Jules Lermina

LE FILS DE MONTE-CRISTO
(parties 1-2)

1881

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com


Table des matières

 

PROLOGUE  L’ALCYON.. 5

I.  LE BILAN D’UNE CATASTROPHE.. 5

II  CE PAUVRE BENEDETTO.. 13

III  LA PEINE DE MORT.. 19

IV  LA ROUTE DU BAGNE.. 30

V  LE BILLET DU FORÇAT.. 39

VI  MÈRE ET FILS. 53

VII  LE REPORTAGE EN L’AN DE GRACE 1839. 70

VIII  LE PONTON N° 2. 93

IX  LA MORTE VIVANTE.. 115

X  LA CONFESSION DE M. DE VILLEFORT.. 133

XI  PITIÉ ! PARDON ! 175

XII  VERS L’AVENIR ! 190

XIII  MONSIEUR RODIBOIS. 199

XV  L’ENTREVUE.. 229

XVI  L’ÉVASION.. 247

XVII  LES GORGES D’OLLIOULES. 256

XVIII  SA MÈRE.. 276

XIX  À LA MER ! 290

XX  MONTE-CRISTO.. 300

PREMIÈRE PARTIE  LA LUCIOLA.. 328

I EXPLOITS DE PANDOURS. 328

II  LA REINE DES FLEURS. 338

IV  PATRIA ! 358

V  VERT, BLANC ET ROUGE.. 368

VI  OÙ SAN PIETRO GAGNE LA PREMIÈRE MANCHE.. 397

VII  MASQUES QUI TOMBENT.. 404

VIII  QUI MEURT POUR LA PATRIE.. 412

IX  LES FAUTES NE REMONTENT PAS. 422

X  LES CONJURÉS. 430

XI  UNE POLONAISE EN PÉRIL.. 437

XII  LA CHAMBRE DE TORTURE.. 451

XIII  PUITS OU OUBLIETTE.. 470

XIV  ESPÉRANCE.. 492

XV  PETITS MOYENS, GRANDS RÉSULTATS. 508

XVI  EN AVANT.. 521

DEUXIÈME PARTIE  PLUS RICHE QUE MONTE-CRISTO   540

I  AUGUSTE DIT GUGUSSE DIT COU-COUPÉ DIT COUCOU   540

II  LA RESSUSCITÉE.. 548

III  UNE MÈRE.. 570

IV  L’IMPOSSIBLE EST-IL POSSIBLE ?. 576

V  CHERCHEZ LA FEMME.. 590

VI  NE TE FIE QU’À TOI-MÊME.. 606

VII  LE SACRIFICE.. 619

VIII  OÙ COUCOU FAIT DES SIENNES. 633

IX  LA CALADE DE L’ARAIGNÉE.. 662

X  MANNELITA.. 681

X  FANTAISIE DE MILLIONNAIRE.. 716

XII  MALDAR.. 741

XIII  LE SECRET DE MISS ELPHYS. 752

XIV  UN PARI AMÉRICAIN.. 761

XV  ROTI, SCALPÉ, MANGÉ… ET MARIÉ ! 814

XVI  LES ADIEUX DE MALDAR.. 844

XVII  LE SIGNE DES SAINTS. 856

XVIII  OUARGLA.. 865

XIX  LE CAPITAINE JOLIETTE.. 871

XX  LION CONTRE LION.. 885

XX  MEDJÉ.. 912

XXI  IL NE FAUT PAS MOURIR ! 950

XXIV  FUITE.. 977

XXV  AU PIED DE LA CASBAH.. 990

XXVI  OÙ MONTE-CRISTO REDEVIENT DANTÈS. 1004

XXVII  MYSTÈRE.. 1034

Ce livre numérique. 1047

 

PROLOGUE

L’ALCYON

I.

LE BILAN D’UNE CATASTROPHE

Le 1er janvier 1839, c’est-à-dire environ trois mois après le départ du Comte de Monte-Cristo – l’affaire Benedetto fut inscrite de nouveau au rôle de la cour d’assises.

Mais alors – comme aujourd’hui – les choses allaient si vite à Paris, que nul n’y avait pris garde, et le beau Cavalcanti, qui avait eu son heure de triomphe, risquait fort d’être condamné devant un auditoire composé uniquement de gendarmes et d’avocats.

Il neigeait fort et il gelait dur.

Ce n’était à tous les carrefours que chevaux abattus, que charretiers jurant et cochers s’apostrophant – en raison de ce principe que lorsqu’un cocher a commis une sottise, c’est l’autre qui a tort.

Cependant, vers onze heures du matin, un coupé attelé d’un cheval de pur-sang, conduit par la main d’un cocher émérite, vint s’arrêter juste au bas du grand escalier du Palais de Justice.

Un homme en descendit, gravit légèrement les marches, se hâtant comme s’il eut craint d’arriver en retard.

Mais tout à coup il s’arrêta et deux noms se croisèrent.

— Beauchamp !

— Château-Renaud !

— Pardieu ! très cher, je voudrais bien savoir à quel heureux hasard je dois de vous rencontrer ici ?

Beauchamp avait appliqué son lorgnon dans l’arcade sourcilière avec une maestria qui prouvait de grands progrès depuis les trois mois écoulés.

— Parbleu ! fit Château-Renaud, si le hasard est pour quelque chose dans cette rencontre, avouez qu’il est bien avisé : car vous devenez introuvable, monsieur le futur ministre.

— Oh ! très futur ! interrompit Beauchamp avec un geste modeste.

— Bah ! cela vaut mieux que d’être très passé… Mais voyons, ajouta-t-il, en appuyant sa main sur le bras du journaliste, si nous avouions tous les deux…

— Avouer… quoi ?

— Que dame Curiosité, qui perdit Ève, mais qui sauva le monde, vous a, comme moi, poussé ici…

— Eh bien, vous avez raison… Voyez-vous, je déteste l’ingratitude. Voilà un excellent personnage, M. Benedetto de Cavalcanti…

— Ajoutez de Villefort.

— Qui a donné à Paris – pendant toute une soirée – des émotions palpitantes, dont le nom a été sur toutes les bouches… on lui doit de la reconnaissance et ce serait de la part de ceux qu’il a si vivement intéressés, un acte de simple politesse de venir tout au moins s’enquérir de son sort…

— Et on le délaisse !… Ce que c’est que de nous !

— Pour moi, Château-Renaud, quand je lis un roman, je vais jusqu’à ce que le dernier feuillet soit coupé…

— Savez-vous bien que le mot est de mauvais augure pour le cou du pauvre Benedetto !…

Tout en causant, les deux amis étaient arrivés à la salle des assises.

Elle était presque vide. À peine un ou deux bancs garnis.

On jugeait un pauvre diable qui avait brisé une clôture pour voler des pommes de terre.

— L’affaire Benedetto, demanda Beauchamp à un rédacteur judiciaire qui l’avait reconnu…

— Benedetto ? Attendez donc ! Ah ! oui… assassinat chez le comte de… de…

— De Monte-Cristo…

— Est-ce qu’il n’y a pas eu une affaire bizarre ?… n’a-t-il pas déclaré que le procureur du roi était son père ?…

— Mon ami, dit gravement Beauchamp, vous avez une mémoire prodigieuse… vous êtes né pour être journaliste… Enfin, quand passe cette affaire ?…

— La troisième… nous avons après celui-ci un bigame…

— L’amour de la famille… Bon ! nous avons tout le temps d’aller déjeuner et nous reviendrons à temps pour l’affaire Benedetto.

— Elle vous intéresse donc ?

— Un peu…

— Alors dites-moi où je vous trouverai et j’irai vous avertir…

— Où allons-nous déjeuner, Château-Renaud ?…

— À la buvette du Palais… Je connais des avocats…

— Mais, dites donc ?… ils ne parlent pas pendant le déjeuner, comme joue un orchestre viennois pour vous divertir ?

Ils sortaient, quand Château-Renaud pressa vivement le bras de Beauchamp.

— Eh ! regardez donc, là-bas, à droite… mais sans en avoir l’air…

— Alors… le plus simple est de regarder à gauche et de vous interroger… que voyez-vous ?…

— Je vois que nous avions tort d’accuser tout le monde d’ingratitude et d’oubli… Debray est là.

— Tiens ! fit Beauchamp en riant, depuis que son ministre est tombé en entraînant son secrétaire, ce pauvre Debray n’a plus rien à faire…

— Vous oubliez qu’il est millionnaire…

— Puis Benedetto a bien failli être son gendre…

— Hein ?

— Oh ! de la main gauche… À propos, avez-vous entendu parler de madame Danglars ?…

— Disparue, à ce qu’on affirme…

— Et son honnête homme de mari ?…

— Évanoui dans les brumes de la Méditerranée.

Ils étaient arrivés au restaurant et s’étaient attablés.

— Savez-vous bien, reprit Beauchamp, que nous avons assisté à une bien singulière débâcle… la maison Danglars s’effondrant, le père et la mère en fuite. Debray sans maîtresse… et mademoiselle Danglars ? Celle-là était une bien jolie fille, et j’ai toujours cru que, avec toutes ses excentricités, elle était la meilleure de la famille ?

— Il faudrait demander cela à son inséparable madame d’Armilly.

— Mais enfin, en avez-vous entendu parler ?…

— Pas le moins du monde… mais je parie que nous la retrouverons cantatrice… ou courtisane… ce qui est quelquefois la même chose.

— C’est la dispersion après la ruine du temple… et Villefort ?

— Fou ; archifou… enfermé dans la maison de santé du docteur d’Avrigny…

— L’ancien médecin de la famille… Il se sera préparé ce client-là de longue date… voyons de ce côté encore, plus personne… Madame de Villefort, son fils, morts ! Valentine, oh ! la pauvre fille !… moi qui ne suis pas sensible, j’ai presque senti une larme sous mes paupières…

— Croyez-vous aux miracles ?…

— Parbleu !… puisque ce sont les journalistes qui les font.

— Eh bien, quelqu’un m’a affirmé… mais affirmé sur l’honneur, entendez-vous bien, qu’il avait rencontré à Marseille… qui ?… Mlle de Villefort !

— Après ou avant son enterrement ?

— Après… bien entendu…

— Alors j’ai le droit de m’étonner de la chose… et je m’étonne… mais je ne le nie pas. Il y avait dans ces aventures auxquelles le comte de Monte-Cristo était mêlé, une pointe de fantastique qui autorise toutes les fantaisies.

— Avez-vous cru avec les badauds que M. de Monte-Cristo fût un vampire ?

— Pourquoi non. Nodier prétend bien en avoir rencontré en Roumanie… Donc Mlle de Villefort serait ressuscitée…

— À moins d’une ressemblance extraordinaire.

— La ressemblance serait trop prosaïque… J’aime mieux la résurrection. Et le vieux Noirtier ?…

— Parti pour le Midi… On ne sait où ?…

— Encore un compte réglé… Restent les Morcerf… Le père suicidé… le fils en Afrique… et la mère…

— Disparue…

— Comme Mme Danglars…

— Avec cette différence que Mme de Morcerf et son fils ont abandonné aux pauvres toute la fortune du comte.

— Si bien que de toutes ces catastrophes il ne nous reste plus en chair et en os qu’un seul personnage, cet excellent Benedetto… Je suis curieux de savoir comment il se tiendra… Les fanfaronnades sont bien usées…

— Monsieur Beauchamp… on appelle l’affaire, dit une voix derrière le journaliste. Il y a une suspension.

— Ah ? c’est bien ! mille remerciements ! Venez-vous, Château-Renaud ? Ne manquons pas l’entrée de ce premier-dernier rôle.

Et les deux amis revinrent vers la cour d’assises.

Au moment où ils allaient y pénétrer, Château-Renaud se pencha vers Beauchamp :

— Parbleu ! si je ne craignais d’être appelé visionnaire…

— Encore une résurrection…

— Devant vous, cette femme voilée… cette tournure élégante, quoique dissimulée à dessein sans doute sous le manteau qui a l’air d’un sac…

— Eh bien !…

— Comment ! elle ne vous rappelle aucun souvenir…

— Ma foi !… attendez-donc… mais oui ! est-ce que ce serait là l’explication de la présence de Debray…

— Oh ! non… voyez… elle ne tourne même pas la tête de son côté, et, de plus, elle n’est pas seule…

— Déjà !…

— Vous êtes féroce. Et vous devez faire amende honorable… Mme Dan…

— Chut !… puisqu’elle ne veut pas être reconnue…

— Soit. La dame en question ne saurait être tombée jusqu’à cet être visqueux et laid qui l’accompagne…

— Le fait est que si j’avais à créer le type de Rodin, je ne saurais trouver mieux…

— Quelque jésuite de robe courte qui rôde autour des débris de la fortune perdue…

— C’est possible, d’autant qu’on m’a affirmé que madame… en question, était femme de précaution…

— La cour, messieurs !…

La femme que les deux amis avaient cru reconnaître était allée se placer dans un des coins les plus obscurs, et là s’étant assise, elle avait penché la tête sur ses mains. Il eût été impossible de distinguer un seul des traits de son visage.

Son compagnon, glabre, long, jaune, émacié, ayant un crâne pointu et chauve comme un melon d’Espagne, se tenait le buste droit, les mains jointes sur les genoux et les yeux fixés sur le Christ suspendu derrière le tribunal.

— Introduisez l’accusé, dit le président.

La femme eut un tressaillement, mais ne releva pas la tête.

II

CE PAUVRE BENEDETTO

La salle s’était à peu près remplie. Après tout, il y avait grande probabilité d’une condamnation à mort, et il se trouve toujours des spectateurs pour ces sortes de tragédies judiciaires.

Il se fit un mouvement de curiosité.

Les gens du palais, les avocats, les journalistes – quelques-uns du moins – se rappelaient l’attitude arrogante du prévenu, son audacieuse impudence, alors qu’il avait prononcé les paroles fatales :

— Mon père est procureur du roi. Il se nomme de Villefort.

Et, par un mouvement instinctif, tous les yeux se tournaient vers le siège du ministère public, comme si on eût cru y voir encore la figue pâle et bouleversée de celui qui, jugeant les autres, avait plus que les accusés le droit d’être jugé lui-même.

Mais on n’y trouva que le profil banal et froid d’un substitut, juché sur la loi comme un perroquet sur son perchoir.

C’était une désillusion.

Benedetto entra.

Beauchamp et Château-Renaud eurent peine à réprimer un cri de surprise.

Une métamorphose étrange, complète, s’était opérée dans cet homme qu’ils avaient vu, la tête haute et le regard insolent, promener dans les plus brillants salons de Paris sa noblesse de corde, comme avait dit naguère Château-Renaud.

Certes, les traits étaient toujours réguliers, le type avait toujours le cachet d’italianisme qui fait du dernier transtévérin un modèle de camée antique.

Mais les cheveux noirs et bouclés étaient maintenant coupés ras et formaient sur le front haut et mat trois pointes sèches et nettement découpées.

Les yeux – jadis étincelants – paraissaient éteints, sous les paupières baissées. Les mains, fines et longues, étaient croisées sur la poitrine dans un geste de suprême humilité. Enfin il n’était pas jusqu’aux vêtements de l’ancien lion, qui, malgré leur coupe encore élégante, n’eussent pris un cachet inexplicable de simplicité et, pour ainsi dire, de modestie.

Un gendarme ayant indiqué à l’accusé, d’un geste brusque, la place où il devait se mettre, Benedetto s’inclina et ayant enjambé le banc, se tint debout, le front baissé.

L’avocat – très connu au barreau pour ses attaches avec la congrégation – se pencha vers lui et lui adressa à voix basse quelques paroles d’encouragement.

Benedetto eût un geste de résignation, ses lèvres s’agitèrent et on aperçut vaguement ces mots :

— La miséricorde de Dieu !

— Diable ! murmura Château-Renaud, on nous a changé notre Benedetto… en geôle.

Le président – un homme tout rond, de crâne, de menton et de ventre – béat et doux – donna d’une voix de bénisseur la parole au greffier pour la lecture de l’acte d’accusation.

Benedetto s’était assis, posément, et avait mis sa main sur ses yeux.

L’acte d’accusation était court, modéré dans la forme.

On y rappelait l’acte criminel qui avait motivé la première comparution de Benedetto aux assises, c’est à-dire l’assassinat de Caderousse à la suite d’une tentative de vol dans la maison du comte de Monte-Cristo, puis la foudroyante révélation qui avait interrompu les débats, les aveux de M. de Villefort suivis de son accès de folie, le suicide de sa femme qui prouvait mieux que toutes les déclarations la réalité du crime commis par le magistrat…

— Ah çà ! dit Beauchamp, c’est donc Villefort qu’on veut guillotiner.

De fait, l’acte d’accusation était rédigé de telle sorte que les crimes de Benedetto disparaissaient sous les forfaits de son père naturel.

— Accusé, levez-vous ! dit le président de sa voix qui avait des inflexions moelleuses. Votre nom ?

— Benedetto, répondit l’ancien bandit d’un accent timide, presque craintif.

— Vous reconnaissez-vous coupable de l’assassinat du nommé Caderousse ?

— Hélas ! monsieur le président, je n’ai été que trop coupable !…

Et, portant ses mains à ses lèvres, il parut étouffer un sanglot.

— Quelle comédie joue donc ce misérable ? gronda Beauchamp.

— Mais tout cela est fort intéressant, ajouta Chateau-Renaud. Ou je me trompe fort, ou il y a de la congrégation là-dessous…

Benedetto répondait à chaque question posément, sans hésitation, ne niant rien, ne se défendant que par son repentir :

— Je sais, ajouta-t-il en paraissant retrouver un peu d’énergie pour cet aveu public, je sais que je suis un grand criminel, et je m’incline devant la justice des hommes, comme je m’inclinerai devant la justice de Dieu !…

La tâche des jurés était grandement simplifiée.

L’assassinat était avoué ; les antécédents de l’accusé étaient déplorables : faussaire, récidiviste, meurtrier. Benedetto était et devait être jugé d’avance.

— Appelez les témoins, dit le président.

— M. le comte de Monte-Cristo, prononça la voix criarde du greffier.

Personne ne répondit.

— Il est étrange, dit le président, que M. Monte-Cristo (il supprima le de), premier intéressé dans cette affaire, ait dédaigné de se rendre à l’appel de la justice. Où l’assignation a-t-elle été lancée ?…

Le substitut chercha dans ses papiers :

— Ce monsieur, dit-il d’une lèvre légèrement dédaigneuse, a vendu ses propriétés de Paris et a disparu – ainsi le constate l’huissier du parquet – sans domicile connu. Il y a procès-verbal de carence.

— La Cour se réserve de le frapper d’une amende à la fin de l’audience, dit gravement le président. Appelez les autres témoins.

C’étaient les gens qui étaient accourus aux cris de Caderousse. Leurs dépositions étaient simples et précises. Elles confirmaient de façon positive, la dénonciation de Caderousse trouvée, comme on sait, dans son gilet troué d’un coup de poignard.

— Avez-vous quelque observation à adresser aux témoins ? demanda le président à Benedetto.

— Aucune, monsieur. Ces honnêtes gens disent malheureusement la vérité, rien que la vérité.

Un murmure approbatif courut dans la salle. Il y avait là les parents et les amis des témoins qui étaient heureux de ce témoignage rendu publiquement.

Le greffier cria :

— M. Noirtier de Villefort.

— Comment, fit Beauchamp bondissant sur son banc, ils ont eu la cruauté d’appeler ici ce malheureux…

— Messieurs les jurés, en vertu de notre pouvoir discrétionnaire, dit le président, comme s’il eût entendu la critique et se hâtât d’y répondre, nous avons jugé nécessaire et juste d’entendre M. de Villefort, quoique son état mental donne peu d’espoir d’en tirer quelque nouvel éclaircissement…

Cette explication eut pour résultat principal de surexciter l’attention de l’auditoire, qui n’avait pas perdu un seul mot de l’acte d’accusation, et qui portait d’instinct une haine furieuse à celui dont l’abandon avait conduit le pauvre Benedetto sur la pente du crime.

Il se fit un grand silence.

La porte de la chambre des témoins s’ouvrit :

M. de Villefort parut sur le seuil.

III

LA PEINE DE MORT

M. de Villefort n’était pas seul. Auprès de lui, le docteur d’Avrigny le dominait de sa haute taille, de sa verte vieillesse, de la protection de ses blancs cheveux d’honnête homme.

Villefort était voûté, brisé, rapetissé en quelque sorte : ainsi durent être, dans les villes maudites dont parle l’Écriture, ceux sur qui était tombé le feu du ciel.

Son crâne jauni était devenu chauve, la bouche – tirée – avait le rictus des têtes de morts, et cette ressemblance s’accentuait encore par la saillie des pommettes et les profondes dépressions des orbites. À le regarder, on éprouvait une sensation d’écroulement.

C’était bien une ruine humaine.

Et l’impression produite sur les juges, les avocats, sur tous ceux qui avaient connu – il y a quelques mois à peine – le magistrat hautain, vigoureux dans sa haine du crime, implacable à quiconque avait failli, fut si âpre, si terrible, que tous se levèrent. Certains saluèrent, comme on fait sur le passage d’un mort.

Le président lui-même, dont la physionomie révélait tout autre chose qu’un homme sentimental, reprit d’une voix moins assurée, en se tournant vers le jury :

— Messieurs, le docteur d’Avrigny – qui soigne M. de Villefort avec une sollicitude admirable, – accompagne le malade. Nous l’avons consulté, avant d’autoriser la comparution de M. de Villefort, et il a déclaré lui-même que cette comparution était sans péril. Docteur, votre opinion ne s’est-elle pas modifiée ?

— Non, monsieur le président, dit le vieux médecin qui avait vu mourir dans ses bras, un à un, sous le poison, tous les membres de cette famille.

Sur un silence du magistrat, il toucha le bras de Villefort et, lui parlant bas à l’oreille, lui dit de s’avancer vers le tribunal.

Un huissier avait apporté un fauteuil, faisant face à la Cour.

Le silence le plus profond régnait dans l’auditoire.

La femme voilée s’était à demi dressée, et serrant sur son visage les plis épais de la dentelle qui le couvrait, elle regardait, de ses yeux noirs dont on percevait l’éclair à travers le tissu, cet homme qui avait été impitoyable à tous et qui était tombé si bas que tous aujourd’hui avaient pitié de lui.

Benedetto, qui paraissait en proie à une vive émotion, avait tendu les bras vers lui.

Puis il était retombé sur son banc et avait de nouveau caché sa tête dans ses mains.

— Monsieur de Villefort, dit le président…

Mais le fou avait levé la main comme pour réclamer le silence.

Maintenant – pareil à un homme qui sort d’un profond sommeil – il regardait autour de lui, curieusement, de ses yeux grands ouverts.

Évidemment un travail étrange s’opérait dans ce cerveau déséquilibré.

Où était-il ? Tout ce qui l’entourait ne lui était-il pas familier ? Là, en face de lui, ce Christ qu’il avait tant de fois adjuré de contraindre l’accusé à dire la vérité, puis ces juges qui avaient tant de fois laissé tomber de leurs lèvres l’arrêt qu’il avait requis, dont il avait dicté les termes au nom de la Société outragée, les jurés qu’il avait tenus haletants sous la pression dure de son argumentation implacable.

Et enfin, là, sur le banc d’infamie, cet accusé qu’il avait foudroyé de son éloquence vengeresse.

C’était comme un tableau oublié, qui reparaissait sous un voile lentement levé.

La taille de l’ancien procureur du roi s’était redressée.

Il posa ses deux mains sur les bras du fauteuil ; d’un mouvement brusque, il se leva et se tint debout, la main étendue, dans l’attitude qu’il avait naguère lorsqu’il lançait, à la fin d’un réquisitoire écrasant, le mot sinistre sous lequel toutes les têtes pliaient, sous lequel une tête tombait.

Il y avait dans cette pantomime sombre une solennité sinistre.

À l’extérieur, la neige tourbillonnait, heurtant les vitres de ses cristaux blancs. Un reflet blafard s’étendait sur la longue salle. Villefort semblait un spectre.

— Monsieur de Villefort, dit encore le président, qui cherchait en vain à dominer l’émotion qui le serrait à la gorge, m’entendez-vous, et êtes-vous prêt à répondre aux questions que je vais vous adresser ?

Villefort inclina la tête.

— Oui, dit-il, d’une voix gutturale et profonde.

— Benedetto, ajouta le président en se tournant vers l’accusé, levez-vous.

Benedetto obéit.

— Regardez M. de Villefort, et, consultant votre conscience, dites si vous confirmez la vérité des déclarations que vous avez faites, à la dernière session…

Ou Benedetto avait été touché par la grâce, comme disent les catholiques, ou c’était un bien habile comédien.

Car à cette adjuration du président, on vit ses traits se contracter, et des larmes – de vraies larmes – coulèrent sur ses joues.

En même temps, les mains tendues vers M. de Villefort, il murmurait d’une voix entrecoupée par des sanglots convulsifs :

— Pardon ! mon père ! oh ! pardon !

— Que dit cet homme ? demanda brusquement M. de Villefort, de sa voix qui avait repris subitement son accent dur et net d’autrefois.

— Il vous appelle son père, reprit le président. N’avez-vous pas reconnu vous-même ici, en pleine audience, que l’accusé était votre fils…

Villefort passa la main sur son front.

— Mon fils !… et il est vivant !… On tue les enfants, chez moi ! mon fils est mort !

— Avez-vous oublié la nuit du 27 au 28 septembre 1817 ?…

M. de Villefort n’eut pas un tressaillement.

— Non, je n’ai rien oublié… celui-là aussi, je l’ai tué…

— Mais il a échappé par miracle à la mort ! Ne vous en souvenez-vous pas ?…

— Par miracle, non. Par un assassinat. J’ai été frappé d’un coup de poignard… et l’assassin – croyant commettre un vol – a emporté le cercueil… Oh ! je n’ai rien oublié, vous dis-je !

— Vous reconnaissez encore une fois que cet homme a dit la vérité ?

Villefort eut un rire strident.

— Fils de Villefort… il a droit à ce nom… car il a été faussaire et assassin !… C’est juste… c’est mon fils… Oh ! je ne nie pas… la maison d’Auteuil… la chambre rouge… la serviette marquée d’un H et d’un N… je sais tout… je me souviens de tout… j’avoue tout !… Cela devait être… Il fallait que le sang de Villefort passât dans les veines d’un assassin…

Et regardant à son tour Benedetto, il dit en pointant vers lui son doigt maigre et long :

— Tu es mon fils… tu as tué… tu tueras encore !…

Benedetto releva la tête avec une sorte de fierté :

— Vous vous trompez, mon père, dit-il d’une voix claire et ferme. Oui, j’ai été un grand coupable. Mais Dieu lui-même permet le repentir et pardonne à qui s’incline sous sa main puissante. Je n’attends plus rien de la justice des hommes. Je sais le sort qui m’est réservé.

« Mais, devant cet arrêt de mort qui est suspendu sur ma tête, je le dis hautement… Monsieur de Villefort, je vous pardonne… et je demande à Dieu de vous faire grâce ! »

Cette tirade dramatique avait été débitée d’un accent solennel, convaincu, qui eût fait honneur au plus grand artiste.

— Je vous pardonne, continua Benedetto, comme je pardonne aussi à celle que je n’ai jamais connue, dont mes lèvres n’ont jamais balbutié le nom, à celle qui n’était point coupable de ma mort, qui n’était pas votre complice, mais qui, m’ayant connu sans doute depuis le jour où j’ai été traîné sur ce banc d’infamie, a eu honte de moi et n’a pas voulu me reconnaître…

Un long gémissement partit des rangs de l’auditoire : la femme voilée s’était pressée contre l’homme qui l’accompagnait. Celui-ci, lui saisissant les mains dans les siennes, lui dit à voix basse :

— Silence ! prenez garde !

Cet incident était passé inaperçu, tant l’attention était concentrée sur Benedetto, dont le visage s’éclairait d’une sorte de joie enthousiaste et extatique :

— Je pardonne à tous, ne réclamant pour moi-même que le pardon de Dieu ! Monsieur de Villefort, à votre tour, ne me pardonnerez-vous pas le mal que je vous ai fait ?…

L’ancien procureur du roi avait écouté, le front haut, les yeux fixés en plein sur l’accusé.

Ses lèvres étaient convulsées par un sourire ironique.

— Docteur, dit le président, l’épreuve que réclamait la justice est terminée. Il était nécessaire que la vérité se fit jour encore une fois… MM. les jurés apprécieront le degré de confiance que méritent et les déclarations de l’accusé et les aveux de M. de Villefort. Vous pouvez vous retirer avec votre malade.

Puis, s’adressant à l’ancien magistrat :

— Monsieur de Villefort, dit-il, si mes paroles pénètrent jusqu’à votre conscience, puissent-elles vous apporter un enseignement salutaire. Dieu vous a frappé dans votre famille, dans votre raison, prouvant une fois de plus que l’orgueil humain ne pèse rien en face de sa toute-puissance et que les crimes – si cachés qu’ils soient – trouvent tôt ou tard leur châtiment.

En ce temps-là, Henri Monnier créait son type immortel de Prudhomme. Peut-être avait-il vu et entendu M. le président des assises.

D’Avrigny toucha l’épaule de Villefort, lui disant :

— Venez.

Mais Villefort fit de la tête un geste de dénégation.

Puis, s’écartant du fauteuil, il fit quelques pas vers le siège du ministère public. Un instinct singulier s’éveillait en lui ; il lui semblait que cette place était encore sienne.

Le substitut eut même un mouvement d’effroi, comme s’il eût craint d’être dépossédé par ce revenant ; et, d’un geste brusque, il posa sa main large ouverte sur son portefeuille gonflé de paperasses.

Mais Villefort s’était arrêté au fond de la tribune et là, il se tourna vers le tribunal et vers les jurés.

Son masque avait repris la rigidité magistrale dont jadis il couvrait ses traits, alors qu’il occupait son siège.

— Messieurs les juges, messieurs les jurés, dit-il d’une voix claire, vous avez entendu cet homme. Vous avez entendu les paroles de repentir qui se sont échappées de sa poitrine ? Sachez-le, il a menti, il ment, il va mentir encore.

— Monsieur de Villefort ! s’écria le président.

— Laissez-moi parler… Ah ! je suis fou, dit-on. Je ne sais si cela est vrai… Peut-être… Il s’étend parfois comme un brouillard sur mon cerveau, et ce brouillard est couleur de sang… mais à travers ce nuage rouge j’entrevois la lumière, et en ce moment, pour moi, elle illumine jusqu’en ses profondeurs les plus intimes l’âme de l’homme qui est là, de cet homme qui est mon fils… et que j’ai voulu assassiner !…

La voix était si nette, les paroles étaient prononcées avec une expansion si juste que c’était à douter que cet homme ne jouit pas – en ce moment du moins – de toute sa raison.

— Je dis que cet homme a menti, continua-t-il haussant la voix, comme s’il voulait que ces mots tombassent de plus haut sur celui qu’il accusait. Non, il ne se repent pas ! non, il ne pardonne pas ! non il ne croit pas au Dieu miséricordieux ! Cet homme joue devant vous une comédie infâme… – je le sais… je le sens, moi qui lui ai donné la vie et qui ai voulu la lui reprendre…

« Cet homme n’a point de remords. Cet homme ne songe qu’à sauver sa tête. Et c’est pourquoi, devant vous comme un acteur, il débite un rôle appris d’avance, et dont quelqu’un peut-être lui a dicté les termes…

« Messieurs les jurés, prenez garde. Votre responsabilité est grande. Le sort de la société est entre vos mains. Quand un tigre est sorti de son repaire, il faut que le chasseur l’abatte à coups de fusil. Quiconque l’épargne est complice du mal qu’il fera plus tard, de l’égorgement des enfants, de la terreur au loin répandue.

« Vous avez aux mains le glaive de la loi. Levez-le et laissez-le retomber. Frappez. Moi, le père de cet homme, je requiers contre lui la peine de mort !… »

Il y eut un grand cri dans l’auditoire, mais il se perdit dans les exclamations de surprise et d’horreur poussées de toutes parts.

Ce père – fou – réclamant l’échafaud pour son fils – c’était une chose inattendue, atroce.

Et on oubliait la folie de Villefort. On ne voyait plus que le procureur du roi, pourvoyeur de la guillotine, et, pareil au Brutus antique, jetant son fils en pâture à la vindicte sociale.

Villefort avait prononcé les derniers mots – la peine de mort – d’une voix si sonore, si vibrante qui l’écho en resta pendant quelques secondes, suspendu dans la vaste nef.

Et Villefort, de son pas lent et solennel, alla vers d’Avrigny, et s’étant incliné devant le tribunal, sortit avec le docteur…

— Jamais Villefort n’a été moins fou, dit Beauchamp à l’oreille de Château-Renaud.

— Pourquoi donc Mme Danglars paraît-elle si fort intéressée à ce bandit, demanda le gentilhomme à son tour.

— Quoi ! c’était bien elle !…

— Elle a failli s’évanouir tout à l’heure, comme elle s’est évanouie à la dernière audience…

— Affaire de nerfs, sans doute…

— Ou bien affaire de cœur, repartit l’autre.

— Ce qui voudrait dire…

— Que le Cavalcanti était un fort beau garçon et que Mme Danglars n’a jamais passé pour un parangon de vertu…

— Debray pourrait nous renseigner là-dessus… En tous cas, une fantaisie bien compromise et qui ne paraît pas devoir durer longtemps…

« Eh ! croyez-moi… mais chut, voici le procureur du roi qui prend la parole. Je parie qu’il sera beaucoup moins raisonnable que le fou. »

IV

LA ROUTE DU BAGNE

L’amour des contrastes est dans la nature.

Le procureur du roi – ou plutôt le substitut qui en occupait la place – avait été naturellement fort blessé de l’intrusion subite de M. de Villefort aux débats.

N’eût été le respect qu’un homme de son âge devait au vénérable président, il eut protesté violemment contre l’incroyable mansuétude dont le tribunal avait fait preuve en ne retirant pas la parole à ce fou furieux.

Aussi pour faire pièce à Villefort – et peut-être encore pour donner une leçon aux magistrats trop complaisants – le substitut prit à tâche de se montrer aussi modéré que possible contre Benedetto et de tonner au contraire de toute la vigueur de ses poumons contre le père dénaturé dont le crime était le point de départ de cette existence criminelle.

C’eût été plus que jamais, pour Beauchamp, l’occasion de se demander si décidément ce n’était pas Villefort qu’on prétendait envoyer en place de Grève.

La véhémente apostrophe de l’aliéné avait opéré également sur l’auditoire un effet tout contraire à celui qu’en aurait sans doute attendu l’ex-procureur du roi, s’il eût été en état de raison.

Toutes les sympathies, toutes les pitiés s’étaient tournées vers Benedetto, vers cette victime d’un père infâme, dont la haine féroce venait le poursuivre jusqu’au pied du tribunal.

Il s’agissait bien en vérité de Caderousse. Celui-là était mort, un couteau en plein corps (c’était une médiocre perte pour la société), il n’y avait plus à s’en préoccuper.

Était-il bien sûr d’ailleurs que ce fût lui – et non Villefort – qui l’avait assassiné.

— Soyons sans pitié, conclut le substitut, pour ces hommes sans scrupules qui, souillant l’auguste ministère dont ils sont revêtus, sacrifient à leurs passions violentes l’honneur des familles et la vie des malheureux fruits de leur débauche…

Si bien que la tâche de l’avocat de Benedetto se trouva singulièrement facilitée.

Villefort – absent – fut de nouveau placé sur la sellette et maltraité d’importance. De Benedetto, c’était à peine si l’on parlait. Martyr, victime, toutes les épithètes sentimentales s’accolaient à son nom.

— Comme le disait si éloquemment l’organe du ministère public, ce représentant de la société vengeresse, plaidait l’avocat, les crimes doivent remonter à leur véritable auteur…

« Benedetto, jeté dans la vie sans secours, sans soutien, a-t-il jamais reçu les enseignements qui font les âmes vaillantes et les cœurs honnêtes !… Non, par la faute de cet homme qui s’est avoué son père, il a été plongé dans toutes les misères, livré à toutes les tentations… »

Puis, d’une voix larmoyante :

— Au contraire, messieurs les jurés, ajouta-t-il. Depuis que, dans la prison où il gémit depuis si longtemps, la parole sainte du ministre de Dieu est tombée dans son cœur, toute une moisson nouvelle y a germé… les sentiments les plus purs – j’oserais dire les plus élevés – ont tout à coup remplacé les suggestions du vice… et c’est au moment où cet homme se reprend, c’est au moment où il redevient digne de son nom d’homme, c’est alors que l’impitoyable loi viendrait le frapper ?… Dieu l’a entendu, Dieu l’a reconnu, et vous l’arracheriez à la vie de repentir que Dieu lui a conservée… Non, messieurs les jurés, non !…

Benedetto écoutait – sans doute la voix divine et celle de son avocat – dans une attitude d’une exquise componction.

Et lorsque, dans un mouvement superbe, le maître de la parole le montra réhabilité, reprenant dans la société, après l’expiation, la place à laquelle il avait droit, le Corse fondit en sanglots bruyants et tombant à genoux :

— Mon Dieu ! s’écria-t-il en se frappant la poitrine, serai-je jamais digne d’un pareil bonheur ?

Les jurés pleuraient.

Et quand, après les débats, ils se retirèrent dans la chambre du conseil, ils en sortirent après quelques minutes de délibération. Leur conviction était faite.

— Oui l’accusé était coupable, mais avec circonstances atténuantes.

L’auditoire applaudit.

Le président, après avoir rappelé que toutes marques d’approbation ou d’improbation étaient interdites, donna ordre que l’accusé fût introduit de nouveau.

Benedetto reparut, pâle, mais plein de dignité.

Quand il entendit la déclaration du jury, il éprouva une si violente émotion qu’il s’appuya sur un bon gendarme pour ne pas tomber.

— Avez-vous quelque observation à présenter sur l’application de la peine, lui demanda poliment le président.

— Non… messieurs les jurés… merci… ma reconnaissance…

— Le Tribunal condamne le nommé Benedetto, dit Andrea Cavalcanti, à la peine des travaux forcés à perpétuité.

L’arrêt était logique, fatal, et pourtant un murmure de surprise frissonna dans la salle. Peut-être s’était-on attendu à une déclaration d’innocence.

Benedetto, au contraire, souriant de son meilleur sourire, s’était penché sur la balustrade comme pour saluer une dernière fois le tribunal.

Mais ses yeux s’étaient tout à coup éclairés d’une lueur fauve.

Dans la foule encore compacte, il cherchait quelqu’un.

Alors, l’homme qui accompagnait Mme Danglars, et qui, avec des allures de reptile, s’était glissé à travers les groupes d’avocats, félicitant celui qui venait d’arracher Benedetto à l’échafaud, parvint jusqu’à la barre où se crispaient les mains du condamné, et, brusquement, se penchant vers lui, dit à voix basse :

— Nous avons tenu parole.

— Mais le bagne, le bagne !

— Patience !…

— Oh ! prenez garde ! grinça Benedetto, vous avez juré de me sauver.

— La tête, sans doute : que voulez-vous de plus ?

Benedetto fut à ce moment vivement attiré en arrière par les poignes des gendarmes qui surprenaient, sans l’entendre, ce singulier colloque.

Benedetto eut un sourd grondement, comme si l’esprit de révolte, longtemps contenu se fut tout à coup réveillé en lui.

Mais, – par un violent effort de volonté, – il parvint à rester calme.

— Je vous suis, messieurs, dit-il.

Et la porte qui avait accès du banc des accusés dans le Palais de Justice se referma sur lui.

Là, des gendarmes l’attendaient.

Les poucettes serrèrent ses mains et lui arrachèrent encore une sorte de rugissement aussitôt réprimé :

— Ça ne fait rien, dit un gardien à voix haute, celui-là peut se vanter de l’avoir échappée belle…

Benedetto haussa les épaules.

Maintenant, indolent, ne paraissant pas prêter attention à ce qui se passait autour de lui, Benedetto marchait entre ses gardiens.

— Où me conduit-on ? demanda-t-il.

— À la Force, mon brave, dit un soldat en riant, et demain matin, enlevé… pour Bicêtre.

Bicêtre ! c’était l’étape première du bagne.

Benedetto le savait. Instinctivement il regarda les murailles, comme s’il eut cherché quelque issue par laquelle il pût tout à coup bondir et disparaître.

Mais, une porte s’était ouverte devant lui.

Il se trouvait maintenant dans un escalier étroit, précédé par deux gendarmes, suivi de deux autres. Toute idée d’évasion eut été folle.

Soudain, une bouffée d’air frais le frappa en plein visage, en même temps que des flocons de neige s’abattaient sur lui.

Mais il n’eut pas le temps de raisonner cette impression toute physique.

Il fut poussé dans une voiture, se trouva dans un cabanon étroit comme un cercueil ; une porte se ferma avec un bruit de mâchoire qui mord un os.

Et la voiture se mit à rouler au trot allongé des chevaux, cabotant sur la neige avec un ronronnement sourd et sinistre.

Andrea Cavalcanti était dès lors retranché du nombre des vivants. Il était maintenant Benedetto le forçat.

Le trajet ne fut pas long.

Et pourtant que de pensées se heurtèrent pendant ce temps dans la tête du misérable.

Il était sauvé : il ne mourrait pas !

Une influence occulte, étrange, – qui depuis quelque temps s’étendait sur lui, l’avait protégé, l’avait arraché à l’échafaud. Pourquoi cela seulement ! pourquoi cette protection n’avait-elle pas été jusqu’au bout ?…

La tête sauve ? la belle affaire ! Quoi ! il fallait reprendre la vie atroce du bagne, sentir encore peser à sa cheville, à sa ceinture la lourde manicle, se retrouver dans cette hideuse promiscuité !

Et cela, – quand on s’était appelé prince Andrea Cavalcanti, lorsque, pendant des mois, on avait semé l’or à pleines mains, quand on avait été l’idole des plus jolies femmes de Paris, quand on avait failli devenir l’époux d’une fille dix, vingt fois millionnaire…

Il est vrai que l’avocat de Benedetto ne lui avait pas laissé ignorer la catastrophe dans laquelle s’était effondrée la fortune de la maison Danglars. Ne savait-il pas d’ailleurs qu’Eugénie Danglars s’était enfuie de la maison paternelle avec son amie et confidente Mlle d’Armilly, puisque, dans l’auberge de la Cloche et de la Bouteille, il lui avait jeté une suprême insulte…

Mais tout cela c’était la lutte, c’était la vie ! tandis que le bagne c’était la mort !

Oh ! avec quelle âpre rage Benedetto se retraçait le passé… alors que, sur une lettre de l’abbé Busoni, il était venu en poste jusqu’à Paris où le comte de Monte-Cristo l’avait accueilli comme le dernier des Cavalcanti – alors qu’il s’était trouvé en face de ce fantoche, Bartolomeo Cavalcanti, l’homme à la polonaise, qui l’avait serré dans ses bras en l’appelant son fils…

Puis Caderousse se jetant à la traverse, comme jadis le forçat qui fit arrêter le célèbre comte de Sainte-Hélène… puis le meurtre.

L’arrestation, la prison, et au moment où Benedetto se sentait perdu, Bertuccio, son père adoptif, apparaissant et venant livrer le secret de sa naissance, ce secret qui devait précipiter Villefort dans le désespoir, dans la folie !

Comme tout cela était loin !…

Et Benedetto furieux, se disait qu’en tout cela il avait été une dupe, l’instrument d’une volonté plus forte que la sienne, le pantin dont un autre tenait les fils…

Un autre… quel était cet autre ?

Un nom monta aux lèvres du condamné.

Oui, il y avait de par le monde un homme qui, tout en l’accueillant, tout en lui donnant de l’or, avait toujours gardé aux lèvres un sourire d’indicible mépris, un homme au visage impénétrable, qui ne lui avait jamais permis de lire sur son front la moindre de ses pensées… un homme contre lequel il avait armé le bras de Caderousse… un homme enfin qui était la cause première, directe de son arrestation… c’est-à-dire de l’écroulement de toutes ses espérances…

Et cet homme, Benedetto s’en souvenait à présent, avait acheté la maison dans laquelle lui – Benedetto – était né, dans laquelle M. de Villefort l’avait enterré vivant, dans laquelle enfin il avait réuni ses convives, certain soir où il avait parlé de ce meurtre, et de cet enfouissement sinistre…

Mais alors ! le machiniste monstrueux qui avait mis en mouvement tout cet engrenage – où Benedetto, – où Villefort – avaient été broyés ! c’était le comte de Monte-Cristo.

Prononçant ce nom entre ses dents serrées, le Corse y sentit comme un goût de sang.

Mais en même temps il frissonna.

Oui, une rage effroyable le serrait au cœur ! Oui, la pensée de la vengeance crispait son cerveau !

En même temps, il ressentait les affres d’une terreur insurmontable. Arrêtant sa pensée sur cet homme au masque pâle, au regard muet, à l’incalculable puissance, sur cet homme qui disposait de millions et passait à travers la vie comme l’ange du châtiment…

Benedetto avait peur.

Il se raidissait en vain contre cette impression écrasante…

Qu’était-il donc maintenant pour songer à engager le combat ? Un forçat, un maudit, un cadavre rejeté par la tombe !… De quelles ressources disposait-il ? Il ne possédait rien, rien, pas même un écu !

Et Benedetto se mordait les lèvres, si convulsivement que ses dents y laissaient des traces de sang…

De l’argent ! la liberté ! quels rêves !… mais si par hasard ils se réalisaient… Oh ! comme il se vengerait de la société qui l’avait châtié… et surtout, surtout de ce Monte-Cristo haï !

La voiture s’arrêta brusquement…

On était arrivé à la prison de la Force, étape de douze heures sur la route du bagne…

V

LE BILLET DU FORÇAT

Quelle que fût la forfanterie de Benedetto, lorsque, sous les murailles toutes noires de la Force, tandis que la lourde grille grinçait derrière lui, il entendit son nom prononcé par la voix brutale d’un surveillant, il ne put réprimer un tressaillement de terreur.

Jusqu’ici il n’était encore qu’un accusé, un prévenu, – ainsi qu’on dit en langage judiciaire, – il était encore le prince Andrea Cavalcanti : aujourd’hui, l’arrêt avait frappé Benedetto – sans nom – qui allait devenir un numéro des chiourmes.

Les geôliers connaissent et observent ces nuances, mieux quelquefois que ces magistrats pour qui un prévenu est un condamné d’avance. Ils respectent relativement celui sur lequel la justice ne leur a pas encore donné droit absolu.

Mais, dès qu’il revient, la note change ; l’homme leur appartient.

Et encore si Benedetto eût été condamné à mort, s’il eût été désigné – non pour la place de Grève, comme avait dit Beauchamp par vieille habitude romantique, – mais pour la barrière Saint-Jacques où avaient lieu à cette époque les exécutions, du moins, il se serait attaché à lui ce respect que devait avoir le César romain lui-même pour ceux qui – allant mourir – le saluaient.

Mais, forçat, mais bagneux, comme on disait en ce temps-là !

C’était presque une décadence.

Un prince guillotiné c’est comme un ressouvenir du comte de Horn. Un prince sous le bonnet vert ! La belle affaire !

Et Benedetto – au premier moment, – dut, s’il était philosophe et observateur, constater cette nuance délicate.

Brutalement, on le poussa au greffe. Brutalement on procéda aux formalités d’écrou. Brutalement, on l’entraîna dans les corridors, et quoiqu’il réclamât la pistole avec insistance, autant du moins qu’il est permis d’insister en semblables conditions, on le jeta dans une sorte de salle basse, étroite et longue, où, vu l’heure avancée de la soirée, les prisonniers, les pires de tous – forçats attendant leur transfert à Bicêtre – avaient déjà accaparé les bottes de paille que leur accordait le règlement.

Une grosse lanterne assez semblable à celles qui de nos jours figurent à l’avant des locomotives jetait du mur un rayon aveuglant, renvoyé par un large réflecteur étamé.

Un surveillant, sorte de gnome trapu, carré, sur des jambes arquées, coiffé du bonnet de loutre légendaire, et portant à la main une énorme trique des plus persuasives, dit à Benedetto :

— Couche-toi.

À la lueur qui lui brûlait les yeux, Benedetto chercha :

— Mais où me coucher ?

— Où tu pourras ! où tu voudras ! faut-il pas te faire ta couverture ?…

— Peut-on rester debout ?

— Si ça te plaît ! mais tu sais… pas de bruit… ôte tes bottes… marche sur tes plantes… car si je t’entends, gare !

Il faisait le moulinet avec le gourdin en question.

Et il ajouta, avec un rire ironique, ces mots :

— Faut que ces messieurs dorment !

Ces messieurs, c’étaient les forçats, dont on apercevait çà et là les têtes livides, soulevés pour regarder le nouveau venu.

Tout à coup une voix s’éleva :

— Viens par ici, petit ! il y a une place !

— Hein ? qu’est-ce qui parle ! s’écria le surveillant levant son gourdin.

— Pardon, excuse ! murmura celui qui avait prononcé ces quelques mots, mais je disais qu’il y avait là un peu de paille libre…

— Allons c’est bien ! pas tant de manières ! et puisqu’il y a où se coucher, toi, le nouveau, affale-toi…, et plus vite que ça.

Ces paroles amères furent augmentées d’une vigoureuse poussée entre les épaules qui lança Benedetto vers la place désignée.

Grinçant des dents, reconnaissant son impuissance à résister, heureux peut-être de prendre un moment de repos, après les rudes secousses qu’il venait d’endurer, Benedetto se laissa tomber à terre, s’étendit, et là, ferma les yeux.

Le surveillant que l’invasion du nouveau venu avait tiré de son sommeil était retourné au fond de la salle et là, étendu sur une sorte de lit de camp, il s’était remis à dodeliner de la tête, avec cette facilité au sommeil de ceux qui à toute minute peuvent être réveillés.

Benedetto cherchait à ne pas voir, à ne pas penser. Il est des instants où on a le désir de l’anéantissement. Le misérable était écrasé. Il ne dormait pas, mais il semblait qu’un poids formidable s’était abattu sur son crâne : ce que le bœuf ressent après que le boucher lui a asséné en plein front le coup de maillet qui fait plier les jarrets, Benedetto l’éprouvait. Il avait devant les yeux comme un voile de sang qui s’épaississait en tournoyant, ivresse de la misère, du désespoir, de la mort !…

Tout à coup, il sentit qu’une main le touchait.

Par un mouvement instinctif de terreur, de dégoût, il chercha à se reculer et heurta quelqu’un qui grogna.

Il dut se rapprocher de celui qui, si obligeamment, lui avait fait place sur sa botte de paille.

Alors il entendit qu’on lui parlait, d’une voix singulière, sorte de ventriloquie particulière aux vieux criminels et qui leur permet de communiquer avec leurs codétenus sans que l’écho en parvienne à l’oreille du gardien.

Cette voix avait une douceur étrange, doublée par un accent traînant.

— Mon petit, disait le camarade inconnu, tu peux te frotter les mains. Tu as eu de la chance. À qui le dois-tu ? je n’en sais rien. Pas moins vrai que c’est moi – tu ne peux pas me reconnaître, il fait pas assez clair dans notre coin – qui t’ai fait passer le petit billet, il y a deux mois.

— Vous ! c’est vous…

— Chut, donc ! tu n’as pas le chic ! tu parles comme dans une trompette… et le bonhomme qui est là-bas n’entend pas qu’on cause… donc, tais-toi, et écoute-moi. Voilà l’histoire. J’étais allé au greffe, histoire de donner quelques renseignements sur mes antécédents… des ennuis, quoi !… et alors, une dame… oh ! très bien ! tu as de la chance… toi !

— Une dame !

— Tais-toi donc, encore une fois !… Cette dame qui venait avec une lettre de recommandation pour l’aumônier… ça fait toujours bien… a regardé autour d’elle… il paraît que ma figure lui a plu… Ça ne serait pas la première… Alors… Oh ! c’est une maligne, va… je peux te dire ça… elle a trouvé le moyen, tout en ronronnant sa petite affaire au greffier, de s’approcher de moi… et de me glisser un billet dans la main… avec un double louis… quarante francs, rien que ça !…

— Alors elle est riche !…

— Chut !… tonnerre !… faudra que je t’apprenne à te faire ta voix. Mais nous aurons le temps… là-bas…

— Où ça, là-bas ? demanda Benedetto tout frissonnant et s’efforçant d’assombrir sa voix.

— Pardié ! à Toulon !

— Quoi ! c’est là…

— C’est là que nous irons en villégiature, mon petit. Bon climat ! surtout pour les poitrinaires. Et j’ai la poitrine faible !

Celui que Benedetto ne pouvait voir et qui cependant semblait si bien le connaître, avait un rire sourd, contenu, presque sinistre.

— À Toulon, soit… après ? Vous disiez que cette dame…

— Oh ! elle te tient au cœur, petiot. Ça se comprend… un peu mûre pourtant… dans les quarante… moi, j’aime mieux les primeurs…

Et ce moi fut encore accentué de ce rire qui avait quelque chose de répulsif.

— Enfin… savez-vous quelque chose de plus…

— Allons ! pas d’impatience ! il ne faut pas faire le méchant… entre bagneux, ça ne prend pas… la dame m’a dit tout bas, et très vite : Pour Benedetto !… moi, je ne savais pas ce que c’était que Benedetto, mais je me disais qu’un double louis ouvre toujours l’intelligence. Et comme je suis honnête – car je n’ai jamais fait tort d’un sou à personne, moi !…

Le bagneux comme il s’appelait lui-même – prononça ces dernières paroles avec une certaine fierté.

— Pourquoi donc allez-vous au bagne alors ?… demanda Benedetto.

— Mon petit, des affaires… spéciales. J’étais prêtre, vois-tu… et le confessionnal, – c’est traître en diable…

Benedetto avait été élevé en Corse, et malgré toute son infamie, il avait conservé des scrupules instinctifs…

Il fit un soubresaut de dégoût.

L’autre parut ne pas s’apercevoir et continua :

— Donc, je répondis à la dame en question : Ça sera fait !… et il paraît que ma voix lui plut non moins que ma physionomie car elle ajouta un simple louis au double… numero Deus impare gaudet… Seulement…

— Seulement ?

— Je n’aime pas à me charger de commissions, sans savoir ce qu’elles valent… il y a dans l’histoire ancienne…

— Vous êtes savant ?

— Il faut bien faire un peu de tout. Il y a, dis-je, l’histoire d’un certain Bellérophon et d’une lettre qui lui fit grand tort, quand il l’eut remise… si bien que je décachetai la lettre…

— Vous l’avez lue ?

— Un peu. Et, pour te le prouver, je puis te répéter ce qu’elle contenait : Oh ! quelques lignes seulement.

« Quelqu’un qui s’intéresse beaucoup à l’accusé Benedetto l’avertit que s’il s’adresse à l’aumônier et s’il donne, pendant le temps de sa prévention, des signes certains de conversion et de piété, il est sûr de ne pas être condamné à mort. »

— Oui, c’est bien cela, murmura Benedetto.

— Au fond, cette histoire-là ne me regardait pas. Je ne tenais pas à ce que tu eusses le cou coupé ; je ne te connaissais pas… j’ai tenu à gagner mes soixante francs, et je t’ai fait parvenir le billet.

— Mais, je ne me souviens pas de vous avoir vu !

— Oh ! tu étais un accusé de la haute… mis à part… dans la cour Magdeleine… Moi, j’étais dans la fosse aux Lions… tu ne connais pas ça…

Benedetto aurait pu détromper son interlocuteur : mais, même dans l’état d’abjection où il se sentait rouler, la vanité subsistait. Un accusé de la haute ! Ce mot entendu était presque une puissance d’amour-propre.

Il se tut.

— J’ai trouvé un moyen, simple et ingénieux, et tu as reçu le petit papier… Depuis, j’ai eu des renseignements sur ton compte… il paraît que tu as suivi de point en point les conseils qui t’avaient été donnés, – c’est très bien !… et la preuve, c’est que tu es ici…

— On va de la Force à l’échafaud.

— Erreur ! mon petit. Il faut d’abord passer par Bicêtre… mais ce qui me prouve que tu n’iras pas faire la connaissance du grand rasoir – l’ancienne mannaia du treizième siècle… Car, tu crois peut-être que c’est Guillotin – autrement dit le docteur Louis qui a inventé cette machine-là… Erreur ! encore une chose que je t’apprendrai là-bas…

Benedetto ne put réprimer un mouvement d’impatience. Le ton doctoral de ce forçat – qui n’était pas de la haute – lui donnait des crispations nerveuses.

— Conclurez-vous enfin ?…

— Tu ne veux pas me tutoyer, tu as tort, reprit l’autre. Mais ça viendra… Maintenant, je comprends ton impatience ; tu te dis qu’après tout, tu connais cette histoire-là presque aussi bien que moi… et tout cela t’intéresse très médiocrement. Et, comme tu as un esprit logique, – tu manques de principe, mais je t’expliquerai Condillac, – tu te demandes quel intérêt j’ai à te faire ce petit récit…

— En effet, grommela Benedetto, qui bouillait d’impatience.

— Eh bien ! mon petit, c’est parce qu’un service en vaut un autre. Je me suis fait commissionnaire pour te faire plaisir… il faut que tu te fasses commissionnaire à ton tour… dans mon intérêt…

— Moi !

— Eh oui ! toi-même !… serais-tu ingrat… déjà ?

— Mais, je n’ai aucun moyen… Vous voyez bien que je ne suis pas traité mieux que les autres… mieux que vous…

— Mon petit, permets-moi de te dire que tu manques d’expérience… La lettre que je t’ai fait passer dit beaucoup de choses en un seul mot : piété. Je connais mon monde… je n’ai pas su le prendre, sinon je ne serais pas ici… Or toi, tu as été bien gentil, bien docile… et on ne te lâchera pas comme cela… tu es à la Force, tu iras demain à Bicêtre, et dans deux jours, tu seras rivé à la chaine… à côté de moi… nous sommes de la même fournée… eh bien ! ici, à la Force ou à la chaîne, tu entendras parler de quelqu’un ou de quelque chose. Les jésuites et les femmes sont tenaces. Or, il y a dans ton affaire des femmes et des jésuites.

Il sembla à Benedetto qu’un éclair subit passait devant les yeux.

Dans le trouble cérébral où l’avait jeté sa condamnation – qui était pourtant le salut presque inespéré – Benedetto avait oublié, du moins il n’avait plus raisonné.

Or, tout ce que lui expliquait l’inconnu était réel et lui revenait à l’esprit comme un souvenir oublié.

Oui, depuis le jour où il avait reçu le billet mystérieux – billet dont l’écriture était celle d’une femme – il avait joué auprès de l’aumônier la comédie du repentir, de la soumission, de la bigoterie exagérée.

Et soudain, son sort s’était amélioré. Il lui avait semblé qu’autour de lui les visages se faisaient bienveillants, les voix moins rudes.

Un homme – celui-là même qui lui avait adressé quelques paroles à la fin de l’audience – avait pu pénétrer jusqu’à lui, et, sans lui révéler qui il était, lui avait dit :

— N’oubliez pas les prescriptions qui vous ont été imposées, et je vous jure que vous serez sauvé.

Il avait obéi. Il avait si grande peur de la mort. Et alors que la récidive, que son impudence à la première audience semblaient rendre sa condamnation certaine, irrémissible, à moins d’un miracle, ce miracle s’était opéré…

Le président avait été presque partial ; la comparution de Villefort comme témoin avait servi la cause de l’accusé, le procureur du roi avait pour ainsi dire plaidé lui-même en faveur du principal coupable… l’avocat avait trouvé des accents d’une sensibilité exquise pour attendrir le jury…

Et, – il n’avait pas été condamné à mort.

En vérité, il n’avait pas songé à tout cela.

Et quand l’homme s’était approché de lui, pour prendre acte de ce fait que la parole donnée avait été tenue. Benedetto loin de trouver en lui quelque reconnaissance, s’était senti prêt à l’insulter…

Mais non. Il était bien évident maintenant qu’une puissance occulte veillait sur lui. Pourquoi l’aurait-on sauvé de l’échafaud ? Pour le plonger dans l’enfer du bagne ?… Ce n’était pas possible. Il y avait là quelque dessein caché.

Donc, il y avait encore un avenir pour lui.

Toutes ces réflexions jaillirent en lui avec une rapidité extraordinaire. Et, se penchant à son tour vers celui qui venait de lui faire cette révélation subite, cette révélation qui lui montrait au lointain la possibilité d’agir, d’être libre, de vivre :

— Continuez, continuez ! lui dit-il haletant.

— Consens-tu à me servir ?

— Oui…

— Et tu ne me trahiras pas ?

— Quel intérêt y aurais-je ?…

L’autre eut un ricanement.

— Très bien ! fit-il. Tu es franc… je puis te croire. Si tu avais intérêt à me trahir, tu le ferais. Ceci me plaît. Mais tu as raison, cela ne te servirait à rien… Au contraire, si tu fais ce que je vais te demander…

— Eh bien ?

— Eh bien, là-bas, à Toulon, je te dirai le reste…

— Enfin… de quoi s’agit-il ?…

— Écoute-moi. Ce soir, demain, on t’appellera… Ce soir, plutôt que demain, j’en ai la conviction… On te console ! on t’encouragera… qui sera-ce, peu importe. Il faut qu’à celui qui viendra, tu demandes comme un service suprême, de faire parvenir à son adresse, un billet que je vais te donner… Dame ! tu ne remettras au messager ni simple ni double louis. Il faut compter purement et simplement sur un service gratuit…

— Je trouverai le moyen de l’obtenir…

— J’y compte… Ah ! un mot ! Comme je t’ai raconté très loyalement que j’avais lu le billet qui t’était destiné, tu pourrais être tenté de me rendre la pareille…

— Oh ! je ne serais pas capable…

— Ouais !… l’homme est capable de tout, et tu es un homme. Seulement, mon petit, sache ceci. Le billet que voici…

Et Benedetto vit, dans l’ombre qui l’entourait, que la main qui s’avançait vers lui tenait un papier plié.

— Il est écrit avec des caractères indéchiffrables… pour tous, excepté pour moi et pour la personne à laquelle il est adressé… Tout ce que tu pourras savoir, – et il faut que tu le saches, – c’est le nom de cette personne… M. Magloire, 8, rue Contrescarpe… Je suis tranquille, tu n’iras pas la déranger… tu irais d’ailleurs que tu ne la trouverais pas… tout cela, ce sont mes petits secrets. Un dernier détail… le billet est indécachetable… ça te paraît drôle, mais c’est vrai… Donc je suis sûr de toi, parce que mes précautions sont bien prises… Tu vois que ma franchise vaut la tienne… Voilà le poulet… fais qu’il sorte de la prison, qu’il arrive à son adresse… et, foi de… camarade, tu ne t’en repentiras pas…

— Comptez sur moi…

— Oh ! je veux y compter plus encore… je vais te faire un aveu… Ce poulet-là, vois-tu… c’est l’évasion sûre, facile et prompte… Si tu me sers bien… l’évasion, c’est comme le repas du pauvre… quand il y en a pour un, il y en a pour deux…

— Donnez, donnez, je vous promets…

À ce moment, la porte de la salle s’ouvrit brusquement.

Un guichetier parut et, de sa voix claire, cria :

— Benedetto !… Benedetto !…

VI

MÈRE ET FILS

Benedetto s’était levé d’un bond.

Cet appel subit, inattendu, éclatant au moment même où un inconnu venait faire luire devant ses yeux des espérances qu’il n’eût pas osé concevoir, lui semblait en être la confirmation.

Il cacha rapidement dans sa poitrine la lettre qu’on venait de lui confier.

Puis il s’avança dans le milieu de la salle :

— Qu’est-ce que c’est que cela ? cria le gardien au gourdin. Depuis quand vient-on déranger les camarades après le couvre-feu ?

Devançant Benedetto, il s’était avancé jusqu’à la porte.

Mais à quelques mots échangés avec celui qui avait appelé, il recula d’un pas, porta machinalement la main à son bonnet, et murmura :

— C’est différent du moment qu’il y a ordre supérieur.

Benedetto passa devant lui, se redressant et le toisant insolemment.

L’autre ricana :

— Attends un peu, toi ; à la chaîne, on te rabattra le caquet, mon beau coq !

— Que me veut-on ? demanda Benedetto à l’inspecteur.

L’autre ne répondit pas ; mais s’approchant, il lui passa au poignet – avec une dextérité sans pareille – le petit instrument qu’on appelle cabriolet – sans doute parce qu’il fait marcher le prisonnier plus vite qu’il ne voudrait.

Benedetto était si impatient qu’il ne songea même pas à se rebeller, ce qui d’ailleurs n’aurait été d’aucune utilité pratique.

Il était à peine dix heures du soir.

Depuis une tentative de révolte qui avait eu lieu à la Force, les règles du couvre-feu avaient été plus strictement appliquées. On était en janvier. Dès sept heures du soir, les prisonniers étaient parqués dans leurs salles ou enfermés dans leurs cellules. La consigne était de dormir ou tout au moins de feindre le sommeil.

Or, traversant de longs couloirs, qui tournaient sur eux-mêmes, à la façon du labyrinthe de Crète, Benedetto n’entendait pas un bruit.

Et tout à coup l’exaltation qui s’était un moment emparée de lui, tomba.

Des idées de liberté, d’évasion, de protection miraculeuse, s’étaient éveillées en lui, lumineuses, ardentes. Mais, le froid qui tombait des murs suintants, mais l’immobilité lourde de ce vaste bâtiment pareil à une tombe, lui mettaient au cerveau comme une calotte de glace.

En fait d’amélioration, que pouvait-il espérer ?

La mise en pistole, peut-être. Il regrettait presque qu’on l’eût dérangé pour aussi peu.

L’inspecteur ouvrit une porte.

— Entrez, dit-il.

En même temps, il lui dégagea le poignet de l’étreinte du cabriolet, et le poussa en avant.

Puis il referma la porte d’un tour de clef.

Benedetto, tout entier à son idée de pistole, regarda autour de lui, cherchant machinalement de l’œil le lit sur lequel il s’allait jeter.

Point de lit. Seulement au coin une sorte d’escabeau, rond de bois soutenu par un pieu en fer.

— Le parloir ! murmura Benedetto reconnaissant cette pièce carrée, divisée en deux parties, séparée par une grille à barreaux rapprochés.

La partie dans laquelle il se trouvait, était éclairée par un quinquet fumeux, qui permettait cependant de distinguer les contours de la pièce. Mais, détail singulier, le réflecteur était tourné de telle sorte que la lumière se concentrait uniquement dans cet étroit carré ; tandis que l’autre partie du parloir, celle qui se trouvait au-delà de la grille, était plongée dans l’obscurité, rendue plus profonde encore par le contraste.

Quelques minutes s’écoulèrent. Benedetto était toujours seul.

Il pensa alors à la recommandation que lui avait faite son compagnon improvisé. Pourvu que dans le trajet il n’eût pas perdu la lettre.

Il fouilla dans sa poitrine et sentit le froissement du papier.

Alors il la prit : et, après s’être assuré que, par le guichet ouvert, l’inspecteur ne l’espionnait pas, il se leva et s’approchant du quinquet, il regarda l’enveloppe.

Elle était de papier gris, grossier, très résistant ; elle portait ces mots écrits très lisiblement :

— M. Magloire, 8, rue Contrescarpe.

Benedetto la considérait attentivement. N’était-ce pas un talisman que cette lettre qui contenait l’espoir de l’évasion ?

Il la retourna.

— Indécachetable, avait dit l’autre.

Et cependant elle n’était fermée que par un simple pain à cacheter, qui, semblait-il, pouvait se déchirer sous la moindre pression du doigt.

À ce moment, il y eut le bruit d’un pêne jouant dans une serrure.

On venait d’ouvrir la porte de l’autre cellule du parloir.

Benedetto s’élança sur la grille, mais la porte s’était promptement refermée, coupant le rayon de lumière qui avait glissé par l’issue, et dans les ténèbres sombres, Benedetto n’aperçut qu’une forme noire, qui se tenait debout, immobile et sans se rapprocher de la grille.

Cependant à la silhouette, Benedetto ne pouvait s’y méprendre. C’était une femme qui était entrée.

Il y eut un moment de silence.

Benedetto attendait anxieux, il percevait le bruit sifflant d’une respiration oppressée.

Mais l’inconnue se taisait, et toujours ne s’approchait pas.

— Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? demanda-t-il d’une voix brutale.

— Monsieur, commença la femme.

Puis il sembla qu’une émotion irrésistible la saisit à la gorge ; car Benedetto entendit comme l’écho d’un sanglot.

— Est-ce que je vous intimide ? fit le misérable d’une voix traînante. Parbleu, je ne suis pas à craindre… je ne puis plus mordre, on m’a limé les dents…

— Oh ! je n’ai pas peur de vous, dit doucement la femme en noir.

— Alors approchez-vous ; qu’on vous regarde !

— Vous ne me connaissez pas !

— Ah bah ! alors, qu’est-ce que vous venez faire ici ?…

— Je viens…

La voix était haletante entrecoupée.

— Je viens de la part de quelqu’un qui s’intéresse beaucoup à vous.

— Bah ! il y a donc des gens qui s’intéressent à moi…

— Oubliez-vous les conseils qui vous ont été donnés et qui vous ont sauvé ?…

— Alors, c’est vous qui m’avez envoyé un billet ?

— Il y a deux mois, oui, c’est moi.

— En vérité… une femme d’une quarantaine d’années.

— Comment le savez-vous ? fit la femme effrayée, se rejetant dans le coin le plus obscur.

— Et qui donne des doubles louis pour qu’on porte une lettre… Oui, je sais cela, ma belle. Mais comme je n’ai jamais connu intimement de femme aussi raisonnable, je vous demanderai pour le compte de qui vous agissez.

— Pour le compte… d’une femme que vous n’avez jamais connue.

— Ah ! et de celle-là, puis-je savoir le nom ?

— Je ne suis pas autorisée à vous le donner… mais, je puis vous dire ce qu’elle est… et pourquoi elle vous a arraché à l’échafaud…

— Un mot d’abord… elle est riche ?…

— Elle l’était !… Hélas ! bientôt elle ne possédera plus rien…

— Alors je n’ai pas besoin de la connaître…

— Monsieur Benedetto, écoutez-moi… Tout à l’heure, à cette audience terrible, vous avez dit… qu’il y avait quelque part une pauvre femme à laquelle vous pardonniez…

Benedetto éclata de rire.

— Eh oui ! là-bas ! j’ai pardonné à tout le monde ! Charité chrétienne !… je suis devenu un si fervent jeune homme… j’ai pardonné à mon excellent père…

— Et à une autre personne.

— Parbleu ! vous m’y faites songer… à ma mère !…

— À votre mère ! oui… Oh ! vous disiez vrai, n’est-ce pas ?…

Benedetto saisit la grille entre ses poings crispés et l’ébranla comme s’il eut voulu la briser.

— Ainsi… vous êtes ma mère ?…

— Non ! non ! pas moi… Vous vous trompez… je vous jure !…

— Ah ! tant pis ! fit Benedetto dont les lèvres tremblaient de rage. Mais puisque vous la connaissez… puisque vous lui êtes si dévouée que de vous occuper de son fils le forçat… dites-lui que j’ai menti… non, je ne lui ai pas pardonné… non, je ne lui pardonnerai jamais…

— Benedetto !

— Vous n’êtes pas ma mère ! Alors, vous retiendrez bien fidèlement ce que je vais vous dire, et vous le lui répéterez, mot pour mot… N’est-ce pas ?… Cette femme – qui doit être une grande dame, ma rage et ma haine me le disent, – a commis un adultère… Elle était la maîtresse de ce bandit qui osait juger les autres, et qui s’appelait de Villefort… Pour être la maîtresse de cet infâme… elle était déjà bien infâme elle-même.

Des sanglots déchirants lui coupèrent la parole.

— Pourquoi donc pleurez-vous si vous n’êtes pas ma mère ? dit Benedetto avec un ricanement ironique.

La femme, par un effort violent, se tut.

— Mais, cet adultère… est-ce là le seul crime qu’elle ait commis ?… Non !… elle s’est sentie mère, et dès lors, elle a éprouvé toutes les épouvantes… Oh ! je devine cela…, sa situation compromise… son bonheur… Ces femmes-là parlent toujours de leur bonheur – à jamais perdu !… et pour se sauver, elle a imaginé ceci… tuer l’enfant !…

— Non ! non, ce n’est pas vrai ! cria la femme, en courant à la grille et en s’y accrochant de ses mains convulsées.

Benedetto lui saisit le poignet :

— Oui, des contes… je sais !… On m’a dit cela jadis… ici même… Villefort lui a fait croire que l’enfant était mort… et tandis qu’elle était à moitié évanouie, l’autre, l’assassin, emportait l’enfant et l’enterrait vivant…

— Oui ! c’est la vérité !

— Comment le savez-vous si vous n’êtes pas ma mère ! Eh bien, je vous dis, moi, que je ne crois pas un seul mot de toute cette fable si habilement arrangée… Cette femme, je la hais…

— Ne dites pas cela !

— Je la hais parce qu’elle a voulu ma mort !

— Non ! non !

— Je la hais parce qu’elle est la complice – qui sait ? l’instigatrice du crime commis…

— Encore une fois, ce n’est pas vrai ?

— Je la hais enfin… parce que du jour où – par suite de son crime, à elle – j’ai été précipité dans l’abîme de damné où je me débats aujourd’hui, moi, l’enfant dont elle a fait un faussaire, un assassin et un forçat, – elle n’est pas venue à moi…

— Elle ne vous connaissait pas ?

— Mensonge, vous dis-je ! Elle avait peur de se compromettre… son honneur, toujours !… Ah ! tenez, je fais plus que de la haïr… Des profondeurs du gouffre où je suis tombé, je la maudis !…

— Non ! grâce ! ne la maudis pas !…

Et la pauvre femme, à genoux de l’autre côté de la grille, se traînait, pleurant, désespérée.

Jusque-là, Benedetto avait parlé d’une voix sourde, sans éclats, mettant à profit l’avis qui lui avait été donné tout à l’heure, pour ne point attirer l’attention du gardien dont le pas régulier frappait au dehors la dalle sonore du couloir.

À ce moment, il reprit de sa voix la plus calme :

— Pourquoi donc me demandez-vous grâce, si vous n’êtes pas ma mère ?

La femme recula avec un gémissement ; mais elle resta à genoux, sa tête dans ses mains.

— Mon Dieu ! Madame ! ma mère ! fit Benedetto se radoucissant – subitement, comme un comédien qui tiendrait à prouver combien il possède les nuances du métier, – ne croyez pas qu’au fond je vous en veuille beaucoup. Chacun pour soi, en ce monde. Je vous gênais ; vous vous êtes débarrassée de moi… je vous avoue que si vous m’aviez gêné !…

Il n’acheva pas. Mais la femme avait compris et tressaillit d’horreur.

— Pas d’enfantillage, reprit le condamné. Raisonnons plutôt. Vous êtes ma mère… vous êtes riche… vous avez des remords… j’ai la preuve de tout cela… Votre maternité, vous venez de l’avouer ! Votre fortune… pardieu ! il faudrait n’avoir pas été dans le monde, pour ne pas reconnaître à certain parfum que j’aspire avec bonheur que vous êtes une femme élégante… Je ne parle plus du double louis, une misère ! Enfin, vos remords me sont indiqués par le soin que vous avez pris de m’indiquer les moyens de sauver ma tête… très réussis d’ailleurs… je n’aurais pas pensé à cela… il n’y a qu’une femme pour comprendre l’importance des tartuferies. Donc voilà qui est dit… Maintenant causons ! il faut aviser à me tirer d’ici !…

La femme, tandis qu’il parlait de sa voix brève et méchante, s’était redressée peu à peu, serrant plus étroitement sur son visage les plis de son voile… et elle s’était replacée dans l’ombre…

— C’est impossible ! dit-elle résolument.

— Un mot qui n’est pas français… D’ailleurs les trois points que j’ai établis me dispensent de tout commentaire… Vous êtes ma mère, vous vous repentez… et vous êtes riche…

— Je vous ai déjà dit que vous vous trompiez… je… votre mère a été riche, elle ne l’est plus…

— C’est-à-dire, qu’égoïste après avoir été criminelle, elle prétend vivre dans l’opulence, pendant que moi, son fils bien-aimé, je mangerai des gourganes à Toulon…

— Non ! votre mère a été coupable ! soit… elle le reconnaît, elle s’accuse… quoique sur ma vie ! je vous affirme, elle n’était pas complice du crime de M. de Villefort…

— Passons ! c’est de l’histoire ancienne…

— Mais, les fautes commises, elle les a rachetées… le jour où, pour vous sauver de l’échafaud, elle a abandonné tout ce qu’elle possédait…

— Hein ? quelle est cette plaisanterie ?

— Croyez-vous donc, malheureux, que l’on achète – sans sacrifices – la protection des puissants, de ceux qui tenaient votre vie entre leurs mains… à votre tour, écoutez-moi ! Votre mère, il y a quelques mois, ignorait votre existence… Jusqu’au jour où vous avez comparu devant les assises, elle ne savait pas qui vous étiez… Et ce jour-là, quand elle vous a entendu, quand l’horrible secret lui a été révélé, elle a cru mourir…

— Femme sensible ! entends-tu le ramage ?… fredonna à mi-voix Benedetto sur un air connu.

— Dès lors, sachant que vous étiez voué à l’échafaud, elle n’eut plus qu’une pensée… Elle a voulu que vous viviez… Elle était sur le point de s’expatrier… car elle aussi avait tout vu s’écrouler autour d’elle, dans une horrible catastrophe !… Elle ne songeait plus qu’à disparaître… elle le pouvait aisément… car je vous le dis, elle était riche… elle possédait plus d’un million !…

— Un million ! s’écria Benedetto avec un claquement de lèvres…

— Ce million… elle ne l’a plus… pour obtenir le secours de ceux qui vous ont sauvé… et… tenez, ces mensonges m’étouffent ! oui, je suis votre mère… Eh bien ! pour pénétrer ici ce soir, pour vous voir – pour – oh ! pauvre femme que je suis – pour avoir le droit de vous consoler, de vous encourager… j’ai signé, oui signé, entendez-vous bien ! l’acte qui me dépossède de toute ma fortune…

— Ah ! vous avez fait cela ! grinça Benedetto. Et vous appelez cela me consoler… m’encourager !… folle que vous êtes !… il fallait venir ici avec cent, deux cent mille francs… il fallait acheter les geôliers… que sais-je ?… mais ce million que vous avez livré – que vous m’avez volé ! – mais c’était la liberté… c’était ma vie !… D’ailleurs je ne vous crois pas… vous mentez… vous mentez encore… j’en suis sûr !… Oui, pour obéir à je ne sais quel caprice sentimental, il vous a plu de venir ici… pour m’attendrir… pour obtenir de moi un pardon que je vous refuse, entendez-vous bien !

La colère le ressaisissant plus intense, plus féroce.

— Je vous ai maudite !… je vous hais ! Allez-vous-en maintenant, avec notre argent traîner à travers le monde votre existence de femme perdue…

— Savez-vous, reprit la femme d’une voix ferme, quelle sera désormais mon existence ? Je veux que vous le sachiez. Dans un mois, je quitterai la France… et je partirai, avec les sœurs du Saint-Crucifix pour l’Asie Mineure… Là, je deviendrai la plus humble d’entre elles… nous bâtirons un couvent avec cet or que j’ai abandonné aux pères du Gésu… et je m’enfermerai dans une cellule où je mourrai de désespoir et de honte sans que personne me dise, à ma dernière heure, un mot de consolation… Voilà le sort que je me suis réservé !… Dans un mois, Dieu seul prendra pitié de moi !…

— Ah ! l’explication est ingénieuse, ricana Benedetto. Alors… ce million, c’est à ces bons pères du Gésu que vous l’avez abandonné…

— Je leur ai donné ma signature… Dans un mois, à la veille de mon départ, je leur livrerai tout ce que je possède…

— Comment ! ils ne l’ont pas encore !…

— J’aurais dû placer cet argent en dépôt… mais je vous le dis, de ce jour il ne m’appartient plus…

Benedetto ne répondit pas tout d’abord.

Quelle nouvelle pensée germait dans son cerveau ?…

— L’heure se passe, dit encore la femme, adieu, Benedetto !… j’ai fait pour vous tout ce qui m’était humainement possible ! j’aurais tant voulu – oh ! je l’avoue sans honte !… j’aurais désiré si vivement emporter de vous une parole de pardon ! C’est possible ! Ce n’est pas votre faute… après tout ! Nous sommes maudits tous les deux…

Elle avait dit cela d’une voix navrée. La pauvre femme sanglotait, et les larmes inondant son visage, elle releva son voile pour les essuyer.

Mais l’ombre la cachait toute entière. Benedetto ne pouvait la voir.

Tout à coup, elle entendit ce mot murmuré doucement :

— Ma mère !

Elle tressaillit. Était-ce donc bien lui qui avait parlé, lui qui tout à l’heure encore l’accablait d’outrages.

— Ma mère ! reprit Benedetto. C’est moi qui maintenant vous dis de me pardonner ! Oh ! Croyez-moi ? Votre voix désespérée m’a brisé le cœur. N’ayez pas défiance ! Voyez-vous, le malheur m’a aigri… Mais je ne suis pas méchant, allez ! Je me suis emporté tout à l’heure… J’ai eu tort !… Ma mère, nous allons nous quitter pour toujours… Je vous en prie, donnez-moi votre main…

Et l’accent du misérable était devenu si doux, si persuasif, qu’elle se laissa entraîner. Elle souffrait tant.

Elle se rapprocha et passa sa main entre les barreaux.

Il la prit, et y ayant appuyé ses lèvres, il la garda entre les siennes.

— Je voudrais vous demander une grâce, lui dit-il.

— Une grâce ! oh ! s’il est en mon pouvoir…

— Vous m’avez dit que vous alliez quitter la France… dans un mois…

— Oui, le 26 février…

— Le 26 février… et vous vous embarquez pour…

— Pour le Liban…

— Alors c’est… de Marseille que vous partirez…

— En effet, de Marseille…

— Et vous serez si près de moi, de moi, malheureux, qui serai dans les chiourmes de Toulon !… oh ! je vous en supplie !… alors – puisque jamais plus nous ne pourrons nous rencontrer – ne pourriez-vous pas me venir dire un suprême adieu !… Oui, je comprends ! vous voudriez que jamais je ne susse qui vous êtes !… mais alors, que vous importerait !… d’ailleurs je vous jure que ce secret resterait à jamais enfoui au fond de mon cœur… oh ! vous voir… vous voir une seule fois ! comme aujourd’hui, vous me donneriez la main… j’y poserais un baiser… le dernier ! ma mère ! par grâce, ne me refusez pas !

La malheureuse sentait son cœur se fondre à cette parole chaude du bandit comédien. Elle croyait, oui, elle croyait qu’une subite métamorphose s’était opérée en lui… elle lui pardonnait ses fureurs, ses injures, ses malédictions…

— Eh bien ! dit-elle, sur ma vie, je vous le promets…

— Vous partez le 26 ?

— Oui…

— Alors… c’est le 25…

Il hésita ; mais il reprit, tâchant de donner à sa voix l’accent de la plus profonde indifférence :

— C’est le 25 que vous remettrez votre fortune entre les mains de ceux qui m’ont sauvé !… Dites, ma mère !

Elle était si heureuse, en ce moment, c’était pour elle une joie si grande de savourer ce mot : Ma mère ! – qu’elle ne songea pas au sens que pouvait renfermer cette question.

— C’est le 25, en effet, dit-elle.

— Eh bien ! promettez-moi de venir à Toulon le 24… Voulez-vous… Vous comprenez, je vous demande de fixer le jour… parce que j’obtiendrai de n’être pas à la grande Fatigue[1]… je serai là… dans le bagne… et je vous attendrai ! Oh ! avec tant de douleur et tant d’espérance à la fois ! Ma mère ! ma mère ! jurez-moi que vous viendrez !…

— Je vous le jure…

— Le 24 février…

— Le 24…

— Ah ! merci ! ma mère ! encore un baiser sur cette main adorée… Maintenant il me semble que j’emporte du courage pour toute ma vie.

Et elle, à son tour, attira vers elle la main de Benedetto et se penchant, y posa ses lèvres.

— Chère mère ! fit-il. Ah ! à propos ! Vous pouvez me rendre un service… oh ! bien facile !… tenez, prenez cette lettre !… vous devinez… personne ne doit la voir… voulez-vous, en sortant d’ici, la jeter à la poste. Oh ! ne craignez rien ! C’est un pauvre homme à qui j’ai des obligations, je lui dis adieu avant de partir… D’ailleurs, si c’était une mauvaise action, est-ce que je vous le demanderais, maintenant que je vous ai appelée ma mère !…

Oh ! elle ne songeait pas à refuser !… Elle avait oublié toute défiance ! Si bien que peu à peu, Benedetto l’avait attirée contre la grille… Si bien qu’au moment où elle glissait dans son corsage le billet du forçat, un rayon de lumière passa sur son visage.

Et Benedetto reconnut Mme Danglars, la femme du banquier, celle dont il avait dû épouser la fille !

Comment il réprima l’élan de rage qui lui monta au cœur ! Comment il cloua sur ses lèvres le cri prêt à s’en échapper ! Ce sont là des miracles de volonté.

— Adieu, ma mère ! cria-t-il. N’oubliez pas… le 24 février.

Un instant après, la femme voilée disparaissait.

Et l’inspecteur criait :

— Benedetto !… et plus vite que ça !

Lui, retournant à la salle des condamnés, murmurait :

— Le 24 février ! oh ! tout n’est pas fini !…

VII

LE REPORTAGE EN L’AN DE GRACE 1839

— Eh bien ! mon cher Château-Renaud ! que savez-vous de nouveau ?

— Moi, rien ! sinon…

— Sinon ?

— Que les affaires prennent une telle tournure, surtout du côté de l’Orient…

— Ah ! vous pensez que l’Orient ?…

— Mon cher Beauchamp, permettez-moi ce nom aujourd’hui, – tâchez donc de vous rappeler certain jour où le fantastique comte de Monte-Cristo, comte de Saint-Germain, comte Cagliostro, ce que vous voudrez – vient déjeuner avec nous chez notre pauvre Albert de Mortcerf.

— Vous vous perdez dans les incidentes : je veux vous rendre service en vous interrompant.

« Vous savez que ce – pauvre Albert – est en train de racheter vaillamment le pain de son père…

— Vous avez de ses nouvelles ?

— Nous avons toutes les nouvelles… il s’est admirablement conduit en une des dernières rencontres…

— Et on l’a porté à l’ordre du jour ?

— Vous le devinez. Cela fait votre éloge. Écoutez ce que je vous dis, Albert de Mortcerf est un des généraux de l’avenir…

— Je le lui souhaite. Mais, si je reprenais mes incidentes ?

— À votre aise…

Ceci se passait dans le cabinet de rédaction de Beauchamp qui, ainsi qu’on s’en souvient, dirigeait l’Impartial.

C’était dans ce journal qu’avait paru sous cette rubrique : On nous écrit de Janina, la note qui avait amené la ruine et le suicide du comte de Mortcerf.

À cette époque, les bureaux de journaux – comme les cabinets des éditeurs – étaient des espèces de repaires noirs, sombres et poudreux.

Beauchamp – dont la situation prenait chaque jour plus d’importance – en raison de l’habile opposition qu’il faisait au gouvernement de Louis-Philippe – trônait au milieu de masses de papiers, encombrant un bureau qu’un Norvégien eut reconnu pour un compatriote – le sapin scandinave n’ayant pas encore cédé la place à l’acajou et au palissandre.

— Donc, reprit Château-Renaud, la connaissance ébauchée au jour que je dis me paraît s’être changée en une bonne et solide amitié…

— Dites au moins s’être perfectionnée…

— J’accepte le mot… or, si je vous parle de l’Orient, c’est que vous vous êtes fait une spécialité – ne prenez pas le mot en mauvaise part – de cette question que les plus habiles diplomates proclament indéchiffrable… Vous avez l’intuition des hiéroglyphes, paraît-il. Et vous serez sous peu – voici le grand mot lâché – le Champollion du ministère…

Beauchamp se mit à rire :

— Allons ! vous aussi… Vous croyez m’être profondément agréable en me promettant le titre de ministre… Écoutez, mon ami, nul ne peut répondre de l’avenir, mais aujourd’hui je vous affirme sur l’honneur que ces fonctions – si enviées par d’autres – me laissent parfaitement indifférent…

— Oh ! tout le monde dit cela…

— Que votre amitié daigne ne pas me confondre avec tout le monde. Eh bien ! je vous affirme que, quant à moi, je suis plus ambitieux que cela…

— Vous voulez être roi !…

— Alors j’aspirerais à descendre ?…

— Vous êtes difficile à contenter…

— Peut-être pas autant que vous le croyez… et puisque vous avez prononcé le mot de royauté, je vous avouerai, en toute franchise, qu’il est réellement une royauté que j’ambitionne…

— Ah ! bah ! roi de… Golconde ou d’Yvetot ?

— Roi de Paris ?

— Hé ! le royaume n’est pas si mal choisi… mais il me semble, sauf erreur, que Paris fait partie de la France et qu’à moins d’une scission improbable…

— Ne jouons pas sur les mots… mon cher ami, il y a deux sortes de royautés, la royauté effective, blasonnée, trônant sur du sapin couvert de velours… j’appellerais cela la royauté matérielle, physique…

— Je serais curieux de connaître l’autre…

— C’est la royauté morale.

— Platonique ?

— Non pas. Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, c’est tout le monde, il y a quelque chose de plus puissant que le roi, c’est l’opinion publique…

— Je ne dis pas non…

— Eh bien ! celui qui sera le roi de l’opinion sera plus fort que le roi de France, en dépit de ses ministres, de ses pairs et de son trône…

— D’accord… mais pour être roi de l’opinion…

Beauchamp se leva :

— Il faut avoir, soi aussi, des ministres et un trône… Eh bien ! celui qui saura, qui comprendra la puissance du journalisme aura ces ministres et ce trône…

— Et ces ministres ?

— Ce seront les hommes intelligents qui, étudiant chaque jour les appétits de la curiosité publique, sauront leur donner les aliments qu’elle réclame… Tenez, je rêve toute une transformation… En France – en cet an de grâce 1839 – le journalisme est lourd, pâteux, indigeste… Faites-le léger, vivace, vivant ! Sachez non plus attendre le lecteur, mais le saisir, le happer au passage… S’il passe indifférent, le nez au vent, prenez-le à la gorge, mettez-lui à la poitrine le couteau de l’actualité… Halte-là !… Toute la presse, tout le journalisme est dans cette exclamation… Je veux que chaque matin l’Impartial soit lu, relu, commenté… Aujourd’hui un événement politique… Demain un accident terrible… Un autre jour un roman à sensation… Dans huit jours une révélation surprenante. Point de scandale. La vérité toujours… Mais la vérité, émergeant dans sa nudité éblouissante, et forçant l’attention par cela même qu’elle est nue.

— Il ne manquerait que des gravures !…

— On y songera. En attendant, cher ami, ajouta Beauchamp en frappant du plat de la main une pile de journaux entassés derrière lui, le trône dont je parlais, le voilà… et j’affirme que sur ce trône, je saurai me placer si haut que tous seront forcés de s’incliner devant moi…

— Savez-vous bien que vous vous exprimez avec tant d’éloquence que me voilà déjà presque persuadé.

— Presque ne me suffit pas. Vous verrez, je m’efforce de réunir un personnel, une rédaction… Ah ! voilà la difficulté ! Vos journalistes sont habitués à pondre avec difficulté chaque jour – comme les poules – un œuf quelconque qui a toujours la même force – du jaune et du blanc. Je veux autre chose, je veux de l’originalité, de l’énergie, de la volonté… Je veux que mes rédacteurs soient toujours prêts à partir à n’importe quelle heure pour n’importe où… Je rêve le journaliste qui arrive à la rédaction sa valise de voyage toujours remplie… qui sautera dans une voiture, dans une chaise de poste et sur un signe de moi – et de la caisse – s’embarquera pour l’Inde, avec la passion de la découverte…

— Tous des Franklin, tous des La Pérouse !

— Et je ne vois pas les dangers. Le monde de la curiosité est une mer qui a ses écueils, ses tourbillons et ses trahisons. Il faut que mon informateur – mon explorateur – le diable sait le nom dont on le nommera, ne recule devant rien…

— Mais vous le couvrirez d’or ! vous ferez une pension à sa veuve !

— Pourquoi non ! le journalisme est une mine à millions, je vous en réponds.

— Hum ! vous aurez quelque peine à trouver ces Condottieri de la plume.

— Qui sait ?…

En ce moment, un coup violent ébranla la porte du rédacteur en chef.

— Hein ! qu’est-ce que cela ? fit Château-Renaud.

Beauchamp sourit :

— On dirait qu’on se bat dans l’antichambre… le journalisme s’amuse…

— Seraient-ce encore des trois Glorieuses ! fit Château-Renaud en ouvrant la porte toute grande.

Ils virent dans la pièce qui précédait le cabinet, un des garçons de bureau qui se colletait vigoureusement avec un jeune homme.

— Je vous dis qu’on n’entre pas ! criait le cerbère.

— Je vous dis que j’entrerai !…

— Qu’y a-t-il ? demanda Beauchamp en s’avançant et en adressant un signe au garçon qui daigna lâcher sa victime.

L’autre se dégagea vivement et allant vers Beauchamp.

— Je savais bien, moi, que je vous parlerais !

Beauchamp, le lorgnon à l’œil regardait le personnage dont le costume, dans ce rude assaut, avait subi de fameuses atteintes.

— Vous ne me connaissez pas, monsieur Beauchamp ?

— J’avoue que…

— Pourtant vous vous êtes joliment moqué de moi hier ?

— Comment ! moi, je me suis permis…

— Vous ne vous rappelez pas à la cour d’assises… Au moment où on allait juger le nommé Benedetto… J’étais au banc des journalistes… Je vous ai demandé quelques détails… et, trouvant drôle que je ne les connusse pas, vous m’avez dit en riant que j’étais né pour être journaliste.

— Eh ! pardon, oui, je me rappelle maintenant… Vous avez même poussé la complaisance jusqu’à venir me chercher à la buvette…

— C’est exactement cela…

— Ce service vous donne des droits… que voulez-vous ?

— D’abord, fit le personnage en regardant le collet fripé de sa redingote, je vous demanderai d’adresser une verte semonce à cet esclave…

Et il désignait le garçon qui fit mine de lui sauter de nouveau à la gorge.

— De cet esclave, insista-t-il, qui ne respecte pas – les élèves de la pensée !…

Beauchamp et Château-Renaud se mirent à rire.

— Cela ne se renouvellera pas, dit le directeur de l’Impartial. Entrez dans mon bureau… je suis tout à votre disposition…

Les deux amis rentrèrent dans le cabinet avec le nouveau venu.

C’était un petit homme, maigre, d’une trentaine d’années, aux yeux perçants, à la main énergique.

Beauchamp lui désigna un siège de la main.

— Merci ! dit-il, j’aime mieux rester debout. Monsieur Beauchamp, vous vous intéressez au nommé Benedetto ?…

— Oh ! avec modération…

— Pourtant, vous avez voulu assister à son jugement… eh bien ! j’ai deviné – et je suis sûr de ne m’être pas trompé, que vous ne seriez pas fâché de savoir ce qui s’est passé ensuite…

— Hé ! mais, Château-Renaud, dit Beauchamp clignant de l’œil à l’adresse de son ami, voilà qui s’appelle deviner la curiosité… Avec vous, monsieur… monsieur !

— Gratillet, à votre service.

— Avec vous, mon cher Gratillet, je serai franc, je serai très satisfait d’apprendre de nouveaux détails sur le personnage en question.

— Je le savais bien ! s’écria Gratillet d’un air triomphant. Eh bien ! depuis hier, je me suis attaché à la fortune de Benedetto…

— Fortune me paraît un terme contestable…

— Hé ! qui sait ? monsieur Beauchamp, si je ne risquais de passer pour un fou, je vous dirais que cet homme, – cet honnête forçat, – est réservé à de grandes destinées…

— En vérité ! Sera-t-il dieu, pot ou cuvette… roi ou ministre ?…

— Bon ! fit Château-Renaud, se souvenant de l’entretien qu’il venait d’avoir avec Beauchamp.

— Je n’en sais rien… mais ce n’est pas un homme dont la carrière est terminée… je dirais qu’elle commence à peine…

— Bah ! au bout du bagne… il n’y a guère d’autre horizon que celui de la guillotine…

— Et l’évasion ? la comptez-vous pour rien ?

— Comment ! vous croyez ?

— Croyez-vous que je vous intéresse, fit Gratillet en se redressant. Mais si vous le voulez bien, je vais vous narrer l’affaire. Si vous étiez le bon public – qu’on n’a pas su prendre jusqu’ici, mais que je saurais bien empaumer, moi, si on me donnait seulement un petit coin dans un journal – si vous étiez le lecteur bénévole et idiot de la rue Saint-Denis…

— Jeune homme ! respect aux lecteurs !…

— Eh oui ! je les respecte… seulement il faut savoir en jouer… je leur dirais l’histoire en un nombre incalculable de lignes en scandant mes effets et en portant l’intérêt à son paroxysme par des réticences calculées…

— Mais nous ne sommes, monsieur Gratillet, ni lecteurs, ni…

— Je le sais bien. Aussi je vais droit au but. Primo, hier soir, à la Force, M. Benedetto – soyons polis – a reçu une visite…

— Ah bah !

— La visite d’une dame, emmitouflée de noir… dont j’ai à peine vu le visage… mais qui est restée avec lui pendant près d’une heure…

— Et vous ne soupçonnez pas qui est cette dame ?

— Soupçonner et savoir sont deux. Je ne sais pourquoi, j’ai quelque idée que cette dame n’était pas étrangère à certain banquier, qui a levé le pied il y a trois mois environ…

Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent.

— Mais je n’en suis pas sûr… donc, je m’abstiens… à moins, cependant, que vous ne m’interrogiez positivement…

— Non, passez, dit Beauchamp.

— La dame en question est sortie de la Force vers dix heures… est remontée dans sa voiture…

— Ah ! elle avait une voiture…

— Un fiacre de louage ! Peuh !

— Vous avez pris une voiture et vous l’avez suivie.

Gratillet eut un mouvement de révolte.

— Monsieur Beauchamp, je suis rédacteur à l’Écho, qui me donne soixante-huit francs par mois pour les tribunaux… et je suis honnête homme.

— Alors, vous avez laissé partir la voiture…

— Certes… seulement je suis parti avec elle…

— Et comment cela ?

— Les constructeurs de voitures ont prévu le cas où quelqu’un – qui est sans voiture – désire savoir où va quelqu’un qui a une voiture…

— Vous êtes monté derrière ?

— Tout simplement…

— Savez-vous bien, dit Beauchamp, que vous m’intéressez beaucoup…

— Je l’espère bien. Or, la dame est allée rue Contrescarpe, n° 8…

— Voir quelqu’un ?…

— En tout cas, elle n’a vu personne…

— Comment cela ! une course inutile…

— Point. Voici l’histoire qui ne manque pas d’un certain cachet fantastique. Il n’existe, audit n° 8, qu’une petite porte bâtarde sur laquelle on lit ces mots : M. Magloire, éleveur de bêtes. La dame s’étant approchée, a lu cela à la lueur d’un réverbère… elle a cherché une sonnette, n’en a pas trouvé, et finalement a découvert un marteau qu’elle a secoué formidablement… Quelques minutes se sont écoulées ! Rien ! Elle a exécuté un roulement qui dénote de sa part une certaine vigueur. Alors un judas s’est ouvert, et une voix a crié : Qu’est-ce que vous voulez ? – Remettre une lettre. – De la part de qui ? – Dame, alors, je ne sais pas ce qu’elle a répondu, tant elle a parlé bas, le visage collé au judas… mais je l’ai vue distinctement passer une lettre par la petite ouverture qui s’est brusquement refermée… la dame a paru hésiter un instant, puis, comme la porte était hermétiquement close, elle s’est décidée à partir…

— Et vous êtes remonté derrière la voiture…

— Ma foi non ! qu’est-ce que j’aurais appris ? Où demeurait la dame… cela m’intéressait peu.

— Vous êtes philosophe ?

— Non, je suis pratique. Si j’ai besoin de la retrouver, je sais où m’adresser… c’est-à-dire où sera Benedetto.

— Très bien raisonné. Mais en tout cas, je ne vois rien de bien intéressant… une lettre remise à quelqu’un qu’on n’a point vu.

— Hier soir… mais qu’on a vu ce matin.

— Où cela ?

— Ah ! ceci est la seconde partie de mon histoire… À propos, monsieur Beauchamp, vous ne croyez pas que tout cela ferait bon effet dans l’Impartial ?

— Hum ! nous verrons ; enfin, continuez. Acceptez-vous un cigare ?

— Avec plaisir…

Gratillet, qui se mettait de plus en plus à son aise, alluma l’excellent panatellas qui lui était offert et, ayant lancé consciencieusement quelques bouffées de fumée, il reprit :

— Monsieur Beauchamp n’a peut-être jamais assisté au départ de la chaîne…

— Non, en vérité.

— C’est pourtant un des spectacles les plus intéressants qui se puissent concevoir.

— Et qui sera bientôt supprimé, je l’espère, interrompit Château-Renaud…

— Quand on supprimera les bagnes, dit Gratillet en riant. En ce cas, nous avons encore le temps !

— Ah ! en vérité, monsieur Gratillet ne croit pas au progrès ? demanda Beauchamp, non sans une certaine nuance ironique.

Gratillet prit subitement l’air grave et sérieux :

— Monsieur le rédacteur en chef de l’Impartial, dit-il avec une légère inclination de tête, le jour où la presse le voudra, les bagnes, l’exposition, le ferrage des forçats, la chaîne, tout cela aura disparu…

— Comment cela ?

— Je suppose que chaque jour les journaux enregistrent – avec tous leurs détails vrais – ces hideuses cérémonies qui entourent le départ des forçats, les détails révoltants qui exaspéreront les lecteurs et qu’on ne pourra pas démentir, parce qu’ils sont vrais – quand, chaque matin, les journaux auront fait pâlir de colère ou rougir de honte des milliers de lecteurs, quand ils auront apitoyé les femmes, quand ils auront forcé les filles du magistrat à lui demander à la table de famille : « Est-ce que c’est vrai, papa, qu’on torture ainsi des créatures vivantes ?… » Alors, soyez-en certain, l’abolition des bagnes sera proche…

— Savez-vous bien, dit Château-Renaud, que cette théorie me paraît fort juste…

— Continuez donc, monsieur Gratillet… reprit Beauchamp qui commençait à considérer le personnage avec un véritable intérêt.

— Supposez que vous me donniez demain matin une colonne – une demi-colonne dans l’Impartial, eh bien ! je dirais ce qui se passait aujourd’hui à cinq heures du matin, c’est-à-dire en pleine nuit, dans la cour de Bicêtre – dans cette atroce caverne où les bandits sont peut-être les geôliers plus encore que les forçats…

— Monsieur Gratillet ! Vous allez un peu loin ! l’ordre social…

— Mais si vous voyiez cela ! c’est infernal. Les guichetiers courent à travers les couloirs, une lanterne à la main, on fait sortir les misérables, on se jette sur eux dans la crainte qu’ils ne fassent un mouvement, on leur attache les mains derrière le dos, et on serre dur, je vous l’affirme. Puis, comme on ferait de bêtes fauves, on les traîne vers la cour… en les forçant à marcher à reculons…

— Oh ! oh ! n’y a-t-il pas là un peu de fantaisie ?…

— Pas du tout, fit Gratillet imperturbable. D’abord, pour enfoncer la vérité dans la tête du lecteur, il faut frapper fort… Là, dans la cour, à la lueur des torches, on fait passer à ces malheureux une visite médicale… il s’agit de savoir s’il en est par hasard qui ne pourraient pas supporter le voyage…

— Mais, c’est de l’humanité, cela !

— Ouais ! Comment donc se fait-il que j’en ai vu, moi, qui grelottaient la fièvre et pouvaient à peine se tenir debout, et que le digne médecin les a déclarés bons…

Il se leva comme pour donner plus de poids à son argumentation.

— Tenez, certes, ce Benedetto est une franche canaille ! Eh bien ! ce matin, quand je l’ai vu mener là – lui qui a connu la vie confortable de nos lions – quand on l’a dépouillé de ses vêtements, tandis que le givre glacial du matin lui tombait aux épaules, j’avais eu presque pitié de lui… mais…

— Ah ! il y a un mais…

— C’est-à-dire que ma pitié s’est changée en peur. Quand le froid lui a fait plier le dos, sa physionomie s’est tout à coup contractée… un éclair a passé dans ses yeux noirs… jamais je n’ai vu face plus atrocement cruelle… j’ai deviné dans cet homme toutes les férocités que réveillait le traitement subi… puis on lui a enlevé les habits qu’il portait, non pour les emporter, comme bien vous pourriez le croire, mais pour les déchirer, pour les mettre en lambeaux…

— À quoi bon ! s’écria Château-Renaud.

— Parce que le délabrement de ses vêtements empêche le forçat de s’évader… On se défie toujours – sur une route – d’un homme en guenilles. C’est un signalement pour les gendarmes…

— Singulière précaution !…

— Et bien inutile. Quand ils veulent se sauver, ce n’est point ce détail qui les embarrasse. Mais – j’en reviens à Benedetto – il avait encore un frac assez propre, celui qu’il portait aux assises – celui peut-être qui devait figurer au contrat de Mlle Danglars…

— Ainsi vous savez ?…

— J’ai beaucoup appris depuis hier… et j’ai beaucoup retenu. Quand les grosses mains du gardien, armées d’un couteau, ont fait des entailles dans le drap fin, Benedetto a poussé un cri de rage… je dirais presque de douleur. On eut dit que le couteau lui avait déchiré le cœur. Oh ! si jamais celui-là s’évade, il se vengera d’une terrible façon !…

« Pendant cette opération, on entendait dans la cour voisine le tintamarre des fers que les argousins, c’est-à-dire les gardes de la chaîne, remuaient complaisamment, produisant un bruit infernal… il y avait de ces malheureux que ce fracas faisait frissonner… j’en ai vu qui pleuraient…

— Et Benedetto ?

— Lui, les yeux fixes, les traits tirés, les lèvres bordées d’une sorte d’écume, il ne bougeait plus, il attendait…

— Quoi donc ?…

— Je vais vous le dire. Je dois encore vous parler de l’opération dernière. La chaîne de forçats se compose de la façon suivante. On amène les prisonniers dans la cour aux fers, et là, se plaçant par rang de taille, ou les accouple, on les attache par deux à deux à une chaîne longue de six pieds ; puis à cette chaîne se trouve adapté un triangle de fer, s’ouvrant sur le côté par une charnière, et se fermant de l’autre au moyen d’un clou rivé à froid… Ce triangle doit être fixé à la chaîne générale qui relie ensuite tous les forçats…

« Il reste à achever une opération difficile, celle du rivage à froid. Chacun des forçats doit se mettre à genoux, ayant le triangle au cou, et un des argousins, manœuvrant une masse de fer, vient, par un seul coup violent, écraser l’écrou qui ferme la charnière. Que le forçat fasse le moindre mouvement, et le marteau lui fend le crâne…

— C’est hideux ! dit Beauchamp qui tressaillit malgré lui.

— Eh bien ! quand ç’a été le tour de Benedetto, j’ai cru un instant que toutes les pensées de haine et de vengeance allaient être écrasées dans son cerveau… Je dois vous dire que lorsque le ferrement est fini, on ouvre la porte extérieure de la cour, et alors les parents, les amis même des forçats sont admis à entrer et à leur dire un suprême adieu… Or, comme Benedetto était ferré le dernier, l’argousin chargé d’ouvrir la porte se hâta un peu trop… Benedetto avait le cou sous l’enclume quand il entendit grincer les gonds de la grille de fer – et instinctivement, comme il attendait probablement quelqu’un, il fit un mouvement pour regarder… le marteau lancé à toute volée glissa… par bonheur ou par malheur, le diable seul pourrait nous le dire, – l’homme ne fut blessé, le coup s’abattit sur le pavé de la cour en faisant jaillir des étincelles…

— Décidément, Benedetto est prédestiné, dit Beauchamp. La mort ne veut pas de lui…

— L’argousin jura, tempêta. Les gardiens firent chorus, et trois hommes vinrent maintenir le misérable en le bourrant de horions… Moi qui ne regardais que lui, j’avais surpris dans son œil comme une expression de joie… et brusquement j’avais regardé du côté de la porte. Or, au milieu des personnes – hommes et femmes – qui montraient leur permis au guichetier, il y avait un personnage des plus bizarres… et qui mérite une description.

— Mais c’est tout un drame que votre article de demain…

— Je l’écrirai donc ! s’écria Gratillet qui devint cramoisi de joie.

— Oui… sauf quelques détails… Nous en causerons…

— Oh ! monsieur Beauchamp !… s’écria le journaliste, si vous me comprenez bien, avec un homme comme vous, nous révolutionnerons toute la presse.

— Le récit ! le récit ! fit Château-Renaud. Vous causerez d’affaires plus tard !

— J’y suis. Voici donc le bonhomme que Benedetto avait regardé et qui, lui-même, lui avait adressé de son côté un signe presque imperceptible… C’était un bossu, de quatre pieds et demi à cinq pieds, qui aurait pu servir d’enseigne au jardin des plantes… Sur ses épaules, je devrais plutôt dire sur le promontoire de sa bosse, un singe grimaçait, gambadait, faisait la culbute… à côté de lui, dressé sur ses pattes de derrière, un chien faisait le beau, sautillant pour avancer et le suivre ; à l’un de ses bras était pendue une cage pleine d’oiseaux… et sur l’autre – je vous signale l’animal comme particulièrement intéressant – un rat, un simple rat… mais quel rat ! gros comme un petit lapin, le museau pointu, l’œil pointu, la queue pointue… quelque chose de bizarre, d’Hoffmanesque, un rat dont Cazotte eût rêvé !… et ce rat courait infatigable sur le bras, sur la tête, sur la bosse, pour redescendre en se suspendant de ses griffes à l’habit de son maître jusqu’à ses genoux et remonter ensuite, vif et prompt, jusqu’à son poste premier…

— Un rat savant !…

— Le sorbonien des rats !… Ici une remarque. L’homme n’avait pas de permis d’entrer… mais ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a inventé le dicton, payer en monnaie de singe. L’homme et ses bêtes étaient si drôles, le singe faisait de telles grimaces, le chien sautillait si gaiement et le rat courait de si bon cœur que l’argousin le laissa pénétrer dans la cour… Lui, l’homme, avait le bec crochu d’un oiseau de proie. Il avançait à petits pas, jetant autour de lui des regards de furet… À ma grande surprise, ce ne fut pas vers Benedetto qu’il se dirigea… ce qui prouve que le plus malin observateur peut être en défaut… Ce n’était pas Benedetto qu’il avait regardé mais un autre forçat qui se trouvait justement derrière le nôtre…

— Connaissez-vous celui-là ?…

— Eh oui ! est-ce qu’ils n’ont pas tous défilé devant moi en cour d’assises… un ancien prêtre – arrêté pour affaires honteuses que je me dispense de vous raconter – de son nom l’abbé Sanselme…

— Je me souviens de ce nom, fit Beauchamp.

— Encore un finaud, celui-là, ce qui ne l’a pas empêché cependant – tant les faits étaient ignobles – d’attraper une condamnation à vie. Une tête infâme, d’ailleurs. Bref, notre homme aux bêtes rôdait de çà de là dans la cour se rapprochant du groupe où se trouvaient Benedetto et Sanselme… Benedetto le regardait attentivement, et je suis sûr qu’il y avait là, entre lui et l’ancien prêtre une manigance quelconque – car ce dernier s’est penché vers lui et lui a jeté un mot à l’oreille… L’autre avait l’air de ne s’occuper de personne en particulier… il faisait sauter son singe, danser son chien… les forçats riaient, et plus d’un s’arrachait aux bras de quelque malheureuse femme qui l’embrassait en sanglotant pour agacer les bêtes… Enfin, il arriva auprès de Sanselme… Alors, subitement, et comme si l’animal eût reconnu le prêtre, le rat sauta de l’épaule du bossu sur la sienne… et se mit à répéter les mêmes exercices, courant sur les haillons du forçat…

— Oh ! dit le prêtre, la belle bête ! donnez-la-moi !…

— Je ne donne rien, reprit l’autre, je vends…

« — Je n’ai pas d’argent…

« — Vous avez une bague…

« Chose certaine, j’aurais juré qu’un moment auparavant Sanselme n’avait rien aux doigts. Le bossu avait fait un geste et le prêtre avait dans la main une bague et disait :

— Si les gardiens m’y autorisent. Je vous donne la bague pour le rat…

« Je savais déjà qu’au bagne on permettait souvent aux forçats d’avoir des animaux privés. C’est une distraction qu’on tolère. Louis XIV lui-même autorisait l’araignée de Pelisson. Bref, le chef de la chaîne, consulté, donna la permission demandée, en disant :

— Qu’est-ce qu’il sait faire le rat ?…

— Il fait l’exercice, il saute dans des cerceaux de papier…

— Voyons cela…

— La bête fut mise à terre. On fit cercle autour d’elle. Tous ces forçats enchaînés riaient comme s’ils n’eussent pas porté au cou un poids de vingt livres.

« Pendant ce temps, et grâce à une tolérance obtenue par les ébats de l’animal, le bossu et Sanselme causaient à voix basse. Sanselme hochait la tête. Évidemment, pour moi qui ne le perdais pas de vue, le bossu lui donnait des indications ou des instructions. Puis, il siffla légèrement ; et le rat grimpant aux jambes de Sanselme vint se blottir dans sa chemise, sur sa poitrine…

« Benedetto adressa une question à son compagnon. Celui-ci lui répondit affirmativement.

« — Et comment s’appelle ton rat ! demanda l’argousin.

« — Rodibois ! dit le bossu. M. Rodibois !

« — Bravo ! criaient les forçats, vive M. Rodibois !…

« Sept heures sonnèrent. Tous les préparatifs étaient finis. On expulsa les visiteurs, y compris l’homme aux bêtes. Seulement je l’avais suivi, et au moment où il allait franchir la grille :

— Au revoir, monsieur Magloire, lui criai-je.

Il bondit si fort que le singe faillit être désarçonné. Il se retourna et me lança un regard !… Oh ! je crois qu’il ne ferait pas bon de se frotter… à l’éleveur de bêtes de la rue Contrescarpe.

— Comment ! c’était lui !

— Et qui voulez-vous que ce fût ? Voilà le fait bien simple… Sanselme avait chargé Benedetto de faire parvenir à son adresse une lettre que celui-ci a remise à la dame qui lui a rendu visite, et le tour a été joué.

— Mais, monsieur Gratillet, vous feriez un policier de premier ordre.

— Non, monsieur Beauchamp. Ces déductions m’intéressent, voilà tout. Je suis un curieux, comme tout le monde. Et puis, je vous le répète : hier vous vous êtes moqué de moi… et j’ai tenu à vous prouver que, si je ne suis pas le journaliste d’hier, je serai peut-être le journaliste de demain.

— Et de tout ce que vous avez vu, tirez-vous une conclusion…

— C’est bien difficile. Cependant, je ne serais pas trop surpris si, d’ici à peu de temps, j’avais à créer un feuilleton sous ce titre : Histoire de deux forçats et d’un rat

Beauchamp sonna : le garçon parut, celui-là même qui avait étrillé Gratillet si peu gracieusement :

— Chopin, dit le rédacteur en chef, M. Gratillet est de la maison.

Puis, ayant écrit quelques mots sur une feuille de papier :

— Et veuillez lui indiquer la caisse !…

Gratillet prit le papier et s’écria :

— Quand je le disais ! toute une révolution dans le journalisme !!

VIII

LE PONTON N° 2

Une fois rivé à la chaîne, et dès que les portes de Bicêtre s’étaient refermées derrière lui, le condamné n’était plus qu’un esclave, et cent fois plus maltraité encore que les noirs sous le fouet du planteur.

Terreur et haine, tels étaient les seuls sentiments qui eussent désormais place dans l’âme des misérables forçats.

L’horrible caravane des enchaînés, les uns à pied, les autres sur des charrettes, traversait la France lentement, par étapes, comme un cortège de damnés. Les curieux accouraient sur leur passage, et il se trouvait des gens qui huaient ces êtres dégradés, dont l’impuissance accroissait la fureur et qui répondaient aux malédictions par des menaces. Plus d’un notait au passage le village où il avait été insulté et raillé : et pendant les longues années de la captivité, se souvenait qu’il existait quelque part un coin de terre où il y avait un crime à commettre.

N’oublions pas que les scènes que nous racontons se passaient il y a plus de quarante ans : aujourd’hui l’hypocrisie sociale a jeté un voile sur ces plaies qu’autrefois on étalait cyniquement.

On souffre encore, on soutire autant ; mais le spectacle de ces souffrances nous est épargné. C’est ainsi qu’on tue, en place de la Roquette, dans les brouillards du matin, et qu’on tuera demain peut-être derrière les murs de la prison.

Est-ce bien là le progrès ?

À Chalon, les forçats furent entassés sur un bateau qui, par la Saône, les conduisit jusqu’à Lyon. Aucun incident ne marqua le voyage, du moins en apparence ; seulement, au moment où ils sortirent du bateau où ils avaient passé deux nuits, entassés dans la cale, Sanselme trouva le moyen de se rapprocher de Benedetto.

— Magloire est un brave homme, dit-il à voix basse au camarade qu’il s’était choisi.

Benedetto, sombre, possédé par des pensées qu’il osait à peine s’avouer à lui-même, le regarda d’un air hagard :

— Que voulez-vous dire ?…

— Je veux dire que la lime qu’il m’a remise mord bien…

— Une lime !… mais il ne vous a donné aucun instrument. Vous me l’avez dit vous-même…

Sanselme se mit à rire.

— Je m’entends ! mais, chut ! pas de sottise !… ici, il faut se défier de tout et de tous… seulement, crois-moi, ami Benedetto, ne te fais pas tant de mauvais sang…

L’argousin cria aux forçats de regagner les rangs.

Benedetto haussa les épaules.

Depuis l’heure où il avait quitté Paris, Benedetto n’était plus reconnaissable.

Son visage s’était émacié, ses yeux s’étaient creusés, sont teint avait jauni.

Sa beauté sinistre avait disparu, cachée en quelque sorte sous un voile de misère et de colère concentrées. Il allait devant lui suivant la chaîne, obéissant machinalement aux ordres des argousins, cherchant à oublier, et n’y pouvant parvenir.

La nuit, des rêves effrayants hantaient ses cauchemars, rêves où il y avait de l’or et du sang. Dans ses tempes, où le sang battait furieusement, il éprouvait des constrictions douloureuses, comme aux approches de la folie. Ses oreilles tintaient sans relâche, et à travers les vibrations congestionnelles, il lui semblait entendre toujours un mot, prononcé à voix basse. Ce mot était celui-ci : Million !

Et quand il percevait ce son vague, résonnant sourdement, il devenait livide, ses dents se serraient, une écume rougeâtre lui moulait aux lèvres…

Ainsi il y avait quelque part une femme qui se disait sa mère et qui, aujourd’hui, possédait encore un million !… et cette somme énorme, elle allait en disposer, l’abandonner…

Le 24 février !… elle viendrait ? À quoi bon ?…

Quand il avait demandé ce rendez-vous suprême, il croyait à l’évasion possible… et une fois évadé… le million ne devait être livré que le 25 !…

Mais aujourd’hui il avait la certitude que Sanselme s’était moqué de lui…

Oui, comme l’avait remarqué le journaliste, il avait attendu, jusqu’à la dernière minute, qu’un libérateur franchît les portes de Bicêtre. Il espérait… quoi ? Le savait-il lui-même ?… Et qui était venu ! une sorte de fantoche, d’être ridicule… c’était là ce Magloire sur lequel comptait l’autre ? quelque bateleur, montreur de bêtes savantes dans les foires ?…

Et Sanselme s’était trouvé tout heureux qu’on lui vendit une bête immonde. Un rat ! en vérité, c’était là une raillerie trop forte.

Aussi prompt au découragement qu’à l’espérance, Benedetto s’était senti retomber au fond de l’abîme. Maintenant il se sentait, il se savait à jamais perdu. Il enveloppait dans la même haine et ceux qui l’avaient condamné et celui qui l’avait trompé en lui parlant d’évasion et surtout, oh ! surtout ! – celle qui aurait dû selon lui, non seulement sauver sa vie, mais lui rendre à la fois la liberté et la richesse.

Il y avait en lui un écroulement lent, mais continuel.

À Tarascon, les forçats obtinrent deux jours de repos.

Puis la chaîne se remit en marche ; le 28 janvier elle entrait à Toulon.

Benedetto avait l’air d’un fou. Ses paupières s’étaient enflammées par l’insomnie.

Le commissaire du bagne était venu à la rencontre de la chaîne, accompagné des autorités.

On procéda à l’appel des forçats.

Quand le nom de Benedetto fut prononcé, aucune voix ne répondit.

L’argousin alla vers lui.

— Pourquoi ne réponds-tu pas ? fit-il en levant son bâton.

Benedetto tressaillit comme s’il sortait d’un rêve et balbutia une excuse.

C’est qu’en ce moment même les tortures étaient arrivées à leur paroxysme. Il songeait à se tuer.

On lui enleva le collier rivé à son cou, et qui fut remplacé par un anneau fixé à sa jambe.

Les forçats furent ensuite conduits sur le bord de la mer, et on leur donna ordre de se baigner. N’était-ce pas là l’occasion de suicide que cherchait l’ancien prince Cavalcanti.

Mais non ! Benedetto était lâche. La mort lui fit peur. Il nagea vigoureusement, étonné de se trouver encore tant de force.

Et cependant, pour l’homme, qui pendant quelques mois, avait connu toutes les jouissances du luxe, avait surpris une sorte d’estime de la part de la société régulière, quelle honte dans tous les incidents de la vie du bagne ! Mais vivre ! – vivre !

Maintenant Benedetto n’avait plus qu’une seule terreur, celle de la mort.

Reconnu comme récidiviste, il dut endosser la casaque garance à manches jaunes, le pantalon jaune et le bonnet vert.

Puis, ce fut la manicle rivée à la jambe. Ce n’était pas tout encore.

Restait l’accouplement, – cette horrible aggravation qui faisait d’un forçat l’esclave de son compagnon de chaîne !

Ce fut une rage nouvelle chez Benedetto, quand il se vit accouplé à Sanselme. Le hasard seul avait fait cela. Les deux hommes étaient des Chevaux de retour ; tous deux condamnés à la même peine, tous deux destinés à être enfermés pendant la nuit dans un de ces pontons qui servaient de prison, quand l’intérieur du bagne était encombré.

Ces pontons – ou bagnes flottants – étaient de vieux vaisseaux de ligne reconnus impropres au service de la flotte.

Celui qui reçut Benedetto et Sanselme portait le n° 2. Il était amarré en rade, à peu de distance du Mourillon.

La nuit, quand on regarde du haut du port, rien n’est plus sinistre que ces carcasses noires, sortes de monstres aux proportions fantastiques. Mais, si on y pénètre après l’heure du couvre-feu, quand les forçats, revenus du travail, sont étendus sur le plancher, attachés au Ramas, barre de fer qui réunit entre elles toutes les chaînes, quand, à la lueur des lanternes, on aperçoit ces têtes hideuses, portant les stigmates du vice, blafardes sous le reflet jaunâtre, quand on songe que ces êtres pêle-mêle, parqués ainsi que des bêtes immondes, sont des hommes, qu’ils ont occupé une place dans la société, qu’ils ont agi, qu’ils ont pensé, qu’ils ont vécu, alors l’imagination se représente le plus profond des cercles d’enfer que Dante a vus.

Antithèse épouvantable – Benedetto était foudroyé.

Pendant les premiers jours, il ne prononça pas une parole, il allait au travail, charriant sur son épaule les lourdes pièces de bois, marchant comme dans l’obscurité, les yeux à demi-fermés, et revoyant toujours briller devant lui les éclatantes lumières qui éclairaient les soirées de Paris où les femmes passaient, les épaules nues, la tête haute, jetant leur rire sonore.

Il revoyait tout cela, le misérable ! Il se disait que tout cela était à jamais perdu…

Et il entendait auprès de lui Sanselme qui ricanait de son rire de démoniaque…

La gaieté de cet homme lui était odieuse, exaspérante.

Sanselme était un homme de taille moyenne, mais gros, gras, fleuri. Sa face ronde avait des teintes rouges qui jouaient la fraîcheur. À quelque distance on lui aurait donné vingt-cinq ans. Il en avait plus de quarante.

Mais tout dans ses allures, dans ses continuelles explosions de gaieté bruyante, dénotait un cynisme profond. Son passé était ignoble : élevé au séminaire, il y avait appris le vice ; et quand, par son hypocrisie, il fut parvenu au diaconat, puis à la prêtrise, il ne songea qu’à profiter de son ministère pour assouvir les passions qui grondaient en lui.

Était-ce un malade ou un fou ? Seule, la science pourrait répondre à cette question.

Couvert pendant longtemps par l’indulgence de ses supérieurs, il avait été déplacé plusieurs fois. Mais, à chaque résidence nouvelle, de nouveaux scandales avaient provoqué son expulsion.

Enfin, dans un petit village de Seine-et-Oise, la clameur qui s’était élevée contre lui avait été si violente que le parquet avait dû intervenir. Et une première condamnation l’avait frappé. Il avait alors trente-trois ans. Condamné à dix ans, il s’était évadé de Rochefort et était venu à Paris, où il s’était caché pendant plusieurs années.

Mais, à la suite d’actes de débauche qui avaient de nouveau attiré l’œil de la police, il avait été arrêté de nouveau, reconnu et condamné à perpétuité.

Tel était l’homme que Benedetto avait pour compagnon, une sorte d’épicurien monstrueux, ne rêvant la liberté que pour recommencer sa vie d’orgies crapuleuses.

Du reste, docile à la chiourme, bon vivant, toujours joyeux, pliant le dos sous les coups et répondant à une violence ou à une injure par une gaillardise qui, le plus souvent, faisait rire l’argousin et désarmait son bras.

Il inspirait à Benedetto une répulsion profonde : homme de violence, de sang et de meurtre, le fils de Villefort sentait le dégoût lui monter aux lèvres. Cet homme qui suait le vice immonde lui faisait horreur, et le caractère dont il avait été revêtu développait en lui une sorte de crainte mêlée de superstition.

Sanselme d’ailleurs semblait fort peu s’en préoccuper.

Dans les premiers jours de leur accouplement, il avait tenté de renouer conversation avec Benedetto, mais l’ancien Cavalcanti lui avait répondu par des menaces de mort.

Sanselme s’était mis à rire et s’était tu. Benedetto avait encore un autre motif de rage : c’était le rat, M. Rodibois, comme on l’appelait.

À tout dire, M. Rodibois était un rat de bonne compagnie, propre, semblant passer tout son temps à se préoccuper de sa toilette ; grattant avec la plus parfaite coquetterie son petit museau effilé, – dont les lèvres laissaient voir des dents pointues comme des aiguilles et d’une blancheur qui eut fait honneur à une petite maîtresse…

Le soir, avant que les chaînes fussent fixées au ramas, M. Rodibois donnait une représentation dans la chambrée obscure, à la clarté d’une lanterne qu’un argousin complaisant posait à terre.

Car M. Rodibois avait été accepté dès le premier jour.

Ce forçat volontaire avait été à peine discuté. Un des commissaires ayant émis des doutes sur la légalité de son incarcération, Rodibois avait répondu par de si gentilles cabrioles, il avait si consciencieusement ajusté ledit commissaire avec un fusil de paille, qu’on avait en sa faveur imposé silence au règlement.

Un argousin spirituel avait même fait observer qu’il y avait droit acquis pour MM. les rats qui étaient les plus nombreux et non les plus turbulents habitants du bagne.

Bref, M. Rodibois, d’abord toléré, devint bientôt le favori de tous.

Les forçats même les plus endurcis retrouvent au bagne quelque chose de l’enfant.

En face de l’immensité, les matelots aiment à entendre des contes de fées : en face de la désespérance – qui est aussi une immensité – les galériens se plaisent à des jeux presque niais. On dirait un inconscient retour vers un pays lointain…

— Messieurs, disait Sanselme s’adressant aux argousins aussi bien qu’à ses compagnons de chaîne, M. Rodibois – que j’ai l’honneur de vous présenter, – n’est pas un de ces misérables rats qui, méconnaissant les droits sacrés de la propriété, s’introduisent subrepticement dans la demeure des honnêtes gens.

« Non, messieurs, Rodibois dédaigne l’effraction et méprise l’escalade…

« Jamais, jamais, – entendez bien ! – il ne tombera sous le coup de l’article 381 du Code pénal…

« Monsieur Rodibois, ayez la bonté de dire à l’honorable auditoire que vous respectez le roi, la loi, la magistrature, et MM. les commissaires du bagne…

Les forçats se tordaient de rire.

M. Rodibois, debout sur ses pattes de derrière, au milieu du rond de lumière projeté par la lanterne, exécutait une série de cabrioles qui pouvaient passer pour des saluts, puis, approchant ses petites pattes l’une de l’autre – à la façon d’un moine ou prince – il agitait ses mandibules comme s’il eût marmotté des patenôtres…

— Très bien ! monsieur Rodibois, très bien ! s’écriait Sanselme, vous qui êtes un fin légiste, et qui connaissez le Code pénal sur le bout de vos pattes, veuillez dire à l’aimable assistance qui veut bien vous honorer de sa confiance, ce qui arrive à l’accusé qui réclame le bénéfice de l’article 12 du Code pénal.

Les forçats riaient de plus belle. Il n’en était pas un qui ne connût cet article 12 sur lequel on faisait des gorges-chaudes, et qui est, – pour que nul n’en ignore – ainsi conçu :

— Tout condamné à mort aura la tête tranchée…

Le rat avait entendu, avait compris.

Toujours debout, il prenait une attitude de componction, croisant ses pattes sur sa poitrine en signe de repentir, puis il marchait lentement et posément vers son maître. Arrivé près de lui, il posait sa tête sur la chaîne, et Sanselme, le doigt dressé en guise de couteau, le lui laissait retomber sur le cou.

M. Rodibois faisait un « couic » strident.

Puis il roulait à terre, faisant le mort.

On s’amusait fort. L’argousin se tenait les côtes.

— Encore ! encore, Rodibois ! criait l’auditoire enthousiasmé.

Et ce n’était pas fini. M. Rodibois sautait par-dessus une baguette d’avant en arrière et d’arrière en avant, exécutant des sauts périlleux dont Auriol, alors dans toute sa vogue, eût été certainement jaloux ; de fait, il avait à chaque bond un cri aigu, pareil à un rire, qui rappelait le fameux : Hop là ! du clown légendaire.

Seul, Benedetto, étendu sur le plancher, à la distance dont il pouvait disposer en raison de l’accouplement, se taisait ayant horreur de cette bête qui lui faisait presque peur.

Puis, quand l’argousin, fatigué, donnait le signal du repos, Sanselme saisissait la bête entre ses doigts et la fourrait dans sa poitrine, où, sans doute elle passait la nuit.

Dans le jour, pendant la fatigue, M. Rodibois restait à bord du ponton. On ne le voyait pas, il allait sans doute se blottir dans quelque coin ou retrouver à fond de cale, ses congénères dédaignés.

En vérité, nul ne se préoccupait de lui. Le soir, il revenait, docile, prêt à donner sa représentation, qui était si courue que sur l’affiche – s’il y en avait eu – son nom en vedette aurait suffi pour assurer la recette.

Sanselme conservait une insouciance qui ne se démentait pas.

— Toi, lui avait dit un des argousins, si Rodibois adressait pour toi une demande au commissaire, tu ne tarderais pas à être délivré de la double chaîne…

— Bah ! avait répliqué Sanselme en riant, il faut que je tire la manicle un peu dur pour mes péchés.

Benedetto avait écouté cela.

Bien qu’il n’eût aucune plainte à formuler contre son compagnon, il n’aspirait qu’à être éloigné de lui. C’était un instinct, une volonté inexpliquée. Il le détestait. Parfois il songeait à le tuer. Quant à la bête, il l’eût volontiers écrasée d’un coup de talon…

Seulement, il savait que les forçats vengeraient leur favori, et il se tenait coi, rongeant sa haine.

Cependant, quand il eut entendu le court dialogue de l’argousin et de Sanselme, il ne put contenir sa colère :

— Pourquoi ne voulez-vous pas me délivrer de votre présence ? lui demanda-t-il, les dents serrées, les lèvres blanches.

L’autre le regarda en face, de ses yeux d’un bleu de faïence, si clairs qu’ils ressemblaient à un lac sans fond :

— Pourquoi te quitterais-je ? répondit-il. Tu ne me déplais point. Autant toi qu’un autre ; je dirais même, toi plutôt. Tu es calme, tu ne me gênes pas… Est-ce que je te gêne ?

— Oui.

— Bah ! qui s’en serait douté ? Pourtant, j’ai vu que tu n’étais pas causeur, et je ne t’ai pas fatigué de mes obsessions… Que me reproches-tu ?

— Je n’ai point à répondre, fit l’ex-prince Cavalcanti ; mais je jure que dussé-je vous tuer…

— Ouf ! en sommes-nous là ? Quelle antipathie !… Et si encore j’en savais la cause…

— Je la connais, moi… cela me suffit. Mais, croyez-moi, mieux vaudrait pour vous être accouplé à un parricide qu’à moi, qui vous hais… et qui tenterai tout pour me délivrer de vous !

— Décidément, tu n’es pas aimable…

Soudain, Sanselme changeant de ton et se rapprochant de Benedetto qui s’était éloigné de lui de toute la longueur de la chaîne :

— Veux-tu que je te le dise, pourquoi tu me hais ?…

— Je vous hais… parce que je vous hais… voilà tout…

— Tu me hais… parce que tu te dis que je suis un menteur… parce que là-bas, à la Force, j’ai parlé d’évasion… et que depuis lors il n’en a plus été question…

Benedetto avait tressailli. Ces quelques mots répondaient si bien à sa pensée intime qu’il en avait été frappé en plein cerveau.

Il balbutia une phrase de protestation :

— Tiens, ami Benedetto, – tu vois, moi, je t’appelle ami, quoique tu sois tout prêt à me répondre ennemi – je te croyais plus fort que tu ne l’es en réalité… maintenant, j’ai bien étudié ton caractère… tu es le crime brutal, allant droit à son but, ignorant de toute subtilité, de toute habileté… un homme te gêne, tu le tues… un aventurier te prend à sa solde, tu lui obéis aveuglément, sans te demander où il te mène…

Il semblait que Sanselme eût le don de divination. Oui, c’était bien ainsi que Benedetto était devenu l’instrument de Monte-Cristo, c’était bien ainsi qu’il avait frappé Caderousse…

Maintenant il écoutait, attentif.

— Moi je ris, je plaisante… mais je suis un plan fixé d’avance… Sois tranquille ! je ne suis pas venu au bagne pour amuser messieurs les argousins…

C’était au repos de midi. Les deux forçats causaient, assis sur une énorme poutre, sous un hangar. La pluie ruisselait autour d’eux, une pluie de février, rude et froide.

— Brutus fit la bête avant de tuer Tarquin, ne le sais-tu pas ?

Benedetto, qui était, comme l’on sait, d’une ignorance extrême, parut peu touché de ce souvenir classique.

— Vous vous moquez encore une fois de moi, dit-il brusquement, comme au jour où vous m’avez confié une lettre pour ce Magloire…

— Auquel tu l’as fait très fidèlement parvenir… Ce dont je te remercie.

— À quoi cela a-t-il servi ?

— Curieux !

— Oseriez-vous prétendre que cet homme peut nous être utile, et que l’évasion dont vous m’avez parlé est possible…

— Et si j’osais prétendre cela…

— Je dirais que vous mentez !

Sanselme n’était point d’humeur à se fâcher pour une boutade.

— Mon petit, dit-il à Benedetto, j’aurai beaucoup de mal à faire quelque chose de toi…

— C’est-à-dire que vous, qui me raillez, vous prétendez que cette évasion…

— Aura lieu. Mais oui ! mon cher ami, et plus tôt que tu ne penses…

— Vous y travaillez peut-être, ricana Benedetto.

— Non, mais quelqu’un y travaille pour moi.

— Qui donc ? un de nos gardiens peut-être… le commissaire du bagne…

— Plus et moins que cela… un de nos compagnons…

Il parlait d’un ton si sérieux, avec une telle netteté que Benedetto, pour la première fois, se demanda s’il ne disait pas vrai…

— Un de nos compagnons, fit-il avec surprise. Est-ce que je le connais ?

— Certes. Tu le vois tous les jours, mais tu ne l’aimes pas. J’ai remarqué cela. Pourtant, il ne t’a jamais fait de mal… et de plus, je te jure qu’il ne t’a jamais rien dit de désagréable…

Benedetto, de bonne foi, cherchait dans sa mémoire.

Il nomma plusieurs des forçats, qui, au ponton et à la fatigue, se trouvaient le plus souvent auprès de lui.

Sanselme avait repris son rire joyeux.

— Aucun de ceux-là ! dit-il. Ah ! écoute, tu m’as fait si mauvaise mine depuis que nous sommes ici, que j’aurais scrupule à te le nommer…

— Craignez-vous donc que je vous trahisse…

— Eh ! qui sait ?…

Benedetto eut un geste violent.

— Vous trahir !… mais comprenez-moi donc bien !… Ici, je souffre des tortures pires que la mort… M’évader ! mais je donnerais ma main droite pour être libre !… oh ! surtout pour sortir d’ici… à certaine date…

— Ouais !… peut-on savoir quelle date ?…

— Il faut que je sois hors du bagne le 24 février dans la soirée…

— Il faut… Voilà qui est péremptoire !

— Ne jouons pas sur les mots !… vous avez votre plan, j’ai le mien… Si le 24 février, avant le couvre-feu, je suis libre… eh bien !

— Eh bien ?

Benedetto qui allait parler se tut tout à coup, puis :

— Qui me dit à mon tour, que vous ne me trahiriez pas ?…

— Écoute, Benedetto, dit l’autre. Dans cinq minutes, l’heure du repos sera achevée, et il faudra reprendre le travail… Nous avons en ce moment la chance d’être seuls, à l’abri de toute indiscrétion. Donc ne m’interromps pas. Ce que je vais te dire, c’est la vérité absolue, complète… Je ne te fais pas de serment… entre nous, ce ne serait pas de mise… Si je le veux, entends-tu, si je le veux, tu pourras être libre à l’heure, à la minute exacte que tu auras choisie…

Benedetto poussa un cri :

— Tais-toi !… maintenant sache ceci. Tu voudrais t’évader ce soir, je te dirais : c’est impossible. Mais depuis le 15 février le 20, le 22…

— Non, le 24… ni avant ni après…

— Le 24, soit, je puis te faire sortir d’ici… mais, je pose mes conditions…

— Quelles qu’elles soient, je les accepte !…

— Oh ! qui sait ? moi, je me sauverai uniquement pour vivre à l’air libre, pour recommencer ma vie de bohème… Chacun ses goûts ; j’ai les miens ! pour cela, je n’ai besoin ni de toi ni de personne… – quelques mois de joies folles, et bast ! on me reprendra ! tant que je ne tuerai pas, on ne me tuera pas ! et on s’évade de partout.

Sa voix était saccadée, haletante. L’homme était repris par le démon qui le hantait :

— Vois-tu ! je t’ai deviné… tu aimes l’or… moi j’aime… la femme !… Ce sont les deux puissances, ce sont les deux grandeurs de l’humanité… je désire, je veux l’une, comme tu veux l’autre !… mais si tu t’évades, toi, je sais – et je ne me trompe pas, j’en ai la conviction ! – que tu iras droit à la fortune. Par l’or que tu voleras – tu ne seras point le seul ni le premier – tu arriveras à te créer une existence nouvelle. Tu as été prince Cavalcanti… j’ai appris ton histoire –, tu seras prince – n’importe quoi ! On ne te reconnaîtra plus, et transformé, métamorphosé, grâce à l’or, tu pourras aller impuni dans la vie… moi, je suis et serai gueux… la liberté n’est pour moi qu’un provisoire… Aide-moi à ce que ce provisoire devienne définitif… et alors, je le l’ai dit, au jour que tu auras choisi toi-même, tu sortiras d’ici…

— Mais je ne vous comprends pas… je n’ai rien !…

— Tu attends, tu espères, tu veux quelque chose, c’est de l’argent. Part à deux, et tu es libre…

Benedetto s’était subitement assombri. Cet homme lisait donc couramment au fond de sa conscience.

— Pourquoi rêves-tu tout haut ! reprit Sanselme, répondant à sa pensée intime.

— Quoi !… qu’ai-je donc dit ?…

— Deux mots… 24 février !… un million !… les deux idées sont si intimement liées dans ton cerveau que plusieurs fois elles se sont échappées ensemble de tes lèvres… C’est le 24 février que tu veux être libre… c’est le 24 février que tu peux voler un million… j’appelle les choses par leur nom… Part au million… et je te prouve que l’évasion est sûre…

— Allons ! au travail ! cria la voix du garde-chiourme.

— Eh bien ? demanda Sanselme.

Benedetto se débattait entre le désir de la liberté et une défiance inexprimable.

Cet homme – maître de son secret – l’épouvantait encore plus.

Et pourtant, s’il disait vrai ! s’il était possible qu’il tînt sa parole !…

D’autre part, abandonner une portion de ce million… de ce million qu’il ne possédait pas, et qu’il ne savait encore comment acquérir !… Il se sentait devenir fou.

Sanselme s’était levé, et la chaîne tendue attirait Benedetto vers le champ de travail.

— Réfléchis, mon petit, dit Sanselme à voix basse. Car, quand tu auras promis, je te jure que tu seras bien forcé de tenir ta promesse…

— Que veux-tu ? demanda Benedetto.

— Sur un million… le quart. Tu vois que je suis raisonnable…

— Et tu me jures que le 24 février…

— Le 24 février, à l’heure dite, nous nous évaderons ensemble…

— Mais le compagnon, le complice…

— Oh ! celui-là ne nous gênera pas…

— Il ne s’évadera pas.

— Si fait. Mais ne t’occupe pas de lui… Est-ce dit ?… le quart !

— Soit, dit Benedetto. Mais je veux connaître celui qui nous aide.

— Ce soir, je te le montrerai…

Quand la nuit eut ramené les forçats au ponton, c’est-à-dire vers sept heures du soir, Benedetto dit à Sanselme :

— Souviens-toi de ta promesse… je ne veux pas que tu te joues de moi… Le complice…

— M. Rodibois ! cria Sanselme en sifflant d’une façon particulière.

— Oui ! oui ! Rodibois, crièrent les forçats s’approchant pour former un cercle…

Au bout de quelques secondes, on entendit un trottinement sur le plancher, et une petite forme noire parut, vive et alerte.

— Monsieur Rodibois ! reprit Sanselme qui avait pris l’animal dans sa main et lui passait les mains sur le museau – comme s’il eût voulu nettoyer ses moustaches – voulez-vous, si l’honorable compagnie le permet, nous jouer la petite pièce de l’Évasion…

— Pas de ces plaisanteries-là ! fit l’argousin avec rudesse, ou je confisque la bête !…

— As-tu compris ? fit Sanselme se penchant à l’oreille de Benedetto satisfait.

L’ordre de l’argousin était formel.

M. Rodibois procéda à ses exercices habituels.

IX

LA MORTE VIVANTE

Nous n’avons pas la prétention d’apprendre à nos lecteurs qu’il y a quarante-deux ans Paris ne ressemblait en rien à ce qu’il est aujourd’hui.

Le progrès a marché avec une telle rapidité que pour quiconque jette les yeux sur un plan de 1840, il semble qu’il devrait être impossible de se guider dans l’inextricable dédale des rues étroites, se coupant à tous les angles possibles ; Paris n’en était pas moins la première ville du monde.

Telle d’ailleurs l’avait bien longtemps auparavant proclamée Montaigne.

Tant il est vrai que comme toute autre chose la supériorité n’est que relative. Paris était reine des capitales, parce que quels que fussent ses défauts, ils pouvaient passer pour des qualités auprès des vices des autres grandes villes d’Europe.

Ces quelques réflexions, que nous ne poursuivrons point – que le lecteur se rassure – nous sont inspirées par la nécessité où nous sommes de l’inviter à quitter provisoirement la Provence et à se plonger avec nous en plein quartier Laborde.

Où prenez-vous le quartier Laborde, nous demanderont les Néo-Parisiens qui sont venus au monde, au milieu de flots d’air et de lumière dont nos pères n’osaient même pas concevoir l’espérance.

Le quartier Laborde a été remplacé aujourd’hui par le boulevard Haussmann et le boulevard Malesherbes. Il couvrait une large superficie, de la rue du Rocher au parc Monceaux, s’étendant presque jusqu’à la rue Tronchet d’un côté et à la rue de Ponthieu de l’autre.

C’était – autour d’un marché puant – situé en contre-bas dans une sorte de fosse où ne grouillaient pas des lions, mais des chacals commerciaux, – regrattiers, revendeurs de choses innommées, – un labyrinthe de ruelles, d’impasses, de culs-de-sac à décourager Ariane elle-même qui y aurait cent fois perdu son fil.

Mais en ces temps antédiluviens – songez à ce que sont quarante années dans la vie de Paris – il était de règle qu’on ne se devait point décourager devant ce qui semblait une barrière infranchissable.

C’est ainsi que pour aller du Louvre aux Tuileries, il fallait se jeter à corps perdu à travers les immenses bicoques en bois qui encombraient le Carrousel, se heurter à l’hôtel de Nantes, planté au beau milieu comme un poteau, patauger dans d’épouvantables cloaques.

Mais finalement on atteignait l’admirable jardin royal, cent fois plus touffu, plus ombreux qu’aujourd’hui.

C’est ainsi que, pour de là atteindre la ligne des boulevards – pour aller, par exemple, au café de Paris, qui était le centre élégant ou au théâtre de Madame, qui était le suprême rendez-vous des gens du monde, il fallait en aveugle affronter les ignominies de la butte des Moulins, dont vous avez connu les derniers vestiges, mais qui était alors une sorte de repaire à tous bandits, depuis le passage Saint-Guillaume jusqu’à la rue Thérèse et au-delà.

C’est ainsi enfin que celui qui, sans se préoccuper des écœurantes émanations du marché Laborde, allait encore – impavidus – se trouvait tout à coup récompensé de son courage par une sorte d’excursion en pleine campagne. Batignolles existait à peine, Courcelles était à l’état de hameau, et l’on rencontrait là à chaque pas d’immenses propriétés, closes de murs qui semblaient bâtis de ciment, et dont on trouverait encore des restes cyclopéens dans la rue du Rocher.

C’était comme un énorme bouquet de verdure, un enchevêtrement de branches qui donnait une vague idée des forêts vierges.

C’était là que les médecins – voulant régénérer leurs malades par un air sain et vivifiant, avaient établi leurs maisons de santé.

Celle du docteur d’Avrigny passait, à juste titre, pour le modèle du genre.

Perchée sur le sommet de la butte, à peu de distance du mur d’enceinte – aujourd’hui le boulevard extérieur –, elle ressemblait, par des proportions monumentales, à quelque palais enchanté où la Belle au Bois dormant attendait le prince Charmant.

Et pourtant, – il en est ainsi de toutes les choses humaines – c’était une terrible furie qui se cachait là, sous ces apparences de beauté, c’était la folie, sinistre harpie qui saisit un jour l’homme entre ses griffes, qui broie son cerveau, qui lui arrache le cœur.

Le docteur d’Avrigny – élève d’Esquirol – consacrait ses soins éclairés à ces malheureux que jadis l’ignorance impitoyable torturait comme des coupables.

C’était une lutte incessante de chaque jour, de chaque heure contre le mal effrayant : et, dans ce combat sans trêve, hélas ! la science était trop souvent vaincue.

Ce soir-là, M. d’Avrigny, seul dans son cabinet de travail, relisait attentivement les rapports qui lui avaient été remis sur les incidents de la journée.

Étant arrivé à celui qui portait en tête le nom de M. de Villefort, il l’étudia plus longuement, plus soigneusement que les autres ; puis il se mit à écrire quelques notes ; soudain, on frappa à sa porte.

— Entrez ! dit-il.

Un domestique se présenta.

— Monsieur, dit-il, il y a là un jeune homme qui demande à vous parler immédiatement…

— Ne lui avez-vous pas répondu que je ne reçois pas à cette heure-ci ?

— Oui, monsieur, mais il a insisté avec une telle vivacité que j’ai pris la liberté de vous avertir…

— Son nom ?

Le domestique s’inclinant remit au docteur une carte.

M. d’Avrigny poussa une exclamation de surprise :

— M. Maximilien Morrel ! Oh ! vous avez bien fait… qu’il entre, qu’il entre !

Et tandis que le domestique se retirait pour exécuter l’ordre donné, M. d’Avrigny s’était levé, marchant à grands pas dans son cabinet.

Le docteur n’avait vu Maximilien Morrel qu’une seule fois, mais dans une si tragique circonstance qu’il n’avait pu l’oublier, tant son imagination en avait été frappée.

C’était au moment où Valentine, la fille de Villefort, venait de tomber foudroyée, croyait-on, par le poison.

Oubliant tout, n’obéissant qu’à son désespoir, Maximilien s’était élancé dans la chambre où se trouvait la morte, le docteur et le procureur du roi ; d’Avrigny avait vu cette douleur poignante ; il avait entendu ces sanglots qui ressemblaient à des rugissements de douleur.

Il avait entendu encore la voix vibrante du jeune homme criant à Villefort :

— Je vous dis que l’on tue ici ! je vous dis qu’il y a dans votre maison un assassin.

Villefort avait fait justice de la femme, de l’empoisonneuse qui avait commis un dernier crime en tuant son propre fils : mais Valentine était morte. D’Avrigny le croyait.

Qu’était devenu le fiancé désolé ? Le docteur l’ignorait. Peut-être avait-il déjà oublié la pauvre morte ! De cette terrible maison de Villefort, tous étaient partis par le crime, par la folie, et dans cette maison vide, jadis si honorée, il n’y avait plus qu’un spectre qui veillait, le spectre du désespoir et de la honte !

Maximilien parut, vêtu de noir, grave.

Le docteur le regarda ; et, le voyant, il comprit qu’il avait eu tort de soupçonner l’homme qui avait la loyauté écrite sur le visage, et il lui tendit franchement les deux mains.

— Docteur, lui dit Morrel, vous étiez non seulement le médecin, mais l’ami, l’ami sincère de la famille de Villefort…

— Oui, monsieur, et j’ai profondément souffert des terribles malheurs qui ont fondu sur elle.

— Et, de plus, vous n’avez pas abandonné le malheureux dont la raison a succombé sous le poids de ces effroyables douleurs…

— C’était mon devoir, monsieur Morrel. M. de Villefort est un grand coupable : mais il a durement expié son crime. Je ne devais pas, je ne pouvais pas oublier la bienveillance dont il m’avait toujours honoré. La justice arrête son œuvre là où commence celle du médecin. Devenu fou, M. de Villefort ne lui appartenait plus ; on me l’a confié. Mais, hélas ! j’aurai peu contribué à adoucir les dernières heures de sa vie…

— Quoi ! docteur… c’est donc vrai ! M. de Villefort est en danger !

— Vous le saviez ?…

— Oui… je vous expliquerai cela tout à l’heure ; mais, de grâce, est-il bien vrai que vous ne conserviez pas l’espoir de le sauver ?

Le docteur alla à son bureau dont il s’était éloigné pour se rapprocher de Maximilien et il prit le rapport qu’il avait entre les mains au moment où son domestique lui avait remis la carte du jeune homme.

— Lisez, lui dit-il. Ce sont les notes de l’infirmier qui ne quitte jamais M. de Villefort.

Maximilien lut à mi-voix :

— Depuis l’heure de la visite, l’état du malade n’a fait qu’empirer. Un symptôme très grave s’est révélé. M. de V… semble recouvrer peu à peu la raison. Ses yeux ont perdu leur expression hagarde : tous ses muscles se détendent et son visage – qui prend des teintes de cire – a recouvré son calme. À trois heures, il m’a demandé du ton le plus raisonnable qu’on voulût bien envoyer prier M. le procureur du roi de se rendre auprès de lui. J’ai répondu que je vous en parlerais dans mon rapport.

« Il a paru tranquillisé, cependant il a ajouté :

« — Je désirerais qu’on se hâtât, car demain je crains qu’il ne soit trop tard…

« — Vous sentez-vous plus malade, plus affaibli ? lui ai-je demandé.

« — On ne souffre pas quand on va vers la délivrance, a-t-il dit.

« Puis, sans plus me parler, il s’est mis à son bureau et j’ai vu qu’il écrivait d’une écriture très ferme.

« Rien de nouveau depuis ce moment.

— Mais cet infirmier ne se trompe-t-il pas ? demanda Morrel.

— Je suis allé moi-même voir M. de Villefort ; je regrette de le déclarer, je suis certain que sa mort est très prochaine. La lucidité relative de son esprit en est d’ailleurs une preuve irréfragable. L’ancienne comparaison de la lampe qui jette une lueur plus vive au moment où elle va s’éteindre, est toujours vraie. D’ailleurs, avons-nous bien le droit de nous affliger. Comme l’a dit lui-même M. de Villefort, pour lui, la mort, c’est la délivrance…

Le docteur passa sa main sur son front :

— De plus, hors vous et moi, monsieur, qui sera ému de cette mort ?…

Il y eut un moment de silence. Puis Morrel prit les mains du médecin dans les siennes.

— Docteur, lui dit-il, j’ai à vous adresser une question grave… je vous supplie de me répondre franchement…

— Doutez-vous donc de moi, monsieur Morrel ? Je suis de ceux qui ne transigent jamais avec la vérité.

— Je le sais. Écoutez-moi donc. Croyez-vous que si M. de Villefort éprouvait tout à coup une émotion poignante, cette émotion abrégerait sa vie ?…

— De quelle nature serait cette émotion ? Je crois peu aux joies, si c’est une douleur, pourquoi la lui infliger…

— Je crois… j’espère que ce serait pour lui une grande joie…

— En ce cas, monsieur Morrel, il n’y aurait pas à hésiter. Que voulez-vous ? Malgré ses fautes, M. de Villefort m’inspire encore une sympathie profonde… plus que de la pitié. Et si vous pouvez – par quelque miracle, encore incompréhensible pour moi – faire luire une joie dans l’obscurité douloureuse où il se débat, ah ! faites-le, monsieur, je vous en prie !…

— Même si cette joie devait nécessairement se compliquer d’une sorte de terreur…

— Je ne vous comprends pas. Croyez-moi, monsieur Morrel, pas de demi-confiance avec moi. Je la mérite, toute entière. Je chercherais en vain. M. de Villefort aimait M. de Saint-Méran, M. de Saint-Méran est mort. Puis sa digne femme, la marquise, l’a suivi de près dans la tombe… Puis, ç’a été le tour de Barrois, ce vieux serviteur qui avait connu M. de Villefort tout enfant… et un à un, tous ceux qu’il chérissait sont tombés autour de lui… depuis la malheureuse, la coupable Mme de Villefort, jusqu’à ces deux amants, son fils et sa chère… sa bien-aimée Valentine !… Dans tous ces désespoirs, où y aurait-il place pour une joie ?…

— Monsieur d’Avrigny, vous parliez de miracles tout à l’heure. Y croyez-vous ?

— Non, car alors le miracle accompli a nécessairement des causes naturelles…

— Vous avez raison. Et pourtant, n’est-il pas quelquefois des faits qui bouleversent toutes les notions de la logique, des choses qui semblent impossibles et qui sont l’œuvre de puissances devant lesquelles nous nous sentons faibles comme des enfants…

— Mais encore une fois, monsieur Morrel, je vous supplie, je vous adjure de parler.

— Vous aimiez beaucoup, je le sais, Mlle de Villefort…

— C’était l’ange de cette maison. Et quand, au jour fatal où elle a succombé au poison, vous êtes apparu tout à coup, pleurant… Ah ! nul n’aurait osé vous accuser… Vous l’aimiez saintement, profondément… comme elle méritait d’être aimée.

— Ah ! docteur ! que vos paroles me font du bien ! s’écria Maximilien s’inclinant sur la main du vieux médecin et l’effleurant de ses lèvres. Mais alors, monsieur, vous qui saviez ce que cette âme renfermait de bonté, de grandeur, d’adorable chasteté… comment ne vous demandez-vous pas pourquoi celui qui l’aimait est encore vivant ?…

— Parce qu’il y a plus de courage à affronter la vie avec le regret qu’à se réfugier lâchement dans la mort et l’oubli…

— Ah ! ne dites pas cela, docteur. Le regret ! Que le mot est faible ! Quoi ! j’aurais perdu le cœur qui battait à l’unisson du mien, j’aurais vu descendre dans la tombe celle qui était toute ma vie, toute mon espérance… et je ne me serais pas tué !… non ! docteur ! ne dites pas cela, car alors je vous dirais : Vous ne connaissiez pas Valentine… vous ne savez pas ce que c’est que de l’aimer et d’être aimé d’elle…

Le jeune homme parlait, les yeux étincelants, la voix vibrante.

M. d’Avrigny le considérait avec une admiration mêlée d’une vague inquiétude. Est-ce que la douleur aurait ébranlé cette raison si ferme ?

Maximilien comprit le regard.

— Non, je ne suis pas fou ! reprit-il avec un sourire. Et je vous dis : Maximilien Morrel n’est pas mort, parce qu’un de ces miracles dont je vous parlais tout à l’heure, qui déroutent la raison, qui démentent l’expérience et confondent l’imagination, parce qu’un de ces miracles-là fut accompli…

Cette fois M. d’Avrigny ne fut pas maître de dissimuler la crainte toujours grandissante qui s’emparait de lui.

— Monsieur Morrel, mon enfant, s’écria-t-il, de grâce laissez ce sujet !… Revenez à vous !…

— Oui, je comprends, fit Morrel en secouant doucement la tête. Vous vous dites que vous avez tenu dans vos bras le corps inanimé de Valentine ; vous vous dites que, pendant de longues heures, vous avez tenté, avec le dévouement le plus infatigable, de rappeler dans ces membres raidis la vie qui les avait abandonnés… Ah ! tenez, je vous ai vu, moi, au cimetière du Père-Lachaise. Contre l’usage – et je vous en ai remercié du fond du cœur, – vous avez voulu accompagner cet ange du ciel jusqu’à sa dernière demeure… Je vous ai vu. Comme si c’eût été un de vos enfants que la mort vous eût enlevé… vous courbant sur la pierre du tombeau pour saluer la pauvre morte qui allait disparaître… vous avez tressailli au choc du cercueil contre la pierre… Je sais tout cela… Vous ne me voyiez pas, vous, tant les larmes obscurcissaient vos yeux… vous êtes parti, chancelant, vous redisant tout bas : Tout est fini !… Eh bien, je vous le répète, monsieur d’Avrigny, supposez l’impossible, l’incroyable, le miraculeux… et alors vous comprendrez pourquoi cette main qui serre la vôtre n’a pas appuyé un pistolet contre mon front pour me faire sauter la cervelle…

— En vérité, dit M. d’Avrigny d’une voix tremblante, je me demande si je rêve… ou si ce n’est pas moi qui deviens fou !… Votre voix est ferme, votre main n’est pas brûlante… et pourtant vos paroles sont celles d’un insensé…

— C’est-à-dire que vous commencez à comprendre que Valentine…

— Valentine de Villefort ?…

— Valentine de Villefort est vivante !…

Le vieillard chancela : il serait tombé si Maximilien ne l’avait saisi dans ses bras.

De grosses larmes roulaient sur son noble visage.

— Vivante ! murmura-t-il. Mais non ! c’est impossible !… impossible !…

— Elle est vivante, vous dis-je. Ce que vous croyiez être la mort, n’était qu’une léthargie… Et, tandis que la main criminelle de sa belle-mère lui versait le poison, une autre main – celle d’un être mystérieux et grand, à la fois justicier du mal et rémunérateur du bien – la sauvait des embûches qui lui étaient tendues, et arrachait la victime au bourreau, en lui faisant croire que son œuvre était accomplie…

M. d’Avrigny garda un instant le silence. Le coup avait été violent, et le vieillard éprouvait quelque peine à redevenir maître de lui-même.

Enfin, il dit :

— Monsieur Morrel, je vous en prie, donnez-moi des explications bien nettes, bien catégoriques… Je vous crois, je dois vous croire… Vous êtes un homme d’honneur et vous vous feriez un scrupule de vous jouer de la crédulité d’un vieillard, surtout au nom de la sainte fille dont vous parlez…

Alors Maximilien, avec une lucidité parfaite, expliqua à M. d’Avrigny ce qu’il avait appris de la bouche de Valentine elle-même, comment le comte de Monte-Cristo pénétrait, la nuit, dans sa chambre et faisait disparaître le poison versé par Mme de Villefort, comment enfin certain que la criminelle épuiserait tous les moyens pour arriver à son but, c’est-à-dire pour assurer à son enfant l’héritage du vieux Noirtier, il n’avait pas hésité à jouer cette terrible comédie de la mort…

— Le comte de Monte-Cristo ! interrompit d’Avrigny. Mais quel est donc cet homme, en qui semble s’être incarnée la justice divine ?…

— Ici, monsieur, je me vois forcé de vous demander la permission de ne point vous répondre. Oui, cet homme a toutes les grandeurs ; oui, il a poursuivi, sans faiblir une heure, une mission de justice, il a été l’ange du châtiment et de la bienfaisance… C’est parce que dans son passé il est un secret que nul n’a droit de connaître… et, bien que je le sache, moi, j’ai le devoir de me taire…

— Je respecte vos scrupules et je n’insisterai pas. Mais du moins, savez-vous comment Mlle de Villefort a été arrachée à la tombe qui s’était refermée sur elle…

— J’ignore les détails. Mlle Valentine se souvient seulement qu’alors qu’elle était plongée dans une sorte de sommeil qui lui ôtait presque totalement la perception de ce qui l’entourait, elle a vu – entrevu, à la lueur des torches, – des hommes qui l’enlevaient dans leurs bras, l’arrachaient au cercueil brisé ; puis elle ne sait plus rien… Jusqu’au jour où le comte de Monte-Cristo m’a dit : Maximilien, vous n’avez pas le droit de mourir ! vous avez le devoir de vivre pour celle que vous aimez et qui vous aime !

— Ainsi Valentine est vivante ! Mais où est-elle, cette pauvre enfant qui n’a plus de nom !

— M. d’Avrigny, depuis le jour où la folie et la mort ont chassé de la maison de Villefort tous ceux qui l’habitaient, Mlle de Villefort est restée aux environs de Marseille, dans une bastide, proche d’Ollioules, où elle prodigue des soins à M. Noirtier…

— En effet, j’avais appris que le paralytique avait quitté Paris : je m’étonnais même de n’avoir pas été prévenu…

— Docteur, pardonnez-nous. Mais la situation étrange dans laquelle nous nous trouvions tous, nous faisait un devoir de la discrétion, même auprès de nos meilleurs amis… au nombre desquels nous vous comptons, soyez-en convaincu… Il me reste maintenant à vous expliquer pour quel motif je suis ici, réclamant votre aide et vos conseils…

— Soyez certain, monsieur Morrel, que je suis tout à votre disposition.

— Il y a cinq jours à peine que le billet – que voici – est parvenu à Mlle de Villefort… veuillez en prendre connaissance.

Disant cela, Maximilien remettait à M. d’Avrigny une lettre toute ouverte :

« Mademoiselle, vous êtes la bonté, vous êtes la miséricorde. À Paris, chez le docteur d’Avrigny, un homme va mourir. Cet homme, c’est votre père. Votre cœur vous dictera votre conduite. – M. C. »

— Ces initiales sont évidemment celles de M. de Monte-Cristo, dit le médecin.

— C’est en effet de lui que vient ce billet. Nous n’en avons pas douté un seul instant…

— Mais ne savez-vous pas où se trouve le comte ?

— Non.

— Comment a-t-il pu connaître cette catastrophe prochaine ; que je ne prévoyais pas moi-même à la date où ce billet a été écrit…

— M. de Monte-Cristo a des presciences qui le placent au-dessus de l’humanité ! Aussi n’avons-nous pas douté un seul instant…

— Et qu’a décidé Mlle de Villefort ?

