre dans les mines, et Potoleff se réjouissait de ne plus se trouver entre son devoir et son vif désir de complaire à son hôte.

Du reste, avec une gracieuseté sans pareille, il avait livré à Gordon tous les plans de la mine et ne lui avait pas ménagé les explications.

Gordon était anxieux. Il n’avait fait grâce d’aucun détail.

Ce matin-là, il avait fait appeler Potoleff, qui s’était empressé de se rendre à son invitation.

— Mon cher gouverneur, dit l’Irlandais, je vous demande pardon d’abuser ainsi de votre complaisance, mais j’aurais à réclamer de vous quelques explications complémentaires…

— De petites explications… mais je suis tout à vos ordres.

Gordon avait étalé sur sa table les plans et les épures.

— Approchez-vous, comte, et écoutez-moi avec soin.

— Je suis tout oreilles.

— Ainsi que vous le voyez, reprit Gordon, le doigt posé sur les lignes, le puits principal est désigné ici par la lettre A…

— C’est exact.

— Le puits nouveau, creusé, m’avez-vous dit, depuis un an à peine, et presque achevé aujourd’hui, porte l’indication B…

— Parfait !…

— Le puits A descend jusqu’à une profondeur de deux cents mètres environ.

— Sept cent quatre-vingt-cinq pieds.

— Le puits B, au contraire, a été arrêté à…

— Six cent trente pieds.

— Et pourquoi cette différence ?…

— Parce qu’à cette profondeur, dans le puits B, on a rencontré une petite nappe d’eau qui paraît provenir d’une petite source…

— Mais il me semble que la distance entre les deux puits est peu considérable…

— Quarante petits pieds tout au plus.

— N’avait-on pas eu tout d’abord l’idée de faire communiquer les deux puits ?…

— Si fait ! Ah ! comme vous vous y entendez !

— Et si je ne me trompe, c’est la nappe d’eau qui a obligé vos ingénieurs à renoncer à ce projet.

— Justement…

Gordon, toujours très attentif, reprit après un silence :

— J’ai d’autant moins de mérite à cette prétendue découverte, que voici une indication précise…

Potoleff se pencha sur le plan qu’il touchait presque de son nez.

— Vous voyez cette ligne rouge… n’était-elle pas l’amorce de la galerie qui devait unir les deux puits ?…

— Mais exactement ! Rien ne vous échappe… il ne ferait pas bon vous cacher quelque chose, ajouta Potoleff en riant de toutes ses dents jaunes…

— Je vois que cette galerie comporte tout au plus une quinzaine de pieds… On l’a sans doute abandonnée… Du reste, quels sont les malheureux ouvriers qui pourraient travailler dans ce boyau où l’air doit manquer ?… ils y périraient suffoqués…

Le nez de Potoleff se releva. Il paraissait troublé.

— Eh bien, mon cher gouverneur, continua sir Gordon, est-ce que je me serais trompé ?…

— Mais oui, une petite erreur.

— Je ne demande pas mieux que de la reconnaître…

— Eh bien ! cette galerie n’a pas été tout à fait abandonnée…

En ce moment on frappa à la porte, et, sur l’invitation de Gordon, le panneau tourna sur ses gonds.

Véra – connue seulement sous le nom de miss Clary Baxwel – parut.

— Ah ! vous arrivez à propos, chère sœur, s’écria l’Irlandais, je suis engagé avec monsieur le gouverneur dans une conversation des plus intéressantes… Nous sommes occupés à descendre dans les mines… du moins par le seul procédé qui soit à notre portée, puisque jusqu’ici M. le comte s’est refusé…

— Quoi ! vous avez refusé quelque chose ? demanda Véra en accentuant son plus gracieux sourire.

— Refuser… non, non… seulement…

— Seulement, vous ne permettez pas, ce qui revient à peu près au même… Mais que je ne vous dérange pas, messieurs : sinon, je me retirerai…

Potoleff était galant ; il insista de toutes ses forces pour que Véra ne s’éloignât pas. Et même, se reculant, il lui permit de s’approcher des plans et de suivre facilement la discussion…

— Je vous demandais donc, mon cher comte, reprit alors Gordon, qui avait échangé avec Véra un rapide regard, si oui ou non cette galerie a été abandonnée…

— Pas tout à fait…

— Un proverbe français dit : « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée… » C’est ici le cas de l’appliquer. On travaille dans cette galerie ou on ne travaille pas… Si on continue à la percer, il est évident que, dans un temps plus ou moins prochain, on rencontrera la nappe d’eau dont vous parliez tout à l’heure… et la mine A court grand risque d’être inondée…

— Oh ! ceci n’est pas à redouter, s’écria Potoleff. Les niveaux ont été creusés en conséquence et, si l’eau faisait irruption dans la mine A, elle se perdrait de ce côté…

Et de son doigt Potoleff complétait l’indication.

— Très bien raisonné, reprit Gordon, mais que deviendraient les ouvriers qui auraient percé cette brèche ?…

Potoleff eut un rire silencieux, et son geste compléta sa pensée en dénotant la plus profonde insouciance. Parbleu ! est-ce qu’il avait à s’occuper de ces détails ?

Le plus comique, c’est que, faisant ce raisonnement in petto, il l’acheva tout haut en disant :

— D’abord ce ne sont pas des ouvriers, mais un ouvrier, et quel ouvrier ! Un nihiliste… un forçat !

Véra tressaillit si vivement que Gordon dut la rappeler d’un coup d’œil à la gravité de la situation.

On a déjà compris que tous les interrogatoires, le minutieux examen de la topographie souterraine n’avaient qu’un but : savoir en quelle partie de la mine se trouvait le malheureux Serge Soïloff.

Et tout à coup Gordon et la Russe s’étaient sentis frappés au cœur.

Ce forçat, dont la vie n’était rien aux yeux de ce Potoleff, bourreau stupide, ce devait être lui, c’était lui !

— Ah ! ah ! fit Gordon en éclatant de rire, vous avez pris vos précautions… un forçat, et dont peut-être on serait bien aise d’être débarrassé…

— Je ne dis pas tout à fait cela, reprit le gouverneur, car après tout je n’ai aucune raison pour outrepasser les ordres reçus. D’ailleurs rien ne prouve…

— Que la brèche se produira, c’est évident. Si l’eau jaillit, il sera, il est vrai, entraîné et noyé sans qu’il puisse même être question de lui porter secours, mais il n’y aura point-là de votre faute…

— Comme vous le dites…

— Et ce misérable, – car c’est un misérable, j’en suis convaincu, – a commis un de ces crimes qui ne méritent point de pardon sans doute !

— C’est un des agents de cette conspiration mystérieuse qui ose s’attaquer à notre bien-aimé czar.

— Et vous le nommez ?…

— Bah ! est-ce que je me rappellerai son nom ? Attendez donc… Michaïl… oui… c’est bien cela… Michaïl Sergewitch.

Il y eut un silence. Véra était devenue pâle comme une morte.

Gordon écrasa sur la table la pointe de son crayon.

Quant à Potoleff, il était si naïvement convaincu de n’avoir rien dit que de très simple, qu’il était à cent lieues d’examiner la physionomie de ses interlocuteurs.

— Encore une question, reprit Gordon, qui, le premier, avait repris son sang-froid. Dans quel but faites-vous continuer le forage de cette galerie ?…

— C’est une petite idée de l’ingénieur, qui a cru découvrir la preuve de l’existence d’un filon de cuivre… Si notre forçat le découvre avant le jaillissement de l’eau, on se préoccupera de détourner la source… Si, au contraire, l’eau fait invasion avant cette petite constatation, on s’épargnera des travaux inutiles.

— Voilà ce qu’on peut appeler de la bonne administration, dit Gordon. Maintenant, mon cher gouverneur, il me reste à vous remercier de votre obligeance ; je ne voudrais pas abuser de votre patience…

— Oh ! je suis heureux de vous avoir donné ces petits renseignements… et, en vous demandant la permission de me retirer, je vous adresserai une prière…

— Une prière… dites un ordre, cher monsieur. Quoi que vous désiriez de nous, il n’est rien que nous ne fassions pour vous être agréables…

— Vous êtes trop aimable. Voici ce dont il s’agit. Je viens d’être informé qu’un détachement de Cosaques arrivera ce soir.

— Hein ?… vous dites ?… fit Gordon d’une voix brève.

— Nous attendons un nouveau groupe de condamnés pour l’exploitation du second puits, cent hommes peut-être… Il est donc de toute nécessité d’augmenter la garnison. Et le détachement s’installera ici, sous le commandement du colonel Kolosson, un homme excellent et dont la petite conversation est charmante.

— En vérité !

— Je compte, ce soir, réunir chez moi le colonel et les officiers – oh ! une petite fête, intime – et je vous serais reconnaissant de vouloir bien y assister avec Mlle votre sœur…

— Je regrette… commença Véra.

Mais Gordon l’interrompit aussitôt.

— Ma sœur regrette que vous ayez si peu à nous demander… Comptez sur nous, mon cher comte… À ce soir !… Ah ! à propos, j’ai l’intention, tout à l’heure, de faire aux environs une petite excursion avec mes hommes… Rien ne s’y oppose, sans doute…

— Non, certes ! vous êtes absolument libres…

Et, avec son plus gracieux salut, Potoleff se retira.

Gordon et Véra restèrent un moment immobiles.

Ainsi le comte Soïloff était là, plongé dans les horreurs ténébreuses de cette mine.

Et ce n’était pas assez encore.

Victime d’une infâme machination industrielle, il était à chaque instant menacé d’une mort horrible.

— Il est perdu, dit enfin Véra d’une voix sourde.

Gordon lui prit la main.

— Le danger est grand, mais notre courage et notre énergie doivent s’élever à la hauteur du péril. Ayez confiance, Véra…

— Mais vous ne l’avez donc pas entendu ? Ce malheureux, le pic en main, perce sans cesse la mince paroi qui le sépare de la mort… Que pouvons-nous ?

— Nous pouvons tenter l’impossible… Véra, ne nous abandonnons pas à un désespoir indigne de nous… Je vais m’entendre avec mes amis, et nous risquerons tout, fût-ce une folie, pour délivrer le comte Soïloff…

— Je veux tout savoir, dit Véra, j’assisterai à cette entrevue…

— Soit !

Gordon tira de sa poche un sifflet d’argent et le porta à ses lèvres.

Un de ses compagnons parut.

C’était un homme de haute taille, au visage triste, aux cheveux noirs semés de fils d’argent.

Son visage, creusé comme si des fatigues surhumaines l’avaient sillonné, respirait une énergie presque sauvage.

— Amie, dit Gordon en se tournant du côté de Véra, il est temps de vous dévoiler tous nos secrets… Regardez cet homme.

Et comme Véra fixait ses yeux sur celui que Gordon désignait :

— Dans la lutte que nous allons entreprendre, je puis tomber, je puis disparaître… ; mais notre tâche ne serait pas abandonnée pour cela… et celui qui me remplacerait, le voilà.

L’homme écoutait, impassible, les bras croisés.

— N’avez-vous jamais entendu prononcer le nom de Bouche-Rouge !

— Bouche-Rouge ! s’écria Véra. Quoi ! l’homme qui, en 1866, lutta si vaillamment pour l’indépendance de l’Irlande !…

— Cet homme est devant vous… Un jour peut-être il vous dira cette poignante, cette terrible histoire… Aujourd’hui, je ne vous demande que de mettre votre main dans la sienne et de lui donner toute votre confiance, comme vous me l’avez donnée à moi-même…

Véra tendit sa main tout ouverte.

Celui qu’on nommait de ce nom étrange – Bouche-Rouge – prit la main fine et délicate de la jeune femme.

— Bouche-Rouge vous appartient, dit-il. Sa vie, hélas ! si longtemps épargnée, est à vous…

— Merci ! fit simplement Véra.

— Frère, reprit Gordon, réunis tous nos amis, qu’ils montent à cheval. Nous prétexterons une chasse. Nous avons à nous concerter. Mais ici, je me défie. Les Russes et les Cosaques sont passés maîtres dans l’art de l’espionnage. En rase plaine, nous pourrons tout nous dire…

— Dans un instant, reprit Bouche-Rouge, nous serons prêts.

Et en effet, cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que les huit compagnons de sir Gordon rangeaient leurs chevaux devant le palais du gouverneur.

Celui-ci était descendu pour souhaiter bonne chance à chacun.

— Sir Gordon, dit-il à mi-voix, vous avez là de vaillants petits serviteurs… et quels chevaux ! ajouta-t-il en jetant sur les nobles bêtes un regard de connaisseur.

Gordon offrit la main à Véra qui sauta légèrement en selle, puis il s’élança lui-même à cheval.

— Surtout, cria Potoleff, n’oubliez pas ma petite fête de ce soir.

— Comptez sur nous, répliqua Gordon.

Et, pressant légèrement les flancs de son cheval, il bondit en avant, suivi de Véra et de ses amis.

Potoleff s’arrêta un instant à les considérer.

— Quels chevaux ! répéta-t-il. Du diable si nos petits chevaux russes seraient capables de les atteindre.

Cependant la petite troupe, partie au galop, fut en un instant hors de vue.

Sir Gordon était silencieux. On devinait que toutes ses facultés étaient tendues vers le but à atteindre.

Véra, pensive, songeait, elle aussi à ce martyr qui était là, sous terre, enchaîné à un effrayant travail, menacé sans le savoir d’une mort instantanée et terrible.

Si courageux, si téméraires même, que fussent ces hommes dont elle avait requis l’aide, est-ce que la mission qu’elle leur avait confiée était réalisable ?

Il est évident que Potoleff, tout en se conformant aux ordres reçus de Saint-Pétersbourg, se tenait cependant sur la réserve.

Oh ! si elle avait pu pénétrer dans la mine ! si elle avait pu l’avertir de l’effroyable péril qui était suspendu sur lui !

Et cependant, quand ses yeux s’arrêtaient sur sir Gordon, elle se sentait saisie d’une confiance nouvelle.

Singulière créature en vérité que Véra Kleonoff.

Depuis qu’elle avait conscience d’elle-même, toutes ses volontés, toutes ses énergies s’étaient concentrées vers une seule pensée : la délivrance de la Russie, le renversement du czarisme.

Avait-elle aimé Serge Soïloff ? Non.

En s’unissant à lui par un lien mystique, elle s’était refusée à l’amour passionné du jeune homme.

Elle n’était point femme. Sous cette enveloppe frêle et charmante, il semblait qu’un cœur ne battît pas.

Elle avait conquis Soïloff, elle avait usé de toute la puissance de sa beauté pour éveiller en lui l’enthousiasme passionné, mais cet enthousiasme, cette passion, elle les avait concentrés uniquement sur l’œuvre patriotique.

Ah ! comme déjà elle l’avait fait souffrir !

On se souvient encore des cris de douleur qui s’échappaient de la poitrine de Serge alors qu’il se rappelait les tortures sans nom que cette femme lui avait infligées.

Il l’avait aimée follement, passionnément. Mais à toutes ses paroles d’amour, elle avait opposé sa volonté froide et brutale. Ils ne s’appartenaient l’un à l’autre que pour le combat.

Rien de plus. Et peu à peu un sentiment nouveau, plus doux, plus humain, avait pris place dans le cœur du jeune comte… il se savait rivé à jamais à Véra Kleonoff, mais toutes ses affections étaient vouées désormais à une autre, à cette Juliette dont le torturé prononçait le nom, dans sa sinistre solitude.

Et encore le prononçait-il bien bas, se demandant si le souvenir n’était pas un vol fait à Véra la dévouée, Véra l’enthousiaste qui peut-être songeait à l’exilé !…

S’il avait pu lire dans le cœur de Véra !

Il y aurait vu que soudainement et comme à son insu la femme s’était éveillée dans la fanatique… Oui, Véra aimait ; sans se l’avouer à elle-même, elle aimait ardemment, profondément sir Gordon Baxwell.

Et quand le jeune Irlandais fixait sur elle ses grands yeux doux et clairs, elle se sentait frémir jusqu’aux fibres les plus intimes de son être.

En vain elle assistait à ses propres sensations. En vain elle se disait qu’elle ne s’appartenait pas. Cette révélation d’un état nouveau, dominateur, l’effrayait et cependant elle s’y abandonnait parfois avec une indicible volupté.

N’était-ce pas chose étrange que la situation de ces deux êtres, séparés par la fatalité et qui cependant se croyaient éternellement enchaînés l’un à l’autre.

Véra, emportée au galop de son cheval, pensait à toutes ces choses, tandis qu’inconsciemment, alors qu’elle regardait Gordon allant en avant fier et hardi, elle sentait errer sur ses lèvres des mots d’amour.

Ils allaient droit devant eux, ne songeant qu’à s’éloigner de Sourgout, à se mettre à l’abri de tout espionnage.

Enfin, ils atteignirent un petit bois dans lequel ils pénétrèrent. Les arbres dépouillés, dressant leurs bras décharnés et couverts de neige, formaient une clairière assez peu touffue cependant pour que les regards pussent surveiller les environs.

Gordon s’arrêta.

Les cavaliers l’imitèrent et, sur un signe, vinrent se ranger autour de lui.

— Gordon, demanda Véra à voix basse, pourquoi Georges ne nous a-t-il pas suivis ?

— Oh ! celui-là, répondit Gordon en souriant malgré lui, il a une tâche spéciale…

— Où donc est-il ?

— À l’heure présente, il chante des duos ou des trios avec les jeunes Potoleff…

Véra le regarda étonnée :

— Oh ! vous ne connaissez pas encore notre ami Georges. Dans notre groupe, il a son rôle particulier, et non pas le moins important. Peut-être nous fournira-t-il le premier les moyens de réussir…

— En faisant de la musique avec les jeunes filles…

— Mon Dieu, oui ! la musique adoucit les mœurs… même des Russes.

Véra eut un sourire de dédain.

— Que ces aptitudes… spéciales ne nous empêchent point d’agir…

— Ne craignez rien.

— Mes amis, dit Gordon, vous savez tous quelle est la mission que nous avons acceptée. Un homme de cœur, un héros qui a lutté pour l’affranchissement de son pays, est tombé aux mains de ses adversaires…

« Dans nos pays de civilisation, ces sortes de luttes ont perdu leur caractère sauvage ; ici le vainqueur met sa botte sur la gorge du vaincu, l’écrase et le torture.

« L’homme dont je parle a été plongé vivant dans l’enfer des mines. Depuis de longs mois, il n’a pas vu la lumière. Est-il vivant, est-il mort ? nul de nous ne peut le dire, car ceux que nous interrogeons ont tout intérêt à mentir.

« Mais respirât-il encore, dans la nuit où il traîne sa misérable existence, la minute qui vient peut être le signal de sa mort.

« Les bourreaux, cruels jusqu’à l’insanité, indifférents jusqu’à la férocité, l’ont exposé volontairement au plus horrible danger.

« Nous avons juré de le sauver. Il le faut… Mais comment ?

« Vous savez que l’accès des mines nous a été refusé : j’avais eu tout d’abord l’intention d’user de l’influence de nos amis auprès de la cour de Saint-Pétersbourg. Mais j’ai craint de donner l’éveil. Avec ce gouvernement soupçonneux, on ne saurait être trop prudent, et c’est merveille déjà que nous ayons pu arriver jusqu’ici sans avoir été trahis.

« Je vous sais courageux entre tous, prêts à risquer votre vie sur un signe de celui que vous voulez bien appeler votre chef.

« Mais il nous faut bien comprendre que la moindre tentative, suivie d’insuccès, entraînera non seulement notre perte, ce qui est prévu, mais la perte de celui que nous avons juré d’arracher à ses ennemis.

« Dans l’intérêt même de la cause que nous défendons, ne nous engageons donc pas à la légère. Il nous faut du même coup, au même moment, agir et triompher… J’attends votre avis…

Il y eut un silence. Les Terre-Neuve se consultaient du regard. Enfin l’un d’eux, s’avançant d’un pas :

— Il n’est pas d’autre moyen, selon moi, que d’engager la lutte ouvertement, délibérément, une vraie bataille.

— Combien d’hommes à la forteresse ?

— Soixante.

— Bien armés ?…

— Des soldats de premier ordre, brutaux et sauvages, qui ne feront point quartier…

— De notre côté, reprit Gordon, comptons-nous. Les huit membres du club, Georges et moi, dix hommes. Nos douze Irlandais, déguisés en laquais, en tout vingt-deux.

— Sir Gordon, vous m’oubliez, dit Véra.

— Non certes… donc vingt-trois. Aucune intelligence dans la place ?

— Je me suis grandement lié avec l’officier qui commande le fortin, dit un des Terre-Neuve. Mais notre intimité est de trop fraîche date pour nous pouvoir être d’une utilité réelle.

— Donc, nous ne devons compter que sur notre énergie et notre courage. Vingt-trois contre soixante, et encore devons-nous ajouter à ce dernier chiffre le gouverneur, les régisseurs et les forçats russes, pauvres misérables qui se signent en prononçant le nom du czar.

— En un mot, dit Bouche-Rouge qui n’avait pu encore parler, une centaine d’hommes. Cinq contre un. Je suppose que nul de nous ne trouve en cela matière à s’effrayer.

Gordon sourit. Il connaissait ses hommes et il savait qu’il n’y avait là nulle forfanterie.

Un murmure d’approbation avait d’ailleurs souligné les dernières paroles de Bouche-Rouge.

— Attendez, fit Gordon levant la main pour réclamer le silence, ce n’est pas tout ; le gouverneur Potoleff vient de m’annoncer, il y a quelques instants, qu’il attendait aujourd’hui même un renfort, dont l’arrivée est nécessitée par un nouveau convoi de condamnés. Ce détachement, j’ignore le nombre d’hommes, est commandé par un colonel cosaque. Supposons qu’il soit de cinquante soldats. Nous voici au chiffre de cent cinquante…

— C’est-à-dire de sept contre un à peu près, calcula Bouche-Rouge.

— Ne pouvons-nous agir avant l’arrivée de ce renfort, demanda quelqu’un.

— Le savons-nous ? Je vous dis qu’il est attendu d’une heure à l’autre. Peut-être ces hommes sont-ils déjà à Sourgout.

— Eh bien ! reprit Bouche-Rouge, voici mon plan. Nous revenons à Sourgout ; une partie de nos hommes s’empare du fortin par surprise, tue ou enferme les Cosaques qui l’occupent, pendant que le reste de nos amis tombe sur la maison du gouverneur, le prend comme otage, avec sa femme et ses filles.

— Très bien ! crièrent les Terre-Neuve tout d’une voix.

— Ceci fait, continua Bouche-Rouge, qui se sentait encouragé, nous braquons les canons, nous attendons le détachement, et nous engageons la bataille… Nous aurons eu le temps d’élever une barricade, et pendant que la moitié d’entre nous se fera tuer, l’autre moitié pénétrera dans la mine et sauvera le prisonnier…

— Bravo ! hurrah !

Certes le moyen était radical. Mais était-il pratique ?

On ne tenait point compte du hasard, on dédaignait absolument la résistance possible des Cosaques.

En somme, cent hommes, même surpris en toute sécurité, peuvent avoir raison d’une vingtaine de combattants, sans parler des gardiens de la mine et des forçats eux-mêmes.

Gordon attendit que le silence se fût rétabli.

— Nul de vous, dit-il, ne songera à m’accuser de faiblesse. Mais, à mon grand regret, puisque nous risquons à chaque minute de retard de ne plus trouver le prisonnier vivant, je ne puis pas donner encore l’ordre d’agir… Le temps nous a manqué pour préparer l’attaque : non seulement nous risquerions d’être écrasés, mais de plus nous compromettrions à jamais la cause du martyr.

Tous se turent. Au fond de leur conscience, ils reconnaissaient la justesse de ces paroles. Il est des instants où l’héroïsme fou est presque un crime.

Véra avait baissé la tête. Elle aussi se sentait subjuguée par la raison calme de sir Gordon.

— Et pourtant, murmura-t-elle, Soïloff sera peut-être mort demain.

À ce moment, un point noir parut à l’horizon de neige.

— Qu’est cela ? s’écria sir Gordon. Amis, chargez vos armes !

En un instant, il fut obéi, et tous se rangèrent auprès de lui.

Le point grossissait rapidement.

On distingua bientôt un cavalier qui arrivait ventre à terre.

Il était seul.

Véra, de sa vue perçante, le reconnut le premier.

— Georges Lewal ! s’écria-t-elle.

— Georges, répéta sir Gordon. Allons, amis, en avant !

Et tous, pressant les lianes de leurs chevaux, s’élancèrent au-devant de Georges.

Quand il ne fut plus qu’à une petite distance, il se dressa sur les étriers, et on le vit agiter une sorte de voile de dentelle.

Que pouvait signifier cela ?

Il arriva à fond de train, et dès qu’il jugea que sa voix pouvait parvenir jusqu’à ses amis :

— C’est fait ! s’écria-t-il. Je me marie, et les Terre-Neuve ont gagné leur cause !

VII

FLIRTATION À LA RUSSE

Maxima avait dix-neuf ans, Velika dix-huit.

Vierges comme Jeanne d’Arc elle-même, pures à faire honte à l’eau de source, et cependant…

Le soir même du jour où sir Gordon, Georges et Véra avaient fait leur apparition à Sourgout, une conversation intéressante s’échangeait dans une chambre dont nous prions le lecteur de franchir le seuil…

Allons ! ne rougis pas, chaste lecteur.

Je sais bien que tes principes, avec lesquels tu n’as jamais transigé, n’admettent pas que tu pénètres dans la chambre d’une jeune fille, à plus forte raison de deux jeunes filles…

Cependant je te prie de faire cela pour moi, car il est indispensable que tu entendes quelques répliques…

D’ailleurs, je te vois venir. Avec tes grands airs de père de famille, voici que ton œil s’émerillonne quelque peu…

N’est-ce pas, qu’en somme, elles sont très gentilles, ces petites Potoleff ?

Pas si blondes, pas si fades, pas si blanchâtres qu’elles l’avaient paru au premier coup d’œil.

D’abord les cheveux sont dénoués et ils sont très longs.

À la lueur de la lampe, des pépites d’or éclatent dans les boucles. C’est abondant et souple. Pas mal ! pas mal !

Maintenant, faisons comparaître devant nous maman Potoleff et adressons-lui les plus vifs reproches.

— Comment ! madame, vous fagotez vos filles, vous les emprisonnez dans des corsets ridicules, carcans de fer et de baleines, avec buse jaillissant presque au menton et piquant très bas… vous écrasez ces malheureuses, vous les aplatissez comme un vulgaire morceau de beurre entre deux planches… et vous appelez cela songer à leur avenir !

C’est tout simplement de la barbarie, du vandalisme…

Car enfin, elles vont se coucher, ces deux poulettes.

Elles ont leur petite chemise (style Potoleff) abandonnée sur leurs petites épaules. Eh bien ! mais, madame Potoleff, vous êtes un vil suppôt de mensonge. Mais c’est rond, c’est potelé, c’est très gentil ! blanc et rose, avec d’aimables caresses d’ombre.

Elles sont assises, chacune sur son lit, en face l’une de l’autre.

Maxima, l’aînée, est un peu plus grande que sa sœur, qui, de son côté, est un peu plus grassouillette.

Les bras sont croisés sous les seins et cette pose ne leur est pas défavorable.

Soyons impartiaux. Voilà de petits pieds qui ne doivent rien à personne, des mains dont les doigts en fuseaux ganteraient à peine le six, voire même le cinq trois quarts. Ça n’est déjà point si mal.

Et puis, c’est singulier, sous l’œil rude et bête de Potoleff, on dirait deux poupées en bois.

Potoleff étant relégué dans la chambre conjugale, elles sont libres, et vrai, elles ne se ressemblent plus du tout.

Sous leurs longs cils, peut-être un peu trop blonds, les yeux bleus ont des malices égayées ; les lèvres, bien jeunes, bien fraîches, ont des éclatements de montmorency…

Voyons ! voyons ! monsieur le lecteur, un peu de tenue, n’est-ce pas ! C’est comme aux expositions. Please do not touch, en toutes les langues. En français : À bas les pattes !

— Dis donc, Maxima…

— J’écoute, Velika.

— Je gage que tu as la même idée que moi…

— C’est bien possible…

— Est-ce que tu ne trouves pas qu’il y a du nouveau à Sourgout ?

— Ça, ça n’est pas difficile… du moment qu’il y a quelque chose, ça ne peut être que du nouveau, puisqu’il n’y a jamais rien…

Un moment de silence. Elles se réveillent, ayant sans doute quelque chose de plus à dire, mais ne sachant par où commencer.

— Ça n’est pas amusant, Sourgout ! soupire Velika.

— Ah ! non !

— On ne voit jamais personne… on ne cause jamais…

— On ne fait jamais de musique…

— Tandis qu’on en a fait ce soir…

Puis ensemble, Maxima et Velika reprennent :

— C’est qu’il joue très bien, ce… monsieur !

— Oh ! oui ! très bien, et avec une âme, avec un élan ! Dieu ! que c’est beau d’être artiste !…

— Dis donc, Maxima…

— J’écoute, Velika.

— Est-ce que tu te plais, toi, à Sourgout ?…

— Ne dis donc pas de folies…

— Ça t’ennuie ?…

— Et toi ?

— Oh ! moi !

— Moi aussi, alors !

Première profession de foi, aussi radicale que possible.

Après une longue hésitation, Maxima répond avec une pointe d’hypocrisie :

— Oh ! après tout… ça n’est pas éternel ! Papa sera rappelé à Saint-Pétersbourg, et notre vie changera…

— Mon Dieu ! je ne dis pas non, répliqua Velika, jouant l’indifférence. Il est évident qu’un jour ou l’autre on rendra justice aux talents de papa…

— On le doit… On ne peut faire autrement. Car enfin, il en a beaucoup… de talent…

— Beaucoup !… Velika, pourquoi ris-tu ?

— Mais… je ne ris pas. Je m’en garderais bien… C’est toi qui, au contraire…

De fait, elles rient toutes les deux, silencieusement, mais de bon cœur. De quoi donc peuvent-elles rire ainsi ?

— En tout cas, reprend Velika, ça peut durer longtemps…

— Ça peut même durer toujours…

— Et nous resterons enfermées à Sourgout…

— Avec ces horribles Cosaques…

— Avec ces gardiens qui assomment de coups de fouet…

— Des malheureux qui valent mieux qu’eux…

— Moi ! je trouve cela horrible !

— Et moi… insupportable !

— Tu as bien raison, Maxima ; je ne comprends même pas comment nous avons pu résister si longtemps…

— Il y a vraiment des gens qui n’ont pas de bonheur…

— Tandis que d’autres vivent dans de beaux pays…

— Vienne, Londres, Paris… oh ! Paris surtout !…

Maxima bat des mains. Ses yeux bleus s’allument. Mais sûrement elle n’est pas mal du tout, cette petite Potoleff aînée !…

— Écoute, dit Velika en posant son petit poing sur sa hanche, qui s’arrondit sous la batiste, je veux te proposer quelque chose…

— Toi ! Voyons !…

— Jurons… tu m’entends bien, jurons que celle de nous deux qui se mariera la première emmènera l’autre…

— Je te le jure de grand cœur…

— Mais ça ne suffit pas…

— Continue…

— C’est toi qui es l’aînée. C’est toi qui dois te marier la première…

— Ça n’est pas une raison. Ça dépend du monsieur…

— Non, non ! je te dis que ça doit marcher dans l’ordre ; je suis la cadette, moi, j’ai le temps d’attendre… un an.

— Soit ! mais où veux-tu en venir ?

Velika pose les pieds par terre, se dresse, très charmante dans son costume plus que négligé, et, faisant un pas, prend dans ses mains les mains de sa sœur et la force à se lever.

— Maxima, tu es très jolie !

— Oh ! ne dis pas cela…

— Très jolie… moi aussi du reste… ; mais moi, c’est secondaire, puisque je dois attendre. Toi, au contraire, c’est ton devoir d’être jolie tout de suite… parce que…

— Parce que…

— Il faut te marier tout de suite…

— Hein ?

— Et m’emmener avec toi !…

Puis, avec un élan qu’elle ne songe même pas à réprimer :

— Car enfin, disons tout !… est-ce que c’est une vie que nous menons ici ?… Ce n’est pas tant parce qu’on s’ennuie, mais c’est parce que mon cœur se retourne chaque fois que je vois exercer des cruautés atroces. Et papa qui pourrait empêcher cela… et qui, au contraire, est le premier à… Tiens, je ne veux pas dire du mal de papa…, mais, vois-tu, il est Russe, et les Russes sont des bourreaux. Je les abhorre. J’en ai assez…, j’en ai trop. Tu te rappelles, quand nous avions notre institutrice anglaise…

— Miss Mary…

— Comme elle pleurait, comme elle tremblait quand elle entendait les cris des malheureux qu’on battait !

« Et elle n’a pas pu rester ici…

— Ça prouve qu’elle a du cœur. Toi aussi, moi aussi, nous avons du cœur… Donc nous ne pouvons rester ici…

Et comme Velika trépignait de colère sur la peau d’ours blanc qui s’étendait devant son lit, Maxima crut devoir reprendre un instant son rôle de sœur aînée, et dit tout bas :

— Oh ! petite sœur…, qu’est-ce que tu dis là ?

— Je dis ce que tu penses, tout simplement. Voilà, je ne sais pas comment cela se fait, mais nous ne sommes pas nées pour vivre dans un enfer comme celui-là. Je rêve des paradis où l’on est bon, où l’on rit, où l’on danse…, où l’on n’a pas dans les oreilles des gémissements et des râles. Vois-tu, Maxima, je pense tout le temps à ces pauvres gens qui sont enfermés là, tout près de nous, dans ces mines horribles. Tu te souviens bien, quand nous y sommes descendues, de tous ces malheureux, maigres, noirs, grelottants, qui nous regardaient d’un air si doux ; j’en ai le cauchemar toutes les nuits, je les vois qui se mettent à genoux, qui tendent les mains vers nous. Ah ! si nous pouvions… mais nous ne pouvons pas les délivrer…

« Alors, comme j’aime à dormir tranquille, je veux m’en aller… Pour que je m’en aille, il faut que tu m’emmènes… Pour que tu m’emmènes, il faut que tu te maries.

« Alors, voilà, marie-toi !

Ce petit discours avait été débité d’une seule haleine.

Les joues de Velika s’étaient animées ; elle était toute rose de colère et d’enthousiasme…

Maxima était pensive et se taisait.

— Voyons, reprit l’infatigable Velika, est-ce que cela n’est pas ton avis ?…

— Oh ! si…

— Eh bien ! alors…

— Et un mari ? Tu sais bien que papa a cherché…

— Ah ! oui… des Russes, des officiers avec de longues moustaches comme des sangliers. Vois-tu, Maxima, ça ne pouvait pas faire notre affaire…

— Alors que veux-tu que je fasse ?…

Velika passa ses deux bras au cou de sa sœur.

— Il n’y a pas que des Russes au monde…

— Oui, mais ici, à Sourgout !

— Eh bien ! puisque nous disions tout à l’heure qu’il y avait du nouveau à Sourgout…

Elles se regardèrent, hardiment, souriantes et rougissantes.

Velika continua :

— Est-ce que tu ne le trouves pas gentil ?

— Qui ?

— Lui !

Il paraît que cette désignation suffisait. La conversation continua à voix de plus en plus basse. Évidemment il y avait complot, et les combinaisons demandaient une étude sérieuse. Car il était près de deux heures du matin quand les deux sœurs s’endormirent aux bras l’une de l’autre.

Tuez-vous donc le corps et l’âme pour bien élever vos enfants !

Certes, les Potoleff mâle et femelle n’avaient rien négligé pour inspirer à leur progéniture le respect, l’amour de la Russie impériale. Mme Potoleff leur avait répété sur tous les tons que l’idéal devait être, pour une jeune fille, d’épouser un fonctionnaire. Il fallait qu’un homme, pour faire un bon mari, eût au moins cinq pieds six pouces. Le bonheur de l’union se mesurait à la longueur des moustaches, et la couleur rousse était un gage non discutable de félicité domestique.

Eh bien, il avait suffi qu’il passât dans la maison une petite Anglaise sentimentale, rêvant de Laras et de Manfreds ; il avait suffi de quelques strophes de Byron et de quelques chapitres de Walter Scott pour démolir l’échafaudage élevé à grand’peine.

N’est-ce pas à désespérer ? Mais que voulez-vous ? ainsi va le monde ! Il est des terrains rebelles aux bonnes semences.

Le lendemain matin, après le conciliabule de la nuit, quand les petites Potoleff firent leur apparition dans la salle de famille, et qu’elles vinrent présenter leurs fronts virginaux aux baisers de Potoleff, il eut un léger mouvement de surprise.

C’est qu’elles étaient gaillardement attifées. On les eût dit toutes changées.

Maxima avait artistement posé des coques de ruban dans ses cheveux d’ordinaire relevés à la diable. Elle avait un petit air grave qui lui seyait au mieux.

Puis c’était cette question de corsage. Où ces gamines avaient-elles découvert les secrets d’une coquetterie qui n’était certainement pas plante poussant toute seule à Sourgout ?

Quant à Velika, c’était la malice personnifiée. On aurait dit qu’elle faisait tous ses efforts pour ne pas pouffer de rire.

Et ces tendances hilares étaient d’autant moins respectueuses que Mme Potoleff ouvrait ses grands yeux ternes et ronds, se demandant, sans pouvoir se répondre, ce qu’il y avait de changé dans ses deux filles.

Georges n’avait pas tardé à arriver.

On a compris qu’il était chargé par ses chefs d’étudier l’intérieur potoleffien, de rechercher les côtés faibles de la place. Dès le premier moment, il avait jugé que, s’il avait besoin d’alliés, il les trouverait auprès des petites Potoleff, qui ne pouvaient être aussi ossifiées et russifiées que les deux paternels.

Canadien, mais Français de cœur, Georges de Lewal avait été élevé à Paris et y avait passé la majeure partie de sa vie.

Pour ne pas retarder notre récit, nous remettrons à une autre occasion le récit des aventures qui lui avaient valu son annexion au club des Terre-Neuve.

Il nous suffit de savoir, quant à présent, qu’il était bon, brave, ardent… et surtout amoureux… comme une chatte et prêt à laisser effeuiller, à tout vent de passion, les pétales de son cœur.

Or, ayant jeté dès la veille un regard de connaisseur sur les Potoleff juniores, il s’était dit qu’après tout elles n’étaient point démouchetées (pardon ! il avait si longtemps vécu à Paris) et qu’avec un peu de patience, il ne serait pas impossible de faire partir un peu de feu de ces petites pierres russes.

Mais, en somme, il n’obéissait qu’à son devoir. Sa spécialité était, dans l’association, de faire la cour aux femmes. Chacun son rôle, n’est-ce pas ? Sir Gordon avait le département de l’organisation ; Bouche-Rouge celui des coups de poing, de bâton et autres engins offensifs et défensifs ; Georges était une sorte de sous-secrétaire d’État délégué au département d’amour.

Nous devons à la vérité de reconnaître qu’il s’acquittait de ses fonctions à la satisfaction générale, – j’entends à la satisfaction de ses affidés comme à celle des dames. Et il avait laissé partout les plus agréables souvenirs.

Était-il fat, mon Dieu, non ! Il était doué, voilà tout, et il le savait.

Seulement il y avait en lui un coin de morale solide.

Dans les gâteaux d’amour qu’il grignotait – par devoir – il calculait ses coups de dents.

Toute femme veuve, mariée, lui apparaissait comme ayant droit à un appétit solide, et il mordait dedans, sans faire la petite bouche. C’était à elle à se défendre.

Mais les jeunes filles ! Ah ! ici, les principes de Georges étaient absolus. Un doigt de cour, soit ; des commencements d’idylle, fort bien ; des promenades au clair de la lune, des soupirs, voire même un pressement de main et jusqu’à un petit baiser… Mais quant à ces baisers âcres dont parle la Julie de Rousseau, point de ça, Lisette.

Il avait posé ses conditions au club.

Il n’embrasserait jamais au-dessus du poignet et se contenterait d’effleurer les cheveux. Les lèvres seraient sacrées. Voilà, c’était à prendre ou à laisser.

On avait pris.

Or, lorsque Georges avait vu les petites Potoleff, il avait consulté son manuel stratégique, et, supposant qu’il était inutile de vider tous ses arsenaux, il s’en était tenu à ce plan très simple :

Faire rire ces jeunesses, faire faire toc toc à leur petit cœur pour savoir ce qu’il y avait dedans, être le Paul de ces deux Virginies.

C’était naïf, même un petit peu niais. Ça ne devait pas être méchant. Enfin, on verrait.

Donc c’était avec des intentions très platoniques, mais quelque peu cavalières, que Georges se présentait pour offrir ses respects à toute la famille réunie.

Il serra rudement la rude patte de Potoleff, salua son auguste moitié avec autant de respect que si elle eût été assise sur une chaise czarienne, et esquissa un bonjour de camarade à l’adresse des deux gamines…

Ouais ! il resta interdit !

Ah çà ! est-ce que c’étaient bien les mêmes qu’il avait vues la veille ? On les avait changées en nourrice…

Mais pas fadasses du tout !

Certes, ce n’était pas Worth qui avait habillé Maxima, mais il y avait là du chic, quelque chose d’un peu sauvage, mais de très trouvé.

Et ces yeux ! il y avait un rayon derrière ces prunelles-là !

Sir Gordon et Véra ne paraissant pas ce matin-là, ayant prétexté l’un des travaux urgents, l’autre la fatigue, Georges se trouvait seul en proie aux Potoleff.

D’honneur, il lui fallut un peu de temps pour se remettre en verve. Ah çà ! est-ce qu’il allait glisser dans la timidité ? Ce serait du joli ! Et sa mission, que diable !

Heureusement, Potoleff était là pour lui tendre la perche. Voilà que cet ours polaire trouva bien, sans doute pour aider à la digestion, de rappeler je ne sais quelle scène atroce de châtiment infligé à des malheureux qui, une fois, avaient eu des velléités de révolte.

Potoleff entendait prouver qu’avec lui le gouvernement pouvait dormir sur ses deux oreilles. Quand il était là, pas de danger qu’on bougeât. Ceux qu’il tenait, il les tenait bien ; dans chacune de ses phrases, il y avait des claquements de knout, et ses dents se choquaient comme s’il eût mangé du nihiliste.

Georges commençait à se sentir terriblement agacé, et il se demandait s’il n’allait pas débarbouiller le Potoleff avec le bloc de caviar, quand ses yeux rencontrèrent les yeux de Maxima. Que voulaient-ils donc dire ? Ils étaient à la fois surpris et suppliants, tandis que les jolies lèvres esquissaient une moue de reproche.

Était-ce donc parce qu’il ne protestait pas ?

Il eut une intuition subite de ce blâme muet, et dame ! tant pis ! obéissant à sa nature d’une part, aux yeux de Maxima d’autre part, il se mit à rabrouer Potoleff de la belle façon.

En vérité, il ne comprenait pas qu’on se vantât d’actes sauvages.

Il n’avait pas à discuter si les hommes en question étaient ou non coupables ; c’étaient des hommes, voilà tout. Et ceux qui les traitaient plus mal que les fauves chassés à travers bois étaient indignes du titre d’êtres civilisés… et patati et patata !

Potoleff tombait de son haut. Et on sait qu’il était grand.

Mme Potoleff regardait Georges avec stupéfaction.

Mais Maxima ! mais ses yeux ! comme ils remerciaient ! comme ils approuvaient ! comme ils encourageaient !

Ma foi, Georges lâcha toute la bordée ; il appartenait à une nation libre, qui avait le respect de la vie, de la dignité humaines.

Potoleff, qui se sentait mal à l’aise, tant il redoutait que des oreilles indiscrètes entendissent ces dissertations destructrices de toute autorité impériale, – rompit les chiens, et, hypocrite comme un bon tortionnaire, détourna la conversation sur ces pays bénis, l’Amérique, l’Angleterre, la France…

Et notre Georges de s’emballer de nouveau. Il était éloquent, surtout quand il sentait de jolis yeux posés sur lui comme des ailes d’oiseaux qui l’eussent effleuré ; et les deux mondes défilèrent, un peu flattés, certes, mais très séduisants.

Quand on se leva de table, Maxima, hardiment, vint à lui et lui tendit sa petite main ouverte. Il y mit bravement la sienne. Il sentait là un bon remerciement, offert de tout cœur.

— Ne ferons-nous pas aujourd’hui un peu de musique ? demanda-t-il cauteleusement.

Au moins, cela n’était pas subversif. On convint de se retrouver dans l’après-midi.

Naturellement, Potoleff dont les aptitudes musicales n’étaient point fort développées et qui avait d’autres forçats à fouetter, n’assista pas à cette débauche d’harmonie.

La Potoleff maternelle, après avoir pendant quelque temps ronronné et battu la mesure à contretemps, s’endormit du sommeil de la grosse femme, qui, on le sait, est horriblement profond.

Et voici que les trois jeunes gens se mirent à causer, tout bas, tandis que Georges, pour ne pas rompre le charme soporifère, détachait des trilles en sourdine.

De quoi parla-t-on ? De rien et de tout.

Le plus curieux, c’est que, si Maxima se révélait à Georges, elle se révélait aussi à elle-même.

Tout son cœur s’ouvrait à ces effluves généreux dont jamais le parfum n’était venu jusqu’à elle. Elle se sentait vivre, elle respirait à pleins poumons, comme si des espaces nouveaux se fussent ouverts.

Très charmante après-midi, je vous jure !

Et le soir, les deux sœurs causèrent beaucoup moins. Velika tenta bien de faire parler sa sœur, mais celle-ci – comme on dit à Paris – ne rendait pas la main.

Elle restait songeuse ; mais Velika comprenait et souriait malicieusement.

Même elle dit à certain moment :

— Tu sais, ma sœur, nous nous sommes prêté un serment mutuel… Celle qui de nous deux se mariera la première emmènera l’autre.

Le second jour, tout alla au mieux.

Potoleff était occupé, très occupé. Maman Potoleff n’avait pas pour deux copecks de défiance, naturellement. Physiquement, Georges était justement l’antithèse de son idéal : il était fin, mince, élégant : elle adorait les Goliath et avait souvent rêvé de ces géants qui, selon la Bible – ce traité tintammaresque d’anthropologie – naquirent de l’union des anges et des filles de l’homme.

De plus, Georges avait la voix douce, l’œil féminin. Ça n’était pas ça du tout.

Donc, puisqu’il ne lui plaisait point, il était impossible – ceci est un raisonnement commun à toutes les mères – qu’il plût à ses filles. Il lui faisait l’effet d’un de ces précepteurs au mois qui ne tirent point à conséquence et qui ne sont point considérés comme appartenant à un sexe quelconque.

D’où la très grande liberté laissée aux jeunes gens, et dont ils usèrent longuement.

Sans en abuser cependant, étant donnés les principes de Georges sur la question virginale.

On se promena, on monta à cheval, on alla visiter des chaumières, on fit l’aumône, on eut la larme à l’œil et le sourire aux lèvres, et surtout on bavarda !

Georges avait retrouvé ses vingt ans, avec toutes leurs naïvetés, leurs délicieux essors à travers l’idéal.

Maxima était ravissante ; dans cette petite âme demi-sauvage, il y avait des échappées de bonté superbe, d’enthousiasme, de générosité : c’était tout simplement une révolutionnaire ! Elle croyait à la liberté, à l’égalité. Elle haïssait le despotisme avec des colères charmantes. Sapristi ! mais c’est que Georges se sentait prendre pour tout de bon. Il craignait de trop s’avancer.

Certes, il avait un but, et très net. C’était de se servir de l’aide de ces petites filles pour la délivrance du comte Soïloff. Il semblait qu’il n’eût plus qu’un mot à dire pour aborder ce sujet brûlant. Mais, au moment de parler, il se demandait s’il n’était pas dupe, si M. Potoleff n’avait pas lancé sur lui, Samson, ces Dalilas, aux yeux bleus et au sourire pourpre. Et il se taisait.

Il se rattrapait sur d’autres sujets. Rien du Gil Blas, d’ailleurs.

C’était menu, gracieux, délicat. Mais, en fait, tout cela le ramenait à un seul point convergent : l’amour.

Oui, là, il faut l’avouer : il aimait, il adorait cette petite.

Il lui prenait des envies folles de la suivre dans les bois, de l’emporter il ne savait où. Ces audaces de chasteté le ravissaient…

Et on fit encore de la musique, et l’acte du jardin de Faust, pour la millième fois, accomplit son action destructrice de toute morale.

Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,

À la pâle clarté

Dont l’astre de la nuit, comme sous un nuage,

Caresse ta beauté !

Vrai ! il était temps, lorsque finit le second jour, que Potoleff et sa digne moitié couvrissent la vertu de leur ample protection.

Car cette bonne Velika ne veillait pas le moins du monde sur sa sœur. Au contraire, elle avait des façons de regarder en l’air, de se baisser pour ramasser une épingle qui laissait toute liberté aux moments psychologiques…

Et cette nuit-là, on causa très vivement.

Maxima était toute rose, tout émue ; Velika pérorait, discutait, insistait… sur quoi ?

Bref, il était certain qu’elle avait pour elle le génie de la persuasion, car finalement Maxima paraissait consentir à quelque chose, et Velika, toute joyeuse, battait des mains et lui donnait un gros baiser.

Le soleil se leva sur cette troisième journée, ainsi qu’il convient dans les batailles de géants. Seulement, la vérité nous oblige à dire que le soleil était remplacé par une brume grise, lourde et très évidemment chargée de neige.

On visita les environs de la mine, on s’approcha de l’entrée du puits. On causa avec quelques surveillants. Tout bas, en se tenant la main (car on se tenait la main) on s’apitoya sur le sort des malheureux plongés dans ces enfers…

— Et quand je songe, dit Georges, que d’autres malheureux vont arriver ce soir… et brusquement vont être arrachés à la vie, au jour, à l’air pour être enterrés vivants…

— Oh ! pas tout de suite ! répliqua Maxima.

— En vérité ? Que se passe-t-il donc à leur arrivée…

— Il y a des formalités à remplir, des listes à dresser. Ils arrivent généralement dans l’après-midi, souvent dans la soirée… Alors on les enferme jusqu’au lendemain dans une dépendance du fortin…

Disant cela, elle désignait de la main un long bâtiment, sans fenêtres, sorte de terrier à forme de tombe, qui s’étendait jusqu’à la maison – jusqu’au palais du gouverneur.

— Ah ! cela est bien pénible ! fit Velika en frissonnant. Vous voyez que cette prison est sous nos fenêtres. Quand ces malheureux sont entassés, souffrants, fatigués, souvent des clameurs désespérées s’élèvent jusqu’à nous.

— Horrible ! s’écria Maxima. Et que de fois je me suis dit que, si j’osais…

— Si vous osiez !

— Regardez, cette prison a au toit une ouverture, une sorte de lucarne, fermée en dehors par une poignée de fer… Si nous en avions le courage…

— Eh bien ?

— Eh bien ! nous n’avons que le bras à étendre…

— Et vous ouvririez cette lucarne… et ces malheureux pourraient s’évader…

— Oui… mais à quoi bon ? les soldats accourraient… on les fusillerait à bout portant… Pour qu’une pareille évasion fût possible, il faudrait que des hommes – oh ! il n’en faudrait pas beaucoup – tinssent les soldats en respect… Pendant ce temps-là, les malheureux pourraient se jeter à travers plaine, se rallier et – qui sait ? – gagner la frontière ou la mer d’Obi.

Et comme si Maxima eût assisté à cette scène de délivrance, ses yeux étincelaient…

— Venez ! dit Georges.

Il entraîna les deux jeunes filles hors du village. Là ils se trouvaient sur une route où nul ne pouvait les surprendre.

— Mesdemoiselles, dit Georges, jouant le tout pour le tout, vous avez un cœur d’or… Vous êtes adorables dans toutes les acceptions du mot. Répondez seulement à une seule question.

— Volontiers.

— Vous prêteriez votre aide à l’évasion d’un malheureux ?…

— Sans hésiter !

— Surtout quand vous sauriez que le prisonnier est un martyr de sa cause, qui s’est dévoué à l’indépendance de sa patrie…

Maxima, devenue grave, tendit à Georges ses deux mains ouvertes :

— Ayez confiance en moi, dit-elle, je vous avais déjà deviné. Je suis prête à tout…

— Et moi, je suis ma sœur n’importe où elle me mène, affirma Velika qui, d’un léger clin d’œil, rappelait à Maxima son fameux serment.

Georges hésita encore un instant. C’est qu’il avait charge d’âmes. Mais il plongea son regard dans ces yeux si purs et si bons ; il vit, écrites en toutes lettres sur ce gracieux visage, la probité et la passion du bien.

— Écoutez-moi donc, dit-il.

Et il avoua tout. L’homme qu’il fallait délivrer était caché au plus profond de la mine. La surveillance exercée empêchait toute tentative, mais s’il était possible de provoquer un tumulte, si un conflit se produisait, une bataille… si les surveillants, les soldats, étaient appelés tout à coup sur un même point, alors, avec de l’audace, on s’emparerait d’un puits… on pénétrerait dans la mine… on sauverait Soïloff…

— Soïloff ! s’écria Maxima, mais je suis certaine qu’il n’y a pas de prisonnier de ce nom.

Georges était trop avancé pour reculer. Il raconta l’épopée tragique, le dévouement de Michaïl Sergewich… il dit quelle mission ils avaient acceptée lui et ses amis…

— Et maintenant, conclut-il, voulez-vous être des nôtres…

Il y eut un moment de silence.

— Mon ami, dit enfin Maxima, voulez-vous de moi pour votre femme !…

— De vous ! ma femme !

— Répondez !… je vous en prie !…

— Mais… sapristi !… sacrédié ! pardon ! je ne sais pas… je perds la tête !…

— Vous refusez !…

— Je vous adore, s’écria Georges en se jetant aux genoux de Maxima, en pleine neige.

Il y eut un de ces doux moments d’expansion qui demanderaient au moins vingt lignes de description. Et la place nous manque.

— Maxima ! Maxima !…

— Chut ! dit Velika. Papa !

C’était vrai, on apercevait dans la direction de Sourgout la silhouette du gouverneur.

Georges reprit une tenue correcte, et tout en cheminant doucement, ayant le bras de Maxima appuyé au sien, il continuait l’entretien.

Maxima était très nette. Elle ne demandait permission à personne. Elle croyait à la parole de Georges.

Elle partirait avec lui, à cheval, à travers vallées et montagnes.

— Et moi aussi, ajoutait Velika comme un écho.

Potoleff les rejoignit.

— Eh bien, mes enfants, bonne promenade ! Hein ? quel beau pays ! Ah ! demain vous aurez des distractions, monsieur mon hôte !

— Lesquelles ?

— Nos prisonniers arrivent toujours avec un petit compte à régler… il y aura bien une ou deux bonnes knoutades à distribuer. Vous verrez, ça sera très curieux.

Maxima, frissonnante, se serrait contre Georges.

Georges se hâta de laisser le bon Potoleff à ses espérances de brute et de bourreau.

Et les trois jeunes gens revinrent vers la maison.

Ils s’étaient vite entendus. Tout fut convenu. Maxima répondait du succès. Elle ne cachait pas sa joie. Partir ! être libre ! être aimée ! Était-il réalisation d’un plus beau rêve ?…

Et Georges acceptait tout. Oui, il l’aiderait. Oui, elle serait sa femme. Oui, il la respecterait comme sa sœur jusqu’à ce qu’ils eussent atteint la libre Angleterre.

— Allez ! allez vite ! dit Maxima, pour tout préparer.

— N’est-ce pas, dit maman Potoleff survenant, que ces petites filles sont bien insignifiantes !…

Un instant après Georges sautait sur un cheval et galopait vers le bois où il savait retrouver ses amis.

On comprend maintenant le sens des très étranges paroles qu’il jetait à sir Gordon :

« Je me marie… et tout va bien ! »

IX

L’AMOUR PROPOSE…

Très brillante la soirée donnée par Potoleff à ses hôtes.

C’est qu’il faisait bien les choses quand il les faisait.

L’escouade et le convoi de forçats étaient arrivés à l’heure dite. Et c’était bonne chose de faite.

Car ce n’étaient pas des forçats ordinaires. Des faussaires, des voleurs, des assassins, baste ! ça se voit tous les jours.

Mais figurez-vous que l’orgueil de l’excellent Potoleff avait lieu d’être particulièrement chatouillé. On l’avait choisi lui, et non pas un autre, pour héberger quarante Polonais… rien que cela.

Ce n’est point de la petite marchandise, cela. Ce ne sont point de ces pleutres qui égorgent un brave homme pour quelques roubles, ou de ces gratteurs de cuivre qui falsifient les billets de la Banque de Saint-Pétersbourg. Il s’agissait d’un bien autre crime. Ces gens avaient chanté en pleine rue de Varsovie l’hymne national de Pologne, ils avaient déployé le drapeau libre de l’ancienne Lituanie… les bandits ! Rien qu’en parlant d’eux, Potoleff se sentait suffoqué…

L’hetman qui commandait l’escorte de vingt cosaques – vingt seulement, Bouche-Rouge n’aurait pas son compte – lui avait donné sur ces misérables les plus mauvais renseignements.

Croiriez-vous qu’ils ne s’étaient pas plaints une seule fois pendant la route, qu’ils n’avaient pas faibli, qu’ils avaient marché, les pieds en sang, mais la tête haute !

Ah bien ! on rabattrait cet orgueil de bandit !

On les avait entassés dans le local en question, et pour leur apprendre à vivre on avait commencé par ne leur point donner à manger. Il y avait vingt heures qu’ils n’avaient rien pris. Tant mieux ! cela les materait !

Et maintenant tout à la joie !

Les étrangers, sir Gordon, Georges et deux de ses camarades, le commandant du fortin, l’hetman qui était un homme charmant – il cassait des pierres comme un œuf d’un seul coup de poing ! – Potoleff, son épouse, le chef des surveillants, étaient revenus à table faisant bombance.

Les Cosaques regardaient bien un peu de côté les Anglais froids, au visage de femmelettes, aux mains blanches.

Mais quand ils les virent sabler le vin et les liqueurs comme de vrais enfants du Nord, alors la glace fut rompue. Et les Cosaques s’apprivoisèrent. Le temps passait de la façon la plus agréable.

On avait même bu à l’empereur, ce qui avait entraîné des hurrahs retentissants et des cris d’hyène en liesse.

La nuit commençait.

On continuait à boire, quelques-uns demandaient qu’on établît des tables de jeu. Au dehors la neige tombait par tourbillons épouvantables.

Mais bah ! qu’importait cela ! on était bien : les poêles ronflaient et entretenaient une température formidable.

Soudain – dix heures venaient de sonner – des coups de feu retentirent au dehors.

Les Cosaques et Potoleff bondirent sur leurs pieds.

Mais les quatre amis s’étaient jetés sur eux.

En un tour de main, Potoleff avait été ficelé et lancé dans la chambre voisine, comme un vulgaire rouleau d’étoffe.

L’hetman qui était ivre avait été renversé dans un coin, et des cordes solides avaient eu raison de lui.

Gordon, Georges et les deux amis se multipliaient. Si bien qu’en une seconde la maison du gouverneur était à son tour transformée en prison.

Mais au dehors les choses n’allaient point si facilement.

On devine ce qui s’était passé. Maxima et sa sœur, fidèles à leur promesse, avaient ouvert la lucarne dont elles avaient parlé.

Les prisonniers s’étaient hissés un à un par cette issue qui s’ouvrait tout à coup au-dessus d’eux.

Mais ils n’avaient pas tardé à être aperçus. Les Cosaques avaient déchargé leurs armes sur eux, tandis que les hommes du fortin arrivant au bruit se ruaient par la porte enfoncée à coups de crosse.

Les Terre-Neuve s’étaient élancés à leur tour, et le combat s’était engagé, inégal, effrayant, dans les ténèbres.

Cependant, les Polonais, comprenant que ce n’était pas le hasard seul qui leur offrait cette voie de salut, avaient pris courage et se battaient vaillamment, arrachant les armes des mains de leurs assaillants, et rétablissant peu à peu l’égalité du combat.

Georges et Gordon accoururent :

— Aux mines ! s’écrièrent-ils.

Une petite main se posa sur le bras de Georges.

— Venez, dit Maxima. Je vous guiderai, moi.

Brave enfant ! elle marchait au milieu des balles qui sifflaient à ses oreilles, vaillante, toute à la promesse donnée.

Velika, à quelque distance, et Véra avec elle, attendaient auprès des chevaux préparés.

Les surveillants se rallièrent à ce moment, et devinant peut-être où tendait l’attaque, se groupèrent devant l’entrée du puits, les armes prêtes.

— Georges, dit Maxima, si je meurs, vous penserez quelquefois à la pauvre petite Russe…

— Bah ! est-ce que nous mourons, nous autres ! répondit Georges.

