Jules Lermina

LE FILS DE MONTE-CRISTO
(parties 3-4)

1881

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Table des matières

 

TROISIÈME PARTIE  LES AVENTURES DE FANFAR   5

PREMIER ÉPISODE CAÏN.. 5

I  L’ATTAQUE.. 5

II  CE QUE SAVAIT PIERRE LABARRE.. 11

III  PENSÉES FRATERNELLES. 44

IV  VILLAGE DES VOSGES. 52

V  DU PASSÉ DE FRANÇOISE.. 79

VI  OÙ L’INVASION PASSE. 91

VI  LA MÉTAIRIE D’OUTREMONT. 109

VIII  ENFANTS DANS LES TÉNÈBRES. 121

DEUXIÈME ÉPISODE GUEULE-DE-FER.. 127

I  AU SOLEIL D’OR.. 127

II  CONNUS ET INCONNUS. 142

III  DEUX PLACES, S.V.P. 154

IV  MAITRE ET VALET. 169

V  ENTREZ, ENTREZ, MESSIEURS. 188

VI  LES IDÉES DE ROBECCAL. 203

VII  PIERRE LABARRE.. 221

VIII  PREMIÈRE RENCONTRE.. 239

IX  CLOISONS TROP MINCES. 250

X  LA RECONNAISSANCE D’UN MARQUIS. 264

XI  PAUVRE BOBICHEL. 276

TROISIÈME ÉPISODE LES HÉROS DU DROIT.. 296

I  FRANCE – 1824. 296

II  LA MARQUISE.. 322

III  LES DRAMES DU VEAU SAUTÉ.. 341

IV  CHASSE À L’HOMME.. 367

V  CHEZ UN REVENANT. 381

VI  CINETTE ! CINETTE ! 400

VII  À GREDIN, DOUBLE GREDINE. 413

VIII  MACHIAVEL ET CIE. 432

IX  FONDS PERDUS. 442

X  FORS L’HONNEUR.. 454

XI  FACE À FACE.. 466

XII  À LÉIGOUTTE.. 482

XIII  AU NID.. 508

XIV  SUPRÊME EFFORT. 524

XV  LE PROCÈS. 536

XVI  CRISE. 544

XVII  L’AUTOPSIE.. 563

XVIII  DE CHARYBDE EN SCYLLA. 574

XIX  COURT, MAIS À MÉDITER.. 586

XX  À TOUS CEUX QUI AIMENT FANFAR.. 591

QUATRIÈME PARTIE LA REVANCHE DE BENEDETTO   602

I  UNE LETTRE DE MONTE-CRISTO.. 602

II  ESPÉRANCE.. 609

III  QUE FERA-T-IL ?. 618

IV  EN AVANT ! 625

V  JANE ZILD.. 639

VI  COUP DE FOUDRE.. 663

VII  COMMENT ON SE RETROUVE.. 673

VIII  CATASTROPHE.. 685

IX  UN COUP DE RÉVOLVER.. 700

X  VIVRA-T-ELLE ?. 711

XI  LE SECRET DE JANE.. 719

XII  CARMEN.. 774

XIII  M. DE LARSANGY.. 789

XIV  ÉTERNELLE CHANSON.. 801

XVI  IL FAUT LES SAUVER ! 814

XVI  LES FEMMES S’EN MÊLENT.. 832

XVII  SUR LA PISTE.. 852

XVIII  ESPÉRANCE DÉSESPÉRÉ.. 862

XIX  À L’IMPASSE DES ÉPINES. 869

XX  OÙ COUCOU DEVIENT PACHA.. 880

XXI  CARMEN TIENT PAROLE.. 890

XXII  LE GUET-APENS. 911

XXIII  ALERTE ! 921

XXIV  UNIS DANS LA MORT.. 931

XXV  LE SPECTRE.. 940

XXVI  LE MARTYR.. 955

XXVII  LE FAKIR.. 968

XXVIII  DJEDDAR LE YOGHI. 974

XXIX  RÉSURRECTION.. 1001

Ce livre numérique. 1007

 

TROISIÈME PARTIE

LES AVENTURES DE FANFAR

PREMIER ÉPISODE
CAÏN

I

L’ATTAQUE

Vers le milieu du mois de décembre 1813, un homme suivait au trot de son cheval la route qui, traversant la Forêt-Noire, conduit de Vieux-Brisach à Fribourg.

Ce personnage semblait encore dans la force de l’âge : il était vêtu d’une longue redingote brune, relevée sur les genoux ; sa culotte, de même couleur, se serrait sur des guêtres de cuir fermées par de courtes courroies à boucles d’acier. Il portait la poudre, et ses cheveux, ramenés en arrière, pendaient sur le collet de son habit en queue courte fixée par un ruban noir.

Le soir venait, et l’obscurité grandissait rapidement, épaississant les ténèbres qui semblent peser éternellement sur le Schwartzwald.

À quelques lieues de Fribourg, un massif isolé de collines et de rochers se dresse tout à coup : on l’appelle Kaiserstuhl, le Trône de l’empereur. La pierre est noire, le basalte émerge du sol en masses énormes, le trachyte à la teinte vitreuse jette dans l’ombre des reflets grisâtres et revêt des formes étranges. Les pins s’accrochent aux fissures, laissant pendre leurs longues branches qui ressemblent à l’inculte chevelure d’êtres gigantesques, les bouleaux dressent, droits comme des fantômes amaigris, leurs troncs dépouillés. Au bruit des branches dénudées qui se heurtent sous l’âpre souffle du vent d’hiver, se mêle le râle sourd du torrent qui roule à travers les pierres, tandis que monte dans l’air l’odeur chaude et balsamique de la résine.

Pierre Labarre, serviteur de confiance du marquis de Fougereuse, se hâtait et pressait de toute la vigueur de ses jambes un peu affaiblies par la fatigue, le cheval qui hésitait et dont souvent le sabot se heurtait aux troncs d’arbres faisant obstacle sur la route étroite. À vrai dire, c’était moins une route qu’une sorte de fissure pratiquée entre les rochers par une commotion souterraine.

Des deux côtés, la montagne se dressait à pic, avec ses murs lisses et sombres.

— Vite ! Margotte ! murmurait Pierre. Vite ! on nous attend… et nous apportons de bonnes nouvelles.

L’animal semblait comprendre, et sans peur de la nuit, accélérait son trot régulier.

Et toujours l’ombre se faisait plus épaisse, le vent soufflait plus âpre, la voix des torrents roulait dans le silence, plus sonore et plus mystérieuse…

Tout à coup Pierre tressaillit.

Il passait alors au pied du mamelon sur lequel se dressaient jadis neuf tilleuls énormes, réduits à huit aujourd’hui par un coup de foudre qui a déraciné l’un des antiques centenaires.

À ce point, la route s’élargit et tend à un carrefour où se croisent deux sentiers, l’un venant de Brisach, l’autre de Gundelfingen.

Pierre avait pesé sur la bride, et Margotte, obéissante, avait ralenti le pas.

L’homme se dressa sur ses étriers et prêta attentivement l’oreille.

— Je me suis trompé, murmura-t-il ; cependant j’avais bien cru entendre le trot d’un cheval de l’autre côté des Neuf Tilleuls…

Par un mouvement instinctif, il porta la main à sa poitrine.

— Le portefeuille est en sûreté, ajouta-t-il. Et à moins qu’on ne me tue… Hop ! Margotte !…

Et il rendit sa main à la jument.

Mais comme si ce mouvement eût été un signal, au même instant… et le doute n’était plus possible… le bruit de sabots heurtant le sol frappa de nouveau son oreille. Cette fois, c’était un rapide galop.

Au carrefour dont il n’était plus éloigné que d’une trentaine de mètres, il y avait une éclaircie dans les ténèbres.

Pierre vit passer une ombre.

C’était un cavalier qui courait à toutes brides, si prompt que, s’engageant dans le chemin, il se perdit immédiatement dans la nuit.

L’honnête Labarre n’était pas facile à émouvoir ; il n’était pas superstitieux, sans quoi il eût cru à une de ces apparitions fantastiques dont l’imagination des paysans du Schwartzwald peuple les montagnes.

Il était d’humeur positive et croyait plus aux voleurs qu’aux fantômes.

Aussi, sans s’émouvoir outre mesure, se pencha-t-il vers ses fontes d’où il retira un pistolet d’arçon.

Il fit jouer la batterie.

— Allons, mon vieux Pierre, dit-il à mi-voix, souviens-toi qu’un homme en vaut un autre…

Et, le doigt sur la détente, il continua son chemin.

Il franchit le carrefour sans encombre ; il n’entendait plus rien.

Peut-être après tout s’était-il trompé : c’était sans doute quelque messager qui se hâtait vers Fribourg et qui se préoccupait fort peu de ceux qui suivaient la même route que lui.

Cependant, il paraissait étrange que les échos de la montagne fussent tout à coup devenus muets, le moindre bruit se répercutant quelquefois à plusieurs lieues de distance.

Du reste, les doutes qui assaillaient l’esprit de Pierre devaient bientôt être résolus.

Il venait de s’engager dans le sentier qui, faisant suite à celui qu’il avait parcouru jusque-là, devait, en une demi-heure, le conduire à Fribourg, quand soudain un éclair brilla. Une détonation retentit, et Pierre, frappé en pleine poitrine, se pencha sur son cheval, en poussant un cri sourd…

Au même instant, d’un des côtés de la route, un homme couvert d’un large manteau qui l’enveloppait tout entier, s’élança vers celui qu’il croyait avoir tué…

Mais, au moment où il posait la main sur la bride du cheval, Pierre se redressa :

— Trop de hâte, bandit ! cria-t-il.

Et, en même temps, il déchargea son pistolet sur l’assassin.

Celui-ci poussa un cri terrible et recula en tournant sur lui-même. Mais, comme par un effort surhumain, il reprit son équilibre… et, bondissant en avant, disparut dans la nuit.

Pierre avait tiré un second coup de pistolet… mais la balle se perdit dans le vide…

— Diable ? fit-il en se frottant la poitrine, bien m’en a pris de placer mon portefeuille en guise de cuirasse… le misérable avait l’œil des hiboux et avait visé comme en plein jour… Bah ! j’en serai quitte pour une contusion… Çà ! dame Margotte ! bon train, maintenant… au galop, si tu veux ramener ton maître avec ses quatre membres…

Et comme la jument bondissait sous l’éperon, Pierre entendit retentir le galop de l’autre cheval. Il était évident que l’assassin s’enfuyait dans la crainte d’être rejoint et peut-être reconnu…

— Je n’ai pas vu son visage, murmura encore Pierre, mais c’est étrange !… quand il a crié, il m’a semblé que cette voix ne m’était pas inconnue…

II

CE QUE SAVAIT PIERRE LABARRE

La place Notre-Dame, à Fribourg, est encombrée de bourgeois et de soldats. Les bourgeois sont inquiets et causent à voix basse. Les soldats, bruyants, s’exclament en proférant contre la France des menaces et des imprécations. Sur cette foule, la colossale aiguille de la cathédrale, fouillée à jour par les artistes du seizième siècle, projette son ombre énorme.

Les souverains et les diplomates, prêts à lancer sur la France le flot brutal de l’invasion, ont quitté Francfort pour Fribourg. C’est là qu’ils achèvent le plan de haine et de vengeance.

Déjà Blücher, avec le corps d’York, de Saken et de Langeron, se concentre entre Mayence et Coblentz. Le prince de Scharwtzemberg marche vers Bâle. Les Suisses s’irritent, devinant que leur neutralité sera violée.

Au palais du commerce, l’empereur Alexandre, M. de Metternich, lord Castlereagh, penchés sur des cartes, unis pour la curée, démembrent et amoindrissent la France.

Le comte Pozzo di Borgo est parti pour l’Angleterre, mais absent, il semble que son souffle de haine attise encore les colères jalouses.

Sur la place du Munster, une haute maison fait face au portique de la cathédrale ; un perron à balcon de fer ouvragé conduit à la porte de chêne sur laquelle se détachent les lignes grises des barres d’acier forgé.

Au premier étage, dans une vaste pièce à lambris sombres, quelques personnages sont réunis. Les derniers rayons du jour filtrent, incertains, à travers les hautes croisées, à vitraux enchâssés de plomb.

Debout auprès de la fenêtre, une femme vêtue de noir, regarde la place, tandis que de la main elle caresse la chevelure d’un enfant qui se suspend à sa jupe.

Les deux coins de la grande cheminée, dans laquelle brûlent des bûches de bois résineux, jetant à peine quelques éclairs de flamme à travers des flots de fumée, sont occupés, celui de droite par un homme, presque un vieillard, l’autre par une femme enveloppée d’un manteau qui la couvre jusqu’aux pieds.

Le marquis de Fougereuse a soixante ans, mais sa chevelure blanche, les rides de son visage, la sénilité douloureuse de sa physionomie lui donnent l’apparence d’un octogénaire. Il reste immobile, la tête baissée, les mains croisées sur ses genoux.

Celle qui se tient en face de lui, rejetée en arrière, la nuque appuyée au dossier de chêne de son fauteuil, a quarante ans à peine. Ses traits sont durs, ses yeux, fixés sur le marquis, semblent vouloir lire dans sa pensée. Elle se nomme Pauline de Maillezais, marquise de Fougereuse. Quant à celle qui considère si attentivement les groupes qui se croisent devant le Munster, on l’appelle Magdalena, vicomtesse de Talizac.

Le vicomte Jean de Talizac, son mari, est le fils du marquis de Fougereuse. Tout à coup le vieillard relève la tête et dit :

— Où donc est Jean ?

Magdalena tressaille, comme si cette voix éclatant brusquement dans le silence, l’eût effrayée. Elle quitte la fenêtre et se rapproche du marquis.

— Où donc est Jean ? répète M. de Fougereuse.

— M. de Talizac est absent depuis ce matin, répond Magdalena dont la voix tremble légèrement.

— Ah ! fait le marquis dont la tête s’abaisse de nouveau.

Puis il reprend :

— Quelle heure est-il ?

— Laisse-moi… je vais le dire, s’écria alors l’enfant en s’écartant de sa mère et courant à une console surmontée d’une horloge de cuivre.

On voit alors que Frédéric, fils du vicomte de Talizac, est une créature malingre et contrefaite. Une de ses épaules est mal formée et il boite. Cependant il paraît alerte.

— Il est sept heures, dit-il d’une voix criarde.

À ce moment la porte s’ouvre, et un officier allemand paraît. Mme de Fougereuse se lève vivement.

— Eh bien ! monsieur de Karlstein, s’écria Mme de Fougereuse, quelle décision ?…

L’officier s’incline successivement devant les trois personnes qui se trouvent devant lui, puis :

— Dès demain, répond-il, les troupes alliées franchiront la frontière française.

— Enfin ! dit Mme de Fougereuse.

Mme de Talizac lui répond par un cri de joie. Seul, le marquis reste impassible.

— Vite ! donnez-nous des détails ! dit Mme de Talizac.

— C’est bien vrai, qu’on va entrer chez ces méchants Français ? ajoute l’enfant qui s’est rapproché.

— Notre plan a prévalu, reprend l’Allemand. Nous avons pu faire comprendre aux coalisés que c’était folie que de s’engager dans le labyrinthe de forteresses qui ferme la frontière de Strasbourg à Coblentz… bloquer les places depuis Metz et Mézières nous eût affaiblis en pure perte… La plus vigoureuse attaque doit porter sur Bâle ; et c’est par la Suisse que nous pénétrerons la France… Nous arriverons ainsi jusqu’au cœur de l’empire, et la France est perdue… Lord Castlereagh a adhéré à ce plan, et aujourd’hui même, l’empereur Alexandre a donné un avis favorable.

Les deux femmes, debout, penchées en avant, semblaient écouter avec ravissement les paroles de l’Autrichien ; l’enfant ricanait.

— Et les ordres ont-ils été expédiés ? demanda Mme de Fougereuse.

— Des courriers sont partis dans toutes les directions, Blücher et Schwartzemberg sont en marche…

— Et, dans un mois, le roi sera aux Tuileries, s’écria Mme de Talizac.

L’Allemand ne répondit pas à cette exclamation.

— Maintenant, mesdames, reprit-il, veuillez me permettre de me retirer… Il faut que dans deux heures je sois parti avec ma compagnie.

Mme de Fougereuse lui tendit la main.

— Allez, monsieur, dit-elle, allez contribuer à cette œuvre sacrée… Il faut que la France insolente apprenne enfin qu’on ne foule pas impunément aux pieds les droits les plus saints… Vous êtes des justiciers… Que le châtiment soit aussi terrible que le crime a été grand !…

M. de Karlstein salua respectueusement et sortit.

— Enfin ! répéta la marquise dès qu’il eut disparu. Ah ! il y a trop longtemps que ces Français affolés nous insultent et nous méprisent… Vingt-cinq ans d’exil !… Il y a vingt-cinq ans que mon père, le comte de Maillezais, me prit un jour dans ses bras, et me montrant Paris, s’écria : « Enfant ! souviens-toi que ces hommes tueront leur roi comme ils ont forcé ton père à fuir pour échapper à la mort !… » Monsieur de Fougereuse, pourquoi ne semblez-vous pas nous entendre ?… N’est-ce donc pas une grande joie pour vous que de rentrer enfin en maître au milieu de ces hommes qui vous ont chassé, et avec vous tout ce que la France comptait de grands et de nobles ?…

Le vieillard se redressa. À la lueur du foyer, sa figure ascétique avait un caractère solennel.

— Dieu sauve la France ! proféra-t-il d’une voix lente.

Un éclat de rire répondit. C’était le fils du vicomte Jean qui raillait son grand-père.

Mme de Talizac avait haussé les épaules avec impatience.

Mme de Fougereuse lui fit un signe :

— Venez, dit-elle. Aussi bien le marquis tombe en enfance et ses folies m’irritent.

L’enfant revint prendre la main de sa mère :

— C’est nous qui serons les maîtres, n’est-ce pas ? demanda-t-il encore.

Et tous trois sortirent. La vicomtesse murmurait :

— Jean ne revient pas !… Est-ce qu’il n’aurait pas réussi ?…

À peine avaient-elles franchi le seuil, qu’une porte, dissimulée derrière une tenture, tourna lentement sur ses gonds.

Et Pierre Labarre parut.

Sans bruit, il approcha du vieillard qui, absorbé dans ses pensées, semblait n’avoir rien entendu, et s’agenouilla près de lui :

— Mon maître, dit-il d’une voix douce et respectueuse, je suis revenu…

Le marquis tressaillit… poussa un cri… et attirant à lui son serviteur :

— Toi ! toi enfin !… Eh bien ?… réponds-moi !… vite !… Simon ?…

— Chut ! pas si haut ! fit Pierre.

Et se penchant à l’oreille de son maître :

— Il est vivant ! dit-il.

Le vieillard ferma à demi les yeux et ses lèvres muettes s’agitèrent dans une prière, en même temps qu’une grosse larme, perlant sous ses paupières, coulait lentement sur ses joues flétries.

Ici, quelques explications sont nécessaires.

M. le marquis de Fougereuse appartenait à l’une des plus anciennes familles du Languedoc. Ses aïeux avaient depuis des siècles servi fidèlement la France et avaient occupé à la cour des rois les postes les plus élevés.

Les Fougereuse comptaient deux connétables. Le marquis actuel, né en 1754, avait fait partie des pages de Louis XV, puis avait obtenu successivement les plus hauts grades dans l’armée. Mais à l’âge de vingt ans, il avait commis une de ces fautes que pardonnait difficilement l’ancien régime.

Amoureux de la fille d’un de ses fermiers, il l’avait épousée malgré la résistance de sa famille qui était allée jusqu’à le menacer de la Bastille.

Mais il avait passé outre, et s’était marié.

Cette union devait être de courte durée, car un an après, sa femme mourait en donnant le jour à un fils.

Le coup qui avait frappé le marquis était si soudain, si inattendu, que le jeune homme se livra au plus profond désespoir. Emportant son fils avec lui comme un trésor, il se réfugia, loin de la cour, dans une de ses propriétés, cachée au milieu des Vosges, s’abandonnant tout entier à sa douleur, tant avait été profond l’amour qu’il avait voué à la pauvre morte.

Et de fait, Simonne Lemaire, élevée par un père honnête et travailleur, possédait une intelligence au-dessus de sa condition : dès son enfance, elle avait été en proie à une sorte d’exaltation fiévreuse qui, peut-être, tenait de la folie, mais qui ne se traduisait que par une quasi surexcitation de tout ce qu’il y a de bon et grand dans l’âme humaine…

Quand, à peine âgé de vingt ans, le marquis l’emmenait à travers les forêts de sapins, elle lui disait les souffrances de ce peuple auquel elle avait été mêlée depuis sa naissance, et à ce privilégié du hasard, c’est-à-dire de la naissance, elle dévoilait des abîmes inconnus.

Elle lui montrait le paysan écrasé sous l’impôt, la famine décimant des villages entiers, grâce à l’épouvantable agiotage des accapareurs, le peuple déclaré taillable et corvéable à merci ; elle lui désignait du doigt ces animaux farouches, mâles et femelles dont a parlé La Bruyère, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés par le soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent avec une opiniâtreté invincible.

Et devant ces épouvantables révélations, devant cet abîme de misère que peu de regards avaient osé sonder jusqu’au fond, le jeune homme se sentait saisi d’une immense pitié.

— Ami, disait Simonne, tu es riche, tu appartiens à la caste noble et puissante… richesse, noblesse et puissance, emploie toutes ces forces au soulagement de tes semblables… donne et parle… secours et défends… et que ta voix s’élève, forte comme une cloche d’alarme, sur ce vieux monde qui est le mal !…

Elle tentait d’éveiller en son cœur une ambition splendide : il avait vingt ans et il aimait, c’est-à-dire qu’il écoutait, ravi, le son de cette voix jeune et vibrante.

Si elle n’était pas morte, Armand de Fougereuse eût peut-être été l’un des plus grands dans la crise qui se préparait… Mais tout à coup elle lui avait été ravie…

Armand, jeté dans la solitude comme dans un gouffre, oubliait que la courageuse paysanne lui avait légué une mission sublime.

Seulement il avait pris la cour en haine. De tout ce qu’il avait entendu, il ne subsistait eu lui qu’une sorte d’instinct qui lui rendait le peuple sympathique. Il voulut que son fils fût élevé au milieu des paysans. Simon passa ses premières années en pleine montagne, aspirant l’air à pleins poumons, heureux de sa liberté, grandissant comme l’arbre des forêts…

Mais Armand était faible. Ses amis, sa famille, qui s’étaient écartés de lui à l’époque de son mariage, cherchaient maintenant à le rappeler à eux. Il résista quelque temps, mais son âme naïve ne devait pas tenir longtemps contre les séductions dont il devint l’objet. Un jour, il consentit à se rendre à Versailles, et là, le roi, allant droit à lui, lui adressa ces paroles :

— Monsieur de Fougereuse, il n’est pas bien à vous de nous abandonner ainsi : le trône a besoin de ses plus fidèles soutiens…

Quelques jours après, il fut présenté à Mlle de Maillezais : elle était belle de cette beauté majestueuse et correcte qui éblouit plutôt qu’elle ne touche…

Mais pour lui, elle se fit douce, séduisante. On lui avait expliqué qu’il y aurait triomphe pour elle à ramener au roi ce fils de connétable qui s’était encanaillé.

Armand se laissa entraîner : en 1779, il épousa Mlle de Maillezais. Simon, fils de la paysanne, avait alors cinq ans, et courait, comme un vrai roturier, à travers les vignes et les champs de seigle, riant au soleil et se roulant dans la rosée.

Le marquis de Fougereuse allait-il rappeler son fils auprès de lui ? Quand il en parla à Mlle de Maillezais, quelque temps avant le mariage, elle répondit :

— Faites ainsi qu’il vous plaira. Mais ne pensez-vous pas qu’un changement de régime pourrait être préjudiciable à sa santé ?

Chose bizarre, le marquis éprouvait une sorte de scrupule à jeter le fils de Simonne au milieu de cette société corrompue dont si souvent l’honnête femme lui avait prouvé l’égoïsme féroce. Ce fut en quelque sorte pour obéir à la morte, qu’il laissa Simon dans ses montagnes…

Le mariage fut célébré. M. de Fougereuse reçut le cordon du Saint-Esprit et reprit à la cour le rang qui lui appartenait.

C’était au moment où la lutte soutenue par les ennemis de Necker contre le ministre novateur était parvenue à toute sa violence. Les grands et le clergé, sentant leurs privilèges menacés par l’affranchissement des serfs du domaine royal, par l’abolition du droit de suite, avaient organisé contre le banquier genevois une campagne dans laquelle il devait succomber ! Chacun dut prendre parti. La famille des Maillezais, alliée à M. de Calonne, se montra l’adversaire impitoyable de Necker, et malgré lui, M. de Fougereuse fut entraîné avec elle.

Sa femme avait pris sur lui un empire qui grandissait chaque jour. Son esprit malléable n’était que trop prêt à recevoir l’empreinte des sentiments d’autrui. Tout cet enthousiasme, toutes ces aspirations que Simonne avait dirigés vers les idées nouvelles, se réveillèrent au profit de l’ancien régime. Mme de Fougereuse, fière de cette conversion, habile à plaider sa cause, abusait de son influence pour lier le marquis à la royauté : elle avait l’éloquence brève, frappante, qui entraîne plutôt qu’elle ne persuade. M. de Fougereuse, à force d’entendre sa femme exalter les bienfaits du règne, exagérer les dangers que les moindres réformes faisaient courir à l’ordre social, se lança résolument dans le parti de la résistance à outrance, et il fut un des premiers à applaudir le mot trop oublié de Louis XVI, apposant sa signature à un édit qui grevait le pays d’une nouvelle dette de 420 millions :

— Cela est légal parce que JE LE VEUX !…

Cependant, parfois, quand il était seul, le marquis se souvenait de Simonne : il lui semblait voir apparaître, dans une vague pénombre, ce visage si beau et si intelligent, il entendait résonner cet accent ému et vibrant ; alors il songeait à son fils, à Simon, dont il était depuis si longtemps séparé…

La marquise de Fougereuse haïssait ce fils qu’elle avait à peine entrevu ; elle-même était devenue mère ; le vicomte Jean de Talizac avait été porté sur les fonts baptismaux par la reine Marie-Antoinette.

Dès lors elle mit tout en œuvre pour écarter Simon du cœur de son père. Elle ne réussissait qu’à demi : certes jamais elle n’aurait pu arracher de l’âme du marquis le souvenir du bonheur passé. Elle le savait et était trop habile pour attaquer la mémoire de la morte. Mais c’était une obsession continuelle, d’autant plus puissante qu’elle était plus hypocrite.

Le marquis en était réduit à se cacher pour écrire à son fils, pour obtenir de ses nouvelles. Parfois, il parvenait à s’échapper et courait à triples guides sur la route des Vosges ; il embrassait Simon qui avait déjà au cœur la fierté native et l’ineffable bonté de sa mère.

Puis, comme un écolier en faute, il se hâtait de regagner Versailles où il baissait les yeux sous le regard de la marquise.

Elle avait certaine façon de lui présenter le vicomte Jean qui le troublait. Elle semblait lui dire :

— Voilà votre seul enfant, le seul qui porte dans ses veines le vrai sang de la noblesse française.

Ou bien c’étaient des railleries sanglantes :

— Voyez donc ! comme le vicomte Jean a bonne façon !… Il n’a point l’air paysan !…

Le marquis fut atteint, vers 1787, d’une cruelle maladie. Sa femme fut admirable de dévouement, et un jour que le danger était assez grand pour faire redouter une catastrophe, elle se pencha vers lui et lui dit doucement :

— Voulez-vous que j’envoie chercher le fils de la paysanne ?

Il ferma les yeux et ne répondit pas.

Quand il fut rétabli, il appartenait à la marquise : le souvenir de Simonne s’était presque effacé. Il ne parlait plus de son fils aîné, il se sentait vaincu. Mme de Fougereuse avait atteint son but ; il s’était pris d’une adoration folle pour le vicomte Jean qu’il avait aperçu le premier, souriant à son chevet, au sortir de la léthargie qui avait accompagné la crise suprême…

Vint 1789. Un an après, l’émigration commençait.

La famille de Maillerais fut des premières à quitter la France. M. de Fougereuse, ami des Conti et des Polignac, céda aux instances de sa femme et rejoignit à Worms le prince de Condé qui faisait appel à l’étranger contre la France.

Quant à Simon, je ne sais quelle pudeur intime avait empêché le marquis de le mander auprès de lui…

Bien que soumis tout entier aux volontés de la marquise, M. de Fougereuse comprenait que c’était une mauvaise action que d’abandonner la patrie et d’exciter contre elle les haines de ses plus violents ennemis.

Le fils de la Simonne ne devait pas être associé à cette œuvre parricide.

Le marquis chargea en secret Pierre Labarre, qui était déjà à son service, de se rendre auprès de Simon, qui avait alors quinze ans, et de le pressentir à ce sujet. S’il voulait se rendre à l’armée de Condé, le marquis lui assurait un grade et un brillant avenir.

S’il restait en France, il ne devait plus compter sur son père. Cependant le marquis lui envoyait une forte somme d’argent qui devait le mettre pour longtemps à l’abri du besoin.

Simon refusa l’argent et répondit.

— Dites à mon père que je l’aime et que si jamais il a besoin d’un cœur dévoué et d’un bras courageux, il peut m’appeler à lui : mais puisqu’aujourd’hui il me permet de choisir entre la misère dans mon pays et la richesse à l’étranger, je choisis : je reste !…

— C’est l’âme de Simonne qui parle par ses lèvres, murmura le marquis, lorsque Pierre lui rapporta les paroles du jeune homme.

Depuis 1790, le père et le fils ne s’étaient plus revus…

Revenons maintenant à Fribourg, dans cette chambre où Pierre Labarre répondait aux questions de son maître :

— Simon est vivant !…

M. de Fougereuse pleurait et ne pouvait parler.

C’est que les temps étaient changés : vingt-cinq années avaient passé sur la tête du marquis, vingt-cinq années d’angoisses et de douleurs.

Il avait vu la France luttant de toute son héroïque énergie, contre l’Europe entière acharnée à sa ruine. Il avait entendu les cris d’enthousiasme des enfants de 1792, puis les clameurs furieuses de l’étranger, écrasé sous la botte du conquérant.

Et tandis que la patrie luttait, sanglante, mais grandissant toujours, le marquis, à Londres, à Berlin, à Vienne, rougissait de honte quand arrivaient à ses oreilles françaises les malédictions proférées par les vaincus.

Dès que le vicomte Jean, son fils, avait atteint l’âge de vingt ans, il était devenu un des plus infatigables agents de la coalition : il avait épousé une Allemande comme pour mieux prouver la haine qu’il portait à la France.

Donc, autour du marquis, ce n’étaient que menaces contre la patrie, que rires joyeux quand ses enfants tombaient sur les champs de bataille d’Espagne ou de Russie, que colères furieuses quand, par un retour soudain, le drapeau se redressait plus fier et plus audacieux.

Mais, saisi dans l’engrenage, le vieillard ne pouvait plus se dégager. Il lui fallait, malgré sa conscience, vivre au milieu de ces haines et de ces sacrilèges.

Une seule fois – en 1804 – le vicomte Jean s’était rendu en secret en France pour prêter son concours à la conspiration de Cadoudal. Mais, traqué dans Paris, il avait dû s’enfuir précipitamment. À travers mille périls, avait-il pu franchir la frontière…

Seulement, quand il revint, il resta longtemps plongé dans une sorte de prostration farouche. Était-ce donc le désespoir de n’avoir pas réussi dans l’œuvre entreprise ?… ou bien était-ce quelque remords caché qui le troublait !…

Le marquis le regardait et avait peur. Il lui semblait avoir vu passer sur ce front l’ombre sinistre que laisse le crime. Mais il n’avait pas osé l’interroger…

Les douleurs qui le torturaient avaient abattu les forces du marquis, ridé son front, blanchi ses cheveux. Plongé dans une tristesse profonde, il passait comme un spectre au milieu de ces diplomates qui rêvaient le démembrement de la France, de ces traîtres qui négociaient avec les ennemis de l’intérieur…

Et Simon ! qu’était-il devenu ?…

Un jour, il y avait longtemps de cela, le marquis avait lu dans un bulletin le nom de Simon Fougère porté à l’ordre du jour. C’était après la bataille de Hohenlinden.

Il avait compris. Le fils de la Simonne défendait la patrie… tandis que lui-même… tandis que son fils le vicomte de Talizac !…

C’était horrible, surtout parce que le marquis comprenait où étaient la probité et la justice.

Tout à coup il avait vu l’effondrement de l’idole impériale. Les armées alliées allaient se ruer sur la France ; c’était la vengeance atroce, certaine, c’étaient les représailles sanglantes…

Trois fois, M. de Fougereuse avait envoyé Pierre en France ; il voulait savoir où était Simon pour lequel son amour s’était réveillé d’autant plus grand qu’il avait été plus longtemps contenu. Mais en vain le fidèle serviteur avait fouillé les départements, il n’avait rien appris.

Mais cette fois… le marquis l’avait bien entendu… Simon vivait :

— Parle, disait-il à Pierre, parle… et ne crains pas de tuer… il y a si longtemps que pour revivre j’attends cette immense joie…

Il y avait plus de quarante ans que Pierre était au service du marquis, y étant entré dès sa première jeunesse. Il avait connu Simonne et portait à son maître une profonde affection. Pierre appartenait au peuple, et seule cette affection avait pu l’engager à suivre le marquis dans l’émigration. Peu à peu il était devenu son confident intime : il lisait à livre ouvert dans ce cœur brisé, et quand, pour la première fois, le marquis, laissant échapper le secret de ses mystérieuses douleurs, avait prononcé le nom de Simon, Pierre avait compris tout ce que son accent désolé renfermait de regrets et presque de remords.

Alors il s’était juré d’aider M. de Fougereuse à réparer l’injustice dont Simon, l’abandonné, avait été victime.

Inutile d’ajouter que Pierre avait une nature rude et franche, n’avait jamais éprouvé de sympathie pour la marquise, qui, de son côté d’ailleurs, lui témoignait une aversion non dissimulée.

Souvent même elle avait tenté d’amener le marquis à se priver de ses services ; mais toujours elle l’avait trouvé inébranlable.

Quant au vicomte de Talizac, à la vicomtesse et à son fils, ces trois personnages se défiaient de Pierre et le soumettaient autant qu’il leur était possible à un continuel espionnage.

Quel était leur but ? C’est ce que nous saurons bientôt.

— Monsieur le marquis, dit Pierre, d’après vos instructions et mes renseignements particuliers, je m’étais dirigé vers les Vosges.

« Vous aviez eu cette pensée que Simon devait avoir cherché à se rapprocher du lieu où s’était passée son enfance ; de mon côté j’avais acquis la certitude que le soldat, connu sous le nom de Simon Fougère, après avoir quitté le service, avait fait viser sa feuille de route pour la Lorraine.

« Je me mis donc en mesure de fouiller tout le pays, m’efforçant d’ailleurs, pour obéir à vos ordres, de mettre dans mes recherches toute la discrétion nécessaire. Le nom de Fougère était complètement inconnu ; quant au prénom de Simon, il était malheureusement trop commun pour que je pusse trouver là un indice utile.

« Cependant le hasard me servit… il y avait déjà plus de quinze jours que j’avais visité successivement Épinal, Nancy, Saint-Dié, ne reculant devant aucune démarche pour parvenir à mon but, et je commençais à désespérer… plusieurs fois déjà je m’étais mis en route pour regagner Francfort… mais je revenais sur mes pas, ne pouvant me résigner à abandonner la partie… j’appris alors que le quartier général des coalisés avait été transporté à Fribourg… j’étais à Lunéville, je redescendis encore une fois vers Saint-Dié, afin de passer les Vosges à Sainte-Marie-aux-Mines.

« Un soir, j’arrivai au pied de la montagne… j’avais fourni une longue traite et je succombais à la fatigue.

« J’aperçus un groupe de maisons qui ressemblait plutôt à un hameau qu’à un village… un paysan passait ; je lui demandai s’il me serait possible de trouver là un gîte pour la nuit.

« — Certainement, me répondit-il, allez droit devant vous, et, sur la Grand’place, vous trouverez l’auberge du brave Simon… »

Le marquis osait à peine respirer ; les yeux fixés sur Pierre, il écoutait, frissonnant d’angoisse.

Pierre reprit de sa voix que l’émotion altérait…

— À ce nom je tressaillis… Hélas ! je vous l’ai dit… je l’avais entendu prononcer bien souvent déjà… mais, je ne sais pourquoi, cette fois-là mon cœur battit si fort que je faillis tomber… Remerciant le paysan, je suivis le chemin qu’il m’indiquait, et au bout de quelques minutes, je parvins à ce qu’il appelait la Grand’place… Ah ! monsieur le marquis ! quel pauvre et triste pays ! Et quand je pense qu’un comte de Fougereuse…

— Ainsi c’était lui ! s’écria le marquis, ne pouvant se contenir plus longtemps.

C’était un spectacle à la fois pénible et beau que celui de ce vieillard pleurant de joie. Il s’était levé comme mû par un ressort, et saisissant les mains de Pierre, il les couvrait de baisers et de larmes…

Le serviteur pleurait, lui aussi, et ne pensait pas à se dégager de cette étreinte.

Il comprenait que les baisers du père allaient à l’enfant.

— Tu l’as vu ?… Ah ! il doit être grand et fort… il se porte bien au moins… est-ce qu’il est heureux ?… mais ce village est si pauvre !… Voyons, mais parle donc… tu ne vois donc pas que je vais mourir de joie et d’impatience…

— Il est heureux !… c’est un brave et honnête homme ! dit Pierre.

— Honnête ! brave !… Eh ! parbleu !… est-ce que le fils de la Simonne peut avoir au cœur une pensée qui ne soit pas loyale… continue… continue…

— Monsieur le marquis, reprit doucement Labarre, il vaut mieux que je vous dise tout cela… à la suite… comme je l’ai vu… sans quoi j’oublierais quelque détail…

Il avait doucement contraint le marquis à reprendre sa place.

— Oui, oui, tu as raison, dit M. de Fougereuse. Mais ne m’en veuille pas, mon bon Pierre, tu sais… on est fou à tout âge… et il y a si longtemps que j’ai oublié le bonheur…

— Ayez confiance dans l’avenir… Je continue… Donc, arrivé à un carrefour, j’avisai une petite maison haute d’un étage, toute proprette, et qui faisait contraste avec les humbles chaumières qui l’entouraient.

« Je poussai mon cheval, et m’approchant, je vis l’enseigne : Auberge de France. J’ouvris la porte et me trouvai dans une grande salle, au fond de laquelle pétillait, dans une large cheminée, un feu de sarments…

« Au bruit que j’avais fait en entrant, un jeune garçon d’une dizaine d’années était vivement venu vers moi.

« — Mon ami, lui-dis-je, est-ce bien ici l’auberge de M. Simon ?

« — Oui, monsieur, me répondit-il en fixant sur moi ses grands yeux noirs.

« Déjà, en le regardant, je me sentais saisi d’une émotion dont je n’étais point maître… il me semblait que ses traits me rappelaient un visage que j’avais connu… autrefois…

— Quoi ! s’écria le marquis. Est-ce que cet enfant ?…

— Attendez ! je répondis que je demandais un repas, si modeste qu’il fût, et un gîte pour la nuit… le garçon courut alors vers une petite porte et cria : Maman Françoise !… Au bout d’un instant, je vis apparaître une femme de taille moyenne, aux cheveux bien lissés sur le front et vêtue du costume du pays.

« Elle portait sur les bras une petite fille, blonde, aux traits gracieux, et qui riait en se pendant à son cou.

« La mère me paraissait avoir trente ans environ et la petite six ans tout au plus…

« — Asseyez-vous, monsieur, me dit la maîtresse du logis, nous ferons de notre mieux pour vous satisfaire.

« Puis, se tournant vers le garçon :

« — Conduis le cheval à l’écurie et va chercher ton père.

« Je m’étais placé auprès du feu, et je prenais plaisir, je l’avoue, à réchauffer mes membres engourdis par le froid. Tout à coup à ce mot : « va chercher ton père ! » je ne pus m’empêcher de tressaillir. Si c’était Simon ! peut-être il me reconnaîtrait… et vous m’aviez bien recommandé de ne pas me trahir… mais je réfléchis aussitôt que Simon, – à supposer que je dusse me trouver en face du comte de Fougereuse, – ne m’avait pas vu depuis plus de trente ans… et je me fiai aux changements que le temps devait avoir apportés à ma physionomie…

« Mme Françoise – puisque tel était son nom – après m’avoir invité à me débarrasser de ma lourde houppelande, se mettait en devoir de m’installer à l’un des bouts de la longue table qui garnissait la salle.

« La petite fille, qu’elle appelait Francinette, courait après elle avec de petits rires d’oiseau, toute fière quand on lui avait confié une assiette de faïence ou un verre, qu’elle venait poser gravement sur la table, levant ses petits bras dont le coude était creusé d’une fossette…

« — Ce pays me semble bien triste, madame, hasardai-je pour entamer la conversation.

« Françoise me regarda avec surprise :

« — On voit bien que monsieur n’est que de passage, dit-elle en souriant. Non, non, le pays est bon, pourvu que l’on ait du travail et que l’été soit favorable, on y est heureux tout aussi bien que dans les grandes villes, ajouta-t-elle en embrassant Francinette.

« — Je vois, repris-je alors, que l’apparence m’a trompé… je me suis laissé impressionner par le froid et l’obscurité de l’hiver.

« — Oh ! si vous voyiez dans nos montagnes comme la neige est brillante !… on dirait une féerie !…

« — Il y a longtemps que vous vivez ici ?…

« — Depuis dix ans…

« — Ces beaux enfants sont les vôtres ?…

« Je crus distinguer en elle un certain embarras. Cependant, je m’étais évidemment trompé, car elle répondit aussitôt :

« — Certainement, et vous allez voir leur père, l’homme le plus honnête et le meilleur de tout le pays…

« Elle plaça sur la table une assiette de soupe fumante dont l’aspect me réjouit, et me dit :

« — Voilà, monsieur. Excusez la simplicité du service… mais l’auberge de France fait ce qu’elle peut…

« À ce moment la porte s’ouvrit…

« — Ah ! monsieur le marquis, j’aurais été au fin fond des déserts de l’Afrique, à mille lieues de la France, je ne sais où… que je l’aurais reconnu… oui, c’était bien le fils de Simonne… il avait ses grands regards si doux et si profonds… seulement… »

Pierre s’était brusquement arrêté.

— Que veux-tu dire ? s’écria le marquis. Pourquoi ce silence ? tu m’effrayes !…

— Oh ! monsieur le marquis, j’ai tort d’hésiter… car, en somme, le mal, pour avoir été grand, n’a pas eu les conséquences qu’on pouvait redouter… M. Simon a perdu une jambe… j’ai vu cela tout de suite… et vrai, j’ai senti les larmes me monter aux yeux…

— Mais comment ce malheur lui est-il arrivé ? est-ce un accident ?…

— Non ! non ! c’est une noble blessure et qui lui fait honneur… M. Simon a eu la jambe emportée par un boulet à Elchingen, en 1805.

Le marquis eut un tressaillement nerveux et murmura :

— Son frère, le vicomte, n’était pas né à cette époque ! Continue, Pierre.

— Je vous disais donc que je l’ai reconnu au premier regard… Il est grand, il est fort, il a des cheveux grisonnants… de grosses moustaches, mais il ne porte pas de barbiche… Le bas du visage est un peu fort ; il était vêtu du costume de paysan vosgien… Il vint droit à moi, sans trop boiter, ma foi, et me dit de sa voix qui rappelait à s’y méprendre celle de sa mère :

« — Soyez le bienvenu !

« Je ne pus m’empêcher de lui tendre la main ; il n’en parut pas surpris et me rendit cordialement ma politesse. Je l’observais avec soin, pour voir s’il me reconnaissait. Mais je fus vite rassuré. Évidemment, mes traits ne lui rappelaient aucun souvenir.

« Pour dissimuler mon trouble, je m’assis à la table et attaquai la soupe qui était bouillante. Tout en soufflant sur ma cuiller, je regardais hypocritement, et je ne perdis pas un seul de leurs mouvements.

« Simon avait pris la petite Francinette, et, l’asseyant sur sa jambe valide, il lui parlait doucement, à voix basse, et l’enfant l’écoutait sérieusement.

« Je ne pouvais entendre ce qu’il lui disait, mais tout à coup, elle s’élança à terre et courant à moi :

« — Monsieur, me dit-elle, voulez-vous me faire bien plaisir ?

« — Certainement, ma chère petite, m’empressai-je de répondre.

« — Je voudrais que vous boiviez avec papa à la santé des armées françaises…

« Je l’embrassai sur les deux joues, et me hâtai de consentir. Je me demandais tout d’abord, et je suis convaincu que j’étais dans le vrai… si le brave Simon ne me prenait pas pour un espion et ne m’observait pas avec le même soin que je mettais à l’examiner. Cette pensée me fit mal.

— Ah ! monsieur le marquis, comme j’avais bonne envie de parler… de lui crier :

« Je suis un ami, je viens au nom de votre père qui vous aime, qui ne vous a pas oublié… Mais je refoulai en moi les sentiments qui m’étouffaient.

« Simon vint prendre place à ma table, il remplit deux verres et m’en tendit un en me disant de sa voix sonore :

« — Au succès de nos armes, n’est-ce pas monsieur ?

« Je répondis en portant le verre à mes lèvres et je répondis :

« — À la France !…

« Un rayon de joie parut dans ses yeux. La franchise de mon accent avait triomphé de ses défiances.

« — Serait-il indiscret de vous demander, monsieur, commença-t-il, par quel étrange hasard vous vous trouvez dans notre pauvre pays ?…

« Je crus devoir mentir. Il le fallait bien. Je lui racontai que m’étant trompé de route à la sortie de Saint-Dié, je m’étais éloigné du but de mon voyage, qui était Langres.

« Il fixa sur moi son regard intelligent, qui semblait lire jusqu’au fond de ma conscience, et il reprit :

« — Vous venez d’Allemagne, n’est-il pas vrai ?

« — Êtes-vous sorcier, m’écriai-je, à quoi le devinez-vous donc ?

« — Rien de plus simple… à l’étoffe et à la coupe de vos vêtements… Les modes marchent, mon cher hôte, et vous trahissent à votre insu…

« — Je n’ai, d’ailleurs aucune raison de me cacher. Voici tantôt deux ans que je ne suis revenu en France, étant employé d’un des fournisseurs de l’armée… ce qui vous explique comment je m’habille où et comme je puis…

« Sans s’arrêter à cette explication qui peut-être lui paraissait suffisante :

« — Est-il vrai, me demanda-t-il, que les armées alliées se disposent à franchir la frontière.

« — Hélas ! je le crains !… Vous n’ignorez pas nos derniers désastres ?

« — Non, non !… la fortune nous a trahis !… elle s’est lassée de nous obéir… mais patience ! patience !

« Je ne pus réprimer un mouvement de surprise :

« Croyez-vous donc que la résistance soit encore possible ?

« — Je suis soldat de la France, répondit-il d’un ton ferme. J’ai foi dans le drapeau et la patrie.

— Bien répondu ! s’écria le marquis. Ah ! Simonne ! Simonne ! si de là-haut tu nous vois tous deux, que le père doit te paraître méprisable… mais que tu dois aimer le fils !

— Alors, reprit Pierre, il m’interrogea longuement sur les forces des coalisés, sur leurs projets. Il m’adressa même une question qui me fit froid au cœur :

« — Est-il vrai, me demanda-t-il que des émigrés français aient accepté des grades dans les armées ennemies ?

« Je répondis évasivement, arguant de mon ignorance. Il passa sa main sur son front comme pour chasser une idée importune, et je me hâtai de détourner l’entretien :

« — Ces deux charmants enfants sont à vous, demandai-je ?

« — Vous me rappelez, dit-il en riant, que j’ai commis une faute d’étiquette en ne procédant pas aux présentations d’usage. Françoise Simon, ma femme, fit-il en désignant sa compagne qui semblait heureuse de lui voir aux lèvres ce sourire, une excellente créature qui m’a consolé de bien des douleurs…

« — Des douleurs ! m’écriai-je. Avez-vous donc été malheureux ?

« Il ne parut pas m’entendre et continua :

« — Jacques, mon aîné. Çà, monsieur Jacques, levez la tête et regardez notre hôte. Qu’en dites-vous, monsieur ? n’est-ce pas là le visage d’un brave gars… Vous connaissez Francinette ? Elle s’est présentée toute seule. Maintenant, monsieur, à votre tour, me direz-vous qui j’ai eu l’honneur de recevoir dans ma pauvre auberge ?

« — Un instant, repris-je, voici Mme Françoise, M. Jacques et Mlle Francinette, mais vous vous êtes oublié, ce me semble. »

« Une ombre rapide passa sur son front.

« — Moi, je m’appelle Simon, dit-il.

« — Simon… tout court ?

« — Simon, rien de plus… Si j’ai porté un autre nom, je ne m’en souviens plus… je me suis engagé en 1791, j’ai fait mon devoir comme j’ai pu… j’ai été blessé et j’ai dû quitter le service… je me suis marié et j’ai deux enfants… Voilà mon état civil… Ne trouvez-vous pas qu’il en vaille un autre ?…

« Il parlait nerveusement. J’avais touché la corde sensible.

« — Mais vos parents ? demandai-je encore.

« Il plongea ses regards dans les miens, se versa un verre de vin, puis me tendant son verre d’une main ferme :

« — Je ne les ai jamais connus, me dit-il.

« Je devais m’exécuter à mon tour et répondre à la question qui m’avait été adressée. Je donnai un nom d’emprunt.

« Nous causâmes longtemps encore, et j’appris divers détails qui m’intéressèrent vivement. C’était dans les premiers mois de 1806 que, définitivement guéri de son horrible blessure, M. Simon était revenu en France et qu’il avait rencontré Françoise. Ils étaient pauvres tous deux, mais courageux et honnêtes. Simon s’était mis au service de riches fermiers, et bientôt, grâce… à son zèle et à son économie, avait pu prendre à bail une petite métairie. Ses efforts avaient été couronnés de succès. Il avait acheté une petite maison à Léigoutte – c’était le village où nous nous trouvions – et il vivait heureux, cumulant les fonctions d’aubergiste avec celles de maître d’école.

« — J’ai reçu une bonne éducation, me disait-il, et ce me fut une grande joie quand je pus rendre aux enfants d’autrui le service qui m’avait été rendu autrefois… Si vous saviez comme mes petits Vosgiens ont l’esprit vif… C’est plaisir que d’être leur maître… J’essaie d’ouvrir à la fois leur cœur et leur intelligence, et j’y parviens facilement… Vous verrez que, dans vingt ans, le pauvre village de Léigoutte comptera sur la carte de France.

« L’heure avait passé si rapidement que je ne m’apercevais plus de ma fatigue. Déjà Mme Françoise et ses enfants s’étaient retirés depuis longtemps, quand M. Simon, laissant échapper une exclamation de surprise, m’avertit que minuit venait de sonner.

« — Quand avez-vous l’intention de vous remettre en route ? me demanda-t-il.

« Je répondis que je désirais repartir le plus tôt possible, aussitôt du moins que mon cheval aurait pris le repos qui lui était indispensable. M. Simon me conduisit à ma chambre. Oh ! j’aurais voulu le garder auprès de moi… mais sous quel prétexte ?… je dus me priver de cette joie. Il me souhaita la bonne nuit et se retira.

« Vous devinez bien que je ne dormis pas jusqu’au jour. Je ne songeais qu’à revoir Simon et à partir immédiatement pour vous rejoindre. Dès que j’entendis un peu de mouvement, je sortis de ma chambre. M. Simon était déjà dehors ; il était allé, me dit sa femme, aider les paysans à charger du bois dans la montagne… Je me résignai à partir… comme j’embrassai les deux enfants !… je ne pouvais me détacher d’eux… mais mon devoir me rappelait auprès de vous… Et puis j’avais formé un projet… qui, je crois, sera approuvé par vous… je quittai Léigoutte de bonne heure, et après avoir feint de me diriger vers l’ouest, je tournai autour de la montagne et me hâtai vers Wisembach, petite ville dont dépend le hameau de Léigoutte. Là, je me rendis chez le maire, et sous un prétexte plausible, j’obtins copie des actes de l’état civil relatifs à M. Simon… Vous savez que depuis le nouveau code, ces documents sont à la disposition de tous les intéressés… je parlai d’affaire contentieuse, d’héritage à recueillir… il ne me fut fait aucune objection.

— Et tu possèdes ces papiers ? s’écria le marquis.

— Là, sur ma poitrine, dans un portefeuille…

Pierre porta la main à son gilet, puis poussa un léger cri de douleur…

— Tiens, je n’y songeais plus, dit-il, j’ai bien failli ne pas vous le remettre…

— Que veux-tu dire ?

Pierre raconta alors au marquis l’incident du Schwartzwald…

— C’est étrange, dit le marquis, il n’est pas un paysan de cette région qui soit capable d’un tel crime…

— Peut-être était-ce quelque maraudeur… En tout cas, il porte la trace du coup de pistolet que je lui ai tiré presque à bout portant, j’en suis sur…

À ce moment on entendit dans la boiserie comme une sorte de craquement.

Les deux hommes tressaillirent. D’un mouvement rapide, le marquis se leva, courut à la porte et se pencha au dehors. Le palier et l’escalier étaient déserts.

— C’est singulier, dit-il en revenant auprès de Pierre, j’avais cru entendre…

— Ces boiseries vermoulues sont travaillées par l’humidité, fit Pierre.

Le marquis jeta autour de lui un regard défiant, et pendant quelques minutes, les deux hommes restèrent silencieux.

Puis M. de Fougereuse reprit à voix basse :

— Donne-moi ces papiers.

Pierre obéit et le marquis les dépliant lut avec attention. Le premier était un acte de mariage, à la date du 6 janvier 1806. Il portait les indications suivantes :

« Simon Fougère, dit Simon, ancien sergent au 75e régiment de ligne, réformé pour cause de blessures graves ; se disant né le 28 mai 1774, ne produisant aucun papier autre que ses états de service ainsi conçus :

« Fusilier au 14e bataillon de fédérés, le 4 août 1792.

« Tirailleur au 27e de ligne, blessé à la bataille de Mouscron, le 17 floréal an II.

« Caporal au 37e de ligne, reçoit un sabre d’honneur en Italie.

« Porté à l’ordre du jour après la bataille de Hohenlinden.

« Sergent au 75e en 1805, blessé à la jambe à la bataille d’Elchingen. Amputé.

« Marié, le 6 janvier 1806, à Françoise-Catherine Lemaire, née à Guebwiller, le 30 octobre 1798. »

Le second de ces papiers était un acte de naissance :

« Françoise, née le 10 juin 1807, de Simon Fougère, dit Simon, et de Françoise-Catherine Lemaire, son épouse. »

Le marquis s’était abîmé dans ses réflexions, puis il reprit :

— Mais ne m’as-tu pas dit avoir vu deux enfants à l’auberge de France… Où est l’acte de naissance de Jacques ?

Pierre hésita un instant puis reprit :

— Monsieur le marquis, cet acte n’existe pas à la mairie de Wisembach… j’ai interrogé le maire à ce sujet et il m’a répondu…

— Eh bien !

— Que lorsque Simon et Françoise se sont mariés, Jacques était déjà né.

— Ah ! fit le marquis. Quoi qu’il en soit, tu le vois Pierre, Simon croit que je l’ai à jamais abandonné. Il cache non seulement son nom, mais encore le lieu de sa naissance… je réparerai tout cela, dès demain, mon bon Pierre… Je te remettrai mon testament.

— Votre testament !… mais à quoi bon ?… N’êtes-vous pas certain maintenant de revoir votre fils, et ne pensez-vous pas reconnaître vous-même ses droits ?

— J’agis ainsi par prudence, mon ami. J’ai horriblement vieilli, et j’ai maintenant bien peu de forces… Ces émotions qui me ravivent aujourd’hui peuvent m’être fatales… et pourtant… je voudrais bien ne pas mourir avant d’avoir embrassé mon Simon bien-aimé… Mais je suis dans la main de Dieu… Donc, par mon testament, je raconterai le passé de Simon… Grâce à ces actes, il sera facile d’établir sa filiation, de telle sorte que toute dénégation soit impossible…

— Mais que craignez-vous donc ?… s’écria Pierre.

Le marquis leva les yeux sur son serviteur.

— Pourquoi cette question ? fit-il. Ne sais-tu pas aussi bien que moi…

— Quoi ! vous croyez que M. le vicomte aurait l’audace !…

M. de Fougereuse posa son doigt sur la poitrine de Pierre :

— Il n’y a pas de paysan, dit-il lentement, qui soit capable d’un tel crime…

Pierre baissa la tête et ne répondit pas. Ils s’étaient compris.

— Ce n’est pas tout, reprit le marquis. Écoute-moi bien et surtout ne perds pas un mot de ce que je vais te dire… Un testament peut être volé, arraché par le meurtre… que sais-je ?… je veux tout prévoir… et je veux… que Simon et ses enfants soient riches… alors même que l’on me tuerait…

Et il se mit à lui parler si bas, que nulle autre oreille que celle de Pierre ne pouvait percevoir le son de sa voix.

III

PENSÉES FRATERNELLES

Au moment où la marquise de Fougereuse était sortie, suivie de la vicomtesse de Talizac et de son fils, un domestique, attaché au service particulier de M. de Talizac, s’était respectueusement approché :

— Ah ! Cyprien ! dit la vicomtesse en faisant un pas vers lui. Qu’y a-t-il ?

— Madame la vicomtesse, répondit Cyprien à voix basse, M. le vicomte vous prie de vouloir bien vous rendre auprès de lui.

— Ah ! il est de retour !

— M. le vicomte attend madame dans sa chambre.

— Vous permettez, ma mère, demanda la vicomtesse à Mme de Fougereuse.

— Allez, ma fille. Mais, je vous prie, laissez Frédéric auprès de moi… Il ne me plaît pas de rester seule dans ces appartements, sombres comme un cloître…

Mme de Talizac poussa doucement son fils vers la marquise puis, précédée du laquais qui l’éclairait, elle se dirigea vers l’appartement de son mari.

Cyprien – sorte de Scapin hypocrite à figure basse – s’effaça devant elle en souriant ironiquement.

La vicomtesse de Talizac était d’origine autrichienne, la famille des Karlstein remontait à la plus ancienne noblesse.

De haute taille, les cheveux d’un blond mat, Magdalena de Karlstein cachait sous l’apparence d’une indifférence presque languissante une ambition singulière. Ses grands yeux, aux cils clairs, étaient d’ordinaire sans expression, mais, quand un sentiment profond l’agitait, les prunelles d’un bleu gris s’éclairaient d’une incroyable énergie.

Ce qu’elle voulait, ce qu’elle avait demandé à l’union qui l’avait liée au vicomte de Talizac, c’était un rang élevé à la cour de France, c’était l’immense fortune des Fougereuse qui devait lui assurer un luxe princier. Sentiment rare chez une femme, la vicomtesse de Talizac était à la fois orgueilleuse et avare : son caractère dur et froid s’irritait de tout obstacle qui s’élevait entre ses désirs et ses secrètes aspirations.

Par une étrange bizarrerie de la nature, son fils unique était venu au monde difforme, sans vigueur, et longtemps on avait cru qu’il succomberait à ses vices d’organisation.

Mais à mesure qu’il grandissait, la vicomtesse se sentait prise d’une sorte d’amour furieux pour cette créature à laquelle la nature avait refusé les dons physiques et moraux.

Elle s’était plu à développer en lui l’égoïsme profond, l’insensibilité railleuse.

Elle rêvait pour cet enfant, arrivé à l’âge d’homme, une domination basée sur la crainte, peu lui importait qu’il ne fût pas aimé, si du moins tout pliait devant sa volonté : et pour parvenir à son but, elle voulait que ce fils fût riche, que, réunissant sur sa tête la fortune des Fougereuse et des Karlstein, il pût se placer au-dessus de tous les scrupules humains et dominer les consciences.

Fils d’un émigré dont toute la jeunesse avait été employée à combattre son pays ou à conspirer contre lui, le jeune vicomte Frédéric avait appris dès le berceau à haïr la France. Et sa mère, fidèle à son origine, avait développé ce sentiment contre nature. C’est qu’aussi elle éprouvait, à chaque victoire des Français, des sentiments de colère qui débordaient de son âme ulcérée. Et quand enfin elle avait vu la fortune nous trahir, quand elle avait vu chanceler cette puissance qu’elle croyait invincible, elle avait été saisie d’une joie haineuse. Enfin le jour approchait où les émigrés et les vaincus pourraient faire payer cher à la France leurs angoisses et leurs folles terreurs.

C’était comme un éblouissement : ces démons de la patrie, dont les haines avaient grandi pendant ces vingt années, se voyaient déjà aux Tuileries, à Versailles, mâtant ces révolutionnaires dont les revendications les avaient si fort épouvantés, mettant de nouveau le pays en coupes réglées. Ils ne savaient pas encore combien profond était le travail qui s’était opéré dans les mœurs et les idées sociales. Pour eux, tout ce qui avait été fait depuis 1789 n’existait pas : divisions administratives, hiérarchie, ils entendaient tout remanier, tout replacer comme au bon temps d’autrefois. C’était la descente de la féodalité inondant à nouveau la France tout entière de ses prétentions exorbitantes et de ses tyrannies cruelles.

Le vicomte de Talizac et sa femme, soutenus d’ailleurs par la marquise de Fougereuse, étaient des plus ardents à exhumer le passé. Ils seraient des premiers à la curée, ayant, à leur dire, tenu le premier rang dans la lutte sacrée qu’ils avaient engagée.

Mais sur cet horizon splendide se projetait une ombre qui les troublait.

La fortune personnelle du vicomte de Talizac, employée à soudoyer les ennemis de la France, s’était amoindrie presque jusqu’au néant.

Restait la fortune des Fougereuse.

Mais M. de Talizac n’ignorait pas que le marquis avait contracté jadis un premier mariage, et que de cette union un fils était né.

Il était vrai que M. de Fougereuse semblait avoir rompu toutes relations avec lui. Mais dès longtemps le vicomte avait compris que l’amour du père avait résisté à cette longue séparation. Plus encore, M. de Talizac ne se leurrait d’aucune illusion : il n’aimait pas son père et ne s’imaginait pas en être aimé.

Peu à peu, il avait constaté que le vieillard, refusant de plier à ses caprices, de se courber sous ses violences, tournait ses regards vers la France, jusqu’à trahir, en pensée du moins, la cause à laquelle il s’était vu contraint, par faiblesse et par respect humain, de tout sacrifier.

Mme de Fougereuse savait aussi quel souvenir à la fois aimant et respectueux le marquis avait conservé de Simonne, de cette roturière qui, disaient-ils, s’était glissée comme une voleuse dans une famille noble et riche. Mais quoiqu’il en fût, le marquis adorait sa mémoire, et cette affection pouvait se reporter sur son fils.

Qu’était devenu Simon ? Allait-il donc se dresser tout à coup pour réclamer ses droits d’aîné ? Pour le vicomte de Talizac, c’était la ruine. Quand Magdalena apprit ces circonstances, elle n’hésita pas : attirant son fils à elle et le serrant dans ses bras, elle s’écria :

— Monsieur le vicomte, si vous n’êtes pas un enfant, jamais Simon de Fougereuse ne dépouillera notre fils.

M. de Talizac avait compris.

Reprenons notre récit au moment où la vicomtesse pénétrait dans la chambre de son mari.

Le vicomte de Talizac était étendu sur une chaise longue.

Il fit signe à sa femme de fermer soigneusement la porte et de s’approcher.

Le vicomte était le vivant portrait de la marquise de Fougereuse ; seulement, les traits longs, droits et réguliers de sa mère s’étaient transformés sur son visage en un masque osseux et sans beauté. Il portait la poudre. Ses joues imberbes étaient creuses et amaigries. Le menton, ferme et rond, révélait une volonté de fer et une audace peu commune.

La vicomtesse vint à lui :

— Eh bien ? demanda-t-elle.

— Je suis blessé, dit-il, l’homme m’a échappé.

Elle eut un geste de dédain.

— Encore une fois ! reprit-elle, décidément je crois que le vicomte de Talizac n’est pas assez fort pour lutter même contre un laquais…

Un éclair de fureur passa dans les yeux noirs du vicomte :

— Taisez-vous, s’écria-t-il, sur votre vie, taisez-vous. Croyez-vous donc que je ne ressente pas ainsi que vous la honte de mon impuissance ?… depuis le jour où le marquis a envoyé pour la première fois Labarre à la recherche de Simon, je le suis à la piste… épiant toutes ses démarches… Aujourd’hui même, ayant acquis la certitude qu’il avait découvert quelque secret important, je l’ai attendu sur la route, caché dans l’ombre comme un assassin… je l’avais vu serrer sur sa poitrine un portefeuille qui sans doute contenait le mot de cette énigme qui doit me faire pauvre ou m’assurer la fortune des Fougereuse… Oh ! je jure Dieu que ma main n’a pas tremblé… je le tenais là, au bout de ma carabine… par quel miracle m’a-t-il échappé ? Je ne sais… je l’ai vu chanceler et je me suis élancé vers lui… mais tout à coup il s’est redressé… et d’un coup de pistolet, il m’a frappé à l’épaule… donc trêve de railleries et d’insultes… j’ai fait ce que je vous avais promis…

— Soit, dit la vicomtesse. Quoi qu’il en soit, notre fils est ruiné…

— Non, pas encore… écoutez-moi… Aussi bien il faut maintenant que vous m’aidiez à achever l’œuvre que j’ai entreprise… Ce Simon de Fougereuse est mon ennemi… je le hais et je vous affirme que jamais il ne viendra se placer impunément sur mon chemin… À l’heure qui sonne, Pierre doit être auprès du marquis… il lui rend compte de sa mission… nous n’avons pas une minute à perdre, voulez-vous agir ?…

— Parlez !… je vous obéirai… fallût-il commettre un crime pour sauver notre fils…

— Bien !… il suffira d’assister à l’entretien qui va avoir lieu entre M. de Fougereuse et son fidèle serviteur…

— Mais comment atteindre ce but ?… Le marquis s’est enfermé… et nul ne peut pénétrer auprès de lui…

— Attendez…, j’ai tout prévu. Bien souvent déjà je me suis glissé jusqu’à ce vieillard, et j’ai écouté ses soupirs et compté ses larmes… alors que, dans sa solitude, il se croyait à l’abri de tous regards humains… soulevez cette draperie…

La vicomtesse, guidée par la main du blessé, obéit. Une porte fut démasquée.

— Ouvrez cette porte… en face de vous se trouve un corridor qui aboutit à un escalier creusé dans la muraille… Vous descendrez et compterez vingt marches… là, vous vous arrêterez… Vous passerez vos mains sur le panneau de droite et vos doigts rencontreront un ressort que vous ferez agir, en appuyant sur la saillie. Alors une sorte de judas se déplacera… et par cette ouverture, dissimulée à l’intérieur par les ornements des solives, vous entendrez tout… Vous m’avez compris ?

— Oui… comptez sur moi… mais votre blessure…

— La balle n’a fait que déchirer les chairs… mais allez !… allez !… et songez à votre fils.

La vicomtesse disparut.

Ainsi s’explique le bruit étrange qui avait attiré l’attention du marquis et de Pierre Labarre.

Une heure après, Mme de Talizac reparaissait.

— J’en sais assez, dit-elle au vicomte. Votre frère Simon, marié et père de deux enfants habite le village de Léigoutte.

Un sourire cruel erra sur les lèvres de M. de Talizac.

— L’invasion passera par là ! murmura-t-il.

Et ayant appelé Cyprien, il s’enferma avec lui.

IV

VILLAGE DES VOSGES

Le 1er janvier 1814, on apprit tout à coup que les armées ennemies franchissaient les frontières de France.

C’était – selon la vigoureuse expression de Godefroy Cavaignac – le carré enfoncé.

Épouvantable surprise.

Les fuyards, les blessés, les découragés arrivaient, traversant les villages et criant :

« Sauve qui peut ! »

On les entourait, on les interrogeait, les mères réclamant leurs fils, les frères leurs sœurs.

Celui-là était tombé sur la Vistule, cet autre sur l’Oder ou sur l’Elbe.

— Mais ils étaient deux cent mille ! criait cette France qui avait donné sans compter, ses enfants et son sang…

— Cent trente mille sont morts ! répondait une voix.

Cent trente mille après tant d’autres. Et pour toutes ces larmes, pour tous ces désespoirs, la ruine, ou pour tout résumer d’un mot, l’invasion.

Que de vengeances accumulées !… Comme ces vainqueurs d’aujourd’hui allaient faire payer leurs défaites d’hier !…

L’hiver était rude. Les Vosges, de leurs cimes les plus hautes aux vallons les plus profonds, étaient enveloppées d’un linceul de neige.

On souffrait, car les denrées étaient rares et le travail était difficile.

Déjà, dans les villes, on sentait les approches de la disette qui allait s’ajouter aux maux de l’année nouvelle. Dans les villages, déjà la misère. Misère de paysan, c’est-à-dire la plus dure ; car pour que ces montagnards, habitués à ne point vivre, dans le sens réel du mot, se plaignissent des privations, il leur fallait manquer, non du nécessaire, mais de ce qui en tient lieu chez les pauvres.

Il existe, dans les Vosges, sur la pente des montagnes, des hameaux dont le nom est presque inconnu et qui restent inaperçus à la loupe du géographe.

Une centaine d’âmes cachées aux replis des rochers semblent vivre en dehors du monde, sans autre horizon que les côtes des monts et la déclivité des étroites vallées. Léigoutte est une de ces thébaïdes humaines.

Sur la route de Saint-Dié à Sainte-Marie-aux-Mines, entre Raves et Gemaingoutte, le sol s’élève tout à coup. C’est le faîte des Vosges qui se dresse, couvert d’opulentes forêts et surmonté des ruines d’un ancien château-fort construit au treizième siècle. Le mont est frontière. Debout sur sa cime, on voit à sa gauche la Lorraine qui s’étend vers la France, à sa droite l’Alsace qui touche l’Allemagne.

Wisembach et Léigoutte se sont placés là, comme pour souhaiter la bienvenue à ceux qui arrivent, pour adresser un dernier salut à qui s’en va vers l’Alsace.

Wisembach, c’est la ville, avec un millier d’habitants, fiers de leur église bâtie il y a cent ans à peine et de leur tour qui remonte aux temps féodaux.

Léigoutte, c’est le hameau modeste, avec ses rares maisons étagées le long de la route qui serpente, avec son ancienne grange transformée en église, avec sa petite place qu’on nomme la Grand’place, triangle dont les trois sommets sont marqués par la grange, l’école et l’auberge.

L’église est desservie par un vicaire qui vient le dimanche de Wisembach. Mais une école en si pauvre lieu ! Qui peut donc se charger de semblable soin ?

C’est d’ailleurs un modeste bâtiment, n’ayant qu’un étage surmonté du drapeau national. Les murs sont crépis et propres.

Détail bizarre, la hampe ne porte pas d’aigle.

Regardant cette place, on se croirait vivre à dix ans en arrière.

Voici l’auberge, que le lecteur connaît déjà par le court récit de Pierre Labarre, avec ses crocs de fer pour attacher les chevaux et son auge, portée sur quatre pieds fichés dans la terre.

Au-dessus de la porte, une enseigne, souvenir de ce que certains affectent d’appeler les mauvais jours de notre histoire.

Cette enseigne, – peinte en grisaille par une main habile, – est à la fois une œuvre d’art et un tableau d’histoire.

En 1793, les Français courant au secours de Mayence, sous le commandement de Houchard, s’étaient emparés d’Arlon. La lutte avait été meurtrière et les blessés encombraient les ambulances. Un sous-lieutenant français, Blondel, grièvement atteint, avait cependant prêté son aide pour relever sur le champ de bataille un Autrichien, dont la blessure était affreuse.

Le chirurgien s’approchait de Blondel :

— Occupez-vous de celui-ci d’abord, dit le Français en désignant l’Autrichien. Moi je puis attendre…

C’était là le sujet de l’enseigne.

Au-dessous ces mots : Auberge de France.

Ce matin-là – il était huit heures – la petite place de Léigoutte présentait un aspect des plus pittoresques.

Pendant plusieurs jours, la neige était tombée en telle abondance que les schlitteurs qui vont du haut des montagnes jeter dans la vallée des convois de bois, avaient dû abandonner leur travail.

La schlitte – comme chacun sait – est une sorte de traîneau monté sur patins de fer, à l’avant fortement recourbé. L’homme s’arc-boute, le dos tendu, contre le chariot glissant qu’il retient de toute sa force sur la pente déclive des montagnes, le modérant au moyen de ses talons qui s’appuient sur le Vovton, route faite de main d’homme et qui se compose de pièces de bois placées en travers et suffisamment espacées.

Quand la neige s’est épaissie, les rails transversaux – qu’on nous permette cette expression toute moderne – recouverts par une couche glacée, ne laissent plus de prise aux pieds du schlitteur.

Mais quand l’accalmie s’est faite, tous ont hâte de gravir à nouveau les montagnes où gisent leurs charges abandonnées.

Au premier coup de huit heures, ils s’étaient réunis sur la place, la tête couverte de leur bonnet de peau, la veste serrée au corps, la culotte de drap sanglée aux genoux, aux pieds les lourds souliers ferrés.

Tous devant l’école, dont la façade blanche avait été récemment recrépie, portaient sur leurs épaules la schlitte légère et solide qu’il fallait monter à dos d’homme jusqu’au sommet du mont.

Ils semblaient attendre quelque chose. Car c’était le moment du départ et nul ne se hâtait.

— Eh ! maître Simon serait-il malade ? s’écria un des coupeurs de bois. Car jamais il ne s’est fait ainsi attendre.

— Malade ! non pas ! répliqua un autre, il y a beau temps qu’il est levé ; mais il est là, dans l’école, avec les petiots… et quand il a commencé à leur débiter ses belles paroles, il n’en a jamais fini…

— Oh ! des belles paroles ! maugréa un troisième. Ce n’est pas avec cela qu’on se nourrit… et m’est avis qu’un verre de vin vaudrait mieux avant de nous mettre en route…

Donc, ce qui était certain, c’est que tout en se tenant groupés auprès de l’école, ces braves gens tendaient vers l’auberge, et que maître Simon – comme on l’appelait – remplissait les doubles fonctions d’instituteur et d’aubergiste…

— Un peu de patience, répliqua celui qui avait parlé le premier. Si maître Simon élève nos enfants… c’est pour qu’ils n’aillent pas comme nous mourir un jour de froid et de fatigue au fond d’un trou des Vosges…

— Bien dit ! le schlitteur ! s’écria tout à coup une voix sonore.

Tous se retournèrent. La porte de l’école s’était ouverte, et celui qui avait parlé était debout les deux bras étendus, empêchant les gamins de se lancer sur la place avec trop d’impétuosité, le verglas étant dangereux.

Maître Simon, – on le devinait au premier coup d’œil, n’était pas le premier venu. Il paraissait quarante ans, quoique à la blancheur de ses cheveux, débordant d’un large chapeau à ganse de laine bleue, on lui eût hardiment donné dix ans de plus. Mais le teint était si clair, les traits montraient des lignes si fermes et si fines à la fois, que tout son extérieur respirait la vigueur et l’énergie de la jeunesse. L’œil franc et largement ouvert regardait tout droit bien en face, et le rayon qui s’en échappait, glissant à travers ses longs cils, révélait sous une bonté infinie l’énergie d’un homme de bien.

Signe particulier et très particulier : – maître Simon n’avait qu’une jambe, l’autre se trouvant désavantageusement remplacée, à partir du genou, par un magnifique moignon de bois, garni de fer.

— Là ! là ! mes gars, disait-il aux enfants, pas si vite !… point n’est besoin de vous jeter sur la neige comme des étourneaux, pour y casser vos ailes !…

Et derrière lui, un garçon d’une dizaine d’années, répétant les paroles du maître, morigénait les plus entêtés.

— Bien ! Jacques, mon fils ! ajoutait maître Simon, fais ton apprentissage… qui sait ? tu seras peut-être bien maître d’école à ton tour…

— Bonjour, maître Simon, dit un des schlitteurs en s’approchant de lui le bonnet à la main, vous faites votre besogne… et bravement… mais nous voudrions bien… et c’est naturel, n’est-ce pas… faire petite provision de chaleur avant d’aller là-bas…

— Et vous avez raison. Excusez-moi !… mais je m’étais embarqué tout à l’heure avec les enfants dans un diable de sujet qui me retient toujours plus que je ne voudrais… Voyez-vous… je cause avec eux… et quand je cause, je parle un peu pour moi sans le vouloir…

— Et quoi donc leur contiez-vous, sans vous commander ?…

— Ah ! voilà ! c’était peut-être bien un peu séditieux !… mais bah !… je leur racontais Valmy, une bataille de la République… une belle canonnade… et une belle action…

Pendant qu’ils causaient, les enfants s’étaient faufilés deux par deux, trois par trois, entre le chambranle de la porte et le corps de l’instituteur qui faisait à la fois barrière et rempart. La bousculade était évitée. Et ils étaient là, une vingtaine, avec leurs cheveux ébouriffés, leurs bonnes faces rouges et vivaces, se lançant sur le verglas, les deux pieds joints, les bras en avant, traçant de leurs semelles des lignes larges qui luisaient aux pâles rayons du soleil.

— Les enfants s’amusent ?… au tour des grands ! dit alors Simon.

— Et appuyez-vous sur mon bras, sapredié ! ajouta un des schlitteurs en s’approchant. La jambe de bois n’est pas solide là-dessus…

— Est-ce que je ne suis pas là ? cria une voix légèrement irritée.

C’était celle de Jacques, le fils de Simon. Le gars était solide, bien campé ; il avait le font large, les cheveux noirs et l’œil brillant.

— Pardon ! le fillot ! fit le schlitteur en riant. Je ne prends la besogne de personne.

Et tous se dirigèrent vers l’auberge.

— Mais pourquoi n’avez-vous pas demandé à boire à la bourgeoise ? dit Simon.

— Ah ! dame, monsieur le maître, c’est qu’on nous a dit que la petite Francinette était un peu malade… et nous n’avons pas voulu déranger votre femme…

— Oh ! ce n’était rien de grave, grâce à Dieu. Et, tenez, voyez-la, est-elle assez rose et assez riante, ma chère fillette… Allons, Francinette, viens m’embrasser… Et pour ne pas faire de jaloux, embrasse tout le monde ; les baisers d’enfant, ça porte chance…

À la voix du maître d’école, l’auberge jusque-là muette et silencieuse, s’était tout à coup animée.

Une femme avait paru sur le seuil, portant sur ses bras repliés, une petite fille aux cheveux blonds et aux grands yeux bleus tout ouverts.

C’étaient dame Françoise et petite Françoise, l’une femme, l’autre fille de maître Simon.

De Françoise junior, on avait fait Francinette. Elle avait six ans.

Françoise – la bourgeoise – était une robuste fille des Vosges. Son costume, de laine bleue, avait le cachet paysan. Ses cheveux, partagés sur le front en deux bandeaux plats, noirs comme deux plaques de jais, étaient relevés en chignon et contenus sous un petit bonnet que des barbes rattachaient sous le menton. Les jours de fête, étant de Saint-Maurice, elle portait le petit turban à côtes cannelées.

L’enfant avait fait quelques pas en courant et le père s’était baissé pour l’embrasser. Puis, toute rieuse, elle avait fait le tour de la société offrant ses joues rebondies aux lèvres des schlitteurs.

Donc Françoise avait rempli les verres que chacun avait vidé en lui adressant un souhait cordial. Puis les mains se serrèrent encore, et les travailleurs se mirent en devoir de partir.

À ce moment la porte s’ouvrit, et un homme parut sur le seuil.

Les Vosgiens s’écartèrent en poussant un cri de surprise.

C’était un soldat ; il s’était appuyé au mur et ne parlait pas.

Simon s’avança vivement vers lui.

— Entrez donc, camarade, dit-il de sa voix chaude et vibrante, et soyez le bienvenu…

Mais sans répondre, l’homme, qui était horriblement pâle, chancela subitement. Si le bras de Simon ne l’eût retenu, il serait tombé de toute sa hauteur sur le plancher.

— Françoise, une chaise, cria l’aubergiste.

Le soldat avait la tête enveloppée d’un mauvais mouchoir bleu qui la couvrait jusqu’aux yeux. Des gouttes de sang coulaient sur son visage.

Son uniforme, qui paraissait appartenir aux équipages du train, n’était plus que lambeaux. Une bande de toile, serrant une de ses jambes au genou, remplaçait la guêtre absente.

Tous, frappés de stupeur, le regardaient avec une sorte de respect terrifié, tandis que Simon, approchant un verre d’eau de ses lèvres, s’efforçait de le ranimer et de le rappeler à lui.

Les souliers crevassés étaient couverts de neige.

Simon fit un signe à Jacques qui s’agenouilla et se mit à le déchausser. Mais le pied était horriblement enflé.

— Coupe, dit Simon.

La chaussure céda. L’homme poussa un soupir de soulagement. C’était un vigoureux paysan d’une quarantaine d’années ; seulement ses moustaches, retombant autour de ses lèvres pâles, étaient déjà blanches, son visage creusé de plis portait les traces de fatigues atroces et de douleurs surhumaines.

Il ouvrit les yeux et fit un mouvement pour se redresser, mais ses forces le trahirent encore une fois.

— De l’eau-de-vie ! fit-il d’une voix rauque.

Cette fois ce fut Francinette qui apporta le petit verre rempli par sa mère.

Le soldat la vit, et une singulière expression de joie, d’admiration, d’envie, éclaira ses traits amaigris. Il étendit la main, prit le verre, et, les yeux fixés sur l’enfant, but d’un trait. Puis, jetant le verre, il attira la petite à lui d’un mouvement brusque et l’embrassa. Francinette n’eut pas peur et le laissa faire.

La retenant sur son genou valide, le soldat regarda autour de lui : il vit les francs et loyaux visages des travailleurs, et dit :

— Voilà. Je me nomme Michel… Michel Charmoze, de la deuxième compagnie du train… nous sommes là-bas… sur la route… une trentaine de blessés sur un chariot… le cheval est tombé… mort… je viens chercher du secours…

Et comme on semblait ne pas comprendre :

— Tonnerre de D…, reprit-il violemment, vous ne savez donc rien de rien… dans votre sacré pays de neige… j’étais à Leipsick, moi, et puis à Hanau… il y a trois mois que je me bats sur le Rhin… nous sommes enfoncés… l’empereur nous a abandonnés… c’est fini…

Tous l’écoutèrent avec épouvante. Dans ce pays perdu, les bruits du dehors parvenaient difficilement. À peine si de vagues rumeurs avaient appris aux Vosgiens que l’étoile de Napoléon commençait à pâlir. Seul, Simon savait, et jusque-là il s’était tu.

— Où sont les blessés ? demanda-t-il simplement.

— Là-bas… à un quart de lieue… je crois… quoique ça m’ait paru diablement long… j’étais encore le seul qui peut marcher… marcher !… me traîner, je veux dire… c’est la route d’en bas… qui tourne autour de la montagne…

— C’est la route de Giessel, reprit Simon en regardant ses compagnons. Allons, mes amis, nous n’avons pas de chevaux, mais les bras sont solides… ce sont des Français qu’il faut sauver…

— Je suis prêt, dit l’un.

— Et moi aussi, répondirent vingt voix.

— Allez donc, traînez le chariot jusqu’ici… quant au travail, eh bien ! vous le ferez demain.

— Père, je voudrais aller avec eux.

Simon se retourna. C’était Jacques qui avait parlé.

— Brave enfant ! s’écria le soldat. C’est à vous ce gars-là ?

Simon caressa de la main les cheveux de l’enfant.

— Va, dit-il. Emporte une gourde d’eau-de-vie.

Puis il ajouta tout bas :

— Il est bon qu’il voie cela.

En un instant, les schlitteurs groupés sur la place furent prêts à partir. Ils s’étaient munis de cordes et de bâtons.

— Allez, mes amis, dit Simon : au retour, vous mangerez un morceau avec moi.

Ils s’éloignèrent, s’engageant sur la route indiquée.

— Femme, continua l’aubergiste, porte de la paille dans la salle de l’école… déchire des vieux draps pour faire des bandes… envoie un voisin à Wisembach pour chercher le médecin…

— Mais la petite ? fit timidement Françoise.

— Oh ! celle-là, je m’en charge, répondit le soldat en riant. Voyez… nous sommes les meilleurs amis du monde… J’ai eu une petite fille aussi… moi. Mais pendant que j’étais là-bas, la mère et l’enfant sont morts…

Simon et Michel restèrent seuls, Francinette s’amusant gravement à agrandir l’un des trous qui déchiquetaient l’uniforme du soldat.

— Ainsi l’étranger est en France, dit Simon.

— Parbleu ! et il marche à toutes jambes, on dirait qu’ils ont peur de ce qu’ils font… Oh ! mais, ça ne durera pas, et on vous les reconduira tambour battant.

— Quelle est l’armée qui s’avance de ce côté ?

— Ah ! pour ça, je sais sans savoir… Ils ont des noms à coucher dehors… C’est un nommé Schart… Schawrt…

— Schwartzemberg, compléta Simon.

— Oui, c’est ça… avec un tas de Russiens, de Prussiens, d’Autrichiens…

En prononçant le nom de Schwartzemberg, l’aubergiste avait tressailli. Il garda un instant le silence.

— À quelle distance, reprit-il enfin, croyez-vous que se trouve encore l’ennemi ?…

— Oh ! pas loin !… À une dizaine de lieues d’ici ; nous avons failli être entourés… Nous nous sommes séparés : les uns ont pris à droite, les autres à gauche… Nous avons traversé des villages dont je ne sais pas le nom… Les paysans se mettaient sur leurs portes pour nous voir passer… comme des bêtes curieuses…, et, quand nous demandions quelque chose, on nous le donnait bien, mais en cachette… comme si on avait peur d’être vu…

— Le maréchal Victor a repassé le Rhin ?…

— Oui… oui… tout ça à la débandade… Oh ! nom de nom ! comme ils nous paieront ça, les animaux… Avec ça qu’on nous aurait rossé, si tout le monde n’avait pas trahi !… Tous contre nous… quoi ! jusqu’à des chiens de royalistes… qui n’ont pas honte de parader auprès des ennemis de la France…

Encore une fois Simon ne put réprimer un mouvement.

— Les émigrés ! fit-il d’une voix à peine perceptible. Ils n’oseraient.

Le soldat lâcha un énergique juron :

— Avec ça qu’ils se gênent !

— Que voulez-vous dire ? s’écria Simon. Non, ces Français n’auraient pas l’infamie…

— Et si ! Ils l’auront… ils l’ont eue… ils l’ont, cria le soldat. On dit que la patrie, c’est une seconde mère… Eh bien, il y a des Français qui amènent ces sauvages pour rosser et tuer leur mère… voilà tout… Et il ne faut pas dire non… car je sais… j’ai vu…, de mes deux yeux… et aussi j’ai entendu.

Simon était devenu très pâle.

— Expliquez-vous, mon brave, balbutia-t-il.

— Oh ! ça ne sera pas long… je vois que dans vos montagnes où vous vous terrez comme des lapins… vous ne savez rien de rien… eh bien ! ce sont les damnés royalistes qui ont arrangé tout le mic-mac de la coalition… les plus capons restent dans les antichambres, en attendant qu’ils rentrent en croupe de leurs alliés vainqueurs, ce qui ne sera pas, tonnerre ! mais il y en a qui se battent et qui jouent leur peau… tenez, ajouta-t-il, en déchirant rapidement le foulard qui lui couvrait la tête, voilà un maître coup de sabre, pas vrai !… eh bien !… j’en ai reçu bien d’autres… mais pas une estafilade ne m’a fait aussi mal que celle-là, parce que ça, c’est un coup de Français…

Ses yeux tombèrent sur la jambe de Simon qu’il paraissait n’avoir pas encore remarquée.

— Ah çà ! et cette coupure-là, qu’est-ce qui vous l’a faite ?…

— J’ai été blessé au pont d’Elchingen… avec Ney.

— Diable !… vous êtes un lapin… Tant mieux, parce que votre figure me revient, mais je retourne à mes moutons… Il y a de ça huit jours… c’était auprès d’un village en ach, avec des s et des k et des z… nous venions de passer le Rhin… Pouf ! le convoi est surpris… J’avais encore bon pied, bon œil. Je me dis : on va en découdre, et, avec quelques camarades, voilà que nous tapons sur le détachement qui nous avait attaqués… c’étaient des Russes… Je voyais ça à la coiffure… Nous étions une trentaine, avec un mur devant nous… et nous faisions un feu d’enfer… Mais les autres n’avaient pas froid non plus… On dégaine… et coupe-choux, sabres et baïonnettes commencent la danse.

« Il y avait devant moi un grand diable… pas jeune… qui se battait comme un démon… il avait failli m’embrocher dix fois… mais je prends mon temps… et je lui lance la baïonnette… là… en plein corps… il écarte les bras et crie… j’ai encore ce cri-là dans les oreilles : Je suis mort ! à moi ! Talizac… et vlan !… Je reçois sur la tête… la plus belle mornifle… je suis tombé… on m’a ramassé plus tard. Eh bien, camarade, était-ce du Français ? Et ce nom-là, est-ce que ça vous fait l’effet d’un Chinois ?… Mais qu’est-ce que vous avez donc ?…

Simon s’était laissé tomber sur une chaise ; immobile, les yeux fixes, il semblait ne plus rien entendre.

— Bah ! on dirait que ça vous émeut… après… j’en suis pas mort !… Vous devez en avoir vu bien d’autres, dans le temps… Tenez, donnez-moi un petit verre de dur… comme tout à l’heure… et trinquez avec moi…

Simon avait eu le temps de reprendre son sang-froid. Il se leva et remplit deux verres, puis il en présenta un au soldat.

— À la vôtre ! dit Michel.

— À la France ! murmura Simon.

À ce moment, dame Françoise rentra dans l’auberge :

— Mon ami, dit-elle vivement, voici des paysans qui arrivent de tous côtés… On dit que les étrangers viennent par ici… et tout le monde se sauve…

Simon vint à la porte. Françoise avait dit vrai.

Des hauts sentiers de la montagne, des routes qui suivaient le vallon, on voyait surgir une foule d’hommes, de femmes et d’enfants…

Si la déroute d’une armée est chose épouvantable, rien n’est plus navrant que la déroute d’un peuple. Cette fuite du foyer de famille est triste et morne. C’est un effarement stupide qui paralyse et glace.

Ils accouraient tous, semblables à des égarés, regardant autour d’eux, derrière eux surtout, portant sur leurs épaules ce qu’ils avaient arraché au vandalisme de l’envahisseur, l’homme, les hardes, la femme, l’enfant.

Les habitants de Léigoutte étaient accourus sur la place et les entouraient.

C’était un brouhaha de lamentations dans lequel les faits se perdaient. Les voix criaient à un diapason anormal ; chacun parlant, voulait dire plus et plus vite que l’autre… On entendait cependant, car de toutes ces plaintes il se formait comme un faisceau de désolation. À Lusse, l’ennemi – on disait les Bohémiens, à cause de l’armée de Bohême – s’était jeté sur le village, à l’heure de la messe, et avait cerné l’église. C’était au moment où le prêtre disait : Pax vobiscum.

Les maisons avaient été fouillées des caves aux combles. On cherchait les armes pour les enlever, sachant que ces paysans s’en étaient déjà servis en 92. Il fallait les livrer sous peine de mort : un vieillard avait enfoui un vieux pistolet… on l’avait fusillé !

À Lesseux, ces brutaux avaient insulté les femmes : un gars du pays avait cassé la tête à un lieutenant. Alors les envahisseurs avaient tiré sur la foule, et les paysans s’étaient enfuis vers la montagne… les maisons vides avaient été envahies et saccagées. Du fond de leur cachette, les fugitifs apercevaient les flammes des incendies jetant sur les coteaux leur fauve reflet.

C’était la panique. Il en arrivait de Bertrimoutiers où deux paysans s’étaient battus, ce qui avait amené des représailles terribles, de Bonipaire où en s’enfuyant les habitants avaient couru jusqu’au pont de Raves et l’avaient détruit.

Ils songeaient à gagner Saint-Dié. Leur pensée, c’était que Napoléon devait avoir quitté les Tuileries. Il fallait le rencontrer le plus tôt possible…

C’était le jour où répondant au corps législatif qui le suppliait de rendre à la patrie la liberté perdue, il répondait :

— La France, c’est un homme, et cet homme, c’est moi, avec ma volonté, mon caractère et ma renommée.

Pendant ce temps, les femmes se tordaient les bras, en songeant à leurs chaumières incendiées, à la misère qui les prenait, au sein auquel pendait l’enfant condamné.

Les hommes frissonnaient… de rage, lançaient des imprécations du côté de l’Est.

Puis, autre défilé funèbre, les schlitteurs revinrent avec le chariot qu’ils étaient allés chercher dans le défilé, couvert de neige.

Ils s’étaient attelés aux brancards, et tirant, les épaules en avant, les pieds tordus en dehors pour faire crampon, ils avançaient lentement, tandis que d’une masse humaine, sanglante et convulsée, s’exhalaient des cris douloureux.

Sur le faîte, un des blessés, dont un boulet avait emporté la cuisse, se tenait à demi-soulevé, les ongles crispés aux cheveux de ceux qui se trouvaient directement au-dessous de lui, et là, roulant des yeux hagards, rouges comme le feu, ivre de douleur et de désespoir, le misérable hurlait en appelant la mort…

Les ridelles du chariot étaient grasses de sang ; on voyait par les interstices des barres croisées, des visages livides comme des masques de cadavre. Ceux-là ne gémissaient même plus : mais au coin des lèvres tordues il y avait une sanie noirâtre…

Simon avait rapidement expliqué à quelques paysans les préparatifs qui avaient été faits pour les blessés. Et, à sa voix, on s’empressa de descendre du chariot les malheureux qui s’y trouvaient entassés.

C’était horrible à voir et à entendre… Ils étaient là vingt-huit : onze étaient morts. Les autres, hagards, ne comprenaient même plus qu’on venait à leur secours, se débattaient, s’accrochaient au bois de la voiture, ne voulant pas qu’on les enlevât. Ils étaient fous.

Mais Simon se multipliait : un quart d’heure après, ils étaient tous étendus sur la paille fraîche, amassée dans l’école. Le chirurgien n’était pas encore venu. Simon et dame Françoise allaient d’une couche à l’autre, s’efforçant de soulager les plus souffrants, de consoler les plus désespérés.

Quelques femmes les aidaient, pâles, et toutes robustes qu’elles étaient, prêtes à défaillir, tant il y avait de sang. Jacques, auprès de son père, se raidissant contre l’angoisse qui lui serrait le cœur, présentait les bandes de toile ou soutenait la tête du moribond, tandis que Simon lui donnait à boire…

Tout à coup, sur la place, retentit une longue clameur suivie instantanément d’un silence de mort.

Simon tressaillit et dit à Jacques :

— Qu’est-ce que cela ?

Mais à peine l’enfant avait-il fait un pas vers la porte qu’elle s’ouvrit violemment, et Michel apparut, s’écriant :

— Tonnerre de D… ! les Cosaques !

Simon poussa un cri.

— Venez donc ! maître Simon ! cria encore le soldat.

Le maître d’école fit un signe à Françoise en lui désignant les blessés et se hâta vers Michel. Tous deux sortirent…

La place présentait un aspect sinistre.

À l’extrémité du sentier qui touchait à l’école, un groupe venait de surgir.

C’était une vingtaine d’êtres, d’aspect si étrange, qu’au premier coup d’œil on doutait que ce fussent des hommes.

Campés sur des chevaux maigres, mais d’apparence vigoureuse, ces Cosaques de taille médiocre étaient – au dire d’un témoin oculaire – barbus comme des chèvres et laids comme des singes. Ils étaient vêtus d’une sorte de robe, faite à peu près comme une soutane de prêtre, croisée sur le devant et retenue sur les reins par une ceinture rouge. Leur tête portait un bonnet haut et cylindrique. Quelques-uns avaient les épaules couvertes d’un large manteau de peau d’ours, cachant leurs vêtements délabrés comme des haillons. Leurs selles très hautes formaient coffre, et servaient à renfermer le butin volé.

Immobiles, fixant sur la foule leurs yeux enfoncés sous un front bas, ces irréguliers brandissaient une lance grossièrement travaillée de huit à dix pieds de long. Devant eux, un officier, vêtu de l’uniforme autrichien.

La foule des fugitifs, frappée d’épouvante, s’était rejetée à l’autre extrémité de la place. Les hommes, pâles, les dents serrées. Les femmes, cachant la tête entre les mains ou serrant contre leur poitrine les enfants qui criaient…

Michel et Simon parurent sur la place.

L’officier et les Cosaques n’avaient pas fait un mouvement.

Simon, écartant doucement le soldat, marcha droit à l’officier :

— Qui êtes-vous et que voulez-vous ? demanda-t-il d’une voix ferme.

L’officier parut n’avoir pas entendu. Seulement on aurait pu remarquer que son regard après avoir fouillé soigneusement tous les coins de la place, s’était arrêté sur la façade de l’auberge.

Simon répéta sa question, cette fois en allemand.

L’Autrichien baissa alors les yeux vers lui :

— Est-ce vous qui êtes l’officier ici ? dit-il dans la même langue.

— Il n’y a ici ni officier ni soldats…, mais seulement des paysans inoffensifs, des femmes et des enfants.

— Ce village est bien celui de Léigoutte ?

— Oui.

— C’est à vous l’hôtellerie… là-bas ?

Et il désigna de la main « l’Auberge de France. »

— Que vous importe ! fit Simon dont peu à peu la voix montait au diapason de la colère.

— Donnez à boire à mes hommes ! reprit l’officier.

Simon serra les poings.

— Je ne donne rien aux ennemis de mon pays, dit-il.

Les Cosaques entendaient assez l’allemand pour comprendre. Un grognement sourd répondit aux paroles de Simon.

— Nous prendrons de force, dit l’officier.

Et poussant son cheval, il fit un pas vers Simon.

Mais au même instant, le soldat, arrachant un pistolet de sa ceinture, le braqua sur l’Autrichien en criant :

— Fais un pas… et je te brûle.

L’officier s’écarta brusquement et porta la main à ses fontes.

Puis, comme si une réflexion subite eût traversé son cerveau, il se tourna vers ses hommes et leur adressa un ordre…

Aussitôt, avec une incroyable dextérité, ils firent volte-face.

— Nous nous reverrons, cria l’officier, à bientôt !

Le détachement s’éloignait au galop.

Un cri de joie s’échappa de toutes les poitrines. Simon était resté pensif.

— C’est étrange, murmurait-il. On dirait une reconnaissance dirigée expressément contre le village de Léigoutte.

Les paysans, tout à l’heure effarés, s’étaient vivement rapprochés de Simon et l’entouraient, tandis que de toutes les bouches se croisaient des exclamations railleuses :

— Comme ils ont eu peur !… il ne s’agit que de les bien recevoir !… Sont-ils laids !… et c’est avec de pareils soldats qu’ils veulent envahir la France !…

On riait maintenant : on eût dit que tout danger avait à jamais disparu…

Simon et Michel échangèrent un regard, puis le premier, d’un geste, réclama le silence :

— Mes amis, dit-il, l’ennemi viendra en force, il ne faut pas en douter. Ceux d’entre vous qui sont prêts à se battre peuvent rester avec moi. Mais avant tout il faut que les femmes et les enfants soient mis en sûreté… en est-il parmi vous qui veuillent défendre le pays au péril de leur vie ?…

— Mais, puisqu’ils se sont enfuis ! cria une voix.

— Ils reviendront, vous dis-je. Et cette fois, ils chercheront à se venger d’avoir été mal reçus… Croyez-moi, le pauvre village de Léigoutte court de véritables dangers… Mais il nous sera facile d’empêcher l’ennemi de parvenir jusqu’ici… Les défilés de la montagne nous sont familiers… et vingt hommes de cœur peuvent arrêter un bataillon… Je le répète encore : en est-il parmi vous qui veuillent combattre ?

Quelques hommes se détachèrent du groupe principal et vinrent se ranger derrière Simon et Michel.

— Oh ! les braves gens ! cria le soldat. Allons ! bon sang ne meurt pas !… et avec des lapins comme ça on pourra faire un bout de conduite à ces gredins de Baskirs !…

— Écoutez, mes amis, reprit Simon, vous êtes prêts à sacrifier votre vie… Mais la témérité est inutile et même dangereuse… Quand nous le voudrons, les montagnes qui nous entourent et qui sont les remparts de la France deviendront des citadelles inaccessibles… Des armes, nous en avons… J’ai de longue date caché plus de cent fusils dans les caves de ma maison, avec de la poudre et des balles… Donc, nous nous battrons… et nous empêcherons les envahisseurs d’arriver jusqu’ici… Mais avant tout, il faut être prudents… dans la montagne… Ce qu’il nous faut savoir, c’est la route que suivra l’ennemi. Les défilés sont nombreux, ils ne se disperseront pas, et suivront une gorge en colonne serrée… Il faut de bons coureurs qui viennent nous avertir et nous indiquer le point sur lequel nous devrons nous porter… Sergent Michel, vous êtes des nôtres ?…

— Sacredié ! Voulez-vous bien ne pas dire de ces sottises-là ! s’écria le soldat. Est-ce que ça se demande ?

— Bien !… donc vous m’avez entendu, mes braves, trois dans la montagne. Que cinq autres courent aux villages voisins et donnent l’alarme… Il est trop tard maintenant pour que l’attaque ait lieu aujourd’hui… Rendez-vous demain, à la croix de fer… que ceux qui veulent des armes viennent avec moi… mes amis, souvenez-vous qu’en 92 comme aujourd’hui, l’étranger se ruait sur la France… le pays s’est levé tout entier, sans peur… c’étaient vos pères et ils ont repoussé l’ennemi… que leurs enfants soient dignes d’eux !…

Une acclamation générale répondit aux paroles de Simon.

Michel dit :

— Mais les femmes ! les enfants !…

Simon réfléchit un instant :

— Que les moins valides se chargent de les cacher, dans les fermes, dans les métairies… En marchant jusqu’à la nuit, vous pouvez avoir atteint le Kemberg, seconde redoute de roches et de montagnes qui sera vaillamment défendue, si nous avons succombé… quant aux blessés, ils sont protégés par les lois de la guerre… allez ! prenez confiance et courage et criez avec moi : Vive la France !…

Ce fut pendant quelques instants une scène indescriptible. Pendant plusieurs minutes, le souffle vivifiant de l’enthousiasme patriotique passa sur tous les fronts… Les hommes se serraient auprès de Simon… Les femmes, lâches tout à l’heure, se redressaient, élevant leurs enfants dans leurs bras…

— Allez ! répéta Simon, à la montagne… aux villages… au Kemberg… et que l’âme de la patrie nous protège !

À ce moment, Simon sentit une main se poser sur son bras.

Il se retourna vivement.

C’était Françoise, pâle, portant Francinette serrée contre son cœur.

Jacques la tenait par la main et regardait Simon, tout pensif.

— Nous ne te quitterons pas, Simon, dit Françoise.

Simon se pencha à son oreille et dit :

— Non.

— Merci, dit la femme. Mais ce n’est pas tout… il faut que je te parle… à toi seul…

Simon la regarda avec surprise.

Puis se tournant vers Michel :

— Camarade, c’est à vous que je laisse le soin de l’organisation définitive… pour les armes, Jacques vous conduira à mon arsenal…

— Comptez sur nous, Simon, disaient les hommes en lui serrant la main. Soyez tranquille, nous ferons notre devoir…

Tandis que Michel le blessé grondait pour cacher son émotion et murmurait :

— Cré nom !… comme on va en découdre… de ces Cosaques !

V

DU PASSÉ DE FRANÇOISE

Simon avait suivi Françoise dans la maison.

Quand ils furent entrés, elle ferma la porte derrière elle. Simon la regardait, inquiet. Il lisait sur ce visage si franc une préoccupation singulière. Sans doute elle craignait pour lui… Quelle autre raison, d’ailleurs, pouvait assombrir ce front d’ordinaire si calme ?

Ils étaient seuls. Francinette jouait à une extrémité de la chambre.

Françoise s’approcha de son mari et se penchant à son oreille :

— Ami, lui dit-elle, il faut que tu saches tout… tout à l’heure, quand cet officier autrichien s’est avancé sur la place à la tête de ces quelques Cosaques, je m’étais approchée de la fenêtre… et je regardais… cet homme a tourné la tête vers moi… il ne m’a pas vue… mais moi…

Elle s’arrêta.

— Que veux-tu dire ? s’écria Simon. Cet homme…

— Je l’ai reconnu…

— Toi ? en vérité, je ne te comprends pas… où peux-tu donc avoir vu cet officier ?…

— Au village de Sachemont, dans la nuit du 16 mai 1804…

Simon s’était dressé, livide, l’œil agrandi… une poignante expression d’angoisse contractait son visage. Mais, faisant un violent effort sur lui-même, il saisit la main de sa femme, et dit :

— Tu ne m’avais jamais parlé de cet homme !

— Tu oublies, Simon. Je t’ai dit que l’infâme qui avait déshonoré ma sœur n’était pas venu seul dans la chaumière du vieux paysan Lemaire…

Simon passa la main sur son front.

— C’est vrai, pardonne… Et cet homme ?

— Se nommait le comte de Karlstein, et c’est lui qui tout à l’heure, sur la place de Léigoutte, a proféré contre nous les terribles menaces qui m’ont frappée au cœur.

Le maître d’école, immobile, réfléchissait profondément.

— Ainsi, dit-il d’une voix lente, dans la nuit du 16 mai 1804, deux hommes, deux proscrits, fuyant Paris où ils avaient tenté, avec Georges Cadoudal, d’assassiner la République et de livrer la France à l’étranger, se réfugièrent dans une chaumière où se trouvaient un vieillard et deux jeunes filles… l’un de ces hommes eut l’infamie d’abuser de l’hospitalité franche et loyale qui lui était offerte… et par la violence, il déshonora une de ces jeunes filles, ta sœur… celui-là s’appelait le vicomte de Talizac…

— L’autre, le vicomte de Karlstein, continua Françoise, voulut pénétrer jusqu’à moi… j’étais auprès de notre père malade, tandis que Jacqueline était seule, la pauvre fille… M. de Karlstein était ivre, ivre comme l’autre… il tenta de forcer la porte qui céda… le vieillard était cloué sur son lit par la paralysie… moi, j’étais folle de terreur… il s’avança vers moi, chancelant avec le rire hébété des fous, ouvrant les bras… je n’avais même pas la force de crier… mais je m’élançai vers le vieillard… instinctivement, oubliant qu’il ne pouvait pas me défendre… et je criai : Père ! à moi !… et alors ce fut comme un miracle, le père qui tout à l’heure encore semblait insensible, brisé, inerte, se dressa tout à coup… il avait saisi une hache et se jetait sur le misérable… d’un mouvement brusque, je détournai le coup… la hache tomba dans le vide… mais l’homme s’enfuit en poussant un cri d’épouvante… et pendant ce temps, ma sœur Jacqueline se débattait aux bras de l’autre… de ce Talizac maudit… Je m’étais évanouie… notre père était retombé dans son mutisme et dans son immobilité… quand je revins à moi, je ne sais quelle pensée sinistre traversa mon cerveau, je courus à la chambre de ma sœur… Jacqueline était étendue sur le plancher, sans mouvement… Simon, tu sais le reste… non, je ne t’avais jamais parlé de ce Karlstein… à quoi bon ? n’était-ce pas déjà assez de douleurs ?… et ce nom de Talizac ne suffisait-il pas à nos haines !… n’est-ce pas que tu me pardonnes ?…

— Oui ! oui ! murmura Simon qui, les sourcils froncés, restait absorbé dans ses pensées, mais tu as bien fait de parler aujourd’hui… car à mon tour je dois te dire toute la vérité… de longs mois s’étaient écoulés depuis cet horrible attentat, lorsqu’un jour, c’était en février 1805, un homme, un soldat passa devant la porte de la chaumière de Sachemont… c’était moi… j’étais sorti de l’hôpital de Dresde, il y avait un mois à peine, et je revenais… j’allais je ne sais où, droit devant moi… je souffrais encore horriblement… il est dur de marcher avec une jambe de bois, dans les premiers temps… je n’avais plus d’argent et je vis cette chaumière et je frappai… et on ne me répondit pas… et j’eus la hardiesse de pousser la porte… alors je restai sur le seuil, pénétré de pitié et de douleur… car il y avait là, étendue, une femme morte, auprès de laquelle vagissait un enfant…

— Pauvre petit Jacques ! murmura Françoise, qui pleurait.

— La morte était seule… car le père était mort de douleur, lui aussi… et toi, Françoise, tu avais couru jusqu’au village pour chercher un secours, hélas ! bien inutile…

« L’enfant tendit ses petits bras vers moi… je ne sais comment cela se fit… mais tout de suite je me fis père nourricier… il y avait là du lait, je l’approchai de ses lèvres… et il but, la chère âme !… et sur mon honneur, il me sembla que la morte souriait.

« Au bout de quelques instants, tu revins… ce fut singulier, mais voyant l’enfant dans mes bras, tu ne parus pas étonnée.

« Le médecin qui t’accompagnait se pencha sur le lit, regarda la pauvre femme et dit : Elle est morte ! puis il partit.

« Nous restâmes seuls, et alors tu me regardas, comme pour me demander ce que je faisais là… Je ne sais plus ce que j’ai répondu… mais tout de suite nous eûmes confiance l’un en l’autre.

« Et comme ta main tremblait, inhabile à fermer les yeux de la morte, ce fut moi qui accomplis ce dernier devoir… Tu t’étais agenouillée… je te regardais et me demandais quelle pouvait être cette fatalité qui plaçait une jeune fille ainsi seule et désolée auprès de ce cadavre encore chaud.

« Nous restâmes ainsi toute la nuit, parlant à voix basse… veillant et berçant l’enfant qui ne criait pas, comme s’il eût craint de troubler le sommeil de sa mère qui ne pouvait l’entendre.

« J’étais de la maison et le lendemain, nous suivions côte à côte le triste cercueil que quatre paysans portaient sur leurs épaules… je me souviens que quelqu’un me demanda en me désignant : Qui est cet homme-là ? Tu répondis simplement :

« — C’est un ami !…

« Quand nous revînmes à la chaumière, je m’enhardis à te demander qui était la morte et à qui appartenait le pauvre petit… C’est alors que tu prononças le nom de Talizac… te rappelles-tu, femme ? quand j’entendis ce nom, je pâlis si fort que je crus que j’allais défaillir… Vingt fois je te fis répéter cet horrible récit… Ainsi c’était vrai !… un Français, un gentilhomme s’était conduit comme le dernier des lâches et des misérables !…

— Mais il devait se trouver un honnête homme pour réparer le crime d’un autre, car toi, Simon, tu m’as dit : cet enfant n’a pas de père ! sa mère est morte… Veux-tu que nous lui rendions une famille ?… Oh ! avec quelle joie, avec quelle reconnaissance j’ai accepté… je suis devenue ta femme. Simon, ta compagne heureuse et honorée… et notre petit Jacques, le fils de la pauvre morte, ignorera toujours qu’il doit la vie à l’infamie de celui dont il ne connaîtra jamais le nom…

Simon se leva, et se plaçant debout devant Françoise :

— Femme, dit-il, sais-tu pourquoi Simon Fougère a voulu réparer le crime du vicomte de Talizac ?…

— Parce que Simon Fougère est le cœur le plus loyal et le plus généreux…

— Parce que, fit Simon d’une voix solennelle, parce que le vicomte de Talizac est mon frère !

— Ton frère ! à toi !… Mais, qui es-tu donc ?…

— Je suis le fils du marquis de Fougereuse…

— Toi !… Ah ! que cent fois plus belle a été cette action pour laquelle il me semble que je ne t’ai pas encore assez aimé !…

En quelques mots, Simon expliqua à Françoise la situation déjà connue du lecteur.

— Mais maintenant, disait Françoise souriant à travers ses larmes, je ne pourrai plus me croire digne de toi !

— Ne dis pas cela, femme. Tu es et tu restes la compagne choisie de mon cœur… Je me reproche plutôt de t’avoir si longtemps caché mon véritable nom. Que m’importait ce titre porté aujourd’hui par le complice des étrangers !

« C’est à peine si je connais mon père ! je me souviens qu’autrefois… oh ! il y a bien longtemps de cela !… il semblait m’aimer, et je lui garde au fond du cœur une suprême reconnaissance pour ces quelques années de bonheur. Mais comme tant d’autres, il s’est laissé entraîner par ce préjugé qu’on appelle l’orgueil de race.

« Il a oublié le soldat républicain… qui sait même s’il ne l’a pas maudit.

« Je lui pardonne, et s’il venait à moi, je m’inclinerais respectueusement devant lui en lui rappelant qu’il m’avait donné lui-même le droit de choisir entre une fortune princière au service de l’étranger ou la misère dans ma patrie.

« J’aimais la France, j’aimais le peuple au milieu duquel j’avais vécu. J’avais fait mon devoir… mais laissons cela.

« Donc, l’homme qui tout à l’heure est venu jusqu’à ce pauvre village, les armes à la main et la menace à la bouche, est bien ce Karlstein, ami et complice du vicomte de Talizac.

— Le doute est impossible… je l’ai reconnu…

— Je n’ai jamais vu mon frère… mais plusieurs fois son nom a été prononcé devant moi… je sais qu’il est un des ennemis les plus acharnés de la France. Il a combattu contre nous, il a tenté de nous vaincre par la trahison… plus encore : j’ai appris indirectement qu’il était à demi ruiné, ayant prodigué de toutes façons la fortune patrimoniale et la dot de sa femme, qui appartient elle-même à la famille de Karlstein… qui sait ? peut-être s’est-il souvenu que dans un coin ignoré de la France, existait un frère qui, un jour, pouvait réclamer sa part des richesses paternelles… il est pénible de concevoir de pareils soupçons, quand celui qui en est l’objet est le fils de votre père… mais l’apparition de ce Karlstein à Léigoutte me trouble et m’inquiète… est-ce donc contre nous, contre l’héritier des Fougereuse, que serait dirigée l’attaque prochaine ?…

— Ah ! ce serait un crime horrible ! s’écria Françoise.

— Et cependant pourquoi la vue de Karlstein a-t-elle porté dans ton âme cette angoisse que tu n’as pu me cacher… je ne veux rien affirmer, mais il m’a semblé que c’était là une sorte de reconnaissance sans but immédiat… l’officier m’a demandé s’il se trouvait bien à Léigoutte… si l’auberge m’appartenait… Écoute, femme, je puis m’abuser… et je le souhaite de toute mon âme… mais il est de notre devoir, non seulement pour nous, mais pour ces chers enfants, de prendre toutes les mesures que réclame la prudence… Françoise, il faut nous quitter…

— Non ! non ! jamais !… quel que soit le danger qui te menace, Simon, ma vie t’appartient…

— Elle appartient à Jacques, le fils de ta sœur, à notre chère Francine… C’est pour eux que je te supplie de m’obéir…

— Mais toi, ami, que prétends-tu faire ?

— Depuis dix ans que j’ai caché ici mon paisible bonheur, reprit Simon, ceux qui nous entourent se sont accoutumés à trouver en moi un défenseur, presque un chef… Aujourd’hui que le péril les menace, c’est sur moi qu’ils comptent pour le conjurer… je ne puis les abandonner…

— Tu te battras !… ces lâches te tueront !…

— Françoise, reprit Simon d’une voix grave, depuis que pour la première fois ma main s’est placée dans la tienne, je t’ai toujours dit qu’au-dessus de toutes les considérations humaines, au-dessus de tous les intérêts égoïstes, il y avait le devoir qui domine tout… mon devoir est de défendre mes frères menacés, comme le tien est de te dévouer au salut de tes enfants. Femme, réponds-moi, ne comprends-tu pas que le pays a besoin de moi… il m’appartient de donner l’exemple… Quand auront résonné à travers les montagnes, centuplés par l’écho, les premiers coups de feu de la résistance, alors, sur la crête des Vosges, dans les gorges, dans les défilés, de chaque rocher, de chaque fissure, surgira un défenseur… Pour que nos montagnards se lèvent, il faut un signal… et c’est à moi de le donner…

Françoise pleurait et se taisait. En son âme elle admirait Simon, mais elle était femme et elle avait peur.

— Que nous faut-il ? continuait-il, quelques jours de répit. Attaqué à l’improviste, l’ennemi hésitera, reculera. Le dévouement d’une poignée d’hommes sera le salut de la patrie… Les armées françaises se reforment… elles marchent vers l’Est… il faut endiguer le torrent envahisseur… le flot se brisera sur nos poitrines… les coalisés se souviendront de 92 et leur épouvante sera telle qu’ils n’oseront plus se hasarder en avant… Embrasse-moi, Françoise, et dis-moi que j’ai raison… que je dois agir ainsi… et que tu me comprends…

— Je t’obéirai, dit Françoise. Mais ne me contrains pas à trop m’éloigner…

— Non, non. Tu connais la métairie du père Lasvène !…

— Oui, à une lieue d’ici… dans la gorge d’Outremont.

— C’est là que je te conduirai… C’est un endroit désert où n’aboutit aucune route… L’ennemi ne peut passer par là… Lasvène est homme de sens, et ne commettra pas d’imprudence… Vous serez en sûreté…

Tout à coup Francinette, qui depuis un instant s’était hissée sur une fenêtre, d’où la vue s’étendait sur la campagne, du côté opposé à la place, poussa un cri déchirant, et, roulant à terre, courut en trébuchant jusqu’à sa mère.

— Qu’y a-t-il ? s’écria Simon en courant à la fenêtre.

Il l’ouvrit violemment et se pencha en dehors.

Il ne vit rien.

Françoise couvrait sa fille de baisers et l’interrogeait.

L’enfant, les yeux grands ouverts, tendait ses petits bras vers la fenêtre en balbutiant :

— Là !… là !… un vilain homme ! Hou !…

Simon était revenu vers elle. Il la souleva doucement.

— Tu t’es trompée, petite Françoise, il n’y a personne…

— Si, si… j’ai vu !… Il était accroché au mur… il s’est sauvé !…

Simon saisit son fusil pendu à la cheminée et sortit.

Il rentra au bout d’un instant.

— Il n’y a rien, dit-il en adressant à Françoise un regard qui démentait ses paroles.

Puis, fouillant dans sa poche, il déchira une page de son carnet et écrivit quelques mots qu’il plaça sous les yeux de sa femme.

Voici ce qu’elle lut :

— L’enfant a dit vrai… il y a des traces de pieds contre le mur… sans doute un espion.

Puis il reprit tout haut :

— Femme, il n’y a pas un instant à perdre. Souviens-toi de ce que je t’ai dit.

S’adressant à l’enfant :

— Francinette, n’aie pas peur… c’était quelqu’un qui jouait…

— Oh ! il était trop laid ! fit la petite.

— Va à l’autre fenêtre, et si tu vois ton frère, fais-lui signe de monter…

L’enfant, déjà rassurée, s’échappa des bras de sa mère, et courut à la fenêtre de la place.

— Françoise, dit rapidement Simon à voix basse, un dernier mot… je suis sans crainte et j’ai la conviction que notre séparation ne sera pas de longue durée…, mais toutes précautions doivent être prises… depuis longtemps j’avais songé à une éventualité semblable… tous mes titres de famille et le secret de ma vie sont renfermés dans ce portefeuille… prends-le… et ne t’en sépare pas… tu me rendras tout cela à mon retour… et maintenant embrasse-moi… et surtout que personne ne te voie pleurer.

À ce moment la porte s’ouvrit, et Michel entra, suivi de Jacques.

— Eh bien ? demanda Simon. Que pensez-vous de nos recrues, mon camarade ?

— Excellentes !… et maniant le fusil avec un entrain !… on est soldat de naissance dans ce pays-ci… et ne croiriez-vous pas que le petit Jacques voulait apprendre la charge en douze temps…

Simon attira l’enfant à lui :

— Écoute, lui dit-il, il faut que ta mère conduise ta petite sœur en lieu sûr… Comme elle ne peut pas rester seule, tu l’accompagneras et tu ne la quitteras pas…

Jacques leva sur lui ses yeux humides de larmes :

— Quoi ! s’écria-t-il. Je n’irai pas avec toi, père !…

— Non, mon enfant.

Puis, à Michel, il ajouta à mi-voix :

— Il ne faut pas que si jeunes les enfants s’habituent à tuer…

Michel approuva de la tête, puis il reprit :

— Déjà les paysans que vous avez envoyés aux environs sont presque tous revenus… on s’arme de toutes parts… et l’ennemi sera bien reçu… D’après ce qu’on me dit, nous serons au moins deux cents de la Croix de fer…

— Il faut donc que je me hâte, reprit Simon. Allons, Françoise, serre la main de Michel… et en route avec les moutards. Camarade, avant deux heures je serai là…

— Je vous attends, dit le soldat.

VI

OÙ L’INVASION PASSE

C’était aux premiers jours de janvier, en pleines Vosges, avant le lever du soleil. Quatre heures venaient de sonner dans le vallon. Aux cimes une lueur pâle blanchissait.

La crête du mont a huit cents mètres de haut. C’est le point culminant séparant la Lorraine de l’Alsace. On l’appelle le Faîte.

À vrai dire, jamais solitude ne fut plus grandiose et plus effrayante à la fois. La neige, s’accrochant aux pics, donnait aux choses des apparences fantastiques, les pins échevelés enchevêtraient leurs bras noirs d’où pendaient des feuilles mortes, flasques comme des haillons. Le vent – ce vent du matin, âpre et glacial – râlait en se brisant contre les blocs de basalte, secouant ses branches qui craquaient jusqu’à se briser. Dans l’horizon resserré se creusaient des trous sombres où tournoyait le brouillard en tourbillons grisâtres, tandis qu’au-dessus se courbait une voûte brune, presque rougeâtre, s’abaissant sur les pics qui la trouaient.

Et voilà que tout à coup, de cette obscurité morne se détachent plus obscures encore des ombres qui vont… lentement… silencieusement. On dirait des gnomes évadés de leurs légendes. Ces fantômes sont nombreux : ils émergent un à un des ténèbres opaques et se dessinent plus nettement dans le rayonnement douteux de l’aube.

Contraste sublime : auprès des masses géantes, ce sont des atomes. Et cependant c’est la vie qui vient, c’est une idée qui marche. Ce sont des hommes. Dans leurs cerveaux, qu’écraserait la moindre de ces pierres, comme fait un enfant de l’œuf sur lequel il frappe, réside la force humaine ; ces pygmées sont des héros, et dans leurs fibres microscopiques, le souffle qui passe est plus puissant que l’ouragan furieux.

Ils pensent, ils comprennent, ils se dévouent. Ils sont à la fois intelligence et conscience…

Ces points qui se détachent sur la neige, ce sont les Vosgiens qui viennent défendre la France.

Ces infiniment petits s’appellent la patrie.

À l’appel de Simon, une centaine d’hommes avaient répondu. C’était beaucoup pour ces petits hameaux à peine peuplés.

Le maître d’école, malgré sa jambe de bois, avait retrouvé son agilité : il s’appuyait sur un long bâton ferré, portant son fusil en bandoulière. Auprès de lui, Michel le soldat se tenait ferme sur la neige qui lui rappelait Iéna.

Il n’y avait point de jeunes gens : depuis longtemps la conscription les avait pris. C’étaient des hommes faits ou des enfants : deux de ces audacieux n’avaient pas encore quatorze ans, et on voyait au premier rang un septuagénaire. Ce n’était pas le moins robuste, la vie de montagne ayant des immunités singulières.

Ces hommes s’étaient réunis au carrefour qu’on nomme la Croix de fer. En pleine nuit, sans se voir, ils avaient délibéré, et d’un commun accord, ils s’étaient divisés en deux groupes, afin d’inspecter les défilés dont chaque roche pouvait cacher une embuscade ou une trahison.

Le rendez-vous était au Faite. On pensait y arriver aux premières heures du jour. Le calcul était juste, et au moment où s’ouvre cette scène, l’horizon s’éclairait, le soleil jetant sa clarté à travers le brouillard qui ressemblait à un nuage sans fin.

— Eh bien ? avait demandé Simon au paysan que la seconde troupe avait choisi pour guide et qui venait le rejoindre, avez-vous découvert les traces de l’ennemi ?…

— Des chevaux ont passé hier sur le flanc de la montagne, répondit l’autre. Ce sont évidemment ceux des Cosaques dont vous nous avez parlé. Les sabots sont petits et mal formés…

— Nous sommes arrivés à temps, dit Michel. Mais êtes-vous certain qu’il n’existe aucune autre route pour venir au village ?…

— Vous oubliez le chemin suivi par le chariot des blessés ; mais, là encore, il sera fait bonne garde… À l’entrée de la montagne, les roches se creusent en une sorte de voûte étroite…

— Que nous avons eu une peine du diable à franchir.

— Quelques hommes courageux pourraient arrêter là une armée… nous avons plus de monde qu’il ne nous est nécessaire et vous savez que nous attendons des renforts d’un moment à l’autre… le plus important pour nous c’est de donner aux envahisseurs une première leçon… Soyez tranquille, dès qu’ils sauront que la montagne n’est pas praticable, force leur sera de se replier et de ne plus tenter d’attaques isolées… avant qu’ils se soient formés, l’armée de Victor aura eu le temps de les couper et les troupes qu’on réunit à Paris se seront avancées vers les Vosges… en quelques jours, j’en ai la conviction, nous pouvons, si la trahison ne se met de la partie, aider efficacement à la délivrance de la France…

— Vous avez raison, fit Michel, que tous fassent leur devoir comme vous-même, et messieurs les coalisés sauront ce que leur vaudra leur insolence… donnez donc vos ordres… car ici vous êtes général en chef… ou comme dirait un capitaine de vaisseau, maître à votre bord, après Dieu…

Les paysans s’étaient groupés dans le défilé, immobiles, attendant que Simon parlât.

Il y avait dans ces âmes de patriotes un singulier instinct de discipline.

Simon appela deux hommes et leur ordonna de gravir le haut rocher qui se dressait sur un des côtés de la route. De là, ils pouvaient plonger leurs regards dans la pente déclive de la montagne qui descend vers Sainte-Marie-aux-Mines. Il y avait dans l’air une accalmie subite, le vent se taisait. Lentement, la buée blanchâtre s’élevait, tandis qu’un rayon de soleil, blanc comme eût été le reflet de la lune, détachait en silhouettes les escarpements des pentes.

Les deux Vosgiens restèrent pendant quelques moments debout, immobiles, dardant leurs regards perçants à la brume qui se dissipait.

Puis ils redescendirent :

— Rien, dirent-ils, pas un mouvement, pas un bruit.

— Marchons, fit Simon. Ils nous laissent le temps de choisir nos positions.

La petite troupe s’avança de nouveau. Maintenant elle s’engageait dans une gorge étroite dans laquelle trois hommes avaient peine à passer de front. De chaque côté se dressaient d’énormes murailles noires au sommet desquelles on apercevait sur une bande de ciel, le dessin haché de quelques pins rabougris.

À mi-chemin de cette gorge de roches, longue de cinq cents mètres environ, il y avait une éclaircie subite. Le granit s’était fendu de haut en bas, comme si une hache énorme l’eût tranché du sommet à la base, formant un écartement de plusieurs pieds.

— C’est là, dit Simon. Cela s’appelle la souricière ; qui passera là nous appartient. Dix hommes arrêteraient une armée.

Et se tournant vers ses hommes :

— Hardi ! les chépés[1] ! à l’escalade !… Cachez-vous dans les trous, dans les fentes, derrière les blocs, que tous aient l’œil au guet, l’oreille tendue, le doigt à la détente… Patience et pas de coups inutiles. Ne perdez pas de plomb. Tirez de haut en bas, obliquement… pour que les ricochets frappent ce qui aura été épargné… Ne vous lassez pas… Les cartouches sous la main, les pieds fermés et le cœur solide… Hardi ! les chépés !…

En un clin d’œil, les montagnards, obéissant à l’ordre de Simon, s’étaient élancés à l’assaut de la roche. Chaque saillie faisait échelon. On entendait les lourds souliers grincer contre la pierre qui s’effritait.

Simon les comptait. Tout à coup il dit :

— Halte !

Ceux qui étaient en bas, entendant, s’arrêtèrent brusquement.

— Quant à vous autres, reprit le maître d’école, vous allez vous engager dans la fissure, un à un ; vous savez où elle mène, à la Roche-Plate, qui ferme la route d’en bas, comme ceci ferme la route d’en haut… là comme ici, cachez-vous et attendez… dès qu’un cosaque paraîtra, feu de toutes les armes… les premiers attaqués peuvent compter sur les autres… qui entendra la fusillade y courra… il faut m’obéir, ou au soldat, sans hésiter une seconde… Hans !

Un Vosgien roula plutôt qu’il ne descendit du haut de la roche :

— Si tu entends les coups de feu, du côté de la Roche-Plate, tu partiras avec vingt hommes pour aller les aider… compte-les et désigne-les d’avance… pas de confusion… cela fera cinquante là-bas et cinquante ici… vous vous battrez prudemment, pas de forfanterie… il faut que vous ayez les hommes au bout de vos fusils et que les balles ennemies ne brisent que le rocher… tu m’as compris ?

— Et nous fusillerons tout à bout portant, comptez sur nous…

— Donc, à ton poste…

Michel écoutait silencieux. Un sourire relevait sa moustache grisonnante.

— Eh bien ! camarade, dit Simon, que dites-vous de mes dispositions ?…

— Excellentes, sacrédié !… Ah ! si on ne vous avait pas coupé une aile… jadis… à l’heure qui sonne, vous seriez général tout comme un autre…

Simon sourit à son tour :

— Non, dit-il.

— Et pourquoi pas ? j’en ai connu qui ne vous valaient pas…

— J’ai quitté le service en 1804, ajouta Simon. Je n’ai servi que la République…

Michel le regarda en fronçant le sourcil, comme s’il eût fait effort pour comprendre. Puis il parut que cet effort avait réussi, car il reprit :

— Ah !… après tout… les opinions sont libres…

— Maintenant, dit Simon, venez avec moi, nous avons à compléter notre système de défense.

— Oui, mon commandant, répondit Michel en portant militairement la main à son front.

Simon portait sur l’épaule une sorte de caisse soigneusement attachée.

Ils marchèrent en avant pendant cinq minutes environ et arrivèrent à l’entrée du défilé. Là, la route s’élargissait tout à coup, descendant par une pente plus douce vers la vallée. À gauche, un énorme rocher se dressait, penché à l’issue même de la gorge, et surplombant de sa masse noire à une hauteur de dix mètres.

Sorte d’arcade tronquée.

La base du roc était relativement droite ; on eût dit une pyramide posée sur sa pointe.

Simon en fit le tour, palpant la pierre de ses deux mains arrachant çà et là la pousse et les broussailles.

— Voilà, dit-il enfin. Michel, fixez votre baïonnette et creusez…

Michel obéit, curieux. Il ne comprenait pas, mais il exécutait l’ordre donné.

En un instant, sous sa main vigoureuse, des parcelles de terre et de granit se détachèrent, laissant à découvert un trou d’un pied carré.

— Cela suffit, reprit Simon. Maintenant je défie les Cosaques de passer…

— Et votre moyen ?…

— Le voici…

Simon déposa sur le sol la caisse qui chargeait ses épaules…

— Je comprends… une mine…

— Tout simplement. Cette caisse de fer renferme dix livres de poudre… Chargeons-la.

La caisse disparut dans l’anfractuosité qu’elle remplissait entièrement. Simon tira alors de sa poitrine une longue mèche roulée, et en adapta l’extrémité à la caisse, puis l’ouverture fut refermée, ne laissant que l’espace nécessaire pour que la mèche pût facilement brûler…

— Si les fusils sont impuissants, dit Simon, voilà qui fermera la gorge…

En effet, il était évident que le rocher ébranlé serait entraîné par son propre poids devant l’issue de l’étroit défilé, barrière infranchissable.

À ce moment, et comme les deux hommes se disposaient à retourner en arrière, d’un des côtés de la route qui s’ouvrait devant eux surgit, écartant les broussailles, un être étrange qui s’élança d’un bond jusqu’à la roche, en criant :

— Au secours ! sauvez-moi !

D’un coup d’œil, Simon reconnut ce qu’était cet homme, un bohémien, un tzigane.

Ses cheveux noirs étaient maculés de sang qui coulait sur son visage bronzé.

Michel avait levé sa baïonnette pour le frapper. Simon lui arrêta le bras.

— Qui es-tu et pourquoi appelles-tu à l’aide ? demanda-t-il au bohémien.

Celui-ci effaré, tremblant comme s’il eût été en proie à une épouvantable angoisse, répétait de sa voix étranglée :

— Sauvez-moi ! ils vont me tuer !…

— Répondras-tu, tonnerre ! cria le soldat qui s’impatientait.

L’homme à cet accent de colère, recula en se redressant :

— Est-ce que vous voulez me tuer, vous aussi ? Oh ! non, puisque vous êtes des Français.

— Il vient nous espionner, répéta Michel en grommelant.

— Parle, dit Simon, et sois sans crainte… D’où vient ta terreur ?

— Voilà, dit l’homme qui claquait des dents, nous étions dix… Les Cosaques nous ont surpris là-bas, auprès de Sainte-Marie… Ils nous ont saisis… et nous leur demandions pourquoi ils nous frappaient, ils nous ont ordonné de leur servir de guides à travers la montagne… alors nous avons compris qu’ils nous demandaient de trahir les Français… il y a cinq ans que nous vivons dans le vallon…, tranquilles… on ne nous a pas fait de mal… pourquoi en ferions-nous ? nous avons refusé… Alors celui qui était le chef a cassé la tête du plus vieux d’entre nous… Au moment où le père tombait, il a demandé encore si nous consentions à les conduire… nous avons refusé… un second coup de pistolet… et le second est tombé… puis le troisième… Alors comment ai-je fait ?… je n’en sais rien… je me suis sauvé… on m’a poursuivi… j’ai bondi dans un ravin… on a tiré sur moi… voyez… j’ai la tête blessée… j’ai pu m’échapper… mais ils viennent… je les entends !… sauvez-moi !…

Aucune expression ne pourrait rendre l’accent quasi-théâtral, l’exagération de gestes qui avait ponctué ce récit.

Mais ni Simon ni Michel n’avaient rien remarqué.

— Alors les Cosaques viennent par ici ? demanda Simon.

— Ils sont là, à la Saute des Chênes…

— Combien ?

— Plus de cinq cents…

— Tous sur la même route ?

— Sur celle-ci…

— La seule qu’ils connaissent, murmura Simon, c’est par là qu’ils sont venus hier. Peut-être se défient-ils… Sans guide ils ne trouveront pas la route d’en bas…

— Écoutez, cria tout à coup le bohémien.

Les trois hommes se turent, l’écho renvoyait distinctement le bruit étouffé que fait dans la neige la marche des chevaux. Ce n’est pas un choc, c’est un craquement sourd.

— C’est l’attaque, dit Simon.

Michel lui serra silencieusement la main.

— Bataille ! dit-il à son tour.

Le bohémien, immobile, s’était accroupi contre la roche minée, cachant son visage sous son bras replié, et grelottant de crainte.

Seulement qui eût vu ce visage eût compris ce qui allait se passer.

Simon était rentré dans le défilé. Il porta ses doigts à ses lèvres et fit entendre un sifflement qui ressemblait au croassement du corbeau. À ce signal d’autres signaux répondirent. Tous étaient prêts. On vit sur la hauteur, entre les troncs noirs des pins, à travers les entrebâillements de la pierre, se glisser le cou des carabines et des fusils.

Michel, appuyé sur son genou valide, veillait, caché derrière la roche.

Simon, debout, attendait.

Bientôt le bruit devint plus distinct… on perçut le bruissement que produisait sur le corps des chevaux le froissement des broussailles sèches… et à cinquante mètres du défilé, parut un gros de Cosaques.

Ils allaient lentement, le cou tendu, leurs faces hirsutes en avant, les yeux grands ouverts…

Pour eux le silence était profond et ce silence les inquiétait. Ainsi de tout malfaiteur. Envahir, c’est pénétrer par effraction. On crochète une frontière comme une porte. Dans les deux cas, il y a des voleurs.

Cependant ils avançaient. Les chevaux avaient le pied sûr. Pas un ne trébuchait.

Simon se dressa tout à coup et épaula.

Un coup de feu partit, et un homme du premier rang tomba.

Son cheval s’abattit. Les Cosaques lancèrent d’horribles hurlements… mais continuèrent à avancer… sans s’écarter, les chevaux piétinant sur le cadavre…

Alors de tous les coins de la montagne, des roches, des arbres, une pluie de balles s’abattit sur eux avec un bruit énorme, centuplé par l’écho se heurtant contre les masses granitiques.

Les longs fusils des Cosaques s’abaissèrent à leur tour. Ils tirèrent… mais où ? contre quoi ?… rien, pas un homme devant eux. On eût dit que c’était la nature qui les frappait.

Dans leur masse, on voyait des vides, et, sur la neige, de larges flaques de sang avec des bras qui se tordaient…

Un ordre fut donné. Ces hommes ne reculaient pas.

Ils se lancèrent jusqu’au rocher. Ils atteignaient le défilé…

Mais une tourmente de fer et de plomb les saisit dans son tourbillon. Cette fois, c’était le combat à outrance. Les paysans tiraient, sûrs d’eux, se dressant, oubliant toute prudence. Les Cosaques les voyaient, et des exclamations de rage répondaient aux crépitations de la fusillade. À vrai dire, c’était une boucherie. Chaque coup de feu faisait trou dans cette masse de chair. On voyait des ébranlements et des chutes. Les corps se croisaient, avant de tomber… Les mains se cramponnaient, les voix hurlaient.

Tout à coup un homme, vêtu de l’uniforme des hetmans, avec le pourpoint rouge, frangé d’or, serré à la taille par une ceinture bleue, coiffé du colbach à aigrette écarlate, s’élança au premier rang…

À sa voix, tous reculèrent, les chevaux trébuchaient, et de leurs sabots broyaient des poitrines.

Était-ce la fuite ?

Probablement oui.

Sur la route étroite, les cavaliers faisaient volte-face avec une incroyable dextérité, et dans ce mouvement, ils découvraient la profondeur de la colonne… qui se perdait dans les courbes de la montagne.

Le bohémien devait avoir dit vrai : ils étaient plusieurs centaines. C’était un fourmillement.

À ce moment, Simon poussa un cri de colère :

— Arrière, les chépés !… aux roches !… aux roches !… vous vous ferez écharper !…

Voici ce qui se passait. La victoire grise, et plus elle est facile, plus elle est capiteuse…

Les Vosgiens, ayant vu les Cosaques fuir sous leurs premières décharges, avaient senti se réveiller en eux cette vieille haine qui circule aux veines des peuples frontières et qui avait lancé leurs pères de 92 sur le Rhin.

Et sans ordre, obéissant à une sorte de projection inconsciente, ils s’étaient rués en bas des roches. Comment se trouvaient-ils sur le sol plat, aucun n’eût pu le dire. Avaient-ils roulé, étaient-ils tombés ? Quoi qu’il en fût, ils y étaient… ardents, fiévreux, courant, l’arme à l’épaule, décidés à en finir…

Ils entendirent la voix de Simon. Mais ils ne comprirent pas. La colère les assourdissait… pour le combat ils avaient été disciplinés… en face de la déroute, ils reprenaient leur liberté. Il leur semblait que toute l’invasion était là, dans ce groupe de fuyards, et ils voulaient l’écraser comme le vautour dans l’œuf.

Leur élan avait été tel qu’ils se trouvaient maintenant devant Simon et Michel, prêts à sortir du défilé… l’ennemi qui reculait était un appât vers lequel ils tendaient… En vain Simon criait : Halte !… Ils allaient… encore un pas, et ils atteignaient le rocher qui faisait arcade…

— Aidez-moi ! dit Simon à Michel. Il faut que nous les atteignions… je ne sais, mais cette fuite précipitée ressemble à une feinte.

Le soldat saisit Simon dans ses bras : le blessé était plus agile que l’homme à la jambe de bois. Le portant, il s’élança… lui aussi devinait une ruse. Il fallait retenir les imprudents.

Vigoureux, Michel, malgré son fardeau, franchit en deux bonds l’espace qui les séparait des Vosgiens. Passant avec la force d’un boulet au travers de leurs rangs serrés, il parvint à prendre la tête. Là, il déposa Simon sur la terre, et lui dit :

— Parlez maintenant !

Mais alors il se passa quelque chose d’épouvantable…

Les paysans, trop nombreux, s’efforçaient de franchir la voûte formée par la roche. Ils étaient là, pressés, impuissants à passer parce qu’ils se hâtaient trop…

Alors, du coin sombre où on l’avait oublié, le bohémien, face de Judas, un de ces inconnus dont la légende ne peut clouer le nom au pilori d’infamie, vendeurs de sang, trafiqueurs de chair humaine, le bohémien se glissa vers la mèche qui pendait au trou creusé par Michel… une lueur brilla dans sa main… puis on perçut comme un grésillement…

Par un mouvement plus prompt que la pensée, il se rejeta en arrière et se laissa tomber dans l’abîme… et au moment où il disparaissait, un bruit formidable éclata… craquement gigantesque… Le rocher s’entr’ouvrit… Ce fut en haut comme une mâchoire béante d’où sortait une énorme langue de feu, pailletée d’étincelles qui tourbillonnaient autour d’une colonne rouge… et la masse qui surplombait s’abattit, brutale, colossalement lourde, sur les paysans… Pas de cris… on n’eut pas le temps. Les corps broyés craquèrent si vite que le brisement ne fut pas entendu… Des gerbes de sang jaillirent, comme si vingt sources avaient subitement trouvé issue… De cette troupe vaillante, cinq hommes restaient, au-delà de la roche, hébétés, stupides… tremblants… Devant eux Michel et Simon… En tout, ils étaient sept !…

Épouvantement prodigieux ! Ces hommes étaient cloués au sol par l’horreur… leurs yeux étaient fixes et ne voyaient plus… ils avaient aux mâchoires la trépidation de la folie…

Et voici que les Cosaques reviennent au grand galop… la lance droite… le pistolet au poing.

Voici que ces hommes voient, devinent, et à leur tour se ruent vers la roche qui fait muraille et prison… De leurs ongles ils la griffent, comme s’ils voulaient la creuser ; et de leurs doigts crispés le sang jaillit.

Et les lances frappent… percent les dos, lacèrent les épaules… brisent les crânes…

Michel est tombé, frappé un des premiers… Simon n’a pas été atteint… Il est encore debout. Par un suprême effort, il décharge son pistolet sur la masse tourbillonnante…

Et comme écho, il entend…

La fusillade qui éclate dans le chemin d’en bas. L’ennemi passe, l’ennemi court sur Léigoutte.

La femme ! les enfants ! la mort !…

Toutes ces pensées éclatent dans son cerveau…

Et d’un coup de sabre un Cosaque le cloue sur le tronc d’un chêne…

Simon est là la tête pendante, les bras inertes, l’œil démesurément ouvert, la bouche contractée par un dernier cri d’alarme… il est mort.

Simon ! Simon ! héros oublié ! tu es tombé et sur ton cadavre roule le flot horrible qui s’élance vers la France.

Tu ne vois plus, tu n’entends plus…

Et pourtant là-bas, dans la gorge d’Outremont, la métairie du vieux Lasvène est en feu… des hommes, démons à face humaine, repoussent dans le foyer féroce les malheureux qui cherchent à s’échapper…

Françoise crie : à l’aide !… se débat dans la fumée aveuglante, au milieu du tourbillon qui l’enlace…

Et Jacques ! Et Francinette !… partout, autour d’eux, le feu, les balles !…

Simon ! Simon !…

Talizac, ton frère, l’avait dit :

— L’invasion passera par-là !…

VI

LA MÉTAIRIE D’OUTREMONT

Comment avait-on découvert dans un creux de roche cette pauvre chaumière perdue, blottie, comme une taupe, sous les masses noirâtres de la montagne ? Cette gorge d’Outremont a été creusée dans une convulsion subite. On le devine. Les rocs tombent sur chaque côté à pic, brutalement. Ils se sont fendus d’un seul coup ; c’est un écartèlement de pierre.

La métairie du vieux Lasvène, – un héros du travail austère, – se cache sous la masse qui semble se dresser au-dessus d’elle pour la protéger. Baraque misérable, de pisé et de chaux mêlés de sable. Deux pièces à plafond bas, soutenu par des poutres non équarries. L’homme qui a soixante ans a fait cela lui-même, il a rudement et durement travaillé. Que voulez-vous ? il n’a pas de notion d’élégance. C’est solide, et cela lui suffit.

Le cœur est comme la maison, de bonne facture, mais abrupt. Le père Lasvène n’est pas phraseur. À ce qu’on lui demande, il répond nettement : oui ou non !… Monosyllabe qui ressemble au heurtement d’un marteau. Mais, – comme on dit, – oui, c’est oui ; non, c’est non.

La femme et les enfants de Simon sont venus et ont dit au père Lasvène :

— Le père se bat pour défendre la France. Voulez-vous nous donner asile ?

Lasvène a regardé Françoise, lui a pris les mains et a dit : Oui.

Ce que ce mot veut dire, nous allons le savoir.

Les enfants étaient fatigués.

Jacques avait fait son devoir pendant le jour. C’était un brave enfant qui, dans ses dix premières années, avait appris la bonté. Cœur dévoué, il avait vu des blessés. Il avait senti le sang couler sur ses mains, et il avait compris ce que signifiaient les paroles de Simon, quand il avait dit :

— Ce sont nos frères ! et nous nous devons à eux tout entiers.

Le petit avait aidé de son mieux. C’est chose atroce pour l’enfance que la souffrance des hommes. Petits, le sang leur fait peur. La nature n’est pas encore aguerrie. L’homme qui crie épouvante l’enfant. Il a la notion de douleurs qu’il n’a pas subies, mais qu’il pressent, raisonnant du petit au grand.

Maintenant Jacques, tout chagrin de quitter son père, avait compris qu’il devait protéger sa petite sœur, frêle créature qui – à six ans – jetait autour d’elle des regards curieux, ne comprenant ni ce qu’est une patrie, ni ce que sont des envahisseurs. Celui qu’elle avait aperçu à travers la fenêtre lui rappelait le croquemitaine des contes. Voilà tout.

Jacques se redressait. Le père avait dit :

— Va avec ta mère.

La mère n’était qu’une femme. Jacques était un homme. Donc Jacques devait aussi défendre la mère.

Ils s’étaient installés chez le père Lasvène.

Quand ils étaient arrivés, le métayer avait secoué la tête et avec un sourire avait murmuré :

— Simon sait bien qu’ici ils sont en sûreté.

Puis il avait étalé de belles bottes de paille fraîche, versé dans l’écuelle en terre la soupe fumante et avait dit :

— La maison est à vous, mangez et dormez.

Et quand il les avait vus étendus, croyant que tous dormaient, il était allé décrocher dans le grenier deux vieux fusils qu’il avait gardés – le sournois – en dépit du désarmement édicté par Napoléon.

Il s’était assis auprès de la grande cheminée. La flamme rouge dessinait nettement sa silhouette osseuse. Il était maigre et long, le père Lasvène. Charpente solide qui avait résisté aux misères. Ce sont les plus fortes.

Tout à coup il avait senti une main, – toute petite – se poser sur son bras et une petite voix avait dit :

— Pourquoi donc apprêtez-vous vos fusils ? Est-ce qu’il y a du danger ?

Il était surpris, le vieux. Flagrant délit. En vain il tenta de trouver une défaite. Le petit répéta :

— Il y a du danger, pas vrai ?

Et comme Lasvène ne répondait pas :

— Montre-moi comment on se sert de ça, avait ajouté Jacques. Ça pourra peut-être être utile.

Le père Lasvène avait hésité. Puis, voyant que le petit Jacques avait les yeux tous grands ouverts :

— Bah ! pourquoi pas ! avait-il murmuré.

Et voilà qu’à la lueur du foyer, le vieillard avait appris au petit Jacques le maniement du fusil.

Le fusil à pierre. Douze temps. La baguette était bien longue, et le canon difficile à atteindre. Mais Jacques avait la bonne volonté. Une, deux. Le vieux comptait. Le petit écoutait et suivait le mouvement. Quand il mordit sa première cartouche, il fit la grimace. Mauvais goût. Trop salé. Puis quand on est maladroit, la poudre se glisse dans les dents.

— En voilà assez, moutard, dit le métayer.

— Pas encore. Je ne sais pas.

Il fallut recommencer.

Quand sonnèrent trois heures, Jacques faisait l’exercice comme un vieux grenadier. C’était chose comique à voir que cet enfant se dressant sur la pointe des pieds pour jeter la baguette dans le fusil… Seulement il était fâché… Lasvène n’avait pas voulu lui permettre de tirer un coup de fusil… franc… vrai…

— Maman dort… et petite sœur aussi… avait dit le vieux.

Jacques avait fait une petite moue. Mais il avait obéi :

— Allons ! couche-toi !… et bon sommeil. Sois tranquille, ce n’est pas encore demain que tu auras besoin de manier ce joujou-là…

À six heures du matin – Simon mourait à ce moment-là – des coups de feu ébranlèrent le toit de la métairie.

Lasvène s’élança vers la porte, l’entr’ouvrit, puis, blême, épouvanté, il cria :

— Les Cosaques.

Il les connaissait, ayant jadis fait la campagne de 1805.

Jacques était debout.

Françoise, pâle, les yeux brillants, serrait Francinette contre son cœur.

— Ils vont passer, dit Lasvène. Ce n’est pas à ma maison qu’ils en veulent, il n’y a rien à piller.

De fait, pourquoi attaquer cette métairie ? Demander, exiger du lait, du vin, ceci rentre dans les droits de la guerre.

Mais tuer, pourquoi ?…

Lasvène se croyait en sûreté. Et cependant pourquoi ces coups de feu ?

Il avait du cœur, le vieux métayer. Il revint vers la porte et l’ouvrit bravement :

— Que voulez-vous ? demanda-t-il.

Devant lui se groupait un détachement d’une cinquantaine de Cosaques. Un officier à leur tête.

— Je ne me défends pas, reprit Lasvène qui n’avait pas entendu de réponse, pourquoi me faire du mal !

Et son sang bouillait, tandis qu’il disait cela. Car c’était un vieux soldat, et cela le peinait de demander grâce.

Mais il y avait là une femme et des enfants.

Les assaillants restaient immobiles. Ils semblaient attendre.

Quoi ?

Tout à coup – chose incompréhensible, – derrière le vieux Lasvène des coups de feu éclatèrent. Deux Cosaques tombèrent. Qui donc avait tiré ?

Il s’élança dans la chaumière.

Françoise s’éveillait. Francinette pleurait, Jacques debout contre la cheminée, regardait les deux fusils et n’y touchait pas.

Qui donc avait tiré ?

Aux coups de feu avait répondu une clameur furieuse. Une volée de balles troua la masure. Le plâtre éclatait et les balles s’encastraient dans les murailles molles…

Le père Lasvène courut à l’autre côté de la chaumière et vit deux hommes qui s’enfuyaient.

C’étaient ceux-là qui avaient fait feu. Alors pourquoi ils s’enfuyaient ? Ils étaient vêtus comme des bohémiens et cependant, l’un d’eux était Cyprien, le laquais de M. de Talizac. Lasvène eut une atroce pensée :

— Nous sommes perdus, dit-il.

Aussitôt, de ses bras maigres, le septuagénaire tira contre la porte son vieux bahut de chêne, puis amoncela devant la fenêtre les chaises, les ais[2] du lit, la boîte du coucou, la huche, puis courant à la cheminée, il saisit un fusil et dit :

— Allons ! il faut se battre !…

— Et moi ? fit Jacques.

— Prends l’autre et charge.

Les Cosaques, étonnés, s’étaient rapprochés de la maison. Ils se consultaient. On les avait canardés presque à bout portant. Combien y avait-il d’ennemis ?…

Les longs fusils s’abaissèrent. Les vitres volèrent en éclats.

— À plat ventre ! cria Lasvène.

Un vieux journal qui faisait carreau fut troué par une balle qui passa à un pouce au-dessus de la tête de Francinette.

— Feu !

Lasvène tira.

L’officier tomba.

— Voilà l’autre, dit Jacques, lui passant la seconde arme chargée et ramassant la première.

— Vite ! dit Lasvène. Feu de peloton !

Il tira encore. Un Cosaque roula sous son cheval.

On entendit une sorte de hurlement sauvage. Les balles sifflèrent et la muraille crépita en s’effritant sous le choc multiple.

Françoise s’était élancée auprès de Lasvène :

— Sauvez les enfants ! cria-t-elle.

Lasvène tira. Puis il se retourna :

— Au prix de votre vie ?… demanda-t-il.

— Je suis la mère ! répondit Françoise.

— Alors prenez le second fusil. Il est chargé ! Bien. Tirez !

Et tandis que Françoise épaulait, – bien maladroitement, la pauvre femme ! – Lasvène s’élança vers Jacques.

— Viens, dit-il.

— Je ne veux pas, fit le petit. Ils tueront maman.

— Sauve Francinette…

— Francinette !… c’est vrai !… mais maman…

— Jacques, cria Françoise, au nom du papa Simon, obéis !…

Alors Lasvène, se penchant vers le sol, saisit un anneau de fer et souleva une trappe.

— Par-là ! dit-il à Jacques. C’est un vieux souterrain. Jadis, c’était la propriété des Fougereuse. On va à une lieue. Pars, petit, et que le ciel te garde.

— Maman, cria Jacques en se jetant au cou de Françoise.

Une décharge éclata. Une tache rouge parut au front de la mère.

— Mère ! ils t’ont tuée ! cria Jacques.

— Sauve Francinette, dit la malheureuse en s’affaissant sur les genoux.

— Tonnerre ! cria Lasvène, hâtez-vous ! ils entrent !…

En effet, les Cosaques, comprenant l’inutilité de la fusillade, se ruaient sur la maison.

— Madame Simon ! au nom du bon Dieu, que les enfants partent ! cria-t-il, ou nous sommes tous perdus…

Et disant cela, sans attendre la réponse, il entassait devant la porte des fagots et des broussailles.

— Fuyez avec eux, par le souterrain ! je me charge de tout, ils ne vous poursuivront pas… Allez ! allez !…

Il sentit que Françoise lui serrait la main.

Elle était toujours agenouillée, le sang coulait sur son visage qui pâlissait.

— Par grâce ! murmura-t-elle, qu’ils partent ! qu’ils partent !…

— Allons ! tas de crapauds ! voulez-vous me f… le camp ! s’écria Lasvène. Toi, tu es le plus fort, porte ta sœur.

Et saisissant Francinette, il la mit aux bras de Jacques et les poussa vers la trappe.

— Maman ! maman ! criait Jacques.

— N. D. D. ! hurla Lasvène. Veux-tu filer ?

Il saisit Jacques par le collet et le plongea dans l’ouverture béante.

Puis détachant un pistolet pendu à la cheminée :

— Tiens ! prends ça. Voilà de la poudre et des balles. Décampe ; et si tu vois des Baskirs, quille dessus. Mais, assez de jérémiades ?… Dehors les moutards !…

La trappe retomba.

Françoise tendit les mains vers Lasvène et dit :

— Merci !…

— Nous sommes f…, dit le vieux.

— Gagnez du temps, répondit la mère.

— J’ai mon moyen !…

À coups de crosse, les Cosaques attaquaient les murs de la masure. Les pierres éclataient, c’était l’ébranlement suprême.

Lasvène se pencha vers Françoise.

— Vous ne pouvez pas marcher ?

— Non !

— Alors, il faut mourir…

— Les enfants seront-ils sauvés ?

— Oui…

— Allez !

Lasvène, d’un bond, atteignit la large cheminée, saisit une branche enflammée et la jeta au milieu des broussailles.

— Il faut souffler, dit-il.

Françoise se traînant sur les mains, s’approcha du faisceau de branchages et anima la flamme de son souffle !

— Brave femme ! cria Lasvène.

Le vieillard prit Françoise par les épaules et l’embrassa sur les deux joues :

— Maintenant, à la mort ! et vive la France !…

Il avait versé sur le sol sa provision de poudre.

— À mort ! Français ! à mort ! hurlaient les Cosaques.

— Au feu ! répondit Lasvène.

Et voilà que la poudre s’enflamme ; c’est un éblouissement terrible. Françoise tombe en arrière. Le feu éclate, grésille, ronge, s’élève, grandit. Les broussailles se tordent, éclatent, se brisent. Crépitement sinistre. En une seconde, un mur de feu se dresse… la fumée noire, étouffante, emplit la maison, roule au dehors en spirales sombres… On entend des cris de rage… Furieux, ils déchargent encore leurs armes contre la masure…

Le feu leur répond. Des langues immenses enveloppent les murs comme des banderoles rouges. Que peut le plomb ? Rien.

On les excite. Ils s’élancent encore. Mais la flamme rutilante se glisse à travers toutes les issues comme le glaive de l’archange. Arrière ! les Cosaques ! Arrière ! l’ennemi !…

Tout tombe, tout s’écroule…

Françoise et le vieux Lasvène ont fait leur devoir…

Et de leur tombe étincelante, une dernière gerbe monte vers le ciel… tout est fini !… et en tombant, les murailles de la métairie s’abattent sur la trappe qu’elles cachent…

Lasvène cherche la main de Françoise…

Et mourant, il lui dit encore :

— Ils sont sauvés !

Françoise ne répond plus.

VIII

ENFANTS DANS LES TÉNÈBRES

La trappe s’était refermée sur les deux enfants, Jacques portant Francinette dans ses bras. L’obscurité se fit autour d’eux. Le père Lasvène n’avait pas songé à cela.

Ce fut un moment de stupeur : dans les ténèbres, l’enfant s’arrête, indécis, craintif. Cet âge qui ne connaît rien a d’autant plus crainte de l’inconnu. Ils étaient là, Jacques se redressant en supportant son fardeau… Francinette avait jeté ses deux bras autour du cou de Jacques, fermant les yeux et se suspendant contre son épaule avec un frissonnement. Jacques réfléchit, si toutefois on peut appeler réflexion ce heurtement de pensées qui troublent le cerveau de l’enfant. En haut était le danger, puisqu’on l’avait poussé en bas. La lumière était le péril, puisqu’on l’avait jeté dans l’ombre. La mère avait crié : Sauvez Francinette !… et le père Lasvène avait obéi à la mère.