— Oh ! vous qui la connaissez, pouvez-vous m’adresser cette question ?…

— Elle est ici ?…

— Oui… le voyage s’est accompli avec la rapidité de la foudre ; partout sur la route des relais disposés d’avance prouvaient que M. de Monte-Cristo avait lui aussi deviné, pressenti la résolution de Mlle de Villefort… et maintenant, je vous répète la question que je vous ai adressée lors de mon arrivée ici. M. de Villefort croit sa fille morte… dans l’état où se trouve sa raison, cette apparition subite ne peut-elle pas provoquer une commotion effrayante, mortelle peut-être ?…

Au moment où Maximilien prononçait ces dernières paroles, la porte du cabinet s’ouvrit et un jeune homme, de vingt-cinq ans environ, au visage franc et ouvert, entra ; puis, voyant Maximilien, il s’arrêta en s’inclinant.

M. d’Avrigny dit à Morrel :

— Monsieur Maximilien, je vous présente mon fils, médecin comme son père, et qui, je le sais, sera un homme de cœur et de dévouement… Me permettez-vous de réclamer pour lui votre confiance et votre amitié… Frédéric, M. Morrel est un des plus nobles caractères que j’aie rencontrés… Tendez-lui la main.

— Oh ! de grand cœur, s’écria Frédéric.

Les deux jeunes gens s’étaient regardés un instant, il y avait sur leur front tant de pureté juvénile, tant d’enthousiasme et d’énergie, qu’en vérité, il semblait que ce fussent les deux frères. Ils se reconnaissaient pour appartenir tous deux à la grande famille des bons et des justes.

— Monsieur Frédéric, dit Maximilien en serrant la main du jeune médecin, vous êtes le fils d’un homme que je respecte comme je vénérais mon père. Mais n’eussiez-vous même pas ce titre à mon affection, que je sens que je vous aimerais.

— Merci, monsieur Morrel, reprit M. d’Avrigny dont l’œil brilla d’émotion. Je suis un vieillard, et Dieu seul sait le nombre de jours qui me restent à vivre ; mais il me semble que je m’en irai plus tranquille en vous sachant uni de cœur à mon cher enfant…

— Mon père ! s’écria Frédéric en se jetant dans les bras du vieux médecin.

Et Maximilien s’étant approché, M. d’Avrigny, pendant un instant, les serra tous deux sur sa poitrine :

— Je vous sacre frères, dit-il. Ne l’oubliez jamais.

Puis, passant sa main sur ses yeux :

— Que venez-vous me dire, Frédéric ?

— Mon père, j’ai été appelé tout à l’heure auprès d’un de vos malades, M. de Villefort.

— Ah ! que se passe-t-il donc de nouveau ?

— Le délire l’a repris depuis une heure… il appelle à grands cris le procureur du roi. D’abord, j’ai attribué ce désir à quelque ressouvenir inconscient du passé… mais, après avoir écouté attentivement les paroles prononcées par le malade, j’ai cru devoir vous prévenir que cette insistance à réclamer la présence de ce magistrat procède d’un sentiment raisonné. M. de Villefort, se sentant près de sa fin, a des révélations à faire…

D’Avrigny et Maximilien échangèrent un regard.

— Je vais m’en assurer par moi-même, dit le vieux médecin. J’ai rendu des services à M. de Flamboin qui occupe aujourd’hui ce poste important… et je ne doute pas qu’en cas de nécessité absolue il ne consente à se rendre à mon appel… Quant à vous, monsieur Morrel, je vous dois une réponse. M. de Villefort peut supporter l’émotion que lui causera l’apparition de celle dont vous parlez ; et d’ailleurs avons-nous le droit de nous opposer à ce qu’une parole d’affection, de miséricorde, vienne, à l’heure suprême, adoucir les tortures de celui qui a été coupable, mais qui a si cruellement expié ses fautes…

— Ainsi vous m’autorisez…

— À amener ici Mlle Valentine… Où se trouve-t-elle en ce moment…

— Chez ma sœur, Mme Herbault…

— Je ne puis encore fixer l’heure de cette entrevue… mais il serait nécessaire qu’elle se tînt prête à toute éventualité…

— Soyez tranquille. Elle attend avec impatience l’autorisation que je vais lui porter…

— Priez-la donc de se rendre ici cette nuit même… Je vais faire disposer un appartement pour elle et Mme Herbault… De cette façon, au premier appel, elle pourra accourir au chevet du moribond… Vous, Frédéric, venez avec moi. Nous allons étudier ensemble l’état de M. de Villefort. Au revoir, monsieur Morrel, à tout à l’heure…

Les deux jeunes gens se serrèrent encore une fois la main, et tandis que Morrel se retirait pour se rendre auprès de Valentine, M. d’Avrigny et son fils se dirigeaient vers l’appartement de M. de Villefort…

X

LA CONFESSION DE M. DE VILLEFORT

Affaissé dans un fauteuil, la tête enfouie dans ses deux mains, M. de Villefort sembla n’avoir pas entendu le bruit de la porte qui avait tourné sur ses gonds.

L’infirmier – qui se tenait dans une petite antichambre précédant la chambre du malade, avait dit quelques mots à voix basse à M. d’Avrigny.

Pour cet homme qui avait l’expérience de la mort, celle de M. de Villefort était prochaine.

C’était une désorganisation de l’être tout entier qui s’accentuait davantage à chaque heure qui s’écoulait : et en même temps le cerveau se dégageait, la fièvre qui le troublait se calmait, la lueur vacillante se fixait pour jeter un dernier éclat.

Le docteur, ayant enjoint à son fils par un signe, de se tenir immobile, s’était approché de M. de Villefort et doucement lui avait posé la main sur l’épaule.

L’ancien magistrat tressaillit : puis il releva la tête.

Ses yeux grands ouverts avaient le regard clair et profond.

— Monsieur de Villefort, dit M. d’Avrigny, souffrez-vous ?…

Villefort porta ses deux mains à sa poitrine, avec un geste de suprême effort :

— Oui, répondit-il d’une voix gutturale qui était effrayante à entendre, tant il semblait qu’elle s’échappât d’une tombe déjà fermée. Oui, je souffre beaucoup !

— Ayez courage ! Vous savez qu’ici vous ne manquerez pas de soins…

— Voudriez-vous donc m’empêcher de mourir ! fit Villefort avec un accent indéfinissable. Par bonheur, votre science sera impuissante à prolonger mon supplice…

Et il ajouta tout bas :

— Ô mort ! que je te remercie !

Puis, après un silence pendant lequel M. d’Avrigny l’examinait avec une profonde pitié, Villefort se retourna brusquement vers lui :

— M. le procureur du roi est-il arrivé ? demanda-t-il.

— Vous tenez donc beaucoup à le voir ?…

— Oui… oui ! Eh quoi ! n’a-t-on pas exécuté mes ordres ?…

Il eut un ricanement attristé.

— Mes ordres ! j’oubliais… ici, je ne suis rien !… Je dis donc : N’a-t-on pas accédé à ma prière ?

— Monsieur de Villefort, dit gravement M. d’Avrigny, avant d’obéir à votre requête, j’ai dû venir moi-même vous présenter quelques observations…

— Des observations ! Lesquelles ? Faites vite, je vous prie. Vous savez, du reste, que je ne puis plus attendre… demain, il serait trop tard… et il faut que je parle…

— Vous n’ignorez point cependant que M. le procureur du roi ne se rendra pas à une simple invitation… sans des motifs graves, très graves…

Villefort se redressa, et toute sa physionomie parut empreinte d’une solennité pleine de dignité. On eût dit qu’il se sentait tout à coup remonté sur son siège de magistrat :

— Quand un homme comme moi, dit-il, qui a occupé l’une des plus hautes fonctions de la magistrature, appelle à lui l’homme qui lui a succédé, celui-ci ne doit ni hésiter ni réfléchir… Comment s’appelle aujourd’hui le procureur du roi ?

— M. de Flamboin…

— Mon ancien substitut, fit Villefort avec un sourire légèrement méprisant. Je lui ai rendu assez de services pour qu’il ait le droit d’être ingrat. Cependant, j’espère qu’il n’osera point se refuser à la prière suprême d’un mourant…

Il se tut un instant, comme s’il cherchait à rassembler ses idées, toujours prêtes à lui échapper :

— Docteur, je vous jure qu’il y va d’un grave intérêt… tenez, je puis écrire… donnez-moi ce qu’il faut… je lui adresserai quelques lignes…

— Puisque vous insistez, monsieur de Villefort, il sera fait selon votre volonté… et mon fils se fera un devoir d’aller lui-même porter le billet que vous allez écrire…

— Merci, dit M. de Villefort, aussi bien, il s’agit d’une réhabilitation…

— D’une réhabilitation ?

— Oui… oh ! vous saurez tout… car je parlerai devant témoins… Le nom de Villefort est maudit… et même inscrit sur une tombe, il est une tache infamante… Je ne veux pas qu’il souille plus longtemps celle de…

— De qui donc ?…

Mais M. de Villefort ne répondit pas. Courbé sur le papier, il écrivait lentement, posément.

Puis ayant pris la cire que lui présentait Frédéric, il cacheta sa lettre à l’aide de la bague qu’il portait à son doigt :

— Allez, monsieur, dit-il, et hâtez-vous… la mort n’attend pas !…

M d’Avrigny sortit avec son fils pour compléter ses instructions et ajouter un mot de sa main à l’appel de Villefort.

Au moment où le jeune homme s’éloignait, Morrel revenait conduisant Valentine et Mme Herbault.

En revoyant celle dont la mort lui avait été si douloureuse, le vieux médecin se sentit défaillir.

Valentine, vêtue de longs vêtements de deuil, s’était agenouillée devant lui.

Il posa les mains sur ses cheveux :

— Chère enfant, dit-il, vous qui étiez l’ange égaré dans cette famille coupable, soyez bénie. Et que soit béni aussi celui qui vous a sauvée !…

— Et… mon père ? demanda timidement Valentine.

— Vous le verrez, mademoiselle. C’est un triste devoir que celui que vous êtes venue remplir. Mais vous avez obéi à votre cœur… Vous avez tout oublié pour ne plus songer qu’aux souffrances de l’homme dont vous portez le nom… C’est là une bonne action dont il vous sera tenu compte…

— Et M. de Villefort… mon père est en danger ?…

— Je ne vous cacherai rien. Demain il aura quitté cette terre de douleurs. Puisse-t-il avoir trouvé le repos !

— Mais… je veux le voir ! pourquoi tarder ?…

— Je comprends votre impatience, mon enfant. Mais je suis obligé de réclamer toute votre patience…

— Monsieur Morrel, je viens, sur la demande formelle de M. de Villefort, d’envoyer mon fils chercher M. le procureur du roi…

— Mon Dieu ! s’écria Valentine, mais de quoi s’agit-il donc ?

— Je l’ignore, mademoiselle. Aux quelques mots qui lui sont échappés, j’ai compris qu’il voulait réparer une injustice commise… Mais quelle en a été la victime, je ne sais.

— Et vous pensez, demanda Maximilien, que ce magistrat se rendra à sa demande…

— Je vous l’ai dit ; à supposer que la qualité de M. de Villefort ne suffise point à le décider, je crois qu’il tiendra compte de l’appel que je lui ai adressé moi-même.

Puis se tournant vers Valentine :

— Vous venez d’accomplir un fatigant voyage, mademoiselle, je vous prie de vous retirer avec Mme Herbault dans l’appartement qui a été disposé pour vous…

— Mais, vous me promettez, vous me jurez de me faire appeler aussitôt que M. de Villefort sera en état de m’entendre…

— Je vous le jure…

M. d’Avrigny et Morrel restèrent seuls.

— Que tout cela est étrange, dit le vieux médecin. Et comment se peut-il que d’un père tel que M. de Villefort soit née une fille telle que Mlle Valentine.

— Mais, sa mère, Mme de Saint-Méran, je crois…

— Oh ! je ne l’ai point connue… mais j’ai su que c’était une nature en réalité peu sympathique… Elle était ambitieuse… et oserai-je le dire – digne de l’homme qu’elle avait choisi pour époux… Quant à la vieille marquise, sa grand-mère !… je l’ai assez appréciée pour pouvoir affirmer que la sensibilité était son moindre défaut…

— Elle aimait cependant beaucoup sa petite-fille…

— Oui, je le reconnais. Et pourtant, avez-vous oublié que, tout entière à ses préjugés de noblesse, à ses préoccupations politiques elle a failli contraindre Valentine à se marier contre son gré.

— Cela est vrai… car elle-même m’avait écrit un billet que je n’ai jamais oublié. Larmes, supplications, prières, me disait-elle, rien n’a pu ébranler la volonté de mes parents… Il est vrai que Mme de Saint-Méran était alors sous le coup de la mort de son mari, et déjà sa raison était affaiblie par la maladie qui devait l’emporter elle-même…

— Dites par le poison. Mais, croyez-moi, le poison atteint la tête, mais n’atteint pas le cœur. Famille d’égoïstes et d’ambitieux, je vous le répète : la nature, en créant Valentine si bonne, si généreuse, si dévouée, a dérouté toutes mes théories…

On entendit le roulement d’une voiture :

— Ah ! Frédéric, sans doute, dit le docteur en se levant vivement et en allant à la fenêtre dont il souleva les rideaux.

Puis il ajouta :

— Oui, c’est bien lui. Et il n’est pas seul ! Allons, M. de Flamboin est homme de parole.

Un instant après, le fils du docteur entrait dans le cabinet de son père, s’effaçant pour laisser passer le magistrat.

Les deux jeunes gens se tinrent à l’écart tandis que le procureur du roi et le médecin conféraient à voix basse.

— Je vous remercie, monsieur, dit d’Avrigny. Croyez-bien qu’un motif grave pouvait seul me donner la hardiesse de me prévaloir d’un léger service…

— Que je n’ai pas oublié. D’ailleurs, le billet de M. de Villefort m’aurait décidé. Vous savez, mon cher docteur, que les magistrats sont comme les diplomates… Ils possèdent bien des secrets, qui appartiennent à la justice, comme la correspondance d’un ancien ambassadeur appartient à l’État. M. de Villefort a été mêlé à tant et à de si grands événements qu’il peut, qu’il doit être le dépositaire de souvenirs terribles…

— Vous êtes prêt à l’entendre ?

— Certes… mais dites-moi, comme médecin, pensez-vous que – dans son état mental – je puisse ajouter quelque foi à ses paroles… La folie…

— Oh ! la folie, interrompit M. d’Avrigny, a des intermittences de lucidité… et j’affirmerais qu’aux approches de la mort, M. de Villefort a recouvré toute sa raison…

— Allons. Vous assisterez à l’entrevue ?

— Si vous le jugez convenable…

— Nous consulterons à ce sujet M. de Villefort… S’il est véritablement lucide, il saura lui-même si sa confession peut être entendue…

Frédéric et Maximilien descendirent dans le jardin. La soirée était claire, le froid sec. Ils causaient tout en marchant et en attendant qu’on les rappelât.

M. de Flamboin et le docteur se rendirent auprès de M. de Villefort.

Le nouveau procureur du roi offrait un singulier contraste avec son prédécesseur.

Tandis que M. de Villefort était un homme froid, aux allures raides et dures, M. de Flamboin, au contraire, gras, un peu lourd, ressemblait plutôt à un notaire de province.

Au moment où ils entrèrent dans la chambre de M. de Villefort, celui-ci – avec une vigueur qu’on n’aurait pas devinée en ce corps émacié – se souleva, en appuyant ses mains longues et blanches au bras de son fauteuil, et, se dressant, fit un pas au-devant des arrivants.

Pour qui n’eût point connu la situation, on eût dit d’un homme du monde faisant à des étrangers les honneurs de son salon.

M. de Flamboin s’inclina profondément tandis que le médecin contraignait doucement M. de Villefort à reprendre sa place.

On pourrait s’étonner que le procureur du roi témoignât autant de déférence à l’homme qui, en pleine cour d’assises, s’était reconnu coupable de meurtre sur un enfant né de l’adultère. Mais les souvenirs laissés au parquet par l’ancien magistrat avaient prévalu contre la catastrophe dernière. M. de Villefort n’avait-il pas été le type de cette magistrature impitoyable qui – pour complaire au pouvoir – frappe les ennemis qu’on lui désigne. Le nom de M. de Villefort se retrouvait dans tous les procès de la Restauration, comme aussi dans toutes les causes bruyantes qui se succédèrent, aussitôt que le roi-citoyen eut renié son origine révolutionnaire.

Les magistrats honoreront toujours – avec une sorte de crainte respectueuse – les Alarchangy, les Bellart ou les Zangiacomi.

— Monsieur, dit M. de Flamboin, vous avez désiré me parler, pour me faire – m’avez-vous dit – de graves communications. Je me suis empressé d’obéir à votre appel, et je suis prêt à vous entendre. Mais avant tout, dites-moi, est-ce à celui qui s’est honoré de s’appeler votre élève, ou bien est-ce au magistrat en exercice que vous vous adressez ?…

— C’est au représentant de la loi, dit nettement M. de Villefort.

— Il me reste à vous demander si vous désirez que nous soyons seuls…

— Non, dit Villefort, je prie M. d’Avrigny de vouloir bien assister à cet entretien… si toutefois vous ne vous y opposez point…

— Je n’ai aucun motif pour me refuser à votre désir… je ne ferai quelque réserve qu’au cas où il s’agirait d’un secret intéressant la sécurité de l’État…

Un sourire passa sur les lèvres de M. de Villefort :

— Monsieur, dit-il, je vais mourir. Certes, j’ai été plus que tout autre dévoué aux principes conservateurs de la société… mais, à la veille de comparaître devant Celui qui juge les juges de la terre, je veux décharger ma conscience par un dernier, par un suprême aveu… Ce que je veux vous dire, monsieur le procureur du roi, c’est que moi, M. de Villefort, j’ai commis un crime de plus !

— Vous, monsieur ! fit M. de Flamboin dont l’obésité placide fut toute secouée par ce préambule.

Au fond, il se disait que s’il avait su qu’il ne s’agissait point de quelque grosse révélation politique, il ne se fût peut-être pas dérangé avec tant d’empressement.

Il s’installa dans un fauteuil d’un air contraint, pour ne point dire ennuyé. Ce rôle de confesseur intime ne lui plaisait plus qu’à demi. Mais il était trop tard pour esquiver la corvée : il fallait faire contre mauvaise fortune bon visage.

— Je vous écoute, monsieur, dit-il.

M. de Villefort passa ses mains sur son front :

— Pardonnez-moi si je m’exprime avec quelque difficulté ; hier, j’étais fou, demain je serai mort.

« Je l’ai dit à M. d’Avrigny, il s’agit d’une réhabilitation. Mais, avant tout, je dois expliquer ce mot.

« Monsieur, il y a des noms qui sont des taches pour ceux qui les portent, pour ceux qui les ont portés. Grâce à moi, grâce à madame de Villefort, le mien est de ceux-là.

M. d’Avrigny fit un geste, comme pour l’empêcher d’aller plus loin :

— Oh ! laissez-moi parler ! je veux avant tout que M. le procureur du roi comprenne bien que je n’obéis pas à une fantaisie de malade… et qu’en ce moment je jouis de toute ma raison.

« Oui, le nom de Villefort est un nom infâme… et je n’en veux d’autre preuve que la volonté de mon père de ne le jamais porter…

« Et s’il savait tout encore !…

« M. de Flamboin, l’homme que pendant vingt-cinq ans on a honoré dans la magistrature comme l’un des plus intègres représentants de la justice humaine, avait, en 1814, condamné à la prison perpétuelle, de sa propre volonté, un jeune homme dont le seul crime était de pouvoir – à son insu – compromettre toute sa carrière…

— À la prison perpétuelle ! mais c’est un crime !… s’écria M. de Flamboin.

— C’est un crime, je le sais. Et je l’ai accompli volontairement, délibérément, je dirais presque froidement : car nos ambitions, à nous, sont des passions glacées…

« Cet homme, je l’ai cru mort… Pendant longtemps, son spectre est venu hanter mes nuits. Il était vivant, et il s’est vengé. De ce crime-là, j’ai subi le châtiment…

« La première femme qui portait mon nom, ce nom maudit, a été coupable… Je vous dirai tout à l’heure ce qu’elle a fait… ce que nous avons fait tous les deux…

« La deuxième femme – à laquelle j’ai uni mon sort – était une empoisonneuse, elle a tué M. et madame de Saint-Méran, elle a tué un vieux serviteur nommé Barrois, elle a tué… celle qui se nommait. Valentine… enfin !…

Il eut une sorte de sanglot convulsif ; mais se remettant aussitôt :

— Elle a tué mon fils…

« Du reste, vous le savez, en ceci elle avait obéi à la fatalité d’infamie qui s’attache au nom de Villefort.

« Moi aussi, j’avais tué mon fils… celui qui était né de mes amours adultères… je l’avais enterré vivant… puis, plus tard, je l’ai jeté moi-même en pâture à la vengeance sociale… »

Il s’arrêta brusquement. Ici, il y avait une lacune dans sa mémoire.

— Je ne sais pas, dit-il. Je ne me souviens plus ! Cet homme… qu’est-il devenu ? Ah ! je devine… la mort… la mort des assassins !…

— Détrompez-vous, monsieur, repartit M. de Flamboin. Le jury a été indulgent…

— Au bagne ! cria M. de Villefort. Au bagne !… Oh ! le malheureux !…

Et l’ancien magistrat, qui avait sans frémir fait tomber tant de têtes… vit tout à coup, dans le lointain, un homme coiffé du bonnet vert, courbé sous un travail mortel, pliant le dos sous le bâton des garde-chiourmes… et cet homme ! c’était sa chair, son sang ! c’était le fils de la seule femme qu’il avait aimée… peut-être… si jamais du moins il avait su ce que c’est que d’aimer !

Il eut un frisson qui le parcourut tout entier.

— Celui-là, dit-il, aurait seul le droit de s’appeler Villefort…

M. de Flamboin tira sa montre. Il commençait à s’apercevoir qu’il était tard.

Villefort surprit le mouvement et lui dit avec ironie :

— Mille pardons, monsieur, si j’abuse de vos instants… j’oublie que nous autres magistrats nous n’avons pas de temps à perdre aux sentimentalités…

Le procureur du roi reçut le coup en pleine poitrine et fit un geste de protestation.

— Eh bien ! monsieur, reprit Villefort dont la voix s’éleva par degrés, sur la tombe de mademoiselle de Saint-Méran, criminelle – oui, je le répète ! – criminelle pour ne m’avoir pas résisté dans les circonstances que je vais vous dire, il y a écrit le nom de Villefort… Sur la tombe de l’empoisonneuse, il y a le nom de Villefort – sur ma tombe à moi, demain, on inscrira le nom de Villefort… Ce nom qui est comme un sceau de malédiction !…

« Mais ce nom – qui désignera les coupables au Dieu vengeur, qui appellera sa colère implacable sur les criminels – ce nom, je ne veux pas qu’il reste sur une tombe innocente… je ne veux pas que, lorsque l’ange du jugement brisera les pierres où ce signe fatal sera gravé et flamboiera comme un appel à la vengeance divine – je ne veux pas qu’il touche à une tombe sur laquelle ce nom a été écrit… et sur lequel il doit être effacé !…

— Que voulez-vous dire ? s’écria d’Avrigny qui cherchait en vain à comprendre. Est-ce donc de votre fils que vous voulez parler ?

— De mon fils ! Oh ! non pas ! Cet enfant était digne de moi, digne de sa mère… C’était un vrai Villefort, déjà hypocrite, cruel et dur… Sa mère l’a sauvé en lui donnant la mort ! il portait le signe maudit… qu’il le garde !…

— Mais alors de qui voulez-vous donc parler ?…

— De celle qui, jetée par la fatalité, par mon crime, dans cette famille de meurtre et de sang, a été prise dans l’engrenage sinistre, de celle qu’on a tuée parce qu’elle portait le nom de Villefort… de celle dont la croix mortuaire porte ce stigmate effrayant…

— Valentine, votre fille !…

— Oui, Valentine… qui n’était pas ma fille ! qui n’était pas une Villefort !

Et comme s’il eût entendu les paroles que tout à l’heure le docteur adressait à Maximilien :

— Ah ! stupidité humaine ! s’écria-t-il. Nul de vous n’a rien deviné… et cependant il n’y avait qu’à regarder ce front pur, ces yeux francs et honnêtes… il n’y avait qu’à entendre cette voix inhabile au mensonge !… elle, une Villefort, allons donc ! oh ! quand je la regardais, moi, j’avais peur d’elle !… et quand elle est morte, il m’a semblé que c’était comme une délivrance !… j’avais terreur de sa vertu !… non, je vous le répète, elle n’était pas, elle ne pouvait pas être une Villefort !…

Le docteur se demandait si réellement la folie ne reprenait pas possession de ce cerveau qu’elle avait un instant abandonné.

Et pourtant non ! ce n’était plus le regard d’un insensé, ce n’était plus la voix âpre et dure de l’homme qui n’est pas maître de sa parole. Villefort s’était reconquis tout entier : dans ce réquisitoire dirigé contre lui-même, contre ceux qui avaient tué, il redevenait le magistrat infaillible et terrible.

M. de Flamboin lui-même avait pâli.

— Mais… celle dont vous parlez est morte, dit-il. Que pouvez-vous pour elle ?

— Je vous dis que vous pouvez ôter de sa mémoire le stigmate infâme qui s’y est attaché. Je vous dis qu’il faut enlever le cadavre au contact honteux des Villefort… je vous dis qu’il faut effacer du marbre ces lettres qui doivent brûler cette innocente comme si elles lui étaient appliquées à l’épaule par le fer du bourreau.

« Avant tout, écoutez-moi. Ce que je vais vous dire est la vérité suprême :

« Il y a bien longtemps de cela… bien longtemps… trente-quatre ans, toute une éternité. J’étais jeune, alors… mais était-ce ma faute à moi si déjà j’avais au cœur l’atroce corruption des ambitieux !

« J’étais jeune, dis-je. Est-ce que j’ai eu une jeunesse ? Tenez ! vous autres, dans votre monde de convention, vous chasseriez avec mépris le jeune homme qui, se destinant à la magistrature, ferait preuve du moindre enthousiasme, de la moindre chaleur d’âme…

« Il faut être froid comme un cadavre… il faut imposer silence à son cœur ; et si les passions nous brûlent, il faut que pas un reflet de cette flamme n’éclaire ni nos yeux ni notre front. Ah ! Tartuffe ! ton hypocrisie est notre école, notre bréviaire, notre Code !… Mentir aux autres, mentir à soi-même !… c’est à ce prix qu’on arrive…

« Et je suis arrivé moi !… où, vous le savez.

« J’ai épousé mademoiselle de Saint-Méran… Savez-vous ce qu’était cette jeune fille, si gracieuse, si charmante, que tous enviaient mon bonheur !… âme et cœur plus froids encore que mon âme et mon cœur. Vous croyez qu’elle épousait un jeune homme, point, elle s’unissait à un magistrat qui avait devant lui une belle carrière ! Elle apportait une fortune à qui devait lui apporter les satisfactions de l’orgueil !

« C’est là ce que, nous autres, nous appelons l’amour, c’est là ce que nous appelons le mariage…

« Quinze jours après le retour définitif de Louis XVIII, en 1815, mademoiselle de Saint-Méran prit le nom de madame de Villefort.

« De ce jour elle était condamnée, il y a des contagions auxquelles on ne peut échapper. Épouse d’un autre, elle n’eût été peut-être qu’indifférente au bien. Unie à Villefort, elle devait être active au mal…

« Elle devint bientôt enceinte.

« Ah ! je me souviens de nos entretiens pendant cette période de notre vie. D’autres auraient parlé des joies que leur apporterait le premier sourire, le premier baiser de leur enfant…

« Nous, c’était autre chose.

« Dans le contrat, M. et madame de Saint-Méran avaient tenu à insérer une stipulation spéciale.

« Au premier enfant, nous recevions une somme de trois cent mille francs !… Vous m’entendez bien ! trois cent mille francs venant tout à coup donner à la situation de ce petit magistrat de province un éclat inattendu… c’était l’avenir s’ouvrant à larges portes. Car, chez nous autres magistrats, on attache grande importance à ces choses-là…

« Il est riche : donc il peut faire grande figure. Donc, il peut prétendre à tout.

« Trois cent mille francs, c’était un poste à Paris. Sa Majesté, déjà sollicitée à cet égard, avait répondu par un mot de roi :

« — M. de Villefort est encore un débutant…

« Mais dès que M. de Villefort aurait quinze ou vingt mille livres de rentes de plus ! Alors, c’était un homme considérable !…

« Venir à Paris !… qui sait ? être reçue à la cour ! Renée de Villefort comptait les jours, les heures !… De l’enfant, il était à peine question ! s’occuper de layette, allons donc ! il fallait se commander un portefeuille pour y entasser les billets de banque !…

« Ceux qui me voyaient soignant ma femme avec une sollicitude infatigable se disaient :

« Quel époux aujourd’hui ! quel père demain !

« Et tandis que j’arrangeais les oreillers sous la tête de la malade, je lui disais tout bas : Procureur du roi à Paris ! et elle me souriait !

« Était-elle donc plus cruelle, plus égoïste qu’une autre ?

« Non, elle était ce que nous faisons de nos enfants, ce que nos pères ont fait de nous des êtres de convention, qui n’ont rien de l’humanité, dont les oreilles sont assourdies par le tintement perpétuel de cette cloche fêlée qui est la routine, dont les yeux sont aveuglés par les enténèbrements continuels des préjugés… des décorations ! Le bonheur ! une place. Le bonheur ! un sourire du souverain, une faveur du pouvoir ! Voilà ce qu’on nous a appris !… voilà ce que nous apprenons aux autres.

« Ah ! pauvres misérables que nous sommes ! »

M. de Flamboin n’était pas fort à l’aise : il pinçait ses grosses lèvres et pour un peu, il eût protesté au nom de cette société que son ancien défenseur malmenait si durement…

D’Avrigny eut applaudi…

Mais tous deux se taisaient, car à mesure que M. Villefort parlait, sa voix, devenue âpre, presque aiguë, avait des intonations qui vrillaient le cœur. Ce n’était plus la vie, c’était la mort qui parlait. Et – seule en ce monde – la mort a droit de franchise.

L’ancien procureur du roi était resté immobile, comme accablé sous les regrets dont les souvenirs l’accablaient : pliait les épaules sous le passé comme sous un poids trop lourd.

— M. de Villefort se fatigue ! commença M. de Flamboin.

— Non ! non ! reprit vivement le moribond. Seulement je vois clairement ce qui est, ce qui a été, ce qui sera, et tout cela me fait monter des nausées aux lèvres…

« Laissez-moi continuer. J’arrive aux faits.

« Madame de Villefort devait accoucher dans les premiers jours de mai 1816…

« Ici je dois revenir de près d’une année en arrière et vous raconter des événements qui restèrent ignorés de tous.

« Vous savez qu’après le retour de l’île d’Elbe, ma position était compromise. J’avais exagéré le dévouement à la cause des Bourbons, puisque c’était pour eux, ou plutôt pour moi, que j’avais commis mon premier crime, l’enlèvement et la suppression d’un pauvre jeune matelot de la marine marchande.

« Lorsque Napoléon fut arrivé aux Tuileries, il ne fut plus question, bien entendu, de mariage immédiat entre mademoiselle de Saint-Méran et moi.

« Je ne songeai plus qu’à sauvegarder le présent, et à faire autant que possible oublier le passé par ceux qui auraient pu m’en demander un compte terrible.

« Grâce à la connivence de mes supérieurs hiérarchiques, je fus déplacé et envoyé à Toulouse, ou du moins j’étais presque un inconnu.

« Vous n’avez pas oublié, sans doute, que les premières semaines de la Restauration impériale, – qui ne devait durer que cent jours, – furent témoins des tentatives désespérées de la part des royalistes pour conserver le pouvoir.

« Notamment à Toulouse, M. de Vitrolles essaya d’établir un gouvernement royal, qui devait servir de lien entre madame la duchesse d’Angoulême, qui agissait à Bordeaux, et le duc qui préparait à Marseille une campagne offensive.

« Le maréchal Pérignon avait été mis à la tête des volontaires royaux : en même temps on avait créé un Moniteur royaliste destiné à démentir toutes les nouvelles favorables au rétablissement définitif de Napoléon.

« L’argent anglais et l’argent espagnol soutenaient le parti qui, dans les excursions militaires, avait déjà remporté quelques succès : tout à coup on apprit que Bordeaux avait capitulé et ouvert ses portes au général Clausel.

« En même temps, des pouvoirs extraordinaires envoyés de Paris au général comte Delaborde, en même temps que le général Charton marchait sur Toulon, changèrent complètement la face des affaires.

« Le général Delaborde – ardent partisan du régime impérial – souleva un bataillon du troisième régiment d’infanterie, marcha sur le Capitole où se tenaient le maréchal Pénenon et M. de Vitrolles et s’empara de leurs personnes.

« C’était le 4 avril.

« Une partie de la population toulousaine accueillit avec transport l’expulsion des royalistes et le relèvement du drapeau tricolore.

« Et comme toujours en pareil cas – si la ville entière resta relativement calme – des représailles isolées furent exercées.

« Jaloux de ne me mêler en rien aux événements politiques – n’ayant d’autre volonté que celle de rester à mon poste – je m’étais installé dans une maison, à l’extrémité d’un petit faubourg, à peu de distance du moulin Bazacle, dont le canal de fuite, longeant les bords de la Garonne, passait à quelques mètres de mon jardin.

« Le soir du 4, je m’étais enfermé chez moi, sous prétexte de travail urgent, mais en réalité pour rester complètement étranger aux événements qui se passaient, et n’encourir de responsabilité ni de part ni d’autre.

« Tout à coup… il était environ dix heures – j’entendis une rumeur sourde qui semblait venir du côté de la porte Saint-Pierre : puis cette rumeur se changea en clameurs, et les mots : À moi ! à moi ! frappèrent mon oreille.

« Point de doute. Il y avait là une foule irritée, menaçante, qui se dirigeait du côté de la maison.

« Obéissant à la prudence dont je m’étais promis de ne me point départir – et craignant que quelques-uns de ces hommes, apercevant la lumière à laquelle je travaillais, ne vinssent à réclamer mon intervention, j’éteignis rapidement ma lampe, et me levant, je vins auprès de ma fenêtre dont je soulevai les rideaux…

« Je vis alors, à cinquante mètres au plus de mon habitation un homme qui courait de toute la vigueur de ses jambes. On le poursuivait avec acharnement et les mêmes cris : À mort ! À mort !… se répétaient sans cesse.

« Je crus même discerner qu’on ajoutait cette autre appellation : À mort, l’Anglais !

« L’homme semblait si fort, si agile, et il avait tant d’avance sur ses ennemis que je ne doutai pas un seul instant qu’il leur échappât.

« Mais, soudain, je le vis chanceler et tomber. Son pied avait rencontré un obstacle. Alors les poursuivants se jetèrent sur lui. Il y eut pendant un instant comme une mêlée humaine, puis un grand cri !… et un choc sinistre… L’homme avait été lancé dans les eaux de la Garonne.

« Puis les assassins, satisfaits d’avoir assouvi leur vengeance, parurent saisis d’une sorte de panique et s’enfuirent en se débandant.

« Je restai là, immobile, pendant quelque temps encore. Mais tout était fini. Et un crime de plus avait été commis qui devait rester impuni.

« Je me remis au travail, essayant de ressaisir ma pensée brisée, quand il me sembla entendre des coups légers, frappés à la vitre de ma fenêtre.

« Je tressaillis : j’étais à cette époque en proie à de continuelles terreurs. Le bruit se renouvela, un peu plus fort. En même temps, une voix gémissante appela à l’aide.

« La vieille servante qui me servait était couchée. J’étais bien seul. Je pris un pistolet dans le tiroir de mon bureau, et je sortis, pour faire le tour par le jardin et tenter d’apercevoir quel était l’inconnu qui venait ainsi troubler mon repos.

« Mais, si doucement que j’eusse marché, cependant je n’avais pu éteindre complètement l’écho de mes pas craquant sur le sable, et la voix reprit, avec un accent étranger :

« Secourez-moi, mylord ! Par grâce !… Sauvez-moi !…

« Le mot que j’avais entendu tout à l’heure – l’Anglais ! – me revint en mémoire.

« Je croyais que j’avais affaire au malheureux qui avait été précipité dans le fleuve.

« Il n’y avait pas à douter : il était seul ! Ses bourreaux avaient disparu. Pour le moment du moins je n’avais rien à redouter.

« J’allai à lui, et aux premières paroles je sus que je ne m’étais pas trompé. Il grelottait de froid et ses dents claquaient.

« — Appuyez-vous sur mon bras, lui dis-je.

« Et je l’aidai à atteindre mon cabinet. Là, j’approchai du foyer un siège sur lequel il se laissa tomber. Puis tout à coup, je le vis pâlir et perdre connaissance.

« Si inhumains que vous fassent les hommes, cependant il subsiste toujours un peu de pitié au fond du cœur. Je me hâtai de lui administrer un cordial. Et tandis qu’il revenait lentement à lui, je l’examinais attentivement.

« C’était un homme de trente ans à peu près, au type d’une admirable régularité, brun, mais à la peau très blanche. Ses cheveux mouillés tombaient sur son front, mais il était facile de reconnaître qu’ils étaient bouclés comme ceux d’une femme.

« Je croyais que cet homme était Anglais. Et cependant il y avait en lui je ne sais quoi d’étrangement beau qui me surprenait et avait – selon moi – comme un caractère exotique.

« Enfin il ouvrit les yeux.

« J’avais soigneusement fermé mes rideaux, et je me tenais debout devant lui.

« Il me regarda, d’un air surpris d’abord.

« Ses yeux – admirablement fendus – étaient clairs et profonds. Mais encore une fois, son regard me frappa, comme s’il n’eut pas appartenu aux hommes de notre monde européen.

« — Vous m’avez sauvé, dit-il encore avec son accent fortement étranger. Merci ! vous n’aurez pas obligé un ingrat.

« — Qui êtes-vous ? lui demandai-je. Et que puis-je pour vous ?

« — Ne savez-vous pas qu’on a voulu m’assassiner ?

« J’eus honte d’avouer que j’avais assisté au meurtre sans même avoir tenté un effort pour m’opposer à ce crime si lâche et je fis un geste de surprise.

« Son œil pénétrant se fixait sur moi, comme s’il eût voulu lire au plus profond de ma pensée. Mais, je sus rester impassible. Et sans doute satisfait de son examen :

« — Des fous m’ont pris pour un Anglais, à la solde des royalistes ; je ne sais qui m’avait dénoncé à leurs fureurs. J’ai été poursuivi et jeté dans le fleuve… Par bonheur, j’ai plongé et j’ai échappé à la mort. Vous m’avez donné l’hospitalité, encore une fois je vous remercie…

« — Quoi ! m’écriai-je, n’êtes-vous pas Anglais ?

« Il se dressa à demi : ses traits prirent une expression singulière de colère et de mépris, et il s’écria :

« — Moi ! Anglais !… oh !…

« — Mais, à quelle nation appartenez-vous donc ?

« Il se tut un moment, puis, me regardant encore attentivement :

« — Vous êtes jeune, me dit-il, vous devez ignorer la trahison…

« — Que pouvez-vous donc craindre de moi ?

« — Rien ! d’ailleurs Napoléon est remonté sur le trône… tout bon Français doit être l’ennemi des Anglais… vous ne pouvez être mon ennemi…

« — Encore une fois, je vous affirme que, qui que vous soyez, vous n’avez rien à craindre de moi. Vous pouvez à votre gré parler ou garder le silence, mais, si je puis vous rendre un service, n’hésitez pas, je vous en conjure, à vous fier à moi !

« J’étais sincère dans mes protestations. Quoique je n’aie jamais été sentimental, cependant je me sentais malgré moi saisi d’un véritable intérêt pour le personnage singulier que le hasard plaçait en face de moi. L’homme qui vient d’échapper à une mort certaine a je ne sais quoi de solennel, qui trouble et émeut à la fois. Et puis – car, ici, je dois tout avouer, – j’étais mordu au cœur par une curiosité invincible… comme si je m’étais trouvé sur le seuil d’un monde inconnu.

« — J’ai froid, dit-il tout à coup. N’avez-vous point de vêtements à me donner ?

« Je m’excusai de n’y avoir point songé plus tôt. Et le guidant vers la pièce voisine, je mis ma garde-robe à sa disposition.

« Il reparut un instant après. Et je ne pus réprimer un cri de surprise.

« En quelques secondes une véritable transformation s’était accomplie en lui. Ses cheveux avaient repris leur lustre. Il était drapé dans un large manteau, avait noué autour de son cou un foulard de soie blanche. Mais, dans ce costume si simple, il avait si grand air, quelque chose de majestueux, de solennel qui me frappait d’une indicible émotion !…

« — Mais qui êtes-vous donc m’écriai-je !

« Il resta debout, les bras croisés sur sa poitrine et dit :

« Je suis celui qui sauvera Napoléon, qui sauvera la France et qui abattra la puissance criminelle des Anglais.

« En toute autre circonstance, je me fusse demandé si j’avais devant moi un fou. Mais ce soir-là, sous l’empire des émotions qui m’avaient assiégé, j’étais en proie à une sorte de fièvre. Ma surprise se compliquait d’admiration.

« — Parlez ! dis-je avec exaltation. Et si pour aider mon pays, vous avez besoin de mon concours, il vous est acquis, soyez-en convaincu.

« Cependant, il me considérait attentivement. Malgré mes protestations, je lui inspirais évidemment une défiance instinctive. De l’homme qui a trahi – et déjà je me trouvais dans ce cas – les honnêtes gens ont une crainte inexpliquée.

« — Écoutez, me dit-il enfin. Et répondez-moi franchement. Où est l’empereur ?

« — À Paris…

« — En êtes-vous certain ?

« — Autant qu’on peut être certain de quelque chose dans ces temps troublés !

« — Alors il faut que je parte immédiatement…

« — Pour Paris ?

« — Oui.

« — Mais… les routes ne sont pas sûres. Et quoi que vous m’ayez déclaré être un ami de la France, votre accent – votre physionomie même – tout vous dénoncera comme Anglais…

« — En ce moment, la guerre n’existe pas entre les deux pays !

« — N’avez-vous point constaté par vous-même que le sentiment populaire ne tient nul compte de cette situation. Mais – ne pouvez-vous pas établir vous-même votre nationalité… que je ne connais pas encore… il vous serait facile alors de vous procurer les papiers nécessaires pour parvenir à Paris sans être inquiété…

« Pendant que je parlais, il semblait réfléchir profondément.

« — Qui me procurerait ce passeport ?

« — Mais, fis-je en me départant malgré moi de ma prudence ordinaire, je suis moi-même magistrat et ma recommandation…

« Il eut un geste de surprise joyeuse :

« — Vous êtes magistrat… juge ?…

« — J’appartiens au ministère public… je ne sais si vous comprenez la distinction… je crois qu’en Angleterre, on dit avocat à la Couronne…

« — En Angleterre, s’écria-t-il, tandis que dans ses yeux passait une lueur fauve, il n’y a pas de juges… il n’y a pas de magistrats !… il n’y a que des bourreaux !… mais je suis en France, et j’aime profondément la France… mes aïeux étaient Français…

« — Encore une fois…, quel est donc votre pays ?…

« — Il étendit les bras vers l’Est :

« — Franchissez par la pensée, dit-il d’une voix grave, les continents et les mers immenses… Allez, allez encore, plus loin ! plus loin ! Là-bas, il y a des pays si grands que toute votre Europe tiendrait dans une seule province, des forêts si impénétrables que jamais le soleil ne touche le sol, des monuments si énormes, si puissants, si colossaux qu’en vain les siècles cherchent à les ébranler, des trésors si considérables, des monceaux d’or et de pierreries si hauts que tous vos millions entassés sembleraient auprès d’eux un de ces monticules de sable que font les enfants, en jouant.

« Un nom jaillit de mes lèvres :

« — Les Indes ! m’écriai-je.

« Il inclina la tête.

« — Oui, dit-il, ce que vous autres appelez les Indes… ce que nous appelons le Royaume du Soleil.

« — Ainsi, vous êtes Hindou…

— Oui. Et de ceux qui veulent l’indépendance du pays sacré… de ceux qui ont juré aux traîtres, aux assassins, aux corrupteurs, aux Anglais, une guerre à mort !…

« — Mais ne m’avez-vous pas dit que vos aïeux étaient Français ?…

« — Avez-vous donc oublié les noms glorieux des Labourdonnaye, des Dupleix, des Lally.

« — Non, certes. Lally surtout fut un grand patriote…

« — Que la monarchie française a supplicié. Eh bien ! ces hommes avaient une armée qu’on oublia, qu’on livra à toutes les vengeances du vainqueur… Mon père était un de ces hommes… Le 26 octobre 1803, il fut tué à la bataille de Laswari où la valeur des officiers français se butta contre les bataillons de Lake. Il avait pris pour compagne une des femmes de la cour de Scindia… et laissait une fille et un fils… ce fils, c’est moi !…

« — Mais alors vous êtes Français de naissance et de droit !…

« — Non, fit-il. Le sang de ma mère coule dans mes veines… je suis maharate…

« Tout ce que j’entendais me faisait l’effet d’un conte féerique. Et cependant je m’expliquais maintenant la singulière impression que m’avait causée la vue de cet homme, le caractère semi-européen, semi-exotique que j’avais remarqué en lui et qui m’avait tant frappé… Il me semblait pourtant qu’il ne me disait pas tout.

« — Consentiriez-vous à me dire, lui demandai-je timidement, quel est votre nom et quel titre vous portez dans votre pays ?…

« — Mon titre, fit-il en tressaillant, je n’en ai plus. Mon nom !… Il y a deux mois, je n’avais pas le droit de le prononcer… j’étais une chose, un esclave !… Il y a cinq ans, en 1810, le grand Scindia, le vrai souverain de l’Hindoustan, a recommencé la lutte contre les Anglais !… Oh ! quelle grande et noble résistance !… Mais nous avons été écrasés auprès de Gwalior… et je suis tombé avec ma sœur aux mains des Anglais !…

« — Votre sœur !…

« — C’était alors une enfant… quinze ans à peine… moi, j’en avais vingt-cinq… nous avons été arrachés à notre pays adoré, traînés en Angleterre… Il fallait bien servir de trophée au triomphe de ces cruels exploiteurs qui siègent là-bas dans la cité de Londres… Puis, en dépit des larmes de Naya – c’est le nom de ma sœur bien-aimée – en dépit de mes rages impuissantes, nous fûmes séparés. Et pendant cinq ans, cinq longues et mortelles années, je l’ai appelé, épié l’heure de l’évasion… Il y a deux mois, j’ai fui… Comment ? J’ai échappé à mes geôliers, comment je suis parvenu à atteindre un des ports d’Angleterre, comment je me suis caché à fond de cale d’un navire qui faisait voile vers l’Espagne… je ne vous le raconterai pas… Vous croiriez à quelque fable… Mais je suis arrivé aux côtes, dans la baie de Vigo… De là, à travers mille dangers, j’ai franchi les montagnes et j’ai mis le pied sur le sol français… je suis arrivé ici ce matin… ce soir, j’ai failli mourir… Demain je reprendrai ma route… car c’est à Paris que je vais… c’est vers Napoléon que je tends. Napoléon, l’implacable adversaire des Anglais… et je viens lui dire :

« — Sire, voulez-vous à jamais abattre, ruiner la nation anglaise… Voulez-vous la réduire pour toujours à l’impuissance… Voulez-vous la contraindre à demander grâce ? Eh bien ! défendez-moi, je viens vous demander votre aide… Avec l’appui de la France, tout l’Hindoustan, des déserts de Marousthan aux monts Vindhyas, de Jeypore à Bhopal, d’Amedhabad à Gwalior, se soulève contre la domination anglaise. C’est la mort de la puissance britannique… c’est l’alliance éternelle de la France et de l’Hindoustan !

« L’Hindou debout, frémissant, était admirable à voir.

« J’étais, certes, bien ignorant alors dans toutes ces questions. Et cependant il parlait avec un tel enthousiasme que, malgré moi, je me sentais attaché à sa cause…

« — Oui, m’écriai-je, ce serait une œuvre sublime !… Allez, partez pour Paris…

« — Et vous me procurez un passeport ?

« À ce mot, je me souvins que je risquais de me compromettre et j’eus un moment d’hésitation.

« — Du moins, lui dis-je, j’essaierai de vous le procurer… mais votre nom ?

« — Je me nomme Daola, fit-il avec une inexprimable majesté.

« — Mais votre sœur… s’est-elle évadée avec vous ?…

« — Non. Un de mes compagnons de captivité auquel elle était fiancée avant de tomber au pouvoir des Anglais et qui leur a échappé est resté en Angleterre pour l’enlever… Elle est dans une famille anglaise du pays de Galles… Dès qu’il l’aura rejointe, tous deux quitteront les îles et viendront en France…

« — Comment pourront-ils suivre vos traces ?…

« J’avais émis cette question naturellement, ne pensant point aux propositions qu’elle devait provoquer.

« En effet, Daola, après un silence, me dit :

« — Monsieur, le hasard nous a placés en face l’un de l’autre… vous m’avez offert de m’aider. Ne faites rien à demi. Demain, grâce à vous, je prendrai la route de Paris… permettez-moi d’indiquer votre demeure comme lieu de rendez-vous à ceux que j’aime !…

« Et le visage rayonnant d’une admirable confiance, cet homme auquel je puis donner son véritable nom – le rajah Siwadji Daola – me tendit sa main toute ouverte…

« Eh bien ! en ce moment encore, ce fut le calcul qui me dicta ma conduite.

« — Si cet homme m’a dit vrai, pensai-je, je ne cours aucun risque en lui procurant un passeport, en lui permettant d’indiquer ma demeure comme un lieu de rendez-vous : Que Napoléon tombe, nul ne saura ce que j’aurai fait… Nul ne pourra m’adresser des reproches ou nuire à ma carrière. Si, au contraire, ce plan – qui paraît insensé – recevait son exécution, si Napoléon triomphait, alors je pourrais me prévaloir du service rendu !

« Ah ! misérables intrigants que nous sommes. Pas un élan, pas un acte franchement bon et honnête !… et cependant je devais aller plus loin encore sur cette route de honte et d’infamie !

« Je mis ma main dans la sienne et je lui dis :

« — Comptez sur moi et disposez de ma maison.

« — Vous êtes un cœur noble, dit-il d’une voix grave, un cœur vraiment Français !…

« En même temps, il entrouvrait le manteau qui l’enveloppait et détachait une ceinture cachée sous ses vêtements.

« Elle était tissée d’une soie épaisse, aux teintes écarlates.

« Il la déploya et je vis des pierreries d’un éclat merveilleux.

« Il prit un bijou d’une forme singulière ; c’était, je le reconnus aussitôt, un bracelet d’or massif, qui semblait avoir été coupé en deux d’un coup de hache.

« — Examinez ceci, me dit-il, et accueillez dans votre maison celle qui vous présentera l’autre moitié de ce bracelet. Je ne puis vous le laisser, car c’est un signe dont je n’ai pas le droit de me défaire. Mais voyez…

« Alors, à la lueur de la lampe, il me fit regarder attentivement des caractères hindous gravés sur le métal. J’en voulais prendre copie sur une feuille de papier. Il me demanda si j’avais de la cire, et quand je lui eus donné ce qu’il désirait, il imprima l’empreinte des caractères. Puis, à l’aide d’un crayon, il me montra comment devaient se raccorder les signes qui se trouveraient sur l’autre partie du bracelet.

« Il voulait, en outre, me faire accepter une magnifique émeraude dont la valeur devait être énorme. Mais je me refusai obstinément à l’accepter.

« Attribuant à ma discrétion ce qui n’était en réalité qu’un effet de ma prudence, il me serra dans ses bras, puis :

« — Quand pourrai-je partir ? me demanda-t-il.

« — Vous aurez votre passeport à huit heures du matin… mais votre véritable nom vous mettrait en butte à des curiosités, à des interrogations…

« – Mon père s’appelait Jean d’Arvas…

« Ce fut sous ce nom que j’obtins facilement un passeport dès la première heure.

« Et quelques instants après, le Prince Daola partait sur la route de Paris.

L’heure s’avançait. Villefort parlait maintenant d’une voix faible.

M. d’Avrigny, craignant qu’il ne pût achever son récit, l’engageait à prendre un peu de repos.

« — Non ! non ! s’écria Villefort. Ma confession doit s’achever… Oh ! ajouta-t-il avec un effrayant sourire, j’ai le devoir de me hâter… n’entendez-vous pas, comme moi, la mort qui me répète : Parle ! parle !…

Le docteur insista cependant pour qu’il prît un cordial qui lui rendît un peu de force.

Puis l’ancien procureur du roi continua :

« — Trois mois s’écoulèrent. Je n’avais plus entendu parler ni de Daola ni de ceux qu’il m’avait recommandés : Waterloo avait renversé l’empereur. La France avait retrouvé ses rois légitimes. J’étais devenu l’époux de mademoiselle de Saint-Méran.

« Je vous ai déjà dit qu’elle allait devenir mère.

« Le jour tant attendu arriva.

« Nous habitions toujours Toulouse. J’avais agrandi et embelli ma propriété de Bazacle. Elle plaisait beaucoup à madame de Villefort, et l’époque à laquelle nous nous trouvions – les premiers jours de mai 1816 – faisait de la maison un véritable nid de fleurs.

« Madame de Saint-Méran était venue de Marseille, et habitait un petit pavillon à l’extrémité du jardin.

« Le 6, madame de Villefort accoucha d’une fille. C’était le matin. Tout se passa à souhait. Cependant l’enfant – une petite fille – paraissait malingre et chétive.

« Pendant toute la journée, madame de Saint-Méran resta au chevet de sa fille. Mais quand la nuit fut venue, je déclarai que je resterais auprès de ma femme.

« L’enfant était dans son berceau. Il avait été convenu que, dans la matinée, une femme de la campagne, soigneusement choisie par le médecin, viendrait lui donner le sein.

« Je m’étais installé dans un fauteuil, lisant.

« Madame de Villefort sommeillait.

« Le corps de logis que nous habitions était celui-là même dans lequel, il y avait plus d’un an, j’avais reçu l’étrange personnage dont j’ai parlé.

« Il était environ une heure du matin. Il me sembla entendre mon nom prononcé au dehors. D’abord je crus à une sorte d’hallucination causée par la fatigue. Mais une seconde fois je reconnus que je ne me trompais pas.

« La voix qui m’appelait était une voix de femme, et si faible que je tressaillis.

« Sans éveiller madame de Villefort, j’ouvris doucement la porte et je descendis.

« Je me glissai hors du jardin, comme autrefois, et je vis debout auprès de la muraille une forme blanche. Je m’approchai vivement. C’était une femme… et, à la lueur de la lune qui brillait, je vis une créature d’une effrayante pâleur… mais, je le dis, d’une merveilleuse beauté. Mais ce qui me frappa tout à coup, c’était l’incroyable ressemblance qui existait entre cette femme et l’homme qu’il y avait un an, j’avais reçu dans ma maison.

« Je m’approchai d’elle vivement ; mais, comme j’étais encore à deux pas d’elle :

« — Vous êtes M. de Villefort ? me dit-elle d’une voix si faible qu’elle ressemblait à un souffle.

« — Oui. Et vous ? n’êtes-vous pas Naya ?…

« — Je suis la sœur du rajah Siwadji Daola… je suis la veuve du rajah Duttiah !… Je suis mère… et je meurs !…

« Et, ouvrant le manteau qui l’enveloppait, elle me tendit un enfant qui me semblait venir à peine de naître…

« Je le pris !… il me sembla que la mère n’attendait que cet acte pour mourir… car, soudain elle s’écroula de toute sa hauteur sur le sol.

« Je me précipitai vers elle :

« — Qu’avez-vous ? m’écriai-je. Revenez à vous !

« — Je meurs, vous dis-je. Mon mari… a été tué au moment où nous cherchions à quitter l’Angleterre… moi, je me suis enfuie !… j’étais enceinte !… Au prix de mille souffrances, je suis parvenue à atteindre la France…, j’ai marché nuit et jour… il y a une heure… je suis tombée… là-bas… dans un bois… où mon enfant est né… Alors j’ai rassemblé toutes mes forces… et je me suis traînée jusqu’ici… Prenez mon enfant… Aimez-la bien… c’est une fille… appelez-la Naya… comme sa mère… Ah ! le bracelet.

« Je m’efforçai de la relever. Mais son corps se raidissait. Je sentis qu’elle me glissait dans la main un objet de métal… puis elle poussa un soupir rauque… tout son corps fut agité par une convulsion suprême… et elle retomba… Elle était morte !…

« Affolé, je remontai dans la chambre de ma femme, tenant dans mes bras l’enfant qui venait de m’être confié dans des circonstances si extraordinaires…

« Madame de Villefort ne s’était pas éveillée.

« L’idée me vint de placer l’enfant inconnue – cette fille d’une race mystérieuse – dans le berceau où dormait Valentine… ma fille, à moi !

« Soudain, comme je l’écartais doucement, craignant de troubler son sommeil, j’éprouvai une impression si bizarre que tout mon sang fut refoulé à mon cerveau.

« Je me penchai… et la regardai avidement !…

« C’est à n’y pas croire. Ma fille, Valentine, ne respirait plus… À peine éveillée à la vie, elle s’était endormie dans la mort !… Je sentais mes cheveux se hérisser… j’avais posé l’autre auprès d’elle… et je palpais ses mains, ses pieds, sa poitrine ! Morte, elle était morte !…

« Et savez-vous à quoi je pensai !…

M. de Villefort s’était à demi dressé dans son fauteuil, et les yeux tout grands ouverts, il semblait en proie à une horrible souffrance :

« — Oui, car je dis tout ! C’est la confession, effrayante, implacable !…

« Tenant sous mes mains ma fille, à moi, glacée, morte, je me souvins des trois cent mille francs que M. de Saint-Méran devait me remettre, je me souvins de mes rêves d’ambition… et, ne raisonnant pas, sous le coup d’une hallucination de terreur – redoutant de tout perdre, mon avenir, ma fortune… j’enlevai du berceau le cadavre de ma fille, je descendis, je courus vers la morte qui était là sur la route, étendue, et je lui mis aux bras ma Valentine, à moi !…

« Et quand je fus remonté, comme Renée de Saint-Méran s’éveillait en demandant sa fille, j’offris à ses baisers la fille d’un autre !

« Voilà ce que j’ai fait… Celle qui a porté le nom de Valentine de Villefort avait le droit de le rejeter comme une tache… et je veux, entendez-vous bien, je veux qu’on l’efface de sa tombe. »

M. de Villefort s’était affaissé sur son fauteuil, le front couvert d’une sueur froide.

Un silence de mort régnait dans la pièce où cette étrange scène se passait.

— Mais madame de Villefort, demanda le docteur, ignora-t-elle toujours cette substitution ?

— Non. À la naissance de sa fille, elle lui avait mis au cou une médaille… Ne la retrouvant pas, elle me demanda des explications, je ne savais pas encore mentir, je balbutiai et… enfin je lui avouai la vérité.

— Pauvre femme !

— Pauvre femme ? Pourquoi ? pourquoi se fit-elle la complice de mon crime !… pourquoi accepta-t-elle cette enfant qui n’était pas la sienne… parce que M. de Saint-Méran arriva le lendemain matin avec ma nomination de procureur du roi à Marseille… parce qu’il avait la promesse formelle de ma prochaine élévation au poste si ambitionné de Paris. Ah ! je vous le dis ! famille sinistre, famille maudite…

— Que se passa-t-il pour la mère et l’enfant morts ?…

— Le lendemain matin, on les trouva sur le chemin devant ma porte. Nul ne put donner des renseignements sur l’identité de cette femme. Elle portait sur elle des papiers de langue hindoue… Je me les fis remettre sous prétexte de faire des recherches… Je les ai. Ils sont là. Jamais ils n’ont été traduits. Je vous les remettrai, monsieur le procureur du roi, avec le bracelet brisé.

Il s’était penché vers un coffret qui se trouvait sur sa table et qu’il ouvrit.

Il y prit une liasse de papiers de teinte singulière. Le bracelet brisé y était attaché avec l’empreinte de cire.

— Et cet enfant, auquel peut-être étaient réservées des destinées heureuses, j’en ai fait, moi, la fille de Villefort, torturée et empoisonnée par celle qui se croyait sa belle-mère, Héloïse de Villefort.

— N’avez-vous jamais plus entendu parler de celui que vous avez reçu le 4 avril 1815, de celui que vous appelez le rajah Siwadji Daola…

— Vous avez raison, fit M. de Villefort en frissonnant, ma confession n’est pas finie. Environ trois ans après, – oui, c’était en 1818 – une lettre des Indes me parvint. Elle était du rajah. Il me racontait qu’il n’avait pu décider Napoléon à accepter ses plans, qu’il l’avait suivi jusqu’à Waterloo, que là il avait été de nouveau fait prisonnier par les Anglais et était resté un an dans une forteresse. Il s’était évadé de nouveau et avait regagné les Indes où il avait fomenté de nouvelles révoltes contre la domination britannique.

« Trahi par le rajah Scindia, qui avait traité avec les Anglais, il s’était retiré avec ses partisans dans les montagnes d’Indore, attendant l’occasion d’une revanche.

« Il me suppliait de lui apprendre si je savais quelques détails sur sa sœur Naya…

« Je lui répondis que je n’en avais pas entendu parler.

— Et depuis ce temps ? demanda M. de Flamboin.

— Rien. Le passé était à jamais enseveli dans l’oubli, dans le néant ! J’ai écrit le récit complet des faits que je vous ai racontés, monsieur le procureur du roi, je veux – je désire – que l’on recherche le rajah Daola… qu’on lui apprenne mon crime ou qu’on lui restitue le cadavre de celle que je lui ai volée !… Jurez-moi que vous obéirez à ma volonté suprême.

— Mais, vous connaissez les lois, monsieur de Villefort. La personne dont vous parlez est morte sous le nom de Villefort… l’état-civil a des exigences légales qui permettront difficilement les rectifications que vous réclamez…

M. d’Avrigny se leva :

— Et si celle qui s’est appelée Valentine de Villefort était vivante ! dit-il d’une voix solennelle.

XI

PITIÉ ! PARDON !

Quoiqu’en disent les sceptiques – ceux-là surtout qui prétendent nier l’influence des circonstances extérieures sur les nerfs et le cerveau – il est certain qu’un récit aussi étrange, venant de la bouche d’un fou prêt à mourir, à une heure avancée de la nuit, avait singulièrement prédisposé ses auditeurs à des impressions quasi fantastiques.

M. de Flamboin lui-même, qui se piquait d’être l’impavidus dont parle Horace, et qui eût vu avec le plus grand sang-froid tout s’écrouler autour de lui, pourvu que sa position personnelle ne fût pas compromise, – M. de Flamboin se trouvait lui-même dans un état de névrose auquel il ne songeait même pas à se soustraire.

Aussi la phrase proférée à haute voix par le docteur d’Avrigny, et qui, dans toute autre circonstance, eût provoqué chez lui un haussement d’épaules – accompagné d’un rappel au respect qui lui était dû – l’avait fait frissonner comme un enfant qui écoute les contes de sa nourrice.

Quant à Villefort, grâce au degré de surexcitation dans lequel il se trouvait, il n’y avait plus pour lui de surprise possible.

C’est ce qu’avait fort bien compris M. d’Avrigny quand il s’était décidé à frapper le dernier coup.

— Vivante ! s’était écrié M. de Flamboin en se dressant sur ses pieds, comme s’il eût été secoué par une commotion électrique.

Villefort avait simplement relevé la tête, et regardant le médecin en face :

— Vivante, avait-il dit. Plût à Dieu qu’un pareil miracle fût possible…

— Monsieur le procureur du roi, reprit le docteur, et vous, monsieur de Villefort, écoutez-moi. Je ne suis plus un jeune homme. À mon âge, on ne se permettrait pas en une circonstance aussi solennelle, une plaisanterie déplacée. D’ailleurs qui oserait railler avec la mort, surtout quand il s’agit d’une créature aussi pure, aussi parfaite que Valentine ?…

— Ainsi, bégaya M. de Flamboin qui cherchait en vain à recouvrer son sang-froid, vous prétendez que cette jeune fille… qui est morte… qui a été enterrée ?

En disant ces derniers mots, il adressait au docteur un regard interrogatif.

— J’assistais à cette triste cérémonie, affirma le docteur.

— Vous prétendez qu’elle serait vivante…

M. d’Avrigny ne perdait pas de vue Villefort. Quoi qu’il tînt compte de l’état mental du malade, en devinant que, pour lui, rien n’était ni ne semblait impossible, cependant il craignait une sorte d’explosion émotionnelle.

Mais Villefort, interrompant le procureur du roi :

— Monsieur, dit-il gravement, mademoiselle de Villefort est morte… Mais pourquoi Naya, fille du rajah Duttiah, ne serait-elle pas vivante ?…

— Folie ! s’écria M. de Flamboin, puisque c’est la même personne…

— Cependant, fit M. d’Avrigny, M. de Villefort a dit la vérité…

— Impossible ! reprit le procureur du roi avec une sorte de colère, comme si en tout cela il eût vu une sorte d’attaque personnelle à sa logique ; pour que mademoiselle de Villefort soit vivante, il faudrait qu’elle eût été inhumée vivante…

— Le fait n’est point rare, dit d’Avrigny.

— Soit !… mais en ce cas, lorsque cette horrible catastrophe a lieu, on ne s’en aperçoit qu’après un temps plus ou moins long…, ou bien il se produit des faits immédiats qui font grand bruit… La curiosité publique est trop fortement surexcitée pour que pareille étrangeté passe inaperçue… On a entendu des gémissements sortir de la tombe à peine fermée… les fossoyeurs sont accourus… la victime a été arrachée à une mort plus atroce encore… Voilà ce qui se passe. Pouvez-vous me citer quelqu’une de ces circonstances ?…

— Oui, monsieur le procureur du roi, reprit le médecin. Vous avez raison, il en est ainsi lorsque cette mort apparente est le résultat d’une erreur des médecins… quand le hasard seul a amené la catastrophe.

— Prétendez-vous dire que cette apparence de mort ait été le résultat d’un plan préconçu ?…

— Monsieur de Villefort, dit M. d’Avrigny, répondez à mes questions en toute franchise. Aussi bien qu’après vos aveux, cette dernière déclaration vous sera facile :

« Comment Valentine était-elle morte ?

— Empoisonnée par sa belle-mère, ma femme !

— Dans quel but madame de Villefort avait-elle voulu faire disparaître Valentine ?

— Par les mêmes motifs qui avaient guidé sa main criminelle, quand elle avait empoisonné M. et madame de Saint-Méran… pour que toute la fortune de M. Noirtier, mon père et celle de Renée de Saint-Méran, ma femme morte, revint à son fils…

— Mais c’est un tissu d’infamies ! soupira M. de Flamboin.

— Laissez-moi achever, continua M. d’Avrigny. M. de Villefort, rassemblez vos souvenirs. Dans les derniers jours qui précédèrent les événements effroyables dont nous parlons, ne vous souvient-il pas d’avoir vu un homme qui semblait s’être donné pour mission de châtier les méchants et de récompenser les bons !… un homme qui semblait doué d’une puissance surnaturelle et qui ne l’employait que pour assurer le règne de la justice… un juge pour les criminels, pour les opprimés…

À mesure que d’Avrigny parlait, les yeux de Villefort s’ouvraient. Une sorte de terreur contractait tous les traits de son visage…, et soudain un cri guttural s’échappa de sa poitrine :

— Lui ! lui !… oh ! oui, s’écria-t-il, je me souviens.

— Faut-il que je vous dise le nom de cet homme ?

— Non ! fit Villefort avec énergie. Non ! car ce nom vous ne le savez pas ?… Vous l’appellerez, n’est-il pas vrai, le comte de Monte-Cristo !…

D’Avrigny inclina la tête en signe d’affirmation.

— Le comte de Monte-Cristo ! fit M. de Flamboin, avec un certain dédain. N’était-ce pas un aventurier ?

Il n’acheva point.

Villefort avec une force incroyable lui avait saisi le poignet.

— Taisez-vous ! monsieur ! Vous insultez à Dieu même. Oui, à Dieu qui a ressuscité Lazare, qui a ressuscité la fille de Jaïre, à Dieu qui a brisé la pierre sépulcrale que, moi, alors tout puissant pour le mal, j’avais laissé couler sur un malheureux. Monsieur d’Avrigny ! c’est celui que vous appelez le comte de Monte-Cristo qui a sauvé ma fille, celle que je nommais ma fille.

— Oui, monsieur de Villefort.

— Alors le miracle s’est accompli ! je crois, je sais, j’accepte !… À cet homme, tout est possible ! Ah ! monsieur le procureur du roi, avec tout notre arsenal de lois, avec nos armées de gendarmes, de policiers, de soldats, avec cette puissance de lier et de délier sur la terre que nous nous sommes arrogés, que nous sommes petits auprès de ceux qui ont pour arme la volonté implacable, pour loi la justice et la vérité !… M. de Monte-Cristo est de ceux-là ! Pour que Valentine ne mourût pas, il lui a suffi de vouloir…

— Et il a voulu ! prononça gravement d’Avrigny.

— Mais enfin, s’écria M. de Flamboin qui revenait à ses errements habituels et se sentait profondément froissé du sans-gêne avec lequel un ancien magistrat traitait l’idole judiciaire, nous ne nous payons pas de mots… nous autres !… On a vu des imposteurs revendiquer des noms qui ne leur appartenaient pas. Si mademoiselle de Villefort – ou de quelque nom qu’on la nomme – est vivante, pourquoi ne se présente-t-elle pas devant nous ?… Je connais cette jeune fille, je l’ai rencontrée chez vous, monsieur de Villefort…, et, comme je ne crois pas aux fantômes, je saurais bien m’assurer par moi-même si M. d’Avrigny a été trompé par une fausse apparence…

— Monsieur de Villefort, dit le médecin, vous m’avez dit que vous croyiez à ce miracle possible…

— Oui… et je le répète. Celui qui s’appelle Monte-Cristo a toute puissance…

— Et si vous revoyiez Valentine, là… tout à coup… devant vous…

M. de Villefort s’était levé, debout, devant la cheminée, il redressait sa taille courbée par la souffrance ; sur son visage osseux, il y avait comme une illumination subite :

— Si je la revoyais, commença-t-il…

Puis, s’interrompant tout à coup :

— Monsieur d’Avrigny, en ce moment je vis bien rapidement mes dernières heures… si vous pouvez me donner cette joie… de revoir celle qui porta mon nom… et de lui dire… ce que je veux lui dire… faites, faites vite… par miséricorde ! Car, – et ses ongles se crispèrent sur sa poitrine – car la mort est là, qui attend… qui me crie de me hâter !…

M. d’Avrigny alla à la fenêtre, l’entrouvrit et, appelant Maximilien, lui adressa rapidement quelques mots.

Mais, il n’avait pas parlé si bas que le nom de Maximilien n’eut frappé l’oreille subtile du moribond :

— Maximilien, fit-il. C’est bien le nom que vous avez prononcé !

— Oui, monsieur de Villefort.

— Et c’est bien de Maximilien… Morrel qu’il s’agit.

— Oui… le fils de M. Morrel, l’ancien armateur de Marseille…

M. de Villefort secoua la tête :

— Allons ! fit-il à mi-voix. C’est l’expiation complète… c’est la réparation dans toute sa plénitude… Morrel… Marseille…

Et plus bas encore, il ajouta :

— Edmond Dantès !

On frappa doucement à la porte.

Le docteur alla vers M. de Villefort et lui prenant la main :

— Rassemblez toutes vos forces, monsieur de Villefort.

Alors la porte s’ouvrit doucement, et Valentine parut, vêtue de deuil.

Elle s’arrêta sur le seuil, interdite, émue.

Puis, voyant Villefort qui, pâle mais ferme, se tenait immobile, elle courut à lui et, tombant à ses genoux :

— Mon père ! mon père ! cria-t-elle.

Alors, il se passa un fait qui dut donner à M. de Flamboin une bien piètre idée de l’ancienne magistrature.

M. de Villefort passa ses deux mains à son front, sa tête s’inclina et il éclata en sanglots.

Le docteur le poussa doucement jusqu’à son fauteuil. Villefort s’y laissa tomber, tenant toujours son visage caché dans ses mains.

— Mon père, disait Valentine, ne me reconnaissez-vous pas ! C’est moi… c’est bien moi !

— Eh bien ! monsieur le procureur du roi, disait le médecin au magistrat, doutez-vous encore ?…

Celui-ci eut un mot épique :

— Je ne sais trop, dit-il, comment qualifier cette situation au point de vue légal…

Valentine avait écarté avec précaution les mains de Villefort et, fixant sur ses yeux brillants de fièvre son regard doux et pur :

— Mon père, dit-elle encore, pourquoi ne me parlez-vous pas ! Quoi ! m’avez-vous déjà à ce point oubliée ! C’est moi… votre Valentine !…

Villefort sembla revenir à lui : on eut dit qu’il sortait d’un songe. Son visage se colora.

— Monsieur Maximilien, dit-il au jeune homme qui se tenait respectueusement à l’écart, veuillez vous approcher.

Morrel obéit.

— Vous me connaissez, reprit Villefort, et vous savez le mal que j’ai fait à votre père…

— Oh ! monsieur de Villefort, j’ai appris à oublier…

— Comme l’autre, n’est-il pas vrai ?… Mais… est-ce bien réel ? Avez-vous appris à pardonner ?

Maximilien s’approcha et mit un genou en terre :

— Je demande au père de mademoiselle de Villefort de nous bénir…

— Non ! non ! fit le moribond. Je ne suis pas de ceux qui ont le droit de bénir… la force me manque pour répéter le récit que j’ai fait tout à l’heure… Relevez-vous, Maximilien ! relevez-vous, Valentine !… Et maintenant, écoutez-moi tous deux… Monsieur d’Avrigny, aidez-moi… je veux être debout… pour parler et pour mourir.

Mais, Valentine avait prévenu le vieux médecin, et s’était emparée du bras de Villefort.

Une sorte de sourire illumina son visage.

— Monsieur de Flamboin, procureur du roi, dit Villefort d’une voix solennelle, au nom de la Justice éternelle, au nom de la Loi divine et humaine, je vous adjure de recueillir ma confession… Celle qui portait le nom de mademoiselle de Villefort, celle que j’ai crue morte et qui a été miraculeusement sauvée, n’est pas ma fille… Jurez-moi de recevoir cette déclaration et de lui donner sa forme légale.

M. de Flamboin hésita un moment, – puis :

— Je reçois cette déclaration… M. d’Avrigny et M. Morrel voudront bien sans doute signer le procès-verbal !

Mais Valentine avait jeté ses bras autour du cou de Villefort :

— Que dites-vous ? je ne suis pas votre fille !…

— Non, mon enfant, fit Villefort, se dégageant doucement. Le docteur d’Avrigny et M. le procureur du roi vous diront toute la vérité… vous n’êtes pas la fille de Villefort et de Renée de Saint-Méran… M. d’Avrigny, la cassette, je vous prie !…

Le médecin lui présenta le coffret tout ouvert.

Villefort y plongea ses mains.

— Voici, dit-il à Valentine, les papiers qui contiennent votre véritable état civil. De ces pièces, une seule peut être lue facilement. C’est celle qui – rédigée en langue anglaise – affirme que le mariage du rajah Duttiah avec Naya, sœur du rajah Siwajdi Daola, a été célébré par un brahme, prisonnier des Anglais, à Epping-Forest, auprès de Londres, en juillet 1818. Naya Daola était votre mère, Valentine. Duttiah était votre père…

Valentine – atterrée de surprise – regardait successivement le docteur et M. de Flamboin, croyant que son père, frappé de folie, se laissait entraîner à des divagations.

Mais le magistrat dit :

— M. de Villefort dit la vérité, mademoiselle.

— Ce n’est pas tout, continua M. de Villefort, voici la lettre qui m’a été écrite à la fin de 1819, par le rajah Daola… elle était datée de Gwalior…

— Mais ma mère ! s’écria Valentine.

— Votre mère est morte… Votre père est mort… et depuis de longues, de bien longues années…

— Alors, c’est vous qui m’avez recueillie… c’est vous qui m’avez sauvée ! s’écria la jeune fille. Pourquoi donc ne voulez-vous pas que je vous appelle mon père ?

— Merci, enfant ! Ah ! que vous êtes bonne ! Et qui donc douterait, ajouta-t-il tout bas, que vous ne soyez pas une Villefort ! Merci, vous qui ne me maudissez pas, pour tout le mal que je vous ai fait ! Non, je n’ai pas droit à ce doux nom de père !… Mais à l’heure où je vais mourir, il me semble que mes terreurs s’affaiblissent… et, aux tortures que me font éprouver mes remords, j’ai connu la sensation consolante du repentir. Je fus un grand coupable… Valentine, oubliez jusqu’à mon nom… Monsieur Morrel, je vous confie celle qu’un autre vous a déjà confiée…

Il eut un geste solennel :

— Si vous revoyez celui qui a sauvé Valentine, dites-lui que, si cruellement qu’il m’ait puni, je meurs en reconnaissant la justice du châtiment qui m’a frappé ! Et vous, Maximilien, soyez pour Valentine – pour Naya – sa famille et sa patrie !… Si le hasard vous mettait en présence de celui que j’ai trompé, de celui auquel j’ai dit que Naya était morte, arrêtez sur ses lèvres la malédiction prête à s’en échapper !… Ah ! pardon ! pardon ! je n’en puis plus !

Et soudain, comme si tous les ressorts de son organisme se fussent détendus à la fois, M. de Villefort tomba sur ses genoux.

C’était un spectacle douloureux et pénible que celui de cet orgueil qui s’abaissait, de cette audace criminelle qui demandait grâce.

Il avait joint ses mains tremblantes comme font les enfants quand ils prient.

— Ô vous tous, murmura-t-il, que j’ai frappés, que j’ai torturés, que j’ai tués, vous tous que j’ai sacrifiés à mon ambition insatiable, pardonnez-moi…, là-bas, au-delà de la tombe, je n’ose croire au néant qui sera le repos… non, un Dieu vengeur m’attend ! je n’ai pas le droit de le nier, je n’ai pas le droit de douter. J’ai trop fait le mal pour que la mort ne soit pas suivie d’expiation… Pardonnez-moi donc, car je souffrirai !… je le sens déjà au feu qui brûle ma poitrine… je le devine, puisque déjà au seuil de la tombe Dieu m’a rendu le souvenir et la raison… par lesquelles je souffre déjà si cruellement !…

— Espérez, monsieur de Villefort, dit le docteur d’une voix grave.

Il y eut un long silence, Valentine pleurait. Et pourtant je ne sais quelle espérance s’élevait au fond de son cœur. Elle se disait que, quelque part, dans des pays inconnus, il y avait quelqu’un qui avait connu sa mère, cette pauvre femme qu’elle n’avait pas connue et vers laquelle toute son âme s’élançait…

Tout à coup. M. de Villefort fit un signe. Maximilien et le docteur le soutinrent :

— Qui veut être pardonné, dit-il d’une voix qui allait s’éteignant, doit pardonner lui-même… je veux arracher toute haine de mon cœur mourant ! Il est un homme dont jusqu’à cette heure suprême, je n’ai pu prononcer le nom sans qu’un frisson de colère secoue jusqu’aux fibres les plus intimes de mon être… c’est le nom de celui qui a osé en face me reprocher mon crime…

Et avec effort il ajouta :

— Du seul homme aux veines de qui coule aujourd’hui le sang de Villefort !…

— Vous voulez parler de votre fils ! dit M. d’Avrigny.

— Oui, de cet enfant que j’ai voulu tuer… et qui, lui aussi a échappé à la mort. Par moi, par mon crime, il a été jeté dans une vie d’infamie… le vrai coupable, c’est moi ! Et maintenant… il est au bagne ! au bagne ! et moi je meurs libre !

Il tendait en avant ses bras amaigris :

— Mais quel forçat a donc mérité plus que moi qu’on le charge de chaînes ! Qui donc plus que moi a mérité de hurler de douleur sous le bâton des chiourmes ! Ah ! contre lui, je ne me sens plus de haine, et la pitié monte de mon cœur à mes lèvres ! Monsieur le procureur du roi, si la prière d’un mourant peut avoir quelque influence sur vous, écoutez la mienne, écoutez mon vœu suprême !… Pitié !… pitié !… pour Benedetto !… Songez-y bien, monsieur, en se montrant impitoyable et féroce, la société fait d’un homme une bête fauve !… Songez que cet homme est un Villefort ! Oh ! j’ai peur de l’avenir !… j’ai peur pour tous ceux que je laisse après moi, pour Valentine, pour vous, Morrel ! Que sais-je ! j’ai peur, et je me dis que la clémence peut adoucir les âmes les plus perverses !… Monsieur le procureur du roi ! un mot d’espérance !…

— Je vous promets, dit M. de Flamboin que si celui dont vous parlez s’en rend digne par son repentir, j’appellerai sur lui la clémence du souverain…

— Et moi, dit Valentine, je m’engage à aller lui porter, au fond de son enfer, les paroles d’encouragement et d’espoir !

— Vous ! vous ! s’écria Villefort en lui baisant les mains. Oh ! merci, merci, encore !… Fille d’une race d’honnêtes gens d’honneur, de cœur et de dévouement, soyez bénie !… Ah !

Un cri rauque s’échappa de sa poitrine.

Puis un nom, à peine balbutié, s’échappa de ses lèvres :

— Edmond Dantès.

Et dans ce dernier soupir, la vie s’exhala de sa poitrine. M. de Villefort était mort.

XII

VERS L’AVENIR !

Bien que prévue, la mort de M. de Villefort fut pour tous ceux qui l’avaient connu comme un coup de tonnerre.

M. d’Avrigny était un de ces hommes qui étudient, analysent les culpabilités, et ne se contentent plus – comme tant d’autres – de stigmatiser le coupable d’une épithète brutale, sans rechercher l’explication physiologique du mal, explication qui le plus souvent en est l’excuse.

Villefort était un malade – ce qu’un savant de nos jours a appelé un fou inconscient. Et non seulement inconscient, mais inconnu, méconnu.

Qui sait si – les circonstances n’ayant pas amené la catastrophe que l’on sait – les passions ambitieuses de M. de Villefort ne se fussent pas résolues en un accès de folie des grandeurs.

La mort arrêtait l’explosion. C’est tout.

Et M. d’Avrigny avait compris combien chez cet homme – à côté de cette exaltation fiévreuse – était persistante l’idée du devoir social, du droit absolu, en contradiction avec ses aspirations égoïstes.

M. de Flamboin n’était point un criminel ni un exalté. C’était le premier imbécile venu, tout confit en sa dignité, incapable de la grandeur sauvage du crime, mais aussi inaccessible à tout élan vers le bien, du moment que cet élan dérangeait la rectitude de ses préjugés.

Ce fut tout un travail – et des plus ardus – que d’amener M. de Flamboin à rédiger ce procès-verbal qu’il avait cependant juré d’écrire.

Toutes les objections de l’avocasserie se pressaient pour amener des retards, des atermoiements.

La singularité de la situation troublait au plus haut point ce paperassier légal.

Comment ! Valentine, morte de droit, était vivante de fait ! – et pas un procès-verbal ne constatait cette résurrection. Avoir la prétention de vivre sans constatation légale, c’était en vérité piétiner sur toutes les obligations sociales.

— Puis, s’était écrié victorieusement M. de Flamboin, que signifient ces papiers écrits dans une langue inconnue…

Le fils du docteur, Frédéric, intervint tout à coup :

— Je vous demande pardon, monsieur le procureur du roi…

M. de Flamboin portait lunettes, naturellement.

Il en darda le rayon convergent sur le jeune audacieux.

Est-ce qu’on n’avait pas l’audace de se mêler d’une conversation dont il tenait le dé ?

— Mais ?… demanda-t-il.

Il est à remarquer que tant que M. de Villefort avait vécu, l’honorable procureur de S. M. Louis-Philippe s’était trouvé et montré très petit garçon. Son prédécesseur le dominait non seulement par le talent, mais encore – et surtout peut-être – qu’on nous passe l’expression – par la gredinerie active dont il avait donné tant de preuves.

M. de Flamboin – être passif par excellence – mou devant toute résistance – audacieux devant toute timidité – était un de ces magistrats qui auraient horriblement peur devant Cartouche libre, mais qui sont d’autant plus dignes – lisez insolemment brutaux – devant Cartouche cerclé de gendarmes.

On l’avait vu, dans un salon, opiner de la tête quand un leader de l’opposition, appuyé à la cheminée, développait les théories les plus subversives. On l’avait retrouvé railleur et presque grossier, quand le même personnage, à la suite de quelque arrestation nocturne, arrivait dans son cabinet flanqué d’argousins.

Il eût fallu croquer sa face sérieuse, son triple menton écrasé dans sa cravate, sa lèvre majestueusement pendante, tandis que – Villefort n’étant plus là – il cherchait le moyen d’éluder ses engagements, et s’étonnant qu’un jeune homme osât, devant lui, émettre une objection.

Son – mais ? – interrogatif était l’idéal de la suffisance stupide.

— Mon père, dit Frédéric, je ne parlerai que si vous m’y autorisez.

— De votre part, mon fils, dit gravement le vieux docteur, je n’ai rien à craindre. Parlez. M. le procureur du roi voudra bien vous écouter comme moi-même…

— Certainement ! certainement ! aventura M. de Flamboin, très ennuyé, en grimaçant un sourire.

— Je voulais dire, monsieur, que cette langue ancienne – je puis la déchiffrer facilement.

— Vous !

— Mon fils a beaucoup étudié, dit M. d’Avrigny. Les langues orientales n’ont pas de secret pour lui…

Il y a quelque quarante ans, quand on voulait parler d’un grimoire incompréhensible, on le qualifiait de ce simple mot : C’est du sanscrit !

Cela explique l’atterrement de M. de Flamboin, ayant en face de lui un homme pour qui ces hiéroglyphes n’étaient point de l’hébreu ou du sanscrit.

— Mon père sait, reprit Frédéric, que j’ai l’intention de me livrer à de grands voyages ; je crois que l’homme ne peut arriver à une synthèse de la science qu’à la condition d’en aller chercher les éléments dans toutes les parties de la terre. C’est pourquoi – attiré par ce pays mystérieux qui fut le berceau de nos premiers pères les Arijas, j’ai le désir d’aller visiter, étudier l’Inde. C’est pourquoi aussi, je connais cette langue.

— Et vous pourriez traduire ces papiers ?…

— Facilement.

— En ce cas, dit le docteur, je ne vois plus aucun obstacle à ce que la déclaration de M. de Villefort soit recueillie, puis contrôlée à l’aide de ces documents. Après quoi, si M. le procureur du roi craint d’engager sa responsabilité, il lui sera loisible d’en référer à M. le garde des sceaux.

Tout cela était bien bizarre, bien anormal. Enfin ! M. de Flamboin se résigna. D’ailleurs il était quatre heures du matin, et la fatigue physique lassait sa résistance morale.

— Soit donc, dit-il. Monsieur votre fils voudra-t-il m’apporter demain la traduction de ces pièces…

— Je m’y engage, dit le jeune homme.

Le magistrat partit. Valentine, épuisée de fatigue, voulut cependant veiller auprès du cadavre de M. de Villefort.

Le malheureux avait trouvé dans la mort le suprême repos. Sur son masque de marbre, dont les muscles s’étaient distendus, il y avait une expression de placidité heureuse.

Valentine priait. Et pourtant je ne sais quel sentiment de joie inavouée se mêlait à sa douleur. Malgré elle, elle avait craint parfois que Maximilien ne se souvînt trop de la race maudite dont elle croyait être issue.

Aujourd’hui, au contraire, elle se sentait plus libre, plus digne d’être aimée.

Vers le matin, Julie Herbault vint chercher Valentine.

— Ma sœur, lui dit-elle, c’est assez pleurer sur le passé : il faut songer à l’avenir.

— Vous avez raison, dit Valentine (nous continuerons à lui donner ce nom). Mais n’est-il pas naturel qu’au moment où se brise pour toujours la chaîne qui me rattache à mes souvenirs d’autrefois, je jette un dernier et long regard sur ce passé…

Elle s’approcha de Villefort :

— Je crois, reprit-elle, que M. de Villefort m’a aimée comme si j’étais véritablement sa fille… Je me souviens encore de celle qui se disait ma mère et que j’ai peu connue, hélas !… mais dont je garderai la mémoire éternellement dans mon cœur… Je me souviens de M. et madame de Saint-Méran qui m’ont souvent protégée, défendue… et à tous ces chers morts, j’envoie une prière et une bénédiction…

Elle se pencha sur le cadavre de Villefort, et, respectueusement, les yeux baignés de larmes, elle lui baisa la main.

On eût dit que sous cette caresse miséricordieuse, un fugitif sourire passât sur ses lèvres décolorées.

Julie entraîna Valentine dans la salle de famille.

M. d’Avrigny s’avança vivement vers la jeune fille. Auprès de lui se tenaient Madeleine et Antoinette, sa fille et sa nièce ; – sa fille, adorable créature au visage fin et pâle, aux cheveux châtains, aux yeux d’une inexprimable douceur, que le médecin défendait depuis de longues années déjà contre une maladie de poitrine qui la minait ; – sa nièce, enfant gaie et rieuse qui était l’éclat de rire de cette maison sévère, lui qui témoignait à sa cousine Madeleine un dévouement qui ne s’était jamais démenti.

— Vous n’avez pas oublié, ma chère Madeleine, dit d’Avrigny en présentant la jeune malade à Valentine.

— Non, non !… Et j’espère que Madeleine me conserve son amitié d’autrefois.

Les deux jeunes filles s’embrassèrent.

Emmanuel Herbault arriva un instant après. Et bientôt tous se trouvaient réunis autour de la table patriarcale que présidait le vieux docteur.

Que de souvenirs étaient représentés par ceux qui étaient là…

Julie, la fille de l’armateur Morrel, sauvée du désespoir et de la mort par celui qui se faisait appeler alors Sindbad le Marin.

Valentine, miraculeusement arrachée à la tombe.

Emmanuel, l’ancien premier commis de la maison de Marseille.

D’Avrigny, qui avait vu tomber autour de lui tous les coupables.

Le docteur leva son verre :

— Mes enfants, dit-il permettez-moi de vous donner ce nom… il y a au fond de vos cœurs un nom que je veux prononcer… Celui d’un bienfaiteur, d’un homme grand entre tous, et pour lequel notre respect et notre affection doivent être sans bornes…

— Au comte de Monte-Cristo ! dit Maximilien.

— Au comte de Monte-Cristo, répétèrent toutes les voix.

À ce moment, comme si ce mot eût été un signal, la porte s’ouvrit…

Un cri de surprise s’échappa de toutes les poitrines.

Ali, le serviteur du comte, était sur le seuil.

S’inclinant, il s’avança vers M. d’Avrigny, et, sans prononcer une seule parole – on se souvient qu’Ali était muet – il déposa une large enveloppe aux mains du docteur.

M. d’Avrigny la décacheta d’une main fiévreuse.

Une lettre s’y trouvait, portant ces simples mots :

« Bénis soient ceux qui se souviennent du bien. Vous tous qui vous aimez, allez hardiment dans la vie : et si jamais quelque danger vous menaçait, rappelez-vous que Dieu peut – à l’heure suprême – vous susciter un protecteur. Attendre et espérer !… »

Tous écoutaient avidement : et quand ils se tournèrent vers le messager, avides de recueillir de lui un signe qui pût leur apprendre où se trouvait celui qui n’oubliait pas… Ali avait disparu !…

— Attendre et espérer, répéta M. d’Avrigny en tendant les mains.

Toutes les mains vinrent serrer les siennes. C’était comme un serment d’alliance entre les bons, serment de dévouement inaltérable.

— Mes enfants, reprit d’Avrigny, dans quelques jours nous allons nous séparer. Dès que j’aurai rendu à M. de Villefort les derniers devoirs, je pars pour l’Italie avec ma chère Madeleine et ma nièce…

— L’Italie ! s’écria Maximilien. Mais nous avons formé le projet de nous y rendre, Valentine, M. Noirtier et moi…

— Et tu sais, frère, ajouta Julie, que nous ne vous quittons pas…

— Moi seul, dit Frédéric d’Avrigny, je reste à Paris, me préparant à la grande et lointaine mission dont je vous ai entretenus…

— Vous partez pour l’Orient, dit Maximilien, ne passerez-vous point par Marseille ?…

— C’est bien de là, en effet, que je m’embarquerai…

— Eh bien ! n’oubliez pas de nous venir faire vos adieux… Nous retournons à Marseille, et nous y passerons quelques jours… car Valentine n’a pas oublié la promesse faite à M. de Villefort mourant… Elle doit porter des paroles de consolation et d’encouragement à un condamné… à ce malheureux Benedetto…

Le front de M. d’Avrigny se plissa :

— Benedetto ! dit-il. Je ne sais pourquoi… mais je ne puis entendre ce nom, sans frissonner. Un instinct secret me dit que là est ce péril dont nous parlait le comte de Monte-Cristo, là, est la menace… là est la haine !…

— J’ai promis, dit doucement Valentine. Et qui sait ? Celui qui sauve les morts de la tombe ne pourra-t-il un jour arracher les méchants au crime.

— Dieu vous entende ! repartit d’Avrigny. Mais une dernière fois, croyez en un vieillard ! et contre Benedetto… soyez sur vos gardes !

XIII

MONSIEUR RODIBOIS

Le mois de février s’écoulait, Benedetto et Sanselme étaient toujours rivés à la chaîne du ponton.

Chaque soir, M. Rodibois faisait les délices de la chiourme, ne se fatiguant jamais, inventant même de nouveaux exercices, comme ces artistes qui comprennent la nécessité de renouveler l’affiche.

En vain Benedetto avait tenté d’obtenir de son complice des explications sur le rôle que pouvait jouer l’animal dans leur secret.

— Que m’importe ! disait-il, puisqu’à l’heure que tu as choisie toi-même tu seras libre.

— Qui me prouve que vous ne vous raillez pas de moi !

— De la défiance ?

— Ne vous défiez-vous pas vous-même de moi en vous renfermant dans ce silence persistant. Avez-vous peur que je vous trahisse ?…

— Mon petit, disait Sanselme, tu es jeune… et tu ignores qu’il n’y a pas de secret mieux gardé que celui qu’on n’a confié à personne.

— Mais le temps passe… et je vois que vous ne prenez aucune disposition pour tenir votre promesse…

— C’est-à-dire qu’à ton avis il faudrait travailler en plein jour et bien bruyamment, de telle sorte que les argousins ne puissent se méprendre sur mes intentions.

— Je ne dis pas cela. Mais enfin nos chaînes sont rivées à nos pieds…

— Elles tomberont quand M. de Rodibois (il a bien droit à la particule) le voudra…

Benedetto sentait la colère lui monter au cerveau. Le sang-froid de son compagnon l’exaspérait : mais que faire… Chercher soi-même un moyen d’évasion ? Mais, enchaîné à Sanselme, pouvait-il seulement faire un mouvement, concevoir une pensée que son complice ne connût pas.

Cependant, le 23 février au matin, c’est-à-dire la veille même du jour qu’il avait fixé pour son départ du bagne, il eut un mouvement de révolte furieuse.

— En route ! dit-il à Sanselme, les dents serrées, le teint pâle, maintenant je ne doute plus ! je vois que tu t’es abominablement moqué de moi… Eh bien ! je te le dis, je suis à bout de patience… je veux, je veux, entends-tu bien, savoir la vérité, sinon !

— Sinon ?…

— Je me vengerai sur toi des espérances que tu m’as fait concevoir, de l’épouvantable désillusion que tu m’auras infligée… Que risqué-je ?… La mort sur l’échafaud des bagnes… Eh bien ! crois-tu donc que je veuille vivre ici… Non ! mille fois non !… Je me vengerai, te dis-je ! je te tuerai, trouvant du moins une suprême joie à avoir puni un traître…

— Ouais ! fit Sanselme. Comme tu y vas !… Voyons, causons raisonnablement… Avant de parler de mourir, ce qui est toujours fort désagréable, crois-moi : il serait meilleur de se préoccuper des moyens de vivre… Or il y a des détails que tu ne m’as pas encore donnés…

— Quels détails ? explique-toi !… Mais, je t’avertis que, si tu me trompes encore !…

— Là ! Là ! En quoi t’ai-je trompé, d’abord ?… Le 24 février est-il passé ? non… Donc, je suis dans les délais, comme on dit en termes de basoche… Je reviens à mes détails. Tu as parlé d’un joli petit million, n’est-ce pas ? mais un million c’est un mot ! tu m’as promis de partager avec moi… c’est fort bien… mais je ne serais pas fâché de savoir où niche ce bienheureux oiseau, comment tu entends le chasser… et comment nous nous partagerons ses plumes…

— C’est-à-dire que je dois me livrer tout entier… sans que tu te livres toi-même.

— Mon cher, permets-moi de te dire que je tiens le bon bout de ton million, s’il existe réellement, il s’envolerait peut-être bien, bien loin… et tu serais quelque peu embarrassé, ayant ce léger fil de fer à la patte, de le rattraper. Donc sans moi, il ne vaut pas un sou… avec moi, il vaut cinq cent mille francs pour toi… Donne-moi quelques explications… et l’affaire est faite.

Benedetto, malgré ses défiances, reconnaissait la justesse du raisonnement de son complice. Mais en même temps, il s’avouait que la promesse, faite par lui à Sanselme lui pesait fort… Ou les offres d’évasion étaient illusoires, et Benedetto jugeait inutile de livrer son secret – ou elles étaient réelles, et alors il éprouvait – à songer qu’il devrait partager le fruit d’un crime – la sensation pareille à celle d’un homme à qui on arracherait le cœur.

Et pourtant, si Sanselme disait vrai ! Être libre ! Être riche ! mais… est-ce être riche que d’avoir un demi-million… quand on a pu posséder le million tout entier ! Ce bandit, sans sou ni maille, pleurait les cinq cent mille francs qu’il lui faudrait abandonner à son complice, plutôt qu’il ne songeait à la même somme qui lui reviendrait…

Puis… autre chose encore !

Ce million, comment le conquérir ? Savait-il lui-même comment il arriverait à s’en rendre maître ? Quand il voulait réfléchir à cela, un nuage de sang s’épaississait tout à coup devant ses yeux.

— Eh bien ! reprit Sanselme. Est-ce toi qui t’es tout d’abord moqué de moi ?

— Non ! s’écria Benedetto, prenant tout à coup son parti. Le million existe… mais il faut le gagner…

— Naturellement, fit l’autre goguenard, un million tombe rarement tout rôti. Mais d’abord as-tu quelque droit sur cette jolie somme !…

— Oh ! certes ! repartit Benedetto que la colère ressaisissait. Elle m’a été volée… oui, volée…

— Pas possible !… tu as été bien naïf de te laisser faire… Et qui t’a dépouillé de ce gracieux magot ?

— Une femme !

— La petite dame au billet…

— Oui !

— Et pourquoi veux-tu être libre le 24… plutôt que le 25 ou le 26…

— Parce que le 25, cette somme m’échapperait à jamais…

— Allons. Explique-toi. Parbleu ! il est bien dur de t’arracher les paroles… Songes-y bien, confiance pour confiance… dès que tu auras parlé, je l’expliquerai les mérites secrets de M. Rodibois…

Et comme Benedetto hésitait encore :

— Tiens, fit-il, je veux être bon enfant… Aussi bien le hasard te sert. Regarde là-bas dans la direction de mon bras…

Ils étaient à ce moment sur le môle. Dans le bassin, des navires amarrés étaient chargées d’énormes pièces de bois que les forçats déchargeaient. Navires et bois formaient entre les deux côtés du bassin une sorte de pont presque ininterrompu.

Benedetto regardait.

— Je ne vois rien, dit-il.

— Tu n’as donc pas de bons yeux. Ou plutôt tu manques de suite dans ton raisonnement. Or, que veux-tu savoir ?

— Quels sont tes moyens d’évasion ?…

— Et quel personnage ai-je indiqué pour notre complice ?

— Le rat… Rodibois…

— Eh bien ! Au bout de mon doigt, ne cherche ni un forçat ni un garde chiourme… Cherche un rat…

— Je le vois… s’écria Benedetto.

En effet, dans la direction indiquée par Sanselme, il venait d’apercevoir une petite boule noire qui roulait, courait, se hâtait le long des pièces de bois, sur le flanc des navires, sautant les détroits, gravissant les caps, avec une dextérité dont un matelot, si agile qu’il fût, eût peut-être été incapable.

Sanselme regarda autour de lui.

— Nous sommes tranquilles, fit-il. Par ce chien de temps, messieurs les argousins daignent nous laisser la paix. Attends !

Il porta les doigts à ses lèvres et fit entendre un léger sifflement qui, pour ne pas être aigu, glissait cependant à travers l’air avec une singulière netteté.

Une seconde après, M. Rodibois avait franchi l’espace qui le séparait de son maître et accourait se blottir sur ses genoux.

— Très bien, compère dit Sanselme. Voyons, si vous avez toujours bien gardé votre dépôt.

Ayant jeté encore autour de lui un coup d’œil soupçonneux, il mit le rat sur le dos, fouilla dans les poils qui lui garnissaient le ventre, et en retira – à la grande surprise de Benedetto – un de ces petits étuis de métal que les forçats appellent bastringue.

— Mon cher ami, dit-il à Benedetto, messieurs de la chiourme se croient bien malins, parce qu’à notre arrivée ici ils nous fouillent…, sur toutes les coutures, et que pour un peu, ils nous enlèveraient la peau pour savoir s’il n’y a rien dessous. Eh bien ! il y a toujours moyen de les mettre dedans… et la preuve, c’est que dans ce petit étui, il y a la petite scie d’acier qui, en quelques minutes, nous délivrera de notre sacrée manicle… rien dans les mains, rien dans les poches. M. Rodibois, ce n’est pas un rat, c’est un nécessaire.

Benedetto ne put réprimer un éclat de rire.

Sanselme avait de nouveau fait disparaître l’étui dans la toison noire de l’animal.

— C’est admirable ! s’écria-t-il.

— Et me crois-tu maintenant !…

— Certes ! Ainsi depuis qu’il est ici, Rodibois porte avec lui nos outils de délivrance.

— Oh ! il fait bien autre chose… ceci n’est que la moitié de ses talents… quand l’heure sera venue, tu connaîtras le reste. Et maintenant à ton tour…

M. Rodibois, rendu à la liberté, fila avec la rapidité d’une flèche.

Tandis que Sanselme lui criait :

— À ce soir ! et surtout ne fais pas manquer le lever du rideau.

Benedetto était émerveillé ! C’était une nature brutale, incapable d’imaginer une combinaison si ingénieuse dans sa simplicité.

Pour lui, l’ultima ratio était la violence.

Sanselme grandit soudain dans son esprit de la hauteur de plusieurs coudées : et de la défiance, il passa tout à coup à la confiance la plus absolue.

— Voici mon plan, lui dit-il. Une femme viendra ici, le 24 février…

— Tu en es sûr ?…

— Oh ! elle n’oserait pas manquer à sa promesse, ricana Benedetto. Cette femme doit, le lendemain, 25, toucher une somme de un million et la remettre à certaines personnes…

— Diantre ! un million d’un seul coup !

— C’est un engagement sacré, fit encore Benedetto, en riant de son rire strident. Eh bien ! il faut que le soir même je sois libre, que je la suive, que je l’épie et que…

— Le million passe dans ta poche…

— Naturellement…

— Et dans la mienne, ne l’oublie pas.

— J’ai promis, dit brusquement Benedetto.

— Oh ! sans entrain ! mais enfin, entre nous, les phrases sont de trop. Je sais que tu tiendras, toi aussi, ta promesse. Un seul mot… quelle est cette femme ?

Benedetto eut un mouvement d’impatience :

— Que t’importe ! je l’ai dit tout ce qui t’intéresse…

— Est-ce une ancienne maîtresse ?…

— Non… je te le jure.

— Alors, c’est une amie… une parente…

— Non.

— Enfin… tu ne veux rien dire… À ton aise… Est-ce que tu as l’intention de jouer du couteau ?…

— Hein ?… fit Benedetto en frissonnant.

— Dame ! je suppose que la personne en question ne t’offrira pas son million – sur un plat d’argent – avec un sourire… alors il faudra bien le prendre. Et si on résiste… est-ce que…

Et il eut un geste atrocement significatif.

Benedetto était livide… Mais il releva la tête avec forfanterie :

— On fera ce qu’il faudra faire, dit-il.

— Tiens ! qu’est-ce que cela ? s’écria Sanselme. J’aperçois là-bas le capitaine du port, avec des officiers. Et il y a dans le groupe des étrangers… une dame !…

— Une femme ! dit Benedetto en se dressant. Est-ce que déjà ?…

Les garde-chiourmes qui faisaient la sieste sous un abri, auprès d’un gros feu, accès de paresse dont profitaient les forçats, accouraient, appelant les hommes qui s’étaient dispersés çà et là, se groupant et causant.

Puis, à la parole, le bâton ajoutait sa note persuasive.

C’est que « les autorités » apparaissaient et qu’il ne faisait pas bon être surpris en flagrant délit d’incurie.

Le groupe des visiteurs et des officiers approchait.

Les forçats s’étaient attelés à un énorme chariot rempli de madriers colossaux, et geignant, tendant leurs muscles, ils tiraient de toutes leurs forces.

Benedetto et Sanselme faisaient leur partie comme les autres.

Mais, en même temps, Benedetto regardait. Il avait rejeté le bonnet sur ses yeux pour qu’on ne surprît pas la direction de ses regards ardemment fixés sur ceux dont il ne pouvait pas encore distinguer les traits.

Tout à coup, il tressaillit si fortement qu’oubliant où il se trouvait, il fit un pas en avant comme pour s’élancer.

— Eh bien ! l’enflammé ! cria un argousin, est-ce que tu veux t’envoler ?…

Et le lourd bâton tomba sur ses épaules.

Benedetto étouffa un cri de révolte !…

C’est que, dans une rapide vision, il venait de reconnaître la fille de Villefort, de l’être maudit auquel il avait voué toute sa haine…

Car, ce Villefort, dont il était le fils, aurait dû – selon lui – le recueillir, le faire élever, lui donner une grosse part de sa fortune ! Oh ! non, Benedetto ne lui avait pas pardonné ! et dans ses rêves de liberté, quand il aurait entre les mains l’outil de richesse, il comptait bien se venger… de tous ceux qu’il avait coudoyés pendant le court établissement de sa fortune passée, de tous ceux qui avaient assisté à son écroulement, dans cette soirée terrible où – au lieu d’un contrat qui le faisait à jamais riche et libre – c’était un mandat d’amener qui avait porté son nom !…

Et, auprès de Valentine – car c’était elle ! – il avait reconnu Maximilien Morrel, qu’il avait rencontré naguère à la maison d’Auteuil, l’ami du comte de Monte-Cristo.

C’étaient toutes ses haines, toutes ses vengeances qui prenaient corps et qui venaient le défier.

Le commissaire du port avait appelé un des surveillants et lui avait demandé des renseignements. Puis il lui avait donné un ordre.

Benedetto voyait tout cela : le sang bruissait à ses tempes. De quoi s’agissait-il donc ? Pour qui venaient ces êtres maudits ? Pourquoi avaient-ils pénétré dans cet enfer ?

Le surveillant se dirigea vers l’escouade dont Benedetto faisait partie, vint au garde-chiourme et lui parla.

Celui-ci haussa les épaules.

— Ah ! toujours les mêmes histoires ! grogna-t-il, est-ce que nos hommes sont des bêtes curieuses ?

Puis, s’approchant de Benedetto :

— Allons, hop ! on veut te voir, beau merle !…

— Et moi aussi, alors ! demanda Sanselme en riant, puisque nous sommes saint Roch et son chien.

Il faisait allusion à la chaîne qui le liait à Benedetto.

La plaisanterie fut du goût de l’argousin, qui daigna montrer une mine moins renfrognée. Benedetto et Sanselme sortirent des rangs.

— Tu es pâle, dit tout bas Sanselme à son compagnon. Surtout pas de bêtises !

— N’aie pas peur…

— Tu as une façon de dire ça qui me fait peur !… Pas de sottises, te dis-je, souviens-toi que c’est demain… Mais à propos… ça ne serait pas la femme en question ?

— Non.

Les deux forçats étaient conduits vers le groupe.

Le commissaire fit un pas à leur rencontre.

— Qui de vous deux s’appelle Benedetto !

— C’est moi, dit l’ex-prince Cavalcanti.

— J’ai consenti à ce que l’on vous vît, à ce qu’on vous parlât ; mais, sous peine du cachot, je vous interdis de prononcer une parole.

Benedetto s’inclina avec humilité.

Cependant Valentine – très pâle – s’appuyait au bras de Maximilien.

Pour cette nature exquise, d’une délicatesse admirable, c’était une torture que de pénétrer dans ces lieux de terreur et de malédiction.

Elle se sentait défaillir. Mais elle avait juré !

— Courage ! lui dit Maximilien à voix basse.

Elle releva la tête et son regard se posa sur le misérable, si doux, si compatissant, que tout autre fût tombé à ses genoux.

Lui, debout, le bonnet à la main, le teint terreux, ne s’inclina pas. Il attendait.

On lui avait imposé le silence ; et il ne voulait pas aller au cachot, tant la pensée du lendemain l’absorbait. Mais que d’imprécations hurlaient en lui !…

— Monsieur, dit Valentine de sa voix d’or, M. de Villefort est mort…

Benedetto eut un tressaillement qui le secoua tout entier. Mort ! Et ce n’était pas lui qui l’avait tué !… Et malgré le flot de haine qui lui montait aux lèvres, il eut le courage de se contenir et de rester silencieux. Le mal a ses héroïsmes comme le bien.

— M. de Villefort est mort, reprit Valentine, et à son heure suprême, il vous a pardonné... plus encore il a appelé sur vous la pitié de la justice humaine…

Benedetto releva la tête avec un élan de curiosité qu’il ne put maintenir.

Sa grâce ! si c’était sa grâce !…

— À la recommandation de hauts personnages, dont M. le commissaire du port a bien voulu tenir compte – j’ai obtenu qu’aujourd’hui même, vous soyez délivré de la double chaîne…

Benedetto resta impassible…

— Et de plus, si votre conduite et votre repentir justifient la faveur qui vous aura été faite, vous pouvez espérer de nouveaux adoucissements…

Le commissaire inclina la tête en signe d’assentiment.

— J’ai promis à M. de Villefort de vous apporter ces paroles d’encouragement et d’espérance. J’ai tenu mon serment… Que Dieu ait pitié de vous !

La voix de Valentine s’éloignait. C’est qu’elle avait surpris le regard de Benedetto qui s’était appesanti sur elle pendant une seconde.

Mais si fugitive qu’eut été celle impression, elle avait été frappée en plein cœur de cet éclair de haine. Et ce n’était point seulement sur elle que le forçat avait jeté cette menace muette, c’était sur Maximilien ! et la jeune fille avait compris qu’il y avait dans l’âme du forçat une soif inextinguible de revanche… Et elle avait peur, non pour elle, mais pour celui qu’elle aimait.

— Avez-vous quelque chose à dire ? demanda le commissaire qui n’avait rien remarqué, je vous autorise à dire quelques mots.

— Je regrette que M. de Villefort soit mort, dit Benedetto d’une voix sombre. Quant à moi, je suis un mort… et je demande qu’on m’oublie.

Le commissaire fit un signe. L’argousin entraîna les deux forçats…

— Pauvre homme ! murmurait Valentine, résistant encore à l’impression de terreur dont son cœur s’était rempli.

Puis saisissant le bras de Maximilien :

— Venez ! venez ! s’écria-t-elle. Ici, il me semble que je vais mourir…

Tandis qu’ils s’éloignaient, Benedetto regagnait l’escouade avec Sanselme :

— Quelle est cette jeune fille ? demanda le forçat à son compagnon.

— Que t’importe !…

— Elle est bien belle, murmura le forçat en secouant la tête.

Les travaux recommencèrent.

Vers le soir, ordre fut donné de découpler Benedetto.

Et comme on n’avait aucun sujet de plainte contre Sanselme – et qu’il n’y avait pas de disponible – comme on dit là-bas – pour indiquer qu’il n’y a pas le nombre de forçats nécessaire pour compléter un duo – Sanselme se trouva également libéré de la chaîne.

— Il est bien entendu que c’est provisoire ! lui dit l’argousin. D’ici deux ou trois jours, il arrivera une fournée… et on te trouvera un camarade…

— Bah ! dit Sanselme en riant, je parie que vous direz tant de bien de moi… et de M. Rodibois, qu’on me laissera profiter de ma chance.

— Possible, après tout !

Le soir, après le couvre-feu, Sanselme dit à Benedetto de cette voix blanche qui n’avait pas d’écho :

— Tu sais… c’est demain !…

— Oh ! oui… demain ! grinça Benedetto. Et alors… malheur à eux ! malheur à tous !…

Pendant ce temps, M. Rodibois, qui avait fini ses exercices, travaillait à l’évasion des deux forçats.

C’était le 24 février, au jour tant attendu par le misérable dont le désir de liberté s’était encore augmenté par la haine dont son cœur débordait.

Il avait passé une nuit épouvantable, quoique pour la première fois depuis son entrée au bagne, il eût été délivré de la double chaîne et qu’il se fut trouvé dans une autre partie du ponton, plus maître de lui-même et de son sommeil.

Mais des rêves affreux avaient troublé cette imagination pervertie.

Mille projets se succédaient dans le délire de la fièvre : et il ne s’arrêtait à aucun.

Puis, tout à coup, il se prenait à désespérer, à douter de tout, de son complice, de ses prétendus moyens d’évasion. Oh ! s’il avait été trompé, il n’aurait pas d’hésitation ! il frapperait !

Quand le jour vint, Benedetto, pâle, avait à peine la force de se tenir debout.

Et pourtant il fallut aller au travail, il fallut se courber sous le fouet des garde-chiourmes, il fallut donner toute l’énergie dont l’organisme était capable.

Quelles révoltes ! quelles fureurs mal contenues !…

Et si cette journée se passait sans amener la solution attendue ! Sous le fardeau qui faisait plier ses épaules, le malheureux frissonnait.

Pendant ce temps, une chaise de poste lancée au galop de quatre chevaux, descendait la côte du bois de Cujès, sur la route d’Aubagne au Beausset.

Dans cette voiture, une femme était seule, vêtue de noir, accotée à l’un des coins, semblant dormir.

Soudain elle tressaillit et parut s’éveiller en sursaut.

La chaise de poste venait de s’arrêter en face du poste de soldats qui avait été établi sous l’empire, à mi-côte, pour protéger les voyageurs qui traversaient la forêt autrefois repaire de bandits.

La voyageuse abaissa vivement la glace, exposant son visage à l’air qui soufflait sec et glacé.

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle.

— Au Beausset, du moins dans une petite demi-heure…

Le chef du poste s’était approché de la voiture pour reconnaître la voyageuse, selon sa consigne.

Il porta la main à son shako :

— Madame n’a fait aucune mauvaise rencontre ? demanda-t-il.

— Aucune…

— Madame va à Toulon ?

La voyageuse réprima mal une commotion qui la secoua tout entière.

— Oui, à Toulon, dit-elle.

— Et madame traversera seule les gorges d’Ollioules ?…

— Non. Au Beausset, un voyageur m’accompagnera…

— Ah ! cela vaut mieux… Mauvais endroit, Ollioules… Allons, en avant postillon ! et dépêchez-vous, car vous pourriez bien avoir un joli coup de mistral.

Le postillon, que cette menace parut impressionner, enveloppa d’un vigoureux coup de fouet ses chevaux qui partirent au galop.

Et par une exception bien remarquable dans les annales de la poste, la demi-heure n’était pas encore écoulée, quand la voiture s’arrêta devant la seule auberge du Beausset, à l’enseigne banale du Lion d’Or.

La voyageuse descendit aussitôt, et, s’adressant à l’hôtelier, qui, fidèle aux traditions, s’était élancé vers le marchepied, son bonnet à la main :

— Où est le presbytère, demanda-t-elle.

— À deux pas d’ici, madame. L’auberge est adossée à l’église.

Et tandis qu’il aidait la dame à mettre pied à terre :

— L’absence de madame sera-t-elle longue ?…

— Dix minutes au plus.

— Alors j’aurai le temps de préparer le déjeuner de madame.

— Inutile, monsieur, je ne m’arrêterai pas ici.

— Ah ! fit l’aubergiste avec désappointement.

— Mais donnez au postillon ce qu’il vous demandera !

L’aubergiste ébaucha un sourire. Ce correctif le consolait…

— Dans un quart d’heure, dit la voyageuse au postillon, soyez prêt à repartir…

— Oui, madame. Les bêtes soufflent un peu et sont prêtes à gagner au pied…

— Veuillez me faire conduire au presbytère…

— Jacquot ! cria l’aubergiste à un garçon aux cheveux roux et ébouriffés, qui s’escrimait à nettoyer un baquet, obéis à madame… et tout de suite.

— Tiens, madame va au presbytère demanda Jacquot en marchant devant la voyageuse.

— Oui, mon ami. Cela vous étonne ?

— Oh ! moi… ça m’est égal… Seulement il n’y a personne au presbytère.

— Comment ! personne !

— Le curé a été appelé à l’évêché… et il ne sera pas de retour avant demain… mais je me trompe, il y a la vieille Mathou…

Mathou est un aimable diminutif de Mathurine.

La voyageuse eut un mouvement de contrariété ; mais comme elle était arrivée à la porte du presbytère, elle frappa.

Quelques instants s’écoulèrent.

Le presbytère était une petite maison blanche élevée d’un étage, entourée d’oliviers rabougris.

— En v’là qu’étaient beaux autrefois ! fit Jacques. Mais la gelée les a démolis.

Et comme son interlocutrice regardait les fenêtres du premier étage :

— Ça, c’est la chambre de M. le curé… à droite… l’autre à gauche, c’est pour ses amis, quand il en vient… ça fait du tort à l’auberge… et c’est moins sûr ! Car pour quelqu’un qui aurait de mauvaises intentions… ça ne serait pas malin de monter là-haut… les fenêtres ne tiennent seulement pas… et si on compte sur Mathou… elle est sourde comme un pot !

Cette dernière phrase devait être l’expression de la pure vérité, car déjà la dame avait frappé trois fois sans que rien bougeât au dedans.

Enfin, on entendit un pas traînant, dont l’écho se mêlait avec une sorte de grondement :

— Bon ! V’là la vieille qui fait le sanglier ! dit Jacquot en riant. Elle n’aime pas être dérangée.

De fait, le visage qui apparut, dès que la porte eut tourné sur ses gonds, était de nature à justifier amplement la fantaisiste comparaison du garçon.

La vieille Mathou, hirsute à plaisir, comme si elle se fut peignée avec une poignée de clous, ayant des cheveux sur les yeux, dans le nez, dans la bouche, et deux barbes de bonnet, empesées au point de figurer les défenses de l’animal susnommé, n’était pas absolument séduisante.

Cependant sa voix rauque s’adoucit quelque peu :

— Ah ! c’est vous, madame.

— Vous m’attendez donc !…

— Oui, madame. M. le curé m’a dit comme ça que vous viendriez…

Jacquot écoutait bouche béante, pour ne pas perdre une bouchée de ce qui allait être dit.

La vieille Mathou s’en aperçut, sa figure prit aussitôt une expression sauvage, et, levant la main secouant ses cheveux de Méduse :

— Veux-tu te sauver, mauvais gars ! cria-t-elle d’une voix glapissante.

En même temps, prenant la main de la voyageuse, elle l’attirait au dedans et fermait violemment la porte au nez du curieux.

Celui-ci, d’ailleurs sans s’émouvoir autrement, montra le poing à l’huis fermé.

— Tu sais qu’une de ces nuits on te tordra le cou, vieille corneille !… Et t’auras beau crier, c’est pas moi qui me dérangerai !…

— Ainsi M. le curé a été obligé de s’absenter ? demandait la voyageuse.

— Oui, madame…

— Mais… une autre personne devait se trouver ici…

— Ah ça ! je ne sais pas ! mais, voyons que je ne me trompe pas, vous êtes bien madame Din… Dan…

— Danglars.

— C’est ça ! c’est que, voyez-vous, je ne sais pas bien lire l’écriture…

Et disant cela, elle tirait un papier de sa poche…

— Vous avez une lettre pour moi ! s’écria madame Danglars.

— Oui, si c’est votre nom…

— Voici ma carte, fit-elle avec impatience en tirant un carré de vélin de son aumônière.

L’autre épela consciencieusement les lettres gravées. Puis :

— C’est bien ça… alors c’est pour vous… Alors voilà la lettre ! Voulez-vous prendre quelque chose pour vous réchauffer… Hein ? Oui… Je vais à la cuisine et je vous rapporte cela…

En vérité, madame Danglars n’avait pas répondu à cette offre hospitalière.

Elle avait vivement déchiré le cachet qui fermait la lettre et lisait attentivement :

— Madame, était-il écrit, une circonstance imprévue – une dernière démarche auprès de mes supérieurs – me force à retarder d’un jour mon voyage. Je n’arriverai au Beausset que demain. J’espère que vous serez en mesure de tenir les engagements que vous avez pris. De mon côté, j’ai rempli toutes les obligations que vous nous aviez imposées, même en ce qui concerne votre étrange volonté de pénétrer dans le bagne de Toulon. Voici, dans ce pli, une lettre pour le commissaire du port. Soyez tranquille ; il sera fait droit à votre requête, dans les conditions les plus complètes. De votre côté, souvenez-vous. Le curé de Beausset étant absent, sa maison est à votre disposition. Veuillez donc y revenir, à votre retour de Toulon, et m’y attendre, j’arriverai dans la matinée. VOTRE FRÈRE EN JÉSUS-CHRIST ».

À cette lettre, était joint, ainsi qu’il était dit, un billet portant l’adresse du commissaire du port.

La vieille Mathou sortait de la cuisine, portant un bol rempli de quelque chose de fumant dont une Parisienne aurait eu grand’peine à déterminer la nature.

— Madame, dit madame Danglars, vous savez que je passerai la nuit ici…

— Oui, oui, on m’a dit ça. Oh ! vous serez bien tranquille, comme chez vous ! Voyez-vous, c’est la maison de la tranquillité et un pays béni ! Tout le monde couché à sept heures ! Et après ça, on pourrait bien tirer le canon que personne ne s’éveillerait…

— Mais du moins la maison est sûre ? demanda madame Danglars, non sans une certaine inquiétude.

— Oh ! ma petite dame, est-ce que vous auriez peur, vous, une Parisienne ?

— Je ne dis point cela. Mais encore, je voudrais savoir…

— Laissez, laissez. Voilà quarante ans que je couche toutes les nuits dans la maison de M. le curé… dans l’Olivette, comme on l’appelle, et tout le monde vous dira qu’il n’est jamais arrivé l’ombre d’un accident.

— Voudriez-vous me conduire à la chambre qui m’est destinée ?

— Tout de suite, et vous verrez, un vrai nid d’oiseau.

Le nid en question était, nous l’avons dit, au premier étage et ne répondait guère à cette qualification poétique. C’était une grande pièce nue, garnie d’un lit et de quelques meubles hors d’usage, mais ce n’était point de ces détails que se préoccupait madame Danglars.

Elle avisa aussitôt une armoire auprès de la cheminée et l’ouvrit.

Puis elle fit jouer la clef dans la serrure.

— Ceci ferme bien, n’est-il pas vrai ?…

— Comme la caisse de M. l’Archevêque…

— C’est bien, si je vous adresse cette question, c’est parce que j’ai là, dans le coffre de la voiture, quelques valeurs, quelques bijoux, ajouta-t-elle vivement, et je tiens à ce qu’ils soient ou sûreté…

— Eh bien ! mettez-les là-dedans, fermez et emportez la clef. Comme ça, vous pourrez dormir sur vos deux oreilles.

— Et la porte de la chambre ferme aussi à clef ?

La vieille Mathou commençait à s’impatienter. Ah ça ! est-ce qu’on se défiait d’elle, par hasard. Aussi répondit-elle très sèchement par l’affirmative.

Madame Danglars n’y prit point garde. Elle venait de s’assurer par elle-même que la serrure était solide. Alors elle demanda à la vieille Mathou de l’attendre quelques instants et retourna à l’auberge.

La voiture était déjà prête au départ.

Madame Danglars prit une clef dans son aumônière, ouvrit un coffre ménagé dans la caisse même, sous le siège intérieur, et en tira une boîte de chêne qui semblait d’un poids lourd pour ses petites mains. Cependant elle la souleva par la poignée d’acier en dissimulant l’effort exigé. Puis elle revint en toute hâte vers le presbytère.

— Eh bien ! elle en porte son poids, la petite dame ! dit le postillon à Jacquot.

— Hein ? si c’était de l’or qu’il y avait là-dedans.

— Oh ! elle n’en soulèverait pas bien lourd… Sais-tu pas qu’un sac de cent mille francs en or pèse déjà soixante et des livres…

— Mais ! cent mille francs… c’est pas un sou ! accentua Jacquot.

Cependant, madame Danglars avait pénétré de nouveau dans sa chambre.

La vieille Mathou, qui était froissée et ne voulait pas être taxée d’indiscrétion, n’eut garde de la suivre, si bien que la femme du banquier put, tout à son aise, installer la caisse dans l’armoire dont la serrure, décidément très solide, lui donnait toute confiance.

Cependant, avant de repousser le panneau, elle fit jouer le ressort qui fermait la cassette, dont le couvercle se souleva.

Un indifférent n’eut rien vu que de petits paquets de papier quelconque. Elle en souleva un, sentit un rouleau sous ses doigts, le prit et le glissa dans son aumônière.

Puis, ayant soigneusement fermé l’armoire tout d’abord, puis la porte de la chambre, rassurée par la placidité qui régnait dans cette maison, et aussi par un Christ qu’elle avait aperçu, par la porte entrebâillée, dans la chambre du vieux curé, elle redescendit.

Comprenant que la vieille Mathou lui gardait rancune, elle lui adressa quelques paroles bienveillantes qui déridèrent son visage rébarbatif.

— À ce soir, donc, lui dit-elle. Je pense être de retour vers cinq heures…

— Bon, madame, on vous attendra, mais surtout ne vous retardez pas…

— Je ne voudrais pas vous déranger, soyez tranquille…

— Oh ! je ne dis pas cela pour moi… mais voyez-vous… il va y avoir le coup de mistral… et dame ! les gorges d’Ollioules, ça n’est pas facile par la rafale…

— Merci, je me hâterai !…

Un instant après, elle remontait dans sa voiture.

L’air était sec, âpre, dur pour ainsi dire.

Le ciel s’était éclairci ; de petits nuages blancs flottaient dans le ciel d’un gris d’argent.

Madame Danglars avait peine à respirer. Elle releva son voile.

Pauvre femme ! Combien elle ressemblait peu à l’élégante qui naguère querellait M. Danglars pour une paire de chevaux valant une fortune, pour la reine de la mode qui défiait les plus jeunes et les plus coquettes, qui cherchait encore dans des amours adultères des joies surchauffées.

Soudain, alors qu’elle marchait insouciante dans sa vie sans ombre, tout ensoleillée de luxe, le soleil s’était dérobé sous ses pas.

D’abord la ruine brutale, effrayante, consistant non pas seulement en la perte d’une opulence royale, mais se compliquant du déshonneur…

Puis l’abandon de Debray, son amant, réglant ses comptes avec elle comme avec une créancière, et lui jetant le million qu’il avait gagné pour elle comme une aumône au mendiant importun que l’on chasse…

Puis encore… sa fille, Eugénie, se vengeant de l’indifférence de sa mère par une fuite instantanée, sans même lui laisser un mot d’adieu…

Enfin – et c’était là le comble de la douleur – cette femme qui pouvait s’accuser d’indignité conjugale, de légèreté, de folie même, cette femme apprenait tout à coup qu’elle avait été presque complice d’un crime – que l’enfant, né d’elle, et qu’elle avait cru mort – avait été arraché à un meurtre tragique – exécuté par celui-là même qui était son père – et cet enfant ! dans quelles circonstances avait-il reparu ?

Convaincu d’infamie, galérien évadé, assassin récidiviste… et enfin forçat ! forçat pour la vie !

Eh bien ! cette femme n’était pas une criminelle !

Depuis le jour où les catastrophes s’étaient abattues sur elle, une complète métamorphose s’était opérée en elle. Elle avait tout oublié, ses désirs, ses passions d’autrefois, ses appétits de luxe et d’orgueil, qui étaient naguère toute sa vie…

Et, s’il était possible de réparer l’irréparable, elle eût donné toute son existence, tout son avenir pour racheter le passé…

Elle avait fait ce qui était possible.

Madame Danglars, fille de M. de Servieux, ancien serviteur de la branche aînée, appartenait à une famille non seulement légitimiste, mais imbue d’opinions religieuses, qui touchaient au fanatisme.

Elle avait eu le courage d’aller s’agenouiller devant les parents qu’elle n’avait pas revus, depuis qu’elle portait le nom honni de Danglars, le parvenu, le baron de Juillet.

Elle s’était courbée, et elle avait supplié qu’on lui fournit les moyens de disparaître, de s’engloutir à jamais dans l’abîme du cloître.

Elle possédait un million. Elle l’offrit.

Mais, quand elle se trouva en face de ceux qui devaient la guider dans l’accomplissement de son sacrifice, – et c’en était un terrible pour elle que de rompre avec toutes ses habitudes d’avarice – du moins, elle posa ses conditions.

Sous le sceau de la confession, elle avoua que Benedetto était son fils.

Son fils ! pourquoi ce mot remuait-il si étrangement son cœur ! pourquoi éprouvait-elle à le prononcer des sensations qu’elle n’avait jamais connues en face d’Eugénie, sa fille !

C’est que la femme aime l’enfant dont elle a aimé le père.

Elle avait aimé Villefort profondément, avec cette admiration passionnée que suscitent les ambitieux et les forts, tandis qu’elle avait toujours méprisé Danglars, l’usurier.

Ah ! si elle avait connu ce fils ! il lui semblait que toute son existence eût été modifiée ! Même en ne pouvant pas l’avouer, elle aurait éprouvé d’infinies jouissances à veiller sur lui, à exercer une protection mystérieuse sur celui qu’elle avait guidé dans la vie, devant qui elle avait aplani la route !

Et ce fils, quand enfin le secret lui était révélé, quand elle connaissait son existence, elle le trouvait perdu ! misérable ! galérien !…

Du moins, elle avait voulu lui sauver la vie. Et elle avait réussi. Son salut, elle le payait de toute sa fortune et de sa liberté !… Hélas ! que lui importait de mourir maintenant ! Est-ce qu’elle avait une tâche à accomplir ?…

Et la douleur – le désespoir – avaient posé leur griffe sur ce visage, il y a quelques mois encore, coquet de toutes les gracieusetés féminines, aujourd’hui étiré, creusé, pâli. Ces cheveux blonds dont elle était si fière avaient blanchi, les yeux s’étaient éteints, le front s’était ridé…

Elle était agitée presque continuellement d’un tremblement convulsif ; elle avait au cœur ces contractions intermittentes qui donnent la sensation d’un malheur prochain. Pauvre, pauvre femme, est-ce qu’un malheur nouveau pouvait l’atteindre ?

Elle n’y croyait pas, et pourtant elle avait peur ! toujours peur ! Le jour, la nuit, le moindre bruit la faisait frissonner.

Oh ! comme elle aspirait à ce silence du cloître dans lequel elle allait se plonger. À peine savait-elle où elle allait… là-bas… bien loin, de l’autre côté de la Méditerranée, hors d’Europe, au milieu des montagnes…

Jamais plus personne n’entendrait prononcer son nom.

Demain elle remettrait entre les mains de ceux qui l’avaient achetée, et la cassette qui renfermait sa fortune et son destin, qui ne renfermait plus rien.

Elle serait sous leur direction sicut cadaver, comme un cadavre.

Et moins heureuse qu’une morte, cependant, car les morts ne pensent pas…

Tandis qu’elle ne pourrait éteindre sa mémoire, ses souvenirs, ses remords, et qu’elle verrait toujours quelque part – au-delà de l’horizon vague – un homme souffrant et maudissant qui était son fils, une fugitive devenue courtisane et qui était sa fille.

— Voilà le bagne, madame ! dit le postillon en ouvrant la portière.

Elle frissonna, et descendant, murmura tout bas :

— Du courage ! c’est l’échéance !…

XV

L’ENTREVUE

— Quand madame compte-t-elle retourner à Marseille ? demanda le postillon qui recevait une large « bonne main. »

— Mais aujourd’hui même… ou dans deux ou trois heures !

— Oh ! madame ! il ne faut pas songer à ça, fit l’homme en se dandinant sur ses jambes arquées.

— Que voulez-vous dire… il faut qu’il en soit ainsi ?…

— Mais, madame ne sait donc pas ce que c’est que le mistral.

— Si fait…

— Eh bien ! regardez-moi donc ce ciel-là… humez-moi un peu cet air… Dans deux heures, il y aura branle-bas général… et du diable – pardon ! – si vous trouvez un postillon pour passer les gorges d’Ollioules…

— Tout cela signifie que je ne dois pas compter sur vous.

— Pour ça, non, madame, je ne peux pas… je sais bien que la voiture vous appartient… mais les bêtes, mais le postillon ! tout ça n’a pas envie d’être enlevé comme des fétus de paille et écrasé contre les roches… Bien vrai, pas moyen !

— Eh bien ! je trouverai un autre postillon et d’autres chevaux…

— Possible ! quoique, voyez-vous, ça ne soit pas prudent… même pour vous… c’est un bon conseil que je vous donne, parce que vous payez bien… Enfin !… faites comme vous voudrez… je vais remiser aux Armes d’Italie, n’est-ce pas ?…

— Oui, oui, allez ! merci de vos conseils… mais je ne puis les suivre…

— Au regret, madame, au regret…

Mme Danglars, coupant court à ces doléances peut-être intéressées, était arrivée à la porte de l’arsenal, et là avait demandé à être conduite auprès du commissaire.

Il avait été fait droit aussitôt à sa requête.

Mais, quand elle eut franchi les portes, quand elle vit les bâtiments à l’aspect sombre, quand surtout elle aperçut des malheureux, vêtus de l’affreuse livrée du crime, elle fut prise d’un tremblement si violent qu’elle crut ne pouvoir plus marcher.

Mais elle se raidit contre cette impression.

C’était le dernier effort réclamé à son courage.

C’était la fin de sa vie réelle : elle en sortait par la porte d’épouvante et de douleur.

Elle fut introduite dans le bureau du commissaire. Celui-ci était absent : on l’invita à attendre quelques instants. Elle profita de ce répit pour se remettre un peu.

Le commissaire arriva.

Son portrait importe peu. C’était un fonctionnaire. Cela veut tout dire. Un fonctionnaire fonctionnarise et fonctionnarisera toujours. C’est un rouage plus ou moins graissé qui s’engrène dans d’autres rouages dont quelques-uns grincent.

Celui-ci était des mieux huilés. Il avait la politesse obséquieuse, l’autorité bénigne, la dignité calme ; jamais on ne l’avait vu se mettre en colère ; et c’était avec la placidité la plus parfaite – la plus administrative – qu’il avait, quelques minutes auparavant, condamné un forçat à recevoir cinquante coups de bâton.

Ces gens-là ne se font pas bourreaux, uniquement en raison du préjugé, qui méprise chez le tueur ce qu’il estime chez le tortionnaire.

Du reste, très respectueux de la hiérarchie. Oh ! un ordre venant de haut le trouvait absolument soumis. Mais sans cela… insolent comme la potence à laquelle on aurait dû l’attacher.

Or, Mme Danglars n’avait pas encore parlé, qu’il se hâta de s’écrier.

— Encore des sollicitations… en vérité, le bagne devient une antichambre de ministère.

Mme Danglars – en vrai Parisienne – regarda bien en face M. le commissaire ; puis, sans lui dire un mot, lui présenta la lettre qu’elle avait reçue.

Grommelant, le fonctionnaire la prit et en rompit le cachet.

À mesure qu’il lisait les lignes tracées, son faciès s’épanouissait, se mellifiait, un sourire boutonnait sur ses lèvres rouges. Puis avec un respect plein de dignité, il s’inclina :

— Madame, dit-il, il faut que l’influence dont vous disposez soit toute puissante pour que je transgresse les règlements auxquels le bagne est soumis. Mais je suis heureux d’obéir.

Mme Danglars ignorait le contenu de la lettre, pourtant elle se garda bien d’interroger.

— Donc, vous désirez avoir un entretien particulier avec un des forçats détenus ici…

— Oui, monsieur.

— Vous savez que, d’après les termes mêmes de la demande, cette entrevue doit avoir lieu en présence de l’aumônier.

Mme Danglars eut peine à réprimer un mouvement de surprise. Mais, elle sut garder son impassibilité.

La pauvre mère avait espéré qu’on lui permettrait de parler en toute liberté à son fils. Elle avait encore, résonnant à son oreille, ce doux mot : Ma mère ! prononcé par la voix hypocrite de Benedetto.

Mais, on se défiait d’elle. Et ceux qui disposaient de son sort étaient tout puissants. Il lui restait à s’incliner.

— Madame… reprit le commissaire, l’entrevue aura lieu ici même, dans mon cabinet. Je vais faire prévenir M. l’aumônier.

— Je vous remercie, monsieur.

— Et c’est une faveur toute spéciale, croyez-le bien. Car hier, même, des personnes sont venues munies d’une autorisation ministérielle, et n’ont pu voir ce Benedetto qu’en présence des gardes du port…

— Quoi ! s’écria Mme Danglars, vous dites qu’hier !… Serait-il indiscret de vous demander quelles étaient ces personnes…

— Je n’ai aucune raison de vous cacher leurs noms… C’était Mlle Valentine de Villefort…

— Villefort, fit Mme Danglars en tressaillant.

— Oui, la fille de l’ancien procureur du roi… qui vient de mourir !

Mme Danglars poussa un cri étouffé :

— M. de Villefort est mort !

— Oui, madame, dans une maison de santé à Paris.

Mme Danglars cacha son front dans ses mains.

Le père assassin avait payé sa dette ; lui qui, par orgueil, par dureté d’âme, avait refusé d’arracher à la honte d’un jugement celui qu’il savait être son fils.

— Cette mort paraît vous affecter beaucoup, madame. Vous connaissiez sans doute beaucoup M. de Villefort ?

— Oui, oui, beaucoup ! mais, monsieur, pardonnez à mon impatience… il me tarde de voir à mon tour… l’homme qui est ici.

— À vos ordres, madame.

Le fonctionnaire serra soigneusement dans un cartonnier fermant à clef la lettre qu’il venait de recevoir et qui constituait un titre à une reconnaissance ultérieure, et, après avoir prié Mme Danglars de prendre patience, il sortit.

Un temps assez long s’écoula.

On entendait au dehors, la rafale qui commençait à souffler. C’était comme une voix sinistre, une plainte échappée à ce lieu de douleurs et de hontes.

Enfin la porte s’ouvrit et l’aumônier parut.

— Madame, dit-il à la visiteuse, qui s’était levée respectueusement, j’ai reçu ce matin même un billet qui m’annonçait votre visite. Je sais, – et il appuya sur le mot – je sais l’intérêt que vous portez au prisonnier…

— Quoi ! vous savez…

— Oh ! soyez tranquille. Les secrets qu’on nous confie nous sont aussi sacrés que ceux de la confession. Je ne gênerai pas vos expansions : pour obéir à qui vous savez, je dois être présent, mais je saurai ne rien voir et ne rien entendre…

Et comme Mme Danglars le remerciait d’un regard rempli de larmes, Benedetto arriva au milieu d’une escouade d’argousins.

Il est des impressions que l’imagination est impuissante à créer et que peuvent comprendre ceux-là seuls qui les ont ressenties.

Quand Benedetto – avec sa veste jaune et rouge, coiffé du bonnet vert, ayant la chaîne remontant de la cheville à la ceinture – apparut à la pauvre femme, elle eut un tel sursaut de douleur et d’épouvante qu’elle faillit tomber.

Elle s’était reculée jusqu’au bureau, et là, s’appuyant en arrière sur ses deux mains, elle regardait de ses yeux grands ouverts, comme ceux d’une folle.

De Benedetto, que se rappelait-elle ? Elle l’avait vu, dans ses salons, impudent de sa beauté sauvage, élégant jusqu’à l’affectation, tenant hardiment sa place au milieu de ces jeunes gens qui constituaient la fleur de ce qu’on appelait alors la lionnerie parisienne…

Puis, quand, devant ses yeux, il s’était dressé sur le banc de la cour d’assises, foudroyant Villefort de ses révélations vengeresses, elle s’était évanouie, reconnaissant en cet homme qui était son fils, l’infernale puissance de l’ange déchu…

Et de tout cela, que restait-il ? Un être hideux, effrayant, une honte vivante.

La métamorphose était épouvantable, et si brusque pour elle !

Non, en vérité, elle n’avait pas songé à cela. C’était le prince Cavalcanti qui était resté dans sa mémoire : et soudainement elle se trouvait face à face avec le spectre du bagne !

Cependant les argousins s’étaient écartés, prenant leur poste aux issues du bureau administratif. L’aumônier alla à Benedetto, et ayant fermé la porte devant lui :

— Mon fils, lui dit-il de sa voix grave, souvenez-vous que Dieu a des miséricordes pour tous les repentirs.

Ni lui ni Mme Danglars ne virent le fugitif sourire qui contracta la lèvre du misérable, tandis que le bonnet à la main, inclinant la tête, il courbait le genou.

L’aumônier s’était placé dans l’embrasure de la fenêtre, regardant au dehors ; puis, il tira son bréviaire de sa poche et se mit à lire. Il tenait parole : quoiqu’il fût présent, Mme Danglars et le forçat étaient seuls.

La pauvre femme fit un effort violent sur elle-même. Elle s’accrocha pour ainsi dire à sa maternité reconquise, et prenant entre ses deux mains la tête rasée du forçat, elle le baisa longuement au front.

Et, dans un sanglot, elle murmura ces mots qui s’échappaient de son cœur déchiré :

— Mon fils ! mon pauvre enfant !

Elle pleurait convulsivement, à larmes chaudes et lourdes qui tombaient sur le visage du galérien.

— Oh ! que vous êtes bonne ! répondit Benedetto. Oh ! je savais bien, moi, que vous n’oublieriez pas votre promesse. Merci d’être venue !

— Ainsi, reprit Mme Danglars, c’est bien vrai que vous m’avez pardonné !

— Pardonné ! est-ce que je vous ai jamais accusée, vous ! Oubliez, je vous le demande en grâce, les paroles insensées que j’ai prononcées, là-bas, dans cette prison où on venait de me jeter, en m’arrachant à toute espérance ! Est-ce qu’il n’y a pas là de quoi rendre fou ! Alors, j’ai été injuste, j’ai été cruel… mais ne vous rappelez-vous pas ? Là-bas, au tribunal, quand je jetais à la face de mon père, de mon assassin, l’accusation terrible, est-ce que j’accusais ma mère ?

— Non ! non ! je me souviens !… J’ai tant souffert, va, que j’ai droit à toute ta pitié !…

— Oui, vous ! mais vous seule !… Quant à lui… oh !

— Lui !… mais ignores-tu donc qu’il n’est plus !…

— Je le sais !… Par une raillerie atroce, n’a-t-il pas voulu insulter à ma misère… par un outrage suprême !…

— Que veux-tu dire ?…

— N’a-t-il pas envoyé ici celle qui porte son nom… sa fille qui est ma sœur !… oui, ma sœur !… et qui, sous prétexte de me porter des paroles de pardon et d’espérance, m’a insulté… Oui, je le répète… car elle avait peur et horreur de moi… car elle ne m’a pas tendu la main en m’appelant : Mon frère !…

— Benedetto, dit Mme Danglars, avec une effusion touchante, tu sais que nous allons nous séparer… pour jamais !… Eh bien ! je t’en supplie, à cette heure suprême, effaçons de notre souvenir toute haine et toute vengeance… Tu souffres, tu souffriras encore… Moi, je vais m’ensevelir loin du monde, dans une solitude où pas un écho du passé ne retentira… Que ma pensée reste avec toi, comme la tienne restera dans mon cœur !… Pardonne, mon fils, je t’en supplie… pardonne !…

Benedetto releva la tête et, tendant vers sa mère ses mains tremblantes :

— À vous, ma mère, je n’ai qu’à obéir ! Oui, en votre nom, à votre prière, je pardonne !…

Il y eut un silence. L’infâme comédien versait à flots dans l’âme de la malheureuse des joies inconnues. Elle ne devinait rien, elle ne soupçonnait rien. Elle se sentait toute heureuse de croire à l’amour filial de ce misérable.

Lui reprit :

— Ainsi, c’est bien vrai ! vous allez partir… partir pour jamais !…

— Demain… à pareille heure… je m’embarquerai et quitterai l’Europe…

— Mais, du moins, vous ne partez pas seule !… Oh ! excusez-moi si je vous adresse ces questions ! mais j’ai peur pour vous… un si long voyage ! Si vous étiez en danger…

— Rassure-toi ! je pars avec de saintes femmes qui sauront me protéger…

— Oui, je me souviens ! avec ceux auxquels vous avez abandonné votre fortune… une protection que vous avez achetée un peu cher, ajouta-t-il en souriant tristement.

— Trop cher ! s’écria Mme Danglars. Oublies-tu ?

Elle s’arrêta, oppressée par ses pensées. Et, à son insu, son regard se posait sur le cou du forçat, si fortement significatif que, malgré lui, Benedetto y porta la main. Elle continua rapidement, regrettant cette allusion terrible :

— J’ai racheté ta vie ! je t’ai sauvé ! Ah ! si tu savais, moi, qui t’ai donné la vie, comme j’ai été heureuse de la disputer à tes bourreaux.

C’était chose véritablement étrange que cette scène.

D’un côté, la foi, l’amour, le repentir dans toute leur expansion.

De l’autre, l’hypocrisie atroce, froide, raisonnante.

Pas un geste, pas un éclat de voix de Benedetto qui ne fût pesé, mesuré, étudié. Son but était celui-ci.

« Vous avez un million. Vous m’avez dit que vous ne le livreriez que le 25 février. Nous sommes au 24. Où est le million ? L’avez-vous donné, ou le possédez-vous encore ? »

Et il tournait autour de ces questions, comme le tigre autour de la proie qu’il couve de l’œil et sur laquelle il n’ose pas s’élancer.

Soudain, il dit :

— Vous avez raison, ma mère. Cependant, j’avoue que, me souvenant de la situation que vous occupez dans le monde…

— Que j’occupais ?… Ignorez-vous que M. Danglars a disparu, ruiné, déshonoré…

— C’est trop naturel pour que je ne l’aie pas deviné, fit Benedetto avec la plus aimable désinvolture. Vous vous étiez mésalliée, ma mère. Passons. Mais vous n’en avez pas moins conservé des relations. J’ai espéré que vous obtiendriez ma grâce…

— Oh ! mon enfant ! il n’y a pas une minute de ma vie qui ne soit consacrée à ce résultat. Sois tranquille. J’y songe… toujours ! toujours !

— Écoutez, ma mère. Je vous remercie du plus profond de mon cœur de tout ce que vous avez fait, de tout ce que vous ferez pour moi. Mais, hélas ! il faut bien l’avouer, désormais vous êtes impuissante !…

— Que veux-tu dire ?

— Ceux qui ont promis leur appui ont été guidés par l’intérêt, n’est-il pas vrai ?

— Oui.

— Eh bien ! puisque vous leur avez abandonné tout ce que vous possédez !

— Non ! non ! pas encore ! s’écria Mme Danglars.

Pauvre âme coupable ! pauvre femme ayant subi l’entrainement des passions ! Est-ce qu’elle pouvait deviner chez un être – qu’elle savait, qu’elle appelait son fils – l’ignoble calcul provoquant une réplique – escomptant un élan, une expansion.

Elle avait dit : Non ! non ! Pour elle cela signifiait :

— Je puis encore discuter, obtenir… qui sait, la grâce peut-être ! Ô mon fils !

Pour lui, pour Cavalcanti – la brute avide – cela voulait dire :

— Elle a encore l’argent ! Elle a encore le million !

— Pas encore ! avait dit Mme Danglars, dans un élan inconscient.

Benedetto se dressa et, lui prenant ses deux mains :

— Quoi ! ma mère ! Cette somme – dont le chiffre m’échappe – est-elle encore en votre possession ?

— Oui… demain seulement je m’en dessaisirai.

— Mais vous vous êtes engagée à la livrer ?…

— En effet… cependant, je connais trop la probité de ceux à qui je m’adresse pour douter de leur appui, surtout quand je leur ai avoué…

— Vous avez dit la vérité !

— Oui !

Benedetto porta ses deux mains à son front. Qui sait ? la perversité peut produire de tels miracles que peut-être on eût vu une larme perlant sous ses paupières.

— Écoutez-moi, ma mère, dit-il. Vous me connaissez. Vous savez quelle enfance misérable fut la mienne. Enlevé par une sorte de bandit, Bertuccio, je fus élevé au milieu de vagabonds… Est-ce que c’est ma faute à moi, si je suis devenu méchant ? Ah ! si vous pouviez lire au fond de mon cœur…

Et à ce moment, il saisit la chaîne qui lui pendait au flanc, et inconsciemment – sa mère devait le croire – il croisa le fer contre sa poitrine.

— Vous sauriez que j’étais bon ! que j’étais honnête ! Oui, j’ai commis des fautes, j’ai été criminel, infâme ! mais ma nature se révoltait contre cette sorte de fatalité que ma naissance m’avait imposée, comme un sceau de malheur.

Mme Danglars laissa échapper un gémissement.

— Je ne vous accuse pas, ma mère. Que voulez-vous ! nous sommes les jouets d’une puissance supérieure à notre volonté… mais aujourd’hui, je suis un homme, je suis en pleine possession de ma conscience et de ma volonté ! Et je veux, entendez-vous bien, je veux être un honnête homme.

Le forçat était beau. Debout, son bonnet vert à la main, levant vers le ciel sa tête rasée, secouant la chaîne qui le rivait à l’infamie, Benedetto, le galérien avait une grandeur épique.

— Honnête homme ! répéta-t-il. Ah ! si vous saviez quelle saveur a ce mot, passant sur mes lèvres. Tenez, dans mes nuits atroces, je me vois calme, paisible, dans une petite maison, auprès d’une compagne aimée, ayant autour de moi des enfants adorés… Je me vois travaillant, luttant chaque jour pour assurer le pain quotidien… et je me dis : Ah ! misérable ! il est trop tard !…

— Trop tard ! non, ne dis pas cela ! s’écria la mère.

— Si fait, trop tard. Que puis-je par moi-même ! rien !… Mon repentir, ma soumission peuvent apporter des adoucissements à mon sort. Déjà, j’ai été délivré de la double chaîne ! mais le pardon ! la liberté ! Ah ! puis-je donc y songer ?

Mme Danglars avait laissé tomber sa tête dans ses mains.

Elle songeait. Ah ! s’il était vrai qu’elle pût sauver ce fils tant aimé !

Elle l’interrompit brusquement :

— Mais dis ! explique ! que puis-je faire ! veux-tu tout savoir ! oui, j’ai un million… entends bien, un million ! en or… en billets de la banque d’Angleterre… je le donnerais sans hésiter… mais te sauver ! te sauver !

L’aumônier ne faisait pas un mouvement. Il lisait son bréviaire.

À ce mot de million – million existant, vivant – Benedetto avait eu un tressaillement qui l’avait secoué tout entier.

— Oui, je le donnerais ! s’écriait encore Mme Danglars. Mais qu’est-ce que cela ? de l’argent ! je donnerais ma vie, mon âme !… mon salut éternel !

Benedetto l’attira contre lui, et si étroitement, que la pauvre femme sentit contre sa poitrine le heurt dur de la chaîne de fer :

— Ma mère ! ma mère ! dit-il d’une voix si douce qu’elle pénétrait jusqu’aux fibres les plus intimes de la jeune femme, peut-être peux-tu encore quelque chose !

— Oh ! parle ! parle ! mon enfant ! mon fils adoré !

Il avait ménagé ses effets avec une habileté infernale.

Ce tutoiement – tout à coup substitué aux formules respectueuses qu’il avait jusqu’alors employées – avait ouvert le cœur de sa mère, comme si un coin s’y fût tout à coup fiché et l’eût séparé en deux parties. L’illusion y était entrée.

Il eut une inspiration épouvantable.

Attirant Mme Danglars à lui, il la pressa contre sa poitrine et lui dit :

— Maman !

Et le gredin – le bandit – avait dans la voix des notes si douces !

Elle faillit tomber… le bonheur tue quelquefois.

Elle se sentait si heureuse ! Ah ! les fausses joies de l’amour adultère ! Comme elles disparaissaient ! comme elles s’évanouissaient, comparées aux jouissances réelles, physiques et morales, de cette maternité retrouvée.

— Maman ! Où logeras-tu cette nuit ? demanda Benedetto.

Elle ne songeait à rien, sinon à lui répondre. Elle lui dit tout : elle était à l’Olivette, dans le village du Beausset, chez le curé !… Et justement, il était absent, elle était seule.

— Oh ! maman ! dit Benedetto, si je pouvais aller te retrouver !

Il enfonça ses ongles dans son crâne rasé :

— Mais je suis fou ! Comment puis-je penser à cela ? je suis un prisonnier, un galérien ! Je t’en supplie… mère, cette nuit pense à moi ! Tiens, c’est une fantaisie de fils… dis-moi ce que tu feras aujourd’hui, quand tu vas me quitter ?

À ce moment, un formidable coup de vent retentit. La bâtisse de briques gémit. C’était le mistral.

Elle n’entendit pas. Elle écoutait l’adorable mélodie.

— Je vais retourner au Beausset… tu sais, je suis un peu peureuse. Et il faut passer les gorges d’Ollioules. Crois-tu que le postillon qui m’a amenée refuse de me reconduire. Mais j’en trouverai bien un autre…

— Ainsi, mère, tu vas rester encore quelques heures à Toulon.

— Oh ! le moins longtemps possible…

— Ne crains-tu pas ? des valeurs aussi importantes dans ce presbytère abandonné !

— J’ai pris mes précautions… elles sont enfermées…

— Ainsi, cette nuit, tu coucheras dans cette maison… dans ce lieu désert…

— Je ne crains plus rien ! ma vie d’ailleurs vaut-elle que j’en prenne tant de souci ?…

Benedetto marchait à son but lentement, mais sûrement.

Et quand l’entrevue s’acheva, il savait exactement où se trouvait la cassette, contenant partie en or, partie en billets le million dont la pensée hantait ses rêves.

Mme Danglars lui avait décrit minutieusement le presbytère – l’Olivette – il lui plaisait de pouvoir se représenter en imagination le lieu où sa mère passerait en France sa dernière nuit.

Pendant qu’ils parlaient, l’ouragan se déchaînait avec une violence toujours grandissante : le ciel couvert de nuages jetait sur la terre une obscurité opaque.

Le curé se retourna :

— Madame, dit-il, l’entrevue est finie… on vient chercher le prisonnier.

Elle laissa échapper un cri sourd. C’était véritablement une souffrance terrible pour elle, que cette séparation qu’elle savait éternelle.

— Bénissez-moi, ma mère, dit Benedetto.

Et Mme Danglars posa sur ses cheveux ses deux mains qui tremblaient, comme si elle eût été secouée par une fièvre intense.

— Que Dieu te protège ! dit-elle.

Les argousins parurent. Benedetto lui baisa encore les mains, puis avec un geste théâtral, il suivit les gardiens.

— Non ! non ! s’écria la pauvre mère, courant vers la porte. Reste ! une minute ! encore une minute !

Mais la figure administrative du commissaire du bagne vint faire diversion à sa douleur. Il lui fallut entendre de banales paroles d’espérance et de consolation, ponctuées par les sifflements du vent qui faisait trembler sur leurs fondations les vieilles constructions de Louis XIV.

Mme Danglars avait hâte maintenant de sortir de cet enfer.

Elle remercia l’aumônier :

— Prenez ceci, monsieur, lui dit-elle en lui remettant le rouleau de mille francs qu’elle avait pris dans sa cassette. Et s’il est ici quelque douleur que l’argent puisse adoucir, secourez-la en mon nom.

Et elle sortit.

Quand elle se trouva hors de la grand-porte, elle s’arrêta, comme étourdie, enivrée de douleur et d’émotion. La tempête faisait rage. On entendait la grande clameur de la mer qui se ruait contre le môle :

— Mon Dieu ! fit-elle, ayez pitié de moi !…

Et, serrant son manteau autour d’elle, elle se dirigea vers l’hôtel où sa voiture était remisée.

XVI

L’ÉVASION

— Eh bien ! avait demandé Sanselme à Benedetto.

Celui-ci était si pâle, ses lèvres se contractaient avec une expression si effrayante, que son compagnon d’infamie eut peur que l’espérance si longtemps caressée ne leur échappât.

Benedetto ne répondit pas tout d’abord. Il s’était assis sur une pile de bois, sous le vent qui claquait autour de lui.

— Alors… le million ! fit Sanselme avec inquiétude. Nous sommes volés !…

— Hein ? quoi ? que dis-tu ! fit tout à coup Benedetto comme s’il eût été arraché au sommeil. Le million ?… Il est à nous !

— Enfin ! s’écria Sanselme avec un élan de joie. Alors… parle… que devons-nous faire ?…

Benedetto le regarda, fronçant les sourcils :

— Quelle est notre tâche aujourd’hui ?…

— Porter ces pièces de bois à bord du transport de commerce qui est là… amarré auprès du ponton… Mais ne t’inquiète pas de cela… Avec un pareil mistral, on ne travaille guère, et les surveillants nous laissent la paix…

— Alors, l’évasion ?…

— Est possible… Je dis plus… les circonstances nous favorisent. Elle est des plus faciles…

— Alors, écoute-moi. L’heure est venue où je vais savoir si tu m’as trompé. Il faut que, dans deux heures, nous soyons libres…

— Nous le serons. Mais une fois hors d’ici, que ferons-nous ? Où irons-nous ?… As-tu un plan ?…

— Connais-tu le village du Beausset ?…

— Certes bien, à la sortie des gorges d’Ollioules…

— Crois-tu que nous puissions y arriver ?… Si nous nous évadons en plein jour… nous serons immédiatement arrêtés…

— D’abord, Benedetto, aujourd’hui, pas de plein jour… les nuages s’épaississent de plus en plus… dans deux heures la nuit sera profonde.

— Mais nous serons enfermés au ponton…

— C’est bien ce qu’il nous faut… car c’est du ponton que nous devons partir…

— Comment cela ? nous y sommes enchaînés… aucune issue…

— Tu oublies M. Rodibois…

— Vas-tu recommencer cette absurde plaisanterie…

— Voyons ! ai-je l’air de rire ? et crois-tu que j’y songe au moment où il s’agit de la liberté… et d’un million !… Écoute-moi et comprends tout… Tu as déjà vu que Rodibois nous servait, comme tu l’as dit, de nécessaire… Grâce à lui nous sommes en possession d’une scie d’acier qui en dix minutes aura raison de nos fers… Maintenant, je t’ai répété sur tous les tons que Rodibois travaillait toujours pour nous… Viens, tu vas tout savoir. Prenons une de ces poutres et allons à l’ouvrage… En revenant du bateau marchand, nous passerons par le ponton et tu sauras tout…

Benedetto obéit. Les deux hommes soulevèrent une énorme pièce de bois et l’ayant hissée sur leurs épaules, ils se dirigèrent à pas lents vers le lieu du déchargement.

Le mistral soufflait avec une telle force qu’ils chancelèrent, ayant peine à conserver leur équilibre. Ils s’étaient engagés sur un étroit passage formé de planches ajustées, et qui joignait le bâtiment au ponton.

— La jambe ferme, dit Sanselme. Il ne s’agit pas de faire le plongeon… ça sera bon tout à l’heure.

Ils arrivèrent sans encombre, se croisant avec d’autres forçats, occupés au chargement.

Puis ils se mirent en devoir de revenir sur leurs pas.

Seulement comme le passage était encombré, ils en profitèrent pour s’avancer du côté du ponton, et là, s’aidant des barques amarrées, ils parvinrent à la prison flottante, vide pendant la journée.

Ils pénétrèrent dans le ponton.

Depuis qu’ils étaient découplés, on les avait relégués dans une sorte de retrait étroit, où ils avaient à peine place pour s’étendre. Benedetto avait voulu protester, mais Sanselme s’y était opposé.

Au moment où ils s’y glissaient, étouffant l’écho de leurs pas, Benedetto sentit que quelque chose passait entre ses pieds. Il ne put réprimer un léger cri de surprise effrayée :

— Chut donc ! fit Sanselme. C’est M. Rodibois qui n’aime pas qu’on le dérange.

Le retrait était obscur. Aucune ouverture n’y laissait pénétrer la lumière du jour. Le soir, les fanaux y envoyaient une clarté douteuse.

— Étends-toi, dit Sanselme, et passe doucement les mains sur le panneau du fond.

Benedetto se mit à plat ventre et obéit.

— Sens-tu quelque chose ?…

— Oui, on dirait une rainure creusée dans le bois.

— Eh bien ! voilà l’ouvrage de M. Rodibois… et, en un mois, je te parie qu’il a travaillé dur.

— Que veux-tu dire ?

— Ceci, que tandis que nous sommes là-bas, à peiner sous le bâton des argousins, M. Rodibois de ses dents aiguës comme une scie ronge le bois du vieux ponton. Tu t’es étonné, parce que je ramassais partout les morceaux de graisse dont les chiens eux-mêmes n’avaient pas voulu. Eh bien ! de cette graisse-là je frottais chaque jour quelques centimètres de bois. M. Rodibois, en rat intelligent, savait que c’était là sa tâche, et il mordait, il creusait… Aujourd’hui le panneau sur lequel tu as passé ta main est détaché, et peut nous livrer passage…

— Où nous conduit-il ?…

— Tu le verras. Sois tranquille. Mon vieux Benedetto, tu t’es défié de moi : tu verras que je suis homme à tenir mes promesses, quelles qu’elles soient. À cinq heures, nous serons hors d’ici…

— Alors, c’est en nageant que nous nous échapperons…

— As-tu peur ?…

— Non certes !… Et puis, je ne veux pas mourir !… Car là-bas… il y a la fortune, l’avenir, la vengeance !

— Bravo ! Voilà comment je te veux : Filons d’ici, qu’on ne nous surprenne pas.

— Encore un mot. Et des vêtements !…

— Crois-tu donc que je n’y aie pas songé. Le panneau cache bien des choses, va… et je n’ai rien oublié.

La confiance de Sanselme gagnait Benedetto. Pourtant il avait la fièvre. Il pensait à cette cassette !… Et il se demandait ce qu’il aurait à faire pour s’en emparer !…

Comme ils reparaissaient sur le môle, la tempête se déchaînait, plus âpre et plus violente. On entendait les mâts craquer avec des bruits qui ressemblaient à des cris humains. Au loin, la mer, bondissant contre les jetées, avait des hurlements épouvantables.

On suspendait les travaux. Les argousins réunissaient les brigades, comptaient leurs hommes, redoutant que quelques-uns profitassent de cette tourmente pour tenter une évasion.

Des lambeaux de voile, des tronçons de bois traversaient l’air en tourbillonnant, déchirant et brisant tout ce qu’ils rencontraient sur leur passage.

Il devenait impossible de rester au dehors. Déjà un homme avait été arraché de terre et lancé avec tant de force contre une des grues de fer, qu’il était resté étendu, le crâne ouvert.

Puis la nuit tombait, une nuit factice, mais plus noire et plus effrayante.

Les bâtiments, secoués dans le port, ressemblaient à d’énormes monstres atteints de la folie des convulsionnaires. Les matelots s’appelaient, les chaînes des ancres grinçaient, puis on percevait le fracas d’une chute. C’était un mât qui se brisait.