Et les deux jeunes gens, accompagnés de quatre des leurs, se jetèrent sur les gardiens ; ceux-ci déchargèrent leurs armes puis s’en servirent comme de massues.

Mais les Terre-Neuve étaient de solides gaillards que rien n’effrayait.

En un instant, les garde-chiourmes furent écrasés, les uns blessés, les autres à demi assommés… l’entrée du puits était libre.

— Tenez bon ! les Terre-Neuve ! cria sir Gordon d’une voix de stentor.

— Allez toujours, répondit l’accent irlandais de Bouche-Rouge. Arrah ! ça va bien !…

En effet, les Cosaques ne pouvaient plus résister à l’élan combiné des étrangers et des Polonais.

L’absence de leurs chefs les démontait. Ils se débandaient, fuyaient éperdus. Seulement une vingtaine résistaient, barricadés à l’entrée du village, derrière une sorte de mur, d’où ils tiraient au jugé sur leurs adversaires…

Sir Gordon et Georges avaient saisi quelques-uns des gardiens, et le revolver à la tempe, les contraignaient de faire agir les bannes de descente.

Les autres Terre-Neuve restaient à l’entrée, surveillant l’ennemi.

À la lueur des torches allumées, c’était un sinistre spectacle que celui de cette profondeur dans laquelle descendaient nos héros !

Des odeurs montaient à la gorge, le roulement des câbles avait je ne sais quel écho des sifflements de reptiles…

Maxima était là, courageuse, sans faiblesse.

Elle connaissait la mine. Elle l’avait visitée plus d’une fois. Elle savait exactement où se trouvait l’étroit couloir où le malheureux Soïloff attendait la mort.

Le plus étrange, c’est que nul bruit du dehors n’arrivait plus jusqu’à eux. Le combat continuait-il ? Était-il possible de supposer que le fracas fût étouffé à ce point ?

Et quelle alternative ! Si les Terre-Neuve étaient repoussés, l’ouverture du puits retombait au pouvoir des Cosaques… et alors c’était fini. Tous périssaient victimes de leur dévouement.

La bande s’arrêta :

— Par ici ! dit Maxima, en saisissant une torche.

— Et vous, marchez devant, dit Georges, en poussant les surveillants devant lui.

À ce moment, un bruit sourd, navrant, profond retentit, quelque chose comme le retentissement d’une explosion aux plus profondes entrailles de la terre…

Et, à deux pas devant nos héros, une masse énorme s’abattit, faite de roches, de terre, de débris de toutes sortes.

Puis, avec un mugissement, l’eau s’élança en une gerbe lourde…

— Gare à nous ! cria Georges, qui avait saisi Maxima dans ses bras.

D’un bond, sir Gordon et les deux gardiens s’étaient jetés en arrière ; mais déjà l’eau leur montait aux jarrets, montait, montait avec une rapidité prodigieuse.

Ainsi la catastrophe attendue s’était produite.

— Soïloff ! Soïloff !

En vain sir Gordon avait jeté ce nom aux échos des souterrains.

Rien ! et l’eau, l’eau impitoyable, chassait ses sauveurs.

Ils reculaient, remontaient dans la banne que le flot soulevait.

Tout effort humain était impossible.

Et, d’ailleurs, à quoi bon ? Est-ce que le danger n’était pas connu ? Soïloff avait été surpris par l’écroulement, entraîné… Son cadavre roulait dans les abîmes de quelque effondrement gigantesque !…

— Il faut remonter, crièrent les gardiens qui tremblaient, sinon nous sommes perdus !

— Soïloff ! Soïloff !

Rien, rien que le roulement de l’eau, qui maintenant arrivait en vagues plus pressées…

Gordon eut un geste de désespoir.

Les gardiens lancèrent un coup de sifflet strident, prolongé, signal pour ceux qui étaient restés en haut et que les Terre-Neuve tenaient en respect.

Il y eut un moment d’attente solennelle.

Est-ce que là-haut encore le sort les avait trahis ?

Georges et Maxima se tenaient enlacés, chastes devant la mort possible.

Mais tout à coup, la banne s’ébranla. Elle remontait !

Hélas ! ils ne poussèrent pas un cri de triomphe… Car ils laissaient derrière eux un cadavre. Ils n’avaient pas rempli leur mission.

Ils atteignirent l’ouverture du puits.

Les Terre-Neuve étaient à leur poste.

Des Cosaques, les uns s’étaient enfuis, les autres s’étaient enfermés dans la prison destinée aux Polonais.

Les vainqueurs étaient réunis, pressés les uns contre les autres, prêts à se défendre jusqu’à la mort contre une nouvelle attaque.

— Hurrah ! cria Bouche-Rouge en s’élançant au-devant de ses amis.

Mais, à la lueur des torches, il vit leurs visages pâles et défaits.

— Il ne nous reste plus qu’à fuir, dit sir Gordon. La fatalité nous a vaincus.

Quand il arriva auprès de Véra, celle-ci, droite, les yeux grands ouverts, le regardait :

— Amie, lui dit sir Gordon d’une voix grave, nous sommes arrivés trop tard. Les bourreaux ont gardé leur victime.

— Soïloff est mort !

Sir Gordon inclina lentement la tête.

Véra poussa un cri déchirant, battit l’air de ses mains, et serait tombée à la renverse si sir Gordon ne l’eût soutenue dans ses bras.

— À cheval ! à cheval ! cria-t-il. En avant !

Les Terre-Neuve s’étaient emparés des chevaux des Cosaques.

Les Polonais s’approchèrent de sir Gordon.

— De quel côté vous dirigez-vous ? lui demandèrent-ils.

— Vers la mer ! là-haut. Vers les glaces !

— Nous gagnerons la frontière de l’Orient, dirent-ils, si du moins vous le permettez.

— Allez, dit l’Irlandais, et que la Patrie veille sur vous !

Un instant après, deux troupes lancées au grand galop fuyaient loin de Sourgout par deux voies différentes.

Bien montés, ayant enlevé les chevaux cosaques, ils ne redoutaient aucune poursuite immédiate et étaient certains de prendre rapidement une forte avance.

Ils étaient sauvés.

Mais le martyr ! mais Soïloff ! n’était-il pas horrible de songer qu’ils étaient arrivés une heure trop tard ?

X

LA FIOLE DE CRISTAL

« Jamais, dit un dicton sibérien, un moineau n’a volé au-delà de Berezov. » C’est que Berezov est la limite extrême des lieux habités au nord de ces pays maudits.

Au-delà, c’est le froid, c’est l’Océan glacial, c’est la nuit perpétuelle des hivers qui, pendant sept mois de l’année, ne laissent filtrer que les rayons d’un soleil terne pendant trois ou quatre heures sur vingt-quatre.

Au-delà de Berezov, c’est la plaine de neige, nue, plate, infinie : des arbres rabougris émergent de cette carapace durcie, comme des êtres fantastiques qui tendraient vers le ciel noir leurs bras désespérés…

Et pendant cette période sinistre, si longue qu’elle semble ne jamais devoir finir, pas un habitant, pas un voyageur, pas un vagabond.

On dirait que la race humaine s’est tout à coup enfouie dans les profondeurs de la terre.

Pas d’autre bruit que le sifflement de la neige qui tournoie, crépite, se rue, sous l’effort du vent, avec de sinistres froissements.

Point d’habitations apparentes.

Tout est plan, uniforme ; à peine çà et là quelques renflements à courbes insensibles. La neige a comblé tous les creux, empli toutes les crevasses, nivelé les collines.

Et cependant, – qui le croirait ? – sous cette nappe immobile, on vit, on respire, on pense.

Il y a là, dans des trous pareils à des tombes, des hommes qui attendent le retour de la vie, du printemps, du soleil.

N’est-ce point la preuve que la joie de vivre est la plus forte, la plus irrésistible de toutes les jouissances ? Ces hommes – des Ostiaks – presque des sauvages ne connaissant de la civilisation que la rude domination des Russes, que les exactions sans cesse renouvelées qui les écrasent, ces hommes luttent contre la mort, infatigable adversaire.

Ils sont sous cette terre, sous cette masse, blottis, enfumés, étouffés, sans air respirable, vivant de salaisons, et toujours la pensée d’attente, d’espérance, la certitude d’un lendemain les soutient et les encourage.

Et ces hommes sont bons, ils sont cléments, ils sont hospitaliers. Ils adorent des dieux de bois qu’ils affublent de loques rouges ; ils se tatouent les membres de signes mystérieux : un prêtre catholique les maudirait et leur prédirait les tortures de l’enfer…

Pourtant ils ne persécutent point, ils ne maudissent point, et quand, à travers les horizons désolés, ils aperçoivent un être humain luttant contre la nature qui le saisit à la gorge, fossoyeuse atroce qui le veut ensevelir vivant, ils courent à lui, le sauvent…

Et ces barbares – qui ignorent les douceurs de la réglementation sociale – ne lui demandent ni passeports ni papiers… ils se serrent un peu plus dans leurs terriers, et l’homme – qui n’a point d’autre nom pour eux – se réchauffe, se réconforte, renaît…

Ils font plus, parfois. Si quelque fugitif des bagnes russes, quelque évadé des mines se réfugie au milieu d’eux, ils lui donnent les habits et les noms de l’un des leurs, mort récemment, si bien qu’il reste inaperçu aux limiers de la police moscovite.

À ce sujet, un détail presque comique : les passionnés de statistique ont constaté que c’était parmi ces déshérités qu’on rencontrait le plus de centenaires. Or, la raison en est fort simple. Ces cent ans de vie sont tout simplement deux, et quelquefois trois existences ajoutées, raboutées pour ainsi dire l’un à l’autre.

Cependant, deux mois environ après la catastrophe de Sourgout, alors que le mois d’avril commençait à détendre l’effroyable rigueur de l’hiver ; alors que le cri : « les corneilles ! » avait retenti à travers les hameaux ostiaks, annonçant enfin le retour de la vie, une de ces huttes s’était ouverte, et deux hommes en étaient sortis.

Couverts de peaux, la tête encapuchonnée de fourrures, ils étaient accompagnés d’un Ostiak, vieillard au visage glabre et blanc qui, par des sentiers creusés dans la neige fondue, les conduisit à quelques milles de sa demeure.

Arrivé à cette distance il s’inclina devant eux, croisant ses deux bras sur sa poitrine et de la main leur indiqua le nord.

Les deux hommes le serrèrent dans leurs bras, puis, chargés d’un lourd bissac gonflé de provisions, ils s’éloignèrent, non sans se retourner et jeter à celui qui les quittait des signes d’adieu.

L’Ostiak resta quelque temps immobile, puis il jeta vers le ciel une exclamation gutturale qui devait être une prière, et lentement reprit le chemin du hameau.

Les deux hommes s’étaient redressés et à pleins poumons avaient aspiré l’air froid et pur. Puis, s’écriant en même temps : « En avant ! » ils avaient hâté le pas vers le nord.

La distance qui les séparait du golfe de l’Obi n’était plus que de quelques lieues.

C’était là qu’ils se dirigeaient.

— Eh bien ! Thadée, dit l’un d’eux, crois-tu, cette fois, que nous arriverons au but…

— Qui sait ?

— Comment ! tu doutes encore ! en vérité, si je ne te connaissais pas, je croirais que tu manques de courage.

— Vous savez bien le contraire, Sergewitch. Mais que voulez-vous ? On ne commande pas à ses pressentiments. Voici que nous avons accompli des miracles, nous avons échappé à la mort la plus affreuse… et pourtant je ne sais quoi me dit que jamais je n’atteindrai l’Europe…

— En ce cas, je partagerai ton sort. Car tu ne supposes pas que je te veuille abandonner…

— Non, certes. Mais laissons cela… Qu’importent mes pressentiments ! Je n’en lutterai pas moins courageusement jusqu’au bout… L’important pour nous est de n’être point surpris.

— Qu’avons-nous à redouter ? Il n’y a point de postes par ici.

— On m’a dit qu’autrefois il en existait deux à la pointe même du golfe. Ils ont été détruits depuis lors ; mais qui sait s’ils n’ont pas été rétablis ?…

— Ce n’est pas là ce qui m’effraie… Ce que je redoute le plus, c’est que la débâcle ne soit terminée. Comment alors franchirons-nous le golfe ? Je t’ai dit mon plan ; il faut que par ces plaines désolées nous atteignions la mer de Kara. Ce n’est que là que nous trouverons des Suédois hivernés qui nous prendront à leur bord.

— Nous franchirions l’Obi sur un radeau… Je me charge de le construire…

— Bon Thadée ! je réponds de tout…

— Dieu vous entende !

Quels étaient ces deux hommes ? Déjà ils ont été reconnus.

C’étaient le comte Soïloff et le fidèle Polonais qui à Tobolsk avait voulu partager son sort…

Vivants ! n’était-ce pas un miracle !

Ce n’était qu’un prodige de force et de courage accompli par un héros obscur, par ce Thadée qui s’était juré de conquérir la liberté et de la rendre à celui qu’il appelait Michaïl Sergewitch.

On n’a pas oublié l’observation faite par sir Gordon, alors qu’il examinait le plan de la mine de Sourgout, ces deux puits que séparait un étroit espace, au-dessus d’une nappe d’eau dont l’envahissement devait coûter la mort au malheureux Soïloff.

Eh bien ! Thadée, lui aussi, savait cela. Il avait appris dans quelle épouvantable situation se trouvait le forçat. Et il avait eu l’audace de concevoir un plan qui, à tout autre, eût semblé irréalisable.

C’était de percer les quelques pieds de terre et de roche qui le séparaient de Soïloff, de lui ouvrir cette issue au risque de leurs deux existences !

Aussi, pendant que Véra et ses amis combinaient leur tentative de délivrance, cet homme, dont nul ne s’occupait, cet enseveli, exécutait son travail de taupe.

Au moment même où sir Gordon, Georges et Maxima se lançaient dans la banne pour plonger au plus profond de la mine, Thadée donnait son dernier coup de pic…

La distance était franchie, l’issue était ouverte. Thadée soutenait dans ses bras Soïloff et l’attirait violemment dans l’autre puits.

Il était temps.

Car, ne rencontrant plus de résistance, la nappe d’eau, appuyant de sa force énorme sur la paroi que l’étai de roche ne soutenait plus, se précipitait.

Mais déjà Thadée et Serge étaient hors de danger.

Tout avait été prévu. En quelques instants, les deux hommes sortaient du puits, couraient aux bords de la rivière, s’élançaient dans une barque que Thadée y avait cachée depuis plusieurs jours, et se laissaient aller à la dérive.

Les coups de feu qui s’échangeaient entre les combattants parvenaient jusqu’à eux. Ils ne comprenaient pas ; mais que leur importait ?

Le flot rapide les emportait, menaçant à chaque minute de les briser. Ils n’y songeaient même point. Plus vite, plus vite !…

Et quand ils échouèrent, après une course folle de plusieurs heures, ils étaient loin de Sourgout, libres !…

Libres ? Pas encore. La prison les avait lâchés ; le désert, le froid, la faim allaient les ressaisir.

Mais ils s’étaient jurés de résister, de vivre.

Ce fut une effroyable odyssée.

Que de fois ils auraient péri si le hasard, si la bienfaisance de quelque vagabond, si l’inépuisable pitié de quelque malheureux habitant de ces contrées maudites n’étaient venus tout à coup à leur aide.

Un jour cependant était venu où leurs forces les avaient trahis. Ils étaient tombés, épuisés de lassitude, engourdis par le froid, croyant mourir.

Quand ils étaient revenus à eux, ils se trouvaient dans la hutte d’un Ostiak, qui frottait leurs membres avec cet effrayant composé d’eau-de-vie et de jus de tabac, qui seul peut combattre ces froids mortels.

Et pendant plus de dix semaines, ils étaient restés chez l’hôte étrange qui ne leur avait même pas demandé leur nom.

Au jour où ils avaient dit qu’ils voulaient partir, l’Ostiak, silencieux, leur avait donné des provisions, une gourde pleine, puis il les avait guidés lui-même sur la route qui devait les mener au golfe…

L’Ostiak était parti, toujours calme, simple dans sa bonté, comme s’il n’eût accompli qu’un devoir.

Et les deux avides de liberté marchaient droit devant eux, suivant inflexiblement la ligne tracée, jouissant de l’air qu’ils respiraient, de l’espace qui les enveloppait…

Pendant de longues heures, ils allèrent ainsi, points noirs à peine perceptibles, dans cette vaste étendue blanche. Ils ne s’arrêtaient que pour prendre quelque nourriture ou porter à leurs lèvres la gourde, pleine de la liqueur réparatrice… La nuit, ils creusèrent un trou dans la neige et ayant, à l’aide de leurs bâtons, formé une voûte au-dessus de leurs têtes, ils sommeillaient lourdement.

Enfin, ayant gravi une sorte de monticule, ils poussèrent un cri de joie.

Sous un rayon de soleil, bleuâtre à force de pâleur, la glace s’étendait… sorte de chaos sublime de môles écroulés, de pics dressés, de blocs superposés.

C’était le golfe.

Personne ! pas un bruit ! le silence sublime de la nature qui ne trahit pas les malheureux !

Au-delà, à l’horizon, la terre, l’autre rive de l’Obi… c’est-à-dire, après un dernier effort, la mer de Kara… la liberté !

Les deux hommes s’arrêtèrent un instant.

Une émotion profonde les prenait à la gorge, des larmes leur montaient aux yeux. Est-ce que c’était bien cela ? Ils avaient pu accomplir cet invraisemblable labeur, étant enfouis au fond d’un sépulcre, de s’être évadés à la lumière, à la vie ! Ils avaient lutté corps à corps avec l’impossible… et ils avaient vaincu !…

Ici la Russie abandonnait sa proie. Pas de poursuite possible. Et encore une fois le même mot s’échappa de leur poitrine :

— En avant !

Ils se laissèrent glisser sur la glace.

Elle était solide. Rien ne semblait à craindre.

Et cependant ils sentaient tout à coup au cœur je ne sais quelle inquiétude qu’ils ne s’avouaient pas.

D’où vient qu’ils ne souffraient plus, que le sang courait plus vif dans leurs veines, qu’une sensation ineffable de bien-être les remplissait tout entiers ?

C’est qu’en vérité le froid paraissait tout à coup apaisé ; le vent était tombé.

Sous l’abri des collines qu’ils venaient de franchir, la température était subitement modifiée. Le soleil qui s’élevait avait des rayonnements chauds.

Sans comprendre à quelle impression bizarre ils obéissaient, les deux hommes se serrèrent longuement les mains…

Puis, sans parler, ils s’engagèrent à travers les glaces.

Leurs bâtons étaient munis de pointes de fer : ils s’avançaient lentement, avec précaution, arrêtés quelquefois par un bloc énorme qu’il fallait contourner. D’autres fois, devant eux, la masse brillante se dressait en pente rapide. Ascension difficile : ils devaient, de la petite hache que l’Ostiak leur avait donnée, creuser des trous qui leur permissent de s’accrocher des pieds et des mains. Puis il fallait descendre l’autre versant, en se laissant glisser, presque au hasard, s’arrêtant des deux talons jetés en avant, au risque de cent fois se briser.

Ils étaient saisis d’une fièvre, ils ne raisonnaient plus ; ils couraient, se ruaient à l’assaut de ces glaçons monstrueux qui ressemblaient à des citadelles.

La distance – d’abord jugée si courte – paraissait sans cesse s’allonger. Puis soudain, la nuit !

Le soleil s’était éteint brusquement, comme une lampe devant laquelle on eût projeté un écran opaque.

Rien que l’obscurité et la mutité de l’infini.

Les deux hommes étaient restés immobiles, stupides ; en vérité, ils n’avaient pas songé à cela.

Impossible d’aller en avant. Il fallait demeurer là, pendant des heures sans fin. Est-ce que le soleil reparaîtrait ? Demain, qu’était-ce donc que demain ?

Ils avaient éprouvé comme une sensation d’arrachement. Et pâles, terrifiés, ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre, comme pour faire face à ce péril nocturne qui les assaillait à l’improviste.

Soïloff le premier revint à lui :

— Frère, dit-il, il faut prendre courage. Parle-moi…

Thadée répondit d’une voix faible.

Tous deux se sentaient saisis d’un engourdissement étrange. Ce n’était pas le froid qui les énervait ainsi, mais, au contraire, une pénétration singulière, affadissante, que connaissent bien ceux qui ont voyagé dans le cercle polaire et qui se produit en ces temps de transitions qui séparent l’hiver glacé des premiers printemps.

Ils voulaient réagir et n’avaient même plus conscience de leur impuissance. Leurs artères battaient violemment, des lueurs rougeâtres passaient devant leurs yeux.

Ils se séparèrent, puis s’étendirent sur la glace, fatigués, insensibles… Combien de temps s’écoula ainsi ?

Soïloff, dans une sorte de rêve sans doute, ressentit une impression étrange ; il éprouva d’abord un choc, sourd, profond, puis il lui parut qu’il voguait, lentement, doucement. C’était un glissement balancé, qui le berçait…

Il rouvrit tout à coup les yeux.

Le soleil était là, moins blafard que la veille, jetant une teinte rosâtre sur les profondeurs du ciel.

Soïloff, d’un bond se dressa sur les pieds, le cœur mordu d’une souffrance terrible…

Et hagard, regardant autour de lui, il poussa un cri désespéré.

Le bloc qui le supportait voguait au milieu d’autres blocs qui roulaient autour de lui…

Et Thadée ! Thadée n’était plus là !…

Soïloff, à demi fou, cria, appela, hurla !

Nulle voix ne lui répondit…

Avec une horreur qui le secoua tout entier, il comprit tout : le choc ressenti, c’était la séparation des glaces, c’était la débâcle commençante…

La débâcle qui, dans une crevasse béante, avait attiré Thadée…

Depuis combien de temps ? Thadée ! Thadée !…

Soïloff s’était jeté à plat ventre sur la glace et, plongeant ses bras dans l’eau, follement, stupidement, il cherchait comme si tout à coup il allait sentir une main s’emparer de la sienne…

Tout à coup, un frisson parcourut tout son être. Vrai, sa main venait de rencontrer quelque chose…

Thadée ! Thadée !

Oh ! non ! ce n’était rien d’humain ! si léger…

Soïloff retira sa main.

Ce qu’il tenait, c’était une fiole transparente, un lourd flacon de cristal…

Avec colère il le jeta devant lui, à ses pieds, sur la glace…

Puis, encore une fois, il se pencha, plongeant son regard dans le flot clair ; et il restait ainsi, les yeux agrandis, contemplant avec une physionomie d’insensé cette profondeur muette…

Et quand il comprit que tout était inutile, que l’ami, le sauveur, le frère était mort…

Il se laissa tomber lourdement, et, prenant sa tête dans ses deux mains, il sanglota…

Le glaçon voguait, voguait toujours, parfois tournant sur lui-même, heurtant un glaçon plus lourd qui le lançait en avant, parfois filant droit comme une flèche, puis saisi par un tourbillon, allant, allant toujours…

Et soudain il y eut un heurt plus violent, le glaçon se brisa en deux ne laissant plus qu’une étroite plate-forme sur laquelle se trouvait Soïloff…

Il releva la tête, saluant ce qu’il croyait être la mort…

À deux mètres de lui, c’était la terre…

D’abord, il ne comprit pas.

La terre ! eh bien, qu’est-ce que cela lui faisait !…

Les idées se croisaient dans sa tête, bouillonnantes, insaisissables.

La terre ! la liberté ! Où donc était-il ? D’où venait-il ? Pourquoi pleurait-il ?

Et dans une étrange évocation, ainsi que cela se passe aux heures suprêmes, il vit passer devant lui la vision claire, nette de tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où là-bas, à l’hôtel de la rue d’Offemont, Véra s’était dressée devant lui…

Il revit sa mère mourante, il entendit de ses lèvres crispées le serment qui lui était imposé…, l’arrestation, la mort de Michaïl, suspendu à la potence infâme, le voyage horrible, Tobolsk, la mine, Thadée !… tout !…

Et comme, les bras croisés, de ses yeux fixes, il regardait à ses pieds, il vit cette fiole de cristal qui était montée vers lui des profondeurs de la mer.

Une idée bizarre s’imposa à son esprit.

Dans l’hallucination qui le possédait, il eut cette pensée folle que c’était un message à lui envoyé par le pauvre mort.

Et, se penchant, il la saisit et la regarda longuement…

Puis, d’un bond, il franchit la distance qui le séparait de la terre, et se trouva debout, serrant le flacon contre sa poitrine…

— Allons ! je suis fou ! murmura-t-il.

D’un mouvement nerveux, il lança le flacon sur le sol durci.

Il y eut un craquement… le flacon était brisé.

Quelque chose de blanc s’en échappa…

Cette fois, la curiosité fut plus forte que la douleur.

Il ramassa ces papiers, secs, intacts, et, la main fiévreuse, les déplia…

D’abord il eut peine à lire. Ses paupières battaient, ses prunelles étaient éblouies.

Mais bientôt son regard devint fixe.

De ces deux papiers, l’un était blanc.

L’autre portait en haut ces mots :

— Ceci est mon testament !

Plus bas, ceci en lettres plus grosses :

— Six cents millions !

Et enfin un nom était inscrit :

— Edmond Dantès, comte de Monte-Cristo !

Soïloff lut lentement, puis relut de nouveau.

Il répéta tout haut :

— À toi, inconnu, qui que tu sois, salut ! Je ne te lègue ces millions que pour le bien ! Que la justice éternelle te vienne en aide !

Soïloff releva la tête dans un mouvement d’indicible fierté :

— Ma mère, murmura-t-il, j’ai juré de sauver ma patrie ! Thadée ! je t’ai juré de secourir la tienne ! Je n’ai pas le droit de mourir…

Et, pliant les papiers mystérieux, il les glissa dans sa poitrine.

HUITIÈME PARTIE
(DÉBUT)

LE TESTAMENT MYSTÉRIEUX

I

MARTHE ET JULIETTE

Il y avait deux ans que, dans un journal de Paris, une dépêche de Saint-Pétersbourg avait annoncé l’exécution du comte Serge Soïloff.

Par une belle matinée d’été, un coupé attelé d’un cheval de prix montait rapidement l’avenue des Champs-Élysées.

Il était dix heures.

Une buée douce et chaude s’élevait du sol et enveloppait d’une lueur d’auréole le grand arc de triomphe, dont les lignes droites s’estompaient sur la profondeur du ciel.

Les promeneurs étaient rares. Le Parisien n’est pas matinal, et surtout il est trop affairé ou trop indifférent pour songer à jouir des aspects si variés de la grande ville, unique au monde.

À peine si parfois quelques rêveurs viennent, aux splendides matinées d’août, respirer l’air balsamique que le vaste bois épand vers la cité ; et si un maître écrivain – comme Zola dans Une page d’amour, son chef d’œuvre – se sent saisi d’extase devant les splendides révélations du paysage parisien, on affecte de hausser les épaules.

Admirer, cela est bon aux solitudes romaines, à la baie de Naples, aux montagnes de Suisse. Mais Paris… cela est trop près de nous pour être beau.

La facilité des voyages s’est ajoutée à notre insouciance pour nous détourner de notre ville tant aimée et tant digne d’amour. Quel Parisien fait le voyage de Paris ? On dirait une prison dans laquelle il n’est à rêver que l’évasion… Est-ce qu’on regarde autour de soi ? On vient de quelque part, on va quelque part. Point de départ et but absorbent toute l’attention, et devant le Paris ruisselant de soleil, devant ses avenues aux perspectives superbes, devant les reflets charmants de ce jour tamisé, qui semble un nuage poudrerizé au visage d’une jolie femme, on passe, aveugle, mais songeant au voyage de demain dans une stupide bourgade qui n’aura d’autre mérite que son éloignement.

Ô Parisien ingrat qui ne mérite point Paris !

Dans le coupé qui allait vite un homme assis n’eût certes point daigné regarder à droite ou à gauche. Bah ! il connaissait bien tout cela.

Il avait tiré de sa poche un portefeuille, des papiers. Il lisait et prenait des notes au crayon…

Foin du soleil, foin des éclatements lumineux apparaissant au loin à travers l’arche triomphale. L’homme posait des chiffres, alignait des additions, marmottait des totaux.

Le coupé tourna le coin de la rue de Tilsitt, puis s’arrêta.

Le cocher, correct, à la mine anglaise, se jeta au pied de son siège et ouvrit la portière.

— Ah ! nous y sommes ! fit notre personnage en repliant ses notes et en les mettant soigneusement dans son portefeuille qu’il plongea dans sa poche.

Il jeta un regard sur une petite glace fixée au panneau intérieur du coupé, drapé de drap marron, puis légèrement il sauta sur le trottoir.

Le cocher avait sonné à une grille de haute apparence ; un laquais parut, ouvrit.

— Ah ! monsieur le docteur, dit-il, Mme la comtesse vous attend avec impatience !

Le docteur Houdas – car c’était lui – traversa le péristyle et, un instant après, il était introduit dans une pièce luxueusement meublée, mais dont le goût parfait n’avait rien de ce caractère criard des modernités frelatées.

À peine le docteur avait-il pénétré dans ce salon, qu’une porte s’ouvrit, et une femme, vêtue de noir, s’avança vivement vers lui, les mains tendues.

La comtesse de Pierreval, veuve d’un homme dont les patriotes polonais n’ont pas oublié le nom, – car il avait été tué en combattant pour leur cause, – était une femme de cinquante ans environ, d’une exquise distinction.

Des cheveux blancs encadraient un visage aux lignes fines et pures. Il y avait longtemps déjà qu’elle avait au front, avant l’âge, l’auréole des vieillards. Car elle avait beaucoup souffert, aimant d’un amour profond celui que la mort lui avait si tôt enlevé.

Le docteur Houdas s’était incliné devant elle.

— Veuillez m’excuser, madame, dit-il, si je n’ai pu me rendre plus tôt à votre appel. Mais j’ai été retenu plus longtemps que je ne le supposais au chevet d’un malade…

— Je ne vous adresse pas de reproche, docteur. Il me siérait mal d’ailleurs de le faire, après tant et de si réelles preuves de sympathie et de dévouement que vous nous avez données.

— Je n’ai fait que mon devoir.

— Ne dites pas cela. Lorsque, sur la recommandation du marquis de Bisseuil, je me suis adressée à vous, j’étais désespérée et n’agissais que par acquit de conscience. Que de médecins étaient venus dans cette maison, indifférents, ignorants peut-être !…

Houdas eut un geste de protestation polie pour ses confrères.

— Cet état étrange, inexplicable, cette maladie bizarre dont souffrait ma douce et chère Juliette, résistaient à toutes les tentatives… mais vous êtes venu…

— Et j’ai lutté de mon mieux, mais je n’oublie jamais le mot d’Ambroise Paré : « Je l’ai soigné, Dieu le guérit. »

Prononçant ces derniers mots, le docteur Houdas mettait dans les syllabes une onction exquise.

Ah çà ! mais il nous semble que Noël Houdas n’était point naguère aussi confit en religion, ni surtout aussi modeste.

Est-ce donc là ce personnage hardi, violent, que nous avons rencontré une première fois chez le comte Serge tenant tête aux plus robustes buveurs et paraissant adorer la créature beaucoup plus que le créateur ? Est-ce bien lui que nous avons suivi dans le pauvre logis de la rue Bochard-de-Saron, lui qui a reçu des mains de Miguela une plume chargée d’encre, lui qui a écrit… ?

C’est bien le même homme, ce sont bien ces cheveux noirs et touffus, ces yeux vivaces. Et pourtant on voit que la chevelure s’est assouplie sous l’effort quotidien du coiffeur, que l’œil cherche à voiler ses lueurs profondes.

La voix s’est faite molle, suave, douce et, dans l’allure tout entière, il y a je ne sais quelle dépression voulue.

Sur l’homme, quelque chose d’hypocrite est tombé comme un vêtement, s’est appliqué à son visage comme un masque.

Il veille sur lui-même ; il est devenu l’homme posé, froid, mielleux.

Est-ce donc qu’il a rencontré son chemin de Damas et que le furieux d’ambition a mis une sourdine à ses convoitises ?

Nous verrons bien.

Toujours est-il qu’en ce moment il a, devant la comtesse de Pierreval, l’attitude contrite et modeste.

C’est que la comtesse est ce qu’on appelle, en argot d’affaires, une bonne cliente, plusieurs fois millionnaire. Elle est à ménager, n’est-il pas vrai ? Et puis…

— Mais, reprend-il avec l’exclamation dévote que nous avons dû expliquer, Mme la comtesse ne m’a point encore dit pourquoi elle m’avait adressé le pressant appel auquel je n’ai pas répondu aussi vite que je l’aurais désiré.

— Juliette a éprouvé une rechute… une crise terrible !

— Ma sœur ! s’écria Houdas.

Puis reprenant tout à coup :

— Oh ! pardonnez-moi, madame, ce cri involontaire ! C’est qu’en vérité, depuis que vous m’avez fait espérer que Mlle Marthe pourrait consentir…

— À devenir votre femme, acheva la comtesse en souriant, vous vous êtes habitué à regarder ma pauvre Juliette comme votre sœur…

— Me pardonnez-vous, madame ?

— Certes, et de grand cœur… je vous dirai même que j’ai sondé le terrain… discrètement…

— Oh ! madame… je vous en prie ! dites, dites-moi !…

— Eh bien ! je crois que vous pouvez espérer. Cependant je dois ajouter que, si Marthe a accueilli avec quelque complaisance les ouvertures que je lui ai faites… c’est, m’a-t-elle dit, parce qu’elle aime sa sœur plus qu’elle-même et qu’elle croirait, en vous attachant à notre famille, vous lier d’autant plus étroitement à Juliette, dont la guérison est entre vos mains. N’est-ce pas d’ailleurs cette même raison qui m’a engagée à vous entendre ?…

— Je le sais, madame, et j’en ai pour vous plus d’admiration et de reconnaissance… J’aime Mlle Marthe de toutes les forces de mon âme, et pour lui prouver cet amour, pour sauver celle qui sera notre sœur à tous deux, je sens que je ferais des miracles… mais que s’est-il donc passé ? s’est-il produit quelque circonstance nouvelle ?

— Aucune, que je sache du moins… vous savez qu’il y a deux ans environ, Juliette qui jusque-là avait toujours été en bonne santé, s’est trouvée tout à coup en proie à des crises nerveuses…

— Qui dégénéraient presque en attaques de catalepsie…

— En certains moments je la croyais folle. Alors qu’elle paraissait n’avoir plus conscience ni de ses actions, ni de ses paroles, il semblait que des scènes horribles se déroulaient devant elle… Quelqu’un qu’elle ne nommait pas était saisi, entraîné, torturé, martyrisé ! Je ne sais quelle épouvantable vision d’échafaud passait devant ses yeux. Lorsqu’elle revenait à elle, il semblait qu’elle avait tout oublié. Je n’osais pas lui révéler ce qui s’était passé pendant la crise, aucune question ne lui était adressée… Seulement par tous les moyens j’essayais de vaincre la tristesse qui résultait de son abattement… Les crises se succédaient plus violentes, plus fréquentes, et toujours les mêmes terreurs !…

— C’est alors que vous voulûtes bien me faire appeler… À mon avis il y avait là un de ces accidents sans gravité réelle et dont pourrait avoir raison… un changement d’état…

— Le mariage ! Bien que telle ne fût pas ma pensée, j’ai hasardé auprès de Juliette quelques allusions. Elle a compris et m’a répondu qu’elle ne se marierait jamais.

— Et vous n’avez jamais soupçonné qu’elle eût au cœur, – pardon de cette supposition – un amour contrarié, déçu…

— Non ! non ! rien de semblable ! Du reste, vous avez constaté par vous-même que cet état maladif a cédé…

— À un traitement rationnel, sans doute !… Mais, me dites-vous, une nouvelle crise s’est produite !…

À ce moment la porte s’ouvrit vivement, et Marthe, une blonde exquise, dix-huit ans à peine, s’élança vers sa mère, criant :

— Oh ! mère, venez, venez vite ! Juliette se meurt !…

Puis, voyant Houdas, elle eut comme un mouvement d’effroi vivement réprimé, et lui tendant la main :

— Vous la sauverez ! jurez-moi que vous la sauverez !…

Houdas s’inclina et, effleurant la main de ses lèvres :

— Je vous le jure, dit-il.

Et suivant la comtesse, il pénétra dans la chambre voisine. Sur un canapé, une jeune fille était étendue, vêtue de blanc.

Brune aux traits fins et purs, Juliette réalisait l’idéal le plus parfait de la grâce et de la beauté.

Elle était immobile, très pâle, et cependant un sourire exquis, divin, était posé sur ses lèvres.

Houdas lui prit la main et longuement étudia la pulsation de l’artère :

— Ne redoutez rien, dit-il enfin d’une voix grave. Cette crise ne présente point le même danger que les autres…

— Attendez, fit Marthe, on dirait qu’elle revient à elle…

En effet, les lèvres de la jeune fille s’agitaient. Une légère coloration donnait à ses joues une teinte rose.

— Elle parle, fit la comtesse. Que dit-elle ?

D’abord mal articulés, les mots se faisaient plus clairs, plus compréhensibles.

— Vivant ! murmurait-elle. Vivant !… sorti de la tombe !… je le sens, je le vois !… Oh ! que je suis heureuse !

Et son sourire, s’illuminant, avait des joies d’extase.

Noël tira de sa poche un petit flacon et versa dans un verre quelques gouttes de son contenu. Puis, soulevant la tête de Juliette, il approcha le verre de ses lèvres. Le liquide glissa entre les dents petites et blanches.

Il y eut un silence. Puis elle poussa un profond soupir et ouvrit les yeux.

Noël se trouvait en face d’elle, éclairé en plein par la lumière.

Elle le regarda avec une sorte de surprise, presque d’épouvante.

— Mon enfant ! ma Juliette ! dit la comtesse en la serrant dans ses bras.

Juliette détourna vivement les yeux et rendant ses baisers à sa mère :

— Qu’ai-je dit ? demanda-t-elle.

La comtesse et Marthe échangèrent un regard.

— Rien ! rien ! dit vivement Marthe. Tu étais là immobile… et le docteur t’a ranimée…

— Merci, docteur, reprit Juliette après un silence. Je me sens mieux, beaucoup mieux. Bien plus ! il me semble que cette crise aura un effet salutaire… Oui, je crois, je sens que ce sera la dernière.

— Dieu vous entende, mademoiselle ! dit Houdas en jetant un regard au plafond.

— Quelles sont vos prescriptions, docteur ? demanda la comtesse.

— Je vais préparer une ordonnance… Beaucoup de repos est nécessaire. Mlle Juliette s’endormira tout à l’heure, ne la réveillez sous aucun prétexte.

Juliette le considérait toujours d’un regard lugubre. On eût dit qu’elle cherchait à lire à travers ce masque impénétrable.

Marthe, grave, réfléchissait.

Le docteur revint dans le premier salon pour écrire.

— Marthe, dit Juliette à l’oreille de sa sœur, est-ce que tu aimes le docteur Houdas ?

Marthe rougit.

— C’est un homme de grande science, dit-elle doucement.

— Tu ne me réponds pas ! l’aimes-tu ?…

— Pourquoi m’adresses-tu cette question… puisque… ?

— Puisque tu as déjà presque consenti à ce mariage, veux-tu dire. Eh bien ! ne te hâte pas… je t’en prie…

— Pourquoi ?…

Marthe regardait sa sœur avec inquiétude. Il faut avoir vécu auprès d’un malade adoré pour comprendre ces transes de chaque seconde alors que l’on redoute toujours une crise nouvelle et peut-être plus périlleuse… Quand elle voyait sa sœur, immobile, en proie à ces hallucinations sinistres, elle croyait à la mort prompte, brutale. Et, dans son amour pour elle, Marthe eût donné sa vie.

Quand Houdas paraissait, quand le mal avait cédé, alors Marthe sentait son cœur s’emplir d’une joie profonde, faite de reconnaissance et que, dans sa naïveté, elle prenait pour de l’affection, presque de l’amour.

Et maintenant encore, Marthe, les yeux fixés sur sa sœur, craignait que la crise ne fût point apaisée.

— Pourquoi ? répéta-t-elle doucement.

— Parce que, dit Juliette à voix basse, cet homme me fait peur… Je ne sais, mais il me semble… qu’il serait capable de commettre un crime…

Marthe ne répondit pas. Pour elle, cette crainte même que rien ne semblait justifier était la preuve que l’état nerveux, dangereux, persistait.

Eh bien ! oui, elle se dévouerait. Oui, elle accorderait sa main à l’homme qui seul avait su combattre, vaincre ce mal horrible !

Elle embrassa Juliette au front, puis rentrant dans le salon où le docteur donnait à la comtesse ses instructions médicales, elle alla à sa mère, et penchant sa tête sur son épaule :

— Mère ! lui dit-elle à mi-voix. Tu peux répondre maintenant à M. Houdas… J’accepte.

II

LES RÊVES DE NOËL

Quand Noël Houdas sortit de l’hôtel de la rue de Tilsitt, ce n’était plus le même homme.

Il portait la tête haute. Ses yeux brillaient.

Ainsi il avait réussi ! Il allait devenir le gendre de la comtesse de Pierreval, d’une femme honorable entre toutes, et riche… Que pouvait-elle donner à sa fille ? Un million peut-être…

C’était beau. Mais ce qui plus encore réjouissait le cœur du médecin, c’est qu’il s’arrachait pour toujours aux hasards de la vie. C’est qu’il bénéficierait de cette honorabilité reconnue, c’est qu’il prendrait enfin le rang qui lui appartenait.

Et ceci encore : il était temps !

Après le départ de Serge, la nouvelle de sa mort était si promptement arrivée que Noël, tout à l’ivresse de cette fortune rapide et inespérée, n’avait songé qu’à jouir de cette liberté qui depuis si longtemps lui était refusée…

La vie à outrance, à grandes guides, le luxe, le jeu… le jeu surtout.

Comme tous les passionnés, Houdas était l’esclave de ce démon qui ne lâche point ceux qu’ils lient.

Dans le petit hôtel de la rue d’Offemont, où la belle Miguela trônait en souveraine, ç’avait été pendant un an une fête perpétuelle. Tout le Paris des faux artistes, toutes les noblesses de contrebande, tous les aigrefins de toutes catégories, chevaliers d’industrie ou champions du baccarat, avaient défilé dans ces salons, y laissant moins de plumes qu’ils n’en arrachaient.

Noël, sans même compter, voyait fondre dans ses mains l’argent liquide que lui avait laissé Serge. Alors, il se mit à jouer à la Bourse, perdit, perdit encore, perdit toujours. Il en vint aux emprunts, hypothéqua l’hôtel ; et l’année ne s’était pas écoulée que Noël, contraint de vendre, se trouvait en face… de cinquante mille francs !

Il eut un moment de désespoir.

Renoncer à cette vie de folies lui était un sacrifice odieux. Pourtant que faire ? Au train dont il marchait, grugé, exploité par tous, il en avait pour un mois peut-être.

Était-il homme à aller jusqu’au bout, puis à se faire sauter la cervelle comme un joueur qui a perdu sa dernière partie ?

Non pas. Il voulait vivre, il voulait jouir, il voulait dominer…

Du jour au lendemain, il fit volte-face. Il mit un masque sur son visage, loua un appartement dans la Chaussée d’Antin, se réconcilia avec la Faculté, qu’il avait quelque peu malmenée autrefois, alors qu’il avait les grandes ambitions de la science indépendante, et le vicomte Noël – c’était le nom sous lequel il était connu dans le monde des viveurs – redevenait le docteur Houdas, grave, compassé, respectueux de la hiérarchie, clérical à ses heures.

Quelques relations mondaines lui rendirent de grands services, entre autres un certain marquis de Bisseuil, qu’il avait tiré d’un cas peu avouable et qui le recommanda à tous les échos.

Mais ce n’étaient pas les clients que recherchait Houdas, c’étaient… les occasions. Il était de l’école des Castaing et des La Pommeraye et savait ce qu’un médecin peut attendre de la reconnaissance de ses malades, alors surtout qu’il sait en hâter la réalisation.

Introduit chez la comtesse de Pierreval, il se sentit sur son terrain. De la maladie de Juliette il se souciait fort peu. C’était à ses yeux une névrose comme il y en a tant. Malgré les affirmations de la mère, il ne doutait pas qu’il y eût là quelque amourette contrariée, et c’était bien le cadet de ses soucis.

Mais le limier avait flairé une piste qui était bonne. La dame de Pierreval était millionnaire, plusieurs fois. Une dot de pareil calibre n’était pas à dédaigner. Ce n’était, d’ailleurs, qu’une partie du gâteau.

Les espérances surtout étaient appréciables.

Mme de Pierreval était affaiblie, maladive. Elle pouvait évidemment vivre très longtemps. Mais les accidents surviennent si inopinément ! Et si par malheur il advenait qu’elle mourût, sa fortune écherait à ses deux filles.

Or, ses deux filles, c’étaient Marthe, qui porterait alors le nom de Mme Houdas, et Juliette… qui, on l’avouera, n’était pas de très forte santé.

Les accidents nerveux pouvaient se renouveler plus fréquemment. On s’en étonnerait d’autant moins que les lumières de la Faculté l’avaient déjà condamnée, et une crise décisive serait accueillie comme d’autant plus naturelle que ces messieurs, n’aimant pas les démentis, y verraient une réplique foudroyante aux prétentions guérissantes de leur jeune confrère.

On le voit, rien n’était plus vraisemblable que l’arrivée des millions de Pierreval dans l’escarcelle du bon docteur.

On pouvait se fier à lui pour que les choses se passassent régulièrement et le plus vite possible.

Chimiste de premier ordre, il n’avait rien à redouter dans le présent ni dans l’avenir.

Donc il était très naturel qu’il se frottât les mains en retournant à la Chaussée d’Antin.

Comme quoi il ne faut jamais désespérer ! Il avait dépensé ses derniers cinquante mille francs en meubles, en laquais, en voiture de bon air. Petit capital bien placé qui lui rapporterait au centuple, comme les bonnes actions de ce bas monde dans le royaume du ciel.

Seulement il s’agissait du royaume de la terre. C’était plus sûr.

Il rentra chez lui, quoique ce ne fût pas l’heure de sa consultation. Il avait besoin de se trouver seul, de réfléchir, de se mettre en face de la réalité et de tout peser jour ne rien livrer au hasard.

Dans son antichambre, il y avait quelques créanciers, point encore féroces, mais tenaces.

Un laquais les tenait en respect.

Houdas passa devant eux, souriant, en homme sûr de lui, les introduisit un à un dans son cabinet, et leur dit ces seuls mots :

— Je vais me marier… J’épouse la fille de la comtesse de Pierreval.

Les plus arrogants se courbèrent jusqu’à terre et sollicitèrent l’honneur de fournir le ménage.

Il daigna promettre, étant bon prince.

Puis il réfléchit. Voyons, tout était bien calculé. La comtesse de Pierreval savait qu’il n’était pas riche ; mais il passait pour un puits de savoir, et l’avenir est à la science.

Que pesaient, d’ailleurs, les questions d’argent en face de cette considération majeure : le salut de Juliette ?

Et puis. Houdas ne doutait pas – le fat – que Marthe l’aimât.

Donc, de ce côté tout allait bien.

Du passé, rien à redouter. Soïloff était mort, il avait fait le nécessaire pour cela. Donc de quoi pouvait-on l’accuser ? D’avoir dissipé un peu vite l’héritage du Russe ? Il n’avait rien à nier, puisqu’il s’était repenti, rangé, puisqu’il s’était remis au travail. Au contraire, n’est-il pas dit dans les saintes Écritures qu’il y a plus de joie au ciel pour un coupable qui se repent que pour cent innocents ?

Il n’avait pas été innocent. Il l’était devenu. C’était tout simplement sublime.

— Allons ! dit Houdas en manière de conclusion, je suis un homme fort, et l’avenir est à moi.

Il alla déjeuner au restaurant, s’offrit une bouteille de Château-Yquem, trouvant qu’il avait bien mérité cette petite récompense, fit un tour de boulevard, et à trois heures, ponctuel, se tint à la disposition de ses clients, qui étaient peu nombreux, mais, ainsi qu’il arrive en ces occasions, prolixes et bavards.

Cinq heures sonnèrent.

Houdas congédia le plus entêté de tous, alla prendre l’air, dîna de bon appétit, et à huit heures – tenant à passer pour un homme très rangé – rentra chez lui pour travailler.

De fait, il avait besoin de se remettre à certaines études chimiques, longtemps négligées, et qui pouvaient avoir leur utilité un jour.

Ayant annoncé à son domestique qu’il n’y était pour personne, il ouvrit un placard profond dont la clef restait toujours dans la poche de son gilet, disposa un petit alambic – un vrai bijou – et ayant placé en rangs d’oignons des fioles contenant soit des sels minéraux, soit des réactifs, soit des préparations végétales, il retroussa ses manchettes sur l’avant-bras et se mit au travail.

Il était neuf heures. On sonna violemment.

Il sourit :

— Je suis tranquille, murmura-t-il. Germain a sa consigne.

Mais, au moment où il se décernait à lui-même ce brevet de repos, sa porte s’ouvrit violemment.

Et une femme, enveloppée de soie et de dentelle, parut sur le seuil, lui lançant cette phrase peu distinguée :

— Ah çà ! mon petit… est-ce que tu te f… de moi ?

C’était Miguela.

III

MARCHÉ INTERROMPU

Certes, on était en droit de s’étonner du ton quelque peu cavalier de la belle Miguela, qui naguère, chez le comte Soïloff, jouait à la femme du monde.

Mais, depuis sa liaison avec Houdas, elle avait jugé inutile de forcer sa nature, qui avait bien vite pris le dessus.

D’où venait Miguela ? Elle se faisait passer volontiers pour une noble fille des Castilles. Mais, en vérité, il n’eût été besoin que d’une petite course de voiture pour arriver à sa belle patrie, rue des Poissonniers ; et peut-être même en cherchant bien, eût-on découvert un certain père Ficelard, qui n’avait rien d’un hidalgo et qui cependant, tenait à la belle Miguela par les liens les plus étroits.

Donc, sous le vernis brillant de la grande cocotte, il n’était pas difficile de retrouver la fillasse des rues.

Surtout si la colère lui montait au cerveau.

Or, il paraît que tel était le cas actuel, car tandis qu’elle jetait à Houdas cette apostrophe un peu raide, son beau visage, aux lignes pures et majestueuses, était d’une pâleur rageuse qui ne présageait rien de bon.

Malgré son aplomb, Houdas avait été quelque peu interloqué de cette invasion subite.

Miguela, sans y prendre garde, avait d’un tour de main enlevé son chapeau qu’elle avait jeté sur le lit, avait lancé au hasard son manteau de soie.

Et, libre, nerveuse, avec son buste opulent qui projetait en avant des richesses solides et provocantes, elle s’était laissée tomber dans un fauteuil.

Houdas, surpris, et peut-être fort gêné de l’attirail de pharmacopée qui l’entourait, avait reculé les flacons et cherchait à dissimuler l’alambic et autres engins bizarres.

— Ne fais donc pas de bêtises, reprit Miguela. Laisse donc ta batterie de cuisine tranquille. Chacun sa partie. En tripotant tes poisons…

— Je t’assure…

— Avec cela que je m’y trompe. Est-ce donc la première fois que je te vois mijoter ta satanée cuisine. Qu’est-ce que cela me fait ? Je n’ai pas peur, moi, j’ai l’œil ouvert. Donc, veuille ne pas trépigner comme cela. J’ai à te parler de choses sérieuses. Je te prie de m’écouter très posément, très sérieusement. C’est ton intérêt, je t’en avertis.

Ce flux de paroles avait été débité tout d’une haleine.

Houdas, un peu pâle lui aussi – car il n’était rien moins que patient – pinçait les lèvres, cherchant à retenir les épithètes peu parlementaires qui étaient prêtes à en jaillir.

— Et d’abord, reprit Miguela qui ne semblait pas le moins du monde intimidée, aurais-tu l’obligeance de me faire savoir pourquoi je ne t’ai pas vu depuis huit jours ?…

— J’ai été fort occupé.

— Ouais ! et ces occupations énormes t’ont sans doute également empêché de répondre à ma lettre d’avant-hier. Tu sais, ne fais pas l’ignorant. Ça ne prend pas ! Je t’ai écrit que j’avais deux mille francs à payer et que je comptais sur toi. Tu n’as pas donné signe de vie… pourquoi ?

— Parce que… commença Houdas.

— Parce que tu n’as pas d’argent et que naturellement tu te soucies de moi et de mes affaires comme d’une guigne gâtée… Tu ne supposes point, n’est-il pas vrai, que je sois jalouse. De toi à moi, il y a autre chose que des bêtises d’amour. Mais si tu crois que tu vas me lâcher comme une petite niaise dont son premier amoureux a plein le dos, si tu crois surtout que tu me laisseras dans l’embarras, et que cela passera comme une lettre à la poste, tu te trompes richement. Tu ne venais pas, me voilà, et nous allons nous expliquer une bonne fois.

Houdas commençait à reprendre son aplomb.

Les femmes ne comprennent généralement point qu’à trop parler on laisse à l’adversaire le temps de s’habituer à ces douches de phrases.

Noël attira un fauteuil à lui, s’assit, croisa ses jambes, alluma un cigare, puis avec la plus parfaite désinvolture :

— À votre disposition, ma chère. Je vous prierai seulement de vous rappeler que nous sommes gens de bonne compagnie.

— Pas possible ! M. Houdas, élevé je ne sais où, chez un marchand de fromages, et Mme Miguela, fille de portier, doivent se souvenir qu’ils sortent de la cuisse de Jupiter. La plaisanterie est bonne. Passons.

Elle ajouta d’un ton dur :

— Causons sérieusement. D’abord, il me faut mes deux mille francs, et tout de suite…

— Je ne les ai pas…

— Tu les trouveras. Ah çà ! est-ce que, par hasard, tu as oublié qui nous sommes et ce que nous sommes ?…

— Nous sommes des amis…

— Dis donc des associés, et tu seras dans le vrai. Association indiscutable, comme entre gens qui connaissent leurs cadavres mutuels.

— En vérité, dit Houdas, dont la patience était à bout, à quoi bon remuer des souvenirs ?…

— Très désagréables… soit. Mais, mon petit, si tu n’as pas de mémoire, j’en ai… et beaucoup. Je suis une femme d’ordre et je n’oublie rien. Une dernière fois, aurai-je mes deux mille francs ?…

Houdas se mordit violemment les lèvres. Il eût voulu prendre cette femme par les épaules et la jeter dehors.

Mais il y avait en lui une lâcheté innée qui le faisait reculer devant tout acte de franche violence.

Aussi reprit-il avec une douceur peut-être excessive :

— Ma chère amie, je comprends fort bien que vous soyez agacée. Les besoins d’argent aigrissent l’esprit. Je le sais mieux que personne. Vous savez d’ailleurs que je n’ai jamais refusé de vous venir en aide…

— Hein ? tu dis ? tu parles d’aumône, je crois…

— Je ne dis pas…

— En vérité… est-ce que par hasard monsieur le docteur Houdas aurait oublié le passé du vicomte Noël… en ce cas, je vais le lui rappeler…

— De grâce !…

— Qui donc a fait argent de tout ce que je possédais… mes diamants, mes dentelles ? Qui donc a vécu à mes crochets pour remplir sa bourse de jeu ?…

— Il me semble, ma chère, que vous avez profité comme moi du luxe qui nous entourait et que vous preniez votre part de toutes nos fêtes…

— Pas possible ! Il n’eût plus manqué, en vérité, que de me prendre mon argent et de me mettre à la porte… Tu n’étais pas fier, mon petit, quand tu me faisais les doux yeux pour me soutirer mes écus…

— Miguela !

— Fâche-toi donc, ça serait drôle. Démens-moi, si tu l’oses…

— Je ne nie rien, fit Houdas avec impatience ; je dis seulement qu’aujourd’hui il m’est impossible de vous donner ces deux mille francs…

— Et quand cela sera-t-il possible ?

— Je ne puis le dire au juste. Vous me prenez à l’improviste ; mais je vous promets que je m’en occuperai dès demain…

Miguela eut un sourire singulier. Puis le regardant bien en face :

— À qui les demanderas-tu ? À ta future belle-mère ?

Houdas eut un soubresaut qu’il ne put réprimer.

— Vous avez dit ?…

— Ah çà ! est-ce que tu me prends pour une imbécile ! À d’autres, mon petit. Il n’y a pas un mois encore que tu me roucoulais fort gentiment tes patenôtres d’amour… Tout d’un coup, plus personne. Le bel Houdas, qui était toujours pendu à mes jupes, disparaît. Je suis des deux, trois, huit jours sans le voir. Voyons, mon petit, tu ne me crois pas si bête que cela…

— Enfin, s’écria Noël que la colère étranglait, venez au fait…

— Le fait est très simple. Tu vas te marier…

— Quand cela serait…

— Cela est. Je t’ai guetté et je sais très bien où tu passes ton temps. J’ai du flair, mon petit. Monsieur Houdas veut se ranger des voitures et prendre place dans le monde. Alors il me met de côté comme un paquet de linge sale…

— Je vous assure, Miguela…

— Allons ! pas de phrases, et surtout pas de mensonge. Je suis venue pour jouer cartes sur table. Tu veux te marier…

— C’est possible.

— Et tu voudrais être débarrassé de moi…

— Je ne dis pas cela…

— Mais tu le penses. Oh ! je ne te demande pas de galanterie, je sais ce qu’en vaut l’aune. Quand je t’ai pris, tu sais, il y a deux ans – alors que cet imbécile de Soïloff…

— Ne parlons pas de lui, je vous en prie.

— Pourquoi donc cela ? D’abord, j’entends dire ce qui me plaît, et ce n’est pas toi, avec tes grands airs, qui m’en empêcheras. Donc, quand je t’ai pris, j’ai cru avoir affaire à un homme intelligent. Grâce à certaine combinaison sur laquelle je n’insiste pas, pour le moment du moins, tu te trouvais à la tête d’un joli magot. J’ai compté que tu saurais le faire fructifier et je ne t’ai marchandé ni l’aide effective, ni les conseils. Mais, patatras, monsieur s’est laissé dindonner et plumer, et dans la débâcle j’ai perdu moi-même mes plus belles plumes. Maintenant, tu cherches à te tirer d’affaire… Rien de mieux. Mais je veux, moi, n’avoir pas perdu mon temps… Tu as le nez fin et tu as mis le doigt sur une bonne dame à millions. Eh bien, rien de plus naturel que de me faire ma part. C’est pour cela que je suis venue te voir. As-tu compris maintenant ?

— Mais je vous jure qu’il n’y a rien de décidé. Tout au plus des projets en l’air…

— Encore une fois, n’essaie donc pas de me faire voir la lune en plein midi. J’ai mes trucs à moi, et je suis informée. Chez ta Mme de Pierreval…

— Vous savez son nom ! s’écria Houdas avec stupeur.

— Je sais tout ce que je veux. Donc, ta comtesse de la rue de Tilsitt a deux filles, l’une malade, l’autre bien portante. Tu t’es servi de ton titre de médecin pour t’introduire dans la maison…

— On m’a appelé ; quoi de plus naturel ?

— Je ne dis pas le contraire. Quoi qu’il en soit, tu as su faire ton chemin dans la confiance de ces dames, et puis tu as poussé ta pointe. Tu épouseras la cadette avec un joli million de dot…

— Assez ! assez ! tout cela n’est que fantaisie ! fit Noël essayant de payer d’audace.

— Fantaisie ! soit. Eh bien, mon petit, écoute bien ceci. Si tu ne t’arranges pas avec moi, je te jure que ce mariage ne se fera pas.

— Qui l’empêcherait ?

— Moi, tout simplement…

— Vous ! Ah ! vous n’oseriez pas !… et puis quels moyens ?

— Oh ! je t’expliquerai cela tout à l’heure. D’abord j’oserais, crois-en ma parole… Et les moyens… sont de premier ordre. Ceci dit, es-tu disposé à t’entendre avec moi ?…

Il y eut un silence.

Houdas se leva :

— À votre tour, écoutez-moi, Miguela. Vous me connaissez. Vous savez qui je suis et… ce dont je suis capable. Je vous jure que si vous faites la moindre tentative, la plus légère démarche pour empêcher ce mariage…

— Ah ! vous ne niez plus. C’est déjà cela de gagné !

— Je ne nie, ni n’affirme. Je dis seulement que je vous engage à ne pas vous trouver sur mon chemin…

— Sinon…

— Sinon je saurais bien vous en écarter…

— Vous me tueriez ?

— Peut-être.

— Eh bien ! voilà qui est net. Aussi bien, cher ami, j’aime les parties franchement engagées. Aussi vais-je, pour en finir, démasquer mes batteries. Vous me prêtez toute votre attention ?

— Certes, je ne perds pas un seul mot.