Appeler, tenter de remonter, c’était désobéir. Jacques ne le pouvait pas. Donc il fallait aller en avant.

Si du moins il avait eu les mains libres ! Il baissa doucement la tête de façon que sa bouche touchât le visage de Francinette.

— Peux-tu marcher ? demanda-t-il.

— Non ! j’ai peur ! dit la petite.

Jacques se souvint qu’il avait dix ans, et que Francinette seule avait le droit d’avoir peur.

— Peur ? dit-il. Pourquoi ?… parce qu’il fait nuit !… ça ne fait rien, je connais ce chemin !…

— Tu n’as pas peur, toi ?…

— Par exemple !…

Il mentait un peu. Mais il sentit vaguement que c’était son devoir.

Lentement, il posa Francinette sur ses pieds. Elle le laissa faire. Si elle ne le voyait pas, elle le sentait sous ses mains. C’était une garantie. Elle se cramponna à ses jambes.

Jacques fit un pas. L’autre suivit, silencieuse. L’aîné touchait le mur : il était fruste et lui grattait les mains. Ils s’avancèrent.

Mais toujours les ténèbres étaient plus profondes. Puis le sol était inégal : et l’humidité des caves faisait la terre glissante. Il régnait dans l’air une odeur âcre qui prenait à la gorge. Francinette toussait.

Tout à coup Jacques trébucha. Il faillit tomber, et dut retirer violemment sa main à laquelle s’accrochait la petite. Elle se mit à crier : cette brusquerie avait réveillé l’épouvante.

Jacques avait voulu se retenir au mur, mais il n’avait rencontré que le vide. Il tomba sur les genoux. Et quand il se redressa, il frémit de tout son corps. Il entendait Francinette, mais il ne sentait plus ses petites mains.

— Cinette ! Cinette ! cria-t-il.

Elle répondit, mais par des pleurs et des exclamations déchirantes. Bien plus la voix s’éloignait. Où était-elle ?

— Cinette ! par ici !… reviens !… reviens !…

Il était debout, les bras étendus, cherchant Francine…

La voix répétait :

— Jacques ! petit Jacques ! maman !…

Il n’y avait pas à douter. L’enfant courait, éperdue. Dans quelle direction ?… Jacques avait compris au point où il se trouvait, c’était une sorte de carrefour. Plusieurs routes coupaient le roc.

— Par là ! se dit Jacques.

Et il alla droit devant lui. Mais à peine eut-il fait vingt pas qu’il s’arrêta brusquement. Plus rien. Les cris de Francinette ne parvenaient plus jusqu’à lui. Jacques se sentit chanceler. Une terreur compliquée de désespoir étreignait son cerveau : ses jambes pliaient comme si elles n’avaient plus la force de le soutenir. Il appela, il cria, la voûte lui renvoya l’écho mat et sec. Rien de plus. Alors se retournant, il se mit à courir, revenant au point où pour la dernière fois il avait entendu Francinette. Mais où était ce point ?… En courant, il risquait de se briser contre la muraille, il n’y songeait pas. De ses doigts, il frôlait le mur qui lui servait de guide, et les aspérités de la roche déchiraient ses ongles, qui se couvraient de sang. Il ne sentait rien. Il allait…

Subitement il s’arrêta, hagard, le cou tendu…

Une lueur rouge paraissait au fond de la longue galerie, reflet sanglant, fantastique. Un rayon vague partait de ce foyer et venait se briser sur la muraille.

— De la lumière ! cria Jacques.

C’était la masure du père Lasvène, et cette échappée lumineuse venait du foyer où se débattaient Françoise et le vieillard.

Antithèse épouvantable. L’enfant eut un sourire. Il espérait qu’on venait à son secours.

En somme, cette lueur était un phare. Il reprit courage et se remit à courir.

Il criait maintenant, lui aussi :

— Maman ! maman !…

Mais voici que tout à coup ses pieds heurtèrent un obstacle, et il tomba de sa hauteur, violemment.

Sa tête porta sur le roc, et il sentit couler sur son visage un flot tiède.

L’évanouissement le saisissait, la douleur l’étouffait. Il crispa ses ongles contre le mur, il voulait se redresser et retombait, en même temps qu’une sorte d’ivresse affolée lui montait au cerveau.

Que fit-il ? Comment se traina-t-il ?… pourquoi ne chercha-t-il plus à atteindre la lueur qui l’avait attiré ?… Il ne savait rien. C’était l’organisme qui se débattait contre la mort, par l’instinct de la matière qui tend à la vie. Car il ne pensait plus. Il n’avait plus ni notion du présent, ni souvenir du passé. Il haletait et râlait… c’était chose effroyable que cette lutte de l’enfant contre la souffrance, contre le délire de la peur…

Tout à coup un flot de lumière inonda son visage… il vit que le souterrain finissait.

L’air frappa en plein front…

Il regarda autour de lui… c’était une plaine. En face de lui, sur la crête d’un roc, se redressait un vieux château… il se dit :

— Si je vais jusque-là, je trouverai un asile… et on viendra au secours de Francinette…

Il se raidit sur ses petites jambes… quelque chose clapota sous lui. Il baissa les yeux, et poussa un cri. Il avait frappé du pied dans une mare de sang et les gouttes avaient jailli jusqu’à son visage…

À quelques pas, un cadavre étendu, le cadavre d’un soldat. Cette masse morte lui barrait le passage. Il voulut tourner autour. Un autre mort était accroupi sur le sol, les bras crispés contre la terre, dans une pose contorsionnée. Jacques se recula et se heurta à un troisième cadavre. Partout des morts : que s’était-il passé là ?… quelle épouvantable tuerie !

C’étaient des Français… sans doute, ils avaient été surpris par une bande d’envahisseurs et fusillés à bout portant. Ce qui le prouvait, c’est qu’à quelques pas, on distinguait les traces d’un bivouac. Trois fusils en faisceau soutenaient une sorte de marmite au-dessus d’un foyer éteint, mais encore chaud…

C’était la fin. Jacques ne vit plus clair, il lui sembla que tous ces morts l’appelaient. Ces bouches muettes criaient vers lui… ce fut le paroxysme de la peur… il regrettait l’ombre du souterrain…

Des sanglots s’échappèrent de sa poitrine, il porta les mains à ses cheveux avec un geste de fou… Cette solitude, peuplée de cadavres, était une vision fantastique…

Il étendit les bras, tourna lui-même et tomba…

Et pourtant il ne voulait pas mourir… Francinette !… c’était pour elle qu’il lui fallait vivre !… Tout à coup, il tressaillit… Renversé sur le sol, il vit à-deux pas de lui un soldat étendu sur le dos, les bras en croix. Il avait été frappé en plein crâne, par derrière. À son cou pendait un clairon… l’instrument de cuivre brillait…

Jacques se glissa jusqu’au cadavre, il avança le bras, puis le retira… mais un suprême espoir de salut l’enhardit. Il toucha le clairon, sans toucher le corps. Il chercha à l’attirer à lui. Impossible. Le clairon était retenu par l’aiguillette.

Alors Jacques fermant les yeux, s’approcha… d’une main s’appuyant au sol, et de l’autre tenant le clairon dont il saisit l’embouchure entre ses lèvres. Son visage était presque collé au visage crispé du mort… et se souvenant de quelques leçons enfantines données par Simon, il sonna…

Tarara ! Tarara !…

Le cuivre vibra, éclatant, sonore… mais c’était trop d’effort…

Jacques s’affaissa sur lui-même et sa tête pâle tomba sur le bras raidi du cadavre.

DEUXIÈME ÉPISODE
GUEULE-DE-FER

I

AU SOLEIL D’OR

Ce matin-là, maître Schwann, qui tenait, depuis cent cinquante ans (de grand-père en petit-fils), l’auberge du Soleil d’or, sur la grande place de Saint-Amé (Vosges), déclarait à qui voulait l’entendre que de longue date, il n’avait été si fort affairé.

Trois voyageurs ! d’un seul coup, en plein février. C’était à n’y rien comprendre. Et si encore le flot se fut arrêté là. Mais point. Le digne aubergiste savait de source certaine qu’une demi-douzaine d’étrangers allait arriver d’un moment à l’autre.

Si on poussait l’indiscrétion jusqu’à lui demander quels seraient ces nouveaux venus, il se contentait de cligner de l’œil d’un petit air à la fois mystérieux et satisfait.

Enfin ce n’était pas tout encore.

Des trois voyageurs, l’un attendait déjà depuis quelques jours un compagnon, un ami. Il ne s’expliquait pas clairement sur la qualité de ce personnage ; mais, maître Schwann – qui avait du flair – déclarait que ce devait être évidemment quelque grand seigneur.

À l’heure où s’ouvre le chapitre, c’est-à-dire dans la matinée, l’aubergiste qui venait de se livrer à un véritable carnage dans sa basse-cour, contemplait d’un œil sagace les premiers progrès de ses préparatifs culinaires.

Déjà le feu mordait la chair des volailles, tournant lentement sur la longue broche de fer, pendant que de l’énorme marmite, pendue à la crémaillère, s’échappent les premiers flocons d’une vapeur odorante.

Tandis qu’il rêvait, plongé dans ses études culinaires, la porte s’ouvrit violemment, tandis qu’un éclat de rire sonore faisait trembler les vitres.

L’aubergiste bondit sur lui-même : mais avant qu’il eût le temps de se remettre de cet émoi, deux bras robustes s’étaient jetés autour de ses épaules, tandis que sur ses joues rebondissaient deux gros et larges baisers.

En vérité, le personnage qui venait de faire irruption dans le laboratoire de Schwann n’eût pu, en quelque lieu que ce fût, passer inaperçu…

C’était un gaillard de six pieds, aux larges épaules, aux mains colossales. Une vaste figure épanouie, quelque peu rubicondée par le soleil ou par quelque autre cause mystérieuse, montrait des yeux bombés à fleur de tête, un nez monumental, et surtout… une bouche !… quelle bouche !… un hiatus énorme, fendu d’une joue à l’autre, ouverte comme un gouffre par un rire cyclopéen…

Et le costume !… Pour le décrire, il faudrait les ressources d’une palette spéciale. C’était un effroyable mélange de couleurs disparates, criardes. L’habit à la française à fond rouge, tout passementé de bleu et d’or, s’ouvrait sur un gilet de laine jaune que fermaient du haut en bas, sur une poitrine rebondie, des boutons noirs, larges comme des écus de six francs. La culotte verte serrait au genou des bas de coton noir, s’enchâssant dans des souliers sans talon, à boucles d’acier.

Le collet très haut faisait rempart des deux côtés de la tête d’où s’échappaient cependant des oreilles velues et grandes comme ces plats de cuivre qui pendent aux enseignes des barbiers.

Enfin, sur la tête dudit personnage, se carrait un immense chapeau, posé en travers, d’un feutre à poil long garni d’une ganse d’or dont les glands lourds retombaient sur son épaule.

— Gueule-de-Fer ! cria Schwann en se débattant sous l’étreinte du colosse.

— Eh oui ! mon vieux cousin ! Gueule-de-Fer, le seul, l’unique, l’invraisemblable. Ah ! nom de nom ! laisse-moi encore t’embrasser.

— Pas si fort ! fit Schwann.

— Ça ne te fais donc pas plaisir de revoir ton vieil ami ?…

— Ne dis pas cela, Girdel. Tu sais bien que ce m’est grande joie que ton arrivée. Mais vrai ! tu es si fort que tu nous fais mal sans le vouloir…

— Là ! je te lâche !… au moins laisse-moi te regarder !… toujours frais, toujours solide au poste… et la bedaine des anciens jours…

— Tape pas ! fit Schwann en se retirant par un mouvement involontaire. Mais sais-tu que toi-même tu me parais en excellent état…

— Mais oui ! mais oui ! dit le colosse en lançant sur son propre thorax deux coups de poing qui le firent résonner comme une armoire de fer. On ne sent pas encore le sapin !…

— Ah ça ! Voyons !… et les affaires ? dit Schwann, qui était homme pratique avant tout.

— Eh ! ça marchotte assez bien !…

— Où est tout ton monde ?

— À deux pas… avec la carriole. Moi, j’étais si pressé de te voir, que je les ai laissés en bas de la côte. Ça aurait fatigué Bichon et Bichette…

— Ah ! les deux bêtes !… toujours les mêmes…

— Bah ! elles ont une douzaine d’années… et vrai ! elles ne paraissent pas leur âge…

— Et ta femme ? demanda Schwann.

Girdel, dit Gueule-de-Fer, hésita un moment avant de répondre.

— Tiens ! est-ce que ça ne marche pas comme sur des roulettes ? reprit l’aubergiste avec un clignement d’yeux.

— Hum ! si ça t’est égal… parlons d’autre chose…

— Enfin tu me conteras cela, mon pauvre vieux. Oh ! les femmes !…

— Je n’en dis pas de mal, car ma première était bien la bête du bon Dieu…

— Pauvre créature ; c’est vrai que, quand elle est morte, je me suis dit : c’est une fière perte pour mon pauvre Girdel…

— Si tu voyais Caillette, maintenant, tout son portrait !…

— Ah ! la chère petite… mais elle doit être grandelette maintenant… dame, voilà plus de six ans que je ne l’ai vue…

— Et elle va sur ses seize ans… un chérubin sans ailes !… bon cœur… un charme… quoi !…

— Comment s’accorde-t-elle avec ta femme ?

— Eh ! voilà bien où le bât me blesse ! La Roulante ne peut pas la souffrir.

Schwann secoua la tête :

— Vois-tu, vieux, c’est l’amour qui t’a fait faire cette bêtise-là !… Quand tu m’as dit : J’épouse ma femme colosse ! ça m’a fait un vilain effet… Elle avait dans l’œil quelque chose qui ne m’allait pas. Elle ne maltraite pas Caillette, au moins ?…

Girdel leva en l’air son point formidable :

— Tonnerre !… Il ne manquerait plus que cela !… Si elle y touchait seulement du bout du doigt !…

— Voyons ! ne te fâche pas !… je t’ai dit que nous causerions de tout cela plus tard… Donne-moi des nouvelles des autres… Bobichel ?

— Toujours brave garçon, bébête, mais dévoué !…

— Robeccal ?

— Oh ! celui-là ne fera pas long feu avec moi… J’ai mes raisons…

— Enfin le petit gars ?

Girdel éclata de rire :

— Le petit gars !… Ah bien ! attends, tu vas le voir, ton petit gars !… Près de six pieds !…

— Il a poussé vite !…

— En tout et pour tout. Vois-tu, Schwann, celui-là c’est pas un homme… c’est un trésor… et puis entre nous (il se pencha à l’oreille de l’aubergiste), ça, ça n’est pas du même bois que nous… je suis fort, moi… mais j’ai des poteaux pour bras, des éclanches pour mains… Fanfar, c’est fin, c’est délicat ! ça a des poignets et des chevilles de femme, des mains de duchesse… et, avec ça, des jarrets le fer, des épaules de bronze, des doigts d’acier !… et c’est bon, et c’est doux !…

— Bien ! je vois que tu l’aimes toujours !…

— Si je l’aime !…

Dieu sait à quelles effusions allait se livrer le digne Gueule-de-Fer, quand déboucha sur la place, aux accents d’une trompe de carnaval, la charrette qui portait, non pas César Girdel, mais tout au moins sa fortune…

C’est-à-dire tout un attirail de saltimbanque et non de comédien : car les termes ne sont pas à confondre pour qui sait la vie.

Et voici quel était le tableau, que peut-être Scarron n’eût pas dédaigné même après avoir si dextrement décrit l’arrivée de la Rancune et du Destin en la bonne ville du Mans.

Était-ce une charrette ? Le terme est peut-être impoli, mettons chariot. Quatre roues très hautes, adaptées à une sorte de caisse ouverte par le haut, large et longue. Émergeant de ladite caisse et dardant leurs pointes, des espèces de mâts se penchaient sur les ridelles, bariolés de rouge et de bleu. On distinguait au fond un amoncellement de toiles d’une couleur douteuse dont les coins, retroussés par la sécheresse, laissaient voir des œillets, garnis de fer et qui devaient, selon toute apparence, attendre des crocs de suspension. Puis des caisses de toutes formes, oblongues ou carrées dont les gueules mal fermées laissaient passer des paillons, comme les brins d’herbe aux babines des ruminants.

À l’extérieur, pendaient, retenus par des cordes, des engins de contextures bizarres. Des échelles de corde, des tonneaux veufs de vins, des cerceaux auxquels brindillaient des morceaux de papier de soie rose.

Sur le tout, des êtres étaient juchés.

À tout seigneur tout honneur. Par seigneur nous entendons celui qui faisait plus grand bruit.

Donc tout d’abord Bobichel s’imposait à l’attention. Debout sur les brancards, les jambes écartées, le pitre, tout de jaune vêtu, avec son chapeau de carton gris, faisait claquer son fouet à toute volée, tandis que de l’autre main il embouchait une trompe d’où il tirait les sons les plus discordants que dut retrouver quelques vingt ans plus tard la musique de l’avenir.

Comparés à ses jambes, des fuseaux eussent paru obèses, et dans sa culotte jaune, retenue aux genoux par des ficelles en façon de jarretières, dans ses bas de laine à raies blanches et bleues, on se demandait si réellement il y avait quelque chose. Le tout était surmonté d’une tête aux arêtes anguleuses, au milieu de laquelle dominait, comme un clou dans un mur, le nez le plus mince, le plus long, le plus aigu qui se fût jamais fiché dans une face humaine. Deux yeux ronds, de couleur indécise, clignotaient au sommet de cet appendice bizarre, tandis que devant le front se balançait, par bonds irréguliers, une houppette retenue au bord du chapeau par un fil de fer.

Sur tout cela, un air plutôt fin que niais, plutôt bonhomme qu’ahuri, et la présentation de Bobichel est faite.

Derrière Bobichel, Caillette, la fille de Girdel. Petite, fluette et nerveuse, elle se penchait en avant, s’appuyant d’une main à l’épaule du pitre, tendant sa tête fine, tout enrayonnée de cheveux blonds à travers lesquels jouait le jour.

Puis elle lançait dans l’air un rire argentin, et se retournait vivement, comme pour faire part de ses joyeuses impressions à un troisième personnage qui, à demi couché sur la masse des toiles, le menton appuyé sur deux mains, souriait à la gracieuse enfant.

À l’arrière de la charrette, le dos tourné à la place, on distinguait une masse énorme, carrée, qui pouvait bien être un dos de femme, si on en jugeait par l’énorme chignon d’un jaune sale qui se balançait aux cahots du véhicule.

Si on tournait autour de la carriole, et qu’on eût la curiosité d’éclaircir ses doutes, on voyait – non sans une certaine répulsion involontaire – une face large à joues pendantes, à front fuyant et dans laquelle pointaient, dissimulés derrière les boursoufflures des paupières gonflées, deux petits yeux à demi fermés, comme si la lumière les eût blessés. Le menton tremblotant tombait en un pli rond et mou, mi-rouge, mi-violet sur une poitrine excessive qui étirait violemment, par un sorte d’écartèlement, les boutonnières élimées d’un corsage de drap taché !

Celle-ci se nommait la Roulante, sobriquet accepté de longue date et derrière lequel s’était oublié le nom primitif de Charlotte Magnan, épouse légitime de Girdel.

Enfin, pour achever cette rapide description, signalons un dernier personnage qui, marchant à pied, suivait en se dandinant nonchalamment le cortège des saltimbanques. Petite taille, jambes arquées et genoux en dedans. Face glabre et de teinte blanchâtre. Yeux dépourvus de cils et rougis par une blépharite chronique. Tel était en trois lignes le signalement de Robeccal, dont les cheveux d’albinos sortaient en mèches plates d’une casquette sans visière. Le costume répondait à la physionomie ; il y avait en cet homme du maquignon et du vagabond. Une veste de velours rapiécée, laissant sortir de ses manches trop courtes des mains aux doigts maigres et qui présentaient une particularité assez rare : le pouce était presque aussi long que l’index.

Nous aurons d’ailleurs l’occasion de faire connaître aux lecteurs de façon plus complète les acteurs du drame que nous avons entrepris de raconter et dans lequel ces divers personnages avaient un rôle tracé d’avance.

— Allons ! mes enfants ! cria Girdel. Arrivez donc, que diable !… l’appétit ne donne donc pas !…

— Voilà ! voilà ! patron ! répondit Bobichel qui, d’un bond, sauta sur les deux marches qui donnaient accès dans l’auberge du Soleil d’or. L’appétit !… saprelotte !… je dévorerais des cailloux… pour de bon !…

Puis sans transition et comme s’il eût voulu prendre un à-compte sur le repas en dévorant l’aubergiste, Bobichel sauta au cou du digne Schwann qui reçut un choc en vrai philosophe.

Girdel s’était vivement approché de la voiture, levant les deux bras en l’air :

— Saute Caillette, avait-il dit.

Et la petite blonde, sans se faire prier, s’était laissé tomber dans les bras de son père.

On s’embrassa sur les deux joues, mutuellement : non qu’on eût à se consoler d’une longue séparation, mais uniquement par gourmandise d’affection.

— Hé ! Fanfar, et toi !… est-ce que tu veux prendre racine là-haut ?…

Celui qu’on venait de nommer Fanfar, et qui n’était autre que le jeune homme auquel s’adressaient tout à l’heure les sourires de Caillette, appuya ses deux mains sur la ridelle du chariot ; soutenu par ses poignets, le corps se déploya comme par une détente, et ses pieds vinrent toucher terre.

— Bravo ! fit Girdel. Faut qu’il travaille toujours, ce gars-là.

Robeccal, la tête dans les épaules, ses deux mains dans les poches béantes de sa culotte, insoucieux de tout et de tous, la mine renfrognée, était entré dans la cuisine de Schwann, et s’était installé devant la broche que ses yeux sans couleur semblaient vouloir attirer par quelque influence de magnétisme inconnu.

Seule, la Roulante restait perchée à sa place ; semblable à ces sphinx du désert qui semblent attendre dans leur immobilité monstrueuse le retour de quelque antique Pharaon.

Girdel s’approcha et dit encore :

— Eh bien, la Roulante !… quand tu voudras !…

L’immobile s’anima : la femme baissa les yeux comme pour s’assurer que c’était à elle que cet appel était adressé ; puis de ses grosses lèvres tombèrent, avec un son rauque, ces mots dépourvus d’aménité :

— Qu’est-ce qui vous parle ! Robeccal ? ajouta-t-elle d’une voix qui ressemblait à l’écho d’un clairon rouillé.

Il paraît que le dit Robeccal éprouvait dans la contemplation des volailles, les jouissances que cherchaient les anciens Élyséens, dans les eaux du Léthé. Car malgré le cri formidable de la femme colosse, il semblait avoir parfaitement oublié son nom.

Mais deux fois avec un crescendo éclatant, la même clameur vint le troubler dans sa quiétude, et il se décida à marcher vers la porte.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

— Venez m’aider à descendre, glapit la mégère.

Girdel était resté calme en apparence, mais en le regardant de près, ou aurait pu voir ses poings crispés se froisser l’un sur l’autre avec une colère concentrée.

Robeccal fit de nouveau un pas vers la voiture.

Girdel se retourna lentement :

— Que voulez-vous ? fit-il de sa voix qui tremblait un peu.

— Dame, dit l’autre, avec cet accent traînant qui est le signe traditionnel de l’insolence hypocrite, puisque mame Girdel me fait l’honneur de m’appeler…

Il ricanait.

Les poings de Girdel se serraient de plus en plus.

— Veux-tu venir ! cria la femme avec un juron.

— Eh ! me v’là !

Robeccal s’avança.

Girdel se plaça devant lui.

— Vous ne passerez pas ?

— Vrai de vrai ! et qui donc m’en empêchera ?…

Un éclair passa dans les yeux de Gueule-de-Fer.

— Misérable ! murmura-t-il entre ses dents serrées.

— De quoi ! des gros mots ! n’en faut pas, fit Robeccal qui semblait s’efforcer de pousser à bout la colère du saltimbanque.

Il fil un nouveau mouvement.

La femme cria :

— Mais tape donc dessus, grand lâche !

C’était à Robeccal, d’ailleurs très petit, que s’adressait cette excitation.

Cette voix raffermit son courage et résolument il s’élança vers le chariot. Mais d’un coup de poing lancé en pleine poitrine, Girdel le fit reculer. Il était évident qu’il avait été assez maître de lui pour ne pas employer toute sa force : sans quoi l’homme eût été assommé.

Mais Robeccal poussant un cri de rage, avait bondi en arrière…

Sa main s’était armée d’un couteau, et d’un élan, il s’était rué sur Girdel qui, avec le calme des hommes vigoureux, s’était croisé les bras…

La lame brilla… elle s’abaissait…

Quand tout à coup Robeccal, lancé en l’air par une impulsion qui ressemblait à la détente d’un ressort, se trouva à six pieds de terre, c’est-à-dire sur le faite de la carriole, à plat ventre… à deux pas de la Roulante.

— Pas de ces jeux-là ! dit celui qui avait accompli cette prouesse.

— Gredin de Fanfar ! hurla la mégère.

Et sans aide cette fois, elle roula sur le sol où elle retomba d’aplomb sur ses jambes énormes, et elle se jeta sur le jeune homme qui venait de si cavalièrement débarrasser Girdel de son assaillant…

Mais la poigne de Gueule-de-Fer s’était abattue sur son épaule et l’avait clouée sur place…

Au même instant, Schwann parut à sa porte :

— Eh bien ! les amis ! s’écria-t-il. Et la soupe donc !…

Robeccal s’était laissé glisser à son tour sur la terre, et se trouvait derrière la Roulante.

Il se pencha rapidement vers elle et lui dit quelques mots, si bas, que nul des spectateurs de cette scène ne l’entendit :

— Lâche-moi, dit la Roulante à Girdel. Tout ça, c’est que des bêtises… Allons manger…

Gueule-de-Fer la regarda. Aux contractions de la colère avait succédé sur cette physionomie bestiale une expression de calme ironique, presque menaçant.

Girdel haussa les épaules ; puis prenant le bras de Fanfar, il entra avec lui dans la salle de l’auberge.

La Roulante et Robeccal restèrent un instant en arrière.

— Faut en finir, dit Robeccal.

— Parbleu… le plus tôt se sera le mieux.

— Ce soir, on lui fera son affaire… Après déjeuner, va faire un tour sur la route, j’y serai, et nous causerons.

— Oui.

Sans se préoccuper de ce complot qu’il devinait sans le redouter, Girdel s’était assis entre Caillette et Fanfar, Bobichel étant auprès de la petite blonde.

Schwann venait de déposer sur la table une vaste marmite d’où s’échappait une vapeur exhalant tous les parfums animaux et végétaux que peut comporter une soupe accommodée de main de maître.

II

CONNUS ET INCONNUS

Tandis que nos personnes se hâtaient de réparer les fatigues du voyage, une porte s’était lentement ouverte au fond de la salle, comme si celui qui la poussait eût voulu éviter d’attirer l’attention.

Mais Schwann – en aubergiste émérite – avait l’œil à tout. Cette porte donnait accès à l’escalier conduisant aux étages supérieurs.

C’était par là que passaient les clients, au sortir de leur chambre. Donc il était du devoir et de l’intérêt de maître Schwann d’être à l’affût, de façon à offrir ses services avec toute l’affabilité dont il était capable.

Aussi sut-il, malgré sa rotondité quelque peu majestueuse, se trouver, bonnet à la main, devant le personnage qui se détacha dans l’encadrement de la porte.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, d’apparence assez banale au premier coup d’œil, mais qui, à l’examen, s’imposait à l’attention de l’observateur.

Il était de petite taille, maigre, sanglé dans une redingote de drap brun, ornée de tresses, d’olives, de glands, et garnie d’astrakan. Le collet, taillé en forme de cœur, montait très haut derrière le cou, et laissait voir sur la poitrine une haute cravate de laine bleue, dont la teinte azurée contrastait singulièrement avec la ligne d’un gilet jaune serin. Le pantalon bleu collait aux jambes, et s’attachait par des sous-pieds à des bottes munies d’éperons.

Costume à la dernière mode de 1825, et qui indiquait chez celui qui le portait une singulière tentation de jouer au dandy.

Or, jamais personnage ne mérita moins ce titre. Les extrémités étaient grossières, les mains longues et osseuses, les pieds larges. Quant au visage, il présentait un curieux mélange d’hypocrisie, de timidité jouée ou réelle, en même temps que le regard, s’échappant d’yeux à demi-fermés, semblait affligé d’une myopie qui le ternissait et l’éteignait.

Il était entré la tête couverte d’un chapeau de soie à haute forme, s’évasant par le haut.

Mais dès qu’il s’était aperçu qu’il n’était pas seul, il avait poliment salué et gardait son chapeau à la main :

— Couvrez-vous donc, monsieur, je vous en prie, dit Schwann qui tenait lui-même son bonnet au poing.

L’autre ne répondit pas. Son regard, clignotant comme ceux des oiseaux de nuit, paraissait offusqué par la lumière, et il eût été difficile de suivre sa direction sans cesse changeante. Mais en réalité, il examinait très soigneusement les convives, attablés autour du plantureux repas de maître Schwann.

— Monsieur désire sans doute déjeuner ? demanda l’aubergiste.

— Oui… oui… fit l’autre, comme s’il n’eut même pas entendu la question à laquelle il répondait.

— Que choisira monsieur ?… Nous avons… et ceci… et cela…

Nous faisons grâce au lecteur de l’énumération de ces richesses culinaires.

L’homme s’assit sur un des bancs de bois devant une table.

— Donnez-moi de l’eau-de-vie, dit-il sèchement.

— Je croyais que… monsieur voulait…

— Faites ce que je vous dis. Vous savez d’ailleurs, que j’attends quelqu’un… un personnage d’importance… préparez un excellent repas… et dès que… celui que j’attends… sera arrivé, vous nous servirez là-haut…

— Très bien ! fit Schwann en s’inclinant. C’est quelque intendant de grand seigneur, pensa-t-il in petto.

Au moment où il se préparait à exécuter l’ordre reçu, la porte de l’escalier s’ouvrit de nouveau, et deux autres clients du Soleil-d’Or parurent dans la grande salle.

Celui qui les avait précédés darda sur eux ses prunelles mobiles, et une rapide contraction passa sur son visage.

De ces deux hommes, l’un semblait un roulier, un maquignon : blouse bleue, guêtres de cuir, chapeau rond et large. L’autre, en costume bourgeois, était, à n’en pas douter, un ancien militaire. Les traits ascétiques révélaient de longues fatigues. Les moustaches grises et épaisses donnaient à sa physionomie une énergie presque dure, tempérée cependant par le regard franc et honnête de ses yeux largement ouverts.

Schwann ne pouvait perdre cette occasion de placer à nouveau son boniment. Cette fois, il fut mieux accueilli :

— Une omelette ! dit l’un.

— Avec du lard, compléta l’autre.

— Où servirai-je ces messieurs ?…

Il y eut un moment d’hésitation. Les nouveaux venus avaient remarqué la présence du premier, et il ne paraissait pas que son aspect les remplit d’aise.

Du reste, il semblait qu’entre ces voyageurs, inconnus en apparence les uns aux autres, il existât un lien mystérieux.

En entendant les voix qui venaient de résonner, Gueule-de-Fer avait vivement relevé la tête, et un rapide coup d’œil s’était échangé entre lui et les deux autres.

— Nous mangerons ici, dit l’un en désignant une table assez loin placée de celle où s’était installé l’homme à la redingote brune.

Celui-ci comprit sans doute leur intention : un sourire pâle effleura ses lèvres.

Cependant Schwann, qui se multipliait, plaçait sur l’une des tables les assiettes de faïence luisante, les couverts de fer, sur l’autre un flacon d’eau-de-vie et un verre.

L’homme se versa une rasade, puis s’appuyant au mur, il tira de sa poche quelques journaux et se mit à lire, plaçant le papier imprimé de telle sorte qu’il était caché presque tout entier aux regards des autres personnages de la salle.

Au moment où Schwann apportait l’omelette odorante et dorée, celui qui portait une blouse s’adressa brusquement à lui.

— Dites donc, camarade, fit-il de sa grosse voix, est-ce que Remiremont est bien loin d’ici ?…

— Remiremont ! on voit bien que ces messieurs ne sont pas d’ici… de Saint-Amé à Remiremont, il y a à peine deux petites lieues…

— Bah ! Mais alors pourrons-nous y arriver dans l’après-midi ?…

— Hum ! fit Schwann qui regretta d’avoir été aussi affirmatif. Quand je dis deux petites lieues… petites n’est pas le mot…

— Mettons trois… en somme trois heures de marche tout au plus…

— Je ne dis pas, reprit l’aubergiste qui se demandait à quelle branche il pouvait se rattraper pour conserver ses clients quelques heures de plus, je ne dis pas… mais la route est bien mauvaise.

— Vraiment…

— Et pour des piétons… très, très fatigante… sans compter l’inondation.

— Ah ça ! fit le militaire en riant, vos petites lieues sont donc tout simplement infranchissables… qu’est-ce que vous nous chantez avec votre inondation…

— C’est que, voyez-vous, il y a eu de grandes pluies… les torrents sont gros… et pour aller à Remiremont, il faut passer par le Saut de la Cuve…

— On y passera pardieu !

— Pas si facile ! l’année dernière, il y a eu deux hommes de noyés… et tenez… ils vous ressemblaient…

— Bien obligé !…

— Tout ça, parce qu’ils ne connaissaient pas le chemin.

— Eh bien ! vous nous donnerez un guide…

— Ça, c’est possible, mais pas aujourd’hui.

— Et pourquoi ?…

— Parce que je suis seul à la maison…

À ce moment, les saltimbanques avaient achevé leur repas.

Girdel – Gueule-de-Fer – venait de se lever.

Il s’approcha des deux interlocuteurs de Schwann.

— Si ces messieurs le désirent, dit-il, je les emmènerai moi-même demain, à la première heure, dans ma carriole.

— Très bien ! parfait ! s’exclama Schwann. Oh ! avec Gueule-de-Fer… pas de danger.

On se souvient de l’étrange costume porté par Girdel ; mais ceux à qui ils s’adressaient ne parurent point s’en étonner, non plus que de ce nom de Gueule-de-Fer qui, à tout dire, sonnait assez étrangement.

Ils parurent se consulter du regard, et l’un d’eux reprit :

— Ma foi, monsieur, nous acceptons volontiers votre offre… Nous ne connaissons pas le pays, et nous aurions peur de nous égarer.

— Eh bien, messieurs, je ne m’arrête ici que pour donner une petite représentation… et au lever du jour, demain, en route pour Remiremont.

— Vous accepterez bien un verre de vin ?…

Geste de protestation polie de Gueule-de-Fer.

— Allons ! maître Schwann, un verre !

Il fallait bien consentir, Gueule-de-Fer s’assit à la table.

Certes, rien n’était plus naturel que cette petite scène ; et il eût fallu avoir l’esprit bien défiant pour soupçonner quelque entente préalable entre Girdel et les deux inconnus.

Cependant l’homme au journal, le cou tendu, n’avait pas perdu un seul mot du dialogue échangé. Lorsque Girdel avait exposé ses offres si promptement acceptées, son sourire s’était accentué.

Au même instant, la Roulante et Robeccal sortaient de la salle, tandis que Fanfar et Caillette restaient à leur place.

Robeccal, qui venait de parler bas à la Roulante rentra brusquement : il serait impossible de rendre l’expression de colère basse et haineuse qui convulsait son visage glabre, alors qu’il s’approchait de Girdel.

— Patron ! dit-il brusquement.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Avez-vous besoin de moi ?…

— Pourquoi ?…

— Pardieu ! pour monter la baraque…

Les deux hommes se regardèrent : il y avait de la colère et du défi dans l’éclair qui se croisa.

— Non, dit Girdel. Fanfar et Bobichel arrangeront ça…

— Alors, bonsoir, fit Robeccal.

L’homme au journal s’était levé, et, par hasard sans doute, il se trouvait à la porte au moment où Robeccal la franchisait de nouveau.

Comme il ne se dérangeait pas assez promptement, Robeccal grogna un « Quand vous voudrez ! » dépourvu de toute espèce d’aménité.

L’autre fit un pas en avant : puis en se retournant à demi :

— Un mot ! dit-il.

— Quoi ?

— Vingt francs si tu réponds…

— Questionnez…

— Qu’est-ce que Gueule-de-Fer ?…

— Un saltimbanque…

— Il a un autre nom ?

— Oui, Girdel.

— Connais-tu les deux hommes avec lesquels il cause ?

— Non…

— Tu le détestes ?

— Qu’est-ce que ça vous fait ?

— Ça me fait beaucoup… si tu lui veux du mal, on pourra s’entendre… tu fais partie de la troupe…

— Pas pour longtemps…

— Assez longtemps du moins pour gagner quelques louis.

— Qu’est-ce qu’il faudra faire ?

— Je te dirai cela. Si tu détestes Girdel autant que je le crois, je te donnerai une occasion de lui payer en bloc ce que tu lui dois… et je te paierai pour ça…

Robeccal haussa les épaules.

— Des moucharderies ?…

— Tu le verras bien.

— Possible !… mais j’ai une affaire en train, nous verrons après… Autre chose… Si ça rate ?…

— Bien. Je ne prends pas les gens à la gorge… en attendant voilà tes vingt francs…

— Voyons le jaunet !… et dissimulez ça, surtout.

L’homme prit un louis dans sa poche et le laissa tomber à terre… Robeccal mit le pied dessus. En somme, ils ne s’étaient pas regardés une seule fois pendant ce rapide colloque.

Le premier s’éloigna, indifférent en apparence. Robeccal se baissa, ramassa la pièce, et la mettant entre ses dents, tourna dans une autre direction :

— Tu viens trop tard, mon bonhomme murmura-t-il entre ses lèvres serrées, il n’y aura plus de Gueule-de-Fer ce soir… foi de Robeccal !

Cependant Girdel causait à voix basse avec ses deux nouvelles connaissances – nouvelles en apparence, du moins.

Schwann était retourné à ses fourneaux. Bobichel, Fanfar et Caillette attendaient les ordres du patron.

— Eh bien ? fit le roulier en se penchant comme pour humer la senteur du vin.

— Tout va bien, fit Girdel.

— Les campagnes donneront…

— Elles sont prêtes… partout le bon grain a germé…

— Bien ; mais nous avons à causer de choses très sérieuses… ici l’endroit n’est pas bon… as-tu vu, Girdel, cet individu qui lisait tout à l’heure… là… dans le coin…

— Mauvaise figure… un laquais…

— Ou un mouchard. Se défier !… quand pourrons-nous être tranquilles ?…

— Ce soir… après la représentation… dans ma chambre ou dans la vôtre.

— Dans la tienne… nous attendrons que tout le monde dorme… laisse ta porte ouverte…

— C’est convenu…

— Maintenant, va à tes affaires… et motus !… qu’on ignore notre présence ici…

— Quoi ! même Fanfar !…

— Même Fanfar !…

— Est-ce que vous vous défiez de lui ? Ça serait mal… il est si dévoué, si brave…

— Nous recauserons de cela… Mais enfin, pour calmer tes inquiétudes, sache que c’est de lui que nous avons à nous entretenir avec toi… On va lui tailler de la besogne…

— Et bien vous ferez !… quelle honnête et courageuse nature !…

— Assez !… on nous regarde !… à ce soir !

— À ce soir !…

— Eh bien ! camarade, dit le roulier à voix haute, nous acceptons… et demain matin… en route pour Remiremont.

Girdel leur serra la main, puis se tournant vers Fanfar :

— Et maintenant les gars ! au travail ! il s’agit d’ébouriffer l’excellente population de Saint-Amé !… Eh ! Schwann ! Adjoint au maire !… Avons-nous votre autorisation ?…

Schwann était accouru.

— Tout de suite ! tout de suite !…

Il essuya ses mains luisantes de graisse, alla à une pile de serviettes qu’il souleva… et ses doigts reparurent armés du cachet fleurdelisé…

— Fanfar ! écris la chose !… tu sais, toi qui a une main de tabellion.

Fanfar, en une minute, rédigea la formule administrative.

— A-t-il un coup de plume, s’écria Girdel. Ah !… quand je pense que je n’ai jamais su mettre l’orthographe…

— Bah ! si la tête est ignorante, dit Fanfar en riant, le cœur est savant !…

— Câlin, va ! allons ! signe, Schwann ! peste ! quel paraphe ! et en avant, les clous et les marteaux… et nous, Bobichel, à la grosse caisse !… avertissons les populations de l’immense bonheur qui leur est réservé !

III

DEUX PLACES, S.V.P.

Un instant après, tous les badauds, – c’est-à-dire la population entière de Saint-Amé – se pressait sur la place. Il est vrai que dans la petite ville lorraine les distractions étaient rares, et ce n’était pas une mince surprise que de voir s’élever rapidement, en face de la mairie, sur le cours où les arbres, dépouillés de feuilles, ne pouvaient plus abriter les danses dominicales, une haute baraque, dont les ais, fichés en terre, disparaissaient sous d’immenses panneaux de toile aux couleurs criardes et aux peintures extravagantes.

Au milieu, un perron de quatre marches de bois donnait accès à un contrôle, formé d’une table de sapin sur laquelle rutilait, relevé aux coins par des glands d’or, un tapis à fond rouge et à arabesques noires : on eût dit un manteau arraché à quelque suppôt de la magie infernale.

Une énorme affiche, sur laquelle se détachait en noir des caractères lisibles à cent pas, portait les inscriptions les plus abracadabrantes. À tout seigneur tout honneur. En tête, Gueule-de-Fer qui soulevait avec ses dents des poids tels – « qu’on ne trouverait pas à dix lieues à la ronde une balance assez forte pour les évaluer ». Puis c’était la femme-colosse, ne manquant à aucune de ses spécialités, mangeant de l’étoupe enflammée et des pigeons crus. « À défaut de pigeon, toute autre volaille qu’il plairait à l’honorable société de lui présenter. »

Aussi l’unique, le mirifique Almanzor (lisez Robeccal), « descendant des Maures d’Espagne, ayant longtemps habité l’Escurial (sic) et broyant du verre entre ses dents, digérant des sabres. »

En petits caractères, Caillette, la danseuse de corde, « qui charmait la société autant par la légèreté de sa danse aérienne que par l’éclat de sa voix juvénile. »

Enfin, un nom dont les dimensions typographiques luttaient de hauteur avec celles des lettres réservées au patron, le nom de Fanfar.

Le boniment qui le concernait mérite d’être reproduit :

Fanfar ! FANFAR !! FANFAR !!!

Tout ! TOUT !! TOUT !!!

Force, Adresse, Légèreté, Sciences physiques et naturelles
Il sait tout ! Il peut tout !!

Dire est inutile. – Il faut voir et entendre

Fanfar ! FANFAR !! FANFAR !!!

L’affiche se terminait par l’annonce obligée de la pyramide humaine, agrémentée d’une enluminure digne d’Épinal et qui montrait un amoncellement d’êtres humains, au-dessus desquels se dressait gracieuse, une fleur à la main, la jambe en l’air et les bras arrondis, la délicieuse Caillette.

Certes, c’était justice à rendre à ces bons paysans : ils dévoraient des yeux cette annonce mirifique. Ils commentaient, s’extasiaient, tandis qu’au caquetage des femmes se mêlait le bruit des marteaux. Le bâtiment provisoire prenait forme.

Gueule-de-Fer, les mains dans les poches de son interminable habit, se promenait de long en large devant les tréteaux, donnant ses ordres comme un général l’armée.

La foule s’écartait respectueuse sur son passage. Lui semblait ne rien voir, absorbé qu’il était sans doute par les graves préoccupations que lui imposait sa responsabilité.

Tout à coup, il cria :

— Bobichel !

Entre deux pans de toile peinte, séparant justement en deux un lion qui dévorait un crocodile (attribut qui donnait à supposer que la baraque de Gueule-de-Fer avait naguère abrité une ménagerie) apparut la tête du pitre… rieuse, la bouche fendue dans toute sa largeur.

Il était si grotesque, ce masque benêt respirait si complètement la bêtise joviale, qu’un long éclat de rire accueillit cette vision nouvelle.

Or, il est à remarquer que le nom de Bobichel ne figurait pas sur l’affiche. Voici comme : c’était lui qui avait été chargé de porter à l’imprimerie l’affiche passe-partout. Le fisc taxant le papier en raison de sa grandeur, le nom de Fanfar avait dû être rapetissé pour laisser place à celui de Bobichel, qui tenait rang avant la pyramide humaine.

Bobichel avait protesté. L’imprimeur avait tenu bon et pour cause. Bref, Bobichel avait trouvé ce compromis de se supprimer lui-même pour céder plus d’espace à l’ami Fanfar.

Du reste, à quoi bon ? Bobichel était l’affiche vivante : sauf de rares exceptions, c’était lui qui portait la parole devant le peuple assemblé. Et cette fois encore, c’était pour ce rôle de prospectus humain que Gueule de-Fer l’appelait.

Laissons-le débiter au public de Saint-Amé ses facéties ordinaires, et rentrons un instant dans la baraque.

Fanfar et Caillette étaient seuls, achevant, l’un d’étayer les bancs de bois, de disposer la corde tendue, les trapèzes, l’autre de donner aux tentures de serge verte le dernier pli de grâce et d’harmonie.

Tout à coup les petits doigts de Caillette s’arrêtèrent : elle leva sa tête blonde, et son regard, limpide comme un jour de printemps, se fixa sur Fanfar.

C’était une délicieuse créature, avec sa taille fine, serrée dans une simple robe de laine bleue, bordée de blanc. De petite taille, elle était admirablement proportionnée ; son corsage, malgré ses maigreurs virginales, avait une souplesse ravissante, et ses bras, à demi-nus (elle avait relevé pour plus d’aisance les manches de sa robe) étaient d’une délicatesse de forme que n’excluait pas leur gracilité.

Ainsi penchée en avant, les yeux bleus grands ouverts et brillants d’une pensée intime, elle semblait une de ces fées des légendes qui guettent au passage le damoiseau chantant dans la forêt. Ses traits fins, un peu souffreteux, avaient plus de charmes que de régularité, mais toute sa physionomie était éclairée d’un tel rayonnement de jeunesse naïve et de bonté aimante que, malgré soi, on se sentait, à la regarder, plus ému que devant la beauté la plus opulente ou la plus correcte.

En ce moment, Fanfar s’assurait de la solidité d’un trapèze fixé à une poutre transversale par des crochets de fer, faisant face à un autre trapèze éloigné du premier de quelques pieds. Les deux engins étaient élevés de quatre mètres au-dessus de terre.

S’aidant d’une corde à nœuds, le jeune homme, dont le corps svelte et flexible dessinait une ligne d’une pureté académique, avait atteint la barre de bois, et suspendu par les poings, il imprimait à l’appareil de vigoureuses secousses.

Un artiste se fut arrêté devant cette perfection sculpturale : à chacun de ses mouvements, son torse, serré dans une sorte de casaque noire, plaquant sur la chair, se développait, large et vigoureux ; c’était comme une statue vivante ; ainsi que l’avait dit Girdel, les chevilles, les pieds, les poignets, les mains étaient d’une finesse surprenante.

Fanfar se balançait, le sourire aux lèvres. Puis, tout à coup, il s’élançait. Son corps glissait dans l’espace, comme s’il eût nagé à travers un fluide qui l’eût soutenu… et saisissant le second trapèze, il tournoyait, ses poignets faisant pivot, et d’un nouvel élan, il se dressait, rigide comme une lame d’acier ; puis, lentement soutenant sur ses mains serrées tout le poids de son corps, il descendait de la position verticale au plan horizontal, semblable à l’aiguille gigantesque de quelque horloge invisible…

Là, il lâcha tout, brusquement et se laissa tomber sur le sol, si légèrement, qu’à peine l’empreinte de ses deux pieds se moula dans le sable…

Un léger cri avait retenti, et au moment où il touchait terre, il sentit deux bras se suspendre à son cou, tandis qu’une voix douce s’écriait :

— Ah ! méchant, comme tu m’as fait peur !

— Peur ! à toi, ma Caillette. Mais n’est-tu pas habituée à mes exercices ?…

La voix de Fanfar était pleine et chaude.

— C’est vrai, reprit Caillette, et pourtant, chaque fois que tu fais ainsi des mouvements brusques… mon cœur se serre, et malgré moi, je crie de terreur… c’est que, vois-tu, Fanfar, je t’aime bien… et s’il t’arrivait malheur, je crois que j’en mourrais…

— Allons ! ma petite sœur, chasse ces vilaines idées noires.

Caillette, frappée de je ne sais quelle idée subite, avait baissé la tête, et une vive rougeur avait empourpré son visage.

— Qu’as-tu donc ! demanda Fanfar avec intérêt et en serrant les mains de la jeune fille dans les siennes.

— Rien ! rien ! fit-elle, tandis que sa rougeur redoublait.

Puis elle reprit vivement :

— Pourquoi donc m’appelles-tu toujours petite sœur.

— Pardon, mademoiselle, reprit Fanfar en riant : des deux mots, quel est celui qui vous choque, est-ce « petite » ou bien ?…

— D’abord, je n’ai pas dit que je fusse choquée… oh ! non !…

— Enfin, tu te dis que tu vas avoir seize ans, et que tu as droit au nom de « grande sœur ».

— Mais pourquoi m’appelles-tu ta sœur ?…

Fanfar abandonna les mains de la jeune fille. Un nuage rapide passa sur son visage.

— Parce que, dit-il d’un ton contraint, parce que nous avons été élevés ensemble… Tu avais à peine six ans, quand ton père m’a ramassé sur la route.

— Donc, tu n’es pas mon frère… insista Caillette.

— Non, par le sang c’est vrai… mais par l’affection. Voyons, pourquoi cela te fâche-t-il que je t’appelle ma sœur ?

— Oh ! je ne suis pas fâchée… mais j’aimerais mieux pas…

— Mais la raison !…

Caillette regarda Fanfar de ses grands yeux bleus…

— Je n’ose pas te le dire…

— Ne pas oser !… toi… tu crois donc que ce que tu as envie de dire n’est pas juste, n’est pas bon…

Elle ne répondit pas. Mais encore une fois elle mit ses bras autour du cou de Fanfar et l’embrassa…

Fanfar pâlit. Il comprenait et il se sentait profondément troublé.

Certes l’innocence de Caillette était entière, sa pureté absolue. Et cependant certaines idées qu’il devinait germaient dans cette tête d’enfant. Sans savoir ce qu’était l’amour, elle était amoureuse.

Qui sait si l’exemple donné auprès d’elle par celle qui s’appelait sa seconde mère, si certaines paroles ambiguës ou brutales échappées à Robeccal n’avaient pas développé en elle des sensations qu’elle subissait sans résistance…

Plusieurs fois déjà, alors que sans y songer, Fanfar répétait ses exercices devant Caillette, il avait été surpris d’abord, effrayé ensuite.

Cette passion d’enfant avait comme une ombre de dépravation…

Puis, pour tout dire d’un mot, il ne l’aimait pas, lui ; certes, il éprouvait pour elle une affection profonde, désintéressée jusqu’au dévouement le plus absolu. Pour lui épargner une douleur, pour sécher une larme, il eût risqué cent fois sa vie… mais quand, seul, la nuit rêvant sur les routes à la clarté bleue du ciel, il s’interrogeait, quand il se disait qu’après tout si Caillette l’aimait, elle pourrait devenir sa femme, je ne sais quelle révolte intérieure se soulevait en lui… il murmurait : Non : non !… comme s’il se fût débattu contre un fantôme qui l’obsédait.

Un fantôme !… elle était pourtant la plus jolie et la plus charmante des femmes qu’il eût jamais rencontrées… il tentait de résister à cette sorte de pression inconsciente qui lui dictait un refus… mais, pensant à Caillette, il se sentait calme, froid, le mot d’amour ne résonnait pas à son oreille avec ces vibrations infinies qui en sont l’essence… il n’aimait pas…

Et, voilà que l’innocente se faisait audacieuse !… la timide voulait contraindre l’aveu… qui sait si le sien n’était pas là sur ses lèvres, prêt à s’échapper !…

Il s’était dégagé doucement des bras qui serraient son cou. Gaîment, il s’écria :

— Ah ça ! mais si nous passons tout notre temps à nous embrasser, rien ne sera prêt pour la représentation…

Ce – nous – fit tressaillir Caillette : elle y croyait deviner une réponse.

— Ne me gronde pas, fit-elle. Je t’obéirai toujours… et je ferai tout ce que tu voudras.

Au moment où elle revenait à ses tentures et ressaisissait l’aiguille qui devait servir à réparer un accroc oublié, la porte de la salle s’ouvrit et Gueule-de-Fer parut.

Il n’était pas seul. Fanfar et Caillette purent peine à réprimer une exclamation de surprise. Et, en vérité, leur étonnement était suffisamment justifié.

Girdel précédait deux dames dont le costume révélait une aristocratique élégance.

— Ah ! ma chère Irène ! quel caprice !… et que dira madame la comtesse !…

— Ma bonne madame Ursule… vous m’obligerez vivement en cessant vos doléances… à moins qu’il ne vous plaise de retourner seule au château.

La « bonne madame Ursule », grande femme sèche, à cheveux grisonnants, à nez pointu surmonté de lunettes d’or à capote invraisemblable ornée de fleurs blanches et d’ébouriffants et ébouriffés marabouts, réalisait le type de la vieille gouvernante. On eût dit une « vieille nourrice » si la rigidité plate de son corsage n’eût fait douter qu’elle eût jamais pu remplir ces délicates fonctions.

Quant à celle qu’elle venait de nommer Irène, nous devons en quelques lignes esquisser son portrait.

Vêtue d’un costume d’amazone, dont la jupe de drap brun était fermée sur le côté par des agrafes d’acier, Irène paraissait avoir vingt ans, quoique à vrai dire, en l’étudiant mieux, on eût pu douter qu’elle eût franchi seize ou dix-sept ans. Mais ses cheveux, d’un noir bleu, abondamment frisés sur son front d’une blancheur de marbre, et dont un chapeau de satin noir – forme Louis XIII – orné de plumes noires faisait ressortir la pureté, donnaient à ses traits réguliers et fiers un caractère sérieux que combattait seul le sourire de ses lèvres.

Elle s’était drapée dans une écharpe de fourrure – de martre sans doute, – qui moulait audacieusement les formes d’une poitrine admirablement modelée.

Il était impossible de porter avec une désinvolture plus élégante, – plus princière, si nous pouvons dire, – le costume disgracieux de l’époque.

Debout, sur la galerie qui entourait le cirque, elle se détachait tout entière comme ces personnages de Vélasquez qui semblent s’élancer hors de leur cadre.

Sa beauté – impérieuse et séduisante à la fois – était de celles qui ne peuvent passer inaperçues.

Fanfar la regardait. Caillette l’étudiait.

— Monsieur, reprit-elle en se tournant vers Girdel qui portait sous le bras son chapeau gansé d’or et s’inclinait avec l’aisance d’un chambellan émérite, je vous ai dit que je désirais assister à votre représentation… Veuillez m’indiquer les places que vous pouvez mettre à ma disposition… de telle façon que je ne sois pas en contact avec la foule.

— Hum ! Cela est difficile, fit Girdel en se grattant l’épaule avec la corne de son chapeau.

— Je payerai la somme que vous demanderez…

— Oh ! nous n’avons qu’un prix, reprit Gueule-de-Fer. Dix sous les premières… Cinq sous les secondes…

La gouvernante eut un soubresaut de désespoir. La jeune fille haussa les épaules avec impatience.

Elle tira de son aumônière une poignée de pièces d’or :

— Prenez ceci, fit-elle, et faites ce que je demande.

Girdel s’inclina en protestant d’un geste.

— Je vais essayer, dit-il, au prix ordinaire. Fanfar, ajouta-t-il, as-tu le temps de construire quelque part une espèce de loge ?

Fanfar s’avança.

Il était en costume d’étude, avons-nous dit. Un maillot noir le couvrait tout entier et, sur ce vêtement sombre, se détachaient son cou blanc et nerveux, sa tête aux traits fins et purs, aux cheveux noirs et bouclés.

Quand Caillette le vit s’approcher de la « belle demoiselle, » elle crispa ses petites mains au rebord de la balustrade.

— Je n’ai pas exactement compris, dit Fanfar à Girdel.

Irène répondit :

— Rien n’est plus simple : Il me convient d’assister à vos exercices, mais il me déplairait d’être mêlée à votre public ordinaire… à des bourgeois… à des manants…

— Hum ! hum ! grommelait Girdel.

Fanfar, froidement, tenait les yeux fixés sur la jeune fille.

— Et je veux que vous me trouviez… que vous sachiez créer quelque place réservée…

— C’est impossible, dit Fanfar.

— Impossible ! s’écria la jeune fille.

— Oh ! c’est peut-être beaucoup dire, interrompit vivement Girdel. Avec quelques planches, des stalles… une loge… c’est bientôt fait…

— Seulement, dit Fanfar en s’inclinant, je refuse de le faire…

— Vous refusez !

Irène avait tressailli.

Caillette souriait et rougissait.

— Et puis-je savoir pourquoi… monsieur…

Elle s’arrêta comme pour demander quel nom elle devait prononcer.

— Fanfar, dit le jeune homme.

— Pourquoi, monsieur Fanfar, reprit-elle en souriant dédaigneusement, refuse de faire gagner quelques louis à son maître ?

— Son maître !… pardon ! fit Girdel, mais…

— Laissez, mon père, dit Fanfar. Je vais expliquer à mademoiselle pourquoi je refuse, et j’espère qu’elle me comprendra. Notre public de bourgeois… de manants, comme dit mademoiselle, nous fait vivre, nous aide dans nos revers, ne nous porte pas envie dans nos succès. Ils ont de grosses mains et ne mettent pas de gants… mais ils applaudissent de tout leur cœur. Ce sont de braves gens, mademoiselle, et qu’il serait mal à nous d’humilier. Or, dans ce pays-ci surtout, ce que vous désirez est impossible… Vous séparer du reste de la foule, c’est établir une ligne de démarcation qui blesserait les sentiments les plus intimes et les plus respectables… Quand les gens du peuple vont chez vous, vous les faites recevoir par vos domestiques, à l’office, quand vous venez chez le peuple, il vous admet auprès de lui, avec lui… J’estime que vous avez tort et qu’il a raison.

Pâle, les yeux éclairés par une lueur étrange, Irène écoutait…

La gouvernante trépignait sur place.

Girdel, qui s’était reculé pour qu’on ne le vît pas, avait son plus large sourire des bons jours…

Fanfar, calme, la tête inclinée, restait immobile et attendait…

— C’est une leçon ! dit Irène d’une voix à peine perceptible.

— Non ! c’est un conseil !…

— Que vous allez me donner sans doute…

— Oui, mademoiselle. Aussi bien mon travail m’appelle et je ne puis rester ici plus longtemps… ce conseil le voici en trois mots :

— Faites-vous aimer !

Il salua et fit un pas pour se retirer.

— Monsieur Fanfar ! cria Irène.

Il s’arrêta.

— Vous avez raison… et je viendrai ce soir.

Puis, se tournant vers Girdel, avec une grâce charmante :

— Monsieur !… Voulez-vous au moins me retenir deux places d’avance ?…

— Certes ! et les meilleures !… cria Girdel. N’est-ce pas, Fanfar ?…

Fanfar répondit affirmativement d’un signe de tête.

À ce moment ses yeux se croisèrent avec ceux d’Irène, et un tressaillement, aussitôt réprimé, l’agita tout entier…

— Maintenant, ajouta Irène, voulez-vous remettre ces quelques louis aux pauvres du pays… Quant à mes deux places, et bien ! je vous les demande gratis…

IV

MAITRE ET VALET

Au moment où la jeune fille, suivie de la bonne Mme Ursule, qui suffoquait de rage concentrée, sortit de la baraque et se trouva de nouveau sur la place, les paysans ôtèrent leur chapeau et saluèrent.

Bobichel lui-même, qui débitait les plus fous lazzis, se tut tout à coup.

Irène, les yeux brillants, le visage éclairé par une sorte de rayonnement intérieur, marchait lentement, pensive, inclinant la tête pour répondre à des témoignages de respect qu’elle devinait plutôt qu’elle ne les constatait réellement.

— Voici la voiture, dit Mme Ursule.

— Ah ! c’est bien ! fit Irène en relevant vivement la tête.

Un laquais vêtu d’une livrée de couleur foncée, s’étant approché, tenant en main un superbe cheval, de race anglaise, Irène alla vers lui et le flatta de la main.

— Allez-vous donc encore monter à cheval ? demanda Mme Ursule. Vous m’avez pourtant promis de revenir avec moi dans la voiture.

Mais déjà Irène, d’un seul élan, s’était trouvée en selle.

Mme Ursule soupira, et dit encore :

— Mme la comtesse, votre mère, m’avait pourtant bien recommandé…

— Je plaiderai moi-même votre cause, dit Irène. John, ajouta-t-elle en se tournant vers le laquais, au château… le plus rapidement possible…

Un instant après la voiture entraînait au grand trot sur la route Mme Ursule qui maugréait, tandis qu’Irène, touchant son cheval de sa cravache, se lançait dans un sentier et disparaissait à travers les arbres…

— Comment s’appelle-t-elle ? demanda Bobichel qui était descendu des tréteaux.

— C’est Mlle de Salves, répondit un paysan, la plus riche héritière du pays…

— Une belle fille ! articula Bobichel.

— Trop fière avec le pauvre monde, dit quelqu’un.

— Bah ! elle va se marier, ajouta un autre. C’est de la graine de Paris… ça n’est pas fait pour nos villages…

Peut-être les propos échangés eussent-ils pris une tournure peu favorable à la belle Irène de Salves, si un nouvel incident n’avait, à ce moment, détourné l’attention des paysans…

Une chaise de poste, lancée au galop de chevaux vigoureux, venait de déboucher de la route, puis s’était arrêtée devant l’auberge de maître Schwann.

Avant que le digne aubergiste eût franchi les quelques marches qui le séparaient de la chaussée, un autre personnage s’était élancé à la portière.

C’était l’homme aux allures hypocrites que nous avons vu dans la salle commune épier, embusqué derrière son journal, ce qui se passait autour de lui.

— Monsieur le marquis, dit-il, en présentant son bras au personnage qui se trouvait dans la chaise de poste, ma lettre vous est parvenue, je le vois, en temps utile…

Le nouvel arrivant n’était pas un inconnu pour le lecteur. C’était celui qui, dans la première partie de ce récit, portait le nom de vicomte de Talizac, et qui, aujourd’hui, par la mort du vieux marquis, avait été investi des titres des Fougereuse.

Dix ans avaient passé sur sa tête. Quoique âgé de quarante ans à peine, il semblait presque un vieillard. Sa taille était courbée et des rides profondes creusaient son masque dur et sévère.

Quant à celui qui l’attendait, c’était ce serviteur de confiance, ce complice qui, dans la maison de Fribourg, avait discuté avec son maître le plan criminel dont Simon devait être la victime ; seulement maître Cyprien s’était élevé de la condition de valet de chambre à celle d’intendant, faveur bien due à sa complicité dans le drame criminel que nous avons raconté.

De plus, ainsi qu’on le verra, il cumulait avec ces honorables fonctions certaine profession plus délicate et moins avouable.

Le marquis était entré dans l’auberge et avait jeté autour de lui un regard soupçonneux. La salle était vide maintenant, seul Schwann, dans son attitude réglementaire, se tenait le bonnet à la main, sur son passage…

Mais il s’abstint de toute offre de service : la physionomie du marquis ne présentait aucun caractère encourageant.

— Faites servir le repas dans ma chambre, dit Cyprien.

Et ouvrant la porte de l’escalier, il précéda le marquis, toujours silencieux.

Ils arrivèrent ainsi au premier étage.

Pas un mot ne fut échangé pendant que Schwann dressait la table. Quand il eut préparé le service, Cyprien l’attira dans un coin de la chambre.

— Ne montez pas sans que je vous appelle, vous m’entendez ?…

— Fort bien… Si vous avez besoin de moi…

— Ce n’est pas tout. Veuillez vous abstenir de tout bavardage au sujet de mon maître… Si on vous questionne, répondez que vous ignorez tout…

— Mais puisque je ne sais rien ! s’écria Schwann.

— Vous pourriez vous permettre des suppositions, ce que je vous engage à éviter, dans votre propre intérêt…

— Ma foi, murmurait Schwann en descendant l’escalier, toutes ces manigances de grand seigneur ne me plaisent guère et j’aime mieux mes paysans et mes saltimbanques…

Cyprien, avant de refermer la porte, avait examiné soigneusement le corridor et avait appliqué son œil aux serrures des chambres voisines. Puis certain que nul ne pouvait commettre d’indiscrétion, il était revenu auprès du marquis.

Celui-ci, ayant jeté son chapeau et son manteau sur le lit, avait paru vêtu de l’habit de drap, sur lequel retombait un jabot de dentelle. Il portait une culotte de casimir, serrant à la cheville des bas de soie, chaussé d’escarpins à boucle d’acier.

— Nous sommes bien seuls, demanda M. de Fougereuse.

— Oui, monsieur le marquis.

— Parle donc. Ta lettre m’annonce que tu as retrouvé les traces de ce misérable Labarre.

— J’y suis parvenu en effet… et j’espère que monsieur le marquis sera satisfait du zèle que j’ai mis à le servir…

— Tu n’as pas vu cet homme ?…

— J’ai suivi à la lettre les instructions de monsieur le marquis. Les recherches ont été longues et difficiles. Évidemment cet homme a pris à tâche de se rendre introuvable, et je dois déclarer que je commençais à désespérer, quand le hasard m’a fait découvrir ce Labarre maudit… Mais, selon vos ordres, je me suis contenté de constater exactement où nous pouvions le rencontrer, et je me suis abstenu de toute relation avec lui.

— Tu as bien fait. Il était important de ne pas lui donner l’éveil. Je veux que ma présence soit pour lui un coup de foudre… Je veux que la surprise, et au besoin la terreur, lui arrachent… cet aveu qui est pour moi le salut…

— Oserai-je demander à monsieur le marquis si, depuis mon départ, ses affaires se sont quelque peu améliorées…

Fougereuse eut un geste de colère :

— Améliorées !… dis au contraire que la fatalité semble s’acharner après moi… en vain j’ai tout tenté… la ruine s’avance chaque jour plus rapide et plus effrayante… tout m’échappe… tout s’écroule… et dans quelques mois peut-être, je serai à jamais perdu.

— Cependant la faveur de Sa Majesté…

— Sa Majesté !… fit Fougereuse en éclatant de rire. Elle se soucie bien de moi… n’ai-je pas eu le malheur de déplaire à sa camarilla, et Mme de Feuchères ne s’est-elle pas avisée de voir en moi un ennemi !…

— Est-il impossible de dissiper cette erreur ?

Fougereuse haussa les épaules.

— À quoi bon ?… pourquoi de nouvelles psalmodies ?… de nouvelles bassesses ? je suis fatigué de plier devant ces intrigants d’antichambre, ou ces influences d’alcôves !… Oh ! ajouta-t-il avec un sourire haineux, avec quelle joie ces envieux m’ont vu glisser sur la pente qui m’entrainait ! j’ai voulu parler haut et ferme, j’ai répété au Roi que nous étions, nous, les fidèles de l’émigration, ses véritables conseillers, et qu’il était de son devoir comme de son intérêt, de compter avec nous… on nous a trouvés trop exigeants…

« On a cru nous avoir payés, ajouta le marquis, parce qu’on nous a jeté quelques mille louis d’indemnité… comme si la France n’était pas à nous, comme si nous n’avions pas tout droit sur ce peuple qui a assassiné son roi et s’est vautré aux pieds d’un aventurier… mais ils n’osent pas, ils ont peur !… patience !… notre tour viendra ! tiens, Cyprien, sais-tu ce que m’a répondu le Roi quand, un jour qu’il me semblait d’humeur affable, je lui ai fait part discrètement de mes embarras de fortune… « Monsieur, m’a-t-il dit, un Fougereuse ne mendie pas ! » j’ai reçu le lendemain quatre mille louis… dérision…

Cyprien ne put réprimer un demi-sourire. Quatre mille louis ne lui paraissaient sans doute pas somme si dérisoire.

— Mais, du moins, reprit-il, Sa Majesté honore de sa bienveillance M. le vicomte votre fils !…

— Mon fils !… allons donc !… est-ce que ses allures de gentilhomme peuvent satisfaire ces sacristains de cour… j’ai sans cesse les oreilles rebattues de clabauderies ridicules… mon fils joue, mon fils fait scandale ! que sais-je ? ces bonnes gens n’ont pas assez d’hypocrites homélies à me jeter à la face, comme s’ils étaient eux-mêmes des parangons de vertu !… Bah ! jeunesse se passe… et dès que le vicomte sera marié… à propos de ce mariage, as-tu rencontré mesdames de Salves ?…

— Je ne suis arrivé qu’hier soir… je sais seulement que leur château est à deux lieues environ… et qu’elles doivent bientôt le quitter pour se rendre à Paris…

— Quatre millions !… s’écria le marquis en frappant la table de son poing fermé. Et songer que cette fortune pouvait nous échapper !…

— Le mariage n’est-il pas décidé ? Monsieur le vicomte, votre fils, n’a-t-il pas été agréé par Mme de Salves ?…

— Si fait… et cependant le moindre incident peut ruiner tous nos projets… que la comtesse apprenne ma situation et tous les pourparlers seraient rompus… Oh ! il faudra bien que ce Labarre parle, quand je devrais lui arracher son secret par la violence, par la force !…

— C’est un vieillard incorruptible… Ces honnêtes gens ont quelquefois une énergie du diable…

Le marquis releva vivement la tête, et son regard se croisa avec celui de Cyprien :

— Parles-tu sérieusement… et crois-tu qu’il soit possible de résister… à nos instances ?…

Ces mots étaient prononcés avec une ironie contenue qui leur donnait un sens spécial.

Cyprien sourit.

— Si monsieur le marquis veut bien me laisser agir, je réponds du bonhomme… j’en ai maté de plus redoutables…

— Tu sais d’ailleurs que je ne suis pas un ingrat… que ce Labarre me livre le trésor des Fougereuse, cette fortune dont seul il possède le secret, et mon fils devient l’époux de la jeune Irène de Salves… ma position, un instant ébranlée, redevient plus forte que jamais… et sois tranquille ! je ne t’oublierai pas…

— Monsieur le marquis me comble… aussi peut-il compter en tout sur mon dévouement… et sans parler de l’affaire Labarre, pour laquelle je puis dès à présent lui promettre le succès, je crois que je serai bientôt à la portée de lui rendre un très grand et très signalé service…

— Que veux-tu dire ?

— Monsieur le marquis n’ignore pas que je prends grand intérêt à la conservation du régime actuel.

— Hein ? fit le marquis ayant peine à réprimer un sourire.

En vérité, Cyprien lui paraissait quelque peu outrecuidant de daigner accorder sa protection au gouvernement de Sa Majesté.

— Monsieur le marquis me semble surpris… cependant je me permettrai de lui faire remarquer que plusieurs motifs influent sur mes convictions…

— Voyons vos motifs ! et voyons vos convictions !…

— En premier lieu, l’avenir de monsieur le marquis est trop intimement lié au salut de la monarchie pour que je sépare ces deux questions.

— Ceci est juste. Après ?

— Secondement, je me suis trouvé en relations avec certains personnages qui, daignant reconnaître en moi une certaine habileté, une entente des affaires peu commune, ont bien voulu me charger d’une mission… de confiance…

— Bah ! et quels sont ces personnages ?…

— Je ne nommerai à monsieur le marquis que le plus puissant d’entre eux, M. Franchet.

En prononçant ce nom, l’honnête Cyprien avait pris une allure contrite qui contrastait singulièrement avec le cynisme habituel de sa physionomie.

De son côté, M. de Fougereuse avait tressailli malgré lui. M. Franchet qui était alors à l’apogée de sa carrière exerçait les mystérieuses fonctions de directeur général de la police. Protégé ostensiblement par le duc de Montmorency et le comte Corbière, il devait surtout son élévation à la Société de Jésus dont il était un des plus dévoués affiliés.

Ce pouvoir occulte, – dont le réseau s’étendait sur toute la France. – était redouté des plus puissants : c’était de la rue de Vaugirard que le mot d’ordre était donné à la cour et à la ville. Nul ne pouvait espérer quelque faveur, s’il ne rendait tout d’abord hommage à la redoutable congrégation… M. Franchet était à ses ordres, et mettait à sa disposition l’organisation déjà puissante de la police politique.

Aux yeux du marquis de Fougereuse, Cyprien se prévalant de la protection de M. Franchet, revêtait une importance singulière ; c’était plus qu’un complice, maintenant, c’était un protecteur, et il eût pu devenir un rude adversaire.

En résumé, espion de la police et de la congrégation, l’intendant devenait un personnage à ménager.

Un court silence avait suivi cette brusque révélation.

— Continue, dit simplement le marquis.

Cyprien le regardait avec un sourire ironique.

— Je disais donc à monsieur le marquis que j’employais les faibles ressources de mon esprit à la défense des intérêts sacrés de la société…

Il baissa la voix.

— Et que je suis prêt à lui rendre à la cour la situation que ses… imprudences ont compromise.

Le Cyprien s’enhardissait presque jusqu’à l’insolence.

— Et comment opéreras-tu ce miracle ?

— En mettant monsieur le marquis de moitié dans certaine opération qui prouvera notre zèle pour la monarchie…

— Hum ! fit le marquis à qui cette association répugnait quelque peu. Et de quelle nature est cette opération ?…

Cyprien se rapprocha encore et ce fut d’une voix à peine perceptible qu’il reprit :

— Une vaste conspiration s’ourdit dans les ténèbres pour le renversement du Roi…

Le marquis bondit sur son siège.

— Folie !… l’ordre est assuré… et la monarchie est forte !…

— Il n’est pas de char si bien équilibré qu’un grain de sable ne puisse renverser, fit Cyprien qui devenait sentencieux. J’affirme à monsieur le marquis que le danger est réel, la propagande active. Une association républicaine…

À ce mot, Fougereuse haussa les épaules.

— Une association républicaine, répéta Cyprien en appuyant sur le mot, couvre de ses affidés la province tout entière. Dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, un mouvement éclatera sur tous les points de la France, et qui sait ?… peut-être le trône sera-t-il ébranlé plus vite qu’on ne le pense… La royauté est impopulaire… C’est par la force seule qu’elle se soutient… Est-elle assez forte pour résister à un soulèvement universel ? Il est permis d’en douter malgré les apparences. Eh bien !… moi, pauvre serviteur de monsieur le marquis et du Roi, je puis arrêter le mouvement avant qu’il ait pris tout son développement… Je puis livrer à la justice les chefs de l’association… Mais que suis-je ? un infiniment petit. Si grand que soit le service rendu, on me jettera quelques os à ronger, et on se croira quitte envers moi… mais que monsieur le marquis de Fougereuse, pair de France, dénonce aux Tuileries la formidable association qui menace le trône et l’autel, qu’il se présente au cabinet du roi les mains pleines de preuves, qu’il livre les documents, les statuts, la liste des conjurés… et monsieur le marquis de Fougereuse, plus fort que les ministres, plus puissant que les plus puissants, devient maître de la France… Il sauve le trône et l’autel… et il n’est pas si haute récompense qu’il ne puisse exiger…

Le marquis s’était levé brusquement.

Son regard étincelait. Il s’arrêta devant Cyprien :

— Et tu dis que tu as surpris ce secret terrible ?

— Je tiens en mes mains les principaux fils du complot…

— Tu serais prêt à m’abandonner le bénéfice – considérable, quoi que tu en dises – qui te serait assuré par tes révélations ?…

— Je suis avant tout le serviteur de monsieur le marquis…

— Cartes sur table ! fit tout à coup M. de Fougereuse. Que me demandes-tu en échange de cet immense service…

— Je ne pose aucune condition… J’ai foi en la générosité de monsieur le marquis…

— Tu as raison. Ah ! Cyprien ! s’écria le marquis dont l’agitation croissait à chaque instant, que j’aie enfin entre les mains cette puissance qui toujours m’échappe, et je te ferai si riche, et je te placerai si haut que les plus grands de France se courberont devant toi…

— Je remercie monsieur le marquis de sa bienveillance… et je me permettrai de lui appeler ses paroles à l’occasion… Quant à présent, occupons-nous de Pierre Labarre… Le temps presse. Car ici même je suis la piste du complot, et je tiens à être promptement de retour…

— Je suis prêt, dit le marquis. Où trouverons-nous Pierre Labarre ?

— À deux lieues d’ici environ, auprès de la petite ville de Vagney.

— Il est maintenant trois heures, reprit de Fougereuse, nous pouvons certainement revenir à Saint-Amé dans la soirée…

— Donc, si monsieur le marquis m’y autorise, je vais commander des chevaux…

Sur un signe de Fougereuse, Cyprien sortit.

Quand le marquis fut seul, il se laissa tomber sur une chaise et sa tête s’inclina sur sa poitrine.

— Ah ! s’il disait vrai ! murmura-t-il. Pourtant, malgré toute mon assurance, j’ai peur !

Quelques rapides explications sont nécessaires.

Avec les troupes étrangères, la famille des Fougereuse était rentrée en France, et grâce à M. de Blacas, avait obtenu immédiatement les faveurs du roi. Le vieux marquis avait été élevé à la pairie, son fils avait été accueilli à la cour comme un des soldats les plus dévoués à la cause monarchique. Il semblait que désormais l’horizon se fut à jamais éclairci, et que les rêves si longtemps caressés par Magdalena dussent enfin se réaliser.

Le fils du marquis – alors vicomte de Talizac – avait pu facilement obtenir constatation de la mort de Simon Fougère. Quant à ses enfants, ils avaient disparu ainsi que Françoise, sa femme, et il n’était pas douteux qu’ils n’eussent péri dans la tourmente.

Le vicomte de Talizac n’avait donc pas hésité à réclamer pour lui seul – lors de la mort du marquis, survenue dès 1817 – l’héritage des Fougereuse.

Mais à sa grande surprise, cet héritage, quoique considérable encore, était beaucoup moins important que le vicomte et Magdalena ne l’avaient espéré.

Depuis sa rentrée en France, le vicomte avait contracté des dettes énormes. Quand le titre et la fortune des Fougereuse lui échurent, lorsqu’il s’assit à son tour sur le fauteuil de la pairie, ses créanciers, qui jusque-là avaient patienté, se montrèrent intraitables. Et pour éviter le scandale, il fallut leur abandonner une forte part de l’héritage paternel.

Certes, si le nouveau marquis et Magdalena n’eussent été dévorés d’une passion de luxe, d’autant plus violente qu’elle avait été plus longtemps contenue, leurs revenus étaient plus que suffisants pour leur assurer une situation honorable et enviée.

Mais on eût dit que ces deux êtres – qui n’avaient pas reculé devant un crime horrible pour s’assurer la fortune des Fougereuse – éprouvaient un besoin inconscient de s’étourdir. L’hôtel qu’ils occupaient – au centre du faubourg Saint-Germain – devint bientôt un foyer de fêtes perpétuelles, le rendez-vous de la noblesse élégante et frivole, le gouffre où disparaissaient peu à peu la fortune et, qui sait, l’honneur de la famille.

Le fils de Magdalena – qui portait maintenant le titre de vicomte de Talizac – élevé au milieu de ces prodigalités folles, sentit se développer en lui les mauvais instincts qu’il tenait de la nature et que la coupable indulgence de sa mère excitait sans cesse.

Dès l’âge de quinze ans, le vicomte de Talizac était un des dandys les plus connus de Paris. L’or s’égrenait sous ses doigts, et Magdalena souriait quand quelque flatteur lui racontait, avec un sourire, les prouesses de son fils.

Le premier, le nouveau marquis de Fougereuse, avait sondé du regard l’abime dans lequel il se sentait tomber.

Il avait tenté d’adresser à Magdalena quelques observations, mais, dès les premiers mots, il avait été arrêté :

— Monsieur, lui avait dit Magdalena, le fils de Fougereuse n’est pas un manant qui ait appris à amasser quelques louis, gagnés à la sueur de son front. Il est aujourd’hui le seul de votre nom. Vous devez à votre propre dignité de lui conserver dans la société le rang qui lui appartient. Mon fils à moi est un vrai gentilhomme qui ne comprend ni ne veut rien comprendre à vos comptes et à vos parcimonies… Que ceci soit entendu une fois pour n’y plus revenir… Si votre fortune s’écroule, à vous de la relever…

Et comme il insistait :

— Croyez-vous, reprit-elle en baissant la voix et en le regardant en face, croyez-vous que ce soit pour faire de mon fils un mendiant que je vous ai dit de tuer l’autre…

Les deux coupables se mesurèrent du regard. Mais Magdalena était de ces natures indomptables devant qui tout doit s’incliner. Le marquis plia… ce ressouvenir du crime avait brisé toute son énergie. Magdalena le poussait de nouveau sur la route maudite… il fallait qu’il marchât en avant…

Alors commença pour le marquis une existence épouvantable. En vain, par les moyens les moins avouables, il parvenait à jeter l’or à poignées aux cupidités de la marquise et de son fils… il semblait que dans un creuset invisible cet or se fondit instantanément.

C’est alors que se présenta pour le jeune vicomte de Talizac, l’alliance projetée avec Mlle de Salves.

C’était pour le marquis de Fougereuse la dernière planche de salut. Mais pour que ce mariage s’accomplisse, pour que les quatre millions des de Salves vinssent combler le déficit chaque jour plus effrayant, il fallait empêcher à tout prix une catastrophe…

Déjà de sourdes rumeurs circulaient à la cour : on parlait d’actes commis qui auraient pu entacher l’honneur du marquis de Fougereuse, et dont son fils, le vicomte de Talizac, eût été, sinon le complice, tout au moins le bénéficiaire. Plusieurs gentilshommes avaient abandonné l’hôtel, à la façon des rats désertant les édifices menacés. Le caractère hautain du marquis et de Magdalena ne leur avait, on le comprend, concilié aucune sympathie : l’insolence de Talizac était devenue proverbiale et plusieurs fois déjà, les jeunes gens avaient tenté de mettre à la raison « le bravache bossu ! » comme on l’appelait. Mais il avait été heureux dans tous ses duels, et l’antipathie qu’il inspirait n’avait fait que s’accroître… Aussi la chute prochaine de cette famille détestée était-elle activée plutôt que retardée, grâce à ces mille propos qui se débitent sous le manteau, et qui sont plus dangereux qu’une accusation publique et formelle…

Il est maintenant facile de comprendre quel intérêt poussait le marquis à se rendre auprès de Pierre Labarre.

Il fut interrompu dans ses réflexions par Cyprien, qui était remonté, après une assez longue conférence avec maître Schwann.

— Monsieur le marquis, dit-il, voici un fâcheux contretemps !…

— Qu’y a-t-il ! fit Fougereuse avec une impatience inquiète.

— Il paraît que, dans ce pays de malheur, l’hiver ne se passe point sans inondations. On vient d’apprendre à l’instant que le saut de la Cuve, une sorte de torrent qui longe la route de Vagney, commence à déborder… et l’aubergiste m’affirme qu’il serait très imprudent de se diriger de ce côté.

— N’existe-t-il pas une autre route ?

— Sur tous les points, on a signalé des crues, et partout le danger serait le même…

— Ces gens-là exagèrent sans doute le péril pour taxer leurs services à plus haut prix… double, triple les offres pour les chevaux…

— Certes, je n’ai pas attendu que M. le marquis le permit pour essayer de ce moyen… mais personne – vous m’entendez – personne, à l’exception de l’aubergiste, ne possède de chevaux…

— Achète ceux de ce Schwann.

— Il a refusé de vendre… ainsi que certain saltimbanque qui est arrivé ce matin avec deux haridelles.

— Mais alors c’est un complot…

— Eh bien ! si monsieur le marquis le désire, nous partirons seuls et à l’instant…

— C’est bien…

Le marquis s’enveloppa de son manteau et descendit, suivi de Cyprien.

Maître Schwann tenta encore une fois de s’opposer au départ des deux voyageurs. Mais le marquis était dans un état de fièvre qui ne laissait aucune prise à la réflexion…

Ils s’éloignèrent.

— Hum ! fit Schwann, je ne serai guère tranquille… jusqu’à ce qu’ils soient revenus… l’inondation ne fait que commencer… mais la Cuve est traîtresse… et quelquefois en deux heures… elle a tout envahi…

V

ENTREZ, ENTREZ, MESSIEURS

Tandis que Girdel et Fanfar édifiaient la baraque pour la représentation du soir, tandis que Fougereuse et Cyprien échangeaient leurs honnêtes confidences, Robeccal était allé rejoindre la Roulante, qui l’attendait sur la route, ainsi qu’elle le lui avait promis.

Ce qu’était la Roulante alors que le brave Girdel avait commis la sottise de l’épouser, quels charmes l’avaient séduit en elle et l’avaient aveuglé, à ce point qu’il eût fait de cette femme la seconde mère de Caillette, certes il eût été difficile de le deviner en considérant cette masse de chair, sans forme et sans beauté, cette physionomie brutale et revêche, ces yeux hypocrites et haineux.

Mais Girdel était seul : il avait pleuré la pauvre morte, et la Roulante l’avait consolé. Elle présentait alors ces beautés regorgeantes dont la jeunesse seule subit la séduction : et puis elle avait habilement manœuvré, la coquine ! si habilement qu’un jour l’honnête Gueule-de-Fer s’était cru obligé de lui rendre l’honneur.

Une fois en possession de ce nom de Madame Girdel qui avait été longtemps l’objet de ses convoitises, elle avait jeté franchement le masque et avait étalé en plein jour le stock de qualités dont elle était pourvue : avare, ivrogne, violente, envieuse, elle présentait – non pas en raccourci – un spécimen complet de la perversité humaine. De la femme, rien. Elle haïssait Caillette pour sa grâce, pour ses seize ans, pour sa bonté. Elle haïssait Fanfar – l’enfant trouvé – pour sa force et le charme indicible qui s’exhalait comme un parfum de sa personne et de son cœur…

Enfin elle haïssait Girdel pour sa patience, pour cette placidité qui se démentait rarement, pour sa gaieté franche et naïve…

Un jour Robeccal était entré dans la troupe.

Encore une de ces sottises comme en commettent les braves cœurs. Robeccal gisait sur une route, mourant de faim. Gueule-de-fer l’avait recueilli. Être raté au physique comme au moral, nature incomplète en tout excepté en vices, Robeccal s’était promptement entendu avec la Roulante. Ces deux perversités s’étaient comprises. Robeccal – sorte d’être rabougri – avait plu à la monstruosité plantureuse. Les nerfs de Robeccal avaient vibré à l’approche de cette chair. Ils s’étaient accouplés – nous ne disons pas aimés.

Et cette liaison honteuse s’était resserrée dans les élans d’une haine commune.

Maintenant ils voulaient tuer – tuer Girdel – tuer Fanfar. Ils auraient eu plaisir à torturer Caillette, comme les enfants cruels étouffent sous leurs doigts les petits oiseaux des haies… Ils avaient soif de voir souffrir tout ce monde.

— Il faut en finir, avait dit Robeccal.

Et ils étaient assis tous deux, sur le revers de la route, étudiant soigneusement quel serait le plus prompt et le plus sûr moyen d’arriver à leur but.

Chez Robeccal il y avait désir, doublé de spéculation.

À cette époque les paysans étaient encore naïfs et sevrés de toute distraction. Le saltimbanque ambulant était accueilli avec une joie franche qui se traduisait par de grasses recettes. Donc, l’entreprise était fructueuse, et Robeccal prétendait s’élever du rôle de comparse à la fonction d’entrepreneur.

Que Gueule-de-Fer disparût – par accident ou par toute autre cause, – la Roulante restait seule maîtresse du fonds, de la carriole, des chevaux, capital sérieux dont Robeccal aurait le maniement.

Quant à elle, son objectif était plus simple. Elle voulait avoir son Robeccal, à elle, à elle seule. Veuve, elle l’épouserait, c’était une passion bestiale qui prétendait s’assouvir sans entraves. Certes, Girdel les gênait peu, dédaigneux de l’espionnage. Mais, cependant un jour pouvait venir où il ouvrirait les yeux.

Il était clair que déjà ses soupçons s’étaient éveillés. Plus encore, la Roulante et Robeccal agissaient comme s’ils eussent voulu le contraindre à la révolte. On a vu tout à l’heure un exemple des provocations auxquelles il était incessamment en butte.

Restait Fanfar. Restait Caillette.

De Bobichel, on ne daignait même pas se préoccuper, Robeccal ayant cent fois déclaré que c’était un niais, facile à mettre à la raison.

Girdel mort, la Roulante se chargeait de Caillette : quand elle prononçait ce nom, elle fermait les yeux avec cette intime sensation d’hypocrite jouissance qui provoque le même mouvement chez les fauves. Elle rêvait des supplices inconnus… et l’imagination ne lui ferait certes pas défaut !

Mais Fanfar !… En vérité, il était bien étrange qu’on eût à compter avec cet enfant sans nom, ramassé un jour au coin d’un champ, et qui, – c’était à n’y pas croire ! – faisait aujourd’hui la loi. La haine de la Roulante avait d’abord hésité. Si Fanfar avait daigné remarquer les regards langoureux qu’elle lui jetait alors qu’il avait seize ans, s’il avait consenti à prêter l’oreille aux enseignements que la mégère était prête à lui dispenser, en généreuse éducatrice, il aurait certes pu remplir le rôle qui depuis était échu à Robeccal.

Point. Il aimait Girdel, il l’appelait son père. Ce Joseph avait détourné les yeux de cette Putiphar mastodontesque.

Rien que la mort n’était capable

D’expier ce forfait…

Quant à Robeccal, le rachitique haïssait le fort, le méchant haïssait le bon, c’était justice.

Il avait bien une autre idée qui se résumait en un nom : Caillette ! mais de cette idée-là il ne parlait pas à la Roulante. De tout ceci, la conclusion était que Fanfar devait disparaître en même temps que Girdel. Outre que c’était une double satisfaction pour nos gredins, ils comprenaient encore que c’était plus sûr : Ce diable de Fanfar avait de telles prétentions à l’intelligence que peut-être – après l’événement – il se fût avisé de chercher la vérité…

Yeux à fermer, bouche à rendre muette.

Voilà chose convenue.

Il paraît pourtant que les moyens d’exécution demandaient longues réflexions et sérieuse discussion. Car la nuit tombait, quand par des chemins différents, Robeccal et la Roulante regagnèrent Saint-Amé.

Or, il se trouva que sur la route suivie par le premier, deux de nos personnages se promenaient, en attendant l’heure de la représentation. Le terme « se promenaient » n’est peut-être pas absolument exact. Car voici ce qui se passait.

Bobichel ayant posé sur le bord du chemin son chapeau de carton gris, se livrait au charmant exercice qui a nom « la grenouille. » Le patient – le disloqué – pose les mains à terre, puis se soutenant, élève en l’air son torse et ses jambes qui, peu à peu, obéissant à un effort continu, viennent faire cravate autour de son cou…

Bobichel opérait cette convulsion anatomique avec une aisance des plus remarquables… et c’était là le moment qu’il choisissait pour débiter à la galerie ses folies les plus gaies.

Pour l’instant, il était dans le feu de l’étude, s’entretenant les mains et les jambes.

Auprès de lui, Caillette répétait ses exercices de danseuse, s’élevant en l’air, les bras arrondis, tournant sur elle-même, se dressant sur ses pointes et esquissant avec une légèreté sans pareille des jetés et battus de la bonne école.

Mais ils n’étaient pas si fort absorbés dans leur étude qu’ils s’abstinssent de causer.

Il semblait que jamais Bobichel n’eût l’esprit plus libre que lorsqu’il avait la tête en bas :

— Petite Caillette, disait-il, vous direz tout ce que vous voudrez… vous êtes triste…

— Je t’assure que tu te trompes, faisait la petite en lançant d’un élan nerveux sa jambe gauche dans le vide.

Pliant ses coudes, Bobichel touchait presque le sol de sa poitrine.

— Bien vrai ! personne ne vous a fait de la peine ?…

— Personne…

Il y eut un moment d’arrêt, Bobichel ramassait un sou avec ses dents : mais il l’eut bientôt placé en lieu sûr, c’est-à-dire à l’intérieur de ses maxillaires et il reprit :

— Ce n’est pas cette belle demoiselle… par hasard !… à qui notre cher Fanfar a si bien dit son fait !… elle ne s’est pas revengée sur vous ?…

Sans doute, la danse commençait à fatiguer Caillette, car elle rougit vivement et répondit avec vivacité :

— Je t’en prie, Bobichel, ne me taquine pas… je te dis que je n’ai rien… si je suis triste… eh bien ! c’est involontaire, sans raison… on a des jours comme cela…

— C’est vrai ! moi-même, sans le travail, j’aurais aussi mes noirs !…

— Toi ! et pourquoi ?

— Oh ! ça, c’est des choses que je ne peux pas trop vous expliquer… Mais voyez-vous, petite Caillette, il y a des méchantes gens avec nous…

La « grenouille » s’était contractée et sautait maintenant sur place…

— Ne parle pas de cela…

— Vous savez bien qui je veux dire !… oh ! ce gueux de Robec ! moi, je suis sûr qu’il nous jouera quelque pied de cochon, sauf votre respect… Il manigance un tas de choses avec cette…

Caillette l’interrompit brusquement :

— Bobichel ! fit-elle d’un ton de reproche.

— C’est ça… vous êtes la bête du bon Dieu !… comme votre Fanfar ! Ah ! vous allez bien ensemble tous les deux !…

— Bobichel !

— Y a pas de Bobichel qui tienne… vous vous ferez manger la laine sur le dos… et vous serez les dindons de la farce… V’là mon idée !… je suis un homme libre, quoique pitre… et je dis ce que je pense…

Il continuait à sautiller sans cesser de parler.

— Robeccal et la Roulante, deux bandits !… oui, c’est votre seconde mère, c’est la femme au brave Girdel… eh bien ! on verra… on verra !…

À ce moment, au bout de la route, se profilait la silhouette de l’ignoble Robeccal.

— Regardez-moi ça, maugréait Bobichel. D’où que ça revient ? Hum !… l’éléphant doit pas être loin !… et ils ont encore comploté un tas d’infamies !… mais voyez donc ! a-t-il une sale tête !…

— Allons ! viens, Bobichel !… cria Caillette qui de fait ne se souciait guère d’être rencontrée par Robeccal.

— Que je vienne !… non, non !… allez-vous-en, mamzelle Caillette. Pas besoin que ce moigneau-là vous voie de si près… Allez-vous-en, je vous rattraperai.

— Que veux-tu faire ?

— C’est mon idée… je veux causer un brin avec ce tartufion-là…

— Ne fais pas d’imprudence… père te gronderait…

— Allez ! allez ! et soyez tranquille !…

Robeccal approchait. Caillette hésita encore, puis, se décidant enfin, elle se mit à courir dans la direction de Saint-Amé.

Robeccal la vit s’enfuir : un mauvais sourire éclaira sa face glabre.

— Bon ! fit-il entre ses dents, tout ça se paiera avec le reste…

Il était arrivé près de Bobichel qui n’avait pas quitté sa pose de grenouille ankylosée. Mais quand Robeccal fut à sa portée, ses jambes se détendirent avec la netteté d’un ressort, et sans doute par hasard, ses pieds touchèrent sa casquette qu’ils lancèrent à quelques pas en arrière.

— Tu pourrais bien faire attention ! fit Robeccal en serrant les points.

— Oh ! bien des pardons ! j’ai pas fait exprès, dit Bobichel d’un air benêt. Je ne t’avais pas vu…

— Ouais !… En tous cas, la jolie Caillette m’avait bien vu, elle… car elle a filé en m’apercevant, comme si j’avais été le diable !

— Oh ! des bêtises de mijaurée, faut pas faire attention !

Remarquez qu’en ce moment Bobichel eût rendu des points au conseiller de César Borgia, autrement dit Machiavel.

— Moi ! continua-t-il, je ne sais pas ce qu’elle a à être comme ça toujours sur mon dos !… je peux pas avoir un instant de tranquillité !

— Avec ça que tu la rebiffes ! dit Robeccal avec un haussement d’épaules. T’es devant elle pire qu’un chien couchant !…

— Qué que tu veux !… J’ai pas ton énergie !… Ah ! si j’avais ton énergie !…

Robeccal le regarda ; puis fronçant les sourcils :

— Qu’est-ce que tu ferais ? ajouta-t-il.

— Ce que je ferais !… Je n’en sais rien, parce que je ne suis pas un malin. Mais, vrai de vrai !… J’en ai assez, moi, des grands airs de tout ce monde-là…

Robeccal n’était pas un sot, étant foncièrement méchant. Ces révoltes de Bobichel lui étaient plus que suspectes.

— Est-ce qu’il voudrait me faire jaser ? pensait-il.

Et il n’avait pas tort, comme bien on devine.

— Oh ! il y a surtout ce Fanfar ! fit Bobichel en se remettant sur ses pieds.

— Allons donc vous êtes comme les deux doigts de la main !

Bobichel dans un élan de bonhomie assez bien joué, passa son bras sous celui Robeccal.

— Vois-tu, mon vieux, tant qu’on n’est pas le plus fort, faut bien hurler avec les loups !… c’est ce que je fais, mais patience !… ce sera pas toujours le même qu’aura l’assiette au beurre !… ce Fanfar, je le ménage, parce que c’est le bichon, le fifi chéri au patron… mais après tout, c’est un étranger qui ne nous est rien… et qui mange notre pain…

— Il aide au succès des représentations !…

— V’là que tu le défends ! Robec, c’est pas bien ! c’est pour me contrarier !… qu’est-ce qu’il fait après tout !… c’est peut-être bien difficile. Voilà-t-il pas ! parce qu’il a appris un tas de choses, parce qu’il joue d’un tas d’instruments qui me font hurler comme les chiens qui entendent l’ogre de barbarie… eh bien ! qué que ça prouve !… il a de la chance… et j’en connais plus d’un qui le valent bien… sans nous compter…

— Ah ! si on pouvait se fier à toi, s’écria involontairement Robeccal.

En vain, Bobichel s’efforça de composer sa physionomie. Il était encore trop naïf pour conserver une impassibilité de marbre.

Robeccal surprit sur son visage un signe non équivoque dont la signification se pouvait traduire ainsi :

— Allons donc ! il y vient ! il parle !…

Les natures mauvaises ont l’intuition de la haine. Non ! Bobichel ne détestait ni Fanfar, ni Caillette, ni Girdel. Il mentait, c’était clair. Et Robeccal qui avait été sur le point de se laisser prendre !…

— On peut se fier à moi ! répondit nettement Bobichel, surtout si c’est du mal à faire !…

Maladresses sur maladresses ! Robeccal était paré maintenant…

— Eh bien ! tu ne sais pas, reprit-il en baissant la voix, je veux quitter le patron…

— Toi !…

— Et si tu veux, nous décamperons tous les deux, une nuit, sans avoir prévenu… je sais un bon endroit, une maison où nous serons reçus à bras ouverts… et traités comme des coqs en pâte !… et puis songe donc à la bonne tête que fera Gueule-de-Fer quand il ne nous trouvera plus… Ha ! ha ! ha !

Robeccal éclata de rire.

— Je suis blousé, pensa Bobichel, il est plus futé que moi, le gredin !…

— Eh bien ! ça te va-t-il ?

— Et quand ça ferions-nous notre fugue ?

— Une de ces nuits ou il ne fera pas trop froid.

— Est-ce loin que nous irons ?

— Bah ! tu as déjà peur de te fatiguer !… Mais va, mon vieux, sois tranquille… ça s’arrangera bien… Au revoir, à tout à l’heure !

— Tu me quittes ? où vas-tu ?

— Est-ce que ça te regarde ? fit Robeccal durement. Vois-tu, l’ami, j’aime pas qu’on me moucharde.

Et sur ce mot, Robeccal lui tourna le dos.

Bobichel le regarda tandis qu’il se dirigeait vers la baraque, et de grosses larmes lui montèrent aux yeux. Il se lança de violents coups de poing sur la tête :

— Idiot ! brute ! grommela-t-il. Quand je te dis que tu ne seras jamais bon à rien !… faut avertir Fanfar… oui, c’est ça !… mais pas aujourd’hui, ça le troublerait pour ce soir… demain… demain sans faute…

Et comme il remarqua que quelques gamins s’arrêtaient pour le regarder, prêts à éclater de rire en voyant sa mine d’autant plus grotesque qu’elle était plus désolée, il se mit à courir jusqu’à l’auberge…

Girdel était sur la porte en grand costume d’apparat.

— Eh bien Bob, qu’est-ce que c’est que ça ? On fait attendre l’autorité !

— Mais, patron…

— Tu as la figure à l’envers.

— C’est parce que la grenouille n’allait pas bien.

— Bon !… viens prendre un verre de quelque chose, ça te dérouillera… Schwann !… viens trinquer avec nous, et en route pour la gloire.

Une heure après, la place de Saint-Amé resplendissait de lumières. Les mots n’ont bien entendu qu’une valeur relative. Resplendir peut surprendre. Mais pour qui réfléchit à ce qu’était à cette époque l’éclairage des grandes villes, il sera facile de supposer ce que pouvait être, en temps normal, la physionomie nocturne d’un village. Un réverbère s’appelait progrès : deux confinaient à la prodigalité. Maître Schwann possédait bien une lanterne appendue à un croc de fer ; mais son grand-père avait laissé au père – qui l’avait transmise au fils, puis au petit-fils – cette tradition que le couvre-feu, l’extinction était de nécessité sociale une heure après le coucher du soleil. Or, Phébus se reposant à six heures, à sept heures précises la lampe était religieusement éteinte.

Mais la baraque de Girdel possédait trois lampes d’Argand ou quinquets – selon que vous donnez à l’Amérique le nom de Vespuce ou celui de Colomb, – qui, accrochées aux montants extérieurs, projetaient sur la place des rayonnements de féerique lumière, toutes proportions gardées.

Voyez d’ici l’ébahissement des paysans. C’étaient – de la part de ceux qui arrivaient en face de la baraque – des cris de joie et des éblouissements…

Sur le tréteau, Bobichel criait :

— Entrez ! entrez ! messieurs, mesdames ! Dix sous les premières, cinq sous les secondes !

Puis il embouchait la trompe à pavillon de carton et s’exclamait :

— Spectacle extraordinaire !… L’inimitable Gueule-de-Fer !… La femme-sauvage… et Fanfar ! Fanfar !…

Et ce nom de Fanfar, qui sonnait comme un appel de clairon, vibrait en échos retentissants.

— Entrez ! entrez ! messieurs !

Et, pendant ce temps, Caillette, appuyée contre la toile où son petit doigt avait pratiqué une déchirure, murmura, le cœur battant :

— Elle ne viendra pas !

Et Robeccal, passant auprès de la Roulante, se penchait à son oreille en lui disant :

— C’est fait.

Bobichel répétait, frappant des deux poings sur la caisse :

— Entrez ! entrez ! messieurs, mesdames !…

Un cheval trempé de sueur s’arrêta net devant la baraque.

— Vous ne m’avez pas oubliée, dit Irène de Salves à Bobichel.

Girdel montra sa tête entre deux portants.

— Nous vous attendions pour commencer, fit-il. Mais vous êtes seule ?…

— Ma gouvernante me suit.

— Elle est venue ! dit Caillette, qui pâlit et se retourna pour regarder Fanfar.

Impassible, le jeune homme tressait une corde en fer, destinée à un appareil de gymnastique.

— Entrez ! entrez ! messieurs ! mesdames ! Cinq sous les secondes ! dix sous les premières !…

Et les paysans se poussaient du coude :

— Eh ! faut voir ça ! Bah ! pour une fois, on n’en mourra pas…

VI

LES IDÉES DE ROBECCAL

Certes, nos fabricateurs d’Alhambras, d’Alcazars, de Folies de toute qualification ou de Cirques plus ou moins américains, eussent jugé bien modeste l’établissement de Gueule-de-Fer.

Au milieu, une piste. Autour, une galerie formée de gradins. Balustrades et bancs de bois. Un peu de serge rouge. Une draperie de velours à l’entrée des artistes. C’était tout.

Il y avait un orchestre. Mais quel orchestre ! Bobichel faisait sa triple partie sur le piston, la grosse caisse et le chapeau chinois, ayant deviné l’homme-orchestre.

Cette cacophonie s’accentuait des beuglements de Girdel qui, consciencieux, avalait pendant les temps de répit que lui laissait la représentation, le cuivre d’un trombone.

On jouait tout le temps la sérénade de l’Amant Jaloux. Pauvre Grétry ! Quelle souffrance s’il eût entendu ! Ils n’allaient pas au-delà des deux premiers vers :

Alors que tout sommeille

Dans l’ombre de la nuit…

Et ils recommençaient à mort…

Les gradins étaient garnis à rompre, crowded, comme disent les Anglais. De temps à autre il y avait des craquements sinistres. On n’y prenait pas garde… tous les yeux étaient écarquillés, les oreilles faisaient conque… un murmure, semblable au bruissement de la mer, houlait dans cette foule pressée. Les enfants grimpaient au dos de leurs mères, les femmes caquetaient, les hommes discutaient…

Puis, il se fit un grand silence.

Irène de Salves venait d’entrer.

Droite, hautaine, elle s’était glissée entre les rangs des spectateurs, inclinant à peine la tête pour s’excuser de passer devant eux : ils s’effaçaient, d’ailleurs, autant que le leur permettait l’étroit espace dont ils disposaient, puis derrière elle ils échangeaient des regards surpris, sans malveillance d’ailleurs.

Un mot de Mlle de Salves :

Elle passait dans le pays pour une singulière créature, une sauvage, disait-on quelquefois.

Le comte de Salves, son grand-père, était mort en 93 sur l’échafaud. En réalité, c’était un des plus ardents conspirateurs qui eussent tenté de frapper la République par derrière, pendant que les armées des va-nu-pieds couraient aux frontières.

Et pourtant, telle était l’aberration des esprits à cette époque formidable qu’au moment de livrer sa tête à Samson, il s’était tourné vers la foule et avait crié :

— Vive la France.

Comme si tuer la République n’eût pas été assassiner en France.

Quant au père d’Irène, il avait suivi la fortune de Bonaparte et était tombé avec tant d’autres dans la retraite de Russie, laissant, sous la garde de la comtesse veuve, sa fille alors âgée de quatre ans.

Mme de Salves, frappée au cœur par la mort de son mari qu’elle aimait et admirait à la fois, était venu ensevelir sa douleur dans le château qui lui appartenait près de Remiremont.

Irène avait grandi sous ses yeux ; il semblait que la jeune fille eût hérité l’esprit audacieux et aventureux de son père. Et c’était une si grande joie pour sa mère que, loin de réfréner cette ardeur presque masculine, elle l’avait au contraire encouragée, tant il lui semblait retrouver dans l’enfant indomptable le vivant portrait de son père…

C’était la même vitalité exubérante, le même mépris de tout danger, le même orgueil de race. Pour un peu, la comtesse eût dit à sa fille, comme Villeroy à Louis XIV :

— Tout ce peuple est à vous !

De bonne foi, Irène, possédant une fortune princière, habituée à ne réprimer aucun caprice, libre de toute entrave, se croyait d’une nature supérieure à ces paysans qui la saluaient au passage.

Elle croyait à la toute-puissance de l’argent, et la comtesse, qui, cent fois, avait dû indemniser les paysans parce que Mlle Irène avait chassé leur gibier ou galopé dans leurs champs, encourageait cette prétention autoritaire.

À peine avait-elle quelquefois hasardé quelques observations : Irène lui imposait silence en l’embrassant, et la comtesse se taisait en souriant.

Puis la maladie était venue. La comtesse était maintenant clouée sur son fauteuil par la paralysie : elle n’existait plus que par sa fille, et c’était comme une dernière échappée de la vie qui arrivait jusqu’à elle, lorsqu’après une de ses courses vagabondes Irène lui rapportait – sur son front éclairé, la lueur du grand soleil – dans ses cheveux dénoués, les senteurs des bois profonds.

L’enfant s’était faite jeune fille. Ce qui n’était que fantaisie, était devenu caprice. Dans cette âme éclose à l’air de la liberté, il y avait de folles contradictions. Tour à tour charitable ou impitoyable, bienveillante ou railleuse, Irène passait dans la vie comme si l’espèce humaine toute entière eût été soumise à ses impressions de l’heure présente.

Tantôt rieuse comme un enfant, elle prenait plaisir à courir, de tout l’élan de son cheval, à travers les guérets ou les bois, franchissant les fossés, se jetant, gaie et folle, au-devant de tous les périls… tantôt pensive, chercheuse, elle s’allait cacher dans quelque vallon couvert d’ombre ou bien s’asseoir sur quelque cime inaccessible, et là, les yeux secs et ardents, sans souci du vent qui secouait sa chevelure noire, elle rêvait… éternelle rêverie de jeune fille qui plonge dans l’inconnu, qui aspire à l’innommé, qui pressent la vie.

Elle avait des irritations sans motif et des indulgences irraisonnées.

Un jour qu’un gamin du village lui avait jeté une pierre, elle l’avait poursuivi, coupant l’air de sa cravache… mais, comme l’enfant s’était brusquement arrêté, les bras croisés, la tête haute et l’avait défiée, elle s’était mise à sourire, et lui avait jeté sa bourse…

Une autre fois, on lui avait raconté qu’un incendie avait détruit un pauvre hameau. C’était l’hiver.

Elle avait ricané d’abord. En vérité, ce monde de manants lui souciait peu. Puis la nuit, elle s’était levée, avait sellé son cheval de ses propres mains et s’était élancée vers le village, où pendant de longues heures elle avait soigné les blessés et distribué des secours.

Et on la remerciait.

— Mes nuits sont mauvaises, avait-elle répondu ; j’avais besoin de cette fatigue.

Bonne ? mauvaise ? nul n’aurait pu le dire. Seulement, on se défiait d’elle. Elle avait fait chasser par l’huissier des débiteurs insolvables et recueilli des enfants sans mère ; livré aux tribunaux des paysans qui avaient chassé sur ses terres, et passé des nuits au chevet des malades… Ombre et lumière.

Il y avait quelques mois, le notaire de la famille s’était enfermé avec la comtesse malade : et après son départ, elle avait appris que son mariage était décidé.

Elle épousait le vicomte de Talizac, fils du marquis de Fougereuse. Le mariage n’éveillait en elle aucune idée spéciale. Elle avait l’innocence des natures primitives. Comme elle avait vu que sa mère désirait cette union, elle avait consenti à tout. Un seul détail la chagrinait, il lui fallait quitter ses forêts, ses Vosges, ses torrents. Jamais Paris ne l’avait attirée… les rues civilisées lui faisaient peur. Mais elle s’était bien vite résignée : mieux encore, elle prévoyait que pour elle il y aurait lutte nouvelle. C’était un monde à plier à sa volonté. Cela lui plaisait…

En somme tête et cœur d’enfant !…

Le mot de Fanfar l’avait frappée, et devant lui elle avait perdu son assurance :

— Faites-vous aimer ! lui avait-il dit.

Et revenant au château, elle s’était cent fois répété ces paroles, comme si elle ne les eût pas comprises. Elle était entrée dans la baraque de Girdel par curiosité, pour satisfaire le désir d’un moment. Elle fut toute surprise de songer à y revenir.

Il y avait en elle de la curiosité et de l’irritation. En vérité, ce saltimbanque l’avait pris de bien haut avec elle !… elle était humiliée de n’avoir pas répondu par quelque saillie méprisante. Ce bateleur ! qui s’appelait Fanfar ! lui donner une leçon, déguisée sous le nom de conseil : « Faites-vous aimer ! » comme si on ne l’aimait pas…

Elle se souvint des regards que lui jetaient les paysans, quand elle passait.

Est-ce que par hasard on ne l’aimerait pas !

Et maintenant, elle était assise sur le banc de bois, ayant à sa gauche Mme Ursule, qui était enfin arrivée, et à sa droite, un petit enfant blond et mal peigné, qui jouait avec les passementeries de sa robe…

Cependant la représentation suivait son cours.

Girdel tenait avant tout à remplir et au-delà les conditions de son programme. Il avait réuni son personnel quelques minutes avant de donner le signal, et lui avait prodigué les encouragements et les promesses.

La Roulante s’était approchée de lui et lui avait dit :

— Est-ce que tu m’en veux, Girdel ?

— De quoi ?

— Mais… de la scène de tantôt…

Girdel l’avait regardée avec étonnement. Que signifiait cette tentative de conciliation ?

— Tu sais, avait repris la mégère en essayant de contracter sa bouche lippue pour sourire, il y a des moments où on a mauvaise tête… mais on n’en est pas plus méchant pour ça…

Girdel n’était pas méchant, lui, aussi avait-il tendu cordialement la main à la Roulante qui, se tournant vers Robeccal, avait cligné de l’œil sans que son mari la vît.

Il était tout heureux, le pauvre homme. La situation lui pesait si fort ! et, cependant, il était si bonasse qu’il en arrivait à douter. Après tout, c’était peut-être une brave femme que la Roulante… et si seulement il se débarrassait de Robeccal !… tout irait comme par le passé…

Puis Caillette était venue l’embrasser.

Toute pailletée d’argent, légère comme l’oiseau, elle lui avait glissé ces mots à l’oreille.

— N’est-ce pas, père, que je suis gentille ?…

— Adorable ! avait-il répondu sans comprendre le défi contenu sous ces paroles.

Défi à l’adresse de Mlle de Salves.

Quant à Fanfar, c’était le metteur en scène par excellence. Tout à ses occupations, distribuant les rôles, donnant le signal aux artistes, il semblait si peu se préoccuper des spectateurs, que Caillette redevenait toute joyeuse… C’est qu’elle avait eu peur, tout au fond du cœur…

Si on allait aimer son Fanfar !… Mais, voyez-le !… il se soucie bien de toutes les belles demoiselles du monde !…

Il remettait à la Roulante l’étoupe et les cailloux qui devaient constituer sa nourriture apparente… il glissait à Bobichel quelque plaisanterie nouvelle qui devait allumer la salle… il donnait à Robeccal un conseil sur la façon de placer le sabre sur ses lèvres et de courber son torse en arrière…

Puis il s’allait poster derrière un portant, et de l’œil il surveillait la marche des choses. Et quand on applaudissait à tout rompre, il se penchait vers Girdel et lui disait :

— Hein ! comme cela marche !…

— À toi, Fanfar ! dit Gueule-de-Fer, veille sur Caillette !…

Et le jeune homme s’élança sur la piste.

Caillette devait essayer sur la corde tendue un pas nouveau : c’est celui qu’elle répétait sur la route.

Quand elle parut auprès de Fanfar qui la tenait par la main, quand elle adressa au public les trois révérences de rigueur, il y eut un susurrement d’admiration. C’est qu’en vérité, elle était charmante. Cette délicatesse avait un caractère féerique. Sous la lueur indécise qui tombait des quinquets, ses vêtements de mousseline, son écharpe de tulle semblaient des flocons l’entourant d’un nimbe.

Légère, s’appuyant à l’épaule de Fanfar, elle posa, d’un mouvement plein de crânerie, son petit pied dans la main du jeune homme et bondit sur la corde…

Alors elle regarda Mlle de Salves.

La jeune fille, un peu pâle, était penchée en arrière avec une indolence dédaigneuse. Elle affectait même de se tourner vers Mme Ursule et de lui parler à voix basse…

Cependant pour les exercices de Caillette l’orchestre se taisait.

Fanfar était allé vers un des coins de la salle, et soulevant la tenture, il était revenu armé d’un violon…

La tête haute, l’instrument à l’épaule, l’archet en main, il commença… C’était d’abord une modulation douce et lente… Caillette, les bras croisés (elle avait dès longtemps renoncé au balancier) s’avançait sur la corde, les yeux fixés droit devant elle, puis, gracieuse, elle s’agenouillait, et baissant la tête, elle se tenait dans une immobilité complète…

Puis l’archet enlevait un sonnet, brusque. Elle se redressait, déployait les bras qu’elle arrondissait au-dessus de sa tête. C’était maintenant le chœur d’Obéron, cette mélodie d’un caractère si pur et si rêveur… la jeune fille, la tête haute, suivait le rythme… et elle semblait si peu peser, qu’à peine la corde pliait. Bobichel lui jetait un bouquet de fleurs sauvages, et penchée en avant, s’appuyant sur un pied qui, ferme et nerveux, étreignait la corde comme une main, elle jetait les fleurs à travers la salle.

Comment cela se fit-il ? Mais la plus belle, une de ces pariétaires rouges qui résistent à l’hiver, tomba sur le violon de Fanfar et y resta suspendue… mais pas une n’alla vers Mlle de Salves.

Tarentelle ! Voici que l’archet s’anime. Voici que dans l’air l’allegro se presse, s’emporte, tournoie… C’était, en vérité, un artiste que ce Fanfar. Le son était ferme, sonore, sans hésitation. Les notes couraient ainsi que des oiseaux fendant l’espace… Plus vite ! toujours plus vite !… Et Caillette bondissait, retombait… Ses petits pieds toujours plus rapides semblaient ne plus toucher la corde… Plus vite ! plus vite !… Fanfar souriant la regardait, tandis que ses doigts se multipliaient sur les cordes, tandis que son bras infatigable poussait l’archet semblable à une ligne d’argent…

Et, aux applaudissements de la foule, Caillette tourna sur elle-même…

Fanfar a laissé échapper son violon qui roule à terre…

Caillette s’est élancée et, d’un seul bond, vient tomber entre ses bras !…

Mais en touchant le sol, elle se tourne vers Irène qui la regarde à peine, et d’un geste plein de défi railleur, elle lance vers la jeune fille les fleurs qui sont restées dans ses mains…

On rappela Caillette et Fanfar avec une énergie qui eût satisfait les plus exigeants des Italiens.

Puis ce fut le tour de Robeccal.

Celui-là trouvait le moyen d’être hideux en avalant ses sabres. Ce n’était pas de l’admiration, c’était une sorte d’horreur qu’il inspirait à la foule. Du reste, il semblait se complaire à produire cet effet de répulsion ; il avait imaginé de simuler des gouttes de sang sur les lames qui étaient censées se plonger dans son œsophage…

Quelques délicats crièrent : Assez !

Et Girdel parut.

Non pas Girdel, mais Gueule-de-Fer, vêtu en athlète ; ses épaules énormes, son cou de taureau contrastaient avec la délicatesse de formes de Fanfar.

Voici quels étaient les exercices de Girdel.

Tout d’abord il jonglait avec des poids de grosseur toujours croissante, puis avec des haltères. Il pliait une barre de fer sur sa nuque et la redressait par la simple extension des bras.

On a toujours admiré la force. Girdel était acclamé.

Le plus curieux, c’est que nul ne remarquait Fanfar qui, fidèle à son rôle de comparse, lui passait les poids, les recevait quand il les laissait retomber, et cela avec une facilité si grande que, si le choc du fer n’eût prouvé son authenticité, on les aurait crus en carton creux.

On arriva à l’exercice principal.

Fanfar disposa rapidement au milieu de la piste un appareil ainsi composé :

C’était une sorte de tréteau massif, formé d’une poutre transversale soutenue sur deux appuis verticaux. Au milieu de la poutre, un moufle (poulie) fiché dans le bois au moyen d’un croc de fer.

Fanfar roula un tonneau sous le tréteau, puis il l’emplit de poids, de pierres, le tout formant environ trois cents kilos. Puis la chaîne du moufle fut abaissée et s’adapta au tonneau par un second crochet mordant un anneau.

C’était ce poids énorme que Girdel devait enlever avec ses dents.

Une sorte de mentonnière s’adaptait à sa mâchoire.

Gueule-de-Fer, après avoir salué, selon l’usage, vint se placer derrière le tonneau.

Cette fois, Fanfar avait embouché une trompette, un vrai clairon de cuivre brillant.

La fanfare éclata…

Alors, s’arcboutant sur ses jarrets dont les muscles se moulaient sous le maillot, Gueule-de-Fer pesa sur la chaîne… le tonneau vacilla au moment où il quittait la terre…

La poutre gémit sous la traction… Et le tonneau se mit à rouler lentement. La foule était silencieuse. Ces excès de force projettent une sorte de terreur. Le tonneau montait. Gueule-de-Fer, pour augmenter la tension, se penchait en avant, de telle sorte que sa tête et ses épaules se trouvaient au-dessus du tonneau.

Fanfar jetait dans l’air des notes vibrantes. C’était la charge, vivace, ardente, rapide.

Tout à coup un craquement horrible se fit entendre.

Des cris lui répondirent.

Que se passa-t-il ? Ah ! nul n’avait eu le temps de le voir…

Voici :

Girdel était à terre, immobile, mort peut-être…

Et Fanfar, debout, les bras serrés comme des crampons de fer autour du tonneau, le tenait soulevé sur sa poitrine qui semblait prête à être broyée sous la masse… il tourna sur lui-même, et le tonneau, s’écrasant sur le sol, laissa de sa panse éventrée jaillir les poids et les pierres…

Qu’était-il arrivé ? Ceci. La chaîne s’était brisée… Gueule-de-Fer avait été écrasé… rien ne pouvait le sauver… Mais Fanfar, dont tous les membres s’étaient tendus comme sous l’impulsion d’un ressort, avait saisi le tonneau et l’avait retenu… prouesse inouïe et qui pouvait lui coûter la vie !…

Mais du moins, Girdel était-il sauvé ?… Lorsque la chaîne s’était brisée, la secousse avait été telle que peu s’en était fallu que sa colonne vertébrale ne se brisât sous ce choc.

Il était évanoui.

On devine l’émotion qui s’était emparée des spectateurs ; bien peu avaient pu comprendre exactement ce qui était arrivé. Mais il semblait qu’un souffle de mort eût passé dans cette salle tout à l’heure si joyeuse et si vivace.

Fanfar, pâle, avait peine à se soutenir. L’effort énorme qu’il avait accompli l’avait brisé…

Caillette et Bobichel s’étaient élancés vers Girdel qui gisait inanimé sur le sol. La Roulante, agenouillée auprès de lui, poussait des cris effrayants. Seul, Robeccal ne paraissait pas. Peut-être le misérable ne se sentait pas le courage de l’hypocrisie… La mégère avait l’audace plus énergique…

Les paysans étaient descendus sur la piste et faisaient cercle autour du blessé… en réalité, ils le croyaient mort.

Fanfar écarta doucement Caillette qui, ayant jeté ses bras autour du cou de son père, sanglotait silencieusement…

— Oh ! Il n’est pas mort ! n’est-ce pas ? cria-t-elle.

Fanfar, faisant appel à toute son énergie, se courba à son tour. Il semblait qu’à son approche la Roulante éprouvât une sorte de commotion :

— Qu’est-ce que vous voulez ? fit-elle brutalement. C’est mon mari ! c’est à moi de le soigner !…

Sans lui répondre, Fanfar la regarda en face. Ce fut comme un choc. Elle se redressa et lui montra le poing…

Mais déjà, il avait entr’ouvert le gilet et la chemise de Girdel. Il y eut un moment de douloureux silence.

— Il vit, dit le jeune homme.

Caillette poussa un cri, et, s’élançant vers Fanfar, elle pâlit tout à coup et elle serait tombée si une main ne l’eût retenue.

Elle se retourna vivement et un éclair passa dans ses yeux.

Celle qui lui touchait le bras, c’était Irène de Salves.

— Voulez-vous remettre ce flacon à M. Fanfar ? dit-elle doucement en présentant à Caillette une petite fiole ciselée.

— Ah ! mille fois merci ! s’écria Fanfar.

Et, sans laisser à Caillette le temps de prendre le flacon, il le reçut de la main d’Irène.

Le flacon contenait des sels anglais : Fanfar le plaça, tout ouvert, sous les narines du blessé…

— Bah ! laissez donc, s’écria Bobichel, j’ai mieux que ça !…

Il avait couru chez Schwann et revenait avec une fiole d’eau-de-vie.

— Deux gouttes de ça ! fit Bobichel, ça ferait revenir un mort !…

La Roulante, debout, les bras croisés sur son énorme poitrine, regardait. Un sifflement involontaire s’échappait de sa gorge contractée…

Le sel anglais n’avait produit aucun effet. Quant à la liqueur, Fanfar dut écarter avec la lame d’un couteau les dents convulsivement serrées… et doucement, il laissa tomber quelques gouttes…

Girdel poussa un long soupir…

— Vivant ! cria Fanfar.

— Vive la joie ! hurla Bobichel.

Puis, se penchant vers la Roulante :

— Raté ! hein ?…

La mégère tressaillit et leurs regards se croisèrent.

— Ah ! il va mieux ! fit une voix traînante. Bien ! tant mieux ! ce bon patron !…

C’était Robeccal qui, redoutant que son absence ne donnât lieu à quelque interprétation mauvaise, se décidait à intervenir…

— Il faudrait un médecin ! dit Fanfar en s’adressant à Schwann.

Le brave aubergiste pleurait comme un enfant.

— C’est qu’il n’y en a pas à Saint-Amé, depuis plus de deux mois…

— Où se trouve le village le plus proche ?

— C’est Vagney… à une bonne lieue…

— Bien ! j’y cours !…

— Mais l’inondation !… il n’y aura pas moyen de passer !… Tu y resteras, Fanfar…

— Je dois risquer ma vie pour celui qui m’a fait vivre, dit simplement Fanfar.

— Brave garçon !… tiens, une idée, je vais te donner un cheval… tu prendras le grand tour… ça te retardera un peu… d’une demi-heure tout au plus…

— Mais une demi-heure… c’est peut-être la mort pour lui !…

— Dame ! c’est que mon gros lourdaud ne va pas vite !…

— Monsieur Fanfar, dit Irène qui ne s’était pas éloignée, je vous prie de prendre mon cheval… c’est une bête de sang qui franchira la distance aussi rapidement qu’il est nécessaire…

Mme Ursule joignit les mains : un cheval de deux mille francs !

Caillette, toute pâle, se tordait les mains :

— J’accepte, dit Fanfar. Ah ! c’est que vous ne savez pas, vous tous, ajouta-t-il en se tournait vers les paysans, ce qu’il y a de courage et de probité dans cet homme… je veux qu’il vive !…

Il s’adressa à Irène :

— Mademoiselle, dit-il, vous êtes bonne… et je vous remercie !

— Je songe à votre conseil, répondit-elle.

Fanfar la regarda. Puis passant la main sur son front :

— Qu’on le transporte à l’auberge… et moi à Vagney !…

— Ursule, dit Irène, faites avancer la voiture… demain, je viendrai prendre des nouvelles de M. Girdel…

Les paysans avaient relevé le corps du saltimbanque, qui était retombé dans son immobilité.

Au moment où ils franchissaient la porte, ils virent une scène singulière.

Bobichel tenait à la gorge Robeccal qui, renversé sur le sol, râlait sous l’étreinte de son adversaire.

— Eh bien ! Bobichel ! s’écria Schwann. Est-ce donc le moment de se battre ?…

Bobichel se redressa, tenant toujours Robeccal par la cravate qu’il tordait… il parut hésiter, puis, obéissant à une pensée intime, il le repoussa si violemment que le misérable alla rouler à quelques pas…

— Tu sais ! c’est un compte ! fit-il.

Caillette regardait Fanfar qui, s’élançant légèrement sur le cheval d’Irène, partait à fond de train dans la direction de Vagney.

— Mon Dieu ! murmura-t-elle. Le père et lui !… tout ce que j’aime !…

Et cachant son front dans sa main, elle suivit le triste cortège dans l’auberge du Soleil d’Or

VII

PIERRE LABARRE

Nous avons laissé le marquis et l’honnête Cyprien se dirigeant vers le village de Vagney.

L’intendant n’était pas sans inquiétude. Certes, il avait tout intérêt à ce que les projets du marquis réussissent le plus promptement possible. Mais Cyprien, ayant au cœur toutes les bassesses, était prêt à beaucoup sacrifier à ses cupidités. Mais avarice confine à lâcheté. Et pour aimer à gagner de grosses sommes d’argent, il n’en aimait pas moins à vivre.

Si, au premier moment, il avait accepté avec empressement la proposition du marquis, décidé à tout braver pour atteindre le soir même le village de Vagney, il s’était souvenu dès les premiers pas des terreurs manifestées par l’aubergiste.

D’un adversaire, quel qu’il fût, l’émissaire de M. Franchet savait comment se débarrasser. Une habile embuscade avait raison des plus courageux. Mais l’inondation ! le torrent ! point n’était possible d’user de ruse avec lui. La nature attaque en face et ne peut être frappée par derrière. Ce sont luttes où il faut payer de sa personne, et Cyprien n’avait aucun goût pour ce genre de combat.

Donc, il marchait assez lentement, si lentement même que le marquis, quoique absorbé dans ses pensées, avait dû plusieurs fois l’exciter à se hâter.

L’espion était blême. Il tendait le cou, cherchant à saisir dans le lointain le bruit précurseur du danger.

Voici que tout à coup la route, jusque-là droite, s’incline en coteau, puis de chaque côté se dressent des rochers, noirs comme des fantômes. Le chemin, qui était large, se rétrécit et forme corniche. Le précipice se creuse lentement d’abord, puis tout à coup s’effondre en une excavation effrayante.

Et le torrent, s’élançant dans son lit de granit, tombe avec un fracas terrible. C’est le Saut de la Cuve.

L’eau semble brune, avec des lames d’argent. Les roches qui des deux côtés se penchent sur le torrent l’enveloppent d’une ombre sinistre…

Mais en réalité, les terreurs, signalées là-bas, étaient-elles donc justifiées ? Cyprien avait éprouvé un soulagement intime. De fait, le flot suivait la route que lui avait tracée la nature. Certes, il bondissait avec violence, et sa grande voix semblait une menace. Mais plusieurs mètres séparaient le chemin de la ligne d’eau, qui, régulière dans ses bonds, ne projetait même pas jusqu’aux voyageurs un seul flocon d’écume.

L’intendant reprenait courage. Le danger, à supposer qu’il existât, était encore loin. Et il se prenait à défier de son œil terne cette masse liquide qui s’égrenait en pluie impalpable, en se heurtant contre les anfractuosités de la pierre…

Du sommet, la nappe, éclairée par le jour, semblait une large étoffe d’argent, roulée sur quelque cylindre gigantesque : puis, tout à coup, elle s’abattait à pic avec un bruit métallique. Le marquis, pris d’une admiration involontaire, s’était subitement arrêté. Il suivait de l’oreille cette voix, qui grossissait pour se perdre dans un grondement sourd, rugissement qui commence par un cri et s’éteint dans un râle…

— Que monsieur le marquis se hâte ! dit Cyprien, car la nuit va venir…

Le marquis hésita à son tour. Certes celui-là ne connaissait pas les basses épouvantes de son compagnon : non, c’était, en face de cette nature vigoureuse, irrésistible, une sorte d’étreinte pénible qui l’avait saisi au cœur… peut-être avait-il peur de lui-même… Peut-être éprouvait-il une sorte de vertige devant cet abime aussi sombre que le gouffre au fond duquel il se sentait entraîné lui-même… par une hallucination cérébrale, il se voyait saisi par cet engrenage qui le brisait et le déchirait à toutes les aspérités… et cette voix sonore et incessante résonnait à son oreille comme une malédiction !…

Il s’était penché, comme si une force invincible l’eût attiré en avant. Mais soudain il se redressa, son visage se contracta, et un éclat de rire ironique, répondant à la menace profonde, convulsa ses lèvres blêmes…

— Allons ! fit-il.

Et plus rapide, il s’élança en avant.

En quelques minutes, il avait atteint le sommet des roches. Maintenant la pente déclive entraînait son pas : ils étaient parvenus sous une arche gigantesque, dont les parois laissaient à peine le passage d’un homme. Maintenant le torrent roulait au-dessus de leurs têtes. Ils ne voyaient plus le flot, mais l’écho les poursuivait comme un cri de colère…

Le ciel s’était lentement couvert de nuages ; c’étaient maintenant les ténèbres grises qui sont plus sinistres que la nuit elle-même. Ils allaient hâtifs…, sans échanger une seule parole…

Tout à coup la main de Cyprien se posa sur le bras du marquis ; celui-ci tressaillit. Les criminels ont de ces sursauts involontaires.

— Nous sommes arrivés, dit Cyprien.

— Ah ! fit le marquis en cherchant à reprendre son sang-froid.

— Voyez, au flanc de la colline, cette petite maison qui semble ne tenir en équilibre que par un miracle… C’est là que nous trouverons Pierre Labarre…

— Tu es certain que nous le rencontrerons chez lui ?

— Il sort rarement… Véritable existence de solitaire, ajouta Cyprien avec un ricanement.

— Viens donc…

Ils avancèrent.

La maison que venait de signaler Cyprien avait droit plutôt au titre de chaumière.

Elle se composait d’un seul étage auquel on parvenait par quelques marches de pierres frustes. La porte de chêne était garnie de ferrures et semblait devoir défier toute attaque. De chaque côté s’ouvrait une fenêtre qui, la nuit, pouvait se clore au moyen de solides volets, alors repliés contre la muraille.

Du reste, pas un mouvement, pas un bruit.

Derrière la maison s’étendait un enclos de dimension moyenne, soigneusement cultivé.

Le marquis, ne pouvant commander à son impatience, marchait en avant, suivi de près d’ailleurs par Cyprien, qui tenait à ne pas perdre un seul des incidents qui allaient se produire. Il avait la complicité défiante et curieuse.

Puis, il n’avait plus crainte. Labarre n’était-il pas un vieillard ?

Le marquis gravit le perron : puis, de la canne qu’il portait à la main, il heurta la porte.

Une voix répondit de l’intérieur :

— Qui est là ?

Les deux complices échangèrent un rapide regard. L’expédition s’annonçait en bonnes conditions. L’homme devait être seul.

— Je suis le marquis de Fougereuse…

À peine ce nom avait-il été prononcé que la porte tournait sur ses gonds, et un vieillard paraissait sur le seuil.

C’était bien l’homme que nous avons vu au début de ce récit, suivant les défilés de la Forêt-Noire, menacé par un assassin ; c’était bien l’homme qui, après avoir découvert la retraite de Simon, avait fait au vieux marquis le touchant récit de ses recherches…

Mais les dix années qui s’étaient écoulées l’avaient marqué au front des signes de la vieillesse. Peut-être n’était-ce pas le temps seul qui avait éteint son regard, pâli son visage, courbé ses épaules. Sur cette physionomie placidement honnête, il y avait comme une ombre épandue, ombre de douleur et de regret.

Le vieux serviteur des Fougereuse dit :

— Entrez, monsieur le vicomte…

Le marquis pénétra dans une pièce modestement meublée, où rien ne commandait l’attention, à l’exception d’une partie de la muraille qui était cachée sous un voile noir…

Cyprien entra derrière lui, puis il referma la porte.

Sans paraître se préoccuper de ce mouvement, le vieillard alluma une lampe qu’il vint placer sur la table.

Puis désignant un siège au marquis :

— Veuillez vous asseoir, monsieur le vicomte, dit-il.

C’était la seconde fois qu’il donnait à M. de Fougereuse ce titre qui n’était plus le sien.

— Monsieur Pierre Labarre, dit le marquis, je ne veux pas supposer que depuis tantôt neuf années que mon père est mort, vous ayez perdu les saines notions de politesse qui conviennent à un valet bien appris… veuillez vous souvenir que je m’appelle le marquis de Fougereuse…

Pierre Labarre se redressa lentement. Son visage austère, encadré de cheveux blancs, ressemblait à ces portraits de Rembrandt, dont chaque ride cache une pensée.

— Je ne connais, dit-il lentement, qu’un seul marquis de Fougereuse.

— Et qui donc, si ce n’est moi ? cria Fougereuse en frappant la table de son poing fermé.

— C’est le fils de l’homme qui a été assassiné au village de Léigoutte, en 1815, répondit Labarre, toujours calme.

— Assassiné !… Cet homme est tombé en combattant les véritables maîtres de la France.

— Votre frère, monsieur le vicomte, est mort assassiné par ceux qui avaient juré sa mort, et qui l’ont frappé alors que, défendant sa patrie, il faisait son devoir…

Le marquis se sentait à peine maître de lui-même devant l’entêtement de ce vieillard. Une rage folle lui montait au cerveau. Cyprien le regardait, craignant une explosion. Tuer ce vieillard n’était rien, mais tout d’abord il fallait qu’il eût parlé.

Fougereuse, faisant appel à toute son énergie, et refoulant en lui la colère prête à éclater :

— Soit, dit-il, ce sont là détails mal connus et dont il me paraît inutile de réveiller le souvenir.

Puis, baissant la voix et lui donnant une inflexion d’hypocrite pitié :

— Ce fut un horrible événement, Pierre, reprit-il. Et je comprends qu’un vieux et fidèle serviteur ait peine à oublier ces scènes d’horreur… Ce sont là de terribles épisodes de guerre et le massacre de toute cette famille est une sinistre aventure… Le père, la mère et les deux enfants, égorgés, le même jour, à la même heure…

— Vous vous trompez, reprit Labarre, le père fut frappé, la mère périt dans les flammes… mais les enfants se sont échappés.

— Hélas ! mon pauvre Pierre ! Si vous avez pu longtemps conserver cette illusion… vous savez bien maintenant que le fait n’est que trop réel… les deux enfants de Simon sont morts…

Le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine et dit :

— Non… ils vivent…

Le marquis s’oublia :

— Ah ! tu sais donc où ils sont !

— Non ! mais votre exclamation prouve que vous-même ne croyez pas à leur mort…

Fougereuse se mordit les lèvres, il avait trop parlé.

Cyprien haussa les épaules. Décidément son maître n’était qu’un enfant. Et ce n’était pas à lui que la Société de Jésus confierait jamais une mission de diplomatie.

Aussi l’honnête intendant crut-il devoir intervenir :

— Il me semble, si monsieur le marquis veut bien me permettre une observation, il me semble que toute certitude à cet égard est impossible, dans un sens ou dans l’autre… j’ai eu l’honneur de faire des recherches qui sont restées infructueuses, et je n’ai point réussi. Monsieur Labarre me rendra cette justice que, s’ils eussent vécu, je les aurais découverts, puisque j’ai pu indiquer à monsieur le marquis la demeure du vieux serviteur des Fougereuse…

— Ah ! c’est M. Cyprien qui a trouvé ma retraite, fit Labarre en secouant la tête.

— Mais oui, mon brave, dit Cyprien d’un ton goguenard.

— Assez ! interrompit brusquement le marquis. Monsieur Pierre Labarre, toutes ces discussions sont inutiles. Je viens au fait. Et je vous prie de me prêter toute votre attention, car il s’agit d’intérêts qui ont toujours trouvé en vous un défenseur dévoué, je veux parler de l’honneur des Fougereuse…

Le pâle visage de Pierre Labarre s’éclaira d’un sourire, et il murmura d’une voix à peine perceptible :

— L’honneur des Fougereuse !…

Le marquis laissa échapper un geste d’impatience : du regard il imposa silence à Cyprien qui peut-être estimait que c’était trop longtemps parlementer.

— Laissez-nous, dit Fougereuse à son intendant…

— Monsieur le marquis a dit ? demanda Cyprien, au comble de la surprise.

Fougereuse se leva et, tout bas, dit à son intendant :

— J’ai besoin d’être seul… va…

— Mais monsieur le marquis, vous n’obtiendrez rien…

— Va, te dis-je. Et sois sans crainte !…

Cyprien se dit qu’après tout il serait libre d’apparaitre au moment décisif, et, s’inclinant respectueusement, il sortit de la maison. Mais non point pour s’éloigner. Car, en laquais rompu à toutes les roueries du métier, il colla son oreille contre le bois de la porte…

Dès qu’il se trouva seul avec Labarre, le marquis sembla se transformer. Son masque mobile prit soudain l’apparence d’une profonde douleur. Le gentilhomme s’approcha de Labarre, et lui saisit la main.

Celui-ci fit un mouvement comme pour se dérober à cette étreinte qui le glaçait. Mais le marquis parlait déjà.

— Écoutez-moi, Pierre, lui disait-il, et par grâce dépouillez cette défiance qui me trouble… Pierre Labarre, vous avez été l’ami, le confident de mon père… vous avez connu ses plus secrètes pensées… vous savez qu’il ne m’aimait pas… Oh ! je ne rappelle point ce souvenir pour que dans sa tombe il tressaille sous un reproche !… Non je sais, j’avoue que trop souvent mon père a pu formuler contre ma conduite, contre mes actes, des reproches, hélas ! trop fondés !… J’étais jeune !… et la passion m’entraînait ! Suis-je donc le seul que des ardeurs irraisonnées aient entraîné sur une pente mauvaise… Vous voyez, Pierre, je vous parle comme à un confesseur ! Dieu lui-même pardonne à qui se repent ! Serez-vous plus impitoyable que lui !…

Il s’arrêta. Il sentait trembler dans sa main la main de l’honnête homme.

Labarre tenait ses yeux baissés.

— Continuez, dit-il.

— Eh bien ! si coupable que j’aie été, quelles que soient mes fautes, mes erreurs, je porte aujourd’hui le nom de mon père, ce nom qui, depuis de longs siècles, emporte avec lui l’estime de tous. Ce nom, Pierre Labarre, ce nom est à jamais déshonoré si vous ne me venez en aide !…

— Je ne comprends pas, fit Labarre. Je ne suis qu’un pauvre vieillard, sans ressources, sans pouvoir… qu’est-ce que l’aide d’un misérable tel que moi pour un gentilhomme tel que vous…

— Je vais te le dire, Pierre. Je suis ruiné, mon influence est perdue… Ce n’est pas tout ! je plie sous le poids d’engagements si lourds que, dussè-je me dépouiller de mes dernières ressources, réduire à la misère ma femme et mon fils, me résigner à une catastrophe épouvantable, dussè-je enfin abaisser en moi la noblesse tout entière, je n’y parviendrais pas…

Il parlait d’une voix si sourde que Labarre devait se pencher pour l’entendre :

— Je ne parviendrais pas… à sauver mon honneur !

Labarre était impassible :

— Misère n’est pas déshonneur, dit-il.

Le marquis crispa ses poings avec tant de force, que ses ongles tracèrent dans ses mains une ligne sanglante.

— Tu ne veux donc rien comprendre… pour sauver ce prestige qui est notre force, j’ai tout tenté, je n’ai reculé devant aucun effort… et qui sait, si dans ma ruine, il ne surgirait pas quelque fait, quelque trace imprudente, qui pût compromettre le dernier des Fougereuse… au point de vue criminel ? Comprends-tu cela ! Pierre, le nom de ton maître, de ton bienfaiteur, cloué au pilori des banqueroutiers… qui sait ? à l’échafaud des faussaires !…

Et ces derniers mots, à peine murmurés, ne résonnèrent que dans un souffle à l’oreille de Labarre…

Le visage du vieux serviteur était dans l’ombre. On eût dit qu’il était de marbre. Pas un muscle ne tressaillait, pas une fibre ne vibrait.

Il y eut un long silence.

— Eh bien ? fit le marquis haletant, tu as entendu ?

— Que voulez-vous de moi ? demanda Pierre.

— Je vais te le dire… aussi bien je te comprends… tu crois que je ne sais rien, et, en avouant la vérité, tu crains de trahir la confiance de mon père… Détrompe-toi ! Je sais tout !… Je sais que pour réserver à son fils Simon la part de fortune qui devait lui échoir et dont – je ne sais pourquoi – il craignait qu’il ne fût dépouillé, il t’a remis… un testament…

— Après ? fit Pierre.

— Ce testament contient des instructions précises… mon père avait caché une partie de sa fortune… une somme considérable, dans un lieu secret connu de lui seul… il t’a dit où gît ce trésor… avec ordre de ne révéler son existence qu’à Simon lui-même ou à ses héritiers directs… Simon est mort ! ses enfants ont disparu !… donc ton devoir est tout tracé ! il y a là des richesses énormes, s’élevant au moins à deux millions !… tu vois, je connais même le chiffre… Quel était le but de mon père, avant tout ! préserver son nom de toute tache… livre-moi cet argent… sinon le nom des Fougereuse est déshonoré ! m’as-tu compris maintenant !…

Lentement, le vieillard avait dégagé sa main de l’étreinte du marquis.

Celui-ci, la poitrine oppressée, la gorge desséchée, le regardait fixant sur lui son œil avide et fiévreux…

Labarre marcha vers la muraille ; il s’arrêta devant le voile noir qui pendait comme un suaire… puis grave, d’un geste solennel, il le souleva…

Le marquis s’était penché, tendant la tête pour mieux voir.

Labarre prit la lampe et l’approcha de la muraille.

Alors le marquis distingua ce que c’était… une plaque de tôle, tordue, déformée, rongée, sur laquelle couraient de longues traces bleuâtres qui semblaient des langues de flammes.

— Savez-vous ce qu’est ceci ? demanda Labarre.

— Non ! fit le marquis, surpris et inquiet.

— Je vais vous le dire…, dans un pauvre village des Vosges, il y avait un homme qui vivait, honnête et paisible, ami de tous, parce qu’à tous il faisait du bien… Cet homme qui portait un des plus grands noms de France, s’était fait aubergiste… mon Dieu ! oui !… ne devant rien à personne, ne réclamant rien, ayant renoncé à tout sinon au travail, cet homme vendait à boire aux paysans dont il instruisait les enfants… Un jour, des lâches s’embusquèrent dans la montagne et le tuèrent… en même temps, d’autres misérables, soldés par une main fratricide, se jetaient sur la pauvre maison où il avait si longtemps lutté contre la misère, et l’incendiaient… en même temps, on tuait sa femme et on tentait d’assassiner ses enfants !… Ceci, monsieur de Talizac, c’est l’enseigne qui pendait à la façade de l’auberge tenue au village de Léigoutte par Simon, marquis de Fougereuse… et je vous défie, vous, son frère et son assassin, vous le bourreau de sa femme et de ses enfants, je vous défie de répéter, en face de cette épave sinistre, dernier vestige d’un crime odieux, commis par vous, je vous défie, dis-je, de répéter ce que vous m’avez dit… Priez ! suppliez ! si vous l’osez…, moi, laquais de votre père, je vous crie : Caïn, tu es couvert du sang de ton frère !… Va-t’en ! va-t’en !

Le marquis avait laissé échapper un cri de rage furieuse.

— Ah ! vous avez la mémoire courte, monsieur de Talizac… et depuis que vous avez volé le titre de marquis de Fougereuse, vous croyez que tous ont oublié comme vous… eh bien ! je serai votre remords vivant… En 1817, une nuit, le marquis de Fougereuse, cet honnête homme que vous avez tué par vos infamies, se tordait mourant, sur un lit de douleur… Vous avez eu l’audace hypocrite de pénétrer dans cette chambre d’où la pudeur eût dû vous tenir éloigné… Oui, vous êtes entré. Et je ne sais avec quel espoir lâche, vous vous êtes agenouillé au chevet de ce lit où la mort étreignait le vieillard…

— Tais-toi ! criait le marquis.

— Alors, se raidissant dans une dernière convulsion, M. de Fougereuse vous a crié : « Maudit ! sois maudit ! assassin et fratricide ! le ciel nous vengera ! » Ce fut une scène horrible… j’entendais tout… car j’étais là, caché derrière les rideaux du lit… vous avez prié, supplié… vous vous êtes traîné à genoux, demandant à cet homme d’avoir pitié de vous… C’était clair ! vous saviez qu’il avait trouvé le moyen de vous déshériter, et à lui, comme à moi aujourd’hui vous vouliez arracher le secret du trésor des Fougereuse, et il vous crachait au visage cette malédiction qui râlait dans ses derniers spasmes !… et il est mort ! et il n’a pas parlé ! et c’est à moi, vivant, fort et honnête que vous osez demander cette révélation… Allez donc, monsieur… que soit déshonoré votre nom !… Vous n’êtes pas un Fougereuse !… faussaire ou banqueroutier, dussè-je vous voir sur le tréteau d’exposition publique je dirai : que la lâcheté paye sa peine, que le crime soit puni !… et du fond de sa tombe le vieux marquis me criera : « Pierre Labarre, cet homme n’est pas mon fils !… Venge-nous ! »

Blême, les dents serrées, le marquis semblait frappé de folie.

— Ainsi, murmura-t-il, tu refuses de me sauver !…

— Oui !…

— Tu conserves cet héritage pour le fils de Simon de Fougereuse… et ce fils est mort…

— Je dis, moi, qu’il est vivant !…

— Et si réellement il était mort…

Labarre releva la tête : il avait peur que tout à coup une preuve ne lui fût donnée…

— S’il était mort, me reconnaitrais-tu pour le seul héritier des Fougereuse !…

— Je ne sais !…

— Tu n’as pas le droit de détourner un testament… de garder pour toi seul un secret qui ne t’appartient pas !… Ce serait un vol !…

— Oh !…

— Une dernière fois, veux-tu parler !…

— Non ! non !… testament et secret, tout appartient au vrai marquis de Fougereuse, au fils de Simon !…

— Eh bien !… le testament est ici !… nous saurons bien te l’arracher.

Le marquis siffla.

Cyprien parut :

— Emparons-nous de ce misérable, dit-il.

— Bravo !… c’est le vrai moyen de parlementer ! s’écria Cyprien.

Et il se rua sur le vieillard.

Mais, chose surprenante, ce vieillard qui semblait brisé par l’âge, avait tout à coup bondi en arrière… de telle sorte qu’il se trouvait derrière la table qu’il avait renversée à terre d’un seul coup de pied…

Puis il avait tiré de ses poches une paire de pistolets qu’il tenait braqués sur ses adversaires…

— Monsieur de Talizac, cria-t-il, je vous attendais jadis, au Schwarzwald, vous avez tenté de m’assassiner… prenez garde… je puis me souvenir !…

Fougereuse n’avait pas d’armes ; il croyait avoir si facilement raison de cette faiblesse. Cyprien était plus prudent :

— À moi la parole ! cria-t-il.

Et son bras armé d’un pistolet, se dirigea vers Labarre…

Mais avant qu’il eût touché la détente :

— Pour le valet, s’écria Pierre, un chien suffit.

Et, d’un coup violent, il avait ouvert une porte derrière lui.

Un chien des Vosges, grand comme un loup, les yeux sanglants, le poil hérissé, avait bondi à la gorge de Cyprien qui, chancelant comme un homme ivre, était tombé de toute sa hauteur sur le plancher.

— Au secours ! hurlait le misérable.

Le marquis, livide de terreur, avait ouvert la porte…

— Ici ! Chépé ! fit Pierre Labarre.

Le chien, dans un dernier élan, secoua furieusement Cyprien, puis le lâcha…

Le misérable roula jusqu’au perron !…

Pierre se précipita et verrouilla la porte…

— Adieu ! cria-t-il. Et puisse l’enfer se charger de votre châtiment !

Et se penchant à la fenêtre, il vit deux ombres noires qui fuyaient dans la direction de Saint-Amé…

VIII

PREMIÈRE RENCONTRE

Au moment où Fanfar s’était élancé sur son cheval, un accident s’était produit qui pour tous était resté inaperçu.

Irène s’était approchée, comme si elle eût voulu donner quelques ordres au laquais, chargé de veiller sur l’animal.

Seulement, elle s’était trouvée – par hasard sans doute – si près du jeune homme, qu’elle n’avait pu se dispenser de lui adresser quelques mots :

— Vous n’êtes pas blessé ? demanda-t-elle. Car en vérité pour sauver… votre père (elle appuya sur le mot, comme pour renier le mot de – maître – qu’elle avait employé naguère) vous avez risqué votre vie…

— Je meurs pour qui j’aime ! répondit Fanfar qui flattait le cheval de la main et l’examinait avec attention.

Irène s’était tue un instant. En elle, il y avait combat. Elle admirait le dévouement de cet homme, elle restait surprise devant cette force surhumaine ; mais, en même temps, elle était irritée de se sentir émue, et obéissant à cette fantaisie d’ironie qui s’imposait à elle, elle dit :

— Vous savez, j’ai baptisé mon cheval depuis ce matin ! Je l’ai appelé Fanfar.

Fanfar eut un sourire.

— Eh bien, mon ami, fit-il en frappant le cou du cheval, de sa main largement ouverte, cela fait deux Fanfar pour un même devoir. Courage !… et si grand que soit le danger, bah ! les deux Fanfar sauront bien le surmonter.

Elle se souvint qu’on avait parlé d’inondation, de péril.

— Monsieur… commença-t-elle.

— Forte bête ! dit Fanfar qui était en selle. Bah ! qui vaut le mieux, après tout, de l’homme ou de la brute ?…

Et sa cravache, sifflant, enleva l’animal qui bondit et se mit au galop.

— La voiture vous attend, dit Mme Ursule s’adressant à Mlle de Salves.

Irène la regarda et porta sa main à son front. Puis, d’une voix fiévreuse :

— Partons, dit-elle.

Et tout bas elle murmura :

— Méchante ! méchante !… Ah ! il a raison… Je ne comprendrai jamais ces quelques mots… Se faire aimer !…

Cependant, sur l’indication de quelques paysans, Fanfar s’était élancé, suivant un sentier qui contournait les roches du Saut-de-la-Cuve.

On l’avait dit, la distance était plus longue. Mais l’animal était vigoureux. Fanfar, excellent cavalier, le sentait énergique et robuste…

À peine avait-il disparu entre les sapins énormes qui le couvraient de leur ombre, qu’il avait arraché son chapeau et l’avait lancé à travers les broussailles…

Il lui plaisait de sentir le vent courant dans ses cheveux. Son front était brûlant. Était-ce l’effort violent qui lui donnait cette fièvre ?… Était-ce l’inquiétude que lui causait l’état de son père adoptif ? Évidemment cette émotion le serrait au cœur. Mais si le visage pâli de Girdel apparaissait, douloureux, dans son imagination, n’était-il pas une ombre, moqueuse et douce à la fois, qui, à travers un voile vague, lui adressait un sourire… sourire d’encouragement ou de raillerie ?… Bah ! elle souriait ! et elle était si belle !…

Et Fanfar galopa sur la route de Vagney… Il se plaît à appeler le cheval de ce nom de Fanfar que l’animal semble comprendre… quoique à vrai dire, Irène ait lancé cette impertinence par dépit de se sentir émue…

Il galope… il galope…

 

*    *    *

 

Les deux hommes, s’échappant de la retraite du vieux Labarre, s’enfuyaient sur le chemin, véritable déroute.

Quoi, fier marquis de Fougereuse, toi, hardi au crime, tu ne regardes même pas en arrière ! tu fuis lâchement, stupidement devant la gueule d’un pistolet ! C’est qu’à tes oreilles résonne la voix de ton père, alors que se tordant dans une suprême angoisse, il te criait :

— Maudit !… soyez maudit !…

Cyprien peut à peine respirer. Le chien a serré de toute la force de ses mâchoires d’honnête animal ; et l’espion porte au cou des traces sanglantes…

Ils s’enfuyaient, sans se parler, sans se voir, impatients d’être loin. Ils ne songèrent plus ni au Saut-de-la-Cuve, ni au torrent, ni au péril. Le danger n’était plus en avant, mais en arrière. La nature furieuse les épouvantait moins que ce vieillard menaçant…

Le marquis sentait dans son cerveau comme un écroulement. Il avait si bien cru que le vieux Labarre plierait devant la menace, devant la violence. Triple fou qui avait dédaigné de prendre des armes, qui avait trop longtemps temporisé, qui avait parlé quand il fallait agir ! Pourquoi au moment où la porte s’était entr’ouverte, n’avoir pas sauté à la gorge de cet homme sans défiance ? On aurait eu promptement raison de cette faiblesse surprise. Non. Rien de ce qui était utile n’avait été tenté. Et ce qui restait, après ces niaises imprudences, c’était la ruine imminente, le déshonneur, le cri de tous, jetant haro sur cette famille honnie…

Et le marquis, dont les idées se heurtaient dans un chaos tourbillonnant, entraînait à sa suite Cyprien qui ne pensait pas, mais qui tremblait…

Ils étaient ainsi parvenus à l’arche de granit dont nous avons parlé… ils la franchirent toujours hâtifs, sans s’arrêter et mirent pied sur l’étroite corniche qui régnait le long des roches énormes, suspendue au-dessus de l’abime mugissant…

Tout à coup Cyprien s’arrêta et cria :

— Écoutez !

Et il saisit le bras du marquis. Les deux hommes, rappelés subitement à la réalité, laissèrent encore échapper un cri de terreur…

La voix du torrent mugissait avec fureur, il y avait au fond du gouffre comme des détonations souterraines ; il semblait que le sol, ébranlé par une commotion formidable, dût tout à coup céder sous leurs pas…

Mais ce n’était pas tout. Quel était le bruit formidable qui éclatait au-dessus de leur tête comme un hurlement ! Quelle masse allait donc s’effondrer sur eux !…

Leur angoisse ne fut pas longue… le désespoir les saisit…

Car ils comprenaient maintenant…

Des blocs de rocher, roulant avec un fracas terrible, venaient de se détacher du bassin supérieur… Sous la pression du flot grossi, la Cuve s’ébréchait… et ces brèches livraient passage à des trombes d’eau qui s’abattaient sur l’étroit sentier…

Et cela à quelques pas derrière eux…

L’inondation les poursuivait… À chaque seconde qui s’écoulait, la Cuve, mordue par le torrent, s’ouvrait en une fissure plus large… Se retournant, ils virent à travers la nuit une chose large et blanche, pareille aux ruisseaux de fonte à blanc qui sortent du haut-fourneau, et cela, mat, lourdement rapide, comme toutes les forces de la nature, s’avançait sur la corniche.

Les deux hommes se mirent à courir… Il sembla que le flot se mit lui aussi à courir… La distance qui d’abord était de quelques mètres n’était plus que de quelques pieds…

Ils bondissaient, haletants, râlants…

L’immense bras blanc s’étendait vers eux.

Tout à coup le pied du marquis heurta une pierre… il tomba…

Au même instant, le flot arriva, solennel comme un bourreau, il le saisit, l’enveloppa et se précipitant par une déclivité qui l’entraînait vers l’abîme, il l’emporta…

— À moi ! à moi ! au secours ! cria Fougereuse…

Cyprien rassemblant toutes ses forces avait fui plus rapidement, il était sauvé.

On eût dit que le flot satisfait de sa prise, tenant le maître, dédaignait le valet…

Et certes l’intendant n’était pas homme à revenir sur ses pas…

Le marquis, dans un suprême effort, s’était accroché au tronc d’un pin qui pendait sur l’abîme… Ses ongles s’ensanglantaient… l’eau roulant sur sa tête et sur ses épaules l’étouffait, l’aveuglait.

— Au secours ! à moi ! criait-il encore.