Les forçats, effrayés, poussaient des exclamations de terreur que ne calmaient pas les violences des argousins affolés eux-mêmes, qui poussaient vers les bâtiments de l’arsenal, ou vers les pontons, leurs troupeaux en désordre.

Benedetto et Sanselme se trouvaient dans leur retrait. Les chaînes et les barres de fer étaient amarrées. Le vieux ponton secoué avait des cliquètements de squelette. Maintenant dans le silence funèbre du ponton, tombe que la terreur rendait plus sinistre encore, tous restaient immobiles sur les planches, ayant peur de la mort qui eût été pourtant une délivrance. Mais les plus misérables sont les plus lâches.

— Es-tu prêt ? demanda Sanselme à Benedetto.

— Je suis prêt !

— Tu sais que nous allons jouer notre vie !…

— Que m’importe !

— En avant donc ! Qui ne risque rien n’a rien !

Nous l’avons dit, le fracas du vent était tel que tout bruit disparaissait dans la tourmente. Bien que Sanselme eût pris toutes ses précautions, cependant cette circonstance favorisait singulièrement le dessein des deux misérables.

En un quart d’heure, ils eurent coupé l’anneau de fer qui les tenait à la cheville.

Puis Sanselme, se glissant à plat ventre, fit jouer le panneau détaché par la patience rongeuse de M. Rodibois – le bien nommé.

À ce moment, des craquements formidables faisaient bruire la carcasse du vieux ponton. Parfois on eût dit de sourdes détonations.

Dans la cachette, dissimulée par le panneau, Sanselme avait de longue date déposé des hardes volées un peu partout dans le bagne. Le paquet était enveloppé dans une épaisse toile goudronnée.

Cette cachette communiquait avec une sorte de caveau dans lequel on entassait depuis de longues années des objets de rebut, chaînes hors d’usage, outils de toute sorte. Un sabord, fermé par un énorme gouvillon de fer, à écrou, ouvrait sur la mer.

Toutes les précautions étaient prises, l’écrou, préalablement graissé, tournait sous la pression de la main.

Le sabord fut soulevé. L’obscurité était profonde. À deux pieds au-dessous, le flot noir clapotait.

Sanselme dit :

— Je passe le premier. Tu me passeras le paquet. Puis à ton tour, laisse-toi glisser. Nous sommes à l’eau… et voguent les galériens !

Il fallait un incroyable courage pour se risquer, au milieu de la tempête, au risque d’être cent fois brisé contre les navires qui s’entrechoquaient.

Mais les deux hommes étaient doués d’une indomptable énergie.

Benedetto avait obéi. Puis se suspendant par les poignets à l’ouverture du sabord, il s’était laissé tomber dans le flot.

— Plonge ! dit Sanselme. Et à la grâce du diable !

Ils disparurent. Le ponton, masse noire, se penchait et se redressait avec des soubresauts étranges.

XVII

LES GORGES D’OLLIOULES

Mme Danglars s’était hâtée de retourner à l’hôtel des Armes d’Italie.

Battue par la tempête, ayant peine à conserver son équilibre sous les rafales, elle était enfin parvenue à regagner un abri : mais elle entendait ne pas s’y arrêter.

Maintenant il lui tardait de fuir ce lieu de désespoir.

Son impuissance même lui rendait plus pénible encore son séjour à Toulon, à quelques centaines de mètres de celui qu’elle ne pouvait sauver ni même secourir, et qu’elle se figurait, à cette heure, martyrisé par les gardiens du bagne.

— Vite, des chevaux, avait-elle dit. Je pars pour le Beausset.

Mais respectueusement, très respectueusement, l’hôtelier des Armes d’Italie avait fait observer à Mme la baronne – il avait reconnu le tortil sur l’écusson de la voiture – qu’il était de toute impossibilité de souscrire à son désir.

Des chevaux, qui voudraient les risquer dans cette épouvantable tourmente ! Et alors même qu’on les achèterait, quel postillon se hasarderait à les conduire ?

Et pourtant, elle voulait.

Elle éprouvait des tortures poignantes qui – semblait-elle – s’adouciraient dès qu’elle serait éloignée. Elle ne se tenait pas pour battue, ordonnait, priait.

Enfin, ouvrant sa bourse, elle offrait vingt louis à qui lui obéirait.

Il y a des chiffres éloquents qui ont des persuasions inattendues.

— Madame la baronne, dit l’hôtelier, je ne connais à Toulon qu’un homme qui consentirait à risquer ses os et ceux de ses chevaux – pour une bonne somme.

— Allez me chercher cet homme.

— Je vais envoyer, madame, reprit l’hôtelier, insistant sur le mot – envoyer – pour qu’il fût bien compris qu’il n’était pas un commissionnaire. Mais il faut vous armer de patience, l’homme est souvent hors de chez lui…

— Oh ! par un temps pareil !

— Madame convient elle-même que c’est folie que de s’exposer au mistral. Madame devrait elle-même ne partir que demain… nos chambres, la cuisine de l’hôtel…

— Je vous ai dit d’envoyer chercher cet homme…

Mais l’hôtelier s’intéressait trop à la santé de Mme la baronne, pour permettre qu’elle se remît en route sans rien prendre.

Ainsi, dans les plus grandes douleurs, on se heurte à des banalités exaspérantes.

Cet homme ne voyait qu’une note à présenter et cherchait à en gonfler le total.

Bon gré mal gré, et pour que l’on consentît à dépêcher un messager au postillon de bonne volonté, elle dut s’installer devant un repas que l’hôtelier se hasardait de qualifier de succulent.

Une heure passa, puis une autre. Enfin le messager revint. L’homme était au cabaret et avait dit qu’il serait là à quatre heures.

— Qu’est-ce donc que cet homme ? demanda Mme Danglars que ce mot de cabaret avait mise en éveil.

— Oh ! un brave homme ! repartit l’hôtelier. Un ancien pensionnaire de la ville.

Il clignait de l’œil, montrant la direction du bagne !

— Il a fait ses vingt ans bien honnêtement. Maintenant il vit de ses petites bricoles, à droite et à gauche. Il ne craint ni Dieu ni diable !

— Mais, est-il cocher ? Sait-il conduire ?…

— Lui ! bonté du ciel ! il avait été condamné pour avoir – étant courrier de la malle – prêté la main à des bandits qui avaient volé la caisse du gouvernement…

L’homme disait cela avec le plus parfait sang-froid, comme une recommandation toute naturelle.

La baronne eut un mouvement d’hésitation, bien vite réprimé. Après tout, cet homme avait payé sa dette. L’hôtelier le qualifiait lui-même de brave homme. Puis, qu’avait-elle à craindre ?

— Mais, madame peut être tranquille, acheva-t-il, le père Jacob n’a jamais fait de tort à personne.

C’était concluant. Il n’y avait plus qu’à attendre le bon plaisir du père Jacob.

À l’heure dite, il arriva, le poignet passé dans la bride de ses chevaux, qui se cabraient.

C’était un personnage trapu, carré, à tête sinistre.

Mme Danglars se leva vivement, et allant à sa rencontre :

— C’est vous qui avez consenti à me conduire au Beausset ?

— Pour vingt napoléons, oui, madame.

— Alors, attelez… et partons…

— Pardon, excuse, mais madame paie d’avance…

— Oui, fit la baronne qui avait hâte d’en finir.

— Ça ne fait rien, si l’argent est bon, dit le père Jacob, faut avouer qu’il est rudement dur à gagner. Ça ne va pas être gai, vous savez le passage des gorges…

— Je le sais. Mais il faut que je parte…

— Alors, hue ! Cocotte ! et en route, fit l’ancien forçat.

L’homme semblait habile : il eut bientôt attelé les bêtes qui levaient la tête, reniflant le vent âpre, qui s’engouffrait dans la cour de l’hôtel.

L’hôtelier fut payé largement, se confondit en salutations, et crut devoir dire au père Jacob :

— Tu sais, vieux, ouvre l’œil.

— Laissez donc, je réponds de la casse.

Cinq heures sonnaient au moment où Mme Danglars, blottie dans le fond de sa voiture, franchit les vieux remparts de Toulon. Un sanglot s’échappa de sa poitrine. Elle laissait derrière elle tout son passé, elle s’en allait vers l’inconnu.

Les chevaux, lancés au grand trot, semblaient indifférents à la tempête. On arrivait à la côte des Câpriers.

L’ouragan redoublait. C’étaient d’épouvantables bourrasques, se ruant avec rage, une trombe tourbillonnante qui secouait la voiture comme si elle allait être arrachée de la route et emportée à travers les airs.

Frissonnante, la pauvre femme était en proie à une sorte d’ivresse. Elle ferma les yeux, appliquait ses mains contre ses oreilles, pleurant, appelant son fils. La tempête était au dedans d’elle, comme au dehors.

Nuit profonde, craquements d’arbres, branches emportées à la volée et venant assommer la voiture, comme des coups de maillet.

Le cocher frappait. Sa voix formidable excitait les chevaux qui semblaient pris de folie.

La baronne commençait à être prise de terreur : cette course vertigineuse avait un caractère fantastique. Où était-elle ? Où allait-elle ? Ces mugissements de l’air lui semblaient des voix qui clamaient, à elle, les hurlements des damnés de là-bas – du bagne – qui la suppliaient, l’appelaient ou peut-être la maudissaient.

Elle songeait à se dresser, à ouvrir la portière, à s’élancer dehors. Elle fuirait à travers ce fracas, à travers cette éruption de toute la nature, transformée en volcan.

Tout à coup, il y eut un cri, un jurement qui éclata comme un coup de tonnerre.

Elle éprouva un choc violent et s’évanouit à demi.

Un des chevaux venait de s’abattre.

Le cocher, lancé en avant, s’était accroché au siège. En un instant, il se trouva debout, sacrant tous les sacrements d’enfer. Puis il s’élança à la tête du cheval qui était debout et qui de ses sabots martelait celui qui était à terre.

— Tonnerre de D… hurla-t-il, un brancard cassé.

De son poing vigoureux, il saisit par les naseaux la bête abattue et la força à se remettre sur ses pieds. Puis il vint à la portière et l’ouvrit.

— Nous sommes f…, dit-il énergiquement. Nous n’arriverons pas. Je vais vous rendre l’argent.

Le vent sifflant au visage de Mme Danglars la ranima tout à coup.

— Où sommes-nous ? demanda-t-elle.

— Où ? le diable le sait. En pleines gorges !… Écoutez ça ! c’est le torrent grossi qui pourrait bien tout à l’heure se mettre en travers de la route. Et alors, bonsoir la compagnie !…

— Mais nous ne pouvons rester ici ? Mon Dieu ! je vous en prie, monsieur… qu’est-ce que je vais devenir…

— Là ! là ! ma petite dame ! pas besoin de pleurer pour ça ! je ne suis pas un mauvais homme, allez ! Tenez, ces sacrées gorges m’ont toujours porté malheur. C’est là qu’il y a tantôt trente ans… trente années pleines… j’ai eu mon accident !…

L’allusion était sinistre. L’homme se rappelait le crime commis, ce qu’il appelait son accident !

— J’ai voulu faire le malin, dit-il. Dame ! quatre cents francs ! c’est bon à gagner, mais je ne les gagnerai pas, c’est sûr.

— Vous avez déjà fait tout ce que vous pouviez… je ne veux pas vous faire perdre. Monsieur, de grâce… encore un effort !…

— Écoutez, dit l’homme, vous avez l’air d’une brave dame. Et vous avez du courage à revendre. Seulement faut être raisonnable. Voilà ce que je vous propose. Nous allons dételer et nous en aller tout doucement à Ollioules. C’est à une petite demi-heure en arrière. Là, je prendrai ce qu’il faut pour raccommoder le brancard. Nous attendrons jusqu’à ce que le vent tombe. Ça ne sera pas long : je sens ça, moi qui suis un vieux du pays…

Et il ajouta en riant :

— Voilà plus de quarante ans que je l’habite… de gré ou de force.

— Vous me promettez que nous nous remettrons en route à n’importe quelle heure cette nuit…

— Foi d’honnête homme qui n’a jamais manqué à sa parole…

Mme Danglars n’hésita plus. De fait, il n’était pas possible de rester au milieu du défilé, en pleine rafale. Elle descendit. L’homme détachait ses chevaux. Du reste il semblait que le pronostic du père Jacob dut se réaliser plus tôt qu’on ne l’eût espéré. Maintenant une pluie fine tombait :

— Ça casse le vent, dit le postillon. Un peu de patience et ça ira. Seulement, dépêchons-nous un peu.

Et ils s’en allaient, à travers la nuit, éclairés seulement par une lanterne que le vent n’avait pas brisée, et qui jetait devant eux un rayon jaune sur la terre caillouteuse.

Il semblait à Mme Danglars qu’elle marchait dans un cauchemar. Un invincible engourdissement la saisissait : ses pieds s’amollissaient et n’avaient plus la sensation de la souffrance. Un instant, elle chancela.

Le père Jacob la soutint de son bras vigoureux, tandis que de l’autre main, il tenait la bride des chevaux. Il avait dû poser la lanterne à terre.

— Voyons, il ne faut pas s’affaler, dit-il. Ce qu’on veut, on le peut…

Tout à coup il s’interrompit.

— Hé ! hé ! fit-il, qu’est-ce que c’est que ça ?…

Laissé on ne sait d’où par un coup vent sifflant au-dessus d’un des rocs qui formaient une muraille naturelle, sur le côté de la route profondément encaissée, un objet lourd venait de s’écraser sur le sol avec un bruit mat.

— Ouais ! fit-il en le ramassant. D’où ça peut-il venir ?… il y a donc du gibier en campagne.

Revenant à elle, Mme Danglars avait machinalement jeté les yeux sur ce qu’il tenait à la main.

Le père Jacob avait pris l’objet et ricanait disant :

— Eh ! mais, nous avons donc pris la clef des champs, mon petit père ! par un temps comme ça ! Ça ne fait rien, si tu arrives à te tirer des pattes sans tomber entre les griffes des rabatteurs, tu auras de la veine.

— Mais qu’est-ce donc demanda Mme Danglars qui tremblait.

— Ah ! vous ne connaissez pas ça, vous, mais moi qui ai été coiffé de cette relique-là pendant pas mal d’années, je ne m’y trompe pas.

Et, avec une forfanterie joyeuse, sinistre, le père Jacob se campa en pleine tête ce qu’il venait de ramasser.

C’était un bonnet de forçat…

Un bonnet vert… le signe de la condamnation à perpétuité…

Et pour mieux accentuer l’effet, qu’il trouvait drôle, l’homme, lâchant le bras de Mme Danglars, éleva la lanterne à la hauteur de son visage.

Coquetterie ! où vas-tu te nicher !

Cet homme, qui tout à l’heure avait l’air d’un maquignon ou d’un postillon quelconque avide de gagner des « guides » était tout à coup devenu épouvantable.

Et Mme Danglars reconnaissait ce bonnet… elle l’avait vu, tout à l’heure. Oh ! il n’y avait pas longtemps de cela, au front de celui vers lequel toute son âme s’élançait, au front ras de celui qui était son fils…

Elle poussa un cri terrible et se recula, jetant ses mains en avant, comme si elle eût voulu écarter un spectre horrible…

Lui, très calme d’ailleurs, ôta le bonnet.

— Là ! là ! fit-il… Mille pardons ! y paraît que ça vous fait peur ! Je comprends ça ! Ce n’est guère gai, ce bonnet.

— Mais comment se trouve-t-il ici, dans votre main ?

— Vous m’avez bien vu le ramasser… sur la route…

— Alors… expliquez-moi !… pourquoi une coiffure de forçat…

— Est là, sous nos pieds !… Ça, c’est très simple !

— Dites ! dites !…

— Marchons… je vais vous expliquer ça… Cet affiquet-là prouve tout simplement qu’il y a des camarades de là-bas qui ont faussé compagnie à MM. les garde-chiourmes…

Ils marchèrent, rapidement. Le vent tombait tout à fait.

— Or, la première idée des évadés, continuait le père Jacob, c’est de se débarrasser du costume… vous savez, de l’uniforme de là-bas… et le propriétaire de ce bonnet-là n’a pas manqué à cette consigne.

Les deux marcheurs franchissaient en ce moment l’entrée de la gorge et atteignaient les premières maisons d’Ollioules.

Huit heures sonnaient au clocher de l’église.

Mme Danglars semblait avoir retrouvé des forces et se hâtait pour suivre son conducteur.

En même temps, elle l’interrogeait encore, avec une émotion qu’elle avait peine à contenir.

Un pressentiment inexpliqué lui serrait le cœur.

— Mais alors, disait-elle, cet évadé est tout près d’ici…

— Ça, c’est prouvé ! ma petite dame. Avec un vent pareil qui vous emporte des troncs d’arbres gros comme un homme à des quatre ou cinq lieues, vous comprenez bien qu’un bonnet de forçat, ça ne pèse pas lourd. Mais voilà l’auberge… maintenant qu’il fait moins mauvais, ça sera l’affaire d’une dizaine de minutes, nous irons reprendre la voiture et en route !

Disant cela, le père Jacob avait ouvert la porte d’une salle basse dans laquelle Mme Danglars était entrée derrière lui.

Quelques hommes étaient attablés là buvant et discutant.

À peine d’ailleurs tournèrent-ils la tête pour regarder les nouveaux arrivants.

Le cocher était allé droit au fond de la pièce et là avait adressé quelques mots à l’aubergiste, demandant ce qui lui était nécessaire, de la corde et quelques clous pour la réparation du brancard.

Le dialogue s’était borné, à quelques observations sur le temps.

Puis Jacob était ressorti pour examiner ses chevaux attachés au dehors, s’assurer que celui qui s’était abattu n’était pas blessé.

Il avait laissé sur la table de bois, à côté de Mme Danglars assise, le bonnet de forçat.

L’aubergiste – un gros homme à bonne figure – s’étant approché de la voyageuse pour lui demander si elle n’avait besoin de rien, vit le bonnet, eut un haut le corps et s’écria :

— Tiens ! un bonnet de perpète (perpétuel). Comment diable est-il entré ici ?…

— C’est le postillon qui l’a ramassé sur la route, dit doucement Mme Danglars. Il suppose que quelqu’un de ces malheureux se sera évadé et que le vent aura emporté son bonnet au loin…

— Un évadé ! fit l’aubergiste. Hé ! les gars ! ajouta-t-il en se tournant vers les buveurs, vous qui tout à l’heure demandiez de l’ouvrage… en v’là de tout trouvé !…

Mme Danglars regardait, ne comprenant pas le sens de ces paroles.

— Faut vous dire, madame, continuait l’aubergiste, que, quand on repince un de ces gaillards-là, il y a une jolie prime de cent francs…

— Et nous allons un peu essayer de la gagner, dit un homme petit, maigre et laid en se levant et en s’approchant à son tour.

— Part à deux ! part à trois ! exclamèrent d’autres voix.

— La chasse ne sera pas difficile, reprit le premier. Il suffira d’être deux… C’est moi qui ai eu l’idée le premier, donc à moi d’abord ! Quant à vous, tirez au sort ! cent francs pour deux, il n’y a pas déjà si gras.

— Que veulent dire ces hommes ! demanda à voix basse Mme Danglars à l’aubergiste.

— Ça veut dire qu’ils vont se mettre en chasse, et soyez tranquille. C’est des gens du pays qui en connaissent tous les coins et recoins. Ils sauront bien pincer le gibier…

— Et alors ?

— Alors… eh bien, ils reconduiront le fugitif à Toulon, tout tranquillement… et on leur comptera les cent francs…

— Oh ! le malheureux, fit la pauvre femme en joignant les mains.

— Dame ! vous savez, madame, notre intérêt avant tout !… Ces gueux-là, quand ça se sauve, ça n’a rien à se mettre sous la dent… ça entre n’importe où… et ça vole ou ça tue ! Vaut mieux qu’on les repince… Il n’y a pas de pitié qui tienne…

Tout à coup, l’homme qui tenait le bonnet et qui l’examinait, dit :

— Ça, c’était un nouveau… le bonnet est tout neuf, il n’a pas servi beaucoup.

— Il n’avait pas écrit son nom dedans ? demanda un autre.

— Non ! mais il y a son numéro ! le 88…

Mme Danglars se dressa, pâle, ayant reçu un coup horrible en plein cœur.

88 ! Ce numéro, elle se souvenait de l’avoir vu inscrit au bonnet de Benedetto ! Ah ! c’était folie, sans doute. Était-il donc possible que le fugitif fût justement celui auquel elle avait parlé, il y avait quelques heures.

— Montrez, demanda-t-elle en tendant la main.

Non ! on ne s’était pas trompé. C’était bien le numéro 88. En le revoyant, elle ne pouvait plus conserver aucun doute. Ces chiffres, elle les avait machinalement remarqués, pendant que Benedetto froissait le bonnet dans sa main.

Donc Benedetto, donc son fils s’était évadé ! Et ces hommes parlaient de se mettre en chasse, de le poursuivre, de le saisir, de le plonger de nouveau dans l’enfer dont il était parvenu à s’échapper.

Une suprême angoisse lui poignait le cœur !

Et, si c’était pour la revoir, pour l’embrasser une dernière fois que le malheureux avait accompli ce miracle de briser sa chaîne ?…

C’était elle qui le livrait, car c’était sa faute à elle si le postillon était revenu sur ses pas. Elle oubliait la tempête, la voiture brisée, toutes les fatalités qu’elle était impuissante à combattre. Elle s’accusait, l’âme endolorie.

— Le mieux, dit celui qui avait parlé le premier, c’est de nous mettre en route tout de suite… Il ne faut pas leur laisser le temps de tirer au pied… Un dernier verre, patron, et en chasse !…

Mme Danglars, résolument, tira sa bourse de sa poche :

— Messieurs, dit-elle, écoutez-moi. C’est un caprice, si vous voulez. Mais je vous supplie de ne pas poursuivre ce malheureux…

— Hein ? nous allons perdre cent francs comme ça…

— Et si je vous en donne deux cents ?…

Il y eut un silence. Les hommes regardaient avec surprise cette dame, dont la mise dénotait une haute position, et qui semblait si fort s’intéresser à un forçat inconnu.

Pourtant le chiffre de deux cents francs avait produit son effet.

— Le fait est qu’il fait un chien de temps ! dit l’un.

— Et que dix napoléons… ça ne se trouve pas sous le pas d’un cheval…

— Mais nous sommes trois, ajouta une voix avinée.

— Trois cents francs, dit Mme Danglars. Ce qui fait pour chacun de vous une part complète…

— Mais, madame !… s’il n’est pas pris ce soir, il sera pris demain !…

— C’est possible ! insista la pauvre femme qui tremblait si fort qu’elle avait dû se laisser retomber sur le banc, mais tenez ! je vais vous dire la vérité ! aujourd’hui même, j’ai visité le bagne… et j’ai été prise de pitié. Je voudrais que mon passage dans ce lieu maudit profitât au moins à quelqu’un… Eh bien ! si le malheureux qui erre à cette heure dans la campagne peut parvenir à fuir, laissez-lui la chance de le faire… je vous le demande en grâce !…

— Oh ! ma foi ! j’accepte ! dit l’homme, qui en somme n’était point certain de gagner la prime ; les deux autres consentirent également.

— Alors vous me donnez votre parole de ne rien tenter pour vous emparer de ce malheureux !

— C’est juré !… Et maintenant, papa l’aubergiste, un frichti à tout casser ! nous avons de quoi payer…

— Et voilà l’argent ! fit Mme Danglars dont le cœur s’emplissait de joie.

Au même instant, un coup de feu retentit au dehors.

— Crénom ! madame ! il me semble qu’il y a d’autres chasseurs que nous.

En même temps, une voix criait furieusement dans la nuit :

— À moi ! à moi !… j’en tiens un !

Les hommes du cabaret, l’aubergiste en tête, s’élançaient dehors.

Mme Danglars, restée seule, les traits convulsés, les yeux agrandis par la terreur, attendait.

Quelques minutes s’écoulèrent, ponctuées par des imprécations.

Et la porte s’ouvrit toute grande, sous une poussée formidable.

Un groupe apparut, au milieu duquel un homme couvert de sang se débattait avec rage.

Instinctivement, Mme Danglars s’était rejetée dans l’ombre, et avait caché son visage dans ses deux mains. Elle se sentait mourir.

— Ah ? gredin ! va ! criait le père Jacob, voleur de chevaux ! ton compte est bon !

N’osant pas regarder, la pauvre femme entendait les halètements de l’homme qui, épuisé, était tombé à terre, entraînant un banc dans sa chute.

— Pourquoi me frapper ? râla l’homme arrêté, vous me tenez ! la partie est perdue ! tant pis pour moi !…

Ce n’était pas la voix de Benedetto !

Et comme l’homme était couché sur ses genoux, maintenu aux épaules par la main robuste de ses adversaires, le visage levé et placé en pleine lumière, Mme Danglars le vit en face.

Non ! ce n’était pas son fils !…

S’était-elle donc trompée ? Ce numéro qu’elle avait cru reconnaître pour celui qui était inscrit au front de Benedetto appartenait donc à un autre forçat ?

L’aubergiste interrogeait le père Jacob :

— Figurez-vous, disait celui-ci, que j’étais au fond de l’écurie, là-bas, par derrière, pour chercher une longe pour les chevaux… Je n’ai pas été long pourtant… Mais voilà qu’en revenant j’entends du bruit… je cours… et qu’est-ce que je vois ? deux hommes – deux ombres – qui avaient détaché les bêtes et qui sautaient sur leur dos… On ne me prend jamais sans vert[2] sur cette sacrée route… J’avais un pistolet dans ma poche… et au moment où les chevaux s’élancent, je tire… l’un des deux hommes chancelle et tombe… je saute dessus… et le voilà !…

— Mais l’autre !…

— L’autre s’est sauvé au grand galop, dans la direction des gorges… mais, tonnerre de Dieu ! je le rattraperai… il a le vieux canasson, le carcan… tandis que l’autre en mangerait six comme lui…

Ainsi, le danger n’était pas écarté ! L’autre forçat, c’était Benedetto. Et il allait tomber aux mains du postillon, qui rapidement rechargeait son arme…

Que faire pour le sauver !…

Pendant ce temps, on avait ficelé Sanselme, – car c’était lui, le lecteur l’a déjà deviné, – avec des cordes solides.

— Allons ! un verre d’eau-de-vie, dit le père Jacob, pour me mettre du cœur au ventre, et à bride abattue à la poursuite de l’autre…

Mme Danglars s’approcha rapidement de Sanselme, et à voix basse :

— Celui qui vous accompagnait, c’est Benedetto, n’est-ce pas ?…

Sanselme eut un sursaut, et regarda Mme Danglars en plein visage :

— La dame au billet, murmura-t-il, me connaissez-vous ? C’est à moi que vous avez remis, là-bas, à la Forêt une lettre pour Benedetto.

— Oui, oui… ainsi, c’est bien lui !…

— C’est lui !

— Je veux le sauver… Aidez-moi !… je vous ferai riche !…

Un éclair passa dans les yeux de Sanselme. Riche ! c’était donc aussi la femme au million !

Il jeta un rapide regard autour de lui.

Le père Jacob, humant son verre d’eau-de-vie, sûr qu’il était de rattraper le « carcan », qu’il connaissait mieux que personne, avait posé le pistolet sur la table auprès de la porte.

— Coupez la corde qui me lie, dit Sanselme. Il y a là un couteau à portée de votre main.

Mme Danglars était décidée à ne reculer devant aucun effort. Elle voulait sauver son fils.

Habilement, elle posa la main sur le couteau, et se plaçant devant Sanselme, de façon à le cacher aux buveurs, elle passa la lame sur la corde.

— Bien, fit Sanselme. Maintenant, allez du côté de la porte et… soyez prête à sortir.

La porte n’était pas refermée. Mme Danglars, livide, mais soutenue par une énergie nerveuse, se tint là attentive au signal.

— Maintenant, bonne nuit, dit le père Jacob. Et moi, je vais détaler d’une rude façon.

À ce moment, Sanselme qui s’était débarrassé de ses liens, bondit sur ses pieds, sauta sur le pistolet, et se ruant vers la porte, saisit Mme Danglars dans ses bras vigoureux, comme il eût fait d’un enfant, et tira la porte derrière lui, s’y appuyant de toute sa force.

Mme Danglars avait compris. Elle avait été écuyère émérite, et au temps de sa vie de lionne, elle avait plus d’une fois, dans les manèges élégants, recueilli des applaudissements.

En moins d’une seconde, elle fut en selle.

Sanselme abandonna la porte, lâcha un coup de pistolet sur le groupe qui apparut, et tandis qu’un homme tombait avec une horrible imprécation, bondit sur l’animal qui, piqué de la pointe du couteau, s’élança à fond de train, emportant les deux fugitifs.

XVIII

SA MÈRE

Le père Jacob connaissait bien ses chevaux. Et cependant il n’avait pas tenu compte du martyre qu’on peut faire souffrir à un animal pour ranimer ses forces et exiger de lui un dernier effort.

Quand Benedetto et Sanselme étaient parvenus à l’entrée des gorges d’Ollioules, le premier surtout était exténué. L’apparition subite des deux chevaux était pour eux un coup du sort.

On sait ce qui s’était passé, Benedetto, échappé à la balle du postillon, avait lancé l’animal qui le portait, lui labourant les flancs à coups de couteau.

Pendant la route, Sanselme avait exactement expliqué le chemin à son complice.

Il s’agissait de franchir la gorge, et immédiatement on se trouvait au Beausset.

Le presbytère était à l’entrée du village.

À force de coups, de blessures, Benedetto était parvenu à contraindre le cheval à garder le galop. Or, à ce train la route n’était pas longue. Une demi-heure suffisait pour passer le défilé.

Or, plus d’un quart d’heure s’était déjà écoulé au moment où Sanselme et Mme Danglars s’étaient élancés dans la direction du fugitif.

La bête que montait Benedetto était couverte de sang et d’écume : mais impitoyable, il frappait, et l’animal, bondissant avec des hennissements de douleur, allait, allait encore…

Où le père Jacob avait dit vrai, c’est que le misérable cheval exhalait en quelques minutes le reste de sa vie. Et au moment où il touchait le Beausset, il s’arrêta brusquement, eut un hennissement d’angoisse, pareil à un cri humain, et s’abattit des quatre pieds à la fois.

Mais Benedetto était déjà sur le sol.

Comme il arrive souvent à la suite d’un coup de mistral d’hiver, le ciel s’était subitement éclairci. C’était une nuit sans lune, mais la clarté pâle des étoiles jetait sur la terre un reflet blanchâtre.

Benedetto regarda autour de lui. Pas un mouvement. Il écouta, pas un bruit.

Il comprenait qu’il n’y avait pas une seconde à perdre.

Il n’était pas douteux que Sanselme fût tombé aux mains des gens d’Ollioules.

On savait qu’il n’était pas seul, ceci n’était pas douteux.

Donc on allait courir à sa poursuite. Avait-il seulement une heure devant lui ?

Cependant, si Sanselme ne le trahissait pas, rien ne pouvait indiquer qu’il se fût arrêté au Beausset. On croirait plutôt qu’il eût continué sa route vers Marseille.

Suivant les indications que Sanselme lui avait données, Benedetto tourna autour du village, et au bout de quelques minutes, il eut un geste de satisfaction. L’humble clocher dessinait sur le ciel sa silhouette noire.

Et à l’église attenait une petite maison surmontée d’une croix.

Point d’hésitation. C’était là le presbytère.

Et, là-bas Mme Danglars, obéissant à son désir, lui avait minutieusement expliqué où se trouvait sa chambre : à la fenêtre de gauche.

— Je veux pouvoir, cette nuit, avait dit Benedetto, voir dans mon imagination le lieu où repose ma mère.

Elle s’était plu à satisfaire cette curiosité touchante. Elle lui avait tout dit, jusqu’au portrait de la vieille Mathou, qui, la nuit, ne se fût pas réveillée « pour un boulet de canon. »

— Donc c’est là ! se dit Benedetto.

Devant la fenêtre, un olivier rabougri touchait presque le mur de ses bras décharnés.

Benedetto s’y accrocha, le couteau entre les dents et en quelques efforts se trouva hissé sur le faîte. En étendant les bras, il atteignit la fenêtre.

Toujours l’immobilité, toujours le silence.

Cependant, au moment suprême, le misérable eut un frisson.

Il allait se trouver en face de sa mère : si elle criait, si elle appelait à l’aide !

Et il murmura ce mot atroce :

— Tant pis, alors !

Il appuya le poing contre le cadre de la fenêtre.

Jacquot n’avait pas eu tort en qualifiant le presbytère de vieille baraque.

Sous l’effort de Benedetto, la fenêtre, déjà secouée par l’ouragan, s’ouvrit toute grande.

Benedetto bondit, s’accrocha à la barre d’appui, il était dans la chambre.

Dans le paquet préparé de longue date et caché dans le retrait du ponton, Sanselme avait placé, outre des vêtements, deux couteaux, des allumettes, une lanterne. Et tout cela était si bien enveloppé de toile goudronnée, que pas une goutte d’eau n’y avait pénétré.

Benedetto resta un instant immobile, écoutant.

Si sa mère était là, elle dormait profondément.

Il enflamma une allumette, et éclaira la lanterne.

Le lit était vide. Le hasard épargnait peut-être au misérable un crime odieux.

— C’est la tempête qui l’a retenue, pensa-t-il.

Il promena sa lanterne sur les meubles et la muraille, et vit, au premier coup d’œil, qu’il n’existait pour des valeurs d’autre cachette que l’armoire, auprès de la cheminée.

Il n’en était pas à son coup d’essai. Il introduisit entre le pêne et la serrure la lame forte du couteau et opéra une vigoureuse pesée.

L’armoire céda avec un claquement sec. Le panneau s’ouvrit.

Au bruit, Benedetto avait tressailli et s’était rejeté en arrière.

Ce qu’il y avait en lui, c’était plus que la peur du crime accompli : c’était une terreur intime, instinctive, d’avoir à en commettre un nouveau, un plus atroce.

Rien. Décidément, la maison était inhabitée. La vérité, c’était que la vieille Mathou dormait profondément. Et, n’eût-elle pas dormi, qu’elle était si horriblement peureuse qu’au moindre danger elle se fût blottie dans un coin, agenouillée et murmurant ses patenôtres. Elle n’eût pas été complète, si elle n’avait cru aux revenants.

Il est singulier que tous ceux qui, de près ou de loin, touchent aux choses de la religion ont une épouvantable terreur de ce qui leur semble une intervention divine.

Si les fantômes sortent de leurs tombeaux, c’est par la volonté de Dieu. Alors pourquoi s’effrayer ?

Pour l’instant, d’ailleurs, le sommeil la dispensait de toutes réflexions philosophiques.

Benedetto rassuré, avait repris la lanterne et en avait dirigé les rayons dans l’intérieur de l’armoire. La cassette était là.

C’est-à-dire un coffret de chêne, garni d’acier !

Le million ! le million ! Le misérable se sentit suffoqué. Donc il le tenait. Il le sentait sous ses doigts crispés.

Il saisit la cassette et la posant sur une petite table, se mit en devoir de l’ouvrir.

Mais, cette fois, la lame du couteau était impuissante à faire sauter la serrure.

— Malédiction ! murmurait-il. Et si je me trompais !

Il songeait à cette désillusion horrible, possible !

Et il s’acharnait de ses ongles, de toute la force de ses doigts nerveux, essayant d’arracher le couvercle qui résistait, ne bougeant pas d’une ligne.

Soudain le galop furieux d’un cheval retentit sur la route.

Benedetto sentit une sueur froide perler sur son front.

La poursuite ! quoi. Si tôt… Ah ! pourquoi le mistral ne soufflait-il plus ? Pourquoi la tempête ne venait-elle plus à son aide !…

D’un bond, il s’élança vers la fenêtre, collant son visage aux vitres, regardant de toute l’énergie de sa volonté.

Les branches de l’olivier obstruaient la vue.

En tout cas, il n’y avait pas à hésiter. Il fallait fuir en emportant le butin conquis.

Le butin ! que valait-il ? Le démon du doute le ressaisissait. Il se mit à courir à travers la chambre, regardant chaque angle, chaque coin, craignant qu’il n’y eût autre chose, une épave qu’il eût laissée inaperçue…

Non, rien, aucune cachette ne pouvait lui avoir échappé.

Ou cette femme – sa mère ! lui avait menti, ou en vérité, il tenait le million…

Le galop du cheval s’était subitement arrêté.

Allons ! c’était certain ! l’arrestation de Sanselme avait donné l’éveil. On avait requis, je ne sais où, des gendarmes qu’on avait lancés à sa poursuite.

Il aurait pu raisonner, c’était le galop d’un unique cheval ; ce n’était pas une escouade qui arrivait. Mais il était fou, fou d’avidité, de rage, de crime.

Il était revenu à la fenêtre et l’avait ouverte toute grande.

Puisqu’il était monté par-là, par là il pouvait bien redescendre…

Eh bien ! non, quand il était accroché à la barre d’appui il avait les deux mains libres. Maintenant, sous un de ses bras, il portait la cassette.

Comment atteindre l’olivier ? Comment s’y accrocher ?

Il avait éteint sa lanterne, pour que le rayon lumineux ne donnât pas l’éveil.

Et il restait là, immobile, stupide, alourdi de son vol, et ne pouvant fuir.

De deux choses l’une, ou il fallait songer à la liberté quand même, abandonner la cassette et s’élancer au dehors, – ou bien…

Ou bien quoi ? Il était insensé de songer à sauter sur l’arbre avec un fardeau. Il était certain que l’équilibre lui manquerait… c’était donc par les jambes seulement qu’il pouvait espérer saisir le tronc noueux de l’arbre… Absurdité !

Alors quelle issue ? la porte… Eh bien ! pourquoi pas ? puisque rien ne bougeait.

Benedetto y courut et mit la main sur la serrure.

On se souvient que Mme Danglars l’avait soigneusement fermée à double tour.

Or, c’était une de ces vieilles serrures de campagne, pièces de travail grossières et sans art, mais dont chaque morceau pèse lourd.

En vain, il s’arc-bouta sur ses reins tendus pour l’ouvrir.

Efforts inutiles !

Le couteau. Il s’efforça de repousser le pêne. Impossible !

La faire sauter, l’arracher, le couteau se fut brisé.

Restait une suprême ressource. Enlever les vis une à une. Et quelles vis !

Pourtant pas d’autre moyen. Il commença. C’était long.

Cependant il commençait à croire qu’il s’était trompé. Il n’entendait plus rien.

Peut-être était-ce des habitants du Beausset qui étaient rentrés dans une autre maison. Une, deux, trois vis. Il n’en restait plus qu’une.

À ce moment, une exclamation de rage jaillit des lèvres de Benedetto.

On montait.

Et ce n’était pas un seul pas. Non. Il y avait une lourdeur significative.

Ce pas était celui d’un homme, de deux sans doute.

L’issue était coupée ! Et alors, dans le cerveau de Benedetto, un mot éclata, martelant son cerveau. Un million ! Il avait là, entre ses bras, lui appartenant, – car en vérité celui qui vole, s’estime volé quand le dépossédé reprend son bien ! – un vrai million, c’est-à-dire l’avenir, la vie riche, le renouvellement de ce qui avait été autrefois, alors que Cavalcanti, le bandit, s’enivrait aux senteurs engourdissantes des joies de Paris…

On le lui reprendrait… Allons donc.

D’un bras, serrant la cassette contre sa poitrine, l’autre main serrant la poignée du long couteau, il attendit, blotti contre la porte…

Du moins, il risquerait tout jusqu’au bout.

Il frapperait, il se ruerait dans l’escalier. Et qui sait ?

La porte s’entrouvrit… une forme humaine se profila dans la clarté d’une lanterne que portait un des arrivants…

Benedetto leva le bras et d’un coup épouvantablement brutal, frappa… dans de la chair, où la lame disparut tout entière.

Et au même instant, Benedetto se sentit saisir à la gorge et renversé !…

Un genou s’écrasa sur sa poitrine tandis qu’une voix sifflait à son oreille :

— Misérable ! ta mère ! ta mère ! et tu le savais !

Et celui qui disait cela, c’était Sanselme, le forçat, le bandit, l’être immonde qui avait usé de ses privilèges de prêtre pour se livrer à des pratiques odieuses, et qui pourtant déchirait de ses ongles la gorge du misérable, en lui répétant :

— Infâme ! ta mère ! ta mère !

C’est que, si bas tombé que soit un homme, il est un sentiment qui survit à tous les autres, celui du respect, de l’amour pour celle qui, au prix de mille souffrances, a donné la vie à l’enfant…

C’est que Sanselme avait eu une mère, et que si criminel qu’il fût, il l’avait aimée, adorée… c’est que, peut-être, si elle ne fût pas morte, alors qu’il n’était pas encore un homme, il eût suffi d’un regard de sa mère pour l’arrêter en la mauvaise route…

Mme Danglars, frappée en pleine poitrine, était tombée.

Et cette pauvre coupable – absoute par la maternité – avait eu assez de puissance sur elle-même pour ne pas crier ; car elle avait reconnu celui qui l’avait frappée !

Non, elle n’avait pas crié. Car elle n’avait pas voulu que son dernier râle fut le signal de l’arrestation de son fils, renvoyé au bagne.

Et se tordant sur le parquet, ayant encore le couteau dans la gorge, elle disait au milieu de hoquets suprêmes :

— Benedetto ! tu m’as tué !… tu ne savais pas… Oh ! n’est-ce pas, tu ne savais pas que c’était moi… monsieur, par grâce (elle s’adressait à Sanselme) laissez-le… il ne savait pas… je vous prie… qu’il parte… qu’il fuie !…

Sanselme, obéissant, avait lâché la gorge du misérable.

Benedetto s’était redressé, la face convulsée, hideux à voir !

C’était là le fils de cette femme ! Sanselme le savait ! Pendant leur course vertigineuse, Mme Danglars lui avait tout dit.

Et lui, le forçat, avait eu horreur.

Car, il avait bien compris que Benedetto était prêt à tout, même à tuer sa mère ! Il se souvenait de leurs entretiens, alors que Benedetto parlait de la conquête de ce million, fût-ce au prix d’un meurtre.

Sanselme croyait à quelque ancienne maîtresse. Et sa morale facile s’accommodait du crime. Mais, voici qu’il savait que celle que Benedetto pensait à tuer, c’était sa mère ! Voici que celle qu’il avait frappée, c’était sa mère !…

Et il voyait la pauvre femme, suffocante, à demi morte, qui encore implorait pour l’infâme…

— Monsieur, disait-elle, joignant ses mains qui, dans les convulsions de l’agonie, se heurtaient l’une contre l’autre, approchez-vous… jurez-moi… Ah !

Sa tête retombait. Elle ne pouvait plus parler. Mais elle voulait ! elle voulait !

Sanselme se pencha vers elle, aspirant en quelque sorte ses paroles.

— Que voulez-vous de moi ? dit-il. Je ne suis qu’un misérable, et pourtant, croyez-moi : quelque promesse que vous exigiez de moi, je la tiendrai… Oui ! je vous le jure ! je la tiendrai !

— Eh bien ! approchez-vous 1… Je ne puis plus… C’est horrible, la mort !… On souffre !… Je ne croyais pas !… Jurez-moi… de laisser libre… mon fils !… qu’il parte… Ne le dénoncez pas… ne le poursuivez pas… Oh ! jurez ! jurez !

Et solennel, bon, Sanselme prit dans ses deux mains la main de l’agonisante et dit :

— Je vous le jure !

— Merci ! Benedetto ! Mon fils, tu m’as tuée… Je te pardonne… Oh ! si tu voulais !… embrasse-moi…

Et Sanselme, saisissant le poignet de Benedetto, qui restait là, stupide, insensible, le courba vers la terre en lui disant :

— Mais embrasse-la donc !…

Mme Danglars tendit les bras vers lui, fit un effort de la tête, mais avant que ses lèvres eussent touché le visage de Benedetto, elle retomba… morte !

Benedetto se redressa. Et à lueur de la lanterne, Sanselme vit sur son visage une épouvantable expression de triomphe… Il avait ressaisi la cassette qu’il avait dû un moment abandonner.

— Le million est à nous ! dit-il à Sanselme. Viens !

Le bras de Sanselme se leva, furieux, menaçant.

Mais le forçat murmura :

— J’ai juré ! j’ai juré !

Et, se tournant vers Benedetto !

— Va, dit-il, tu es libre !…

— Mais le million ! Tu n’as donc pas entendu ?…

Sanselme se baissa, arracha de la poitrine de Mme Danglars le couteau rouge de sang, le brandit au-dessus de la tête de Benedetto, en criant :

— Mais, va-t’en donc !… ou je te tue !

Et Benedetto, serrant la cassette contre sa poitrine, s’élança dans l’escalier !

XIX

À LA MER !

Huit jours s’étaient écoulés depuis cette nuit sinistre.

Vers le soir du huitième jour, au milieu du sifflement de la tempête, un petit chebec, gréé en trois-mâts, bondissait sur les flots de la Méditerranée.

Le vent faisait rage et le léger bâtiment, saisi par la tourmente, n’obéissait plus au gouvernail.

Sur le pont, le patron du chebec, sorte de colosse qui semblait lutter corps à corps avec l’ouragan, lançait à pleins poumons les ordres de manœuvre.

Mais les matelots, affolés, n’obéissaient plus.

Soudain la misaine fut emportée, et le mât, penché sur l’avant, se brisa avec un bruit horrible. Des clameurs furieuses répondirent au craquement…

Le patron – Gennaïo, un des plus hardis contrebandiers de la côte de Libourne, saisit une hache, courut au mât et à coups formidables, achevant ce que la tempête avait commencé, le lança dans la mer…

Pas un de ses hommes ne l’avait suivi.

Tous s’étaient groupés au pied du grand mât, et là, sombres, ayant aux lèvres des murmures qui ressemblaient à des rugissements :

— Corps de Dieu ! cria Gennaïo en s’élançant vers eux. Qu’est-ce que cela veut dire ?… J’ordonne, et pas un ne bouge pour m’obéir… Faut-il donc que je vous rappelle qu’ici je suis seul maître de votre vie à tous…

Et il leva la hache, la balançant dans l’air, comme s’il eût choisi la victime.

— Capitaine, répondit le plus hardi, nous re refusons pas d’obéir… mais à quoi cela servirait-il ? Nous sommes condamnés… nous sommes perdus…

Comme pour confirmer ces paroles de désespoir, un coup de mer, plus violent que les autres, coucha le chebec sur le flanc.

Le capitaine lui-même faillit être renversé. Mais, se redressant d’un effort vigoureux :

— Triples lâches ! hurla-t-il, est-ce que nous n’en avons pas vu d’aussi dures ? est-ce que nous n’en sommes pas sortis vivants ?

— Oui, capitaine. Mais alors…

— Alors quoi ? parle, ou par le sang de Dieu, je te fais sauter la cervelle…

— Nous n’avions pas à bord un porte-malheur !…

— Hein ? Quoi ? Qu’est-ce que tout cela signifie !…

— Cela signifie, capitaine, que tant que celui-là sera sur le chebec, il n’y aura ni Dieu ni diable pour nous tirer d’affaire… Tenez ! Voilà la tempête qui redouble !… Santa Maria ! Jésus ! Ayez pitié de nous…

Et tous les matelots, superstitieux comme tous les Italiens, se signaient avec terreur…

Gennaïo avait regardé dans la direction qu’avait indiquée le bras de celui qui venait de parler.

À la lueur blafarde du crépuscule, une silhouette se dessinait à l’arrière du navire.

Un homme était là, étendu à plat ventre sur le pont du navire ; on ne voyait pas son visage, seulement de ses bras crispés, il entourait une sorte de ballot enveloppé dans des haillons déchiquetés.

Abattu par l’épouvante, sans doute, il semblait ne rien voir, ne rien entendre. Seulement de temps en temps, des tremblements nerveux secouaient tout son corps.

— Cet homme ! fit Gennaïo en haussant les épaules, quelle sottise ! Pourquoi vous porterait-il malheur ?

— Mais, capitaine, quand vous l’avez pris à bord, là-bas, à Saint-Tropez, vous n’avez donc pas vu qu’il était couvert de sang ?

— Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait ?

— Vous n’avez donc pas remarqué qu’il avait les cheveux rasés… comme on les a là-bas ?…

— Où çà, là-bas !

— Au bagne !…

Le colosse éclata de rire.

— Vraiment ? Savez-vous bien, mes maîtres, que vous êtes rudement délicats maintenant… et il y en a plus d’un parmi vous – il me semble – qui n’a rien à envier à ce particulier-là. Toi, Pietro, par exemple…

Celui qu’il interpellait se redressa fièrement :

— J’avais tué un douanier… ça n’est pas un crime…

— Bon ! Et toi, Rosario ?

— Oh ! moi… c’était une vengeance… vengeance d’amour…

— C’est-à-dire que vous êtes tous de petits saints ! Savez-vous seulement ce qu’il a fait, celui-là ?…

— Nous jurerions qu’il a commis un grand crime… un de ceux que Dieu ne pardonne pas. C’est pour ça que Dieu va perdre le chebec… C’est pour ça qu’il est inutile de chercher à lutter… Nous sommes perdus ! perdus !…

De fait, la prédiction sinistre se justifiait de plus en plus.

Maintenant un voile noir, épais, profond, s’abattait sur le navire qui tourbillonnait sur lui-même, tantôt lancé sur la crête des vagues énormes, tantôt plongeant dans l’abime, comme si la mer était prête à se refermer sur lui…

Toute manœuvre devenait impossible.

Gennaïo, les bras croisés, réfléchissait.

C’était un honnête homme, à sa manière, que ce contrebandier qui faisait un actif négoce entre les côtes de France et d’Italie.

Il y avait de cela quatre jours – à Saint-Tropez – auprès d’une des tours qui défendent la rade, un homme s’était approché de lui, et lui avait offert une grosse somme – trois cents écus – s’il voulait le prendre à bord et le jeter sur la côte italienne.

Cet homme parlait la langue des Romagnes, avec un accent corse que les Italiens reconnaissent si aisément. Gennaïo l’avait regardé. Le postulant avait une sinistre physionomie : et quoiqu’il dissimulât soigneusement ses traits sous un chapeau qui lui tombait jusque sur les yeux, Gennaïo avait compris du premier coup.

Un forçat évadé ! mais que lui importait ! Trois cents écus !…

Il s’était fait payer d’avance. L’autre s’était exécuté immédiatement.

Pour tout bagage, rien d’encombrant. Un paquet peu volumineux qui avait forme de caisse et que l’homme portait sous son bras.

Le chebec était mouillé à une demi-heure de là, dans une petite anse. Il devait mettre à la voile dans une heure, à la tombée de la nuit.

— Venez ! avait dit Gennaïo à l’homme, sans lui adresser plus de questions.

L’inconnu s’était installé sur le pont, sombre, ne prononçant pas une parole. Seulement quand le chebec avait quitté les côtes de France, Gennaïo l’avait vu frotter ses deux mains l’une contre l’autre. Il ne s’était donc pas trompé. C’était un fugitif. Est-ce que cela le regardait d’ailleurs ! À chacun ses affaires ! Gennaïo n’en était pas à concevoir des scrupules de petit maître.

Mais en vérité depuis que l’homme était à bord, on eût dit – comme les matelots le remarquaient – qu’un mauvais sort s’attachait au navire.

À peine hors de vue de France, une des voiles avait été emportée par le vent. Puis la barre du gouvernail s’était brisée.

Et enfin, depuis deux jours, le chebec essuyait la plus formidable tempête que Gennaïo eût jamais affrontée sur la Méditerranée.

Et Dieu sait, ainsi qu’il le disait tout à l’heure, s’il en avait vu de rudes.

Il n’y avait pas songé tout d’abord, ne s’occupant que de défendre le navire, qui était pour lui un vieux compagnon, et ses matelots qui, pour la plupart, étaient des amis.

Mais maintenant il se demandait si ses hommes n’avaient pas raison. Il était Lucquois, et des plus superstitieux au fond, si bien qu’à mesure qu’il réfléchissait, il arrivait à se convaincre que c’était la présence de l’évadé, qui était cause de toutes les catastrophes subies et qui finalement amènerait la crise suprême.

Il appela son second, un gaillard solide, aux traits durs et qui ne devait rien entendre aux choses de sentiment :

— Et toi, Mello, lui demanda-t-il, est-ce que tu crois le chebec perdu !…

— À moins d’un miracle du bon Dieu… Oui !…

Au même instant, un craquement formidable se fit entendre et des voix hurlèrent :

— Une voie d’eau ! Nous coulons !…

En effet, une vague monstrueuse venait d’arracher une pièce de l’avant, laissant dans la carcasse du chebec un trou béant.

— Aux pompes ! Aux pompes ! cria Gennaïo.

Cette fois, le sentiment du danger immédiat fut plus fort que les terreurs. Les matelots se précipitèrent pour obéir…

Deux seulement restèrent sur le pont.

— Pietro, dit l’un à son compagnon, as-tu envie de faire le plongeon !…

— Corpo di Dio ! Non !…

— Je voudrais bien savoir alors comment tu t’y prendras pour éviter le saut…

— Il y a peut-être un moyen !…

Les deux hommes échangèrent un regard, puis – comme ils s’étaient compris – leurs yeux se tournèrent vers l’inconnu qui n’avait pas fait un mouvement.

Puis ils se regardèrent de nouveau.

— Il n’y a que celui-là !… La vie avant tout, pas vrai !…

— Et songez-y bien ! nous chassons sur l’île d’Elbe… Nous allons d’ici à un quart d’heure être laissés sur les roches… et alors… fini !

— Tandis que si… commença Pietro avec un geste significatif.

— Le mauvais sort sera conjuré…

— Et nous hésiterions !…

— Non ! non ! chut ! mais pas de bruit. Le capitaine serait dans le cas de le défendre…

— Attends ! laisse-moi faire…

Pietro, qui semblait avoir combiné son plan de longue date, s’approcha de l’homme et lui frappa rudement sur l’épaule.

— Hé ! l’homme, lui dit-il, tu sais que nous coulons.

L’autre se dressa à demi, mais sans cesser d’embrasser son fardeau de ses deux bras.

— Que dites-vous !… Non, c’est impossible !

— Et si tu veux sauver ta peau, il faut t’y mettre tout de suite…

Cette fois, l’homme se leva tout à fait portant son ballot.

— Vois-tu ! lui dit Pietro à l’oreille, chacun pour soi, pas vrai ?… Eh bien ! avec le camarade qui est là, nous avons mis le canot à l’eau… la vieille carcasse va s’effondrer dans cinq minutes… Si tu veux, nous t’emmenons avec nous ; je te dis cela, parce que tu as de l’argent… Je sais… tu as payé une grosse somme au patron qui maintenant se soucie de toi comme d’un fétu… et tu nous paieras largement… Hein ! ça va-t-il ?

Brisé de fatigue, abattu par l’épouvante, Benedetto – car c’était lui – n’entendit de toutes ces paroles que ces deux mots.

Il se croyait perdu… il pouvait être sauvé !

Le misérable avait une immense terreur de la mort, un inextinguible désir de vivre…

— Oui ou non… dépêche-toi… – car nous filons !… les autres se débrouilleront comme ils pourront…

— Que faut-il faire ? demanda Benedetto.

— Nous suivre… descendre dans la barque sans que personne nous voie…

On lui proposait une lâcheté. Benedetto n’hésita plus.

La nuit était profonde, on entendait à travers le fracas de la tempête le heurtement des pompes et les cris des matelots qui s’encourageaient. La voix de Gennaïo dominait, formidable.

— Tu entends, répéta Pietro. Nous coulons… Viens-tu ?…

— Oui, oui, fit le misérable.

Et guidé par Pietro, ne voyant rien devant lui, il s’avança vers le bordage tenant toujours contre lui… ce qu’il avait conquis au prix d’un parricide.

Soudain il se sentit saisi par derrière, enlevé, puis lancé dans le vide.

Les deux matelots l’avaient précipité dans la mer…

C’était ce qu’ils appelaient conjurer le mauvais sort…

Benedetto avait poussé un hurlement de rage qui s’était perdu dans le tumulte des éléments déchaînés.

Et en lui l’avidité était plus forte que le sentiment de la conservation…

Il n’avait pas abandonné la cassette.

Il coula à pic, à fond… puis remonta à la surface…

Aveuglé, affolé, pourtant l’homme ne voulait pas mourir. Une de ses mains se crispait à son fardeau qui l’entraînait, mais de l’autre bras maintenant il nageait intrépidement, disputant pour quelques minutes encore sa misérable existence à la mort…

Mais il était perdu ! que pouvait la force humaine contre l’effroyable rage des flots qui le secouaient comme une épave ?… Ah ! s’il avait voulu lâcher la cassette, de ses deux bras libres il aurait pu combattre encore !

Non ! non ! plutôt la mort !…

Et un tourbillon l’enleva, le roula. La mer le secouait comme fait un tigre de la proie qu’il a saisie entre ses dents.

Le misérable n’était plus qu’une masse inerte, se débattant instinctivement…

Mais, tout à coup, il ressentit un choc violent, une douleur aiguë lui martela le front…

Était-ce donc la mort ?…

Le parricide avait-il expié son crime ?

XX

MONTE-CRISTO

Le vent est tombé.

La Méditerranée s’étend pure et calme, sous le ciel d’hiver, un peu pâle, comme le teint d’une malade qui renaît à la vie.

Le vent presque tiède caresse le flot qui s’irise.

Gréé en sloop, déployant ses voiles gonflées qui ressemblent à des ailes, un yacht glisse sur la vague, si rapide, et à la fois si élégant dans sa marche, qu’on le dirait mû par une force mystérieuse.

À l’extrémité du mât, une flamme rouge se détache, serpentant dans l’air.

Sur le roof, un homme debout, grand, tête nue, enveloppé d’un manteau dont les plis modèlent admirablement son corps nerveux et fort.

Les bras croisés sur sa poitrine, il regarde, devançant le yacht dans sa marche ; toutes les forces de sa volonté semblent se concentrer dans ses yeux, dont la prunelle étrangement dilatée ressemble à celle des charmeurs.

Il rêve et son rêve l’entraîne vers un but qu’il a fixé d’avance.

Soudain une main se pose sur son épaule : il semble qu’il n’ait pas entendu celle qui est venue, une femme, d’une beauté suprême, vêtue de l’adorable costume des femmes épirotes, tissé de cette soie d’Orient qui semble une poignée de flocons cueillis dans la corolle des fleurs.

L’homme se détourne, son regard se pose sur la jeune femme et semble se fondre en une exquise expression de bonté et d’amour.

Son bras la soulève doucement jusqu’à ses lèvres qui caressent ses cheveux noirs d’un baiser :

— Oh ! je vous aime ! mon ami, mon maître ! murmure la jeune femme.

Lui, souriant, répond à cette douce parole par un nouveau baiser.

— La tempête ne t’a point fatiguée, chère Haydée ! demande-t-il. Et n’as-tu pas eu peur ?

— Peur auprès de vous ! Peur quand vous veillez sur moi ! répond la jeune Grecque. Pouvez-vous m’adresser cette question ?

— Enfant, ne sais-tu pas que la nature est plus forte que l’homme !…

— Au-dessus de la nature, il y a Dieu ! dit Haydée avec une ineffable expression d’adoration.

Et elle se courba sur sa main.

— Dans une heure, ô ma belle Haydée, nous serons arrivés au but… à la dernière station de ce pèlerinage que j’ai voulu… que j’ai dû accomplir…

— Oh, je sais… à l’île de Monte-Cristo. Et c’est là, m’avez-vous dit, que vous me ferez connaître le mystère de votre existence… de cette vie dans laquelle mon amour a deviné tant de douleurs passées…

— Et où tu as mis toutes les joies de l’avenir… Oui, je te dirai tout, Haydée, et à ta conscience pure comme le cristal, je demanderai mon arrêt…

— Votre arrêt ! Puis-je donc, moi, indigne, être votre juge ?…

— Celle qui n’a jamais failli, celle dont jamais une pensée mauvaise n’a effleuré l’âme est le juge naturel de quiconque se sent la conscience troublée… Haydée ! tu m’entendras, et quand ta voix m’aura absous, je croirai alors que Dieu m’a approuvé !…

À ce moment, un matelot, aux cheveux gris, au visage rude et basané, s’approcha, respectueux, le bonnet à la main.

— Monsieur le comte, dit-il, veut toujours relâcher à Monte-Cristo…

— Oui, je le veux… Ah ! Jacopo ! un mot… vous resterez à bord avec vos hommes. Seuls, Bertuccio et Ali m’accompagneront. Je ne compte, d’ailleurs, y rester que quelques heures… Allez, et hâtez la marche du yacht… Dites à Ali de venir.

Jacopo s’inclina et s’éloigna pour donner les ordres nécessaires.

Un instant après, Ali parut sur le pont.

C’était toujours l’admirable Nubien, à la face intelligente, dans laquelle les yeux éloquents suppléaient au manque de la parole.

— Ali, lui dit Monte-Cristo, tu as exécuté mes instructions ?

Ali posa ses bras en croix sur sa poitrine et baissa la tête.

— Tu m’as bien compris… et tu sais que tu risques ta vie…

Même signe de soumission de la part du serviteur.

— C’est bien. Va.

— Vous m’effrayez, dit Haydée eu se pressant contre Monte-Cristo. Ce pauvre Ali vous est si dévoué. Si nous allions le perdre ?

— Sois sans crainte, enfant !… Il n’y a nul péril pour quiconque accomplit son devoir.

L’Alcyon – tel était le nom du yacht – sous l’impulsion des voiles – filait plus rapide encore.

C’était un merveilleux spectacle – dans cette atmosphère câline des matinées méridionales, – alors que la Méditerranée mérite, dans toute sa signification, ce titre de lac français qui est pour elle comme un brevet d’honneur – de voir l’Alcyon, ses ailes déployées, raser les vagues bleues. L’alcyon, croyaient les anciens, faisait son nid sur les flots. Il semblait que le brick qui portait son nom fût né de cette écume d’argent.

Le flot le portait sans qu’il semblât s’y appuyer ; et il semblait aussi que sa quille, – tant elle était légère, s’efforçât de ne point blesser sa mère.

Le tableau eût tenté le pinceau d’un peintre.

Monte-Cristo – beau de cette suprême beauté de l’homme qui est l’énergie inébranlable, – se tenait debout, ayant au visage comme un rayonnement, les cheveux noirs livrés au vent, le bras tendu vers l’île rocheuse dont les plis abrupts commençaient à déchirer l’horizon…

Appuyée sur lui, dans une charmante attitude de confiance et d’abandon – Haydée, l’aimée, la choisie du comte – préférant au titre de comtesse de Monte-Cristo celui d’esclave adorée – Haydée dont le vêtement, aux teintes vives, mettait un point de lumière dans la grisaille de l’atmosphère…

Et derrière eux, Ali, debout, dans sa robuste carnation des tropiques, pareil à une statue de marbre noir, impassible, prêt à obéir à celui qui lui avait sauvé la vie et qu’il adorait à l’égal des divinités mystérieuses de son pays…

Le yacht allait, allait. Le flot s’entrouvrait devant lui et derrière lui, traçait joyeusement un sillon d’argent.

Et les roches grises de Monte-Cristo, semblaient se dresser au lointain, comme ces amies qui se soulèvent sur la pointe des pieds pour voir de plus loin celui qu’elles attendent.

Monte-Cristo, sentant sur sa poitrine la douce chaleur de l’amour dont le pénétrait la tête parfumée de la jeune femme, songeait…

Oui… Il avait dit la vérité.

Il y avait longtemps déjà que, pour la première fois, des doutes poignants avaient assailli sa conscience. Certes, il avait souffert des tortures que pas un être humain n’avait supportées. Innocent, il avait plié sous le caprice des puissants, plus bas, plus cruellement que le plus vil des criminels.

Il y avait dix ans, dix ans ! qu’en février 1829, Jacopo l’avait recueilli, alors que, brisé, mourant, l’évadé du château d’If avait été sauvé par les matelots de la Jeune-Amélie, et ce jour-là, il y avait – jour pour jour – quatorze ans que la lâcheté de Caderousse, l’infamie de Fernand, la complicité de Danglars, l’ambition de Villefort l’avaient confiné dans une prison où il devait mourir…

Dix ans depuis l’évasion ! et quel chemin parcouru ! Tous ses ennemis, tons les traîtres abattus, Villefort mort dans la folie, c’est-à-dire deux fois mort. Fernand de Morcerf se suicidant pour échapper au déshonneur qui poursuivait son cadavre. Caderousse tombé sous le poignard. Danglars fugitif, ruiné… Tous écrasés… lui seul debout…

Mais en même temps qu’un immense orgueil, celui de la Justice qui a vaincu le Mal, emplissait son âme, en même temps il y avait en lui comme un ineffable épanouissement de bonté.

Quand l’abbé Faria lui avait livré le trésor des Spada, il lui avait dit :

— J’ai peur d’avoir éveillé en vous un sentiment criminel, la volonté de la vengeance…

Puis il lui avait dit encore :

— La philosophie, c’est le nuage éclatant sur lequel Christ a posé le pied pour remonter au ciel.

Et Monte-Cristo se demandait, en tressaillant, si réellement, aujourd’hui, la mort venant le frapper, il pouvait comparaître devant le juge suprême en disant :

— J’ai fait mon devoir, j’ai fait tout mon devoir !

Ces trésors – cette force énorme mise au pouvoir d’un homme – était-il donc vrai qu’il en eût usé d’après la volonté du donateur…

Faria rêvait la possession du trésor, mais c’était pour assurer l’indépendance de sa patrie, l’unité de l’Italie !… Ce vieillard que la captivité atroce n’avait pas même engourdi, n’avait d’autre passion que celle de l’humanité…

Et lui ! Edmond Dantès ! à quoi lui avait servi cette richesse inouïe, qui le mettait au-dessus de toutes les étroites civilisations, qui le faisait maître, roi, presque dieu ?

À frapper quelques misérables dont la justice humaine aurait eu raison…

Qu’était même cette richesse auprès de la science profonde, de l’expérience quasi divinatrice qu’il devait au vieux prisonnier ? N’était-ce pas lui qui lui avait donné le coup d’œil de l’aigle, la force indomptable de la volonté, la puissance triomphante !…

Était-ce donc seulement pour la vengeance que Faria lui avait légué tout ce qui était la chair de sa chair et le sang de son sang ? Était-ce pour qu’il châtiât ses ennemis, et sa mission s’arrêtait-elle le jour où ses colères étaient assouvies ?

Au plus profond de sa conscience Monte-Cristo entendait une voix qui lui criait :

— Non, ton devoir est plus large, plus grand, plus élevé ! tu as vécu pour le combat, il faut vivre aujourd’hui pour la justice… pour la grandeur de l’humanité !

— Ami, dit la douce voix d’Haydée, qu’est-ce donc que cette masse de rochers dont nous approchons ?

Le comte leva la tête.

À quelques centaines de mètres, l’île de Monte-Cristo émergeait du sein de la mer.

Et il sembla à Monte-Cristo qu’au-dessus des crêtes chauves des masses granitiques s’épandait une sorte de rayonnement, au milieu duquel était le mot qui jaillissait de sa conscience. Ce mot était :

— Justice ! justice pour les bons, comme naguère justice pour les méchants ! Justice pour tous ceux qui s’efforcent, marchant dans la voie droite ! Justice pour les déshérités, peuples ou individus, qui luttent contre la misère ou la fatalité !…

Alors, levant la main, les yeux fixés au ciel, Monte-Cristo prononça dans son âme un serment que Dieu entendit, – le serment d’achever la tâche commencée et de rendre aux hommes ce qu’un homme lui avait donné…

Et il baisa Haydée au front, disant :

— Oui, enfant ! c’est bien là Monte-Cristo, c’est là qu’il y a dix ans, j’ai mis pour la première fois le pied sur la route dont rien ne m’a fait dévier. C’est de là que, dans quelques heures, je repartirai, ayant au cœur non plus la colère, non plus le doute, non plus la haine, mais la foi, la patience et la bonté.

— Maître, dit une voix derrière le comte, avez-vous quelques ordres à me donner pour la descente à terre ?

— Non, Bertuccio, sinon que tu aideras Ali dans l’œuvre que j’ai commandée…

— Oui, maître.

La côte approchait de plus en plus.

Soutenant Haydée, Monte-Cristo descendit du roof, et se mêla aux matelots.

Tous s’écartaient sur son passage et le saluaient.

— Comme ils vous aiment ! murmura Haydée.

— M’aimera-t-on jamais autant qu’on m’a redouté ? répondit Monte-Cristo à voix basse.

Mais, secouant promptement ces faiblesses passagères, le comte donna d’une voix vibrante les ordres de débarquement.

Avec une rapidité et une précision de mouvements qui tenaient du prodige, le canot fut mis à la mer, un escalier s’accrocha aux flancs du yacht, et Monte-Cristo descendit le premier, portant dans ses bras Haydée qui ne cessait de le regarder que pour contempler le ciel profond.

Monte-Cristo déposa son précieux fardeau sur les tapis de Caramanie qui tapissaient l’embarcation. Puis, attentif, il prit en main la barre du gouvernail.

Ali et Bertuccio étaient descendus à leur tour.

Puis le comte donna le signal, les six rameurs se penchèrent en avant, raidissant leurs bras nerveux, et la barque s’élança vers la côte avec la rapidité d’une flèche.

Elle toucha la terre sans une secousse. Monte-Cristo emportant Haydée, dont les bras se suspendaient à son cou, sauta sur le sable. Bertuccio et Ali l’imitèrent.

— Retournez à bord, dit le comte aux matelots.

Et, consultant la hauteur du soleil, il ajouta :

— Il est dix heures. À deux heures précises, revenez me prendre…

La barque se détacha de la rive et s’éloigna.

Monte-Cristo marchait en avant avec Haydée.

Son visage semblait s’être illuminé d’une lueur subite. Il était pareil à ce héros antique qui reprenait sa force, toutes les fois qu’il touchait la terre. Sentant sous ses pieds l’île qu’il avait conquise, Monte-Cristo sentait en lui une vigueur nouvelle.

Choisissant avec soin le sentier frayé où les pieds délicats d’Haydée ne pussent pas se blesser, Monte-Cristo, avec une parfaite sûreté de mémoire, se dirigeait vers les grottes.

Haydée, curieuse, puisqu’elle était femme, se hâtait.

Il semblait à la jeune Grecque qu’elle pénétrait dans un monde nouveau et mystérieux. Ce n’était pas le secret des grottes qui lui causait cette émotion profonde, car dès longtemps, elle y avait pénétré, elle y avait vécu, elle en reconnaissait tous les détours, toutes les splendeurs orientales, tous les trésors.

Le trésor dont elle était curieuse – d’une curiosité qui se mêlait au respect – c’était l’âme de celui qu’elle savait si grand et si fort, cette âme dont enfin elle allait posséder la clef.

Un autre sentiment se mêlait encore à cette impression pénétrante.

Un instant, elle s’arrêta, rougissante, comme si une secrète pudeur l’empêchait d’aller plus loin. C’est que c’était là que quelques mois auparavant, Monte-Cristo lui avait dit :

— Par toi, je me rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être heureux. Récompense ou châtiment, j’accepte cette destinée…

C’était là que le comte lui avait donné le premier baiser d’époux.

Monte-Cristo devina ses pensées, et doucement, l’entraînant en avant, lui dit en se penchant à son oreille :

— Amie de ma vie, je veux savoir si je te méritais.

Le palais souterrain, quoique toujours caché avec tant d’habileté que nul être profane n’y pouvait pénétrer, était cependant prêt à recevoir son maître, comme si le matin même des serviteurs dévoués y eussent tout préparé.

Des senteurs balsamiques embaumaient l’atmosphère qui ne s’était pas épaissie : et, à la lueur des candélabres, rapidement allumés par Bertuccio et Ali, les tentures soyeuses, les ciselures des meubles, les cristaux de Venise étincelaient de leurs chauds reflets.

Monte-Cristo prit la main d’Haydée :

— Écoute-moi, enfant, lui dit-il. C’est ici qu’il y a dix ans je suis arrivé, pauvre, dénué de tout, n’ayant dans l’âme que le désespoir et la colère… J’y reviens aujourd’hui sentant l’espérance poindre en mon cœur, ayant abdiqué toute haine… j’ai été justicier terrible, tu vas savoir ce que j’avais souffert, ce que j’ai dû punir… Arme-toi de courage, enfant, car ce que tu vas entendre, nulle oreille humaine ne l’a encore entendu…

Haydée s’était laissée glisser à ses pieds.

La tête appuyée à ses genoux, elle le regardait, de son regard doux et pur, tout d’amour et de vénération.

Lui, pâle, les yeux fixes – comme ceux qui regardent leur pensée au dedans d’eux-mêmes – disait le passé – ce passé qui remontait à vingt-quatre années.

Il y avait vingt-quatre ans ! Alors jeune, ardent, plein de foi, insouciant du mal qu’il eût nié, si on l’avait interrogé, tant il croyait les hommes semblables à lui, il entrait dans la vie comme un enfant à la première fête où sa mère l’a conduit.

Autour de lui, tout souriait. Le travail était une joie… et déjà l’amour ensoleillait son âme. Que pouvait-il redouter ? Il avait des amis qu’il aimait – pourquoi eût-il deviné en eux des traîtres qui le haïssaient ? Il avait un père dont il était l’orgueil et la consolation. Comment aurait-il prévu qu’on tuerait son père ?

Et pourtant c’était ainsi.

Un jour, des hommes – pour lesquels il n’avait eu que bonté et confiance – avaient ourdi pour le perdre une trame infâme, et si habilement tissée et aux maillons si serrés que si vigoureusement qu’il se fût débattu, il lui avait été impossible d’en briser un chaînon.

Il avait crié justice. Et celui qui représentait la justice humaine, obéissant à ses passions d’égoïsme et d’ambition, l’avait trompé, s’était fait un jeu de sa crédulité.

Innocent, il avait été traité comme le plus endurci des coupables.

Et pendant quatorze années – quatorze ! – il avait été enterré dans un cachot obscur, criant à Dieu pitié, en attendant qu’il lui criât vengeance.

Puis la voix de Monte-Cristo trembla.

Il parlait de cet homme de bien, de ce philosophe sublime, qui avait été pour lui un second père – le père de son âme, comme le vieux Dantès était le père de son corps… Il racontait les folles joies éprouvées quand, à travers les murailles épaisses et muettes, il avait entendu une voix humaine… et ces journées, et ces nuits, s’enchaînant les unes aux autres, pendant lesquelles il s’était courbé, méditant les enseignements que lui prodiguait la voix austère du vieux Faria.

Il l’avait cru fou, lui aussi, quand le captif, dont les yeux semblaient percer le granit de la prison, parlait des éblouissements du trésor des Spada !…

Les hommes ne sont-ils pas toujours ainsi, imputant à la folie ce qui dépasse leur intelligence ?…

Puis la mort brutale avait posé sa griffe de fer sur le malheureux Faria.

Et Monte-Cristo – qui avait si souvent pensé à tout cela, mais qui jamais n’avait de ses lèvres prononcé les mots qui donnent un corps vivant au récit, – Monte-Cristo frissonnait, en racontant à Haydée, comment il avait arraché au sac mortuaire le cadavre de Faria, comment il s’était substitué, lui vivant, à ce mort… comment il s’était senti balancé dans l’espace, puis précipité du haut des rochers dans les profondeurs de la mer…

Puis quel réveil ! quelle résurrection !… Évadé du tombeau, se sentir vivre ! N’être rien, et tout à coup se sentir être tout ! Les yeux du comte étincelaient, quand il rappelait ses angoisses, alors que cherchant, d’après les indications de Faria l’ouverture de la grotte, il s’efforçait de lutter contre ses propres espérances, dans la terreur d’une épouvantable déception !

Mais non ! riche ! riche à millions ! et cela… au moment où il apprenait que Mercédès, sa fiancée, l’avait oublié pour se jeter dans les bras de l’homme qui l’avait vendu, de ce Fernand qui s’était fait hypocrite, qui s’était glissé, comme Judas, le baiser aux lèvres, vers la jeune fille trompée…

Au moment où on lui disait son père mort… mort de faim… dont Caderousse avait entendu la marche lente et monotone… dans les nuits d’agonie !…

Quand il avait proféré, au plus profond de sa conscience, le serment de punir les criminels, est-ce qu’il n’obéissait pas au droit éternel ?

Oui, il avait frappé sans relâche, sans pitié : il avait tué l’ambitieux par l’ambition même, l’avare par son avarice, l’orgueilleux par son orgueil. Est-ce que ces condamnés – Villefort, Danglars, Mortcerf – oseraient lever la tête pour l’accuser ? Est-ce qu’il n’avait pas suffi qu’il prononçât son nom pour que tous retombassent glacés d’épouvante ?

Et quand il eut achevé son récit, debout, la lèvre frémissante, ayant aux yeux l’éblouissement qu’on a, quand on sort des ténèbres, il fixa son regard sur le front d’Haydée et lui dit :

— Enfant, tu m’as entendu ! je te l’ai dit… c’est toi que je reconnais pour mon juge… j’attends ton arrêt…

Et la jeune femme – le visage rayonnant d’enthousiasme – illuminé par le profond sentiment de la responsabilité qui lui était laissée, tendit ses deux bras à Monte-Cristo, et lui dit :

— Tu es grand, plus grand encore peut-être dans le trouble de ton triomphe… mais je te le dis… Dieu était avec toi !…

— Mais Dieu est la miséricorde !

— Dieu est avant tout la Justice…

— Merci, enfant ! dit Monte-Cristo d’une voix grave. Ta conscience est droite, et ta parole a dissipé les derniers nuages qui obscurcissaient la clarté de mon âme. Oui, Dieu, c’est la justice. Mais l’éternité, c’est l’infinie bonté. Les colères du Dieu vivant se perdent dans l’harmonie sublime de son amour sans limites… J’ai souffert… j’ai puni… Maintenant le mot qui emplit mon âme, c’est le mot de Bonté… car c’est le mot d’Amour… J’ai châtié des hommes ! je dois aider l’Homme ! puisque la puissance que j’ai appliquée au châtiment reste encore entre mes mains, je dois l’employer aujourd’hui au salut de ceux qui souffrent, à l’œuvre admirable de la fraternité humaine.

Monte-Cristo s’était levé, la main tendue vers l’Orient.

— Oh ! quelle œuvre sublime que de réconcilier les races ennemies, que de délivrer les opprimés, que de revivifier la terre par l’effort libre de ceux qui aujourd’hui sont courbés sous le joug…

Sa voix s’élevait peu à peu, prenant un accent chaud et vibrant :

— Je veux, dit-il, remonter jusqu’aux sources mêmes de l’histoire… Je veux, plongeant dans le passé, trouver le mot de cette énigme redoutable : la lutte entre des races qui, sœurs par leur origine, se sont séparées et se haïssent… Je veux faire planer sur cette terre de misère l’ange de l’alliance universelle…

Il passa sa main sur son front, un instant assombri :

— Combien d’années me restent encore ! Le sais-je ?… Je jetterai les semences… qui récoltera ?… Ah ! fit-il, en prenant dans ses mains les mains d’Haydée et l’attirant contre sa poitrine, si, pour achever mon œuvre, s’il m’était donné…

Haydée s’était penchée sur lui, haletante, les lèvres entr’ouvertes comme si quelque secret d’amour en allait jaillir…

Mais Monte-Cristo s’interrompit tout à coup.

Un signal, perceptible pour lui seul, venait de résonner dans la grotte.

C’était Ali qui l’avertissait qu’une circonstance imprévue réclamait sa présence immédiate.

— Oh ! parle ! parle encore ! disait Haydée.

— Oui, tu sauras tout mon secret, ce secret d’espérance, de joie, de désir, qui se blottit au fond de mon âme… mais plus tard ! Viens, Haydée, viens !

Et l’entrainant par la main, il l’emmena hors de la grotte…

Ali était debout, impatient de voir apparaître le maître.

— Que se passe-t-il, Ali ? demanda le comte.

Ali, d’un signe expressif, désigna un massif de roches qui, à l’est de la grotte, descendait en déchirures capricieuses jusqu’à la grève.

Et comme Monte-Cristo l’interrogeait du regard, Ali, rappelant son attention d’un geste, se courba à terre, appuya sa tête contre le sol, s’étendant à la façon d’un blessé…

— Ainsi, dit le comte, là, aux pieds de ces roches, tu as trouvé un homme ?…

— Oui ! répondit Ali par un signe.

— Sais-tu quel est cet homme ?

Ali exprima qu’il hésitait ; peut-être le connaissait-il ; mais, posant son doigt sur son front et secouant la tête, il montrait que la mémoire lui faisait défaut…

— Cet homme est blessé ?

— Oui.

— Mort ?

— Non.

— Immobile du moins, incapable de se traîner jusqu’ici ?…

— Oui…

— Haydée, dit Monte-Cristo à sa compagne, voici que Dieu m’envoie peut-être un acte de charité à accomplir… Il a entendu mon serment et déjà m’offre l’occasion de le tenir… Il y a là une créature humaine qui souffre… Je vais tenter de la sauver…

— Je ne vous quitte pas, dit Haydée. Haine ou amour, tout n’est-il pas commun entre nous ?

— Chère, chère enfant !…

Et l’œil de Monte-Cristo, qui depuis si longtemps était sec comme le fer d’un poignard, devint tout à coup humide d’une larme.

— Allons ! fit-il, en ordonnant à Ali de le guider.

Comme ils contournaient la roche derrière laquelle se cachait l’entrée mystérieuse de la grotte, il vit Bertuccio qui, s’aidant du pic et de la pioche, creusait un trou dans la pierre.

— Que fait donc Bertuccio, demanda Haydée.

— Tu le sauras tout à l’heure, enfant !… Bertuccio, ajouta-t-il en s’adressant à son ancien intendant, ton travail est-il achevé…

— Oui, monseigneur, il suffit de poser la mèche… et, à votre signal, l’œuvre s’accomplira…

— Bien, pose là tes outils et suis-moi…

Et comme Bertuccio, quoique obéissant, le regardait d’un œil surpris :

— Toi aussi, Bertuccio, lui dit le comte, il faut que tu apprennes à être bon !…

Le corse garda le pic à la main et suivit son maître.

À mesure qu’ils descendaient la pente abrupte du sentier par lequel Ali les conduisait, le comte et Haydée voyaient, plus lumineuse, la nappe d’eau qui, sous le remous, frangeait la côte rocheuse d’une mousse d’argent…

Soudain Ali s’arrêta. Sa main se baissa vers le sol.

C’était là. Monte-Cristo vit au-dessous de lui, sur la crête d’une roche qui émergeait à peine de deux pieds au-dessus du flot, un corps étendu… La face était tournée contre le granit, mais sur les cheveux noirs, on voyait une couche de sang coagulé…

Auprès de cet homme – de ce cadavre peut-être – quelque chose de noir, que le sable recouvrait à demi.

Monte-Cristo s’élança d’un bond, et, avec l’agilité d’un chasseur de chamois, vint tomber à côté de l’inconnu. Et sans attendre, sans hésiter, il le saisit dans ses bras, et, à la force de son jarret de fer, remonta sur le plateau où Haydée s’était arrêtée.

— Ah ! cria-t-il, cours à la grotte… apporte des sels, du rhum ! Et ne perds pas une minute, si tu veux que je te pardonne de m’avoir appelé si tard…

Le nègre partit en courant.

Cependant, avec l’aide de Bertuccio, et tandis que Haydée disposait, de ses mains délicates, un oreiller d’algues sèches et de mousses, le comte avait étendu le blessé…

— Il vit ! s’écria-t-il. Ah ! je jure Dieu que je le sauverai !…

Mais soudain, un cri terrible retentit auprès de lui.

Bertuccio, pâle, les dents serrées, balbutiait :

— Lui ! le misérable ! maître, maître ! ne le reconnaissez-vous pas ?…

Monte-Cristo n’avait point encore regardé le visage du moribond. Il se pencha sur lui :

— Benedetto ! fit-il. Benedetto !…

— Maître ! s’écria Bertuccio dans un élan de rage dont il ne fut pas le maître, écartez-vous, que j’écrase la vipère ! que je tue l’assassin !…

Et brandissant le pic de fer, il le laissa retomber sur le front du misérable…

La pointe acérée était à peine à un pouce du crâne de Benedetto ; mais Monte-Cristo, d’un geste rapide, saisit le pic, et le faisant tournoyer au-dessus de sa tête, le lança à toute volée dans la mer :

— Monsieur Bertuccio, dit-il froidement, depuis quand vous arrogez-vous, en ma présence, le droit de juger et de punir…

— Maître… pardon ! mais vous ne vous souvenez donc pas ?… Benedetto, l’homme qui a torturé sa mère d’adoption pour lui voler son argent… l’homme qui n’a vécu que de vol et de meurtre…

— Trop de mots ! dit Monte-Cristo. Je vois un homme…

Bertuccio, les poings crispés, baissa la tête.

Ali revenait.

Agenouillé auprès du misérable dont Haydée soulevait la tête, Monte-Cristo lui frottait les tempes. Puis il entrouvrit ses lèvres serrées et y fit couler quelques gouttes de rhum…

Au bout de quelques secondes, un soupir s’exhala de la poitrine de Benedetto.

Mais il ne rouvrait pas encore les yeux.

Le comte palpait son front. La blessure n’avait déchiré que l’épiderme. Le sang coulant en abondance l’avait sauvé.

— Il vivra ! dit Monte-Cristo.

— Pour lui, pour les autres, ne vaudrait-il pas mille fois mieux qu’il fut mort ? gronda Bertuccio.

Monte-Cristo lui jeta un regard sévère.

— Bertuccio, lui dit-il, lavez cette plaie…

— Moi !…

— Encore une fois, songez-vous à me désobéir… libre à vous ! vous connaissez nos conditions… vous me quitterez ce soir.

— Oh ! non ! non ! maître ! j’obéis.

Pendant qu’il versait l’eau sur la plaie rouge, Bertuccio tremblait de colère. Mais il était dompté et sa main qui eût tué se faisait légère et charitable.

Haydée montra à Monte-Cristo l’objet noirâtre, qui se trouvait auprès de la place où le moribond avait été relevé.

Sur un signe du comte, Ali alla recueillir l’épave.

— Une cassette ! dit Monte-Cristo. Que peut-elle contenir ?…

Il prit dans sa poitrine une petite clef de forme bizarre, chef d’œuvre de serrurerie dont la forme se modifiait par l’action d’un ressort secret.

En un instant, la caisse fut ouverte. Et, si maître de lui que fût Monte-Cristo, il ne put réprimer une exclamation de surprise.

— De l’or, des bank-notes ! une fortune !…

— Il revient à lui, maître, dit Bertuccio en s’approchant. Que dois-je faire ?

— Peut-il te reconnaître ?

— Oh ! pas encore ! Il est comme accablé de sommeil…

— Bien ! laisse-le ainsi…

— Qu’est-ce que cela ? s’écria Bertuccio dont le regard était tombé sur le contenu de la cassette. Oh ! pouvons-nous douter ? c’est le produit de quelque nouveau crime !…

Cependant Monte-Cristo avait soulevé quelques rouleaux de louis en fouillant sous les bank-notes.

Quand sa main reparut, elle tenait une lettre, un papier plié, mais non fermé…

Il l’ouvrit à la lueur du clair soleil, voilà ce qu’il lut :

— Mon fils, je vais vous voir aujourd’hui pour la dernière fois. Je vous enverrai cette lettre au moment de quitter la France. Vous m’avez pardonné le crime de votre naissance. Merci. Je vais pleurer et expier mes fautes. À cette heure suprême, je vous envoie, pauvre martyr, mon amour et ma bénédiction…

Monte-Cristo tressaillit.

Ces quelques lignes étaient signées. Votre mère : H. D.

— Hermine Danglars ! murmura-t-il. Oh ! pauvre femme !

Et ses yeux se posèrent sur le visage de Benedetto : il vit ces traits contractés, qui, dans leur pâleur même, avait je ne sais quoi d’effrayant, de sinistre…

Et l’homme qui avait appris à lire les secrets de la conscience dans les plis du visage, eut une révélation soudaine et épouvantable…

Écartant Bertuccio, il se pencha vers Benedetto qui maintenant respirait paisiblement, paraissant endormi, prostré en réalité d’une atroce lassitude.

— Benedetto ! lui dit-il de cette voix profonde qui résonnait jusqu’aux fibres les plus cachées, Benedetto ! écoute-moi !…

Le corps étendu eut un tressaillement. Mais les yeux restèrent cachés sous les paupières pesantes.

— Benedetto !… reprit Monte-Cristo, tu as tué ta mère ! Benedetto ! tu es un parricide !…

La poitrine du misérable se contracta ; il sembla qu’une commotion électrique secoua tout son être, ses yeux s’ouvrirent épouvantablement dilatés, ses lèvres se tordirent dans une angoisse convulsive, et ces mots s’en échappèrent :

— Ma mère ! parricide !… Oui ! oui ! grâce !…

Et il retomba, abattu, sous cet aveu ! dont toute sa conscience l’accablait.

Monte-Cristo s’était dressé, pâle comme le marbre dans lequel l’artiste eut sculpté la statue de l’Horreur.

Et Bertuccio le regardait ayant aux lèvres comme un sourire de pitié.

Est-ce que le maître aurait encore pitié… est-ce qu’il parlerait encore de miséricorde, en face du plus épouvantable des crimes, en face de cet infâme qui avait trouvé le moyen d’être deux fois parricide, ayant tué Assunta, sa mère de par le cœur, ayant tué Mme Danglars, sa mère de par les entrailles !

Bertuccio n’avait plus à la main l’instrument de fer.

Mais que le comte fit un geste, un signe… et de ses larges mains, Bertuccio saurait bien faire justice…

Haydée, debout, les mains jointes sur sa poitrine, attendait… confiante… prête à accepter l’arrêt quel qu’il fût.

À ce moment, une gaie chanson de matelot monta dans l’air…

Mousse, hisse la voile !

Tout droit marche à l’étoile,

Sans souci de la mort.

Va tout droit jusqu’au port !

C’était l’équipage de l’Alcyon qui, docile aux ordres du maître, venait chercher Monte-Cristo.

Lui, silencieux, le front calme comme celui du Pensioroso de Michel-Ange, s’interrogeait.

Soudain il fit un pas sur le rocher :

— Jacopo ! cria-il d’une voix si forte qu’elle parvint jusqu’aux matelots qui étaient encore loin du rivage.

Le patron de la barque se dressa et agita son bonnet, indiquant qu’il écoutait.

Alors, en patois maltais que Jacopo seul comprenait Monte-Cristo lui jeta un ordre.

On aurait pu voir alors deux des matelots se lançant dans la vague et nageant de toute leur vigueur vers l’Alcyon.

Étonnés, attentifs, Bertuccio et Ali regardaient.

Haydée, elle, ne quittait pas des yeux le visage de son époux, de son maître.

La barque, privée de deux matelots, approchait maintenant, et, virant de bord, abordait à la crique, juste au-dessous de la roche sur laquelle le groupe se détachait sur le ciel.

Jacopo sauta à terre, puis, avec deux de ses matelots, courut vers la grotte : quelques minutes après il en sortait portant des vivres qu’il déposa dans la barque.

— Maître ! maître ! commença Bertuccio.

Monte-Cristo ne lui répondit pas.

— Ali, dit-il, prends cet homme dans tes bras…

Ali se baissa et souleva Benedetto.

— Porte-le dans la barque et étends-le sur le fond…

Et comme Ali obéissait, Monte-Cristo prit lui-même la cassette et, d’un pas rapide, suivit le Nubien.

Benedetto était déjà étendu, la tête au gouvernail. Monte-Cristo jeta la cassette auprès de lui.

Les matelots respectueux se tenaient sur la rive, étonnés de ce qu’ils ne comprenaient pas…

Alors Monte-Cristo, remonta auprès d’Haydée, tandis qu’Ali, entrant dans l’eau jusqu’à la ceinture, tenait ses deux mains posées sur l’arrière de la barque, où restaient deux avirons, ceux des matelots qui étaient retournés vers l’Alcyon.

Et Monte-Cristo, les bras étendus, comme il eût adjuré la nature de l’entendre :

— Benedetto ! prononça-t-il de sa voix profonde, Benedetto tu as insulté Dieu ! Benedetto, tu as forfait à toutes les lois divines et humaines ! Benedetto ! l’homme ne peut être ton juge… Je te livre à Dieu ! À Dieu, va !…

Et, à ce mot qui retentit comme l’arrêt de l’archange, Ali lança vigoureusement la barque en avant… elle s’inclina sur le flot… vira sur elle-même…

Puis on eut dit qu’une main puissante la repoussait du rivage… Elle s’éloigna…

— Grâce ! vous lui avez fait grâce ! s’écria Bertuccio.

— Celui qui a la toute puissance n’a pas écrasé l’Ange du mal ! dit Monte-Cristo. Il l’a rejeté de son sein. C’est à la Force suprême qu’il appartient de condamner ou d’absoudre… Si le poids du crime est trop lourd, Benedetto ne parviendra pas au rivage !… si celui qui juge décide que la vie est pour lui un châtiment plus grand que la mort… il vivra ! À Dieu ! va !

Et dans son accent il y avait une telle solennité, il semblait si bien qu’une volonté supérieure à celle des hommes parlât par sa bouche, que tous les fronts s’inclinèrent…

Au même instant, l’Alcyon – exécutant les ordres que les deux matelots avaient portés au reste de l’équipage, ouvrait sa voilure au vent et, gracieux, pointait sur l’île…

— Bertuccio, Ali ! dit Monte-Cristo, exécutez l’ordre que je vous ai donné…

Et, rapide, il entraîna Haydée vers le yacht…

Là, debout sur le pont, il attendit.

— Haydée, dit-il, voilà que la minute qui s’écoule, va accomplir pour moi la séparation suprême du passé et de l’avenir. Que disparaisse à jamais la dernière trace de mes souvenirs de douleur, que s’abîme dans le néant ce qui reste du secret de Faria… Grotte et derniers trésors… que tout soit à jamais enseveli.

Et Haydée vit alors une colonne de feu surgir tout à coup du milieu de l’île de Monte-Cristo… une épouvantable détonation déchira les airs, et il y eut tout à coup un écroulement, un affaissement des masses rocheuses.

La poudre avait fait sauter les grottes de Spada…

Et tandis que Bertuccio et Ali rejoignaient l’Alcyon à la nage :

— Mon époux, mon maître, dit Haydée portant ses lèvres aux lèvres de Monte-Cristo, merci d’avoir été bon ! merci d’avoir été miséricordieux ! Dieu bénira celui qui vient…

Tressaillant, il la regarda, hésitant à comprendre…

Et tout bas, si bas que nulle oreille, sinon celle d’un père, ne pouvait entendre, elle murmura :

— Ô toi, que j’adore, tu revivras en moi… Je suis mère !

PREMIÈRE PARTIE

LA LUCIOLA

I
EXPLOITS DE PANDOURS

La signora Vertelli – Aurora, de son petit nom – tenait, en ces années 47-48, dans une des rues les plus fréquentées de Milan, à une petite distance du théâtre de la Scala, une de ces maisons, bénies des passionnés de ce monde, que nos voisins, les Italiens, appellent un Casino et que nous baptisons du nom plus brutal de tripot.

Tripot du grand monde, d’ailleurs, que fréquentaient particulièrement les officiers de l’armée autrichienne, alors en garnison dans l’ancienne capitale de la Lombardie, sous le commandement paternel du maréchal Radetzky.

Joseph Wenceslas, comte Radetzky de Radetz était une de ces figures originales qui occupent dans l’histoire une place spéciale, un de ces forts chasseurs devant le seigneur, qui tirent sur les peuples comme sur gibier de poil et qui semblent nés tout exprès pour prouver jusqu’où peut aller la férocité humaine.

Sous un pareil maître, on peut juger ce qu’étaient les valets.

Tout peuple conquis souffre le plus amer martyre ; mais qui pourra compter le sang et les larmes qu’ont coûtées à l’Italie la domination de ses oppresseurs ! Qui pourra dire justement quelle part d’épouvantable responsabilité, dans les atrocités commises, appartient à ces hommes qui se sont appelés Radetzky ou Haynau !

Insolents, provocateurs, haineux, les officiers Bohèmes ou Croates à la solde de l’Autriche, après avoir bâtonné dans la rue les femmes et les enfants, après avoir piqué de leur épée, ou frappé du plat de leur sabre quelque Italien isolé, aimaient à venir se délasser, à la médianoche, dans les salons de la belle Aurora Vertelli, une de ces anciennes Circées qui savent encore au besoin métamorphoser certains hommes en bêtes.

Protégée par la police autrichienne, peut-être en vertu de services rendus, de nature toute particulière, la signora Vertelli tenait galamment table ouverte. La chère y était estimable, les vins excellents, et après boire, messieurs les Tedesci pouvaient se livrer à de vigoureuses batailles dans lesquelles les cartes et les dés donnaient en rangs serrés, comme de gros régiments.

Peu ou point d’Italiens.

Les patriotes se fussent bien gardés de mettre le pied dans ce repaire d’étrangers. Et s’il en apparaissait parfois quelques-uns, c’étaient de ces faux grands seigneurs, anoblis on ne sait où, qui, Judas de leur patrie, l’avaient vendue non pour trente deniers – les prix ayant augmenté depuis dix-huit siècles – mais pour des faveurs, des croix. – Tous ces renégats cherchaient à s’élever sur les ruines de l’indépendance nationale.

Au moment où nous pénétrons dans les salons de la signora Vertelli, c’est-à-dire vers onze heures du soir, dans la nuit du 15 au 16 mars 1848, il y régnait une grande animation.

Malgré les efforts de la majestueuse Aurora qui allait de groupe en groupe, agitant comme un signal les plumes rouges de son turban, malgré les appels réitérés du vieux major Bartolomeo Batto qui partageait avec elle la surveillance et peut-être les bénéfices du casino et qui, sanglé dans une polonaise verdâtre à boutons olive, voulait entraîner les retardataires vers les tables de jeu, les jeunes officiers restaient rebelles à ces séductions d’ordinaire si puissantes.

— Ainsi, lieutenant Pasky, vous affirmez qu’il se passe à Vienne des faits graves ?

— Oh ! cher ami, répondait avec la plus aimable désinvolture celui qui était ainsi interpellé, n’exagérons rien… une échauffourée de la canaille…

— Que l’empereur n’a pas eu de peine à rappeler à la raison, je suppose !

— Le canon a toujours le dernier mot…

— Cependant… je dois avouer que les bruits qui sont parvenus jusqu’à moi me troublent un peu.

— Dites !

— Eh bien ! il semblerait que notre bien-aimé souverain a consenti des concessions !…

— Impossible ! Ce serait une honte !…

— On parle de l’abolition de la censure…

— Si bien que messieurs les journalistes et les auteurs auraient le droit de dire tout ce qui leur passerait par la tête…

— D’une nouvelle loi sur la presse… très libérale…

— C’est-à-dire très bête !… Ces gens-là sont dangereux au premier chef… une corde et un bâillon, voilà le code qu’il leur faut appliquer…

— Enfin, acheva celui qui semblait avoir le monopole des nouvelles à sensation.

— Comment ! encore quelque chose ?…

— Sa Majesté Impériale et Royale aurait ordonné la convocation des États des royaumes allemands…

— Ho ! Ho !…

— Et aussi la convocation des congrégations centrales du royaume Lombardo-Vénitien…

Un formidable murmure interrompit le messager de malheur.

En vain, il semblait s’excuser, ajoutant que cette convocation n’était pas immédiate, qu’elle n’aurait pas lieu avant quatre mois, il fallait qu’il en prît son parti. Il avait produit le plus déplorable effet…

— Mon petit, dit en déployant sa haute taille, une espèce de colosse tudesque qui répondait au nom peu harmonieux de capitaine Hermann von Krychastein, mon petit, si Sa Majesté a fait ceci ou cela, elle en a le droit… mais nous savons, nous, ce qui nous reste à faire… Si les Italiens bougent, nous les écraserons comme lui…

Et, pour appuyer énergiquement ses paroles, le capitaine Hermann qui était doué d’une peau dont un rhinocéros aurait pu être jaloux, avait littéralement émietté entre ses doigts énormes le verre de Murano qu’il tenait à la main…

— Bravo ! crièrent les autres.

— Eh ! par le diable ! cela serait une distraction ! il y a assez longtemps que nous n’avons trouvé l’occasion de dégainer un peu…

— Parlez pour vous, fit le capitaine d’un ton rogue.

— Avez-vous donc fait quelque nouvel exploit… depuis le 3 janvier.

— J’ai corrigé hier encore un de ces insolents…

— Contez-nous cela ! Hé ! la Vertelli ! à boire !

Les flacons circulèrent.

Le comte de Krychastein, car il était comte, s’était adossé à la cheminée, épanouissant sa large face de taureau brutal.

— Donc, mes petits, commença-t-il (on permettait cette familiarité à ses moustaches grises et hirsutes), vous n’avez pas oublié ce qui s’est passé le 3 janvier… Messieurs les Lombards imaginèrent de narguer notre gracieux souverain et de le priver de ses revenus, en s’abstenant désormais de l’usage du tabac… Vous vous souvenez aussi comment, répondant à cette provocation grotesque, nous avons lancé dans les rues nos fidèles Croates qui, tuant au hasard, bourgeois, femmes et enfants, ont bien vite prouvé à ces rebelles que le maître savait toujours les châtier…

— Si je m’en souviens, s’écria un officier de vingt ans à peine, si blond et si rose qu’il avait l’air lui-même d’un enfant. C’était dans la rue Corsa dei Servi… je vois encore cela, comme si c’était hier… les grenadiers, sabres nus, s’élançant sur la foule, frappant de taille et d’estoc…

— Pardon ? fit le comte Herman en se redressant si fort que ses vertèbres en craquèrent. Mais il me semblait que c’était à moi que ces messieurs avaient daigné demander un récit…

— Mille excuses, capitaine ! mais c’est si belle chose que de châtier des insolents !…

— Je le sais, monsieur, puisque j’y étais ! répliqua assez sèchement le capitaine. Bref, les ordres nous avaient été donnés pour cette petite correction, dans la soirée de la veille, chez cette chère comtesse de Sobeyloffen qui a eu la petitesse de prendre peur et de quitter Milan.

— Une femmelette ! interrompit quelqu’un.

Nouveau regard foudroyant du capitaine qui reprend cette fois avec une volubilité défiant toute interruption.

— Eh bien ! figurez-vous qu’hier, vers six heures du soir, comme je traversais la place Fontana, je vois venir à moi deux de ces maudits Italiens… ou plutôt un Italien et une Italienne, le premier de seize ans tout au plus, l’autre une assez belle femme d’une quarantaine d’années, en grand deuil… Ils occupaient un côté du trottoir, et le croiriez-vous ! ne se dérangeaient pas pour me laisser passer… J’allais droit devant moi, fumant mon cigare… la femme ne s’écarta pas, et comme je suis un peu lourd… vous comprenez… le choc !

Et complétant sa pensée par un geste grotesque, le comte exprima que la femme avait roulé à terre.

— Je hausse les épaules et je passe… Mais voici que le marmot court à moi, m’insulte… et m’arrachant mon cigare de la bouche, il me le lance au visage. Damnation !… je tire mon sabre… la femme s’était jetée sur moi et me retenant le bras, criait : Le père est mort là-bas… à la Corsa dei Servi… Grâce pour le fils ! De la garde de mon sabre, frappant les mains de la femme, je la forçai à lâcher prise, et libre de mes mouvements, je fendis le crâne de l’autre… Il est tombé… La canaille s’ameutait… mais la police est accourue, et je suis parti… de mon pas le plus calme, je vous l’assure.

— Et l’insolent est mort ?…

— Je n’en sais rien… la police l’a ramassé… j’ai dit en deux mots ce dont il s’agissait… et comme l’ordonnance d’État autorise le jugement et la pendaison dans les vingt-quatre heures…

— Antonio Balbini a été ce matin étranglé et cloué au mur, dans un des cachots de la Citadelle[3] ! dit une voix grave.

Tous se retournèrent.

Mais en vérité, était-ce bien celui qui apparaissait qui avait prononcé ces paroles ?

Car subitement, avec un éclat de rire, il fendait le groupe des officiers, et s’adressant au capitaine :

— Eh oui ! comte Hermann, cloué au mur !… per Dio ! c’est bien ainsi qu’il convient de traiter les incorrigibles… à côté de la place même où il y a quinze jours on a trempé deux de ces rebelles dans l’eau forte. Avant de les brûler !… Ah ! vous savez réduire les criminels à merci vous autres !… et il ne fait pas bon vous résister, si l’on ne veut être enterré vif à la provignere !

— Qu’est cela ? demanda un autre qui humait fort paisiblement un sorbet.

— Oui ! Vous ignorez ce qu’est l’enterrement à la provignere ! C’est d’un ingénieux ! Vous avez un prisonnier rétif, déraisonnable… un de ces misérables qui croient à la patrie, qui ont toujours de grands mots à la bouche…

Celui qui parlait était un Italien, d’une trentaine d’années, remarquablement beau. Ses yeux d’un noir de jais semblaient jeter des éclairs, mais sa bouche riait de toutes ses dents blanches, sous ses épaisses moustaches. Était-ce ironie, cynisme ?

On l’appelait le marquis d’Aslitta… Il était depuis deux mois à Milan, venant de Naples, croyait-on. Depuis le premier jour, il avait fait sa cour au vice-roi, évitant soigneusement ses compatriotes, semblant au contraire prendre plaisir à exciter les persécuteurs, applaudissant les bourreaux.

Tandis qu’il parlait, les officiers se sentaient mal à l’aise. Et pourtant ils riaient eux aussi ; mais leur rire était pâle.

— Eh bien ! continuait Aslitta de sa voix mordante, comme il convient d’imposer silence à ces bavards, on les enchaîne comme il convient, on leur brise les os.

— Si nous faisions une partie, proposa une voix !

Mais Aslitta, sans prendre garde à l’interruption continuait :

— Puis on creuse une fosse, de la profondeur de quatre pieds… on y place le patient la tête en bas… on comble la fosse en laissant sortir de terre les deux jambes à la hauteur des genoux… Si bien que… en vérité, c’est fort drôle !… oui, fort drôle… Ces deux jambes ressemblent à deux troncs de jeunes arbres…

Et le rire du jeune Italien s’éleva, plus âpre, si étrange qu’il ressemblait au déchirement d’un sanglot…

— Ah ça ! quelle comédie nous joue ce damné Italien ! gronda le capitaine Hermann.

Il commençait à fixer sur le marquis des regards qui ne témoignaient point de la plus exquise bienveillance, quand tout à coup un incident nouveau vint faire diversion.

On entendait au dehors des cris, des clameurs…

Du côté de la Scala, s’élevaient des voix enthousiastes, répétant :

— Vive la Luciola ! vive l’Italie !…

Tous les officiers se précipitèrent vers la fenêtre.

Le marquis s’approcha vivement du major Bartolomeo :

— Cette nuit, lui dit-il à voix basse, à la petite maison de la porte du Tessin.

II

LA REINE DES FLEURS

Expliquons ce qui se passait et ce que signifiaient ces clameurs.

Il y a trente ans, comme aujourd’hui, tout Italien était musicien. Qui dit musicien dit compositeur. Qui dit compositeur dit quêteur de libretti.

Le peintre a besoin d’une toile et d’un pinceau, l’écrivain d’une main de papier blanc, le sculpteur d’un bloc de marbre.

Au musicien, il faut une œuvre première, déjà vivante, existant par elle-même : et s’il était permis de comparer les petites choses aux grandes, nous dirions qu’il est le costumier cherchant de tous côtés la belle créature sur laquelle il pourra draper ses étoiles.

Or, le maestro Ticellini jouait de malheur.

Il avait du talent, nul ne le niait : il modulait la cavatine de la plus adorable façon et savait plaquer les grupetti en bonne place. On comptait de lui deux trios excellents et un quatuor de premier ordre…

Mais ces chefs-d’œuvre étaient des œuvres isolées. Une sonate par ci, une symphonie par-là, une romance sans paroles à gauche, ou un hymne religieux à droite…

Mais le groupe ! mais le tout ! mais l’opéra ! l’œuvre complète ayant un commencement, un développement, une fin. C’étaient les disjecta membra du poète. Mais le corps !

Non point qu’à ses pressantes sollicitations, les poètes eussent refusé des livrets d’opéra. Il en avait pu compter jusqu’à quinze sur sa table.

Mais ils étaient écrits par des Italiens. Et ces maudits Italiens s’y prenaient de telle façon que pas un de ces livrets – le plus petit, le plus mince – n’avait pu passer entre les mailles serrées de la censure.

L’un offensait le souverain, parce qu’il était dit quelque part que parfois la défaite fait oublier la victoire – l’autre l’armée parce que le ténor brisait une épée en scène – l’autre la religion parce qu’une statue de la Vierge était renversée de son socle par un mécréant…

Partout lèse-majesté ou sacrilège ! Le maestro avait beau examiner ses livrets à la loupe, recommander à ses auteurs de bien suivre le principe de Figaro et de ne parler ni de ceci ni de cela – ni de rien du tout… Paf ! le censeur avait un microscope tellement puissant que les grains de sable devenaient d’énormes rochers… sous lesquels on écrasait l’inspiration du pauvre Ticellini…

Et voyez la malchance ! Voici que la reine du chant, que toute l’Italie avait acclamée, la Luciola, pour tout dire d’un mot, avait été engagée à la Scala, venant de Naples, et par qui, par le signor Salvani, imprésario, admirateur et ami de Ticellini. Ne pas être joué à la Scala ! n’être point chanté par la Luciola ! c’était à en mourir !…

Et le maestro Ticellini tenait à la vie presque autant qu’à sa musique – ce qui n’est pas peu dire.

Donc cette fois, il n’y avait pas à discuter. Un poème, un livret… ou la mort.

Et le brave musicien de courir tous les coins de Milan, de la Porta Ticinese à la Porta Orientale, de la Citadelle au Dôme, allant, virant, cognant à toutes les portes.

Mais du diable s’il y comprenait quelque chose ! Savez-vous ce qu’on lui proposait ? Des Spartacus, avec un morceau d’ensemble qui pouvait devenir un sublime appel à la révolte, des Maria Stuarda pleurant la captivité, des David tuant Goliath, l’oppresseur, le tyran !

On voulait donc le faire pendre !

Certes Ticellini était un bon patriote.

Il aimait l’Italie, mais l’art ! signori ! l’art !

Bon ! tous les signori avaient le diable au corps. Sous leurs plumes ne s’alignaient que des vers qui sentaient la poudre, des indépendances rimant avec des espérances, des Libertés chevauchant derrière des…

Qu’y avait-il donc dans l’air ? Les régions sereines où plane le diou de la mousique étaient donc secouées par l’orage !

Et le maestro Ticellini – qui était déjà très maigre – s’amincissait à vue d’œil ; qui était presque chauve, s’arrachait ses derniers cheveux, prêt à crier comme Richard III : Mon royaume, mon royaume pour un… livret !

Les jours passaient. On acclamait la Luciola, on acclamait Bellini, Donizetti, mais on ne pensait pas à Ticellini…

Un soir, désespéré, hâve, croyant à la fin de l’art musical, l’honnête maestro rentrait chez lui, dans la rue de Monte, navré de se voir encore obligé de passer cette soirée devant son piano, au pupitre vierge de poésie et de lancer platoniquement vers le ciel des accords désolés, quand une surprise formidable le frappa en pleine poitrine.

Sa servante l’attendait à sa porte, brandissant triomphalement un rouleau de papier.

C’était une honnête fille, qui partageait toutes les ambitions de son maître.

Mais Ticellini ne la vit pas, ne la remercia pas : un espoir féroce lui montait au cerveau. Il emporta le rouleau comme une proie, s’enferma dans sa chambre à triple tour, et d’une main tremblante, arracha le ruban qui serrait le manuscrit… car c’était, oui, c’était un manuscrit.

Seulement, chose bizarre, ce ruban que Ticellini jetait de côté, sans même le regarder, était tissé en fils de trois couleurs, vert, blanc et rouge. – Les couleurs italiennes ! C’est là tout ce qu’on pouvait imaginer de plus séditieux !

Possédé du démon de l’inspiration, Ticellini n’était pas en état de s’arrêter à ces vétilles.

Il avait déroulé le manuscrit, courant au titre.

Ah ! per Bacco ! voilà qui était calme, au moins, plein de poésie ! Voilà qui prêtait à l’inspiration aimable, suave, tout son genre !

Cela s’appelait : la Reine des Fleurs !

Un instant, Ticellini n’osa pas ouvrir. Il avait peur d’une mystification.

Car la Reine des Fleurs n’était pas signée ! Rien, pas même des initiales !

Mais non ! Cela était bien écrit, tout au long, en vers bien cadencés. Et, de fait, c’était fort joli. Un peu mièvre, un peu dolcissimo, mais en somme, joli, joli ! Un sujet allégorique.

La Reine des Fleurs était la Rose ; elle aimait l’Œillet qui, lui, avait une passion courtoise, bien entendu. La rose orgueilleuse se faisait tendre, soumise, pour subjuguer l’œillet dédaigneux, et comme dénouement, la marguerite timide, mais amoureuse, l’emportait… et la rose bénissait son union avec l’œillet, sous un berceau de feuillage…

La reine des fleurs se montrait généreuse et magnanime… tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes… parfait ! excellent !

Ticellini ne dormit pas. Dormir ! c’eût été sacrilège que d’y penser !

Le rôle de Margarita était fait exprès pour la Luciola, soprano à la virtuosité exceptionnelle, effeuillant les trilles comme les pétales d’une fleur…

Pour l’œillet, le signor Tino, baryton aux notes savoureuses…

Pour la rose, la Ronita, la première contralto de l’Italie…

Et des chœurs !… Il y avait là, esquissé par le poêle, un tutti de pâquerettes qui devait faire merveille.

Dans sa nuit, Ticellini, fou de joie, composa le duo d’amour, le trio de la jalousie, le quatuor de la surprise, le quintette de la querelle et le sextuor de la réconciliation, sans compter quelques menues bribes de récitatifs et une marche au soleil levant… un bijou !

À la première heure, il courut chez le signor Salvani !

— Un opéra ! lui cria-t-il d’une voix étranglée. La Luciola ! la Rose… l’Œillet… tout.

Nous l’avons dit, le signor Salvani croyait en Ticellini.

Et comme l’autre, sans même attendre un mot d’encouragement, s’était rué vers le piano et chantait de sa voix aigre, mais juste et expressive, la cavatine de l’Œillet qu’il venait de composer en chemin, le signor Salvani lui prit les mains avec émotion et proféra ce seul mot :

— Mon pauvre ami !

— Hé ! quoi ! je suis au comble de la joie… Pourquoi me plaignez-vous ?

— Parce que je ne pourrai pas jouer votre chef-d’œuvre ?

— Vous ! vous, mon ami !

— C’est justement parce que je suis votre ami que je ne le jouerai pas.

— Comment ! expliquez-vous ! vous me faites mourir !

— La censure se défie de moi… Vous êtes mon ami… donc elle étudiera le poème avec tant de soin que toutes les lignes en seront biffées une à une…

— Ah ! Voilà où je vous attendais ! s’écria Ticellini triomphant. Cette fois, je les défie… tous !…

Ô illusion !

— Vous n’avez donc pas lu le titre de mon opéra ?

— Non ! Mais, d’ailleurs, qu’est-ce qu’un titre ?…

— Il s’appelle… la Reine des Fleurs ! Est-ce subversif, cela ?

Signor Salvani avait pris le manuscrit et le feuilletait rapidement.

C’est que – non moins que Ticellini – il avait un grand désir de monter un opéra inédit. Il rêvait justement d’une mise en scène presque féerique pour faire ressortir l’admirable beauté de la Luciola…

— Mais… c’est cela, murmurait-il. Bravo !… Le chœur des papillons ! nous le chanterons dans la nuit… avec des effets de vers luisants… de Luciole ! Bravo ! bravo !

— Ah ! quand je vous le disais, Salvani. Nous tenons le triomphe…

— Mais au moins, fit Salvani redevenu soucieux, il n’y a pas là-dedans un appel aux armes déguisées… quelque chose comme une Marseillaise de coquelicots ?

— Non ! non ! mille fois non ! tout à l’eau de rose !…

— Je vais chez le censeur, dit Salvani, mettant le manuscrit dans sa poche.

— Je vous attends ici… hâtez-vous, ami… cher ami ! Vous savez, c’est mon avenir, c’est ma vie que vous avez là… dans votre poche…

Salvani était déjà parti.

Point n’est besoin, n’est-ce pas, de dire au lecteur ce que peut être la physionomie d’un censeur. Le censeur est un être à part dans la création, tenant le milieu entre le policier et le tortionnaire, un flaireur de complots et un bourreau de littérature, une sorte de dentiste qui arrache les dents saines dans la crainte qu’elles ne se gâtent plus tard, un ignare et stupide personnage qui cache sa nullité sous l’aplomb, un chirurgien qui coupe une jambe en vous affirmant qu’elle nuit au développement de l’autre, qui vous crève un œil pour que l’autre devienne plus clair : une grosse bête qui en cherche de petites, un quêteur de truffes qui ne lève que des pommes de terre… que pourrait-on dire ? Tout et ce ne serait pas assez.

Le conseiller Gluckspiel (prononcez comme vous voudrez) eut un clignement d’œil satisfait quand il vit entrer Salvani.

Allons ! voilà de la besogne facile ! des traits de crayon rouge de ci de là, des mutilations impitoyables ! Ça serait bientôt fait !

— C’est un opéra…

— Bon !

— Que je prends la liberté…

— Bon ! vous dis-je. Vous êtes peut-être pressé, mon cher impresario. Asseyez-vous donc !

Et du bout de son crayon rouge qu’il dardait, il poussa plaisamment l’Italien. C’est ainsi que le bourreau caresse de ses ciseaux le cou du malheureux qu’il va exécuter.

Et messire Gluckspiel ouvrit le manuscrit, leva le crayon, l’abaissa… mais voilà tout.

La Reine des Fleurs ! Teufel ! Voyons ! Autriche, Italie, Saint-Siège, droits du souverain, revendications domestiques, révolution ? Décidément impossible de presser ces quatre mots de telle sorte qu’il en sortit une insulte au droit divin ou à la sainte Église catholique, apostolique et romaine.

Bon ! tournez les pages ! Et le crayon se levait, s’abaissait et restait suspendu.

Rien ! pas un seul petit vers, pas un mot subversif !

Ho ! ho ! ho ! s’il eût su le français il eût cité le vers du fabuliste :

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille !

Salvani qui d’abord l’avait regardé avec inquiétude lui jetait maintenant de petits coups d’œil narquois.

Le censeur eut un mot sublime :

— Comme je ne vois aucune raison pour vous interdire la représentation de cet opéra, dit-il, j’en dois référer à mes supérieurs !

Ah ! pour l’interdire, il jugeait bien entendu sans appel.

Mais quand il s’agissait d’autoriser, ce n’était plus la même chose.

Salvani retourna chez lui, où Ticellini, l’attendait, plus mort que vif.

— Refusé ! s’écria-t-il quand il vit l’impresario revenir les mains vides.

— Non ! ajourné… patience et espérance…

Deux jours après, le manuscrit revenait… autorisé ! Ticellini craignait de devenir fou. C’était l’idéal rêvé !… Mon Dieu ! pourvu que la Luciola acceptât son rôle !

Au moment même où le brave Ticellini laissait échapper cette phrase terrifiée (la scène se passant dans le cabinet ne l’impresario), on frappa vivement à la porte.

— On n’entre pas ! cria Salvani. Nous sommes en affaires !

— Vraiment !… Eh bien !… Cela m’est égal ! dit une voix pure et fraîche.

La porte s’ouvrit et les deux hommes laissèrent échapper la même exclamation :

— La Luciola !…

Ticellini était devenu cramoisi. Pour un peu, il eût souhaité que la terre s’entrouvrit sous ses pas, tant il avait peur.

La Luciola était en vérité une femme adorable.

Vingt-six ou vingt-sept ans, taille admirablement prise, cheveux d’un noir de jais formant à son front blanc comme un diadème de velours.

Elle était drapée dans une robe de satin d’un rouge éclatant, qui modelait son corps souple et vigoureux.

Les traits fins et longs révélaient cependant une énergie peu commune, tempérée par des yeux d’une douceur inouïe, dont le regard avait je ne sais quelle phosphorescence à laquelle la cantatrice devait son surnom de Luciola.

Il s’était formé autour de la jeune fille tout une légende.

À quel pays appartenait-elle ? Nul ne le savait. Elle parlait l’italien avec une pureté qui semblait toute native, et pourtant, on savait – de son propre aveu – qu’elle n’était pas Italienne.

Française ? Peut-être. La vivacité de son esprit, l’à-propos de ses reparties, une élégance toute spéciale au monde parisien semblait appuyer cette hypothèse. Mais, en réalité, nulle preuve ne venait la confirmer, d’autant plus que la Luciola parlait avec la même facilité, et sans le moindre accent, les principales langues de l’Europe.

On lui prêtait des aventures romanesques, mais détail singulier, nul ne pouvait dire qu’elle eût distingué quelqu’un de ses nombreux admirateurs ; et nul n’avait pu se vanter d’avoir su toucher son cœur…

Passionnée pour l’équitation et les exercices du corps, on l’avait vue souvent, habillée en homme, armée seulement d’une cravache, parcourir les campagnes napolitaines, accompagnée de son inséparable, une amie, aussi blonde que la Luciola était brune, aussi frêle et aussi timide en apparence que la Luciola était robuste et audacieuse…

Enfin… et ceci ne contribuait pas peu à lui donner une réputation quasi-fantastique, un jour, s’étant trouvée offensée par un officier Croate, de passage à Naples, elle était allée le trouver, revêtue de son costume masculin, et l’avait cravaché, lui offrant une réparation par les armes… L’insolent s’était enfui, couvert de ridicule.

Telle était la femme dont dépendait le sort de Ticellini.

On comprend qu’il n’était pas facile de prévoir ses décisions, et que tout dépendait d’un caprice devant lequel on serait bien forcé de s’incliner, puisqu’elle était la reine du théâtre de la Scala.

Depuis qu’elle habitait Milan, elle vivait très retirée, paraissant au théâtre à l’heure exacte, mais, dès la représentation finie, disparaissant dans sa voiture qui l’emportait vers son palais de la Porta Ticinese.

Et toujours la même question ! Avait-elle un amant ?

Les plus brillants gentilshommes de la Cour du vice-roi s’étaient brûlé les ailes à la lueur étrange de ses beaux yeux : mais bouquets, diamants, cadeaux de toute nature avaient été impitoyablement renvoyés aux donateurs.

Et pourtant… le bruit courait que la belle n’était pas absolument inhumaine, et que, parfois, la nuit, certaine petite porte de son parc s’entrouvrait pour laisser entrer ou sortir un homme de belle taille, à la tournure jeune, qui dissimulait soigneusement son visage sous un manteau.

On avait épié. Mais l’homme disparaissait comme une apparition.

Un curieux qui avait prétendu le serrer de trop près avait été rudoyé de telle façon, qu’il avait dû garder la chambre pendant quinze jours.

Souriant, ses dents blanches éclatant entre le corail de ses lèvres, la Luciola, debout sur le seuil du cabinet directorial, regardait les deux hommes qui semblaient frappés d’une sorte de terreur.

Ils n’avaient pas eu le temps de dresser leurs batteries.

L’adversaire contre lequel ils avaient espéré organiser habilement l’attaque venait trop tôt offrir le combat.

— Eh bien mes amis ! dit la Luciola d’un accent qui n’avait rien de bien terrible, on dirait que ma visite vous est désagréable !

— Désagréable ! Jésus ! s’écria Ticellini, les mains jointes, comme s’il eût été prêt à se prosterner devant la madone de art. Pouvez-vous croire cela ?

— Ma chère prima donna, renchérit Salvani qui se faisait plus aimable que nature, c’est la Providence qui vous envoie…

— Croyez-vous ?…

— Oui ! Oui ! C’est mon bon génie ! reprit Ticellini. Car, justement… nous parlions, le signor Salvani et moi, de quelque chose… de…

— Mais parlez donc, mon cher musicien ! fit la Luciola riant cette fois très franchement de la mine ahurie du brave homme.

— C’est une grande… grande faveur que… je voulais… que nous oserions solliciter de vous…

La Luciola, à laquelle, dans leur trouble, ils ne songeaient même pas à offrir un siège, s’était jetée sur un canapé, drapée dans sa robe qui faisait valoir toutes ses beautés.

Car elle était vraiment très belle, avec sa mine hardie d’amazone, rappelant les héroïnes du Tasse.

Elle avait rejeté à côté d’elle le feutre aux bords cavalièrement retroussés, qui couvrait la masse opulente de ses cheveux noirs, et d’un mouvement de tête plein de grâce, elle en avait fait rouler les tresses sur ses épaules.

Le Signor Salvani la contemplait avec admiration, Ticellini avec adoration :

— Vous êtes belle comme la muse ! s’écria le musicien. Vous devez être bonne et indulgente comme une déesse !

— Bon ! que de mythologie ! mais permettez-moi de vous le dire, la moindre explication serait préférable.

Ticellini se laissa tomber à genoux. C’était plus éloquent et plus simple :

— Signora, fit-il, ma vie est entre vos belles mains.

— Eh ! mon Dieu ! suis-je donc comme le maréchal Radetzky… Ai-je droit de vie et de mort sur mes sujets ?

Quand elle avait prononcé ce nom maudit, un observateur attentif aurait pu remarquer une légère crispation des lèvres, signe d’ailleurs fugitif et aussitôt réprimé !

— Nous avons une grande faveur à réclamer de vous ! dit enfin Salvani qui jugea préférable de brusquer la situation.

— Hein ? une grande faveur ! eh bien ! Voyez comme cela se trouve, fit la Luciola riant encore. Moi qui viens justement vous demander un service.

— Un service ! à vous ! et qui dépend de moi ! s’écria l’impresario.

— Et qui sait, peut-être bien de vous aussi, signor Ticellini.

— Quoi ! je serais assez heureux… oh ! parlez, parlez vite… et quand même je devrais donner ma vie pour vous être agréable !…

Ticellini ne réfléchissait pas assez que s’il donnait sa vie, il lui serait tout au moins difficile de terminer la    .

Heureusement la Luciola reprit :

— Oh ! je ne suis pas si exigeante ! et au contraire, j’ai besoin que vous viviez… Voici ce dont il s’agit : Signor Salvani, je m’ennuie prodigieusement à la Scala !…

— Vous vous ennuyez ! quoi ! ces triomphes, ces rappels !…

— Certes je ne dis pas… mais cela ne me suffit pas…

— Je ne comprends pas, balbutia l’impresario.

Puis il ajouta avec effroi :

— Vous ne songez pas à me quitter !…

— Eh ! cela dépend de vous, mon cher directeur.

— Est-ce une question d’argent… j’avoue qu’il serait possible…

— Pouah ! ne parlons pas de ces vulgaires détails.

— Mais alors…

— Mon cher impresario, Bellini est un grand homme. Donizetti est un maître pour lequel j’ai la plus profonde admiration… mais…

— Achevez, de grâce !

— Mais… je commence à me fatiguer de chanter toujours les mêmes cavatines… de soupirer toujours les mêmes duos… Soyez de bonne foi ! l’artiste se rouille, se fatigue à cette monotonie désespérante…

Ticellini et Salvani échangèrent un coup d’œil. Où donc voulait-elle en venir ?

— Enfin… voici mon ultimatum… ou je romps mon engagement !…

— Ne parlons pas de cela ! s’écrièrent les deux hommes à la fois.

— Ou… vous me donnerez un rôle nouveau… dans un opéra inédit…

Il y eut un double cri de surprise et de joie.

Quel Dieu puissant que le hasard ! Quoi ! c’était à cette heure précise que la Luciola imposait une condition que tous deux brûlaient de remplir ! C’était inouï, invraisemblable !…

Pourtant le front de Ticellini se rembrunit tout à coup.

Une pensée sinistre avait traversé son cerveau.

Voilà ! elle protégeait quelque musicien ! Elle avait en poche un manuscrit qu’elle allait exhiber, livrer à Salvani… qui l’abandonnerait lui… et sa Reine des Fleurs.

— Vous ne répondez rien ! fit Luciola regardant Salvani.

— Je me demande si votre requête est bien sérieuse…

— Savez-vous, mon cher, que vous êtes presque impoli. Et si vous accueillez ainsi ma demande, vous ne vous étonnerez pas si je traite la vôtre de même façon…

— Mais ! s’écria Ticellini ne pouvant se contenir plus longtemps, la faveur que nous voulons solliciter de vous… c’est de chanter… un opéra… nouveau…

— Voyez ! est-il singulier que pareille coïncidence se produise !

La Luciola avait un accent railleur et léger qui mettait le comble aux angoisses du pauvre compositeur. Oh ! le manuscrit ! il allait apparaître ! c’était clair !…

— Alors… vous consentirez ? ajouta-t-elle se tournant vers Salvani.

— C’est-à-dire que je vous serais profondément reconnaissant… de ne pas changer d’avis.

— Mais… un opéra ! fit Ticellini, brûlant ses vaisseaux. Quel opéra ?… De qui ?…

— Eh ! mon Dieu ! fit la Luciola de l’air du monde le plus naturel, je n’y ai même pas songé. Je veux du nouveau. Voilà tout. Quant au compositeur… nous avons Gioberto, Palmarelli… Mais j’y songe : vous-même, mon cher Ticellini !

Ticellini devint si pâle qu’il se cramponna à un meuble pour ne pas tomber.

— Ainsi… Vous n’avez pas là… dans votre poche ?…

— Je suis sans armes ! dit gaiement la Luciola.

— Ô bonheur !

— Un instant !… je pose cependant une condition !…

— Acceptées ! toutes d’avance !… tant vous voudrez bien en poser…

— D’abord, je suis non moins fatiguée des sujets tragiques…

— Oh ! la tragédie ! bien passée de mode…

— Ou même dramatique ! pas de ces pièces où le ténor menace continuellement de se percer le sein de son épée !… Cela devient fade et enfantin…

— Absurde ! banal ! ridicule ! Oh ! comme vous comprenez le théâtre !…

— Je désirerais quelque chose… voyons ! c’est assez difficile à expliquer… quelque chose de doux, de poétique… qui fût une sorte de féerie à la façon de Gozzi…

— Attendez ! attendez ! cria Ticellini. Quelque chose… qui s’appelât par exemple… la Reine des Fleurs…

— Joli titre !…

— Il ne vous déplairait point.

— Mais au contraire ! La Reine des Fleurs… c’est charmant !…

— Et… un rôle pour vous… par exemple… la Marguerite des Champs…

— Ravissant ! tout à fait… dans mon goût.

— Oh ! déesse ! Oh ! muse ! écoutez ! écoutez !…

Et, se précipitant au piano, Ticellini chanta sa cavatine…

La Luciola écoutait. Quand le chanteur eut achevé :

— Je n’en demande pas plus, dit-elle. Voilà mon opéra… j’accepte !…

Salvani, moins enthousiaste – et pour cause – que Ticellini, regardait attentivement la Luciola : l’admiration qu’elle lui inspirait – comme artiste et comme industriel – n’empêchait point qu’il éprouvât en face de sa prima donna je ne sais quelle défiance inexpliquée.

C’était tout au moins un bien singulier hasard, bien singulier.

Elle venait demander un rôle nouveau, elle en indiquait la nature… et il fallait justement que ces indications concordassent exactement avec le manuscrit sur lequel Ticellini fondait tant d’espérances…

Salvani aimait à deviner. Interroger la Luciola était évidemment inutile.

Il crut avoir trouvé : c’était la Luciola – qui pour complaire à quelque protégé mystérieux, poète encore inconnu, avait fait remettre à Ticellini le bienheureux rouleau.

En somme, rien de grave. Et puis la censure avait passé par là.

Donc… vive la Reine des Fleurs

Et dès le lendemain, les répétitions commençaient.

Ticellini pleurait de joie en instruisant son orchestre. C’était la gloire, c’était l’avenir…

Et le jour de la première représentation fut enfin fixé…

Le 13 mars 1848, le rideau se levait sur le chœur des libellules.

Peut-être le hasard, qui semblait prendre tant d’intérêt dans cette affaire aurait pu mieux choisir.

Car l’Italie…

Mais ici – que le lecteur nous excuse, – il est indispensable d’ouvrir un nouveau chapitre, un chapitre historique.

IV

PATRIA !

Il y a trente-trois ans, l’Italie n’existait pas.

Elle n’était plus, selon le mot de Metternich au congrès de Vienne, qu’une expression géographique.

La domination étrangère pesait lourdement sur elle, les Bourbons et le pape écrasaient sous leur despotisme effrayant les parties de la péninsule qui avaient conservé un semblant d’indépendance nationale.

Situation si douloureuse que l’on ait pu dire de l’Italie qu’elle était la terre des morts.

Mais un peuple ne meurt pas : une patrie ne meurt pas.

Là où les dominateurs croyaient avoir imposé à jamais le silence, de temps en temps s’élevait une voix formidable, cri de douleur et de revendication.

Des groupes d’hommes se levaient, prêts à mourir pour lutter – le plus souvent sans espoir de vaincre – du moins pour empêcher la prescription du droit national.

Alors c’était de la part des oppresseurs d’épouvantables représailles.

Un pape-ministre d’un dieu de paix et de charité – noyait dans le sang les révoltes de Cesène, de Forli. Un cardinal faisait son entrée à cheval, au milieu des rues encombrées de cadavres.

Si le successeur de saint Pierre se trouvait trop faible, alors il appelait les Autrichiens à son aide.

Parfois la France entendait ses clameurs de détresse et dans un élan de générosité s’apprêtait à tendre la main aux opprimés, mais bientôt l’inexorable politique des gouvernements ralentissait ce mouvement d’humanité, et les espérances des patriotes s’évanouissaient.

Un homme se leva alors, qui résolut de réunir toutes les forces éparses, de les diriger vers un même but avec précision, avec une énergie qui ne devait jamais faiblir. Mazzini – le grand amoureux de sa patrie, comme on l’a si noblement qualifié, – fondait la Jeune Italie, immense société secrète qui avait pour symbole une branche de cyprès, pour devise « Ora e Sempre » aujourd’hui et toujours – pour moyens l’insurrection et la propagande, l’épée du conspirateur et la plume du journaliste.

Des comités mystérieux fonctionnaient dans la Lombardie, dans la Toscane, dans les États du Pape.

De tous les côtés de l’Italie, des soldats nombreux et dévoués, recrutés dans la jeunesse italienne, venaient se ranger sous le drapeau du chef des conjurés.

Alors, entre les patriotes et les tyrans, ce fut une guerre à mort.

Que de victimes ! Si les oppresseurs, par la trahison, par toutes les lâchetés, parvenaient à s’emparer de quelque membre de la Jeune Italie, il n’était pas de tortures – physiques et morales – auxquelles ils ne soumissent le malheureux – coupable d’aimer son pays.

Jacques Rufini – livré aux tortionnaires – arrachait un clou à la porte de sa prison et se le plongeait dans le cœur, se délivrant par la mort de la souffrance et du désespoir.

Mais, un tombant, dix se levaient.

Dans la soirée du 10 juin 1814, à l’embouchure du fleuve Neto, non loin de Cotrone en Calabre, Attilio et Emilio Bandora, avec dix-sept de leurs compagnons, débarquaient, dans un élan d’héroïque folie, pour se jeter sur Cosenza, chercher à délivrer les prisonniers politiques dont les prisons étaient encombrées, et se mettre à leur tête…

Mais dans le groupe hélas trop peu nombreux, un misérable s’était glissé, un traitre, Boccechiampe ; et après trois jours de marche à travers les bois et les fondrières, des généreux patriotes se virent enveloppés par des forces si imposantes que le combat devenait inutile.

Ils luttèrent pourtant.

Mais ils tombèrent au pouvoir de leurs ennemis qui les trainèrent, blessés et à demi morts, dans ces prisons dont ils avaient rêvé de briser les portes.

Leur captivité dura vingt-trois jours, pendant lesquels le peuple ne quitta pas la place de la prison.

Une sentence de mort fut rendue.

Les martyrs – calmes et fiers – se mirent en marche pour le lieu de supplice, chantant l’hymne patriotique.

Chi per la patria muora

Vissuto ha assai…

Celui qui meurt pour la patrie a assez vécu !

Arrivés au lieu de l’exécution, les soldats firent halte et chargèrent leurs armes. L’air retentissait des sanglots des spectateurs…

« Feu ! » commanda l’officier au service de Ferdinand II.

Vive l’Italie ! s’écrièrent les frères Bandora et leurs compagnons.

Et ils tombèrent morts.

À Venise, Tommaseo et Manin expiaient dans les cachots le crime d’avoir fait appel à l’humanité des oppresseurs.

Mais quand la marée monte, nulle force humaine ne peut s’opposer à sa marche.

Et cette marée qui s’appelle la conscience humaine est celle à laquelle rien ne résiste.

Il devait être donné à Milan de rompre la première le cercle de fer qui enserrait l’Italie.

Cette audace serait expiée, il est vrai, bien épouvantablement. Mais l’exemple est contagieux : honneur à ceux qui donnent celui du courage et celui du dévouement…

On se souvient que les Américains, au siècle dernier, commencèrent la guerre d’indépendance en s’abstenant de thé.

Cette denrée formait un des principaux et des plus lucratifs revenus du gouvernement qui les opprimait. C’était le frapper au cœur, en le privant d’une part de ses ressources.

Vers la fin de décembre 1847, de telles circulaires manuscrites furent distribuées et répandues dans les théâtres et les cercles, ayant pour objet de faire connaître les sommes immenses que l’Autriche retirait de la loterie et des tabacs.

Pour appauvrir le trésor autrichien, pour lui enlever les moyens de pourvoir aux dépenses d’une guerre, il fallait lui enlever le revenu du tabac et de la loterie, par un renoncement volontaire.

L’adhésion à ce conseil fut unanime.

Le 2 janvier 1848, nul ne fumait, à l’exception de quelques individus ignorant cette décision ou de personnes attachées plus ou moins directement à la police, et qui étaient pourchassées dans les rues par des sifflets des cris et des huées… Il fallait, bon gré mal gré, jeter le cigare.

Ce jour, dit un historien, fut un jour unique dans l’histoire des trente-quatre années de la domination autrichienne.

La police se tint absente jusqu’au soir : à la tombée de la nuit, elle paya des personnes dévouées afin qu’elles fumassent dans la rue, en dépit de la démonstration populaire.

Puis des soldats de la garnison se répandirent par la ville, ayant reçu l’ordre de se servir de leurs armes à la première insulte.

Vers dix heures du soir, un groupe de grenadiers croates et hongrois envahit dans toute sa largeur la rue Corsa dei Servi.

Ivres et le cigare à la bouche, ils se ruèrent sur les passants inoffensifs, le sabre nu, sabrant et pointant de tous côtés avec rage.

C’est à cette sauvage agression que faisait allusion le capitaine Hermann au début de cette partie de notre récit.

Véritable boucherie préméditée : car un professeur – nommé Kramer – avait été averti par un officier de ses amis qu’il y aurait à Milan d’épouvantables massacres.

Le nombre des victimes de cette promenade soldatesque fut de soixante et une, dont six âgées de moins de quinze ans et cinq octogénaires. C’était la terreur par l’égorgement des innocents : trois ans plus tard, Bonaparte devait se souvenir des enseignements de Radetzky.

En parcourant la liste des blessés, on s’aperçut que quarante-deux individus portaient cent treize blessures, presque toutes reçues à la tête.

La police – avant de lancer ses sbires sur la population – avait ordonné à l’administration de tenir prêtes ses litières.

En vain le podestat Gabriel Casati, protesta auprès du maréchal.

Celui-ci fit répondre qu’il ne pouvait contenir ses soldats offensés.

C’était la goutte de sang qui allait faire déborder le vase.

Désormais la haine des uns, la résistance des autres allait prendre un caractère nouveau. La population – toutes les classes de la société – ne respirait plus que la vengeance, ne songeait plus qu’à la délivrance.

Les prélats italiens eux-mêmes prenaient fait et cause pour leurs compatriotes, et l’un d’eux eut le courage de reprocher au vice-roi ce crime, qu’il taxa hautement d’assassinat.

Mais à toutes les protestations indignées, l’empereur d’Autriche, Ferdinand, répondit par une proclamation que l’on dirait émanée de la plume du décembriseur français :

« Il existe dans le royaume Lombardo-Vénitien, disait-il, une faction qui tend à renverser l’état actuel de l’ordre politique. Je compte sur la valeur expérimentée et sur la fidélité de mes troupes… »

Paroles grosses de menaces et qui ne faisaient qu’exaspérer les colères légitimes.

Ce que cet empereur appelait une faction, c’était maintenant le peuple tout entier prêt à saisir toutes les occasions d’affirmer, de revendiquer, de reconquérir son droit à la patrie.

Soutenus par leurs chefs, les soldats autrichiens se montraient de jour en jour plus arrogants et plus brutaux : chaque jour c’étaient de nouvelles provocations, de nouvelles infamies.

Mais, en ces grands mouvements populaires, le succès est à la discipline.

Rien ne fut plus admirable que la patience de ces nobles patriotes qui attendaient l’heure décisive.

Il est toutefois des outrages qui font jaillir l’indignation des cœurs les plus prudents.

Un matin, les étudiants en grand nombre, accompagnaient au cimetière le convoi mortuaire d’un de leurs camarades.

Tous recueillis, douloureusement frappés, marchaient en silence.

Deux officiers, le cigare à la bouche, percèrent brutalement le cortège, injuriant les jeunes gens et les prêtres, envoyant la fumée de leurs cigares au visage des étudiants.

Alors un accès de fureur saisit cette foule, qui menaça les officiers et voulut les contraindre à s’éloigner.

Ceux-ci, pris de frayeur, crièrent : Aux armes ! et mirent l’épée à la main.

De toutes parts, aux cris de leurs chefs, des soldats accoururent, et la boucherie commença. Il y eut de nombreux morts ou blessés.

Aucune satisfaction ne put être obtenue par les citoyens indignés.

La fermeture de l’Université fut ordonnée et les étudiants furent renvoyés de la ville.

Mais le peuple n’était plus disposé à courber la tête.

La rue Corsa Dei Servi, – témoin du guet-apens du 3 janvier, – avait reçu le nom de Corso Scelerato, rue du Crime, et abandonnant cet ancien rendez-vous quotidien, tous les promeneurs se réunissaient maintenant vers la porte de Rome.

La rue choisie, jusque-là déserte, devenait chaque soir encombrée de milliers de citoyens, tous portant au bras, au chapeau, à la boutonnière, les trois couleurs italiennes, le ruban vert, blanc et rouge.

C’était une conspiration universelle. La révolte s’annonçait révolution.

Les dames de Milan avaient organisé des quêtes en faveur des familles des morts et des blessés. Vêtues de noir, elles parcouraient les rues, s’arrêtant au seuil des boutiques, pénétrant dans les maisons, accueillies partout avec des démonstrations de sympathie et de respect.

La police se sentait impuissante ; il y a des moments où l’autorité – si forte qu’elle soit – éprouve on ne sait quel frissonnement, précurseur de la défaite.

En ces occasions, elle croit n’avoir d’autres ressources qu’un redoublement de violence.

Les arrestations se multipliaient : chaque jour, les plus nobles représentants de l’aristocratie milanaise – les Rosaly, les Battaglia, les Soncino-Stampa étaient saisis à leur domicile et jetés dans les prisons.

Des prétextes, on n’en donnait même pas.

À la mère du marquis Soncino-Stampa, qui venait demander le motif de l’arrestation de son fils, on répondait :

— Il est trop populaire et dépense trop d’argent.

On se vengeait sur les maris du courage des femmes dont le zèle de quêteuses ne se ralentissait pas.

Et, pour que nul ne se méprit sur ses intentions, le gouvernement osa proclamer le Guedizeo statario, c’est-à-dire l’autorisation de juger et de pendre dans les vingt-quatre heures.

Radetzky fortifiait la citadelle.

Nuit et jour, de fortes patrouilles d’infanterie et de cavalerie circulaient dans les rues même les plus paisibles.

Nul n’était sûr de passer la nuit dans son lit.

Tout à coup un cri de liberté franchit les Alpes.

Paris avait honteusement chassé les d’Orléans. La République était proclamée.

Et pendant ce temps, dit Vimercati, on étouffait à Milan, comme dans un cabanon où il n’y a plus d’air et où le geôlier empêche le prisonnier de venir respirer au trou pratiqué à la porte.

L’insurrection était dans l’air.

Tous les atomes de la résistance, remués profondément dans leurs couches les plus intimes par les provocations incessantes et armées du gouvernement autrichien, n’attendaient qu’une étincelle pour se fondre en un seul corps…

Et c’était dans la soirée du 15 mars, alors que le rideau se levait sur la très amusante Reine des fleurs du maestro Ticellini, que la Révolution, triomphant à Vienne, arrachait à l’empereur une Constitution, la liberté de la presse, l’organisation de la garde nationale…

Que savait-on à Milan ? Rien… et pourtant il y avait dans l’atmosphère comme un frémissement.

L’explosion était proche. Qui allait oser mettre le feu aux poudres ?

V

VERT, BLANC ET ROUGE

Un empereur qui sent sa couronne trembler sur son front, un conquérant qui voit ses bataillons entrer dans la fournaise, un joueur qui jette des millions de louis sur le tapis, tous les rêveurs de triomphe, tous les avides de puissance et de gloire sont personnages calmes et impassibles auprès d’un compositeur qui entend l’orchestre attaquer les premières notes de son ouverture…

Chose curieuse, et dont le signor Salvani avait été profondément surpris, – mais agréablement, disons-le, – la salle, le parterre, tout était comble jusqu’aux frises.

Certes, surpris, il avait le droit de l’être.

Car au milieu des agitations populaires, il était fort admissible qu’il restât, dans le cœur des Milanais, peu de place pour les précautions artistiques.

La Luciola avait, il est vrai, des fanatiques. Ticellini était estimé et on témoignait d’une certaine curiosité pour ce début important…

Mais de là à un engouement pareil, il y avait loin.

Salvani avait fait, en outre, quelques remarques singulières.

La veille, il était à peu près certain d’un formidable fiasco de recette.

Les coupons restaient tristement amoncelés au bureau du théâtre, et la porte ne s’ouvrait à peine que d’heure en heure pour livrer passage à un acheteur.

Mais voici que dans la matinée qui avait précédé la représentation, un personnage singulier, – un nègre superbe, Nubien, drapé dans une sorte de burnous blanc, s’était présenté dans le cabinet du directeur.

— Que voulez-vous ? lui avait demandé l’impresario qui, en administrateur prudent, ne dédaignait pas de tenir lui-même sa caisse.

Le Nubien – d’un geste suffisamment éloquent – avait désigné la liasse de cartons qui s’entassait sur le bureau.

— Ah ! très bien !… votre maître envoie retenir une loge !

Le nègre avait alors souri – d’un sourire si large – que si Salvani n’eût pas été si fort préoccupé de sa recette, il eût pu compter toutes ses dents.

Sans répondre autrement, il avait de nouveau mis le doigt sur le paquet.

— Quoi ! deux loges ? vous voulez deux loges ?…

— Non ! avait fait l’autre d’un signe de tête en riant jusqu’aux gencives.

— Trois loges ?…

— Non !…

— Mais enfin… quoi ?… êtes-vous muet ?

— Oui !…

Mais en baissant la tête pour exprimer ce vocable affirmatif, le nègre avait plongé sa main sous son burnous et… l’avait retirée pleine de billets de banque…

Puis il avait posé les précieux papiers auprès des coupons, en couvrant ces derniers de sa main aux ongles tachetés.

— Hein ! je ne comprends pas, vous dis-je ? C’est assommant ! Ah çà ! vous ne voulez pas tout le paquet ?

— Si ! si ! avait fait le Nubien avec une insistance trop claire pour que l’autre se méprît sur la véritable signification du signe.

Du reste, pour qu’il fût plus clair encore, il avait pris la liasse et avait fait mine de la mettre dans sa poche.

— Ça n’est pas possible ! criait Salvani. Comment ! tout ! mais il y a là…

Il avait ressaisi le paquet, et comptait les cartes avec la dextérité d’un prestidigitateur qui fait une démonstration. Il y avait… onze loges de premier rang…

— Bien ! fit le Nubien.

— À cinquante livres pièce…

— Bien !…

— Dix-huit loges de second rang, à quarante-deux livres…

— Bien !

— Vingt-deux loges de troisième rang, à trente-six livres… et tout le quatrième rang, trente loges à vingt-cinq livres…

Le nègre cette fois se contenta de montrer les billets de banque.

— Voyons ! mais cela fait… c’est insensé, parole d’honneur ! cela fait… j’y perds la tête… onze à cinquante… cinq cent cinquante… dix-huit à quarante-deux… sept cent cinquante-six… vingt-deux à trente-six… sept cent quatre-vingt-douze…

Puis s’interrompant et se tournant vers le Nubien impassible :

— Mais cela va faire un chiffre formidable !

Sans doute le nègre crut qu’on se défiait de sa solvabilité : car il plongea de nouveau sa main sous son burnous ; et quand elle reparut, une nouvelle poignée de billets froufrouta aux oreilles de l’impresario interloqué…

Oh ! alors… l’addition n’eut plus de secrets pour lui.

Avec une volubilité toute italienne, il continua :

— Trente à vingt-cinq… sept cent cinquante… six et deux… cinq, dix, dix-neuf, vingt-quatre… total deux mille huit cent quarante-huit livres…

Le Nubien, avec la dignité d’un intendant qui sait la valeur de l’argent, compta soigneusement trois mille livres, les posa sur le bureau et mit les coupons dans sa poche…

— Eh bien ! et le reste des billets ! s’écria Salvani qui, croyant à un oubli du nègre, lui tendait les valeurs restées sur la table.

— Non ! fit le Nubien…

— Mais je n’ai plus de loges… plus une seule…

Le Nubien se mit de nouveau à rire. Puis sa main toucha l’épaule de l’impresario, et se dirigeant vers la porte, il lui fit signe de le suivre…

— Mais où voulez-vous aller ? Cette porte conduit sur la scène !…

— Oui, oui, fit l’autre.

— Allons ! dit Salvani qui n’y comprenait plus rien et avait grandement peur d’avoir affaire à un fou.

Mais l’autre, en homme qui connaît les êtres – quoique certes le signor Salvani ne se souvint pas qu’il fût venu dans les coulisses lutiner mesdemoiselles les figurantes, descendit un petit escalier, se trouva entre les portants, marcha droit vers le trou du souffleur, et là, d’un geste qui se détacha dans la demi-obscurité, il indiqua l’orchestre et le parterre…

Oh ! cette fois l’impresario n’hésita pas à comprendre :

— Vous voulez acheter tout le rez-de-chaussée ?

— Oui !

— C’est-à-dire cinq cent dix-sept places, à cinq, quatre et trois livres…

— Oui…

— Allons !… Ah ! ma foi, advienne que pourra ! Je serais trop niais d’hésiter…

Et quand le Nubien se retira, le vice-roi lui-même n’aurait pu acquérir du signor Salvani le plus petit siège dans le plus obscur des coins de la salle…

Sur ces entrefaites, Ticellini étant arrivé, Salvani, rompant avec les habitudes de discrétion qui caractérisait le vrai commerçant, n’avait pu résister au désir de raconter à son maestro cette aubaine inespérée.

Ticellini était incrédule ; mais la vue des billets de banque répondit victorieusement à tous ses doutes.

Seulement – comme il est des esprits malheureux qui cherchent toujours à découvrir aux incidents les plus heureux des dessous terribles, le pauvre maestro se sentit saisi tout à coup d’une terreur folle…

— Je devine ! s’écria-t-il. C’est un ennemi, c’est un rival, c’est Gioberto qui a loué toute la salle… une cabale ! je serai sifflé, outrageusement sifflé !

Certes, la rivalité musicale est une terrible passion : mais, de là à supposer que Gioberto eût sacrifié près de six mille livres… surtout quand il était de notoriété publique qu’il ne possédait pas dix écus vaillants…

— Est-ce que vous pourriez dépenser six mille livres pour assassiner Gioberto ? demanda Salvani à Ticellini.

L’autre fut bien contraint d’avouer que le voulut-il, ce serait de la férocité trop dispendieuse pour sa bourse.

Mais il ne se rassurait pas.

Et, avant le lever du rideau, l’œil braqué au trou de la toile, il surveillait anxieusement l’arrivée des spectateurs.

Or, la chambre était splendide !…

Jamais peut-être, alors que les artistes de la Scala chantaient les œuvres des plus grands maîtres, pareille affluence ne s’était empressée au théâtre.

Toutes les loges étaient occupées, et par qui ? par les plus illustres représentants de la noblesse milanaise.

Pour la première fois depuis de longues années, les dames, marquises ou duchesses, qui jusqu’alors, protestaient contre l’occupation étrangère par leur abstention ou par des vêtements noirs, avaient arboré les toilettes les plus riches ; seulement – détail surprenant pour le bon Ticellini – ces toilettes semblaient uniformes, c’est-à-dire non, puisqu’elles étaient différentes.

Mais ces différences même étaient une uniformité.

Expliquons-nous.

De toutes ces grandes dames, les unes étaient drapées dans des robes de satin vert, éclatant comme l’herbe des prés, et, aux cheveux, elles portaient des guirlandes de feuillage.

Les autres, s’enveloppaient dans des camails de velours rouge, et alors c’étaient des roses et des dahlias qui se mêlaient à leurs cheveux noirs.

D’autres enfin, modestes, portaient des robes blanches ayant au front des diadèmes de marguerites…

Était-ce une fine allusion au titre de la Reine des Fleurs ! Était-ce une délicate flatterie à l’adresse du maestro Ticellini ?

Si enthousiaste qu’il fût, il doutait, et éprouvait une sensation impossible à décrire.

Rouge-blanc-vert, pour le patriote, c’était le drapeau italien que, depuis si longtemps, il était interdit de déployer.

Mais pour le compositeur, c’était l’emblème révolutionnaire qui pouvait tout à coup provoquer un scandale inouï, une sorte de commotion volcanique…

Et alors qui écouterait les cavatines ? qui savourerait les chœurs ?…

Avertir Salvani ! il y songea, le traître. Et pourtant un ressaut du cœur arrêta le patriote. Seulement ce fut les larmes aux yeux qu’il fredonna tout bas :

— Qui meurt pour la patrie a assez vécu…

Mourir ! Ce n’était pas de lui qu’il s’agissait. C’était de son opéra !…

Ticellini fut sublime. Il fit – du fond de l’âme – le sacrifice de sa musique… sur l’autel de l’Italie.

À l’orchestre, au parterre, c’était comme une houle humaine.

Les étudiants avaient envahi toutes les places : on voyait les faces jeunes et pâles éclairées par je ne sais quelle lueur intérieure.

Soudain, dans la salle, il se fit un silence.

Une loge, située près de la scène, venait de s’ouvrir, et trois personnes y étaient entrées.

Ce fut, dans l’assistance, comme le frisson qui suit une commotion électrique.

Ceux qui venaient d’entrer étaient un homme, une femme et un enfant…

Un homme de haute taille, aux cheveux noirs et bouclés, au visage mat, au regard profond et doux… vêtu de noir, avec une correction irréprochable, il s’était avancé sur le bord de la loge, et là d’un regard – dans lequel il semblait qu’un éclair eût passé – il avait embrassé toute la salle… rien, pas un battement de paupières, n’avait indiqué qu’il cherchât ou reconnût quelqu’un. Et pourtant lorsqu’il s’était assis, un immense rayonnement de joie avait illuminé ses traits…

Auprès de lui, une femme, d’une beauté d’autant plus merveilleuse qu’elle réalisait la perfection régulière telle que la rêvent les artistes, c’est-à-dire, non point seulement dans la rectitude et la régularité des lignes, mais avait cette expression profonde – reflet de l’âme qui jaillit des froideurs apparentes du sourire de la Belle Jardinière de Raphaël ou des Vierges du Pérugin.

Ce n’était pas une femme, c’était la femme dans tout son développement plastique… et son costume prêtait à je ne sais quelle illusion qui montrait en elle un être appartenant à une race supérieure…

Une longue tunique de soie pourpre était serrée à sa taille par une écharpe de soie blanche, si lourde qu’elle s’affaissait en plis de marbre. Autour de son front, une mantille de dentelle joignait presque ses sourcils d’un noir de jais, et au milieu de ce diadème, étincelait une émeraude d’une grosseur inestimable.

Entre eux, l’enfant… huit ou neuf ans, digne de sa mère par la beauté, de son père par l’éclat de son regard… la taille droite, le front bombé… comme son père, il était vêtu de noir.

Mais ce groupe réalisait si bien le possible de la beauté humaine – et on sentait rayonner autour de lui une telle auréole de grandeur et de calme que des applaudissements éclatèrent :

— Déjà ! murmura Ticellini qui n’avait rien vu et se trouvait alors au milieu de la scène.

Cependant quelques officiers autrichiens étaient venus prendre place à l’orchestre.

Des aides de camp de Radetzky occupaient la loge qui faisait justement vis-à-vis à celle des inconnus.

Attentifs à tout ce qui, de près ou de loin, pouvait ressembler à une manifestation, ils avaient remarqué cette très singulière coïncidence, produite par le heurtement des couleurs.

Des mots furent échangés entre eux à voix basse, et on les vit se lever de leurs stalles.

Qu’allaient-ils faire ?…

Était-il besoin de le demander ? Qui a mis le pied dans le despotisme est pris par l’engrenage.

C’est une impulsion à laquelle il est impossible de résister.

C’était quelques minutes avant le lever du rideau.

Le premier aide de camp du maréchal Radetzky avait donné ordre qu’on allât chercher le signor Salvani.

Et comme le pauvre impresario accourait tremblant, devinant bien qu’un appel de l’autorité n’avait d’autre mobile qu’une verte semonce et peut-être l’interdiction de la représentation – avec dix mille livres de recette ! – Et au moment où l’aide de camp lui adressait, tournant le dos au public, les plus véhémentes objurgations :

— Mais que Votre Excellence me permette de lui faire remarquer que peut-être…

— Vous vous permettez !…

— Mais que Votre Excellence regarde la salle !

L’homme de l’avant-scène s’était levé, et, froidement, du geste le plus simple, il avait jeté sur les épaules de sa femme une écharpe de soie bleue…

Et au même instant, comme si cette action avait été un signal, dans toutes les loges, à tous les rangs, les femmes avaient, les unes noué à leur cou, les autres drapé sur leurs cheveux ou autour de leur taille des écharpes de toutes couleurs, jaunes comme or, bleues comme le ciel, noires comme la nuit…

Or, quand exaspéré de la résistance de l’impresario, l’aide de camp s’était retourné vers la salle, il était resté stupéfait.

Était-il donc aveugle ? ou bien le spectre de la Révolution italienne le hantait-il à ce point de le rendre fou ?… La couleur jaune qui n’avait rien de séditieux le piquait aux yeux.

Or, il est de règle que jamais l’autorité n’a tort.

Aussi le personnage lança-t-il à Salvani ce trait du Parthe :

— C’est bon, monsieur. Allez ! mais demain…, demain, vous aurez des comptes à rendre !…

Salvani n’écoutait plus ! Demain on verrait ! Mais aujourd’hui était sauvé et comme il s’était hâté d’adresser au chef d’orchestre, qui ne le perdait pas de vue, un signe impératif, l’ouverture du maestro Ticellini éclata dans le vaste vaisseau de la Scala.

Et, chose bien naturelle, en face d’un si admirable déploiement mélodique, la salle – du parterre aux frises – éclata en applaudissements.

Il est vrai que l’inconnu de l’avant-scène, qui plongeait ses regards dans la loge Radetzky, avait donné le signal…

Quant à Ticellini, fou de joie, écoutant les coulisses, il murmurait :

— Quoi ! dès les premières notes ! Ah ! quel connaisseur que ce public !

Puis il avait couru vers la loge de la Luciola, dans la crainte que quelque accident troublât la représentation. Elle pouvait être inquiète. Il importait de la rassurer.

La porte de la loge était ouverte.

La Luciola, debout, portant le costume de la Marguerite, ses cheveux blonds, pendant sur ses épaules nues, était si belle que le maestro resta interdit, en extase.

— Eh bien ! mon cher Ticellini, dit-elle en souriant, croyez-vous au succès…

— Oh ! avec vous, signora… qui en douterait ?

Une forme noire se détacha du fond de la loge.

C’était un gentilhomme, bien connu à Milan, mais que tout bon Italien regardait d’un mauvais œil.

Le marquis d’Aslitta dont, disait-on, un frère avait été fusillé avec les Bandura, dans les Calabres, semblait tenir à cœur de prouver par sa bassesse que les oppresseurs de l’Italie n’avaient rien à redouter de lui.

Depuis deux mois qu’il était arrivé à Milan, venant de Naples, il était un des plus assidus courtisans du vice-roi. Il fréquentait tous les cercles, tous les tripots choisis et protégés par les Autrichiens. Pour tous, c’était un traître et un renégat.

Et pourtant quelques-uns s’étonnaient de la limpidité de ce regard intelligent et fier. Après tout, un lâche peut être beau !… et l’infamie ne se lit pas toujours au visage…

— Je vous garantis le succès, signor Ticellini, dit le marquis en s’avançant.

— Ah !… mille grâces ! Votre Excellence me comble !…

— Non, non, je dis la vérité… et un succès plus grand encore que celui que vous pouviez espérer…

Au même instant, une voix appela le maestro. Ce n’était rien, un simple raccord.

Il se hâta de prendre congé de la Luciola, en lui adressant un dernier encouragement, et disparut…

Un instant la Luciola et Aslitta se trouvèrent seuls :

— Giorgio, dit la Luciola, en tendant la main au marquis, voici l’heure attendue…

Le marquis mit la main dans celle de la jeune femme.

— Ô toi qui as dévoué ta vie à celui qui t’aime, murmura-t-il, ô toi qui tout à l’heure vas peut-être risquer ta liberté, qui sait ? ton existence pour mon pays… sois bénie !…

La Luciola se blottit contre sa poitrine.

— Tu m’aimes, Giorgio ?…

— Comme on aime Dieu… Comme on aime sa patrie !

— Oh ! merci ! je suis forte, va !… Compte sur moi !…

Giorgio la serra dans ses bras, mais au moment de franchir le seuil de la loge :

— Tu n’as rien oublié ?

— Non !

— Surtout pas d’imprudence ! et tant qu’il n’aura pas fait le signal convenu…

— Oh ! sois tranquille ! je ne le perdrai pas de vue…

— Adieu ! et courage…

— Espérance ! acheva Luciola en baisant le marquis aux lèvres…

À ce moment, une main se posa sur l’épaule du marquis d’Aslitta et une voix âpre, brutale, prononça ces mots :

— Vous avez eu tort de laisser la porte ouverte…

D’Aslitta se retourna brusquement.

L’homme qui était devant lui était à la fois étrange et effrayant.

Grand, mince, les cheveux d’un brun rougeâtre, le comte San Pietro avait, coupant la figure du front à l’oreille, et passant sur la paupière fermée, une cicatrice bleuâtre et large qui donnait à sa physionomie je ne sais quoi de répulsif.

Coup de sabre, paraît-il. La bouche avait perdu sa ligne et se tordait à la commissure des lèvres en une contraction forcée qui ressemblait à un sourire diabolique.

D’Aslitta était devenu horriblement pâle. Tout son sang avait reflué à son cœur.

Était-ce donc de la peur ? ou bien était-ce seulement le contact de cette main sur son épaule ?

La Luciola s’était jetée entre eux :

— M. de San Pietro, avait-elle dit vivement, que voulez-vous et de quel droit êtes-vous ici ?

La lèvre et la cicatrice se crispèrent dans un ricanement.

— Et… de quel droit quelqu’un m’empêcherait-il d’y être ?

— Moi ! fit la Luciola relevant fièrement la tête, je vous chasse…

— M. d’Aslitta a donc besoin d’interprète ? dit le comte.

D’Aslitta eut un tressaillement effrayant.

En une seconde, on vit passer dans ses yeux toutes les fureurs.

Mais il éclata de rire et s’écria :

— Eh quoi ? une querelle ! pardieu ! la Luciola ne peut-elle être admirée par deux gentilshommes ?

La Luciola porta la main à son cœur comme si elle venait d’y recevoir un coup terrible.