— À merveille… vous souvient-il de certaine Russe, d’allures très singulières, qui intervint un beau soir au milieu d’un souper… et qui enleva Soïloff…

— Véra ! la belle Véra Kléonoff…

— Elle-même. Vous savez qu’elle est affiliée à cette terrible société qu’on appelle les nihilistes…

— Elle l’a proclamé elle-même.

— De même qu’elle proclamait son amour pour Soïloff, amour de tête, et non de cœur, soit ! Association plutôt qu’union sympathique. Soit encore.

Miguela se leva à son tour, et posant sa main gauche sur l’épaule de Noël :

— Si Véra, dit-elle lentement, savait comment et par qui le comte Soïloff a été trahi, pensez-vous qu’elle vengerait celui qu’elle considère comme un martyr ?…

Noël était devenu blême.

— Les nihilistes, paraît-il, car j’ai pris mes renseignements, ont des façons à eux de punir la trahison. Celui qu’ils ont condamné à mort ne peut leur échapper et, en dépit de toutes les précautions, un jour vient où il tombe frappé à mort. Savez-vous cela, Noël Houdas ?

— Contes de nourrice, bon à effrayer les enfants !

— En vérité ? Eh bien, mon cher, puisque cela est si peu sérieux, je suppose que vous allez rire de ce qui me reste à vous dire… Je sais où est Véra Kleonoff. Si vous n’acceptez pas mes conditions, je vous dénonce…

Elle n’acheva pas.

Les deux mains de Noël s’étaient abattues sur ses poignets !

— Misérable ! cria le médecin.

D’un brusque mouvement, elle se dégagea. Sa main glissa dans un pli de sa robe et reparut armée d’un revolver, véritable bijou d’armurerie.

— N’ayez pas de ces violences, mon cher, dit-elle froidement. Vous avez raison, je vous connais, et j’ai pris mes précautions.

Houdas, livide, grinçant des dents, était horrible à voir.

Ses yeux, les prunelles dilatées, étaient fixés sur Miguela avec une indicible expression de rage et de haine :

— Vous ne ferez pas cela, vous dis-je.

— Non, si vous m’obéissez… Oui, si vous prétendez me résister.

Soudain, Houdas haussa les épaules et lançant un éclat de rire – un peu forcé, il est vrai – il reprit :

— D’ailleurs, je suis bien fou de tenir compte de vos folies. Est-ce que Véra vous croirait.

— Je saurais bien l’amener à me croire…

— La parole d’une fille telle que vous…

— Est sujette à caution, je l’admets… à moins cependant qu’à l’appui de cette parole, elle n’apporte des preuves…

— Des preuves ! Vous n’en avez pas !

— En cela vous vous trompez !… J’en ai – et de convaincantes.

Noël avait de grosses gouttes de sueur qui roulaient de son front sur son visage.

— Vous mentez ! cria-t-il.

— Mon cher Noël, je suis, je vous l’ai dit, femme de précaution… La dépêche que vous avez adressée à la police russe, écrite tout entière de votre main…

— Eh bien !

— Cette dépêche… j’en possède l’original…

— Vous !

— De plus, j’ai le reçu de l’envoi, portant le numéro d’ordre…

— Infamie !…

Il se serait rué sur elle si elle n’avait dirigé le revolver sur lui.

— Ne vous emportez donc pas ainsi : à quoi cela sert-il ? J’ai tenu avant tout à vous prouver que je ne menaçais pas en vain. Les pièces dont je vous parle sont en lieu sûr ; à vous maintenant de fixer notre ligne de conduite.

— Mais cette Véra, vous l’avez vue ?

— Vous m’en demandez trop. Je puis cependant vous affirmer qu’elle est vivante, bien vivante, et que, selon toute probabilité, elle est femme à ne rien redouter pour châtier un traître.

Décidément Noël était lâche, atrocement lâche.

Oui, il avait peur de cette force occulte dont le menaçait Miguela. Il ressentait jusqu’au fond de l’âme ces affres de l’inconnu qui paralysent les plus robustes.

Ainsi toutes les précautions avaient été prises de longue date ! Noël était à sa merci !

Il se laissa tomber sur un siège :

— Vos conditions ? demanda-t-il.

— Ah ! voici que vous devenez raisonnable. Mes conditions, les voici. Trois cent mille francs…

Noël poussa un gémissement.

Outre que la somme était énorme, par quels moyens pourrait-il la détourner sans que Mme de Pierreval s’en aperçût ? Les lui demander ? Folie ! Sous quel prétexte ? Des dettes, mais la somme était invraisemblable ; et puis consentirait-elle à donner sa fille à un homme qui aurait derrière lui un pareil arriéré ?

Miguela, immobile, l’examinait attentivement.

— Est-ce convenu ? dit-elle.

— Que puis-je faire ? Aurai-je ces trois cent mille francs à ma disposition ?

— C’est votre affaire, mon cher Houdas. Nous avons commis ensemble une action odieuse. Nous avons sur la conscience la mort de ce malheureux. Il faut au moins qu’à tous deux elle nous rapporte gros. Vous aurez la dot… et les espérances. J’ai dit mon chiffre… Êtes-vous décidé à l’accepter ?

Noël eut un geste de résignation. À quoi bon refuser d’ailleurs ?

— J’accepte, dit-il.

— Eh bien ! cher ami, les pièces vous seront remises contre la somme de trois cent mille francs. Maintenant, soyez sûr que, si vous cherchez à me tromper, vous n’en serez pas le bon marchand : je suis tenace, persévérante et difficile à effrayer. Tenez-vous pour averti…

Houdas inclina la tête pour toute réponse.

— Maintenant… j’ai besoin d’argent immédiatement. Qu’avez-vous chez vous ?

Houdas ouvrit un tiroir :

— Cinq cents francs…

— Donnez-les-moi. C’est un acompte.

Noël lui mit les billets dans la main. Elle les serra dans son porte-monnaie :

— Je pars, dit Miguela, d’autant que vous n’avez nulle envie de me retenir. Réfléchissez. Établissez bien vos plans, et songez que j’ai toujours tenu parole…

— Si je renonçais à ce mariage ? demanda Houdas qui, en vérité, se sentait acculé à une impasse.

— Tu serais un imbécile, fit Miguela en riant cyniquement, et je te crois plus intelligent que cela. Adieu ! que la nuit te porte conseil.

Elle mit la main sur le bouton de la porte.

À ce moment, un coup de timbre retentit dans l’antichambre.

— Qui peut venir à cette heure ? fit Noël en tressaillant.

La pendule marquait près de minuit.

Tous deux tendirent l’oreille. Il y avait des pourparlers dans l’antichambre. Évidemment, le laquais refusait d’admettre le visiteur qui insistait.

Enfin, on frappa à la porte.

— Entrez ! dit Houdas.

Le laquais parut.

— Monsieur, dit-il, c’est une personne qui veut vous voir à l’instant même. En vain, je lui ai dit que vous ne pouviez recevoir. Elle a tant insisté que j’ai consenti au moins à vous remettre son nom.

Et il tendait à Houdas un plat d’argent sur lequel se détachait la blancheur d’un carré de papier.

Noël le prit et y jeta les yeux.

Un cri rauque s’échappa de sa poitrine. Et machinalement, comme si tout à coup il eût cherché autour de lui un auxiliaire ou un complice, il la présenta à Miguela.

Celle-ci regarda à son tour, et frémissante :

— Lui ! lui, c’est impossible !…

— Avez-vous dit à ce monsieur que je n’étais pas seul ? demanda Houdas à son laquais.

— Je n’ai donné aucun détail.

— Miguela, entre là, dans ma chambre.

Et il ajouta tout bas :

— Il y a là un épouvantable mystère. Écoute… et soyons amis, pour nous prêter aide dans ce danger…

— Soit !

Miguela, qui était d’une pâleur livide, disparut sous la tenture.

Houdas passa sa main sur son front, puis :

— Faites entrer, dit-il.

Et resté seul un moment, il répéta avec stupeur ce nom qu’il déchiffrait sur la carte.

— Comte Serge Soïloff.

IV

LA FEUILLE DE PAPIER BLANC

Un homme parut sur le seuil.

Sur un signe de Noël, le laquais était sorti.

Le visiteur fit un pas en avant, et soudain se trouva en pleine lumière.

Houdas poussa un cri, et s’élançant vers lui :

— Qui êtes-vous ? je ne vous connais pas ! s’écria-t-il.

L’homme tressaillit et porta les mains à son visage.

Puis, s’appuyant au dossier d’un fauteuil comme s’il eût eu peine à se soutenir.

— Prenez cette lampe, Noël Houdas, dit-il d’une voix triste et cependant si douce qu’elle eût remué les cœurs les plus insensibles ; approchez cette lumière de mon visage, et vous me reconnaîtrez.

D’un mouvement brusque, Noël obéit.

Oui, c’était Soïloff. Mais, en vérité, il semblait qu’il ne fût plus que l’ombre de lui-même.

Le visage était si pâle qu’il paraissait exsangue.

La barbe, longue, couvrait le bas du visage, et une chevelure inculte retombait sur le front.

Les traits étaient creusés : il y avait dans les lignes les creux amaigris qui sont les sillons de la souffrance.

Et réellement Houdas doutait.

Soïloff était mort. Oui, c’est vrai, cet homme lui ressemblait. Il avait ses yeux vivaces, profonds, dans lesquels semblait s’être réfugié tout le rayonnement de la vie.

Et c’était une scène vraiment étrange que de voir Houdas, la lampe haute, examiner ce visage qui lui rappelait un homme… qu’il croyait mort, puisque c’était lui qui l’avait tué.

Quel costume, d’ailleurs ? Un paletot étriqué, usé, serré sur la poitrine par des boutonnières élimées d’où le bouton était prêt à s’évader.

Aux pieds, des chaussures crevassées.

La misère, hideuse, effrayante, et pour Houdas, répugnante.

— M’avez-vous enfin reconnu ? reprit Serge de sa voix lente.

Houdas se taisait. En réalité, le doute était impossible. Mais mille pensées se croisaient dans son esprit. Serge vivant, Serge misérable.

Est-ce que, d’aventure, il venait lui redemander la fortune qu’il lui avait laissée ? Il n’en avait pas le droit. Les conditions étaient précises. Au bout d’un an, ces quelques centaines de mille francs appartenaient à Noël. Il les avait perdus. Ceci était son affaire.

Serge mendiant. Allait-il donc se raccrocher à celui qu’il avait enrichi. Faudrait-il recevoir, héberger cet être incommode ?

Que venait faire là cet évadé de la tombe ?

— Vous ne me dites pas de m’asseoir, dit Serge. Je suis pourtant bien fatigué.

Machinalement Houdas poussa un siège vers lui.

Il n’avait pas encore de résolution prise. La surprise avait été trop brusque. Et surtout Noël se rappelait que Miguela était là, derrière la porte, qu’elle entendait… Qui sait les idées qui peuvent tout à coup traverser le cerveau d’une femme ?…

Si elle paraissait ? Si elle criait à Serge :

— Voilà ton assassin !

Houdas sentit toute l’étrangeté de son silence :

— Pardonnez-moi, dit-il, mais la surprise a été telle que j’ai peine à me remettre…

Serge regardait autour de lui. Sans doute cet examen le satisfit, car poussant un soupir de soulagement :

— Avant tout, dit-il, faites-moi servir à manger, à boire. Je suis exténué.

C’était une diversion, Houdas la saisit avec empressement. Cela lui donnerait le temps de se remettre.

Il sonna et donna rapidement des ordres à son domestique.

Il y eut un mouvement de va-et-vient, tandis qu’on dressait auprès du fauteuil de Serge une table sur laquelle on plaçait des mets froids et du vin.

Soïloff restait immobile, le front penché sur ses mains.

Houdas profita de son inattention pour se glisser dans la pièce voisine.

— C’est lui ? demanda Miguela dont la voix tremblait un peu.

— C’est lui… J’ai eu peine à le reconnaître. Mais le doute est impossible.

— Est-il donc si changé ?

— C’est bien un mort qui s’est échappé de son tombeau.

— Que veut-il ?…

— Je l’ignore encore. Il est dans une effrayante misère : c’est tout ce que je sais, parce que je l’ai vu.

— Que comptes-tu faire ? Sans doute il vient te demander l’hospitalité ?… Comptes-tu le garder chez toi ?

— Eh ! que sais-je ? laisse-moi seul avec lui, je vais le confesser, et je saurai bientôt la vérité. En tout cas, je n’entends pas qu’il vienne se jeter sur ma route… et par tous les moyens je saurai bien l’écarter.

Il eut un geste violent d’une effrayante éloquence.

— Sois prudent, dit Miguela. Qui sait si cette apparence de misère n’est pas un piège ? s’il ne veut pas t’éprouver ?

— Tout est possible ; sois tranquille, je ne me livrerai pas. Maintenant, va-t’en, laisse-moi.

Il ouvrit une porte dissimulée sous une tenture au pied de son lit.

— Par là, tu peux sortir… À demain ?

— Je t’attendrai. Mais souviens-toi de ce que je t’ai dit. J’ai posé mes conditions. Ce qui arrive ce soir n’y change rien… Au contraire.

Redevenue maîtresse d’elle-même, elle accentua ces derniers mots de façon à leur donner tout leur sens.

Ils signifiaient qu’elle pouvait le dénoncer à Serge.

Noël se mordit les lèvres avec colère. Il avait bien compris.

Miguela disparut, et le docteur lança vers elle un geste de menace.

Puis il revint dans l’autre pièce.

Serge, impassible, mangeait avec avidité.

Noël alla vivement à lui :

— Oh ! mon pauvre et cher ami ! s’écria-t-il en lui tendant les deux mains ouvertes, par quel miracle êtes-vous donc vivant !

— Un miracle ! oui, vous avez bien dit, Noël.

— Les journaux ont annoncé votre mort, votre exécution sur la place de la Citadelle, à Saint-Pétersbourg.

— Oh ! n’est-ce que cela ? Depuis cette heure où j’ai échappé à la mort, j’ai connu des dangers cent fois plus terribles…

— Mais était-ce donc sous votre nom ?

— Je portais le nom d’un autre. Nul au monde ne sait que j’existe. L’homme qui m’a sauvé est mort…

— Ah ! nul ne sait ?… commença Houdas.

Puis s’interrompant :

— Mais à Paris vous avez déjà vu quelqu’un de vos anciens amis.

— Personne.

— Ne voyagez-vous pas avec un passeport ?

— Non, j’ai dû me cacher sous un déguisement… Voilà une année entière que j’erre à travers l’Allemagne, travaillant pour gagner les quelques sous nécessaires à ma subsistance. Je ne croyais plus arriver à Paris… et pourtant il le fallait. Je me suis décidé à faire la route à pied.

— Et… pourquoi vouliez-vous venir à Paris ?

La question était singulière. Est-ce que Noël n’était pas le meilleur ami du comte Serge ? N’était-il pas naturel qu’il songeât avant tout à le retrouver.

Mais Soïloff ne parut pas prendre garde à ce détail et il répondit simplement :

— Il fallait que je vinsse ici… parce que j’ai besoin de vous.

Houdas ne répondit pas directement à cette phrase grosse d’emprunts. Cependant il demanda :

— Vous êtes donc… ruiné ?

Serge eut un singulier sourire. Il se versa un plein verre de vin, le vida d’un seul trait :

— Je suis mort, dit-il d’un ton presque joyeux. Mes biens sont confisqués ; légalement, je n’ai plus aucun droit, même celui d’être vivant…

— Et que comptez-vous faire ?

Houdas devenait pressant.

— Oh ! maintenant que je vous ai retrouvé, reprit Soïloff, je suis sans inquiétude.

— Peut-être vous abusez-vous singulièrement, reprit Noël qui prétendait couper court à des espérances qu’il ne voulait point réaliser. Je ne suis guère plus riche que vous.

— En vérité ?

— Oui, j’ai été malheureux… et ce que vous m’avez laissé est depuis longtemps perdu…

— Oh ! cela importe peu, dit Serge. De quoi s’agissait-il ? D’une misère.

C’était chose bizarre que d’entendre ce déguenillé, cet affamé, parler avec ce dédain de plusieurs centaines de mille francs.

Il y eut un silence.

Serge s’était rejeté en arrière, au fond du fauteuil. Le sang remontait à ses joues.

— Un mot ! dit-il. Je suppose que vous n’avez oublié aucune de nos conventions.

— Que voulez-vous dire !

— Mon brave serviteur, Yvan, est toujours auprès de vous ?

— Hélas ! dit Houdas, j’ai le grand regret de ne point pouvoir vous répondre à votre satisfaction…

Serge tressaillit. Ses yeux lancèrent un éclair et, se dressant à demi, il s’écria :

— Quoi ! vous ne m’auriez pas tenu parole ?…

Sa voix était vibrante, impérieuse comme autrefois.

— Je ne suis point coupable, dit Houdas. Le lendemain même de votre départ, Yvan a disparu de l’hôtel de la rue d’Offemont…

— Lui ! qui pouvait à peine se mouvoir ?

— Rien n’est plus vrai, cependant, et je vous jure que je ne vous dis que la stricte vérité. Yvan a disparu sans que nul l’ait vu partir. Et toutes mes recherches pour le retrouver ont été infructueuses.

— Voilà qui est bien étrange, fit Soïloff.

— Si étrange que j’aurais cru cela impossible. Mais le fait est là… Yvan est parti, et je vous donne ma parole d’honneur que je ne suis pour rien dans cette disparition.

— Je vous crois, Noël. Aussi bien quel intérêt auriez-vous eu à jeter ce malheureux hors de chez vous ? Il n’était point gênant et la charge n’était pas lourde.

— L’eût-elle été que j’aurais respecté avant tout votre volonté.

Serge regarda Houdas. Mais maintenant le docteur était redevenu complètement maître de lui-même.

D’ailleurs, il ne mentait pas. C’était la vérité. Le mutilé qui pouvait à peine se mouvoir s’était échappé de l’hôtel quelques heures après le départ de Serge. Seulement – ce qui était non moins vrai – c’est que Noël ne l’avait point recherché et ne s’en était nullement préoccupé. Il avait bien d’autres soucis en tête.

— J’ai fini, dit Serge. Je me sens plus fort. Maintenant, congédiez votre domestique. Il faut que nous soyons seuls. J’ai à vous parler de choses sérieuses et que nul ne doit entendre.

— Je suis à vos ordres, dit Houdas qui se sentait singulièrement intrigué par les allures mystérieuses de son ancien ami.

Un instant après, les reliefs du repas avaient disparu.

Serge et Houdas étaient seuls.

— Écoutez-moi, dit Serge, et si invraisemblable que soit le récit que vous allez entendre, soyez convaincu que pas un seul mot n’est contraire à la vérité…

— Je vous connais, dit Houdas, et je sais que vous êtes incapable de mensonge.

Alors, posément, sans forfanterie, Serge raconta son effrayante odyssée.

Aux confins de la Russie du Nord, il avait pu se glisser à bord d’un baleinier. On l’avait accueilli. Là il avait été en proie à une longue et douloureuse maladie qui lui avait ôté toute conscience de lui-même. Il avait navigué pendant plus de six mois, puis il avait été débarqué sur les côtes de Norvège.

Comment il avait traversé la moitié de l’Europe, comment il avait atteint le pont de Kiel, comment il avait vécu, en vérité il ne le savait pas lui-même.

Il avait subi les tortures de la fatigue et de la faim.

C’était aujourd’hui même, dans la soirée, qu’il avait franchi les portes de Paris. Il avait cherché, interrogé, et enfin découvert l’adresse du docteur Houdas.

Tout cela était comme un rêve fantastique.

— Si j’ai résisté à toutes les fatigues, à toutes les souffrances, conclut Serge, c’est que j’ai une mission à remplir. Oh ! sans cela, sans le souvenir d’un serment que j’ai prêté, d’un devoir que j’ai accepté et que je remplirai, déjà je me serais tué. Mais j’ai voulu vivre… et me voilà prêt à recommencer la lutte.

Soïloff avait prononcé ces derniers mots d’une voix vibrante.

Il s’était redressé, avait rejeté en arrière ses cheveux longs et hirsutes ; et il apparaissait, beau comme autrefois, ayant au front le stigmate des forts.

Houdas ne l’avait pas interrompu une seule fois.

Il se faisait dans son cerveau un travail singulier.

Certes, nul moins que cet homme n’était susceptible d’enthousiasme, ni même d’un sentiment vraiment humain. Sans hésiter, il avait trahi celui dont il se disait l’ami et l’avait envoyé à l’échafaud ; et tout à l’heure encore, lorsqu’il était entré, la première pensée de Noël était celle-ci :

— Comment me débarrasserai-je de cet homme ?

Mais en entendant ce récit – épopée inouïe – le sceptique se sentait envahi par une sorte de terreur superstitieuse.

Dans une étrange pantomime du temps passé, Pierrot assassine un marchand d’habits. L’homme est mort. Voici que tout à coup il revient vivant, bien. Pierrot l’assomme, l’enterre, se croit tranquille. L’homme reparaît toujours vivant, jetant son cri monotone : Marchand d’habits ! Pierrot se jette sur lui, l’étrangle, brûle le cadavre… oh ! cette fois, c’est bien fini… L’homme surgit encore, criant : Chand d’habits ! Pierrot, affolé, meurt de terreur.

Et c’était cette terreur que ressentait Houdas. Serge, enterré, avait échappé à la tombe… Condamné à la potence, il était sauvé par un miracle… Enseveli dans une mine où un éboulement devait l’écraser, il s’évadait… Perdu dans les glaces du pôle, il se sauvait toujours !…

Houdas le regardait, se demandant, lui que la science avait fait esprit fort, si cet homme qui était là devant lui était bien vivant, et si lui-même n’était pas le jouet d’une hallucination.

Cependant, d’un effort violent, il secoua cette obsession qui le paralysait.

— Enfin, dit-il, quels sont vos projets, vos plans ?

— Vous savez mon but, reprit Soïloff, je veux délivrer mon pays du despotisme, je veux rendre à l’indépendance les nations qu’une injustice a courbée sous le joug moscovite ; je veux, remaniant la carte de l’Europe, rendre au monde slave toute sa force, et aux peuples esclaves la conscience d’eux-mêmes. Voilà ce que je veux.

— Idée sublime, fit Houdas qui réprima difficilement un sourire d’ironie, mais d’une exécution difficile.

— Qui sait ? Les peuples sont prêts, leurs oreilles sont ouvertes au clairon qui doit les appeler au combat…

— Je ne nie rien. Mais vous me permettrez d’insister sur le côté pratique d’une pareille entreprise. Certes, la presse, la parole peuvent jouer, en semblable occurrence, un rôle puissant. Mais pour lever des armées, – car c’est bien à votre but, si je vous ai bien compris…

— Vous traduisez exactement ma pensée.

— Eh bien ! pour lever des armées, il ne suffit pas d’avoir des hommes, il faut les équiper… les armer…

— Qui vous dit que je ne puisse faire tout cela ?

— Vous !

Et cette fois le ton de Noël traduisit exactement la dédaigneuse pitié que lui inspirait ce rêveur, tout à l’heure affamé et auquel un verre de bordeaux avait troublé la tête.

— Je vous parais bien ridicule, sans doute, commença Serge.

— Ne vous irritez pas, interrompit Houdas. Vos projets, je dirais presque vos illusions, si je ne craignais de vous froisser, exigent des ressources immenses et il ne me semble pas…

— Que je les possède en ce moment. Vous avez raison. Mais qui vous dit que je ne doive pas les posséder un jour… dans quelques mois… demain peut-être !…

— J’avoue ne pas comprendre.

— Et je ne vous en blâme pas. En effet, pour fonder dans toute l’Europe des journaux qui plaident hardiment la cause de l’humanité… il faut…

— Deux, trois, dix millions.

— Mettons dix millions pour organiser des sociétés dont le mot d’ordre soit le combat à outrance contre les oppresseurs, pour que cette organisation s’étende dans toute l’Europe et constitue un réseau solide, pour que des comités nationaux aient à leur disposition des moyens de propagande…

— Mais tout cela exige des sommes immenses, cinquante, cent millions…

— Et cent autres millions pour la lutte armée… deux cents millions !… Eh bien ! dit Serge dont le sang-froid ne s’était pas démenti un seul instant, ces sommes qui vous paraissent formidables, peut-être seront-elles bientôt en ma possession…

— Deux cents millions !

Houdas ne doutait plus, Serge était fou. Tout s’expliquait maintenant. C’était le délire de la richesse, développé par la souffrance et fixé sur la passion patriotique.

À cette constatation, Noël éprouva une joie. Car, malgré son assurance Serge lui faisait peur. Oh ! s’il était fou, il n’y avait plus rien à craindre. En admettant même que Miguela révélât la vérité, en admettant que Serge comprît, que pouvait-il ? Rien.

— Noël, reprit Serge, vous me croyez fou ?

Houdas tressaillit.

— Qui peut vous faire supposer ?…

— Oh ! je devine, et tenez, si quelqu’un me parlait comme je vous parle, je ne douterais pas un instant… Je croirais reconnaître en lui les signes évidents d’un dérangement d’esprit.

— Peut-être en effet, dit Noël, avez-vous un peu d’exaltation… un peu de fièvre.

Serge lui tendit son bras :

— Voyez vous-même, dit-il, et dites-moi si mon pouls est celui d’un furieux…

Machinalement, Noël lui obéit.

Les battements de l’artère révélaient l’homme sain.

— Non, non, continua Serge en secouant la tête, je ne suis pas fou… donc écoutez-moi sans arrière-pensée.

« Noël, vous avez été mon ami, presque mon frère… Franchement, la main sur votre conscience, puis-je encore compter sur cette affection ?

— Certes… pourquoi aurais-je changé ?

— Donnez-moi votre main… et regardez-moi bien en face.

Le ton de Serge était si grave, sa voix révélait si complètement l’homme en possession de lui-même, que soudain il y eut une révélation dans le cerveau de Noël :

— Si après tout Serge n’était pas fou ! S’il disait vrai ! Si ces millions existaient ailleurs que dans son imagination !

Et, par un violent effort, Houdas sut composer son visage, être calme, avoir ce sourire bienveillant de l’ami fidèle. Il mit sa main dans celle que lui tendait Soïloff et le regarda franchement, de ses yeux largement ouverts.

Puis, craignant encore que Serge conservât quelque défiance :

— Pardonnez-moi, mon cher ami, lui dit-il. Vos récits extraordinaires, vos discours enflammés, tout cela m’avait un peu troublé… Regardez-moi bien et vous aurez la conviction que je suis aujourd’hui ce que j’étais autrefois, votre ami, votre frère… lié à vous par la chaîne puissante et indestructible de la reconnaissance !…

Serge l’attira à lui et le pressa dans ses bras :

— Embrasse-moi, mon vieux compagnon, dit-il avec effusion, ne doute plus de moi… et surtout ne parle plus de reconnaissance. Car, si je suis venu à toi, c’est que tu peux, tu dois me rendre un de ces services que rien au monde ne saurait payer…

— Je suis tout à votre disposition. Vous n’en avez pas douté.

— Tu t’occupes toujours de chimie ?

— Toujours…

— Et même, si je ne me trompe, tu travaillais quand je suis arrivé ? ajouta Serge en désignant du doigt l’alambic que Noël n’avait pas eu le temps de faire disparaître.

— En effet, je me livrais à des recherches.

Serge plongea sa main dans sa poitrine et en tira une large enveloppe.

L’ayant ouverte, il y prit deux papiers.

L’un était une feuille couverte d’écriture qu’il replaça dans l’enveloppe.

L’autre, il la tendit toute dépliée à Noël.

— Qu’est-ce que cela ? s’écria Houdas. Une feuille de papier blanc !

— Regardez-la avec attention.

Noël se pencha pour mieux l’examiner. Puis il s’approcha de la lampe, et, à la lueur blanche, la considéra avec attention.

C’était une feuille de format in-octavo. Le papier, d’un blanc jaunâtre, était très épais, d’un grain très fort.

— Eh bien ? demanda Serge.

— Je ne vois rien, fit Houdas qui revenait à ses suppositions de folie.

— C’est pourtant cette feuille de papier qui contient le mystère sur lequel je suis venu te consulter ; je ne l’ai encore montrée à personne. Je me défie de tout le monde. Toi seul as le droit de chercher à résoudre ce problème…

— Mais quel problème ? demanda Noël qui commençait à s’impatienter.

— Lis ceci, reprit Serge en ouvrant de nouveau l’enveloppe et en tendant à Noël la feuille écrite.

Celui-ci courut rapidement à la signature :

— Edmond Dantès, comte de Monte-Cristo, s’écria-t-il.

V

À L’ŒUVRE

D’un rapide coup d’œil, Noël avait parcouru cette feuille qui, on s’en souvient, portait en tête ces mots significatifs :

— Ceci est mon testament.

Puis, plus bas, en gros caractères, cette énonciation éblouissante :

— Six cents millions.

Houdas dévorait cet écrit ; l’ayant achevé, il en recommença la lecture.

Ses pommettes s’enflammaient, un feu éclatant brillait dans ses yeux.

— Eh bien ? demanda Serge de sa voix calme.

Soudain Noël eut un geste de colère :

— Mais il n’y a là qu’une absurde mystification ! s’écria-t-il.

— Une mystification ? et pourquoi !

— Six cents millions ! Est-ce qu’un homme a jamais possédé six cents millions ?

— N’avez-vous jamais entendu parler du comte de Monte-Cristo ?

— Si fait, comme tout le monde. Mais qui prouve même qu’il ait jamais existé ? C’est un héros né tout entier dans l’imagination d’un grand romancier…

— Ne dites pas cela. Au temps où j’arrivai en France, ce héros – comme vous l’appelez – m’intéressait singulièrement. Le procureur du roi Villefort, le banquier Danglars, le pair de France étaient, j’en ai acquis la preuve, des noms réels. Enfin, parmi les survivants de cette époque, plus d’un viveur sexagénaire se rappelait fort bien l’avoir rencontré, quelques-uns même lui avaient parlé…

— C’est possible, fit Houdas, qui rêvait.

— Enfin il n’est pas douteux que Monte-Cristo eut un fils, né de son mariage avec la Grecque Haydée. À la suite d’une aventure tragique, ce jeune homme, qui se nommait Espérance, fut assassiné, dit-on, par Benedetto, le fils adultérin de M. de Villefort et de Mme Danglars. Mais son cadavre disparut, et depuis lors personne n’a plus entendu parler du comte.

— La notoriété de ces aventures a pu justement donner l’idée à un mystificateur de rédiger ce testament, de le jeter à la mer, comptant que quelque naïf le trouverait un jour…

— La supposition est spécieuse. Mais je puis y répondre…

— Comment ?

— En vous donnant une preuve absolue de l’authenticité de ce testament…

— Une preuve !

— Vous m’avez dit, n’est-il pas vrai, que vous avez été forcé de vendre l’hôtel d’Offemont ?

— C’est exact…

— Je suppose cependant que, tout en livrant au marteau du commissaire-priseur les meubles et les objets d’art, il en est que vous avez conservés…

— Oh ! fort peu de chose, je l’avoue. J’avais un peu perdu la tête, comme vous pouvez bien le deviner…

— Soit. Mais encore ce… peu de chose, qu’était-ce donc ?

— Des armes que vous voyez ici, quelques petites toiles…

— C’est tout.

— Oui, il me semble… à moins que vous ne vouliez parler de quelques liasses de papiers…

Serge eut un cri de joie :

— Des papiers ! justement ! Dans la précipitation du départ, j’avais laissé dans mon bureau un assez grand nombre de lettres, formant des paquets soigneusement ficelés… Les avez-vous ?

— Oui.

— Où cela ?

— Dans une armoire de la pièce voisine.

— Allez… allez les chercher ! mon ami ; je savais bien que le sort ne serait pas toujours contre nous…

— Que voulez-vous dire ?

— Vous le saurez dans un instant. Mais hâtez-vous donc ! Vous ne voyez donc pas que je meurs d’impatience.

Noël obéit. S’étant éloigné un instant, il revint, portant sous son bras plusieurs liasses de papiers.

— Disposez cela par terre, sur le tapis, ordonna Serge d’une voix fiévreuse.

Puis, au moment d’y porter la main, il releva la tête vers Houdas :

— Ah ! c’est que tu ne comprends pas, ami. Depuis le jour où le testament m’est tombé entre les mains, une pensée m’obsède… celle-là même que tu as formulée. Si ce testament était faux !

— Eh bien ! vous avez parlé d’une preuve…

— Elle est là… elle doit être là ! mais, malgré moi, mes mains tremblent. Allons ! comte Soïloff, s’écria Serge avec une sorte de colère, est-ce que tu es plus faible qu’un enfant ?

Il prit une à une les liasses, pâle, ayant au front des gouttes de sueur.

Tout à coup il poussa un cri de joie.

— Voilà ! fit-il. Je t’ai dit qu’à mon arrivée en France ce Monte-Cristo m’avait beaucoup intéressé. J’étais curieux, d’ailleurs, de connaître les hommes dont le nom avait été sur toutes les lèvres ; il me plaisait aussi d’avoir d’eux quelque souvenir. Quand je ne pouvais me procurer, à prix d’argent, quelque objet leur avant appartenu, je me contentais d’un autographe…

— Et vous avez un autographe de Monte-Cristo !

— Le voici ! fit Serge d’un accent de triomphe.

Puis il ajouta d’une voix vibrante d’enthousiasme :

— C’est la même écriture, c’est la signature ! le testament est vrai.

Noël avait pris l’autographe à son tour. Ce n’était rien, deux lignes tout au plus. Une invitation adressée à Maximilien Morel.

Écriture bien reconnaissable, grosse, nette, sans aucun ornement, démontrant le caractère ferme, énergique, sévère même.

Houdas se taisait, ayant pâli, lui aussi.

Il avait rapproché le billet du testament, et, courbé, l’étudiait à la lumière de la lampe.

Non ! non ! le doute était impossible !

Ce testament était écrit tout entier de la main du comte de Monte-Cristo !

Mais alors ces six cents millions !…

Trente millions de rente !

Cela existait ! cela était réel ! Noël se sentit chanceler. Il dut s’appuyer à un fauteuil pour ne pas tomber…

Six cents millions ! C’était un chiffre à vous rendre fou !

Est-ce qu’au premier moment on peut se rendre compte de ce qu’il représente de puissance, de joies, de rêves réalisés !

Plus d’un demi-milliard !

Et les deux hommes, que la même pensée saisissait, – mais en des sens bien différents, – étaient là, immobiles, haletants, saisis d’une émotion qui les prenait à la gorge.

Serge se laissa tomber à genoux, et, les mains jointes, murmura :

— Ô ma mère ! ô ma patrie !

Noël l’entendit, et brusquement, n’étant pas maître de lui-même :

— Que dites-vous là ! s’écria-t-il. Pensez-vous donc à gaspiller ces trésors !

Il s’arrêta sous le regard étincelant de Serge.

— Oh ! tais-toi ! s’écria le Russe. As-tu bien lu ce testament ? Écoute !

Il prit le testament et prononça à voix haute les phrases qu’y avait tracées la plume de Monte-Cristo :

« L’homme est sur cette terre pour y accomplir une mission sociale. À celui qui trouvera ce testament, je ne lègue ce trésor que pour le bien ! Et quelle œuvre plus grande que la libération de millions d’hommes ! »

Il étendit la main avec un geste solennel :

— Comte de Monte-Cristo, reprit-il, dors en paix dans la tombe. Ton trésor est tombé entre des mains honnêtes, et les ordres se sont adressés à un homme de cœur. Oui, pour le bien ! pour l’humanité !

Noël n’écoutait plus. Que lui importaient toutes ces phrases !

Une seule idée le hantait. Six cents millions ! et ce trésor appartenait à Serge Soïloff.

S’il le tuait !

Le Russe l’avait dit. Nul ne savait son retour… on le croyait à jamais disparu.

Et la tentation mauvaise était si forte que, lentement, sa main se glissait vers une arme pendue là, à une panoplie…

— Maintenant que tu ne peux plus douter, s’écria Serge, à l’œuvre. Car rien n’est encore fait !

À cet éclat de voix, Noël tressaillit, s’éveillant comme d’un rêve. Il balbutia quelques mots.

— Voyons, ami, du calme ! Oh ! je comprends ton émotion, dit Serge. Car, tu le sais bien, ce trésor t’appartient comme à moi.

« Tu as la passion de la science. Quel levier entre tes mains !

« À nous deux, nous changerons l’axe du monde ! Mais ces millions il faut les conquérir…

— Les conquérir ! Ah ! oui…

— Monte-Cristo nous a légué une énigme… À nous de la déchiffrer. Prends cette feuille de papier blanc, Noël Houdas, et demande à ta science le secret du trésor…

Disant cela, il remettait sous les yeux du docteur la feuille blanche qu’il lui avait présentée tout d’abord.

— Relisons encore le testament, dit-il : « Je lui lègue une énigme. Je veux qu’il ait, par la difficulté des recherches, le temps de réfléchir, et peut-être en viendra-t-il à ce qui est mon désir intense, à jeter au feu testament et feuille blanche. Et, oublieux de ce rêve, il laissera à jamais oubliées les richesses qui peut-être lui auraient donné la mort. » Que dis-tu de tout cela, Houdas ?

Le docteur avait repris son sang-froid.

C’était vrai, pourtant, que rien n’était fait, que tout était à faire ? À quoi bon tuer Serge maintenant ?

— Vous avez raison, comte, dit-il d’une voix redevenue calme. Donnez-moi ce papier et raisonnons.

— J’écoute.

— Ce papier, reprit Houdas, en l’examinant attentivement, est ce qu’on appelle du papier de Hollande, très épais, très fort.

Il le plaça entre son œil et la lumière de la lampe.

— Il est opaque et ne laisse voir par transparence aucun caractère.

— Ne penses-tu pas comme moi que des caractères ont pu y être tracés avec une de ces encres chimiques qui n’apparaissent que sous l’action de certains réactifs ?…

— C’est ce qui me semble probable. Et pourtant…

— Pourtant !

— Cette hypothèse est si naturelle que sa simplicité même m’effraie. Un homme comme Monte-Cristo, qui était lui-même un savant de premier ordre, ne doit pas avoir employé un moyen aussi enfantin.

— Qui sait ?

— Oh ! je ne repousse pas complètement la supposition, seulement je doute qu’elle soit juste.

— Il est facile de la vérifier…

— Ne hâtons rien, dit Houdas. Rien n’est plus fragile que cette feuille de papier. Une tentative maladroite pourrait la détruire…

— Oh ! ne parle pas de cela !

— Elle vaut peut-être six cents millions !

— Elle vaut pour moi la liberté du monde slave !

— Raison de plus, fit Houdas avec un sourire demi-ironique, pour procéder avec la plus grande prudence.

— Tu es le maître. Agis à ta guise. J’ai confiance en toi…

— Et vous avez raison. Étendez-vous là, sur ce canapé, ne me parlez pas, et laissez-moi réfléchir.

Disant cela, Noël était allé s’asseoir à son bureau.

De chaque côté de lui, il avait placé une lampe.

La feuille blanche au milieu.

Et les deux coudes sur la table, les mains soutenant sa tête, Noël l’examinait avec attention. Toute sa force cérébrale passait dans ses yeux.

Seulement ces mots : six cents millions ! tracés en caractères de feu, semblaient jaillir de la page immaculée et troublaient la netteté de la vision.

Il se leva, alla se plonger le visage dans l’eau ; puis revint, imposa silence à Serge, qui ne le quittait pas du regard.

Et il se mit à travailler.

Certes il n’était pas de système cryptographique qui fût inconnu à Noël Houdas. Il connaissait aussi bien qu’Edgar Poe les procédés de l’antiquité, la dépêche écrite sur la tête rasée d’un esclave dont on laissait repousser les cheveux ; la scytale, bande d’étoffe sur laquelle des caractères étaient tracés, mais qui ne pouvait être déchiffrée qu’après avoir été roulée sur un rouleau de grosseur exactement égale à celle qui était aux mains de l’écrivain.

Que de méthodes ! Nous avons l’interversion des lettres ; l’a représenté par le p, par exemple, le b par le q, le c par l’r. Nous avons ainsi l’entente première entre deux correspondants, possesseurs du même livre, et qui se servent des lettres dans l’ordre où elles se trouvent, à une page convenue d’avance. L’ancien télégraphe n’était qu’une méthode cryptographique.

Tout le monde a entendu parler des grilles, feuilles de carton découpées qu’on applique sur une page écrite et qui ne laissent voir que les seules lettres dont la réunion forme la phrase à lire.

Mais tous ces systèmes, quels qu’ils soient, reposent sur une base première.

Pour qu’on puisse les appliquer, il faut qu’il y ait quelque chose d’écrit.

Or ici, rien, absolument rien.

Avant d’aborder la question des encres sympathiques, qui lui paraissait inapplicable, Noël pensait à autre chose.

Maintenant, dans la préoccupation à laquelle il était en proie, il parlait haut.

— Le papier de Hollande, dit-il, laisse sentir aux doigts des grains nombreux. Peut-être est-ce dans la disposition de ces grains qu’il faut chercher la solution du problème.

« Par exemple, la pâte du papier, non encore solidifiée, aurait été soumise à la pression d’un moule, aux gravures d’une délicatesse excessive.

« Pour constater cet état, il faut la loupe… Essayons.

Il se leva, alla prendre dans son armoire une lentille puissante et l’appliqua sur le papier, l’éloignant et la rapprochant tour à tour.

Les grains du papier, démesurément grossis, apparaissaient irréguliers, formant des hauteurs et des creux, des lignes qui se croisaient.

Après l’avoir examiné longuement, Noël prit une autre feuille de papier et la soumit à la même investigation.

La granulation semblait la même. Rien de spécial dans la feuille mystérieuse.

Serge le contemplait de ses yeux grands ouverts, attendant toujours l’Eurêka décisif.

Mais Noël secouait la tête ! Non, ce n’était pas cela.

Pourtant, la plume à la main, il copiait avec une suprême habileté de main la disposition principale des points les plus saillants.

Puis il réunissait les points par des lignes.

De ce travail, il ne résultait qu’un enchevêtrement de lignes, ne présentant non seulement aucun sens immédiat, mais encore aucune apparence de régularité.

Il ne se décourageait pas, recommençant continuellement, effaçant, raturant, surchargeant, mais arrivant toujours à la même conclusion :

— Je fais fausse route.

Il y eut un silence. On eût entendu battre le cœur des deux hommes.

— Essayons de la chaleur, dit Noël.

— Prends bien garde ! si tu allais brûler le papier !…

— Sois sans crainte. Si des caractères ont été tracés là avec une substance chimique, le moyen le plus simple est d’employer la chaleur. Je prendrai toutes les précautions nécessaires.

Avec un soin minutieux, Noël disposa un appareil de la plus grande simplicité, dont le but était de placer la feuille de papier sous une sorte de cloche qui serait échauffée de l’extérieur au moyen d’une flamme de gaz oxhydrique.

Les préparatifs furent longs. Ils ne parlaient ni l’un ni l’autre.

— Venez auprès de moi, dit Noël à Serge. Tenez vos yeux fixés sur ce thermomètre. Veillez à ce que l’accroissement de la chaleur soit très lent. De plus, pour éviter jusqu’à la torsion des fibres du papier, je ne dois pas monter au-dessus de quarante degrés…

— Assez. Je vous ai compris.

Armé d’une vessie pleine de gaz oxhydrique, qu’il pressait sous son bras, et dont il dirigeait la flamme, lancée au moyen d’un chalumeau, Houdas échauffait l’appareil.

De sa voix nette, avec la fermeté d’accent d’un chef qui a conscience de sa responsabilité, Serge ordonnait le ralentissement du jet de flamme.

Qui aurait vu ces deux hommes courbés, attentifs, eût cru assister à quelqu’une de ces scènes du moyen âge, où les alchimistes recherchaient le grand œuvre.

— Assez ! cria Serge.

Noël ouvrit l’appareil, y prit la feuille de papier.

Elle était suffisamment échauffée, mais elle était complètement immaculée. Seulement, il fallait user de précaution pour la toucher, en raison du dessèchement qui en aurait pu déterminer le craquement.

Les deux hommes se regardèrent.

Le mystère prenait des proportions inquiétantes.

— Raisonnons froidement, dit Serge. Nous avons la preuve que ce testament est bien de la main du comte de Monte-Cristo.

— J’en conviens, et ne conserve à ce sujet aucun doute.

— Est-il possible de supposer que le comte de Monte-Cristo se soit rendu lui-même coupable d’une mystification ?

— Cela me paraît impossible : l’histoire de toute sa vie, son caractère, écartent cette supposition.

— Relisons ce testament, et voyons si, dans le sens des mots, qui sait même ? dans le placement des lignes, des lettres, il n’y a pas un sens caché qui nous échappe.

Houdas avait oublié tous ses soucis, toutes ses préoccupations. Il était saisi par le problème, ne voyait plus que lui, était enfiévré du désir de la solution.

Il ne songeait même plus aux millions.

Il redevenait le savant qui se heurte à une difficulté et qui veut en avoir raison à tout prix.

Ils prirent le testament ; d’abord ils le lurent à haute voix l’un après l’autre, se demandant si dans la juxtaposition de certains sons ils ne découvriraient pas une indication.

Puis, suivant du doigt chaque ligne, épelant, comme auraient fait des enfants, ils interrogeaient la forme même des lettres, la ponctuation, l’écartement des mots.

— Rien encore ! dit Serge. Et pourtant il faut que nous réussissions.

Il réfléchit un instant.

— Il est certaines substances chimiques, dit-il, qui, à ce que j’ai entendu dire du moins, se décomposent sous une lumière intense. Que penses-tu de cette idée ?

— Il me paraît bien difficile qu’une substance qui a résisté à la chaleur présente quelque modification sous l’action de la lumière. Cependant, il est certain que Monte-Cristo possédait des connaissances exceptionnelles. Il ne coûte rien d’essayer.

— As-tu ce qu’il nous faut ?

— Le magnésium fera notre affaire.

Avec du carton, Noël bâtit un cadre dans lequel il mit la feuille de papier.

Puis il la posa debout, contre des livres.

Il prit un fil de magnésium avec des pinces et l’enflamma.

Une lueur jaillit, aveuglante, subite.

Quand elle s’éteignit, tous deux se courbèrent vivement vers le papier.

Rien n’était apparu.

— En vérité, s’écria Noël, il ne nous reste plus qu’à revenir à la question des encres sympathiques. Mais véritablement je ne puis croire que le comte de Monte-Cristo ait employé ce moyen.

— Quelles sont tes raisons ?

— Elles sont fort simples. Quand deux personnes conviennent ensemble de se servir d’une encre, chacune d’elles sait exactement quel est le moyen à employer pour rendre les caractères visibles. Dans le cas contraire, elles seraient obligées d’essayer de cent moyens divers, et le papier courrait grand risque d’être détruit avant qu’on ait rien découvert.

— C’est vrai, dit Serge.

— Autre point. Les encres sympathiques se composent presque toutes de safran dissous dans de l’eau régale.

« On compose ainsi, par addition de diverses substances, des encres de diverses couleurs, verte, pourpre, rose. Or, pour que les traces apparaissent, il suffit d’exposer le papier à la chaleur.

— C’est ce que nous avons fait.

— Une autre encre se peut composer en dissolvant du bismuth dans de l’acide nitrique. En écrivant avec cette encre, les caractères seront invisibles. Exposés à la vapeur de l’alcali et de la fleur de soufre, ils apparaissent en noir. Malgré mon incrédulité, je veux bien essayer.

L’expérience fut tentée. Une feuille de papier fut imbibée de la dissolution, et la feuille blanche tenue au-dessus. Les vapeurs se dégagèrent. Rien.

— Toutes les dissolutions acides, reprit Noël, tels que les jus de citron, de cerise, d’oignon, sont des encres sympathiques invisibles à froid. Mais la chaleur brute les fait apparaître en noir.

« Il est bien d’autres combinaisons. Par exemple, écrivez sur du papier un peu fort, tel que celui-ci, avec une dissolution d’acide sulfurique auquel vous aurez ajouté un peu d’acide nitrique. Laissez sécher. Puis passez sur la feuille avec un pinceau de poils doux un peu d’infusion de noix de galle. C’est avec ces deux liqueurs que se compose l’encre. L’écriture apparaîtra en noir. Mais le vitriol laisse des traces que la loupe m’aurait révélée. Donc, ce n’est point cela.

« D’ailleurs, l’acide, à la chaleur, aurait corrodé le papier.

« On peut encore écrire avec de l’alun. En trempant le papier dans l’eau, les traces d’alun resteront blanches, tandis que le papier prendra une teinte plus brune.

« Enfin, en écrivant avec de l’acétate de plomb, on fait apparaître l’écriture en exposant la feuille à des vapeurs d’hydrogène sulfuré.

« Vous voyez, mon cher Soïloff, que ce serait folie à nous que de nous arrêter à cette hypothèse. Si nous nous décidions à soumettre cette feuille de papier à des essais dans lesquels nous emploierions successivement la noix de galle, l’eau, l’acide sulfhydrique, nous risquerions fort de n’avoir plus entre les mains qu’un débris informe.

— Et comme tu le disais très justement, appuya Serge, il est absurde de supposer que Monte-Cristo ait admis la possibilité d’essais aussi nombreux.

— Cependant, s’écria Noël avec colère, il y a là une fortune colossale !… et je ne trouve rien ! Malédiction !

— De la patience, ami. Voici plus d’une année que ce papier est là, contre ma poitrine. Il me brûlait la peau, il me semblait parfois qu’il allait disparaître. J’avais peur d’être volé. Eh bien ! j’ai résisté à tout… Cent fois le désir m’est venu de le jeter au feu, comme le disait Monte-Cristo lui-même. Mais l’espérance a retenu ma main. Aujourd’hui encore, j’ai une confiance absolue, complète ; je sais, je sens que là est tout notre avenir, la réalisation de tous nos rêves… Patience ! patience !…

— Soit donc ! dit Noël. Aussi bien voici le jour qui vient ; je me sens brisé. Jetez-vous sur ce canapé, Serge ; moi, dans ce fauteuil. J’essaierai de dormir… et demain, demain je reprendrai cette étude.

Et il s’écria avec une expression de défi encoléré :

— Et je réussirai, je le jure !

VI

COMME ON SE RETROUVE !

Laissons nos chercheurs à leurs expériences.

Deux jours après les scènes que nous venons de raconter, le soleil se leva radieux sur Paris. L’été superbe éclairait à plein la grande ville toute blanche. Les femmes étaient jolies, il y avait des sourires dans l’air et de l’amour dans la buée chaude qui montait, enveloppant les édifices d’un nimbe léger.

Vers quatre heures, une fenêtre du Grand-Hôtel s’ouvrit et deux femmes se penchèrent sur le balcon, regardant de leurs yeux grands ouverts le va-et-vient de la foule.

— Oh ! que c’est beau, que c’est beau, Paris ! cria l’une en frappant ses deux petites mains l’une contre l’autre.

— Ne parle pas si haut, chère sœur.

— Laisse donc. Nul ne fait attention à nous. Vois comme tout le monde a l’air content. Quelle différence, hein ! avec là-bas ! et comme nous avons bien fait !

— Ne dis pas cela. Quelquefois j’ai des remords…

— Des remords ! Est-ce que tu n’es pas heureuse ? Eh bien ! je te conseille de te plaindre. Tu as le mari le plus charmant, le plus complaisant… si je n’étais pas une jeune fille qui ne doit rien savoir de ces choses-là, je dirais… le plus amoureux !

— Veux-tu bien te taire !

— Avec cela que je suis aveugle ! Georges t’adore comme une madone. Tu ne peux pas faire un mouvement, tu ne peux pas dire un mot sans qu’il se pâme d’admiration… Du reste, tu le mérites bien ; et cela me flatte, puisque nous nous ressemblons…

— Espiègle !

— Je compte bien être aimée aussi… et autant que cela ; seulement, j’ai le temps… moi !

— Oui, tu as le temps… tu n’es pas assez raisonnable, pas assez sérieuse… et tu oublies trop…

— Quoi donc !

— Tu oublies que nous avons été ingrates… que nous avons laissé là-bas…

— Papa et maman ! c’est d’eux que tu veux parler…

— Pauvre père ! je le répète… nous avons été bien ingrates. Car enfin il nous a toujours bien aimées…

— Sans expansion, c’est vrai, mais enfin, on ne se refait pas…

— Velika !

— Voyons, ne te fâche pas, ma belle Maxima !

— Je ne me fâche pas… mais cela me fait de la peine de t’entendre rire ainsi… Notre pauvre père a été appelé à Saint-Pétersbourg, et depuis ce temps nous n’avons pu savoir ce qu’il était devenu…

— Les méchants Russes l’auront mangé à la croque-au-sel !

— Oh ! Velika. C’est très mal. Je ne te reconnais pas. Tu n’étais pas sans cœur comme cela, autrefois…

Velika attira sa sœur dans ses bras et l’embrassa :

— Là ! là ! ne te fais pas de peine ! et ne me crois pas aussi féroce que les ours de notre pays… Tu ne peux pas supposer que je serais toute gaie, si papa et maman souffraient…

— Que veux-tu dire ? Tu sais donc quelque chose ?

— Peut-être…

— Et tu ne me dis rien. Oh ! parle vite… car je t’assure que je ne suis pas aussi heureuse que je le parais. Bien souvent, la nuit, je me réveille… et je pense à eux. Alors je m’accuse et je me sens le cœur gros…

— Allons ! voilà que tu vas pleurer ! je ne veux pas de cela d’abord… et quoique j’aie promis le secret…

— Un secret ! il y a un secret !…

— Je ne devrais pas parler…

— Je t’en prie !

Et à son tour, Maxima prit sa sœur par la tête, la baisant aux cheveux, la câlinant.

— Ah ! si tu me chatouilles… je suis désarmée. Eh bien ! écoute !…

Ce serait nous défier – impoliment – de l’intelligence de nos lecteurs que de leur nommer les deux personnages qui échangeaient en ce moment leurs confidences, si loin de Sourgout, des mines et des forçats.

Mais d’honneur, on aurait eu quelque peine à les reconnaître au premier coup d’œil.

Un an avait passé sur la tête des petites Potoleff. Et cette année n’avait été perdue ni pour la civilisation… ni pour l’accroissement de la race humaine.

Car il y avait dans la pièce où elles se tenaient une grosse nourrice, râblée en lionne, qui allaitait, de ses wallaces dodues, un superbe poupon rose…

Que Maxima fût changée, rien de plus simple, par conséquent. La jeune fille était devenue femme, elle s’était étoffée, comme on dit, et maintenant c’était une des plus charmantes créatures qui se pussent voir, modelée au mieux et ne ressemblant en rien à la plate petite personne que naguère maman Potoleff écrasait sous des corsets bourreaux.

Mais Velika – bien qu’elle n’eût point les mêmes raisons péremptoires de métamorphose – n’avait point voulu, sans doute par amour-propre, rester en arrière. Étant fort intelligente, elle avait compris bien vite ce je ne sais quoi – inexplicable – qui constitue la femme du monde. De la chrysalide russe, le papillon s’était dégagé, gracieux, brillant, et il ne demandait plus qu’à secouer ses ailes au grand soleil de la civilisation.

Il est vrai que, dans cette transformation des deux Potoleff juniores, l’art de la couturière avait lui aussi dit son mot.

Bref, c’étaient deux adorables femmes, ne demandant qu’à vivre, à aimer et à être aimées.

Elles étaient revenues s’asseoir sur un canapé, et, se tenant les mains, elles continuaient à causer :

— Il faut d’abord que tu saches, reprit Velika, que notre père t’a maudite…

— Oh ! mon Dieu !

— Ne t’émeus pas. Il était absolument dans son rôle. Mets-toi à sa place. Suppose que tu aies deux choses auxquelles tu tiennes plus que tout au monde… d’un côté deux filles charmantes… de l’autre une jolie collection de forçats… et qu’en un moment tout cela s’échappe, sans qu’il soit douteux que les charmantes personnes en question soient les complices de l’affaire. Alors tu monterais sur tes grands chevaux, tu lèverais les bras au ciel et tu lancerais les anathèmes les mieux sentis. N’est-il pas vrai ?

— Comment peux-tu rire de cela ! Cela porte malheur, la malédiction des parents…

— Oui, quand ça dure. Mais il y a des malédictions bon teint et d’autres qui passent…

— Sois donc sérieuse, dit Maxima qui, malgré elle, ne pouvait s’empêcher de sourire.

— Eh bien ! la malédiction de papa était de mauvaise qualité… une vraie camelote… Voici donc, comme tu le sais, que notre bien-aimé czar, qui n’entend pas la plaisanterie, a immédiatement donné l’ordre au directeur de Sourgout de venir à Saint-Pétersbourg… et là, ni une ni deux, il a mis papa aux arrêts forcés avec sentinelle à sa porte, se réservant de lui choisir une aimable destination au Caucase ou ailleurs…

— Pauvre père !

— Attends donc. Tu vas voir comme ça finit bien.

« Papa et maman n’étaient pas contents et remuaient le ciel et la terre pour obtenir leur grâce. Mais l’excellent personnage qui préside aux destinées de la Russie faisait la sourde oreille. Ça pouvait se prolonger indéfiniment.

— Mais comment savais-tu tout cela ?

— Ah ! voilà… mon petit doigt… Non, j’aime mieux tout te dire. Est-ce que tu crois que ton mari n’avait pas remarqué ta tristesse ? Tu ne lui parlais pas par discrétion, parce que tu aurais eu l’air de lui faire des reproches qu’en somme il ne méritait pas. Car il n’est pas bien sûr que ce soit lui qui t’ait enlevée…

— Oh ! Velika… tu me rappelles que je devrais rougir…

— Ça n’en vaut pas la peine. Mais Georges m’avait parlé, à moi… et d’accord avec son ami Gordon, il s’était mis en tête de tirer nos parents d’affaire… et je ne sais pas comment ils s’y sont pris… mais, un beau jour, papa et maman se sont trouvés en Galicie…

— Sauvés !

— Parfaitement… Quand j’ai vu cela, j’ai pris ma plus belle plume et j’ai écrit une lettre… Oh ! une lettre ! je me précipitais à leurs pieds, j’implorais leur miséricorde… C’était d’un pathétique…

— Et père a répondu ?

— Rien du tout d’abord. Ça n’était pas pour faire des économies de port de lettre, mais par dignité. J’ai récrit… Papa était à Cracovie. Il m’a envoyé sa malédiction… par lettre recommandée. Je l’ai aussi dans un tiroir de peur qu’elle ne se perde, et puis j’ai attendu un mois…

— Mais hâte-toi donc, tu me fais mourir d’impatience…

— Laisse donc. Je le ressusciterai. J’ai re-récrit… Cette fois-là, j’ai reçu, toujours par lettre recommandée, une litanie de reproches… Quatre grandes pages… Filles dénaturées, opprobre de votre sexe, etc. J’ai mis les injures avec la malédiction, sous la même clef. Seulement papa était à Budapest… il y avait progrès. Et comme ça depuis un an, petit à petit… il est venu jusqu’à Vienne… Puis à Stuttgart… Il y avait toujours entre nous échange de lettres… toujours recommandées… mais de moins en moins farouches… Enfin…

— Enfin ?

— Un beau jour, je lui ai écrit : « Papa, si vous ne retirez pas votre malédiction, si vous ne me faites pas des excuses pour les choses désagréables que vous nous avez envoyées, je ne vous dirai pas quelque chose qui vous ferait bien plaisir si vous le saviez… »

— De quoi donc voulais-tu parler ?…

— Attends !… il y a eu beaucoup de pourparlers… Oh ! ce que nous avons fait gagner d’argent à la poste !… Il a d’abord retiré opprobre… et puis, huit jours après, filles dénaturées… Pour la malédiction, ç’a été plus dur… Mais il avait tant envie de savoir ce que j’avais à lui dire… Il avait bien essayé de me tromper, me disant : « Parlez d’abord, fille coupable, et je retirerai après ! » J’ai répliqué : « Retirez d’abord, père aimé, et je parlerai après… » Il a fallu qu’il en passât par là…

— Et il a retiré !…

— Tout simplement… tiens !

Et Velika mit une lettre sous les yeux de sa sœur. Elle ne contenait que ces simples mots, en russe :

« Il n’y a plus de malédictions… Je vais à Strasbourg. J’attends. »

— Et que lui as-tu dit ?…

— Je lui ai télégraphié tout simplement : « Papa, il y a un petit Potoleff qui a un mois… »

— Oh ! quelle bonne idée tu as eue là !…

— Tu ne m’en veux plus, maintenant ?…

— Mais lui… qu’a-t-il répondu ?…

— Ceci : « Je prends le train ! »

— Et quand cela ?

— Il y a une heure que j’ai reçu la dépêche…

— Montre, montre vite !

Et, saisissant la dépêche, Maxima l’embrassa.

— Tu vas t’abîmer les lèvres, fit Velika. Attends donc… tu embrasseras père lui-même.