À ce moment, du haut de la roche qui se dressait, haute et lisse dans la nuit, quelque chose, un point sombre, roula sur la pente à pic…

— Courage ! cria une voix. Courage !…

C’était miracle. Comment cette forme qui était celle d’un homme se suspendait-elle à des anfractuosités invisibles… il descendait… non, il semblait tomber… en vérité, collé au roc, il rampait… les mains étendues, presque en croix, les pieds écartés, il allait… un instant il s’arrêta pour crier encore :

— Courage ! me voilà !…

Puis on perçut sa respiration forte et sonore. Sur quoi s’appuyait-il ? sur le vide.

Tout à coup, les mains quittèrent la muraille, et comme un poids de fer, l’homme tomba, droit, sur la corniche… l’eau montait à ses genoux… mais, solide comme s’il eût été un de ces quartiers de granit contre lequel la vague se brisait, il ne chancela pas…

La voix qui criait au secours s’affaiblissait.

Fanfar – car c’était lui – tendit l’oreille, et sous le reflet pâle de l’eau, il aperçut le marquis cramponné à la souche.

— Tenez ferme !… j’arrive !…

Il coupa le torrent dans sa largeur… en ligne directe, son épaule faisait lame…

Mais au moment où il allait atteindre le misérable, celui-ci que ses muscles brisés ne pouvaient plus soutenir, laissa échapper un cri de malédiction et glissa.

Cette fois ! c’était la mort !… Voilà qu’il roule dans les volutes tourbillonnantes de l’eau…

Encore une minute… il est perdu…

Non ! Une main plus forte qu’un crampon de fer, s’est soudain rivée à son bras…

Fanfar a bondi d’un seul élan, de la corniche à une pierre que l’eau n’a pas encore déracinée… et s’y couchant tout entier, il a pu saisir le malheureux… Ce n’est plus un être humain, c’est une masse lourde comme un cadavre.

Mais il semble que les forces de Fanfar, se décuplent par la difficulté de la tâche à accomplir… il s’arc-boute sur ses jarrets, relève l’homme et le saisit d’une main à la ceinture, puis de l’autre, il cherche sur le rocher un point d’appui.

Trois mètres au moins à franchir avant d’avoir regagné la corniche. Et, comme il est descendu tout à l’heure, il remonte maintenant… Le fardeau est lourd, l’insensibilité augmente le poids… qu’importe ! il faut qu’il triomphe de l’impossible… Et bien lentement, bien lentement cette fois, il se hisse… on dirait que le bras, auquel il se tient suspendu, soit un levier de fer, tant le mouvement est régulier.

Encore deux mètres ! encore un mètre !…

Sauvé !… Fanfar est debout sur la corniche, à quelques pas du torrent qui se précipite et qui semble se reculer lui-même pour lui faire place… la nature a de ces pitiés inconscientes…

Le marquis est étendu sur le sol, immobile, évanoui, mort peut-être.

Fanfar touche sa ceinture. Bonheur, une petite lanterne de fer qui y est suspendue ne s’est pas écrasée contre la pierre… Fanfar frappe le briquet, la mèche s’enflamme : la lanterne à la main, il dirige sur le visage de l’homme qu’il a sauvé le rayon blanc qui s’échappe de la lentille. – Il regarde… et tandis qu’il fixe son regard sur ces traits inconnus, une singulière émotion l’agite…

Oui, regarde-le bien, Fanfar !… Oui, cet homme est le frère de celui qui est mort là-bas, à Léigoutte, et qui t’avait recueilli, toi, l’orphelin… regarde-le encore. Car cet homme, c’est celui qui, une nuit, a commis un attentat horrible et a outragé une femme… et cette femme, c’était la sœur de Françoise… et cet homme, qui se nommait le vicomte de Talizac, c’est aujourd’hui le marquis de Fougereuse, c’est ton père !…

Est-ce que Fanfar sait tout cela ?… Les souvenirs réveillés sont trop vagues pour prendre corps, et cependant il se sent heureux d’avoir sauvé cet homme… Il veut achever son œuvre.

Il revient à lui, il ouvre les yeux, il voit Fanfar, mais son regard est obscurci…

— Vous m’avez sauvé !… murmure-t-il, merci !

— Pouvez-vous vous soulever, demande Fanfar, pouvez-vous marcher ?

Le marquis fait un effort, soutenu par le jeune homme. Il se dresse sur ses genoux puis sur ses pieds, mais il laisse échapper un cri de douleur.

— Êtes-vous blessé ?

— Je ne le crois pas, seulement mes membres sont brisés de fatigue…

— Attendez, dit Fanfar.

Il s’écarte de quelques pas et promène sur le roc la lueur de la lanterne. Il pousse une exclamation de joie.

— Je l’avais prévu, dit-il, il y a un sentier impraticable aux chevaux, aux hommes peut-être… mais point à Fanfar.

Il revient vers le marquis.

— Nouez vos mains autour de mon cou, fait-il, et fiez-vous à moi…

Le marquis obéit. Et Fanfar, portant de nouveau son fardeau, gravit le sentier, tracé par les chèvres et les animaux de la montagne…

Il parvient ainsi jusqu’à la route supérieure…

Là, son cheval l’attend, le cheval d’Irène…

— Monsieur, dit-il au marquis, je vais vous prendre en croupe… j’étais allé au village voisin pour chercher un médecin, par malheur, il était absent, et je retournais seul à Saint-Amé… je suis heureux que le hasard m’ait placé sur votre route…

Il aide le marquis à monter en selle. Puis il se met en devoir de détacher le cheval…

Pour garder ses mains libres, il prie le marquis de prendre un instant la lanterne…

Celui-ci, obéissant à un mouvement instinctif de curiosité, dirige le rayon lumineux sur le visage de son sauveur…

Il tressaille. Il ne s’est pas trompé, Fanfar est le vivant portrait du vieux marquis de Fougereuse… Si c’était !… oh ! à tout prix il saura la vérité…

Fanfar ! oui, il a vu ce nom à Saint-Amé, sur l’affiche des saltimbanques.

Une idée subite, infâme, traverse le cerveau du marquis.

Il se raidit contre l’engourdissement de la fatigue, et tandis que Fanfar s’approche pour sauter en selle à son tour, le marquis presse les flancs du cheval qui s’élance…

En vain Fanfar l’appelle… Il croit qu’il n’est pas maître de l’animal… il craint pour lui… mais le galop rapide a déjà entraîné le marquis hors de vue.

— Bah ! dit Fanfar. C’est un petit malheur !… je reviendrai à pied !… pourvu qu’il arrive lui-même sans accident !…

IX

CLOISONS TROP MINCES

Girdel avait été transporté dans sa chambre. Le digne aubergiste, au désespoir, ne cessait de répéter :

— Ça n’est pas possible !… un coffre comme cela, ça résiste !…

Puis il ajoutait :

— Mais comment cela s’est-il fait ?

La Roulante s’était installée au chevet de Girdel. Son visage était couvert d’une teinte livide… Ses angoisses étaient inexprimables, angoisses criminelles !… Car elle devinait bien, la misérable, que c’était un coup manqué… et maintenant elle avait peur. Bobichel n’avait-il pas deviné le secret ?…

Les questions de Schwann lui causaient un étrange malaise. Caillette répétait cent fois les mêmes détails, mais que savait-elle, la pauvrette ? Rien ou à peu près. Elle avait eu si grand peur qu’elle n’avait rien vu, rien que Gueule-de-Fer tombant à la renverse, Fanfar saisissant la masse entre ses bras d’athlète…

Bobichel rentra :

— On avait dévissé le crochet, dit-il en regardant la Roulante en face…

Elle se dressa sur ses pieds.

— Qui ça ? Où ?… toi, d’abord, mauvais pitre, tu te mêles de ce qui ne te regarde pas… Vas-tu faire croire qu’on l’a fait exprès.

— Avec ça que ce n’est pas vrai, cria Bobichel hors de lui.

La Roulante, les ongles en avant, sans crier gare, lui sauta au visage. Schwann la saisit par derrière ; et elle recula, emportant aux doigts des traces sanglantes, tandis que le visage de Bobichel se couvrait de taches rouges…

Caillette s’était élancée entre eux…

Attirée violemment en arrière, la Roulante saisit la jeune fille par le bras, et l’effort fut si violent qu’elle la renversa. Elle lui lança un coup de pied qui l’atteignit à la jambe.

Ce fut une scène atroce.

Cependant Schwann était parvenu à maintenir la mégère. Caillette, se relevant avec de grosses larmes dans les yeux, avait couru au lit de Girdel et lui avait crié :

— Père, père au secours !…

— Qu’y a-t-il ? demanda Gueule-de-Fer.

Ce fut un coup de théâtre.

On eût dit que la voix de Caillette eut produit un effet magique.

Voilà que Girdel s’était redressé… et appuyé sur ses mains, ayant au cou les bras de Caillette qui sanglotait, il regardait autour de lui.

Tous s’étaient subitement arrêtés.

Schwann avait lâché la Roulante qui, frémissante de rage et de terreur, n’osa plus faire un mouvement. Bobichel, la bouche fendue par un immense rictus de joie, regardait le patron.

— Eh ! je le savais bien, cria Schwann, quel coffre !

Puis, se rapprochant de Girdel, il lui saisit les deux mains.

— Eh bien ?… mon vieux !… Comment que ça va ?… Tonnerre ! en voilà une alerte.

Gueule-de-Fer, troublé, sentant encore au cerveau l’ébranlement de la terrible commotion, cherchait à rassembler ses idées…

Bobichel, sans mot dire, lui tendit la bouteille d’eau-de-vie qu’il avait sauvée dans la bagarre. Girdel lui adressa un signe de tête, puis de sa main qui tremblait un peu, il approcha le goulot de ses lèvres et but quelques gorgées.

Un han ! de satisfaction s’échappa de sa poitrine. Il passa ses deux larges mains sur son front.

Puis il releva la tête. Son œil avait repris presque instantanément son lumineux éclat… Il vit Caillette la première, il la prit par la tête, doucement, souriant, et sa bouche s’enfouit dans ses cheveux en un long baiser.

— Ah ! patron, fit Bobichel oubliant ce qui venait de se passer, comme je suis content !

Mais Girdel ne répondait pas encore. Il avait appuyé la tête de Caillette, près, tout près de son cœur et, se penchant à son oreille, il lui dit tout bas :

— Et Fanfar ! c’est lui qui m’a sauvé, n’est-ce pas ?… Il n’est pas blessé, au moins ?…

— Non, père.

— Où est-il ?

— Il est allé à Vagney pour chercher un médecin.

Gueule-de-Fer eut un gros rire.

— Un médecin !… un empoisonneur !… Bah !… encore une goutte, Bobichel…

Bobichel lui rendit la bouteille.

— Eh ! mon vieux Bob ! qu’est cela ? s’écria Girdel en voyant le visage du pitre sillonné de sang…

— Oh ! c’est rien ! patron ! parlons pas de ça… je suis si content, si content !

Et de fait, il était si heureux qu’il pleurait à chaudes larmes, et l’eau des pleurs se mêlant aux gouttelettes empourprées lui faisait un masque des plus bizarres.

— Tu t’es donc battu ? insista Girdel.

— Non ! non !…

— Eh bien ! quoi ! c’est moi qui l’ai arrangé ; après ! s’écria la Roulante en venant se placer devant le lit, carrément sur les énormes poteaux qui calaient sa plantureuse personne. Il m’a insolentée… je l’ai un peu secoué, voilà tout !… Avec ça que tout le monde n’a pas l’air de se f… de moi ici !… V’là que M. Gueule-de-Fer cajole son aztèque de fille, taille une bavette avec cet idiot de Bob… et il ne s’occupera pas tant seulement de sa femme ! Oh ! malheur !…

Cette femme, furieuse et cependant dissimulant sa déconvenue sous cette grossièreté ironique, ne pouvait inspirer que le dégoût…

Girdel détourna la tête, mouvement dont Bobichel profita pour montrer le poing à la Roulante…

Gueule-de-Fer écarta doucement Caillette.

— Voyons un peu si je peux tenir sur mes pattes… Saprédié !… quel choc ! Eh ! mon vieux Schwann, crois-tu que nous sommes encore des bons ?…

Schwann se posa le torse en arrière, les mains sur son ventre…

— Faut voir ! fit-il épanouissant sa large face en un sourire. Allons ! Papa Gueule-de-Fer… Une, deux… comme à la parade !… Trois !…

Girdel était debout.

— Hum ! fit-il en se secouant, ça ne sera rien… mais prelotte ! comment diable est-ce arrivé ?… C’était pourtant rudement solide !…

Il y eut un silence général.

— J’examinerai ça avec Fanfar, reprit-il. Ah çà ! il ne sera pas trop long…

— Il devrait déjà être revenu, dit Schwann. Pourvu que l’inondation ne l’ait pas surpris en route…

— Il est à pied ? demanda Girdel.

— Non ! à cheval ! répondit Bobichel. Vous savez bien, patron, la belle demoiselle… c’est elle qui lui a donné son cheval…

Il s’arrêta brusquement. Caillette pâlissait et s’appuyait au lit en tournant la tête…

Girdel ne la voyait pas.

— Décidément… avec ses grands airs de mijaurée, c’est une bonne fille ! on lui revaudra ça… maintenant, mes enfants, il faut me laisser seul… Voyez-vous, j’ai mes affaires… en attendant Fanfar, il faut que je cause… tu sais Schwann, avec ces deux… hommes que je dois conduire demain matin à Remiremont…

— Tu ne comptes pas partir demain…

— Je n’en sais rien… je déciderai cela tout à l’heure… Va, ma petite Caillette, va te reposer… tiens, je suis bête !… j’oublie qu’il n’y a pas de danger que la petite masque… se couche avant que Fanfar soit revenu… eh bien ! va l’attendre… avec Bobichel.

Un instant après, tous quittaient la chambre de Girdel.

C’était une rude carcasse que celle de Gueule-de-Fer ; en somme, un peu de lassitude, et c’était tout.

À peine la Roulante était-elle sortie qu’une forme noire sortit d’un creux de l’escalier, où elle s’était blottie. C’était Robeccal.

— Eh bien ? demanda-t-il.

— C’est manqué !…

— Il a bien quelque chose de cassé ?

— Rien… Il va mieux qu’auparavant. Malédiction !

— T’es trop bête, aussi… murmura la Roulante. Un bon coup de couteau, et ça serait fait…

Tout en causant à voix basse, ces deux complices étaient entrés dans la vaste chambre qui devait servir de dortoir commun aux artistes, c’est-à-dire à Robeccal, Bobichel et Fanfar.

Une autre pièce était affectée à la Roulante et à Caillette.

Robeccal grognait des mots indistincts. Il était exaspéré, le misérable. C’était si bien combiné ; il n’avait pas douté un seul instant que Fanfar ne tentât de retenir suspendu l’énorme fardeau. Mais il devait plier sous le faix, et il y avait vingt chances contre une pour que les deux hommes fussent, sinon tués sur le coup, tout au moins cloués au lit.

Une fois réduits à l’impuissance, ils appartenaient à leurs ennemis.

Qui diable aussi pouvait s’imaginer que la force de Fanfar atteignît cet incroyable degré d’énergie… jugez donc ! Trois cents kilos ! et cette masse projetée devait doubler de poids… Rien n’avait fait ! décidément c’étaient des gredins !… le couteau ! soit, il faudrait en venir là…

À ce moment de leur entretien, Robeccal et la Roulante entendirent des pas lourds peser sur l’escalier de bois ; il y avait là deux hommes… Où allaient-ils ?

Voici qu’ils s’arrêtaient à la porte de Girdel ; on frappait doucement.

Robeccal tressaillit. C’est qu’il lui revenait en mémoire le court colloque qu’il avait eu naguère avec cet inconnu qui n’était autre que Cyprien. On lui avait demandé d’espionner, offrant de le payer largement. Espionner, pourquoi ? N’avait-on pas dit qu’il y avait là moyen de vengeance ?…

— Si tu détestes Girdel, avait dit l’homme, je te donnerai l’occasion de lui payer en bloc ce que tu lui dois.

Ce n’était pas tout. Il avait parlé des deux inconnus qui, dans la salle de l’auberge, s’étaient entretenus avec Gueule-de-Fer.

Robeccal, écartant la Roulante, entr’ouvrit la porte et regarda.

C’étaient ces mêmes hommes.

— Mille noms de !… grinça-t-il.

Puis se tournant vers la Roulante :

— Écoute, tout n’est peut-être pas perdu !

— Que veux-tu dire ?…

— On verra… M’est avis que je vais jouer à Girdel un de ces pieds de cochon !… Dis-moi seulement… est-ce que tu ne t’es pas aperçue qu’il s’occupait de tripotages… de choses qu’il cachait ?

— Il est toujours fourré dans les journaux. Et puis… tiens… j’avais oublié de te dire ça : il va toujours à la poste, et en rapporte des tas de lettres.

— Tu ne les as pas lues ?

— Je ne sais pas lire !…

— Eh bien ! attends-moi !… nous allons peut-être en savoir assez long pour le ficher dans des draps qui lui gratteront le… dos à l’en faire crier…

Les deux personnages que nous avons rencontrés dans la salle de l’auberge se trouvaient en ce moment au pied du lit de Girdel.

— Eh bien ! dit l’un, il paraît que vous l’avez échappé belle…

— Ce n’est rien… le fait est que j’étais nettoyé sans ce brave Fanfar…

— Ah ! mes amis ! en voilà un qui a les muscles, le cœur, la tête, tout de la bonne étoffe…

— Aussi c’est de lui que nous venons vous parler, reprit celui qui portait le costume de maquignon…

— Ah ! s’il est l’heure de marcher, fit Girdel, on peut compter sur lui…

— Est-ce bien certain ? comprenez bien notre question ? Nous ne doutons ni de vous ni de lui… mais pour l’œuvre que nous avons entreprise et dont le but est de rendre à la France la liberté, étouffée dans le sang par Bonaparte, dans la boue par les Bourbons, il nous faut des hommes qui aient fait d’avance le sacrifice de leur vie, qui, les yeux fixés sur l’avenir, sur la patrie, marchent droit, à travers les obstacles, et ne se détournent même pas, si, par aventure, l’échafaud leur barrait la route… Fanfar est-il un de ces hommes ?

Girdel répondit :

— Je ne suis pas un parleur, moi. Mon père était soldat de la République. Moi, j’ai été condamné à mort par les cours prévôtales de 1815… Mon père a donné sa vie pour la France… On a voulu me couper la tête… Seulement, je me suis sauvé, non par lâcheté, mais parce que le vaincu veut la revanche… eh bien ! depuis que le pauvre petit Fanfar est tombé par hasard entre mes mains, je lui ai appris le respect de la grande Révolution… Tout petit, il lisait couramment la déclaration des Droits, qui est notre Évangile à nous… Il a tout compris… c’est un cœur droit !… et puis, vous savez, son père a été assassiné par les alliés, sa mère a été brûlée par les Cosaques, sa sœur… pauvre chère créature !… six ans à peine ! est morte de faim et de misère sur quelque route… donc Fanfar hait les Bourbons !… Haïr n’est pas le vrai mot ! Ah ! si je savais parler !… La société ne hait pas les criminels. Elle les châtie froidement… au nom de la justice… Pour Fanfar, les Bourbons sont des coupables ! il veut les punir ! Voilà l’homme… donc vous pouvez vous fier à lui…

Il y eut un court silence.

L’homme qui semblait un ancien militaire reprit le premier la parole :

— Girdel, nous vous croyons… Aussi bien depuis tantôt dix ans, affilié aux patriotes de 1816, toujours frappés, jamais domptés, vous avez prouvé ce qu’il y avait en vous de dévouement et d’honnêteté… Vous avez servi le colonel Berton… Vous avez tenté de sauver les quatre sergents… Girdel, vous êtes un homme et un citoyen !

Gueule-de-Fer rougit. Vrai ! si fort que l’on soit, il est tels éloges qui vous trouvent faible.

— Que votre bienveillance se reporte sur Fanfar, dit-il. Vos paroles me comblent de joie, parce que je sens qu’il m’est encore donné de rendre service à la noble cause que nous défendons… Fanfar sera ici dans quelques instants… prêt à vous obéir… prêt à risquer sa vie pour ce qu’il sait être son devoir.

— Vous connaissez la situation, reprit l’un des deux hommes, l’insolence de la réaction est à son comble… mais déjà la division s’est glissée dans les rangs de nos ennemis…

« La chute de M. de Villèle est proche. Il avait proposé la banqueroute, et certes, si les intérêts du peuple eussent été seuls en jeu, la mesure eût été accueillie par la majorité de la Chambre des pairs… mais le clergé se sentait directement atteint ! Réduire les recettes d’un cinquième !… bon pour les petites gens.

« Mais messieurs d’Église ont de grands biens et n’entendent pas être privés ainsi d’une part de leurs revenus… Ça été là le grand argument. La loi de conversion a été rejetée… C’est un échec grave pour le ministère… Nos amis doivent redoubler d’efforts… le général Foy a pu stigmatiser du haut de la tribune les acheteurs de suffrages et les clouer au pilori de l’infamie… Royer-Collard a pu jeter à la face de la royauté cette apostrophe terrible : « Où serez-vous dans sept ans ? » L’agitation est générale, il faut agir… il nous faut envoyer à Paris un homme sûr, jeune, ardent, actif, qui se mette aux ordres du comité directeur, et ne recule pas devant le sacrifice… Fanfar peut-il être cet homme ?

Girdel dit ce simple mot :

— Oui.

— Eh bien, ajouta le vieux soldat en écartant les revers de sa redingote et en tirant de sa poche un portefeuille, voici des papiers dont l’importance est si grande que, s’ils tombaient entre les mains de nos adversaires, notre tête à tous serait menacée et notre cause à jamais compromise. Ces papiers, Fanfar les portera à Paris et les remettra au comité, qui sera ainsi édifié sur le résultat de notre propagande dans le Nord et dans l’Est, sur le nombre des conjurés, sur le nom des principaux adhérents de notre association… Des ordres lui seront donnés ; il les exécutera sans hésiter, sans manifester ni curiosité ni surprise. Pouvez-vous, Girdel, vous engager au nom de Fanfar et affirmer sur votre honneur qu’il remplira, sans faiblesse, la mission qui lui est confiée ?

— Sur mon honneur, je réponds de lui.

— C’est bien, firent les deux hommes.

Pendant quelques minutes encore, ils s’entretinrent à voix basse avec Girdel… puis, ils sortirent.

Absorbés dans leurs pensées, ils ne virent pas une ombre qui se rejetait vivement en arrière.

Robeccal avait tout entendu…

Au même instant, Cyprien, affolé, arrivait dans la salle basse de l’auberge… blême, tremblant, il avait peine à répondre aux questions qui lui étaient adressées…

Il croyait à la mort du marquis. – Quelques paroles entrecoupées s’échappaient de ses lèvres…

— L’inondation !… le torrent !… la mort !…

Enfin il put parler.

Schwann frémit.

Et Fanfar qui ne revenait pas !

Tout à coup, le galop d’un cheval retentit sur la route. Caillette et Schwann s’élancèrent…

Et un double cri de surprise s’échappa des poitrines…

C’était le marquis.

— Et Fanfar, cria encore Schwann, tandis que Caillette, désespérée, tombait à genoux sur le plancher de la salle.

— Il me suit, répondit le marquis.

— Il n’est pas blessé ?…

— Non… Maintenant je n’ai pas un moment à perdre… Conduisez-moi à la chambre de Girdel.

Le ton dont ces paroles étaient prononcées était si péremptoire que Schwann, à demi rassuré sur le sort de Fanfar, se hâta d’obéir… il ne se demandait même pas pourquoi cette grande hâte de voir Geule-de-Fer.

Cyprien avait bondi sur ses pieds. Il allait interroger le marquis, quand celui-ci lui avait imposé silence d’un coup d’œil. Puis, passant auprès de lui, il avait murmuré ce seul mot :

— Patience.

La porte s’était refermée sur lui.

Alors Cyprien sentit une main qui se posait sur son épaule, et une voix chuchota à son oreille :

— Sortez… j’ai à vous parler…

Cyprien reconnut l’homme dont il avait tenté d’acheter la complicité.

— Tu sais quelque chose ?

— Sortez donc ! reprit vivement Robeccal, est-ce que je cause de façon qu’on m’entende ? Pas si bête… c’est bon pour les honnêtes gens.

Et comme ils franchissaient la porte, Fanfar apparaissait sur la place… il ne vit pas les deux ombres qui glissaient le long des maisons, et courut à l’auberge.

— Fanfar ! cria Caillette.

Et la jeune fille se précipita dans ses bras !…

— Te voilà, gamin ! fit Schwann en lui caressant la joue du doigt.

Mais ses yeux étaient gros… et sa voix s’étranglait dans son gosier…

On entendait au-dessus la voix de la Roulante qui avait pris la bouteille d’eau-de-vie, et chantait, en buvant, pour oublier ses chagrins…

X

LA RECONNAISSANCE D’UN MARQUIS

Après le départ de ses deux amis, qui, renonçant, bien entendu, à leur prétendu voyage de Remiremont, avaient immédiatement quitté l’auberge, Girdel était resté pensif. Il se disait que, peut-être, il n’avait pas le droit d’engager ainsi l’avenir de Fanfar, mais il rassurait promptement sa conscience effrayée en se rappelant combien dans l’âme ardente du jeune homme le dévouement au bien primait tout autre sentiment.

Et il se disait tout bas :

— S’il eût été là, il eût accepté.

Cependant Fanfar ne revenait pas. Quelque confiance que Girdel eut dans sa force et dans son courage, il ne laissait pas d’être inquiet. Il se sentait frissonner en songeant aux périls de l’inondation.

Tout à coup on frappa à la porte.

Gueule-de-Fer se hâta d’ouvrir ; mais aussitôt il recula en laissant échapper une exclamation de surprise.

Un inconnu se tenait sur le seuil.

— Monsieur Girdel, demanda-t-il.

— C’est moi…

— Je me nomme le marquis de Fougereuse et je désirerais avoir un entretien avec vous…

— Je suis tout à votre service, fit Gueule-de-Fer en se hâtant d’offrir une chaise à son visiteur imprévu.

— Monsieur Girdel, reprit le marquis, vous devez être étonné de ma démarche… Je sais que vous avez été blessé ; et sans doute je vous dérange, mais je suis certain que vous excuserez mon indiscrétion, lorsque vous connaîtrez le motif qui m’amène.

Gueule-de-Fer, qui était resté debout, l’engagea du geste à continuer.

— J’étais, il y a peu de temps, en péril de mort, et c’est un des vôtres qui m’a sauvé la vie, dit le marquis.

— En péril de mort ! je suis heureux, monsieur, de vous avoir rendu ce service par procuration. Que s’est-il donc passé ?

— J’avais été saisi par le torrent de la Cuve… mon pied ayant glissé, j’allais être précipité dans l’abîme, quand un jeune homme s’est élancé à mon secours… il m’a arraché au gouffre… je lui dois toute ma reconnaissance… ce sont là de ces obligations qu’un homme d’honneur considère comme sacrées… et c’est de ce jeune homme, que je veux vous parler…

— Mais ce jeune homme !…

— M’a dit son nom… il s’appelle Fanfar !…

Girdel eut un rire bruyant :

— Fanfar ! pardieu ! ça ne m’étonne pas ! Ce garnement-là !… on ne peut pas le laisser seul deux minutes qu’il ne trouve l’occasion de jouer au Terre-Neuve !… Mais monsieur, où l’avez-vous laissé ? il n’est pas blessé surtout !…

— Non certes… il avait eu l’obligeance de me prêter son cheval… l’animal était ombrageux, je n’ai pas pu le maintenir… il m’a emporté jusqu’ici… si bien que mon sauveur aura été contraint de revenir à pied…

— Bah ! il marche comme un Basque !… je parie qu’il est ici avant cinq minutes…

— Raison de plus pour nous hâter, reprit vivement le marquis. Mon nom vous a peut-être appris quelle situation j’occupe à la cour…

— Oh ! je vous avoue que je suis fort peu au courant de ces choses-là…

— Qu’il vous suffise de savoir que je puis beaucoup et que mon crédit est grand… je suis tout prêt à le mettre à votre service, ainsi qu’à celui de… votre fils…

Il avait appuyé à dessein sur ce dernier mot.

— Mon fils ! avez-vous dit ! Hélas ! monsieur, je donnerais beaucoup pour que Fanfar fût mon fils… Par malheur il n’en est rien…

— Alors ce jeune homme doit avoir des parents… pauvres peut-être… et ma fortune…

— Fanfar n’a plus de parents !

Le marquis se mordit les lèvres. En vain il tâchait de refouler au plus profond de son cœur les angoisses qui le tenaillaient… malgré lui, l’impatience faisait trembler sa voix et étinceler ses yeux…

Girdel, sans défiance, ne devinait rien.

— Un pauvre orphelin ! reprit le marquis d’une voix mielleuse… Et sans doute, vous remplissez à son égard une mission d’amitié, de suprême confiance, que vous a léguée son père mourant…

— Vous vous trompez, monsieur. J’ai trouvé Fanfar sur une route…

— Ah !… mais, savez-vous que ce jeune homme m’intéresse de plus en plus. Continuez donc, je vous prie…

— Mon Dieu ! l’histoire est bien simple !…

Le marquis s’était rejeté dans l’ombre. Il sentait qu’il lui était impossible de commander à sa physionomie le calme qu’il cherchait à lui imposer.

— Voyez-vous, reprit Gueule-de-Fer, dans ma famille nous avons été saltimbanques de père en fils. Chacun son état, pas vrai ? et il n’y a pas de sots métiers… mais voilà le chiendent !… J’avais organisé une petite affaire, bien tranquille, d’autant plus que j’avais fait mon temps de service sous la République, quand arrivent les coups de poing de la fin – 1812 – et puis tout le bataclan… On appelle de nouveau ma classe… pas à dire ! fallait marcher… pourtant on me laisse longtemps au dépôt… et puis sur la frontière… quand je croyais m’en aller, comme à l’habitude, faire un petit tour de promenade en Allemagne et taper sur les Kaiserlicks et les gueux d’émigrés, on apprend que tout est rasé, bâclé et que l’ennemi arrivait à grandes trottes sur nous. Or, j’avais laissé tout mon monde chez moi… ma femme, ma petite fille… et cela juste dans un village dont les alliés n’auraient fait qu’une bouchée… Je me dis : pas de ça, Lisette. Et je demande un congé qu’on m’accorde… Vous savez ! ils n’avaient pas trop la tête à eux, les commandants !…

« Du reste, je comptais n’en avoir pas pour longtemps !… Je cours au village, je ne fais ni une ni deux… j’arrive à la bagnole… je mets toute ma famille dans la charrette, avec les bibelots du métier…

« Je dois vous dire, continua Gueule-de-Fer, que Bobichel avait continué la banque pendant mon absence, histoire de conserver la clientèle, et en route !… où allions-nous, je n’en savais trop rien… nous tendions vers Paris… où allait arriver ce gueux de Louis XVIII… Ah ! pardon ! monsieur… peut-être que je vous choque.

— Non ! non ! continuez donc ! fit le marquis oubliant pour l’instant toutes ses susceptibilités politiques…

— Eh bien, voilà l’affaire. Nous roulions, pas bien vite. On se battait déjà dans notre pauvre France, et il fallait faire des détours. Vous comprenez… femme et enfant… ça ne se fourre pas dans les bagarres. Voilà qu’un matin, passant le long d’un champ qui bordait une espèce de tertre, j’entends sonner une trompette… oh ! mais là… d’attaque… c’était la sonnerie française… un peu vive, un peu trop pressée… mais avec un souffle d’enfer. Bon ! que je me dis, il y a là des camarades… faut voir… Je tourne autour du tertre, et savez-vous ce que je vois !… Vingt dieux !… voilà un spectacle que je n’oublierai de ma vie !

— Mais, achevez donc ! cria le marquis, impuissant à maîtriser son impatience.

Girdel le regarda avec étonnement. Mais son interlocuteur s’était placé de façon à dissimuler ses traits… Après tout, c’était probablement la curiosité qui avait dicté cette exclamation un peu vive :

— Je vois des soldats… oui, mais morts, en tas ; une vraie boucherie ! Une compagnie était tombée dans une embuscade, et les Cosaques les avaient écharpés ! Oh ! les Cosaques !… Ça et les émigrés !… Enfin suffit ! Mais qu’est-ce qui sonnait donc ?… Vous ne le devineriez pas… c’était un pauvre petiot, un gamin d’une dizaine d’années, qui, étant tombé sur le cadavre d’un trompette, avait saisi l’instrument… et il y allait !… Je m’élançai vers lui, mais au moment où j’allais le prendre dans mes bras, paf !… voilà qu’il regarde le ciel… de ses beaux grands yeux qui étaient bons et plaintifs… et puis il tombe évanoui, mourant. Je crois, le diable m’enlève ! qu’il ne m’avait même pas vu…

— Et vous l’avez recueilli…

— Parbleu… ç’aurait été plus drôle que Gueule-de-Fer qu’avait des enfants ait laissé ce marmot-là… surtout quand il avait appelé de si bon cœur… vous ne savez pas… c’est pour cela que je l’ai appelé Fanfar… il paraît, j’ai su cela depuis, que Fanfar aurait dû s’écrire avec un e en plus… mais bah ! mon orthographe, à moi, c’est de l’économie, j’ai laissé ça…, et il ne se plaint pas…

— Donc c’était un enfant égaré… vous avez fait des recherches pour connaître ses parents.

— Oh ! ça n’a pas été facile… d’abord plus moyen de revenir en arrière… les sacrés Cosaques étaient sur nos talons… il n’y avait plus que du feu partout… et puis des cris et du sang… Malédiction !… il fallait se sauver pour que les petits ne fussent pas tués par ces ogres-là !… Quand je pense qu’il y avait des Français avec eux… ça m’en fait venir la chair de poule…

— Mais depuis… vous avez bien découvert quelque chose ?

— D’abord le petit a été malade… Oh ! mais malade ! là vous savez… à en passer… une fièvre qui le rendait comme fou… ça a duré plus de deux mois… Quand la santé a commencé à revenir… il n’avait plus sa tête… et ç’a été bien long !… Enfin, il y avait au moins dix-huit mois que je l’avais ramassé quand il a pu me dire le nom de son village…

— Et ce village… était ?

— Léigoutte, dans les Vosges…

Le marquis, les mains crispées, enfonçait ses ongles dans sa chair.

— Allez ! allez ! fit-il d’une voix rauque.

— J’y ai couru… il m’avait dit : « Père s’appelait Simon !… et maman s’appelait Françoise… j’avais une sœur qu’on appelait Cinette, parce que son nom était aussi Françoise… enfin, moi, je m’appelle Jacques ! » Mais de nom de famille, pas plus que sur la main… j’ai cherché tout de même… le père était mort en se battant dans ces montagnes… la mère avait été brûlée vive dans une métairie… la sœur avait disparu… mon pauvre petit Fanfar était tout seul… je l’ai gardé !… je lui ai appris mon métier, sans compter ce qu’il a appris lui-même… car il sait tout… voilà l’histoire… en somme, vous voyez que si elle est terrible, elle est bien simple… d’un côté des lâches et des assassins, de l’autre des braves gens… j’ai fini…

Le marquis était livide. De larges gouttes d’une sueur glacée coulaient sur son visage.

Il ne doutait plus ! C’était bien le fils de Simon que la fatalité jetait enfin sur son passage…

Il demanda encore :

— Mais le père… n’avez-vous pas pu savoir son vrai nom ?

— Pas possible !… Il y avait à ce qu’il paraît des papiers à la mairie de Wisembach… mais les Cosaques avaient tout brûlé… On avait ramassé le père et on l’avait enterré sous le nom de Simon… pourtant un vieux du pays m’a dit qu’on avait toujours cru que c’était un grand seigneur déguisé… mais ça, c’est des bêtises !… en ce temps-là, les grands seigneurs ne se faisaient pas tuer pour défendre la France !…

À ce moment, la porte s’ouvrit vivement, et Fanfar entra.

Girdel l’attira à lui.

— Tenez, le voilà, le gars !… C’est bon, c’est honnête, c’est fort, c’est de la vraie graine d’honnêteté.

Et, le prenant par la tête, il l’embrassait à pleines lèvres.

— Monsieur, dit le marquis en se tournant vers Fanfar, permettez-moi de vous adresser tous mes remerciements… Vous vous êtes conduit en héros, et jamais je n’oublierai que je vous dois la vie.

Fanfar s’était dégagé des bras de Gueule-de-Fer.

Il s’inclina devant le marquis.

— Vous étiez en péril, dit-il… j’ai fait mon devoir.

Fougereuse se tourna vers Girdel :

— N’oubliez pas ce que je vous ai dit, mon brave !… si jamais vous avez besoin de mes services… venez à moi, je serai heureux de vous prouver ma reconnaissance…

Il eut été tout au moins naturel que le marquis offrit sa main à Fanfar. Il eut la pudeur de ne point oser.

Il sortit.

Fanfar et Girdel restèrent seuls.

Cyprien guettait Fougereuse au passage. Le marquis le saisit par le bras et l’entraîna jusqu’à la chambre dans laquelle ils s’étaient déjà entretenus le matin…

— Cyprien, dit-il, l’enfer vient à notre aide… ce jeune homme qui m’a sauvé la vie, ce Fanfar…

— Eh bien !

— C’est le fils de Simon Fougère !… c’est le fils de mon frère…

Il importe de ne pas oublier que seule Françoise savait le secret de la naissance du petit Jacques, qui passait au pays pour le fils de Simon… et où était Françoise ?… le feu n’avait-il pas pour toujours anéanti la dernière trace de ce mystère ?…

Cyprien poussa un cri de joie.

— Enfin !…

— Pas d’imprudences ! fit le marquis. J’ai réfléchi… Voici le plan à suivre… il faut que ce jeune homme meure, mais dans des circonstances telles que son identité soit parfaitement constatée… nous requerrons le témoignage de Girdel qui, rappelant les circonstances dans lesquelles il a trouvé Fanfar, prouvera que c’est bien le fils de ce Simon qui habitait Léigoutte… Alors nous serons maîtres de ce Labarre maudit… et il faudra bien qu’il parle…

Cyprien avait laissé tomber son front dans sa main.

Ce plan lui paraissait excellent. Il lui tardait de le mettre à exécution.

— Écoutez, monsieur le marquis. Je crois que jamais le hasard ne nous aura mieux servis… Je vous ai dit que j’étais sur la trace d’une conspiration dirigée contre l’État.

— Quel rapport cette conspiration a-t-elle avec ce qui m’occupe ? Je suis bien d’humeur, en vérité, à m’occuper du trône et de l’autel.

Et il frappa du pied avec impatience…

— Attendez ! fit Cyprien. Je ne suis pas si fou que vous le supposez… un des principaux affiliés des Patriotes, c’est le nom que se donnent les conjurés, c’est ce Girdel…

— Ah ! continue…

— Et Fanfar est le chef désigné des bandes insurrectionnelles qui doivent soulever Paris…

Alors, à voix basse, il raconta au marquis ce que tout à l’heure Robeccal venait de lui révéler…

Gueule-de-Fer était en possession de papiers précieux, contenant le plan et les preuves du complot.

— Vous voulez que Fanfar se trouve dans une situation telle que son identité soit constatée au moment même de sa mort ?… Qu’il tombe entre les mains de la justice, grâce à ses agents provocateurs, nous simulerons à Paris un commencement d’émeute ; nous donnerons à l’affaire des proportions énormes et il sera condamné.

Le marquis haussa les épaules.

— Est-ce qu’on le condamnera à mort ! Tu es fou… Il faut mieux et moins que cela… Se fier à la justice serait folie. Ces juges ont parfois d’imbéciles indulgences. Ne laissons à nul autre qu’à nous le soin de nos intérêts.

— Mais avez-vous un projet ?… Le temps presse.

Fougereuse réfléchit un instant.

— Oui, fit-il enfin. Voici le plus sûr. Quel est l’homme qui t’a révélé la conversation de Girdel et de ses complices ?…

— Un misérable nommé Robeccal, qui appartient à leur troupe…

— Bien.

Il déchira une page de son carnet et écrivit quelques mots à la hâte.

— Prends cet homme avec toi et court à Remiremont…

— Cette nuit !

— Immédiatement… qui veut réussir ne connaît pas la fatigue… tu te rendras chez le comte de Vernac, qui est un des plus chauds partisans de la monarchie… une sorte de fanatique évadé des croisades… il a là toute influence… que cette nuit même, la gendarmerie soit ici… on s’emparera des deux hommes… je ne doute pas qu’ils ne résistent… en tout cas, je compte sur toi pour provoquer habilement quelque bagarre… le reste me regarde !… un coupable qui résiste peut être frappé…

Un sinistre sourire passa sur les lèvres de Cyprien :

— Vous êtes très fort, monsieur le marquis, dit-il.

— Ne perds pas une minute… Que Fanfar soit tué ! Que Girdel soit arrêté vivant ! Voilà ce qui est nécessaire. Girdel parlera devant les tribunaux… Il n’a aucun motif de taire l’aventure qu’il m’a bénévolement racontée. Le comte de Vernac ne révélera pas d’où lui est venu l’avis que je lui adresse. Et sans que nous ayons en rien paru dans tout ceci, l’héritier de Simon Fougère disparaîtra… Et, cette fois, c’est à des juges que le misérable Labarre devra livrer le testament et le secret des Fougereuse.

— Monsieur le marquis, au plus pressé ! tuer Fanfar, d’abord !… le reste ira de soi…

— Arrange-toi de telle sorte qu’on ne te voie pas partir avec ce Robeccal…

— Comptez sur moi…

— Et qu’avant le jour la maison soit cernée…

— Ce sera fait…

Quelques instants après, Robeccal et Cyprien, les coudes au corps, s’élançaient dans la direction de Remiremont.

XI

PAUVRE BOBICHEL

Déjà plus de deux heures s’étaient écoulées depuis le départ des deux espions.

La petite ville de Saint-Amé était plongée dans une profonde obscurité : dans le silence qui l’enveloppait, on entendait seulement gémir de temps à autre la voix de l’ouragan qui râlait à travers la montagne ou bien le roulement sourd des torrents grossis…

Une des chambres de l’auberge présentait un aspect singulier.

Caillette, épuisée par les angoisses de la soirée, s’était étendue sur son lit. Mais la jeune fille ne dormait pas. Appuyée sur son coude, une de ses mains cachée dans les touffes de sa chevelure blonde, ses grands yeux bleus largement ouverts, elle rêvait… et dans sa pensée, c’était le nom de Fanfar qui revenait sans cesse…

La pauvrette avait le cœur serré. Savait-elle pourquoi ? Non, elle était trop naïve encore pour analyser les sentiments qui agitaient son sein. C’était comme une terreur vague, compliquée de je ne sais quelle douleur latente… cet éveil qui se faisait en elle ne lui donnait pas encore la nature de ses sensations. Elle les pressentait plutôt qu’elle ne les comprenait.

Cet amour qui remplissait son âme n’était pas défini pour elle-même, et dans la méditation à laquelle la jeune fille s’abandonnait, il y avait un vague engourdissement. Si parfois elle tressaillait, c’est que dans son imagination passait tout à coup la forme indécise d’une autre femme… d’Irène de Salves…

Pourtant Caillette ignorait de la jalousie jusqu’au nom.

Et comme pour oublier cette rapide angoisse, elle répétait tout bas le nom de Fanfar…

Tout à coup, elle leva la tête… un bruit, une sorte de murmure venait de frapper son oreille…

À la lueur de la veilleuse qui entretenait dans la chambre une demi-obscurité, elle regarda…

Sur le sol, accroupie, se tenait la Roulante, couverte seulement d’un long peignoir de nuit.

Pendant que Robeccal préparait sa vengeance, elle avait tant et tant de fois porté la bouteille d’eau-de-vie à ses lèvres que bientôt elle s’était affaissée, ivre-morte. À peine avait-elle eu la force de se traîner jusqu’à son lit. Au moment de partir pour Remiremont, Robeccal s’était rapproché d’elle, et rapidement en quelques mots, il lui avait fait connaître ce qui allait se passer.

Elle n’avait répondu que par une sorte de grognement… puis sa tête était retombée appesantie… et pourtant ce n’était pas le sommeil… des visions sinistres tourbillonnaient dans son cerveau enfiévré ! L’ivresse brûlait ses tempes et sa gorge, devant ses yeux roulaient des clartés sanglantes… et sa bouche, sèche et pâteuse, écrasait des sons incohérents…

Puis elle avait éprouvé un impérieux désir de se mouvoir…, inconsciente de ses actes, elle s’était glissée sur le bord de son lit, et tournant sur elle-même, s’accrochant aux draps par les ongles, mordant l’oreiller, elle avait posé les pieds sur le carreau…

Enfin elle s’était laissée tomber au milieu de la chambre, et maintenant elle était là, dodelinant la tête, soufflant, tantôt grelottant, tantôt brûlante… brute affreuse à la face plus bestiale que celle du dernier des animaux…

Et comme elle tournait ses yeux clignotants autour de la chambre, elle rencontra le regard surpris, presque effrayé de Caillette…

Certes, ce n’était pas la première fois que la jeune fille la surprenait dans ce honteux état de dégradation… bien souvent elle avait entendu jaillir de ses lèvres tordues par la convulsion de l’ivresse des paroles infâmes, d’odieuses menaces.

Cette fois, cependant, il y avait sur cet horrible visage un caractère de brutalité si hideuse, que la jeune fille frissonna malgré elle…

L’autre la regardait, stupide.

Tout à coup, il sembla qu’elle la reconnut, elle, l’ennemie, la bien-aimée de son père Girdel, l’amie de Fanfar…

Un grondement sourd, pareil à celui des fauves découvrant une proie, s’échappa de sa poitrine… elle fit un mouvement comme pour se jeter en avant. Mais l’équilibre et la force lui manquèrent à la fois, elle tomba sur les mains…

Cet incident ne fit que redoubler la fureur qui lui montait au cerveau… elle se traîna plutôt qu’elle ne marcha, sur les poignets, sur les genoux…

Et elle s’approchait ainsi du lit de Caillette qui, prise d’épouvante, se reculait vers le mur, frémissante, croyant déjà sentir autour de son cou les doigts de la mégère…

Caillette voulait crier. Mais la peur la tenait à la gorge…

Tout à coup l’ignoble femme poussa un éclat de rire qui se perdit dans un hoquet… et se dressant à demi, grattant de ses ongles le lit de Caillette dont elle essayait de se faire un point d’appui… elle voulut parler… d’abord les mots se confondaient, restaient inachevés…

Mais, dans sa volonté de faire le mal, de torturer l’enfant, elle parvint enfin à articuler :

— Ah ! ah ! la belle Caillette !… la jolie fille !… qui rêve à son Fanfar ! Pas vrai ! Hein ! ton beau Fanfar… ton amoureux… que tu voudrais bien avoir, là, près de toi… n’est-ce pas… gueuse ?… et qui se f… bien de toi… tu verras… je vais t’étrangler… et il ne se dérangera même pas… ça va être drôle !

Et elle riait, lançant des imprécations et des mots orduriers que Caillette ne comprenait pas…

— Et puis… ça sera fini !… plus personne !…

Elle parut réfléchir :

— Tiens !… non, au fait… pourquoi donc que je te tuerais… pas la peine !… tu ne vas plus avoir personne !… il me l’a dit… oui, je me rappelle maintenant… mon petit Robec… où est-il donc ?…

Une nouvelle idée venait de s’imposer à son esprit ébranlé :

— Pourquoi qu’il m’a lâché ! ça c’est pas bien… oh ! c’est pas pour des autres femmes ! Y en a pas qui me valent pour lui !… mais où est-il donc ?…

Et elle répétait ces derniers mots, pour rappeler le souvenir qui peu à peu se formulait dans son cerveau.

— Il ne sera pas long…, il l’a dit… il allait…, où ça !…, oui, les gendarmes !… pour Girdel !… et puis pour Fanfar…

Elle s’était un peu écartée du lit. Caillette s’efforçait de retrouver son sang-froid… elle écoutait.

— Mais faut pas le dire !… Ah ! mais non ! faut pas qu’ils se défient…, comme il fait soif.

Elle étendit la main, trouva la bouteille vide, et appuyant le goulot contre ses lèvres, elle aspira les dernières gouttes.

— Saleté ! plus rien !… c’est-y chiche, les hommes !… si au moins Robec était là !… mais il va revenir… et puis on coffrera Gueule-de-Fer… et puis Fanfar parbleu ! pourquoi qu’ils complotent ! a-t-il bien fait d’écouter mon petit Robec !… Amour d’homme, va !… il va revenir avec les gendarmes… les gendarmes de Remiremont… et on va m’empoigner tout ça… Ils ont des papiers… on les prendra… Bravo ! Girdel au bloc ! Fanfar au clou !… faudra bien qu’on les fusille… bien fait !… pourquoi qu’ils veulent ennuyer notre bon roi… moi, je l’aime, le roi…

Caillette, attentive, ne comprenait pas encore. Cependant elle devinait un danger, pressant, immédiat… Girdel et Fanfar étaient menacés dans leur liberté, dans leur vie, peut-être… La jeune fille se rappelait certaines démarches mystérieuses dont elle n’avait pas deviné la signification… Girdel conspirait… oui, c’était cela ! où était Robeccal ? pourquoi la Roulante parlait-elle de gendarmes ?…

La mégère chantait maintenant. Elle psalmodiait ces phrases hoquetantes :

— On les pincera… On les coffrera… On les nettoiera… Et ça n’s’ra pas long… Les gendarmes viendront… Ils s’ront là t’à l’heure… Pour moi quel bonheur !…

Un frisson la saisit.

— Tiens, dit-elle, faut que j’dorme… et puis quand je m’réveillerai, plus de Girdel… plus de Fanfar… Bien mon p’tit Robec… t’auras du nanan !

Et sa lourde tête s’affaissa… elle roula sur le sol. Un instant après, un ronflement sonore, grouillant dans sa gorge, prouva à Caillette qu’elle dormait…

Alors la jeune fille n’hésita pas… avec précaution, elle descendit de son lit, et posa ses pieds sur le sol… puis elle marcha vers la porte… plusieurs fois elle s’arrêta brusquement… elle tremblait que la Roulante ne s’éveillât…

Par bonheur, la porte n’était pas fermée… sans bruit elle tourna sur ses gonds…

Caillette était dans le couloir… elle se hâta vers la chambre de son père…

Devant la porte, sur le palier, une forme humaine était étendue… Elle se baissa et reconnut le pitre qui s’était couché là pour garder ses patrons…

— Bobichel ! fit Caillette en lui touchant l’épaule.

— Hein ! quoi ? Tiens, c’est vous, petite Caillette… pas couchée à cette heure-ci !

— Chut !… il faut que je parle à père… tout de suite…

— Qu’est-ce qu’il y a ? du danger !…

— Oui, oui, et pas un instant à perdre…

Bobichel était déjà sur pieds.

— Vous savez ! si on a besoin de moi…

Déjà Caillette était entrée… Girdel dormait, au pied du lit, Fanfar, sur une chaise sommeillait…

Au bruit que fit la jeune fille, Fanfar se dressa vivement.

— Caillette !…

— C’est moi !… réveillons le père ! il le faut !…

— C’est qu’il est fatigué ! il a besoin de repos !…

— Il y va de votre liberté… de votre existence peut-être à tous les deux…

Déjà, au murmure de cette voix aimée, Girdel s’était réveillé.

Il avait entendu les derniers mots.

— C’est toi, chère petite… Qu’y a-t-il ?

— Il y a, père, que vous avez été dénoncé, et que les gendarmes vont venir vous arrêter…

— Quelle folie ! Que veux-tu dire ?…

Alors, sans hésiter, Caillette répéta à son père les paroles prononcées par la Roulante.

— C’est la haine et l’ivresse qui la faisaient parler ? fit Girdel. C’est impossible !… Bobichel !

— Patron, fit le pitre, apparaissant sur le seuil.

— Où est Robeccal ?…

— Je n’en sais rien… Il a filé il y a au moins deux heures…

— Où allait-il ?

— Je n’en sais rien… Je ne m’en suis pas occupé… J’ai trop envie de l’assommer !…

Girdel et Fanfar se regardèrent…

Encore une fois, Gueule-de-Fer interrogea Caillette. Les aveux de la Roulante étaient précis. Elle avait parlé de papiers importants, de conspiration ! Évidemment ils avaient été espionnés !…

Et elle disait vrai ! s’ils tombaient aux mains des gendarmes, ils étaient perdus ! en même temps le plan des conjurés était compromis, qui sait ? c’était peut-être la perte de l’association tout entière…

— Fanfar, dit Girdel, quand on a accepté une mission comme la nôtre, on ne s’appartient plus… on est tout entier à la cause que l’on défend… il faut fuir… fuir sur l’heure… et puisse-t-il n’être pas déjà trop tard !…

— Fuir, mais comment !…

— Nous prendrons Bichon et Bichette, les chevaux de la charrette…

— Et moi, père ? fit Caillette.

— Toi, je te confie à Bobichel…

— Oh ! Fanfar ! ne me quitte pas ! cria la jeune fille.

— Mais nous aurons peut-être à courir des grands dangers !…

— Avec toi…

Elle se reprit.

— Avec père et toi, est-ce que je crains quelque chose ?

— Ah çà ! et moi, fit Bobichel dont la voix tremblait un peu, on va me laisser mourir ici… ça, patron… c’est pas bien !

— Eh bien ! soit… nous partirons tous les quatre…

— Mais des chevaux ! dit Fanfar.

— Vous occupez pas de moi, reprit Bobichel. J’ai des jambes… et puis je trouverai bien mon affaire… soyez tranquilles, où vous irez, j’arriverai en même temps que vous… vous prendrez Caillette en croupe…

— Oui, oui ! c’est ça, tu veux bien, n’est-ce pas, Fanfar ?…

— Où irons-nous ? demanda le jeune homme à Girdel.

— Nous nous lancerons sur la route de Paris… si on nous poursuit, nous trouverons bien un coin où nous cacher…

— Faut-il réveiller le père Schwann ? demanda Bobichel.

— Non !… non !… je veux qu’il ignore notre départ… il ne faut pas que le pauvre vieux soit compromis… en somme, quoiqu’il se doute bien de quelque chose, il ne sait rien de précis… et s’ils l’interrogent, je les défie bien d’en tirer quelque chose qui puisse lui faire du tort…

— Alors comment faire ? faut pourtant bien sortir par quelque part !

— Eh bien ! et ça ! fit Girdel.

Il ouvrit la fenêtre.

— Deux étages ! Hé ! Fanfar ! une jolie plaisanterie !…

— Cependant vous êtes encore faible !…

— Moi !

Il frappa à coups de poing sur son large torse.

— Écoutez-moi ça !… allons ! pas d’enfantillages ! toi Bobichel, descends le premier… Les chevaux sont sous le hangar… heureusement assez loin pour qu’on ne les entende pas sortir… Harnache-les… les selles sont dans le coffre, au fond de la charrette… Va ! et fais vite ! Surtout que Schwann n’entende rien !…

— As pas peur ! ça me connaît !

Tout à coup Girdel s’arrêta.

— Sapristi ! fit-il. Et ma femme !…

Tous se regardèrent.

— Dame ! patron ! fit Bobichel. Puisque c’est elle qui vous a dénoncé !…

— Non ! pas elle ! reprit Girdel. Au contraire, c’est la malheureuse qui nous sauve…

— Oh ! sans le vouloir !…

— Il me semble, dit Fanfar, que dans l’état où elle se trouve, il nous est impossible de l’emmener…

— Attendez !

Girdel courut à la chambre de la Roulante.

Il la vit, étendue à terre, une bave rougeâtre aux lèvres.

Il la souleva doucement… elle ne s’éveilla pas. C’était la torpeur honteuse de l’ivresse.

Gueule-de-Fer la considéra un instant. Il y avait sur son visage une expression de pitié désolée.

— Au fait, qu’a-t-elle à craindre ? murmura-t-il. Après tout, ça devait finir ! mieux vaut que ce soit ainsi…

Et il revint.

— Qu’elle reste, dit-il. Schwann la protégera au besoin… et toi, Bobichel, en route.

Promptement, les draps et les couvertures arrachés du lit furent mis bout à bout, et Bobichel se glissa par la fenêtre…

— À mon tour ! fit Caillette.

Légère comme un oiseau, elle saisit la corde improvisée…

— Prends garde ! dit Fanfar.

— Vrai ! Ça te ferait de la peine, s’il m’arrivait malheur ! dit-elle avec son beau sourire d’enfant.

— Tais-toi ! méchante ! fit Fanfar. Et pas d’imprudences !

Elle était bien joyeuse, la petite Caillette, en se laissant tomber sur le sol. Comme Fanfar l’avait gentiment regardée…

Un instant après, Girdel et Fanfar étaient dehors.

— Laisse les draps, dit Gueule-de-Fer. Ça prouvera que nous nous sommes sauvés sans que Schwann le sache.

Déjà les deux fortes bêtes, complaisantes et dociles, étaient sellées…

— Haut ! fit Girdel. En avant !…

Puis, bas à Fanfar, il ajouta :

— Tu as les papiers ?…

— Oui !

— En selle donc !…

Caillette n’avait pas hésité ; elle avait sauté sur le cheval de Fanfar.

— Eh bien ! Bobichel ! et toi ?…

— As pas peur !… que je dis ! et ne vous occupez pas de moi !…

À ce moment Fanfar s’écria :

— Écoutez !

Tous prêtèrent l’oreille.

On entendait distinctement dans le silence le bruit que faisait au lointain la course de chevaux rapidement lancés.

— Les gendarmes ! fit Bobichel.

— Diantre ! dit Girdel, ils n’ont pas perdu de temps… mais nous avons une bonne demi-lieue d’avance, et je sais un chemin qui raccourcira la distance… en laissant Dommartin sur la gauche, nous serons avant une heure dans la forêt d’Hérival… et une fois-là, du diable si on nous rattrape !…

— En avant !…

Les deux chevaux sortirent lentement du clos de l’auberge… et bientôt ils s’élancèrent à fond de train sur la route de Celles…

Et l’auberge resta plongée dans le silence…

Seule, une lampe brillait à une des fenêtres, du côté de la place.

C’était le marquis de Fougereuse qui veillait, impatient et fiévreux…

Il avait entendu, lui aussi, le galop des chevaux qui accouraient sur la route de Remiremont…

Enfin, son plan allait donc réussir… Cyprien avait fait l’impossible.

Le marquis écoutait… Encore quelques minutes, et la maison allait être cernée… Bien fins seraient ses adversaires s’ils parvenaient à s’échapper…

Enfin, un groupe de cavaliers déboucha sur la place.

Les gendarmes étaient au nombre de six…

Avec eux Robeccal et Cyprien montés en croupe…

Le brigadier se détacha de ses hommes, et parut inspecter les abords de la place. Pure condescendance d’ailleurs, ils étaient en force, et douter du succès eût été folie…

En s’échappant dans la nuit, Robeccal avait eu soin de laisser entr’ouverte une fenêtre du rez-de-chaussée, détail qui avait échappé à Schwann lors de sa dernière ronde… d’ailleurs il ne craignait pas les voleurs.

Robeccal se glissa par l’ouverture, et vint à la porte qu’il ouvrit du dedans. Elle n’était retenue que par des verrous intérieurs et par une barre de fer fixée en travers.

Le brigadier, ayant posté ses hommes, entra dans la salle basse, faisant sonner ses lourdes bottes sur les dalles.

— Holà ! quelqu’un ! aubergiste ! cria-t-il.

Schwann s’éveilla au bruit. Il crut à une attaque soudaine, à un accident et roula plutôt qu’il ne descendit du haut de l’escalier.

À la vue des insignes gendarmiques, il laissa échapper une exclamation de terreur…

— La gendarmerie chez moi ! chez l’adjoint !… le domicile…

— Pardon ! excuse ! fit le brigadier. Mais il y a urgence… au nom du roi…

— Au nom du roi, gémit Schwann.

— Vous avez ici des conspirateurs… vous logez des ennemis de la monarchie…

— Moi ! bonté divine !… vous faites erreur, brigadier !…

— Erreur et gendarmerie font deusse ! d’ailleurs, j’ai des ordres…

— Mais comment les appelez-vous ! les ennemis… de ce que vous dites ?…

— Primo et d’un… le nommé Gueule-de-Fer !…

— Girdel !…

— Et de deusse… le sieur Fanfar…

— Mais je le répète… il y a erreur…

— Possible ! on dit toujours ça… en attendant… j’ai des ordres de m’emparer de ces perturbateurs… où sont-ils ?…

Schwann, en costume plus que léger, se tordait les mains.

— Eh bien ! où sont-ils ? Ah çà l’aubergiste !… est-ce que vous auriez l’intention de les soustraire à ma vindicte ?…

— Moi, militaire !… pas du tout. L’autorité… mes devoirs. Je sais bien…

Il pataugeait horriblement, le pauvre homme.

— Par ici, dit Robeccal. Je vais vous conduire.

— Gredin ! maugréa Schwann.

Le gendarme l’écarta d’un geste solennel et suivit Robeccal sur l’escalier.

La porte de la chambre était fermée en dedans.

— Enfoncez-la ! cria Robeccal.

— Un instant… la règle avant tout.

Et se campant, la main au flanc, il cria :

— Au nom du roi, ouvrez !…

Naturellement personne ne répondit, comme on le devine.

Alors, d’un coup d’épaule, le brigadier fit sauter la serrure.

— N. de D., hurla Robeccal. Filés !

— Pas possible !

— Voyez les draps à la fenêtre !… Oh ! je saurai bien.

Il s’élança dehors.

Et tandis que le gendarme, parlementant avec Schwann, se faisait ouvrir toutes les portes, Robeccal remonta en courant :

— Ils sont partis… à cheval !… mais ils n’ont que des rosses… on peut les rattraper…

Cyprien attira le brigadier à part.

— Vous savez… le service du roi. Vous tenez entre vos mains le sort de la France…

— À cheval ! cria le brigadier que ces derniers mots avaient électrisé… mais par où se sont-ils sauvés ?…

— Voyez les traces, fit Robeccal qui promenait sur le sol la lumière d’une lanterne… c’est la direction de Celles… ils ont fait un détour pour gagner la forêt d’Hérival…

— La forêt, je connais ça, dit le gendarme. En avant ! et au galop !

Sans doute pour se donner plus d’énergie, il tira son sabre comme s’il fût parti en guerre contre une horde d’ennemis…

Robeccal avait sauté de nouveau en croupe d’un des hommes…

Cyprien, immobile, se mordait les lèvres… Est-ce que la fatalité s’en mêlerait d’aventure !

Les gendarmes, bien montés, s’étaient élancés sur la route que venaient de parcourir, une demi-heure auparavant, les chevaux de Girdel…

Leur galop était régulier, rapide. Point de doute qu’ils ne rejoignissent les fugitifs.

Furieux, Robeccal les excitait par ses cris.

À deux kilomètres de Saint-Amé environ, la perspective s’élargit tout à coup… la route gravit alors une sorte de mamelon découvert, bordé des deux côtés par un précipice dont les profondeurs se perdent entre les rochers couverts de pins séculaires…

Déjà le jour commençait à poindre… les gendarmes avaient dû ralentir leur course à la montée… mais maintenant, sur la pente déclive, ils s’étaient lancés avec impétuosité…

Dressé à demi sur la selle, Robeccal cherchait à l’horizon qui s’éclairait la trace des fugitifs…

Tout à coup, un des chevaux s’abattit… Celui qui venait derrière lui, rencontrant l’obstacle, tourna sur lui-même et renversa son cavalier…

Puis un autre tomba, puis un autre…

Quatre sur six…

C’étaient des hennissements furieux ! des imprécations qui se croisaient…

Quatre gendarmes gisaient à terre, faisant de vains efforts pour se dégager.

Les chevaux lançaient des coups de pied…

— Une corde ! cria le brigadier… une corde tendue en travers ! Ah ! les gredins !…

Les deux gendarmes restés en selle avaient sauté à terre et s’efforçaient de dégager leurs camarades… l’un d’eux avait la jambe cassée…

Deux des chevaux s’étaient couronnés…

Le brigadier s’était blessé à la cuisse avec le sabre qu’il avait eu la sotte idée de dégainer…

Robeccal, qui était tombé sur ses pieds, écumait…

— Hé ! les amis ! cria une voix railleuse, ça vous apprendra à embêter les honnêtes gens…

Et Bobichel, debout sur un des côtés de la route, leur adressa un geste gamin, en esquissant une cabriole…

— Tu vas payer ça, hurla Robeccal.

Il saisit un pistolet aux fontes d’un des gendarmes et fit feu sur Bobichel.

Le pitre ouvrit les bras, tourna sur lui-même…

— Ils sont sauvés tout de même ! cria-t-il.

Et il disparut… tombant dans l’abîme qui s’ouvrait derrière lui…

Fanfar et Girdel étaient loin !…

Pauvre Bobichel !

TROISIÈME ÉPISODE
LES HÉROS DU DROIT

I

FRANCE 1824

L’année 1824 mérite dans l’histoire une mention exceptionnelle.

En cette année-là on a crié : le roi est mort, vive le roi !… pour la première et la dernière fois depuis la mort de Louis XV.

Ce n’est pas d’ailleurs sa seule originalité.

Comme il y eut des élections, les préfets écrivirent des circulaires où on lisait, à propos des fonctionnaires :

— S’il en est qui se refusent à agir en faveur du gouvernement, je demanderai qu’ils soient éliminés des places qu’ils tiennent de la confiance du roi et qu’ils trahissent.

Un électeur libéral qui se nommait Crysostôme – sans H – fut déchu de son droit, parce que sa carte d’inscription portait Chrysostôme – avec un H.

L’opposition n’ayant obtenu que treize nominations, les journaux ministériels s’écrièrent que la monarchie était plus forte que jamais. Il est vrai que Benjamin Constant, le général Foy et Dupont de l’Eure étaient élus.

On parla de fermer les plaies de la Révolution, ce qui donna l’idée de payer l’année suivante un milliard aux émigrés. M. de Chateaubriand, qui devait quelques mois après écrire sa brochure : Le roi est mort ! était chassé du ministère comme trop libéral.

Du reste, de grands progrès étaient réalisés. Les cardinaux avaient rang de ducs, et les autres prélats le rang de comtes, ce qui a sauvé la monarchie, comme chacun sait.

Cependant, pour tout avouer, on dût réserver pour 1825 la loi du sacrilège. À chaque temps suffit sa peine.

M. Ferdinand de Berthier attaqua les subventions théâtrales, affectées, disait-il, à des institutions dangereuses pour les mœurs et peu conformes à la morale. C’était en 1824, ne l’oublions pas.

En 1824, le ministère disposait des fonds secrets pour subventionner ou acheter des journaux, ainsi le Drapeau blanc, la Gazette de France, le Journal de Paris. Et comme la Quotidienne refusa de se vendre, on l’accabla de procès. En 1824 – année unique – M. de Villèle se plaignit de « l’insuffisance des moyens de répression établis contre la presse » et suspendit la liberté des journaux par un coup d’État.

La Restauration mûrissait, ce qui donnait à espérer qu’elle tomberait.

1824 eut ses procès à sensation, celui de M. de Michaud, de la Quotidienne, et celui de Papavoine, l’assassin.

On inventait les socques articulés, les patins à roulettes et les procès de tendance.

En attendant la fin, on s’amusait. Les théâtres faisaient d’énormes recettes.

À l’Opéra, Dérivis chantait les Danaïdes, tandis qu’à la Porte-Saint-Martin Potier immortalisait le nom du Père Sournois. Nourrit créait Alamède d’Ipsiboé. Les lorgnettes conservatrices détaillaient les perfections des danseuses Montassu et Noblet. Aux Italiens, la Pasta et la Cinti.

Au premier Théâtre-Français, Talma, dans l’École des vieillards, donnait la réplique à Mlle Mars. La Duchesnois ne faisait plus recette. À côté de ces grands noms, Armand, Montrose, Menjaud et Mlle Dupont, la Dorine à jamais regrettée.

À l’Opéra-Comique, une ruine : Gavaudan, et des espérances, Ponchard, le futur Georges Brown de la Dame blanche. Féréol, le futur Dikson. Vizentini chantait le Prieur de Coulonges.

Ce fut en 1824 que Mlle Georges dut adresser des excuses publiques au parterre de l’Odéon ; Bocage et Ligier se préparaient aux luttes du romantisme ; Samson et Provost tenaient des emplois de comparses.

Au Vaudeville, Lafont, alors le roi des amoureux et Minette dont raffolaient nos pères.

Le Gymnase composait ainsi son affiche : Le Secrétaire et le Cuisinier, de Scribe, la Mansarde des Artistes, de Scribe, et le Coiffeur et le Perruquier, de Scribe. Parfois on changeait. C’était : L’Héritière, de Scribe, et le Coiffeur et le Perruquier, de Scribe. Du reste, la première troupe d’ensemble qui fût à Paris, Gontier, Numa, Ferville, le vieux colonel Type, Bernard-Léon, Dormeuil, et jusqu’à Bordier, qui portait les lettres il y a quelques années encore. Et alors, au dernier rang de la liste, un nom qui devait éclipser les autres, Déjazet.

Aux Variétés, Odry, qui ne s’était pas encore incarné dans l’immortel Bilboquet des Saltimbanques, mais avait déjà la spécialité des calembours, acquise aujourd’hui à certain roi de féerie, Brunet, Vernet, Lepeintre. Dans un coin de l’affiche, on voit poindre le nom d’Arnal. N’oublions pas Flore, qui a laissé des Mémoires.

Frédérick jouait Cardillac avec Ménier. C’était à l’Ambigu. À la Gaîté, dans un drame fantastique, Minuit ou les Révélations, Bouffé avait cinq lignes à dire. Le grand rôle était tenu par Marty, – qui avait déjà subi, d’après un journal du temps, 11.000 empoisonnements et qui fut plus tard maire et chevalier de la Légion d’honneur. La Porte-Saint-Martin perdait Potier, qui passait aux Variétés, mais elle gardait Mme Dorval, qui s’appelait encore Allan, et Mazurier, auquel le nom de Jocko doit son éternelle réputation et qui ressuscitait le type de Polichinelle.

En ce temps-là le Mariage de Figaro était interdit à Paris, et les théâtres faisaient relâche le 21 janvier.

On appelait Rossini l’Orphée de Pesaro. Le Cygne vint après 1830. Liszt avait onze ans et improvisait à la salle Louvois.

M. de Jouy déclarait que les Odes de Victor Hugo étaient bonnes à charmer les fossoyeurs du Père-Lachaise et M. Dupaty disait du romantisme : C’est un vieil idiot qui se meurt.

M. Thiers publiait les tomes IIIe et IVe de son « Histoire de la Révolution » et écrivait à la Pandore des articles d’art. Le boniment qui annonçait son entrée au journal le recommandait comme « un écrivain distingué par ses nombreux succès dans la polémique littéraire et par ses connaissances dans les beaux-arts. »

En littérature, le succès appartenait à Luxe et indigence, de M. d’Épagny, à Ourika, de Mme de Duras, et aux Vingt-quatre heures d’une femme sensible, de la comtesse de Salm.

Mérimée – du collège Henri IV – remportait un prix d’honneur au concours général, Cousin, le second prix, et de Vailly un prix de philosophie.

La justice supprimait les « Mémoires » de Fouché et la cour supprimait les « Mémoires de Cambacérès. »

Ce fut dans l’hiver de 1824 que fut inaugurée la phrase sacramentelle : On dansera au piano. Les jeunes filles jouaient les sonates de Herz. Valentino était maître de chapelle du roi. Tulou était première flûte à l’Opéra. C’était l’apogée de la romance. On soupirait Bonheur de se revoir, d’Amédée de Beauplan, Observe tout, jeune fillette de Panseron, et Ce que j’éprouve en vous voyant, de Romagni. On publiait un journal sous ce titre : Le troubadour des salons, chez Meissonnier. Un marchand de denrées coloniales annonçait le chocolat Voltaire, et Rousseau était publié par livraisons.

L’Odéon et les Variétés renonçaient à l’emploi du gaz pour la rampe.

Belmontet publiait les Tristes. Par compensation, Courrier écrivait le Pamphlet des Pamphlets. Mais le vicomte d’Arlincourt achevait Eloa, mystère, et M. de Salvandy faisait annoncer la prochaine apparition d’Islaor ou le Barde chrétien.

M. de Villèle était président du conseil, M. de Corbière, ministre de l’Intérieur, et M. de Peyronnet, garde des sceaux. Seul Villèle faisait précéder sa signature de son prénom, qui était Joseph.

Le cadre étant connu, tentons maintenant d’esquisser le tableau.

 

*    *    *

 

Le 29 février 1824 était un dimanche et, qui plus est, un dimanche gras.

Certes, en l’an de grâce 1876, ce serait là une circonstance futile et qu’il ne serait pas nécessaire de noter. Mais il y a quelque cinquante ans, le carnaval était encore un personnage vivace et vivant, qui criait, gesticulait, s’empoissardait et se démenait, sans pruderie et sans fausse honte. Loin de nous la pensée de plaider la cause de ce fantoche bruyant. Il était et il n’est plus. Nous constatons le fait.

Ce jour-là, sur les boulevards, de la Madeleine à la fontaine de l’Éléphant – id est à la Bastille, – c’était un grouillement vertigineux, enfiévré. Les bas-côtés étaient encombrés d’une foule de bourgeois et de curieux au milieu desquels courait tout à coup, fendant le flot à coups de coude, quelque troupe de gaillards à plumets gigantesques, accueillis par des éclats de rire et suivis par une bande de gamins poussant le cri traditionnel.

Le boulevard des Italiens, alors boulevard de Gand – était le centre de l’élégance parisienne. Les flâneurs s’y installaient sur des chaises louées à raison de deux sous l’une, et, dit un auteur du temps, les sirènes fascinatrices, divinités tutélaires de ce champ de Cythère, charmaient de leurs agaceries la jeunesse imprudente. Voilà, certes, honnête façon de dire les choses.

Mais il était alors une gloire unique, sous le ciel parisien, un lieu de délices où la civilisation semblait avoir entassé, comme en un paradis d’élection, toutes les joies permises et défendues. Hélas ! comment en un plomb vil ?…

Qui se soucie aujourd’hui du Palais-Royal ?

Sous la Restauration, tout désir, toute aspiration convergeaient vers cet Éden dont les maisons étaient louées, – prix exorbitant pour l’époque – à raison de 8 000 francs par arcade. C’était le bazar où tout se vendait, depuis les comestibles jusqu’aux vêtements tout faits, depuis les portraits à l’huile jusqu’aux femmes sensibles. On y marchandait avec succès. Cafés, restaurants, maisons de jeu et d’amour, rien ne manquait. Les galeries de bois complétaient cet enfer. On y comptait cent vingt boutiques : libraires, passementiers, modistes, marchands de nouveautés, décrotteurs, acharnés au passant, avaient mérité qu’un surnom caractéristique les dénonçât : les galeries de bois étaient appelées le camp des Tartares. Lieux mal famés au rez-de-chaussée, bouges au sous-sol, repaires de filles perdues et d’escrocs. Quelle perte ! du moins on savait où les trouver. Aujourd’hui cherchez donc. Le centre n’est nulle part et les rayons sont partout. Au café du Sauvage, au café des Aveugles, un orchestre bruyant faisait rage. Au 116, le café Borel, bâti dans des caves spacieuses, avait la spécialité des ventriloques. Le café des Variétés, sous la galerie vitrée, était le refuge des sirènes de bas étage. On y jouait la comédie gratis. Les restaurateurs portaient des noms glorieux : Beauvilliers, Véry, les frères Provençaux.

Les prix des cafés étaient bénins : Café, huit sous. Cognac, cinq sous. Liqueurs, huit sous. La bavaroise, très estimée (encore une décadence à signaler !) quinze sous.

La mode voulait qu’on n’offrît aux dames que des crèmes et des glaces (prix : vingt sous). La bière coûtait huit sous la bouteille. On n’en servait pas dans les établissements de haut goût. Les déjeuners à la fourchette se nommaient – récente innovation – déjeuners dinatoires.

Or, ce jour-là, les joyeux du carnaval, refoulés du boulevard, s’étaient rejetés dans le Palais-Royal que le flot envahissait.

Une voiture attelée de magnifiques chevaux conduits par un cocher poudré, venait de s’arrêter devant le perron. Trois jeunes gens étaient descendus, le cigare à la bouche, ce qui était presque une originalité, et jouant des coudes, s’étaient frayé un chemin vers le jardin.

Ils étaient vêtus du manteau vénitien, portant sur l’épaule des nœuds de couleur différente, et cachant leurs visages sous des masques de satin blanc. La police tolérait assez volontiers le masque blanc, signe de haute élégance et de noble origine. La richesse des costumes, des voitures, la beauté des chevaux achevaient de la désarmer.

Ces trois jeunes gens avaient vu une double haie se former sur leur passage. À quelques quolibets lancés au hasard, ils avaient répondu par des éclats de rire. Puis ils étaient venus s’installer au café de la Rotonde.

La nuit commençait à tomber, et déjà les lumières jaillissaient de toutes parts.

— Pardieu ! dit l’un des jeunes gens, voilà une journée qui menace de se mal terminer !

— Eh ! pourquoi, Fernand ?

— Mon cher Arthur, si ce bruit assourdissant suffit à ta satisfaction, pour moi, je commence à m’en fatiguer terriblement. Le carnaval se meurt, le carnaval est mort. En vain quelques bonnes âmes cherchent à le galvaniser et font un tapage d’enfer pour le réveiller… mais en pure perte… il ouvre un œil, étend les bras et se rendort…

— Fernand a raison, dit le troisième. Depuis deux heures que nous parcourons le boulevard, pas une aventure, pas une surprise ! ces femmes plâtrées sont les mêmes que l’année dernière ; comme l’année dernière j’avais reconnu les déesses de l’an précédent…

— Bah ! répliqua celui qu’on avait appelé Arthur, la soirée est à nous !… et ce sera le diable si nous n’inventons pas quelque bon scandale…

— Hum !… cette populace ne paraît pas facile à mener… et un bon scandale pourrait bien provoquer une émeute…

— Eh bien ! tant mieux. La police n’est-elle pas là ? et ne sommes-nous pas certains qu’elle nous donnera raison… Amusons-nous donc et moquons-nous du reste…

De ces trois jeunes gens, l’un se nommait Arthur de Montferrand : son père s’était fait un nom à la Chambre des pairs en défendant les assassins du maréchal Brune ; l’autre, Gaston de Ferette, allié aux premières familles du royaume, avait suivi le duc d’Angoulême en Espagne. On le citait comme l’une des premières lames de Paris. Âgé de vingt-trois ans à peine, il avait tué en duel deux de ses adversaires.

Le troisième était moins connu à Paris. C’était un grand seigneur italien qui parcourait la France en touriste. On l’appelait Fernand de Velletri. Les plus hautes recommandations, émanant des ambassades allemandes, lui avaient donné droit de cité dans les premiers hôtels du faubourg Saint-Germain.

C’était l’époque où le mot dandy, traversant la Manche, prenait rang dans notre langue. Mais comme toujours, le sens de l’expression mère s’était défiguré dans ce court voyage. Brummel, froidement insolent, héros du flegme et de l’insensibilité dédaigneuse, était de nature essentiellement anglaise. Les Français qui prétendaient au titre de dandy rêvaient une excentricité bruyante qui eût fait hausser les épaules à l’ami du prince de Galles.

Nos dandys, mesquins, sont les aïeux directs des gandins. Même affectation mièvre, même nullité. C’est la pose dans tout ce qu’elle a de ridiculement banal. Dans l’histoire de la mode française, les lions seuls furent originaux. Les dandys s’agitaient dans le vide, s’épuisaient en efforts pour être vus, oubliant que Brummel avait dit :

— Pour être bien mis, il ne faut pas être remarqué.

Nos trois jeunes gens s’intitulaient dandys. Il leur plaisait qu’on se préoccupât de leur présence, et ils frissonnaient d’aise si sur leur passage quelque badaud poussait le coude de son compagnon en les désignant d’un signe.

Ils étaient de ceux qui, entrant dans un lieu public, font grand fracas à la façon du fâcheux de Molière, prêts d’ailleurs à répondre de leur insolence étudiée.

Cependant, en ce moment, ils étaient assez calmes, se contentant de parler haut mais en somme ne se rendant pas aussi insupportables que l’exigeait leur réputation naissante.

Un instant même, ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre et avaient causé à voix basse :

— Frédéric nous manquerait-il de parole ? dit l’un.

— Impossible !… mais je ne devine point ce qui peut le retenir si longtemps.

— Eh ! mais, fit M. de Ferette, ne devait-il pas conduire Mlle de Salves à je ne sais quelle cérémonie, à Notre-Dame ?…

— Pauvre Frédéric !…

— Pas tant à plaindre, s’il vous plaît, car Mlle de Salves est une charmante personne.

— Bah ! elle sera sa femme !…

— Raison de plus pour qu’il l’aime… avant le mariage… puisqu’il n’aura plus le droit de l’aimer après…

— L’aime-t-il ? première question.

— Il me semble que vous vous occupez beaucoup de mes affaires, dit derrière eux une voix claire et un peu aiguë.

— Ah ! enfin !… Frédéric !…

— Oui, oui, Frédéric, qui vous écoute depuis cinq minutes, mes maîtres, et qui vous trouve quelque peu osés…

— Bah ! serais-tu d’humeur à te fâcher, demanda Gaston.

Celui qu’on avait appelé Frédéric avait le visage découvert. Il portait le costume qui en 1824 constituait la suprême élégance et que nous demandons la permission d’esquisser en quelques traits.

La température étant exceptionnellement bénigne, le dandy avait anticipé sur les modes du printemps, et Bernard, de la cour des Fontaines, avait imaginé pour son jeune client l’une de ses plus merveilleuses inventions. C’était la longue redingote de drap brun, serrée à la taille, plissée sur la poitrine en quarts de cercle, figurant assez justement le dessin des côtes du squelette. Les manches, larges à l’épaule, se rétrécissaient vers le poignet pour tomber en manchettes carrées jusqu’au milieu de la main gantée de blanc. À la place du cœur, une pochette pour le mouchoir à vignettes de couleur qu’il était de bon ton de laisser jaillir de quelques centimètres. Le collet haut, fendu à angle aigu, serrait entre ses deux pointes supérieures le menton, encastré dans une énorme cravate d’écorce d’arbre que surmontait un embryon de col sans empois.

Le pantalon de turquoise, à raies grises et blanches, tombait à plis droits jusqu’aux pieds qu’il serrait étroitement, s’adaptant par les sous-pieds à des bottes pointues et garnies d’éperons. Sur la tête, un chapeau, très haut, à bords imperceptibles, s’évasant au sommet.

Pour ne rien celer, nous devons avouer que les trois compagnons du nouveau venu ne purent réprimer un murmure flatteur.

— Parbleu ! s’écria Arthur, changeant subitement le sujet de la conversation. Frédéric nous fait rougir… voyez donc quelle bizarre idée nous avons eue de nous affubler de la sorte… il est ridicule à nous de jouer au carnaval. Voyez au contraire de quelle originalité, de quel bon goût il a fait preuve…

— Et, mes chers amis, si vous m’en croyez, interrompit l’élégant, vous irez vivement changer ces vêtements de commis en goguette pour une tenue appropriée à nos habitudes.

— Mais le masque ? objecta Fernand…

— S’amuser sous le masque, déclara Frédéric, c’est ne point oser rire à visage découvert…

— Il a raison, s’écrièrent les jeunes gens.

— Allez donc, fit Frédéric, et revenez vite. Je vous emmène tous chez Robert[3]

— Viens avec nous… tu assisteras à notre toilette… pour ma part, je compte faire sensation…

Frédéric haussa légèrement les épaules :

— Non, je vous attends ici. Ou plutôt mieux encore, prenez-moi dans une heure aux Mille Colonnes…

— À ton aise… à tout à l’heure…

Frédéric resta seul.

C’était un jeune homme de vingt ans environ, mais dont le visage anguleux et dur semblait indiquer un âge plus avancé. Les sourcils épais s’abaissaient sur ses yeux enfoncés dans l’orbite, et d’une couleur indécise. Ses épaules carrées formaient ligne droite et en l’examinant avec attention, on eût pu remarquer une légère déviation de la colonne vertébrale.

Il se nommait Frédéric de Talizac.

Dix ans s’étaient passés depuis le jour où à Fribourg le fils de Magdalena maudissait et insultait la France. Nous aurons, tout à l’heure, l’occasion de savoir si l’homme avait tenu ce que promettait l’enfant.

Le vicomte s’éloigna de la Rotonde, et, approchant de ses yeux le lorgnon à deux branches, souvenir du Directoire que la Restauration avait ravivé, se mit à examiner la foule qu’il traversait. Il se dirigeait vers la galerie de Valois.

Le Palais-Royal – étant, nous l’avons dit, le point central du Paris d’alors – servait de rendez-vous à tous ceux que leurs goûts ou leurs occupations retenaient pendant tout le jour, aux diverses extrémités de la ville. Les cafés avaient leur clientèle spéciale : on rencontrait les bonapartistes chez Lemblin, les étrangers aux Mille-Colonnes, les spéculateurs au café de Foix, les petits employés au café de la Paix, les gobe-mouches au café des Chinoises, dont les servantes portaient des costumes Céleste-Empire.

Le café de Valois servait de refuge à une société plus sérieuse. C’étaient pour la plupart d’anciens militaires, ou même des survivants de la grande Révolution. On disait – entre dandys – le café des Vieilles Têtes. Mais on n’aimait pas à se risquer dans ce milieu peu sympathique aux gamineries de l’époque. On affirmait tout bas que le café de Valois était un repaire de républicains et on s’étonnait que la police n’eût pas déjà mis bon ordre à ce scandale. Il paraît que M. Delavau avait d’autres soucis en tête.

C’était vers ce café que le vicomte tendait.

À peine eut-il dépassé la galerie de bois qu’il ralentit le pas. À quelque distance, un groupe de jeunes gens avait attiré son attention ; tous étaient vêtus de noir, simplement. Tournure d’officiers, sans doute en retrait d’emploi. Quelque chose comme un noyau de mécontents.

Frédéric hésita un instant, puis il s’avança vers les jeunes gens qui occupaient toute la galerie et qui s’écartèrent pour le laisser passer, sans même le regarder, par pure politesse. Mais il s’arrêta et se tournant vers l’un de ces hommes, il lui posa le doigt sur l’épaule en lui disant :

— Monsieur, vous plairait-il de m’accorder un instant d’entretien ?

Celui auquel il s’adressait était un homme de vingt-cinq ans à peine. Son visage régulier révélait une énergie profonde.

Sentant la pression de cette main, il eut un mouvement brusque. Mais il vit alors celui qui s’était permis cette impolitesse et il répondit froidement :

— Je suis à vos ordres, monsieur.

Un instant après, ils se trouvaient dans une rue presque déserte.

— Monsieur, dit le vicomte, je vous prierai tout d’abord de me dire votre nom : je me nomme, moi, le vicomte Frédéric de Talizac.

— Je le sais, répliqua l’autre avec une froideur glaciale.

— Et il m’est besoin de savoir votre nom, car je saurai en même temps si je dois vous parler comme à un gentilhomme ou vous faire bâtonner comme un laquais.

Le jeune homme pâlit.

— Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? répliqua-t-il sans se départir de son calme qui avait quelque chose d’effrayant.

— Monsieur, reprit Talizac dont les dents se serraient à craquer, je dois épouser dans un mois Mlle de Salves. Aujourd’hui, à midi, vous vous êtes permis de passer à cheval devant l’hôtel de sa mère, et, par-dessus les murs du parc, vous avez eu l’audace de jeter un bouquet…

— Ensuite !

— Sans doute vous avez un grave motif pour cacher votre nom… un nom de roture, sinon pis… mais je vous avertis que si vous recommencez, je vous châtierai…

Il s’interrompit brusquement.

La main du jeune homme s’était abattue sur son poignet ; et l’étreinte était si vigoureuse que le vicomte chancela…

— Monsieur de Talizac, dit en même temps l’inconnu, non… je ne vous provoquerai pas… attendez !

Il se retourna et d’un signe appela ses amis :

— Messieurs, dit-il à deux d’entre eux qui s’étaient approchés, voici un homme qui m’a insulté… dois-je me battre avec lui ? il se nomme le vicomte de Talizac…

L’un des deux hommes qui portait le ruban de la Légion d’honneur répondit :

— On ne se bat pas avec un Talizac !

Le vicomte eut un cri rauque. Mais l’autre le clouait toujours sur place.

— Monsieur, on ne se bat qu’avec des gens qu’on peut estimer… Si vous ne comprenez pas mes paroles, demandez à votre père ce qu’elles signifient… il vous répondra… soyez tranquille, d’ailleurs. Un jour viendra où nous nous rencontrerons face à face… et ce jour-là, vous pourrez me tuer tout à votre aise, si vous pouvez… Aujourd’hui je vous chasse de ma présence… Allez, rentrez dans votre monde de vilenies et de hontes… au revoir !

Suffoqué, le visage convulsé, le vicomte, impuissant à proférer un seul mot, tira de sa poche une poignée de cartes et les lança à la face de l’inconnu.

Celui-ci eut un geste de colère, prêt à s’élancer.

Un des deux amis lui toucha la main et murmura.

— Vous ne vous appartenez pas !

Et en même temps, il lui désignait du doigt trois hommes masqués qui, par un signe convenu, les appelaient.

Talizac avait disparu. Il sentait que la rage le rendait fou. Mais à ce moment même, un bras s’enlaça autour du sien, tandis qu’une voix lui disait :

— Diavolo ! est-ce ainsi que vous faites attendre vos amis ?…

C’était l’italien Fernand de Velletri. Et il ajouta en clignant de l’œil :

— Vous tenez beaucoup à tuer ce petit monsieur ?… Vous connaissez cet homme !

— Oh ! fort peu !

— Et vous savez quelle injure ?…

— Hum ! il s’agit, je crois, de certaine scène à Tivoli, mais j’ignore les détails et vous allez me les donner…

Le ton dont ces derniers mots avaient été prononcés sonna mal aux oreilles de Talizac, qui s’écria, heureux peut-être de trouver un nouvel adversaire :

— Si cela me plaît, je suppose… Car en vérité, on dirait que vous me donnez des ordres…

— Si nous nous asseyions, dit l’Italien en désignant au vicomte deux chaises libres dans le jardin à quelques pas du rond-point.

Donnant l’exemple, il s’installa aussi commodément que le permettaient les chaises de paille qui devaient détrôner plus tard les ferrures de l’usine Tronchon, puis :

— Cher monsieur de Talizac, reprit-il, il me semble qu’au point où nous en sommes, il ne peut exister entre nous ni malentendu, ni querelle…

— Que voulez-vous dire ?…

— Vous n’avez sans doute pas oublié qu’hier était venue l’échéance de certaine traite… que dans un moment de distraction, sans doute, vous aviez signée de certain nom… qui n’est pas le vôtre…

Le vicomte pâlit : ses poings se serrèrent.

— Que voulez-vous ? continua l’autre. On n’a plus confiance aujourd’hui qu’au nom des petites gens ; la signature d’un Durand ou d’un Martin quelconque, ayant pignon sur rue ou comptoir rue Saint-Denis, est mieux cotée sur le marché que celle de tous les ducs des Tuileries.

— Mais… cette traite !… balbutia le vicomte. Comment savez-vous ?

L’Italien tira de sa poche un élégant portefeuille.

— La voici, fit-il en montrant un papier timbré à l’effigie royale.

— Comment se trouve-t-elle entre vos mains ?

— Rien de plus simple… je l’ai payée.

— Vous !… dans quel but ?…

— Ne pouvez-vous supposer tout d’abord que mon unique motif était de vous rendre service ?…

Le vicomte haussa les épaules. Le faux bossu connaissait les hommes.

— Vous avez raison, reprit Fernand répondant à cette protestation muette. J’ai un autre but… je ne veux pas que le vicomte de Talizac soit perdu… parce que ma fortune est liée à la sienne, parce que son père, le marquis de Fougereuse, rend et rendra de grands services à une cause qui est la mienne… tout ce qui me paraît obscur aujourd’hui s’éclaircira plus tard… promettez-moi seulement de ne plus commettre semblables imprudences… en échange du service rendu, c’est tout ce que je réclame de vous…

— Mais allez-vous donc me restituer cette traite ?…

— Pas encore… elle ne m’appartient pas… et ceux-là seuls qui ont mis gracieusement à votre disposition les quelques mille louis engagés pourront vous la rendre.

— Qui sont ceux-là ?…

— Des amis sûrs… des défenseurs de la monarchie et de la religion dont vous n’avez rien à craindre…

Et comme Talizac se taisait :

— Ne parlons plus de cette bagatelle, reprit l’Italien. J’ai voulu seulement vous prouver que j’avais quelque droit à votre confiance… reprenez donc votre récit et expliquez-moi clairement d’où vient votre haine pour l’homme que vous avez provoqué tout à l’heure…

C’était passer bien légèrement sur un détail des plus graves, puisque la traite en question pouvait entraîner Talizac sur les bancs de la cour d’assises. Cependant le vicomte jugea à propos de ne pas insister. Il devinait une partie de la vérité. Déjà certaines allures mystérieuses de l’Italien lui avaient fait soupçonner son affiliation à la congrégation. Il serait toujours temps de traiter avec lui : le premier danger était écarté !…

— Soit ! reprit Talizac, j’achève mon récit. Je vous parlais d’une fête au Tivoli. La foule était compacte, et nous avions quelque peine à circuler, surtout au moment du feu d’artifice, dont les pièces figuraient les armes de notre roi bien-aimé… tout à coup, il y eut un grand tumulte… un craquement sinistre venait de se faire entendre… c’était une partie de l’échafaudage pyrotechnique, composé de lourdes poutres, qui s’écroulait… Poussant un cri d’effroi, Mlle de Salves, par un mouvement inconscient, avait dégagé son bras du mien… et par un hasard malheureux, courant en avant, elle se trouvait justement sous le choc d’une énorme pièce de bois qui tombait avec rapidité… je la crus perdue… Car elle ne voyait rien… quand, de la foule, un homme s’élança… Comment il saisit cette masse au passage, comment il la détourna, comment il la retint… c’est ce que je ne pus comprendre… Le flot m’avait séparé de Mlle de Salves… quand je parvins auprès d’elle, le jeune homme la soutenait, à demi évanouie… elle ouvrit les yeux, tressaillit… il me parut certain qu’il n’était pas un inconnu pour elle… et comme avec moi, tous ses amis, ma mère, s’étaient approchés d’elle, le jeune homme s’écarta en s’inclinant respectueusement, se déroba aux félicitations et aux témoignages de reconnaissance dont on l’accablait… c’était touchant !… mais, ce que seul j’avais remarqué, c’est que notre poétique inconnu, chevalier errant de la bonne école, avait dérobé au costume de Mlle de Salves un ruban… Oh ! un simple ruban… je crus devoir avertir Irène de cette impertinence… mais, loin de paraître blessée, elle ne daigna pas me répondre… en somme, l’incident n’était pas d’une gravité telle que je dusse plus longtemps m’en préoccuper…

— Mais le paladin ne s’est pas contenté de cet hommage silencieux, je le devine…

— Mon cher, les femmes sont folles… Voici que tous les jours, ce personnage se permet de passer devant les fenêtres de Mlle de Salves, de jeter des fleurs dans le parc… Et en vérité, je crois que celle qui doit être ma femme l’observe, lorsqu’il passe, cachée derrière sa jalousie… Voilà qui est aller trop loin… Ne jugez-vous pas qu’il est temps de mettre ordre à tout cela ?…

— En effet ! fit Fernand en riant. Voilà un galant dont nous vous devons débarrasser… et la chose sera facile…

— Le connaissez-vous ? Pour moi, j’ai lancé mon laquais sur sa piste, et tout ce qu’il a pu apprendre, c’est qu’il venait tous les jours, à cette heure, au café de Valois… c’est pourquoi je m’y suis présenté aujourd’hui…

— Sans avoir obtenu d’ailleurs, ce que vous désiriez… voyez, mon cher Talizac, permettez-moi de mettre à votre disposition mon expérience et mon amitié… ce personnage n’est ni ne peut être un rival pour vous… Si, d’aventure, la tête folle de Mlle de Salves a bâti de toutes pièces un roman gracieux… je sais le moyen de calmer bien rapidement ces velléités poétiques…

— Et ce moyen…

— C’est de lui dire le nom de son beau ténébreux…

— Ce nom qu’il a refusé de me faire connaître…

— Ce qui ne me surprend pas. Votre rival, mon cher, c’est un ancien saltimbanque… et se nomme Fanfar…

Le vicomte s’esclaffa de rire. Un saltimbanque ! Fanfar !… et cela sauvait les jeunes filles ?… En vérité, cette espèce se permettait d’avoir de la force et du courage !…

— Ha ! ha ! faisait le vicomte s’efforçant en vain de reprendre son sang-froid, mais j’ai été du plus parfait ridicule en cherchant querelle à… cet histrion !… qui a d’ailleurs prouvé sa lâcheté !…

Or, comme Fernand avait assisté à la scène dans laquelle Fanfar – car c’était lui en effet – avait refusé de se battre avec Talizac, le mot « lâcheté » lui arracha un sourire.

— Mais ses amis ignoraient donc ce qu’est ce monsieur ?

— Non point… ils le connaissent fort bien !…

— Et ils lui parlent… et ils lui serrent la main !…

La sottise du vicomte agaçait visiblement l’Italien qui, pour couper court, prit le vicomte par le bras :

— Bah ! ne songeons plus à tout cela, fit-il. Nous sommes en carnaval… finissons joyeusement la journée…

— D’honneur, fit le vicomte, je serais enchanté de rencontrer quelque aventure qui me fît oublier ces tracas ridicules…

M. de Talizac oubliait jusqu’au mépris dont Fanfar et ses amis avaient couvert le nom de son père et le sien. Heureuse nature ! comme on voit…

Les deux jeunes gens se levèrent, et coupant le jardin en diagonale, se dirigèrent du côté de la rue Vivienne.

Au moment où ils s’approchaient du bassin central, Frédéric s’arrêta brusquement en poussant une exclamation de surprise :

— Qu’y a-t-il ? demanda l’Italien.

— Pardieu ! fit Talizac, voici l’aventure demandée…

Au milieu d’un cercle de curieux, adossée à la balustrade d’un des parterres, sous la lumière d’un bec de gaz, une jeune fille chantait en s’accompagnant de la guitare.

Rien de plus gracieux que cette apparition. Les cheveux bruns de la jeune fille retenus par une fanchon de laine blanche, retombaient en longues nattes sur ses épaules admirablement modelées. À travers la lueur vague du crépuscule, mal combattue par les reflets de la lumière, on distinguait un visage doux et charmant, à l’ovale parfait, de grands yeux noirs, naïfs et gais à la fois.

Sous ses doigts fins et blancs, les cordes de l’instrument vibraient avec un rythme parfait, tandis que la voix, pure et fraîche, égrenait dans l’air les notes suaves de Dalayrac :

Quand le bien-aimé reviendra[4]

Près de sa languissante amie,

Le printemps alors renaîtra.

L’herbe sera toujours fleurie.

Mais je regarde… Hélas !

Le bien-aimé ne revient pas.

Hélas !

Puis, tout à coup, comme si elle eût voulu opposer à cette douloureuse cantilène un refrain joyeux et brillant, elle chantait l’air de Boïeldieu :

Je suis la petite marchande

Tout c’que j’ai, c’est d’bon aloi…[5]

Et la voix était si souple, si gracieuse, que des applaudissements unanimes accueillirent le refrain.

La jeune fille salua avec une inclinaison de tête, puis elle présenta à la foule le dos de sa guitare. Son teint s’était couvert tout à coup d’une vive rougeur. Quand elle arriva devant le vicomte Frédéric :

— Vous êtes donc seule aujourd’hui ? murmura-t-il en déposant un double louis sur l’instrument.

Elle tressaillit, le regarda en face, puis, sans répondre, elle passa.

La quête achevée, elle s’éloigna…

Le vicomte était resté immobile, les sourcils froncés.

— La marquise est sévère, dit l’Italien.

Et se baissant, il ramassa quelque chose dans le sable.

— Tenez, mon cher vicomte, reprenez votre double louis.

La jeune fille l’avait jeté à terre.

Frédéric poussa un cri de rage :

— L’insolente ! fit-il.

— Et voilà deux mois que cela dure, fit Fernand. Et chaque jour la marquise – singulier surnom, ma foi ! – dédaigne les hommages de monsieur de Talizac…

— Ah çà ! Fernand !… vous passez donc votre temps à m’espionner ? Prenez garde, la patience a des bornes…

— Eh bien ! qui vous parle de patience ? Vous vous abaissez à aimer cette petite, et vous souffrez ses dédains, quand il vous suffirait de vouloir…

Frédéric lui saisit le bras :

— Écoutez-moi, Fernand. J’ai le cœur plein de rage, mon cerveau est rempli de désirs fous… vengez-moi de ce Fanfar… aidez-moi à m’emparer de cette fille… et je vous appartiens tout entier…

— Allons donc ! murmura l’Italien.

Puis il ajouta à haute voix :

— Pacte conclu, allons dîner !…

— Mais cette jeune fille ?…

— Nous en reparlerons ce soir… et vous ne vous plaindrez pas de moi !

Et il entraîna Frédéric vers le café des Mille Colonnes.

II

LA MARQUISE

Quarante-huit heures s’étaient écoulées depuis les scènes que nous avons racontées dans le précédent chapitre. C’est-à-dire que le mardi gras sonnait à travers les rues ses fanfares discordantes.

En face du café Turc qui avait – en 1824 – une réputation européenne et dont les journaux vantaient le luxe et l’élégance, s’élevait à cette époque une maison haute et étroite, d’aspect misérable, et qu’habitaient, en raison des prix modiques de la location, nombre d’industriels modestes. C’étaient pour la plupart les propriétaires des baraques en plein vent qui, pendant la majeure partie de l’année, encombraient la place du Château-d’Eau.

Devant trouver tout à l’heure l’occasion de décrire ce coin si pittoresque de l’ancien Paris – inconnu de la génération actuelle – pénétrons immédiatement dans cette maison qui portait le numéro 42 du boulevard du Temple.

Dans une chambre au cinquième étage, celle que l’on avait surnommée la marquise… debout devant un miroir, achevait sa toilette. Petite et pauvre chambre en vérité, avec son papier de coutil aux teintes passées, avec son lit de sangle au coin, ses deux chaises de paille et sa table de bois blanc. Les ais de la fenêtre, basse et étroite, fermant mal, laissaient sourdre le vent qui soulevait le rideau de jaconas. Aux murs mansardés quelques images, grossièrement coloriées, représentant les légendes populaires, Geneviève de Brabant, le Juif errant, avec leurs couplets mal imprimés.

Petite et pauvre, et cependant presque charmante, tant était propret le carreau ; tant était blanche la serviette qui recouvrait la table modeste, tant le lit semblait se blottir gracieusement sous la courtepointe à fleurs blanches et bleues.

Certes le miroir, échappé de la balle de quelque colporteur, était de qualité plus que médiocre, mais le verre à teinte bleuâtre valait en ce moment toutes les glaces de Venise, car il reflétait en vérité la plus adorable tête que Greuze eût jamais rêvée. Les deux bras relevés sur son front, la chanteuse des rues tordait ses cheveux noirs que ses doigts effilés avaient peine à contenir et dont les boucles folles semblaient, par caprices, s’échapper de ses mains comme des lutins indociles. Le visage aux traits d’une exquise délicatesse avait cette teinte rosée dont les peintres dérobent si rarement le secret à la nature. Les yeux grands et clairs, brillaient de jeunesse, tandis que les lèvres, d’un rouge vif, semblaient sans s’agiter, répéter : Nous avons seize ans, comme pour protester contre la taille souple et le corsage déjà formé.

Le bonnet d’organdi fut habilement attaché. Les bras s’abaissèrent, et par un mouvement plein de grâce pudique, les mains, glissant sur la robe, ajustèrent les plis que l’effort avait déplacés.

À ce moment, un gémissement, paraissant venir de la chambre voisine, frappa l’oreille de la jeune fille qui tressaillit.

Vivement elle courut à la porte et l’entr’ouvrant avec précaution, elle jeta un regard dans la pièce voisine.

— Pauvre femme ! murmura-t-elle, elle s’éveille. Est-ce donc encore pour souffrir !…

La voix qui avait proféré cette plainte se fit plus claire :

— Cinette ! petite Cinette ! répéta-t-elle.

— C’est étrange dit encore la jeune fille, lorsque je l’entends prononcer ce nom, il me semble que cette voix ne m’est pas inconnue…

— Venez, Cinette ! petite Cinette !

Cette fois la jeune fille ouvrit la porte toute grande et entra.

À demi couchée sur un lit, s’élevant d’un pied à peine au-dessus de terre, un être humain – une femme – cherchait à se dresser sur ses poignets.

Et en vérité, c’était à douter que cette physionomie appartint réellement à l’espèce humaine…

Dans un visage hideusement couturé, deux yeux rouges de sang clignotaient comme s’il leur eût été impossible de supporter la lumière.

Il était évident que cette créature avait été victime d’un épouvantable accident.

Les membres contractés étaient repliés sur eux-mêmes, ankylosés. Les mains qui paraissaient, comme le cou, comme le visage, dépouillés d’épiderme, offraient une teinte sanglante.

— Soif ! dit la femme.

— Voilà, petite maman, dit celle qu’elle avait appelée Cinette.

La malheureuse eut un sourire, si l’on peut donner ce nom à une sorte d’affreux rictus montrant la cavité d’une bouche privée de dents et aux lèvres rongées…

Hélas ! ce n’était pas tout encore.

La misérable était folle, et tandis que la jeune fille se hâtait dans la chambre, étouffant son pas pour ne pas la troubler dans sa demi-somnolence, un grondement sourd et continu sortait de sa poitrine.

D’où venait-elle ? Quelle était-elle ?

Nul ne le savait.

Quant à celle qui s’était dévouée à sa misère, le lecteur l’a déjà reconnue.

C’était Cinette, la petite Francine, fille de Simon Fougère et de Françoise…

Comment avait-elle échappé à la mort, alors que dans l’obscurité du souterrain des Vosges, elle s’était trouvée séparée du petit Jacques ? Longtemps, bien longtemps, elle avait couru se perdant dans le dédale de ces voûtes qui se croisaient comme pour l’enserrer. C’était un affolement. Car cette course se perdait dans les ténèbres, elle se heurtait aux murs, tombait, se relevait, tentant toujours d’échapper à ce labyrinthe sinistre qui lui semblait un monstre aux tentacules gigantesques. Mais la nuit elle-même a pitié de l’enfant.

Cinette était tombée dans un groupe de ces ravageurs des champs de bataille dont notre grand Hugo a fixé à jamais le type dans sa création de Thénardier.

Il y avait là mari, femme, enfants. La petite Cinette était si gracieuse que cette femme, qui achevait les mourants pour les dépouiller, l’appela, lui sourit, l’encouragea. Singularités de l’espèce humaine ! cette créature faisait son horrible métier avec ses enfants au dos, blottis dans un vieux châle qui faisait hotte et s’attachait à ses épaules. Cette louve était bonne mère.

La petite ne pouvait s’expliquer. Pourquoi était-elle ainsi abandonnée, folle de terreur ? Aux questions, elle répondait en appelant papa Simon, maman Françoise !… allez donc chercher sur de semblables indications… et puis l’ouvrage donnait. L’invasion, amenant la lutte sauvage, décisive, promettait de riches aubaines… on emmena Cinette…

À la paix, on l’avait gardée, élevée tant bien que mal…

Le maraudeur qui avait amassé une petite fortune avait acheté de la terre dans son pays en Blaisois. Il était habitué à Cinette qui gazouillait maintenant sa chanson de jeunesse, oublieuse comme tous les enfants, auxquels on reproche trop souvent l’ingratitude, sans songer que l’oubli vient du cerveau et non du cœur.

Il y avait dans le village qu’ils habitaient un vieux ménétrier, ancien soldat, dont bien souvent le violon et les chansons avaient égayé le bivouac.

Il s’avisa de découvrir que Cinette – on avait continué à l’appeler ainsi – possédait une voix délicieuse, ce qui était vrai d’ailleurs.

Cela lui donna l’idée de fonder dans le village une école de musique. Il eut trois élèves dont deux ne payaient rien. En revanche, c’était lui qui nourrissait le troisième.

Et voilà notre brave homme, s’escrimant de l’archet, dévorant la colophane à crins que veux-tu ? – tant et si bien que, n’étant pas un sot, il parvint à découvrir le diamant, c’était la petite Francine. Rêves sur rêves. Le bonhomme ne songeait plus qu’à produire son élève sur une scène plus vaste, quand il fallut compter avec des événements imprévus…

Une épidémie s’abattit sur le village, ce que certains jésuites du voisinage attribuèrent à un châtiment infligé par la Providence à ces manants qui, le dimanche, dansaient sur la pelouse ou écoutaient des chansons profanes.

Quoi qu’il en fût, que le ciel se fut irrité de cette placidité, en deux mois, Francine se trouva seule au monde.

De son passé, elle ne savait rien. En vain, dans son imagination, elle avait tenté de reconstituer les événements terribles auxquels elle s’était trouvée mêlée. Mais vains efforts. Les ténèbres du souterrain où elle s’était perdue, semblaient s’être étendues sur toutes les fibres de son cerveau. Il y avait là, dans sa mémoire, un tourbillon noirâtre au-delà duquel elle n’apercevait plus rien…

Seule, où aller ?

On tenta de l’attirer dans le giron de l’église. Et les bonnes sœurs lui offrirent une hospitalité conditionnelle qu’elle accepta tout d’abord. Mais, habituée au grand ciel largement ouvert, aux fleurs qui se courbent pour baiser les enfants quand ils passent, au soleil qui semble un œil large et étincelait de franchise et de bonté, elle eut peur du cloître, du jour gris, des yeux d’acier qui la regardaient fixement.

Ayant de l’indépendance dans le caractère, elle passa par-dessus le mur et s’enfuit sur la route. Quelle route… Elle eut encore le sentiment de l’égarement ; mais elle se raidit contre cette impression et alla en avant, chantant et – ma foi ! il faut l’avouer – mendiant, quoique le plus souvent on lui offrit sans qu’elle eût même la peine de demander.

Une paysanne lui donna même une vieille guitare, oubliée là par quelque troubadour inconnu, et que l’enfant avait regardée avec des yeux d’envie.

Puis, comme les routes mènent en réalité beaucoup plus souvent à Paris qu’à Rome, ce fut dans la première de ces deux villes qu’elle arriva.

On sait ce que sont ces pauvres isolées, quand elles tombent au milieu de cette fournaise. Bah ! elle se fit bien petite, bien douce. L’aide ne lui fit pas défaut. Son premier logeur, qui avait rendu des services à la police – un excellent cœur, comme l’on voit – se fit fort de lui obtenir l’autorisation de chanter dans les rues.

Mais, quoiqu’elle eût à peine quinze ans, comme c’était fruit de roi ou de mouchard, il posa, lui aussi, ses conditions…

Francine s’enfuit encore une fois, et tomba dans un véritable bouge où il y avait des pauvres, que l’autre logeur n’eût pas abrités sous son toit d’honnête homme, mais qui au demeurant étaient les meilleures gens du monde et travaillaient dur pour gagner peu.

Elle n’avait pas oublié ce que le logeur lui avait dit au sujet de la préfecture. Elle prit des renseignements – car elle était fort intelligente, la petite !… et finalement, il ne lui en coûta que de subir les stupidités galantes débitées par un employé, caché comme un singe derrière un grillage de la rue de Jérusalem, pour obtenir la bienheureuse autorisation…

Ceci fait, elle eut une autre idée.

Nous avons dit que là où elle vivait maintenant, il y avait beaucoup de pauvres. Elle demanda à se charger de quelqu’un d’eux, d’un infirme. Elle était audacieuse, elle se prétendait sûre de gagner de l’argent…

On écouta sa proposition et on se consulta.

— J’ai ton affaire, dit un des malingreux, tu es bonne et brave…

— Brave !…

— Ah ! j’emploie le mot à dessein…, il s’agit d’un monstre…

Francine ne put réprimer une exclamation effrayée.

— Une femme ! je vais te raconter cela !

Et le malheureux qui lui-même avait été défiguré par l’explosion d’une mine, décrivit dans son langage pittoresque, émaillé d’argot, l’atroce créature dont il offrait la garde à Francine.

L’enfant, blonde et charmante, ferma les yeux, un instant, comme pour reconstituer dans son imagination cette excentricité dans l’horrible.

Puis elle dit :

— Allons la voir !

On y alla en effet.

Cette femme, cet être sans nom, sans forme, sans traits, avait été ramassée dans un creux de vallon, par quelque autre misérable qui passait.

Il y avait longtemps de cela. Le sauveteur était mort, et nul n’avait pu dire quand il l’avait trouvée. Après lui, d’autres – les infirmes ont de ces bontés, – avaient recueilli cette masse humaine, privée de raison, en somme douce et bonne, tout au moins inoffensive, la nourrissant tant bien que mal, mal le plus souvent, c’est-à-dire comme eux-mêmes.

Seulement, la charge était lourde.

Francine était la bienvenue.

Ce fut une singulière entrevue. Francine regarda cette femme qui – pour employer l’expression vraie – répugnait à voir…

De ses grands yeux jeunes, larges vivaces, elle l’examina… Elle hésitait. Du moins on le croyait.

Mais tout à coup, voici que Francine avance doucement, doucement… puis elle jette ses deux bras au cou de la misérable…

— Petite maman, dit-elle, voulez-vous venir avec moi ?…

Pourquoi ce mot – si enfantin et si charmant – pourquoi… maman !…

Elle l’ignorait elle-même. Ceux qui l’entendirent eurent un sourire qui signifiait seulement :

— Comme elle est bonne !…

Eh bien ! il faut tout dire…

Il faut qu’on sache bien que, – sans intervention providentielle, sans nécessité de l’idée superstitieuse, – il existe entre les êtres qui se sont aimés une sorte de communication inconsciente, intime, physique, qui agit sur le cerveau et le contraint à des manifestations dont on ne comprend même pas la valeur…

Elle avait dit :

— Petite maman !…

Comme cela, sans y songer…

Or… c’était sa mère !

Oui, cette martyre, ce monstre, cette folle, c’était Françoise, la femme de Simon. Après s’être tordue dans les flammes – dans cet incendie que le vieux Lasvène avait allumé pour sauver les petits, – elle avait perdu et la notion d’elle-même, et le souvenir, et la raison…

Par où s’était-elle enfuie ? Quel avait été son sort avant qu’un pauvre sublime la ramassât, tandis que sans doute un heureux de la terre l’eût repoussée du pied dans la crainte d’avoir la digestion troublée ?

Nul n’aurait pu le dire…

Quant à elle, elle était morte… morte à la vie… morte au passé…

Et voici que le hasard mettait face à face la petite Francine et la vieille Françoise… L’une vivace, dévouée, entrant dans la vie à coups de probité.

L’autre ignorée, inconnue, évadée du sépulcre…

Comme elle était sans nom, Francine avait pris l’habitude de l’appeler petite maman… intuition singulière qui rendait plus poignante cette situation que nul ne soupçonnait.

La fille et la mère, victimes toutes deux de l’infamie des Talizac, condamnées l’une à la misère, l’autre à cet épouvantable état de souffrance et de folie, s’étaient ainsi rencontrées…

Francine l’avait emmenée et l’avait installée auprès de sa petite chambre. Jour et nuit, elle veillait sur elle. Et rien n’était plus touchant que cette sollicitude instinctivement filiale.

La vieille n’était heureuse que lorsque la jeune fille était là. Absente elle l’appelait, présente, elle prononçait cent fois ce nom de Cinette qui résonnait à son oreille comme ces chants du pays qui murmurent aux lèvres de l’exilé.

Francine travaillait. Elle s’était fait une clientèle. En vérité elle avait un auditoire régulier. On l’attendait à certaines heures à ce carrefour, sur cette place, dans cette cour. Elle disait à chacun la chanson qui plaisait. On lui traçait son programme et des rangs de la foule, les voix allaient à elle pour la prier de recommencer telle romance applaudie.

Quant à ce surnom de « la marquise » il s’explique de lui-même et ne doit pas être pris en mauvaise part.

Certes, elle n’avait ni vanité folle ni insolente fierté.

Mais elle portait si gentiment sa robe de laine, elle plaçait avec une crânerie si distinguée la fanchon qui couvrait ses cheveux, que le peuple l’avait baptisée marquise…

Revenons à nos deux personnages.

Francine, ayant présenté un verre à la folle, s’assit ensuite auprès d’elle, et doucement elle lui dit :

— Petite maman, il faut que je sorte ; promettez-moi d’être bien sage pendant mon absence…

— Sage ! sage ! oui, Cinette…

— Vous n’essaierez pas de vous lever seule…

— Non ! bien sage ! bien sage !…

— Et demain je vous mettrai votre beau bonnet…

— À rubans ? demanda la folle avec un rire joyeux.

— Oui, à rubans.

— Ah ! bonheur !… contente !…

Et elle frappait ses mains tordues l’une contre l’autre.

Mais en même temps, elle poussa un cri :

— Mal ! j’ai mal, fit-elle.

Et un frémissement convulsif passait dans ce malheureux corps torturé.

Francine, avec une patience angélique, consolait, encourageait la pauvre femme, lui prenait la tête dans ses mains d’enfant, embrassait ses cheveux blancs…

Tout à coup la folle se redressa :

— La boîte, fit-elle. Où est la boîte ?…

Francine connaissait cette exclamation, qui revenait souvent sur les lèvres de la malheureuse, et qui, pour la jeune fille, ne présentait aucune signification précise.

— Vous aurez la boîte, fit-elle, se pliant à la fantaisie de la malade.

— Oui, il le faut, continuait l’autre, en secouant la tête d’un mouvement lent et réguler. La boîte !… c’est fortune !… argent !… titre !… tout… Où donc ai-je mis la boîte !…

Puis elle se mit à parler tout bas, si bas qu’aucun son perceptible ne parvenait jusqu’à Francine.

L’heure était venue de la tournée quotidienne de la chanteuse…

Nous l’avons dit, on était au mardi gras, et la recette promettait d’être bonne. Tant mieux ! car c’étaient de nouvelles attentions pour la folle, mille prévenances qui l’amusaient comme un enfant…

Elle s’assoupit de nouveau.

Francine la quitta, et, marchant sur la pointe des pieds, elle revint dans sa chambre.

Détachant sa guitare, elle toucha les cordes, pour vérifier l’accord.

— Allons ! fit-elle. Et que les braves gens me protègent !…

Au moment où elle allait sortir, on frappa à la porte.

Elle tressaillit et cria :

— Qui est là ?

— Un ami…

— Votre nom ?…

— Vous ne me connaissez pas…

— Dites-le tout de même…

Un juron étouffé répondit à son insistance. Mais la voix reprit :

— Ouvrez donc !… vous croyez peut-être que je veux vous manger !… vous tenez à mon nom… eh bien ! je m’appelle Robeccal, là, êtes-vous contente…

La jeune fille respira.

Je ne sais quelle pensée soudaine avait traversé son esprit.

La persécution dont elle était l’objet de la part du vicomte commençait à l’épouvanter. Le regard de cet homme lui faisait peur. Depuis l’incident du Palais-Royal, il lui avait semblé que ses yeux étaient devenus menaçants, méchamment railleurs…

Et quand on avait frappé, elle avait éprouvé je ne sais quelle crainte involontaire, en songeant à lui.

Mais ce n’était pas sa voix, et de plus le nom de Robeccal suffisait pour la tranquilliser.

Elle ouvrit.

L’ancien Almanzor du cirque Girdel fit son entrée.

C’était toujours le même être ignoble, à la tournure canaille, au visage glabre, aux jambes arquées.

Seulement ses yeux semblaient avoir rougi encore davantage, et il y avait autour de ses paupières comme une ligne de sang.

— Pas malheureux fit-il de sa voix aigre et trainante. Fichez-vous du mal pour les gens, pour qu’ils vous laissent moisir à leur porte comme si vous étiez des mendiants…

— Je vous demande le pardon, dit Francine. Mais je vais sortir… je suis un peu pressée et si vous voulez me dire ce qui vous amène…

— Parbleu oui que je veux le dire !… Ah çà ! vous ne m’offririez seulement pas une chaise ; en v’là des manières…

Dans la vie de misère qu’elle avait longtemps menée, Francine n’avait pas été sans rencontrer sur sa route des êtres dégradés tels que Robeccal. Aussi, son intention eût-elle été d’effrayer la jeune fille qu’il aurait pu se convaincre facilement de son erreur.

— Monsieur, reprit-elle d’une voix calme, je vous rappellerai que j’ai hâte de sortir… veuillez donc me dire à quelle circonstance je dois votre visite…

La marquise se révélait à nouveau : elle semblait si douce et en même temps si résolue que Robeccal comprit que le mieux était de s’expliquer.

— Eh ben ! on y va !… mamzelle la renchérie !… Je viens vous faire gagner de l’argent, là… ça vous va-t-il ?…

— Continuez …

— Vous avez un métier… pas vrai ? Tout le monde vit de son métier… j’en ai un aussi… je suis extra… Savez-vous ce que c’est ?

— Vous servez dans les restaurants… ou les cabarets les jours de fête, quand le personnel est insuffisant…

— Justement… je suis retenu par le patron du Veau sauté… vous connaissez bien ça… au coin du faubourg…

— Je connais très bien l’établissement…

— Eh bien ! le patron qui est un vrai zig, a envie de donner ce soir une petite rigolade à sa clientèle… comme qui dirait un concert, des machines de troubadour… alors il m’a dit comme ça :

« — Robeccal (vous savez que c’est mon nom), connais-tu quelque chose de rupe, là, du tapé, qui ferait plaisir à mon monde.

« — Oui, qu’j’ai dit, y a la marquise !…

« — Elle voudra peut-être pas !

« — On peut toujours y demander ! quoi que vous donneriez bien ?

« — J’irais bien du rond de vingt !

« — Eh bien ! j’vas aller tâter la petite (j’ai dit ça en rigolant, y a pas d’offense) et si elle veut… ça y est !

— Et me v’là, j’ai dégoisé le boniment… est-ce enlevé ?…

Francine l’avait écouté sans l’interrompre. En dépit de la grossièreté de ses allures cet individu était en fait porteur d’une proposition avantageuse.

Vingt francs ! c’était une petite fortune pour la jeune fille… et que de joies pour la folle dans cette aubaine inespérée.

Cependant elle hésitait.

— Le patron s’appelle M. Aubé, n’est-il pas vrai ?… ne vous a-t-il pas remis une lettre… quelque chose pour moi ?

— De la méfiance ! oh ! là ! là !… qu’est-ce que vous craignez donc !…

— Rien ! rien !… du reste, puisque je sors, je passerai chez M. Aubé…

— Malheur !… dites tout de suite que vous ne voulez pas !… d’abord je vous avertis… si vous refusez de me répondre, j’ai ordre d’aller chez l’homme sans bras… vous connaissez ça… celui qui chante des bêtises et qui fait rire les femmes à en crever… et celui-là ne reculera pas, vrai…

En même temps, Robeccal tirait de sa poche une carte de la maison Aubé, sur laquelle étaient inscrites deux adresses, celle de la marquise et celle d’un autre chanteur ambulant…

Cette vue – en confirmant à Francine les paroles de Robeccal – la décida immédiatement à accepter. Ses défiances s’évanouirent.

— C’est convenu, fit-elle. J’irai.

— C’est heureux !… en v’là une mijaurée qui se fait tirer l’oreille pour gagner sa vie…

— À quelle heure dois-je me rendre chez M. Aubé ?…

— Sur les huit heures… quand les consommateurs se sont rempli le coco, et qu’ils commencent à boire…

— Et combien de temps aura-t-il besoin de moi ?…

Un éclair rapide passa dans les yeux de Robeccal, tandis qu’un mauvais sourire plissait sa lèvre pâle…

— Ah ! ça ! fit-il, je sais pas… dix, onze heures ! peut-être plus, peut-être moins. Pour vingt balles faut pas être regardant sur les minutes !…

— Pas après minuit, toutefois !…

— Non ! as pas peur !… et si mamzelle a peur le soir dans les rues, ajouta Robeccal avec un rire cynique, je lui ferai un bout de conduite… jusqu’ici… jusqu’où elle voudra…

— C’est bien, fit Francine. Dites à M. Aubé que je serai au Veau sauté, à huit heures précises…

— Dites donc… y aura bien une belle pièce de vingt sous… pour le commissionnaire… d’autant que vous aurez encore la quête… et dame !… ça peut rapporter ce soir… plus qu’on ne pense…

— Je ne vous oublierai pas…

— J’y compte bien… Adieu ! la marquise… à ce soir !

Il esquissa un salut grotesque et sortit.

Il descendit rapidement l’escalier. Arrivé sur le boulevard, il regarda autour de lui.

Un personnage, enveloppé d’un manteau vénitien – sorte de déguisement très usité à celle époque, – le visage à demi couvert sous un large chapeau, s’approcha vivement.

— Eh bien, demanda-t-il.

— Emballée, l’affaire…

— Elle viendra…

— Parbleu ! c’était sûr…

L’homme qui n’était autre que Fernand, le digne ami du vicomte de Talizac, glissa de l’argent dans la main du misérable.

— Toutes vos mesures sont prises ? demanda-t-il.

— L’affaire faite, vingt louis !…

— Pas cher ! au fond… car elle est d’un chic, la petiote !… et puis, on a des mœurs et des scrupules…

— Servez-moi bien… et j’augmenterai la somme…

— As pas peur ! quand Robec se charge de quelque chose, ça va comme sur des roulettes… La Roulante est prévenue, elle fait des frais, c’te femme… elle sait ce qu’on doit aux marquises…

— À ce soir donc !… vous n’oublierez aucune de nos conventions ?

— Soyez tranquille… et vous… vous paierez…

— Bien !… à ce soir !…

Les deux hommes se séparèrent.

— Allons ! fit Fernand en s’éloignant, mon cher Talizac sera content…

Pendant que les deux complices échangeaient ces rapides paroles, Francine, pensive, suivait la ligne des boulevards, s’arrêtant aux carrefours et chantant ses plus gracieuses chansons.

III

LES DRAMES DU VEAU SAUTÉ

— Hauts les fourneaux !… allumez !… activez !… Hé ! Jeanneton ! les canetons brûlent !… Satanée Pierrette !… Aux pieds de mouton… le safran dans la sauce !…

Et le patron du Veau sauté, s’agitant devant les brasiers incandescents, se multipliait sous la lueur rutilante de sa corpulence grasse.

Aubé – fils et petit-fils d’Aubé – avait reçu la gargote paternelle à l’état embryonnaire, et lui avait refait une glorieuse virginité.

Et d’abord, pourquoi l’enseigne ?…

Au veau sauté ! voilà qui sentait sa bizarrerie d’une grande lieue !… oui, pour les esprits superficiels, mais pour les observateurs, quelle révélation d’esprit surfin !…

L’enseigne qui se balançait au dehors, grinçant sur la tringle de fer, représentait un aimable petit veau – le vitulus des Latins – par-dessus lequel bondissait un taureau à cornes pyramidales.

Hein ? vous avez compris !… On saute par-dessus le veau, donc le veau est sauté !

Du reste, nul ne songeait à discuter. La gargote s’était faite restaurant, non un de ces mièvres établissements à la façon de vos Brébant ou de vos Bonnefoy, où la cuisine se cache honteuse dans les sous-sols.

C’était la belle et franche rôtisserie de Gamache, et Pantagruel se fût pourléché les badigoinces à la vue de cet enfer, devant lequel, damnés radieux, se tortillaient les volailles et les quartiers de bœuf.

Maître Aubé, gagnant gros, aimait à faire grand, sans qu’il fût nécessaire qu’un ministre courtisan le lui conseillât. Il avait les idées larges qui illuminent le cerveau des grands artistes. Il eût rêvé des cuisines d’une lieue de long, et des broches kilométriques, transperçant des cohortes de victuailles…

Mais déjà, hélas ! l’espace était parcimonieusement mesuré, et c’est à peine si la grande salle mesurait une centaine de mètres carrés.

Il est vrai que maître Aubé s’était rattrapé sur les étages supérieurs.

Ce n’étaient que salons à noces et festins. Et que d’astuce il avait fallu déployer, que de coups d’État avaient été médités dans le silence de la nuit pour parvenir à expulser de leur domicile les locataires rebelles à l’envahissement !…

Et pourtant il avait réussi…

À peu près du moins…

Un seul étage, le dernier, s’était montré intraitable… Jugez du désespoir d’Aubé. Quatre grandes pièces sous les combles. Il eût établi là une buanderie, un séchoir, que sais-je.

Non ! c’était un rêve irréalisable.

Offres, chicanes, menaces de procès, tout avait échoué… Si encore le locataire eût été de ceux dont s’honore un voisin…

Mais point.

Un bonhomme qui s’appelle Gueule-de-Fer, un clown qu’on nomme Fanfar (comme si on était baptisé ainsi !), une petite ballerine… oui, monsieur, une simple ballerine, du nom de Caillette ; un pitre, qui, hélas ! ne s’appelle pas Bobichel, mais Fouyoulat…

Et ce mobilier…

Un encombrement de caisses, de toiles, d’instruments si bizarres, qu’ils semblent échappés à quelque pandémonium de torture…

Comme c’est flatteur pour le Veau sauté !

Cela travaille sur la place publique à deux pas de là, en place du Château-d’Eau. Cela joue de la grosse caisse et de la trompette…

Et cela – c’est à n’y pas croire – reçoit un tas de monde, sous prétexte que M. Fanfar (pouah !) donne des leçons de prestidigitation. Il paraît d’ailleurs que la prestidigitation est très bien vue à Paris, car par la petite porte qui ouvre sur un escalier séparé, il entre des gens bien mis : la plupart ressemblent, par les allures, par la physionomie, par les moustaches surtout, à d’anciens militaires.

L’armée donne dans la magie blanche ! Où allons-nous ?…

Mais ce n’est pas de tout cela qu’il s’agit en ce moment.

La foule commence à affluer. Il faut caser tout ce monde, répartir la besogne entre les garçons ordinaires et les extras, avoir l’œil aux portions, couper le vin, car en carnaval on peut se permettre un double baptême. Les gosiers altérés sont moins délicats. Et comme on crie, il faut bien humecter.

Travail d’Hercule.

Mais Aubé eût accompli, non pas seulement les douze travaux de l’athlète grec, mais tous ceux dont eût bien voulu le charger la confiance de son honorable clientèle.

Madame Aubé est chef d’état-major.

Tout le monde grouille, circule, se bouscule. Les plats portés à bras tendus vacillent en laissant couler des larmes de sauce, comme l’eau qui rigole aux babines des ruminants.

Les cris se croisent. À droite, à gauche, au 7, au 9 !… ici le bouillon aux œufs pochés, là le gigot criblé d’ail, ailleurs l’entremets sucré, l’œuf à la neige qui tremblote comme le sein d’une femme qui a nourri…

À tous et pour tous !…

Puis un cri retentit :

— Voilà les messieurs du cabinet n° 11.

Car il y a des cabinets, Dieu me pardonne. Le Veau sauté a son grand 16, tout comme l’aura plus tard le café Anglais, salle d’allures respectables, à ornementation sobre et distinguée. C’est là que souvent viennent s’ébattre les hauts cocodès du temps, affublés de leur titre de dandys, et trouvant drôle de sabler le petit bleu que tous dédaignent d’ailleurs bien vite avec une grimace et remplacent par le Champagne authentique que maître Aubé détient dans ses caves, en vue des dites parties fines.

Donc, trois personnages venaient de descendre de la voiture qui s’était arrêtée devant la porte du restaurant.

C’était tout d’abord Frédéric de Talizac, le fils du pseudo-marquis de Fougereuse, puis Fernand de Velletri, qui élargissait le cercle des fonctions amicales jusqu’au proxénétisme, et enfin Arthur de Montferrand, le duelliste émérite.

Il est bon de dire que ces trois hommes, si différents par le visage et les caractères extérieurs, semblaient frères jumeaux par le cynisme, par le dédain voulu de tout ce qui ressemblait au sens moral, et par une audace qui ne reculait devant aucune infamie pour satisfaire leurs passions.

Si Fernand était l’humble serviteur de Frédéric, dans un intérêt que nous connaîtrons plus tard, Arthur eût pu être appelé à plus juste titre son joueur de flûte. C’était l’admirateur patenté qui rit à gorge déployée de toutes les niaiseries échappées à l’idole ; mais ce qu’il estimait surtout en lui, c’était cette désinvolture éhontée à laquelle, malgré tous ses efforts, il n’avait jamais su s’élever. Arthur n’était, à vrai dire, qu’un catéchumène dans l’église du vice.

Pour un peu, il aurait eu encore quelques scrupules. Et en grattant le fanfaron on aurait peut-être trouvé le timide. Mais l’amour propre aidant, il se montrait plein de courage pour le mal et digne en tous points de marcher sur les traces de celui qu’il avait choisi pour professeur.

Pénétrons d’ailleurs à leur suite dans le salon n° 11. Leur conversation nous édifiera, mieux que ne le pourraient faire toutes les explications sur leurs caractères et leurs desseins.

Le service ne manquait pas d’une certaine élégance.

Le père Aubé réservait pour ces petites fêtes, grassement payées, le luxe de ses verreries et de ses faïences. Une lampe carcel suspendue au plafond par une chaîne jetait sa lueur claire et blanche sur la nappe bien tendue.

En vérité, c’était de bonne mine et tout à fait appétissant.

— Pardieu, mon cher Frédéric, fit Arthur en se laissant tomber sur un canapé pour lequel le patron semblait avoir mis en réquisition tous les noyaux de pêche de la dernière récolte, me diras-tu enfin pourquoi tu nous as emmenés dîner dans ce bouge ?…

Le garçon, qui débarrassait ces messieurs de leurs larges manteaux, ne put s’empêcher de tressaillir à ce mot malsonnant.

— Arthur, fit le vicomte, je n’ai pas l’habitude de parler de mes affaires devant la valetaille.

Si bouge était dur, valetaille était grossier.

Comme on le voit, ces dandys commençaient bien. Aussi n’affirmerions-nous pas que le garçon n’eût pris in petto quelque résolution dangereuse au sujet des plats qu’il serait chargé de monter…

Enfin, nos trois élégants se trouvèrent seuls.

Fernand, plus âgé que les deux jeunes gens, avait cette froideur un peu hautaine des gens qui ont vécu la grande vie. Ces petites débauches de collégiens en goguette le laissaient parfaitement calme.

— Maintenant que nous ne craignons plus les oreilles indiscrètes, reprit Arthur, répondras-tu à ma question ?…

— Pas encore, fit Frédéric. Je ne m’occupe jamais d’affaires avant le dessert…

— Bah ! s’agit-il donc d’affaires ?

Et Arthur qui, plus riche que le vicomte, pouvait craindre un emprunt, fit une légère grimace.

— D’affaires, oui, mon cher Arthur. Et je t’avouerai que je me promets d’éprouver tout à l’heure ton caractère.

— En vérité… et en quel sens, je te prie ?…

— Je veux savoir si tu as l’énergie nécessaire pour mener à bien une opération délicate… et le dévouement qu’il faut pour sacrifier à l’amitié certaines susceptibilités que je qualifierai de ridicules…

— Bon ! ne me connais-tu pas encore ?…

— Eh ! Eh !… tu n’as pas encore jeté toute vertu aux orties, mon bon…, et il se pourrait bien qu’il en reparût de ci de là quelque bribe oubliée…

C’était attaquer Arthur par le côté faible.

— La vertu ! fit-il en éclatant de rire. Je suppose tout d’abord que tu voudras bien m’expliquer la signification de ce mot créé à l’usage des mères sensibles et des pères courroucés… Vertu est ce qui me plaît. Or, comme vice plaît mieux que vertu, je déclare que le vrai nom de vertu c’est le vice…

— Bravo ! fit Fernand qui eut un sourire ironique. Voilà qui est bien parlé. Donc, mon cher Frédéric, maintenant que nous sommes sûrs de notre ami Montferrand, parlons un peu de vous… N’avez-vous pas eu aujourd’hui même une entrevue avec votre père ?…

— Du champagne ! cria Frédéric en lançant contre la porte un verre qui se brisa. Façon originale de sonner.

Les ordres donnés, Frédéric reprit :

— Oui, du champagne !… De la gaieté qui pétille ! du rire qui éclate !… Il faut cela, mordieu, pour m’arracher au fade écœurement de ces scènes de famille… Ah ! mon cher Arthur, vous avez un père, vous aussi, vous devez me comprendre…

— Une vraie scie, prononça Arthur qui dans l’intimité adorait son père et lui témoignait le plus profond respect.

— Il s’agissait de votre mariage…

— Eh ! mon Dieu ! oui !… mon père, le marquis, devient d’une exigence… bon ! il voudrait que la chose eût lieu dans quinze jours… Comme si je n’avais pas d’autres chats à fouetter…

— Mais il me semble, fit Arthur, que c’est là une union désirable à tous égards… sous le rapport de la fortune.

— Hein ? fit le vicomte avec hauteur. M. de Montferrand prétendrait-il insinuer que…

— Allons ! pas de querelles !… Arthur est incapable d’insinuations, de quelque nature qu’elles soient… Après tout, quand il s’agit de plusieurs millions, il n’est pas de bon gentilhomme qui se doive montrer si dédaigneux…

— Et puis elle est charmante, reprit Arthur.

— Oui, parlons-en !… charmante… le mot est bien trouvé !… une commère qui semble croire que le monde lui appartient, à laquelle il ne m’a pas encore été permis d’arracher une parole gaie… qui pose pour la vertu… et qui au fond ne vaut pas mieux qu’une autre…

— Frédéric ! dit doucement Fernand, comprenant que le vicomte se laissait entraîner à parler de certaine aventure, à laquelle un nom de saltimbanque était mêlé, et qu’il était préférable de taire.

Le vicomte comprit. Arthur s’était écrié :

— Ah çà ! mon cher Frédéric ! quand elle sera ta femme, j’espère bien que tu la traiteras de meilleure façon.

— Point. Il y a longtemps qu’on l’a dit : le mariage est le tombeau de l’amour, quand amour il y a. Ici, l’amour n’étant pas, le mariage ne sera qu’un cercueil vide… quand elle sera ma femme, mon bel Arthur, et vous, Fernand dit le Conquérant, je vous autorise à chasser sur mes terres, à pleines futaies et à larges clairières… Tayau !… en chasse ! messieurs !… et je promets de ne point me fâcher le jour où retentira à mes oreilles l’hallali de votre victoire…

— Décidément, fit Arthur en pinçant les lèvres, tu as toutes les philosophies…

— Parbleu !… je ne me reconnais de devoirs envers personne… pourquoi en imposerais-je aux autres ?… mon père et ma mère m’ont mis au monde, – je ne leur en ai, je vous jure, aucune reconnaissance… je ne leur dois ni ne leur demande rien… rapports sociaux et sociables, avec nuance de mépris naturel… voilà la vraie règle… Mlle de Salves veut s’appeler un jour marquise de Fougereuse… bon !… qu’elle donne ses millions, et on avisera à cela… quant à sa personne, à ce qu’elle appelle son intelligence, sa beauté, et le reste… quand j’en aurai pris ma part, je permets curée aux autres… pas d’égoïsme ! Fernand ! du champagne…

— Je profiterai de la permission, dit Arthur avec un rire niais.

— Tu es bête, ami. Permis ou non, le caprice est toujours sacré et on doit lui obéir… Ah çà ! est-ce que d’aventure, si tu me voyais rouler de gros yeux de mari jaloux, cela t’empêcherait de courtiser ma femme…

— Enfin… la femme d’un ami…

— De qui donc prendrait-on la femme, sinon des amis ?… Bref, la belle, la majestueuse Irène me touche fort peu… ces beautés froides et guindées ornent un salon et servent de cariatides aux cheminées de nos manoirs… bonnes à cela, rien de plus. L’amour veut l’œil vivace, la lèvre rieuse… Tenez, savez-vous ce que j’aime, moi, Arthur… c’est le fruit jeune, un peu acerbe, qui fait grincer la dent et pique la lèvre… belle affaire, la femme qui se donne ou se vend légalement… parlez-moi de ce gibier mignon qu’on pourchasse, qu’on guette, qu’on traque… qui se dérobe et qu’on force… Saisir dans son refuge la pauvrette qui pleure et supplie, qui demande grâce, et lui imprimer aux lèvres un baiser qui brûle comme le fer rouge, voilà mon idéal, voilà mon rêve…

Disant cela Frédéric, l’œil étincelant, la bouche contractée comme celle d’un vieillard dépravé, était hideux à voir…

Au même moment et comme pour répondre à ces répugnantes forfanteries, une voix fraîche et pure s’éleva de l’étage inférieur…

Voix de jeune fille. C’était dans la grande salle.

Elle disait :

Je n’ai pas encore quinze ans,

Lucas en compte seize à peine.

Et nos troupeaux en même temps

Paissent tous les jours dans la plaine…

Frédéric partit d’un long éclat de rire…

— Parfait ! cria-t-il, Florian tout pur. Vivent les bergères !…

La voix continuait :

Des garçons c’est le plus prudent,

Des filles je suis la plus sage.

Mais sur nous l’on jase pourtant.

On est si méchant au village[6] ! …

Une salve d’applaudissements monta du rez-de-chaussée au salon où nos viveurs haussèrent les épaules, avec force quolibets.

C’est que Francine avait l’accent doux et naïf qui plaît au peuple… elle savait être pudique sans pruderie, vierge sans morosité… et c’étaient d’honnêtes mains que celles qui l’applaudissaient… gros doigts… paumes calleuses !… mais enraidies au travail, tandis que les mièvres extrémités de nos viveurs ne s’étaient polies et blanchies que dans l’oisiveté !…

— Pardieu ! fit Arthur, voilà qui me plaît fort, et m’est avis que je voudrais entendre de près cette rossignolette.

Frédéric et Fernand échangèrent un regard.

— Pourquoi non ? dit Talizac.

Fernand voulut s’opposer à cette folie qui pouvait déranger toutes les combinaisons projetées.

— Que vous importe cette chanteuse de rues ?

Or, il faut dire que le vicomte commençait à être abominablement ivre. Les rasades de vin capiteux se succédaient sans interruption.

— Parbleu ! la chose sera bouffonne ! s’écria-t-il, et il sera charmant d’entendre de près cette commère… avant l’aventure…

— Quelle aventure ? demanda Montferrand.

— Certaine surprise que nous ménageons à cette petite.

— Bah ! fit Arthur en frappant de la main sur la table, est-ce que par hasard ?

Il cligna de l’œil sans achever.

— Justement !

— Et elle ne se doute de rien ?

— De rien absolument.

— Mais c’est du dernier piquant… Bravo ! Appelons maître Aubé !… Et qu’il nous serve sa cantatrice…

— Messieurs, dit encore Fernand, pas d’imprudences, je vous en supplie… Vous n’êtes pas ici au Palais-Royal… et les bonnes gens qui sont en bas vous pourraient chercher querelle…

— On leur répondra, parbleu !…

Déjà Frédéric avait vivement agité la sonnette.

Le garçon fut dépêché auprès d’Aubé qui s’arrachant à ses fourneaux, accourut le bonnet à la main.

Sa politesse devait tourner à la générosité. On en était à la cinquième bouteille de champagne, coté à un louis…

— Çà ! gargotier du diable, fit Frédéric, entends nos ordres et sache t’y conformer. Quelle est cette malheureuse qui gazouille devant les honorables clients !

— Une jeune fille, monsieur… très honnête… oh ! très honnête, je vous assure.

Un éclat de rire lui répondit.

— Une Jeanne d’Arc !… si tu veux. Peu importe !… Ordonne-lui de monter ici et de nous chanter quelque grivoiserie… et envoie en même temps trois flacons de ta tisane mousseuse.

Le restaurateur tournait son bonnet entre ses mains.

— Eh bien ! fit Frédéric en essayant de se lever, il me semble, vive Dieu ! que tu hésites !…

— C’est que, voyez-vous… je vous répète… sans vouloir vous offenser… elle est… très vertueuse, tout à fait estimable.

— Et nous l’estimerons à sa juste valeur… trois, cinq louis !… est-ce assez ?

Aubé s’arrêta. En bonne conscience, il ne lui appartenait pas de priver la marquise de cette aubaine inespérée. Et puis après tout, ces jeunes gens n’étaient peut-être pas si méchants qu’ils en avaient l’air… il y avait encore Fernand dont l’attitude calme le rassurait un peu… il lui adressa un regard suppliant comme pour réclamer sa protection…

— Est-ce entendu, maître Aubé ? reprit Frédéric, et pour vous engager à descendre, faudra-t-il vous pousser par les épaules.

— J’y vais, monsieur, j’y vais !…

Fernand s’était approché de Frédéric.

— Prenez-garde, lui dit-il à voix basse, ne compromettez pas vos propres intérêts…

— Soyez donc tranquille, je suis maître de moi comme de l’univers…, comme dit Corneille…

Quelques minutes s’écoulèrent.

On entend monter de la grande salle un murmure de protestation.

Il nous faut y pénétrer un instant.

Nous l’avons dit, elle était absolument encombrée de consommateurs. En résumé, c’étaient surtout des ménages d’ouvriers ou des parties de bourgeois qui en ce temps-là se rendaient au faubourg du Temple, avec les mêmes élans de courage qu’il se fût agi d’un voyage de long cours…, tout ce monde buvait et causait largement, avec cette franche et cordiale gaieté qui charme l’oreille et réjouit le cœur…

Pas un mot grivois. Le peuple a le respect des enfants. Et ils étaient nombreux, tendant leurs petits bras potelés par-dessus les tables où fumaient les plats, avançant en signe d’envie leurs lèvres emmoustachées de confitures.

Cependant, au fond de la salle, dans un coin moins éclairé que le reste, deux tables étaient occupées par des personnages qui, les eût-on mieux vus, auraient fait tache au milieu de ces braves gens…

Une demi-douzaine de gaillards à mine patibulaire, au teint plombé, à la casquette baissée sur les yeux, buvaient silencieusement, échangeant seulement de temps à autre des signes ou des clignement d’yeux.

Quand Robeccal, qui semblait très attentif à son service, passait auprès d’eux, il s’arrêtait un peu plus longtemps qu’aux autres tables et ne dédaignait pas de lamper un verre de vin, après avoir vérifié toutefois si maître Aubé avait le dos tourné.

Cependant le gargotier était redescendu, assez embarrassé de la mission que venaient de lui confier les jeunes gens.

En ce moment, la marquise faisait la quête, présentant à la ronde le dos de sa guitare sur lequel les sous se plaquaient avec un bruit mat…

Aubé lui toucha légèrement l’épaule.

Elle se retourna :

— Venez, petite, dit l’homme, j’ai à vous parler.

Il l’attira dans un angle de la salle.

— Vous n’êtes pas riche ? demanda-t-il assez niaisement pour entamer la négociation.

— Vous le savez, répondit Francine, mais pourquoi cette question ?

— Parce que… j’ai une bonne affaire à vous proposer…

— Une affaire… voyons !…

La bonne figure de maître Aubé tranquillisait Francine. D’ailleurs jusqu’ici rien n’avait pu éveiller ses défiances. Si peu avenant que fût le messager qui s’était présenté chez elle, il avait dit vrai. C’était bien – comme l’avait affirmé Robeccal – maître Aubé qui l’avait fait appeler.

— De quoi s’agit-il ? demanda-t-elle.

— Il est bien entendu, reprit Aubé, que je ne veux vous forcer en rien…

— Mais à quoi donc ? le mieux serait de me dire tout de suite…

— Eh bien ! il s’agit de gagner cinq louis…

— Cent francs ! vous voulez rire !…

— Et pour cela, il suffira de chanter deux ou trois chansons…

— Mais savez-vous, fit la marquise riant, que ce serait me payer plus cher que les cantatrices de l’Opéra !…

— Ça, ce n’est pas mon affaire.

— Chanter ?… mais où ?… pour qui ?…

— Ici même… au premier étage… pour des clients, des consommateurs à moi… des gens très bien…

— Hé ! là-bas ! maître empoisonneur ! cria d’en haut la voix de Montferrand, l’ambassade réussira-t-elle ?…

Un éclat de rire accompagna ces paroles… Et on entendit un cliquetis de verres.

Francine ne put réprimer un tressaillement.

— Ce sont des jeunes gens, dit-elle en hésitant.

— Oh ! vous savez… il ne faut pas positivement vous effrayer… ils sont un peu gais…

Cent francs !… c’était une grosse somme pour ce petit ménage de misère. Songez donc. On pourrait avec cela acheter un fauteuil où la pauvre folle se pourrait reposer, sortant de ce lit qu’elle ne pouvait plus quitter. Et puis, que de fleurs pour la chambrette !… Que de repos pour quelques jours !…

— Eh bien ! demanda Aubé qui, au fond, aurait peut-être préféré qu’elle refusât.

— J’accepte, dit-elle. Mais, je vous en prie, ne vous éloignez pas… Si par hasard j’avais besoin de vous, je vous appellerais…

— Bien entendu ! Soyez tranquille… Vous êtes chez moi, et quand le père Aubé répond de quelqu’un, il ne lui arrive rien !

Le brave homme avait besoin de se rassurer lui-même : du reste, son accent était si convaincu que la jeune fille prit courage…

Elle se dirigea vers l’escalier.

— Eh ben ! de quoi !… fit au fond de la salle la voix d’un des singuliers personnages que nous avons signalés, v’là la fauvette qui nous lâche…

— N’en faut pas ! dit un autre…

— Est-ce que nos ronds valent pas ceux de tout le monde !…

— Silence ! fit Robeccal passant auprès d’eux, et ouvrons l’œil… peut-être bien que la danse va commencer…

— C’est pour ça qu’on ne chante plus ! répondit un des hommes…

Cependant les consommateurs murmuraient du départ de Francine.

— Ce ne sera pas long, dit Aubé, mais vous comprenez… faut bien qu’il y en ait pour tout le monde…

— Je reviendrai tout à l’heure, ajouta Francine, et je vous promets, à tous, ma plus belle chanson…

Et ayant échangé un dernier regard avec Aubé, elle le suivit, légère, jusqu’à l’étage supérieur.

La porte du cabinet était ouverte…

Aubé remarqua non sans surprise que l’un des jeunes gens avait disparu.

Seuls, Arthur et Fernand attendaient.

Francine les regarda. Bien qu’elle eût vu l’Italien une fois, au Palais-Royal, elle n’avait pu suffisamment distinguer ses traits pour le reconnaître.

Montferrand lui était inconnu.

— Voici la marquise, dit Aubé.

— Eh bien ! mademoiselle, chantez-nous quelque chose, le voulez-vous ? demanda poliment Arthur.

Il est à remarquer que ce type de bon jeune homme – fanfaron par occasion – revenait promptement à sa nature première. La grâce de Francine, le charme qui se dégageait de toute sa personne, sa candeur virginale, tout agissait sur lui en sens inverse de ce qu’auraient supposé ses amis.

Il se sentait pour ainsi dire saisi d’un respect involontaire… et puis Frédéric n’était pas là !

À sa demande, Francine répondit courtoisement.

Aubé, rassuré, se hâta de redescendre vers ses fourneaux dont les gueules béantes le réclamaient.

— Nous écoutons, dit Fernand.

Sans se faire plus longtemps attendre, Francine préluda…

Elle avait choisi une légende d’une poésie naïve… un peu primitive, mais pleine de légèreté et de véritable mélodie…

Fernand et Arthur écoutaient. Cette voix suave et jeune exerçait même sur ces blasés une séduction véritable…

Tout à coup Francine s’arrêta… un cri rauque s’échappa de sa gorge… la guitare, glissant de ses mains, fût tombée à terre sans l’écharpe qui la retenait à sa taille souple…

C’est que devant elle, se glissant du dehors où il s’était caché pendant quelques instants, Frédéric de Talizac venait de se dresser devant elle…

— Eh bien ! continuez, ma charmante ! dit le vicomte en ricanant. Est-ce que je vous fais peur !…

Et sa main effleura la taille de la jeune fille.

Elle se redressa comme si un fer rouge l’eût touchée.

— Non ! non ! s’écria-t-elle, je ne chanterai plus !…

Frédéric, ivre, chancelant sur les jambes, s’était placé devant la porte.

— Ah çà ! folle ! c’est une gageure, je suppose !… tu chanteras !… et pour chacune des notes qu’égrènera ton gosier, je te donnerai un baiser.

En même temps, il étendait les bras s’avançant d’un pas comme pour enserrer la jeune fille dans une étreinte brutale…

L’œil fixe, pâle, elle reculait…

Elle sentait au cœur je ne sais quel effroi qui la paralysait…

Tout à coup elle releva la tête, et se tournant vers les deux jeunes gens qui semblaient assister impassibles à cette scène répugnante :

— Lâches ! fit-elle. N’en est-il pas un de vous qui empêche ce misérable d’insulter une femme !…

Arthur eut un singulier élan.

— Pardieu ! fit-il, vous avez raison !… mon cher, ce que tu fais là est du dernier mauvais goût…

— Hein ? c’est à moi que tu parles ! fit Frédéric en hoquetant. Bah ! tu vas peut-être te faire le champion de cette grisette… Eh bien !… viens reprendre sur ses lèvres les baisers que j’y vais mettre…

Il avait saisi Francine par le bras.

— À moi ! cria-t-elle. Au secours !…

Et en même temps, Frédéric, saisi par une main vigoureuse, reculait en trébuchant… c’était Montferrand qui revenu tout à coup de son indifférence jouée, châtiait Talizac…

Le vicomte rugit… et s’élançant sur la table, y prit un couteau, puis se rua vers Montferrand…

Les deux hommes se prirent corps à corps… c’était une lutte dégoûtante au milieu de ces verres qui se brisaient, de ces vins qui coulaient…

Glacée d’horreur, Francine ne songeait plus à fuir… elle aurait voulu le salut de celui qui avait pris sa défense…

— Au secours ! cria-t-elle encore une fois…

Comment Aubé ne montait-il pas ?… n’entendait-il donc pas le bruit de ce combat ?…

Mais voici que du rez-de-chaussée montent aussi des clameurs furieuses.

Que se passait-il donc !…

Au moment où Francine avait disparu, suivant maître Aubé, Robeccal attentif s’était blotti dans l’escalier.

Le sentiment qui le poussait était de nature toute particulière et ne procédait en aucune façon, on le comprend, de son désir de protéger la jeune fille.

Au contraire, il se défiait. Bonne récompense lui avait été promise pour certaine besogne infâme qu’il lui tardait d’accomplir.

Mais on appelait la chanteuse des rues dans le salon des jeunes gens !

Est-ce que d’aventure on aurait eu l’intention de lui couper l’herbe sous le pied ! d’agir sans lui ! en un mot de faire gratis l’ouvrage qui devait lui rapporter une forte aubaine. Pas de ça, Lisette !…

Et il s’était embusqué pour surveiller l’affaire…

Or Robeccal était intelligent, quand il s’agissait de mal faire…

À l’entrée du vicomte dans le salon, à ses injurieuses allures, il avait tout deviné. Il avait compris que malgré tout son ascendant, l’Italien avait été impuissant à empêcher le vicomte ivre de commettre une sottise.

C’était à lui à venir à la rescousse… et à sauver son bénéfice singulièrement compromis…

Donc, il avait vu Arthur intervenir, il avait vu briller la lame du couteau que Talizac serrait dans son poing crispé…

Et sans perdre une minute, il avait bondi jusqu’au bas de l’escalier, et avait crié à ses acolytes, c’est-à-dire aux hommes qu’il avait postés à la table déjà mentionnée :

— Alerte !… ouvrez l’œil ! Deux ici ! les autres où il a été convenu !…

C’est à ce moment qu’était parvenu jusqu’aux oreilles de maître Aubé le cri de détresse poussé par Francine…

Le brave restaurateur, agile malgré son obésité, s’était élancé pour lui porter secours…

Mais déjà les deux hommes de Robeccal s’étaient placés devant la porte :

— Laissez-moi passer ! cria Aubé.

— Plus souvent ! allons ! petit père ! ne vous occupez pas de ce qui ne vous regarde pas…

Furieux de se voir braver ainsi dans son propre établissement, Aubé porta la main sur l’un des deux misérables, en répétant :

— Place ! vous dis-je…

Un coup de poing lancé en pleine poitrine le fit reculer de trois pas.

— À moi ! s’écria-t-il. Messieurs, il y a là-haut une pauvre fille qu’on insulte, qu’on assassine !… Aidez-moi à la sauver !… C’est la marquise !… la chanteuse !…

Une dizaine de consommateurs se dressèrent à son appel…

Les deux bandits s’étaient campés sur les premières marches, et là, un couteau dans une main, le pied et le poing prêts à la riposte, ils attendirent l’assaut.

Aubé et ses auxiliaires se ruèrent sur eux.

Mais ils étaient experts en l’art de la savate… et en quelques coups de soulier, lancés en plein visage, frappant sur les poitrines qui résonnaient mates, ils firent reculer la moitié des assaillants…

— Au secours ! au meurtre ! hurlait Aubé qui, hors de lui, se ruait sur ses adversaires…

C’était un tumulte inexprimable… Les femmes criaient et s’accrochaient à leurs maris pour les empêcher de prendre part à la lutte, les enfants glapissaient… Les moins courageux lançaient sur les misérables des bouteilles et des tabourets.

Ils renvoyaient les projectiles. On n’entendait que le fracas des vitres cassées, des glaces qui se fendaient.

Bataille épique, mais dans laquelle jusqu’ici les complices de Robeccal n’avaient pas encore perdu un pouce de terrain.

Mais Robeccal avait profité de cette diversion.

En ce moment Arthur, plus vigoureux que le vicomte, était parvenu à le saisir à la gorge et l’avait renversé sur le parquet. Talizac, poussant un râle qui ressemblait à un rugissement, tenant toujours son couteau, s’efforçait de frapper Montferrand.

Fernand se penchait sur eux, les exhortant, s’efforçant de les séparer.

Mais ils étaient liés l’un à l’autre, comme des bêtes fauves.

Pâle, tremblante à s’évanouir, Francine s’appuyait au mur pour ne pas tomber.

Robeccal s’approcha d’elle.

— Mademoiselle, dit-il vivement, ce n’est pas ma faute… pourquoi êtes-vous montée ici…

— Est-ce que je pouvais deviner ?… répondit-elle.

— On se bat en bas… C’est une tuerie ! Croyez-moi… ne restez pas ici une minute de plus…

— Non ! non !… vous avez raison… Mais comment faire ?…

— Venez, c’est moi qui vous ai fourrée dans le guêpier sans le vouloir. C’est moi qui vous en tirerai.

Elle ne se défiait pas. Elle était si bonne, si inintelligente de la corruption humaine.