Mais son regard se croisa avec celui de d’Aslitta.

Elle frissonna toute entière, puis d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre calme :

— En effet, dit-elle, c’est folie ! je ne vous avais pas reconnu, monsieur de San Pietro…

Ses lèvres étaient si blanches qu’elle avait l’air d’une morte.

— À la bonne heure ! fit San Pietro. Aussi bien M. d’Aslitta n’a pas besoin de se cacher pour être amoureux… qu’il laisse cela aux conspirateurs !…

D’Aslitta le regarda bien en face, dans les yeux, puis :

— Avez-vous votre loge, comte ? demanda-t-il.

— Par le diable ! quand j’ai envoyé au théâtre, aujourd’hui, le faquin de Salvani a répondu qu’il n’en avait plus une seule dont il pût disposer…

— En ce cas, me ferez-vous l’honneur d’accepter une place dans la mienne…

— Ah ! vous avez été mieux favorisé que moi, à ce qu’il paraît…

— Dites que j’ai su prendre mes précautions…

Le régisseur parut à l’entrée du couloir :

— Signora, en scène ! cria-t-il.

— Bien ! J’y vais ! fit la Luciola, qui avait dû, en raison de sa pâleur, accentuer le fard de son visage.

Elle passa devant les deux hommes :

— Et… applaudissez-moi bien ! dit-elle en souriant.

Elle s’éloigna. Les deux gentilshommes marchèrent vers la salle :

— Monsieur d’Aslitta, dit soudain San Pietro, s’arrêtant, vous savez que je vous tuerai…

— En vérité, fit le marquis s’arrêtant à son tour, quel désir vous prend ? et pourquoi cette passion de meurtre, s’il vous plaît ?…

San Pietro, tout en s’efforçant de rester calme et de garder une désinvolture de gentilhomme, grinçait des dents, et ces mots sifflèrent entre ses lèvres :

— Parce que vous aimez la Luciola !…

— N’est-on point libre d’aimer qui on choisit ?

— Parce que la Luciola vous aime !

— Remarquez que je ne suis point assez fat pour accepter votre affirmation…

— Prenez garde, Monsieur d’Aslitta, fit San Pietro, j’ai vu !…

— Ah ! vous avez vu ? eh bien !…

San Pietro se pencha vers le jeune homme, le visage contracté par la colère et la haine.

— Eh bien !… Il y a encore à la citadelle de Milan des cachots où on enchaîne les patriotes italiens, où on leur broie les membres, où on les contraint par la torture à nommer leurs complices…

Aslitta avait fait un pas en avant, et ouvrant brusquement la porte qui communiquait de la scène à la salle :

— M. de San Pietro, dit-il, il y a aussi à Milan des coins ignorés où on fusille les Italiens qui vendent leur pays à l’étranger… Passez donc, je vous en prie…

Et il s’effaça, laissant passage à son interlocuteur.

Ce San Pietro était la créature de Radetzky. D’où venait-il ?… À qui devait-il son titre ?…

Toutes questions auxquelles personne n’aurait pu répondre.

Dans la bouche des Milanais, son nom était attaché à toutes les infamies du tortionnaire Radetzky. Et c’était justice ? Car il se faisait gloire de haïr les Italiens !…

Il était riche, très riche. Il est des services qui se paient grassement. Il paraît qu’il en avait rendu beaucoup.

Depuis deux mois il poursuivait la Luciola de ses obsessions.

Indifférente, elle avait paru ne point même le remarquer.

D’où sa haine pour Aslitta que, seul entre tous il avait cru deviner.

San Pietro, espion à l’âme vile, était expert en bassesse.

Il lui avait semblé que l’infamie du marquis – en apparence vendu aux ennemis de sa patrie – sonnait faux.

Il est vrai qu’il l’avait en vain suivi à la piste, qu’il avait épié sa physionomie, étudié jusqu’au son des mots qui s’échappaient de ses lèvres, alors que d’Aslitta, à la cour autrichienne, présentait ses hommages à l’oppresseur de son pays.

Pas une preuve. Mais l’instinct de San Pietro suppléait à son ignorance.

D’Aslitta jouait un jeu terrible. Il le devinait.

Et que n’eût-il pas donné pour en acquérir la certitude ?

Car San Pietro, être infâme, aimait la Luciola d’une passion violente, brutale.

Qui l’eût écouté, alors que dans ses nuits d’insomnie il rêvait aux moyens d’assouvir cette passion qui n’avait pour ainsi dire rien d’humain, l’eût entendu murmurer :

— Cette femme ressemble à une autre femme. L’une m’a échappé… celle-ci, je la veux !

Comment la frapper ?

Comment la contraindre à demander grâce ?

Avec quel mépris, tout à l’heure, elle avait prononcé ce mot :

— Je vous chasse !…

Ah ! si à ce moment, d’Aslitta avait répondu à sa provocation hypocrite !… Il l’eût poignardé !

Il avait maintenant mieux qu’un coup de poignard.

D’Aslitta s’était trahi ! En l’insultant, en le traitant de renégat, il avait avoué qu’il avait attaché à son front un masque… ainsi c’était un patriote, un conspirateur ! le flair de l’espion ne l’avait pas abusé !…

San Pietro eut un sourire. L’orgueil de la Luciola plierait quand elle saurait son amant au pouvoir des juges de Radetzky ?

D’Aslitta s’était perdu dans la foule…

San Pietro entra dans la loge de l’aide de camp du maréchal.

La Luciola venait d’entrer en scène. Et un tonnerre d’applaudissements avait salué son apparition. Les peuples malheureux ont de ces intuitions. Non seulement ils aimaient en elle l’incomparable artiste, la cantatrice émérite, mais il semblait à tous ces Italiens qu’elle représentait pour eux l’ange de la Patrie…

La Luciola – qui même dans la nuit sombre – fait briller une lueur au milieu des broussailles, n’est-elle pas l’emblème de cette clarté – jamais éteinte – qui subsiste, qui sourit au milieu des ténèbres de la tyrannie ?…

Et puis, pourquoi chercher à expliquer ? cela était.

— Monseigneur, disait San Pietro à l’oreille de l’aide de camp, je vous dénonce un traître…

— Encore ! fit l’Autrichien avec son pâle sourire dans lequel il y avait du mépris.

San Pietro se mordit les lèvres.

— Mon zèle pour Sa Majesté Impériale déplaît-il à Son Excellence ?…

— Qui vous dit cela ?… attendez, après le duo…

En effet, à ce moment… les mélodies suaves – un peu banales, avouons-le – du maestro Ticellini acquéraient, par le sentiment profond dont la Luciola les enveloppait, une saveur adorable…

Toute la salle était suspendue à ses lèvres. Dominateurs et dominés étaient sous le charme… Mais ce que nul ne remarqua, c’est que la Luciola s’était tournée vers la loge où se trouvait l’inconnu, la femme et l’enfant, et lui avait jeté un regard suppliant…

L’homme s’était levé au fond de la loge, et de là, plongeant dans celle des suppôts de Radetzky, il avait fixé sur lui, et sur San Pietro, ses yeux étincelants… On eût dit qu’à cette distance et à travers l’écho des mélodies, il écoutait les mots échangés entre les deux hommes…

Le duo finit au milieu d’un éclat d’enthousiasme…

— Monseigneur, dit San Pietro ; j’ai la preuve que le marquis d’Aslitta est un traître, qu’il conspire avec les Italiens…

— Mon Dieu, monsieur, ne pouviez-vous attendre à demain pour me parler d’affaires ?…

— J’oserai vous rappeler que souvent demain est un synonyme de trop tard…

— Enfin, que voulez-vous ?

— Que ce soir même le marquis d’Aslitta soit arrêté et conduit à la citadelle ; là on saura le faire parler… et ses aveux…

— Cette Luciola est décidément divine, fit l’aide de camp. Il faut à tout prix qu’elle soit engagée à Vienne… Tenez, monsieur le comte, si vous m’en croyez, ce soir laissons là les conspirateurs… Voulez-vous vous charger de cette mission ?…

— Laquelle ?

— Ne m’écoutez-vous pas ? il s’agit de proposer un engagement à la Luciola…

— Donnez l’ordre d’arrêter ce soir le marquis d’Aslitta… et l’engagement est signé !

— Eh ! quel rapport entre l’arrestation du marquis et l’engagement de la diva ? demanda l’aide de camp en se tournant vers San Pietro.

— Elle l’aime ! dit sourdement l’Italien dont la voix se perdit dans le flot de barbe noire qui lui cachait le bas du visage.

— En vérité ! voilà qui me décide ! crime d’État… Comment ! fit l’Autrichien en riant, la belle Luciola a repoussé les hommages de nos plus brillants officiers, et se laisserait toucher par ce maudit Napolitain…

— Ainsi, monseigneur !…

— Je vous donne carte blanche… mais à une condition !

— Laquelle ?

— C’est que l’arrestation n’aura lieu qu’après la représentation… J’entends que mon plaisir ne soit en rien troublé. Et le désespoir de la Luciola pourrait compromettre sa voix… Chaque chose à son tour…

— Le marquis se défendra peut-être… il me faudrait un ordre formel.

— Que vous êtes exigeant !…

Cependant l’aide de camp déchira une feuille de son carnet, et y écrivit quelques mots.

San Pietro prit l’ordre avec un frémissement de joie… de haine surtout.

Aimait-il la Luciola ? Non peut-être. Ce qu’il éprouvait en face d’elle, c’était un trouble qu’il n’expliquait pas, mais dont il ne parvenait pas à se rendre maître. Cela ressemblait presque à de l’épouvante. Cela lui mettait dans la conscience – dans les fibres les plus profondes de l’être – une sensation qui parfois s’aiguisait jusqu’à la souffrance.

À qui donc ressemblait-elle ? Ce mot revenait toujours.

En vain, il fouillait dans ses souvenirs. Il ne retrouvait pas.

C’est qu’à une certaine heure de sa vie, alors sans doute qu’il recevait la terrible blessure qui l’avait défiguré, il avait été pendant plusieurs mois entre la vie et la mort, presque fou. Et qu’entre le passé et le présent, il y avait pour lui un voile…

Revenons à la loge du vice-roi.

San Pietro s’était incliné avec un respect profond, témoignant de son obéissance aux volontés qui venaient de lui être signifiées.

Jusque-là, il n’avait pas regardé dans la salle.

En se relevant, il fixa les yeux sur la loge située justement en face de celle où il se trouvait.

Il vit l’homme pâle, la femme, l’enfant…

Et une horrible contraction secoua son visage.

Cette fois, le voile qui recouvrait son souvenir était tombé. Celui qui était là, impassible en apparence, quoique suivant avec une attention profonde la scène de trahison qu’il devinait sous la conversation des deux hommes, celui-là avait déjà passé, dans sa vie, si terrible, si implacable que – devant le tableau évoqué subitement dans sa mémoire – il se sentit monter aux lèvres un goût de sang.

Instinctivement, par un mouvement brusque, il cacha son visage dans ses deux mains.

On eût dit que lui, qui reconnaissait cet homme, il éprouvait une folle terreur d’être reconnu.

Mais tandis qu’il l’examinait à travers ses doigts écartes :

— Non ! non ! murmura-t-il. Personne aujourd’hui ne peut dire le nom que j’ai porté autrefois…

Le premier acte finissait, il se pencha vers un de ses officiers qui se trouvaient au fond de la loge :

— Connaissez-vous, lui demanda-t-il, le personnage qui se trouve dans l’avant-scène…

— Pas personnellement… il est arrivé ce matin même du royaume de Naples, avec les plus chaudes et les plus sérieuses recommandations… il paraît que par sa fortune, c’est plus qu’un roi, quelque chose comme un nabab indien…

— Et… son nom ?…

— Il se nomme, paraît-il, le comte de Monte-Cristo… La comtesse, qui est auprès de lui, et qui est une des femmes les plus merveilleuses que j’aie jamais vues, est d’origine grecque… Le jeune enfant est leur fils. Voilà tout ce que je sais. Cela vous suffit-il ?

— Certes… fit San Pietro dont les dents serrées se frottaient avec une sorte de grincement.

Et il pensait :

— C’est donc bien lui, lui encore !… lui toujours !… Oh ! cette fois, il faudra bien que ma haine parvienne à le frapper…

Et il murmura au plus profond de lui-même :

— Il a un fils !

Au bout d’un instant, reprenant son interrogatoire :

— Ce nom de Monte-Cristo est italien. Sait-on au moins quelles sont les opinions politiques du comte ?…

— Oh ! vous êtes défiant, monsieur de San Pietro, et vous avez raison… Mais je puis vous répondre d’un seul mot. Le comte de Monte-Cristo a envoyé – par un nègre superbe – sa carte au maréchal Radetzky, en lui annonçant que d’ici trois jours il se présenterait chez lui.

— Ah ! fit simplement San Pietro.

Monte-Cristo chez Radetzky ! Monte-Cristo faisant sa cour à un bourreau !

Il paraît qu’il y avait là, pour M. de San Pietro, quelque chose de bien surprenant, car il se mit à réfléchir profondément.

Cependant la représentation continuait avec un succès croissant.

Pour Ticellini, c’était un triomphe qui devait le consoler de tous ses déboires…

Au moment où le troisième acte allait commencer, une ordonnance vint de la part du maréchal inviter ses aides de camp à se rendre immédiatement auprès de lui.

Esclaves de la discipline – et malgré l’attrait que leur offrait un trio dans lequel les vocalises de la Luciola faisaient merveille – ils se levèrent et sortirent de la loge…

Il faut croire qu’à ce moment-là même la cantatrice se surpassa.

Car un tonnerre d’applaudissements, éclatant de toutes les parties de la salle, coïncida avec ce départ.

Il semblait d’ailleurs que, depuis quelques instants déjà, un vent de fièvre eût passé sur cette foule.

Il y avait dans l’air comme une attente.

Ici, nous devons faire appel à la mémoire du lecteur qui, peut-être n’a pas lu avec toute l’attention qu’elle méritait l’analyse du très enfantin poème sur lequel Ticellini avait dû broder ses arabesques musicales.

Oh ! il s’agit d’une ligne bien innocente.

Au dénouement, la Rose, l’orgueilleuse reine des fleurs, vaincue par l’innocence de la Marguerite… (attention), l’unissait à l’œillet sous un berceau de feuillage !

Voilà qui est bien clair. Et, entre nous, ceci ressemble diantrement à une berquinade…

Oui, pour qui oublie trois faits bien simples et cependant absolument incontestables…

De quelle couleur est l’œillet ? – Rouge. Un enfant ne dirait point le contraire.

La Marguerite ? – Blanche… et le feuillage ? – Pardieu, vert !

Eh bien ! rouge, blanc, vert…

Au moment où, par un jeu de mise en scène des plus gracieux, l’œillet et la marguerite jetant au centre les plus douces notes de leur duo d’amour, s’étaient avancés vers le trou du souffleur, la rose paraissait au fond, et levait sa baguette…

Alors, du dessous du théâtre, s’élevaient des palmes vertes qui se réunissant autour des deux amants, les enveloppaient dans un cadre…

Rouge, blanc et vert ; les couleurs de l’Italie, les couleurs de la liberté !

À ce moment, Monte-Cristo s’était levé droit dans sa loge et avait salué de la main…

Et toute la salle – à l’exception des quelques Autrichiens qui y avaient trouvé place – s’était levée, avec lui, frémissante, enthousiaste, les mains claquant, les voix se croisant :

— Vive l’Italie !… Vive le drapeau national !

Et une voix plus forte, plus puissante, dominant le tumulte, lança la clameur suprême de la revendication :

— Fuori i barbari ! Dehors les barbares ! Dehors les étrangers !

Scène indescriptible.

Ah ! pauvre Ticellini ! comme on se souciait peu de ta musique.

Arrachant l’écharpe rouge de l’œillet, saisissant une palme verte, la Luciola s’était dressée, et, de sa voix vibrante et superbe, avait entonné le chant national…

Alors ce fut comme une houle humaine. Tous se précipitèrent vers la scène. En un instant elle fut escaladée… les étudiants se partageaient les palmes vertes.

Enfin, Salvani courait de l’un à l’autre, implorant :

— Vous me perdez, c’est ma ruine, c’est ma mort !

Mais Ticellini, empoigné par l’enthousiasme, avait jeté sa perruque en l’air en criant :

— Viva l’Italia !

La Luciola, entraînée jusqu’à sa voiture, y était montée au milieu des acclamations…

Voilà ce qu’on avait entendu du Casino de la signora Vertelli.

VI

OÙ SAN PIETRO GAGNE LA PREMIÈRE MANCHE

Les officiers autrichiens – le major Hermann en tête – s’étaient élancés à la fenêtre.

Et, en vérité ils n’en pouvaient croire ni leurs yeux ni leurs oreilles…

Leurs yeux qu’affectait de la façon de la plus pénible un spectacle inattendu, celui d’un peuple qui se réveille…

Leurs oreilles que déchiraient désagréablement les cris, cent fois répétés de :

— Vive la Luciola ! Vive l’Italie !

Certes, ils étaient galants à leur manière, les Tudesques ! Passe pour la Luciola que tous admiraient et autour de laquelle ils avaient traîné leurs grosses bottes éperonnées !…

Mais l’Italie ! Est-ce qu’il il y avait une Italie ?

Or, la rue était remplie d’une foule qui s’augmentait de minute en minute.

Les étudiants avaient entouré la voiture de la cantatrice, avaient dételé les chevaux, et tiraient le carrosse qui disparaissait sous des écharpes aux trois couleurs, venues là on ne sait d’où.

À travers les glaces baissées, on voyait deux femmes ; l’une, le visage fier, plus beau encore à la lueur des torches ; l’autre – fine, blonde, mince – un peu effrayée peut-être, mais cherchant à garder bonne contenance, devant sa compagne qui lui serrait les deux mains en murmurant à son oreille :

— Milla ! Milla ! que c’est beau !…

Tout à coup, Hermann s’écria, avec un jurement brutal :

— Messieurs, tombons sur cette canaille, qui nous défie et nous insulte !…

— Oui ! oui ! en avant !

— Le pistolet au poing… Quant à la Luciola, ce soir elle couchera à la citadelle…

D’Aslitta qui avait échangé quelques mots avec Bartolomeo se dressa à ce mot, et courant à Hermann :

— Misérable ! lui cria-t-il en le saisissant à la gorge, si vous touchez un cheveu de la tête de la Luciola, vous êtes mort !

Il l’avait repoussé si violemment que le soudard, perdant à demi l’équilibre, avait reculé jusqu’au mur, laissant libre le passage de la porte…

Et le marquis qui venait de prouver sa vigueur, bondit jusqu’à l’issue d’un seul élan… Les officiers se ruèrent derrière lui… Mais il connaissait certains détours secrets du casino de la Vertelli.

À peine s’était-il trouvé sur le palier, qu’il avait couru vers un corridor aboutissant à un escalier dérobé, qui lui donnait sur ses adversaires une avance importante…

Ah ! combien il aimait la Luciola en ce moment !

Nos lecteurs connaissent déjà à demi la vérité : ils savent que, comme le Brutus antique, d’Aslitta jouait depuis deux mois un rôle hardi et dangereux.

Dévoué à l’indépendance de son pays, acharné à la vengeance de son frère qui avait payé de sa vie son amour de la patrie, il était venu de Naples à Milan, sachant que dans la Lombardie le peuple commençait à perdre patience.

C’était à Naples qu’il avait rencontré la Luciola. Ces deux natures ardentes, exaltées, passionnées, s’étaient compromises. L’amour avait jailli entre eux comme une étincelle.

L’artiste s’était donnée corps et âme à la grande cause dont son amant était le chevalier.

Elle s’était faite la complice de ses haines, la compagne de ses luttes, et elle lui avait dit :

— Ami, je vous suivrai… jusqu’à la mort !

Elle tenait parole et quand d’Aslitta – ayant dressé ses batteries dans l’ombre – lui eut dit que l’heure était venue d’agir, elle avait répondu :

— Je suis prête !

Et ni Ticellini ni Salvani – et ce qui est plus étonnant, ni la police de Radetzky n’avaient rien soupçonné, n’avait deviné. Ce libretto, d’apparence si naïve, si innocente, c’était l’amie de la Luciola, la blonde fille qu’elle appelait Milla, qui l’avait écrit, c’était d’Aslitta qui l’avait fait déposer mystérieusement chez le compositeur.

Quant à celui qui avait retenu toutes les places de la Scala… est-il besoin de le nommer ?

C’était l’homme qui avait mis toutes ses énergies, toute sa puissance au service des droits méconnus… C’était Edmond Dantès, accomplissant le serment qu’il avait prêté, un jour, au grand soleil au moment où Haydée lui assurait sa maternité…

Il aimait ce d’Aslitta si noble et si courageux.

Quant à la Luciola, il semblait qu’il eût tenu à ne la point rencontrer. Ce soir, à la Scala, c’était la première fois qu’elle le voyait au théâtre… mais cent fois son amant avait prononcé ce non, et elle l’avait salué comme un défenseur des opprimés…

Était-il vrai cependant qu’elle ne le connut pas davantage ?…

Celui qui aurait mis sa main sur son cœur au moment où elle s’était tournée vers la loge du comte aurait dit qu’il battait plus fort que de coutume…

Mais par quel sentiment ?… Affection, reconnaissance ou crainte ?

Et quand elle l’avait vu se lever et donner le signal des applaudissements, elle avait pâli, sachant peut-être que ce que voulait cet homme s’accomplissait…

Hardiment, elle était allée jusqu’au bout de ce qu’elle considérait comme son devoir.

Et maintenant, d’Aslitta semblait avoir pour la première fois la terrible compréhension des dangers dans lesquels il avait jeté celle qu’il aimait plus que sa vie…

Oui, les misérables oppresseurs frapperaient cette femme de toute la lâcheté de leurs vengeances. Ils la plongeraient dans leurs horribles cachots !

Qui sait s’ils n’essaieraient pas sur elle leurs hideux instruments de torture… pour la contraindre à parler… à dénoncer le secret de la conspiration !…

Mais il la sauverait !… Encore quelques pas et il serait auprès d’elle.

Il mit la main sur un ressort qui allait ouvrir devant lui la porte de la rue…

À ce moment, il se sentit saisi par des bras vigoureux… des mains brutales s’accrochèrent à ses épaules, lui serrèrent la gorge ; il était suffoqué, à demi étranglé… il s’abattit sur le sol…

Alors une voix bien connue, celle de l’infâme San Pietro, dit :

— Vous avez vos ordres… allez… Vous répondez de cet homme sur votre vie.

Et bâillonné, lié de cordes, d’Aslitta fut entraîné… ou plutôt emporté. Et le malheureux jeté dans une voiture qui partit au galop, entendait les acclamations qui saluaient la Luciola, devenue tout à coup, la déesse de l’indépendance.

Ces acclamations qui étaient peut-être le signal de sa captivité… de sa mort…

Il se tordait dans ses liens, essayant en vain de proférer des cris d’appel… ou des hurlements de malédiction contre les bourreaux…

Il eut au front une sensation froide. On lui appliquait sur le front le canon d’un pistolet et un des sbires lui disait :

— Ne bougez pas, monsieur le marquis, ou je vous brûle la cervelle !

Oh ! comment ne meurt-on pas en de pareils moments !

Avoir donné toute sa vie, toute son âme à deux passions qui se sont emparées de notre être… et se sentir impuissant alors que – pour la patrie – le combat va s’engager, alors que pour la femme adorée d’épouvantables périls se dressent et s’amoncèlent…

Sentant la gueule du pistolet, il eut envie de provoquer la mort…

Après tout, pourquoi vivre !… Mais il est des âmes fortes qui, défaillantes un instant, se reconquièrent instantanément.

Cette mort, ce serait un suicide et ce suicide, ce serait une lâcheté ! car, tant qu’il aurait une goutte de sang dans les veines, il pourrait lutter encore… et s’il le fallait, se venger !…

Il eut le courage de rester immobile… la voiture roulait toujours…

Soudain elle s’arrêta…

Quelques minutes après, les portes d’un cachot souterrain se refermaient sur d’Aslitta…

Et peut-être la Luciola était-elle morte !

VII

MASQUES QUI TOMBENT

Le major Hermann, à la tête de ses officiers, était dans la rue.

Dès qu’ils parurent, dès qu’à la lueur des torches, on reconnut leur uniforme abhorré, des cris de haine et de colère retentirent…

Mais eux, le sabre au poing, l’autre main brandissant un pistolet, restèrent un instant immobiles, comme s’ils cherchaient dans cette foule celui qu’ils devaient frapper le premier.

La foule n’attendit pas leur attaque, et les jeunes gens bondirent vers eux pour les entourer…

Imprudence héroïque ! car pour toutes armes, ils avaient les palmes vertes qui devenaient le symbole de la résistance…

Un premier coup de feu éclata.

Et l’on vit au milieu des officiers la haute stature du comte de San Pietro qui venait de donner le signal du massacre. La lutte commença…

Mais était-ce bien une lutte que pouvait soutenir cette masse d’hommes désarmés contre ces ennemis armés jusqu’aux dents ?… Et pourtant ils ne reculaient pas…

Car maintenant ils comprenaient, eux aussi, que leur enthousiasme avait attiré sur la Luciola les vengeances tudesques ; ils s’efforçaient de lui faire un rempart de leurs poitrines.

Les étudiants qui avaient saisi les brancards tentaient de se frayer un passage à travers la foule qui, repoussée sur eux, menaçait de les écraser et entravait leur marche.

La Luciola avait entendu les coups de feu, et tandis que Milla frissonnante se blottissait contre elle, l’artiste se redressait, fière et ardente… et pourtant une horrible contraction lui serrait le cœur.

Où donc était d’Aslitta ?

Comment n’était-il pas encore là à ses côtés ? Oh ! elle le savait si bon, si dévoué, si courageux qu’elle ne doutait pas de lui ! il allait apparaître… elle en était certaine… car pour qu’il ne fût pas à son poste il aurait fallu qu’il fût mort…

Mort ! Et si cela était !… Qui sait si la première balle ne l’avait pas frappé au cœur !…

Maintenant elle voulait s’élancer hors de la voiture… à tout prix, elle voulait voir, savoir ! et s’il avait succombé, du moins elle succomberait avec lui !…

— Non, non ! ne descends pas ! lui disait Milla qui l’avait devinée et s’attachait désespérément à elle.

Cependant San Pietro, flanqué de quelques officiers, s’ouvrait à coups d’épée un chemin à travers la foule. On entendait des cris, et il y avait des hommes qui tombaient…

Sous le reflet des torches, la Luciola reconnut la face sinistre de San Pietro.

Et elle devina Judas. Oui, s’il était là, c’est que d’Aslitta avait été frappé.

Il s’avançait, ayant aux mâchoires le rictus de la haine triomphante.

Des coups de sifflet avaient retenti dans toutes les directions : les soldats et la police accouraient.

Les Italiens allaient être environnés de toutes parts… La Luciola était perdue…

Encore quelques minutes et San Pietro allait atteindre le carrosse.

En vain les plus courageux, de leurs poings crispés luttaient et défendaient l’artiste…

En vain, ceux qui étaient renversés essayaient de lui faire, de leurs corps sanglants, un dernier rempart…

— Luciola !… cria San Pietro. Croyez-vous maintenant que vous m’échapperez !…

Et se dressant, pâle, et par-dessus le groupe de ses derniers défenseurs, elle ne lui jeta qu’un seul mot :

— Lâche !

Et les bras croisés, elle attendit : Seulement une de ses mains serrait le manche d’un poignard.

Avant qu’il n’eût posé sa main sur elle, elle se tuerait !…

Mais tout à coup une voix si sonore qu’elle retentit comme un éclat de clairon, cria :

— Benedetto le forçat ! prends garde !… la patience de Dieu peut se lasser !

Et comme celui qu’on appelait San Pietro – le comte de San Pietro – celui qui riche à millions, était le favori de Radetzky le bourreau – s’était retourné frissonnant…

Il vit debout sur un socle de marbre, en face de lui, l’homme qu’il avait reconnu au théâtre de la Scala… et qui, de son bras étendu, le menaçait…

San Pietro, l’assassin, le parricide, arracha un pistolet et le braqua sur Monte Cristo. Le coup partit… Monte-Cristo était toujours debout…

Et au même instant, un mouvement subit agita la foule…, qui s’ouvrit comme sous le flot d’une avalanche. C’étaient deux chevaux qui en un clin d’œil, venaient en bondissant se placer aux brancards de la voiture… Avec une rapidité telle qu’elle tenait du prodige, ils étaient attelés… Sur la croupe de l’un d’eux, Ali le nègre, fit claquer un fouet… et au grand galop, défiant les assaillants, le carrosse fut entraîné…

Des coups de feu percèrent la capote, les balles sifflèrent autour de la tête d’Ali…

Mais rien n’arrêta l’élan des chevaux… la voiture enfila la voie orientale et en une seconde fut hors de vue.

— Malédiction ! hurla San Pietro. Du moins celui-là ne m’échappera pas !

Il désignait Monte-Cristo qui, impassible, avait suivi le dénouement de cette scène tragique…

Il bondit sur lui : maintenant les étudiants et la foule se dispersaient. Les soldats croates et bohèmes envahissaient la rue… Monte-Cristo restait seul… quelle puissance humaine pouvait l’arracher à son ennemi…

Et comme les officiers faisaient mine de suivre San Pietro :

— Laissez-moi, dit-il, cet homme m’appartient…

En vérité, l’attitude de Monte-Cristo était si fière, sur son visage pâle rayonnait une telle énergie que tous s’arrêtèrent…

À l’exception de San Pietro qui marchait, le pistolet à la main…

Monte-Cristo le vit venir et ne bougea pas.

San Pietro avançait toujours.

Et, jetant une dernière injure, il posa l’arme sur la poitrine du comte…

Mais il ne tira pas… La main de Monte-Cristo, prompte comme un levier de fer qu’abat un engrenage, était tombée sur son poignet… et sous cette pression, sous le cercle d’acier qui lui entrait dans la chair, San Pietro, avec un cri s’abattit sur ses genoux…

À son tour, il sentit que le pistolet, arraché de sa main s’appuyait à son front :

— Vous tous qui vous êtes faits les alliés de cet homme, dit Monte-Cristo de cet accent vibrant qui remuait les cœurs et pénétrait jusqu’au fond des âmes, il est bon que vous sachiez quel est celui que vous appelez comte, celui dont vous serrez la main, celui qui est l’ami de votre chef… Cet homme, galérien évadé du bagne de France, a assassiné sa mère !…

San Pietro, ou Benedetto, car c’était bien le misérable !… eut un râle furieux et se tordit sous l’étreinte.

Parmi ces Croates, parmi ces bourreaux d’un peuple, il y eut un frémissement d’horreur…

Monte-Cristo, d’un geste violent, repoussa San Pietro qui tomba sur les dalles…

Puis, jetant à terre le pistolet du meurtrier, il descendit du socle d’où il avait dominé toute cette scène et s’éloigna…

Il y avait eu un mouvement de suprême hésitation…

Monte-Cristo était déjà à une distance de quelques mètres.

San Pietro, par un effort violent, s’était redressé et criait :

— Il a menti !… Cet homme est un espion, un ennemi de l’Autriche… Soldats ! vous répondrez de lui devant le maréchal Radetzky.

À ce nom – qui était un épouvantail pour tous – il y eut comme un réveil.

Tous comprirent qu’un mouvement de faiblesse, de pitié, d’honneur, pouvait être puni comme un crime… et une trentaine d’hommes s’élancèrent sur la trace de Monte-Cristo…

Mais au moment où ils allaient s’emparer de lui, il sembla – était-ce une illusion ? – que la muraille contre laquelle il marchait s’ouvrait tout à coup devant lui…

Il avait disparu ?…

Or, cette muraille, c’était une de celles qui fermaient la maison Vertelli.

Fou de rage, San Pietro, suivi des Croates exaspérés, s’élança dans le Casino…

En haut, sur le seuil, il vit le major Bartolomeo…

— Misérable ! lui cria-t-il, c’est toi qui m’as trahi… Tu paieras pour cet homme !…

— Moi ! moi ! balbutia le major…

— Oui, fit San Pietro en approchant de son visage sa face crispée, toi, l’ancien voleur du nom de Cavalcanti, toi qui as joué le rôle de mon père, toi que je ferai périr dans les tortures.

Et se tournant vers ceux qui le suivaient :

— Au nom du vice-roi, je vous ordonne de vous emparer de cet homme !

VIII

QUI MEURT POUR LA PATRIE

La voiture qui emportait la Luciola et sa compagne, entraînée par deux chevaux vigoureux qu’Ali enlevait avec une énergie toute asiatique, roulait à travers les rues solitaires de Milan avec une rapidité vertigineuse.

La cantatrice qui n’avait pas faibli un seul instant devant le danger, sentait maintenant ses nerfs se détendre : et sans prononcer une seule parole, elle avait penché sa tête brune sur l’épaule de Milla.

Celle-ci devina que son amie pleurait :

— Eugénie, lui dit-elle à voix basse, courage !

— Ah ! tu sais bien que je n’en manque pas, répondit d’une voix à peine perceptible celle qu’elle venait d’appeler Eugénie, mais tu le sais, il est des ébranlements nerveux auxquels, nous autres femmes, nous ne pouvons commander… Oh ! certes, ajouta-t-elle, pour moi, je ne crains, je ne redoute rien… et si tout à l’heure, chère Milla, je t’ai paru si intrépide, c’est que je sentais, c’est que je devinais qu’un sauveur allait apparaître.

— Un sauveur !

— Mais, hélas ! dois-je te dire que celui que j’attendais n’est pas celui qui est venu…

— Oui, je comprends !… d’Aslitta…

En entendant ce nom, la Luciola frissonna comme si une fièvre subite avait secoué tout son corps. Et elle murmura tout bas :

— Ah ! s’ils l’ont tué !…

— Non, ne crains pas cela… d’Aslitta est englobé dans une conspiration aux combinaisons multiples. Un devoir sacré l’aura appelé et retenu loin de toi.

La Luciola secoua la tête.

— Non, non, fit-elle, Aslitta est de ceux qui ne manquent jamais au moment du péril. Écoute-moi, Milla, et reçois mon serment. Tu sais qui je suis, tu sais quelle indomptable énergie il y a en moi… eh bien ! si ces hommes ont frappé l’homme que j’aime… pas un n’échappera à ma vengeance…

L’étreinte de sa main – serrant celle de Milla – confirmait ses paroles.

Soudain la voiture s’arrêta.

— Où sommes-nous ? demanda Milla non sans une certaine inquiétude.

— Je l’ignore…

Au même instant, la portière s’ouvrit. Le nègre Ali était là, respectueux.

La Luciola descendit la première. Puis, se retournant vers sa compagne :

— Qui nous a sauvées nous sauvera, dit-elle avec sa charmante crânerie. Viens.

Milla descendit à son tour.

Devant les deux femmes, un portique était ouvert.

Avant qu’elles eussent pu reconnaître le lieu où elles se trouvaient, des domestiques, vêtus d’une livrée sombre, et dont deux portaient des candélabres, les avaient précédées et fait pénétrer dans un vaste salon, tendu de velours noir, lamé d’or.

Puis un homme aux cheveux gris, au profil d’aigle, Bertuccio, pour tout dire, s’était approché de la Luciola.

— Signora, lui dit-il, bannissez toute crainte. Vous êtes ici chez un ami.

En prononçant ces paroles, et marchant à reculons, Bertuccio avait soulevé une portière, s’effaçant pour laisser passer les deux compagnes.

La Luciola et Milla ne purent réprimer une exclamation de surprise.

Et en vérité, jamais spectacle plus inattendu et plus admirable à la fois n’avait frappé leurs regards.

La chambre dans laquelle elles pénétraient semblait réaliser un de ces rêves qui hantent l’imagination des conteurs orientaux.

C’était comme une entrée subite dans le monde bleu.

Les murs disparaissaient sous des tentures d’une soie si épaisse et si souple à la fois qu’elle ressemblait à ces tissus légers qui, aux jours d’hiver, se dentèlent aux tiges des arbres, cristallisés par la gelée du matin.

Les meubles de bois odorant avaient la même teinte, le tapis blanc et bleu semblait avoir la profondeur d’un nuage. Et sur toute cette douceur moelleuse, des lampes, cachées sous des globes de cristal bleuâtre, laissaient tomber une lumière exquise.

Au milieu de cet azur un éclatement étincelant, comme s’il avait été posé par le pinceau d’un peintre. C’était une femme vêtue de rouge qui se leva et s’avança vivement vers les deux jeunes filles.

Rien de plus délicieux, de plus adorablement artistique que ce contraste.

La beauté d’Haydée – car c’était elle – ressortait plus parfaite encore au milieu de ce heurt de couleurs : on songeait involontairement à la salamandre apparaissant tout à coup au milieu des flammes bleues du bois de chêne.

Haydée vint à la Luciola les deux mains tendues :

— Ma sœur, lui dit-elle, je vous attendais.

Et elle l’embrassa, comme si réellement elle avait eu droit à ce titre qu’elle lui donnait.

Si habituée que la cantatrice fût au luxe, il y avait dans cette pièce quelque chose de parfait, d’exquis, dépassant tout ce qu’elle avait rêvé.

On devinait là, si nous pouvons dire, un goût surhumain.

Milla, toute émue, s’était penchée sur la main d’Haydée, et l’avait baisée, comme elle eût fait si elle s’était trouvée en face d’une souveraine.

La Luciola, attirée doucement, était allée tomber sur un sofa à côté d’Haydée.

— Je sais, lui dit celle-ci, quelles émotions vous avez traversées tout à l’heure, mais je ne craignais rien…

— Cependant, il y a eu de grands périls…

— Oui, mais il m’avait dit que vous n’en couriez aucun, j’étais tranquille.

Luciola avait compris, elle aussi, ce que signifiait cet – il – prononcé avec ce sentiment de confiance profonde.

— C’est lui qui m’a sauvée, dit-elle.

— Oh ! je le savais !…

— Vous qui semblez connaître le secret de ces terribles événements, dites-moi, madame, ne pourriez-vous pas répondre à une question ?

— Interrogez-moi… et je vous promets de vous répondre en toute sincérité.

La Luciola rougit légèrement, comme toute femme qui va parler de celui qu’elle aime.

— Peut-être savez-vous, madame, qu’il est à Milan un homme de cœur qui s’est dévoué à la grande cause de l’indépendance italienne… qui lui a consacré son sang et sa vie… C’est lui qui a voulu que cette soirée donnât le signal de la lutte… C’est lui, qui le premier, a offert sa poitrine aux coups des sbires de Radetzky…

— Celui-là s’appelle le marquis d’Aslitta, dit Haydée.

— Ah ! vous le connaissez !… eh bien ! madame, pardonnez-moi si je vous dis toute la vérité… mais avec vous, il me semble que je ne dois rien cacher… Si vous connaissiez mon existence, si vous saviez tout ce que j’ai souffert…

Et comme elle s’arrêtait hésitante, Haydée l’attira vers elle et lui posa ses lèvres au front :

— Parlez, lui dit-elle. Ne vous ai-je pas appelée ma sœur !

— Eh bien !… depuis que j’ai la notion du monde extérieur, je n’ai connu que mensonge et fausseté… je ne suis pas Italienne, je suis Française… Eh bien ! là-bas, à Paris, où s’est écoulée ma première jeunesse, je n’ai rencontré que sourires faux et paroles mensongères… pendant de longues années. Combien ? je ne veux pas m’en souvenir ! je n’ai vu autour de moi que des hommes qu’attiraient vers moi une grande fortune, une élégance de goût faux et mauvais !… J’avais le cœur serré, je ne croyais plus à rien… Celle que j’appelais ma mère – oh ! je ne l’accuse pas ! et je ne vous dirai pas son nom ! – souffrant autant que moi, mais plus frivole, elle avait cru trouver des consolations là où, je le sais, elle n’a rencontré que des humiliations et des souffrances… Mon père, tout entier à des opérations de finances, ne croyait qu’à la puissance de l’argent – et moi, entre les insouciances et les ambitions, je me sentais torturée… j’aspirais à la liberté, au grand air… il me semblait que j’étouffais !…

Ici, Milla se pencha vers la Luciola et lui prit les mains.

— Oui, fit la Luciola, ton amitié m’a soutenue, m’a réconfortée, m’a empêchée de mourir… Un jour une épouvantable catastrophe s’est abattue sur ma famille… d’un seul coup, j’ai senti se briser tous les liens qui me rattachaient à cette société maudite, – et je me suis enfuie allant au hasard, emportant au cœur une blessure terrible… car, voyez-moi, madame, je n’ai pas encore vingt-six ans, eh bien ! je ne croyais plus à rien, ni à la vertu, ni à la probité, ni à l’amour…

Et la Luciola, baissant la tête, se mit à pleurer amèrement.

Haydée la pressa contre elle, doucement, et lui dit, lui parlant bas à l’oreille :

— Ne pas croire à l’amour, pauvre sœur ! Comme vous avez dû souffrir !

— C’était une torture que peuvent comprendre ceux-là seuls qui l’ont éprouvée : je vivais au milieu du monde, comme s’il n’eût été qu’une vaste solitude, sans espoir, sans avenir, ne connaissant d’autre sentiment que le mépris… l’art seul me soutenait et m’aidait à vivre. Oh ! quand sur les scènes italiennes, je chantais les admirables chefs-d’œuvre des maîtres, il me semblait que je pénétrais dans des horizons inconnus… je n’entendais pas les applaudissements et les couronnes m’importaient peu ! Ce qui était en moi, c’était une sorte d’ivresse qui m’arrachait aux réalités, et quand les bravos me forçaient à retomber sur la terre, je maudissais les hommes qui m’arrachaient au Dieu !…

La Luciola s’était levée, et dans son regard, il y avait comme une sorte d’extase :

— Un jour, quelqu’un parla auprès de moi d’une troupe de fous – c’était ainsi qu’on les nommait – qui, risquant leur vie, venaient de débarquer sur le territoire napolitain pour arracher leurs frères à la tyrannie… Combien étaient-ils ? vingt, trente au plus !… j’écoutai, doutant encore de ce que j’entendais… c’était bien vrai ! il existait des hommes qui sacrifiaient tout à la cause de la justice… Un véritable enthousiasme s’empara de moi… Je partis la nuit, avec ma compagne… ma chère Milla, qui paraît si faible et si timide et qui est une lionne devant le danger…

— Oui, dit simplement Milla, où tu vas, je vais… quand je suis auprès de toi, j’ignore la crainte…

— C’était en pleine nuit… nous nous dirigions au hasard… tout à coup nous entendons des coups de feu, des clameurs de rage, des cris de colère… l’homme qui à prix d’or avait consenti à nous guider s’enfuit… nous lançons nos chevaux au galop dans la direction indiquée par le bruit… c’était auprès de Cortone, en Calabre… soudain nous aperçûmes un épouvantable spectacle… Sous la lueur spectrale de la nuit… quelques hommes se défendaient avec acharnement contre une bande d’adversaires cent fois supérieurs en nombre. L’un de ces vaillants, debout sur une roche, l’épée droite, excitait ses compagnons au combat… soudain, je le vis chanceler et disparaître. Je ne sais pourquoi, mais il me sembla que le coup qui l’avait atteint m’avait frappée en plein cœur… j’oubliai tout… je m’élançais de mon cheval et courus à l’endroit où il était tombé…

La Luciola s’arrêta un instant, posant sa main sur son cœur pour en comprimer les battements.

— Au-dessous de la roche, se creusait une sorte d’abîme… le malheureux y avait été précipité… Comment je parvins à y descendre, comment je m’accrochais des ongles aux aspérités de la pierre, comment j’atteignis enfin une crevasse au bord de laquelle le corps s’était arrêté… je n’en sais rien !… Ah ! il est des instants où on est doué d’une force surhumaine ! On ignore soi-même ce que l’on fait… On veut, cela suffit. Milla qui avait compris mon dessein s’était penchée sur le bord de l’abîme et y avait jeté une longue écharpe de soie qui roula jusqu’à moi !… Encore une fois, j’ai tort de dire tout cela, j’ignore – sur ma vie par quel miracle nous avons sauvé le blessé.

— Et ce blessé ? qui était-il ?

— Ne l’avez-vous pas deviné ? fit la Luciola en souriant. Ah ! vous êtes bien femme, et vous voulez que je vous dise son nom. Eh bien ! il s’appelle Giorgio d’Aslitta… l’homme le plus noble, le plus courageux, le plus dévoué que j’aie jamais rencontré… Vous souriez à votre tour… parce que vous songez à celui dont vous portez le nom, à cet homme devant qui tous s’inclinent, qui a toutes les grandeurs… et qui doit avoir celles de l’amour…

— Le comte de Monte-Cristo est bon, dit Haydée.

— Mais d’Aslitta ! fit la Luciola avec un léger mouvement de révolte.

Puis, se modérant tout à coup :

— Non, je ne discute pas. Je sais que le comte de Monte-Cristo est au-dessus des hommes… et je le crois… puisque d’Aslitta me l’a dit…

— Oh ! si M. d’Aslitta vous l’a dit ! interrompit Haydée non sans une certaine ironie.

— Vous étonnez-vous de ce que je dis… non, je ne le crois pas. D’Aslitta est mon maître à moi, et je suis heureux de me dire son esclave. Moi qui n’avais jamais plié, moi qui devant personne ne m’étais jamais pliée, j’ai senti tout à coup que je ne m’appartenais plus… Savez-vous quelle première parole il a prononcé lorsque, grâce à nos soins, il a pu rouvrir les yeux.

— Non !

— Il a dit le chant des frères Bandera, ceux qui avaient lutté avec lui…

Qui meurt pour la patrie

A assez vécu…

— Oui, ce chant, je le connais… C’est celui des patriotes italiens…

— Quand ces quelques mots ont frappé mon oreille, alors il s’est fait en moi comme une révélation : jusque-là, je croyais que les hommes n’obéissaient qu’à de mesquines ambitions, à de vils égoïsmes… jusque-là j’étais convaincue que jamais pensée désintéressée ne pouvait vivre en eux, que jamais ils ne pouvaient obéir à une autre impulsion qu’au calcul, à l’intérêt personnel… D’Aslitta a été pour moi ce que peut-être – je n’affirme rien, mais je le devine – le comte de Monte-Cristo a été pour vous… Nous autres femmes, nous sommes un instrument qui reste muet tant qu’une main aimée n’en a pas fait vibrer les cordes – harpe suspendue qui attend le vent – mais alors un jour naît en nous l’harmonie adorable, adorée, nous entendons une voix que nous ne connaissions pas, qui nous enivre, qui nous encourage… Oh ! si vous saviez ce que j’ai ressenti alors que d’Aslitta chantait dans son délire :

Qui meurt pour la patrie !…

— Bien !… le passé est racheté, dit une voix. Merci pour l’humanité, Eugénie Danglars !

Monte-Cristo venait d’entrer.

IX

LES FAUTES NE REMONTENT PAS

Monte-Cristo n’était pas seul. À côté de lui était un enfant de six ans environ.

Déjà nous l’avons vu à la représentation de la Scala.

Bien proportionné pour son âge – le front très bombé – le regard noir – les cheveux noirs rejetés en arrière – le fils de Monte-Cristo apparaissait comme l’image vivante de l’enfance ardente et généreuse.

Les yeux avaient cette teinte d’un bleu profond qui, chez les femmes, donne à qui y plonge son regard, une étrange idée de l’infini.

Debout, auprès de son père, il regardait.

La Luciola, par un élan charmant, s’était avancée vers lui, lui tendant les bras :

— Oh ! le bel enfant ! s’était-elle écriée.

Puis, tout à coup, elle s’était arrêtée, contemplant Monte-Cristo et peut-être se demandant si celui qui venait de prononcer son nom lui permettait d’embrasser son fils.

Mais le comte avait doucement poussé l’enfant vers elle, et avec une émotion dans laquelle il y avait comme une sorte de respect, elle avait posé ses lèvres sur ses cheveux.

— Ainsi, demanda-t-elle d’une voix qui tremblait un peu, vous m’aviez reconnue ?…

— Je n’oublie jamais, dit le comte. Depuis le jour où vous avez quitté Paris, je n’ai jamais cessé de savoir où vous étiez et ce que vous faisiez… Le nom que vous portez me fait votre débiteur…

— Mon débiteur ! que voulez-vous dire ?…

— Oh il y a là des secrets que vous ne connaîtrez jamais… Il ne m’appartient pas de vous révéler un passé terrible… Mais si je dis que j’ai contracté une dette envers vous, c’est que je suis l’instrument dont Dieu s’est servi pour punir les coupables.

— C’est de mon père… c’est de ma mère que vous parlez…

— Oui, mon enfant.

— Alors, je vous en supplie, répondez-moi… je sais que mon père est vivant…

Ici elle baissa les yeux et s’arrêta.

Monte-Cristo comprit : il adressa un signe à Haydée, qui sortit avec l’enfant.

— Vous me dites que vous savez votre père vivant ?

— Oui, monsieur le comte. J’ai appris par hasard qu’il était en Allemagne, où il s’occupe de nouveau…

— D’affaires de banque, interrompit le comte avec un léger sourire.

— C’est bien cela. Mais ma mère, ma pauvre mère… depuis que je l’ai quittée, je me suis bien souvent demandé si je n’avais pas commis une grande faute… presque un crime !… Depuis lors, qu’est-elle devenue ?… Je sais qu’elle a quitté subitement Paris, mais il m’a été impossible de retrouver sa trace…

Monte-Cristo garda un instant le silence. Puis prenant la main de la jeune fille :

— Votre mère vit, lui dit-il tristement. Mais qui sait si vous la reverrez jamais !…

— Elle vit ! Ah ! merci !… Certes, autrefois, quoique habitant l’une auprès de l’autre, nous vivions presque séparées… et les exigences du monde l’éloignaient de moi… mais ai-je bien moi-même rempli à son égard les devoirs qui m’étaient imposés ?… Non, je le sais, et je m’en accuse. Mais pourquoi me dites-vous que jamais peut-être je ne la reverrai…

— Écoutez-moi, mon enfant. Et soyez prête à éprouver une grande douleur…

— Expliquez-vous ?…

— Avez-vous reconnu l’homme qui se fait appeler le comte de San Pietro…

— Reconnu ! dites-vous… Non… j’éprouve, il est vrai, une invincible antipathie pour ce misérable qui mérite le mépris des honnêtes gens…

— Il est vrai que sa blessure l’a étrangement défiguré…, et cependant comment Eugénie Danglars n’a-t-elle pas deviné en lui l’homme qui a osé aspirer à sa main…

— Le vicomte Cavalcanti ! s’écria la Luciola.

— Oui… ou plutôt Benedetto, le forçat… l’assassin…

— C’était lui ! fit la jeune fille pensive. Oui, maintenant je m’étonne moi-même de ne l’avoir point plutôt reconnu… mais autrefois déjà, il m’inspirait une telle aversion que je l’avais à peine regardé… Mais pourquoi me parlez-vous de lui, quand, moi, je vous parle de ma mère !…

— C’est que le misérable Benedetto… pour arracher à sa… à votre mère ses dernières ressources, un million qui lui restait…

— Eh bien !…

— N’a pas hésité devant un nouveau forfait… et a frappé la pauvre femme d’un coup de poignard…

— Lui ! lui ! Oh ! l’infâme !… ma mère assassinée par lui !… Mais vous m’avez affirmé qu’elle était vivante.

— Et je vous ai dit la vérité. Le féroce assassin avait visé au cœur, mais Dieu n’a pas voulu que le crime s’accomplît jusqu’au bout… après plusieurs mois de souffrances, la pauvre femme a vécu.

— Oh ! je vous en prie ! où est-elle ?… J’irai à elle, je me jetterai à ses genoux… je tenterai de mettre dans son existence douloureuse un rayon de soleil…

— Allons ! vous êtes une bonne et noble enfant !… mais aujourd’hui ce dessein est irréalisable…

— Mais pourquoi ? pourquoi ?…

— Votre mère était décidée à s’enfermer dans un couvent de l’Asie-Mineure… Des hommes qui n’ont de la religion que le masque exploitaient son désespoir, et devaient s’approprier les sommes qui lui restaient et qui, je vous l’ai dit, lui ont été enlevées par l’infâme Benedetto… Réduite au désespoir, à la misère, elle serait morte désespérée, quand le hasard – la Providence – vint à son aide. Vous n’avez pas oublié sans doute Valentine de Villefort…

— Non ! non ! bien que je fusse très frivole et que Valentine se montrât au contraire sérieuse et réservée, cependant je ne pouvais me défendre d’une vive sympathie pour elle.

— Valentine s’appelle aujourd’hui Mme Morrel. Des circonstances qu’il ne m’appartient pas de vous révéler l’ont décidée à quitter l’Europe avec son mari… Il y a deux ans qu’elle est partie pour les Indes… et comme elle a un jeune enfant, une fille, on a prié Mme Danglars d’accepter le titre et la mission de gouvernante et d’éducatrice.

— Oh ! pauvre mère ! fit la Luciola en portant sa main à ses yeux. Plus que toute autre peut-être, elle a dû souffrir d’être réduite à cette nécessité…

— L’adversité est un terrible maître, mon enfant. Votre mère n’est plus la femme que vous avez connue… elle a accepté avec joie, et sa reconnaissance pour Valentine Morrel n’a d’égale que son affection pour sa fille.

— Et elle est partie pour ces pays lointains ?…

— Depuis plus de trois ans !

— Mais, du moins, vous pouvez me dire exactement où elle se trouve… je veux lui écrire, la consoler, lui jurer, lui dire que je ne l’ai pas oubliée…

— En ce moment j’ignore absolument la résidence de Morrel… Aux dernières nouvelles, qui remontent à plus de six mois, il s’enfonçait dans le Pendjab. Je ne puis vous dire rien de plus.

— Ce silence ne durera pas !

— Je l’espère, ayez confiance !…

À ce moment on entendit un bruit singulier ; c’était comme l’écho d’un timbre voilé qui semblait venir de quelque profondeur souterraine.

Monte-Cristo se leva et s’adressant à la Luciola :

— Mon enfant, lui dit-il de cette voix sonore et pleine qui savait se frayer un chemin jusqu’au cœur de ceux qui l’écoutaient, je suis heureux – et bien heureux de vous avoir entendue… Si dans votre passé il y a des imprudences, des égoïsmes, des colères, aujourd’hui vous êtes digne de toute estime… vous êtes digne de l’amour d’un honnête homme…

— De l’amour de d’Aslitta !… Ah ! que ne ferais-je pas pour le mériter !… mais hélas ! voyez, tous les souvenirs évoqués soudainement m’ont fait oublier la question qui était sur mes lèvres… Où est d’Aslitta ?

Monte-Cristo secoua tristement la tête :

— Le marquis d’Aslitta a été arrêté il y a deux heures…

— Arrêté !… lui !… mais c’est la mort !… Ah ! je veux courir… et mourir avec lui.

— Malgré tous vos efforts, vous ne pourriez parvenir jusqu’à lui…

— Mais où est-il ? Où l’a-t-on entraîné ?

— À la citadelle !…

En entendant ce mot redouté, la Luciola frissonna.

— Ils le tortureront ! ils le tueront ! Ah ! comte, vous qui êtes tout-puissant, sauvez-le ! je vous en conjure ! tenez ! je tombe à vos genoux ?… Vous ne savez donc pas que d’Aslitta, c’est toute ma vie, tout mon avenir, toute ma pensée ! je l’aime, entendez-vous, je l’aime !…

Et la pauvre fille sanglotait en se tordant les mains…

— Mais qui donc l’a vendu, l’a trahi !… s’écria-t-il tout à coup.

— Ne l’avez-vous pas deviné !…

— Quoi ! lui ! toujours lui ! Ce San Pietro, ce Benedetto maudit !…

— Vous l’avez dit…

Le comte releva doucement la Luciola.

— En ce moment, lui dit-il, il va se jouer à Milan un de ces drames dont Dieu seul connaît le dénouement… Cependant vous avez fait appel à moi… et je vous dis, moi !… nous défendrons, nous sauverons d’Aslitta !…

— Ah ! je vous crois… j’ai foi en vous…

— Mais pour cette œuvre de salut… j’ai besoin de vous…

— De moi ! Oh !… commandez, exigez !… je suis prête à tout…

— Songez-y bien : l’œuvre est difficile et exigera des dévouements absolus…

— Quelle que soit ma tâche, je l’accomplirai… pour lui ! Oh !… qu’on prenne mon sang… mais qu’il vive ! qu’il vive !…

Monte-Cristo alla vers la porte par laquelle Haydée et l’enfant étaient sortis.

Il l’ouvrit :

— Espérance ! appela-t-il.

Son fils parut.

— Enfant, lui dit-il, viens avec nous… Dès aujourd’hui, tu vas entrer dans la vie, tu vas apprendre ce que sont le courage et le dévouement. Et si ton père a quelquefois failli, tu vas savoir comment on répare ses fautes.

Il frappa sur un timbre.

Ali parut.

— Tous sont arrivés ? demanda-t-il.

Ali inclina la tête.

— Tu sais ce que je t’ai dit, à la moindre alerte, tu agiras !

Ali eut un geste d’énergique affirmation.

— Venez, Luciola, dit Monte-Cristo à la jeune fille, et pour me suivre, appuyez-vous sur Espérance !

Il souleva une portière et s’engagea dans un escalier dont les tapis amortissaient le bruit des pas.

La Luciola et Espérance le suivaient.

X

LES CONJURÉS

Monte-Cristo ouvrit une large porte et entra dans une salle, où une centaine d’hommes se trouvaient déjà réunis.

Tous se levèrent, respectueux, tête nue.

Puis soudain une exclamation partit de toutes les poitrines :

— Vive l’Italie !…

Le comte alla droit à un vieillard, dont le front était couvert de cheveux blancs qui lui faisaient comme une auréole. C’était le marquis de Santa Croce, l’ardent défenseur de l’indépendance.

Les deux hommes s’embrassèrent, puis Monte-Cristo conduisit le vieillard vers un fauteuil où il le contraignit doucement de prendre place.

Pendant ce temps, la Luciola, reconnue, était entourée de patriotes qui la saluaient.

Monte-Cristo, levant la main, réclama le silence qui se rétablit aussitôt.

La salle où se tenait cette réunion mystérieuse était vaste : des colonnes supportaient le plafond, et des lampes, suspendues aux pilastres, jetaient sur les visages pâles et énergiques leurs reflets brillants.

Ces hommes, venus à l’appel du comte, appartenaient à toutes les classes de la société : étudiants, artisans, nobles, ouvriers, tous se trouvaient confondus, unis par une commune volonté de sacrifice et de dévouement.

Le marquis de Santa Croce prit la parole :

— Amis, dit-il, ce soir a été donné le signal attendu depuis si longtemps. Pour la première fois, depuis de longues années, le cri national a retenti à travers les rues de notre chère cité. Êtes-vous prêts à combattre et à défendre le drapeau jusqu’à la mort…

— Oui ! Oui ! Dehors les barbares ! crièrent toutes les voix.

— Monsieur de Monte-Cristo, continua le vieillard, dites maintenant ce que vous savez.

Le comte, ayant répondu d’un salut, prit dans la poche de son vêtement un papier qu’il déplia :

— À l’heure qui sonne, dit-il, Radetzky reçoit de Vienne la nouvelle qu’une révolution s’est accomplie… à l’heure qui sonne, le vice-roi s’enfuit de Milan…

Il y eut un mouvement de surprise profonde, presque d’incrédulité.

— Mes courriers, continua le comte, ont devancé ceux de l’Empereur, et je sais ce que nul ici ne sait encore… L’empereur a plié devant l’émeute, et il a signé des décrets qui contiennent d’importantes concessions…

— Pas de concession ! cria une voix. La Liberté !…

— Attendez ! fit simplement Monte-Cristo. L’empereur a ordonné l’abolition de la censure, la publication de la loi sur la presse, ainsi que la convocation des États des royaumes Allemands et des congrégations centrales du royaume Lombardo-Vénitien…

Des exclamations partirent de toutes parts. L’étonnement était général. Quoi ! était-il vrai que l’oppresseur se fût enfin lassé. La convocation des États, c’était l’ouverture de toutes les revendications.

— Comment ! la convocation… immédiate ?…

Sur un signe de Monte-Cristo, le marquis de Santa Croce se leva :

— Cette réunion des États, dit-il, d’une voix grave, aura lieu, au plus tard, dans quatre mois, le 3 juillet prochain.

Un cri formidable de colère répondit à cette déclaration, qui prouvait l’inanité des promesses arrachées par un moment de terreur.

Un jeune homme s’avança :

— Mon père est mort assassiné par les sbires de Radetzky, s’écria-t-il ! Pas de traité entre nous et nos ennemis ! Bataille !

Un autre dit :

— Ma mère a été frappée d’une balle croate à la Corsa dei Servi… Bataille !…

Et tous d’une seule voix s’écrièrent :

— Bataille ! Bataille !…

— Un mot, fit Monte-Cristo, mais ce mot, vous tous, écoutez-le bien ! Oui, vous avez longtemps souffert, oui, la colère et l’indignation font éclater vos cœurs, oui, vous voulez être libres !… Mais avez-vous bien compris tous les dangers que vous allez courir ? Laissez-moi parler, que vos généreux enthousiasmes ne vous empêchent pas d’entendre la voix de la vérité ! Vous vous dites qu’un peuple qui se lève est bien fort et que vous triompherez ! Soit ! mais n’oubliez pas que la trahison et la faiblesse, parfois pire que la trahison, veillent et ne s’endorment jamais !…

« Oui, vous vaincrez ! oui, Milan sera libre, mais je vous le dis, moi qui n’ai jamais menti, quand vous aurez versé votre sang, quand vous aurez fait à votre ville bien-aimée un rempart de vos cadavres, les alliés sur lesquels vous comptez le plus vous abandonneront, je n’hésite pas à le proclamer ici – vous serez de nouveau livrés à vos implacables ennemis… Alors ce seront d’épouvantables représailles, le joug s’alourdira plus lourd et plus effrayant. Voilà ce que j’avais à vous dire. Sachant cela, qui est, qui sera, êtes-vous prêts à combattre ?

La voix de Monte-Cristo, vibrante, avait un caractère prophétique.

Et le nom de celui qui devait abandonner les Milanais monta à toutes les lèvres, c’était celui de Charles-Albert, roi de Piémont.

Mais, graves, pâles, les patriotes répondirent :

— Quand même, nous sommes prêts à mourir !

— Aux armes donc ! prononça le marquis de Santa Croce. Et que Dieu nous aide !

— Mais, dit une voix, où donc est celui qui à l’heure du danger devait se mettre à notre tête, où donc est le marquis d’Aslitta !…

La Luciola fit un pas en avant. Elle était admirable ainsi, son beau visage éclairé par la lueur splendide que l’amour met au front de ses élus :

— Le marquis d’Aslitta, s’écria-t-elle, a été arrêté il y a une heure et est emprisonné à la citadelle.

Il y eut une clameur furieuse.

— Aux armes ! aux armes !

— Oui, aux armes, fit Monte-Cristo dominant cette foule de sa tête pâle et fière. Vos plus courageux amis sont tous au pouvoir de vos adversaires, demain le jour qui se lèvera éclairera peut-être leur supplice ! Aux armes, au nom de l’humanité, au nom de la liberté !… Que demain tous les patriotes se répandent par les rues, excitant les timides, encourageant les hésitants !…

À ce moment, un homme qui n’avait pas encore parlé s’avança :

— Vous qui parlez, dit-il d’une voix grave, vous que tous nous appelons notre ami, dites-nous quel gage vous nous donnerez que vous ne nous abandonnerez pas !

Un nuage passa sur le front de Monte-Cristo. Une fois de plus, il devinait l’ingratitude défiante.

Mais toujours maître de lui-même, il alla vers Espérance, et l’amenant auprès du marquis de Santa Croce :

— Vous pouvez croire en moi, dit-il, car je vous donne mon fils !…

Et l’enfant, la tête fièrement relevée, dit de sa voix où vibrait déjà l’amour de la justice :

— Père, compte sur moi ! tu m’as appris à faire mon devoir !…

La Luciola s’élança auprès de lui :

— Et moi, s’écria-t-elle, je marcherai à votre tête, chantant l’hymne national…

Alors se passa une scène indescriptible : tous les patriotes, électrisés, se serraient les mains, se pressaient sur l’enfant auquel Monte-Cristo disait tout bas :

— Espérance, souviens-toi que tu es mon fils !…

Et s’adressant aux conjurés :

— À demain, au point du jour, la bataille s’engagera !…

— Vive l’Italie, répondirent toutes les voix, tandis que la Luciola, contenant de ses deux mains son cœur prêt à se rompre, murmurait :

— Et que d’Aslitta soit sauvé !

XI

UNE POLONAISE EN PÉRIL

On n’a pas oublié que San Pietro, exaspéré de l’évasion de la Luciola et surtout rendu fou de rage par les paroles vibrantes dont Monte-Cristo l’avait souffleté, s’était rué dans le Casino de la Vertelli, et là, rencontrant le major Bartolomeo sur le palier, l’avait livré aux sbires.

Qu’était-ce donc que le major Bartolomeo ?

Ce serait faire injure au lecteur que de lui demander s’il se souvient de certaine scène admirable du roman du grand Dumas, dans laquelle se trouvent face à face, dans la maison du comte de Monte-Cristo, un père et un fils qui ne se sont jamais vus… Le major Bartolomeo Cavalcanti dont le nom, paraît-il, figurait dans l’armorial de Florence et son fils, Benedetto, vicomte Cavalcanti.

On sait ce qu’est devenu Benedetto : car nous l’avons suivi jusqu’au moment où, jeté par la tempête dans l’île de Monte-Cristo, il était épargné par la justice du comte qui le faisait transporter dans la barque de l’Alcyon et le lançait en pleine mer avec le mot : À Dieu va !

La barque avait échoué sur la côte, mais avec tant de violence que le roc avait lacéré le visage du misérable. Recueilli par des pêcheurs, il avait passé de longs mois entre la vie et la mort. Mais quand il était revenu à la notion de lui-même, le bandit avait éprouvé une de ces joies que pourraient comprendre ceux-là seuls qui ont acquis la fortune par un crime.

La cassette qui contenait le million volé était intacte et, sans curiosité, parce qu’ils étaient honnêtes, les pêcheurs n’avaient même pas songé à deviner ce qu’elle contenait.

Benedetto était riche. La blessure qui avait failli le tuer était un bonheur pour lui : il était devenu méconnaissable. Nul ne pouvait retrouver en lui le forçat et le parricide.

Que lui fallait-il maintenant pour reprendre une place dans la société, pour jouir en paix de la fortune conquise ?

Une chance, un hasard, la moindre circonstance favorable.

Ce hasard lui allait venir à souhait. On eût dit que la fatalité savait à qui elle s’adressait.

Nous avons dit qu’en ces heures de fièvre, toute une organisation de conspirateurs se formait à travers l’Italie. Ce n’était plus l’antique charbonnerie, mais la nouvelle société dont le mot d’ordre était Dio e Popolo, Dieu et le peuple, recrutait comme autrefois ses affiliés dans tous les rangs de la société.

Or, une nuit, alors que Benedetto encore incapable de quitter la hutte modeste où il avait reçu l’hospitalité, réfléchissait à l’avenir, comme les habitants de la masure le croyaient profondément endormi – et d’ailleurs se pouvaient-ils défier de lui ? – le misérable entendit la porte extérieure s’ouvrir mystérieusement ; puis des hommes entrèrent dans la pièce voisine de celle qu’il occupait.

Ils parlaient bas : mais Benedetto avait l’oreille fine. Et puis l’instinct lui disait qu’il fallait entendre.

Et il entendit que ses hôtes étaient affiliés à la redoutable société et devaient dans quelques jours aider au débarquement d’armes et de munitions destinées aux Italiens.

Benedetto n’hésita pas. Son plan fut tout d’abord formé.

Trois jours après, il quittait ces braves gens qui le serraient dans leurs bras, pleurant d’émotion. Un voiturier le transportait à Lucques. Là, il s’habillait, reprenait ses allures d’autrefois, obtenait un sauf-conduit pour se rendre à Milan, était reçu par les agents de Radetzky et leur dénonçait ses anciens hôtes.

Ceux-ci, surpris au moment même où ils accomplissaient leur mission de patriotes, étaient arrêtés, livrés aux conseils de guerre et fusillés.

Benedetto – devenu le comte de San Pietro – était le favori de Radetzky.

On sait le reste. Mais qu’était donc devenu de son côté cet excellent major, qui n’avait en somme d’autre défaut que de porter une polonaise bizarre, mais qui par contre était si bien ferré sur les curiosités culinaires qu’il pouvait donner la réplique à Monte-Cristo, l’interrogeant sur les sterlets et les murènes ?

Bien vite il avait été dépouillé de sa paternité d’emprunt, avait enfoui cinquante bons billets de mille francs dans les poches de sa houppelande, et était retourné à Lucques, où, au moment où une lettre de l’abbé Busoni l’avait appelé à Paris, il exerçait la très honorable profession de croupier dans une maison de jeu.

Or, si le major Bartolomeo ne s’appelait pas le moins du monde Cavalcanti, si jamais son nom n’avait été écrit au livre d’or de la divine Comédie de Dante, s’il n’était pas du tout le major, et à peine Bartolomeo, s’il n’avait jamais joui, en dépit des affirmations épistolaires de l’abbé Busoni, d’une fortune d’un demi-million de revenu…

S’il lui eût été très difficile de fournir son acte de mariage avec Oliva Corsinari, marquise et patricienne de Fiesole, par cette unique raison qui dispense de toute autre – qu’il n’avait jamais connu ni Oliva, ni patricienne, ni Fiesole…

Si enfin son cœur battait très médiocrement quand il ouvrait ses bras au fils de ladite Corsinari, dont, pour les raisons sus-indiquées, il n’avait jamais eu d’enfant…

Par contre, il y avait dans tout ce roman un point vrai…

C’est que Bartolomeo avait été très aimé et l’était encore, par une femme qui pour n’être ni marquise ni patricienne n’en était pas moins à ses yeux une reine de beauté, et qui se nommait tout simplement Carlotta Vertelli, veuve on ne sait trop de qui, assez mûre et qui végétait, n’ayant d’autres ressources que les très maigres profits du croupier à polonaise verte.

Or, quand Bartolomeo revint à Lucques avec un magot raisonnable, il ne songea aussitôt qu’à se conduire en gentilhomme…

Il déposa les cinquante mille livres entre les mains de la Vertelli, en lui disant ce seul mot :

— Ordonne.

Carlotta Vertelli n’était pas de ces vierges folles qui ne voient la vie qu’à travers les ensoleillements de l’illusion.

Certes, elle avait connu des jours de splendeur, et plus d’un grand seigneur avait juré de mourir à ses pieds. Mais l’âge venant avait mis en fuite les adorateurs, et un seul était resté fidèle, le bon major du Casino.

Seulement, pour être plein de cœur, on n’en est pas plus riche. Et il y avait parfois dans la petite maison de Lucques des repas par trop sommaires.

Une femme moins éprouvée par les vicissitudes de la vie aurait répondu au passionné Bartolomeo, lui montrant les cinquante mille francs :

— Il y a assez longtemps que nous pâtissons. Mangeons-les.

Plus pratique, Carlotta lui tint ce langage raisonnable :

— Mon ami, le casino où tu travailles gagne de l’argent.

— Beaucoup.

— Et tandis que tu reçois à peine un millier ou deux de livres par an, les patrons encaissent ?…

— Des cinquante et soixante mille livres de bénéfice…

— Alors, mon cœur, pourquoi ne deviendrais-tu pas patron à ton tour ?

Bartolomeo bondit de joie. C’était son rêve qui prenait corps. Seulement sa délicatesse bien connue s’opposant à ce qu’il organisât à Lucques même une concurrence contre ceux qui naguère lui avaient tendu dans l’adversité une main secourable, il était venu organiser son petit commerce à Milan…

Et grâce aux restes de beauté de la signora Vertelli, qui, bien sanglée, avait – avouons-le – un port de reine, l’association réussissait à merveille.

Mais, point de bonheur parfait en ce monde, ainsi qu’on va le voir.

Certain soir que la Vertelli, armée de son plus aimable sourire, accueillait les nobles hôtes qui venaient chez elle goûter les délices du pharaon et que le major, toujours digne et grave dans sa polonaise verte à brandebourgs noirs, faisait de son mieux les honneurs du casino, une main s’était posée sur son épaule, tandis qu’une voix murmurait à son oreille :

— Bonjour, papa !

Le mot – si doux quand on le mérite – si étrange, et parfois si gros de dangers quand on ne se connaît pas d’enfants, avait fait bondir le major : et se retournant vivement, il s’était trouvé en face d’un homme de haute taille, aux cheveux très noirs et à la figure coupée d’une balafre :

— Signor, avait-il balbutié, certes, ce serait un grand honneur pour moi… mais je ne comprends pas.

L’inconnu l’avait alors saisi par une des olives de ses brandebourgs, et doucement l’avait attiré dans un petit salon écarté.

— Mon cher monsieur, lui avait-il dit, vous savez qu’il existe des bagnes en Italie…

— Hein ?… vous dites…

— Je dis ce que je dis. Or, si par aventure, quelqu’un racontait, au milieu de vos salons ornés, je dois le reconnaître, avec le meilleur goût, si un indiscret, dis-je, racontait que le major Bartolomeo s’est affublé à Paris d’un nom d’emprunt et a usé de cette habileté regrettable pour escroquer des sommes assez fortes…

— Encore une fois, monsieur !

— Si le même indiscret rappelait que ce nom – si utile – est celui d’une des plus anciennes familles d’Italie… par exemple celui des Cavalcanti…

— Hum ! hum ! toussa fortement le major.

— Croyez-vous, cher major, qu’il vous serait fort possible de continuer à exercer ici votre petit commerce… en admettant qu’il ne vous arrivât rien de pis, on vous forcerait à détaler au plus vite… adieu le casino, adieu les bons petits bénéfices… adieu l’avenir !

Bartolomeo était blême, il y avait de quoi.

Nous savons tous ce que sont les affaires. On dépense cinquante mille francs de premier établissement ; on loue une maison à bail favorable, on l’orne, on la meuble… on constitue enfin une opération qui a tout ce qu’il faut pour marcher au mieux…

Mais qu’au début, dans les premiers temps de l’exploitation, on se voie tout à coup contraint de liquider ! Quelle déroute ! quelle catastrophe !… Le bail ne trouve pas preneur, les meubles se vendent pour rien… Total : zéro. D’où une perte sèche de cinquante mille francs…, plus des dettes.

Ce simple raisonnement explique et justifie plus que de raison la sueur froide qui perlait au front du major. L’autre, ricanant, reprit :

— Position désolante, n’est-il pas vrai ! mon cher papa.

— Papa ! encore ! pourquoi ? mais, sapristi ! attendez donc ! Cavalcanti, Paris, Auteuil… quoi ! c’est vous… c’est toi !

Et Bartolomeo ouvrit les deux bras pour y étreindre celui en qui il venait de reconnaître son fils.

Mais San Pietro lui baissant le poignet d’un geste plus brusque que filial :

— Pas de bêtises ! fit-il. Nous ne sommes pas ici chez Monte-Cristo !

— Hélas ! soupira Bartolomeo qui eût bien encore embrassé Benedetto au même prix.

— Mais qu’êtes-vous donc devenu ? reprit-il, retrouvant son sang-froid.

— Ceci, mon cher, ne vous regarde pas, je vous engage même à ne pas trop chercher à le savoir… Qu’il vous suffise d’apprendre que je suis ici le comte San Pietro…

— L’ami… le confident de…

— De Radetzky… oui, mon cher…

Bartolomeo eut un mot malheureux.

— Comment ! Vous un Italien !

— D’abord, reprit Benedetto, je ne suis pas Italien… de plus, je vous conseille de ne point vous mêler de juger la conduite de celui… qui peut vous perdre.

Sous ce brusque rappel à la réalité, Bartolomeo baissa la tête. Il comprenait bien que San Pietro allait lui imposer ses conditions : mais il se sentait à sa discrétion et jugeait prudent de ne point l’exaspérer.

Or ces conditions, on les a déjà devinées. Traître et espion dans l’âme, désireux de gagner et de conserver à tout prix les bonnes grâces de ses protecteurs, San Pietro contraignait le major du Casino à faire pour son compte le métier de mouchard.

Il devait au nombre de ses serviteurs engager des créatures de San Pietro, qui écouteraient attentivement les propos des jeunes Italiens et en rendraient compte à qui de droit.

Pendant que Benedetto lui imposait ce plan d’infamie, Bartolomeo serrait les poings, se demandant s’il n’assommerait pas le misérable.

C’est qu’on peut bien porter une polonaise verte, accepter le veuvage d’une marquise qu’on n’a pas connue, et la paternité d’un fils qu’on n’a pas procréé, enfin empocher cinquante mille francs et ouvrir un tripot – sans pour cela être traître à son pays.

Et le vieux Bartolomeo était, lui, Italien dans l’âme.

Certes il courbait la tête, et empochait l’argent de quelque main qu’il vînt.

Au besoin, l’escroquerie lui semblait une peccadille, et l’abus de confiance une douce plaisanterie. Mais être Judas ! mais vendre son pays !…

En vérité il semblait que le major sentît se réveiller en lui ce vieux sang des Cavalcanti… qui n’avait jamais coulé dans ses veines.

Mais que faire ? Comment se dépêtrer de ce filet aux mailles serrées qu’on venait lui jeter aux épaules ! Refuser, c’était se condamner à la ruine. Que les dénonciations de San Pietro l’émussent peu, c’était fort possible. Bartolomeo n’en était pas à un délit de plus ou de moins. Mais il connaissait les us et coutumes des maîtres de l’Italie. Que Benedetto le signalât aux autorités, et un beau matin – ou un vilain soir au choix – il serait cueilli par les sbires, le Casino serait fermé…

Songeant à tout cela, rageant mais impuissant, Bartolomeo consentit à tout.

San Pietro, en échange de ses promesses, lui assura sa protection.

Pacte conclu, mais…

Le vieux Bartolomeo n’était pas si niais qu’il en avait l’air : et il imagina de renvoyer peu à peu tous les Italiens de son Casino. Tous les prétextes lui étaient bons : il se montrait arrogant et désagréable à leur égard. Il attira les officiers Croates et Bohèmes, si bien, que peu à peu les affidés de San Pietro n’eurent plus personne à espionner… excepté d’Aslitta, qui jouait le jeu que l’on sait.

En vain Bartolomeo avait tenté de renvoyer ce dernier Italien. Celui-là était imperturbable et se cramponnait au casino, vivant en bonne intelligence avec le Hermann et autres, qui passaient leurs soirées à déblatérer contre l’Italie, injures qui paraissaient le laisser absolument indifférent, jusqu’au jour où, s’adressant à Bartolomeo, il lui fit comprendre qu’il avait parfaitement compris sa conduite.

Bartolomeo que tous les Italiens conspuaient – on le devine – fut transporté d’aise. Et tout fier, il se donna corps et âme à Aslitta.

Il lui plaisait de jouer sous jambe le Benedetto qu’il haïssait. Tout en continuant sa comédie antipatriotique, Bartolomeo était devenu un des agents les plus actifs des conspirateurs.

Et puisque San Pietro lui avait ordonné d’espionner, il espionnait…

Seulement c’étaient les Autrichiens et au profit des Italiens.

N’étant pas suspect, il était d’un concours précieux ; il servait d’intermédiaire entre d’Aslitta et les conjurés, faisait parvenir les ordres mystérieux, tout heureux, le vieux bandit, de terminer sa carrière par quelque chose de bien.

Mais la vertu a ses dangers. Il allait en faire la dure expérience.

Depuis quelque temps déjà San Pietro le surveillait : les traîtres ont le flair de la trahison.

Et quand d’Aslitta fut sur le point de lui échapper, quand il se trouva en face de Monte-Cristo lui crachant au visage l’accusation formidable qui le fit pâlir, alors le misérable eut une révélation.

Sa fureur tomba sur Bartolomeo qui, à l’heure où nous le retrouvons, gisait enveloppé dans sa polonaise verte, au fond d’un cachot de la citadelle, sur le sol humide, et sans la moindre paille.

Bartolomeo avait été d’abord quelque peu étourdi. Les sbires, voyant qu’ils n’avaient affaire qu’à un personnage sans importance, l’avaient secoué, battu, horionné de la belle façon, et c’était tout courbaturé, tout moulu, qu’il avait été jeté dans le bas-fonds, où il faisait assez triste mine.

Pourtant une heure s’étant écoulée dans le plus profond silence et une non moins profonde obscurité, Bartolomeo avait peu à peu repris ses sens et avait murmuré ce mot expressif :

— Sapristi, que j’ai soif !…

C’était l’heure où d’ordinaire la dame Vertelli lui versait ce qu’il appelait son sirop de nuit, un plein verre d’eau-de-vie, agrémenté de quelques aromates.

Cela lui manquait comme de raison. Et cette privation – douleur poignante comme tout manquement à des habitudes chéries – acheva de lui ouvrir les idées.

Il se souvint ; il était en prison.

— Bon ! fit-il en frissonnant, mon affaire est bonne. Ce gueux de Benedetto me tient dans ses griffes. Je suis… perdu !

Il employa un mot plus énergique, se souvenant des leçons de langue française qu’il avait prises pendant son court séjour dans la capitale.

Il n’y avait pas positivement en Bartolomeo, l’étoffe d’un héros ; du moins jusqu’à présent n’avait-il senti aucune prédisposition au rôle de Curtius. Aussi se demanda-t-il, non sans un certain ennui, ce qui allait lui arriver.

Pendu, poignardé, assommé, fusillé, le choix n’était pas des plus agréables. Et selon un mot connu – Bartolomeo qui n’aimait pas cela aurait volontiers demandé autre chose.

— Ah ! bah ! fit-il tout à coup. Advienne que pourra…

Et il eut cette réflexion pleine de philosophie.

— J’ai eu de bons moments dans ma vie ; je puis bien en passer de mauvais…

Il est vrai que ce mauvais moment pouvait être le dernier.

— Voyons, se dit-il, raisonnons. Il est évident que Benedetto connaît mes petites manigances. Tant mieux, après tout ! Il sait au moins que je vaux mieux que lui, ce qui d’ailleurs n’est pas difficile. Pourquoi suis-je ici ? primo, parce que je suis un Italien, secondo, parce que je n’ai pas voulu trahir mon pays…

Peu à peu, il se redressait sur son séant avec crânerie :

— Ah ça ! mais je suis tout simplement une victime, je suis un martyr ! un martyr ! je ne me serais jamais attendu à celle-là.

Au fond, cela le flattait et il se sentait tout ragaillardi.

Puis il songeait à Carlotta, qui serait fière de lui.

— Et si je dois monter sur l’échafaud pour sauver mon pays, continuait Bartolomeo qui s’exaltait peu à peu, le peuple bénira ma mémoire ! Les enfants rediront mon nom jusqu’aux générations les plus reculées… mais… mais… mais… je suis un grand homme !…

À cette découverte, Bartolomeo toussa, tant l’émotion le prenait à la gorge.

Il voyait dans son imagination un spectacle à la fois tragique et superbe.

Fier, drapé dans sa polonaise, il s’avançait, la tête haute, au milieu des soldats… il marchait d’un pas ferme vers le lieu du supplice… Alors le peuple – ce peuple qu’il avait tant aimé – poussait des clameurs furieuses… Lui, debout sur le plancher où se dressait l’instrument de mort, levait la main, et jetait ces mots vibrants :

— Frères, je lègue mon sang à la patrie !

C’était sublime. Et devant ses yeux, passait la lueur de l’immortalité.

Mais non, il se trompait.

Cette lueur, ce n’était pas le rayonnement d’une auréole, mais seulement celle de deux torches.

La porte du cachot venait de s’ouvrir, et trois hommes venaient d’entrer, deux éclairant le troisième qui portait à la main quelque chose de bizarre, ressemblant à un bâton qui aurait des cheveux.

Et celui qui avait l’instrument en question dit à Bartolomeo.

— Allons, animal, lève-toi et suis-nous !

XII

LA CHAMBRE DE TORTURE

Ces quelques mots, prononcés d’une voix qui n’avait rien de positivement aimable, émurent désagréablement l’ex-major, et certes il eût protesté et de la bonne façon, si on lui en eût laissé le loisir. Mais les deux porte-torches l’avaient saisi chacun par un bras, l’avaient relevé sur ses pieds et avec une brutalité vraiment regrettable, l’avaient poussé hors du cachot, si violement que peu au courant des aîtres de la maison, il butta contre les marches d’un escalier de pierre.

Il ne tomba pas cependant : les poignes solides le maintinrent en équilibre.

— Hum ! pensait Bartolomeo, cela ne ressemble guère à une mise en liberté.

Cette réflexion – aussi juste que peu consolante – était corroborée par un fait physique peu important pour un esprit superficiel, mais très grave pour qui apprécie sainement les choses.

Un escalier sert à deux actes très distincts : à monter ou à descendre. Or, monter, c’est le plus souvent aller vers la lumière. Excelsior est un terme rassurant.

Mais descendre !… c’est s’enfoncer vers la nuit. Et Bartolomeo – maintenu par les deux solides gaillards – descendait un nombre de marches plus que respectable. On ne peut lui faire un reproche de ne les avoir pas comptées, sa situation ne comportant pas une grande netteté d’esprit. Mais il appréciait vaguement qu’on descendait trop.

Puis on s’était subitement arrêté, et, après quelques instants, on s’était engagé dans un vaste couloir voûté, à pierres noires, dont les murs suaient une humidité de mauvais augure. Le vin s’y fût mal conservé ! jugez des hommes !

Bartolomeo tremblotait : mais comme Bailly marchant à l’échafaud, il eût pu répondre : c’est de froid ! – Il n’avait d’ailleurs point le loisir d’avoir peur et était surtout fort curieux du dénouement de l’aventure.

Enfin, dans le mur du couloir, il vit une lourde porte, chamarrée de fer comme une livrée l’est de broderies. Celui des trois sbires qui portait le bâton mystérieux prit à sa ceinture une clef énorme : la serrure craqua avec ces bruits spéciaux qu’on entend dans les prisons des drames à sensation, et Bartolomeo, encore une fois lancé en avant par une pression peu amicale, se trouva dans une vaste pièce d’un aspect sinistre.

Il y avait là des tas de choses d’un aspect peu rassurant. Aux murs pendaient des chaînes supportant des outils de fer d’une forme bizarre. Le sol supportait des poteaux de bois, des étais, des tréteaux garnis de croix ou de colliers ouverts.

Cette fois, Benedetto frissonna pour tout de bon.

Comme tout Italien, il avait bien entendu parler de la chambre de tortures, dont on disait dans le peuple, à voix basse, des choses lugubres. Mais les gens intelligents, au nombre desquels se comptait l’ex-major, souriaient avec quelque incrédulité.

Cependant en ce moment, bien fin eût été celui qui eût fait sourire Bartolomeo ; et si ami qu’il fût d’une douce gaieté, les lazzis les plus spirituels l’eussent difficilement déridé.

Tous ces instruments qui pendaient comme des ossements déchiquetés avaient des allures de griffes, de becs, de serres, de scies qui ne prédisposaient que très médiocrement à la joie.

L’homme qui avait déjà parlé désigna du doigt une sorte de billot renversé à terre.

— Assieds-toi là, dit-il, et attends.

Bartolomeo esquissa une sorte de salut approbatif et s’assit, docile, se reculant le plus possible de ces mains de fer qui semblaient s’étendre vers lui pour le happer.

L’homme était sorti. L’ex-major restait seul – avec les deux autres sbires, aux faces renfrognées et rébarbatives, qui avaient suspendu leurs torches au mur, puis s’étaient appuyés contre la porte, pour ôter à leur prisonnier toute velléité de fuir.

Hélas ! pour tout dire, Bartolomeo ne songeait guère à leur fausser compagnie, et l’eût-il voulu que très probablement ses jambes lui eussent refusé le service.

Plus il regardait autour de lui et plus il prévoyait des choses pénibles.

Sa pensée mélancolique le reportait vers le Casino, vers la chère – la carrisima – Vertelli. Quelle ne serait pas sa douleur si elle voyait la triste position de son Bartolomeo ! C’était une femme d’énergie, elle allait évidemment remuer ciel et terre pour retrouver son compagnon d’existence. Mais quoi ?… en combien de temps réussirait-elle, si elle réussissait !… et puis si elle le retrouvait taillé en mille morceaux, à la façon d’un supplicié chinois !

Cependant un des gardiens – qui s’ennuyait – ce dont Bartolomeo ne lui eût pas fait un crime – se mit à bourrer une pipe, et tranquillement l’alluma à une des torches.

Comme il n’est pas de plus agréable distraction que le dialogue, Bartolomeo hasarda un mot :

— Vous seriez bien aimable de me donner un peu de tabac ! fit-il avec la plus exquise politesse.

Mais la fin de sa phrase s’arrêta dans sa gorge, heurtant en passant un cri de colère et presque de douleur. Le gardien avait coupé sa faconde d’un coup de bâton nettement appliqué sur l’épaule, sans un mot d’ailleurs.

— Pas causeur ! se dit l’ex-major en se frottant la partie endolorie.

En cela, il se trompait ; car l’autre argousin, roulant des yeux féroces, lui adressa une objurgation des plus violentes, à ce qu’il crut deviner d’ailleurs, car c’était exprimé dans une langue que Bartolomeo – n’ayant aucun rapport avec Pic de la Mirandole – ne comprenait ni peu ni prou.

En somme, rien à faire qu’à se taire et à souffrir… sans murmurer.

Bartolomeo prit donc patience. Il commençait même à se dire qu’on l’avait peut-être oublié, ce qui au fond n’eût pas été le plus désagréable, quand tout à coup on entendit ouvrir le maudit cric-craquement de la serrure rouillée.

La porte s’ouvrit : le premier gardien reparut. Seulement il n’était pas seul.

Le comte San Pietro l’accompagnait.

Bartolomeo eut une grimace.

La visite de cet ancien fils lui était des plus désagréables et ne lui annonçait rien de bon.

San Pietro portait un costume d’officier croate, colback de fourrure lui tombant sur le front, veste de drap brun brodée d’or, culotte grise et bottes, un sabre au côté. Sur le tout, un manteau aux longs plis.

C’était théâtral, et il était facile de deviner que le comte était enchanté de se montrer sous un aspect aussi brillant. Il y a du cabotin chez tous les bandits.

— Retirez-vous, dit-il aux gardiens, j’ai à parler au prisonnier.

Les trois hommes firent volte-face et sortirent.

L’ex-major était resté assis, regardant San Pietro avec une inquiétude croissante. Pourtant la disparition des sbires lui fit pousser un soupir de soulagement. Pour le moment, du moins, il n’était question que de causer.

San Pietro se campa devant Bartolomeo, les bras croisés sur sa poitrine, dans une attitude que n’eût pas désavouée un premier rôle de province.

— Tu as compris, n’est-il pas vrai ! lui dit-il de sa voix sèche et dure, que tu es en mon pouvoir et que tu n’as à attendre de moi ni ménagement ni pitié.

— Hum ! répondit simplement Bartolomeo, toussant pour se donner du cœur.

— Sache d’abord ceci, c’est qu’il est inutile de mentir, je sais que tu me trahissais…

— Moi… par exemple, balbutia la major.

— Je te répète qu’il est inutile de nier, la mégère qui vit avec toi, m’a tout avoué !

Mégère ! Carlotta une mégère… car c’était d’elle évidemment que San Pietro voulait parler. Le coup fut trop rude, et par conséquent maladroit. Tout le sang de Bartolomeo lui monta aux joues.

— Ça n’est pas vrai ! cria-t-il furieusement. D’ailleurs, reprit-il avec volubilité… comme si tout à coup sa langue, enchaînée jusque-là, se fut déliée, d’ailleurs je te trouve rudement imprudent d’insulter les autres, espèce de gredin !

San Pietro, souffleté par l’épithète eut un rauquement de rage et leva le poing. Mais Bartolomeo s’était levé, peut-être prêt à résister. L’autre, se calmant tout à coup, se mit à rire :

— Ah ! tu le prends ainsi, triple niais. Tu es à ma discrétion, et tu m’insultes. Va, va je saurai bien te faire rentrer les mots dans la gorge. En attendant, écoute-moi : je me défiais de toi, depuis longtemps déjà. Tu pouvais me servir, c’était pour toi la fortune. Tu as préféré jouer un jeu dangereux. Tu as perdu la partie, et je te réponds que je te ferai payer !

Bartolomeo s’était rassis. Il s’opérait en lui une sorte de transformation. La peur se métamorphosait en une colère profonde, en une haine furieuse. En même temps l’instinct lui disait qu’il fallait être prudent.

Cette fois, il ne répondit pas.

— Tu es depuis longtemps contre moi, et en dépit de l’engagement que tu avais pris, l’intermédiaire, le complice de ceux qui veulent le renversement de l’autorité légitime.

Il y avait deux hommes en Bartolomeo, le major de casino et l’Italien. L’époux de la Vertelli pouvait avaler bien des couleuvres. Mais l’Italien avait la digestion difficile :

— Légitime ! maugréa-t-il.

— Oui, légitime, cria San Pietro. Est-ce que par hasard tu croirais que ton pays ridicule – la terre des morts – peut résister à nos soldats, à nos armées…

Bartolomeo, du moment qu’on causait politique et que les coups de bâton n’étaient pas de la partie, retrouvait tout son sang-froid.

— Monsieur Benedetto, fit-il, vous n’avez sans doute pas l’intention de me faire un cours d’histoire. Je suis ce que je suis et… vous êtes ce que vous êtes. Vous n’êtes pas Italien, m’avez-vous dit. Donc, si vous le voulez bien, causons d’autre chose…

— De la raillerie ! toi… un voleur !…

— Je la supporterais de tout le monde… sinon de vous… un assassin !

Bartolomeo se révélait. Et de fait, sur son visage, il y avait une expression toute nouvelle. Cet homme redevenait homme.

— Trêve de plaisanterie ! fit San Pietro. En somme, j’ai bien tort de discuter. Voici la vérité : Vous m’avez trahi ! Vous avez vendu aux Italiens les secrets de Radetzky ! Vous étiez le truchement entre les conspirateurs.

— Celui qui dit cela a menti !

— Celle qui a dit cela s’appelle Carlotta Vertelli.

C’était la seconde fois que Benedetto prononçait ce nom. Il avait tort. Les gueux ne comprennent pas assez que – ainsi que la vertu – le crime a ses degrés.

Bartolomeo avait deux passions au cœur – l’une, à l’état latent, l’Italie – l’autre active et permanente, Carlotta.

Il releva la tête, et regardant San Pietro bien en face :

— Vous avez prononcé deux fois le nom de Carlotta Vertelli : je n’ai rien à avouer, mais je vous affirme que Carlotta n’a rien dit…

— Vous croyez !

— À moins que vous n’ayiez employé, pour la contraindre, quelques moyens infâmes !

— Infâme ! c’est un mot ! je n’ai employé qu’un seul moyen, celui-ci :

Et San Pietro détachant un pistolet de sa ceinture en dirigea la gueule sur Bartolomeo.

L’ex-major poussa un gémissement. Il comprenait tout. Parbleu ! Carlotta n’était qu’une femme. En face de la mort, elle avait parlé. Bartolomeo n’était point de ces gens qui ont des doutes pour la bien-aimée. Il avait l’oreiller communicatif. Et comme Carlotta était une brave patriote, il lui avait avoué toute la vérité. Pas de cachotteries entre camarades de lit, c’était son système.

Et la pauvre femme avait parlé. C’était grave, mais qui eût osé lui jeter la pierre. Tout dépend du moment. En certaines circonstances, Bartolomeo lui-même eût peut-être faibli devant une gueule de pistolet. Il est vrai qu’il avait en ce moment les nerfs montés d’une façon toute particulière.

Il savait qu’il risquait tout : les mâchoires de fer étaient toujours là, au mur, prêtes à happer ses membres. Il savait fort bien que sur un signe de San Pietro, les sbires seraient accourus et lui auraient broyé les membres…

Si nous ne craignions pas de passer pour trop sentimentalistes, nous hasarderions ici une théorie :

— Qu’est-ce qu’un héros ?

Un personnage qui, placé dans une circonstance quelconque, trouve au problème une solution en rapport avec l’état actuel de sa nervosité.

Mucius Scævola, Horatius Coclés sont du même bois qu’Horace, jetant son bouclier en fuyant. Question de tempérament et surtout de situation physique.

Bartolomeo était tourné à l’héroïsme. Il se souleva à demi, et, voyant dans son imagination Carlotta blême et frissonnant sous la main du misérable, il lui cracha ce seul mot :

— Lâche !

— Assez ! cria Benedetto. Assez, ou je te tue !… Assez de phrases ! Je vais au fait ! tu sais où se réunissent les conjurés… tu sais où je puis les saisir d’un coup de filet. Aujourd’hui même d’Aslitta – que je tiens en mon pouvoir, – qui est emprisonné comme toi, – t’a parlé bas à l’oreille. Or je veux savoir… tu entends, je veux… Où est le rendez-vous des conjurés italiens ?

San Pietro était dans un tel état de fureur que les mots avaient peine à s’échapper de ses lèvres. Bartolomeo, voyant cela, se réjouissait de sa rage.

— On t’a trompé, dit-il, je ne sais rien !…

Le major qui n’était peut-être point fâché de prendre sur Benedetto une revanche provisoire, accentua ces simples mots de façon très nette et très carrée.

Il y avait entre ces deux hommes une différence notoire que nous pourrions formuler par une expression simple, mais vulgaire.

Bartolomeo était une canaille, mais surtout il avait été une canaille, et entre le passé et le présent il y avait tout un monde, tandis que chez Benedetto, le passé et le présent se liaient assez pour constituer tout un avenir.

Bartolomeo était un réactionnaire dans le mal, Benedetto était un progressiste.

— Tu ne sais rien ? fit San Pietro, c’est-à-dire que depuis six mois…

— Six mois ! ce n’est pas vrai.

— Nier six mois, c’est en avouer deux ; car je ne m’y suis pas trompé : tu avais toute répugnance à m’aider, je l’avais compris dès le premier moment ; cependant, tu te tenais assez tranquille jusqu’à l’heure où ce damné d’Aslitta est venu chez toi.

Benedetto lança son poing vers le ciel.

— Mais qu’était-il donc, ce misérable ! pour que…

Il n’acheva point. Il pensait à la Luciola et comme tous les bandits, inconscient de sa propre infamie, il se demandait pourquoi l’un était accueilli et l’autre chassé.

Bartolomeo, fidèle à son système, continuait à se tenir coi.

Il serait toujours temps au moment donné de prouver qu’on avait encore du sang dans les veines.

— Depuis six mois tu nous trahis… depuis six mois tu entretiens des relations avec les chefs de la conspiration italienne, à la tête de cette conspiration est d’Aslitta… celui-là, nous en parlerons tout à l’heure… c’est un gentilhomme, et dans cette caste de gens, il est de bon goût (le misérable ricanait) de subir toutes les tortures plutôt que de trahir ses complices.

— Hum ! fit Bartolomeo, qui décidément éprouvait quelque difficulté à avaler sa salive.

— Mais toi qui n’es pas un gentilhomme, toi qui ne vaux guère mieux que moi…

— Vous allez un peu loin, dit Bartolomeo.

— Vous ne résisteriez peut-être pas autant à des arguments de certaine nature.

L’historien a pour règle première de dire la vérité ; or, à tout avouer, l’ex-major Cavalcanti commençait à trouver que l’entretien prenait une direction pénible, d’autant plus que ce Benedetto de malheur – sans avoir l’air de rien – avait, comme par inadvertance, posé la main sur un de ces damnés instruments de fer qui pendaient au mur et dont le cliquetis ne rappelait que de très loin, les aimables mélodies du signor Ticellini.

— Donc, monsieur Bartolomeo, faux major, voleur de noblesse, escroc de maison de jeu, sigisbée d’une fille perdue, vous allez me dire quel est le lieu de réunion des conspirateurs italiens, ou bien…

— Ou bien ?

— Pardieu, vous m’avez bien compris. Mes patrons, messieurs les Croates et les Bohèmes, sont gens dont on a entendu parler, et il ne vous restera plus qu’à faire un choix entre les diverses distractions qui sont ici à votre disposition.

Le major poussa un soupir qui ressemblait à une lamentation ; comme tant d’autres, il avait été incrédule et tenait pour des fables ridicules les récits effroyables qui couraient dans le peuple.

On disait bien que des enfants avaient été crucifiés, que des femmes avaient été éventrées, mais l’atrocité même de ces racontars les rendaient invraisemblables.

— Un choix, continua Benedetto, c’est-à-dire, que selon les dispositions spéciales où vous vous trouvez actuellement, il pourra vous être agréable de faire connaissance avec l’un des instruments dont le musée ici présent vous offre des spécimens.

Benedetto riait, et si ces menaces étaient effrayantes, son rire était encore plus terrible.

Du reste, dans son costume théâtral, avec son accent vibrant, avec ses gestes empreints d’une emphase absurde, il rappelait à Bartolomeo, – quoiqu’il n’eût pas l’esprit à la plaisanterie – les pitres qui débitent leur boniment sur les champs de foire.

Il se promenait à travers la pièce, prenant plaisir à provoquer le choc des morceaux de fer les uns contre les autres.

Sous la lueur des torches, il y avait d’effroyables heurtements d’ombres. Tous ces engins de métal s’entrecroisaient avec des allures de griffes et de gueules.

— Veux-tu parler ? dit Benedetto…

Bartolomeo rassembla tout son courage, se souvint qu’il était Italien et répondit :

— Va-t’en au diable !

— Tu ne m’as peut-être pas bien compris… Tiens ! voilà par exemple une espèce de mâchoire en fer. Elle est munie d’une machine, d’un cric à mécanique, on placera tes cuisses entre les dents ferrées de l’instrument, et on pressera.

Disant cela, Benedetto remuait une espèce de paire de ciseaux taillés en forme de scie et dont l’aspect seul faisait frissonner.

— Qu’est-ce que tu veux de moi ? demanda Bartolomeo, plus blême que la mort.

— Encore une fois, je te le répète, je veux savoir où se réunissent les conjurés, je veux pouvoir d’un seul coup de filet, les enlever tous. Tu sais cela, tu peux me le dire, et je suis absolument décidé à te tailler en mille morceaux pour obtenir un aveu.

— Cependant… balbutia Bartolomeo, nous n’avons pas toujours été ennemis, tu devrais te souvenir toi-même, qui jadis, chez le comte de…

— Chez Monte-Cristo, hurla Benedetto. Et tu oses rappeler ce souvenir ! Mais cet homme, je le hais encore plus que toi ! Si je vais te tuer, si je veux frapper d’Aslitta, c’est parce que je sais, qu’en marchant dans votre sang, je finirai bien par atteindre cet homme, qui est mon ennemi…

Benedetto se tut, il lui semblait entendre encore la voix du comte le dénonçant à la foule comme assassin… comme parricide…

Et à ce souvenir, sa colère fut telle qu’il se rua sur Bartolomeo et lui mettant ses deux poings au visage :

— Tu parleras ! rugit-il.

En vérité, Bartolomeo ne paraissait pas suffisamment effrayé.

Depuis quelques instants, une idée toute nouvelle et fort intelligente peut-être avait traversé l’esprit de l’ancien major.

Il y a, dans la littérature française, un chef-d’œuvre peu connu et qui s’appelle : le Contr’un. Cela a été écrit par un certain de la Boétie, qui fut grand ami de Montaigne, et n’est que le développement d’un raisonnement bien simple qu’on peut résumer ainsi :

— Le plus souvent, le plus fort se laisse opprimer par le plus faible, quand il lui suffirait d’un acte d’énergie pour s’en débarrasser.

Or Bartolomeo qui n’avait lu ni la Boétie, ni Montaigne, avait regardé Benedetto et s’était dit que l’ancien vicomte Cavalcanti était jeune, agile et souple, mais que lui-même avec ses cinquante-cinq ans était infiniment plus vigoureux et, si on peut dire, plus brutalement fort.

Il était vrai qu’à l’intérieur et de l’autre côté de la porte se trouvaient des sbires absolument dévoués à l’individu, qui portait un uniforme et qui devait à des épaulettes plus ou moins escroquées un semblant d’autorité.

Mais enfin, supposez – ce n’est qu’une supposition – que Bartolomeo sautât sur Benedetto, le prit à la gorge et le serrât si bien qu’il étouffât jusqu’au moindre cri, il ne restait plus que la question des sbires.

C’était déjà un grand point de gagné !

Bartolomeo écoutait peu, il savait à quoi tendaient toutes les phrases de son adversaire et c’était sur l’idée que nous venons d’énoncer – idée irréalisable, nous le reconnaissons – que se tendaient toutes les facultés de son esprit.

Or, voici ce qui se passa.

Benedetto, avons-nous dit, était cabotin dans l’âme. Il était de ces gens qui parlent dans les duels, et qui désignent d’avance le point où ils toucheront leur ennemi.

De plus, il ne supposait pas un seul instant, qu’il y eut chez Bartolomeo autre chose que de l’entêtement.

Question d’honneur ? Question de patrie ? Autant de plaisanteries pour lesquelles M. de San Pietro n’eût pas sacrifié un seul de ses cheveux.

Il lui plaisait de jouer, vis-à-vis de l’ancien major – de son ancien père – le rôle de Croquemitaine avant la lettre.

Il était bien entendu qu’il était décidé au besoin à lui faire broyer les membres pour obtenir le renseignement réclamé.

Seulement, il lui semblait amusant d’entourer l’acte final de préliminaires pittoresques.

— Écoute, mon vieux Cavalcanti, dit-il, tu me parais craindre que j’appelle des gens, qui te tenaillent les chairs avec des pinces rougies au feu, tu es inquiet… cela est évident, et tu considères mélancoliquement chacun de tes membres, bras ou jambes, te demandant quel est celui qui paiera pour ta résistance. Eh bien, sur mon honneur, je te jure, qu’en considération des services que tu m’as rendus jadis, tes pieds ni tes jambes n’ont rien à redouter.

— Ah ! fit Bartolomeo, qui devenait de plus en plus curieux, mais avec l’arrière-pensée que nous avons dite.

— Bien plus, fit San Pietro, je fais grâce à tes bras et à tes mains.

— Merci, dit l’ancien major.

— Enfin, tu comprends fort bien que si un de ces outils de fer mordait ta poitrine, il n’y aurait pas un de tes os qui ne craquât.

— Je m’en doute.

— Je t’affirme que ta poitrine et tes côtes n’ont rien à craindre de moi.

Bartolomeo leva la tête.

Ah ça ! était-ce une plaisanterie. Benedetto renonçait-il à la torture ? Les quatre membres et la poitrine intacts, c’était tout ce qu’on pouvait demander, surtout dans une chambre comme celle-là.

Benedetto posa sa main sur l’épaule de Bartolomeo.

— Parleras-tu ? demanda-t-il d’une voix douce.

Non moins doucement, Bartolomeo répondit :

— Non !

— Tu sais que d’Aslitta est en mon pouvoir, qu’il est emprisonné ici, et que si tu meurs sans rien révéler, je saurai bien le forcer à parler.

Bartolomeo, – le vieil escroc, le vieux filou – se dressa et regardant Benedetto en face :

— J’ai volé, j’ai fait les quatre cents coups, mais il y a une chose que je n’ai pas faite et que je ne ferai pas, c’est de trahir mon pays, maintenant va te faire f…

Benedetto poussa un cri de rage et courut à l’un des angles de la pièce.

Là, il ouvrit une sorte d’armoire, dans laquelle, sous le reflet de la torche, se profilait une forme étrange, quelque chose comme la silhouette d’une tête humaine.

— Viens, dit-il à Bartolomeo, approche.

Bartolomeo, pour nous servir d’une expression boulevardière, n’en menait pas très large.

Héroïque, oui, mais très embêté.

— Tu vois bien ceci, lui dit Benedetto.

— Oui.

— Sais-tu au juste ce que c’est ?

— Non !

— Eh bien ! je vais te le dire. Il y a quelque cinq cents ans, un seigneur dont le nom importe peu, surprit un page auprès de sa femme. Étant homme de bonne compagnie, il ne fit ni bruit, ni scandale, il montra bonne figure au page, et un jour, étant allé chez lui, il lui fit présent d’un casque admirablement ciselé. À peine le seigneur était-il sorti de sa demeure, que le page se hâta de coiffer le casque, qui, par des ressorts cachés, l’enferma tant et si bien que le malheureux périt étouffé.

— Eh bien ? demanda Bartolomeo.

— Eh bien ! mon cher père… de contrebande puisque vous vous refusez à me donner les quelques renseignements que je vous demande, je vais appeler les gens qui sont là… Voyez, ceci est un casque, il s’ouvre et il se ferme facilement ; de plus, il est scellé au mur par une chaîne. On vous prendra par les épaules, on vous poussera dans cette nouvelle armoire de fer et je vous défie de sortir de cette étreinte, qui est le silence éternel et la mort par la faim !…

Bartolomeo était debout, très pâle.

— Comprenez-moi bien, je vous tiens, vous êtes le plus faible, vous resterez là ! sans aucun espoir de délivrance, aveugle, muet, étouffant, et…

Il n’acheva point.

D’un geste rapide, Bartolomeo l’avait saisi, l’avait lancé la tête la première dans cette espèce d’armoire, avait fait jouer les ressorts, et se rejetant en arrière, avait éclaté d’un rire muet.

Du reste, Bartolomeo, ne s’endormit pas dans son triomphe.

Il voyait Benedetto, aveugle, muet, étouffant, s’agiter dans des convulsions furieuses, la tête prisonnière, le corps tordu.

Très joyeux de ce qu’il avait fait, il se mit en devoir de dépouiller le bandit de l’uniforme qu’il portait.

Religieusement, il l’habilla quoique avec un soupir, de la polonaise verte, qui avait subi tant de vicissitudes.

Et lui-même, déguisé en capitaine croate, le kolbach rabattu sur les yeux, il ouvrit la porte du cachot, passa noblement devant les sbires et se perdit dans les couloirs souterrains en murmurant :

— Maintenant, où est d’Aslitta ?

XIII

PUITS OU OUBLIETTE

Entraîné par les soldats qui l’avaient surpris, le marquis d’Aslitta avait été, nous l’avons dit, jeté dans une voiture et de là, dans un des cachots de la citadelle.

Le jeune homme n’avait pas proféré une seule parole.

Quand il entendit la porte de fer se refermer sur lui, il eut comme un soupir de soulagement.

Il sentait le besoin d’être seul, de se replier sur lui-même, de penser.

Autour de lui, dans la nuit profonde, le silence s’était fait.

Il s’appartenait enfin : et dans cette première minute d’accalmie un nom monta à ses lèvres :

— Luciola !

C’était pour elle qu’il avait résisté au désir de la mort, alors que le moindre mouvement pouvait faire de l’un des sbires un lâche assassin.

C’était pour la défendre, pour la sauver qu’il avait voulu vivre.

Et maintenant, dans l’obscurité noire du cachot, auprès de cette figure radieuse s’élevait une autre forme, admirable, elle aussi, la statue de la patrie.

D’Aslitta était énergique. Par un effort de sa volonté il sut se ressaisir lui-même et, froidement, chercha à reconstituer les événements qui avaient précédé et accompagné son arrestation.

Il était vrai que c’était lui qui avait préparé la manifestation de la Scala, cette explosion de patriotisme dont – à son insu – Ticellini avait été le complice et l’instrument.

Il s’était dit que l’heure était venue de secouer la torpeur de ses concitoyens, qu’il fallait frapper fort sur leurs consciences, les contraindre au réveil.

En même temps, tous ses alliés étaient prêts. La nuit même, une entrevue décisive devait avoir lieu dans une maison de la Porte Ticinese. Voilà ce qu’il savait.

Comment avait-il été subitement arraché à son œuvre ? Comment ce damné San Pietro s’était-il tout à coup trouvé sur sa route ?

Certes, il y avait entre ces deux hommes une haine furieuse. En San Pietro, d’Aslitta haïssait le traître et l’espion. En d’Aslitta, San Pietro maudissait l’homme qu’il savait supérieur à lui. Mais la haine de d’Aslitta était faite surtout de mépris : il en avait donné la preuve alors que dans une conversation rapide, il avait dédaigné de nier, en face de San Pietro, son rôle de conspirateur…

Que San Pietro eût été à sa discrétion, il l’eût souffleté et jeté dehors.

La haine de San Pietro, faite d’envie, était féroce.

D’Aslitta ne l’ignorait pas. Tombé au pouvoir de son ennemi, il n’avait à attendre de lui ni justice ni pitié. La torture et la mort lui étaient réservées.

Ceci était le but positif de la question.

Mais la vengeance de San Pietro devait-elle s’arrêter là ? Non, certes, d’Aslitta le devinait.

Cette haine poursuivrait la Luciola, poursuivrait l’Italie : triomphant, San Pietro devenait un bourreau.

D’Aslitta serrait les poings : et dans une imprécation muette, il jura de défendre sa propre vie, non qu’il eût peur de mourir, mais parce qu’il sentait qu’il avait une mission à accomplir.

Défendre sa vie ! mais par quels moyens ?…

Il était probable que San Pietro ne perdrait pas de temps pour assouvir sa vengeance.

D’Aslitta ne partageait pas les illusions qui étaient restées tenaces dans le cerveau de Bartolomeo.

Il connaissait trop ses ennemis pour douter de la véracité des récits qui circulaient parmi le peuple. Il savait que bien des malheureux avaient succombé dans des supplices que l’imagination des tortionnaires se plaisait à varier chaque jour. N’en avait-il pas lui-même hautement parlé dans le casino de la Vertelli ? Donc, il se pouvait que tout à l’heure, dans quelques minutes peut-être, on vînt s’emparer de lui pour le conduire dans quelque atroce repaire où ses membres seraient brisés.

Alors ce serait l’impuissance ! Alors, si on n’avait point la pitié de le tuer, il souffrirait d’autant plus qu’il se sentirait incapable d’aucun effort pour voler au secours de ceux qu’il aimait !

Sur qui pouvait-il compter ? Sur un seul homme, sur Monte-Cristo.

Mais que ferait-il pour lui, pour la Luciola ! il soulèverait le peuple. Qui sait si les révoltés ne seraient pas écrasés dans la première lutte…

D’Aslitta frissonnait maintenant qu’il avait mieux conscience de sa situation.

Elle était désespérée. Pourtant il ne s’abandonnerait pas.

Il fallait dès maintenant, et en dehors de toute vraisemblance de succès, songer à la fuite.

Où l’avait-on conduit ? il ne connaissait pas l’intérieur de la citadelle ; cependant il était certain d’être descendu, de telle sorte qu’il devait avoir été plongé dans l’une des profondes casemates qui se trouvaient sous les remparts.

Peu à peu cependant, ses yeux s’habituaient à l’obscurité.

Il distingua à plus de deux mètres au-dessus de lui, une ouverture, garnie de barreaux de fer, donnant sur l’intérieur.

Ce n’était donc qu’un cachot, creusé dans les fossés.

Il n’avait pas de liens. Ses membres étaient libres. Le bâillon qui avait serré ses lèvres avait été enlevé. Il respirait largement, et en même temps que l’air emplissait ses poumons, toute sa force lui revenait.

Il se leva et se mit à marcher dans le cachot les mains tendues en avant, suivant les murailles. La pierre était fruste, dure, et ne présentait aucune saillie à laquelle il pût s’attacher pour se hisser jusqu’à l’ouverture. D’ailleurs, eût-il pu y parvenir que, selon toute probabilité, il eût trouvé des barreaux de fer solidement scellés et contre lesquels il eût vainement épuisé ses forces.

Cependant il n’y avait pas une minute à perdre.

À chaque instant, il redoutait d’entendre sa porte s’ouvrir.

Nous l’avons dit, il ne craignait pas d’être tué, mais d’être torturé et brisé.

Il s’arrêta un instant, puis se mit à marcher, réfléchissant.

Tout à coup, il poussa un cri rauque.

Ses pieds avaient buté contre un obstacle, il avait été lancé en avant, et tombant la tête la première, il lui avait semblé qu’il rencontrait devant lui le vide.

Par un effort tout instinctif, il lança ses bras au hasard et ses mains s’accrochèrent à quelque chose.

Il se trouvait maintenant suspendu, retenu seulement par ses ongles qui rayaient la pierre.

Que s’était-il donc passé ?

D’Aslitta le comprit vite. Au milieu du cachot, il y avait un puits, entouré d’une margelle basse.

C’était là ce qui l’avait renversé, et maintenant c’était en dedans de l’ouverture qu’il était ainsi suspendu.

Où communiquait ce puits ?

Était-ce bien un puits ou au contraire une de ces oubliettes, garnies de barres de fer, dans lesquelles les victimes étaient précipitées ?

Si c’était réellement un puits, se trouvait-il de l’eau au fond, et quelle quantité ?

Toutes ces réflexions traversèrent l’esprit de d’Aslitta avec la rapidité de l’éclair.

Et, chose singulière, toute terreur avait subitement disparu.

Ce « quelque chose, » si peu attrayant qu’il fût, donnait un aliment à ses facultés d’activité et de raisonnement. Cela valait mieux que les quatre murs inattaquables d’un cachot.

Avant tout, il fallait retrouver son équilibre, car si vigoureux que fût d’Aslitta, il sentait bien que ses muscles ne résisteraient pas longtemps à une tension aussi excessive.

Lentement, rassemblant toutes ses forces, d’Aslitta raidit ses membres, se suspendant à la margelle intérieure. Mais la pierre était humide, et il éprouvait une sensation de glissement. Que ses mains manquassent, et il serait précipité… où cela ?

Il frotta la paroi du genou, cherchant un point d’appui : et soudain il sentit qu’une aspérité rocailleuse lui permettait une de ces tentatives qui sembleraient folles à tout homme qui ne serait pas en danger de mort.

La pierre était pointue, presque aiguë.

Appuyant son genou avec force, d’Aslitta sentit qu’elle faisait trou dans sa chair ; et en dépit de la douleur, s’aidant de ce soutien, il se lança en haut, jeta l’une de ses mains par-dessus la margelle. Il parvint ainsi à en saisir le bord extérieur. Alors sa force se trouva doublée, et dégageant son genou qui saignait, il parvint à se soulever, et bientôt se trouva appuyé à mi-corps sur la margelle.

Tournant sur lui-même, il posa ses pieds sur le sol, et s’assit sur le bord du puits.

Une intense curiosité s’emparait de lui. Certes il était absurde de croire que dans un cachot réservé aux prisonniers se trouvât un moyen si simple de recouvrer la liberté. Ce puits devait aboutir à quelque profondeur où l’asphyxie ou la noyade fussent impossibles à éviter.

Et pourtant, il fallait tout tenter. Ce péril même était un aliment à l’énergie du jeune homme.

Soudain il eut une exclamation joyeuse.

Ses assaillants avaient oublié ou négligé de le fouiller.

Il venait de trouver dans sa poche un petit étui d’argent – présent de la Luciola, gravé à ses initiales – et qui devait contenir des allumettes.

À quoi servent les agitations politiques ! D’ordinaire d’Aslitta fumait beaucoup. Mais depuis que le cigare était devenu un emblème d’oppression, il s’abstenait absolument : si bien qu’il y avait grandement à craindre que sa boîte ne fût vide. Il l’ouvrit avec un léger frisson.

Deux allumettes y restaient, mais depuis combien de temps ? N’était-il pas grandement à craindre qu’elles ne fussent devenues ininflammables.

De plus, la pierre de la margelle était humide, inutile de tenter d’y frotter l’allumette.

D’Aslitta essaya sur la boîte même. Le phosphore grésilla, puis ce fut tout.

Quiconque a été en prison, ou égaré dans un lieu sombre, connaît l’émotion de la dernière allumette. Le moindre gavroche eût dit à d’Aslitta que pour lui rendre sa siccité et ses propriétés, il suffisait le plus souvent de la passer dans ses cheveux.

Mais en 1848 – et en Italie – il était bien permis d’ignorer ce petit conseil.

D’Aslitta restait penché sur le puits, indécis, cherchant à plonger du regard au fond de cette noirceur, plus noire encore que l’obscurité du cachot.

Il tenait l’allumette – suprême – entre ses deux doigts, hésitant à voir cette espérance ultime s’en aller en fumée…

Soudain, il tressaillit.

Était-ce une illusion ? Était-ce un jeu des fantaisies de la nuit ? en vérité, il lui avait semblé que, là, au-dessous de lui, dans cette profondeur où son œil ne pouvait plonger, il avait entendu quelque chose…

Oh ! moins que rien, un froissement, ou plutôt un clapotis.

Cela était si lointain, si vague, qu’en réalité il fallait être en plein silence pour l’avoir distingué. D’Aslitta restait immobile, retenant sa respiration. Le bruit ne se reproduisait pas. Quelle apparence d’ailleurs que quelque chose s’agitât dans cette ombre ?… à moins que ce fut quelque reptile visqueux…

Mais non, voici que l’écho étouffé, lui renvoya de nouveau, après quelques minutes, un bruit plus distinct. On eût dit une sorte de hennissement contenu…

Cette fois, d’Aslitta n’hésita plus, et comme il est vrai que rien n’est plus ingénieux que le hasard, dans sa précipitation, il frotta l’allumette contre sa manche de drap, et le souffre s’enflamma. Courbé sur le puits, le jeune homme y plongea le bras, promenant l’allumette dont la lueur, hélas trop faible, éclairait à peine un cercle de quelques pieds.

En bas, c’était fini. Plus rien.

D’Aslitta tint l’allumette jusqu’à ce que la flamme touchât ses doigts, puis il la lâcha.

Elle tomba en tournoyant, point rouge se perdant dans le vide.

Mais à ce moment, une voix – cette fois il n’y avait pas à s’y tromper – laissa échapper une exclamation qui ressemblait grandement à un juron des plus épicés.

Il est des moments où l’audace est commandée par la situation.

À chaque instant, nous l’avons dit, d’Aslitta redoutait de voir la porte de son cachot s’ouvrir et livrer passage à ses ennemis.

Que le danger vînt horizontalement ou bien verticalement – de bas en haut – mieux valait aller droit à lui. Le jeune homme fit de ses deux mains une sorte de porte-voix et lançant ces mots dans la profondeur du puits :

— Il y a quelqu’un là ? cria-t-il.

Puis il écouta. Point de réponse d’abord. Ceci était un indice précieux. D’Aslitta ne doutait plus maintenant qu’au fond du puits se trouvât une créature humaine. Du moment qu’elle ne répondait pas à l’appel d’un prisonnier, c’est qu’elle avait intérêt elle-même à dissimuler sa présence.

— Répondez donc, reprit d’Aslitta. Vous êtes un prisonnier ?…

Mutisme profond. Le marquis commençait à redouter une erreur.

— Je ne suis pas un ennemi, dit-il encore. Je suis un prisonnier comme vous…

Alors la voix dolente s’éleva de cet in pace.

— Eh bien ! oui… je suis là… dans l’eau, à mi-corps… je vais me noyer…

— C’est singulier, pensa d’Aslitta, je reconnais cet accent. Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

L’autre se tut de nouveau. Évidemment il se défiait. Mais d’Aslitta n’était pas homme à s’arrêter en chemin. Ou cet homme était tombé dans le puits, et alors il devait tout tenter pour le sauver, ou bien il y était venu par un chemin quelconque, et ce chemin était bon à connaître.

Quant à entamer un interrogatoire, dans ces conditions excentriques, il n’y fallait pas songer.

Outre que, selon toute apparence, il était inutile, il offrait encore ce péril que la voix, répercutée par les échos, pouvait être entendue et donner l’alarme…

Un seul point restait acquis, c’est que l’homme du fond n’était pas un gardien de la citadelle.

Et cependant un fait singulier fut sur le point de changer toutes les dispositions de d’Aslitta.

Comme il regardait attentivement, cherchant à découvrir dans son esprit un moyen de salut, pour lui et pour l’inconnu, voici que celui d’en bas, en danger de noyade à ce qu’il paraît, avait eu l’idée lui aussi, de reconnaître les êtres.

Car, tout à coup, d’Aslitta vit une lueur briller : celle d’une allumette qui s’était vivement enflammée. Et à cette lueur rapide, le marquis avait fort bien distingué les broderies dorées d’un uniforme d’officier…

Mais au même instant, la voix, avec un nouveau juron du plus pur italien, avait crié :

— Si vous pouvez m’aider à sortir d’ici, faites-le… car je sens que ça enfonce, et que je vais me noyer…

L’aider, le sauver !… d’Aslitta oublia qu’il s’agissait sans doute d’un ennemi.

Et il se souvint soudainement qu’il portait, serrée autour de lui, l’écharpe de soie de la Luciola, celle-là même qui, une fois déjà, lui avait sauvé la vie.

Il la détacha promptement. Elle était longue de plusieurs mètres et d’une solidité éprouvée.

Il la déroula et lança l’extrémité dans le puits disant :

— Attachez-vous à ceci et vous êtes sauvé !…

Dans cette nuit, les exercices de gymnastique n’étaient pas, on le devine, de la plus grande facilité. Cependant d’Aslitta sentit bientôt que le bout de l’écharpe avait été saisi par l’homme qui était en bas.

— Tenez-vous bien ? demanda-t-il.

— Ça va, répliqua l’autre. Enlevez.

Giorgio s’arcbouta sur la margelle à laquelle s’appuyaient ses genoux, et avec sa vigueur de jeune homme, il enleva hardiment le fardeau.

— Aïe ! aie ! faisait l’autre. Sapristi ! ça n’est pas rembourré !

— C’est singulier, pensait d’Aslitta, je connais cette voix.

Un instant après, il sentait une main se poser sur son bras, un homme enjambait la margelle, et se laissait presque choir à terre en murmurant :

— Eh bien ! il y a longtemps que je n’en ai fait autant ! Ah ! si Carlotta me voyait !

Carlotta ! Ce nom fut une révélation pour le prisonnier.

— Bartolomeo ! fit-il, c’est vous ?…

— Eh oui !… mais qui diable êtes-vous donc ? il fait noir comme dans un four.

— D’Aslitta !

— Vrai !… mais oui, maintenant je reconnais votre voix ! Ah ! bien ! en voilà un hasard ! c’est justement vous que je cherchais…

— Moi ! mais d’où donc sortez-vous !

— Oh ! voilà qui serait trop long à raconter. Qu’il vous suffise de savoir que j’étais tombé comme vous aux griffes du damné San Pietro, que peu s’en est fallu que l’animal ne me cassât une patte, bras ou jambe… mais que, par un petit truc à moi, je l’ai mis dans l’impossibilité de nuire…

— Vous l’avez tué ?

— Hum ! je crains bien que non… en tous cas, il a dû passer un mauvais quart d’heure. Mais il ne s’agit pas de cela… il faut filer d’ici…

— Et comment ?

— Écoutez. Voici mon idée. Tout à l’heure, – ah ! je ne pourrais pas trop dire combien il y a de temps, par exemple – j’étais en conversation réglée avec le San Pietro, un gueux que je connais de longue date, suffit ! – Je l’ai fourré dans une armoire et j’ai joué des jambes.

— Un mot ! Comment avez-vous un uniforme croate ?

— Tiens, vous avez vu ça ! Ah ! oui ! l’allumette !… eh bien, c’est l’uniforme de San Pietro… mais encore une fois, je vous raconterai cela tout au long… est-ce que vous vous défiez de moi. Ça ne serait pas bien. Je ne vaux pas cher, c’est vrai, mais dans ce moment-ci… je ne me conduis pas trop mal !… vous saurez ça.

— Mon ami, vous vous trompez ! je n’ai aucune défiance…

— Bon ! bon !… ça ne compte pas, venons au plus pressé. Donc, le San Pietro étant occupé à faire des contorsions ridicules, je me suis dit : Il faut sortir d’ici. Mais minute, puisque M. d’Aslitta est aussi entre leurs pattes, je dois le tirer de là.

— Brave Bartolomeo !…

— Mais oui ! mais oui… je m’en flatte un peu. Seulement, vous me voyez d’ici en pleine nuit, dans les corridors souterrains de la citadelle… dame ! je n’étais guère à mon aise, d’autant plus que je pouvais rencontrer un de ces gueusards-là, qu’il m’aurait parlé son patois, et dame ! si je comprends un peu l’allemand, il y a un tas de jargons, bohème, croate, etc., qui sont pour moi de l’hébreu… Enfin j’allais droit devant moi, suivant des murs qui n’en finissaient pas… et qui étaient humides ! Pouah ! où j’allais, le diable ni moi n’en savaient rien… seulement ça descendait… Oh ! pour ça, j’en suis sûr, et voilà que tout à coup… bing !… je me cogne la tête contre quelque chose… de dur, en pierre. Je tâte, c’était comme qui dirait l’entrée d’une cave… je ne fais ni une ni deux… Comme il n’y avait pas avantage à reculer, je vais bravement en avant… ça descendait toujours !… Enfin, voilà que je sens mes pieds qui se mouillent… Ho ! ho ! voilà qui devenait plus grave !… Je veux rétrograder… Bon ! il paraît que je me trompe… je patauge… j’étends les bras, j’étais enfermé maintenant dans un couloir large de rien du tout… et il me fallait me courber en deux. Ma foi ! au petit bonheur… je continue, mes souliers s’emplissent d’eau… je sens que ça monte à mes chevilles… à mes mollets… seulement… ô surprise ! tout à coup, je sens que je peux me redresser… et puis une bouffée d’air, pas bien odorant, me vient au nez…, et puis, plus moyen de faire un pas en avant… j’étais dans un cul-de-sac, et sapristi ! le plus dur, c’est que le fond détrempé s’enfonçait sous mes pieds… je voyais le moment où j’aurais été enterré vivant… c’est à cet instant-là que j’ai aperçu la lumière de votre allumette… Qu’est-ce que je risquais après tout ? d’être repris, écartelé, pendu ? je commence à me blaser. J’ai dit : à la fortune du pot ! et j’ai répondu !… Sapristi, je puis dire que j’ai eu une rude chance… puisque c’était vous que je cherchais… et je vous trouve au moment où je m’y attendais le moins !…

— Mais comment, pourquoi avez-vous été arrêté ?

— Encore une histoire qui serait trop longue ?

— Ne pouvez-vous au moins me dire si la Luciola…

— Oh ! la brave fille ! n’ayez pas peur ! Elle courait de grands dangers…

— Danger de vie ou de mort, parfaitement ! Seulement quelqu’un s’est mêlé de ses affaires…

— Qui donc ?…

— Vous ne devinez pas ! parbleu, celui qui vous tirerait d’ici en un tour de main, s’il voulait…

— Monte-Cristo ?…

— Tout simplement… la belle Luciola est hors de péril, et bien protégée, je vous le jure… Car c’est Monte-Cristo qui s’est chargé d’elle…

D’Aslitta poussa un soupir de soulagement.

La Luciola sauvée, il lui semblait qu’il n’avait plus rien à craindre pour lui-même.

— Maintenant, reprit Bartolomeo qui était en veine d’héroïsme, il ne s’agit pas de perdre de temps… on n’est pas bien ici… et puis Carlotta doit être inquiète. Partons !

D’Aslitta se mit à rire :

— Partons ! c’est facile à dire… mais par où ?…

— Je n’en sais rien. Mais ça doit être possible. Où êtes-vous d’abord ?

— Je n’ai pas de lumière, je n’ai pas vu mon cachot, et j’ignore si on peut espérer quelque chose, je n’avais qu’une allumette… et elle est brûlée.

— Mais j’en ai, moi ! elles étaient tout en dessous de ma capote, dans ma ceinture et n’ont pas été touchées par l’eau…

Disant cela, il avait tiré une boîte de sa poche, et bravement il avait enflammé une allumette.

Le cachot d’Aslitta ressemblait à tous les cachots. Des murs frustes, pas d’autre issue qu’une porte bardée de fer, et une sorte de soupirail, garni de barreaux de fer.

— Diable ! fit le major. Ça n’est peut-être pas très facile… mais alors si nous retournions là d’où je viens…

— Mais si le souterrain n’a pas d’issue ?…

— Je n’en ai pas trouvé. Mais je m’y suis peut-être mal pris. Vous serez plus heureux que moi.

— Au fait, fit d’Aslitta, mieux vaut toujours essayer, seulement, raisonnons, vous avez pu monter ici, parce que je tenais l’écharpe, mais pour descendre… il n’y a qu’un de nous deux qui puisse atteindre le fond…

— Eh bien ! fit Bartolomeo après un silence… un suffit. Parbleu ! est-ce que je sers à quelque chose, moi… Voyez-vous, monsieur le marquis, depuis deux heures, j’ai fait bien des réflexions… je me suis dit que j’ai mené une vie de bric et de broc… et que, si on me tordait le cou, il n’y aurait pas grand perte…

— Bartolomeo, ne parlez pas ainsi…

— Vrai, je dis ce que je pense !… Il n’y a qu’une personne qui m’intéresse… c’est la pauvre Vertelli… eh bien ! monsieur d’Aslitta, si vous parvenez à vous sauver et qu’on me fasse passer le goût du pain… je compte sur vous pour elle… n’est-ce pas ? Vous lui ferez une petite rente… oh ! pas grand-chose ! et puis… vous lui direz que je n’étais pas tout à fait une canaille…

La voix de l’ex-major s’attendrissait.

C’est qu’en vérité, il était de très bonne foi.

Il parlait d’abondance :

— Tandis que vous… il y a un tas de personnes qui vous aiment… la Luciola… Monte-Cristo… et puis il y a encore l’Italie… à qui vous êtes nécessaire… Allons, c’est dit. Je vais tenir l’écharpe… vous allez descendre, et vous vous sauverez comme vous pourrez… Voyez-vous, j’ai eu un peu peur tout à l’heure… mais je suis sûr maintenant qu’il n’y a pas de danger de se noyer… Ça doit être un canal qui donne dans les fossés… par là on peut trouver une issue… là, ne perdons pas un moment… Allez ! allez !…

— Je refuse, prononça nettement d’Aslitta.

— Mais c’est stupide, cela ! s’écria l’ex-major, perdant toute mesure… Comment ! vous êtes un chef de conspiration ! vous absent, tout peut manquer… vos amis seront pris, fusillés… et vous hésitez !…

D’Aslitta se tut. L’argument l’avait atteint en pleine conscience.

Quand on est l’homme d’une cause, on ne s’appartient plus. Oui, ses amis l’attendaient, son absence pouvait compromettre la partie suprême qui s’engageait, perdre la cause sainte de l’Italie.

Dans l’ombre, sa main chercha celle de Bartolomeo :

— Ami, lui dit-il, j’accepte ton sacrifice. Mais sache-le bien, ou je mourrai ou je reviendrai te délivrer…

— Peuh ! ne vous occupez pas de cela. D’ailleurs, j’ai plus d’un tour dans mon sac, et j’en sortirai sain et sauf.

La voix de Bartolomeo n’était pas très ferme en disant cela. Il croyait fermement qu’il ne reverrait plus sa douce Carlotta… et qu’il ne prendrait plus l’excellent breuvage du soir, ce grog qui faisait ses délices.

Mais il n’avait qu’une parole.

Et puis cette main qui serrait la sienne lui semblait une absolution de tout son passé. Il se sentait fier de lui. C’était une jouissance à laquelle il n’était pas habitué.

Cependant d’Aslitta hésitait encore.

Tout à coup, dans les profondeurs des souterrains, on entendit un bruit sourd, les pas de plusieurs hommes qui s’approchaient.

— Vite ! vite ! fit Bartolomeo. Voilà du nouveau, et ce n’est pas le cas de dire, tout nouveau, tout beau. Adieu, monsieur d’Aslitta, et souvenez-vous de votre promesse…

Le jeune homme saisit Bartolomeo dans ses bras et le serra contre sa poitrine.

— Au revoir, ami, dit-il en l’embrassant, et merci pour l’Italie !…

Le bruit devenait plus distinct. En un instant, se glissant sur la margelle du puits, d’Aslitta s’était mis en devoir de descendre. Il était suspendu à l’écharpe que Bartolomeo retenait de toute sa force.

— Dépêchons-nous, murmura l’ex-major. Voilà du monde !…

Et au moment même, où il sentit l’écharpe, se détendre, une clef tourna dans la serrure. Rapide, il laissa tomber l’écharpe au fond, et s’alla jeter dans un coin du cachot, attentif, regardant – et si curieux qu’il n’avait pas peur.

La porte s’ouvrit.

Benedetto parut, accompagné de soldats.

Oui, Benedetto qu’il n’avait pas étranglé, Benedetto qu’on avait sauvé à temps de l’étreinte du carcan de fer, et qui, haletant, furieux, n’avait plus qu’une pensée, se venger sur le prisonnier qui restait à sa discrétion, sur d’Aslitta.

Car il ne doutait pas que Bartolomeo se fût échappé.

— Allons ! debout ! cria San Pietro d’une voix brutale.

L’ex-major ne bougea pas. L’oreille tendue, il écoutait. D’Aslitta était-il hors de toute atteinte ?

San Pietro, dont le visage balafré portait la trace des ressorts de fer qui l’avaient meurtri, saisit une des torches et marchant droit à celui qu’il apercevait dans le coin sombre du cachot, il lui saisit le bras :

— Ne m’as-tu pas entendu ?

Cette fois, Bartolomeo se dressa, et dégageant son bras de l’étreinte du misérable.

— Bonjour, Andrea Cavalcanti, fit-il en ricanant.

San Pietro poussa un cri de rage. Quoi ! il venait pour assouvir sa vengeance sur l’homme qu’il haïssait, et encore une fois, il se trouvait en face de ce fantoche.

Mais l’autre, d’Aslitta ! qu’était-il devenu ? Comment Bartolomeo était-il entré là ?

San Pietro, écumant, appelait les gardiens qui accouraient.

Aucun d’eux n’avait rien vu, rien entendu.

Et pourtant il était bien vrai que d’Aslitta avait été enfermé dans ce cachot.

— Il s’est évadé par le puits, dit un des gardiens.

— Par le puits ! fit un autre. Alors c’est un homme mort…

Bartolomeo, tout pâle, écoutait. Pourquoi cet homme disait-il cela ?

— C’est vrai ! reprit le premier. Et tenez, regardez, ajouta-t-il en s’adressant à San Pietro.

Il s’était penché sur l’orifice et avait dirigé dans la profondeur la lueur de la torche.

Bartolomeo, solidement tenu par deux soldats, ne pouvait rien voir.

Que se passait-il donc ?

On entendait un bruit sourd, singulier.

— Je vois une nappe d’eau, dit San Pietro, qui semble monter…

— C’est bien cela, reprit le gardien. Dans quelques minutes, elle sera à son maximum de hauteur, c’est-à-dire à un mètre environ de la margelle.

— Eh bien ! expliquez-vous donc ?… Comment l’homme qui s’est sauvé par là est-il forcément perdu…

— C’est bien clair. Il y a un quart d’heure à peu près que le commandant a donné l’ordre d’ouvrir les écluses de l’aqueduc de Santa Maria. L’eau s’est précipitée, a rempli les fossés et tous les couloirs souterrains de la citadelle. Celui qui est descendu a été surpris par le flot, et certainement étouffé… il n’y a pas d’issue possible.

— Parle, toi ! s’écria San Pietro en s’adressant à Bartolomeo. Cet homme a-t-il fui par le puits ?…

Bartolomeo ne répondit pas, une grosse larme roulait de ses yeux sur sa moustache grise.

Ainsi, c’était lui qui avait perdu celui qu’il voulait sauver. Il était dit qu’il ne pourrait pas faire une bonne action.

— Et tenez, voici la preuve, reprit le gardien, voyez.

En effet, quelque chose montait au-dessus de l’eau, surnageant… un des soldats l’atteignit avec son épée.

Bartolomeo poussa un gémissement douloureux.

C’était une écharpe. Il la reconnaissait pour l’avoir vue roulée autour de la ceinture de d’Aslitta.

San Pietro la saisit et dans un mouvement de rage la foula aux pieds :

— Mort ! murmura-t-il. Il m’échappe ! Du moins celui-là me reste. Entraînez cet homme, dit-il, et qu’au point du jour, il soit fusillé !…

Et, la tête haute, il passa devant Bartolomeo.

Celui-là se redressa et lui cracha au visage ce seul mot :

— Canaille !

XIV

ESPÉRANCE

Dès le lever du jour, toute la ville était debout.

Des affiches, apposées sur les murailles faisaient connaître au gouvernement de l’empereur l’ultimatum posé par le peuple lombard.

Partout des rassemblements se formaient, grossissant de minute en minute.

Le palais municipal était entouré. La foule criait : des armes ! des armes !

Le podestat se rendit auprès du gouvernement ; le palais était gardé par des grenadiers autrichiens qui croisèrent la baïonnette en appelant aux armes.

On vit alors un enfant se jeter sur la sentinelle et en un clin d’œil, le corps de garde fut désarmé et le palais envahi.

Déjà les membres du gouvernement s’enfuyaient par toutes les issues, se perdant, sous des déguisements, à travers la foule.

Le président du conseil seul, resté à son poste, signa les décrets que lui présentaient les révoltés.

Mais il était à craindre que ces premières concessions arrachées par la peur ne cachassent un piège. Et O’Donnell, le président fut conduit au palais du Broletto, qui s’élève au centre de la ville.

Mais une fois dans la rue del Monte la foule ne put avancer.

Une forte patrouille barrait le passage, et, sans sommation, déchargea ses armes sur le peuple. Ce fut une épouvantable décharge, et les cris des blessés et des mourants s’élevèrent dans l’air comme une malédiction et aussi comme un suprême appel à la résistance.

Radetzky avait engagé la lutte. C’était la bataille…

Et Radetzky était prêt. Déjà de toutes parts les troupes occupaient les remparts et les portes : sur la place Vice-Royale qui longe le Dôme, cet admirable temple dont les pierres impassibles ont vu se dérouler déjà tant de tragédies sanglantes, les soldats croates se forment en masses profondes.

Ce n’est point là une guerre civile : ce sont les bourreaux qui veulent à jamais écraser leurs victimes…

Dans une maison qui allait devenir le quartier général de l’insurrection, le palais de Vidiserti, Monte-Cristo était debout, devant une des hautes fenêtres.

Son front pâle tressaillait au bruit des explosions sinistres, et sa main s’appuyait sur l’épaule de son fils :

— Père, dit Espérance, que se passe-t-il donc ?

Monte-Cristo se baissa vers lui, l’embrassa au front et, le soulevant dans ses bras, lui montra dans la rue des hommes qui fuyaient, laissant derrière eux des traces de sang sur les dalles.

— Regarde, enfant, dit-il, que vois-tu ?

— Je vois des malheureux qui ont peine à se soutenir… je vois des visages livides et des vêtements rougis…

— Regarde encore !…

— Je vois de pauvres femmes qui courent en emportant leurs enfants… oh ! père ! père ! un de ces enfants est mort !…

— Enfant ! regarde encore, regarde toujours !…

— Je vois au bout de la rue des soldats qui chargent leurs armes… ils mettent le fusil à l’épaule… ils tirent ! père ! père !… Encore des hommes qui tombent et des femmes qui crient. Que veut dire tout cela ?…

— Cela veut dire, enfant, que l’homme est le pire ennemi de l’homme. Cela veut dire qu’il est des êtres malfaisants qui, dans un intérêt d’orgueil et d’ambition, veulent asservir comme des esclaves ceux qui devraient être leurs frères… cela veut dire que Dieu permet parfois le mal triomphant, qu’il permet l’obscurité sinistre, mais pour qu’un jour le bien triomphe à son tour et que la lumière chasse la nuit…

— Pourquoi le mal, pourquoi la nuit existent-ils ? demanda le fils de Monte-Cristo…

Le comte passa sa main sur son front. L’enfance a de ces logiques sublimes.

— Oui, pourquoi ? répéta Monte-Cristo en secouant la tête. Si toi, enfant, qui sait à peine ce qu’est la vie, si toi, qui n’as jamais menti et qui entres dans la vie avec la confiance des âmes droites, si tu avais tout à coup la sublime puissance de créer des hommes, de créer un monde… que ferais-tu ?…

— Moi, père ! je dirais… je veux que le monde soit si beau, je veux que les hommes soient si bons qu’il n’y ait sur terre que de la joie et du bonheur…

Monte-Cristo pressa son fils contre sa poitrine :

— Ô justice sublime ! murmura-t-il ! Mon Dieu ! vous entendez ! pourquoi donc n’avez-vous pas fait ce que cet enfant aurait fait !…

C’est une chose effrayante et d’une horreur sublime que la guerre, se déchaînant à travers une ville. Les tambours résonnent dans le dédale des rues, sonores et vibrantes d’échos sans cesse répétés : puis comme des craquements, les explosions heurtent les pierres et les font frissonner. Parfois des clameurs s’élèvent lentes et désespérées. Des appels se croisent, on sent d’abord l’affolement de la surprise.

Sur les champs de bataille, il y a je ne sais quelle scientifique rigueur qui donne à la lutte des rectitudes mathématiques : les groupes ennemis se meuvent silencieux comme des êtres gigantesques. Et si des cris éclatent, ils se perdent dans l’immensité…

Une ville, au contraire, ressemble à un océan furieux où les vagues se heurtent, se mêlent, se confondent. Tout se heurte, tout se déchire, chaque maison devient une citadelle, chaque pavé une redoute, chaque embrasure un retranchement.

La mort, blottie partout, s’élance de partout, pareille à une bête fauve aux mille incarnations, s’élançant de ses repaires inconnus.

Et, impassible, mais ayant au front la contraction des grandes douleurs, Monte-Cristo écoutait, sachant que chaque éclatement était un meurtre, laissant derrière lui une ruine et un désespoir…

— Père, dit Espérance, entre ces hommes qui se battent, est-ce qu’il n’y a pas de place pour nous ?…

— Tout à l’heure, dit Monte-Cristo. Oh ! sois tranquille, enfant !… l’heure va sonner où je te dirai d’aller, toi, mon fils, tenir le serment que j’ai prêté cette nuit…

— Oh ! père ! vois donc… ce drapeau !…

Un homme – un Italien – au péril de sa vie, était parvenu au faîte d’une église dont on apercevait la flèche de la maison Vidiserti et avait planté – en plein ciel – le drapeau national…

Tout à coup on vit – sur la teinte grise du matin – l’homme ouvrir les bras, tournoyer sur lui-même, puis lancé dans le vide, disparaître…

Mais le drapeau était resté !…

— Espérance, dit Monte-Cristo, ainsi est-il de toute l’humanité ! depuis que l’histoire existe, les forts, les vaillants, les intrépides vont sur les cimes porter le drapeau de la justice… on les tue… mais le drapeau flotte jusqu’à ce qu’il retombe, lui aussi dans le sang, et qu’un autre le relevant aille de nouveau risquer sa vie pour le déployer…

À ce moment, la porte s’ouvrit et Bertuccio parut :

— Eh bien ? demanda Monte-Cristo, s’avançant vers lui. Qu’as-tu appris ?

— Monsieur le comte, un de nos affidés a pénétré dans la citadelle… M. d’Aslitta n’y est plus…

— Que veux-tu dire ? S’est-il évadé ? C’est impossible, car il serait ici…

— L’homme que j’ai envoyé n’a rien pu apprendre de plus… seulement il sait que ce matin quand on a pénétré dans son cachot, il ne s’y trouvait plus… un autre avait pris sa place…

— Un autre ! et qui donc ?…

— Un homme que monsieur le comte connaît… celui qui à Paris s’appelait le major Cavalcanti…

Monte-Cristo tressaillit.

— Lui ? et qu’est-il advenu de cet homme ?

— Au moment où notre affidé quittait la citadelle… il avait été condamné à être fusillé…

— L’exécution a-t-elle eu lieu ?…

— Je ne sais. L’homme avait peur d’être surpris et il avait ordre d’éviter tout danger, afin de vous rapporter sa réponse.

— C’est bien, fit le comte. Mais d’Aslitta !…

— D’Aslitta est mort ! s’écria une voix douloureuse.

Et la Luciola, pâle, les cheveux épars, folle de douleur, vint tomber aux genoux de Monte-Cristo.

— Mort ! s’écria le comte. Qui vous l’a dit ?…

— Écoutez ! regardez ! fit la Luciola s’élançant vers la fenêtre.

Et Monte-Cristo se penchant, vit un spectacle terrible.

Des hommes du peuple, la tête nue, portaient sur un brancard improvisé un corps immobile, à demi-nu, aux vêtements lacérés. Ce corps était celui du marquis d’Aslitta.

— Tout à l’heure, continua la Luciola haletante, des hommes, qui étaient allés reconnaître les abords de la citadelle, ont aperçu dans les fossés une masse qui flottait… au péril de leur vie, ils l’ont attirée à eux… C’était le cadavre de d’Aslitta…

La foule pressée autour du funèbre cortège, criait :

— Vengeance ! mort aux assassins !…

Monte-Cristo était resté un moment immobile, comme foudroyé. Pour la première fois, il manquait à sa parole. Il avait dit à la Luciola :

— Je sauverai d’Aslitta !

Et d’Aslitta était mort !

Sanglotant, la pauvre femme embrassait ses genoux, et cette douleur même était un horrible reproche qui brisait son cœur.

Tout à coup, il passa sa main sur son front, et lentement, sa haute taille se redressa.

Espérance qui le contemplait vit une lueur subite passer dans ses yeux, et, lui saisissant la main, il la porta à ses lèvres en murmurant :

— Père, vois comme elle pleure…

Monte-Cristo mit ses deux mains sur les cheveux de son fils, puis il leva les yeux vers le ciel.

Et, calme, maître de lui-même, imposant silence aux angoisses qui le torturaient, il écarta doucement la Luciola et marcha vers la porte.

Il descendit de son pas lent et solennel ; quand il se trouva dans la rue, les rangs pressés s’écartèrent devant lui. Cependant les voix criaient :

— C’était l’ami du peuple ! on l’a tué ! nous le vengerons !…

Monte-Cristo semblait ne pas entendre. Ses yeux regardaient au loin vers quelque horizon lointain que les autres ne voyaient pas.

Il marcha vers le brancard, toucha du doigt l’épaule d’un des hommes qui le portaient, et dit :

— Arrêtez-vous et laissez-moi faire…

Il y eut un profond silence, coupé seulement par le nom de Monte-Cristo qu’on chuchotait.

Lui, examina longuement le visage décoloré du jeune homme, puis, se penchant, il souleva les paupières et étudia le globe de l’œil.

La Luciola l’avait suivi, et, affaissée auprès de lui, elle levait sur ce visage, blanc comme le marbre, ses yeux remplis de larmes.

Et tout à coup il lui sembla que sur ses lèvres errait un vague sourire.

— Transportez cet homme-là chez moi, dit-il d’une voix brève.

Sans hésiter, et comme si, en celui qui parlait, ces hommes eussent reconnu un maître auquel nul ne devait désobéir, ils enlevèrent le brancard et se dirigèrent vers la Casa Vidiserti.

Mais au moment où ils exécutaient cet ordre, voici qu’à l’une des extrémités de la rue, parurent tout à coup les soldats ; il y eut dans la foule un cri de terreur.

Monte-Cristo s’était arrêté ; et s’adressant au peuple :

— Vous aimez votre chef, dit-il d’une voix vibrante. Vous aimez l’Italie !…

— Oui ! oui…

— Eh bien !… par tous les moyens humains, faites de cette maison une citadelle imprenable… et qui sait ?… peut-être l’Italie et d’Aslitta seront-ils sauvés !…

La Luciola avait entendu. Elle se dressa, superbe d’enthousiasme.

— Ayez foi ! s’écria-t-elle, vous tous qui entendez !… amoncelez les obstacles, construisez des barricades, que l’ennemi ne puisse, par aucune issue, pénétrer jusqu’ici !… Aux armes !…

À cette voix superbe qui semblait celle de la patrie, répondit un cri d’enthousiasme.

En un clin d’œil, voitures renversées, meubles jetés des fenêtres et amoncelés, dalles arrachées au sol, commencèrent à s’entasser.

Les Croates tirèrent. Les balles sifflaient, et ricochant sur la façade des maisons, venait frapper les combattants. Mais, qui donc aurait hésité ? qui donc aurait faibli ?… La Luciola, au premier rang, excitait les travailleurs, offrant sans frémir sa poitrine aux balles.

Déjà le peuple ripostait. C’était comme un embrasement !…

La Luciola avait saisi un drapeau aux couleurs nationales et, ardente, ayant au cœur la folie du désespoir et en même temps je ne sais quelle passion d’espérance, avait gravi la barricade, et là, debout, ses cheveux noirs livrés au vent, elle criait à tous :

— Courage…

Puis, de l’autre extrémité de la rue, les patriotes entendant le bruit de la lutte, accouraient et, derrière eux fermaient l’autre issue. Oui, c’était bien une citadelle qu’ils improvisaient ainsi.

L’étincelle avait mis le feu aux poudres : au-dessus de la ville maintenant, tintait le tocsin, sinistre et furieux. C’était comme la voix d’un peuple désespéré clamant justice à Dieu. Des décharges stridentes déchiraient les airs.

Tout à coup on vit les Croates reculer, puis se débander et s’enfuir.

Une troupe d’Italiens les avait pris à revers et accourait au secours de leurs compagnons.

La Luciola descendit de sa barricade et courant dans la Casa Vidiserti, entra dans la pièce où Monte-Cristo se tenait auprès du corps – toujours immobile – du marquis d’Aslitta.

— J’ai tenu parole, lui dit-elle, et vous !…

Monte-Cristo ne répondit pas. Il tenait à la main un flacon plein d’une liqueur rouge dont il faisait couler quelques gouttes entre les dents serrées du jeune homme.

Tout à coup le vieux marquis de Santa Croce se précipita dans la pièce :

— Monsieur de Monte-Cristo, dit-il, les dangers augmentent à toute minute. Les armes manquent… Radetzky, enfermé dans la citadelle, commence le bombardement… Est-ce donc que vous nous abandonnez !… Souvenez-vous qu’une terrible responsabilité pèse sur votre tête. Mes frères d’armes ont eu confiance en vous ; vous leur avez promis votre concours… et vous restez là, enfermé !…

Le vieux marquis, fier, l’épée à la main, tenait son bras étendu vers Monte-Cristo, l’adjurant de tenir sa parole.

Monte-Cristo se tourna vers lui.

— Marquis, dit-il de sa voix ferme, tout ce que j’ai promis je le ferai.

— Mais il faut se hâter… les patriotes seront écrasés…

— Ali ! fit Monte-Cristo.

Le Nubien s’avança, respectueux et attentif.

— C’est toi qui as la garde des fusils, de la poudre et des balles ?…

Le muet inclina la tête.

— Tu as sur toi la clef des caveaux ?…

Le Nubien réédita le même signe.

— Donne-la à M. le Marquis de Santa Croce !…

Le Nubien obéit.

— Ali vous conduira, reprit-il, vous trouverez là de quoi soutenir la lutte. Ce n’est pas tout. Monsieur de Santa Croce, je vous ai dit que Milan serait libre, ne redoutez rien ! dites à vos nobles Italiens que ne pas faiblir, c’est s’assurer la victoire, dites-leur qu’un peuple qui veut son indépendance est tout-puissant, dites-leur que ce soir, que demain, Radetzky fuira honteusement de cette ville qu’il a cru pouvoir écraser. Marquis de Santa Croce, j’ai dit aux Italiens que le marquis d’Aslitta viendrait se mettre à leur tête… regardez… j’ai tenu parole.

Et, s’écartant vivement, il montra l’homme étendu.

D’Aslitta venait d’ouvrir les yeux, et, de ce regard étrange de ceux qui ont vu la mort en face, il contemplait tout ce qui l’entourait.

— Lui, lui, vivant !… s’écria le vieux Santa Croce en s’élançant vers lui.

Monte-Cristo l’arrêta d’un geste.

— Il ne vous voit point, il ne vous entend point. La nuit n’est pas encore dissipée pour lui.

— Ah ! soyez béni, vous qui avez fait un miracle, s’écria la Luciola baisant les mains du comte.

Mais lui, tout bas, prononçait le nom de l’abbé Faria, de celui qui lui avait donné la puissance de faire le bien.

— Monsieur de Santa Croce, dit encore Monte-Cristo, il faut que je reste ici. Il faut que j’achève mon œuvre. Mais ne craignez rien… il n’est pas une de mes promesses que j’aie oubliée… des armes, vous en avez… je vous rendrai votre chef, votre ami… Ce n’est pas tout !…

Il appela son fils.

— Espérance !…

L’enfant accourut.

— Je te donne à la grande cause de l’honneur et de la liberté !… Va tenir ma place… et reste à ton poste jusqu’à ce que, moi, ton père, je vienne te relever.

Haydée venait d’entrer. Elle avait entendu.

Et, à ce moment même, le fracas du canon et de la fusillade ébranlait la ville jusqu’en ses fondements.

Elle s’avança si pâle, qu’on eût dit que tout le sang de ses veines eût reflué à son cœur.

— Embrasse ta mère, Espérance, dit le comte, et maintenant… va !…

— Sois béni, mon fils bien aimé, murmura Haydée en le serrant contre son cœur, et fais ton devoir !…

L’enfant mit sa main dans celle du marquis de Santa Croce, et dit :

— Mon père me donne à vous, monsieur, faites de moi ce que vous voudrez…

Et devant ce vieillard et cet enfant qui allaient risquer leur vie pour le salut d’un peuple, tous se découvrirent…

Monte-Cristo s’était de nouveau agenouillé auprès du marquis d’Aslitta et suivait attentivement sur son visage les progrès de la résurrection.

Haydée se pencha à l’oreille de son mari.

— Une dépêche vient d’arriver à l’instant, lui dit-elle tout bas.

— D’où vient-elle ?

— De France.

— Qui l’a apportée ?

— Un homme qui se dit l’ancien patron du vaisseau le Pharaon.

— Pénelon ?

— Oui, c’est bien le nom qu’il m’a dit…

— Alors, il arrive de Marseille…

— De Marseille… où, m’a-t-il dit, vous l’avez laissé pour veiller sur quelqu’un…

Le cœur de Monte-Cristo se serra si fort, que, malgré toute son énergie, il fut sur le point de laisser échapper un cri.

En quittant la France, il avait en effet donné une mission au vieux Pénelon, et un nom venait de monter à ses lèvres, un nom qu’il n’avait jamais pu prononcer sans que tout son être frissonnât, tant sont puissantes les premières amours, qui sont comme l’aurore de la vie.

— Donne-moi cette dépêche, dit-il en se tournant vers Haydée.

Celle-ci lui remit un pli soigneusement fermé.

Monte-Cristo brisa le cachet.

Cette lettre ne portait qu’une seule ligne :

« Je meurs de douleur. Venez. »

Et au-dessous était tracé ce nom, qui était tout le passé de Monte-Cristo :

« Mercédès. »

Il donna le papier à Haydée, lui disant :

— Lis et dis-moi ce que je dois faire…

Haydée jeta les yeux sur la ligne tracée, vit le nom et dit simplement :

— Quand partons-nous ?

— Bien, Haydée ! bien ! fit le comte en lui baisant la main. Nous partirons quand ici j’aurai achevé ma tâche… Donne des ordres… que le yacht soit prêt à prendre la mer… Et maintenant, ajouta-t-il en se courbant de nouveau vers d’Aslitta, toi que j’ai juré de sauver, hâte-toi de vivre.

XV

PETITS MOYENS, GRANDS RÉSULTATS

— Entraînez cet homme, avait dit Benedetto, et qu’au point du jour il soit fusillé.

Bartolomeo avait son compte fait. Il s’était bien offert cette dernière satisfaction de souffleter le misérable d’une épithète aussi violente que méritée. Mais, en somme, c’était un homme mort.

Bah ! il n’y avait plus qu’à en prendre son parti ! Si du moins sa mort avait réellement servi à quelque chose. Ça n’était vraiment pas avoir de chance, si d’Aslitta avait été englouti par le flot de l’aqueduc.

Il pensait à tout cela, fort peu satisfait, comme bien on le suppose, tandis que les soldats, ouvrant et fermant la marche, sous la conduite d’un simple caporal, suivaient les dédales souterrains dans lesquels Bartolomeo s’était perdu naguère.

Où allait-il ? il lui importait peu. Mourir ici ou là, c’est toujours mourir. Et vraiment, maintenant qu’il savait, à n’en plus douter, que le goût du… grog allait lui passer, il s’inquiétait fort peu des détails.

Aussi fût-ce avec une certaine surprise qu’il se vit, traversant un des fossés de la citadelle, puis, remontant le long d’une contrescarpe par un escalier de pierre, puis pénétrant, par une porte affligée de ce cric-crac agaçant qui porte sur les nerfs des prisonniers, et encore plus des condamnés à mort, dans une espèce de salle basse, d’allure assez bénigne.

Que diable le menait-on faire ?

Tout à coup une idée lui passa par la tête. Au fait, avait-il vu ce qu’il avait vu ? Le mot était réellement trop expressif. Il avait distingué avec peine, deviné plutôt, à la lueur que projetait une lanterne. C’était encore la nuit, et il ne devait être expédié ad patres – les Cavalcanti ou autres – qu’au point du jour.

Les soldats l’enfermèrent dans la pièce en question, éclairée par un falot accroché au mur. Mais avant qu’il n’eût eu le temps de sentir le froid de la solitude lui tomber aux épaules, la porte se rouvrit de nouveau et le caporal parut.

Bartolomeo le regarda. Et comme en ces moments la moindre chose provoque l’attention, il lui sembla que cette tête blondasse, fadasse, ne lui était pas absolument inconnue.

Le caporal était entré – mais pourquoi ?

De fait, il était assez difficile de le deviner, puisqu’il se tenait immobile, le nez au plafond, comme s’il eût été embarrassé. Ce qui est assez rare, avouons-le, de la part d’un homme qui a mission de loger vingt balles dans la tête d’un autre.

Bartolomeo n’avait rien à gagner à être endurant. Aussi demanda-t-il de son ton le plus rogue :

— Eh bien ! qu’est-ce que vous me voulez ?

Le caporal eut l’air fort troublé de cette apostrophe.

— Moi, rien, fit-il.

— Alors vous pourriez bien me laisser tranquille. Quand je recommande mon âme à Dieu, j’aime qu’on me f… la paix !

Le caporal qui était jeune et dont les yeux bleus brillaient d’un éclat singulier – quelque chose entre le chat et le loup – tortillait sa moustache, tout en faisant retraite vers la porte.

— Si vous tenez à causer, reprit Bartolomeo, donnez-moi un renseignement. Quelle heure est-il ?

Le caporal s’était arrêté. Il tira de sa poche un oignon gigantesque, le consulta consciencieusement et répondit :

— Trois heures !

— Et à quelle heure… fera-t-il jour ?…

— Vers les six heures… six heures et demie…

— C’est-à-dire que vous allez me faire poser pendant trois heures… c’est pas une vie, ça ! Voyons… avec des protections, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen d’être fusillé tout de suite…

— Ça, c’est pas possible ! fit le caporal. Pas avant le point du jour… et encore faudra-t-il…

Il s’arrêta. La consigne sans doute l’empêchait de parler.

— Faudrait quoi ?… enfin je m’en bats l’œil. Ce qui m’assomme… c’est les trois heures !… Enfin, je me recueillerai… ça sera long… mais je me recueillerai longtemps… voilà tout.

Et il ajouta tout bas :

— Je vais me confesser à moi-même ; ça sera amusant et je passerai un bon moment.

Mais la présence du caporal l’agaçait, et il n’avait point l’air de se décider à partir.

Bartolomeo se leva, et allant droit à lui :

— Mon bonhomme, fit-il, si tu crois m’être agréable en m’octroyant le plaisir de ta compagnie, tu te trompes… et rudement. Je t’ai déjà dit que je voulais préparer mon âme… entends-tu, animal ?… Mon âme !… ça n’est pas une lessive facile, va… et j’ai besoin de tout mon sang-froid…

L’autre, qui tournait le dos, ayant déjà la main sur la serrure, pivota sur ses talons et se retourna tout d’une pièce.

— Vous allez vous ennuyer…

Bartolomeo se releva avec une flexion de torse que lui eût enviée Frédérick Lemaître dans son immortelle création de Robert Macaire, et d’une voix grave de dédain, répliqua :

— Si je voulais !…

— Tenez, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je dois vous fusiller, moi… C’est-à-dire que… enfin, suffit. Pas moins vrai que je ne vous en veux pas du tout.