— Quand arrive-t-il !

— Demain matin il sera ici…

— Ah ! sœur, chère sœur, que je serai heureuse ! Et Georges sait cela ?…

— Mais oui, c’est lui qui m’a conseillé tout le temps…

— Il me semble que je l’aime une fois plus…

— Cela te regarde… moi, ma chère Maxima, j’ai l’âme forte et je suis patiente… donc, demain matin, à la première heure, nous irons à la gare au-devant de Potoleff père et mère… Mais jusque-là, il faut passer le temps… il fait un soleil superbe. Nous sommes à Paris depuis trois jours… j’ai entendu dire qu’il y avait quelque part un bois de Boulogne superbe… tu vas avoir la bonté de donner des ordres de ta voix de reine… et de commander une voiture… et voilà !…

— Mais Georges est absent… je ne sais…

— Si tu peux sortir sans lui ? Je réponds de tout ; nous avons un cavalier… le petit Georges…

— Je suis si contente que je ne puis rien te refuser…

Georges Lewal, l’heureux époux de la petite Potoleff, devenue fort jolie femme, n’était arrivé à Paris que depuis quelques jours.

Sir Gordon était resté à Londres, auprès de Véra, attendant que la jeune Russe, qu’il adorait, se décidât à accepter son nom.

Or, à cette heure même, Georges était fort occupé à chercher le nid où il cacherait ses amours. Il lui fallait un hôtel moins luxueux que charmant : mais de plus il était nécessaire qu’il fût flanqué d’un pavillon assez éloigné de l’habitation principale.

Pourquoi ? Eh ! parbleu, en raison de l’arrivée prochaine des Potoleff père et mère.

Georges comprenait toutes les expansions de l’amour filial. Il avait prêté complaisamment les mains à cette réconciliation sentimentale.

Mais de là à avoir continuellement l’ex-gouverneur et sa moitié sur le dos, ah ! non, les plus robustes vertus ont leurs limites.

Donc, il remuait tout Paris pour y découvrir la maison rêvée ; ce n’est pas mince affaire que de faire meubler et capitonner un lit, que d’organiser le personnel, l’écurie, les voitures…

Ceci explique comment, pour le moment, Maxima et sa sœur en étaient réduites à envoyer quérir une voiture chez le loueur.

Dix minutes plus tard, bien installées dans une Victoria, les deux sœurs montaient les Champs-Élysées au grand trot de deux chevaux de race, conduits par un de ces cochers qui ont vu le jour aux Batignolles, mais qui se donnent des allures d’Anglais.

Charmante promenade, à tout dire.

Maxima, toute ravie de la confidence qui lui avait été faite, était rose et fraîche. Velika, toujours rieuse, lardait les passants de ses railleries à mi-voix.

Le hight-life n’avait pas encore quitté Paris. On daignait jouir du soleil de France, tout en répétant de temps à autre :

— On ne reste pas à Paris par un temps pareil.

De fait, on y était, et c’était spectacle merveilleux que cette longue avenue – que l’Europe nous envie bien plus que notre administration – noire de voitures, égayée par la couleur vive des ombrelles.

Au lac, ce fut une fête pour les deux sœurs.

Elles ne connaissaient encore que le Rotten-Row d’Hyde-Park qui est à notre Bois ce que serait une poupée en bois à une jolie femme.

Aussi étaient-ce des enchantements que parfois Velika manifestait un peu trop bruyamment.

Du reste, les deux sœurs faisaient sensation.

Leur beauté n’était pas commune. Et elles n’avaient pas l’air de cocottes, point à noter.

Plus d’un cavalier était revenu sur ses pas pour les admirer.

Mais il en était peu qui méritassent grâce aux yeux de Velika qui – ô sacrilège ! – leur trouvait l’air bête.

— Oui, regarde-moi bien, murmurait-elle quand quelque pschutteux fixait sur elle son monocle, ce n’est pas encore toi qui épouseras la petite Velika !

— Tais-toi donc ! répétait sa sœur qui avait une peur folle qu’on l’entendit.

Sept heures sonnaient quand les deux sœurs se décidèrent à regagner Paris. C’était le moment du grand défilé. À la place de l’Étoile, l’encombrement était tel qu’il devenait impossible d’avancer autrement qu’au pas.

Le cocher – à l’air anglais – maugréait entre ses dents. Il était pressé, ce garçon. Peut-être avait-il quelque rendez-vous qui le talonnait. Toujours est-il qu’après avoir maronné assez longtemps entre les dents, il saisit ou crut saisir l’instant où une éclaircie se faisait dans la file des voitures, et enveloppant ses chevaux d’un savant coup de fouet, il les lança en avant.

Tout alla bien pendant quelques secondes.

Mais voici que devant lui un superbe landau découvert dans lequel se trouvaient trois dames, conduit par un de ces cochers lourds et seigneuriaux qui font l’admiration des badauds, fit demi-tour, après que le cocher eut levé son fouet en signe d’avertissement.

— Ah ! tu m’embêtes ! grogna le cocher de louage.

Et il poussa ses chevaux pour passer devant le landau.

Le mouvement avait été mal calculé.

Le timon du landau frappa en plein la caisse de la voiture dont les chevaux se cabrèrent, reculant, rejetant la voiture sur la chaussée.

Là elle rencontra un arbre, il y eut une pression violente, et la voiture, perdant l’équilibre, versa, jetant nos deux amies par-dessus bord.

Mais Velika et Maxima n’étaient pas femmes à s’effrayer pour si peu.

Elles avaient vu le danger, et avaient sauté à terre.

Mais au même instant un cri douloureux s’éleva. Une voix d’homme lança une exclamation sonore et désolée.

Auprès de l’arbre qui avait causé la catastrophe, une chaise avait été renversée, mais, comme dirait Gavroche, une chaise garnie ; et quelque chose gisait à terre, criant et se débattant.

Et voici que Velika s’écria :

— Écoute donc, sœur, c’est un Russe !

VII

LE MUTILÉ

Le landau s’était brusquement arrêté, et les trois dames qui l’occupaient étaient rapidement descendues, se dirigeant vers le blessé.

— Ah ! le pauvre homme, s’écria Velika.

En effet, celui qui était étendu à terre, faisant d’impuissants efforts pour se redresser, était bien le plus malheureux infirme que l’on pût s’imaginer.

De ses deux jambes, l’une manquait, l’autre se terminait par un moignon de bois. Il n’avait qu’un bras. Les béquilles, brisées, étaient dans la poussière.

— Le malheureux ! répétait Velika qui, ayant passé ses petits bras autour de ses épaules, faisait de vains efforts pour le redresser.

Le cocher du landau était descendu – tandis que l’autre, profitant de l’inattention de la foule qui se pressait autour du blessé, fouettait ses chevaux et partait à toute bride – et, avec une vigueur peu commune, il avait soulevé le misérable, qu’il portait sur ses bras comme un enfant.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-ce que nous allons faire ? demandaient les deux jeunes Russes.

L’une des trois dames, la plus âgée, dit :

— Mesdemoiselles, si vous le permettez, je ferai transporter cet homme chez moi… à deux pas, rue de Tilsitt. On lui donnera les premiers soins, et on saura de lui quel est son nom et où il demeure…

— Mais vous ne le comprendrez pas, madame… Il parle russe, peut-être ne sait-il pas le français…

— Vous êtes Russes, mesdames ! s’écria l’une des deux jeunes dames du landau en s’avançant rapidement.

— Oui, mademoiselle.

— Oh ! venez, je vous en prie ! aussi bien, après une pareille secousse vous avez vous-même besoin de repos…

— Ce n’est pas cela, dit Maxima, mais l’accident est arrivé par la faute de notre cocher. Nous n’avons pas le droit d’abandonner ainsi ce malheureux. Donc, puisque vous le permettez, nous l’accompagnerons jusque chez vous.

L’accord étant ainsi fait, les cinq dames marchèrent de compagnie jusqu’à la rue de Tilsitt, le cocher allant devant, très grave et paraissant très fier de son fardeau.

La foule suivait.

Il n’y avait pas de sergents de ville, naturellement, mais aussi fort heureusement, puisque leur intervention n’eût fait que compliquer la situation.

Du reste, la route ne fut pas longue. On s’arrêta devant un hôtel que nos lecteurs connaissent bien, celui de la comtesse de Pierreval.

Les portes s’ouvrirent toutes grandes devant le cortège et se refermèrent sur la foule qui se dispersa.

Marthe, par une sorte d’intuition, avait pris le bras de Velika, tandis que Juliette soutenait Maxima un peu pâle, et qui paraissait affaiblie.

On arriva dans un grand salon du rez-de-chaussée.

Le blessé – ou du moins celui qu’on supposait tel – fut soigneusement étendu sur un canapé.

C’était un personnage plus que bizarre, presque effrayant. Aux mutilations déjà signalées, il fallait ajouter une effroyable balafre qui lui coupait le visage en deux. Le bandeau qui couvrait la cicatrice s’était détaché, et l’homme avec ses cheveux rouges dressés sur son front, avec sa bouche tordue, était hideux à voir.

Et pourtant, comme il revenait à lui, et ouvrait les yeux, il y eut sur cette physionomie une telle expression de douceur et de bonté que Velika, quittant brusquement le bras de Marthe, s’élança vers lui, les larmes aux yeux, s’écriant en russe :

— Soyez tranquille ! vous êtes chez des amis.

Entendant sa langue natale, l’homme fit un effort pour sourire. Puis il dit dans la même langue :

— Oh ! je n’ai pas peur, puisque vous êtes là, cher petit ange !

Mme de Pierreval dit à un de ses domestiques :

— Allez chercher le médecin.

— Lequel, madame ?

— Oh ! nous n’avons pas le temps d’attendre. La rue de la Chaussée d’Antin est trop loin. Le premier venu, près d’ici.

— Voulez-vous boire ? demanda Velika.

— Oui, oui ! de l’eau… voilà tout.

Marthe s’empressa d’aller chercher ce qui était demandé.

Juliette s’était approchée de l’inconnu, et, penchée sur lui, elle le regardait avec attention.

— Amie, demanda-t-elle à Velika, cet homme est Russe ?

— Oui, mademoiselle, répondit-il lui-même.

— Vous savez donc le français ?

— Oh ! un peu… il y a déjà longtemps que j’habite Paris…

— Comment vous appelez-vous ?

— Yvan Boboff.

— Mais comment êtes-vous là ? Vous ne pouvez marcher…

— Si fait… je me traîne. Et puis… on m’aide…

— Vous avez des parents, des amis !…

Une expression d’indicible souffrance se peignit sur le visage du malheureux Yvan :

— Des parents… des amis… non, je n’ai personne. Je suis seul, bien seul maintenant…

— Mais comment vivez-vous ?

— Je ne vis pas… Si vous saviez ! J’avais un maître… que j’aimais, oh ! de tout mon cœur. J’étais heureux auprès de lui… Un jour, on est venu me l’enlever… Il est parti… pour le pays, là-bas. Il allait combattre pour nous, pour les pauvres, pour les misérables… Je ne l’ai plus revu. Ils me l’ont tué !… Oh ! je sais, je sens qu’on l’a trahi !

Et, avec un élan de rage, Yvan leva dans l’air son bras mutilé.

À ce moment, le domestique rentrait, précédant un personnage à cravate blanche et au nez en pointe de couteau qui s’avançait, fort obséquieux, estimant fort l’honneur d’être appelé chez Mme la comtesse de Pierreval.

Il regarda le tronçon d’homme et eut peine à réprimer un soubresaut.

— Veuillez me laisser seul avec le malade, dit-il d’un air grave.

— Oh ! soignez-le bien ! s’écria Velika. Nous l’aimons tout à fait.

Le docteur s’inclina plus bas encore.

L’examen dura cinq minutes à peine. Il rouvrit la porte.

— Mesdames, dit-il, vous pouvez vous rassurer. Cet homme est fort comme un chêne. Quelques heures de repos, et il n’y paraîtra plus. Il suffira de lui faire prendre une potion calmante dont je vais vous donner la formule.

Marthe et Velika s’empressèrent de lui avancer une table, avec plume, encre et papier.

Il griffonna quelques mots, puis se disposa à sortir.

— Veuillez me laisser votre adresse, monsieur, dit Mme de Pierreval. Je vous serais fort obligée de revenir demain matin.

Le médecin eut un sourire béat. Il n’en espérait pas tant et avait au fond du cœur une grosse peine de n’avoir pas trouvé le patient plus démoli.

Il remit sa carte et disparut après force salutations.

Quant à Yvan, il s’était commodément installé sur son canapé et paraissait tout à fait remis.

— Madame, dit Velika à la comtesse, laissez-nous vous remercier de votre complaisance et de l’hospitalité que vous voulez bien donner à celui que la maladresse de notre cocher a mis en péril. Nous permettez-vous de revenir demain prendre de ses nouvelles ?

— Certes, je vous prie à mon tour de ne pas oublier votre bonne promesse…

— Avant tout, il faut que vous sachiez qui nous sommes. Je suis Mme Georges de Lewal, mariée à un Canadien… arrivée à Paris depuis quelques jours seulement, et logée au Grand-Hôtel.

— Et moi, je suis Velika Potoleff, sœur de Maxima Potoleff-Lewal…

Les présentations s’achevèrent.

Marthe et Velika étaient déjà les meilleures amies du monde. Juliette et Maxima semblaient se connaître depuis vingt ans.

Les deux Russes s’approchèrent d’Yvan et lui tendant la main :

— À demain, mon ami ! lui dirent-elles.

Il les regarda de ses grands yeux bons et doux :

— Ainsi vous êtes Russes, dit-il ; est-ce que vous voudriez me permettre de vous adresser une question…

— Si nous le permettons !… demandez tout ce que vous voudrez…

— Est-ce qu’il y a longtemps que vous avez quitté le pays…

— Il y a un an à peu près…

— Et quelle partie de la Russie habitiez-vous ?

— Sourgout, en Sibérie…

— Oh ! l’horrible pays où on torture les patriotes ? dit-il avec un accent de colère.

Les deux sœurs sentirent un léger frisson passer en elles. Elles n’avaient rien oublié, et cette malédiction retombait sur leur père.

— Dites-moi, reprit Yvan après un silence, je voudrais savoir si vous n’avez jamais entendu parler… de quelqu’un, de l’homme qui m’aimait et que j’aimais… celui dont je vous disais quelques mots tout à l’heure…

— Comment se nommait cette personne ?

— Oh ! c’était un nom bien connu… il avait des ennemis, parce que c’était un courageux combattant…

— Dites, dites…

— Il se nommait… le comte Serge Soïloff !

Trois cris répondirent à ce nom.

Maxima et Velika le connaissaient, elles. Il avait été mêlé aux plus étranges aventures de leur existence.

Mais Juliette ?

Pourquoi, tout à coup, avait-elle pâli ? Pourquoi avait-elle été saisie d’un tremblement si violent qu’elle fût tombée, si sa sœur ne l’eût soutenue ?

— Juliette, ma Juliette ! s’écria Mme de Pierreval épouvantée, reviens à toi !… mon Dieu ? est-ce que ce serait encore une crise nouvelle ?

Mais Juliette, par un effort de volonté, se releva brusquement, et courant vers Yvan :

— Le comte Serge Soïloff, avez-vous dit ?…

— Oui, oui. C’était mon maître, l’homme le meilleur, le plus dévoué, le plus vaillant que j’aie jamais connu.

— Mais vous ne savez donc pas !

Elle s’interrompit, puis regardant les deux sœurs :

— Vous, madame, est-ce que vous ne pouvez pas répondre à la question que cet homme vous a adressée ?…

Velika baissait la tête et de grosses larmes s’échappaient de ses yeux. Maxima se taisait :

— Vous voyez bien ! vous savez tout… vous aussi !

Elle courut vers sa chambre, puis revint un instant après, tenant à la main une coupure de journal :

— Regardez, dit-elle, et dites-moi si cela est vrai. Le comte Serge Soïloff a été pendu… il y a deux ans, sur la place de la Forteresse, à Saint-Pétersbourg…

— Pendu ! s’écria Yvan. Oh ! les infâmes !…

Puis, comme si une pensée subite traversait son cerveau :

— Oh ! je le dis, je le sais… il a été trahi !… je retrouverai le misérable… je lui cracherai son infamie à la face… Oh ! mesdames, vous qui avez connu le comte Soïloff, mon maître, vous m’aiderez à démasquer le traître…

— Qui donc soupçonnez-vous ?

— Eh ! qui donc, sinon le parasite, le voleur qui vivait aux crochets de mon maître… l’homme qui lui a extorqué sa fortune, et qui, au moment même où le comte le comblait de bienfaits… lui volait sa maîtresse ?

Yvan, de ses yeux perçants, alors que nul ne se préoccupait de lui, avait vu Miguela se suspendre au cou de cet ami… Il avait tout deviné.

— Quel est le nom de ce traître ? demanda Juliette haletante ; car je vous jure que je vous aiderai à le punir…

— Son nom ! c’est le docteur Noël Houdas.

À leur tour, Mme de Pierreval et Marthe poussèrent un cri. Marthe se jeta dans les bras de sa mère en sanglotant.

— Oui, oui, reprit Yvan, cet homme est un lâche… et un criminel. Je le sais bien, moi. Le comte Soïloff lui avait dit : « Si je suis mort avant un an, tout ce que j’ai t’appartiendra ! » Et pour lui voler sa fortune, cet Houdas l’a vendu aux Russes qui l’ont assassiné !…

Il y eut un silence.

Tout à coup, Juliette s’approcha de sa mère, et s’inclinant devant elle :

— Mère, mon secret m’est échappé ! Il faut que vous sachiez tout… J’aimais le comte Soïloff !…

— Toi ! toi ! ma fille !…

— Oh ! à peine si ses mains avaient effleuré la mienne… je l’avais rencontré plusieurs fois dans le monde… et je l’avais trouvé si bon, si grand, si doux, qu’au fond de mon cœur j’avais juré que je n’appartiendrais à personne qu’à lui… et voilà que tout à coup il a disparu… puis un jour ces lignes sont tombées sous mes yeux. Ah ! comment je ne suis pas morte, je ne sais pas ! Mais j’ai tant souffert, tant souffert !…

— Oui, ma fille, ma chère enfant adorée, c’est cette horrible douleur qui avait provoqué les crises qui nous épouvantaient…

— Ces crises ! fit Juliette avec surprise. Je ne sais pas… oui, j’étais malade, c’est vrai. Quelquefois il me semblait que mon âme me quittait… que je n’étais plus sur la terre…

— Et je comprends alors ces paroles qui t’échappaient dans cette sorte de délire…

— J’ai parlé !

— Oui, de mort… de supplice !

Juliette tomba à genoux, la tête dans les mains, sanglotant.

— Mais, ma mère, dites-lui donc, s’écria Marthe, ce qu’elle a dit, lors de sa dernière crise…

— Je ne me souviens pas…

— Oh ! je n’ai rien oublié, moi… Rappelez-vous, ma mère. Tout à coup son visage s’est éclairci, et elle a dit : « Vivant ! sauvé ! il est vivant ! »

— J’ai dit cela ? demanda Juliette en relevant la tête.

— Je te le jure…

— Marthe dit vrai…

— Vivant ! il serait vivant ! reprit la jeune fille en portant ses deux mains à son cœur. Pourquoi ce mot ne m’effraye-t-il pas comme un mensonge ? Ah ! s’il était vrai…

L’exaltation de Juliette était telle que sa mère la considérait avec terreur. Mais Marthe souriait : elle comprenait, elle, qu’une joie profonde inondait l’âme de sa sœur, et que, quoi qu’on ait dit, la joie ne fait pas peur.

— Mais cet homme ! ce Noël Houdas ! s’écria tout à coup Juliette. Si c’était un traître, un infâme !

— Oh ! ne nous hâtons pas de le juger, répliqua vivement Mme de Pierreval. Pouvons-nous oublier avec quel soin, avec quel dévouement il a sauvé Juliette !…

— Le visage de cet homme m’a toujours épouvanté. Il porte au front le signe du mal…

— Oui ! oui ! s’écria Yvan qui suivait cet entretien avec un intérêt croissant, vous dites vrai. Il a le crime sur la figure…

— Encore une fois, dit Mme de Pierreval, ne le condamnons pas sans l’entendre. Ayons du calme. Le hasard nous a rapprochés, mes chers enfants, ajouta-t-elle en tendant la main aux deux jeunes Russes. J’espère que ces liens se resserreront… Mais pour le moment, ne faut-il pas nous quitter ?…

— Vous avez raison, dit Maxima pensive. Mon mari doit être dans une inquiétude…

— Allez donc. Demain nous nous reverrons ; jusque-là ce brave homme est mon hôte, soyez sûres qu’il sera bien traité. Demain nous étudierons profondément la situation : il faut se défier des entraînements trop prompts. Toi, ma Juliette, ton aveu t’a rendue mille fois plus chère à mon cœur, si cela était possible. Aie confiance. J’avais entendu souvent parler du comte Soïloff et je sais que c’était un homme d’honneur…

— Un héros ! un martyr ! affirma Yvan.

Juliette lui lança un regard de reconnaissance. Ah ! il pouvait être certain d’être soigné comme s’il eût été de la famille.

Maxima et Velika prirent congé des dames de Pierreval.

— On va vous reconduire, dit Marthe.

Des ordres furent donnés, et un instant après, le cocher les entraînait vers le Grand-Hôtel.

— Pauvre Juliette ! murmura Maxima. Je n’osais parler… Car nous savons, nous, que le comte Soïloff est mort…

VIII

LES ÉMOTIONS DE POTOLEFF

Il était près de huit heures quand elles arrivèrent à l’hôtel ; Georges était en proie à une mortelle inquiétude.

— Que vous est-il arrivé ! s’écria-t-il en serrant sa femme dans ses bras.

— Rien de grave, mon ami !

— Une voiture qui verse, dit Velika en riant, une aventure de roman.

— Petite folle ! vous n’êtes pas blessées au moins…

— Non certes. Mais ce n’était pas tout… nous avons un tas de choses à vous raconter…

— Moi aussi, reprit Georges. Et je demande la priorité. Car j’ai du nouveau à vous apprendre…

— À nous !

— Mais oui… mais il faut me promettre d’être bien raisonnables.

— Je le suis toujours, déclara Velika.

Mais Maxima avait regardé son mari dans les yeux, son visage s’était empourpré… et elle s’écria :

— Mon père… ma mère !

— Ah ! petite sœur, tu m’as trahi, fit Georges en souriant.

— Enfin… dites, dites, Georges ! Ils sont ici…

Georges alla à une porte, l’ouvrit…

Et maman Potoleff, oubliant toute dignité, s’élança dans la chambre, entourant de ses deux bras le cou de ses filles, qui pleuraient en sanglotant…

— Et papa ! et papa !

Or, papa Potoleff était, lui, dans l’autre pièce. Serré dans une redingote à brandebourgs qui allongeait encore sa haute taille, toussant des broum ! broum ! pour dissimuler son émotion, il se tenait raide, tourné vers la fenêtre sans bouger d’une ligne.

Mais Velika courut à lui, le prit par le bras, le fit tourner sur lui-même et lui dit d’un ton autorité :

— Papa ! Voulez-vous bien m’embrasser, et tout de suite !

— Petite malheureuse !

— Papa, vous avez retiré votre malédiction… vous n’avez qu’une parole. Embrassez-moi… Allons… vite ! vite !

Et Maxima s’avança, portant sur ses bras le petit Georges…

Pour le coup, toute la dignité du Potoleff senior fondit comme cire, et ouvrant ses longs bras, il y enleva les deux générations.

Et il avait la larme à l’œil, le vieux reître !

Comme la famille vous change un homme !

Il y eut bien encore quelques tentatives de récriminations, mais Maxima était si belle, avec son bébé sur les bras, Velika si câline, et Georges père si beau garçon, si franc, si heureux, que ma foi l’ex-gouverneur de Sourgout eut un geste qui ne pouvait se traduire autrement que par ce mot quelque peu familier :

— Zut pour la dignité !

Et le repas fut aussi gai que possible.

— Voyons, mon cher beau-père, dit Georges, avouez que vous ne regrettez pas trop cet affreux pays de Sourgout…

— Il est vrai, dit Mme Potoleff, que Paris est plus gai… c’est fâcheux qu’en France les hommes soient si laids !

— Tu trouves, maman ? demanda malicieusement Velika.

— Des nabots… hauts comme ça…

— Et avec de toutes petites moustaches. Nous savons que tu les aimes…

— Comme celles de votre père, mademoiselle.

Potoleff passa complaisamment la main sur les deux énormes queues de vache qui lui pendaient aux lèvres.

— Soit, dit Velika, je ne discute pas. D’abord papa a un tas de choses à nous raconter, et je lui donne la parole.

Potoleff roulait de gros yeux. Il n’était pas excellent orateur, l’ancien knouteur, puis, selon une habitude essentiellement russe, il regardait autour de lui avec inquiétude, craignant toujours que quelque espion ne fût aposté pour l’écouter.

— Oh ! ne craignez rien, dit Georges. Nous sommes en France, et en République. Vous pouvez parler. Dans la correspondance que nous avons échangée, vous nous avez parlé vaguement de disgrâce… Dites-nous donc exactement comment cela s’est passé…

— Ah ! c’est une petite histoire !

— Vous voyez bien…

Potoleff se versa une pleine rasade de Saint-Julien premier cru, un doux sourire passa sur ses lèvres, et sans se faire plus longtemps prier :

— Donc, dit-il, après la petite trahison dont j’avais été victime…

— Papa, dit Velika, je vous rappelle à l’ordre…

— Mais enfin… Vous m’avez horriblement trompé… Vous m’avez pris mes soldats…

— Oh ! de vilains Cosaques !

— Vilains ! vilains ! des hommes de six pieds…

— Des êtres féroces, s’écria Maxima, de vrais bourreaux… Voyez-vous, père, nous sommes ici dans un pays civilisé, nous pouvons dire toute la vérité. Est-ce que ce n’est pas hideux de frapper, de torturer des hommes comme on le fait là-bas ?

— Mon enfant, on a sa consigne… et un vrai soldat…

— Un vrai soldat n’a qu’une chose à faire, c’est de lâcher Sourgout et la Russie, les ours et les Moscovites, et de vivre dans l’Europe honnête et généreuse.

— Voyons, ne nous égarons pas, interrompit Georges. Nous reconnaissons que nous avons été un peu vifs. Nous n’avions pas le choix des moyens : il nous fallait à tout prix sauver un ami…

— Vous aviez un ami dans les mines ! s’écria Potoleff.

— Un ami de nos amis, ce qui revient au même.

— Et qui s’appelait !

— Vous ne le connaissiez pas sous son véritable nom…

— Mais encore…

— L’homme qui vous avait été recommandé comme particulièrement dangereux et que vous appeliez Sergewitch…

— Oui, le forçat qui était dans la galerie…

— Où il attendait le bon plaisir d’un éboulement, fit Velika.

Un regard de Maxima l’arrêta. Elle devait être la dernière à rire des nombreux diminutifs employés par Potoleff.

— Enfin, qui était-il ?

— C’était un noble… un courageux révolutionnaire… le comte Serge Soïloff.

— So… So… ïloff, toussa Potoleff qui étranglait. Mais alors, je comprends tout… eh bien, j’ai de la chance de ne pas avoir été envoyé à une petite potence…

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire. – Attendez ! j’aime mieux commencer par le commencement. Après la trahison… pardon ! Après la petite affaire de là-bas, j’ai tout de suite fait mon rapport…

— Naturellement. Et que disiez-vous dans ce rapport ?…

— La vérité ! fit Potoleff en se redressant. Cependant… j’adoucissais, vous comprenez, j’adoucissais. Ni l’hetman ni personne n’avait intérêt à tout raconter. Car il y aurait eu du knout et de la Sibérie pour tout le monde… nous avons un peu arrangé cela… petite révolte des Polonais…

— Mais les Anglais…

— Nous avons mieux aimé ne pas en parler. Il eût été humiliant pour la Russie que des étrangers…

— Fort bien, c’est compris, fit Georges en riant.

— Donc, petite révolte, avec évasion de Polonais… et écroulement de la mine. Savez-vous ce qu’on m’a répondu de Saint-Pétersbourg…

— Dites !

— « On vous a confié un prisonnier dangereux. Il faut que vous le représentiez vivant ou mort. Nous envoyons un inspecteur. »

— Diable, la chose se corsait.

— Beaucoup trop. Mais enfin, je me disais : du moment qu’ils se contentent du prisonnier mort, ils sont encore indulgents. Et immédiatement les ingénieurs se mirent à l’œuvre. Mais ça n’était guère facile de soulever, de creuser des milliers de mètres de terre et de roches. Il y avait un mois que les travaux duraient quand l’inspecteur arriva…

— Oh ! un bel homme ! mais terrible ! s’écria maman Potoleff. Il avait ça de plus que le comte Potoleff…

Et elle levait le bras en posant l’autre main au coude.

— Je ne vous dirai pas, continua Potoleff, toutes les humiliations que j’eus à subir. Ce fonctionnaire – et Potoleff prononçait ce mot avec un indicible mépris – prétendait nous apprendre notre métier, à nous. Bref, on creusa… on creusa…

— Et vous avez retrouvé sous les décombres les débris mutilés du malheureux Soïloff…

— Eh bien ! voilà ce qui vous trompe !

— Hein ! vous dites ! s’écria Georges en le regardant avec stupeur.

— Pas plus de Sergewitch que dans le creux de ma main…

— On avait mal dirigé les travaux…

— Pas du tout. Les calculs étaient d’une exactitude mathématique… On déblaya toute la galerie où il se trouvait certainement. Car les gardiens l’avaient vu, comme à l’ordinaire, faire son travail cinq petites minutes avant l’algarade.

— Pourtant ! c’est impossible ! il avait dû être écrasé…

— C’est ce que je répétais sur tous les tons. Et on creusait, et on déblayait… on n’a absolument rien trouvé. Si fait. Je me trompe. On a constaté qu’une communication avait été établie entre les deux puits.

— Et vous avez supposé que Soïloff se serait évadé…

— Je ne supposais rien, moi. Ça n’est pas ma consigne. Seulement ça marchait mal. L’inspecteur me regardait avec des yeux ! Je descendais dans la mine. J’y passais mes jours et mes nuits ; j’aurais donné dix ans de ma vie pour trouver seulement un petit os gros comme ça…

— Encore une fois, je soutiens qu’on avait mal travaillé…

— Attendez donc ! Je n’étais pas au bout de mes étonnements. Il faut vous dire qu’à l’arrivée des prisonniers recommandés, on les force à se laisser photographier. C’est un des ingénieurs qui a cette spécialité…

— On fait faire de drôles de métiers aux savants, dans votre pays.

— C’est la volonté de notre bien-aimé empereur.

— Si bien-aimé que cela ?

— Hum ! enfin… c’est ainsi. Ç’avait même été horriblement difficile. Il ne voulait pas, cet entêté. On avait été obligé de le tenir, on lui avait posé des baïonnettes pointe en avant, autour de la tête, pour l’empêcher de bouger…

— Oh ! père, s’écria Maxima. Ne nous parle plus de ces hommes !

Potoleff eut un air surpris. Cela lui semblait si simple, à cet excellent Russe.

— Bref, on était arrivé à le prendre assez bien. Je ne sais pas au juste comment cela s’est fait. Mais voilà que sa photographie tomba sous les yeux de l’inspecteur et qu’il poussa un cri…

« — Mais vous vous trompez !… s’écria-t-il. Vous vous moquez de moi !…

« Et je passe les paroles fort peu agréables qu’il me débita. Ah ! si j’avais été le plus fort ! mais je n’étais pas le plus fort. Alors je le saluai tout en essayant de protester.

« — Vous me dites, répondit-il en grinçant des dents, que c’est lui ce Michaïl Sergewitch.

« — Je vous jure que c’est lui !

« — Vous mentez. Et la preuve.

« Il tira de son portefeuille une autre photographie et me la mit sous les yeux.

« À mon tour de pousser un petit cri :

« — Qu’est-ce que c’est que celui-là ?

« — C’est Michaïl Sergewitch, le nihiliste, l’étudiant arrêté à l’imprimerie de Wasili Ostrow.

« — Je vous dis que non.

« — Je vous dis que si…

« La discussion se fût éternisée, si tout à coup l’inspecteur ne l’eût interrompue en appelant quatre Cosaques et en leur disant :

« — Empoignez-moi cet homme-là !

« Naturellement, je proteste plus que jamais… Ces misérables ont l’impudence de croiser la baïonnette contre ma poitrine.

« Je dus me soumettre.

« Deux jours après, j’étais en route pour Saint-Pétersbourg. Ah ! mes enfants, moi qui croyais ne devoir retourner auprès de notre bien-aimé czar…

— Bien-aimé, c’est une figure, murmura Georges.

— Vous savez… l’habitude !… ne retourner à Saint-Pétersbourg, dis-je, que pour recevoir le prix de mes services, marier Maxima selon mon cœur…

— J’ai mieux aimé me marier selon le mien, dit Maxima en riant.

— Établir Velika…

— Je m’établirai moi-même, répliqua l’espiègle.

— Et recevoir le prix dû à mes loyaux services… car enfin, je l’ai servi loyalement… et je n’étais pas ambitieux ; une retraite, le calme, une vie régulière et paisible… Ah ! ouiche… je m’adressais bien…

— Pauvre ami, fit maman Potoleff en lui tendant la main.

Potoleff la serra d’un air contrit, puis reprit :

— On commence par me flanquer aux arrêts… je proteste, j’écris… je reçois une visite… un monsieur de la 3e section. Moi, je crois qu’il vient me demander des explications, et je lui en donne… il ne m’écoute même pas, me demande mes nom, prénoms, profession, âge, comme si je n’étais pas connu… et voilà tout. Il s’en va. Mme Potoleff, qui m’avait courageusement suivi, me dit : « Je vais aller rendre visite à mes amis et connaissances ; je te tirerai de là bien vite. »

— Ça a été du joli, s’écria Mme Potoleff, profitant pour prendre la parole de ce qu’elle avait été mise directement en cause – ce qu’on appelle en langage parlementaire la question personnelle. – Figurez-vous que partout on me fait faire antichambre et que, si je parviens jusqu’aux maîtres de la maison, ils me font un visage glacial… Ah ! dans notre pays, quand on a encouru la disgrâce du czar…

— Mais enfin, dit Georges, puisqu’on ignorait les principaux détails de l’aventure, quelle était la véritable cause de cette disgrâce ?…

— Pendant un mois, je n’ai rien su. J’étais gardé à vue par la police, comme si j’avais assassiné père et mère. Enfin, un beau matin, on vient me chercher, et je suis conduit en face du chef de la 3e section. Ça devenait grave. Je sais que ces messieurs ont des jugements expéditifs et d’une exécution immédiate ! Il m’interroge, oh ! sans aménité, me traitant comme le dernier des derniers… et sur quoi ? toujours sur mon cadavre que je ne lui représentais pas.

« Que pouvais-je répondre ? Non, il n’y était pas. J’étais obligé d’en convenir.

« — Et vous prétendez toujours que ce prisonnier était Sergewitch.

« — J’en réponds.

« — Regardez ceci.

« On me met une photographie sous le nez, je m’écrie :

« — C’est lui, c’est bien lui !

« — C’est-à-dire, ajoute le personnage d’un air narquois, le comte Serge Soïloff !

« Si ça n’était pas de la folie. J’avais reçu, très correctement inscrit sur les listes, Michaïl Sergewitch… et on voulait à toute force que ce fût le comte Serge Soïloff. Or, le comte Serge Soïloff a été pendu… Donc, ça ne pouvait être lui, c’était clair comme le jour.

Les deux jeunes Russes échangèrent un regard avec Georges.

Mais d’un signe, il les avertit de ne pas interrompre Potoleff.

« — Vous mentez ! s’écria le fonctionnaire ; que le comte Soïloff ait été pendu ou non, cela ne nous regarde pas. C’est lui qui a été envoyé aux mines de Sourgout.

« — Mort ?

« — Non, vivant ! il y a des choses qui sont incompréhensibles… mais qui sont vraies. Mais le plus grave, c’est que Sergewitch ou Soïloff, vous avez laissé échapper votre prisonnier… et qu’il est vivant !

— Vivant ! s’écria Maxima, songeant à l’étrange hallucination de Juliette.

« — Et la preuve, c’est qu’un de nos agents l’a rencontré mourant de faim en Prusse, auprès de Kiel…

— Ma foi, j’y perdais la tête. Un homme pendu qu’on dit avoir envoyé à Sourgout, puis qui aurait dû être écrasé dans un éboulement et qui finalement se retrouve en Prusse, il faut avouer que ce n’était guère naturel. Je pris le parti de me taire, c’était le plus simple. On me ramena à domicile. Huit jours après, j’appris que j’allais être envoyé au Caucase, en perdant mes grades. C’était épouvantable… mais, rien à faire… Pauvre maman Potoleff, hein ! quelle triste fin de nos rêves !

— Bah ! pourquoi vous attendrir, dit Georges en riant, puisque la conclusion de tout cela, c’est que vous êtes à Paris, au milieu de votre famille… mais comment cela s’est-il pu faire ?

— Ah ! pour cela, je n’en sais rien… Un soir, des soldats ont envahi ma maison, m’ont enlevé… moi et ma femme… m’ont jeté dans une voiture. Nous avons couru au grand galop toute la nuit. Puis je me suis trouvé en chemin de fer… puis… à un moment donné, on a crié : Kreis ! Inoroclaw ! Louisenfeld ! nous étions en Prusse !…

— Et de ceux qui vous accompagnaient, vous n’avez obtenu aucun renseignement ?…

— Un seul ! Au moment où nous mettions le pied sur la terre allemande, quelqu’un s’est approché de moi et m’a dit à l’oreille : « Vous êtes cause de la mort du prince Soïloff, mais vous êtes le père de Maxima… Nous sommes quittes ! »

— C’était sir Gordon !

— Je m’en suis douté… mais pourquoi me parlait-il de la mort du comte Soïloff, que je ne connais pas, et dont par conséquent je ne pouvais pas avoir causé la mort ?

Le fait est que l’imbroglio était tel qu’une plus forte intelligence que celle de Potoleff y eût perdu son latin.

— Mon cher beau-père, dit Georges, à mon tour de vous donner quelques explications… celui que vous appelez Michaïl Sergewitch s’appelait en réalité le comte Serge Soïloff…

— Ah bah ! vous le saviez !…

— Puisque c’était pour le délivrer que nous étions allés à Sourgout !

Potoleff était complètement ahuri.

— Mais la pendaison !

— C’était ce Michaïl Sergewitch qui, à Saint-Pétersbourg, s’était dévoué et avait été pendu en son lieu et place.

— Mais alors, c’était la troisième section qui avait été trompée !

— Absolument !… de tout cela il résulte malheureusement que, selon toute apparence, c’est le comte Soïloff qui a été enseveli dans la catastrophe de la mine…

— Mais puisque je n’ai pas retrouvé de cadavre ! puisqu’on affirme l’avoir vu en Prusse !…

— Georges, dit Maxima, il y a là un mystère que nous ne comprenons pas encore… il ne serait pas impossible que le comte Soïloff fût vivant…

— Ce serait un miracle !

— Tout est possible ! Mais il est des moyens de savoir la vérité…

— Que veux-tu dire, Maxima !

En deux mots, la jeune femme mit son mari au courant de ce qui s’était passé dans la maison de Mme de Pierreval.

— Cette hallucination de jeune fille ne prouve rien, dit Georges.

— Je l’admets… Cependant, remarque combien elle concorde avec les affirmations de papa…

— En tous cas, ajouta Velika, il y a quelqu’un à Paris qui connaissait parfaitement le comte Soïloff et qui pourra nous fournir d’utiles renseignements.

— Le nom de cet homme ?…

— Le docteur Noël Houdas.

— Dès demain, je me rendrai chez lui.

— Je crois, dit Maxima, qu’il ne faut tenter aucune démarche avant d’avoir revu Juliette… Si le crime de trahison a été commis…

— Oh ! nous saurons bien le punir ! dit Georges. À demain donc. Et vous, cher beau-père, dormez en paix. Vous voici en terre libre, française… plus de troisième section, plus de czar. Je veux que dans votre joie de tranquillité vous en arriviez dans quinze jours à crier : Vive la République !

— Oh ! fit Potoleff avec un geste d’horreur !

IX

L’IMPRÉVU

Le lendemain, dès la première heure, Georges Lewal se rendit chez la comtesse de Pierreval.

Il lui tardait d’obtenir des renseignements sur le comte Soïloff, qu’il ne connaissait point, mais qui se trouvait si singulièrement mêlé à sa vie.

Car, en tout ceci, le plus étrange c’est que ceux-là mêmes qui étaient le plus dévoués à cet homme, Lewal, Gordon, les sœurs Potoleff, nul ne l’avait jamais vu.

Quant à Mme de Pierreval et à Marthe, elles l’avaient peu remarqué. Restaient Juliette et Yvan.

Mme de Pierreval avait eu avec eux une longue conversation. Elle défendait le docteur Houdas, ne pouvant croire à sa culpabilité, malgré les affirmations du mutilé.

Juliette répétait avec assurance que Soïloff devait être vivant.

— Mon Dieu, madame, dit Georges après avoir expliqué le motif de sa visite, il se peut que les pressentiments de Mlle Juliette ne la trompent pas.

Et il raconta comment la police russe était convaincue de l’existence du comte.

Quelle conduite fallait-il tenir ?

S’adresser à Houdas, n’était-ce pas, en cas où il serait le traître accusé par Yvan, lui donner l’éveil, et qui sait ? le mettre sur la trace du comte, n’était-ce pas créer au comte de nouveaux dangers ? Et cependant, à quelle autre porte que la sienne pourrait-on frapper ?

Yvan avait appelé Georges à part et lui avait parlé de Miguela. Mais d’après ce qu’il lui rapportait lui-même, il paraissait évident que si l’acte de trahison avait été consommé, elle en était complice elle-même.

Il était utile d’user de prudence.

Georges s’engagea à prendre toutes les précautions nécessaires pour que, de toute façon, la sécurité de Soïloff ne fût pas compromise.

Voici le parti auquel il s’arrêta :

Ce qui pouvait sembler le plus naturel, c’était qu’un Russe ayant habité longtemps l’Europe vînt demander au docteur Houdas ce qu’était devenu le comte Soïloff. Or, ce Russe, on l’avait sous la main. Potoleff jouerait fort bien ce rôle, d’autant que Georges parlerait à sa place, en raison de son ignorance supposée de la langue française.

Par quelle filière serait-il arrivé à Houdas ? Là encore, rien n’était plus simple.

Il serait allé d’abord à l’hôtel d’Offemont, et là, il aurait appris le départ de Soïloff, l’occupation de la maison par le docteur, son ami.

De là serait née naturellement l’idée de venir s’adresser à lui.

— Mais en somme, demanda Georges à Mme de Pierreval, quelle opinion vous faites-vous du docteur Houdas ?

— Il me serait bien impossible de répondre nettement, reprit la comtesse. Je ne voyais en lui que le sauveur de ma Juliette. Je l’avais vu si dévoué, j’avais en sa science une telle confiance, que je n’avais rien à lui refuser…

— Et que moi-même, dit Marthe en baissant les yeux, je l’avais accepté pour mari…

— Vous, mademoiselle !

— Oh ! j’ai bien compris, s’écria Juliette. C’était pour moi, pour moi seule que ma chère Marthe se résignait à ce sacrifice. Mais qu’elle se souvienne, quand elle m’annonça qu’elle allait consentir à ce mariage, je m’écriai : « Prends garde ! cet homme me fait peur ! il me semble qu’il serait capable de commettre un crime… » Elle n’avait pas voulu m’entendre !…

— Parce que je croyais en lui, en sa science, chère Juliette, et que j’avais peur pour toi !

— Ne crains plus rien ; je ne sais d’où cela vient, mais j’ai recouvré toute ma force… Est-ce la certitude intime que le comte Soïloff est vivant ! je l’ignore… mais aujourd’hui je me sens vaillante et forte ! Un seul mot, Marthe : cet homme, l’aimes-tu ?

Marthe baissa la tête et murmura :

— Non.

— Et dites-moi, je vous prie, reprit Georges, ce Noël Houdas est-il riche ?

— Non, répliqua Mme de Pierreval. J’ai appris par un de mes amis, M. de Bisseuil, qu’il avait possédé une sorte de fortune, quelque cent mille francs qu’il avait dilapidés…

— Si bien que ce mariage était avant tout pour lui une affaire. Mademoiselle Marthe, vous avait-il témoigné quelque affection ?

— Pour cela, non. C’est à peine s’il m’avait regardée. Et il ne m’avait pas parlé une seule fois, sinon pour s’entretenir avec moi de l’état de Juliette…

— À moi seulement, reprit la comtesse, il m’avait parlé de l’affection profonde, disait-il, que lui avait inspirée ma chère Marthe…

— Ou la dot ! fit Georges en souriant. D’après tout cela, l’homme me paraît peu recommandable. Fiez-vous à moi, je saurai découvrir la vérité. L’affirmation d’Yvan est péremptoire, et nous devons en tenir grand compte, quitte cependant à faire amende honorable à M. Noël Houdas, s’il est honnête… mais, un dernier mot. Dans la dernière entrevue que vous eûtes avec lui, madame la comtesse, il vous a demandé la main de Mlle Marthe…

— Et je lui ai donné une réponse favorable…

— Il y a de cela…

— Quatre jours.

— Et vous ne l’avez pas revu… il ne s’est pas représenté ici…

— Peut-être des occupations imprévues… un médecin ne s’appartient pas !

— Hum ! un médecin est un homme avant tout… et pour un fiancé, avouez que c’est montrer peu de galanterie.

— Oh ! je ne lui en veux pas, s’écria Marthe.

— En tous cas, dit Georges en se levant et en prenant congé, je saurai bientôt, je vous le jure, à quoi m’en tenir sur ce personnage étrange qui m’inspire, je l’avoue, fort peu de sympathie…

— Nous nous reverrons bientôt ? demanda Juliette.

— Oui, mademoiselle ; dans quelques heures, j’aurai vu M. Houdas… et je saurai ce qu’il vous importe de connaître…

Georges partit, et sans perdre une minute, retourna à l’hôtel.

Potoleff était là, faisant sauter son petit-fils sur ses genoux.

L’air de Paris a de singulières influences. Il semblait que le Russe commençât déjà à dépouiller sa vieille peau de fauve. Il souriait sous ses moustaches énormes.

— Beau-père, dit Georges, je viens vous enlever à vos douces occupations…

— Je suis à vos ordres, mon gendre.

— Je fais appel à toute votre intelligence, à toute votre perspicacité.

Potoleff mit l’enfant aux bras de sa fille, et se redressa, raide comme un soldat qui attend la consigne.

Au fond, il professait la plus grande admiration pour ceux qui l’avaient si bien roulé, là-bas, à Sourgout. Il avait si bonne opinion de lui-même qu’il attribuait une valeur exceptionnelle à ceux qui l’avaient mis dedans.

Et puis, comme il estimait très haut la force corporelle, il prisait fort les exploits invraisemblables comme ceux de nos amis. Jusque-là il avait cru ses Cosaques invincibles ; et il avait bien fallu en rabattre.

— Mon cher beau-père, reprit Georges, nous allons à la recherche du comte Soïloff…

— Hein ? où ça ? vous n’avez pas l’intention de me forcer à parcourir l’Europe à la poursuite de ce rebelle…

— Non, c’est moins loin. Là, êtes-vous prêt ? embrassez encore votre petit-fils… et en route…

Un instant après, ils montaient en voiture.

Georges expliqua soigneusement à Potoleff ce qu’il avait à faire. C’était fort simple d’ailleurs, puisqu’avant tout il fallait se taire et se contenter d’approuver du geste tout ce que dirait Georges.

On n’a pas oublié que le docteur Houdas demeurait dans la Chaussée d’Antin, à quelques pas de l’église de la Trinité. C’était au n° 68.

— Cocher, s’écria Georges en passant la tête à la portière, pourquoi n’avancez-vous pas ?

Mais il poussa un cri de surprise.

Devant le n° 68 un rassemblement énorme était groupé. Des sergents de ville formaient un cordon autour de la porte.

Georges vit quelqu’un – un homme – monter entre deux agents dans une voiture qui fila rapidement. Il se hâta de mettre pied à terre avec Potoleff.

Puis s’adressant à l’une des personnes qui se trouvaient là :

— Que se passe-t-il donc ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas au juste, monsieur. Mais on dit qu’il y a eu un crime…

— Un crime ?

— Un assassinat…

— Dans cette maison ?

— Oui, au 68.

— Et qui aurait été tué ?

— Un médecin… je n’ai pas bien entendu son nom… Boutasse, Rondasse…

— Houdas !

Georges perça rapidement la foule, toujours suivi de Potoleff qui avait l’agilité de l’agneau.

X

UN AIMABLE MAGISTRAT

Certains personnages ont en eux je ne sais quel signe d’autorité qui leur fait ouvrir passage. Mais d’autre part il est des bonshommes qui ont dans le sang le fameux mot : « Quand même vous seriez le petit Caporal !… »

Aussi Georges et Potoleff arrivèrent jusqu’à la porte du 68. Mais là un brigadier, fort de ses brisques, les arrêta par un de ces : « Où allez-vous ? » dont cette aimable institution a le secret.

Moustaches contre moustaches. Celles de l’agent valaient celles de Potoleff.

— Monsieur, dit Georges, nous venons voir le docteur Noël Houdas qui demeure dans cette maison.

— Vous le connaissez ?

— Oui… c’est notre médecin, dit Georges à tout hasard.

— Est-ce votre médecin ou votre ami ? riposta le brigadier.

— L’un et l’autre…

— Alors suivez-moi !

— Allons.

Le brigadier appela un sous-brigadier à moustaches d’inférieur et lui transmit la consigne : Ne laisser entrer personne dans la maison à moins de raisons sérieuses « valablement obtempérées ». C’était clair.

Dans l’escalier, Georges hasarda quelques mots :

— Pardon, monsieur. Mais est-il donc arrivé quelque accident au docteur ?

— Ça n’est pas mon affaire. On vous dira ça là-haut.

Dans toute autre circonstance, peut-être Georges n’eut-il pas été aussi patient. Quant à Potoleff, il regrettait que le brigadier ne fût pas un Cosaque.

Ils montèrent au second étage. Une porte s’entr’ouvrit.

Ils se trouvèrent dans une antichambre encombrée d’agents, dont quelques-uns en bourgeois.

Décidément la chose devenait sérieuse.

Le brigadier reprit, toujours rogue, ainsi qu’il convient :

— Attendez là !

Il passa dans une pièce voisine. Puis un instant après, il reparut et ajouta :

— Entrez.

Georges et Potoleff obéirent.

Au milieu de la pièce, une table recouverte d’un tapis. Autour de la table, trois hommes, un gros, un moyen, un maigre, par ordre hiérarchique, probablement.

Les trois hommes avaient le nez baissé sur des paperasses et ne parurent point faire la moindre attention à l’entrée de nos deux héros.

Enfin, le gros daigna lever la tête, et dardant sur Georges un de ces regards qui ont la prétention de lire au fond des âmes :

— Qui êtes-vous ? demanda-t-il aussi durement que s’il eut interrogé Tropmann en personne.

C’était le juge d’instruction, M. Daniel. L’entrelardé était M. de Cyvognan, substitut du procureur de la République. Le maigre, un simple commissaire de police, seigneur sans importance selon le mot d’opérette.

— Je me nomme Georges de Lewal, répondit le mari de Maxima, sujet anglais.

Il est très remarquable que, parfaitement butors en face de leurs compatriotes, les magistrats ont tout de suite une sorte de faveur pour les étrangers.

— Ah ! Anglais, fit-il avec une sorte de satisfaction comme s’il eût voulu dire : « Vous n’êtes pas un de ces gueux de Français, tant mieux ! » Et monsieur ?…

— Le major comte de Potoleff, ancien gouverneur de Sourgout, Russe…

— Ah !

Le juge d’instruction se souleva à demi, tandis que les deux autres considéraient avec intérêt les moustaches du Moscovite.

— Veuillez donc vous asseoir, reprit le juge avec une sorte de sourire (le sourire de la magistrature est indescriptible), et nous dire ce que vous savez…

— Pardon, fit Georges, ce que nous savons… sur quoi ?

— Mais sur le crime…

— Il y a donc eu un crime…

— Vous l’ignorez…

— Complètement ?…

— Alors, monsieur, que venez-vous faire ici ?

— Monsieur, reprit Georges avec un calme inaltérable, nous sommes venus ici, en somme, parce qu’un agent nous a amenés… Ce n’est pas vous que nous pensions rencontrer, mais le docteur Noël Houdas.

Les trois hommes échangèrent un regard. Encore une manie de magistrats. Ils échangent toujours des regards. Ils ne savent pas pourquoi ; mais ça fait partie du métier.

— Ainsi, vous désirez voir le docteur Noël Houdas ? reprit le juge d’un ton profond, comme s’il se fût trouvé tout à coup sur une piste intéressante.

— En effet, M. le docteur Houdas est, comme j’ai eu l’honneur de la dire au brigadier qui nous a introduits ici, notre médecin et notre ami… et surtout l’ami de Mme la comtesse de Pierreval, dont il soigne la fille aînée. Or, depuis plusieurs jours, le docteur n’ayant pas paru à l’hôtel de la comtesse, nous venions tout simplement nous informer du motif de cette absence prolongée.

Potoleff, selon la consigne, inclinait la tête de haut en bas, comme un magot de Chine.

Nouvel échange de regards, naturellement.

— Alors vous ignorez ce qui s’est passé ici ?…

— J’ai déjà eu l’honneur de vous affirmer, monsieur, que nous l’ignorions complètement…

— Eh bien ! messieurs, – et le juge appuya fortement sur les mots comme pour les faire plus profondément entrer dans le crâne rebelle de ses auditeurs, – messieurs – le – docteur – Houdas – a – été – as – sas – si – né !

Georges eut un cri de surprise fort bien joué, qui heureusement couvrit un : Ah bah ! très légèrement lancé par Potoleff.

— Assassiné ! reprit Georges. C’est un horrible malheur ! vous serait-il possible, monsieur, de nous donner quelques détails…

Et comme le juge semblait hésiter :

— Nous sommes d’autant plus intéressés à savoir ce qui est arrivé que le docteur Houdas est pour Mme de Pierreval plus qu’un ami, presque un fils, puisqu’il a demandé en mariage sa fille cadette.

— Une demande en mariage ! s’écria le juge. Mme de Pierreval n’est-elle pas cette grande dame, plusieurs fois millionnaire ?…

— Qui demeure rue de Tilsitt…

— Ma femme et ma fille ont eu l’honneur d’être reçues chez elle, fit le substitut. Nous avons Mme de Pierreval en trop haute estime pour ne pas vous donner quelques renseignements, puisque c’est à vous qu’il incombera de lui apprendre l’affreuse nouvelle…

— Puis, qui sait ? insinua Georges gracieusement, nous pourrons peut-être vous fournir quelques renseignements.

— Eh bien ! monsieur, ce matin, à dix heures, le domestique du docteur, étant entré dans sa chambre, l’a trouvé étendu au pied de sa table de travail, la poitrine trouée à coups de couteau… râlant et incapable de prononcer une seule parole…

— Il n’est donc pas mort ? demanda Georges.

— Non, pas tout à fait. Mais il n’y a que peu d’espoir de le sauver.

— Mais l’assassin ?

— Il est arrêté…

— Oserai-je vous demander quel est ce misérable ?

— C’est un personnage étrange que nul ne connaît, qui est arrivé ici pour la première fois, il y a quatre jours, à une heure avancée de la nuit… et semblait mourant de misère, exténué de faim… Depuis ce moment, il est resté enfermé avec le docteur, et nul n’a pénétré autour d’eux, sinon le domestique qui, deux fois par jour, leur apportait quelque nourriture.

— Mais la nuit ? demanda Georges qui écoutait avec le plus grand intérêt.

— La nuit, ils reposaient l’un sur le lit, l’autre sur le canapé, et encore quelques heures à peine. Le domestique, jusqu’à l’heure où il se retirait lui-même, les entendait parler, discuter, quelquefois à voix très haute… Le docteur avait interdit qu’on le dérangeât le matin avant qu’il sonnât… C’est en voyant l’heure avancée qu’aujourd’hui le domestique est entré et a trouvé son maître dans l’état dont je parle.

— Mais l’autre ?

— L’autre n’était plus là…

— Mais ne venez-vous pas de me dire qu’il était arrêté ?…

— Monsieur, vous me paraissez ignorer que les assassins sont hantés de l’irrésistible désir de revoir le lieu où ils ont commis un crime.

« Celui-ci est revenu rôder autour de la maison, il y a deux heures environ… le domestique l’a reconnu de la fenêtre, au moment où il arrivait. Il a été immédiatement saisi, nous avons procédé à son interrogatoire, et nous avons acquis la certitude qu’il était l’assassin…

— Il a avoué ?…

Le juge eut un imperceptible haussement d’épaules.

— On n’avoue jamais… au premier moment.

— Et cet homme… comment se nomme-t-il ?

— Il a refusé de dire son nom. Mais notre police saura bien découvrir son identité…

— Je ne sais, monsieur, comment vous remercier de votre complaisance. Me permettez-vous une dernière question…

— Faites, monsieur.

— Quel est le mobile de ce crime ?… le vol, la vengeance, un accès de colère ?…

— On n’a rien volé, monsieur. Les quelques valeurs que possédait le docteur sont intactes… On paraît seulement avoir bouleversé les papiers qui se trouvaient sur son bureau. Il se peut même que cela se soit produit dans la lutte… Voilà tout ce que je peux vous faire connaître. Vous, monsieur, à votre tour, voulez-vous me dire quelle hypothèse se présente à votre esprit ?…

Georges surmonta rapidement un mouvement d’embarras.

— Je n’ai vu le docteur Houdas, dit-il, que chez Mme de Pierreval… C’était une de ces liaisons du monde qui n’entraînent pas nécessairement l’intimité… Ne connaissez-vous pas d’ennemis au docteur Houdas ?…

— Aucun.

— Connaissez-vous ses amis !

— Non, monsieur…

— Et Mme de Pierreval ?

— Elle seule pourrait nous édifier à ce sujet…

— Je vous prierai donc de vouloir bien l’inviter à venir à mon cabinet demain, à deux heures… je l’attendrai.

Et, disant cela, le juge esquissa un geste d’adieu.

Georges se leva, et naturellement Potoleff, docile, en fit autant.

— Je transmettrai votre invitation à Mme de Pierreval, dit Georges. Que pourrai-je lui dire en même temps sur l’état de M. Houdas !…

— Rien de positif. Une catastrophe est possible.

— Et la victime n’a pu donner aucun renseignement sur son assassin ?

— Aucun !

L’audience était finie ; Georges et le Russe se retrouvèrent dans la rue.

XI

COUPS DE COUTEAU

Complétons les renseignements dus à la complaisance du juge.

Nous avons laissé les deux amis courbés sur la feuille de papier blanc dans laquelle ils s’obstinaient à découvrir les indications annoncées par le testament de Monte-Cristo.

Chez Soïloff, c’était la volonté calme et froide qui agissait.

Les rêves qui emplissaient son âme – pour la délivrance de ses frères en humanité – sont de ceux qui donnent la patience invincible.

Chez Houdas, au contraire, le seul sentiment éveillé était la cupidité. Ce chiffre énorme de millions l’avait enivré. Malgré les efforts violents qu’il faisait sur lui-même pour conserver son sang-froid, en certains moments il se sentait devenir fou de rage, de passion, d’ambition.

Six cents millions ! Qu’en ferait-il ? Est-ce qu’il le savait !

Dans une sorte d’hallucination, il voyait monter autour de lui une marée d’or, dans laquelle il se trouvait plongé jusqu’aux épaules. Il sentait ce flot le submerger et il éprouvait des sensations inouïes, des chaleurs subites qui lui mettaient le sang au visage et des battements aux tempes. C’était la folie de l’or qui le saisissait.

Partager avec Soïloff, allons donc ! Avec personne. À lui tout ! À lui ce pouvoir sans bornes qu’avait possédé Monte-Cristo ! À lui les consciences, les jouissances, les amours sans fin !…

Tout à coup, son regard tombait sur la page blanche, et une glace s’appliquait à son cerveau.

C’est qu’en vérité il se sentait impuissant devant ce problème. Le sphinx ne voulait pas livrer le mot de l’énigme. Il avait des accès de colère insensés pendant lesquels il pleurait et criait comme un enfant.

Soïloff parfois le regardait avec épouvante. Bien qu’Houdas ne livrât pas le secret de sa conscience, cette avidité compliquée de la résolution du meurtre, cependant Soïloff se demandait si Houdas recherchait la possession de ces millions dans le but large et grand que lui, Soïloff, s’était fixé.