— Oh ! merci ! murmura-t-elle.

— Suivez-moi ! Je connais une issue qui donne sur une ruelle… derrière la maison. Nul ne vous verra sortir.

Les clameurs d’en bas montaient rugissantes…

Arthur et Frédéric se roulaient à terre en poussant des cris de rage…

Tout à coup Montferrand laissa échapper une imprécation.

Le couteau de Frédéric venait de lui déchirer la gorge.

Affolée, Francine ne songea plus qu’à fuir.

Robeccal la saisit par la main et l’entraîna sur le palier. Là, il ouvrit une porte qui donnait dans l’appartement particulier de maître Aubé. Elle courait avec lui… Un autre escalier s’offrit à ses regards : elle s’y précipita toujours précédée par Robeccal.

L’obscurité était profonde… elle trébuchait et serait tombée s’il ne l’eût soutenue…

Enfin, ils atteignirent la ruelle dont avait parlé Robeccal.

Mais à peine Francine avait-elle touché le sol, frissonnante et terrifiée par les ténèbres, qu’un coup de sifflet retentit, strident, aigu, dans la nuit…

Au même instant, elle se sentit saisie, enlevée… un foulard s’appliqua sur son visage, étouffant ses cris, et des bras vigoureux l’emportèrent…

— Maintenant, dit Robeccal, argent gagné… chez la Roulante !…

IV

CHASSE À L’HOMME

Au moment où avait retenti le coup de sifflet lancé par Robeccal, les deux hommes qui soutenaient la lutte contre Aubé et ses auxiliaires se lancèrent d’un bond à travers la foule, brandissant leurs couteaux.

Le flot s’ouvrit devant eux… et franchissant la porte, ils s’élancèrent au dehors…

Immédiatement, Aubé avait gravi l’escalier.

Il poussa un cri.

Francine avait disparu… Fernand était enfin parvenu à séparer les combattants, et il retenait Frédéric qui, debout, accablait Montferrand de menaces et d’injures…

Montferrand, couvert de sang, avait porté la main à son cou lacéré. Puis une exclamation furieuse avait jailli de ses lèvres, et s’élançant sur Frédéric, levant sa main rougie, il l’avait frappé au visage en criant :

— Lâche et misérable ! je vous retrouverai !…

Peut-être la lutte allait-elle recommencer, mais Fernand, enlevant Frédéric dans ses bras nerveux, repoussait Aubé qui obstruait le passage, courut à l’escalier et sortit emportant son fardeau…

— Courez ! criait Arthur. Les infâmes ! je dis qu’ils ont commis un crime ! et cette jeune fille a été enlevée par leurs ordres.

— Enlevée ! fit Aubé. C’est impossible ! elle n’a pas reparu dans la grande salle !

— Je vous répète, continua Arthur d’une voix étranglée, que ces hommes m’avaient fait part de leur odieux dessein… ils m’avaient cru capable de leur prêter mon aide pour leur ignoble attentat.

Aubé avait couru sur le palier… il vit la porte de son appartement ouverte… il comprit tout !… Francine avait été entraînée par l’escalier dérobé…

— C’est un guet-apens ! criait Montferrand qui l’avait suivi. Et s’ils ont tenté de m’assassiner, c’était pour mettre plus aisément leur dessein à exécution !

— Mais ce sont donc des brigands, s’écriait maître Aubé en levant les mains au ciel…

— Des brigands qui portent les plus grands noms de France ! proféra Montferrand en poussant un éclat de rire nerveux ; M. le vicomte de Talizac, fils du marquis de Fougereuse.

— Qui parle ici de Talizac et de Fougereuse ? dit une voix.

En même temps, un jeune homme, venant de l’étage inférieur, apparaissait sur le palier.

— Ah ! monsieur Fanfar ! s’écria Aubé. C’est le ciel qui vous envoie !… vous n’êtes qu’un saltimbanque… mais il n’y a pas de sot métier !… vous êtes des braves gens !… et je vous promets de ne plus vous taquiner pour le local de là-haut… si vous voulez nous aider…

— Que se passe-t-il donc ? demanda Fanfar (car c’était lui en effet), si vous avez besoin de moi, je suis prêt à vous rendre service…

— Oh ! pas à moi, monsieur Fanfar !… mais à une pauvre fille… Ah ! c’est une infamie ! chez moi, dans ma maison… j’en mourrai…

— Mais enfin, messieurs, dit Fanfar avec une certaine impatience, de quoi s’agit-il ? peut-être ne convient-il pas de perdre notre temps en vaines paroles…

Montferrand le regardait. Il venait d’entendre dire que Fanfar était un saltimbanque : or, ses allures, sa distinction, sa tenue sévère semblaient lui attribuer dans la société une situation bien différente… et le jeune homme se sentait attiré vers Fanfar par une involontaire sympathie.

— Monsieur, dit-il avec une nuance de respect, c’est une pénible aventure… je me suis laissé entraîner à venir ici, en partie de garçons… avec M. le vicomte de Talizac…

— Je ne m’étais donc pas trompé, murmura Fanfar.

— J’ignorais, je vous le jure, quels desseins amenaient ici le vicomte et son ami, Fernand de Velletri…

— Velletri ! cet espion italien… affilié aux jésuites… qui a trahi ses frères, les carbonari…

— Encore un détail que je ne connaissais pas, sur mon honneur !… Ces deux hommes, qu’il me répugnerait maintenant d’appeler mes amis, ont fait enlever de vive force, une jeune fille, une chanteuse de rues…

— C’est un crime odieux ! mais cette jeune fille, vous ne savez pas où ils l’ont entraînée ?

— Non ! leurs confidences que je n’avais d’ailleurs pas provoquées ne m’avaient pas encore révélé ce détail.

— Mais cette chanteuse… quelle est-elle ? N’a-t-elle pas de parents, de père, de mère ?…

— C’est une orpheline, dit Aubé. On l’appelle la marquise…

— La marquise ! c’est un sobriquet sans doute… mais ne connaissez-vous pas son nom, ne savez-vous pas où elle demeure ?

— Elle demeure à quelques pas d’ici… Du reste, il y a un nommé Robeccal qui est allé chez elle.

— Robeccal ! ce misérable !…

— Vous le connaissez ?…

— Oui, continuez…

— Je sais que la marquise vit avec une malheureuse femme, infirme, victime de quelque épouvantable accident… ah !… je me souviens aussi… je l’ai entendu appeler Francine… Cinette familièrement…

— Cinette ! cria Fanfar.

Un terrible pressentiment le frappait en plein cœur.

— Cinette ! répéta-t-il tandis que toutes ses fibres se tordaient dans une indicible angoisse. Quel âge a-t-elle ? Parlez ! je vous en conjure…

— Quinze ou seize ans environ…

— Mon Dieu ! cria Fanfar. Est-ce que je deviens fou ! Cinette… Ah ! si c’était elle…

— Que voulez-vous dire, monsieur ? demanda Montferrand avec un réel intérêt…

— Vous ne pouvez savoir… Vous ne pouvez comprendre… ne la retrouver que pour la perdre… oh ! je la retrouverai !… je la sauverai… Cet infâme Talizac !… il se jettera donc toujours sur ma route, jusqu’à ce que je l’écrase du talon comme un reptile !…

— Vous allez vous mettre à la poursuite des ravisseurs ? fit Aubé.

— Certes ! et je vous jure que je ne prendrai pas une minute de repos que je ne l’aie arrachée aux périls qui la menacent…

— Monsieur, dit Montferrand, disposez de moi !

— Mais où se diriger ? de quel côté diriger les recherches ? Mon Dieu, ma tête se perd. Non ! fit-il en redressant sa haute taille, je ne faiblirai pas !… à l’œuvre !… et vous, monsieur, merci de vos offres généreuses… à l’occasion, je vous les rappellerai…

— Et j’y tiens d’autant plus, reprit Arthur, qu’il me répugne de paraître même involontairement le complice de ces hommes !… je me nomme Arthur, fils du marquis de Montferrand… Voici ma carte…

Fanfar prit le vélin satiné que lui présentait le jeune homme.

— Merci, monsieur, je compte sur votre parole !…

— Voici ma main, dit Arthur.

Les deux jeunes gens échangèrent une vigoureuse étreinte.

— Et maintenant, dit Fanfar, ne perdons pas une minute !…

— Mais où irez-vous à cette heure ? demanda Aubé.

Fanfar allait répondre… quand un nouveau bruit retentit à l’extérieur… on entendait le son de crosses de fusil, frappant le trottoir… des coups violents ébranlaient la porte que les servantes d’Aubé avaient fermée après la bagarre, et une voix criait :

— Ouvrez, au nom de la loi !…

Fanfar tressaillit.

— La justice ! s’écria Aubé. Ah ! cela est bien ! peut-être les ravisseurs sont-ils déjà arrêtés…

Fanfar lui posa la main sur l’épaule et lui dit rapidement :

— Non ! ce n’est pas pour semblables bagatelles que la police de Louis XVIII se dérange en pleine nuit… ils chassent autre gibier que les criminels…

— De qui voulez-vous parler ? demanda Montferrand.

— Ouvrez au nom du roi ! répétait la voix. Sinon nous allons enfoncer la porte…

— Monsieur, dit Fanfar, ces hommes poursuivent ceux qui ont juré guerre implacable aux ennemis de l’oppression, à la corruption… à ceux qui détestent la monarchie despotique et veulent la République libre et honnête !…

— Quoi, monsieur !…

— Ils poursuivent les conspirateurs… les héros du droit !…

— C’est de vous que vous parlez !…

Aubé ouvrait de grands yeux. C’était la soirée aux émotions : quoi ! Un repaire de républicains dans sa maison !… Et ces républicains étaient de braves gens !…

— Vous êtes perdu ! s’écria Montferrand.

— Pas encore ! dit Fanfar. Vous, maître Aubé, hâtez-vous d’ouvrir… tâchez de parlementer pendant deux ou trois minutes… C’est plus qu’il ne nous faut… Adieu ! ou plutôt au revoir ! et je vous jure encore une fois de sauver Francine !

Il s’élança dans l’escalier, bondissant aux étages supérieurs…

Aubé, selon ses instructions, enlevait une à une les barres de fer qui fermaient la devanture, criant :

— Voilà ! voilà ! ne vous impatientez pas !…

On lui répondait par des coups de crosse qui faisaient craquer le bois des volets…

Enfin la porte s’ouvrit, et une avalanche humaine, représentée par un commissaire de police et plusieurs argousins, se précipita dans la salle :

— Pardieu ! monsieur le gargotier ! s’écria le magistrat qui à cette époque était choisi, comme la plupart de ses pareils, parmi les hommes les moins recommandables à tous égards, il vous en coûtera cher pour avoir fait attendre ainsi les gens du roi !

Gens du roi valait son pesant de mouchards, Gens du roi sentait son bon plaisir d’une lieue.

— Mais… que voulez-vous ? balbutiait le patron du Veau Sauté qui, en fait, n’était rassuré qu’à demi.

— Vous n’allez pas discuter nos intentions, je suppose… et d’abord, quel est ce monsieur, fit-il brutalement en désignant Arthur d’un geste.

En réalité, le jeune homme, couvert de sang, très pâle, ne présentait pas une apparence très rassurante.

Mais un mot suffit. Étant irrité, énervé, le jeune homme s’approcha du commissaire et lui dit sèchement :

— Ce monsieur vous fera casser et jeter hors de vos bureaux, monsieur, si vous vous permettez d’être impoli… Je m’appelle Arthur de Montferrand, fils du marquis de Montferrand, pair de France…

Aux yeux du chef argousin, il y eut un éblouissement. Pensez donc !… le marquis – nous l’avons dit – avait défendu en pleine Chambre haute les Trestaillons et autres assassins.

S’il ne se coucha pas à plat ventre, ce fut sans doute parce qu’il eut peur de salir l’écharpe blanche qui lui ceignait les flancs.

— Mille et mille excuses ! monsieur !… je vous supplie de me pardonner ! mais ma mission est grave !… dans cette maison, il y a un antre…

— Un antre ! gloussa Aubé.

— Oui, monsieur, une caverne où les ennemis de notre roi bien-aimé – que Dieu garde ! – machinent les plus épouvantables forfaits…

— Et ces… animaux féroces se nomment ?

— Girdel, dit Gueule-de-Fer… et une sorte de bandit appelé Fanfar !…

— En vérité… Eh bien ! monsieur, si, comme je le suppose, vous êtes venu pour les arrêter, que ma présence ne vous gêne pas !…

— Je n’attendais pas moins de la condescendance du fils de l’illustre marquis de Montferrand… je vais opérer.

Arthur et Aubé avaient échangé un rapide regard. Tous ces pourparlers avaient dû laisser à Fanfar le répit qu’il avait réclamé.

Sans doute, les deux hommes s’étaient déjà échappés par l’escalier dérobé.

— Du reste, fit le commissaire avec un sourire satisfait, la maison est cernée… et bien fins seront-ils, s’ils parviennent à se dérober à notre vigilance…

Montferrand tressaillit. Fanfar était pris !…

Cependant le commissaire, ayant donné à ses hommes des ordres rapides, s’était élancé vers l’escalier, suivi de ses estafiers…

En quelques instants, il avait atteint l’étage supérieur de la maison… une porte ouverte se présenta à lui, il s’y précipita en prononçant la formule consacrée :

— Au nom du Roi !…

Mais il s’interrompit pour crier :

— Malédiction !… la place est vide !…

À ce moment du bas de la maison, une voix cria :

— Ils fuient par les toits !… alerte !…

Cette voix – c’était celle de Cyprien, le digne agent du marquis de Fougereuse – c’était lui qui veillait dans la ruelle avec d’autres sbires. Il venait d’apercevoir des ombres, se profilant sur le ciel sombre.

— Sur les toits ! dit le commissaire, en chasse !… et vous savez l’ordre, morts ou vivants.

Déjà Cyprien, agile comme un chat tigre, se trouvait auprès de lui :

— Voilà l’issue ! fit-il en ouvrant la fenêtre, et en désignant la déclivité du toit…

— Diantre ! dit le commissaire qui eut un mouvement de recul.

— Prenez garde ! monsieur, dit Cyprien, le roi a les yeux sur vous !…

— Ah ! vous croyez que… allons !…

Et il s’engagea avec Cyprien sur l’étroite corniche.

Les estafiers les imitaient…

— Les voilà ! cria Cyprien… voyez… ils vont atteindre le rebord du toit… de cette maison à la plus voisine… la distance est au moins de cinq mètres… il sont à nous…

Et sans chanceler il se mit à courir sur les tuiles, dont les rebords servaient d’appui à ses pieds…

Il disait vrai…

Girdel et Fanfar, suivant la ligne du toit, étaient parvenus à l’extrémité de la maison…

Encore un pas et ils étaient précipités dans le vide…

Il leur faudrait nécessairement revenir en arrière…

Cyprien était encore loin d’eux…

Ils s’étaient arrêtés. Fanfar s’était baissé, et semblait se livrer sur le toit à un travail dont ceux qui le poursuivaient ne pouvaient distinguer la nature…

— Rendez-vous ! cria le commissaire qui, cahotant, saisi à la gorge par la peur du vertige, avait une voix de coq enrhumé.

— Rendez-vous ! répéta Cyprien.

Mais à ce moment ils virent une forme bondir dans l’espace… C’était Fanfar qui, d’un seul élan avait franchi les cinq mètres, passant par-dessus le gouffre qui séparait les deux maisons… Ce n’était pas tout… Avec lui, il avait entraîné le bout d’une corde dont l’autre extrémité était attachée au toit qu’il venait de quitter.

Il tendit la corde, s’arcboutant sur ses jarrets de fer… Elle faisait pont.

Girdel s’y suspendit par les mains et commença le périlleux voyage.

Stupéfait, Cyprien s’était arrêté.

Le commissaire poussa un cri :

— Du moins ! nous aurons un cadavre ! dit cette brute officielle.

Et, avec un couteau qu’il avait arraché aux mains des argousins, il se mit en devoir de scier la corde.

L’honnête policier voulait précipiter Girdel dans le vide.

Cyprien n’avait pas compris tout d’abord…

— Arrêtez, malheureux !…

En effet, tuer Girdel c’était plus qu’un crime, c’était une sottise. N’était-ce pas lui qui pouvait prouver la filiation de Fanfar. Il fallait qu’il vécût…

Mais il s’était souvenu trop tard… le zélé commissaire avait scié dur et fort… on entendit un craquement, quelque chose comme l’éclatement d’un fouet tendu qui se brise…

— Imbécile ! cria Cyprien.

Et il écouta… attendant le bruit sourd d’un corps qui se brise sur le sol…

Mais rien !…

Non, en vérité, Girdel n’était pas tombé…

Par un mouvement plus rapide que la pensée, devinant ce qui allait se passer, Fanfar s’était jeté à plat ventre sur le toit, ses bras étendus dépassant de toute leur longueur le bord de la gouttière… position terrible et que tout autre que l’ancien saltimbanque n’eût pu maintenir un seul instant…

Ces bras tendus faisaient potence.

Il avait crié à Girdel :

— Tenez ferme, vous allez tomber.

Gueule-de-Fer avait saisi la corde entre ses puissantes mâchoires, plus vigoureuses que la plus robuste des tenailles.

Et quand la corde s’était rompue, il était resté suspendu… le mouvement de Fanfar avait eu pour résultat de l’éloigner de la muraille et de rendre moins violent le choc que faisait prévoir la projection du corps…

Maintenant Girdel, pendu aux dents, n’agissait plus… il attendait…

Fanfar, lentement, se redressait par l’effort des reins ! C’était sublime de force et d’énergie !

En réalité, les argousins admiraient… bouche béante…

Et voilà que Fanfar est debout, et la corde monte, monte… et Girdel pose ses genoux sur le bord… il est debout à son tour…

— À votre tour, messieurs, crie Fanfar…

— Ah ! cette fois ! s’écria Cyprien, tant pis !…

Et tirant un pistolet de sa poche, il fit feu sur Fanfar.

La balle brisa une tuile qui ricocha et tomba dans la rue…

Quant à Girdel et à Fanfar, ils étaient loin… et une haute cheminée les dérobait aux regards.

V

CHEZ UN REVENANT

Pour avoir échappé, provisoirement du moins, à la police de M. Franchet, Fanfar et Girdel n’en étaient point en meilleure situation.

Si agile que l’on soit, se rompant à tous les exercices du corps, il n’est pas moins vrai que se trouver à minuit sur un toit inconnu ne réalise pas le desideratum de l’espèce humaine…

Gueule-de-Fer et Fanfar avaient accompli une sorte de miracle de force et d’audace. Mais – comme conclusion – ils se trouvaient, sous la lueur vague d’un ciel trouble, adossés à une haute cheminée, et assez embarrassés sur la suite de leur expédition.

Ce que Girdel formula par cette seule interrogation :

— Eh bien ! Fanfar ?

Le jeune homme s’était laissé glisser sur la déclivité du toit de tuiles, et les pieds appuyés, il restait immobile…

— Ah çà ! fit Gueule-de-Fer en riant de ses trente-deux dents larges et solides. Est-ce que par hasard tu aurais l’intention d’élire domicile sur cette hauteur. Qu’on y soit bien, très bien même, quoiqu’il fasse un peu frais, je ne le nie point. Seulement, j’aimerais assez savoir où nous passerons le reste de la nuit.

Fanfar ne répondit pas : il se leva et sa haute taille se profila dans les ténèbres.

— La police a perdu notre trace, dit-il. Ils doivent nous croire loin, et je ne suppose pas que les agents veuillent nous poursuivre par le chemin que nous avons choisi.

— Raison de plus pour profiter de leur inaction… ne penses-tu pas d’ailleurs qu’ils auront l’idée de cerner la maison voisine ?…

— Non, car rien ne nous empêcherait de continuer notre route à travers les toits et les cheminées…

— Hum ! j’ai la mâchoire quelque peu fatiguée… toi, tu as des muscles de bronze. Quant à moi, je prendrais volontiers quelques heures de repos.

— Nous allons organiser cela… d’autant plus que nous avons à causer et que le lieu actuel est peu propice à une conversation intime.

Tout en affectant le ton de la plaisanterie, l’accent de Fanfar frappa Girdel par une sorte de mélancolie contrainte qui contrastait avec le sens même des paroles prononcées.

— Qu’as-tu donc, Fanfar ? demanda Girdel. Parbleu ! ce n’est pas la première fois que nous avons maille à partir avec messieurs de la police, et ce ne sera pas la dernière, je suppose.

Fanfar l’interrompit :

— Ne vous préoccupez pas de moi, dit-il vivement. Je vous l’ai dit, nous causerons tout à l’heure… pour l’instant, le mieux est de sortir à notre honneur de la situation où nous sommes placés…

— Ceci te regarde… ce que tu ordonneras, je le ferai… car en vérité tu me dirais de me jeter en bas, la tête la première, que je serais absolument certain d’arriver à terre sain et sauf.

— Hum ! je ne recommencerais pas ce que nous avons fait tout à l’heure…

— Pure modestie !…

— Soit !… en tous cas, je ne vous dissimulerais pas que je préférerais sortir d’ici par toute autre voie… raisonnons d’abord. Le toit est assez plat, donc peu dangereux… et il n’est pas de couvreur qui demandât meilleur et plus sûr atelier… nous surveille-t-on, là est le point principal…

— Comment le savoir ?…

— En regardant… Vous allez avoir la bonté, papa Girdel, de me tenir par les pieds pendant que j’examinerai les environs…

— La tête en bas !… Ah çà ! c’est une vocation…

Mais déjà Fanfar s’était étendu sur le toit, et, s’aidant des bras et de la poitrine, il se tenait, le torse dans le vide… Girdel le tenait solidement.

— Rien ! dit Fanfar. Le Veau sauté a éteint ses lumières… On n’entend pas le moindre bruit… et pas une ombre ne bouge… Nos hommes ont remis leur expédition à des jours plus propices… Donc, debout et au hasard. Dussions-nous aller jusqu’à Bagnolet, à travers toits et cheminées, nous finirons bien par arriver quelque part.

— Allons, dit Girdel, qui se dressa sur ses pieds.

Fanfar marchait en avant, suivant la gorge de la gouttière. En vérité il était impossible d’avoir le pied plus ferme. On eût dit qu’il arpentait quelque route royale. De temps en temps, il se retournait pour constater si Girdel était en bon équilibre…

Tout à coup Fanfar s’arrêta.

— Diable ! fit-il. Une cour énorme… douze mètres au bas mot… Voilà qui complique l’affaire… mes jarrets ne peuvent franchir cet abîme…

— Alors couchons ici…

— À moins que nous ne descendions…

— Par où, grands dieux !…

— Mais en nous accrochant aux tuyaux de conduite, puis aux balcons de fer, à toutes les saillies de la muraille…

— Tu ! tu !… turlututu ! proféra Girdel, tu me proposes là un métier de gorille…

— Il faut bien prendre un parti…

— Certes, mais au moindre risque possible… je suis un peu lourd… dame ! l’âge vient… et tu as dû sentir tout à l’heure que je n’étais plus de la première légèreté… donc restons sur le toit…

— Mais, au jour, on nous découvrira… Comme il n’y a que les chats qui aient le droit de peupler les gouttières, notre présence ici paraîtra suspecte… et la chasse recommencera…

— Que faire, alors ?…

— Ceci. Chercher une fenêtre, une tabatière, un pertuis quelconque, et nous faufilant par là, gagner quelque escalier…

— Si la chambre ou mansarde, ou resserre, est habitée…

— Bah ! j’expliquerai au locataire que nous ne venons pas le voler, puisque, au besoin, nous lui donnerons de l’argent !

— À ton aise. D’ailleurs je me fie à toi. Marche devant… je te suis, c’est mon lot.

Or, tandis qu’ils causaient ainsi, Fanfar et Girdel s’étaient appuyés contre un tuyau de briques…

En vérité, Fanfar ne possédait plus le sang-froid qui lui permettait à l’ordinaire de braver les situations les plus critiques. Des préoccupations subites, encore inexpliquées, s’étaient imposées à lui, et il ne répondait à Girdel que de façon distraite.

Il lui tardait, à lui aussi, d’être hors de péril, de n’avoir plus à faire appel à sa force physique. Son cerveau travaillait, il était moins sûr de ses muscles.

Dans l’heure qui venait de s’écouler, il lui semblait que des horizons nouveaux s’étaient ouverts devant lui. Il eût voulu s’interroger, réfléchir. Et tandis qu’il parlait, tandis que Girdel lui répondait, une voix, monotone, résonnant comme un de ces échos vagues qui parfois vous poursuivent dans les gorges des montagnes, répétait à son oreille un nom qui le troublait.

— Cinette ! Cinette !

Girdel, lui aussi, devinait qu’il y avait quelque chose.

En somme, il savait à peine ce qui s’était passé. Dès longtemps déjà, confiant en Fanfar, il s’était habitué à l’obéissance passive. Les rôles étaient intervertis. C’était Fanfar qui était l’homme, Girdel l’enfant… depuis que la Roulante l’avait quitté, depuis surtout qu’il avait compris l’odieuse tentative d’assassinat dont il avait failli être victime, Girdel n’était plus le même. Il avait de longs silences, des découragements douloureux, et seules, la présence de Fanfar, sa voix, parvenaient à réveiller en lui une lueur d’énergie…

Tout à l’heure, Fanfar avait bondi jusqu’à sa chambre et lui avait crié :

— Alerte ! la police !…

Girdel n’avait pas questionné. Fanfar signalait un danger : donc le danger existait. Et il l’avait suivi, sans raisonner, sans interroger… il avait vu la mort de près ; Fanfar était là, Girdel n’avait pas tremblé…

Et maintenant une sorte de prostration venait… les bruits sourds de la ville montaient jusqu’à eux. La nuit a son ivresse, et les ténèbres produisent, sur les hauteurs, une sorte d’hypnotisme…

Ils se taisaient, l’un songeant, l’autre somnolant…

Tout à coup, et par un hasard explicable, Girdel trébucha…

Fanfar étendit la main…

Mais trop tard…

Il y eut un bruit de carreaux brisés… de vitres enfoncées…

En même temps un rayon de lumière jaillit… Girdel s’était redressé tant bien que mal…

Au tuyau qui leur servait d’appui, amenait une portion de toit dans laquelle était percée une de ces ouvertures, d’un demi-mètre carré tout au plus, que messieurs les propriétaires supposent suffisantes pour donner l’air et la lumière aux mansardes…

Pour soixante francs par an, c’est assez. Le soleil ne doit luire qu’en proportion du loyer payé… et Girdel avait enfoncé cadre et vitres, l’un supportant mal l’autre…

Et voilà que de cette lucarne venait d’émerger une chose bizarre, blanche, longue, hâve, qui était sans doute un homme et qui se terminait bizarrement par un bonnet de coton à plumet balancé…

Cela avait deux bras, longs, longs… Au bout des bras deux mains, dont l’une tenait une chandelle que l’autre abritait…

Et la chose criait :

— Eh bien ! ne vous gênez pas !…

Et puis un double cri retentit :

— Lui !…

— Vous !

— Fanfar !…

— Bobichel !…

— Sapristi ! qu’est-ce que vous faites là ?…

— Bobichel ! cria Girdel. Tu n’es pas mort !…

— Non !… puisque j’ai envie de dormir…

— Tu es seul ?…

— Comme un rat…

— On peut entrer chez toi ?…

— Parbleu…

Ce n’était pas un revenant. Les fantômes ne jurent pas, en raison de leurs relations intimes avec le monde surnaturel.

Scène de reconnaissance, agrémentée d’exclamations, de rires, de cris de joie et qui troublait les quadrupèdes, fuyant à toutes pattes…

— Bon ! voilà le chemin !

La lucarne est libre… Bobichel, les bras étendus, voudrait en écarteler le cadre… Fanfar a déjà sauté dans la mansarde… quant à Girdel, il faut l’aider… il n’a pas positivement la taille d’une guêpe…

Et finalement, nos trois personnages se trouvent dans une sorte de cube ne mesurant pas trois mètres et qui représente à n’en pas douter l’appartement particulier de Bobichel, le ressuscité…

Ce sont de rapides et violentes effusions.

Comment Bobichel est-il là ?… mais on l’a pleuré ! parole d’honneur ! on le croyait mort !… c’était un bon garçon et, de plus, il s’était fait tuer pour sauver les camarades !… Tuer ! pas le moins du monde… il avait la vie plus dure que cela… un peu de plomb, cela se digère…

Il s’était traîné !… où… comment ? de diable s’il le savait… bref, il était retombé quelque part, croyant bien avoir réglé définitivement son compte, sans rien à lui revenir… mais point !… Il paraît que l’addition n’était pas juste et qu’il y avait encore un solde de vie à son avoir… un peu d’hôpital, des carabins bons enfants, des questions auxquelles Bobichel n’avait pas répondu, n’aimant pas tenir les curieux au courant de ses affaires, et la santé revenait…

Seulement, comme il n’est pas naturel qu’un homme ait une balle dans le corps sans que quelqu’un la lui ait mise, ou qu’il se la soit mise lui-même, on s’ingénia à découvrir d’où venait le morceau de plomb dont il s’agit.

Bobichel parla suicide. La balle était entrée sous le bras, à l’aisselle. Singulière façon de se brûler la cervelle, comme on voit. Donc on n’en crut rien et on devint pressant…

Bobichel, pour se tirer d’embarras, imagina une chose fort simple.

Sa convalescence lui donnait le droit de se promener dans le jardin, il s’aperçut que, dans le mur de ce jardin, il y avait une porte, à cette porte une serrure, et à cette serrure une clef que le jardinier y oubliait quelquefois.

Choisissant son temps, il tourna discrètement le pêne, se glissa par l’entrebâillement, et… se trouva sur la route de Paris.

Où il était arrivé le matin même, chargé d’argent – selon sa propre expression – comme un crapaud de plumes… il avait découvert une mansarde que le propriétaire ne pouvait plus louer depuis six mois, pour cette raison qu’elle donnait asile à des cohortes de rats… ledit propriétaire daigna – noble nature ! – ne pas demander d’argent d’avance, si bien que le brave Bobichel n’eut plus qu’à s’enquérir d’un mobilier. Une botte de paille – ci cinq sous – combla tous ses vœux, et l’ex-pitre s’étendit, rêvant au passé, n’osant point songer à l’avenir, ne désirant, pour l’époque présente, que de recouvrer ses forces singulièrement ébranlées par la course forcée qu’il venait de s’imposer.

Mais, dans le vague assoupissement qui suit les grandes lassitudes, il avait entendu un bruit sec qui lui avait rappelé le coup de pistolet dont Robeccal l’avait gratifié. Puis on avait marché sur son toit.

Il s’était imaginé que tout l’hôpital, depuis le directeur jusqu’aux infirmiers, s’était jeté à sa poursuite… et la curiosité l’emportant sur la prudence, il s’était décidé à regarder le danger en face…

Et maintenant, le hasard avait si bien organisé les choses que Bobichel, avec sa longue figure, blafarde comme si elle eût été enfarinée, regardait de ses yeux ronds et que mouillaient de grosses larmes, mal retenues, les deux êtres qu’il aimait le plus au monde, Fanfar et Girdel…

Donc, il avait dû raconter grosso modo son aventure, il avait reçu les plus chaudes et les plus sincères félicitations de ses amis qui ne dissimulaient pas leur surprise, et son tour était venu de les accabler de questions…

Car enfin ne s’être pas vus depuis longtemps, s’être perdus de vue au moment où l’un tombait, frappé d’une balle, dans un précipice et où les autres fuyaient vers Paris, tout cela n’expliquait pas suffisamment, qu’on se retrouvât, entre minuit et une heure du matin, sous l’abri tutélaire d’une cheminée de briques…

— C’est à Fanfar de parler, dit Girdel. Car pour moi, je ne sais rien sinon qu’il m’a ordonné de fuir, et que je l’ai suivi : – que j’ai failli me rompre le cou et qu’il m’a sauvé la vie, ce qui du reste est chez lui une habitude… mais pourquoi cette course à travers pignons et cheminées, du diable si j’en sais un traître mot…

— Mon bon Girdel, dit Fanfar, vous savez aussi bien que moi pourquoi on a voulu nous arrêter…

— Oui, oui, ce n’est pas là ce qui me surprend le plus.

— Est-ce que vous conspirez toujours ? demanda naïvement Bobichel.

— Certes, fit Fanfar en riant, et plus que jamais…

— Dites donc, reprit l’ancien pitre, est-ce que c’est un métier difficile… parce que, voyez-vous, je n’ai rien à faire… et il faut que je trouve de l’occupation. Si vous voulez m’embaucher…

— Nous arrangerons cela…

— À propos, vous ne m’avez pas parlé de Mlle Caillette…

— Elle est en sûreté… pendant que les agents de police nous traquaient, elle dormait paisiblement…

— Pourvu qu’on ne l’ait pas inquiétée…

— Oh ! soyez sans crainte, Girdel. La petite a du sang-froid… et d’ailleurs ces gens ne s’en pouvaient prendre à une enfant… demain d’ailleurs nous lui ferons savoir où nous sommes et elle viendra nous rejoindre…

On entendit sonner deux heures du matin.

— Écoute, Bobichel, reprit Fanfar, tu es faible… encore malade… Il faut que tu te reposes… Reprends ton somme interrompu…

— Ah ! mais non ! fit Bobichel protestant énergiquement. Comment ! je vous retrouve…

— Ce n’est pas une raison pour épuiser le peu de force qui te reste… Vois-tu, mon ami, il faut être preste et en bonne condition… Demande plutôt à Girdel… Si tu te joins à nous, il te faudra tes jambes d’autrefois…

— Je ferais la grenouille, pour un peu que vous m’en priiez…

— Pas cette nuit. C’est inutile… Mais tes yeux clignotent !… Tu ne peux même pas te tenir debout. Dors, Bobichel, dors.

Le fait est que, malgré son bon vouloir, Bobichel sommeillait à demi. La première excitation de la surprise l’avait d’abord soutenu. La réaction venait, mais il fallait insister, et non point de petite façon. Enfin, il tomba plutôt qu’il ne s’étendit sur sa paille, et bientôt un ronflement sonore apprit aux deux amis que le revenant s’était endormi…

Alors Fanfar, se penchant vers Girdel, lui dit à voix basse :

— Écoutez-moi, Girdel, vous qui m’avez servi de père… vous me connaissez assez pour savoir que je ne suis pas un enfant et que je ne me berce pas d’illusions… mais vous avez remarqué vous-même que j’étais en proie à une agitation dont je n’étais pas le maître, et de fait, il ne fallait rien moins que l’intérêt de nos amis pour que je trouvasse l’énergie nécessaire pour nous soustraire au danger…

La voix de Fanfar s’altérait. Il était évident qu’il était sous le coup d’une vive émotion…

— Qu’y a-t-il donc ? s’écria Girdel en prenant la main du jeune homme avec énergie…

— Mon ami, vous m’avez servi de père, vous qui savez par quelle épouvantable catastrophe j’ai été jeté dans la vie, seul et sans appui, vous m’avez souvent parlé des recherches que vous avez faites au village de Léigoutte… je voudrais vous adresser encore quelques questions…

— Et tu hésites !… Ah çà !… est-ce que par hasard, je ne serais plus le papa Gueule-de-Fer, tout à son Fanfar bien-aimé ?… parle, interroge… je suis tout oreilles…

— Vous avez appris que ma mère avait péri dans un incendie ?…

— Oui… dans la métairie d’un brave homme… Ce sont les Cosaques qui ont commis le crime…

— Et mon père ?

— Mort au champ de bataille… en défenseur de la patrie !…

— En fouillant mes souvenirs reprit Fanfar, il me revient en mémoire une scène horrible… je fuis dans les ténèbres… c’est un souterrain… je cours tenant par la main ma petite sœur… tout à coup je tombe… elle m’échappe…

— Et depuis ce temps tu ne l’as pas revue…

— Non !… mais je ne l’ai pas oubliée !… je ne sais quel instinct secret me dit qu’elle est vivante… qu’elle aussi a gardé le souvenir de son frère, de son petit Jacques… Oh ! comme en songeant à tout cela je hais ces oppresseurs de la France qui sont venus reprendre possession du trône, en s’ouvrant un chemin à travers les cadavres français…

— Traînés, à la remorque des Cosaques… ça ! c’est honteux !… mais pourquoi toutes ces idées te reviennent-elles ?…

— Je vais vous le dire… ma sœur s’appelait Francine… et à la maison, nous l’appelions tous Cinette… or, savez-voua ce qui s’est passé ce soir, quelques minutes avant que je vinsse vous crier de fuir… une jeune fille venait d’être enlevée… par violence… dans l’établissement de maître Aubé !…

— Pas possible ! le bonhomme a si bonne figure !…

— Oh ! il n’est pas complice de cette infamie… le crime a été commis par un homme qui, plusieurs fois déjà, s’était trouvé sur notre passage.

— Et qui se nomme…

— Le vicomte de Talizac !

— Oh ! famille damnée ! s’écria Girdel. Le marquis de Fougereuse nous a voulu livrer, là-bas, à Saint-Amé !… car c’est son intendant, son laquais, qui nous avait dénoncés…

— Eh bien ! c’est le fils de cet homme qui a commis l’attentat dont je parle… mais ce n’est pas tout… Tenez, mon vieux Girdel, ce que j’ai à vous dire est tellement fou… tellement étrange que je me demande si je rêve ou si je veille… et si ce que je crois avoir entendu n’est pas le résultat d’une hallucination…

— Achève donc !…

— La jeune fille enlevée est une chanteuse des rues… que l’on appelle Cinette…

— Cinette !… quoi ! tu penserais !…

— Et que sais-je ? est-ce que je raisonne !… est-ce que je discute ?… Cinette !… on la nomme ainsi de son prénom de Francine !… Comprenez-vous, Girdel !… et cette révélation étrange, qui me fait frémir jusqu’aux fibres les plus profondes de mon être… cette révélation éclate lorsque cette jeune fille est en péril, lorsqu’elle est tombée aux mains d’un misérable, et quand je ne sais rien ! quand je ne puis rien pour elle !…

Il s’arrêta brusquement.

— Girdel, dit-il, vous savez si j’ai de l’énergie…, vous ne m’avez jamais vu pâlir dans le danger…

— Certes, c’est lui qui pâlit devant toi…

— Eh bien ! aujourd’hui, je me sens plus faible qu’un enfant !… tenez, je pleure !…

En effet, des larmes coulaient sur le mâle visage de Fanfar. Effet nerveux. L’effort qu’il venait de tenter pour son salut et celui de Girdel avait ébranlé tout son organisme…

Mais voici que Bobichel qui, paraît-il, ne dormait que d’un œil, se glisse jusqu’au jeune homme, et lui prenant la main :

— Dites-donc, monsieur Fanfar, s’il ne s’agit que de se faire tuer… vous savez, je suis bon… là !…

À cette voix, empreinte d’une bonté si naïve, si brutalement dévouée, Fanfar tressaillit. En vérité, devait-il donc s’abandonner, quand ses amis ne l’abandonnaient pas.

Il répondit chaleureusement à l’étreinte du brave Bobichel.

— Tu as raison, s’écria-t-il. Je parle de mon énergie, et je tremble comme une femme… il faut agir…

— Monsieur Fanfar, dit Bobichel, si j’osais…, je vous dirais mon idée…

— Parle ! ton affection ne t’en donne-t-elle pas le droit…

— Eh bien ! puisque vous me le permettez…, je vais vous dire. J’ai entendu… si c’est une indiscrétion, battez-moi… j’ai entendu que vous croyiez avoir retrouvé votre sœur…

— Ne dis pas cela !…

— Au contraire, il faut le dire… Il faut supposer que c’est elle… que la jeune Francine n’est autre que la petite Cinette… Il faut vous persuader que cela est vrai… et aller de l’avant !… Voilà mon idée !…

— Et tu as raison !… Mais il y a encore autre chose. Je sais où aller… Cette brave fille, que des misérables ont enlevée, vit, paraît-il, avec une pauvre infirme… Je vais me rendre auprès d’elle, et je l’interrogerai. Selon sa réponse, je saurai si je suis le jouet d’une illusion ou si réellement le hasard m’a remis sur la trace de celle que j’ai perdue… Mais il faut qu’en même temps nous puissions suivre à la piste les ravisseurs de la pauvre enfant…

— En chiens de chasse ! Cela me regarde, dit Gueule-de-Fer. As-tu seulement un indice ?…

— Et ce nom ?

— Est celui de Robeccal !

— Tonnerre de tonnerre de nom de chien ! cria Bobichel. Ah ben ! fiez-vous à moi ! Je lui dois un pruneau à celui-là, et je lui en ferai avaler un cent…

— Tu ne te trompes pas ! fit Girdel qui avait pâli.

Fanfar lui mit la main sur l’épaule.

— Ami ! j’hésitais à parler… Car je savais qu’en prononçant ce mot, je rouvrais une plaie mal fermée… Mais nous sommes des hommes, et nous nous devons l’un à l’autre notre pensée tout entière… Robeccal s’est enfui avec la Roulante, ceci est évident…

— Ils étaient faits pour s’entendre, grinça Girdel.

— Cette femme avait tous les vices… Qui sait dans quel abîme de honte elle a glissé ! Girdel, mes paroles vous sont pénibles… mais mon devoir est de vous révéler toute ma pensée. Si Robeccal a prêté son aide à l’enlèvement de cette pauvre fille, c’est chez la Roulante – j’en ai la conviction !… que la victime a dû être conduite…

Girdel poussa un « Ho ! » désespéré et cacha sa tête dans ses deux mains.

— Donc, tandis que j’irai chez l’infirme dont il m’a été parlé, de votre côté, mettez-vous à la recherche de cette femme et de son complice… le voulez-vous, Girdel ?

Girdel releva la tête.

— Dussé-je mourir de douleur et de honte, je t’obéirai, Fanfar… Car il s’agit d’une action juste…

— Il faut sauver une enfant que menacent les honteuses convoitises de misérables… Hélas !… Je n’y veux point songer ! Si Cinette était cette sœur adorée dont j’entends encore la voix se perdant à travers le souterrain !… Ah ! j’ai besoin de tout mon courage !… Girdel ! votre main ! Bobichel ! je compte sur toi !

— Et vous comptez sur un lapin ! je vous jure !… Ah ! le Robeccal fourre encore le nez dans nos affaires ! Cré nom !… en voilà un qui a mangé son pain blanc le premier !…

Et dans une vigoureuse étreinte, ces trois hommes échangèrent un serment muet, mais qui les enchaînait les uns et les autres à une cause sacrée, la cause éternelle de la justice.

VI

CINETTE ! CINETTE !

La chambre de Francine est plongée dans une obscurité profonde : on dirait le silence d’une tombe.

Le lit aux courtines blanches pâlit dans l’ombre comme une dalle de marbre… pas un bruit, pas un soupir…

La pauvre petite chambre est vide…

Une à une les heures, s’égrenant aux horloges voisines tombent dans la nuit… et Francine ne revient pas.

On l’a attendue bien longtemps dans la maison. D’ordinaire elle rentre si bien à l’heure exacte. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur !… On s’inquiète ; mais pas une voix ne s’est élevée pour ébaucher quelque plaisanterie malséante, sa pureté défie le soupçon…

Nul ne sait où elle est allée, sans cela déjà on serait parti à sa recherche. Elle est sortie, comme d’habitude, sa guitare retenue à ses épaules par un ruban bleu… Elle semblait toute joyeuse…

Et voilà que minuit est sonné depuis longtemps. Une dernière fois, la portière a jeté un regard dans la rue déserte. Mais il faut se résigner. Du reste, on ne dormira que d’une oreille, et si sa petite main heurte la porte, elle s’ouvrira bien vite devant elle.

Rien… toujours rien !

Déjà les premières lueurs de l’aube engrisaillent le ciel…

Mais dans la petite chambre, une sorte de craquement a retenti…

Puis une porte a lentement tourné sur ses gonds… une main sèche et tordue a paru dans l’entrebâillement, à quelques pouces du sol… et une forme étrange, presque effrayante, s’est profilée sous la lumière blême qui filtre à travers la fenêtre…

C’est la malade…, celle que Cinette appelle maman…

La pauvre femme est folle…, mais si le cerveau dort, le cœur veille…

Elle sait – d’instinct – que chaque nuit avant de se coucher, Francine vient l’embrasser… elle n’a pas senti ses lèvres sur son front… le baiser lui manque… c’est comme une lacune dans cette vie négative… une rupture d’équilibre dans cette monotonie de souffrances… c’est qu’aussi ce baiser est un soulagement pour la malheureuse… et des lèvres de la jeune fille le souffle pur est une accalmie…

Et voici que la brûlée, aux membres tordus, aux genoux ankylosés, la pauvre femme qui depuis de longues années n’a pas quitté son grabat, a crispé ses ongles au mur, cherchant un point d’appui…

Elle retombe, et un râle sort de sa poitrine.

Mais elle a la patience des fous. Les efforts qu’elle tente sont énormes, en raison de la résistance que lui opposent ses membres, impuissants à se plier… elle se traîne sur le bord de son grabat, au risque de tomber sur le plancher comme une masse… lentement, avec cette notion d’équilibre qui survit aux autres instincts, elle est parvenue à toucher le sol… ses jambes ne peuvent se dresser, c’est sur les genoux qu’elle se soutient… puis elle se laisse choir sur ses mains qui cèdent, – la voilà se retenant sur ses coudes, tâchant de dresser sa tête que le poids emporte… ses cheveux gris balaient la poussière…

Elle a des gémissements lamentables… partout où reposent ses membres, il lui semble que des lames rougies la transpercent…

Elle tend vers la chambre de Francine, c’est là son but.

Oh ! elle la connaît cette chambre ! car une fois, comme les enfants têtus, elle a crié et pleuré pour que Francine la portât jusque-là. La jeune fille a trouvé des forces pour soutenir ce fardeau de pitié… et la vieille femme a ri, en voyant les rideaux si blancs et les fleurs de la cheminée…

Enfin la porte, qui par bonheur était restée entr’ouverte, a cédé sous la pression. Elle est encore une fois dans la chambre… elle s’arrête, comme si elle redoutait d’éveiller la jeune fille, de lui faire peur peut-être, de troubler quelque radieux rêve par ce cauchemar de misère…

Elle écoute. Oh ! elle l’entendra bien respirer ! mais non, elle tend l’oreille… vainement… alors elle rampe vers le lit maintenant… elle se souvient bien… il était là, à droite… blotti sous la courtepointe… elle y arrive… elle y touche… elle a senti sur son visage la caresse de l’étoffe… elle dit tout bas :

— Cinette ! Cinette !…

L’absente ne répond pas… l’infirme a peur, bien peur… il faut qu’elle sache… dût-elle mourir sous l’effort… elle se cramponne au matelas… ses mains font crochet et sont douées d’une force nouvelle… elle est presque debout, effrayante comme un spectre !…

Et la jeune fille n’est pas là… et la malheureuse le devine, le comprend… je ne sais quelle sensation de malheur l’étreint tout entière…

Elle se laisse retomber, lourde, comme une masse ; avec un bruit mat elle s’écrase à terre, et encore une fois, mais avec des sanglots qui déchirent sa gorge, elle répète :

— Cinette ! Cinette !

De grosses larmes coulaient de ses yeux que le feu avait dépouillés et rougis, et elles suivaient, lourdes et chaudes, les sillons tailladés dans la chair par le rongement de la flamme…

Elle se taisait maintenant. Immobile, repliée sur elle-même, elle ressemblait à ces idoles indiennes que le caprice hystérique des artistes a sculptées dans le granit, comme un cauchemar de pierre.

Sous l’atroce douleur qui la saisissait, elle n’avait plus un tressaillement, plus un soupir… elle agonisait silencieuse, inerte, se livrant au tenaillement de ces deux tortures, l’agonie et le désespoir, comme la victime a ses bourreaux…

Une heure se passa ainsi… et toujours devant le lit vide la difforme restait. On eût dit que la dalle d’une tombe fût retombée sur elle. C’était un cadavre qui souffrait…

Tout à coup le cadavre tressaillit… la femme ne quitta pas son attitude, seulement il se faisait dans l’être comme une revivification soudaine… puis la tête se releva, brusque… le cou se tendit.

C’est que des pas retentissaient sur l’escalier de bois qui criait en pliant. Oui, c’était réel. On approchait, on accourait, rapidement, impatiemment… Voici qu’on frappe à la porte…

Car Cinette en partant l’a fermée derrière elle ; il est vrai que la portière a une clef. Mais elle n’est pas encore debout, et à qui lui a demandé la demeure de Francine, elle a répondu en indiquant l’étage et la porte, oubliant, encore engourdie par le sommeil, que la marquise n’était pas rentrée et que l’infirme ne peut se lever de son grabat…

On heurte de nouveau :

— Ouvrez ! cria une voix.

La misérable s’est redressée. Cette voix l’a frappée comme un appel suprême. Cette voix ! quelle est-elle donc ?… Elle écoute… on parlera encore, n’est-ce pas ?

Et Fanfar – car c’est lui – crie de nouveau :

— Au nom de Mlle Francine et pour son salut, ouvrez ! ouvrez !…

Un cri retentit, cri étrange qui semble n’avoir rien d’humain…

Par quel miracle les membres ankylosés se sont-ils tout à coup déployés, sous quelle influence quasi magnétique cette femme qui s’était traînée, s’aidant des pieds et des mains, marche-t-elle maintenant… quel pouvoir magique cette voix a-t-elle exercé sur elle, pouvoir plus fort que la douleur, plus puissant que la maladie, que la paralysie.

Elle est debout… elle fait un pas, puis un autre… elle va…

— Hâtez-vous ! répète Fanfar. Toute minute perdue peut causer un irréparable malheur…

Et elle se hâte… de ses doigts convulsés, elle s’appuie à la serrure… Ah ! ces mains qui ne plient pas !… ces ongles qui ne saisissent pas !…

Si fait, voilà que la clef agit… elle tourne.

La porte s’ouvre…

Fanfar entre…

Et, à la lueur pâle du matin, l’infirme qui voit son visage recule, les mains plongées dans ses cheveux gris, fixant sur lui le regard bizarre des fous qui se souviennent. Elle recule, tandis que de sa poitrine, qui semble prête à se briser, râle un hoquet effrayant…

Le jeune homme s’est arrêté, subitement.

Il contemple, avec une pitié mêlée d’horreur, cette créature qu’il doute appartenir à la race humaine… et qui le dévore de ses yeux rouges où les plaies se sont subitement séchées… le feu rayonnant, qui s’échappe de ces orbites convulsivement ouvertes l’étonne, l’épouvante pour ainsi dire…

Mais il se raidit contre cette impression :

— Madame, s’écrie-t-il. Francine n’est pas ici ?

Elle ne répond pas, elle regarde toujours…

— Francine !… vous connaissez bien ce nom !… Cinette !… Cinette !… on l’a enlevée !… des misérables se sont saisis d’elle, l’ont entraînée… Ne savez-vous rien !… Celui qui a fait cela se nomme Talizac…

— Izac !… Izac !… marmonne la femme dont les lèvres se tordent pour arracher les paroles de sa gorge.

— Répondez-moi… je vous en supplie ! il y va de l’honneur… de la vie peut-être de celle qui vous a recueillie… qui vous soigne… qui vous aime !… n’avez-vous pas vu ici le vicomte de Talizac ?… une femme qu’on nomme la Roulante n’est-elle pas venue dans cette chambre… proposer à Francine un marché infâme… n’avez-vous pas entendu… surpris un mot, un indice qui puisse me mettre sur le plan de ces voleurs de vierges…

Mais il est interrompu… un nouveau cri a retenti, plus terrible, plus déchirant…

Et la paralytique est tombée à genoux, les bras tendus vers lui, clamant :

— Jacques ! Jacques !…

Fanfar frémit tout entier. Ce nom, qui l’a prononcé ? Qui ? cette créature effrayante qui n’a plus rien d’un être humain !…

Elle dit encore :

— Cinette ! Cinette !… Jacques ! Ha ! Ha !

Et elle a des sanglots qui ressemblent aux râles des mourants !

Tout à coup, une idée étrange, épouvantable, traverse son cerveau… à son tour, il plonge son regard ardent dans les yeux de la pauvre femme…

Lui aussi se sent saisi par une émotion qui étreint son cœur et fait bouillonner son cerveau… Le rayonnement de ce regard, il le connaît… dans cette voix qui brame, il y a comme un écho qu’il a déjà entendu.

Il se penche…

— Jacques ? avez-vous dit ?… C’est mon nom… Jacques !… on m’appelait ainsi autrefois…

— Jacques ! Jacques ! murmura-t-elle, étudiant, écoutant le son de sa propre voix.

— Oui… là-bas… dans un village des Vosges !… à Léigoutte… vous ne dites rien… ces noms ne vous rappellent-t-ils aucun souvenir… voyons !… il y avait là mon père, Simon… Simon Fougère… et puis ma petite sœur… Cinette ! vous m’entendez !… Cinette !…

La femme a bondi. Elle s’est accrochée à lui… a jeté ses deux bras autour de son cou… l’embrasse à pleines lèvres et s’écrie :

— Jacques ! mon enfant !… je m’appelle Françoise… et je suis la veuve de Simon Fougère…

— Ma mère !…

Oui, de ces secousses continues, le déchirement a été tel, que le voile qui s’étendait sur le cerveau de la malheureuse comme une taie sur l’œil de l’intelligence, a été arraché tout à coup…

Elle voit, elle sait, elle comprend !…

Jacques ! c’est lui !… c’est le petit enfant qu’elle a bercé sur ses genoux !…

Et lui aussi l’a reconnue maintenant. Oh ! il ne doute pas !… elle ne lui fait plus horreur, allez !… il pleure, notre Fanfar, et dans ses bras il serre la pauvre femme, qui n’a plus de force, qui se laisse aller à son tour comme un enfant, et qui sanglote, heureuse de pleurer.

— Vous, ma mère !… vous !… qui avez affronté la mort pour sauver vos enfants ! Vous qui avez échappé à l’incendie allumé par les Cosaques dans la métairie du vieux Lasvène…

— Oui ! oui ! répond-elle. Je suis vivante… je suis heureuse… je t’aime…

Alors Fanfar sent une sueur froide perler à ses tempes :

— Mais cette jeune fille !… Francine ! Cinette !…

Mais sa mère ne l’entend plus : la crise terrible qui a réveillé en elle la raison, depuis si longtemps endormie, n’a pas eu la force de déchirer encore entièrement le voile qui la couvre, il y a étourdissement… une pensée emplit l’intégrité de ce cerveau, inhabile à l’action.

C’est Jacques… Jacques !… elle le regarde, buvant dans cette contemplation le ressouvenir du passé…

Et lui, presque ingrat – tant il est possédé de l’idée sinistre qu’un danger menace la jeune fille – il cherche à se dégager de ses bras… il voudrait que cette folle raisonnât, qu’elle fût calme… comme si cela était possible…

— Mère ! s’écria-t-il, au nom de Simon Fougère, entendez-moi… répondez-moi ! Jacques n’était pas seul à l’auberge de Léigoutte !… il y avait un autre enfant… que vous aviez nourri de votre lait… que vous adoriez… rappelez-vous !… elle était toute petite… blonde… avec de petits cheveux bouclés…

Sa voix est si chaude, elle vibre, si entraînante, si persuasive que Françoise, maintenant, la tête appuyée sur ses genoux l’écoute… ou plutôt semble l’écouter. Elle le voit… c’est tout… elle suit des yeux chaque ligne de son visage, retrouvant sur les traits de l’adolescent le sourire de l’enfant…

Que faire ?… l’heure passe !… la terreur poignante étreint plus douloureusement le cœur de Fanfar !… il n’ose plus douter !… celle qui se débat aux mains d’un misérable… celle qui crie et appelle, c’est Francine…

Voyons ! Françoise le sait, elle !… il faut qu’elle parle…

Tout à coup, les yeux de Fanfar qui errent à travers cette chambre comme pour chercher un secours, tombent sur une miniature suspendue à la muraille, près de la cheminée… le jour n’est pas assez lumineux pour qu’il puisse distinguer les traits. Il faut pourtant qu’il la voie, qu’il l’étudie… et pourtant aussi, il ne peut rudoyer cette pauvre femme… qui est sa mère… et qui s’attache à lui avec une joie désespérée…

Alors, doucement, si doucement qu’elle doit à peine sentir le mouvement, il l’entraîne de ce côté… elle ne résiste pas… elle ne s’étonne pas !… elle suit l’impulsion… enfin, de son bras étendu, il a saisi le portrait et il l’a approché de ses yeux.

— C’est elle ! c’est Cinette !… malédiction… crie Fanfar…

L’infirme lui arrache le portrait des mains, le regarde et crie, elle aussi :

— Cinette ! ma fille !…

— Votre fille !… c’est donc bien vrai… mes souvenirs ne me trompent pas…

— Mais je la reconnais maintenant… comment cela s’est-il fait ?… je ne l’appelais pas ma fille… et pourtant elle me disait maman…

— Ainsi, la jeune fille qui vous a recueillie… qui habitait ici…

— C’est elle…

— Malheur sur nous !… mes pressentiments se réalisent !… Mère ! Mère !… Francine est en danger ! Francine se meurt peut-être… laissez-moi…

— En danger ?… Francine en danger… c’est vrai… où donc est-elle ?…

Puis, avec un cri désolé :

— C’est vrai… elle n’est pas ici… elle ne m’a pas embrassée cette nuit…

— Je vous dis qu’elle a été enlevée…, qu’elle est au pouvoir d’un misérable… du vicomte de Talizac !…

— Talizac…

L’infirme s’est levée, droite, livide… sur ce masque tortionné par le feu, la pâleur est effrayante… Elle crispe ses doigts sur son front. Talizac… ce nom… elle l’a déjà entendu… mais l’intelligence résiste encore… la mémoire n’agit pas… Talizac ! Talizac…

À ce moment, la porte s’ouvre brusquement, et Girdel paraît :

— Girdel ! fait Fanfar. Eh bien !… Avez-vous découvert Robeccal, la Roulante…

— Ils ont disparu… ils habitaient un bouge de la rue des Vinaigriers… mais hier soir, les misérables avaient annoncé qu’ils changeaient de demeure…

— Et vous ne savez rien ?…

— Rien…

— Girdel !… il faut que vous sachiez tout… cette femme… cette malheureuse que je tiens entre mes bras… c’est ma mère… et celle que ces infâmes ont entraînée… c’est Francine… c’est ma sœur…

Girdel semble foudroyé. Durant cet excès de douleurs humaines, œuvre des hommes, il se sent chanceler, mais se redressant :

— Eh bien ! ne perdons pas courage… à nous deux…

— À nous trois… s’il vous plaît, patron, dit une voix.

C’est Bobichel.

— Mais ma mère !… que va-t-elle devenir ?…

— Si vous le permettez, monsieur Fanfar, je savais que l’infirme était seule, à cause de l’enlèvement… alors je suis allé chercher quelqu’un… vous me direz si j’ai eu tort…

Et s’écartant, Bobichel laisse passer Caillette.

La jeune fille s’approche de Fanfar :

— C’est votre mère, dit-elle, voulez-vous me permettre de la soigner ?…

Elle vient à Françoise et l’embrasse, comme faisait Cinette.

— Braves cœurs !… s’écrie Fanfar. Ah ! avec de pareils dévouements, nous saurons bien vaincre les méchants…

Il donne un dernier baiser à sa mère, et saisissant les mains de Girdel et de Bobichel :

— Allons ! s’écrie-t-il encore, et que la justice éternelle soit avec nous…

VII

À GREDIN, DOUBLE GREDINE

Lorsque Francine avait été saisie par les complices de Robeccal – par ces misérables ramassés dans les fanges de Paris, qui venaient de soutenir une lutte acharnée contre Aubé et les honnêtes consommateurs du Veau sauté – elle avait été en butte à des brutalités que motivait seule la résistance éprouvée par ces gredins dans l’accomplissement de leur mission criminelle.

La jeune fille s’était évanouie.

Ces hommes la frappaient, comme si elle se fût défendue.

Il fallut que Robeccal intervint.

— Eh là ! Eh là ! Vous n’allez pas détériorer la marchandise !…

Il s’était engagé à livrer Francine en bon état. Il avait hâte de toucher le prix de son crime.

— Vous savez ! la casse, c’est autant de perdu pour vous…

Pour être cyniques, ces arguments n’en avaient pas moins leur dose de réalité. Si bien que les bandits, calmés, se firent moins brutaux.

Le corps de la malheureuse jeune fille, inerte, insensible, pendait sur les épaules de ces hommes qui, peu soucieux de jeunesse ou de beauté, portaient cela comme ils eussent fait d’un sac de farine.

Robeccal les avait laissé courir devant eux, selon les caprices des rues étroites et des ruelles. Tout à coup, il cria :

— Halte !

On s’arrêta. Ils étaient alors arrivés à ce dédale noirâtre, fangeux, qui s’appelle la cour de Bretagne, et qui, assaini, a pris l’aspect d’une cité ouvrière, et pour n’être plus hanté par le vice, n’en est pas moins une cité de misère.

— Eh bien ! est-ce que ça va durer longtemps, c’te course-là ? demande un des hommes de Robeccal.

— Ah çà ! est-ce que vous croyez qu’on vous paie pour ne rien f… !

Et tandis que ses complices maugréaient, Robeccal s’approcha d’une sorte de masure et frappa à la porte qui s’ouvrit aussitôt.

Un colloque rapide et mystérieux s’établit entre Robeccal et un personnage dont l’obscurité ne permettait pas de distinguer les traits.

Satisfait des renseignements qu’il venait de recueillir, Robeccal se tourna vers ses hommes et cria :

— En route, et bon train !

Quelques instants après, ils atteignaient les boulevards extérieurs. Robeccal marchait en avant, et il avait eu l’habileté de détourner l’attention des employés de la barrière, qui n’avaient pas remarqué l’étrange fardeau porté sur les épaules des bandits.

Là, Robeccal s’orienta. De vastes terrains vagues s’étendaient dans cette partie de Belleville qui, aujourd’hui, est peuplée par les aplatisseurs de cornes et les passementiers. Des jardins montaient vers la colline, et formaient à l’est l’un des plus gracieux tableaux du vieux Paris.

On suivit quelques ruelles, et enfin on atteignit un mur au-dessus duquel des arbres étendaient leurs branches dépouillées de leurs feuilles.

Robeccal s’approcha d’une petite porte, dissimulée dans un cadre de lierre, et frappa dans ses mains.

— Qui est là ? demanda une voix.

— Robec et la petiote, dit-il.

La porte tourna sur ses gonds rouillés.

— Entrez, vous autres, dit la voix rogommeuse de la Roulante.

On porta Francine jusqu’à une petite maison, haute d’un étage sur rez-de-chaussée, qui, de la rue, pouvait à peine être aperçue, malgré les éclaircies taillées par l’hiver dans l’épaisseur des fourrés.

Francine, toujours évanouie, fut déposée sur un canapé.

Puis Robeccal paya à ses complices le prix convenu. Il y eut une courte discussion que calmèrent quelques pièces de monnaie.

Et enfin, la malheureuse Francine – la pauvre Cinette – resta au pouvoir des misérables.

La Roulante n’était pas changée, depuis le jour où, à Saint-Amé, elle méditait avec son amant l’assassinat de Gueule-de-Fer. C’était toujours cette monstruosité, qui semblait gonflée comme une outre pleine. Sa face s’était encore épatée, ses yeux s’étaient enfoncés plus profondément entre les bourrelets graisseux de ses chairs bouffies.

— Eh bien ! ma petite vieille, fit Robeccal en tapant amicalement sur l’épaule de sa maîtresse, est-ce-t-il assez bien travaillé, hein ?…

— On l’a pas abîmée ?

— Crois pas. Faut voir…

— Cré nom ! vous avez trop serré le mouchoir… un rien de plus, et on l’étouffait, l’oisillon.

— Elle est rudement gentille ! fit involontairement Robeccal qui, penché sur le visage de Francine, la regardait de ses yeux clignotants.

— Est-ce que ça te regarde, toi. Tu sais, pas de bêtises, ou je cogne…

— Jalouson ! va !

C’était chose hideuse que cet accouplement monstrueux : nul spectacle ne pouvait mieux rappeler ces créations des poètes, jetant l’innocence aux mains des démons.

Les doigts de la Roulante s’étaient accrochés au corsage de la jeune fille, et le tachaient.

— Et c’est jeune ! c’est pas bien potelé… mais enfin paraît qu’y a des imbéciles qu’aiment les mauviettes… dis donc, Robeccal, combien de temps que nous avons devant nous…

— Sais pas trop. Il se bûchait, le Talizac, quand j’ai trouvé le joint pour empaumer la moucheronne : pourvu qu’on ne l’ait pas nettoyé !…

— Espérons-le !… faut pas perdre de temps… donne-moi la bouteille qui est là sur la table…

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Une idée à moi… laisse faire.

La mégère, prenant la bouteille que Robeccal lui remettait, la secoua vigoureusement, puis versa dans une cuiller une pleine rasée d’un liquide ressemblant à du vin.

Elle se baissa vers Francine.

— Nom d’un !… fit-elle, elle a les dents richement serrées… Eh ! petit ! faut m’ouvrir ça…

— Voilà ! voilà ! dit Robeccal.

Il tira son couteau de sa poche et, l’ayant ouvert, introduisit entre les dents petites et blanches de la jeune fille la pointe de fer.

— Là !… ça s’ouvre comme un coquillage… Verse ton nanan…

Le liquide disparut dans la gorge de Francine qui eût un tressaillement.

— C’est-y comme aux perroquets, pour la faire parler ? demanda Robeccal.

— Je t’en moque… au contraire…

— Ah çà ! tu ne l’empoisonnes pas !…

— Idiot. Quoi qu’elle vaudrait quand elle serait ad patres ?

— Je te sais bien trop roublarde… Mais enfin ? y a pas de danger ?… Tu sais, faut qu’il soit content, cet homme.

— Pas tant de phrases, fit la Roulante en ouvrant une porte au fond de la pièce. Mets-moi ce morceau de chiffon sur ton dos, et grimpe-moi ça au premier…

Elle tendit l’oreille.

— Et dépêche-toi… est-ce que tu n’entends pas le bruit d’une voiture ?

— Si… ça doit être le Talizac ?

— Alors, enlevons… Hop !…

Robeccal saisit Francine dans ses bras et commença à gravir l’escalier, suivant la Roulante qui montait avant.

Au premier étage, une pièce assez élégamment meublée était éclairée par une fenêtre donnant sur un jardin, qui s’étendait jusqu’à d’immenses terrains vagues. Aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, il ne pouvait distinguer trace d’habitation. Un mur de près de trois mètres de haut fermait le jardin de ce côté.

— Là ! colle-moi ça sur le dodo… et puis oust ! en bas !…

Cinette avait été étendue sur un lit enveloppé de rideaux de jaconas d’une propreté douteuse et aux couleurs criardes.

— Dis donc ! c’est rien chic ici ? fit Robeccal d’un accent ignoble.

— C’est ma vieille camarade Thasie qui m’a prêté sa baraque… oh ! c’est une femme qu’a un goût…

Le bruit de la voiture se rapprochait de plus en plus.

La Roulante jeta un dernier regard sur la jeune fille qui paraissait plongée dans un profond sommeil, puis, ayant soigneusement fermé la porte à double tour, elle redescendit avec Robeccal.

— Hé ! t’as une idée que tu ne dis pas ! fit l’ancien saltimbanque. Quelque chose de tapé, pas vrai ?…

La Roulante lui donna une forte tape dans le dos.

— Futé, va ! fit-elle. Mais c’est pas tout ça ! voilà que la voiture s’arrête… ça doit être le mirliflor…

On heurta violemment la porte.

Robeccal eut un soubresaut.

— Si c’était pas lui !… et le signal !

De fait, c’était Talizac qui arrivait avec Fernand. Mais dans l’état d’exaspération ou il se trouvait, il oubliait totalement le signe convenu, et frappait du pommeau de sa canne.

Nul ne répondit. Les criminels étaient prudents.

— Grimpe au mur, dit tout bas la Roulante, et regarde si c’est nos hommes !…

Pendant ce temps, Frédéric éclatait en imprécations.

— Ça y est, dit Robeccal. Tu peux ouvrir…

— Bah ! on peut bien le laisser un peu moisir dehors…

Elle entama des pourparlers, uniquement pour « faire valoir la marchandise », puis elle se décida à tirer les énormes verrous.

— Damnée sorcière ! cria Talizac. Pour me faire attendre ainsi, tu mériterais que je coupe ta large face à coups de canne.

— Eh bien ! de quoi !… est-ce qu’on fait des potins comme ça pour entrer dans les maisons !…

Talizac était effrayant à voir. Blême, couvert de sang, les vêtements en désordre et lacérés, le vicomte représentait dans toute son infamie le type du débauché.

Fernand, toujours correct, impassible, entra derrière lui.

Talizac, repoussant la mégère, marcha droit à la maison.

— En v’là un qui me paiera tout ça ! maugréa la Roulante.

Arrivé dans le salon du rez-de-chaussée, Talizac se laissa tomber sur un fauteuil.

— De l’eau, fit-il d’une voix rauque.

— Donnes-y ce qu’il demande, fit la Roulante s’adressant à Robeccal.

Puis, se tournant vers Talizac :

— Dis donc, monsieur le gentilhomme, il me semble que vous avez bien écopé !

Talizac, sans répondre, but avidement ; puis il poussa un profond soupir de soulagement.

Il se sentait faible, ses idées tourbillonnaient dans sa tête ; sa fureur contre Montferrand l’avait épuisé. Eût-il été seul qu’il se fût étendu, là, où il se trouvait, pour chercher quelques heures de repos.

Mais Fernand était là. L’amour-propre rendit à Talizac quelque énergie.

— La petite est là ? demanda-t-il.

— Oui, répondit la Roulante.

— On ne l’a pas maltraitée, au moins !

— Oh ! m’sieu me croit pas capable de faire du mal à une femme du sexe ! s’écria Robeccal avec un geste plein de désinvolture.

Talizac se leva :

— Je veux tout d’abord réparer quelque peu le désordre de ma toilette… Çà, qu’on m’aide !…

La Roulante le regardait sans parler. Encore une fois, elle fit signe à Robeccal d’obéir, et le vicomte pénétra dans un cabinet de toilette.

La Roulante resta seule un instant avec Fernand qui l’examinait attentivement :

— Dites donc, vous, fit la misérable, qu’est-ce que vous avez donc à me dévisager comme ça ? est-ce que nous avons gardé les Cosaques ensemble ?

Fernand haussa les épaules sans répondre. En réalité, il se demandait si les deux bandits ne méditaient pas contre lui et Talizac quelque guet-apens.

Le vicomte reparut.

— Hé ! comme vous v’là faraud, maintenant, fit la Roulante avec un éclat de rire. On dirait un marié !…

— Pas tant de phrases, dit Talizac. Où est la marquise ?

— La petite !… oh ! elle est bien tranquille, allez… elle dort qu’on dirait un petit ange du bon Dieu…

— Conduisez-moi auprès d’elle…

La Roulante eut un sourire ironique qui se perdit dans les plis de ses grosses lèvres.

— Tout de suite… comme ça !… vous êtes bien pressé !…

— Obéirez-vous !…

— Dites-donc, vous n’êtes guère poli, vous, marmotta Robeccal.

— Laisse donc ! c’est des grands messieurs… ça rudoie toujours le pauvre monde… et puis il veut voir sa chérie, c’t’homme. C’est son droit.

Elle fit à Talizac une révérence grotesque.

— Venez, joli jeune homme !…

Talizac la suivit. En passant devant Robeccal, la Roulante cligna de l’œil :

— Elle a une idée, répéta mentalement Robec, faut veiller au grain…

L’ivresse à laquelle le vicomte était en proie dans le cabinet du Veau sauté avait fait place à une sorte de prostration que ne parvenaient pas à combattre les efforts tentés par lui pour reprendre son aplomb.

Il chancelait sur les marches, suivant la Roulante qui montait lourdement et faisait craquer l’escalier sous ses pieds.

— Un petit coup de vent ! dit-elle en ricanant. Bah ! faut bien que la jeunesse se passe.

Puis s’arrêtant tout à coup :

— Savez-vous qu’elle est gentille à croquer la petiote, fit-elle.

— Qu’est-ce que cela vous fait ? dit brusquement Talizac. Je vous paie pour me servir, et non pas pour parler…

La Roulante ricana encore.

— Vous êtes dur au pauvre monde ! après tout, quand on est si riche, on peut bien s’en passer la fantaisie…

Elle était arrivée devant la porte.

— C’est ici ? demanda Talizac.

— Oui, mon petit.

— Ouvrez !…

— Oh ! oh ! oh ! fit la mégère en modulant ses exclamations. Faut pas être pressé comme ça ! faut faire durer le plaisir… pas vrai ?…

La colère s’emparait de nouveau de Talizac. Il saisit la Roulante par le bras et s’écria :

— Encore une fois, vous tairez-vous !… ouvrez cette porte… ou bien… je l’ouvrirai de force…

— Détériorer la maison ! Là ! là ! comme vous y allez. Faites donc pas tant le méchant ! vous voulez voir la petite… gourmand ! eh bien ! on va vous la montrer…

Allongeant rapidement le bras, elle ouvrit dans le panneau un étroit judas qui permettait au regard de pénétrer dans la chambre.

— Voilà, messieurs, mesdames ! fit la Roulante avec l’intonation du saltimbanque, voilà l’objet, la vue n’en coûte rien… et on ne paie qu’en sortant…

Elle éclata de rire, de ce rire rauque qui sent l’eau-de-vie.

Sans l’écouter, Talizac, par un mouvement involontaire, s’était penché vers le judas, il regardait.

Francine était toujours étendue sur le lit, ses deux bras croisés sur sa poitrine, dans l’attitude chaste des enfants… Sa tête penchée en arrière se perdait dans les touffes gracieuses de sa chevelure dénouée. Rien n’était plus gracieux que ce visage aux lignes pures, rappelant par sa perfection pudique l’idéal réalisé par la Belle Jardinière de Raphaël. À ses yeux fermés, ses longs cils faisaient une frange de soie ; et ses lèvres, un peu pâlies, se dessinaient plus nettes, encadrant la ligne blanche des dents petites et qui semblaient des perles, dormant dans leur écrin. D’ailleurs, nulle trace des angoisses ressenties par la jeune fille dans l’horrible crise qu’elle venait de traverser. Sous ses bras, qui sortaient purs et roses de ses manches relevées, son sein se soulevait sous la respiration régulière.

Et Talizac regardait… oubliant où il était… oubliant que si cette jeune fille se trouvait dans cette chambre, c’est qu’elle avait été victime d’un infâme guet-apens. En vérité, ce misérable faisait, sans y songer, de la poésie. Il rêvait d’anges. Les mots qui se pressaient dans son cerveau avaient je ne sais quel sens de languissante admiration qui enivrait cet ivrogne.

Pour un peu, il se fût agenouillé. Et c’eût été sans remords qu’il eût dit à Francine : je t’aime ! tout prêt à s’étonner qu’elle lui eût répondu par un mot de colère et de mépris…

Mais comme cette contemplation se prolongeait, la mégère lui toucha le bras :

— Eh bien ! fit-elle. Ça vaut-il qu’on casque !

Il tressaillit, rappelé à la réalité. Certes, il se couvrait de ridicule : il avait acheté une fille, il avait payé, elle lui appartenait de par quelques louis, et il s’attardait, comme s’il eût été le premier venu des amoureux…

— Ouvrez donc ! fit-il d’une voix rauque.

Le judas se referma avec un bruit sec.

La Roulante tira une clef de sa poche, la mit dans la serrure, puis…

Au lieu d’ouvrir, elle fit jouer deux fois le pêne… et remit la clef dans sa poche. Se plaçant alors devant le vicomte, elle lui dit nettement, carrément :

— Mon petit, c’est vingt mille francs !…

Talizac bondit en arrière.

— Hein ? Vous avez dit, misérable !…

— Oh ! d’abord, pas de gros mots ! ou il y a mon petit Robec… en bas, qui vous fera votre affaire à vous et à votre digne ami… j’ai dit : vingt mille francs !… là, voilà ma patte… graissez-là… et ça y est…

— Mais c’est infâme !… n’avez-vous pas reçu le prix convenu ?

— De quoi ? des misères !… pour les frais, et encore… est-ce que vous croyez que c’est avec des noyaux de pêche que j’ai loué l’installation… mon petit mirliflor, quand on veut se payer du fruit nouveau, faut se donner la peine de grimper aux branches… eh bien ! je vous fais monter à l’arbre… voilà tout.

— Vingt mille francs ! c’est un vol !…

— Dites donc pas des choses désagréables, monsieur le voleur de filles… après tout, si ça ne vous plaît pas, eh bien ! on s’arrangera ailleurs… elle est si défaite, la petite !…

La surprise de Talizac était telle que d’abord il avait balbutié quelques injures sans portée… mais maintenant il considérait cette femme ignoble qui le regardait de ses yeux aux paupières rouges et qui riait… qui riait, de lui… Talizac, fils du marquis de Fougereuse !…

Ce fut comme une explosion de rage.

Il se rua sur la porte, comme si de ses poings débiles il eût voulu la briser.

— Ho ! Hé ! Robec ! cria la Roulante.

— De quoi, mon amour ?…

— Viens donc m’enlever c’te mauviette-là… qui fait des manières !…

Robec avait l’oreille au guet. Fernand entendit comme lui l’appel de Talizac qui criait :

— Ah ! c’est ainsi !… eh bien ! nous verrons… À moi ! Fernand !…

Or, Fernand avait à peine fait un pas que Robec se plaçant devant lui et lui montrant un énorme couteau, dont il s’était muni à toute aventure, lui dit :

— Vous, mon gentilhomme, vous mêlez pas de cela !… mon épouse a des mots avec le monsieur… ça, c’est son affaire !… je vous conseille de vous tenir tranquille…

L’attitude de Fernand pendant la lutte de Frédéric et de Montferrand nous a suffisamment édifié sur son courage – courage de brave qui prépare une embuscade, courage de traître et de dénonciateur – pour faire comprendre comment il accueillit l’avis de Robeccal.

Après tout, il se souciait fort peu de risquer sa vie pour défendre Talizac, qu’il estimait à sa juste valeur. Si Fernand s’était attaché à la fortune des Fougereuse, c’était uniquement comme émissaire de l’association occulte qui, à cette époque, s’efforçait d’étouffer le libéralisme jusque dans son germe, et recrutait des influences à sa solde par les moyens les moins avouables.

Talizac, faussaire, débauché, était entre les mains des jésuites : par lui Magdalena, sa mère et le marquis se trouvaient pieds et poings liés à la merci de la congrégation qui saurait, l’heure venue, récolter les fruits de ses semences actuelles…

Mais le propre des criminels est de n’être servis que par des lâches. Tel était donc Fernand de Velletri que Robeccal tenait en respect en le menaçant de son arme.

— Bah ! fit Fernand en riant. Au fond, tout cela ne me regarde pas. Arrangez-vous…

Et comme il était de premier principe de ne pas compromettre les affiliés de Saint-Acheul dans des bagarres dont le retentissement pouvait trop loin s’étendre, Fernand commença à tirer vers la porte… avec d’autant plus de hâte qu’il entendait dans l’escalier le bruit d’une lutte…

Talizac, exaspéré, rendu à demi-fou et par la colère et par le désir, s’était jeté sur la Roulante pour l’obliger à lui livrer passage…

Mais l’ex-femme colosse n’en était pas à reculer devant un pugilat : délicatement, de sa main énorme qui ressemblait à une éclanche, elle avait saisi Frédéric par le drap de sa redingote, en y ajoutant comme point d’appui une forte portion de la peau du cou, et à bras tendu, le soulevant de terre, elle le traînait sur la rampe…

Elle le jeta aux pieds de Robeccal.

— Tiens, chéri, fit-elle, ôte ça d’ici.

— Voleurs ! assassins ! hurlait le vicomte.

— Allons, vilain bossu ! pas tant de bruit, dit Robec, produisant son argument suprême, c’est-à-dire l’énorme couteau devant lequel Fernand avait déjà battu en retraite.

Frédéric eut un geste de désespoir presque grotesque.

— Mais enfin ! cria-t-il, pourquoi ne tenez-vous pas votre parole ?…

— Mon petit, entre gredins comme nous, fit la Roulante avec un rire cynique, y’a pas de parole ! sans ça, tout autant vaudrait être honnête… T’as payé pour qu’on enlève la petite… ça y est !… pour qu’on lui trouve un nid… v’là le nid !… pour qu’on la dorlote comme un chérubin qu’elle est… tu peux te fier à nous !… mais v’là que tu veux toute la noce à toi tout seul !… Bernique !… ça, c’est pas compris !… et ça te coûtera vingt mille francs, pas un rotin de moins !…

— Mais c’est une somme énorme !… s’écria douloureusement Talizac, que ce raisonnement semblait avoir à demi convaincu…

— Bah ! quand on est comme toi un mirliflor… qu’a un père dans les grandeurs… et une mère premier numéro !… on trouve un moyen !… la maman, surtout… elle voudrait pas faire de peine à son bibi… elle a des diamants, c’te femme !…

— Misérables !…

— Encore des gros mots !… mais ça ne fait rien. Écoute. Tu donneras les vingt mille ronds de vingt sous… d’abord t’auras de l’agrément, c’est convenu !… et puis, si tu rechignes !… tu verras si la police fourre pas son nez dans tes affaires !…

À ce mot de police – qui prouvait que les bandits étaient prêts à ne reculer devant aucune infamie pour arriver à leur but – Fernand se rapprocha :

— Venez, vicomte, fit-il. Ne restons pas plus longtemps dans ce coupe-gorge…

Il saisit Talizac par le bras :

— C’est une affaire manquée, voilà tout !…

— Non ! mille fois non ! cria Talizac.

Fouillant dans ses poches, il en tirait l’or qu’il lui restait…

— Tenez ! prenez… et exécutez vos promesses !…

La Roulante compta :

— Quinze… vingt-cinq… trente-deux louis !… eh bien ! ça ne fait plus que neuf cents et quelque que vous me devez…

Frédéric suffoquait.

Fernand l’entraina, tandis qu’il lançait à la Roulante des imprécations furieuses…

— Au revoir ! lui cria la misérable. Un jour ! deux jours ! vous pressez pas ! vous la retrouverez en bon état.

Et la porte se referma sur les deux hommes…

Tandis que la Roulante disait à Robeccal :

— Tu vois bien que mon idée n’a pas déjà été si bête… il reviendra !… il reviendra !… et nous lâcherons à dix mille !…

VIII

MACHIAVEL ET CIE

Le jour allait venir. Déjà l’aube se glissait, blafarde, à travers les hautes fenêtres qui éclairaient le cabinet de travail du faux marquis de Fougereuse.

Le marquis, debout, les bras croisés, les traits contractés, écoutait Cyprien, son complice, qui, dans une attitude piteuse, racontait les événements de la nuit :

— Ainsi, fit le marquis, encore une fois ce Fanfar nous a échappé…

— Je vous jure, monsieur de Fougereuse, que toutes nos précautions étaient bien prises : l’enfer est contre nous…

— Après tout, c’est une partie remise ! jusqu’ici Fanfar n’a recueilli aucun indice qui puisse le mettre sur la trace de la vérité : chaque jour, il se compromet davantage. Tu as recueilli toutes les notes nécessaires, au sujet de cette conspiration ?…

— Elles sont amplifiées à souhait, nous avons suborné des témoins sûrs, qui, si l’arrestation de Fanfar s’accomplit, l’accuseront d’avoir prémédité l’assassinat du roi…

— C’est à merveille… seulement il faudrait un commencement d’exécution… sans quoi la peine de mort ne pourrait être prononcée…

— J’y ai songé… et l’homme est trouvé. C’est au nom de Fanfar et de ses affiliés que l’agent qui m’appartient dirigera contre Sa Majesté une tentative – d’ailleurs parfaitement inoffensive… Devant la haute cour il l’accusera, et la condamnation de Fanfar est certaine…

— Mais si cet homme nous échappe sans cesse ?…

— Comptez sur moi, je ne me décourage pas. Et fallût-il mettre à sa piste toute la police du royaume…

À ce moment, on frappa à la porte, et sur l’ordre du marquis, un laquais entra.

— Qu’y a-t-il ? demanda Fougereuse.

— M. le marquis de Montferrand demande à être introduit immédiatement.

— À cette heure ?…

— M. de Montferrand affirme qu’il s’agit d’une affaire de la plus grande importance.

Fougereuse échangea avec Cyprien un rapide regard.

— Qu’il entre, dit-il.

Puis il ajouta, parlant à son complice à voix basse :

— Ne t’éloigne pas. Cette visite est de mauvais présage. Peut-être aurai-je bientôt besoin de tes services… réfléchis. Combine de nouveaux plans… Il faut à tout prix que ce Fanfar disparaisse et que Pierre Labarre, sûr cette fois de sa mort, nous livre de gré ou de force les secrets des Fougereuse.

— Comptez sur moi, monsieur le marquis, dit Cyprien en s’inclinant.

À peine la lourde tapisserie était-elle retombée sur lui, que M. de Montferrand entrait.

C’était un grand vieillard, aux cheveux blancs tombant jusque sur les épaules. M. de Montferrand avait sur les Talizac et autres mendiants d’antichambre cette grande supériorité que ses opinions ultra-royalistes étaient appuyées sur une conviction profonde. Il était de ces hommes pour qui le temps reste immobile, pour qui les sociétés qui progressent marchent à l’abîme, et qui, de bonne foi, regardent tout pas en avant comme un péril auquel il est de leur devoir de parer. Sorte de fanatiques qui, au même titre que les fous, méritent plutôt la pitié que la colère.

M. de Montferrand était pâle : il attendit que la porte se fût refermée, puis marchant à M. de Fougereuse :

— Marquis, dit-il, de quelque dévouement qu’ils soient prêts à donner des preuves, ceux-là sont les pires ennemis de la monarchie qui risquent de souiller le manteau royal par le rejaillissement de leurs scandales.

Fougereuse poussa un cri de surprise :

— Que voulez-vous dire ? s’écria-t-il, un tel langage…

— Est celui qui convient aujourd’hui. M. de Fougereuse, nous sommes solidaires de nos enfants, et moralement complices des crimes qu’ils commettent…

— Mais de qui parlez-vous donc ?

— De votre fils, le vicomte de Talizac, qui, en se déshonorant, risque de vous déshonorer vous-même et de compromettre la cause à laquelle vous appartenez…

— Je ne vous comprends pas !… mon fils est jeune… il peut avoir commis quelque peccadille…

— Peccadille ! en vérité !… est-ce donc ainsi que vous veillez sur celui qui doit un jour porter votre nom !…

Devant ce langage sévère, Fougereuse se sentit envahi par une sourde fureur. Et pourtant il se contenait. M. de Montferrand était un allié précieux. C’était lui qui avait décidé Mme de Salves à accepter les ouvertures de mariage faites au nom du marquis de Fougereuse. Son influence était toute-puissante : ce mariage était, on le sait, la dernière espérance de Fougereuse. Aussi, fut-ce avec une soumission parfaitement jouée qu’il répondit :

— M. de Montferrand, si graves que soient les paroles que vous prononcez, je suis prêt à vous écouter jusqu’au bout… votre âge et votre bienveillance pour ma famille m’en donnent le devoir. Parlez donc, mais soyez certain que j’ignore absolument les faits auxquels vous faites allusion…

— Monsieur de Fougereuse, M. de Talizac a tenté cette nuit d’assassiner mon fils…

— Ah ! M. de Montferrand !… il y a là quelque calomnie infâme !

— Mon fils n’a jamais menti, monsieur. Et je crois en lui. Mon fils a tenté de s’opposer à un acte infâme commis par le vicomte, et M. de Talizac l’ayant frappé d’un couteau, Arthur de Montferrand l’a châtié, en lui infligeant la plus cruelle injure qu’un homme puisse subir… M. de Talizac a été souffleté !…

Fougereuse bondit avec un cri de colère :

— Monsieur le marquis, les termes mêmes de votre récit constituent une injure pour moi… pour mon nom…

— Je dis la vérité !… en douteriez-vous d’aventure ?…

— Quel était donc cet acte… auquel prétendait s’opposer votre fils ?…

— Étant ivre, M. de Talizac a payé des misérables pour enlever une pauvre fille du peuple… une chanteuse des rues… Ceci se passait dans je ne sais quel mauvais lieu de Paris où mon fils avait eu la faiblesse de se laisser entraîner… mais quand lui, homme d’honneur, a vu employer la violence pour qu’un pareil crime s’accomplît, lui, mon fils, s’est révolté… il a voulu déjouer les projets de votre fils et de son digne ami de Velletri… c’est alors que le vicomte de Talizac l’a frappé… maintenant vous savez tout !… il y a là un scandale qui demain sera public… votre fils traîne son nom dans toutes les fanges… et déshonore la noblesse à laquelle il appartient… vous trouverez donc équitable que dès aujourd’hui j’avertisse Mme de Salves que je me désintéresse des projets d’union dont je m’étais constitué l’intermédiaire entre Mlle Irène de Salves et M. le vicomte de Talizac…

Fougereuse était livide. Il chancelait et cherchait de la main un appui.

À ce moment, une portière se souleva et Magdalena, mère de Talizac, parut. Fougereuse s’élança vers elle, dans un accès de fureur qu’il ne cherchait même plus à contenir :

— Madame ! s’écria-t-il, votre fils est un misérable !… il s’est perdu lui-même ! voilà le fruit de l’éducation qu’il vous doit.

Magdalena resta impassible.

Regardant M. de Montferrand en face :

— Monsieur le marquis, dit-elle de sa voix dure, je sais que mon fils a eu le malheur de frapper M. de Montferrand… et je viens en son nom vous apporter ses excuses !…

— Que dites-vous ? s’écria Fougereuse.

— Des excuses ! fit Montferrand stupéfait.

— Vous vous étonnez d’entendre ce mot sortir des lèvres d’une femme qui a l’honneur de porter le nom de Fougereuse. Vous allez me comprendre. Je suis mère, monsieur le marquis, et cependant je vous jure que l’indulgence ne m’aveugle pas… Oui, mon fils a été coupable !…

D’un geste, elle arrêta M. de Montferrand qui ouvrait la bouche pour l’interrompre :

— Je connais toute cette aventure… mon fils est rentré, il y a une heure déjà, et je l’ai confessé… permettez-moi tout d’abord de m’étonner qu’entre gentilshommes vous vous troubliez à ce point pour une équipée… quoi ! parce que M. le vicomte de Talizac, fils du marquis de Fougereuse, a jeté les yeux sur une fille de rien… parce qu’il l’a fait enlever… vous parlez de crime… d’infamie. Ce sont bien grands mots pour petite chose. Mon fils a eu tort, je le confesse, car pour quelques louis, il eût facilement obtenu ce qu’avec son esprit chevaleresque, il a voulu conquérir… quant à la querelle qui s’est engagée entre M. de Talizac et M. Arthur de Montferrand, mon fils reconnaît lui-même que l’ivresse avait troublé son cerveau… à ma considération, il a bien voulu se souvenir qu’entre gens de notre rang, de semblables folies, si répréhensibles qu’elles soient, ne peuvent prévaloir contre la vieille amitié qui unit deux familles… je suis donc chargée de vous apporter des paroles de réconciliation, et je suis convaincue que vous les accepterez… quant à la… plaisanterie qui a trait à cette petite fille, mon fils regrette de s’être laissé entraîner par une fièvre passagère… et déjà nos mesures sont prises pour que le dommage soit réparé… vous voyez donc, monsieur de Montferrand, qu’il n’est point nécessaire de faire un si grand état de ces détails insignifiants… et je vous autorise à me baiser la main en signe d’oubli et de réconciliation…

Ce petit discours avait été débité avec une telle assurance, avec une désinvolture si pleine d’élégance et de bon goût, que M. de Montferrand, rompu depuis longue date aux charmantes roueries de la gentilhommerie, fut tout à coup ébloui… La marquise Magdalena était belle, elle souriait dédaigneusement de ces vains scrupules qui émeuvent les petites gens.

M. de Montferrand, ce fier gentilhomme s’inclina sur la main qui lui était tendue et y posa ses lèvres…

Fougereuse admirait. Magdalena était une enchanteresse.

— Çà, causons maintenant, fit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil et en chiquenaudant de ses doigts fins et longs les plis de sa robe. Le voulez-vous, monsieur de Montferrand ?…

— Je suis aux ordres de madame la marquise.

— Et il ne sera plus question des folies de cette nuit…

— Je m’engage à user de toute mon influence sur mon fils pour que le passé soit oublié. Un mot seulement. Au premier moment, il était naturel, vous le comprenez, que je prisse fait et cause pour mon fils. Mais le plus important était d’éviter le scandale que ne pouvait manquer de produire cet enlèvement…

— Dans quelques heures cette petite sera libre… je vous en donne ma parole. Et mon fils s’est engagé sur l’honneur à renoncer à tous projets sur cette mendiante… Reste à acheter son silence. Je vous le répète, mes mesures sont prises…

— À merveille, fit Montferrand parfaitement rasséréné.

— Voilà qui est réglé, reprit Magdalena. Et j’en suis d’autant plus ravie que cette aventure dérangeait singulièrement mes projets.

Fougereuse regarda anxieusement sa femme.

— Quels projets, marquise ? demanda-t-il.

— Vous n’ignorez pas que depuis quelque temps, je sollicitais pour mon fils un grade élevé dans la garde de Sa Majesté…

— Eh bien ? s’écria Fougereuse.

— J’ai obtenu le brevet… J’ai la parole royale… Et aujourd’hui même M. de Talizac sera nommé capitaine aux gardes du roi et chevalier de Saint-Louis…

Les deux hommes se levèrent.

Pour Fougereuse, c’était une grande surprise et une immense joie.

Pour Montferrand, la faveur royale rachetait plus que de raison ce qu’il appelait tout à l’heure un crime, et qui n’était décidément que la plus spirituelle des équipées… Capitaine aux gardes, chevalier de Saint-Louis… Talizac devenait à ses yeux le plus honnête gentilhomme de la terre.

— Or, vous permettrez un peu de coquetterie à une mère, reprit Magdalena en minaudant. J’ai envoyé pour ce soir de nombreuses invitations…

« Mmes de Salves nous honoreront de leur présence ; et au moment où un officier de la maison de S. M. remettra à mon fils les deux brevets dus à son mérite, M. de Fougereuse annoncera officiellement à tous le mariage de son fils le vicomte de Talizac avec Mlle Irène de Salves. Je compte sur vous, monsieur de Montferrand !…

— Ah ! madame ! s’écria le vieux marquis. Vous êtes un ange… l’ange de la maternité…

Elle sourit.

— Et monsieur Arthur de Montferrand vous accompagnera, n’est-il pas vrai ? afin que dans notre ciel, il ne reste plus le moindre nuage.

— Certes, monsieur, mon fils viendra… Il ferait beau voir qu’il refusât. Capitaine aux gardes ! Chevalier de Saint-Louis ! répéta Montferrand en mâchonnant les syllabes pour les mieux savourer…

— À ce soir donc, fit Magdalena en se levant. Vous voudrez bien, marquis de Montferrand, offrir votre bras à Mlle de Salves…

— J’aurai cet honneur !…

Le marquis se retira confondu, ravi, rallié pour la vie aux Fougereuse.

À peine avait-il disparu que Fougereuse se rapprocha de sa femme :

— Tout cela est vrai ? demanda-t-il naïvement.

Elle le regarda dédaigneusement, haussa les épaules et se retira.

Elle se rendit à la chambre de son fils :

— Tout est convenu, dit-elle au vicomte. Quant à vous, dans quelques heures vous aurez les vingt mille francs qui vous sont nécessaires pour étouffer cette affaire… et songez à vous rendre digne de la faveur royale…

Ainsi le vicomte avait trompé sa mère. Ces vingt mille francs que la Roulante exigeait pour lui livrer Francine, il les avait obtenus, sous prétexte de réparer le mal commis et d’éviter tout scandale…

À peine Mme de Fougereuse avait-elle quitté la chambre de son fils, que Frédéric dépêchait à la petite maison de Belleville un émissaire sûr avec un billet contenant ces mots :

— À quatre heures, je serai là… avec la somme. Je désire que vous quittiez immédiatement la maison et que vous me laissiez seul avec… qui vous savez.

IX

FONDS PERDUS

Entre bandits comme Robeccal et la Roulante, un triomphe aussi important se devait célébrer par force rasades.

En fait, c’était une belle affaire. D’ores et déjà, l’opération avait rapporté près de cent louis.

Ils étaient là, tous deux, accoudés aux bords d’une table sur laquelle plusieurs bouteilles pleines semblaient regarder mélancoliquement les bouteilles vides, comme ces martyrs qui ont vu tomber leurs frères avant eux. Au milieu, un sac de pièces d’or. Causant, ils s’amusaient à les mettre en tas, puis les renversant sur la table, à dessiner des carrés ou des losanges, tandis que le gros doigt de la Roulante, se posant lourdement sur l’effigie royale, recommençait sans cesse son calcul :

— Un, deux, trois, quatre…

— Et les vingt mille francs, dit Robec, est-ce que tu y comptes ?

— Pour ça, oui. D’abord, le monsieur en tient fortement pour la petite… Et puis il y a l’amour-propre. Vois-tu, mon vieux Robec, ces gens-là, ça n’a qu’un rêve : c’est d’arriver chez le monde bien insolemment, de leur jeter l’argent au nez en les appelant : misérables !… C’est ça qui fait un coup de théâtre. Pour se payer cette satisfaction-là, pour vingt mille francs, l’eau leur en vient à la bouche…

— Mais s’il les donne, est-ce que tu lui lâcheras la petite ?…

— Oh ! oh ! l’appétit t’a agrippé l’estomac… Mais flûte !… Pas de bêtises… Ce vicomte-là, vois-tu, ça n’a pas des masses d’argent… Faut pas abuser… Vingt mille balles ! c’est notre affaire. Nous irons vivre bien tranquillement à la campagne… Est-ce pas, mon petit Robec !… Et puis, j’ai qu’une parole, j’ai promis… Tu connais bien la Roulante, le cœur sur la main… Pas vrai ?

Et les gredins buvaient, trinquant et riant.

— Pourquoi donc qu’elle dort comme ça ? demanda Robec.

— Ah ! ça, c’est encore un secret à c’te bonne Thasie… Vois-tu, elle est bien vieille et elle en a vu de toutes les couleurs ; paraît qu’autrefois y avait un roi en France qui faisait enlever les petites filles… et pour qu’elles fussent bien gentilles, bien dociles… on leur faisait prendre une petite poudre…

— J’ai entendu parler de ça… le Parc-aux-Cerfs…

— Aux biches, plutôt… alors les effarouchées devenaient gracieuses comme de petits cœurs… et il s’amusait, ce bon roi, c’était le père à la Thasie qui fabriquait la poudre… et elle m’en a donné un petit paquet…

— C’est ça qu’était le bon temps, fit Robeccal en hoquetant. Moi je les aime… les rois…

— Tiens ! quoi donc que peuvent être les honnêtes gens s’ils sont pas royalistes…

À ce moment, l’écho d’un gémissement venant de l’étage supérieur, parvint aux oreilles de Robec.

— As-tu entendu ? fit-il. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Il voulut se lever. Mais l’ivresse l’avait saisi. Il retomba sur sa chaise.

La Roulante, assourdie, avait écouté d’abord sans comprendre. Puis elle éclata de rire :

— Eh bien ! quoi ! c’est la petite chatte qui miaule…

— Mais… si elle revient à elle… elle va crier… appeler au secours…

— Je ne lui conseille pas ! fit la Roulante, en lançant son poing énorme sur la table. Je te l’écrabouille comme un poulet…

— Alors… les vingt mille francs…

— Les vingt mille francs !…

La mégère était effroyablement ivre… Cependant elle se dressa sur ses pieds :

— T’as raison ! vaut mieux agir en douceur… je vas aller voir…

— Ne la bouscule pas trop ! fit Robec que les fumées du vin faisaient pleurard. Elle est gentille, c’te fille…

— Hein ! qu’est-ce que tu dis ?… est-ce que t’en tiendrais, par hasard !… Si je savais ça…

— Mais non !… mais non !…

— Enfin… suffit !… j’aurai l’œil… je vas aller causer avec c’te princesse…

Un nouveau gémissement – comme un appel – retentit encore une fois.

— On y va… on y va ! fit la Roulante…

Et s’appuyant des deux mains au mur, l’ignoble femme s’engagea dans l’escalier qui cria sous son poids…

Elle dût tâtonner à la porte pour trouver la serrure ; et elle oublia d’abord ce qu’il était advenu de la clef. Elle s’appuya au panneau, passant ses doigts sur ses lèvres d’ivrogne. Enfin elle se souvint. La clef était dans sa poche…

La voix de Francine s’élevait plaintive et douloureuse.

La Roulante entra…

La jeune fille était toujours dans la même position, immobile, les yeux à demi fermés. Seulement le cauchemar s’était accroupi sur sa poitrine oppressée, de grosses larmes coulaient sous ses cils, roulant au duvet de ses joues.

La Roulante se posta devant le lit, les deux mains sur ses énormes hanches. Puis, adoucissant – ou plutôt croyant adoucir cette voix qui râlait l’ivresse :

— Eh bien ? mon petit cœur ! demanda-t-elle. Comment qu’ça va ?…

Francine n’entendit pas tout d’abord. Cependant ses gémissements s’arrêtèrent, et un tressaillement nerveux parcourut tout son être.

— Est-ce que nous avons besoin de quelque chose ? reprit la mégère. Faut pas se gêner. Faut demander à la grosse Nounou !

Ces mots enfantins, dans cette bouche infâme, répugnaient.

Les paupières de Francine battirent, puis ses yeux s’ouvrirent, fixes, étonnés.

La Roulante fit un pas. La jeune fille la vit, et sa lèvre se plissa avec une indicible expression d’horreur.

Certes, dans ses jours de misère, Francine avait rencontré nombre de ces créatures dégradées dont le masque respire le vice immonde. Certes, elle avait dès longtemps habitué son regard à soutenir le spectacle des laideurs humaines. N’embrassait-elle pas, non seulement sans dégoût, mais avec amour, le visage contracté de celle qu’elle avait recueillie…

Mais la Roulante avait sa hideur spéciale, brute, bestiale…

Pourtant la femme de Girdel s’efforçait de sourire…

— Où suis-je ? murmura Francine qui par un mouvement instinctif étendit les mains en avant comme pour se débattre contre cette atroce vision…

— Petite ! tu es chez des bons, des bien bons amis !… qui ne veulent que ton bonheur !… faut être bien raisonnable !… et surtout obéir à sa nounou !…

Francine ne répondait pas. Un travail sourd s’opérait dans son cerveau. Elle cherchait à reconstituer le passé, mais les souvenirs avaient cette indécision que laisse la congestion…

La Roulante s’enhardit.

— Là ! voilà que tu es bien raisonnable maintenant… c’est bien, cela… vois-tu, mon enfant, dans la vie faut raisonner…

Elle s’était assise au pied du lit.

— C’est très joli, la vertu. J’ai connu ça dans le temps… mais ça donne pas de l’eau à boire… on y crève de faim… tandis que quand on est gentille… eh bien ! on trouve un beau petit amoureux qui roucoule, qui dit des choses bien aimables et qui vous fait un sort de reine… faut pas faire la mijaurée… parce qu’au fond, faut toujours sauter le pas un jour ou l’autre…

Elle avait l’air paterne d’un prêcheur :

— Je sais bien qu’y en a qui disent un tas de choses, et patati et patata.

« Le vrai de vrai, c’est que c’est pas drôle d’avoir pas de quoi manger, de pas se chauffer l’hiver, de n’avoir rien à se mettre sur le dos… quand on voit passer des belles dames, avec de la soie aux épaules, du velours et des diamants, alors on se dit : pourquoi donc que j’en aurais pas autant… et puis on vieillit… la beauté s’en va, et on tombe à l’hôpital… brrr ! l’hôpital…

Francine maintenant dressée sur ses poignets écoutait :

— Tandis qu’avec un peu de complaisance… qui coûte bien peu… on a des beaux habits, des appartements tout reluisants d’or et puis des voitures qui roulent… que c’est un plaisir… des loges à l’espectacle, des bons petits plats bien friands… avec du sucre…

Et elle ajouta avec un soupir :

— Et un petit homme qui vous aime bien…

Elle s’interrompit, brusque.

Francine était debout, la fièvre aux yeux, la rougeur épandue au visage :

— Que dites-vous ? que prétendez-vous ? s’écria la jeune fille. En vérité, je ne comprends pas, je ne veux pas comprendre !… mais dans quelle maison infâme suis-je donc ?…

Elle se tordait les mains.

— Oui, je me souviens maintenant… On m’a attirée dans un guet-apens !… J’ai été saisie, bâillonnée, entraînée !… Oh ! mais je ne suis pas une enfant !… Il y a longtemps que je connais la vie, et on ne m’effraie pas avec de vaines menaces… Je devine tout !… Un misérable, dont mes lèvres ne prononceront même pas le nom, m’a poursuivie de ses honteux hommages, et comme je le repoussais, comme il devinait qu’il ne m’inspirait que le plus profond mépris… il a employé la force… contre moi qu’il jugeait faible… qui sait ?… disposée peut-être à écouter ces conseils déshonorants qu’une femme a osé me donner tout à l’heure…

Elle alla droit à la Roulante, la tête haute, cette fois, et la saisissant par le bras :

— Place ! fit-elle résolument. Ouvrez-moi cette porte !…

La misérable avait d’abord baissé la tête : non en vérité qu’elle se sentit émue. Elle se souciait bien de ces jérémiades ! Mais l’ivresse pesait à son crâne, lourde et ensommeillée.

D’instinct elle s’était placée devant la porte, les bras étendus. Sa bouche tordue mâchait des grondements furieux…

— Écoutez-moi, reprit Francine d’une voix calme, ou vous me laisserez partir de bonne volonté – et je m’engage à tout oublier, à vous pardonner !… ou me réduisant au désespoir, vous me contraindrez à appeler au secours, à lutter – alors dès que je serai libre – et je le serai, n’en doutez pas – j’irai dénoncer votre crime à la police, choisissez !…

La Roulante la regarda de son œil glauque qui roulait dans l’orbite. Une pensée atroce avait traversé son cerveau :

— Tu veux t’en aller, petite !… pas besoin de tant crier !… seulement, tu sais, faudra plus faire la vertueuse… tu sais, pas de ça… il est trop tard !…

— Trop tard ! murmura Francine qui recula d’un pas. Que voulez-vous dire ?…

— Dis donc, mon chat, tu crois qu’on fait des petites histoires comme ça, qu’on attrape des jeunes filles, qu’on les enferme dans une maison, où elles passent la nuit, endormies par un norcoticle, et qu’il n’en est que ça !…

— Mon Dieu ! mon Dieu ! répétait la jeune fille qui était devenue livide.

— Il y a monsieur, un mirliflor qui l’adore !… eh bien ! oui, c’est lui qui t’a fait enlever… mais il est venu… oh ! il n’a pas perdu de temps… un vrai tison, c’gamin-là !… et tu sais, tu peux faire ta faraude tant que tu voudras ! quant à ta vertu… eh bien !… il y a belles heures qu’elle court !…

— Infamie ! cria Francine. Vous mentez !…

Puis, avec une clameur affolée, elle s’élança vers la fenêtre.

Le châssis était retenu par une chaîne, munie d’un cadenas. Mais la force de la jeune fille, décuplée par le désespoir, était telle que la chaîne se brisa sous le choc…

La fenêtre étant ouverte, Francine se pencha à mi-corps, clamant :

— À moi ! au secours !…

Mais la Roulante s’était jetée sur elle. L’ancienne saltimbanque était d’une vigueur effrayante. Ce n’était pas tout. Robec était accouru aux cris…

Et Francine prise aux cheveux, à la gorge, gisait sur le sol, se tordant, se débattant…

— La bouteille, cria la Roulante. Attends ! on va-t’en f… de la résistance !

Robec avait compris… il courut à la fiole qui, déjà la veille, avait servi à endormir Francine.

Elle luttait, devinant tout.

Mais Robec l’avait saisie par la tête, et de ses doigts lui ouvrait la bouche. Elle le mordit. Il lui heurta la tête contre le sol si violemment que Francine perdit connaissance…

— Et bois donc ! et bois donc ! disait la Roulante, tandis qu’elle versait la liqueur.

— En donne pas trop ! fit Robec. Faut pas qu’elle crève !…

— Sois donc tranquille. Thasie m’a dit que ça ne tuait pas…

Un instant après, Francine, endormie de nouveau, plongée dans l’anéantissement suprême de l’âme et du corps, était encore une fois étendue sur son lit.

Les deux bandits avaient fait disparaître toute trace de désordre…

— Ça fait que maintenant, si le mirliflor arrive, dit la Roulante, il la trouvera cuite à point…

Puis, la porte étant soigneusement refermée, Robeccal et la Roulante, ayant tiré d’un tiroir sale un paquet de cartes graisseuses, se mirent à jouer au rez-de-chaussée… buvant toujours…

Ils étaient sans inquiétude maintenant, d’autant plus que le billet de Talizac était arrivé promettant les vingt mille francs…

La Roulante – bien pour l’acquit de sa conscience – était remontée à la chambre et, par le judas, avait regardé Francine qui « ne bougeait pas plus qu’une morte. »

Le temps était sombre, à ce point qu’il semblait, dès quatre heures de l’après-midi, que la nuit fût déjà venue. Un brouillard à « couper au couteau » enveloppait comme un suaire la maison maudite.

Vers six heures, Frédéric arriva, seul.

Les deux complices qui avaient continué de boire étaient dans un état tel qu’à peine purent-ils traverser la cour pour aller lui ouvrir la porte…

— As-tu l’argent ? mon petit, demanda la Roulante en titubant.

— Oui.

— Alors, aboule…

— Donnez-moi cette clef !…

— T’as pas confiance !… enfin, je veux te prouver que je suis bonne femme… la v’là… maintenant les ronds…

Talizac jeta à terre un portefeuille :

— Prenez, misérables, fit-il.

— Quand je te disais, mon petit Robec, ça rage mais ça paie…

Puis, adressant à Talizac une révérence grotesque, elle le conduisit jusqu’à l’escalier…

— Bien des choses à la mariée !… fit-elle.

Et comme Talizac gravissait les marches :

— Nous, tu sais, petit Robec, filons… et plus vite que ça !… le reste ne nous regarde plus.

Ils s’élancèrent dehors.

À peine la porte était-elle retombée derrière eux, qu’un cri de fureur retentit dans la maison… Talizac, blême de rage, était dans la chambre de Francine.

Mais la jeune fille avait disparu…

La fenêtre était ouverte…

X

FORS L’HONNEUR

Par quel prodige Francine avait-elle disparu ? Comment, frêle et sans force, avait-elle pu s’échapper de cette chambre située, nous l’avons dit, au premier étage de la maison de honte, alors qu’une distance de plus de quatre mètres séparait les fenêtres du sol, alors surtout que le jardin était fermé de tous côtés par un mur qu’un homme eût inutilement tenté d’escalader.

Dans l’accès de rage furieuse qui avait tout à coup saisi la Roulante et Robeccal, au moment où Francine affolée de terreur et de dégoût, s’était élancé vers la fenêtre pour appeler à l’aide, les deux misérables, pour la réduire au silence avaient usé, on s’en souvient, du moyen qui avait déjà la première fois si bien réussi à la Roulante.

Par la force, ils avaient contraint la jeune fille à boire la liqueur vénéneuse que la Roulante avait reçue de sa complice.

C’était un mélange d’alcool et d’opium, assez habilement calculé d’ailleurs pour que, pris en petite dose, il n’amenât pas d’autre accident qu’une insensibilisation passagère.

Mais ici, point n’avait été le cas. Les misérables, impatients de réduire la jeune fille à l’impuissance, n’avaient pas tenu compte des recommandations de l’honnête Thasie.

L’effet avait été en quelque sorte foudroyant. En quelques secondes, Francine était tombée dans un état de prostration qui ressemblait à la mort. La Roulante et Robeccal avaient trop grande hâte de revenir aux libations interrompues pour se préoccuper de cette complication. À peine la mégère avait-elle jeté un regard rapide sur Francine évanouie. Elle n’avait remarqué ni cette pâleur cadavérique, ni ces traits qui s’étiraient, ni ces paupières qui se veinaient de lignes violacées.

Francine était restée seule.

Pendant plus d’une heure, immobile, inerte, elle n’avait pas donné le plus léger signe de vie. Et cependant elle respirait : son souffle, lent d’abord, émis avec peine, devenait peu à peu plus vif, plus précipité.

Les contractions nerveuses agitaient ses mains, dont les doigts repliés semblaient chercher un point d’appui.

Et cependant, ses yeux ne s’ouvraient pas.

Il y avait dans tout cet organisme jeune, vierge, une hyperexcitation que seuls peuvent expliquer les physiologistes.

Sur les natures neuves, l’ivresse produit des effets centuples. Ce qui chez l’adulte – déjà rompu aux habitudes de la vie courante – se traduit par une agitation nerveuse, comporte dans les organisations en quelque sorte ignorantes, un éveil violent, suprahumain…

D’où cette vérité, qu’il n’est pas de plus grand crime que d’enivrer les enfants. Quiconque touche à l’enfant est plus coupable que l’assassin qui tue un homme. Nos lois sont mal faites, à ce point de vue particulier, la qualité nous manquant pour viser d’autres imperfections. Le séminariste qui corrompt l’enfant est plus infâme que le meurtrier se ruant au milieu d’un groupe d’adultes.

On ne saurait trop répéter cela. Les bagnes attendent.

Ce qui se passait dans l’organisme de Francine pouvait se résumer ainsi : affolement physique, hystérie cérébrale et musculaire à la fois.

Que le crime rêvé par Talizac se fût accompli en ce moment, et Francine, de par cet empoisonnement, tombait au rang des dernières prostituées. Le mieux, c’est que les pères de famille – qui le soir courent après les petites filles – l’eussent insultée et maudite…

On la laissa seule. Voici ce qui se passa :

Sous l’empire d’une sorte d’ivresse qui tendait ses nerfs comme les cordes d’un instrument, Francine s’éveilla… du moins elle se mut. Ses yeux fixes n’avaient pas de regards. Elle avait aux lèvres, je ne sais quel rictus bizarre qui tenait de la folie.

Droite, elle se dressa. Chacun de ses mouvements était lent, si lent que pas un glissement ne faisait bruit. On eût dit un corps impalpable qui s’agitait.

Raisonnait-elle ? non pas. L’instinct seul survivait. Mais comme elle était vierge et sincèrement honnête, cet instinct lui parlait de vertu et d’honneur…

Avez-vous jamais, dans le demi-sommeil qui suit un cauchemar, entendu résonner à votre oreille des mots sans cesse répétés, toujours les mêmes, avec une intonation monotone… Ces mots sont presque toujours l’écho de ceux que vous avez entendus pendant la veille et qui vous ont frappés soit de terreur soit de surprise…

Dans le cerveau de Francine, deux mots battaient sans arrêt comme sous l’action d’une pulsation cérébrale :

Trop tard ! trop tard ! trop tard !

Pour elle, dans cette perturbation physique et intellectuelle, toutes se résumaient en ceci :

Trop tard !

La vieille avait frappé fort et juste. Un instant Francine s’était crue déshonorée, et cette pensée terrifiante la hantait, alors même qu’elle ne comprenait pas.

Tout à coup, par un mouvement rapide, elle posa ses pieds sur le parquet… puis, pâle, les yeux sans regard, pareille à une somnambule, elle marcha vers la porte…

Ses pieds glissaient et n’éveillaient aucun bruit.

Ses doigts se posèrent sur la serrure. Un eût dit que ces doigts voyaient. Elle sut que cette porte était fermée, et sans que la moindre impression parût sur son visage, elle tourna sur elle-même et se dirigea vers la fenêtre. Encore une fois sa main toucha le châssis et la chaîne brisée. Une bouffée d’air frais la frappa au visage. Rien n’indiquait qu’elle l’eut sentie. En vérité, elle était sous l’empire d’une crise physiologique, tenant à la fois de l’ivresse et du magnétisme.

Voici que doucement, si doucement que les gonds ne gémirent pas, elle fait agir les battants de la fenêtre, elle l’ouvre, puis elle pose ses mains sur l’appui de fer.

Elle se soulève sur ses poignets, qui semblent de fer, et elle se glisse, le buste au dehors.

Comment conserve-t-elle l’équilibre ? comment le poids du corps ne l’entraîne-t-il pas ? Elle va tomber, se briser sur le pavé, non, elle s’est maintenue, et ses genoux se sont posés sur la barre… Encore un effort, et maintenant elle est soutenue dans l’air, ses deux mains rivées à l’appui qu’elles serrent comme un étau.

Son pied a rencontré la corniche étroite qui surmonte une des fenêtres du rez-de-chaussée. Il la touche à peine et cependant il y paraît fixé…

Une des mains quitte la barre, et se plaque contre le mur, sans chercher, comme obéissant à une attraction. Elle saisit maintenant une pierre qui fait saillie, et, encore une fois, le corps descend, toujours lent, toujours inerte en apparence.

Elle a touché terre. C’est une sorte de miracle. L’œil ne pourrait s’expliquer cet effort. Elle s’est aidée de l’imperceptible.

Elle va, maintenant, droit devant elle.

Pauvre fille !… voici la muraille… infranchissable…

La Roulante et Robeccal vont te saisir de nouveau et te faire cruellement expier ta tentative d’évasion…

Non !… l’espoir instinctif, la volonté physique, la force étrange subsistent encore. Elle s’est arrêtée au pied de cette muraille, les mains en avant. On dirait une aveugle qui cherche sa route… elle l’a trouvée… il y a eu là jadis des espaliers, dépouillés aujourd’hui. Les lattes sont pourries, le moindre effort les brisera, c’est folie que de tenter de s’y appuyer.

Mais c’est à croire que ce corps a perdu son poids, comme celui des êtres bizarres, qui peuplent les contes orientaux… L’espalier fait échelle. Les mouvements sont réguliers, méthodiques, pas une fois sa main n’hésite, pas une fois son pied ne glisse.

Elle atteint le faîte… elle se laisse tomber… elle a atteint le pavé de la ruelle… elle est sauvée !…

Sauvée !… est-ce donc vrai ?…

Elle n’a pas conscience de ses actes… sa lèvre murmure toujours ces deux mots :

— Trop tard ! trop tard !…

Le brouillard l’enveloppe comme un suaire. On dirait la nuit.

Où va-t-elle donc ? Elle semble le savoir. Elle marche maintenant sans ralentir son pas, sans un temps d’arrêt… non plus sans se hâter… Elle a atteint la rue, qui est déserte, ou tout au moins qui semble telle, car le brouillard ne laisse rien voir à deux pas en avant.

Elle ne se dirige pas. Elle obéit à une impulsion qu’elle n’est pas maîtresse de régler. La volonté, la pensée sont absentes.

Elle a franchi le boulevard extérieur. Elle entre dans Paris.

Elle passe à travers la foule du faubourg, sans voir, sans entendre le bruit de la ville qui l’entoure.

À travers le brouillard intense, nul ne remarque sa pâleur… Parfois même un passant qui se hâte la heurte. Mais elle ne se détourne pas sous le choc…

Elle suit le faubourg, et dépasse la rue Saint-Maur.

Peut-être l’instinct auquel elle obéit l’entraine-t-il vers la maison qu’elle habitait avec la brûlée.

Devant la caserne, les soldats, rieurs, lui adressent quelques plaisanteries banales. Elle ne tourne pas la tête. Elle n’a rien entendu… tout à coup une bouffée d’air frais la frappe au visage…

Elle est parvenue sur les bords du canal dont la passerelle lui offre un passage.

Là, elle semble hésiter. Elle s’arrête, et un moment s’appuie à une borne.

Mais ce répit est de courte durée. Elle se redresse… au lieu de marcher au pont, elle va à l’escalier dont les marches de pierre conduisent à la berge étroite qui règne le long du canal Saint-Martin…

Tout mouvement s’est arrêté sur l’eau. Le brouillard a fait stopper les chalands. Les mariniers ne sont plus à leur poste…

Elle va sur la berge, et son pied glisse sur les pavés humides…

Alors encore une fois, elle reste immobile, croisant ses deux bras sur sa poitrine, et de ses yeux, d’où ne jaillit aucun regard, elle contemple l’eau sombre qui lèche la pierre fruste en ronronnant…

Et pendant qu’elle était là, voici ce qui se passait dans la maison de la vieille Thasie.

On n’a pas oublié que, dès l’arrivée de Talizac, Robeccal et la Roulante s’étaient hâtés de fuir avec leur butin…

Leur idée était des plus logiques.

Marchandise livrée, prix payé, ils n’avaient plus rien à faire qu’à aller jouir en honnêtes gens du bénéfice réalisé.

Qui sait ? la petite pouvait se débattre, appeler à l’aide ! leur cœur eût saigné en vain, puisqu’ils eussent dû s’interdire toute intervention.

D’où leur départ.

Ils allaient donc du plus vite qu’ils pouvaient, décidés à atteindre le plus tôt possible la fameuse cour du Plat d’Étain, rue Saint-Denis, à l’effet de retenir leurs places à la diligence. Leur plan était fait depuis longtemps. Ils retournaient au pays de Robeccal.

Ils se tenaient par le bras, car ils titubaient fortement. Le brouillard ne contribuait pas peu à augmenter les effets de l’ivresse…

Tout à coup Robeccal se sentit enlever – littéralement – de terre, puis retomber de toute sa hauteur sur le sol, tandis qu’une voix criait :

— Ah ! bandit ! je te tiens !…

Et, en même temps, une main de fer s’abattait sur l’épaule de la femme colosse, la clouant sur place.

La Roulante glapissait, Robeccal hurlait.

Puis deux noms s’échappèrent de leurs lèvres :

— Fanfar ! Bobichel !

C’était Bobichel qui tenait Robeccal avec lequel, on le sait, il avait un vieux compte à régler…

— Misérables ! s’écria Fanfar. Qu’avez-vous fait de Francine ?…

— À l’assassin ! au vol !… esquissa la Roulante.

Mais la main de Fanfar se fit si pesante et si dure qu’elle comprit qu’elle avait à faire à plus forte partie qu’elle. Elle se tut.

Quant à Robeccal, il ne tentait même plus de glousser, si bien la poigne de Bobichel le serait à la gorge.

— Parle ! dit Fanfar à la Roulante. Je sais tout. Tu as entraîné la chanteuse des rues dans un guet-apens infâme ! parle ou je te tue…

Et une nouvelle pression l’avertit que ce n’était pas une vaine menace.

— Parleras-tu ? toi aussi ! criait Bobichel, oubliant d’ailleurs de donner issue aux émissions vocales de Robeccal.

La Roulante réfléchissait. Après tout, que voulait-elle maintenant ? Être libre. Résister, c’était risquer gros. Tandis qu’en répondant à la question qui lui était adressée, elle se sauvait, et avec elle Robeccal pouvait s’enfuir…

Il lui importait fort peu que les nouveaux venus allassent troubler Talizac.

— Je vas tout vous dire, mais lâchez-moi ! proféra la Roulante.

— N’oublie pas que, si tu mens, je t’écrase comme un reptile venimeux…

— Eh ! bon Dieu ! pas besoin de tant g… !… puisque je dis que j’vas parler hautement, vous me laisserez tranquille après…

— Oui, dit Fanfar, mais hâte-toi !…

— Ta parole, hein ? petit Fanfar, tu sais… j’ai confiance en toi…

— Parle et tu es libre…

— Eh bien !… la petite est dans une maison, pas loin d’ici !…

— Seule…

— Oh ! ça… je sais pas !…

— Infâme ! arriverai-je à temps ? murmurait Fanfar.

— Où est cette maison ?…

— Je va vous indiquer ça… c’est bien facile à trouver…

— Conduis-nous !

— Ah ! mais ça ! non ! c’est pas dans le marché !…

— Conduis-nous, te dis-je, sinon !…

La main de Fanfar se leva sur la tête de la misérable qui blêmit :

— Si c’est ça votre parole, grogna-t-elle. Enfin ça va !…

— Allons ! haut ! gredin ! fit Bobichel qui avait écouté la conversation et qui avait jugé le moment opportun pour soulever Robeccal par la peau du cou, comme il eût fait d’un chat, et pour le remettre sur ses pieds.

Sans le lâcher, il lui administra dans les reins un coup de pied de première fabrique.

Robeccal se mit à marcher. La Roulante allait, toujours tenue par Fanfar.

Ils revinrent vers la maison déserte, par d’étroites ruelles détournées.

Ce n’était pas le chemin que suivait Francine…

Ils arrivèrent…

La Roulante poussa un cri. La porte était ouverte :

— N. de D… hurla-t-elle, qu’est-ce que ça veut dire ?

Elle se rua dans la maison et s’élança vers l’escalier…

Fanfar était auprès d’elle.

Elle vit la chambre vide, la fenêtre ouverte…

— Tiens ? il l’a enlevée ! cria-t-elle.

— De qui voulez-vous parler ?…

— Eh ! parbleu ! du petit vicomte ! du Talizac !

— Talizac ! s’écria Fanfar. Oh ! faudra-t-il donc que je tue cet homme ?

Rapidement ils avaient visité toute la maison…

Elle était déserte. Talizac était parti dans un état de rage indescriptible…

Tout à coup la Roulante vit sur la table du rez-de-chaussée un papier déplié… elle allait s’en emparer… Fanfar la prévint.

Ce billet contenait ces quelques mots :

— Vous m’avez volé !… vous avez fait évader la petite ! Soyez tranquilles ! je vous retrouverai !…

— Le gueux ! hurla la Roulante. Il ment !…

Fanfar, immobile, regardait autour de lui… Aucun indice !… où retrouver Francine !…

— Bobichel ! dit-il tristement, la fatalité s’acharne contre nous… mais ne désespérons pas… viens !

— Eh bien ! et ça ! qu’est-ce que j’en ferai ? fit Bobichel montrant Robeccal. Ah ! une idée !

En un tour de main, saisissant une corde, il ficela Robeccal, et, ouvrant une armoire, il l’y jeta, repoussa la porte, prit la clef et la mit dans sa poche.

— Et toi ! la Roulante ! hors d’ici et plus vite que ça !…

La mégère fut jetée dehors. Les deux hommes refermèrent la porte extérieure, puis ils s’élancèrent vers Paris…

La Roulante, restée seule, hésita…

Puis elle murmura :

— Tiens ! j’ai les vingt mille balles !… comme ça je ne partagerai pas…

Et, sans plus se soucier de Robeccal, elle s’en alla…

XI

FACE À FACE

L’hôtel des marquis de Fougereuse resplendissait de lumière.

Magdalena avait voulu que le triomphe de son fils Frédéric fût éclatant, et les invitations avaient été lancées de toutes parts.

C’était pour elle comme une réhabilitation, une revanche.

Depuis longtemps déjà, les bruits qui couraient sur la mauvaise situation des Fougereuse avaient éloigné d’eux la foule courtisanesque, toujours hâtive à fuir les maisons qui croulent.

Mais avec la même rapidité, l’annonce des faveurs du roi acquises au vicomte de Talizac avait couru dans les cercles, ceux que Louis XVIII daignait protéger redevenaient des personnages importants, qu’on devait ménager. Qui sait d’ailleurs, s’il n’y aurait pas à ramasser quelques miettes tombées de la table royale.

Dès neuf heures du soir, les carrosses encombraient les rues qui conduisaient à l’hôtel, dont les portes, largement ouvertes, semblaient faire fête aux hôtes attendus.

Les salons s’encombraient. Les laquais jetaient aux lambris les noms les plus retentissants de la noblesse de France.

Fougereuse, jouant la modestie, cachant avec peine l’orgueil et la joie qui lui gonflaient le cœur, se multipliait pour accueillir les arrivants.

Magdalena, au bras du vicomte, parcourait les salons au milieu d’une double haie d’admirateurs.

Talizac était pâle, et ses traits étirés portaient encore la trace et les débauches de la nuit précédente et des colères folles éprouvées quelques heures auparavant.

La fuite de Francine, qu’il croyait concertée avec la Roulante et Robeccal, l’avait jeté dans un état de rage furieuse. Le vol de vingt mille francs l’exaspérait moins que la disparition de sa victime.

Et pourtant, il lui avait fallu revenir à l’hôtel, concourir aux apprêts de cette fête dont il était le héros, et maintenant, tandis qu’il ne songeait qu’à se venger de ceux qui l’avaient trahi, qu’à retrouver Francine pour laquelle sa passion brutale ne faisait que grandir, il lui fallait répondre aux félicitations discrètes de tous ces gens qu’il n’écoutait même pas…

Tout à coup un murmure d’admiration courut dans la foule.

Mlle de Salves venait d’entrer. Sa mère s’était arrachée péniblement à son lit de souffrance pour assister, elle aussi, au triomphe de sa fille. M. de Montferrand avait tenu parole et ses sollicitations avaient fait merveille…

Irène de Salves était admirablement belle. La simplicité de sa toilette ajoutait encore au charme pénétrant qui se dégageait de toute sa personne. Et cependant elle marchait au milieu de cette foule, les yeux brillants de fièvre, un douloureux sourire aux lèvres…

Pourquoi était-elle venue ? Pourquoi n’avait-elle pas résisté à la volonté de sa mère ? N’était-elle donc plus la jeune fille énergique, pleine de volonté, qui naguère, à Saint-Amé, semblait ne connaître d’autre loi que son caprice…

Non, un grand changement s’était fait en elle. Il lui semblait qu’elle se fût éveillée à une vie nouvelle. L’enfant avait disparu pour faire place à la jeune fille, et, aujourd’hui, elle ressentait toutes les timidités, toutes les hésitations de la vierge.

Pourquoi ? c’est qu’elle gardait au fond de son cœur un secret qu’elle osait à peine s’avouer à elle-même… depuis le jour où elle était entrée, là-bas, dans la baraque de Gueule-de-Fer, Irène ne s’appartenait plus.

En vain, tout ce qu’il y avait en elle d’orgueil latent, de vanité patricienne, s’était révolté contre le sentiment qui s’imposait à elle… dans ses heures de solitude, dans ses insomnies, dans ses rêves, un nom revenait sans cesse, et ce nom la faisait tressaillir.

Et quel nom que celui de cet homme, dont la profession même était méprisable aux yeux de tous ! Quoi ! Irène de Salves, belle, riche, destinée par la naissance à porter le nom d’un époux noble entre tous, Irène répétait tout bas le nom de Fanfar.

Elle fermait les yeux, et tâchait d’oublier…

Mais elle le revoyait sans cesse fier, ardent, courageux, risquant sa vie pour sauver par un prodige de dévouement la vie de son père d’adoption ! elle entendait cette voix chaude et vibrante qui répétait ces mots qu’elle n’avait pas oubliés :

— Faites-vous aimer !…

Elle s’était battue contre cette obsession du souvenir, elle s’était raillée elle-même. Un saltimbanque ! en vérité, c’était folie que de penser plus longtemps à cet homme !… Elle était venue à Paris, et là, elle avait espéré que du moins l’éloignement la sauverait à jamais d’elle-même…

Erreur ! voici qu’encore une fois Fanfar lui était apparu. Non plus, cette fois, sous le costume de bateleur, mais mêlé à la foule des jeunes gens dont il semblait mieux que l’égal. Le hasard avait permis que Fanfar l’arrachât, ce jour-là, à un grand danger ; il l’avait un instant tenue dans ses bras, elle avait senti battre son cœur auprès du sien.

Et depuis, cent fois elle l’avait aperçu, se glissant aux murs du jardin, jeter des fleurs et s’enfuir comme un écolier d’amour qui craint d’être surpris…

Avec quelle joie, avec quel tremblement elle les ramassait ces chères fleurs.

Elle les interrogeait, mais hélas ! elles étaient muettes et gardaient le secret que Fanfar leur avait sans doute confié. Elle les effleurait de ses lèvres et se sentait frémir toute entière. Puis, pâle et souriante à la fois, elle en choisissait une et la glissait dans son corsage…

Quel était-il ?… l’imagination d’Irène se perdait dans des hypothèses folles. Une fois, devant elle le nom de Fanfar avait été prononcé. On parlait d’une conspiration dont, disait-on, la police suivait depuis longtemps la trace. Fanfar était mêlé à ce complot, dont le but était le renversement du pouvoir royal. Les conjurés se désignaient sous le nom de héros du droit.

Placé si bas, comment menaçait-il ce qui était si haut ! Irène avait voulu savoir. Elle avait lu, étudié, et peu à peu les grandes vérités de la justice éternelle avaient jailli dans son âme. Encore ignorante, elle avait deviné que ces hommes – que conduisait Fanfar – marchaient à la vérité… elle s’était sentie prise de colère contre ces privilégiés qui ruinaient et déshonoraient la France…

Comme alors elle se sentait seule !… Comme elle eût voulu interroger Fanfar, s’éclairer à ce foyer de justice dont les chaudes effluves commençaient à la pénétrer !…

Mais tristement, elle comprenait que c’était là un rêve impossible. Il était si loin d’elle… si du moins elle eût été comme autrefois énergique jusqu’à l’imprudence… mais un singulier effet s’était produit en elle. L’amour l’avait faite faible et hésitante.

Elle se laissait entraîner sans résistance, appelant Fanfar dans le secret de son âme. Pourquoi ne venait-il pas ? Pourquoi l’abandonnait-il à cette destinée qui l’emportait loin de lui ?…

Elle connaissait les projets de sa mère, elle savait que sa main était promise au vicomte de Talizac… et elle ne se sentait pas la force de lutter contre cette fatalité. Puis, en se disant que son refus désolerait sa mère, et, depuis que Fanfar avait traversé sa vie, elle ne comprenait plus qu’il lui fût permis de causer un chagrin à autrui. L’influence du jeune homme, quoique s’exerçant de si loin, l’avait faite meilleure. Elle trouvait je ne sais quelle joie douloureuse à accepter le sacrifice qui lui était imposé.

Et pourtant à mesure que l’heure approchait, à mesure que s’évanouissait je ne sais quel espoir vague qui, jusque-là, ne l’avait pas abandonnée, Irène se sentait faiblir !…

Elle passait au milieu de cette foule qui l’admirait, pâle, froide, tremblante jusqu’en ses fibres les plus profondes…

Le marquis de Fougereuse s’était élancé à sa rencontre, le visage rayonnant de joie.

Enfin, ce mariage tant désiré allait donc enfin s’accomplir !… c’était le salut, c’étaient tous ses rêves réalisés.

Il ne doutait pas de sa destinée. Lui aussi pensait à Fanfar, mais c’était avec une sorte de pitié. Oui il y avait quelque part un bateleur, un histrion qui, eût-il connu le secret de sa naissance, aurait eu seul le droit de s’appeler marquis de Fougereuse… la chose était comique, et l’assassin de Simon était presque prêt à en rire.

Fier, il avait offert son bras à Mlle de Salves. C’était la prise de possession.

Quant au vicomte, il songeait bien à ce mariage, en vérité.

Il vit la jeune fille, et il eut cette pensée qu’il se vengerait sur celle-ci des colères que la résistance de Francine avait allumées en lui.

L’arrivée d’Irène avait été le signal du bal.

Les groupes se formaient ; l’orchestre, caché derrière des massifs de fleurs, jetait ses échos de fête…

La valse entraînait dans ses tourbillons enivrants les femmes étincelantes de pierreries, et les jeunes gens, arrondissant les bras, avaient aux lèvres le sourire banal des fats.

Un instant, il se fit un silence. Quelque chose de mystérieux se passait.

Un nouveau personnage était entré, un officier supérieur de la garde royale, avec la culotte blanche collant aux cuisses, l’habit à la française blanc et or.

Il s’était dirigé vers le marquis de Fougereuse qu’il avait salué :

— Marquis, dit-il, je viens au nom de Sa Majesté !…

Toutes les respirations étaient suspendues. Sa Majesté !… Quand ce nom était prononcé, pas un souffle ne devait troubler l’air qui avait l’honneur de répercuter ces syllabes sacrées.

Fougereuse était radieux :

— Désireux de reconnaître les services rendus à la sainte cause de la monarchie, Sa Majesté a daigné prendre en considération la requête qui lui a été adressée… monsieur le marquis de Fougereuse, voici le brevet qui confère à votre fils, le vicomte de Talizac, le grade de lieutenant des gardes du Roi…

Magdalena prit la main de son fils.

— Vicomte, dit-elle, n’oubliez jamais que la vie des Fougereuse appartient au Roi…

Talizac s’inclina ; et se relevant, il jeta du côté d’Irène de Salves un regard de triomphe.

La jeune fille baissa les yeux et rougit.

Elle comprenait que sa destinée s’accomplissait.

— Que tu seras heureuse ! lui dit tout bas sa mère en l’attirant à elle et en l’embrassant.

— Heureuse ! répéta Irène comme un écho.

Mais ce n’est pas tout. Les faveurs de Sa Majesté ne s’arrêtaient pas en si beau chemin. L’envoyé royal n’avait pas encore tout dit.

M. le vicomte de Talizac était nommé chevalier de Saint-Louis !

Vive le Roi !… les femmes crièrent à plein gosier, les hommes eurent un sublime élan de dévouement… M. de Montferrand se jeta dans les bras de Talizac.

Puis, s’adressant à son fils Arthur d’un ton sévère :

— Voici monsieur, lui dit-il, comment notre roi – digne fils d’Henri IV – récompense qui se montre digne de sa protection…

Arthur de Montferrand avait, par obéissance accompagné son père. Et les deux jeunes gens avaient échangé quelques mots de banale réconciliation.

Mais dans l’âme du jeune homme, le mépris dominait désormais tout autre sentiment. Puis l’image de Francine, se débattant aux mains des misérables qui l’entraînaient, le poursuivait sans cesse.

Talizac était trop fêté, trop entouré pour qu’Arthur eût pu parvenir jusqu’à lui. Quant à Fernand, il s’était abstenu de paraître à cette fête.

L’impatience du jeune homme lui donnait la fièvre.

Il écoutait en frémissant les félicitations adressées au vicomte et qui lui semblaient autant de mensonges infâmes.

Talizac, le front haut, l’œil brillant, eut l’audace de venir à lui, comme pour le braver.

Le marquis de Montferrand ne venait-il pas de lui en donner le droit.

Talizac regarda Arthur en face, comme s’il eût attendu que celui qu’il avait failli assassiner la veille lui rendit son hommage.

Pâle, Arthur le vit s’approcher et fixa sur lui son regard où la colère s’amassait.

— Eh bien ! mon cher Arthur, dit Talizac, n’êtes-vous pas heureux des faveurs dont je suis l’objet ? J’attends !

Arthur tressaillit et se penchant vers lui :

— Je vous féliciterai, monsieur, lui dit-il à voix basse, quand je ne verrai plus sur votre joue la trace de l’outrage que j’y ai imprimé.

Talizac poussa un cri de rage, et fit un mouvement comme pour s’élancer.

Mais M. de Montferrand avait deviné la querelle et s’interposant.

— Monsieur mon fils, dit-il, je ne sais à quel excès d’impolitesse vous êtes prêt à vous laisser entraîner. Mais je vous jure que si vous n’adressez pas à M. de Talizac les excuses auxquelles il a droit, je vous ordonne de sortir…

Ces mots avaient été prononcés d’une voix assez contenue pour qu’ils ne parvinssent pas aux oreilles de ceux qui les entouraient.

Arthur regarda son père, lui jeta un regard de reproche navré, et se dirigea vers la porte…

Mais au moment où il allait la franchir, des cris retentirent dans le vestibule. On eût dit une lutte…

— Que se passe-t-il donc ? demanda Fougereuse.

Évidemment il y avait une querelle violente.

Plusieurs jeunes gens s’élancèrent pour sortir des salons…

Tout à coup, à l’une des portes, repoussant les laquais qui poussaient des clameurs irritées :

Un homme parut, tenant dans ses bras le corps inanimé d’une jeune fille…

— Fanfar ! cria Montferrand.

C’était lui.

Il courut au milieu du salon, et s’adressant à la foule :

— Messieurs, s’écria-t-il, voilà le cadavre d’une malheureuse que le vicomte de Talizac a assassinée…

Il y eut un moment d’indicible stupeur…

Les femmes s’enfuyaient, les hommes pâles, se regardant, n’osaient proférer une parole…

Talizac, chancelant, s’appuyait à la muraille.

Quant à Fougereuse, le nom de Fanfar avait retenti à son oreille comme une malédiction.

Fanfar soutenait sur ses bras tendus Francine, dont les vêtements, imbibés d’eau, se plaquaient à son corps.

La tête pâle, aux paupières gonflées, s’appuyait sur son épaule.

Fougereuse s’écria :

— Quel est ce misérable !… que vient-il faire ici ?…

— Monsieur le marquis, dit Fanfar, un crime a été commis : il faut que le coupable soit puni, et le coupable c’est votre fils… Ah ! messieurs de la noblesse, vous vous croyez donc tout permis ! Voilà une jeune fille qui vivait chaste et honnête, qui gagnait par son travail le pain de chaque jour… et M. le vicomte de Talizac a osé la faire enlever par des bandits à sa solde… Affolée, désespérée, la pauvre chanteuse des rues a demandé au suicide l’expiation d’un crime qui n’était pas le sien… Voilà ce qu’a fait votre fils, monsieur de Fougereuse… Connaissez-vous infamie plus lâche et plus honteuse…

Fier, la tête haute, Fanfar, de son regard où rayonnaient l’honneur et l’énergie, foudroyait ces courtisans qui se reculaient…

Arthur s’élança vers lui :

— Morte ! Elle est morte ! s’écria-t-il avec une explosion de douleur.

Fanfar, doucement, déposait Francine sur le tapis.

— Ai-je pu arriver à temps ? fit-il, je ne sais !… Allons ! de toutes ces femmes n’en est-il pas une qui tente de réparer le crime de M. Talizac !… N’est-il donc pas un cœur qui batte sous cette soie et ce velours !…

Une femme vint à Fanfar, et s’agenouillant auprès de Francine :

— Me voilà, dit-elle simplement.

C’était Irène de Salves.

— Quelle est cette comédie ? cria Fougereuse.

— C’est un drame horrible ! répondit froidement Fanfar, faisant un pas vers lui. Monsieur de Fougereuse, demandez donc à votre fils, qui est là, livide et tremblant, demandez-lui donc si j’ai dit vrai !

Talizac, faisant un effort violent, se redressa et s’élançant entre Fanfar et son père :

— Je jure que cet homme a menti !…

— Et moi je jure que vous avez commis ce crime, s’écria Arthur de Montferrand. Ah ! monsieur de Talizac, vous oubliez vite !… et faudra-t-il pour que la mémoire vous revienne que ma main cherche sur votre visage la trace qu’elle y imprimait hier, alors que vous me frappiez lâchement d’un coup de couteau, moi, qui voulais m’opposer à cette infamie !…

— Mensonge ! hurla encore Talizac.

Puis se tournant vers la foule :

— Messieurs, je suis victime de la plus monstrueuse calomnie !… et j’en appelle à vous pour faire justice de ce misérable…

Tous ces hommes, tout à l’heure prêts à l’aduler, restaient immobiles.

Fanfar, les bras croisés, regardait :

— Elle vit ! cria Irène. Elle respire !… Ma mère, que l’on transporte cette jeune fille à mon hôtel ! je la sauverai !…

Puis, jetant à Fanfar un regard indéfinissable :

— Le voulez-vous ? monsieur ! je vous jure de la sauver.

— C’est ma sœur ! dit Fanfar.

Irène se pencha vers la jeune fille qui revenait à elle et l’embrassa au front. C’était sa réponse au dernier mot de Fanfar…

Talizac avait couru à la porte du salon et appelant les laquais :

— Allons ! vous tous ! saisissez-vous de cet homme et jetez-le dehors…

Et comme ils s’avançaient, décidés à obéir…

— Qui donc osera porter la main sur moi ?… demanda Fanfar…

— Moi ! dit une voix derrière lui, en même temps qu’une main se posait sur son épaule. Au nom du roi, je vous arrête…

Celui qui avait parlé venait de se glisser dans la salle.

Il portait aux reins la ceinture blanche frangée d’or.

— M’arrêter, moi !…

Aux issues, les soldats apparaissaient.

— Monsieur le marquis, dit le magistrat à Fougereuse, un homme vient d’être surpris cherchant à s’introduire dans les appartements de Sa Majesté. Il était porteur d’armes et il n’a pas hésité à avouer qu’il venait dans l’intention d’attenter aux jours du roi !

Un cri de surprise indignée s’échappa de toutes les poitrines.

Un éclair de joie passa dans les yeux de Fougereuse.

Cyprien lui avait tenu parole.

— Et cet homme, continua le magistrat, sommé de nommer ses complices, a déclaré qu’il agissait par les ordres d’une société secrète dont le nommé Fanfar est le chef !…

— Infamie ! s’écria Fanfar !

— Assassin ! lui ! ce n’est pas vrai ! dit Irène en se relevant.

Arthur de Montferrand la retint doucement :

— Ne vous trahissez pas, murmura-t-il. Et comptez sur moi !…

Il avait deviné le lien secret qui unissait la destinée de Fanfar à celle d’Irène.

Fanfar regarda autour de lui. La fuite était impossible. Il se sentait saisi dans un cercle de fer.

Il regarda Irène :

— Sauvez ma sœur ! lui dit-il.

Elle inclina la tête.

Fanfar se tourna vers le magistrat :

— Cette accusation odieuse retombera sur la tête de mes calomniateurs, monsieur. J’ai lutté loyalement contre la monarchie… mais jamais je n’ai armé le bras d’un assassin… Justice se fera. Je suis à vos ordres…

Et, le front haut, il se plaça entre les soldats…

Arthur s’était glissé jusqu’à Talizac :

— Demain, monsieur, si vous n’êtes pas un lâche… Je vous attends !

— Oh ! je vous tuerai ! grinça Talizac.

Les soldats entraînaient Fanfar…

Quelques instants après, la foule murmurante et soupçonneuse, quittait l’hôtel de Fougereuse…

— Suis-je arrivé à temps ? demanda Cyprien en s’approchant de Fougereuse.

— Qui sait ? murmura le marquis.

XII

À LÉIGOUTTE

Le lecteur bienveillant qui nous a suivis jusqu’ici n’a pas oublié certaine petite place d’un village des Vosges, où dans les premiers jours de janvier 1814, de braves paysans avaient juré de mourir pour la défense du sol sacré de la patrie.

C’était de là que Simon était parti avec le sergent Michel, laissant derrière lui Françoise, sa femme, et les deux pauvres petits enfants. Il ne croyait pas, le malheureux ! que la fureur des envahisseurs dût commettre ce crime infâme de frapper les femmes et les enfants et de les traquer dans leur retraite comme des animaux pris au piège.

Simon ne devait plus revenir, non plus Michel, non plus ces Chépés des Vosges qu’avaient cloués aux roches les longues lances des Cosaques…

Le village avait été saccagé. Après le meurtre, l’incendie. Ce sont moyens de rois qui conquièrent un trône.

Les pauvres maisons de Léigoutte, devenues sépulcres, s’étaient tordues dans la flamme, et, s’écroulant, avaient enseveli sous leurs ruines les paysans, qu’on repoussait dans les flammes à coups de lances. Les Cosaques et les émigrés – les seconds pires – se vengeaient sur la chair et la pierre françaises des poignantes terreurs qu’ils éprouvaient en se ruant sur la terre d’où on les avait chassés.

Tandis que les Russes brûlaient la métairie du vieux Lasvène, Talizac, pour gagner noblement son marquisat de Fougereuse, mettait le feu à l’auberge de France et à la maison d’école. Les émigrés ont détruit, partout où ils ont passé, ces humbles constructions qui, à leurs yeux, représentaient l’esprit même de la Révolution. La maison d’école ?… n’était-ce pas là que les instituteurs de la République formaient les citoyens en leur parlant de patrie et de devoir ! Au feu la maison d’école !…

Et quand ces bandits royaux avaient passé, le silence morne et sinistre s’était abattu sur le vallon. Ils laissaient derrière eux un cadavre, fait de membres pantelants et de murailles écroulées, sur lesquelles coulaient des ruisseaux de sang…

Le roi ayant été proclamé aux Tuileries, et s’étant couché sur un lit de drapeaux fleurdelysés, on avait daigné ne plus songer à ces villages de l’Est qui avaient eu l’audace d’accueillir le sauveur à coups de fusil.

Alors Léigoutte, comme ses voisines, s’était peu à peu relevée de son lit de torture. Les craintifs y étaient revenus, inquiets, comme des enfants qui cherchent les débris de leur berceau.

Dans ce corps glacé le sang avait circulé de nouveau. Dans ce silence de mort, des voix humaines avaient murmuré. Les schlitteurs qui avaient survécu s’étaient partagé la charge de nourrir les femmes et les enfants que les lâches assaillants avaient oubliés, las de tuer…

Et quel courage il avait fallu à ces hommes !… chacun ayant perdu ami, parent, fils, mère, se sentait seul. Mais ils s’étaient serrés les uns contre les autres, se disant :

— Nous sommes frères de France !…

Ils s’étaient tus, prudents, et avaient salué de la tête le maire qui était venu s’installer, sanglant sur sa bedaine l’écharpe blanche. Seulement aux veillées on entendait parfois un murmure d’espérance dans lequel courait le saint nom de la République.

Les anciens se rappelaient les enseignements de Simon et les redisaient aux enfants.

Un jour, ils avaient éprouvé une grande surprise.

Le notaire de Wisembach avait raconté sous le sceau du secret qu’un étranger s’était présenté et avait acheté l’ancien terrain sur lequel, jadis, s’étaient élevées l’auberge et l’école de Simon Fougère. C’était vrai. Les actes étaient réguliers et les écus de bon aloi.

Celui qui avait fait ce marché était un vieillard, une manière d’intendant, que personne ne connaissait. On disait qu’il demeurait là-bas, du côté de Saint-Amé. Pourquoi donc se rendait-il acquéreur de ces terrains auxquels la légende rattachait des souvenirs tristes et glorieux ?

Ce fut bien plus encore quand un architecte, ayant été appelé, se mit à tracer les plans. On croyait que, selon l’ordinaire, on appellerait pour les constructions des ouvriers de la ville. Point. Ce fut aux charpentiers de Léigoutte, aux hommes de bonne volonté que l’architecte s’adressa.

De plus, on consulta les anciens du pays afin de voir des détails sur l’exacte construction de l’ancienne auberge et de l’école.

Les travaux commencèrent, bien payés, bonnement conduits.

Et l’hiver étant passé, les vieux de Léigoutte jetèrent un cri d’étonnement, tandis que de grosses larmes coulaient de leurs yeux…

On avait reconstruit l’auberge de France telle qu’ils l’avaient vue autrefois ; on avait relevé l’école sur le dessin exact de celle que les émigrés avaient brûlée.

Oui, c’était bien à l’auberge, cette salle vaste et éclairée où jadis Françoise portant Cinette dans ses bras, accueillait en souriant les travailleurs, tandis que le petit Jacques, – hélas ! qu’était-il devenu ? – montait du caveau le vin du pays, frais et étincelant de sa couleur rosée.

Jusqu’à l’enseigne. Elle avait été rétablie exactement comme autrefois… et comme autrefois aussi, les mots : « Auberge de France » se détachaient en noir sur la façade blanche.

Seulement l’ancien drapeau tricolore n’y était plus et n’avait pas été remplacé.

Quant à la maison d’école, quand elle fut achevée, plus d’un se souvint d’avoir écouté, assis sur ces bancs, la parole vibrante de Simon, racontant Jemmapes, Valmy, les campagnes de la République…

Le propriétaire nouveau s’appelait Pierre Labarre.

Quel était-il ? nul ne le savait. Il avait bonne figure et aimait à entendre parler de Simon Fougère, interrogeant les doyens et venant se mêler aux soirées de village, pour qu’on lui racontât, pour la centième fois peut-être, le combat de la Croix de Fer.

Alors il baissait la tête et pleurait.

— Il l’a connu bien sûr, disaient les paysans.

À la famille la plus pauvre, il avait donné l’auberge à bail, pour une misère. Il avait choisi celle où il y avait deux enfants, un garçon et une fille. Cela complétait la ressemblance avec le passé, et d’instinct on avait baptisé la petite du nom de Francine.

Pour l’école, Pierre Labarre, qui semblait riche et que le maire ménageait, avait fait agréer un vieux soldat intelligent et probe, toujours comme Simon.

Et Léigoutte s’était reprise à espérer ; il lui avait semblé que, dans cette auberge et cette école, son cœur recommençait à battre.

Pierre Labarre venait chaque année pour plusieurs jours dans le village. Et chaque fois c’était la fête des honnêtes gens…

Encore ils ne savaient pas tout. Ce bienfaiteur leur apparaissait mystérieux et inexpliqué.

Ce n’était pas Pierre Labarre qui était ce bienfaiteur. Celui-ci dormait dans la tombe ; mais au moment de quitter la vie douloureuse, il avait dit à son fidèle serviteur :

— J’ai mal aimé mon fils Simon… j’ai été lâche et j’expie cruellement cette lâcheté, je te laisse le secret d’une fortune… gardée soigneusement, et rechercher mes petits-enfants… quand tu les auras trouvés, tu les feras riches… Si la fatalité est contre nous ; si par malheur ils ne se trouvent pas sur ta route, enfin, s’ils sont morts, consacre cette fortune à attirer sur le nom de Simon Fougère les bénédictions auxquelles il a droit, de par sa probité et son courage. Va à ce pauvre village de Léigoutte, et que tous ceux qui l’ont connu, c’est-à-dire, aimé, soient les héritiers du marquis de Fougereuse, les héritiers du seul fils qu’il ait adoré dans le secret de son cœur.

Puis le vieux marquis s’était étendu sur son lit d’agonie, et, croisant ses bras sur sa poitrine, avait embrassé le souvenir du fils assassiné…

Pierre avait obéi. Longtemps il avait cherché. Longues années, il avait parcouru la France, mendiant un indice, espionnant le hasard pour lui voler le mot de la navrante énigme.

Un jour, après de lourds découragements qui de l’homme fort avaient fait un vieillard, un espoir nouveau, radieux avait éclairé son cœur. C’était quand l’infâme Talizac, ayant ramassé dans le sang le titre du marquis de Fougereuse, avait osé réclamer de lui, Labarre, l’intègre exécuteur des volontés de son maître, le secret du trésor des Fougereuse !… Les violences mêmes de celui qu’il s’obstinait à nommer vicomte de Talizac prouvaient que le fils de Simon vivait. S’il était mort, pourquoi l’héritier des Fougereuse ne s’adressait-il pas à la justice ?…

Alors Pierre Labarre s’était remis en marche, et de nouveau sur les routes qui conduisent des Vosges à l’Île de France on avait rencontré un vieillard, se glissant dans les plus pauvres hameaux, frappant aux plus humbles chaumières et répétant de sa voix que les sanglots contenus faisaient trembler :

— Souvenez-vous ! c’était en 1814.

Mais dix ans avaient passé sur tout cela : l’alluvion de l’oubli avait enseveli le souvenir. Nul ne savait. Nul n’avait vu les deux pauvres enfants, fuyant le meurtre et l’incendie…

Que d’efforts, que d’espoirs basés quelquefois sur un mot !… et quelle chute désolée dans la désillusion !…

Alors il s’était rappelé les paroles du moribond, et il était venu à Léigoutte. Tous ces hommes qui avaient jadis serré la main de Simon Fougère, qui avaient tressailli à sa voix parlant de patrie et d’honneur, ces paysans devenaient les enfants du marquis de Fougereuse.

Par une touchante fantaisie, qui dans sa naïveté révélait le génie de la bonté, Labarre avait imaginé de rendre à la place de Léigoutte l’aspect qui l’avait frappé, alors qu’un jour – il y avait bien longtemps de cela – Simon Fougère lui avait fait place à son foyer, tandis que Jacques regardait curieusement l’étranger de ses grands yeux d’enfant, tandis que riant son doux rire d’ange, Cinette courait autour de la table…

Et, grâce à cette énergie latente aux bons cœurs, le miracle s’était accompli.

Mieux que ça. Le vieux domestique d’un émigré avait appris l’histoire des grandes années de la République, et, bon garnement, avec son langage un peu lourd, il venait à Léigoutte, sous les arbres qui faisaient face à l’école, raconter l’épopée de 92…

Ce jour-là, c’était ainsi.

La nuit venait. Les premiers souffles du printemps montaient, chauds et rassérénés de la plaine aux cimes.

Pierre Labarre était là.

Les petits enfants de Léigoutte étaient autour de lui : pour s’en faire bien venir, il leur avait apporté des jouets, des soldats, avec l’ancien uniforme remplacé, grâce à la monarchie, par des oripeaux…

Il parlait bas. Car ce qu’il disait était bien un peu subversif. Et l’autorité de Léigoutte aurait pu s’inquiéter. Quoique, ainsi qu’il arrive toujours, Labarre étant ou paraissant riche, était presque libre d’avoir une opinion :

— Voyez-vous, leur disait-il, en ce temps-là, sous la grande République, la France délivrait les autres peuples des tyrans qui les oppressaient…

« Une fois, reprit Labarre, les soldats de Westermann s’emparèrent de Bruxelles, et le gouverneur Bender apporta au général français les clefs de la ville. Westermann les refusa, disant : « Reprenez-les, nous ne sommes pas vos ennemis. Restez vos propres maîtres et jouissez de la liberté que vous donne la République !…

Et Labarre ajoutait plus bas encore :

— À l’école de Simon Fougère, autrefois, tous les petits enfants, à la fin de la classe, murmuraient doucement, bien doucement : Vive la France ! Vive la République !

Et les petits enfants, baissant la voix, chuchotaient de leurs bonnes grosses lèvres rouges :

— Vive la République ! vive la France !…

À ce moment, il se passait, sur la place Léigoutte, une scène étrange.

À la lueur grise, tamisée par le ciel crépusculaire, deux ombres s’étaient agenouillées devant l’auberge de France, qui en ce moment était vide…

Elles étaient immobiles. On eût dit deux de ces créatures fantastiques qui, parfois, se découpent en silhouettes dans les brouillards des monts.

Nul ne les avait vues.

Pas un mot ne s’échappait de leurs lèvres. En s’approchant, on aurait vu que l’une soutenait l’autre, et on eût entendu des pleurs…

Le premier, Pierre Labarre les aperçut. Et il ressentit cette contraction du cœur qui annonce l’événement prochain…

Lentement il se leva, faisant de la main signe aux enfants de garder le silence. Tous les yeux le suivirent, mais les plus turbulents respectèrent sa volonté…

Il allait doucement. Son pas faisait à peine craquer le sable.