— Vous êtes bien bon…

— Vous ne voulez pas que les Autrichiens soient chez vous… dame ! Si les Italiens étaient chez nous, je tâcherais de les mettre à la porte… donc, je comprends ça…

— Jeune homme, vous avez des sentiments qui vous honorent.

— Non seulement je ne vous en veux pas, mais…

— Mais… quoi ? Achevez, je vous prie ! je vous ai déjà dit que j’avais à me réconcilier avec l’Éternel… il m’attend, l’Éternel. Et la stricte politesse veut…

— Faut vous dire que je suis allé une fois… là-bas…

— Où ça ? là-bas…

— À la petite maison… où il y a une si belle femme…

— Hum !

— Et vous y êtes aussi ordinairement… vous savez bien, auprès de la Scala… la boîte à filous…

— Boîte à filous ! s’exclama Bartolomeo.

Puis, beaucoup plus doucement :

— Vous voulez sans doute parler du casino Vertelli ?

— C’est ça… c’est le nom de la belle femme… Tarteifle ! quel morceau de roi !

— Jeune homme, vous avez du goût !…

— Eh bien, puisque nous n’avons pas de temps à perdre, voilà… je vous ai vu là jouer un petit jeu qui m’a paru charmant… charmant ! et je voudrais tant l’apprendre…

— En vérité ! et vous comptez sur moi…

— Dame, puisque je vous ai sous la main !

Ce raisonnement était d’une logique inattaquable : et puis, le caporal avait droit à quelques égards, étant un client. Parce que Bartolomeo se sacrifiait à la cause, ça n’était pas une raison pour faire du tort à la maison.

— Et ce jeu ? demanda-t-il de son air le plus grave.

— Ça doit venir de France… on a cinq cartes chacun, il y a une retourne, et puis on demande des cartes.

— Jeu de France, dit Bartolomeo. C’est moi qui l’ai importé, à la suite d’un voyage dans la capitale du monde civilisé ; on l’appelle l’écarté. Ainsi, jeune ennemi, vous voulez apprendre l’écarté.

— Oh ! cela me ferait tant de plaisir ! je vous en serais si reconnaissant…

— Il est bien entendu, fit l’ex-major, que nous ne jouerons pas d’argent…

— Naturellement… puisque je serais sûr de perdre…

— En ces conditions, je condescends… cependant n’oubliez pas que je me réserve, avant la petite affaire du point du jour, quelques minutes pour me prosterner devant mon Créateur…

— Laissez donc faire… Vous avez bien le temps…

Avec une prestesse digne d’éloges, le caporal – qui comme tous les caporaux, s’appelait Fritz – avait disposé deux sièges et au milieu un tambour.

— Là, fit-il, en mettant le jeu de cartes aux mains de Bartolomeo, vous aller voir comme je suis un bon élève.

Quand Bartolomeo toucha les cartes, tout son être éprouva un frémissement délicieux. Que voulez-vous ? On n’est pas parfait. Et après la Vertelli… et sa patrie, c’était ce qu’il aimait le plus au monde.

— Donc, dit-il, jeune suppôt des tyrans, suis bien ma démonstration… Coupe d’abord… C’est bien… Cinq cartes à toi, cinq cartes à moi… je retourne… c’est la couleur de l’atout…

Bref, il se faisait professeur complaisant. Les yeux de Fritz commençaient à briller. Il comprenait à merveille. Bartolomeo mordillait ses moustaches.

— Diable ! fit l’autre, comme vous enseignez bien ! tenez je suis sûr maintenant… que je vous gagnerais tout comme un autre…

— Jeune orgueilleux !

— Voulez-vous parier ! tenez, je vous joue vingt kreutzers…

— Hum ! de l’argent… ça n’est pas juste… je suis de première force…

— Et moi, je vous dis que je vous gagnerai… mais attendez, je meurs de soif, et vous !

— Moi ! oh ! à la veille de comparaître devant le tribunal suprême !… enfin… je prendrai bien un grog…

— Moi aussi… il y a là un corps de garde, de l’eau-de-vie, tout ce qu’il faut… ça ne va pas être long…

Et, craignant sans doute que Bartolomeo se dédit, il s’élança vers la porte et disparut.

Bartolomeo, resté seul, eut un sourire singulier. Il prit le jeu de cartes, le battit soigneusement, très soigneusement, puis le reposa sur le tambour, juste au moment où l’autre revenait.

— Goûtez-moi ça, mon brave, fit Fritz, en versant deux jolies lampées de schnick. Et maintenant à l’ouvrage…

— Un instant, fit Bartolomeo. Au moment de quitter tous les biens périssables de cette terre, j’ignore si j’ai sur moi… Ah ! si fait… voilà trois écus…

— Et moi, j’en ai six, toute ma fortune !…

— Mais à vous, jeune homme, dit Bartolomeo, d’un ton pénétré, il vous reste l’avenir. À qui fera ?…

Le sort favorisa le caporal qui ne se tenait pas d’aise.

Bartolomeo se tenait raide sur son banc, jouant avec l’impassibilité d’un lord anglais.

Première partie. Bartolomeo ne fit pas un point. Fritz gagne en deux coups.

— Tarteifle ! s’écria-t-il, suis-je un bon élève ?

— Excellent ! excellent ! mâchonna Bartolomeo. Un peu de grog, s’il vous plaît !

— Voilà, à votre santé ! la revanche !

— La revanche, soit !

Deuxième partie. Quatre au caporal. Bartolomeo perd.

— Quitte ou double ! fait Fritz qui tressautait de joie.

— Tout ce que vous voudrez. Un peu de grog, s’il vous plaît.

Révérence gardée, Bartolomeo aurait eu l’haleine un peu chaude pour converser avec Celui qui est. Troisième, quatrième partie, Fritz gagne. Cinquième, Bartolomeo fait péniblement ses cinq points. Sixième, septième…

— Je n’ai plus rien, s’écria l’ex-major d’un ton lamentable.

— Continuons ! dit l’autre, sur parole !

— Mais, mon ami… je suis certainement un homme d’honneur… mais quand, tout à l’heure !…

— Allez donc !… puisque que c’est moi qui vous l’offre…

— À votre aise !… seulement, quelle heure est-il… ?

— Cinq heures et demie…

— Donc il me reste à peine une demi-heure…

— Bah ! on gagnera bien un petit quart d’heure…

La désinvolture du bourreau commençait à surprendre étrangement la victime.

Mais Bartolomeo n’avait rien à dire. Seulement si la signora Vertelli s’était trouvée là, elle aurait surpris, au coin des lèvres moustachues du brave major, une contraction qui ressemblait singulièrement à un sourire.

C’est qu’il connaissait les hommes, l’ancien Cavalcanti !

La partie recommença, plus ardente, en raison du calorique que développaient les verres de grog incessamment redoublés.

Et vraiment, on a bien raison de dire que la fortune est aveugle !

Voici que maintenant Bartolomeo gagnait avec une régularité désespérante. Le roi, le point, la vole… le roi, le point…

C’était mathématique.

Et je vous demande un peu à quoi pouvait servir à ce demi-mort de gagner les écus d’un être parfaitement vivant.

Fritz commençait à être très rouge, grog et déveine aidant.

Il avait des exclamations furieuses contre le sort. Car enfin, il était bien sûr de très bien jouer… et la preuve, c’est que de temps en temps, il gagnait brillamment une partie, puis cela recommençait.

Bartolomeo retournait imperturbablement le roi, faisait la vole… Oh ! c’était beau comme la mécanique céleste !…

— Nom de diable ! cria Fritz. J’ai tout perdu… Allons, ma revanche… quitte ou double…

À ce moment, on frappa à la porte.

Un soldat parut.

— Caporal, dit-il, le jour est levé. Vous savez ce que nous avons à faire ici, et puisque la consigne est de nous rendre à la caserne des Poliziotti…

Bartolomeo s’était levé, et, très sérieux, il avait ramassé les pièces de monnaie, tirées une à une de la poche du soldat et les insérait dans la sienne.

— Cher monsieur, dit-il, mille regrets de ne pas vous donner votre revanche… mais… on me demande…

— On vous demande, on vous demande ! Ça ne regarde que moi !… encore une partie !…

— Pas pour un empire !… Je vais maintenant me recueillir.

Il avala un grand verre de grog.

— Et me préparer à comparoir devant le souverain juge…

— Comme ça, vous emportez mon argent ?

— Légitimement gagné, il me semble…

— Oh ! je ne dis pas le contraire ! mais enfin… vous me devez une revanche !… vous ne pouvez pas dire le contraire.

— Mon ami, croyez qu’en toute autre circonstance… allons ! laissez-moi élever mon âme vers le ciel…

— Voyons !… ça ne peut pas aller comme ça d’abord… j’ai ordre de vous fusiller… mais de qui, l’ordre ! est-ce que je le connais, moi, cet officier de malheur !…

— Songez à la discipline !…

— La discipline ! c’est d’obéir à mes chefs… et il n’est pas mon chef…

— Mon ami, je serais au regret de vous causer le moindre désagrément, croyez-moi, fusillez-moi… et ça vaudra mieux pour vous et pour moi…

Le caporal Fritz à tout dire était abominablement ivre.

Quant à Bartolomeo, on eût dit que le grog avait coulé sur l’écorce d’un chêne.

— Je veux ma revanche, répétait Fritz.

Bartolomeo crut qu’il serait imprudent de jouer plus longtemps avec le feu.

— Dam ! si vous y tenez tant que ça, il y aurait peut-être un moyen.

— Je savais, bien ! tenez, vous êtes un brave homme, vous…

— Vous avez l’ordre de vous rendre à la caserne des Poliziotti…

— Ça, c’est vrai !

— L’ordre de vos vrais chefs !…

— Oh ! des vrais… des archis-vrais…

— Eh bien ! votre devoir est tout tracé… emmenez-moi à la caserne avec vous… et là je vous donnerai votre revanche…

Fritz qui était debout s’appuya au mur, écarquillant les yeux pour mieux comprendre…

— Mais vous… avez… raison, hoquetait-il. D’abord… je ne connais pas l’autre… j’ai un ordre… de mes vrais chefs… et vous me donnerez ma revanche…

— Foi d’honnête homme ! fit Bartolomeo en tapant sur son gousset garni.

Ce cliquetis acheva de déterminer le caporal.

Il ouvrit la porte, appela ses hommes, et se tournant vers Bartolomeo :

— En avant ! dit-il. Et là-bas, je te ferai ton affaire…

Les soldats se regardèrent. Mais ils n’avaient rien à dire.

Bartolomeo, plein de majesté, se plaça au milieu d’eux.

Le caporal reprit son aplomb, dégaina et cria à sa troupe :

— Pas accéléré ! marche !…

Bartolomeo se disait :

— Enfin… ça sert toujours à quelque chose de savoir retourner le roi…

XVI

EN AVANT

Partout la bataille.

Radetzky avait lancé, de tous les points des remparts, des escadrons volants qui venaient se heurter aux barricades, défendues par les Milanais, armés, pour la plupart, de fusils de chasse.

Les rues étaient obstruées, transformées en citadelles, et déjà les communications entre les patriotes étaient assurées par les combattants, au-dessus desquels flottaient le drapeau national, glorieusement troué par les balles autrichiennes.

Au Monte, au Durino, la lutte avait pris les proportions d’une épopée.

Au palais del Broletto les citoyens accouraient pour s’inscrire sur les rôles de la garde civique.

Radetzky, exaspéré, exécutait avec une terrible précision les menaces contenues dans la proclamation de l’état de siège. Quiconque était pris les armes à la main était fusillé.

D’ailleurs, avec l’impudence de la force qui se croit invincible, il déclarait qu’il était prêt à bombarder la ville, à la mettre à sac, à ne reculer devant aucun moyen pour réduire au repentir une ville rebelle…

Rebelle au nom du droit, au nom de la liberté, au nom de la Patrie !

Et sans attendre une soumission, d’ailleurs improbable, Radetzky avait donné ordre de commencer le bombardement.

C’était le déchaînement d’un cyclone de fer et de feu se ruant sur la ville.

Le tocsin sonnait, excitant, par sa clameur vibrante, les citoyens à la résistance.

Les Croates, lancés dans la ville en charges furieuses, tuaient, tuaient.

Des canons avaient été pointés sur la porte du palais del Broletto, les portes enfoncées, et alors il y eut là un épouvantable massacre. Les survivants – minima pars – furent entraînés à la citadelle.

La maison Vidiserti – où s’était établi le quartier général de l’insurrection – courait le risque d’être investie. Il avait été transporté dans la maison des comtes Taverna, rue de Bigli.

Et là, les couleurs italiennes mêlaient leurs plis à ceux des couleurs françaises…

La pluie était venue, violente, ininterrompue. Mais rien n’arrêtait l’élan des Italiens. Femmes, enfants, vieillards, tous étaient accourus à l’appel de la patrie. Les rues étaient dépavées, et on montait les pierres aux étages les plus élevés pour écraser l’ennemi.

Radetzky, le bourreau, ne restait pas inactif. Boulets, fusées incendiaires pleuvaient sur Milan. La lutte prenait un caractère grandiose, on sentait que la vie même d’un peuple était l’enjeu de ce combat de désespérés.

Les dames de la noblesse, renfermées dans la maison Borromeo, fondaient le plomb et coulaient les balles. Des chimistes faisaient de la poudre et du coton fulminant.

Et pour la construction des barricades, tous, sans compter, sans hésiter, apportaient tout ce qu’ils possédaient : voitures de luxe et charrettes, meubles somptueux et lits de pauvres, tout s’entassait, s’amoncelait pour opposer à l’ennemi une digue infranchissable.

Les armuriers – dont il était inutile de piller les magasins – distribuaient eux-mêmes les armes aux défenseurs de l’Italie.

Malgré la résistance désespérée des Autrichiens, le palais del Broletto fut repris.

Radetzky avait demandé un armistice. Pourquoi ! quinze jours de repos dans la lutte, c’était pour les Milanais la fatigue, la famine, le découragement.

— Non, répondirent les Italiens.

Les pompiers et les douaniers s’étaient réunis au peuple.

Mais, il restait à Milan d’impitoyables ennemis, c’étaient ceux dont le nom a été prononcé tout à l’heure, les Poliziotti ?

Qu’étaient donc les Poliziotti ?

Hélas ! le vin le plus généreux a sa lie, le peuple le plus noble a ses enfants perdus !

Les Poliziotti – policiers – sorte de garde prétorienne, se composaient d’Italiens, renégats qui, pour une haute paie, avaient consenti à servir l’oppresseur : c’étaient pour les citoyens de Milan les ennemis les plus lâches et en même temps les plus dangereux.

Les traîtres ne possédaient-ils pas le secret de cette passion patriotique qui faisait battre tous les cœurs italiens ? ne pouvaient-ils pas mieux que tous les autres désigner à la colère de l’ennemi la victime qu’il fallait abattre !

Et, au moment de la lutte, n’étaient-ils pas les plus acharnés au combat, les Judas qui avaient vendu la patrie, et qui comprenaient qu’ils auraient de terribles comptes à rendre à ceux qu’ils avaient livrés.

Enfermés dans leur caserne des Bernardini Alle Monache, quartier immense à trois issues, ils se croyaient sûrs de l’impunité, et sommés de se rendre, sous promesse de la vie, ils répondaient à ces ouvertures franches – tant les honnêtes gens ont peine à verser le sang de leurs frères – par des insultes et de frénétiques menaces.

Le peuple se décida à agir. Bientôt toute la circonscription Sainte-Marguerite tomba en son pouvoir. Puis il se rua sur le palais du génie.

Là, le corps du génie, ayant à sa tête les soldats les plus expérimentés du corps, s’était dès longtemps préparé à la défense.

En vain le peuple, construisant des barricades, cherchait à les enserrer dans un cercle infranchissable. Les canons pointés de la caserne, démolissaient ces citadelles improvisées.

Tout à coup, et alors que la lutte semblait sans issue, un homme du peuple, Pasquale Sottocorni, délivré la veille des cachots politiques du tribunal criminel, un malheureux, faible, contrefait – brisé peut-être par les tortures – s’appuyant sur des béquilles, s’avança…

Seul, au milieu des balles, sous le feu meurtrier…

Sans retentir le pas, sans baisser la tête, il marcha vers la porte du palais…

Et là, une torche à la main, il y mit le feu.

Puis il attendit, regardant si l’œuvre était bien accomplie.

Et, toujours lent, toujours claudicant, il revint vers les siens.

Il était sain et sauf.

Cet acte d’héroïsme fut salué par une acclamation universelle. Pouvait-on hésiter, alors que cet impotent n’avait pas faibli. Le peuple s’élança vers cette porte, d’où maintenant la flamme s’élançait, au milieu des tourbillons d’une fumée rougeâtre.

— Vive l’Italie !

La porte s’écroule, on traverse le foyer ardent, les officiers, les soldats sont saisis, prisonniers.

Les armes sont saisies. Pas une exécution n’a lieu. Le peuple est généreux : mais il n’a pu achever sa tâche. En avant !

Il court attaquer la caserne Saint-Apollinaire.

Là ce sont les Croates, c’est-à-dire les pires ennemis, des sauvages jetés en pleine civilisation, tigres lâchés au milieu d’un peuple, ou encore pareils à ces affreux molosses que les planteurs du nouveau monde lançaient, chasseurs de chair humaine, à la poursuite des esclaves fugitifs.

La caserne tombe au pouvoir des assaillants, puis la Préture, puis Saint-Lucques.

La mort a éclairci les rangs : les plus vaillants sont tombés. Qu’importe ! en avant ! pour la patrie !…

Seule, maintenant, une caserne de Poliziotti tenait encore…

La plus formidable de toutes, et, osons le dire, car les pierres ont des cruautés – la plus criminelle.

À Saint-Simon ! le cri part de toutes les poitrines.

Ce fut, dit un historien, le cri de 1789 : à la Bastille !

En un clin d’œil, on vit des hommes armés qui débouchaient de la Corsa de San Giorgo, de la rue de Medicis, du Carrobio.

Une vive fusillade fut dirigée sur les fenêtres de la caserne.

Les Poliziotti étaient en force, et ceux-là encore, se sentant chargés d’une terrible et honteuse responsabilité, sentaient qu’il leur fallait se défendre jusqu’à la mort.

Hardis, ils s’avançaient jusqu’aux portes, exécutaient des sorties, cherchant à repousser l’avant-garde des assaillants.

Repoussés, ils revenaient à la charge, groupés en fortes sections, mitraillant les Italiens – leurs compatriotes ! – à bout portant, cherchant à faire une trouée dans cette masse humaine.

Le peuple remplissait les vides et avançait.

On enlevait les blessés et les mourants, puis on criait :

— En avant !

Et on allait à travers le feu.

Soudain la fusillade des Poliziotti diminua d’intensité, puis elle cessa.

C’était sinistre. Ce silence avait quelque chose d’effroyable.

Anxieux, mais calme, le peuple attendait, prêt à tout…

À tout… oui… sauf à ce qui allait arriver…

Sur le balcon de l’édifice, un drapeau apparut…

Un drapeau blanc, le signe de la paix, l’appel des parlementaires.

Ah ! ce fut un beau et solennel moment ! C’était la fraternisation, c’était l’oubli.

— Vive l’Italie ! crièrent les assaillants qui déjà dédaignaient la colère…

Des milliers de mouchoirs s’agitaient dans l’air.

On oubliait que les Poliziotti, Italiens de naissance, s’étaient mis à la solde de l’ennemi, et plus que tous, avaient droit au mépris et à la haine. On ne se souvenait plus que de ceci : c’étaient des frères égarés qui revenaient à leurs frères.

Le signe sacré de la réconciliation était arboré.

Le peuple s’avança vers la caserne, sans hésitation, sans soupçon, avec la confiance, dit Vimercati, de l’homme qui, au retour d’une longue traversée pleine de périls, va à la rencontre d’un ami qu’il a vu sur le rivage.

La rue était comble : tous se poussaient pour assister à l’acte sublime de la fraternisation…

Quand, tout à coup, une décharge éclata, générale, épouvantable…

Toutes les fenêtres de la caserne venaient encore une fois de cracher la mort.

La porte de la caserne s’était ouverte, vomissant un feu de demi-bataillon sur la foule devenue inoffensive… attirée dans un guet-apens infâme.

Il y eut des clameurs de rage et de désespoir…

En un instant, les morts et les blessés furent relevés.

Puis la foule se replia : en un clin d’œil, les rues adjacentes aux casernes se vidèrent des individus qui ne pouvaient par leur présence que gêner une lutte où le vaincu n’avait plus aucune merci à attendre des vainqueurs.

Or à l’intérieur de la caserne, voici ce qui se passait.

Dans une chambre du rez-de-chaussée, bien à l’abri des balles, Bartolomeo et Fritz cartonnaient à qui mieux mieux.

L’ex-major avait, on le comprend, tout intérêt à prolonger la lutte.

Et il faisait alterner avec une habileté sans égale les coups où il retournait le roi avec ceux où la malchance semblait l’accabler.

Si bien que les neuf écus qui constituaient l’avoir des deux adversaires allaient, venaient, retournaient de l’un à l’autre avec une régularité qui exaspérait l’Allemand dont la passion, centuplée par le grog, prenait des proportions épiques.

Un quart d’heure environ avant la scène terrible que nous venons de raconter, c’était Fritz qui avait tout perdu. Et il rageait follement.

Bartolomeo, entendant l’attaque, avait arrêté son jeu, sachant que c’était la perte surtout qui surexcitait son adversaire et l’empêchait de prêter l’oreille aux bruits du dehors.

Le patriote se tenait un raisonnement bien simple :

— Les Italiens se battent. Ils auront le dessus. Si j’embobine mon joueur de telle façon qu’il ne songe pas à donner des ordres à ses soldats, voilà tout autant de combattants en moins contre les miens.

Or, de temps à autre, un des soldats entrouvrait la porte, et passant la tête, disait :

— Caporal, les Poliziotti faiblissent, faut-il y aller ?…

À ce moment précis, Bartolomeo disait imperturbablement :

— Le roi… le point…

Fritz, rugissant, se jetait sur les cartes et répondait à son soldat :

— Non… allez au diable…

L’autre, discipliné, se retirait… et la partie recommençait. Cependant Bartolomeo rongeait sa moustache. La main commençait à lui démanger. On se battait, et ma foi ! il eût été bien aise de faire sa petite partie plus sérieuse que celle des cartes.

— Allons ! la belle des belles, fit-il. La dernière et si tu veux, ennemi de mon cœur, nous allons jouer…

— Quoi donc ?…

— Ma peau contre la tienne !

— Hein ?… mais ta peau ne t’appartient pas… puisque je peux te faire fusiller…

— Tu crois, mon petit ! fit Bartolomeo.

Et tout à coup bondissant sur le caporal, il saisit les pistolets que l’autre portait à sa ceinture, lui disant à voix basse :

— Tais-toi !… ou je te casse la tête !…

L’autre, qui était ivre, était devenu vert de terreur.

— Tu me comprends bien ! voilà ce que j’appelais jouer ta peau contre la mienne ; maintenant tu vas donner ordre de cesser le feu et d’arborer le drapeau blanc.

— Mais… je ne suis pas le maître ici… il y a des chefs !…

— Tu es à la solde de l’empereur… ces misérables ne sont qu’à la solde de la police… Tu es leur supérieur. Fais ce que je te dis… et dépêche-toi… ou vrai comme l’écarté est le roi des jeux, je te casse la tête…

À jeun Fritz était courageux comme les autres… Mais le grog avait détendu son énergie…

— Et si tu es bien gentil, si tu m’obéis je te ferai un cadeau royal…

S’il était devenu poltron, Fritz en même temps était resté avide.

— Un cadeau ! lequel !

— Je t’apprends à gagner tout le temps à l’écarté…

— Comment ! vrai ! C’est possible fit le joueur dont le visage passa du blanc mat au rouge cramoisi.

— Et tu verras que ce n’est pas si difficile que ça… quoique tu aies de bien grosses pattes. Mais tu as des dispositions… Ça ne sera pas long… Est-ce convenu ?…

— Je gagnerai tout le temps… toujours ?

— Toujours et tout le temps… Seulement tu vas m’obéir…

— C’est selon, qu’est-ce qu’il faut faire ?

— Empêcher une effusion de sang inutile… les Poliziotti sont vaincus, ça se sent, ça se flaire !… qu’ils demandent la suspension d’armes…

— S’ils refusent ?

— S’ils refusent… je t’apprendrai tout de même à retourner le roi à tous coups… mais je veux que tu essaies…

Au même instant, la porte s’ouvre et un sergent des Poliziotti s’élança dans la pièce.

Bartolomeo, prudent, s’était placé derrière Fritz et lui appuyait dans le dos, sans être vu, les canons de ses deux pistolets.

— Caporal ! s’écria l’autre, c’est une lâcheté… vos hommes refusent de combattre avec nous !…

— Quoi ! qu’est-ce que vous avez !… fit Fritz en se redressant, mouvement qui eut pour résultat de lui faire sentir plus nettement la pression des deux gueules de fer. Vous êtes fous de vouloir lutter… vous serez tous tués jusqu’au dernier… Au nom de l’empereur, je vous ordonne d’amener le drapeau blanc.

— Vous m’ordonnez, vous !…

— Et au nom de l’empereur !

— Mais des ordres !…

— Je suis porteur d’une mission secrète, fit Fritz de plus en plus arrogant, ainsi que le lui conseillait Bartolomeo qui appuyait de plus en plus les deux pistolets.

— Au fait, fit l’autre en hésitant, la position n’est plus tenable !… et si réellement ma responsabilité est à couvert.

— Je la couvre, dit Fritz…

Tandis que le sergent délibérait avec lui-même, un autre sous-officier accourut :

— Sergent, nous avons quarante hommes hors de combat… Que faut-il faire ?

— Arborez le drapeau blanc, répondit nettement Fritz.

— Mais c’est mon sergent qui doit donner les ordres…

— Je le veux, accentua le caporal.

Une formidable décharge ébranla la place. C’étaient les patriotes qui tiraient.

— Allez, dit le sergent. Demandez un armistice…

Il sortit précipitamment…

Une minute après le feu cessait.

— Bravo ! fit Bartolomeo. Eh bien, mon petit, je n’ai qu’une parole, je vais d’abord t’apprendre à faire le point…

On sait qu’en langage de grecs, faire le point c’est disposer les cartes de telle façon que l’adversaire soit obligé de couper juste entre les cartes qu’on a préparées.

Fritz était émerveillé. Lourdement, il s’efforçait de suivre les conseils du vieux major de casino, qui, consciencieusement, enseignait avec l’air grave d’un professeur de Sorbonne.

Et il commençait à ne s’en point tirer trop mal, tant il avait – comme l’avait dit Bartolomeo – d’heureuses dispositions, quand tout à coup on entendit dans la caserne des cris, des exclamations furieuses, des jurements épouvantables.

— Sapristi ! qu’est-ce qui se passe ? s’écria Fritz.

Et, ne se sentant pas la conscience très nette, il courut à la porte, sortit, et, dans une dernière lueur de défiance, enferma son prisonnier à double tour.

Or, voici ce qui se passait :

Un homme venait de pénétrer dans la caserne par des passages secrets.

Cet homme, c’était le comte de San Pietro.

Et cela, au moment même où, de bonne foi, le chef des Poliziotti donnait l’ordre de la capitulation.

San Pietro, ivre de colère, s’emportait contre celui qui avait commis ce qu’il appelait un crime de haute trahison.

Il était en grand uniforme, et devant ses insignes, tous avaient baissé la tête, n’osant pas insulter à des épaulettes, et San Pietro, en un instant, avait combiné un plan infernal.

Puisque le drapeau blanc flottait, il fallait profiter de l’accalmie produite.

San Pietro donna ordre de charger les armes, les hommes se postèrent aux fenêtres, d’autres se massèrent auprès de la porte, prêts à l’ouvrir et à fusiller à bout portant les patriotes confiants…

On sait le reste…

L’explosion inattendue, lâche, avait à la lois terrifié et exaspéré les Italiens.

Mais après le premier moment de surprise, le calme du combat s’était rétabli.

Plus de cris, plus de menaces. Seulement le bruit du canon, la fusillade, le sifflement des balles, le bruit des vitres tombant sur le pavé avec un bruit métallique, l’écrasement des pierres qui se détachaient, parfois le cri strident de la douleur, le heurt lourd d’un corps qui tombe, voilà ce qui avait succédé au bourdonnement furieux de la foule.

Toute la caserne était entourée. On était décidé maintenant à ne pas laisser sortir vivant un seul des Poliziotti.

Et cependant, on redoutait encore je ne sais quelle trahison infâme.

Devant les portes, les combattants massés hésitaient à donner l’assaut.

Tout à coup leurs rangs s’entrouvrirent… et deux hommes parurent. Non point deux hommes, mais un vieillard et un enfant.

Le vieillard, c’était le marquis de Santa Croce…

L’enfant, c’était le fils de Monte-Cristo.

Le marquis de Santa Croce ayant fait quelques pas au-devant des Italiens, dit à voix haute :

— Soldats de la patrie, à cette heure la caserne San Francesco, celle de Saint-Victor et de Saint-Simplicio, l’hôpital militaire sont en notre pouvoir… La maison du maréchal Radetzky a été prise de force, et un des vôtres s’est emparé de cette fameuse épée dont le bourreau des Italiens était si fier… Soldats citoyens ! en avant ! et moi, un vieillard, et celui-ci, un enfant, nous allons vous montrer le chemin…

Et Espérance, saisissant un drapeau, marcha à côté du marquis droit à la redoutable caserne.

Tous s’élancèrent sur leurs traces ; en une seconde, sous la pluie de fer, on eut atteint les marches…

Mais devant la porte ouverte, un homme se tenait, tenant une carabine à la main.

— Fils de Monte-Cristo, cria-t-il, c’est ton père que je vais frapper au cœur !

Et il visa l’enfant…

Le coup partit. L’enfant ne tomba pas, mais un autre avait roulé à terre…

Et celui-là c’était le vieux Bartolomeo, qui, des mains et des pieds, s’était rué sur la porte qui l’enfermait, avait lacéré le bois, déchiqueté la serrure, était sorti, et qui était arrivé au perron au moment même où l’arme s’abaissait.

Honnêtement, généreusement, le vieux Cavalcanti s’était jeté au-devant et avait reçu la décharge en pleine poitrine…

— Quinte ! quatorze et le point ! fit le vieux joueur en s’affaissant.

La foule des combattants s’était lancée dans la caserne ; on entendit des cris, au milieu desquels une voix, celle d’Espérance, jetait ces mots :

— Pitié pour qui se rend !…

Déjà San Pietro avait disparu.

Et il y eut le silence. Le dernier rempart de l’ennemi, à l’intérieur de la ville, était au pouvoir des Italiens, et en même temps une troupe commandée par d’Aslitta, auprès duquel se trouvaient la Luciola et Monte-Cristo, débouchait sur la place ; le jeune chef, brandissant son épée, cria :

— Radetzky est en fuite ! Les Autrichiens ont évacué la citadelle !

Alors, ce fut un délire, les citoyens se jetaient dans les bras les uns des autres, s’embrassant.

Après trente années d’oppression, c’était le réveil, c’était la liberté…

— Père, dit Espérance en s’approchant de Monte-Cristo, venez ! Il y a là un homme qui meurt pour moi…

— Bartolomeo ! s’écria Monte-Cristo se penchant sur l’ancien major.

— Mon Dieu ! oui… ça y est !… je suis capot… et de la bonne façon…

— Laissez-moi voir votre blessure… Qui sait ?…

— Non, non… rien à faire ! un vieux lapin comme moi, ça connaît les coups de fusil… celui-là est un bon… je suis flambé !… Mais bah ! tenez… il me semble que ça me serait moins dur… bien plus, ça me serait agréable, si vous voulez… me donner là… du fond du cœur… une bonne poignée de main…

— De grand cœur… fit Monte-Cristo.

— Et moi, dit Espérance, voulez-vous que je vous embrasse ?

— Si je veux ! toi… petit… tu es bien le fils de ton père… c’est un fameux exemple… suis-le… c’est une si bonne chose d’être un brave homme… je regrette de mourir… parce qu’il me semble que je deviendrais un bon citoyen… trop tard ! fini !… j’ai mal écarté ! je suis volé !… Ah ! monsieur de Monte Cristo !… la Vertelli… je vous la recommande… et moi !… bonsoir ! je fais Charlemagne.

Sa tête se rejeta en arrière, soutenue par le bras d’Espérance. Une écume sanglante monta à ses lèvres… il était mort !

— Paix sur toi ! dit Monte-Cristo d’une voix grave. Et que Dieu te reçoive en sa miséricorde !

 

*    *    *

 

Une heure après, dans la Casa Vidiserti, Monte-Cristo, ayant à ses côtés Haydée et Espérance, disait adieu au marquis d’Aslitta et à la Luciola.

L’artiste, les yeux pleins de larmes, s’inclinait sur cette main qui avait sauvé celui qu’elle aimait…

— Relevez-vous, marquise ! dit Monte-Cristo doucement en jetant un regard à Giorgio.

D’Aslitta comprit et attirant la Luciola contre son cœur :

— Ma femme ! fit-il en posant ses lèvres sur ses cheveux.

— Allez à travers la vie, dit Monte-Cristo, forte de votre amour et de votre probité… l’avenir est aux bons… souvenez-vous que pour l’homme il y a trois passions, Dieu, la famille et la patrie…

— Ah ! pourquoi nous quittez-vous donc ? s’écria la Luciola.

— Parce que d’autres m’appellent… parce que d’autres ont besoin de moi…

Et tout bas, il ajouta ce nom qu’Haydée répéta dans un doux sourire :

— Mercédès !

DEUXIÈME PARTIE

PLUS RICHE QUE MONTE-CRISTO

I

AUGUSTE DIT GUGUSSE DIT COU-COUPÉ DIT COUCOU

Il y avait trente-trois ans de cela…

Aux Catalans, ce village moitié maure, moitié espagnol, qui s’élève derrière une butte nue et rongée par le mistral, dans une de ces maisons auxquelles le soleil a donné des teintes de feuille morte, la plume du grand Alexandre Dumas dessinait une jeune fille, aux cheveux noirs comme le jais, aux yeux veloutés comme ceux d’une gazelle.

Debout, elle froissait entre ses doigts effilés et d’un dessin antique une bruyère innocente dont elle arrachait les fleurs : ses bras nus jusqu’au coude, ses bras brunis, qui semblaient modelés sur ceux de la Vénus d’Arles, frémissaient d’une impatience fébrile, tandis qu’elle frappait la terre de son pied souple et cambré, et on entrevoyait la forme pure, fière et hardie de sa jambe, emprisonnée dans un bas de coton rouge à coins gris et bleus…

Tout à coup un jeune homme accourait, ardent, généreux : les bras de la jeune fille s’ouvraient, et le baiser des fiançailles les unissait, sous les flots de lumière du soleil…

Cette jeune fille se nommait alors Mercédès.

Il y avait dix ans de cela…

Du haut d’une petite maison des allées de Meilhan, à Marseille, une femme, au visage doux et pur, aux yeux pleins de larmes, aux lèvres frissonnantes de douleur, suivait du regard un navire dont les voiles blanches se perdaient dans les brumes de l’horizon…

Ce navire emportait son fils, tout son espoir… et derrière lui ne laissait que la solitude et les regrets… Cette femme cependant avait au front une lueur d’espoir, et sa voix, comme malgré elle, mêlait au nom de son fils celui d’un autre, qui tout à l’heure avait posé sa main dans la sienne en lui disant : Au revoir !

Cette femme, c’était la veuve du comte de Mortcerf, celui qui était emporté à travers les vagues, c’était son fils Albert, celui qui lui avait dit : Au revoir ! c’était le comte de Monte-Cristo.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, dans cette même petite chambre, Mercédès qui avait voulu oublier jusqu’au nom de Mortcerf, était appuyée à la fenêtre d’où jadis le père d’Edmond Dantès avait appelé son fils Edmond, d’où elle avait jeté ses derniers baisers à Albert, d’où enfin elle avait vu disparaître Monte-Cristo.

Il est des créatures privilégiées que l’âge et la douleur semblent respecter, ou plutôt sur lesquelles le temps et le chagrin impriment un caractère sculptural qui conserve et embellit leur beauté.

N’eût été la pâleur implacable qui semblait avoir mis à son visage un masque de marbre, le pêcheur Fernand eût encore retrouvé en elle cette beauté qui l’avait rendu fou, qui l’avait entraîné au crime.

Les yeux étaient brillants comme autrefois, mais peut-être la force y avait-elle mis son étincelle.

Dans ses cheveux d’un noir de jais, tordus sur son front avec une insouciance qui témoignait de l’oubli de tout souci de coquetterie, à peine quelques fils d’argent couraient, pareils à ces fils de la vierge que souvent le printemps sertit à la chevelure des jeunes filles.

Mercédès était debout, regardant au loin.

Depuis trois jours, dès que le jour se levait, elle était à cette place, impassible en apparence, concentrant toute sa volonté dans ce regard qui fouillait l’horizon… et dont l’ardeur magnétique semblait attirer, comme l’aimant, quelqu’un qu’elle attendait.

Derrière elle, un homme portant l’uniforme du premier bataillon de zouaves, petit, maigre, un visage de fouine, ayant le front troué de deux petits yeux qui eussent été invisibles sous l’arcade sourcilière s’ils n’eussent été animés d’un mouvement presque incessant, rappelant l’œil de certains oiseaux d’Asie, restait immobile au port d’armes.

Comme nous aurons à faire plus ample connaissance avec le personnage, un mot sur lui.

Le signalement est déjà à peu près connu, seulement il convenait d’y ajouter comme signe particulier une balafre – le mot est faible – une épouvantable estafilade ayant laissé une trace rouge large d’un demi pouce et qui, partant de l’oreille gauche, tournait sur la pomme d’Adam pour aller s’arrêter au lobe de l’oreille droite.

Le gaillard, trapu, portait le cou découvert, arborant cette ligne sanglante comme ferait une coquette d’un collier de corail, donné par son amoureux.

Comment s’appelait-il ? Là-bas, au régiment, on ne le connaissait que sous son surnom, Cou-Coupé, qui peu à peu s’était transformé en un vocable plus simple, Coucou.

Mais de son vrai nom, Coucou s’appelait Auguste Tripart, né natif du faubourg Marceau, parisien jusqu’à la moelle des os.

Auguste – qui devait passer par tous les sobriquets imaginables et répondait au nom de Gugusse avant de conquérir celui de Coucou – était bien le plus mauvais garnement qui eut jamais roulé le fond de sa culotte dans tous les ruisseaux de Paris.

Ses études s’étaient arrêtées à la bloquette et à la marelle. Fils d’une pauvre fille, devenue porteuse de pain après avoir espéré que la vie lui en apporterait tous les jours, il avait tant et tant fait endêver la malheureuse, qu’un beau matin elle l’avait pris par l’oreille et l’avait conduit à la place.

Là, le gars n’avait point fait résistance. On voulait qu’il s’engageât. Eh bien ! pourquoi pas ?… Seulement, il voulait aller en Afrique, c’était son idée. Et de plus, comme il avait lu dans les journaux qu’il y avait par là, dans les fins fonds du désert, aux extrêmes avant-postes, un bataillon d’infanterie qu’on appelait les chacals, il avait demandé à être chacal.

Ça lui allait la vie en plein air, l’aventure, la rigolade, comme il disait.

Bah ! des coups de fusil ! il connaissait ça aussi bien ou plutôt mieux que son Pater. Ayant douze ans, il avait fait sa petite partie au cloître Saint Merry, en 1832.

Maman Tripart avait bien un peu regretté ce qu’elle avait fait, elle avait bien essayé de changer les opinions de Gugusse, qu’elle aurait voulu voir dans une bonne garnison bien tranquille. Mais Gugusse lui avait dit :

— Maman, puisqu’on me reproche toujours de me bûcher avec les camarades, et que c’est dans mon tempérament, là au moins je trouverai sur qui cogner.

Puis, plus gentiment, il avait pris la porteuse de pain par le cou et lui avait murmuré à l’oreille :

— Et puis… ça te fera plaisir… on te parlera de moi dans les gazettes…

Hélas ! la pauvre femme ne devait pas user beaucoup de lunettes à lire les exploits du garçon. Elle était morte un an à peine après son départ.

Et pendant ce temps, Gugusse se mangeait le sang sous le dur soleil d’Afrique, n’ayant pas encore eu la chance d’attraper un malheureux pruneau de quatre sous. C’était vrai, ça ! il y a des gens qui naissent coiffés ! les camarades écopaient pour des bêtises… pour des imprudences qui n’en valaient pas la peine… on leur cassait une patte d’en haut ou d’en bas, au choix du consommateur, et vlan ! ils étaient portés à l’ordre du jour.

Tandis que lui, Gugusse, ah bien ! ouiche ! tenez, un exemple comme quoi il y a des gens qui n’ont réellement pas de veine.

En 1843, dans l’expédition chez les Béni Djaad, de la province de Tittery, le 1er zouaves, sous les ordres du colonel Cavaignac, tombe sur les Kabyles et les culbute dans un ravin.

Mais voici que quelques-uns, et parmi eux le chef, un Sidi quelconque, disparait avec quelques hommes dans une ouverture qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’entrée d’une caverne. On sonnait la retraite, se contentant d’une centaine de prisonniers.

— Minute, dit Gugusse, il me faut ce chef-là.

— Tu vas te faire tuer !…

— Pas le moins du monde… à preuve que je n’ai même pas besoin d’armes…

Gugusse jette son sac, son fusil, et le voilà qui dégringole dans le ravin, à la nuit presque noire. Seulement, il était comme les chats, il y voyait clair. Il paraît qu’il arriva à la caverne, car un quart d’heure après, on le voyait reparaître trainant, après lui… qui ? le chef lui-même, qu’il tirait par la barbe.

À coups de pieds et à coups de poings, le gamin de Paris avait eu raison d’une demi-douzaine d’adversaires armés jusqu’aux dents… le cheik avait les deux yeux au beurre noir…

Eh bien ! cela parut si drôle que tout le monde rit et qu’un succès d’artiste fut le succès de Gugusse.

Ça ne pouvait pas durer.

Aussi six mois après, s’étant jeté dans un gros de Kabyles, jouant de la baïonnette comme un diable, il avait été renversé, et un yatagan – ô yatagan béni ! – avait commencé sur son cou l’opération que M. de Paris achève si prestement sur ses clients.

Mais, comme disait Gugusse, il avait trouvé que ça allait un peu loin, il avait bondi sur ses pieds, avait renversé le Kabyle qui faisait si gentiment le métier de bourreau, avait sauté sur son cheval, et la tête tenant à peine sur ses épaules, il avait rejoint à fond de train la colonne…

Cette fois, ça y était.

— Comme on avait cru, racontait Coucou, qu’on ne pouvait pas me recoller la tête, alors on a voulu faire une farce et on m’a porté à l’ordre du jour ; seulement, comme je suis plus malin qu’eux, j’ai retenu ma respiration et ma tête s’est recollée toute seule.

Maintenant, du reste, ayant obtenu tout ce qu’il désirait, Coucou n’était plus ambitieux ; il n’en était pas moins demeuré un atroce chenapan, sans égal pour les inventions les plus abracadabrantes, faisant la nique à la mort… mais excellent garçon au demeurant, comme on le verra plus loin.

Car nous expliquerons plus loin pourquoi et comment Coucou se trouvait aux allées de Meilhan, dans la chambre du vieux Dantès, n’osant pas bouger dans la crainte de doubler la triste rêverie de Mercédès.

Et cette immobilité – à deux – eût pu durer longtemps, si tout à coup la porte ne s’était ouverte et si une main ne se fût posée sur l’épaule de Mercédès, tandis qu’une voix, charmante et douce, disait :

— Bonjour, amie.

II

LA RESSUSCITÉE

La main qui avait touché Mercédès était une main si petite et si admirablement modelée que pas un sculpteur n’eût hésité à en demander le moulage.

Et si jolie, si pure était la voix, douée d’un léger accent étranger, que pareille musique ne se doit entendre qu’au séjour fabuleux des anges.

Mains et voix appartenaient à une délicieuse enfant de dix-huit ans à peine, grande, svelte, aux cheveux d’un blond d’or, aux traits fins et teintés d’une carnation exquise.

Coucou – respectueux – s’était mis au port d’armes devant la particulière.

Mercédès s’était retournée vers celle qui l’appelait : Amie !

— Bonjour, miss Clary.

— Toujours triste, toujours des larmes dans vos beaux yeux !

— Et vous, toujours souriante… toujours gaie…

— Il ne s’agit pas de moi, fit avec une impatience mutine celle que Mercédès avait nommée miss Clary, moi, en ma qualité de poitrinaire – phtisique au quinzième degré – condamnée par tous les médecins…

Et elle riait à belles dents en énumérant ces arrêts effrayants prononcés par la Faculté.

— En ma qualité de demi-morte, j’ai bien le droit d’être gaie… mais ce n’est pas une raison pour que vous pleuriez sans cesse… Voyons, mais il n’arrivera donc pas celui que vous attendez !…

— S’il est vivant, dit Mercédès d’une voix grave, la journée ne se passera pas sans que la voile de son navire blanchisse à l’horizon…

— Ah çà ! ne me direz-vous pas quel est ce héros dont la venue vous tient si fort au cœur !

— Il est des noms qu’on ne prononce que tout bas… dans ses prières, murmura Mercédès.

— Quelque chevalier errant, alors, comme dans les romans ! Oh ! moi qui ai toujours rêvé d’en voir un. Car, lorsqu’il sera arrivé, vous me permettrez de le regarder, n’est-ce pas !…

— Enfant !…

Mercédès quitta un instant la fenêtre, invitant d’un signe Coucou à prendre sa place, ce qu’il fit avec la netteté de mouvement d’un homme qui exécute une consigne.

Elle vint vers la jeune fille, et lui prenant les deux mains :

— Voyons ! dit-elle en s’efforçant à son tour de sourire, puisque vous êtes venue si tôt aujourd’hui voir la pauvre recluse, c’est que quelque sujet important vous amène…

— Méchante ! fit la jeune Anglaise. Comme si je n’étais pas toujours prête à venir chez vous ! Mais vous avez l’air si grave que parfois j’ai peur de vous gêner…

— Ce n’est point de la gravité, c’est de la tristesse… plus que cela, c’est du désespoir !…

— Du désespoir ! ne prononcez jamais ce vilain mot-là.

— Hélas ! vous, si jeune, vous ne pouvez pas me comprendre…

— Ne dites pas cela !…

Et la voix de miss Clary prit un accent plus doux et plus pénétrant encore.

— Je sais, dit-elle, vous êtes mère, et, pour vous, aucun trésor ne se peut comparer à celui qui est caché dans votre cœur… Oh ! si, je comprends bien que vous pleuriez, puisque vous redoutez d’avoir perdu à jamais celui que vous aimez plus que votre vie… votre fils…

— Oui, mon fils ! fit Mercédès en secouant la tête. Ah ! si vous saviez ce que ce mot renferme pour moi de douleurs passées… ce qu’il renfermait d’espérances… j’ai vu tout tomber autour de moi… la mort a tout fauché… ou bien c’est l’oubli, pire que la mort, qui s’est abaissé sur moi comme la pierre d’une tombe… et lui, mon fils ! mon Albert bien-aimé ! c’était pour ma pauvre âme endolorie la consolation, le rêve, l’avenir !… et voici que je ne le reverrai plus !…

Coucou s’était retourné tout d’une pièce.

— Sapre… non, pardon ! mais enfin, madame, ça me retourne le sang de vous entendre parler comme ça… si bien qu’on le reverra ! mon capitaine n’est pas de ceux qu’on avale comme un petit verre d’eau-de-vie… et quand il faudrait aller le chercher au fin fond des entrailles de…

— Bravo ! s’écria l’Anglaise. Voilà parler au moins !…

Elle s’était redressée avec une crânerie charmante.

— Tenez, moi ! est-ce qu’il n’a pas été convenu – accepté – ratifié que j’étais à jamais rayée du nombre des vivants… Monsieur mon père et monsieur mon frère aîné me racontaient tous les jours la même antienne… Pauvre enfant ! Mourir si jeune ! il faut absolument partir pour le Midi !… et sous prétexte que je toussotais un peu, on me faisait signer des quantités de petits papiers par lesquels j’abandonnais un jour dix mille livres, vingt mille le lendemain… À quoi pouvait me servir la fortune… puisque j’étais morte… trois fois morte ?…

Disant cela, elle riait encore de son beau rire si franc et si jeune qu’en vérité il était impossible de ne point admirer cet adorable épanouissement de jeunesse.

Grande, avons-nous dit, mince et d’une exquisité de formes qu’un artiste eût admirée, miss Clary devait être attentivement considérée par l’observateur.

Oui, au premier coup d’œil, son visage paraissait uniquement empreint d’une douceur angélique, comme aussi étaient angéliques et la caressante chaleur de son regard et la pureté harmonique de sa voix.

Et cependant, dans ses yeux d’un gris bleu – pareil à celui d’une lame d’acier qui chatoie au soleil, dans le pli ferme de la lèvre charnue, dans la netteté du menton creusé d’une fossette, un physionomiste eût reconnu à n’en point douter le signe d’une indomptable volonté et d’une énergie superbe.

Depuis trois mois, miss Clary Elphys, c’était son nom, était venue s’installer à Nice, seule avec une gouvernante française, Mme Caraman, noble et plantureuse créature, veuve d’un gendarme, ancienne institutrice, dont il sera plus longuement parlé en temps et lieu.

Miss Elphys avait été envoyée dans le midi de la France sur l’ordre des médecins d’Angleterre.

Elle était destinée – paraît-il – à une de ces morts lentes et douloureuses que la phtisie réserve à ses victimes.

Nice passait, il y a quelque trente ans, pour le paradis suprême des poitrinaires, quelque chose comme une antichambre de la mort, rayonnante de soleil et enguirlandée d’arbres verts.

Miss Elphys était fort riche, un demi-million de revenu, qui était tombé sinon du ciel, du moins des Indes à la suite du décès d’une tante oubliée.

Or, lord Elphys avait un fils, sir Edwards, qui ne jouissait de son côté que le la fortune maternelle, assez sérieusement réduite par les prodigalités paternelles. Lord Elphys, en sa qualité d’Anglais, estimait que son fils, seul héritier de son titre et de son siège à la Chambre des lords, méritait la fortune. Certes, il aurait pu lui conserver celle qu’il avait reçue de ses ancêtres, mais ici comme ailleurs, la théorie avait été vaincue par la pratique. Lord Elphys avait dévoré galamment – gentlemanly – son patrimoine. Si bien que sir Edwards risquait fort de ne recevoir en tout héritage qu’un titre sec. C’était le désespoir de lord Elphys ; mais il eût accepté la situation, en se voilant la tête, si le hasard, la Providence, selon lui, ne lui avait offert tout à coup une chance inespérée.

Un héritage – splendide, éblouissant – et échu à sa fille, à laquelle jusqu’ici il n’avait guère songé.

Or, n’oublions pas qu’en 1848, miss Clary avait 18 ans, ce qui prouve, par la force convaincante des mathématiques, qu’en 1840, elle avait dix ans. Les premiers livres qui étaient tombés sous les yeux de la jeune fille appartenaient à cette période romantique, pendant laquelle il fut de bon ton d’être prêt à chaque minute, à rendre son âme à Dieu.

Tout héros de roman devait à la fin d’une tirade porter à ses lèvres un mouchoir qu’il retirait taché de sang. Triomphe de l’hémoptysie. Qui ne crachait pas le sang était indigne : la délicatesse des sentiments avait pour corollaire nécessaire la débilité des poumons.

On dit que Mme Lafarge – d’arsenicale mémoire – buvait du vinaigre pour paraître amaigrie et souffrante. De fait, le vinaigre eut alors grand succès. On prenait des airs penchés, langoureux, affaiblis. On ne vivait pas, on traînait à travers la vie son pauvre être endolori. Les femmes n’étaient que des enveloppes diaphanes – pareilles à ces hippocampes qu’on montre dans l’aquarium des jardins d’acclimatation. Le suprême chic, c’était qu’on put voir à travers.

La première institutrice de miss Clary était une Irlandaise, blonde, éthérée, qui semblait avoir été souvent trempée dans le lac de Killarney, tant elle était fluide, vague, pareille à une tige de nénuphar qui se plie au gré du flot.

Corps et âme étaient identiques. Tulla O’Bearn ne connaissait d’autre science que celle de l’infini, ne rêvait d’autre appui que l’immensité. C’était un cœur frêle que courbait le vent du malheur, lequel, par parenthèse, avait si peu soufflé sur elle, que d’un champ veuf de pommes de terre elle s’était trouvée tout à coup transplantée dans la serre chaude du manoir des Elphys. Et à peine miss Clary put-elle comprendre les premiers rudiments de la langue, qu’il lui fut soigneusement enseigné ce principe qu’une femme était un ange – auquel un coup de foudre avait cassé les ailes – et qui ne devait aspirer qu’à retourner dans sa céleste patrie.

D’où toute l’existence passée de miss Elphys.

Elle avait appris à tousser : elle passait des journées entières sur un fauteuil, emmitouflée de fourrures, plongeant dans l’éther grisâtre les regards muets de ses yeux troubles…

La vie ! Ah ! que lui parlez-vous de la vie ! l’avenir ! est-ce qu’il est un avenir pour les pauvres souffrants ! Indolente, inactive, malade d’imagination, elle en était presque arrivée à la maladie réelle. Les poumons – non exercés – ne s’élargissaient point. Sa taille – pliée en branche de saule – ne se développait pas.

Cela lui plaisait. Il lui semblait au-dessous de la dignité féminine de vivre. Les héroïnes de Byron, de Goethe, de Lamartine lui paraissaient les plus enviables des modèles. Elle avait traduit à son usage le Jeune Malade d’André Chênier et se persuadait de très bonne foi que – très infortunée convive – elle ne devait pas trouver place au banquet de la vie.

Mon Dieu, lord Elphys n’avait point l’âme criminelle.

Et certes, même dans l’intérêt de sir Edwards, il n’eut pas appuyé la main sur le bouton – dont parle Chateaubriand – pour tuer un mandarin à quatre mille lieues de ses domaines.

Mais enfin ! il y avait un fait positif, indéniable.

Miss Clary, héritière de près de vingt millions, était inapte à jouir de cette richesse colossale ; tandis que sir Edwards ! à la bonne heure ! quel gaillard ! il était carré, râblé, roux, chaud, vigoureux. Si les millions lui pouvaient revenir ! Ce souhait, après tout, n’avait rien de bien criminel. Et la petite Clary ne répétait-elle pas elle-même sur tous les tons qu’elle entendait – dans les profondeurs du ciel – les harpes de ses sœurs, les séraphines, qui l’appelaient vers la céleste patrie.

Lord Elphys consulta d’abord Tulla O’Bearn. Celle-ci qui, entre nous, se portait comme un bronze et affectait des allures langoureuses, ne répondit que par un sanglot étouffé. On appela des médecins. Point n’est besoin de dire qu’ils ne virent exactement que du feu dans la situation. À toutes les questions diagnosticales, miss Clary répondit par un : oui ! douloureux.

Si bien que pour un peu, ils lui auraient reconnu une maladie de cœur, une anémie constitutionnelle, une céphalalgie chronique et une phtisie trottante, sinon galopante.

Cette consultation concordait justement avec le grand besoin d’argent des Elphys. Le père jugea tout naturel de demander à sa fille de faire à son frère – obligé de tenir son rang dans le monde – quelques avances d’hoirie.

De quoi s’agissait-il ? Son frère hériterait d’elle, à court terme, ce n’était pas discutable. Pourquoi refuserait-elle au nom paternel une concession qui lui coûtait si peu ? Que pouvaient valoir pour elle les biens périssables de cette terre ? Quand ses ailes, repoussées, l’emporteraient vers le trône du Très-Haut, à quoi lui servirait un million de rentes ?

Elle ne discuta même pas. Comme elle le disait maintenant, elle signa tous les petits papiers qu’on lui présenta. Et cela montait déjà à un petit million de capital, quand, à force de solitude, d’inaction, d’affaiblissement volontaire, une bonne et belle crise se déclara chez la fille de lord Elphys.

Rappelés, les médecins à besicles d’or déclarèrent sans hésitation qu’il fallait du moins que miss Clary mourût – confortablement.

Et il fut décidé qu’elle partirait pour ces pays ensoleillés du midi français, qui pour les Anglais sont une échappée sur ce paradis.

Seulement, une difficulté se présenta. La descendante du roi d’Irlande se refusait impitoyablement à quitter les îles. C’était la mort pour elle, disait-elle. En vérité, il y avait quelque part certain fils de fermier, gars des mieux découplés, qui était tout prêt à lui infuser un sang nouveau et sauveur.

Force fut à lord Elphys de chercher pour sa fille une gouvernante qui fût pour elle une sorte de garde du corps. Mme Caraman avait une sœur institutrice en Ecosse. On parla d’elle. Elle connaissait les deux langues. Elle fut autorisée à se présenter. Ni lord Elphys ni Clary ne la regardèrent.

On l’accepta de confiance.

Or, Caraman n’était pas une femme, c’était un beefsteak.

Unie pendant trente ans de son existence à un gendarme qui n’avait pas froid aux yeux – du moins avant sa mort – c’était femme bien en point, solide, connaissant la vie depuis A jusqu’à Z.

Du reste, bonne comme le pain blanc et honnête comme Mme Vertu elle-même.

De plus, très fine sous ses allures un peu lourdes. Elle avait eu une fille et l’avait perdue. Elle était blonde comme Clary. Quand elle la vit, il lui sembla retrouver la pauvre petite morte, et son cœur ressuscita à la maternité.

On lui avait dit que la jeune fille était souffrante, dangereusement atteinte. Mme Caraman accepta l’œuvre de dévouement et de défense. Elle la soignerait si bien, qu’il faudrait bien que la mort reculât.

Si Clary mourait, il lui paraissait qu’elle perdrait une seconde fois sa fille, et elle ne se sentait pas de force pour ce renouveau de douleur.

Les Elphys ne virent en elle qu’une sorte de servante et de garde-malade. Quant à Clary, cette grosse femme, avec son visage épanoui – très frais malgré ses quarante-cinq printemps – l’effraya d’abord par le débordement de santé qui florissait dans tout son être.

Cependant on partit pour la France. Le voyage était pénible : il fallait traverser trois cents lieues de pays en chaise de poste. Chose singulière et que remarqua tout d’abord la bonne Caraman, qui était fort inquiète du résultat de ces fatigues, au bout de trois ou quatre jours de voyage, miss Clary n’était ni plus ni moins languissante qu’au départ.

Bien mieux, la Parisienne – car maman Caraman était née au passage du Caire – très futée de son naturel, s’aperçut plusieurs fois que la jeune moribonde regardait avec grande curiosité les paysages qui se déroulaient devant elle, et que parfois dans les hôtels ou auberges où l’on descendait, ses yeux pétillaient de malice, quand un personnage plus ou moins grotesque attirait l’attention.

Puis, quand la gouvernante prêtait son bras à Clary pour l’aider à monter en voiture ou pour en descendre, elle s’apercevait que par un mouvement instinctif, la jeune malade s’élançait très allègrement, mais qu’un second mouvement – réflexion ou habitude – l’engageait à peser plus lourdement sur l’appui qui était offert.

Clary ne mangeait pas : à peine du bout des dents grignotait-elle un peu de blanc de poulet.

Maman Caraman – sauf votre respect – se collait sur la conscience des chiquettes de viande à rassasier un terre – neuve, et arrosait cela de sa fiole – régulièrement – une par repas.

L’exemple est contagieux : et puis la Caraman respirait si largement la santé, elle avait une si magistrale façon de se passer la paume de la main sur l’estomac après un repas plantureux, que peu à peu l’influence de l’Irlandaise diaphane s’effaçait.

Si bien qu’un jour, maman Caraman qui avait, par sa complaisance et par sa bonté profonde, vaincu les premières défiances de l’Anglaise, eut la hardiesse de lui dire :

— Mon enfant, en voilà assez !… la poésie est une belle chose, mais la vie vaut mieux. Vous êtes malade tout autant que moi… Vous vous épuisez tout simplement… Vous allez avoir la bonté de manger sérieusement, de ne pas rester pendant tout le temps blottie dans le fond de la voiture à jeter de petits soupirs langoureux… Vous allez regarder ce qui se passe… Nous causerons, je vous raconterai de belles histoires… et dans un mois, vous serez belle comme une reine… et vous me remercierez.

Si Clary résista, inutile de le demander. Elle ! manger ! mais, une mauviette lui crispait l’estomac. Et puis c’était cette toux, cette maudite toux !

— Vous ne tousserez plus, ordonna péremptoirement la Caraman, que lorsque je vous le permettrai… trois fois par jour… neuf heures du matin, midi et cinq heures… Est-ce convenu ?

Et elle riait, et elle avait si bon visage que peu à peu Clary promettait d’essayer.

Ah ! le premier filet de bœuf, ce fut dur à emporter !… une bataille dans les règles !… mais il prit pour allié un doigt de bordeaux, d’un grand cru, et ma foi ! il gagna la victoire.

Le hasard, le bienheureux hasard, vint en aide à la brave femme.

On s’était installé à Nice, dans une villa un peu isolée, site magnifique et plein de poésie, mais peu sûr pour deux femmes seules, en pleine vue de la mer, dans un nid d’agaves, de cactus et de myrtes. Les domestiques couchaient dans un pavillon séparé ; seule, la Caraman passait la nuit auprès de sa maîtresse.

Une nuit, la Caraman entend un bruit insolite, quelque chose comme une vitre qui se brise. Elle se lève doucement, et aperçoit… une demi-douzaine de bandits, à costumes fort pittoresques, il est vrai, mais dont l’intention non équivoque était de faire dans la maison une visite domiciliaire.

On n’est pas impunément veuve de gendarme.

La Caraman ne fait ni une ni deux, elle passe un jupon, empoigne un fusil, ouvre bravement sa fenêtre et tire dans le tas. Seulement un peu trop de précipitation, elle n’atteint aucun des gredins qui, après un moment de surprise, s’aperçoivent qu’ils n’ont affaire qu’à une femme et enfoncent la porte.

La Caraman saisit un candélabre, pesant bien ses quinze kilos, et descend quatre à quatre. Elle se trouve face à face avec le premier arrivant, dont la face hirsute n’avait rien d’engageant.

— Trop pressé, mon bonhomme, lui dit-elle en l’assommant.

Il tombe, restent cinq. Cela pouvait devenir dangereux. La Caraman – qui veut bien mourir, mais non pas se rendre, – renverse un meuble en travers d’une porte, puis, barricadée, tire son second coup de fusil. Cette fois, le numéro deux hurle et dégringole.

Mais ils étaient entêtés. Ils avaient flairé une aubaine de premier ordre.

Et l’un d’eux, bondissant par-dessus l’obstacle, saisit la Caraman à la gorge.

Dame !… c’était dur. Il n’avait pas des mains d’enfants, ce brave garçon. Et la veuve du gendarme courait grand risque d’être à tout jamais privée de sa fiole de bordeaux, quand une forme blanche se dresse auprès d’elle, appuie un charmant petit pistolet – vrai joujou de grande dame – sur le crâne du misérable… et tire.

C’était Clary. La Caraman, délivrée, se redresse d’un coup de reins.

Et les voilà toutes deux qui poursuivent les brigands qui fuient.

Les domestiques accourus aux détonations, saisissent les autres… et la bataille est gagnée.

Clary, très pâle, avait les yeux étincelants :

— Dites donc, mon enfant, pour une demi-morte, savez-vous bien que vous avez encore une jolie énergie.

De ce jour-là, tout avait été modifié.

Reconnaissante du courage que maman Caraman – maman gendarme – comme elle l’appelait désormais, avait déployé pour la défendre, Clary se montra toute confiante envers elle.

Ah ! comme elles rirent toutes deux de bon cœur, des bêtises – c’était le mot de la vieille Parisienne – auxquelles depuis si longtemps, la pauvre Clary se soumettait, en raison des peurs imaginaires qu’on s’était ingénié à entretenir en elle.

Et encore le mot peur est-il absolument inexact.

— Voyons, ma petite, disait la mère Cara – c’était plus court et plus usité – vous n’êtes pas poltronne. Sucre ! vous l’avez montré !

Sucre ! était son juron habituel, très commode pour une échappée de la gendarmerie. Elle disait à qui l’ennuyait : Allez-vous faire sucre ! et la chose passait mieux – en ce temps-là – qu’une lettre à la poste.

— Vous n’avez – vous n’aviez pas peur de la mort, j’en suis sûre. Quelqu’un vous aurait dit : Vous allez mourir, là, tout de suite en deux minutes, cela vous aurait beaucoup ennuyée. Ce qui vous plaisait, et ça n’est pas votre faute, puisque c’étaient des imbéciles qui vous avaient fourré ces idées-là dans la tête – c’était la lenteur du mourir. Vous auriez voulu vivre cent ans, en ayant l’air d’être morte tous les matins. Pas vrai ?

Clary riait et ne répondait pas. Ce bon sens ne la troublait pas, ne la gênait pas. C’était pour elle comme une entrée dans la vraie vie : et au fond, elle n’était pas loin de se prendre d’enthousiasme pour la philosophie pratique de maman Gendarme.

Pourtant elle protestait encore un peu.

— À quoi sert la vie !…

— Ouais ! mon enfant. À quoi ça sert ! je vais vous le dire. À sir Edwards, votre frère, cela sert à s’amuser énormément… Je n’insiste pas. À votre père – que je révère – cela a servi à mener pendant quarante ans une vie charmante et à manger des millions, en veux-tu, en voilà. Mais tenez, venons aux petits, je vais vous dire à quoi ça m’a servi et à quoi ça me sert, la vie ! Primo et d’un, j’avais une vieille mère infirme. Je l’ai aimée, dorlotée, consolée, et elle est morte dans du coton sans s’en apercevoir…

Elle avait la larme à l’œil, la vieille Caraman. Et Clary ne riait pas.

— Puis je me suis mariée… à un brave homme ! Ah ! si vous aviez connu Caraman. Il ne savait pas grand-chose. C’était moi qui étais la savante de la maison. Mais quel cœur ! quel courage ! La vie m’a servi à lui faire la vie heureuse, à me dévouer. Il a reçu dans son service une vilaine blessure. Ça l’avait rendu impotent, le pauvre homme. Eh bien ! je l’ai aimé, je l’ai soigné, encouragé… et il a trouvé qu’il faisait bon se laisser vivre. Il est mort en m’embrassant les mains… et ça n’était pas un de vos gentlemen… sûr !

Clary, maintenant avait passé son bras autour de son cou.

— J’ai eu un grand chagrin, vous le savez. Une gamine que j’adorais s’en est allée… tout doucement. La vie m’a servi à lui adoucir le passage. Elle est morte sans souffrir, et en me tenant par le cou, tenez ! comme vous faites !… et sucre ! à quoi me sert le ciel ? mais à vous dire, miss Clary, que vous êtes la meilleure et la plus charmante des créatures et que vous avez du cœur et de l’énergie jusqu’au bout de vos petits doigts, et il faut vivre, au lieu de faire semblant de mourir ! voilà ! je veux que vous soyez bonne, compatissante, charitable. Vous n’avez rien à faire, vous êtes horriblement riche. Il y a pour vous de l’occupation à revendre. Aimez tout ce qui est faible, tout ce qui est souffrant ! Au lieu de forcer la maladie, voyez-la chez les autres, telle qu’elle est avec ses évitables douleurs…

— Mais je ne sais pas, moi !

— Oh ! vous saurez bien vite. Voyez-vous, les riches comme vous, sans vous faire reproche, ça voit toujours autour de soi des gens souriants, presque gais. Quand vous passez dans les villes, vous allez dans les grandes rues, où tout est brillant, et vous croyez que derrière toutes ces illuminations-là, il n’y a pas de nuit. Voilà l’erreur. Tenez, moi, je suis de Paris. Vous connaissez la rue de la Paix, le boulevard, la place Louis XV, et c’est tout. Je vous dis, moi qu’on souffre durement à Paris et qu’on y meurt de faim et de froid. Où cela ? vous n’en savez rien ! Si nous y étions, je vous le montrerais. Vous vous ennuyez parce que vous n’avez pas d’occupation. Vous avez lu de mauvais romans, où on vous a dit que la vie se passait dans des rêves. Il y a une réalité. Je la connais. Tout n’est pas étoiles dans la vie. Il y a des nuits si noires qu’on ne voit pas le bout de son nez. Et si vous m’en croyiez, vous viendriez avec moi chercher un peu ce pays de la douleur et de la faim… et vous auriez de l’occupation par-dessus vos jolies oreilles et vous ne me demanderiez plus : à quoi sert la vie ?

Elle était très éloquente, la mère Gendarme. Elle parlait d’abondance, une heure d’horloge, sans souffler. Mais, entre nous, ce qu’elle disait n’était pas si sot.

Et telle fut l’opinion de miss Clary qui, ayant entendu bien pérorer sa gouvernante, s’en alla dans sa chambre réfléchir toute la nuit, et le matin au lunch, posant sa fourchette d’un petit air intrépide, demanda :

— Maman Gendarme, où y a-t-il des pauvres ?

— Partout.

— Mais le moins loin possible ?…

— À Marseille !

— Est-ce que Marseille est aussi grand que Paris ?

— Non, mais c’est encore une grande ville qui a de tout, des riches à millions comme vous et des malheureux qui ne savent pas, le soir, après avoir dîné, s’ils déjeuneront le lendemain.

— Allons à Marseille.

— Je veux bien. Ah ! ma chère fille, vous serez la meilleure des sept.

C’était manière de parler, puisque maman Gendarme eût été bien embarrassée de nommer les six autres pour obéir au proverbe.

— Et nous irons à cheval, ajouta Clary. J’ai besoin de prendre de l’exercice.

À cheval ! Sucre ! c’était beaucoup pour maman Gendarme qui commençait à avoir son poids. Mais tant pis, la brave femme comprit qu’il fallait à miss Clary la double activité du corps et de l’esprit. Si bien que, dès le lendemain, on se mit en route.

Il y avait loin de ce voyage par petites étapes au brûlage de pavé des chaises de poste qui, le plus souvent, ne s’arrêtaient qu’à la nuit aux lanternes fumeuses des auberges.

Clary ressuscita. Ou plutôt elle naquit ; elle connut la lumière, le mouvement, la vie. Elle ressemblait à un voyageur qui aborde sur une rive inconnue. Tout lui était matière à surprise et à question. Heureusement que maman Gendarme était là pour lui répondre et ne lui faisait point faute.

Et la veuve et la jeune fille se firent – de leur bonne volonté – sœurs de charité. Bien vite on les connut dans les quartiers pauvres de Marseille.

Un jour, sur les allées de Meilhan, mis Clary avisa une femme, fort belle encore, mais dont le visage pâli portait l’empreinte d’indélébiles douleurs. C’était Mercédès.

Une immense sympathie lui emplit soudain le cœur.

Elle fut timide à l’aborder. Ce n’était pas là – elle le devinait – de ces souffrances qu’on allège avec de l’argent.

Mais Mercédès la vit à son tour. Je ne sais quelle affectueuse curiosité l’émut, en face de tant de jeunesse et de beauté. Leurs yeux s’étant rencontrés, elles se parlèrent ; puis elles devinrent amies. Franchement, Clary lui avait dit sa vie, son isolement, son passé et ses espérances d’avenir.

Elle rêvait de faire œuvre utile, de se dévouer, de se sacrifier.

C’était encore de la poésie, mais dans son épanouissement d’enthousiasme juvénile.

Mercédès l’admira, puis l’aima. Elle aussi était seule. Son fils était parti, à la suite d’une catastrophe. Depuis dix années, il luttait pour la France sous le climat effrayant de l’Algérie.

Des lettres arrivaient fréquemment ; le simple soldat avait fait son chemin, aujourd’hui il était capitaine, en passe de monter plus haut. On l’appelait le capitaine Joliette. Il avait pris ce nom – qui cachait celui de Mortcerf et qui rappelait le lieu de naissance de sa mère…

Les deux femmes épelaient lentement ces lettres écrites avec le cœur.

Clary s’intéressait à ce brave, qui n’était faible qu’en face de sa mère…

Un jour – la douleur était venue – les lettres avaient cessé.

C’était à ce moment-là que le chacal Coucou était arrivé à Marseille.

C’était aussi à la même heure que Mercédès affolée, avait écrit à Edmond Dantès, – à Monte-Cristo – ce billet si laconique et si poignant :

« Je meurs de douleur. Venez ! »

Et elle attendait, certaine de ne pas avoir poussé en vain ce cri de détresse, et cependant, trouvant que les heures étaient bien longues…

Tout à coup, Coucou cria :

— Madame, un yaque superbe entre à toute vapeur… et il a un pavillon portant une montagne d’or sur un fond rouge…

— C’est lui ! s’écria Mercédès. Oh ! je savais bien, moi, qu’il viendrait !

Son visage rayonnait d’un tel enthousiasme, d’une si profonde confiance, que Clary s’écria :

— Vous êtes sauvée !

— Ah ! si une force humaine peut quelque chose, elle est dans celui qui va venir…

— Saprénom ! murmura Coucou. Qu’est-ce que ça peut-être que ce lapin-là ?… Quand les plus malins y ont renoncé !… Enfin… faut voir !… faut voir…

— Et voilà une voiture qui s’arrête juste au quai ! continuait Coucou, jouant sérieusement son rôle de vigie… le yaque aborde… mais sapre !… il va se fiche par terre !… si c’est celui-là, eh bien ! en voilà un qui peut se vanter d’avoir des ailes aux talons !… et houp ! v’la le cheval qui part… enlevé !… Dans trois minutes il sera ici…

— Je vous laisse, amie, dit miss Clary. Mais, je vous en supplie, ne tardez pas à me faire appeler, je suis si impatiente de savoir…

— Oh ! soyez tranquille ! Monsieur Coucou, allez accompagner miss Clary… je vous en prie…

Coucou eut un hochement de tête. Il comprenait bien. Parbleu ! on le renvoyait !…

— Pourtant, fit-il timidement, si le particulier… a besoin de renseignements…

— C’est vrai, répliqua Mercédès. Ne vous éloignez pas. Mais, je vous en prie, ajouta-t-elle avec son bon sourire, laissez-moi seule…

— Allons, le zouave, s’écria Clary en riant. Demi-tour à droite, et en avant… Vous me quitterez à mi-chemin…

— Oh ! mademoiselle… ça n’est pas pour vous refuser…

— Je sais bien… vous êtes trop galant pour cela…

Coucou fit le salut militaire, puis, s’effaçant :

— Passez, mademoiselle. Et si madame le permet, je reviendrai…

— Entrez en bas, je vous appellerai.

Une dernière fois, Clary serra la main de Mercédès, puis disparut suivie du chacal.

Une minute après, une voiture s’arrêtait devant la petite maison des allées de Meilhan.

Et un homme en descendait, ouvrait la porte extérieure et entrant dans la maison, gravissait rapidement l’escalier.

Deux noms se croisèrent :

— Edmond !

— Mercédès !

III

UNE MÈRE

Il y a dix ans, lorsque Mercédès, précipitée dans un abîme de douleurs, s’était inclinée devant la puissance supérieure, dont Edmond Dantès était l’instrument, à peine leurs mains s’étaient-elles touchées.

Il y avait entre eux je ne sais quelle barrière, faite des amours du passé et des regrets du présent.

Aujourd’hui c’était la mère qui, souffrant par son fils, tendait les deux mains au comte de Monte-Cristo, qui devait si bien la comprendre, lui qui ne vivait plus que pour et par son fils.

Leurs mains se serrèrent dans une étreinte longue et profonde en quelque sorte.

Et tous deux se turent, se regardant, chacun étudiant dans les yeux de l’autre de quelle somme de chagrins étaient faites leurs larmes prêtes à rouler.

Le comte était plus pâle que de coutume, car il se sentait oppressé de toute la masse de ses souvenirs.

La chambre où il se trouvait, c’était celle d’où si souvent il avait épié la jeune fille, rieuse alors, à laquelle il rêvait de donner son nom.

C’était celle dans laquelle était mort le père Dantès !

Ces carreaux froids avaient supporté le pas lent et sinistre du vieillard qui s’était laissé mourir de faim : chacun de ces pas avait été scandé par un soupir sanglotant, dans lequel revenait, toujours et toujours, le nom du fils perdu.

Et tandis qu’il tenait les mains de Mercédès, il semblait à Monte-Cristo qu’il vit, empreinte sur ces dalles, la trace des pas du père et que des angles de cette chambre qui n’avait pas changé, l’écho lui renvoyât encore le bruit de la marche funèbre et les sanglots du désespéré.

Et puisqu’il se retrouvait dans cette chambre pour entendre encore une confession douloureuse, Dantès se demandait si ce n’était pas là un centre sur lequel s’appesantissaient les colères d’en haut.

— Mercédès, dit Monte-Cristo d’une voix grave, vous m’avez appelé ; je suis venu ! Je sais aujourd’hui que je suis votre débiteur ; ma conscience longuement interrogée, m’a répondu. J’ai frappé plus cruellement que je ne n’avais été frappé, les années ont passé sur mes colères et les ont amorties, il ne me reste plus que de la pitié ; Mercédès ! me demander ma vie, ce sera me prouver que vous me pardonnez le mal que je vous ai fait.

— Edmond ! ne parlez pas ainsi. Lorsque je vous ai appelé, ce n’était pas pour vous imposer l’accomplissement d’un devoir dont je ne reconnais pas l’existence. Vous m’avez frappée, je me suis courbée ; mais un jour, dans cette chambre où nous sommes, alors que tout mon cœur s’élançait à la suite de mon fils partant pour des régions inconnues, vous m’avez dit : Espoir et confiance. D’espoir, je n’en ai plus, et quand vous saurez l’épouvantable vérité, vous comprendrez quelle étrange influence vous exercez sur ma vie, puisque, ne croyant plus à rien, j’ai cru en vous ; puisque, me voyant environnée par la nuit, j’ai senti venir à moi comme un dernier rayon… je vous ai dit : je meurs, et je ne suis pas morte ; parce que je savais que vous viendriez et que d’un mot de vous dépend tout l’arrêt de ma destinée.

Monte-Cristo avait posé la main sur son front, il écoutait cette voix qui réveillait en lui tant de choses oubliées, il recommençait en quelque sorte le pèlerinage accompli…

Mais tout à coup il lui sembla voir se dresser devant lui cette statue du Devoir qui était l’idole de toute sa vie.

Et froid, calme, comprimant tous les sentiments prêts à faire explosion en lui, il dit :

— Que s’est-il passé ? Que faut-il faire ? Je suis prêt.

— Oh merci ! s’écria Mercédès tombant à genoux ; vous savez, Edmond, que, tout s’étant écroulé autour de moi, un seul intérêt encore me rattache à la vie, mon fils. Vous vous rappelez que ce noble enfant, honteux de ce nom que je ne peux prononcer sans rougir, est parti, il y dix ans, pour l’Afrique, avec l’ardente volonté de reconquérir son honneur. Pendant dix ans, il ne s’est pas passé une semaine sans qu’une lettre – oh ! la lettre bénie ! – vînt porter à la pauvre mère, si anxieuse, si épouvantée, la consolation, l’orgueil d’un succès nouveau.

Elle se redressa :

— Edmond ! c’est véritablement le fils de mon cœur, il est digne de moi, il eût été digne de vous. Que de courage et que de douceur à la fois ! Il me disait tout, comme s’il eût été encore un petit enfant, et sous ces phrases si chaudes, si vibrantes d’enthousiasme, je retrouvais, moi, le fils aimant, dévoué, qui était toute ma joie. Un jour, il y a de cela trois mois, les lettres cessèrent tout à coup… J’attendis une, deux, trois semaines, ah ! quelle torture ? vous me comprenez bien, n’est-ce pas ? Mourante d’inquiétude, le cœur brisé, je me traînais jusqu’à la poste, arrivée à cette folie de me figurer que, par quelque mauvais vouloir, on ne voulait pas me remettre les lettres de mon enfant.

Elle courut à un meuble, l’ouvrit vivement, et en tira une liasse de journaux.

— Pendant cette période d’agonie, j’ai tout lu, tout étudié jusqu’à vingt fois, j’épelais les lignes des dépêches venues d’Algérie, et rien ! toujours rien ! À qui parler ! à qui m’adresser ! Comprenait-on mes questions seulement ? Ceux qui revenaient avaient affronté insouciamment la mort, sans même s’occuper de ceux qui combattaient à leurs côtés ; tant d’hommes étaient tombés, qu’ils n’en savaient ni le nom, ni le nombre. J’écrivis à Paris, au ministère ; on ne daigna même pas me répondre. Un jour, M. Beauchamp que vous avez connu…

Monte-Cristo inclina la tête en signe d’assentiment.

— M. Beauchamp vint à Marseille, j’eus la hardiesse d’aller à lui, oh ! cette fois je n’eus pas peur de dire mon nom, ce nom que mon fils avait purifié. M. Beauchamp m’accueillit avec bonté, et me promit de faire des recherches. Huit jours après, je savais l’épouvantable vérité.

— Albert est mort ? demanda le comte d’une voix vibrante d’émotion.

— Oh non ! non ! ne dites pas cela ! il n’est pas mort ! je ne le veux pas ! Les renseignements arrivés du ministère étaient négatifs, c’est-à-dire, qu’aux dernières nouvelles, qui remontaient à trois mois environ, mon fils, capitaine du premier bataillon de zouaves, avait disparu ; on croyait qu’il avait été enlevé par des maraudeurs kabyles, et depuis ce moment on n’avait plus entendu parler de lui.

Monte-Cristo, sans perdre une de ces paroles, réfléchissait :

— Le fait est de beaucoup postérieur à la soumission d’Abd-el-Kader !

— Je le crois. Est-ce que je suis au courant de tout cela, moi ! Mais attendez. M. Beauchamp ne s’en tint pas à ces renseignements vagues, et quelque temps après, il me fit savoir qu’un zouave, qui avait servi sous mon fils, et qui était en congé à Paris, pourrait me fournir d’utiles indications ; il avait obtenu que ce zouave fût envoyé à Marseille…

— Et il est venu ? demanda Monte-Cristo.

— Il est ici.

— Et que dit cet homme ?

— Il dit que mon fils est vivant.

Monte-Cristo garda un instant le silence, la tête baissée et les bras croisés sur sa poitrine, réfléchissant et concentrant en lui-même toutes les énergies de sa méditation.

C’est que le comte se disait qu’en face de lui se trouvait une mère ne vivant plus que par une espérance, et que cette espérance, il suffirait d’un mot de lui, pour la lui arracher. Ce qui était la mort pour la pauvre femme !

— Mercédès, dit-il d’une voix douce, je sais que vous avez souffert si douloureusement que c’est miracle que votre cœur ne se soit point brisé. Dieu vous doit une consolation, et ma confiance en sa justice m’oblige à croire au salut de votre fils.

— En doutez-vous donc ? s’écria Mercédès.

— Où est l’homme dont vous m’avez parlé ? demanda Monte-Cristo.

— Je vais l’appeler, dit la mère d’Albert. Mais encore une fois, je vous en supplie, dites-moi que je puis compter sur vous…

Monte-Cristo prit la main de Mercédès, et l’attirant doucement vers la fenêtre qui dominait toute la ville :

— Mercédès, lui dit-il en étendant la main vers le ciel, souvenez-vous ! l’homme qui est devant vous et dont toute la jeunesse est ensevelie ici, cet homme a-t-il jamais manqué à sa parole ?

— Oh ! non ! moi… moi seule !…

— Vous avez mon serment… et si Dieu le permet je le tiendrai.

Un instant après, Coucou entrait dans la chambre.

IV

L’IMPOSSIBLE EST-IL POSSIBLE ?

Le zouave, la calotte en arrière, bien campé sur ses jambes robustes, s’était arrêté devant la porte, saluant à la façon militaire, les yeux fixés sur Monte-Cristo.

Certes, Coucou n’était pas facile à intimider : et en montant, il s’était demandé qu’est-ce que ça pouvait bien être que ce pékin qu’on avait l’air d’attendre comme le Messie.

Au fond, il était persuadé que la dame se montait un peu le coup : et si on avait voulu lui donner la permission de partir avec deux ou trois camarades du 1er zouave à la recherche du capitaine, ça aurait mieux valu.

Mais il avait la consigne de se tenir jusqu’à nouvel ordre à la disposition de Mme Mercédès. Il obéissait.

— Mon ami, dit Monte-Cristo de cet accent pénétrant qui agissait jusque sur les fibres les plus profondes, vous aimez beaucoup votre capitaine…

— Le capitaine Joliette. Saprédié ! s’il fallait seulement me faire couper en cent cinquante petits morceaux !… je le retrouverais tout de suite…

— C’est-à-dire que, selon vous, le capitaine Joliette, comme vous l’appelez, n’a pas été tué !…

— Mon Dieu, mon colonel, commença Coucou qui se sentait tout troublé…

— Je ne suis pas colonel, interrompit ! Monte-Cristo.

— Pardon, excuse, mon général !

Décidément, Coucou s’embrouillait. Le fait est que la physionomie de Monte-Cristo, si noble, si dominatrice, ne pouvait appartenir, d’après son idée, qu’à un gradé… de premier choix.

— Je ne suis pas un soldat, dit simplement Monte-Cristo, et je n’ai droit à aucun des titres que vous me donnez : je suis un homme et je m’adresse à un homme. Vous aimez votre capitaine ; moi aussi je l’aime… profondément… d’une vieille et sainte amitié…

Disant cela, il regarda Mercédès, qui joignit les mains en signe de gratitude.

— Comme vous, je veux croire qu’il est vivant, comme vous, je veux me dévouer à le sauver… Consentez-vous à m’aider ?

Coucou eut un moment d’hésitation. Ce diable de regard, si noir, si franc, qui remuait jusqu’au cœur.

Tout à coup, il saisit sa calotte et la jetant par terre d’un mouvement violent :

— Sacré… mille noms de… enfin, suffit… je ne sais pas qui vous êtes… je vous aurais cru maréchal de France… mais enfin puisque vous me dites le contraire… enfin, ça ne fait rien. Moi, Cou-Coupé dit Coucou, soldat au 1er zouave, et pas habitué à faire des phrases, je vous dis que si vous avez besoin de moi, eh bien ! je suis votre homme !

Monte-Cristo sourit. Cet élan naïf le touchait plus que des protestations intéressées.

— Alors, reprit-il, cherchons ensemble. Asseyez-vous, là, près de moi, et causons !

— M’asseoir !… ma foi non ! si ça vous est égal, je resterai debout !…

Et il ajouta :

— Possible que vous n’ayez pas de grade ! mais on voit à qui on a affaire…

— À votre aise. Depuis quand et dans quelles circonstances le capitaine a-t-il disparu ?

— Ah ! voilà… je ne sais pas tout à fait… enfin, je vais vous raconter la chose, et vous tâcherez d’y voir clair… Donc vous savez que dans les derniers jours de décembre, il y a à peu près trois mois et demi, le nommé Abd-el-Kader – un vrai bonhomme, entre nous – et qui, c’est drôle, vous rassemble un peu…

Le comte se mit à rire, en s’inclinant légèrement.

— Oh ! en moins bien !… donc le Kader est venu en marabout de Sidi Ibrahim et a remis son cheval – façon de se rendre à Lamoricière et à Cavaignac…

— Je sais cela. Par ce fait même, la guerre n’est-elle pas finie ?

— Ah ! est-ce que ce sera jamais fini, dans ce chien de pays ! pas besoin de vous dire que, dans cette affaire de soumission, le premier chacal y était pour quelque chose. C’était lui qui, trois jours avant, avait empêché le Kader de passer une rivière… Il comptait retrouver une tribu dévouée, les Beni-Snassen, et là recommencer sa satanée guerre de bandits… Mais nix ! il était absolument pincé, et il a bien fallu en passer par la reddition… V’là qu’est bien !… mais si le Kader se soumettait, il y avait des enragés qui n’entendaient pas faire comme lui. Il était venu des Arabes – des faces de pain d’épice – du fin fond du désert, et les défilés étaient menacés à tout moment.

« V’là qu’un beau matin on nous envoie en reconnaissance… Oh ! un tout petit noyau, une vingtaine tout au plus… le capitaine, qui n’avait pas froid aux yeux nous dit : En avant, les camarades !… il ne faut plus qu’on entende parler de ces être-là. Faut vous dire que, sans vous commander, le capitaine m’aimait beaucoup… Vous savez, il y a comme ça des sympathies…

— Et je suppose, dit Monte-Cristo, que vous lui aviez rendu quelque service…

— Oh ! un rien ! dans une bagarre, j’avais démoli un grand escogriffe qui tirait dessus à bout portant… mais ça se fait tous les jours… ça ne tire pas à conséquence… Bref, comme nous partions, v’là le capitaine qui m’appelle.

« — Présent ! que je dis.

« — Coucou, qu’il fait, on ne sait jamais ni qui vit, ni qui meurt. Si par hasard, il m’arrivait quelque chose, je veux que tu saches que j’ai une mère que j’adore et qui habite Marseille… il me dit son nom et son adresse, que je mets dans un coin de ma cervelle… Alors, qu’il ajoute, si ça tourne mal pour moi, tu demanderas un congé, tu t’en iras en France et tu iras lui porter ça… ça, c’était une bague !… je ne voulais pas la prendre…

— Une bague ! s’écria Monte-Cristo regardant Mercédès. Mais vous ne m’aviez pas dit !…

Mercédès était devenue pourpre, et des larmes étaient montées à ses yeux.

Sans prononcer une parole, elle retira une bague de son doigt mince et blanc et la remit à Monte-Cristo.

Le comte eut peine à retenir une exclamation qui montait de son cœur à ses lèvres.

Cette bague – bijou, hélas ! bien modeste ! – simple anneau d’argent, c’était celle qu’Edmond Dantès avait donnée jadis à Mercédès la Catalane, gage d’affection et de bonheur futur.

Et c’était ce simple souvenir qu’elle avait remis à son fils, alors que celui-ci partait pour une campagne périlleuse…

Tant de pensées se pressaient en l’âme de Monte-Cristo que ses lèvres s’agitaient sans qu’il prononçât une parole. Mais il regardait Mercédès.

La veuve du comte de Mortcerf baissa la tête en murmurant :

— J’avais voulu que ce talisman lui portât bonheur !

— Continuez, dit Monte-Cristo au zouave Coucou.

— Naturellement, continua celui-ci, je ne voulais pas la prendre… le capitaine est solide, voyez-vous, et courageux ! ça n’est pas un de ces hommes qu’on tue comme cela !… et puis, s’il y a un bon Dieu, est-ce qu’il ne devait pas me prendre plutôt, moi, un bon à rien !… Enfin, il a insisté tant et tant que j’ai consenti… Nous voilà en route… et nous arrivons dans le défilé en question… la journée passe bien… pas un bédouin à l’horizon, pourtant il y avait autour de nous de satanés rochers qui n’avaient pas l’air bien commodes… La nuit vient… nous allons un peu en avant, histoire de trouver un endroit convenable pour manger la soupe… quand, tout à coup…

« Ah ! mille tonnerres ! quel branlebas ! nous étions entourés, par combien, je n’en sais rien ! la danse commence, avec un orchestre de coups de fusil à réveiller les sourds… Oh ! pour nous être battus comme des chiens, ça, c’est sûr, moi, je vois une espèce de gredin dont l’ombre se détachait sur une espèce de pierre déchiquetée… Je ne fais ni une ni deux, je saute dessus… bataille ! nous dégringolons tous les deux ! Une chute de vingt pieds ! Je reste… ouf !… et là je ne sais plus ce qui s’est passé !…

— Mais le capitaine ?

— Attendez !…

Coucou reprit :

— Au lever du jour, je revins à moi… c’était miracle que je ne me fusse pas cassé la tête… enfin je me tâte et je m’aperçois qu’il n’y a rien de démoli. Et tout de suite, une idée me vient : où étaient les camarades ? Où ils étaient ! Ah ! saprénom ! je me hisse jusqu’à la route, et qu’est-ce que je vois… tous, mais sans exception, morts… et sans tête ! c’était atroce ! Voyez-vous… avoir causé la veille avec une bonne douzaine et demie de gars vivants et bien en chair… bien complets… et les retrouver le lendemain, décapités, mutilés ! Vrai ! je ne suis pas une petite maîtresse… mais j’en frissonne encore…

Et en vérité, la face bronzée du zouave s’était couverte d’une pâleur livide.

— Ces cous rouges, ces ouvertures béantes d’où le sang écoulé faisait une mare épaisse, ces membres tordus par l’agonie ! Brrr !… mais aussi je me dis tout à coup… et le capitaine ?… non, c’était certain ! il n’y était pas !… il manquait à l’appel ! est-ce qu’il était déjà parti ?… Je ne pouvais pas croire ça… Je savais que, puisqu’on s’était battu jusqu’à la mort, il n’avait pas lâché son bout… oh ! pour ça, je n’ai pas une seule minute douté de lui, plutôt je crus qu’on ne l’avait qu’à moitié assassiné…

Un gémissement douloureux de Mercédès interrompit le narrateur.

Dix fois déjà, la pauvre mère avait entendu ce récit, et comme au premier jour elle sentait son cœur se briser et des gouttes de sueur froide couler sur son visage.

— Faut-il que je continue, demanda Coucou, ou bien que je m’arrête ?

— Non, non, parlez, dit Mercédès. Si grand, si douloureux que soit mon supplice, j’aurais le courage de le supporter jusqu’au bout.

Inconsciemment elle avait posé sa main sur celle de Monte-Cristo. À ce contact, un courage nouveau remplit son âme ; elle se redressa et d’une voix plus assurée :

— Achevez, dit-elle encore, je vous en prie.

— Pour lors donc, reprit le zouave encouragé par un regard de Monte-Cristo, voilà que je me mets à chercher, à droite, à gauche, dans les ravins… rien ! et pas de trace des bandits !… ils s’étaient évanouis comme la fumée de ma pipe… tonnerre ! C’était dur pourtant de s’en aller comme ça… je ne pouvais pas m’y décider, et je revenais toujours au même endroit, criant, appelant, tendant l’oreille et croyant entendre parfois une voix qui me répondait… c’était le cri de quelque bête qui guettait mon départ… J’aurais bien voulu sauver les camarades de la dent des lions et des hyènes… mais tout seul… et vingt cadavres !… je dus y renoncer, et les poches pleines de cartouches, le fusil au poing, je m’éloignai… j’avais été rudement meurtri dans ma chute, j’allais clopin clopinant… à chaque instant, je m’attendais à être attaqué ou canardé à bout portant… et cette fois-là, je n’en aurais pas été quitte pour une estafilade sans importance… mais la mort, à ce qu’il paraît, ne voulait pas de moi… et j’arrivai au camp sain et sauf… Là, je racontai l’affaire ! d’abord on ne voulait pas me croire… Savez-vous bien qu’on m’accusait d’avoir fui, d’avoir déserté et d’avoir lâchement abandonné les amis !… Ah ! ça ! c’était encore plus dur que d’avoir le cou coupé… on m’a emmené, sans armes, comme un malfaiteur, avec un détachement… et nous sommes arrivés à l’endroit… ça s’appelait le Kébar… Tenez, monsieur, je ne veux pas vous dire ce que nous avons vu… c’était tellement atroce… les bêtes avaient passé par là… et ça n’était plus qu’une bouillie d’os ou de sang ! il a bien fallu qu’on me crût !… mais un moment, j’ai manqué en devenir fou !…

Coucou passa ses mains sur son front moite.

— Mais on a fait des recherches, s’écria Monte-Cristo, le capitaine Joliette a sans doute été emmené comme prisonnier… pour servir d’otage, pour quelque échange avec un important personnage arabe…

— Ah ! si vous saviez… on a tout inventé, tout imaginé ! c’était vrai que ça n’était pas naturel !… pas une trace !… et à mesure que le temps passait, on était en pleine paix… la soumission d’Abd-el-Kader les avaient aplatis, ces animaux d’Arabes… ils venaient tous l’un après l’autre chez nous pour demander la paix…

— Et sans doute, on les interrogeait ?

— C’est-à-dire qu’on ne faisait que ça… si vous saviez comme tout le monde aimait le capitaine Joliette… il y en a plus d’un, et moi tout le premier, qui aurait donné sa peau pour lui… eh bien ! on avait beau promettre une récompense à qui donnerait de ses nouvelles, pas un renseignement !… Seulement, ça, j’en suis sûr, et je l’ai vu moi-même, il y en a eu un, une espèce de singe maigre, un squelette, quoi !… un de ces faiseurs de tours qu’ils appellent là-bas un marabout ! j’aurais parié qu’il savait quelque chose…

— D’où vous venait cette certitude ?

— Je vais vous dire, mon général. Ah ! non, pardon ! Sapristi, ça me gêne que vous ne soyez pas au moins colonel !… enfin !… celui-là était venu au camp… moi, je dis pour espionner – les autres prétendent que c’était pour mendier – enfin, j’étais là quand on lui a parlé du capitaine ! Eh bien ! quoiqu’il ait baissé les paupières aussi vite qu’un oiseau ferme ses ailes, j’ai surpris dans ses yeux un éclair, un je ne sais quoi de féroce et d’hypocrite…

— Ne l’avez-vous pas signalé à vos chefs ?…

— Certes, mais on ne m’a pas écouté d’abord, et puis quand on a voulu le retrouver… pssst ! plus personne ! il était parti !…

— Et vous, du moins, savez-vous quelque chose de lui, son nom ?

— Son nom ! Ah ! cette satanée langue !… quelque chose comme Rage… Ela… mais allez donc vous y retrouver…

— Un marabout ! dites-vous !… attendez ! cet homme n’avait-il pas le visage osseux, les oreilles très écartées de la tête ?

— Oh ! absolument !

— Les moustaches et la barbe taillées en pointes, très longues et très effilées…

— Tout à fait cela ! Ah çà ! vous connaissez donc le particulier ?…

— Non. Ce sont là des signes communs à certaines peuplades du désert… Une dernière question, le mot que vous avez entendu n’était-il pas : Radjel-el-Achem ?

— Mais c’est ça ! c’est bien ça !… mais alors nous le retrouverons !…

Mercédès s’était levée toute pâle, prête à l’espérance.

— Oh ! restez calme, pauvre femme ! dit Monte-Cristo. Ce ne sont point même là des renseignements… les mots que j’ai cités, signifient en arabe : marabout quêteur !… Quant au type de l’homme, il est très commun dans le sud du Sahara algérien. Voilà toute ma science. C’est fort peu de chose, comme vous le voyez.

Monte-Cristo avait prononcé ces paroles avec un calme tel que Mercédès ne devina sous les mots rien de plus que ce qu’ils signifiaient textuellement.

— Achevez, dit Monte-Cristo à Coucou, n’avez-vous point d’autres indices à me fournir…

Le zouave parut hésiter un instant. Et comme Mercédès, découragée de nouveau, avait laissé tomber sa tête dans ses mains, Coucou profita de ce qu’il n’était pas vu pour adresser au comte un signe des plus expressifs.

Cela voulait dire : Oui, mais pas devant elle.

Puis, se voyant compris, il ajouta à haute voix :

— Je n’ai rien de plus à dire… j’ai demandé un congé pour venir en France, et pour obéir au vœu de mon brave capitaine… Seulement, je suis d’abord allé à Paris… Comme la pauvre maman était morte, j’ai voulu aller sur son tombeau lui demander pardon de l’avoir fait autant endêver autrefois… Puis au ministère, on m’a fait demander… et justement on m’a donné ordre de venir à Marseille. J’ai obéi et me voilà… J’ai remis la bague, j’ai dit tout ce que je savais… Mais en somme, quant à retrouver mon capitaine, dame ! j’ai bien peur que ça ne soit impossible…

— Impossible ! s’écria Mercédès en jetant à Monte-Cristo un regard suppliant.

— Monsieur le zouave, dit le comte en souriant et en regardant Coucou bien en face, est-ce que par hasard vous seriez de ces esprits forts qui ne croient à rien ?…

— Moi ! ah ! par exemple, je crois à la bonne volonté, au courage… et tenez, saprénom ! si j’osais, je dirais bien que je crois à vous…

— Si bien que vous ne répugneriez pas trop à cette idée que l’impossible est parfois possible !…

— Je ne dis pas non !

— Eh bien ! allez m’attendre en bas ! je sortirai avec vous… et nous causerons ! peut-être arriverai-je à vous persuader !…

— À vos ordres, commandant ! Ah ! tenez ! si vous vouliez être bien bon pour moi, vous me permettriez de vous appeler commandant !

— Mais encore une fois…

— Qu’est-ce que ça vous fait ! Voyez-vous, ça me paraît si naturel ! et puis, autre chose, le capitaine Joliette avait l’habitude de me tutoyer… ça me faisait plaisir ! et vrai ! je ne sais pas comment ça me vient, il me semble que si vous vouliez, je vous serais dévoué comme un chien… un chien, ça se tutoie !… alors voulez-vous me tutoyer ?

— Nous recauserons de tout cela…

— Oh ! madame Mercédès, demandez cela pour moi…

— C’est bien ! c’est bien ! dit Monte-Cristo. Allez m’attendre !

Et comme le zouave le regardait d’un air suppliant :

— Voyons ! va m’attendre !

— Oui, mon commandant ! fit Coucou tout joyeux.

Et tournant sur ses talons, le zouave disparut.

Dantès et Mercédès gardèrent un instant le silence. Elle avait peur d’interroger.

— Écoutez-moi, Mercédès, dit enfin Monte-Cristo, si mon énergie ne s’est pas affaiblie, si ma volonté n’a pas plié, si Dieu me vient en aide… je ne désespère pas…

— Quoi !… vous croyez !…

— Demain, à la même heure, je vous dirai tout. M. de Beauchamp est-il encore à Marseille ?…

— Oui, du moins je le crois.

— Je le verrai. D’ici là, ne désespérez pas. Recueillez toutes vos forces pour la patience et pour l’espoir… Adieu, Mercédès, à demain !

Au même instant on frappa doucement à la porte, et la voix harmonieuse de miss Clary demanda.

— Êtes-vous seule, Mercédès ?

Sur un signe de Monte-Cristo, Mercédès alla ouvrir.

La jeune fille voyant un étranger, s’arrêta sur le seuil, rougissante :

— Une bonne et courageuse amie, dit Mercédès, qui a bien voulu s’intéresser à la pauvre veuve.

Le comte s’inclina respectueusement. Puis, tendant les mains à Mercédès, il répéta :

— Adieu, à demain !

Miss Clary était restée immobile, comme frappée d’une subite émotion.

— Quel est cet homme ? demanda-t-elle d’un ton qui tremblait un peu.

— M. le comte de Monte-Cristo, dit Mercédès.

— Et c’était lui que vous attendiez ?

— Oui !…

— Oh ! fit miss Clary en portant la main à son cœur, je ne sais quel pressentiment me dit que cet homme est tout-puissant… espérez, Mercédès, espérez !

V

CHERCHEZ LA FEMME

Monte-Cristo trouva le zouave qui l’attendait à la porte.

Seulement, Coucou n’était pas absolument seul.

La mère Gendarme – autrement dit Mme Caraman – avait accompagné miss Clary, et par discrétion n’était pas entrée avec elle.

Or, Coucou était un amateur du beau sexe. Et s’il eût vécu vingt ans plus tard, il eût pris à son compte le fameux mot de Dumas fils :

« Quand on aime une femme, plus il y en a… »

Chez la veuve, il y en avait beaucoup, énormément.

Et Coucou était tombé en arrêt, frappé d’admiration.

D’autre part, maman Caraman, bien que vertueuse comme une Jeanne d’Arc… mariée, n’était pas insensible aux charmes du sexe laid, surtout lorsqu’il se présentait sous l’habit militaire, dont elle avait toujours raffolé.

Donc Coucou, passant sur sa moustache une main maigre, mais vigoureuse, avait charmé les loisirs de l’attente en entamant un bout de causette avec l’excellente gouvernante :

— Pardon, excuse, madame, avait-il dit, mais c’est vous qui êtes comme qui dirait la nourrice de la belle demoiselle…

Quoique cette appellation de nourrice fut justifiée par les avantages très sérieux de maman Caraman, cependant l’âge du bébé eût été, il faut l’avouer, un peu mûr.

Mais sans se fâcher, elle répliqua :

— Vous aimez à rire, monsieur le zouave…

— Il y a des jours… enfin c’est bien vous qui êtes la dame de compagnie… là, le mot est gentil !

— En effet, je suis la gouvernante de Mlle Clary…

— Elle a de la chance.

— Comment cela ?

— Je veux dire seulement que si j’avais une gouvernante comme vous, je m’en ficherais les doigts jusqu’au coude !…

Maman Gendarme prit le parti de rire, c’était le plus simple.

Et comme au fond, une femme est toujours femme, c’est-à-dire que, selon un mot de Coucou, elle aime mieux un compliment qu’un coup de trique, elle entama franchement la conversation avec le zouave. Ils étaient bavards tous les deux, à qui mieux mieux. Et leurs langues bien pendues jabotaient de la belle façon, quand Monte-Cristo apparaissant, Coucou se mit promptement au port d’armes en murmurant :

— Voilà le commandant !

Le titre militaire fit son effet sur la gouvernante qui, pour un peu, eut également porté les armes avec son parapluie. Elle fit sa plus belle révérence.

— Eh bien ! dit le comte à Coucou, et se rappelant le désir si vivement exprimé tout à l’heure, es-tu prêt à compléter tes renseignements ?…

— À vos ordres, mon commandant.

— Viens avec moi… tu me diras cela en voiture…

Et sur un signe de Monte-Cristo, Ali avait ouvert la portière du coupé.

— Comment ! mon commandant… moi là-dedans. Et avec vous ! Ah bien ! voilà la première fois de ma vie que je me sers de ces coffres-là…

Monte-Cristo montant le premier, Coucou eut le temps de se retourner, de décocher à maman Caraman un coup d’œil vainqueur, agrémenté – ma foi ! tant pis ! – d’un beau baiser envoyé du bout des doigts.

La veuve du gendarme, toute rougissante, rentra précipitamment dans la maison.

La portière se referma. Le comte était seul avec le zouave.

— Si je t’ai bien compris, lui dit-il, il est certains détails que tu n’as pas cru pouvoir ou devoir donner à la mère de ton capitaine ?

— C’est tout à fait ça, commandant. Voyez-vous, on a sa délicatesse. Et quoi qu’il n’y ait dans tout ça que de la vertu premier numéro, pourtant j’ai eu peur qu’elle ne supposât des choses…

— Ce qui signifie qu’il s’agit d’une femme ?

— Oh ! d’une enfant. Quatorze ou quinze ans à peine.

— Qui était la maîtresse du capitaine la Joliette !

— Eh bien ! là, mon commandant, vous voilà vous-même qui croyez à ça… Vrai de vrai, comme je suis un bon garçon, comme je m’appelle Coucou, il n’y a pas un mot de vrai…

— Alors explique-toi, et sois aussi bref que possible !…

— Oh ! ça ne sera pas bien long. Pour lors, figurez-vous qu’il y a de ça six mois à peu près, nous avions poursuivi, la baïonnette aux reins, des damnés animaux du désert – j’entends des Bédouins, des Arabes, je ne sais pas tous les noms dont on les nomme – ils se sauvaient tant et si bien que nous en avons été pour nos frais… mais nous étions fort loin du camp… La nuit étant venue, il fallait s’installer, là, dans une espèce de ravine, pour y attendre le jour… très bien ! nous n’avions pas de surprise à craindre ; cette fois-là nous étions tranquilles.

« J’étais en faction à côté de la tente du capitaine, et j’ouvrais l’œil et l’oreille…

« Mais vrai ! quand j’aurais dormi, et quand j’aurais été sourd, j’aurais entendu tout de même l’épouvantable charivari que faisaient toutes ces bêtes, jaguars, panthères et autres bêtes qui hurlaient à qui mieux mieux… Voilà que tout à coup sur les deux heures du matin, une espèce de forme noire passe auprès de moi… quelque chose d’énorme, et qui bondissait si vite que, ma foi ! je n’ai même pas eu le temps d’épauler… et j’ai tiré au hasard. Au coup de feu, on se réveille, mon capitaine le premier, lui qui ne dormait jamais que d’un œil…

« En même temps, et comme par un fait exprès qui a été bienheureux – vous allez voir pourquoi je dis ça, la lune se levait…

« — Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le capitaine.

« Je lui explique l’affaire en deux mots. Je croyais à un lion tout au moins…

« Mais au moment où je disais cela, voilà qu’au-dessus de notre tête, sur une espèce de monticule, un cri retentit. Ah ! tenez, mon commandant, je ne suis pas sensible, mais, à l’heure qu’il est, il me semble encore que j’ai ce cri-là dans les oreilles !… c’était quelque chose ! Supposez un enfant dont une machine écrase la tête.

« Mais vrai ! je ne sais pas comment cela s’est fait ! le capitaine, d’en bas où nous étions, avait bondi sur le rocher, à plus de trois mètres… et il n’avait ni fusil ni pistolets ! Ma foi, c’était raide, mais je ne veux pas être en retard et je grimpe des mains, des pieds, des ongles… et, arrivé là-haut… qu’est-ce que je vois ?

« À terre, un corps étendu… une femme, un enfant, je ne savais pas…

« Et debout, deux êtres… mon capitaine et une énorme panthère… Le capitaine, ayant à la main son poignard… la panthère, la gueule ouverte, rouge, les yeux flamboyants… J’allais tirer, visant au défaut de l’épaule, quand la bête s’est tout à coup jetée sur l’homme…

« J’aurais tué le capitaine Joliette… mon arme retomba. Ce fut la durée d’une seconde, mais il y eut une épouvantable bataille entre l’homme et la brute… Je ne vis rien et je vis tout… le capitaine avait saisi la panthère à la gorge entre ses doigts de fer, et, la renversant en arrière, il lui avait ouvert le ventre d’un seul coup de couteau, en remontant.

La bête tomba, râlant, rugissant, bavant du sang.

« Le capitaine resta debout, sauvé, vainqueur !

« Je courus à lui : il tomba dans mes bras. La griffe de l’animal lui avait labouré la poitrine, le sang coulait à flots. Il me dit :

— Coucou, ça n’est rien ! vois l’enfant !

« Et il se redressa, comme pour me laisser libre de lui obéir.

« Je courus à celle qui était à terre… Sous la lueur blanche de la lune, je vis une créature exquise, jeune, fraîche sous sa pâleur de marbre… elle avait à l’épaule un trou sanglant.

« Les camarades étaient accourus, les uns soutenant le capitaine, les autres m’aidant à relever la pauvre fille, qui avait l’air d’une morte.

« Mais j’avoue, ce qui m’intéressait le plus, c’était le capitaine…

« Ah bien ! lui – ma parole ! – c’était à croire qu’il avait l’âme chevillée dans le corps, il s’était fait apporter de l’eau, et à flots, il se lavait la tête et la poitrine, et, se relevant, il vint à moi, en me disant :

« — Pourvu que je ne sois pas arrivé trop tard !

Monte-Cristo sentit une larme monter à ses paupières :

— Brave cœur ! murmura-t-il. – Ah ! combien je pardonne à celui qui s’appelait Fernand de Mortcerf !

Déjà, dans le cœur du comte, l’héroïsme du fils rachetait les crimes du père ! Albert de Mortcerf, devenu le capitaine Mortcerf, gagnait la cause déjà plaidée par Mercédès.

— Quel était cet enfant ? demanda Monte-Cristo.

— Ah ! pour ça, mon commandant, je ne pourrais guère vous le dire… Ni moi ni personne… Voilà ce qui lui était arrivé, ou du moins ce qu’on a cru comprendre… car elle n’était pas bavarde et se refusait presque tout à fait à répondre…

« Elle appartenait à une des tribus du Sahara que nous avions poursuivie… on l’avait battue, maltraitée, je ne sais quoi ! et elle s’était sauvée, se cachant comme elle pouvait dans les touffes de broussailles quand soudain elle s’était trouvée en face d’une panthère.

« Une rude bête ! allez !… et dont la peau aurait fait un fameux tapis !…

« Elle avait été renversée, et la bête lui avait posé sa griffe juste entre les deux épaules. Comment elle ne l’avait pas tuée, ça, ce sont de ces miracles que rien n’explique… Songez ce que c’est pour une pauvre créature du bon Dieu, – grosse comme pour deux liards de beurre – quand ça sent là, sur sa nuque, une griffe à crampons de fer, pointus comme des flèches… Elle avait crié ! Parbleu ! il n’y avait pas à lui en faire un crime… et le capitaine s’était élancé… il avait fait reculer l’animal surpris… vous savez le reste…

— Et cette jeune fille était gravement blessée ?

— Non ! heureusement ! le capitaine l’était plus qu’elle… la panthère lui avait dépouillé la poitrine jusqu’aux os… le lendemain matin, nous revenions vers Laghouat qui à ce moment-là était notre point de ralliement… Oh ! ce qu’ils appellent là-bas une oasis… quatre manches à balai avec un plumeau vert au bout… Ça ne fait rien ! toujours est-il qu’il a fallu faire un brancard, sur lequel nous avons placé le capitaine et la petite, à côté l’un de l’autre… et hop ! en marche ! Ils n’avaient pas l’air d’aller l’un mieux que l’autre… mais ils étaient si beaux tous les deux.

— Ah ! interrompit Monte-Cristo, cette jeune fille était belle ?

— Dame ! vous savez, commandant, belle si vous voulez, pour ceux qui aiment le pain d’épice… pas trop brun, c’est vrai ! tenez, maman, jadis, faisait des gâteaux au four qui avaient cette teinte-là… dorés plutôt que noirs… c’était ça. Mais des yeux ! des yeux ! longs comme çà…

Et le zouave mesurait du bout de ses doigts jusqu’au coude.

— Ils ont des bêtes par-là, des antilopes, des gazelles, qui ont des yeux comme ceux-là, et si doux que pour nous, les vieux durs à cuire, ça nous fait quelque chose de quiller dessus, parce que ça vous regarde en mourant… c’est à pleurer… Elle s’appelait Medjé ! il faut vous dire que le capitaine est un homme heureux. Oh ! avec celui-là, jamais le plus petit mot pour rire, pas d’amourettes, et quand les autres officiers s’en allaient faire leurs farces, à Alger, dans le quartier maure ou chez les juives, lui se tenait bien tranquille dans sa chambre, étudiant et travaillant ! à ce point que d’abord ça ne nous avait pas trop plu. Vous devinez, nous les chacals, nous aurions voulu un bonhomme à poils qui ne respectât rien. Ça n’avait pas duré. Nous l’avions vu au combat, brave comme un lion, toujours en avant, bon, compatissant ou terrible, toujours juste… et nom de nom ! nous nous étions dit : après tout, il a bien le droit de faire ce qui lui plaît.

Monte-Cristo écoutait complaisamment, sans impatience, l’éloge du fils de Mercédès. Comme le lui avait dit la Catalane, il était digne d’elle, digne de tous deux, si le crime ne les avait pas séparés. Et Edmond Dantès sentait ce nom : Mon fils ! monter à ses lèvres, car c’était bien l’enfant de son cœur que celui de cette femme qu’il avait adorée.

Mystères du cœur humain ! il aurait dû le haïr plus que tout autre ! selon la logique banale, il aurait dû sentir en lui une colère grandissante à entendre ces éloges adressés au fils du traître Fernand. Non ! il ne voyait que la mère, il ne pensait qu’à elle. Il lui semblait que cet enfant fût né – au sein de Mercédès – de sa pensée et de son souvenir.

Il passa sa main sur son front et dit à Coucou :

— Continue !

— Dès que Medjé fut en état de l’entendre et de lui répondre, le capitaine Joliette lui dit :

« — Veux-tu retourner dans ta tribu ?

« Elle manifesta une peur terrible. Ses traits se contractaient, elle sanglotait !

« Paraît qu’elle n’avait pas été parfaitement heureuse dans sa famille…

« Mais quelle était sa famille ? voilà où était le hic ! Dans ce satané monde d’Algérie, dès qu’ils sont dix ensemble, ça forme une nation, ça se nomme d’abord un sultan inconnu. On dirait un hameau de dix électeurs qui élirait un roi… des bêtises quoi… et puis, pour tout dire, quand on lui parlait de ça, à la petite, elle ne voulait pas répondre… elle était de là-bas… là-bas ! Là-bas, ça ne constitue pas une patrie ! tant et si bien qu’il a fallu renoncer à avoir des renseignements…

« Oui, mais le difficile, c’était ce qu’on allait faire de cette donzelle !

« Ça avait dans les quinze ans, bien formée… un peu maigriotte, pour moi ! mais, ça, c’est une affaire de goût. Je sais que les autres ne tarissaient pas sur son compte… charmante, adorable ! etc… moi, j’aime les femmes mieux rembourrées que ça…

Et disant cela, le brave Coucou, clignait de l’œil, signe qu’il s’adressait à lui-même en pensant à maman Caraman, une femme bien capitonnée, celle-là !

— Enfin, que devint-elle ? demanda Monte-Cristo.

— Voilà ! le capitaine lui dit : Tu ne veux pas dire où est ton père ? ça prouve en tous cas que tu n’as pas grande envie de le revoir. Je ne puis pas t’abandonner. Si tu veux, je serai ton père, et tu seras ma fille ?

— Sa fille !

— Oh ! ni plus ni moins ! je vous ai dit que le capitaine n’était pas pour la bagatelle ! La petite s’était jetée sur ses mains en les embrassant, et en faisant un tas de simagrées qui voulaient dire soumission, esclavage. De ce jour-là, elle est restée chez le capitaine, traitée comme une petite reine. Il lui avait donné une servante, et quand il s’en allait en expédition, il la recommandait aux camarades qui la respectaient bien gentiment. Et elle était heureuse, da ! Entre nous, je crois que quand elle aurait eu ses dix-huit ans… dans ces prix-là… il se serait passé autre chose. Mais ça ne me regarde pas !

— Et qu’est-elle devenue ?

— Ah ! voilà le grand point ! figurez-vous donc que quand nous nous en étions allés pour la dernière affaire, elle s’était jetée au cou du capitaine… le suppliait de ne pas partir… des bêtises, quoi ! Comme si, quand on a des ordres, on peut ne pas marcher… elle ne savait qu’un mot de français, c’était papa ! petit papa ! C’est ainsi qu’elle appelait toujours le capitaine. Et ça lui faisait un effet ! eh bien ! elle répétait, là, au dernier moment qu’elle conjurait son petit papa de rester… on aurait dit qu’elle avait des pressentiments ! je croyais à un caprice d’enfant… et je n’y faisais pas grande attention à ce moment-là… mais depuis !…

— Depuis ! que veux-tu dire ?

— Quand je suis revenu, apportant la nouvelle de la disparition de mon capitaine, savez-vous ce que j’ai appris ?…

— Achève !

— Medjé avait disparu la même nuit… presque à la même heure !

— Alors, c’était une trahison infâme ! Celle que tu appelais une enfant avait sans doute averti l’ennemi de la marche du détachement… et c’était elle qui était cause de la mort de tes compagnons ?

— Au premier coup d’œil, mon commandant, ça en a rudement l’air… et pourtant…

— Pourtant ?

— Je voulais avoir le fin mot de l’affaire… J’ai interrogé… Il y avait par là-bas – pardon, excuse mon commandant, mais faut bien vous expliquer les choses – une demi-douzaine de créatures assez grises qui me voulaient du bien… et qui étaient finaudes comme des épouses de renard ! Je les ai interrogées… dans les bons moments, quand elles n’avaient rien à me refuser, et alors j’ai appris que depuis quelques jours on avait vu rôder autour de la case du capitaine des bonshommes à têtes peu rassurantes… qui n’avaient pas parlé à Medjé, mais qui avaient l’air de surveiller les alentours ; même que Medjé en avait aperçu un, avait poussé un cri de terreur et s’était blottie au plus fin fond de la maison.

— Pourquoi alors n’avait-elle pas averti le capitaine ?

— Ah ! qu’est-ce qui sait ces choses-là ? Quand il y a des femmes, c’est la bouteille à l’encre. Elle avait peut-être eu son idée, cette petite… ne pas effrayer le capitaine… est-ce que je sais ! toujours est-il qu’il était venu des gens de mauvaise mine… et un entre autres qu’on m’a nommé… seulement je ne sais pas qui c’est…

— Dis-moi ce nom !…

— Mohammed ben Abdallah ?

— Lui ! s’écria Monte-Cristo en se dressant. Es-tu bien sûr de ne pas te tromper ?

— Oh ! pour ça ! sûr et certain… un nom comme ça, ça se retient !

— Et tu ne sais pas quel est cet homme ?

— Non… on m’a dit que c’était encore un de ces marabouts, un de ces jongleurs…

Monte-Cristo secoua la tête et un sourire fugitif effleura ses lèvres.

— Tu n’as pas interrogé ? Tu n’as pas parlé de cet homme à tes chefs ?

— Pourquoi faire ? Ils n’y auraient pas vu plus clair que moi !

Monte-Cristo fixa le zouave de son regard noir et profond :

— Alors pourquoi me dis-tu, à moi, ce que tu n’as pas dit à ceux qui ont autorité sur toi ?

Coucou fut un instant déconcerté. C’était vrai, pourtant. Pourquoi parlait-il maintenant après s’être tu jusque-là. Il ne répondait pas, parce qu’il n’avait pas encore conscience de l’étrange influence qu’exerçait Monte-Cristo sur ceux qu’il regardait en face.

Mentir en face du comte, sous cet œil à la fois pénétrant et interrogateur, c’était difficile, sinon impossible. Coucou, qui ne le connaissait que depuis une heure à peine, avait trouvé tout naturel de lui parler, comme il l’eût fait à soi-même, s’il eût été seul et s’il s’était interrogé.

Mais il ne raisonnait point tout cela, et il répondit tout bonnement :

— C’est vrai ! je ne sais pas pourquoi…

Monte-Cristo réfléchissait profondément.

La voiture avait dépassé les faubourgs et suivait l’admirable roule de la Corniche. Le comte regardait la mer, et son regard, plongeant vers l’horizon, semblait voler jusque vers cette terre inconnue où gisait le secret de la destinée d’Albert, – c’est-à-dire de la vie ou de la mort de Mercédès.

— Un mot ! dit-il. Tu as vu souvent Medjé ?

— Oh ! plus de cent fois…

— N’as-tu rien remarqué de particulier en elle ?…

— Non !… et pourtant… attendez donc ! si, vous m’y faites songer… elle avait un signe bien singulier…

— Quel était ce signe ?

— Sur le front et sur chacune des joues, elle avait une marque, une petite croix, que je croyais d’abord peinte en rouge, et qui – je m’en suis aperçu depuis – était tatouée dans la chair même… cela ne l’enlaidissait pas… mais c’était tout de même bien étrange…

À ces mots du zouave, Monte-Cristo avait tressailli.

Mais se contenant aussitôt :

— Écoute, dit-il, l’homme dont tu as prononcé le nom tout à l’heure, Mohammed-ben-Abdallah, est le plus cruel ennemi de la France… celui qui rêve de venger Abd-el-Kader et de continuer son œuvre…

— Ah ! saprénom ! si j’avais su cela plus tôt…

— Si le capitaine Joliette est tombé entre ses mains, il est perdu… à moins d’un miracle !…

— Perdu !… mais non… si vous voulez… un miracle, c’est faisable !… et avec vous, il me semble que je serais capable de tout…

— C’est bien !… je verrai si je puis compter sur toi. Ce soir, à dix heures, chez moi !… tu viendras ?

— Oh ! pour ça, il n’y a pas de danger que j’y manque !…

Monte-Cristo appela Ali et lui donna ordre de retourner vers la ville.

Et pensif, il se disait :

— Mercédès !… Mercédès !… oh ! je sauverai ton fils !

VI

NE TE FIE QU’À TOI-MÊME

Quand Monte-Cristo se présenta à l’hôtel de l’Univers et fut introduit dans un des salons du premier étage, M. de Beauchamp se leva vivement et vint à lui les deux mains tendues :

— Ah ! comte ! s’écria-t-il. Quelle joie c’est pour moi de vous voir ! D’ailleurs, je vous attendais…

Monte-Cristo, en rendant franchement au journaliste l’étreinte qui lui était offerte, resta un instant silencieux, le regardant attentivement. Beauchamp secoua la tête :

— Vous me regardez, fit-il d’une voix attristée, et vous vous demandez si dix années – car voilà tantôt dix années que nous nous sommes rencontrés pour la dernière fois – ont pu changer à ce point l’homme que vous avez laissé jeune, ardent et fort.

En effet, Beauchamp ne ressemblait guère maintenant à l’enthousiaste qui, en 1838, luttait contre la monarchie de Louis-Philippe, qui, vif, spirituel, toujours prêt à la riposte, comme le duelliste qui épie de l’œil le fer de son ennemi, était pareil à un de ces preux des anciens âges qui ne connaissaient ni découragement ni fatigue. Les traits s’étaient amaigris, les cheveux étaient presque blancs, et dans les yeux, cachés sous les arcades profondes des sourcils, brillait un feu sombre, comme celui de la fièvre.

— Vous avez souffert, ami ! dit Monte-Cristo.

— Souffert ! s’écria Beauchamp, non. Le mot n’est pas juste. Je me suis brûlé au foyer des passions politiques ; pendant deux ans, j’ai vécu dans cette fournaise, donnant toute ma pensée, toute mon énergie, épuisant dans mon labeur de journaliste tout ce qu’il y avait en moi de vitalité…

— Mais vous avez triomphé ! et, le 24 février, la République a été proclamée.

Beauchamp releva la tête.

— Oh ! ce jour-là, j’ai eu une heure de folle joie !… Oui, c’était le triomphe, c’était la justice qui reprenait ses droits. Je n’ai regretté alors ni mes forces perdues ni mes labeurs sans trêve… J’ai cru !… et je ne sache rien qui soit plus doux à la conscience qu’un acte de foi prononcé dans toute la sincérité de ses aspirations… mais…

— Mais ?… demanda Monte-Cristo, voyant que le journaliste s’interrompait.

Beauchamp passa sa main sur son front :

— Ne parlons plus de cela, voulez-vous ? Savez-vous pourquoi je suis ici, à Marseille ? C’est que je me suis évadé de Paris pour quelques jours, ayant besoin de fuir le navrant spectacle qui m’ôtait toutes mes illusions et toutes mes espérances. La République est donc seulement le droit de toutes les nullités à la curée des places, le désordre dans les actes et dans les volontés, la rivalité sans pitié entre ambitieux ? Ah ! monsieur de Monte-Cristo, je vous le dis ! il y a dans la société des forces qu’on oublie et qui sont les plus grandes. Le peuple a fait la Révolution et déjà on veut que le peuple ne soit rien ! Qui sait si d’ici à six mois, plus tôt peut-être, ceux qui ont versé leur sang pour la République ne viendront pas demander compte à ceux qui ont pris le pouvoir de ce qu’ils en ont fait !… Oui, je suis venu ici pour oublier. Le soir, je vais au bord de la Méditerranée contempler cette grande nature, si douce et si équilibrée, et je cherche à oublier les hommes, jusqu’au jour où je rentrerai dans la bataille prêt à tout, même à la mort. Laissons cela, vous dis-je. Vous êtes venu… que voulez-vous de moi ?

Monte-Cristo lui avait serré longuement la main.

Ces deux hommes qui avaient au cœur un si profond amour de l’humanité et de la justice s’étaient compris.

— Beauchamp, dit le comte, à vous comme à tous ceux que j’aime, je dis : Espoir !… Quoi ! est-ce vous qui désespérez de la France ? non, n’est-ce pas ! Les hommes se peuvent tromper, ils peuvent se laisser entraîner, mais la France marche, marche toujours en avant ! je connais la situation, je n’ignore pas sa gravité… Oui, le peuple se plaindra d’avoir été trompé, oui, ses revendications terribles et légitimes surgiront… il y aura des luttes, du sang… peut-être quelque voleur de couronne passera-t-il par là pour profiter de nos dissensions civiles… mais les hommes tombent… le droit reste… Combattez encore le bon combat. Pas de découragement, pas de désertion. À chacun son œuvre.

Beauchamp répondit :

— Vous avez raison. Je ne m’appartiens pas. Mais encore une fois, venons au sujet de votre visite. Je crois le deviner, il s’agit de Mme de Mortcerf.

— Et comment savez-vous cela ?…

Beauchamp fixa les yeux sur le visage de Monte-Cristo :

— Parce que je vous connais, monsieur de Monte-Cristo, parce qu’il y a là une grande douleur à consoler, et puis là où il y a une souffrance, je suis toujours sûr d’entendre prononcer le nom de Monte-Cristo…

— Ainsi, déjà Mme de Mortcerf vous avait parlé de moi.

— Certes, et dès la première minute. Je savais où vous étiez, je savais que là-bas en Italie, vous aidiez des patriotes à accomplir une œuvre de justice… Elle m’avait dit : Ah ! si M. de Monte-Cristo était là ! Je lui répondis : Écrivez-lui et il viendra. Vous êtes venu, vous voyez donc, cher comte, que je ne m’étais pas trompé !…

— Soit ! Vous savez aussi que j’ai été mêlé de très près à la catastrophe qui a amené le suicide du comte Fernand… j’ai eu en cela des reproches graves à m’adresser. Je ne puis vous donner d’explications. Mais vous me croirez, n’est-ce pas, quand je vous dirai qu’en venant ici, je n’ai fait que mon devoir…

Beauchamp s’inclina sans répondre.

— Donc, reprit Monte-Cristo, je sais à mon tour avec quelle bienveillance vous avez accueilli la pauvre mère et quel service vous lui avez déjà rendu en obtenant que ce zouave fût envoyé auprès d’elle… du moins elle pouvait parler de ce fils tant aimé…

— Et qui mérite de l’être, repartit vivement Beauchamp. Au milieu du trouble qui règne en ce moment dans tous les ministères j’ai pu obtenir des renseignements exacts… M. Albert de Mortcerf, qui est connu là-bas sous le nom de capitaine Joliette, a conquis l’estime et l’affection de ses chefs… il s’était engagé, vous le savez, comme simple soldat. En quelques années, il a franchi plusieurs grades, toujours le premier au feu, montrant autant de modestie que de dévouement…

— Et enfin il a disparu.

— Ici il y a pour moi – et pour tous ceux que j’ai interrogés – un mystère impénétrable. Les Arabes du désert font très rarement des prisonniers… Écrasé sous le nombre, le capitaine Joliette n’a cependant pas été retrouvé parmi les morts. C’est en vérité inexplicable.

— Et on n’a entendu parler d’aucun fait se rapportant à cette disparition ?

— Aucun, du moins à ma connaissance. Je croirais que M. de Mortcerf a été entraîné dans le désert et que là son cadavre est sous quelque monticule de sable.

Monte-Cristo resta un instant pensif.

— Vous ignorez à quelle tribu appartenaient les Sahariens qui ont attaqué le détachement ?

— À peu près… on a cependant parlé de Touaregs…

— Permettez-moi une question. Croyez-vous que la capture d’Abd-el-Kader doive amener la pacification de l’Algérie ?

— Certes non ! je suis certain qu’au premier moment, un chef nouveau se lèvera pour reprendre la lutte un instant interrompue. Ces gens-là plieront, mais ne se soumettront jamais.

— Qui sait ? fit Monte-Cristo. Cependant, je reconnais que, pour le moment, vos appréciations sont justes… et ce chef dont vous supposez l’existence, le chef existe ?…

— Quoi ! ai-je donc prédit si juste !… mais il n’en a pas été entendu parler au ministère…

— Est-ce à moi de vous rappeler, mon cher Beauchamp, que, de même qu’un mari est le dernier à connaître les infidélités de sa femme, de même un gouvernement apprend le dernier ce qu’il aurait intérêt à savoir ?

— Et cela… vous le savez, vous ?

— Je le sais.

— Je ne vous demande point comment. Vous avez – je l’ai apprécié de longue date – des moyens d’information tout spéciaux. Pour un peu, je parierais que vous savez le nom de ce chef.

— Je le sais.

— Voyez-vous !… Et il se nomme ?…

— Mohamed-Ben-Abdallah !

— Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom. Êtes-vous bien sûr de n’avoir pas été trompé ?

— Eh bien ! fit Monte-Cristo en souriant, voici qu’après m’avoir accordé la science infuse, vous doutez aussitôt… L’homme dont je vous parle, dont je vous ai dit le nom, a juré de recueillir l’héritage sanglant d’Abd-el-Kader, et un mois ne se passera pas avant que de nouveau l’étendard de la révolte ne flotte au désert…

— Mais à mon tour, une question. Réellement, vous pouvez m’en croire, je vous donne ma parole que je ne doute plus. Mais quel rapport aurait cette levée de boucliers – style figuré, surtout quand il s’agit de l’Afrique – avec la disparition de M. de Mortcerf ?…

— Oh ! ceci est tout différent ! fit Monte-Cristo. Les événements sont liés entre eux par des fils si ténus que le plus souvent ils échappent à nos yeux… Je ne puis rien affirmer…

— Cependant vous croyez qu’il y a un lien entre les deux faits…

— Peut-être. J’arrive maintenant au véritable but de ma visite. Vous avez conservé une grande influence à Paris…

— Oh ! mon cher comte, voudriez-vous solliciter une préfecture ?…

— Je désire que le zouave que vous connaissez obtienne du ministre un congé illimité…

— La chose est faisable. C’est vous dire qu’elle est faite.

Monte-Cristo se leva.

— Je vous remercie. Voilà tout ce que je désire.

— Comment ! vous venez vous adresser à un ami des puissants du jour, et voilà tout ce que vous réclamez. Voyons, monsieur le comte, une perception, une recette générale ?…

Beauchamp riait, mais son rire faisait mal. Il était de ces républicains convaincus qui voient avec douleur l’œuvre grandiose de la liberté s’écrouler dans les bassesses et les platitudes.

— J’oubliais, fit Monte-Cristo, j’ai encore un service à réclamer de vous…

— Tout à vos ordres.

Monte-Cristo tira un carnet de sa poche, et, ayant écrit quelques mots, arracha un feuillet qu’il présenta à Beauchamp.

— Qu’est ceci ? demanda le journaliste.

— Il y a, je le sais, de grandes misères à Paris. Je vous offre mon obole…

— Votre obole ! un mandat d’un million !…

— Eh ! qu’est-ce donc qu’un million ! dit Monte-Cristo en haussant légèrement les épaules. Celui qui, ayant à peine du pain, donne un sou à un pauvre fait plus que moi qui donne un million…

— Alors… la légende est vraie ! vous êtes fabuleusement riche…

— Si riche, reprit le comte, que j’envie parfois les pauvres ; car, du moins, ils peuvent désirer quelque chose…

— Patience ! monsieur de Monte-Cristo, qui sait si un jour vous ne rencontrerez pas plus riche que vous !… en attendant, merci pour nos parisiennes… car, pendant que les ouvriers gardent la République le fusil au bras, il y a souvent bien des misères à la maison.

— Il est bien entendu que je vous prie personnellement de distribuer ces aumônes…

— Et de ne m’en point rapporter aux bureaux de bienfaisance, soyez tranquille. Maintenant, me sera-t-il permis de vous demander ce que vous allez faire pour donner quelque consolation à cette pauvre mère…

— Ce que je vais faire ? C’est bien simple…

— C’est-à-dire…

— Approchez de cette fenêtre, dit Monte-Cristo. Voyez-vous à quelques encablures du rivage cette corvette sous vapeur…

— Je la vois. Elle semble toute prête à prendre la mer…

— Elle ne partira que demain, au point du jour…

— Et où ira-t-elle ?

— En Algérie, mon cher de Beauchamp.

— Ah ! je comprends, vous envoyez des émissaires à la recherche du capitaine…

Monte-Cristo posa son bras sur l’épaule de Beauchamp :

— Mon cher ami, lorsque vous désirez qu’une chose soit bien faite, comment vous y prenez-vous ?

— Parbleu ! je la fais moi-même…

— Et vous croyez que lorsqu’il s’agit de retrouver, de sauver peut-être un homme… j’enverrai des indifférents… il y a longtemps que j’ai pris pour devise : Ne te fie qu’à toi-même !

— De telle sorte que si je vous ai bien compris, votre intention serait de partir vous-même pour le désert… mais savez-vous bien, cher comte, que vous voulez tenter l’impossible. Certes, loin de moi la pensée de croire votre courage au-dessous de la tâche que vous entreprendriez, quelle qu’elle fût. Pourtant il est de mon devoir de vous avertir…

— Continuez, mon ami, dit Monte-Cristo, qui souriait.

— Oh ! je sais que vous ne redoutez rien… je sais qu’il n’est point d’homme au monde qui puisse courber votre volonté… mais il ne s’agit pas, au Sahara, de lutter contre des hommes seulement… la nature épouvantable, traîtresse, vous menace à chaque pas ; à chaque pas la mort se dresse, dans les surprises du simoun, dans les effroyables chaleurs, dans les intolérables souffrances de la soif… Le Sahara, monsieur le comte, c’est le colosse immense contre lequel se brisera la France…

— Monsieur de Beauchamp, dit le comte, en étendant la main vers le journaliste, si vous saviez ce que j’ai fait, vous ne me parleriez ni des fauves du désert, ni des souffles embrasés du simoun : j’ai vaincu des bêtes féroces – à face humaine – mille fois plus cruelles, plus impitoyables que les lions, et j’ai senti passer sur mon front des souffles de haines et de menaces plus terribles mille fois que les vents du désert…

— Ainsi vous partirez !… mais vous oubliez la comtesse de Monte-Cristo… votre fils !…

Monte-Cristo se tut, puis :

— Venez ce soir chez moi, lui dit-il, et là vous saurez ma réponse…

— Chez vous ? à l’hôtel, je suppose.

— À l’hôtel ! fit Monte-Cristo en riant, n’en croyez rien ! Depuis que ces messieurs de la cour d’assises m’ont condamné à une amende pour n’avoir point de domicile en France, j’ai pris des précautions…

— Lesquelles ?

— J’ai une maison à moi dans toutes les grandes villes de France, ainsi qu’un palais dans les principales capitales… De cette façon, partout je suis chez moi.

— À merveille. Le moyen n’est pas à la portée de tout le monde. À propos, je me souviens que c’était à l’affaire de Benedetto – fils de M. de Villefort – que le tribunal vous a infligé cette amende dérisoire. J’avais fort bien compris que vous ne tinssiez à venir vous donner en spectacle dans ce ridicule procès. Savez-vous ce qu’est devenu ce misérable ? J’ai entendu dire qu’il s’était évadé du bagne de Toulon… Prenez garde, comte ! Voilà encore un de ces tigres à face humaine, qui sont plus dangereux, selon vous, que les fauves du désert.

— Cet homme, dit Monte-Cristo, dont la physionomie devint grave, cet homme, c’est le Mal, c’est le Crime. Un jour viendra où je prononcerai son arrêt, dussé-je aller jusqu’au bout du monde pour l’exécuter, soyez sûr qu’il n’échappera pas au châtiment…

— Pardieu, je le souhaite. Donc, résumons-nous. Vous pouvez considérer le citoyen Coucou, zouave aux chacals, comme libre. Vous l’emmènerez avec vous, je suppose. Vous avez raison. Ces démons-là sont déjà familiarisés avec l’enfer d’Afrique. Mais, j’y songe : il se pourrait, en cas de départ, que je vous recommande un brave garçon qui doit être quelque part, dans le désert, à moins qu’il ne soit à Tombouctou ou chez les Zanzibariens… Un collaborateur à moi, qui un beau matin est parti avec la dernière expédition et m’a envoyé d’excellentes correspondances lors de la prise d’Abd-el-Kader… J’ai su que, désolé de n’avoir plus rien à faire, il s’était lancé tout seul dans les aventures…

— Vous le nommez ?…

— Oh ! d’un nom très prosaïque, M. Gratillet…

Monte-Cristo tira des tablettes de sa poche et inscrivit le nom :

— Il peut compter sur moi, à votre recommandation.

— Si vous le rencontrez, c’est une espèce de fou, maigre, nerveux, actif, et que vous pourriez bien trouver un beau jour en conversation réglée avec une panthère… Il a tellement la passion du fait divers, qu’il en confectionnerait pour son propre compte et que le plus beau jour de sa vie serait celui où il pourrait écrire, en parlant de lui-même : les soins les plus empressés n’ont pu le rappeler à la vie…

— Et courageux, je suppose.

— Certes. Tenez, si vous pouvez l’empêcher de faire quelque sottise, vous me rendrez service. Je rêve la fondation d’un grand journal, tout d’informations et de colportage. Et Gratillet m’est indispensable…

— Bien. Seulement, le Sahara est grand…

— Et Dieu est plus grand encore. Donc, tout est possible. À ce soir donc, cher comte… et ma foi, pendant que nous sommes seuls, laissez-moi encore une fois vous dire que vous êtes sur le point de commettre ce que j’appellerai volontiers une héroïque folie…

— N’insistez pas, dit Monte-Cristo en riant, ou bien je vous engage à venir avec moi.

— Ne faites pas cela ! je serais capable de vous obéir ! Non, non, ma place est ici. Il y aura beaucoup à faire, beaucoup de luttes… j’en veux ma part. Et je regretterais sans doute les lions du désert. À ce soir.

Les deux hommes se serrèrent encore une fois la main.

Beauchamp resta seul, se pencha à la fenêtre, regardant partir Monte-Cristo :

— Ah ! si un tel homme, murmura-t-il, voulait intervenir dans nos luttes sociales. Mais bah ! il a raison ! Qu’est-ce que la politique ?…

VII

LE SACRIFICE

Monte-Cristo avait dit vrai. Il possédait à Marseille une maison, à peu de distance du port, organisée avec ce confortable élégant dont il avait le secret. Et, quand il touchait le sol de la France, il pouvait se faire cette illusion qu’il ne l’avait jamais quittée.

Le soir de ce même jour, le comte se trouvait avec Haydée sur une terrasse dominant la mer. Des arceaux de verdure exotique encadraient la véranda, s’étendant au-dessus de leurs têtes comme une tente de cristal.

La soirée était splendide. C’était à la fin de mars. Déjà on sentait dans l’air ces bouffées odorantes qui semblent s’échapper des bosquets toujours fleuris de l’Orient et viennent jusqu’à nous comme des promesses de printemps.

Au ciel, la lune, claire, glissait entre les nuages d’un blanc argenté, laissant tomber dans la mer sa lumière éclatante, comme une déesse qui abandonnerait le bout de son écharpe blanche. Un à un les bruits de la mer et du port s’éteignaient, le murmure de la ville s’affaiblissait, et dans la placidité de la nature élargie, il y avait une solennité sublime.

Dans un salon attenant à la terrasse, Espérance, seul, lisait.

Monte-Cristo avait marché pendant quelques instants, pensif ; sur son front pâle, il y avait comme un nuage de soucis. Haydée, à demi étendue sur un sofa, le menton appuyé sur ses mains d’enfant, le regardait.

Soudain, le comte s’arrêta et s’approchant d’Haydée, debout auprès d’elle, passa un de ses bras autour du cou de la jeune femme qui tressaillit et leva vers lui ses grands yeux noirs et doux.

D’abord il ne parla pas. Ses regards s’étaient fixés sur Espérance qui ne le voyait pas, et sur ce visage de père, une anxiété profonde se trahissait.

Mais Monte-Cristo eut un geste de résolution, et s’adressant à la comtesse :

— Haydée, lui dit-il, croyez-vous toujours en moi ?

Elle se redressa, surprise, comme blessée de ce doute.

— Si je crois en vous, répondit-elle. Oubliez-vous que je vous ai répété cent fois : Je ne m’appartiens pas ? Je suis à vous ? Depuis quand l’esclave ne croit-il plus à son maître ?

— Je ne suis pas votre maître, Haydée, et vous n’êtes pas mon esclave…

— Vous êtes mon époux, mon ami et mon Dieu ! Tenez, laissez-moi vous dire ce qu’il y a dans mon âme. Je n’ai rien oublié, moi : j’ai vu mon père trahi, assassiné, je me suis vu arracher de son cadavre et traîner, moi, alors si orgueilleuse, en un marché d’esclaves, où m’attendait la honte, c’est-à-dire la mort. Vous m’êtes tout à coup apparu. Il m’a semblé, dans cette minute suprême, que tout disparaissait autour de moi. Le monde se résuma pour moi en vous seul. Je vous le dis : Si vous ne m’aviez pas achetée, je serais morte…

Et, attirant à ses lèvres la main de Monte-Cristo, elle la baisa longuement.

— De ce jour, je vous appartenais. Ma vie, ma volonté, ma conscience, c’était vous. Et je ne rêvais rien, sinon que vous ne me chassiez pas !

— Vous chasser, vous !

— Oh ! ne le niez pas, Monte-Cristo. Vous avez songé parfois à m’éloigner de vous. Vous pensiez à je ne sais quels projets d’avenir… à lier ma destinée à un autre.

— Qui sait, murmure le comte, si ce n’eût pas été pour vous le bonheur !…

— Oh ! ne parlez pas ainsi… Vous êtes bon et vous ne voulez pas me déchirer le cœur… Pouvez-vous admettre qu’il y ait eu pour moi un bonheur possible loin de vous !… Oh ! je veux écarter jusqu’à cette pensée qui, après si longtemps me torture encore… Vous avez eu pitié de moi… vous avez fait plus encore… vous m’avez permis de vous dire toute l’adoration que j’éprouvais pour vous, si grand, si noble, si supérieur aux autres hommes !…

— Haydée ! vous savez bien vous-même que j’ai été faible comme tant d’autres, comme tous !…

— Non, non ! Vous avez frappé, vous avez puni, Dieu était avec vous… Oui, vous êtes grand, vous qui, avec une générosité pour laquelle mon cœur n’avait jamais assez de bénédictions, m’avez donné ce titre, que je n’avais jamais osé rêver… Vous qui m’avez appelée votre femme, m’élevant plus haut que toutes les reines de ce monde… Vous enfin…

Et elle tendit la main vers Espérance, toujours absorbé dans l’étude :

— Vous enfin, qui m’avez donné cette joie ineffable de la maternité !…

Il y eut un moment de silence.

— Amie Haydée, reprit Monte-Cristo, vous ne me reprochez rien. Et depuis que vous portez mon nom, pas un seul jour vous n’avez regretté votre liberté.

— Encore une fois, je vous supplie de ne pas même prononcer ces mots qui me déchirent l’âme…

— Je ne vous ai pas infligé une seule douleur.

— Vous m’avez faite si heureuse que j’ai peur de mourir, doutant du Paradis.

— Et si, maintenant, pour des causes graves, – si graves que ma conscience se trouve engagée, – je vous imposais, chère femme, un chagrin profond, pénible ?

— J’inclinerais le front et vous ne me verriez pas pleurer.

— Si je brisais votre existence si calme, si pure, si heureuse ?

— Je songerais au passé et j’y trouverais encore du bonheur.

Monte-Cristo se pencha et posa ses lèvres sur le front de la jeune femme.

— Écoute-moi donc, enfant de mon cœur. Il faut que nous nous séparions…

Haydée se dressa, pâle, les larmes gonflant ses paupières :

— Nous séparer…

— Oui, pour quelque temps… pour quelques mois tout au moins…

Un soupir monta à la gorge d’Haydée et s’exhala en un gémissement :

— Que votre volonté, soit faite, dit-elle. Je sais que, quoi que vous fassiez, vous accomplissez un devoir que Dieu vous a tracé.

— Bien ! Haydée, bien ! Oui, c’est pour obéir à un devoir dont nulle puissance humaine ne peut me dégager…

— Et où donc serez-vous, mon époux, mon ami ? Oh ! dites-le-moi, pour que, du moins, ma pensée vous suive.

— Je vais en Algérie, dans le désert… pour rendre un fils à sa mère… ou pour mourir, si la nature est plus forte que ma volonté…

— En Algérie !… Mais pourquoi ne partirais-je pas avec vous ! Oh ! vous savez bien que je ne redoute aucune fatigue, aucun péril ! D’ailleurs, auprès de vous, puis-je sentir lassitude et terreur ?

Comme elle disait cela, ses yeux rencontrèrent le beau visage d’Espérance :

— Ah ! je comprends, fit-elle. Je ne puis partir… Il faut que la mère reste auprès de son fils…

Monte-Cristo tressaillit ; il n’avait pas encore tout dit :

— Vous ne pouvez me suivre Haydée. Tout à l’heure je vous en dirai les motifs. Mais ce n’est pas pour que la mère reste auprès de son enfant…

Cette fois, un éclair passa dans les yeux de la jeune femme. Et elle s’écria avec un accent d’épouvante :

— Que voulez-vous dire ! Oh ! vous ne prétendez pas m’enlever cette consolation…

— Du calme, Haydée. Souvenez-vous de ce que vous me disiez tout à l’heure. La souffrance que je vous impose est double ; je vous quitte et j’emmène Espérance…

— Espérance ! s’écria Haydée. Oh ! non, ce n’est pas possible cela ! mon seigneur, mon maître, vous savez bien que cela ne se peut pas. Ce serait me tuer, et vous ne voulez pas ma mort…

— Haydée ! vous me disiez tout à l’heure que votre vie m’appartenait…

— Oui ! oui ! et je le répète ! prenez ce poignard.

Et elle tira de son corsage une arme fine à lame triangulaire :

— Et frappez-moi !… oh ! la blessure que je recevrai de votre main me sera douce encore, et du moins, en mourante je vous regarderai, vous et mon enfant ! Mais vous m’arracheriez le cœur, en m’enlevant et vous-même et mon Espérance adoré ! je vous en supplie, ne faites pas cela !

Elle s’était laissée glisser à ses pieds, implorant, pleurant !

— Voyons, c’est une épreuve, n’est-ce pas ! Vous n’avez pas cette douloureuse volonté… vous avez voulu voir jusqu’où irait ma soumission… Oh ! ne vous y trompez pas ! je ne me révolte pas… non, je prie, je conjure comme on conjure Dieu…

— Haydée, dit Monte-Cristo d’une voix grave, pourquoi donc, alors que j’accomplis un devoir, vous refusez-vous à porter votre part du fardeau…

— Je ne vous comprends pas…

— Ma conscience veut que je parte… Il faut qu’Espérance me suive… Mais si je ne vous dis pas à vous aussi – à vous que j’aime, Haydée – de quitter la France et de venir avec moi au désert, c’est qu’en restant ici, vous avez une mission à remplir.

Haydée restait agenouillée. Oh ! quel empire cette voix exerçait sur elle ! Son cœur se brisait, et pourtant les paroles de Monte-Cristo lui semblaient se poser sur ses blessures comme un baume ! Et il avait dit : « Vous que j’aime ! »

— Prêtez-moi toute votre attention, Haydée, ma femme. Vous ne croyez pas, n’est-il pas vrai, que je veuille, par un cruel caprice, vous infliger un supplice inutile…

Il s’assit auprès d’elle, la contraignant doucement à s’appuyer sur lui.

— Haydée, continua-t-il d’une voix si douce qu’elle semblait une caresse, souviens-toi. Lorsque, il y a dix ans de cela, dans l’île de Monte-Cristo, au moment de détruire à jamais les vestiges du passé, as-tu oublié ce que je te dis alors ? Mon âme était troublée, je me confessai à toi, âme pure, comme je me serais confessé à Dieu même, et comme je redoutais d’avoir outrepassé les droits que m’avait donné la souffrance, tu me dis à ton tour : « Mon ami, mon père ! tu n’as frappé que des coupables. Désormais tu emploieras, à la défense des bons, la puissance qui t’a servi à punir les méchants. »

— Je t’ai entendue, enfant. Et cette parole a germé dans mon âme. J’ai compris que par ta voix, la justice éternelle me traçait ma route.

« Je suis devenu l’avocat des bons, le chevalier des souffrants, je dois être le protecteur des innocents. Eh bien, alors que ma main vengeresse s’est appesantie sur les coupables, je n’ai point retenu le coup qui les écrasait, et j’ai oublié qu’à côté d’eux je frappais des innocents… Et l’un d’eux surtout !… le fils de Mercédès !…

Haydée écoutait maintenant, plus calme, comme enveloppée et protégée contre ses propres sensations par le calme infini qui se dégageait des paroles du comte.

— Je ne t’ai rien caché, Haydée, je t’ai dit de quel amour profond j’avais aimé la Catalane ; je t’ai dit, mettant à nu mon âme devant toi, que c’était cet amour trahi, méconnu, qui avait surtout armé mon bras ! Je suis homme, je le confesse. Si Fernand ne m’eût point pris Mercédès, qui sait si j’eusse été aussi impitoyable…

— Oh ! fit Haydée, je sais bien moi combien vous savez aimer !…

— J’ai donc frappé durement, sans mesurer mes coups ; sur les maudits, j’ai lancé la foudre, mais voici que cette femme, cette mère pour laquelle j’ai fait tout cela, pleure et se désole à son tour… pourquoi ? parce qu’elle a perdu son fils !

— Son fils ! Ah ! pauvre femme ! s’écria Haydée en portant ses mains à son cœur.

— Et si ce fils a disparu, si aujourd’hui tout semble prouver qu’il a péri, victime d’un épouvantable guet-apens, ou si, chose plus terrible encore, il est enchaîné dans le repaire de quelques-uns de ces sauvages du désert, plus barbares que les lions qui les entourent, s’il crie, s’il râle dans les tortures, qui donc est le coupable ? qui donc est le bourreau ? C’est moi, moi, comte de Monte-Cristo !…

— Ah ! ne dites pas cela ! vous êtes généreux, vous n’êtes point cruel !

— La générosité ! en effet ! Voici une femme qui, me croyant mort, donne sa main – non son cœur – à un homme qu’elle croit honnête et franc. Elle a un fils. Toutes les ardeurs concentrées de cette âme faible se reportent sur cet enfant. Je viens, moi ! je punis le père… et assouvissant mes colères, j’oublie qu’il y a là un fils innocent, qui pour racheter des crimes qu’il n’a point commis, n’a point connus, va offrir sa poitrine aux balles et sa vie aux hasards… Dieu seul sait et peut mesurer l’élan de la foudre qu’il lance. Qui tente de l’imiter est coupable !…

Monte-Cristo s’était levé et marchait de nouveau à grands pas, sur la terrasse.

— Comprends-tu bien cela, Haydée ! Moi ! moi ! j’éprouve des remords !… je m’accuse et je ne puis m’absoudre. Enfant, toi dont l’âme est calme comme un lac dont aucun souffle ne vient rider la surface. Tu ne peux comprendre ce que c’est que de douter de soi-même, que de s’obliger à comparaître, dans le silence des nuits, devant le tribunal de sa propre conscience, de s’ériger en juge et de ne pouvoir point rendre un arrêt qui vous délivre à jamais de ces obsessions. Oh ! ne me taxe pas de faiblesse ! Jamais l’homme n’est plus fort que lorsqu’il a l’énergie de se juger lui-même. Moi, contre moi-même, j’ai rendu cet arrêt, et je me suis condamné à réparer le mal que j’ai fait, je me suis condamné à sauver de la douleur cette mère qui pleure, à arracher au péril – si je n’arrive pas trop tard – le fils dont j’ai tué le père… Haydée, à ton tour, juge le juge, et dis si cet arrêt n’est point juste !

Monte-Cristo, debout, le visage rayonnant de l’enthousiasme des grandes causes, plongeait ses yeux étincelants dans les yeux d’Haydée.

Elle, vaincue déjà, s’inclina sur la main qu’il lui abandonnait.

— Mais… je suis mère aussi, murmura-t-elle, et mon fils !…

— Ton fils, Haydée ! ne veux-tu pas qu’un jour vienne où il soit digne de ce titre. – qui est mon orgueil et doit être le sien, – le fils de Monte-Cristo !… Espérance est ardent, courageux ; je lui ai mis au cœur la notion juste et pure du bien ; je lui ai enseigné le dévouement, je l’ai mis en face de la statue de la Justice, et je lui ai dit : Voilà ton Dieu, incline-toi devant lui et adore-le !

« Mais, sont-ce des adorations stériles qu’il nous faut ! Être juste, c’est lutter pour le bien. Et voudrais-tu donc, Haydée, que dans cette lutte je le laissasse désarmé. Tu m’as vu, n’est-il pas vrai ! au milieu des dangers les plus pressants, le front calme, le cœur ne battant pas plus vite pour cela, la main ferme, l’œil atteignant le but à coup sûr ! Voilà ce que doit être notre fils, voilà ce que je veux lui apprendre. Je veux qu’en face de cette nature terrifiante, qui défie les forces humaines, il sache ne point pâlir ! Alors seulement, sacré par le péril, ayant regardé la mort de si près que jamais plus elle ne puisse le faire tressaillir, alors le fils de Monte-Cristo sera digne de la grande mission que je lui léguerai et qu’il accomplira. Pour continuer mon œuvre, Haydée, le fils de Monte-Cristo doit être égal à son père…

« Haydée ! dis-moi, n’est-ce pas la raison qui te parle par mes lèvres !

— Moi ! moi alors ! s’écria la jeune femme. Pourquoi ne partirai-je pas avec vous ? Oh ! vous savez bien que je ne suis pas faible, que, moi aussi, je sais regarder le danger sans baisser la tête…

— Haydée, ta mission est autre. Étant mère, je te confie une mère. Tu resteras ici, pour sauver du désespoir celle qui attend son fils…

Et Monte-Cristo marcha vers une porte qu’il ouvrit.

— Entrez Mercédès, dit-il.

Mercédès s’avança, vêtue de deuil, pâle et pourtant ayant déjà aux yeux un éclair d’espérance. Ne savait-elle pas que sa cause était remise aux mains de Monte-Cristo.

— Haydée, dit le comte, voici celle dont si souvent je vous ai parlé.

Haydée alla vers elle, les bras ouverts.

Mercédès s’arrêta, regardant cette beauté rayonnante.

— Oh ! que vous êtes belle ! murmura-t-elle.

Ne se mêlait-il pas quelque regret à cette admiration qui se glissait dans un soupir.

Elle attira la jeune femme contre sa poitrine et la baisa au front.

— Madame, dit Haydée, je vous donne tout ce que j’ai de plus précieux au monde, mon époux et mon fils…

— Votre fils !

Monte-Cristo avait appelé Espérance qui était accouru.

Mercédès, voyant cet enfant si fort, si vaillant, ne put retenir ses larmes.

— Madame, dit Espérance, pourquoi pleurez-vous ?

— Elle pleure, dit Monte-Cristo, parce que son fils à elle est en danger de mort.

Espérance regarda son père, comme s’il ne comprenait pas.

— En danger de mort, dit-il. Et nous n’allons pas le défendre !

Monte-Cristo le saisit dans ses bras et l’embrassa, mettant toute son âme dans ce baiser.

— Quoi ! dit Haydée, fière et cependant triste, tu me quitterais donc !

— Oh ! mère, aller défendre ceux qui souffrent, ce n’est pas te quitter, c’est t’obéir.

Bertuccio se présenta à la porte :

— Monsieur le comte, dit-il, il y a là un soldat qui dit que vous l’attendez…

— Maître Coucou ! Qu’il monte !

— Mais, dit Mercédès, vous ne m’avez pas dit encore ce que vous avez résolu…

— Vous allez le savoir…

Coucou entra un peu interloqué. C’était plus beau qu’un gourbi d’Afrique.

— Monsieur Coucou, dit Monte-Cristo, j’ai obtenu pour vous un congé illimité…

Coucou se gratta. Il n’avait pas l’air absolument satisfait.

— Est-ce que la nouvelle ne vous serait pas agréable ?

— Mon Dieu, commandant, je vais vous dire ! un congé, c’est très bien ! mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse… le soleil d’Afrique, les chacals, le sable, tout le tremblement… ça me manquerait rudement…

— Alors, peut-être serez-vous disposé à accepter une proposition ?

— Une proposition… de vous… commandant ? Ah ! sapre… pardon !… vous n’avez qu’à parler…

— Monsieur Coucou, demain au point du jour, nous partons pour le Sahara…

Coucou ne répondit pas ; il lança sa calotte en l’air et exécuta un entrechat qui n’était peut-être pas de mise dans un salon, mais qui réellement… venait du cœur.

Puis, s’arrêtant brusquement, la main au front.

— Pardon, commandant ! histoire d’expliquer que ça me va ! Mais, sans vous commander, est-ce que c’est… pour aller chercher… vous savez bien…

— Pour aller chercher ton capitaine ; oui, mon garçon !

Coucou resta un instant immobile. Puis très gravement :

— Mon commandant, fit-il en désignant Haydée, est-ce que madame est… la commandante ?…

— Oui, mon ami !

Il fit un pas vers la jeune femme :

— Et bien ! madame, par les mille millions… non, pardon !… Vous avez là un rude mari… et il reviendra en bon état… ou il n’y aura plus de Coucou…

— Et je te présente mon fils, dit Monte-Cristo, qui part avec nous…

— Le petit ! Ah ! saprénom ! eh bien ! je te fais sergent du coup… là, le petit sergent ! ça vous plaît-il, monsieur !

Espérance, riant de son bon rire franc, tendit la main au zouave et lui dit :

— Je tâcherai de gagner mes galons…

— Va, Coucou, dit le comte, et surtout n’oublie pas… demain à six heures sur le port.

— On y sera, commandant !

Et comme il descendait l’escalier tout joyeux :

— J’ai le temps… il faut que j’aille faire mes adieux…

À qui donc Coucou devait-il faire des adieux ?

VIII

OÙ COUCOU FAIT DES SIENNES

Il y a deux sortes d’Anglais et d’Anglaises.

À l’époque où se passent les scènes que nous racontons, MM. les caricaturistes s’en donnaient à cœur joie. Toutes les fois qu’un Anglais tombait sous leur crayon, on était sûr de le voir avec des mâchoires énormes, des dents plus longues que les touches d’un piano, un crâne à forme bizarre.

Et les Anglaises ! des costumes incroyables, le suprême du ridicule, et toujours le même menton simiesque, toujours les mêmes dents pareilles aux dalles des villes d’Italie.

En somme, les caricaturistes n’étaient point si coupables.

Il y a des Anglais vrais, créés pour la consommation intérieure, et par conséquent soignés par la nature comme toute marchandise dont on veut profiter soi-même. Ces Anglais-là ressemblent à tout le monde, marchent, se présentent, vivent ainsi que des hommes ordinaires.

Et puis, il y a l’Anglais d’exportation – le mot seul explique la chose – ce sont des marchandises sabotées, faites à la diable, taillées n’importe comment, à coups de serpe, ou comme ces marrons à sculpture prétendue humaine qu’on débite à bon marché. L’Anglais d’exportation se voit à peine dans son propre pays : il y a comme cela en France des tailleurs qui inventent des coupes d’habits inconnues à Paris, mais qu’on retrouve sur le bord de l’Orénoque.

L’Anglais d’exportation se fabrique à la mécanique, par grosses de douzaines : on a un patron, quelque chose qui rappelle le procédé des réductions Collas, et selon les commandes, on livre des milliers de personnages à dents longues et à mâchoire prognathe. On les disperse sur toute la surface du globe, si bien, que ce soit en France ou en Russie, en Italie ou en Égypte, on retrouve toujours le même modèle, dont nos dessinateurs avaient saisi le type avec d’autant moins de peine qu’il était toujours semblable à lui-même.

Les gamins le connaissaient bien. C’était à ce bibelot de libre échange qu’ils appliquaient leurs grosses plaisanteries de Goddam et d’Angliche.

Aujourd’hui, les vrais Anglais ont pris si grande habitude de venir sur le continent, que l’article spécial d’exportation a perdu sa valeur. On n’en fait plus. Il serait très difficile même, de retrouver le vieux modèle d’après lequel ont travaillé Daumier, Gavarni et Cham.

Or, quiconque aurait jeté les yeux par-dessus les murs d’une délicieuse villa, sur la route des Aygalades, ce même soir, lorsqu’à la lueur de la lune, Miss Clary se promenait seule dans un jardin planté d’oliviers et de cactus, fine, svelte sous la lueur blanche, ses beaux cheveux blonds un peu dénoués et faisant à son front comme une couronne capricieuse, n’auraient jamais admis que cette nature charmante fût de la même race que les monstres dont les journaux de Philippon reproduisaient le type stéréotypé.

Miss Clary avait l’élégance native, la délicatesse de formes exquises, de la plus exquise des Parisiennes. Seulement il y avait en elle je ne sais quoi d’énergique et de chastement passionné qui étonnait et troublait à la fois.

Elle était seule, avons-nous dit.