De sa voix douce et lente, il le consolait, l’encourageait.

Houdas semblait sortir d’un rêve, allait se plonger la tête dans l’eau froide. Puis il se remettait à méditer.

Comme l’avait dit le juge d’instruction, ils s’étaient interdit toute communication avec le monde.

La chambre d’Houdas et le petit salon qui y attenait avaient été transformés en laboratoire.

Deux fois, ils avaient cru toucher à la solution du problème.

Ce qui les arrêtait, c’était toujours la crainte de détruire cette feuille fragile qui pour eux représentait l’avenir.

Alors Houdas avait fait ses expériences sur des papiers similaires.

Une première fois, voici ce qu’il avait découvert.

Il avait pris une feuille et l’avait préparée en la plaçant sur un bain de nitrate d’argent. Puis il l’avait fait sécher à l’obscurité. Lorsqu’elle avait été sèche, il l’avait appliquée sur un cliché photographique, et au lieu de fixer au chlorure d’or, il avait fixé à l’hyposulfite de soude.

Soïloff n’avait pas compris tout d’abord. Houdas avait continué, plongeant la feuille dans du bichlorure de mercure, puis l’avait fait sécher de nouveau.

Il montra la feuille à Soïloff.

— Que voyez-vous ? lui demanda-t-il.

— Rien !

— Eh bien ! je vais faire apparaître sur cette feuille des formes, un dessin… Regardez bien. Cette feuille ressemble à s’y méprendre à celle que vous avez trouvée… la chaleur ne produit sur elle aucun effet. Elle se trouve donc dans des conditions identiques.

— C’est vrai. Concluez.

Houdas avait alors plongé de nouveau la feuille toute blanche dans un bain d’hyposulfate de soude, et instantanément le cliché photographique avait paru nettement dessiné en traits de couleur brune.

— C’est cela ! s’était écrié Soïloff avec une joie d’enfant.

Ah ! avec quelle émotion il avait vu Houdas prendre délicatement entre les doigts la feuille de papier blanc. Au moment de la plonger dans le bain, Houdas avait eu peine à réprimer un frisson.

Si les caractères tracés par Monte-Cristo allaient apparaître, il faudrait tuer Soïloff immédiatement, d’un seul coup.

Car il ne fallait pas qu’il sût la vérité !

Et Soïloff ne se doutait pas que ce simple mouvement était pour lui une question de vie ou de mort.

La feuille trempa. Houdas la retira et poussa un cri de fureur.

Elle était restée blanche, intacte ! Pas un trait, pas une marque ! Et toujours le même mot désespéré :

— Ce n’est pas cela !

Ç’avait été une journée d’horrible découragement.

Houdas renonçait : il en avait assez. Ces émotions le tuaient.

— Essaye encore, lui disait Soïloff.

Et Houdas, étendu sur le canapé, remuait la tête en signe de négation.

La nuit, il injuria Soïloff, disant que le Russe s’était moqué de lui, qu’il se vengerait.

La folie semblait prendre possession de ce cerveau surchauffé.

Il répétait continuellement :

— Les millions ! il nous faut les millions !

Un instant, il se dressa livide, effrayant.

— Des voleurs ! on veut nous prendre les millions ! il y a quelqu’un là !

Il désignait la porte qui conduisait à la pièce voisine.

Soïloff le saisit dans ses bras nerveux, croyant à quelque accès convulsif. Il y eut lutte de quelques instants.

Mais Houdas se dégageant :

— Je vous dis qu’on a marché là, dans la chambre !

Il courut à la porte et l’ouvrit toute grande.

Personne. Tout était calme et dans l’état habituel.

Houdas inspecta soigneusement la pièce ; puis, passant sa main sur son front :

— Je me serai trompé, et pourtant… je jurerais que j’ai entendu quelque chose…

— Un craquement de boiseries.

— C’est possible !…

Ce ne fut que le lendemain qu’Houdas put retrouver assez de calme pour procéder à de nouvelles expériences.

Le plan qu’il avait adopté était ingénieux. C’était de préparer des feuilles de papier blanc sur lesquelles il écrivait avec diverses substances, ne laissant aucune trace, mais apparaissant sous l’influence d’une action chimique.

On n’arrivait pas à produire cette matité absolue de la feuille blanche, qui placée dans toutes les conditions possibles ne laissait pas découvrir son secret.

Cependant une seconde fois il crut avoir, trouvé. Voici ce que c’était :

Sur une feuille de papier lisse, il avait écrit avec du vernis gras très léger. Il avait placé cette feuille écrite entre deux feuilles de papier semblable, en se servant d’un mélange de colle de pâte et de gomme arabique[1]. Puis il avait comprimé fortement, à l’état humide, entre deux feuilles de papier distinctement vergé, avait laissé sécher sous presse, puis avait rogné les bords.

De cette façon, il était impossible de s’apercevoir que la feuille était formée de trois feuilles superposées. Aucune trace d’écriture n’était visible, fût-ce à la lumière. L’écriture première était d’ailleurs tout à fait insensible à l’action de la chaleur.

La feuille était souple, semblable à du papier à lettre un peu fort.

— Et comment feras-tu apparaître l’écriture ? demandait Soïloff.

— Rien de plus facile. Faisons d’abord chauffer l’eau ; il faut qu’elle soit tiède. Pendant ce temps, je vais préparer un rouleau d’imprimerie.

Quand l’eau fut tiédie, Houdas y plongea la feuille. Les deux feuilles superposées se décollèrent. Alors, sur celle du milieu, Houdas passa le rouleau d’imprimerie, dont l’encre ne s’attacha qu’aux parties touchées par le vernis gras, dessinant exactement les lettres.

— C’est admirable ! s’écria Soïloff.

— Vous me conseillez d’essayer sur le testament ?…

— Certes !

Plongée dans l’eau tiède, la feuille de Monte-Cristo resta intacte. Tout le reste devenait inutile.

Et aussi, dans ces terribles alternatives d’espérances et d’insuccès, les deux hommes se sentaient pris de fièvre.

Soïloff était plus fort qu’Houdas, et cependant peu à peu il succombait à la fatigue énorme qui résultait de cette continuelle tension de l’esprit.

Cette nuit-là, ils n’avaient pas cessé de causer. Ils n’avaient même pas essayé de prendre du repos. Leurs fibres surexcitées étaient tendues comme les cordes d’un instrument prêt à se briser.

Quand le jour commença à poindre, il était alors environ trois heures et demie du matin :

— Houdas, dit Soïloff, je me sens mal à l’aise, étourdi ; je suis troublé, il faut absolument que je prenne un peu l’air. Je voudrais sortir pendant quelques instants. À cette heure la ville est déserte, et je suis certain de ne rencontrer personne. Et d’ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire triste, en jetant un regard dans la glace, je crois que ceux-là mêmes qui m’ont le mieux connu ne me reconnaîtraient pas…

En effet, avec sa longue barbe et ses cheveux si longs qu’ils retombaient sur ses épaules, Soïloff était méconnaissable.

— À cette heure-ci, dit Houdas, la porte de la maison est entr’ouverte. Dans les combles habitent des gens qui sortent dès le point du jour, et pour que monsieur le concierge ne soit réveillé qu’une seule fois, le premier qui sort a la consigne de laisser la porte tout contre… De plus, en passant par l’escalier qui aboutit à ma chambre à coucher, vous êtes certain de n’être pas vu. Cet escalier a été pratiqué, je ne sais pourquoi, sur la demande du précédent locataire.

On se souvient que c’était par-là que déjà Houdas avait fait sortir Miguela.

Au dernier moment, cependant, Soïloff avait hésité. L’élégant d’autrefois avait honte de ce costume haillonneux, de ces chaussures délabrées. Certes, il n’avait pas songé à cela depuis son retour, et puis, en somme, il était plus certain encore de passer inaperçu.

Et il savait que, si la police russe le découvrait, le péril serait grand pour lui. Accusé de conspiration nihiliste, de complicité d’assassinat – qui sait tous les crimes dont on le chargerait ! – il pourrait être arrêté. Le gouvernement français accorderait l’extradition et il serait livré à ses pires ennemis.

Décidément il était bon qu’il fût méconnaissable. Et, à cette heure matinale, il pouvait aller aspirer quelques larges bouffées d’air.

Il sortit, trouvant, comme le lui avait annoncé Houdas, la porte de la rue entr’ouverte. Et il s’en alla au hasard, libre, dans les souffles frais du matin.

Houdas était resté seul.

Il éprouva une sorte de soulagement. Enfin, il lui était permis de se livrer tout entier, de ne plus composer son visage, de donner issue aux cris de colère et d’espérance insensée qui gonflaient sa poitrine à la faire éclater.

D’abord il se promena de long en large, parlant haut :

— Six cents millions !

Ce mot revenait toujours comme un refrain monotone.

— Et ils sont là… je n’ai qu’à étendre la main. Oh ! je les aurai… Ce testament est réel, encore un effort et je saurai bien découvrir la vérité.

Il s’assit devant son bureau, qui était placé de telle façon qu’il tournait le dos à la porte par laquelle Soïloff avait disparu.

D’abord, il relut le testament encore une fois, lentement, mot à mot, pesant chaque expression.

Tout à coup, il poussa un cri.

Une idée subite venait de traverser son cerveau.

Et il relut à haute voix cette phrase écrite par Monte-Cristo :

« … Peut-être en viendra-t-il à accomplir mon désir… et à jeter au feu cette feuille blanche. »

Le feu !

Il mit sa tête dans ses deux mains comme pour empêcher son cerveau d’éclater.

Il reprit la feuille, l’examina pour la centième fois, la palpa, la fit plier sous ses doigts, et il lui sembla sentir une résistance singulière, qu’il n’avait pas remarquée tout d’abord…

Il l’interposa entre ses yeux et la lumière blanche du matin : il découvrit ou crut découvrir quelque chose qui ne l’avait pas frappé tout d’abord…

— Eurêka ! s’écria-t-il. J’ai trouvé ! Oh ! cette fois, plus de doute ! Aujourd’hui même je saurai… Ai-je ici ce qu’il me faut ? se demanda-t-il à voix basse. Non, c’est évidemment ce tissu minéral fibreux… Oui, oui… le feu !… la pâte du papier disparaissant…

Il n’acheva pas.

Derrière lui, la porte s’étant brusquement ouverte, une forme s’était dressée… un bras s’était levé…

Et un couteau s’était abaissé, avait disparu dans son épaule, puis, comme il se rejetait en arrière avec un râle étouffé, la lame était retombée dans sa poitrine, frappant, frappant avec acharnement…

Il s’était écroulé à terre comme une masse.

L’homme – l’assassin – qui n’était pas Soïloff, certes ! – avait saisi à poignées les papiers épars sur le bureau, le testament, la feuille blanche, puis avait disparu.

Et le silence s’était étendu, morne et sinistre, dans cette chambre où tout à l’heure l’espérance parlait si haut…

XII

L’ARRESTATION

Soïloff avait d’abord marché droit devant lui, ne songeant à rien, saisi tout à coup par l’ineffable jouissance de la liberté.

Il oubliait ses souffrances d’hier, ses rêves de demain. Il y avait si longtemps qu’il ne s’était senti ainsi maître de lui-même. Il se redressait, s’étonnait presque de se retrouver si vaillant et si fort. Ses poumons jouaient largement dans sa poitrine. Ses yeux aspiraient la lumière. Il lui semblait que son cerveau s’élargît, se détendît.

Et d’un sourire, il salua cette aurore.

Il regardait autour de lui, comme surpris de se trouver là. Paris ! C’était Paris ! La ville de vie et de passion, où pendant de longues années il avait mené l’existence folle des insouciants.

Les grandes maisons blanches lui semblaient des amies qui lui souhaitaient la bienvenue. Il y avait dans l’air des poussières irisées. Le boulevard Haussmann, coupé brusquement par une sorte de brouillard, semblait le mener vers la mer, ainsi qu’on voit aux larges avenues des villes de la Méditerranée.

Était-ce bien lui qui se trouvait là ?

Dans une vision rapide, presque instantanée, tout son passé apparaissait devant ses yeux.

Qu’il y avait de temps écoulé depuis ses premiers combats pour la liberté, alors que dans toute la fougue de la jeunesse il aimait passionnément Véra Kleonoff ! Véra ! qu’était-elle devenue ? Il lui semblait la voir, avec son profil d’ange grave et sévère, avec ses yeux où passaient des éclairs d’armes heurtées. Puis la bataille, puis la prison, puis l’enlèvement, l’enfouissement, l’évasion miraculeuse !…

C’était bien vrai qu’alors il avait eu peur de la lutte, peur de Véra, peur de la puissance czarienne, et qu’il s’était échappé, voulant vivre dans la plénitude de ses passions avides… Paris ! Déjà c’était à Paris qu’il s’était réfugié.

Il avait cherché à s’étourdir, ne voulant plus entendre la voix de la patrie qui l’appelait !… Ç’avait été une fièvre, une ivresse… puis tout à coup…

Juliette ! Quand ce nom jaillit de son cœur, Soïloff se mit à marcher plus vite. Cette évocation radieuse lui mit de la flamme aux yeux, de la force aux muscles. Juliette ! est-ce qu’elle se souvenait de lui maintenant ? D’ailleurs il ne lui avait jamais avoué son amour. C’était une de ces affections profondes, chastes, qui germent dans le cœur comme les fleurs qui naissent d’un rayon de soleil.

Dans les courtes heures qu’ils avaient passées ensemble, jamais seuls, toujours entourés, à peine si leurs yeux avaient échangé des regards, leurs mains une amicale pression. Et pourtant il y avait là un souvenir ineffaçable. Déjà, là-bas, dans les profondeurs sépulcrales de la mine de Sourgout, ce nom prononcé à voix basse lui avait fait monter aux lèvres une saveur parfumée.

Ce n’est pas une invention de romancier que la subite, soudaine, foudroyante révélation des âmes sœurs. Pourquoi, lorsque pour la première fois Soïloff avait regardé Juliette, avait-il senti en sa poitrine comme un lien qui le saisissait, quelque chose de semblable à ces fils de la vigne qui s’enroulent autour d’une branche ? sensation indéfinissable et que pourtant tous ont connue. Pour arracher ces lianes, il faut blesser son cœur, et leurs fragments brisés se teignent de sang.

Où était-elle maintenant, la Juliette bien-aimée ? Quand Soïloff se demanda cela, il était déjà loin, bien loin de son point de départ. Il avait atteint le bois de Boulogne, l’avait traversé, puis était revenu sur ses pas, sans savoir, allant dans son rêve.

Bien souvent, autrefois, il était allé – se cachant des railleurs qui n’eussent pas compris – passer dans l’avenue, sous les fenêtres de celle qu’il aimait… comme l’eût fait un collégien ridicule. Le désir lui vint de recommencer. Et cependant il hésita : si encore une fois le rideau allait se soulever doucement, si le regard de Juliette allait se poser sur lui. Hélas ! elle ne le reconnaîtrait pas… Elle ne devinerait pas sous cette livrée de misère celui qu’elle avait connu riche, heureux, orgueilleux de sa force… Et encore si la maison était vide ! Si la mort… si le mariage ! Ah ! il eût mieux aimé la mort, tant l’amour est égoïste.

Lentement, il revint vers l’avenue des Champs-Élysées, se disant qu’après tout il ne fallait pas désespérer. Est-ce que l’avenir ne lui appartenait pas ? Quand Houdas aurait résolu le problème, il irait droit à Juliette et lui dirait :

— Je vais engager une lutte suprême. Soyez ma compagne et mon soutien.

Quand il arriva devant l’hôtel de la rue Tilsitt, il eut presque peur. À une fenêtre ouverte, Marthe et Juliette étaient accoudées, causant. Il longea le mur, se dissimulant… Fut-ce un hasard ? Comment en eût-il été autrement ? De la main de Juliette, une fleur – une pauvre petite violette – se détacha et tomba à ses pieds.

Il se baissa, la ramassa, et, sans lever la tête, s’enfuit comme un voleur. Et quand il fut loin, bien loin, il mit la fleur entre ses lèvres, savourant ce parfum si doux qui émanait de sa bien-aimée.

Il ne put se décider tout de suite à retourner à la Chaussée d’Antin. Il lui plaisait de se détacher de toutes les réalités, de vivre dans je ne sais quelle illusion, d’oublier le présent pour devancer l’avenir. Juliette ! Juliette ! Oh ! elle ne l’avait pas oublié. Il le savait, il le comprenait. Il y a des attractions dont les choses sont les messagers. Cette fleur était tombée d’elle à lui, sans qu’elle en eût conscience, par une action mystérieuse.

Et il était heureux comme un enfant.

Il entendit sonner une heure. Ce choc l’éveilla.

Neuf et demie ! Quoi ! déjà si tard ! Ainsi, depuis plus de cinq heures il marchait, ne sentant aucune fatigue, au contraire, réconforté, vivifié…

— Allons ! fit-il avec un geste de regret. Arrachons-nous au rêve.

Et, se hâtant, il revint vers la maison d’Houdas.

Au fond, il se reprochait d’avoir autant tardé. Il lui serait bien difficile maintenant de passer inaperçu.

Les rues s’emplissaient de monde. Il lui sembla que les passants le regardaient curieusement. Il eut presque honte de lui ; il se hâta.

Quanti il déboucha sur la place de la Trinité, il s’arrêta stupéfait.

Un groupe considérable s’était massé devant la maison. On parlait, on gesticulait.

Soïloff reconnut de loin l’uniforme des agents de police.

Que se passait-il donc ? Bah ! quelque accident ! En quoi cela pouvait-il le concerner personnellement ? Au contraire, dans cette foule, il se perdrait et pourrait plus facilement regagner le petit escalier.

Il se mit à marcher vite, tout droit vers la maison.

Mais tout à coup une clameur furieuse s’éleva ; il vit une houle humaine s’élancer vers lui, des bras le saisirent, et avant qu’il songeât même à résister, il se sentit enlevé de terre, bousculé, entraîné. Un mot frappait son oreille :

— L’assassin ! c’est l’assassin !

Il voulait protester. Les mots s’arrêtaient dans sa gorge.

Puis il fut dégagé de l’étreinte furieuse de la foule. C’étaient maintenant les agents qui le tenaient au cou, aux poignets, qui le frappaient.

Car il est à remarquer qu’en matière de police on commence toujours par cogner, quitte à reconnaître ensuite qu’on s’est trompé.

On lui fit monter le grand escalier, on s’arrêta au palier de l’appartement d’Houdas, puis on le poussa violemment. Il franchit les deux pièces, puis se trouva dans une chambre où des hommes vêtus de noir entouraient un lit.

— C’est lui ! c’est bien lui ! s’écria le domestique du médecin.

Alors les hommes noirs s’écartèrent…

Et Soïloff vit sur le lit, étendu, la poitrine nue, ensanglantée, Houdas immobile, pâle comme un spectre, ayant aux lèvres une écume rougeâtre, les paupières tuméfiées et laissant apercevoir l’œil éteint.

L’un des hommes noirs lui cria :

— Misérable ! à genoux devant votre victime !

Ébranlé, énervé, Soïloff se laissa tomber à genoux, les mains étendues vers celui qu’il croyait encore avoir été l’ami fidèle de sa jeunesse.

— Ainsi, vous avouez votre crime ? demanda le commissaire de police.

Soïloff ne répondit pas tout d’abord. Il ne comprenait rien, d’ailleurs, sinon qu’Houdas était mort.

— Allons, assez de comédie ! reprit le commissaire.

Et il adressa un signe aux agents, qui, attirant vivement Soïloff en arrière, le contraignirent à se redresser.

— Fouillez-le, dit le commissaire.

Les mains des agents secouèrent les vêtements du Russe, qui eut un premier mouvement de colère.

— Il n’a rien sur lui, dit un des hommes.

— Mais que me voulez-vous donc ? s’écria Serge. Laissez-moi !

— Ne parlez pas si haut, voici monsieur le juge d’instruction, vous aurez à répondre quand il vous interrogera.

Soïloff se redressa. En effet, deux hommes venaient d’entrer : M. Daniel, le juge d’instruction, et M. de Cyvognan, le substitut.

— Quel est cet homme ? demanda le juge en désignant Serge.

— C’est l’assassin !

— Assassin ! moi, cria Soïloff, réveillé tout à coup de sa torpeur. Celui qui dit cela a menti !

Il avait eu un geste si violent que les agents se jetèrent sur lui. L’un d’eux lui passa dextrement les menottes.

Il frissonna, fit un effort pour se dégager, sentit la douleur et, par un effort subit de volonté, il se calma.

Impassible, il attendit.

Sur l’ordre du juge, il fut conduit dans la pièce voisine. Les magistrats restèrent seuls un instant. Dès que M. Daniel fut au courant des premières constatations et après s’être assuré que le docteur Houdas était dans l’impossibilité de répondre à aucune question, il fit ramener Serge devant lui.

Ce n’était plus dans la chambre à coucher, mais dans le cabinet qui avait servi de laboratoire.

La cheminée, tous les meubles étaient encombrés de flacons, d’appareils, d’instruments de toute forme et de toutes dimensions.

— Asseyez-vous, dit le juge de sa voix glaciale, et répondez-moi. D’abord votre nom ?

Soïloff avait réfléchi pendant le court délai qui lui avait été laissé.

La vérité, si étrange qu’elle fût, lui était apparue tout entière. Elle se résumait en deux mots :

Pendant sa courte absence, quelqu’un s’était introduit dans la maison et quelqu’un avait assassiné Houdas. Et c’était sur lui, Serge, que tombaient les premiers soupçons.

Cependant il y avait une chose – bien simple – à laquelle il n’avait pas songé. On lui demandait son nom. Répondre, c’était apprendre à la Russie qu’il était vivant, c’était attirer sur lui les représailles d’une police sans scrupules, s’exposer à être livré à ses pires ennemis, à être envoyé de nouveau là-bas, en Sibérie… Et puis ce nom, Juliette l’entendrait prononcer…

Elle croirait que le comte Soïloff était un assassin.

— Ne m’avez-vous pas entendu ? reprit le juge. Qui êtes-vous ?

— De quel droit m’adressez-vous cette question ? demanda Soïloff en le regardant en face.

— Vous refusez de donner votre nom ?

— Je refuse.

— Reconnaissez-vous que vous êtes arrivé ici il y a quatre jours, à une heure avancée ?

— Je le reconnais.

— D’où veniez-vous ?

— De loin… de l’étranger !

— Êtes-vous Français ?

Comme beaucoup de Russes appartenant à la haute société, Soïloff avait presque perdu tout accent. Seule une oreille exercée aurait reconnu, à un certain traînement des syllabes, son origine slave.

— Français, si vous voulez, répliqua Serge.

— Je vous engage à répondre nettement. Vos réticences ne font qu’aggraver votre situation. Vous êtes resté, pendant ces quatre jours, ici, enfermé avec le docteur Houdas ?

— Cela est exact.

— Qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?

Soïloff regarda autour de lui : une idée subite venait de traverser son cerveau.

Qu’était devenu le testament de Monte-Cristo ?

Si on avait tué Houdas, quel était le mobile du crime ?

C’était une étrange situation que celle de cet accusé qui cherchait lui-même à faire une enquête.

Mais il ne voyait rien qui pût le guider.

Le juge dut répéter encore une fois sa question.

— Nous avons travaillé, répondit Serge, à des expériences de chimie…

— Vous êtes donc médecin ?

— Peut-être.

Le juge haussa les épaules. Après tout, ce n’était pas un mauvais homme, et il lui déplaisait de voir l’accusé – en face d’une pareille évidence – se perdre lui-même par l’inconvenance de ses réponses.

— Vous ne voulez pas parler ; soit, reprit-il après un silence. Bornons-nous pour le moment à constater les faits. Vous êtes sorti ce matin pour la première fois. Où êtes-vous allé ?

— J’ai erré à travers la ville…

— C’est-à-dire qu’après avoir frappé le docteur vous vous êtes enfui…

— Je ne l’ai pas frappé…

— À quelle heure êtes-vous sorti ?

— À trois heures et demie du matin…

— Vous cherchez à nous tromper. Le crime a été commis plus tard.

— C’est justement la vérité, puisque le crime a été commis pendant mon absence…

— Pouvez-vous prouver que vous êtes sorti à cette heure très matinale…

— Je n’ai rencontré personne…

— Et au dehors vous n’avez parlé à personne ?

— À personne.

— Voulez-vous nous dire quelles relations existaient entre le docteur Houdas et vous ?

— Nous nous étions rencontrés… en voyage.

— Une liaison de hasard, voilà ce que vous prétendez. Comment expliquez-vous alors qu’il vous ait accueilli lorsque vous êtes arrivé à une heure indue, dans votre état de misère ? Il est certain que vous vous connaissiez fort bien et que vous avez exploité les souvenirs d’une ancienne et longue amitié.

Soïloff ne répondit pas.

— Si vous aviez été un étranger pour lui, continua le juge, il ne vous aurait pas gardé, seul, chez lui, pendant quatre jours. Mais laissons cela : la justice saura bien éclaircir ce mystère. Une dernière question… Qu’avez-vous fait des valeurs que vous avez prises ?…

— Des valeurs ! Quelles valeurs ?

— Il est prouvé que vous avez bouleversé les papiers qui se trouvaient sur le bureau du docteur ; c’était sans doute pour vous emparer de papiers importants et d’argent…

— Ce n’est pas vrai ! s’écria Serge. Je n’ai pas plus volé que je n’ai assassiné. Mais, à votre tour, monsieur, dites-moi donc ce qui a été pris… des papiers… Je veux savoir…

Il fit un effort pour se lever et s’élancer vers le bureau.

Les mains des agents le clouèrent sur son siège.

Le juge eut un demi-sourire.

Cet empressement à vouloir examiner les papiers restés sur le bureau ne faisait que prouver sa culpabilité, à supposer qu’on en pût douter un seul instant.

Il comprit qu’il y avait là un point important et qu’il était possible d’amener l’accusé à se trahir.

Il dit quelques mots à l’oreille du commissaire.

Celui-ci vint vers le bureau, prit soigneusement les papiers qui s’y trouvaient et les apporta devant le juge, qui examinait attentivement la physionomie de Serge.

Il y vit les traces non équivoques d’une angoisse immense.

Donc il pouvait se trouver là quelque élément décisif d’information.

— Je le tiens, pensa le magistrat.

Et lentement, un à un, il feuilleta les papiers.

Soïloff le regardait avec une intensité d’attention toujours croissante.

En somme, il y avait là quelques notes sans importance apparente, des formules chimiques, des calculs, quelques lettres de clients, et aussi des feuilles de papier blanc de tout format et de toute épaisseur dont quelques-unes étaient chargées de notes sans signification ou de traits de plume dont l’assemblage ne présentait qu’un dessin informe.

Soïloff les reconnaissait. C’étaient ceux qui avaient servi aux diverses expériences.

Mais le testament ! mais la vraie feuille blanche !…

Un moment son angoisse fut telle qu’il se pencha pour mieux voir.

— Volé ! s’écria-t-il. Il est volé !

— De quoi parlez-vous ? lui demanda brusquement le juge.

Serge était retombé sur son siège, haletant, ayant au front des gouttes de sueur.

— Quels papiers ont été volés ? répéta le juge. Vous le savez mieux que personne !

— Non, monsieur, je ne le sais pas, répondit Serge reprenant possession de lui-même.

— Cependant vos paroles…

— N’ont aucun sens.

Décidément, il n’y avait rien à tirer de ce bizarre accusé. Restait un fait évident : sa culpabilité. Était-ce un fou ? Le juge ne se prononçait pas.

— Enfin, reprit-il tentant un dernier effort, vous refusez de fournir des renseignements à la justice. Résumons-nous. Vous niez être l’assassin du docteur Houdas.

— Je le nie de la façon la plus formelle. Le crime a été commis pendant mon absence.

— Soupçonnez-vous quelqu’un ?

Soïloff réfléchit un instant. En vérité, aucune lueur ne vint l’éclairer.

— Non, dit-il.

— Vous refusez de faire connaître l’emploi de votre temps dans la matinée.

— Je vous ai dit la vérité. J’étais avide d’air. Je me suis promené. Je revenais quand vos agents se sont jetés sur moi. Si j’étais coupable, eussé-je été assez niais pour me livrer moi-même ?

— Mais si vous n’étiez pas coupable, vous ne cacheriez pas votre nom…

— Je ne puis le dire…

— C’est bien. Nous saurons bien découvrir la vérité. Voulez-vous signer votre interrogatoire ?…

La chose avait été dite si naturellement que Soïloff s’y laissa prendre tout d’abord. Pouvait-il se refuser à reconnaître l’exactitude de ses réponses. Non.

On poussa la feuille vers lui en lui tendant une plume.

Machinalement il commença : So…

Puis il comprit tout à coup qu’il livrait ce nom et s’arrêta, puis finit par un gros trait d’encre.

Le juge avait suivi le mouvement :

— Vous avez écrit deux lettres de votre nom, dit-il en souriant malgré lui, nous saurons bien découvrir les autres.

Il signa une pièce à son tour et la tendant au commissaire :

— Veuillez emmener le prisonnier, dit-il.

— Où me conduit-on ? demanda Serge.

— Vous le saurez tout à l’heure.

— Mais, encore une fois, je suis innocent… et si Houdas pouvait parler…

— L’avenir nous apprendra toute la vérité. Je vous engage à ne pas faire de résistance. Allez !

Soïloff se laissa entraîner hors de la pièce, puis de la maison.

Les agents firent écarter la foule, qui poussait des cris de colère et menaçait le prisonnier.

Une voiture attendait.

Serge y prit place entre deux agents, et les chevaux partirent.

C’était au moment même où Georges et Potoleff arrivaient à la maison de la Chaussée d’Antin.

XIII

UNE LETTRE

Sir Gordon à Georges Lewal, à Paris

« Cher ami, je reçois à l’instant votre lettre et je ne perds pas une seule minute pour vous répondre. Demain, d’ailleurs, je partirai de Londres et viendrai vous rejoindre.

« Tout ce que vous m’apprenez est bien étrange.

« Il me paraît impossible que Serge Soïloff soit vivant ; cependant les affirmations de Potoleff me semblent péremptoires. Je fais prendre à ce sujet des informations en Russie, mais je ne puis avoir de réponse avant une semaine.

« Je la recevrai d’ailleurs à Paris, et nous nous entendrons ensemble pour la marche à suivre.

« Vous savez que lorsque le Newfoudland Club a entrepris un sauvetage, il doit aller jusqu’au bout.

« Si le comte Soïloff erre, misérable, à travers l’Europe, nous devons le retrouver et nous tenir à sa disposition. C’est notre règle. Rien ne doit être fait à demi.

« Ce que vous me dites d’autre part des déclarations de ce Russe mutilé, Yvan, n’a rien qui m’étonne.

« Déjà, lorsque nous sommes passés à Saint-Pétersbourg, le bruit courait que Serge Soïloff – que l’on croyait mort – avait été trahi et livré. J’avais jugé inutile de pousser mes investigations plus loin afin de ne pas donner l’éveil.

« Mais vous savez ce qui s’est passé. Soïloff était rentré en Russie sans que personne le remarquât. Véra avait pris toutes les précautions nécessaires, et elle était certaine que la police n’avait pu le suivre à la trace.

« Et cependant, à peine le comte avait-il pénétré dans la maison de sa mère, qu’il était saisi et entraîné.

« Donc la trahison est plus que possible ; elle est vraisemblable.

« Maintenant, nous nous retrouvons en plein mystère. Ce docteur Houdas dont vous me parlez m’est absolument inconnu ; et l’attentat dont il a été victime n’est pas nécessairement lié à cette aventure, en admettant même, ce que rien ne prouve, que ce soit lui qui ait trahi Soïloff.

« On peut prendre à un homme sa maîtresse sans pour cela l’envoyer à la potence. Il est vrai qu’il reste cette étrange affaire d’héritage qui expliquerait l’infamie d’Houdas. Mais encore une fois je ne vois aucune attache entre ces faits, déjà anciens, et le crime de la Chaussée d’Antin.

« Si cet Yvan n’était pas infirme, ou si vous ne saviez positivement où il se trouvait à l’heure du meurtre, j’aurais supposé que ce fût lui qui l’avait commis, même sans autre preuve que cette intuition, qui le porte à l’accuser.

« Maintenant, mon ami, vous vous demandez sans doute pourquoi je ne pars pas immédiatement pour aller vous rejoindre. Je ne vous ai pas habitué à m’adresser deux appels. Jusqu’ici un seul a toujours suffi.

« L’explication que je vais vous donner, et que je vous prie de garder tout à fait confidentielle, n’est pas moins mystérieuse que tous les faits dont vous m’entretenez.

« Il y a un mois que je n’ai vu Véra !

« Comment je ne suis pas mort d’inquiétude, presque de désespoir, j’ai peine à le comprendre.

« Car à vous, mon ami, je puis tout dire. Cette femme étrange, avec ses passions profondes, avec son impassibilité de marbre, s’est emparée de tout mon être, à ce point que je ne m’appartiens plus. Je suis à elle, je ne vis que par elle…

« Et il y a un mois que je ne l’ai vue !

« Depuis un an, depuis qu’à notre retour de Sibérie nous avons touché la terre d’Angleterre, je souffre tout ce qu’un homme peut souffrir.

« Vous vous souvenez, – n’est-ce pas, ami ? – qu’elle m’avait juré d’être à moi, le jour où Soïloff serait sauvé.

« Elle ne m’avait rien caché. Elle l’avait aimé de cet amour singulier qui a pour base la passion politique, plutôt que les affections du cœur.

« Mais elle avait, disait-elle, repris possession d’elle-même. Jamais Soïloff ne serait pour elle plus qu’un frère. Leur union bizarre était à jamais rompue.

« Et quand j’entendais cela, je me sentais fou de joie.

« Pourquoi aimé-je Véra ? Est-ce parce qu’elle est belle ? Est-ce parce qu’elle a une intelligence au-dessus de son sexe ?

« Je ne pourrais le dire : ou plutôt, je l’avoue tout bas, à vous, mon ami mon frère, c’est parce qu’elle me fait peur. Oui, moi qui me prétends si fort, moi qui ne reculerais pas devant cent fusils dirigés sur ma poitrine, je me sens devant elle plus faible qu’un enfant.

« Ce fut un terrible désespoir quand la fatalité vint s’opposer au salut de Soïloff. La nature elle-même avait pris parti contre nous. En même temps que l’écroulement engloutissait le malheureux prisonnier, en même temps, il s’abattait sur toutes mes espérances et les écrasait.

« Pourtant Véra, dans sa douleur muette, ne m’adressa pas un reproche : certes, c’eût été une injustice. Car nous avions fait tout ce qu’il était humainement possible de faire. Mais j’aurais courbé la tête.

« Elle se montra bonne, douce avec moi.

« J’osai lui reparler de mon amour. Elle sourit tristement, mais pas un mot ne s’échappa de ses lèvres qui fût un refus formel. Quand nous fûmes arrivés à Londres, je lui offris mon nom.

« Elle me répondit qu’elle était veuve ; qu’elle ne pouvait encore me répondre.

« Et j’attendis, heureux encore qu’elle ne m’eût pas opposé un refus.

« Les jours, les semaines, les mois passèrent.

« Véra m’admettait dans son intimité, comme un ami, j’ose dire : comme un fiancé. Et quand, dans toute l’ivresse de mon âme, je lui dépeignais la passion qui remplissait mon cœur… elle me répondait par ce seul mot : « Patience ! patience ! »

« Il y a un mois environ, je remarquai en elle un changement singulier. Quand j’arrivai, elle me tendit les deux mains en souriant. Je remarquai seulement qu’elle était plus pâle que de coutume.

« — Ami, me dit-elle, me pardonnerez-vous les souffrances que je vous impose ? Mais, croyez-moi, j’obéis à une force plus puissante que ma volonté. Cependant le jour approche où je pourrai vous répondre…

« — Ainsi, m’écriai-je, vous ne me repoussez pas ! vous ne m’ordonnez pas de renoncer à mes espérances…

« — Encore une fois, reprit-elle, je vous dis : « Patience ! » Mais cette fois je ne la mettrai pas à une longue épreuve. Dans un mois, vous saurez tout… mais, d’ici là, je vous demande un sacrifice…

« — Ordonnez, m’écriai-je. Est-ce que mon devoir n’est pas de vous obéir ?

« — Je vous demande, pendant un mois, de ne plus venir ici… de ne pas chercher à me voir…

« Et comme je me récriais.

« — Je vous en prie, reprit-elle. Il y va des intérêts les plus graves, les plus chers de toute ma vie. Vous m’avez habituée à votre soumission, ajouta-t-elle en souriant ; cette fois encore obéissez-moi…

« — Et si je me résigne, si j’accepte ce sacrifice, vous me jurez…

« — Je vous jure que, dans un mois, jour pour jour, je répondrai à votre demande…

« — Du moins, laissez-moi emporter une bonne parole… Dites… que vous ne me haïssez pas…

« Tout son visage s’éclaira d’une adorable expression de sensibilité profonde. Elle m’attira doucement, me contraignit à m’agenouiller devant elle et, prenant ma tête entre ses mains, elle m’embrassa au front…

« Je me relevai, fou de bonheur.

« Ce baiser, c’était la réponse tant attendue. Véra m’aimait. Que m’importait alors d’attendre, de souffrir pendant un mois !

« — J’obéirai, m’écriai-je.

« — Écoutez-moi bien, reprit-elle d’un ton grave ; non seulement je vous demande de ne pas venir ici, de ne pas chercher à me voir, à me parler… mais plus encore, j’exige… je prie que vous ne vous préoccupiez pas pendant ce temps ni de ce que je pourrai faire, ni de l’endroit où je pourrai me trouver. Peut-être serai-je forcée de quitter Londres… je n’en sais rien… Ne me suivez pas, ne cherchez pas à savoir où je suis allée… Que pendant ce mois je sois pour vous comme si je n’avais jamais existé…

« — Vous savez bien que c’est impossible. Et dussè-je ne pas vous voir, dussé-je ignorer où vous êtes, votre pensée sera ma pensée de toutes les heures.

« — Dans un mois, jour pour jour, répéta-t-elle, ou vous me reverrez ou vous recevrez de moi une lettre qui vous instruira de tout ce que vous devez savoir…

« — Une lettre ! m’écriai-je. Ah ! jurez-moi du moins que cette séparation n’est pas éternelle. Si je doutais, je ne sais si j’aurais le courage de tenir la promesse que vous exigez de moi.

« Elle me regarda longuement comme si elle voulait lire au plus profond de mon âme.

« — Je vous jure que vous me reverrez, dit-elle.

« Et j’ai obéi. Je suis sorti de cette maison, heureux et inquiet à la fois. Certes, je ne doutais pas d’elle, et je savais que dans cette âme forte et prête à tous les sacrifices, il n’est pas une ombre qui en altère la pureté.

« Pourtant j’avais peur. Une angoisse indéfinissable me serrait le cœur.

« Je savais que depuis quelque temps elle avait reçu plusieurs lettres de Russie. Je les avais vues auprès d’elle, sur sa table, et elle ne m’en avait pas parlé.

« Vous savez que Véra fait partie depuis longtemps de ces sociétés russes dont le nom est un symbole de terreur.

« Cette promesse arrachée à mon amour, cette absence si longue, se rapportaient-elles à quelque obligation qui lui aurait été imposée ?

« Je cherchai en vain à deviner la vérité.

« Tout en respectant la lettre de mon serment, je m’enquis adroitement. Dès le lendemain de notre entretien, Véra avait quitté Londres.

« Je ne cherchai pas à savoir où elle était allée.

« Mais depuis ce temps, je ne vis pas. Je suis véritablement l’homme qui a perdu son âme. J’attends…

« Dans deux jours, le délai qui m’a été imposé expire. Je redeviens alors maître de moi-même, et si Véra n’est pas revenue, si je n’ai pas reçu la lettre promise, alors je remuerai ciel et terre pour la retrouver !

« Comprenez-vous maintenant, ami, pourquoi je ne me suis pas rendu immédiatement à votre appel ?

« Quarante-huit heures encore, deux jours et deux nuits de souffrances et d’angoisses !

« Mais, je la reverrai ! je le sais… je le sens. D’ailleurs, elle a juré, et Véra n’a jamais manqué à sa parole.

« À votre tour donc je vous dis : Patience !

« Depuis que j’ai reçu votre lettre, je me demande si la disparition momentanée de Véra ne se rapporte pas à la résurrection de Soïloff ! Est-ce que je serais jaloux ? Non, non. Véra n’est point de ces femmes qui se jouent de la vie d’un homme… et elle sait que je mourrais d’une trahison…

« Je ne cherche pas à comprendre, j’attends et j’aime !…

« À bientôt, ami, à bientôt…

« GORDON. »

XIV

L’AVEU

Soïloff avait été mis au secret.

L’instruction se poursuivait activement. Il est à remarquer que cet adverbe – activement – signifie le plus souvent profondes méditations du juge d’instruction assis sur un bon fauteuil.

Le problème était de ceux dont les allées et venues n’avancent guère la solution. Pour qu’on se puisse lancer au grand galop sur une piste, il faut du moins qu’il y ait une piste, si peu visible qu’elle soit.

Mais ici tout faisait défaut.

On tenait le coupable. C’était tout.

Quant à savoir qui il était, quant à savoir le mobile auquel il avait obéi en commettant le crime, on ne possédait pas le moindre indice.

Une minutieuse perquisition opérée chez Houdas n’avait rien révélé. On s’était convaincu que les deux hommes avaient dû se livrer à des expériences chimiques. Mais on n’avait pas trouvé une lettre, pas le moindre bout de papier qui se rapportât à l’affaire de près ou de loin.

Une seule pièce avait un instant attiré l’attention des magistrats : c’était l’acte par lequel Soïloff avait institué Houdas légataire de tout ce qu’il possédait à Paris. Qu’était ce comte Soïloff ? On s’adressa à la chancellerie russe qui répondit nettement que le personnage avait été pendu.

De ce côté, c’était fini et bien fini.

Houdas était toujours entre la vie et la mort. Il n’était pas possible de songer à l’interroger.

Mme de Pierreval n’avait pu répéter que ce qu’elle savait, c’est-à-dire que Houdas avait soigné sa fille aînée, avait paru se prendre d’amour pour sa fille cadette. Elle jugea inutile de parler d’Yvan et de ses soupçons.

Le domestique d’Houdas, vingt fois interrogé, avait imperturbablement répondu par la vérité. Il avait vu arriver l’étranger, exténué, affamé. Il lui avait servi à manger, sur l’ordre de son maître. Puis ils s’étaient enfermés, et il les avait à peine entrevus pendant ces quatre journées.

Seulement il avait fait une remarque : quelques mots avaient été échangés devant lui, et il avait entendu que l’étranger tutoyait le docteur, tandis que le docteur lui disait : vous.

C’était en somme une preuve qu’il avait existé entre ces deux hommes une longue intimité, avec cette nuance évidente que l’un avait sur l’autre une certaine autorité.

Soïloff interrogé avait refusé de donner des explications.

Dans le silence de la cellule, il s’était arrêté à cette résolution : ne rien dire, ne pas prononcer un seul mot qui pût servir d’indice. Qu’il fût condamné, il comprenait que cela ne fît plus doute. Mais se sauverait-il en disant son nom ? À raisonner froidement, cette révélation était non seulement inutile, mais dangereuse.

Inutile, parce que cet aveu ne pouvait en rien diminuer sa culpabilité. Au lieu d’un assassin inconnu, on aurait Soïloff. Voilà tout.

Dangereux, puisque Soïloff serait reconnu pour un des pires perturbateurs de l’ordre en Europe, pour un de ces misérables qui ne reculent devant aucun forfait.

À ce point de vue, l’assassinat d’Houdas ne devenait qu’une peccadille pour un homme dont l’occupation perpétuelle devait être de faire sauter le monde entier avec de la dynamite.

De plus, le nom… il était une femme qui ne devait pas l’entendre prononcer, c’était Juliette.

— Eh bien, se disait Soïloff, je monterai sur l’échafaud infâme, mais du moins nul ne saura jamais qui le bourreau aura frappé !

Et seul, dans la nuit obscure de la prison, il se disait que tout était fini.

Quelle existence étrange ! Avoir bravé tant de fois la mort, dans les circonstances les plus tragiques, pour venir tomber stupidement, honteusement, aux huées de la foule…

Et cela, au moment où il touchait au but…

Mais qui donc avait commis le crime ?…

Qui avait frappé Houdas ? Était-ce donc pour s’emparer du testament ? En vérité, c’était impossible.

Depuis le jour où Soïloff avait retiré des flots du golfe d’Obi la fiole de cristal, à personne il n’avait dit un seul mot, à personne il n’avait livré la plus petite parcelle de son secret.

À Houdas seul, il avait parlé.

Et depuis qu’il était entré dans la maison du docteur, personne n’avait communiqué avec lui, personne…

Tout à coup, un souvenir traversa son cerveau…

Dans la soirée qui avait précédé le crime, Houdas, dans un état d’exaltation fébrile, s’était écrié qu’il y avait quelqu’un dans la chambre à côté.

Il est vrai que Soïloff l’avait retenu, lui disant que c’était une illusion née de son excitation cérébrale.

Mais en fait, Soïloff lui-même avait entendu quelque chose. Il avait cru au craquement de quelque meuble. Mais, maintenant qu’il arrêtait son esprit sur ce détail, il lui semblait qu’il n’y avait pas prêté d’abord une attention suffisante.

C’était bien possible, après tout, que quelqu’un eût pénétré dans l’appartement…

Par où ? oh ! parbleu ! par le petit escalier qui lui avait été indiqué par Houdas. Soïloff se souvenait maintenant qu’il n’y avait pas de verrou à l’intérieur.

Oui, c’était cela. L’assassin était déjà venu pour exécuter son crime. Peut-être seulement pour épier. Celui-là pouvait avoir entendu les mots de millions sur millions que le docteur prononçait dans le paroxysme de la colère… il avait vu Soïloff sortir de la maison. Il s’était assuré ainsi qu’Houdas était seul et il l’avait frappé !

Oui, mais qui ? qui donc ?

Ainsi il y avait quelque part quelqu’un qui, à cette heure, avait entre les mains le testament de Monte-Cristo, qui peut-être trouvait la clef du problème…

Et alors ces sommes immenses que Monte-Cristo lui-même destinait à une œuvre de justice, que lui Soïloff voulait employer à la délivrance de tout un peuple, ces millions appartiendraient à des misérables qui s’en serviraient pour assouvir des passions infâmes, pour le crime, pour le mal !

Ah ! c’était là pour le prisonnier une torture plus grande encore !

S’il était libre, il saurait bien découvrir le criminel, lui arracher le testament… Il l’anéantirait ce testament, car il ne fallait pas qu’un pareil danger fût suspendu sur l’humanité.

Un assassin, riche à six cents millions ! Supposons cet homme intelligent, ambitieux, ayant donné la preuve de son mépris pour tous les scrupules humains, quel fléau ne serait-il pas pour le monde !

Et Soïloff se sentait frissonner. Il lui semblait qu’il était le complice, l’auteur premier de ces crimes possibles.

Pour la première fois, il sentait l’âpre douleur de l’emprisonnement. Jusque-là, il s’était résigné avec une sorte de fatalisme. Mais cette pensée d’avoir déchaîné un démon sur le monde, de lui avoir fourni l’épouvantable instrument de la toute-puissance suprême, l’affolait, lui mettait au cœur une rage folle !

Être libre ! sortir ! fouiller l’univers, pour retrouver ce misérable, pour arrêter cette peste prête à fondre sur la terre ! Je ne sais quelle hallucination lui montrait ceux qu’il aimait, Juliette, frappés par ce criminel…

Et il se tordait, furieux de son impuissance.

Que faire ? Tout avouer au juge ? Est-ce qu’un magistrat prendrait cette déclaration au sérieux ? Ce chiffre même de six cents millions paraîtrait incroyable. Et pourtant non, c’était le seul moyen. Il mettait la police sur la piste du véritable criminel. Cela ne le sauverait peut-être pas !… Mais il y avait là un devoir, et il n’y faillirait pas…

Il passa des jours et des nuits dans d’atroces angoisses. Il était hanté de la peur de quelque épouvantable catastrophe… Il était décidé à parler. Et ce juge, ce juge qui ne le faisait plus comparaître devant lui !

Enfin, un matin, il y avait huit jours qu’il était à Mazas, il entendit le gémissement de l’énorme verrou.

— Le 27, à l’instruction ! dit la voix rogue du gardien.

Soïloff poussa un cri de joie. Il avait bâti tout son plan.

On lui mit les menottes ; il se laissa faire sans la moindre résistance. Il tenait droit la tête. Il se disait qu’il allait accomplir une mission d’humanité, se reprochant de n’avoir pas songé plus tôt à ces choses. S’il allait être trop tard.

— Allons ! montez !

On le poussa dans la voiture cellulaire, dans une sorte de boîte, si basse que son front heurta le bois du faîte. Il ne sentit rien, serra ses genoux et ses coudes, en souriant des heurts qui froissaient ses os contre les parois.

Arrivé à la Conciergerie, il fut conduit dans un de ces affreux cabanons qu’on appelle la souricière, où, sans lumière, sans air, les malheureux prisonniers attendent le bon plaisir du juge d’instruction, qui arrive à deux ou trois heures de l’après-midi, tandis que le détenu l’attend, respirant mal, ne mangeant pas, depuis huit heures du matin.

Bien souvent déjà nous avons protesté contre cette mesure inhumaine. Nous en avons souffert nous-même, comme prisonnier politique, sous l’empire. Certes, soutenu que nous étions par la justice de notre cause, nous supportions ces ignobles vexations sans un murmure. Mais nous nous demandions alors, nous nous demandons encore s’il n’est pas injuste, odieux de soumettre à cette torture des misérables que nulle fierté n’encourage, dont cette séquestration, cette misère augmentent le trouble et la peur, et qui arrivent devant le juge brisés moralement, vaincus d’avance, stupéfiés, et qui avoueraient tout ce qu’on voudrait. Cela peut être de l’habileté judiciaire. C’est, en somme, une résurrection de la torture.

Quant à Soïloff, il n’y prit même pas garde. Les heures passèrent avec une rapidité incroyable.

Quand on l’appela, il se leva tout d’une pièce.

Le juge d’instruction était à son bureau, la tête couchée sur le dossier.

Serge resta debout, attendant son bon plaisir.

Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi : enfin le juge releva la tête.

Quand ses yeux se fixèrent sur Soïloff, il ne put réprimer un léger tressaillement.

C’est qu’en effet la physionomie du prisonnier présentait un caractère singulier : l’acuité de la méditation, les combats qui s’étaient livrés en lui, les angoisses qu’il avait subies, tout avait contribué à amincir ses traits, à creuser son visage, et aussi à donner à ses grands yeux une flamme singulière.

Dans ce visage si beau, pâli par les insomnies, le regard seul vivait, éclatait. Les longs cheveux blonds, retombant en arrière, la barbe qui se découpait en deux pointes, donnaient à Soïloff une ressemblance vague avec le Christ de la légende.

Au fond, le juge n’était pas un mauvais homme : par habitude, comme tous ses congénères, il préjugeait la culpabilité de tous les prévenus, se butait à ses premières impressions et pour rien au monde n’eût renoncé à la conviction qui s’était tout d’abord imprimée dans son esprit. Donc, aujourd’hui comme au premier jour, l’inconnu était l’assassin du docteur Houdas.

Mais ce que croyait deviner M. Daniel, c’est que cet assassin n’était pas un criminel vulgaire. Il y avait dans cette physionomie une noblesse native qui le touchait et le troublait à la fois. La chose n’en devenait d’ailleurs que plus intéressante, et il serait de plus grande importance pour son avancement de l’envoyer à l’échafaud.

— Asseyez-vous, dit le juge au comte. Je vous ai laissé le temps de la réflexion, et j’espère que l’isolement vous a porté conseil. Êtes-vous disposé aujourd’hui à répondre à mes questions ?

Sa voix était douce, consolante. Il faudrait n’avoir jamais comparu devant un juge d’instruction pour ignorer qu’il est toujours un moment où on le voit bienveillant.

Soïloff sentit en lui un mouvement d’espoir.

Il n’était plus un simple magistrat, ce n’était plus un ennemi qu’il avait en face de lui. Il prit confiance.

— Monsieur, dit-il doucement, je suis à vos ordres.

Le juge eut un sourire. Enfin le secret avait eu raison de ces résistances désagréables. Ce n’était pas la première fois qu’il constatait semblable résultat.

— Eh bien ! reprit-il, si vous le voulez bien, nous commencerons par le commencement, en considérant votre premier interrogatoire comme non avenu.

Il prit son temps, jeta un coup d’œil à son greffier et dit :

— Votre nom ?

— Monsieur, répondit Soïloff, si vous me le permettez, nous intervertirons l’ordre des questions…

— Ah bah ! fit ironiquement le juge. Vous désirez diriger l’interrogatoire. À votre aise, d’ailleurs.

Et il pensait :

— Il va s’enferrer de lui-même.

Il reprit tout haut :

— Parlez donc. Je vous écoute…

— Ne pourrais-je vous parler seul ? fit Soïloff en indiquant le greffier.

M. Daniel le regarda. Il lui sembla que le regard s’était rasséréné. Du reste, il ne manquait pas de courage. Il appela son greffier et lui dit quelques mots à l’oreille. L’homme sortit.

— Vous voyez, reprit le juge, que je vous donne une grande preuve de confiance. La justice ne redoute rien, et sait concilier l’humanité avec ses devoirs. Je crois avoir deviné que vous n’étiez pas un homme vulgaire. Vous avez commis un crime…

— Monsieur !

— Laissez-moi achever. Vous avez commis un crime, dis-je. Mais vous n’êtes pas un malfaiteur de profession. En vous livrant à cet acte coupable, vous avez obéi à quelque grande passion, à une surexcitation cérébrale que peuvent expliquer, sinon justifier, des circonstances graves. Parlez donc, sans crainte, comme le témoin de votre propre cause. J’écoute.

Serge releva la tête, et fixant sur M. Daniel son œil clair et profond :

— Monsieur, je n’ai pas assassiné le docteur. Oh ! reprit-il vivement en surprenant sur le visage du juge un sourire d’incrédulité, je sais que toutes les apparences m’accusent. Je suis venu chez le docteur inconnu à tous, misérable, affamé.

« Dans tout ce que vous a dit le domestique du docteur, il n’y a pas un mot qui ne soit l’expression de la plus stricte vérité. On a trouvé le docteur assassiné, et comme j’étais sorti, les soupçons sont tombés sur moi. J’avais frappé et je m’étais enfui… peut-être pour mettre en sûreté le produit d’un vol… Vous voyez, je ne recule devant aucune hypothèse. Enfin, comme la plupart des criminels, je suis revenu trop tôt, inquiet de connaître les suites de l’événement. Voilà, si je ne me trompe, les bases sur lesquelles s’étaie l’accusation qui pèse sur moi.

Il s’arrêta un instant, attendant peut-être un mot du juge.

Mais il est de principe de laisser bavarder le prévenu sans l’interrompre. M. Daniel avait appuyé son front sur sa main et paraissait écouter avec la plus profonde attention.

— Un autre point encore, reprit Soïloff, complique ma situation. Je refuse de faire connaître qui je suis, d’où je viens, quel mobile m’a conduit chez Houdas, quelle raison l’a déterminé à me recevoir et à me traiter comme un hôte. Ce mystère… nécessaire et qui m’entourera, même jusqu’à l’échafaud est un terrible argument contre moi, je le sais, et j’accepte cette chance accusatrice…

— Ainsi, vous ne voulez pas dire qui vous êtes ?

— Cela m’est impossible. Je suis un inconnu, un passant, si vous voulez, un mort…

M. Daniel fit une légère grimace.

— Eh bien, monsieur, je ne suis pas coupable, ce n’est pas moi qui ai assassiné le docteur Houdas.

— Vous connaissez l’assassin.

— Je l’aurais déjà nommé. Oh ! pour le connaître, je donnerais le peu de jours qui me restent à vivre…

— Continuez, fit M. Daniel, que tout ce verbiage commençait à lasser d’autant plus qu’il ne voyait poindre aucune lumière à l’horizon…

— Et je viens vous dire, monsieur, comme un homme parlant à un homme : Il faut découvrir le véritable assassin. Car si cet homme reste en liberté, s’il reste impuni, un grand péril menace la société tout entière.

M. Daniel leva son couteau à papier, prêt à frapper un coup sur son bureau, signal convenu pour la rentrée du greffier.

Car, en vérité, on ne se moque pas ainsi d’un magistrat ! Qu’était-ce que ce galimatias ! La société !… Des périls !

— Bon ! pensa le juge. Il croit me lasser par son bavardage ! Laissons-le parler !

Et le couteau à papier se reposa paisiblement sur les dossiers.

— Vous dites donc, monsieur… commença-t-il.

— Je dis que, si insensée que vous puisse paraître cette déclaration, l’homme qui a tué le docteur Houdas est en possession d’un secret qui, aux mains d’un homme sans scrupules, peut changer la face du monde…

— Vraiment ! pardon, un instant ! Selon vous, un assassin se serait introduit chez le docteur…

— Pendant mon absence. Oui, monsieur. Là est la vérité.

— C’est votre version. Du reste, c’est la seule que vous puissiez opposer aux constatations. Seulement, il la faudrait prouver…

— Laissez la police sur la piste du véritable assassin. On doit le découvrir, il le faut, et vous aurez la preuve que je dis la vérité…

— Bien. Reprenons. Vous parlez d’un secret.

— Et c’est le secret que je vais vous livrer, monsieur, secret étonnant qui vous expliquera mes paroles de tout à l’heure. Vous avez sans doute entendu parler du comte de Monte-Cristo.

Par ma foi ! c’était trop fort ! Le juge eut un soubresaut. Est-ce que la justice a jamais cru à Monte-Cristo ! un héros de roman ! M. Daniel regarda Soïloff avec colère.

— Je vous avertis, monsieur, que vous serez mal venu à essayer de semblables mystifications…

— Monsieur, je vous jure que rien n’est plus loin de mes intentions, je vous jure que je vous dis la vérité. Le comte de Monte-Cristo n’est pas un mythe. Il a vécu, il a haï, il a châtié… il est mort…

— Où cela ?

— Nul ne le sait.

— Pas même vous, qui semblez si bien l’avoir connu.

— Je n’ai jamais connu le comte de Monte-Cristo, et s’il se trouve mêlé à ma vie, c’est par un hasard inouï… Monsieur, par grâce, ne souriez pas. Jamais je n’ai parlé plus sincèrement ; jamais, je vous le répète, il n’y a eu danger plus grand pour le monde. Et c’est pour conjurer ce danger que je vous supplie de m’entendre…

— Je ne vous interromprai plus !

— M. le comte de Monte-Cristo possédait une fortune colossale. Avant de mourir, il a fait son testament, révélant l’existence de cette fortune, dont le chiffre vous épouvanterait… Par des circonstances que je ne puis ni ne veux faire connaître, ce testament est tombé entre mes mains ; il était formulé de telle sorte qu’il constituait une énigme, pour moi indéchiffrable. Je connaissais le docteur Houdas. Je le savais intelligent, savant, de bon conseil.

« Je suis venu à lui de fort loin. Je lui ai remis ce testament, et une pièce qui l’accompagnait. Et, pendant quatre jours et quatre nuits nous avons tenté par tous les moyens de trouver le mot de l’énigme. Le matin du cinquième jour je suis sorti, j’étais accablé de fatigue. Mes idées étaient sans suite, mon cerveau troublé ne savait plus penser. J’ai voulu prendre l’air… vous savez ce qui s’est passé.

« Or, monsieur, ce testament, vous ne l’avez pas trouvé ! il n’était plus au milieu des papiers du docteur Houdas, et cependant je sais que, quand je l’ai quitté, il l’avait devant lui, sur son bureau.

« Donc, l’assassin a volé ce testament… Or, s’il l’a volé, c’est évidemment parce que – je ne puis deviner comment – il avait surpris le secret de son immense valeur. Et, aujourd’hui, tandis que vous m’emprisonnez, moi, l’innocent, tandis que le docteur Houdas se meurt, il y a de par le monde un homme, un criminel, un misérable, qui tient dans sa main la clef du trésor de Monte-Cristo.

« Et s’il parvient à le découvrir, cet homme, vous dis-je, peut devenir le roi du mal, peut corrompre, acheter toutes les consciences, dépraver toutes les chastetés, bouleverser toutes les bases sociales… Je vous dis qu’il faut découvrir cet homme, qu’il faut lui arracher ce testament, fût-ce pour le détruire… ; car en le détruisant, du moins, vous aurez sauvé le monde…

M. Daniel n’avait pas bronché. Seulement ses yeux avaient pris une singulière fixité et s’étaient rivés au visage de Soïloff.

— Mais, monsieur, reprit-il, vos révélations sont très intéressantes, très graves… un trésor… un testament… c’est connu. Il vous reste un détail à me donner : quel est le chiffre de cette… fortune !