Il se trouva ainsi à quelques pas des deux inconnues, sans qu’elles l’eussent entendu, absorbées qu’elles étaient sans doute dans leurs réflexions douloureuses…

Plaçant sa main tremblante au-dessus de ses yeux, il les regardait…

Il vit que l’une d’elles faisait effort pour se lever.

L’autre lui prêtait son aide. Il fallait que cette pauvre femme fût infirme.

Elle était parvenue à se tenir debout…

Elle étendit la main vers l’auberge, comme pour la désigner à sa compagne. Celle-ci, la soutenant, toutes deux se mirent à marcher. Elles touchaient le perron de pierre.

Difficilement, avec ces secousses que donne l’effort aux membres ankylosés, l’infirme monta. Elle était arrivée à la porte.

Là, elle s’arrêta.

Et Pierre qui les avait suivies entendit un sanglot.

— Quelles sont ces femmes ? murmura-t-il.

Maintenant, elles avaient franchi l’entrée. Elles étaient dans la grande salle.

À vrai dire, rien n’y semblait changé depuis le jour où le soldat blessé s’était appuyé au mur, épuisé de souffrance et de fatigue…

Voici bien la haute cheminée, avec la crémaillère chargée de suie. Voici les longues tables brillantes.

Une lampe brûle, accrochée au mur, comme autrefois.

L’infirme marche seule maintenant. Elle va droit, comme si elle s’appuyait sur quelque soutien invisible…

Elle va vers l’âtre. Là est une chaise, elle s’y assied et regarde la porte.

Labarre qui l’épie a peine à retenir un cri.

Quelle est cette femme au visage si épouvantablement couturé ? Quel ravage effroyable a contorsionné ces traits, tordu cette chair, comme la glaise aux mains d’un enfant.

Voilà que cette créature singulière sourit tout à coup.

Les lèvres s’entr’ouvent. Elle parle.

— Ah ! te voilà ! Simon, fait-elle en saluant de la tête, comme si quelqu’un fût entré tout à coup. Les enfants t’attendent… la soupe est prête et fume d’aise… tu sais, Jacques est sage… mais Cinette !… un petit diable ! il faudra la gronder !… elle n’écoute que toi…

Labarre, frémissant, la gorge serrée par une indicible émotion, se retient à la muraille contre laquelle se crispent ses faibles doigts…

— Viens ! Cinette ! petite ! fait l’inconnue. Là, ne boudez pas ! souriez !… Ah ! que vous êtes gentille, et que je vous embrasserais à vous croquer…

Non, il n’y a pas à douter. Cette voix, Labarre la reconnaît. Il l’a entendue jadis, lui souhaitant la bienvenue…

Mais quelle est cette jeune fille qui accompagne l’infirme ?…

Labarre ne peut commander plus longtemps aux sentiments qui l’oppressent. La femme a caché sa tête dans ses mains, elle ne regarde plus.

Le vieillard entre.

La jeune fille le voit et, tendant vers lui ses mains suppliantes, elle dit à mi-voix :

— Oh ! ne nous grondez pas ! monsieur, ne nous chassez pas !… si nous sommes entrées ici, ce n’est pas pour faire le mal…

— Cette maison est la vôtre, répondit Labarre. Qui demande l’hospitalité y est accueilli comme un ami. Mais dites-moi, qui êtes-vous ? quelle est cette femme ?…

Caillette – car c’est elle – pose son doigt sur ses lèvres, montrant la pauvre femme qui semble ne pas entendre, mais qui écoute, peut-être :

— Elle est folle ! murmure Caillette d’une voix à peine perceptible.

Labarre sent ses yeux se mouiller de larmes.

De la main, il appelle Caillette qui vient à lui, s’efforçant de ne pas troubler la malade.

— Je vous en prie, dit encore Labarre, dites-moi quelle est cette femme ?…

— Une pauvre malade !… qui a été bien malheureuse autrefois… elle a perdu son mari, ses enfants… je crois qu’elle a été brûlée, c’est pour cela qu’elle a le visage et le corps dans un effroyable état…

— Mais son nom ?… son nom…

— Je sais qu’ordinairement on l’appelait la Brûlée… mais Cinette l’appelait maman…

— Cinette !… vous avez dit Cinette !… oui, c’est donc bien le mot que j’ai entendu tout à l’heure… qui porte ce nom ?…

— Une bien brave fille, allez ! qui est là-bas à Paris et qui gagne sa vie en chantant dans les rues !… il paraît qu’elle est la sœur de Fanfar !… c’est une bien singulière histoire, où il y a des malheurs et des crimes.

Labarre passait sa main amaigrie dans ses cheveux blancs comme pour aider le travail qui s’imposait, mystérieux, à son cerveau troublé…

— Fanfar !… qui appelez-vous Fanfar !…

Caillette eut un tressaillement. Ce nom lui rappelait son amour dédaigné. Mais qu’importe ! elle était bonne et était de celles qui se sacrifient.

— Fanfar, c’est un enfant trouvé… qui maintenant est un jeune homme, si bon, si beau…

— Où donc ai-je vu ce nom, se demandait Labarre.

Une émotion profonde poignait son cœur ; il n’osait plus interroger.

Et cependant une attraction invincible l’attirait vers cette femme. Tout à coup, l’infirme releva la tête, vit Pierre et dit :

— Excusez la simplicité du service, monsieur, mais l’auberge fait ce qu’elle peut.

Labarre jeta un cri :

— Françoise Fougère… clama-t-il.

Françoise se dressa, comme si une force surhumaine l’eût tout à coup soutenue.

— Qui m’a appelée ? fit-elle. Qui a prononcé mon nom ?…

— Oui, Françoise ! répéta Pierre. Françoise ! souvenez-vous de Simon, de Jacques, de Cinette !…

— Mes enfants ! oui, oui. Mes enfants ! Oh ! je ne les ai point oubliés !… où donc les ai-je revus ?

Elle se tut un instant :

— J’étais bien désolée ! Cinette n’était pas là ! murmura-t-elle. Où donc ?… Ah ! oui, dans la petite chambre… où son lit est tout blanc… Pourquoi donc était-elle absente !…

Elle tendit la main :

— La porte s’ouvre… et puis !… oui, c’est bien lui, Jacques, mon Jacques !…

— Vivant ! cria Labarre…

— Oui ! dit Caillette. Ils se sont reconnus !…

— Mais Francine !…

— Francine a été enlevée…

— Malédiction !… Par qui ?… Dites-moi le nom de l’infâme…

— Par le vicomte de Talizac !…

— Talizac !

Labarre chancelait. Mais Françoise avait entendu, elle aussi.

— Talizac !… Ah ! le misérable ! Vite, vite !… en marche ! il faut sauver Francine ! sauver Jacques !… La boîte !… la boîte !…

Et, marchant, elle se dirigea vers la porte.

Comment Françoise et Caillette se trouvaient-elles à Léigoutte !

On n’a pas oublié qu’au moment où Fanfar venait de reconnaître dans la malheureuse infirme la mère qu’il avait tant pleurée, dans Francine cette sœur dont il avait entendu les derniers cris au souterrain des Vosges, Bobichel avait disparu, conduisant Caillette.

Et la fille de Girdel, qui aimait Fanfar d’un amour hélas ! sans espoir, avait dit :

— C’est votre mère, voulez-vous me permettre de la soigner.

Fanfar avait jeté à Caillette un regard de reconnaissance et d’affection qui avait payé d’avance la pauvre fille, puis il s’était élancé dehors avec Bobichel et Gueule-de-Fer.

Caillette et Françoise étaient restées seules.

La jeune fille s’était agenouillée auprès de celle qu’elle aimait parce que Fanfar l’avait appelée sa mère…

Maintenant que son fils avait disparu, la vieille femme restait immobile. On eût dit que la lueur qui l’éclairait se fut subitement éteinte. Elle n’écoutait plus Caillette qui cherchait à l’encourager, elle ne sentait pas l’étreinte de ces petites mains qui la pressaient doucement.

Seulement elle répétait tout bas :

— Jacques ! Cinette !…

— Vous les reverrez ! oh ! soyez tranquille ! disait la fille de Girdel. Si vous connaissiez Fanfar, quand il a dit qu’il ferait quelque chose, il n’y a pas de force qui puisse l’arrêter…

La vieille se taisait et dodelinait de la tête en chantant un refrain du pays des Vosges.

— Je vous en prie, disait Caillette qui avait peur (car la folie est effrayante pour les jeunes raisons), revenez à vous !… je suis là !… je vous aimerai bien ! prenez courage !… tenez ! vous êtes fatiguée… je vais vous aider à vous coucher ; et je veillerai auprès de vous… demain à votre réveil, vous trouverez vos deux enfants auprès de vous, Francine… Jacques…

Maintenant, c’était le Chant du départ que fredonnait l’idiote.

Tremblez, ennemis de la France,

Rois ivres de sang et d’orgueil.

— Mère ! mère ! faisait Caillette désespérée.

L’autre ne l’entendait pas. Alors, raidissant ses petits bras qui étaient forts, Caillette parvint à la soulever, et chancelant un peu, car le fardeau était lourd, elle la porta jusqu’à son lit.

Françoise ne résistait pas. Dans l’élan fiévreux qui avait un instant saisi son intelligence, muette depuis si longtemps, les dernières fibres semblaient s’être brisées. Elle pleurait maintenant, comme pleurent les enfants, poussant des gémissements inarticulés…

Mais Caillette était si bonne, il s’échappait de tout son être un tel rayonnement de charité raisonnée que la malheureuse ressentit cette influence. Bercée, elle s’endormit.

La journée s’acheva.

Fanfar ne revenait pas. Aidé par Bobichel, il courait à la recherche de Francine qu’il ne devait retrouver, hélas ! qu’au moment où la pauvre fille, affolée, se jetterait inconsciemment dans la mort…

L’oreille au guet, Caillette l’attendait… elle était toute pâle, et, sous la tension de cette attente, sa force s’épuisait.

Si bien que vint le crépuscule, puis la nuit.

Elle tenait entre ses mains les mains de la malade qui n’avait plus fait un mouvement. Sa tête se pencha sur le lit, plusieurs fois elle se redressa, luttant contre le sommeil. Mais à cet âge, la veille est douloureuse… On n’entendit bientôt plus que sa respiration lente et régulière.

Caillette s’était endormie…

Tout à coup elle sursauta. Elle vit les premières lueurs du jour…

Elle regarda le lit… mon Dieu !… il était vide !… Oui en vérité, la folle n’était plus là ! la mère de Fanfar avait disparu !… est-ce donc ainsi que Caillette l’avait gardée !… Elle courut dans l’autre chambre. Françoise n’y était pas… la porte était ouverte…

Caillette s’élança dans l’escalier :

— Où est-elle ? où est-elle ?…

— De qui parlez-vous ? demanda le concierge.

— De Françoise…

— De la Brûlée… oh ! il y a beau jour, ou plutôt belle nuit qu’elle est partie…

— Partie… elle !… c’est impossible : elle ne peut marcher !…

— C’est vrai, que j’ai été bien étonné… même qu’il était à peu près ménuit et que mon épouse m’a dit : C’est drôle, on dirait qu’on marche dans l’escalière… alors j’ai regardé, et j’ai vu !… Ah ! mam’selle, on aurait dit un spectre… et un pas beau, sauf vot’respect. C’était la paralytique, elle qu’a pas bougé, pendant tout le temps que Mlle la marquise la soignait… V’là qu’elle était debout et qu’elle marchait droit…

« — Où donc que vous dévalez comme ça, que je lui ai dit.

« — Je vais sauver Jacques, m’a-t-elle dit.

« — Jacques ! moi je connais pas ça !

— C’est son fils, interrompit Caillette. Continuez.

— Mais vous n’êtes pas faite pour sauver quelqu’un, que j’ai dit.

« — Si, si, a-t-elle répondu… Y a la boîte ! je veux la boîte !… ouvrez-moi !

— Dame, vous savez, au fond, c’est une locataire ! j’ai pas le droit de la séquestrer… j’ai tiré le cordon.

— Et elle est partie ! s’écria Caillette.

— Oh ! vite, vite !… c’était si drôle !… on aurait dit qu’elle courait comme un lapin !

Mais déjà Caillette ne l’écoutait plus. Elle s’était élancée dehors.

Ainsi Fanfar lui avait confié sa mère, cette créature amie si longtemps appelée, et voici que Caillette, mauvaise gardienne, traîtresse à la parole donnée, l’avait laissée s’échapper…

Caillette sentait la fièvre la saisir. Il était sept heures du matin. Que faire ?… Chercher Fanfar et lui avouer la vérité, mais elle n’aurait pas osé.

Être témoin de son désespoir était au-dessus de ses forces.

Il fallait retrouver Françoise à tout prix.

Et voilà qu’avec l’habileté que donne le cœur, Caillette s’était livrée à une enquête. Songez donc. Elle était partie à minuit, en pleine obscurité. Nul ne l’avait vue sans doute. Il était impossible qu’elle eût trouvé la force d’aller loin. Tout était à craindre. Comment aurait-elle pu se guider ! et d’ailleurs de quel côté se serait-elle dirigée, puisqu’elle n’avait pas conscience de ses actes.

Caillette se sentait devenir folle.

Elle pleurait si fort en interrogeant qu’à peine on comprenait ses questions. Elle n’osait retourner en arrière. Ce qui l’épouvantait le plus, c’était de se trouver en face de Fanfar.

Tout à coup, dans cette ignorance douloureuse, un rayon de lumière jaillit. Un vieux chiffonnier qui s’était approché pour écouter Caillette, déclara qu’il avait vu une femme, ressemblant au signalement. C’était déjà loin de là, sur la route d’Allemagne.

Aux questions de Caillette – qui croyait à une erreur – il répondit par des indications si précises que la fille de Girdel sentit l’espoir rentrer dans son cœur. Elle se mit en marche dans la direction indiquée. Elle avait cinq ou six heures de retard, mais qu’importe, il fallait à tout prix savoir la vérité. Elle vendit un petit médaillon d’or dans lequel, sans que personne le sut, elle portait une relique d’amour, un bout de ruban qu’une fois Fanfar lui avait donné. Elle garda le ruban et reçut quelques écus en échangé du bijou. Puis elle partit.

Elle franchit la barrière, ralentie sans cesse dans sa marche par les arrêts qu’elle faisait pour questionner. Mais il n’y avait pas à douter. L’infirme était en avant.

Elle marcha tout le jour, puis la nuit suivante, droit devant elle, suivant la grande route, et sentant ses forces s’épuiser. Ce fut seulement au matin du second jour que la pauvre enfant reçut la récompense de son dévouement. Comme elle s’était arrêtée à une auberge, pour y prendre quelques instants de repos, elle vit l’infirme, debout, sur le seuil…

— Mère ? cria-t-elle en s’élançant vers elle.

— Tiens ! vous la connaissez ! fit l’aubergiste. Quelle singulière créature ?… Est-ce qu’elle n’est pas un peu folle ?…

Françoise avait vu Caillette, et, comme si elle eût craint qu’on ne l’empêchât d’aller en avant, elle avait fait quelques pas rapides sur la route…

— Que vous a-t-elle dit ? demanda Caillette.

— Elle a demandé du pain… je lui en ai donné !… et puis elle a mangé sans rien dire… Au moment où vous arriviez, elle venait de me demander où était un village… ma foi ! dont je ne sais même plus le nom…

La vieille s’était rapprochée :

— Vosges ! Vosges ! fit-elle, Léigoutte.

— Léigoutte ! s’écria Caillette. C’est le village de Fanfar…

— Fanfar ! répéta l’infirme qui ne connaissait pas ce nom.

— Le village de Jacques, rectifia Caillette.

— Qui ! oui ! fit la vieille. Jacques ! il faut sauver Jacques !… à Léigoutte !… la boîte !… la boîte !…

Quel singulier travail s’opérait dans l’intelligence engourdie de Françoise ?…

L’apparition subite de Fanfar avait renoué brusquement la chaîne de ses souvenirs, mais en les faisant remonter à sa dernière entrevue avec Simon. On n’a pas oublié qu’a la veille du combat de la Croix de Fer, les deux époux avaient échangé leurs suprêmes confidences ; Simon avait remis à Françoise les pièces qui établissaient ses titres, ses droits et la filiation de Jacques…

La pensée vacillante de Françoise s’était figée en cet effort de volonté tenace…

Elle était partie, tendant au but, ne trouvant dans sa raison que cette double possibilité, demander le chemin des Vosges, aller en avant. On eut dit qu’une sorte d’attraction la guidait.

En vain, Caillette avait tenté de la ramener en arrière. La vieille femme s’était débattue comme un enfant criard. La jeune fille avait promis à Fanfar de ne pas abandonner sa mère…

Elle était partie avec elle. Le hasard avait placé sur la route un voiturier complaisant qui retournait au pays de l’Est et qui, par pitié, avait consenti à donner aux deux femmes place sur la litière…

Et ainsi elles étaient arrivées à Léigoutte… Françoise, silencieuse, marmonnant entre ses dents des paroles incompréhensibles, Caillette désolée en songeant à Fanfar et au désespoir que le jeune homme devait éprouver à la disparition de sa mère…

Hélas ! elle ne savait pas tout encore… elle ignorait qu’à l’heure où elle s’agenouillait auprès de Françoise, devant la maison où jadis Jacques et Francine avaient joué aux jeux enfantins, Fanfar, seul dans une prison, pensait à cette mère, à peine entrevue, à cette sœur, qu’il avait tenue, demi-morte entre ses bras, et pleurait… âme forte que pouvait briser seul le malheur d’autrui.

Donc, Françoise s’était dirigée vers la porte de l’auberge…

Caillette s’était rapprochée d’elle. Mais elle l’avait écartée.

Pierre Labarre tremblait d’émotion.

La vieille femme, arrivée sur le seuil, semblait hésiter. De ses deux mains elle relevait les touffes de ses cheveux gris. Évidemment elle cherchait quelque chose.

Puis, comme si elle se souvenait, elle tourna sur elle-même, et traversant la salle, elle alla vers la porte qui faisait face à l’entrée principale.

Anxieux, Labarre et Caillette la suivaient pas à pas.

Elle sortit cette fois. Derrière la maison se trouvait une cour, puis un jardin potager. Elle les franchit, toujours sans appui. Sa marche était recte. Elle ne chancelait pas.

La clôture était ouverte en un point. Elle traversa un bouquet de broussailles, et se trouva au pied de la colline.

L’ombre s’épaississait, et cependant il semblait qu’elle vit aussi clairement qu’en plein jour. Elle se mit à gravir la pente, puis, arrivée à un étroit sentier, elle s’y engagea, hâtant le pas…

— La métairie de Lasvène, murmura Labarre. C’est là qu’elle va…

À voix basse, sans perdre l’infirme de vue, il interrogeait Caillette, qui lui racontait les derniers événements.

À quel mobile obéissait Françoise ? Pourquoi, en vertu de quel instinct, avait-elle entrepris ce long voyage ? Cette résolution était-elle seulement l’effet de la folie inconsciente ? ou bien la pensée se survivait-elle à elle-même, et la conduisait-elle à l’exécution d’un dessein fixe et positif ?

Françoise marchait toujours. Seulement, de temps à autre, elle s’arrêtait, se retournait, appelant doucement Jacques ! Cinette !

Évidemment, elle recommençait l’action accomplie naguère. Cette route, c’était celle qu’elle avait suivie, alors que, pour arracher ses enfants au péril que Simon Fougère avait deviné, elle allait les confier à la probité et au courage du vieux Lasvène.

La nuit était tout à fait venue. Et avec elle le silence enveloppait le chemin désert.

Labarre se demandait s’il n’était pas de son devoir d’arrêter la pauvre folle. Mais un instinct secret l’empêchait d’agir. Il voulait avoir la clef de ce mystère.

Une heure se passa ainsi. Françoise ne semblait pas ressentir la fatigue. Elle allait, elle allait devant elle. Aux carrefours, elle prenait la route juste, sans s’arrêter, sans chercher…

Enfin, ils pénétrèrent dans la gorge d’Outremont.

Dans ces ténèbres, le lieu était sinistre.

Nous l’avons dit, la montagne noirâtre semble, à la gorge, avoir été fendue par un coup d’une hache gigantesque. C’est un écartement de la roche, faisant fissure profonde, et au-dessus duquel le ciel ne semble plus qu’une ligne étroite. Les granits sombres se penchent, comme s’ils étaient prêts à écraser l’imprudent qui les défie…

Puis l’évasement se fait. Les roches se séparent, et une sorte de plaine s’étend.

À ce moment, les nuages s’écartèrent et la lune, claire et pâle, jeta sur le paysage sa lueur blanche, découpant les arbres et les blocs en arêtes vives sur l’horizon blafard…

Françoise s’était arrêtée brusquement. Labarre étouffa une exclamation désolée. Il comprenait. Où donc était la métairie du vieux Lasvène ? La pauvre baraque de pisé avait disparu sous la flamme qui l’avait engloutie. La folle se sentait perdue, maintenant elle tendait le cou, les yeux grands ouverts, inquiets, désorientée…

Labarre s’approcha et la prit par la main. Docile, elle se laissa faire. Il savait où s’était trouvée naguère la masure ; et ne doutant que ce fût là qu’elle tendit, il la conduisit.

Elle eut un rire niais :

— Brûlée ! fit-elle. Ah oui ! brûlée ! beau feu !…

Et elle imitait le cri des Cosaques :

— Mort aux Français !

Tout à coup elle se mit à courir.

C’était folie ! Caillette et Labarre poussèrent un cri d’effroi !

Ah ! qui ne comprendra pas qu’il est certains moments où les trois forces identiques, organisme, action et sentiment, se combinent en une seule, celui-là ne saura jamais quels immenses trésors de science renferme la physiologie.

Toute Françoise était dans sa volonté. Et cette volonté dirigeante, maîtresse, entraînait les membres inertes, leur rendait la vie, les galvanisait.

Elle s’était jetée sur le coin de la route, et là, de ses ongles, elle fouillait la terre…

La recherche fut courte :

— La boîte ! la boîte ! cria-t-elle. Jacques n’est pas mon fils !… Cinette est marquise de Fougereuse ! Jacques… Fanfar est vicomte de Talizac.

Puis elle fit :

— Ha ! ha ! j’ai mal !

Et tomba aux bras de Labarre qui s’était élancé !

XIII

AU NID

Deux lits blancs, se cachant dans l’ombre, comme deux bébés jumeaux, côte à côte, s’appuyant l’un à l’autre…

À la fenêtre, des rideaux de mousseline, tombant en plis mousseux, relevés par des nœuds de ruban bleu…

Appuyés au mur, de petits meubles coquettement dressés sur leurs jambes, sur leurs pattes tournées grêlement, et ressemblant à ces objets menus que l’on trouve aux boîtes des poupées.

Puis, dans un de ces lits, enveloppés d’un nuage de lin, un adorable visage un peu pâle émergeant des draps floconneux, de l’oreiller duveté.

Au pied, à peine posé sur une chaise, dont les bois faibles semblent des tiges de fleurs, une autre jeune fille, courbée en avant, caressant des lèvres et des boucles de ses cheveux une main blanche qui se fait morte sous ses baisers…

Tel est le tableau.

Cette chambre, toute de charme et d’ombre gracieuse, qu’éclairait discrètement un rayon de soleil, se faisait chaste pour caresser cette candeur, cette chambre était celle d’Irène de Salves…

Ah ! si vous aviez autrefois pénétré dans la chambre de l’amazone, qui à Saint-Amé bravait tout préjugé, pénétrant comme un enfant terrible dans la baraque de Gueule-de-Fer, de cet enfant gâté qui, dans le château des Vosges, perché comme une aire d’aigle, s’enivrait du fracas du vent et du tonnerre de l’orage, vous auriez vu je ne sais quel mélange hybride d’éclatement asiatique et de folie moyen âge. Irène avait deviné Notre-Dame de Paris avant notre grand Hugo.

Alors, du retrait où elle se reposait, elle avait fait une sorte d’hypogée bizarre, où le rouge tombait en franges, où le jaune se hérissait en crêtes, où le bleu volutait en rosaces bizarres.

Alors son cœur étant libre, seul le cerveau avait la parole. Et il était un peu fou, obéissant à cette exubérance qui éclate aux cœurs de seize ans…

Maintenant l’accalmie était faite.

De l’enfant, de l’inconsciente, l’amour avait fait une femme…

Et la femme était revenue aux douceurs charmantes, aux pudeurs délicates. Le rouge s’était éteint, le rouge avait pâli et le blanc était venu, répondant aux aspirations innommées, mais tendant à la clarté.

Ce nid, tout embaumé, était la chambre d’Irène de Salves…

Et dans ce lit, cette figure pâle était celle de Francine.

Les sympathies d’âme sont instantanées, surtout entre femmes. Le lien était formé. Francine était la sœur de Fanfar. Irène s’avouait aujourd’hui à elle-même qu’elle aimait Fanfar de toutes les forces de son âme…

Donc elles étaient mieux que sœurs. Elles se confondaient dans une même affection.

Au cœur d’Irène, il y avait ce singulier sentiment que Francine était un peu de Fanfar. L’aimer, la protéger, la soigner, c’était aimer Fanfar.

Et quand, penchée au lit de la malade, elle épiait les premiers soupirs qui révélaient la vie, elle se sentait rougir, car il lui semblait que Fanfar était là, dans cette ombre blanche, et qu’il allait parler…

La secousse éprouvée par Francine avait été terrible. Quand, s’échappant affolée de la maison maudite, elle s’était jetée dans la mort, il lui avait paru qu’autour d’elle se faisait une ombre noire.

Elle n’avait rien compris, rien deviné. Quand Fanfar s’était jeté au flot pour la sauver, elle s’était abandonnée à ses bras qui la pressaient convulsivement.

Puis la fièvre était venue, avec son cortège de délires…

Et quand elle s’était éveillée, elle avait vu, agenouillée auprès d’elle, une gracieuse figure qui souriait…

Irène lui avait dit :

— Courage, ma sœur !

Et Francine, surprise de vivre, lui avait tendu ses deux mains amaigries… puis, tout à coup, une sinistre pensée avait traversé son cerveau. Elle se souvenait !… Elle revoyait cette maison où on lui avait jeté son déshonneur à la face !…

— Non ! cria-t-elle dans un accès de délire. Je veux mourir !…

Irène avait trouvé en son cœur les bonnes paroles qui encouragent, qui consolent, et Francine s’était endormie, mais de ce sommeil lourd et fiévreux qui suit les grandes crises.

La fièvre s’était de nouveau emparée d’elle… et pendant plusieurs jours une sorte de hideux cauchemar avait hanté cette pauvre tête d’enfant…

Le dévouement d’Irène ne s’était pas un seul instant démenti. Jamais sœur ne fut plus attentive, jamais jeune mère ne soigna plus tendrement le premier-né de ses entrailles.

Enfin le calme s’était fait. Francine était affaiblie, à ce point que chaque mouvement lui arrachait des larmes…

Elle avait interrogé Irène. Où était-elle ? Qu’était devenue la mendiante dont elle s’était constituée la gardienne ? À peine évadée de la mort, elle songeait à autrui.

En vérité, ces bontés insatiables reposent des infamies.

Irène savait peu de chose. Depuis la scène violente du bal, Arthur de Montferrand, sans avouer le mobile qui le poussait – il aimait Francine – s’était mis obligeamment à la disposition de Mlle de Salves. N’avait-il pas deviné son secret, alors qu’il l’avait empêchée de se trahir en face des curieux malveillants…

Fanfar était en prison. Son procès s’instruisait rapidement. Au dire des nouvellistes, sa condamnation était certaine. L’altération qui, depuis la prétendue tentative d’assassinat des Tuileries, était survenue dans la santé du roi, avait surexcité exaspération de la coterie à la tête de laquelle Fougereuse était érigé en chef, Talizac avait été momentanément éloigné, pour qu’il ne se laissât pas entrainer, disait-on, à la fureur de vengeance éveillée en lui par les infâmes calomnies de ce Fanfar.

Quant à la scène au milieu de laquelle avait apparue Francine, pâle et froide aux bras de son sauveur, on était parvenu à donner, en apparence du moins, le change aux témoins de ce scandale.

Ce n’avait été, affirmait-on, qu’une infâme comédie arrangée par ce Fanfar maudit et sa sœur pour briser les projets de mariage formés entre Talizac et Mlle de Salves, œuvre de chantage digne d’une fille des rues et d’un ancien saltimbanque devenu régicide…

L’infirme avait disparu. Et cette nouvelle avait excité chez Francine un violent désespoir. Quelle était cette Caillette qui avait prétendu prendre sa place et qui avait fui, elle aussi, sans que l’on pût retrouver sa trace.

— Mais, demandait Francine, qui donc m’a sauvée ?…

— Ne le savez-vous pas ? répliqua Irène en rougissant…

— Non ! je vous entends prononcer un nom que je ne connais pas… un nom étrange…

— Celui de… M. Fanfar…

— Quel est-il ?…

Irène la regardait et se demandait si, dans la fièvre, sa raison ne s’était pas obscurcie.

— Mais je ne puis comprendre, murmurait-elle. Ne connaissez-vous pas votre frère ?…

— Mon frère…

Francine passa ses mains sur son front :

— Mon frère !… Ah ! que dites-vous !… il y a bien longtemps que je n’en ai plus… hélas ! je ne l’ai pas oublié, le cher petit Jacques, qui était si doux, si bon pour sa petite sœur…

— Jacques !… mais c’est le nom de… M. Fanfar…

Chaque fois qu’elle disait ce nom, Irène baissait la voix…

— Fanfar ! répétait Francine. Mais je vous jure que je ne l’ai jamais rencontré…, pourtant je me souviens… oui, une fois j’ai entendu parler de saltimbanques qui s’étaient installés sur la place du Château-d’Eau… il y en avait un qui avait un nom singulier… Gueule-de-Fer !

— C’est bien cela !… Fanfar est votre frère !

— Qui vous l’a dit ?…

— Lui-même !… au moment où je m’approchais de vous pour vous porter les premiers secours…, il m’a dit, en vous désignant : c’est ma sœur !…

— Mon Dieu ! mais où est-il ?… je veux le voir !… N’était-il pas victime d’une illusion, d’une ressemblance !… Il m’a sauvée !… Ah ! si c’était lui !… tenez ! je pleure !… pauvre cher Jacques ! mais non, je suis folle ! Jacques est mort…

Il y eut un instant de silence. Irène ne pouvait donner à Francine la preuve de ce qu’elle affirmait.

Et cependant elle croyait en Fanfar ! non, il ne l’avait pas trompée… elle le sentait au fond de son cœur…

— Parlons de lui ! dit tout à coup Francine. Si c’est mon Jacques, il doit avoir…

Elle calcula :

— Vingt ans à peine…

— C’est cela…

— Il doit être beau…

Irène rougit encore plus fort, et murmura :

— Il est assez bien, en vérité…

— Avec des yeux noirs, des cheveux bruns bouclés…

Irène commençait à être fort embarrassée. Pouvait-elle avouer qu’elle avait soigneusement regardé Fanfar pour remarquer ces détails… trop circonstanciés ?

— En effet… je crois…

— Oh ! je vous en prie… dites-moi ce que vous savez…

Après tout, pourquoi Irène n’eût-elle pas parlé ?… Cette affection profonde n’était-elle pas basée sur un sentiment honnête et avouable entre tous !… oui, elle aimait Fanfar, parce que Fanfar était dévoué, généreux, fidèle aux grandes causes, parce qu’il risquait sa vie pour ceux auxquels son cœur s’attachait…

— Eh bien ! dit Irène tout bas, je vais tout vous dire… Voyez-vous ! c’est bien pour vous…

— Pourquoi votre voix tremble-t-elle ?…

— Ma voix tremble ! quelle folie !…

— Et quand vous prononcez le nom de Fanfar, il y a des larmes dans vos yeux…

Irène jeta ses bras autour du cou de Francine :

— Je l’aime ! murmura-t-elle.

— Alors… c’est Jacques ! c’est mon frère ! cria Francine.

— Oui, car je vous aime déjà comme une sœur…

Et ces deux jeunes filles étroitement enlacées, palpitaient cœur à cœur.

Francine se dégagea doucement.

— Mais où est-il ? Je veux le voir.

Irène tressaillit. Hélas ! au milieu de ces émotions qui la saisissaient aux fibres les plus intimes de son âme, elle avait tout oublié !… Oui, Francine la croyait maintenant ! elle criait : c’est mon frère ! je veux l’aimer, le serrer dans mes bras !…

Et ce frère tant pleuré, enfermé dans une étroite prison, se débattait sous une accusation de régicide qui entraînait la peine de mort…

— Pourquoi ne me répondez-vous pas ? demanda Francine qui la regardait de ses yeux éclairés par la fièvre…

À ce moment la porte s’ouvrit doucement et la grande femme sèche et au nez pointu, dénommée Mme Ursule, adressa un signe d’appel à Irène…

La jeune fille courut aussitôt vers elle. C’était toujours un instant de répit. Elle comprenait si bien tout ce qu’elle allait donner de douleur au cœur de Francine.

— Qu’y a-t-il ? demanda Irène.

Mme Ursule n’était pas changée. C’était toujours le personnage sévère et ennemi de toute gaieté qui, naguère, dans la baraque de Saint-Amé, s’effrayait des inconvenances commises par Mlle de Salves.

— Voilà ce qu’il y a, fit-elle. Une manière d’homme étrange, très laid, très maigre, demande à parler à Mademoiselle…

— Je ne puis recevoir…

— Je m’en doutais bien… cependant je me suis permis de prévenir mademoiselle, parce que je crois qu’elle connaît ce personnage…

Au fond, elle n’était pas méchante, Mme Ursule… et son idée n’était pas si mauvaise qu’elle eût pu paraître tout d’abord.

— Je le connais, dites-vous ?

La gouvernante baissa les yeux comme si sa pruderie s’effrayait du souvenir qu’elle avait à évoquer :

— Je l’ai déjà vu, moi aussi… une fois… il faisait la grenouille !…

— Je ne vous comprends pas…

— Eh oui !… c’était un de ces fieffés bouffons qui amusaient les paysans, là-bas, à Saint-Amé…

— Son nom ! son nom !…

— Ah ça ! je ne sais pas ! c’était celui qui avait un chapeau de papier gris, avec une plume qui se balançait…

— Bobichel !

Irène n’avait oublié aucun des noms, à ce qui paraît.

— Ça doit être celui-là !…

— Qu’il vienne ! qu’il entre, vite !…

Mme Ursule fit une belle révérence et dit de son air pincé et malin :

— Mademoiselle me pardonne de l’avoir dérangée…

Irène lui prit la tête à deux mains, au risque de déranger l’harmonie de ses barbes de dentelle… et l’embrassa.

— Mais, va donc ! dit-elle.

Et Mme Ursule, majestueuse, – mais enchantée – sortit…

Un instant après, la porte s’ouvrait de nouveau…

Et Bobichel apparaissait…

Ah ! le pauvre pitre ! bon, il n’avait plus son sourire gai et benêt… il n’avait plus le nez du vent et l’œil écarquillé…

Il y avait des larmes dans cet œil, jadis joyeux…

Sa maigreur s’était faite émaciation… et ce masque grotesque avait été creusé en masque douloureux…

Irène alla vivement vers lui :

— Vous venez de sa part ? dit-elle involontairement.

— À lui, Fanfar ! oh non !… pas directement du moins !… je n’ai pas pu le voir…, ils le tiennent trop serré, là-bas…

— Qui donc vous envoie ?

— C’est le père… Girdel…, vous savez, Gueule-de-Fer !…

— Pourquoi ne vient-il pas lui-même ?…

— Ça, je ne sais pas…, quoique je m’en doute bien un peu !… mais j’ai quelque chose à vous remettre…

— À moi !… vite ! vite !

— Voilà, dit Bobichel.

Et de sa redingote râpée qui se moulait à ses os saillants, il tira une enveloppe :

— Voilà l’affaire, dit-il. M. Girdel m’a dit : Tu remettras ça à Mlle Irène toute seule, et tu feras bien attention à ce qu’elle lise tout…

Déjà Irène avait brisé le cachet.

L’enveloppe contenait deux lettres ; l’une portait pour suscription :

— À Mademoiselle Irainne

L’autre :

— À Mademoiselle de Salves !…

Pourquoi ouvrit-elle d’abord la seconde ? Était-ce donc seulement en raison de l’orthographe défectueuse ?…

— Ça, c’est l’écriture de Fanfar, dit Bobichel en désignant cette lettre de son doigt maigre.

Comme si Irène ne l’avait pas deviné.

Tremblante, Irène l’ouvrit :

Elle était de Fanfar :

« Vous qui êtes bonne et belle entre tous, lui disait le prisonnier, soyez pour celle que j’ai tout à coup retrouvée dans le désespoir et la mort, la sœur dévouée qui console et qui aime.

« L’heure approche où la prétendue justice des hommes frappera un innocent ; vous n’avez pas douté de moi, merci ! je suis de ceux qui combattent loyalement et qui revendiquent les droits de l’humanité sans déshonorer sa cause sacrée… Répétez bien à ma chère sœur qui, hélas ! ne connaîtra peut-être que mon nom, dites-lui bien que son frère – le petit Jacques du pauvre village de Léigoutte – est resté digne de Simon Fougère, comme elle est restée digne de Françoise…

« Je prie mon père adoptif, Girdel, de vous expliquer en détail les singulières et douloureuses aventures de ma vie. J’ai confiance en vous. Je vous lègue la pauvre Françoise et la petite Cinette. Aimez-les… et elles vous rendront cette affection… vous n’avez pas oublié les paroles que le saltimbanque vous adressait naguère :

« Faites-vous aimer !…

« Dois-je vous dire à vous tous qui êtes le bien, dois-je vous dire : adieu pour toujours !… Je ne sais. Dans le coup qui me frappe, je devine la colère d’une main haineuse, mais j’ignore quel est l’ennemi depuis si longtemps acharné à ma perte.

« Que nul ne cherche à le connaître. Je lui pardonne et ne veux pas être vengé…

« Dans quelques jours, demain peut-être, mon sort se décidera. Ne désespérez pas. Car au-dessus des passions des hommes plane l’éternelle justice… »

Là s’arrêtait la lettre de Fanfar. De grosses larmes coulaient des yeux d’Irène.

Bobichel, immobile, la regardait, tandis qu’un tremblement nerveux agitait sa lèvre prête aux sanglots…

— Vous l’aimez bien ! dit-il doucement. Et vous avez bien raison !… c’est l’homme le meilleur que j’aie jamais connu…

Irène lui tendit la main. Bobichel se courba presque à genoux, et le pitre posa ses lèvres sur ces doigts qui frissonnaient…

— Mais il faut le sauver ! s’écria Irène. Je ne veux pas qu’on le condamne !

— Le condamner ! dit une voix. De qui donc parlez-vous ?…

Francine, obéissant à une invincible curiosité, s’était glissée hors de son lit, et, ayant jeté un peignoir de cachemire blanc sur ses épaules, elle apparaissait, frêle, encore chancelante dans le cadre de la porte…

Irène s’élança vers elle, et la serrant dans ses bras :

— Sœur ! sœur ! s’écria-t-elle, du courage !…

Et impuissante à se contenir, elle éclata en sanglots… Francine avait pris la lettre de Fanfar… elle la lut lentement, comme si elle n’eût pas compris, mais quand ces mots tombèrent sous ses yeux : « Le petit Jacques ! Cinette ! » elle ferma les yeux, et, tournant sur elle-même, elle fût tombée si Bobichel ne l’eût retenue…

— Pas pleurer comme ça ! cria-t-il. Non ! faut pas s’évanouir !… On vous le sauvera, votre Fanfar ! ou nous y crèverons tous !…

Puis se reprenant :

— Pardon ! excuse ! mais vous savez, j’ai pas d’éducation !… je vous dis que nous nous ferons hacher comme des chiens… avant qu’on touche à un cheveu de sa tête… et tenez, mademoiselle, ajouta-t-il en s’adressant à Irène, lisez la lettre du papa Gueule-de-Fer… il avait son idée, ct’homme !… en voilà un qui ne moisira pas sur l’ouvrage… nom de nom !… sauver Fanfar, lui qu’a sauvé tout le monde, mais ça se fera en un tour de main…

Et ses allures déhanchées, exubérantes, étaient si vivaces, sa confiance était si communicative, son dévouement éclatait si franc sous sa forme presque burlesque que Francine et Irène échangèrent un regard d’espoir…

— Lisez vite ! dit Francine.

La lettre de Gueule-de-Fer ne brillait pas positivement par l’orthographe.

La suscription qui portait le nom d’Irainne en faisait foi :

« Faut sauvé Fanfar. Pour ça, faut qu’on entre dans la prison. Je sai que vous avez de l’attachement pour notre brave Fanfar. Vous avez des relassions dans le haut, tâchez d’arriver à lui et remetté lui un petit biblot qu’a Bobichel… mais pas avant le jugeman qu’aura lieu dans deux jour… je suis sûr qu’il ne sera pas jugé à mort… je conte sur vous. – Girdel. »

— Tu vois bien, sœur, s’écria Irène, le danger, pour être grand, n’est pas tel que nous pouvions le craindre…

— Qu’est-ce qu’il faudra répondre à Gueule-de-Fer ? demanda Bobichel.

— Dites-lui que je ferai ce qu’il me demande… vous avez encore un billet à me remettre…

— Oh ! ça ! c’est un billet à part ! de la fabrique de Gueule-de-Fer !…

Et, avec précaution, comme une œuvre d’art, Bobichel détacha de son vêtement une épingle, un peu grosse, mais dont l’aspect ne pouvait éveiller aucun soupçon…

— Voyez-vous ça ! fit-il, retrouvant presque un élan de son ancienne gaîté. Messieurs, mesdames ! au premier coup d’œil, ça n’a l’air de rien… une épingle comme toutes les épingles !… comme y en a au corsage des commères !… eh bien !… y a un truc !… dévissez la petite boule !… là !… dans le petit tuyau y a un petit billet, roulé mince… mince… pas vrai qu’c’est rigolo… mademoiselle la marquise !…

Irène ne put réprimer un sourire.

— C’est ingénieux, dit-elle. Que M. Girdel soit tranquille, il sera fait comme il le désire…

— Tenez ! vous êtes une brave créature !… je vous aime tout plein… comme Fanfar, comme mam’selle Francine… et, sapristi !… si vous avez jamais besoin d’un garçon pour amuser vos enfants – quand vous en aurez ! – eh bien ! faites-moi signe… et je ferai la grenouille toute la journée.

Et, après cette conclusion triomphante, Bobichel partit…

— Ne pleure plus, petite sœur, dit Irène en embrassant Francine, nous l’aimons trop pour ne pas le sauver !…

XIV

SUPRÊME EFFORT

M. de Fougereuse était seul dans son cabinet.

Magdalena l’avait quitté quelques instants auparavant. Une scène violente s’était élevée entre les deux époux.

La ruine s’abattait sur la maison de Fougereuse, plus lourde et plus rapide. Il était avéré maintenant que le mariage du vicomte avec Mlle de Salves était définitivement rompu. Et loin de rejeter la responsabilité de cet échec sur son fils, c’était au marquis lui-même qu’elle reprochait cruellement cet effondrement de toutes leurs espérances.

On parlait déjà vaguement de casser le nouvel officier de la garde royale et de lui retirer la croix de Saint-Louis, conférée dans une heure de caprice.

M. de Montferrand s’était retiré et avait déclaré à la marquise qu’elle n’eût plus à compter sur son concours.

Les Fougereuse semblaient donc à jamais perdus. Les millions d’Irène leur échappant, c’était l’écroulement d’un édifice laborieusement élevé.

Aux amers reproches que lui adressait Magdalena, Fougereuse avait répondu par les plus violentes récriminations.

N’était-ce pas, grâce à ses complaisances, à l’aveuglement insensé dont elle avait donné chaque jour des preuves nouvelles, que le vicomte de Talizac était devenu le personnage vicieux, méprisé, haï, que tous abandonnaient aujourd’hui ? Était-ce donc ainsi qu’elle avait compris son rôle maternel ! Si la ruine tombait sur eux, n’était-ce pas à cause des folles prodigalités dont Magdalena avait donné l’exemple à son fils ?…

Et Magdalena répondait :

— Si j’ai été faible, avez-vous du moins rempli votre devoir de père ? Quel est le véritable éducateur des jeunes gens ? Qui est leur guide à leurs premiers pas dans la société ?… Hypocrite et lâche, vous avez trahi votre mandat… après tout ce fils coupable est-il donc plus criminel que son père ?… il n’est pas un de ses vices qui ne soit vôtre, pas une de ses mauvaises actions qui ne puisse vous être jetée à la face…

Fougereuse écumait. Et comme il ne pouvait parler, tant la fureur lui contractait la gorge :

— C’est le sang de votre frère qui vous étouffe ! avait-elle osé s’écrier.

Ainsi elle lui reprochait jusqu’à ce crime commis à son instigation, par ses ordres, en quelque sorte…

Fougereuse avait bondi vers elle, et peu s’en était fallu que ce grand seigneur s’abaissât aux brutalités d’un laquais… mais, d’un regard méprisant et impérieux, Magdalena l’avait contraint à reculer…

Puis elle était sortie…

Et maintenant, affaissé dans un fauteuil, les yeux fixes, les lèvres pâles, il regardait à terre, comme s’il eut tenté de sonder l’abîme qui s’entr’ouvrait sous ses pas…

On annonça le comte Fernand de Velletri…

— Un instant ! dit Fougereuse.

Il courut à un petit cabinet de toilette, et là se plongea le visage dans l’eau. Réparant le désordre de sa chevelure que les soucis faisaient presque blanche, il revint prendre place devant le large bureau d’ébène, encombré de papiers :

— Introduisez M. de Velletri, dit-il.

Et, malgré lui, il se sentait frissonner. Car il avait appris par Cyprien son âme damnée, quels liens unissaient Fernand à la congrégation des jésuites.

Le jeune homme entra.

Ce n’était plus le jeune homme obséquieux, au sourire stéréotypé, que nous avons vu se faire, jusqu’au crime, le complaisant du vicomte de Talizac.

Vêtu de noir, enveloppé d’une redingote de forme quasi pastorale, boutonnée droit du haut en bas et coupée court au collet, Fernand était le type de ces jésuites dits de robe courte qui pullulaient alors – et peut-être en des temps plus récents – dans la société française.

Les cheveux noirs, coupés en brosse, rendaient plus pâle et plus sévère son visage mat. Ses yeux à demi-fermés avaient un regard brillant, dont il s’efforçait de tempérer l’éclat menaçant ou railleur…

Fougereuse devina un ennemi. Quelle nouvelle lutte faudrait-il donc soutenir ?

De la main il indiqua un siège à l’Italien qui s’inclina légèrement et resta debout.

— Vous avez désiré me parler, fit Fougereuse affermissant sa voix, je suis à vos ordres…, mais quel est ce costume ? J’ignorais que vous appartinssiez à quelque congrégation religieuse…, officiellement du moins.

— Ce costume est le mien, monsieur le marquis, dit froidement Velletri. Quant à mes titres à le porter, je les expliquerai tout à l’heure, si M. de Fougereuse veut bien me prêter quelques minutes d’attention…

Sa voix résonnait monotone et froide.

Du geste, Fougereuse l’engagea à continuer :

— Monsieur le marquis, dit Fernand, vous n’ignorez pas à quel degré la conduite de votre fils le vicomte de Talizac a compromis sa propre situation, je dirai même celle de sa famille…

— Mais monsieur, s’écria Fougereuse, n’étiez-vous pas vous-même le compagnon de débauches de mon fils ?

Fernand eut un sourire ironique :

— Reste à connaître quel rôle je m’étais réservé dans ce que vous appelez vous-même des scènes de débauche. M. de Talizac n’est pas un enfant sur lequel les amis exercent une influence bonne ou mauvaise ; et peut-être devriez-vous, au lieu de m’accuser, me remercier d’avoir plusieurs fois sauvé l’honneur des Fougereuse.

— Vous, monsieur ! en vérité, je ne vous comprends pas !…

— Il me paraît, dit Fernand toujours calme, que nous nous écartons du véritable sujet de cet entretien. Permettez-moi donc d’y revenir. Monsieur le marquis, une compagnie puissante, attachée avant tout à la pratique de la vertu et au triomphe de la cause de Dieu, a dès longtemps jeté les yeux sur vous… votre influence, vos talents, tout, en un mot, lui donnaient garantie que vous pouviez devenir un auxiliaire utile… et puissant, aussi la compagnie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir…

— La Société de Jésus ! interrompit Fougereuse.

— La Compagnie, continua M. de Velletri en s’inclinant pour toute réponse à cette question directe, est encore disposée aujourd’hui à vous aider de son influence. C’est grâce à elle que Sa Majesté n’a pas sur l’heure même révoqué les faveurs concédées à votre fils.

Fougereuse fit un geste de surprise.

— Et elle est prête à vous fournir l’occasion de reconquérir le rang qui doit vous appartenir.

— À condition que je serai son esclave ! fit le marquis avec un sourire contraint.

Certes, dans la crise terrible qu’il traversait, M. de Fougereuse était prêt à tout tenter pour échapper au désastre. Mais malgré lui, il éprouvait une résistance invincible à se livrer tout entier à la congrégation. Il savait que dès lors l’homme ne s’appartenait plus… Il lui fallait être désormais sicut cadaver, comme un cadavre… c’était un joug de fer qui s’appesantissait sur lui, et le marquis hésitait…

Impassible, Fernand, les yeux fixés sur son visage, semblait deviner une à une ses impressions les plus secrètes :

— Monsieur le marquis, reprit-il, vous semblez, à mon avis, vous exagérer les conséquences de la démarche que je fais aujourd’hui…

— Et si je refuse !

— Refusez-vous ? demanda doucement l’Italien.

Fougereuse se mordit violemment les lèvres. La question était catégorique : le Jésuite était de ces hommes avec lesquels il est impossible de jouer au plus fin. La défaite était certaine d’avance.

— Que réclame de moi la Société de Jésus ?

— Deux choses… un grand service et une garantie…

— Que m’offre-t-elle ?

— Le poste de premier ministre de Sa Majesté !

Fougereuse bondit sur son fauteuil :

— J’ai mal entendu, murmura-t-il en passant la main sur son front.

— J’ai dit le poste de premier ministre…

Une sueur brûlante inondait le front du marquis. Il savait que la Société était assez puissante pour tenir sa promesse. Le premier ministre ! tous ses rêves réalisés !… la richesse ! le pouvoir !

— Vous avez parlé d’un service et d’une garantie… j’écoute, dit-il d’une voix étranglée.

— Je vous expliquerai d’abord quel est ce service… c’est le plus grand qu’il puisse être donné à un homme de rendre au monde catholique et à Sa Sainteté le pape.

Fougereuse, ébloui, fermait à demi les yeux.

Fernand se pencha vers lui en baissant la voix.

— Vous n’ignorez pas, monsieur le marquis, que par l’arrêt royal de 1764 les jésuites ont été expulsés de France. Il y a deux ans, en 1822, Sa Majesté n’osant encore relever dans son intégrité l’étendard du catholicisme, a autorisé le séjour en France des Pères de la Foi… le moment est venu d’annuler à jamais l’effet des persécutions subies par la Société de Jésus… nous voulons qu’elle soit solennellement réhabilitée, rétablie sous son véritable nom, dans tous ses droits et privilèges, et cela, non par un édit royal, mais par une mesure légale, inattaquable, émanant de la Chambre des pairs…

« C’est là, nous ne nous le dissimulons pas, une entreprise hardie et qui réclame de celui qui en assumera le fardeau une force d’initiative, une dextérité de parole, une foi profonde en la justesse de la cause défendue, qui lui donneront droit à l’éclatante récompense dont je vous ai parlé tout à l’heure…

« À l’homme qui aura accompli cette œuvre sublime, nous offrons, en dehors des grandeurs officielles, le plus grand pouvoir qui puisse être dévolu à un être humain… Monsieur de Fougereuse, vous sentez-vous au cœur la force nécessaire pour être cet homme ?…

Fougereuse s’était levé, électrisé par son zèle de néophyte :

— Oui ! je ferai cela !… s’écria-t-il. Je briserai toutes les résistances !

— Nous vous y aiderons, dit le Jésuite en l’interrompant. Déjà nous sommes certains de l’appui d’une minorité respectable. À vous de dispenser les promesses, d’échauffer les consciences tièdes… je vous le répète, monsieur le marquis, c’est une œuvre sublime…

— Je vous appartiens corps et âme, dit vivement Fougereuse, et dès demain…

— Attendez, fit Velletri en posant sa main sur le bras du marquis et en l’invitant à reprendre son siège, je vous ai parlé d’une garantie…

— Ah ! cela est vrai ! s’écria Fougereuse d’un ton léger : Ma parole d’honneur ne vous suffit-elle pas ?…

Fernand ne jugea pas à propos de répondre :

— L’homme en qui la société doit avoir assez de confiance pour lui livrer les armes qui doivent lui assurer la victoire, cet homme doit être uni à elle par un lien assez fort pour qu’il ne le puisse briser…

Fougereuse écoutait curieusement :

— Et les plus fortes chaînes, dit nettement le Jésuite, sont les chaînes d’or… Vous me demandiez quel était mon titre… je suis secrétaire du général de la Société de Jésus, et j’ai pour mission de vous demander s’il vous plairait de concourir à l’établissement de nouveaux établissements, identiques aux maisons de Montrouge et de Saint-Acheul, dans les États de Parme et de Toscane…

— Certainement, balbutia Fougereuse qui, en face de cette question d’argent inopinément soulevée, se sentait fort mal à l’aise. Je suis tout prêt à seconder la respectable Société dans une œuvre utile à tous égards… mais encore… faudrait-il que je connusse le chiffre qui sera exigé de moi… Mes ressources sont momentanément restreintes, et…

— Ne vous défendez pas d’avance, reprit sèchement Velletri, le chiffre n’est pas tel qu’il puisse vous effrayer.

Fougereuse respira.

— À la fondation dont il s’agit et à laquelle votre nom sera attaché, vous n’aurez à consacrer qu’une misérable somme… d’un million…

— Un million ! gémit le marquis. Vous avez dit un million ?…

— En fixant ce chiffre presque dérisoire, quand il s’agit de conquérir la faveur de la puissante Compagnie, nos supérieurs ont surtout obéi à leur vif désir de vous rattacher définitivement à leur cause…

— Un million ! répétait Fougereuse qui se démenait sur son fauteuil ; mais c’est impossible !… dussé-je vendre, aliéner tout ce qui me reste, je ne réaliserais pas le quart de cette somme…

— Est-ce un refus ? demanda Fernand.

— Mais non ! loin de moi la pensée de !… mais enfin !… je ne puis… je ne possède pas un million ! un million !

Et il répétait le mot avec une emphase désespérée.

— Monsieur le marquis de Fougereuse possède des ressources qui doivent lui rendre facile le minime sacrifice qu’on lui impose…

— Vous vous trompez ! vous dis-je !… je suis ruiné !… absolument ruiné !

Son agitation était telle qu’il ne songeait plus à dissimuler.

— Cependant… la fortune du vieux marquis de Fougereuse était considérable… et quelles qu’aient été vos dilapidations, elle ne peut être encore épuisée…

— Mais il m’a volé !… la majeure partie de cette fortune a été détournée…

Fernand se leva brusquement :

— Permettez-moi, dit-il, de ne pas discuter plus longtemps… il ne m’appartient pas d’entrer dans des détails étrangers au mandat que j’ai reçu… je viens, sachez-le bien, vous offrir la paix ou la guerre… la paix, c’est-à-dire la fortune, le pouvoir… ou la guerre…

— La guerre ! répéta Fougereuse dont la voix tremblait… je ne vous comprends pas…

— Lorsque la Société propose un pacte, quand, ainsi que je viens de le faire devant vous, elle dévoile ses plus secrets desseins, elle tient toujours en réserve une arme qui, en cas d’insuccès, met à sa merci l’homme dont elle a voulu se faire un allié… et qu’elle ne veut pas avoir pour adversaire…

— Moi ! l’adversaire des Pères de la Foi ! vous n’y songez pas !…

— Tout est possible, monsieur le marquis. Or, voici notre ultimatum : Ou vous accepterez les propositions qui vous sont faites, vous verserez un million dans un délai de cinq jours et commencerez la campagne dont le succès est certain et qui doit vous porter au faîte des honneurs… ou dans cinq jours, certain personnage déposera entre les mains de M. le procureur du roi des papiers qui vous perdront à jamais.

— Que voulez-vous dire ?

Fougereuse était hagard. Ses dents claquèrent :

— Ce sont des traites fausses tirées par le vicomte de Talizac, escomptées en banque, restées impayées et qui se trouvent en notre pouvoir…

— Faussaire !… mon fils faussaire !… c’est impossible !

— Je vous jure que rien n’est plus vrai… donc encore une fois choisissez… Monsieur le marquis, j’ai trop longtemps abusé de votre bienveillance, et je vous laisse à vos réflexions…

— Monsieur le comte, je vous en supplie ! ne partez pas ainsi !… mon dévouement à la sainte Société est profond, inaltérable…

— Vous avez entendu ! insista Velletri. C’est un million !…

— Oui ! oui ! je sais !… mon Dieu !… je suis perdu ! Accordez-moi du temps ! un délai !

— J’ai dit cinq jours… il faut que dès cette époque la proposition dont je vous ai parlé soit portée à la chambre des pairs…

— Je la porterai !…

— Mais !… la Société vous interdit de vous entremettre dans cette affaire, si vous ne lui avez pas donné la garantie qu’elle réclame… Monsieur le marquis, je vous salue.

En vérité Fougereuse faisait peine à voir… il s’attachait aux vêtements de M. de Velletri, le retenant, suppliant…

Froid et implacable, l’Italien s’inclina une dernière fois et sortit.

Fougereuse retomba sur son siège, anéanti, brisé. Quoi !… il avait un instant entrevu un avenir inespéré !… et tout s’écroulait !… un million ! est-ce qu’il avait un million ?… et maintenant il se sentait enlacé dans un inextricable réseau qui l’étranglait…

Cyprien parut.

— Monsieur le marquis, dit-il, vous avez eu tort de vous abaisser à la supplication… écrivez à messieurs de la Société qu’avant cinq jours vous aurez rempli les conditions qui vous sont imposées !…

— Folie !

— Vérité !… ce Fanfar n’est-il pas en prison ?…

— Qu’importe !… il ne sera pas condamné à mort…

— Par les juges, soit… mais par nous ?…

Fougereuse se redressa :

— Achève !…

— Monsieur le marquis, vous serez premier ministre… et le trésor de Fougereuse vous appartiendra… je réponds de tout !…

— Toi !… ah ! ne me trompe pas ! que feras-tu ?

Cyprien ricana :

— Je tuerai ce Fanfar… voilà tout !…

XV

LE PROCÈS

Les procès politiques se ressemblent tous. C’est un siège fait d’avance. Les magistrats de la Restauration étaient les dignes précurseurs de ceux que l’on devait connaître plus tard.

Semblable affaire avait cette importance d’attirer sur le président les faveurs de la cour : trouver l’accusé innocent eût été grande perte d’honneurs et d’argent. Il faut bien que tout le monde vive, et il est des métiers qui consistent à tuer les autres.

Les accusés – dans l’affaire dite des petits appartements – étaient au nombre de deux.

Une sorte de bandit hypocrite, jouant l’exaltation, outrant le fanatisme et qui savait au mieux ce qui l’attendait après sa condamnation, l’évasion aidée par la police et avec prime.

Aussi n’avait-il pas le moindre désir de trahir ses patrons, dont l’influence était une sérieuse garantie.

Le jour où l’affaire fut appelée devant la Cour, le prétendu assassin et son prétendu complice, c’est-à-dire Fanfar, furent extraits de la Conciergerie où depuis quelques jours ils avaient été transférés de la Force pour attendre le jugement.

À travers les sombres couloirs du Palais de Justice, ils avaient été conduits séparément jusqu’à la grande salle où siégeaient les magistrats en robe rouge, l’hermine à l’épaule.

L’assistance était nombreuse et choisie. La cour et la ville avaient usé de toutes démarches pour obtenir place à cette solennité judiciaire. D’ailleurs, en dépit des injures que les journaux bien-pensants prodiguaient à Fanfar, on s’était dit, sous le manteau, que le principal accusé – la tête dont l’autre n’était que le bras – c’est-à-dire Fanfar, était un beau jeune homme à cheveux noirs, à l’œil ardent, ce qui n’avait pas peu contribué à faire battre le cœur des beautés à turban de l’époque ; au fond de l’âme, les femmes, alors même qu’elles paraissent le plus réactionnaires, ont un vieux levain révolutionnaire, et le conspirateur – voire même le brigand – fait tressaillir les organisations sensibles.

À vrai dire, il n’y eut pas déception.

Et lorsque Fanfar parut, quand s’appuyant d’une main à la barre, il promena sur l’assistance son regard clair et fier, peu s’en fallut que les plus ardentes apologistes de la Restauration ne laissassent échapper de petits cris d’admiration.

Il y en eut qui se cachèrent derrière leurs éventails : d’autres firent le signe de croix, ce qui était le comble de la dissimulation. Eût-il été Satan en personne qu’elles ne l’en eussent pas moins trouvé « très bien », et plus d’une aurait compris les antiques sabbats.

Quant à l’autre, visage blême, yeux ternes et rougis, point n’était besoin de s’en préoccuper. Rien qu’à le regarder on comprenait qu’il n’eût été qu’un esclave.

Quand Fanfar le vit, il détourna les yeux avec dégoût…

Or, il est temps de le dire, celui qui avait assumé ce rôle honteux, de jouer une comédie sinistre, celui que Cyprien avait jugé propre à cette trahison compliquée de lâcheté, c’était l’ancien ennemi de Fanfar, c’était l’homme que l’abandon de la Roulante avait laissé misérable, et qui, après s’être évadé de la maison où Bobichel l’avait emprisonné, rôdant, rongeant sa haine, avait été rencontré par le digne serviteur de Fougereuse…

Robeccal régicide ! ceci ou autre chose, peu lui importait. Il avait trouvé à ceci double avantage : satisfaction d’intérêt et satisfaction de haine…

L’affaire avait été promptement bâclée, et Cyprien en homme qui sait le prix du temps, profitant d’un reste d’ivresse et de rage qui enfiévrait la tête du misérable, avait en quelques heures obtenu ce résultat cherché.

Rossé par Bobichel, enfermé, évadé, rencontré, acheté, introduit aux Tuileries, arrêté, interrogé, dénonciateur de Fanfar, voilà ce qu’avait été Robeccal entre un coucher de soleil et minuit.

C’était aller vite en besogne, comme l’on voit.

Aux déclarations de l’infâme, Fanfar avait opposé le dédain. Il avait dit ce qu’était cet homme ; il l’avait montré vivant de vol, de proxénétisme, de crimes de toutes sortes…

Mais tout cela prouvait-il qu’il ne fût pas régicide ? Plus bas il était tombé, plus disposé il devait être à tout risquer…

Fanfar d’ailleurs n’avait pas voulu mêler à cette odieuse affaire, le nom de Francine, de sa sœur. Si bien qu’il n’avait pas parlé de la maison déserte.

Ç’avait été la seule inquiétude de Robeccal !… Quoique la Roulante l’eût abominablement trahi, il eût été désolé qu’elle fût compromise ! ces accouplements sont d’une ténacité formidable. Il se disait qu’après l’évasion, il aurait une bonne somme et que la femelle lui reviendrait. Le silence de Fanfar lui fut une grande joie. Il ne s’agissait plus que de le perdre, pour récompense.

La lecture de l’acte d’accusation avait duré une heure. C’était une de ces pièces admirables où s’entassent toutes les insanités furieuses contre les contempteurs de l’ordre social, contre les fauteurs de démagogie. Il y avait de tout là-dedans : les coups d’assommoir pleuvaient dru sur les hommes de la Révolution, et Saint-Just y pantelait à côté de Robespierre : à côté gisait Danton, pêle-mêle avec la Gironde. Quant aux périls que courait la France, au bonheur que lui avait réservé le ciel en lui accordant, par une visible protection, un roi tel que Louis XVIII, cela était matière à magnifique péroraison.

Cet acte d’accusation était un premier réquisitoire. Abondance de bien ne nuit pas.

L’interrogatoire avait commencé.

Robeccal avec sa voix d’eunuque, aigre et grêle, avait répondu poliment qu’il regrettait bien ce qu’il avait fait. Le président était d’ailleurs plein de bienveillance pour lui. N’était-il pas évident que ce demi-homme n’avait pas eu conscience de ses actes :

— Vous haïssez donc le Roi ! lui avait demandé le juge.

Robeccal avait pleuré et avait dit :

— Je donnerais maintenant mon sang pour lui !

Ce qui avait produit le meilleur effet.

Le tour de Fanfar était venu.

Au moment où il se leva, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, il se tourna vers le fond de la salle, et regarda longuement…

Sans doute, il vit ce qu’il cherchait, car un sourire passa sur ses lèvres et un éclair dans ses yeux.

Puis il regarda le président et attendit.

En réalité, il n’existait pas d’autres charges contre lui que la déclaration formelle et persistante de Robeccal, mais c’en était assez pour que sa culpabilité parût établie aux yeux des juges :

— Vous êtes chef d’une société secrète qui prend le titre sacrilège d’association des héros du droit ! lui demande le président.

— Je suis Français, répondit Fanfar, et fais partie de cette héroïque nation qui revendique ses libertés. Est-ce donc la France entière que vous appelez une société secrète !…

Il y eut des murmures. Le président menaça Fanfar de le faire expulser de l’audience, et prononça le mot : assassin !…

Le jeune homme se redressa et d’une voix vibrante :

— Ceux-là seuls, s’écria-t-il, ont droit au titre d’assassin qui, se jetant sur la patrie, le fer à la main, ont égorgé la France pour ramasser une couronne dans le sang !…

Ce fut un véritable tumulte.

— Bravo ! Fanfar ! cria une voix du fond de l’auditoire.

Naturellement, on fit sortir une douzaine d’innocents, tandis que Girdel, sous la livrée d’un laquais de bonne maison, n’était pas inquiété.

Irène de Salves, debout, fixait sur Fanfar son regard étincelant.

Enfin le calme se rétablit. Le président, contenant sa colère, fit encore une fois appel au calme de l’accusé.

— Monsieur, dit encore Fanfar, mon père est tombé sur la frontière française en luttant contre les Cosaques et les émigrés. Il s’est battu loyalement, loyalement j’ai continué la lutte. Il n’y a pas d’assassin dans notre famille !…

Le réquisitoire passionné foudroya l’accusé qui, impassible maintenant, écoutait le procureur général.

L’avocat répliqua. C’était un homme courageux. Mais contre lui, les passions du président se donnèrent libre cours. La parole lui fut retirée, et comme il insistait pour remplir son mandat, le tribunal prononça contre lui une suspension d’un an.

Dès lors, l’affaire alla rapidement.

Le jugement fut rendu dans la soirée.

Robeccal était condamné à mort, l’exécution devait être précédée de l’exposition publique.

Fanfar, sous le nom de Jacques Fougère, était condamné au bagne à perpétuité, la peine était aggravée de l’exposition et de la marque.

Mais au moment où l’arrêt était prononcé, il se produisit un fait étrange… effrayant !

Fanfar se dressa sur son banc, ouvrit la bouche comme s’il voulait parler, étendit les bras, puis tournant sur lui-même, tomba de toute sa hauteur sur le plancher…

Des cris retentirent dans la foule.

On s’empressait autour du condamné.

— Il s’est tué ! dirent les uns.

— On l’a empoisonné ! répétaient les autres.

Mlle de Salves s’était élancée vers Girdel qu’elle avait reconnu.

Mais quand, perçant la foule, elle parvint à l’endroit où elle croyait le trouver, Girdel avait disparu.

Et la foule s’écoula tristement, en répétant :

— Il est mort !

Quant à Robeccal, on l’avait entraîné. Le misérable était livide : le prononcé de l’arrêt l’avait terrifié.

Est-ce que par hasard il n’avait pas confiance dans les honnêtes gens qui l’employaient !…

XVI

CRISE

— Enfin ! s’était écrié M. de Fougereuse, lorsque la nouvelle de la mort de Fanfar lui était parvenue.

En toute hâte, il avait fait appeler Magdalena.

— Madame, lui avait-il dit, réjouissez-vous !… oublions nos torts réciproques, car une voie nouvelle s’ouvre devant nous… toutes nos inquiétudes sont dissipées… celui qui se trouvait entre nous et la fortune est mort !…

— De qui voulez-vous parler ?

— De l’homme qui, après avoir tenté d’accomplir contre notre roi bien-aimé un attentat odieux, vient de se faire justice lui-même…

— Quoi !… ce Fanfar ?…

— Ce Fanfar était le fils de Simon de Fougereuse…

— Le fils de votre frère ?…

— Oui, madame, notre père – qui nous haïssait – avait laissé la plus grande partie de sa fortune à une sorte de laquais fanatique qui la conservait en dépôt, pour la remettre au fils de Simon, le jour où il l’aurait enfin découvert. Tant qu’il l’a cru vivant, il a refusé de se dessaisir de ce dépôt. Aujourd’hui il faudra bien qu’il parle… le seul héritier des Fougereuse, c’est moi… et j’invoquerai, s’il le faut, la justice de mon pays !…

La marquise se fit longuement expliquer l’aventure. Maintenant il ne s’agissait plus que d’amener Girdel à parler. Ceci n’était pas le point difficile, puisque sans défiance il répéterait le récit qu’il avait déjà confié au marquis…

Quant à Pierre Labarre, toute résistance de sa part était impossible. Tant que le marquis avait su Fanfar vivant, il avait dû user de prudence. Mais maintenant il n’avait plus de mesure à garder. Sous peine de s’exposer aux peines les plus sévères, le vieux serviteur des Fougereuse ne pouvait garder plus longtemps son secret…

Quel rêve enfin réalisé !… un million aux Jésuites, et un avenir immense s’offrait à l’ambition du marquis.

— Notre fils sera riche et heureux ! disait Magdalena convaincue.

Et elle ajoutait :

— Comme il me tarde de l’embrasser ! Vite, monsieur, écrivez-lui ! qu’il revienne immédiatement. Ce pauvre enfant doit tant souffrir de l’exil que vous lui avez imposé…

La pensée de Fougereuse était ailleurs :

— Cyprien m’a bien servi, murmura-t-il. Comment ne l’ai-je pas vu pendant ces deux derniers jours !

— Je vous parle de votre fils ! reprit Magdalena dont le caractère violent avait des explosions soudaines.

Fougereuse la regarda :

— Mon fils ! mais, madame, n’est-ce pas pour lui seul que je me suis engagé dans la voie ténébreuse où je me suis si longtemps débattu !

Elle eut un mouvement brusque.

— L’aimez-vous ? s’écria-t-elle.

Le marquis se leva et lui saisissant les mains :

— Écoutez-moi, marquise, dit-il d’une voix triste. En vérité, il faut que nous nous connaissions l’un l’autre. Il est temps. Voici tantôt vingt ans que je marche dans une ombre sinistre, trébuchant sur le sang qui fait nappe sous mes pieds… Voici que j’ai subi tous vos caprices, que j’ai excusé toutes les fautes commises. Ces dilapidations folles qui m’ont poussé vers cet abîme où le hasard seul m’empêche de tomber et de vous entraîner avec moi… eh bien ! si j’ai commis ces faiblesses – ces crimes – est-ce donc pour moi ? Quel avantage ai-je retiré de ces complaisances, de ces efforts sans cesse renaissants ? Regardez-moi… mes cheveux sont gris, les rides coupent mon visage !… jamais je n’ai goûté une heure de vrai repos !… Pour qui donc ai-je assumé cet épouvantable fardeau ?… pour ma satisfaction égoïste !… je méprise les hommes, je méprise le pouvoir, je vous méprise, je me méprise moi-même ! Voici la vérité !… mais j’ai au cœur une passion farouche, irraisonnée, passion mauvaise (l’événement l’a prouvé) c’est l’amour de cet enfant auquel je léguai mon nom !…

« Qu’avez-vous, donc fait pour lui, vous qui m’interrogez !

Sous son regard fiévreux, Magdalena baissa la tête :

— Pourquoi cet amour ? je ne le sais. Ou plutôt, tenez, je vais être franc, les loups aiment leurs petits, les hyènes se font tuer pour défendre leur portée !… je suis méchant… criminel d’instinct… égoïste et cruel de nature… or, il est tel que moi… tel que vous, madame ma femme, qui n’avez pas au cœur un seul sentiment qui ne soit égoïsme et cruauté… enfant de fauves, c’est un fauve !… donc nous l’aimons ! voilà !… vous m’avez questionné… je vous ai répondu ! êtes-vous contente !…

Et, les bras croisés, le visage contracté, Fougereuse, presque beau à force de cynisme de paternité, fit un pas vers Magdalena qui, se laissant tomber à genoux, cria :

— Mais je l’aime, moi aussi !

On frappa à la porte :

— Entrez, dit le marquis en relevant brusquement sa femme.

Un valet parut, embarrassé, balbutiant comme s’il hésitait à parler :

— Qu’y a-t-il ? s’écria le marquis d’une voix furieuse.

— Monsieur le marquis, dit le valet qui était blême, c’est M. le vicomte…

— Ah ! il revient ! il a deviné que nous l’attendions ! fit la marquise s’élançant vers la porte.

Mais le laquais, par un mouvement instinctif, se tenant devant la porte, étendit les bras, comme pour la retenir :

— Madame la marquise ! commença-t-il.

— Eh bien ! m’empêcherez-vous de passer ! mon fils est là, dites-vous ! je veux le voir…

— C’est que…

L’homme s’arrêta.

— Expliquez-vous ! cria le marquis.

Déjà la vivacité de son imagination allait au-devant du danger. Il y avait quelque chose, son fils avait été arrêté, venait sous la garde des agents de police…

— M. le vicomte est mort ! dit le laquais d’une voix grave.

Il y eut un double cri, horrible, strident, rauque, désolé !

Ces deux criminels se regardèrent, hagards, fous ! Ils avaient mal entendu…

Le laquais avait fait un signe…

Des hommes parurent sur le palier portant une civière.

C’était un épouvantement sans nom. Un drap moulait l’ossature d’un cadavre. Ceci était réel, mais qui était là-dessous ? Le fils ? Lui ?… non, c’était impossible… cet homme mentait… Ah ! comme on le chasserait pour cette imposture infâme…

Un jeune homme parut. C’était un des compagnons ordinaires du vicomte de Talizac, Gaston de Ferette, que nous avons vu auprès de lui naguère, au Palais-Royal.

Fougereuse et Magdalena tendirent les bras vers lui, sans un mot, navrants, effrayants d’angoisses.

Gaston courba le front et dit :

— Il est mort !

Il ! ce n’était pas encore son nom ! de qui parlait-il ?…

Il ne comprit pas qu’on doutât, mais il ajouta :

— M. de Talizac vient d’être tué en duel !…

Magdalena eut un hoquet sinistre, elle battit l’air de ses mains et s’affaissa.

Fougereuse eut un rire niais.

— Folie ! fit-il… mon fils… le vicomte ne s’est pas battu…

— Il a croisé l’épée avec M. Arthur de Montferrand, reprit Gaston de Ferette, et le fer de son adversaire lui a traversé le cœur…

Fougereuse se dressa sur ses pieds, les yeux grands ouverts.

Puis de toute sa hauteur il s’abattit sur la civière. De ses mains contractées par la fièvre, il souleva le drap, arracha les linges sanglants…

Le visage fut mis à découvert…

C’était lui ! c’était le vicomte de Talizac !… la mort avait creusé le masque, aminci les ailes du nez, laminé les lèvres… et sur la poitrine, que recouvrait mal la chemise, une large tache de sang coagulé se plaquait à la place du cœur…

Ce père – indigne de paternité – était maintenant effrayant à voir. Il avait à la bouche des contractions involontaires qui secouaient le rictus affaissé. Il essayait de parler et des sons rauques, heurtés, gloussaient dans sa gorge. Ses mains grattaient le drap, par une crispation inconsciente.

Gaston de Ferette et les laquais restaient immobiles, stupéfiés devant cette douleur qui avait le caractère de la folie…

Ainsi se passèrent de longs instants. Fougereuse ne pleurait pas : ses yeux secs restaient fixes, atones, glauques…

Puis il se laissa tomber, le front sur la civière, et dit d’une voix étouffée :

— Qui l’a tué ? je veux tout savoir !…

Gaston fit un signe aux valets qui s’éloignèrent.

— M. le vicomte de Talizac, dit-il quand il se trouva seul avec le marquis et Magdalena qui reprenait ses sens, a été tué loyalement en duel…

— Qui l’a frappé ? cria la marquise qui sanglotait.

— M. Arthur de Montferrand…

— Ah ! c’est lui qui a provoqué mon fils !… qui l’a assassiné ! fit Magdalena, s’élançant vers le cadavre.

— C’est M. de Talizac qui, le premier, a envoyé ses témoins à M. de Montferrand. Les causes du duel devaient rester secrètes, et il ne m’appartient pas de contrevenir à ses volontés formellement exprimées… Rendez-vous fut pris pour aujourd’hui au Bois de Boulogne.

« Lorsque les adversaires arrivèrent sur le terrain, l’exaltation de M. de Talizac était telle que nous dûmes nous interposer, pour que le duel fut retardé. M. de Montferrand y consentait, mais M. de Talizac, en proie à une fureur regrettable, déclara que si M. de Montferrand n’acceptait pas le combat immédiat, il l’y contraindrait par un outrage sanglant… nous fûmes forcés de laisser le combat s’engager… il fut court ! dès les premières passes, M. de Talizac s’élança sur son adversaire avec une telle violence qu’il s’enferra lui-même… l’épée de M. de Montferrand lui avait traversé le cœur, et la mort avait été immédiate…

Debout, les yeux hagards, Magdalena avait aux lèvres une sorte d’écume :

— Oh ! je le vengerai ! s’écria-t-elle.

Jusque-là, Fougereuse était resté immobile.

Quand il releva la tête, il était méconnaissable, ces quelques minutes en avaient fait un vieillard…

Il fit un geste de la main :

— Ainsi… il n’a pas parlé !… il n’a pas prononcé un mot d’adieu !…

— Avant de partir pour le lieu du combat, reprit Gaston, M. de Talizac m’avait remis un pli, que je devais, en cas d’accident, déposer entre vos mains…

Gaston plongea sa main dans sa poitrine et en tira une enveloppe cachetée de noir, qu’il présenta au marquis.

Mais déjà Magdalena l’avait prévenu, et, s’en emparant, avait brisé le cachet d’une main fiévreuse.

Elle jeta les yeux sur le papier déplié et poussa un cri rauque.

Une seule ligne était écrite :

« Vous qui m’avez mal aimé, soyez maudits ! »

Cet anathème, sortant d’une tombe, jeté par les lèvres pâles de ce cadavre immobile était épouvantable…

Fougereuse avait arraché le papier des mains de Magdalena.

Il avait lu, lui aussi…

Et ils étaient là, l’un en face de l’autre, livides, se regardant, agités d’un tremblement sinistre…

Gaston se tenait à l’écart, devinant que la crise arrivait à son maximum d’intensité.

Tout à coup Magdalena, comme saisie d’un accès de folie, s’élança sur le marquis et de sa main le frappant au visage.

— Assassin ! cria-t-elle, c’est vous qui l’avez tué !…

Puis, plongeant sa tête dans ses mains, frissonnant d’horreur, sans oser jeter un dernier regard à ce fils qui l’avait maudite, elle bondit vers la porte de son appartement et disparut…

Fougereuse ne faisait pas un mouvement.

Maintenant il pleurait, au milieu de cet écroulement qui s’écrasait sur lui…

Il revint vers le corps et s’agenouilla.

Comme Gaston s’approchait, sans doute pour tenter de lui donner quelques consolations :

— Laissez-moi seul, lui dit-il d’une voix faible comme celle d’un enfant, je vous en prie.

Gaston s’inclina et se dirigea vers la porte…

Au moment où il allait la franchir, elle s’ouvrit et un vieillard parut sur le seuil, tête découverte, ses longs cheveux blancs tombant sur ses épaules…

Fougereuse ne le voyait pas…

Le vieillard vit le cadavre et tressaillit :

— Le vicomte de Talizac est mort ! murmura Gaston en s’éloignant.

L’homme tressaillit, et une expression de pitié poignante parut sur son visage…

Il fit un pas vers le marquis, toujours agenouillé…

Et lui posa la main sur l’épaule.

Le marquis frémit, se redressa à demi, retomba murmurant :

— Pierre Labarre !

C’était en effet le vieux serviteur des Fougereuse, grave, ayant aux yeux le regard enfiévré du désespoir…

Précédant Françoise et Caillette, il était revenu à Paris de toute la vitesse des chevaux de poste : il avait appris que le procès de Fanfar suivait son cours.

Sans perdre une minute, il avait couru au palais…

Là, le malheureux avait appris la foudroyante nouvelle. Fanfar avait été transporté dans une des salles basses du bâtiment, et là les médecins, aussitôt appelés, n’avaient pu que constater la mort, attribuée à une rupture d’anévrisme…

— Pierre Labarre ! s’était écrié le marquis, pour qui cette apparition, en un pareil moment, semblait l’évocation d’un spectre. Vous êtes vengé ! continua-t-il en balbutiant.

Puis, tout à coup, comme si la honte de sa faiblesse l’eût saisi à la gorge :

— Que venez-vous faire ici ? cria-t-il. C’est vous qui l’avez tué !… C’est vous, voleur d’héritages !… vous, complice du crime de mon père !… Sortez d’ici !… je vous chasse…

Mais le vieillard restait immobile.

— Monsieur le marquis, dit-il, tout n’est pas encore fini entre nous… et… vous m’entendrez…

— En vérité ! s’écria le marquis avec un éclat de rire strident. Monsieur Pierre Labarre daigne maintenant me donner mon véritable titre… Il n’ose plus devant ce cadavre m’appeler vicomte de Talizac ! Ah ! ah !…

Puis, comme si ce rire eût brisé sa poitrine, il recula en portant les mains à son cou, et, arrachant sa cravate, se déchira la gorge de ses ongles crispés.

— Je n’ai plus de fils… je n’ai plus de fils ! râlait-il.

Labarre étendit la main sur le cadavre de Talizac.

— Celui-ci, dit-il, est mort, écrasé par les fautes commises… mais il est un innocent qui, à cette heure, n’est plus qu’un cadavre, et, sur celui-là aussi, monsieur le marquis, vous devez pleurer en vous frappant la poitrine…

Curieux, ne comprenant pas, Fougereuse releva la tête !

— De qui voulez-vous parler ? fit-il.

— De celui qu’on nommait Fanfar…

— Fanfar !… Ah ! j’y songe… en vérité, vous devez tout savoir… vous m’appelez marquis de Fougereuse, parce que vous savez qu’il est mort !… Oui, c’était à celui-là, à ce misérable que vous prétendiez livrer le secret du trésor de Fougereuse…

Labarre ne répondit pas. Un éclair de pitié passa dans son regard.

Le marquis, railleur, grinçant des dents, continuait :

— Vous l’ignoriez ?… non, ce n’est pas possible… il fallait agir plus tôt !… Ce Fanfar était le fils de Simon Fougère… c’était lui qui avait droit au titre de marquis de Fougereuse, à cette fortune que mon père m’avait volée !… eh bien !… il est mort !… entendez-vous !…

Il se dressa sur ses pieds et levant les bras avec un geste d’épouvantable colère :

— Et c’est moi qui l’ai tué !…

Labarre poussa un cri et recula.

— C’est vous qui l’avez tué… Ah ! ne dites pas cela !…

— Pourquoi donc me tairai-je maintenant ! ce n’est pas vous qui irez me dénoncer. M. le serviteur dévoué de Fougereuse… oui, j’avais découvert le secret, et je voulais me défaire de cet homme qui se dressait sur ma route comme un obstacle vivant… il est mort ! parbleu ! je le sais bien… puisque c’est moi qui l’ai fait empoisonner !…

Le vieillard s’appuya au mur pour ne pas tomber. Il pressa entre ses doigts tremblants son front vénérable :

— Oh ! malheureux ! malheureux ! murmura-t-il d’une voix étouffée.

L’autre était fou, fou de désespoir, de haine, de fièvre…

— Vous me plaignez !… merci !… c’est bien à vous !… tenez, je voudrais que vous eussiez le courage de me dénoncer ! qu’est-ce que cela me ferait maintenant de monter à l’échafaud !… Bah ! le comte de Horn était d’aussi grand nom que les Fougereuse !… J’ai tué ce Fanfar, et dans mes angoisses présentes, cette seule pensée me met un peu de joie au cœur…

— Misérable ! mais taisez-vous donc !… Ce Fanfar n’était pas marquis de Fougereuse, il n’était pas l’enfant de Simon Fougère…

— Tant pis !…

— Au nom de celui qui est là, au nom de celui que vous pleurez, ne répétez pas ce sacrilège… Monsieur le marquis, vous souvenez-vous d’une nuit passée en 1804, le 16 mai, dans une humble chaumière du village de Sachemont ?…

— Sachemont, répéta Fougereuse.

— Cette nuit-là, deux hommes réclamèrent l’hospitalité dans la maison d’un vieillard… C’étaient deux fugitifs ; l’un d’eux était un Français, traître à la patrie… le paysan les accueillit… et pour payer son hospitalité, les deux hommes furent assez infâmes pour insulter les filles du vieillard… et l’un d’eux, le Français, commit un crime odieux… Avez-vous oublié cela, monsieur de Fougereuse ! L’homme qui fit subir à une pauvre fille le dernier des outrages, s’appelait alors le vicomte de Talizac…

Fougereuse, immobile, les yeux grands ouverts regardait le vieillard sans répondre :

— L’homme s’enfuit comme un voleur… laissant derrière lui le désespoir et le déshonneur… mais il ne savait pas tout encore… monsieur de Fougereuse, la malheureuse que vous aviez souillée mit au monde un fils…

— Eh ! que m’importe ! cria Fougereuse, qui ne voulait pas comprendre.

— Silence ! dit Labarre d’une voix grave. Je n’ai pas fini. Ce fils, savez-vous qui l’a recueilli, qui l’a élevé, qui en a fait un homme… c’est celui que vous haïssiez, Simon Fougère. Votre victime était morte. Lui a réparé le mal que vous aviez fait, il a épousé la sœur de celle que vous avez tuée, et il a adopté votre enfant… et quand-là-bas, au village de Léigoutte, vous lanciez les cosaques sur l’auberge de France, sur la métairie du vieux Lasvène, ayant cette infamie de tuer une femme et des enfants, eh bien ! de ces deux enfants, monsieur le marquis de Fougereuse, il en était un qui se nommait Jacques… et celui-là c’était votre fils !…

Fougereuse était livide. De larges gouttes de sueur tombaient de son front. Il ne répondait pas. Sa propre infamie l’écrasait, son crime le tenait à la gorge.

— L’enfant ne mourut pas pourtant… l’incendie plus clément que les incendiaires, épargna les condamnés… mais je ne veux parler que de Jacques… Errant, perdu, affolé, le pauvre petit fut recueilli… et c’est lui qui, à cet heure, git inanimé… c’est ce Fanfar que vous dites avoir assassiné !… j’ai fini !… qu’avez-vous à me dire ?…

Le marquis fit un effort pour parler.

— C’est faux ! grinça-t-il. Cet enfant était le fils de mon frère !…

— Voici, dit le vieillard, l’acte de naissance de l’enfant recueilli par Simon Fougère… Voici le récit tracé tout entier de la main de votre frère… Oh ! regardez… vous connaissez bien son écriture, car, étant petit, vous interceptiez les lettres qu’il adressait à son père… Regardez, vous dis-je, et lisez… Ces lignes seules suffiront…

Et, à voix haute, tenant le papier devant les yeux de Fougereuse et lui désignant les lettres du doigt, il dit :

— Moi, fils aîné du marquis de Fougereuse, sur mon honneur et ma conscience, je déclare que l’enfant qui passe pour mon fils et porte le nom de Jacques est né de Jacqueline Lemaître et du vicomte de Talizac, mon frère. – Signé : Simon de Fougereuse, dit Simon Fougère.

Le marquis était tombé à genoux, hébété, stupide…

— Monsieur, lui dit Labarre, il y a des fatalités terribles… et qui sème le crime, récolte le désespoir !… mais au nom du ciel, rétractez les horribles paroles que vous avez prononcées tout à l’heure… le temps des forfanteries cyniques est passé… il n’est pas vrai, n’est-ce pas, que vous ayez empoisonné Fanfar !…

Fougereuse frissonna et ses deux mains se crispèrent sur son visage.

Labarre, se sentait envahir par une indicible épouvante :

— Répondez donc !… vous n’avez pas commis cette lâcheté !… vous n’avez pas tué votre fils !…

Fougereuse s’affaissa, se retenant d’une main au plancher et dit…

— Tuez-moi ! j’ai tué mon fils !…

— Misérable ! c’était donc vrai ! proféra le vieux serviteur.

Ses deux bras – qui retrouvaient de la force, – se dressèrent pour écraser le criminel. Mais tout à coup il se souvint du vieux marquis… de cet homme qu’il avait tant aimé !… il ne pouvait porter la main sur son fils, si criminel qu’il fût…

Il se recula d’un pas et passa sa main sur son front :

— Dites-moi tout… je le veux…

Fougereuse était brisé. Et puis cette infamie l’étouffait, il fallait qu’il parlât.

— Voici, haleta-t-il. Un homme à moi… Cyprien… l’a empoisonné… je voulais être seul héritier… vous contraindre à livrer la fortune… que vous a confiée… le vieillard mourant… il m’a obéi… je suis maudit !… maudit !…

Et il tomba sur le sol, prosterné, le front sur le tapis…

Labarre ne pouvait plus douter. Un immense dégoût lui montait aux lèvres… cet homme lui répugnait.

— Adieu ! fit-il en se dirigeant vers la porte.

Fougereuse se redressa.

— Non, ne me quittez pas !… auprès de ce mort, j’ai peur ! j’ai peur !…

La folie montait à son cerveau.

— Je veux… l’autre… je veux voir… mon fils – je vous en prie… à genoux !… nul ne saura que je l’ai tué !… je lui demanderai pardon !… pitié ! pitié !…

Labarre s’était arrêté. Une réflexion subite venait de traverser sa pensée :

— Mais ce misérable ! ce Cyprien, où est-il ?…

Fougereuse le regarda. Il se leva tout à coup criant :

— Ah ! s’il ne m’avait pas obéi ! je n’aurais pas assassiné mon enfant !

Fiévreux, il courut à une sonnette.

Un laquais entra :

— Cyprien est-il à l’hôtel ?

— Non monsieur le marquis, depuis deux jours, il n’a pas reparu…

— Deux jours !… c’est bien ! laissez-moi !

Il s’approcha de Labarre, et pliant le genou :

— Il me reste de graves devoirs à accomplir, dit-il. Ne craignez rien ! justice sera faite… je vous en supplie… venez avec moi… je voudrais voir mon fils !…

Et comme le vieillard détournait la tête :

— Au nom de mon frère, dit-il.

Pierre Labarre tressaillit :

— Venez, dit-il simplement.

Fougereuse s’arrêta tout à coup :

— Dites-moi, reprit-il, cette fortune, laissée par mon père, existe bien réellement…

Labarre tressaillit. Quoi ! c’était à cet argent que cet homme songeait en un pareil moment. Il eut un geste de souverain mépris.

— Mon Dieu ! cria Fougereuse, vous ne comprenez pas… vous ne pouvez comprendre !… mais répondez-moi !… oui ou non ! les millions des Fougereuse…

— Sont en sûreté, acheva Labarre.

— Vous pouvez me remettre un million… demain… non pas demain !… ce soir même !…

— Mais qu’avez-vous donc besoin d’un million… pour pleurer vos crimes !…

— Répondez ! répondez… le million, il me le faut…

— Je puis vous le fournir demain matin… les titres sont chez un notaire, ici même…

— Bien.

Fougereuse courut à son bureau et écrivit quelques mots, puis sonna :

— Cette lettre à M. Fernand de Velletri… vous attendrez la réponse et vous me l’apporterez au Palais de Justice… que pas une minute ne soit perdue. Allez !…

— Mais quelles sont vos pensées… à cette heure sinistre ! s’écria Labarre.

— Vous le saurez !… oh ! ne vous hâtez pas de m’accuser !… et maintenant venez ! venez !…

Et, entraînant le vieillard, il s’élança dehors.

XVII

L’AUTOPSIE

Dans une maison qui faisait face au Palais de Justice, au coin d’une des ruelles étroites et obscures qui, à cette époque, souillaient le centre même de Paris, son berceau, la Cité, deux hommes causaient, à l’étage le plus élevé, dans une mansarde située sous les combles.

De ces deux hommes, l’un était assis, l’autre debout.

Celui qui était assis, robuste et vigoureux, interrogeait avec anxiété un personnage vêtu de noir, pâle, au visage sévère, qui lui répondait froidement et avec un accent respectueux.

— Ainsi docteur, disait l’un, vous répondez de tout…

— Soyez sans inquiétude… j’ai souvent pratiqué… semblables expériences, et la science ne trompe pas…

— C’est pour demain, vous le savez, et nous ne pourrons agir que dans la nuit… ce qui représente plus de quarante heures.

— En acceptant la terrible responsabilité que vous avez bien voulu me confier, j’ai songé à tout… encore une fois, ayez confiance en moi !… ayez confiance dans le savoir humain et dans le dévouement de ceux qu’une même cause rend frères…

L’autre se leva et tendant la main à celui qu’il avait appelé docteur :

— Merci ! dit-il. Pardonnez-moi ces défiances, ces inquiétudes !… Hélas ! puis-je être maître de moi !…

— Pendant tout le temps qui nous sépare encore de l’œuvre de salut, je me tiens à votre disposition… Si donc l’heure de l’action était avancée ou retardée, soyez certain que je serai toujours prêt.

Les deux hommes se serrèrent la main. Le docteur sortit.

L’autre se laissa tomber sur une chaise, et, cachant son visage entre ses larges mains, il pleura…

Il pleura comme un enfant, le pauvre Girdel, le vigoureux Gueule-de-Fer !…

Mais il se leva brusquement, et frappant le sol du pied :

— Sacré nom ! cria-t-il. Faudra bien que ça réussisse !…

Au même instant, il entendit du bruit dans l’escalier. On montait, rapide, par grandes enjambées.

Il tendit l’oreille et se rapprocha de la porte.

On frappa :

— Qui est là ?

— Bobi !

Il ouvrit aussitôt. C’était en effet Bobichel, rouge, essoufflé, avec de larges gouttes de sueur qui coulaient de son front au bout de son nez pointu, où elles se suspendaient en stalactites.

— Me v’là ! dit Bobichel.

— Et elle !…

— Oh ! la bonne petite créature chérie !… quand je suis arrivé, ce qu’elle pleurait ! ce qu’elle avait de gros, gros chagrins !… en v’là une qui l’aime, le gars !…

— Et elle est venue !

— Parbleu !… sac à papier ! patron, fallait voir ça. Donc… on y dit mon nom et elle donne ordre de me faire débouler… je déboule… elle sanglote plus fort… Alors j’éloigne d’un beau geste… comme ça… et j’y dis : P’tite mère ! faut pas s’échigner les yeux !… j’viens vous chercher ! — Moi ! qu’elle dit. — Vous que j’dis. Et vous aurez de l’agrément ! — Ça me r’garde !… J’voyais qu’a voulait m’questionner… et j’savais bien su quoi !… alors j’lui dis : — Eh bien ! non ! là ! c’est pas vrai !… c’est d’là farce ! Elle me saute au cou ! vrai ! elle l’a fait ! la bonne âme et elle dit tout bas… tout bas… — Fanfar ! — Comme toi-z-et-moi ! que j’réponds… Et v’là !… j’lai amenée… elle est en bas !…Bobichel avait débité sa tirade couramment, sans perdre haleine.

— A voulait m’faire monter dans sa voiture !… Pas d’ça !… j’ai couru derrière ! ça fait que j’ai chaud ! patron ! y a-t-il de la boisson ?…

Girdel était déjà sorti de la chambre. Bobichel regarda autour de lui, aperçut une bouteille à demi pleine, la mit sous son bras, et après une cabriole, sauta à cloche-pied à la suite de son patron…

Girdel était arrivé au rez-de-chaussée. La maison d’ailleurs semblait inhabitée.

Il ouvrit une porte et se trouva dans une pièce simplement mais convenablement meublée.

Irène de Salves était debout, vêtue de noir, pâle, avec ses grands yeux éclairés par la fièvre de l’angoisse :

— Ah ! monsieur ! s’écria-t-elle, je ne sais plus !… je deviens folle ! ai-je donc compris ! Fanfar…

— Fanfar n’est pas mort !…

La jeune fille chancela. Girdel la soutint et reprit :

— Il n’est pas mort !… j’ai compris votre douleur ! parce que je sais que vous êtes une brave fille !… et j’ai voulu que vous sachiez tout !…

— Mais où est-il ?…

Girdel se gratta l’oreille.

— Dame ! ça, vous savez, y a que nous et quelques amis qui sachions le fin mot… mais pour tout le monde, le pauvre Fanfar étendu dans ce moment-ci sur quelque dalle bien froide, dans une salle bien noire, Fanfar paraît mort comme celui qui l’a inventé…

— Ah ! c’est horrible !…

— Oui, à première vue !… mais au fond, c’est plus gai que ça n’en a l’air… demain à pareille heure, Fanfar sera vivant et libre…

— Vivant ! Libre !… Ah ! j’ai peur de ma joie !… j’ai peur de mon espérance !

— Non !… si je n’avais pas eu peur que vous ne fissiez quelque bêtise – je vous demande pardon !… comme de vous périr, je vous aurais rien dit… mais j’ai mieux aimé parler.

— Vous avez bien fait. Merci !… Que s’est-il donc passé ?…

— Vous savez que je vous avais fait remettre un petit billet à porter à Fanfar après la condamnation…

— Oui… et je l’ai encore…

— Eh bien ! fallait pas attendre !… voilà ce que j’ai découvert… et tenez ! faut que je vous montre un peu ce que c’est votre joli monde de canailles, vos marquis, vos comtes et tout le tremblement… vous n’avez pas peur de l’humidité…

Irène, surprise, le regarda en souriant :

— Parce qu’il y a là-dessous un vilain animal que j’ai coffré dans la cave et qui va vous raconter une petite histoire qui vous intéressera…

— Je suis prête à vous suivre… mais un mot ! Vous êtes certain de sauver Fanfar !

— Tiens ! c’te bêtise ! fit Bobichel. À moins que nous ne soyons tous crevés d’ici demain !…

Ce Bobichel n’était vraiment pas parlementaire.

— Mademoiselle, rectifia Girdel, avec de la force dans les bras et du cœur sous les côtes, on sauve les amis…

Puis se tournant vers l’ancien pitre :

— Toi, Bobi, pendant que je vais causer un brin avec le gredin d’en bas, va là-bas… ouvre tes oreilles… écarquille les yeux et sache tout ce qui se passe… s’il arrivait quelque chose de nouveau, ne fais ni une ni deux, et arrive… c’est compris…

— Comme le pater aux ânes, patron… soyez tranquille, mamzelle, je voudrais bien n’être jamais plus mort que notre Fanfar !…

Et, faisant une cabriole, Bobichel s’élança dehors.

Girdel détacha une lanterne de la muraille, puis s’adressant à Irène qui, le cœur battant, l’examinait curieusement :

— Venez avec moi, lui dit-il.

Ils sortirent sur le palier, puis, Girdel, tirant une clef de sa poche, ouvrit une lourde porte qui, en s’écartant, laissa apercevoir les premières marches d’un escalier de pierre.

— Descendez doucement, dit Gueule-de-Fer, ça glissote !… Et faut rien se démolir.

Irène, sans hésiter, suivit le saltimbanque.

C’était une voûte de cave, s’enfonçant assez profondément dans la terre.

Girdel tenait haut la lanterne et s’arrêtait de temps à autre, se tournant à demi pour éclairer la jeune fille, dont la silhouette fine et gracieuse se détachait dans la pénombre. On eût dit une de ces fées des Contes bleus qu’un gnome conduit vers des trésors enfouis aux entrailles de la terre.

Ce n’était pourtant pas vers un trésor que Girdel conduisait Mlle de Salves. Et il fut aisé d’en obtenir la preuve, quand, ayant ouvert une autre porte, lourde, épaisse, garnie de ferrures, à grand grincement de ressorts, à verrous glissant en criant, Gueule-de-Fer s’écria :

— Debout ! canaille ! v’là d’là compagnie…

En dépit de son courage, Irène avait fait un pas en arrière.

— Entrez donc, mademoiselle, dit Gueule-de-Fer. C’est une bête féroce, mais ça ne mord plus…

Et Irène vit, solidement attaché, les mains derrière le dos, retenu à la muraille par une chaîne de fer, un homme qu’elle ne reconnut pas tout d’abord.

— Allons ! fais le beau, gredin ! reprit Girdel. Ceci vous représente le sieur Cyprien, domestique, laquais, chien couchant de Son Excellence M. le marquis de Fougereuse, empoisonneur à ses moments perdus…

C’était en effet l’honnête Cyprien, l’âme damnée du marquis.

— Veux-tu raconter ta petite histoire ? dit Girdel.

— Détachez-moi ! répondit Cyprien d’une voix rauque.

— Que non pas, vieux gueux ! tu en as encore pour quelques jours… mais si tu veux répondre à ma question, eh bien t’auras à manger…

— J’ai faim ! murmura le misérable.

— Bah ! un repas par jour ne te suffit pas ! veux-tu causer ?…

— Vous me donnerez à manger…

— Je te le promets…

— Interrogez-moi…

— Pourquoi voulais-tu empoisonner Fanfar ?…

Cyprien laissa échapper un gémissement.

— Entends-tu ? Quel intérêt avait le marquis de Fougereuse à tuer Fanfar ?…

— Je n’en sais rien…

— Tu mens !…

— Cet homme ne peut s’expliquer, dit Irène prise de pitié ; délivrez-le !…

— Pour ça… non !… Écoutez donc, mademoiselle. Voilà un gueux qui avait grisé un des geôliers de la prison et qui l’avait décidé à donner à Fanfar une drogue qui devait le tuer en cinq minutes… Heureusement que j’avais l’œil… moi…, j’ai guetté… et, primo, j’ai sauté sur le Cyprien… je l’ai amené ici où je l’ai logé à mes frais, comme vous voyez, et puis, je suis allé de sa part trouver le geôlier et lui remettre la drogue en question… Seulement j’avais fait un petit changement au programme… N’y a qu’une chose qui me chiffonne : c’est que je ne sais pas pourquoi le Fougereuse en veut à Fanfar… Cet animal ne veut pas parler…

— Mon ami, dit Irène, si coupable que vous ayez été, vous n’êtes que l’instrument d’un plus criminel que vous. Pourquoi ne rachetez-vous pas vos fautes en disant la vérité ?…

Cyprien la regarda. Il hésita, mais il répondit encore :

— Non, je ne sais rien !

— Alors, bonsoir, mon petit… Tiens, je suis encore une meilleure bête que tu ne crois… voilà un gros morceau de pain… Bourre-toi le coco… et prends patience…

Irène avait hâte de sortir de ce lieu humide et froid.

Girdel referma soigneusement les portes. Ils remontèrent :

— Vous voyez, mademoiselle ce que c’est que tous ces gueux-là… Ces marquis de malheur et ces comtes de carton… des assassins, des empoisonneurs, tandis que nous autres, du populo, nous nous couperions la main plutôt que d’en faire le quart… mais, minute ! c’est pas toujours les mêmes qu’auront l’assiette au beurre, comme disait un autre gredin de ma connaissance…

— Quel est votre plan ? demanda Irène.

— C’est bien simple… au lieu de poison, Fanfar a pris un narcotique… un fameux… si bien qu’il passe pour mort ! on va l’enterrer… et nous le déterrerons… c’est bien simple, pas vrai !… d’abord c’est nous qui conduirons le corbillard… c’est arrangé… ça a coûté quelques sous… mais ça y est. Enlevé, Fanfar ! ni vu ni connu !…

Irène était horriblement pâle ; cachant son visage dans ses mains, elle éclata en sanglots.

— Faut pas se faire du chagrin !… il fait dodo, le Fanfar !… on vous le rendra…

À ce moment on entendit des pas précipités, la porte s’ouvrit violemment et Bobichel parut, livide, les vêtements en désordre :

— Ah ! patron ! s’écria-t-il en se laissant tomber sur une chaise.

— Qu’y a-t-il ?…

— Fanfar ! le pauvre Fanfar !

— Eh bien ! parle donc !…

— Mon Dieu !… tout est perdu ! faisait Irène en se tordant les mains.

— Voilà !… ah !… mais c’est qu’c’est effrayant !… j’étais à l’affût… v’là que j’entends dire… on va chez le médecin…

— Le médecin !…

— Ah ! faut vous dire que Fanfar est à l’Hôtel-Dieu maintenant !…

— Bon ! ce n’est rien ! après ! après !…

— Un médecin que je me dis, pourquoi faire puisqu’il y en a des tas dans la maison… et puis je croyais que Fanfar était revenu… désendormi… c’est ça qui aurait compliqué l’affaire…

— Enfin !

— Enfin c’était pas ça. On allait chercher un grand médecin parce qu’on voulait savoir de quoi Fanfar était mort… et qu’on allait faire l’autor… l’autap… je me rappelle pas bien…

— L’autopsie ! cria Girdel.

— C’est ça. On va le découper !…

Un cri terrible avait retenti. Irène était tombée à genoux, à demi morte d’angoisse :

— Ah ! courez ! disait-elle. Il faut tout avouer !… sauvez-le !… par grâce !…

Girdel s’arrachait les cheveux à pleines mains…

Tout à coup :

— Quel est le médecin ? demanda-t-il.

— M. Albaret…

— Un des médecins des Tuileries !…

Gueule-de-Fer réfléchissait maintenant.

Il prit entre ses deux mains la main d’Irène :

— Mademoiselle, dit-il d’une voix grave, je ne suis qu’un saltimbanque, qu’un pauvre homme !… mais ce que j’ai dit, je le ferai ! je sauverai Fanfar !… je vous le jure !… oh ! oui, je vous le jure !…

Et dans cette voix vibrante, il y avait tant d’énergie, tant de dévouement, qu’Irène se reprit à espérer…

XVIII

DE CHARYBDE EN SCYLLA

La situation était en réalité épouvantable.

Bobichel avait dit vrai.

Quand Fanfar était tombé comme une masse sur le banc des accusés, on avait cru d’abord à une syncope, explicable par la terrible émotion qu’il avait dû éprouver en entendant son arrêt, et il avait été transporté en toute hâte dans une salle voisine du tribunal.

Là, les secours les plus actifs lui avaient été prodigués, mais sans succès. Les battements du cœur étaient arrêtés, les organes respiratoires ne fonctionnaient plus, l’œil prenait cette glaucité sinistre que donne la mort. Le doute sembla impossible.

Il y eut là de bonnes âmes, toutes imprégnées de la charité chrétienne, qui déclarèrent que le ciel avait justement aggravé l’arrêt trop indulgent prononcé par la cour.

Quoi qu’il en fût, de vives discussions s’étaient élevées entre les divers personnages dont la responsabilité se trouvait en jeu. On accusait hautement le directeur de la prison d’un défaut de surveillance. Le coupable avait pu, – grâce à sa surveillance, – se soustraire à la vindicte des lois en s’empoisonnant.

Il est bien entendu que des médecins, présents à l’audience, et qu’on avait immédiatement requis, nul n’avait pu se mettre d’accord avec ses confrères. C’était un feu roulant de mots scientifiques, une fusillade antithétique d’expressions barbares, d’où il résultait – à ne s’y pouvoir méprendre – que Fanfar était mort d’une congestion… ou bien d’une rupture d’anévrisme… ou bien de ceci, de cela ou d’autre chose… mais qu’en somme il était mort, et bien mort.

Il n’appartenait plus à la justice. Et quelqu’un émit l’idée que l’autopsie était indispensable. Ouvrant ce cadavre comme un livre, on y découvrirait sans doute le mot de l’énigme. La motion étant sensée avait été appuyée à l’unanimité, d’autant plus que chacun se tenait pour certain de prouver, à l’examen des poumons, du cerveau, des viscères ou des entrailles, que sa thèse propre était la seule vraie.

D’où cette résolution de transporter le corps à l’Hôtel-Dieu, qui était l’hôpital le plus proche, et qui avait l’heur de posséder pour médecin en chef le sérénissime docteur Albaret, honoré de la confiance de Sa Majesté, et chargé par fonction spéciale d’étudier les fanges de la maladie royale.

Donc le corps fut placé sur un brancard, et bientôt, Fanfar, les épaules et le buste découverts, le reste du corps caché sous un drap de toile bise, était étendu sur une des froides dalles de la salle d’autopsie, les infirmiers, l’examinant curieusement et déclarant que c’était dommage qu’il fût mort, attendu qu’il était bâti à vivre cent ans.

Un exprès avait été dépêché auprès du docteur Albaret.

En l’attendant, les divers personnages qui composaient les autorités de l’hôpital s’étaient prévenus l’un à l’autre, afin que tous pussent assister à ce spectacle émouvant à double titre et par la notoriété du sujet et par l’importance de la découverte attendue. D’ailleurs, on savait que l’honorable docteur Albaret se plaisait à opérer devant un public : on lui préparait sa claque.

Puis, il y avait quelques distractions. On dressait la longue et solide table où le corps serait déposé tout à l’heure ; puis c’étaient le billot, les scalpels, les couteaux droits ou convexes, les ciseaux longs et flexibles, les pinces, les érignes, les stylets, les sondes, les aiguilles, le tube à insufflation, la rugine, la scie, le marteau, un mètre, un compas, une loupe, du fil, des éponges, de l’eau, du linge…

Arsenal dont chaque pièce, charmante comme un jouet, faisait pâmer d’aise les novices et les curieux.

Et pendant que se promenant dans la vaste salle ou s’arrêtant en groupe, les impatients échangeaient leurs remarques indifférentes…

Fanfar, la tête rejetée en arrière, pâle comme s’il eût été de marbre, – Fanfar, ignorant de lui-même, inconscient de ce qui se passait autour de lui, Fanfar vivait…

Cette fois, il était perdu. Le plan des Héros du Droit avortait. Peut-être pousserait-il un cri, un soupir. Mais ce serait seulement alors que l’instrument chirurgical atteindrait un des organes essentiels de la vie. On devait le tuer en le ressuscitant.

Enfin, la porte s’ouvrit, et le docteur Albaret, beau vieillard, rose, frais, souriant, parut, et distribua quelques sourires et quelques poignées de main protectrices. Puis, se redressant, il s’approcha du corps, le palpa un instant, eut un hum ! de satisfaction, puis retira sa large redingote, qu’il remplaça par le tablier d’Ambroise Paré, et enfin, prenant délicatement entre le pouce et l’index un scalpel, préalablement essayé sur l’extrême ténuité de l’ongle, se tourna vers son public et dit :

— Messieurs, en pareil cas de mort subite, les Allemands pratiquent une longue incision allant du menton au bas ventre, passant à gauche de l’ombilic… et une autre allant d’un hypocondre à l’autre.

Disant cela, il traçait de son pouce spatulé des lignes sur le corps immobile et froid.

— Mais nous autres, Français, nous n’agissons pas ainsi… Voyez !

Et, pour joindre l’action au précepte, il plaça le scalpel sur la lèvre inférieure…

— La section que je vais opérer partagera la lèvre et descendra jusqu’au sternum…

— Monsieur le docteur Albaret !… cria une voix de stentor.

Le praticien se releva.

À la porte venait d’apparaitre un personnage vêtu de la livrée des piqueurs du roi.

— Un message de Sa Majesté, dit le piqueur.

— De Sa Majesté !… Ah ! messieurs… je vous demande pardon !… mais, vous comprenez… le roi !… le roi !…

Il prononçait le rouââ !

Et, pour mieux prouver son dévouement à Son Impotence Louis XVIII, il s’élança vers l’homme à la livrée.

Certes, pour un observateur, il eût pu paraître étrange que le rouââ envoyât une lettre par un domestique, comme le premier bourgeois venu.

Mais on n’y regarde pas de si près, quand, ainsi que le docteur Albaret, on s’écrie :

— Messieurs, le rouâââ réclame ma présence… des soins d’une intimité délicate – et il appuya sur le mot, fier et radieux – m’obligent à courir aux Tuileries…

— Mais l’autopsie ! demanda le directeur désappointé, se faisant en cela l’écho de toutes les pensées.

— Inutile ! déclara le docteur. Ce gaillard-là est mort d’une hyperhémie cérébrale, c’est clair comme le jour.

Sur hyperhémie, tous se regardèrent… hyperhémie était le comble de la science, le nec plus ultra du diagnostic… le premier venu aurait dit congestion. Il disait hyperhémie ! quel homme !

Et il se trémoussait, arrachant le tablier, se trompant de manche en endossant sa redingote, plaçant son chapeau de travers sur sa perruque déplacée et murmurant, avec un coassement respectueux :

— Le Rouââ ! le Rouââ !

— Mais que faire du cadavre ! cria le directeur.

— Enterrez-le ! parbleu !… vous n’avez pas l’intention de le conserver dans un bocal, cria Albaret bondissant dehors.

On courut après lui. Sur l’escalier, il signa en maugréant le permis d’inhumer et disparut.

Une voiture l’attendait dans la cour de l’hôpital. Il s’y effondra de toute sa rotondité, et fouette cocher !…

Or, le piqueur royal resté en arrière, sortait à son tour de son pas le plus calme, traversait le quai, s’engageait dans une ruelle étroite, pénétrait par une porte sombre dans l’arrière-boutique d’un marchand de vins, et se laissant tomber sur un banc s’écriait :

— Tonnerre de chien ! il était temps ! mon vieux Bobichel ! une seconde de plus… et nous n’avions plus de Fanfar…

Cependant, à la salle de dissection, régnait un réel désappointement. Pas d’autopsie ! pas de cours in anima nobili !… il est vrai qu’il restait hyperhémie. Mais c’était peu.

— Bah ! cela se retrouvera ! fit un philosophe.

Et chacun se mit en devoir de se retirer, il faisait faim. Rien ne creuse comme la vue prolongée des instruments d’acier. Ceci est une observation étrange, mais absolument exacte.

Le directeur de l’Hôtel-Dieu avait maintenant grande hâte de se débarrasser de ce cadavre inutile. C’était une affaire manquée, mieux valait n’en plus entendre parler.

Donc, fort de son permis d’inhumer, il donna des ordres pour que, dans le plus bref délai, le corps fut enlevé.

On sait que c’était là ce qu’attendait Girdel, maintenant dépouillé de son attirail de laquais. Le transport des condamnés morts s’effectuait par les soins d’un entrepreneur, nanti de ce privilège, et qui, moyennant argent, devait céder sa place à Girdel et à ses compagnons avant que la barrière ne fût franchie.

Tout allait au mieux.

Le directeur avait expédié ses ordres, et une heure ne devait pas s’écouler avant que la voiture mortuaire emportât Fanfar, quand on vint avertir le fonctionnaire qu’un haut personnage demandait à lui parler.

En même temps, on lui remettait une carte sur laquelle on lisait ce nom : marquis de Fougereuse.

De plus, au coin du carré de vélin, un signe particulier s’imposait à son attention, en lui dévoilant que son visiteur était spécialement recommandé par la congrégation à laquelle il s’honorait d’être tout dévoué.

Il donna ordre d’introduire le marquis sans perdre un moment.

Fougereuse parut, s’appuyant au bras de Pierre Labarre.

Maintenant en les regardant, on aurait pu se demander lequel des deux était le plus âgé : Fougereuse était méconnaissable ; sur son visage s’était en quelque sorte moulé un masque de décrépitude ; ses forces s’étaient brisées ; il titubait comme un homme ivre.

Le directeur, respectueux des noms sonores, s’était levé pour le recevoir.

Fougereuse voulut parler, mais sa voix s’éteignit dans un sanglot ; il tendit au fonctionnaire un pli cacheté qu’il tenait à la main.

C’était un ordre émané du ministre de la justice, et invitant le directeur de l’Hôtel-Dieu à remettre au marquis de Fougereuse le corps du nommé Fanfar, mort subitement à la cour d’assises.

On voit que la promesse du million adressée à Fernand de Velletri et à ses honorables commettants avait porté fruit. La première requête du marquis avait obtenu, sans délai, la satisfaction réclamée…

Cet homme ne songeait plus au poste de premier ministre : il achetait le cadavre de son fils au prix dont il eût payé les plus hautes faveurs.

— Cet ordre est formel, dit le directeur. Et dès que vous le désirerez, le cadavre vous sera délivré…

— Puis-je le voir… le mort ? articula péniblement le marquis.

Le directeur s’inclina et précéda les deux hommes vers la salle où gisait Fanfar.

Le spectacle était morne et sinistre.

Le corps avait été recouvert d’un long drap qui moulait ses formes. On eût dit une statue cachée sous un voile de marbre.

Et, pour ajouter à l’horreur de cette scène de mort, sur la longue table de dissection se mêlaient encore, grimaçants, les outils du chirurgien, que les aides n’avaient pas fait disparaître.

Fougereuse s’approcha.

Combien ce fils, – découvert seulement alors qu’il avait été frappé par la fatalité, – combien cet homme vigoureux, plus beau encore par la pâleur marmoréenne qu’imprimait à ses traits réguliers cette mort apparente, différait de celui auquel Fougereuse avait tout sacrifié !

C’est que le sang des Talizac s’était régénéré en passant par les veines de la paysanne outragée. La pureté de la vierge, chaste jusque dans sa honte innocente, avait dominé les sanies du débauché.

Le marquis, écartant Labarre qui pleurait silencieusement, s’était agenouillé. Et, ainsi prosterné, il resta silencieux pendant quelques minutes.

— Quels sont les ordres de M. le marquis ? demanda le directeur qui ne comprenait pas et qui s’impatientait.

Labarre lui dit tout bas :

— Que les valets de M. le marquis montent avec la civière…

Le fonctionnaire alla à la porte et transmit les instructions à un aide.

Quelques instants après, Fanfar, étendu sur un brancard, quittait la salle de l’Hôtel-Dieu.

Et, tandis que les valets se hâtaient, emportant ce corps qu’ils croyaient cadavre… Fougereuse et Pierre Labarre, chapeau bas, suivaient, dans l’ombre de la nuit qui s’épaississait autour d’eux, le triste cortège.

Ils arrivèrent ainsi à l’hôtel de Fougereuse.

Fanfar fut déposé auprès de son frère.

Labarre se sentait sans force pour résister au funèbre caprice du marquis. Devant cet écroulement d’orgueil et de volonté, le vieillard ne se souvenait plus que d’avoir aimé son maître de toute la ferveur de son dévouement…

Il est des catastrophes qui écrasent la colère. Le vengeur se sentait vaincu.

Le marquis ne parlait plus. Tous ses mouvements semblaient automatiques.

Tout à coup il dit :

— Qu’on appelle Mme la marquise.

Le valet auquel cet ordre était adressé répondit :

— Mme la marquise a quitté l’hôtel il y a plus de deux heures…

— Seule ?

— Seule et à pied…

Fougereuse et Labarre échangèrent un regard.

Une même pensée avait traversé leur cerveau.

Mais Fougereuse fit un geste de suprême dédain, puis il congédia le valet :

— Monsieur, dit-il alors à Pierre Labarre, veuillez entendre mes dernières volontés, puis me dire si, dans votre conscience d’honnête homme, vous vous croyez le droit de les exécuter…

— Vos dernières volontés ! répéta lentement le vieillard.

— Je me suis condamné ! comme elle, sans doute… ajouta Fougereuse en désignant le portrait de la marquise.

Labarre s’inclina. Il ratifiait l’arrêt prononcé.

— Je vous écoute, dit-il.

— Je vous ai demandé un million, vous savez maintenant dans quel but. J’ai acheté le cadavre de celui que je ne puis appeler mon fils, puisque je l’ai tué. La fortune de mon père reste entre vos mains. Je voudrais qu’elle fût employée par vous à réparer mes crimes… elle appartient à la fille de Simon Fougère. Ne lui cachez rien, racontez-lui les détails de cette horrible tragédie, je veux que ma mémoire subisse le châtiment dont, vivant, je n’aurai pas été frappé… Que tous me maudissent ! ce sera justice !…

« Veillez sur cette jeune fille. Si elle le veut, proclamez bien haut ses droits aux titres et à la fortune des Fougereuse… qu’on sache que Fanfar était innocent… je vous remettrai quelques lignes qui rétabliront la vérité… Enfin, quand je serai mort, je ne veux pas être enterré dans le caveau des Fougereuse… j’aurais peur que le cadavre de mon père ne se redressât pour me chasser… Vous emporterez mon corps à l’étranger… je ne suis pas digne de la France… et, dans quelque site ignoré, vous cacherez comme un supplicié celui que la justice des hommes n’aura pas atteint… Pas de pierre, pas de nom… et puissent ceux qui passeront jeter avec mépris et colère une pierre vengeresse au maudit. Vous m’obéirez !…

Labarre le regarda, puis d’une voix solennelle :

— Je vous obéirai, monsieur le marquis.

— Merci. Maintenant mes ordres sont donnés. Nous partirons cette nuit même pour l’antique château des Fougereuse. Et là, côte à côte, nous ensevelirons les deux fils dont je suis l’assassin…

Pendant que Fougereuse, pliant sous le poids du remords, prononçait sur lui-même la formule d’anathème, une scène terrible dans sa vulgarité se passait à l’Hôtel-Dieu.

Aussitôt qu’ils avaient reçu l’ordre attendu, Girdel et Bobichel, revêtus de la sombre livrée des porteurs funèbres, s’étaient présentés à l’hôpital pour enlever le corps de Fanfar.

— Ah ! ah ! s’était écrié en riant le concierge goguenard, trop tard ! mes braves !…

Et les deux hommes atterrés avaient appris que Fanfar venait d’être transporté… où ?… Voilà ce que nul ne savait, excepté le directeur qui venait de quitter l’Hôtel-Dieu. Quand reviendrait-il ?… on l’ignorait.

Il fallait attendre. Combien de temps ?…

Et, brisés cette fois, anéantis, Girdel et l’ancien pitre, chancelant sous l’ivresse de la douleur, étaient sortis, et étant dehors, s’étaient accoudés pleurant, impuissants à penser, sur le parapet du quai…

XIX

COURT, MAIS À MÉDITER

Si cuirassé qu’on soit contre les émotions, il n’est évidemment rien de récréatif dans l’énoncé de ces quelques mots : Condamné à la peine de mort.

Malgré sa conviction d’assister en joueur désintéressé à une partie arrangée d’avance, Robeccal n’en n’avait pas moins frémi jusqu’au plus profond de son être. L’incident tragique qui avait terminé la séance n’avait pas peu contribué à ébranler son système nerveux, et réintégré à la Conciergerie, revêtu pour la forme, bien entendu, de la camisole de force, l’ancien amant de la Roulante regrettait la vie facile que sa maîtresse lui avait faite naguère.

Cependant, il reprenait patience et sang-froid, attendant que la porte s’ouvrît et donnât passage à un personnage officiel qui lui remettrait la somme promise et lui fournirait les moyens de quitter la France.

Les minutes, les quarts d’heure, les heures même s’enfilaient en chapelet. Robeccal regardait son gendarme du coin de l’œil et avait une envie folle de lui demander s’il n’était pas lui-même acteur dans cette comédie ; mais ce gendarme, par les moustaches, les sourcils, les traits et je ne sais quel parfum sui generis, affirmait son authenticité.

Enfin, la bienheureuse porte s’ouvrit. Robeccal poussa un cri de joie. C’était bien le personnage attendu, c’est-à-dire l’honorable et honoré M. Vidocq, chef du service de sûreté depuis 1809, et qui devait prendre sa retraite en 1827.

Gros, assez grand, trapu des épaules, les cheveux poivre et sel, tel était celui qui s’intitulait le Croquemitaine des voleurs.

Robeccal, radieux, cligna de l’œil à son adresse d’un petit air entendu.

Vidocq présenta un ordre au gendarme qui, sans saluer, se retira. Il n’aimait pas la mouche.

— Enfin ! fit Robeccal. Quand sortirai-je d’ici, monsieur Vidocq ? Réellement, je commence à en avoir assez…

— Ça ne sera pas long, dit Vidocq.

— Bravo ! et les picaillons ?…

— Nous allons parler de tout ça. D’abord cher monsieur, dit Vidocq dont l’œil mobile brillait d’ironie, j’ai le plaisir de vous apprendre que vous êtes gracié…

— Parbleu ! fit Robeccal en haussant les épaules d’un petit air de dédain.

— Ah !… vous en étiez sûr ?… J’oubliais !… Eh bien !… oui, vous êtes gracié… de la peine de mort.

— Et je pars pour l’étranger. C’est entendu… avec les mousserons…

— Pour l’étranger ! Hum !… je crois, cher monsieur, que vous ne quitterez pas la France…

— Vraiment ! c’est trop de bonté !… mais j’aime mieux ça…

— Seulement… vous comprenez… Une petite précaution… On vous a désigné une résidence…

— Ah ! bah ! fit Robeccal, un peu désappointé. C’était pas dans le jeu, ça !…

— Tranquillisez-vous… Vous devez aimer le midi, un climat superbe… Un soleil !…

— C’est vrai que j’adore la chaleur… mais enfin !… ce pays s’appelle…

— D’un nom bien facile à retenir… deux syllabes… Toulon… t-o-u – tou l-o-n – lon.

Robeccal s’était dressé, les yeux écarquillés :

— Toulon ! répéta-il d’une voix rauque.

— Eh oui ! fit Vidocq en riant. On vous fait grâce de la peine de mort… qui est commuée en celle des travaux à perpétuité…

Livide, le visage contracté, Robeccal essayait de sourire. C’était évidemment une plaisanterie. Mais elle était un peu forte… Oui réellement… un peu forte !…

— Cher monsieur, continua Vidocq toujours calme et poli, vous êtes une affreuse canaille !… ne vous récriez pas… vous avez accepté un rôle ignoble !… et vous avez cru que vous sachant capable de tout, on allait vous rendre carrément à la circulation, en vous disant va, petit, et grand bien te fasse…

Il reprit sa physionomie sérieuse, implacable, qui faisait de son visage un masque de pierre :

— Vous direz que c’est manquer à la parole donnée, monsieur, c’est de la politique. On ne traite pas avec des bandits tels que vous… D’ailleurs, c’est moi qui vous avais donné ma parole… s’il y a péché mortel… je le prends à mon compte qui est de force à supporter cette légère addition.

Robeccal cria, hurla, écuma.

Vidocq alla à la porte et fit un signe.

Quatre gardiens taillés en hercule se présentèrent.

— Enlevez-moi cette fripouille, dit Vidocq, et emballez-moi ça, poste spéciale… fers aux pieds et aux mains… pour Toulon…

— Misérable ! Infâme ! râlait Robeccal.

— Ah ! à propos, fit Vidocq, vous le bâillonnerez… c’est plus pratique. Bonsoir, monsieur Robeccal, je ne crois pas que nous devions encore nous rencontrer… Mille choses aux chevaliers de la Gourgane…

Et sur ce dernier trait d’argot, Vidocq sortit, tandis que Robeccal, saisi par les mains robustes des gardiens, était enlevé en une minute comme un ballot…

Disons tout de suite qu’à Toulon il tenta une évasion et fut tué à bout portant.

— Faut pas jouer avec ces choses-là ! dit philosophiquement Vidocq en apprenant l’incident.

XX

À TOUS CEUX QUI AIMENT FANFAR

La nuit, descendant des falaises sur la mer, éloignant une à une les dernières lueurs rougeâtres du soleil couchant, s’étendait sur la grève, au Havre…

Au loin, l’Océan saisissant dans ses vagues la Seine, heureuse de se jeter dans ses flots puissants, comme la vierge au bras du bien-aimé robuste… puis la côte, se déchiquetant en pointes inégales et déchirant l’ombre de ses sinuosités irrégulières, la Hève qui semble l’œil vigilant de l’homme ouvert sur la nature menaçante…

Dans une hutte de pêcheur, accrochée comme un nid de goélands au flanc de la falaise, un homme était seul, marchant d’un pas fiévreux à travers la salle basse, à peine éclairée par une lampe suspendue au mur.

Parfois, il s’arrêtait, tendant l’oreille, s’approchant de la porte entr’ouverte. Mais il n’entendait que le remous chuchotant du flot caressant le galet. L’heure passait. Les ténèbres se faisaient plus profondes. Il attendait.

Tout à coup, il tressaillit. Les pierres arrondies de la mer roulaient en s’entrechoquant. C’étaient des pas humains qui troublaient cette immobilité. Puis, comme il se penchait au dehors, interrogeant la nuit, deux ombres se dessinèrent dans le brouillard noir…

Il attendit un instant, puis il dit à voix haute :

— Qui cherchez-vous ?…

Il y eut un moment de silence, puis une voix douce répondit :

— Fanfar.

Le jeune homme saisit la lampe, dont la lumière se projeta au dehors.

Les arrivants étaient deux femmes. L’une, se trainant avec peine ; l’autre, vivace, courageuse… C’étaient Françoise et Caillette.

Caillette vit celui qui tenait la lampe et laissa échapper un cri d’effroi.

— Qui êtes-vous ? s’écria-t-elle.

— Entrez, répondit le jeune homme. Je suis celui qui vous a appelées …

— Mais Fanfar ! Fanfar ! s’écria Caillette d’une voix étranglée par l’angoisse.

— Ayez confiance en l’éternelle justice !

Au même instant, un nouveau bruit troubla le silence.

Des pas s’approchaient, rapides, hâtifs…

— Qui cherchez-vous ? demanda encore le jeune homme.

— Fanfar, répondit une voix tremblant.

Et sous le rayon jaunâtre de la lampe, parurent deux femmes, Irène de Salves et Francine…

Regardant celui qui les attendait, Francine tressaillit et porta ses deux mains à son cœur comme pour en étouffer les battements :

— M. de Montferrand ! s’écria Irène.

Arthur de Montferrand – car c’était lui en effet – s’effaça pour permettre aux arrivantes de pénétrer dans la hutte…

Toutes, en entrant, jetèrent autour d’elles un coup d’œil rapide. Le même nom était sur leurs lèvres : Fanfar !… Où était-il ?… pourquoi ne se trouvait-il pas là ?…

Or, voici ce qui s’était passé :

Dans la nuit même qui avait suivi le jour où Fanfar avait été enlevé de l’Hôtel-Dieu, un avis mystérieux était parvenu à Irène de Salves, à Francine et à Caillette.

Cet avis ne portait que ces quelques mots :

« À tous ceux qui aiment Fanfar. Se rendre immédiatement au Havre, sous la hutte du pêcheur Pierre. Attendre. Espérer. »

D’autres instructions avaient été adressées à Arthur de Montferrand.

Aux questions qui lui étaient adressées, voici ce qu’il répondait :

— Je ne sais rien. Mais j’ai confiance. Ici nous devions être tous réunis, et j’étais chargé de vous recevoir. Il nous reste à obéir à l’avis énigmatique qui nous a été remis. Attendons…

— Mais Girdel ! demanda Caillette. Où donc est-il ?

— Je l’ignore, répondit Arthur, cependant je crois que cet avis nous vient de lui…

Caillette s’était approchée d’Irène de Salves.

La pauvre fille avait au cœur une douleur cruelle. Car elle aimait Fanfar de toute la force de son âme, et elle comprenait maintenant que Fanfar était à jamais perdu pour elle…

Si, par un miracle, elle devait encore le revoir, ne serait-ce point pour qu’elle fût témoin de la joie d’Irène, de leur amour partagé ?

Mais elle était bonne, et dès longtemps elle s’était préparée au sacrifice…

Elle dit tout bas à Irène :

— C’est bien d’être venue… vous l’aimez bien…

Irène lui serra doucement la main. C’était répondre.

Puis tout à coup une pensée rapide traversa l’esprit de Mlle de Salves. Entraînée vers Fanfar par une des attractions contre lesquelles lutte en vain la volonté, elle avait retrouvé pour se rapprocher de lui cette énergie qui naguère s’exerçait seulement sur des caprices d’enfant.

La jeune fille se retrouvait dans la femme, mais aussi dans la femme germaient ces craintes inexpliquées, cette inquiétude inconsciente qui rendent l’amour, non pas défiant, mais inquiet… et ainsi, regardant Caillette dont le visage à la fois doux et énergique se détachait pâle sous la lumière douteuse, il lui monta au cœur je ne sais quelle intuition du vrai…

Elle revit cette scène de Saint-Amé où pour la première fois elle avait aperçu Fanfar.

Elle était auprès de lui, le suivant de ses grands yeux un peu enfiévrés…

— Et vous ! murmura Irène. Vous l’avez bien aimé ?…

Vierges et innocentes toutes deux, elles se comprenaient. Leurs fibres vibraient aux mêmes souffles intimes.

— Vous l’aimez plus et mieux que moi, dit Caillette en passant ses bras au cou d’Irène, je vous le donne.

Pendant ce temps, immobile, la tête baissée, Françoise se taisait. Francine – la petite Cinette – était près d’elle et lui disait : maman !…

Mais l’infirme songeait à Jacques. Son esprit troublé ne formulait pas d’idées nettes. Elle se sentait entraînée comme dans un tourbillon, elle ne savait qu’une chose… c’est que Jacques n’était pas là, et qu’elle avait peur.

Où était aussi le vieux Labarre ?…

Arthur s’était appuyé à la fenêtre, plongeant du regard dans les ténèbres épaisses, écoutant la grande voix de la mer…

Lui aussi aimait. Depuis le jour où Francine lui était apparue, fière et courageuse en face des insultes du misérable Talizac, il avait senti que sa vie ne lui appartenait plus…

Et il se disait :

— Si je lui rendais son frère, peut-être m’aimerait-elle…

Mais les minutes tombaient, lourdes et lentes, dans l’immensité et le silence…

Seul Montferrand savait qu’un signal, partant de la mer, pouvait rendre à tous la joie perdue… il attendait, anxieux, et comme dit le poète, l’espérance s’en allait peu à peu à travers les vides de l’attente…

Tout à coup il se redressa, poussant un cri de joie…

— Venez ! fit-il, venez et regardez…

Du flot, comme une aigrette brillante, venait de jaillir une fusée qui, dardée dans l’air, retombait en une aigrette de diamants…

Irène et Francine s’étaient élancées près de lui.

Caillette avait entouré de ses bras le cou de l’infirme qui tressaillit sous une commotion convulsive…

Ah ! que parurent longues ces dernières minutes…

Enfin on perçut, à travers la nuit, le clapotement des rames fendant vigoureusement le flot… la quille d’une barque grinça sur le galet… des ombres se dressèrent courant en avant.

La porte s’ouvrit…

— Fanfar !

Irène et Caillette s’embrassèrent en pleurant.

Francine cria :

— Mon frère !…

— Nom de nom ! cria Girdel, foi de Gueule-de-Fer ! ça n’a pas été sans peine !

Fanfar s’était élancé vers Françoise et tombant à genoux :

— Ma mère ! ma pauvre mère, fit-il en pleurant.

Et la paralytique, saisissant la tête du jeune homme de ses mains qui frissonnaient, pleurait en l’embrassant, en l’adorant…

— Et pas moisir, surtout ! cria une voix aigre quelque peu éraillée par des sanglots contenus.

— Bobichel ! mon bon Bobichel ! fit Caillette courant au nouveau venu.

Elle sauta au cou du pitre qui pleurait comme un enfant.

Irène s’approcha de Fanfar :

— Je suis venue, dit-elle.

Sans quitter les genoux de sa mère, il prit la main de la jeune fille, et l’attirant doucement, il la porta à ses lèvres.

Arthur interrogeait Girdel.

Non ! ça n’avait pas été sans peine ! Après avoir appris l’enlèvement de Fanfar, atterrés d’abord, ils avaient réfléchi. Un seul homme pouvait les mettre sur la trace de la vérité. C’était Cyprien.

Dame ! on avait manqué de formes envers lui ! on avait cogné un peu fort ! il avait gémi, crié ! mais il avait parlé…

On avait couru à l’hôtel de Fougereuse… Déjà les deux corps étaient sur la route d’Alsace…

Bah ! les chevaux sont faits pour galoper. Et à deux lieues de Paris on avait rattrapé les équipages du marquis…

Labarre avait tout appris… Fanfar avait été délivré, le médecin qui avait accompagné Girdel l’avait rappelé à la vie…

Et seul, le marquis de Fougereuse était parti, emportant au château de Fougereuse le corps du vicomte de Talizac…

— Et Pierre Labarre !…

— Il est à la barque, il nous attend… car vous ne savez pas tout. Nous avons eu le tort de ne pas tuer le Cyprien… nous n’avions pas le temps d’ailleurs… et il nous a menacés de tout dénoncer… Fanfar est condamné, le mieux est de fuir… à un quart de lieue de la côte, un navire nous attend… Allons ! Fanfar, en route pour l’Amérique…

Il y eut un moment de silence.

C’était l’instant suprême. C’était la séparation.

Labarre entra :

— Monsieur le marquis de Fougereuse, dit-il, il faut partir :

Un cri lui répondit. Qui donc saluait-il de ce nom ?

Fanfar se releva :

— Ne me donnez pas ce nom. Je suis Jacques, fils adoptif de Simon Fougère.

Irène le regarda.

— Jacques, dit-elle, vous m’avez dit : Faites-vous aimer !… Ai-je suivi votre conseil ?

— Je vous aime, dit Fanfar.

— Voulez-vous que je sois votre femme ?…

Caillette eut un tressaillement.

— Fanfar… dit-elle, si vous saviez comme elle vous aime !…

Le jeune homme passa sa main sur ses yeux.

— Merci !… vous tous dont le cœur est noble et bon !… Pourquoi nous faut-il quitter la France et chercher la paix hors de la patrie !…

— Allons donc !… dit Gueule-de-Fer, on reviendra !… En route !

— Partez-vous donc ? demanda Arthur à Francine.

— Puis-je quitter mon frère ? répondit-elle en baissant les yeux.

— Eh bien ! dit Arthur, je veux, moi aussi, faire mon apprentissage de la vie. Et il me sera facile, si vous voulez m’y aider.

 

*    *    *

 

Après avoir rendu les derniers devoirs au vicomte de Talizac, le marquis de Fougereuse disparut sans que jamais plus on entendît parler de lui…

Magdalena, folle, avait cherché l’oubli dans le suicide…

À propos, Bobichel a épousé Caillette. Elle l’a aimé, tant il aimait Fanfar…

Françoise et Labarre sont morts…

… Cyprien est resté mouchard…

… La Roulante, qui dirigeait une maison infâme à la barrière d’Italie, a été assassinée dans une rixe…

 

*    *    *

 

Tel avait été le récit de Fanfar.

Comme on le comprend, nous avons dû le compléter dans ses parties essentielles : Car si quelque chose pouvait égaler l’énergie de celui que Monte-Cristo reconnaissait pour un frère en héroïsme, c’était sa modestie.

Puis, aurait-il pu dire, devant le brave Bobichel, que Caillette ne l’avait épousé que par amour de… Fanfar.

Ils étaient tous venus dans ces terres vierges de l’Algérie où l’activité française trouve de si précieux aliments.

Ils vivaient là, heureux, oubliés et oubliant eux-mêmes ceux qui leur avaient fait du mal…

— Et je bénis le sort, ajoutait Fanfar en tendant la main à Monte-Cristo, qui m’a permis d’utiliser mes anciens talents pour vous aider à sortir d’un pas difficile.

Plusieurs soirées s’étaient écoulées, pendant lesquelles Monte-Cristo avait écouté ces aventures si curieuses.

Espérance, peu à peu, se remettait de la double fatigue morale et physique qu’il avait éprouvée.

Le jour vint où la petite caravane dût se remettre en marche pour regagner la France.

— Monsieur Fanfar, dit le comte, ne nous reverrons-nous jamais ?

— Qui sait ? reprit Fanfar avec son bon sourire. Ne croyez pas que j’oublie ma chère patrie… j’ai parfois la nostalgie de la France…

— Eh bien ! si un jour je manquais à mon enfant, fit Monte-Cristo eu posant sa main sur la tête d’Espérance, dites-moi que je puis compter sur vous…

— Je vous le jure, dit Fanfar.

— Nous le jurons tous ! répéta Gueule-de-Fer. Le fils de Monte-Cristo ! c’est sacré, cela ! Et celui qui toucherait un cheveu de sa tête passerait un mauvais quart d’heure…

 

*    *    *

 

Nous saurons bientôt si Fanfar et ses amis ont tenu parole.

QUATRIÈME PARTIE
LA REVANCHE DE BENEDETTO

I

UNE LETTRE DE MONTE-CRISTO

À M. le vicomte de Monte-Cristo – Champs-Élysées – à Paris. – Avril 186…

« Mon cher enfant, voici douze années écoulées depuis le jour terrible où, avec l’aide de nos chers amis d’Algérie, j’ai pu vous arracher à une mort affreuse. Depuis ce temps, bien des événements ont passé sur ma tête, aujourd’hui grisonnante.

« J’ai dépassé la soixantaine, et si je veux faire encore quelque bien, je dois me hâter.

« Puis, vous l’avouerai-je, mon fils bien-aimé, j’ai résisté à bien des catastrophes, je me suis senti vaillant et invincible en face de bien des douleurs, de bien des périls : j’ai lutté sans un frisson contre les plus forts et les puissants…

« Une seule chose m’a fait plier, c’est le dernier sourire de votre mère mourante.

« Il y a cinq ans, celle qui avait consenti à accepter mon nom, celle qui connaissait le secret de ma vie, celle qui, avec un dévouement adorable, avait accepté la tâche difficile de me faire croire à l’avenir, la comtesse Haydée s’est endormie dans mes bras. Et comme je sanglotais – moi qui jusque-là avait tenu à l’orgueil enfantin de ne jamais montrer une larme à mes paupières, alors même que mon âme criait et pleurait – il m’a semblé que, dans son souffle suprême, passait ce mot des anciens : « Souviens-toi que tu es un homme ! »

« Un homme ! certes, et rien de plus ! un homme, et moindre que tant d’autres qui, plus simples de cœur, vont dans la vie d’un pas égal et doux, sans songer à se mettre au-dessus de ce qui nous domine tous, moindre que le plus modeste des médecins qui peut-être aurait pu arracher à la mort votre mère tant aimée !

« Et je me disais tout bas :

« — Comte de Monte-Cristo, regarde ces joues qui pâlissent, ces yeux qui s’éteignent, ces lèvres qui se décolorent ! Tu es là, vivant, en pleine possession de ton intelligence, héritier de la science du vieux Faria… Que peux-tu contre la mort ?

« Tu as triomphé de Villefort, de Morcerf, de Danglars, de Benedetto, de Maldar, le bourreau de ton enfant ! mais tu ne triompheras pas de la mort !

« Tu voudrais donner ta vie, ton sang, pour sauver celle qui est là, et tu ne peux rien ! Souviens-toi que tu es un homme !

« Vous veniez d’avoir seize ans, Espérance, et vous pleuriez, vous aussi. Car vous compreniez que l’enfant dont la mère s’en va perd la moitié de lui-même. Vous vous disiez cependant : Mon père me reste.

« Eh bien ! quelque chose aussi était mort en votre père. Ou plutôt quelque chose était né, avait grandi en lui, l’envahissait tout entier. Ce quelque chose, c’est le doute. Pendant de longues années, mon fils, votre père s’est cru supérieur à tous, maître de la destinée, de la sienne et de celle des autres, il a été convaincu – avec une sorte de naïveté dont je souris tristement aujourd’hui – que nulle personne n’était égale à la sienne, que tout et tous éternellement plieraient devant lui…

« La Mort lui a présenté son bras de squelette, et avec toute sa vigueur, il n’a pu le faire plier.

« Votre père savait commander à son visage, aux fibres de son front, de ses lèvres, et pas une impression ne se reflétait sur sa physionomie sans qu’il l’eût permis. Mais à ce front les rides sont venues, les cheveux ont blanchi, les lèvres ont pâli, et avec toute sa volonté, il n’a pu effacer une ride, noircir un de ses cheveux, faire monter le sang à ses lèvres.

« En vérité, il avait oublié tout cela.

« Aurai-je le courage de tout avouer ? il le faut !

« J’ai été tout-puissant pour le châtiment, pour la vengeance. Mais quand j’ai voulu réparer le trop de mal que j’avais fait, ai-je donc aussi bien réussi ?

« J’ai arraché le fils de Mercédès aux mains des fanatiques d’Ouargla. Mais, deux ans après, il tombait sous les balles, en décembre 1851, au jour de cet attentat qui n’est pas encore vengé. Et Mercédès mourait de douleur, brisée par ce dernier coup.

« Où est Maximilien Morel, où est la fille de Villefort, cette douce Valentine que j’aurais voulue si heureuse ? N’ont-ils pas péri tous deux dans l’épouvantable révolte des Cipayes, aux Indes, en 1859.

« Il semble que si ma haine a été toute puissante à frapper, mon amour sera impuissant à protéger.

« Et dans cette nuit que la mort répand autour de moi, on dirait que j’ai peur ; oui, peur de mon orgueil, peur du passé.

« Si je vous écris tout cela, mon fils, ce n’est pas pour vous attrister. Mais vous êtes mieux que mon fils, aujourd’hui : vous êtes mon confesseur, vous êtes ma joie suprême et ma suprême espérance !

« De votre mère, vous avez les instincts dévoués et généreux, vous avez l’exquise bonté, dont parfois même la faiblesse est un charme de plus.

« Que vous ai-je donné, moi ? La science, la vigueur, l’énergie.

« Puissé-je ne vous avoir point donné l’orgueil !

« Quand cette lettre sera sous vos yeux, Espérance, je serai loin. Oui, je pars. Et je veux vous dire pourquoi je me suis imposé ce sacrifice… le plus pénible, le plus douloureux de tous. Je veux que vous me compreniez bien.

« Ces confidences que je vous fais aujourd’hui sur mes douleurs latentes, sur mes désespoirs sombres, vous les entendez pour la première fois. Je sais que vous ne les aviez pas devinées. Je suis resté pour tous, pour vous-même le comte de Monte-Cristo, devant lequel tous s’inclinent, et qui – ô misère ! – passe à travers la vie comme un de ces souverains de l’Inde qui se croient et qu’on croit des Dieux.

« On ne change pas sa nature, mon fils. Je suis, je reste dominateur, je le répète, orgueilleux. Montrer à mon front un signe de faiblesse me serait une honte. Je rougis de cet aveu. Mais c’est encore de l’orgueil que d’avoir le courage de le faire.

« Je suis un maître, et pour vous-même, de près, je ne suis pas un ami.

« Auprès de moi, vous n’êtes pas vous-même. Inconsciemment, vous vous blottissez dans mon ombre, vous croyant hors de toute atteinte, parce que moi, le grand Comte, je suis là ! Vous ne voyez la vie qu’à travers ma vie, vous ne jugez qu’à travers ma raison, vous ne pensez qu’à travers ma conscience.

« Vous non plus, vous ne vous souvenez pas que je suis un homme.

« Je vous rappelle à ce souvenir. Et je vous dis à vous-même : Vous êtes un homme aussi, et il faut vivre en homme, de votre vie libre et indépendante, il faut vouloir votre volonté propre, penser vos pensées.

« Espérance ! ceci est le plus grand service que je vous aie encore rendu. Ce sera le plus utile de tous. Je vous ai armé pour la vie ; je veux que vous vous serviez de vos armes. Vous êtes libre ! vous avez vingt-deux ans, vous ne redoutez aucun des obstacles qui trop souvent s’opposent à l’expansion d’une existence. Vous êtes riche. Vous savez. Vous pouvez. Maintenant il faut vouloir.

« Devant vous le terrain est déblayé. Vous n’avez pas d’ennemis. Je crois les avoir tous écartés de votre route. Ne vous préoccupez que d’amis. J’ai encore commis cette faute de n’en pas avoir : je n’ai eu que des clients ou des protégés. Il n’y a que les égaux qui s’aiment réellement. Faites-vous l’égal de tous.

« Je vous connais sincère, généreux. Croyez et donnez. Défiez-vous de la défiance. Il est bon parfois que l’homme se trompe. L’expérience vraie est faite d’erreurs. Ne vous effrayez pas de leurs conséquences.

« Surtout redoutez l’irréparable. L’homme n’a pas le droit de faire de l’absolu. Tuer est un crime, le seul peut-être, parce que c’est le seul qu’on ne puisse réparer.

« Voici encore que je vous donne trop de conseils. Je suis incorrigible. Les meilleurs sont ceux qu’on se donne à soi-même. Si cependant vous commettiez quelques fautes, n’hésitez pas à vous les avouer. On se connaît soi-même : seulement il arrive qu’on ne se voit pas ou qu’on se voit trop.

« Allez donc dans la vie, mon fils. Frayez-vous votre chemin. Je ne vous rappelle point les règles de l’honneur, je vous connais.

« Vous avez auprès de vous des dévouements éprouvés. Coucou est un brave cœur qui vous aime. J’ai emmené mon vieux Bertuccio[7]. Je ne veux point que vous croyiez à la présence de surveillants. En cas de péril, ayez toute confiance en Fanfar. Celui qui vous a sauvé enfant, vous aime comme un père.

« Je ne crois pas que jusqu’ici vous ayez eu de secrets pour moi. Votre cœur est libre. Il vous guidera bien, j’en ai la conviction. Souvenez-vous que l’amour est le bonheur tout entier… ou quelquefois le malheur.

« Au revoir, mon enfant. Je vous envoie le baiser de mon âme. Toujours je pense à vous, et en vous quittant, je vous aime.

« Où vais-je ? le sais-je moi-même. Je cherche. Quoi ? l’inconnu. Je ne sais quel rêve hante ma pensée. Je voudrais être utile. Je voudrais trouver la solution du problème insoluble, le bonheur humain.

« Cher, cher enfant ! Oh ! comme je vous chéris !… Comme je vous bénis !

« Comte DE MONTE-CRISTO. »

II

ESPÉRANCE

Le vicomte de Monte-Cristo avait vingt-deux ans.

Grand, élancé, il avait cette beauté parfaite qui résume la grâce orientale et la vigueur des pays européens du midi. Ses cheveux noirs et bouclés retombaient sur son front blanc jetant une ombre douce sur ses yeux fiers comme ceux de son père, et cependant nuancés de je ne sais quelle fatigue.

Ses mains longues et blanches semblaient celles d’une femme. Le pied était d’une petitesse exceptionnelle.

Mais ce qu’il convenait d’examiner avant tout, c’était le cabinet de travail qui servait de cadre à cette physionomie.

Toutes les fois que Monte-Cristo entrait dans un nouveau logis, il y avait là subitement une métamorphose. Comme sous le coup de baguette d’un magicien des Mille et une Nuits, tout s’éclairait, scintillait, s’empourprait. Plus un coin sombre. Partout la lumière ; les étoffes soyeuses aux reflets chatoyants, les plumes arrachées aux petits oiseaux les plus rares des forêts asiatiques, les meubles les plus élégants, ciselés par les premiers artistes, les tentures éclatantes, les tapis aux rosaces multicolores, tout s’harmonisait dans un ensemble qui rappelait les plus merveilleuses conceptions des poètes d’Orient.

La haute stature du comte, sa pâleur mate, la recherche un peu théâtrale de sa mise, tout contribuait à augmenter l’illusion.

Il n’y avait pas jusqu’à la noire figure d’Ali, qui, tout vêtu de blanc, apparaissait entre les portières de Karamanie, comme une statue de bronze et de marbre, qui ne semblât une apparition fantastique.

Monte-Cristo semblait l’idole d’un temple.

Chez le vicomte, au contraire, toutes les teintes étaient adoucies, fondues. Plus de ces antithèses héroïques, véritables fanfares de couleur, qui juxtaposent l’or à la pourpre, l’argent aux noires profondeurs du velours.

Le cabinet dans lequel nous le retrouvons – alors que le front appuyé dans sa main, il lit et relit la lettre de son père, était drapé de tentures grises, relevées de passementeries noires. Les meubles de chêne sculpté plaquaient leurs découpures sombres sur le fond monotone, accru encore par les tapis en fourrure de petit-gris.

Son costume était celui des jeunes gens à la mode, mais sans aucune originalité. Simplicité d’excellent goût, dédaigneuse de tout ce qui frappe. Monte-Cristo aimait à se montrer le cou dégagé, les cheveux tombant sur sa nuque musculeuse. Espérance portait la cravate réglementaire, nous dirions tristement régulière.

Dès le matin – il était à peine onze heures – Espérance était correct. Non point qu’il eût cette raideur ridicule, cette recherche d’une fausse sévérité qu’affectent certains de nos jeunes gens, jaloux de jouer au diplomate. Mais il y avait en lui une sorte de dédain de tout ce qui pouvait attirer l’attention.

Autour de lui, il y avait comme une ombre de tristesse, d’insouciance du présent et de l’avenir, qui contrastait avec son nom d’Espérance.

Sur le bureau de chêne devant lequel il se trouvait, des livres étaient ouverts. C’étaient des études philosophiques sur les sujets les plus ardus. La fée Imagination ne passait point par là ; dans cette chambre, on n’entendait pas le froufrou de ses ailes d’or.

Tandis qu’il lisait, Espérance était pâle.

Un pli creusait sa joue, à la naissance des moustaches noires qui retombaient à l’orientale sur ses lèvres un peu blanches.

Il passa sa main fine sur ses yeux, non pour effacer une larme – car il ne pleurait pas – mais en quelque sorte pour atténuer la ride profonde que la contention d’esprit avait creusée sur son front.

Il releva la tête, étendit la main et sonna.

Coucou entra.

Le zouave lui-même aurait été difficilement reconnu. D’abord les années qui avaient passé sur sa tête avaient laissé leurs traces. Mais avant tout, quelle différence entre la mise originale de l’ancien chacal et cette irréprochable tenue d’aujourd’hui.

Non qu’il portât une livrée ! Certes il ne l’eût pas acceptée, et nul d’ailleurs n’aurait songé à la lui imposer. Mais la redingote de drap brun avait des lignes quasi-notariales, le pantalon tombait droit sur la chaussure brillante.

Le col de chemise – empesé – tenait la tête droite et immobile.

Cependant, pour qui eût attentivement examiné le zouave, il y avait dans les yeux un reflet de ces éclairs d’autrefois qui étaient tout audace et gaieté.

Seulement la gaieté devait être en dedans, car en dehors elle ne paraissait guère.

— M. le comte a quitté l’hôtel ? demanda Espérance dont la voix grave et pleine rappelait à s’y méprendre celle de son père.

— Oui, monsieur le vicomte, répondit Coucou en s’inclinant.

— À quelle heure ?

— Cette nuit, pendant le sommeil de monsieur le vicomte.

— Pourquoi ne m’a-t-on pas éveillé ?

— M. le comte l’a formellement défendu. Il a donné ordre de vous remettre, à votre réveil seulement, la lettre que vous avez reçue.

— M. le comte est parti seul ?

— Avec M. Bertuccio.

— Quelle direction-a-t-il prise ?

— Je l’ignore, et je puis assurer à M. le vicomte que nul n’en sait plus que moi dans l’hôtel. Monsieur le comte est rentré hier soir vers onze heures comme à l’ordinaire, il s’est retiré dans son appartement après avoir fait appeler M. Bertuccio. À deux heures du matin, M. Bertuccio est venu m’éveiller, m’a remis la lettre en question, puis m’a dit qu’il partait avec son maître.

— Vous ne l’avez pas interrogé ?

— Mon Dieu, monsieur le vicomte sait que je n’ai pas froid aux yeux… pardon, monsieur le vicomte… je veux dire que…

— Que vous n’avez pas peur. Je le sais… continuez…

Mais Coucou était embarrassé. Une idée le tracassait :

— Tenez, monsieur le vicomte, je voudrais vous parler franchement. Je crains que monsieur le vicomte n’aime pas mes façons de parler… mais c’est plus fort que moi…

— Et qui vous fait croire que ces expressions… pittoresques me déplaisent ?

— C’est que monsieur le vicomte a l’air si sévère…

Espérance réprima un léger tressaillement.

— Je vous affirme que vous vous trompez… Je puis avoir l’air triste… sérieux… Sévère, non !… Je vous en prie, ne changez rien à vos habitudes. Parlez-moi comme à mon père…

— Ah ! c’est que M. de Monte-Cristo, s’écria étourdiment Coucou, avait toujours un sourire si encourageant…

Encore une fois, une ombre passa sur le front du vicomte. Mais, se remettant aussitôt :

— Mon père est bon… meilleur que moi, je le sais.

— Oh ! monsieur le vicomte… je ne voulais pas dire cela…

— Pourquoi ne pas dire la vérité ? Mais, une fois pour toutes, je vous demande, mon cher monsieur Auguste… de ne vous gêner en rien et de vouloir bien achever le récit que vous avez interrompu…

— J’obéis. Cependant je voudrais demander une grâce à monsieur le vicomte.

— Une grâce ! Elle est accordée d’avance.

— Monsieur votre père m’appelle… non pas Auguste qui est mon nom sérieux, enregistré… mais Coucou… Voulez-vous m’appeler aussi comme cela…

— Soit, fit Espérance avec une légère nuance d’impatience. Enfin, monsieur Coucou, vous disiez…

Le lecteur se tromperait grandement s’il ressortait pour lui de cette conversation qu’Espérance fût fier, dur à ses serviteurs, vaniteux. Non. Mais il lui manquait cette familiarité qui est le plus souvent la marque d’une supériorité de bon aloi. En réalité, il était timide.

Coucou l’aimait – non point seulement par ordre de Monte-Cristo – mais par une sympathie qui s’était depuis longtemps affirmée et affermie.

— Cré coquin ! disait-il à maman Caraman, que nous retrouverons bientôt et qui remplissait dans la maison les fonctions d’intendante-lingère. Cré coquin ! je donnerais je ne sais quoi pour dégourdir ce crapaud-là !

— Ça viendra, mauvais sujet, ripostait la grosse mère, qui avait doublé d’envergure, mais n’en était ni moins bonne ni moins gaie.

Mais ça ne venait pas. Et malgré lui, Coucou se sentait mal à l’aise en face de son jeune maître, si froid, si compassé et qui, au dire du zouave, avait l’air de s’amuser dans la vie comme une croûte de pain devant une malle.

Quoi qu’il en soit, il fallait, quant à présent, répondre aux questions du vicomte.

En somme, Bertuccio n’avait rien dit. Il partait avec Monte-Cristo, c’était tout. Était-ce pour un long voyage, on ne pouvait le deviner, puisque, selon l’habitude, le comte n’emportait avec lui aucun bagage.

De plus, les domestiques étaient trop bien stylés pour se permettre le moindre espionnage.

Un seul fait restait acquis. Le comte de Monte-Cristo n’était plus à l’hôtel.