Elle ne l’était pas tout à l’heure. Maman Caraman venait de la quitter il y avait à peine un quart d’heure. Et elles avaient longuement causé.

Était-ce cette causerie qui amenait sur le joli front de Clary une ombre douce ?

Elle aurait cependant paru – à un écouteur – bien indifférente et bien banale.

Jugez-en.

Miss Clary était restée pendant une heure environ avec Mercédès après le départ de Monte-Cristo.

Elles avaient causé du fils perdu, des espérances conçues par la mère inquiète.

Clary avait peu parlé, beaucoup écouté.

À peine avait-elle hasardé quelques questions. Quel était ce personnage mystérieux qu’on appelait le comte de Monte-Cristo ? Il n’était pas mal. Il méritait à coup sûr la confiance que Mercédès lui témoignait. Qu’il fût plus ou moins millionnaire, ceci importait fort peu à la millionnaire anglaise. Après tout, elle avait tort de questionner. Une seule chose l’intéressait, c’était que le comte de Monte-Cristo pût soulager les angoisses de son amie Mercédès.

Mercédès d’ailleurs répondait à peine. Elle n’osait s’avouer à elle-même tous les sentiments qui s’étaient tout à coup réveillés en elle. Oui, elle croyait en Dantès, qu’elle ne pouvait nommer de ce nom-là. Oui, depuis le moment où il était apparu, dans cette chambre même où s’était écoulée sa jeunesse, où était mort le vieux père, étouffé par les larmes, Mercédès avait vu repasser devant ses yeux le tableau évanoui du passé. Elle s’était souvenue du jour où la Catalane attendait Edmond le marin. Elle s’était revue lui ouvrant ses bras, se suspendant à son cou…

Est-ce qu’elle pouvait dire tout cela à miss Clary ?

M. le comte de Monte-Cristo était un ami de sa famille, – il lui avait bien fallu mentir un peu, – qui avait connu son fils, qui s’intéressait à lui et sur lequel elle pouvait compter. Il était riche, puissant, courageux. C’était tout.

Miss Clary avait eu peine à cacher un léger mouvement de dépit.

Elle hésitait à interroger et pourtant elle aurait voulu qu’on lui répondit.

Elle avait bien deviné que Mercédès ne lui disait pas tout. Elle la soupçonnait même de ne lui rien révéler de ce qu’elle savait. Mais pourquoi, à quel titre l’eût-elle contrainte de parler ?

Si bien qu’elle avait pris le parti de s’en aller.

Elle retournait chez elle. Demain elle viendrait savoir si quelque nouvel événement était survenu dans l’existence de son amie.

Demain serait évidemment intéressant, puisque le soir même Mercédès devait se rendre à l’hôtel de Monte-Cristo.

Et, revenant vers les Aygalades, à cheval, auprès de maman Caraman qui faisait plier sous son poids une respectable et solide jument, elle se taisait, réfléchissant.

Rien n’est plus difficile que d’aborder un sujet qui vous intéresse.

Oh ! s’il s’agit de parler de ceci ou de cela, dont on se soucie comme d’un zeste de citron, rien n’est plus simple. Les mots viennent tout seuls. Mais justement, quand la curiosité vous pique fortement, quand une question spéciale erre sur vos lèvres, il est presque impossible de trouver les mots qui doivent la formuler.

Et elles arrivaient à la porte de la ville, que Clary n’avait rien dit.

Tout à coup, maman Caraman, sans songer à mal, certes, dit :

— Miss, est-ce qu’il est vrai que le comte de Monte-Cristo était à Marseille ?

— Comment ! fit la jeune fille. Ne l’avez-vous pas vu ?

— Vu ! oh ! certes non… car je suis sûre que je l’aurais tout de suite reconnu…

— Cependant il sortait de chez Mme Mercédès, juste au moment où j’y arrivais moi-même…

Mme Caraman fit un tel bond sur son cheval que le pauvre animal gémit sous le choc :

— Ah ! mon Dieu ! ce jeune homme, si beau, si noble qui montait en voiture avec le zouave…

— Oh ! si jeune…, fit Clary en pinçant légèrement ses lèvres. D’après ce que j’ai appris, il a dépassé la quarantaine de quelques années déjà…, il est vrai qu’il m’a semblé ne point paraître son âge. Mais… je l’ai si peu regardé…

Il y a des gens qui prétendent trouver une nuance dans l’accent avec lequel le moindre des mots est prononcé. Un de ces épilogueurs aurait affirmé que la voix de miss Clary, à la fin de sa phrase, avait un peu tremblé.

Mais déjà maman Caraman s’écriait :

— Vous avez raison ! où donc avais-je la tête !… mais oui !… un seul instant, une seconde, ses yeux se sont arrêtés sur moi… et ils m’ont toute troublée ! Oui ! oui ! c’est lui… C’est Monte-Cristo ! Oh !

Ce vocable exclamatif : oh ! revêtait en ce moment, dans la bouche de la Caraman, je ne sais quelle expression d’admiration respectueuse !…

On était aux portes de la villa.

Clary sauta légèrement de cheval, tandis qu’un laquais, préposé ad hoc, venait prêter ses robustes épaules à la descente de la gouvernante.

Sans entrer dans la maison, miss Clary alla dans le jardin, suivie de maman Caraman.

Là elle s’assit dans un petit kiosque et, nettement :

— Voyons, maman Gendarme, dit-elle, qu’est-ce que c’est donc que ce comte de Monte-Cristo ? Déjà Mercédès m’a paru si émue en sa présence ! Et vous-même, qui cependant ne me paraissez pas si facile à embarrasser, on dirait que vous n’êtes pas dans votre état ordinaire ?

— Ah ! mademoiselle ! fit la Caraman. Mais qu’est-ce qu’on vous a appris en Angleterre ?

— Beaucoup de choses, vous le savez bien.

— Oui, vous avez lu une quantité de poètes, de rêvasseurs, je sais cela. Mais sérieusement vous ne connaissez pas l’histoire de Monte-Cristo ?

— Non !… je l’avoue !… libre à vous de me la raconter…

Miss Clary avait dit cela d’un petit ton dégagé.

Il aurait fallu traduire :

— Faites ce que vous voudrez. Au fond cela ne m’intéresse pas du tout, quand, tout au contraire, la belle Anglaise attendait le récit de sa gouvernante avec une impatience – encore inexpliquée – mais que nous pourrions qualifier de fiévreuse.

Du reste, maman Caraman n’avait pas la moindre envie de se faire prier :

— Vous la raconter !… mais jamais je ne saurais comment m’y prendre !… Vous ne savez donc pas qu’il y a en France un homme qui est une providence pour nous autres, pauvres ignorants, un homme qui nous a appris à lire en nous amusant ?

— Je ne comprends pas…

— Voyons, miss Clary. Vous n’ignorez pas que, pour être entraîné à faire un travail quelconque, il faut que nous y trouvions du plaisir… Eh bien ! il y avait encore, il y a dix ans, des centaines de mille de Français qui ignoraient même l’histoire de leur pays. Moi qui ai été institutrice, si vous saviez quelles difficultés je rencontrais quand je faisais ânonner aux enfants les rudiments de leur histoire… et encore s’ils avaient retenu le lendemain ce que je leur avais appris la veille… Oui ! Va-t’en voir s’ils viennent ! Sucre ! Ils ne savaient plus rien…

— Parce que ?

— Parce que je leur avais mis dans la tête, à ces pauvres petits, un tas de noms qu’ils n’avaient jamais entendu prononcer… Mais je reviens à mon affaire…

— Il est temps ! fit Clary, en souriant.

Elle trouvait l’exposition un peu longue.

— Je dis donc qu’il y a en France un homme qui a trouvé le secret de raconter des histoires si intéressantes, de les encadrer si habilement dans des récits historiques, qu’aujourd’hui il n’y a pas un Français, si peu intelligent qu’il soit, qui n’ait passé des nuits blanches à lire ces romans !… Et je dis des romans ! mais la plupart de ces récits sont basés sur la vérité même !… Tenez, en voulez-vous une preuve ? l’histoire de Monte-Cristo !

— Quoi ? l’auteur dont tu parles a écrit cette histoire !

— Et c’est là-dedans que nombre de jeunes filles – qui jusque-là ne mordaient pas à l’instruction – ont appris à lire. Tenez, un jour je me suis disputé avec Caraman, mon ami le gendarme. Il avait le verbe haut… et aussi la main haute… quelquefois… pas souvent ! Après la querelle, nous nous boudions depuis trois jours, quand l’idée me prend, sans avoir l’air de rien, de lire tout haut le premier chapitre des Trois Mousquetaires.

— Les Trois Mousquetaires !

— Mais, sucre ! qu’est-ce qu’on vous a appris, je le demande encore ! C’est un récit amusant, vivant, gai, dramatique qui en a plus appris au peuple sur Richelieu, Anne d’Autriche et Louis XIII que tous les gros bouquins des instituts. Quand Caraman a entendu cela, le voilà qui est devenu tout drôle. Je faisais semblant de ne pas voir, et je continuai, lisant toujours tout haut, comme si ç’avait été pour mieux entendre moi-même. Tout à coup je ferme le livre, net, et je m’arrête. C’était juste à l’affaire des ferrets de diamant… mais vous ne savez pas ce que c’est. Caraman me dit : « Continue donc ! » Je lui répondis : « Non, pas avant que tu ne m’aies embrassée, et que tu ne m’aies demandé pardon. »

— Et il l’a fait !

— Tout de suite ! depuis ce jour-là, Alexandre Dumas est devenu mon dieu…

— Alexandre Dumas ! j’en ai souvent entendu parler…

— Et vous ne l’avez pas lu…

— Vous savez bien que je vivais très retirée…

— Et plongée dans un pâté de poésies malsaines… Oui, sucre ! malsaines ! qui vous habituaient à jouer la poitrinaire ! Dumas ! mais voilà qui vous infuse du sang nouveau, frais, sain !…

Le petit pied de miss Clary battit le sable avec une impatience non dissimulée.

— Mais, M. de Monte-Cristo !

— Mais !… M. Alexandre Dumas nous a raconté son histoire tout au long…

— Oh ! un roman !…

— Sucre ! je l’avais cru jusqu’à aujourd’hui ; mais aujourd’hui que j’ai vu Monte-Cristo en chair et en os, maintenant… tenez !… je comprends qui est cette madame Mercédès, oh ! le gredin de Morcerf !

— Mortcerf ! quel est ce nom !

— C’est celui du mari… et par conséquent du fils de Mercédès : je saisis tout !

Et la bonne Caraman battait des mains avec enthousiasme.

Bref, cinq minutes après, la belle miss Clary avait entre les mains l’histoire de Monte-Cristo ! Avec une impatience que l’intérêt du récit ne faisait qu’augmenter, elle dévorait les pages de cette épopée splendide, vivant de cette vie intense et profondément humaine, s’incarnant dans ces divers personnages, honnêtes ou criminels, mais toujours vrais… Elle avait souffert avec Dantès, avec Faria, pleuré avec Mercédès, qu’elle connaissait maintenant. Elle avait haï Villefort, plaint Mme Danglars, adoré Valentine, admiré Maximilien… et au-dessus de tous, une figure admirable se détachait.

Celle du comte de Monte-Cristo…

De ce vaillant chevalier des temps modernes, passionné de justice, juge impitoyable et bienfaiteur infatigué…

Et à mesure que les pages fuyaient sous ses doigts, miss Clary, qui était maintenant seule dans le jardin que la lune éclairait, sentait son cœur s’inonder d’impressions inconnues. Il lui semblait que jusque-là elle n’avait pas vécu, qu’un monde ignoré s’ouvrait devant elle, qu’elle naissait pour ainsi dire à une grandiose intelligence de l’existence et de la société.

La nuit survenue avait interrompu sa lecture.

Elle était restée d’abord immobile, savourant en quelque sorte ces sensations innommées, se livrant tout entière à ce rayonnement qui l’enveloppait, oublieuse de l’heure, répétant tout bas le nom de celui qu’elle avait à peine entrevu… et que cependant d’un seul coup d’œil, alors que leurs regards s’étaient croisés, elle avait deviné grand et puissant entre tous.

Il est bon d’admirer. C’est une jouissance que connaissent peu ceux qui font métier de tout dénigrer et qui se croient heureux quand ils ont démoli.

Ils se trompent. Admirer, c’est se doubler soi-même. C’est entrer en communion avec l’idéal, se l’approprier, en aspirer le parfum, en sucer la moelle.

Pensant à Monte-Cristo, cherchant à le comprendre, miss Clary se sentait s’élever à des régions hautes qu’elle n’avait point devinées jusque-là. Elle entrevoyait des espaces sublimes, où la Justice régnait dans sa splendeur éternelle.

Elle ne voyait plus où elle était. Elle suivait son héros dans les dédales de sa vie passée, cherchant à prévoir ce qu’il serait dans l’avenir.

On eût dit que maman Caraman avait deviné cet effet.

Elle s’était discrètement éclipsée, laissant miss Clary à ses impressions.

Tout à coup la jeune fille tressaillit.

Quand tous les nerfs sont tendus, certaines surprises sont douloureuses.

Il lui semblait qu’elle avait entendu, là, à quelques pas d’elle, un bruit singulier de l’autre côté de la muraille.

Elle leva la tête, attentive, encore mal éveillée de son rêve, croyant – tant la superstition tient de près à la foi – à une apparition subite…

Oui, il s’agissait d’une apparition !… mais laquelle !…

Des grattements contre la pierre ! des heurts ! puis un bras s’étendant au-dessus du chapiteau… puis un juron mal étouffé, sans doute en raison de quelque incident imprévu…

Puis, en pleine lumière… du moins sous le reflet pâle de la lune – une face rougeaude, ponctuée de deux moustaches menaçantes – émergeant entre deux touffes d’olivier…

Coucou ! le zouave ! c’était lui…

Miss Clary ne bougea pas. Elle était en disposition d’indulgence.

Il lui plaisait de savoir où tendait cette escalade nocturne.

Le zouave, très calme d’ailleurs, exactement comme s’il se fût agi de pénétrer par surprise dans quelque gourbi de là-bas, avait amené d’abord un genou, puis l’autre, s’était cramponné solidement à un treillis garnissant le mur.

Et finalement, après avoir regardé à droite et à gauche, sans rien voir, naturellement, avait sauté sur le sable.

Là, il s’était secoué comme un chien qui sort de l’eau, avait d’une chiquenaude victorieuse, renvoyé en arrière la toque rouge qui se tenait, comme par un miracle d’équilibre, accrochée à son sinciput ; puis, très crâne, en homme qui a conscience de sa valeur – et qui en a vu bien d’autres – il s’était avancé vers la maison, cherchant à peine à amortir le bruit de ses pas.

Or, comme la soirée était tiède, il y avait au rez-de-chaussée de la maison une fenêtre ouverte.

Une lampe brûlait, éclairant… maman Caraman, qui, travaillant ou plutôt ayant travaillé, s’était tout doucement endormie.

Sa robuste poitrine montait et s’abaissait sous l’action d’un souffle régulier.

Vous connaissez tous cette scène essentiellement poétique dans laquelle Faust voit, dans la pénombre fantastique d’une vision, la blonde Marguerite évoquée par la puissance infernale de l’astucieux Méphistophélès.

À cette seule différence près que maman Gendarme était brune comme l’aile d’un corbeau, la situation était la même.

Et, pareil au docteur fatigué de la science qui va vendre son âme pour l’amour de Marguerite, le Chacal restait en extase, les jambes écartées, les bras levés, radieux et transporté.

Que cette femme était belle dans cet abandon délicieux du sommeil !

Si Coucou avait eu de la voix, il aurait chanté une cavatine. Mais l’organe lui manquant, il se contenta d’arrondir les deux bras, et dans un mouvement d’une exquise désinvolture, de poser les deux mains sur son cœur.

Pantomime bien inutile d’ailleurs, puisque l’excellente Caraman dormait de plus belle.

Il est des situations qui ne peuvent pas se prolonger indéfiniment.

Il fallait prendre une résolution. Le zouave la prit, et marchant sur les pointes, comme un danseur de la bonne école, il s’avança vers le balcon qui était élevé de deux mètres au plus au-dessus du sol.

Miss Clary n’avait pas fait un mouvement.

Elle avait reconnu le zouave, qui – à tout dire – lui était sympathique.

Et blottie derrière un buisson de tamarins, elle ne le perdait pas de vue.

Coucou, d’ailleurs, se préoccupait fort peu de ce qui se passait autour de lui.

Comme le fer va droit à l’aimant, il allait droit à l’étoile rayonnante.

Il posa ses deux mains sur l’entablement de la fenêtre, chercha du pied un point d’appui bien vite découvert, et d’un seul élan – avec une souplesse et une agilité qui justifiaient à merveille le surnom de Chacal – il se trouva debout sur le rebord, enjamba le balcon et sauta dans la chambre.

— Coucou ! Ah ! le voilà ! cria-t-il d’une voix victorieuse.

La Caraman avait tressauté, et à demi réveillée, ne voyant que très indistinctement une forme humaine, elle avait – d’instinct – saisi le premier objet qui s’était trouvé sous sa main et l’avait lancé violemment à la tête de l’apparition.

Or, cet objet était une corbeille pleine d’écheveaux de laine. La corbeille s’était emboîtée comme un large chapeau sur la tête de Coucou, lui faisant étui jusqu’aux épaules.

Et l’audacieux – qui, sans le vouloir, mangeait de la laine, – crachait, éternuait, se secouait et n’arrivait pas à se dégager.

Maman Gendarme n’était point de ces faux braves qui perdent la tête.

Loin de là. Le premier mouvement ayant été pour la défense, le second – le meilleur – fut pour la surprise gaie.

Elle vit la large calotte rouge, la veste à chamarrures jaunes, et subitement prise d’un fou rire, elle éclata, ne pensant pas à délivrer Coucou, qui, dans l’enchevêtrement des filaments dénoués, cherchait en vain à se dépêtrer de ce casque improvisé.

Il était si comique avec ses frétillements d’épaules et ses gloussements inarticulés !

Enfin elle eut pitié de lui et d’un revers de main enleva la carapace d’osier.

— Atchi ! éclata le zouave.

— À vos souhaits ! répliqua poliment maman Caraman qui riait encore.

Puis, tout à coup, rappelée au sentiment de la situation, redevenue à la fois grave et veuve de gendarme, elle saisit l’oreille du Chacal et la pinçant solidement :

— Ah ça ! mauvais soldat de plomb ! s’écria-t-elle, me ferez-vous l’honneur de me dire qu’est-ce que vous venez f… lanquer ici !

Maman Caraman avait des équivalents pour toutes les expressions hasardées qui naguère avaient composé le vocabulaire de son époux le gendarme.

Coucou ouvrit la bouche pour répondre…

Ouiche ! les petits flocons de laine qui frisottaient à ses moustaches se précipitèrent dans l’ouverture béante, tandis que d’autres – excelsior ! – montaient dans ses narines…

Et de tousser et d’éternuer et la Caraman de rire de plus belle !

Miss Clary était au fond de la fenêtre, dans le jardin, et riait aussi, mais silencieusement.

— Atchi ! de l’eau f… un… peu… d’eau !… de grâce ! gémit Coucou.

La Caraman n’avait pas l’âme cruelle. Aussi – quoique riant toujours – elle tira son mouchoir, l’imbiba au goulot d’une carafe et vigoureusement se mit à frotter le nez et les moustaches du zouave qui, s’efforçant de la remercier, mangeait le mouchoir, et d’éternuments en hoquets, étourdi, ahuri, s’affala sur une chaise, anéanti.

En vérité, le brave garçon faisait pitié. Les yeux lui sortaient de la tête.

La Caraman le considéra avec une attention toute maternelle.

Puis, comme la situation ne pouvait pas durer, il lui vint une inspiration merveilleuse, souvenir des temps heureux où Caraman rentrait fatigué, le tricorne en arrière et le sabre nonchalant.

Elle alla vers un meuble, ouvrit une caisse à liqueurs, prit un flacon et versa dans un verre mousseline deux doigts d’excellent cognac.

Et, revenant vers le zouave :

— Sucre ! mauvaise pratique ! avalez-moi ça… et racontez-moi un peu votre affaire.

Le zouave eut un de ces regards par lesquels Marie Alacoque saluait le sacré cœur du divin Jésus. Et avec componction, pareil au néophyte qui baise la patène, il sirota le cognac à petites lapées. Puis, laissant retomber la main qui portait le verre, il dit avec un accent ineffable :

— Crénom ! quel nectar !…

— Il ne s’agit pas de ça, fit la mère Caraman, qui jugeait à propos de ne pas s’apitoyer plus longtemps. Qu’est-ce que vous venez faire ici ?…

— Moi… je…

— Allons ! plus vite que ça ! Est-ce que vous croyez par hasard que c’est une façon honnête de s’introduire chez les gens que d’entrer par la fenêtre ?

— Par la fenêtre ! dit le zouave de l’air le plus innocent du monde. (Le chacal reprenait le dessus.) Oh ! parole ! j’ai cru que c’était une porte… dont le perron s’était écroulé…

— Assez de plaisanteries ! Porte ou fenêtre, monsieur le zouave, vous aurez la bonté de reprendre, et tout de suite, le chemin par lequel vous êtes venu… et, ouste !

Et, joignant le geste à la parole, elle empoigna le zouave à la place de l’épaulette et le campa droit sur ses pieds. Il est vrai de dire qu’il ne résistait pas ; mais elle n’en avait pas moins une rude poigne, la veuve du gendarme.

Plein d’admiration, Coucou s’inclina, puis :

— Mille et mille pardons !… madame, mais vous m’avez demandé pourquoi j’étais venu… et il ne serait pas poli de ma part de m’en aller sans vous répondre.

— Soit ! alors… dépêchons-nous !…

— Je me dépêche !

Coucou tira son mouchoir, se le passa par les lèvres, puis le dos arrondi, dans une pose pleine de grâce :

— Madame, dit-il, il est des heures dans la vie des zouaves où ils se souviennent qu’ils sont hommes…

— Et qu’ils sont des imbéciles ! Continuez… vous m’intéressez !

Coucou ne parut pas se formaliser de cette interruption miel et vinaigre :

— Madame, reprit-il, aujourd’hui le hasard… non, la Providence a permis que je vous rencontrasse.

Il répéta : rencontrasse, tenant à prouver qu’il avait été à la mutuelle.

Du reste, cet imparfait du subjonctif fit bon effet sur maman Caraman qui, les bras croisés sur sa robuste poitrine, se contenta de hocher la tête d’un air approbatif :

— Madame, considéreriez-vous comme une injure que je vous assurasse – avec respect – que je vous ai trouvée… superbe ! oh ! là ! superbissime !

— Méchant galopin !

— Frappez, mais écoutez, madame. J’ai vu des femmes de toutes les couleurs, des noires, des jaunes, des vertes, des bleues… et aussi des blanches et des roses…, mais jamais, non, au grand jamais, je n’ai rencontré un objet qui me fit battre le cœur… comme vous.

Maman Caraman était femme, mais, avant tout, elle était intelligente. Si la passion instantanée de Coucou la flattait un peu, elle ne l’en considérait pas moins comme un aimable farceur.

— Monsieur le zouave, lui dit-elle, j’ai quarante-deux ans passés (elle se rajeunissait un peu. Qui n’en eût fait autant ?) c’est assez vous dire que, si j’entends la plaisanterie…

— Une plaisanterie ! Crénom ! je vous jure !…

D’un geste expressif, maman Caraman lui imposa silence :

— La plaisanterie, répéta-t-elle, je vous prie de ne pas oublier, primo, que je suis une très honnête femme, qui n’a jamais aimé que son mari, et n’a pas attendu l’âge qu’elle a pour changer tout d’un coup ; secundo, qu’ici je ne m’appartiens pas. J’ai charge d’âme, et en pénétrant dans cette maison, en vous conduisant comme un gamin, ce n’est pas moi que vous insultez – je suis de force à me défendre – mais une brave et bonne fille, que j’aime et j’estime de tout mon cœur et que vous devez respecter le premier, vous, monsieur Coucou, si vous avez envie de ne m’être pas trop désagréable.

Maman Gendarme avait débité ce petit discours avec une maestria de bonne humeur qui produisit sur notre zouave plus d’effet que, certes, les objurgations les plus violentes.

Lui qui avait affronté les jaguars et les Kabyles, il ne savait plus où se fourrer.

Pour un peu, il eût demandé à la mère Caraman de lui refourrer la corbeille sur la tête ; au moins, de cette façon, il aurait pu dissimuler son embarras.

La veuve du gendarme eut pitié de lui :

— Au fond, dit-elle, vous savez… je ne vous en veux pas trop. Vous êtes militaire, et qui plus est un vaillant garçon qui a fait son devoir. Bah ! Caraman m’a dit bien souvent qu’à la guerre, – car il l’avait faite lui aussi, – on n’a pas toujours le temps de mettre des mitaines. Poum ! on va de l’avant… Donc je suis toute prête à vous pardonner…

— Oh ! merci ! hasarda Coucou qui se sentait très petit garçon…

— À une condition…

— Une, deux, dix conditions ! je les accepte, je les sollicite, je les jure !…

— Oh ! pas tant d’enthousiasme… ma condition est des plus simples. Je veux savoir ce qui vous a passé par la tête, et qu’est-ce que vous venez faire ici…

— Mais je venais vous voir.

— Bon ! c’est convenu ! Vous m’adorez ! Ça vous a pris comme cela tout d’un coup ! à ce point que vous n’avez plus pensé ni à Dieu, ni à diable, et que vous vous êtes introduit, la nuit, dans une maison habitée, comme certaines gens que je pourrais vous désigner plus clairement…

Décidément elle rivait durement son clou, à ce pauvre Coucou, qui baissait les oreilles comme un chien battu, osant à peine protester par un geste.

— Quand il eût été si simple d’attendre à demain matin pour entrer comme un honnête homme, par la grande porte…

Elle fut interrompue par un cri de Coucou :

— Demain matin !… justement ! voilà le motif !

— Ce qui veut dire…

— Qu’il n’y a pas de demain matin pour moi…

— Quel est ce galimatias ?

Coucou prit une pose pleine de dignité :

— Madame, dit-il, je suis le premier à reconnaître très franchement que mon procédé pèche évidemment par un excès d’impatience. Mais je vous jure que je n’ai jamais eu la pensée de vous insulter…

— Il faut espérer, fit maman Caraman avec une parfaite tranquillité. Après ?

Piteux, voyant qu’il manquait ses effets, Coucou murmura :

— Je ne sais pas ce qui m’était passé par la tête, fit-il, que vous vous intéressiez un peu à moi…

— Pas possible !

— Ne riez pas trop. Voyez-vous, un zouzou, un vieux chacal comme moi, quand ça n’a plus ni père ni mère, eh bien ! ça ne tient plus à rien ! Ses camarades de là-bas, ouiche ! on les tue ! Je n’ai personne, moi. Alors, vous avez l’air si bon que je me suis dit : Voilà une belle femme… pardon !… qui a causé bien gentiment avec moi… et, comme je ne la reverrai jamais…

— Hein !… Pourquoi ça, jamais ?

— Je venais… vous faire mes adieux… respectueux… parce que demain matin… plus de Coucou !

— Voyons ! voyons ! mon garçon, fit maman Caraman, déjà un peu attendrie. Tu as l’air d’être une bonne nature. Je ne te veux pas de mal. Qu’est-ce que tu me chantes-là ? Est-ce que par hasard tu deviendrais fou ?…

— Fou ! oh ! non. Mais, voyez-vous… quand on va partir… comme ça… pour on ne sait pas combien de temps… qu’on s’en va on ne sait pas où… et qu’on reviendra on ne sait pas quand… Eh bien ! on a envie d’emporter une bonne parole, une bonne poignée de main… d’une belle femme, ça porte bonheur.

— Ah ça, gamin ! t’expliqueras-tu à la fin ? Je n’aime pas les phrases, moi. Droit au but, c’est toujours le plus court et le meilleur. Tu pars demain matin… Où vas-tu ?

— En Algérie… au désert… au diable et tout le tremblement…

— Tu vas rejoindre ton régiment ?

— Non… il paraît que j’ai un congé illimité…

— Mais, sucre ! maintenant il faut te tirer les paroles comme avec un tire-bouchon… Une fois, deux fois, veux-tu me dire clairement ce que tout cela signifie…

— Voilà ! vous savez que j’avais un capitaine que j’aime bien, le capitaine Joliette, le fils à Mme Mercédès… et qu’il a disparu, enlevé, tué… nous n’en savons rien…

— Oui, après ?

— Alors il est arrivé de je ne sais où un particulier… oh ! un homme crâne, avec de la barbe noire et des yeux… non, là, des yeux !… enfin, suffit ! Bref, il part demain matin pour aller chercher mon capitaine, fût-il au fin fond des enfers, et il m’emmène…

Si Coucou et maman Caraman eussent été moins absorbés par l’intérêt de leur entretien, ils eussent entendu au-dessous de la fenêtre, dans une touffe de tamarin, un léger cri de surprise.

— De qui parles-tu ?… quel homme à barbe noire ?…

— Dame ! je ne le connais pas, moi ! on l’appelle le comte de Monte-Cristo !…

— Et c’est lui qui va s’en aller en plein Sahara pour chercher le capitaine Joliette ?…

— Oui ! et moi, je vais avec lui. Oh ! je ne le regrette pas, allez ! C’est du courage qu’il faut, et j’en ai… Donc nous partons au lever du jour, à six heures… Alors… je vous dis, comme nous avions commencé : un bout de causerie qui avait été interrompue, l’idée m’était venue de la reprendre… là, bien tranquillement. Vous comprenez ! il y avait un mur. Moi, ça m’est égal, un mur. Ça me fait le même effet qu’un caillou sur la route. J’ai passé par-dessus. Et me voilà ! mais puisque je vous ai fâchée… je m’en vas ! adieu ! madame Caraman !

Et saluant à petits coups, sa calotte à la main, Coucou se dirigeait vers la fenêtre.

Maman Caraman le regardait. Elle était bonne dans l’âme et le brave garçon l’intéressait. Il y a toujours un peu de maternité chez les grosses femmes. Elle n’avait jamais eu de fils et il lui semblait que c’était son garçon, à elle, qui lui faisait ses adieux, qui s’en allait au danger et qu’elle ne reverrait peut-être jamais.

— Monsieur Coucou ! fit-elle.

Il s’arrêta, le nez en avant.

— Est-ce qu’il ne faut pas partir par-là ? demanda-t-il. Oh ! n’ayez pas peur ! ça me connaît !

— Ça n’est pas ça ! monsieur Coucou, venez ici… allons… approchez ! Sucre ! vous étiez moins timide que cela, tout à l’heure.

Le fait est que Coucou s’avançait à petits pas, comme un écolier qui a peur de recevoir des calottes.

— Oh ! je ne veux pas vous faire de mal ! continua la Caraman en étendant vers lui sa main tout ouverte. Je ne veux pas que vous me croyiez en colère contre vous. Mettez votre main là-dedans.

Coucou devint tout rouge :

— Moi… ma patte dans la vôtre… non, dans votre main…

— Allons donc !… eh oui ! une bonne poignée de main… de camarade… d’amie !… tenez, faites comme si j’étais votre maman…

— Maman ? s’écria Coucou. Ah !… qu’est-ce que vous dites là ?… Si pauvre mère était là, elle aurait fait comme la dernière fois qu’elle m’a vu, elle m’aurait pris à deux mains par la tête… et elle m’aurait embrassé sur les deux joues… Voyez-vous ! c’est à ces bons baisers-là que j’ai dû de garder ma tête sur mes épaules…

Et la mère Caraman – qui avait une petite larme à ses paupières – prit le zouave par la tête et l’embrassa… carrément… sur les deux joues.

— Crénom de crénom ! s’écria Coucou. Et moi qui vous disais des bêtises. Tenez, maman Caraman, vous êtes une crème… Vous me porterez bonheur… Savez-vous bien, je ne sais pas où je vais, ni où je serai dans un mois… mais foi de Coucou !… si vous avez besoin d’un bonhomme qui se fasse hacher pour vous en cent mille millions de petits morceaux, vous n’aurez qu’à le dire. Adieu, madame Caraman, et merci pour ces deux gros bécots-là !

— Au revoir, mon garçon, fit la Caraman, dont la voix tremblait un peu. Et bonne chance ! Ramenez votre capitaine.

— Ça se fera… puisque vous le voulez ! À revoir.

Et le zouave, avec son agilité de chacal, enjamba la fenêtre, sauta dans le jardin avec un plouf ! sonore, puis courut vers le mur qu’il escalada en une seconde.

À cheval sur le faîte, il cria encore :

— À revoir, maman Caraman !

Et disparut.

— Pauvre garçon ! murmura la brave femme. Un vrai parisien, tête chaude et cœur d’or !… ça me ferait quelque chose tout de même de ne jamais le revoir.

Soudain, elle s’interrompit. Une main légère venait de se poser sur son épaule.

— Vous ! miss Clary, s’écria la gouvernante qui devint cramoisie à son tour comme une élève prise en faute. Alors vous avez vu ?…

— Le zouave, fit Clary en souriant. Oui ! oui !

— Mais je vous assure… il est venu… je ne savais pas… la fenêtre… le mur…

— Croyez-vous donc que je vous accuse, maman Gendarme ? Mais laissons cela… ainsi… M. Coucou part pour l’Algérie ?…

— Oui, mademoiselle… à la recherche du capitaine Joliette… avec le comte de…

Clary l’interrompit avant qu’elle eût prononcé le nom.

— Et ils vont au hasard… sans savoir où se trouve le capitaine ?…

— Oui, au hasard !… c’est terrible ! si vous saviez ce que c’est que ce pays-là… le désert… le simoun… les sables, sans compter des hommes qui sont comme des bêtes féroces et qui coupent la tête à leurs ennemis…

— Avez-vous une carte d’Algérie ?

— Oui… dans l’atlas… tenez, feuilletez ! Vous y êtes !…

Clary s’était assise, ayant ouvert l’atlas devant elle, et de son doigt à l’ongle rose, elle suivait les montagnes et les cours d’eau…

— Mais, demanda-t-elle, comment voyage-t-on dans ce pays-là…

— En caravane… avec des nègres, des chameaux qui portent des outres… on souffre beaucoup, et il y en a plus d’un qui n’en revient pas…

— Qu’avez-vous d’argent en ce moment ! demanda Clary qui semblait ne pas avoir beaucoup de suite dans les idées.

La Caraman prit dans sa poche un petit livre relié et l’ayant consulté répondit :

— Nous avons ici trois cents livres sterling, quelque chose comme 7,500 fr. de France.

— C’est bien peu…

— Pour quoi faire ?… Du reste, en traites, vous avez pour plus de cent mille francs !…

— Quelle heure est-il ? demanda Clary qui décidément passait vite d’un sujet à un autre.

— Près de dix heures…

— À cette heure-ci, il y a encore de la vie à Marseille ?…

— Oh ! certainement, jusqu’à minuit.

— Bien ! voulez-vous avoir l’obligeance de dire qu’on selle nos chevaux…

— Hein ? nos chevaux ! à cette heure-ci ! s’écria la Caraman qui croyait avoir mal entendu.

— J’ai bien dit : nos chevaux ! Hâtez-vous, n’est-ce pas ! le temps de m’habiller et je suis à vous !

— Comment ! mademoiselle n’a pas l’idée… la pensée !…

— Chère maman, je ne sais encore pas très bien à quoi je pense… je vous le dirai dans une heure… à Marseille. À propos, prenez les trois cents livres…

— Vous croyez que vous pouvez dépenser trois cents livres ce soir ?…

— Qui sait ?… mais je vous en prie, ne perdons pas de temps. À tout à l’heure, maman Caraman, à tout à l’heure… Ah ! vous prendrez aussi les traites !…

Et sur ce mot, qui plongeait la Caraman dans un abîme de surprises, Clary sortit.

La gouvernante resta un moment immobile.

Qu’est-ce que tout cela voulait dire ?… de l’argent, des traites, et à onze heures du soir à Marseille !…

En somme, si c’était un caprice, Clary en avait trop rarement pour qu’on ne lui passât pas celui-là.

Et dix minutes après, les deux femmes suivies d’un laquais galopaient vers la cité phocéenne.

IX

LA CALADE DE L’ARAIGNÉE

Et d’abord qu’est-ce qu’une Calade ?

Point n’est besoin de chercher bien loin ni d’avoir recours aux étymologistes de profession.

Calade, escalade, escalier, échelle, tous mots qui se ressemblent et qui venus d’une même racine, n’ont guère changé en chemin. L’escalier du grand Opéra est donc frère de la Calade de l’Araignée.

Seulement, si le mot est de même famille, la chose n’est point dans les mêmes conditions.

Je soupçonne fort la Calade de l’Araignée de ne plus exister aujourd’hui, mais en 1848, c’est-à-dire à l’époque où Monte-Cristo se disposait à partir pour l’Algérie et où Coucou emportait comme viatique deux bons baisers maternels de la veuve du gendarme, il vous aurait suffi, étant dans la grande Rue de Marseille, de tourner derrière le Palais de Justice, de traverser la place Villeneuve-Bargemont sur laquelle se dresse un bonhomme en bronze, représentant un ancien préfet de La Restauration, de vous frayer un chemin au milieu des maltais, souliotes, siciliens, italiens, bretons, provençaux, anglais, suédois, russes, dalmates (j’en passe et des meilleurs) qui, la nuit venue, l’encombraient, de tourner sur la gauche, de franchir la rue de la Prison, pour découvrir enfin, parallèle à cette dernière, une sorte de voie sale, ignoble, étroite, noirâtre – devant laquelle eût hésité peut-être le naturaliste le plus endurci, chemin en pente extra raide à marches de pavés branlant comme de vieilles dents entre leurs alvéoles, ruelle à laquelle la rue aux Fèvres eut rougi d’être comparée et qui portait l’appellation quasi fantastique de Calade de l’Araignée.

Et, détail curieux, en y entrant, il eût semblé que nulle autre dénomination ne pût lui être appliquée.

Les maisons, titubantes comme des ivrognes, et paraissant toujours prêtes à trinquer du toit d’un côté de la rue à l’autre, étaient reliées, sous la bande de ciel qui semblait aller chaque jour en se rétrécissant, par d’immenses réseaux à maillons noirs, au milieu desquels il eût paru tout naturel de voir apparaître une araignée colossale.

Cependant, rien de plus inoffensif, disons mieux, rien de plus respectable que ces réseaux, vastes filets à noms pittoresques, outils des travailleurs de la mer en lutte continuelle avec les rascasses, les galinettes, les saint-pierre, bogues et autres habitants de la Méditerranée.

Au crépuscule, cela jouait effroyablement la toile d’araignée.

Pourtant là n’était pas le caractère diabolique de la Calade.

Ces maisons étaient aussi étranges par leur intérieur que par leur extérieur.

Comme un géant dont la tête serait saine et les pieds gangrénés, les hideux bâtiments de la Calade de l’Araignée étaient occupés aux étages supérieurs par des familles de pécheurs, qui, après le travail, venaient très paisiblement s’y renfermer, après avoir étendu, comme nous l’avons dit, les filets accrochés aux angles des toits.

Mais les rez-de-chaussée, mais les premiers étages !

Entassez tous les vices, tous les abrutissements, toutes les bestialités de l’ivrognerie ou de la passion grossière, et vous arriverez à peine à la hauteur de ces endroits immondes.

Cabarets puants, refuges de filles perdues, toute maison avait sa pourriture.

Quand la nuit venait, un ignoble quinquet, pendu à l’un des coins de la rue, laissait tomber sa lueur jaune et sale sur le pavé graisseux, où commençaient à glisser les pieds mal assurés des plus cyniques débauchés.

En ce temps-là, les policiers de Marseille avaient pris le parti – dès que minuit avait sonné – de se barricader dans leurs postes et de n’en plus sortir.

Ainsi, à Constantinople, les Cawas se cadenassent par peur des voleurs.

Charité bien ordonnée commençant par soi-même, les gardiens de ces villes privilégiées prennent d’abord leurs précautions pour leur sécurité personnelle. Tant pis pour les habitants ; qu’ils s’en tirent comme ils peuvent ! On leur donne l’exemple, voilà tout. La police, prudente, ne se risque pas dehors, que les autres l’imitent !

Si bien que, pendant la nuit, les quartiers et la ville entière, à tout prendre, appartenaient à cette population brutale, grossière, ayant tous les appétits centuplés par l’ingestion d’épouvantables liqueurs, infusions de poivre rouge dans de l’alcool.

C’était le règne du dieu Eau-de-Vie.

Son empire est incontesté, nul ne cherche à le lui disputer. Les filles d’amour sont en même temps les prêtresses de son temple, le cabaret étant à la fois le lieu des doubles ivresses. La Calade de l’Araignée est remplie d’une sorte de grondement fauve, qui sort de tous ses bouges où il semble que soient enfermées des bêtes féroces. Et ce n’est point seulement une apparence.

Parfois, bien souvent, on entend tout à coup une explosion de cris. Des clameurs se croisent, ponctuées quelquefois d’un râle. C’est le couteau d’un Sicilien qui a crevé de la chair, ou le bâton d’un Breton qui a fracassé un crâne. Des vitres se brisent sous les bouteilles lancées, les femmes se mêlent à la lutte, et leurs glapissements aigus piquent une note de sabbat dans la symphonie des hurlements.

Cette nuit-là, nous avons dit que la lune claire brillait.

Oui, partout, excepté dans la Calade de l’Araignée. Les toits serrés ne laissaient pas filtrer de rayons, obstrués par l’opacité des filets noirâtres. À regarder d’en bas cette montée, on eût dit une tache noire, sur laquelle d’autres taches rouges comme du sang semblaient se plaquer par places.

C’était derrière les rideaux rouges des cabarets, les lampes nauséabondes qui jetaient ces taches.

Il était environ deux heures du matin. Il y avait comme une accalmie.

Dans cet enfer, les damnés, sans doute fatigués, avaient signé une trêve.

Il n’y avait plus que le murmure sourd des voix enrouées, n’ayant peut-être plus la force du cri.

Un homme parut à cette heure sur la place Villeneuve, et, s’approchant de la statue, s’appuya sur le socle, prit dans sa poche un carnet qu’il feuilleta à la lumière blanche de la lune, puis, ayant trouvé ce qu’il cherchait, il se dirigea sans hésitation vers les rues de gauche.

Il était vêtu d’une veste courte, son pantalon était retenu à la taille par une ceinture rouge. Un chapeau ciré couvrait son front, laissant voir les boucles d’une chevelure épaisse et blonde. Il portait toute sa barbe, d’un roux presque fauve.

Évidemment c’était un matelot anglais.

Seulement, à le considérer de près, à voir sa physionomie ferme et énergique, à étudier son pas que l’ivresse ne troublait pas, on se fût étonné de le voir s’engager résolument dans la Calade de l’Araignée.

Il monta. Son pied n’avait pas une hésitation.

Il passa devant les cabarets, jusqu’à mi-côte, sans même les regarder.

Mais arrivé là, il ralentit le pas, et, se rapprochant du côté de la ruelle, il examina soigneusement ceux qu’il lui restait à franchir.

Enfin arrivé, presque au sommet, il eut un geste de satisfaction.

Évidemment il avait trouvé ce qu’il cherchait.

La porte extérieure du cabaret devant lequel il s’était arrêté, avait une poignée de fer grossièrement forgé, et figurant tant bien que mal une patte de lion.

L’enseigne – invisible dans la nuit – portait ces mots : Cabaret de la Griffe.

L’Anglais posa la main sur cette poignée, la fit jouer, et d’un seul élan, avec décision, ouvrit la porte.

Il y eut des sursauts dans la salle. Ces sortes de gens n’aiment pas les surprises.

Plus d’un peut-être, dans les ensommeillements de l’œuvre, rêvait peut-être au bourreau.

Quelle salle ! quels gens !

Une atmosphère, bleuâtre de fumée condensée, tourbillonnait autour de formes indécises, accoudées, affalées, étendues, écrasées sur les tables et sur les bancs. Il y en avait même par terre. Les verres clapotaient sur les tables, enduites de liquides épais et gluants.

Dans le comptoir, un homme à face abrutie, les yeux presque cachés par des sourcils dont les poils retombaient sur les paupières comme des cheveux, était vautré, soutenant sa tête énorme de sa main poilue.

Il se souleva un peu pour regarder l’arrivant.

Puis il eut un grognement, qui était peut-être un souhait de bienvenue et reprit sa pose abandonnée.

L’Anglais resta un moment immobile devant la porte refermée, cherchant peut-être à s’orienter, ce qui n’était pas facile.

Avisant une place libre, il y marcha, sans embarras, avec la même aisance que s’il eût été un des plus anciens habitués de la Griffe.

Puis, frappant du plat de la main sur la table :

— Un quart de manotte, cria-t-il.

La manotte était un infâme mélange de gin et d’eau-de-vie.

Le choc de la main avait encore troublé la quiétude des buveurs, et l’un d’eux marronna entre ses dents un souhait qui n’avait rien d’hospitalier.

Le cabaretier, ayant consciencieusement préparé la mixture qui se servait dans un large pot en étain, vint la déposer sur une table devant le matelot : puis, avec la rigueur de mouvements d’un automate, étendit la main pour recevoir l’argent.

C’était l’usage. Inutile de se montrer susceptible. On payait avant de consommer.

Non seulement, d’ailleurs, notre Anglais ne parut nullement froissé de cette origine, mais – bien plus ! – il fit une chose bien rare, sinon unique, dans le cabaret de la Griffe. Il tira de sa poche une bourse qui paraissait assez lourde, y cueillit une pièce d’or et la laissa tomber sur la table de bois.

Le louis rendit un son clair qui produisit un effet immédiat, quasi électrique.

Vingt têtes se dressèrent brusquement, et il y eut des yeux qui brillèrent comme des tisons.

Le patron de la Griffe avait pris la pièce entre ses doigts et, après l’avoir examinée avec un soin qui témoignait d’une certaine défiance, il la fit tinter contre le zinc.

Nouveau sursaut. Nouvelles étincelles sous des paupières rougies.

Il faut ajouter que le patron avait ouvert son tiroir, fermé à double pêne, avait manié des pièces d’argent dont le heurt semblait une variation de la note première, puis ayant compté une poignée de même monnaie, il était revenu vers le matelot auquel il tendait sa main toute ouverte.

— Keep it for you (gardez cela pour vous), dit l’Anglais.

Le patron, qui savait toutes les langues, eut un large sourire.

— Ho ! fit-il dans le même idiome. Il paraît que nous avons fait de bonnes affaires, hé ! l’English ! mais garde ton argent, old fellow ! (mon vieux !). Je ne reçois que ce qu’on me doit !

L’Anglais frappa du poing sur la table : un subit changement venait de se produire dans sa physionomie. Tout à l’heure il était calme, et ses traits réguliers respiraient une énergique honnêteté.

Mais d’un seul coup de coude, il avait absorbé l’infâme mélange qui lui avait été versé.

Et soudain, une lueur avait brillé dans ses yeux, sa bouche avait eu des contractions singulières :

— Alors, reprit-il en français, mais avec un fort accent anglais, vous refusez mon argent ?

— Mais, mon brave, encore une fois… aujourd’hui et demain ne se ressemblent pas. Aujourd’hui, il vous plaît de jeter l’argent au hasard… et demain, vous le pleurerez !

— Cela ne regarde personne, dit l’Anglais en élevant la voix. S’il me plaît d’être généreux, c’est mon droit… Oui ou non, veux-tu prendre cette mitraille-là ?

— Non, tu le sais, l’English ! ne m’échauffe pas les oreilles. Tu veux faire le malin, mais le patron de la Griffe est plus riche que toi…

— Plus riche que moi ! Tonnerre !

Et, d’un mouvement violent l’Anglais retourna sur la table la bourse de cuir qu’il serrait dans sa main.

Un flot de pièces d’or roula sur le bois : quelques pièces tournoyant allèrent heurter les verres des consommateurs.

Cette fois, toutes les têtes s’étaient dressées et restaient droites.

Ces yeux – qui tout à l’heure s’étaient allumés – jetèrent un éclat fauve.

Le patron de la Griffe haussa les épaules :

— Toi ! lui dit-il en anglais. Tu veux te faire écharper. Prends garde !

— Après ! répliqua le matelot. Savez-vous ce qu’il dit, vous autres, il dit que vous seriez capables de me tuer pour me voler mon argent !

Il y eut un silence, quelque chose de froid, de terrible.

Les hommes qui étaient là appartenaient tous à cette catégorie de brigands de mer qui, pendant toute leur vie, courent, après vagues et tempêtes, après un hasard qui les enrichira.

Plus d’un déjà était revenu – ayant lavé dans les flots ses mains sanglantes – mais presque riche. Quelques jours s’étaient passés. Marseille débauché les avait pris, dévorés, puis les avait rejetés pauvres, dénués de tout, mais furieux… mais plus que jamais décidés à tout pour reconquérir cette richesse d’un jour qu’un jour avait suffi à engloutir.

Et voici que devant ces misérables, qui étaient venus chercher l’oubli de leurs rages inassouvies, un inconnu, un étranger faisait rouler de l’or.

Et on leur lançait au visage une accusation… on disait qu’ils étaient capables de tuer et de voler.

Entendant cela, le patron de la Griffe s’était replié sur son comptoir, et avait glissé la main dans son tiroir. Mais cette fois ce n’était pas pour y prendre de la monnaie. L’homme se mettait sur ses gardes.

Il savait comment, entre les ivrognes, la scène finissait.

Il ne voulait pas être touché par les éclaboussures.

Cependant, une sorte de grand diable, provençal de tête et d’accent, s’était levé, et venant s’asseoir sur la table, juste à côté de l’Anglais, il avait étendu sa main sur les pièces d’or :

— Alors, dit-il, tout ça est à toi, mon pitchoun !

— Oui, à moi… et bien gagné…

— Ça, c’est ton affaire ! mais écoute, je ne suis pas en fonds dans ce moment-ci… tu voudras bien obliger un ami, pas vrai !… et je prends ma part !…

Ses doigts se fermèrent sur une poignée de pièces d’or.

Mais, au même instant, il poussa un cri de douleur. La main de l’Anglais s’était abattue sur son poignet, et la pression avait été telle que les doigts du matelot s’écartèrent. Les pièces roulèrent à terre.

Le Provençal recula de deux pas.

— Hé ! fit-il en grinçant des dents, paraît que tu ne veux pas qu’on touche à ton saint-frusquin ? alors fallait pas l’étaler comme ça… Tu ne veux pas prêter de bonne grâce… car je t’emprunte, moi… et je te rendrai ça un jour ou l’autre.

— Eh bien ! non ! dit l’Anglais, tu es un ivrogne et je te défends de toucher à cela…

— C’est ce que nous allons voir ! cria le Provençal.

Et la main qu’il avait plongée dans sa poche apparut armée d’un formidable couteau.

En même temps, il avait prononcé quelques mots en patois.

Une douzaine d’hommes s’étaient levés et s’avançaient vers l’Anglais, le couteau à la main.

Lui, très calme, avait ramené vers lui les pièces et en avait formé un tas respectable.

Puis s’appuyant au mur, il avait croisé les bras :

— Ainsi, dit-il, vous voulez m’assassiner !…

— Pas de phrases !… Tu es venu nous narguer avec ton argent ! nous en voulons la moitié… Veux-tu nous la donner ?…

— Toi, Provençal, tu es un imbécile !… quand on dit : je veux ! il faut pouvoir ajouter : je peux !

— Tu te crois bien fort !…

— J’attends !

— Eh bien ! laissez-moi, les camarades. Je vais lui faire son affaire, à cet english de malheur !… et nous partagerons la prise !…

— Oui ! oui ! crièrent les autres !… nous sommes là !…

— Alors, fit l’Anglais, c’est un duel ! va pour un duel !… au couteau !… mais, Provençal, pourquoi t’embarrasser d’une pareille colichemarde… tiens, voilà pour te répondre !

Et l’Anglais avait pris dans sa ceinture un poignard long de quelques centimètres fin et brillant comme un bijou de femme.

Il y eut un immense éclat de rire, formidable de dédain et de menace.

À voir les lames des matelots, larges comme des couteaux catalans, en face de cet outil ridicule, il semblait qu’il y eut folie à les comparer.

— Tu vas me donner des coups d’aiguille, ricana le Provençal. Tu me prends donc pour un métier à broderie !…

— Tu as dit que tu me provoquais… écoute à ton tour ! si tu me touches, l’argent, non pas la moitié, mais le tout est à toi !…

— Alors, les camarades, faites place ! cria le Provençal.

D’un coup de pied, il renversa une table et la lança contre le mur. Les autres s’empressèrent de repousser tables et bancs, et grimpant dessus, riant, hurlant, ils formaient un cercle de démons.

Seul le patron, très calme, ne bougeait pas.

C’était un homme prudent et qui, de longue date, savait qu’entre l’arbre et l’écorce il n’est pas bon mettre le doigt.

Tous s’étaient dressés. Pas un indifférent.

Nous nous trompons. Un seul était resté immobile, et ne prenait aucune part à ce qui se passait autour de lui.

De cet homme on ne voyait rien, sinon des cheveux longs et noirs, parsemés de fils gris. La tête était enfouie dans ses deux mains ouvertes.

L’homme était vêtu en matelot, mais ses vêtements étaient délabrés, sordides.

Devant lui une bouteille d’eau-de vie était aux trois quarts vide.

Entendait-il ? voyait-il ? nul n’aurait pu le dire.

Il semblait une statue de l’indifférence et du désespoir.

Plusieurs fois, les yeux de l’Anglais… clairs comme l’acier, s’étaient fixés sur lui. C’était tout. Cependant le Provençal, sorte de colosse, dont la chemise entrouverte laissait apercevoir le cou musculeux et le torse couvert de poils, s’était campé sur ses jambes arquées, les lèvres élargies dans un sourire féroce, le couteau au corps, prêt à frapper.

Cet homme – un de ces déclassés qu’on trouve dans toutes les classes – avait plus de quarante ans. Où avait-il roulé sa bosse ? où avait-il traîné ses passions, ses envies, ses haines ? Maintenant, ayant l’ivresse au cerveau, il ne voyait qu’une seule chose : de l’or. Au prix d’un meurtre, il lui semblait naturel de le conquérir.

Et certes, toutes les apparences disaient qu’il devait y réussir.

Puisque, parmi ceux qui l’entouraient, pas une voix ne s’élevait pour l’arrêter, pas un cri ne l’avertissait que l’eau-de-vie allait lui faire commettre un crime, il semblait certain que la victoire dût lui appartenir.

Les autres – brutes complices d’une brute – consentaient bien provisoirement à laisser au combat les allures d’une lutte loyale, d’un duel. Mais l’exaltation qui pâlissait ou rougissait leurs pommettes saillantes, les crispations de leurs mains rivées à leur couteau, tout prouvait que la moindre étincelle ferait éclater en eux l’explosion de bestialité féroce.

D’ailleurs, ils n’auraient pas à intervenir. Tout l’indiquait.

Le Provençal vigoureux, carré, statue taillée en chair, les bras retroussés se gonflant de muscles qui paraissaient de fer.

L’Anglais, grand, il est vrai, mais d’une exquise délicatesse de formes, des mains d’enfant, des pieds de femme. Et quelle arme ! une aiguille, avait-on dit. On aurait pu l’appeler un canif.

Puis le Provençal, ardent, se ramassait sur lui-même pour la bataille.

Son front se plissait sous la contention farouche ; il avait aux mâchoires le mouvement inconscient des ruminants.

Tandis que l’Anglais, pâle, mais le teint clair, l’œil profond, mais calme, jouait sans doute avec un danger qu’il ne comprenait pas.

La patte du Provençal devait l’écraser, le couteau à lame recourbée, solide comme un sabre, devait briser le poignard et trouver sans dévier d’une ligne le chemin de la poitrine.

— Es-tu prêt ? hurla le Provençal.

— À ton aise, bandit ! fit le matelot anglais.

Et seulement, il plia légèrement les jarrets, prêt à bondir ou à reculer.

À reculer ! la prévision n’aurait pu se justifier. Le mur était derrière lui.

Alors, le long couteau à la main, le bras abaissé mais prêt à obéir à la détente du muscle, le Provençal se mit à tourner dans l’étroit espace qui servait de champ clos.

Son œil, fixé sur la poitrine de son adversaire, semblait marquer d’avance la place où il allait frapper.

Il y eut une minute d’immobilité, terrible, menaçante.

Puis le Provençal se rua. D’un bond, il s’était lancé sur l’Anglais.

On les vit tous deux, se perdant dans une agitation de bras.

Soudain le Provençal, avec un cri rauque, recula, la bouche baveuse…

Le poignard de l’Anglais, glissant sur le coutelas depuis la pointe, s’était fiché tout entier dans la main de l’assaillant et l’avait transpercée, faisant trou entre les os.

— Tonnerre de Dieu ! hurla le Provençal, regardant sa main d’où avait jailli un filet de sang. Ah ! je vais te crever !

L’Anglais, toujours très calme, attendait.

Lâche, le Provençal leva le bras, et, avec une prestesse inouïe, lança le coutelas – comme un dard – à la hauteur du visage de son adversaire.

Lui, étendit la main gauche, et, touchant l’arme, la fit tourner sur elle-même. Le manche du couteau était dans la paume de sa main. Ses deux mains étaient armées.

Le Provençal devint fou.

Se retournant, il saisit le couteau d’un de ceux qui se trouvaient derrière lui, et, à corps perdu, ivre, bondit sur l’Anglais.

Celui-ci, au moment où l’autre s’élançait, jeta loin de lui les deux couteaux, puis saisit les poignets de l’adversaire, et, comme s’il se fut agi d’un enfant, le lança loin de lui, à travers les tables et les bancs.

Verres et bouteilles s’écroulèrent sur le sol avec des bruits de brisement.

Écrasé contre une table, le front sanglant, le Provençal s’était à demi dressé et avait crié :

— Tuez-le ! les autres ! allons ! tas de lâches !

Et tous ces misérables que le sang excitait, se jetèrent sur l’Anglais.

Mais d’un élan, il avait bondi par-dessus les tables, était allé droit à l’homme qui jusque-là, toujours plongé dans son ivresse, était resté étranger à toute cette ignoble bataille, en lui posant la main sur l’épaule :

— Debout ! s’écria-t-il, au nom de Mannelita !

L’homme sembla frappé par une commotion électrique !

En une seconde, il fut sur ses pieds, mit ses deux mains sur la poitrine de celui qui lui avait parlé. Puis, ayant poussé une exclamation furieuse, il se jeta au-devant des assassins, et frappant le premier qui se trouvait devant lui, si violemment que l’homme tomba :

— Bandits ! hurlait-il. Le premier qui touche à cet homme est mort !…

Cette voix était rauque, sinistre. Et il sembla qu’elle exerçât sur les misérables une domination inexpliquée.

Les plus hardis reculèrent, murmurant le nom de Jacopo.

— Dehors ! cria-t-il en grinçant des dents. Dehors ! ou sur ma vie !… je vous renvoie tous au bagne dont vous n’auriez jamais dû sortir !

Ils étaient vingt contre lui. Et cependant il y eut des pâleurs livides.

— C’est bon, on s’en va ! dit l’un. Allons, les autres, c’est Jacopo qui le veut !

Des grognements grincèrent dans les poitrines.

Mais l’homme qui avait parlé, au visage ravagé, aux yeux creusés, à la chevelure hirsute et blanchissante, allait vers eux, la main étendue dans l’attitude du commandement.

— Et l’argent ! dit l’un.

L’Anglais, dont le flegme ne s’était pas démenti, dit à Jacopo :

— Prends cet or, dit-il, et jette-le dehors ! ils le ramasseront !…

Jacopo obéit. À poignées, il ramassa les pièces, les jeta dans la boue.

Les bandits se bousculèrent, roulant dehors, titubant sur le pavé graisseux. On vit un grouillement de corps au milieu duquel éclataient des taches blanchâtres qui étaient des mains fouillant l’ordure…

La porte se referma.

Et Jacopo, ayant poussé un verrou, revint vers l’homme qui l’avait appelé, s’agenouilla devant lui et dit :

— Maître, que m’ordonnez-vous ?

X

MANNELITA

Qui était donc ce Jacopo.

Il y avait bien longtemps de cela, puisque c’était en 1792 et qu’aujourd’hui s’accomplissait l’année 1848, un homme épuisé, mourant de faim, la tête coiffée d’un bonnet rouge, que lui avait jeté la lame, qui l’avait arraché à un malheureux venant de mourir, apercevait une tartane, louvoyant entre le château d’If et la tour de Planier.

Cet homme, quoique doué d’une vigueur et d’une énergie indomptables, avait déjà perdu l’espérance ; il croyait voir la griffe de la mort s’étendant vers lui.

Et pourtant cet homme – qui avait langui quatorze ans dans un cachot – cet homme se disait qu’il échappait à l’épouvantable agonie et pouvait – par la puissance d’un secret dont il était le seul possesseur – devenir le maître du monde.

Que fallait-il pour cela ?

Il fallait que pendant une heure la vague furieuse eût pitié de lui, et surtout il fallait que le premier homme en face duquel il se trouverait fût bon et charitable.

Or, cette tartane portait des hommes. Quels étaient-ils ? Amis ou ennemis, des êtres humains ou des bandits ?…

Et le misérable épuisé, risquant tout, s’était lancé à la mer, redoutant moins les éléments que l’homme. Cependant, sa plus grande terreur était que la tartane passât sans le voir.

Le nageur se souleva sur une épave qui lui servait d’appui et lança, longue, sinistre dans l’espace muet, une clameur d’alarme. C’était l’appel désespéré, le râle suprême de l’angoisse.

Soudain, la tartane virait de bord : les hommes avaient entendu ! les hommes avaient pitié ! Des voix arrivaient jusqu’à lui, criant : Courage !

Dans un suprême effort, le naufragé sentait la mer l’envelopper, le secouer… Puis plus rien, l’engourdissement, un choc terrible… la mort peut-être.

Et quand l’homme revenait à lui, il se trouvait sur le pont de la tartane, il entendait des voix amies qui le rassuraient. On le soignait, on le rappelait à la vie, à la sensation, au souvenir du passé, à l’espérance de l’avenir !…

Cet homme qui allait mourir, c’était Edmond Dantès, l’héritier du secret de Faria, l’évadé du château d’If, c’était le comte de Monte-Cristo.

Celui qui l’avait sauvé, c’était un matelot de la tartane livournaise, il se nommait Jacopo.

C’était lui qui avait saisi le mourant par les cheveux ; c’était lui qui, quelques heures après, l’avait défendu contre les soupçons et les exigences du patron de la tartane. C’était lui qui lui avait le premier présenté la gourde où Dantès, sans force, avait retrouvé la volonté de vivre.

Jacopo était alors un grand diable de matelot, vivant au jour le jour, comptant comme les camarades sur ses prises pour lesquelles on risquait sa peau.

Il avait de grands yeux bruns, rieurs et profonds à la fois. Ses cheveux noirs avaient les reflets de l’aile du corbeau. Il avait de l’affection plein le cœur, et la déversait sur tout souffrant qu’il rencontrait.

On se souvient encore de la ruse imaginée par Dantès, alors que voulant rester seul sur le rocher de Monte-Cristo il avait simulé une chute effrayante.

Qui l’avait relevé le premier ? Jacopo.

Et Edmond lui avait dit en riant :

— Qui sait ? tu seras peut-être un jour capitaine de bâtiment ; ton compatriote Bonaparte est bien devenu empereur.

Jacopo avait souri à son tour. Être capitaine ! c’était un rêve, et si haut qu’il n’avait pas encore levé les yeux jusque-là.

Et sans croire à la prédiction, il avait continué à entourer Dantès d’une affection sympathique qui s’augmentait par la confraternité du danger.

Au moment où Dantès, abandonné pour huit jours sur l’île de Monte-Cristo, avait vu les voiles blanches de la tartane s’effacer à l’horizon, il avait murmuré :

— C’est étrange que ce soit chez de pareils hommes que l’on trouve des preuves d’amitié et des actes de dévouement.

Et il avait inscrit le nom de Jacopo dans sa mémoire. C’était un registre dont nulle ligne ne s’effaçait. Il y avait là des créances et des dettes.

Jacopo était inscrit sur la liste – alors trop courte – des créanciers du comte de Monte-Cristo.

Et, de longues années après, Monte-Cristo avait retrouvé ce nom.

Il était allé droit à Jacopo et lui avait dit :

— Te souvient-il qu’autrefois un matelot – dont tu avais sauvé la vie – t’a prédit que tu serais capitaine ?

Jacopo rougit. Certes, il n’avait pas oublié.

— Eh bien ! avait repris le comte, ce matelot, je l’ai connu. Et il m’a chargé de payer la dette qu’il avait contractée envers toi…

— Je ne comprends pas !…

— Tu rêves d’être capitaine d’un bâtiment, d’être sur mer seul maître après Dieu !

Jacopo – Italien – s’était signé en inclinant la tête.

— Ce rêve, je viens le réaliser !

— Vous ! Ah ! ne vous raillez pas de moi ! en ce moment surtout…

— Je ne raille pas Jacopo ! regarde… vois-tu ce yacht !

— Certes, sa coque est effilée comme le corselet d’une de ces libellules qui courent sur les rivières de mon pays…

— Eh bien ! ce yacht est le mien ! je t’en nomme le capitaine !…

Et Jacopo avait cru devenir fou de joie. Et pendant de longs mois, sur toutes les mers, le yacht du comte de Monte-Cristo avait déployé ses ailes hardies. Jacopo cependant était quelquefois songeur…

Un jour vint où le comte, – ayant cuirassé contre toute pitié son cœur endolori, – était venu à Paris, pour y frapper de sa justice implacable ceux qui avaient été criminels.

Jacopo reçut son congé, ou tout au moins sa liberté temporaire.

— Maître, avait-il demandé à Monte-Cristo, est-ce donc que vous me renvoyez ? Avez-vous eu à vous plaindre de moi ?

— Non, Jacopo, mais de longtemps peut-être, je ne reprendrai pas la mer.

— En tous cas, maître, vous le savez ! Si vous avez besoin de moi, au premier signe j’accourrai.

— Qui sait ? fit Monte-Cristo en souriant.

— Que voulez-vous dire, monseigneur ? Croyez-vous donc que Jacopo veuille manquer à sa parole ?

— Qui sait ? répéta encore le comte.

Puis, ouvrant son portefeuille :

— Écoute-moi, Jacopo. Tu as un secret…

— Moi !

— À quoi bon mentir !… d’abord tu rougis. Et puis, n’as-tu pas encore appris à me connaître ? Ne sais-tu pas qu’il me suffit de fixer les yeux sur les tiens… comme je le fais en ce moment… pour lire jusqu’au plus profond de ton âme ?…

Jacopo baissa la tête : il tortillait son bonnet de laine entre ses doigts.

— Et veux-tu maintenant que je te dise ce que je lis, écrit en toutes lettres au fond de ce cœur que tu crois si bien fermé ?…

— Maître !

— Je lis un nom…

Jacopo tressaillit si fort qu’il dût s’appuyer pour ne pas tomber.

— Je lis un nom de femme…

— Maître ! Maître ! Oh ! je vous en supplie… Ce nom, ne le dites pas ! Vous me feriez trop souffrir…

La physionomie de Monte-Cristo devint grave.

— Maître Jacopo, encore une fois, songez-y bien. À qui me donne sa confiance, je suis indulgent et généreux. À qui cherche à me tromper, je suis impitoyable. Si vous le voulez, je me tairai. Mais à partir de ce jour, nous serons à jamais étrangers l’un à l’autre… Allez, vous ne me verrez plus !

L’étrange ascendant que Monte-Cristo exerçait sur tous ceux qui l’entouraient, était tel que, pas une menace ne leur semblait plus terrible que celle d’une séparation éternelle.

Jacopo se laissa tomber à genoux :

— Parlez, maître, dit-il, dussé-je en mourir, je vous entendrai !…

Monte-Cristo reprit son sourire, et posant sa main sur la chevelure noire du matelot :

— Enfant ! lui dit-il de cette voix pleine et grave qui emplissait le cœur, tu aimes ! et tu voudrais que nul ne te parlât de ton amour ! et cela, parce que tu es à jamais séparé de celle que tu as choisie…

— Oh ! maître ! vous savez donc tout !…

— Tu m’avertiras si je me trompe… Il y a là-bas, aux Catalans, une famille de pêcheurs, d’hommes rudes et vaillants qui, de père en fils, ayant affronté la mer, maniant la seine, le chalut, la madrague pour le thon, la palimadara pour l’espadon, ont amassé une grande fortune… Il y a là huit enfants, sept garçons qui, aujourd’hui, sont des hommes vigoureux, ne craignant personne aux combats de la mer… et une fille… gracieuse et délicate… aux yeux noirs et vifs, aux cheveux bouclés jouant au vent sur son front d’enfant… Jacopo, dois-je te la nommer ?

— Mannelita ! murmura Jacopo.

— Cette jeune fille, tu l’aimes !… depuis longtemps déjà, tu as mis en elle toute ton espérance, toutes tes passions d’avenir… et un jour, hardiment, tu es allé trouver le père de Mannelita…

— Et il m’a rudoyé ! et il m’a chassé ! cria Jacopo en serrant les poings.

— Tu te trompes. Il t’a dit seulement : Mannelita ne peut être à toi parce que tu es pauvre !…

— N’est-ce pas m’insulter que de me répondre cela ? est-ce donc un crime que de n’être point riche ?

— Mais le père de Mannelita n’a-t-il pas ajouté quelque chose.

— Oui ! vous me le rappelez !… il m’a dit : Mon garçon, le jour où tu te présenteras ici, avec deux mille écus dans chaque main, Mannelita est à toi. Ne valait-il pas mieux me renvoyer sans m’injurier par cette ironie… Deux mille écus dans chaque main !…

Et Jacopo machinalement regardait ses larges mains ouvertes et vides.

Monte-Cristo l’examinait attentivement.

Il voyait ces traits – respirant l’honnêteté et la franchise – torturés par l’agonie.

Et cependant, quoique déjà sa résolution fut prise, il hésitait encore.

Il songeait alors à Mercédès, qu’il avait adorée, lui aussi, à Mercédès qui l’avait oublié, trahi et qui, après lui avoir promis sa foi, l’avait donnée à un autre.

Était-ce donc une bonne action qu’il allait faire, lui Edmond Dantès, en accomplissant le souhait irréalisable de Jacopo ?

Mais Jacopo aimait si profondément et Dantès savait si bien ce qu’étaient les souffrances d’amour :

— Prends ceci, dit-il à Jacopo en écrivant quelques mots sur son carnet et lui présentant un feuillet détaché.

Jacopo jeta les yeux sur les lignes tracées.

Puis il releva la tête et regarda Monte-Cristo d’un air de surprise :

— Qu’est cela, mon maître ?

— Ne sais-tu plus lire ?

— Si fait… je vois un bon de vingt mille livres, signé de votre nom…

— Et tiré sur…

— Sur la maison Thomson et French, de Rome…

— Crois-tu qu’il soit payé à présentation ?

— Oh ! monseigneur… votre signature vaut plus que de l’or…

— Eh bien ! va chez le premier banquier venu toucher cette somme…

Jacopo continuait à ne pas comprendre. Pour lui, la conversation relative à son amour était, paraissait-il, terminée. Et maintenant on lui donnait une commission.

— Où remettrai-je cet argent… à monsieur le comte ?…

— Tu ne me le remettras pas !…

— À qui donc, alors ?

— À personne !

— Je ne peux pourtant pas garder cet argent ?

— Pourquoi pas ?

— Qu’est-ce que j’en ferais ?

— Tu irais trouver le père de Mannelita, ayant trois mille écus dans chaque main, et tu lui dirais : Souvenez-vous de votre parole !

L’émotion éprouvée par Jacopo fut si violente qu’il restait immobile, pâle, la bouche béante.

— Ne m’as-tu pas entendu ? demanda Monte-Cristo.

— J’ai entendu… mais je crois… que je n’ai pas compris…

— Allons ! gamin de trente ans, qui n’a pas quinze ans pour la raison. Tu n’as pas compris qu’il y avait au monde certains germes qui devaient tôt ou tard porter leurs moissons et leurs fruits… Jacopo ! tu as dans ton passé une action bonne et généreuse… Elle n’est pas tombée sur un sol ingrat ! Le jour est venu où le grain semé est devenu épi… Ne doute plus ! Ces vingt mille francs sont à toi… tu les as gagnés !

— Gagnés ! moi ! Oh ! vous savez bien le contraire ! J’ai été largement payé de mon travail sur le yacht…

— De ton travail, peut-être !… Mais, Jacopo, sache bien que si l’argent peut compenser justement une somme d’efforts donnés en échange, il est des choses qui ne sont jamais assez payées… C’est le dévouement, c’est la probité, c’est le courage. Jacopo ! en te donnant ces vingt mille francs, je reste encore ton débiteur…

— Vingt mille francs ! faisait le patron du yacht, les bras pendants, les lèvres entrouvertes.

— Eh ! qu’est-ce que cela ? dit Monte-Cristo en haussant les épaules. Je pourrais t’en donner cent fois plus. À quoi bon !… Ce serait vouloir ton malheur. Tu as fait un rêve – rêve d’honnête homme. Tous tes désirs se bornent à une existence de vaillant travailleur, aidé, réconforté, aimé par la femme qu’il aime… Désires-tu quelque chose de plus ?…

— Non ! non ! Oh ! Mannelita !

— Eh bien ! Mannelita, je te la donne. Et sois heureux !…

Les effusions du brave garçon étaient si expressives que Monte-Cristo dut y mettre un terme.

— Oui ou non, acceptes-tu ?…

Pour toute réponse, Jacopo lui baisait les mains.

— Eh bien, écoute-moi ! En échange de cet argent, je ne te demande qu’une chose…

— Dites, dites !…

— Je sais que lorsque je reviendrai ici dans quelques mois, reprit le comte dont le front s’était subitement assombri, tu refuserais de partir avec moi…

— Refuser ! Oh ! ne parlez pas ainsi ! Est-ce que ma vie ne vous appartient pas ?

— De ce moment, elle appartient à Mannelita. Ne proteste pas… surtout, ne fais pas de serment, tu ne le tiendrais pas. Pierre lui-même a renié trois fois Jésus… et Pierre n’était pas amoureux… Dans six mois, dans un an, l’idée seule de quitter Mannelita serait pour toi un supplice plus horrible que ne serait aujourd’hui celui que t’imposerait une séparation éternelle… Je connais les hommes, et je te connais…

Jacopo, rougissant, ne répliquait rien.

Au fond de sa conscience, il sentait que le comte disait la vérité.

— Donc ce n’est pas cela que je te demande…

— J’attends, fit Jacopo.

— Jure-moi, Jacopo, que quel que soit le jour, quelle que soit l’heure, alors que je t’appellerai, au nom de Mannelita, tu seras prêt à m’obéir…

Jacopo étendit la main vers l’horizon :

— Maître, je vous le jure.

— Je crois à ta parole. Maintenant va et sois heureux !

Fou de joie, croyant à peine à la réalité de ce qu’il appelait un miracle, Jacopo avait couru au village des Catalans, où Mannelita l’avait salué d’un sourire.

Et comme le père, irrité, menaçait de chasser cet audacieux qui ne se lassait pas d’aimer, Jacopo lui avait montré ses deux mains pleines d’or.

La porte de la maison s’était ouverte devant lui. Les sept frères lui avaient fait fête. Et un mois s’était à peine écoulé que dans la petite église des Catalans un prêtre bénissait le vaillant matelot et la gracieuse Mannelita.

Jours de joie, jours de bonheur. On croit qu’ils ne finiront jamais.

On s’aime, on se le répète cent fois le jour, on s’endort avec un sourire, on se réveille avec un baiser.

Puis un matin !…

Mannelita, jolie, savait sa beauté : elle était coquette, elle était ardente.

Jacopo avait frété une barque superbe, toute neuve, à laquelle il avait donné le nom de sa bien-aimée, et, aidé d’un de ses compagnons, il lançait en chantant le chalut dans la mer.

Tout semblait lui réussir. Il était riche, et toutes les fois qu’il revenait à la rive avec ses filets pleins à se rompre, il apercevait Mannelita qui, parée comme pour une fête, l’attendait.

Quelquefois Jacopo allait avec ses amis boire joyeusement et chanter les chansons du pays.

Pourquoi avait-il douté de l’avenir ? Est-ce que le soleil ne se levait pas chaque matin plus radieux encore que la veille ? Est-ce que chaque jour Mannelita n’était pas plus jolie ?

Un jour, Monte-Cristo revint à Marseille et appela Jacopo qui accourut.

— Veux-tu partir avec moi ? lui demanda-t-il.

Le matelot rougit, il n’osait pas refuser.

Mais le comte avait compris. N’avait-il pas prévu d’ailleurs ce qui arrivait ? Jacopo était heureux. N’était-ce pas là ce qu’il avait voulu ? Et pour tout service il demanda à Jacopo d’aller porter à Maximilien et à Valentine le billet par lequel il leur disait adieu.

Puis il était monté sur son yacht l’Alcyon, avec Haydée, et les voiles blanches s’étaient effacées à l’horizon.

Jacopo avait éprouvé pendant un moment je ne sais quels regrets inconscients et, pensif, il était revenu chez lui.

Pourquoi, de ce jour-là, lui sembla-t-il que Mannelita était changée à son égard ? Était-ce réel d’ailleurs ? Ses yeux n’étaient-ils pas toujours aussi brillants, ses cheveux aussi noirs, ses lèvres aussi rouges ? Est-ce qu’elle présentait moins gracieusement son front et ses joues au baiser de son mari ?

Jacopo n’aurait pu répondre. Et pourtant il lui paraissait qu’il avait reçu un coup au cœur. Il s’attristait et parfois, quand il regardait l’horizon, il avait comme une larme qui roulait sous ses paupières.

Le temps passa.

Comment Jacopo apprit-il tout à coup la vérité ? Sait-on jamais de combien de hasards se fait une certitude, sait-on de combien de gouttes d’eau se gonfle le torrent ?

Un mot ici entendu, un regard surpris, rien et tout, un souffle, un soupir, une larme !… et un jour on sait qu’il n’est plus de bonheur pour vous sur la terre… on devine, on constate que celle à laquelle on avait donné toute sa vie, la compagne choisie, celle pour laquelle on mourrait avec joie, on sait que Mannelita ne vous aime plus, qu’elle vous trompe, qu’elle en aime un autre !

Quel est cet autre ?

Celui-là aussi est un traître et un infâme, car c’est lui aussi l’ami, le compagnon de toutes les heures, c’est l’homme qui a mis sa main dans votre main, celui que vous avez appelé frère. Comment se nomme-t-il ? Qu’importe. Il n’a qu’un nom, Judas !

Oh ! quand Jacopo eut acquis cette épouvantable certitude, quand il avait compris, quand il avait su que Mannelita, sa Mannelita adorée, avait trahi ses serments, avait déchiré son voile de fiancée, quand il la vit, un soir qu’elle ne le voyait pas, présenter ses lèvres aux lèvres de l’infâme, souriant comme elle lui avait souri à lui, l’époux, Jacopo eût dans les veines le froid de la mort.

Et sa fureur était telle qu’il resta calme.

Il ne se rua pas sur eux, sa hache à la main.

Non, il n’eut pas cette rage folle. Il ne pleura pas. Il se dit seulement qu’il se vengerait d’effroyable façon.

Il s’était interrogé, froidement. Avait-il commis quelque faute, avait-il manqué, lui, à la parole donnée, avait-il seulement résisté à quelque caprice de Mannelita, avait-il froissé en elle quelques-unes de ses délicatesses de femme ?… Non, il avait été toujours indulgent, toujours aimant.

Cette femme était un monstre. Et ceci l’exaspéra plus que tout : elle paraissait pour lui plus affable, plus gracieuse, plus amoureuse que jamais.

Elle venait, audacieusement, lui tendre les bras, elle l’appelait comme autrefois : mon bien-aimé !

Ah ! si, franchement, témérairement, elle lui avait crié :

— Je vous hais !

Peut-être eût-il baissé la tête, peut-être se fût-il enfui, se courbant sous la malédiction !

Mais non, hypocrite, lâche, voleuse de tendresse, Mannelita, lui offrait des baisers souillés. Honte et infâmie !

Jacopo prit une résolution sinistre.

La Mannelita était une tartane, des plus élégantes qui eussent jamais sillonné la Méditerranée.

Gréant à l’arbre de mestre une grande voile à antenne et un hunier, une autre voile à antenne au mât de vapeur et deux focs sur le beaupré, la Mannelita – vue par le travers – ressemblait à un de ces « agrions » qui, à travers les arbres, lancent leur corselet brun, sur lequel se dressent comme des voiles les ailes longues et diaphanes.

Jacopo aimait la tartane Mannelita autant qu’il aimait Mannelita la femme.

Il admirait le corsage de la tartane, hardi et élancé, autant qu’il adorait la fine gorge de Mannelita. Et quand elle le serrait dans ses bras, il lui semblait être emporté vers l’infini par des voiles invisibles, qui étaient des ailes.

Dans la même vengeance, il lui plut d’envelopper les deux Mannelita.

Avez-vous remarqué que lorsqu’un être aimant se met à haïr, il hait plus furieusement qu’un autre. Il voudrait anéantir tout ce qui de près ou de loin lui rappelle les joies d’autrefois.

Ainsi de Jacopo.

Le malheureux – encore hésitant dans sa vengeance – avait d’étranges folies.

Il dérobait, il volait à sa femme un ruban ; puis s’allant cacher dans quelque pli du rivage, il tirait son couteau, déchirait, lacérait, déchiquetait le ruban, murmurant entre ses dents serrées :

— C’est à elle ! tout ce qui l’a touché doit périr !

Il n’osait pas s’avouer à lui-même la raison de ces destructions stupides.

Ce qu’il déchirait ainsi ne serait pas du moins souillé par les baisers de l’amant.

La jalousie ! chose épouvantable ! Aimer et savoir que l’être adoré rit de vous quand vous n’êtes plus là, que, suspendue au cou d’un autre, elle répète votre nom avec ironie… Le souvenir des beautés de cette femme, en pensant qu’un autre les caresse et les admire !

Un matin, Jacopo dit à sa femme :

— Le temps est beau. La pêche est sûre. Veux-tu venir en mer avec moi ?…

Elle hésitait. Sans doute, elle avait donné rendez-vous à l’autre, à Paolo, c’était son nom.

Jacopo comprit cette hésitation. Il lui sembla que des griffes de fer déchiraient sa poitrine. N’importe, il sourit, parce qu’il voulait sourire, parce que son parti était pris.

— Oh ! nous n’irons pas seuls ! reprit-il, la face franche et le rire ouvert.

Il devenait traître et lâche à son tour, par haine, par douleur.

Et il ajouta, assez fort pour que le grincement de ses dents ne fût pas entendu :

— Paolo sera avec nous !

Non ! il ne faut jamais avoir souffert les angoisses de l’amour trompé, il ne faut jamais avoir regardé une femme en se disant : je l’aimais tant ! – et en entendant une voix vous répondre : elle en aime un autre ! – il faut n’avoir jamais éprouvé ce serrement, qui ressemble à un froissement du cœur contre les côtes, comme serait le mouvement d’un oiseau qui cherche à passer entre les barreaux qui l’étouffent, il faut n’avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l’épouvantable martyre subi par cet homme.

Et pourtant que n’eût-il pas donné pour pardonner ?

À la dernière minute, il hésita.

Elle lui eût dit un mot. Il ne demandait pas qu’elle se jetât à ses pieds, certes non ! Mais un cri, un de ses élans qui rachètent toute une existence.

Il avait été à l’école de Monte-Cristo. Il avait vu le maître tendre la main à qui avait failli ! Et puis il aimait si fort !

Savez-vous ce qu’il vit ?

Paolo était venu, sous prétexte de s’informer de ce qu’on ferait ce jour-là.

D’apparence indifférente, Jacopo était allé vers la crique où la Mannelita était amarrée et avait soigneusement examiné la tartane.

Puis, à pas lents, il était revenu vers la maison.

Il ne se hâtait pas. Je ne sais quel instinct plus fort que sa volonté le retenait. Il se disait que ces deux êtres, – l’épouse et l’ami, – le sachant à quelques pas d’eux – respecteraient – non ! craindraient. Et il voulait leur laisser tout le temps de l’hypocrisie.

Il arriva lentement. Quand il fut devant sa maison, il se courba, se cachant.

Puis son œil se glissa par une des fentes de la muraille.

Et il vit… Mannelita aux bras de Paolo.

Alors, livide, calme comme le marbre dont il avait la couleur, il ouvrit la porte.

On l’avait entendu. Mannelita était debout, souriante. Paolo auprès de la fenêtre.

— Eh bien ! dit Jacopo, partons-nous ?

— Je suis prête.

— Et toi, Paolo, as-tu préparé le chalut ?

Paolo, gars trapu, aux épaules larges, à la face bestiale, ayant le sourire – en dedans des lèvres – comme dit Shakespeare – répondit avec volubilité :

— La vergue est solide, les chandelles de fer sont bien posées. La corde de fond est bien garnie de vieux filets. Tout est bien.

— Alors, partons !…

Jacopo marcha devant. Il ne se retournait même pas, sachant que derrière lui les mains de Mannelita et de Paolo se joignaient.

Il allait de son pas ferme, quasi automatique, insouciant du passé.

La mer s’étendait devant lui et il y plongeait les yeux, perdant son regard dans ses immensités qui lui semblaient moins profondes que sa douleur.

Souffrir et regarder la mer, c’est en quelque sorte diluer sa douleur.

Ils arrivèrent à la tartane. Sur l’avant, un nom était écrit en lettres rouges : « Mannelita. »

Jacopo lut cela. Il lui sembla que ces lettres étaient de feu.

Il eut un mouvement de fureur. Il se retourna brusquement. Ah ! si en ce moment, il les eût surpris les mains enlacées, il les aurait tués.

Ils s’étaient séparés, habiles. Qui sait si une querelle de mots – querelle d’amoureux – ne les avaient pas un instant éloignés l’un de l’autre ?

Donc Jacopo reprit son sang-froid.

La tartane était amarrée au fond d’une crique que surplombait une sorte de falaise à pic. Point n’était facile d’embarquer. Un faux pas pouvait être fatal.

Jacopo présenta son poing à Mannelita qui, légère, ayant au visage un rayon d’amour, sauta sur le pont de la tartane.

Ah ! qu’elle était jolie ! jamais peut-être ses yeux n’avaient eu plus d’éclat !… jamais ses lèvres n’avaient mieux rappelé les coraux, cent fois plus brillants lorsque les pêcheurs de Sicile les arrachent aux profondeurs de la mer.

Et sa main ! Jacopo, en la touchant, sentit une commotion le secouer jusqu’au plus profond de l’être.

Paolo entra le dernier, avec sa désinvolture d’amant, de maître.

Jacopo ferma à demi les yeux.

Puis il détacha la chaîne qui retenait la tartane ! d’un effort du croc, il repoussa la barque loin de la rive, ouvrit largement une voile au vent.

Et la tartane Mannelita glissa sur le flot.

Le vent venait de la terre et lançait l’embarcation en avant.

Mannelita était toute rieuse. Ses cheveux se déroulaient au souffle vif et voletaient dans l’air.

Paolo, fier d’être aimé, montrait au soleil ses biceps rudes et forts.

Jacopo, debout, regardait l’horizon. Son œil ne le trompait pas. Il savait que le calme était trompeur et que l’ouragan était proche.

Paolo et Mannelita songeaient bien à cela vraiment !

Ils jouissaient du soleil ruisselant, de la vague brillante, de ces mille beautés de la mer, plus coquette que toutes les femmes.

Toutes voiles dehors, la tartane fuyait, et si vite que déjà les côtes s’effaçaient dans une pénombre vague. Le temps était devenu lourd, étouffant. Des bouffées chaudes couraient sur le flot et vous enveloppaient d’une sorte de vapeur.

Soudain, on entendit au loin un grondement sourd.

Mannelita tressaillit, et levant vers le ciel ses grands yeux si beaux :

— Jacopo ! cria-t-elle, l’orage !

Lui, qui en ce moment lançait son filet, eut un dédaigneux haussement d’épaules.

— Un grain, fit-il. Cela passera vite !…

Jacopo était un des meilleurs marins de la vieille cité phocéenne.

Il n’avait peur ni du vent ni du flot et on savait que nul mieux que lui ne savait lutter contre la rafale. Il était si calme que Mannelita se tut.

Seulement elle regarda Paolo ; l’amant ne pouvait paraître moins vaillant que le mari.

Il eut un sourire rassurant.

Et pourtant, avec une incroyable rapidité, un rideau noir s’était levé à l’horizon et comme un drap qu’on étend, s’était déroulé sur le ciel.

Les grondements de la foudre se succédaient plus rapides, plus menaçants.

Jacopo ne semblait rien voir, rien entendre. Il chantait maintenant, il chantait la chanson que, jadis, il allait répéter sous les fenêtres de Mannelita, alors qu’elle l’écoutait cachée derrière une touffe de tamarins.

Sa voix était claire, sans un frémissement.

Tout à coup, il y eut un éclatement de lumière jaunâtre, livide.

La nuée s’était déchirée, laissant voir des profondeurs enflammées.

Et alors commença brutale, acharnée, la bataille de l’ouragan et de la mer.

Mannelita avec un cri d’angoisse, s’était laissée tomber à genoux.

Jacopo lui, debout, la tête nue, les cheveux mordus par le vent furieux, se tenait immobile, les bras croisés.

Paolo avait peur, non pour lui, car c’était un matelot courageux, mais pour elle !…

Et puis, que voulait dire cette immobilité de Jacopo ? Depuis quand le marin ne tient-il pas tête à la mer ! Et cependant il y a sur mer, entre le ciel et l’eau, un tel respect de la hiérarchie que Paolo n’osait point encore parler à Jacopo et solliciter ses ordres !…

Peut-être aussi les yeux étrangement fixes du mari de Mannelita lui causaient-ils une frayeur inexpliquée.

Cependant, une à une, les voiles, saisies par le vent, étaient emportées, déchiquetées.

Le hunier avait sauté le premier, puis la voile d’antenne.

Une rafale enleva le tapecu et le boute-hors saillant qui faisait l’office de guide.

— Patron ! s’écria Paolo, nous sommes perdus !

— Jacopo ! exclama Mannelita qui se signait et marmottait des prières, sauve-nous ! sauve-nous !

Jacopo eut un rire silencieux.

Puis, se baissant, il se redressa le bras armé d’une hache formidable.

La tartane craquait jusqu’en ses œuvres vives. Elle était secouée comme un jouet qu’un jeune chien trimballe dans sa gueule. Les vagues bondissaient hautes, rugissant avec des rauquements de fauve qui se rue sur une proie. C’étaient les crocs de la mer qui mordaient sa frêle carcasse. Encore quelques minutes, et c’était le brisement, l’engouffrement.

— La tartane est trop lourde, prononça Jacopo.

Sa hache tournoya dans l’air et s’abattit au pied du mât de mestre qu’elle entailla.

Ni Paolo, ni Mannelita ne proférèrent une seule parole. Ils ne comprenaient plus rien, sinon qu’ils étaient perdus et que peut-être Jacopo pouvait les sauver.

La hache monta encore et retomba, la blessure profonde coupait le mât qui bientôt s’inclina, puis, avec une sorte de gémissement désespéré, tomba dans la mer.

Jacopo se releva, riant toujours de son rire muet.

Le salut, était-ce donc le salut ? Peut-être la tartane prêtait-elle moins de prise au vent. Mais plus violemment encore elle était saisie par le flot. Elle tournoyait sur elle-même comme une chienne folle.

Jacopo alla au beaupré et, de deux coups de hache, le coupa au pied. Il tomba à son tour.

Et plus sonore encore le vent hurlait.

— Au secours, à moi, criait Mannelita, frappée de stupeur, oubliant où elle était, appelant à je ne sais quelle puissance surhumaine qui ne l’entendait pas.

Et, au paroxysme de la terreur, elle se leva, courut à Paolo et se jeta dans ses bras en criant :

— J’ai peur ! sauve-moi ! sauve-moi !

Jacopo ne bougea pas. Seulement le rire s’était effacé de ses lèvres tordues. Une pâleur blafarde, cadavérique, s’était étendue sur ses traits.

Paolo, épouvanté de l’imprudence de Mannelita, essayait de l’éloigner de lui. Mais elle l’enlaçait, grelottante, sanglotante.

Alors Jacopo leva sa hache et on entendit le choc du fer contre le bois.

Que faisait-il ? il n’y avait plus de mât à abattre.

Et pourtant il frappait il frappait toujours… et c’était sur le bordage de la tartane, c’était sur les membrures, sur les clains… Il frappait, et il y avait des débris de bois qui volaient.

Savez-vous ce qu’il faisait, l’insensé, le malheureux ?

À coups de hache, il crevait maintenant la carcasse même de la tartane.

Était-il rien de plus épouvantable ? de plus férocement fou ? car enfin la tartane, si frêle qu’elle fut, c’était l’abri, la défense suprême, le dernier espoir…

Et il détruisait, il défonçait, il brisait !…

Paolo, d’un effort violent, repoussa Mannelita loin de lui et bondit vers Jacopo :

— Tu es fou ! lui cria-t-il.

L’autre se retourna, fit tournoyer sa hache pour tenir Paolo à distance, puis le fer aigu mordit une dernière fois dans les côtes de la tartane. On eût dit que l’embarcation criait de douleur, qu’elle subissait l’effroyable torture de ce déchiquètement…

Et enfin une vague monta dans le bateau ouvert…

Paolo se rua sur Jacopo, affolé de rage et de terreur.

Mais Jacopo, dont les poignets étaient de fer, le saisit à la gorge, le renversa dans le fond de la tartane, et lui mettant le genou sur la poitrine :

— Mannelita ! cria-t-il. Sois heureuse ! tu vas mourir avec ton amant ! adultère maudite !…

Elle entendit ! Et sentant l’eau qui maintenant montait autour d’elle, elle fixa sur Jacopo ses yeux hébétés, dont les globes se convulsaient…

Elle vit son mari, et soudain comprit tout !

Et le flot montait, montait. Ils étaient tous trois dans l’eau jusqu’aux hanches.

Jacopo desserra les ongles, et il vit alors qu’il avait étranglé Paolo.

Mannelita criait grâce.

Mais la mer, soudain, pesant de toute sa lourdeur sur la tartane, l’entraina…

Il y eut une clameur suprême, brusquement coupée.

Puis plus rien qu’un tourbillon qui s’élargit, s’élargit et s’éteignit.

 

*    *    *

 

Cependant l’un des trois ne devait pas mourir. C’était Jacopo.

Comment ! par quel miracle, Jacopo, seul des trois acteurs de ce drame sinistre, avait-il été rejeté sur la rive évanoui, sanglant, mais vivant ? Était-ce donc qu’au moment de l’engloutissement, obéissant à l’instinct de conservation plus fort que la volonté, il s’était accroché à quelque épave de la tartane que la mer avait entraînée vers la terre ?

Il l’ignorait lui-même.

Et d’ailleurs, en lui, toute notion du présent et du passé était éteinte !

Quand Jacopo revint à la vie, il jeta autour de lui des yeux hagards, puis il éclata d’un rire horrible. Le malheureux était fou !

La douleur, la colère, le désespoir menaçant de sa vengeance, frappant l’être qu’il aimait le plus au monde, avaient brisé sa raison.

Nul ne soupçonnait la vérité.

La tourmente avait été si brusque, si violente, que des barques qui étaient sorties ce jour-là, plus d’une n’était pas rentrée au port. Pourquoi aurait-on soupçonné un crime quand la tempête avait frappé tant d’innocents ?

La folie de Jacopo était douce ; on ne l’inquiéta pas. On le plaignait. N’avait-il pas perdu tout ce qui fait le bonheur d’un homme ? l’épouse et l’ami ?

Le pêcheur allait, le matin, s’asseoir sur la rive, en face de la mer bleue qu’il contemplait longuement, plongeant désespérément ses yeux dans le gouffre profond comme s’il y eût cherché quelque chose.

Un jour, une yole, saisie par le flot, vint chavirer à quelques brasses du point où se tenait Jacopo. Dans cette yole, il y avait deux matelots et une femme.

Tandis que de tous les côtés on accourait pour mettre les embarcations à la mer, Jacopo déjà s’était précipité dans le flot.

Trois fois, malgré le tourbillon qui secouait son corps comme une épave, il plongea…

Et chaque fois qu’il reparut, il ramena à la surface de l’eau un des naufragés.

Il les sauva tous les trois.

Puis, quand la femme évanouie fut étendue sur le sable, il s’agenouilla, se pencha, fixant sur elle ses yeux dont les pupilles s’agrandissaient.

On l’entendit murmurer d’une voix dolente :

— Non ! non ! Ce n’est pas elle !

Et pliant les épaules, il s’en alla, sans écouter les bravos dont on saluait son héroïsme.

Son héroïsme !… C’était là sa folie. Il voulait sauver Mannelita, ne se rendant pas compte du temps écoulé depuis la catastrophe.

Ce que son regard cherchait sous la transparence irisée des lames, c’était la morte, c’était celle qu’il avait tuée.

Depuis ce jour, Jacopo erra toujours sur le rivage, prêt au moindre appel à se précipiter dans la mer. Et il ne passa pas de mois, de semaine peut-être, sans qu’il arrachât à la vague quelques victimes.

Maintenant on l’entourait d’un respect presque superstitieux.

Jacopo, le sauveteur, était vénéré, aimé, et quiconque était en péril l’appelait. Chose singulière ! il semblait deviner, flairer le danger comme fait un chien du gibier. Et dès qu’une barque, un yacht, une tartane étaient en péril, on était certain de le voir surgir, là où on l’attendait le moins. On eût dit qu’il était doué du don d’ubiquité.

On racontait maintenant qu’il avait fait un pacte avec la mer, et que jamais il ne succomberait dans ces luttes acharnées contre le danger.

Quand par aventure, il arrachait une femme à la mort, on le voyait toujours s’agenouiller, contempler avidement, puis s’en aller en secouant la tête. Pauvre Jacopo !

L’hallucination de son cerveau le dominait de plus en plus : quand il était arrêté, là, devant la mer, il lui semblait voir, dans les abimes verts, Mannelita qui lui tendait les bras – et parfois la vision devenait horrible, avec ses teintes livides de noyade ancienne…

Il voulut se débarrasser de cette obsession, preuve que la raison lui revenait peu à peu.

Il se mit à boire. Et dans l’ivresse, il se passa ce phénomène étrange que Jacopo se souvint. Son intelligence se réveilla sous l’influence de l’alcool. Et pour chasser cette vision qui lui était plus douloureuse encore, Jacopo but, but encore, but toujours.

Pendant le jour, du lever au coucher du soleil, il faisait machinalement sa ronde autour du port toujours prêt à se dévouer.

Le soir, il allait s’enfermer dans un des immondes cabarets de Marseille ; là, il se cachait dans un coin et alors commençait la bataille du rêve alcoolique contre la réalité. Il voulait ne plus penser, ne plus se souvenir ! Et dans les fumées de l’eau-de-vie, la figure triste de Mannelita se dressait devant lui… Oh ! qui pourra calculer la somme de souffrances que comportent le remords et l’amour après la mort ? Oui, l’amour ! car maintenant il adorait – comme autrefois – celle qui l’avait trompé !

Et ce qui lui était une horrible torture, c’était de songer que peut-être les deux coupables – l’ami lâche et la femme adultère – s’en étaient allés dans la mort, serrés dans les bras l’un de l’autre…

C’était cet homme, le coupable désolé, que le matelot anglais avait subitement tiré de son engourdissement en lui criant :

— Debout ! au nom de Mannelita !…

Le matelot, c’était Monte-Cristo. Et devant lui Jacopo était venu s’agenouiller en disant :

— Maître, que m’ordonnez-vous ?

Monte-Cristo posa ses deux mains sur le front de Jacopo, et, doucement, repoussant sa tête en arrière, il plongea dans les yeux du matelot son regard clair et profond.

— Jacopo, lui dit le comte, tu as terriblement souffert.

Le matelot eut un sanglot. C’était une poignante raison.

— Donc, fit Monte-Cristo lentement, toi que j’avais tenté de faire heureux, toi que j’avais vu si joyeux courir aux Catalans auprès de ta fiancée, je te retrouve désespéré… et seul.

Jacopo secoua la tête. De grosses larmes coulaient sur ses joues amaigries.

— Tu l’as tuée ? dit tout bas Monte-Cristo à l’oreille de Jacopo.

L’homme tressaillit.

— Qui vous l’a dit ?

— Ne t’ai-je pas dit que je lisais au fond des âmes ?

— Je le sais, maître, fit Jacopo en baissant le front. Je l’ai tuée… c’est la vérité !

— Et tu te repens ?

— Eh ! le sais-je ? j’ai été fou, je ne le suis plus. Et je me demande quelquefois s’il n’eût pas mieux valu pour moi de rester dans cette demi-mort que de revivre dans le tourbillon du désespoir où je suis plongé aujourd’hui… Et pourtant, s’écria Jacopo avec désespoir, je n’ai pas le courage de me tuer. Obsédé, environné de mes souvenirs qui prennent toutes les formes, je souffre, je crie, je pleure, je grince des dents !… et pourtant je vis ! je vis ! ô lâcheté !… Qui donc me sauvera de moi-même ?

— Moi ! dit Monte-Cristo.

— Vous ! oh ! oui ! c’est vrai ; vous êtes tout-puissant vous ! Si vous le voulez, vous arracherez de mon cœur cette douleur dont je sens les griffes et les tenailles !… Pitié, monsieur le comte, prenez pitié de moi…

La physionomie de Monte-Cristo s’était empreinte de cette sérénité généreuse qui le faisait si beau et si grand.

— Jacopo, dit-il d’un accent doux comme une caresse, ne comprends-tu pas que c’est pour te sauver que je suis venu ici ?…

— Oui, je le sens !… Oh ! que vous êtes bon !…

— Jacopo, quand l’homme, entraîné par la passion, a commis le mal – et ce que tu as fait est mal – car nul n’a droit de justice sur la nature humaine, tes remords te le prouvent, il n’est pour lui qu’un seul moyen de se racheter…

— Et ce moyen, oh ! dites-le, dites-le vite ! C’est étrange, mais depuis que vous êtes là, depuis que j’ai entendu votre voix, il me semble que le brouillard sanglant qui obscurcissait ma vue se dissipe… Je respire mieux !… et il y a dans mon cerveau une sensation qui ressemble à celle que j’éprouvais autrefois, quand j’étais jeune, alors que, sur mer, je voyais apparaître les premières lueurs du matin. Que dois-je faire ?…

— Autant de bien que tu as fait de mal !

— Hélas ! murmura Jacopo en frissonnant, est-ce que je puis donner la vie, moi qui ai donné la mort ?…

— Peut-être !…

— Oh ! ne dites pas cela !… Ne craignez-vous pas de me rendre fou de nouveau ?… Je vous écoute, je sais que jamais vous ne me tromperiez… et pourtant je ne puis comprendre le sens de vos paroles !…

— Jacopo, je te dis que la vie et la mort sont deux sœurs et liées de façon si indissoluble que leur chaîne ne se peut briser… Jacopo, tout à l’heure, je t’ai mis à l’épreuve. Dans ce lieu infâme, si je suis entré, si je me suis assis, si j’ai fait tinter de l’or aux oreilles de ces misérables, c’est que je voulais savoir si la misère n’avait pas corrompu ton âme…

— Oh ! fit Jacopo avec un geste de suprême dédain, je suis honnête homme !

— Je le sais… je t’ai retrouvé tel que je t’ai laissé il y a dix ans… Jacopo, veux-tu venir avec moi ?

Jacopo recula d’un pas.

— Quitter Marseille ! fit-il. Si vous saviez, je n’ai d’autre joie – joie bien douloureuse – que de regarder là, à l’horizon le point bleu de la mer où… elle est morte…

— Jacopo, je suis venu te chercher ! Je vais entreprendre une chose grave, dangereuse, où il y a péril de mort… J’ai compté sur toi… Ai-je eu tort ?…

Toutes les hésitations de Jacopo disparurent. Il se courba sur les mains de Monte-Cristo :

— Pardonnez-moi, dit-il, je vous appartiens !…

— Bien, ami !… Je ne m’étais pas trompé !

— Quand partons-nous ?

— Au point du jour…

— Le rendez-vous ?

— À bord de mon yacht… mouillé en rade…

— J’y serai !

— Je prends ta parole et je sais que tu n’y manqueras pas ! Maintenant, Jacopo, écoute-moi bien ! je t’ai dit tout à l’heure que la mort était la source de la vie… Redresse-toi, redeviens homme… et espère !… Au point du jour, Jacopo !…

Et laissant Jacopo interdit, cherchant à saisir le sens impérieux caché sous ces paroles étranges, Monte-Cristo sortit du cabaret de la Griffe.

Un instant après, il descendait les marches glissantes de la Calade de l’Araignée

Jacopo, pensif, avait dans les yeux une lueur d’espérance…

X

FANTAISIE DE MILLIONNAIRE

Nous avons laissé miss Clary galopant à dix heures du soir sur la route de Marseille, suivie de maman Caraman et d’un laquais.

À dire le vrai, la gouvernante, qui, cependant, ne craignait pas grand-chose, ainsi qu’elle l’avait prouvé plusieurs fois, notamment quand elle avait reçu Coucou de si magistrale façon, n’aimait que très médiocrement celui que M. de Buffon – l’homme aux manchettes – a appelé la plus noble conquête de l’homme.

Cette – plus noble conquête – lui était horriblement douloureuse, en certaine partie de son corps que seul un écrivain naturaliste pourrait congrûment qualifier.

Mais elle faisait contre fortune bon… visage.

Seulement comme elle était fort curieuse de sa nature, elle eût donné beaucoup pour que miss Clary s’expliquât quelque peu sur le but de cette course effrénée qui, au clair de la lune, rappelait la légendaire balade de Léonore, qu’il eût fallu pourtant modifier ainsi :

— Les vivants vont vite.

Et maman Caraman qui de plus n’oubliait pas que lord Elphys, père de la jeune fille, la lui avait confiée, avait quelque scrupule à obéir ainsi à tous ses caprices, sans même lui demander ses intentions. Elle avait certes toute confiance en elle. Mais enfin on a une responsabilité ou on n’en a pas.

Si bien qu’elle maintenait par un effort vigoureux son cheval auprès de celui de miss Elphys, et, dans un essoufflement saccadé qui secouait cette lourde poitrine dont l’ampleur avait ébloui Coucou, elle débitait – comme des copeaux – des lambeaux de phrases :

— Miss… aller à Marseille. Houp ! Houp !… à cette heure… pourquoi ?… vous comprenez… Houp ! votre père… moi, je suis gouvernante… Houp ! Houp !… et j’ai des… houp ! devoirs !…

Houp ! Houp ! la bête galopait. Miss Clary répondait seulement :

— Tout à l’heure… en avant !… soyez sans inquiétude !…

— En avant ! mon Dieu ! elle ne demandait pas mieux, la bonne Caraman.

Et puis, il fallait bien se contenter de ce qu’on lui répondait. Car – houp ! houp ! la respiration commençait à lui manquer ! Au fond, cela l’amusait. Elle avait toujours ainsi des aventures un peu romanesques. On n’est pas pour rien une lectrice assidue d’Alexandre Dumas ! Ce clair de lune, ce galop enragé ! Ah ! si papa Caraman, le gendarme, eût encore été de ce monde, qui sait s’il ne fût pas tombé en extase devant cette vision rapide… Vision un peu grasse, il est vrai !

Cependant on avait atteint Marseille, on avait franchi les faubourgs à fond de train et finalement on était venu s’arrêter des quatre fers, devant une superbe maison de la rue de Noailles.

— Tiens ! fit la Caraman, quand elle put retrouver un peu de souffle, nous allons chez Mortimer and C°. Chez un banquier, à pareille heure ! mais la caisse est fermée !

Miss Elphys, qui semblait n’avoir pas même entendu l’observation, avait appelé John.

Son laquais, – étant Anglais pur-sang, – s’appelait nécessairement John.

La maison devant laquelle on s’était arrêté, était une sorte d’hôtel, à la physionomie calme et austère, ainsi qu’il convient à la finance britannique.

— John ! dit la jeune fille, faites ouvrir les portes.

John, qui ne connaissait que sa consigne, c’est-à dire l’obéissance passive, alla fortement heurter à la porte à coups précipités, en maître.

— Mais on danse là-dedans ! s’écria la Caraman.

En effet, des hautes fenêtres du premier étage, à travers les volets triplement cuirassés d’épaisses tentures, s’échappaient des fusées de musique dans lesquelles on distinguait des rythmes de quadrille.

Cependant le portier était accouru à l’appel de John, et avait entr’ouvert l’huis.

Miss Clary, poussant son cheval, était venue à portée de la voix :

— Dites à votre maître que je veux lui parler à l’instant !…

— My God ! exclama l’honorable fonctionnaire, qu’est-ce que cela ?… les bureaux sont fermés ! demain à dix heures !

Et il fit mine de repousser l’énorme porte.

Mais John, sur un signe de sa maîtresse, s’était mis en travers, mi-corps dedans, mi-corps dehors, prêt à se faire écraser plutôt que de laisser commettre cette incongruité d’une porte fermée au nez de l’héritière des Elphys.

— My boy, dit miss Clary, vous avez entendu ? Allez, je vous prie, et sans perdre une minute, prier votre maître de descendre…

L’autre avait sa consigne.

— Venez-vous pour le bal ?

— Ah ! il y a un bal !

— La maison Mortimer and C° marie sa fille… Donc, si milady vient pour le bal…

— Non !

— Alors c’est pour affaires ?

— Parfaitement…

— En ce cas, avec tous mes regrets, on n’entre pas ! MM. Mortimer and C° m’ont interdit de laisser entrer qui que ce soit. Avez-vous une invitation ?

— Enfin, vous refusez de m’obéir ?

— Avec tous mes regrets, je refuse…

— En ce cas, j’entrerai quand même…

Et, sur l’ordre de sa maîtresse, John ouvrit toute grande la porte bâtarde découpée dans la porte cochère. Et miss Elphys, d’un bond de son cheval, se trouva dans le vestibule.

Houp ! houp ! maman Caraman avait suivi le mouvement.

Si bien qu’il y avait maintenant au milieu des laquais qui attendaient leurs maîtres, au milieu du vestibule tout empanaché de fleurs, tout soyeux de tentures superbes, deux magnifiques chevaux qui frappaient du sabot sur les dalles.

Il y eut en même temps des exclamations formidables.

MM. Mortimer and C°, les plus riches banquiers de Marseille, mariant leur fille, – celle de Mortimer ou de Compagnie ce que nous ne voulons pas approfondir, avaient invité toute la haute colonie britannique qui n’avait eu garde de manquer à l’appel.

Si bien que, tandis que se passait au rez-de-chaussée cette scène plus qu’étrange, on dansait et on flirtait au premier à qui mieux mieux.

Non seulement le portier glapissait, non seulement les laquais poussaient des aoh ! formidables…

Mais de plus, le cheval de miss Elphys ne s’était-il pas avisé de lancer un hennissement, qui avait un son de clairon.

L’Angleterre a toujours eu la terreur des invasions. Ce fut au milieu d’une valse de Tolbecque, en vogue en 1848, qu’éclata cet appel de bataille.

Mortimer regarda avec stupeur « et C° » qui regarda la femme de Mortimer, qui regarda le premier commis ! Qu’était cela ?… Sans doute une illusion acoustique…

Mais en voilà bien d’une autre ; tandis que les couples enlacés tournoyaient, dans la languissante giration de la valse – ce ministre des Affaires étrangères de l’amour, comme on l’a appelé – voici que, brusquement, les tentures d’un des salons se soulèvent, et que voit-on apparaître ?…

La tête d’un cheval… Oui, messieurs et mesdames, d’un cheval, avec sa bouche fine, son mors d’argent et son œil bon… mais étonné.

Certes un cheval, descendit-il de Bucéphale lui-même, avait bien le droit d’être étonné de se trouver à la porte d’un salon, au premier étage…

Et comment était-il venu là ?

Mon Dieu ! c’est bien simple, comme disait naguère un acteur du Palais-Royal.

Les laquais du vestibule, ahuris de l’apparition hippique de miss Clary et de maman Caraman, encouragés par les objurgations du portier, homme grave et qui ne parlait pas à la légère, avaient fait mine de s’opposer à l’invasion.

Des mains, aux doigts spatulés, mains de laquais, grasses et noueuses, avaient effleuré le mors du cheval de Clary, dans l’intention évidente de le forcer à rebrousser chemin.

Un aïeul de miss Clary Elphys, commandant au clan des révoltés dans la haute Écosse, avait franchi d’un seul bond de son cheval un abîme large de quinze pieds ! Son grand-père avait gagné de vitesse des bandits attachés à sa poursuite ! Lord Elphys, son père, avait gagné un derby !

Bon sang ne peut ni ne doit mentir.

D’un revers de sa cravache, miss Clary avait fouaillé les impudents personnages qui prétendaient l’arrêter, elle dont le père siégeait à la chambre des lords, dont l’oncle avait combattu en personne contre Tippoo-Saïb !… Et houp ! houp ! le cheval enlevé par une main nerveuse, mais solide dans son élégante petitesse, avait gravi l’escalier couvert de tapis, sous un dais de velours…

Houp ! houp ! et maman Caraman qui ne connaissait que son devoir avait suivi…

Si bien qu’après une première tête de cheval, une seconde avait apparu entre les portières de soie, sous le feu des lustres…

Et que, très gracieuse, miss Elphys, mettant le chapeau à la main, avait dit :

— M. Mortimer, s’il vous plaît.

Mortimer était gros, pansu, poussif.

C’était un de ces hommes sérieux pour qui l’existence n’est pas une plaisanterie, qui, ayant passé leur jeunesse dans un trou de la cité de Londres, derrière un grillage, à la lueur du gaz, avait aligné plus de chiffres que vous n’avez de cheveux sur la tête – Oui, monsieur, je vous prie de le croire !

Un homme dont la signature valait de l’or, qui avait crédit illimité à la Banque d’Angleterre, qui de Threadneedle street à Lombard street et à Cheapside était réputé pour le premier calculateur des temps modernes…

Un homme qui avait été lord maire et avait offert des dîners succulents dans le grand hall de Mansion-House.

Et cet homme qui mariait sa fille – cet homme, une puissance ! voyait deux chevaux entrer dans la salle de bal !…

Avouez qu’il est des situations dans la vie qui dépassent tout ce que pourrait inventer la folle imagination des plus misérables romanciers.

Seulement, point à noter, M. Mortimer, quoique Anglais, avait une peur horrible des chevaux !

Si bien qu’ayant entendu son nom, il reculait, hébété, devant les deux bêtes qui, elles, semblaient prendre au mieux leur parti de l’excentricité de la situation.

Celui de miss Elphys grattait le parquet comme si c’eût été le sable de l’allée fashionable de Rotten Row : et proh pudor ! l’histoire affirme que celui de maman Caraman oubliait par derrière les règles les plus élémentaires de la civilité puérile et honnête.

Les miss poussaient de petits cris de poules effrayées ; et les danseurs leur faisaient un rempart de leurs chemises brodées. Alors on ne portait pas encore de plastrons. C’était le règne des petits plis.

— Monsieur Mortimer, répéta la voix de miss Clary.

Force fut bien au gros homme de faire un pas en avant. D’ailleurs l’Angleterre avait les yeux sur lui, et, comme disait Nelson, elle espérait bien qu’il ferait son devoir.

Il le fit, et les yeux troublés par l’aveuglante réverbération des lumières, étant d’ailleurs très myope, il s’avança, majestueusement, le ventre en avant :

— En vérité ! dit-il à haute voix, ce qui se passe est inqualifiable !

— Ah enfin ! M. Mortimer, fit d’une voix très calme miss Elphys dont le cheval, ne bronchant pas, retenait celui de maman Caraman dans le devoir.

— Mais qui donc se permet ?… commença encore le banquier.

Mais soudain, levant la tête, il reconnut à portée de son binocle… qui ?

Miss Elphys, la fille d’un membre de la chambre des lords, créditeur chez lui de sommes énormes…

On est Anglais ou on ne l’est pas. On est banquier ou on ne l’est pas !

La fille d’un lord et une héritière d’un million de livres sterling !… voilà qui changeait diablement la thèse.

Et oubliant qu’il y avait là deux chevaux et que tout le monde attendait anxieusement par quel acte de vigueur Mortimer allait faire respecter son intérieur, son home, outrageusement violé, le banquier s’inclina gracieusement et dit :

— Votre Seigneurie désire me parler ?

— À l’instant même, si vous le voulez bien, et pour affaires qui ne souffrent pas de retard…

— Je suis à vos ordres.

Le plus comique, c’est que Mortimer, tout entier à son rôle de banquier, oubliait absolument la situation, si bien qu’il dit à miss Clary :

— Si vous voulez bien me suivre jusqu’à mon cabinet !

Or, à cheval, il était peut-être difficile de traverser ces appartements.

Miss Elphys souriante lui dit :

— Voudrez-vous bien m’offrir la main pour descendre !…

— Certainement, avec plaisir !…

Miss Clary sauta légèrement sur le parquet. Maman Caraman sauta aussi, mais lourdement. Au fond, elle était d’excellente humeur. Ce qui se passait là l’amusait énormément.

— De plus, fit miss Clary, je vous serai reconnaissante de vouloir bien appeler John pour qu’il conduise ces chevaux dans la cour…

Rappelé au sentiment de la réalité, Mortimer ne savait trop où donner de la tête. Enfin « et C°, » qui avait autant que lui le respect de la clientèle et qu’on était allé chercher au fond des salons où il faisait un whist effréné – mais silencieux – arriva à la rescousse, et Clary rassurée sur le sort des deux chevaux – auxquels les valets circulant n’auraient seulement pas offert un sandwich – suivit le banquier.

Celui-ci, ayant avancé un siège à sa visiteuse… inattendue, prit place à son bureau :

— Encore une fois, Miss, dit-il, je suis tout à vos ordres !…

— D’abord, veuillez me pardonner, je vous prie, mon entrée un peu… originale !

— Oh ! une fille aussi riche… est-ce qu’il y avait rien de shocking !

Il ne dit pas cela tout haut. Mais, le pensant, il se contenta de s’incliner avec un geste de protestation.

— Croyez bien d’ailleurs, reprit miss Clary, qu’il a fallu des circonstances exceptionnelles pour que je me permisse une semblable vivacité…

— Je n’en doute pas ! mais n’en parlons plus, miss… Que désirez-vous de moi ?

— Plusieurs choses…

— De l’argent d’abord, je suppose… Fixez la somme vous-même… et à l’instant !…

— Pouvez-vous disposer à l’instant d’une dizaine de mille livres ?…

Ce qui équivaut, on le sait, à deux cent cinquante mille francs.

— Bagatelle ! fit Mortimer. Demain à la première heure !…

— Hein ? que dites-vous ? point ! il me les faut immédiatement…

— Mais, mademoiselle ! immédiatement… la caisse est fermée…

— Vous l’ouvrirez !…

— Les règles de ma maison…

— Vous les modifierez… écoutez-moi bien, monsieur Mortimer, si vous hésitez à me satisfaire, je vous jure que dès demain je charge M. Bradwood de mes intérêts.

Bradwood ! le rival de Mortimer ! sa bête noire !

Perdre une pareille clientèle ! Effacer l’illustre nom des Elphys, anciens lords de Craigburnfoot – des registres de la maison Mortimer ! Était-ce possible ?

Certes, vous le savez comme moi – il n’y a pas de maison bien tenue si on peut venir demander – comme cela – exiger deux cent cinquante mille francs, à onze heures du soir, et pendant que votre fille se marie !… De pareils procédés sont subversifs de toute comptabilité régulière !

Et cependant Mortimer, tirant de sa poche un carnet, sonna et dit au laquais qui se présenta :

— Allez porter ce billet à M. Edwards…

M. Edwards était le gendre. Oh ! comme miss Elphys prenait bien son temps.

— Vous allez être obéie, mademoiselle, la somme sera à votre disposition dans cinq minutes.

— Très bien ! Vous êtes un homme précieux.

— Et maintenant, que désirez-vous encore ?…

— Oh ! fort peu de chose, fit la jeune fille en souriant. Ce n’est plus qu’une bagatelle. Je pars demain matin pour l’Algérie…

— Beau pays ! murmura Mortimer et C°. Mais les Français ne sont pas colonisateurs…

Maman Caraman commençait à ouvrir de grands yeux. Comment ! on partait pour l’Algérie ! Ah ! mais !… c’était peut-être aller un peu loin.

— J’ai dit demain matin, reprit miss Clary. Je dois être plus explicite. C’est au point du jour que je voulais dire…

La gouvernante tressauta. La situation se compliquait.

Mortimer eut un instant de réflexion.

— Êtes-vous bien sûre, mademoiselle, qu’il y ait demain matin un navire qui parte pour cette destination : je crois bien connaître le mouvement du port, et il me semble…

— Qu’il n’y a aucun départ demain, compléta miss Clary…

— Eh bien ? demanda le banquier qui commençait à ne plus rien comprendre.

— Eh bien ! c’est justement pour cela que je suis venue vous trouver…

— Moi !

— Certes, vous êtes en rapport avec tout ce que Marseille compte d’armateurs… donc vous pouvez me tirer d’embarras…

— Je comprends de moins en moins…

— Mon Dieu ! fit miss Clary en souriant, je ne vois pas ce qu’il peut y avoir là d’inintelligible. Je pars demain matin pour l’Algérie, il n’y a pas de navire en partance. Il m’en faut un, voilà tout.

— Comment ! vous voulez un…

— Un navire ! mais oui. Avec capitaine, pilote, matelots, tout ce qui est nécessaire à un bon fonctionnement… Je veux que cela soit à ma disposition dans cinq ou six heures, en rade de Marseille. Voilà ce que je veux. Maintenant, mon cher banquier, si vous avez besoin de réfléchir, je vous donne cinq minutes…

Cette fois, Mortimer perdit la tête. Un navire, un capitaine, des matelots ! n’était-ce pas le cas de dire, comme ce personnage de vaudeville : Fouillez-moi !

Vraiment, il n’avait pas cela sur lui.

— Voici déjà trois minutes d’écoulées, dit miss Elphys.

Mortimer était certes un homme ponctuel en affaires, qui disait oui, quand c’était oui, et non, quand c’était non. Et, à ce point de vue, « et C° » ne lui cédait en rien.

Mais enfin, soyons sérieux. Navire, capitaine, matelots… à onze heures du soir, quand les bureaux sont fermés, quand miss Mortimer est sur le point de devenir madame…

— Cinq minutes, fit miss Clary en se levant.

Maman Caraman, qui n’était pas fâchée que ces cinq minutes fussent passées, par cette raison très égoïste qu’elle prévoyait un renoncement complet à un caprice… tout au moins fantaisiste… se leva avec non moins d’empressement et très résolue, et pour cause, elle mit la main sur le bouton de la porte.

Quant à la jeune fille, très digne, mais très calme :

— Inutile de déranger votre caissier, dit-elle, je trouverai ailleurs ce qu’il me faut.

— Mais, mademoiselle, gémit Mortimer qui voyait le nom de Bradwood se dessiner devant lui en lettres de feu, ce que vous me demandez est impossible…

— Monsieur Mortimer, répliqua miss Clary, il y a deux cents ans, un de mes ancêtres, montrant à un de ses capitaines, la ville de Perth en Ecosse, fortifiée et rebelle au canon, lui dit : il faut que dans deux heures je déjeune au palais épiscopal. Le capitaine ne dit pas : c’est impossible ! Il répondit : Qu’est-ce que Votre Seigneurie désire manger ?… Il fut tué, mais mon aïeul déjeuna où il avait dit. Venez, maman Gendarme.

— Oui ! fit la gouvernante, déjà sur le palier et hors de ce mauvais pas, du moins à ce qu’elle croyait.

— Miss Elphys ! cria désespérément Mortimer.

— Qu’y a-t-il ? fit la jeune fille en se retournant nonchalamment.

— Je ne dis pas – certes – j’ignore si… cependant… peut-être…

— Navire, pilote, matelots, capitaine…

— Eh bien ! oui ! prononça Mortimer en se laissant désespérément tomber sur son siège.

— Et pour demain matin, à l’aube !…

— Je crois que c’est faisable !

— Et un capitaine dévoué… et un armateur qui vendra le vaisseau…

— Je crois que c’est possible !…

— Alors, expliquez-vous ! et songez que, comme je veux que cela soit, je n’ai pas de temps à perdre !…

Maman Caraman, qui tenait déjà la rampe de l’escalier, avait entendu tout cela et n’en pouvait croire ses oreilles. Comment ! Ce Mortimer allait prêter les mains à cette folie !

Tout le vieux sang de gendarme qui avait coulé dans les veines de son époux tricorne – soit dit sans allusion blessante – ne fit qu’un tour.

Et, rentrant dans le bureau du banquier :

— Ah ça ! s’écria-t-elle, est-ce que cette plaisanterie-là ne va pas finir ? Partir pour l’Algérie ! au point du jour ! mais j’ai des devoirs vis-à-vis de lord Elphys et je m’oppose formellement…

Miss Clary, toute riante, prit maman Caraman par la tête et l’embrassa, là à pleines lèvres.

— À vous, maman, fit-elle doucement, je dis seulement : Je le désire !

Maman Caraman eut un mot sublime :

— Oh ! alors !

Jugez donc. Elle n’avait pas d’enfants. Et miss Clary était si jolie, si câline.

Oh ! alors ! du moment que Clary l’embrassait et lui disait que ça lui ferait plaisir !

Elle se tourna vers Mortimer et dit :

— Alors… finissons-en… et dépêchons-nous !

Un personnage – au même instant – se présentait à la porte du cabinet.

Maigre, long, osseux, doué de favoris roux, c’était le gendre.

— Voici la somme demandée, dit-il en posant devant Mortimer une liasse de bank-notes.

— Cela a cours en Algérie ? demanda miss Clary.

Le beau-père et le gendre eurent un soubresaut. Des billets de la Banque d’Angleterre ! Mais au fin fond des solitudes polaires, un Groenlandais donnerait de la monnaie.

— Sir, dit Mortimer, ce n’est pas tout. Warton est-il dans le bal ?

— Yes, sir.

— Dites-lui de se rendre immédiatement, ici…

— Il danse.

— Qu’il cesse de danser !

Mortimer devenait autoritaire. Qu’était-ce qu’un « lancier » de plus ou de moins en face de la clientèle de miss Elphys.

Le gendre comprit d’ailleurs qu’il fallait obéir. Et saluant de ce coup sec de nuque et de reins, caractéristique de la politesse anglaise, il sortit.

— Qu’est-ce que ce Warton ? demanda miss Elphys.

— Oh ! je ne vous le cache pas ! un fieffé aventurier, le seul homme que je connaisse qui soit capable de quitter un bal, vers minuit, pour appareiller à l’aurore. Seulement cela vous coûtera cher ?…

Miss Elphys eut un sourire d’inexprimable hauteur.

— M. Mortimer croit-il que je sois assez riche pour payer M. Warton.

— Oh ! fit le banquier en s’inclinant. Vous auriez mille Warton pour votre argent…

— Et vous m’affirmez qu’il fera tout ce qu’on lui ordonnera ?…

— Sa conscience n’a d’autre limite que la capacité de sa bourse… et sa bourse est large…

— C’est bien l’homme qu’il me faut. Ah ! un mot, monsieur Mortimer, vous avez depuis longtemps la confiance de ma famille… Je vais vous donner un pouvoir absolu de disposer de ma fortune, au cas où…

— Où ?

— Je ne reviendrais pas d’Algérie !…

— Mademoiselle ! s’écria Mortimer, banquier et anglais, mais ému, allez-vous donc courir des dangers tels…

— Je ne dis rien de tout cela. Mais j’aime que tout soit en règle. Les affaires sont les affaires, n’est-il pas vrai ?

Alors se penchant à l’oreille de Mortimer, elle lui donna diverses instructions à voix basse.

Le banquier, très calme, notait imperturbablement sur son carnet les indications fournies.

— Voici M. Warton, dit le gendre qui revenait.

Alors entra, vêtu d’un habit bleu à boutons d’or, un personnage qu’on n’eût certainement pas pris pour un attaché d’ambassade. Rien de mièvre. Un colosse, à tête énorme, à museau en avant, avec des cheveux rouges hérissés et une barbe attachée sous le menton, et qui ressemblait à une énorme virgule de feu.

Du reste, selon l’ordonnance, ses mains, larges comme des éclanches de mouton, étaient sanglées dans des gants blancs : une cravate blanche faisait ressortir les nodosités brunes de son cou, et il s’arc-boutait sur des pieds – à bateaux vernis – qui auraient pu servir de base à la société.

— Ah ! c’est monsieur ! fit miss Elphys, en le regardant curieusement. Mais monsieur n’est pas Anglais !

— Anglais ! fit l’autre en se redressant.

Puis, se souvenant sans doute à propos des lois de l’hospitalité :

— Américain de Baltimore ! fit-il. Et à votre service !…

— Il vous reste, mademoiselle, dit Mortimer, à faire savoir au capitaine Warton ce que vous désirez de lui ?

— Très volontiers. Asseyez-vous donc, capitaine.

— Moi, jamais, prononça le Yankee. Toujours debout, c’est ma carrière.

— Soit donc. Vous avez un bâtiment dans la rade de Marseille ?

— Un bâtiment ! dites un chef-d’œuvre, une merveille ! le Crocodile, connu sur toutes les mers, où il a fait sa partie carrément, je puis le dire…

— Ce navire vous appartient ?

— Corps et âme.

— Combien vous a-t-il coûté, capitaine ?

— Ce qu’il m’a couté ! Hein ? drôle de question !… fit le capitaine en regardant le banquier qui, d’un signe de tête, l’engagea au calme.

— Capitaine, dit miss Elphys en se levant, je suis riche, très riche. Je vous propose une affaire et j’entends que vous soyez satisfait du marché que nous conclurons ensemble… Aussi je modifie ma question… Quelle somme voulez-vous me vendre le Crocodile ?

— Mais le Crocodile n’est pas à vendre ! Me séparer du Crocodile !… plutôt mourir !

Et le capitaine, dans un état d’exaltation que pouvait expliquer la quantité de verres d’eau-de-vie absorbés, se frappait la tête à grands coups de poings :

— Cent mille francs, articula miss Clary.

Le capitaine continua à se marteler la tête.

— Cent vingt-cinq mille !

Les coups furent plus pressés, mais moins violents.

— Cent cinquante mille !

Cette fois, les bras tombèrent. Et le capitaine du Crocodile ouvrit une bouche qui pouvait rivaliser d’hiatus avec les mâchoires de l’animal dont son bâtiment avait emprunté le nom.

— Bonne affaire ! fit Mortimer en hochant la tête.

— Et vous ne vous séparerez pas de votre cher Crocodile, ajouta miss Clary en riant. Car dès qu’il m’appartiendra, je vous nomme capitaine !…

— By God ! Mille potences !… Mais j’accepte, alors !…

— Marché conclu. M. Mortimer vous versera la somme convenue…

— Quand nous aurons réglé certain compte, articula le prudent banquier.

— Certainement, s’écria Warton. Les affaires sont les affaires ! Donc, trente mille dollars, ronds.

— Ronds, affirma miss Elphys, toujours souriante.

— Alors, ça y est !… Donnez votre main que je tape dedans…

La jeune fille eut un mouvement d’effroi. Certes, elle savait bien que c’était usage de marine. Mais la main de Warton… Cependant, résolue à tout, elle lui tendit sa menotte, si fine, si délicate.

Warton avait bien vu le mouvement ; mais il ne voyait rien. Ça n’était pas une main, ça. Lui qui avait l’habitude de traiter avec des flibustiers aux robustes attaches, il trouvait au moins à qui parler. Alors tout embarrassé, et comme s’il eût eu peur de ne pas rencontrer cette chose imperceptible, il posa tout doucement son monument sur la miniature qu’on lui tendait.

Ainsi un éléphant courtois toucherait la patte d’une libellule.

— Et maintenant, dit miss Elphys en se levant, allez chauffer votre machine…

— Hein ? Comment ! chauffer ! mais le bal !

— Oh ! c’est la condition expresse… et puis, je crois que maintenant que nous nous sommes tapés dans la main, vous êtes mon capitaine…

— Au fait, c’est vrai ! mais, voyez-vous, miss, ce diable de Mortimer a un petit brandy qui caresse si délicieusement le gosier.

— À ma prière, il ne se refusera pas à vous en envoyer quelques bouteilles à bord. Donc voilà qui est entendu… À quelle heure se lève le soleil ?…

— À sept heures treize minutes.

— Eh bien ! à sept heures quatorze minutes vous lèverez l’ancre.

— Convenu ! Ah ! tonnerre ! en v’là une drôle d’affaire ! eh bien ! ça me va à moi ces histoires-là !… vous pouvez être sûre, miss, que vous avez un rude capitaine… et de braves matelots ! nous sommes huit à bord… je suis le plus petit ! Seulement – et il éclata de rire – il y a Mme Warton qui nous enfonce tous !

Au demeurant, Warton avait la meilleure figure du monde. C’était bien le type du hardi marin qui ne recule devant rien, qui aime à gagner de l’argent, mais qui, parole donnée, est fidèle comme un terre-neuve.

Et puis, parole, ça l’amusait d’obéir à cette jolie fille qui riait en lui montrant des dents de perle et qui avait de si petites mains. Un seul regret ! si, au moins, elle avait été Américaine !…

— Et où allons-nous ? demanda-t-il.

— En Algérie… seulement, il y a encore un point à régler !…

— Parlez. Commodore ! fit Warton en saluant militairement.

— Avez-vous remarqué dans le port un yacht qui porte un pavillon à montagne d’or sur fond rouge…

Warton leva le nez en l’air, clignant des yeux :

— Attendez donc ! fit-il en avançant les lèvres avec une moue de dédain, une espèce de coquille de noix, un fiferlin qui a des prétentions à aller sur l’eau… et qu’on appelle l’Alcyon ?

— C’est cela même !…

— Un joujou d’enfant, ajouta Warton. Si j’avais un fils, je lui achèterais ça pour s’amuser dans une cuvette !…

— Alors, selon vous ce n’est pas un bâtiment sérieux ?

— Sérieux, ça, mais avec une pichenette, je roulerais ça au fond de l’eau. Ah ! on voit bien que vous ne connaissez pas le Crocodile ! Voilà des membres, voilà un poitrail !…

— Au mieux !… eh bien, capitaine, l’Alcyon – le jouet dont vous parlez – partira précisément à la même heure que vous. Seulement, bien que je sache qu’il va en Algérie, je ne connais pas exactement sa destination… est-ce Alger, est-ce Bône ? Bref, il faut d’abord que vous vous enquerriez de cela !…

— Ça sera fait et d’abord je suis très bien avec le bureau du port. Et c’est inscrit.

— C’est à merveille. Maintenant, ce n’est pas tout, à quelque port que se rende l’Alcyon, il faut que vous vous engagiez à l’atteindre avant lui… Est-ce possible !

— Si c’est possible ! exclama Warton, que je soupçonne fort d’être un Marseillais d’outre-Océan, mais c’est-à-dire qu’avec sa machine – une machine à balancier mademoiselle ! – le Crocodile lutterait contre la brise du Surouet ! Dépasser cette galiote ! murmura-t-il comme si la question elle-même l’eut blessé au cœur.

— Soit ! donc je compte sur vous ! Cependant je vous avertis que vous avez peut-être tort de si fort dédaigner votre petit adversaire !…

— Mais plutôt que de le laisser arriver premier, je le prendrais en travers et je le crèverais ! s’écria Warton en qui se réveillait le vieil esprit du Corsaire quelque peu négrier.

— Pour cela, je vous le défends ! mais ne nous attardons pas… Vous m’avez entendue !… à sept heures en mer…

— À sept heures ! et du diable si vous ne serez pas contente de moi…

Quelques instants après, la mignonne Anglaise prenait congé de Mortimer et remontait à cheval, tandis que maman Caraman lui disait :

— Oh ! miss, quand mylord Elphys saura…

— Allons donc ! fit la jeune fille en riant, il espérera bien que, cette fois, monsieur mon frère tient mon héritage.

XII

MALDAR

Dans une chambre, décorée avec un goût exquis, éclairée par des bougies de cire qui répandaient une lueur douce, Mercédès et Haydée étaient assises côte à côte sur un sofa.

À leurs pieds, sur le tapis, Espérance, à demi couché, appuyant aux genoux de sa mère sa tête brune, aux cheveux fins et bouclés, sur lesquels se posait la main de la jeune femme.

Les deux femmes se taisaient, ayant longuement parlé de leur passion maternelle.

Encore quelques instants et ni l’une ni l’autre n’auraient plus de fils.

Haydée, certes, aurait dû avoir l’âme plus forte. Elle n’avait pas souffert ces terribles angoisses qui avaient accablé l’âme de Mercédès. Ce fils bien aimé, elle le confiait du moins à l’homme qu’elle révérait comme un père, comme un époux, à l’homme en qui elle avait mis toute sa foi.

Tandis que Mercédès ! que savait-elle ? Albert, son dernier espoir, la seule joie possible qui lui restât encore dans l’avenir, cet enfant bien aimé était sans doute, à l’heure présente, mort sous le yatagan des Kabyles !

Cependant des deux femmes, Haydée était peut-être la moins courageuse.

À mesure qu’approchait l’heure où Espérance lui serait arraché, une douleur poignante gonflait son cœur dont les battements – suivant le tic-tac implacable de l’horloge – étaient si forts qu’ils coupaient les paroles sur ses lèvres.

Une mère seule peut comprendre cela ! Eh ! que lui importait-elle qu’Albert de Mortcerf fût vivant ou mort, que lui importait que le devoir de Monte-Cristo fût de l’aller chercher au plus profond du désert ? Que lui importait même qu’il voulût faire d’Espérance un vaillant entre les vaillants, un héros ?

Elle ne savait que ceci. Elle avait un fils et on allait le lui prendre.

Et vingt fois, Mercédès qui comprenait cette douleur, avait été sur le point de lui crier :

— Je renonce à tout ! je supplierai Monte-Cristo d’abandonner mon fils ! gardez le vôtre !

Puis, dans une vision sinistre, la pauvre mère apercevait la forme vague de son fils souffrant, torturé, vivant encore ! et elle n’avait plus le courage de parler.

Ces deux égoïsmes maternels – véritables grandeurs de la femme – incessamment s’attiraient et se repoussaient comme deux fils électriques dans lesquels passerait un même courant – courant d’amour, de passion, de dévouement.

Espérance rêvait.

Dans ce cerveau d’enfant qui devenait jeune homme, des pensées encore inexpliquées surgissaient. Oui, il aimait sa mère, et cette séparation lui était douloureuse comme une blessure. Mais aussi son père lui apparaissait dans un nimbe de grandeur, de force surhumaine, et une attraction invincible l’attirait vers celui qui devenait si grand dans sa bonté, si généreux dans ses cruautés apparentes.

Six heures sonnèrent. La mère et l’enfant tressaillirent.

Monte-Cristo venait d’entrer.

Jamais peut-être ce visage de marbre n’avait été animé d’une expression à la fois plus sereine et plus solennelle. Sur ce front blanc et large, on lisait les lignes tracées par le devoir. Monte-Cristo obéissait à sa destinée, il s’inclinait sous une volonté supérieure à sa volonté et qui lui montrait le but.

Espérance, vivement s’était levé et avait couru se jeter dans les bras de son père.

Monte-Cristo le baisa au front.

— Es-tu prêt, mon fils ? lui demanda-t-il.

— Oui, fit Espérance en relevant la tête avec un mouvement gracieux d’audace juvénile ; où tu iras, père, ton fils te suivra.

Haydée s’était levée, elle aussi, cachant ses larmes.

Monte-Cristo lui tendit ses deux mains, et elle courut à lui.

— Oh ! vous partez tous deux ! tous deux ! murmura-t-elle.

— Crains-tu donc quelque chose, Haydée ! fit le comte en souriant. Sais-tu bien, chère femme, que tu me donnerais à croire que tu manques de foi ? Que redoutes-tu ! Allons-nous donc si loin ? dans quelques heures j’aurai touché la rive algérienne. Et tu sais bien que les obstacles ne m’arrêtent pas…

— Si du moins, fit Haydée, je savais quand vous serez de retour !

— Tu le sauras bientôt. Mes courriers te tiendront jour par jour au courant de ce qui sera arrivé, et tu le sais, le jour où je t’aurai fixé la date précise de mon retour, il n’est pas de puissance humaine qui puisse me faire manquer à ma parole.

Il se tourna vers Mercédès :

— Madame de Mortcerf, lui dit-il, vous voyez tout ce que je sacrifie à mon devoir. Pour consoler une mère, je désole une mère. Aimez bien mon Haydée, et, dans les jours de tristesse, soyez pour elle mieux qu’une amie, une sœur !…

— Oh ! je vous le jure, dit Mercédès.

Puis, avec un élan involontaire, elle serra Haydée dans ses bras :

— Monsieur de Monte-Cristo, dit-elle, vous savez que je ne donne pas en vain ma parole. Eh bien ! que madame la comtesse, par un mot, par un signe, s’oppose à votre départ… et alors, je le jure, je serai la première à vous crier : Que meure la mère désolée qui pleure son fils ! mais que du moins Haydée soit heureuse !

— Tu entends, Haydée ! fit Monte-Cristo fixant sur la fille d’Ali de Tébelin son regard profond et doux. Parle, qu’ordonnes-tu ?

Une lueur chaude, ardente, s’épandit sur l’admirable visage d’Haydée.

Et attirant Espérance à elle, elle le poussa dans les bras de son père en disant :

— Va, mon fils ! et sois digne de ton père…

— Oh ! soyez mille fois bénie, s’écria Mercédès. Oh ! maintenant… je sais, je sens que je reverrai mon fils !…

Rapidement, le comte donna les derniers ordres pour l’expédition.

Il avait choisi ses plus belles armes, celles qui jamais n’avaient trompé sa main.

Et à l’heure même où dans un éclatement radieux, le soleil émergeait des profondeurs de l’horizon, une barque quittait le port, emportant vers l’Alcyon Monte-Cristo et Espérance.

Sur la rive, Haydée et Mercédès saluaient de leurs mouchoirs déployés ceux qui s’en allaient.

Quand il mit le pied sur le pont du yacht, Monte-Cristo vit en face de lui Jacopo qui l’attendait, dans sa tenue de matelot, rasséréné, rajeuni par l’espérance du rachat.

— Tu as réuni tes hommes ? demanda le comte.

— Oui, maître.

— Combien sont-ils ?

— Dix, et ayant tous voyagé en Afrique.

— Honnêtes et courageux ?

— Oserai-je dire que je réponds d’eux comme de moi !…

— C’est bien. Ah ! Coucou ! fit Monte-Cristo, apercevant le zouave qui se tenait au port d’armes. Voilà de l’exactitude !

— Oh ! j’avais donné ma parole. Et puis, est-ce qu’il ne s’agit pas de mon capitaine ?

Monte-Cristo, selon son habitude, alla jeter un rapide coup d’œil sur les agencements du yacht.

C’était une merveille de construction que l’Alcyon. De l’ancien yacht à voiles, le nom seul avait été conservé par le comte.

Toujours à l’affût des progrès de la science qu’il appréciait, qu’il devinait en quelque sorte du premier coup d’œil, Monte-Cristo avait pressenti, un des premiers, l’avenir de l’hélice. Et, avant que l’État eût fait construire au Havre le premier navire à hélice, le comte avait acheté en Amérique l’admirable yacht, si léger, si gracieux, qu’en vérité il méritait plus que jamais le nom du rapide oiseau des mers.

C’était là ce que Warton appelait avec mépris une coquille de noix.

Le lourd Crocodile avec ses aubes énormes, se balançait déjà à l’entrée du port. Bien sûr de la victoire, surtout contre un l’adversaire qui ne semblait même pas deviner la lutte possible, Warton allait et venait sur le pont, se frottant les mains, pensant à la prime magnifique que miss Elphys lui avait promise.

Sept heures sonnèrent.

Debout sur la dunette, saluant de la main celles qu’il laissait derrière lui, ayant auprès de lui Espérance qui jetait un baiser à sa mère, Monte-Cristo donna le signal du départ.

L’Alcyon, obéissant à l’hélice, tourna légèrement sur lui-même, plongea de l’avant, puis se redressant, partit avec la rapidité d’une flèche :

— Hourrah ! crièrent les matelots jetant leur adieu à la rive française.

Monte-Cristo resta là, tant que la terre fut en vue ! Qui sait les pensées qui oppressaient son cœur ? Qui sait si, obéissant à la voix du devoir, il n’éprouvait pas un douloureux regret en s’éloignant – pour aller vers l’inconnu – de celle qui était pour lui l’avenir et le bonheur.

Puis la ligne des côtes s’effaça, se perdit dans la brune :

— Viens Espérance, dit Monte-Cristo à son fils. Il faut maintenant que je t’apprenne à connaître les dangers que tu vas courir.

Tous deux descendirent dans la cabine de Monte-Cristo, chef-d’œuvre d’arrangement et de confortable. Des livres, des atlas, tous les auxiliaires de la science étaient là, prêts à être consultés.

— Assieds-toi auprès de moi, Espérance, dit le comte, et souviens-toi que le travail seul nous rend dignes du nom d’hommes.

Une heure s’était écoulée dans cette causerie charmante, dans laquelle pas une fois Monte-Cristo n’avait fatigué l’attention d’Espérance, quand tout à coup un grand bruit retentit sur le pont du yacht.

Monte-Cristo se leva vivement. D’ordinaire, quand il était à bord, la discipline la plus sévère était observée par les matelots.

Irrité, prêt à sévir, il ouvrit la porte de la cabine.

Et au même instant, par le petit escalier qui descendait du pont au salon, une masse roula avec un mélange d’imprécations et de sons inarticulés.

Puis soudain le tout se releva.

Et Coucou apparut tenant à la gorge un personnage d’une bizarrerie singulière.

L’homme était grand, drapé dans des haillons dont le plus miné des Bazan n’eût point voulu. Race osseuse, d’une maigreur effrayante, aux pommettes pointues, peau noirâtre, mains longues émaciées, jambes nues, pieds chaussés de babouches crevassées, tel était l’individu que le vigoureux Coucou secouait de la belle façon.

— Que se passe-t-il ? demanda Monte-Cristo. Ignorez-vous, monsieur Coucou, qu’il est interdit chez moi de se livrer à de semblables rixes.

— Certainement, mon commandant, certainement !… et je ne me serais pas permis… bien sûr !… Cependant, regardez-bien ce particulier-là… Est-ce que ça ne vous a pas une face de décroché de potence…

Monte-Cristo examina attentivement l’homme que maintenant Coucou avait lâché.

Il tenait les yeux baissés : ses deux mains croisées serraient sur sa poitrine les plis d’un burnous qu’on eût dit avoir été lacéré à plaisir à coups de couteau.

— Où as-tu trouvé cet homme ? demanda-t-il à Coucou.

— Dans le fond… je ne sais pas comment ça s’appelle… à deux pas de la chambre à feu, où il était en train de se faire rôtir, comme s’il n’était pas déjà assez grésillé comme cela.

Un nuage passa sur le front du comte.

Dans l’attitude de l’inconnu, en dépit de sa misère, de son délabrement visibles, il y avait je ne sais quel air de grandeur qui le frappait.

— Qui es-tu ? demanda-t-il, et comment te trouves-tu ici ?

L’homme resta immobile, comme s’il n’eût pas entendu.

Alors, dans l’arabe le plus pur, Monte-Cristo répéta sa question.

Cette fois, l’homme eut un rapide tressaillement, promptement réprimé, mais qui n’échappa point au regard de Monte-Cristo.

— Je suis un pauvre, dit l’homme.

— Comment as-tu pénétré dans le yacht ?

L’Arabe ne répondit que par un geste insouciant. Son regard, dans lequel tout à l’heure une lueur avait passé, était maintenant terne et sans couleur.

Monte-Cristo faisait appel à toute sa pénétration, ne le quittait pas des yeux. Sous cette attitude indifférente, il pressentait l’hypocrisie profonde de l’Arabe. Quel pouvait être cet homme ?

Fallait-il croire, ainsi que semblaient l’indiquer les apparences, qu’il avait en face de lui quelque misérable, à peine doué de raison, qui, sans argent pour retourner dans son pays, s’était glissé dans le yacht à la faveur de la nuit, espérant n’être pas surpris jusqu’à ce que le navire eût touché la rive africaine.

Oui, l’hypothèse eût été acceptable. Et cependant Monte-Cristo ne s’y arrêtait pas.

À son œil exercé, des signes imperceptibles pour tout autre la démentaient.

— Ainsi, dit-il brusquement à l’Arabe, qui de nouveau avait croisé les bras sur sa poitrine, tu étais en France ? Comment y étais-tu venu ?…

— Par un des navires de ta nation…

— Depuis combien de temps ?…

— Malheur à qui compte les minutes et les jours !…

— Pourquoi ne t’es-tu pas adressé à moi ? Crois-tu donc que j’aurais refusé de te prendre à bord ?

L’Arabe releva la tête avec un inexprimable mouvement de fierté.

— Demander ? fit-il simplement.

— Que dirais-tu, cependant, si faisant mettre une barque à la mer, je t’abandonnais ?…

— Allah est grand !…

Coucou serrait les poings : il comprenait assez l’arabe pour saisir les réponses du personnage mystérieux. Il avait ce flair qui fait deviner un ennemi. Et quand Monte-Cristo avait adressé à l’homme une menace d’abandon, le zouave avait été bien près de prendre les mots à la lettre et de jeter l’inconnu par-dessus bord…

Il fit même un pas. Mais le comte l’arrêta d’un geste :

— Homme, dit-il à l’Arabe, tu as eu tort de prendre ce que l’on t’eût donné. N’importe ! je connais les devoirs de l’hospitalité. Ici, tu es chez toi, et tant que ce yacht m’appartiendra, tu y seras en sûreté comme dans ta propre maison. Va.

Et se tournant vers Coucou :

— Cet homme est mon hôte. Qu’il soit sacré pour toi…

L’Arabe s’était incliné en portant la main à son front. Pas une fibre de son visage n’avait tressailli. Il se dirigea vers l’escalier.

— Un dernier mot ! dit Monte-Cristo. Ton nom ?

— Je me nomme Maldar.

— Mais tu te dis pauvre, et ton nom signifie riche !

— Celui qu’Allah protège est riche ! prononça l’Arabe d’une voie gutturale.

— Toi ! pensa Coucou, je ne te perdrai pas de l’œil. Tu m’as l’air d’une mauvaise pratique !

Monte-Cristo rentra dans sa cabine avec Espérance.

XIII

LE SECRET DE MISS ELPHYS

Pour tout autre que miss Elphys, ce n’eût pas été une petite affaire que d’être prête à partir pour un lointain voyage, à six heures du matin, quand la décision n’avait été prise qu’à minuit.

Mais c’était une vaillante fille qui n’avait point les mièvreries de ces petites maîtresses toujours occupées de toilettes.

Âme d’héroïne dans un corps de princesse, cette mignonne au profil si pur et si doux, encadré de cheveux blonds comme l’or vierge, aux mains d’enfant, avait une énergie singulière.

Elle était de cette race exquise que Walter Scott a personnifié dans son admirable Diana Vernon.

À peine était-elle de retour au cottage des Aygalades que, sans prendre un moment à ce repos, elle avait achevé ses préparatifs.

Et maman Caraman se démenait. Elle marmottait bien un petit peu entre ses dents.

S’il y avait du bon sens, quand on est bien tranquille sous ce beau climat de Marseille, de s’en aller comme cela, sans dire ouf, au pays des singes !

Ce mot de singes s’appliquait dans sa bouche, tout aussi bien aux hommes qu’aux bêtes, qui, selon elle, devaient peupler l’Algérie.

En fait d’Arabes, elle ne connaissait que certains personnages délabrés qu’on voit parfois traîner, sur la Cannebière, leurs grands corps noirâtres, enveloppés de burnous usés.

Mais pas moyen de placer une observation, pour deux raisons :

La première, c’est que miss Clary déployait une telle activité qu’on n’avait pas une minute pour causer ; la seconde, c’était que, si d’aventure elle se hasardait à regimber un peu fort, la jeune fille la regardait d’un air si câlin que le cœur de la veuve Gendarme avait des tic-tacs qui lui imposaient le silence.

Une douzaine de caisses énormes, des livres, des cartes, des robes de toutes nuances, de fins revolvers et deux ou trois carabines de choix, tout cela s’entassait comme par enchantement.

À quatre heures, miss Clary sonna John qui, bien entendu, avait reçu l’ordre de ne point se coucher, qui ignorait absolument ce qui se passait, mais ne se serait pas permis, pour les trésors de la banque d’Angleterre, de hasarder la moindre question.

Domestique modèle, toujours rasé de frais, à quelque heure qu’on l’appelât, froid et raide dans sa livrée café au lait, qui semblait toujours sortir d’une boîte, John était prêt à tout appel, et aurait exécuté sans sourciller l’ordre le plus baroque.

On l’avait vu du reste lorsque, très naturellement, et sur un simple signe de sa maîtresse, il avait introduit les chevaux dans l’hôtel Mortimer. Du moment que miss Elphys commandait, c’est qu’il fallait qu’il en fût ainsi.

Donc, la jeune fille ayant sonné, John parut, impassible, trouvant tout simple qu’on le sonnât avant l’aurore.

— John, dit miss Clary, qu’on attèle la berline de voyage !

— Yes, milady.

— Vous porterez toutes ces malles sur la voiture…

— Yes, milady.

— Après quoi, nous partirons pour Marseille.

— Yes, milady.

— Le cocher ramènera la voiture ici ; vous, vous me suivrez…

— Yes, milady.

— À propos, si vous avez quelque préparatif à faire, je vous donne dix minutes. Nous allons en Algérie.

— Yes, milady.

On lui eût dit qu’on partait dans un quart d’heure pour la lune qu’il eut répondu son éternel : Yes, milady. Aussi n’eût-il pas même un froncement de sourcils, il tourna sur ses talons et sortit.

Quelques minutes après, on entendait piaffer les chevaux.

— Alors, dit maman Caraman décidée à un suprême effort, c’est bien vrai, cette folie-là. Nous quittons l’Europe à la minute, comme nous allions jadis de Londres à Windsor ? Savez-vous-bien, miss, que j’ai grand tort d’obéir ainsi à vos caprices. Je suis trop faible !… car enfin…

Voyant que la jeune fille, devenue grave tout à coup, ne l’interrompait pas, elle se prit à espérer que son éloquence produisait quelque effet, et elle poursuivit avec énergie :

— Car enfin, si par hasard il vous arrivait malheur… d’abord, je puis bien vous le dire, je vous aime beaucoup, peut-être trop… j’en mourrais… et puis après, quelle responsabilité pour moi auprès de votre famille ! Quels remords pour ma conscience ! Voyons, miss Clary, réfléchissez, je vous en prie ; il en est temps encore. Et je vous en aurai une éternelle reconnaissance. Tenez, attendons seulement deux jours… vingt-quatre heures… et si, après cela, vous êtes encore décidée à partir, eh bien, je vous promets de ne plus faire une seule observation.

Elle était essoufflée, la bonne Caraman. Elle avait dit tout cela, bien vite, sans reprendre haleine, comme si elle eût craint que le moindre mot de miss Clary coupât sa mercuriale.

Son discours – pour n’être pas très logique, car, si elle devait mourir, en cas de malheur arrivé à la jeune fille, il était peu probable qu’elle eût ensuite de bien grands remords et sa responsabilité se trouverait singulièrement allégée – n’en était pas moins très juste, très touchant.

Miss Elphys lui tendit les deux mains.

— Non, non ! pas de cajolerie, mademoiselle. Répondez-moi d’abord, et osez me dire que j’ai tort !

— Tu as toujours raison, chère maman, et pourtant…

— Et pourtant vous n’en ferez qu’à votre tête. Et si je refusais de vous suivre…

— Tu me ferais de la peine, voilà tout. Voyons, à ton tour, écoute-moi. Je suis jeune, je suis ma maîtresse, j’ai une grande fortune, et je te dois déjà cette première joie de ma vie d’avoir appris à faire le bien. Entre parenthèse, j’ai recommandé tous nos pauvres à Mortimer…

— Bon petit cœur, murmura maman Caraman, qui se sentait déjà lâche.

— Ils ne manqueront de rien. Voilà qui est fait !… Autre chose, maintenant. Je suis vaillante, je suis bien portante, je suis riche… Et, cependant, à quoi suis-je bonne sur terre ? Quel intérêt ai-je dans la vie ?

Elle eut un geste de découragement profond :

— Et qui m’aime ? murmura-t-elle si bas que ses paroles étaient à peine perceptibles.

— Oh ! mademoiselle ! s’écria maman Caraman, dont l’oreille fine avait entendu.

Doucement, miss Clary s’assit auprès d’elle et, passant un de ses bras autour de son cou :

— Pourquoi être méchante ? Tu sais bien que je ne parle pas de toi. Tu m’aimes… plus que je ne le mérite peut-être. Est-ce que j’en doute ? Mais enfin… je ne puis m’expliquer à moi-même ce que je ressens… Il me semble que je suis digne d’affection… qu’il manque à ma vie un je ne sais quoi que je ne saurais exprimer…

— Et c’est pour chercher ce « je ne sais quoi ! » que vous allez… en Algérie !

— Ne te moques pas de moi, bonne Caraman. Sois indulgente plutôt ! Oui, je vais en Algérie pour aider… quelqu’un… dans une œuvre qui me semble bonne et juste…

La Caraman leva son regard franc et la fixa bien en face.

Miss Clary, comme embarrassée, baissa les yeux.

— Tu as l’air de ne pas me comprendre… Il s’agit de Mercédès, de cette femme qui pleure son fils… Je voudrais, si faible que je sois, donner mon concours à cette œuvre de délivrance, de salut ! Songe donc quelle joie j’éprouverais, le jour où cette mère pourrait embrasser celui que son cœur appelle, et où je pourrais me dire : Cette joie m’appartient un peu !

La gouvernante se taisait, pensive. Elle ne regardait plus Clary qui, impatientée peut-être de ce silence, qui cependant n’emportait ni éloge, ni improbation, s’écria :

— C’est singulier ! vous avez l’air de ne pas m’entendre ! peut-être ne sais-je pas encore assez bien parler français. Je vous dis que je ne fais rien, que je ne suis utile à personne… que je vois au contraire certains hommes qui emploient toute leur vie, toute leur énergie à lutter contre la fatalité, à défendre les bons contre les méchants… eh bien ! j’ai désir de les imiter, voilà tout. Ai-je donc si grand tort ?…

— Ces « certains hommes », dit simplement maman Caraman, c’est M. de Monte-Cristo.

La jeune Anglaise tressaillit. Ce nom, elle n’avait pas osé le prononcer.

Cependant – nature loyale – elle répondit :

— Oui, c’est M. de Monte-Cristo qui est mon modèle.

— Et le modèle, vous êtes prête à le suivre jusqu’au plus profond désert de l’Afrique ?

— Où il ira – pour une bonne action – j’irai.

Et le visage de miss Elphys rayonnait d’enthousiasme.

Maman Caraman eut un singulier sourire, puis regardant Clary :

— Je vois que je n’ai rien à dire, fit-elle, d’autant plus que je vous ai blessée.

— Moi ?

— Certainement, puisque… vous avez cessé de me traiter en maman Gendarme.

— Mais vous vous trompez !

— Certes non… Et la preuve, c’est que vous ne vous apercevez pas vous-même que vous ne me tutoyez plus.

Miss Clary resta tout interdite. En vérité, elle ne s’en était pas aperçue.

Et, chose singulière, voilà qu’elle se mit à fondre en larmes, cachant son visage sur l’épaule de la bonne gouvernante. Pourquoi donc pleurait-elle ?

Âme des jeunes filles… abîme mystérieux qui défie les psychologues les plus habiles…

Maman Caraman l’attira contre elle, et, pieusement, maternellement, lui posa les lèvres au front.

— Mon enfant, dit-elle tout bas, ma fille bien aimée, prenez garde… prenez bien garde !…

Puis, comme si elle avait une pensée sur laquelle il ne convenait pas de s’arrêter plus longtemps :

— Eh bien ! dit-elle en se levant, que fait donc John ? cette voiture…

— Ah ! chère maman ! murmura miss Clary, en recueillant ce consentement si discrètement donné.

Et comme si John – impavidus dont parle Horace – n’eût attendu que ce moment pour paraître, il ouvrit la porte et dit :

— La berline attend milady !…

— Allons ! s’écria maman Caraman d’un ton léger. Et sachez bien, mademoiselle, ajouta-t-elle en menaçant gentiment Clary du doigt, sachez bien que je suis là, serai toujours là et que je veillerai sur vous…

— Merci, maman Gendarme !…

Puis, obéissant à une impulsion dont elle n’était pas maîtresse, elle embrassa maman Caraman sur les deux joues, en disant.

— Ah ! si tu savais… je t’aime bien !…

Les malles étaient chargées, les chevaux prêts à partir, le cocher droit sur son siège ; John, toujours respectueux, attendant l’ordre suprême :

— Go ahead ! (en avant !) s’écria maman Caraman.

Et la berline, au trot des vigoureux anglais, s’élança vers Marseille.

Long silence pendant la route. Miss Clary songeait… à quoi ?… ou à qui ?

Maman Caraman réfléchissait de son côté, se disant :

— Je n’ai plus vingt ans, mais je les ai eus, et je sais tout ce qui peut passer par la tête d’une jeune fille !

Puis, tout bas, si bas que « son petit doigt » lui-même n’aurait pu savoir l’idée singulière qui la faisait sourire :

— Au fait, murmura-t-elle, si j’avais seulement trente ans de moins, je serais, moi aussi, amoureuse folle de Monte-Cristo.

Avait-elle donc véritablement découvert le secret de miss Clary Elphys ?

XIV

UN PARI AMÉRICAIN

Thomas Warton, de Baltimore, n’était pas de ces hommes qui disent blanc et pensent noir. Il avait le cœur sur la main, le capitaine du Crocodile.

Et miss Elphys put s’en convaincre à la minute quand, arrivant au port une demi-heure avant le lever du soleil, elle aperçut un peloton de géants qui l’attendait.

Oh ! non certes, il n’avait pas menti, l’excellent Warton.

Lui qui mesurait cinq pieds avec pas mal de pouces, il semblait un nabot au milieu de ses huit matelots ! de vrais gaillards, madame, et qui devaient avoir rudement roulé leur bosse à travers l’univers entier. Quelles épaules ! quelles carrures !

Du reste, Américains dans l’âme quant au respect du sexe faible.

Dès que Clary apparut – le capitaine, puisque le navire lui appartenait – les huit hommes, astiqués, sanglés, propres comme un soldat prussien à la parade, s’avancèrent à sa rencontre, au pas d’ordonnance, en escorte bien apprise qui vient à la rencontre d’un souverain.

Puis galamment, Warton, son chapeau ciré à la main, s’approcha de la voiture :

— Milady voit que nous sommes exacts !

— J’y comptais. Veuillez, je vous prie, faire transporter mes bagages à bord. Mais surtout, ajouta-t-elle, en jetant un regard d’inquiétude sur les énormes biceps des huit matelots, qu’on brise le moins possible.

— Soyez tranquille. Mais avant tout, milady, voulez-vous me permettre de vous présenter mes matelots…

— Mais, avec plaisir.

— Allons… à l’ordre ! numéro un, Sain, un lapin (pardon !) qui a travaillé cinq ans aux mines de Californie… Ça a été millionnaire ! mais ça a eu des faiblesses !

Sain salua ; il ne paraissait pas regretter son million, mangé, bu et digéré depuis longtemps.

— Bob, le dernier des flibustiers ! Saluez, Bob ! Trick, négociant en viande noire, qui a abandonné le commerce… Peter… ah ! celui-ci a été pendu pour avoir tué un douanier ! Vous comprenez bien, milady, qu’il avait commis une indélicatesse !…

— Continuez, dit miss Elphys en souriant.