— Il est colossal, effrayant…

— Voulez-vous me le faire connaître ?…

— Oui monsieur, car vous comprendrez mieux encore quelle arme terrible le misérable assassin peut avoir entre les mains…

« Le trésor de Monte-Cristo s’élève à six cents millions !

Le juge frappa deux fois et très fortement du couteau à papier sur la table.

Le greffier reparut.

M. Daniel était un peu pâle. Il fit un signe au greffier, qui se pencha vers lui. Le juge lui parla à l’oreille assez longuement. Le greffier regardait du coin de l’œil Soïloff, qui, tout surpris de ce retour subit, dont le signal lui avait échappé, paraissait tout interdit.

Le greffier alla se rasseoir à sa place.

— Continuez, reprit le juge en s’adressant à Soïloff.

Sa voix avait un léger tremblement qu’il parvenait difficilement à dissimuler.

— Je suis à vos ordres, dit Serge. Mais je vous avais dit que je préférais vous entretenir sans témoins.

— La loi s’y oppose, fit sèchement le juge, dont la physionomie était toute changée.

Il oubliait que la loi ne pouvait avoir autorisé tout à l’heure ce qu’elle interdisait maintenant.

— D’ailleurs, reprit-il, je tiens, vu la gravité de vos relations (et il appuya sur les mots avec une certaine ironie), à ce qu’elles soient reproduites au procès-verbal. Écrivez, greffier.

« L’accusé refuse de faire connaître qui il est, d’où il vient et quel est son passé.

Puis il résuma, avec l’exactitude la plus stricte, les déclarations de Soïloff.

— Enfin, acheva-t-il, l’accusé déclare que ce trésor dont il a parlé s’élève à six cents millions. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

— Complètement exact.

— Vous m’avez dit que le testament de ce… Monte-Cristo constituait une énigme indéchiffrable. Comment alors connaissez-vous le chiffre du trésor en question ?

— Je me suis mal exprimé. Le testament lui-même était très clairement écrit. Mais ce qui faisait défaut, c’était l’indication du lieu où se trouve cachée cette immense fortune.

— Ah ! fit le juge, qui réprimait mal ses sourires. Et alors comment avez-vous l’espérance de le découvrir ?…

— À ce testament, continua Soïloff avec quelque impatience, était jointe une feuille de papier…

— Eh bien ! c’était, je suppose, un plan, comme dans tous les romans.

— Dans les romans ! s’écria Soïloff. Croyez-vous donc, monsieur, que je mente ?…

— Non, monsieur. D’ailleurs, encore une fois, je vous rappelle que ce n’est pas à vous à m’interroger. Revenez à cette feuille de papier…

— Elle était blanche, monsieur.

M. Daniel eut un soubresaut.

— Comment ! blanche… Alors comment saviez-vous qu’elle renfermait une indication quelconque ?…

— Parce que le testament l’affirmait…

Le juge et le greffier échangèrent un regard.

— Vous prétendez, demanda M. Daniel, que, sur cette feuille de papier blanc, on pouvait lire quelque chose qui… n’y était pas ?

— N’avez-vous jamais entendu parler de ces encres qui n’apparaissent que sous l’action de la chaleur ou d’une substance chimique ?…

— Ce que vous n’avez pas manqué d’essayer, je suppose !

— En effet, monsieur.

— Eh bien ! vous savez alors où sont ces… six cents millions ?…

— Je l’ignore absolument, car aucune expérience n’a réussi.

— En ce cas, ne croyez-vous pas avoir été le jouet… d’une illusion ?

— Non ! s’écria Soïloff avec force. Parce que nos tentatives sont restées infructueuses, rien ne prouve qu’il doive toujours en être de même.

« Houdas ne doutait pas du succès. C’était une affaire de persévérance.

« Pendant quatre nuits, nous avons tout essayé. Mais sans le crime horrible… dont je suis innocent, je vous le jure… nous aurions contraint le sphinx à livrer son secret !…

Sa voix s’était élevée, et en même temps ses traits s’étaient éclairés de toute sa vaillante énergie.

Le juge souriait toujours.

— Mais si tout ce que vous me dites est exact, qui donc aurait frappé le docteur Houdas pour s’emparer d’un secret que lui-même ne connaissait pas ?

Soïloff resta un momenl interdit.

— Je ne comprends pas, en effet, dit-il. Cependant, il se peut qu’un criminel nous ait épiés, ait entendu nos conversations, ait surpris les mots de millions que nous prononcions à tout instant et ait cru, en s’emparant de ce testament, mettre en même temps la main sur le trésor…

— Hum ! l’explication est subtile…

— Et encore, interrompit Soïloff, qui s’exaltait, sais-je, moi, ce qui s’est passé pendant mon absence ? Peut-être Houdas avait-il découvert !… Peut-être quelqu’un est-il venu chez lui et l’a-t-il surpris au moment où il poussait le cri de triomphe !…

Le juge interrompit Soïloff par un « assez ! » des plus péremptoires.

— Assez, monsieur ! continua-t-il d’un ton sévère. Je ne puis admettre un seul instant de plus que vous prétendiez vous jouer de la crédulité de la justice…

— Quoi ! vous me jugez capable ?…

— Toute cette histoire de testament, de Monte-Cristo, de millions, n’a d’autre but que d’égarer les recherches sur le véritable mobile de votre crime…

— C’est faux ! cria Soïloff hors de lui. Sachez qu’un homme comme moi n’a jamais menti… Sachez que j’ai bravé mille morts pour dire hautement la vérité, que j’ai été deux fois enterré vivant… que…

Il s’était levé et se dressait de toute sa haute taille.

Le greffier courut à la porte, l’ouvrit et appela les gendarmes, qui rentrèrent.

Mais, au même instant, une femme parut sur le seuil du cabinet et dit :

— Monsieur le juge, je me rends à votre invitation.

C’était Miguela.

Soïloff s’était vivement rejeté en arrière.

XV

MIGUELA

On n’a pas oublié que la courtisane se trouvait chez le docteur Houdas au moment où Soïloff était arrivé, et qu’elle avait fort bien entendu son nom.

Depuis cette soirée, elle s’était présentée plusieurs fois à la maison de la Chaussée d’Antin ; mais elle s’était heurtée à l’impitoyable consigne donnée par Houdas.

Elle l’avait attribué tout d’abord à l’impossibilité dans laquelle se trouvait le docteur de lui remettre la somme qu’elle avait exigée. Sa colère s’était accrue, et elle avait eu besoin de faire appel à toute sa patience pour ne pas mettre sa menace à exécution, en cherchant à révéler la trahison infâme dont le docteur s’était rendu coupable envers celui qu’il appelait son ami et son frère.

Cependant elle avait jugé plus prudent d’attendre encore.

L’arrivée subite de Soïloff changeait ses plans. Soïloff vivant !

Elle savait qu’il était riche. Elle ignorait dans quelle situation affreuse il se trouvait à son retour.

Il revenait vers Houdas ; peut-être allait-il, de nouveau, partager avec lui une fortune princière.

Elle avait interrogé le domestique, et ce qu’elle avait appris l’avait stupéfiée. Naturellement, pour ce laquais, il n’était pas de plus grand crime que la misère, et cet homme qui s’était emparé de son maître, qui le séquestrait en quelque sorte, lui faisait horreur.

— Pas de bottes ! madame Miguela. Comprenez-vous cela. Pas de bottes ! Et mon maître reste des journées entières enfermé avec lui. Et il faut le nourrir ! et on m’envoie à tout moment chercher un tas de drogues, que les marchands me regardent comme un La Pommeraye !…

Miguela n’avait pas livré le nom du comte. Elle avait invité le domestique à épier soigneusement les deux mystérieux personnages, et celui-ci s’était bien vite décidé à l’espionnage le plus soigneux, moyennant quelques louis glissés à propos dans sa main.

Mais ce n’était point si facile. Houdas était défiant, et la moindre constatation d’indiscrétion eût amené un renvoi immédiat. Et, dame, on sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on retrouve.

Enfin, comme parfois les deux hommes parlaient un peu haut, il avait saisi les mots de testament, de millions !

Pour Miguela, la situation s’éclaira immédiatement.

Soïloff avait quelque immense fortune en perspective, par suite d’un testament fait en sa faveur, et était venu consulter Houdas sur les démarches nécessaires. Il fallait que l’affaire fût bien importante, pour qu’elle nécessitât des entrevues aussi longues et aussi suivies. Mais le mot millions répondait à tout.

Miguela avait-elle un plan ? Non. Elle savait seulement qu’elle avait été aimée – toutes les femmes se font de ces illusions – par Soïloff et par Houdas.

Elle saurait bien reprendre l’un ou l’autre dans ses filets et rattraper une bribe de ces millions.

En vérité, ses sympathies étaient pour Soïloff. Depuis le jour où elle avait conseillé à Houdas l’acte coupable qui avait failli coûter la vie au comte, elle éprouvait une sorte de remords. Il est vrai qu’il était né surtout de la comparaison qu’elle avait établie entre Soïloff, grand seigneur, large, jetant sa fortune à tous les vents ; Houdas, tripoteur maladroit, âpre au gain, avide et avare.

Même au jour où elle s’était faite la complice d’Houdas, un mépris encore latent – d’intuition en quelque sorte – l’avait poussée à prendre les précautions dont elle avait parlé, c’est-à-dire à conserver l’original de la dépêche d’Houdas entre ses mains.

Donc, si Soïloff revenait à elle, elle saurait bien se défendre de toute intervention d’Houdas, en le menaçant de révéler la vérité.

Miguela habitait un joli appartement – formant pavillon – dans la rue Frochot. Elle avait à son service une bonne russe qui lui avait été donnée jadis par Soïloff, et dont elle ne s’était pas séparée. Et elle s’en félicitait, parce que ce serait un argument prouvant l’excellent souvenir qu’elle avait du jeune comte.

Elle songeait à tout cela, le dernier soir qui précéda le crime.

Son dernier entretien avec le domestique d’Houdas ne lui avait rien révélé de nouveau. Cependant il croyait avoir deviné que la tâche que s’étaient imposée les deux hommes touchait à sa fin. À quels signes ? Ceci était affaire à son intelligence, à ses facultés d’intuition.

Miguela était revenue chez elle, impatiente, décidée à employer les grands moyens pour forcer la consigne. Il suffisait, après tout, de profiter d’une absence du domestique, en se concertant avec lui, ce qui serait facile à prix d’argent.

Dans la nuit, comme elle ne dormait pas, l’idée lui vint de relire encore une fois la dépêche d’Houdas. Ainsi, quand on possède une arme, on se plait de temps en temps à en vérifier les batteries.

Elle se leva et alla à un petit meuble où elle cachait ses bijoux les plus précieux.

Elle ouvrit un tiroir et fit jouer un ressort qui démasquait un double fond secret.

Tout à coup elle poussa un cri de surprise et de colère.

Non ! cela n’était pas possible ! Elle voyait mal. Le papier n’y était plus !

De ses ongles elle brisa le bois, jetant autour d’elle, à terre, les bracelets, les parures, à demi folle de rage ! C’est que c’était vrai ! on lui avait volé le papier écrit de la main d’Houdas !

Et qui ? Parbleu ! lui ! lui seul ! Quel autre pouvait savoir qu’il était en sa possession !

Haletante, elle courut à la chambre de sa bonne, et, la saisissant en plein sommeil, la jeta sur le tapis, au pied de son lit.

Sa fureur était telle, qu’elle ne pouvait articuler une seule parole.

L’autre, s’étant redressée, la regardait de son grand œil clair et profond, de cette teinte grise – ou plutôt neutre – qui ne révèle ni regard, ni pensée.

— Misérable ! articula Miguela, qui suffoquait de rage, tu m’as volée ! Avoue ! avoue ou je te tue ! Et elle lançait ses mains comme pour la serrer au cou.

L’autre se reculait, sans répondre, comme toute surprise de cette crise à laquelle elle ne comprenait rien.

En vain, Miguela la menaça, l’insulta, la frappa même.

Hilda, c’était son nom, ne savait rien, n’avait rien vu, rien entendu.

— Mais comprends donc, répétait Miguela, on a pénétré chez moi ! il faut que ce soit toi qui aies introduit ici le voleur.

— Je n’ai vu personne.

— Tu as donc quitté la maison !

— Comme d’ordinaire, pour faire quelques courses.

— Voyons, Hilda, écoute-moi ; tu aimais bien ton maître, le comte Soïloff ?

Un éclair, si rapide que Miguela ne le surprit pas, passa dans les yeux de la Russe.

— Oui, dit-elle d’une voix ferme.

— Eh bien ! ce que l’on m’a volé lui appartenait… c’était à lui, c’était son bien… et qui sait ? s’il n’était pas mort, c’était peut-être son salut.

La Russe avait repris son air froid, apathique !

— Que voulez-vous ? dit-elle. Je ne sais pas !

Que pouvait faire Miguela ! En pleine nuit, courir chez Houdas, c’était folie ! Non, elle attendrait au matin. Mais, cette fois, nulle force humaine ne l’empêcherait de pénétrer jusqu’à Houdas… et alors, en face de Soïloff, elle lui cracherait son infamie au visage.

Ah ! il avait cru qu’elle se tairait parce qu’elle serait désarmée ! Il avait cru qu’elle n’oserait pas le dénoncer parce que c’était se dénoncer elle-même ! Est-ce qu’elle avait quelque chose à craindre ? Soïloff se soucierait bien de la trahison d’une femme !

Mais lui, Houdas, il le châtierait. Ce serait pour cet infâme médecin la ruine de toutes ses espérances, ce serait son hypocrisie démasquée, ce serait un soufflet sur cette face de Judas. Et Soïloff le tuerait !

Miguela se tint debout, marchant dans sa chambre comme une tigresse, allant et revenant, relevant cent fois les rideaux, appelant le jour…

Sa fièvre ne la soutint pas jusqu’au bout. Il était à peine quatre heures du matin quand elle succomba à la fatigue, énervée par ce lever du jour qui brise les organismes les plus puissants.

Elle se laissa tomber comme une masse sur un canapé.

Quand elle rouvrit les yeux, elle eut un cri de colère. Elle courut à la pendule. Midi ! il était midi !

Elle se jeta sur la sonnette. La bonne entra. Elle avait frappé plusieurs fois. Sa maîtresse ne lui avait pas répondu. Elle avait compris qu’elle dormait et n’avait pas osé la réveiller.

Miguela faillit la tuer.

Puis, comme une folle, elle s’enveloppa d’un manteau, posa un chapeau sur ses cheveux défaits, s’enveloppa le visage d’un voile épais, descendit, se jeta dans une voiture et se fit conduire à la Chaussée d’Antin.

Là, elle apprit que le docteur Houdas avait été assassiné.

L’assassin était arrêté.

— Soïloff s’est vengé ! murmura-t-elle. Eh bien ! après tout, c’est justice !

Dans son cœur, une immense pitié s’émut pour le meurtrier.

Les filles ont de ces justices à elles. Que Houdas traître fût tué, cela lui semblait naturel : un fond de superstition lui montrait ce crime comme une revanche nécessaire.

Mais, en même temps, elle éprouva une singulière terreur.

N’était-elle pas coupable, elle aussi ? Houdas était assez lâche pour l’avoir trahie ! Alors si Soïloff n’était pas en prison, s’il était libre, il la frapperait, elle aussi.

Eh bien ! après ! elle l’avait mérité, après tout !

Cependant elle cherchait à reconstituer ce qui pouvait s’être passé.

Maintenant son attention se portait sur Hilda. Celle-là devait tout savoir. Oui, c’était Soïloff qui était venu, et non Houdas. C’était à lui qu’on avait livré la preuve de la trahison. Tout s’expliquait. Alors, c’était bien vrai, Soïloff savait tout.

Il avait épargné la femme et tué l’homme !

Elle revint chez elle pour interroger Hilda.

La servante russe avait disparu.

À qui s’adresser pour savoir la vérité ? Les perplexités de Miguela grandissaient.

Quand elle apprit que le docteur n’était pas mort sur le coup, elle eut l’idée de l’aller trouver. Mais elle sut bientôt qu’il était en grand péril, qu’il lui était impossible de subir un interrogatoire.

La malheureuse femme se sentait devenir folle. Était-ce donc de l’amour qu’elle éprouvait pour Soïloff ? Peut-être.

Dans les cœurs les plus pervertis, il reste toujours un coin ouvert à une sorte de poésie.

Soïloff trahi, Soïloff dont tous les journaux avaient annoncé la mort, Soïloff reparaissant tout à coup comme le spectre de la vengeance, prenait à ses yeux des proportions épiques, grandioses, héroïques.

Elle souffrait de le savoir arrêté, malheureux, en danger de mort à son tour.

Comme toute Parisienne, elle était assez au courant des mœurs judiciaires pour savoir que, devant le jury, les vengeances justifiées appellent et entraînent l’indulgence.

Est-ce que Soïloff était plus coupable que le mari qui tue l’amant de sa femme ? N’était-ce pas une trahison plus odieuse que celle de l’adultère, cette lâcheté de livrer un proscrit à ses pires ennemis ! Elle réfléchissait à tout cela, longuement enfermée chez elle, lisant ardemment les journaux, dont les reporters suivaient avec intérêt – à 20 centimes la ligne – les phases de cette cause célèbre. Elle n’apprenait rien, sinon que Soïloff était toujours à Mazas et qu’Houdas était à l’agonie !

Si elle se présentait d’elle-même devant la justice ! Si elle avouait tout ! Elle sauverait la vie à Soïloff, et il lui pardonnerait ! Mais on saurait qu’elle avait été lâche et infâme ! Ses égales, les courtisanes, la mépriseraient… Quant aux honnêtes gens, elle leur serait en horreur.

Et elle hésitait ; elle tergiversait, prenant en une journée cent résolutions diverses, désolée, honteuse, presque folle.

Le huitième jour, au matin, elle reçut une assignation à comparaître devant le juge d’instruction comme témoin.

Elle eut peur jusqu’aux moelles. Rien de plus naturel, cependant. Elle était – de notoriété publique – la maîtresse d’Houdas. Elle était venue chez lui quelques jours avant le crime.

Que pouvait-on réclamer d’elle, sinon des renseignements ? Comme témoin, c’était bien comme témoin qu’on l’appelait. D’ailleurs, on ne pouvait l’accuser de l’assassinat.

Que fallait-il répondre ? Était-il vraiment utile à la cause de Soïloff qu’elle dît toute la vérité !

Oh ! pour cela, elle ne voulait pas le trahir ! Si elle avait pu savoir ce qu’il avait répondu… Elle reprit les journaux un à un… étudia chaque ligne, chaque mot.

L’heure était venue ; elle se rendit au Palais de Justice.

Elle s’adressa à un huissier qui, voyant une jolie femme, habillée avec luxe, fit le galant et la conduisit fort aimablement jusqu’à la porte de M. Daniel.

Or cela se passait juste au moment où la violence de Soïloff avait causé un tel émoi à M. Daniel et à son greffier que l’on avait appelé les gendarmes.

Elle vit la porte ouverte et entra.

— Monsieur le juge, dit-elle, je me rends à votre invitation.

Les gendarmes s’étaient jetés sur Soïloff au moment où lui-même avait fait un pas en arrière, en détournant la tête, et lui avaient prestement passé les menottes.

Sur un signe du juge, ils l’entraînèrent.

Miguela le vit alors en pleine lumière, et ne put réprimer un cri de terreur.

Quoi ! cet homme, hâve, émacié, c’était celui qu’elle avait connu si fort, si vaillant ! Mais il était peut-être plus beau ainsi qu’au jour où il trônait superbe dans son hôtel de la rue d’Offemont.

Il passa devant elle, la vit, et par un singulier effort de volonté, resta impassible.

C’est qu’il avait peur, oui, qu’elle ne criât son nom à tous !

Il la regarda fixement, ses lèvres s’agitèrent comme s’il lui voulait parler.

Mais les gendarmes l’attirèrent au dehors. La porte se referma.

Miguela était restée immobile, stupéfiée, irritée de ces violences infligées à un homme qu’elle savait honnête.

— Qui êtes-vous, madame ? demanda le juge non sans impatience.

Elle ne répondit pas tout d’abord, absorbée qu’elle était dans ses pensées inquiètes.

Le greffier répéta la question :

— J’ai été convoquée, dit-elle.

Et d’un geste peu poli, elle jeta sur la table du juge le papier officiel.

— Ah ! Micheline Ravau, dite Miguela, fit M. Daniel. Bien, asseyez-vous, madame. Et veuillez me répondre aussi brièvement que possible. Vous connaissez le docteur Houdas, vous avez été sa concubine.

Concubin est un terme de droit romain que conservent précieusement messieurs du Palais.

Mais Miguela n’était pas femme à se formaliser pour si peu. Elle rectifia simplement :

— Sa maîtresse, oui, monsieur.

— Vous étiez chez lui le jour où est arrivé chez lui l’étranger qui l’a assassiné…

Miguela, en vraie fille des faubourgs, avait une sainte horreur de la magistrature. Elle connaissait le conseil essentiellement pratique donné aux accusés et aux témoins : Parler le moins possible.

Elle se contenta d’incliner la tête en signe d’assentiment.

— Vous avez vu cet homme ? continua le juge. Comment a-t-il abordé le docteur Houdas ? Que se sont-ils dit ? Allons, veuillez répondre promptement… je n’ai pas de temps à perdre.

Cet excellent Daniel, sous le coup d’une émotion toute particulière, dont le mot nous échappe encore, prenait bien mal son temps pour brusquer Miguela.

Aussi répondit-elle fort sèchement :

— Je n’ai pas vu l’homme dont vous parlez. Avant qu’il entrât, je suis sortie de la chambre et j’ignore ce que lui et le docteur ont pu se dire.

— Cependant l’accusé refuse de dire son nom. Vous le connaissez !

Décidément le juge d’instruction perdait absolument la tête. Comment, lui, un interrogateur émérite, se laissait-il aller à poser une question dans des conditions aussi absurdes !

S’il était troublé, Miguela était encore en possession de toutes ses facultés qui s’aiguisaient même d’un peu de colère.

Ah ! Soïloff avait refusé de dire son nom ! c’était vrai que dans les journaux elle avait lu quelque chose comme cela. Elle n’y avait pas porté attention tout d’abord. Le juge avait eu raison de le lui rappeler.

— Je ne le connais pas, dit-elle.

Soïloff avait des raisons pour se taire. Elle ne le trahirait pas une seconde fois.

Le juge eut un geste de violent dépit. Il ne doutait pas d’ailleurs de la véracité de Miguela. Il crut cependant devoir insister. Mais il parlait si vite qu’il bredouillait presque.

— Vous venez de le rencontrer là, tout à l’heure. Oui ou non, connaissez-vous cet homme ?

— Ah ! c’est celui-là qui a tué le docteur, fit-elle d’un air adorable de naïveté. Je ne savais pas… je l’ai vu pour la première fois. Je ne puis rien vous dire.

— Mais M. Houdas, avec lequel vous viviez dans une si grande intimité (et le juge accentua ces mots avec la plus spirituelle ironie), M. Houdas devait avoir des ennemis. Il vous les a nommés…

— Non, je ne me souviens de rien de pareil.

Le juge se leva, prit son paletot qu’il endossa, et le chapeau à la main :

— Vous pouvez vous retirer, madame. Vous voudrez bien seulement vous tenir à la disposition de la justice. Il est probable que je vous rappellerai. Adieu, madame.

Et il lui montra la porte.

Miguela sortit, non sans un léger haussement d’épaule. C’était du propre, la justice. Et comme il était facile de la mettre dedans !

Le juge était sorti par une autre porte, disant à son greffier :

— Je vais de ce pas chez monsieur le procureur général.

Miguela se retrouva dans la grande salle qui s’étend le long des cabinets du juge d’instruction et se dirigea vers l’escalier.

Au moment où elle passait devant un des bancs, une femme, enveloppée de vêtements de deuil, le visage caché sous un voile de crêpe épais, se levant, la suivit.

Elles se trouvèrent en même temps sur le quai.

Comme Miguela se disposait à monter dans la voiture qui l’attendait, une main se posa sur son bras.

Elle se retourna brusquement. On n’aime pas ce genre de pesée aux environs du Palais de Justice.

— Madame, dit l’inconnue, répondez-moi, je vous en prie. Vous venez de chez M. Daniel, le juge d’instruction.

— Comment savez-vous ?

— Qu’importe ! supposez que je vous ai suivie, épié, et je vous en prie, ne vous arrêtez pas à ces détails, et répondez-moi. J’ai le plus grand intérêt à savoir quel est le malheureux qui a été arrêté pour le meurtre du docteur Houdas…

— Vous ! Mais qui êtes-vous pour me questionner ainsi ?

— Que vous importe ! Vous êtes femme, vous devez avoir de la pitié. Eh bien ! quel que soit cet homme, il est innocent !

Miguela tressaillit.

La voix de l’inconnue remuait les fibres les plus secrètes de son cœur.

Où donc avait-elle déjà entendu cette voix ?

— Venez avec moi, lui dit-elle, nous serons mieux pour causer dans ma voiture.

L’inconnue monta auprès d’elle.

Les chevaux partirent.

— Voyons, madame, fit Miguela cherchant à voir son visage à travers le voile, avant de vous répondre, je veux que vous m’expliquiez vos paroles. Vous dites que l’homme qui a été arrêté, quel qu’il soit, est innocent…

— Je le jure !

— Mais qui me prouve que vous dites la vérité ? Je sais, je crois au contraire que l’homme est coupable. Donc en me disant cela, vous devez avoir un intérêt que je ne comprends pas. Je ne suis pas une enfant. Je sais la vie aussi bien que personne ; et rien ne m’étonne plus. Vous pouvez donc parler sans hésitation…

— Eh bien, madame, je dis que l’homme accusé de cet assassinat ne l’a pas commis, parce que…

— Parce que ?

— Parce que, moi, je connais le véritable assassin !

— Vous ! Ah ! puissiez-vous dire vrai ! s’écria Miguela avec un élan qu’elle ne put maîtriser. Soïloff est sauvé !

Un cri lui répondit :

— Soïloff ! avez-vous dit ! le comte Serge Soïloff !

— Oui, tant pis, je l’ai nommé ! je ne le devais peut-être pas !

— Soïloff vivant ! Et accusé ! Et c’est moi… moi !

Elle n’acheva pas. Mais ouvrant brusquement la portière, elle se pencha et d’une voix qui n’admettait pas de réplique :

— Au Grand-Hôtel ! cria-t-elle. Allez ! Allez !

— Mais qui donc êtes-vous, madame, pour donner des ordres ?

— Qui je suis ?

D’un geste violent, l’inconnue arracha le voile noir qui lui enveloppait le visage.

— Véra Kleonoff ! s’écria Miguela.

XVI

LA CONFESSION

— Véra Kleonoff ! répéta Miguela. Ah ! je ne m’étais pas trompée. C’était bien vous que j’avais aperçue, il y a quelques jours…

Mais Véra ne répondait pas.

Son visage déjà si pâle avait la matité froide du marbre.

Ses yeux d’acier étaient entourés d’un cercle noir, profondément creusé.

Certes, elle était belle encore, plus belle peut-être avec ce caractère de sauvagerie désespérée.

Miguela la contemplait, presque épouvantée.

Dans ce regard fixe, profond, elle devinait je ne sais quel épouvantable drame.

— Madame, demanda-t-elle doucement, où me conduisez-vous donc !

D’un geste lent, Véra lui posa la main sur les lèvres.

— Ne me parlez pas, murmura-t-elle. Je vous en prie. Vous saurez tout… dans quelques instants.

La voiture en effet entrait dans la cour du Grand-Hôtel et venait s’arrêter devant le large escalier.

Le domestique descendit, ouvrit la portière.

Les badauds qui étaient là, fumant leur cigare, regardèrent, avec la curiosité bête des hommes dès qu’ils voient poindre un jupon, ces deux femmes dont l’une était en grand deuil.

Mais le voile de Véra cachait de nouveau son visage, et Miguela passa vite en tournant la tête.

Elles montèrent et parvinrent au premier étage.

Véra eut un moment d’hésitation, comme au temps des grandes et décisives résolutions. Puis elle posa le doigt sur le bouton électrique. La porte s’ouvrit :

— Sir Gordon ? demanda-t-elle au laquais qui se présenta.

— Mon maître est chez lui, mais il n’est pas seul.

— Qu’importe ! remettez-lui ceci… immédiatement.

Et elle lui plaça dans la main une sorte de petit écrin de chagrin rouge.

Le laquais obéissant s’inclina légèrement et disparut.

Une minute ne s’était pas écoulée qu’une porte tourna violemment, sir Gordon apparut, pâle, et allant à Véra :

— Vous ! vous enfin !

Il vit Miguela et s’arrêta un peu interdit.

— Madame ?… commença-t-il.

— Madame a bien voulu m’accompagner. Vous pouvez me recevoir… sans doute. Qui se trouve là ?

— Georges Lewal, Maxima, sa femme, Potoleff…

— Entrons.

Et, précédées de sir Gordon, les deux femmes pénétrèrent dans un des salons… Malgré ses vêtements de deuil, malgré son voile, Maxima reconnut aussitôt la jeune Russe et courant vers elle, les bras ouverts :

— Véra ! ma chère Véra !… oh ! comme nous vous attendions !

Mais Véra étendit la main comme pour la repousser.

— Ne me touchez pas, dit-elle doucement.

Potoleff la regardait de ses gros yeux étonnés.

Georges lui tendit franchement la main. Elle ne la prit pas.

— Mais que se passe-t-il donc ! s’écria sir Gordon qui se sentait saisi d’une vague inquiétude. Véra ! pourquoi ces vêtements noirs ! pourquoi cette tristesse ?

— Attendez ! fit-elle, je vais parler.

Elle vit, sur une table, l’écrin entr’ouvert. Il contenait le disque aux cinq branches, le sinistre signe d’alliance des combattants de la liberté russe.

Elle eut un frisson :

— Écoutez-moi, sir Gordon, dit-elle d’une voix sourde. Il y a déjà six grands jours que vous m’attendiez ; six grands jours que, sur mon serment, vous attendiez une lettre de moi…

— Cela est vrai ! mais est-ce que je vous adresse aucun reproche ? Oui Véra, j’ai subi de cruelles angoisses… mais vous voilà, et tout est oublié !

— Oublié ! Ah ! pour vous il eût mieux valu cent fois que vous ne me revissiez jamais…

— Que voulez-vous dire ?

Elle releva la tête avec un effort, puis écartant son voile :

— Regardez-moi bien en face, Gordon. Et dites-moi si, sur mon front, vous ne lisez pas l’horrible vérité…

Il la vit si pâle, si hagarde, qu’il frissonna :

— Véra ! mais parlez ! parlez donc ! Quoi que vous ayez à me dire, la certitude sera moins douloureuse pour moi que cette torture…

— Gordon, saviez-vous que Soïloff ne fût pas mort…

— Sans avoir aucune preuve de cette miraculeuse résurrection, cependant à certaines révélations je la croyais possible…

— Eh bien ! je vous dis, moi, que Soïloff est vivant…

— Merci Dieu ! s’écria Georges. C’est un vaillant compagnon qui trouvera en nous des alliés et des frères…

— Et il aura besoin de tout votre dévouement… Car savez-vous bien où se trouve aujourd’hui le comte Serge Soïloff ?…

— Parlez !

— Serge Soïloff est en prison, ici en France… à Paris…

— En prison ! c’est impossible ! mais quelle accusation…

Véra se tordit les mains et répliqua.

— Soïloff est accusé d’assassinat ! Ah ! tenez, madame, ajouta-t-elle en se tournant vers Miguela, dites-leur toute la vérité… moi, je n’en ai pas le courage !

— Madame dit vrai, reprit timidement Miguela ! Je viens de voir, il y a quelques instants, M. le comte Soïloff dans le cabinet du juge d’instruction…

— Mais de quel crime est-il accusé ?

— Vous n’ignorez pas sans doute qu’un médecin a été assassiné…

— Le docteur Houdas !

— Oui…

— Et c’est Soïloff qu’on accuse de l’avoir tué !… Allons donc ! c’est une folie !

— Folie, en effet, reprit Véra d’une voix qui avait des échos métalliques, car Soïloff est innocent…

— Mais, madame, reprit Miguela en s’enhardissant, êtes-vous bien certaine que le comte Soïloff n’ait point frappé cet Houdas ? Oh ! je ne dis certes point cela pour l’accuser… car moi, je crois, je sais qu’il avait le droit de le châtier…

— Parce que le docteur Houdas l’avait trahi, livré à la Russie…

Miguela tressaillit.

— Comment ! vous saviez cela, madame ?…

— Oui, oui, continua Véra, cela… et plus encore… Soïloff aurait eu le droit de punir ce Judas… mais je jure que ce n’est pas sa main qui a frappé…

— Mais qui donc alors ? s’écria Georges Lewal. Livrez-nous ce nom, Véra, et dussions-nous aller chercher l’assassin au fond de l’enfer, nous saurons bien le contraindre à avouer son crime, et nous sauverons Soïloff !…

— C’est pour cela que je suis venue ici…

Et, s’agenouillant lentement, Véra Kleonoff dit :

— L’assassin du docteur Houdas, c’est moi !

Un cri terrible lui répondit…

Gordon s’était élancé vers elle, et la saisissant dans ses bras :

— Toi ! toi ! tu as tué !… Ah ! pauvre, pauvre femme !… Quelle force infernale a donc guidé ta main ?

Elle se dégagea, et posant sa main sur le disque de cuivre.

— J’ai obéi, dit-elle simplement.

Il y eut un silence de stupeur. Sur un signe de Georges, Maxima était allé auprès d’elle et lui avait pris les mains.

— Je vais vous faire ma confession tout entière, reprit Véra. En vérité, je ne sais ce qui se passe en moi ! On dirait que je ne suis plus la même femme qu’il y a huit jours !… il me semble que j’ai du sang aux mains, au front…

Et elle ajouta plus bas :

— Je sens que je suis condamnée, que je suis maudite !…

— Maudite ! s’écria Gordon. Non, non, ne parle pas ainsi, Véra… Quoi que tu aies fait, je te pardonne… et je t’aime…

Elle leva les yeux vers lui et l’enveloppa d’un regard d’indicible reconnaissance. Puis, secouant la tête :

— Me pardonner ! M’aimer ! Je ne me pardonne pas, moi !

Elle cacha son front dans ses mains ; puis, après un instant de silence, elle reprit :

— Je veux d’abord que vous sachiez tout. Je ne vous demande pas de me juger… je sais moi-même que j’ai obéi à une épouvantable fatalité. Mais ce sont là des fatalités qu’on doit expier.

« Écoutez-moi donc, et, par grâce, ne m’interrompez pas… car je ne sais si j’aurai la force d’aller jusqu’au bout.

« Il y a de cela deux mois déjà… j’étais calme, presque heureuse. Ah ! si vous saviez, Gordon, quelle joie c’était pour moi que de me sentir aimée, vraiment aimée… Certes, vous le savez, j’étais liée à Soïloff par une chaîne que la mort seule devait briser…

« Une chaîne de fer ! Car, s’il m’avait aimée, lui, moi je n’avais jamais vu en lui qu’un associé à l’œuvre de combat, un complice dans la lutte sans trêve ni pitié que nous avions engagée…

« Cependant, j’étais avant tout esclave de mon devoir… Peut-être aurais-je voulu me reprendre ! mais est-ce que cela était possible ?… J’avais posé ma main, avec la main de Serge, sur la poitrine, déchiquetée par le fouet russe, de sa mère mourante… j’avais juré d’être à la fois son esclave et son auxiliaire…

« Quand la police s’était ruée sur lui, quand on avait dressé la potence sur la place Saint-Pierre-et-Paul, j’étais allée auprès de mes frères en la foi d’avenir, vers ceux qui ont pour mot d’ordre la sainte devise : Zemlia i Volia ! Terre et liberté ! Et là, pour que ces hommes sacrifiassent un des leurs, pour qu’un autre consentît à prendre la place de Soïloff sur l’échafaud… encore une fois, j’avais prononcé le serment redoutable d’abnégation et d’obéissance…

« Ah ! si nous sommes forts, si nous faisons trembler les trônes, n’est-ce pas parce que chacun de nous a fait le sacrifice de sa vie, et, cadavre vivant, n’a pas à redouter de devenir cadavre ?…

« Vous savez ce que j’ai fait alors ! J’ai parcouru l’Europe pour chercher des hommes assez déterminés pour risquer l’impossible. Je vous ai rencontrés, vous, sir Gordon, vous, Georges, vos amis, Bouche-Rouge, tous ces champions du droit.

« Je vous ai entraînés là-bas, dans les pays sinistres où l’on torture et où l’on tue… et nous avons touché au succès… nous avons pu croire que Soïloff était sauvé !

« Oh ! alors j’étais décidée ! Je lui aurais dit : « J’ai accompli ma tâche ! Rendez-moi ma parole ! » et il me l’aurait rendue… car je savais, moi, qu’il ne m’aimait plus !

« Mais voici qu’une épouvantable catastrophe a rendu tout à coup nos efforts inutiles. Soïloff avait été englouti dans l’effroyable écroulement de la mine.

« Je fus atterrée, car je sentis dès le premier moment que je n’avais plus le droit de revendiquer ma liberté. J’appartenais à ceux à qui je n’avais pas payé ma dette… Ils m’avaient ordonné de sauver Soïloff, et je n’avais pas obéi.

« Pourtant, je m’enfuis. Oui, je voulais me cacher.

« Gordon, aujourd’hui, je puis tout vous dire. Oui, je vous aimais de toutes les forces de mon âme. Oui, j’en étais venue, moi qui, jusque-là, n’avais pas eu d’autre passion que celle de la patrie, j’en étais arrivée à rêver le bonheur doux et pur d’une union éternelle…

« Ah ! pauvre femme ! comme je me trompais !

« J’avais peur, d’ailleurs. En vain je me répétais que j’étais libre, que j’étais maîtresse de mon propre sort, de ma volonté… que le serment prêté par moi était brisé, oublié !… Folie, folie, vous dis-je !

« Quand vous étiez là, près de moi, Gordon, quand votre main prenait la mienne, quand vos yeux se fixaient sur les miens, je me sentais forte, rassurée.

« Auprès de lui, pensais-je, nul danger ne peut m’atteindre !

« Mais, quand j’étais seule, des terreurs me ressaisissaient. C’était une obsession incessante, douloureuse.

« Il me semblait que ma porte, fermée, verrouillée, allait s’ouvrir toute grande, et que quelqu’un allait apparaître, me montrant le disque aux cinq branches !

« Je m’étais fixé à moi-même un délai d’une année. Si, au bout de ce temps, rien n’était venu me rappeler mon serment, si mon aide n’était pas réclamée, j’étais décidée à reprendre possession de moi-même, à me déclarer déliée de toute promesse.

« Chaque jour qui s’écoulait était pour moi un pas vers la délivrance.

« Tout à coup, je reçus une lettre.

« Par quelle voie, je l’ignore. Nous avions passé la soirée ensemble, Gordon ; vous m’aviez parlé de vos espérances qui étaient les miennes, et j’avais eu besoin de faire appel à toute ma force pour ne pas vous accorder le mot décisif que vous attendiez.

« Je rentrais, le cœur joyeux, ayant tout oublié.

« Là, dans ma chambre, sur la table, au-dessus de mes papiers, une lettre avait été posée. Par qui ? Oh ! je la reconnus tout de suite. Il n’y avait pas de suscription, et cependant je ne doutai pas un seul instant.

« Il y a de ces intuitions douloureuses qui ne trompent pas.

« Je n’osais pas l’ouvrir. Je devinais que le secret de mon avenir était renfermé dans ce pli. Je regardais cette tache blanche qui me fascinait, et vers laquelle je ne me sentais pas le courage d’étendre la main.

« J’eus l’idée de saisir la lettre et de la jeter au feu !

« À quoi bon ? Est-ce que je ne savais pas qu’il est des forces auxquelles on ne résiste pas ? L’engrenage me ressaisissait. Toute résistance était impossible.

« Je brisai le cachet.

« Et, de l’enveloppe, s’échappa le disque, le signe maudit, que je connaissais, qui signifie à la fois esclavage et liberté.

« Mes frères de Russie m’ordonnaient de rester à Londres, d’attendre de nouvelles instructions. Une mission grave – mission de justice – m’était réservée. Oh ! ils ne doutaient pas de moi, ces hommes qui ne me connaissaient ni défaillance, ni faiblesse !

« Huit jours après, je savais tout.

« Et ce que j’apprenais me glaçait d’horreur.

« Grâce aux intelligences qu’ils se sont ménagées dans les régions du gouvernement, mes frères avaient appris que, lors de son départ de Paris, Soïloff avait été trahi.

« Une dépêche était parvenue à la troisième section de la police, à Saint-Pétersbourg, révélant et son voyage et ses motifs secrets.

« Cette dépêche, on l’avait eue entre les mains et on m’en envoyait copie.

« Ordre m’était donné d’en découvrir l’auteur et de faire justice.

« Oh ! je n’essayai pas de résister. Vous l’avouerai-je d’ailleurs ? Après avoir lu cette lettre, je n’étais plus la même. Toutes mes anciennes passions de lutte et de défense que votre amour, cher Gordon, avaient engourdies en moi, se réveillèrent avec une force nouvelle.

« Oui, je voulais démasquer le traître… je voulais qu’il expiât le crime honteux qu’il avait commis…

« D’ailleurs, une idée subite avait traversé mon cerveau.

« Lorsque j’étais partie de Saint-Pétersbourg, m’arrachant du chevet d’une mère mourante pour aller chercher son fils, je n’avais dit mon projet à personne.

« Aussi, jusqu’à mon arrivée à Paris, pas un mot n’était sorti de mes lèvres, qui pût trahir mes intentions.

« Mais lorsque je m’étais rendue chez Soïloff, quand j’étais dans l’hôtel de la rue d’Offemont, décidée, – ô sinistre folie ! – à le frapper, s’il ne m’obéissait pas, quand je l’avais trouvé, rieur et insouciant, au milieu d’une orgie, entouré de femmes perdues, alors j’avais parlé haut.

« Oubliant toute prudence, j’avais dit l’horrible torture infligée à sa mère, j’avais dit la volonté suprême de celle qui l’appelait à son lit de mort…

« Et je l’avais entraîné…

« Qui donc pouvait l’avoir trahi, sinon un des personnages qui se trouvaient là ?

« Cette pensée grandit en moi. C’était l’évidence. Je n’avais pas à hésiter. Il me fallait savoir toute la vérité et punir les coupables, quels qu’ils fussent !

« Ce fut alors, Gordon, que je vous parlai, que je vous ordonnai de me rendre ma liberté pendant quelques jours.

« Je ne souffrais plus d’ailleurs. L’inexorable fatalité s’était de nouveau emparée de moi. J’étais redevenue la fanatique, la sectaire ; j’étais hantée par le spectre de la vengeance. Une main de fer s’était posée sur moi, et j’obéissais, pareille à ces somnambules qui ne sont plus que des instruments, sous la volonté du médium.

« Je partis pour Paris.

« Un homme pouvait m’aider dans mes recherches. C’était le mutilé Yvan, le martyr de la cause.

« J’appris bientôt qu’il avait disparu de l’hôtel Soïloff dans la nuit même qui avait suivi le départ du comte. Mais il ne me fut pas difficile de suivre sa trace. Je connaissais les réfugiés de notre parti qui se trouvaient à Paris. L’un d’eux l’avait recueilli ; chaque jour, on conduisait le malheureux infirme sur quelque point des promenades de Paris, et là il aspirait l’air et la lumière.

« Je le vis. Dès mes premières paroles, il n’hésita pas.

« Il savait tout. Oui, il y avait eu trahison, et le traître, c’était le docteur Noël Houdas, l’ami, le compagnon de Soïloff, celui en qui il avait placé toute sa confiance.

« Mais il n’avait pas agi seul. Une femme l’avait aidé. Je ne veux pas la nommer, car je sais, car je sens qu’elle se repent.

« Cependant je la surveillai. Je ne sais quel pressentiment me disait qu’il devait être resté quelque trace de l’abominable trahison. Une jeune Russe, Hilda, condamnée à mort dans une des dernières affaires de là-bas, avait pu s’enfuir et s’était réfugiée à Paris où Soïloff l’avait recueillie.

« Je sus qu’après son départ elle était entrée au service de la femme qu’Yvan me désignait comme complice d’Houdas.

« Je la vis et je lui donnai mes ordres.

« Quelques jours après, j’avais entre mes mains une pièce qu’elle avait trouvée dans les papiers de sa maîtresse, l’original de la dépêche écrite de la main même du docteur Houdas…

« Quand je lus cette preuve effrayante, je frissonnais.

« Je n’avais plus ni raison, ni prétexte pour hésiter.

« L’ordre que j’avais reçu de Saint-Pétersbourg était formel. Je devais frapper le coupable ! Et d’ailleurs aurais-je pu m’y soustraire ! Je croyais alors que Soïloff, après avoir subi d’effroyables tortures, avait péri sous l’éboulement de la mine de Sourgout.

« Est-ce que ce n’était pas de ma libre volonté qu’autrefois j’avais uni mystiquement mon sort au sien ? est-ce que nous n’étions pas rivés par une chaîne que rien ne pouvait briser ?

« Je devais le venger, c’était mon devoir.

« Ah ! que se passa-t-il alors dans ma conscience ? Je ne sais pas. Je me disais bien que c’était horrible ce que j’allais faire ! que nous n’avons pas le droit de punir, de tuer ! et pourtant j’étais entraînée par une force plus puissante que ma volonté ! Je n’étais plus qu’une automate dont la fatalité faisait agir les ressorts.

« Je pensai à vous, Gordon, et du fond de mon cœur, je vous adressai un suprême adieu. Je savais que vous me maudiriez, que vous me haïriez, car c’était là mon plus douloureux châtiment.

« Et cependant, pas un seul instant l’idée ne me vint que je pouvais ne pas agir. Je vous le dis, je ne m’appartenais plus !

« Comment j’ai accompli le crime ; comment j’ai épié l’heure favorable ; comment une première fois je me suis glissée dans l’appartement de cet Houdas, prête à le tuer ; comment ayant entendu des voix j’ai su qu’il n’était pas seul et je suis partie ; comment j’ai rôdé autour de la maison, le jour, la nuit… je ne sais plus rien…

« Seulement, un matin, je pénétrai dans la maison. Tout était silencieux. Je montai par un petit escalier que j’avais découvert et qui menait jusqu’à son appartement. J’ouvris la porte, doucement, sans un bruit, sans un craquement… Il n’était pas dans la première pièce. J’allai, j’allai encore… et enfin je le vis devant moi.

« Il était courbé sur son bureau, écrivant.

« Je pensai tout à coup qu’il accomplissait encore quelque œuvre infâme. Tout mon sang, en un flot violent, monta à mon cerveau. Je levai le bras !…

« Voilà ce que j’ai fait !… moi, la maudite, moi, la condamnée !… »

Et pâle, le visage contracté par l’horreur, Véra se tenait debout, les bras étendus !

Tous se taisaient. Miguela, comprenant que tout était son œuvre, car c’était elle qui, dans un élan d’ignoble avidité, avait poussé Noël Houdas à la trahison infâme, s’était affaissée sur le tapis, la tête dans ses mains, sanglotant…

Maxima, inconsciemment, s’était écartée d’elle et s’était jetée dans les bras de son mari.

Seul, Gordon, après un instant de silence, alla vers elle et lui posant la main sur le front :

— Pauvre femme, lui dit-il, tu m’as demandé mon pardon… je te le donne !

Le visage de Véra s’éclaira soudainement ; elle releva la tête :

— Vous seul pouvez me comprendre, vous seul pouvez savoir à quelle inexorable fatalité j’ai obéi. Mais j’ai commis un crime, je l’expierai.

Et comme Gordon voulait parler, elle l’arrêta d’un geste :

— Cette fatalité ne me poursuit-elle pas encore ? J’ai voulu venger Soïloff, et Soïloff est arrêté à ma place, Soïloff est en prison, sous le coup d’une accusation capitale… mon expiation est là. Car je dois le sauver, le sauver à tout prix. Par quel étrange hasard celui que nous avons pleuré est-il vivant ? par quelle suite de péripéties se trouvait-il chez cet Houdas ? Comment ne l’ai-je pas vu, reconnu ? Je l’ignore. Mais ce que je sais, c’est qu’il y a un innocent qui souffre, dont la vie est menacée, et que c’est moi la coupable ! Mon devoir s’impose à moi. Si je suis venue ici, c’est afin que vous m’aidiez à réparer le mal que j’ai fait. Il faut agir, et sans retard. Vous ordonnerez et j’obéirai.

Gordon réfléchit un instant, puis s’adressant à Miguela :

— Mais êtes-vous bien sûre, madame, que ce soit le comte Soïloff que vous avez vu dans le cabinet du juge d’instruction ?

— Il m’est impossible de douter, répondit Miguela en baissant la tête.

— Qui donc êtes-vous !

— Je suis une misérable. Je fus autrefois la maîtresse du comte Soïloff, et… c’est moi qui ai conseillé au docteur Houdas la trahison qu’il a commise…

— Vous ! s’écria Gordon avec un élan de colère.

— Vous m’avez pardonné, dit Véra. Comment ne pardonneriez-vous pas à cette femme ? N’en coûte-t-il pas trop d’ailleurs de s’ériger en juge ?

— Oui, j’ai été criminelle, reprit Miguela d’une voix sourde, et je sais qu’un jour le châtiment tombera sur moi. Mais aujourd’hui, croyez-moi, oubliez qui je suis, oubliez ce que j’ai fait. Il n’y a plus en moi qu’une immense pitié et un immense repentir. Je suis une femme perdue à qui échappait la notion du bien et du mal : la lumière s’est faite en moi. Je crois à la probité, je crois à la justice. Je suis une auxiliaire bien faible, mais pour le salut de celui que j’ai contribué à perdre, je me donne à vous tout entière, sans restriction, et puisse mon sacrifice sauver celle qui a puni mon complice !

Véra lui tendit la main :

— C’est bien, ce que vous dites là, fit-elle. Non, vous ne me sauverez pas, mais vous nous aiderez à sauver Soïloff. Je ne sais pourquoi, mais, vous sachant coupable, je n’avais pas hésité à aller à vous. J’ignorais encore quel était l’homme accusé de l’assassinat d’Houdas. Mais j’étais outrée de cette pensée qu’un innocent souffrait pour moi et par moi. Je rôdais autour du Palais de Justice, cherchant un indice. Je vous ai vue passer, je vous ai vue entrer dans le cabinet du juge d’instruction. Et quand vous en êtes sortie, vous étiez émue, troublée. Ah ! je ne devinais pas alors quelle était la véritable cause de cette émotion ! Vous dites maintenant que vous êtes décidée à tout pour sauver Soïloff, vous qui avez été coupable comme je le suis moi-même. Eh bien, vous avez été ma sœur dans le crime, vous serez ma sœur dans la réparation…

— Ne dites pas cela ! que suis-je, moi ! une malheureuse qui, pour de l’argent !…

— Taisez-vous !… nous ne voulons rien savoir de plus, sinon que vous vous repentez et que vous vous dévouez…

À ce moment, Potoleff, qui jusque-là était resté silencieux, roulant ses grands yeux, ne comprenant pas très bien, se dressa de toute sa haute taille :

— Voyons ! voyons ! fit-il de sa grosse voix. Je vois qu’il y a un petit prisonnier à délivrer. Il me semble que c’est là une petite affaire dont nous pouvons nous charger. Ça ne doit pas être si solide, ces petites prisons de France ! Une, deux ! Vous avez des hommes résolus ; nous sauterons sur les gardiens, sur les soldats, sur les geôliers, et du diable si nous n’enlevons pas l’affaire !

Il était superbe, Potoleff. Il se croyait encore au milieu de ses Cosaques.

Gordon ne put s’empêcher de sourire :

— Commandant, la chose n’est pas si facile que vous le supposez…

— Et pourtant… là-bas, à Sourgout, il me semble que vous avez mené une petite expédition plus rude que celle-là…

— Affaire d’appréciation, dit Georges qui n’avait pas encore parlé. Certes, nous n’avons qu’un mot à dire et demain nous aurons tout notre monde sous la main. Mais, cher beau-père, Paris et Sourgout ce n’est pas tout à fait la même chose, soit dit sans vous offenser. On n’enlève pas la Préfecture de police ou Mazas comme un poste de Cosaques.

— À quoi bon, d’ailleurs, chercher ces moyens impraticables ? dit Véra. Il me semble que rien n’est plus simple. J’irai moi-même devant les magistrats, et je leur dirai : Vous cherchez l’assassin du docteur Houdas, c’est moi !

— Eh ! Vous croira-t-on ! s’écria Gordon.

— Je prouverai que cet Houdas était un misérable ; je produirai l’original de la dépêche…

— Soit ! mais croyez-vous Véra, que, lorsque vous serez emprisonnée, nous resterons inactifs ?… croyez-vous que nous permettrions que vous fussiez traînée devant un tribunal, condamnée, menée à l’échafaud peut-être ? Vous ne le supposez pas ! Il nous faudrait vous délivrer, et notre tâche resterait tout entière.

— Puis, ce que vous ne savez pas encore, reprit Miguela, c’est que Soïloff a refusé de dire son nom. La justice n’a entre les mains qu’un meurtrier anonyme. À quels puissants motifs a obéi le comte en cachant son nom, vous l’ignorez ! Votre dénonciation brusque entraînerait la révélation de ce secret qui n’est pas le vôtre ! Prenez garde !

— Et pourtant, s’écria Véra en se tordant les mains, Soïloff ne peut rester une heure de plus en prison ! Je veux qu’il soit libre !

— Et il le sera, dit Georges. Seulement, n’oublions pas que Soïloff n’est pas un enfant, mais un homme vaillant et déterminé. Ne nous arrêtons pas à cette sentimentalité… Une heure de plus ou de moins en prison !… plutôt que de commettre une imprudence, laissons-le sous les verrous un jour, huit jours s’il le faut… D’ailleurs il nous sera très facile de lui faire savoir que nous sommes là, que nous veillons sur lui, et son âme est assez forte pour que la patience ne se décourage pas.

— Oh ! si celui-là se décourage jamais ! s’écria Potoleff qui songeait aux mines de Sourgout.

— Gordon, continua Georges, dans des circonstances aussi graves, nous n’agissons jamais seuls. Nous pouvons compter sur nos amis comme sur nous-mêmes. Il faut les appeler sans retard. Une dépêche à Londres et demain matin ils seront ici. Là est la prudence, là est la vérité…

— Vous avez raison, dit Gordon. Passons dans mon cabinet, et là nous étudierons notre plan de campagne. Quant à vous, Véra, vous êtes notre hôte. J’ai peur de vous. Dans l’état d’exaltation où vous êtes, vous pouvez commettre une imprudence, et je vous demande votre parole de ne pas agir, de ne pas faire une démarche sans notre autorisation.

— Je n’ai pas le droit de résister, dit Véra. J’obéirai.

— Quant à vous, madame, continua Gordon en s’adressant à Miguela, puisque vous nous promettez votre concours…

— Oh ! sans réserve ! J’exécuterai vos ordres quels qu’ils soient.

— Retournez chez vous. Que nul ne sache ce qui s’est passé ici. Il est bien entendu que le secret de Soïloff doit vous être sacré. Attendez : si vous êtes appelée de nouveau au Palais, continuez à dire que vous ne savez rien. Dès demain, nous vous ferons appeler.

Miguela se leva :

— J’attendrai, dit-elle. Mais, je vous le répète, je ne m’appartiens plus.

— Encore une fois, merci, dit Véra.

Miguela prit sa main, et, s’inclinant, la baisa.

Puis elle sortit.

— Maxima, dit Georges à sa femme, je te confie celle que nous appelons toujours notre amie et notre sœur.

Maxima était un peu pâle ; elle s’approcha de Véra :

— Venez avec moi, dit-elle.

Véra la remercia d’un sourire.

— Encore un instant, dit-elle doucement. J’ai encore à parler à votre mari et à sir Gordon. Puis, je vous rejoindrai.

Les deux hommes passèrent dans la pièce voisine, s’effaçant pour laisser passer Véra.

La porte se referma sur eux.

— Il est, dit-elle, un détail étrange, mystérieux, que je ne vous ai pas encore révélé.

— Parlez !

Véra avait repris son sang-froid.

On devinait que, pour l’avenir, ses résolutions étaient prises.

Depuis que Gordon lui avait adressé des paroles de pardon, depuis qu’elle avait soulagé son cœur par ses révélations, il semblait que la vie eût repris possession de son être.

Les yeux avaient perdu leur éclat fiévreux, une détente générale de la physionomie avait rendu le calme à ses traits.

— Vous me comprendrez, dit-elle, lorsque je vous affirmerai qu’en pénétrant pour la seconde fois dans l’appartement de Noël Houdas, j’étais en proie à une obsession qui, concentrant toutes mes facultés sur un seul point, m’ôtait la libre disposition de moi-même.

« Je marchais comme dans un rêve, un rêve horrible et lourd.

« Lorsque j’entrai, marchant si doucement que mes pas n’avaient point d’écho, il était, je vous l’ai dit, assis devant sa table, la plume à la main, absorbé dans un travail qui occupait toute son attention. Je ne vis rien d’abord ; je levai le bras, je frappai.

« Il eut un râle et se rejeta en arrière.

« Mon bras s’abattit de nouveau, mais en même temps mes yeux tombaient sur les papiers qui se trouvaient devant lui.

« Je ne sais quelle idée singulière traversa mon cerveau.

« Traître il avait été, traître il devait être encore.

« Je ne raisonnai pas cela, ce fut une intuition soudaine, envahissante. De ma main libre, je m’emparai des papiers qui étaient là, et je m’enfuis.

« Nul ne m’avait vue, nul ne m’avait entendue.

« Pas un cri du misérable n’avait donné l’éveil.

« À cette heure matinale, la maison était déserte. Je ne sais pourquoi la grande porte du dehors était ouverte. Je me trouvais dans la rue.

« Je marchai rapidement, d’un pas automatique, ne me dirigeant que par une sorte d’instinct.

« Je me retrouvai dans la chambre que j’occupais depuis mon arrivée à Paris, dans un petit hôtel de la rue Charron, aux Champs-Élysées. Le maître est Russe. C’est un des nôtres. Il ne m’avait rien demandé et avait accepté sans observation le nom d’emprunt que je lui avais jeté.

« Là, je me nomme Mme Semeroff.

« Quand je fus seule, je tombai sur une chaise, hagarde, la poitrine serrée, la bouche sèche, pouvant à peine respirer.

« Je restai ainsi pendant longtemps, insensible à tout.

« Puis, peu à peu, le réveil se fit, avec toute l’horreur du souvenir.

« Ce fut alors que je m’aperçus que je tenais toujours dans ma main, que j’avais tenue pendant la route cachée sous mon manteau, les papiers que j’avais saisis dans le bureau d’Houdas.

« Je pensai aussitôt que je possédais là une nouvelle excuse, une nouvelle justification de mon crime. Oui, j’avais sans doute découvert quelque nouvelle infamie.

« Je déposai ces papiers sur ma table. Puis, comme ils étaient froissés, je les étendis en les pressant de la paume de ma main.

« Il y avait là, d’abord, des pages couvertes de chiffres et de formules chimiques.

« Puis, tout à coup, je poussai une exclamation de surprise.

« Je venais de lire ces mots : six cents millions !

« Mes yeux étaient troublés ; j’eus d’abord quelque peine à déchiffrer les caractères tracés sur cette feuille. Puis, je lus.

« Et quand je fus arrivée à la dernière ligne, je laissai échapper un éclat de rire. Un testament !… une somme si formidable que l’imagination humaine a peine à s’en faire une idée ! puis des indications si bizarres qu’elles semblaient dictées par un fou !…

« Je jetai ces papiers de côté, et ne m’en occupai plus.

« Je n’avais plus alors qu’une seule préoccupation, savoir ce qu’il adviendrait après le meurtre.

« Mais ce matin, quand la pensée me vint de me rendre au Palais de Justice je ne sais pourquoi le souvenir de ces papiers que j’avais si dédaigneusement rejetés se représenta à moi.

« Je me dis que je les avais mal lus.

« Je les retrouvai facilement et cette fois je me sentis saisie d’une étrange émotion. Vous comprendrez tout à l’heure.

« Je les mis dans ma poche et je me fis conduire à la Conciergerie.

« Vous savez le reste.

« Ces papiers, je vous les remets. Peut-être n’ont-ils aucune valeur, peut-être au contraire… vous en jugerez. Les voici.

Et Véra tendit à Gordon le testament de Monte-Cristo.

À peine l’Irlandais y eut-il jeté les yeux qu’il poussa un cri de surprise.