— Merci, mon ami, dit Espérance en congédiant Coucou d’un geste.

Comme le zouave tournait sur ses talons et allait militairement vers la porte :

— Monsieur Coucou ! dit Espérance.

Coucou s’arrêta brusquement et se tint, immobile, au port d’armes.

Espérance fit un pas vers lui.

— Je vous assure encore une fois, dit-il d’une voix qui tremblait un peu, que je ne suis ni un ingrat, ni un méchant. Je sais que vous m’êtes profondément dévoué, je sais que jadis vous avez aidé mon père à me sauver la vie…

— Parlons pas de ça, monsieur le vicomte.

— Si fait. Je veux vous prouver que mon cœur n’oublie pas. Il ne faut pas m’en vouloir si j’ai ces apparences froides… Tenez, donnez-moi votre main !

Coucou, ému jusqu’aux larmes, posa avec précaution sa large patte sur la main délicate du vicomte.

Celui-ci la lui serra affectueusement.

— Aïe ! cria le zouave.

— Qu’y a-t-il ?… demanda Espérance étonné.

— Il y a… mande pardon !… rien… seulement…

— Seulement !…

— Ah tant pis ! je parle comme je sens ! Savez-vous bien, monsieur le vicomte, que vous avez une sacrée poigne… je ne suis pas une mauviette, et j’ai une petite force comme les autres… eh bien ! vrai… vos doigts m’ont serré comme un étau de fer.

Espérance, avec une surprise singulière, regardait ses mains blanches sur lesquelles les muscles ne faisaient aucune saillie.

— Ami, dit-il à voix basse, comme s’il eût parlé dans un rêve, je suis fort !

— Comme un Turc… ou plutôt comme votre père, ce qui veut dire plus que tout le monde.

— Je ne vous ai pas fait mal au moins…

— Ah ! non ! vous n’avez pas serré.

Espérance regardait toujours ses mains. Il y avait dans ses yeux une sorte de crainte.

— Ça n’empêche pas, reprit gaiement Coucou, que voilà une poignée de main qui m’a fait bien plaisir… Où monsieur le vicomte déjeunera-t-il ?

— En bas, dans la galerie.

— Monsieur le vicomte sera seul ?

— Je ne sais. Peut-être viendra-t-il quelque convive. Mais je ne me souviens pas d’avoir invité quelqu’un.

— En tous cas, monsieur le vicomte peut être tranquille. Un coup de sonnette et il sera servi comme il le désirera…

Coucou, l’œil brillant, très fier de sa poignée de main, quoi qu’il tînt les doigts écartés pour rétablir la circulation un instant compromise, descendait l’escalier en murmurant :

— Sapristi ! Quel dommage qu’il soit si gniole !

III

QUE FERA-T-IL ?

Espérance était resté seul, debout, à la même place.

Son front était plus soucieux encore que de coutume.

Soudain il porta ses deux mains à sa tête et une sorte de sanglot s’échappa de sa poitrine.

Puis il courut vers une porte que fermait une portière retombant en plis lourds, l’ouvrit et se trouva dans une pièce, petite, sombre et qui semblait un oratoire.

Des vitraux aux teintes brunes laissaient filtrer une lumière douteuse.

D’un geste fiévreux, Espérance les fit glisser dans leurs châssis et le jour brillant envahit la chambre, éclairant les étoffes brunes.

Par l’ouverture entraient aussi les senteurs du printemps.

Espérance, un instant, se tint immobile, puis, se tournant vers la muraille, il écarta un rideau.

Un haut portrait, admirable, vivant, se trouvait là.

C’était celui du comte de Monte-Cristo.

En face, par un même mouvement, il découvrit un second portrait.

C’était celui de sa mère, de celle qui avait porté autrefois le nom d’Haydée, fille d’Ali de Tebelen.

Espérance les regardait tous deux, ses yeux allant de l’un à l’autre.

Un rayon de soleil se jouant à travers la pièce vint allumer le regard du comte. On eut dit que le portrait allait parler.

Le jeune homme s’inclina.

— Ô mon père, dit-il à voix basse, ô ma mère, écoutez-moi, jugez-moi, conseillez-moi ! Qui suis-je ? Où vais-je ? Quel est mon avenir ? Suis-je un coupable ou bien…

Il frissonna tout entier, et plus bas, plus bas encore, ajouta :

— Suis-je un fou ?

Puis, avec un élan subit, il reprit, rejetant sa tête en arrière :

— Non, je ne suis pas fou. Je suis maître de toute ma raison. Et cependant je ne puis me comprendre moi-même. Oh ! père ! pourquoi n’ai-je pas eu le courage de vous parler, de m’ouvrir à vous. Vous m’auriez compris, conseillé, encouragé. Car maintenant – en cette minute même – alors que votre regard se pose sur moi, il me semble qu’un voile se déchire…

« J’ai peur de la vie, peur de moi-même… peur du nom que je porte, peur de votre grandeur dont l’éclat m’enveloppe ne me laissant que l’ombre… Oui, voilà la vérité !

Disant cela, Espérance marchait à grands pas.

Il lui était difficile de s’expliquer à lui-même l’état de sa conscience.

Dans la lettre qu’il avait adressée à son fils, Monte-Cristo avait dit la vérité. Le grand comte était un dominateur, un despote inconscient. Non point qu’il eût de ces rudesses autocratiques dont l’excès même appelle la révolte, mais dans la placidité de sa tyrannie morale, il imposait à tous l’obéissance, le renoncement.

Espérance était jeune, ardent peut-être, enthousiaste certainement. Mais Monte-Cristo, dans l’exercice plein de son orgueil, n’avait pas songé à se demander quelles étaient les aptitudes, quelles pouvaient être les passions de son fils.

Il eût voulu, il voulait que dans l’homme de vingt ans, il y eût les expériences sévères que les années lui avaient données.

D’Espérance, il avait fait un savant : il avait cru pouvoir en faire un philosophe.

Dès qu’un fait se produisait, Monte-Cristo, doctoralement, en maître de logique, lui en expliquait ce que nous appellerions volontiers les dessous, la raison intime.

Espérance eût voulu applaudir à ceci, rire à cela, admirer ou réprouver avec cette inconséquence charmante de la jeunesse qui obéit à des instincts plutôt qu’à des raisonnements. Mais la froide raison du père arrêtait ces rires ou ces larmes.

Edmond Dantès avait été jeune, vivace, enthousiaste, plein d’illusions et d’espérances. Monte-Cristo l’oubliait ; et surtout il oubliait qu’Espérance avait vingt ans.

Éteindre dans un cœur jeune ces flammes de jeunesse, engrisailler sa conscience de scepticisme et de défiances, c’était mal.

Et cependant telle avait été l’œuvre de Monte-Cristo.

Oui, il avait été pour son fils, bon, dévoué, aimant. Il lui avait tout appris, il l’avait fait riche, fort. Il l’avait – selon son propre mot – armé pour la lutte. Il s’était trop préoccupé de la cuirasse et point assez du cœur.

D’où le singulier état de conscience dans lequel se trouvait Espérance.

— Vivez votre vie, pensez votre pensée, lui disait son père.

Mais c’était après avoir éteint toute initiative en lui qu’il faisait appel à cette initiative. Cette vie à laquelle son père l’appelait, est-ce qu’il la connaissait ? Cette pensée qu’on l’invitait à lancer en avant, est-ce que, pendant vingt années, on ne l’avait pas enchaînée ?

Espérance, certes, n’eût pas accusé son père. L’eût-il fait qu’il se fût trompé. Les hommes de la trempe de Monte-Cristo ne peuvent point se rapetisser jusqu’à l’enfant, jusqu’à l’adolescent : ils tentent de l’élever jusqu’à eux.

Mais de cette éducation singulière, qu’était-il résulté ?

Espérance venait de le dire dans un murmure à peine perceptible pour lui-même.

Il avait peur, peur de lui-même et des autres.

Toutes les fois que dans ce cœur de vingt ans, un élan se produisait, toutes les fois qu’il obéissait à une attraction soudaine, involontaire, immédiatement il y avait en lui comme un temps d’arrêt.

Devant ce fait, devant cette action, devant cette beauté qui avait semblé à Espérance le type même du bien ou du grand, Monte-Cristo, le père, s’arrêtait avec son sourire froid, ironique, sarcastique.

Monte-Cristo ne croyait plus. Espérance n’osait plus croire.

Chose singulière, Monte-Cristo sentait qu’il n’était point le père qu’Espérance attendait. Mais il cherchait en quoi il démentait cette paternité. Il voyait son fils triste, silencieux, et il ne devinait pas que ce qui lui manquait, c’était justement cette joie insouciante de la jeunesse, cet entrainement sublime et doux qui autrefois jetait Edmond Dantès aux genoux de Mercédès.

Oh ! gardez-vous de vouloir vos enfants parfaits !

L’adolescent raisonnable, mesurant ses sensations, étudiant et pesant ses sentimentalités, est un être incomplet.

Monte-Cristo avait cependant compris qu’il fallait qu’Espérance fût livré à lui-même. Il était parti subitement, mystérieusement. Incorrigible, il avait, dans la soudaineté de cette disparition, mis encore quelque chose de théâtral.

Espérance restait seul, se sentait seul, avait peur d’être seul.

Où Monte-Cristo se trompait, c’est lorsqu’il avait dit à son fils qu’il était armé pour les combats de la vie. Oui, armé contre les tragédies de l’existence, mais non contre les péripéties banales de la vie de chaque jour.

Espérance parlait toutes les langues. Et cependant il en est qu’il n’eût pas comprises, de celles qui se murmurent à l’oreille et qui sont parfois éloquentes alors qu’elles sont le plus muettes.

Espérance était d’une force musculaire dont Coucou lui-même constatait la puissance : et cependant nul n’eût été plus faible contre la douleur vraie. Il eût placé sans pâlir son poignet sur un brasier, comme aux temps anciens, le Romain de l’histoire. Il eût frissonné, crié peut-être sous une piqûre d’épingle.

Et maintenant que Monte-Cristo n’était plus là, Espérance se sentait seul, comme un enfant sans mère.

Tout à coup, il eut un geste de suprême résolution :

— Oui, s’écria-t-il, je vivrai, je le veux ! Devant cet inconnu formidable, je ne reculerai pas.

Soudain une rougeur monta à son front.

Je ne sais quel souvenir avait tout à coup traversé son esprit.

Vivre ! était-ce donc la première fois que ce désir intense s’emparait de son cœur ?

N’avait-il point eu déjà comme une échappée de vision à travers la vie ignorée !

À ce moment, le timbre de l’hôtel résonna deux fois.

C’était le signal qui annonçait une visite.

Espérance passa sa main sur son front.

Puis s’adressant aux chers portraits qui se trouvaient devant lui :

— Ô ma mère, douce et sainte, dit-il à haute voix, donne-moi la délicatesse de ton cœur, la chaleur de tes enthousiasmes, la pureté de ton amour ! et vous mon père, donnez-moi votre force et votre vaillance. Serai-je digne de vous !

Et ayant embrassé d’un dernier regard ces êtres qui pour lui résumaient le passé et le présent, il les cacha sous le rideau qui glissa.

S’approchant de la fenêtre, il regarda à pleins yeux l’espace, le ciel profond, et une expression d’ardeur presque mystique éclaira son visage.

Il referma la fenêtre.

La nuit se fit de nouveau dans le cabinet mystérieux.

Il rentra dans sa chambre.

Coucou entra, présentant une carte sur un plat d’argent.

Espérance regarda le bristol et eut un mouvement de joie.

— Je descends, dit-il, mettez deux couverts et servez.

IV

EN AVANT !

Espérance était descendu avec empressement, et dans la salle à manger – véritable chef-d’œuvre de marqueterie et de mosaïque – il était venu les deux mains ouvertes vers un jeune homme qui lui rendit cordialement son étreinte.

— Mon cher Gontran, dit-il, vous ne sauriez venir en meilleur moment. Et je ne sais combien vous remercier de votre visite…

Celui auquel s’adressait cette phrase était un grand jeune homme de vingt-cinq ans environ, aux cheveux d’un blond roux, mais dont la physionomie ouverte et gaie respirait la franchise.

C’était un peintre, Gontran Sabran, déjà presque célèbre.

— Parbleu ! répondit-il, en souriant, voilà qui s’appelle bien recevoir les gens !

Il posa ses deux mains sur les épaules d’Espérance.

— Mais… que se passe-t-il donc ici ?…

— Que voulez-vous dire ? fit le vicomte non sans un certain embarras.

— Je puis à peine vous expliquer cela. Mais d’honneur, il me semble que je ne vous ai jamais vu tel que vous êtes en ce moment…

— Ai-je donc subi quelque métamorphose ?… à mon insu…

— Hé ! peut-être !… En vérité, votre physionomie, d’ordinaire un peu triste, – je vous l’avoue – semble éclaircie d’une sorte de joie intérieure… vos yeux brillent… et, tenez, je suis sûr que vous avez quelque secret à me confier.

Les deux jeunes gens avaient pris place à la table servie avec cette suprême élégance dans laquelle on reconnaissait le goût exceptionnel de Monte-Cristo.

— Un secret ! vous vous trompez, dit Espérance. Et j’aurais grand’peine à vous expliquer moi-même ce grand changement.

— Qui est cependant bien réel. Et tenez, si vous vous écoutiez vous-même, vous percevriez dans le son de votre voix je ne sais quel éclat auquel je ne suis pas habitué…

Espérance l’interrompit avec quelque impatience.

— Laissons cela, mon cher ami, reprit-il vivement. Les signes que vous croyez remarquer sont trompeurs, car loin d’avoir sujet de me réjouir, j’ai au contraire un grave motif de tristesse…

— Bah ! s’écria Gontran en riant, est-ce que d’aventure les problèmes du moi et du non moi dont vous m’aviez si sérieusement entretenu, lors de ma dernière visite, n’ont pas voulu se laisser arracher leur secret…

— Mon père est parti, dit gravement Espérance.

Gontran le regarda.

La liaison des deux jeunes gens, la seule d’ailleurs à laquelle se fut prêté Espérance, dont le caractère, on le comprend, comportait une certaine sauvagerie, remontait déjà à deux ans. Gontran avait obtenu au Salon un succès de bon aloi. Espérance, dont les goûts artistiques étaient heureusement développés, avait remarqué la toile du jeune peintre, dont le caractère rêveur et bizarre l’avait frappé.

C’était une Tzigane jouant du violon en dansant.

Espérance avait désiré faire l’acquisition du tableau. Bertuccio s’était rendu chez le peintre, muni d’une somme dont le dixième eût paru suffisant pour acheter l’œuvre.

Mais Gontran avait refusé de se séparer de son tableau.

Habitué à ce que tous ses caprices fussent immédiatement satisfaits, Espérance, surpris, était allé lui-même à l’atelier de Gontran.

— Monsieur, lui avait dit le jeune homme, vous m’offrez vingt mille francs d’une toile dont un marchand donnerait à peine cinquante louis… et pourtant je refuse. Mais votre insistance qui me flatte grandement, je vous l’avoue, réclame de moi quelques explications. Ce tableau est pour moi un souvenir, et je ne puis ni ne dois le vendre…

Et comme Espérance, avec une curiosité d’enfant, l’interrogeait :

— Oh ! il n’y a là ni drame ni poème. Quelque chose de bien simple, presque de banal. J’avais une maîtresse, que j’ai beaucoup aimée. Elle était atteinte de la poitrine. Parfois, tous deux, les bras enlacés, nous allions à travers la campagne, presque au hasard, parlant du présent, osant à peine parler de l’avenir… Un jour, comme nous nous étions presque perdus dans le bois de Meudon, notre attention fut attirée par des sons étranges…

« C’était une mélopée bizarre, presque sauvage. Parfois un cri de colère, parfois des plaintes si douces qu’on les eût dites proférées par un enfant…

« Doucement nous nous approchâmes. Et, dans une clairière, nous vîmes, cachés que nous étions par les branches, une jeune Tzigane qui, presque dressée sur la pointe de ses pieds brunis, jouait du violon…

« Cette musique – ignorante des règles – mais profondément « sensoriale », si je puis dire, nous causait une émotion profonde, délicieuse et pénible à la fois…

« J’écoutais, me laissant bercer par ce rythme singulier, évoquant dans mon imagination des scènes à peine entrevues, tant elles fuyaient rapidement sous l’archet endiablé, quand tout à coup je m’aperçus que le bras de ma compagne s’était alourdi…

« Sa tête pâle s’était appuyée sur mon épaule…

« Elle était évanouie… »

« Je la saisis dans mes bras et l’emportai. Huit jours après, la mort frappait à notre porte. Elle me dit : Je voudrais encore entendre la Tzigane !

« Je ne pouvais pas la quitter. J’envoyai mes amis à la recherche de l’inconnue.

« Chaque matin, elle m’interrogeait anxieusement.

« Et comme je lui disais qu’on n’avait pas retrouvé la Tzigane, elle souriait et disait :

« — Je veux encore l’entendre. J’attendrai pour mourir !

« Le quatrième jour, elle se dressa à demi dans son lit et me dit en souriant :

« — La voilà ! je puis partir !…

« À peine avait-elle prononcé ces paroles que la mélodie résonna derrière le mur du petit jardin… je courus à la fenêtre. C’était elle, c’était la Tzigane.

« Comment la pauvre malade avait-elle eu conscience de son arrivée ? Car elle m’avait parlé d’elle avant que le premier coup d’archet fût arrivé jusqu’à mon oreille… je ne sais… mais elle voulut que la Tzigane vînt dans sa chambre.

« Ce n’était plus l’heure de lui rien refuser. J’y consentis.

« La Tzigane entra, et voyant la pauvrette si pâle et si amaigrie, elle se mit à jouer, si doucement… oh ! si doucement qu’on eût dit que les cordes étaient tissées de fils plus ténus que ceux des arbres d’automne…

« Ma pauvre Aimée écoutait, souriante, ayant aux lèvres un souffle suspendu, le dernier, hélas !

« Car tout à coup elle m’attira vers elle, m’embrassa et mourut.

« Le violon s’était tu !…

« Cette Tzigane, monsieur, c’est celle que mon pinceau a tenté de fixer sur la toile. Comprenez-vous maintenant qu’il est des souvenirs qui ne peuvent se payer avec de l’or ? »

À cette époque, Espérance s’efforçait de copier, autant qu’il était en lui, les allures paternelles. Que celui qui fut sans défaut lui jette la première pierre. Il avait à peine dix-neuf ans. Il jouait l’impassible.

Le récit de Gontran, très simplement raconté, l’avait ému plus que de raison, et surtout plus qu’il ne lui aurait plu de l’avouer. Il avait donc pris son air le plus flegmatique, le plus anglais, pour répondre au peintre.

— C’est fort intéressant, monsieur. Mais je paierai cinquante mille francs.

Gontran avait été surpris, et fort désagréablement. Aussi était-ce avec une sécheresse toute spéciale qu’il avait accentué son refus de vente.

Espérance s’était retiré, mécontent de lui, des autres, de tout le monde.

C’était un caractère singulier. À peine était-il rentré chez lui qu’il s’était senti honteux de sa conduite.

Que signifiaient les derniers mots jetés par lui avec un sourire dédaigneux, sinon qu’il ne croyait pas à cette légende fantaisiste et que lui, millionnaire, supposait seulement qu’on avait voulu lui vendre le tableau le plus cher possible.

La vanité le tenait fortement. C’est une étreinte dont il est bien difficile de se dégager. Il eut deux longs jours d’hésitation, pendant lesquels il n’eut d’autre préoccupation que cet importun souvenir.

Le troisième jour, il sortit, seul, alla droit chez le peintre, sonna, et ayant été introduit, dit simplement :

— Monsieur, il y a deux jours, je me suis mal conduit à votre égard. Je vous prie d’agréer mes excuses.

Gontran était une nature excellente, fière, délicate. Resté depuis longtemps orphelin, il avait fait un cher apprentissage de la vie, et, grande chose, il avait appris l’indulgence.

Du premier coup d’œil, il devina dans ce beau jeune homme, aux yeux noirs mais voilés, au teint un peu pâle, à la désinvolture presque féminine, un grand enfant qui ne connaissait encore de l’existence que les faciles satisfactions. Il ne fut point si sot que de lui faire de la morale, que de lui expliquer combien il avait été froissé de son inconvenante sortie, il lui parla en ami, presque en camarade, comme s’il l’eût connu depuis longtemps.

Espérance l’écoutait, sans parler, sans l’interrompre.

La triste défiance qui était innée en lui combattait l’élan naïf qui l’entraînait vers Gontran. Mais celui-ci, plein d’une sympathie réelle, feignait de n’y point prendre garde.

Et Espérance eut un ami.

À Gontran seul, il ouvrait son cœur, non point tout entier. Car il n’avait pas encore dépouillé tout à fait le vieil homme. Et quand il avait passé quelques bonnes heures avec Gontran, écoutant les gaîtés sonores de l’artiste, ses paradoxes qui cachaient des vérités, toutes ces explosions de vitalité qui l’étonnaient et le séduisaient à la fois, il se reprenait bien vite, pour reparaître devant Monte-Cristo avec son front de marbre. Que de familles où l’enfant pose ainsi, sans que le père le devine !

Discret, Gontran ne lui demandait pas le secret de sa vie. Il savait bien qu’un jour viendrait où le papillon se débarrasserait de sa chrysalide.

— Mon père est parti, avait dit Espérance.

— Quoi ! M. le comte de Monte-Cristo !…

— A quitté l’hôtel cette nuit même…

— Pour aller ?

— Je l’ignore. Mon père m’a écrit quelques lignes. C’est tout.

Gontran jugea inutile de s’étonner. C’était la maison des impassibles. Le père partant sans dire adieu à son fils, il était de bon goût que le fils trouvât cela tout naturel.

Il faut un peu souffrir pour être épique.

— Donc, vous voilà seul et livré à vous-même !…

— Oh ! fit Espérance en souriant tristement, n’étais-je point libre ?

— Si fait… Mais enfin !… Tenez, laissons cela, si vous le voulez bien. Et…

Le jeune homme s’arrêta. Évidemment une pensée nouvelle venait de germer dans son cerveau.

— Je suis venu vous demander un service, reprit-il.

— À moi ? fit Espérance. Voici certes le plus grand plaisir que vous me puissiez faire… Vous savez que je suis tout à vous…

— Oui ! oui ! un mot de plus et vous allez m’offrir des millions…

— Je ne songeais point à cela ! s’écria Espérance avec quelque dépit. Je suis riche, fort riche, soit. Après tout, est-ce ma faute… et est-il bien généreux de me reprocher ces millions que je n’ai ni désirés ni cherchés ?

— Là ! là ! ne vous fâchez pas, mais je le répète, je ne vous ai jamais vu dans une pareille animation. Si j’avais besoin d’argent, je vous en demanderais… et je sais encore que ce qui est à vous est à moi… Vous voyez que je vous devine…

— Soit ! mais je ne croirai à votre amitié, à votre estime… que lorsque vous m’aurez demandé un véritable service… Parbleu !… vous donner un million ! qu’est-ce que cela me coûte ! de déchirer une feuille de carnet, d’y inscrire un chiffre… et voilà tout ! Mais demandez-moi donc de me battre, de me faire tuer pour vous.

Gontran lui prit les deux mains dans les siennes, et souriant :

— Savez-vous Espérance, quel est le plus grand sacrifice que je pourrais vous demander !

— Dites ! je suis prêt !

— Eh bien, mon cher ami, ce serait… de monter sur l’impériale d’un omnibus !… Ah ! cela vous étonne et vous vous demandez si je ne me moque pas de vous…

— Je ne vous en voudrais pas, fit Espérance résigné.

— Ce que je dis est tout ce qu’il y a de plus sérieux… Voyez-vous, mon cher Espérance, vous souffrez… vous êtes malheureux…

— Mais !…

— Ne protestez pas. Vous n’êtes pas heureux parce que vous vivez dans le factice, dans le convenu. Je vous dis que rien ne vous paraîtrait plus héroïque que de monter sur l’impériale d’un omnibus. Franchement, y êtes-vous jamais monté ?…

— Non… j’avoue…

— Quand vous avez besoin de sortir, vous faites un signe, on attèle… où que vous soyez, votre voiture vous attend. Allez-vous au théâtre, vous trouvez votre loge bien spacieuse, qui vous appartient… Vous allez dans le monde, sur votre passage ce sont des sourires de commande, pareils aux fleurs de serre que le jardinier de la maison a clouées aux tentures… Savez-vous bien que cette vie-là est assommante, ou bien plutôt, que ce n’est pas la vie !…

— Pourquoi me dites-vous cela aujourd’hui, interrompit Espérance, et ne me l’avez-vous pas dit depuis longtemps ?…

— Mon cher ami, chaque chose a son heure. L’occasion est tout. Je ne sais comment ces phrases me sont venues aux lèvres, mais soyez certain qu’elles expriment la stricte vérité… Vous autres, archimillionnaires vous ignorez absolument la vie véritable ; vous passez au milieu de l’humanité, comme une goutte d’huile dans un vase d’eau, sans vous mêler… et vous vous ennuyez… voilà le fait…

Espérance eut un léger mouvement de dépit.

Il lui déplaisait d’être si bien deviné.

En ce moment surtout, les libres allures du peintre lui paraissaient blessantes.

— Enfin, reprit-il, vous ne m’avez pas encore dit quel… sacrifice vous alliez réclamer de moi !…

— D’abord je n’ai pas dit sacrifice, j’ai dit service.

— Service ou sacrifice, j’attends.

— Bon ! fit Gontran riant franchement. Voici l’impassible qui reparaît. Ne vous fâchez pas. Vous êtes le meilleur garçon que je connaisse. Ne vous faites point plus méchant que vous n’êtes !

— Enfin, n’êtes-vous donc venu que pour me morigéner ?…

Or il faut dire que, par une habitude contractée dès l’enfance, Espérance buvait toujours de l’eau. La table était garnie de vins de premier choix. Il n’y touchait pas. On sait que telles étaient les habitudes de Monte-Cristo. Naturellement Espérance les avait contractées.

Gontran – qui avait à ce qu’il paraît, des phases machiavéliques, versa dans le verre d’Espérance un large doigt de Xérès, puis, tendant son verre pour le heurter contre celui de son amphitryon :

— Je suis venu, dit-il, pour vous faire un aveu… et un emprunt.

Il but. Machinalement, Espérance, dont l’esprit était fortement préoccupé, but aussi.

— L’aveu, le voici. Moi, Gontran, peintre de la nouvelle école, ancien prix de Rome, médaille de deuxième classe au dernier salon, je donne demain une soirée…

— Vous !…

— Ni plus ni moins. Et encore dois-je ajouter un bal.

— Quoi ! dans votre atelier ?

— Eh ! mon Dieu, je sais que c’est moins spacieux que la place de la Concorde ; mais la maison du sage a le droit d’être petite, pourvu qu’elle soit remplie d’amis…

— Mais à quelle occasion ?

— Oh ! ceci est toute une histoire, fort courte d’ailleurs. Un grand seigneur italien, un certain comte Vellini a été pour moi, lorsque j’étais à l’école de Rome, au Monte-Pincio, un vrai Mécène ; j’étais reçu chez lui comme un fils. Il vient à Paris, et je veux faire quelque chose pour lui… et pour mes amis. Comme il est lui-même archimillionnaire… oh ! pas dans votre genre… une bagatelle, vingt ou trente millions, tout au plus, je veux le lancer d’un seul coup dans notre monde… Je dispose mon appartement en galerie et j’organise un musée des œuvres de mes camarades. Puis… ah ! voici où j’ai besoin de vous… pour mon atelier, j’ai bien quelques tapisseries ; mais je suis ambitieux…

Espérance, accoudé, l’écoutait avec une telle attention qu’il ne s’apercevait pas que Gontran versait et reversait le xérès :

— Nous avons la prétention, nous autres artistes, de faire mieux et plus beau que vous autres, Plutus ou Midas… Je veux que mon atelier soit une merveille. Or, comme nous ne sommes pas assez riches pour avoir ou acheter des tentures orientales, nous allons tout simplement trouver nos amis et nous leur disons : Monsieur le vicomte, vous possédez des trésors, voulez-vous avoir l’obligeance de les mettre à la disposition de votre très humble serviteur !

— Si bien que ce service…

— C’est tout simplement de vouloir bien me prêter quelques-unes de ces merveilleuses étoffes que vous m’avez montrées un jour… de ces vermillons inouïs qu’on ne trouve qu’au Japon…

— Vraiment, je regrette qu’il ne s’agisse que de pareille bagatelle. Mais, à mon tour, je veux que vous me laissiez faire…

— C’est selon ce que vous voulez faire.

— Je veux, j’entends que vous ne vous occupiez en rien de votre installation. Demain à l’heure que vous désignerez, les tapissiers de l’hôtel viendront prendre chez moi les soies de Smyrne, les brocards de Tiflis, et iront poser le tout chez vous.

Il s’interrompit. Gontran venait de frapper sur la table du plat de la main.

— Mais non ! mille fois non ! vos sacrés tapissiers – passez-moi le mot – disposeront cela bêtement, niaisement… d’après les principes de je ne sais quel Aristote de la tenture qui leur a donné, il y a des siècles, les trois unités… Je veux, à mon tour, j’entends faire cela moi-même, et ne comptez-vous donc pour rien le plaisir de monter sur un escabeau, en manches de chemise, un marteau à la main, de disposer un pli ici, une torsade là… Des tapissiers ! Horreur ! trois fois horreur !

Et comme Espérance, troublé, le considérait avec une sorte d’effroi :

— Mon cher ami, vous allez, je vous prie, m’ouvrir vos coffres, nous allons chercher à nous deux, plonger nos poings dans cette soie, en étudier les reflets… j’emporterai mon ballot sur mon dos, comme le dernier des portefaix, et je serai enchanté, et je vivrai ! À propos, vous savez, si vous voulez venir à ma soirée, vous serez le bienvenu…

— Oh ! vous savez, le soir je travaille…

— Cela ne fait rien. Vous avez mon adresse. À propos, vous savez qu’il y aura des dames !

Espérance ne dit rien.

V

JANE ZILD

Il y a nombre de gens qui s’intitulent artistes et qui ont moins de droit à ce titre que le bottier qui assouplit le cuir de vos souliers. Le vocable est bien porté.

— Que faites-vous ? demande-t-on à un individu qui ne fait rien.

— Je suis artiste, répond-il avec aplomb.

Artiste en quoi ? en cheveux, en cors aux pieds ou en… peinture ?

Vous n’osez pousser l’enquête plus loin. L’animal est sacré artiste, par ce fait même que si l’on vous interroge sur son compte, vous répondez comme le plus bénévole des perroquets :

— C’est un artiste !

Ces bons oisifs sont généralement riches.

Grands habitués de l’hôtel des Ventes, ils ont acquis – avec le temps et au prix d’un nombre incalculable de sottises – une sorte d’expérience. Les meubles les plus curieux, les tentures les plus authentiques, les bibelots les plus rares leur reviennent du plein droit… de l’argent.

Ils sont donneurs de dîners, amphitryons de naissance.

Et une fois au moins par semaine, des hommes de lettres, des artistes – des vrais – viennent admirer les majoliques de la salle à manger ou les Azuleios du fumoir.

Chez eux, c’est cossu, chic, ruisselant.

Conclusion : tout cela a coûté des millions de francs et, quand on sort de cette boutique de curiosités, on se dit :

— Quel bazar !

Pourquoi ? parce qu’il manque en tout cela je ne sais quoi, ce reflet de personnalité, d’idée, qui éclaire tout, qui, au moindre objet, donne un relief, une attraction.

Dites-vous artiste, dépensez un demi-million à vous meubler ; si vous êtes un philistin, ce qui est plus que probable – en raison même du demi-million – vous pourrez éblouir, mais vous ne charmerez pas.

Au contraire… quiconque entrait chez Sabran – initié ou profane – tombait immédiatement en arrêt. Certes, le peintre commençait à bien vivre, quoi qu’on ne couvrît pas encore ses toiles d’or.

Ce qui frappait dans son atelier, dans son petit appartement (2400 francs) de l’avenue Montaigne, c’était comme un parfum sui generis qui vous montait au cerveau. Pas un cadre, pas un tableautin, pas un bronze, pas une figurine qui passassent inaperçus. C’était comme une de ces réunions choisies ou chaque physionomie commande l’attention. Point d’uniformité. De tous côtés des teintes, des formes qui piquaient leur note originale.

Aux lumières, tout cela séduisait encore plus. Pas une note criarde ne détonnait, on eût dit que tout avait une physionomie amicale, attractive.

Gontran avait dit la vérité. C’était lui – aidé de Mousse, son rapin, – qui avait tout disposé. Il y avait là des plis de tenture qui étaient des chefs-d’œuvre.

Autre chose. L’oisif dont nous parlions tout à l’heure aurait pu, à grand renfort de billets de banque, amener chez lui, comme un prisonnier entre deux gendarmes, – tel célèbre chanteur, telle diva acclamée au théâtre. Mais on aurait pu le défier, fût-il riche comme le Rothschild, de réunir dans ses salons les célébrités qui, sur une simple invitation, s’étaient empressées de venir donner à Gontran une preuve de leur affectueuse sympathie.

Certaines maisons privilégiées sont aussi des terrains neutres où la littérature, le théâtre, l’art plastique se rencontrent et se mêlent ; toutes les rivalités disparaissent, se fondent dans l’atmosphère d’universelle estime, inspirée par l’ami commun.

Il y avait de bonnes causeries, des rires francs, des gaietés expansives. Rachel Martins, la grande tragédienne, avait consenti à faire les honneurs, avec Emma Bruges, la sculpteur admirable.

Comme Gontran l’avait expliqué, cette fête improvisée avait un double but. Il s’agissait d’une part de remercier, par une hospitalité parisienne et artistique, une hospitalité italienne et princière.

Mais ce n’était pas tout. Gontran avait conçu une idée d’une exquise délicatesse. Il avait organisé chez lui une sorte d’exposition au petit pied, toute composée d’œuvres de choix de ses jeunes amis. Lui-même s’était effacé modestement et il ne figurait dans la collection que par sa Tzigane.

Pour ceux qu’il avait choisis, c’était un premier pas sur la route de la célébrité. Car les critiques influents, – vieux mot qui avait déjà cours au temps de Balzac – avaient tous répondu à son appel, et, rendus bienveillants par les sourires des femmes, par une excellente musique, par quelques verres d’un punch exquis, notaient des noms dans leur mémoire.

L’hôte annoncé, le comte Vellini, grand vieillard d’une affabilité charmante, amateur émérite, avait adressé à quelques amis de Gontran les paroles les plus encourageantes, et comme il était archimillionnaire, ses éloges excitaient des espérances très naturelles.

Il n’était pas venu seul. Il était accompagné d’une sorte d’intendant, de secrétaire si l’on veut, à l’oreille duquel il avait déjà jeté quelques mots, aussitôt notés sur un calepin ad hoc.

Ce personnage, que les jeunes peintres couvaient d’un œil admiratif, n’était cependant point des plus sympathiques.

Une balafre déparait son visage, encadré dans une chevelure et une barbe d’un noir de jais. Ses yeux creux et profonds avaient un regard mobile et inquiet.

— Je ne sais pas si c’est ce monsieur qui tient la caisse, avait dit un peintre, mais il ressemble plutôt à celui qui la pille qu’à celui qui la remplit.

On l’appelait le signor Fagiano.

Il avait les manières cauteleuses, ultra-obséquieuses, qui sont parfois si agaçantes chez les méridionaux. Quant à son âge, il eut été difficile de le préciser. La cinquantaine, probablement.

Du reste, il passait presque inaperçu, ne s’approchant du comte que lorsque celui-ci lui adressait un signe.

À un certain moment, il y eut un mouvement de curiosité.

On venait d’annoncer M. et Mlle de Larsangy.

Or, ce matin même, le journal officiel de l’empire avait enregistré les statuts de la Banque du Crédit impérial, autorisée par décret, et fondée à un capital de soixante millions.

M. de Larsangy en était le directeur.

Gontran s’était avancé au-devant de lui avec empressement, mouvement qui eût fort risqué de diminuer la sympathie qu’il nous inspire, s’il n’avait été expliqué aussitôt par la présence d’une charmante jeune fille blonde et gracieuse, Mlle Carmen de Larsangy.

Il y eut même quelques chuchotements agrémentés de sourires.

Gontran avait fait le portrait de Carmen, qui avait été fort remarqué au Salon. C’était d’ailleurs cette circonstance qui expliquait la présence du banquier et de sa fille, dans les salons de l’artiste.

Il paraît que M. de Larsangy était veuf. Sa fille était élevée un peu à l’américaine, et parfois on lui avait reproché une mise excentrique ou quelques folies de millionnaire ; mais, au demeurant, comme elle était jolie et qu’on n’avait à lui reprocher aucune imprudence trop grave, on lui pardonnait des allures qu’on n’eût certes point tolérées chez une petite bourgeoise.

M. de Larsangy était un vieillard d’une maigreur bizarre. Il se tenait très droit, exagérant la raideur qu’on est convenu d’appeler anglaise. Un tic nerveux convulsait continuellement son visage, étirant la lèvre supérieure par un mouvement qu’on aurait volontiers comparé à celui d’un chien qui va se jeter sur un os.

D’ailleurs très bien en cour. La chronique racontait qu’il avait prêté des sommes importantes à l’heure du coup d’État de 51. Et les complices intimes de Bonaparte l’appelaient leur ami.

— Combien je vous remercie, mademoiselle, dit Gontran à Carmen, d’avoir accepté une invitation que j’avais à peine osé adresser à monsieur votre père…

Carmen devait avoir à peu près vingt ans.

Très blonde, avons-nous dit, elle avait une carnation rosée sous laquelle on voyait courir un sang riche et actif. Son corsage, hardiment ouvert, révélait une poitrine admirablement formée. À vrai dire, un observateur attentif aurait remarqué je ne sais quelle sûreté d’allure, de mouvements et aussi des habiletés féminines qui juraient un peu avec la virginité.

Mais en somme, elle était adorable. Peut-on demander plus ? Elle s’était gracieusement appuyée au bras de Gontran, en lui disant :

— Vous êtes mon peintre ordinaire ; je parle comme un souverain, et l’histoire nous apprend que les reines vont chez les artistes…

— Exemple : la duchesse de Ferrare ! dit à mi-voix un jeune homme qui, passant avec un ami, avait saisi la phrase et répondait par cette allusion – un peu trop claire, peut-être – à la visite de la duchesse chez le Titien, alors qu’elle se fit peindre dans le costume élémentaire de notre mère Ève.

Il est des mots que celui qui les lance croit ne devoir pas être compris.

En était-il ainsi ? il eût été difficile de le dire, car quelle apparence que Mlle Carmen de Larsangy connût cette anecdote scandaleuse ? Et, cependant, on aurait parié qu’elle avait eu peine à réprimer un petit rire.

Du reste, elle avait entraîné Gontran dans la galerie des tableaux.

— À propos, dit-elle, on m’a dit que vous réserviez deux surprises à vos invités, et je vous avoue que c’est cette grande curiosité qui m’a décidée à venir. Vite, quelles sont vos deux surprises ?

— Mon Dieu, fit Gontran, je ne puis vous en promettre qu’une seule… Vous avez entendu parler de Jane Zild ?

— Cet oiseau merveilleux, cette cantatrice qui nous arrive je ne sais d’où, de Laponie, de Finlande ?

— Ou plus simplement de Russie.

— Jusqu’à présent, elle a refusé de se faire entendre à Paris. Je sais que l’empereur a désiré qu’elle vint à Compiègne…

— Et elle a refusé !… Eh bien ! pour vous, ajouta Gontran en baissant légèrement la voix, j’ai obtenu ce qui a été refusé à un empereur.

Il avait pressé doucement le bras de Carmen contre le sien.

Un singulier regard passa dans les yeux de la jeune fille.

Elle tourna les yeux vers lui et le regarda bien en face, de ses prunelles bleues et claires dans lesquelles il y avait comme un reflet d’acier.

— Vous ai-je blessée ? demanda-t-il inquiet.

— Non, dit-elle après un silence. Mais voici mon père qui me cherche.

Et elle ajouta avec un étrange sourire :

— Et mon père ne peut se passer de moi.

Il sembla à Gontran qu’elle avait appuyé de bizarre façon sur ces deux mots : mon père.

Au moment où ils se dirigeaient vers le banquier, il se passa une scène très courte, mais assez frappante.

Le signor Fagiano, qui causait peu, allait à petits pas à travers les salons, dardant sur tous les visages ses yeux noirs.

Un hasard, d’ailleurs très naturel, le mit en face de M. de Larsangy.

Fagiano recula très brusquement, mit la main sur son visage, et, dans ce mouvement, il fit un faux pas et faillit tomber.

Par un geste instinctif, le banquier étendit la main pour le retenir.

Fagiano, reprenant son équilibre, se redressa et, saluant profondément, s’éloigna.

Peut-être, après tout, n’y avait-il dans cet incident rien que de très naturel. Et cependant Gontran avait senti le bras de Carmen tressaillir contre le sien ; puis elle s’était vivement écartée pour rejoindre M. de Larsangy.

Celui-ci, fort calme, semblait indifférent à ce qui venait de se passer.

Elle vit cela, et sans doute son inquiétude – si tant est qu’elle existât – se dissipa aussitôt, car elle reprit en s’adressant à Gontran :

— Vous ne m’avez pas dit encore quelle seconde surprise vous me ménagiez ?…

Au même instant, la voix d’un domestique lança deux noms :

— Mademoiselle Jane Zild…

— M. le vicomte de Monte-Cristo.

— Voici ma seconde surprise, dit le peintre.

Mais tout à coup :

— Qu’éprouvez-vous donc ? monsieur de Larsangy, vous êtes d’une pâleur !

— Moi… rien… rien… balbutia le banquier. La chaleur… je vais me rendre un instant sur la terrasse… vous permettez ?…

Et sans attendre, avec une brusquerie qui n’avait rien de paternel, il arracha son bras de celui de sa fille et disparut derrière une tenture…

Carmen, d’ailleurs, n’avait paru attacher à ce malaise qu’une importance très relative, et s’était mêlée à un groupe de dames.

Gontran s’élança au-devant des nouveaux arrivants.

Un murmure d’admiration s’élevait sur le passage de celle que Gontran avait désignée sous le nom de Jane Zild.

Grande et fine, la taille d’une suprême élégance, vêtue d’une robe de tulle noir piqué de roses rouges, la jeune femme – elle devait avoir vingt-deux ans environ – s’avançait, le sourire aux lèvres.

Ses cheveux noirs, tordus sur son front en diadème, et laissant retomber sur ses épaules ses tresses dénouées, faisaient ressortir la blancheur mate de son teint. Ses yeux longs et bruns avaient une singulière fixité.

Qui était-elle ? Voilà ce que personne n’aurait pu dire.

Elle avait fait son entrée dans la vie parisienne de singulière façon.

Il y avait deux mois environ, un incendie considérable ayant détruit un des théâtres du genre des théâtres de Paris, le journal le plus répandu avait organisé au bénéfice des victimes une représentation musicale.

Le monde qui s’amuse – et qui aime la bienfaisance amusante – avait répondu à l’appel de ses chroniqueurs favoris, et au jour du bénéfice, la salle était comble. La principale attraction était la rentrée sur une scène parisienne d’un chanteur qui avait eu quelque bouderie avec la direction de l’Opéra et qui avait consenti à chanter avec la diva en renom un duo célèbre. Ledit personnage était réputé d’ailleurs pour n’avoir pas un caractère des plus faciles.

Or, voici que – la chambrée étant complète et les mains gantées, toutes prêtes à applaudir – un exprès était arrivé au théâtre.

La diva était malade ! ou tout au moins avertissait, à la dernière minute, qu’elle était dans l’impossibilité de paraître sur la scène.

Désillusion complète ! On supplie le baryton illustre de chanter seul. Il s’y refuse et fait mine de se retirer. C’était un désarroi général. En réalité, l’absence des deux étoiles compromettait la représentation à ce point que les organisateurs – exaspérés de ces caprices – parlaient de rendre la recette et de tout envoyer à la dérive.

Artistes, journalistes, directeur, secrétaires, tout le monde était réuni au foyer, formant groupe, pérorant avec non moins d’animation que s’il se fut agi d’aller une seconde fois prendre la Bastille.

Le grand baryton, à demi étendu sur le canapé, dans une pose nonchalante, caressant sa barbe noire, accueillait d’un sourire dédaigneux les supplications dont on le comblait. On avait interverti l’ordre des numéros. Des artistes de bonne volonté s’étaient sacrifiés pour faire attendre le public. Mais l’instant fatal approchait où force serait bien d’avouer tout haut la triste déconvenue dont on était victime.

Soudain, dans le foyer, alors que dans le feu de la discussion nul ne prenait garde à ce qui se passait à trois pas de lui, une voix retentit, lançant dans l’air la cavatine de Faust :

Ah ! je ris de me voir

Si belle en ce miroir !

Et cette voix était si pure, à la fois si éclatante et si bien posée, que tous se turent interdits. Baryton le Grand, lui-même avait sursauté sur son canapé. Car, sous l’homme désagréable, il y avait l’artiste de premier ordre.

Nul ne songeait à s’étonner ni à interrompre. On écoutait.

Celle qui chantait et qu’on voyait à peine, enveloppée qu’elle était dans de longues dentelles noires – s’accompagnait avec une habilité extraordinaire, résolvant cette difficulté de donner toute sa voix dans la pose difficile du pianiste à l’instrument.

Et quand dans la trille de reprise elle égrena les notes pour ressaisir avec une maestria délicieuse le thème principal, des applaudissements éclatèrent.

Le baryton s’écriait :

— Admirable ! Plus fort que Mme Carvalho !…

— Qui êtes-vous ?

— Bis !… quel talent !…

La jeune femme, sans se troubler, avait achevé l’air de Gounod, puis se levant, elle s’était appuyée au piano, souriante, regardant tout ce monde sans embarras.

Le baryton s’inclina légèrement.

— Madame connaîtrait-elle le duo que je devais chanter ?…

Déjà l’accompagnateur s’était élancé au piano et avait lancé la ritournelle.

L’inconnue esquissa ses deux premières phrases avec un sentiment exquis.

— Madame, commença le baryton…

— Mademoiselle, rectifia la jeune femme qui avait relevé tout à fait son voile.

— Vous avez cent fois plus de talent que Mlle X…

— Ne la nommons pas ! qu’elle ignore à jamais cette trahison d’un de ses plus fervents admirateurs.

Mais tout le monde était si fort irrité contre elle que le jugement du baryton fut ratifié d’une seule voix.

— Consentez-vous à chanter avec moi ? acheva le baryton.

La jeune femme répondit doucement :

— Il s’agit d’une fête de bienfaisance, je ne saurais refuser.

— Mademoiselle, dit le régisseur qui voyait la situation sauvée, je dois faire une annonce… auriez-vous l’obligeance de me dire votre nom…

Le baryton se redressa.

— Pas d’annonce ! dit-il. Je donnerai la main à mademoiselle… cela suffit.

On eut dit d’un souverain armant un chevalier.

Et de fait, quand le baryton entra en scène, amenant l’inconnue, le public sembla un instant interdit.

Ce n’était pas la célèbre X… – ne la nommons toujours pas – mais le baryton se posait en chaperon. Il ne pouvait pas se tromper. Il y avait là une originalité de haut goût. Pas une voix ne s’éleva pour protester.

Le duo commença…

Maître baryton se surpassa… mais fut surpassé.

L’inconnue était une artiste hors ligne. Elle semblait la statue de la Passion elle-même, et ses yeux noirs jetaient des éclairs à travers la salle qui croulait sous les applaudissements.

Ce fut un tel triomphe, qu’on en parla deux jours à Paris.

Mais le plus curieux, c’est qu’elle avait disparu en se dérobant à toute ovation et que pendant vingt-quatre heures, les reporters battirent inutilement Paris pour retrouver sa trace.

Enfin l’un d’eux, l’infatigable Y (pas de réclame) la découvrit dans un hôtel des Champs-Élysées. Elle était inscrite sous le nom de Jane Zild et était arrivée de Russie avec une sorte d’intendant, de valet de chambre, d’on ne savait trop quoi, qui se nommait Maslènes.

Le reporter, muni de ces renseignements sommaires, bâtit aussitôt toute une légende. Jane Zild appartenait – ou devait appartenir – à une des plus grandes familles de la Russie. Son père était ou devait être un boïard de première classe au moins. Elle avait – elle devait avoir – fui le domicile paternel pour des raisons mystérieuses, « sur lesquelles la discrétion bien connue du journal ne lui permettait pas d’insister. »

Pendant quinze jours, ce fut une chasse à courre de tous les directeurs, agents dramatiques, entrepreneurs, barnums et cornacs d’étoiles.

Mais nul ne put parvenir jusqu’à l’étrange créature.

Comme à ce moment un personnage politique se suicida, l’attention publique se porta ailleurs, et sans le reporter – dont telle découverte avait stimulé l’amour-propre – on n’aurait plus parlé de Jane.

Quand deux jours avant la soirée fixée pour sa fête, et justement pendant qu’il était chez le vicomte de Monte-Cristo, un petit billet parfumé avait été remis à la demeure du peintre, Jane Zild offrait de se faire entendre, Gontran n’hésita pas. C’était donner à cette réunion un éclat inespéré. Il fit mieux que de consentir, il remercia chaleureusement.

Jane Zild entra.

À deux pas derrière elle, était Espérance.

Comment le vicomte s’était-il tout à coup décidé à rompre avec ses habitudes de retraite ?

Certes il avait dû en coûter beaucoup à sa timidité, à sa sauvagerie. Peut-être avait-il bien lutté contre lui-même.

Mais Monte-Cristo lui avait écrit :

— Vivez !

Et la tentation avait été forte à ce point que le jeune homme, qui dans les contes de fée eût mérité l’épithète réglementaire de « beau comme le jour », s’était jeté dans sa voiture et s’était fait conduire chez Gontran.

Voyez le hasard. Il s’était trouvé juste à point pour offrir la main à la jeune étrangère descendant de sa voiture, si bien qu’en pénétrant dans les salons de Gontran, il était à demi son cavalier.

Le ciel parisien est si vaste qu’il y a toujours place pour une étoile nouvelle. Et il y reste tant de vieilles lunes que les jeunes astres y brillent d’un centuple éclat.

De fait, Jane Zild n’eût-elle pas été enveloppée de cette atmosphère mystérieuse qui donne un si grand charme, qu’elle n’en eût pas moins été proclamée une des reines de Paris.

Sa beauté n’avait rien de banal. Bien que tout en elle fût d’une délicatesse aristocratique, il y avait dans cette nature je ne sais quoi de nerveux, d’énergique, qui rappelait ces liqueurs pâles, si douces au palais et si capiteuses au cerveau.

Ses lèvres étaient rouges comme des pulpes de grenade, et mettaient un éclatement de vie sensuelle dans ce visage un peu pâle.

La poitrine discrètement voilée avait des vigueurs de marbre, et les bras nus étaient ronds et fermes, s’attachant au poignet en des mains d’enfant.

Voyez l’ingratitude.

Gontran avait supplié le vicomte Espérance de venir à sa fête. Espérance était venu, et Gontran semblait l’oublier.

À peine quelques regards curieux avaient salué l’héritier d’un nom des plus populaires qui fussent en France. Tout pour Jane qui, d’ailleurs, avec des allures de reine, passait au bras de Gontran, fort oublieuse sans doute de l’admirable cavalier qui tout à l’heure lui avait donné la main.

Les vieux critiques – ceux qui avaient le moins de cheveux – se hâtaient de venir solliciter une présentation. Gontran, d’ailleurs, enchanté de son rôle de maître des ambassadeurs, abusait des – notre illustre – notre célèbre – notre grand – en désignant les rois de Paris à cette reine qui passait fort calme, avec son sourire de sphynx.

— Adorable ! divine ! très réussie ! épatante !

Tous les vocables officiels ou fantaisistes couraient de lèvres en lèvres.

Et lorsque, sans se faire prier, elle se mit au piano, il y eut un silence, comme lorsque le prêtre catholique élève l’hostie devant le tabernacle.

Elle chantait. Quoi ? Procurez-vous le compte rendu esquissé le lendemain par le reporter.

Des mélodies inconnues, puis des airs d’opéra, un chant slave, une ariette d’opérette.

Et c’étaient des éclats de joie, des clameurs d’enthousiasme.

— Savez-vous bien, dit une voix derrière Gontran, que vous avez l’amabilité capricieuse.

Le peintre se retourna et rougit jusqu’aux oreilles.

C’était la belle Carmen qui lui avait parlé.

Et réellement il se conduisait avec elle de façon un peu singulière.

Il se confondit en excuses : il perdait un peu la tête… les devoirs de maître de maison, le bruit, les mille questions auxquelles il devait répondre…

— Je vous pardonne, dit doucement Mlle de Larsangy, mais à une condition…

— Je ferai tout pour que vous m’excusiez…

— Oh ! j’exigerai peu de chose… pouvez-vous prendre quelques minutes de liberté ?…

— Certes… en ce moment mes invités n’ont pas besoin de moi ?…

— Eh bien ! donnez-moi votre bras, et menez-moi faire un tour sur la terrasse…

— La terrasse ! fit Gontran avec une certaine surprise. Vous savez donc qu’il y a une terrasse chez moi…

— Soyez tranquille. Je ne me suis pas permis de pénétrer chez vous pendant votre absence. Mais j’ai entendu M. de Larsangy dire tout à l’heure qu’il allait prendre l’air sur la terrasse… donc, il y en a une…

Gontran avait offert son bras à la jeune fille et perçait les groupes :

— En effet, dit-il, monsieur votre père est venu ici pour me parler de votre portrait, et je lui ai montré ce qui lui plaît d’appeler une terrasse… à vrai dire, c’est un pauvre petit carré de zinc, sur lequel je soigne quelques plantes malingres, et que j’ai jugé inutile de montrer à mes invités…

— Vous ferez bien une exception en ma faveur…

— Certes ! et je suis trop heureux d’exaucer un de vos désirs…

Ils marchaient à travers la galerie.

Tout à coup Gontran tressaillit.

Il venait d’apercevoir Espérance, debout contre une porte, pâle, semblant absorbé dans une profonde méditation.

La voix de Jane arrivait jusque-là, un peu voilée par l’éloignement, mais peut-être plus séduisante encore.

— Voulez-vous me permettre de vous présenter M. le vicomte de Monte-Cristo ? dit tout bas Gontran à la jeune fille.

— C’est le fils du célèbre comte ? demanda-t-elle sur le même ton, en examinant attentivement le jeune homme qui ne semblait rien voir autour de lui.

— Lui-même… c’est un des hommes que j’aime et que j’estime le plus…

— C’est sans doute pour cela que vous le délaissez… aussi, ajouta-t-elle avec une étourderie qui peut-être n’aurait pas paru très naturelle.

— C’est mon crime, en effet, dit Gontran en serrant doucement contre lui un bras qui ne se montrait pas trop rebelle, de négliger qui j’aime le plus au monde…

Elle ne répondit pas ; mais encore une fois, elle plongea ses yeux dans les siens.

Puis elle reprit :

— Faites donc cette présentation… les oubliés sont faits pour s’entendre…

Il était impossible d’accepter de meilleure grâce l’aveu du jeune homme.

À ce moment, Espérance releva la tête et voyant Gontran, il lui tendit la main :

— Vous voyez, dit-il d’une voix attristée, que je vous ai obéi…

— Et bien vous avez fait, mon cher ami. Mademoiselle, reprit-il en s’adressant à Carmen, permettez-moi de vous présenter M. le vicomte de Monte-Cristo…

Espérance s’inclina profondément.

— C’est la première fois, je crois, dit Carmen, fixant ses regards sur le jeune homme, que j’ai le plaisir de rencontrer M. le vicomte…

— Oh ! le vicomte Espérance est un homme de travail qui dédaigne nos plaisirs mondains…

Espérance protesta d’un geste et murmura quelques banalités.

Évidemment son attention était ailleurs.

— Mademoiselle, dit Gontran, c’est sur vous et sur vos charmantes amies que je compte pour corriger ce solitaire.

Mais Carmen – dépitée sans doute du peu d’attention que semblait lui porter Espérance, entraîna le jeune homme, après avoir salué Espérance d’une inclinaison de tête.

— Comment le trouvez-vous ? demanda Gontran avec intérêt.

— Fort beau… mais pour son esprit, j’avoue mon ignorance…

— Je suis certain qu’il est fort troublé ; tout à l’heure je commencerai son éducation mondaine…

Carmen parut réfléchir un instant.

— Le comte de Monte-Cristo, demanda-t-elle, c’est bien ce personnage singulier – véritable héros de roman – qui a eu les aventures les plus invraisemblables… et qui s’est appelé, je crois, Edmond Dantès…

— Lui-même.

— Dites-moi… Est-ce que – excusez cette question – est-ce que M. de Larsangy s’est trouvé en relation avec lui…

— Point que je sache, monsieur votre père n’est à Paris que depuis quelques années. Et M. de Monte-Cristo a rarement habité Paris depuis ce temps… Mais à mon tour, puis-je vous demander s’il y a là quelque détail qui vous intéresse ?… Je m’informerai…

— Non ! non ! c’est inutile ! dit vivement Carmen. Eh bien ! et cette terrasse…

— Nous y sommes, dit Gontran.

Soulevant une tenture, il avait ouvert une porte vitrée.

L’appartement que Gontran occupait dans l’avenue Montaigne était situé au second étage. À cette époque, les constructions princières qui se sont élevées depuis dans le quartier des Champs-Élysées n’existaient pas.

La très modeste terrasse dont il avait parlé et qui était recouverte d’un simple berceau de vigne vierge, avait devant eux une admirable perspective.

Le regard, prenant en écharpe la grande avenue, pénétrait à travers les massifs d’arbres jusqu’à la place de la Concorde.

La soirée était calme, sereine. Une lueur douce tombait des étoiles en donnant aux feuilles naissantes de la vigne des reflets d’argent.

Le bourdonnement de la ville montait comme la vibration d’une harpe qui va se taire.

En vérité, Mlle Carmen de Larsangy eût peut-être mérité les critiques que parfois lui attiraient ses imprudences.

Sa carnation de blonde avait, sous cette lueur, des transparences séduisantes. Gontran était jeune et passionnément amoureux.

Avouez que la situation était dangereuse…

D’autant que tous deux se taisaient, comme en tous les moments où la véritable éloquence est le silence.

Carmen n’avait pas quitté le bras du jeune homme et s’attendrissait un peu, inconsciente sans doute. Sa gorge avait des palpitations involontaires et dans un soupir, elle murmura :

— Ah ! qu’on est bien ici !…

Lui – très ému – avait passé son bras autour de sa taille, et comme elle s’appuyait, sans doute pour mieux regarder les teintes nacrées du ciel, elle se pencha en arrière…

Gontran se pencha en avant…

Et – que celui qui est sans péché leur jette la première pierre – leurs lèvres se rencontrèrent…

À ce moment précis, une voix sèche, vibrante, monta du petit jardin qui donnait sur la terrasse.

Et cette voix disait :

— Prenez garde de trop tôt savoir mon nom, monsieur de Larsangy.

Les deux jeunes gens se séparèrent brusquement.

Carmen courut à la balustrade et se pencha.

Au-dessous, la nuit était profonde, on n’entendait plus rien que deux voix irritées qui discutaient…

Gontran était resté assez penaud. Il est des instants dans la vie où il est fort pénible d’être dérangé.

Carmen revint, ouvrit la porte vitrée et dit :

— Rentrons !

Sa voix avait pris je ne sais quel accent métallique.

Reprenant le bras de Gontran, et sans s’appuyer, cette fois – oublieuse, l’ingrate, de la joie qu’elle avait donnée – elle rentra dans la galerie…

Le vicomte de Monte-Cristo aperçut Gontran, et allant brusquement à lui :

— Mon ami, je vous en supplie, dit-il, il faut que je vous parle.

VI

COUP DE FOUDRE

Gontran avait été frappé du ton singulier dont ces paroles étaient prononcées.

Troublé par l’émotion qui s’était emparée de lui tout à l’heure, et en même temps, par une inquiétude dont il n’était pas le maître, il se hâta de reconduire Carmen dans la salle du concert et de revenir vers Espérance.

— Je suis bien coupable envers vous, lui dit-il vivement. Pardonnez-moi. Me voici maintenant tout à vous… dites-moi ce que vous réclamez de moi…

Le vicomte était pâle. Il hésitait à parler.

— Encore une fois, qu’avez-vous ? s’écria le jeune peintre.

— Mon ami, dit gravement Espérance, vous avez confiance en moi… n’est-il pas vrai ?

— Certes, mon affection et mon estime vous sont tout acquises…

— Et vous me croyez incapable de vous tromper, incapable de mentir…

— Cette question même est inutile… je m’honore d’être votre…

— Eh bien ! écoutez-moi donc !… tout à l’heure, j’étais à cette même place, je m’étais arrêté, écoutant la voix divine de cette jeune fille, et perdu dans un monde de rêveries inconnues… Vous veniez de passer devant moi et de m’adresser quelques paroles que j’avais à peine entendues… lorsque, là, derrière cette tenture, ces mots furent distinctement prononcés « Vicomte de Monte-Cristo, prenez garde. Vous êtes venu vous prendre au piège qui vous a été tendu, prenez garde ! »

— Un piège ! que signifie ? Qui vous parlait ?…

— Je ne sais. Tiré subitement de mes méditations, j’avais violemment écarté la tenture, et… je n’ai vu personne…

— Personne ! fit Gontran souriant malgré lui. Mais c’est du sortilège ! Voyons, mon cher Espérance, êtes-vous bien sûr ?…

— Voyez. Ce que je craignais arrive… Vous doutez de moi…

— Non pas. Mais cependant raisonnons. Vous étiez vous-même, avez-vous dit, plongé dans une rêverie qui vous absorbait tout entier… il peut arriver, en pareille occasion, qu’une illusion se produise…

— Une illusion ! s’écria Espérance avec une sorte d’impatience. Je vous dis que j’ai entendu, clairement, nettement…

— Serait-ce donc quelque mauvais plaisant qui, vous voyant ainsi taciturne, a voulu s’amuser à vos dépens ?…

— C’est possible, reprit Espérance. Et pourtant cette voix avait un accent de sincérité qui m’a frappé !…

— Mais ces paroles n’ont aucun sens ! Un piège !… Qui vous l’aurait tendu ? Moi !… À votre tour, dites-moi si vous avez confiance en moi… J’ai voulu vous arracher à votre solitude. À votre âge, vicomte, on n’est point fait pour se cloîtrer ainsi dans l’étude. J’espérais cependant à peine vous voir ici. Que vous vous soyez décidé, j’en suis heureux. Mais enfin… vous l’avez fait de votre plein gré. J’ai même eu cette coquetterie de ne point trop insister, jugeant que je devais vous laisser libre… Allons, cher ami, secouons ces inquiétudes, ici tout est à vous : mon cœur et ma conscience vous appartiennent… Prenez mon bras… et ma foi ! acheva Gontran en riant, plongez-vous hardiment dans la fournaise…

Et disant cela de sa voix chaude et franche, Gontran entraînait vers le salon où Jane Zild chantait, le jeune homme qui ne résistait plus.

— Et où serait le piège ? continuait Gontran. Serait-ce dans les accents délicieux de cette voix qui vous remue jusqu’au fond de l’âme… serait-ce dans ces deux beaux yeux qui lancent des éclairs ?…

Espérance se trouvait en ce moment à quelques pas du piano.

Jane Zild se levait au milieu des applaudissements, remerciant ses admirateurs d’un sourire exquis…

Ses yeux tombèrent sur Espérance…

Gontran sentit tressaillir le bras de son compagnon.

— Tenez, lui dit-il, pour chasser ces idées noires, causez avec notre radieuse étoile…

— Mademoiselle, ajouta-t-il en s’adressant à Jane, voici un de vos plus enthousiastes admirateurs qui sollicite l’honneur de vous être présenté…

Les deux jeunes gens se trouvaient en face l’un de l’autre.

Espérance regardait Jane, silencieux, pâle… elle le regardait aussi, attentivement, attendant peut-être un mot, une louange…

À ce moment, un fait singulier se produisit.

Comme la foule s’était un peu écartée, les laissant tous deux quasi-seuls, une bougie se détacha d’un des lustres et tomba sur le plancher.

La flamme lécha le bord de la robe de tulle noire… et soudain un cri partit de toutes les poitrines.

Une haute flamme avait jailli, enveloppant Jane…

Mais, avec une rapidité qui défiait la pensée, Espérance avait arraché une des lourdes tapisseries d’Orient, et l’avait jetée sur la jeune femme, la serrant dans ses bras, et cela si promptement, si habilement, qu’en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, la flamme avait été étouffée.

Et Jane restait debout, pâle mais souriante, comme si elle avait eu à peine conscience du danger qu’elle avait couru…

Elle était admirablement belle ainsi, enveloppée de ce manteau improvisé qui semblait une parure royale…

Ayant accompli son œuvre, Espérance avait reculé d’un pas, comme le fidèle terrifié d’avoir touché la déesse…

Elle lui tendit la main en lui disant ce seul mot :

— Merci !

Au même instant, à travers les flots pressés de la foule, un homme s’élança.

Il portait un costume qui rappelait les livrées sombres de ces vieux serviteurs d’autrefois, auxquels les maîtres épargnaient les signes trop voyants de la domesticité.

Il était tête nue. Sa figure, grave et blanche, avait quelque chose de ces faciès de prêtres indolents et satisfaits. Mais ses traits étaient contractés par la terreur.

Et tandis que tout le monde se pressait autour de Jane, il écarta rudement ceux qui s’opposaient à son passage :

— Blessée ! s’écria-t-il, êtes-vous blessée ?

À cette voix, deux tressaillements répondirent.

Jane avait paru troublée jusqu’au fond de l’âme, et rougissant :

— Non, mon ami, dit-elle. Ce n’est qu’un accident, je suis sauvée…

Et elle ajouta en désignant Espérance.

— Grâce au dévouement et à la présence d’esprit de M. le vicomte…

C’était Espérance qui avait tressailli, lui aussi, en entendant cette voix…

Pourquoi ? Parce qu’il lui avait semblé la reconnaître pour celle qui lui avait donné tout à l’heure un avis mystérieux.

L’homme avait regardé celui que Jane lui montrait et s’était tu :

— Ah çà ! quel est donc ce domestique qui semble si fort s’intéresser à sa maîtresse ? demandait-on dans les groupes.

— Ça ! c’est l’intendant-majordome, le maître Jacques qui accompagne partout Jane Zild, répondait le reporter enchanté de faire preuve d’érudition, celui qu’à l’hôtel on m’a désigné sous le nom de Maslènes.

— Monsieur le vicomte, dit Jane à Espérance, achevez votre bonne œuvre… Voulez-vous m’offrir votre bras jusqu’à ma voiture ?

Il semblait que le danger eût passé près d’elle sans l’effleurer.

Tandis que tous, effarés, presque tremblants, s’épuisaient en compliments de condoléance, Jane, drapée dans les plis éclatants de son manteau d’emprunt, s’appuyait gracieusement sur le bras de son sauveur.

Après une pareille alerte, son départ n’était que trop justifié.

Gontran lui-même n’avait pas cherché à la retenir, quoiqu’il comprit bien que c’était là le signal général du départ.

Minuit était sonné depuis longtemps.

Espérance marchait lentement, sentant sur son bras la douce moiteur de cette main d’enfant.

Il aurait voulu parler. Il lui semblait que mille mots se pressaient sur ses lèvres. Et cependant, il se taisait, allant devant lui, savourant je ne sais quelle impression inconnue qui l’envahissait tout entier.

L’intendant les précédait. Pour qui l’eût regardé avec soin, il eût été étrange de constater quelle singulière contraction la terreur avait imprimée sur son visage. Bien qu’il s’efforçât de conserver son pas ferme, ses jambes fléchissaient et ses mains crispées avaient de tels tremblements qu’à peine pouvait-il ouvrir la portière de la voiture.

— Encore une fois, merci, dit doucement Jane. Nous nous reverrons, n’est-ce pas ?…

Follement, comme agissant dans un rêve, Espérance se pencha vers la main qui se tendait vers lui et y imprima un baiser long, passionné.

La main frémit, mais ne se retira pas tout de suite.

Puis Espérance ne vit plus rien, ni la portière qui se refermait, ni l’intendant qui s’arrêtait auprès de lui comme s’il eut voulu lui parler, ni le cocher qui ramassait les guides dans sa main…

Seulement il entendit le bruit des roues qui s’ébranlaient, le trot des chevaux qui partaient, et il porta la main à son cœur, étonné de sentir dans sa poitrine des battements qui lui faisaient mal…

Il restait là sur le bord du trottoir, sans remarquer l’examen dont l’honoraient les laquais attendant leur maître…

— Monsieur le vicomte rentre-t-il à l’hôtel ? lui demanda son cocher, s’approchant respectueusement.

— Hein ? qu’y a-t-il ? fit Espérance en revenant à lui. Oui, oui, à l’hôtel…

Il fil un pas vers sa voiture, mais le cocher ajouta :

— Si monsieur le vicomte veut bien attendre un instant, le valet de pied ira lui chercher son chapeau…

Son chapeau ! Espérance était tête nue ! et il ne s’en apercevait pas !

Que se passait-il donc en lui, si méthodique, si minutieux d’ordinaire.

Il eut une sorte de honte de lui-même et répliqua :

— C’est inutile, attendez-moi ! j’y vais moi-même…

Et il rentra dans la maison. À ce moment il lui sembla entendre comme un rire d’ironie, éclatant sourdement dans la pénombre du vestibule.

Il se trompait sans doute, car il n’y avait là que la foule des invités qui descendaient, Gontran donnant la main à Carmen qui suivait son père, M. de Larsangy, puis le comte Vellini et son secrétaire Fagiano.

— Monsieur de Monte-Cristo, dit Carmen au jeune homme, au nom de toutes les dames, je vous remercie, vous vous êtes conduit en héros…

M. de Larsangy toussa fortement. Sans doute il voulait parler et sa gorge lui refusait le service. Cependant il dit :

— C’est très bien, monsieur le vicomte, très bien.

Le signor Fagiano dit à voix haute :

— Monsieur le vicomte est le digne fils de son père…

Je ne sais pourquoi, ces mots sonnèrent désagréablement aux oreilles d’Espérance, qui se retourna brusquement. Mais Fagiano était dans l’ombre, et il ne vit de lui que ses yeux noirs qui brillaient.

Ses nerfs étaient surexcités. Il y avait en lui comme une sorte de fièvre.

Gontran, ayant reconduit ses invités, se rapprocha de lui :

— Espérance, dit-il doucement, la nuit est belle… ne vous plairait-il pas de remonter ensemble les Champs-Élysées ?

— Oui, oui, fit le vicomte. J’ai besoin de marcher, de prendre l’air.

Il prit son chapeau des mains d’un domestique, donna l’ordre à son cocher de regagner seul l’hôtel, puis il sortit avec Gontran…

Ni l’un ni l’autre ne sut que Fagiano n’avait pas accompagné le comte Vellini, mais que, s’étant jeté dans l’angle d’une porte, caché dans l’ombre, il suivait des yeux le vicomte qui s’éloignait et qu’il murmurait les poings crispés :

— Oui, digne fils de ton père !… mais je te jure que j’aurai ma revanche.

VII

COMMENT ON SE RETROUVE

Ainsi que l’avait découvert l’infatigable reporter, Jane Zild occupait un appartement au premier étage d’un petit hôtel – ou plutôt d’un de ces boarding houses à l’usage des familles et personnes respectables qui viennent des quatre coins du monde admirer les splendeurs de la capitale.

Maison d’apparence fort honorable d’ailleurs, à l’entrée de l’avenue d’Eylau, avec sa grille à l’anglaise, son perron blanc comme marbre, son parlour au rez-de-chaussée, et ses trois étages toujours occupés.

La douairière qui avait organisé cette entreprise avec ses petites économies, était – comme il convient à la veuve d’un capitaine – longue, maigre, portait ses cheveux en boucles à l’anglaise, balbutiait quelques mots des diverses langues et avait une aptitude remarquable à la comptabilité.

Elle louait cher, très cher ; mais ce qu’elle portait avant tout en ligne de compte, c’était le calme profond dont on jouissait dans ce quartier à la fois élégant et retiré. Pour un peu, elle eût ajouté sur ses mémoires un article tranquillité. Surtout pas d’artistes !… ceci avait été une condition formelle jusqu’au jour où l’intendant Maslènes était venu lui offrir cinq cents francs par mois d’un appartement que d’ordinaire elle ne louait que trois cents. Pas de femmes seules ! Or Jane Zild vivait seule. Mais Mme Vollard avait été chargée de lui fournir un Pleyel de premier choix, avait gagné une somme ronde sur l’affaire et avait rayé – avec un sourire – sa condition sine qua non.

Maintenant qu’elle flairait, de son nez fortement tapissé de tabac à priser, une étoile de l’avenir, Mme Vollard redoublait d’amitié et de complaisance pour sa locataire. Il s’était trouvé qu’elle était quelque peu marchande à la toilette, quelque peu vendeuse de toutes sortes de choses, et elle comptait sur de fort bonnes affaires, quoique jusqu’ici Jane se fût refusée à toute acquisition importante. Mais l’avenir est aux patients. Mme Vollard attendait.

Cette nuit-là, sachant que Jane Zild allait dans le monde, Mme Vollard avait voulu l’habiller de ses propres mains. Et elle ne manquait pas de goût, on l’a vu. Elle était sûre que la jeune fille aurait de grands succès, et ces succès-là, elle avait passé sa soirée à les escompter.

Il était environ deux heures quand la voiture s’arrêta devant la porte.

Mme Vollard se précipita. Elle avait voulu rester là, elle-même, à attendre la « chère mignonne », ainsi qu’elle disait avec des inflexions maternelles.

Maslènes s’était jeté en bas du siège et avait rapidement aidé Jane à descendre.

Mme Vollard, l’apercevant, leva les bras au ciel.

De fait, la toilette de la jeune fille était assez bizarre pour exciter l’étonnement.

On eût dit une reine de théâtre.

— Oh ! mignonne ! l’admirable manteau… vous êtes-vous bien amusée au moins ?…

Mais Maslènes l’avait doucement écartée :

— Pardon madame, mais mademoiselle est fatiguée… un peu malade !

— Un peu malade !… mon Dieu ! mais est-ce que je ne suis pas là ! ma chère enfant, un peu d’eau de mélisse ! j’ai de l’arnica… de l’alcool camphré…

Maslènes coupa court à ces jérémiades, en conduisant Jane à son appartement et en répétant :

— Non, non… ce n’est rien !… demain… Aujourd’hui, mademoiselle a besoin de repos.

Du reste, Jane n’avait prêté à toutes ces doléances qu’une attention distraite, et, arrivée dans sa chambre, s’était laissé tomber sur un fauteuil, comme épuisée.

Ses cheveux dénoués étaient tombés sur ses épaules, elle regardait devant elle, fixement.

Maslènes avait refermé doucement la porte, et se tenait debout, immobile et silencieux.

C’était un homme singulier que cet intendant.

Il était gros, trapu, nous l’avons dit, à la figure ronde, mais d’une pâleur blafarde, blanchâtre, presque malsaine.

En face de ce visage un physionomiste eût été embarrassé.

Quel âge avait cet homme ? Soixante ans sans doute, et pourtant le front, les joues étaient sans rides. Les cheveux coupés courts étaient blancs, touffus. L’œil était gonflé, cerclé d’un bourrelet de chair, la prunelle grise, de couleur douteuse.

On éprouvait, au premier abord, je ne sais quelle répulsion.

Et cependant, en l’examinant plus attentivement, on éprouvait une singulière impression. Il y avait en cet homme du vice, mais du vice passé, quelque chose comme un écroulement de passions, d’ardeurs éteintes.

En ce moment où, les deux mains croisées sur sa poitrine, sa physionomie exprimait quelque chose de plus que l’intérêt d’un valet en face de sa maîtresse, dans l’œil terne, il y avait une lueur douce, presque compatissante.

Les lèvres charnues, pâlies, tremblaient.

Comme Jane ne parlait pas :

— Vous souffrez ! lui dit-il doucement.

Elle frissonna, comme si cette voix l’eût tirée d’un profond sommeil.

— Non… non, fit-elle. Je ne sais…

Puis, soudain, elle laissa tomber son front sur sa main :

— Vous avez encore voulu m’entraîner dans ce monde qui n’est pas le mien. Je n’irai plus… jamais… oh non ! jamais… je vous le jure !

L’homme se mordit les lèvres et baissa la tête.

— Et cependant, n’avez-vous pas été saluée comme une reine ?…

Elle releva le front brusquement, et avec une sorte de colère :

— Pourquoi me dites-vous cela, reprit-t-elle d’une voix tremblante. Pourquoi exciter en moi des pensées qui ne doivent pas être miennes !… Reine !… moi !… moi.

— Mais votre talent, votre voix !…

— Eh ! que me fait tout cela ! tenez laissez-moi… je veux, je veux être seule.

Elle parlait presque durement. De quel droit, d’ailleurs, cet homme qui n’était qu’un serviteur, prétendait-il s’imposer à elle ?

Il comprit cela, et tristement il ajouta :

— Ne vous irritez pas Jane ! vous savez bien que je vous obéirai toujours…

— Oui, je le sais. Pardonnez-moi, si je suis dure, cruelle même ! Hélas ! vous savez bien, vous, quelles douleurs je cache dans ma poitrine !…

Elle s’était levée.

— Ah ! pourquoi le feu ne m’a-t-il pas dévorée ? j’aurais certes moins souffert que de cette flamme qui me brûle le cœur !… Mon Dieu ! mon Dieu !…

Elle s’appuya contre la muraille, et là, la tête cachée dans ses deux mains, elle se mit à sangloter.

Maslènes, embarrassé, avait, lui aussi, de grosses larmes dans les yeux.

Il avait glissé sa main sous sa chemise et de ses ongles se déchirait la poitrine.

Ce qu’on devinait en lui, c’était une affection mystérieuse, profonde pour cette jeune fille si belle, qu’un secret terrible sans doute torturait cruellement…

Et en même temps une impuissance à la consoler qui le désespérait…

— Jane ! mademoiselle Jane ! (il s’était repris vivement) je ne vous ai jamais vue ainsi ! que s’est-il donc passé ce soir ?… Quelqu’un vous aurait-il blessée, insultée ?…

En disant ces derniers mots, sa voix s’était élevée.

Une lueur rapide, presque féroce, avait passé dans ses yeux.

— Non ! murmura Jane. Non, je vous le jure…

— Alors, c’est cet accident qui vous a surexcitée… Mademoiselle, je vous en prie, revenez au calme… je sais, oui je sais qu’il est des pensées douloureuses que vous ne pouvez pas chasser de votre cerveau… mais vous êtes jeune, vous avez l’avenir devant vous ! vous oublierez ce passé… il le faut !… je vous en prie !…

Jane avait peu à peu repris son sang-froid. De son mouchoir de dentelle, elle étanchait les larmes qui avaient jailli de ses yeux.

Par une transformation subite – née peut-être d’un effort de volonté – une placidité singulière s’était répandue sur ce beau visage.

— Oui, oui… j’oublierai, dit-elle après un silence. Vous avez raison, il le faut !… je serai raisonnable… Voyez-vous, c’est quelquefois comme une folie qui vous monte ou cerveau !… Pardonnez-moi… le voulez-vous ?…

Et elle lui tendit la main.

Il eut une hésitation ; mais il se recula et dit :

— Reposez-vous… nous causerons demain… Vous savez que je vous suis dévoué…

— Oh ! oui… je le sais !… à demain donc… En effet, je me sens si lasse !…

Maslènes sortit. Quand il fut sur le palier, il eut tout à coup comme un sanglot qui le saisit à la gorge.

Et chancelant, il s’appuya à la rampe, en murmurant :

— Misérable ! oh ! misérable que je suis !…

— Eh bien ! demanda Mme Vollard, qui attendait, blottie derrière sa porte, pour avoir des nouvelles, la chère mignonne va mieux ?…

— Oui… oui, je vous remercie. C’est que, voyez-vous, il y a eu un accident… le feu a pris à sa robe…

— À sa robe ! oh ! comme cela tombe ! j’ai justement une toilette de bal toute fraîche à céder – et dont la chère enfant pourra très bien s’accommoder…

— Bien… cela sera très bien… mais demain, demain ! je vous avoue que moi-même je suis assez fatigué…

Et, brûlant compagnie à la complaisante douairière, Maslènes monta.

Il ne l’entendit pas murmurer, la digne vieille :

— Ça ne peut pas durer comme ça… une si jolie fille !… il faudra lui faire un sort !

Il montait tout en haut de la maison.

C’était là qu’il demeurait dans une mansarde, sous les toits.

La chambre était d’une simplicité cénobitique.

Un lit de fer, une table, une chaise. À terre, une malle fermée par des serrures solides.

Maslènes étant entré, referma soigneusement la porte.

Puis il se laissa tomber sur l’unique chaise de paille, accablé sous des pensées trop lourdes.

Cet homme devait être – ou avait été – un violent. Cela se devinait au tressaillement de ses muscles, à la rage contenue qui convulsait son visage.

Il asséna tout à coup sur le lit un coup de poing vigoureux :

— Que faire ? grinça-t-il. Que faire ?…

Il resta un instant immobile, réfléchissant.

Puis il se leva, alla à la malle dont nous avons parlé et, tirant un trousseau de clefs de sa poche, l’ouvrit.

Elle ne contenait que quelques hardes qu’il souleva.

Au-dessous, il prit un sac et un portefeuille.

Il soupesa le sac et eut un haussement d’épaules.

Ayant détaché la corde qui le fermait, il en tira une dizaine de louis qu’il regarda, avec un sourire navré. Puis, ayant ouvert le portefeuille, il y compta trois billets de banque de cent francs chacun.

— Et dans deux jours, murmura-t-il, cinq cents francs à payer ! et après cela ! quoi ? que deviendrons-nous… que deviendra-t-elle ?

Encore une fois, il répéta d’un accent désolé :

— Misérable ! oh oui ! je suis un bien grand misérable !

Il se mit à marcher dans sa petite chambre comme un condamné dans sa cellule :

— Que puis-je inventer ? se disait-il, je ne puis rien faire, rien tenter… j’ai toujours peur… et puis à quoi suis-je bon ?… quand même d’ailleurs je trouverais une place, quand même je pourrais me cacher de telle sorte que nul ne me reconnût, à quoi cela servirait-il ?… J’obtiendrais à peine un morceau de pain pour moi, mais pour elle ?…

Il eut un soupir douloureux :

— Pauvre, pauvre Jane !… et cependant je donnerais toute ma vie, tout mon sang pour lui épargner une douleur !… Si elle voulait cependant, avec ce talent, elle serait riche comme une reine !… mais voilà… il y a le passé, ce passé qui pèse sur elle comme sur moi, et qui est mon œuvre !…

Et, avec un geste d’une énergie effrayante il ajouta :

— Pourtant, je ne veux pas qu’elle soit malheureuse !… je ne veux pas qu’elle meure !

Machinalement, il comptait et recomptait les quelques louis qui glissaient dans sa main.

À ce moment, il tressaillit.

Il lui semblait qu’un coup léger venait d’être frappé !… quelque part. À sa porte sans doute ; il rejeta le sac et le portefeuille dans la malle, donna un tour de clef et courut à la porte qu’il ouvrit toute grande.

Rien. L’escalier était obscur.

— Y a-t-il quelqu’un ? demanda-t-il à mi-voix.

Nul ne répondit.

— Je me suis trompé, murmura-t-il en revenant sur ses pas.

Mais de nouveaux coups résonnèrent, plus nets, précipités, en forme d’appel.

Il s’aperçut alors que le bruit venait de la petite fenêtre sur les toits.

Il s’approcha, et à travers les carreaux, dans la nuit grise, il distingua une forme humaine.

Ce n’était qu’une silhouette et il lui était impossible de distinguer les traits de celui qui était là.

Un voleur ? C’était peu vraisemblable. Il n’eût point attiré l’attention de cette façon.

Pourtant, prudent, Maslènes étendit la main et détacha un revolver, pendu à un clou.

Puis, venant vers la fenêtre, il l’entrouvrit :

— Qui est là ? demanda-t-il.

— Quelqu’un qui veut vous parler…

— À qui ? à moi ?… mais je ne vous connais pas !

— Qu’en savez-vous ?… eh ! par le diable, ouvrez donc.

Et, poussant la fenêtre, l’individu sauta dans la chambre…

Maslènes leva le revolver, prêt à faire feu. Mais à ce moment, la lumière tomba sur le visage de l’inconnu. Il poussa un cri :

— Vous ! vous ici ! s’écria-t-il avec un profond sentiment d’horreur. Ah ! sortez, sortez vite ! ou, Dieu me damne, je vous brûle la cervelle !…

— Vous ne me brûlerez rien du tout, monsieur l’honnête homme, reprit l’autre. Car si vous commettiez cette sottise, on accourrait, on vous trouverait auprès d’un cadavre, et il faudrait expliquer ce qui se serait passé… On vous demanderait votre nom, monsieur l’intendant… Maintenant, si vous tenez essentiellement à ce que la police fourre le nez dans vos affaires, à votre aise…

Et comme celui qui portait le nom de Maslènes se taisait :

— Hum ! reprit l’inconnu. Vous voilà déjà plus raisonnable. À quoi bon s’irriter ? Il paraît que vous m’avez reconnu comme je vous avais reconnu moi-même. Comme on se retrouve pourtant ! après si longtemps !… Ah ! nous n’avons guère fait fortune… à ce qu’il paraît. Mais bah ! il s’agit de ne pas s’abandonner soi-même. Aide-toi, le ciel t’aidera !…

Il s’était assis, avait tiré un cigare de sa poche et s’approchait de la bougie pour l’allumer.

— Écoutez-moi, dit Maslènes. Pourquoi êtes-vous venu ici ? je n’ai, je ne veux plus avoir rien de commun avec vous… vous suivez votre voie, je suis la mienne… allons chacun de notre côté… vous êtes le mal… je tâche, moi de réparer par quelque bien les crimes que j’ai commis naguère… Je ne vous gênerai pas… ne me gênez pas… J’oublie qui vous êtes, oubliez… Vous vous appelez Fagiano… je m’appelle Maslènes… c’est tout… Maintenant partez…

L’autre se mit à ricaner :

— Vous êtes devenu bien fier, forçat Sanselme, dit-il.

Sanselme – car c’était bien lui – poussa un cri de colère et répliqua :

— Vous êtes toujours resté infâme, Benedetto !

VIII

CATASTROPHE

Les deux hommes s’étaient levés brusquement, se tenant face à face, se regardant comme autrefois, lorsque dans les cabanons de Bicêtre, le crime les avait une première fois réunis.

Oui, c’était Sanselme – qui maintenant par un simple déplacement de lettres se faisait appeler Maslènes – c’était le misérable, coupable de fautes inavouables, qui aujourd’hui semblait lancer à son complice des paroles de mépris…

C’était Benedetto – aujourd’hui le signor Fagiano – qui ricanait en face de l’homme qui, naguère, à Toulon, lui inspirait un mépris mêlé de dégoût…

Ils étaient restés silencieux, mais il s’était produit dans leurs physionomies une transformation bien différente.

Sanselme, d’abord hardi, presque arrogant, avait peu à peu baissé la tête ; les muscles de son visage s’étaient détendus, tandis que Benedetto, au contraire, se redressant, avait une implacable expression de triomphe et de défi.

— Rasseyons-nous, dit-il, et causons.

— À quoi bon ? s’écria Sanselme d’un ton douloureux. Peut-il y avoir désormais quelque chose de commun entre vous et moi ?…

— Qui sait ?

— Oh ! tenez, écoutez-moi… un instant, rien qu’un instant ! Il faut que nos positions respectives soient fixées… à tout jamais. Un sinistre hasard nous avait réunis… des circonstances… plus sinistres encore, nous ont séparé… Nous n’avons ni vous ni moi – je l’avoue pour ma part – aucun désir de réveiller le passé. Vous avez suivi votre chemin, j’ai suivi le mien. Je vous demande, je vous ordonne de m’oublier comme je vous oublierai, comme je vous ai oublié moi-même…

Il s’arrêta. Benedetto venait de lui poser la main sur l’épaule :

— Et si je ne voulais pas être oublié de vous ?… dit-il lentement.

Sanselme tressaillit et le regarda, interrogateur, presque effrayé :

— S’il me plaisait, au contraire, continua Benedetto, que vous retrouviez, au fond de votre mémoire toutes les circonstances… vous entendez bien, toutes sans exception… de notre vie commune…

— Je ne vous comprends pas… de quoi donc voulez-vous parler ? Est-ce du jour où je vous vis entrer, abattu, brisé à la Force ?…

— Non !…

— Est-ce donc du jour où le marteau du bourreau nous riva tous deux à la même chaîne ?

— Non… cherche encore… cherche toujours…

Sanselme frissonna. Il reculait lui-même devant ses souvenirs.

— Alors, vous voulez que je me souvienne de cette heure d’audace où nous nous jetâmes tous deux à la mer…

— Grâce au dévouement de cet excellent M. Rodibois… Non, ami Sanselme… il y a encore autre chose…

Sanselme était livide. De grosses gouttes de sueur perlaient à son front.

— Je ne sais rien de plus, dit-il d’une voix rauque.

— Allons donc ! As-tu donc bu de cette liqueur antique qui donne l’oubli ?… Oui, nous avons couché, à la Force, sur la même botte de paille… oui, à Bicêtre, on nous a ferré du même maillon… à Toulon, nous avons courbé l’échine sous le même bâton du même garde-chiourme… et nous nous sommes enfuis par le même sabord… mais ce n’est pas tout ! Et nous nous sommes rencontrés encore une fois !

— Assez ! oh ! je ne veux plus que ce souvenir…

— Pourquoi donc ? puisque moi je n’en ai pas peur… Eh bien Sanselme…

Et durant cela, Benedetto se tenait droit, de toute la hauteur de sa taille, les yeux fixés devant lui, comme s’il eût bravé quelque fantôme.

— Eh bien, Sanselme ! je veux que tu te rappelles ce qui s’est passé au Beausset !…

— Non… non… ne parlez point de cela…

— Il le faut… car c’est pour cela… pour cela seulement que je suis venu te trouver ici, la nuit… au risque de me rompre le cou… Il me fallait un témoin de ce qui s’est passé là-bas… ce témoin, c’est toi !…

— Mais que voulez-vous donc ? que prétendez-vous donc, s’écria Sanselme avec désespoir. Si je parle, c’est l’échafaud…

— Bah ! cela me regarde… à chacun ses affaires, n’est-il pas vrai ?… seulement réponds à mes questions… franchement ! Je compte sur toi, car, ajouta Benedetto en ricanant, tu m’as tout l’air d’être redevenu honnête homme… Oui ou non, te souviens-tu de la nuit du 24 février 1839 !…

— Oh ! il le demande ! fit Sanselme en laissant tomber sa tête dans ses mains.

— Il y avait au Beausset une petite maison derrière l’église…

— Oui, je sais… après ?

— Il advint qu’un certain personnage… de ma connaissance… était tranquillement occupé à ses affaires dans une chambre de cette maison… il était venu exprès de Toulon pour cela… et le diable m’emporte ! cela en valait bien la peine, puisqu’il s’agissait d’un million !

— Je n’ai rien reçu, s’écria vivement Sanselme, avec un geste de dégoût et de protestation.

— C’est convenu… tu es le désintéressement en personne… mais moi j’avais pris… et je tenais à garder… J’allais donc m’esquiver fort paisiblement en emportant le magot… quand la malchance a voulu qu’on vint me déranger.

— Oh ! encore une fois… s’il vous reste l’ombre d’un sentiment humain… taisez-vous !…

Benedetto haussa les épaules et, toujours impassible, continua :

— Deux personnes montaient l’escalier… je m’étais blotti derrière la porte, le couteau prêt… La porte s’ouvrit… et une forme se profila dans l’ombre… et je frappai ! Je sentis que la lame disparaissait tout entière dans une poitrine…

— Mais infâme ! cette poitrine… c’était celle de ta mère !…

— Allons donc ! voilà enfin que la mémoire te revient, fit cyniquement Benedetto. C’était ma mère ! comment le sais-tu ?…

— J’avais rencontré cette femme sur la route… aux gorges d’Ollioules…

— Et elle t’avait raconté son histoire…

— Elle m’avait supplié de l’aider à sauver son fils… et moi, j’y avais consenti, parce que je savais que ce fils, c’était toi !

— Et, fit Benedetto avec une certaine inquiétude, t’avait-elle dit son nom ?…

— Elle ne m’avait rien caché… je savais que l’enfant – le misérable qu’elle voulait arracher au bagne et qui allait l’assassiner…

— Trêve de phrases ! des faits, rien que des faits !…

— Que cet enfant était le fruit d’une faute.

— Bien… très bien !… et son nom ?

— Elle me l’avait confié, en me faisant jurer de ne le jamais révéler à personne…

— Admirable ! ma parole ! Ainsi elle croyait à un serment de forçat ?

— Je l’ai tenu… jamais je n’ai parlé…

— Tu es un héros… mais ce nom, tu peux bien me le dire, à moi !…

— Pourquoi donc ! fit Sanselme avec énergie. Si tu me demandes ce nom, c’est parce que tu veux commettre quelque nouvelle infamie… tu ne le sais pas, je ne te le dirai pas…

Benedetto éclata de rire :

— Tu me crois bien naïf. Je voulais seulement savoir si tu ne l’avais pas oublié… Cette femme s’appelait Mme Danglars…

Sanselme laissa échapper un cri. Il avait espéré pouvoir paralyser quelque dessein ténébreux qu’il ne devinait pas encore. Il était vaincu. Il n’osa pas nier.

— Eh bien ! voici que j’ai répondu à tes questions, fit-il tristement. Est-ce tout ? et ne vas-tu pas me laisser maintenant…

— Oh ! pas encore ! Comme tu es pressé ! en vérité, on dirait que tu n’as pas eu plaisir à me retrouver. Et pourtant nous avons été bien liés ensemble… par une chaîne de fer !

Sanselme eut je ne sais quelle illusion subite. Après tout, il n’avait jamais fait de mal à Benedetto. En prison, il lui avait épargné les mauvais traitements ; au bagne, il l’avait aidé à s’évader ; pourquoi Benedetto aurait-il été son ennemi ?

— Voyons, Benedetto, reprit-il plus doucement. Il est très vrai, je le confesse, que, dans la nouvelle vie que je me suis faite, les souvenirs du passé me sont profondément pénibles. Je voudrais oublier ! et pourtant je ne le puis ! Donc, je me souviens… Cette scène que tu me rappelles est de celles qui m’ont fait la plus douloureuse impression.

— Je le crois bien ! tu voulais me tuer !

— Ne parlons plus de tout cela. Évidemment, tu es venu me demander un service. Tu n’as pas plus d’intérêt que moi à ce qu’on sache qui nous avons été. Dis-moi ce que tu veux, et dans la limite du possible, je le ferai !

— Pardieu ! mais Sanselme, tu deviens raisonnable ! Ah ça ! qu’est-ce donc que cette nouvelle vie dont tu parles avec tant de douceur dans la voix ?… Tiens ! tiens ! tu as toujours été amateur du beau sexe… elle est gentille, la petite ! est-ce que !…

Sanselme bondit, et lui saisissant le poignet :

— Benedetto, si tu tiens à la liberté, si tu tiens à la vie, pas un mot de plus !…

— Parce que ? demanda ironiquement le fils de Villefort.

— Parce que, reprit avec une froide énergie l’ancien maître de Rodibois, mon sort peut être entre tes mains ; demain tu peux, par une lettre anonyme, me dénoncer au parquet, de sorte que l’ancien forçat Sanselme soit arrêté et renvoyé au bagne… Fais cela, et je ne t’en voudrai pas !… mais je te défends, je te défends, entends-tu bien, de dire un mot – un seul – qui puisse toucher à l’honneur de celle qui est dans cette maison.

— Tu me défends ! Sais-tu bien que tu le prends d’un peu haut, maître Sanselme !…

— Je le prends comme il faut. Pas de fanfaronnades, ni de ma part, ni de la tienne. J’ai dit ce que j’ai dit !…

— Et s’il ne me plaisait pas de t’obéir…

— Je te dénoncerais, au risque d’être pris moi-même…

— Et moi, je te dis que tu ne le ferais pas…

— Ah ! tu ne me connais pas ! Oui, j’ai été un bandit, plus infâme, plus condamnable que celui qui attend le voyageur au coin d’un carrefour… Revêtu jadis d’un caractère sacré, j’ai abusé de mon ministère pour assouvir des passions inavouables… Je sais tout cela !… Mais aujourd’hui, j’ai renié ce passé ignoble… Tu peux rire, je suis un honnête homme… je me suis dévoué tout entier à un être frêle qui n’a que moi au monde, et pour le défendre contre tous – et contre toi – je suis prêt à tout… même à son mépris, c’est-à-dire au plus horrible des supplices… Car si elle savait qui je suis, elle me mépriserait !…

Benedetto l’avait laissé parler, ayant toujours aux lèvres son sourire ironique.

Tout à coup, et comme changeant soudain de sujet de conversation :

— Dis donc, as-tu ici, encre, papier, plumes, tout ce qu’il faut pour écrire, comme l’on dit au théâtre ?…

— Oui… mais à quoi bon ?…

— Donne-moi cela d’abord… Je te le dirai après…

Machinalement, – heureux avant tout qu’il ne fût plus parlé de celle qu’il défendait si énergiquement, Sanselme déposa sur son lit ce qui lui était demandé.

— C’est bien, fit Benedetto. Maintenant, vieil ami, aie l’obligeance de prendre la plume…

— Moi !…

— Oh ! ce ne sera pas long. À peine quelques lignes… Ça sera bientôt fait.

— Que veux-tu donc que j’écrive ?…

— Rien que de très vrai. Ce que tu m’as raconté tout à l’heure.

— Explique-toi plus clairement…

— C’est pourtant bien simple. Mais, mieux que cela. Je vais te dicter.

Sanselme le regardait, effaré. Benedetto, debout, se penchait derrière lui.

— Écris : Le 24 février 1839, Benedetto, forçat évadé du bagne de Toulon, a assassiné – sciemment – Mme Danglars… sa mère.

— Mais c’est hideux ! s’écria Sanselme. Non, je n’écrirai pas cela…

— Songe bien que je t’en prie… et que tout à l’heure je vais te l’ordonner…

— Et il faudrait que je signe cela ?…

— Oh ! je n’y tiens pas absolument… tu mettras un nom, le premier venu…

Certes, tout cela semblait facile. Et pourtant Sanselme hésitait.

— Non, fit-il enfin, je refuse. Je ne comprends pas quel usage tu veux faire de cette pièce. Mais je te connais ; il y a là quelque machination infâme dont je ne veux pas me rendre complice…

Benedetto sourit :

— Voyons, fit-il, avec un ami, il me répugne d’employer les grands moyens. Écoute, je sais que tu n’es pas riche…

Et comme Sanselme protestait d’un geste :

— J’étais là, reprit Benedetto désignant la fenêtre, j’étais là depuis quelques instants déjà quand tu t’es décidé à m’ouvrir… Je dois te dire que l’hôtel du comte Vellini touche à cette maison… et que j’ai pu facilement, de ma chambre, arriver jusqu’ici… Or, pendant mes quelques minutes de faction, je t’ai vu soupeser ta fortune…

Involontairement Sanselme jeta un regard vers la malle qui contenait son maigre trésor.

— Oui, justement, fit Benedetto ; c’est là-dedans que tu serres ta fortune… quelques louis et un ou deux chiffons de papier…

— Je ne demande rien…

— Mais j’offre, moi.

Benedetto tira de sa poche un élégant portefeuille, et y prenant une dizaine de billets de mille francs, il les posa en éventail sur le misérable lit :

— Écris et signe le certificat de bonnes vie et mœurs que je te demande… et cela est à toi !…

Sanselme devint pâle. On eût dit que Benedetto lût dans son âme troublée.

Quoi ! c’était au moment où il désespérait, où la misère lui apparaissait, effrayante, non pour lui, mais pour celle qu’il eût voulu arracher au besoin… c’était à cette heure même qu’une somme aussi forte lui était donnée…

— Écriras-tu ? demanda Benedetto.

Résolument, Sanselme trempa sa plume dans l’encrier et commença.

Mais je ne sais quelle voix intérieure lui criait qu’il avait tort. Il agissait sans comprendre, il est vrai. Il lui semblait qu’il n’eût rien à risquer ; car, après tout, il disait la vérité. Oui, dans ce que lui avait dicté Benedetto, il n’y avait pas un seul mot de faux. Pourtant Benedetto l’épouvantait.

Ah ! si Sanselme eût été seul, s’il n’eût risqué que son propre repos, certes il n’y aurait pas regardé de si près. Il avait couru dans sa vie bien d’autres risques.

Mais il avait l’instinct qu’il commettait là une action mauvaise…

Et ce n’était pas sur lui qu’elle retomberait, mais sur elle… elle !…

Cependant cet argent le fascinant, il avait déjà tracé quelques mots.

Soudain, ce fut comme un réveil, il lança la plume loin de lui en répétant :

— Non ! je n’écrirai pas ! reprends cet argent, Benedetto ! Il me porterait malheur…

Benedetto laissa échapper un jurement furieux.

Puis, saisissant la plume à son tour, il se pencha et écrivit deux lignes rapidement.

Et les mettant sous les yeux de Sanselme :

— Tu écriras ce que je te demande, dit-il, ou bien moi j’écrirai ceci…

Les deux lignes commençaient par ces mots :

« Celle qui porte le nom de Jane Zild est… »

Sanselme n’acheva pas. Poussant un cri de rage, il se jeta sur Benedetto.

Mais celui-ci le repoussant brutalement, le renversa à demi sur le lit.

— Pas de bêtises ! dit-il. Ou tu écriras, ou bien moi. Demain, j’enverrai cette note à certains journaux que je connais…

Écrasé, le visage livide, Sanselme semblait ne pas entendre.

Il avait plongé ses deux mains dans ses cheveux et se déchirait le crâne de ses ongles.

Il resta ainsi quelques secondes, regardant le vide, comme foudroyé.

Puis, il se courba et d’une plume hâtive, il écrivit la formule que Benedetto lui avait dictée.

— Et si je te donne ceci, dit-il d’une voix étranglée, tu me jures, n’est-il pas vrai ! tu me jures… par quoi donc !… Car, mon Dieu ! il ne croit à rien !…

— Mon cher ami, dit Benedetto, voici qui vaut mieux que tous les serments. Je n’ai aucun intérêt, et il appuyait lentement sur les mots, aucun intérêt à troubler ta quiétude…

Du reste Sanselme ne résistait plus.

La révélation dont Benedetto l’avait menacé, l’avait brisé.

Benedetto s’empara de l’écrit de Sanselme, le parcourut des yeux, et eut un sourire sinistre :

— L’imbécile l’a signé de son nom ! pensa-t-il. Bah ! cela vaut peut-être mieux ainsi !

Un instant après, et sans que Sanselme eût songé à le retenir, Benedetto avait disparu par la fenêtre qui lui avait donné accès.

Sanselme resta longtemps stupide, sans faire un mouvement.

Tout à coup ses yeux tombèrent sur les billets de banque que Benedetto n’avait pas repris.

Il eut un soubresaut, et les saisissant à pleines mains :

— Fuir ! s’écria-t-il. Oui, il faut fuir ! sans perdre une minute !… il sait tout, ce démon ! oh ! Jane ! ma Jane !…

Il parlait seul, à mots entrecoupés :

— Qui me répond de son silence ?… Rien ! Il n’y a pas à hésiter !… Oh ! elle consentira… elle m’obéira… quelle heure est-il ?… Quatre heures ! nous pouvons prendre un train à sept heures… Ou irons-nous ? en Angleterre… en Amérique ! Oui, c’est cela, en Amérique !… Là, elle se refera une vie nouvelle… Allons ! du courage !…

Il se redressa. Son visage – par un effort de volonté – reprenait son calme. Il alla à la fenêtre et se pencha. Plus rien. Il y avait un chenal offrant un chemin facile jusqu’à l’hôtel qui était adossé à la maison de la Vollard.

C’était par là que Benedetto était venu. Il avait disparu.

Sanselme eut un soupir de soulagement.

Puis il regarda autour de lui et dit avec un sourire triste :

— Parbleu ! mes bagages ne seront pas longs à apporter ! mais Jane ! il vaut mieux que je la réveille, que je l’avertisse.

Il s’arrêta, réfléchissant.

— Que lui dirai-je ? Bah ! elle est docile, elle croit en moi. Je lui parlerai d’un danger qui me menace. Elle ne refusera pas de partir. Aucun intérêt, d’ailleurs, ne la retient à Paris. C’est cela : nous sommes sauvés !

Avec des précautions infinies, craignant les oreilles indiscrètes, il ouvrit la porte de sa mansarde et se pencha sur l’escalier.

Personne. Tout était silencieux et tranquille.

Il descendit à pas de loup, s’arrêtant de moment en moment pour prêter l’oreille.

Il parvint ainsi au premier étage, et s’approcha de la porte de Jane.

Il toucha le panneau de la main pour gratter et attirer son attention…

Le panneau céda sous ses doigts.

La porte était ouverte…

Sanselme sentit une sueur froide l’inonder tout entier.

Il ouvrit la porte toute grande, et se précipita dans l’appartement.

La chambre était vide.

Jane avait disparu.

Sanselme chancela, puis, avec une effrayante imprécation, il revint sur l’escalier et descendit… La porte de la rue était également ouverte…

À demi fou, Sanselme s’élança dans la rue.

IX

UN COUP DE RÉVOLVER

Gontran et Espérance étaient sortis ensemble de la petite maison de l’avenue Montaigne.

Lentement, sans parler, ils marchèrent d’abord côte à côte.

C’était, nous l’avons dit, une de ces nuits sans lune, sur lesquelles s’épand une lueur douce, tombant des étoiles.

Les Champs-Élysées étaient déserts.

C’était une vraie promenade de rêveurs ou d’amoureux.

Et en vérité, tous deux rêvaient. Étaient-ils donc amoureux aussi ?

— Ma foi, dit tout à coup Gontran, rompant le silence qui menaçait de se prolonger indéfiniment, le mieux est d’aller droit au but.

Il avait prononcé ces paroles brusquement, comme si c’eût été la conclusion naturelle d’une conversation. Le fait est que cette exclamation lui était échappée tout involontairement, en réplique à une de ses pensées.

Arraché à sa méditation, Espérance le regarda avec surprise :

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il.

— Tiens ! J’ai parlé tout haut. En somme, il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Il n’y a, dit-on, que le premier pas qui coûte ; et puisque je l’ai fait sans le vouloir, j’irai jusqu’au bout.

Il avait passé son bras sous celui d’Espérance :

— Savez-vous, lui dit-il, de quoi nous avons l’air tous les deux en ce moment ?…

— Mais… de deux amis qui se promènent, répliqua Espérance qui faisait un visible effort pour donner la réplique à Gontran.

— Point ! nous avons l’air de deux commerçants qui ne savent comment ils feront honneur à leurs échéances !…

— Auriez-vous quelque gêne d’argent ? s’écria naïvement Espérance.

— Bon ! toujours le même !… bourse ouverte, toute large !

— Oh ! pardonnez-moi… j’avais cru…

— Parbleu ! je ne vous en veux pas… Autrefois, et il n’y a pas encore bien longtemps, vos offres auraient pu tomber au mieux… Mais aujourd’hui, veuillez tout simplement m’ouvrir vos oreilles… et votre cœur…

— De quoi s’agit-il ?

— Du plus grand problème dont un homme puisse chercher la solution…

— Et ce problème ?…

— A déjà été traité par tous les auteurs, sans exception, et notamment par notre excellent Rabelais, qui en a fait le sujet d’un des plus amusants chapitres de son Pantagruel

Au fond, Espérance trouvait l’heure singulièrement choisie pour une dissertation littéraire.

Pourtant il lui plaisait d’être arraché à ses propres pensées, et il reprit :

— En ce cas, Rabelais vous a donné une solution évidemment meilleure que celle que je vous pourrais indiquer…

— Le malheur, c’est qu’il ne donne pas cette solution.

— Vous parlez par énigmes, et vous savez, ajouta Espérance avec un sourire presque triste, que je ne suis guère apte à les deviner…

— Eh bien, voici la chose. Panurge demande à son maître : Dois-je me marier ? Dois-je ne point me marier ? et Pantagruel répond : Mariez-vous ou ne vous mariez point, à votre fantaisie…

— Et vous voulez à votre tour m’adresser cette question ?

— Justement…

— En vérité, permettez-moi de vous dire que votre sympathie pour moi vous égare singulièrement. Me questionner, moi, sur une question aussi… délicate !

Le front d’Espérance s’était subitement rembruni.

— Sais-je donc quelque chose de la vie, moi ? reprit-il, non sans amertume.

Il s’interrompit tout à coup, et, posant sa main sur celle de Gontran :

— Et pourtant il me semble que nul bonheur ne doit être plus grand en ce monde que de rencontrer la compagne de sa vie, celle qui partagera vos joies et vos peines.

Il ajouta en secouant la tête :

— Je comprends qu’on songe à n’être pas seul !

— Si bien que, selon vous, je devrais me marier…

— Certes, si la femme que vous avez choisie est digne de vous.

Il y eut un silence, puis il continua :

— Car, avant tout, il faut dans l’union de deux êtres l’estime mutuelle, profonde, que rien ne peut altérer.

Gontran avait commencé cet entretien sur un ton familier, presque gai.

Mais le ton sérieux d’Espérance influant sur lui, il reprit :

— Vous avez raison, c’est la chose grave entre toutes. Je vous sais homme de conscience juste, de raison droite. C’est pourquoi je vous veux consulter. Vous avez sans doute remarqué tout à l’heure une jeune fille… mais qu’avez-vous donc ?…

Un léger tressaillement avait agité Espérance.

— Ce n’est rien, dit-il vivement. Mon pied aura heurté quelque pierre. Et cette jeune fille ?…

— C’est celle que vous avez vue à mon bras…

— Blonde, fort jolie d’ailleurs, s’écria Espérance avec une sorte de joie.

— Elle-même. C’est d’elle que je vous veux parler…

— En ce cas, mon cher ami, il me reste à vous féliciter d’un choix qui me paraît fort heureux.

— C’est-à-dire que vous considérez Mlle Carmen de Larsangy comme une jeune personne charmante ?…

— Je ne m’en dédis point… quoique je fusse un peu plus préoccupé que de raison par le singulier incident que je vous ai raconté, elle m’a paru digne de toute votre attention…

— J’aurais de mon côté mauvaise grâce à nier qu’elle ait produit sur moi la plus vive impression… et si je n’écoutais qu’une passion – sinon profonde – du moins prête à le devenir, je n’hésiterais pas une seule minute…

— Vous l’aimez ?…

— Sur mon honneur, j’aurais peine à vous répondre… je me sens attiré par cette éclatante jeunesse, par ces yeux qui brillent, par cette taille élégante, par ce sourire si parisien et si fin ! Est-ce là de l’amour ?

— Vous savez que je suis peu expert en ces matières.

— Vous avez l’instinct du cœur et de la conscience, qui vaut souvent mieux que l’expérience. Oui, Carmen est une adorable créature, oui, quand je suis auprès d’elle, je ne songe plus à rien… tout mon être a la fièvre… et vingt fois ce soir j’ai été sur le point de prononcer le mot décisif.

— Et pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

— Ah ! voilà ! ici commence le mystère. Si peu que vous ayez vécu, Espérance, cependant, vous n’ignorez pas que parfois – au moment d’accomplir un acte qui tout à l’heure vous semblait le plus juste, le plus naturel du monde – vous éprouvez je ne sais quel serrement de cœur ; on appelle cela des pressentiments, on attribue à je ne sais quel magnétisme occulte cette impression inexplicable… on dirait alors qu’entre les choses et vous, il existe un lien mystérieux… que l’avenir s’est hâté pour vous donner un avertissement, me comprenez-vous ?

— Oui, oui, fit Espérance, en baissant la voix. Mais n’arrive-t-il pas, au contraire, que parfois ce soit un pressentiment de joie, de bonheur, d’espoir…

— À mon avis, c’est plus rare. Mais, pour revenir à Carmen, sachez que lorsque, seul, je pense à cet acte suprême du mariage, eh bien !… mon cœur se met à battre douloureusement… j’ignore ce que je ressens… c’est comme l’appréhension d’un malheur…

— Disposition maladive, sans doute.

— Oh ! vous autres savants, vous trouvez toujours des explications topiques, et pour un peu, vous me proposeriez de faire mon autopsie. Mais non… je me porte fort bien… je suis fort amoureux… et pourtant !…

— En tout cas, reprit le vicomte, je ne comprends guère quel conseil vous attendez de moi ?

— C’est que je ne vous ai pas encore tout dit…

— Alors… j’écoute.

— Vous écoutez… je le sais bien. Mais l’aveu est un peu pénible.

— Auriez-vous donc commis quelque crime ?

— Hum ! le mot est un peu dur… et cependant qui sait s’il n’est pas mérité ? La vérité est que, ce soir même, entraîné par l’amour, ébloui par le double rayonnement d’une beauté charmante et d’un œil exquis, j’ai pris un engagement formel…

— Avec Mlle de Larsangy ?

— Oui. Et plus peut-être qu’un engagement…

— Quoi !… Cette jeune fille…

— Eh bien ! mon cher ami… je l’ai embrassée… et très tendrement !… Elle ne m’a point repoussé, je le confesse. Mais puis-je lui en faire un crime ? Mes assiduités m’ont compromis à ce point qu’elle n’a vu en moi qu’un mari… et que ce baiser, c’est la même monnaie d’amour qu’on donne à un fiancé !… Oui, ou non, maintenant, dois-je me marier ?…

— Que vous conseille votre conscience ?…

— Elle répond comme Panurge : mariez-vous ou ne vous mariez point…

— Cependant, comme vous le dites, il y a engagement formel… ou Mlle de Larsangy… est une honnête fille, et vous ne pouvez manquer à la parole donnée… ou…

— Vous avez cent fois raison. Mais pourquoi, au moment même où je me laissais entraîner à cette folie – disons plus – à cette mauvaise action, eh bien !… j’ai éprouvé plus que jamais ce pressentiment singulier dont je vous parle… Oui, je dois épouser Mlle de Larsangy. C’est une honnête fille. Le seul coupable, c’est moi. Pourquoi donc hésité-je ! vous me connaissez. Moi aussi je suis un honnête homme. De plus, je vous dis qu’elle me plaît… que j’en suis amoureux… et cependant je vous questionne, je demande votre avis… il y a là de ces impressions qui ne se raisonnent pas…

— Est-ce donc, demanda Espérance, après avoir réfléchi un instant, que M. de Larsangy lui-même ne vous inspire pas une confiance absolue !

Tout en causant, les deux amis étaient arrivés à la hauteur de l’Arc de Triomphe, et peu à peu, ils pénétraient dans le bois dont l’ombre les enveloppait :

— Ici encore mes pressentiments agissent. M. de Larsangy – bien que d’opinions politiques qui ne sont pas les miennes, paraît avoir une bonne réputation. C’est un brasseur d’affaires. Ces sortes de gens ont une moralité à part, et l’opinion publique n’est pas fort rigide à leur égard. M. de Larsangy est riche, mais on ne dit pas que sa fortune soit mal acquise. Je ne connais point son passé, mais aucun bruit malveillant n’est venu jusqu’à moi. Il m’a témoigné une sympathie très suffisante et je n’ai qu’à me louer de lui. Et cependant… toujours le même effet !… il y a des moments où je crois qu’il m’inspire de la répulsion…

— Mon cher Gontran, dit Espérance de cette voix grave qui ressemblait à celle de son père, je vais vous parler franchement. Dans la vie, je ne suis encore qu’un enfant. Et pourtant dans tout ce que vous venez de me dire, certaines choses me frappent, je dirais presque me blessent…

« Je n’ai jamais aimé… qui sait si j’aimerai jamais ! il me semble cependant que, de ce sentiment qui m’aurait envahi tout entier, je ne pourrais parler – pardonnez-moi – aussi légèrement que vous le faites…

Gontran écoutait attentivement et ne l’interrompait pas.

— Il me semble, continua Espérance, que comme vous, je ne pourrais analyser froidement, artistiquement en quelque sorte les impressions qui me domineraient… Aimer ! aimer ! ajouta-t-il en s’exaltant peu à peu. N’est-ce pas faire abandon de tout son être, de toute sa pensée, de tout son avenir, vivre en un autre, se dédoubler en quelque sorte pour s’incarner dans une seconde créature ?…

« Vous dites que vous aimez… vos lèvres ont rencontré les lèvres de celle que vous avez choisie… et vous raisonnez et discutez… et vous dites sentir votre cœur se contracter douloureusement… Est-ce que votre cœur est encore à vous ?… Est-ce que vous devriez éprouver une sensation autre que celle de votre amour ?… Non, ami, vous n’aimez pas Mlle Carmen de Larsangy… je le comprends, je le devine… Ah ! si j’aimais, moi !…

Au moment où, oubliant pour ainsi dire son interlocuteur pour obéir à l’élan qui entraînait son âme vers l’inconnu, une détonation brusque, nette, éclata dans la profondeur du bois… à quelques pas du point où arrivaient les deux amis…

— Vous avez entendu ? s’écria Gontran.

— On dirait un coup de feu…

— Un crime peut-être…

Les deux amis s’élancèrent à travers le fourré, brisant les branches sans souci des rameaux qui leur cinglaient le visage…

Espérance était en avant…

Tout à coup, dans une sorte de clairière où les rayons blancs des étoiles jetaient une clarté blafarde, il aperçut un corps étendu…

D’un seul élan, il se trouva auprès de lui… et le saisit dans ses bras…

C’était le corps d’une femme…

Espérance se redressa, soutenant le corps et approchant le visage du rayon lumineux…

Et il poussa un cri terrible…

Celle qui était là, pâle, inerte, morte peut-être…

C’était celle dont tout à l’heure il avait sauvé la vie…

C’était Jane Zild…

Un petit revolver, véritable bijou, gisait à ses pieds.

Et Espérance, l’emportant dans ses bras nerveux, plus pâle que celle qui n’était peut-être plus qu’un cadavre, s’élança sur la route…

X

VIVRA-T-ELLE ?

Gontran n’avait pas vu le visage de la jeune fille.

Quant à Espérance, il avait poussé un cri, mais aucun nom n’avait été prononcé.

Le mouvement par lequel il avait relevé le corps inanimé et s’était élancé sur le chemin avait été si prompt, que Gontran, stupéfait, s’était laissé distancer de quelques pas.

Espérance allait de sa marche la plus rapide, soutenant la jeune fille contre sa poitrine, inconscient de tout, sinon de l’épouvante qui lui serrait le cœur.

Qu’allait-il faire ? où emportait-il son précieux fardeau ?

Il ne s’adressait même pas cette question.

Gontran, revenu de sa surprise, avait couru après lui :

— Espérance, lui cria-t-il, où portez-vous ce cadavre ?…

Espérance, à ce mot jeté inconsciemment, chancela…

Un cadavre ? Était-ce donc bien vrai ?… Était-elle morte ?

Le peintre l’avait rejoint.

— Elle n’est pas morte lui cria Espérance, non ! non ! elle vit, elle respire ! et je ne veux pas… entendez-vous… je ne veux pas qu’elle meure !…

— Mais connaissez-vous donc cette femme ? demanda Gontran qui cherchait à voir son visage.

Tout à coup, il frissonna.

La jeune fille était encore enveloppée dans la tenture orientale. Un souvenir soudain traversa son cerveau :

— Jane ! cria-t-il. C’est elle !…

Un gémissement lent, sinistre, lui répondit. On eût dit que la moribonde avait entendu son nom.

En ce court espace de temps, ils avaient regagné la place de l’Étoile.

Gontran regardait de tous côtés, espérant apercevoir la lanterne d’une voiture attardée.

Rien. La nuit était profonde, tout était silencieux et désert.

— Ou allons-nous porter cette malheureuse enfant ? fit-il. Chez vous ?…

Espérance marchait toujours. Il n’avait pas encore songé au but où il tendait.

— Oui, répondit-il vivement. Mais par grâce, hâtons-nous ! j’ai peur qu’elle n’expire dans mes bras…

— Voulez-vous que j’aille en avant ? je réveillerai vos domestiques… je ferai tout préparer…

— Oui, faites !… Oh ! mais je suis fort… j’arriverai en même temps que vous.

Certes, si un agent fût passé en ce moment, il aurait été surpris de la singulière rencontre qu’il aurait faite. Mais par bonheur, si les gardiens de la paix publique ne sont jamais là quand on a besoin d’eux il arrive quelquefois aussi qu’ils ne sont pas là quand ils vous gêneraient. C’est plus rare, mais cela s’est vu.

En quelques minutes, ils atteignirent l’hôtel de Monte-Cristo.

Sur l’indication d’Espérance, Gontran avait pris dans sa poche une petite clef qui ouvrait une porte particulière. Ils se trouvèrent dans un vestibule menant à l’appartement qu’occupait autrefois Haydée.

Gontran avait allumé une bougie et marchait en avant.

Ils arrivèrent ainsi au premier étage, et là, Gontran ayant ouvert les portes, ils se trouvèrent dans une vaste chambre à coucher.

Espérance, avec des précautions infinies, déposa Jane sur le lit.

La tête de la jeune fille tombait en arrière ; ses cheveux dénoués – d’un noir admirable – formaient à son visage pâle un cadre d’ébène.

Et quand Espérance la vit ainsi, immobile, inerte, quand il regarda les paupières bleuies qui ne laissaient plus passer aucun rayon, il succomba à l’émotion qui lui étreignait la poitrine…

Il glissa sur le tapis, à deux genoux, et se mit à sangloter comme un enfant.

Ah ! ce n’était plus la force morale du comte de Monte-Cristo ! Espérance était plus homme, et peut-être souffrait-il plus que son père n’avait jamais souffert !…

Gontran, plus maître de lui, avait éclairé rapidement la chambre.

Une lampe à la main, il se pencha vers la jeune fille.

Les lèvres étaient livides, il semblait que la poitrine ne laissât pas exhaler un souffle.

— Espérance, lui dit son ami en lui posant la main sur l’épaule, d’où vient que vous vous abandonnez ainsi !… du courage, de l’énergie !… ne voulez-vous pas la sauver ?…

D’un effort violent, Espérance se redressa :

— Ah ! vous avez raison, ami, je suis lâche !… mais il faut que vous sachiez tout… si Jane meurt… je mourrai ! Car… je l’aime ! je l’aime !…

Et il prononça ce mot – ce mot qui résume toute l’humanité – d’un accent si profond, si douloureusement sincère, que Gontran comprit tout…

À cette âme vierge, encore pure de toutes les corruptions, il avait suffi de l’échange d’un mot, d’un regard, pour que toute une vie fut engagée. C’était bien là le coup de foudre dont parle Stendhal – qu’on n’explique pas, qu’on n’analyse pas – mais qui frappe l’être jusqu’au plus profond de lui-même.

— Voyons la blessure ! dit-il.

— Oui… car après tout, s’écria Espérance avec une sorte d’ironie désespérée, je suis un savant… j’ai tout appris… Allons… que je sache si la science est un vain mot…

Doucement les deux jeunes gens soulevèrent le corps de Jane.

Gontran écarta le châle. Le corsage avait été lacéré dans la hâte de l’accident ; entr’ouvert il laissait voir la poitrine blanche et ferme.

Et cependant, quoi de plus chaste que le mouvement lent par lequel Espérance découvrit ce sein si jeune et si beau. On eût dit la mère courbée sur le berceau de son enfant.

À gauche, au-dessous du mamelon, une tache à peine perceptible.

Oh ! la main n’avait pas tremblé, le canon avait été posé résolument sur le point où la pauvre enfant sentait le battement de son cœur.

Espérance avait appuyé son oreille sur la poitrine. Longuement il écouta.

Ce fut une minute d’effrayante angoisse. Car Gontran savait tout maintenant, et sur le visage énergique du jeune homme, il avait deviné quelle épouvantable commotion l’ébranlerait tout entier, si tout espoir lui était enlevé.

Enfin, il se redressa :

— Elle vit, dit-il d’une voix grave. Mais il faut que je sache tout… Gontran, allez dans ma chambre, dont la porte donne dans le salon, à côté. Là, sur la cheminée, vous verrez une cassette de bois de santal de petite dimension. Vous me l’apporterez.

Il donnait ses instructions avec calme, avait repris la possession de lui-même.

Gontran obéit.

Dès qu’il fut sorti, Espérance, les yeux éclairés d’une lueur singulière, prit entre ses deux mains la tête de la jeune fille :

— Pourquoi, dit-il à voix basse, pourquoi donc as-tu voulu mourir ? N’as-tu donc pas songé que tu emporterais ma vie avec la tienne ? Jane ! Jane ! tu vivras !… et désormais rien au monde ne pourra nous séparer…

Et lentement il appuya ses lèvres sur les lèvres de Jane.

Ce baiser était un serment.

Espérance le tiendrait-il ?…

Gontran rentra, apportant la petite cassette.

— Ne désirez-vous pas, reprit le jeune homme, que j’appelle quelqu’un ?…

— Non, pas encore, dit Espérance.

Il avait ouvert la boîte, dans laquelle se trouvaient quelques fioles et des instruments de toutes les formes, il en prit un, à tige longue et flexible.

— Ma main ne tremble-t-elle pas ? demanda-t-il en tendant son poignet à Gontran.

— Non, dit le peintre.

Alors, pâle, mais si bien maître de lui-même que pas une de ses fibres ne tressaillait, Espérance sonda la blessure.

Gontran, suivant avec anxiété chacun de ses mouvements, étudiant son visage, attendait un signe.

C’était en vérité une scène étrange et qui devait tenter le pinceau d’un artiste. Jane, le buste découvert dans toute sa virginité adorable, semblait dormir.

On eût dit que sur ses lèvres le baiser d’Espérance avait mis un sourire.

— Gontran, dit Espérance à voix basse, la balle n’a pas pénétré profondément. Elle a tourné dans les chairs. Je la touche, je la sens…

En effet, maintenant, de ses doigts, il palpait le côté de la jeune fille.

Un corps rond et dur roulait sous la chair.

Espérance, ayant ressaisi tout son calme, fit un signe à Gontran qui lui présenta la cassette. Espérance y prit un bistouri et une pince.

Une autre minute s’écoula.

— Sauvée ! dit Espérance.

Et dans sa main, la balle du revolver faisait une tache noire.

Sur la peau blanche de la jeune fille un filet de sang coulait.

— Maintenant, dit Espérance, appelez Mme Caraman. Au-dessous de cette pièce…

Au moment même où il prononçait ces paroles, la bonne figure de Mme Caraman, encore tout ensommeillée, apparaissait à la porte.

C’est qu’après tout elle n’avait pas le sommeil bien dur.

Et voici que depuis tantôt un quart d’heure, elle entendait marchailler au-dessus de sa tête. Qu’est-ce qu’on pouvait donc bien fricoter là-haut, dans la chambre de la défunte comtesse, où nul n’entrait jamais que le comte.

Elle vit sur le lit la jeune fille demi-nue…

Et dame ! si ses yeux s’arrondissaient… je vous le demande !…

— Madame Caraman, dit Espérance, il y a là une jeune fille blessée… un accident… je vous prie de vous installer auprès d’elle et lui donner les soins que réclame son état.

— Ah ! la pauvre petite ! s’écria la bonne duègne en qui toutes les maternités se réveillaient. Et du sang ! Mon Dieu ! qu’est-que c’est que tout ça ?…

— Nous allons poser le premier appareil sur la blessure, reprit Espérance. Ne vous effrayez pas. Seulement un mot : je désire que nul ne sache ce qui se passe ici, personne, entendez-vous. Vous soignerez cette jeune fille comme si elle était ma sœur. Puis-je compter sur vous ?

— Oui, monsieur le vicomte, bien sûr. Pourtant… devrai-je cacher à M. le comte ?…

— Mon père est parti ; vous ignorez où il est. D’ailleurs, je veux… je désire le secret. Me le promettez-vous ?

— Eh bien ! oui… mais à une condition.

— Une condition ! Et laquelle ?

— C’est que, comme votre père, vous m’appellerez… maman Caraman.

XI

LE SECRET DE JANE

Sanselme – puisque maintenant nous connaissons son véritable nom – s’était élancé hors de la maison Vollard.

Il semblait fou, fou de désespoir et de rage…

Où allait-il ? Le savait-il lui-même ? Non, il courait au hasard…

Jane s’était enfuie, la nuit, sans même lui laisser un mot d’adieu…

Sans même lui faire conserver l’espérance d’un retour.

Cet homme que nous avons rencontré pour la première fois à la Force… que nous avons retrouvé à Bicêtre… puis au bagne de Toulon…

Cet homme qui ricanait sous les coups du garde-chiourme…

Ce cynique hideux qui, un moment, avait fait horreur à Benedetto lui-même… Ce misérable… maintenant… affolé, pleurait en prononçant des mots sans suite.

C’était un écroulement dans sa vie. Comment cela ? Cependant cette Jane Zild n’était point de sa part l’objet d’une de ces honteuses passions qui, jadis, l’avaient poussé sur cette route infâme dont le but est le bagne ou l’échafaud !

Quel mystère étrange se cachait donc sous cette aventure ?

Car – il n’y avait pas à en douter – quand tout à l’heure il avait imposé silence à Benedetto, quand, en face d’une menace, il s’était soudain courbé, soumis, cet homme ne jouait pas la comédie !…

Et dans ces larmes même, qui roulaient sur ses joues flétries, il n’y avait point de simulation, point de feinte. N’était-il pas seul dans la nuit ?

Non. C’étaient de vraies larmes, c’était un désespoir vrai…

À qui parler ? À qui demander des renseignements sur la route que Jane pourrait avoir prise ?

Deux sergents de ville passèrent.

Sanselme alla droit à eux, lui qui avait si grande terreur de la police.

Cependant, ayant eu la force de recouvrer son sang-froid, il les interrogea doucement. Il attendait une jeune dame, dont il était le laquais, l’intendant. Comme elle était étrangère, il avait peur qu’elle se fût égarée. Ne l’avait-on pas vu passer.

Un des agents de police demanda d’un ton rogue :

— Comment une dame qui a des domestiques rentrerait-elle à pied ?

C’était vrai. Sanselme eut peur de s’être compromis, s’excusa et se remit à marcher.

Il avait dit une sottise. Il le sentait bien. Pourvu que maintenant on ne l’espionnât pas.

Si, du moins, il avait eu une idée quelconque de la direction qu’il devait suivre !

Pour cela, il eût fallu que Jane connût quelqu’un à Paris. Mais elle vivait solitairement.

Deux fois seulement, elle était allée dans le monde ; la première, pour cette fête de charité où son succès avait été si grand, la seconde, chez le peintre Gontran.

Sanselme en arrivait à croire que Jane avait été saisie d’un accès de folie…

Et pourtant ! Non, il n’osait pas se l’avouer à lui-même. Il y avait dans la vie de Jane un secret qu’il connaissait… Il y avait quelques heures à peine qu’il l’avait vue en proie à une douleur navrante…

Donc elle avait fui… Quoi ! pour s’éloigner de lui ? Mais quel mal lui avait-il fait ? N’avait-il pas montré pour elle le dévouement, la soumission d’un chien !… L’avait-il blessée, irritée ? Mais non, puisqu’il se serait tué pour lui éviter un chagrin !…

Sanselme avait descendu les Champs-Élysées jusqu’au rond-point, puis il était revenu sur ses pas, l’oreille tendue, écoutant les moindres bruits.

Si, à travers l’ombre, il apercevait une forme humaine, il se mettait à courir vers elle, puis s’approchant, il reconnaissait quoi ? quelque chiffonnier attardé, quelque ivrogne qui titubait.

Un instant, une idée sinistre avait traversé son cerveau.

La Seine n’était pas loin ! Si elle avait voulu mourir !

Puisqu’il y songeait lui-même, c’était donc que Jane avait quelque terrible motif de désespoir ! Oui, sans doute. Car cette idée de suicide s’imposait maintenant à lui.

Il avait couru vers le fleuve. Quelle folie ! Que pouvait-il voir quand même ? Le matin était froid, l’aube qui venait lui mettait un manteau de glace aux épaules. Il remontait, il descendait le cours de l’eau, plongeant son regard dans la masse d’eau qui roulait avec des reflets d’acier.

Et toujours rien ! rien !…

Alors le malheureux se laissa tomber sur la berge, les ongles crispés dans les cheveux, et il se prit à sangloter.

Quel était donc le sinistre secret de cet homme ? comment entre un misérable de son espèce et cette adorable créature qui s’appelait Jane Zild pouvait-il exister un lien ?

C’est ce que nous allons raconter.

 

*    *    *

 

Il y avait quinze ans de cela, le forçat Sanselme avait assisté, dans une maison du Beausset, entre Toulon et Marseille, à une épouvantable scène…

Un fils avait plongé un poignard dans le sein de sa mère…

Il s’était emparé d’une cassette contenant un trésor…

Sanselme était un bandit : et cependant, devant cet effroyable crime, toute sa nature s’était révoltée.

Et lui qui avait contribué à l’évasion de Benedetto, dans l’espoir de partager un million volé, avait repoussé la main sanglante qui lui offrait sa part.

Un crime ! certes il en aurait commis un. Mais un parricide ! mais tuer sa mère !

— Va-t’en, ou je te tue ! avait-il crié à Benedetto.

Et l’assassin de sa mère s’était enfui, emportant son sinistre butin…

On se souvient comment il avait gagné la côte, puis comment il avait été jeté par une tempête sur l’île de Monte-Cristo…

Mais Sanselme ?

D’abord il était resté comme hébété, comme fou, ayant à ses pieds le cadavre immobile.

Puis tout à coup, comme un rayon de jour pénétrant par l’étroite fenêtre était venu éclairer sa face livide, Sanselme avait tressailli.

— Si elle n’était pas morte ! pensa-t-il.

Et voici qu’il s’était penché vers elle ; il avait passé son bras sous les épaules de la malheureuse et l’avait soulevée doucement.

Sa poitrine n’avait pas un souffle, son cœur n’avait pas un battement…

Sanselme se demanda s’il devait appeler du secours.

Mais le faire, c’était se livrer, lui, le forçat évadé.

N’était-ce encore que cela ! On le trouverait seul auprès d’un cadavre…

On le prendrait pour l’assassin, et ce ne serait pas le bagne seulement, ce serait l’échafaud. En vain il nierait, en vain il découvrirait le véritable assassin, qui le croirait ?

Cependant l’humanité – subitement réveillée – combattait encore en lui.

Et peut-être aurait-il sacrifié jusqu’à sa propre sûreté, quand il entendit du bruit au dehors.

Rapidement il s’élança vers la fenêtre…

C’était le curé qui revenait, aux premières lueurs du jour.

Sanselme eut un soupir de soulagement. C’était le secours désiré – hélas ! sans doute inutile, – qui arrivait…

Alors il attendit que le prêtre fût sur le seuil de sa maison.

La porte extérieure était toute ouverte. C’était par là que Benedetto s’était enfui.

Le prêtre, stupéfait, s’arrêta un instant, puis au rez-de-chaussée, il frappa violemment à la porte de sa gouvernante, la vieille sourde, qu’aucun bruit de la nuit n’avait pu tirer de son sommeil.

Cet incident devait être le salut pour Sanselme.

Il s’était penché sur la fenêtre, et s’accrochant aux branches de l’arbre qui déjà avait permis à Benedetto d’atteindre la chambre supérieure, il se laissa glisser jusqu’au sol, et rapidement tourna derrière la maison.

Il était sauvé. Il jeta un dernier regard vers le lieu du crime ; puis devinant bien que Benedetto avait pris la route la plus courte pour gagner la mer, il se décida à tenter de sortir de France par la frontière de l’Est.

Au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances, il y parvint ! Mais un mois après, Sanselme, complètement transformé, méconnaissable, entrait en Suisse et de là gagnait l’Allemagne.

Intelligent, habile, il parvint assez rapidement à sortir de l’extrême misère. Une métamorphose singulière s’était produite en lui ; on eût dit que le dernier crime de Benedetto lui eût ouvert les yeux sur ses propres infamies.

Je ne sais quelle pensée de rédemption était entrée en lui.

Pendant dix années, utilisant la connaissance qu’il avait des langues étrangères, Maslènes – il avait adopté ce nom – vécut modestement, caché à Munich, menant une existence retirée.

Ses passions s’étaient refroidies. Cet homme qui jadis abusait de son caractère de prêtre pour corrompre l’enfance, s’était pris d’une affection chaste pour ses petits élèves auxquels il enseignait le français.

Pas une faute n’avait attiré sur lui l’attention de la police.

Il vivait presque heureux, songeant parfois que s’il eût choisi tout d’abord la route droite, il se serait créé une famille, un intérieur…

Il se sentait seul. Il avait de longues méditations, douloureuses et repentantes. Puis le désir lui vint de revoir la France.

Chose étrange, même chez les plus misérables, cette pensée de la patrie ne se prescrit pas. Certes, ce pouvait être de sa part une imprudence grave. Qui sait si la trahison d’un ancien complice, quelque hasard impossible à prévoir ne révéleraient pas son passé ?

N’importe ! Un jour il partit.

Et il franchit de nouveau la frontière de France.

Dix années s’étaient écoulées depuis son évasion.

Quelle supposition que quelqu’un le reconnût ?

Il vint à Lyon, n’osant pas encore affronter Paris. Il avait cependant choisi une grande ville, sachant qu’il est plus facile de s’y perdre et d’y passer inaperçu.

Il possédait quelques économies, de quoi attendre une occasion.

Il comptait sur des travaux encyclopédiques, des leçons.

De fait, il réussit. Et il n’y avait pas six mois encore qu’il habitait Lyon que déjà le brave M. Maslènes, qui demeurait à un troisième étage du quai Saint-Antoine, avait su conquérir la sympathie de tous, et notamment des conservateurs de la bibliothèque, dont la protection n’avait pas tardé à lui procurer les moyens de gagner modestement sa vie.

En vérité, c’était l’existence la plus régulière qui se pût imaginer. Qui donc aurait soupçonné chez ce gros bourgeois, à la démarche lente, aux allures calmes et modestes, l’ancien forçat évadé !…

Il était résigné maintenant à mourir dans cette obscurité.

Il éprouvait je ne sais quel bien-être à l’engourdissement dont il s’enveloppait.

Le soir, il sortait seul, faisant de longues promenades sur les quais. C’était à cette heure seulement, par une vieille habitude de prudence, qu’il portait haut la tête, aspirant l’air à pleins poumons.

Bien souvent aussi, dans ses courses solitaires, de poignantes pensées l’assaillaient. Rappelant dans sa mémoire les hontes de son passé, il se demandait si bien réellement il avait le droit de juger qui que ce fût au monde, fût-ce même un assassin.

Il n’avait pas tué, lui ! Mais n’était-ce pas un acte plus condamnable qu’un meurtre, cette corruption, cette souillure qu’il infligeait à des êtres impuissants à se défendre, inconscients du bien et du mal…

Qu’étaient devenues les victimes de sa dépravation ?

Quand il pensait à cela, il frissonnait, et une véritable souffrance poignait son cœur…

Non, le remords n’est pas un vain mot… on croit qu’il n’existe pas, on en rit, on s’en moque, et à qui en parle, on répond par un haussement d’épaules…

Jusqu’au jour où – tout à coup et sans qu’on sache d’où est venue l’évocation – le fantôme marche vers vous, dans l’ombre et vous pose le doigt sur le front…

Alors, dans le cerveau, c’est comme une effroyable résurrection de choses oubliées.

On a peur de sa pensée. On voudrait lui imposer silence ; elle parle, elle parle toujours. On voudrait la repousser ; elle ne s’éloigne pas et, au contraire, se rapproche encore. Et en même temps, dans tout l’être physique, il y a des douleurs, des piqûres, des lancinements si pénibles que la chair en tressaille…

Un soir d’hiver, la neige étant tombée toute la journée, Sanselme avait prolongé plus tard qu’à l’ordinaire sa promenade quotidienne.

Le froid était vif. La nuit sans lune mettait sur la Saône des ombres épaisses.

Sanselme était dans cette disposition poignante du souvenir pénible.

Il allait droit devant lui, dans la solitude du quai qui, pour lui, se peuplait de fantômes oubliés et surgissant tout à coup.

Il marchait, la tête baissée, triste, le pas lourd.

Soudain, sur le trottoir opposé à celui qu’il suivait, il entendit des bruits de voix.

C’était une dispute. Des accents avinés se mêlaient à des accents plaintifs, presque suppliants.

Toujours prudent, Sanselme avait l’habitude de ne se point mêler des querelles. Il redoutait toute complication qui le pouvait compromettre.

Comme il se hâtait, dans son égoïsme excusable, les plaintes se changèrent en cris. Il y avait là, évidemment, une femme qu’on maltraitait :

— Misérables ! criait-elle. Lâchez-moi !… ma fille, mon enfant ! je ne veux pas ! À moi ! Au secours !

Sanselme s’était arrêté, attentif, saisi de je ne sais quelle émotion qui lui serrait le cœur et lui faisait monter le sang au cerveau.

Et comme la femme appelait encore à l’aide, il oublia tout et d’un bond s’élança dans la direction d’où partaient les cris.

Il était robuste, l’ancien forçat. Sous le coup d’une émotion vive, il retrouvait sa vigueur d’autrefois. En quelques élans, il se trouva au milieu d’un groupe…

Une femme se débattait au milieu de trois ivrognes, cherchant à arracher de leurs mains une jeune fille de douze ou treize ans, vêtue comme une ouvrière.

— Eh ! ne fais donc pas tant ta mijaurée, Zilda, rauquait un de ces bandits. Parbleu ! tu t’es vendue assez souvent ! tu peux bien laisser le tour à la petite… Allons ! viens, toi… on t’apprendrait à rigoler comme à ta mère…

La jeune fille, saisie aux bras, aux épaules, se tordait pour échapper aux étreintes… Chose singulière ! elle ne proférait pas un cri, pas une plainte…

Elle luttait, mais silencieusement…

Un des hommes la saisit brutalement par la taille et l’enleva de terre.

Elle laissa tomber le carton qu’elle portait et qui, s’ouvrant, répandit dans la neige des tulles et des dentelles… Elle poussait des exclamations contenues, plutôt de dégoût, éloignant de ses deux mains la face du misérable qui se penchait vers elle…

Elle vit Sanselme et alors seulement cria au secours.

Alors, d’un seul coup de poing, asséné avec une force énorme, Sanselme assomma l’homme dont les bras s’ouvrirent. Il tomba avec un Han ! d’angoisse.

L’enfant était libre. Mais maintenant, c’était contre le défenseur improvisé que les deux autres bandits dirigèrent leurs efforts.

C’étaient des gars solides, aux épaules larges, aux mains calleuses.

Il n’y avait pas à reculer. La bataille s’engagea.

Mais là-bas, dans le lieu maudit, Sanselme avait appris toutes les rubriques de la lutte.

En un clin d’œil, d’un coup de pied lancé en pleine poitrine, il aplatit l’un contre le mur, tandis que, pivotant lui-même, il jetait l’autre à terre d’un coup de tête.

— Vous avez votre affaire, dit-il. Vous n’y reviendrez pas !

— Oh merci, monsieur ! dit la jeune fille en se baissant sur sa main qu’elle effleura de ses lèvres.

Sanselme tressaillit. Cet hommage d’enfant le remuait.

— Mais, ma mère ! voyez donc ! mon Dieu, elle se meurt !

En effet, la pauvre femme avait chancelé, puis s’était affaissée dans la neige.

— Allons ! pensa Sanselme. Il ne faut pas faire à demi ma première bonne action…

La jeune fille s’était agenouillée auprès de sa mère et s’efforçait de la soulever dans ses bras.

— Laissez-moi faire, dit Sanselme. Est-ce que vous demeurez loin ?

À cette question pourtant si simple, la jeune fille eut une sorte de frisson.

Sanselme avait saisi la femme et la portait.

— Eh bien ! mademoiselle, répéta Sanselme, où faut-il aller ?

Elle parut faire un effort et dit :

— À deux pas d’ici, dans la rue Tranchefoin…

— Je ne connais pas cette rue…

— En effet… oui… c’est possible ! balbutia la jeune fille. Je vais vous conduire…

Elle avait ramassé le carton dans lequel elle avait empilé les objets dispersés, puis avec une sorte de résolution, elle se mit à marcher devant Sanselme.

À quelques mètres du quai, à l’endroit où s’était passé la scène dans laquelle Sanselme était si vaillamment intervenu, se trouvait – à l’époque où se passe ce récit – un dédale de rues infectes, étroites, noirâtres… Et pour tout dire d’un mot : les plus mal famées de la ville…

Sanselme ne songeait guère à cela.

Il se sentait tout heureux. Avoir protégé, sauvé quelqu’un, lui semblait une réhabilitation.

Il marchait aussi rapidement que le lui permettaient et la lourdeur du poids qu’il portait et la neige qui s’enfonçait sous ses pieds.

La jeune fille s’était engagée dans une rue – ou plutôt une ruelle assez longue – très sombre en dépit d’un bec de gaz morose qui jaunissait à une de ses extrémités.

Des deux côtés de la rue, de hautes maisons, étroites, titubantes, vieilles constructions qui ne semblaient tenir debout que par miracle…

Peu éclairées. Et pourtant au rez-de-chaussée, on voyait des reflets lumineux derrière des rideaux rouges.

Une porte s’entrouvrit, et une voix de femme, rauque, dit :

— N… de D… quel chien de temps !

La petite marcha plus vite.

Enfin, elle s’arrêta devant une masure qui en langue romantique eût mérité le nom de bouge d’enfer.

Au rez-de-chaussée, on entendait des chants et de gros rires.

La porte n’était pas fermée, seulement un énorme poids la tenait close.

La petite appuya résolument ses mains sur le lourd panneau et poussa de toutes ses forces.

Le panneau tourna sur lui-même, avec un bruit de poulie mal graissée.

Dans une sorte de couloir aux murs suintants, une grosse femme se tenait debout, les deux mains sur les hanches.

— Eh bien ! si ça n’est pas se ficher du monde, cria-t-elle dès qu’elle vit la petite. Est-ce que Zilda a besoin de deux heures pour…

— Ma mère se meurt, dit nettement la petite, se retournant pour retenir la porte.

Sanselme parut dans le cadre, portant le corps inanimé.

— Allons bon ! encore saoule, cria la mégère. En v’là une qui ne moisira pas dans la maison…

— On vous a dit que cette femme était malade, articula brutalement Sanselme qui commençait à comprendre dans quel lieu il se trouvait. Allons ! montrez-moi la chambre où je dois porter cette malheureuse !…

— Malade ! commença la duègne infâme. Oh ! des blagues !…

— Madame ! je vous en prie ! supplia la jeune fille.

— C’est bon !… Venez par ici. Je réglerai tout ça demain.

Elle détacha une lanterne dans laquelle fumait une chandelle, et se mit à monter un escalier dont les marches craquaient sous ses pas…

Au moment où ils gravissaient les premières, des hommes sortirent de la salle du rez-de-chaussée et l’un d’eux cria :

— C’est Zilda ! eh bien ! qu’elle vienne ! elle nous chantera des gaudrioles !…

Mais, déjà, la duègne avait ouvert une porte et Sanselme, entrant, avait déposé sur le lit la femme toujours insensible à ce qui se passait autour d’elle.

C’était une chambre sordide, avec des rideaux de serge qui jadis avaient été roses et aujourd’hui avaient une couleur de vin sûri.

Aux murs, pendaient des gravures à sujets de nudités. Sur l’une d’elles s’étalait une large tache vernissée – quelque verre de liqueur qu’on avait écrasé contre le mur.

Et sur tout cela planait une odeur âcre de parfumerie à douze sous.

Devant le lit, un tapis dont les franges s’étendaient jusqu’au milieu.

Ignominie de la vente d’amour, misérable et vicieuse.

Étendue sur le lit, la femme qu’on avait appelée Zilda ne bougeait pas.

— Si au moins on ôtait le couvre-pied ! maugréa la vieille, qui avança la main pour arracher le tissu défraîchi.

Sanselme eut une révolte.

L’ancien criminel avait la compréhension de toutes les misères.

— Ne touchez à rien, dit-il brusquement. S’il y a du dégât, je le paierai.

— Ah ! du moment que monsieur en répond, fit la mégère avec un sourire.

Elle avait vu la redingote très propre, l’allure bourgeoise. Il y avait là une garantie.

— Et maintenant, ajouta Sanselme avec autorité, il faut un médecin…

— Un médecin ! laissez donc… tenez, mon brave monsieur, il ne faut pas vous laisser prendre à ces manières-là… quoi ! je lui donne tous les soirs une demi-heure pour aller chercher sa petite qui est en apprentissage… elle se sera baladée… et elle a sa pointe, voilà tout…

Il y eut un gémissement.

La jeune fille était tombée sur une chaise, et la tête dans ses deux mains, sanglotait.

Sanselme eut pitié et dégoût à la fois.

Pitié de cette pauvre fille au visage de laquelle on jetait la honte de sa mère.

Dégoût de cette misérable, qui ne respectait même pas cette chose sainte entre toutes, et pour les plus dégradées, la maternité…

Il prit dans sa poche une pièce de vingt francs.

— Je veux un médecin, dit-il. Qu’est-ce que cela vous fait, puisque je le paierai.

— Oh ! comme ça ! fit la duègne.

— Et hâtez-vous, je vous prie, insista l’ancien forçat.

— On y va ! on y va !

Un instant après, on entendit son pas lourd peser sur l’escalier.

Sanselme restait seul avec les deux femmes.

L’enfant, toujours assise, affaissée, pleurait.

La femme n’avait pas fait un mouvement.

Sanselme se sentait envahi par un singulier embarras.

Comment lui dont la vie s’était faite si calme et si régulière, se trouvait-il dans cette maison infâme ! Si l’on savait cela.

Il eut un instant l’idée de fuir.

Il avait fait son devoir. Il avait défendu deux femmes attaquées.

Il avait payé pour qu’on donnât des soins à la malade.

Qu’avait-il encore à faire ici ?

Le moindre incident pouvait le compromettre, lui faire perdre sa position.

Lyon – grande ville – n’est en réalité qu’une petite ville. Chacun y est surveillé, épié. Il est presque impossible qu’un fait y reste inconnu. Toute action est commentée, grossie, exagérée.

Et lui qui avait tout à ménager !…

Il se tenait debout, roulant son chapeau entre ses doigts, regardant la porte. Mais soudain, avec un mouvement, de décision, il posa ce chapeau sur une chaise.

— Allons ! murmura-t-il. Pas de lâcheté ! il faut aller jusqu’au bout.

Cet homme – par remords du mal – était possédé d’une sorte de rage du bien. Le médecin allait venir. C’était bon.

Mais jusqu’à son arrivée, n’y avait-il rien à faire ?

Parce que cette créature était méprisable, n’avait-elle donc plus des droits de femme, ou plutôt d’être humain ?

Il fallait la secourir. Comment ? Sanselme n’était ni habile ni expérimenté.

Ayant toujours été seul, il ignorait ces mille petits soins qui ne s’apprennent que dans la vie de famille.

Et puis… toucher à cette femme ! il n’osait pas.

Il fit un pas vers la jeune fille.

— Mademoiselle ! lui dit-il doucement.

Elle n’entendit pas tout d’abord. Il répéta son appel.

Il faisait sa voix aussi douce, aussi paternelle que possible.

Elle releva la tête, et alors à la lueur de la lanterne qui jetait une lueur jaune, il la vit.

Elle était adorable, toute mignonne, avec de beaux cheveux noirs plaqués sur son front tout simplement.

Elle avait passé le temps de la première enfance. Quel âge avait-elle ? Seize ans peut-être. Si mince, si fine qu’elle paraissait d’abord plus jeune. Mais non. Ce n’était plus une enfant.

— Mademoiselle, dit Sanselme, il faudrait dégrafer le corsage de votre mère… lui donner de l’air… aider sa respiration.

La jeune fille le regardait, les yeux fixes, comme si elle ne l’eût pas compris.

Que se passait-il dans le cerveau de cette enfant ?

De quelle honte, de quel désespoir étaient voilés ces yeux qui semblaient ne pas voir ?

Sanselme comprit peut-être, car il reprit, d’un ton presque sévère :

— N’est-ce pas votre mère ?

Elle se leva toute droite, pâle, fermant à demi les yeux.

Elle alla vers le lit, et se penchant vers la femme, elle lui posa ses lèvres au front.

Sanselme se détournait. Sa propre émotion l’étonnait.

Qui lui eût dit cela autrefois ? Il y a donc une jouissance à être bon.

Redevenue soudain active, la jeune fille desserrait les vêtements de la malade dont la respiration sifflait.

Sentant les mains de sa fille, elle se tordait et ces mots s’échappaient de ses lèvres :

— Non ! non ! laissez-moi. Je souffre ! Non !

— Maman ! maman ! disait la jeune fille. Entends ! c’est moi, ta fille !…

Maintenant la poitrine était plus libre. Mais c’était au cerveau que le mal s’était porté. La malade ne comprenait pas et se débattait.

Sa fille l’avait entourée de ses bras et douce, caressante, essayait de la calmer.

Il y avait commencement de délire.

— J’ai froid ! répétait la malade, dont les dents claquaient. J’ai mal ! pourquoi me met-on de la glace sur les pieds !…

Soudain, elle voulut se dresser et d’un mouvement si brusque, avec une tension si violente des muscles, que sa fille fut impuissante à la retenir.

— Venez, monsieur, venez, criait-elle à Sanselme.

Lui, accourut vivement.

La femme s’était levée sur son lit, le buste à moitié découvert…

Elle devait avoir à peine trente-cinq ans.

Le visage était fin, mais les traits creusés annonçaient une vieillesse précoce.

Ses grands yeux noirs étaient hagards, cerclés.

Se dégageant de l’étreinte de sa fille, elle parvint à poser ses deux pieds sur le misérable tapis.

Elle se tint debout, ses ongles crispés à ses cheveux…

Et des profondeurs de sa poitrine, un cri s’échappa, si rauque, si déchirant, qu’on eût dit que tout l’être se brisait pour le proférer.

Elle disait :

— Oh ! le misérable ! l’infâme !

Et voici que Sanselme qui la regardait, qui pour la première fois la voyait en face, reculait lentement devant ce regard dardé sur lui… Voici qu’il tremblait comme un enfant devant une apparition fantastique.

— Oh ! fit-il en s’appuyant à la cheminée pour ne pas tomber.

À ce moment, la porte s’ouvrit. C’était la mégère qui revenait avec le médecin.

Celui-ci avait aux lèvres une crispation de dégoût. Il lui répugnait d’entrer en pareil lieu, comme si le sentiment de l’humanité ne purifiait pas tout.

Il entra brusquement – on pourrait dire brutalement – le chapeau sur la tête, et vit la femme qui, debout, hagarde, était semblable à une pythonisse possédée du dieu.

Ses longs cheveux pendaient le long de sa face amaigrie.

— Allons, recouchez-vous, lui dit rudement le médecin.

Elle le regarda avec terreur, puis tout à coup, docile comme un enfant, elle se replaça sur le lit.

— Et vous, la camarade, aidez-moi.

Ces mots, pleins d’un mépris insultant, étaient adressés à la jeune fille.

Le médecin avait à peine daigné la regarder.

Chose singulière, ce fut la vieille femme qui fut blessée :

— Oh ! monsieur, celle-là n’est pas d’ici… c’est la fille de madame… une enfant !

Mais déjà, la jeune fille obéissait, paraissant n’avoir pas entendu.

Rogue, ayant hâte d’en finir, le médecin examina rapidement la malade. Il eut un haussement d’épaules.

— Rien à faire, murmura-t-il. C’est usé jusqu’à la corde !

— Mais taisez-vous donc, monsieur ! fit Sanselme exaspéré. Cette femme vous entend et vous allez la tuer…

Le médecin raffermit ses lunettes sur son nez d’un coup sec de l’index. Puis, toisant Sanselme de haut en bas :

— Monsieur s’intéresse beaucoup à madame ! une de ses parentes sans doute ? dit-il ironiquement.

— Peu vous importe, monsieur. Je vous prie seulement de prescrire le traitement nécessaire, je paierai ce qu’il faudra.

Il parlait gravement. Son ton imposa au médecin, triste exception dans cette corporation où le dévouement ne se mesure pas à la qualité de l’être souffrant. Il demanda du papier et écrivit une ordonnance.

La femme était retombée sur son lit, insensible. Peut-être l’arrêt porté contre elle l’avait-il déjà brisée.

Le médecin bredouilla ensuite quelques recommandations, puis sortit.

Sanselme dit qu’il allait chercher les médicaments commandés et sortit à son tour…

Il était livide et avait peine à se tenir sur ses jambes.

Cependant, ayant hâte de revenir, il courut chez le pharmacien. Un quart d’heure s’était à peine écoulé quand il revint.

La vieille femme l’attendait en bas :

— Dites donc, Monsieur, dit-elle, la Zilda vous intéresse ?…

— Comme toute créature malheureuse…

— Pas plus celle-là qu’une autre alors ? C’est dommage.

— Pourquoi me demandez-vous cela ? je ne vous comprends pas…

— Dame ! parce que vous comprenez bien que j’ai pas envie d’avoir des histoires dans la maison… ça me ferait du tort. Et puis j’aime pas les morts…

— Ce qui veut dire ?

— Que je vas l’emballer à l’hôpital et plus vite que ça…

Sanselme tressaillit. Puis après avoir réfléchi un instant :

— Dites-moi, madame, comment s’appelle cette femme ?

— Ça, c’est facile. J’ai ses papiers là-haut… je crois que c’est quelque chose comme Zild… d’où on a fait Zilda… vous comprenez… c’est plus coquet…

— Oui, oui, interrompit Sanselme. Et savez-vous quelque chose de son passé ?

— Pas grand’chose ! Dam ! vous comprenez, c’est pas une vertu. Ça a roulotté un peu partout… ça a fini par dégringoler ici…

— Mais elle a une fille !…

— Et c’est pas le plus agréable pour nous. Ça lui prend tout son temps à cette femme !… elle ne pense qu’à ça. La petite ne peut pas demeurer ici, vous comprenez bien ça… alors elle demeure dans un petit garni à côté. Seulement Zilda va la chercher tous les soirs à l’atelier… Des bêtises au fond. Car toutes ces précautions ou rien, pour les jeunesses, psst ! c’est la même chose…

Sanselme réfléchissait toujours :

— Je vous en prie, madame, montrez-moi les papiers dont vous parlez, et je vous promets de m’intéresser à cette femme…

— De m’en débarrasser. Voilà tout ce que je demande…

— Eh bien ! oui ! comptez sur moi !…

— Alors c’est l’affaire d’une minute…

En effet, un instant après, Sanselme tenait entre ses mains les papiers de la malheureuse.