— Trois frères, Paddy, Taddy et Saddy, trois Irlandais qu’une indigestion de pommes de terre a chassés de leur pays ! Mok, un ancien Cherokee qui a préféré les beefsteaks de mouton aux côtelettes d’homme – ce dont nous ne saurions le blâmer – et enfin, Raswill, qui a bâti une ville en un mois et qui l’a perdue au jeu en une nuit !… Tous, braves garçons, sur qui on peut compter, pourvu qu’on les paie bien et qui ne feraient pas tort d’un cent à une mouche… Là-dessus, mes gaillards, un hurrah pour la commandante.

Il y eut une explosion de cris joyeux. Ces étranges personnages – dont le passé était, paraît-il, quelque peu accidenté – n’avaient rien d’effrayant. C’étaient des aventuriers qui avaient taquiné dame Fortune en leur temps et qui étaient revenus des illusions de ce monde.

À juger du capitaine par ses matelots, Warton devait avoir sans doute pas mal de peccadilles sur la conscience. Miss Clary eut même un petit mouvement d’inquiétude, et tandis que les matelots, sous la direction du très correct John, chargeaient sur leurs épaules les malles énormes qui semblaient peser moins qu’une plume, elle demanda :

— Et vous, capitaine, vous ne m’avez pas dit encore quelles avaient été vos aventures !… puis, ne m’avez-vous pas parlé de madame Warton ?…

Le visage de Warton s’épanouit.

— Milady me comble de joie, dit-il, en se souvenant de celle que je ne crains pas d’appeler la perle des épouses. Quand je me suis marié avec elle, elle était veuve.

— Ah !…

— Oui, fit négligemment Warton, j’avais mangé son mari !…

Et il ajouta avec un soupir :

— C’était un bien brave homme !…

Disant cela, il présenta le poing à miss Clary, tout comme eût fait un gentilhomme du moyen âge.

Elle évita d’insister pour le moment. Puisqu’elle se lançait en pleine fantaisie, Warton et ses hommes ne déparaient pas le programme.

Maman Caraman – par bonheur – n’avait prêté à ces colloques qu’une attention assez distraite. Ces huit colosses l’avaient épouvantée, non qu’elle craignît pour elle-même, mais bien pour les malles et les cartons qui, des mains blanches de John, passaient aux énormes pinces de ces corsaires.

Mais en vérité, des modistes de la rue Vivienne n’eussent point mis plus de délicatesse dans le maniement de ces précieux colis. Pas un heurt, pas un choc. Tout cela passait silencieusement des épaules de l’un dans les bras de l’autre. On eût dit qu’ils portaient des bouquets de mariées.

Miss Clary, s’approchant de son cocher, lui donna ses instructions. Il devait rester aux Aygalades avec la domesticité, et se tenir prêt à exécuter tous les ordres qui pourraient lui arriver.

Puis Warton conduisit la jeune fille vers l’escalier au pied duquel se balançait la chaloupe qui l’attendait. À la poupe, un pavillon – couleur d’or – secouait ses plis dans l’air. Clary le remarqua :

— Ce sont les couleurs du Crocodile ? demanda-t-elle.

— Non, milady, dit Warton gracieusement. Mais comme notre commandante est blonde comme l’or, j’ai cru pouvoir me permettre…

Décidément ce Warton était un gentleman de la race de Ralaigt, qui, on le sait, étendit son manteau sous les pieds de la reine Élisabeth.

Maman Caraman avait le cœur un peu gros :

— Pauvre France ! dit-elle à mi-voix en se penchant vers Clary.

— Nous la reverrons ensemble, répliqua la jeune fille en lui serrant la main.

Et sur un signe de Warton, les huit matelots se mirent à ramer vigoureusement.

Warton, debout, montra d’un geste orgueilleux la coque noire du Crocodile :

— Belle pièce, n’est-il pas vrai ?

Le fait est que le Crocodile payait de mine. Il était en quelque sorte la carapace nécessaire adaptée aux neuf colosses. Il était pansu, solide sur sa quille, une manière de cachalot.

Les roues semblaient deux animaux énormes attachés à ses flancs.

— Et rapide ? demanda simplement Clary.

— Comme le vent, comme la foudre, ni plus ni moins.

En somme, cette vitesse de marche devait suffire et il eût été difficile de ne s’en point contenter.

De plus, les huit matelots, depuis Bob, l’ancien négrier, jusqu’à Peter, l’ex-pendu, étaient évidemment des loups de mer de premier poil. Cela ramait avec une sûreté remarquable et enlevait le canot, alourdi par les bagages, avec une facilité délicieuse.

Quand on arriva auprès du Crocodile, quelque chose qui ressemblait à un mât, se dressa en haut de l’escalier : c’était long, sec, maigre, immense…

— Mme Warton ! fit le capitaine avec une nuance respectueuse dans la voix.

Mon Dieu, je sais bien qu’il ne faut pas dire du mal du prochain et que nous ne pouvons pas être tous des Vénus ou des Adonis ! Mais vrai, là ! Mme Warton abusait de la permission qu’on peut avoir d’être laide.

Le visage en lame de couteau – ébréché – était de couleur brique. Les cheveux, plus noirs que le charbon, mais mats, étaient collés sur le front et les tempes de façon à former un demi-cercle parfait, puis ils étaient relevés sur le haut du crâne en une sorte de boule, soutenue évidemment à l’intérieur par quelque engin de coquetterie. La bouche énorme – à grosses lèvres – découvrait dans un rire fantastique des dents longues et jaunes. Le nez long et pointu présentait cette singularité que le bout en était percé à jour, comme si jadis quelque objet y eût été engagé. Aux oreilles vastes, rappelant à s’y méprendre les plats à barbe rouillés de quelque frater de village, cliquetaient de larges anneaux d’or.

Le costume complétait l’apparition diabolique.

C’était une espèce de cilice, de capote, de blouse sans plis, tombant jusqu’aux chevilles et serrée à la taille par une torsade d’or. Le col très découvert laissait voir la pomme d’Adam, saillante comme une noix de fer.

Et cependant rien ne saurait rendre l’accent admiratif – adorateur – pour ainsi dire, avec lequel le capitaine articulait ces mots : Madame Warton !

Hâtons-nous de dire que cette étrange créature – qui par une anomalie non moins étrange répondait au nom de Minnie était – abstraction faite d’un passé que nous connaîtrons – la meilleure personne du monde.

Dès que Clary et maman Caraman mirent le pied sur le pont – la seconde ayant dû être hissée à bout de bras en haut de l’échelle étroite – Minnie s’empressa de leur adresser son plus gracieux sourire, et d’une voix rauque – qui rappelait agréablement le croassement du corbeau – elle les invita à se rendre à leur appartement.

Clary, étant préparée à tout, lui faisait excellent visage ; mais la veuve Gendarme était de moins facile composition. Cette collection de sujets anthropologiques – femme comprise – ne lui plaisait guère.

— Sucre alors ! pensait-elle, nous voilà déjà au pays des singes !

Pourtant, quand la colossale Minnie ouvrit la porte de la chambre réservée aux passagères, Clary et la gouvernante ne purent réprimer un léger cri de surprise.

Qui se serait attendu à trouver, à bord du Crocodile, un boudoir tout tendu de soie, drapé avec une élégance charmante, des couleurs fraîches et harmonieusement disposées, un mobilier de bambou du meilleur goût… et tout un arsenal de parfumerie, de ces mille babioles nécessaires à la toilette, et des tapis doux comme un duvet, et des porcelaines aux teintes fines ! Une merveille !…

— Maîtresse excusera la pauvre Minnie, dit la sauvage, mais le temps était si court que je n’ai pu faire mieux !

— Comment ! c’est cette nuit que vous avez arrangé tout cela ?…

— Capitaine est rentré à minuit… et Minnie a eu grand peine à trouver à Marseille ce qu’il fallait !…

On connaît ces contes orientaux dans lesquels, à l’appel d’une fée, des Djinns lui bâtissent un palais en une nuit. Ce qui se passait-là n’était-il pas aussi féerique ?

Warton était revenu au Crocodile, désireux de soutenir l’honneur de la jeune Amérique. Qu’est-ce que vous voulez ? Elle lui plaisait, cette jeune fille qui entrait à cheval, en plein bal, pour acheter un navire de cent cinquante mille francs et partir quatre heures après pour l’Afrique ! Ça lui rappelait ses jeunes années !

Et il s’était dit : Attends un peu, la commandante ! Nous allons te prouver qui nous sommes !

Certes, Marseille n’avait pas été de longtemps à pareille fête, si du moins le mot fête peut s’appliquer aux sursauts des premiers commerçants de la rue de Noailles, alors que de une heure à deux, de gré et un peu de force, Warton, à la tête de ses huit pandours, avait envahi les magasins, choisi, acheté tout ce qui lui tombait sous la main. Quant à la question de goût, elle revenait tout entière à Sain, l’ancien millionnaire qui « avait eu des faiblesses ».

La chose avait été menée rondement. À trois heures, tout notre monde était de retour sur le Crocodile.

Habiles comme des femmes, aidés par Minnie, à laquelle rien d’humain n’était étranger, ces anciens écumeurs de terre et de mer avaient taillé, cousu, cloué, posé, organisé, fignolé tant et si bien que jamais petite maîtresse – arrivant dans l’hôtel que son amoureux a confié au premier tapissier en renom – ne trouva jamais installation plus complète et plus séduisante.

Et quelle femme de chambre que la femme-colosse ! Avec des douceurs de main qu’on n’aurait certes pas soupçonnées dans les choses noirâtres griffues qui pendaient au bout de ses manches, elle prêta à Clary tous les soins qu’une camériste parisienne n’eût pas mieux remplis.

Et maman Caraman ! Si vous aviez vu la petite chambre qui lui était réservée, juste à côté de celle de Clary !… Quelle délicieuse attention ! on avait veillé à la solidité du lit !

Décidément maître Warton était un homme de coup d’œil !

Et on trouvait aussi tout ce qui lui était nécessaire, jusqu’à… voilà en vérité qui tenait du prodige ! Sur un petit dressoir, il y avait… quoi !… une petite fiole de cognac, ou plutôt de fine champagne, à côté d’un sucrier plein !

Comment le capitaine du Crocodile avait-il deviné que chaque soir avant de s’endormir, maman Caraman croquait un léger canard… vieille habitude de gendarmerie !

N’avons-nous pas raison de dire que M. Warton avait du coup d’œil ?

Pendant que Clary et sa gouvernante s’installaient, les malles étaient apportées une à une, avec des précautions qu’on eût prises pour des berceaux d’enfant !

Et tout cela allait si bien, si correctement, si sûrement que, ma foi, maman Caraman, bien qu’elle cherchât à garder sa dignité, eut tout à coup un élan de joie émue en tendant la main à Minnie :

— Décidément, lui dit-elle, vous êtes une brave femme, vous !

Minnie resta tout interdite. Si une brique pouvait rougir elle eût rougi.

Elle avança en hésitant sa longue patte que maman Caraman secoua, à la bonne franquette, à la gendarme, tandis que Clary disait de sa voix d’or :

— Madame, je ne sais comment vous remercier !…

Elle semblait tout ahurie de cette reconnaissance, la femme sauvage.

On frappa à la porte. C’était Warton.

— La commandante veut-elle donner le signal du départ ?

— Le yacht l’Alcyon est-il parti ?

— Voici qu’il s’ébranle !

— Eh bien ! si vous m’affirmez toujours que vous êtes sûr de le dépasser.

— Sûr ! Archi-sûr !

Le fait est que Warton avait accompli assez de miracles pour qu’on le crût sur sa parole.

— En ce cas, laissez-lui prendre quelques minutes d’avance… et surtout que nous n’ayons pas l’air de le suivre.

— Soyez tranquille !… il va à Bône… moi j’aurai l’air d’abord de mettre le cap sur Alger, et puis, demi-tour, je le repincerai ! Mais sans doute ces dames ne seraient pas fâchées de prendre un léger repas.

— En effet, dit miss Clary.

— Moi, je suis franche, appuya maman Caraman, je meurs de faim !…

— Eh bien ! si la commandante veut bien passer dans la salle à manger…

— Une salle à manger ! dit la jeune fille en riant, mais alors c’est un appartement complet. Capitaine, vous êtes un homme unique, et je remercierai Mortimer de m’avoir mis en relation avec vous…

— Oh ! vous n’avez encore rien vu ! répliqua Warton non sans une certaine fatuité. Du reste, moi, je suis dans tout ça pour bien peu de chose. C’est madame Warton qui a tout fait ! Ah ! je puis bien dire qu’elle est l’ange du Crocodile.

— Je ne saurais être trop reconnaissante à Mme Warton, reprit miss Clary. Sa complaisance et son bon goût sont au-dessus de tout éloge !

— Ah ! commandante ! si vous saviez… quel cœur !

Et avec un élan d’autant moins répréhensible qu’il était conjugal, Warton saisit sa femme par la tête – et pour cela il dut se hausser un peu sur ses pointes – et l’embrassa au front.

— Laissez-donc, Warton, minauda la femme-brique. Ces dames doivent avoir faim.

Warton passa sa langue sur ses lèvres, comme un enfant qui vient de savourer un bonbon : puis, ouvrant la porte, il se plaça de côté pour livrer passage aux dames.

Dans le faux pont, nouvelle surprise. Une salle à manger, propre comme un louis neuf, avec une table couverte, non seulement d’un linge éclatant de blancheur, mais encore – c’était à n’y pas croire ! – de fleurs toutes fraîches, toutes pimpantes.

— Comment ! capitaine… s’écria miss Clary, des fleurs à cette époque de l’année…

— Mme Warton, toujours ! soupira le capitaine. Mais prenez place, je vous en prie.

Clary et maman Caraman échangèrent un regard. Elles s’étaient comprises.

— Mille pardons, fit Clary, mais il manque quelque chose.

— Quelque chose ! par exemple… comment… madame Warton…

Et les sourcils du capitaine se rapprochaient avec une contraction de douloureux étonnement.

— Oh ! n’accusez que vous-même, capitaine, car vous êtes, j’en suis sûr, le seul coupable !…

— Expliquez-vous de grâce, j’ai hâte de réparer…

— N’oubliez pas qu’ici à bord j’ai pleins pouvoirs et que nul n’a le droit de me désobéir…

— C’est entendu. Mais que je sois pendu !…

— Madame Warton, reprit Clary, voulez-vous être assez bonne pour ajouter deux couverts…

Elle regarda Warton qui la regarda :

— Sans doute, ajouta la jeune fille, est-ce que vous ne nous ferez pas l’honneur de déjeuner avec nous. Oh ! il n’y a pas d’objections… je veux… vous entendez bien… je veux…

— Eh ! certainement ! s’écria la grosse gouvernante. Et pas tant de façons ! Voyons, ma grande biche (c’était le colosse femelle qu’elle décorait de ce nom gracieux), où est l’armoire… ça me connaît, moi !

Oh ! ils résistèrent – c’est une justice à leur rendre – tant qu’il leur fut possible. Mais il fallut obéir ; seulement Warton, arrêtant d’un geste maman Caraman qui voulait à toute force découvrir la place où on mettait les couverts et les assiettes, frappa sur un timbre.

Et Peter, l’échappé de potence (qui n’avait tué qu’un douanier), parut en uniforme de cuisinier, blanc comme une mariée.

Sur l’ordre de Warton, deux serviteurs – les Irlandais Paddy et Taddy, – vinrent compléter le couvert ; puis, pareils à deux garçons du café anglais, se tinrent derrière les convives. La chère était délicate, les vins excellents. Maman Caraman, qui se piquait de cuisine, s’épandit en compliments, que Peter vint recevoir, respectueux et le bonnet à la main.

Au début du dessert, miss Clary demanda :

— Et le yacht ? nous ne le perdons pas de vue !…

— Soyez donc tranquille, s’écria Warton, qui dégustait un verre de sherry avec un clappement de langue.

On aurait eu mauvaise grâce à insister. D’ailleurs, à entendre le tapage infernal de la machine qui fonctionnait dans les entrailles du Crocodile, on devait aller avec une vitesse vertigineuse.

Mme Warton, s’excusant, était sortie. Il lui était impossible de rester si longtemps en place :

— Ah ! digne et douce créature ! fit Warton en la suivant d’un œil attendri.

— Vous semblez avoir l’un pour l’autre une bien vive affection…

— Ah ! commandante ! il y a maintenant vingt ans que nous ne nous sommes quittés d’un seul jour… il est vrai qu’il y a entre nous de ces souvenirs qui ne s’oublient pas…

— Mais, si j’ai bonne mémoire, fit Clary non sans une certaine hésitation, ne m’avez-vous pas dit que Mme Warton était veuve…

— Oui, oui !… d’un Indien Sioux.

— Et elle appartient elle-même à cette tribu ?

— Oui, commandante. Mais aujourd’hui elle est chrétienne… et bonne protestante je vous jure.

— Mais… son mari ?…

— Ah ! ce pauvre Tou-Sam-Ba !… un Sioux aussi !

— Pardon ! Sans doute, j’aurai peut-être mal compris… Mais comment le mari est-il… mort ?

— Je vous l’ai dit, commandante, je l’ai mangé !

— Ah ! mille pardons ?… j’avais bien entendu alors…

— Oui, fit mélancoliquement Warton ; nous l’avons mangé à nous deux, sa femme… que cet incident a rendu veuve, naturellement…

Si naturel que tout cela semblât à l’excellent Warton, cependant maman Caraman ouvrait de grands yeux. Mon Dieu ! elle n’était point plus bégueule qu’il ne convient ! mais enfin manger un mari pour épouser sa veuve !… le procédé exigeait du moins quelques explications.

Elle les demanda, très franchement.

Oh ! Warton n’était pas homme à se formaliser.

Aussi, se mettait-il en devoir de raconter cette histoire, qui promettait d’être substantielle, quand miss Clary se hasarda à lui dire :

— Mon cher capitaine, il y a bien longtemps que vous ne vous êtes préoccupé de l’Alcyon. Auriez-vous l’obligeance de monter un instant sur le pont et de voir si vous gardez bien la distance.

— Oh ! fit Warton, c’est bien pour vous faire plaisir ! je suis sûr du Crocodile.

Cependant, obéissant et docile, il se leva et disparut.

— Singulières gens, fit la Caraman à l’oreille de Clary.

— Que veux-tu ? maman Gendarme, nous n’avions pas le choix. Mais je crois que nous aurions pu tomber plus mal…

— Sucre ! un anthropophage !…

Et la veuve Gendarme frissonnait un peu. Manque d’habitude, apparemment.

Clary ne savait trop que répondre. Elle s’avouait tout bas que ce détail, connu avant la conclusion du traité, aurait bien pu modifier ses intentions. Mais il était trop tard.

Warton tardait un peu. Il ne revint qu’au bout de dix minutes :

— Mon Dieu, commandante, j’ai mille excuses à vous adresser… figurez-vous que cet imbécile de chauffeur – c’est le troisième Irlandais, Sandy – lésinait sur le déjeuner du Crocodile, j’entends sur le charbon qu’il donnait à la machine, si bien…

— Si bien que l’Alcyon vous a dépassé…

— Oh ! de quelques encâblures à peine ! mais, par le diable, je vous ai tancé tout ce monde d’importance… Voyez-vous, quand on ne fait pas tout par soi-même !

— Enfin dois-je toujours compter sur votre promesse ?

— Sur ma promesse ! oh ! commandante… vous me faites injure…, quand Warton a dit oui, c’est oui !… tenez, voulez-vous faire un pari avec moi ?…

— Un pari !

— C’est que quand nous arriverons à Bône, nous aurons de si loin dépassé le canotin en question qu’on ne le verra pas encore de la jetée.

— Et l’enjeu ?…

— De votre côté, commandante, ce que vous voudrez… une babiole pour Mme Warton…

— Et du vôtre ?…

— Si ce que je dis là n’arrive pas, eh bien, commandante, moi, mes hommes et ma femme, nous ne vous quitterons que vous n’ayez rattrapé et dépassé le voyageur que vous suivez…

— C’est dit, capitaine. Et je serai doublement heureuse de perdre… car j’aurai d’abord le plaisir de faire accepter un petit présent à Mme Warton et de plus, j’aurai déjà à demi atteint le but de mon voyage…

À ce moment, un des matelots parut à l’entrée de la salle et adressa un signe à Warton qui, s’étant excusé encore une fois, remonta sur le pont.

Nouvelle absence, nouvelle attente. Il revint encore, mais un peu agité.

— Ça marche, ça marche ! dit-il. Le Crocodile en a jusqu’à la gorge. Ça ne fait rien, il marche bien ce satané petit Alcyon, et si je ne connaissais pas le Crocodile comme je le connais… Mais enfin, cette fois, ça y est. Tenez, entendez-vous, on le nourrit, on le bourre, cet excellent Crocodile

Le fait est que la carcasse du navire roulait sous les grondements de la chaudière, et les roues semblaient saisies d’une sorte de frénésie rotatoire.

— Nous allons monter sur le pont, dit miss Clary.

— Oh ! attendez encore un instant. Ne vous ai-je pas promis l’histoire de mon mariage…

— Oui, de votre… repas de noces ! insista maman Caraman que la curiosité talonnait de plus en plus.

Clary réfléchit tout à coup que si comme tout l’indiquait, le Crocodile allait passer devant l’Alcyon, il était préférable pour elle de n’être pas vue.

Aussi invita-t-elle Warton à commencer son récit, tout en le priant de ne pas perdre de vue ses devoirs de capitaine. Mais lui avec son éternel : Soyez tranquille !

— D’abord, commandante, je dois vous avouer que je n’ai pas toujours été riche… Ce qui ne veut pas dire que je le sois aujourd’hui. J’ai mon petit magot, comme tout le monde. Mais en ce temps-là, il y a vingt ou vingt-cinq ans… c’est-à-dire vers 1825 environ, j’étais absolument rafalé…

« La vie court vite en Amérique, et j’avais déjà essayé diablement de métiers… j’avais vendu du goudron, du bois, de la toile, des souliers… j’avais travaillé dans les dents d’éléphants… que sais-je ? je puis dire que pas une branche de négoce ne m’est étrangère…

« Conclusion ! j’étais absolument sans le sou… mais solide, plein de bon vouloir… et surtout – je le reconnais – un peu prêt à tout.

« Vous savez, il ne faut pas être trop sévère… là-bas, dans les solitudes du nouveau monde, le fusil est l’argument suprême… et si on tire sur les gens, c’est parce qu’on est bien sûr qu’ils sont prêts à tirer les premiers sur vous. Question de précaution ! Si on se trompe… dame ! on le voit bien, quitte à avoir un tout petit remords en cas d’erreur…

« Du reste, je puis donner ma parole – et du fond du cœur – que je n’ai jamais commis de violence que contraint et forcé… Au fond, je suis doux, la bête du bon Dieu… il ne faut pas qu’on me taquine, parce qu’alors je mords… et j’ai une mâchoire solide…

Disant cela, le doux Warton riait et montrait un râtelier – sortant de la fabrique de dame Nature – dont les dents blanches et aiguës auraient broyé des pierres.

Miss Clary, les yeux à demi fermés, l’écoutait à peine. Bercée par le roulis du navire, elle se laissait aller à des rêveries qui l’entrainaient bien loin.

Warton, très satisfait de l’attention apparente qu’on lui portait, continuait avec une charmante désinvolture :

— J’ai tué des hommes, on m’a tué une douzaine de fois. Ils en ont peut-être réchappé comme moi. En tous cas, il y a compensation… Donc c’était en novembre 1825, j’étais absolument à bout de ressources… plus un « cent, » j’étais brûlé sur la place, plus de crédit, il fallait pourtant sortir de cette impasse.

« Un camarade, que j’appellerai Dick, pour la facilité du récit, me proposa un matin de partir avec lui et une demi-douzaine de gaillards…

« — Toni, me dit-il (Thomas Warton, tel est mon nom complet), Toni, tu n’as plus rien à perdre ?…

« — Absolument rien…

« — Donc, tu as tout à gagner, et pour cela, tu n’hésiterais pas à risquer ta peau ?

« J’avouai sans forfanterie que rien n’était plus juste. D’ailleurs une peau ne vaut rien quand on n’a rien à mettre dedans, et depuis deux jours que je n’avais rien mangé, elle commençait à être aussi vide que ma bourse.

« Alors ce brave Dick n’hésita pas à me confier son plan. Il était bien simple, c’était d’aller en Californie. Ah ! Miss, à cette époque, personne n’avait encore entendu parler en Europe de ce pays pour lequel aujourd’hui tout le monde se passionne. Il n’y a pas de journaux, en cet an de grâce 1848, qui ne donnent d’immenses annonces qui promettent monts et merveilles aux émigrants… il y a même à Paris une loterie qui s’organise pour des lingots d’or… By God ! je ne dis pas qu’il n’y a pas d’or en Californie ; je suis même payé pour savoir et dire le contraire… mais ceux qui iront tenter fortune là-bas feront bien d’avoir l’âme chevillée dans le corps…

« En Californie ! pourquoi pas ? Dick affirmait que là-bas on n’avait qu’à se baisser pour ramasser des pleines poignées d’or brut !

« Jugez de ces idées-là, quand elles tombent dans l’oreille d’un homme qui n’a pas un sou vaillant…

« — Je suis prêt, lui dis-je.

« — Tu connais les dangers auxquels tu t’exposes ?…

« — Bah ! j’en ai vu de toutes les couleurs et j’en suis toujours sorti.

« — Oui, mais je ne te prends pas en traître, nous aurons affaire à de braves gens – qu’on appelle les Indiens Pahutahs, Sioux, Pieds-noirs et autres qui ne font pas de prisonniers…

« — Hein ? ils sont généreux !

« — Non, mais au lieu de prisons ils ont des garde-manger. Et si nous tombons sous leurs griffes, nous serons dégustés à l’état de côtelettes, rumsteaks, gite à la noix. etc.

« En toute autre circonstance, j’aurai peut-être regardé à deux fois avant de risquer le tout pour le tout. On nous faisait en ce temps des récits effroyables des cruautés des Indiens, et, ma foi, si brave que l’on soit, on se sent quelquefois venir la chair de poule… mais mourir de faim ou être mangé, il n’y avait là qu’une alternative très acceptable. Et je choisis le second risque.

« Deux jours après, nous nous mettions en route.

« Nous étions armés jusqu’aux dents. Je m’étais refait pendant ces quarante-huit heures, et je me sentais aussi vaillant que possible. Et malheur au premier Indien qui me tomberait sous la dent… pardon ! je veux dire sous la main.

« Du voyage, je ne vous parlerai pas. Vous jugez vous-même de ce que peut être l’expédition d’une poignée d’aventuriers à travers des pays complètement inconnus, occupés sans cesse à défendre leur vie, contraints d’avoir toujours l’oreille au guet, en un mot, placés à chaque pas en face de la mort.

« Je dois dire, cependant, que nous étions assez favorisés, et que lorsque nous atteignîmes les environs de San Francisco – qui n’était alors qu’un amas de cahutes informes – nous n’avions perdu que trois de nos camarades, l’un par la piqûre d’un serpent, et les deux autres par une horrible chute dans un précipice des Montagnes Rocheuses.

« Nous touchions enfin les rives du Sacramento…

« Ah ! Miss, s’écria Warton dont les yeux étincelèrent, pour comprendre les sensations qui nous serraient la poitrine, il faudrait avoir éprouvé comme nous cette fièvre de l’or qui vous secoue tout entier, qui la nuit fait passer devant les yeux des cauchemars éblouissants, qui vous fait trembler en face d’un caillou, d’un grain de sable, qui vous coupe la respiration quand, au fond d’une roche, il nous a semblé découvrir une ligne ressemblant à la trace d’un filon !

« Depuis ce temps-là, on travaille les placers avec des machines… nous, nous avions nos bras, des pics, des pioches et des ais. C’était tout. On mangeait ce qu’on trouvait. On tuait du gibier, on le faisait rôtir… ou bien si on était pressé, on le mangeait cru…

« C’est cela qui vous forme l’estomac.

« Nous avions la rage du travail. Mais, pour tout dire, nous n’attrapions pas grand’chose. Si bien qu’au bout de quinze jours, quatre des nôtres déclarèrent que nous avions choisi un site détestable, et qu’ils voulaient changer de daim – ainsi que s’appellent les terrains aurifères ou jugés tels. Trois d’entre nous – et moi à leur tête, – nous déclarâmes, au contraire, que les travaux entrepris ayant déjà donné quelques résultats, si petits qu’ils fussent, ils prouvaient que l’endroit était bon et que par conséquent il n’y avait qu’à persévérer.

« Aller ailleurs, c’était être contraint sûrement à recommencer le premier travail, qui est de beaucoup le plus pénible, et risquer de ne rien trouver du tout…

« Après discussion, les dissidents persistèrent dans leur avis. Nous fîmes un partage des outils et de tout ce qui appartenait à la communauté. Et chacun tira de son côté.

« Nous restions donc trois ; mais nous étions – je puis le dire sans vanité – les plus solides et les plus persévérants. Nous étions, de plus, pleins de confiance.

« Nous avions bâti une cabane, peu élégante, mais fort commode. Appuyée à un cèdre magnifique, elle dominait la vallée, et un sentier que longeait une source d’eau très pure nous conduisait en quelques minutes à notre atelier. Ce voisinage de l’eau était des plus précieux, car c’est l’eau dont on se sert le plus pour désagréger les masses rocheuses.

« Tout allait au mieux, et nous nous entendions à merveille.

« Mais hélas ! il n’est pas de parfait bonheur sur terre, ainsi que vous l’allez voir.

« Un jour, Dick, qui ne m’avait pas quitté, nous appela tout à coup avec de grands cris joyeux.

« Nous courûmes à lui. Et vrai ! ce fut un des plus beaux moments de ma vie, je vis, oui de mes yeux, une pépite d’or qui, dégagée de sa cangue, devait valoir un millier de dollars. Non ! ce sont là des sensations que nul ne peut connaître ! Nous nous mîmes à danser comme des fous.

« Et de fait, c’était bien une vraie folie, qui s’emparait de nous, folie d’espérance, d’avidité, folie qui pouvait dégénérer en férocité.

« Certes, nous n’étions pas de petits saints et nous avions bon nombre de peccadilles sur la conscience. Mais jamais passion ne nous avait allumé le cœur et le cerveau comme celle qui jaillit de ce morceau de métal grisâtre, laid, rugueux, que nous savions être de l’or !

« Notre troisième camarade s’appelait Osborn, c’était un Anglais.

« Comme la nuit venait, nous retournâmes à notre hutte, et là nous fîmes un repas plantureux, avec un de ces appétits formidables que développent et la joie et l’exercice violent du travail du mineur.

« En vérité, nous étions très bons amis et je dois reconnaître qu’entre nous il n’y avait aucune pensée mauvaise. Le succès du jour nous avait donné une nouvelle confiance et nous étions décidés à redoubler d’activité. Puis, quand nous aurions amassé une grosse somme, ce qui nous paraissait facile maintenant que la chance nous avait une fois favorisés, nous partagerions fraternellement et chacun irait de son côté, jouir à son gré de la fortune acquise.

« Nous causâmes longtemps, et la nuit était tombée depuis longtemps, quand nous songeâmes au sommeil. Et cependant nous avions la tête bien lourde, ayant absorbé des quantités de whisky et de gin qui eussent tué des gaillards moins robustes que nous.

« Nous nous jetâmes sur les nattes qui nous servaient de couchette.

« Dans le pays où nous nous trouvions, on était exposé tous les jours à des attaques de bêtes sauvages, notamment des ours, et aussi à cause de bêtes plus terribles encore, les bandes d’indiens qui parcouraient les vallées, faisant hardiment la chasse aux blancs qui n’étaient pas encore assez forts pour prendre possession du territoire.

« Aussi gardions-nous nos vêtements la nuit, et de plus chacun de nous avait des armes à portée de sa main.

« J’étais tombé dans une sorte de prostration, plus lourde que le sommeil. L’alcool bouillonnait dans mon cerveau, et un cauchemar sinistre dansait dans mon crâne…

« Tout à coup, un cri… non, un râle rauque, étrange, atroce, retentit à mes oreilles. On eût dit que cela n’avait rien d’humain. Par un mouvement instinctif les yeux encore à demi-clos, je me dressai sur mon séant…

« J’ai à peine vu ce que j’ai vu !… Osborn était debout, la bouche béante, les yeux fous, prêts à sortir de leurs orbites… il regardait quelque part quelque chose que je ne voyais pas… Il voulait crier, il ne le pouvait pas. Cet homme d’une force herculéenne tremblait de tous ses membres, et paraissait paralysé par une terreur d’insensé…

« — Qu’y a-t-il ? criai-je.

« Il ne répondit pas, mais étendit le bras vers une partie de la hutte, un coin qui se trouvait ménagé auprès de la porte, et dans lequel nous jetions nos sacs de provision…

« À la lueur de la lampe dont la flamme jaune vacillait et fumait, j’aperçus…

« Cela ressemblait à une branche d’arbre, rigidement dressée, au bout de laquelle s’étalait une forme triangulaire, cela se balançait…

« Comme Osborn, je tremblai… oui, je l’avoue ! Était-ce l’ivresse qui me rendait lâche ? J’avais envie de sangloter, de me laisser retomber sur ma natte, de m’envelopper dans ma couverture de laine, de me cacher la tête !…

« C’était le terrible crotale, le serpent à sonnettes !

« Et Dick ! je ne l’avais pas aperçu encore !…

« Lui aussi avait entendu le râle d’Osborn, lui aussi s’était éveillé, dressé… et il était debout, le dos appuyé à la muraille les bras étendus, comme s’il eût cherché à s’enfoncer entre les branches d’arbre de la paroi…

« Tout ce que je vous dis là, Miss, c’est un peu long, quand on pense que toute la scène, avec son dénouement que je vais raconter, ne dura pas une demi-minute.

« Soudain, comme poussé par un ressort, Dick s’élança vers la porte et l’enfonça d’un coup de pied…

« Il était sauvé, il allait bondir dehors.

« Mais voici qu’Osborn, voyant l’issue ouverte, se rue en même temps…

« La porte était étroite, ils ne pouvaient passer ensemble. Dick saisit Osborn à la gorge pour le repousser. Osborn l’enlace de ses bras de fer. Et la lutte s’engage, lutte atroce, fratricide… chacun s’efforçant de rejeter l’autre dans la hutte !…

« Et un grand cri ! Ah ! quel cri !… Dick, désespérant de se débarrasser de l’étreinte d’Osborn, avait tiré son coutelas de sa ceinture et, d’un seul coup, le lui avait enfoncé dans la poitrine jusqu’au manche !

« Courte victoire, car le crotale, excité peut-être par le bruit, par les cris de rage et de douleur, s’était lancé, droit comme une flèche, et sa tête ignoble, plate, était venue s’appliquer, comme un projectile sur la face de Dick.

« Est-ce que je sais ce que j’éprouvais ! Était-ce encore de la peur ? non, il faudrait des mots nouveaux pour rendre l’horreur épouvantable qui me glaçait.

« Je n’avais pas bougé, pas fait un mouvement.

« Osborn était tombé à la renverse, sans une convulsion, mort !…

« Dick, enlacé par l’horrible bête, battait l’air de ses bras… puis tandis que les hideux anneaux s’enlaçaient à son cou, sa poitrine, je voyais la figure de mon pauvre camarade s’enfler, se tuméfier. La langue grossie sortait des mâchoires… Il tomba lui aussi, il y eut des frémissements convulsifs dans tout son corps… puis plus rien… rien qu’un cadavre avec le serpent appliqué sur sa poitrine, comme une écharpe roulée !…

Warton s’arrêta un instant. Il était devenu pâle. De grosses gouttes de sueur roulaient sur son front.

Miss Clary avait caché son visage dans ses mains. Quant à maman Caraman, elle avalait canards sur canards, sans y songer, hébétée par l’émotion…

C’est que le capitaine du Crocodile avait une éloquence âpre et terrible.

On eut dit qu’il voyait encore la scène affreuse, qu’il ressentait encore une fois ces angoisses et ces terreurs.

Il avala une large rasade de rhum, puis :

— Pardon, commandante ! fit-il, si je vous effraie ! mais c’est vrai, voyez-vous, ce que je vous raconte là, c’est arrivé… et devant moi !… et je ne faisais pas un pas pour me sauver !… Quant à défendre mes camarades, Dieu sait si je suis lâche ! mais enfin… l’idée ne m’en est pas même venue !

— Mais vous ! vous ! capitaine !… dit Clary d’une voix pleine d’effroi…

— Oh ! moi ! fit Warton remis par le rhum, et toussant à pleins poumons pour reprendre son sang-froid, moi, je suis né coiffé, comme vous allez voir !

« Donc, je semblais bien sûr de mon affaire ! le serpent à sonnettes n’avait qu’à faire demi-tour à droite et mon affaire était claire ! j’étais toisé !… Je ne sais pas trop si j’y pensais !… j’étais déjà à moitié mort !

« La seule chose qui m’ennuyait, c’était d’attendre. C’était comme quand on a le mal de mer… on pouvait bien faire de moi ce qu’on voulait…

« Et voilà que l’animal qui sans doute devinait mon désir de ne pas poser plus longtemps, détache sa gueule du corps de mon pauvre Dick, balance sa tête, comme s’il regardait de côté et d’autre s’il n’y avait pas quelque part un autre ennemi…

« Puis, son cou se pose par terre, et lentement, lentement il s’étire, allant dans ma direction…

« Je le voyais approcher. De temps en temps il s’arrêtait, levait la tête et semblait me regarder, comme pour me dire :

« — Attends ! mon bonhomme ! ça ne sera pas long !

« Eh si fait ! c’était diantrement long !… du reste, pour me distraire sans doute, il faisait de la musique ! Il avait des frétillements dans sa satanée queue à sonnettes. Cela m’étourdissait, et, ce qui est bien bizarre, m’amusait à entendre.

« Il avançait toujours à petits coups, par saccades, comme un gourmand qui ne se hâte pas de mettre la main sur un morceau qu’il sait friand.

« Mais – et voici où il m’a été prouvé que la Providence, bien désintéressée, veillait sur moi – sur le sol, il y avait ma carabine à deux coups, chargée sérieusement, je vous le jure…

« Voilà que cet excellent crotale, attiré peut-être par l’éclat du canon que j’avais astiqué de ma meilleure main, se met à le mordre avec rage…

« Et moi… voici que tout à coup je me réveille… la notion du danger me ressaisit instantanément… ma main, qui pendait à terre, était à un pouce au plus de la gâchette de la carabine… J’avance les doigts… je presse la détente…

« Et le serpent reçoit en pleine tête la charge complète.

« Non, vraiment ! je ne pourrais dire ce qui se passa en moi quand je vis l’ignoble animal à terre, immobile, inerte, ayant le cou coupé par la balle… avec des taches sanglantes qui s’étendaient sur la terre… Quand je compris, car il me fallut quelques instants pour cela… que j’étais sauvé, vivant, hors de danger !…

« La joie me clouait encore sur place… et, le croiriez-vous ? je me disais que ce n’était pas possible ! qu’il allait se relever, darder vers moi ses crocs empoisonnés…

« Et pendant plus de dix minutes, je n’osai pas taire un mouvement…

« À ce moment, un premier rayon de jour commença à filtrer par la fenêtre de la hutte… Ce fut un miracle… en une seconde cette lumière chassa toutes mes terreurs, toutes mes hallucinations, je repris possession de moi-même… je me levai d’un bond… et je courus à mes deux camarades…

« Oh ! ils étaient morts, bien morts !… La face de Dick était atroce ! quant à Osborn, il semblait dormir… pauvre garçon…

« J’eus comme un flot de larmes qui me monta aux yeux, et cependant vrai, je ne suis pas sensible !… »

À ce moment, satisfaite sans doute de savoir que Warton était sorti sain et sauf du terrible danger qu’il avait couru, miss Clary, rappelée au sentiment de l’actualité, dit :

— Mon cher capitaine, votre aventure est des plus intéressantes… mais…

— Mais, demanda l’Américain du ton surpris d’un narrateur qui aurait manqué son effet…

— Je désirerais vivement savoir…

— La suite ?

— Non… tout à l’heure… pour l’instant, savoir si le Crocodile a bien répondu à votre attente, et si l’Alcyon est dépassé…

— Oh ! pour cela ! tiens, en vérité, je n’y songeais plus, fit Warton avec la meilleure foi du monde. Je connais si bien le Crocodile.

— En ce cas, si vous le voulez bien, nous monterons sur le pont… j’ai besoin de prendre l’air…

— Quoi ! vous ne voulez pas que je vous continue ?…

— Nous reprendrons ce récit plus tard… Tenez… au repas du soir, car vous voudrez bien, n’est-il pas vrai ! prendre part à notre dîner…

— Mme la commandante est trop bonne. Je craindrais d’abuser.

— N’avez-vous pas à me dire comment Mme Warton…

— Est devenue Mme Warton. Vous avez raison… tout à vos ordres…

— Et maintenant, sur le pont !…

Warton ne faisait aucune objection pendant qu’il narrait sa terrible rencontre avec un crotale, il écoutait d’une oreille le ronflement de la machine, et il voyait que tout allait bien.

Aussi fut-ce avec une désinvolture pleine de confiance qu’il ouvrit la petite porte menant à l’escalier du pont, et qu’il s’effaça pour laisser passer miss Clary et la gouvernante…

Le temps était superbe. Un ciel d’un bleu charmant s’étendait comme une vaste tente au-dessus de la Méditerranée, dont les vagues roulaient doucement, pareils à des plis de soie.

Magnifique journée de printemps, avec ces teintes si douces et si sereines qui invitent à la paresse. Ôtez le ciel de Naples et vous n’aurez plus de Lazzaroni. Ôtez les profondeurs vagues du ciel des Dardanelles et du Bosphore, et vous n’aurez plus de Turcs, perdus dans les joies passives du Kief.

Miss Clary et maman Caraman se trouvaient sur le pont.

Le vent était favorable, et les voiles tendues aidaient encore à la puissance de la machine.

En vérité, le Crocodile ressemblait plutôt à un de ces plésiosaures monstrueux que les géologues reconstituent, d’après quelques débris recueillis dans les entrailles de la terre.

Cependant, miss Clary, armée de ses jumelles de marine, interrogeait l’horizon.

— Eh mais ! fit-elle tout à coup, je n’aperçois aucun navire.

— En effet, aucun… dit Warton un peu embarrassé.

— Mais… l’Alcyon ! où est l’Alcyon !

— Ah oui ! où est l’Alcyon ! vous dites l’Alcyon ?

Puis il ajouta avec aplomb :

— Il est évident qu’il n’a pu lutter, qu’il est fort loin derrière nous…

— Êtes-vous sûr de ce que vous avancez, demanda froidement miss Clary.

— Oh ! parfaitement sûr !… je connais le Crocodile !

— Cependant… pour plus de sûreté… si vous interrogiez quelqu’un…

Warton semblait n’être plus autant à l’aise. Pour rien au monde, il n’eût douté que le Crocodile n’eût bien vite raison de cette coquille de noix, comme il appela dédaigneusement le yacht de Monte-Cristo.

Et pourtant – il y avait un fait.

Pas d’Alcyon devant, pas d’Alcyon derrière… d’Alcyon, nulle part !…

— Peter ! cria-t-il d’une voix tonnante.

L’ex-pendu dégringola du haut d’une vergue.

— Capitaine !

— Mes ordres ont été exécutés, je suppose ?…

— Certainement, capitaine.

— Eh bien ? Vous voyez ! fit Warton triomphant, se tournant vers miss Clary.

— Mais quels étaient ces ordres ?

— Peter, dis à Mme la commandante, quelles étaient mes instructions ?

— Oh ! bien simples, capitaine. Chauffer à blanc les chaudières du Crocodile, brûler le charbon à toute vapeur… Bref, donner toute la rapidité possible.

— Et on m’a obéi ?…

— Capitaine, le Crocodile a filé trois nœuds de plus que dans ses plus grandes vitesses.

Warton eut un soupir de soulagement. Vraiment, un instant il avait douté :

— Alors, dit-il lentement, vous avez dépassé depuis longtemps l’espèce de guimbardeau qui nous précédait…

— Quel guimbardeau ? fit Peter se grattant avec inquiétude.

— Mais ce yacht ! Cette barquette ! l’Alcyon !

— Oh ! capitaine, dit nettement Peter, vous voulez rire !

— Comment ! rire, moi ! Est-ce que j’ai l’air d’un homme qui plaisante ?…

— Alors, mon capitaine sait aussi bien que moi que le Crocodile file ordinairement ses douze nœuds…

— Et c’est joli, il me semble…

— Or, le livre de loch est là pour prouver que nous avons filé quinze et seize nœuds…

— Eh bien ! après ? mais parles-donc… ou je te raccroche à la potence d’où tu n’aurais jamais dû descendre.

— Eh bien, mon capitaine, le yacht en question filait dans ses vingt-deux à vingt-trois nœuds !

— Vingt-trois ! s’écria Warton foudroyé !

En vérité, sa physionomie exprimait un ahurissement si profond, si comique, que, malgré toute sa contrariété, miss Clary ne put réprimer un éclat de rire, auquel s’associa très bruyamment maman Caraman, qui n’était pas fâchée de voir un peu rabattre le caquet d’un bonhomme qui ne vous racontait que des « horreurs. »

Mais Warton n’entendait point de cette oreille.

Il bondit à travers les matelots, sacrant, jurant, bousculant…

Il courut au livre de loch, de là, sauta à la machine… interrogea, tempêta, cria, hurla.

Conclusion : L’Alcyon avait – comme dans la romance – fui comme une ombre, mais sans dire « je reviendrai ! »

Quand Warton eut acquis cette douloureuse certitude, quand il se fut convaincu que tout le monde « charbon compris » avait fait son devoir, qu’il n’y avait, ni à injurier ni à punir, mais que le seul coupable c’était le Crocodile, déchu de son piédestal de Roi des mers, le capitaine laissa tomber sa tête dans ses mains, en proie à un profond découragement.

Il n’y avait pas à nier. Il avait promis et n’avait pas tenu sa parole.

Et blotti dans un des réduits du pont, derrière des amas de cordes goudronnées, il restait là, immobile, abattu, n’osant plus lever la tête, de peur de rencontrer les veux moqueurs de miss Clary.

Il avait peur d’elle maintenant, autant que jadis du crotale à sonnettes !

Cependant maman Caraman disait :

— Vous voyez bien, Miss, que c’est folie d’avoir voulu suivre Monte-Cristo. Vous savez bien qu’avec cet homme-là, il n’y a pas de lutte possible. La vitesse a toujours été sa passion. Personne ne peut l’atteindre… Et si vous m’en croyez, maintenant que nous avons fait une jolie petite excursion, le mieux serait de rentrer paisiblement à Marseille… et là d’attendre, auprès de Mercédès, les nouvelles qui ne tarderont pas à arriver…

Maintenant, miss Clary était un peu pâle.

Elle restait les yeux fixés sur l’horizon, comme si elle cherchait la trace du navire disparu.

Maman Caraman, tenace, lui répétait, de sa bonne grosse voix caressante, ses conseils maternels.

Soudain, miss Clary releva la tête :

— Reculer, dit-elle, jamais !

La gouvernante qui s’était embarquée dans une phrase un peu longue, s’arrêta brusquement.

Jamais elle n’avait vu dans les yeux de la jeune fille cette expression de volonté et d’énergie :

— Comment ! s’écria-t-elle, vous allez continuer ?

— Certes ! s’écria miss Clary. Comment, me crois-tu donc une enfant pour perdre courage au premier échec ! je me suis trompée… j’ai eu confiance dans cet homme… C’est une leçon, et sans doute ce n’est pas la dernière que je recevrai. Mais abandonner la partie, m’avouer vaincue, renoncer à des projets qui sont toute ma vie, non pas ! Me croire aussi faible, ce serait bien mal me connaître !

Et le visage rayonnant d’enthousiasme :

— Mais ne vois-tu pas, chère maman, que, depuis hier seulement, je respire, je vis ! J’étais lasse de cette existence vide, passive, sans émotions et sans intérêt… Aujourd’hui, il me semble que je suis entrée dans un monde nouveau… Le soleil me paraît plus beau, l’air plus pur ! Des pensées que je n’ai jamais soupçonnées emplissent ma tête et mon cœur ! Et tu voudrais que je renonçasse à tout cela ?… que, demain, je me trouve dans l’atmosphère lourde et pesante à laquelle j’ai échappé ?… Non ! non ! j’ai dit que j’irais jusqu’au bout… j’irai !…

Que pouvait répondre maman Caraman ?

Le mieux était de soupirer et de se taire.

Ce qu’elle fit, sans murmurer, comme le soldat de Scribe.

— Mais enfin, qu’allez-vous faire ?

— Continuer ma route jusqu’au port de Bône…

— Et là ? Vous ne supposez pas que Monte-Cristo perdra son temps… Ça n’est pas dans sa nature ! deux heures après son arrivée, il sera en route pour le désert… Vous n’avez pas la prétention de poursuivre la caravane à travers les sables… au milieu des lions, des jaguars, des hyènes.

— Écoute, maman, dit miss Elphys de sa voix subitement radoucie, si le danger t’effraie, tu n’as qu’un mot à dire… et…

— Vous retournez avec moi en France ?

— Point. Mais je te laisse libre d’y revenir seule !

— Méchante enfant ! cria maman Caraman. Comme si elle ne savait pas que je la suivrais jusqu’en enfer !… Ne parlez jamais de cela ! d’abord je suis votre gouvernante… je ne vous gouverne guère, c’est vrai, et vous n’en faites qu’à votre tête… mais enfin, j’ai des devoirs… je les remplirai jusqu’au bout… et quand… là-bas… nous nous retrouverons… en face de tigres…

Elle sanglotait maintenant :

— Eh bien ! ils ne nous mangeront pas l’une sans l’autre !…

Miss Clary l’attira vers elle et l’embrassa. C’était toujours comme cela que ça finissait !

— Là, ne pleure pas ! les tigres seront très galants et les lions nous feront la révérence, sois tranquille ! Alors c’est convenu, tu restes avec moi… n’importe où j’irai…

— Oh ! au bout du monde… et plus loin encore, dit la veuve Gendarme.

— Alors laisse-moi faire.

Elle appela Dick, le matelot, qui accourut, fidèle à la consigne de respect et d’empressement que tous avaient reçue.

— Mon ami, dit miss Clary, priez le capitaine Warton de venir me parler.

Dick tourna sur ses talons et se mit en quête du capitaine, et quand il eut cherché dans tous les coins, il finit par le découvrir dans un baril vide où il s’était glissé pour se cacher et ne plus voir la lumière du jour.

Tout était déshonoré, lui, le Crocodile, jusqu’à Mme Warton qui ne voudrait plus porter le nom d’un homme qui avait manqué à sa parole.

Il voulait se tuer, il parlait de faire son testament. Il léguait Mme Warton à son ami Peter… c’était bien fini.

Dick plaida, appela Mok et Paddy à son aide. Vains efforts. Warton ne voulait pas sortir de son tonneau et rien n’était plus comique que la tête et la longue barbiche rousse de Warton sortant de l’orifice et opposant des mouvements de négation à toutes les paroles de consolation qu’on lui adressait.

Tout à coup Dick s’écria :

— Voilà la commandante !

Warton plongea au fond du tonneau. On ne voyait plus que la houppette écarlate de ses cheveux.

Miss Clary s’avançait, en effet, accompagnée de son aide de camp, maman Caraman, mais aussi d’un auxiliaire tout puissant, la veuve du Sioux Tou-Sam-Ba, aujourd’hui Mme Warton.

Elle avait deviné le désespoir du brave Américain.

— Capitaine Warton ? appela-t-elle.

Pas de réponse.

— Mon ami ! prononça la voix rogommeuse de la femme brique.

Même silence.

Mais quand maman Caraman avait pris une résolution, elle entendait que tout marchât vite et bien. Or, puisqu’on devait aller quand même en Algérie, puisque Clary avait besoin de parler au capitaine, il n’y avait pas à barguiner, comme on dit.

Si bien que, s’approchant du tonneau, elle saisit entre ses doigts la chevelure hirsute du digne Américain, et tirant un peu plus fort que de raison :

— Hé ! mon petit père ! cria-t-elle, pas tant de façons !… On veut causer avec vous !

Rien n’est plus persuasif qu’un tirage de cheveux bien exécuté. Nos maîtres d’école – les congréganistes surtout – connaissent l’influence de cette manœuvre sur la docilité récalcitrante.

Warton fit un : Aïe ! bien senti et sa tête émergea du tonneau.

Si la scène se fût passée vingt ans plus tard, l’idée du décapité parlant fût venue aussitôt à l’esprit.

Warton vit miss Clary et aussitôt la galanterie américaine reprenant le dessus, il balbutia :

— Toujours à vos ordres !…

— Vous voulez bien m’écouter, n’est-ce pas ?…

— Je le dois et je le veux !

— Monsieur Warton, vous n’ignorez pas que j’ai de graves reproches à vous adresser !

Warton fut sur le point de plonger de nouveau, mais maman Caraman veillait.

— Je suis coupable, très coupable ! articula Warton.

Peut-être se fût-il volontiers frappé la poitrine, mais l’espace dont disposaient ses bras n’était pas suffisant pour cet exercice de Confiteor.

— Vous êtes prêt, je suppose, à tout faire pour racheter vos torts ?

— Oh pour cela ! par le tonnerre du… pardon !… oui, je suis archi-prêt !

— Alors je vous demanderai peu de chose…

— Ce n’est pas assez, je mérite la potence !…

— Mon ami ! insinua maternellement la veuve de Tou-Sam-Ba, pour rappeler son nouvel époux au sentiment de sa situation passée et future, il ne faut jamais parler de ces choses-là.

Miss Clary l’interrompit :

— Peu de chose, vous dis-je : je ne vous demande que d’avoir un peu de mémoire !

— Hélas ! soupira Warton, j’en ai trop, puisque je me souviens que j’ai répondu du Crocodile comme de moi-même…

— Rappelez-vous autre chose encore !…

— Autre chose !

La tête de Warton allait de ci, de là, comme si dans ce mouvement de va-et-vient elle avait espéré rencontrer un souvenir qui lui échappait.

— Je me suis permis plusieurs fois, reprit miss Clary avec un sourire, de douter de la vélocité du Crocodile !

— Hélas ! le traître !

— Et vous m’avez proposé un pari…

— J’en suis bien capable !

— Je vous parie, m’avez-vous dit, que lorsque nous arriverons à Bône, nous aurons de si loin dépassé le canotin en question… qu’on ne le verra pas encore de la jetée…

— Le fait est qu’on ne le verra guère, marmotta la Caraman.

Warton lui lança un regard chargé de reproche. Elle pratiquait cruellement le « Malheur aux vaincus ! »

— L’enjeu de ce pari, si votre mémoire est fidèle, continua miss Clary, c’était de ma part l’engagement de donner une babiole, un bijou à Mme Warton…

— Oh ! comme je le reconnais ! murmura l’ex-femme Sioux.

Warton poussa un cri et sortit à demi de son tonneau :

— Et de mon côté !… si je me souviens, Devil ! Voici mes paroles textuelles… Moi, ma femme et mes hommes, nous ne vous quitterons pas avant que vous n’ayez rattrapé les voyageurs que vous suivez !…

— C’est exactement cela. Eh bien !… il me semble…

— Que j’ai perdu mon pari ! Création du diable ! triplement, centuplement perdu !

— Alors ?

— Alors… si vous me promettez de me pardonner…

— Mais c’est déjà fait, monsieur Warton !

— Mais oui, mon petit père, accentua maman Caraman. Va, sors du tonneau, et viens causer comme un grand garçon !…

— Vous tiendrez votre parole, monsieur Warton ? demanda miss Elphys.

— Oh ! pour cela ! fit la veuve du mangé, je réponds de lui !

— Et tu as raison, madame Warton ! exclama le capitaine qui, décidé cette fois, sortit tout entier de son tonneau comme les diables qui surgissent d’une boîte dont un enfant a poussé le ressort…

Et le tonneau avait contenu du goudron ! et le goudron, tenace, avait si bien englué les vêtements du digne Américain qu’il sortit de là couvert de lambeaux noirâtres des pieds à la tête…

Il était si burlesque, avec sa virgule rouge sous le menton, ses gros yeux à fleur de tête, que pour la seconde fois miss Clary éclata de rire.

Elle était donc désarmée ! et Warton, très malin, choisit ce moment pour s’incliner devant elle avec les façons respectueuses du plus parfait des gentlemen, et dire :

— Commandante, je vous donne ici ma parole d’honneur. Je peux vous paraître un peu fou… mais que voulez-vous ? je croyais au Crocodile comme à Dieu même ! mais quand j’ai donné ma parole et que cela dépend de moi seul, alors on peut être aussi tranquille que si les notaires ou sollicitors des deux mondes y avaient passé !… Je ne vous quitterai pas – ni moi, ni ma femme, ni mes hommes – que vous ne nous disiez vous-même que vous n’avez plus besoin de nous !…

Et pour donner plus de solennité à ce serment, Warton, d’un geste grandiose, arracha la chique – inamovible – qui mijotait dans un coin de ses gencives (ce qui, entre parenthèses, lui permettait de ne pas fumer devant les dames) et la jetant sur le pont, il l’écrasa du pied.

C’était une formule hiératique. Il jurait sur sa chique, comme les anciens juraient par le Styx. Chaque temps a ses usages.

— Mais, objecta Clary, n’êtes-vous pas encore bien imprudent en faisant cette promesse !

— Oh ! cette fois !

— Pardon ! mais êtes-vous certain que ceux dont vous parlez vous suivront.

Cette fois, Warton ne fit pas de grandes phrases. Il comprenait à merveille qu’on doutât de lui. C’était une humiliation, soit ! mais méritée. Ce damné Crocodile lui paierait cela !

En ce moment, il s’agissait de reconquérir une autorité aux yeux de miss Elphys.

Warton se campa, digne dans son délabrement goudronné :

— Madame Warton, dit-il d’une voix grave, vous avez entendu ! dois-je compter que vous me suivrez partout où j’irai ?

— Oh ! Tom, soupira le colosse à chignon colossal. En douter !

Elle eut les larmes aux yeux, et, dans un élan dont elle ne fut pas maîtresse, elle se jeta dans les bras de Warton en criant :

— Partout ! partout !

Puis, ne pouvant se contenir, elle prononça avec volubilité une série de phrases gutturales, articulées avec une sensibilité dont Mlle Rachel eût été jalouse.

Il paraît que ces aboiements contenaient des choses bien flatteuses pour le capitaine, car il murmura, comme pour s’excuser et en baissant modestement les yeux :

— C’est du Sioux.

— Je n’ai jamais douté de Mme Warton, dit Clary. Mais êtes-vous aussi sûr de vos hommes ?

C’était toucher, en Warton, la corde sensible.

Il fit un signe de la main comme pour dire : Attendez ! Vous allez voir ce que vous allez voir !

Et, tirant de sa poitrine un sifflet d’argent, il fit retentir un appel strident, aigu, étrange même, trois fois répété.

Alors, comme par enchantement, les neuf hommes qui composaient l’équipage du Crocodile apparurent – ou plutôt accoururent se ranger auprès de leur capitaine.

Cette rapidité même constituait déjà un joli succès.

— Hommes du Crocodile, dit Warton à voix haute, votre capitaine vous a enrôlés pour une expédition. Quelqu’un de vous a-t-il une objection à présenter ?

Il y eut un murmure et l’ex-pendu, qui paraissait être l’orateur de la troupe, prononça ce mot typique :

— Voyons ? capitaine ! ne dites pas de bêtises !

— Expliquez-vous plus clairement ! dit sévèrement Warton. Et n’oubliez pas que vous parlez devant la commandante.

— Capitaine, vous savez bien que nous ne vous quitterons jamais… Allez au diable, si vous voulez, nous vous y suivrons. N’est-ce pas, camarades !

— Oui, oui ! cria d’une seule voix l’équipage du Crocodile.

C’était une assez belle revanche pour Warton qui se redressa d’un petit air crâne.

— Vous voyez, commandante, dit-il simplement.

— Oui, mais entendons-nous bien. Votre équipage vous suivra indistinctement, sur terre ou sur mer ?

— Partout, n’en doutez pas ! Il me reste à savoir où nous devrons vous accompagner…

— Je vais vous le dire. Avez-vous jamais voyagé dans l’intérieur de l’Afrique ?

— Dans le sud, oui. Chez les Patagons… Nous avons même relâché une fois à Zanzibar.

— Il ne s’agit pas de ces pays-là. Ce que je vous demande, c’est très certainement de nous enfoncer dans le désert du Sahara…

— Bah ! fit dédaigneusement le capitaine du Crocodile. Là où ailleurs !

— Ainsi, vous vous engagez à ne point m’abandonner avant que je n’aie accompli l’œuvre à laquelle je me suis dévouée… un instant ! interrompit miss Clary qui vit Warton prêt à prendre tous les saints du paradis – chrétien, mahométan, bouddhiste ou autre – à témoin de son serment. Je dois d’abord vous faire connaître ce que je veux, et pourquoi je suis partie !

En prononçant ces paroles, la voix de la jeune anglaise avait pris un accent solennel, presque imposant.

Vraiment ! c’était un joli tableau de genre, que cette scène.

Figurez-vous sous le ciel splendide de la Méditerranée, le pont d’une espèce de mastodonte marin, éructant la fumée, avec des râles de phtisique… Sur ce pont, au milieu des cordages goudronnés, des tonnes, des caisses, sous les ailes déployées des grandes voiles à teintes jaunâtres, une jeune fille, adorable de fraîcheur et de beauté au milieu de la plus belle troupe de bandits – qu’on eût pu cueillir dans les bagnes des deux mondes – debout, sa main fine levée en signe de commandement, tandis que le chef de ces… excentriques s’inclinait respectueusement et que les autres, le bonnet à la main, admiraient et écoutaient.

À droite de miss Elphys, un mât de cocagne… non, Mme Warton.

À gauche, une boule… non, maman Caraman.

Et brochant sur le tout, la face blanche, rasée, impassible de John qui prenait le frais et n’eût point – au prix d’un empire – laissé échapper un signe qui prouvât qu’il entendait ce qui se passait autour de lui.

On eût dit la mise en scène d’une de ces légendes maritimes dans lesquelles une déesse de la mer vient tout à coup imposer sa volonté.

Miss Elphys continuait :

— Depuis le moment où nous aurons touché les rives de l’Afrique, chacun de vous touchera une paie qui sera fixée par M. Warton lui-même. Mais, à partir de ce jour, vous vous engagerez à supporter tout ce que je supporterai moi-même… Sachez-le bien ! je ne suis qu’une femme, mais ma volonté est forte ! et peut-être mettrai-je votre énergie à de rudes épreuves ! Quoi que vous ayez à souffrir, quoi qu’il arrive, jurez-moi tous de me suivre, tant que je ne reculerai pas !

Elle était si belle, un enthousiasme si profond, si entraînant éclatait sur son visage qu’il y eut un élan vers elle. Toutes les mains se tendirent :

— Oui ! oui ! comptez sur nous !…

— Et n’oubliez pas, cria Warton, que nous avons à racheter l’honneur du Crocodile qui s’est laissé distancer par ce gringalet d’Alcyon !… Commandante, reprit-il en se tournant vers la jeune fille, nous vous appartenons ! Donnez vos ordres et on les exécutera !…

— Merci, dit miss Elphys. J’accepte votre parole et je sais que tous vous la tiendrez !…

— Oui ! oui !

Mme Warton s’approcha de miss Clary.

— Dites-moi maintenant, fit-elle en adoucissant les croassements – ou coassements – au choix – de sa gorge maigre, dites-moi que vous avez pardonné à M. Warton…

— Oh ! de grand cœur ! fit miss Elphys en tendant sa main tout ouverte à l’Américain.

Warton se jeta sur la menotte rose, et il l’eût certes broyée sous une étreinte infiniment trop dévouée, si l’ancienne Peau-Rouge ne l’eût retenu.

Mais il était si heureux, si bien consolé que…

Ceux qui, de parti pris, et par une incrédulité que jadis on eût très justement punie du bûcher, manquent de foi aux miracles, sont priés de passer les lignes qui suivent…

Car enfin, du moment qu’on ne croit qu’à la science – qu’aux faits cent fois vérifiés par l’expérience – on n’admettra jamais qu’un homme de cinq pieds huit pouces, doué par la nature d’une chevelure non moins rousse que luxuriante, puisse, quel que soit l’enthousiasme dont il soit tout à coup possédé, s’arracher d’un seul coup les cheveux et la peau du crâne.

Et pourtant, dût la foudre nous écraser ! nous ne pouvons, en historiens fidèles, nous refuser à enregistrer le fait.

Oui, Warton était si content de se voir pardonner qu’il saisit à pleines mains l’inextricable broussaille, couleur de feu qui semblait attachée à son crâne par des racines aussi profondes que celles d’un chêne, et lança ses cheveux à trois mètres au-dessus de sa tête… laissant à nu la boîte crânienne, étrange, toute couturée, toute rapiécée, pour ainsi dire, comme une vieille bottine sur laquelle le savetier a pâli…

Tandis que tous les matelots lançaient dans l’air un éclat de rire formidable, miss Clary et maman Caraman avait laissé échapper une exclamation de surprise.

Inutile de dire que John n’avait pas bronché. Warton eût jonglé avec sa tête que du moment que ça n’était pas dans son service, – John n’eût pas esquissé le moindre sourire.

Mme Warton dit simplement à son époux :

— Tu n’as donc pas dit à la commandante que tu avais été scalpé ?

La bonne âme s’étonnait qu’on s’étonnât.

Y avait-il rien de plus simple ! Qu’est-ce qui n’avait pas été scalpé, au moins une fois dans sa vie ?

Cependant, Peter avait rattrapé au vol la perruque du capitaine et l’aidait à la replacer dans son état normal.

Le mot « scalpé » n’avait pas paru convaincre miss Elphys que ce fut là la chose la plus naturelle du monde.

Du reste, Warton était devenu tout rouge, comme s’il se fût oublié à enlever – sans y songer – un vêtement des plus indispensables :

— Excusez-moi, commandante, dit-il, mais je suis si joyeux…

— Oh ! vous êtes tout excusé. Et maintenant, dites-moi – loin de moi la pensée de douter des mérites du Crocodile – mais, sérieusement, dans combien de temps atteindrons-nous le port de Bône ?…

— Peter, réponds ! dit Warton.

— Capitaine, avant dix heures nous serons en vue des côtes…

— Vous entendez, Miss.

— Je vous en donne douze, mais songez-y bien, pas une minute de plus !

— Je brûlerais plutôt le Crocodile que de ne pas arriver à l’heure dite…

— Faites pour le mieux, capitaine. Je descends dans mon boudoir… mais je compte, monsieur Warton, que vous me raconterez la suite de vos aventures… je tiens surtout à savoir comment…

Et sans s’expliquer davantage elle portait ses doigts à sa luxuriante chevelure blonde.

— Je vous dirai tout… et je vous jure que vous ne vous ennuierez pas.

Warton avait décidément la manie des serments.

Un instant après, miss Elphys, devenue pensive, causait dans sa cabine avec maman Caraman.

— Ne vous effrayez-vous pas un peu, demandait la gouvernante, des aventures que vous promet une pareille compagnie ?

— Non ! encore une fois, je te le répète. Il me semble que je vis double…

— Mais… une seule question ! je vous ai connue beaucoup plus vive que cela : j’avais grand peur, je l’avoue, que vous ne vous missiez en colère quand vous avez vu que l’Alcyon vous avait devancée…

Miss Elphys rougit. Puis, se penchant à l’oreille de maman Gendarme :

— Je vais tout t’avouer… Je n’ai pas été surprise… au contraire, cela m’aurait causé quelque peine, si ces hommes avaient si facilement dépassé…

— Monte-Cristo ! murmura maman Caraman. Ah ! chère enfant ! prenez garde !

XV

ROTI, SCALPÉ, MANGÉ… ET MARIÉ !

Dans la journée, le Crocodile – c’est une justice à lui rendre – fit de vaillants efforts.

Toutes ses membrures tressautaient sous les ronflements furieux des chaudières et les battements acharnés des aubes.

Miss Clary, qui ne s’était pas couchée la nuit dernière, avait fini par succomber au sommeil.

Mais maman Caraman – plus solide en réalité, parce qu’elle était moins nerveuse – avait mieux supporté la nuit blanche.

Elle rêvait, étendue dans un fauteuil auprès du lit de la jeune fille.

Ainsi ! – voilà qui était convenu. – Elle s’en allait en Algérie ? il lui faudrait courir le désert à dos de chameau ! Brr ! Elle n’avait guère songé à cela quand, acceptant le rôle de gouvernante auprès d’une miss anglaise à demi-mourante de consomption, elle s’était décidée à passer le détroit ! Voyez-vous comme ces natures faiblottes se révèlent tout à coup !

Elle ne dormait pas, la bonne gouvernante. Elle somnolait.

Et dans ce demi-assoupissement, elle voyait se dresser une forme vague qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à un zouave. Et qui plus est, au zouave Coucou.

Surtout, plaise au lecteur de ne porter contre maman Caraman aucun jugement téméraire.

Elle savait fort bien qu’elle avait doublé – plus ou moins sérieusement – le cap de la cinquantaine, et ne pensait pas le moins du monde à des « bêtises ».

Mais elle avait toujours rêvé avoir un garçon, et un gaillard comme celui-là, gai, rieur, à l’emporte-pièce, il lui allait le Coucou. Elle l’aurait voulu malade, blessé, pour avoir le plaisir de le soigner, de passer les nuits à son chevet, et de le tancer d’importance si par hasard il se permettait de résister aux injonctions du médecin…

Oui, voilà pourquoi elle songeait à lui. Elle était romanesque, la grosse femme, et dans son demi-sommeil, elle voyait Coucou aux prises avec une centaine de Bédouins qu’il arrangeait de la belle façon, et puis il revenait, couvert de gloire et de croix, embrasser sa « maman » qui lui tendait les bras.

Ce rêve devint à la fin obsédant à ce point que la Caraman se secoua et s’éveilla de force. C’était trop à son âge, d’avoir des idées de cette sorte-là !

Comme miss Clary dormait encore – si jolie dans sa pose abandonnée – la gouvernante, qui devait être un peu institutrice – se mit à ouvrir les livres relatifs à l’Algérie. Et que vit-elle du premier coup d’œil ? C’était que le Crocodile eût-il des ailes, ce qui était incompatible avec sa mâture, ils avaient au moins vingt-quatre heures encore à passer dans le navire.

Et Warton qui avait parlé de dix heures !

Décidément cet Américain était un Gascon.

Miss Clary se réveilla enfin ; la Caraman lui ayant fait part de sa découverte, elles résolurent toutes deux de punir le personnage en restant impitoyablement enfermées chez elles.

Quand, doucement, Mme Warton vint frapper à la porte pour annoncer que le repas du soir était servi, il lui fut répondu qu’on était souffrant, qu’on la priait de faire servir un léger repas dans la cabine.

Warton ne parut pas. La nuit passa. Vint le matin. Les dix heures étaient quelque peu dépassées. Et cependant, il n’était pas encore question d’atterrir.

Ce ne fut que le soir, vers cinq heures, que John, en vertu des instructions reçues, vint dire :

— Milady, on aperçoit quelque chose.

Ce quelque chose était l’Algérie.

Miss Clary, suivie de sa fidèle Caraman, monta sur le pont.

Tout au fond de l’horizon, on apercevait une ligne d’un bleu plus foncé.

C’était la terre promise ! Mais hélas ! qu’était devenu le yacht de Monte-Cristo ? Ç’aurait été bien en vain qu’on eût cherché son panache noir.

Mais miss Clary avait fait grande provision de philosophie.

Aussi fut ce avec la physionomie la plus avenante qu’elle s’adressa à Warton, qui, – un peu honteux de ses forfanteries de la veille, – ne paraissait guère désireux d’entrer en conversation :

— C’est bien l’Algérie qui est en vue ? demanda la jeune fille.

— Oui… oui, commandante.

— Et combien de temps nous faut-il pour atteindre le port ?…

— Mon Dieu ! tout au plus…

Il aurait volontiers dit un quart d’heure.

Il n’osa pas.

— Ce qui signifie, continua miss Elphys, que nous avons encore deux ou trois heures devant nous…

— Oh ! ne dites pas cela…

— N’insistez pas ! je croirais que nous passerons la nuit à bord…

L’Américain baissa la tête.

— Mais je suis résignée, continua miss Clary. Ne parlons plus de cela. Et au contraire, je compte sur vous pour que ces heures me paraissent les plus courtes des heures…

— Voulez-vous que je fasse sauter les chaudières du Crocodiles ?

— Point, s’il vous plaît. Vous oubliez que le Crocodile m’appartient et que vous en répondez sur votre tête. Seulement comme je prévois qu’une fois à terre, nous n’aurons pas beaucoup de temps pour causer, je vous prierais de me raconter maintenant la fin de vos aventures…

— Quoi ! vous consentiriez !…

— J’exige, capitaine, que vous et Mme Warton vous veniez dîner avec nous ; et là, vous boirez à notre expédition, en me disant comment vous vous êtes marié…

Décidément, miss Elphys était de bonne composition.

Un quart d’heure après, tandis que le Crocodile coquetait avec la rive algérienne qui, en dépit de ses efforts et de ses grincements semblait – comme la nymphe de Virgile – fuir devant lui, Warton, rasséréné, reprenait ainsi qu’il suit le récit interrompu :

— J’en étais donc resté, dit-il au moment où, franchissant l’obstacle que formaient devant la porte les cadavres de mes deux pauvres amis, j’allais m’élancer dehors…

« La porte était toute grande ouverte. Donc, la chose semblait facile.

« Mais voici qu’au moment où je penche la tête au dehors… pssst ! j’entends une espèce de sifflement, et une flèche vient se ficher dans le cadre de la porte, juste à la hauteur de ma tête…

« Naturellement, je recule. Je trébuche sur ce pauvre Dick.

« Que faire ? D’où venait cette flèche ?… Était-elle dirigée sur moi ?… ou bien était-ce par hasard qu’elle m’avait rasé de si près ?…

« Prudent, au lieu d’avancer la tête, je passe la main par l’ouverture… Pssst ! une autre flèche passe juste entre mes doigts que par bonheur, je tenais écartés… encore cette fois je n’avais pas été atteint !

« Mais pour cela, la position n’en était pas moins critique.

« Il y avait un fait évident. J’étais guetté, serré de près, et de plus, une certaine expérience me faisait reconnaître, à la couleur rougeâtre des bouts de flèches, qu’elles étaient empoisonnées.

« Avouez que la situation n’avait rien de bien récréatif.

« Rester dans la hutte, c’était risquer de me faire prendre comme un lièvre au gîte.

« Sortir, c’était recevoir n’importe où une dose de venin suffisante pour tuer un cheval.

« J’étais donc, je l’avoue, assez perplexe, quand il me vint une idée.

« La hutte était assez solidement construite, et le toit était formé de tiges de bambous entrelacés qui présentaient une résistance sérieuse. De plus, par un caprice assez singulier nous avions élevé sur le devant et sur les trois autres faces, des sortes de frontons, formés des madriers de côté plus hauts que le plafond. Cela formait comme une sorte de caisse.

« Je me souvins de ce détail, et je me dis que si je pouvais arriver là, je me cacherais, et que peut-être les Indiens – car je n’avais aucune illusion sur la qualité de mes agresseurs – passeraient leur chemin, sinon sans me chercher, tout au moins sans m’apercevoir.

« À peine cette pensée eût-elle passé par ma tête, que je me hâtai de fermer la porte. J’amoncelai derrière elle, après l’avoir solidement barrée, tout ce qui pouvait faire obstacle à l’irruption. Ceci avait surtout pour but d’attirer mes Indiens à l’intérieur, je comptais que pendant qu’ils s’occuperaient à piller les quelques nippes de la case, je trouverais moyen de m’évader.

« Ah ! comme je regrettais alors la mort du crotale !

« Si les Indiens, forçant ma porte, s’étaient trouvés en face de cet hôte inattendu, il est probable que j’en aurais été débarrassé pour longtemps. Ce qui m’aurait fait grand plaisir, car en ce temps-là, ils n’avaient pas encore été touchés par la civilisation et avaient des mœurs peu compatibles avec nos habitudes, ainsi que vous le verrez tout à l’heure.

« La porte barricadée, j’ouvris une sorte de lucarne que nous avions ménagée dans le toit, et ayant ma carabine en bandoulière, des pistolets et un couteau à ma ceinture, je me hissai à la force des poignets.

« Tout mon sang-froid m’était revenu.

« En une minute, je fus sur le toit. Et vraiment, on y était fort bien caché.

« Me tenant à plat ventre, ayant refermé la lucarne, je cherchai à glisser mon regard entre les palissades et à reconnaître l’ennemi…

« Un frisson me secoua des pieds à la tête.

« L’ennemi, – c’était toute une bande d’indiens, – mais de la pire espèce.

« À ce moment, nous entretenions déjà des relations presque amicales avec les Sioux, les Chippeways, les Saques, les Renards et beaucoup d’autres ; c’était entre nous un échange de cadeaux où généralement nous n’avions pas la plus mauvaise part.

« Mais ceux-ci appartenaient à la plus détestable race… les Arikaras.

« Brutaux, ayant pour les blancs la haine la plus invétérée, les Arikaras étaient connus pour leur férocité, et je ne pouvais me méprendre, les plumes vertes piquées dans leur coiffure étaient le signe distinctif de la tribu, sans parler des nombreuses chevelures qui pendaient à leur ceinture.

« Affreusement tatoués, armés d’arcs, de flèches, et aussi, pour la plupart, d’armes à feu, mes visiteurs n’étaient rien moins que rassurants.

« Ils étaient plus de cinquante ; de plus, à quelque distance derrière eux, un groupe attira mon attention…

Ici Warton dut s’interrompre un moment.

L’émotion lui serrait la gorge. Ô amour ! amour !

— Hélas ! commandante, dit-il en soupirant, deux malheureux Sioux avaient été saisis par les Arikaras ; l’un c’était Tou-Sam-Ba, l’autre vous l’avez deviné, c’était la Fleur-de-Prairie, alors épouse de Tou-Sam-Ba…

« Je ne voudrais pas insister sur les impressions qui m’assaillirent tout à coup.

« Certes, je ne pouvais avoir la folle prétention de délivrer les prisonniers… et cependant quand je songeai que les Arikaras avaient la renommée de torturer leurs captifs, de les brûler vifs… plus encore, de manger les morceaux les plus friands !… alors, je me sentis une énergie nouvelle !… Non, certes, je ne permettrais pas qu’un semblable crime fût commis.

« Elle, Fleur-de-Prairie, douce victime résignée, marchait noblement, jetant devant elle des regards fiers… en vérité il me semblait que, sans me voir, elle me cherchait…

« Je dois ajouter que Tou-Sam-Ba paraissait beaucoup moins courageux que sa femme… ce qui doit être excusé par ce détail que les captives étaient le plus souvent employées comme esclaves… tandis que les guerriers ! je vous ai dit quel était le sort qui les attendait.

« Donc, j’étais résolu à défendre, à sauver celle dont j’ignorais encore le nom ! C’était le coup de foudre ! Cette taille altière, ce port majestueux, tout m’avait empoigné, je ne m’en dédis pas ! j’avais deviné l’ange de ma vie…

Fleur-de-Prairie, devenue Minnie Warton, s’efforçait en vain de calmer les effusions poétiques du doux Warton. Mais elle n’y réussissait pas.

Maman Caraman riait sous cape en regardant cet ange colossal.

Miss Clary, plus grave, gardait son sérieux. Et ce fut de la voix la plus calme qu’elle dit au capitaine :

— Je vous comprends bien, capitaine. Continuez…

Warton était resté un instant pensif. Puis :

— Les Arikaras entouraient maintenant la hutte, et par leurs contorsions menaçantes, ils exprimaient l’intention non équivoque de me faire un très mauvais parti…

« Je me tins coi, attendant les événements.

« Seulement, l’œil et l’oreille au guet, je tenais, à toute aventure, le doigt sur la gâchette de ma carabine. J’étais décidé, sinon à vaincre, tout au moins à défendre chèrement ma vie.

« Cependant les sauvages – car à ceux-là on peut bien donner ce nom, sans crainte de se tromper – les sauvages tournaient autour de la hutte, hésitant à y entrer. Quelques-uns déjà avaient levé la tête, vers le toit, puis se communiquaient de l’un à l’autre des observations – prononcées d’une voix gutturale – mais que mon ignorance absolue de la langue arikara m’empêchait de comprendre.

« Enfin ils s’étaient groupés devant la porte, et les plus hardis se mirent à l’attaquer à coups de hache.

« Notre pauvre cabane n’était point bâtie sur des fondations bien solides ; et les heurts l’ébranlaient si violemment que je craignais à tout instant qu’elle ne se renversât, en m’entraînant sous ses débris.

« Du reste, ce qui allait m’arriver justifiait amplement ma terreur.

« Soudain, j’entendis des clameurs horribles. – Jamais de ma vie je n’entendis plus un semblable charivari… c’étaient, à vrai dire, des rauquements de fauve, des ululations de hibou, je ne sais quoi de mêlé qui combinait toutes les gammes de l’atroce et du déchirant…

« Les Arikaras qui avaient pénétré par la brèche s’étaient trouvés en face des deux cadavres et surtout – je l’ai su depuis – ce qui avait porté leur horreur au plus haut degré, ç’avait été le corps décapité du crotale…

« Ces animaux-là – je parle des Indiens – portent au serpent à sonnettes une sorte de respect superstitieux ! Leurs charmeurs jonglent avec ces bêtes affreuses. C’est incompréhensible, mais cela est… Si bien que le fait de trouver en un même lieu deux cadavres d’hommes et le corps décapité du serpent, leur fournissait déjà le canevas d’une légende…

« Les deux blancs avaient tué le serpent et le grand Manitou les avait frappés !

« Donc le grand Manitou avait passé par lâ.

« Donc c’était un lieu épouvantable, visité par la colère du Très-Haut !

Comme miss Clary riait de bon cœur, Warton s’interrompit et dit d’un ton sérieux :

— Après tout, ils ne sont pas plus bêtes que nous. Nous avons bien d’autres histoires dans notre religion !

Cette réflexion sceptique jeta un léger froid. Cependant maman Caraman cligna de l’œil et lança un regard – quelque peu approbateur – du côté du capitaine, qui, sans s’émouvoir, estimant qu’il avait dit la chose du monde la plus simple, reprit :

— Je dois avouer que, pendant quelques minutes, j’espérai être sauvé par cette interprétation fantaisiste : – lieu maudit, – lieu foudroyé – il n’y avait qu’une seule chose à faire, c’était de s’en aller.

« Et sur ma foi, si je les avais vus s’écarter avec respect, je me serais frotté les mains sans vergogne…

« Mais point du tout !…

« Les voilà qui de nouveau croassent, coassent, se consultent…

« Pendant ce temps-là, Tou-Sam-Ba avait de plus en plus l’air de s’enfuir dans le sixième dessous. Tandis qu’au contraire Fleur-de-Prairie, toujours plus charmante… Non, mais vous ne pouvez pas savoir ! Elle a un peu vieilli ! mais c’était une si belle femme !

— Continuez, continuez ! capitaine, fit doucement miss Elphys.

— Tout à coup, un des Arikaras, qui avait sur la tête deux étages de plumes vertes, et dont le visage était horriblement tatoué, imposa silence à tous et brièvement donna des ordres…

« Lesquels ? j’aurais donné mon lingot d’or, pour le savoir !

« Car, je ne vous l’ai pas dit, mais j’avais sauvé le lingot…

« Je n’admets pas que, dans les plus grandes crises, on néglige ses intérêts !

« Mais, soyez tranquille, je n’avais aucune envie de le leur offrir : d’autant plus que pour cela, il aurait fallu se montrer, et que cette seule idée me répugnait fort.

« Aussi, tout en ne perdant pas un seul de leurs mouvements, j’étais bien décidé à ne me montrer qu’à la dernière extrémité…

« Cependant les Arikaras s’agitaient fort… ils allaient de ci, de là, disparaissaient dans les anfractuosités des roches, puis émergeaient à la surface. Et si ma curiosité était grande, je ne saurais dire qu’elle ne fut pas satisfaite…

« Ils revinrent chargés de broussailles sèches : puis, je les vis entrer dans la hutte. Quand ils en ressortaient, ils avaient les mains vides.

« Savez-vous quelle idée infernale avait passé par ces crânes stupides !

« Le lieu avait été souillé par le meurtre d’un crotale, il s’agissait d’accomplir une cérémonie expiatoire. Et comme ils connaissaient probablement le vieil adage : le feu purifie tout – ils n’avaient pas trouvé de moyen plus expéditif pour apaiser le Manitou que de mettre le feu à la hutte…

« C’est singulier. Mais je ne compris pas tout d’abord. Comme cela, à distance, il semble qu’il fallût être stupide pour ne pas savoir ce qu’ils allaient faire. Et cependant voilà la vérité : j’imaginais cent choses diverses, excepté la seule vraie…

« Et toujours sur mon toit, le doigt à la détente de ma carabine, j’attendais.

« Je n’attendis pas très longtemps…

« Bientôt, une singulière odeur vint me titiller les narines. Cela me rappelait les côtelettes grillées de mon pays natal. Et, comme je n’avais pas mangé depuis de longues heures, la sensation n’était pas absolument désagréable.

« Mais quel rappel à la réalité ! j’en ai encore chaud !

« Tout à coup, de tous les côtés, une fumée âcre, noire, tourbillonnante, m’environne…

« Je suis saisi aux narines, aux yeux, à la gorge…

« Je veux me dresser, crier. Impossible ! l’attaque avait été si brusque que j’étais comme étouffé ! Puis les flammes glissent entre les interstices du toit de bambou, grandissent, roulent… J’entends des grésillements, des craquements !…

« C’était moi qui étais sur le gril !…

« En quelques secondes, l’embrasement m’environne.

« Cette fois, je veux me lever, appeler à l’aide, oubliant tout, les Arikaras, les mangeurs d’hommes, pour ne plus songer qu’au péril immédiat.

« Seulement, au moment où je prenais cette résolution héroïque et désespérée, deux faits se produisent.

« Le canon de ma carabine, léché par la flamme, éclate…

« Je sens dans les reins le choc d’un coup violent, puis le pied que j’avais lancé en avant pour m’étayer sur le toit manque, s’effondre, et je tombe…

« Où suis-je tombé ? voilà ce que je ne saurais vraiment dire !

« Il paraît que j’ai dégringolé au beau milieu du foyer…

« Tout d’abord les Arikaras se sont reculés, en grimaçant et en se contorsionnant…

« Pour eux, c’était le diable qui surgissait des flammes… quoique surgir et tomber soient des choses bien distinctes.

« Je rôtissais de la belle façon, quand le chef, un peu moins idiot que les autres, – ce qui ne veut pas dire, du reste, qu’il fût intelligent, – s’avise de s’apercevoir qu’il s’agit d’un blanc…

« Il recroasse et recoasse de nouveau…

« On me tire du brasier, qui par la tête, qui par les cheveux… qu’en ce temps-là j’avais fort épais…

« Et tandis que la pauvre hutte brûlait, incendiant et réduisant en cendres les restes de mes malheureux camarades, les Arikaras ralliés m’emportaient au galop de leur course infernale…

« De tout cela, je ne sais rien… je n’ai rien vu ni senti.

« Je me souviens seulement que mon cerveau bouillonnait comme celui d’un homme qui a bu trop d’eau-de-vie… j’avais la sensation d’une course fantastique… je me croyais déjà mort et emporté au diable…

« Après tout, cela eût peut-être mieux valu pour moi ! »

— Oh ! Tom ! interrompit Fleur-de-Prairie, autrement dit Minnie Warton.

— C’est vrai ! j’ai tort, reprit doucement le capitaine. Car c’est de là que date le bonheur de ma vie…

— Pardon ! fit miss Clary, est-ce que par hasard nous ne serions pas arrivés à Bône ?

Warton eut un cri du cœur.

— Soyez donc tranquille ! nous en avons au moins pour deux heures !

Clary se contenta de sourire, tandis que Warton, s’apercevant trop tard de sa franchise involontaire, se mordait les lèvres.

— Continuez ! répéta encore la jeune fille.

Warton se souvenant peut-être de l’adroite Shéhérazade qui retardait par des contes l’heure de son supplice, se hâta d’obéir :

— J’étais tombé, dit-il, dans un évanouissement profond…

« Quand je revins à moi, la nuit était profonde…

« J’étais étendu à terre, très solidement lié, ne pouvant remuer ni pieds ni pattes.

« À la lueur des branches de résine qui brûlaient en répandant une énorme fumée, je voyais les Arikaras gravement assis en rond – les chefs au milieu – et fumant avec la placidité d’ouvriers qui ont fait une bonne journée.

« À quelques pas de moi, Tou-Sam-Ba était attaché à un poteau.

« Fleur-de-Prairie, libre de liens, était prosternée auprès de lui.

« Ma première sensation fut celle de la faim. Combien de temps s’était écoulé depuis ma chute ? Je l’ignorais. Pourtant, dès que je pus rassembler mes idées, je me dis que j’avais été attaqué peu de temps après le lever du soleil, et que, puisque la nuit était venue, il y avait douze heures au moins que j’étais au pouvoir de mes ennemis.

« Ils semblaient, d’ailleurs, fort peu se préoccuper de moi et des autres prisonniers.

« Ils causaient gravement. Un des leurs, une sorte de squelette énorme, s’était dressé et levait vers le ciel ses bras maigres, comme s’il eût voulu conjurer les étoiles.

« Tout cela entremêlé d’interjections, de gloussements qui étaient pour moi plus que de l’hébreu.

« Ma foi, me dis-je, qui ne risque rien, n’a rien !

« Et, poussé par l’épouvantable fringale qui me tenaillait l’estomac, je criai en anglais :

« — Dites donc, camarades, est-ce que vous allez me laisser mourir de faim ?…

« C’était une imprudence, je le confesse. Mais, dans l’état où je me trouvais, est-ce que le pire était possible. Hélas oui, il l’était.

« À mon cri, deux des chefs se levèrent, et s’avançant vers moi, les bras croisés sur la poitrine, me considérèrent d’abord avec attention.

« Puis, l’un des deux, avec des contractions abominables de mâchoires, comme si l’anglais était plus difficile à prononcer que leur damnée langue, me dit :

« — Homme pâle, que veux-tu !

« — Eh ! je veux manger, parbleu ! Pourquoi suis-je attaché ? quel mal vous ai-je fait ?

« — Tu es l’ennemi de notre race…

« — Moi ! Ah ! par exemple, je vous jure bien que non.

« — C’est toi qui as tué le serpent sacré…

« — Le sacré serpent ! Eh bien !… fallait-il pas me laisser tuer par lui ?

« Certes, ma logique était irréfutable. Mais ces gens-là n’étaient point philosophes. Et au moment où je proférai cet aveu, très franc et très net, des cris de rage retentirent :

« — Tu as tué ! s’écria l’un des chefs en me mettant le poing au visage. Tu seras tué !…

« — Pardon ! mais moi, je suis un homme comme vous, je suis votre frère…

« — L’homme pâle et l’homme rouge ne sont pas nés de la même racine…

« — Ça, c’est une question. Il y a à New-York des gens très forts qui discutent là-dessus…

« Je reprenais mon aplomb, comme vous voyez. Je me disais qu’après tout, ces sauvages étaient comme les animaux, et que pour les dompter, il suffisait de n’avoir pas peur d’eux.

« Cependant les deux chefs étaient revenus vers leurs hommes, et de nouveau péroraient à qui mieux mieux. Cette discussion n’avait pas l’air parfaitement amicale à mon endroit : et plusieurs fois des enragés se détachèrent du groupe et vinrent à moi, faisant tournoyer sur ma tête leur massue qu’on appelle tomahawk.

« Mais mon crâne restait indemne, je ne savais alors par quelle grâce spéciale.

« L’un des chefs prit la parole tout seul. Les autres l’écoutaient avec attention.

« Savez-vous ce qu’il leur expliquait, le misérable !

« Dans son langage imagé et féroce, il prétendait qu’ayant marché vaillamment dans le sentier de la guerre, il avait droit à une récompense exceptionnelle.

« Il y avait une grosse opposition. Il paraît qu’un autre chef avait des titres non moins décisifs à une récompense nationale : notamment trois jours auparavant ils avaient surpris une tribu de Sioux, lui avaient infligé une défaite abominable, dont les chevelures toutes fraîches dont je vous ai parlé et les deux prisonniers dont Fleur-de-Prairie étaient le terrible trophée.

« On se serait cru au congrès tant ils discutaient violemment. Et je vis le moment où ils s’allaient s’entredévorer, ce qui ne m’eût pas été fort désagréable, vous le comprenez…

« Mais mon étoile pâlissait. Et non seulement, ils restèrent tous vivants, mais encore ils s’entendirent, et le point en litige fut adjugé…

« Or, quel était ce point ? j’en frissonne encore !

« C’était ma chevelure ! c’était mon scalp !

« Un morceau, paraît-il, fort recherché et qui flattait énormément la vanité de mes Arikaras !

« Et mes cheveux, et la peau de mon crâne… furent adjugés – comme dans une vente publique – à ce damné chef qui dansait de joie…

« Et je ne comprenais pas ! Ah ! certes ! j’étais couvert de brûlures et de contusions ! j’avais fait un saut atroce au milieu d’un brasier, j’étais pour tout dire démoli comme une vieille masure incendiée… mais si j’avais su ce dont il était question, sur ma vie ! je me serais fait tuer comme un chien…

« Mais que faire quand on ne comprend pas une langue ? Je songeais à des violences, peut-être même à des tortures… Mais à cela, à cet épouvantable raffinement d’horreur !…

« Ils s’étaient remis à fumer, paisibles, comme des législateurs qui viennent de rendre un décret intéressant le salut public. Ils n’avaient plus l’air de penser à moi. À la lueur du feu qu’ils avaient allumé, je voyais danser leurs silhouettes fantastiques…

« Et je me laissais aller – pauvre innocent – à je ne sais quelle somnolence apathique ? Me reposer, dormir, oh ! que n’aurais-je donné pour cela !

« Cependant la nuit se faisait plus profonde…

« Tout à coup il me sembla que quelque chose rampait à côté de moi : je vous ai dit que j’étais solidement lié et qu’il m’était impossible de faire le moindre mouvement.

« Pourtant j’avais si présent à l’esprit l’ignoble souvenir du crotale que je me tordis pour me reculer. Mais une main se posa sur mon visage. Je regardai…

« Non, ce n’était pas un crotale ! non, ce n’était pas un animal venimeux !

« C’était Fleur-de-prairie.

« Comment elle avait pu se glisser jusqu’à moi sans attirer l’attention des cannibales qui étaient là immobiles, pensifs à quelques pas, c’est ce qui aujourd’hui encore déroute mon intelligence.

« Au reflet éloigné du foyer, je la reconnus. Elle me regardait à plein dans les yeux, et sa bouche avait un sourire si doux, si doux.

« Comme tout le monde, étant enfant, j’ai été bercé par des contes de fées. Je songeai aussitôt à une de ces protectrices mystérieuses…

« Elle me fit signe de ne pas bouger. Puis elle avança vers moi sa main, aux doigts de laquelle je vis une sorte de fruit rouge, pareil à une toute petite cerise. Elle le posa sur ses lèvres et m’indiqua par un geste expressif que je devais manger ce fruit.

« J’aurais avalé le globe terrestre comme une pilule, s’il m’avait été offert par Fleur-de-Prairie.

« Je n’hésitai pas, j’entrouvris la bouche, et sa main aimée me plaça la petite boulette entre les dents. Puis pssst ! plus personne ; elle avait disparu avec plus de prestesse encore.

« Cinq minutes après, je sentais mon cerveau tourbillonner, un nuage épais couvrait mes yeux. En vérité, je m’endormais d’un sommeil si profond !

« Ah ! je sais qu’il y a des médecins qui parlent d’éther, de chloroforme et qui prétendent avec ces ingrédients de pharmacie rendre le malade insensible…

« Eh bien ! jugez, commandante !… quand je rouvris les yeux, n’ayant rien vu, rien entendu, rien senti… j’étais scalpé !

« Oui, scalpé ! le gredin qui avait obtenu ma chevelure de l’estime de ses concitoyens avait pris son parchemin de noblesse, c’est-à-dire la peau de mon crâne et ses dépendances !

« Je ne m’en aperçus pas tout d’abord. J’étais environné de ténèbres, une étrange fraîcheur me glaçait le crâne. Je portai instinctivement les mains à ma tête, et je rencontrai un énorme bandage fait de feuilles d’arbre, de mousses, de ligatures de lianes.

« Je n’avais pas la mémoire très présente. Et je crus que j’avais reçu à la tête quelque blessure que mes ennemis miséricordieux avaient pansée. Et je les remerciai du fond du cœur, les misérables !

« Mon corps brûlait, j’étais en proie à la fièvre. J’avais la tête lourde… et surtout je ressentais toujours cette impression glaciale qui était presque cuisante.

« Où étais-je ? Je ne voyais plus rien !

« Évidemment on m’avait changé de place. Quand je m’étais endormi, j’avais au-dessus de ma tête la voûte du ciel, et les étoiles brillant sur le fond d’un bleu foncé.

« Maintenant rien de plus noir… partout !

« Je m’aperçus alors seulement que mes liens avaient été détachés. J’étendis de nouveau les bras et je me heurtai à une muraille de pierre.

« Que faire ? rester immobile ou bien appeler ? mais c’était peut-être attirer de nouveau l’attention de mes ennemis, qui sans doute, s’étaient débarrassés de moi en me jetant dans quelque trou…

« Tout à coup, comme j’allongeais les jambes toujours dans le but d’explorer ma prison, j’entendis une voix… un murmure… un chuchotement, prononçant des mots que je percevais à peine et qui d’abord ne présentaient à mon esprit qu’un sens confus…

« On parlait ? Était-ce de l’Arikara, du Sioux !

« Point ! c’était de l’anglais, non certes du plus pur, mais une suite de langage monosyllabique, dont les mots s’enchaînaient tant bien que mal.

Et cela signifiait :

« — Tranquille – malade – danger…

« Soudain… je ne puis dire ce que je reconnus… mais je devinai la voix de Fleur-de-Prairie.

« Oui, mon bon ange, ma fée avait continué de veiller sur moi !…

« Mais par quel miracle, par quel prodige était-elle seule, avec moi, au fond d’un trou où on n’y voyait goutte.

« J’ai su depuis que Fleur-de-Prairie voyait dans l’obscurité comme les chats, si bien qu’elle distinguait sur mon visage les sentiments qui l’agitaient…

« Et, devinant ma surprise, elle me dit :

« — Tou-Sam-Ba mort… cuit… pas mangé… surprise… Arikaras enfuis !…

« Naturellement je ne comprenais qu’à demi. Cependant il me semblait que Tou-Sam-Ba devait être le prisonnier, époux de Fleur-de-Prairie. Et oserai-je le dire ? une immense joie remplit mon âme… Elle était libre !…

« Silence ! fit-elle.

« J’entendis comme un glissement, puis, plus rien. L’immobilité ! le silence ! et j’avais toujours si froid à la tête.

« Et mon mal, mon inquiétude se compliquaient d’une autre souffrance…

« Des crampes, d’horribles tiraillements d’estomac me tenaillaient !

« J’ignorais depuis combien de temps j’étais là. Mais il était évident que mon dernier repas devait être digéré depuis longtemps.

« Au bout de quelques minutes, un rayon de jour brilla au-dessus de moi : je vis que les broussailles amoncelées s’écartaient, et, aux lueurs roses de l’aurore, je vis apparaître le doux visage de Fleur-de-Prairie…

« Elle me dit ce seul mot :

« — Debout !

« Et comme je lui avais obéi en me soutenant tant bien que mal aux parois de ma prison, je me sentis tout à coup enlevé par les épaules, moi qui pesais cent quatre-vingts livres, aussi facilement que si j’eusse été un enfant…

« Quelle femme ! Hein ? Quelle poigne ! Quel ange !

« Sortant du noir, je clignais des yeux. Évidemment on était maintenant au lever du jour. Nous nous trouvions dans une clairière, à quelques pas de l’endroit où la veille, les Arikaras en rond – fumant le calumet de la paix… ou de la guerre – avaient si vivement discuté à mon sujet…

« Fleur-de-Prairie m’avait disposé un lit de feuillages et me contraignit doucement à m’y étendre. Puis elle se plaça devant moi, les deux bras croisés sur sa poitrine…

« On a beau ne pas avoir d’amour-propre… cela flatte d’être contemplé ! Je laissais faire.

« Soudain ce mot m’échappa, comme malgré moi :

« — J’ai faim, dis-je.

« Fleur-de-Prairie écarta les bras, puis les porta à la tête. Elle semblait très perplexe, plongée dans une méditation profonde. Sans doute elle cherchait le moyen de satisfaire mon appétit. Mais là, en pleines broussailles, peu de chance d’y rencontrer un beefsteak…

« Et pourtant !

Arrivé à ce point de son récit, Warton toussa légèrement. Évidemment le plus difficile lui restait à dire. Mais s’arrêter, c’était donner à miss Clary le loisir de constater que le Crocodile était d’une lenteur désespérante.

Maman Caraman avait eu grand-peine à garder son sérieux. Toutes les fois que l’Américain parlait de cette fée, de cet ange qui s’était appelée Fleur-de-Prairie et qui répondait aujourd’hui au nom de Minnie Warton, elle regardait l’effroyable créature à qui s’appliquaient ces doux poétiques vocables et manquait pouffer de rire.

Or, à ce moment, jugeant peut-être qu’elle aurait pu rougir de modestie au narré de ses derniers actes de dévouement, la veuve de Tou-Sam-Ba s’était discrètement retirée.

Si bien que maman Gendarme, n’y tenant plus, demanda franchement :

— Est-ce que Mme Warton est très changée depuis ce temps-là.

Warton eut un signe de tête des plus affirmatifs.

— Oh ! oui, oui ! dit-il avec feu. Elle a beaucoup embelli !…

Maman Caraman faillit éclater. Elle devint cramoisie, poussa de petits gémissements plaintifs qui prouvaient les efforts – surféminins – qu’elle s’imposait au nom de la politesse, et finalement se levant d’un bond, se précipita vers sa chambre dont elle faillit enfoncer la porte. Et de l’autre côté on entendit des gloussements, des éclatements, des déchirements !…

— Qu’a donc madame votre gouvernante ? demanda Warton avec intérêt.

— Oh ! presque rien… dit Clary dont l’urbanité était mise à une rude épreuve, quelquefois… à la fin du dîner… des accès de toux… des quintes, vous savez !

Warton la plaignit bien sincèrement, puis :

— Au reste, Miss, je suis heureux que nous soyons seuls… il n’y a qu’une âme d’élite comme la vôtre qui puisse comprendre la grandeur de Minnie, la générosité – unique – je dois le dire dont elle fit preuve à mon égard…

— En vérité ! Continuez…, j’écoute avec un intérêt…

— Je vous ai dit que je mourais littéralement de faim… et que je suppliais Fleur-de-Prairie de me trouver n’importe quoi à me mettre sous la dent…

« Elle hésitait, la noble créature ! mais enfin, elle eut pitié de moi, et avec un geste de décision, elle s’élança dans le fourré, et revint au bout d’un instant tenant enveloppés dans une feuille d’arbre, quelques morceaux de viande parfaitement rôtis et d’un aspect fort appétissant.

« Elle le contempla un instant, puis me tendit le plat improvisé avec un soupir.

« J’en pris un morceau avec un petit salut de remerciement.

« Mais comme j’allais entamer ma portion :

« — Et vous ? lui dis-je, mangez aussi.

« — Non, fit-elle en rougissant, pas faim.

« — Je vous en prie… sinon je ne mangerai pas.

« Alors elle se décida et mangea. Moi aussi. Je dirai même que j’en repris. C’était un peu fade, mais quand on a très faim… Seulement, je me demandais à quel animal avait appartenu ce beefsteak.

« Je l’interrogeai alors doucement, avec un tremblement dans la voix qui la rendait plus charmante encore :

« — Tou-Sam-Ba… mari… me dit-elle. Tout ce qu’il en reste !

« J’avais mangé son mari !…

« Son mari que les Arikaras, après m’avoir scalpé et dédaigné comme chair de blanc, avaient fait consciencieusement rôtir. Mais, au milieu du repas, ils avaient été interrompus par une autre bande de sauvages.

« À la faveur du tumulte, Fleur-de-Prairie n’avait pas hésité un instant. Ayant toujours veillé sur moi par l’effet d’une de ces sympathies qui ne se raisonnent pas, elle m’avait emporté sur ses épaules, caché dans le trou, pansé, sauvé !… Déjà grâce au narcotique qu’elle m’avait donné, je n’avais pas senti l’horrible douleur du scalp… Avec une habileté que lui prêtait l’expérience elle avait enveloppé mon crâne d’herbes salutaires… et enfin ! enfin, plutôt que de me laisser mourir d’inanition, elle m’avait sacrifié Tou-Sam-Ba !

« Vrai sacrifice ! car, elle me l’a avoué depuis, elle l’avait bien aimé !…

— Capitaine, dit Peter en ouvrant la porte, nous entrons dans la rade de Bône.

Miss Clary se leva brusquement. En vérité, l’excentricité du capitaine commençait à dépasser quelque peu les bornes.

Et cependant Warton disait :

— Ne pensez-vous pas, Miss, que mon devoir d’honnête homme était d’épouser Fleur-de-Prairie ?

— Certainement… vous avez bien fait !

— Oh ! elle a embrassé la religion chrétienne… c’est pourquoi elle s’appelle Minnie.

— Capitaine, je vous en prie, occupez-vous maintenant des détails du débarquement, et n’oubliez pas que vous devez être à mes ordres pour le départ…

— Comptez sur moi !

Miss Clary rentra dans sa chambre, un peu pensive.

Si audacieuse qu’elle fût, elle se demandait si ce n’était pas beaucoup risquer que de s’enfoncer dans le désert avec ce ménage d’anthropophages.

Mais il nous faut revenir maintenant à l’Alcyon et raconter comment s’était effectué le débarquement de Monte-Cristo et de son fils.

XVI

LES ADIEUX DE MALDAR

L’Alcyon fendait le flot avec cette rapidité vertigineuse qui était une des passions de Monte-Cristo. Nul ne l’aurait pu suivre, nul ne l’avait suivi.

Dès que la côte avait été signalée, Monte-Cristo était monté sur le pont avec son fils.

Espérance semblait entrer dans une vie nouvelle. Son sang courait plus vite dans ses veines. L’adolescence fleurissait déjà sous la jeunesse, et la sève qui montait, allumait dans ses yeux des lueurs brillantes.

Quand il vit – à l’horizon éclatant de lumière – la terre d’Algérie, avec ses tons d’or sur lesquels Bône, étendue sur la colline, semblait un bouquet de perce-neige, dans un vase de bronze niellé, il ne put réprimer un cri d’admiration :

— Oh ! père, père ! que c’est beau !

Monte-Cristo se pencha vers lui, souriant :

— Cher enfant, lui dit-il, tu vas mettre pied sur cette terre française : souviens-toi que tu es mon fils. Tout pour le bien par le bien ! Sans doute de grands dangers nous attendent : tu ne manqueras pas de courage, n’est-ce pas ?

— Oh ! père, ne seras-tu pas auprès de moi !

— Ne parle pas ainsi, ne se peut-il pas produire telle circonstance qui nous sépare. Qui sait ? le désert a des secrets que nul encore n’a pu approfondir, la nature des forces contre lesquelles nul n’a pu lutter…

— Mais toi ! toi !…

— Oh ! moi, fit le comte en souriant tristement, je suis un homme comme les autres… peut-être s’est-on trop habitué à me croire doué d’une puissance surhumaine. Oui, je suis fort ; oui, j’ai la volonté ardente et implacable ! Mais qu’est-ce que tout cela en face de l’immensité ! Monte-Cristo est, dans l’entrainement des mondes, un point imperceptible, comme le ciron qu’un pied écrase… ne te fais donc pas d’illusion, mon fils. Je puis être frappé, je puis tomber, je puis disparaître…

Son sourire s’accentua, plus ironique et plus douloureux :

— Je puis être vaincu. Alors, mon fils, il faut que tu sois prêt, non seulement à lutter, non seulement à continuer l’œuvre que j’entreprends, mais surtout à sentir en toi toutes les énergies de l’homme de bien. Regarde-moi bien en face, Espérance, et dis-moi : Si je n’étais plus là, jure-moi de ne point te laisser abattre. Si je tombe, relève-moi. Si je disparais, cherche-moi. Si je meurs, pleure-moi. Mais que pas un instant ta volonté ne faiblisse. Et si le désespoir était sur le point de s’emparer de toi, pense à ta mère !

— Ma mère ! je l’aime tant !

— Et tu le dois, enfant. Ta mère est une de ces saintes et douces créatures qui comprennent tous les devoirs et tous les sacrifices. Elle t’a donné à moi : dépôt sacré que je lui rapporterai fidèlement. Mais si la fortune me trahissait, n’oublie jamais que cette dette, c’est à toi de la payer… Qu’un fol héroïsme ne t’entraîne pas. Point de témérité. Espérance, jure-moi, quoi qu’il arrive, de ne jamais oublier que tu appartiens à ta mère…

— Oui, père, je te le jure. Mais tes pensées m’attristent, que redoutes-tu donc ?

— Rien. Oh ! je ne suis pas de ces visionnaires qui imaginent le danger, avant qu’ils ne l’aient en face d’eux. Sois tranquille, enfant, je suis là… bien vivant… bien sûr de moi !… je voulais seulement te tracer la voie…

Et Monte-Cristo, calme, le visage impassible, l’œil clair, se mêla aux matelots pour commander les dernières manœuvres.

Non, il l’avait dit, le comte n’était point de ces hommes qui obéissent à des pressentiments injustifiés. Et cependant, un poids lourd oppressait sa poitrine. Il lui semblait qu’une menace – inconnue, insaisissable – était épandue dans l’air qu’il respirait. À qui s’adressait cette menace ? qui le savait ? et cette impression même n’était-elle pas toute nerveuse ! C’était cependant, depuis de longues années que Monte-Cristo éprouvait cette émotion singulière qui, au milieu du calme profond et de la sécurité parfaite, fait battre le cœur plus fort que de coutume.

Autour de lui, tous les serviteurs dévoués, Bertuccio, Jacopo, Coucou lui-même, qui lui avait déjà voué une affection singulière. Il n’était pas un des matelots qui n’eût déjà longtemps servi sous ses ordres. C’étaient des soldats prêts à marcher au moindre signe de leur chef, et qui se seraient fait tuer plutôt que de laisser l’ennemi pénétrer jusqu’à lui. Toutes ces poitrines eussent fait un rempart devant lui.

La ville blanchissait de plus en plus à l’horizon. On distinguait maintenant le profil blanc de la Casbah, pareille à un immense oiseau étendant ses ailes de marbre sur le ciel. Bône ! l’ancienne Hippone, où Saint Augustin – le névrosé sublime – fut élu évêque à la fin du quatrième siècle. Que de souvenirs assaillaient l’âme de Monte-Cristo, alors que, debout à la proue, il lançait son œil d’aigle dans les profondeurs de cette baie marbrée de roches, où jadis les barques carthaginoises avaient rapporté le butin d’Annibal.

Tout à coup, il tressaillit à la voix de Jacopo qui lui disait, avec une émotion qui faisait trembler sa voix :

— Maître ! Venez, venez !

— Qu’y a-t-il ? fit Monte-Cristo, se retournant à demi, comme s’il avait peine à s’arracher à sa contemplation.

— Maître ! la porte de votre cabinet est ouverte…

— Eh bien ! c’est que j’aurai oublié de la fermer…

— Non… non… maître… il y a autre chose…

— Parle donc ! en vérité, on dirait que tu as vu quelque apparition fantastique…

— Pardon, maître ! mais… ce que j’ai vu m’a si fort ébloui que j’ai peine à en croire mes yeux…

— Qu’est-ce donc ?

— Il y a dans votre cabine une énorme caisse fermée à triples serrures de cuivre…

— Je le sais. Ces serrures défieraient les plus habiles…

— Eh bien ! maître… voyant la porte entr’ouverte, je l’ai poussée… je suis entré… et j’ai vu…

— Achève donc…

— La caisse toute ouverte et… le couvercle renversé en arrière !

— C’est impossible !

— Cela est, maître… et si vrai que quand j’ai vu, par terre, sur les tapis, l’amoncellement d’or, de diamants…

Monte-Cristo avait froncé les sourcils. Quoi ! auprès de lui, parmi ces hommes dont pas un jusqu’ici n’avait trahi sa confiance, il était un misérable !…

— Viens, dit-il simplement à Espérance.

Et lentement, attristé, il se dirigea vers son appartement.

La porte en était toute grande ouverte et à travers l’issue, on voyait, épars sur le tapis, des émeraudes, des escarboucles jetant leurs feux éclatants… et aussi des pièces d’or dont le ton fauve tranchait sur les couleurs brillantes…

Monte-Cristo s’était arrêté à la porte et, attentivement, avait examiné les serrures de cuivre. C’étaient de véritables chefs d’œuvre, ciselures d’un Cellini de la serrurerie.

Le comte se releva, sans que son visage constatât la moindre émotion.

Puis il marcha vers la caisse. C’était une sorte de malle, faite d’un cuir épais qui eût brisé toute lame. Les garnitures étaient d’acier forgé, et la serrure ne s’ouvrait qu’à l’aide d’un ressort dont seul Monte-Cristo connaissait le secret.

Et cependant Jacopo avait dit vrai.

Le couvercle était renversé en arrière et un monceau de pierreries, de lingots gisait sur le tapis. On eût dit que des mains avides, fiévreuses, eussent fouillé ces richesses avec colère et les eussent rejetées avec une sorte de rage.

— Vous voyez, maître, s’écria Jacopo. Des voleurs se sont introduits ici ! il faut faire un exemple !

— Et qui te dit que ce soient des voleurs ? demanda Monte-Cristo qui était pâle.

— Mais… ces serrures forcées… ces diamants…

— Un voleur les eût-il abandonnés sur le tapis.

Et comme le mari de Manuelita restait interdit :

— Laisse-moi mon ami, dit Monte-Cristo d’une voix douce. Dis-moi, nul n’a vu ce désordre ?

— Personne, maître. Je suis allé directement vous avertir.

— C’est bien. Sur ton âme, Jacopo, ne parle de ceci à personne…

— Cependant, maître, s’il y a un voleur à bord…

Monte-Cristo fronça les sourcils. Il lui déplaisait qu’on discutât ses ordres.

— Va, te dis-je. Et encore une fois, garde-moi le secret. Tu me le jures ?…

— Oh ! maître, du moment que c’est votre désir…

— Pas un mot ! Oublie ce que tu as vu. Va !

Monte-Cristo resta seul avec Espérance. L’enfant lui dit :

— Cependant, père, n’est-il pas certain qu’il y a un malhonnête homme sur le navire ?

Le comte, s’arrachant à ses préoccupations, prit la main de son fils et doucement l’amena vers la porte.

— Courbe-toi, lui dit-il, et regarde attentivement les garnitures de cuivre. Puis, dis-moi ce que tu auras vu.

Espérance obéit. Pendant quelques minutes, il y eut silence. Monte-Cristo attendait, les bras croisés sur sa poitrine.

— Eh bien ? demanda-t-il enfin.

— Je ne vois rien, dit Espérance.

Monte-Cristo réprima un léger mouvement d’impatience. Et, se penchant à son tour :

— Espérance, dit-il, tes yeux sont jeunes et ne savent point voir. Regarde ceci, au point même où mon doigt est posé… ne remarques-tu rien ?…

— Ah ! si fait, père ! j’avais bien vu cela… mais une rayure à peine perceptible… cela ne compte pas…

— Ne parle jamais ainsi, s’écria Monte-Cristo avec vivacité. Oh ! sainte confiance, heureuse insouciance de l’enfant, qu’il est douloureux de rejeter tout cela loin de soi… et pourtant, il le faut. Mon fils, ce sont les infiniment petits de la vie qu’il faut étudier, analyser, connaître. Ce que tous voient dans une gravure, ce sont les lignes grasses et larges, ce que nul ne remarque, ce sont les hachures imperceptibles, et cependant ce sont ces traits à peine visibles, tracés par la pointe imperceptible, qui constituent l’œuvre… ce n’est rien, dis-tu, que cette rayure ! Eh bien !… Espérance, cette rayure-là a été faite par la pointe d’un poignard…

— D’un poignard ! oh ! père, que dites-vous-là ?

— Un homme – dont je te dirai le nom tout à l’heure – doué d’une adresse qui tient du prodige, a glissé la lame de son poignard dans la fente de cette porte, là où les plus habiles serruriers auraient échoué, il a réussi du premier coup…

Disant cela, Monte-Cristo avait refermé la porte ; puis, prenant un poignard dont la lame pliante était mince comme une feuille de papier, il ouvrit le pêne de la serrure.

— Vois, dit-il à son fils, seulement, ma lame, à moi, n’a laissé aucune trace sur le cuivre…

— C’est vrai, dit Espérance… mais alors ce coffre ?…

— A été ouvert de la même façon, sans doute.

— Cependant, cette fois, il n’y a aucune rayure… j’en suis bien certain.

— Prends garde, Espérance, examine et ne parle point trop vite.

Espérance obéit à son père. Monte-Cristo regardait son fils. Il voyait ce regard franc et vif dont les rayons maintenant se concentraient dans un examen attentif. C’était l’éducation pratique de la vie qui commençait. Monte-Cristo voulait qu’Espérance fût armé de toutes pièces pour la lutte.

Tout à coup, l’enfant poussa un cri.

— Je sais, père, je sais…

— Ne te hâte pas… Ne pas voir est une faute ; croire trop facilement avoir vu est une imprudence.

— Ce n’est pas avec la lame d’un poignard que le voleur a ouvert cette caisse.

— Je te reprends déjà. Pourquoi emploies-tu ce mot de voleur ? As-tu la preuve qu’on ait ici dérobé quelque chose ?…

— Vous avez raison, père. Mais je puis vous dire ce que l’homme a fait.

Espérance releva la tête, dans un accès de vanité satisfaite.

— Et vous prouver que j’ai deviné juste.

— Je t’écoute, Espérance, tout prêt à t’applaudir si tu ne t’es pas trompé !…

— L’homme s’est peut-être attaqué à la fente qui sépare la caisse du couvercle… mais sans doute il a vu qu’il ne pouvait pas réussir…

— Comment sais-tu cela ?

— Je vais vous l’expliquer, père. Et la preuve, c’est cette imperceptible parcelle de ressort d’acier que je viens de retirer du trou même de la serrure…

Monte-Cristo sourit.

— Continue, lui dit-il.

— Si le poignard, reprit Espérance, a laissé une trace à la porte, c’est parce que l’homme avait bien introduit le poignard avec la plus grande précaution, mais quand il a entendu le claquement du pêne, jugeant qu’il avait réussi, il a retiré la lame brusquement, sans prendre plus de soin.

— Très bien !

— Ici, à la caisse, le poignard n’ayant pas agi sur les pênes, il l’a ôté avec la précaution qu’il avait prise pour l’introduire : il s’est alors servi d’un ressort d’acier, à peu près pareil à celui qui exista dans les montres…

— Tout cela est absolument juste…

— Avec ce ressort, il a enroulé les pênes de la serrure, puis il a agi sur le mécanisme… je ne puis dire comment il a opéré… mais quand les ressorts ont joué, il a retiré à lui le fil d’acier, comme il l’avait fait du poignard, et il n’a pas pris garde qu’une parcelle brisée était restée dans la serrure.

Une émotion indicible faisait battre le cœur de Monte-Cristo.

Cette finesse, cette perspicacité, cette habileté à grouper des circonstances en apparence si distinctes l’une de l’autre, tout cela était bien l’héritage moral du prisonnier qui, pendant quatorze longues années d’agonie, avait appris à tout peser, à tout analyser…

Espérance était bien, par hérédité, l’élève de l’abbé Faria, l’élève des détenus du château d’If.

Et comme Monte-Cristo, pensif, se taisait :

— Me suis-je donc trompé, père ? demanda l’enfant inquiet.

— Non ! non ! s’écria Monte-Cristo en le serrant dans ses bras. Tu mérites que maintenant je n’aie plus de secrets pour toi… Espérance, je t’ai dit que l’homme qui a pénétré ici n’était pas un voleur. À mon tour, je vais t’en donner les preuves… Plonge tes mains dans ces diamants dont l’éclat t’a empêché de les examiner attentivement.

— Père ! le poignard !… s’écria l’enfant qui avait obéi.

— Et à ce poignard, un parchemin qu’il a percé !… Vois-tu ces caractères tracés avec du sang, Espérance ? Je vais te dire ce qu’ils signifient : « Maldar à Monte-Cristo. Le pauvre qui marche avec Allah est plus riche que le seigneur qui marche contre Allah. Prends garde aux Khouans ! »

— Les Khouans ! qu’est-ce donc, mon père ?

— Je te le dirai. Mais ne perdons pas un instant, Viens. J’ai tout compris.

En un instant, ils se retrouvèrent sur le pont.

— Jacopo ! appela Monte-Cristo, quand l’Arabe qui était sur le navire s’est-il jeté à la mer !

— Lui ! Oh ! maître !… il est dans l’entrepont sous la garde de Coucou qui ne le quitte pas un instant…

— Tu en es sûr, Jacopo ? Eh bien ! va le chercher !

Jacopo disparut aussitôt. Quand il revint, il s’écria :

— Maître, le zouave dort profondément.

— Et l’Arabe ?

— Disparu !… Nous le retrouverons… Allons ! camarades, fouillons tous les recoins du yacht.

Tous s’élançaient. Monte-Cristo les arrêta d’un geste.

— Inutile, dit-il, l’homme s’est jeté à la mer pour gagner la rive… Regardez.

Et de son bras étendu, il désignait un point noir sur la côte.

Maldar était là, debout, et son poing menaçait le yacht.

— Amis, dit Monte-Cristo d’une voix vibrante, cet homme, c’est l’ennemi ! Songez-y bien, nous allons mettre le pied sur une terre dont chaque buisson cache un adversaire, chaque pli du sol un assassin !… Soldats du bien, que chacun de vous soit prêt à faire son devoir.

Un hourrah enthousiaste répondit au maître qui, pensif, passait ses doigts dans la chevelure bouclée de son fils.

XVII

LE SIGNE DES SAINTS

Une tranchée énorme, coup de hache d’un géant dans des masses de roches, tel est le lieu de sinistre mémoire que les Arabes nomment Kheneg-el-Mel’h, le défilé du sel.

À l’extrémité de la vallée de Bou-Alem, sur la limite sud de la province d’Oran, à la porte du grand Sahara, la montagne du Sel dresse, au bord d’une rivière chargée de matières salines, ses pointes déchiquetées. Sous le rayonnement intense du soleil couchant, qui jette les couleurs fauves de l’or sur le ciel si profond que l’œil semble se perdre dans l’infini, les pentes de la montagne resplendissent de couleurs bizarres, jeux de lumière rouge sur les plaques d’un bleu chatoyant ou les fondrières blanches qui les creusent.

Dans le défilé, un homme marche au pas de son cheval.

Immobile, la tête baissée, il va, le front à demi caché sous le capuchon blanc.

Sur son dos se balance le long fusil, aux garnitures damasquinées.

L’animal, vigoureux, marqué au flanc d’une étoile à six branches, pose fermement son pied sur les pierres de la route.

Tout à coup l’homme s’arrête. Sur la gauche, un énorme monolithe se dresse, singulière masse rouge taillée en plein granit.

C’est le Rocher du Sang.

Là, des meurtres ont été commis, des voyageurs traversant le défilé ont été massacrés, des haines ont été assouvies ! là, pendant de longues années, des bandes se sont embusquées, attendant leurs ennemis au passage. Point de quartier, point de grâce, les yatagans ont frappé, et sous les mamelons difformes qui entourent la base du Rocher du Sang, on devine des corps enfouis, corps sans tête, car l’assassin a emporté un sinistre trophée à la selle de son cheval.

Là, dans les nuits tourmentées, alors que le vent du désert vient s’engouffrer dans la tranchée, les esprits du mal jettent leurs cris de rage et leurs rires effrayants. C’est le démon nocturne, le Djenoun, qui lance ses malédictions, tandis que les tamarins et les lauriers-roses se balancent tristement, avec un bruit de plaintes mélancoliques et pleurantes qui répondent aux hurlements de menaces, tandis que dans les flaques d’eau qui clapotent au fond de la rivière saline, les oiseaux aquatiques, effrayés, gloussent misérablement.

L’homme s’est arrêté. Peut-être là y a-t-il pour lui un souvenir de vengeance accomplie ou à accomplir.

Il rejette son capuce en arrière, ses bras sortent de son burnous, longs, maigres et ses mains s’appliquent l’une à l’autre, tandis que sa face maigre que termine la barbe à deux pointes noires comme l’ébène, se lève vers le ciel : il s’est à demi dressé sur ses larges étriers, et ses lèvres se détachant violettes sur le fond brun du visage, s’agitent et murmurent des mots à peine articulés.

Puis, d’un bond, il saute à bas de son cheval.

Il va vers la Roche-du-Sang et là, avec précaution, il examine le granit, penché presque jusqu’au sol.

Soudain, il porte vivement la main sur la pierre : là aussi, comme au flanc de son cheval, comme sur le bras qui s’élevait tout à l’heure vers le ciel, se trouve l’étoile à six branches.

Il se prosterne, reste un moment dans cette attitude d’adoration, puis il remonte sur son cheval.

Mais maintenant il se hâte. L’animal a senti la pression des genoux. Il s’élance à travers le défilé, les pierres se brisent et jaillissent sous le choc des sabots…

Tout à coup, l’homme et l’animal, sur lesquels les parois du défilé faisaient tomber leurs ombres tranchées, entrent dans un éblouissement de lumière…

Ils viennent de franchir la limite… C’est le Sahara !

Qui n’a vu cela n’a rien vu ! Il semble que, par une incantation magique, forêts, montagnes, villes immenses, tout ait subitement disparu de la surface de la terre. C’est la réalisation du néant – du vaste. Rien – dans son extension à la fois horrible et sublime.

Rien ! Comprend-on cela ? À l’horizon, la profondeur vague de l’espace, au-dessus de soi, l’incommensurable hauteur du ciel, pas un bruit, pas un écho, pas un mouvement, l’immobilité développée à sa puissance suprême, le silence dans sa mutité absolue… plus que la mort ! car il semble que là rien n’ait jamais vécu… et sur cette négation farouche, une lumière ardente irradiant sans obstacle, sans ombre, s’étendant comme un linceul d’or.

Le Soleil – dont le disque s’enfonçait – ressemblait à la section supérieure d’une porte de four incandescent.

L’homme marchait devant lui, l’œil fixé sur cette dernière forme du disque.

Comment pouvait-il regarder cette fournaise en face ?

Qui l’eût attentivement regardé aurait eu l’explication de cette puissance extra-humaine.

Le visage de cet homme était couturé de cicatrices. L’œil, sans paupières, sortait presque de son orbite. Le nez était coupé à l’extrémité – ou plutôt rongé – comme si on l’eût scié avec des lames ébréchées. Et sous le burnous, en pleine poitrine, on pouvait voir la poignée l’un yatagan…

Non pas qu’il fût passé à sa ceinture ou retenu par un lien quelconque.

La gaine du fer, c’était sa chair même. La lame était engagée entre deux côtes, et de temps à autre, comme machinalement, l’homme posait sa main sur la poignée et tournait le fer qui mordait.

Cet homme était un torturé, sous ses vêtements, pas une place de son corps qui ne portât la trace d’une blessure, pas un de ses membres qui n’eût subi une meurtrissure.

Cet homme appartenait à la tribu des Aiassaouas.

Le fer aigu l’avait déchiré, le fer rouge l’avait brûlé, les épines des cactus avaient ensanglanté sa langue et ses mâchoires. Il avait subi toutes les gênes, tous les supplices. Et il s’avançait à travers la vie comme à travers le désert, le regard perdu dans le ciel, voyant dans une ivresse perpétuelle, dans une névrose sans repos ce que d’autres ne voyaient pas.

Ce blasé de douleurs aurait raillé les tortionnaires du moyen-âge.

Point de spasmes, point de convulsions, point d’épreintes, si effroyables fussent-elles qui puissent l’étonner ou faire tressaillir ses muscles.

Ses frères l’appelaient le Saint. Il parlait à Dieu et Dieu l’entendait.

Entrant dans le désert, il était dans son empire. Une sorte de sourire passait sur ses lèvres. Et dans ses prunelles saillantes – qu’entrouvrait un cercle sanglant – il y avait un éclair de joie.

Où et comment se dirigeait-il, dans ces espaces où pas un pli de terrain ne peut servir de jalon ? Parfois le sable, poussé par le vent, s’entasse et forme mamelon : puis un vent nouveau passe, et l’amas se dissout, s’étend, se noie dans le sable comme une vague se perd dans la mer.

Cependant, il allait droit devant lui, sans hésitation.

Le soleil s’était tout à fait couché, et la nuit, chaude et encore lumineuse, éclairait sa silhouette haute et bizarre. Il regardait toujours le ciel…

Tout à coup, on l’eût pu voir encore une fois se dresser sur ses étriers, puis attirer à lui le fusil qui pendait à son dos et immobile, le doigt sur la détente, il paraissait attendre quelque chose ou quelqu’un.

Était-ce donc un ennemi ?

Mais le canon de son fusil était dirigé vers le ciel. Quel adversaire le saint pouvait-il redouter de ce côté.

Et la lueur qui était au couchant s’éteignit, et dans le reflet crépusculaire, le croissant de la lune apparut, doux et pâle.

Une détonation retentit. Le saint saluait l’astre…

Et il proféra à haute voix ces paroles du Koran :

— Le terme fixé viendra pour ceux qui espèrent comparaître un jour devant Dieu.

— Le terme est venu, dit une voix, venant on ne sait d’où.

Le saint continua, citant toujours les mots de son saint livre.

— Jure par le Koran sage – que tu es un envoyé – chargé d’enseigner le chemin droit.

— Je jure par le Koran sage, répéta la voix.

— Révèle ce qui t’a été révélé du Livre de Dieu ; il n’est personne qui soit capable de changer ses paroles… en dehors de lui, tu ne trouveras aucun refuge…

La voix de celui qu’on ne voyait pas encore répondit :

— Les infidèles entendront dans ce jour une voix qui leur criera : La haine de Dieu contre vous est plus grande que votre haine contre vous-mêmes, quand, invités à la foi, vous n’avez point cru…

— Et quel sera le sort des infidèles ?

— Avertis-les du jour prochain où les cœurs, remontant à leur gorge, seront près de les étouffer…

Alors le saint, se tournant vers l’Orient, poussa trois fois un cri d’appel…

Et auprès de lui, quand il se retourna, il vit debout un homme qu’il n’avait pas entendu venir, grand, vigoureux, couvert d’un burnous brun qui l’enveloppait tout entier.

La nuit devenait plus profonde :

— Es-tu celui que j’attends ?

— Je suis celui que Dieu envoie !…

— As-tu le signe des saints ?

— Regarde !…

— Mais l’ombre trouble ma vue…

— Regarde, te dis-je ! répéta le nouveau venu qui, écartant son burnous, montra à nu sa poitrine émaciée.

Et sur cette poitrine, par quelque magie mystérieuse, le signe, – l’étoile aux six branches – apparut, éclairée, phosphorescente…

Le saint se laissa tomber aux pieds de son cheval et se prosterna :

— Lève-toi, homme. Devant Allah seul, le croyant s’agenouille.

— N’es-tu pas l’envoyé d’Allah ! Ne viens-tu pas pour châtier par le glaive les insolents oppresseurs de la race de l’Islam ?… N’es-tu point celui qui chassera l’infidèle de la terre qu’Allah nous a donnée et qu’il nous a prise par lâcheté ?…

— Je suis celui-là. Relève-toi… Les Frères le savent : j’ai dit que je serais là, au milieu du désert, au point que nul œil humain ne saurait retrouver, j’ai dit que je viendrais là à l’heure où, au quatrième mois de l’année, le croissant de la lune apparaîtrait dans le dernier reflet du soleil… Donc, ce sont les Frères qui t’ont envoyé…

— Ce sont eux !

— Sont-ils prêts à obéir à l’envoyé d’Allah ? Sont-ils prêts à sacrifier leurs femmes et leurs chevaux, leur bétail et leur vie ? Sont-ils prêts à supporter toutes les souffrances, toutes les tortures, pour reconquérir le royaume d’Allah ?

— Regarde-moi, j’ai déchiré mes membres par le fer, j’ai subi le martyre du feu, mes yeux sont sans paupières, ma poitrine saigne d’une plaie éternelle… et les Frères sont comme moi, soumis à tout pour obéir à l’ordre de Dieu…

— Alors moi, Maldar Mohammed-ben-Abdallah, je vous dis : Frères, l’heure de la vengeance a sonné ! Guerre et mort aux chrétiens !… le sang coulera comme l’eau jaillit des puits que la sonde a percés dans la terre aride, et ce sang deviendra fleuve et engloutira nos ennemis.

Il se tut un moment, pensif ; puis il reprit :

— Où sont les Khouans ?

— À Ouargla, prêts à te décerner le titre de Khalifat…

— L’homme qui combat pour Dieu, ne veut point d’appellation terrestre… Et, selon mes ordres, a-t-on enlevé des prisonniers chrétiens ?

— Oui, maître ! ils sont plus de cinquante à la Casbah d’Ouargla…

— On n’a pas touché un cheveu de leurs têtes ?…

— Non. Tu l’avais défendu, au nom de Dieu. On les a épargnés, et cependant le peuple des croyants murmurait. On exigeait leur mort… la mort de l’un d’eux surtout… un capitaine français.

— Croient-ils donc que le glaive les épargnera ?… Tuer un homme, qu’est-ce que cela ? Quelques gouttes de sang qui jaillissent et dont un peu de sable efface à jamais la trace. Ô toi, saint Mekaddem, retourne chez les Frères, et dis-leur qu’avant que la lune ait accompli le vingtième de sa course mensuelle, je serai là… au milieu d’eux… et alors, le sang coulera, rouge, en flots, que rien n’arrêtera plus… va…

Et Maldar, d’un geste impérieux, désignait au Mekaddem le point de l’horizon qu’il lui fallait atteindre.

— Dis bien aux élus de Dieu qu’il me faut une obéissance complète, que tout homme doit être entre mes mains comme une feuille s’agitant à mon souffle ; dis-leur que, là-bas, à l’Orient, au saint tombeau de la Mecque, j’ai interrogé Dieu et que Dieu m’a répondu : Va donc ! et qu’Allah soit avec toi !…

Et le saint, s’étant de nouveau prosterné, remonta sur son cheval qui, d’un bond, s’élança à travers l’immensité du désert.

— Oh ! oui, murmura Maldar : Mort à tous !… Et le flot de leur sang sera la source à laquelle boiront les serviteurs de Dieu.

XVIII

OUARGLA

Perdue dans l’immensité du désert, Ouargla, la sultane des oasis, cachait, il y a trente ans, sous un voile mystérieux – fait d’ignorance et d’éloignement – son orgueil de cité sainte.

Un voyageur l’a appelée un îlot de verdure perdu dans une mer de feu et jusqu’en 1862, époque où un de nos hardis officiers, le commandant Colonieu, a pénétré hardiment dans ces régions auxquelles la légende faisait un renom presque fantastique, Ouargla restait – dans l’imagination des colons d’Algérie – une sorte de forteresse de l’Islam, défendue contre les profanes par le Simoun et les sables.

Lorsque le vent du sud apportait jusqu’au littoral méditerranéen un écho d’Ouargla, dit l’héroïque soldat dont nous avons écrit le nom, on écoutait avec anxiété, presque avec charme. N’était-ce pas la ville du lointain, de l’inconnu ?

À côté des sombres récits, on croyait entendre le murmure des palmiers poussé par la brise des déserts. On voyait, à travers le mirage, la cité mystérieuse entourée de sa ceinture de jardins et de dattiers, ornée de son diadème de reine des oasis, luxuriante de verdure et de fraîcheur.

Entourée de murailles, elle s’en targuait comme de son isolement, pour jouer à la royauté. Les parvenus au trône se succédaient rapidement. Leur règne éphémère commençait par une lutte fratricide et finissait par un assassinat. Un peu de bruit, du sang et enfin la tombe, tous les règnes se ressemblaient.

Les quelques taches de sang jetées sur sa robe verte étaient comme des lambeaux de pourpre qui seyaient bien à la ville des sultans. Les hardis caravanistes qui en revenaient, conduisant de longues files de chameaux chargés de dattes, et poussant pèle-mêle des troupeaux de négresses et de négrillons, ne manquaient pas d’en raconter des merveilles.

Le teint fortement basané, des guêtres de laine aux jambes, le burnous jauni par les sables, le fusil en bandoulière, ces voyageurs du désert avaient un aspect qui prêtait à leur narration quelque chose de fantastique et d’attrayant à la fois. Tantôt ils racontaient un combat sanglant de quartier à quartier, tantôt le massacre des Mozabites, tantôt une bataille entre Ouargla et N’Goussa ; d’autres fois ils nous menaient à travers les fouillis de la forêt de palmiers, dans les sentiers ombragés et sinueux qui conduisent aux portes de la casbah royale, vous montraient épars dans ces labyrinthes de chemins qui s’entrecroisent, les kobbas aux dômes blanchis, pieux monuments élevés à la mémoire des marabouts vénérés, sur lesquels viennent s’abattre des nuées de palombes et de tourterelles ; ou bien encore ils vous faisaient entendre les chants de la nuit dans les jardins, aux bords des ruisseaux s’écoulant des puits artésiens.

On se taisait pour écouter encore, quand déjà le voyageur ne parlait plus[4].

Au jour où Maldar, dans les solitudes de sable, voyait le saint Mekaddem s’incliner devant lui, une des portes d’Ouargla, blanche, bâtie de pisé, flanquée de murailles à demi-écroulées, dominée par les palmiers dont le bouquet semble une tête hérissée fichée au bout d’une pique, était encombrée de soldats et de peuple.

Toutes les voix se heurtaient, se mêlaient, se croisaient.

On eût dit une sorte d’émeute ; et, en réalité, cela y ressemblait fort.

Un être hideux, au visage osseux, aux yeux étincelants, drapé dans un burnous déchiqueté qui laissait voir par les hiatus de l’étoffe la peau noirâtre, comme brûlée au feu, était grimpé sur un bloc de pierre, et là, les bras levés au ciel, avec des gestes et des intonations de convulsionnaire, il criait :

— Allah aime les courageux ! Allah méprise ceux qui sont lâches et pusillanimes comme des femmes. Que tardez-vous à satisfaire ses colères et ses justes vengeances ! Vous vous prétendez sages, ô vous qui êtes insensés ! vous jouez avec la justice de celui qui a la toute puissance et qui veut le châtiment des infidèles et des ennemis de l’Islam ! Que font dans les cachots de la casbah ces prisonniers que votre stupide clémence épargne ? Dans les profondeurs de la terre, au milieu de la nuit qui les enveloppe, ils rêvent au moyen de vous écraser, de découvrir le visage de vos femmes, d’emmener vos enfants en esclavage ! Debout, enfants de l’Islam !… Vengeance et mort aux ennemis !

Et comme il restait extatique, les bras en croix, montrant les blessures de sa poitrine et de son cou tailladés à coups de poignard, des hurlements frénétiques lui répondaient.

On eût dit les rauquements des fauves, les glapissements des hyènes.

Peu à peu, la fièvre de sang s’emparait de tous ces hommes dont les poings se dressaient armés de yatagans. Mort ! Mort ! Le mot courait, grandissait, montait en crescendo furieux.

Oui, depuis plus de six mois, des prisonniers, saisis dans les embuscades, ou au milieu des combats et des coups de main, étaient gardés dans la casbah. Pourquoi ?… Comme otages… Mais est-ce que les habitants d’Ouargla – de la ville Reine – avaient à pactiser avec les infidèles ?… Pourquoi leurs têtes n’avaient-elles pas été accrochées aux pics de fer, dont les pointes sortaient, pareilles à des cornes, du ciment des murailles ? Pourquoi les vautours n’avaient-ils pas déjà crevé leurs yeux et arraché des lambeaux de leur chair ?

Le marabout avait raison ! Et à la veille d’élire un nouveau chef, ne devait-on pas, par des actes de justice, satisfaire l’attente d’Allah qui demandait ses victimes !

— À mort ! À mort ! À la casbah !… tuons les infidèles !…

Maintenant la clameur était universelle, elle hurlait, férocement, hideusement.

Alors le marabout – sentant que les fauves s’étaient enfin éveillés – poussa un cri strident… et d’un seul bond, se lança au milieu de la foule.

Tous se pressaient autour de lui, saisis d’un fanatisme respectueux.

On voulait toucher son vêtement. Si le doigt frôlait sa chair, alors c’était du bonheur pour toute sa vie. C’était un saint, lui aussi, qui avait fait le pèlerinage de la Mecque, et aurait pu porter le turban vert, si par humilité il ne s’était refusé cet orgueil.

Une surexcitation – pareille à celle qui, au dix-huitième siècle, possédait les magnétisés de Mesmer – enfiévrait cette foule. Il y avait des extases. Des femmes tombaient dans les groupes, se tordant et poussant des cris effrayants. Les autres piétinaient sur leurs corps, sachant qu’Allah favorise qui a souffert, qui a été torturé.

C’était un délire hideux.

Le marabout avait marché en avant, écartant les groupes de ses bras maigres et vigoureux, et il criait : Allah ! Allah ! à mort !…

Entraînant derrière lui cette houle humaine, agitée follement comme les vagues de la mer sous le souffle de la tempête.

Il avait franchi la porte et suivait les murailles, sachant que, pour parvenir à la casbah, il fallait gagner une colline qui dominait Ouargla. Nul ne l’arrêterait ; et tout son être frissonnait à la pensée de meurtre qui emplissait son cerveau.

Sous les teintes rouges du ciel, cette foule grouillante semblait une évasion de l’enfer ; Aratins de ce noir bleu qui paraît le signe distinctif d’une origine inconnue, Nègres du Soudan à la couleur d’ébène, Arabes misérables aux membres maigres, dont la peau ne recouvre que des muscles et des os, Mozabites que l’appât du gain a ramenés à Ouargla, malgré les souvenirs d’une Saint-Barthélemy dont l’Europe n’a pas le monopole, tous maintenant avaient oublié leurs haines.

Et c’étaient des contorsions, des glapissements pareils aux ébats épouvantables d’une foule en délire.

En leurs mains, tout devenait armes.

Les uns avaient des couteaux, d’autres des fusils, la plupart des morceaux de bois dont la pointe était durcie au feu, ou encore de ces débris de cactus gigantesques, aux pointes acérées comme des poignards, et qui assomment en déchirant les chairs comme des crocs de fer.

Et tout cela menaçait, exultait de rage féroce…

Quelles étaient donc les victimes désignées à sa fureur ?

Précédons à la Casbah cette horde sauvage…

XIX

LE CAPITAINE JOLIETTE

À vingt pieds sous la terre, écrasés sous la masse de la Casbah, citadelle des Sultans, sont des cachots noirs, humides, taillés en plein granit.

Des portes de fer en défendent l’accès. Pour y parvenir, il faut s’engager dans des souterrains aux dédales inextricables. C’est par là que bien souvent la trahison et le meurtre se sont glissés, alors que le sultan d’aujourd’hui venait punir le sultan d’hier d’avoir trop longtemps refusé à son ambition les orgueils de la toute-puissance.

Ces cachots regorgent. Tout à l’heure nous les parcourrons tous.

Maintenant, arrêtons-nous à l’un d’eux, le plus profond, le plus sinistre.

Ayant aux chevilles des chaînes rivées à la muraille, un homme jeune, mais si épuisé qu’à peine il peut encore faire un mouvement, est étendu sur la terre.

Un soupirail, ouvrant sur un puits abandonné, mesure parcimonieusement à ses poumons un air fétide et lourd…

Cet homme n’est vêtu que de lambeaux, et pourtant on pourrait reconnaître encore les insignes de l’armée française. À l’une de ses épaules pend un débris d’épaulette, et à sa taille se serre un ceinturon qui a dû soutenir une épée.

Le silence est formidable : la nuit est presque complète et double l’horrible solennité de l’isolement.

Tout à coup un craquement de fer se fait entendre. La porte s’entrouvre, envoyant dans le caveau une bouffée d’air, chaud encore, et cependant moins nauséabond.

Une forme noire paraît, entre à demi, dépose à terre un vase rempli de viande, reprend le vase déposé la veille et auquel on n’a pas touché, marmotte quelques mots incompréhensibles, puis disparaît.

Et la nuit et le silence reprennent possession de cette solitude. Ainsi en sera-t-il pendant vingt-quatre heures…

Cependant, au bruit qu’il avait entendu, l’homme avait tressailli. Il n’avait pas fait un mouvement ; et la porte s’étant refermée, il était resté dans cette prostration profonde qui est l’abandon de soi-même, le glissement du désespéré vers la mort…

Il y avait à peine dix ans de cela : cet homme, riche, honoré, fier du nom qu’il portait, ayant dans son cœur l’estime de son père et l’adoration de sa mère, passait à travers la vie parisienne avec son insouciance facile et sa bonté native, ne croyant ni au mal ni au malheur.

Au mal ? pourquoi y aurait-il cru ?

Son père, officier général, portait bien haut l’orgueil légitime des services rendus. Sa mère, douce et adorable créature, n’avait que des pensées de bonté et d’amour !… Partout où ce jeune homme passait, il n’entendait que des murmures flatteurs, que des paroles sympathiques !

Tout à coup dans ce ciel bleu – où l’orage était inconnu – un coup de tonnerre avait éclaté.

Son père – en pleine cour des pairs – avait été souffleté du nom de traître et d’assassin !… Plus encore, cette fortune – dont profitaient et son fils et sa femme – avait été odieusement volée au prix des plus grands crimes qu’un homme puisse commettre, crimes de lâcheté, crimes de trahison ! Il s’intitulait comte… comte de Mortcerf ! et ce titre, il le devait à une infamie ! Il possédait des millions ! Ces millions avaient été ramassés dans le sang… et ce sang était celui de son bienfaiteur, de son second père !…

L’homme qui gisait maintenant dans la prison des caveaux d’Ouargla, c’était Albert de Mortcerf, fils du pair de France, qui s’était fait justice en se logeant une balle dans la tête !… Mais c’était aussi le fils de Mercédès, de celle qu’on avait arrachée à Dantès tant aimé… c’était maintenant le capitaine Joliette, un des héros d’Afrique, pauvre, affamé, vaincu, écrasé, résigné à la mort… plus encore, allant au-devant d’elle, parce qu’elle ne venait pas assez vite à son gré.

Dans la nuit qui obscurcissait sa vue et sa pensée, Albert revoyait sans cesse, comme un échappé de torture qui reviendrait visiter la chambre de Géhenne où les tortionnaires ont brisé ses membres, ces scènes effrayantes où, une à une, toutes les fibres de son cerveau, de sa conscience avaient souffert les affres de la mort…

Il se retrouvait fou de colère et de douleur quand il avait provoqué en face Monte-Cristo, pour laver dans tout son sang l’outrage lancé à la face de son père… puis, c’était le duel !… oh ! entre la provocation et la rencontre, quelle scène douloureuse s’était passée !… Albert avait appris que son père était coupable, que l’accusation qui était tombée sur lui était juste… et voulant s’offrir en holocauste pour le rachat de la faute personnelle, il était venu sur le terrain, affrontant le stupide mépris de ce Tout-Paris qui raille tout ce qui est grand, s’incliner devant Monte-Cristo et lui offrir ses excuses… Ce n’était pas tout encore… il était rentré à l’hôtel, et lâ, il avait entendu une détonation sinistre.

Ce père, pour lequel il s’était sacrifié, venait de faire justice lui-même.

Ce n’était pas tout encore : il adorait sa mère, il la savait bonne et généreuse entre toutes, et il avait dû lui dire :

— Mère, nous n’avons plus rien, plus de fortune, plus d’asile. C’est la misère pour vous, le déshonneur pour moi. Et cependant, jurez-moi de vivre et je vivrai !

Quelle entrevue poignante ! Et, pourtant, quelle consolation suprême pour ces deux désespérés que de sentir leurs cœurs battre à l’unisson !

— Laissez-moi le soin de votre bonheur à venir, avait dit Albert, vous doublerez ma force. Je partirai pour l’Algérie. Avant six mois, je serai officier ou mort. Si je suis officier, votre sort est assuré, ma mère. J’aurai un nouveau nom, dont nous serons fiers tous deux… Si je suis tué, eh bien ! alors, vous mourrez aussi, et nos malheurs auront leur terme dans leur excès même.

Et la pauvre mère avait consenti à cette séparation désolante. Elle avait voulu par sa résignation donner à cet enfant adoré la chance suprême de se reconstituer un avenir…

La comtesse de Mortcerf, redevenue Mercédès, était venue s’ensevelir à Marseille.

Le soldat Joliette avait commencé sa glorieuse campagne. Et en vérité, il semblait que la colère de Dieu se fût lassée, et que, dans sa justice éternelle, elle ne voulût pas poursuivre dans le fils les crimes du père.

Oui, Albert s’était vaillamment, témérairement racheté.

Toujours le premier au feu, il avait bravé la mort pour ressaisir son droit à la vie.

Tous l’admiraient et l’aimaient. En quelques années il avait franchi les grades inférieurs. Et il y avait déjà trois ans de cela, Albert avait pu écrire à sa mère : « Albert de Mortcerf est oublié : il n’existe que le capitaine Joliette ».

Bien plus. Alors que des railleurs hausseront les épaules, se moquant de ces distinctions qu’ils ne peuvent acquérir, Albert avait envoyé à sa mère, dans une boîte de santal, la croix d’honneur que le gouverneur de l’Algérie avait placée sur sa poitrine…

La chère mère avait pleuré de joie : s’agenouillant devant ce signe, qui réhabilitait le passé, qui était comme un sceau posé sur cette tombe où gisait le déshonneur.

Comme elle l’aimait, cet enfant, qui avait eu l’héroïsme de la patience, qui n’avait pas fui lâchement dans la mort la catastrophe qui s’était écroulée sur eux !…

Capitaine ! décoré ! maintenant Albert pouvait rentrer le front haut dans cette société qui, insolente pour les faibles, est basse devant les forts !… il reviendrait bientôt, et alors ils recommenceraient tous deux cette vie qui avait été soudainement brisée.

C’était de nouveau l’avenir radieux, calme, sans nuages que la vie promet à ceux qui ont trop souffert !…

Hélas ! encore une fois, cet échafaudage d’espérances s’était abattu ! Encore une fois, ces joies s’étaient envolées au pays noir et sans fond où se perdent les illusions !…

C’était alors que, se rattachant à une chance dernière, Mercédès avait écrit à Monte-Cristo ce billet si laconique et si déchirant : « Venez, je meurs de douleur ! »

Et voici que nous retrouvons le capitaine Joliette, abattu sous la main de la fatalité, rivé à une chaîne de fer… et tandis qu’il médite et qu’il pense à la mort, il n’entend pas les cris de mort lancés par la horde ignoble qui veut sa tête…

Cette fois, c’était la fin. Il était bien perdu !

Il y a d’étranges coïncidences.

Justement – en ce jour-là – qui devait à son insu entendre résonner le signal de son supplice – une transformation subite s’opérait en lui.

Voici trois mois que, surpris par les Arabes au défilé de Oued-Zal, ayant vu tomber autour de lui ses vaillants compagnons d’armes, il avait été saisi, garrotté, emporté à travers le désert. À chaque minute, il croyait que la mort allait venir. Il savait que ces bandes ne font pas de prisonniers ; il avait vu le yatagan trouer la gorge de ses soldats, il avait vu les misérables attacher à l’arçon de leurs selles les têtes sanglantes qui laissaient sur le sable une trace sanglante.

Pouvait-il se faire illusion sur le sort qui lui était réservé ?

Il avait – en vrai soldat – envoyé sa dernière pensée à sa mère et à la France.

Puis, résigné, il avait attendu, prêt à mourir comme le doit faire un défenseur de la patrie.

Et cependant les heures passaient.

Lié au dos d’un de ces chevaux vigoureux qui bravent les ardeurs du désert, Albert, sous la douleur que lui imposaient les cordes entrant dans sa chair, sentait peu à peu son cerveau se troubler. Il lui semblait être acteur de quelque drame infernal. Ses yeux s’étaient voilés, et quand par un effort de sa volonté il les contraignait à regarder, il voyait les silhouettes noirâtres de ses ennemis qui ressemblaient à des démons.

Puis l’engourdissement l’avait gagné. Une torpeur invincible s’était abattue sur son cerveau, et il n’avait plus d’autre sensation que celle de la rapidité vertigineuse qui l’emportait.

Enfin tout avait disparu. C’était l’évanouissement, la mort peut-être.

Quand il était revenu à lui, il se trouvait dans la nuit, plongé dans ce cachot où nous venons de le retrouver. On avait rivé des chaînes à ses pieds. Pas un bruit ne retentissait autour de lui. Il se demanda si ce n’était pas une tombe.

Mais toute son énergie se réveillant, il se mit à crier, à appeler.

Jugez ce que pouvait être pour un homme vivace, vigoureux, cette torture de l’isolement, de l’immobilité, du silence. Eh bien ! depuis trois mois, pas une voix humaine n’avait résonné à son oreille. Seulement, chaque matin apparaissait l’esclave noir. En vain, Albert avait tenté de s’adresser à lui ; il parlait assez bien l’arabe pour espérer se faire comprendre.

Mais était-ce bien la langue que parlait cet homme.

Albert avait voulu se jeter sur lui, pour le contraindre par violence à répondre à ses questions. La chaîne trop courte ne lui avait pas permis de l’atteindre, il était retombé sur le sol, le pied presque brisé !

N’était-il pas épouvantable de ne rien savoir, ni où il était, ni quelle serait la durée de sa captivité, ni aux mains de qui il était tombé ? Rien !

Pas une modification ne s’était produite. Depuis la première minute où il s’était trouvé dans ces ténèbres jusqu’au jour actuel, il était resté immobile, dans le même coin, sur la même parcelle de sol, appuyé au même mur, n’ayant pour toute distraction – le mot n’est-il pas sinistre ? – la différence à peine sensible dans la couleur d’un reflet qui venait par le trou du puits, plus rouge à midi, plus pâle au crépuscule.

Il est des prisonniers qui, du moins, se sont débattus contre des juges, qu’on a interrogés, qu’on a torturés même… Mais la lutte, la souffrance, c’est du moins quelque chose ! Ici, rien, toujours rien !

Était-il au monde une âme si forte qu’elle pût résister à cette effroyable claustration ?

Et pourtant longtemps, bien longtemps, Albert ne s’était pas abandonné. Ne se souvenait-il pas, d’ailleurs, que sa mère lui avait parlé d’un homme qui, pendant quatorze années, était resté enseveli dans un souterrain du château d’If.

Et puis, est-ce qu’à trente ans, on désespère ? Ne serait-ce pas une désertion, une lâcheté ?

Albert était courageux dans toute l’acception du mot, jusqu’à envisager froidement l’impraticable, l’impossible !

L’homme qui avait été prisonnier quatorze ans avait fini par s’évader.

Pourquoi ne s’évaderait-il pas, lui aussi ? Cette pensée d’évasion est la première consolation du captif ; c’est, pour ainsi dire, sa rentrée dans la vie normale.

Albert ne rencontrait point d’adversaire devant lui, point de juge qu’il fallût combattre, point de bourreau qu’il pût braver. Eh bien ! c’était cette nuit, c’était ce granit, c’était cette tombe qu’il fallait vaincre.

Quand le capitaine Joliette conçut cette pensée, il sourit aux ténèbres. Il lui semblait qu’elles se fussent éclaircies. La liberté, si lointaine qu’elle soit, est comme un phare qui illumine l’horizon.

— À l’œuvre ! se dit-il.

Ah ! comme il est facile de s’armer de résolution, de s’attendre à toutes les résistances, de prévoir tous les obstacles, et de se répéter : À l’œuvre ! je triompherai de tout !…

Pourquoi ? parce qu’on compte sur l’entrainement même de la bataille…

Mais quand, ainsi que le capitaine Joliette, on comprend dès le premier jour que le granit est si dur que nul outil, fût-il d’acier, ne peut avoir de prise sur lui, que la chaîne de fer rivée à votre pied est forgée de telle sorte que nulle force humaine ne la briserait et que, parvînt-on à la briser, on se heurterait à des murs que rien ne pourrait ébranler, quand l’ouverture, – la seule par laquelle une issue serait praticable, – est située si haut que dix hommes, s’aidant l’un l’autre, pourraient à peine l’atteindre ; quand il n’y a moyen d’employer avec le geôlier ni adresse, ni corruption, ni violence ; quand on devine enfin que toujours – toujours ! – la même porte tournera sur son axe avec le même grincement ; quand on a la conscience absolue, complète, irrécusable de son impuissance…

Alors, oh ! alors ! on se laisse tomber sur le sol avec un râle désespéré. On se déchire la poitrine de ses ongles, et de grosses larmes coulent entre les paupières sur les joues creuses !

Et ainsi en avait-il été du capitaine Joliette.

Nul ne supposerait qu’il se fût facilement découragé. D’abord un prisonnier s’accroche à la moindre illusion possible. De plus, c’était une âme forte, une intelligence bien ouverte, un cerveau ingénieux. Il était soutenu par le double souvenir de sa mère et de sa patrie ! Enfin, il eut donné dix ans de sa vie pour se venger des lâches qui, n’osant pas le braver en adversaires résolus, croyaient pouvoir briser l’énergie d’un soldat par la prison et l’isolement.

Eh bien ! en dépit de tout cela, un jour était venu – et il y avait de cela une semaine à peu près – où Albert avait su – oui, su à n’en pouvoir douter – que toute tentative, tout effort, quels qu’ils fussent, seraient inutiles.

Briser sa chaîne, l’user, la tordre, impossible !… arracher les chevilles des anneaux, impossible !… enlever de la muraille avec ses ongles la plus minime parcelle de pierre, impossible !… atteindre l’ouverture, impossible ! tout – impossible.

Après plus de trois mois d’efforts ininterrompus, alors que pas une minute n’avait été perdue, que le prisonnier avait tout rêvé, tout essayé, tout entrepris, il se retrouvait en face de cette vérité irréfutable, l’inutilité de tout travail, dût-il durer dix ans, cent ans.

Comment s’évader, alors ? une seule porte restait, la mort…

Et Albert s’était résolu à mourir…

Ici ce n’était qu’un effort négatif, celui-là était possible.

Jusque-là voulant au contraire conserver ses forces, les augmenter même pour la vigueur de l’effort suprême, il avait mangé avidement les aliments que chaque jour son geôlier lui apportait, de la viande, du kebab, du coucoussou.

Il prit la résolution de n’y plus toucher. Il se laisserait mourir de faim.

Mort lente, effrayante, qui exige une persistance de volonté plus grande que tout autre suicide.

Et cette lutte contre la douleur, cette entrée patiente dans l’anéantissement, il l’accepta avec une sorte de joie. Ce serait comme une dernière preuve de courage.

Ses ennemis n’ignoreraient point qu’il les bravait, puisque chaque jour l’esclave retrouverait intacts les aliments qu’il aurait apportés la veille. Qui sait ? peut-être les bourreaux craindraient-ils que leur victime leur échappât. Qui peut dire toutes les idées qui traversaient ce cerveau enfiévré maintenant par le besoin, par l’inanition, par cette fièvre terrible qui rend si douloureux le serrement de l’estomac vide ?

Cette fois, quand la porte s’était refermée, Albert avait relevé la tête.

Il éprouvait une sorte de bien-être. Plus de douleur. Au contraire, un soulagement général. Il se souleva et parvint à se soutenir sur un genou.

Il n’avait même plus les étourdissements atroces qui, depuis deux jours déjà, tournoyaient sous son crâne.

Il eut un sourire. C’était évidemment la mort qui venait le délivrer.

La nature n’a-t-elle pas souvent cette douceur d’éviter la souffrance à qui va retourner vers elle.

Albert croisa ses deux mains, et dit tout bas :

— Ô ma mère ! pardonne-moi !… Nous nous retrouverons bientôt… bientôt…

Il parvint à se lever tout à fait et s’adossa au mur, comme s’il eût voulu mourir debout, en soldat.

Et il restait là, les deux bras croisés sur sa poitrine, le regard fixé sur ces ténèbres au milieu desquelles il apercevait le rayonnement d’une aube nouvelle…

L’agonie a de ces visions.

Il lui semblait découvrir – dans un lointain vague comme les horizons d’une mer immense – la douce figure de sa mère qui l’appelait… qui lui tendait les mains… qui l’encourageait…

Et voici que tout à coup, des bruits violents, formidables, retentissent à travers la muraille…

Ce sont les assassins – conduits par le marabout – qui pénètrent dans le souterrain, qui viennent accomplir l’œuvre de sang…

Le capitaine Joliette se redresse de toute l’énergie qui lui reste…

Il connaît ces cris de mort qu’il a si souvent entendus pendant le combat…

Ce sont les bourreaux !

Oh ! alors… il ne faut pas que devant eux un soldat de France soit faible comme un enfant.

Par un incroyable effort de volonté, il parvient à se tenir debout. Le sang afflue à son cerveau, à ses joues… on le trouvera hautain devant la mort…

Des coups sont portés à la porte de fer, il y a des pieux, des barres de fer qui s’acharnent après le panneau solide.

Est-ce une illusion ? Au milieu de ce tumulte, Albert entend soudain un bruit inusité raisonner au-dessus de sa tête… il se retourne et il aperçoit une forme de visage humain, dont la silhouette se détache à l’issue du puits… et une voix lui crie :

— Capitaine ! capitaine ! il ne faut pas mourir !

À ce moment, la porte cède sous l’effort des assaillants, et le flot des furieux se précipite dans le caveau.

XX

LION CONTRE LION

Remontons de quatre jours en arrière.

Sur les plateaux de la Chebka, qui sont à soixante lieues environ d’Ouargla, une immense caravane est campée.

— Rien de triste comme ces plateaux, dit le commandant Colonieu. Le sol est un parquet de roches glissantes et noires, parsemées de débris de pierres brisées : on dirait un sol de lave.

L’œil, en parcourant l’infini de l’horizon, ne trouve pas une plante verte pour s’y reposer. Le soleil, même en éclairant cette étendue noirâtre, semble perdre de son éclat et donne aux paysages une teinte lugubre. On se croirait dans les domaines de la mort.

C’est là que Monte-Cristo a établi ses tentes.

À peine arrivé à Bône, il s’était retrouvé l’homme des anciens jours, alors que la difficulté ne faisait que centupler ses facultés actives. Il savait qu’il avait charge d’âme, ayant promis à une mère – et quelle mère ! – de lui ramener son fils.

Ne point perdre de temps, ce n’était rien. Mais forcer le temps à obéir à la volonté, le contraindre en quelque sorte à se plier à sa volonté, obliger l’horizon à se rapprocher, l’espace à se rétrécir, c’est ce qu’il fallait accomplir.

Et à force d’énergie, à force d’or, Monte-Cristo avait levé tous les obstacles…

Deux heures à peine s’étaient écoulées depuis le moment où il avait touché terre, qu’une caravane organisée se mettait en route vers le désert…

Et qu’est-ce qu’une caravane ? Le sait-on bien ?…

À ses hommes, il avait ajouté cent hommes déterminés, montés, ayant chacun un cheval de rechange. Puis pour le transport des outres, des vivres, de l’eau, des provisions, huit cents chameaux. Il avait présidé à tous ces préparatifs, avec ce calme qui était sa force, avec cette netteté de coup d’œil et cette vigueur de commandement qui brisait toutes les résistances, celles des hommes comme celles des choses…

Il avait stimulé l’indolence des uns, satisfait la cupidité des autres, avait exigé de tous le serment d’obéissance, puis, hardi, regardant en face cet inconnu auquel il se livrait – auquel il livrait son bien le plus cher, Espérance, son fils – il avait donné le signal du départ…

Il marchait en avant, ayant auprès de lui l’enfant dont le danger, dont l’héroïsme encore innocent faisait déjà un homme…

Puis Bertuccio, puis Jacopo, puis Coucou… tous ne le perdant pas du regard, électrisés par ce sang-froid qui était supérieur à tous les périls, par cette ténacité sublime qui n’admettait pas la défaite.