— Cette écriture ! je la reconnais ! Oui, bien souvent mon père m’a montré les lettres qu’il avait reçues du comte de Monte-Cristo !…

— Ainsi vous croyez que ce testament est authentique ?

— Comment en douter ? Je vous affirme que je connais cette écriture. C’est bien celle de cet homme qui fut plus riche que les rois. Où a-t-il écrit ce testament ? Comment se trouve-t-il entre les mains du docteur Houdas ? Je l’ignore… mais il est réel… Cette fortune colossale, je connaissais son existence. Elle est enfouie quelque part. Oh ! quel levier pour soulever le monde !

Puis se tournant vers Véra :

— Mais la feuille blanche qui devait accompagner ce testament ! Où est-elle, qu’en avez-vous fait ?

— N’est-elle pas là ? Non. En vérité, je croyais si peu à l’authenticité de cette pièce, cette indication de papier blanc me paraissait si insensée que je n’ai pas songé à la prendre… elle doit être dans ma chambre, à terre, sans doute froissée.

— Ah ! qu’avez-vous fait ? Pour moi, tout s’éclaircit. Ces papiers, par je ne sais quelles péripéties, ont dû venir entre les mains de Soïloff… oui, c’est lui qui a dû trouver la fiole de cristal dans laquelle ils étaient renfermés. Mais le secret git tout entier dans cette feuille qui nous manque…

— Allons chez moi !… nous la retrouverons !

— Oui, oui, il le faut !… Venez, venez !…

Un instant après Gordon, Georges et Véra montaient en voiture et se faisaient conduire à la rue Charron.

XVII

LE MORIBOND

Noël Houdas n’était pas mort sur le coup.

Mais le péril était grand. Les blessures étaient profondes, et le moindre accident pouvait déterminer la crise suprême.

Pendant plusieurs jours, il était resté dans un état de prostration qui ressemblait à la mort.

Parfois un râle sourd s’échappait de sa poitrine ; les yeux ternis avaient l’opacité ténébreuse de l’agonie.

Deux confrères s’étaient installés à son chevet, et le bruit qui s’était élevé autour de l’événement ayant attiré l’attention, un des médecins les plus célèbres de Paris était venu lui donner des soins.

Un interne de la Charité ne le quittait ni le jour, ni la nuit.

Chaque matin, du Palais de Justice, un agent venait demander des nouvelles du moribond.

Reprendrait-il connaissance ? pourrait-il être confronté avec son assassin ? Aurait-il la force de le dénoncer, de le nommer ? Autant de problèmes qui intéressaient singulièrement le juge d’instruction, mais dont la solution se reculait toujours.

Cependant, le matin du huitième jour, il sembla que l’état du malade s’améliorait tout à coup.

Sa respiration devint moins rauque, ses traits se détendirent.

Sa chambre était plongée dans une demi-obscurité. Le silence était profond, troublé seulement par le tic-tac de la pendule.

À la lueur d’une lampe dont la lumière était soigneusement cachée du côté du lit par un épais abat-jour, l’interne de service travaillait.

Houdas n’avait pas fait un mouvement. Dans les premières sensations dont il avait conscience, il éprouvait les lourdeurs d’un engourdissement profond.

Sur son cerveau pesait une main de plomb et, aux tempes, il avait un cercle de fer.

Et pourtant la notion de la vie lui venait, encore bien troublée, bien vague, quelque chose comme les perceptions de l’asphyxié dont les poumons commencent à fonctionner. Il avait aux oreilles un bruissement insupportable.

Il vivait cependant. Oh ! ceci, il le comprenait.

Pourquoi était-il là, immobile, incapable de tenter le moindre mouvement, comme s’il eût été attaché par mille liens imbrisables ?

Pourquoi ce silence de mort autour de lui ? Pourquoi ? La question se posait en son cerveau, mais il n’y avait même pas ébauche de réponse.

Dans les grandes dépressions physiques et morales, il y a de ces interrogations instinctives, formulées avec des répétitions monotones, mais qui, pareilles à l’anneau d’une chaîne brisée, ne sont soudées à rien.

Il se fit en lui comme un mouvement brusque, une sorte d’éclatement vital.

Il ouvrit les yeux sans bouger d’ailleurs.

Il vit la teinte jaunâtre dont les rideaux étaient caressés, et par une illusion première, il se retrouvait tout à coup, en pensée, dans la situation même où il était dans la dernière nuit passée avant le crime.

Il s’imagina qu’il se trouvait encore devant sa table, Soïloff étant à quelques pas de lui sur le canapé.

Que faisaient-ils donc tous deux ? Que cherchaient-ils donc ? Là, il y avait une lacune. Cependant, ils raisonnaient, ils travaillaient. Ceci n’était pas douteux.

Mais quel travail ? L’effort qui s’imposait à l’intelligence encore vacillante du malade était atroce. Il avait mal au cerveau, dont les fibres lui semblaient se tendre à se briser.

La sensation qu’il éprouvait était pareille à celle des rêves, alors qu’on tente de gravir une montagne et qu’on n’y peut parvenir, les membres se détendant à chaque effort et le glissement vous entraînant toujours en bas.

Chose singulière ! Dans son immobilité, il avait des colères folles. Ne pas se souvenir et cependant savoir qu’il y a un souvenir à retrouver, c’est une véritable torture.

À ce moment, il eut une contraction nerveuse qui secoua tout son corps. L’interne entendit un léger bruit, se leva et s’approcha du lit. S’apercevant que le malade avait les yeux ouverts, il revint vers la table, prit la lampe et, la tenant haute, revint pour mieux regarder.

Houdas le vit, et subitement, sur ses lèvres, des mots furieux se pressèrent :

— Misérable assassin ! c’est toi ! au secours !

Il hurlait, il grinçait, il se tordait.

L’interne s’efforçait en vain de le calmer, de le maintenir.

Le domestique, qui couchait dans la pièce à côté, entendit le bruit et accourut.

Mais avec une force énorme, Houdas avait repoussé l’interne et se ruant au pied de son lit :

— Voleurs ! voleurs ! Ils me tuent ! à l’aide, criait-il. Ils veulent les millions !… les six cents millions !… À moi !

Et avant qu’on eût pu le retenir, il avait couru à la table et s’était abattu sur les papiers, les fouillant, les rejetant, les froissant, cherchant avec la rage d’un fou et répétant :

— Les millions ! les millions ! Volés, ils n’y sont plus !

Le domestique, vigoureux, le saisit par derrière, à bras le corps, et serrant un peu plus peut-être qu’il n’eût été convenable, l’enleva de terre et le reporta sur son lit.

Dans l’effort, les appareils qui garnissaient les blessures s’étaient défaits, et un flot de sang inonda les draps :

— Le malheureux ! il se tue ! dit l’interne.

En effet, il était retombé en arrière, livide, râlant.

— Courez, dit l’interne, allez chercher les médecins !… sans perdre une minute !…

En même temps, il adressait une dépêche au Palais de Justice pour avertir les magistrats de la crise nouvelle.

L’état du docteur Houdas semblait désespéré.

Cette secousse, l’hémorragie qui l’avait suivie, paraissaient avoir porté un coup décisif à cet organisme ébranlé.

Quand les médecins arrivèrent – et par hasard ils ne se firent pas trop attendre – ils jugèrent que le malade était perdu…

Le râle avait pris des sonorités crépitantes. Déjà la face était cadavérique. Les yeux qui ne s’étaient pas refermés montraient l’agrandissement sinistre des pupilles.

Cependant, en levant les appareils des blessures pour les renouveler, les médecins furent surpris de trouver un commencement de cicatrisation :

— Qui sait ? dit l’un. L’homme est robuste !

L’autre secoua la tête et ne répondit pas.

À son arrivée au Palais, M. Daniel fut informé des faits nouveaux qui s’étaient produits.

Or, depuis la veille, il était en proie à de vives préoccupations dont il avait cru devoir faire part au procureur général.

Nous saurons tout à l’heure de quelle nature étaient ces préoccupations. Mais la phase dans laquelle entrait l’affaire, par suite de la crise survenue dans l’état du blessé, modifiait ses premières intentions. Il envoya aussitôt un billet au grand parquet, un autre au chef de la sûreté, puis se fit conduire à la Chaussée d’Antin.

Il était environ midi quand il arriva.

Les médecins – au nombre desquels était le célèbre Mouteron, celui-là même qui jura en cour d’assises qu’un accusé était un empoisonneur, alors qu’il a été prouvé depuis que l’empoisonnement était impossible par les substances auxquelles on avait attribué le meurtre – s’empressèrent au-devant du juge qu’ils avaient attendu :

— Eh bien ? demanda M. Daniel qui était haletant.

Il faudrait ne rien connaître des choses de justice pour ignorer à quel état de passion arrivent parfois les magistrats, dont la première qualité devrait être le sang-froid.

M. Daniel, sous des apparences de calme, était de nature fort impressionnable, presque romanesque. Pour lui, une cause criminelle était un champ de bataille sur lequel il se lançait, avec cette sorte d’ivresse que donne la poudre. Rendons-lui d’ailleurs cette justice que, pour lui, l’ennemi ce n’était pas à coup sûr l’accusé, ainsi qu’il arrive pour la plupart de ses collègues, c’était l’inconnu, le point mystérieux.

Ce qu’il voulait avant tout, au-dessus de tout, c’était la vérité. Or, dans l’affaire bizarre qui lui était confiée, il lui manquait un fil conducteur.

Tout le monde connaît le vieil adage judiciaire : « Celui-là est criminel à qui le crime profite. » Or, dans cet assassinat, à qui était le profit ? Et quel était ce profit ? Il est bien entendu que M. Daniel ne croyait pas un mot de ces millions fantaisistes !

— Eh bien ! le malade peut-il parler ? pouvons-nous procéder à une confrontation ? demanda-t-il avec une perplexité mêlée d’espérance.

— Peut-être, dit le premier médecin.

— Je ne crois pas ! fit le docteur Mouteron.

Avec une vivacité qui n’était peut-être pas empreinte de la plus exquise politesse, M. Daniel les écarta et alla droit à la chambre du docteur.

Houdas était immobile, la face convulsée, les yeux grands ouverts.

M. Daniel toussa fortement, ce qui était un moyen de gagner du temps quand il était embarrassé. Puis :

— Je ne suis pas médecin, dit-il en regardant en face le docteur Mouteron ; mais ne vous semble-t-il pas que dans cette chambre l’atmosphère est irrespirable ?

— En effet, l’air est un peu lourd, dit le premier médecin.

— Je ne trouve pas, fit le docteur Mouteron d’un ton sec.

— En tout cas, reprit M. Daniel non moins sèchement, je vous prie de répondre à cette simple question : Y aurait-il danger pour le malade à ouvrir cette fenêtre ?

— Aucun, dit le premier médecin.

— Ce n’est pas mon avis, fit le docteur Mouteron.

M. Daniel eut beaucoup de peine à réprimer un mouvement d’épaules.

— Et vous, monsieur ? fit-il en se tournant brusquement vers l’interne.

Certes, si jamais aspirant médecin se trouva dans une fichue position, – qu’on nous pardonne le mot, – c’était bien ce brave interne. Consulté en dehors de toutes les règles, et appelé à formuler, lui infime, une opinion en face des princes de la science !

Mais il était jeune et encore audacieux.

Après une seconde d’hésitation :

— Je partage l’opinion de l’illustre M. X…, dit-il en désignant le premier médecin. Je crois même que l’air pur et chaud du dehors serait d’un bon effet sur le malade.

Ah ! le malheureux ! Il surprit le regard vipérin que le docteur Mouteron lança sur lui. Bien sûr, il faudrait qu’il changeât d’hôpital.

Eh bien ! on en changerait. On peut tout aussi bien attraper le croup à la Pitié qu’à la Charité.

— J’ai la majorité contre moi, dit M. Mouteron. Je dégage ma responsabilité.

M. Daniel, qui avait sur le bout de la langue quelque mot sévère, ne répondit pas, et allant à la fenêtre, l’ouvrit.

Il faisait un temps superbe. Le soleil entra à flots.

Le plus comique, c’est que le docteur Mouteron respira longuement, et, sans y penser, murmura :

— Ah ! cela fait du bien !

— Messieurs, reprit le juge, je ne voudrais pas vous retenir tous deux trop longtemps. Je resterai ici jusqu’à ce que le malade recouvre la parole. J’attends d’ailleurs quelqu’un. Il me serait pourtant agréable que l’un de vous restât…

— Je resterai, dit le premier médecin.

— Je m’en vais, fit le docteur Mouteron.

M. Daniel, enchanté de cette solution, s’installa dans un fauteuil au pied du lit, les yeux fixés sur le docteur Houdas.

Quand la porte se fut refermée sur le docteur Mouteron, il y eut entre les trois hommes un échange de regards qui n’étaient pas absolument flatteurs pour l’absent.

— Voyons, monsieur, dit M. Daniel à l’interne, racontez-moi ce qui s’est passé.

Le jeune homme fit un récit exact de la scène à laquelle il avait assisté. Il avait craint un accès de folie, ou tout au moins une crise annonçant le tétanos.

Il rapporta fidèlement les paroles prononcées par le malade.

Quand il prononça le mot de millions :

— Il a dit cela ! s’écria M. Daniel.

— À plusieurs reprises. Il s’est jeté sur le bureau, cherchant des papiers qu’il semblait ne pas trouver, et en même temps il disait qu’on lui avait volé les millions.

M. Daniel se mordait les lèvres. Que l’assassin eût parlé de ce prétendu trésor, cela pouvait s’expliquer. Du moins, M. Daniel avait trouvé dans son cerveau une interprétation qui lui paraissait juste. Mais que la victime parût hantée de la même illusion, voilà qui démolissait tout l’échafaudage construit à grands renforts de déductions.

Tout à coup, M. Daniel s’écria :

— Regardez ! sous l’influence de l’air, le visage s’est détendu. On dirait que le malade renaît à la vie ! Voyez, ses yeux ont perdu leur fixité. Ses lèvres s’agitent.

— En effet, dit le médecin qui avait senti le pouls du blessé, il y a une dépression générale de bon augure.

— Croyez-vous qu’il reprendra connaissance… qu’il parlera ?

— Je crois qu’il répondra lui-même à votre question.

En effet, le docteur semblait s’éveiller. Il battit plusieurs fois des paupières, puis son œil s’éclaira ; il promena ses regards sur les personnages qui, attentifs, entouraient son lit.

— Qui est là ? demanda-t-il d’une voix faible.

— Monsieur, répondit le juge, vous êtes blessé. Ces messieurs sont près de vous pour vous donner des soins… et moi…

— Vous ?

— Moi, je suis venu ici pour vous prier – si toutefois vous pouvez supporter cette fatigue – de nous donner quelques renseignements sur… l’accident qui vous est arrivé.

Houdas le regardait, faisant de visibles efforts pour comprendre.

Il y eut un moment de silence, puis Houdas dit doucement :

— Que m’est-il arrivé, monsieur ? je vous en prie…

— Un matin, il y a huit jours, vous avez été trouvé évanoui, blessé. Vous avez été malade, très malade. Mais aujourd’hui vous êtes sauvé. Nous vous demandons si vous pouvez nous faire connaître le nom de celui qui vous a frappé…

— De celui… vous voulez dire… de celle qui m’a frappé !

— Hein ? fit le juge avec un soubresaut. Pardon ! je ne vous ai sans doute pas compris. Vous semblez dire que vous avez été frappé… par une femme !

— Une femme ! oui ! c’était une femme ! murmura Houdas.

M. Daniel adressa au médecin un signe de tête dont le sens était clair. Pour lui, le blessé déraisonnait.

— Et cette femme, demanda-t-il d’un ton insinuant, l’avez-vous reconnue ?

— Non, fit Houdas. Je ne sais pas… Cela a été si brusque ! J’ai vu une forme seulement… peut-être un visage !… Je ne puis rien dire…

Il eut un tressaillement :

— Et pourtant !

— Que voulez-vous dire ?… Achevez !…

— Peut-être ce visage ne m’était-il pas inconnu… mais je ne me souviens plus…

Il laissa retomber sa tête sur l’oreiller, fermant à demi les yeux, comme épuisé par l’effort.

Le juge attendit quelques instants. Puis :

— Depuis quelques jours, vous étiez enfermé chez vous… rappelez-vous ! Vous n’étiez pas seul ?

Mais il sembla que Noël n’entendît plus.

M. Daniel se leva et alla vers le médecin :

— Croyez-vous, monsieur, que cet interrogatoire puisse être continué sans compromettre la vie du malade ?

— Il faut lui laisser quelque repos. Il est évident, d’ailleurs, que ses idées n’ont pas encore toute la netteté désirable…

— Je m’en suis bien aperçu… il y a là un étrange mystère… Que l’assassin et la victime semblent s’être donné le mot pour parler de trésor, de millions, c’est très singulier.

— L’assassin vous avait, lui aussi, parlé de ces sommes fabuleuses ? demanda l’interne.

— Et longuement !… Il craignait, me disait-il, que certains papiers, un testament, qui aurait été écrit par un personnage imaginaire, le comte de Monte-Cristo, et qui, selon lui, ont été volés, ne tombassent entre des mains indignes. Il y aurait péril pour la société ; il m’adjurait de diriger mes recherches dans ce sens… Vous savez aussi que cet homme, qui me paraît appartenir à la haute société, refuse obstinément de dire son nom… En vérité, je me demande si nous ne nous trouvons pas en présence de deux fous, et j’ai même consulté monsieur le procureur général au sujet des mesures qui pouvaient être prises à l’égard de l’assassin…

Le docteur secoua la tête :

— Qu’il y ait un fou en tout ceci, c’est fort possible. D’après ces rêves de millions, de trésor, nous aurions affaire à ce délire des richesses, à cette folie des grandeurs qui font tant de ravages dans notre société surchauffée. Mais que nous ayons en face de nous deux fous, cela est moins vraisemblable… quoique, après tout, il n’y ait là rien d’impossible…

— Oui, en suivant cette hypothèse, – que je discute d’ailleurs comme homme et non comme juge, – reprit M. Daniel, voici ce que j’imaginerais.

Ils s’étaient placés tous trois dans l’embrasure de la fenêtre. Les rideaux du lit leur cachaient le blessé.

Ils parlaient à voix basse.

— J’ai pris, dit-il, des renseignements sur le docteur Houdas. C’est un homme de mérite, d’intelligence, mais surtout un ambitieux.

« Il a eu jadis quelques démêlés avec la Faculté, sur la médecine, mais, ajouta-t-il en souriant, mon impartialité me force à déclarer que ce n’est pas toujours une mauvaise note.

« Soit. Mais ce que l’on sait, c’est qu’à la suite d’un héritage, le docteur Houdas a mené pendant une année la vie à grandes guides, jetant l’argent par les fenêtres, tenant table ouverte, jouant à la Bourse, ayant presque transformé sa maison en un tripot.

« Puis, tout à coup, s’étant vu à la veille de la ruine, il a eu le courage de couper court à ces folies. Il a repris sa profession de médecin.

« Sa clientèle n’est pas nombreuse, et il est probable qu’il éprouve les plus grandes difficultés à joindre, comme on dit vulgairement, les deux bouts.

« Que, dans ces conditions, il ait été hanté par des rêves de richesse, par le mirage des fortunes rapides et faciles dont les hommes les plus sains d’esprit ont peine à se préserver, il n’y a là – j’en appelle à vous, docteur – rien que de très naturel.

— Jusqu’ici, monsieur le juge, vos déductions sont parfaites, et la science marche d’accord avec vous.

M. Daniel eut un léger redressement de torse.

Rien ne flatte plus un homme du monde que de rendre justice à ses prétentions scientifiques.

— Dans ces conditions, reprit M. Daniel, les hommes sont tout disposés à accueillir les propositions les plus fantastiques, à prêter l’oreille aux projets les plus insensés.

« Je pourrais vous en donner un exemple. Vous n’avez certes pas oublié l’affaire Tropmann. Or, la première victime, Kinck père, était un ignorant ambitieux, auquel Tropmann avait raconté des histoires de trésors cachés dans les solitudes des Vosges. Ce fut ainsi qu’il l’attira dans le lieu désert où le malheureux a été retrouvé.

« Donc, je suppose – remarquez bien qu’il n’y a là que des suppositions dont cependant l’enchaînement me paraît des plus logique – je suppose que le docteur Noël Houdas avait rencontré, je ne sais où, dans ses voyages, un individu qui l’avait entretenu de trésors immenses, cachés, mystérieux. De deux choses l’une, ce vagabond mentait ou était de bonne foi.

« Houdas l’écouta avec complaisance ; ce qui s’explique d’autant mieux que le personnage paraît fort intelligent et que, ma foi ! je suis presque disposé à croire que c’est tout simplement un cerveau fêlé. Une seule chose m’arrête, c’est son refus absolu de se nommer. Ou il a de graves événements dans son passé ou ce refus est encore une suite du détraquage de son cerveau.

« Toujours est-il que, vous le savez, un soir, à minuit – l’heure des mystères – cet homme se présente chez le docteur Houdas. Il est immédiatement reçu. Houdas, pour le recevoir, renvoie sa maîtresse, et les voilà qui restent seuls, s’entourant de toutes les précautions imaginables pour n’être pas surpris.

« Que font-ils ? Le domestique, malgré ses aptitudes professionnelles et une bonne volonté que vous devinez facilement, ne peut rien surprendre ; à peine quelques mots. On parle de millions. Ce n’est pas tout : cent fois, le domestique est envoyé chez les marchands de produits chimiques ; la chambre est encombrée d’appareils de toute sorte, on allume des fourneaux, on traite des matières qui jettent à travers l’appartement des senteurs âcres et suffocantes.

« Bref, on se croirait revenu au moyen âge, au bon temps des Paracelse et des Nicolas Flamel.

« Il est évident qu’on se livre à je ne sais quelles expériences secrètes. S’agit-il de faire de l’or ? S’agit-il de quelque opération plus condamnable ? Qui le sait ?

« Quatre jours et quatre nuits se passent.

« On entend parfois le bruit de très vives discussions. Les deux hommes élèvent la voix. Lorsque par hasard le domestique est admis à entrer dans le sanctum sanctorum, il remarque du coin de l’œil leurs visages altérés.

« Tout d’abord, quand je l’ai interrogé, il a joué la discrétion. Mais j’ai dû enfin lui délier la langue, et c’est ainsi que j’ai appris qu’il avait entendu prononcer les mots de millions. Une fois même l’inconnu laissa échapper le mot de testament.

« Houdas lui lança, paraît-il, un regard foudroyant.

« Eh bien, à mesure que je classe toutes ces circonstances, en vous les rappelant, j’acquiers la conviction de plus en plus profonde que l’inconnu est un de ces chevaliers exotiques qui ont toujours des trésors en poche, n’ont pas de bottes et meurent de faim, cherchant soit une dupe, soit un naïf qui partage leurs illusions, si ces illusions ne sont pas feintes.

« Houdas était merveilleusement préparé à ces échauffements cérébraux. Sans doute quelque circonstance ignorée lui donnait confiance dans cet inconnu : et il a cru à ces récits plus ou moins empruntés aux légendes des Mille et une nuits.

« Maintenant qu’entre deux hommes à l’imagination surexcitée, irritée par l’insuccès de leur travail – Dieu sait quel travail ! – il se soit élevé une querelle plus violente que les autres…

« Tenez ! je parierais que, comme tous les chercheurs de trésors, ils se sont disputé la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Chacun devait vouloir garder pour lui la peau du lion.

« Donc, injures échangées. Des injures aux coups, des coups de poing aux coups de couteau, la gradation est logique.

« Qu’en dites-vous ? acheva M. Daniel qui ne put se refuser le plaisir de prendre une de ces positions triomphantes que Balzac a prêtées au parfumeur Crevel.

— Admirablement déduit, insista encore le médecin. Ah ! vous êtes un logicien de première force, monsieur le juge.

M. Daniel s’inclina modestement avec ce demi-sourire qui signifie :

— Je le sais pardieu bien !…

— Mais, pardon, fit l’interne ; voulez-vous me permettre une observation ?

— Certes, mon jeune ami !

— Comment expliquez-vous que, dès ses premières paroles, le blessé n’ait pas dénoncé son compagnon comme son assassin, et qu’au contraire il prétende qu’il a été frappé par une femme ?…

M. Daniel eut un léger mouvement d’hésitation :

— Je crois, reprit-il plus lentement, que, dans votre opinion même, le blessé, après une secousse aussi raide, ne doit pas avoir les idées bien nettes. Du reste, revenons à lui, et voyons s’il est mieux en position de nous répondre.

Il se dirigea vers le lit.

Il y eut un léger mouvement. Il se baissa vivement vers le blessé, le regardant avec attention.

Houdas était toujours immobile, les yeux fermés.

Évidemment M. Daniel s’était trompé. Houdas n’avait pas bougé.

— Docteur, lui dit le juge, m’entendez-vous ?

À cette question deux fois répétée, Houdas répondit par un : oui ! assez faible. Puis il ouvrit les yeux. Une légère coloration était montée à ses joues.

Le médecin lui tâta le pouls.

— La force revient. Peut-être n’est-elle que passagère. Mais en tout cas elle permet au malade de parler.

— Voyons, monsieur, dit alors M. Daniel, comprenez-moi bien. Je vous rappelais tout à l’heure que, lorsque vous avez été blessé, vous aviez depuis quatre jours chez vous un… de vos amis…

— Oui, dit Houdas.

— Un homme que sans doute vous connaissiez beaucoup.

— Beaucoup, en effet !

— Et qui s’appelle !… attendez donc, le nom m’échappe en ce moment, qui s’appelle…

— Le comte Serge Soïloff.

M. Daniel eut un soubresaut :

— Celui-là même dont vous aviez hérité !… mais vous avez déclaré qu’il était mort !

— Je le croyais… Veuillez m’écouter un instant sans m’interrompre. Je me sens très faible… Je connais depuis longtemps le comte Soïloff. Je connais trop la délicatesse des magistrats français pour ne pas vous confier ce secret. Le comte Soïloff a été condamné à mort en Russie ; par des circonstances romanesques, un autre a été exécuté à sa place. Condamné à la déportation en Sibérie, sous un faux nom, celui de Michaïl Sergewitch, le comte s’est évadé et est revenu à travers mille dangers en France… Vous suivez bien !

— Oui, oui, fit M. Daniel qui sentait s’écrouler tout le bel échafaudage si péniblement élevé. Ne vous hâtez pas, ménagez vos forces…

— Le comte Soïloff a été en possession de richesses considérables. Tout a été confisqué. Cependant un sien parent lui a laissé, dans des conditions particulières, et par testament très régulier, une fortune qui lui appartiendra dès que certaines formalités seront remplies… une fortune considérable de plusieurs millions… Le comte Serge est venu directement à moi, son ami, parce qu’il s’agit d’un fidéicommis et que mes conseils peuvent lui être fort utiles.

— Mais ce testament ! où est-il ? le prisonnier m’a parlé de je ne sais quel héros de roman… le comte de Monte-Cristo.

— Il aura voulu vous dérouter… ce qui, après tout, n’est pas un crime !… Vous comprenez qu’un condamné à mort, échappé par miracle à l’échafaud, croit avoir tout intérêt à cacher son identité. Le comte ne sait point, comme moi, que les magistrats français sont au-dessus de tout soupçon… peut-être avait-il peur de l’extradition…

— Oh ! fit M. Daniel avec pudeur, je suppose que le comte était condamné pour politique…

— Certainement !

— En ce cas, il n’a rien à craindre de la justice française.

— Vous pardonnerez à un étranger de se souvenir qu’il n’en a pas toujours été ainsi…

— Sous l’Empire ! fit avec dédain M. Daniel qui, jadis, avait fatigué les ministres impériaux de sollicitations. Mais sous la République !

— Je le sais.

— Mais alors vous persistez à soutenir que le… comte russe n’est pas votre assassin !

— Lui ! Quel intérêt l’eût poussé ! Et, d’ailleurs, les faits sont là, j’ai été frappé par une femme… Je l’ai vue !…

— Vous la connaissez !

— Non.

— Mais à quel mobile attribuez-vous le crime !…

— On voulait s’emparer du testament, c’est évident. Et la preuve, c’est qu’il a disparu…

— Et le comte Soïloff était justement absent à l’heure du crime…

— Oui, c’est moi-même qui, le voyant épuisé, l’avais engagé à aller prendre l’air…

M. Daniel perdait pied de plus en plus.

— Une dernière question, je vous prie, si du moins vous n’êtes pas trop fatigué…

— Je me sens beaucoup plus fort, et suis tout à vos ordres…

— Vous me dites que le comte Soïloff était venu vous consulter sur la validité d’un testament. D’autre part, il est prouvé que pendant ces quatre jours vous vous êtes livré à des expériences de chimie… qui n’ont rien à voir, que je sache, avec des constatations ou des discussions légales.

L’argument était triomphant. Il rappelait le : « Faites donner la garde » de Napoléon.

Mais de ce côté encore, le juge devait être battu.

— Voudriez-vous, je vous prie, ouvrir l’armoire qui se trouve à droite de mon bureau.

L’intérim se hâta d’ouvrir.

— Sur la planchette d’en bas, à droite vous trouverez des pierres informes.

— En effet, dit l’interne. Des minerais de plomb, de cuivre, de mercure.

— Voilà toute l’explication de nos travaux. La fortune laissée au comte Soïloff consiste en minerais et ces minerais en sont les échantillons. Nous les avons traités par des moyens chimiques afin d’en déterminer la valeur.

— Et pour cela vous passiez les nuits ?

— Monsieur le juge, nul n’est parfait en ce monde. Et quand il s’agit d’un nombre incalculable de millions, la passion est excusable !

Décidément Houdas avait réponse à tout. Des longs raisonnements émis tout à l’heure si complaisamment par M. Daniel, pas une parole ne restait debout. C’était un effondrement.

À ce moment, on entendait des pas précipités dans la pièce voisine :

— Ah ! fit M. Daniel, on amène sans doute le prisonnier, pour la confrontation.

Houdas pâlit. Soïloff allait peut-être renverser à son tour cet édifice si laborieusement élevé.

Un agent entra brusquement dans la chambre :

— Monsieur, s’écria-t-il en s’adressant au juge d’instruction, il n’y a pas de notre faute, le prisonnier s’est évadé !

XVIII

LA FEUILLE PERDUE

Nous avons laissé Véra au moment où elle partait avec Gordon et Georges de Lewal pour se rendre à la maison meublée de la rue Charron.

— N’allons pas en voiture jusqu’à la porte, dit Véra quand ils approchèrent. La maison est très modeste, et il vaut mieux ne pas éveiller la curiosité.

— Vous avez raison, répondit Georges. Aussi je crois préférable que nous n’arrivions pas tous trois ensemble.

— J’irai seule, dit Véra. Attendez-moi ici, au coin des Champs-Élysées. J’aurai bientôt fait. Je sais où se trouve la feuille de papier. Dans quelques instants je vous rejoindrai.

Ils firent arrêter la voiture et, étant descendus, la renvoyèrent.

Cependant ils traversèrent tous trois.

Au moment où ils touchèrent l’autre trottoir, un gamin qui se trouvait là et semblait guetter s’approcha vivement de Véra :

— C’est bien vous, dit-il, qui êtes Mme Semeroff ?

— Oui, mon ami, fit Véra surprise, qui cependant reconnut aussitôt le fils du propriétaire de l’hôtel. Que me voulez-vous ?

— Voilà, dit l’enfant en tirant une lettre de sa poche. Père m’a bien recommandé de vous arrêter au passage et de vous remettre ceci. Ne venez pas à la maison.

Rapidement, Véra déchira l’enveloppe.

La lettre était en russe :

« La police est venue à la maison, avait écrit l’homme. On m’a déclaré que la femme logée chez moi n’était autre que Véra Kleonoff. On venait pour l’arrêter. On a fouillé toute la maison. On a fait une perquisition dans votre chambre, et on a tout emporté. Si vous avez quelque chose à craindre ne rentrez pas. Si vous avez besoin de moi, faites-moi avertir. »

C’était tout. Le petit attendait toujours.

Véra avait remis la lettre à sir Gordon.

Celui-ci la lut rapidement.

— Malédiction ! s’écria-t-il. Écoute, enfant, reprit-il, cours dire à ton père que son conseil sera suivi. Qu’il cherche bien dans la chambre tout ce qui peut s’y trouver encore et qu’il nous l’apporte… où cela ? fit-il en s’interrompant et en interrogeant Georges du regard.

Celui-ci réfléchit un instant.

— Nous devons nous rendre chez Mme de Pierreval, pour lui apprendre que Serge est vivant. L’homme pourrait venir là.

— Soit ! répondit Gordon qui écrivit rapidement l’adresse sur une feuille de carnet qu’il déchira, et qu’il remit à l’enfant.

— Mais que ton père soit prudent !

— Oh ! soyez tranquille !

L’enfant s’en alla en courant.

— Ainsi, dit Gordon à Véra qui se hâtait de remonter les Champs-Élysées pour atteindre la rue de Tilsitt, la feuille blanche qui était jointe au testament, est évidemment perdue ! Mais ne nous occupons pas de ce détail. Avant tout, il faut que vous vous mettiez à l’abri des poursuites…

— À quoi bon ! fit tristement Véra. J’ai de terribles comptes à rendre, et je ne pourrais échapper à la lourde responsabilité qui pèse sur moi.

Gordon ne répondit pas. Mais il se jurait à lui-même qu’il défendrait Véra contre tous. Car, malgré tout ce qu’il avait appris, il l’aimait, et peut-être plus ardemment encore…

Il savait combien elle avait lutté contre l’obsession à laquelle elle était en proie : il savait que dans ce cœur fanatisé, il y avait place pour le repentir ; il voulait que, arrachée aux influences qui l’opprimaient, elle reprît sa pleine liberté. Puis, pourquoi expliquer ? Il l’aimait, et pour qui aime il n’est pas de coupable.

Tandis que Véra et Gordon se dirigeaient vers la rue de Tilsitt, Georges était allé en avant, afin de surveiller les environs de la maison et s’assurer que rien de suspect ne paraissait.

Du reste, il n’y avait rien à craindre de ce côté.

Il était évident qu’un des agents que la police russe entretient à Paris avait reconnu Véra, l’avait suivie, et que sa demeure étant découverte, on l’avait dénoncée à la police française. Or, Véra était sous le coup d’une condamnation à mort. Le parquet français avait dû obtempérer aux réquisitions de l’ambassade russe.

Une souricière avait été établie autour de l’hôtel de la rue Charron. Hors de là, le danger n’était pas immédiat.

En effet, ils arrivèrent sans encombre à l’hôtel de Pierreval et furent introduits immédiatement.

— Véra, avait dit Gordon à l’oreille de Véra, vous n’aimez plus le comte Soïloff !

— Pourquoi cette question ? Doutez-vous donc de ma parole ?

— C’est que, si vous l’aimiez, ajouta Gordon en souriant, vous seriez, en ce moment soumise à une cruelle épreuve !…

— Je ne vous comprends pas…

— Dans cette maison où vous entrez, se trouve une jeune fille qui aime Soïloff… et qui est aimée de lui.

La main de Véra, posée sur le bras de Gordon, ne tressaillit pas.

— Si j’avais encore le droit d’aimer, fit-elle d’une voix basse et triste, je serais heureuse de vous prouver, Gordon, que je n’aime et n’ai jamais aimé que vous !…

Ah ! elle aurait bien pu avoir tué cent Russes et cent docteurs Houdas, ces simples mots l’eussent fait acquitter au tribunal de l’amour… où les juges intéressés sont difficiles à corrompre.

La comtesse de Pierreval vint vivement au-devant de Georges.

— Enfin, c’est vous ! s’écria-t-elle. Comme il y a longtemps que nous ne vous avons vu !

Elle s’arrêta, voyant deux étrangers.

— Mon ami, sir Gordon, dit Georges en présentant le jeune Irlandais, notre chef, celui qui a tenté avec nous l’œuvre impossible de la délivrance du comte Soïloff.

— Ah ! monsieur, s’écria la comtesse, je sais ce que vous avez fait, vous êtes un héros… et madame ?

— Ne vous ai-je pas dit qu’une jeune Russe nous accompagnait là-bas, à Sourgout.

— Véra ! Véra Kleonoff !

— Vous me connaissez ! dit Véra surprise.

— Je sais que vous êtes une noble et courageuse enfant, que la tyrannie et la cruauté russes ont frappée… Si jamais vous avez entendu prononcer mon nom, vous comprendrez pourquoi je vous tends les deux mains… Mon mari s’appelait le comte de Pierreval.

— Le vaillant soldat qui a combattu avec les Polonais… Ah ! madame, laissez-moi m’agenouiller devant vous…

La comtesse l’attira doucement à elle.

— Embrassez-moi, mon enfant, lui dit-elle. Vous faites partie de la grande armée du droit et de la liberté ; je vous aime !…

Et Véra se sentait frissonner entre les bras de cette femme de cœur.

Elle se sentait encore coupable, un instant elle oubliait !

— Madame, reprit Gordon, votre fille Juliette est-elle en état de supporter une grande joie…

— Que voulez-vous dire ?

— Répondez d’abord à ma question…

— Volontiers. Juliette, depuis quelques jours, depuis l’heure où vous êtes entré ici, est redevenue la femme vaillante et forte d’autrefois… Il semble que la vie, prête à s’échapper, soit rentrée en elle… Elle est en ce moment avec sa sœur auprès d’Yvan.

— Yvan ! s’écria Véra. Yvan est ici ? Lui que j’ai tant cherché depuis quelques jours, Yvan Boboff, le moujik !

— Lui-même.

À ce moment, la porte s’ouvrit et une voix cria :

— C’est elle ! c’est sa voix ! je la reconnais !

Et le mutilé parut soutenu par les deux sœurs.

C’était un tableau à la fois étrange et charmant. La tête d’Yvan hérissée, avec ses poils roux et dardant comme des pointes de cuivre, se détachait singulièrement entre ces deux charmants et doux visages.

Véra courut à lui.

— Yvan, s’écria-t-elle, tu avais dit la vérité ! Noël Houdas est un misérable et un traître !

— Oh ! je le savais bien, fit le moujik dont les yeux étincelèrent. Eh bien ! je suis un malheureux impotent… qu’importe ! je me traînerai jusqu’à lui… je le châtierai.

— L’œuvre est accomplie ! dit Véra en baissant les yeux.

— Ah ! maudit soit celui qui m’a volé cette vengeance ! s’écria le moujik en levant ses bras mutilés.

Les deux sœurs l’avaient conduit à un fauteuil.

— Mais que me disiez-vous… tout à l’heure ? demanda la comtesse à Georges. Voici ma fille Juliette… Voyons : ne dirait-on pas que déjà elle a deviné que vous lui apportiez… une bonne nouvelle ?…

Juliette fit un pas vers Georges, en le regardant longuement.

Puis tout à coup, avec un cri :

— Le comte Soïloff est vivant ! fit-elle en se jetant dans les bras de sa sœur.

Son cœur ne l’avait pas trompée.

Quel bonheur pouvait-elle attendre en effet, sinon celui-ci ?… Vivant l’homme qu’elle aimait, vivant celui à qui elle s’était donnée dans toute la franchise de sa virginité sainte, vivant celui vers lequel, par une sorte d’attraction, était allée l’autre matin la fleur qui s’était échappée de sa main !

Puis surmontant aussitôt son émotion :

— Parlez, dit-elle, je vous en prie, je veux savoir toute la vérité. Pardonnez-moi, ma mère, mais je vous ai tout avoué ! Si le comte Soïloff est vivant, comment n’est-il pas avec vous, ses amis, ses frères ?…

Sir Gordon vint à elle et lui prenant la main :

— Ne craignez rien, dit-il en souriant. N’oubliez pas que notre ami, notre frère Soïloff a couru des dangers tels que l’imagination a peine à se les représenter, et qu’il y a échappé…

— Ce qui signifie qu’aujourd’hui encore…

— Il n’est pas en péril sérieux… il est en prison accusé d’un crime…

— Qu’il n’a pas commis…

— Non ! non ! je le jure, je le sais, s’écria Véra.

Gordon l’arrêta d’un geste :

— Il est innocent, nous en avons la preuve. Il est accusé d’avoir frappé le docteur Houdas.

— Lui ! s’écria Yvan. Ce serait justice.

— Yvan, dit Véra d’une voix grave, réjouis-toi au contraire qu’il ne se soit pas vengé lui-même… Car le sang brûle les mains et la douleur remonte jusqu’au cœur.

— Donc, reprit Gordon, nous n’avons rien à craindre pour lui. Ou son innocence sera reconnue, et il sortira de prison par la volonté même de ceux qui l’ont injustement accusé… ou bien…

— Vous le délivrerez, n’est-ce pas ? s’écria Juliette.

Gordon s’inclina avec un nouveau sourire :

— Les prisons de France sont moins terribles que les mines de Sourgout.

— Mais Houdas ! ce traître ! est-ce donc lui qui l’a accusé ?…

— Je ne le crois pas. Hier encore, Houdas n’avait pas recouvré la parole et n’avait pu fournir aucune indication à la justice.

— Qui sait, reprit Véra, qui sait ce que sa perversité pourrait lui conseiller ? Il peut avoir un intérêt à se débarrasser du comte Soïloff… et son témoignage pèserait d’un poids moins lourd dans la balance. Alors il ne resterait plus au vrai coupable qu’à se livrer…

— Vous le connaissez donc ? s’écria Juliette. Et vous ne l’avez pas encore dénoncé ?…

Véra fit un mouvement. Elle allait parler.

— Mademoiselle, dit Gordon à Juliette, vous avez l’âme noble et le cœur vaillant. N’accusez point. La main qui a frappé Houdas n’est pas une main criminelle dans le sens strict du mot, et je défends au meurtrier de prononcer une seule parole, sans que je le lui aie permis…

Il ne regardait pas Véra : mais la jeune Russe se tut.

Non qu’elle espérât échapper à la responsabilité qui pesait sur elle. Mais elle obéissait.

— Que comptez-vous donc faire ? demanda Juliette d’une voix pleine de larmes. Ne songez-vous pas que le comte souffre, qu’il finira peut-être par succomber aux épouvantables tortures qu’il aura subies ? Oui, il est fort ; oui, il a l’âme généreuse et hardie, mais les forces humaines ont des limites…

— Ne redoutez rien, reprit Gordon. Je vous jure de le sauver… Aujourd’hui, je ne vous demande que de la patience. Et aussi un service, un grand service.

— Vous savez, monsieur, dit la comtesse, que nous ne vous refuserons rien.

— Je désire que Véra reste auprès de vous, je désire que vous veilliez sur elle comme sur votre propre fille. Répondez-moi d’elle. Je lui demande, à elle, la promesse, le serment qu’elle ne sortira point d’ici… que sous aucun prétexte elle ne se montrera à personne. Véra, jurez-vous de m’obéir ?

— Je le jure, dit la Russe.

— Eh bien, je reçois votre promesse. Et je sais que jamais vous n’avez manqué à votre parole… Georges et moi, nous allons nous enfermer, prendre toutes les mesures nécessaires pour la délivrance de Serge Soïloff… Ayez confiance en nous.

À ce moment, le domestique parut :

— Madame dit-il à la comtesse, il y a en bas un homme qui demande à vous parler…

— À moi !

— C’est le maître d’un hôtel de la rue Charron.

— Je sais, dit Gordon. Je vous prie, madame, de le recevoir.

— Volontiers, faites-le monter.

— Vous, Véra, il est inutile qu’il vous voie. Il est toujours utile de se montrer prudent. Je ne veux pas qu’il sache où vous êtes.

Véra sortit avec Juliette et Marthe.

— Eh bien ? demanda Gordon. Qu’avez-vous trouvé dans la chambre de cette dame russe…

— Presque rien, monsieur. Des effets que j’ai déposés en bas.

— Mais des lettres… ou des papiers ?…

— La police a tout saisi, tout emporté.

— Écoutez, mon ami ; ce que je vais vous dire va vous paraître étrange, mais ne cherchez pas à comprendre. Dans la chambre de notre hôtesse, il se trouvait, probablement sur sa table, très en vue, une feuille de papier blanc un peu épais, sur laquelle rien n’était écrit… Ne l’avez-vous pas vue…

— Je ne me souviens pas, fit l’homme qui cherchait.

— La police n’avait aucun intérêt à saisir une feuille blanche ; peut-être cette feuille a-t-elle été jetée à terre, froissée… avez-vous bien cherché ?…

L’homme se frappa tout à coup le front.

— Attendez donc. Mais oui !… Mme Semeroff a reçu tout à l’heure une lettre de moi…

— Oui.

— Je l’ai griffonnée à la hâte sur une feuille de papier prise dans sa chambre…

— Celle-ci ! fit Gordon en sortant de sa poche la lettre qu’il y avait glissée machinalement…

— Oui, c’est bien celle-ci.

— Et cette feuille de papier…

— Se trouvait sur la table de Mme Semeroff.

Gordon courut dans la chambre voisine et reparut quelques instants après.

— Mon ami, dit-il, à votre insu, vous nous avez rendu un service immense… Que pouvons-nous pour vous ?

— Ma foi, je ne sais pas. La police va fermer ma maison. Je serai ruiné. Et puis j’en ai assez, moi, de cette surveillance continuelle. Si jamais vous avez besoin d’un honnête homme qui ait du courage, pensez à moi… et surtout… si la personne qui logeait chez moi s’appelle bien… Véra Kleonoff.

— Eh bien ?

— Dites-lui que, s’il y a à combattre pour la cause qu’elle défend, je suis son homme… Le comte Soïloff me connaissait bien, lui !…

— Comptez sur nous, mon ami, et peut-être aurons-nous besoin de vous plus tôt que vous ne le croyez…

Le Russe s’en alla avec force salutations.

Véra rentra avec les deux jeunes filles.

— Maintenant, dit-elle, ne perdez pas une minute. Occupez-vous de Soïloff… Quant au trésor de Monte-Cristo, ajouta-t-elle en souriant tristement, je n’y crois pas, je l’avoue…

— Qui sait ? fit Gordon. Soïloff connaît peut-être ce secret… Peut-être l’avait-il confié au docteur Houdas… Venez, Georges, venez, madame, ajouta-t-il en s’adressant à la comtesse ; veuillez, je vous prie, prendre cette lettre… Plus tard, vous saurez quelle immense valeur elle peut avoir… Qui sait s’il n’y a pas là le moyen de renouveler la face du monde !…

XIX

INNOCENT !

Trois jours s’étaient écoulés depuis les derniers événements.

On connaît maintenant les circonstances de l’évasion du comte Soïloff, qui s’était d’ailleurs accomplie dans des conditions d’entière simplicité.

Il en est souvent ainsi. Aux lieux même où la surveillance est et doit être le plus active, il arrive de temps à autre qu’une imprudence est commise, qu’un instant d’inattention suffit pour offrir au prisonnier une occasion, souvent cherchée inutilement pendant de longs mois.

C’était en revenant chez le juge d’instruction qui avait donné l’ordre de le conduire à la Chaussée d’Antin pour la confrontation, et tandis que les gendarmes rédigeaient le court procès-verbal qui devait constater sa remise entre les mains des agents de la sûreté, que Soïloff avait tout à coup remarqué qu’on ne le surveillait plus.

Il s’était levé tout naturellement, avait ouvert une porte vitrée qui se trouvait devant lui, avait atteint un escalier.

Depuis ce moment, toute trace de lui avait été perdue.

Le plus curieux en ceci, c’est que, par la déclaration du docteur Houdas, le comte Soïloff était déclaré innocent du crime qui avait motivé son arrestation et qu’il eût été difficile de le conserver plus longtemps en prison.

Mais on sait que la justice n’admet pas qu’on sorte de ses griffes sans l’accomplissement de certaines formalités. Aussi ordre avait-il été donné à la sûreté de le rechercher activement.

Activement, soit. Utilement, c’était une autre affaire.

On n’avait pu découvrir aucun indice qui pût servir à retrouver sa piste.

Lorsque le docteur Houdas avait appris ces détails, il avait paru soulagé d’un grand poids.

Puis, tout à coup, il avait demandé à être transféré dans une maison de santé, alléguant la nécessité de soins spéciaux. Naturellement il n’existait aucune raison pour lui refuser ce changement d’état et, le lendemain même de l’évasion de Soïloff, Noël avait été transporté dans l’établissement de son confrère, le docteur Leroy, avenue du Roule.

Bien qu’il ne fût pas encore hors de danger, il se sentait cependant revivre, et se ressaisissant lui-même, il réfléchissait à tout ce qui s’était passé et tentait de reconstituer les circonstances qui pouvaient guider son raisonnement.

Il cherchait à se rappeler exactement qui l’avait frappé. C’était une femme. C’est tout ce qu’il savait ; et encore n’avait-il pas distingué son visage. Mais elle avait prononcé quelques mots :

— Ainsi les traîtres reçoivent leur châtiment ! avait murmuré Véra.

Si ses yeux fatigués par le travail nocturne n’avaient pas détaillé les traits de celle qui le poignardait, son oreille avait reconnu une intonation féminine.

C’était tout. En vain, il cherchait à se souvenir des femmes qui avaient pu lui vouer une haine implacable.

Une seule pouvait le détester. C’était Miguela. Mais il était certain que ce n’était pas sa voix.

Pourtant le mot « traître » résonnait encore dans son cerveau. Miguela seule connaissait sa trahison, elle seule l’avait menacé de se servir de l’arme terrible qu’elle avait conservée.

Il était surpris d’ailleurs de ne l’avoir point revue. Était-elle donc la complice, l’instigatrice de l’assassinat ?

Il raisonnait tout cela froidement, n’ayant d’autre peine, d’autre objectif que de retrouver la trace du testament.

Car… au moment même où le poignard s’était abaissé sur lui, il venait, si l’on s’en souvient, de crier l’eurêka si longtemps espéré.

Oui, ses déductions étaient justes. Il en était certain maintenant. Oh ! que n’eût-il pas donné pour avoir entre ses mains, pendant quelques minutes seulement, le papier mystérieux ! Il lui suffirait maintenant d’un temps très court pour résoudre le problème, et qui sait ? peut-être pourrait-il s’approprier l’immense fortune du comte de Monte-Cristo ! Oui, cela était possible. Il ne s’agissait que d’un peu d’adresse et d’audace.

Ses idées reprenaient une lucidité singulière. Une voix tintait à son oreille répétant toujours le chiffre fatidique : Six cents millions ! Ce papier, ce testament, où étaient-ils ? qui les avait volés ? Il sentait en lui la conviction, la certitude que nul autre que lui ne saurait découvrir le mot de l’énigme !… et ces sommes fabuleuses seraient perdues ! Allons donc ! est-ce que cela était possible !…

Il occupait dans la maison de santé un petit pavillon dont les fenêtres donnaient sur l’avenue. La maison contiguë était entourée d’un grand parc, dont les arbres enveloppaient le pavillon, du côté du nord, d’une ombre épaisse.

Cette nuit-là, c’était la troisième que le docteur passait là, comme aucune crise ne semblait à craindre, l’infirmier qui était chargé spécialement de veiller sur lui s’était retiré dans la chambre voisine pour dormir.

Houdas était seul. Dans la journée il avait eu quelques heures d’un sommeil réparateur. Il était calme, et les yeux à demi fermés, il réfléchissait.

Minuit était sonné depuis quelque temps déjà, et le malade se laissait aller à l’assoupissement, quand tout à coup il lui sembla entendre un léger bruit.

Il tressaillit. Malgré lui il se sentait envahi par une secrète peur. Ceux qui avaient voulu sa mort l’avaient manqué une fois ; est-ce que l’œuvre de mort allait s’accomplir, cette fois, à coup sûr ? C’est qu’il ne voulait pas mourir !… Il voulait vivre, lutter encore, triompher de tous les obstacles.

Le bruit était venu du côté de la fenêtre.

Houdas se raidit contre l’impression de terreur qui le saisissait, et lentement, se renversant avec précaution, il tourna la lampe de façon à ce que le rayon de lumière tombât en plein sur les carreaux.

Oui, derrière, il y avait une forme noire.

Quelqu’un était là ! Il étendit vivement la main vers la sonnette.

Puis il se ravisa. C’était enfantillage que de craindre ainsi. À supposer que ce fût là l’ennemi, est-ce qu’il pouvait pénétrer dans la chambre. Il lui faudrait pour cela crever un carreau, attirer l’attention et au premier bruit l’infirmier accourrait.

On frappa au carreau doucement et cependant avec une certaine autorité.

Houdas tout à coup se résolut à agir. Certes, c’était grand risque dans son état que de tenter de se lever, mais mieux valait une certitude, quelle qu’elle fût, que ce doute poignant.

Lentement, Houdas posa les pieds sur le tapis, d’une main maintenant serré contre sa poitrine l’appareil de ses blessures, de l’autre prenant la lampe.

Heureusement la distance était courte pour arriver à la fenêtre.

Il leva la lampe et regarda.

Une exclamation étouffée s’échappa de sa gorge ; hardiment, il posa la main sur l’espagnolette et la fit jouer.

Les panneaux tournèrent sur leurs charnières.

Un homme enjamba la balustrade de fer.

C’était Soïloff.

— Vous ! vous ! murmura Houdas. Entrez, mais surtout pas de bruit. Il y a un homme là.

Avec des précautions infinies il regagna son lit et s’étendit.

Soïloff avait repoussé la fenêtre sans faire aucun bruit.

Ils étaient seuls, gardant d’abord le silence, prêtant l’oreille. Aucun mouvement ; l’infirmier ne s’était pas éveillé. On entendait de l’autre côté de la cloison sa respiration lente et régulière.

Ils se regardèrent pendant quelques instants en silence. Peut-être la physionomie d’Houdas reflétait-elle les angoisses qui poignaient son âme.

C’est qu’en vérité il se demandait si Soïloff ne revenait pas lui aussi en justicier.

— Houdas, dit Soïloff, tu le vois, je suis libre ; sur ton honneur et sur ta conscience, es-tu prêt à me répondre sincèrement ?

— Interrogez-moi, répondit Houdas. Pourquoi vous mentirais-je ?

— C’est que de ta réponse dépend toute ma vie, tout mon avenir, c’est qu’elle dictera toutes mes résolutions futures !

— Encore une fois, parlez, je vous dirai la vérité…

— M’accusez-vous, vous aussi, d’avoir tenté de vous tuer ?

— Vous ! s’écria Houdas. Comment pouvez-vous le croire ? Vous étiez absent… et d’ailleurs pourquoi m’auriez-vous frappé !

— Ainsi, vous êtes prêt à dire aux juges que je suis innocent !

— Mais déjà je l’ai dit !… dès le premier moment où j’ai recouvré la parole, où j’ai pu répondre aux questions, j’ai affirmé que la justice faisait fausse route.

— On vous a interrogé… on vous a demandé mon nom…

— Et je l’ai révélé… mais ce nom même était une nouvelle preuve de votre innocence…

Soïloff réfléchit un instant. Puis tendant la main à Houdas :

— Merci, lui dit-il. Vous m’ôtez un poids qui écrasait ma poitrine. Depuis trois jours, caché, errant la nuit, je me sens mourir d’angoisse… je ne vous accusais pas… mais j’avais peur que, dans le délire, trompé peut-être par des apparences que j’ignorais, vous ne m’eussiez attribué ce crime… qui me fait horreur…

Houdas, à l’entendre ainsi parler, éprouvait un singulier sentiment de soulagement. Ainsi Soïloff ne savait rien du passé ; il ne savait pas qu’il avait, de par la trahison commise, droit de vengeance, droit de vie ou de mort sur le traître…

— Ah ! si tu savais, reprit le comte en revenant au tutoiement affectueux qu’il employait d’ordinaire vis-à-vis de celui qu’il appelait son ami et son frère, si tu savais comme je suis heureux ! Cette idée que d’autres pouvaient m’accuser de cet assassinat odieux pesait sur mon cerveau comme un cauchemar… je me sens revivre. Encore une fois, merci. Mais sais-tu qui t’a frappé ?

— Non, dit résolument Houdas. J’ai été surpris, atteint par derrière, pendant que je travaillais. Je n’en sais rien.

— Aucun indice !

— Aucun !

— Pourtant, reprit le comte, l’assassin s’est emparé du testament… C’est là maintenant mon angoisse suprême. En quelles mains est-il tombé ? Tu sais comme moi quelle énorme puissance il peut conférer à celui qui le possède. Voyons ! rappelle tes souvenirs ! ne soupçonnes-tu personne ?

Houdas ne pouvait répondre. Il ne pouvait parler ni de Miguela, ni de ceux qu’il soupçonnait d’avoir puni en lui le Judas.

— Personne ! murmura-t-il. Et cependant, ce testament, il nous faut le retrouver… Car – ajouta-t-il en parlant d’une voix si basse qu’elle devint à peine perceptible – j’ai découvert le secret.

— Le secret ! tu connais le moyen de lire sur cette feuille blanche ?

— Oui, je sais, je sens que je puis contraindre le sphinx à livrer son secret.

— Oh ! s’écria Soïloff, il faut le retrouver à tout prix… Écoute-moi. Pendant ces jours de souffrance qui ont suivi mon évasion, je te l’ai dit, je n’osais agir. Je n’osais en quelque sorte rentrer dans la vie, tant je redoutais d’entendre encore résonner à mon oreille la malédiction qui poursuit les assassins, mais aujourd’hui que tu as parlé, aujourd’hui que tu me défends toi-même et que pas un soupçon ne peut m’atteindre, je reprends possession de moi-même. Oui, il nous faut ce testament, il nous faut ce secret, et alors nous engagerons la lutte suprême que j’ai rêvée. C’est pour moi comme une résurrection nouvelle…

Il se pencha sur le lit d’Houdas et lui prenant les deux mains :

— Mon ami, je te vengerai, j’en prends ici l’engagement solennel. Je poursuivrai, je découvrirai l’infâme qui t’a frappé. Je ne sais quel instinct me dit que c’est moi que l’assassin menaçait… encore une fois, tu m’as sauvé. Mais le misérable payera cher ce crime de s’être attaqué à un autre moi-même…

— Mais qui donc soupçonnes-tu ?

— Je ne sais… mais j’ai foi dans ma destinée. Si j’ai échappé à tant et à de si terribles catastrophes, c’est que j’ai une mission à remplir… Aie confiance en moi, ami, aie confiance !… l’avenir appartient aux cœurs vaillants et bons !… Je ne sais encore ce que je ferai, quels moyens j’emploierai, mais je veux, sais-tu bien, je veux que le testament revienne entre nos mains, je veux que les six cents millions de Monte-Cristo soient l’outil de la régénération du monde. Je te quitte. Bientôt je reviendrai, et alors, ami, tu trouveras le mot de l’énigme, et nous serons tout-puissants et nous serons les maîtres de l’univers…

Malgré lui, Houdas se sentait troublé ! il savait bien, lui, qu’il ne méritait pas ces effusions généreuses ; il se disait qu’un seul mot prononcé à l’oreille de Soïloff pouvait lui révéler l’infamie de celui qu’il appelait encore son ami.

Cependant, ses mains répondirent à l’étreinte de Soïloff.

On entendit quelque bruit dans la pièce voisine.

L’infirmier s’éveillait :

— Allez ! allez ! dit Houdas. Et puissiez-vous réussir !…

— Je veux, répondit Soïloff d’un accent énergique, et la volonté est toute-puissante…

Un instant après, il disparaissait par la fenêtre.

Quand il toucha le sol, il releva la tête avec un geste de défi.

— Maintenant, je ne crains plus de rougir devant elle !

XX

BORGIA S’AMUSE

Au moment de raconter les scènes pornographiques qui vont suivre, l’auteur se sent pris d’un scrupule.

Le flot de la morale publique monte, monte. Le jury de peinture, considérant que le public qui va aux expositions est composé en grande partie de femmes et d’enfants, a repoussé d’un geste pudique un tableau de Jules Garnier, sous prétexte que, sur cette toile subversive, des femmes nues dansaient devant le pape Alexandre VII.

Mais que voulez-vous ? Pape, ou roi, ou charbonnier, on n’est pas de bois.

Il y a là une de ces vérités indéniables que le penseur est contraint de constater en gémissant. Or, nous autres, romanciers, peintres de la vie réelle, collectionneurs de documents, nous est-il permis, sous prétexte de moralité, de jeter un voile sur les faiblesses humaines, et d’imiter les filles de Noé qui couvraient d’un manteau les nudités paternelles ? Non, évidemment, ce serait manquer à notre mission.

Point de faiblesse, point de pitié, point de partialité. La vérité, rien que la vérité, mais toute la vérité !

Ce préambule était nécessaire. Dante lui-même hésite au moment de pénétrer dans les cercles de l’enfer.

Or, Potoleff s’ennuyait, ce qui serait profondément humiliant pour notre beau Paris, si l’explication de cet état fâcheux n’était facile.