Elle s’appelait Jane Zild. Elle était née dans un petit village de la Suisse allemande, auprès de Zurich.

Joint à son acte de naissance, se trouvait un permis de séjour qui avait été délivré à son père, l’autorisant à résider dans la commune de Sitzheim, en Alsace…

Sanselme chancela si fort qu’il dut s’appuyer au mur pour ne pas tomber.

— Eh bien ! Qu’est-ce que vous avez donc ? demanda la vieille qui l’examinait curieusement. Ça a diablement l’air de vous remuer…

Il balbutiait, ayant peine à répondre :

— Oui… en effet… un souvenir… le hasard !… Tenez madame, reprit-il d’un ton plus ferme, donnez-moi jusqu’à demain matin et je vous promets d’emmener cette femme…

— Mais ! si elle meurt d’ici là ! enfin ! il fait un chien de temps, je suis bonne femme. C’est dit… mais qui est-ce qui la veillera ?

— Moi ! dit Sanselme. Seulement je vous demanderai comme un service d’éloigner sa fille…

— Tout ce que je peux faire pour vous, c’est de faire dresser un lit dans un petit cabinet qu’il y à côté de la chambre… Seulement faudrait pas qu’on sache ça, parce que ça pourrait me compromettre… Une mineure, ici ! mazette !

Enfin, à force d’arguments, soutenus d’argent, Sanselme obtint de la mégère ce qu’il désirait.

Ils étaient remontés dans la chambre.

Zilda semblait plus calme. On eût dit qu’elle dormait.

Sa fille était affaissée sur le tapis, agenouillée au pied du lit.

Sanselme lui parla doucement. Elle avait levé la tête et le regardait.

— Mon enfant, lui disait-il, votre mère va un peu mieux. Il faut qu’on la soigne. Je m’en charge. Vous êtes lasse vous-même ! madame va vous conduire dans une chambre…

À ces mots, la petite se leva :

— Moi ! moi ! passer la nuit ici ! oh ! non… non !… dans la chambre de ma mère, c’est possible… mais ailleurs… je ne veux pas !…

Et sur ce visage d’enfant, si pur et si chaste, il y avait une horreur telle que Sanselme resta interdit. N’était-il pas atroce de penser que cette malheureuse fille connaissait le honteux métier de sa mère ? N’était-il pas douloureux de songer qu’elle comprenait cette ignominie ? Qui sait ce qu’elle avait dû souffrir, ce qu’elle souffrait peut-être tous les jours dans cet atelier où la lâcheté de ses camarades lui jetait sans cesse cette honte à la face !…

Cependant la jeune fille finit par comprendre qu’il ne s’agissait que d’aller dans un cabinet voisin, qui n’avait pas d’autre issue que le cabinet de sa mère.

Elle tremblait pourtant de peur et de honte.

Ses grands yeux purs se fixaient avec épouvante sur les murs de la maison d’infamie. On eût dit qu’elle craignait d’être souillée par l’air même qu’elle respirait.

Maintenant la malheureuse Zilda était tombée dans un état de prostration qui la rendait étrangère à tout ce qui se passait autour d’elle.

La jeune fille s’était approchée d’elle.

— Mère, lui dit-elle doucement, est-ce que tu ne m’entends pas ?

La femme ne bougea pas.

— Elle dort, dit Sanselme, ne la réveillez pas, cela la soulage.

La petite regarda Sanselme avec une sorte de surprise. On eût dit que pour la première fois, elle s’aperçût réellement de sa présence.

— Alors, lui dit-elle avec hésitation, c’est vous qui passerez la nuit…

— Oui…

— Vous connaissez donc ma mère ?

— Moi ! fit vivement Sanselme. Non, non ! mais… vous êtes épuisée de fatigue et d’émotion. Il faut que quelqu’un veille. Et puisque j’ai commencé à rendre service, mieux vaut que j’aille jusqu’au bout.

Il était embarrassé, parlait longuement, comme s’il mentait.

Mais la jeune fille était trop naïve pour constater ces nuances.

— Surtout, dit-elle, si ma mère s’éveille, ne manquez pas de m’appeler. Pauvre mère ! ajouta-t-elle avec un accent singulier, elle est si bonne !

— Je vous appellerai, je vous le promets, répliqua Sanselme.

Elle posa les lèvres sur le front de sa mère, puis sortit par la petite porte qui ouvrait sur le cabinet.

Sanselme l’entendit. Elle touchait les murailles, comme pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’autre issue. Puis elle mit des chaises devant la porte.

Puis le silence se fit. La nature était plus forte que le dégoût et la peur.

Au bout d’un quart d’heure, la jeune fille dormait profondément. Sanselme, l’oreille collée à la porte, entendait sa respiration régulière.

Il se recula et revint vers le lit.

Il était seul. De l’ignoble salle du bas, montaient, de temps à autre, des bouffées de rires et de cris. On se souciait bien là de celle qui là-haut mourait.

Oui, mourait. Sanselme ne s’y trompait pas.

Le visage pâlissait de plus en plus ; les traits se tiraient comme sous l’action d’une main invisible.

Le souffle hoquetait, parfois avec un ronronnement sinistre.

Cette organisation ébranlée, énervée, s’était brisée à ce dernier coup.

Sanselme, pensif, se promenait de long en large à travers la chambre, puis il s’arrêtait devant le lit, regardant cette face décolorée et essayant peut-être de retrouver, sous la griffe de la mort, une image oubliée…

Que faisait-il là d’ailleurs ? Quelle étrange fantaisie l’entraînait auprès de cette moribonde ? Pourtant eût-il voulu partir qu’il ne l’aurait pu. Il y avait quelque part autour de lui, dans l’ombre vague qui l’entourait, des liens dont il ne pouvait se dégager.

Il faisait froid. Pas de feu. La lumière tremblotante avait des reflets jaunes. Sanselme se sentait frissonner, et pourtant il restait…

L’heure passait.

Peu à peu la maison se faisait silencieuse.

Il y avait eu des bruits de portes qui se fermaient, des éclats de voix sur le seuil extérieur, puis plus rien.

Ce fut comme un soulagement pour lui. Il s’assit dans l’unique fauteuil – vieux et dur – qui se trouvait là, et le front penché dans ses mains, il réfléchissait, absorbé dans ses pensées et comme engourdi.

Soudain, il tressaillit. Un gémissement, faible comme un soupir, s’était échappé de la poitrine de la mourante.

Ses bras s’agitaient, ses mains cherchaient dans le vide quelque chose qu’elles n’atteignaient pas.

C’était comme un appel au passé, à la jeunesse, à tout ce qui représentait la force. En vérité, c’est le mouvement de l’être qui perd pied et se noie.

Sanselme, nous l’avons dit, et ainsi qu’on l’a vu depuis le début de ce long récit, avait une face large et ronde – celle du curé bien vivant et paisible.

Sur cette face, la pâleur s’étalant était blafarde.

C’était l’effet d’une lune qu’un rayon rend plus triste encore.

Il revint vers la femme, et lui prenant les deux mains, comme pour les empêcher de s’accrocher au vide :

— Que voulez-vous ? lui dit-il avec une ineffable douceur. Souffrez-vous ?

— Non.

— Alors… soyez calme… dormez…

Sur les lèvres de la femme, un étrange sourire passa.

— Dormir… oui… tout à l’heure ! murmura-t-elle.

Puis, sans transition, ainsi qu’il se passe dans la fièvre qui est le uhlan de la mort :

— Maudite ! maudite ! fit-elle en se redressant.

C’était étrange. Il n’y avait pas un éclat de voix. Elle parlait tout bas avec un susurrement si doux qu’à peine Sanselme pouvait saisir le sens des mots.

Oh ! la petite pouvait dormir. Elle n’entendrait pas.

Savait-elle cela, la mère, qu’elle parlait si bas ?

Elle s’était soulevée sur son lit, les deux bras rejetés en arrière, se soutenant sur ses bras raidis, les mains crispées, les ongles s’accrochant à l’oreiller :

— Oui, maudite ! continua-t-elle. Oh ! l’infâme !

Elle était épouvantable à voir. Ses cheveux semblaient avoir subitement blanchi. Maintenant c’était une auréole de vieillesse qui entourait son front. Il s’était fait des creux dans son visage.

Les pommettes ressortaient comme des pointes.

Sanselme, penché, avait l’air d’un mort.

— Oui, l’infâme ! continua la mourante. J’étais une honnête fille ! honnête, plus que cela, innocente. Je ne savais rien : on me disait : crois et prie ! Je croyais et je priais. Puis il fallait confesser mes péchés ! mes péchés ! Quels étaient-ils ? j’avais quatorze ans. Oh ! maintenant que je sais ce qu’est la honte, quand je pense combien j’étais innocente !

Sanselme, haletant, avait de grosses gouttes de sueur qui coulaient de son front à ses joues.

Comme elle s’arrêta un instant, il voulut boire tout son martyr.

C’était comme une coupe qu’il avait touchée du bout des lèvres, et dont l’amertume lui donnait l’étrange désir de la savourer tout entière.

— Continuez, lui dit-il, en se courbant sur elle.

Puis, il ajouta :

— C’était à Sitzheim, murmura-t-il.

— Sitzheim ! oh ! oui ! oh ! comme tout était calme et charmant… j’étais venue là toute petite… il y avait une montagne… oui… couronnée de pins… et au pied, un torrent… Bien souvent, quand j’étais petite, j’y suis venu baigner mes pieds… je me souviens !

— Sitzheim ! dit encore Sanselme, dont la peau frissonnait d’une indéfinissable angoisse. Une place ! une fontaine !

— La fontaine ! oh ! oui… J’étais toute gamine… Comme on riait là… Les camarades venaient puiser… Les mains claquaient sous l’eau… et on se mouillait la figure… Ah ! comme c’était joyeux !

Ah ! ah !… elle riait, et le ah ! se modelait en des chromatiques bizarres… quand soudain elle l’arrêta brusquement sur un ah ! plus long…

Et elle dit toujours, de ce ton monotone, neutre, qui n’avait pas d’écho :

— Le voilà… il passe… vêtu de sa robe noire. Il paraît si doux, si bon ! Toutes nous nous taisons ! Vous savez… il faut le respecter… C’est le curé… le curé de Sitzheim… et nous faisons le signe de la croix.

De sa main défaillante la moribonde esquissa le signe chrétien.

Sanselme fit un pas en arrière.

Elle – souriante – continuant avec un accent respectueux :

— C’est M. le curé… oh ! nous devons avoir confiance en lui… c’est l’envoyé de Dieu sur la terre… et puis il est si bon ! il a une façon de vous toucher de la joue… cela fait plaisir… et peine aussi, quand il est fâché…

« … Mais je ne veux pas qu’il soit fâché contre moi…

« Le voilà qui approche de la fontaine… il me voit…

« — Jane, me dit-il, pourquoi n’es-tu pas encore venue te confesser ?

« — Mais monsieur le curé, je n’ai rien à dire !

« — Viens quand même ! la plus innocente n’est pas pure devant le Seigneur…

« — Et le dimanche, quand à l’église, je l’entendais parler de l’enfer… oh ! comme j’avais peur ! Quelquefois, un oubli !… cela suffit pour être damné ! Damné ! le feu éternel ! oh ! non… monsieur le curé ! j’irai me confesser !

C’était chose étrange et effrayante à la fois d’entendre cette prostituée, qui avait repris sa voix enfantine et zézayait, comme autrefois.

— Parle ! parle encore ! disait Sanselme.

Car maintenant le doute n’était pas possible.

Le mauvais prêtre, le prêtre infâme… c’était lui.

En vain, devant la vérité, devant l’évidence, il avait reculé. Elle le saisissait à la gorge. Le curé de Sitzheim, c’était lui !

Ce qui se passait était atroce.

Sanselme – l’ancien forçat – s’était laissé glisser au pied du lit de la mourante…

Et les ongles crispés aux cheveux, pleurait…

Pleurait, comme un enfant, mieux, comme un homme qui pleure, ce qui est cent fois plus douloureux.

On se croit passé à travers la vie. On est – on se croit blindé !

Pleurer, quelle plaisanterie ! Est-ce que rien ne vaut la peine qu’on s’émeuve sérieusement.

Conclusion : un homme qui souffre horriblement… Sanselme.

Et la mourante continuait :

— Eh bien ! vrai, quand je suis allée me confesser, j’étais contente, je ne sais pourquoi. Je ressentais l’impression de l’homme qui porte un fardeau trop lourd et qui veut se décharger…

L’Église ! je la vois !

Maintenant, glissant de son lit sur le parquet, elle était effrayante.

Sanselme, ayant vu tant de choses dans sa vie, n’était pas de ceux qui s’épouvantent de rien.

Pourtant, quand elle posa ses pieds sur le tapis, il eut peur et recula.

C’était le passé – spectre – qui se dressait et marchait vers lui.

Elle continuait, d’une voix basse, précipitée :

— Elle était bien jolie, l’Église… avec des fleurs… et puis le confessionnal ! comme c’était triste. Je pleurais. Lui, l’homme qui était derrière la grille, me parlait tout doucement… Ça me consolait. Je voyais ses yeux qui brillaient… il m’a promis des images, des friandises… et…

À quoi bon détailler l’épouvantable récit que faisait cette morte !

Le prêtre avait été infâme, abusant du caractère paternel que lui avait conféré la religion…

Ses supérieurs avaient connu sa honte.

Obéissant à cet esprit de corps qui est une complicité, on ne l’avait pas livré à la justice… on l’avait déplacé…

Sa victime était restée au village…

Et, si jeune qu’elle ignorait jusqu’à son infamie… elle était devenue mère…

Mère ! Sanselme écoutait tout cela, et pressait son front qui lui faisait mal… Comme le hasard le punissait !

Ainsi c’était lui qui avait jeté cette malheureuse dans le gouffre sans fond où elle avait roulé. Car, à cause de sa faute dont elle n’avait pas même eu conscience – de sa faute qui n’était pas sienne – on l’avait brutalisée, méprisée, chassée de partout.

Et elle était partie au hasard, enceinte, accablée sous ce double fardeau de honte et de douleur…

Elle avait accouché… n’importe où… dans un fossé.

Elle n’avait pas tué l’enfant. Je ne sais quel instinct bestial lui avait épargné ce crime… Et alors pour vivre, pour manger… elle était devenue ce qu’elle était encore…

Sanselme – épouvantablement pâle – se dressa à demi et prenant la main de la moribonde :

— Et l’enfant ? demanda-t-il. Qu’est-elle devenue ?

La femme le regarda. On eût dit que pour la première fois elle s’apercevait de sa présence.

Et soudain, sous les métamorphoses de l’âge, sous les rides de la vieillesse, elle reconnut l’homme du confessionnal…

Hagarde, échevelée, elle étendit vers lui sa main décharnée :

— Oh ! le prêtre ! fit-elle avec un accent d’inexprimable terreur.

— Eh bien ! oui… c’est moi ! pardon ! j’ai horreur de moi ! disait Sanselme en se traînant à genoux. Je suis un infâme ! insulte-moi, maudis-moi… mais par grâce dis-moi ce que tu as fait de ton enfant !

Elle ne parla plus.

L’émotion horrible avait brisé les derniers ressorts de la vie…

Seulement elle étendit la main vers la chambre où sa fille dormait…

— Elle ! c’est elle !… s’écria Sanselme. C’est… ma fille !…

— Oui, râla la moribonde.

Et comme si ce simple mot résumait tout ce qui lui restait encore de vie, elle tomba, raide, de toute sa hauteur, sur le parquet…

Sanselme, affolé, voulut la relever.

Elle était morte !…

Il la posa sur le lit, et le misérable prêtre, écrasé sous sa honte, osa prier.

Puis comme les premiers rayons du jour filtraient à travers la fenêtre, il alla vers la pièce voisine et frappa.

La jeune fille, éveillée en sursaut, accourut…

— Votre mère est morte ! lui dit Sanselme.

Le lendemain, Sanselme conduisit la pauvre femme au cimetière.

Puis il dit à la jeune fille :

— Je connaissais votre mère… Avant de mourir, elle m’a fait promettre de ne pas vous abandonner… voulez-vous me suivre ?…

Jane Zild n’avait plus ni force ni volonté.

Où serait-elle allée d’ailleurs ? elle se sentait entourée d’un cercle de honte qu’elle ne pouvait pas franchir…

Le passé d’infamie pesait sur elle. Tant que sa mère vivait, l’affection qu’elle lui témoignait lui faisait oublier quelquefois la sinistre vérité…

Mais, dès que la mort l’eut laissée seule, elle se sentit ressaisie par cette ignominie. Certes sa mère s’était bien conduite avec elle, et Jane était pure. Mais, l’habitude de la honte amène une indifférence atroce. À peine la mère prenait-elle la peine de dissimuler devant son enfant.

Si bien que Jane savait tout…

Et maintenant elle avait honte et horreur d’elle-même…

Sanselme avait pris une grave résolution.

Il voulait réparer le mal qu’il avait fait. Le pouvait-il ?…

Il quitta Lyon et emmena Jane, qui ignorait la source de son dévouement.

Il se fit professeur, intendant, presque domestique.

Le coupable était touché de cette grâce qui s’appelle la paternité.

Dans l’acte de dévouement, dans l’esclavage physique et moral qu’il acceptait, il trouvait comme un rachat, une rédemption du passé.

Chose singulière, cet homme avait commencé à se relever le jour où un parricide lui avait fait horreur ; jusque là il avait tout raillé, tout méprisé. Ce qui est respectable au-dessus de tout, une mère, l’avait transformé par sa mort.

Aujourd’hui, il y avait en lui volonté de martyr paternel.

Jane ignorait qui il était, d’où il venait, pourquoi il s’était donné tout entier à elle. Quand sa mère était morte, quand Jane était ressortie de la maison de honte emportant son désespoir, elle avait été comme folle.

Doucement, paternellement, Sanselme l’avait consolée, encouragée.

Il avait conservé l’onction du prêtre, cette persuasion du langage qui touche et trouble à la fois. Seulement, maintenant ce n’était plus l’hypocrisie qui dictait ses paroles. Il écoutait son cœur et répétait ce que sa conscience lui disait.

Jane n’était pas une élève difficile : docile, elle restait constamment triste.

Ayant réuni quelques économies, Sanselme avait réalisé quelques milliers de francs. C’était l’avenir devant lui. Que ferait-il de Jane ?

Il avait quitté Lyon, espérant qu’avec l’éloignement les douloureuses pensées s’effaceraient dans l’âme de la jeune fille. Vain espoir. La moindre circonstance lui replaçait le passé devant les yeux. Elle était la fille de… Ce souvenir la tuait. Il lui semblait qu’elle avait participé à cette honte, que c’était une tunique de Nessus attachée à ses épaules et qu’elle ne pouvait pas arracher.

Elle apprenait merveilleusement. L’étude devait la distraire de son chagrin, qui la minait.

Sanselme l’espérait du moins. Il s’était ressouvenu de tout ce qu’il avait appris naguère, et le père, – qui ne s’avouait pas, – voyait avec délices les progrès de son enfant, qui ne le connaissait pas.

Un hasard, – comme il s’en produit dans toute existence, – lui révéla tout à coup, chez Jane, d’étonnantes dispositions musicales.

Il eut un mouvement de joie.

Si l’art se saisissait d’elle, l’absorbait tout entière, elle oublierait, elle entrerait dans une vie nouvelle. La passion musicale pouvait, en l’éblouissant, effacer de ses yeux le reflet d’infamie qui souillait son regard.

Elle apprit les principes ; puis, comme ils s’étaient fixés dans une petite ville d’Allemagne, Sanselme saisit l’occasion de lui faire entendre les chefs-d’œuvre des maîtres.

Ce fut pour Jane comme un enivrement. Elle buvait ces mélodies qui devaient être pour elle comme la liqueur d’oubli dont parlent les anciens.

Sa mémoire était prodigieuse, son goût parfait, sa voix exceptionnellement juste. Sanselme n’hésita plus. Là était le salut.

Et au bout de quelques années, Jane, devenue une grande artiste, suivait son bienfaiteur à Paris.

Leurs rapports ne s’étaient pas modifiés. Sanselme restait respectueux, affectant de mettre entre elle et lui une distance qu’il s’interdisait de franchir.

Lui avouer qu’il était son père ! lui dire son vrai nom ! Mais n’est-ce pas été lui révéler que, si elle était la fille de la misérable Zilda, ce n’était pas encore là toute sa honte !

Si elle avait appris que son père s’appelait Sanselme le forçat !

Il se taisait, se faisait petit pour elle.

De fait, il semblait que le souvenir du passé, de Lyon, s’effaçât de l’esprit de la jeune fille. Jamais un mot, une allusion ne lui rappelaient plus sa mère. Elle-même n’en parlait jamais.

Ce silence surprenait Sanselme et l’effrayait à la fois.

Il avait assez longuement étudié Jane pour connaître son cœur : il savait ce qu’il renfermait de bonté réelle, de reconnaissance et de délicatesse.

Non, elle n’avait pas oublié celle qui l’avait aimée, celle qui était morte de l’avoir défendue. Alors pourquoi se taisait-elle, sinon parce que l’évocation de ce souvenir était toujours une douleur.

Le caractère de Jane était un singulier mélange d’audace et de timidité. C’était de son plein gré qu’au théâtre elle était venue offrir son concours : et quand Sanselme lui avait parlé de se rendre chez le peintre Sabran, elle avait à peine hésité.

Elle cherchait à s’arracher aux terribles idées qui lui poignaient le cœur…

En dépit de tout, elle était hantée par un spectre. Elle cherchait à le repousser, à l’écarter. Deux fois déjà, dans l’enivrement d’un triomphe passager, elle s’était dit peut-être que, comme les autres, elle pourrait se frayer une route à travers la vie.

Le théâtre – souvent trop calomnié – est aussi un temple de l’art vrai.

Que Jane y consentît, et demain sa place était marquée sur nos premières scènes lyriques. C’était le salut, c’était la gloire honnête, c’était la fortune…

Quand Sanselme pensait à tout cela, il fermait à demi les yeux et éprouvait comme un frisson de bonheur…

Car si ces rêves se réalisaient, ce serait là son œuvre !

Jane était née d’un crime, d’un crime doublement odieux. Et ce serait le criminel, ignoré, perdu dans l’oubli, qui aurait réparé ce crime.

Comme il avait songé à tout cela !

Qui connaissait ce nom de Jeanne Zild ? Personne. Qui irait ou pourrait fouiller dans ce passé ? Un jour, un enthousiaste lui donnerait un nom nouveau. Elle serait respectée, honorée ! Pour qui lui demanderait compte de son passé, elle répondrait qu’elle était une enfant abandonnée, recueillie par la charité d’un brave homme, et alors Sanselme disparaîtrait, ne réclamant d’autre paiement de son dévouement que de la voir, de loin, quelquefois, passer dans sa richesse et dans son bonheur !…

Il n’osait espérer tout cela, et cependant il s’efforçait de rendre cet impossible possible.

C’était avec un frémissement de joie qu’il avait conduit Jane chez Gontran. Il avait entendu les acclamations, les applaudissements… il avait vu le témoignage de respect dont on entourait la jeune fille !…

Qu’elle y consentît, et son avenir était assuré !

Mais pourquoi donc, jusqu’ici, avait-elle toujours refusé de prêter l’oreille aux propositions qui lui étaient adressées ?

Dans cette soirée, cependant, Sanselme avait éprouvé une surprise sinistre.

Il avait reconnu Benedetto.

C’était son passé, à lui, qui se dressait devant lui ! Mais bah ! Benedetto ne le reconnaîtrait pas !…

On a vu qu’il se trompait.

Puis il avait commis une imprudence. Quand il avait entendu prononcer le nom du vicomte de Monte-Cristo, il s’était souvenu tout à coup des rages folles de Benedetto, au bagne, alors qu’il jurait de se venger du comte ! Alors il grinçait des dents avec fureur et tout son être semblait secoué par une colère démoniaque !

Et voici que le fils de Monte-Cristo allait se trouver en face de Benedetto.

Un instinct secret avait averti Sanselme.

Il ne voulait pas croire que ce fût le hasard qui avait mis ces deux hommes en présence, une victime désignée en face d’un bourreau.

Et, blotti derrière une tenture, il avait jeté au vicomte Espérance un mot d’alarme.

Puis il s’était enfui, ayant peur de ce qu’il avait fait.

Est-ce qu’il avait le droit de tenter le hasard ? Que lui importait Benedetto et ses haines ! Que lui importait le fils de Monte-Cristo !

Et pourtant, par je ne sais quelle intuition étrange, il lui avait semblé en cet instant, qu’Espérance et Jane Zild s’identifiaient en un seul être. Il avait agi pour lui comme il eût agi pour elle.

Quand le feu avait saisi la robe légère de Jane, quand dans le cri d’angoisse qui s’était élevé, il avait vu l’acte rapide, courageux d’Espérance… Ah ! il s’était dit qu’il avait bien fait d’écouter la voix qui l’avait poussé en avant…

Décidément, le fils de Monte-Cristo était mêlé à sa vie. Il lui devait protection à lui aussi.

Et les yeux gros de larmes qu’il dissimulait, gardant son attitude humble et résignée, il avait vu Jane au bras d’Espérance…

Quand tous deux étaient rentrés à la maison des Champs-Élysées, Sanselme avait le cœur plein de joie. Il aurait pu à peine expliquer ce qu’il ressentait : mais il lui semblait qu’enfin l’avenir s’ouvrait.

Surpris, il avait trouvé Jane triste, prête à pleurer. Pour la première fois, elle lui avait parlé vivement, presque durement. Oh ! certes, Sanselme lui pardonnait ! elle l’eût frappé, tué, qu’il eût dit : merci !

Mais tout à coup il avait éprouvé un sentiment d’épouvante.

Dans cette crise subite qui ébranlait les nerfs de la jeune fille, il avait vu poindre de nouveau le spectre qu’il croyait à jamais disparu : la femme de la rue Tranchefoin ! Il avait entendu bruire à ses oreilles l’ignoble voix de la mégère qui insultait la mourante.

Il s’était dit que le passé venait de ressaisir sa proie ! Mais pourquoi Jane pensait-elle à tout cela ?

Or il fallait en finir. Il fallait la séparer à jamais de ces hideux souvenirs, fuir encore, chercher dans l’étourdissement des voyages, des succès habilement ménagés, l’oubli définitif, absolu…

Mais de l’argent ? Il n’en avait plus !

Est-ce qu’il faudrait voler… pour elle, pour sa fille ?

Eh bien ! on verrait ! tant pis ! il ferait tout, pourvu qu’elle ne le sût pas !

Et c’était au moment où ces pensées atroces le torturaient, que l’ignoble figure de Benedetto lui était apparue !

Ce n’était pas tout encore ! ce Benedetto savait son secret !…

Comme si ce n’en était pas encore assez, comme si les affres de ces tortures n’étaient pas suffisantes – alors qu’il venait de se lier par un pacte à son hideux complice, quand il venait de recevoir le salaire d’une infamie qu’il devinait sans la comprendre – voici que tout à coup Jane disparaissait, s’enfuyait !

Ah ! cela, – c’était le dernier coup.

Qu’allait-il devenir maintenant ? Car c’était toute sa vie, son dernier espoir, c’était comme sa propre réhabilitation qui l’abandonnait.

Avoir été toujours infâme, avoir raillé tout ce qui est sacré, avoir traîné son existence dans toutes les hontes, comme une loque qu’un enfant promène dans le ruisseau…

Puis soudain, dans cette obscurité de la conscience, avoir vu poindre une lueur, l’avoir suivie, respectueux, craintif…

Et la voir s’éteindre, laissant derrière elle la nuit et la mort !

C’est plus que n’en peut supporter l’énergie humaine.

Ce misérable souffrait tant, qu’il était à plaindre…

On se souvient qu’il avait couru vers la Seine.

Il croyait au suicide de Jane ; c’est qu’il la connaissait bien !

Oui, une circonstance qu’il ne connaissait pas – qu’il ne pouvait pas deviner – avait fait remonter aux lèvres de la jeune fille – comme une hideuse liqueur – la nausée du passé ! Elle avait fui cette honte, qui remontait sans cesse d’une tombe mal fermée, pareille à une odeur de charnier.

C’était cela ! Mais pourquoi ? Pourquoi ? Et, affaissé sur la berge de la Seine, Sanselme se martelait la tête avec ses poings et pleurait…

Tout à coup, il tressaillit. Un bruit singulier avait frappé son oreille.

Un pas précipité… On courait sur la berge.

Ce pas était léger et saccadé à la fois.

Pour l’oreille exercée de l’ancien forçat, il n’y avait pas de doute.

C’était le pas d’une femme qui fuyait de toutes ses forces…

Une femme ! Si c’était… D’un bond, il se trouva debout…

L’ombre était profonde. Il ne voyait rien.

C’était par là, cependant, sur sa droite. Le bruit s’était perdu rapidement. La femme courait vite.

Sanselme, au hasard, s’élança.

Il se trouvait alors sur la déclivité du chemin de halage qui monte au pont d’Iéna.

Mais il y a une bifurcation. On peut aussi passer sous le pont.

Fallait-il aller ici ou là ? et pourtant hésiter ne fût-ce qu’une seconde, c’était tout risquer… tout ! c’est-à-dire la vie de sa Jane, de son enfant…

Il monta à grandes enjambées…

Et soudain il eut à la gorge comme un sanglot de joie…

Il entendait de nouveau les pas, toujours plus vifs…

La femme était devant lui. Oh ! il faudrait bien qu’il la rejoignît…

Dans un suprême effort, il franchit la dernière distance…

Il était sur le pont maintenant.

Et à quelques pas devant lui, il apercevait une ombre noire…

Dans le rayonnement de nuit qui l’entourait, il percevait une silhouette de femme. Était-ce bien Jane ?

Comment l’affirmer ? Pourquoi le nier ?

Dans l’imagination de ce père affolé, pouvait-il y avoir place pour une autre supposition ? Partout il ne voyait, il ne pouvait voir que sa fille !

Il allait l’atteindre. Il criait :

— Jane ! mon enfant !

Les bras tendus, il allait la saisir…

Quand tout à coup il vit l’ombre grandir, se dresser… sur le parapet du pont…

Puis un élan ! quelque chose de noir projeté dans le vide !

Puis un bruit sourd, plaqué, effrayant…

— Trop tard ! s’écria Sanselme. Oh ! je la sauverai !…

Et à son tour, bondissant sur le rebord de pierre, sans voir, sans mesurer la profondeur de l’abîme qui était au-dessous de lui, rendu plus terrible par le brouillard qui le lui cachait, il se précipita…

C’était un vigoureux nageur que Sanselme.

On s’en souvient, il en avait donné la preuve, là-bas, à Toulon.

Le forçat robuste se retrouvait, avec son mépris de la mort, avec sa volonté de lutte implacable. Il en avait fait bien d’autres pour reconquérir sa liberté, et maintenant il s’agissait de la seule affection qu’il eût connue en ce monde…

Est-ce qu’il avait aimé la mère ? Non. Est-ce qu’il avait eu un ami ? Non.

Il avait été méprisé et haï, avait haï et méprisé.

Et ce n’était que du jour où il avait recueilli Jane qu’en son âme s’était épanouie cette fleur tardive d’amour, de passion dévouée !

Il la sauverait ! Il ne s’agissait pas de mourir !

Il n’avait pas le droit de désespérer.

L’homme, ayant plongé, était maintenant en possession de tout son sang-froid.

Étant remonté à la surface, il regarda autour de lui.

L’eau était éclairée d’un vague reflet. Peut-être l’aube qui commençait à poindre et qui mettait au flot une légère teinte d’acier.

Rien ! le corps avait-il déjà été entraîné ?

Non ! c’était impossible ! Il raisonnait froidement. Le costume des femmes les empêche de trop vite s’enfoncer… il plongea encore, tournant sur lui-même, cherchant, puis encore une fois remonta…

Arrivé à quelque distance, il vit une tache noire.

Enfin ! c’était elle ! il nagea vigoureusement, et l’atteignit… il était temps.

Ce qu’il prévoyait était arrivé, maintenant les jupes s’étaient imbibées d’eau, et au moment où il arrivait, le corps obéissant au poids énorme s’enfonçait…

Il jeta les mains en avant et saisit un bras.

C’était le salut.

Seulement, voici ce qui se passa. Cet homme qui était sûr de lui, de sa vigueur, de son énergie, éprouva – à ce moment – une telle commotion de joie que tout son sang afflua à son cerveau.

Il eut un éblouissement. Des coups violents lui martelaient les tempes.

Et il se sentit envahir par une épouvantable torpeur.

C’était un engourdissement qui serrait ses membres, en y mettant des fourmillements lancinants.

Cependant il se raidissait. Il voulait agir.

La rive n’était pas loin. Il avait accompli naguère bien d’autres tours de force.

Mais ce corps pesait si lourd !…

Puis, ce ne fut pas tout. Voici que, dans une convulsion subite, la noyée, tournant sur elle-même, s’accrocha à lui…

Ah ! pour le coup, c’était trop ! il se sentait paralysé.

Il suffoquait ! par un effort suprême, il revint à la surface, et, dans son angoisse, lança dans l’air un cri d’appel :

— À moi ! au secours !

Au-dessus de lui, la nuit noire. Au-dessous, tout autour, l’eau avec son aspect sinistre de solitude, de néant.

— À moi ! au secours !

Il haletait, nageant avec les jambes, s’efforçant d’entraîner ce poids qui l’entraînait…

Vain effort ! il sentit un tourbillonnement dans son cerveau, le flot lui entra dans la gorge… c’était fini…

Soudain, deux voix éclatèrent tout proche :

— Courage ! voilà ! Tenez bon !…

Puis, de l’un à l’autre, deux hommes qui nageaient vigoureusement, s’encourageaient :

— Hardi ! Bobichel ! j’en tiens un !

— As pas peur ! monsieur Fanfar, ça biche !

C’étaient de solides compagnons, et en un instant, chacun s’étant chargé de l’un des noyés, nageait vers le bord.

— Savez-vous, patron, dit Bobichel, que voilà des gaillards qui peuvent se vanter d’avoir eu une rude chance ?

— Pourvu qu’il ne soit pas trop tard ! – dit Fanfar qui s’était agenouillé auprès des deux corps, en posant alternativement la main sur leur poitrine.

— Ça ne fait rien, ça fait du bien, un bain, le matin ! faisait Bobichel, en se secouant comme un chien mouillé. Et qu’est-ce que nous allons faire ?

— Nous allons charger chacun l’un d’eux sur nos épaules… et en route…

— Bon, patron ! à votre service ! seulement c’est ennuyeux de ne pas avoir de lumière et de ne pas voir la frimousse des bonshommes qu’on sauve…

— Tu les verras à la maison…

— Heureusement qu’il n’y a pas loin… allons, marchons !

Et Bobichel, saisissant Sanselme, le jeta sur son épaule avec autant de facilité que si c’eut été un vulgaire sac de plâtre.

Fanfar avait pris la femme dans ses bras.

Déjà, au faîte des maisons, un rayon blanc passait sur les toitures.

Ils allaient d’un pas ferme et égal.

À une centaine de mètres environ, sur le quai, ils s’arrêtèrent.

Il y avait là une petite maison, bien close ; cependant, à l’une des fenêtres, on apercevait le reflet d’une lumière.

Fanfar fit entendre un cri particulier.

Les volets s’ouvrirent vivement :

— Est-ce toi ? demanda une voix de femme.

— Moi-même ! répondit Fanfar. Mais j’amène du renfort…

Un instant après, la porte s’ouvrait. Puis, dans une chambre bien chaude, les deux corps immobiles étaient déposés sur le tapis…

Fanfar prit une lampe et se pencha vers eux.

— Tiens, fit Bobichel. J’ai vu ce particulier-là à la porte où nous avons fait faction ce soir…

— En effet, dit Fanfar. Mais quelle est donc cette femme ?

Celle qui était étendue-là n’était pas Jane…

C’était une vieille femme, aux cheveux blancs qui, collés autour de sa face pâle, lui donnaient un aspect effrayant.

— Peu importe ! dit Fanfar. Il s’agit maintenant de les sauver. Allons, madame Fanfar, ma trousse… des linges chauds… et à l’œuvre…

Quelle était donc la femme que Sanselme avait voulu sauver ?

XII

CARMEN

Très beaux, très vastes, très dorés, étaient les bureaux de la Banque de Crédit Impérial, dont les statuts autorisés par le Conseil d’État, dont le gouverneur, élu par le gouvernement de Napoléon III, devaient, n’est-il pas vrai ? inspirer toute confiance aux actionnaires.

La lecture des prospectus – disons plus respectueusement des programmes – vous faisait venir l’eau à la bouche.

Songez-y bien ! On allait mettre à exécution les idées les plus civilisatrices de l’Empereur (un E majuscule, je vous prie), c’est-à-dire faire participer les petits capitaux, les petites bourses aux immenses bénéfices que devaient – nécessairement, fatalement – produire les grands travaux d’intérêt public.

L’Empereur Napoléon III (il faudrait être un monstre d’ingratitude pour le nier) a toujours porté grand intérêt à l’argent des autres. Il aimait à voir dans la poche de tout le monde. Comme Dieu, sa bonté s’étendait sur toute la… finance !

À une aussi noble institution, il avait fallu un palais digne d’elle, et dans la rue de Rivoli, face à face avec les Tuileries, la Banque de Crédit Impérial s’était élevée, orgueilleuse, splendide.

Le gouverneur élu, c’était M. de Larsangy, qu’on considérait comme un véritable génie en affaires, Mirés doublé de Robert Macaire.

Quoique déjà un vieillard, il semblait doué d’une activité fiévreuse. Le tic qui agitait continuellement ses mâchoires lui avait valu le surnom de Loup Cervier. En fait, il avait l’air de toujours manger quelque chose. Quærens quem devoret.

Il était environ dix heures du matin.

Dans une chambre meublée avec un goût exquis, où chaque détail était d’une incomparable richesse, Carmen, vêtue d’un peignoir de dentelle qui moulait les richesses d’un corps de marbre, était à demi étendue sur une causeuse, réfléchissant.

Ses admirables cheveux blonds, encore vierges pour ce jour-là de tous les artifices de l’artiste capillaire, retombaient sur ses épaules en cascade dorée.

C’était une belle créature, que peut-être certains délicats eussent voulue plus… fine, plus… chatte, plus… femme, en un mot.

Les mains, quoique d’une blancheur de lait, n’avaient point ce modelé exquis des mains parisiennes. Le pied, chaussé de soie rose et suspendant à sa pointe une pantoufle de satin, n’avait pas tout à fait cette cambrure dont nos jolies femmes sont si fières.

Belle, oui ; délicieuse, non.

Et le même observateur – trop méticuleux peut-être – se fût étonné que M. de Larsangy, maigre jusqu’à l’étisie, fût le père d’une aussi vigoureuse enfant. Après cela, peut-être tenait-elle de sa mère.

Elle réfléchissait, disons-nous, et de temps en temps secouait sa tête avec mutinerie. Soudain, comme prenant une résolution longuement discutée avec elle-même, elle étendit la main et tira le cordon d’une sonnette.

— Mademoiselle a sonné, demanda une camériste, au minois de la bonne école.

— Où est M. de Larsangy ?

— Dans ses bureaux… comme à l’ordinaire, il est descendu à six heures du matin…

— Quelle heure est-il ?

— Dix heures et demie…

— Envoyez le valet de pied dire à M. de Larsangy que je l’attends pour le déjeuner…

— Mademoiselle va s’habiller ? demanda la camériste avec une légère surprise.

— Eh ! pourquoi faire ?… Je ne sortirai que dans l’après-midi…

— Je veux dire… une toilette du matin pour passer dans la salle à manger…

— Non ! non ! Je déjeunerai ici à côté, dans mon boudoir…

— Avec monsieur votre père ?…

— Oui… La chose a l’air de vous étonner… Je n’aime pas ces airs-là… Vous dresserez une table, là, à côté… deux couverts… Vous nous servirez… puis vous vous retirerez, pour ne plus venir que lorsque je vous sonnerai…

— Bien, mademoiselle, fit la camériste.

Seulement, en sortant, elle murmura, en haussant les épaules :

— Drôle de monde, pourtant !… On n’est pas plus bégueule qu’une autre… mais une fille qui déjeune, à moitié déshabillée, avec son père ! Enfin… ça ne nous regarde pas…

Le fait est que – quelle que soit la familiarité autorisée par la paternité – la toilette de Carmen était quelque peu élémentaire.

Au bout d’un quart d’heure, M. de Larsangy frappa à la porte du boudoir.

Respectueusement, il prit la main de sa fille et y déposa un baiser paternel.

Comme ils étaient seuls, Carmen haussa les épaules à son tour et dit :

— Allons, vieille bête, pas tant de manières !…

Les mâchoires tremblotantes du vieux essayèrent un sourire.

Cependant, craignant que cette apostrophe un peu vive eût été entendue, il posa un doigt sur ses lèvres.

Un instant après, ils étaient installés tous deux devant une table chargée des mets les plus divers.

On servait à la russe, des plats froids tout disposés en un seul service.

À vrai dire, il y avait là de quoi nourrir un régiment.

— Laissez-nous ! dit Carmen à sa camériste.

Larsangy mangeait. Carmen le regardait, grignotant à peine du bout des lèvres.

Ce que le banquier absorbait était phénoménal.

On a vu des cas tératologiques de cette nature. Cet homme semblait atteint de boulimie.

Sans parler des hors-d’œuvre, multiples et variés, il avait posé sur son assiette un poulet entier qui avait disparu en quelques minutes. Les mâchoires ne tremblaient plus. Elles étaient de fer. Des ressorts d’acier les ouvraient et les fermaient. On entendait les os craquer.

Puis ce fut le tour d’un pâté de foie gras, puis de tranches énormes de roastbeef. Tout cela sans ordre. Il levait sa fourchette, piquait, avalait, recommençait.

Il ne parlait pas, absorbé tout entier dans ce travail d’engloutissement.

Il ne buvait que de l’eau.

— Est-ce bientôt fini ? demanda Carmen qui depuis quelques instants tapotait la nappe de son couteau avec une impatience non dissimulée.

— En vérité, mâchonna Larsangy, je me sentais singulièrement en appétit ce matin.

— Ah çà ! dit Carmen, vous avez donc crevé de faim dans votre vie ?

Larsangy, qui absorbait en ce moment un gargantuesque morceau de fromage, resta la fourchette en l’air. Une violente contraction secoua tous les muscles de son visage :

— Ne parlons pas de cela ! fit-il avec un tressaillement.

— Pourquoi donc ? poursuivit Carmen. Tout le monde n’est pas né avec un million dans son berceau ! Parbleu ! moi aussi, j’ai crevé de faim !…

— Carmen !

— Ah ! oui ! c’est vrai !… il faut vous laisser manger… manger jusqu’à ce que vous soyez rassasié… comme les dindons qui ne gloussent que quand ils ont le gésier plein… Allons, avalez !… j’ai à causer avec vous…

Certes, si Gontran, grâce aux sortilèges de quelque magicien, avait pu entendre Carmen à distance, comme Faust entrevoit Marguerite, il eût été stupéfié !

Quoi ! c’était là cette jeune fille à laquelle on reprochait, il est vrai, quelques légèretés mais qui, en résumé, se tenait aussi bien que la majorité des jeunes filles de ce monde de cocoterie officielle.

Quel ton ! quelle expression ! Et s’il l’avait vue !

Non qu’elle fût moins jolie ! Au contraire, peut-être. Délivrée de toute contrainte, elle s’épanouissait, plus robuste et vivace. Ses joues étaient plus roses, son regard plus brillant, ses lèvres plus rouges !

Elle avait posé sur la nappe ses deux coudes que les manches relevées laissaient nus. Cette chair était fraîche, comme eût dit l’Ogre du Petit Poucet.

Larsangy, quoique évidemment sensible aux railleries de Carmen, mangeait, mangeait toujours. Ce n’était pas une jouissance, c’était un besoin qu’il assouvissait, impérieux, féroce.

Enfin il s’arrêta. Tout autre aurait eu le visage cramoisi, les yeux hors de la tête. Il était toujours blafard, les yeux ternes. Le travail d’absorption n’amenait pas le moindre développement de calorique. Il poussa un soupir de satisfaction.

— Cela va mieux, dit-il.

Carmen sonna. Puis le café fut apporté. Encore une fois, ils se trouvèrent seuls.

— Ma chère Carmen, dit Larsangy, dont les mâchoires avaient perdu – pour un moment – leur mouvement de trépidation, vous avez dit que vous vouliez causer avec moi… je suis tout à vous… de quoi s’agit-il ?

Carmen avait allumé une cigarette, et les yeux fixés sur lui, jetait dans l’air les spirales grisâtres.

— Il s’agit de beaucoup de choses, dit-elle brusquement.

Larsangy qui s’épanouissait dans sa réplétion satisfaite, reprit :

— De l’argent… Oh ! tout ce que vous voudrez.

— De l’argent… non… des renseignements.

— Des renseignements !

— Bon ! voici déjà que vous avez l’air inquiet ! je sais que vous n’aimez pas les questions.

Larsangy, qui en était à sa troisième tasse de café, eut un léger frisson :

— Je ne vous comprends pas, chère Carmen…

— Vous me comprendrez tout à l’heure… et d’abord pourriez-vous m’expliquer ce que signifie cet appétit insensé, féroce ?

— Il signifie… que j’ai faim, tout simplement.

— Non… j’ai connu des gens qui avaient faim… parbleu ! Moi-même, quand j’avais seize ans et quand maman Lousteau n’avait pas de pain à me donner…

— Carmen ! pourquoi rappeler ces souvenirs ?

— Pourquoi ? je vais vous le dire… je tiens à bien vous rappeler qui je suis, cela me servira peut-être à savoir qui vous êtes…

— Carmen ! Carmen ! suppliait le vieillard, qui blêmissait plus encore.

— Je vous répète que je veux savoir qui vous êtes… Taisez-vous et laissez-moi parler… voilà trop longtemps que j’ai un poids sur la poitrine… il faut que j’en aie le cœur net…

Nulle expression ne saurait rendre l’ahurissement, la terreur qui se répandait sur la face spectrale du banquier. Il balbutiait :

— Mais… Carmen, nous sommes si tranquilles… si heureux… Que veux-tu de plus ?

— Je veux savoir, répliqua l’implacable Carmen. Appelez cela de la curiosité, de l’inquisition, libre à vous. Mais je vous le dis… tout en vous est mystère, est mensonge. Il y a en vous, à mesure que je vous connais mieux, quelque chose d’étrange, d’effrayant qui m’épouvante…

— En moi ! mais non… je t’assure…

— Oui, tout en vous est bizarre, répulsif… jusqu’à cette façon de manger qui me répugne… et plus encore… m’irrite, m’effraie !… Il y a de la bête fauve en vous…

Elle le regardait, de ses yeux agrandis :

— Tenez, quand je vous considère avec votre face pâle et maigre, avec vos dents longues, votre mâchoire qui – tenez ! – a repris son atroce mouvement de mâchage, il me semble que je suis en face d’un animal sauvage… Vous êtes hideux et vous me faites peur.

Et comme si, réellement, cette peur agissait sur elle, Carmen recula sa chaise d’un geste brusque.

Larsangy voulait rire, protester :

— Ce sont des enfantillages. Voyons… il y a longtemps que tu me connais…

— Oui, mais il n’y a pas longtemps que je vous vois… J’ai vingt-deux ans… vous m’avez prise à quinze ans, quand maman Lousteau était cuisinière chez vous, là-bas, à Florence…

— Plus bas ! Carmen ! si on entendait !

— Et qui vous dit que cela me fasse quelque chose d’être entendue… Oui, voilà mon histoire, monsieur est banquier, tripote, a de l’argent… Ma brave femme de mère est en condition chez lui ; un soir monsieur le banquier m’attire chez lui et me viole… La mère l’apprend… elle est sur le point de devenir folle de douleur et de honte… l’apoplexie la prend… elle meurt… et moi je reste votre maîtresse !

— Carmen !

— Oh ! je ne vaux pas mieux que vous ! je le sais bien ! Vous étiez riche… vous me donniez de belles toilettes et des bijoux… J’avais seize ans… J’ai tout oublié… et je suis restée avec vous… Seulement comme vous reveniez en France, vous m’avez fait comprendre qu’il fallait avoir en apparence une existence régulière… qu’il fallait mentir… et j’ai consenti à passer pour votre fille ! Ah ça ! acheva-t-elle en se croisant les bras, pourquoi donc ne m’avez-vous pas épousée ?…

— Mon Dieu ! parce que…

— Parce que… quoi ?… parce que vous ne pouvez pas me donner une bonne raison… parce qu’on ne peut pas vous arracher un mot de vérité… parce que derrière toutes vos réticences, derrière tous vos mensonges, il doit y avoir d’horribles infamies que vous n’osez pas avouer… même à moi !

— Carmen ! encore une fois, c’est de la démence ! je te jure !

— Parbleu ! vos sentiments… je sais ce qu’en vaut l’aune…

— Mais enfin… qu’est-ce qui te prend ? tu n’étais pas ainsi !… il y a deux jours encore, tu étais douce, aimable…

— Il y a deux jours, c’était avant-hier. Aujourd’hui, c’est aujourd’hui. Qu’il y ait changement en moi… c’est possible. Toujours est-il que je veux une bonne fois savoir ce que vous êtes, qui vous êtes… sinon…

— Sinon ?…

— Je verrai ce que je ferai. Sachez bien seulement que je puis ne pas valoir grand-chose… étant la maîtresse d’un vieux corrompu comme vous… mais si j’ai consenti à cette vilenie, il y a pourtant des choses que je n’accepterais pas… et si ce que je lis sur votre face sinistre est vrai, si dans votre vie il y a des crimes, oh ! je crois que je vous dénoncerais… quitte à me tuer après !…

Larsangy s’était levé, droit. On eût dit qu’il avait reçu un coup en pleine poitrine. Son teint avait maintenant des teintes innommables.

— Tenez ! regardez-vous ! s’écria Carmen, et dites-moi si vous n’avez pas véritablement une face de bandit !

Il ferma à demi les yeux, ses dents, longues et pointues, mordaient ses lèvres avec tant de force que le sang en jaillit.

Puis soudain, comme si une pensée avait traversé son esprit, sans que d’ailleurs son visage trahit le moindre effort apparent, il se mit à rire.

— Voyons, Carmen ! cesse de me dire des choses désagréables ! Pardieu ! je sais bien que je ne suis pas beau. Je suis vieux, et comme tu le supposais toi-même tout à l’heure, j’ai beaucoup souffert…

— Ah !

— Jusqu’ici tu ne m’as jamais questionné par exemple, sur cet appétit formidable qui, dis-tu, t’épouvante… mais enfin tu ne peux pas me faire un crime d’avoir faim…

— Continuez !

— Tu veux que je t’explique d’où cela vient ?

— Oui !

— Eh bien, écoute ! C’est une aventure qui peut-être te paraîtra ridicule. Un jour, en Italie, étant porteur d’une somme importante, j’ai été pris par des brigands… Ces misérables m’ont enfermé dans une caverne… et, comme j’avais faim, ces hommes m’ont vendu la moindre nourriture… au poids de l’or ! Du pain, vingt mille francs, un morceau de viande, cinquante mille francs… Alors, tu me connais et je ne me fais pas meilleur que je ne suis, mon amour de l’argent luttait en moi contre les tortures de la faim… je subissais d’atroces douleurs… et pendant quelques jours, je ne voulais pas céder… Tu devines bien que je finis par en passer où le voulaient ces bandits… mais j’étais à demi-fou… et, depuis ce temps, la faim a pris en moi la proportion d’une crise violente… Voilà l’explication, bien simple en somme, de ce phénomène qui t’étonne si fort… Es-tu satisfaite ?

Carmen avait écouté silencieusement. Elle réfléchissait.

Soudain, elle dit :

— Pourquoi des brigands… ne vous dépouillaient-ils pas de votre argent… sans vous infliger cette torture ?

— Mais, fit Larsangy en tressaillant, je ne sais…

— C’est singulier. Il me semble, moi, que ces hommes, que vous qualifiez si allègrement de bandits, exerçaient contre vous une vengeance… vous infligeaient un châtiment peut-être…

— Carmen !…

— Et tenez ! jouons carte sur table ! je vous le répète, j’ai pu me prêter à l’indigne comédie que nous jouons ici, me prêter à ce rôle de « votre fille » qui parfois me répugne et me fait monter le rouge au visage… mais je ne veux à aucun prix être entraînée dans des ténébreuses intrigues que je pressens, que je devine…

— Carmen ! encore une fois ! je te jure !…

— Je ne veux pas être votre complice… je ne veux pas être entraînée avec vous dans un abîme d’infamie qui peut, en une seconde, s’ouvrir sous vos pas !

— Mais enfin… qui peut te faire supposer ? Je suis riche, très riche, honoré de la faveur du chef de l’État…

— Jolie recommandation ! s’écria Carmen en riant avec dédain.

— Tout le monde m’honore, me respecte…

Carmen s’était levée en regardant son prétendu père bien en face :

— Alors dites-moi donc pourquoi, hier soir, chez M. Gontran, alors que j’étais à votre bras, à un nom prononcé tout à coup, jeté par un laquais, vous êtes devenu d’une pâleur livide…

— Moi ! tu te trompes ! ce n’est pas vrai !

— Osez donc nier… vous vous êtes enfui comme si vous vous étiez trouvé tout à coup en face d’un spectre… et tenez ! je suis sûre que si je prononçais encore ce nom…

Larsangy était effrayant à voir. Des gouttes de sueur froide coulaient de son front crispé. Elle, impitoyable, continuait :

— Ce nom… c’était celui du vicomte de Monte-Cristo !

— Tais-toi ! tais-toi ! s’écria Larsangy qui s’élança vers elle, la main haute comme s’il eût voulu la frapper…

Mais, dédaigneuse, les bras croisés sur la poitrine, Carmen le regarda si fièrement que le bras retomba.

— Ce n’est pas tout encore, monsieur le banquier !… Car il paraît que dans cette soirée, vous deviez rencontrer bien des ennemis !… Qui donc osait quelques instants après, dans le jardin, vous dire tout haut : Prenez garde de connaître trop tôt mon nom, monsieur de Larsangy ?…

— Ah ! tu m’espionnes ? cria Larsangy exaspéré, ah ! prends garde !…

— Je ne vous crains pas… mais, sachez-le bien, votre attitude, à cet instant même, confirme les soupçons qui se sont élevés en moi… à votre tour, prenez garde ! je saurai la vérité, et alors…

— Alors !

— Comme il ne me plaît pas de partager la honte et le châtiment qui sont suspendus sur votre tête, je vous abandonnerai… ce n’est pas tout ! Si, pour vous défendre, vous touchez à quelqu’un que j’estime… que j’aime !… alors c’est moi qui vous dénoncerai !…

— Malheureuse !

Et Larsangy, comme fou, saisit un couteau… et bondit vers la jeune fille…

Mais au même instant, la camériste entra :

— Monsieur le comte, dit-elle, voici une carte qu’on m’a dit de vous remettre immédiatement…

Carmen la prit sur le plateau d’argent et lut le nom :

— Le signor Fagiano, lut-elle à haute voix.

Puis, remettant le bristol à Larsangy :

— Allez donc, mon père ! n’est-ce pas cet homme qui doit vous dire son vrai nom !

Larsangy, blême, les dents grinçantes, mais se contenant, lui arracha la carte des mains et s’élança dehors.

Carmen murmura :

— Gontran est l’ami du vicomte de Monte-Cristo ! je veillerai !

XIII

M. DE LARSANGY

Le signor Fagiano était debout dans le cabinet de M. de Larsangy.

On eût dit, en vérité, qu’il n’avait pas le saint respect que méritent les illustrations financières.

Il s’était appuyé à la cheminée, le torse bien cambré, la tête rejetée en arrière.

C’était un homme ayant atteint, peut-être dépassé, la cinquantaine. Cheveux frisés, crépus, marquant hardiment les trois pointes…

Mais en somme, très distingué, bien campé. Quelque chose du Morny des beaux jours. Seulement le Fagiano – dont nous savons le véritable nom, – avait en plein visage, une balafre qui le défigurait un peu.

Mais il avait si charmante désinvolture, il était si élégamment courbé sur le marbre de la cheminée, que nul ne se fût avisé de supposer que ce seigneur élégant était tout simplement Benedetto, l’ancien forçat.

Larsangy entra.

Lui aussi avait le front haut, la lèvre dédaigneuse.

Car il est temps de dire ce qui s’était passé entre nos deux personnages, dans le jardin du peintre Gontran.

Alors que M. de Larsangy, troublé sans doute par la chaleur des lustres, s’était réfugié sur la terrasse, il avait été rencontré par le signor Fagiano qui s’était attaché à ses pas…

Et qui lui avait dit à brûle-pourpoint :

— Monsieur de Larsangy, je connais votre passé !

M. de Larsangy avait tressailli et même… laissé échapper une exclamation de terreur.

L’autre avait continué, accentuant chacune de ses phrases de menaces fort peu enveloppées… Il demandait de l’argent, beaucoup d’argent…

Mais pourquoi ?

Certes Larsangy savait que dans sa longue existence, il avait laissé nombre de créanciers derrière lui…

Et finalement il s’était écrié :

— Mais enfin, comment vous appelez-vous ?

Certaines gens ont tant de débiteurs, qu’ils ne se rappellent pas leur nom.

À quoi l’être mystérieux avait nettement répliqué :

— Prenez garde, vous saurez peut-être trop tôt mon nom.

Or, Larsangy était inquiet, très inquiet.

Peut-être n’avait-il pas la conscience absolument nette.

Nous avons déjà vu par sa conversation avec Carmen qu’en lui certains points étaient attaquables.

Il marcha droit au signor Fagiano…

Larsangy était exaspéré par la scène qui venait de se passer entre lui et Carmen.

Doublement exaspéré. Comment ! voilà une fille qu’il avait daigné élever jusqu’à lui ?… Nous savons ce que cela signifie. Et elle se permettait de scruter ses actes, de le soupçonner, de l’accuser…

Et M. Fagiano venait se jeter au milieu de cette colère.

Ah ça ! Est-ce que, nous, comte Larsangy, favori de Napoléon, troisième du nom, nous avons à plier devant des pygmées dont la déportation pouvait nous débarrasser en une minute.

Donc, M. de Larsangy arrivait très crânement.

Le signor Fagiano, était, avons-nous dit, appuyé à la cheminée, ayant les pointes de ses coudes appuyées au marbre :

— Ah ça ! monsieur, dit brusquement Larsangy, qui, livide encore des émotions subies tout à l’heure, s’efforçait de reprendre son aplomb, ah ça ! voici la seconde fois que vous vous trouvez sur mon passage… Là-bas, hier, vous m’avez adressé je ne sais quelle demande ridicule qui prenait les apparences d’un chantage. Que voulez-vous ? Je ne vous connais pas. Que demandez-vous ? Vous ne me connaissez pas. Vous venez encore me relancer jusque chez moi. Qu’est-ce que cela signifie ? Je suis patient… mais ma patience a des bornes, et il ne tient qu’à bien peu de chose que je ne vous fasse jeter à la porte par mes laquais…

Larsangy, avec sa face en lame de couteau, avec son galbe émacié, ses mâchoires qui broyaient dans le vide, avait quelque chose d’effrayant.

L’autre n’eut pas l’air de s’en apercevoir et, ricanant, dit :

— Eh bien ! sonnez donc, mon petit. Cela fera venir du monde et on causera !…

La main de Larsangy, déjà posée sur le cordon d’une sonnette, retomba.

— Tiens ! tiens ! fit l’autre. Vous ne tenez pas à avoir des témoins.

Larsangy eut un mouvement.

— Et vous avez peut-être raison. Napoléon, qui se connaissait en canailleries, disait : « Il faut laver son linge sale en famille. » Et nous avons, vous le savez bien, une vraie lessive à faire.

Larsangy ne sonna pas. Seulement il regardait de ses yeux, où passait une lueur fauve, cet homme sur la face duquel il ne pouvait pas mettre un nom.

Il se contint et reprit :

— Enfin, que voulez-vous ? je n’aime pas les mystères. Qui êtes-vous ?…

Le signor Fagiano s’approcha de lui, figure contre figure.

— Vous ne me reconnaissez pas…

— Non… et pourtant !

Fagiano éclata de rire. Ce rire avait quelque chose de féroce :

— Eh bien ! si je vous disais, monsieur de Larsangy : donnez-moi les deux cent mille francs que je vous ai demandés, et vous ne me verrez plus…

Larsangy eut un tressaillement. Puis se redressant avec une crânerie qui ne manquait pas de noblesse :

— Je vous répondrais, dit-il, je ne fais pas l’aumône à ceux je ne connais pas…

— Ah ! ah ! s’écria Fagiano. Vous faites de la dignité. Eh bien ! nous allons en rabattre… Vous ne savez pas mon nom, mais moi… je sais le vôtre…

— Vous dites !

— Deux cent mille francs !… Vous me les refusez ! Vous en avez volé bien d’autres, monsieur Danglars !

À ce nom, que Fagiano avait fait siffler entre ses dents serrées comme un coup de lanière, Larsangy-Danglars frissonna tout entier.

— Ce n’est pas vrai ! murmura-t-il.

— Vraiment ! un démenti ! je pourrais vous en demander raison ! la chose serait comique. Est-ce qu’on se bat avec un faussaire ! monsieur de Larsangy, que diriez-vous si en pleine cour, aux Tuileries, on vous souffletait de votre véritable nom, M. Danglars ?…

— Ah ! misérable !

Danglars – car c’était bien lui – avait tiré un revolver de sa poche et l’avait appuyé sur la poitrine de Fagiano.

Celui-ci, d’un coup sec, lui frappa le bras.

L’arme tomba sur le tapis, et par bonheur ne partit pas.

Fagiano la ramassa prestement, et la désarmant :

— Joujoux désagréables et qui troublent une conversation, dit-il. Nous n’avons pas besoin de cela pour nous entendre. Seulement, maintenant que nous en sommes arrivés à la grande scène – à la scène de mélodrame – je vous dis, ce n’est plus deux cent mille francs, c’est cinq cent mille francs qu’il me faut…

Danglars était abasourdi, atterré.

Fagiano s’approcha de lui :

— Cinq cent mille francs ! comptant ! en valeurs ayant cours, sinon je crie à tous votre nom…

— Eh bien ! que m’importe ! On le sait en haut lieu ! on a besoin de moi comme marchand d’argent… Après tout, vos menaces ne m’intimident pas !… Vous savez mon nom… dites-le tout haut… Vous n’apprendrez rien à personne…

— Oh ! oh ! À ceci j’aurai certain détail à ajouter…

— Quel détail, que voulez-vous dire ?…

— À la révélation de votre nom, j’ajouterai… la révélation du mien…

— Mais ce nom… quel est-il donc ?

— Quoi ! suis-je donc tellement changé que vous ne l’ayez pas encore deviné…

— Je cherche !… non, votre figure ne m’est pas inconnue… mais…

— Monsieur Danglars ! est-ce que vraiment Carmen est votre fille ?

— Carmen !…

— Monsieur Danglars ! Comment donc avez-vous une fille de vingt ans quand il y a quinze ans votre femme était encore vivante ?…

— Ma femme !

— Ouais ! oseriez-vous nier en face de moi que vous ayez été marié ?

— Mais que vient faire ici le nom de ma femme ?

— Ceci… Vous avez une fille, et cette fille ne s’appelle pas Carmen !

Danglars commençait à perdre contenance. Décidément, cet interlocuteur inconnu était trop bien informé pour qu’il pût lutter avec lui à armes égales.

Il se laissa tomber sur un siège, et les mains crispées :

— Continuez ! dit-il.

— Ah ! vous comprenez enfin que vous n’êtes pas de force avec moi, monsieur Danglars ! Voyez-vous, je ne viens pas à vous sans être sûr de mon fait. Je vais d’ailleurs vous le prouver. Ancien banquier, enrichi par nombre de spéculations plus déshonorantes les unes que les autres, vous avez rencontré sur votre chemin un homme qui vous a tout à coup écrasé sous son talon. Vous avez été précipité de haut, mais vous êtes de ceux qui rebondissent. Aujourd’hui vous vous trouvez de nouveau au pinacle… Pendant de longues années, vous avez végété, grapillant à droite et à gauche de maigres ressources… quand enfin, vous avez pu de nouveau ressaisir la fortune… Vous n’êtes plus Danglars, le banqueroutier, Danglars, le voleur, vous vous nommez Larsangy, vous êtes redouté, sinon respecté… Eh bien, sachez ceci, il dépend de moi de vous replonger dans la boue d’où vous avez eu tant de peine à sortir… Je serai, selon votre décision, ennemi ou complice, choisissez !…

Tout à coup Danglars porta ses deux mains à son front :

— Ah ! je vous reconnais, s’écria-t-il, vous êtes Andrea Cavalcanti…

— Eh ! eh ! vous brûlez, fit Fagiano en ricanant…

— Oui, oui… mes souvenirs me reviennent… c’est vous qui, vous affublant d’un titre qui n’était pas le vôtre, vous attribuant une fortune qui ne vous appartenait pas, avez prétendu à vous introduire dans ma famille… jusqu’au jour où la justice est venue vous chercher jusque chez moi…

— Parfait ! votre mémoire est excellente !

Puis quittant le ton de persiflage, il se pencha vers Danglars :

— Je suis Benedetto, l’assassin ; Benedetto, le forçat… mais vous ne savez pas tout encore… Savez-vous monsieur Danglars, qui était le nom de mon père ?…

— Je sais… on m’a parlé d’un procès scandaleux… mais j’étais alors loin de France…

— Vous étiez en fuite… le jour où en pleine cour d’assises, j’ai jeté ma haine et mon mépris à la face du procureur du roi… de mon père, M. de Villefort…

— Oui… oui…

— Et maintenant savez-vous le nom de ma mère ?

— Elle n’a jamais été nommée, balbutia Danglars.

— Ce nom, je vais vous le dire… elle se nommait Mme Danglars !

Le banquier, se dressa sur ses pieds, haletant, le corps agité par un tremblement convulsif…

— Elle ! oh ! la misérable ! mais vous mentez… ce n’est pas vrai !…

— C’était ma mère, vous dis-je !… et je l’ai punie, moi, le bâtard abandonné ! je l’aie punie… car je l’ai tuée.

— Tuée ! mais tout cela est horrible, faisait le malheureux en se tordant les mains.

— Oui, tuée ! et en voici la preuve !…

Et tirant de sa poche le papier sur lequel Sanselme avait tracé quelques lignes :

— Lisez, lui dit-il, je n’étais pas seul… j’ai un témoin qui vit encore et qui, s’il le faut, si je le veux, viendra ici même, en face de tous, vous affirmer que je n’ai pas menti…

Danglars était retombé, hébété, les bras pendants.

— Donc, reprit Benedetto, vous savez maintenant qui je suis… vous savez que je ne recule devant rien… Donc, encore une fois, voulez-vous m’obéir ?…

— Mais… que voulez-vous de moi ?

— D’abord… de l’argent ! je vous l’ai dit. J’en ai assez de la misère… du vol… de ces risques incessants dans lesquels je me débats… Vous êtes riche… faites-moi riche…

— Vous aurez de l’argent, dit Danglars.

— Et beaucoup !… mais ce n’est pas tout encore.

Benedetto posa sa main sur l’épaule de Danglars.

— Avez-vous oublié, lui dit-il d’une voix sourde, quel est l’homme qui vous a ruiné, humilié, torturé… dites !… n’éprouvez-vous pas contre lui une de ces haines que rien ne peut éteindre ?…

Danglars avait relevé la tête et le regardait.

— Cet homme, continua Benedetto dont le visage était contracté par un rictus furieux, est votre mauvais génie… le mien ! Oui, le mien ! car quelle raison de haine pouvait-il avoir contre moi ? est-ce que j’avais demandé à vivre, moi ? Il m’a tenté, lancé dans un monde où tous mes appétits de luxe se sont développés… puis tout à coup il m’a rejeté au bagne… ; quant à vous, vous rappellerai-je les tortures qu’il vous a infligées ?… eh bien ! cet homme… nous pouvons tirer de lui une vengeance si terrible que nous le verrons torturé à son tour… Ah ! quelle âpre jouissance je rencontrerai le jour où il se tordra dans les épouvantables agonies du désespoir ! C’est cette vengeance que je veux, que j’aurai… Danglars, voulez-vous que cet homme souffre, rugisse de douleur ?… Mettez votre main dans la mienne… et que ce pacte sans pitié nous unisse à jamais…

Danglars murmura :

— Oh ! me venger… oui… mais c’est impossible !

— Impossible ! ricana Benedetto. À nous deux, je vous jure que nous y réussirons.

— Non ! non ! ce serait tenter Dieu !… j’ai peur de lui…

Et Danglars frissonnait tout entier…

— Peur ! êtes-vous donc un enfant ! une dernière fois, Danglars, voulez-vous vous venger du comte de Monte-Cristo !

— Ne prononcez pas ce nom ! je vous dis qu’il me fait peur !

— Et cependant, si je vous donnais, tout de suite, d’un mot, la certitude que cette vengeance est possible… facile même… Oh ! soyez tranquille ! j’y ai longuement et cruellement songé… Moi aussi, j’ai eu peur de lui… moi aussi j’ai cru longtemps que cet homme était tout puissant, inattaquable… Aujourd’hui, c’est autre chose, j’ai découvert le défaut de l’armure… je veux que cet homme pleure des larmes de sang… Une dernière fois, voulez-vous m’y aider ?

— Ah ! si vous disiez vrai ! s’écria Danglars.

— Écoutez-moi… cet homme a dans le cœur un amour profond, immense… C’est par cet amour que nous le tuerons… Le comte de Monte-Cristo est invincible… dites-vous ! vous oubliez qu’il a un fils !…

— Son fils ! le vicomte Espérance !…

— Frapper le fils, c’est tuer le père…

— Oui… oui ! vous avez raison ! Ah ! c’est que, moi aussi, je le hais !…

— Eh bien !… unissez-vous franchement à moi… et je vous le dis, nous aurons tous deux notre revanche aussi terrible, aussi effrayante que nous l’aurons voulu tous deux…

— Et que voulez-vous pour cela ?…

— De l’argent…

— Vous en aurez !… mais encore…

— Je veux, dit Benedetto, que vous soyez prêt à m’obéir, à l’heure où je vous appellerai !… à m’obéir aveuglément…

— Et vous dites que Monte-Cristo pleurera, mourra de douleur…

— Je vous le jure…

— Alors, dit Danglars, je me livre à vous !… Ah !… comme je le hais !…

Et les deux hommes, se regardant, mirent leurs mains dans leurs mains en signe de serment.

XIV

ÉTERNELLE CHANSON

Revenons chez le vicomte Espérance.

Trois jours s’étaient passés depuis la terrible nuit où Jane, mourante, était entrée dans l’hôtel des Champs-Élysées.

Nous retrouvons maman Caraman en grande conférence avec la personne qui lui inspire le plus de confiance au monde, et qui n’est autre qu’elle-même.

Deux heures du matin venaient de sonner.

Le calme et le silence étaient profonds.

À demi-étendue sur un canapé, l’excellente femme songeait, tout en prêtant cependant l’oreille au moindre bruit qui pouvait venir de la chambre où reposait la jeune fille, plongée dans une prostration profonde.

— Voyons, se demandait-elle, suis-je bien dans mon droit en agissant comme je le fais. M. le comte de Monte-Cristo m’a recommandé son fils, m’a priée de veiller sur lui. Certes, je n’ai pas manqué à ce devoir, mais est-ce que je le remplis tout entier ? Voici que j’ai accepté du vicomte Espérance une mission de confiance, que, depuis trois jours, je soigne jour et nuit cette pauvre jeune fille… C’est bien ! et, de ce côté, je n’ai rien à me reprocher…

Mais d’autre part, M. le vicomte m’a invitée à lui garder le secret, même auprès de son père… et j’y ai consenti. Là, je ne sais pas si j’ai bien fait… et cela me trouble…

Pour s’éclaircir les idées, maman Caraman ajouta une goutte d’eau-de-vie au grog dont le sucre fondait ; puis, ayant bu un doigt de l’exquis mélange :

— M. le comte m’a dit : Si jamais vous aviez quelques nouvelles à me faire parvenir, allez parler à M. Fanfar… C’est simple et clair. Mais si j’obéis au père, je désobéis au fils… M. Espérance est-il en danger ? Non !… eh bien ! alors pourquoi me tracasser ? il sera toujours temps…

Cependant il semblait que tous ces raisonnements ne suffisaient pas à convaincre la fille du gendarme de l’excellence de sa cause, car elle secouait la tête et faisait de ses lèvres qui s’avançaient une moue significative.

Mais force lui fut d’interrompre sa méditation, car un léger gémissement venait d’attirer son attention.

D’un bond, elle fut sur les pieds et courut, – ou plutôt roula, car elle n’avait pas maigri, la bonne femme, – vers le lit de Jane.

La jeune fille était étendue, immobile. Son beau visage avait la teinte mate de la cire. Ses paupières étaient teintées de bistre. De ses lèvres entrouvertes s’exhalait un soupir entrecoupé.

— Pauvre petite, murmura maman Caraman, on dirait qu’elle souffre plus que de coutume.

Elle se pencha vers elle et la considéra attentivement.

Pauvre Jane ! était-elle sauvée ?… Hélas ! les médecins ne répondaient pas encore de sa vie ! Gontran, sur la prière d’Espérance, avait amené deux amis discrets, d’une science éprouvée, et de longues heures avaient été passées à son chevet.

Mais les désordres produits par la balle étaient graves, la cicatrisation était lente, et, à chaque minute, des complications nouvelles étaient à redouter.

Elle n’avait pas encore repris connaissance…

Tandis que la Caraman s’apprêtait à lui donner quelques gouttes de potion, Jane, par un mouvement brusque, écarta la couverture qui lui couvrait la poitrine, et jeta ses deux mains en avant, par une sorte de geste de résistance, de terreur.

— Eh bien ! petite, fit doucement la Caraman. Est-ce qu’on ne veut pas être raisonnable ?

Mais il semblait que Jane n’entendit pas.

Une vive coloration montait à ses joues. C’était la fièvre – cette fièvre terrible qui pouvait la tuer ! Sa poitrine haletait.

Soudain ses yeux s’ouvrirent, étincelants, presque hagards.

Une inexprimable angoisse se peignit sur ses traits amincis par la souffrance.

Et, se tordant les bras, elle s’écria :

— Mourir ! je veux mourir !…

— Mon enfant, ma chérie ! disait la Caraman qui, les larmes aux yeux, embrassait son front et ses cheveux, voulez-vous bien ne pas dire des folies comme cela !… Voyons… soyons bien calme… ou je me fâche…

Mais Jane ne l’entendait pas. Elle se débattait.

On eût dit qu’elle était hantée par je ne sais quelle horrible vision.

Le délire évoquait-il devant ses yeux quelque scène atroce du passé ?… La fièvre a de ces étonnantes résurrections.

Maman Caraman était forte. Mais, outre qu’elle n’osait pas déployer toute son énergie, les muscles des hallucinés de la fièvre ont des vigueurs incroyables.

Jane, dans un affolement désespéré, répétait toujours :

— Je veux mourir ! je veux mourir !…

La Caraman avait pour consigne d’appeler Espérance à la moindre alerte.

Elle étendit la main et toucha le bouton d’une sonnette.

Et quelques secondes à peine s’étaient écoulées que des pas se firent entendre dans la pièce voisine.

Le porte s’ouvrit et le fils de Monte-Cristo apparut sur le seuil.

Oh ! comme il était pâle, lui aussi, et combien les angoisses avaient posé leur stigmate à son front creusé.

À peine l’écho de son nom avait-il retenti que Jane était retombée en arrière, cachant son visage dans ses mains crispées.

— Qu’y a-t-il ? demanda Espérance.

— Oh ! presque rien, monsieur le vicomte, un peu de fièvre… Cependant, j’ai eu peur d’un accident… et je vous ai appelé.

— Vous avez bien fait, et je vous en remercie… ajouta-t-il en s’approchant de la jeune fille.

Il lui prit les deux mains et les écarta de son front.

Sous cette pression, il y eut dans tout le corps de Jane une sorte de commotion électrique, et des larmes soudaines jaillirent de ses yeux qui s’étaient refermés.

— La voici plus calme, dit maman Caraman, et je suis presque au regret de vous avoir dérangé…

— Non ! non ! je vous en remercie ! tenez, vous devez être fatiguée… allez prendre du repos… je veillerai moi-même jusqu’au matin…

— Pour ça… je ne veux pas ! moi, je suis vieille, je n’ai pas de sommeil… tandis que vous…

Espérance s’était assis au pied du lit de Jane et lui tenait toujours les mains qui s’abandonnaient, moites et détendues…

— Croyez-vous donc que je puisse dormir… quand elle souffre ! dit doucement le vicomte. Allez ! je vous en prie !… je vous promets de vous rappeler bientôt… allez ! allez !

Maman Caraman résistait encore, peut-être un peu pour la forme.

Mais Espérance plaidait si doucement sa cause. Oh ! il ne pensait pas à prendre un ton d’autorité ! Et puis il l’appelait maman Caraman ! Après force recommandations, la bonne femme sortit…

Le jeune homme s’était laissé glisser à genoux sur le tapis.

La main de Jane avait suivi sa main…

Et ils restaient ainsi, immobiles, silencieux, dans le calme profond de la chambre où l’on entendait encore les bruissements d’ailes de l’ange de la mort.

Sous la douce pression de la main d’Espérance, Jane semblait éprouver un soulagement profond. N’est-il donc pas vrai qu’il peut exister entre deux êtres une sorte de communication magnétique, qu’un fluide peut s’épandre de l’un à l’autre mettant en rapport deux organismes qui, en cet instant mystérieux, n’en font plus qu’un.

Ils se taisaient, jouissant pour ainsi dire de cette intimité profonde et divine.

Et Espérance attira vers sa bouche la main de Jane et y appliqua ses lèvres.

Alors, la jeune fille ouvrit les yeux.

Plus de fièvre. Les prunelles, claires, avaient repris leur limpidité.

Une teinte rose remontait aux joues, un souffle plus égal agitait la poitrine.

— Jane ! Jane ! appela à voix basse Espérance.

Il lui sembla que les doigts de la jeune fille serraient doucement les siens.

— Vous m’entendez ? dit-il encore. Vous me permettez de rester auprès de vous ?… Oui, n’est-ce pas ? Si vous saviez, je souffre tant de vous voir souffrir, moi qui donnerais ma vie pour vous épargner un chagrin…

La main répondait par une pression plus forte.

— Vous ne savez pas, reprit-il, quand je vous ai rencontrée, l’autre soir, il me semblait que ce n’était pas la première fois que je vous voyais… En vérité, il me paraît que déjà vous m’êtes apparue dans mes rêves… Jane, pourquoi donc vouliez-vous mourir ?…

Il s’était relevé à demi, et lui parlait maintenant en la regardant.

L’écoutait-elle ? L’entendait-elle ? Il y avait dans ses yeux, tout à l’heure si brûlants de fièvre, une placidité singulière…

L’amour a de ces hypnotismes. Un engourdissement délicieux s’était emparé de l’être entier de la jeune fille. Elle croyait dormir, elle croyait rêver, et cette voix charmante, dont l’écho parvenait jusqu’à son cerveau, lui apportait des harmonies extra-humaines.

Oh ! comme le passé était loin ! Jane était dans une de ces périodes, trop rares pour notre malheureuse humanité, où tous les souvenirs douloureux s’effacent, où tout se fond dans l’ineffable joie du bonheur présent…

Et elle se sentait si heureuse. C’était un bonheur immense, complet, qui emplissait son cœur et sa conscience ; il lui semblait que tout pour elle recommençait, et le principe de sa vie nouvelle était dans la pression de cette main sur la sienne.

Lui continua :

— Jane, avant de t’avoir vue, je ne vivais pas… Une immense tristesse m’envahissait tout entier… Que m’importait le luxe qui m’entoure, la science acquise ! Il y avait autour de moi comme une impression de désert… et, chose singulière, je l’ai ressentie pour la première fois dans cette chambre même où nous sommes maintenant…

Il regardait autour de lui.

— C’est ici que ma mère est morte ! Quand j’ai entendu son dernier soupir s’exhaler de sa poitrine, j’ai cru que c’était mon souffle qui s’en allait… Il y a eu dans mon cœur comme un brisement… et voici que sur tes lèvres le souffle de vie ramène mon être… Oh ! ma Jane ! ma Jane ! n’est-ce pas que tu me permets de te dire que je t’aime ?

Était-ce réalité ? était-ce un jeu de la lumière sur le visage de la jeune fille ?

Espérance crut la voir sourire, et ce sourire était un consentement.

— Oh ! merci ! vois-tu… je suis sûr que, toi aussi, tu as souffert… horriblement souffert… mais c’est fini désormais… je suis là… près de toi, pour te protéger, pour te défendre… Tu me diras tout… nous n’aurons pas de secrets l’un pour l’autre… et, laissant nos mains l’une dans l’autre, comme à présent… nous nous en irons à travers la vie, loin, bien loin d’ici, de cette vie de Paris qui me pèse… Nous choisirons quelque retraite paisible où nous nous endormirons dans notre bonheur au souffle du vent qui joue à travers les grands arbres… Jane ! ma Jane !… je suis à toi pour toujours… pour toujours…

Et ces deux mots répétés, éternelle chanson de l’amour, vibraient à travers les tentures de la chambre paisible pour monter vers ce ciel où les serments s’inscrivent en rayons d’étoiles…

Elle ne répondait pas. Mais, de ses paupières demi closes, une larme roulait – larme de joie – sur sa joue virginale…

Et Espérance, se courbant, but cette larme dans un baiser chaste, baiser de frère et de fiancé…

Jane sourit encore une fois. Ses lèvres s’agitèrent et un mot s’en échappa :

— Espérance ! je t’aime !…

Le vicomte tressaillit. Ah ! que de joie dans cette dernière parole ! Il se mit à genoux, joignant les mains comme le prêtre devant l’idole…

Puis de nouveau, tous deux se turent… quelque chose de pareil à un murmure passait dans l’air. On eût dit que leurs deux âmes se donnaient encore une fois le baiser que leurs lèvres avaient échangé…

Oh ! Jane n’était plus en danger ! non ! Dans cette union mystique de leurs deux êtres, la vie avait triomphé de la mort…

Et Espérance pensait :

— Oui, nous quitterons Paris, nous irons cacher notre bonheur dans quelque villa perdue des rives méditerranéennes, là où le ciel est toujours pur, où la mer est toujours bleue… c’est la vie, c’est l’éternité du bonheur !…

Et voyant alors que Jane reposait, s’étant endormie dans son calme reconquis, Espérance se redressa, et lentement sortit de la chambre en lui jetant des baisers à pleines mains, comme les enfants qui jettent des roses devant l’autel.

Dans la pièce qui précédait la chambre, maman Caraman qui, entêtée, n’avait pas voulu s’aller coucher, s’était étendue sur un canapé, et, faut-il l’avouer ? ronflait comme l’eût pu faire le gendarme qu’elle pleurait, s’il fût subitement revenu à la vie…

Espérance sourit. Il avait le cœur plein d’indulgence. Sachant que maintenant Jane dormait, il ne craignait rien… il passa devant la bonne femme et ne la réveilla pas…

Il courut à sa chambre. Il avait besoin d’être seul, emportant son bonheur comme un trésor.

Mais à peine les derniers échos de son pas avaient-ils été étouffés par les tapis que, dans la chambre de Jane…

N’est-ce pas une illusion, un cauchemar ?

Voici que là, dans le coin sombre, les tentures s’écartent…

Et, à la lueur faible de la lampe qui vacille, une forme sombre paraît.

C’est un homme. On ne peut voir son visage, que cache un voile noir…

Il tient à la main un mouchoir blanc, sur lequel il verse le contenu d’un flacon.

Il marche vers le lit, doucement, si doucement, que pas un bruit, pas un craquement ne révèle sa présence.

Quel est donc cet homme ? C’est ainsi que jadis le comte de Monte-Cristo pénétrait dans la chambre de Valentine de Villefort…

Et ce n’est pas Monte-Cristo ! non !… Autour de celui qui entre là, mystérieux et sinistre, il y a comme un rayonnement de vice et de crime…

Il va vers le lit, considère un instant la jeune fille endormie, puis étendant le bras, approche de son visage le mouchoir d’où s’élève une sorte de vapeur blanchâtre…

Le mouchoir est posé sous ses narines…

Elle respire, lentement, régulièrement… puis soudain son corps tressaille ! ce n’est qu’un instant ! puis l’immobilité… Les membres se raidissent… la teinte rose de ses joues s’efface… son front devient pâle… on dirait la mort !

L’homme se penche, saisit dans ses bras le corps inerte, qu’enveloppe une longue robe blanche pareille à un suaire…

Puis, toujours lentement, avec des précautions infinies, l’homme, chargé de son fardeau, revient vers la tenture, qui s’écarte et se referme…

Maman Caraman ! vous dormez ! Espérance ! tu rêves à ton bonheur !…

Tu ne sais pas quel est cet homme !…

Il se nomme Benedetto !… C’est la revanche qui commence.

Et dans la chambre vide, il n’y a plus d’autre bruit que le tic-tac de la pendule, disant l’heure du désespoir pour ceux qui trouveront la chambre déserte.

XVI

IL FAUT LES SAUVER !

On n’a pas oublié l’incident dramatique qui avait suivi le suicide de Jane. Sanselme s’élançant au hasard, presque fou, cherchant de toutes parts la trace de sa fille bien-aimée, arrivant à la berge de la Seine, puis poursuivant une ombre de femme, bondissant après elle dans le fleuve, et enfin emporté par le flot, ne devant la vie qu’au dévouement de deux de nos anciens amis, Fanfar et son fidèle Bobichel…

Comment se trouvaient-ils là, à cette heure tardive ?

Rien de plus simple à expliquer.

Monte-Cristo – partant pour une destination que nul ne connaissait – pas même ceux en qui il avait la confiance la plus absolue – avait dit à Fanfar :

— Je vous confie mon fils. Vous m’aimez, donc vous l’aimez. Soyez à lui comme vous êtes à moi.

Fanfar était de ces hommes qui ne se reprennent point lorsqu’ils se sont donnés !

— Comptez sur moi, avait-il dit simplement.

Et Monte-Cristo était parti, confiant en lui, confiant surtout, faut-il dire ? dans cette fatalité qui l’avait toujours servi.

Fanfar lui avait tenu parole. Sentinelle vigilante, il épiait attentivement toutes les démarches d’Espérance. Mais il avait aussi reçu pour instructions de ne point laisser deviner cette surveillance et de ne l’accentuer qu’autant qu’Espérance se trouverait dans un danger réel.

Or, le soir où Espérance s’était rendu à la soirée de Gontran, Fanfar, accompagné de l’inséparable Bobichel, avait suivi de loin le jeune homme, l’avait vu entrer dans la maison de son ami, l’avait vu encore lorsqu’il avait reconduit Jane à sa voiture, et enfin lorsqu’il était sorti au bras de Gontran.

Quelle apparence alors qu’un incident imprévu pût se produire. Deux jeunes gens qui, se tenant le bras, sortent sur les Champs-Élysées et causent, est-il rien de plus rassurant ?

D’un commun accord, Fanfar et Bobichel s’étaient volontairement relevés de leur faction, et, pleinement satisfaits, s’étaient rabattus vers la rive gauche, où Fanfar occupait une petite maison à peu de distance de la Seine, dans la rue Bellechasse.

Tous deux causaient du passé, de l’avenir. Quand on a vécu ensemble de longues années, on a toujours quelque souvenir à éveiller qui vous sourit et vous enthousiasme. Tout à coup, alors qu’ils traversaient le fleuve, des cris d’appel, de désespoir avaient frappé leurs oreilles.

Il y a des natures de terre-neuve. À ces animaux superbes, Fanfar et Bobichel eussent rendu des points. Qu’on se souvienne de l’arrivée de Fanfar à la citadelle de Maldar.

Cette fois, il ne s’agissait plus de se jeter dans le feu, mais de plonger en pleine eau.

Qu’à cela ne tienne ! Plouf ! Plouf ! Qui des deux était tombé le premier ? En tout cas, c’était bien en même temps qu’ils étaient arrivés à la rive, chacun portant son fardeau.

Trois jours s’étaient passés depuis lors, trois jours terribles.

Car de ces deux êtres qu’ils avaient arrachés miraculeusement à la mort, l’un, Sanselme, était en proie à une sorte de fièvre chaude, qui lui enlevait toute notion intelligente.

Et l’autre… la vieille femme, au visage émacié, aux cheveux blancs collés sur les tempes… l’autre, vêtue de haillons, aux pieds nus, l’autre était folle… !

Mais, chez celle-ci, ce n’était pas un obscurcissement passager de la raison. Fanfar ne pouvait s’y tromper.

Cette malheureuse devait être aliénée depuis longtemps déjà.

D’où venait-elle ? Qui était-elle ?

En vain, on l’avait fouillée. Elle ne possédait rien, rien absolument.

S’était-elle échappée de quelque hospice ? c’était possible. Cependant Fanfar était allé dès le lendemain à la Préfecture et avait demandé des renseignements. Aucun avis de disparition n’était parvenu à l’autorité.

Naturellement Fanfar s’était abstenu de donner aucun détail.

Mais avec Bobichel, qui était de bon conseil, il raisonnait.

Entre ces deux êtres qui, à la même heure, s’étaient précipités dans le fleuve, il était impossible qu’il n’existât pas un lien. Il devait y avoir là quelqu’un de ces effrayants mystères qui défient toute divination. Mais leur devoir était tout tracé : s’ils avaient sauvé ces deux malheureux, ils leur devaient le secret le plus absolu, jusqu’à ce que du moins ils se fussent convaincus qu’ils pouvaient sans danger pour eux révéler cette sinistre aventure…

Et les heures passaient.

Sanselme avait des accès de rage furieuse pendant lesquels il criait des mots sans suite, entrecoupés d’imprécations incompréhensibles.

Quant à la vieille femme, dès qu’elle était revenue à elle, elle s’était élancée hors du lit dans lequel on l’avait étendue…

Et elle était allée se blottir contre la porte, debout, haletante, les yeux hagards et pleins d’une indicible épouvante…

Si, l’écartant doucement pour entrer dans la chambre ou en sortir, on ouvrait cette porte, alors portant ses deux mains à sa poitrine, elle s’affaissait sur le plancher en poussant un cri terrible.

Enfin pour comble de mystère – lorsque la femme de Fanfar, ange de bonté et de dévouement, – l’avait déshabillée, elle avait appelé son mari pour lui montrer, sur le sein de la malheureuse, la cicatrice d’une effroyable blessure.

Elle avait dû être frappée d’un coup de couteau.

Quand ? où ? par qui ? toutes questions qui restaient sans réponse.

Et ce soir-là, pour la centième fois, Fanfar resté seul s’interrogeait.

Bobichel était sorti depuis quarante-huit heures. Fanfar était sans nouvelles d’Espérance. Il se reprochait de s’être donné tout entier aux deux malheureux qu’il avait sauvés, et avait envoyé Bobichel aux informations.

Fanfar veillait auprès du lit de Sanselme.

Dans une pièce voisine, la folle dormait toujours accroupie auprès d’une porte.

Sanselme, le visage congestionné, était immobile. Chose singulière, en quelques jours cette face grasse, ronde, s’était creusée, amincie. On eût dit le masque du désespoir.

Fanfar le considérait attentivement. Il cherchait à lire dans les lignes de ce visage le secret d’une existence douloureusement tourmentée. Avec son instinct infaillible, il se disait que, sous la douleur visible, il y avait un remords, la torture d’un crime commis.

Mais, pour les consciences fermes, le criminel a droit à tous les soins que commande l’humanité. Fanfar luttait opiniâtrement contre le mal, qui déjà semblait se lasser du combat.

À ce moment Sanselme, de sa bouche tordue par la congestion, proféra quelques mots.

Fanfar se leva et se pencha vivement vers lui.

Sanselme voulait parler, on le voyait, mais les sons semblaient déchirer sa gorge. Cependant Fanfar crut saisir quelques paroles :

— Ma fille !… morte !… morte !…

Et ce dernier mot, sinistre, était répété avec un inexprimable accent d’angoisse.

Que signifiait cela ? Celle que Sanselme avait tenté de sauver était plus âgée que lui. Du moins tout, dans son apparence, indiquait la sénilité. Elle ne pouvait donc pas être la fille de cet homme.

De qui parlait-il ?

Fanfar lui dit de sa voix claire et forte :

— Vous avez une fille ? vous l’avez perdue !…

— Ma fille ! oui… ma Jane !…

— Elle s’appelle Jane ?…

Sanselme se tordait sur son lit, comme si chaque parole prononcée lui eût infligé une épouvantable douleur.

En vain, Fanfar multiplia les questions ; il ne pouvait rien arracher du malheureux, ni son nom, ni aucun détail qui put servir de base à des hypothèses sérieuses.

Ayant pris une potion, le malade s’assoupit, seulement il était évident que, dans cette ivresse du délire que la congestion fait tourbillonner au cerveau, le malheureux était en proie à des hallucinations terribles.

Fanfar, découragé, avait pris un livre. Soudain, il entendit retentir le timbre de la porte extérieure.

Et, un instant après, Bobichel paraissait.

— Eh bien ? lui demanda Fanfar.

— Ah ! patron !

Le brave Bobichel était rouge comme un coq et, outre qu’il s’était hâté de telle sorte que son front ruisselait de sueur, de plus il semblait en proie à une émotion telle qu’il s’affala sur une chaise, répétant seulement son : Ah ! patron ! avec des intonations désespérées.

— Mais parle donc ! s’écria Fanfar. Est-il arrivé quelque malheur !

— Oui ! oui ! un grand malheur !…

— Mais à qui donc ?

— Au fils de Monte-Cristo… Au vicomte Espérance !…

— Malédiction ! s’écria Fanfar, bondissant sur ses pieds.

Et, dans l’excès de sa douleur, il saisit le bras de Bobichel et le secoua rudement :

— Parleras-tu, à la fin ?…

— Oui, patron ! mais, vrai ! je n’en puis plus ! Ça m’a donné un tel coup !… le vicomte Espérance s’est enfui de son hôtel…

— S’est enfui ! Allons donc ! C’est une folie !… Sans doute qu’il a obéi à quelque caprice et est parti en voyage sans avertir personne.

— Non ! ce n’est pas cela ! il a bel et bien disparu…

— Qui t’a dit cela ?

— Parbleu ! les deux de la maison… la vieille Caraman et Coucou !…

Fanfar passait ses mains sur son front, comme pour dissiper le trouble que lui causait cette étrange nouvelle.

— Voyons, mon vieil ami, fit-il. Prends pitié de mes angoisses et dis-moi exactement ce que tu sais…

— Voilà, reprit Bobichel. Donc, vous, comme moi, vous étiez inquiet de ce que depuis la nuit en question nous n’avions pas eu de nouvelles de M. Espérance… Eh bien ! figurez-vous que pendant que nous sauvions ces deux malheureux qui sont là, le vicomte de son côté sauvait quelqu’un…

— Comment ! il n’était donc pas rentré directement chez lui ?…

— Faut croire ! Car deux heures après il rentrait avec son ami M. Gontran… en ramenant un blessé.

— Un blessé !…

— Je me trompe, une blessée !… une jeune fille… qui avait reçu un coup de pistolet…

— Quelle histoire me racontes-tu là !…

— Écoutez, patron ! moi-même, je ne voulais pas croire… mais paraît que c’est la vérité… et tenez, comme je me doutais bien que vous vous demanderiez si j’étais fou, j’ai eu une idée…

— Laquelle ?

— C’est de vous amener des témoins…

— Qui cela ?

— Eh ! parbleu ! la Caraman et Coucou ?

— Comment ! ils sont ici ?

— Oui… et à votre disposition, pour vous donner tous les détails que vous pourrez leur demander.

— Et tu ne me le disais pas ! Vite, Bobichel… je les interrogerai, et je jure que je saurai bien parvenir à connaître la vérité.

Malgré tout l’empire qu’il savait conserver sur lui-même, Fanfar ne pouvait résister à l’impatience qui s’emparait de lui.

C’est qu’aussi il éprouvait comme un remords. S’il était survenu quelque catastrophe dont Espérance eut été victime, ne lui incombait-il pas une effrayante responsabilité ?

Quoi ! Monte-Cristo – auquel il aurait donné sa vie – lui confiait ce qu’il avait de plus précieux au monde… et lui, Fanfar, n’avait pas su veiller sur ce trésor !…

Et comme ces réflexions se pressaient dans son cerveau, la Caraman et Coucou entrèrent.

Eux aussi sentaient toute la responsabilité qui pesait sur eux !

Ils aimaient tant Monte-Cristo !…

— Mes amis, dit Fanfar, tandis que la bonne Caraman sanglotait douloureusement et que Coucou, au port d’arme, mâchait sa moustache pour ne pas imiter sa compagne, mes amis, je ne puis croire encore au malheur que m’annonce Bobichel. Il me dit que le vicomte Espérance a disparu…

— Hélas ! soupira Coucou.

— Ainsi, c’est vrai ! voyons, maman Caraman, ce n’est pas le moment de se désoler. Les pleurs ne remédient à rien. Si Espérance est en danger, moi et mes amis sauront bien le sauver. Mais il faut que vous me disiez tout !…

La Caraman se laissa tomber à genoux, et les bras tendus vers Fanfar :

— C’est moi qui suis coupable ! s’écria-t-elle. Ah ! je ne me le pardonnerai jamais !

— Coupable ! expliquez-vous !… je vous promets de ne pas vous gronder…

— Et vous auriez tort ! je suis une malheureuse !… j’ai manqué à toutes mes promesses, en ne vous avertissant pas plus tôt ! et pourtant j’avais comme un pressentiment que tout cela finirait mal !…

Elle avait des hoquets désespérés. Et la plupart de ses paroles se perdaient dans des sanglots inarticulés.

Enfin elle se remit un peu, et Fanfar commença à comprendre.

La Caraman pouvait d’ailleurs expliquer peu de chose. Elle dit comment Espérance et Gontran étaient rentrés au milieu de la nuit, apportant une jeune fille blessée d’un coup de feu et qui semblait mourante : comment des soins assidus paraissaient l’avoir arrachée à la mort. Enfin elle ne cacha rien jusqu’au moment où obéissant au vicomte, elle s’était retirée dans la pièce voisine, où elle avait succombé au sommeil.

— Je ne sais pas comment cela s’est fait, gémissait-elle. J’avais beau être fatiguée, j’aurais dû me déchirer le corps avec mes ongles plutôt que de dormir… mais on aurait dit qu’une main de plomb s’était posée sur ma tête… j’ai fermé les yeux, et puis je n’ai plus rien entendu. M. Espérance était resté auprès de la jeune fille. Quand j’ai ouvert les yeux, il faisait jour. J’ai sauté sur mes pieds, et j’ai couru à la porte… je n’osais pas entrer d’abord. Je croyais que M. Espérance était toujours là, et dame, vous comprenez, on a peur de paraître indiscret… je prêtai l’oreille, je n’entendis rien ! – Elle dort ! me disais-je. Enfin, après quelques minutes d’hésitation, je posai la main sur le bouton de la porte, je le tournai tout doucement et j’entrai. Tout était calme et silencieux. C’est à peine si j’osais faire un pas… les rideaux étaient retombés et cachaient le lit. On eût dit un nid d’oiseau. Sans doute la pauvre petite dormait… je retenais ma respiration… mais voilà que tout à coup, je ne sais quelle idée me passe par la tête… il y avait trop de silence, trop d’immobilité dans la chambre… je cours au lit… il était vide !

— Vide ! fit Fanfar. Mais la jeune fille ne pouvait-elle avoir été transportée autre part…

— Naturellement ! Ç’a été ma première idée !… quant à marcher toute seule, il n’y avait pas à y penser, elle était trop faible !… Alors je me suis dit que, peut-être, le vicomte avait réclamé l’aide de Coucou…

— Et moi aussi je dormais, sacr… interrompit l’ancien zouave. Voilà que maman Caraman déboule dans ma chambre comme une avalanche… et me secoue ! un vrai prunier !

— Je ne pouvais pas le réveiller, ce fainéant-là ! et je n’avais pas le temps de faire de façons, d’autant plus que j’étais de plus en plus inquiète… je l’interroge ! Bon ! il se frottait les yeux d’un air stupide !

— Maman Caraman.

— Mettons ahuri ! il n’avait rien vu, rien entendu !… Que faire ?… je retourne à la chambre. Rien ! pas une trace !… décidément il n’y avait que M. Espérance qui pouvait avoir emporté la petite. Et là, encore, voyez notre bêtise ! je ne sais pas quelles mauvaises idées me sont passées par la tête… je ne voulais pas aller déranger le vicomte… non, je me disais que, si la petite était chez lui, il n’aimerait peut-être pas qu’on le sût… Oh ! c’était mal de ma part… une pauvre fille qui n’avait que le souffle ! et douce, et honnête, j’en jurerais…

— Hâtez-vous un peu, ma chère dame, dit Fanfar avec une nuance d’impatience. Vous vous perdez tout le temps dans des détails…

— Vous avez raison… mais j’ai eu tant d’émotions que vrai ! je n’ai pas la tête bien à moi… enfin, je me décide… et je vais frapper chez M. Espérance. Oh ! il n’était pas couché. Il était debout, travaillant avec des livres de médecine tout autour de lui… et je lui dis tout… Si vous l’aviez vu ! il est devenu si pâle, si pâle, que j’ai cru qu’il allait tomber… et puis en me repoussant un peu rudement, il s’est élancé vers la chambre… et là quand il a vu que je lui avais dit la vérité, il a failli devenir fou ! et des questions ! et des colères ! Voyez-vous, il n’y a rien de bête comme quand on est dans son tort et qu’on n’a rien à répondre… Bien sûr, la petite ne s’était pas sauvée par la fenêtre qui était fermée en dedans… est-ce qu’elle en aurait eu la force, d’ailleurs ?… Pas plus par l’escalier… les verrous intérieurs étaient tirés… Alors quoi ?… j’en perdais la tête !… M. Espérance a interrogé tout le monde… il était dans une telle fureur que j’ai cru qu’il allait nous tuer… et au fond, il n’aurait pas eu tort ! Quand je pense que si je ne m’étais pas endormie comme une marmotte…

— Mais lui ! Espérance ! on m’a dit qu’il avait disparu !…

— Oui… depuis hier soir… quand il a vu que rien ne pouvait lui servir d’indice, qu’il y avait là-dessous comme qui dirait du sortilège, de la magie… alors il a mis son chapeau sur sa tête, et il est sorti… Il ne nous a rien dit… mais voilà la nuit et une partie de la journée passée… on ne l’a pas revu.

— Et ce qu’il y a de plus grave, ajouta Coucou, c’est qu’il a emporté des pistolets. Je m’en suis aperçu, car ils n’étaient plus à la place où je les avais moi-même rangés hier…

Fanfar réfléchissait.

— Rien ne peut vous faire supposer la direction qu’il a prise ?…

— Rien. Nous étions si hébétés que nous n’avons pas pensé à le suivre… Ah ! en tout cela, nous sommes bien coupables !… et quand M. de Monte-Cristo saura ça !…

— Vous avez été légers, imprudents, déclara Fanfar. Mais toutes les récriminations sont inutiles. Avant tout, il faut retrouver la trace d’Espérance. Voyons, répondez sincèrement à mes questions. Avez-vous quelque idée de la façon dont la jeune fille avait été blessée ?

— Non ! mais M. Gontran le sait…

— Le peintre, l’ami d’Espérance. En effet, je vais courir chez lui…

— Oh ! nous y sommes déjà allés. Il est sorti pour toute la journée. Mais il doit savoir beaucoup de choses, car… tenez, peut-être avons-nous mal fait… mais voici un petit carnet que nous avons trouvé sur le tapis de la chambre et qui est évidemment tombé des vêtements de la jeune fille.

En disant cela, la Caraman présentait à Fanfar une de ces pochettes en maroquin qui servent à garder des cartes de visite.

— Nous l’avons ouvert, continua la Caraman, et nous y avons trouvé ceci…

— Une lettre ! fit Fanfar ; mais sans adresse. Voyons.

La lettre ne contenait que quelques lignes, c’était le remerciement adressé par Gontran à la jeune fille quand elle avait consenti à se rendre à la soirée du peintre. Ce billet commençait par ces mots : « Mademoiselle Jane… »

— Jane ! s’écria Fanfar, dont un rapide souvenir traversa le cerveau.

À son cri, un autre cri répondit.

La porte venait de s’ouvrir violemment, et Sanselme, livide, s’appuyant au chambranle, apparut chancelant.

— Jane ! Jane ! avez-vous dit ?

Fanfar s’était élancé vers lui et l’avait soutenu dans ses bras.

— Ah ! ne vous occupez pas de moi ! s’écria Sanselme. Répondez… ce nom, est-il vrai que je l’aie déjà entendu ?… Jane !

— En effet, ce nom est bien celui qui est tracé sur ce billet.

Et comme Fanfar tendait le papier à Sanselme, celui-ci s’en empara, d’un geste presque brutal, et le dévora des yeux.

— Oui ! oui ! c’est, bien cela ! Jane ! ma f…

Il se reprit, ayant, dans son demi-délire, la force de ne pas trahir le secret qui lui brûlait le cœur.

— Ainsi, s’écria Fanfar, vous connaissez cette jeune fille ?…

— Si je la connais !… mais ce n’est donc pas elle qui a voulu mourir – ce n’est donc pas elle que j’ai sauvée ?…

— Non. Mais calmez-vous par grâce !… il faut que vous raisonniez froidement. Des dangers terribles menacent peut-être tous ceux que nous aimons.

— Jane ! Jane en danger, cria Sanselme… Ah ! laissez-moi ! je veux sortir d’ici, je veux…

Il s’était dressé, haletant, hagard… mais ses forces le trahirent, et il serait tombé en arrière si Fanfar ne l’eût retenu.

Alors le malheureux laissa tomber sa tête dans ses mains et éclata en sanglots.

— Ah ! s’écria-t-il, j’aurais dû m’en douter ! Avec le misérable Benedetto, le malheur devait revenir vers moi !…

— Qui donc a parlé de Benedetto ? dit une voix rauque.

Tous se retournèrent.

Devant eux se tenait la vieille femme, la folle, dans ses haillons déchiquetés, avec ses longs cheveux blancs collés aux tempes, apparition quasi fantastique de sibylle.

Et voici que Sanselme, relevant la tête, avait vu cette femme.

Un cri terrible s’était échappé de sa poitrine, et il reculait, les yeux fixes, tout grands ouverts, comme s’il eût été en face de quelque fantôme.

— Elle ! elle ! murmurait-il. Les morts sortent-ils donc du tombeau ?…

La folle marchait vers lui, l’examinant attentivement.

Elle vint si près, si près, qu’en étendant le bras elle lui toucha la poitrine de sa main maigre.

Puis, avec un rire sinistre, elle cria :

— Le forçat !… C’est lui ! Ah !… Le bagne ! Toulon !…

Et encore une fois, frissonnant de tout son être, elle répéta :

— Benedetto !… qui donc a parlé de Benedetto ?

— Que signifie tout cela ? s’écria Fanfar.

— Je vais tout vous avouer, dit Sanselme, en baissant la tête. Oui, je suis un ancien forçat, oui, cette femme dit vrai… mais elle sait bien que, moi, je ne lui ai jamais fait de mal… Femme, entends-moi, regarde-moi !… est-ce moi qui t’ai frappée ?

La folle écarta les loques qui couvraient sa poitrine.

On vit alors l’horrible cicatrice dont nous avons parlé.

— Frappée ! oui, j’ai été frappée !… J’ai bien souffert !… et puis ma tête !… il y a du feu !…

— Mais qui t’a poignardée ?… Femme, dis son nom !…

Et d’une voix à peine perceptible, la folle dit :

— Son nom !… Il s’appelait Benedetto ! et c’était mon fils !

Un cri d’horreur s’échappa de toutes les poitrines.

— Oui, reprit Sanselme avec force, il y a quelque part un misérable qui a vécu par le crime et pour le crime… Cet homme a assassiné sa mère… Comment, par quel miracle elle a échappé à la mort, elle seule pourrait nous le dire… Mais cet homme, ce Benedetto maudit, est ici à Paris… et il est venu pour se venger de Monte-Cristo…

La folle, qui s’était de nouveau accroupie auprès de la porte, tressaillit à ce nom et dit :

— Monte-Cristo !… Ah ! celui-là m’a pardonné !…

Et elle retomba dans son immobilité.

Fanfar interrogea Sanselme, qui avoua tout, sauf un seul point.

La tête sous le couteau de la guillotine, il n’eût pas dit que Jane était sa fille, et aujourd’hui surtout qu’il avait été souffleté de ce nom infâme de forçat.

Fanfar l’écouta attentivement. Puis :

— Il n’y a plus à douter, dit-il, ce qui se passe maintenant est l’œuvre de ce Benedetto… Donc, c’est lui qu’il faut retrouver… c’est à lui qu’il faudra demander compte de ce crime nouveau… Sanselme, vous qui avez été si coupable, êtes-vous prêt à vous racheter par le repentir ?

— Quoi que vous m’ordonniez, je vous obéirai. Sauvez Jane et tuez-moi après.

— Eh bien ! vous tous, préparez-vous à la lutte… Dès aujourd’hui j’adresse au comte de Monte-Cristo le signal convenu entre nous et qui doit le rappeler… Il sera ici dans trois jours, heure pour heure…

Il regarda sa montre :

— Donc dans trois jours, à minuit, le comte de Monte-Cristo sera auprès de nous… Il faut que ce jour-là nous puissions lui dire : Comte, nous avons sauvé votre fils.

— Ah ! tonnerre ! cria le zouave, cela sera ou Coucou sera mort !…

— À l’œuvre ! dit Fanfar en se levant. Vous Sanselme, passez avec moi dans mon cabinet, j’ai encore quelques questions à vous adresser.

Il se tourna vers la folle.

— Mais cette femme, ne savez-vous pas son nom ?

— Jamais Benedetto ne me l’a appris…

Fanfar alla vers elle, et lui posant la main sur le front :

— Qui êtes-vous, lui demanda-t-il, et comment vous appelez-vous ?

Elle, branlant la tête et riant d’un rire stupide, répondit :

— Je n’ai plus de nom… je suis morte.

XVI

LES FEMMES S’EN MÊLENT

Gontran était amoureux. Et de plus, c’était un honnête garçon.

Donc, s’il était ému plus que de raison, si, pensant à Mlle de Larsangy, il sentait le feu dans ses veines, et la fièvre à son cerveau, s’il rêvait les démonstrations les plus extravagantes pour prouver à son idole sa vénération et son adoration…

Que le malheureux qui est sans péché lui jette la première pierre.

Être amoureux ! Quelle joie et quelle souffrance ! On a parlé des martyrs qui chantaient au bûcher. Quel amoureux ne s’est pas retourné sur le gril d’amour à la façon d’un saint Laurent ravi.

Un instant Gontran avait été distrait. L’aventure de la nuit, le suicide de Jane Zild, tout cela avait fait à ses impressions une diversion subite. Ainsi une lumière éclatante, surgissant subitement, efface tous les détails du paysage.

Mais, le calme étant revenu, Gontran était retombé sous l’obsession de sa passion…

Passion d’autant plus vive qu’elle était plus inexpliquée.

Car il y avait en tout ceci quelque chose de singulier.

Carmen était jolie, adorable, elle avait ce « montant » qui, pareil à une liqueur alcoolique, monte au cerveau et donne l’ivresse.

Lorsque Gontran avait senti ses lèvres toucher les siennes, il avait frémi jusqu’aux fibres les plus intimes de son être.

Baiser de vierge est, dit-on, plus capiteux que tout autre.

Possible ! mais ainsi qu’on le voit, baiser de fausse vierge peut produire même exaltation. En ceci, comme en tant de choses, c’est la foi qui fait tout.

Cependant, remarquez-le bien, Gontran, qui était Parisien et savait la vie, était en proie à un bizarre combat.

N’ayant aucune raison pour douter de la vertu de Carmen, ayant de plus des raisons d’amour-propre pour admettre que – pour la première fois de sa vie – elle s’était laissé entraîner par le petit dieu d’amour, Gontran, avec la bonne foi de l’honnête homme, se considérait comme engagé.

Baiser de vierge est signature de contrat, ceci est un autre dicton qui a cours surtout parmi les honnêtes gens.

Donc, il n’y avait plus à hésiter. Il devait, dès le lendemain, écrire à certain oncle millionnaire qui dépensait les dernières années de sa vie à chasser le loup dans les Ardennes – l’inviter à endosser le frac, à chausser – à ses larges mains – les gants blancs de rigueur – et le lancer sur M. de Larsangy.

Il en avait parlé à Espérance et les réponses du vicomte n’étaient pas de nature à modifier ses intentions. Et pourtant – explique qui pourra ! – il hésitait… Pourquoi ? Bien embarrassé eût-il été de le dire. Et cependant il se posait ce dilemme :

— Ou épouser Carmen ou ne jamais reparaître devant ses yeux.

Or, cette disposition impliquait – comme corollaire logique – cette autre nécessité : ne jamais la revoir.

Et à ceci il ne pouvait se résoudre.

Elle était si belle ! Elle avait le regard à la fois si doux et si enivrant ! Et les lèvres !… N’insistons pas, de grâce !

Bref, s’étant donné pendant quarante-huit heures à Espérance, après avoir veillé comme un chien fidèle sur le repos de Jane, avoir encouragé, réconforté son ami, Gontran n’avait point été fâché de prendre l’air. Il était parti du côté de Saint-Cloud, à pied, poussant jusqu’à Ville-d’Avray, humant à pleins poumons l’air des bois, et répétant, avec accompagnement de feuilles d’arbres, l’hymne toujours mélodique :

— J’aime ! j’aime !

Et sous cette solitude des grands bois, Gontran avait puisé une force nouvelle. Quand, vers six heures, il rentra à Paris, il était décidé.

La grande question du mariage était résolue.

Dès le lendemain, il se poserait nettement en prétendant.

Carmen ou la mort ! C’est le cri des révolutionnaires d’amour.

Donc, le pas plus vif, l’esprit plus léger, il revint à l’avenue Montaigne.

La voix de son portier l’éveilla en plein rêve.

Il avait l’air mystérieux, ainsi qu’il convient à cette noble institution, quand il se présente un fait anormal.

— Eh bien ! quoi… qu’y a-t-il ? fit brusquement Gontran, peu satisfait d’être ramené brusquement des hauteurs de l’empyrée à une loge de concierge.

— Monsieur, c’est une dame, fit-il en clignant de l’œil.

— Une dame !… Quelle dame ?…

— Ah ! ça, je ne sais pas… Ma discrétion est bien connue, je ne lui ai pas demandé son nom.

Gontran le connaissait pour prolixe au premier chef.

Le mieux était de s’abstenir de toute question de détail :

— J’écoute, reprit-il.

— Voici… tout à l’heure… quand je dis tout à l’heure, il y a comme qui dirait une heure ou deux… peut-être bien trois…

Gontran bouillait, mais il sut commander à son impatience.

L’autre, peut-être vexé de n’être pas interrompu, continua…

— Une dame est venue !…

— Ah ! laissa involontairement échapper Gontran.

— Je ne dis que la pure vérité… d’abord, monsieur me connaît et sait que je ne voudrais pas lui en imposer… Ancien militaire… le cœur sur la main…

— Une dame est venue, répéta Gontran, pour ramener la conversation sur son véritable terrain.

Faisant grâce aux lecteurs de très longues circonlocutions, débitées par l’ancien militaire, – au cœur sur la main, – nous résumerons son récit en quatre mots :

Une dame – qui, selon toute apparence, devait être jeune et jolie, mais dont le visage se cachait sous un de ces voiles de guipure noire qui dissimulent complètement les traits, était venue à la maison de l’avenue Montaigne.

Timidement, elle avait demandé si M. Gontran était chez lui.

Sur la réponse négative du concierge, elle avait paru inquiète, embarrassée ; enfin elle s’était décidée à tirer de sa poche un petit billet qu’elle avait préparé d’avance et l’avait remis, en ajoutant que « c’était très pressé. »

— Ce billet ! où est-il ? vous auriez dû commencer par me le donner !

— Oh ! monsieur, il est là… dans ma cassette…

Ce concierge avait une cassette !!! comme une petite maîtresse du siècle dernier.

Peu s’en fallut que l’impatience de Gontran ne se traduisît en fureur. Enfin, l’autre daigna lui remettre le papier en question, rosé, parfumé, exhalant par tous ces plis cette exquise odore di femina qui agit si fort sur les nerfs émotionnables.

Gontran le lui arracha plutôt qu’il ne le prit et monta rapidement à son appartement. Là, seul, s’étant enfermé, il regarda l’enveloppe. L’adresse, qui portait seulement son nom, était tracée en lettres fines et longues, résultat des leçons d’un professeur d’écriture anglaise.

Qui pouvait lui écrire ? Quelque ancienne maîtresse ? Pourtant, il ne reconnaissait pas l’écriture.

Nombre de gens ont l’habitude de contempler longuement une enveloppe et de se livrer à mille conjectures, oubliant que le moyen fort simple d’être immédiatement fixé, c’est de briser le cachet.

Gontran était de cette école de temporisateurs. Aussi s’écoula-t-il plusieurs minutes avant qu’il se décidât à ouvrir le billet parfumé.

Mais à peine eut-il jeté les yeux sur son contenu qu’il poussa un cri de surprise.

Il était court, mais tout d’abord la signature l’avait frappé.

Le billet était signé : Carmen de L…

Et les quelques lignes qui y étaient tracées disaient :

« Monsieur Gontran, – permettez-moi de dire mon ami, – il se passe des choses graves, que je ne puis vous expliquer par lettre. Il faut que je vous voie promptement. Ce soir, à onze heures, je vous attendrai. Sonnez à la petite porte de l’hôtel. Ma femme de chambre vous attendra. Surtout ne manquez pas. Il y a péril, non seulement pour vous, mais pour ceux que vous aimez. »

Gontran était stupéfait. Que pouvaient signifier ces lignes mystérieuses ? Qui Carmen désignait-elle par cette expression : Ceux que vous aimez ?

Certes, il ne s’attendait guère à ce rendez-vous.

Et loin d’en être joyeux, ainsi qu’il convient à un amoureux, il se sentait perplexe, inquiet. Une angoisse vague s’emparait de lui. Mais il n’était pas homme à hésiter.

— Certes, j’irai, murmura-t-il.

L’heure lui parut longue à passer. Et dix heures n’avaient pas encore sonné qu’il se trouvait déjà en vue de l’hôtel de Larsangy, faisant ce qu’on appelle vulgairement le pied de grue.

Les grilles des Tuileries étaient fermées, et Gontran en était réduit à se promener de long en large devant les grilles. Chose étrange, il éprouvait une émotion qui n’était pas celle de l’amoureux allant à un rendez-vous. Une oppression singulière pesait sur sa poitrine.

Enfin onze heures sonnèrent. La petite porte dont parlait Carmen se trouvait dans la rue Saint-Honoré. Gontran y alla résolument et au moment où il posait la main sur le bouton de la sonnette, la porte s’ouvrit, une main se plaça sur la sienne, tandis qu’une voix de femme lui disait :

— Venez, on vous attend.

C’était la camériste curieuse que nous connaissons.

Elle était enchantée. Aventure de maître est bonne aubaine pour les domestiques. Elle ne doutait pas un seul instant qu’elle n’introduisit un amant.

L’escalier, tout capitonné de tapis, était faiblement éclairé.

Gontran suivit discrètement son introductrice, et un instant après, il se trouvait dans le boudoir de la jeune fille.

Elle n’y était pas :

— Je vais prévenir mademoiselle, fit la camériste avec un de ces sourires malins qui veulent dire tant de choses inexprimées.

Gontran était debout, le chapeau à la main, assez embarrassé de sa personne.

On l’eût été à moins. Avoir échangé quelques paroles avec une jeune fille, un soir, il est vrai, sous l’influence d’une nuit étoilée, avoir poussé le libre échange jusqu’au baiser, tout cela – quoiqu’on en dise – ne vous donne pas l’autorité suffisante pour vous trouver bien à l’aise dans le boudoir où vous venez pour la première fois…

Carmen entra, vêtue de noir, très simplement.

Son beau visage était pâle. Ses blonds cheveux avaient des reflets d’or bruni, qui la rendaient mille fois plus belle encore.

Gontran fit un pas vers elle et s’inclina profondément.

Elle lui tendit la main :

— Merci d’être venu, dit-elle. J’osais à peine espérer cette obéissance !…

— Pourquoi douter de moi ? Vous m’appeliez, pouvais-je ne pas répondre à cette marque de confiance…

Carmen eut un sourire triste :

— Oui, vous avez bien compris, dit-elle. J’ai confiance en vous, une confiance réelle, profonde, et je vais vous le prouver.

De la main elle lui désigna un siège et se laissa tomber sur un canapé.

Pendant quelques instants elle garda le silence, tenant ses grands yeux profonds fixé sur le regard du jeune homme.

— Monsieur Gontran, reprit-elle, m’aimez-vous ?

À cette brusque question, si inattendue dans sa franchise presque brutale, Gontran ne put réprimer un tressaillement.

— Mademoiselle, répliqua-t-il, les sentiments que vous m’inspirez sont de ceux qui emplissent à la fois le cœur et la conscience… Oui, je vous aime, continua-t-il d’une voix grave, et si j’hésitais à me croire moi-même, j’en appellerai au dévouement profond que vous m’inspirez. C’est peut-être plus et mieux que de l’amour…

Carmen avait baissé les yeux.

— Vos paroles me sont plus douces que vous ne pouvez le savoir. Vous me comprendrez mieux tout à l’heure. Oui, j’ai besoin de votre confiance, j’ai besoin de votre affection, car je vais les mettre à une rude épreuve…

— Quoi que vous ordonniez, mademoiselle, vous n’aurez pas de serviteur plus fidèle et plus dévoué…

Il y eut un silence. Carmen se recueillait. Évidemment, elle cherchait à acquérir la force nécessaire pour le triste aveu qu’elle avait à faire :

— Écoutez-moi, reprit-elle. Tout d’abord je vous dois une déclaration qui écarte entre nous tout malentendu. Monsieur Gontran, je vous sais honnête homme, et, il y a trois jours, quand, sur la terrasse de votre maison, j’ai laissé tomber ma main dans la vôtre, j’ai compris que de votre part l’acceptation de cet abandon impliquait une sorte d’engagement…

— Certes, s’écria Gontran, entraîné, de cette minute, j’ai senti que je ne m’appartenais plus… que si vous y consentiez, je serais trop heureux de vous donner mon nom…

— Et pourtant, interrompit doucement Carmen, vous n’êtes point venu parler à M. de Larsangy…

— Doutez-vous donc de moi ?… J’hésitais… je n’osais pas…

— Vous avez bien fait de vous abstenir, monsieur Gontran, car, sachez-le, jamais, entendez-vous, jamais je ne serai votre femme…

Gontran se leva brusquement :

— Qu’entends-je ? Ah ! est-ce donc pour me briser le cœur que vous m’avez appelé…

— Jamais je ne serai votre femme, reprit Carmen, et cela parce qu’il n’y a qu’une honnête fille qui puisse porter votre nom…

Gontran la regardait effaré, horriblement pâle.

— Parce que celle que vous choisirez devra être digne de vous… parce qu’enfin… je ne suis pas cette femme…

— Vous. Ah ! mademoiselle ! je ne veux pas comprendre…

— Monsieur Gontran, regardez-moi bien en face. Tout ce que je vous dis maintenant, j’y ai mûrement réfléchi, et j’ai compris qu’avant tout je devais faire mon devoir. J’espère que ma triste franchise me vaudra sinon votre estime, tout au moins votre pitié !

— Ma pitié ! Ah ! de grâce, ne parlez pas ainsi, Carmen…

— Attendez, je n’ai pas fini. Il faut que vous sachiez tout Gontran, je vous aime, sincèrement, profondément. Votre caractère, votre talent, votre intelligente bonté, tout en vous m’a inspiré pour la première fois de ma vie un de ces sentiments qui vous rendent meilleure… Avant de vous avoir connu, j’allais dans la vie inconsciente du bien et du mal… et je n’avais jamais rougi…

Elle avait baissé la tête, et de grosses larmes roulaient sur ses joues :

— Vous pleurez !…

— Oui, je pleure… je pleure ma jeunesse flétrie, mes années souillées… Gontran, je ne puis être votre femme… ne m’en parlez jamais…

— Mais pourquoi ? je vous en supplie…

— Parce que je ne suis pas la fille, mais la maîtresse de M. de Larsangy…

Un cri douloureux s’échappa de la poitrine de Gontran, et il cacha son front dans ses mains. Il lui semblait qu’il avait reçu une blessure en plein cœur.

— Oui, reprit Carmen, dont un sourire de dégoût crispa la lèvre, je suis la maîtresse de ce vieillard… et c’est pour obéir à je ne sais quelles considérations mondaines qu’il m’a contrainte à porter son nom… Oh ! interrompit-elle sur un geste de Gontran, ne vous hâtez pas de me condamner… j’avais seize ans à peine quand M. de Larsangy m’attira chez lui… Ce fut une sorte de guet-apens. Songez donc, une enfant !… Il m’enivra, et quand je me réveillai de ce sommeil plus lourd que celui du tombeau, j’étais déshonorée…

— Le misérable ! s’écria Gontran.

— Oh ! oui, bien infâme ! Car ce ne fut pas seulement mon corps qu’il souilla, ce fut mon âme. Oh ! c’est un terrible professeur de démoralisation que M. de Larsangy. Tout ce qu’il y avait eu en moi de pudeur, de délicatesse, fut raillé impitoyablement par cet homme qui m’enseignait à tout mépriser, jusqu’à lui, jusqu’à moi-même, jusqu’à ce qu’il appelait son amour ! Voilà cinq longues années que dure ce martyr ! Quand nous sommes arrivés à Paris, il a fallu à toutes ces hypocrisies en ajouter une plus répugnant encore… il m’a fallu profaner ce saint nom de père en le donnant à mon amant… et pourtant – vous le voyez, je vous parle comme à un confesseur – je n’avais pas conscience de mon ignominie jusqu’au jour où je vous ai vu… vous êtes venu faire mon portrait… vous parliez, et en vous écoutant, il me semblait que je pénétrais dans un monde nouveau, monde de la probité, de la franchise, de l’honneur… J’ai eu honte, j’ai eu horreur de moi-même… et quel n’a pas été mon désespoir lorsque j’ai compris que j’étais indigne d’un honnête homme… Ah ! Gontran ! Gontran ! combien j’ai souffert, comme je souffre de vous aimer !

Et la pauvre fille s’était laissée tomber à genoux, pleurant, humble comme la Madeleine devant le Christ.

Gontran posa ses deux mains sur ses cheveux.

— Carmen, lui dit-il, ces aveux que vous me faites, je ne les ai pas sollicités. Mais ils me prouvent que je ne m’étais pas trompé en voyant en vous la meilleure et la plus adorable des femmes !

— Quoi ! vous ne me repoussez pas, vous ne me maudissez pas ?

— Ai-je donc le droit d’être votre juge ? Certes, j’ai reçu au cœur une douloureuse blessure… Mais j’ai d’autant mieux senti l’affection profonde que j’éprouvais pour vous…

Et comme elle se taisait, pleurant toujours, il la releva doucement.

— Carmen, lui dit-il, ne vous laissez pas abattre. Si vous m’avez parlé comme vous l’avez fait, c’est que vous avez voulu me donner une preuve indéniable de votre confiance. J’en serai digne, soyez-en sûre. Maintenant, dites-moi ce que vous exigez de moi ?

Carmen leva vers lui ses yeux pleins de larmes :

— Comme vous êtes bon ! murmura-t-elle. Et comme je vous aime !…

Puis, secouant brusquement la tête, comme pour dégager son cerveau des sinistres pensées qui le remplissaient :

— Mais vous avez raison, reprit-elle. Cette confiance, qui est tout mon bien, toute ma vie, je n’ai pas voulu la surprendre… Quand je vous parlerai tout à heure du motif qui m’a engagée à vous appeler à moi, vous ne douterez plus de moi, n’est-ce pas ?

— Je vous jure que je vous croirai, sans une hésitation, sans un doute !…

Carmen s’était relevée, et, plus câline, rassérénée par les douces paroles de celui qu’elle aimait, elle s’était appuyée au canapé, et le considérant attentivement :

— Vous aimez beaucoup M. le vicomte de Monte-Cristo ?

— Certes, s’écria Gontran. C’est une les plus nobles natures que j’ai jamais rencontrées. Mais pourquoi prononcer ce nom !

— Parce que c’est pour vous parler de lui que je m’étais rendue chez vous et que je vous ai appelé ici… Gontran, votre ami, est en grand, péril… Le danger qui le menace plane aussi sur vous, sur moi, et il faut que nous parvenions à le conjurer…

— Un danger ! Ah certes, je suis prêt à tout pour l’écarter…

— Puissions-nous y parvenir. Car souvent l’honnêteté est impuissante contre la scélératesse… et vos ennemis ne reculeront devant rien…

— Nos ennemis, mais quels sont-ils ?

— L’un se nomme M. de Larsangy.

— Quoi ! ce misérable…

— Est plus criminel encore que vous ne le supposez, que je ne supposais moi-même.

— Mais l’autre ?

— Avez-vous remarqué chez vous l’homme qui accompagnait ce comte italien ?…

— Oui, une sorte d’intendant qu’on appelle, je crois, le signor Fagiano.

— Ce nom n’est pas le sien…

— Comment donc s’appelle-t-il ?

— Je l’ignore. Mais écoutez-moi attentivement… nous aviserons après… Depuis longtemps déjà, je haïssais, je méprisais M. de Larsangy… Non seulement cet homme avait été le bourreau de mon honneur – mais de plus je soupçonnais, à des signes certains, que ce n’était pas là le seul crime qu’il avait commis. À mesure que la raison se développait en moi, à mesure que ma conscience s’ouvrait à la vérité, je me sentais en proie à une défiance qui augmentait chaque jour. Une circonstance que je ne puis oublier… confirma mes soupçons…

Ici Carmen avait baissé les yeux et une légère rougeur était montée à ses joues.

— C’était à cette soirée… que sans doute vous n’avez pu oublier… Celui que j’appelais mon père m’avait paru inquiet, nerveux. Il avait refusé d’abord de se rendre chez vous ; mais j’avais ordonné, et il avait dû m’obéir… Or, je remarquai d’abord deux faits graves… Quand on annonça M. le vicomte de Monte-Cristo, le visage de M. de Larsangy se contracta. Il devint d’une pâleur livide, et au moment où le jeune homme paraissait, M. de Larsangy, sous un prétexte quelconque, se hâta de sortir.

— En effet, murmura Gontran. Je me souviens.

— Ce n’est pas tout… nous passâmes quelques instants après sur la terrasse…

La jeune fille s’arrêta. Il y avait là des souvenirs qui la troublaient.

Gontran lui tendit la main, disant doucement :

— Continuez !

— Je ne sais si vous avez entendu comme moi, reprit Carmen après un silence, mais le bruit d’une discussion arriva jusqu’à nous, et ayant reconnu la voix de M. de Larsangy, j’en entendis une autre, âpre, irritée, qui proférait une menace… je ne pouvais plus douter. Il y avait dans la conduite, dans le passé de M. Larsangy un mystère que je voulais percer à tout prix… Dès le lendemain, je l’interrogeai sévèrement, durement même… il ne m’adressa que des réponses évasives. Notre entretien fut interrompu par une visite… celle de ce Fagiano… Ce jour-là, je ne vis, ni n’entendis rien… mais hier, comme je rentrais à l’hôtel, je croisai ce Fagiano, dont la physionomie m’épouvantait… Me doutant que M. de Larsangy le recevrait dans son bureau particulier, j’y courus et y arrivai la première… je pus me cacher dans un petit cabinet d’où il était possible d’entendre la conversation qui allait avoir lieu. Oh ! interrompit Carmen, ne vous hâtez pas de m’accuser. Jamais je n’avais songé à recourir à de pareils moyens, mais je ne sais quel instinct me disait qu’il allait être question de vous, du vicomte de Monte-Cristo. Me ferez-vous un crime d’avoir songé à vous défendre ?

Pour toute réponse, Gontran porta la main de Carmen à ses lèvres.

— Les deux hommes arrivèrent quelques instants après… Dès les premiers mots qu’ils prononcèrent, je compris qu’il y avait entre eux complicité de crime… De quoi s’agissait-il au juste, je ne pouvais le savoir… mais Fagiano dit :

— J’ai agi, et dès maintenant notre vengeance est assurée. Mais il me faut de l’argent.

— Je vous ai dit que vous pouviez compter sur moi, répliqua M. Larsangy. Voici ce que je vous ai promis.

Sans doute, à ce moment il remit à Fagiano une valeur, traite ou mandat.

Il y eut un moment de silence.

— Maintenant, demanda Larsangy, que comptez-vous faire ?…

— Déjà je lui ai porté un coup terrible, reprit Fagiano. Elle est en mon pouvoir, et je saurai bien l’attirer dans un piège…

— Surtout pas d’imprudence. Ne nous compromettons pas…

— Me croyez-vous donc assez sot pour cela… Oui, je torturerai le fils de Monte-Cristo, mais les souffrances que je lui infligerai, pour être terribles, ne sont pas de celles qui tombent sous le coup de la loi…

— Qu’il souffre, qu’il paie en une heure les angoisses que son père m’a fait endurer… C’est tout ce que je veux…

— Vous serez satisfait. Moi aussi, j’ai un compte effrayant à régler avec lui !

Les deux hommes se séparèrent ; ils parlèrent encore, mais si bas que pas un mot ne parvint jusqu’à moi.

Je sortis de ma cachette et remontai rapidement dans mon appartement. Là, je réfléchis. Je savais bien peu de choses il est vrai ; mais ce que je pouvais supposer était épouvantable. Je connais M. de Larsangy ; cet homme est un de ces êtres féroces et froids qui ne reculent devant aucune lâcheté… Que devais-je faire ? Évidemment, il ne m’appartenait pas d’intervenir directement… Je pouvais commettre quelque imprudence. Aussitôt je songeai à vous. Maintenant, Gontran, vous savez tout. Dites, ai-je eu tort de vous appeler auprès de moi ?

— Non certes, s’écria le jeune homme. Je ne saurais vous exprimer toute ma reconnaissance. Dans votre récit, bien des points sont obscurs… Mais il y a péril, péril grave ! Merci de m’en avoir averti. Vous me demandiez tout à l’heure si j’aimais Espérance… Je le considère comme un frère, et je donnerais ma vie avec joie pour lui épargner une douleur.

— De qui cet homme parlait-il donc, quand il disait : Elle est en mon pouvoir !

— J’ose à peine le supposer… mais dans une heure, je serai fixé. Et alors – oh ! alors, malheur à ces misérables qui nous auront défiés !

Le jeune homme s’était levé, prêt à prendre congé.

Carmen était debout devant lui. Il l’attira doucement sur sa poitrine :

— Carmen, lui dit-il, vos aveux m’ont fait bien souffrir… mais il me semble que mon estime a grandi pour vous… Carmen, m’aimez-vous ?

— Ai-je donc encore le droit d’aimer ? demanda la jeune fille en baissant la tête.

— Moi, dit simplement Gontran, je vous aime !

Elle poussa un cri de joie.

— Oh ! par cette parole, s’écria-t-elle, vous m’avez faite votre esclave… je vous appartiens… Je reste ici, à mon poste de combat, surveillant l’ennemi, l’épiant sans trêve… le jour où vous m’appellerez à votre tour, je vous dirai : Prenez ma vie…

XVII

SUR LA PISTE

Gontran était sorti de la chambre de Carmen, la tête troublée, combattu entre l’amour que lui inspirait la jeune fille – amour plus violent peut-être, depuis qu’il avait mieux apprécié son dévouement et sa franchise – et l’inquiétude qu’avaient provoquée en lui ses révélations mystérieuses.

Il était tard. Cependant le jeune homme savait qu’il pouvait se présenter à toute heure chez le vicomte de Monte-Cristo.

Se jetant dans une voiture, il se fit conduire à l’hôtel des Champs-Élysées.

Là, il fut grandement surpris de voir les bâtiments obscurs. Pas une lumière, partout l’immobilité et le silence.

Gontran sonna.

Le suisse vint lui ouvrir.

— M. le vicomte est-il chez lui ? demanda-t-il.

— M. le vicomte… non… il est sorti et…

— Quand rentrera-t-il ?…

— Nous l’ignorons, fit l’honorable fonctionnaire qui avait l’air tout embarrassé.

— Mais madame Caraman… Coucou…

— Partis d’ici il y a plusieurs heures, nous ignorons absolument ce qu’ils sont devenus.

Au moment où Gontran parlementait ainsi, ayant peine à commander à son impatience, une voiture s’arrêta devant la porte.

Fanfar en sortit. Il était accompagné de Sanselme, de Coucou et de la Caraman.

— Ah ! monsieur Gontran, s’écria Fanfar, je viens de chez vous. Je suis bien heureux de vous rencontrer ici. Nous avons à nous entretenir de choses graves.

— Mais savez-vous ce qui s’est passé ? s’écria Gontran.

— Je crois tout savoir. Mais avant tout entrons : avant d’engager la lutte, il faut bien connaître le champ de bataille.

Disant cela, Fanfar avait pénétré dans la cour d’honneur et se dirigeait vers le vestibule.

Le suisse courut après lui.

— Mais monsieur, dit-il avec embarras, en l’absence de mes maîtres, je ne puis…

— Vous pouvez vous enfermer chez vous et ne vous préoccuper de rien de ce qui se passera ici, dit Fanfar avec autorité.

Et il montra un anneau qu’il portait à son doigt.

C’était la bague de Monte-Cristo que celui-ci lui avait remise avant son départ.

Ce signe était tout puissant sur les serviteurs du comte.

L’homme s’inclina et répondit :

— Je vous demande pardon. Vous êtes chez vous ! Dois-je appeler le valet de pied ?…

— Inutile. Seulement, sur votre vie, n’ouvrez à personne. Vous m’entendez…

— Oui, monsieur.

Ils montèrent les marches du perron et pénétrèrent dans les vastes appartements.

Gontran alla droit au cabinet d’Espérance.

Tout était en désordre. Il était évident que le jeune homme était parti précipitamment.

— Vous voyez, dit Coucou, M. le vicomte a emporté ses pistolets.

— Raisonnons, dit Fanfar. Vous m’avez dit, si je ne me trompe, que le vicomte Espérance est parti hier soir… À quelle heure ?

— Je ne sais, dit Coucou.

— Et vous, madame Caraman ?

La vieille gouvernante ne cessait de pleurer. En vérité, elle n’était pas de bien utile secours.

Fanfar laissa échapper un mouvement d’impatience. Il comprenait combien Monte-Cristo manquait à cette enquête. Avec son coup d’œil d’aigle, il eût découvert cent indices là où il semblait qu’il n’en existât pas un seul.

Se laisserait-il donc lui-même prendre en défaut ?

— Qu’on fasse monter le suisse ! ordonna-t-il.

Et quand celui-ci eut obéi à l’ordre qui lui avait été transmis :

— Quand M. le vicomte Espérance est-il sorti pour la dernière fois ?

L’homme se tut, puis balbutia. Mais devant l’insistance de Fanfar :

— Monsieur, reprit-il enfin, je vais tout vous dire. La vérité est que je n’ai pas vu sortir M. le vicomte…

— Que dites-vous ?… Vous êtes-vous donc absenté de votre poste…

— Je vous jure que non. De toute la journée d’hier, je ne me suis pas écarté un seul instant…

— Alors vous avez vu qui entrait et qui sortait ?…

— Oui, monsieur, M. le vicomte est en effet sorti, mais il est rentré…

— Rentré ! s’écrièrent à la fois Coucou et la Caraman.

— Oui, rentré. C’est alors, une heure après environ, que vous m’avez annoncé la disparition de M. le vicomte. Je me suis dit alors que, sans doute, par je ne sais quelle distraction, je ne l’avais pas vu passer devant moi. C’est pourquoi je ne vous ai pas dit toute la vérité.

— Mais êtes-vous bien certain, dit Fanfar, que telle n’est pas en effet la vérité ? M. le vicomte n’est plus dans l’hôtel, il faut bien qu’il soit sorti.

— Je ferai observer à monsieur que M. le vicomte aurait pu partir par la petite porte qui communique directement de l’extérieur à son appartement.

— Eh bien ?

— Eh bien, cela ne s’est pas passé ainsi. Tous les soirs, en allant faire ma ronde, et lorsque je m’étais assuré que M. le vicomte était chez lui, je fermais les verrous en dedans… or, ils sont encore fermés ; donc M. le vicomte n’a pas pris ce chemin.

— Soit. Mais je le répète, peut-être est-il passé devant votre logis sans que vous y prissiez garde…

— Certainement… la chose serait possible… on n’est pas parfait et je pourrais avoir eu un moment d’inattention… mais j’ai la preuve que M. le vicomte n’est point passé par la grande porte…

— Et cette preuve ?

— Elle est fort simple. Toutes les nuits je ferme cette grande porte par une chaîne dont je garde la clef. Si quelqu’un veut sortir pendant la nuit, il faut qu’on m’appelle… Or, à peine M. le vicomte était-il rentré que j’ai fermé cette chaîne et elle n’a pu être détachée par personne… Oh je vous jure, s’écria-t-il avec un accent de sincérité qui ne pouvait être méconnu, que je vous dis bien la vérité. Dans le premier moment, j’étais si troublé – car ici nous aimons tous M. le vicomte – que j’ai eu peur de m’être trouvé en faute ; mais depuis j’ai recueilli mes idées, et je suis sûr que je n’ai rien à me reprocher…

— Mais enfin ! s’écria Coucou, M. le vicomte n’est plus à l’hôtel. Il ne peut avoir passé à travers les murs…

— C’est bien, dit Fanfar devenu songeur, je vous remercie de vos explications ! Vous, mes amis, ajouta-t-il en s’adressant à Coucou et à la Caraman, retirez-vous dans vos chambres… Je reste ici avec M. Gontran…

— Et moi ? fit Bobichel.

— Toi aussi, je te garde. Nous pouvons avoir besoin de toi…

— Mais monsieur Fanfar, dit la Caraman, je vous assure que nous pouvons vous être bons à quelque chose… il ne faut pas nous renvoyer ainsi…

On voyait sur le visage de la pauvre femme le chagrin que lui causait cette défiance.

— J’ai bien aussi l’intention d’avoir recours à vous. Tenez, de votre côté, visitez le jardin, examinez tout attentivement, et si vous découvrez quelque chose d’anormal, hâtez-vous de venir m’en rendre compte…

— Je vous assure qu’il n’y aura pas un coin où je ne fourre mon nez, s’écria Coucou.

Et se tournant vers la Caraman :

— Allons ! pauvre maman, reprenons courage… On le retrouvera, votre chéri vicomte…

— Ah ! si son père était là ! gémit la veuve du gendarme.

Fanfar resta seul avec ses deux compagnons :

— Monsieur Gontran, demanda-t-il, n’avez-vous aucune supposition à faire ?… Je crois, en effet, que le vicomte Espérance a quitté mystérieusement l’hôtel… Ne connaissez-vous aucune issue secrète !…

— Aucune, dit Gontran.

— Cependant, remarquez que déjà la jeune fille dont vous m’avez parlé a disparu de la même façon : elle n’est passée par aucune des deux portes connues…

— Votre hypothèse paraît vraisemblable. Il y a quelque part sans doute une issue connue du vicomte seul…

— Et connue aussi des ennemis de Monte-Cristo, rectifia Fanfar. Car d’après la conversation que vous avez eue avec Mlle Carmen, Jane aurait été enlevée…

— Allons à la chambre qu’elle occupait…

— J’allais vous le proposer. Allons, mon brave Bobichel, ajouta Fanfar en se retournant vers l’ancien pitre, voilà le moment venu de retrouver notre flair et notre coup d’œil d’autrefois…

— Je suis prêt, dit Bobichel, et s’il faut passer par un trou d’aiguille, je saurai bien m’amincir comme jadis…

Gontran prit un candélabre et marcha en avant.

Un instant après, ils arrivèrent dans la chambre où la blessée avait été déposée. Fanfar se plaça au milieu, examinant attentivement le plancher, le plafond et les murailles. Puis, sur son ordre, Bobichel se courbant étudia soigneusement le sol qui était recouvert d’un épais tapis.

Pas de discontinuité, pas une fissure.

Ils déplacèrent chaque meuble un à un, et ne laissèrent aucune place inexplorée.

De même pour le plafond, Bobichel sauta sur les épaules de Fanfar et palpa toute la surface. Rien.

— Voilà qui est singulier ! murmura Fanfar, et cependant je ne sais quel instinct me dit que nous sommes sur la bonne piste.

Toute la chambre était capitonnée de soie bleue.

Les trois amis se mirent à sonder les murs en les touchant avec attention.

Partout la soie cédait doucement sous les doigts.

Pas une trace ne pouvait les avertir de l’existence d’une issue.

Quand soudain Bobichel poussa un cri :

— Maître, fit-il, regardez… voilà du nouveau…

Fanfar et Gontran s’approchèrent vivement.

Dans un des plis de la soie, un bout d’étoffe blanche, grand à peine de quelques centimètres carrés, était engagé. C’était un débris de dentelle…

— Je reconnais cela ! s’écria Gontran. C’est moi-même qui suis allé commander des peignoirs pour la blessée. Nous ne voulions mettre personne dans la confidence, et je me suis chargé de ce soin…

— Et ce lambeau de dentelle…

— Devait orner un de ces peignoirs…

— Et voilà le pot aux roses ! s’écria Bobichel, qui, cherchant avec son couteau, en avait introduit la lame dans une fissure si habilement dissimulée qu’elle se confondait avec les plis du capiton.

Fanfar s’était vivement approché.

— Il y a là une porte de fer, dit-il.

— Elle doit s’ouvrir au moyen l’un ressort…

— Certes… mais comment le découvrir…

— M’est avis, dit Fanfar, qu’il se doit agir tout simplement d’un bouton figuré par les attaches de la soie… Allons ! à nous trois, divisons-nous la besogne et n’en laissons échapper aucune.

Ils se mirent à l’œuvre, et enfin un cri de joie s’échappa de leur poitrine…

C’était Bobichel qui avait mis le doigt sur le ressort…

Un panneau avait tourné sur ses gonds. Fanfar l’ouvrit dans toute sa largeur. Une bouffée d’air chaud lui sauta au visage.

À la lueur des bougies, ils virent un couloir revêtu de marbre et de stuc, et, à quelques pas, les premières marches d’un escalier se perdant dans l’ombre.

Et comme ils allaient s’élancer, Fanfar les retint d’un geste.

— Ainsi, dit-il, c’est par là que Jane a été enlevée. C’est par là qu’Espérance est parti.

— Je crois que nous ne devons conserver aucun doute…

— Allons donc, fit Fanfar, et à la grâce de Dieu…

Les trois hommes s’engagèrent dans le corridor.

Mais à peine avaient-ils atteint la première marche de l’escalier qu’ils entendirent la porte se refermer. Malgré leur courage ils frissonnèrent.

La porte s’était-elle refermée d’elle-même, ou bien avaient-ils été guettés par un adversaire invisible, qui les avait emprisonnés dans cette galerie mystérieuse ?

Rapidement, ils revinrent sur leurs pas.

En effet, le lourd panneau de fer était retombé. En vain, ils se livrèrent aux plus minutieuse recherches ; aucune trace de ressort n’était visible.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Gontran avec un accent plein d’inquiétude.

Fanfar réfléchit un instant, puis :

— Puisque nous ne pouvons retourner en arrière, dit-il, ne perdons pas un moment, et allons en avant. Si toute issue nous est fermée de ce côté, nous nous en fraierons une autre.

— Et parbleu, patron, s’écria Bobichel, nous en avons vu bien d’autres !…

Les trois amis, décidés à tout, s’engagèrent dans la longue galerie. Bobichel marchait en avant, portant le lourd candélabre de bronze.

XVIII

ESPÉRANCE DÉSESPÉRÉ

C’était bien par cette voûte mystérieuse qu’Espérance était parti.

Pourquoi s’était-il ainsi enfui, en quelque sorte, sans avertir ses amis, sans avoir recours à aucun de ceux qui avaient une mission de son père de le défendre, fût-ce au prix de leur vie ?…

C’est que depuis la disparition de Jane, Espérance se sentait devenir fou.

Nature nerveuse, fiévreuse, affinée par la méditation, le fils de Monte-Cristo, qui jusque-là n’avait point vécu, avait tout à coup senti s’éveiller en lui des forces intenses, presque douloureuses. Les sensations avaient en lui une acuité incroyable, et dans son cerveau troublé, les angoisses lui faisaient éprouver des impressions de déchirement.

Oui, Monte-Cristo avait bien jugé, au jour où il était parti. Espérance n’avait pas été libre. Toujours soumis à la supériorité de son père, il n’avait pas joui de ce développement graduel de la raison et de la conscience qui nous apporte peu à peu l’énergie et l’expérience nécessaires pour lutter contre les hasards de la vie.

Il avait beaucoup appris. Avec un maître tel que Monte-Cristo, comment ne pas tout savoir ? Et pourtant que de choses il ignorait ! à vingt ans, il était comme un enfant.

Ce que n’avait pas prévu son père, c’est que cette plante de serre, transportée soudainement au grand air, n’avait pas la force de supporter la grande lumière.

Ainsi, quand l’amour avait enveloppé Espérance, comme ce nuage d’éclairs et de foudre qui s’épandait autour de Moïse sur le Sinaï, le jeune homme fut ébloui. Savait-il seulement ce qui se passait en lui ou autour de lui ?

Il aimait ! il aimait avec toute l’ardeur des âmes neuves, se donnant à la passion avec la confiance du néophyte qui, croyant au dieu qu’on lui a révélé, se livre à lui entièrement, heureux de se sentir esclave !

Quand il avait reçu dans ses bras Jane mourante, il lui avait semblé que le monde entier n’existait plus pour lui. Toutes ses volontés, ses ardeurs cérébrales s’étaient concentrées sur cette femme à laquelle il se donnait.

Quel poète pourra jamais peindre – dans toutes leurs splendides réalités – les rêves d’or qui tourbillonnent dans le cerveau de celui qui aime !

Alors qu’il était rentré dans sa chambre, après avoir échangé avec Jane un premier et chaste baiser, il s’était trouvé soudain plongé dans cet engourdissement délicieux que certains demandent au chanvre d’Orient.

La tête renversée en arrière il ne voyait plus rien de ce qui l’entourait : il y avait au-dessus de lui des profondeurs lumineuses dans lesquelles il se perdait, souvent par l’extase, comme ces saints qui sur les toiles de van Dyck planent, les mains jointes, sans point d’appui sur la terre.

Rêves adorables, rêves fous de la jeunesse, souffrances qu’on aime, joies qu’on regrette, qui vous décrira jamais ?

Et voici que, dans ces jouissances qui décuplent les facultés de l’être, un cri avait tout à coup retenti.

Jane avait disparu !

Espérance n’avait pas compris tout d’abord. Disparue ! Partie ! Allons donc ! C’était impossible ! Et cependant, dans ce monde fantastique où son imagination s’était perdue pendant de longues heures, l’impossible n’existait pas…

Il s’était élancé dans la chambre de Jane, s’était jeté en pleurant sur ce lit qui portait encore l’empreinte de son corps adorable : il s’était laissé tomber à terre, s’était tordu avec des cris de rage et de douleur, sanglotant et désespéré.

Puis, comme un fou, sans savoir où il allait, il s’était élancé au dehors.

En vérité, il ne comprenait plus rien, il ne voyait ni le ciel au-dessus de lui ni les arbres ni les passants qui le heurtaient. Il ne voyait que l’ombre profonde de son désespoir. Il n’entendait plus les mille bruits de la ville, mais seulement une voix tintait à son oreille, répétant avec des tonalités pareilles à celles que Dante put entendre dans son enfer : Jane perdue ! Jane perdue à jamais !

Ainsi il avait erré à travers Paris, hagard, fuyant la réalité, mais sentant bien qu’elle s’était accrochée à lui et qu’elle marchait aussi vite…

Puis il s’était retrouvé devant son hôtel et était rentré.

Nul ne remarqua sa pâleur. Il avait vieilli de dix ans en deux heures, et il revint s’enfermer dans cette chambre où, la nuit précédente, il avait été si heureux, de ce bonheur unique et qu’on ne retrouve pas…

Il ne se sentait pas la force d’agir. Non, il resterait là, il se laisserait mourir lentement, désespérément, comme Gilliat, qui voit le flot monter à ses genoux, à sa poitrine, puis peu à peu l’engloutir tout entier.

À genoux, immobile, il regardait devant lui, de ses prunelles mornes…

Soudain – était-ce donc une hallucination ? – il lui avait semblé voir la tenture s’agiter… puis lentement un panneau se détacher de la muraille…

Certes il n’avait pas peur. Espérance ignorait le danger.

Son père lui avait appris, par l’exemple, que nul péril humain ne doit faire frissonner un homme.

Dans son esprit, il y eut une révélation qu’il ne chercha même pas à s’expliquer.

Cette issue qui s’ouvrait miraculeusement devant lui, c’était celle par laquelle Jane avait été enlevée ou s’était enfuie.

Il se mit à marcher vers cette porte et se trouva dans le couloir obscur.

Derrière lui la porte se referma. C’était la nuit profonde, il n’y prit pas garde. Il avait hérité de son père la singulière faculté de voir dans l’obscurité.

Il rencontra l’escalier et se mit à descendre, d’un pas ferme, sans hésiter.

Dans cette imagination maladive et mal équilibrée, l’incident prenait des proportions fantastiques.

Jane était morte sans doute, et à travers cette nuit il descendait vers la mort où il la retrouverait. Que voulait-il de plus ? Mourir, n’était-ce pas être délivré de l’épouvantable obsession qui mettait à son crâne un poids de plomb ?

Puis la route était redevenue plane, puis un nouvel escalier s’était présenté devant lui, remontant celui-là. Enfin il s’était trouvé devant une porte, avait posé la main sur une clef, et tout à coup, sans se souvenir même du chemin parcouru, il était entré dans une vaste chambre toute tendue de soie.

C’était une des maisons dont Monte-Cristo s’était assuré l’asile mystérieux à ses jours de lutte. La route creusée sous le sol traversait les Champs-Élysées et communiquait avec cette maison où bien souvent le comte avait joué un de ces personnages qui semblaient prouver en lui le don d’ubiquité.

Tout était somptueux, mais Espérance ne vit rien…

Rien qu’une table de laque qui était au milieu de la pièce où il avait pénétré…

Et sur cette table quelque chose de blanc…

Ce quelque chose était une lettre et, sur cette lettre, quelques lignes étaient tracées :

« Si le fils de Monte-Cristo n’est pas un lâche, s’il veut retrouver celle qu’il a perdue, il sortira d’ici et se rendra – sans parler à personne – chez un certain Malvernet, qui demeure à Courbevoie, impasse des Épines. Là il aura ce qu’il veut savoir et agira comme il voudra agir… »

Espérance poussa un cri de joie.

Que lui importait la singularité de ce billet ? Que lui importait l’étrange mystère dont il était entouré ? Que lui importait le péril ?

Il ne voyait que ceci. Il avait retrouvé la trace de Jane. Le fil qu’il avait perdu se plaçait de lui-même dans sa main.

On lui demandait du courage ! Mais encore une fois, est-ce qu’il connaissait la peur ?

Cependant, s’étant approché de la cheminée pour regarder l’heure – car il n’avait plus la notion du temps – Espérance se vit dans une glace et ne put réprimer un frémissement.

La griffe de la douleur avait imprimé sur son visage des stigmates ineffaçables.

Il eut un triste retour sur lui-même.

— Ainsi, murmura-t-il, la vie commence à peine pour moi, et déjà il semble que la terre m’abandonne.

Il songeait à son père, à cet homme qu’il avait vu si impassible et si grand au milieu des catastrophes les plus effrayantes, et il se demandait tout bas s’il n’était pas un fils dégénéré.

Mais, tout à coup, se redressant :

— Allons, dit-il à voix haute, des ennemis inconnus ont osé s’attaquer à moi ; qu’ils sachent que le fils de Monte-Cristo est digne de son père.

Et il ajouta avec un sourire de défi :

— Je m’appelle Espérance. Je n’ai pas le droit de m’appeler Désespoir.

Lorsqu’il était sorti de chez lui la première fois, obéissant à je ne sais quelle pensée – de châtiment sur lui-même ou sur les autres – il avait détaché de la panoplie qui ornait son cabinet une admirable paire de revolvers, présent de son père, et qui étaient si légers à la main, qu’un enfant eût pu s’en servir pour se défendre.

Il en examina soigneusement les batteries et les remit dans sa poche.

— Allons, dit-il enfin. Et que mon père veille sur moi !

XIX

À L’IMPASSE DES ÉPINES

Il y a vingt ans, à l’époque où se passèrent les faits terribles que nous allons raconter, le village de Courbevoie était loin d’avoir acquis le développement qu’on lui voit aujourd’hui.

Les maisons étaient rares, rares les habitants.

Sur le bord de la Seine, encore mal endiguée, s’étendaient de vastes champs déserts, au milieu desquels émergeaient des masures immondes, faites de torchis et de pisé, prêtes à l’écroulement, et dont la base, incessamment mordue par le flot annuel des inondations, semblait chanceler.

À quelques mètres de la rive, une sente rocailleuse, embroussaillée, s’enfonçait dans l’intérieur du pays, aboutissant à un long mur qui la coupait tout à coup.

Nul n’y passait, car elle ne conduisait nulle part.

Et peu à peu, les ronces et les orties s’y étaient enlacées en un réseau inextricable.

D’où ce nom, l’impasse des Épines.

Une construction de planches, noirâtres avec les reflets verts que donne la mousse, ayant l’apparence d’une carapace à laquelle se seraient attachés des reptiles, se dressait à une vingtaine de pas de l’entrée de l’impasse.

Masure abandonnée et dans laquelle nul n’aurait osé habiter, tant le vent la secouait, tant la pluie devait pénétrer par les fissures.

Cependant, cette nuit-là, nuit sombre qu’obscurcissait encore une pluie continuelle tourbillonnant sous l’ouragan, quelqu’un qui se fût aventuré dans ce lieu maudit aurait vu, avec surprise, une lueur rougeâtre filtrer à travers les ais vermoulus.