Certes, Potoleff vivait bien au Grand-Hôtel. Bien nourri, bien logé, sans souci d’aucune sorte, n’ayant à craindre aucune révolte des garçons de l’hôtel, n’ayant point de prisonnier à garder et ne répondant de rien sur sa tête, Potoleff s’était d’abord laissé bercer par les douceurs du farniente.

Il passait des journées entières, fumant d’énormes pipes dont son œil caressait la fumée, montant lourdement aux lambris.

Mme Potoleff était charmante, pleine d’attentions ; parfois, du balcon, elle jetait, un regard de pitié sur ces maigriots et nerveux Parisiens qui trottinaient de ci de là, faisant, pensait-elle, plus de bruit que de besogne ; et avec une ineffable expression d’orgueil national, ses yeux se reposaient sur l’énorme Potoleff, dont les épaules et le reste emplissaient à les faire craquer les profondeurs du canapé.

Parfois, Potoleff prenait dans ses bras le petit Georges, et le secouait avec des hop ! hop ! si drus et si durs que le moutard se mettait à piailler.

Puis, c’était Velika qui faisait un bout de causerie avec Potoleff.

Certes, tout cela c’était la vie de famille dans tout ce qu’elle a de plus délicieusement calme. Potoleff, les yeux demi-clos – comme une nymphe aux premières lueurs de l’aurore – songeait, rêvait, ruminait, bourrait sa pipe, l’allumait, l’éteignait, la rallumait.

Au bout de trois jours, Potoleff s’ennuyait.

Et comme si un vaste personnage ne pouvait rien faire de petit, quoi qu’il en dît, il s’ennuyait d’effroyable façon, et, avec une dissimulation profonde, il se détournait pour étouffer des bâillements dont ses mâchoires craquaient avec un fracas fantastique de ressorts mal graissés.

Mais, qui l’eût cru ? Potoleff était timide ; ainsi la jeune éléphante, vierge encore, hésite dans le sentier de la vie, n’osant de sa trompe modeste effleurer les fruits de la forêt.

Potoleff avait peur de Paris. Il entendait le roulement des voitures, le murmure de la grande ville qui monte et enveloppe ; il apercevait au travers des carreaux de la fenêtre la foule allant et venant, et il éprouvait une double sensation : d’abord, c’était comme un léger mal de mer, puis je ne sais quel vertige lui montait aux yeux, il se sentait invinciblement entraîné à se jeter la tête en avant dans ces flots houleux.

Mais il résistait, Potoleff, il résistait.

Or, son gendre, Georges Lewal, qui lisait ou croyait lire dans ce cœur troublé, lui dit un matin :

— Beau-père, pourquoi ne descendez-vous pas au café de l’hôtel ? Vous y trouveriez des journaux de votre pays, et puis, qui sait ? parmi les étrangers qui sont ici, vous pourriez rencontrer des compatriotes !

À quoi bon ? Potoleff était bien où il se trouvait. Qu’irait-il faire dans ce capharnaüm, dans cette Babylone ?

Pourtant, quand Georges fut parti, et tandis que Mme Potoleff était sortie pour aller faire quelques emplettes avec sa fille Velika, Potoleff ouvrit la fenêtre et, se penchant, regarda la cour de l’hôtel.

Une buée chaude montait. Des voitures franchissaient le porche, faisaient le rond, venaient s’arrêter devant le péristyle ; il en descendait des créatures élégantes qui secouaient autour d’elles des parfums.

Les larges narines de Potoleff aspiraient ces senteurs ; et il lui semblait que dans tout son être – cerveau compris – il se passait de drôles de choses.

Tout à coup, il eut un léger soubresaut.

Il venait d’apercevoir, debout sur les marches de pierre, un personnage long, maigre, à moustaches rébarbatives, un Potoleff II !

Non ! il ne se trompait pas ! c’était bien un compatriote, que dis-je ? un ami, un frère !

Que l’amitié est puissante et que les poètes ont eu raison de la chanter sur tous les modes imaginables ! Potoleff se sentit transfiguré ; il jeta loin de lui sa robe de chambre dont jusque-là s’était enveloppée sa paresse, saisit sa canne, se coiffa de son chapeau et s’élança sur l’escalier.

Un instant après, il se trouvait campé devant le personnage en question et deux noms se croisaient avec un cliquetis de lame d’épée.

— Potoleff !

— Vatakoff !

Et les deux hommes tombèrent aux bras l’un de l’autre.

— Cette vieille Potoleff ! soupirait Vatakoff.

— Cet excellent Vatakoff ! pleuraillait Potoleff.

— As-tu déjeuné ?

— Pas encore…

— Je t’enlève !

— Mais, ma femme !

— Ta femme ! s’écria Vatakoff avec un accent indéfinissable. Est-ce que tu nous la fais donc déjà à la soumission conjugale ?

Bien que Potoleff ne comprît pas très bien, il devina qu’on le soupçonnait de se laisser mener en laisse, comme un vulgaire toutou, et se redressant :

— Je suis à toi, dit-il ; le temps d’écrire un mot…

— Est-ce que c’est bien nécessaire ?

— Ah ! mon ami !

Vatakoff eut un sourire. Ils rentrèrent au salon de lecture et Potoleff griffonna quelques mots. C’était en russe, mais sans savoir la langue, on peut être certain que le billet contenait ces mots sacramentels : Affaire imprévue, reviendrai de bonne heure !

La lettre remise aux mains d’un domestique, Potoleff regarda Vatakoff en relevant la tête, d’un air de défi… Voilà comment il menait les femmes, lui, Potoleff.

Le fait est que, lorsque notre très arrière-grand’mère Ève rencontra le serpent en faisant son tour du lac au Paradis terrestre, elle courut moins de risques que le suave Potoleff, à cette minute fatale où le hasard plaça Vatakoff sur sa route.

Vatakoff était un vieux Parisien ; il y avait plus de cinq ans qu’il avait quitté Saint-Pétersbourg sous prétexte d’aller soigner sa goutte sur les rives nicéennes. Seulement, il était passé par Paris, et depuis lors il ne l’avait pas abandonné.

Il avait avec lui de fortes sommes qu’il s’était plu à égrener comme feuilles sèches au vent.

Il avait vécu, revécu et ultra-vécu. Il avait mangé son capital avec des dents de Moscovite, tout en se faisant aider par des quenottes plus délicates, mais plus aiguës.

Mais bah ! après nous la fin du monde ! Il était décidé à voir le fond du sac. D’ailleurs, que se serait-il reproché ! Il avait fait son éducation à fond. Il parlait l’argot de Paris comme un bachelier ès gomme ; et puis, entre nous, il avait eu de bons moments !

— Ce cher Potoleff ! reprit-il en enveloppant son ami d’un regard d’ogre affectueux, y a-t-il longtemps que nous ne nous sommes vus !

— Huit ans !… Ah ! nous étions jeunes alors !

— Mais tu n’es pas trop décati !

— Hein ?

— Tu as encore de l’œil, du cheveux, de la dent !… Ah ! en avons-nous fait de ces bons tours ensemble ! tu te souviens… à la révolte des paysans de Moserow ! avons-nous cogné !

— Ah oui ! tu te souviens… ces onze prisonniers que nous avons pendus…

— En ajoutant une femme pour faire la douzaine…

— Et l’incendie de Bretzkoï ! ça grésillait-il là-dedans !

— Et tous ces animaux qui piaillaient !…

— Ah ! c’était le bon temps !

— Ma vieille Potoleff !

— Mon excellent Vatakoff !

— Ça n’est pas tout ça… moi, je meurs de faim !… Où veux-tu déjeuner ?

— C’est que, fit Potoleff en baissant les yeux, je ne connais guère Paris.

— Tant mieux !

Je serai votre guide

Dans la ville splendide !

fredonna Vatakoff qui connaissait les classiques ; si tu veux, nous irons chez Champeaux ; il y a là un petit Corton… urph ! dont tu me diras des nouvelles… Tu es toujours une de nos jolies éponges…

— Éponges ! répéta Potoleff avec une tête ahurie.

Vatakoff éclata de rire.

— Toute une éducation à faire ! s’écria-t-il. Allons, houp ! et plus vite que ça ! Chasseur, un quadrige !…

Le préposé qui répond à cette appellation aristocratique donna un coup de sifflet, et une Victoria vint s’arrêter devant le perron.

— Enlevons ! fit Vatakoff.

Potoleff était quelque peu étourdi. Il semblait à ce hibou sibérien que pour la première fois il se trouvait en pleine lumière.

— Enlevons ! répéta-t-il machinalement.

Et la voiture fila par les boulevards.

— Hein ! ma vieille ! reprit Vatakoff. Quelle ville ! Quel pays ! regarde-moi ça… et toutes ces femmes… du chevelu, de l’œil, de la dent !

Ils arrivèrent devant Champeaux.

Un officier – style du lieu – ouvrit largement la porte devant eux : ils entrèrent. Potoleff eut un dernier mouvement d’hésitation. Je ne sais quel instinct l’avertissait qu’il venait de mettre le pied sur le seuil de l’enfer.

Mais Vatakoff, le vieux docteur, y semblait si bien à l’aise !

En entrant, il distribua plusieurs bonjours et saluts de la main, alla s’installer carrément à une table du fond, appela le garçon par son nom, jeta sur le menu un regard connaisseur et commanda le tout avec une désinvolture qui prouvait une ancienne habitude des aîtres.

Potoleff eût donné beaucoup pour saisir ce chic. Mais il avait beau faire, il avait des allures oursières qui faisaient la joie de Vatakoff :

— Il n’y a pas d’offense, disait-il en se tordant de rire. Tu n’es pas à la coule, mon vieux, mais ça viendra. Ah çà, raconte-moi donc comment diable tu as échoué ici… tu gouvernais quelque chose, là-bas, je ne sais quoi…

— En Sibérie ! à Sourgout !

— Ah oui ! T’as lâché ça… t’as eu rudement raison. Affaire de femme, hein ?

— Eh !!! fit Potoleff qui se sentit rougir jusqu’aux oreilles.

Il donna tant bien que mal à son ami les explications demandées.

L’ex-cosaque était ravi. Rien n’est plus amusant que d’épater un novice. Et Vatakoff, qui avait roulé à travers toutes les folies parisiennes, trouvait un plaisir méphistophélique à faire frémir toutes les chastetés du bon Potoleff.

Les bons vins venant à la rescousse, le beau-père de Georges Lewal commençait à perdre la tramontane.

Vatakoff buvait sec, Potoleff ne restait pas en arrière, tant et si bien que sur le coup de quatre heures, les deux amis étaient encore à table, ayant vidé un flacon de chartreuse.

Potoleff avait perdu tout libre arbitre. Il n’était plus qu’une chose, un être inerte sous la volonté de Vatakoff, et quand celui-ci dit :

— Maintenant, nous allons faire notre persil, au bois de Boulogne.

Potoleff répondit :

— Allons faire notre persil !

Ils se rehissèrent en voiture. Potoleff se renversait, se laissant bercer.

Là-bas, autour du lac, Vatakoff lui poussait le coude :

— Hein ? les petites filles sont-elles assez urph ?

— Elles sont urph ! déclarait Potoleff.

C’est ici que, malgré notre désir de laisser à l’histoire future des documents complets, nous nous voyons contraint de jeter un voile sur les événements subséquents.

Comment on les vit aux portes de Suresnes dans une calèche où leurs genoux disparaissaient sous des jupes soyeuses ; comment on les retrouva vers huit heures chez Ledoyen où Vatakoff chantait d’une voix gutturale : C’est dans l’nez qu’ça m’chatouille ; comment Potoleff sentit des mains aimables passer sur ses cheveux, tandis que des voix syrénesques lui donnaient du : « Mon chien vert ! » gros comme le bras ; comment de là un landau ramena le quatuor aux portes d’une maison aimable et discrète du quartier Beaujon : tout cela est un de ces rêves malsains, mais agréables, sur lesquels il convient de glisser délicatement.

À vrai dire, ce n’était pas à Potoleff, rigide esclave de la vertu conjugale, qu’arrivaient ces événements à jamais regrettables, c’était à un être inconscient qui avait pris la forme et les moustaches de notre héros.

Et l’heure passait, tandis que Potoleff s’enfonçait de plus en plus dans l’abîme orgiaque.

Il y eut cependant, pendant cette soirée mémorable, des faits qui échappèrent complètement à l’appréciation de Potoleff. Il avait été, il en était certain, d’une politesse exquise : alors pourquoi, à un moment donné, une femme – un ange – s’était-elle écriée :

— Ah ! tu sais, si tu n’es pas plus sérieux que ça, tu peux décaniller !

Puis on lui avait mis son paletot, on l’avait coiffé de son chapeau, et v’lan, on l’avait flanqué à la porte.

Vatakoff avait disparu, l’infâme ! entraîné par une houri souriante, tandis que lui, Potoleff, se trouvait dans une cour obscure, absolument abruti :

— Tu verras que cet empaillé-là ne saura même pas sortir de la maison ! cria encore la voix d’or.

Une bonne vint le prendre par le bras, cria :

— Cordon ! s’il vous plaît !

Elle dit à l’oreille de Potoleff :

— Mon petit, quand on n’a pas le sou sur soi, on ne fait pas perdre son temps aux femmes…

Puis une lourde porte s’était ouverte, Potoleff avait senti une bouffée d’air frais lui sauter au visage.

Et voilà, il était dans la rue à deux heures du matin, stupéfait, clignotant.

Où était-il ? Où allait-il ?

Il se mit à marcher, se parlant sur un ton mélancolique :

— Pauvre petit Potoleff ! tu es perdu !… c’est ton dernier jour ! Pauvre Potoleff ! pauvre Potoleff !

Il allait, ayant des sanglots.

Parfois, il sentait quelque chose de très dur contre son épaule. C’était un mur. Et, une seconde après, il trébuchait sur quelque chose d’anguleux. C’était le trottoir. Qu’est-ce que tout cela signifiait ? Était-il ou n’était-il pas le noble Potoleff, serviteur dévoué de l’empereur de toutes les Russies ?

Et puis, saperlotte ! mais il y avait une Mme Potoleff, et puis des petites Potoleff quelque part, dans un coin de cette ville d’enfer. Mais où ça ? à droite ? à gauche ? en face ?

La situation devenait pénible. Potoleff avait du chagrin. Il se parlait russe. Il s’appelait « petit frère » avec des gémissements. Le plus atroce, c’est qu’il avait peur de tomber. Non, c’était incompréhensible, mais il avait des jambes comme du coton, en même temps que sous son crâne on avait fourré, évidemment par malveillance, quelque chose de très lourd qui l’entraînait tout le temps en avant.

Les Américains disent dans ce cas-là : « Il a une brique dans son chapeau ! »

Et l’estomac ! ça grouillait là-dedans, comme si un tas de reptiles avait pris rendez-vous sous ses côtes !

Il marchait toujours, impatient d’être n’importe où, excepté là où il se trouvait.

Or, voici ce qui se passa :

Potoleff, pleurant toutes les larmes de son corps, finit par s’adosser à un mur. Peut-être attendait-il que le Grand-Hôtel passât devant lui.

Mais ce ne fut pas là ce qui arriva.

Tout à coup, Potoleff sentit deux pieds se poser sur ses épaules, il faiblit, s’affala par terre, tandis qu’une voix d’homme jetait une exclamation de surprise.

Celui qui tombait ainsi du ciel s’était bien vite remis sur pied et s’éloignait au plus vite, quand Potoleff s’écria dans sa langue maternelle :

— À l’aide ! au secours !… qui que vous soyez !

D’ordinaire, il serait assez inutile, dans les rues de Paris, à trois heures du matin, de s’exclamer en langue moscovite.

Mais, par un de ces hasard inouïs, ressortissant au fameux proverbe qu’il y a un Dieu pour les… consciences troublées, le personnage en question s’arrêta brusquement et revint sur ses pas.

Il s’approcha vivement de Potoleff qui jouait à la grenouille sur le trottoir, s’escrimant des pieds et des mains pour se replacer en équilibre :

— Vous êtes Russe, monsieur ? demanda-t-il en pure langue de l’ultra Niémen.

— Je suis Potoleff ! gémit le malheureux.

— Potoleff !…

Une main vigoureuse le saisit par le collet et le replaça debout.

— Vous avez dit que vous êtes Potoleff, le comte Potoleff !…

— Hélas !…

— L’ancien gouverneur de Sourgout !

— Oui, oui, oui ! fit Potoleff d’un accent de perroquet.

— Ah ! misérable ! répliqua l’autre en le secouant plus fort. Triple brute ! bourreau maudit !

— Tiens ! vous me connaissez ! reprit Potoleff ! Alors… vous allez être bien aimable… vous me montrerez mon chemin.

— Je ne sais ce qui me retient de te briser le crâne sur le pavé.

— Oh ! ne faites pas cela, passant généreux. Je vous assure que je n’ai pas de mauvaises intentions… seulement, j’ai bien soif !…

Il l’entraîna sous un bec de gaz, et approchant son visage de celui de l’ancien gouverneur de Sourgout :

— Regarde-moi bien en face, lui dit-il, souviens-toi !… oui, je te connais, car tu m’as torturé, car tu as inventé pour moi des souffrances horribles !… me reconnais-tu ?

Potoleff s’écarquillait les yeux.

Tout à coup il eut un cri compliqué d’un hoquet.

— Oui ! oui ! fit-il en frissonnant. Le forçat… là-bas… Sourgout…

— Veux-tu que je te rappelle mon nom ?… Je suis l’homme que tu as enfermé vivant dans une tombe… et que tu appelais Michaïl Sergewitch !

— Sergewitch !… mais attends donc !… je me rappelle !… ça n’est pas vrai !… tu veux encore me tromper… tu n’es pas Michaïl Sergewitch…

— Le misérable est ivre ! dit l’autre avec dégoût.

— Possible !… je crois en effet que j’ai quelque chose de pas naturel… N’empêche que tu ne t’appelles pas Mic… Michaïl… vich… il a été pendu… bien pendu… à ta place…

— Que veut-il dire ? murmura l’homme…

— Toi ! c’est toi qui m’as trompé… tu es un grand seigneur !… attends donc… oui… le comte… le comte So… Soïloff !…

— Tu sais mon nom ! s’écria Soïloff avec stupeur.

C’est lui, en effet, qui, après être sorti de la chambre d’Houdas, avait franchi le mur du jardin voisin.

Il avait maintenant passé son bras sous celui de Potoleff et le contraignait à le suivre.

— Parle ; comment sais-tu mon nom ? qui te l’a dit ?

— Faut pas me brusquer, répliqua Potoleff. Moi, au fond, je ne vous en veux pas… Vous êtes Soïloff, c’est bon.

— Encore une fois, qui t’a appris cela !…

— Oui ! mais c’est mon gendre… car j’ai un gendre, et puis un petit-fils… ne me faites pas marcher si vite !… et puis il y a d’autres personnes.

Soïloff écoutait attentivement, cherchant dans les paroles entrecoupées de l’ivrogne à saisir un mot qui lui expliquât ce mystère.

— Il y a sir Gordon… un brave cavalier… et puis la Russe !…

— Quelle Russe ! parle donc !…

— Oh ! une femme d’énergie… je ne partage pas ses opinions, parce que, moi, je respecte mon empereur… j’aime mon empereur… mais elle…

— Me diras-tu quel est le nom de cette femme ?

— Moi, je veux bien… seulement vous me reconduirez chez moi… Mme Potoleff doit être inquiète… pauvre Mme Potoleff ! vous ne lui direz rien, n’est-ce pas ! Ah oui ! le nom de la Russe… c’est Véra, Véra Kleonoff !

— Véra ! ici à Paris !

— Oui… elle est venue pour je ne sais quoi… pour punir un certain médecin… Potas… Roulas…

— Houdas !

— Ah çà !… C’est drôle, comme à certains moments, je n’ai pas la mémoire des noms…

— Le punir ? de quoi…

— Je ne sais pas bien au juste… des histoires… une trahison… une dépêche… ah mais ! tu m’as promis de me ramener… faut me ramener.

Soïloff se demandait s’il était bien éveillé.

Était-il possible que le hasard lui fît retrouver ainsi tout à coup les seuls amis qu’il eût au monde.

Il regarda Potoleff pour l’interroger de nouveau.

Le bon Moscovite avait fermé les yeux. Il dormait en marchant.

— Je ne quitterai pas cet homme ! murmura Soïloff. Quoi qu’il arrive, je veux suivre la piste qui s’offre à moi.

Il approcha ses lèvres de l’oreille de Potoleff.

— Où demeurez-vous ? lui cria-t-il.

— Au Grand-Hôtel, fit l’autre en sursautant, il faudra demander mon gendre… Georges Lewal… parce que vous comprenez, ma femme !

Soïloff l’entraîna sans lui permettre d’achever.

Un instant après, ils rencontraient une voiture qui, ayant achevé son service de nuit, remontait en banlieue.

— Un louis pour aller au Grand-Hôtel, dit Soïloff qui n’avait pas les moyens d’amadouer les aimables automédons de Paris.

— Ça va, répondit le cocher. Enlevons !

— Enlevons ! répéta Potoleff qui avait déjà entendu cette formule, employée par Vatakoff.

Il tomba sur les coussins et se mit à ronfler.

La voiture roula. Le cheval, sous un bon coup de fouet, avait retrouvé ses jambes, et une demi-heure après ils arrivaient au Grand-Hôtel.

Le gardien de nuit reconnut Potoleff.

— Ah ! monsieur ! s’écria-t-il, on est dans une inquiétude…

Potoleff ne répondant pas, Soïloff dit quelques mots à voix basse.

Le gardien eut un bon rire, et dit à un des garçons qui veillaient d’aller chercher M. Georges Lewal.

Un instant après, le jeune homme accourait :

— Monsieur, lui dit le comte en s’approchant de lui, je me nomme Soïloff et je vous ramène votre beau-père.

— Le comte Soïloff ? Ah ! venez, venez, monsieur !

— Allons, pensa Soïloff, il paraît que cet imbécile ne m’a pas trompé et que je rencontrerai ici des amis.

Pendant ce temps, le cocher était descendu de son siège :

— Eh bien ! et mon louis ! dit-il.

Soïloff eut un geste d’ennui. Ses anciennes habitudes de luxe l’avaient entraîné. Il n’avait pas un sou.

Mais déjà Georges avait dit au gardien :

— Veuillez payer cet homme !

Et saisissant le bras de son beau-père il l’emmena, après avoir invité Soïloff à le suivre.

Le cocher et le gardien étaient en pourparlers, ce dernier admettant bien que l’on eût promis vingt francs, mais n’admettant pas qu’il n’en eût pas sa part.

XXI

ENTRE HONNÊTES GENS

Entre Soïloff et Georges Gordon, la connaissance avait été bientôt faite. Ces cœurs vaillants étaient faits pour battre à l’unisson.

— Ainsi, messieurs ou plutôt mes chers amis, disait Soïloff, vous avez eu le courage, sans me connaître, sans qu’aucun lien existât entre nous, de risquer votre vie pour me sauver.

— Votre cause était juste, répondait Gordon. Que nous fallait-il de plus ?

— Mais vous ne m’avez pas dit encore le nom de celui qui vous avait appelé à mon secours. À celui-là, quel qu’il soit, je dois une grande part de reconnaissance, et je ne suis pas homme à faillir à cette dette…

En effet, sir Gordon n’avait pas nommé Véra.

Un double sentiment arrêtait ce nom sur ses lèvres.

Malgré toute la générosité de son âme, il éprouvait un malaise instinctif devant cet homme que Véra avait aimé, qu’il aimait lui-même.

Qui sait, lorsqu’ils se retrouveraient face à face, si leur ancienne affection, si la passion nationale, libératrice qui les possédait tous deux, ne se réveillerait pas plus ardente ?

Et, à cette pensée, Gordon sentait son cœur se serrer de contraction douloureuse.

Puis autre chose encore : Véra, possédée par une sorte de folie, obéissant à une hallucination mystique, avait commis un crime. Aujourd’hui, elle se repentait, elle redevenait femme, elle avait l’horreur du sang versé ; elle n’était plus seulement l’implacable sectaire obéissant à un mot d’ordre, émané d’une société mystérieuse, elle s’était en quelque sorte reconquise elle-même.

Est-ce que, d’aventure, en face de Soïloff, le martyr, elle ne serait point ressaisie par l’horrible engrenage !

— Écoutez-moi, comte, dit Gordon à Soïloff, le nom que vous me demandez, je crois n’avoir point le droit de le prononcer. Mais vous le saurez bientôt. D’autres lèvres que les miennes vous le diront. Mais ici, permettez-moi une question.

— Je suis tout à vos ordres.

— Lorsque vous avez quitté Paris, n’avez-vous point emporté au plus profond de votre cœur un souvenir… un souvenir doux et charmant, qui parfois, aux heures les plus terribles, ait traversé votre pensée, ait jailli de votre cœur comme ces fleurs qui croissent aux fissures des roches les plus dures…

— Que voulez-vous dire ? murmura Soïloff. Je ne vous comprends pas.

Oui, il avait emporté comme un trésor un adorable souvenir : oui, cette fleur, au parfum suave, avait souvent, avait toujours grandi en lui, alors même qu’il se sentait voué à la mort ; et ce souvenir, il le baisait respectueusement dans son âme, comme les scapulaires que les chrétiens portent à leurs lèvres aux heures de danger.

Mais lui seul savait cela ; jamais, à personne, il n’avait parlé de ce qui fait à la fois son désespoir et sa consolation.

Et une seconde fois, il répéta :

— Sur mon honneur, je ne vous comprends pas !

— Ai-je le droit de m’expliquer plus clairement ? fit Gordon en souriant. Il est des secrets qui, alors même qu’on nous les a livrés, ne nous appartiennent pas, surtout lorsque c’est… d’une femme qu’il s’agit.

— Une femme ! s’écria Soïloff. Oh ! je crois deviner ! mais où vous vous trompez, c’est lorsque vous qualifiez ce souvenir de doux et charmant. Oui, il y a eu dans ma vie une femme, une enfant au cœur froid, à la tête ardente, au courage impassible ! L’ai-je aimée ? En vérité, le nom d’amour ne convient pas au sentiment qu’elle m’avait inspiré. Il y avait entre nous un lien puissant, aux attaches imbrisables… Oui, oui, je sais maintenant… Celle qui vous a appelée à mon aide, c’était, ce ne pouvait être que celle qui a renoncé à tout pour se dévouer à l’émancipation de notre pays, c’est…

— Ne dites pas son nom, fit Gordon avec effort. Aussi bien, tout en ne niant rien de ce que vous venez de supposer, ce n’est point de celle-là que je voulais parler…

— D’une autre !… s’écria Soïloff en pâlissant. Mais il est impossible que vous sachiez ce que je me suis à peine avoué à moi-même… Oui, il est quelque part, ici même, à Paris, une femme, une jeune fille qui, sans le vouloir, sans le savoir, dans la pleine innocence de sa virginité, s’est emparée de mon cœur… Oui, ce souvenir, ce nom ont été mes seules, mes suprêmes consolations ; et j’eusse reçu la mort en le prononçant… mais encore une fois, il est impossible que vous ayez pénétré ce secret.

— Était-il donc véritablement à vous seul… N’appartenait-il pas aussi à celle que vous aimiez ?…

— Non, dit gravement Soïloff. Car à elle-même je ne l’avais point révélé. Jamais je n’ai prononcé une seule parole qui pût me trahir…

— Il est des secrets que les femmes devinent…

Soïloff passa sa main sur son front :

— J’ai peur qu’il n’y ait là, entre nous, quelque douloureux malentendu. J’ai déjà bien souffert : eh bien ! il me semble que je n’ai jamais éprouvé de torture plus grande qu’en ce moment. Au nom du ciel, dites-moi toute la vérité ! De qui voulez-vous parler ?

Gordon se sentait revivre à son tour. C’était donc bien vrai ! De Véra, il ne parlait qu’avec le respect du compagnon de lutte pour celle qui s’était avec lui dévouée à la même cause.

Mais l’amour, l’amour vrai, impérieux, conquérant, c’était bien une autre qui le lui avait inspiré.

Gordon se leva et lui tendit la main :

— Venez avec nous, comte. Vous saurez tout. Encore une fois, je ne me reconnais pas le droit de parler. C’est un autre qui vous révélera ce nom qu’il ne m’appartient pas de prononcer. Ne m’interrogez pas ; je ne pourrais pas vous répondre. Mais votre impatience sera bientôt satisfaite. Et croyez-moi, je crois pouvoir vous jurer que vos souffrances seront compensées par de grandes joies.

Il se tourna vers Georges :

— Toi ami, tu es chargé d’une mission spéciale. Tu vas te rendre près du juge d’instruction. Tu lui diras que le comte Soïloff est notre hôte. Aujourd’hui que les déclarations du docteur Houdas ont établi son innocence, une ordonnance de non-lieu doit être rendue en sa faveur. Dis-lui que le comte se tient respectueusement à sa disposition, à moins que cependant, par on ne sait quelle intervention diplomatique, il ne coure quelque danger. Enfin, que le comte soit libre. M. Daniel est intelligent, il comprendra.

Et comme Georges se hâtait de partir :

— Vous, comte, accompagnez-moi. Il vous reste encore bien des choses à apprendre et bien des résolutions à prendre.

Les deux hommes montèrent en voiture.

Pendant le trajet, pas un mot ne fut échangé.

Soïloff, les yeux sur la route, voyait le cheval monter les Champs-Élysées et une indicible émotion serrait sa poitrine.

Où donc le conduisait-on ?

Il se souvenait qu’au matin même du meurtre d’Houdas, quelques instants avant son arrestation, il était venu de ce côté, presque sans le savoir, sans le vouloir… et que quelque part, là-bas, un bouquet était tombé à ses pieds.

Ces fleurs, il les avait encore, serrées contre sa poitrine. On ne les avait pas trouvées, on ne les lui avait pas prises. En ce moment, il lui semblait que de ces pétales fanés s’échappait un parfum qui, à travers les pores de sa peau, pénétrait jusqu’à son cœur.

La voiture franchit le rond-point et monta, monta encore.

Au bout, l’Arc de Triomphe ouvrait son orbe ensoleillé.

Puis le cheval tourna et brusquement s’arrêta.

Soïloff se sentit pâlir. Il posa sa main sur le bras de Gordon.

— C’est là… c’est là… murmura-t-il.

Gordon descendit le premier.

— Venez, dit-il, vous êtes attendu.

Soïloff le suivit, trébuchant comme un homme ivre, ayant l’éblouissement aux yeux et au cœur.

Ils entrèrent. Dans la cour, sur un siège, un homme se trouvait, qui, tout à coup, voyant l’arrivant, poussa un cri, fit un violent effort, se dressa :

— Le comte Soïloff !…

— Yvan !

Le mutilé se laissa tomber sur un genou, le bras tendu vers celui qu’il n’espérait plus revoir.

Mais déjà le comte l’avait serré dans ses bras :

— Toi ! toi ! ici !

Le moujik pleurait, ne pouvant plus parler.

— Maître… maître !… vivant !… maintenant je puis mourir !…

Alors, en haut du perron, une porte s’ouvrit et deux jeunes filles apparurent : Marthe et Juliette.

Marthe, la blonde enfant au sourire joyeux ; Juliette, brune, un peu pâle mais les yeux brûlants de vie.

D’un bond, Soïloff franchit les quelques marches qui le séparaient d’elles. Puis il se courba, respectueux, ainsi que fait un néophyte approchant de l’autel.

Mais déjà Mme de Pierreval s’était avancée, et tendant au comte ses deux mains ouvertes :

— Soyez le bienvenu, dit-elle, vous que nous attendions !

Brisé par l’émotion, ayant au cerveau des battements qui lui martelaient le cœur, Soïloff entra, marchant comme dans un rêve.

— Monsieur le comte, dit Mme de Pierreval, cette maison est la vôtre. Il y avait là une place vide, celle de mon fils. Prenez-la.

Soïloff tourna les yeux vers Juliette, comme pour l’interroger, peut-être doutant encore de l’avoir bien compris.

Ce fut Marthe qui répondit à ce regard :

— Mon frère, lui dit-elle, embrassez donc votre mère.

Soïloff se prosterna devant la comtesse qui posa ses lèvres sur son front. C’était une bénédiction qui descendait sur lui.

En vérité, il lui semblait qu’il ne vécut pas d’une vie réelle.

Se souvient-on ? Lorsque Soïloff était enseveli vivant dans l’épouvantable sépulcre de Sourgout, nous disions alors que rien n’était plus terrible que de comparer cette nuit, cette solitude, ces angoisses aux joies du passé, à cette vie libre et joyeuse de Paris, que de mettre en face l’un de l’autre, par un effort d’inspiration, ce forçat qui peinait et souffrait et le comte Soïloff d’autrefois, riche, insouciant, heureux.

Eh bien ! combien plus frappante encore était l’antithèse d’aujourd’hui ! Là-bas, l’ombre, la torture, la mort ; ici, tout à coup, le réveil splendide de l’âme épanouie, l’enveloppement de lumière des joies inespérées !

Quand les philosophes prétendent mettre en balance nos joies et nos douleurs, ils affirment – avec la morgue absurde de ceux qui ne sentent point – ils affirment que, dans cette vie, la somme des douleurs l’emporte sur celles des joies, à tel point qu’ils en viennent à formuler cet aphorisme des pessimistes :

— La vie vaut-elle la peine de vivre ?

Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que la moindre joie possède une puissance cent fois plus forte que les douleurs les plus aiguës, qu’une seconde de bonheur vaut des années de souffrance.

Est-ce qu’au premier cri de son enfant, la mère n’oublie pas les longues et dures heures de torture qu’elle a subies ! Est-ce que des torrents de larmes ne s’effacent pas sous la moindre influence d’un sourire ?

Est-ce qu’au moment où il sentait sur son front les lèvres de Mme de Pierreval, au moment où Juliette était là, à deux pas de lui, rougissante maintenant, appuyant sa ravissante tête brune à l’épaule de sa sœur, est-ce que Soïloff se souvenait seulement des épouvantes de Sourgout, des longues morts subies au milieu des glaces, des fatigues lancinantes de son pèlerinage de misère !

Oui, la vie vaut la peine de vivre. La goutte d’eau qui vient aux lèvres du damné est plus douce que ne furent atroces les longues tortures de la géhenne !

Gordon s’approcha de Serge :

— Allons, comte, lui dit-il de sa voix douce et grave, soyez fort contre le bonheur !

Puis, se penchant vers la comtesse.

— Laissez-le seul avec votre fille, lui dit-il à l’oreille : il faut qu’elle remplisse sa mission de charité et d’amour !

Disant cela, il songea à Véra.

Il voulait que l’ange de bonté plaidât pour la coupable.

Mme de Pierreval n’hésita pas. Voyant Soïloff, lisant sur ce front large des pensées d’honneur et de vaillance, elle savait qu’elle pouvait avoir confiance.

Elle releva doucement le comte.

— Mon fils, lui dit-elle, vous avez bien des choses à apprendre. Juliette vous dira tout. Mais souvenez-vous que l’homme véritablement fort doit être généreux.

Et comme Soïloff la regardait avec étonnement, ne comprenant pas encore à quelles circonstances elle faisait allusion.

— À tout à l’heure, reprit-elle. Viens, Marthe.

Serge et Juliette restèrent seuls.

D’abord ils se regardèrent franchement, à pleins yeux, comme s’ils voulaient reprendre possession l’un de l’autre.

Puis, d’un mouvement plein de grâce chaste, Juliette posa ses deux bras au cou de Serge et lui dit tout bas :

— Embrassez-moi ! Il y a longtemps que je vous attendais !

Serge, sans parler, conduisit Juliette jusqu’à un siège où elle se laissa tomber. Il se mit à genoux devant elle :

— Ainsi, c’est bien vrai, murmura-t-il après un silence, c’est moi qui suis ici, auprès de vous, vivant enfin ce rêve dont l’illusion même m’était si douce !

« Juliette ! je puis prononcer ce nom sans que vous détourniez les yeux, je puis prendre cette main sans qu’elle s’échappe de ma main ! Si vous saviez là-bas, quand je croyais sentir déjà sur mon front la pierre de la tombe qui ne s’ouvre plus, tout bas, bien bas je répétais ce nom que nul n’entendait…

— Mais que j’entendais, moi ! fit doucement Juliette.

— Je vous aime tant… je n’avais jamais osé vous le dire. Autrefois, les seules minutes heureuses de ma vie furent celles où je vous voyais ; au milieu des indifférents qui vous entouraient, nul n’existait pour moi, sinon vous, vous seule ! et quand j’ai cru mourir, c’était à vous seule qu’allait mon suprême adieu…

— Je le savais. Pourquoi me cacherais-je ? Depuis le jour où je vous ai vu, Serge, j’ai senti que je ne m’appartenais plus. Non, vous ne m’avez jamais adressé une parole d’amour. Mais j’entendais jusqu’à votre silence. Sur vos lèvres muettes, je lisais ce que nul ne devinait.

— Chère, chère Juliette !

Et ils parlaient bas maintenant, respectueux de l’amour comme le croyant de son Dieu.

Mais tout à coup Juliette tressaillit :

— Ah ! j’oubliais ! dit-elle. Avant tout, puisque nous nous sommes retrouvés maintenant, il faut que je vous révèle de graves secrets. Il faut que de vous j’obtienne une grâce !

— Une grâce ! fit Soïloff. Ne dites pas cela ! Ce que vous voulez, je le veux. Je n’ai rien à vous accorder. Vous êtes mon guide, vous êtes la maîtresse de ma vie. C’est à vous d’ordonner, c’est à moi d’exécuter votre volonté…

— Non, non, reprit Juliette ; j’entends vous persuader et non vous dominer. Aussi c’est à votre raison, c’est à votre conscience que je m’adresse, et je sais que vous ne ferez rien que de juste et de bon…

Serge la regardait avec surprise. En vérité, il ne devinait pas où tendait ce préambule.

D’ailleurs de quoi se souvenait-il en ce moment ? Il reprenait en quelque sorte possession de Juliette, de ces cheveux si beaux avec leur matité noire, de ce teint blanc, mais nacré de rose, de ces yeux longs comme ceux des Andalouses, qui dans la virginité même s’allumaient de je ne sais quelle voluptueuse langueur.

— M’écoutez-vous, ami ? demanda doucement Juliette.

Il rougit un peu.

— Serge, reprit-elle, je sais que je vais vous causer une grande douleur. Dans les cœurs comme le vôtre, les illusions perdues laissent un sillon profond et sanglant…

— Je ne vous comprends pas…

— Dites-moi, lorsque vous avez quitté Paris, vous y laissiez un ami…

— Un ami ! oui, je puis dire un frère. Car peut-être ignorez-vous qu’il m’a sauvé la vie dans des circonstances tragiques…

— Et je dois ajouter – car avant tout il faut que je dise toute la vérité – que c’est lui qui m’a sauvée, à mon tour…

— Vous avez souffert !

— Oui, et cruellement. Mais, ajouta-t-elle vivement pour répondre à un geste terrifié du jeune homme, vous êtes revenu !… Je ne souffrais que de vous avoir perdu…

— Et cet homme dont vous parlez, êtes-vous sûr que ce soit celui-là même auquel je pense en ce moment ?…

— Oui. Il se nomme le docteur Noël Houdas…

— Il vous a soignée. Il vous a sauvée. Que me parliez-vous tout à l’heure d’illusions perdues ? Au contraire, n’est-ce pas un lien nouveau qui m’attache à lui ?…

— Ne vous hâtez pas, ami. Ayez patience. Vraiment j’ai pitié de frapper sur votre cœur si confiant et si bon…

— Vous m’effrayez…

— Répondez seulement à cette question. Le docteur Houdas était-il sans ressources, avant que vous lui eussiez laissé cet héritage, qui ne devait lui être acquis qu’après un an, ou lorsqu’il serait certain que vous ne reviendriez pas !

— Sans ressources ? En vérité je l’ignore. Houdas ne me quittait pas, vivait de ma vie. Et si réellement il manquait d’argent, c’est encore un honneur pour lui. Car il lui eût suffi de me dire un seul mot…

— Je n’en doute pas. Seulement il est des vanités plus fortes que le besoin. Donc vous lui aviez abandonné une valeur de…

— Deux cent mille francs environ, plus mon hôtel de la rue d’Offemont : tout cela pouvait représenter un demi-million.

— Et il en pouvait disposer, n’est-il pas vrai ? dès que la nouvelle de votre mort serait parvenue à Paris…

— Oui !

Juliette se leva, alla à un petit meuble, ouvrit un tiroir et y prit un papier plié. Puis revenant vers le jeune homme.

— Je vous ai dit, reprit-elle, que j’allais vous faire souffrir… Certes, j’aurais refusé cette mission, si je n’avais pas… une autre personne à défendre, à protéger contre votre colère, contre votre haine ! Prenez ce papier, ami, et lisez !

Soïloff était devenu pâle. Il prit le papier et le déplia.

Tout à coup il poussa un cri terrible :

— Qui, qui donc a écrit cela ?

— Ne le savez-vous pas ?

— Non, en vérité, je ne veux pas le savoir. C’est impossible ! Ce serait lui, ce serait cet homme !

On sait ce que contenait ce papier : une dépêche adressée au directeur de la troisième section à Saint-Pétersbourg dénonçant le départ de Serge Soïloff et donnant l’heure exacte de son arrivée à la maison de sa mère…

— Ainsi vous reconnaissez l’écriture ? demanda Juliette.

— Je ne puis pas douter. Ah ! Juliette, vous avez raison, c’est un coup affreux. C’est hideux, cela ! Cet homme que j’aimais, auquel j’avais donné ma vie !… Lâche ! Lâche !

La douleur qui se peignait sur ses traits contractés était si poignante que Juliette alla vers lui et lui prit les deux mains :

— Du courage, ami !

— Mais vous ne savez donc pas ! Cette nuit, je me suis introduit auprès de ce misérable ! Je lui ai parlé, je lui ai demandé s’il croyait que ce fût moi qui l’avais frappé.

— Et qu’a-t-il répondu ?

— Il a déclaré qu’il me savait innocent.

— N’eût-il pas eu intérêt, demanda Juliette tout à coup pensive, à vous dénoncer comme son meurtrier ?

Soïloff resta un instant interdit. Puis il se souvint tout à coup du testament perdu. Certes l’infâme qui l’avait livré à ses bourreaux n’eût pas hésité à le perdre une seconde fois. Serge emprisonné, condamné à mort, c’était l’impunité assurée. Mais l’intérêt de Noël était avant tout de redevenir maître du testament. Il voulait que Serge fût libre pour qu’il pût se livrer à ses recherches. C’était une hypocrisie plus hideuse peut-être encore que la trahison !

— Et moi qui lui ai donné la main ! ajouta-t-il avec colère. Mais il faut que cet homme soit châtié et je…

Juliette tressaillit.

— Cet homme n’a-t-il pas été puni déjà ?

— Puni ! lui !… Vous voulez parler de cette tentative de meurtre ? Quel rapport peut-elle avoir avec sa trahison ?… Sans doute, quelque compagnon de débauche, un complice d’une œuvre ténébreuse, inconnue, aura voulu se débarrasser d’un témoin gênant…

— Vous vous trompez, Soïloff. Le poignard qui l’a frappé punissait en lui le Judas.

— C’est impossible ! Qui donc eût pris cette responsabilité terrible ?… Que moi je l’appelle au combat, que, croisant mon épée contre la sienne, j’aille, risquant ma vie, lui infliger le châtiment qu’il mérite, je l’admets… et c’est ce que je ferai dès qu’il pourra tenir une arme !… Non, ce n’est pas en assassinant un traître qu’on exerce le droit de punir… À son crime on ne répond point par une lâcheté… et celui qui l’a frappé était un lâche !

— Serge !

— Quel que soit cet assassin, Juliette, ne le défendez pas. Non, il n’est point de cause honnête et juste qui mette le poignard aux mains d’un meurtrier… Oui, je méprise et je hais cet homme qui a commis la plus grande infamie qui puisse concevoir l’imagination… mais ne me parlez pas d’assassinat ! Ce serait s’abaisser jusqu’à lui… Quand le misérable tombe, son juge doit pouvoir rester devant lui debout et la tête haute…

— Serge ! par pitié ! ne parlez pas ainsi…

— Pourquoi ?… Ma Juliette, pouvez-vous donc avoir un sentiment autre que le mien ! Si coupable que soit un homme, n’est-ce pas un crime que de le frapper par surprise…

— Un crime !… soit ! Mais il est de ces crimes qui méritent le pardon !

— Oh ! chère âme, pure et chaste, vous avez des indulgences infinies… Je comprends tout ce que la pitié vous inspire pour ce meurtrier que je ne connais pas… mais votre pitié est une injure pour vous-même. Pour avoir le droit de mépriser un traître, il faut mépriser tous les lâches !… Et je verrais ici devant moi celui qui a frappé Noël Houdas que je lui crierais : Infâme, sois maudit !

Un cri retentit. La porte s’ouvrit violemment.

Et Véra Kleonoff parut livide, se soutenant à peine.

Elle marcha vers Serge, et arrivée devant lui, elle se laissa tomber à deux genoux, les mains tendues :

— Serge ! Serge ! je t’en supplie ! ne me maudis pas !

Le jeune Russe avait reculé, terrifié :

— Mais que signifie tout cela ? s’écria-t-il.

— C’est moi qui ai frappé Noël Houdas !

— Vous !

— Oui, moi ! Véra, Véra, l’esclave, Véra, l’instrument, Véra, l’affiliée…

Serge l’interrompit violemment :

— Ah ! pauvre et misérable femme ! Ainsi tu crois que tu as tout dit lorsque tu as invoqué ces pactes effroyables… Ainsi tu as tué un homme, toi, Véra, toi, qui t’es agenouillée au lit de ma mère mourante…

— Serge !

— Oublies-tu donc ce qu’elle nous a dit, cette martyre qui avait senti les lanières de cuir garnies de plomb déchirer sa chair ?

« Pas d’absurde conspiration, s’était-elle écriée, pas de coups de désespoir tentés inutilement et qui donnent à nos bourreaux la joie de punir ! Plus de meurtre, plus de sang, jusqu’au jour où le peuple russe tout entier se lèvera, dans sa force formidable… assez robuste pour être généreux ! » Entends-tu bien cela, Véra. Et toi, tu es allée ramper dans les ténèbres comme font là-bas les espions du tzar… et tu as levé le bras… et tu as frappé ! Véra, je te maudis, je te maudis !

Véra, chancelante, était tombée de toute sa hauteur sur le tapis.

Juliette s’élança vers elle :

— Serge ! oh ! que vous êtes cruel ! dit-elle en se tournant vers le jeune homme. Pauvre femme ! relevez-vous, revenez à vous !… il vous pardonnera ! Serge, votre main ! je vous supplie d’être bon !

Le jeune homme frémit. À cette voix si douce, il comprit que lui-même venait de s’arroger un droit de châtiment implacable.

Mais, en vérité, il éprouvait je ne sais quelle horreur dont il ne pouvait se défendre. Il est des hommes que la persécution exaspère, chez qui la souffrance ne développe que la volonté de la vengeance : chez d’autres, au contraire, et ceux-là sont véritablement des forts, les sentiments s’affirment et s’épurent, comme le métal au feu du creuset.

Serge était de ceux-là.

Certes, ç’avait été une horreur profonde que d’apprendre l’ignoble trahison de Noël. Mais il n’avait pas un seul instant songé à commettre ce qu’il jugeait un crime pour le châtier.

Et c’était une femme, c’était Véra qui avait eu la force odieuse de s’ériger en bourreau !

Il se taisait cependant. La voix de Juliette pénétrait jusqu’au fond de son âme, mais il ne pouvait se résoudre à pardonner.

Enfin, après un effort :

— Véra, dit-il, relevez-vous. J’ai eu tort. Moi-même je me suis laissé emporter par la violence. C’est une faute.

— Mais croyez-vous donc, s’écria la jeune femme, que moi-même je ne me repente pas ? croyez-vous que je ne me fasse pas horreur ? Demandez à ceux qui ont entendu sortir de mes lèvres l’aveu de mon crime… comme lady Macbeth. Je vois sur mes mains une tache qui ne s’effacera jamais… jamais !

Et elle ajouta tout bas, avec un accent d’une singulière expression :

— Jamais !… Et pourtant, reprit-elle à haute voix, je ne veux pas être maudite, maudite par vous surtout !…

Elle s’approcha de Serge.

— Comte Soïloff, fit-elle, vous êtes juste, vous êtes courageux… Eh bien ! avant de répéter les terribles paroles que vous avez prononcées tout à l’heure, je vous demande de vous interroger. Véra est-elle donc si coupable… (et elle appuya lentement sur les mots) d’avoir obéi lorsqu’elle a reçu le disque aux cinq branches ?…

— Quoi ! on vous avait envoyé ?…

— Ce bijou maudit qui est notre symbole à nous ! Souvenez-vous donc… Avais-je le droit de résister à ceux qui parlent au nom de Zemlia i Volia – Terre et Liberté !

— Non ! non ! s’écria Soïloff. Je vous comprends, je vous pardonne… Mais je suis vivant, Dieu merci ! et l’autorité qui m’appartient, je saurai la ressaisir. Je ferai disparaître de nos codes de mort cette contrainte sinistre… Oui ! Terre et Liberté ! Mais je veux que nous reconquérions nos droits en combattant la tête haute, la poitrine découverte… Rien de grand ni de durable ne se fonde par le crime. Je veux, comme ces chasseurs de notre patrie qui vont droit à l’ours de nos forêts, je veux attaquer le colosse en face… Vie pour vie !…

Parlant ainsi, Serge s’était redressé. Ses yeux brillaient.

Juliette le regardait, toute son âme s’élançait vers lui.

— Serge, s’écria-t-elle, vous triompherez… ou bien si vous succombez, je mourrai avec vous !

— Juliette ! Ai-je donc le droit de vous entraîner avec moi ?…

— Est-ce que Véra ne s’était pas dévouée à votre cause ? Vous n’avez pas le droit de me repousser… moi, votre…

Elle n’acheva pas.

— Ma femme ! s’écria Soïloff. Ai-je bien compris !…

Véra prit la main de Juliette :

— Comte Soïloff, je n’ai jamais menti, vous le savez. Mlle de Pierreval vous aime !… et je lui jure, moi, que vous êtes digne d’elle !…

La porte s’ouvrit, et Gordon parut, avec Mme de Pierreval :

— Madame, s’écria Soïloff, est-ce que je rêve !… est-ce que j’ai bien entendu ! Quoi ! vous consentiriez à ce que Juliette…

— Se nommât comtesse Soïloff, fit la comtesse en souriant. Je n’ai pas le droit de m’y opposer.

Le soir du même jour tous les personnages de ce drame étaient réunis dans le salon de Mme de Pierreval.

Potoleff, un peu honteux, et courbant la tête sous les regards étonnés de Mme Potoleff qui n’était pas encore remise de ses alertes, s’efforçait de détourner l’attention en faisant sauter sur ses genoux le petit Georges.

Lewal, Maxima et Velika veillaient du coin de l’œil sur le petit être qui risquait grandement d’être secoué trop fort.

Juliette causait avec Marthe, tout bas.

Véra seule était triste. Elle entendait encore résonner à son oreille la malédiction de Soïloff, et malgré elle elle se sentait saisir de pressentiments sinistres.

— Mes amis, dit Gordon à Georges et à Serge, maintenant que le comte Soïloff est hors de danger, il nous reste un point définitif à éclaircir.

— De quoi voulez-vous parler ? demanda Georges.

— Avez-vous oublié que nous avons à chercher la clef d’un problème ?…

— Un problème !

Gordon tira de sa poche un papier plié et le tendant à Serge :

— Comte, reconnaissez-vous ceci ?

Soïloff déplia la feuille de papier blanc et poussa un cri :

— Le testament de Monte-Cristo !… Comment se trouve-t-il entre vos mains…

— À la suite d’aventures très singulières et cependant très simples !

En quelques mots, il lui expliqua les péripéties des jours précédents.

— En vérité, dit Soïloff, cela tient du prodige.

— Ainsi, reprit Gordon, c’est bien pour étudier ce testament avec Houdas que vous vous étiez enfermé chez lui.

— Oui ! mais je dois avouer que tous nos efforts pour déchiffrer cette énigme sont restés infructueux.

— Que comptez-vous faire ?

Soïloff réfléchit un instant.

— Écoutez-moi, et comprenez bien. Je vous ai dit que, cette nuit même, j’ai revu Noël Houdas. Mais ce que je ne vous ai pas raconté, c’est qu’il m’avait déclaré, de la façon la plus formelle, qu’il avait découvert le secret de la feuille blanche.

— Ce secret vous l’a-t-il livré ?

— Non, certes !

— Si bien que lui seul pourrait nous révéler le mystère qui se cache ici…

— Vous l’avez dit. Eh bien, je vous le dis, je ne puis, je ne veux pas avoir recours à cet homme. Car s’il a dit vrai, une partie de cette immense fortune lui appartiendrait. Aurais-je vraiment le droit de l’en dépouiller ? Oui, si je ne me souviens que de son crime. Non, si je me rappelle qu’il m’a sauvé et que je l’ai aimé comme un frère. Et d’ailleurs, si je m’adresse à lui, si je fais appel à sa science, n’est-ce pas une obligation nouvelle que je contracte envers lui. Or, et vous m’approuverez en cela, je dis que tout doit être rompu à jamais entre cet homme et moi ! Je parlais de châtiment. Non, non je l’oublierai. Il sera pour moi comme s’il n’existait pas, comme s’il n’avait jamais existé…

« Et d’ailleurs ce sera pour lui, pour cet avide que la cupidité avait conduit à la trahison, une épouvantable torture que de ne plus jamais savoir ce que sont devenus les millions de Monte-Cristo !

— Que voulez-vous dire ? s’écria Gordon. Croyez-vous donc que nous ne puissions parvenir, nous aussi, à percer ce mystère ?…

— Je n’en sais rien. Je ne m’en préoccupe pas, fit doucement Soïloff. Mais, dussiez-vous me taxer de faiblesse, je dis que ces sommes fabuleuses m’effraient maintenant. Je dis que, si cette boîte de Pandore s’entr’ouvrait, il n’en sortirait pour le monde que crimes et désespoirs !…

— Vous oubliez qu’avec cette force on peut soulever le monde, briser des tyrannies, délivrer des opprimés !

— Peut-être… mais je ne sais quelles craintes m’assaillent… Oui, je me dis que lorsque ma mère mourante me parlait, m’ordonnait de me dévouer à cette grande cause de l’indépendance, elle eût frémi si elle avait pu deviner qu’une aussi grande force se trouverait entre des mains humaines…

— Encore une fois que prétendez-vous donc !

— Qui a perdu Houdas ? continuait Soïloff, qui parlait comme dans un rêve… La soif de l’or, rien de plus. C’est une chose dangereuse, mes amis, que cette puissance des millions. Elle met au cerveau l’orgueil fou, l’ambition démesurée…

— Mais vous êtes fort ! vous êtes un soldat du droit !

— Je ne veux pas douter de moi-même, mais une fois que ces millions seront jetés à travers le monde, qui sait le germe de haine et de mort qu’ils y sèmeront… Relisez le testament du grand comte :

« Quand l’homme choisi par la fatalité, a-t-il dit, aura jeté les yeux sur les feuilles blanches qui accompagnent cet écrit, peut-être croira-t-il qu’il n’a plus qu’à étendre la main pour s’emparer de ces millions.

« Je le lui dis. Je lui lègue une énigme. Je veux qu’il ait, par la difficulté des recherches, le temps de réfléchir, et peut-être en viendra-t-il à accomplir ce qui est mon désir intime, à jeter au feu testament et page blanche.

« Et, oublieux de ce rêve, il laissera à jamais oubliées les richesses qui peut-être lui auraient donné la mort.

« Qu’il se souvienne alors que ces lignes ont été écrites par un homme qui a possédé cette fortune et qui aujourd’hui pour éviter la mort ne lèverait pas un doigt ! »

— Avez-vous entendu, continua Soïloff. Il me semble que j’entends la voix du comte de Monte-Cristo, grave et solennelle, qui me dit : « Obéis-moi ! jette au feu cette feuille blanche ! regarde autour de toi. Songe aux ravages que le malheur et la mort peuvent faire ! Songe à tous ceux que tu aimes ! Songe que j’ai payé cette fortune de la mort de mon fils ! Prends garde ! prends garde ! »

Soïloff s’était levé tenant à la main la feuille blanche.

Tous le regardaient et se taisaient.

Je ne sais quelle angoisse avait soudainement serré toutes les poitrines.

Chacun pensait à ceux qu’il aimait, Georges s’était rapproché de Maxima et de son enfant comme pour les défendre, Gordon avait saisi la main de Véra qui avait frissonné, Juliette s’était penchée vers sa sœur Marthe en tenant ses yeux fixés sur le comte.

Alors, pâle, mais impassible, Serge Soïloff marcha vers la cheminée où brûlaient les bougies des candélabres…

Et posa sur la mèche brillante le papier qui s’enflamma !…

Ce fut une lueur soudaine éclatante et si rapide qu’elle jeta dans la pièce un effet d’éclair.

Malgré eux, Georges et Gordon avaient poussé un cri !

L’anéantissement subit, instantané de ce secret leur avait porté au cerveau un coup presque douloureux.

Juliette souriait.

Tout à coup Soïloff poussa un cri à son tour.

— Regardez ! fit-il, regardez !

Et, disant cela, il s’avança vers les deux amis montrant ce qu’il tenait à la main.

N’était-ce donc pas une pincée de cendres noirâtres, prêtes à s’envoler au moindre souffle ?

Non pas ! La flamme ayant accompli son œuvre, il lui restait aux doigts une sorte de treillis blanc, brillant, pareil à une résille de tulle très fin qui eût été troué avec des fils d’argent.

— Un réseau d’amiante ! s’écria Gordon. Et voyez, il y a des fils plus ténus, d’autres plus forts…

— Voilà le secret ! fit Georges à son tour. Le feu seul pouvait nous le livrer…

Fiévreux, Soïloff s’était élancé vers une table et là, sur le tapis à fond brun, avait étalé la résille blanche et s’était penché avidement pour l’examiner.

— Voyez, fit-il d’une voix qui haletait, dans ce treillis si fin, si délicat, on distingue fort bien des fils qui forment des caractères.

En effet, des lettres se détachaient claires et nettes comme des fils de soutache sur un fond de dentelle.

Et il lut :

— Toi qui as conquis le secret du trésor de Monte-Cristo, vas à Marseille, aux allées de Meilhan, à la maison Dantès. Là, tu trouveras un homme qui te conduira au trésor. Encore une fois, il est temps de retourner en arrière. Prends garde, et que la justice éternelle soit avec toi.

« MONTE-CRISTO. »

Ainsi, ce secret si longtemps cherché et que peut-être Houdas avait deviné était à la fois simple et profond comme toutes les idées géniales.

Là où toutes les combinaisons chimiques avaient échoué, le feu avait réussi. Qu’était-ce en effet que cette feuille de papier ? Un tissu d’amiante, enveloppé dans la pâte même de la fabrication.

On sait que l’amiante est une substance minérale, qui se compose de fibres très fines, assez flexibles pour offrir une certaine ressemblance avec les filaments du lin.

Cette substance, difficilement fusible, ne fond qu’au chalumeau. Elle s’appelait autrefois asbesta, du mot grec asbestès, inextinguible. Dès longtemps, cette propriété de résister au feu a été utilisée.

À Rome, les cadavres des rois et des grands étaient enveloppés dans des linceuls tissés d’amiante, de telle sorte que, sur le bûcher, les cendres ne se mêlaient pas à celles des bois odorants.

Il est facile de comprendre qu’une feuille ainsi préparée devait se consumer à la flamme, mais que le tissu qui en formait le corps (l’armature intérieure) résistait et restait intact.

Tout le secret de Monte-Cristo était révélé dans ces mots : « Qu’il le jette au feu ! » Il avait voulu que celui-là même devînt possesseur du trésor qui aurait eu assez de force, assez d’empire sur lui-même pour le vouer à l’oubli éternel.

C’était au moment même où le comte Soïloff se décidait à en détruire jusqu’aux derniers vestiges que le hasard lui livrait le mot de l’énigme.

Les trois hommes étaient restés silencieux.

Le moment était solennel. Ils n’avaient plus sans doute qu’à étendre la main pour saisir ce trésor immense, les six cents millions du comte de Monte-Cristo.

Gordon parla le premier :

— Soïloff, dit-il, à vous de décider.

Soïloff se tut un instant, puis :

— Que la volonté du comte de Monte-Cristo soit faite ! répondit-il d’une voix grave.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en avril 2024.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Alain, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Le Fils de Monte-Cristo par Jules Lermina, Paris, L. Boulanger, s.d. [1881] ainsi que l’édition : Paris, Librairie illustrée, s.d. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page ainsi que les illustrations dans le texte sont d’Amédée Denisse et proviennent de l’édition L. Boulanger.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Ces indications et celles qui précèdent sont parfaitement exactes et peuvent être mises en usage.