Dans cette maison, il y avait une pièce au rez-de-chaussée.

Dans cette pièce, une chaise et une table.

Sur la table une lampe. C’était tout le mobilier.

Debout, marchant avec agitation, prêtant l’oreille au bruit de la tempête qui faisait craquer les planches comme les os d’un squelette, un homme était seul.

Une barbe rousse couvrait la moitié de son visage, dont le front disparaissait sous une chevelure hirsute et de même couleur.

Cet homme, vêtu de noir, enveloppé d’un manteau, avait jeté sur la table son chapeau à larges bords.

La flamme de la lampe éclairait cette face convulsée sur laquelle un observateur eût constaté les contractions de la rage froide et cruelle.

Des mots inarticulés s’échappaient de ses lèvres :

— Viendra-t-il ?… Malédiction !… l’heure tant attendue va-t-elle donc enfin sonner !…

À ce moment, un léger bruit s’entendit au dehors.

Les branches craquaient sous des pas précipités.

L’homme tressaillit, puis rapidement reprit son chapeau qu’il enfonça sur son front d’un coup de poing.

Sa main se glissa sous son manteau.

On vit poindre le lourd manche d’un poignard.

Mais l’homme le repoussa d’un geste brusque en murmurant :

— Non ! pas ainsi ! il ne souffrira pas assez !…

On frappa à la porte.

— Qui est là ? demanda celui qui attendait.

— Est-ce ici que demeure un nommé Malvernet ?

— C’est ici, répondit l’autre. Entrez vite !

Et il ouvrit la porte toute grande.

Sous la rafale glacée, Espérance entra.

— C’est moi que vous cherchez, dit celui qui prenait en ce moment le nom de Malvernet. Que voulez-vous de moi ?…

Espérance regarda rapidement autour de lui.

L’homme était seul. Si c’était un guet-apens, Espérance saurait bien se défendre.

— Écoutez, dit-il d’un ton ferme, savez-vous qui je suis ?

— Non. Quelqu’un m’a dit de venir attendre ici un homme qui viendrait, et de faire ce qu’il m’ordonnerait. Je suis venu, je vous ai attendu. Maintenant, j’attends vos ordres.

— Eh bien ! sachez ceci. Je suis le fils du comte de Monte-Cristo. Je suis riche, si riche que j’ignore moi-même ce que je possède. Eh bien ! si vous m’obéissez fidèlement, si vous accomplissez honnêtement la mission qui vous a été confiée… je vous ferai si riche à votre tour que pas un de vos souhaits ne restera irréalisé…

Un ricanement s’échappa de la poitrine de Malvernet.

— Vous m’offrez de l’argent !… pourquoi ? Je ne vous demande rien, ou plutôt ce n’est peut-être pas la récompense qu’il me faut…

— Quelle qu’elle soit, vous l’obtiendrez…

— Je le sais, dit l’homme d’un accent singulier. Maintenant, encore une fois, dites ce que vous voulez de moi…

— Des misérables se sont introduits chez moi, la nuit, par une issue secrète…

— Et vous ont volé ! interrompit Malvernet avec son rire railleur.

— Oui, ils m’ont volé… mon bien le plus cher… un trésor pour lequel je donnerais tous mes trésors… ils ont enlevé une jeune fille que j’aime…

— Et cette jeune fille se nomme ?…

— Jane !… Puisque vous vous êtes engagé à m’obéir… je veux, entendez-vous, je veux que vous me conduisiez près d’elle…

— Et si je refusais !…

— Je vous tuerais, dit froidement le vicomte Espérance.

L’autre se mit à rire bruyamment.

— Non, dit-il, vous ne me tueriez pas. Car vous vous diriez qu’avec moi disparaîtrait la trace de celle que vous aimez. Vous vous diriez que, si je refuse aujourd’hui, je puis consentir demain, et vous voyez bien, fils de Monte-Cristo, que vos menaces sont inutiles et qu’elles ne peuvent me faire peur…

— Est-ce à dire que vous me refusez de me conduire où je vous ai dit ?

— Non pas ! Seulement, je voulais vous avertir que ces grands airs ne valent rien. Vous avez besoin de moi, moi je n’ai pas besoin de vous. Donc, la partie n’est pas égale…

— C’est vrai, dit Espérance, j’ai eu tort, et je vous demande pardon !…

Le vicomte avait prononcé ces paroles d’une voix grave et émue.

Et comme il s’inclinait, comme pour mieux accentuer le sens des paroles qu’il prononçait, l’autre se redressait lentement, tandis qu’un éclair de triomphe passait dans ses yeux…

Car il triomphait, cet homme qui s’appelait Benedetto !…

Il voyait devant lui, humble, presque tremblant, le fils de celui qu’il haïssait de toutes les sauvageries de sa nature corse.

Il le tenait en son pouvoir ; il aurait pu lui fouiller le cœur avec son poignard. Mais il attendait plus encore. La mort, si horrible qu’elle fût, n’eût pas assouvi sa vengeance.

Quand Espérance le regarda de nouveau, Benedetto avait repris son attitude première.

— Merci, dit-il, je me suis irrité de vos paroles trop vives ; mais je suis décidé à vous servir…

Espérance laissa échapper un cri de joie :

— Alors, hâtons-nous ! cria-t-il. Et quand j’aurai retrouvé Jane, demandez-moi ma vie… elle est à vous !

Benedetto ouvrit la porte :

— Passez, monsieur le vicomte, dit-il, je vous suis…

Et tout bas, il ajouta :

— Oh ! oui… je sais bien que ta vie est à moi… et que je vais la prendre…

La rafale, plus violente, sifflait dans l’air.

La nuit était si profonde que le vicomte Espérance avait peine à voir son guide.

Ils marchaient cependant, glissant dans les ornières. Espérance ne sentait pas la pluie qui perçait ses vêtements, la bise qui lui coupait le visage.

Sa fièvre était si forte qu’il n’avait pas froid.

Ils suivaient des chemins défoncés, déserts. Parfois une branche, arrachée d’un arbre par l’ouragan, lui cinglait le visage.

Il marchait toujours, répétant tout bas ce seul mot qui pour lui résumait le présent et l’avenir :

— Jane !

Ah ! Monte-Cristo ! où donc es-tu ?

Quoi ! tu as défendu contre tous ceux que tu avais choisis, ceux que tu as aimés, et voici que ton fils est en péril ! qu’on l’entraine dans le plus hideux guet-apens où un homme ait été jamais attiré !

Et tu n’es pas là !

Cet enfant, c’est le fils d’Haydée, de celle qui t’a donné sa vie pour que le passé fût moins amer, de celle qui est morte dans tes bras…

Et tu n’es pas là !

Mais ton fils ne songe pas à toi en ce moment ! Il se sent libre, il luttera seul à son tour… Comme toi, il dédaigne le danger et ignore la peur… Tu pourrais être fier de lui… mais a-t-il l’âme et le corps bronzés, invulnérables comme tu l’avais toi-même !

Monte-Cristo ! pourquoi n’es-tu pas là ?…

Et à travers le déchaînement de toute la nature, Espérance suivait Benedetto, l’assassin, Benedetto, le parricide…

Tout à coup, il sembla à Espérance que l’obscurité se déchirait, comme un voile noir qui eût été tranché subitement par une lame d’acier…

— Où sommes-nous ! demanda-t-il à son guide.

— Sur le bord de la Seine. Encore quelques minutes et nous serons arrivés…

— Quoi ! Jane, ma pauvre Jane se trouve dans ces lieux effrayants ?…

— Vous m’avez dit de vous conduire là où elle est… Avez-vous peur ?…

Espérance ne répondit même pas à cette insultante question :

— Allez, dit-il seulement.

Maintenant, ils suivaient la berge dont la boue s’écrasait sous leurs pas.

Soudain, ils s’arrêtèrent.

Devant eux s’élevait une construction noire et sombre.

Pas une lumière.

Cependant Espérance tressaillit. Il lui semblait que des chants lointains parvenaient jusqu’à son oreille.

C’étaient des échos lointains, pareils à ceux qu’on croit entendre quand on rêve.

Benedetto se tourna vers le fils de Monte-Cristo.

— Voici la maison, dit-il, où je me suis engagé à vous conduire…

— Quoi ! c’est là que je retrouverai Jane ?… ma Jane adorée…

— C’est là !

— Mais quelle est cette maison ? son aspect est hideux ! On dirait un épouvantable coupe-gorge !… Qui me dit que vous ne m’entraînez pas dans un piège ?…

— Monsieur le vicomte Espérance, dit Benedetto, voici une demi-heure que nous sommes seuls, dans ce lieu où ne passe pas un être humain, où aucun œil ne nous voit, où aucune oreille ne nous entend… Qui m’eut empêché de vous frapper, si je l’avais voulu ?

— C’est vrai… mais dites-moi, oh ! dites-moi que vous vous êtes trompé, que Jane n’est pas là !

À ce moment, comme ils touchaient presque à la porte de la maison, des éclats de rire stridents déchirèrent l’air. Ces bruits étranges, effrayants, sortaient de la maison suspecte.

— Entrons ! s’écria Espérance. Et dût le ciel m’écraser, je saurai bien sauver Jane !…

Benedetto lui prit le bras. Espérance ne tremblait pas.

— Venez, monsieur le vicomte, lui dit-il. Vous avez voulu savoir… vous serez satisfait.

Il posa la main sur la porte, et elle s’ouvrit sans aucun bruit.

L’intérieur était aussi obscur que le chemin.

Espérance entendit seulement la porte se refermer derrière lui.

— Où êtes-vous ? demanda-t-il, s’adressant à son guide et étendant la main pour retrouver sa trace.

Aucune voix ne lui répondit.

Alors il marcha et heurta la muraille.

Ses mains, cherchant, ne trouvaient qu’une surface lisse.

Puis, en un instant, ses yeux avaient recouvré la faculté de voir.

Il était seul, dans une pièce hermétiquement close de murs. Pas une porte, pas une fenêtre, pas une tenture…

Il poussa un cri de rage :

— Le misérable m’a trompé ! cria-t-il.

Et les poings en avant, il s’élança contre la muraille comme s’il eut voulu la renverser.

Mais à ce moment même, il vit la muraille s’entrouvrir devant lui, comme les deux panneaux d’une large armoire qui eussent glissé l’un sur l’autre…

Seulement, à la place de la muraille, de forts barreaux de fer se dressaient, assez écartés d’ailleurs, pour que le regard pût pénétrer assez loin…

Et par cette ouverture, soudainement éclairée, Espérance aperçut Jane.

Mais ce qu’il vit était si horrible, si hideux, qu’il recula d’un pas, en laissant échapper un cri d’horreur !…

On criait et on riait… et aux chants et aux rires se mêlaient le tintement des verres et des chansons…

XX

OÙ COUCOU DEVIENT PACHA

Au moment où Gontran apprenait de Fanfar l’enlèvement de Jane, il n’avait pas hésité à avoir recours à celle qui, par ses aveux même, lui avait donné une si grande preuve de dévouement et d’amour… à Carmen, qui, au risque d’être écrasée sous son mépris, avait eu le courage de lui confesser son passé.

Gontran ne doutait pas d’elle. Elle avait juré de combattre avec lui pour le fils de Monte-Cristo. Comme elle avait déjà surpris une partie du secret de Danglars, il était urgent de la tenir minutieusement au courant des incidents nouveaux qui se présentaient.

Aussi, au cours des recherches dans lesquelles il aidait ses amis, s’était-il écarté un instant et avait écrit un court billet.

Puis il avait appelé l’ancien zouave.

— Coucou, lui dit-il, sais-tu où demeure M. de Larsangy ?…

— Le grand banquier… oh ! certes…… ici nous connaissons tous les banquiers…

— Eh bien ! sans perdre une minute, rends-toi à son hôtel… il faut que ce billet soit remis à sa fille…

— À mademoiselle Carmen…

— C’est cela… mais comprends-moi bien ! à elle seule ! sur ta vie, que nul autre qu’elle ne sache que tu es venu… et que ce billet lui soit remis en propres mains…

— Soyez tranquille, monsieur Gontran, avait répondu le zouave. Voyez-vous, pour réparer ma satanée sottise, je marcherais dans le feu…

Et Coucou était parti, dédaignant de prendre une voiture, ses jambes étant meilleures que celles d’un cheval de sang.

Cependant, chemin faisant, il réfléchissait.

Arriver à l’hôtel et demander tout naturellement M. de Larsangy, c’était certes un moyen simple et à la portée de tout le monde.

Mais on lui avait dit :

— Que nul ne sache que tu es venu…

Or il faudrait passer devant le suisse, devant les laquais, autant d’yeux braqués sur lui et qui le dévisageraient. Et certes il avait une mine assez reconnaissable pour qu’on ne s’y prît pas à deux fois pour mettre son nom sur sa figure.

La chose n’était donc pas aussi simple qu’elle le semblait au premier coup d’œil.

Coucou était de ces gens qui, lorsqu’ils ont à remplir une mission dans laquelle sont engagés d’autres intérêts que les leurs, ne laissent rien au hasard.

Donc il résolut de ne pas commettre d’imprudence et d’examiner attentivement la place avant d’y pénétrer.

En un clin d’œil, il se trouva rue de Rivoli.

Arrivé là, il poussa une exclamation de surprise et resta cloué sur place.

La porte de l’hôtel de Larsangy était toute grande ouverte.

La grande cour étincelait de lumières.

Une file de voitures allait lentement, entrant au petit pas des chevaux, et s’arrêtant devant le luxueux vestibule sur lequel apparaissaient successivement des uniformes chamarrés et des toilettes constellées de diamants.

— Diable ! fit Coucou. Voilà qui, au premier coup d’œil, semble simplifier mon affaire, et qui au contraire la complique singulièrement. Il faut d’abord s’éclaircir les idées.

Coucou entra chez un marchand de vins qui fait le coin de la rue de Port-Mahon, et là demanda une bouteille.

Étant servi, il se versa une large rasade, la but d’un seul élan de coude, puis, conversant avec lui-même, il se dit :

— Le nommé Larsangy donne une fête. Voilà un point acquis. Or, il est non moins acquis que Mlle Carmen est dans les salons, occupée à faire les honneurs pour M. son père… Je ne puis la faire demander, elle ne se dérangerait pas, ceci me paraît indubitable. Il est vrai que les belles demoiselles millionnaires viennent dans l’antichambre pour recevoir des billets doux.

Tout cela, reconnaissons-le, était puissamment raisonné.

Coucou posait ses prémisses avant qu’il lui fût donné de formuler une conclusion.

Pour aider à ce travail de logique, il se versa et lampa une seconde rasade.

On sait que Coucou avait un des coffres absorbants qui détient l’ivresse.

Seulement, le vin lui ouvrait les idées.

— Second point, reprit-il mentalement, la montagne ne pouvant venir à moi, comme disait, à ce qu’il paraît, ce gueux de Mahomet, c’est à moi qu’il appartient d’aller à la montagne, ce qui, en termes moins coranesques, équivaut à ceci : Mlle Carmen ne pouvant venir dans l’antichambre, c’est moi qui dois entrer dans les salons.

La conclusion était rigoureuse. Coucou eût rendu des points au premier logicien de toutes les académies connues ou inconnues.

— Ouais ! mais comme je ne suis pas invité d’une part, comme d’autre part je ne suis ni sénateur, ni préfet, ni banquier, il me paraît assez difficile de me présenter carrément et de dire avec toupet au larbin qui tient la porte : Annoncez M. Coucou ! De plus, ce ne serait guère le moyen de me cacher que de faire hurler mon nom à son de trompe par un de ces imbéciles… D’ailleurs on me flanquerait à la porte… Comment faire ?… Comment faire ?…

À ce moment précis, un chasseur d’Afrique, en petite tenue, entrait dans la boutique du marchand de vin, et s’approchant :

— Pardon… excuse… sans vous commander, bourgeois, ousqu’est fichu l’hôtel de M. de Lors… Lurs… Larsan…

— Larsangy, acheva complaisamment le débitant qui avait le respect de l’uniforme.

— Lar… ce que vous dites… oui, que même j’ai une missive à lui obtempérer…

— Eh bien ! mon brave, vous n’avez qu’à sortir sur le pas de la porte, vous allez voir une porte toute flamboyante, c’est là…

— Ah ! bon ! cette espèce de grand portique… qu’on dirait une arche de triomphe…

— Justement !…

— Merci, bourgeois… que vous êtes un brave homme…

Et faisant volte-face, le chasseur se dirigeait vers la porte, quand une main se posa sur son épaule.

— Et tu vas bien, Galuret ?…

— Qu’est-ce qui se permet !… tiens Coucou !…

— Coucou ! Ah ! le voilà ! fit l’ancien zouave. Ce que c’est que le hasard ! Comme on se rencontre !…

Et les deux anciens compagnons d’Afrique tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

— Et quel plaisir de boire un bon coup ensemble, hé ! Galuret ?

— Certainement… d’autant qu’un bon verre de vin, ça ne se refuse pas…

— Surtout quand il s’agit d’arroser une vieille amitié comme la nôtre…

— Oui, mais tu sais, Coucou, je ne peux pas m’attarder… j’ai une mission à remplir…

— J’ai entendu. Une lettre à porter. Mais c’est là, à deux pas…

— Je sais. Mais la consigne avant tout ! Tu n’as pas oublié ça, quoique tu aies lâché le régiment… Ah çà ! qu’est-ce que tu fais maintenant ?…

— Moi !… hum ! j’ai des rentes !

— Joli état… pas de chômage !… À ta santé !

— À la tienne ! un joli vin, n’est-ce pas ?… Et toi toujours au service ?…

— M’en parle pas ! j’ai eu un tas de malheurs !…

— C’est vrai… comment donc se fait-il ?… Pas le plus petit bout de galon ?

— Je vas te dire… j’ai été onze fois brigadier…

— Onze fois !…

— Onze fois cassé… onze fois renommé…

— Oh ! pas de fautes graves !… pas de bêtises !… Mais mauvaise tête… tu sais, je n’aime pas qu’on m’embête… et alors je cogne… Alors quand je cogne un camarade, on me casse… Quand je cogne un Bédouin, on me renomme, et toujours comme ça…

— Oui, ça fait la navette. Et comme ça, tu as une lettre à porter à M. de Larsangy…

Tout en causant, Coucou arrosait galamment l’ancienne connaissance.

Un plan, que n’eût pas désavoué Machiavel, commençait à se former dans son esprit.

— Oui, une lettre, reprit l’autre. Même que ça ne m’amuse guère… Je ne suis pas un larbin, moi… brigadier, non ex-brigadier, pour le moment !…

— Et de la part de qui ? sans te commander…

— Comment ! je ne t’ai pas dit… Voilà la chose… j’arrive d’Afrique…

— Bah ! depuis quand ?

— Hé ! depuis ce matin… avec un Bédouin, mais un ami, celui-là, un ami de la France, Mohamed-ben-Omar… une espèce de pacha de là-bas… que j’escorte…

— Comme qui dirait son ordonnance…

— À peu près ! eh bien ! Voilà que mon bonhomme, en arrivant à Paris, glisse dans l’escalier… et s’étale par terre… Oh ! mais là, d’aplomb !…

— Manque d’habitude, évidemment… mais tu ne bois pas !

— À ta santé !… pour lors que le Omar était invité ce soir à une grande fête chez le Lar… en question…

— Chez M. de Larsangy… il le connaît donc ?…

— Pas plus que moi ! Paraît que c’est la mode dans ce pays-ci d’inviter des gens qu’on n’a vu ni d’Ève ni d’Adam… Enfin c’est leur affaire. Toujours est-il que mon Omar a la patte grosse comme un poteau et qu’il ne peut plus bouger… alors tu comprends, impossible d’aller pincer un rigodon chez le particulier… et j’apporte un billet d’excuse… Là-dessus, Coucou, faut que je m’exécute…

Mais, Coucou, comme s’il n’eût rien entendu, s’était tourné vers un groupe de buveurs qui étaient à une table voisine :

— Quand vous aurez fini de nous regarder comme ça ! fit-il brutalement. Quoi ! c’est un chasseur d’Afrique… ça vous gêne ?

— Qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qu’il y a ? répéta le chasseur, se redressant comme un cheval qui entend le clairon.

Puis, comme le vin lui rendait la vue légèrement trouble, il regarda dans la direction indiquée par Coucou et vit un gros rougeaud – très bonne figure d’ailleurs – qui le regardait de ses grands yeux ronds, parfaitement étonné, d’ailleurs, de l’intempestive sortie de Coucou, d’autant que jusque-là il n’avait pas une seule fois regardé le chasseur d’Afrique.

Mais celui-ci auquel il n’était pas besoin de mettre une allumette pour le faire partir :

— Hé ! clampin ! fit-il, qu’est-ce que tu as à me dévisager ?…

— Moi ! mais… balbutia l’autre.

— Je n’aime pas ça !… est-ce que je te dois quelque chose ? est-ce que nous avons gardé les Bédouins ensemble ?…

— Je vous assure… je ne vous regarde pas…

— Alors… j’en ai menti, mille tonnerres ! Ah ! tu me donnes un démenti, pékin ! Vlan !

Et le vlan était ponctué d’une gifle lancée à toute volée et qui fort heureusement d’ailleurs, n’atteignit que la casquette de l’innocent.

L’autre s’était levé, fort en colère. Et tout en protestant, il s’était mis en défense.

Le chasseur ne fit ni une ni deux et tomba dessus.

Bagarre, à laquelle bien entendu, l’infâme Coucou ne se mêlait pas…

Intervention du marchand de vin, des pratiques, tumulte général.

Irruption des sergents de ville, finalement arrestation de Galuret…

— Mais, ta lettre ! cria Coucou.

L’autre, exaspéré, n’y songeait plus. Cependant il la remit à l’ancien zouave, tandis que les sergents de ville l’entrainaient.

— Sois tranquille, lui cria Coucou, je m’en charge…

Et il s’élança hors de la boutique en murmurant :

— Tu en as jusqu’à demain matin au poste. Maintenant, Coucou, si tu n’es pas un imbécile, tu feras la commission de M. Gontran.

Mais il ne faut pas croire un seul instant que Coucou ait eu l’intention naïve de pénétrer dans les salons Larsangy, au moyen de la lettre si criminellement soustraite à Galuret. Pas si bête ! il savait fort bien qu’un laquais plus ou moins galonné la cueillerait délicatement de ses mains et irait la remettre lui-même.

Le plan qu’il avait bâti de toutes pièces était plus audacieux mais plus sûr.

Ah ! M. de Larsangy se mêlait d’inviter des gens qu’il ne connaissait pas, en consultant tout simplement la liste des étrangers arrivés à Paris.

Attends un peu !

Dix minutes après, l’ancien zouave descendait de voiture rue Le Peletier, devant la boutique d’un costumier.

Et cinq autres minutes s’étaient à peine écoulées qu’un magnifique Bédouin, le teint bistré, tout drapé de blanc, avec un turban gigantesque, remontait dans le véhicule et criait au cocher surpris :

— Rue de Rivoli ! et plus vite que ça !

XXI

CARMEN TIENT PAROLE

— Je veille sur l’ennemi, avait dit Carmen, en se séparant de Gontran.

Elle était bien décidée maintenant. L’ennemi c’était le misérable qui avait abusé de sa jeunesse, de son inexpérience pour l’attirer dans un piège infâme, l’homme qui l’avait associée à une comédie répugnante, en usurpant le nom de père qui brûlait les lèvres de la jeune fille.

Comment n’avait-elle pas compris plus tôt l’ignominie du rôle qu’on la contraignait de jouer ? C’est qu’on n’avait pas laissé s’épanouir en elle ces fleurs exquises de délicatesse qui sont à la fois la gloire et le charme de la femme.

À l’école du cynique Danglars, dont les passions séniles étaient développées, elle n’avait rien appris de ce qui fait l’âme probe et la conscience juste.

Elle était comme dans une nuit profonde et cependant parfois il y passait des éclairs. Elle se révoltait par instinct contre les exigences de celui dont elle devinait l’infamie.

Puis un jour était venu où tout, autour d’elle, s’était éclairé.

L’amour avait tout à coup jailli de cette âme encore stérile.

Et par l’amour, elle avait tout vu, tout compris. Elle avait eu honte d’elle, honte de cet homme auquel elle était attachée par des liens honteux.

L’amour n’est-il pas pour les femmes comme une seconde naissance.

En lui, elle avait puisé le courage de faire à Gontran cette confession sinistre qui pouvait à jamais la séparer de celui qu’elle aimait, et maintenant elle trouvait la force de lutter, sans trêve ni merci, contre l’adversaire qu’elle haïssait.

Il lui semblait que c’était le commencement du rachat, de la réhabilitation.

Oui, elle défendrait Gontran et tous ceux qu’il aimait.

Malheur à qui les menacerait ! Toutes ses énergies, si longtemps comprimées sous l’engourdissement d’une vie factice, se redressaient avec une incroyable vigueur.

Ce matin-là, Larsangy s’était fait annoncer chez elle.

Elle avait cru d’abord à quelque nouvelle querelle, et c’était le front haut, l’œil brillant, qu’elle était allée à lui.

M. de Larsangy était souriant, si l’on peut appeler ainsi l’ignoble rictus qui contractait ses lèvres convulsées.

C’est que, à cette heure même, il avait appris de Benedetto que sa vengeance était sur le point de s’accomplir.

Chose étrange, cet homme, pendant de longues années, avait refoulé en lui toute haine, parce qu’il avait peur – une vraie peur de lâche – du comte de Monte-Cristo.

Il connaissait cette puissance presque surhumaine qui courbait les forts et brisait les plus robustes.

Mais quand Benedetto était venu à lui, trouvant en ce misérable un plus misérable que lui, il s’était senti encouragé, réconforté par cet excès d’infamie.

L’homme qui avait osé lui dire : « Je suis le fils adultérin de votre femme ; et cette femme, qui est ma mère, je l’ai assassinée, » lui avait paru un complice digne de lui. Il avait repris confiance, et la vengeance si longtemps ajournée lui était apparue possible.

Puis, quelle infernale habileté que de s’attaquer au fils de son ennemi… de Monte-Cristo qui n’était plus là pour le défendre ! Quelle joie de torturer sans danger l’âme de celui qu’il avait tant redouté !

Danglars s’était donné corps et âme à Benedetto, comme jadis, dans les légendes, on se livrait au démon.

Donc il souriait, habile à toutes les hypocrisies.

— Que me voulez-vous ? lui avait demandé Carmen d’une voix dure.

— Je viens vous adresser une requête…

— À moi ! je croyais que jusqu’ici vous vous étiez cru le droit de me donner des ordres…

Danglars était décidé à ne relever aucune de ces répliques trop vives.

— Vous n’avez pas oublié que ce soir il y a grande réception à l’hôtel !

— Ce soir ! décria Carmen ; mais vous vous trompez !

— Non certes, et la preuve, c’est que voici la liste des invitations, écrite tout entière de votre main…

En vérité, Carmen l’avait oublié : c’était réel pourtant.

M. de Larsangy avait voulu fêter, avec une solennité digne du rang qu’il occupait dans la finance, le privilège qu’il venait d’obtenir de la bienveillance du souverain. Carmen avait dressé la liste des invitations plusieurs jours auparavant.

Larsangy la considérait attentivement :

— J’ai craint, dit-il de sa voix la plus mielleuse, que vous n’y ayez pas songé ; c’est pourquoi je me suis permis de venir vous rappeler cette fête…

— À laquelle je n’assisterai certes pas, interrompit Carmen.

L’autre se mordit les lèvres. C’était là justement ce qu’il redoutait.

Il se mit à plaider sa cause doucement, félinement. Que pouvait lui reprocher Carmen ? Quel mal lui avait-il fait ? Il avait peut-être eu tort de s’emporter, mais enfin elle l’avait provoqué elle-même, l’accusant de je ne sais quels crimes imaginaires…

Carmen ne l’entendait pas.

Elle réfléchissait. Elle venait d’apercevoir sur cette liste le nom de Gontran qu’elle avait écrit avec un battement de cœur.

Après l’engagement qu’elle avait pris, avait-elle le droit de déserter le poste de combat qu’elle s’était assigné elle-même !

— J’irai à cette fête, dit-elle tout à coup.

Larsangy poussa une exclamation de surprise.

Certes il ne s’attendait pas à ce que son éloquence eût un si prompt succès.

— J’irai, répéta Carmen, avec un sourire ironique : mais sachez-le bien, je vous défends, vous entendez, de me donner une seule fois ce nom de « fille », qui me révolte.

— Pourtant, balbutia Larsangy, que voulez-vous que je dise ?

— Ce qu’il vous plaira… Seulement, prenez garde de ne me point désobéir…

Au fond ce détail importait peu au banquier.

Il avait obtenu ce qu’il désirait. Sa fête aurait l’éclat désiré.

Cependant, il paraît qu’il n’avait pas encore tout dit.

Car il ne se retirait pas et restait devant Carmen, l’air assez embarrassé.

La jeune fille eut un mouvement d’impatience.

Maintenant cet homme – dont si longtemps elle avait supporté la présence – lui faisait horreur.

— Eh bien ! fit-elle, j’ai consenti… que voulez-vous de plus ?…

— Ma chère enfant, reprit Larsangy, depuis que vous vivez auprès de moi, vous avez constaté sans doute que les affaires de finance se composent de mille manœuvres auprès desquelles celles de la diplomatie ne sont que des jeux d’enfant…

— Oui, oui ! j’ai compris que l’escroquerie était un travail difficile !

Elle avait dit cela les dents serrées, avec un intraduisible dédain.

Mais Larsangy passait facilement sur ces détails.

Les mots ne l’effrayaient pas. Il en avait entendu bien d’autres.

— Cette nuit, reprit-il avec un parfait sang-froid, je monte ce que nous appelons un grand coup de hausse… les Tuileries sont avec nous…

Il avait beaucoup compté sur l’effet de ce vocable.

Les Tuileries ! cela sonnait, noblement, impérialement.

Carmen haussa les épaules. C’était irrespectueux pour le chef de l’État :

— Je croyais que vous alliez me parler de Mazas, fit-elle. Au fait, cela se vaut…

— Hum ! hum ! toussa Larsangy qui trouvait l’allusion désagréable pour l’élu de sept millions de suffrages. Enfin, pour que je sois en mesure de provoquer le mouvement formidable dont je vous parle, il me faut encore certains renseignements que je compte obtenir cette nuit…

— Vous dévaliserez vos invités ?…

— Moralement oui, avoua le banquier, je n’ai plus une minute à perdre… Et en souriant : Or si, comme tout me le fait espérer, je puis provoquer certaines confidences intéressantes, de ce moment-là quoi qu’il soit de principe que je me dois à mes invités, cependant il est de toute nécessité que je me retire…

Depuis quelques minutes, le ton de Larsangy, jusque-là assez naturel, avait changé tout à coup. Carmen l’écoutait avec trop de soin pour s’y tromper.

— Il ment, pensa-t-elle aussitôt.

Et son attention redoubla. Elle devinait un danger, une intrigue criminelle.

Elle retint sur ses lèvres les mots désobligeants qui allaient s’en échapper.

Elle pensa à Gontran, à Espérance, et se dit que le moment était venu de tenir sa parole.

La sentinelle avait entendu le : « Qui vive ? » et se tenait sur ses gardes.

Le banquier s’était arrêté, comme un enfant qui cherche la suite d’une leçon mal apprise :

— Continuez, fit-elle. Vous en étiez à : « Que je me retire… »

— Oui c’est cela. Alors je voudrais pouvoir prétexter d’un malaise subit, simuler une sorte d’évanouissement qu’on attribuerait à la chaleur. Et à la faveur de cette ruse, je serais libre de quitter les salons, de rentrer dans mon cabinet, et, de là, de sortir…

— Ah ! vous avez besoin de sortir ?…

— Certainement… pour l’affaire dont je vous parle…

— Ainsi, MM. les agents de change ou MM. les banquiers se tiendront à votre disposition cette nuit… jusqu’au matin sans doute ?…

— Mais…

— Pourquoi ne me dites-vous pas que vous irez à la Bourse ?…

Larsangy était troublé. Il comprenait bien que sa ruse était déjà éventée et que Carmen, qui ne se payait pas de mots, devinait un mensonge.

— Je vous affirme, commença-t-il.

Carmen, tout en le regardant, réfléchissait activement.

— Où veut-il aller ? se demandait-elle. Quelle nouvelle infâme machination médite-t-il ? Oh ! je le saurais !

Puis elle reprit tout haut et d’un accent presque doux :

— Au fait, tout cela vous regarde, et les affaires de bourse me laissent indifférente. Donc, vous voulez être libre de sortir… à quelle heure ?

— Vers minuit…

— Bien. Vous voulez sans doute que je sois la première à m’inquiéter de votre état, et à vous presser de vous retirer…

— Justement ! s’écria le banquier ravi. Ah ! Carmen, comme vous comprenez ! Si vous aviez voulu, à nous deux, nous aurions bouleversé le monde…

— Je me serais sali les mains, dit brusquement Carmen. Ne parlez plus de tout cela. Nous sommes encore compagnons… nous ne sommes plus complices. Ce que vous me demandez me paraît ridicule, mais possible. Je ne devine pas, je ne pressens pas d’infamie…

Elle tenait ses yeux fixés sur le visage de Larsangy.

À cette phrase, il ne put réprimer une sorte de tressaillement.

— Je ferai ce que vous me demandez, acheva Carmen.

— Ah ! merci, fit le vieillard en se penchant pour lui prendre la main.

Elle se retira avec une expression non équivoque de dégoût.

Il avait obtenu ce qu’il désirait. Il se retira, à reculons, saluant.

— Le misérable ! pensait Carmen. Que médite-t-il ? cette sortie nocturne, ce prétexte si soigneusement préparé, tout cela cache quelque crime nouveau. Mais lequel ? Est-ce véritablement quelque manœuvre financière ? – en ce cas, peu m’importe ! – ou au contraire…

Et le nom de Gontran lui montait aux lèvres…

Toute la journée elle veilla. Sans que Larsangy le sût, il n’était pas un de ses mouvements qui ne fût épié.

Elle ne vit rien, ne put acquérir la preuve qu’il mentait.

Et cependant, elle était certaine que son instinct de femme ne la trompait pas.

Vingt fois la pensée lui vint de rétracter sa parole.

Cette fête lui était insupportable, la complicité acceptée lui pesait.

Puis elle songeait à Gontran et se disait qu’elle n’avait pas le droit de faiblir.

Le soir vint.

Sa femme de chambre avait peine à la reconnaître.

Qu’était devenue la Carmen coquette, impatiente, jamais satisfaite ?…

La Carmen qui traitait les plus grands couturiers de Paris comme des esclaves…

Tandis que la camériste lui offrait en hésitant la toilette de soirée, Carmen disait :

— Que m’importe ! ceci, cela ! ce que vous voudrez !…

— Oh ! oh ! pensait l’autre avec son esprit de Parisienne futée, il y a de l’amour là-dessous.

Elle ne se trompait pas. Oui, il y avait de l’amour, mais surtout de la révolte honnête, et de la volonté de dévouement.

Et cependant, tant la nature dans sa franche beauté est supérieure à l’art, si habile qu’il soit, que lorsque Carmen parut dans les salons, il y eut un murmure de surprise et d’admiration.

Dans sa robe blanche, simplement drapée, ayant dans les tresses admirables de ses cheveux d’or quelques fleurs négligemment jetées, Carmen paraissait cent fois plus belle encore.

Il y avait là toute la bourbe des salons impériaux, toutes les maquillées, toutes les déshabillées, qui figuraient d’ailleurs dans les tableaux vivants alors à la mode.

C’était le moment où une ambassadrice d’Autriche avait osé dire :

« Nous autres, quand nous sommes à Paris, nous nous croyons au cabaret. »

Eh bien, toutes ces filles de cabaret, toutes ces prostituées de l’empire ne purent réprimer un mouvement de surprise.

Fraîche de son teint juvénile, de sa carnation vraie, pudique sous le tulle qui couvrait ses épaules, Carmen semblait une protestation vivante contre les flétrissures mal cachées sous le fard.

Dominant cette foule de toute la hauteur de son amour sincère, elle allait, cherchant de tous côtés Gontran.

Le jeune peintre n’était pas là. Nous le savons.

Alors, qu’importaient à Carmen tous ces hommes, vendus à l’homme de Décembre, les femmes qui avaient un napoléon à la place du cœur, les grands dignitaires dont la dignité était si petite.

Larsangy rayonnait. Sa face blême avait je ne sais quel rayonnement.

Était-ce seulement l’orgueil qui illuminait cette figure glabre et répulsive ?

Non. Carmen le connaissait : elle reconnaissait en lui une sorte de trépidation nerveuse qu’elle se rappelait : il était ainsi le jour où, comme une brute, il s’était jeté sur la vierge qui était une proie.

Il suait le désir, la passion malsaine, le crime !

Elle avait vu ce vieillard ignoble descendre toutes les pentes de la débauche immonde.

Et, dans ses petits yeux clignotants, elle lisait le désir forcené qui déjà l’avait entraîné jusqu’à l’infamie.

Les valses tourbillonnaient, l’orchestre lançait dans l’air ses mélodies entraînantes.

À chaque minute, les laquais jetaient à travers les salons les premiers noms de l’empire – quelque chose comme une liste de forçats, qu’un garde-chiourme eût crié dans les geôles.

Des comtes, des barons, des princes. Nul ne manquait à l’appel.

Ces gens sont à l’argent, comme les corbeaux à la charogne.

Un nom éclata tout à coup :

— Mohamed-ben-Omar !…

Et un superbe personnage, tout de blanc vêtu, ayant la Légion d’honneur au burnous, fit son entrée.

Tous se tournèrent vers lui. En vérité, c’était un magnifique Bédouin.

Avec une gravité tout orientale, le visage à demi caché par le capuchon, les mains brunes croisées sur la poitrine, Mohamed-ben-Omar avançait, glissant à petits pas de ses sandales noirâtres.

Larsangy s’était élancé au-devant de lui.

En vérité, il ne pouvait croire à un tel bonheur. Mohamed-ben-Omar appartenait à cette classe d’Algériens qui s’étaient ralliés à l’empire, moyennant bonne et valable indemnité. De plus, prêtant l’oreille aux conseillers financiers qui ont toujours rêvé de transformer l’Algérie en un Eldorado, il venait en France pour prêter l’appui de son nom et de son autorité à quelqu’une de ces spéculations bâties sur le sable des déserts et dont messieurs des Tuileries étaient friands.

Larsangy apprenant son arrivée à Paris s’était hâté de lui décocher une invitation ; mais il ne comptait guère sur le succès. Peut-être le brave Galuret n’avait-il pas remarqué que l’entorse du pacha était survenue bien à propos.

Quoi qu’il en soit, Larsangy tenait son pacha et le saluait de courbettes respectueuses.

Ben-Omar, très grave, répondait en portant sa main à son cœur et à son front, selon la plus pure méthode musulmane.

Seulement, voyez la malchance ! il ne parlait pas un mot de français, et se contentait de soutenir la conversation très animée à laquelle se livrait le banquier en poussant de petits gloussements qui, pour des oreilles bien disposées, pouvaient ressembler à de l’arabe.

Cependant il comprenait fort bien, ceci était évident. Car sa pantomime cadrait au mieux avec les questions dont il était accablé.

Il mettait même la meilleure volonté du monde à s’acclimater, car tout à coup, désignant Carmen qui passait à quelque distance :

— Jolie, fit-il, belle femme ! belle femme !

— C’est ma fille ! fit Larsangy en se rengorgeant.

— Belle, belle, répéta le mahométan, qui pensait peut-être au paradis de son divin patron.

— Me permettez-vous de vous la présenter ? demanda le banquier ravi.

Omar répondit par un mutus énergique, ce qui dans toutes les langues du monde depuis Homère, a voulu dire :

— Sapristi ! je ne demande pas mieux !

Larsangy se hâta de se diriger vers le groupe où se trouvait Carmen, et s’adressant à elle, lui communiqua la requête du musulman.

— Eh ! que m’importent vos invités ! fit la jeune fille en haussant légèrement les épaules.

Le fait est qu’elle était de moins en moins disposée à obéir aux caprices de Larsangy. Gontran n’avait pas paru.

Mais il paraît que le brun Omar tenait essentiellement à faire la connaissance de la houri en question.

Car, suivant Larsangy de très près, il adressait à Carmen un selam des plus élégants.

Force fut bien à la jeune fille de rendre son salut à l’importun.

Mais lui, se penchant vers elle, dit très vite et tout bas :

— De la part de Gontran… Allah illa allah ! acheva-t-il eu se redressant.

Carmen avait tressailli. Le seul mot qui l’avait frappée était le nom de Gontran. Elle regardait stupéfaite cette face bronzée, ces grosses moustaches rébarbatives et se demandait si elle n’avait pas été le jouet d’un rêve.

— Si vous voulez accepter le bras de Son Excellence, reprit Larsangy enchanté de voir que Carmen ne se regimbait pas trop, vous pourriez lui faire visiter nos galeries, nos collections…

Carmen hésita. Omar se sentant surveillé de près ne prononçait plus une parole ; seulement il avait sorti de son burnous un bras arrondi qu’il offrait à la jeune fille.

Avait-il prononcé ou n’avait-il pas prononcé le nom de Gontran ? toute la question était là.

Omar bénéficia du doute.

— Volontiers, dit Carmen, en acceptant le bras du muphti.

— Je vous confie à ma fille, ajouta Larsangy tout souriant, je vous rejoindrai tout à l’heure.

Et il dit tout bas à l’oreille de Carmen :

— Ne vous ennuyez pas trop longtemps… J’ai mes renseignements… je vais faire ce qui a été convenu…

Carmen, sans paraître l’écouter, traversait au bras d’Omar la foule qui s’écartait respectueusement.

Omar était très grave ; seulement, avec une habileté qui aurait fait honneur à un gamin de Paris, il contourna sa bouche de façon à diriger ses paroles du côté de Carmen et dit très distinctement :

— Il s’agit de M. Gontran… ne moisissons pas au milieu de tout ce monde-là…

Cette fois, Carmen ne s’était pas trompée.

Son émotion était si vive que tout son sang afflua à son visage :

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle en se cachant sous son éventail.

Ils franchissaient la porte d’un des salons et comme la foule curieuse pressait le pacha d’un peu trop près, il eut un geste circulaire plein de grandeur en proférant ces mots :

— Allah il Allah ! Rassoul il Allah !

Tous s’écartèrent respectueusement. L’incompréhensible a une puissance énorme.

Alors Omar pressa le pas, et se trouva enfin avec Carmen dans un petit salon écarté.

— Mais, encore une fois, qui êtes-vous ? demanda Carmen impatiente.

Omar regarda vivement autour de lui, puis :

— Je suis un ami, Coucou, ancien zouave… bon garçon et tout dévoué à M. Gontran et au fils de Monte-Cristo…

— Et vous avez pénétré ici sous ce déguisement ?

— Parce que c’était ma consigne et que Coucou n’a jamais su ce que c’était que de désobéir.

— Vous venez de la part ?…

— De M. Gontran, à preuve que voilà un billet qu’il m’a chargé de remettre à Mlle Carmen…

— Donnez, donnez vite !

Coucou était allé se camper droit devant la porte qu’il obstruait de toute la largeur de son burnous. On eut dit un immense oiseau blanc ouvrant ses ailes.

Carmen, dont le cœur battait à lui rompre la poitrine, s’était hâtée d’ouvrir la lettre.

Voici ce qu’elle lut :

« Carmen, mon amie, mon alliée, vous m’avez offert votre dévouement. Je l’accepte, plus encore je vous le demande. Mes amis sont en grand péril. Jane Zild a été mystérieusement enlevée et le vicomte Espérance a disparu. Il doit y avoir dans l’hôtel de Monte-Cristo une issue secrète que nous ne connaissons pas, mais dont nos ennemis doivent avoir le secret. L’infâme L… doit posséder la clef de cette énigme. Sachez à tout prix la vérité. Pardonnez-moi ; je vous traite en amie, en compagne. C’est pour que vous ne doutiez pas de moi. Car avoir confiance, c’est aimer.

« GONTRAN. »

La jeune fille avait poussé un léger cri, cri de joie, de bonheur.

Gontran l’aimait ! Ainsi malgré ses aveux, il ne la repoussait pas, il ne la maudissait pas.

Coucou s’était retourné.

— Eh bien ! mademoiselle ! demanda-t-il, que dois-je répondre ?…

— Retournez vers M. Gontran et dites-lui que, dût-il m’en coûter la vie, je saurai tout. M. Gontran est à l’hôtel de Monte-Cristo ?…

— Oui, mademoiselle.

— Et vous y passerez la nuit ?…

— Certainement.

— Eh bien ! à tout à l’heure, soyez prêt à m’ouvrir… Allez, allez !

À ce moment même, un laquais effaré entrait dans le salon.

— Mademoiselle, dit-il, monsieur votre père vient de se trouver mal…

Omar se courba respectueusement devant la jeune fille, et en un instant se perdit dans la foule.

Du reste, nul ne songeait à prendre garde à lui.

On parlait d’attaque d’apoplexie, et ces gens – qui se seraient fort peu préoccupés de la mort d’un honnête homme – tremblaient à la pensée que ce grand financier allait subitement disparaître.

Il y avait tant de convoitises qui comptaient sur lui !

Carmen suivait le laquais à un pas peut-être un peu trop lent pour la circonstance. Cette nouvelle comédie l’irritait, et je ne sais quoi la retenait de crier à cette foule :

— Cet homme ment ! comme il a toujours menti, comme toujours il mentira.

Larsangy était affaissé sur un fauteuil, la tête renversée en arrière.

Naturellement, il y avait dans le bal un médecin à clientèle plus ou moins officielle, ignorant comme plusieurs carpes, et qui parlait tout haut de le saigner, – ce qui, par parenthèse, faisait passer des frissons dans le dos du faux malade.

Mais, par bonheur pour lui, Carmen arriva :

— Je sais ce que c’est, dit-elle. Le fait s’est déjà présenté plusieurs fois ; un peu de repos suffira.

Et sans se préoccuper davantage de tous les obséquieux qui l’accablaient de compliments de condoléance, Carmen donna ordre aux laquais de transporter Larsangy dans sa chambre ; puis s’étant excusée auprès des invités qui faisaient triste mine, elle suivit le banquier.

Larsangy – à qui le rôle de mourant commençait à peser, croyait que Carmen allait aussitôt donner l’ordre aux laquais de se retirer et resterait seule avec lui.

Mais elle venait de concevoir un projet qui demandait quelque répit. Elle enjoignit aux laquais de déshabiller leur maître et de le mettre au lit.

Ah ! comme Larsangy l’eût de bon cœur donnée au diable ! Mais que pouvait-il faire ? Se redresser subitement et chasser cette valetaille ! mais les invités n’étaient pas encore partis, et le bruit pouvait se répandre qu’il avait joué une ridicule comédie. Donc il se soumit.

Du reste, sa patience ne devait pas être mise à une longue épreuve.

Ce que voulait Carmen, en gagnant du temps, c’était pouvoir surprendre le secret qu’elle avait tant d’intérêt à connaître. Elle savait qu’au commencement de la soirée, Larsangy avait reçu une lettre mystérieuse qu’il avait serrée dans son portefeuille.

Cette lettre, elle la tenait, et se retirant un instant dans une pièce voisine, elle avait lu :

« Notre vengeance est assurée. Les Fanfar et Gontran sont prisonniers dans la maison de M. C. Quant à la petite, vous savez où la trouver, à la maison de Courb. où le bel Espér arrivera trop tard. – F. »

À peine avait-elle jeté les yeux sur ces lignes si terribles pour elle que, sans perdre une minute, sans se préoccuper plus longtemps du faux moribond qui revenait à lui et ennuyait les laquais, elle avait glissé le portefeuille dans sa poche, s’était enveloppée dans une longue mante noire qui la cachait tout entière, avait couru à la petite porte qui communiquait de son appartement avec l’extérieur et s’était élancée dehors…

XXII

LE GUET-APENS

Nous avons laissé le vicomte Espérance dans la maison sinistre de Courbevoie, au moment où il lui avait semblé voir la muraille s’entrouvrir devant lui et où un cri terrible s’était échappé de sa poitrine.

Que voyait-il donc ? lui…

Dans une lueur effacée comme si elle avait été tamisée par des glaces dépolies, il voyait une chambre toute ruisselante de lumières.

Au milieu, une table couverte de mets, étincelante de cristaux.

Et autour de cette table, des femmes débraillées, ivres, chantant à tue-tête des refrains obscènes.

Au milieu de ces misérables, une autre pâle comme un spectre, immobile, ayant aux lèvres un rire effaré…

Cette femme, c’était Jane !

Ah ! la pauvre enfant ! De quelle horrible machination était-elle donc victime ?

Benedetto, qui l’avait choisie pour instrument de sa vengeance, l’avait entraînée à travers le souterrain. Elle ne voyait, elle n’entendait rien.

Il y avait dans son cerveau enfiévré des sensations de cauchemar… Benedetto la déposa sur un sofa, puis les bras croisés, la considéra longuement.

Était-ce donc qu’une lueur de pitié surgissait soudain en lui ?

Le supposer, ce serait mal connaître cette âme vouée au mal…

Non, il se demandait s’il avait bien tout prévu, et si le coup dont il frapperait Espérance déchirerait assez profondément son cœur.

Tout à coup, elle poussa un gémissement ! Benedetto se pencha vers elle avec inquiétude. Si elle allait mourir, lui arracher la vengeance si longuement méditée. Il fallait se hâter.

Benedetto avait tout préparé.

Comme elle était retombée dans son immobilité passive, il lui entrouvrit les dents avec la lame d’un couteau, et versa entre ses lèvres quelques gouttes d’une liqueur blanchâtre.

C’était un anesthésique dont il connaissait les terribles propriétés.

Jane verrait, Jane entendrait, Jane souffrirait ; mais sa volonté serait enchaînée, toute résistance lui serait impossible…

Et pendant la nuit elle avait été transportée dans l’immonde maison de Courbevoie.

Quelles horribles tortures ne devait-elle pas ressentir !

Elle savait qu’elle était au pouvoir d’un ennemi ; elle se voyait arrachée à celui qu’elle aimait plus que la vie et avec lequel elle venait à peine d’échanger le premier serment d’amour…

Et, ayant des cris plein le cœur, des terreurs épouvantables plein le cerveau, elle ne pouvait rien…

Son âme vivait, son corps était immobile comme un cadavre.

Tout à coup, la salle où elle se trouvait s’était éclairée, et des femmes étaient entrées, et quelles femmes !

Pour qui se souvient du passé de Jane, est-ce qu’elle pouvait douter ?

En vérité, elle croyait que c’était un de ces rêves hideux dans lesquels émergent parfois les souvenirs oubliés.

Ces femmes – cyniques – payées pour exagérer même l’ignominie de leur langage – s’étaient mises à boire et à chanter, répétant aux oreilles de la pauvre fille les refrains qu’elle avait entendus autrefois… à Lyon !

Et il lui semblait que le spectre de sa mère se dressait devant elle…

C’était une angoisse atroce, telle que Dante n’en a pas imaginé de plus douloureuse dans son enfer…

Espérance voyait tout cela, et, poussant un cri terrible, il s’était rué en avant, mais ses mains avaient rencontré des grilles de fer. En vain, il voulait les arracher, les tordre, ses ongles se brisaient, ses bras se raidissaient… Un effort inutile…

Cette scène monstrueuse avait été habilement préparée.

La maison de Courbevoie appartenait à Danglars ; c’était là que parfois, saisi du prurit ignoble qui surexcite certains vieillards, il était venu présider à d’ignobles scènes nocturnes.

L’ouverture devant laquelle s’épuisait Espérance était éloignée de plus de trois mètres de la salle où se passait la scène orgiaque…

Il criait, il appelait Jane, et sa voix ne parvenait pas jusqu’à elle.

Soudain, il se fit une obscurité passagère.

Cette nuit était plus sinistre encore que l’éclatante clarté.

Puis la lumière revint. Cette fois les misérables femmes n’y étaient plus. Jane était seule, toujours impassible, indifférente à tout ce qui l’entourait.

— Jane ! Jane ! criait Espérance avec des sanglots.

Tout à coup une porte s’ouvrit, dans cette salle où Jane semblait être une victime condamnée à la mort…

Et un homme entra, un vieillard, à la tête osseuse, aux mâchoires branlantes.

Ce vieillard s’approcha de Jane, ricanant et tendit les bras vers elle.

C’était Larsangy !

Espérance ne l’avait vu qu’une fois ; mais cette face bestiale avait laissé dans sa mémoire un souvenir ineffaçable.

Ce visage – sur lequel d’anciennes angoisses avaient posé un stigmate atroce – était, en ce moment, plus effroyable encore.

C’est que Larsangy – c’est-à-dire Danglars – dont la jeunesse, dont l’âge mûr s’étaient écoulés dans l’indifférence amoureuse – qui avait permis, encouragé l’inconduite de sa femme pour l’intérêt de ses affaires – payait maintenant sa dette avec usure.

Cet homme était en proie à ces passions hideuses qui font des vieillards des êtres au-dessous de l’humanité.

Jane lui était livrée, Jane était une proie jeune dont le satyre, digne du fameux Jacques Ferrand d’Eugène Sue, allait s’emparer.

Quoi ! Cette enfant, si chaste, si pure, qui avait voulu mourir, en horreur d’une honte qui n’était pas la sienne, allait devenir la victime de ce monstre ?

De tous les crimes que Benedetto avait commis, celui-là n’était-il pas le plus grand ?

Il s’était mis à genoux, le misérable, ses mains avaient serré les mains de Jane qui, dans un effort inconsidérable de résistance le repoussait…

— Malédiction ! cria Espérance. Oh ! je la sauverai !

Et d’un effort si violent, avec une tension de nerfs si effrayante, il secoua les barreaux de fer et il y eut un arrachement…

Espérance avait franchi l’obstacle…

Il se trouvait maintenant dans une sorte de couloir, il croyait atteindre la salle où était Jane…

Pas encore, une glace le séparait d’elle…

Mais il ne songeait plus à rien, sinon à la défendre, sinon à la sauver.

Les poings en avant, il se rua sur la glace qui se brisa.

Et, déchiré, sanglant, effrayant de désespoir et de colère, Espérance bondit sur Danglars, le saisit au cou et le rejeta, comme un paquet immonde, de l’autre côté de la pièce.

Puis, prenant Jane dans ses bras, il s’écria :

— Jane ! ma Jane ! c’est-moi… M’entends-tu ?… Jane… je suis Monte-Cristo…

— Monte-Cristo ! râla une voix rauque…

Espérance se tourna à demi…

Danglars s’était redressé, blême, les yeux à demi sortis de leurs orbites…

En ce moment, il se passait un fait étrange…

Avec son front sanglant, avec sa pâleur blanche, qui lui faisait un visage de marbre, Espérance était le portrait vivant de son père…

Ainsi était Dantès le jour où il avait été arrêté à Marseille…

Le jour où ses infâmes compagnons l’avaient trahi…

Danglars le regardait, épouvanté, fou…

— Edmond Dantès ! cria-t-il dans une suprême angoisse…

Et soudain il battit l’air de ses deux mains…

Et tomba de toute sa hauteur sur le plancher, raide mort !

L’apoplexie lui avait asséné un coup de masse en plein cerveau…

Abandonnant Jane un instant, Espérance avait couru à lui.

Il le souleva de terre ; mais le corps inerte retomba avec un bruit sourd.

La mort vengeresse avait achevé son œuvre.

Espérance resta un instant immobile, comme frappé de la foudre.

Les étranges événements qui depuis la veille s’abattaient sur lui, troublaient sa raison.

Il se croyait le jouet d’un hideux cauchemar ; mais soudain, un gémissement frappa son oreille…

Il revint vivement vers Jane.

La jeune fille semblait sortir de la torpeur qui l’accablait.

Sans doute, l’effet du narcotique commençait à se dissiper.

Ses mains se soulevaient lentement et se portaient à son front.

Son sein se soulevait sous l’action d’une respiration plus douce et plus régulière.

Espérance oublia tout, le cadavre qui gisait à quelques pas de lui, et tombant aux genoux de Jane, il répétait :

— Oh ! reviens à toi… Écoute-moi… Je veux t’arracher de cet enfer, Jane !…

Les lèvres de la jeune fille s’agitèrent.

— Qui a prononcé mon nom ? murmura-t-elle.

— C’est moi ! moi qui t’aime… moi qui veux te sauver… C’est moi, Espérance !…

Tout à coup, Jane ouvrit les yeux, et une effrayante expression d’angoisse se peignit sur son visage :

— Espérance ! cria-t-elle. Ici… non, non !… je ne veux pas !…

Et, avec un sanglot déchirant, elle ajouta :

— Je ne veux pas… Je suis maudite !…

— Oh ! ne parle pas ainsi !… dit Espérance… Je sais tout, ma bien-aimée. Je sais que tu as été attirée dans un piège infâme… Mais pourquoi donc me repousses-tu ainsi ?…

En effet, la jeune fille se redressant, se tordait entre ses bras, cherchant à lui échapper.

— Laisse-moi, te dis-je, répétait-elle d’une voix désolée. Tu ne vois donc pas… ces femmes qui m’entourent… ces misérables qui chantent et m’insultent ?… laisse-moi… je veux fuir… je veux mourir !…

— Mourir ! toi ! ne dis pas cela !… Oui, nous sommes entourés d’ennemis… oui, les méchants s’acharnent après nous… qu’importe ! je saurai résister à tous ! viens, viens… il faut sortir d’ici…

Et il cherchait à l’entraîner vers la porte.

Mais, folle, ayant encore au cerveau les derniers engourdissements de l’opium, elle lui résistait de toute la vigueur de ses nerfs surexcités.

— Jane ! Jane ! tu m’as reconnu, cependant… Je me nomme Espérance… Viens, nous fuirons ensemble, loin de ce monde qui me fait horreur… et oubliant nos douleurs, nous retrouverons à nous deux, le bonheur que nous avons rêvé… Jane ! Jane !

La voix était si douce, si persuasive, elle résonnait si harmonieuse au cœur de la pauvre fille, que tout à coup elle avait paru se calmer. Elle avait posé les mains sur ses épaules, et le contemplait, les yeux à demi fermés dans une sorte d’extase, et elle disait à son tour :

— Oui, je me souviens ! Espérance ! Ah ! comme je t’aime !

Mais voici que derrière les murailles éclatent encore, comme une symphonie de malédiction, les rires et les chants qui, tout à l’heure, lui déchiraient le cœur…

Alors haletante, elle tombe sur le sol, criant :

— Je suis maudite ! Adieu !…

En même temps, la porte de la salle s’ouvrit.

Et un homme entra…

Cet homme, c’était Benedetto.

XXIII

ALERTE !

Ayant joué avec une habileté consommée la comédie qui lui avait si bien réussi, Coucou s’était hâté de se jeter dans la voiture qui l’attendait et de courir à l’hôtel de Monte-Cristo.

Il avait tant d’impatience d’annoncer à Gontran qu’il avait bien rempli la mission de confiance dont il avait été chargé, qu’il ne songea même pas à se débarrasser du costume carnavalesque à la faveur duquel il s’était introduit dans la maison du banquier.

Si bien que lorsqu’il parut devant la bonne Caraman qui l’attendait avec une impatience fiévreuse, la veuve du gendarme poussa un véritable cri de terreur.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama-t-elle.

— Ça… c’est moi !

— Qui ! vous ?

— Mais moi… moi… Coucou !

Et la tête du zouave, encore noire de jus de réglisse émergea du capuchon.

Enfin la Caraman consentit, non sans peine, à le reconnaître.

Elle protestait seulement contre ce qu’elle appelait une farce indigne, surtout au moment où l’on se trouvait.

— Voyons… ça n’est pas tout ça… fit Coucou impatienté. Où est M. Gontran ?…

— Je n’ai pas revu ces messieurs…

— Alors ils sont toujours enfermés dans la chambre de Mlle Jane ?…

— Je le crois…

— Allons-y, fit le zouave.

À ce moment, un bruit sourd retentit, quelque chose comme un coup violent, mais assourdi par l’éloignement.

— Hein ?

La Caraman était devenue toute pâle.

— Coucou, dit-elle, vous savez que je ne suis pas poltronne…

— Pour ça, j’en réponds…

— Eh bien ! voilà quatre ou cinq fois que j’entends un bruit pareil…

— Ça a l’air de venir des profondeurs de la terre…

— Oui… on dirait des mineurs qui travaillent.

Le bruit résonna de nouveau, plus étouffé.

— Oh ! oh ! fit Coucou, voilà du nouveau. Est-ce qu’on viendrait nous attaquer par en dessous ? Vite… avertissons les amis…

Ils étaient arrivés tous deux à la porte de Jane.

Étant discrets de leur nature, ils frappèrent doucement.

Pas de réponse. Coucou se pencha et appliqua l’oreille contre la boiserie.

— C’est drôle, dit-il, on n’entend rien là-dedans. Pourtant ils doivent causer.

— Il faut entrer.

Et résolument, la Caraman mit la main sur la serrure.

La porte tourna sur ses gonds, et un double cri s’échappa.

On le sait, la chambre était vide. Le panneau de fer s’était refermé, reprenant dans les tentures sa place exacte, sans qu’aucune trace extérieure révélât son existence.

Coucou n’en pouvait croire ses yeux.

Il courut au cabinet d’Espérance : personne. En vain, ils fouillèrent tous les appartements. Ils ne trouvèrent pas ceux qu’ils cherchaient.

Cependant ils n’étaient pas sortis. La Caraman n’avait pas quitté un seul instant la porte extérieure.

— Diable ! fit Coucou qui s’était débarrassé de son costume gênant, voilà qui devient bien bizarre…

— Disparus ! faisait la Caraman. Comme Mlle Jane, comme le vicomte Espérance ?

— C’est du fantastique… Écoutez !

Les coups lointains retentissaient, maintenant plus fréquents.

— On fait sous la maison un travail de taupe, conclut Coucou.

— Mais qui fait cela ?

Coucou se frappa le front. En vrai enfant de Paris, il avait lu bien des romans et assisté à bien des drames. Une idée s’était naturellement présentée à son cerveau :

— Ma bonne Caraman, dit-il, nous sommes dans une maison à ressorts… Il doit y avoir là-dessous un souterrain… une issue secrète… Ça, c’est sûr.

— Mais où ? où ? vous voyez bien qu’il n’y a pas de portes…

— Là où il n’y a pas de portes, il y a des trappes… attendez-moi un instant…

Il courut dehors et revint un instant après, rapportant marteau, ciseau et levier.

— Qu’est-ce que vous allez faire de tout cela ?

— Démolir la maison, s’il le faut, mais savoir ce qui en est…

— Démolir la maison ? répéta la Caraman en joignant les mains.

— Parbleu ! je vais me gêner. Voyez-vous, maman, nous sommes empêtrés dans les affaires du diable… il faut de la résolution… Si nous faisons des bêtises, et bien ! tant pis ! c’est pour le bien… Donc, nous avons raison…

Et voici Coucou qui, arrachant le tapis du plancher, se met à détacher les feuilles du parquet.

Les lambourdes parurent, puis les poutrelles de chêne.

— Mais… vous allez tout simplement défoncer le plafond d’en dessous.

Coucou se redressa, frappé de l’observation, qui était absolument juste.

Au-dessous, il le savait, se trouvaient les salles de bain.

— C’est que ça n’est pas par là qu’il faut cogner, reprit-il. Ça m’est égal, moi, de le prendre par un bout ou par un autre… J’ai dit que je la démolirais… et je n’en aurai pas le démenti. Aidez-moi, déchirons toutes les tentures.

— Mais c’est un massacre, monsieur Coucou !

Ah ! bien oui ! il écoutait bien, le zouave. Il était décidé, et sous ses mains robustes, la soie s’effilochait comme du vieux coton.

Et la bonne Caraman, entraînée par l’exemple, déchiquetait de son mieux.

Tandis qu’ils étaient occupés à ce travail de destruction, un coup de timbre retentit.

— Ah ! mademoiselle Carmen ! s’écria Coucou. Peut-être sait-elle quelque chose…

Il s’empressa d’aller ouvrir. C’était bien la jeune fille.

— Mes amis, dit-elle, où est Gontran ?

— Je ne sais pas…

— Il est avec M. Fanfar prisonnier dans cette maison !

— Quand je vous le disais !… s’écria Coucou. Mais prisonnier, où cela ? Ah, écoutez ! voici les coups qui recommencent !… Il faut qu’ils comprennent que nous sommes là. Maintenant il n’y a pas à douter, ce sont eux qui cherchent à s’échapper !

Et, saisissant le levier, Coucou, à pleine volée, asséna contre la muraille trois coups à intervalles réguliers.

Il écouta. Un instant après, trois coups lui répondirent.

Il frappa encore, variant le nombre des heurts, qui furent immédiatement reproduits.

— C’est bien cela. Chut ! Écoutons, voici les coups qui recommencent. Un, deux, trois, tiens, ils ne s’arrêtent pas… huit, neuf, dix…

Et il compta jusqu’à vingt-cinq. Ils se regardèrent tous trois, inquiets. Pourquoi ce nombre ?

Tout à coup la Caraman cria :

— Les vingt-cinq lettres de l’alphabet.

— Oui ! oui ! dit Carmen, répétez-le, pour prouver que vous avez compris.

Coucou obéit, et frappa vingt-cinq coups.

Un seul lui répondit, et si net qu’il équivalait à ce seul mot : Oui !

— Maintenant, dit Carmen, attendons et notons les coups qui seront frappés.

Bientôt, neuf coups.

Il inscrivit Carmen sur son carnet.

Puis douze – L – puis vingt-quatre, – Y – puis un, – A.

— Il y a, lut Carmen avec un élan de joie.

Le moyen de communication était trouvé.

Et, au bout de quelques minutes, Carmen lisait :

— Il y a une porte de fer sous les tentures.

— Vous voyez bien, cria Coucou triomphant, je réponds que j’ai compris. Et maintenant, à l’œuvre !…

C’était en vérité une scène étrange. Ils lacéraient les rideaux, les tentures dont les débris s’entassaient sur le plancher.

— Voilà la porte ! fit Coucou.

Le bouton d’ouverture, n’étant plus caché par l’épaisseur du capitonnage, sortait de quelques millimètres. Sans songer exactement à ce qu’il faisait, Coucou y appuya fortement le doigt. Et le panneau se déploya avec tant de rapidité que Coucou faillit être renversé.

Le levier lui échappa des mains.

— Sauvés ! s’écria-t-il. Prenez les lumières et en avant !

Il n’avait pas besoin de stimuler l’impatience de Carmen qui déjà s’était élancée en avant, un candélabre à la main.

On n’a pas oublié ce qui s’était passé au moment où Gontran et ses amis s’étaient engagés.

À peine avaient-ils atteint la première marche de l’escalier qu’ils avaient entendu le panneau se refermer.

En effet, un mécanisme secret communiquait de cette marche à la porte de fer, de telle sorte que l’imprudent qui pénétrait par l’issue mystérieuse sans connaître ce détail se trouvait tout à coup prisonnier. En franchissant la première marche, sans y toucher du pied, on laissait, au contraire, la porte ouverte.

Mais ni Coucou ni les autres ne savaient cela.

Et Coucou posa résolument le pied sur la marche.

On entendit un bruit vibrant. La porte se refermait.

Au même instant, Gontran, Fanfar et Bobichel apparaissaient au sommet de l’escalier. Ils avaient été guidés par la lueur.

— Gontran ! s’écria Carmen, en courant au jeune homme.

— Quoi ! c’est vous qui nous délivrez !

Rapidement, ils étaient revenus en arrière.

Allaient-ils donc se trouver tous prisonniers ?

Non ! Par bonheur, lorsque Coucou avait laissé échapper le levier de fer, il était tombé en travers de l’ouverture. Le panneau mû par le ressort de l’escalier, était bien retombé mais il avait été arrêté par la barre inflexible !

Ils étaient sauvés !

Ils se retrouvaient maintenant dans la chambre de Jane.

Carmen se hâta de leur communiquer ce qu’elle avait appris, et de montrer le billet qu’elle avait dérobé à Larsangy.

— Mais que signifient ces mots ? s’écria Fanfar, la maison de Courb.

Carmen rougit. Oui, elle connaissait cette maison mystérieuse où Larsangy l’avait conduite autrefois.

— Je vous y conduirai, dit-elle simplement.

Coucou s’élança vers les écuries, et un instant après, la voiture était attelée.

— En route, cria Fanfar, et puissions-nous arriver à temps !

Hélas ! c’était une vaine espérance.

Que de temps avait été perdu depuis que les trois compagnons, se sentant prisonniers, laissés dans l’obscurité par l’extinction des bougies épuisées, avaient tout tenté pour sortir de la prison qui s’était refermée sur eux comme une tombe.

Ils s’étaient décidés à tenter un effort suprême.

Fanfar avait arraché un des barreaux de la rampe, et avec ce levier improvisé, il avait attaqué résolument la muraille, au hasard, cherchant – chose impossible – à ouvrir un passage à travers ces pierres solidement cimentées.

Ils n’eussent pas réussi.

Mais, tout à coup, ils avaient entendu des coups qui répondaient à leurs coups.

Par quel miracle étaient-ils parvenus si rapidement à établir avec leurs sauveurs une communication intelligible ? Le dévouement seul peut l’expliquer…

Maintenant, impatients, ils ne songeaient plus qu’à Espérance…

La voiture roulait sur la route de Courbevoie…

XXIV

UNIS DANS LA MORT

Benedetto était entré.

Maintenant, ce n’était plus Malvernet, ni Fagiano, ni Cavalcanti. C’était bien Benedetto l’ancien forçat.

Sa face convulsée avait un hideux sourire.

Enfin, il touchait au but si longtemps cherché.

Il avait devant lui, il tenait en son pouvoir le fils de l’homme qu’il avait tant haï ; il pouvait se venger, longuement, cruellement.

Et Monte-Cristo n’était pas là.

Espérance soutenait Jane dans ses bras, il tournait la tête vers Benedetto.

— Qui êtes-vous ? s’écria-t-il. Je ne vous connais pas, mais si vous n’êtes pas le dernier des infâmes, vous m’aiderez à échapper à l’horrible guet-apens dans lequel j’ai été attiré et à sauver cette pauvre enfant qui meurt.

— Monsieur le vicomte, dit froidement Benedetto, je ne vous aiderai pas à vous échapper et vous ne sauverez pas cette femme.

— Ah ! je comprends, dit-il, vous êtes le complice de ceux qui m’ont tendu ce piège. Eh bien ! de gré ou de force, je saurai bien m’ouvrir un passage.

Et tirant ses revolvers de sa poche, il les dirigea sur Benedetto :

— Place ! cria-t-il, ou je vous tue comme un chien !…

— C’est-à-dire, monsieur le vicomte, que vous commettrez un assassinat ?…

— Non point ! c’est ici de la légitime défense ! je ne suis pas votre prisonnier… et cette femme doit vous être sacrée…

— Cette femme ! fit dédaigneusement Benedetto qui, impassible, avait croisé ses deux bras sur sa poitrine, qui vous dit qu’elle ait été amenée ici par surprise, qui vous dit qu’elle ne soit pas venue ici de son plein gré ?

— Ah ! vous mentez ! Jane ! Jane ! l’entends-tu ! dis-lui qu’il a menti.

Benedetto fit un pas en arrière.

— Jane Zild, dans ton âme et conscience, dis donc à M. le vicomte Espérance si tu te sens digne de lui…

Livide, les yeux égarés, Jane le regardait :

— Dis-lui donc si la fille de la prostituée de Lyon a le droit de s’appuyer sur le bras de M. le vicomte de Monte-Cristo, dis-lui donc si tu oseras sortir avec lui, la tête haute ! Allons, Jane Zild, rappelle-toi tes souvenirs, dis donc à M. de Monte-Cristo quel était le nom de ta mère, dis-lui donc où ta mère est morte…

— Non ! non ! cria Jane. Assez ! assez !… grâce !

— Tu me demandes grâce, mais je ne te l’accorderai pas. Ah ! M. le vicomte aime Jane Zild. Eh bien ! conduis-le donc sur la tombe de ta mère, et là, pose donc dans sa main ta main d’honnête femme.

— Ah ! taisez-vous ! s’écria Espérance qui se sentait devenir fou.

— Mais ce n’est pas tout encore, reprit Benedetto dont la voix lente et monotone avait quelque chose d’effrayant, Jane Zild, veux-tu que je dise au vicomte Espérance le nom de ton père ?

— Mon père ! murmura Jane.

— As-tu donc oublié l’homme qui t’a recueillie dans une maison infâme, alors que ta mère venait d’expirer, succombant à ses débauches… Cet homme, puisqu’il faut que je te rappelle son nom, c’était Sanselme, Sanselme, l’ancien prêtre corrompu, Sanselme, l’ancien forçat de Toulon… et maintenant, vicomte de Monte-Cristo, puisque tu veux venger cette fille d’une prostituée et d’un galérien, tu peux m’assassiner, si tu l’oses !

Livide, Jane était retombée en arrière…

— Morte ! s’écria Espérance ! Ah ! misérable ! menteur et assassin !… je ne commettrai pas cette lâcheté… mais j’aurai ta vie. As-tu des armes ? je veux que tu te défendes.

— Enfin ! fit Benedetto.

Et écartant le manteau qui l’enveloppait, il en tira deux épées.

Il en jeta une aux pieds d’Espérance.

Oui, il voulait ce duel, sûr de son habileté, se disant qu’il n’avait en face de lui qu’un enfant et qu’il aurait facilement raison de lui…

Il voulait surtout prolonger son agonie…

Espérance avait saisi l’épée, et marchant droit à Benedetto :

— Qui que tu sois, lui dit-il d’une voix grave, toi qui est venu insulter celle qui m’est plus chère que la vie, sois prêt à mourir !…

Et il tomba en garde.

La chambre à peine éclairée était un sinistre champ clos.

Il fallait tuer ou être tué. Mais Espérance ne tremblait pas.

Son pouls ne battait pas plus vite. En quelques heures, la douleur, les angoisses l’avaient transformé. Une colère froide, vengeresse, remplaçait en lui les fureurs violentes de la jeunesse.

Il se sentait élevé à la dignité de justicier…

Benedetto s’était placé en face de lui, les jarrets pliés, se couvrant de la garde italienne. Ses dents serrées avaient un bruit de craquement.

Il y eut un moment de redoutable silence.

Dans une peinture murale d’une cathédrale allemande, on voit ainsi deux hommes croisant l’épée. À quelques pas de là, à demi cachée par un arbre, la Mort attend.

Ici encore la mort attendait.

De sang-froid, Espérance se tenait sur la défensive.

De longue date, le jeune homme était passé maître dans les exercices du corps, et il ne redoutait aucun adversaire.

Mais dans celui que la fatalité jetait sur sa route, il devinait un de ces bravi pour lequel le duel n’est qu’une des formes de l’assassinat.

Benedetto attaqua ; mais dès le premier engagement, il comprit qu’il n’avait pas affaire à un enfant.

Alors appelant à lui toutes les ressources de l’art des spadassins, il s’était presque courbé vers le sol, prêt à lancer un de ces coups de haut en bas familier aux compatriotes de Casanova.

Il parvint à lier l’épée et se fendit.

Mais la riposte ne se fit pas attendre, et il bondit en arrière.

L’épée d’Espérance avait effleuré sa poitrine.

À ce moment, Jane, revenue à elle, s’était soulevée sur ses deux mains :

— Courage, Espérance ! murmura-t-elle.

Le jeune homme entendit ce mot, et le combat recommença, cette fois, plus vif, plus acharné.

Dix fois, l’épée d’Espérance menaça le cœur de Benedetto, dix fois le misérable échappa à la mort.

Mais il commençait à avoir peur. En vain, il faisait appel à toute son adresse, toute son expérience. L’épée du fils de Monte-Cristo était toujours là, menaçante comme le glaive de feu de la légende biblique.

Et peu à peu, le cercle dans lequel il pouvait se mouvoir se rétrécissait.

Espérance avait peu à peu gagné du terrain, et Benedetto devinait le moment où il ne pourrait plus rompre…

Un râle de rage s’échappa de sa poitrine haletante.

Quoi ! Sa vengeance lui échapperait ! Quoi ! Cet Espérance maudit serait sauvé… et lui tomberait, faisant de son cadavre un marchepied à son ennemi !

La lutte était arrivée à son paroxysme.

Les épées se heurtaient avec des cliquetis sinistres…

Benedetto reculait, reculait toujours. Il sentait derrière lui le mur contre lequel l’épée d’Espérance allait le clouer…

Le fils de Monte-Cristo lui dit :

— Misérable ! ta vie est en mon pouvoir ! repens-toi du mal que tu as fait, et je te fais grâce !

— Grâce ! ricana Benedetto. Tu oses parler de grâce !… prends garde… je te hais… je hais ton père !… hâte-toi de prendre ma vie, ou je jure Dieu que j’aurai la tienne…

— Meurs donc ! cria Espérance.

Et par un rapide froissement d’épée, il fit sauter l’arme des mains de Benedetto tandis que sa lame, lancée en avant, fila droit comme une flèche sur la poitrine de l’infâme…

Mais, à cette minute suprême, un coup de feu retentit…

Et Espérance, frappé en plein cœur, tomba de toute sa hauteur sur le sol, à côté de Jane, qui se jeta sur son corps en poussant des cris de désespoir…

Tandis que Benedetto, ayant aux lèvres un sourire infernal, se redressait, tenant à la main un pistolet…

Que s’était-il donc passé ?…

On n’a pas oublié qu’Espérance, dans un premier élan de colère, avait dirigé sur Benedetto les revolvers qu’il avait apportés…

Mais, dans cette âme honnête, l’idée d’un meurtre n’avait été que passagère ; or, quand il avait provoqué l’insulteur, il avait posé les pistolets auprès de lui, sur un siège…

Au moment où Benedetto se sentit perdu, ses yeux tombèrent sur les armes, et une pensée infernale traversa son cerveau.

Par d’habiles mouvements, il s’était rapproché, et il avait pu, d’un geste brusque, saisir l’un des revolvers…

Le lâche avait assassiné son adversaire.

Espérance était tombé. Jane l’avait pris dans ses bras…

Benedetto, les deux bras croisés, regardait…

Enfin, il était donc à ses pieds, le fils de l’homme qu’il avait juré de désespérer. Ne pouvant l’atteindre, il l’avait frappé au cœur de son enfant !

— Espérance ! sanglotait Jane, ne m’entends-tu pas !

Esperance fit un suprême effort, attira Jane contre sa poitrine :

— Adieu… ma Jane… dit-il. Je t’aime… et je meurs !…

— Je meurs avec toi, soupira Jane.

Et comme si, à la même seconde, l’ange de la mort les avait touchés du doigt, tous deux, ayant aux lèvres le baiser de l’autre, s’endormirent dans la nuit éternelle…

Benedetto n’avait pas fait un mouvement.

Tout à coup, il tressaillit…

Des coups violents retentissaient à la porte de la maison déserte…

— Courage ! nous voici ! Espérance ! criaient des voix.

Benedetto s’élança vers la porte.

Les assaillants étaient là, heurtant, prêts à l’enfoncer…

Toutes les issues lui étaient coupées…

Oh ! il savait bien qu’il n’avait pas de pitié à attendre, lui qui n’avait pas eu de pitié. Et quand ces hommes le trouveraient là, auprès des deux victimes, ils le tueraient…

Et il ne jouirait pas de l’épouvantable vengeance qu’il avait accomplie…

Il s’élança vers la fenêtre et l’ouvrit.

La Seine coulait au pied, noirâtre et silencieuse…

Benedetto posa le pied sur le rebord et attendit.

Cependant Fanfar et ses amis étaient parvenus à ouvrir la porte intérieure et maintenant gravissaient l’escalier…

Et au moment où ils se ruaient dans la chambre, Benedetto cria :

— Trop tard ! J’ai tué le fils de Monte-Cristo !…

Et il s’élança dans la Seine où son corps tomba avec un bruit sourd.

Gontran avait bondi vers Espérance et l’avait saisi dans ses bras :

Il eut un sanglot déchirant :

— Mort, s’écria-t-il. Assassiné !…

Et devant ces deux êtres si beaux, unis dans la mort, les hommes se découvrirent, tandis que Carmen s’agenouillait en pleurant.

XXV

LE SPECTRE

Au moment même où Benedetto s’élançait dans la Seine, un homme affolé se précipitait dans la chambre où gisaient les victimes…

Cet homme, c’était Sanselme.

On n’a pas oublié que l’ancien forçat avait assisté à l’entretien dans lequel Fanfar et ses compagnons s’étaient résolus à courir au secours d’Espérance.

Encore brisé par la maladie, le malheureux avait dû les laisser partir…

Mais voici que, resté seul, la fièvre lui était montée au cerveau…

Auprès de lui, la folle, accroupie sur le sol, répétait :

— Mon fils ! Benedetto est mon fils… et il m’a tuée…

Aux lèvres de Sanselme, c’était le nom de Jane qui montait sans cesse…

Et peu à peu, sous le poids d’une obsession sinistre, il avait senti une force factice se réveiller en lui.

Quoi ! sa Jane était en danger, et il restait là, inerte, inutile…

Non ! non ! cela ne pouvait pas être, cela ne serait pas…

Il était sorti, hagard, laissant derrière lui la porte toute ouverte…

Où devait-il aller ? de quel côté fallait-il qu’il se dirigeât ?

Dans son cerveau brûlant, les idées se confondaient. Il chancelait comme un homme ivre. Il dût s’arrêter, s’appuyer au mur pour ne pas tomber.

Il s’efforçait de rassembler ses pensées, de trouver un point d’appui sur le chaos qui tourbillonnait sous son crâne…

Tout à coup un nom jaillit en lui.

Monte-Cristo ! oui, c’était à l’hôtel de Monte-Cristo qu’il devait courir. Là, du moins, il retrouverait Fanfar, il s’attacherait à ses pas, et il faudrait bien qu’à eux deux ils retrouvassent Jane.

Mais Sanselme pouvait à peine marcher ; il se trainait… enfin, il poussa un râlement rauque et s’affaissa sur le sol.

Combien de temps resta-t-il ainsi ? Il ne le savait pas.

Cependant quand il revint à lui, il se sentit plus fort ; la nuit était profonde. Quelle heure était-il ? Il entendit des coups d’horloge résonner dans l’éloignement, mais il ne put les compter…

Jane ! Jane ! Il pleurait ce nom avec des sanglots déchirants…

Il se remit à marcher. Peu à peu ses pas s’affermissaient… et enfin, il se trouva dans l’hôtel de Monte-Cristo…

C’était à l’instant même où les chevaux, lancés au grand trot, s’élançaient dans la direction de Courbevoie.

Alors, il se passa un phénomène étrange. Sanselme se redressa, se raidit sur ses jarrets, aspira longuement l’air, qui emplit ses poumons.

Puis, les coudes au corps, il se mit à courir derrière la voiture…

Il ne sentait plus rien, il ne comprenait plus rien…

Toute son énergie vitale était concentrée dans l’effort surhumain qu’il accomplissait.

Et cet homme, qui tout à l’heure pouvait à peine se tenir debout, courait, ferme, rapide, sans hésiter, sans trébucher.

Les yeux fixés sur les lanternes qui fuyaient dans la nuit…

Avec une incroyable fermeté, il maintenait entre la voiture et lui la même distance.

La route était longue… peut-être Sanselme, s’il eût été de sang-froid, fût-il tombé vingt fois sur le chemin…

Mais les somnambules et les fous ont de ces énergies surhumaines.

Et en vérité il courait comme on le fait dans les rêves, ne sentant point le sol sous ses pieds, l’air glacé qui lui coupait le visage…

Il vit la voiture s’arrêter enfin… il entendit les coups violents assénés contre une porte qui s’enfonça…

Et par un suprême effort, il entra à son tour…

Il apparut au milieu de cette scène sinistre… c’était à la minute même où Benedetto venait de jeter une imprécation suprême…

Sanselme vit Jane étendue à terre…

— Jane ! Jane ! mon enfant !… écoute… c’est moi…

Il vit qu’elle était morte et pour la première fois de sa vie, son cœur brisé laissa s’échapper son secret, car il s’écria :

— Jane ! ma fille ! ma fille bien-aimée !…

Fanfar comprit tout et lui posant la main sur l’épaule :

— Du courage ! lui dit-il doucement.

Mais Sanselme se releva brusquement, comme mû par un ressort d’acier.

— Assassinée ! et par lui ! par ce Benedetto maudit…

Il courut à la fenêtre. Et avant qu’on eût songé à le retenir, il grimpa sur le rebord, et criant :

— Benedetto ! à nous deux !…

Il s’élança à son tour dans le flot noir… Benedetto avait à peine une demi-minute d’avance…

Pourquoi d’ailleurs s’était-il enfui ainsi, risquant sa vie ? n’existait-il pas dans la maison mystérieuse quelque issue secrète par laquelle il aurait pu s’échapper sans danger ?

Il avait oublié cela, parce qu’il avait peur…

Oui, peur ! car, pour la première fois de sa vie, il venait de s’attaquer à Monte-Cristo ! parce qu’il avait osé lutter contre lui, et qu’il avait triomphé ! la joie même du crime commis était une épouvante…

Malgré toute son audacieuse perversité, il avait compris que si, tout à coup, le comte de Monte-Cristo était apparu devant lui, il aurait faibli, il aurait tremblé…

Et il ne voulait pas mourir…

Car maintenant il emportait sa vengeance comme un trésor…

Il pourrait écouter de loin le bruit des sanglots qui déchireraient la poitrine de cet homme qu’il haïssait…

Il ne voulait pas mourir… comme Danglars qu’il avait vu tomber, foudroyé par une main invisible.

Il avait fui, le plus promptement possible, par la première voie qui s’était offerte à lui…

Après tout, pour l’ancien forçat de Toulon, c’était un jeu de traverser la Seine. Que lui importait la nuit, le flot profond… il était fort, il était vaillant !… Allons Benedetto, encore un effort, et tu es sauvé et vengé !…

Cependant la chute était si haute que tout d’abord Benedetto fut étourdi et coula à fond.

Mais bien vite l’instinct de la conservation reprit son empire…

Et d’un coup de pied Benedetto remonta à la surface.

Il respira longuement, aspirant l’air de la nuit…

L’eau était glacée.

— Allons, murmura Benedetto, pas de faiblesse !

Il eut un instant la pensée de revenir à la rive qu’il venait de quitter et dont il n’était encore éloigné que par une très faible distance.

Mais ses adversaires pouvaient être là à le guetter…

Il tomberait dans leurs mains… non, non, il valait mieux payer d’audace et atteindre l’autre bord…

Là, les bois de Neuilly lui offriraient un asile sûr, et à supposer qu’il fût poursuivi, ce qui n’était pas vraisemblable, il trouverait bien le moyen de dépister les recherches.

Toutes ces réflexions traversèrent son cerveau avec la rapidité de l’éclair.

Maintenant, sûr de sa volonté, il se lança en avant…

Le courant était violent. Le flot grossi et limoneux tourbillonnait.

Mais Benedetto était un nageur de première force : il avait affronté la mer, n’était-ce pas ainsi qu’il s’était évadé du bagne avec Sanselme ?

C’était étrange que ce nom même lui vint à l’esprit, au moment où, à quelque distance derrière lui, il entendait un bruit sourd, quelque chose comme la chute d’un corps…

Bah ! quelle apparence qu’un de ses ennemis se jetait à la nage derrière lui ?…

Il se mit à couper le flot résolument…

Sa vigueur était telle qu’il arrivait à conserver la ligne droite.

Il avançait pourtant bien lentement. L’effort qu’il devait faire pour ne pas être entraîné à la dérive empêchait la vitesse directe…

En temps ordinaire, il eût franchi le fleuve en cinq minutes…

À cette heure, le temps lui paraissait mortellement long…

Puis ses forces s’épuisaient à ce combat de l’homme contre la matière.

La peur le ressaisissait au cerveau…

Il s’était arrêté un instant, faisant la planche pour se reposer…

Son oreille exercée entendit très distinctement le bruit que faisait à quelque distance un autre nageur… et ce bruit était régulier, ferme. Celui-là devait être en possession de toutes ses facultés physiques…

Qu’est-ce que cela pouvait être !

Il n’y avait pas à douter. C’était quelqu’un qui le poursuivait ?

Mais, dans cette obscurité, quelle folie ?…

Benedetto se laissa descendre au courant, coupant le flot en ligne oblique. Ainsi, il se rapprochait avec moins de fatigue de la rive opposée.

Avec une adresse surprenante, il arrivait à assourdir presque complètement le clapotis de l’eau.

Et cependant, dès qu’il tendait l’oreille, il percevait toujours à la même distance le bruit de l’autre nageur.

À la même distance ! Donc il ne se rapprochait pas, il ne gagnait pas de terrain.

Et déjà, dans l’ombre moins dense, Benedetto apercevait la ligne de la berge.

Encore quelques brassées, et il était sauvé…

Une fois en terre ferme, il ne redoutait plus personne, et s’il était attaqué, parbleu ! il saurait bien se défendre.

Il fit un dernier effort, et sentit qu’il prenait pied…

Il eut un ricanement muet. Que parlait-on de justice éternelle, de châtiment ! Voici qu’il avait commis tous les crimes, voici qu’il n’avait reculé devant rien pour assouvir ses passions… et les infamies n’avaient pas pesé assez lourd sur ses épaules pour l’entraîner au fond du gouffre !

Ah ! comme il se raillait de tous ces prétendus justiciers !…

Oui, il touchait la rive… il s’accrochait à une souche d’arbre… il se soulevait à la force de ses poignets…

Et enfin, il se dressait sur le bord, ruisselant, mais ne grelottant pas, tant la fièvre le brûlait…

Un cri – une sorte de rugissement de fureur – arriva jusqu’à lui, venant du milieu du fleuve. Il comprit. L’homme qui le poursuivait avait été à son tour saisi par le flot, relancé loin de la rive…

Et il avait vu sa proie lui échapper…

Alors il poussait une clameur impuissante, une dernière malédiction contre le misérable qu’il ne pouvait atteindre.

C’était vrai.

Sanselme n’avait pas perdu la trace de celui qu’il voulait tuer.

Jusqu’à la dernière minute, il avait espéré l’atteindre…

Mais tout à coup une pièce de bois flottante, échappée à l’arrimage de quelque radeau, l’avait atteint à l’épaule.

La douleur avait été assez violente pour que, pendant quelques secondes, il perdit le sang-froid. L’eau l’avait entraîné en oblique. Et, à la faveur de cet accident, Benedetto lui échappait.

Était-il donc vrai que l’infâme dut rester impuni !

Encore dans la Seine, à plus de quinze mètres de la rive, Sanselme l’avait vu se dresser, puis l’ombre de l’homme s’était confondue avec l’ombre des bois. Puis, plus rien !

Et Sanselme avait laissé échapper un cri de désespoir.

Quoi ! Cet homme aurait tué Jane, et lui, Sanselme, lui le père régénéré par la paternité, ne saurait pas le tuer à son tour… est ce que cela était possible ?… Pourtant il ne faut pas oublier que Sanselme n’était soutenu que par une surexcitation factice.

Maintenant – sous l’impression de colère que lui donnait l’évasion de Benedetto – ses forces se brisaient, ses muscles se détendaient, il n’était plus maître de lui, c’était l’eau qui le tenait, qui le secouait, qui le roulait… il crut qu’il allait mourir. Mourir sans avoir puni !

Il se sentit comme entraîné dans un tourbillon, il battit l’eau de ses mains à la façon d’un chien qui se noie…

Il se sentait couler, il était perdu…

Soudain, dans cette lutte suprême dont seul le hasard savait le dernier mot, ses mains rencontrèrent un corps résistant.

C’était un câble…

Il avait été laissé près du bord. Là, un chaland s’était échoué, il y avait de cela quelques jours. On l’avait maintenu contre la berge au moyen de chaînes de fer, tandis que sa coque disloquée livrait accès à l’eau qui peu à peu l’envahissait tout entier.

C’était à cette carcasse immobile et vermoulue qu’était attaché le câble que venaient de trouver les mains crispées de Sanselme.

Il s’y accrocha avec toute l’énergie du désespoir et se hissa.

Il haletait. Il lui semblait que tout allait se briser et qu’il retomberait.

Enfin, il atteignit le rebord, et là, il tomba sur le bordage, épuisé, anéanti physiquement et moralement…

Et il resta, impuissant à se relever, la tête appuyée sur les poignets, regardant devant lui, dans la lueur grise de la nuit qui finissait et que teintait déjà un reflet blanchâtre, ne détachant pas les yeux du point fixe où il avait vu disparaître l’ombre de Benedetto…

Tout à coup une exclamation sourde sortit de sa poitrine…

Était-ce un rêve ? une hallucination de son cerveau malade ?

L’ombre avait reparu et reculait maintenant vers le fleuve…

Elle n’était pas seule…

Auprès d’elle quelque chose marchait… quelque chose de blanc, de sinistre, de terrible qui ressemblait à un spectre…

Et cela, glissant sur le sol, venait justement dans la direction de la vieille péniche à laquelle Sanselme s’était accroché…

Qu’étais-ce donc ? Cette ombre était-elle vraiment celle de Benedetto ?… et ce spectre, fallait-il donc lui donner un nom ou n’était-ce qu’une de ces vapeurs bizarres qui parfois s’élèvent, aux premières clartés du matin, dans les brouillards condensés ?…

Non, c’était véritablement un fantôme, un fantôme vivant, épouvantable résurrection d’un passé de meurtre…

Benedetto s’était élancé sur la rive, le pied sûr, croyant au salut, aux satisfactions de la vengeance, à l’avenir reconquis…

Droit devant lui, il s’était élancé dans le bois dont les branches mortes craquaient sous ses pieds.

Il n’entendait plus rien derrière lui.

Ceux qui le poursuivaient avaient évidemment perdu sa piste.

Une buée blanchâtre commençait à sortir de la terre humide, et faisait comme une frange lumineuse aux objets…

Tout à coup Benedetto tressaillit…

Voici que devant lui, au milieu du chemin, quelque chose s’était dressé, être ou objet, quelque chose de blanc, drapé dans des plis qui ressemblaient à ceux d’un suaire.

Cet homme, qui n’avait jamais rien craint, avait cependant l’âme lâche.

Dans son enfance, il avait appris la terreur des apparitions nocturnes. Les criminels qui jouent avec la vie d’autrui ont de ces folies puériles…

Pourtant Benedetto haussa les épaules…

Allons donc ! il aurait peur d’un nuage, d’une vapeur subtile qu’un souffle devait faire évanouir…

Cependant, comme il s’était arrêté, il se sentait les pieds lourds pour se remettre en fuite. Ce qu’il voyait – dont il ne pouvait définir la nature – était appuyé contre un arbre, la forme blanche tranchant vivement avec l’écorce noire…

Se contraignant au courage, Benedetto fit deux pas en avant…

Et encore une fois il tressaillit… mais plus fort.

Ce n’était pas un brouillard, ce n’était pas une vapeur…

C’était un être humain… vivant ou mort ?

La hauteur, longue, semblait d’une taille démesurée…

Pourquoi Benedetto ne se détournait-il pas ! il pouvait, prenant un sentier à droite on à gauche, contourner l’obstacle sinistre.

Il ne le pouvait pas. Une attraction singulière, plus forte que sa volonté, l’entrainait vers la chose sans nom…

Elle ne bougeait pas. Il semblait que ce bruit de pas qui se rapprochaient de plus en plus la laissât insensible…

Si bien que Benedetto, obéissant à je ne sais quelle effrayante curiosité, lui posa la main sur l’épaule…

Et l’être mystérieux, se tournant à demi, leva la tête…

Alors un cri effrayant qui n’avait rien d’humain, sortit de la poitrine de Benedetto.

Ce spectre, c’était sa mère ! Sa mère qu’il avait frappée d’un coup de couteau, là-bas, au Beausset, il y avait de cela tant d’années !

Et la morte vivante était là, le regardant de ses yeux agrandis, son visage de cadavre sillonné par les mèches de ses cheveux gris…

Benedetto ne comprit pas, ne chercha pas à comprendre… l’épouvantable folie le saisit en plein crâne… il ne doutait pas. C’était la morte qui se dressait de sa tombe et venait lui réclamer la dette de sang…

Cependant le spectre l’ayant longuement regardé eut tout à coup un affreux sourire, et dit :

— Mon fils ! mon Benedetto ! viens… viens !

Et sa main, longue, décharnée, vraie main de squelette, se posa sur le poignet du parricide… pression si froide, si glaciale, que Benedetto crut qu’un anneau d’acier venait de se river à son bras…

— Viens, mon enfant ! répétait la folle. Oh ! tu ne me quitteras plus, n’est-ce pas ?

Elle marchait, l’entraînant doucement… et il ne résistait pas, il ne cherchait même pas à se dégager. Il obéissait à cet appel de la mort qui sonnait à ses oreilles comme un glas.

Il reculait, ne se souvenant plus que peut-être derrière lui il y avait un ennemi.

Le fantôme – c’est-à-dire Mme Danglars, la folle qui s’était évadée de la maison de Fanfar, par la porte que Sanselme avait laissée ouverte – le poussait, répétant toujours de douces paroles, qui sonnaient à l’oreille du misérable comme une malédiction…

Et ainsi, ils franchirent la lisière du bois et se retrouvèrent sur la berge…

Est-ce que Benedetto se rappelait seulement qu’il y avait là, à quelques pas plus loin, la Seine avide et béante…

Il reculait toujours.

Son pied heurta quelque chose, c’était le bordage de la péniche sur laquelle Sanselme s’était accroupi… il monta, ne voyant pas le péril.

Et la folle, s’approchant encore plus, l’enlaçait de ses bras, lui disant :

— Benedetto, mon fils… te souviens-tu… un jour, la tête s’est posée sur ma poitrine… c’était là-bas… à Toulon… oh ! dis-moi… je t’en prie… que nous ne serons plus jamais séparés…

Immobile, à demi fou, croyant assister à quelque scène fantastique, Sanselme voyait cela… et restait immobile…

Et ainsi reculant, enlacés l’un à l’autre, la morte et le vivant arrivèrent à l’autre extrémité de la péniche…

Leurs pieds glissèrent sur le bordage…

Tous deux s’enfoncèrent dans l’eau, qui s’ouvrit avec un bruit sourd…

Penché, regardant avidement, Sanselme ne vit plus rien, n’entendit plus rien. Le gouffre avait saisi sa double proie…

Et Sanselme resta là, sans songer à fuir, sans sentir le froid qui le pénétrait, la fièvre qui, plus ardente, lui martelait le cerveau…

Le matin, les mariniers qui vinrent pour relever le chaland, trouvèrent un corps raidi, penché sur le bordage, les yeux tout grands ouverts, regardant toujours de son regard mort…

— Tiens, dit l’un, un ivrogne qui se sera endormi là et qui a passé de vie à trépas…

Ce fut toute l’oraison funèbre de Sanselme…

Quant aux corps de Benedetto et de sa mère, jamais nous n’avons su si on les avait retrouvés.

XXVI

LE MARTYR

Dans l’hôtel de Monte-Cristo, tout est morne, tout est silencieux, tout est désolé.

Les choses ont des larmes, a dit un poète.

Il semblait que les murailles elles-mêmes, que les meubles, que les tentures eussent pris une attitude funèbre…

C’est que là, dans la vaste chambre du comte, sur un lit tout tendu de blanc, Espérance et Jane étaient étendus, morts !

Que de jeunesse, que d’avenir enseveli !

Benedetto avait commis un dernier et triste crime, et de sa vengeance, le résultat subsistait, douloureux, lamentable…

Jane, voilée de dentelle, avait aux lèvres le sourire suprême qui s’était imprimé sur ses lèvres, alors qu’elles avaient touché, dans l’étreinte mortelle, les lèvres de celui qu’elle aimait.

Espérance, calme, reposé dans l’éternel repos, ressemblait à s’y méprendre au Monte-Cristo d’autrefois, alors qu’il s’appelait Edmond Dantès…

Ah ! si Danglars, si Villefort, si Mortcerf, si Caderousse, si tous les criminels ou les lâches qui avaient frappé sur cette existence et avaient broyé dans l’œuf l’aiglon prêt à éclore, s’ils s’étaient trouvés là, s’ils se fussent penchés sur ce lit funèbre, ils auraient reculé épouvantés.

Car c’était le masque exact – ressuscité avec la ferme rigidité que donne la mort – du second du Pharaon.

Et comme autrefois, M. Morrel lui aurait ouvert ses bras en l’appelant son fils.

Et tout cela était fini ! toute cette vitalité était éteinte !

Il ne restait plus que cette dernière et fugitive beauté que la mort met au front de ceux qu’elle aime. On dirait qu’elle se plaît à parer ses victimes.

Auprès du lit deux hommes veillaient…

Fanfar, l’ami des mauvais jours, le vaillant qui avait sauvé Monte-Cristo et son fils à la kasbah d’Ouargla.

Gontran, le compagnon d’Espérance, celui qui connaissait tout ce que cette âme jeune contenait de grandeur et de générosité…

Ils se taisaient et à peine osaient se regarder.

C’est qu’une sorte de remords les oppressait.

Monte-Cristo était parti, obéissant à un sentiment de profonde délicatesse, voulant laisser à son enfant la liberté de vivre, de s’affirmer, de développer dans le combat de l’existence toutes les ardeurs de sa jeunesse.

Mais, en partant, il avait dit à ces hommes :

— Je vous confie ce que j’ai de plus cher au monde, le dernier de mes trésors, celui par lequel un homme – qui me l’avait enlevé – avait pu se dire plus riche que moi. Veillez sur lui.

Et ils avaient répondu qu’on prendrait leur vie avant de toucher à la sienne.

Or, ils étaient vivants, et Espérance était mort.

Ils avaient été écrasés sous ce mot qui a sonné tant de glas funèbres : trop tard !

Certes, s’ils étaient arrivés à temps, ils auraient détourné de sa poitrine l’épée de Benedetto et auraient versé tout leur sang, avant que coulât une seule goutte du sien.

De tous ces dévouements réels, désintéressés, voilà quel était le résultat…

Un cadavre pâle aux bras croisés sur la poitrine.

Tous les serviteurs avaient été éloignés.

On était rentré mystérieusement dans l’hôtel et nul ne savait ce qui s’était passé.

Seuls, Coucou et maman Caraman étaient en bas, veillant et pleurant.

Fanfar et Gontran se taisaient, avons-nous dit. Car les mêmes questions se pressaient sur leurs lèvres et ils savaient qu’ils n’y pouvaient pas répondre.

Avaient-ils le droit de dérober à ce père la vue de son enfant…

Et il pouvait, il devait revenir…

N’avait-il pas dit à Fanfar :

— Si quelque péril nécessite ma présence, appelez-moi, et trois jours après, heure pour heure, minute pour minute, je serai là.

Et il y avait trois jours, qu’à minuit, Fanfar avait adressé à Monte-Cristo le signal convenu.

Lui était-il parvenu ? Fanfar doutait…

Onze heures et demie venaient de sonner et dans la chambre silencieuse, le tic-tac monotone de la pendule comptait les secondes qui s’écoulaient.

Monte-Cristo n’était pas venu…

Alors il leur faudrait donc confier à la terre la dépouille mortelle d’Espérance, et cela sans que son père pût appuyer à ce front décoloré un dernier baiser ! Il leur semblait que ce serait commettre un sacrilège, aggraver encore la faute qu’ils avaient commise, encore une fois voler cet enfant à son père !

Sur cette chambre où la douleur planait comme les oiseaux nocturnes des légendes dont les ailes noires bruissent dans la nuit, pas un bruit, pas un souffle.

La méditation des deux hommes était profonde.

C’est ainsi que prient véritablement ceux qui aiment…

Fanfar revoyait Espérance, presque enfant, alors qu’au milieu des balles, de l’incendie, faible et portant fier, il attendait tout du courage de son père, comme les croyants ont confiance dans leur Dieu…

Il se revoyait descendant de la tour de Maldar chargé de ce précieux fardeau et faisant serment de défendre à jamais contre le péril celui qu’il avait sauvé !

Et dans l’imagination de Gontran, reparaissait le jeune homme si doux et si bon, dont seul il avait pu vaincre l’espèce de sauvagerie défiante… il se souvenait de cette dernière conversation dans laquelle Espérance avait dit :

— Aimer ! c’est se donner tout entier… jusqu’à la mort !

Et il avait tenu parole… car pour celle qu’il aimait, il avait donné sa vie…

Ils s’absorbaient dans ces souvenirs, et il leur semblait qu’autour de ces deux morts l’atmosphère s’épaississait, plus lourde, plus dense.

La lumière des lampes s’affaiblissait, jetant des reflets de sépulcre…

Ils s’engourdissaient eux-mêmes dans ce silence et cette immobilité…

Il y a aussi des heures solennelles où on ne sent plus battre son cœur, où il semble qu’on ne soit plus maître de sa pensée, où l’on glisse pour ainsi dire dans une sorte de sommeil…

L’horloge sonna minuit…

Douze coups lents, cristallins, dont les échos se liaient avec une harmonie poétique…

Et tout à coup les deux hommes tressaillirent…

La porte venait de s’ouvrir, sans bruit, tournant sur ses gonds sans un froissement…

Et un homme de haute taille, tête nue, était entré…

C’était le comte de Monte-Cristo…

Son regard était terni, ses épaules pliaient, ses pas n’éveillaient sur le plancher aucun écho.

On aurait dit une de ces apparitions fantastiques qui se glissent dans les songes.

Il était vêtu de noir. Seul un col d’une blancheur éclatante faisait ressortir la matité de son teint de marbre…

Les deux hommes ne bougèrent pas, ne lui adressèrent pas la parole.

On eût dit qu’ils avaient compris que pas une parole humaine ne devait troubler ce terrible silence…

Monte-Cristo marcha vers le lit… et là s’arrêta…

Il regardait son fils…

Il le regardait fixement, comme si par une action magnétique il eût voulu prendre possession de cet être endormi, l’attirer en quelque sorte en soi pour se l’incarner…

Cette contemplation était longue. Rien ne la troublait.

Quelles pensées s’agitaient derrière ce front blanc où les douleurs n’avaient pas encore laissé une ride ?…

Et cet homme qui déjà avait subi tant de douleurs, cette douleur nouvelle la plus terrible, la plus poignante de toutes, n’allait-elle pas avoir enfin raison, triompher de cette force héroïque ?

Allait-il lutter encore ?

Mais ce n’était pas là un adversaire ordinaire, car il s’appelait :

La mort !

Cette fois, allait-il s’avouer vaincu, courber la tête sous la fatalité ?

Peut-être !

Fanfar et Gontran, hypnotisés en quelque sorte par l’immobilité de cette statue humaine, restaient eux-mêmes immobiles, comme pétrifiés, attendant.

Tout à coup Monte-Cristo tressaillit…

Il passa sa main sur son front, pour en arracher sans doute une pensée atrocement douloureuse.

Puis il eut un geste violent, d’une hardiesse, d’une audace infinie.

Et se tournant vers Fanfar :

— Amis, pardonnez-moi de ne vous avoir pas encore tendu la main…

« Pardonnez-moi de ne pas vous avoir embrassés, vous qui avez lutté, pour lui, pour mon fils bien-aimé jusqu’à la minute suprême…

« Oh ! ne redoutez pas qu’il sorte de mes lèvres une seule parole d’amertume ou de reproche…

« Non ! non ! je sais ce que vous avez fait, ce que vous avez tenté…

« Et ce serait crime d’ingratitude que de vous accuser vous, les vaillants et les dévoués.

Il se pencha vers son fils :

— Espérance ! murmura-t-il d’une voix si douce qu’en vérité elle ressemblait au souffle même de l’amour paternel, Espérance, c’est à toi que je demande de ne pas m’accuser, moi, de ne pas me haïr…

Et il ajouta en frissonnant :

— Moi qui sais tout, je n’ai su être ni époux ni père.

Un sanglot lui monta aux lèvres.

— Du courage ! fit Fanfar en s’approchant de lui.

— Du courage ! répéta Monte-Cristo en le regardant avec une sorte de surprise. N’en ai-je pas ? Est-ce que ce n’est pas être courageux de vivre encore !…

« Mais croyez-vous donc aussi que j’accepte sans appel l’arrêt qui a été prononcé là…

Et il désignait du doigt le front pâli de son fils.

— Que voulez-vous dire ? demanda Fanfar. Pouvez-vous donc encore conserver quelque espoir ?

— Pourquoi pas ? dit le comte.

— Mais c’est la mort ! la mort que nul n’a jamais vaincue…

La lèvre de Monte-Cristo se crispa en un sourire d’une sinistre ironie.

— Jamais vaincue ! reprit-il. Qui le sait !…

Gontran et Fanfar échangèrent un regard.

Que pouvaient signifier ces paroles énigmatiques ?

Était-il possible que la souffrance eût en un instant brisé les ressorts de cette intelligence si puissante…

Non ! Monte-Cristo ne pouvait perdre la raison.

Il devina leur pensée.

— Je ne suis pas fou, dit-il de sa voix grave et pleine. Mais je sais ce que peut la science.

— La science !

— Oh ! je ne parle pas de votre science académique que discutent, sur laquelle ergotent des personnages officiels et pensionnés pour barrer le passage au progrès…

« Ceux-là ont peur de ce qui est la science vraie, de celle qui plonge sans pâlir dans les mystères les plus ténébreux de la nature…

« Ceux-là ne luttent pas contre la mort. Non. Ils reculent devant elle…

« Ils ont peur d’elle…

— Mais encore une fois, s’écria Fanfar, que pouvez-vous donc espérer ? Est-il au pouvoir de l’homme, si hardi soit-il, de combattre qui n’accepte pas la lutte ?…

— Et qui donc a osé provoquer la mort !

Comme Fanfar hésitait :

— Cherchez dans vos souvenirs, et vous trouverez la preuve que cette lutte est possible…

— Légendes !

— Toute légende repose sur un fond de vérité : et qui nous dit d’ailleurs qu’il n’y ait là que contes inventés par la crédulité ou l’ignorance…

« Ah ! vous voilà bien…

« Vous voilà bien, hommes non de peu de foi, mais de peu de force…

« Avouer la supériorité décisive, indéfiable de l’ennemi.

« C’est une lâcheté…

« Et le comte de Monte-Cristo ne connaît pas ce mot…

— Mais qu’allez-vous donc tenter ?

En vérité ces deux hommes frémissaient. Ils se demandaient si Monte-Cristo ne méditait pas quelque entreprise qui ressemblerait à un sacrilège !…

Mais en vérité il semblait qu’il lût dans leur pensée :

— N’ayez aucune crainte, dit-il. L’homme que je suis n’a jamais commis d’action mauvaise. Et maintenant, mes amis, j’ai une dernière prière à vous adresser.

— Parlez ! vous savez bien que nous sommes tout à vos ordres.

— Eh bien ! malgré la douleur que je vais vous causer, je vous prie de me laisser seul avec ces deux pauvres enfants…

— Seul !

Et dans la voix de Fanfar, Monte-Cristo retrouva encore un accent de défiance.

Alors, relevant la tête :

— Seul, répéta-t-il.

— Soit, dit Fanfar. Venez, Gontran.

Puis, s’adressant à Monte-Cristo :

— Nous serons là, dans une pièce voisine. Au premier appel, comptez sur nous…

Monte-Cristo lui saisit les mains :

— Ah ! s’écria-t-il, par grâce ne me quittez pas ainsi, avec cette froideur qui prouve en vous je ne sais quel soupçon qui me blesse et me navre à la fois…

— Mon ami !

— Eh bien ! oui, appelez-moi votre ami, aimez-moi et plaignez-moi…

« Car, sachez-le bien, je vais m’imposer la plus horrible souffrance que jamais créature humaine ait ressentie…

« Vous m’avez demandé si j’espérais encore…

« Eh bien ! oui ! si étrange, si folle que soit cette parole… Oui, j’espère…

« Quoi ? Eh ! le sais-je moi-même…

« Et c’est justement ce qu’il y a là d’atroce et de torturant…

« J’espère ! et si tout à l’heure cette espérance suprême est brisée…

« Oh ! alors !…

« Alors plaignez-moi, ami.

« Car je vivrai encore… et je vivrai pour ne plus subir qu’une longue agonie…

Sa voix était déchirante…

Il y avait dans son regard tant de fièvre et de désolation que Fanfar, ému jusqu’au fond de l’âme, lui ouvrit ses deux bras…

Monte-Cristo s’y précipita.

Il y eut entre les deux hommes, entre ces vaillants qui avaient pris la destinée corps à corps et bien souvent l’avaient courbée sous leur main puissante, une étreinte longue et sincère…

Puis Fanfar dit :

— Ami, quoi que vous tentiez, je crois en vous…

— Ah ! s’écria Monte-Cristo, que ne puis-je moi aussi m’écrier, avec toute sincérité : Je crois en moi !

« Hélas ! je doute… et ce doute me tue.

« Allez ! allez ! avant le matin, vous me reverrez…

« Et alors vous saurez tout…

Monte-Cristo serra vigoureusement la main de Gontran…

Dans cette pression, il mettait toute sa reconnaissance…

Car celui-là aussi avait aimé Espérance ! Fanfar et Gontran sortirent.

— Cet homme est un martyr ! dit Fanfar.

La porte retomba sur eux.

Monte-Cristo était seul.

Alors il se courba devant ce lit de mort :

— Enfant, dit-il, pardonne-moi ce que je veux tenter.

« Mais comme ils l’ont dit là tout à l’heure…

« Je ne puis accepter la défaite…

« Je veux lutter contre la mort…

Il traversa la vaste pièce…

S’approcha d’un panneau, toucha un bouton…

Une porte s’ouvrit…

— Entre ! dit Monte-Cristo.

XXVII

LE FAKIR

Un homme entra…

Étrange d’aspect, long, maigre comme un ascète, le visage parcheminé, et si osseux qu’on eût dit en vérité que la peau était directement collée sur les maxillaires…

Il était drapé dans une sorte de manteau qui laissait passer ses bras à la peau noirâtre, ses jambes et ses pieds nus…

Créature fantastique dont la vue eût troublé les plus intrépides.

Dans ce visage qui semblait celui d’un cadavre, une seule chose vivante…

Les yeux !

Les yeux petits, bridés, mais éclairés d’un regard noir, si perçant, si actif qu’on devinait en ce rayon une puissance inouïe…

L’homme entra…

Posant sa main sur sa tête, il se prosterna devant Monte-Cristo.

— Djeddar, dit le comte, tu as juré de m’obéir…

— J’ai juré !…

— Et tu tiendras ta parole…

— Maître, Djeddar ne ment jamais, parce qu’il dédaigne le mensonge…

— Relève-toi, reprit Monte-Cristo.

L’homme obéit.

— Maintenant, approche-toi de ce lit et regarde.

Djeddar fit un pas dans la direction que lui indiquait la main du comte…

Pas un pli ne parut sur son visage.

Il resta impassible, silencieux :

— Des deux êtres qui sont là, dit Monte-Cristo l’un est l’être que j’aime – que j’ai aimé le plus au monde – c’est mon fils…

Et encore une fois un sanglot lui crispa la gorge.

— L’autre est la femme que mon fils aimait… donc elle est sacrée pour moi…

« Maintenant, interroge-toi…

« Et en toute sincérité, comme si tu répondais au Mahatma, ton maître, là-bas, au seuil du monastère de l’Himalaya, dis-moi ce que tu peux faire…

Djeddar n’avait pas bougé…

Il attendit quelques instants, comme absorbé dans une méditation profonde…

Que Monte-Cristo ne troubla pas.

Quelques minutes s’écoulèrent…

Alors Djeddar dit :

— Pour que je réponde, il faut que mes mains interrogent…

Monte-Cristo tressaillit.

Permettre à cet homme de porter ses doigts osseux, pareils à des griffes, sur ces corps si jeunes et si beaux.

Il eut une hésitation.

Mais secouant un scrupule injustifié :

— Agis ! dit-il.

Alors l’homme, d’un mouvement sec, rejeta au pied du lit les draps qui couvraient les cadavres.

Soigneusement, avec des lenteurs voulues, il passa d’abord ses mains sur le corps de Jane.

Il approcha sa bouche de sa bouche…

Il appliqua son oreille contre son cœur…

Puis ce fut au tour d’Espérance :

Là aussi il écouta, cherchant à percevoir dans les profondeurs de l’organisme un dernier écho vital.

L’examen fut plus long.

Il avait mis à nu la plaie qu’Espérance portait au côté gauche de la poitrine.

Soudain, au petit trou rond et noirâtre, ses doigts se posèrent, réunis, dardant leurs extrémités comme une pointe…

Puis il frotta doucement, longuement, maniant la chair qui semblait rouler sous ses doigts…

Et soudain quelque chose apparut dans sa main, une petite boule terne…

C’était la balle qui avait frappé !…

— Maître, dit-il alors en se tournant vers Monte-Cristo, pour celle-ci, rien à tenter…

— Ah ! et pourquoi ?

— Nephesch n’habite plus en elle !

Monte-Cristo frémit.

— Mais… mon fils !

— Les Masikim ont pris possession de lui…

— Mais Nephesch !

— Nephesch résiste encore… Ruach seul est complètement séparé…

— Et alors ?…

Djeddar regarda Monte-Cristo, dardant sur lui le rayon aigu de ses yeux :

— Maître, lui dit-il, tu vas connaître la vérité…

— J’écoute…

— La limite qui sépare encore ton fils de la mort vraie, absolue, est si étroite que je ne puis rien affirmer…

— Mais… ne peux-tu rien tenter ! Souviens-toi, Djeddar, souviens-toi de ton serment !…

— Djeddar n’oublie rien… écoute-moi donc et calme tes impatiences indignes de l’homme vraiment fort…

— Tu n’as jamais eu de fils, toi !…

Djeddar, relevant la tête avec une indicible fierté, sembla grandir.

En vérité, en ce cadavre vivant, il y avait une étrange beauté…

Une beauté faite de mystère et de quelque chose de surhumain.

— Maître, reprit-il d’une voix profonde, si j’avais dépensé ma force en affections humaines, si j’avais prodigué mes énergies en jouissances égoïstes, je ne serais pas aujourd’hui, ici, auprès de toi, et tu ne pourrais pas m’adresser les questions que j’entends…

« Non, je n’ai pas eu un fils, parce que, dans ma conscience, j’ai pour fille l’humanité tout entière.

— Je le sais… pardonne-moi…

— Je n’ai pas à te pardonner… parce que de toi je dois tout accepter, tout subir… fût-ce une insulte, et tu ne m’as pas insulté…

— Enfin !… tu comprends les causes de mon impatience ; la paternité était le seul lien qui me rattachait encore à la vie… parle, parle donc… dois-je courber la tête sous l’horrible coup qui me frappe… dois-je espérer ?…

— Espère !…

— Ah ! merci… s’écria Monte-Cristo. Ah ! si tu me donnes cette joie de pouvoir encore voir, ne fût-ce qu’un instant, le regard si beau, si doux de mon enfant se poser sur le mien…

« Si, ne fût-ce qu’une seconde, je puis encore sentir sur ma main la pression de sa main…

« Ah ! Djeddar ! demande-moi des millions… demande-moi ma vie… ordonne… c’est moi qui serai ton esclave…

Un sourire d’ironie crispa la lèvre de Djeddar :

— Que veux-tu que je fasse de millions ! ne sais-tu pas que j’ai tué en moi le désir…

« Ne sais-tu pas que ce qui fait ma force, c’est que les vils intérêts me sont étrangers !

« Quant à ta vie…

« C’est moi qui vais te donner la mienne…

— Que veux-tu dire ?

— Prête-moi une oreille attentive… car pour l’œuvre sublime et difficile que je vais entreprendre, j’aurai besoin de toi…

— Ordonne, te dis-je…

Le fakir se pencha vers lui…

Mais avant d’aller plus loin, il nous faut expliquer ce que c’était que Djeddar et quels liens l’attachaient au comte de Monte-Cristo, assez puissants pour qu’il fut prêt à lui sacrifier sa vie sans hésitation.

Il nous faut pour cela remonter de quelques années en arrière !

XXVIII

DJEDDAR LE YOGHI

Il y avait plusieurs années de cela, Monte-Cristo, avide de connaître les secrets des civilisations disparues, parcourait l’Inde, étudiant les admirables mystères de ses religions antiques.

En lesquelles se cache peut-être le secret de l’avenir.

C’était à l’île de Ceylan.

Déjà le comte de Monte-Cristo possédait les deux langues, le sanscrit et le tamoul ; l’une, parlée seulement dans les temples ; l’autre, par le peuple.

Quelques mois s’étaient à peine écoulés depuis son arrivée sur cette terre merveilleuse, que déjà il était reconnu par tous pour un égal ou pour un maître.

Bon aux faibles, sachant résister aux puissants, il avait dû se poser en arbitre entre les persécutés et leurs bourreaux, entre les Hindous et les Anglais, et bien souvent déjà il avait fait reculer les orgueilleux fils d’Albion.

Qui n’ont jamais su que conquérir par la force ou par la ruse.

Mais qui ne se sont attiré que la haine des vaincus.

Triompher des corps n’est rien.

Gagner les âmes est tout.

C’est ce que les Anglais n’ont jamais su faire.

Or, à l’époque dont nous parlons, était arrivé à Kandy, un pasteur protestant nommé Jones Wright…

On oublie trop souvent que si les catholiques ont donné trop de preuves de leur intolérance et de leur esprit de persécution, ils ne sont cependant jamais arrivés à l’étroitesse de la cruauté, à la méchanceté froide des représentants de la foi protestante.

En ces pasteurs, aux longs cheveux blondasses, aux yeux bleus et ternes, il y a le plus souvent l’étoffe d’un inquisiteur.

Sous leur apparente douceur qui n’est que feintise et hypocrisie, se cache le fanatisme le plus ardent.

Les saints des derniers jours ne sont pas tous disparus avec les hommes de Cromwell…

Et si aujourd’hui il leur est impossible d’exercer en Europe ce fanatisme implacable, au contraire dans les colonies soumises à leur joug, ils s’efforcent par tous les moyens – même les plus cruels, même les plus déshonorants pour l’humanité – d’imposer leur christianisme menteur – menteur puisqu’ils parlent de charité et de fraternité – aux sectateurs de l’antique Bouddha.

Le gouverneur de l’île de Ceylan, lord Bathwell, marié à une longue et sèche Anglaise qui appartenait à la secte des méthodistes, s’était imaginé que si la religion antique de Bouddha, de Çakia-Mouni, de Gautama, n’avait pas encore définitivement reculé devant le Christ, c’était grâce à une prétendue faiblesse des conquérants.

Et quand le pasteur Jones Wright avait débarqué, avec un groupe de ses collègues, apportant avec eux l’esprit d’intolérance et de persécution, lady Bathwell avait éprouvé une joie profonde.

Enfin la bonne, la vraie religion allait triompher !

Passionnée pour le salut des âmes, et toute disposée à sacrifier pour ce pieux résultat le corps des autres, elle accueillit Jones Wright comme le Rédempteur lui-même.

Les Brahmes, enfermés dans leurs pagodes, les fakirs, les yoguis, les bayadères, tout ce qui constitue la grande armée bouddhique, vaquaient sans défiance aux cérémonies de leur religion.

Jones Wright, avec ses acolytes, commença à travers l’île une campagne de prédication.

D’abord douce, paterne, vraie expédition de Tartufes cachant leurs ongles sous des gants de velours.

Ils allaient à travers les villes, les villages, prêchant en une langue apprise sur les bancs de quelque collège britannique et qui n’était plus ni anglaise ni hindoue…

Tout d’abord les Hindous, curieux, se groupaient autour de ces hommes noirs et écoutaient attentivement.

Mais quel sens pouvait avoir à leurs oreilles cette dissertation, émaillée de citations d’un livre inconnu, la Bible.

Que leur parlait-on d’un Dieu, incarné en son fils et descendu sur la terre pour sauver l’humanité…

Est-ce qu’ils n’avaient pas leur Wischnou, conçu, quelques mille ans avant ce Christ, dans le sein d’une vierge ?…

Est-ce que cette Bible, emphatique et bavarde, pouvait être comparée aux adorables poésies de leurs livres sacrés à eux, les Vedas ?

Qu’était-ce que cette vie éternelle qu’on leur prêchait, avec paradis ou enfer, alors qu’ils savaient eux, que l’homme ne meurt pas et peu à peu s’élève en des sphères supérieures, pour enfin parvenir au suprême et délicieux repos du Nirvana.

John Wright et ses acolytes virent bientôt leurs prêches désertés.

Cruelle souffrance pour leur orgueil !

Et naturellement, ils se persuadèrent que c’était là une insulte à leur Dieu…

Lord Bathwell, sous l’influence de sa femme, déclara qu’un pareil échec était l’œuvre du démon…

Il parvint à faire partager son opinion aux représentants de l’Angleterre réunis en conseil.

Et il fut décidé qu’une campagne officielle s’ouvrirait avec toutes les forces dont disposait le pouvoir conquérant, pour contraindre les Hindous à renoncer à ce que les Anglais superstitieux appelaient des superstitions.

Et alors, comme en 1857, lors de la terrible insurrection des Indes, ce soulèvement qui fut étouffé dans des flots de sang, tous se rallièrent à l’étendard des Saints.

Les prédications recommencèrent avec une nouvelle énergie…

Mais toujours sans plus de succès…

— Les Hindous, dit George Warren, un des historiens les plus sincères des conquêtes anglaises, sont un peuple intelligent.

« Ils voyaient marcher de front la conversion et l’exploitation.

« On leur prêchait l’amour, la charité, la fraternité chrétiennes…

« Et ils voyaient les politiques continuer au nom de la reine chrétienne la spoliation successive de toutes les autorités hindoues qui étaient encore restées debout.

« On leur donnait beaucoup de bibles qu’ils n’avaient pas grand désir de lire.

« Mais toute la substance du pays s’en allait et la misère atteignait successivement toutes les familles.

« Ils firent semblant d’écouter les Saints, mais continuèrent à s’envelopper d’un mystère de plus en plus impénétrable, cachant leurs mœurs, voilant leurs familles et continuant toujours leurs pratiques. »

En un mot le zèle de lord Bathwell et de Jones Wright n’arrivait à rien…

Et ce qu’ils ne voyaient ni l’un ni l’autre, c’est que l’irritation commençait à grandir.

On sait que, lors de la grande insurrection, les signaux de la conspiration des Hindous se transmettaient de la façon la plus étrange.

On voyait alors apparaître dans toutes les directions des colporteurs d’une espèce singulière.

Un de ces colporteurs arrivait chez le chef de chaque village, non pas pour lui rien vendre, mais pour lui remettre gratis six petits gâteaux de froment, en lui disant :

— Ces six petits gâteaux sont pour vous, à la seule condition que vous en fabriquerez six autres tout pareils et que vous les expédierez à la station suivante.

Le chef obéissait.

Que signifiaient ces gâteaux ? Que contenaient-ils ? Les Anglais ont pu massacrer les Hindous, ils n’ont jamais pu pénétrer ce mystère…

Non plus que cet autre :

Un soldat hindou arrivait dans un cantonnement indigène et allait droit au plus ancien officier.

Il lui remettait une fleur de lotus.

L’officier la regardait un instant, puis…

La passait à un autre officier…

Qui la passait à un sous-officier…

Qui la remettait à un soldat…

Et il n’y avait pas un homme du régiment qui n’eût regardé, touché et passé la fleur…

Enfin quand elle était arrivée au dernier soldat, celui-ci disparaissait pour aller la porter à un autre régiment…

Et ainsi la fleur circulait, circulait.

Or voici qu’à l’île de Ceylan, la fleur de lotus commençait à circuler…

Indolents, facilement soumis, aspirant au repos, habitués au long despotisme de leurs rajahs, les Hindous acceptent, temporairement du moins, la domination anglaise…

Mais qu’on ne touche pas à leur religion, qui représente non seulement toutes leurs gloires dans le passé, mais encore, et surtout peut-être, leurs espérances d’avenir.

Quand Jones Wright put croire à la possibilité d’une révolte, son zèle ne fit que s’en exalter.

Et alors – on n’y croirait pas si le fait n’était affirmé, prouvé par les documents les plus irrécusables – commença la plus odieuse, la plus inhumaine des persécutions.

Les protestants s’emparèrent des enfants des Hindous et les baptisèrent de force…

Ils se saisirent des bayadères, ces prêtresses de l’amour auxquelles la passion religieuse refait une pureté, et voulurent les contraindre à abjurer.

Celles qui résistèrent furent jetées en prison, d’autres embarquées pour l’Angleterre.

Mais la persécution la plus intense fut dirigée contre les yoguis et les fakirs, ces personnages étranges qui, doués de facultés surprenantes dont nous parlerons plus loin, accomplissent, sans désir de lucre, les plus mystérieux miracles…

Fidèles serviteurs de leur loi, tout entiers à l’espoir de l’heureuse vie d’après celle-ci, hâtant le moment de la délivrance du joug terrestre, les fakirs et les yoguis sont inoffensifs et nul ne peut dire qu’un seul d’entre eux ait jamais conçu une pensée mauvaise ou injuste…

Et ces serviteurs fanatiques, si l’on veut, d’une religion qui vaut bien l’autre, les Anglais prétendirent eux aussi les réduire à merci…

On sait que les Hindous ont horreur de la dépouille de tout ce qui a vécu…

Les cipayes de Dehli et de Cawnpore se sont fait mitrailler plutôt que de déchirer avec leurs dents des cartouches enduites de graisse de porc…

Qu’on ne les raille pas :

En quoi cet usage est-il plus ridicule que celui de ces gens qui s’abstiennent de viande à tels ou tels jours de la semaine ?

Les Anglais s’emparèrent de quelques-uns de ces fakirs et les plongèrent en prison.

Là, ils ne leur donnèrent pour toute nourriture que des mets assaisonnés avec de la graisse de porc ou de mouton…

Les fakirs se refusèrent à manger…

Leur résistance physique était incroyable, et nos jeûneurs modernes, les Succi ou les Merlatti, ne sont que des enfants auprès d’eux…

Il en est qui restèrent jusqu’à dix semaines sans prendre aucune nourriture…

Les Anglais s’entêtèrent, ne comprenant pas qu’on pût sacrifier sa vie à une conviction.

Plusieurs de ces misérables s’éteignirent peu à peu d’inanition.

Parmi ces hommes, il en était un, connu par sa sainteté dans toute l’île de Ceylan qu’il parcourait sans cesse.

C’était un fakir du nom de Djeddar.

Il avait acquis une immense réputation en accomplissant l’acte incroyable de l’inhumation vivante…

Voici ce qui s’était passé.

Djeddar appelé par un des plus hauts rajahs de l’île de Ceylan, avait consenti à se laisser enterrer vivant.

Au jour fixé, il était venu, calme, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.

— Es-tu prêt ? avait demandé le rajah.

— Je suis prêt…

— As-tu quelque vœu à formuler, au cas où la mort s’empare de toi ?…

— Je ne mourrai pas…

— Tu sais cependant combien est terrible l’épreuve à laquelle tu veux te soumettre…

— Je le sais.

— Et tu ne redoutes rien…

— Rien !

— Va donc !

Alors le yogui, en présence de toute la cour et du peuple, s’était assis les jambes croisées sur un linceul de lin, le visage tourné vers le levant.

Il fixait avec ses yeux l’extrémité de son nez.

Au bout de quelques instants, la catalepsie hypnotique était produite.

Les yeux se fermèrent et les membres se raidirent.

Les serviteurs du yogui accoururent alors et lui bouchèrent les narines avec des tampons de lin enduits de cire.

On enferma le corps dans un linceul, en le nouant au-dessus de sa tête comme un sac.

Le nœud fut cacheté au sceau du rajah et on déposa le corps dans une caisse en bois qui fut également scellée.

Cette caisse fut placée dans un caveau qu’elle remplissait tout entier.

La porte en fut également cachetée, puis murée.

Le cachot fut gardé jour et nuit.

Des milliers d’Hindous pieux étaient accourus, l’entourant constamment pour se sanctifier par le voisinage d’un homme aimé de Brahma.

Quatre mois s’écoulèrent !

On avait, par-dessus le caveau, jeté de la terre, et semé de l’orge.

Au bout du délai fixé, le rajah fit déblayer la terre.

Les cachets étaient intacts, aussi bien sur la porte que sur la caisse.

On ouvrit la caisse.

Le fakir était là.

Enveloppé de son suaire, dont le nœud était toujours scellé de cire.

Un médecin anglais, incrédule naturellement, assistait à l’opération.

Il put observer que l’étole était couverte de moisissure, comme tout linge resté longtemps à l’humidité.

Les Hindous qui s’étaient dévoués à la cause du yogui et le servaient comme des esclaves, le sortirent de la caisse.

Puis ils l’appuyèrent contre le couvercle.

De l’eau chaude avait été apportée.

Ils la versèrent lentement sur le haut du linceul, mais sans encore en dépouiller le corps.

Le docteur demanda à examiner le corps avant qu’il fût rappelé à la vie.

Les bras et les jambes étaient tout ridés et tout raides.

Sa tête était appuyée sur l’épaule.

On ne pouvait distinguer le pouls ni aux bras, ni aux tempes, ni à la région du cœur.

Tout le corps était froid…

À l’exception de la tête sur laquelle on venait de verser un peu d’eau chaude.

Les serviteurs recommencèrent à laver le corps et à frictionner les membres.

Puis un mit sur la tête du yogi une couche de pâte de froment chaude et on répéta plusieurs fois cette application.

On ôta ensuite des narines et des oreilles les tampons enduits d’huile et de cire… Enfin un des serviteurs prit un couteau.

Avec la pointe de la lame, introduite entre les dents, il ouvrit la bouche du fakir.

Celui-ci était toujours inanimé.

Sa langue était repliée, bouchant complètement l’orifice de la gorge.

Avec son doigt, le serviteur la ramena dans la position normale.

Il lui fallut la maintenir pendant quelque temps, car par un mouvement réflexe, la pointe tendait à se replier en arrière.

On frotta les paupières et on les souleva, l’œil était vitreux.

À la troisième application de la pâte brûlante sur la tête, le corps de Djeddar tressaillit.

Les narines s’écartèrent…

Le pouls battit faiblement…

Les membres reprirent leur tiédeur…

Le serviteur mit un peu de beurre fondu sur la langue de Djeddar…

Qui revint à la vie et voyant le rajah lui dit :

— Homme de peu de foi, me crois-tu maintenant ?

Tel était l’homme que les Anglais avaient la grotesque prétention d’amener à abjurer les croyances de sa religion pour le contraindre à embrasser le christianisme…

On lança des soldats à sa recherche…

Mais Djeddar restait insaisissable…

En vain les espions affirmaient l’avoir aperçu en tel ou tel village…

Quand on arrivait pour se saisir de lui, toutes les recherches restaient stériles…

Or un matin, les soldats anglais virent Djeddar, debout, les bras croisés, au milieu d’une grande place, en le village de Karany…

Il était immobile, les yeux levés vers le ciel, dans un état de profonde méditation.

Avis fut aussitôt donné à l’autorité.

Les Hindous entouraient Djeddar, lui criant :

— Fuis ! fuis donc ! les Belatti (les étrangers) vont venir !

Djeddar, impassible, semblait ne pas les entendre.

En vérité les persécutions seraient grotesques si elles ne provoquaient le dégoût.

De tous les côtés de la place, des soldats anglais débouchèrent, comme s’il se fut agi de cerner une citadelle.

Cet homme, maigre, qui semblait n’avoir que le souffle, était attaqué dans les règles de la stratégie la plus prudente.

Il ne bougeait pas.

Autour de lui le cercle se resserrait toujours.

Les Anglais ne se sentaient pas très hardis.

Dans l’attitude extatique de Djeddar, il leur semblait voir quelque chose de surhumain.

Cependant un officier s’approcha de lui et lui posa la main sur l’épaule…

Djeddar ne tressaillit pis.

— Allons ! marche ! s’écria l’Anglais devenu arrogant.

Toujours calme, toujours absorbé, Djeddar ne parut pas entendre.

Alors l’officier, pris de colère, le saisit brutalement par le bras et le tira en avant…

Djeddar tomba comme une masse, avec un bruit pareil à celui d’une pièce de bois.

— Misérable ! s’écria l’Anglais. Si tu ne veux pas marcher de bonne volonté, on t’emportera de force…

Et il donna ordre à ses hommes de s’emparer du fakir…

Mais à ce moment il se fit un remous dans la foule…

Puis elle s’écarta.

Et un homme parut, grand, vigoureux, très pâle, avec ses cheveux noirs qui faisaient à son front comme une couronne d’ébène…

Surpris de ce mouvement, les Anglais s’étaient un instant reculés.

Le fakir gisait toujours à terre.

L’homme s’approcha :

— Lieutenant, dit-il à l’officier, est-ce vous qui avez donné ordre que pareille lâcheté soit commise ?…

L’officier se redressa :

— Vous dites !

— Je dis, monsieur, que s’attaquer ainsi que vous le faites à qui ne résiste pas constitue une lâcheté…

Et se tournant vers la foule, il répéta en tamoul :

— C’est une lâcheté.

Un éclair brilla dans les yeux de l’officier.

— Monsieur, dit-il, vous paraissez étranger… et ignorez sans doute à qui vous parlez…

— Je parle à un officier, appartenant à une nation qui se dit civilisée… et qui se conduit comme la plus sauvage des peuplades…

— Prenez garde ! qui êtes-vous donc ?

— Je m’appelle le comte de Monte-Cristo.

— Eh bien ! que m’importe ! j’ai reçu des ordres et je les exécuterai…

— Il vous importe si bien, monsieur, que quels que soient vos ordres, je vous jure que vous ne les exécuterez pas…

Il parlait de sa voix calme, avec des sonorités solennelles.

— C’est ce que nous verrons ! s’écria l’officier hors de lui. Soldats, emparez-vous de ces deux hommes.

Les soldats s’élancèrent…

Mais un vigoureux coup de sifflet retentit…

Et avant que les soldats anglais eussent pu toucher les deux hommes…

Monte-Cristo s’était baissé, avait saisi entre ses bras le corps du fakir toujours inanimé, et bondissant en arrière avait disparu derrière les grilles d’une véranda qui s’étaient subitement refermées derrière eux.

Tandis que devant, sur la place, les serviteurs de Monte-Cristo, le rifle à la main, tenaient en joue leurs adversaires.

L’officier poussa un cri de rage…

Allait-il engager une lutte d’ailleurs inégale, car les serviteurs de Monte-Cristo étaient près de cinquante, tandis que lui et ses soldats étaient dix ?

D’autre part, céder après les outrages reçus, c’était déshonorer le pays qu’il représentait…

Mais tandis qu’il réfléchissait, le cercle des Hindous, surexcités par la scène qui venait de se passer, s’était de plus en plus resserré, et en une seconde les soldats et l’officier étaient désarmés et garrottés…

Alors la porte se rouvrit et Monte-Cristo reparut.

Il fit un geste :

— Hindous, cria-t-il en tamoul, Bouddha vous défend de verser le sang…

Puis s’adressant à l’Anglais :

— Monsieur, lui dit-il, allez dire à vos maîtres ce que j’ai fait… Vous et vos hommes vous êtes libres. Mais songez-y bien, vous jouez en ce moment une partie perdue d’avance… à l’heure où je vous parle, lord Bathwell n’est plus gouverneur de Ceylan, et Jones Wright a reçu l’ordre de s’embarquer.

— Que dites-vous ?

— Je dis monsieur, que l’Europe a eu honte de la conduite des Anglais… et que la pression exercée à Windsor par la conscience publique a été telle que vos maîtres sont désavoués… Voilà votre épée, monsieur, allez, et que votre Dieu vous garde de l’employer désormais à aussi vile besogne…

L’Anglais, frémissant, adressa un ordre bref à ses hommes.

Ils partirent.

— Rentrez, dit Monte-Cristo à ses serviteurs, et soyez remerciés de votre dévouement et de votre courage.

Les Hindous l’acclamaient.

Il leur adressa un dernier signe de sympathie et rentra à son tour.

Dans la plus grande pièce du bungalow, à laquelle attenait une vaste terrasse d’où la vue se perdait sur un paysage magnifique, Djeddar le fakir était debout, ayant recouvré toute sa lucidité.

Quand Monte-Cristo parut, il alla à lui, et s’inclinant :

— Maître, dit-il, je ne te remercie pas. Les paroles ne sont rien… les actes seuls prouvent la gratitude.

Jamais peut-être Hindou, et surtout fakir, n’avait prononcé une phrase aussi longue.

Monte-Cristo considérait attentivement cet homme.

En vérité, jamais plus étrange créature ne s’était offerte à ses regards. Véritable statue de bronze.

Maintenant il était redevenu immobile, les mains croisées sur la poitrine… attendant sans doute que Monte-Cristo parlât. Mais le comte réfléchissait profondément.

Vingt fois il avait entendu parler des miracles accomplis par ces hommes étranges.

Vingt fois il les avait vus sur les places publiques, exécuter, au milieu de la foule, des exercices merveilleux et qui paraissaient, au premier coup d’œil, inexplicables.

Mais Monte-Cristo, de race française, était éminemment sceptique. Non qu’il niât la puissance de la volonté. Il savait mieux que personne quel est son pouvoir.

Mais s’il avait pu, en étudiant le cœur humain, en opposant les passions humaines les unes aux autres, en surexcitant les colères des uns et les ambitions des autres, influer sur la Destinée et triompher de la Fatalité…

Il n’admettait pas cependant, qu’il fût donné à un homme de braver impunément les lois de la nature :

— Fakir, dit-il enfin, tu me parais exagérer la reconnaissance que tu me dois…

Djeddar secoua négativement la tête.

— Écoute-moi… et réponds à mes questions en toute franchise…

Nouveau signe de tête, mais affirmatif cette fois.

— Je sais, reprit le comte, que tu as grand renom auprès des hommes de ta race… je sais que tu accomplis des actes étranges et qui semblent d’un être supérieur à l’humanité… donc, si ton pouvoir est réel, si ta puissance n’est pas simplement une jonglerie, pourquoi te trouvais-tu en danger de mort ?… Il semble que tu n’eusses qu’un signe à faire pour foudroyer tes ennemis…

« Et pourtant tu étais là, immobile, impuissant, livré à leurs coups comme le plus faible d’entre nous…

« Dis-moi la vérité… et ainsi tu me prouveras ta gratitude, si réellement elle existe…

Un étrange sourire crispa la lèvre du Yogui.

— Attends ! dit-il d’une voix gutturale.

Dans la salle où se trouvaient les deux hommes – et dans laquelle nul n’entrait sans l’ordre précis de Monte-Cristo, – se trouvaient sur des colonnes de jade, d’admirables vases de cuivre, ciselés comme on en voit dans les pagodes souveraines de Bénarès.

En ce moment, Djeddar, s’étant légèrement tourné vers la gauche, concentrait toute la puissance de son regard sur une tige de pantura, droite comme une baguette, et qui portait à son sommet une touffe de feuilles légères semblables à des plumes.

Monte-Cristo, avec un sourire ironique aux lèvres, avait suivi la direction du regard de Djeddar.

Le fakir parlait maintenant, d’une voix à peine perceptible.

Puis, il étendit subitement les deux bras, dardant ses doigts pointus vers la tige…

Il n’y avait pas dans la salle le moindre souffle de vent…

Et Monte-Cristo vit ceci :

Dix minutes s’étaient à peine écoulées depuis que le fakir dardait sur la tige son regard perçant…

Celle-ci, tout à coup s’inclina, puis se courba lentement, lentement, à ce point que la touffe de feuilles arriva à toucher, sans que la tige se brisât, le bord du vase…

Puis, avec la même lenteur, peu à peu, elle se redressa…

Alors, le fakir leva les bras… d’un mouvement régulier et continu…

Et la tige se mit à grandir, visiblement…

Au bout de dix autres minutes, elle avait atteint au double de sa taille première…

Monte-Cristo, stupéfait, se demandait s’il était le jouet d’un rêve…

Certes, en cette pièce où jamais le fakir n’était entré avant l’événement tout accidentel qui s’était produit tout à l’heure, aucun préparatif n’avait pu être fait.

Et cette tige se pliait sans que la main la touchât…

Et elle poussait, en des conditions anormales, avec une rapidité que n’eussent pu développer n’importe quel engrais connu, comme aucune chaleur, aucun rayon de soleil…

— Va à cette tige, dit le fakir à Monte-Cristo, et brise-la.

Déjà le comte ne discutait plus.

Il obéit.

Il alla au vase, saisit la tige par le milieu et…

Son poing, si vigoureux, qu’il avait fait plier les plus forts, ne parvint pas à courber, fût-ce d’une ligne, cette tige si frêle qu’un enfant l’eût brisée normalement entre deux de ses doigts.

— Homme ou démon ! s’écria Monte-Cristo, est-il donc vrai que la magie existe ?…

— Je marche dans le sentier de droite, fit le fakir d’une voix grave.

Monte-Cristo connaissait le sens de cette expression proverbiale chez les Hindous.

Le sentier de gauche, ce sont les odieux sortilèges, les maléfices des vils sorciers.

Le sentier de droite, c’est la voie de vérité, c’est l’œuvre de Brahma.

Cependant Monte-Cristo, reprenant son sang-froid, comprenait qu’il ne pouvait pas se rendre encore.

Son intelligence, sa raison se refusaient à admettre ces prodiges comme réels.

Était-ce donc que, par une sorte de magnétisme, le fakir troublait sa vue, enlevait la force à ses muscles ?

Et pourtant jamais Monte-Cristo n’avait senti sa raison plus saine, ses facultés plus intactes.

Voici alors que, sans bouger de place, le fakir de nouveau étendit le bras vers la lourde colonne de jade qui supportait le vase…

Et, au bout de quelques instants, cette colonne mue par une force invisible, qui semblait se jouer et du poids et des règles de l’équilibre, se mit à osciller en un mouvement alternatif à droite et à gauche, ainsi que la baguette d’un métronome.

Le plus étrange, c’est que le vase, qui n’était que posé sur le chapiteau supérieur, se trouvait à tout instant en dehors de la position statique, et cependant ne tombait pas, quoiqu’il ne fût en aucune façon fixé au socle.

Le mouvement oscillatoire, comme le précédent, se ralentit peu à peu.

La colonne reprit sa situation normale.

Avant que Monte-Cristo eût prononcé un mot, il vit autre chose encore :

Le fakir s’était accroupi sur la natte, les jambes croisées, les bras étendus le long de ses genoux.

Il paraissait maintenant dans un état de catalepsie qui lui enleva la notion de ce qui se passait autour de lui.

Or, au fond de la vaste salle, une tenture de soie tombant du plafond, formait un coin obscur dans lequel se trouvait un lit de repos.

Les deux rideaux, légèrement relevés, laissaient entrevoir entre leur écartement la profondeur sombre.

Et soudain, de ces ténèbres que Monte-Cristo savait inhabitées… un reflet blanchâtre sortit, comme une vapeur impondérable…

Qui peu à peu s’élevant dans l’air, se condensa, et peu à peu encore, prit la forme d’une apparition, d’une femme, d’une bayadère vêtue d’écharpes de soie, le sein nu, couvert de pierres précieuses.

La figure aérienne se mit à danser, c’est-à-dire à marcher en cadence la danse à la fois gracieuse et lascive du pays, et chose étrange, Monte-Cristo entendait distinctement le cliquetis des parures se choquant entre elles…

Le comte, ne pouvant commander à sa surprise, courut à la tenture les bras tendus…

Et, pendant quelques secondes, ses mains touchèrent, ses bras entourèrent non pas une apparition, mais une femme réelle, dont il sentait le cœur battre, le sang couler sous la peau tiède…

Puis, il lui sembla que cette forme fondait dans ses mains, sous son regard…

Pour s’en retourner en fumée et disparaître…

Et rien, et personne dans le réduit sombre.

Pas d’issue, autre que l’ouverture des rideaux, pour qu’un être humain pût s’enfuir…

C’était à confondre la raison.

Ici, un mot.

Que ceux qui doutaient de la réalité de ces prodiges se reportent aux ouvrages de William Crookes, le savant anglais, l’inventeur du radiomètre, le physicien de génie dont s’enorgueillit l’Angleterre…

Qu’il étudie les livres de M. Paul Gibier, le savant français auquel le gouvernement de la République a confié une mission au Brésil pour l’étude de la fièvre jaune…

Et il verra que deux hommes de la plus grande valeur scientifique, qui n’ont rien des charlatans, qui n’ont aucun intérêt à tromper leurs compatriotes et leurs contemporains…

Ont vu les mêmes prodiges se renouveler sous leurs yeux…

Que dis-je ?

William Crookes les a produits lui-même…

Il a vu, il a tenu dans ses bras un être vivant, palpable…

Et qui n’était pourtant qu’un fantôme…

Qui oserait poser des bornes à la science ?

Monte-Cristo se retourna vers le fakir. Celui-ci était sorti de son état d’extase.

Le comte alla vivement à lui :

— Ainsi, dit-il, tu peux faire tout cela… pourquoi, alors n’as-tu pas environné de fantôme ou réduit à l’immobilité, à l’impuissance, les adversaires qui tout à l’heure attentaient à ta vie ?…

— Maître, fit le fakir, je vais te le dire. C’est d’abord parce qu’il nous est interdit d’user de notre puissance dans notre intérêt personnel…

— Folie !

— Non, comte. Ce que tu ne sais pas, ce que tu ne peux savoir, c’est qu’entre les hommes et nous il y a plus de distance qu’entre l’homme et les animaux inférieurs…

« Cette puissance, sais-tu au prix de quels travaux, de quelles épreuves épouvantables nous sommes parvenus à l’acquérir !

« Mais je t’ai dit qu’une autre raison s’opposait à toute action de ma part contre ceux que tu appelles mes ennemis et qui ne sont pour moi que des frères égarés…

« Au degré d’adeptat où je suis parvenu, je n’ai plus que deux stades à franchir pour être arrivé à l’initiation suprême…

« J’ai su éteindre en moi à jamais la colère et la haine.

« Car ce que tu ignores, c’est que le sage doit, non point se refuser à satisfaire ses passions, mais déraciner en lui jusqu’aux germes mêmes de ses passions…

« Ce qui, à tes oreilles ignorantes, sonnait en menaces et en cris de mort n’était aux miennes qu’un bruissement indifférent, comme celui du vent ou d’une force quelconque de la nature…

« Me comprends-tu ?

« Le sage qui veut parvenir à l’immortalité doit tuer en lui Tanha, le mot sacré qui signifie le désir… d’où vient la souffrance.

« Maintenant, maître, je n’ai plus que quelques instants à passer avec toi, car je dois aller baiser, sur le pic d’Adima, à quelques milles d’ici, la trace du pied de Bouddha…

« Sans toi, la mort aveugle et brutale venait m’arrêter sur la route où je marche… et mon corps fluidique, non encore complètement purifié, aurait grossi l’innombrable population des esprits souffrants qui peuplent l’espace…

« Grâce à toi, je vais pouvoir achever mon œuvre…

« Entends ceci, comte de Monte-Cristo !

« En quelque lieu, en quelque temps que ce soit, si, pour une cause grave, pour une de ces luttes suprêmes dans lesquelles l’homme le plus fort se fait impuissant – dans un combat contre la Mort, par exemple – tu avais besoin de moi…

« N’hésite pas… Prends cette fleur de lotus… L’heure venue, tu la lanceras dans l’air de quelque lieu élevé !… Ne te préoccupe de rien… Elle viendra à moi, là où je serai… Et moi, j’irai à toi…

« Et s’il faut ma vie pour payer la dette qu’aujourd’hui j’ai contractée envers toi, sache que Çakia-Djeddar saura payer…

« Adieu ! souviens-toi…

Et, avant que Monte-Cristo eût répondu une seule parole, le fakir avait disparu…

Une fleur de lotus était tombée aux pieds du comte.

XXIX

RÉSURRECTION

Donc le fakir avait tenu parole.

Aussitôt que l’avis de Fanfar lui était parvenu, Monte-Cristo, que l’angoisse rendait fou, s’était tout à coup souvenu des étranges paroles prononcées par Djeddar.

Pourquoi hésiter ?

Pourquoi ne pas tenter cette suprême ressource ?…

Mais, hélas ! Djeddar avait-il dit vrai ?

Des années s’étaient passées depuis le jour où il avait voué à Monte-Cristo cette reconnaissance qu’aujourd’hui il s’agissait de prouver autrement que par de vaines paroles.

Se souviendrait-il de sa promesse ?

Était-il encore vivant ? Où le trouverait-il ? Était-il vrai qu’il pût se transporter avec une miraculeuse rapidité à travers l’espace ?

À quoi bon raisonner ? se dit tristement Monte-Cristo, je n’ai plus de recours qu’en l’impossible…

Et il avait lancé au loin, à travers l’espace, la fleur de lotus.

Et deux heures après, Djeddar était là, lui disant :

— Me voici, ordonne !…

Maintenant, dans la chambre des deux morts, Djeddar parlait bas à Monte-Cristo.

— Tu m’as dit, n’est-il pas vrai ? que pour voir tes enfants encore une fois se dresser, te tendre les bras, te parler…

— Je t’ai dit que je donnerais ma vie…

— Et je t’ai répondu que c’était moi qui te donnerais la mienne…

— Écoute donc. Tu es de ceux auxquels on peut révéler, en partie du moins, les suprêmes mystères.

« Sache que, grand Initié que je suis, connaissant le secret de la Vie humaine, je puis là tout à l’heure, faire que ton fils s’éveille…

— Vivant !

— Oui, vivant… non de sa vie à lui, dont la source est maintenant trop épuisée pour que je puisse la rappeler en lui… mais de ma vie à moi…

— Que veux-tu dire ?

— Ainsi qu’en une machine immobilisée, le jet de vapeur détermine l’action, ainsi le jet de ma vie dans l’organisme de ton fils réveillera pour quelque temps les dernières lueurs de son existence.

« Seulement, entends encore ceci :

« Si tu m’as bien compris, tu sais maintenant que c’est en faisant sortir de moi ma force vitale pour qu’elle pénètre en lui, que je te donnerai la joie que tu réclames.

« Il dépend de toi que je meure…

« Car si, à certain signe que je vais t’indiquer, tu ne me rappelles pas à la vie, alors toute ma force vitale s’en sera allée de moi…

« Je serais mort… et le fluide s’écoulant de son corps à lui, où ma volonté ne pourra plus le retenir, il retombera cadavre à côté de moi…

« Je ne crains ni ne désire la mort.

« Tu es donc seul juge…

— Mais, s’écria Monte-Cristo, tant que tu pourras à la fois agir sur ta force vitale et la retenir et en toi et en mon fils, Espérance vivra…

— Oui…

— Et quand je t’aurai réveillé…

— Tu reverras Espérance tel qu’il est en ce moment…

— Et il ne sera pas possible de prolonger sa vie davantage…

— Il n’y a pas de miracle : il n’y a que la science… et sa puissance a une limite que nul ne peut franchir…

Monte-Cristo passa la main sur son front :

— Et que devrais-je faire ?

— Voici. Je vais tomber en ce que vous appelez, vous autres Occidentaux, la léthargie…

« Mes yeux resteront grands ouverts…

« Combien de temps ma force suffira-t-elle à me maintenir en cet état… je l’ignore… quelques minutes, peut-être le quart, le tiers d’une heure…

« Soudain tu verras mes paupières se fermer…

« Ce sera le signe décisif du moment suprême… tarde plus de vingt secondes et nous serons morts, lui et moi…

« Si au contraire à ce moment, d’un geste rapide, tu poses sur mon crâne la plaque d’or que voici… je vivrai…

« Tu sais tout.

« Maintenant ordonne et j’agis.

— Va, dit Monte-Cristo.

Alors on vit une chose véritablement étrange.

Le fakir, ayant écarté deux sièges, s’étendit, la tête sur l’un, les talons sur l’autre, prononça quelques mots, croisa les bras…

Et instantanément son corps se raidit comme une barre de fer…

Monte-Cristo, immobile, haletant, s’était penché sur le corps de son fils et le regardait.

Soudain il lui sembla le voir entouré comme d’une buée, d’un brouillard blanchâtre…

Et peu à peu les joues d’Espérance se colorèrent… Ses paupières s’ouvrirent… Son cœur battit…

Et il regarda son père.

Il le vit, se dressa à demi et lui tendit les bras…

— Mon fils, mon enfant ! cria le comte en le serrant contre sa poitrine.

— Mon père, dit Espérance d’une voix qui avait un écho étrange et sépulcral, mon père, je vous aime et je vous bénis…

— Il vit ! il parle ! cria Monte-Cristo. Espérance, tu m’entends…

— Oui, mon père…

— Ah ! je t’en supplie, pardonne-moi de t’avoir mal aimé !…

— Mon père, je lis en votre cœur… Vous êtes bon… et vous m’aimez…

— N’as-tu point quelque volonté suprême à m’ordonner ?

— Si, mon père… je vous supplie d’être bon aux faibles et indulgent aux coupables… Où est Jane ?…

— Elle t’a précédé dans l’éternel sommeil !…

— Morte… non… j’ai tort… elle revit, elle revivra comme moi dans l’infini des mondes… mon père, embrassez-moi, que j’aille la rejoindre…

À ce moment les paupières du fakir s’abaissèrent.

Monte-Cristo mit un baiser au front de son fils : et d’un mouvement plus rapide que la pensée, il posa la plaque d’or sur le crâne de Djeddar.

Espérance retomba en arrière.

 

*    *    *

 

Une heure plus tard, Monte-Cristo appelait Fanfar et Gontran.

Djeddar n’était plus là.

— Mes amis, dit Monte-Cristo, ni la douleur ni la joie ne tuent… Serrez mes mains pour la dernière fois… je vais partir avec mon fils…

Et Fanfar et Gontran virent que dans ces quelques heures les cheveux de Monte-Cristo étaient devenus tout blancs.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en avril 2024.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Alain, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Le Fils de Monte-Cristo par Jules Lermina, Paris, L. Boulanger, s.d. [1881] ainsi que l’édition : Paris, Librairie illustrée, s.d. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page ainsi que les illustrations dans le texte sont de Amédée Denisse.

— Dispositions :

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– Autres sites de livres numériques :

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[1] Mot du patois vosgien qui signifie les hommes – les chapeaux – comme l’expression bonniots (bonnets) désigne les femmes.

[2] Planches. (BNR.)

[3] Restaurateur renommé de la rue Grange-Batelière.

[4] Romance de Nina la folle par amour.

[5] La fête du village voisin.

[6] Romance de Romagnesi, composée en 1822.

[7] Les lecteurs et lectrices auront remarqué que Bertuccio est décédé à la fin de la première partie. Acceptons cette petite incohérence marque des parutions en feuilletons. (BNR.)