Où allait-il ? De quel côté se dirigeait-on ? Nul ne le savait…

Lui seul, l’œil fixé à l’horizon, avait dit ! Au sud ! toujours au sud !…

Quelle révélation singulière le guidait ! Qui aurait pu le dire ?…

Et pourtant seul avec son fils, il avait déployé devant l’enfant une carte du désert et posant son doigt sur Ouargla, il lui avait dit :

— Voilà le but ! C’est là !

C’est que Monte-Cristo – devant qui la terre était un vaste livre dont il étudiait chaque feuillet – savait depuis longtemps que la chute d’Abd-el-Kader n’était qu’une étape sur la route sanglante que la France avait à parcourir pour s’assurer la domination de l’Algérie.

Il savait qu’une tête de l’hydre étant abattue, une autre allait renaître…

Il savait enfin qu’au fond des sables, la ville sainte d’Ouargla, la sultane des oasis, était le dernier repaire où se tramaient les complots meurtriers.

Eût-il hésité encore, qu’un seul mot avait suffi pour affirmer sa certitude.

Ce mot, c’était le nom prononcé par Coucou, celui de Mohammed-ben-Abdallah !…

De cet homme qui, une fois déjà, avait feint de se soumettre aux Français, acceptant d’eux le titre de khalifat de Tlemcen, puis qui tout à coup avait disparu, partant pour le pèlerinage sacré de la Mecque…

Comment n’avait-il pas reconnu cet homme en celui qui lui avait jeté le nom de Maldar ?…

Généreux, charitable, il oubliait toujours que l’âme humaine était faite de trahison. Il avait cru à une misère qu’il était de son devoir de soulager, il avait accepté l’hôte qui lui était envoyé.

Et de cette hospitalité large, sans conditions, il était récompensé par une insulte, par une menace.

Maldar avait pénétré dans sa cabine, avait ouvert la caisse où étaient entassés des trésors, et dédaigneux, avait lancé à Monte-Cristo l’adieu suprême, qui était une malédiction :

— Prends garde aux Khouans !

Ici, quelques mots d’explication sont nécessaires.

Les Indiens ont leurs Thugs, les Irlandais ont leurs Fenians, les Arabes ont les Khouans, c’est-à-dire les frères, association multiple et mystérieuse, qui n’a qu’une volonté, qu’un but : le massacre des chrétiens, l’expulsion des étrangers.

Les Khouans, dit Charles Jourdan, se subdivisent en sept ordres différents qui, tous, portent le nom de leur fondateur, auquel est dévolue la qualité de saint.

Noms barbares et dont nous ferons grâce aux lecteurs. Entre eux, distinguons seulement les Aissaouas et les Derkaouas.

Le chef s’appelle Khalifat, vit et exerce son autorité en dehors des frontières qui appartiennent à l’autorité française. Maîtres absolus, rois et pontifes, les Khouans disposent d’une manière absolue des fidèles qui se sont affiliés à eux : droit de vie et de mort, sans rémission.

Les Khouans – comme tous les conspirateurs – se subdivisent en tribus, en confréries. À la tête de chacune d’elles, se trouve un mekaddem, ou cheik. Le khalifat est leur roi. Ils sont les rois des tribus. Ils appartiennent au khalifat, qui ne correspond qu’avec eux. Mais les hommes qui ont juré obéissance à la cause leur obéissent, ne connaissent qu’eux, n’approchent jamais du maître suprême.

Si le cheik est empêché, le nekib, sorte de vicaire, le remplace.

Le rekka est le messager de l’ambassadeur. C’est lui qui est chargé de transmettre au tout puissant maître les messages qu’il y aurait danger à écrire au sein d’un pays où règne l’autorité française.

Mission délicate entre toutes. Le rekka est le dépositaire de secrets terribles et cela seul le rend sacré aux affiliés.

Qui veut être affilié doit d’abord purifier son cœur et son âme par le jeûne et la prière. Puis, dans une cérémonie mystérieuse, d’autant plus imposante qu’elle a lieu sous le ciel profond du désert, le Khouan prononce le serment :

— Je jure de suivre jusqu’à la mort ceux qui vont devenir mes frères.

Et le cheik, s’approchant de lui, lui saisit les mains et murmure à son oreille la parole d’initiation, la formule islamique : La Allah, illa Allah !

Et il lui confie les noms des principaux attributs de la divinité, attributs qui correspondent aux sept cieux, aux sept lumières divines, aux sept couleurs de l’arc-en-ciel !

L’obéissance, à partir de ce moment, doit être aveugle.

Il est dit aux Khouans :

— Sois entre les mains de Dieu et des cheiks, comme un cadavre entre les mains du laveur des morts, qui le tourne et le retourne à son gré.

C’est le jésuitisme musulman, le perinde ad cadaver de Loyola.

Quelle sera désormais la vie du Khouan ?

Les règles qu’il doit suivre sont au nombre de six : renoncement au monde, retraite, veille, abstinence, oraison continue, prière en commun pour célébrer la gloire d’Allah.

Et jusqu’à trois mille fois par jour, ces hommes fanatisés répètent :

— Il n’y a de Dieu que Dieu !…

Quelle sera leur récompense ?

— Des vierges aux yeux noirs resplendiront pour ceux qui auront combattu dans le sentier de Dieu !

La haine ainsi entretenue, avivée, s’exalte, s’affole. L’extermination des chrétiens est le seul mot d’ordre : partout, par milliers, les Khouans sont prêts à lever l’étendard de la révolte. Et pour que de Tombouctou à Alger le pays devienne un lac de feu, que faut-il ?

Un signe de tête du khalifat, un ordre transmis par les cheiks.

Est-ce tout encore ?… Non.

Les Khouans se compliquent des Imessebelen.

Ceux-là ce sont les combattants, actifs, féroces, les plus jeunes et les plus vigoureux ayant fait le sacrifice de leur vie pour défendre le sol contre l’étranger.

Quand le Marabout-le-Saint les appelle, alors ils accourent de toutes parts, et renouvellent leur serment de mort.

Leur vie n’est rien. C’est la vie de l’ennemi qu’il leur faut.

On s’incline devant eux, car ils ont fait un pacte avec la mort. Que si par hasard ils survivent à la lutte, ils seront à jamais sacrés, et leur subsistance est à jamais assurée.

Ce sont des saints ; ils ne se mêlent point à la foule des combattants.

Au jour du combat, ils sont là, en avant, au poste le plus périlleux, enthousiastes, voyant déjà le paradis de Mahomet s’entrouvrir devant eux et les vierges immortelles leur tendre les bras.

Un jour, cent cinquante d’entre eux luttèrent contre une force considérable : et quand nos soldats, ayant franchi tous les obstacles, parvinrent jusqu’à eux, ils virent des hommes nus jusqu’à la ceinture, attachés les uns aux autres, à la hauteur du genou, par de fortes cordes qu’ils avaient nouées eux-mêmes pour se contraindre de mourir à leur poste.

On leur crie de se rendre ; à cet ordre, à cette prière – car on les admirait ! – ils répondirent par de nouvelles décharges. Il fallut les tuer jusqu’au dernier.

Monte-Cristo savait tout cela. C’étaient ces ennemis-là qu’il venait braver jusqu’au fond du désert.

Cependant sa marche ne semblait pas devoir être inquiétée.

Et au moment où nous le retrouvons, sur les plateaux de la Chebka, alors que quatre jours à peine le séparent d’Ouargla, il commence à espérer…

La nuit venait. Le repos général avait été ordonné.

Monte-Cristo s’était retiré sous sa tente avec Espérance, dont l’ardeur croissait à mesure que le danger se rapprochait.

Le comte, absorbé dans ses réflexions, écrivait à Haydée.

Chaque jour un courrier partait, remontant au nord vers l’Europe.

Mais, hélas ! il n’avait pu encore tracer les quelques mots qui devaient rendre à Mercédès les joies maternelles.

L’enfant, accablé par la fatigue et la chaleur du jour, s’était assoupi.

Sa tête brune s’était appesantie, posée sur la peau de lion qui lui servait de couche.

Parfois Monte-Cristo s’interrompait, tenant la plume levée, et le regardait.

Ah ! que de rêves et que d’espérances reposaient sur cette chère tête bouclée.

L’homme fort, entre tous, avait maintenant des affaiblissements d’énergie : et il se demandait si, étant père comme aujourd’hui, il eût puni Villefort dans sa femme et dans son enfant.

Il comprenait mieux les tortures infligées à Mortcerf, à Mercédès, et il avait peur de son œuvre.

Est-ce qu’un jour ces châtiments ne retomberaient pas sur la tête d’Espérance ?…

C’est que jadis Dantès était seul ! Aucun amour ne faisait battre son cœur bronzé par la douleur ! Aujourd’hui, il avait donné à son enfant la meilleure part de lui-même… la moitié de son âme, comme dit Horace.

Et, obéissant à une attraction plus forte que sa volonté, il s’était à demi agenouillé, et posant ses lèvres sur la chevelure d’Espérance endormi, il murmurait :

— Oh ! comme je t’aime !…

Tout à coup, dans son sommeil, Espérance poussa un cri, puis, se débattant, il disait :

— Non ! non !… laissez-moi !… Père, à moi !… ils m’entraînent !… À moi !…

Monte-Cristo s’était relevé d’un bond, pâle, presque épouvanté.

Le songe – car ce n’était sans doute qu’un songe – avait été si effrayant qu’Espérance, s’éveillant subitement, le saisit par le bras, l’attirant à lui, et il se blottit sur sa poitrine, en répétant encore :

— Défends-moi !…

— Qu’as-tu donc, enfant ? demanda Monte-Cristo, dont la voix tremblait encore malgré lui. Quelque rêve terrible, sans doute.

— Oh ! oui… père, pardon !… Ce n’était donc qu’un rêve ?…

— As-tu déjà oublié ? Que voyais-tu donc ?

— Je vais te le dire, père. Oh ! tout cela est présent à mon esprit comme si réellement la scène s’était passée ici même, dans cette tente.

— Parle ! je t’écoute !…

Et Monte-Cristo ajouta avec un sourire contraint :

— Tu sais bien que les songes ne sont que des mensonges…

— Oui, tu me l’as dit souvent, père… et pourtant !

L’enfant s’arrêta, songeur, regardant fixement un angle de la tente.

— Pourquoi fixes-tu donc tes regards sur ce point ? demanda le comte.

— C’est bien étrange, dit Espérance en secouant la tête. Est-ce qu’en vérité je dormais ?… Tu vois bien ce coin de la tente, père, eh bien ! tout à l’heure, aussi clairement que je te vois en ce moment, j’ai vu le tissu s’entrouvrir, de haut en bas, et une forme noire, sinistre est apparue…

— Quand cela se passait-il ?

— Au moment où tu as quitté la table pour venir auprès de moi…

— Tu m’as donc vu faire ce mouvement… Tu ne dormais donc pas ?…

Et, à son tour, Monte-Cristo regardait l’angle de la tente.

— Je ne sais en vérité ! il me semble que j’étais alors à demi éveillé… Et pourtant, depuis le moment où j’ai vu cela, il me semble encore que je me suis profondément endormi… Mais, dans mon sommeil, la scène commencée ne s’est pas interrompue… La tente s’est entrouverte de nouveau, et cette fois, deux hommes – deux êtres effrayants – au teint noir, au visage maigre comme celui d’un squelette… se sont avancés en rampant vers moi.

« Oh ! père, ce n’était pas de la peur que j’éprouvais… mais j’ai lu quelque part que les oiseaux terrifiés cherchent en vain à fuir, qu’ils tournoient dans l’air puis viennent d’eux-mêmes se livrer au serpent hideux dont la gueule rouge les menace…

« Eh bien ! il en était ainsi pour moi ! tous mes membres étaient paralysés.

« En vain, je voulais me dresser, lutter… j’étais cloué à cette place… et les deux hommes s’avançaient toujours… Enfin leurs bras s’étendirent vers moi… je sentis leurs mains me toucher, me saisir… j’étais entraîné !… C’est alors que, dans une effrayante angoisse, j’ai jeté le cri d’appel qui m’a éveillé !…

Et Espérance, se jetant dans les bras de Monte-Cristo, appuya sa tête sur sa poitrine et murmura :

— Père, je ne craindrais pas de mourir… je n’aurais peur que d’être séparé de toi !…

Monte-Cristo avait posé ses lèvres sur les cheveux d’Espérance…

Un sentiment inconnu envahissait peu à peu son âme…

Est-ce qu’il aurait peur ! lui, Dantès ! lui qui avait seul lutté contre tout et contre tous !…

Qu’était-ce donc que cette oppression subite qui pesait sur sa poitrine…

Son fils séparé de lui !… quelle folie ! C’était un rêve, une de ces illusions du sommeil que chasse bien loin le souffle du matin… et pourtant, lui aussi tenait maintenant ses yeux ardemment fixés sur cet angle de la tente où Espérance avait vu l’apparition sinistre…

— Enfant, dit-il enfin, nul ne peut se défendre des terreurs vaines de la nuit. Sois calme, je veille sur toi. Reprends ton sommeil… la course a été longue aujourd’hui… le soleil brûlant est tombé sur ta tête… tu as un peu de fièvre… ce n’est rien !… recouche-toi, chéri de mon cœur… et ne crains rien, ton père est là… et pour chasser toute idée triste, prononce en t’endormant le doux nom de ta mère.

Espérance souriait maintenant : le sang remontait à ses joues, un instant pâlies.

Cette voix – chaude d’amour et vibrante d’énergie – versait dans son cœur le calme et le courage…

Et, bercé par ces accents aimés, Espérance s’était étendu sur la peau de lion, tandis que Monte-Cristo penché, soutenait sa tête sur son bras.

Les yeux de l’adolescent se fermaient, et Monte-Cristo le contemplait avec passion ! il était si beau, si vaillant et si doux à la fois !

Monte-Cristo resta ainsi pendant quelques minutes…

Les lèvres d’Espérance avaient plusieurs fois murmuré : Ma mère !

Puis peu après ses yeux s’étaient fermés, sa respiration calme avait repris sa régularité…

Alors un pli rapide se creusa sur le front de Monte-Cristo. Doucement, si doucement que le dormeur ne sentit pas ce qui se passait, il retira son bras sur lequel Espérance reposait…

Et se dressant, Monte-Cristo marcha vers le point de la tente qui lui avait été indiqué.

Elle était faite d’une épaisse et solide étoffe, résistant à la pluie et au vent, pareille à celle dont se servent aux Indes les soldats de l’Angleterre…

Monte-Cristo avança la main vers un des longs plis… et un tressaillement le secoua tout entier…

Non, Espérance n’avait pas été complètement le jouet d’une illusion.

L’étoffe était fendue de haut en bas, d’un seul coup porté par une lame aussi acérée que celle d’un rasoir ! la ligne était si nette que pas un des fils n’était sorti de la trame.

Qui avait fait cela ? Qui avait osé ? qui donc, sinon l’ennemi ardent, implacable, invisible qui avait juré haine aux Français, haine à celui-là surtout qui venait affronter le désert pour lui arracher sa proie ! Et dans quel but ?…

Pour l’assassiner, lui, Monte-Cristo ! Pourquoi le misérable ne l’attaquait-il pas en face, corps à corps ?

Et si ce n’était pas là son dessein ? si c’était Espérance qui était menacé ?

Une pâleur livide se répandit sur le visage du comte et de grosses gouttes de sueur roulèrent sur son front !

Ah ! cela, il n’y voulait pas croire ! et pourtant, ce rêve !

Est-ce que dans les mystères de la physiologie, les pressentiments de l’avenir ne prennent point parfois cette forme singulière du songe ? N’existe-t-il pas comme une irradiation jetée en avant par les événements qui s’avancent, pareille à la lueur que les astres lancent devant eux, annonçant leur présence avant que leur orbe surgisse au-dessus de l’horizon ?

Monte-Cristo, avançant la tête hors de la tente, regardait.

Devant lui s’étendaient les pierres noires, sur lesquelles le reflet de la lune jetait des plaques blanches, gouttes d’argent sur de l’ébène.

C’était à la fois grandiose et sinistre.

Les monolithes, taillés en angles aigus, se superposaient comme les marches d’un escalier gigantesque, ou mieux d’un amphithéâtre ; car ils s’arrondissaient en demi-cercle, laissant seulement deux issues, deux fissures étroites, par où l’on pouvait pénétrer dans ce cirque de pierres.

De son œil perçant, Monte-Cristo fouillait toutes les anfractuosités.

Le pied ne laissait pas de traces sur la pierre lisse. Et pourtant des hommes étaient venus jusqu’à sa tente, sans que son oreille exercée perçût le moindre écho de ce glissement.

Et Monte-Cristo sentit en lui-même je ne sais quel doute.

Il avait lutté contre les bandits de la civilisation, contre Danglars, qu’on pouvait combattre avec des millions, contre Villefort, qu’on pouvait écraser sous ses crimes, contre Mortcerf qu’on pouvait tuer à coups de déshonneur – et dernièrement encore contre des tyrans que la liberté éclatante chassait, comme la lumière pousse vers la fuite les oiseaux de nuit.

Mais ici, c’était l’insaisissable ! Ces démons semblaient faits du sable du désert qui s’éparpille, blesse ! et qu’on ne peut arrêter, du vent qui tue et passe !… Comment combattre ?…

Il se retourna vers Espérance, qui dormait toujours.

En vérité, il aurait voulu se persuader que tout cela n’était qu’un cauchemar.

Mais il y avait un fait matériel, indiscutable…

Un poignard avait déchiré le panneau de la tente…

Donc, par-là, un homme – un de ces sauvages du désert – avait posé sur l’adolescent son regard, chargé de haine et de menace !…

— Allons ! Dantès ! murmura Monte-Cristo. Reprends possession de toi-même !… Ah !… c’est que le danger ne te menace plus seul… l’homme est faible quand il est père ! et pourtant, à quoi lui servirait sa force sinon à défendre ceux qui sont toute sa vie !…

Et se redressant, il ferma brusquement la fissure de la tente.

En un instant, il eut au moyen d’un fil d’acier réuni les deux parties du tissu. Puis, il amena devant l’issue close un des meubles qui garnissaient la tente. Qu’importaient d’ailleurs ces précautions ? ce qu’il fallait, c’était veiller sans trêve, ni repos.

Haydée n’attendait-elle pas son fils ? Et que lui dirait-elle, si lui, confiant en son énergie, lui qui avait imposé le douloureux sacrifice à la mère, il revenait seul…

Ce ne serait pas seulement du désespoir, ce serait du mépris pour celui qui semblait se mettre au-dessus des autres hommes, pour celui dont l’immense orgueil lui aurait coûté la vie de son enfant !…

Et Monte-Cristo, la main levée, jura de mourir plutôt que de donner à la mère cette épouvantable douleur.

Il songeait, faisant appel à toute son expérience, combinant déjà des moyens de lutte, se rassérénant, se retrouvant aussi hardi, aussi sûr de lui qu’autrefois, quand tout à coup…

Au dehors, d’horribles clameurs retentirent…

Et en même temps, dominant le tumulte humain, une voix s’éleva.

Ah ! qui n’a entendu, au milieu du désert, alors que tout est immobile et silencieux, ce rugissement à la fois éclatant et grave, cet appel qui semble fait de cent clairons sonnant ensemble à la mort, qui n’a eu l’oreille et l’âme subitement remplies de la terrifiante menace du lion, celui-là ne peut comprendre ce qui se passa alors dans l’âme de Monte-Cristo !

Il pensait à l’homme, et c’était l’animal qui attaquait…

D’un bond, Monte-Cristo s’élança vers Espérance et le saisit dans ses bras.

Il savait qu’il lui fallait s’élancer hors de la tente pour un combat terrible : et il ne voulait pas laisser Espérance là, seul, sans défense !…

En une seconde, tenant d’une main sa carabine, soutenant de l’autre Espérance que la brusque secousse avait éveillée, il sortit…

Le camp était affolé. Les chameaux s’étaient relevés et fuyaient. Les Arabes, jetant leurs bras vers le ciel, couraient dans toutes les directions.

La voix retentit encore, plus terrible, plus menaçante, plus proche…

— Sur votre vie, cria Monte-Cristo de sa voix retentissante, que pas un homme ne bouge ! je réponds de votre vie, à tous !…

— Et moi aussi ! cria Coucou, surgissant auprès de Monte-Cristo. Vous avez entendu, maître, c’est ce lion…

— Vous m’avez demandé ma vie, dit Jacopo accourant lui aussi auprès du comte, faites un signe, et elle est à vous.

— Merci ! merci ! dit Monte-Cristo. Vous, occupez-vous de rallier le camp, ramenez ces lâches !… dites-leur que Monte-Cristo est là et veille sur eux…

Ses regards tombèrent sur Espérance.

— Jacopo, Coucou, dit-il, pendant que je vais au lion, je vous confie mon fils… vous m’en répondez sur votre tête ?…

— Oh ! soyez tranquille ! maître ! mais un seul suffit… Jacopo restera auprès de lui ! moi, je connais le Sidi, comme disent les Arabes… et je veux aller avec vous !…

— Soit ! dit Monte-Cristo. Mais surtout que nul ne tire avant moi… Si je manque ce lion (et disant cela, un sourire fugitif passa sur ses lèvres) alors vous ferez feu…

À ce moment, quelques Arabes, curieux et frissonnants, s’étaient groupés autour d’eux.

Monte-Cristo renouvela en arabe la défense absolue de tirer, puis il demanda où était le lion…

En réponse, un formidable rugissement ébranla l’air…

Et en même temps, un coup de feu retentit à peu de distance…

— Ah ! quel est le malheureux ! cria Monte-Cristo.

D’un bond, écartant tous ceux qui se trouvaient sur son passage, il s’élança dans la direction ou le cri du fauve avait amené cette terrible et peut-être impuissante réplique…

La nuit était claire. Une lueur blanche tombant du ciel calme et profond jetait sur les dalles d’anthracite des lignes pareilles à des linceuls étendus.

Et Monte-Cristo vit, devant lui, à quelques mètres, accroupi sur un bloc qui lui servait de piédestal, le lion.

Calme, sa tête énorme dressée, la crinière ondulant, la gueule entr’ouverte et grondant lentement…

Et sous la patte lourde du lion, il y avait une forme sombre…

Cette forme était celle d’un homme… renversé, ayant aux épaules le poids sinistre…

Un de ses bras pendait en dehors de la pierre, et la main tenait encore le fusil déchargé…

Il y eut entre ceux qui venaient un silence lugubre.

Monte-Cristo avait reconnu celui qui gisait là, sous la griffe mortelle.

C’était Bertuccio, l’ancienne victime de Villefort, le père adoptif de Benedetto… l’intendant dévoué qui, par une longue vie de probité, avait racheté ses colères d’autrefois.

Était-il mort ? Un souffle de vie luttait-il encore en lui ?

Monte-Cristo, de la main, écarta ceux qui le suivaient.

Il ne dit pas un mot. Tous comprirent. Il voulait, il devait agir seul…

L’homme et le lion étaient face à face, se regardant.

Monte-Cristo fixait sur les prunelles phosphorescentes ses yeux noirs, d’où s’échappait un rayon.

Le lion grondait toujours… qu’il fît un mouvement en une convulsion furieuse il déchirait le corps de celui qu’il avait saisi, et d’un élan il pouvait s’abattre sur celui qui le menaçait.

Monte-Cristo marchait, le regardant toujours, la carabine basse…

Car il venait de constater une chose horrible :

Le lion était sur une hauteur, lui était en bas…

Et le corps de Bertuccio inanimé se trouvait justement dans l’axe du tir…

Il fallait frapper en plein crâne – d’un seul coup, il fallait tuer la vie, le mouvement…

Et le point fixe, unique, était caché par Bertuccio…

Monte-Cristo vit tout cela ; et pas une fibre de son visage ne tressaillit.

Il se retrouvait lui-même, maître des battements de son cœur et des pulsations de ses artères.

Il allait sans hâte, sachant le but.

Il se dirigeait d’un pas toujours égal, vers un môle de granit noir, séparé du lion par une distance de trois mètres à peine… la pente était presque à pic, et pourtant il montait, sans un effort, semblant porté par une force supérieure…

Et toujours le regard de l’homme croisait celui du lion immobile.

Seulement, les rauquements devenaient plus brefs, ponctués de ce soufflement profond qui fait frissonner les solitudes.

Monte-Cristo montait toujours.

Enfin il se dressa, debout sur le granit. Et ils étaient comme deux adversaires que les témoins ont placés pour un duel à mort !

Le lion se leva, et sur ses pattes dont l’une écrasait toujours l’homme immobile, il plia ses jarrets pour bondir… c’était ce que voulait Monte-Cristo…

Monte-Cristo, immobile maintenant, et l’arme au pied…

Nous avons dit que la distance qui les séparait était tout au plus de trois mètres ; le lion, d’un élan, peut franchir plus de dix mètres.

Il s’élança… on vit sa silhouette fantastique filer à travers l’espace…

Une détonation retentit…

Et le lion – saisi au vol pour ainsi dire – tournoya sur lui-même dans une convulsion qui fit craquer ses vertèbres et s’effondra entre les deux masses de granit.

Déjà Monte-Cristo se trouvait auprès de Bertuccio…

Le malheureux ne bougeait plus… Entre les deux épaules, juste à la naissance du cou, on voyait sous les déchiquetures du vêtement, les traces sanglantes des griffes de fer.

Le comte, dans un élan d’émotion qui avait fait remonter à son cœur le souvenir de tant de luttes supportées ensemble, avait relevé Bertuccio, dont la tête décolorée s’appuyait sur son genou.

Au-dessous d’eux, on entendait encore les derniers râles du lion.

Nul ne s’approchait. Monte-Cristo et Bertuccio étaient seuls…

— Ami, dit le comte, m’entends-tu ?…

L’homme resta muet. Une écume sanglante rougissait ses lèvres.

Alors Monte-Cristo tira de son sein la fiole qui ne le quittait jamais.

Ah ! que de bien avait fait déjà ce pauvre abbé Faria, qui depuis si longtemps avait suivi, un boulet au pied, la voie douloureuse au bout de laquelle Dantès avait trouvé la liberté !

De la pointe de son poignard, Monte-Cristo desserra les dents contractées du moribond et versa quelques gouttes de la liqueur de vie.

Tout le corps de Bertuccio frissonna. Hélas ! Monte-Cristo se rappelait ce tressaillement, c’était celui qui avait secoué toutes les fibres de Faria, alors que déjà la mort avait posé la main sur lui.

C’est que déjà celle qui ne pardonne pas avait fait son œuvre.

La liqueur merveilleuse pouvait à peine concentrer, réveiller les dernières étincelles de la vie.

Bertuccio, qui avait la tête renversée en arrière, avait ouvert les yeux.

Ses prunelles, glauques, voilées, se fixèrent sur Monte-Cristo. Et soudain une expression d’ineffable joie se peignit sur son visage.

— Oh ! maître, murmura-t-il.

Le comte tenait maintenant dans ses mains celles du moribond qui se refroidissaient.

L’homme fort – qui avait vu des misérables souffrir mille tortures, sans qu’un pli parût sur son visage – était envahi par une émotion qu’il ne cherchait même pas à dominer.

— Bertuccio, lui dit-il, tu me reconnais donc ?

— Oui ! oui !… oh ! je souffre ! je meurs !… les griffes du lion ont pénétré dans ma poitrine comme autant de lames de poignard ! mais… vous êtes venu ! merci !

— Et je n’ai pu te sauver ! Oh ! misère !…

— Le lion est mort… puisque vous êtes là…

— Oui, il se débat dans la suprême agonie… mais toi, Bertuccio, n’as-tu rien à me dire… ne désires-tu rien ?… tu me connais !… quel que soit ton vœu… à cette heure suprême !…

Bertuccio se souleva à demi :

— Écoutez… non… tout à l’heure, je vous parlerai de moi… mais vous… Espérance… Ah ! je ne veux pas mourir encore… à boire !…

Monte-Cristo lui glissa aux doigts la fiole qui contenait la liqueur rougeâtre.

— Bois ! lui dit-il.

Bertuccio vida à demi le flacon. Cette fois, le sang afflua à son visage. C’était comme le dernier effort de la nature surexcitée.

— Maître, haleta-t-il dans un suprême effort, prenez garde… des ennemis !… je les ai vus ! je les poursuivais… quand je me suis trouvé… en face… du lion…

— Des ennemis ! dis-tu ?… oh ! Sur le salut de ton âme… parle… Combien étaient-ils ?…

— Deux !

— Deux ! répéta Monte-Cristo, songeant à ce que lui avait dit Espérance.

— Je les ai surpris… rôdant autour de votre tente… j’ai eu tort… je devais tout vous dire… mais… je vous aimais tant !… j’aurais tant voulu… vous prouver… que vous avez en moi… plus qu’un serviteur… et j’aimais tant… Espérance !

— Oh ! ami ! ami !… fit le comte qui porta à ses lèvres la main qui se glaçait. Ces ennemis, tu ne les connais pas ?…

— Ce sont des Arabes… des Aissaouas, je crois… Coucou m’en a montré… prenez garde… oh ! veillez bien sur Espérance !

— Oui, je le ferai ! mais toi ! toi ! parle-moi de tes désirs suprêmes.

— Moi ! oh !… si j’osais…

— Bertuccio, voici tantôt vingt ans que tu as été pour moi le serviteur le plus dévoué, le plus honnête que je puisse rencontrer… tu m’as aidé cent fois à réaliser ce que les autres croyaient être des prodiges… parle… et sur mon honneur, je te jure qu’en ce moment, c’est toi qui ordonnes… et quel que soit cet ordre je lui obéirai…

— C’est que… il s’agit d’un misérable !

— Un misérable ! que veux-tu dire ?

— C’est folie ! je le sais !… oui, je le sais bien, puisque moi-même j’ai voulu tuer… si vous n’aviez pas arrêté mon bras, je lui aurais brisé la tête…

— Quoi ! tu parles de…

— De cet homme qui est né par le mal et pour le mal !… oui… Ah ! cela vous étonne, maître !… que voulez-vous… ce n’est pas impunément qu’on a tenu dans ses bras une pauvre petite créature vouée à la mort…

Bertuccio s’exaltait maintenant, et dans cet effort dernier la parole montait à ses lèvres avec une volubilité singulière.

— Vous vous souvenez bien… j’étais venu pour tuer l’infâme Villefort… et voilà que je trouve l’enfant qu’il allait enterrer vivant… Eh bien !… je l’ai aimé, oui, du plus profond de mon âme ! C’est insensé, ce que je dis là ! Car il n’a commis que des crimes… Il a tué ma pauvre Assunta, qui l’avait bercé dans ses bras, qui lui avait servi de mère… Il a commis des faux, il a volé… il a assassiné Caderousse, l’aubergiste du pont du Gard… Oh ! cette auberge ! Il me semble sentir encore sur mon front la pluie de sang !…

Il frissonnait. Ses dents claquaient. La mort venait vite.

— Et ce misérable, dit Monte-Cristo d’une voix grave, cet infâme, – Benedetto, enfin !…

— Oui… Benedetto… Oh ! pardon !…

— Tu l’aimes toujours ?…

— Oui !

Monte-Cristo leva les yeux au ciel. Ainsi voilà un homme qui a dans sa vie une bonne action, qui aurait pu jeter à la route l’enfant tragiquement trouvé, qui le garde, le soigne, le voit grandir !… L’enfant grandit, dépravé, féroce… torture son bienfaiteur !…

Et ce bienfaiteur l’aime encore, l’aime toujours !…

— Ne me maudissez pas, râlait Bertuccio. Vous m’avez dit de parler… je vous ai obéi.

— Bertuccio, dit Monte-Cristo je te comprends… et dans ta folie sublime… je t’admire !… et maintenant, recueille toutes tes forces… que veux-tu de moi ?

— Oh ! je vous en prie… quand… il… se retrouvera sur votre chemin… ne le tuez pas… je ne voudrais pas… qu’il mourût… de votre main !… Ah !

Ce dernier cri était un râle.

Monte-Cristo avait saisi Bertuccio dans ses bras :

— Sur ma vie, sur celle de mon fils… je te jure que, Benedetto menaçât-il ma vie, je ne le tuerai pas !

— Oh ! merci !… maître… je meurs… bénissez-moi ! ce sera le pardon !…

Monte-Cristo se pencha vers lui et lui posa ses lèvres au front.

Un sourire de bonheur éclaira la physionomie convulsée du moribond :

— Maître ! maître !… Ah ! comme je vous ai aimé !

Et Bertuccio retomba, d’un heurt bref… il était mort !…

Monte-Cristo s’agenouilla :

— Que Dieu te pardonne, lui dit-il. Toi qui es mort pour défendre mon enfant, sois béni !…

Il se redressa, et lentement redescendit du plateau de granit sur lequel gisait Bertuccio.

Au pied était le cadavre du lion… et comme Monte-Cristo s’approchait de lui pour s’assurer que l’animal avait rendu le dernier soupir…

Il vit debout, appuyé contre le bloc noir, une forme blanche…

Et une voix douce lui dit dans le dialecte des tribus du désert :

— Le lion a vaincu le lion !… je te cherchais… et je t’ai rencontré !

XX

MEDJÉ

Celle qui avait prononcé ces étranges paroles était enveloppée dans un large haïk blanc ; sa tête était cachée sous un voile épais, qui laissait à peine deviner la lueur de deux prunelles noires.

Monte-Cristo s’était arrêté. C’était, en vérité, un étrange spectacle que cette créature aérienne, presque fantastique, se dressant auprès du cadavre, encore formidable du lion.

— Qui es-tu ? demanda-t-il d’une voix vibrante.

— Je suis celle qui n’a pas de famille, parce que sa famille l’a torturée : celle qui n’a pas de patrie, parce que sa patrie l’a chassée ; celle qui n’a pas d’ami, parce que son ami est au pouvoir de ses ennemis…

Un éclair subit traversa la pensée de Monte-Cristo.

— Ton nom ? ne t’appelles-tu pas Medjé ?

— Medjé ! répéta-elle avec une sorte d’orgueil.

Et d’un mouvement lent, elle rejeta en arrière le long voile qui lui cachait le visage.

Monte-Cristo eut peine à retenir un mouvement de surprise.

Cette fille du désert était admirablement et étrangement belle.

Aux reflets de la nuit éclairée par le reflet d’en haut elle apparaissait svelte, fière, pareille à une de ces délicates statuettes que parfois les plus rudes artistes se plaisent à modeler de leurs doigts délicats. Les traits, d’une régularité rare, avaient des exquisités délicieuses ; la bouche était si petite que, selon le proverbe arabe, une cerise n’eût pu y passer avec son noyau.

Les yeux, hardiment fendus, mais ciliés de soie, avaient une douceur infinie.

Comme les hommes qui entouraient Monte-Cristo s’étaient approchés de lui, Coucou qui, – fidèle à la discipline – n’était pas intervenu dans le combat vit le premier la jeune fille et s’écria :

— Medjé ! c’est Medjé ! maître !… demandez-lui où est son petit papa !

Elle entendit et, rejetant la tête en arrière, tandis que son visage – à la teinte dorée comme d’une lueur de soleil couchant – se couvrait d’une pâleur mortelle, elle étendit le bras vers le sud et dit :

— Petit papa ! (ces deux mots seuls en français) il est là-bas… sous terre… dans les caveaux de la sultane…

Monte-Cristo l’interrompit :

— C’est du capitaine Joliette que tu veux parler ?…

— Oui.

— Et la sultane… n’est-ce pas la ville mystérieuse, Ouargla ?

Un léger frisson secoua la jeune fille et elle répondit :

— Oui, Ouargla… C’est là qu’il souffre… c’est là qu’on le tuera !…

D’un geste, Monte-Cristo éloigna ceux qui, de trop près, poussés par la curiosité, écoutaient les paroles de la jeune fille. Les arabes comprenaient. Qui sait si parmi eux, il n’y avait pas de traîtres ?

— Et pourquoi, dit-il en se penchant vers elle, pourquoi es-tu ici ?

— Je te cherchais !…

— Moi !… que dis-tu là ? me connais-tu ?…

— Non !…

— Quelqu’un du moins t’a-t-il dit mon nom ?…

— Personne…

— Alors que signifient ces mots ? Comment pouvais-tu me chercher ?

Medjé, puisque tel était son nom, se courba devant Monte-Cristo, lui prit la main en la baisant :

— À toi… je te dirai tout… tu es maître de ma volonté… mais je ne puis parler devant ces hommes !…

Monte-Cristo l’examinait attentivement. Et un signe singulier l’avait frappé.

Medjé portait, tatouées sur le visage, deux étoiles à six branches, qui formaient comme un bijou étrange, d’une couleur d’or fauve, au bas de chacune de ses joues.

— Suis-moi, lui dit-il.

Au moment où il revint vers les Arabes, ceux-ci poussèrent des hourras ! l’homme qui a tué un lion est pour ces hommes un héros, et ce qu’ils n’avaient point encore vu, c’était ce sang-froid presque surhumain.

— Coucou, dit Monte-Cristo, va avec ces hommes relever le cadavre de Bertuccio. Nous l’enterrerons ici au lever du soleil…

— Pauvre Bertuccio ! soupira le zouave. C’était un bon compagnon !

— C’était un dévoué, dit simplement le comte.

À ce moment, il sentit une impression rapide lui serrer le cœur.

Espérance ! Il l’avait oublié pendant les courts instants de la lutte ! S’il lui était arrivé malheur !

Non ! il l’aperçut auprès de Jacopo… et l’adolescent, ayant vu son père, courut à lui, les bras ouverts.

— Père ! père !… je t’ai obéi !… Mais pourquoi n’as-tu pas voulu me prendre avec toi ?…

— Songe, mon enfant, que l’ennemi était un lion…

— Tu ne le craignais pas ! pourquoi donc l’aurais-je craint ?

Monte-Cristo posa ses lèvres sur son front. Mais Espérance vit en ce moment Medjé qui lui souriait.

Il la désigna du doigt à son père.

— C’est une amie, enfant, tends-lui la main !…

Franchement, Espérance offrit à Medjé sa main tout ouverte.

Elle s’inclina et la porta à ses lèvres :

— Fils de celui qui tue les lions, dit-elle, que Dieu compte tes années par les baisers que te donne ton père…

Monte-Cristo avait passé son bras autour des épaules d’Espérance, et, suivi de Medjé, il se dirigeait vers la tente, quand tout à coup un des Arabes, qui s’était jusque-là tenu à l’écart, s’élança vers le groupe et étendant les bras comme pour lui barrer le passage :

— Seigneur ! cria-t-il ! écoute-moi ! ne reçois pas cette femme dans le camp !…

— Pourquoi ? que veux-tu dire ?

— N’as-tu pas vu le signe de malédiction qu’elle a sur le visage ?…

D’un geste involontaire, Medjé avait porté ses mains aux deux étoiles…

— Que m’importe ? repartit Monte-Cristo. Qui est faible a droit à l’hospitalité…

— Seigneur ! c’est une maudite ! C’est une sorcière ! elle jettera un sort sur les hommes et sur les chameaux. Prends garde !… nous te quitterons !…

— Quittez-moi donc, dit gravement Monte-Cristo, car jamais je ne chasserai qui est venu vers moi !

Et comme Medjé, se serrant contre lui, frissonnait de terreur :

— Ne tremble pas ainsi ! tu as prononcé un nom qui te fait sacrée à mes yeux ! Quant à toi, ajouta-t-il, en s’adressant à l’arabe, si tu parles en ton nom, je te donne la liberté… je te paierai et je te chasserai… Si tu parles au nom de tes camarades, va leur dire que Monte-Cristo, qui a vaincu le lion, ne craint rien des hommes… Abandonnez-moi en plein désert… j’irai ma route, sans même tourner la tête en arrière… et si le lion vous attaque, vous vous défendrez seuls… J’ai dit ! allez !…

Les autres Arabes s’étaient rapprochés. Ils avaient entendu. L’enthousiasme n’était pas encore éteint en eux. Ils acclamèrent celui qu’ils appelaient le Seigneur-Lion.

Mais l’Arabe qui avait parlé, tendit la main et dit :

— Pour moi, ce qui a été convenu… Je ne reste pas là où la sorcière se trouve…

— Jacopo ! donne à cet homme le double de ce qui lui est dû… et dis-lui bien que, sous notre beau ciel de France, nous ne croyons point aux sorcières… nous pouvons adorer Dieu… mais nous méprisons le démon !…

Et, solennel – imposant à cette tourbe ignorante par son calme et son audace – il revint sous sa tente.

— Espérance, dit-il, ne crains plus rien !… je reste là, auprès de toi !… et maintenant, toi qu’on appelle Medjé, je t’écoute… on plutôt réponds d’abord à mes questions…

La jeune fille s’inclina en signe d’obéissance.

— Ainsi tu connais le capitaine Joliette ?…

— Il m’a sauvé la vie… cette vie, je la lui ai donnée…

— Tu sais qui s’est emparé de lui ?…

— Je le sais. Ce sont les ennemis de ma race… de la tienne ! car je le sais bien, tu es de la même race que celui qui m’a arraché aux griffes de la panthère…

— Mais ces ennemis, tu sais quel est leur nom ?… c’est une tribu puissante, sans doute…

Medjé frémit tout entière et dit :

— Puissante… oui… douée d’un pouvoir surnaturel… Ce sont les Aissaouas… Ces hommes ne redoutent rien… Ils ont vaincu la nature… Ils marchent sur des plaques de fer rouge… leurs mâchoires déchirent les cactus aux pointes acérées comme des poignards… ils se déchirent la poitrine… leur sang coule, et ils ne tressaillent point… Ils livrent leurs membres au feu ardent… et leur voix chante… ce sont les envoyés de l’enfer !…

— Sont-ils les maîtres d’Ouargla ?…

— Seigneur, il faut que je te dise toute mon histoire… sois patient comme tu es fort !…

— Mais, du moins, jure-moi que, pour sauver le capitaine Joliette, il ne faut pas me mettre en marche à l’instant même…

— Que dis-tu là, toi qui sais tout !… ignores-tu que la nuit pas un de tes hommes ne te suivra ?

— Ne puis-je aller sans eux ?

— Oh non ! car il faudra lutter là-bas… il faudra combattre…

— Un mot encore !… Ainsi, tu m’assures que le capitaine Joliette est vivant ?…

— Vivant ! oui ! je le jure ! mais… souffrant, torturé !… Oh ! si tu savais, Seigneur !… enfermé dans un des hideux cachots de la casbah d’Ouargla, sans air, sans lumière… lui ! lui si bon, si brave, si généreux !… Ah ! moi qui aurais donné ma vie pour lui épargner une souffrance !

Dans sa langue toute imprégnée de la poésie orientale, ses douleurs, ses regrets prenaient une expression plus émouvante et plus profonde.

Monte-Cristo l’examinait attentivement. Il n’oubliait pas qu’elle avait disparu le jour même où le capitaine Joliette était parti pour l’expédition qui devait lui coûter sa liberté. Était-ce véritablement une alliée qui s’offrait à lui, ou bien ses adversaires n’hésitaient-ils pas à se servir de Medjé comme instrument ?

Non, il ne pouvait le croire ! dans cette beauté, à la fois fine et sauvage, il y avait une franchise, une sorte d’exaltation passionnée qui n’était pas jouée !…

— Tu aimes le capitaine Joliette ? lui demanda-t-il brusquement.

— Si l’enfant qui est sans force aime celui qui soutient ses pas, si le brin de drinn aime le haut palmier qui l’abrite… oui, j’aime celui que tu as nommé !

— Pourquoi, tout à l’heure, cet Arabe a-t-il refusé de rester là où tu te trouvais ? Pourquoi portes-tu au visage le signe d’une secte terrible…

— Quoi ! seigneur, tu sais !

Et la jeune fille, baissant les yeux, avait de grosses larmes qui roulaient entre ses paupières :

— Je sais, continua Monte-Cristo, qu’il est une association de meurtriers… et que cette étoile est leur signe de ralliement… toi qui dois aimer un de mes frères, comment portes-tu le stigmate des Khouans ?

Medjé avait crispé ses ongles contre ses joues comme si elle eût voulu en arracher la marque maudite.

— Écoute-moi donc, dit-elle. Après quoi, tu me jugeras. Oh ! il faut que tu me croies… il faut que tu aies confiance en moi… pour le salut de celui que tu appelles ton frère…

Et elle ajouta, en baissant la voix et en étendant la main vers Espérance endormi :

— Pour son salut, à lui aussi…

Monte-Cristo tressaillit.

— Parle donc, dit-il, je ne t’interromprai pas.

« Mon père, commença Medjé, était un chef puissant… Sa tribu habitait les montagnes de la Kabylie, et là, il possédait un douar fortifié sur un roc inaccessible… Autour de lui s’était pressée une tribu travailleuse, active, courageuse… Mon père était un sage, et tous écoutaient sa parole avec respect…

« Les Français, – les hommes de ton pays, je crois, – mirent le pied sur la terre sacrée de nos ancêtres. Mon père appela ses amis et ses serviteurs aux armes, et il lutta sans faiblir… jusqu’au jour où se passa le fait que je vais te raconter.

« C’était dans la Mitidja… Un engagement avait lieu entre les troupes européennes et la tribu de mon père. Tout à coup, un cri général de terreur retentit… Mon père était cerné. Par la trahison de quelques misérables, l’ennemi, – je suis bien contrainte de l’appeler ainsi, – avait été guidé à travers des défilés jusqu’alors impraticables, et mon père était perdu…

« Déjà la fusillade éclatait de toutes parts, et les cent hommes qui composaient la troupe de mon père voyaient leurs rangs s’éclaircir à chaque seconde.

« Aucun espoir de salut. Oh ! ne crois pas que ces hommes furent lâches !… mais que peut le courage contre des forces dix fois supérieures ! Cependant ils refusaient de se rendre… Soudain sur la crête où ils s’étaient réfugiés, quelques hommes découvrirent l’entrée d’une caverne naturelle formée par des blocs de rocher…

« Un marabout – qui se trouvait dans leurs rangs – leur cria qu’Allah avait entendu leurs prières, que c’était un souterrain qui les conduirait hors de la portée de leurs ennemis…

« Et tous s’élancèrent, malgré les ordres de mon père, se précipitant pour atteindre cette issue qui, croyaient-ils, devait les conduire à la liberté…

« Le marabout avait couru à mon père, il lui avait juré qu’il connaissait depuis longtemps ce passage secret… Mon père se laissa convaincre, et au milieu des balles qui sifflaient, il dirigea l’entrée de sa petite troupe et lui-même, le dernier, il pénétra dans ce souterrain.

« Que se passa-t-il alors ? le marabout donna-t-il un signal pour indiquer aux Français que ces hommes étaient à leur discrétion ?… À peine avaient-ils disparu, que ces soldats escaladaient le mamelon… et se mirent en bataille devant l’entrée de la caverne…

« Un des chefs cria :

« — Rendez-vous !…

« Point de réponse. Mais la scène qui se passait dans ce souterrain était épouvantable. Les hommes avaient couru comme des fous dans l’obscurité, pressés d’arriver à ce qu’ils croyaient être l’autre extrémité ouverte sur la lumière… sur la vie, sur la liberté…

« Savez-vous où aboutissait le souterrain ?…

« La galerie se coupait brusquement, à pic, et au-dessous, il y avait un abîme si profond que l’œil distinguait à peine les roches qui en formaient le fond…

« Les premiers qui arrivaient là, poussés par les autres, avaient glissé sur la pente et avaient été précipités… C’était une chose horrible, on se cramponnait, on s’arc-boutait sur l’arête de l’épouvantable gouffre… et toujours ceux qui venaient par derrière et qui ne comprenaient pas, poussaient, poussaient pour arriver plus vite à ce qu’ils croyaient être l’issue ouverte à la fuite, tandis que c’était une porte effroyablement ouverte sur la mort…

« Il y avait des luttes infâmes, les ongles, les dents, les armes, tout se rougissait de sang…, et, un à un, les corps tombaient dans l’abîme, tournoyants, déchiquetés aux pointes de granit, tandis que les oiseaux de proie commençaient à tournoyer dans le ciel…

« La moitié de la troupe avait péri, quand enfin la raison reprit son empire… Mais que faire ? à cette issue, la chute épouvantable, le brisement sur les roches… mais à l’autre, les fusils braqués, prêts à foudroyer quiconque apparaîtrait…

« Mon père, alors, parlant dans l’obscurité de la caverne aux survivants qui l’entouraient, leur dit d’avoir confiance en lui, et surtout de ne point commettre d’imprudence.

« Et, calme, de son pas lent qui s’appesantissait – car il avait reçu plus de dix blessures – il revint vers l’entrée du souterrain.

« Les soldats, l’œil au guet, ne perdaient point de vue cette issue. Ils redoutaient un piège.

« Mon père était presque un vieillard, de haute taille, majestueux…

« Il parut à l’entrée de la caverne, seul, la main levée, sans armes !…

« Comment cela se fit-il ?… qui donna l’ordre meurtrier ?… par quelle affreuse erreur tes frères tirèrent-ils sur un homme sans défense ?… Le cri : Feu ! retentit et les balles sifflèrent autour de lui…

« Une d’elles l’avait atteint… il tomba !…

« Mais il se releva aussitôt, et le front sanglant, la main toujours levée en signe d’aman, il marcha encore…

« Les officiers s’étaient élancés en avant pour arrêter la fusillade…

« L’un d’eux qui devait être le chef dit :

« — Toi qui es brave, que veux-tu ?…

« — Je veux la vie de mes soldats…

« — Qu’offres-tu en échange ?…

« — La mienne… et mon serment…

« — Quel serment ?

« — Si l’adversaire est généreux, il n’y a pas de déshonneur à traiter après le combat. Que mes soldats aient la vie sauve, et je suis votre prisonnier. Et de plus, je jure – par Allah ! – que jamais un homme de la tribu des Ben-Ali-Smah ne portera les armes contre la France…

« — Sais-tu bien, reprit l’officier, que tu seras fusillé ?…

« — Je le sais… Je vous l’ai dit : je vous donne ma vie pour celle de mes enfants !

« — J’accepte, dit le Français. Mais prends-y garde, si de tes hommes un seul tire encore un coup de fusil, ils seront exterminés jusqu’au dernier…

« Ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas comprendre, c’est que mon père avait une balle dans la poitrine, c’est que le sang coulait par toutes les blessures de son corps, et que pourtant il se tenait debout…

« Luttant contre la douleur, contre la mort, contraignant la nature à lui obéir, il revint vers l’ouverture de la caverne, et là, à voix haute et claire, il parla…

« Il ordonnait que les hommes sortent en lui remettant leurs armes…

« Et ainsi fut-il fait. L’homme paraissait à l’issue, mon père recevait ses armes, puis les donnait aux Français. Ils étaient encore cinquante-deux. Ce fut long, car c’était un à un qu’ils sortaient de la caverne…

« Et quand le dernier eut paru, quand le dernier eut été désarmé, mon père, appuyant au roc les bras croisés, releva la tête et dit :

« — Frères, j’ai juré aux Français que pas un de vous ne reprendrait les armes contre eux… tiendrez-vous mon serment ?

« Tous jurèrent. Alors mon père, tournant la tête sur l’officier, dit encore :

« — J’ai tenu ma promesse… je compte sur ta parole… et maintenant dis à tes hommes de faire feu !…

« L’officier français était un noble cœur. Il prit la main de mon père :

« — La France veut des amis et non des esclaves. Elle ne frappe pas l’ennemi désarmé qui franchement réclame son amitié. Sois notre allié !…

« Et de ce jour-là, jamais un homme de la tribu des Ben-Ali-Smah n’a pris les armes contre ton pays !… Mais attends la suite ! et tu verras ce que nous a coûté le serment tenu !…

« Mon père s’était remis à grand-peine de ses blessures. Dès lors tous ses efforts avaient tendu à rendre durable le pacte d’amitié conclu entre lui et tes frères d’Europe…

« Je m’en souviens encore, alors que j’étais toute petite, mon père me prenait sur ses genoux et me disait :

« — Medjé, tous les hommes sont fils de Dieu. Ne l’oublie jamais. L’homme qui sauve la vie de son semblable est sacré. Les Français avaient droit de mort sur ton père et l’ont épargné. Aussi c’est comme s’ils étaient du même sang que toi.

« Ma mère, douce et adorable femme, me donnait les mêmes enseignements…

« Ce que je ne pouvais discerner, moi, encore si jeune, c’étaient que les haines s’amoncelaient de toutes parts contre mon père : les fils du désert l’avaient déclaré traître et renégat, et les Khouans, cette race sinistre d’assassins, qui croient défendre leur pays en versant des flots de sang, l’avaient depuis longtemps désigné pour leur victime.

« Un jour, il y a cinq ans de cela, un chef français, illustre parmi tes amis, vint rendre visite à mon père. Ce fut une fête dans la tribu, et nos jeunes gens exécutèrent une fantasia magnifique. J’avais douze ans alors, et je me rappelle encore nos maisons ornées de fleurs, nos chevaux enrubannés ; moi-même, enveloppée du haïk blanc, j’étais allée porter au chef des palmes cueillies au versant de nos rochers.

« C’était entre tes frères et nous une amitié fraternelle et qui devait durer toujours.

« Ils nous avaient apporté leurs secrets pour la culture, et le douar des Ben-Ali-Smah était devenu de tous le plus riche. Il ne comptait plus un pauvre.

« À la tombée de la nuit, le chef français partit, accompagné jusqu’à nos limites par nos guerriers qui déchargeaient leurs armes en signe d’honneur et de réjouissance.

« Puis l’obscurité s’était étendue sur les visages. Le sommeil avait clos toutes les paupières.

« Tout à coup, au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par des cris terribles. Je ne compris pas tout d’abord. De grandes lueurs rouges éclairaient le ciel, des détonations résonnaient ; on entendait des cris d’angoisse, des râles…

« Soudain, la porte de la pièce où je sommeillais avec ma mère s’ouvrit brusquement.

« Mon père parut, livide, couvert de sang. Il voulut me prendre dans ses bras, parler ; ses forces le trahirent. Cette fois, la mort avait été plus forte que lui.

« Il battit l’air de ses deux mains et tomba à la renverse en ne prononçant, qu’un seul mot :

« — Les Khouans !

« Et à peine avions-nous eu le temps de nous jeter sur son corps en sanglotant, que des hommes sinistres envahirent notre chambre et s’emparèrent de nous.

« Oh ! sais-je alors ce qui se passa !… je me vois attachée à la croupe d’un cheval, galopant à toute vitesse, à travers le désert. Un homme est là, qui excite l’animal de la voix et de l’éperon, et autour de moi tourbillonnent des nuées de cavaliers, qui portent, eux aussi, des prisonniers en croupe. L’un d’eux passe auprès de nous, et j’entends une voix aimée qui criait mon nom.

« C’était ma mère ! captive comme moi !…

« Où nous entraînait-on ainsi ? J’étais tombée dans un évanouissement profond qui cependant me laissait la perception de la douleur et du désespoir.

« On s’arrêta enfin au milieu d’une oasis qui cachait les ruines d’un marabout abandonné.

« Là – oh ! comment je ne suis pas morte, je l’ignore ! – il se passa une scène épouvantable.

« Les quelques prisonniers qui avaient été épargnés – après le massacre de tous les Ben-Ali-Smahs – furent placés, liés ensemble, sur deux rangs… puis, tandis que liées à des poteaux les femmes étaient contraintes de regarder l’horrible spectacle – ces hommes, les Khouans, dansant, se contorsionnant dans des convulsions horribles, se ruèrent sur eux, déchirant leurs membres, leur visage à coups de yatagan…

« Ces bourreaux avaient la science de la torture…

« Ils frappaient, puis s’éloignaient en tournoyant sur eux-mêmes, comme s’ils abandonnaient leur proie, pour revenir, lancés comme des flèches, frapper et s’éloigner encore.

« Pendant ce temps, d’autres en proie à des fureurs de démons mordaient des barres de fer rouge, broyaient entre leurs dents des morceaux de verre, se faisaient sortir les yeux de leurs orbites en introduisant sous les prunelles des pointes d’acier…

« Il semblait que les cris, les imprécations des mourants, ajoutassent encore à leur exaltation.

« Puis peu à peu le silence se fit, tous les hommes étaient morts…

« Il y eut un moment de répit… puis vint le tour des femmes.

« Oh ! ne me demandez pas de décrire les tortures inouïes qu’elles subirent… Ma mère ! ma pauvre mère !… digne femme d’un chef, elle ne laissa pas échapper une plainte…

« Et quand, enfin, la nature épuisée fut vaincue, quand elle s’affaissa au milieu du lac de sang qui coulait de ses blessures, elle me jeta une dernière parole…

« — Medjé ! venge-nous Medjé ! souviens-toi du serment de ton père !…

« J’étais à demi morte. L’horreur me tuait. Et j’aurais regardé les tortures et la mort comme une sorte de délivrance. Enfin, les bourreaux s’avançaient vers moi… qui étais restée là-derrière.

« Mais, au moment où leurs mains, crochues comme des grilles de fer, s’étendaient vers moi, un homme, un cheik des Khouans, s’élança… Il tenait à la main une tige de fer rougie au feu… et avant que les autres ne m’eussent touchée, je sentis au visage une douleur atroce, et une voix cria :

« — Par Allah ! je vous défends de toucher à cette vierge ! elle est marquée du signe des saints !

« Tous s’arrêtèrent, et, à ma grande surprise, mêlée de terreur, je les vis se prosterner devant moi.

« L’homme qui avait fait cela m’avait sauvée. Pourquoi ?…

« Bien des jours se passèrent avant que je pusse le deviner. Les Khouans partirent en m’emmenant avec eux. Ils me témoignèrent un respect singulier.

« J’étais épouvantée, devinant je ne sais quelle monstruosité que je ne comprenais pas…

« J’avais été remise aux mains de vieilles femmes qui, sans cesse, me parlaient de ma mission divine ; j’étais destinée à relever l’étendard du prophète. Puis, sans que je susse pourquoi, je me sentais saisie parfois d’une ivresse étrange, tout mon corps tressaillait dans des convulsions que je ne pouvais réprimer…

« Je parlais, je criais… des paroles incohérentes s’échappaient de mes lèvres.

« Pendant que duraient ces crises, j’étais plongée dans un demi-sommeil qui ne me laissait pas la perception des faits extérieurs. J’étais comme entraînée dans un tourbillon… et il me semblait que les stigmates de mes joues me brûlaient, comme si encore le fer rouge était placé sur ma peau.

« Puis je tombais dans un état d’insensibilité complète, et quand je me réveillais, j’étais brisée d’une lassitude douloureuse.

« J’ai su depuis que les misérables femmes qui m’entouraient mêlaient à mes aliments des drogues enivrantes.

« Et le respect qui m’entourait grandissait chaque jour. J’étais la sorcière ; j’étais possédée de l’esprit d’Allah ! C’était à la veille des expéditions criminelles des Khouans que j’étais ainsi enivrée. Et dans les mots insensés qui m’échappaient, ces meurtriers entendaient des présages de victoire…

« Mais j’étais destinée à un sort plus atroce encore…

« Je dois tout te dire, mon seigneur, et je te supplie de ne point accuser ta servante avant de l’avoir entendue…

« J’avais inspiré une passion cruelle, furieuse, à celui qui m’avait arrachée à la mort en me marquant de l’étoile aux six branches.

« Le jour où j’eus seize ans, il vint dans ma tente où je me trouvais avec mes gardiennes.

« Que me dit-il ? Qu’exigea-t-il ?… je ne veux pas m’en souvenir !… Oh ! mon père ! Oh ma mère ! Votre assassin pouvait supposer que votre fille serait assez infâme pour oublier !…

« À toutes ses paroles, j’opposai le refus formel !… je l’insultai !… je le repoussai !… il osa porter la main sur moi !… Alors je me saisis d’un poignard et je m’en frappai… »

Et Medjé, d’un geste plein d’une confiance superbe, écarta son haïk…

Monte-Cristo vit à la naissance du cou la cicatrice rose d’un coup de couteau… Il eut peur.

« On croyait en moi ! les Khouans m’avaient voué une vénération stupide. Si, jouant une comédie atroce, j’avais feint un accès de délire, que j’eusse désigné à leurs coups celui qui m’avait insultée, ils l’auraient mis en pièces…

« Il savait cela et, dissimulant sa rage, il me laissa seule…

« De ce jour, ma résolution fut prise. Je voulais fuir !…

« Mais des semaines se passèrent avant qu’une occasion favorable se présentât…

« Une nuit enfin, il y eut alerte dans le camp. Une autre tribu de Khouans avait été insultée. Elle surprit les Aissaouas, et un combat terrible s’engagea.

« À la lueur de l’incendie, au milieu des balles qui sifflaient, je m’enfuis !…

« Mais, forte, confiante, me souvenant que mon père m’avait souvent parlé de ses amis qui étaient au nord de l’Afrique.

« Où allais-je ? J’étais dans le désert. Je regardai le ciel et je marchai, l’œil fixé sur une étoile… Longue et dure fut la route. Mais j’avais juré d’arriver ou de mourir…

« Un jour, au détour d’un défilé, je fus assaillie par une panthère…

« Un homme se dévoua et me sauva… C’était un Français comme toi, seigneur, c’était celui que tu appelles le capitaine Joliette… celui que j’aime et que tu dois sauver !…

« Oh ! quels jours de joie et de repos ! je fus emmenée dans la ville chrétienne, et là je fus heureuse… oui, bien heureuse.

« Le capitaine Joliette – ainsi que vous appelez celui que moi je nomme mon père – était si bon pour son esclave ! j’aurais voulu qu’il me soumit aux travaux les plus durs, j’aurais voulu travailler de mes mains à aplanir les chemins où il marchait ! j’aurais encore été trop fortunée. Mais il me traitait comme sa sœur, comme sa fille ! que de respect pour moi, pauvre misérable qui n’y avais aucun droit… et chaque jour, je sentais grandir en moi la vénération qu’il m’inspirait…

« Quelquefois le soir, sous la tente, il s’efforçait de m’apprendre son langage ou plutôt de comprendre le mien. Avec quelques mots échangés, nous parlions de tout. Il me décrivait sa patrie où les hommes sont libres, généreux, honnêtes et francs, comme il l’était lui-même.

« Moi, j’essayais de lui raconter le désert, ses solitudes immenses, toutes peuplées des fureurs des fauves et des haines des hommes. Il m’arrivait encore, mais très rarement, de tomber dans une sorte d’extase, alors, je voyais, dans un horizon lumineux, de grandes villes de pierres, toutes entourées d’une ceinture de feuillage… j’entendais des mélodies que jusque-là je n’avais même point devinées.

« Mais aussi, dans ces courses rapides, le souvenir évoquait en mon cerveau les scènes horribles du passé. Je poussais un cri terrible, puis je m’éveillais…

« Il était là, auprès de moi, tenant mes mains dans ses mains.

« Et avec ce doux regard qui n’est à personne qu’à lui, il me disait :

« — Medjé ! ne crains rien ! je suis là !…

« Je fermais encore les yeux, et alors c’était un sommeil délicieux qui s’emparait de moi, tout peuplé de rêves de bonheur. Lesquels ? je ne sais pas ! que pouvais-je désirer ? Qu’il ne me quittât jamais, voilà tout, qu’il ne me chassât pas, qu’il ne me renvoyât pas au désert.

« Il m’avait dit qu’il avait une mère, et quand il prononçait ce mot, je voyais des larmes monter à ses yeux. Comme j’aurais voulu la connaître ! Comme je l’aurais aimée !…

« Souvent, d’autres officiers venaient dans la tente. C’étaient, eux aussi, de brillants cavaliers, hardis et vaillants. Mais d’où vient que leur regard me faisait peur ? Nul n’avait ce charme de bonté que j’aimais en mon sauveur.

« Et puis, il y avait aussi le soldat, – celui qu’on appelait Coucou et qui tout à l’heure a prononcé mon nom ! Celui-là était joyeux et me faisait rire. Il jouait avec moi comme il eût fait avec une enfant. Je ne le craignais pas. Il était bon, et je voyais bien qu’il aimait le capitaine Joliette.

« Les jours passaient ainsi, trop courts pour le bonheur que j’avais à dépenser…

« Hélas ! le malheur me guettait !…

« Une nuit, je fus réveillée en sursaut. Il me semblait que quelqu’un était près de moi, que des regards de feu pesaient sur moi. J’avais ouvert les yeux brusquement, et j’avais vu – était-ce une illusion ? – une forme noire qui semblait s’évanouir aux parois de la tente.

« D’abord, je voulus appeler à mon aide ! Puis, j’eus peur d’être raillée de ma poltronnerie. Je me persuadai que j’avais été le jouet d’un rêve…

« Cependant, m’étant levée, je courus à l’endroit où l’ombre avait disparu, et je vis, avec une terreur que je ne saurais exprimer que la toile de la tente avait été coupée de haut en bas, d’un seul coup.

« Ainsi, c’était bien vrai ! quelqu’un avait pénétré auprès de moi !… »

Quand Medjé avait prononcé ces mots, Monte-Cristo avait tressailli. C’était ainsi qu’Espérance avait vu – dans un demi-rêve – des êtres mystérieux se glisser dans la tente. C’était ainsi que lui-même avait constaté que la toile avait été tranchée par une lame aiguë.

Involontairement, il porta les yeux sur l’endroit de la tente, où Espérance dormait, étendu sur une peau de lion. On eût dit qu’il redoutait de ne l’y plus voir. Le jeune homme était plongé dans un profond sommeil, et sa respiration régulière prouvait que pas une angoisse ne troublait ses rêves.

Monte-Cristo passa sa main sur son front, comme pour chasser une pensée importune.

— Continue, dit-il à Medjé, qui s’était arrêtée, respectant sa méditation.

La jeune Arabe reprit :

— Je ne me rendormis pas. Toute la nuit je veillai, attentive au moindre bruit. Je m’étais juré de tout avouer au capitaine, aux premières lueurs du jour…

« Mais comment cela se fit-il ? Dès que la lumière reparut, toutes mes hésitations me ressaisirent. Au moment où je sortis de ma chambre, je vis que le capitaine était sur le point de partir. Avec une vingtaine d’hommes, il était prêt à donner le signal. Je courus à lui, je me jetai à son cou, pleurant et n’osant cependant parler, n’osant lui dire quelles angoisses avaient troublé ma nuit ! Seulement je le suppliai de ne pas s’éloigner, de ne pas m’abandonner.

« Lui, toujours bon, toujours indulgent, me serra dans ses bras ; mais tout en me consolant, il me répétait qu’un soldat appartient à son pays, qu’il avait reçu des ordres et devait les exécuter…

« Oh ! folle et coupable !… je ne sais quelle influence étrange pesait sur moi. Je ne pus me décider à lui dire toute la vérité. Et après m’avoir embrassée au front, il cria : En avant ! et je le vis partir, et je restai là, désespérée, pensive, ayant en moi le pressentiment d’un malheur !…

« Et ce malheur ne se fit pas attendre…

« Dès le soir, comme je m’étais un instant éloignée, pour regarder encore la route par laquelle il avait disparu, je me sentis tout à coup saisie, garrottée. Un bâillon écrasa mes lèvres. Je fus jetée sur un cheval dont le galop furieux m’emporta loin de tout ce que j’aimais, loin de qui était toute ma vie…

« Eu vain, je me débattais ! en vain j’essayais de me jeter sur la terre, dussé-je être écrasée sous les pieds des chevaux. Les liens qui serraient mes membres m’entraient dans la chair et me faisaient mal.

« Et j’entendis une voix – une voix qui me glaça d’horreur – et qui murmurait à mon oreille :

« — Medjé, cette fois tu ne m’échappes plus… et il faudra bien que tu m’obéisses…

« Pendant trois jours, pendant trois nuits, les chevaux galopèrent.

« Un voile épais entourait mon visage, je ne pouvais rien distinguer. Seulement, comme on ne redoutait plus mes cris, on m’avait arraché mon bâillon.

« Comment je ne suis pas morte ! est-que je pourrais le dire !

« Quand je revins à moi, j’étais à Ouargla ! Oh ! la ville terrible ! oh ! la ville sanglante ! Je fus enfermée dans une des tours de la casbah ! Encore une fois, je me vis entourée de ces horribles femmes qui naguère avaient voulu faire de moi la prophétesse des fils d’Allah !

« J’étais décidée à résister, à mourir ! mais toutes les précautions étaient bien prises, tous mes mouvements étaient surveillés, et à la moindre tentative, mon bras eût été aussitôt désarmé.

« Je ne désespérais pas. Une énergie inconnue m’animait. Je ne sais quel instinct me disait que je devais lutter jusqu’au bout, et que peut-être j’arriverais à m’arracher encore une fois aux mains qui me tenaient.

« À ce moment, toutes mes pensées étaient dirigées vers la mort ; c’était elle seule qui était la délivrance possible.

« Deux circonstances modifièrent tout à coup mes idées.

« Il y avait deux jours à peine que j’étais renfermée dans la tour quand, entendant des clameurs féroces, je m’approchai de la fenêtre grillée par laquelle il m’était encore permis de regarder la lumière du ciel.

« Et je vis… à ce spectacle, je crus tomber de toute ma hauteur sur le sol… mais je me cramponnais, je voulais rester debout… je vis, sur un brancard fait de branches d’arbres un homme qu’on emportait… et cet homme ! Ah ! mon cœur et mes yeux le reconnurent à la fois… c’était lui, c’était mon père, le capitaine Joliette… il était sanglant, pâle, inanimé !…

« Je poussai un rugissement et secouai les barreaux de fer, comme s’il eût été possible à mes faibles mains de les briser et de me frayer un passage…

« Je me sentis violemment attirée en arrière…

« Et celui qui, déjà, avait osé me parler d’amour, l’infâme qui me croyait assez vile pour mentir à ma race, pour me courber en esclave devant ceux qui avaient torturé et tué ma mère, cet homme me dit :

« — Medjé, tu as vu… l’homme qui t’a enlevée à nous est tombé entre nos mains…

« — Et vous le tuerez, misérables lâches ?

« L’Aissaoua eut un sourire sinistre :

« — Le tuer ! nous… pas encore !… tu as voulu voir, Medjé ! eh bien, regarde !

« Il me saisit le poignet et de nouveau me traîna devant la meurtrière…

« Le sinistre cortège était arrivé devant une porte basse, toute de fer.

« Écoute-moi bien, reprit-il. La porte s’ouvre, n’est-il pas vrai ? tu entends le grincement des gonds rouillés. Mais en-tends-tu aussi l’écho long et lugubre que ce bruit évoque ?… Cet écho se perd dans les profondeurs de la terre… C’est que là, au-dessous de toi, à une distance énorme, sont creusés d’immenses souterrains où jamais ne pénètre ni l’air ni la lumière… Là sont des cachots si sombres, si ténébreux que jamais un bruit humain n’y parvient… regarde ! Voici que le cortège s’engage sur la pente qui descend à ces profondeurs… Voici que le chrétien – l’ennemi – cet homme que je hais – disparaît… non, on ne le tuera point… mais pendant des jours sans fin – qui ne différeront pas des nuits – cet homme gémira dans le cachot qui va se refermer sur lui. Non, on ne le tuera point. Car chaque jour un esclave lui apportera des aliments pour réparer ses forces… et longuement, lentement, ayant essayé toutes les espérances, ayant tenté les illusions les plus folles, cet homme mourra, fou de rage !… Et maintenant Medjé, crois-tu que tu puisses encore me résister !

« J’avais écouté. J’avais entendu. J’éprouvais la sensation d’une brûlure atroce qui me tenaillait la poitrine… Perdu ! il était perdu !

« Et quelle mort ! la souffrance lente, l’angoisse sans repos !…

« Brusquement, je me retournai vers celui qui avait parlé…

« Ses yeux étincelaient, ses lèvres frémissaient de rage.

« — Et pour que ce sort soit évité à la victime dont vous vous êtes emparée, lui dis-je, qu’exiges-tu de moi ?

« Il frissonna tout entier et me dit :

« — Toi !…

« — Que veux-tu ? que je sois ton esclave, ton chien, ta bête de somme que tu frapperas et que tu martyriseras ?… Je suis prête…

« — Non ! non ! s’écria-t-il vivement. Ce que je veux, c’est l’éclair de tes yeux, le sourire de ta lèvre, le frémissement de tout ton être… je te veux, toi, tout entière, à moi !…

« Oh ! ne m’accusez pas ! ne me maudissez pas !… en ce moment-là, je m’oubliais moi-même… je ne pensais qu’à lui. Je comprenais ou plutôt je devinais ce que cet homme exigeait de moi. Les infâmes vieilles qui m’avaient entourée étaient parvenues à troubler mon ignorance… oui, je savais que ce misérable voulait…

« Mais lui, mais l’homme si bon, si doux, qui m’avait souri, qui m’avait défendue, qui m’avait aimée, je l’aurais laissé dans cette horrible prison !… j’aurais permis qu’il comptât une à une les douleurs atroces que sonneraient les heures !… non, je ne m’appartenais plus !… ma vie était à lui ! je devais me vendre pour le racheter…

« Je contraignis mes lèvres à sourire et je dis à l’Aissaoua :

« — À ton tour, écoute-moi bien. C’est un marché que tu me proposes. J’en veux poser les termes.

« — Ordonne, s’écria-il, je suis un chef de ma tribu, tu en seras la reine… je suis riche, et toutes mes richesses seront à toi…

« — Non, lui dis-je, je veux la liberté de celui qui vient d’entrer là.

« Et du doigt je désignai la porte sinistre par laquelle le capitaine Joliette avait disparu.

« — Je te l’accorde…

« — Ce n’est pas tout. Tu l’as désigné toi-même à la fureur des Khouans… s’il sortait de sa prison, ce serait pour tomber sous les coups de tes séides… Je veux que tu lui donnes une escorte qui le reconduise aux limites du pays où règnent les chrétiens…

« Il eut une contraction de visage. Pour moi, il n’y avait pas doute. Il eût voulu abuser de ma crédulité et assouvir sa haine. Mais je répétai ma demande avec hauteur, avec colère… car je sentais que maintenant je le dominais !… et je l’obligeai à prononcer le serment des Khouans… par Allah et Mahomet son prophète…

« — Et tu seras à moi ! me dit-il, jure le même serment.

« Oh ! alors les yeux au ciel, offrant à ce Dieu inconnu dont quelquefois mon père, Français, m’avait parlé, le sacrifice de toutes mes hontes et de tous mes dégoûts, je levai la main et prêtai le serment.

« L’Aissaoua se jeta à mes pieds, mais me reculant :

« — Va, lui dis-je, et quand tu auras tenu ta parole, je tiendrai la mienne.

« Il s’inclina en signe d’obéissance et il sortit.

« Oh ! que me parut longue et douloureuse l’heure qui alors s’écoula.

« J’avais hâte qu’il revînt m’annoncer que le capitaine Joliette était en liberté, et je redoutais en même temps de le voir reparaître armé de mon serment.

« Le temps s’écoulait ; je restais le visage collé aux barreaux de fer, les regards fixés sur la porte maudite. Et rien ! elle ne s’ouvrait pas ! Peut-être existait-il une autre issue ? J’interrogeai mes gardiennes. Elles ignoraient même l’existence des souterrains dont je leur parlais.

« Et la nuit vint. Quoi ! cet homme m’avait-il menti, m’avait-il trahie ?

« Non, c’était impossible. Car le serment prêté entre nous – et que les plus misérables respectent – le contraignait d’agir. Et, de plus, ne devait-il pas avoir hâte de venir réclamer le salaire qui lui avait été promis ?

« Une à une les heures passaient. Les étoiles avaient paru au ciel et à la lueur bleue de la nuit, je ne détachais point mes yeux de la porte fatale qui – obstinément – restait fermée.

« Et le lendemain tout entier s’écoula, et un autre jour et un autre !…

« Ce ne fut que le quatrième jour que j’appris l’horrible vérité…

« Celui que je suis forcée d’appeler mon protecteur – puisque j’avais acheté son aide par une promesse infâme – avait été saisi au moment où il cherchait à s’introduire dans la prison…

« Un ordre du cheik – instrument lui-même d’un personnage mystérieux qui était attendu à son retour du pèlerinage de la Mecque – interdisait la mise en liberté d’aucun prisonnier.

« Il y avait eu résistance, combat… celui auquel j’avais vendu mon âme était mort !…

« Et – chose étrange ! – cet homme ne m’avait pas trahie ! il n’avait pas dit quel serment le liait à moi !… dans son fanatisme qui centuplait encore sa passion, il avait eu cette sorte de noblesse de ne pas me dénoncer, comme celle qui exigeait la délivrance du captif !…

« Ce fut cependant un coup de foudre pour moi !

« J’étais prête à tout sacrifier, et ce sacrifice même devenait inutile !

« Celui qui était mort connaissait seul mon secret. Pour les autres, j’étais Medjé, la sorcière, la créature inspirée !… Alors un plan hardi fut conçu dans mon cerveau. Si par ma prétendue puissance je parvenais à me créer des partisans ; si je pouvais les persuader qu’Allah voulait la délivrance des prisonniers…

« Hélas ! toutes mes tentatives furent vaines !…

« Et loin que les portes de l’atroce souterrain laissassent sortir celui que j’attendais, au contraire chaque jour elles engloutissaient de nouvelles victimes…

« Les Khouans organisaient des expéditions nombreuses, une sorte de chasse à l’homme.

« Et point de semaine ne se passait sans que quelque nouveau prisonnier fût amené à la casbah, et plongé dans les souterrains muets.

« Enfin une rumeur sinistre parvint à mes oreilles.

« Un marabout prêchait le massacre immédiat. Le capitaine était-il encore vivant ? Je n’osais le croire, et pourtant, quand ce bruit arriva jusqu’à moi, il me sembla qu’on m’arrachait le cœur. C’est que je sais ce qu’est la mort aux mains de ces furieux, mort centuplée par la torture !…

« Maintenant, comment vous expliquerai-je, Seigneur, ce qui se passa en moi…

« Je vous ai dit que parfois – en dehors des jongleries auxquelles m’obligeait mon rôle de sorcière – je tombais quelquefois dans des extases réelles, et auxquelles n’avaient part ni la boisson enivrante ni ma volonté…

« Et dans une de ces transfigurations de mon être, il me sembla que j’étais au milieu du désert. Une voix me criait : Marche, marche encore, marche toujours… et tu trouveras celui qui le délivrera… Celui-là vaincra le mal qui aura vaincu le lion !…

« Quand je fus revenue à moi, la voix retentissait encore à mes oreilles… et elle m’obséda à ce point que je crus à quelque intervention soudaine d’Allah…

« La surveillance qui m’avait d’abord entourée, s’était relâchée…

« J’étais libre d’aller et de venir dans Ouargla ; le peuple s’inclinait sur mon chemin ; d’autres me fuyaient, craignant que l’éclair de mes yeux ne les frappât de mort…

« Je résolus de profiter de ces folles idées…

« Et un soir je me glissai vers l’une des portes… L’ombre m’enveloppait, et mon haïk faisait une tache blanche sur les ténèbres…

« La sentinelle qui m’aperçut se prit à trembler.

« J’allai droit à elle, et prononçai à haute voix quelques paroles étranges que cent fois j’avais répétées dans mes incantations…

« L’homme s’enfuit en jetant ses armes…

« Alors résolue, je sortis d’Ouargla, je franchis la limite de l’oasis… Allah m’a guidée… et je t’ai vu, Seigneur, vaincre le lion… C’est pourquoi je t’ai dit : Je te cherchais !… »

Et finissant son long récit, Medjé se prosterna aux pieds de Monte-Cristo.

— Qu’une puissance surnaturelle t’ait guidée vers moi, lui dit-il, ne le crois pas, enfant ! Cette voix que tu as entendue, c’était celle de ton cœur dévoué ! Une attraction irrésistible t’entraînait vers moi. Tu es venue. C’est bien.

— Et tu le sauveras, n’est-il pas vrai !

— Oh ! si Dieu me laisse la force qu’il ne m’a point encore refusée, je te le jure !…

— Alors il faut partir… aujourd’hui même… au lever du soleil…

— Je partirai. Et toi-même ?…

— Je te servirai de guide. Mais, par pitié, ne perds pas une minute… Donne tes ordres pour que tes hommes soient prêts à te suivre…

Monte-Cristo sortit de la tente et, appelant Jacopo, lui donna de rapides instructions…

— Que toutes les armes soient chargées. Que les lâches s’éloignent. Que les vaillants seuls restent avec nous…

— On va donc en découdre ? cria Coucou. Sapristi ! il y a longtemps que la main me démange.

Et à ce moment même – comme s’il eût suffi à Coucou d’émettre un désir pour qu’il fût aussitôt exaucé – des coups de feu retentirent, se mêlant à ces vociférations sauvages que poussent les Arabes dans leurs attaques soudaines…

Monte-Cristo s’était élancé en avant, suivi de Coucou et d’une cinquantaine d’hommes…

On eût dit qu’une trombe venue du fond du désert s’abattait sur le camp.

Les sabots des chevaux frappant les pierres noires faisaient jaillir mille étincelles qui donnaient à la scène un aspect presque fantastique.

Des balles sifflaient.

C’était une attaque. Peut-être le camp était-il enveloppé. Il fallait combattre…

De sa voix si forte qu’elle dominait le fracas de la fusillade, Monte-Cristo lançait ses ordres ; puis tous, le doigt sur la détente, bondirent vers l’enceinte…

Mais alors il se passa un fait étrange.

La troupe des assaillants s’arrêta court…

Puis, un cri retentit, pareil à un hurlement de bête fauve.

Et ce cri aigu se terminait en un formidable éclat de rire…

Et comme si c’eût été un signal convenu d’avance, les cavaliers tournèrent bride ; et, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, la masse sombre disparaissait…

Monte-Cristo s’était arrêté, surpris.

Quoi ! ces adversaires si menaçants fuyaient avant qu’un seul coup de feu leur eût répondu !…

Il y avait là un incompréhensible mystère…

Monte-Cristo resta pensif, un instant…

Puis un cri rauque s’échappa de sa poitrine…

Il croyait comprendre… il avait compris…

Et d’un bond, ayant aux lèvres des imprécations, il revint vers sa tente…

Il n’ouvrit pas ; il arracha la pièce d’étoffe qui la fermait…

Malédiction !… la couche était vide ! Espérance avait disparu…

Espérance ! Espérance ! le fils tant aimé ! Oh ! c’était à devenir fou !…

Et en vérité qui eut vu Monte-Cristo en ce moment aurait cru que la raison venait tout à coup de l’abandonner. Hurlant de rage et de désespoir, n’étant plus l’homme maître de lui qui commande à la souffrance, Monte-Cristo courait follement, écartant tous ceux qu’il rencontrait sur son passage, et criant dans une lamentation furieuse :

— Espérance ! Espérance :…

Il gravissait les rocs, se dressant sur leur cime, puis il bondissait sur le sol… appelant de sa voix qui pleurait !… et rien ! nenni…

Oui, tout était évident maintenant.

Cette attaque était simulée. C’était une diversion pour l’éloigner de sa tente. Et des infâmes, des bandits épiaient ce moment pour accomplir leur rapt lâche !…

Toute cette scène s’était passée en quelques secondes.

Monte-Cristo resta un instant immobile, la tête penchée sur ses mains.

Et l’homme fort pleura ! Oui, il y avait trente ans qu’une larme n’avait mouillé sa paupière desséchée !… il pleura lourdement…

Comme ses mains se mouillaient, il eut un tressaillement de surprise et les regarda ! Des larmes ! lui ! Allons donc !…

Il releva la tête et secoua ses cheveux comme fait le lion qui s’éveille.

Puis d’une voix tonnante :

— À cheval ! à cheval ! cria-t-il. À Ouargla !…

XXI

IL NE FAUT PAS MOURIR !

Nous avons laissé le capitaine Joliette au moment où la foule des assassins se ruait dans les souterrains de la casbah d’Ouargla.

En même temps, une voix humaine, la première qu’il eût entendue depuis qu’il avait été plongé dans l’horrible prison, lui criait en bon français.

— Capitaine ! il ne faut pas mourir !

Certes le conseil était des plus pratiques ; et il n’était pas douteux qu’en toute autre circonstance le capitaine eût été absolument disposé à le suivre dans toute sa rigueur.

Ah ! si pendant les longues et éternelles nuits de tortures qu’il avait subies le prisonnier avait reçu un encouragement ! S’il avait pu espérer qu’il était quelque part une créature vivante qui s’intéressait à lui, avec quel enthousiasme il eût salué cette espérance, si faible fût-elle !

Mais à l’heure, à la minute même, où ce cri parvenait jusqu’à lui, le devoir du soldat français était de ne plus songer qu’à mourir et à bien mourir.

Et quand les misérables, armés de poignards et de yatagans, s’élancèrent dans la prison, ils le trouvèrent debout, hautain, les bras croisés sur la poitrine qu’il n’essayait même pas de défendre.

Cependant cette horde de démons – quel autre nom leur donner ? – s’était ruée sur lui. Vingt mains s’étaient accrochées à lui.

Sur la porte dont le panneau de fer s’était abattu, le marabout se tenait les bras levés au ciel, excitant les séides au massacre.

Mais ce n’était pas là, dans cette sentine obscure, qu’on avait résolu de frapper.

Non seulement ils voulaient tuer, mais ils voulaient voir souffrir…

Et Albert se sentait saisi, entraîné, emporté plutôt dans une course furieuse.

On gravissait les degrés des souterrains.

Et à mesure qu’on montait, Albert sentait un air plus vivifiant entrer dans sa poitrine ; une lumière pure – celle du soleil qu’il avait en quelque sorte oubliée – frappait et emplissait ses yeux.

Ces empreintes toutes physiques l’absorbaient à ce point que pendant quelques minutes il eut un oubli du rôle effrayant qu’il allait jouer dans la tragédie qui se préparait.

Dans les angoisses les plus terribles, il est de ces minutes où l’être s’épanouit dans une sorte de résurrection matérielle.

L’excès même des tortures endurées donne une sorte d’acuité aux sensations nouvelles qui assaillent et en quelque sorte enivrent le condamné.

Voir le soleil, voir la vie, c’est comme une seconde naissance.

Et Albert ne sentait plus les griffes immondes qui s’accrochaient à lui, il était insensible aux coups dont on l’accablait. En proie à une espèce d’hypnotisme, il se sentait enveloppé d’une vision délicieuse ; il se voyait encore à Marseille, à l’heure où sa mère tant chérie lui avait posé au front le baiser d’adieu.

Sur son visage, qu’ensanglantaient des taches rougeâtres, sous les brutalités de ses assaillants, éclatait un rayonnement de bonheur. Ainsi devaient resplendir les fronts des martyrs, quand, arrachés aux cachots obscurs, ils étaient poussés par la main furieuse des belluaires, dans le cirque tout ensoleillé !

Chose singulière : ces derniers mots – les premiers entendus depuis si longtemps : Il ne faut pas mourir ! tintaient dans son cerveau avec une persistance monotone, avec une netteté, une sonorité merveilleuse.

Et les mots étaient venus sur ses lèvres. Il les répétait mentalement d’abord, puis tout bas – si bas qu’ils n’étaient perceptibles pour personne :

— Il ne faut pas mourir !…

On avait parcouru les longues avenues du souterrain, puis une acclamation formidable, forcenée, avait subitement éclaté.

La foule des fanatiques, qui se pressaient aux portes de la casbah, avait vu apparaître le condamné, pâle, sanglant, mais beau dans son abandon de lui-même, dans sa fierté de moribond, et des cris de rage insultaient à ce courage qui était un défi.

— À mort ! à mort ! hurlait la foule.

Et il y avait là des milliers de bras qui se levaient, n’attendant qu’un signal.

Qui allait le donner ? Et d’ailleurs pourquoi était-il nécessaire ? Il n’y avait qu’à frapper !…

Cependant le marabout, celui-là même qui, à la porte d’Ouargla, prêchait tout à l’heure l’extermination des chrétiens, avait lancé d’une voie sonore la formule fatidique du Koran :

— Il n’y a de Dieu que Dieu !

Et à ces mots – qui ont sur les Arabes une puissance quasi magique – les cris s’étaient tus. Les bras s’étaient abaissés…

Le marabout avait posé sa main longue et sèche sur la tête du capitaine. Et tous ceux qui l’avaient saisi s’étaient écartés.

Le marabout prononça encore quelques paroles. Et les rangs de la foule s’ouvrant, on vit apparaître une troupe d’êtres si étranges, si effrayants qu’en vérité on eût pu douter s’ils appartenaient à la race humaine.

Vêtus de longs burnous de poil de chameau, dont la teinte blanche faisait ressortir l’étoile à six branches, qui y était tracée en lignes d’un rouge sanglant, la tête nue, le visage émacié, les yeux fiévreux, ces hommes s’avançaient lentement. À leur tête, un chef marchait, portant à la main un long bâton, garni de lames d’acier dardant dans tous les sens.

Un murmure parcourut la foule :

— Les Khouans. Ce sont les Khouans.

On s’inclinait ; quelques-uns même se prosternèrent en criant le nom d’Allah.

Maintenant le capitaine Joliette avait repris possession de lui-même.

L’illusion d’un moment s’était dissipée. La réalité l’avait ressaisi.

Ce cortège lugubre, c’était, il le savait, la mort qui venait.

Et relevant la tête, Albert regarda en face.

Le marabout s’était avancé au-devant des Khouans, et, se penchant jusque dans la poussière, il avait saisi le burnous du chef et l’avait porté à ses lèvres.

Un long silence suivit cet acte de déférence.

Les Khouans semblaient métamorphosés en statues de pierre noire.

Puis le chef, lentement, d’un pas solennel, s’avança vers l’officier français.

Albert s’était redressé, attendant le coup mortel :

— Ennemi d’Allah, dit le Khouan d’une voix gutturale, il faut que ton sang expie ton crime. Es-tu prêt à mourir ?…

Le capitaine le regarda bien en face et répondit :

— Puisqu’il y a chez les Arabes de lâches assassins prêts à frapper un homme désarmé, je suis prêt. Vive la France !…

Une rumeur de colère fit frémir toutes les poitrines.

Mais le Khouan imposa silence d’un geste large et dominateur.

Puis :

— Lâches ! dis-tu… Ne sais-tu pas que les frères subissent, sans se plaindre, des tortures qui te feraient hurler de douleur !…

— Jongleries que tout cela.

— Crois-tu ? fit le Khouan en ricanant.

Et se tournant vers la troupe :

— Avant que cet homme ne soit frappé, prouvez-lui que vous ne redoutez aucune torture. Et quand Allah l’interrogera, il lui dira ce que ses fidèles supportent pour la défense de sa cause.

Alors un des Khouans se détacha, et se plaçant devant le capitaine, il laissa tomber son burnous.

Albert ne put réprimer un frissonnement d’horreur, presque de pitié.

Un cœur de français a des miséricordes, même pour ses ennemis les plus acharnés.

Grand, d’une maigreur effrayante, le Khouan avait le torse, les épaules, les aisselles percés de poignards, et des plaies rouges, aux bords enflammés, d’où coulaient des gouttes de sang noir.

Le Khouan, sans qu’une fibre de son visage tressaillit, saisit un des poignards par la poignée, et, lentement, le fer sortit de la blessure béante.

La lame était taillée en forme de scie. On l’entendait gratter sur l’os, on la voyait déchirer la chair. Et le sang coulait plus vif. Ce n’était pas un artifice de jongleur. Oui, ce fanatique se lacérait la poitrine, se déchirait les entrailles, et ses yeux, dont la pupille se convulsait, témoignaient seuls des affres qu’il supportait.

Le chef vint à l’homme, arracha brutalement un des poignards plantés dans l’épaule. L’homme n’eut pas un frémissement…

Le chef tendit alors l’arme dégouttante de sang à Albert, lui disant :

— Toi qui nous appelles lâches, ose donc te frapper !…

Albert eut un sourire de mépris.

— Nul n’a le droit de se frapper lui-même, dit-il. Ma vie appartient à mon pays, je n’abrégerai pas les supplices que tu me réserves.

— C’est-à-dire que tu as peur !… au fer préfères-tu le feu ? Regarde.

Il fit un signe : un autre Khouan se détacha du groupe.

Devant lui, on apporta un brasier rempli de charbons incandescents.

S’étant dépouillé de son burnous, il saisit un des tisons et le plaça sur son front. C’était horrible. La chair grésillait et une odeur de brûlé se répandait. Et ainsi il se brûlait les bras, les cuisses, la poitrine. Enfin, pris d’une sorte de frénésie, il sauta à deux pieds dans le brasier ardent qu’il piétinait.

Albert restait impassible, quoique toute la nature en lui se révoltât contre ce hideux spectacle.

Le chef le saisit par le bras, et l’entraînant vers le brasier :

— Si tu n’es pas un lâche, pose ta main sur ce feu…

— Si ma main avait trahi mon courage, dit froidement le capitaine Joliette, je n’hésiterais pas à la punir : elle a combattu loyalement contre les tiens, je refuse.

Puis, se tournant vers les Khouans :

— Vous tous, cria-t-il, qui, pour obéir aux ordres d’un dieu faux et menteur, vous livrez à ces pratiques ridicules et odieuses, je veux vous prouver que j’ai plus de vrai courage que vous. Donnez-moi une arme, un yatagan, un poignard, et je vous défie tous, oui, tous, dans un combat à mort ?… Vous verrez alors ce que peut sur un homme le respect du nom qu’il porte et de la patrie à laquelle il se fait honneur d’appartenir…

Des hurlements de colère lui répondirent :

— À mort ! À mort !…

— Vous voyez bien, continua le capitaine, que vous n’êtes que des assassins !…

— Tu veux la mort, s’écria le chef des Khouans, eh bien ! qu’il soit fait selon ta volonté !… mais sache-le bien, cette mort sera si lente, si épouvantablement cruelle que tu crieras grâce !…

Albert se contenta de hausser les épaules sans répondre.

— Et je veux que tu saches quelles seront ces tortures et ces déchirements…

Le chef éleva le bras et d’une voix aiguë :

— Qu’on amène les autres prisonniers ! cria-t-il.

Albert tressaillit, et une douleur amère emplit tout son être.

Quoi ! il n’était pas seul ! Quoi ! d’autres créatures humaines, des frères, des soldats sans doute, gémissaient, eux aussi, dans ces horribles prisons !

Et on allait les torturer ! Oui, le misérable fanatique avait raison. C’était bien la plus épouvantable désolation qu’il lui fit infliger.

Cependant la foule s’était de nouveau ruée vers la casbah.

Albert avait été garrotté et attaché à un poteau. Par un raffinement de férocité, sa tête avait été fixée de telle sorte qu’il lui fût impossible de se dérober au hideux spectacle qui se préparait.

Pauvre, pauvre Mercédès ! peut-être à cette heure se trouvait-elle auprès d’Haydée. Toutes deux parlaient de leurs enfants, chassant toute crainte au souvenir de Monte-Cristo… et Albert allait mourir ; et Espérance ! où était-il ?…

Les portes des souterrains s’étaient ouvertes.

Et le capitaine vit des formes humaines qui émergeaient de l’obscurité.

Plus de trente. Et tous Français. Mais dans quel état, hélas !

C’étaient, pour la plupart, des soldats que couvraient à peine des lambeaux d’uniforme.

Étroitement liés, ils pouvaient à peine faire un pas et sur leur visage livide, on voyait les traces des souffrances de toutes sortes que les malheureux avaient endurées.

Et pourtant, comme tout à l’heure le capitaine Joliette, ils faisaient un suprême effort pour se redresser, pour ne point rester courbés sous le fardeau de douleur qui les accablait.

Il y avait aussi des cultivateurs, des ouvriers, pauvres colons qui avaient été surpris, arrachés à leurs travaux, que pleuraient des femmes et des enfants qui ne les reverraient plus.

Et tous ces hommes – sentant qu’en ce moment ils représentaient la grande patrie française en face de la sauvagerie barbare – faisaient bonne contenance. Pas une faiblesse, pas un appel à la pitié. Il fallait mourir. Ils étaient prêts. Le cheik les fit défiler devant le poteau auquel était attaché Albert.

Les soldats reconnurent les épaulettes et, saluant militairement, crièrent : Vive la France !…

Albert ne pouvait les remercier que du regard. Mais dans ses yeux, quelle lueur d’amour passait pour ces frères en douleurs et en héroïsme !

Mais tout à coup, son attention fut attirée par un personnage assez singulier qui se trouvait justement à la queue de la lugubre colonne.

Comme les autres, il avait les mains attachées derrière le dos, mais il marchait avec une crânerie superbe. Et de plus, sa tenue ressemblait peu à celle des autres.

Pour tout dire d’un mot, il était costumé en dandy de l’époque.

Pantalon à carreaux écossais, gilet de soie, habit bleu à boutons d’or ; enfin deux détails complétaient singulièrement cette toilette, qui, à être franc, n’était guère de circonstance ; il portait des escarpins vernis et un chapeau de forme bizarre, entre le tyrolien et le bolivar. Bref, la dernière mode de 1848.

Tout cela n’était certes pas de la première fraîcheur. Mais cependant la forme et l’excentricité subsistaient. On voyait que le propriétaire de ces belles choses avait lutté désespérément contre les accidents inhérents à des aventures peu propices, il faut en convenir, à la conservation des vêtements.

Le personnage d’ailleurs n’était pas moins bizarre que le costume.

Très grand, d’une maigreur étique, le visage en lame de couteau, barré en travers par une énorme paire de moustaches, les yeux petits, gris, perçants, la bouche grande et railleuse, c’était un ensemble qui attirait l’attention et commandait l’intérêt.

Certes, pas plus que les autres, celui-là ne semblait disposé à donner aux fanatiques d’Ouargla le spectacle de la moindre défaillance, même il avait quelque chose de plus que ses malheureux compagnons, c’était une attitude à la fois gouailleuse et insolente qui dénotait une énergie peu commune.

Comme il passait devant le cheik :

— Pardon si je ne te salue pas, vieux gredin, fit-il en riant.

L’autre qui savait peu de français ne comprit sans doute pas.

Le railleur en fut pour ses frais, mais comme il approchait du capitaine, son visage se rembrunit brusquement : une expression d’indéfinissable tristesse se répandit sur ses traits.

Albert, attiré par je ne sais quelle sympathie dont il ne se rendait pas un compte exact, ne détachait pas de lui ses regards.

Le personnage lui adressa de la tête un signe pour commander son attention et dit très vite :

— Capitaine, par tous les diables, par tous les saints du paradis et d’ailleurs, il ne faut pas mourir !

— Quoi ! s’écria le capitaine, c’était vous !…

— Oui, moi, Gratillet, journaliste… ami de M. de Beauchamp, votre ami… et sapristi !… il nous faut cette journée-ci à nous… on nous tuera demain si on peut !… attention… trouvons un truc… pas mourir ! pas mourir !

Tout cela était débité avec une volubilité prodigieuse, car d’une part on allait vite, et en second lieu, il était nécessaire que des oreilles indiscrètes ne surprissent pas le sens des paroles prononcées. Or, le meilleur moyen de n’être pas compris des étrangers, c’est, on le sait, de parler le plus vite possible.

Albert avait fait des yeux un signe de découragement.

Ne pas mourir ! c’était facile à dire. Certes, cette parole d’espérance si invraisemblable, si folle qu’elle fût, avait retenti dans l’âme du capitaine comme un coup de clairon.

Mais que faire ?… que tenter ?…

Gratillet était passé, allant toujours la tête droite, le pas ferme.

L’espérance, disions-nous ! Quelle qu’elle fût, basée ou non, elle devait s’évanouir vite.

Car quelques secondes après, des clameurs féroces éclataient.

Le marabout, gesticulant furieusement, avait donné un signal aux Khouans.

Et ceux-ci s’étaient emparés des trois premiers prisonniers…

Hideux spectacle ! la plume se refuse à retracer les tortures effroyables auxquelles ces malheureux étaient soumis. On entendait des râles sourds. Ils ne voulaient pas crier, mais malgré eux la nature protestait. On entendait le bruit des os qui se brisaient, l’odeur des chairs brûlées montait dans l’air.

L’abattage humain avait commencé.

Chaque fois que l’acier entamait la chair, chaque fois qu’une victime abattue à terre se tordait dans les affres d’une agonie prolongée, le peuple acclamait…

C’est que les Khouans étaient experts en souffrances. Ils avaient essayé sur eux-mêmes, dans un épouvantable fanatisme, les sensations lancinantes. La douleur humaine était un clavier qu’ils connaissaient dans tous ses détails.

Et de ces Français martyrisés, pas un ne s’abaissait à la prière.

Tous regardaient fièrement la mort en face, bravant les brutes à forme humaine.

Certes le sentiment de la nationalité est respectable, et les Arabes qui regrettent leur liberté d’autrefois peuvent mériter les sympathies des penseurs. Abd-el-Kader a été estimé par ses adversaires. Mais quand la résistance, quand la vengeance prennent ces formes monstrueuses, quand des hommes déshonorent par leur férocité jusqu’à ce nom de patrie qu’ils invoquent, alors c’est le conquérant qui représente le droit, puisqu’il représente l’humanité et la civilisation.

Lisez le Véloce de notre cher et grand Alexandre Dumas, et vous y retrouverez encore des scènes de sauvagerie effroyable.

Et à l’heure même où nous traçons ces lignes, est-ce que nos soldats ne saignent pas encore sous de hideuses mutilations exercées par ces hommes qui prétendent revendiquer leur patrie ?

Chez ces races brûlées par le soleil, desséchées par le sable du désert, la colère et la cruauté prennent des proportions extra-humaines. C’est la bête qui reparait, le fauve, la hyène, avec ses lâchetés et ses fureurs, c’est l’animal du désert déchirant sa proie et trouvant une joie immonde aux palpitations des membres écartelés !

Le capitaine regardait, les yeux grands ouverts. Le dégoût se transformait chez lui en une sorte d’ivresse. Il se croyait jouet d’un cauchemar…

Les hommes, poussés en avant, entraient un à un dans le cercle des tueurs.

Les Khouans semblaient en proie à un délire sibyllique.

Ils dansaient, hurlaient, piétinaient sur les chairs vives…

Et au-dessus de tout cela, dominait, comme un glas funèbre, le nom d’Allah lancé par la voix suraiguë du marabout, tandis que le chef des Khouans, les bras croisés sur la poitrine, les yeux au ciel dans une sorte d’extase, semblait offrir à son dieu sanglant l’hécatombe humain.

Le nombre des prisonniers diminuait, diminuait.

Dix, vingt, trente étaient tombés.

Les pieds des assassins clapotaient dans le sang, rejaillissant si haut, qu’il faisait à leur corps comme une tunique pourpre.

Et toujours, Albert voyait la haute silhouette de celui qui lui avait jeté un mot insensé d’espérance, de ce journaliste, Gratillet, dont il avait entendu le nom pour la première fois et qui pourtant lui semblait celui d’un ami retrouvé.

Le hasard avait placé le rédacteur de l’Impartial au dernier rang.

Était-ce bien une faveur ? et au contraire, n’eût-il pas mieux valu périr un des premiers, que d’être contraint à assister à ces massacres dont le raffinement augmentait l’horreur ?

Encore un de tombé ! Encore un ! Encore un !…

Il en restait cinq… et Gratillet allait tomber.

À ce moment il se passa un fait étrange.

Malgré la distance qui le séparait du groupe des victimes, Albert se rendait un compte exact de leur situation. Chaque pas qui les rapprochait de la mort était pour lui-même un avertissement sinistre.

Or, tout à coup Gratillet tomba de toute sa hauteur, comme une masse.

Qui l’avait frappé ? il semblait que les bourreaux fussent séparés de lui d’assez loin pour ne pouvoir l’atteindre.

Il n’y avait pas eu de détonation.

Mais au même instant – et avant que le cerveau troublé d’Albert eût pu trouver une explication à cette circonstance bizarre, sinon que le journaliste était mort d’émotion, de peur peut-être – de formidables acclamations retentirent à travers la ville.

Et, à sa grande surprise, le capitaine vit les Khouans abattre d’un seul coup ceux qui étaient restés debout, puis brandissant leurs armes sanglantes, s’élancer sur la pente du plateau, en entraînant la foule derrière eux… Le marabout, le cheik oubliant que leur principale victime était encore vivante, se ruèrent au milieu de la horde sauvage qui faisait retentir l’air de ses hurlements frénétiques.

Tous se poussant, se bousculant, eurent en une seconde évacué l’esplanade de la casbah.

Le jour baissait, et, à la lueur blanche du crépuscule, Albert put distinguer, dans la rue principale d’Ouargla, un cortège qui s’avançait.

Un homme à cheval dominait la foule de sa haute taille.

Son front était ceint d’un turban vert qu’ont seuls le droit de porter ceux qui sont allés à la Mecque adorer le tombeau du saint prophète…

Quel était donc cet homme ?

Et en y songeant, Albert entendait résonner à son oreille la voix de celui qui lui avait dit : « il ne faut pas mourir. »

Cet homme, c’était celui qui avait franchi la Méditerranée à bord de l’Alcyon, c’était celui qui avait laissé au comte de Monte-Cristo un adieu qui était une menace, celui qui avait signé de ce nom de Maldar qui signifie le Riche et qui en réalité s’appelait Mohammed-ben-Abdallah.

Déjà dans la conversation que le comte avait eue avec Beauchamp et aussi dans les quelques phrases échangées avec Coucou, on a appris quel était le rôle joué par cet homme qui avait juré aux Européens une haine implacable.

Féroce et rusé, il avait su d’abord capter la confiance des Français qui un instant l’avaient investi du gouvernement de Tlemcen.

Son hypocrisie les avait trompés, et un instant, on avait pu croire que la France n’aurait pas d’allié plus dévoué et plus utile. Illusion !

Tandis qu’il se répandait en protestations d’amitié – avec ce luxe d’images et de poétiques figures qui servent le plus souvent à dissimuler la pensée véritable – Maldar (conservons-lui ce nom) organisait la plus vaste conspiration qui dût menacer en Algérie notre vie et notre domination.

Il avait appelé à lui la sinistre confrérie des Khouans, et avait su rattacher à sa cause ces fanatiques cruels qui ne reculaient devant aucun crime.

Tous les féroces sont crédules. Maldar avait su les persuader qu’il avait reçu d’Allah des communications mystérieuses, et il leur prêchait la guerre sainte, au nom de Dieu, qui, disait-il, lui avait envoyé des visions !

Et on l’écoutait, et ses paroles qui flattaient profondément les instincts farouches des Khouans, en leur promettant le meurtre et le pillage, se répandaient au loin en signaux de révolte.

Mais une dernière consécration manquait à la mission de colère que s’attribuait Maldar.

Il fallait qu’il allât se prosterner au tombeau du Prophète.

Et il partit pour la Mecque, laissant derrière lui ses séides, qui excitaient de tous les côtés les fureurs des tribus du désert.

Pendant toute une année on l’attendit. Son retour devait être le signal de la déchéance, de l’extermination des envahisseurs.

D’après ses ordres, on le sait, une tactique nouvelle avait été employée. Les Khouans procédaient par surprise, par incursions rapides sur le territoire occupé. Et des prisonniers étaient saisis.

Ils devaient être détenus jusqu’au retour de Maldar qui s’était réservé de statuer sur leur sort.

Mais la rage populaire avait enfreint ses ordres.

Et c’est au moment même où il apparaissait aux portes d’Ouargla, de la ville mystérieuse qui était le siège de la vaste conspiration, que les meurtriers impatients commençaient l’œuvre de sang.

Nous retrouvons Maldar dans une des vastes salles de l’ancienne mosquée.

Là, debout, frémissant de colère, élevant vers le ciel ses mains irritées :

— Peuple infidèle, s’écria-t-il, pourquoi n’as-tu pas obéi aux ordres de celui qui parle au nom du Très-Haut ?… pourquoi as-tu frappé ceux que tu devais garder comme un dépôt.

Et comme tous se taisaient, cherchant à cacher sous leur burnous leurs mains dégouttantes de sang :

— Allah veut qu’on respecte la parole de ses serviteurs ! Peuple, prends garde que sa main ne se retire de toi ! Je t’apportais la liberté, tremble que je ne la garde dans les plis de mon manteau pour ne te laisser que la honte et l’esclavage.

Tous maintenant frémissaient de terreur.

Ces lâches qui, tout à l’heure, frappaient des ennemis désarmés, tremblaient maintenant devant ce maître qui les écrasait de sa colère.

Il les renvoya du geste et resta seul avec le marabout et le cheik.

Là, il exhala tout son mécontentement.

— Vous n’avez donc pas compris, leur disait-il, quel plan m’a été inspiré par Allah ? J’ai vécu assez longtemps avec ces chrétiens maudits pour comprendre leur caractère. Impitoyables pour nous, ils craignent sans cesse pour eux-mêmes ou pour ceux qui les touchent. Il nous faut des otages nombreux, dont le rang et l’importance soient tels aux yeux des Français que leur vie nous serve de garantie et de gage. En les menaçant de faire périr les prisonniers qui sont entre nos mains, nous les tiendrons à notre merci, nous les verrons plier les genoux et se lamenter comme des femmes… Vous ne m’avez pas obéi, vous avez retardé la délivrance de notre pays…

Et comme les Khouans s’excusaient :

— Trêve de doléances, fit-il brusquement. Ce qui est arrivé devait arriver. C’est à moi qu’il appartient de réparer le mal que vous avez fait…

Il réfléchit un instant, puis :

— Qu’on amène ici, dit-il, le jeune prisonnier dont mes fidèles se sont emparés.

Les deux Khouans saluèrent et sortirent.

Un instant après, la porte s’ouvrait de nouveau, et au milieu de gardes, Espérance parut.

Espérance était tombé entre les mains des Khouans lors de la fausse alerte qui avait éloigné de lui son père, aujourd’hui désespéré.

L’enfant était pâle, mais dans son regard noir brillait un feu énergique.

Maldar fixa sur lui ses regards menaçants.

— Approche, lui dit-il, et dis-moi ton nom…

Levant la tête et croisant ses deux bras sur sa poitrine, le fils répondit :

— De quel droit m’interroges-tu ?…

Maldar eut un tressaillement de colère, aussitôt réprimé !

— Du droit de la force, dit-il les dents serrées, du droit de représailles contre ton pays…

— Mon pays est la France, répliqua l’enfant, c’est la patrie de la justice…

— Assez ! cria Maldar. Encore une fois, je t’ordonne de répondre. Ton nom ?…

— Au reste, pourquoi te le cacherai-je. Je m’appelle Espérance !…

— Et tu t’appelleras bientôt Désespoir. Et refuseras-tu de me dire quel est le nom de ton père ?…

— De mon père, fit Espérance avec une intonation de suprême orgueil. Ce nom, demande-le à qui a fait le mal, à qui a commis des crimes, à qui a tremblé devant l’inflexible châtiment… oui, ce nom, je te le dirai, et en l’entendant tu pâliras, car c’est celui qui retentira à ton oreille le jour où tu seras puni… Mon père s’appelle le comte de Monte-Cristo.

Nulle expression ne saurait rendre l’accent de glorieux défi avec lequel Espérance prononçait ce nom respecté.

Maldar avait souri.

— Oui, oui, je sais, fit-il. Ton père est un de ces hommes qui croient avoir tout soumis à leur puissance, et qui s’imaginent que tout doit plier devant eux… Je le détromperai. Mais dis-moi, ton père, le comte de Monte-Cristo, quel rang occupe-t-il dans son pays ? C’est sans doute un des chefs les plus puissants…

— Je ne te comprends pas…

— Je veux savoir quel rang il occupe dans le gouvernement de la France… est-il chef dans l’armée… je sais que, dans votre République (c’est ainsi je crois qu’on nomme votre gouvernement) il n’est plus de rois… mais des hommes, commandant à vos soldats, à vos flottes… ton père est-il de ceux-là ?…

— Mon père, dit Espérance, ne connaît d’autres droits que ceux qu’il tient de lui-même… Il n’attend de personne des titres ou des commandements quelconques… Est-il roi ?… Non, mais il commande à tous… Que lui importe un vain mot ? Mon père est au-dessus de tous, voilà tout ce que je sais.

Maldar se pencha vers le cheik et lui dit à voix basse :

— C’est ainsi qu’il nous faut des otages. Quels sacrifices ne ferait pas cet homme pour reconquérir son enfant !…

Puis, s’adressant de nouveau à Espérance :

— Ton père est riche, très riche !…

À ce moment, le nom de Maldar murmuré par un des gardes avait frappé l’oreille d’Espérance.

Il étendit la main vers le chef :

— Tu dois le savoir, dit-il, toi qui t’es introduit chez lui comme un voleur !

Maldar poussa un cri de rage. Le mot l’avait cinglé en plein visage comme un coup de fouet.

D’un bond, il s’était rué sur l’enfant et lui avait appuyé la pointe de son yataga sur la poitrine. Espérance ne fit pas un mouvement. Pas un murmure ne s’échappa de ses lèvres.

Seulement de petites gouttes de sueur froide perlaient sur son front blanc.

C’était chose étrange que ce contraste entre la face convulsée de l’homme et les traits calmes de l’enfant.

Cependant Maldar ne frappa pas :

— Tu es brave, dit-il. Ton père doit beaucoup t’aimer…

Espérance ne répondit pas. Seulement au nom de son père, une légère rougeur colora ses joues.

Et Maldar murmurait :

— Oh ! cet orgueil ! je saurai bien l’abattre !… Et ton père, le comte de Monte-Cristo, ajouta-t-il en s’exaltant, je briserai son énergie… Je veux, entends-tu bien, qu’il se courbe à mes pieds, pleurant et sanglotant !… je veux qu’il me supplie, moi, qu’il a l’audace de dédaigner et, à ses prières, je répondrai à mon tour par le mépris !…

Tout à coup, une réflexion subite traversa son esprit, il se tourna vers le cheik.

— Ainsi, reprit-il avec colère, tous ces Français maudits ont été égorgés… et pas un n’a échappé ?

Le cheik baissa la tête.

— Ne vous trompez-vous pas, dit alors le marabout, il en est un, il me semble, qui était encore attaché au poteau, lorsque…

— Par Allah ! tu dis vrai !… Celui-là attend encore son supplice !…

— Que seul je puis ordonner, interrompit Maldar en fronçant le sourcil. Quel est ce prisonnier ?

— C’est un officier français, dont s’était emparé un de nos frères Khouans qui est mort…

— Et le nom de cet officier ?…

— Il était connu dans l’armée sous le nom de capitaine Joliette…

À ces mots. Espérance laissa échapper un cri de douloureuse surprise.

Ce nom, il l’avait déjà entendu prononcer par son père. C’était pour le sauver que Monte-Cristo avait affronté les périls du désert.

Et le capitaine était encore vivant !

Maldar, lui aussi avait entendu ce nom, lui aussi savait l’intérêt profond que Monte-Cristo lui portait : un sourire ironique crispa ses lèvres :

— Le capitaine Joliette, en vérité ! Par Allah, il est bon que celui-là ait été épargné. Toi qui t’appelles Espérance, reprit-il en s’adressant à l’adolescent, tu ne tarderas pas à savoir comment Maldar se venge de ceux qui le méprisent.

Puis il dit au cheik :

— Allez chercher ce prisonnier et qu’il soit amené ici, sur l’heure.

Le cheik sortit.

Maldar se promenait à grands pas dans la salle.

— Enfin ! disait-il, je vais donc engager le combat. Qui pourrait résister à l’élu de Dieu ? Chrétiens détestés, je vous chasserai jusqu’à la mer qui vous engloutira.

Puis, tirant des parchemins de son sein, il les posa sur une table, les étudiant avec une attention fiévreuse.

Espérance, toujours immobile, attendait.

Brave enfant ! Ah ! comme il était digne de son père !

Depuis le moment où il avait été arraché de la tente des Roches-Noires, pas une plainte n’avait trahi les souffrances qu’il endurait.

Il savait qu’il était condamné et, avec une énergie d’homme, il regardait la mort sans faiblir.

— Maître ! maître ! s’écria le cheik, rentrant précipitamment dans la salle.

— Qu’y a-t-il ?

— Le capitaine Joliette !…

— Eh bien !…

— Il était solidement garrotté, attaché à un poteau…

— Achève !…

— Ses liens ont été coupés, il a disparu !…

— Disparu ! s’écria Maldar avec un cri de rage. Ah ! misérables traîtres !… je vous ferai payer cher vos lâchetés !… Ainsi cette proie m’échappe ! Mais non, c’est impossible !… Que dix des meilleurs cavaliers s’élancent dans toutes les directions autour d’Ouargla. Il est impossible que ce misérable Français ait pu encore s’échapper. Allez ! Allez !… et si dans une heure, le prisonnier n’est pas enfermé dans la casbah, alors malheur à vous !…

L’accent de Maldar était si impérieux, une telle fureur brillait dans ses yeux que le cheik s’élança dehors, craignant de ne point obéir assez promptement.

— Quant à celui-là, dit-il en désignant Espérance, qu’on l’enferme dans la chambre de fer.

XXIV

FUITE

Que s’était-il donc passé, et par quel miracle Albert s’était-il échappé ?

Pour l’expliquer, il nous faut remonter d’une heure en arrière, au moment où les Arabes avaient couru au devant de Maldar, l’envoyé d’Allah.

On n’a pas oublié que le journaliste Gratiliet était tombé dans la mare sanglante, un moment à peine avant que l’esplanade ne fût évacuée.

Le carnage avait duré longtemps, et déjà des bandes d’oiseaux carnassiers attirés par l’odeur du sang, planaient en tournoyant au-dessus du monceau de cadavres.

La scène était épouvantable ; cet amas de corps mutilés, de membres tordus dans les suprêmes angoisses de l’agonie avait un caractère presque fantastique. La nuit était venue, et à la lueur blafarde des étoiles, l’aspect du champ de meurtre était plus sinistre encore.

Et les oiseaux du désert tournaient, tournaient toujours, descendant peu à peu, s’enhardissant par l’immobilité qui leur promettait une abondante curée.

Têtes chauves, becs sanguinolents, griffes acérées, ces monstres du désert ressemblaient à ces créations bizarres des légendes, harpies ou lémures, qui hantent les cauchemars des peuples enfants.

Leur cri rauque était comme un aboiement, celui du chien qui aperçoit un ennemi et commence à gronder.

Enfin, le plus hardi plongea, et quand il étendit ses ailes pour reprendre son essor, il avait au bec un lambeau de chair humaine. Et un autre ! l’horrible festin commençait !

Soudain, l’un des oiseaux sentit s’abattre sur sa tête une claque formidable, tandis qu’une voix criait :

— Eh, dis donc, mon petit père !… est-ce que je t’ai invité à ma table ?…

Et d’un bond, Gratillet s’était dressé sur ses pieds.

Vivant, mais oui, très vivant. Et sa haute silhouette, se découpant hardiment dans la demi-obscurité, mit en fuite la horde immonde.

— Il paraît qu’on nous laisse tranquille, ajouta le journaliste. Alors… en avant !…

Et, se secouant, il courut vers Albert, qui, épuisé par les angoisses de cette terrible journée, était affaissé entre ses liens, dans une sorte d’engourdissement.

— Hé ! capitaine ! fit Gratillet en lui saisissant les mains.

— Ah ! la mort ! murmura Albert. Qu’elle soit la bienvenue !

— Sapristi non ! pas la mort du tout ! qu’est-ce que je vous avais dit, capitaine ?… qu’il ne fallait pas mourir. Vous voyez bien que je suis vivant !…

— Vous !… mais par quel miracle ?…

— Pas de miracle ! rien de plus simple ! ils tapaient à tort et à travers, ces ivrognes de sang. Ils n’y voyaient plus clair… si bien que je me suis affalé tout de mon long… ils ne s’en sont même pas aperçu… et je suis resté prudemment le nez dans le sang. Dame ! ça ne sentait pas le musc ! mais on n’a rien sans souffrir un peu ! et la vie vaut bien qu’on se passe un instant de parfumerie !… Sapristi !… et je n’ai pas de couteau !

Cette dernière exclamation était motivée par la difficulté qu’éprouvait le brave Gratillet à détacher les liens d’Albert.

Tout en s’évertuant, il continuait à parler.

— D’abord, je me présente… Gratillet… Emmanuel… trente-trois ans, l’âge du Christ… de son métier journaliste… Ami de M. Beauchamp, ainsi que je vous l’ai dit. Avec ça, vivace, actif comme un diable, bavard comme une pie, curieux comme une alouette… se promène en Algérie pour son agrément, histoire de tout connaître et de préparer de la ligne pour l’Impartial… s’est fait pincer au demi-cercle par ces satanés Bédouins… a été fourré dans un puits… a appris que vous étiez son voisin… et avait organisé tout un petit plan d’évasion très réussi… veut vous avertir, quand ces animaux-là ont senti le besoin de nous faire passer le goût du pain sans sommation préalable… Bref, Gratillet, qui vous a dit qu’il fallait insister jusqu’à la dernière seconde… et qui vous délivre… Là… une risette à ce brave Gratillet !…

Il bavardait, il bavardait ! en vérité, il fallait avoir le rire chevillé aux lèvres pour trouver encore la force de plaisanter, quand, quelques minutes auparavant, on croyait sûr de tomber sous les yatagans assassins.

— Là, ça y est ! cria-t-il en achevant de desserrer le dernier nœud. Sapristi !… ils ont des façons de vous tortiller des cordes… Eh ! là-bas !…

Ce dernier cri, poussé avec l’accent du parfait Parisien, s’adressait à Albert qui, rendu à la liberté, se trouvait à bout de forces et pouvait à peine se tenir debout, chancelant sur ses jambes mal affermies…

— Allons ! il faut déguerpir et plus vite que ça, affirma Gratillet.

— Oh ! monsieur ! murmura Albert, que de reconnaissance je vous dois !… mais je le sens, il me sera impossible de profiter de votre dévouement… je suis épuisé !…

— Hi ! hi ! pas de bêtises, sacrédié !… comment ! revenir de si loin et ne pas profiter de l’aubaine… Voyons ! un soldat français ! Que diable ! un peu de chien !

— C’est que… vous ne savez pas… voilà près de quarante heures que je n’ai rien pris… Je voulais me laisser mourir de faim !…

— De faim ! Ah bien ! en voilà une sottise !… Prelotte ! c’est que je n’ai pas un beefsteak sur moi !…

Tout à coup, il se frappa le front :

— Attendez ! cria-t-il.

On entendait au loin les cris de la multitude qui entourait les mosquées où était entré Maldar.

— Je ne sais pas ce qu’ils font là-bas, grommela Gratillet, mais je crois qu’il ferait bon tirer au large.

Il était revenu en courant vers l’amas de cadavres. Et là, fouillant, retournant les poches, plongeant les mains dans le sang qui se coagulait… il cherchait… quoi ?…

Rien et tout. Gratillet avait pour principe que le grand maître de la vie était le hasard. Jamais il ne désespérait. Il l’avait prouvé. La tête sous le couteau, il se disait : Tant qu’il restera une seconde, il peut arriver un cataclysme. Mon bourreau peut être foudroyé. Sait-on ?…

Et, de fait, qui ne s’abandonne pas, a toujours une chance de salut.

Cette fois encore l’événement donna raison au brave reporter.

Dans la poche d’un soldat égorgé, il trouva un morceau de viande, et, caché dans la ceinture de l’autre une fiole qui contenait bien encore la valeur de deux verres de rhum.

— Voilà l’affaire ! s’écria-t-il tout joyeux en bondissant vers Albert.

Le capitaine, saisi de nouveau par la volonté de vivre, essayait de se relever. Il s’était appuyé au poteau. Mais il était tellement affaibli que ses jambes tremblaient sous lui.

— Avalez-moi ça, dit Gratillet, en lui présentant le flacon de rhum. Dame ! je ne vous dis pas que ce soit très hygiénique, du rhum à jeun. Mais à la guerre comme à la guerre ! N’eussiez-vous qu’une heure de force, cela doit nous suffire, et nous n’avons pas sous la main un médecin pour nous gronder.

Albert avait saisi vivement la fiole et l’avait portée à ses lèvres.

L’alcool lui fit à la gorge l’effet d’une brûlure. Mais l’excitation fut si violente qu’il se redressa.

— Je suis prêt, dit-il. Marchons.

— Bravo ! fit Gratillet. Sapristi ! je suis bien content d’être venu…

Albert ne put réprimer un sourire :

— Il faut avouer, fit-il, que vous n’êtes pas difficile !

— Bon ! vous me blaguez ! ça va mieux ! oui, je suis content d’être venu, parce que je meuble mes souvenirs. Qu’est-ce que vous voulez, à Paris, toujours la même chose, rien d’original, rien de nouveau… tandis qu’ici… quels articles ! mon capitaine… Ah ça ! où diable allons-nous… diriger nos pas ?… comme on dit dans les tragédies…

— Quoi ! vous ne connaissez pas la ville ?…

— Moi ! je connais un trou sous terre, où j’ai eu des entretiens variés avec des reptiles coulants, mais peu sympathiques… et je connais ceci, qui m’a tout l’air d’une esplanade. Mais vous-même ?

— Moi, j’ai été apporté ici, garrotté, évanoui…

— Va bene ! si bien que nous voilà encore obligés de compter sur le hasard, le bien heureux hasard. Tout d’abord, je fais une proposition. Ces estimables bandits étant là, à droite, nous allons tirer à gauche…

— Ceci me paraît sage…

— Allons donc… savez-vous bien qu’il ne fait pas trop clair…

— Par malheur, il y a encore trop de lumière… on pourrait nous voir…

— Bah ! ils m’ont l’air d’avoir d’autres chiens à fouetter… sacré nom de…

Gratillet avait accentué le juron de soldatesque façon.

Mais on eût sacré à moins. Dans son impatience, il s’était avancé trop vite, et le terrain s’était tout à coup dérobé sous ses pas.

L’esplanade finissait brusquement presque à pic, et le journaliste avait dégringolé d’une hauteur de quelques mètres. Par bonheur, la terre était friable et il avait roulé, si bien que la chute avait été amortie.

Mais, ô désastre ! le chapeau – à forme victorieuse – qui déjà avait subi tant de vicissitudes, s’était brutalement évadé de la tête qu’il couvrait et tombait en rebondissant, sans qu’il y eût espoir de le rattraper.

— Ça, c’est un vrai malheur ! dit Gratillet, en se frottant les reins. Je n’aime pas aller nu-tête, les Bédouins croiraient que je les salue… mais voyons un peu où le sort m’a poussé…

Il se trouvait sur une sorte de plateforme assez étroite, qu’entouraient des masses rocheuses. C’était évidemment un creux formé par les pluies sur la crête du mamelon qui soutenait l’esplanade.

Jugeant qu’il ne fallait reculer devant aucune extrémité et mettre de côté tout amour-propre, Gratillet, prudent, se laissa tomber à quatre pattes.

— Il y a un sentier, cria-t-il tout à coup. Là, capitaine, laissez-vous choir auprès de moi et nous continuerons notre petite promenade. Décidément, je suis de plus en plus content d’être venu.

Son accent respirait une telle bonne humeur, il y avait dans toutes ses allures une si vaillante insouciance du danger qu’Albert se sentait renaître.

Il obéit à l’injonction donnée et se laissa glisser le long de la pente.

— Hop ! ça y est ! fit Gratillet. Non d’un !… il fait plus noir que là-haut… ça manque de réverbères. Voyons le sentier… C’est tout simplement une rigole que se sont frayées les eaux de pluie entre les roches… Ah ! si mon père avait été bouc… je serais chèvre… et j’en serais rudement aise dans ce moment-ci…

Il ne cessait pas de parler, mais en même temps il ne cessait pas d’agir.

Il se glissait à plat ventre, les mains en avant.

— Vous ne savez pas, dit-il à Albert tenez-moi par les pieds, ça fait que si les mains manquent, ohé ! hisse ! vous me rattraperez…

— Mais vous courez tout le péril, fit capitaine. Laissez-moi passer devant…

— Pourquoi ça ! d’abord vous n’avez pas déjeuné… tandis que moi j’ai avalé de très bon appétit ma provende journalière… Ah ! ça n’est pas moi qui me laisserais mourir de faim, même au fond d’un puits ! Pristi ! que c’est raboteux !… ma culotte de chez Dusautoy en voit de dures !…

Il rampait comme un lézard, allant toujours en avant.

— Halte ! cria-t-il tout à coup.

Albert s’arcbouta en arrière, lui tenant les jambes.

Pendant ce temps Gratillet avait le corps à demi suspendu dans le vide, et de ses bras tâtait… l’espace.

Et il regardait, ou plutôt il s’écarquillait les yeux pour regarder au-dessous de lui.

Rien qu’une profondeur noire. Des deux côtés de l’étroit sentier où ils étaient engagés, des roches et aucune issue. Il était évident que les eaux tombaient là, à pic. Mais, de quelle hauteur ?

Gratillet avait été tiré un peu en arrière, et s’étant retourné, s’appuyait sur son coude, réfléchissant avec la même tranquillité que s’il eût été bien accoté dans son lit.

— Donc, dit-il, je suis toujours enchanté d’être venu… mais je voudrais bien m’en aller, histoire de voir du nouveau. Ça devient horriblement monotone. Remonter sur l’esplanade ne me paraît guère prudent, nos aimables hôtes peuvent se raviser et se souvenir qu’ils n’avaient pas achevé leur besogne. D’autre part, continuer en avant ?… Cela me paraît dur… Oh ! si mon père avait été un oiseau… j’aurais des ailes !… mais je n’ai pas… et si j’attends qu’elles poussent !…

— Remontons, dit brusquement Albert. Si nous trouvons des ennemis, nous nous défendrons et du moins nous vendrons chèrement notre vie…

— Ouais !… jamais ce qu’elle vaut !… continuons à raisonner, s’il vous plaît. Remonter, c’est aller à une mort certaine, n’est-ce pas ?

— Nous n’en pouvons douter…

— Et alors, pourquoi ne pas descendre… nous ne mourrons pas plus pour cela, et du moins il y a cet avantage que si nous savons très bien ce qui nous attend là-haut, nous ignorons parfaitement ce qu’il y a là en bas.

— Mais, c’est un gouffre !

— Si au moins il n’avait pas de fond, nous ne risquerions pas de nous casser quelque chose en tombant. C’est ce fond qui m’inquiète. Mais qui ne risque rien n’a rien. Et puis je n’ai jamais vu personnellement un gouffre avec ou sans fond… Et un bon journaliste doit tout connaître.

— C’est-à-dire que vous décidez ?…

— Je décide que nous allons tenter l’aventure…

— C’est folie !

— Je le sais bien. C’est pour ça qu’il faut essayer. Les fous sont comme les ivrognes et les chats, ils retombent toujours sur leurs pattes… Voyons, il nous faudrait une corde, n’importe quoi. Comme c’est bête pourtant ! On oublie toujours quelque chose… Voilà une occasion unique de voir un gouffre, et je n’ai pas de corde !…

— Attendez, s’écria Albert, j’ai une longue écharpe roulée autour des reins.

— Exquis !… est-elle solide ?…

— Toute neuve… quatre mètres de long…

— Et vous ne le disiez pas ?… Passez-moi ça, puis allons continuer notre petite opération.

Gratillet s’était très confortablement installé sur le rebord du rocher ; Albert avait les mains libres. Il se hâta de dérouler l’écharpe, faite d’une étoffe de laine fortement tressée.

Gratillet la palpa, l’essaya et dit :

— Un simple rêve !… Maintenant la manœuvre est des plus simples. Je vais me suspendre à ladite écharpe, me lancer dans le vide, et vous me laisserez couler tout doucettement pendant que j’explorerai le paysage avec mes jambes.

— Mais encore une fois, je ne veux pas que vous assumiez ainsi tous les risques, c’est mon tour !

— Vous, mon capitaine, vous allez d’abord me faire le plaisir de vous taire. Sans vouloir vous humilier, c’est moi qui vous ai sauvé la vie… donc, votre vie m’appartient, et j’ai le droit de faire de vous ce qui me plaît. Veuillez obéir sans murmurer… Un, deux. Voilà, je tiens l’écharpe… Vous, raidissez-vous carrément, et laissez aller…

Force était bien à Albert de se soumettre aux volontés de son joyeux sauveur.

D’ailleurs, il ne se sentait pas la tête assez forte pour conserver la lucidité d’esprit nécessaire.

— Hum ! fit Gratillet au moment de risquer la terrible descente, rendue plus effrayante encore par l’obscurité, – est-ce que vous avez la petite fiole de rhum ?

— Oui, la voici !

— Partageons en frères… Ô Alcool ! sois-moi propice !… Là, acheva-t-il en clapant de la langue, à votre tour, avalez le reste… ça, c’est votre vigueur du moment… surtout n’allez pas lâcher la ficelle… je vous en voudrais toute ma vie ! Il est vrai que, très probablement, ça ne serait pas très long.

Ceci fait, Gratillet saisit l’écharpe, se la roula fortement autour des deux poignets en serrant l’extrémité dans ses mains, puis, lentement, il se mit à tourner sur la crête de pierre… Ses jambes pendirent bientôt dans le vide, puis il ne fut plus appuyé que par le torse… puis…

— Allons-y ! proféra-t-il. Et vive la France !

Albert, sous l’empire des émotions qui emplissaient sa poitrine, avait retrouvé toute sa force.

Les reins courbés en arrière, il soutenait le poids de l’homme qui descendait.

Gratillet continuait à parler.

— Ça va bien !… c’est amusant, de nager comme ça dans l’air… pourvu que ça ne dure pas trop longtemps… j’aurais le mal de mer !… Tonnerre de D… !

Le juron se perdit dans un double cri.

Ce qu’ils n’avaient pas remarqué c’est que la crête de pierre était aiguë et coupante…

L’écharpe venait de se rompre… Gratillet était précipité en bas… et en même temps, la secousse subie par le capitaine avait été telle qu’il avait tourné sur lui-même en perdant l’équilibre et avait été à son tour lancé dans le vide…

Et, au même instant derrière la montagne, une vive fusillade éclatait…

XXV

AU PIED DE LA CASBAH

— En avant ! avait crié Monte-Cristo en s’élançant à cheval.

Pour la première fois de sa vie, l’homme qui avait affronté sans pâlir tous les désespoirs, tous les périls, se sentait faiblir. Certes son énergie était toute entière ; il était prêt à lutter jusqu’à la dernière goutte de sang pour sauver son fils…

Mais la grandeur même du danger – suspendu sur une tête adorée – lui enlevait – en dépit de lui-même – cette superbe confiance qui jusque-là toujours l’avait soutenu.

C’est qu’aussi jusque-là il avait combattu seul, ne risquant que lui-même, insouciant de la mort qui ne pouvait frapper que lui, bravant le danger en lui présentant hardiment sa poitrine.

Aujourd’hui, ce n’était pas Dantès qui seul pouvait être vaincu, qui seul pouvait mourir… c’était le fils de son cœur, l’enfant d’Haydée !… Il voyait apparaître dans un nuage de sang cette créature aimée qui l’appelait !…

Et s’il n’arrivait pas jusqu’à lui ?

S’il ne parvenait pas à l’arracher aux mains de ses ennemis !…

Oh ! il n’était plus ici question d’orgueil ! Monte-Cristo sentait que, s’il l’eût fallu, il était prêt à s’humilier pour sauver Espérance !… Que dirait-il à Haydée quand il reparaîtrait devant elle et qu’elle lui demanderait son fils !…

Et Mercédès ?… Oui, c’était cet orgueil immense qui l’avait perdu ! il s’était cru tout-puissant, au-dessus de tous les périls humains !… Fier de ses anciennes victoires – alors qu’il avait abattu les Villefort, les Danglars, les Morcerf, il n’avait plus songé que le plus audacieux se heurte tout à coup à un obstacle imprévu, et que, pour l’humilier, Dieu lui crie : Tu n’iras pas plus loin !…

Quelles poignantes douleurs torturaient son âme !…

C’était comme l’étreinte d’une main de fer qui lui broyait le cœur !…

Et, chose horrible – car c’était l’inconnu pour lui – Monte Cristo doutait !…

Cependant, ralliée par le zouave Coucou et par Jacopo, la petite troupe s’était ébranlée.

Mais que de défections !… évidemment les adversaires de Monte-Cristo avaient des intelligences jusque dans les rangs de ses serviteurs.

À peine restait-il cinquante hommes ! il avait fallu abandonner sur place les chameaux et les vivres !… On eût dit une sorte de déroute !… À ce mot lancé d’une voix vibrante : À Ouargla ! les Arabes avaient senti se réveiller toutes leurs craintes superstitieuses.

Ceux qui n’étaient pas affiliés aux Khouans, redoutaient cette association puissante qui savait punir les trahisons !… et Ouargla – tous le savaient – était le repaire de ces fanatiques !

Medjé s’était élancée sur un cheval et galopait auprès de Monte-Cristo.

Tout d’abord, absorbé dans ses réflexions, il ne la vit pas.

Ils fuyaient comme le vent à travers les solitudes du désert. Le jour commençait à se lever, encore quatre heures, et ils arriveraient à Ouargla.

Tout à coup, le comte s’aperçut que la jeune Arabe se trouvait auprès de lui.

Une mauvaise pensée monta à son cœur.

— Que fais-tu là ? s’écria-t-il durement. Ah ! maudite, qui me dit que tu n’es pas une traîtresse, que ce n’est pas toi qui as livré mon fils !…

Medjé devint pâle comme une morte, et la commotion qu’elle avait reçue était telle qu’elle faillit s’abattre sur le sable.

— Seigneur, – s’écria-t-elle, pourquoi me soupçonner ? Oh ! c’est mal, c’est bien mal !…

Et de grosses larmes roulaient sur ses joues.

Sa voix avait un tel accent de douleur que Monte-Cristo eut honte de son injustice.

Lui qui connaissait si bien la nature humaine, est-ce qu’il n’avait pas lu dans les yeux de Medjé la passion vraie, l’amour saint qu’elle avait voué à Albert.

Oui, elle avait dit vrai ! c’était mal de l’accuser !…

— Pardonne-moi, enfant, dit-il. Mais ne sais-tu pas que la souffrance rend injuste ?… Ne sais-tu pas que j’ai perdu mon enfant ?…

— Courage, seigneur !… nos chevaux volent à travers l’espace, et tu fondras sur les Khouans comme la foudre ! Est-ce qu’ils oseraient te résister, à toi qui as vaincu le lion ?

Monte-Cristo tressaillit. Ainsi il fallait qu’une enfant le rappelât à lui-même ! Quoi homme était-il donc devenu ? Où étaient sa force et son imperturbable confiance ?…

Et, se ressaisissant lui-même, il interrogea longuement Medjé… sur Ouargla, sur les forces dont pouvaient disposer les Khouans…

Elle lui répondait nettement, doucement, ayant oublié déjà les paroles amères qui l’avaient fait souffrir.

Ce qu’il voulait surtout savoir, c’était quel sort était réservé à son enfant.

Medjé se taisait, hésitante.

Elle connaissait la férocité de ceux qui l’avaient en leur pouvoir : elle savait que devant eux ni l’âge ni la faiblesse ne trouveraient grâce. Oui, elle pardonnait du fond du cœur les dures paroles que Monte-Cristo avait prononcées.

Car dans toute femme il y a une mère.

Et elle pensait que si son enfant à elle lui eut été enlevé, elle serait devenue folle !…

En avant ! en avant ! la poussière volait sous les sabots de chevaux !…

Ils n’étaient plus que quarante à la fin de la journée. Dix étaient tombés épuisés de fatigue. Il fallut s’arrêter. Les chevaux haletaient.

Trois heures de repos, et puis en selle !

Infatigable, Medjé fut la première à donner le signal du départ.

Car elle songeait, elle aussi, à celui qu’elle aimait, et qui, lors de sa fuite, était menacé par les fureurs de la populace.

En avant ! en avant ! les heures passent.

Enfin !… on aperçut, blanchissant à l’horizon, au milieu des palmiers, les minarets de la ville d’Ouargla.

Rapidement, avec une sûreté de coup d’œil qui eût fait honneur à un capitaine exercé, Monte-Cristo prit les dispositions nécessaires pour l’attaque.

La petite troupe fut divisée en deux groupes de vingt hommes chacun.

À la tête de l’un, Monte-Cristo, avec Jacopo et Medjé.

À la tête de l’autre, Coucou.

Les armes furent chargées, les cartouches distribuées.

Il ne pouvait être question de parlementer.

Déjà, des portes de la ville, des cavaliers s’élançaient dans la plaine.

Sans doute les Français avaient été signalés.

Monte-Cristo, le pistolet au poing, s’élança en avant…

Les cavaliers arabes semblaient légion. Leurs cris perçaient l’air. Ils se ruèrent vers la petite troupe, cherchant à l’envelopper. Maldar n’avait-il pas dit qu’il fallait des otages… et ne savait-il pas que Monte-Cristo était là ?…

À une centaine de mètres d’Ouargla, la fusillade s’engagea.

Mais Monte-Cristo et ses hommes, galopant à fond de train, eurent bien vite raison de ces indisciplinés.

Chaque coup portait, les Arabes tombaient, rougissant la terre de sang, proférant encore de féroces malédictions.

Monte-Cristo parvint le premier à la ville et d’un bond franchit le fossé.

Tous le suivirent…

Alors il se passa un fait étrange.

En voyant cet homme à la haute taille, au visage pâle, qui semblait rivé à son cheval comme une statue d’acier, dédaigneux de la mort, passant au milieu des balles comme si l’air qui l’entourait lui eût été une cuirasse, les habitants d’Ouargla furent saisis d’une subite panique…

Auprès de lui, d’ailleurs, ne voyaient-ils pas Medjé, celle à qui ils attribuaient un pouvoir surnaturel ! Debout sur ses étriers, sans armes, blanche dans son blanc burnous, la jeune fille prononçait à haute voix les paroles mystérieuses qui font frissonner les fidèles d’Allah…

Et comme un vil troupeau, ces misérables fuyaient, aux cris épouvantés des femmes.

Pendant ce temps Coucou, à la tête de ses vingt hommes, pénétrait dans Ouargla par la porte de l’Orient. Les Khouans s’y trouvaient en nombre !

Ah ! le brave zouave ! il avait à venger tant d’amis !… Il voyait encore devant lui ses camarades gisant dans le ravin, décapités, mutilés…

Et il frappait, et il tuait.

Électrisés, ses compagnons – Européens pour la plupart – anciens colons que les incursions des Khouans avaient ruinés, se battaient comme des lions…

Et tout à coup, au pied de la Casbah, les deux troupes se rencontrèrent…

Eux avaient achevé leur première besogne…

L’attaque avait été si prompte, si furieuse que l’épouvante avait plus fait encore pour la victoire que leur courage…

Ces Khouans – si arrogants de courage quand ils étaient en proie à l’exaltation religieuse qui confinait à la folie – étaient lâches maintenant qu’ils se heurtaient à des hommes déterminés, que rien n’arrêtait et qui allaient en avant sans hésiter, forts de leur bonne cause…

Soudain Monte-Cristo arrêta son cheval.

Il était au pied des hautes murailles de la Casbah…

— C’est là ! lui avait dit simplement Medjé, lui montrant du doigt les pierres granitiques sous lesquelles se cachaient les souterrains, comme des reptiles qui rampent sous les roches.

Monte-Cristo et ses hommes avaient atteint Ouargla au moment où le jour allait disparaître. Maintenant le crépuscule tombait, de lourds nuages couraient dans le ciel, tandis que des bouffées de chaleur – pareilles aux buées qui s’échappent d’une fournaise – faisaient présager un orage.

Aux cris, au tumulte du combat, avait succédé un silence de mort.

Les habitants d’Ouargla s’étaient renfermés dans leurs maisons, s’abstenant de toute démonstration hostile.

Les Khouans qui avaient supporté le premier assaut avant avaient fui ; puis, par des chemins connus d’eux seuls, étaient rentrés dans la Casbah.

Là où se trouvait Monte-Cristo et sa troupe, ils étaient seuls comme si la ville eût été déserte.

Et c’était chose sinistre que cette Casbah muette, entourée de murailles noires, et qui se détachait en silhouette monstrueuse dans les ténèbres s’épaississant à chaque instant davantage.

Monte-Cristo songeait.

Ainsi c’était là, derrière ces masses de pierre que – sans aucun doute – Espérance attendait son père.

Et Medjé se disait :

— Celui que j’aime est-il encore vivant ?

Elle aussi regardait cette Casbah maudite qui avait les formes lugubres d’une tombe.

— Commandant, dit Coucou en poussant son cheval auprès de Monte-Cristo, est-ce que nous n’allons pas entrer là-dedans ?…

Et de la main il désignait la citadelle…

Monte-Cristo ne répondit pas tout d’abord.

Certes, la porte bardée de fer qui fermait la Casbah ne semblait point un des obstacles contre lesquels toute attaque se brise.

Mais un assaut de vive force n’était-il point dangereux.

Derrière ces murailles muettes, les ennemis attendaient ardemment sa décision !

Et qui sait si le premier coup porté ne serait pas le signal d’un meurtre ?

Qui sait si déjà le yatagan n’était pas appuyé sur la gorge d’Espérance, prêt à s’enfoncer.

Monte-Cristo sentit un frisson le secouer tout entier, et un instant il ferma les yeux.

Autour de lui, tous attendaient, respectueux.

On voyait aux fenêtres de la Casbah des lumières qui s’agitaient.

Sans nul doute, on se préparait à une vigoureuse défense ; et ces hommes qui avaient lâché pied dans une lutte corps à corps seraient sans doute plus vaillants sous la protection de leurs murailles, ou bien plus lâches encore, jusqu’à la vengeance, jusqu’au crime.

Soudain Monte-Cristo releva la tête.

— Allumez les torches, dit-il.

L’ordre fut aussitôt exécuté, et une dizaine de torches brillèrent.

— Sapristi ! fit Coucou. Mais ils vont nous canarder comme des alouettes !

— As-tu peur ? demanda le comte brusquement.

— Oh ! commandant !… c’est pour vous que je crains !…

— Pour moi !…

Et cette fois, les lèvres de Monte-Cristo retrouvèrent le sourire qui défiait la destinée.

À quelques pas, se trouvait un amas de décombres qui s’élevait à la hauteur des murailles.

Sur un signe de Monte-Cristo, des hommes portant des torches s’approchèrent de lui : il monta et sa haute taille se profila sous la lueur jaune de la résine.

Alors là, debout, de sa voix qui résonnait comme un appel de clairon, il lança à travers l’espace ces mots, inscrits à la première page du Koran :

— Bismillahi ! rrhaman i’rrahim ! (Au nom du Dieu clément et miséricordieux !)

Et trois fois les même mots, prononcés par la même bouche, retentirent, répétés par les échos de la vieille Casbah.

Puis un long silence.

Soudain on entendit, de l’autre côté des remparts, le bruit d’une lourde porte qui tournait sur ses gonds. Et là aussi, au milieu d’une couronne de torches, apparut Maldar, debout – et il répéta d’une voix énergique – que renvoyèrent les échos du roc – la formule fatidique.

Et il ajouta :

— Qui es-tu, toi qui es venu ici en ennemi ? et quelle est ton audace d’invoquer le Dieu de clémence quand tu t’es offert toi-même au châtiment…

Monte-Cristo répliqua :

— Le Livre a dit : Ceux qui cherchent à tromper Dieu ne trompent qu’eux-mêmes. – Pourquoi m’accuses-tu d’être venu en ennemi, alors que ce sont tes soldats qui m’ont attaqué ?…

Il ne parlait pas d’Espérance : il avait peur qu’on lui répondît.

— Le sang a coulé, reprit Maldar. Qu’il retombe sur ta tête ! et maintenant, dis-moi, toi qui as prononcé les paroles que seul comprend le vrai croyant, que veux-tu ?…

— Tes soldats ont fait des prisonniers, lâchement ils ont surpris et entraîné des hommes qui ne se défendaient point… je viens te demander ce que tu as fait de ces hommes ?…

Alors Maldar, élevant la voix plus encore, dit :

— Ils sont morts !

— Morts ! s’écria Monte-Cristo en frémissant. Oh ! si tu as dit vrai, malheur, malheur sur toi !…

Medjé s’était élancée auprès de Monte-Cristo, folle de douleur :

— Mort ! répéta-t-elle. Faux serviteurs du prophète, soyez à jamais maudits, et vous, vous tous, ajouta-t-elle en se tournant vers le zouave et ses hommes, avez-vous entendu, avez-vous compris ce qu’a dit ce misérable imposteur… ils ont tué, ils ont assassiné nos frères français… ils ont massacré le capitaine Joliette !

— N. de D. !… hurla Coucou. Eh bien ! ils vont passer un drôle de quart d’heure ! attention, vous autres !

Il alla vers Monte-Cristo.

— Commandant, dit-il, donnez le signal, et par leur sacré Mahomet, je parie bien que nous sauterons par-dessus ces murailles et que nous leur ferons payer cher leur infamie… Et en avant !

Monte-Cristo, d’un geste lent, lui imposa silence.

Cet ordre, il ne le donnait pas encore. Pourquoi ? On avait égorgé les Français, égorgé celui même qu’il était venu délivrer. Maldar se vantait impunément de tous ces crimes, même du dernier qu’il n’avait pas commis – car Albert n’était pas retombé entre ses mains. – Et lui, Dantès, le vengeur, ne donnait pas le signal de l’attaque ! pourquoi ?

Parce qu’il était un nom qui n’avait pas encore été prononcé, parce qu’il avait été parlé d’hommes et non d’un enfant !

Et il n’était pas possible de reculer une minute de plus devant l’inexorable vérité.

— Toi qui as fait assassiner des hommes sans défense, dit-il d’une voix que la douleur rendait encore plus sourde, réponds encore !… as-tu été assez lâche pour frapper un enfant !

Il entendit un ricanement. Maldar répondit :

— C’est de ton fils que tu veux parler ?

— Oui… mon fils est-il mort ?…

Et quand il eut proféré cette question, il enfonça ses ongles dans sa poitrine pour ne pas faiblir, pour ne pas tomber.

— Ton fils est vivant ! répliqua Maldar dont encore une fois la voix se perdit dans une sorte de rire sinistre.

Monte-Cristo ne put réprimer un cri.

Vivant ! Espérance était là, quelque part, derrière ces murailles sombres sur lesquelles il dardait ses regards, comme s’il espérait qu’elles se fussent entr’ouvertes pour lui montrer le doux visage de son enfant.

Il se tut un moment, pour redevenir encore une fois maître de lui-même. Puis :

— Tu es celui qu’on appelle Maldar… tu m’as demandé l’hospitalité, je te l’ai donnée. Quel mal t’ai-je fait ? De quel crime prétends-tu me punir en mon enfant ?

— Du crime de ta race, du crime de la France qui est le tien…

— De la France ! mais ne l’as-tu pas servie toi-même !…

— Je me suis courbé, mais pour mieux me redresser…

— Et que feras-tu de mon enfant ?

— Ce que tu décideras toi-même…

— Que veux-tu dire ?…

— Viens à moi avec confiance, dit Maldar. Les portes de la citadelle s’ouvriront devant toi, mais devant toi seul. Et quand tu seras auprès de moi, alors je fixerai moi-même la rançon de ton enfant…

— N’y allez pas, commandant, s’écria Coucou qui avait compris. C’est un piège…

— Et toi, Medjé, fit Monte-Cristo en se penchant vers la jeune fille qui s’était affaissée à demi-morte de désespoir, que me conseilles-tu ?

Medjé frissonna, réveillée en sursaut de la douleur qui est un sommeil.

— Va ! dit-elle, le lion ne peut avoir peur du tigre…

— Me voici ! cria Monte-Cristo.

— Sacré nom ! fit Coucou. Vous entrez dans ce guêpier-là !… Eh bien !… je vous donne une heure… non, une demi-heure ! Si dans trente minutes vous n’êtes pas là… oh ! alors je m’entends…

Monte-Cristo était descendu du monticule sur lequel il se tenait, et lentement marchait vers la porte.

XXVI

OÙ MONTE-CRISTO REDEVIENT DANTÈS

Encore une fois, Coucou, Jacopo et ses hommes s’étaient rapprochés, le doigt sur la détente de leurs armes.

Mais au moment où il touchait le seuil de la Casbah, Monte-Cristo les arrêta d’un geste.

Puis il répéta encore à voix haute :

— Je suis là ! je suis seul !…

La porte s’ouvrit. Les Khouans étaient groupés dans la vaste cour mal éclairée, si bien qu’on pouvait deviner leur nombre. Sous la lumière fumeuse des torches, on eût dit ces hordes de démons que Dante traverse dans les malebolge de l’enfer.

Monte-Cristo passait au milieu d’eux, pâle et fier. Devait-il, lui aussi, répéter le mot du poète : Vous qui entrez, laissez toute espérance ?

Derrière lui la porte s’était refermée avec un bruit sourd.

Il marchait, voyant luire des taches brillantes qui étaient les reflets des armes.

Maldar, debout sur le seuil, drapé dans le burnous vert, l’attendait.

Quand Monte-Cristo fut auprès de lui, Maldar porta la main à son front en signe de salut.

Mais sa face osseuse et brune semblait crispée par une fureur mal dissimulée. Cet homme semblait la statue vivante de la haine.

Il précéda Monte-Cristo dans l’intérieur de la citadelle.

Il semblait au père d’Espérance qu’il pénétrait encore une fois dans les cachots du château d’If : mais cette fois, le prisonnier, c’était son enfant. Et si cruels que fussent les séides de Villefort, combien plus redoutables étaient ces barbares qui ne reconnaissaient aucune des lois de la guerre ?

— Me voici, dit Monte-Cristo. Tu m’as appelé me disant que tu fixerais toi-même la rançon de mon fils… j’attends !

— Tu l’aimes donc bien, ton fils ?

— Pour m’adresser une pareille question, il faut que tu ne sois pas père…

— Si bien qu’il n’est aucun sacrifice que tu ne sois prêt à t’imposer pour sauver ton enfant ?…

— Soumets-moi aux tortures les plus horribles… fais couler mon sang goutte à goutte par toutes les blessures de mon corps… et que mon fils soit libre !… je te bénirai en expirant… mais trêve de paroles ! Tu as prononcé le mot de rançon… donc c’est de l’or qu’il te faut. Écoute-moi. Je suis riche, si riche que je pourrais solder pendant des années entières l’armée qui te défend, si riche que je pourrais acheter la ville que tu appelles la sultane des Oasis… que je pourrais t’enrichir de telle sorte que le sultan qui siège à Stamboul fût un pauvre auprès de toi… et à peine croirais-je t’avoir donné une obole… donc, décide…

Maldar, qui s’était assis, se releva brusquement :

— Tu te crois riche et tu es pauvre… le seul riche ici, c’est moi.

— Que veux-tu dire ?…

— Oui, je veux te croire, tu possèdes des trésors immenses et tu pourrais paver d’or les rues d’Ouargla… et, cependant, je te le répète, il est un homme plus riche que toi… et cet homme, c’est Maldar…

— Encore une fois, tes paroles sont obscures… explique-toi…

— Je suis plus riche que Monte-Cristo, parce que je n’ai dans mon cœur aucun sentiment qui me fasse frissonner de crainte ou de douleur… je suis plus riche que Monte-Cristo, parce que Monte-Cristo n’a qu’une seule richesse au monde – son fils ! – et que ce fils est entre mes mains… et que Monte-Cristo est appauvri de son enfant…

Monte-Cristo tressaillit. Cet homme disait vrai. Qu’était-ce que tout cet or, que ces monceaux de pierreries, auprès d’un seul sourire d’Espérance !…

— Soit ! fit-il. Mais je te le répète, c’est toi-même qui as parlé de rançon…

— Oui… j’ai dit cela… mais je ne t’ai pas dit que cette rançon dût être de l’or…

— Je t’ai offert ma vie…

— Ta vie n’est plus à toi, je n’ai qu’un signe à faire pour que ta tête roule à mes pieds…

— Oublies-tu que tu m’as appelé toi-même… Que tu as engagé ta parole… et que la trahison est un crime !

— Allons donc ! s’écria Maldar, avec colère. Est-ce que de ta race à la mienne il y a contrat possible ! Est-ce que je reconnais ces règles stupides que vous prétendez nous imposer, vous qui êtes venus comme des voleurs arracher à l’Islam un pays qui lui appartient… non, non ! je n’admets ni parole ni serment. C’est la guerre. Toute ruse est bonne. Tout piège est utile. Est-ce que cent fois toi et les tiens tu ne nous as pas trompés ! je trompe à mon tour. C’est mon droit. Donc, il ne faut pas que tu l’ignores, tu m’appartiens… et je puis t’écraser comme je brise cette porcelaine…

Et d’un geste violent Maldar lança sur le sol une tasse de porcelaine qui s’éparpilla en mille pièces.

— Est-ce ton Dieu qui te donne de pareils enseignements ? fit Monte-Cristo retrouvant tout son sang-froid devant la menace. Le mien, c’est le respect de moi-même, c’est ma conscience. Et ma conscience me dit que c’est une lâcheté que d’attirer dans un guet-apens même son pire ennemi…

— En vérité !… mais patience, je saurai bien faire plier ton orgueil…

Il fit un signe et un des gardes qui l’entouraient sortit.

Monte-Cristo, les bras croisés sur sa poitrine, gardait le silence.

Au bout de quelques minutes, il se passa un fait étrange.

Il sembla que la muraille s’entrouvrît, et dans une pénombre à peine visible, Monte-Cristo vit Espérance… Espérance à genoux, maintenu à terre par deux Khouans dont l’un brandissait une hache au-dessus de sa tête…

— Mon fils ! Mon fils ! murmura Monte-Cristo.

Espérance parut entendre, et il sembla que ses mains chargées de liens se tendirent vers son père…

Cependant il était évident qu’il ne voyait pas.

— Que je lève la main, dit Maldar dont les paroles sifflaient entre ses dents serrées, et la hache s’abattra sur son front… Maintenant, écoute-moi encore. Si tu veux, tu peux sauver ton enfant…

— Parle ! fit Monte-Cristo d’une voix sourde.

— Ce que je veux de toi, ce n’est pas de l’or, ce n’est pas ta vie… c’est plus et c’est moins à la fois. Je sais qui tu es, je sais que tes frères de France ont confiance en toi, je sais que nul n’a jamais mis ta parole en doute… eh bien !…

Il s’approcha de Monte-Cristo, si près que le comte sentait son souffle ardent sur son visage :

— Eh bien ?…

— Tu vas choisir… Ou ton enfant va être frappé à l’instant… ou tu vas m’obéir !…

— Encore dois-je savoir ce que tu attends de moi ?…

— Comprends. Les hommes qui sont là sont experts en tortures… ils ne tueront pas ton fils d’un seul coup… non ! Lentement ils déchireront sa chair et feront tressaillir ses muscles, tu le verras palpiter comme l’antilope sous la griffe de la panthère… tu entendras ses cris et ses râles… et tu me demanderas de l’achever… et je te répondrai : Pas encore…

Monte-Cristo restait impassible.

— J’attends, reprit-il, que tu me dises ce que tu exiges…

Maldar courut à une table sur laquelle se trouvaient des plumes et du papier.

— Viens, cria-t-il, et écris…

Monte-Cristo fixa sur lui son regard noir et profond, puis, sans dire un mot, alla et s’assit.

— Dicte, fit-il.

— « Moi, comte de Monte-Cristo, dit Maldar en scandant ses paroles une à une, j’informe le gouverneur de Tlemcen que je suis parvenu jusqu’à Ouargla et que j’ai capté la confiance du sultan Maldar. Plus de cent prisonniers français sont enfermés dans la Casbah. Les Khouans sont dans une sécurité profonde et ne redoutent aucune attaque. Ils sont peu nombreux. De plus le défilé de Bab-El-Zhor n’est point gardé. Une troupe courageuse et aguerrie peut, par un coup de main rapide, s’emparer de la ville et délivrer les prisonniers, au nombre desquels se trouvent le capitaine Joliette et plusieurs officiers français. Il n’y a pas une minute à perdre et le succès est certain…

Monte-Cristo avait écrit sans une hésitation.

— Signe, maintenant, dit Maldar.

— Un mot seulement, fit le comte. Je comprends ton but. Tu veux attirer une troupe française dans un piège. Le défilé sera gardé, et là tu écraseras sans peine les audacieux qui s’y seront engagés…

— Oui, tu as compris. Pour la vie de ton enfant, je veux la vie de cent Français…

Monte-Cristo se leva, le front couvert d’une sueur froide.

Se tournant du côté d’Espérance :

— Enfant de mon cœur et de ma conscience, cria-t-il d’une voix forte, écoute. L’homme qui est là est maître de ma vie et de la tienne. Plus encore, il nous fera périr dans des tortures telles que l’imagination s’épouvante à les prévoir… eh bien ! cet homme nous offre la vie et la liberté… à la condition que, moi ton père, j’attirerai dans un piège cent soldats français, qui rachèteront notre sang en donnant le leur… Espérance ! mon fils… j’ai écrit la lettre qui peut nous sauver. Écoute encore :

Et d’un accent vibrant, il lut la lettre infâme.

— Espérance, fils de mon cœur et de ma conscience, dois-je signer cette lettre ? Entre la vie et la mort, choisis !…

L’enfant fit des efforts désespérés pour s’arracher à l’étreinte de ses bourreaux.

Ses lèvres s’agitèrent… mais aucun son ne parvint jusqu’à Monte-Cristo.

— Tu ne peux entendre sa voix, dit Maldar. Mais il me plaît que tu l’interroges ainsi… attends !…

Il fit un signe, la vision disparut.

Mais quelques minutes s’étaient à peine écoulées que la porte s’ouvrit et Espérance s’élança dans les bras de son père.

Un éclair de joie parut dans les yeux du comte.

Ah ! comme dans ce baiser il puisait une force nouvelle !…

Maldar avait menti. En cet instant, Monte-Cristo se sentait plus riche – riche de ce trésor qui est l’amour – que ce Maldar misérable de haine !

Puis Monte-Cristo écarta de lui son enfant et plongeant ses regards dans les siens :

— Et maintenant, parle !… que dois-je faire !…

D’un geste brusque, Espérance lui arracha le papier qu’il tenait à la main…

Et le déchirant, le foula sous ses pieds. Il s’écria :

— Père !… qu’on nous tue !… qu’on nous tue tous les deux !…

Pour comprendre la scène qui va suivre, quelques indications rapides sont nécessaires.

La salle où se trouvaient les acteurs de ce terrible drame était ronde, faisant partie d’une tour dont la crête était ruinée. La voûte était soutenue par des arcs en ogive, se réunissant à la clef centrale. De lourds coffres de fer garnissaient le bas des murailles.

Cette salle ouvrait sur une sorte de péristyle par une porte de chêne toute garnie de fer. En ce moment elle se trouvait repliée en dedans. C’était là que se tenaient les gardes de Maldar.

Au mur étaient pendus des instruments de formes bizarres, peut-être des engins de torture.

Monte-Cristo et Espérance se trouvaient dans le fond de la pièce, en face de la porte ; Maldar, la ceinture garnie de longs pistolets, était debout entre eux et cette porte.

Les Khouans, armés de fusils jetés sur leurs épaules et le sabre nu à la main, gardaient l’issue.

En entendant la parole vibrante d’Espérance, Maldar avait poussé un cri de rage.

— Misérable enfant ! hurla-t-il, tu ne sais donc pas que je puis broyer tes membres un à un ?…

— Frappe donc, s’écria Espérance en serrant son père dans ses bras. Mais frappe-nous ensemble !…

Maldar tira un pistolet de sa ceinture et l’appuya sur le front d’Espérance…

Mais avant que son doigt de fer eût prise sur la détente, la main de Monte-Cristo s’était abattue sur son poignet… et avait lancé vers la porte l’homme qui, trébuchant, était tombé au milieu des Khouans.

— Feu ! feu sur eux ! Tuez-les comme des chiens ! cria Maldar.

Les armes s’abattirent et des détonations retentirent. La salle était remplie de fumée.

Plus rapide encore, Monte-Cristo avait renversé Espérance à terre…

Puis, se ruant vers la porte, il avait poussé le lourd panneau qui, avec un bruit sourd, s’était refermé.

Alors jamais l’activité et la force humaine ne se déployèrent dans un effort plus héroïque.

En une minute, Monte-Cristo avait emporté jusqu’à la porte deux des lourds coffres de fer dont nous avons parlé et les avait jetés l’un sur l’autre.

La porte était barricadée. Les Khouans et Maldar étaient en dehors.

Espérance et Monte-Cristo étaient debout, sans blessures.

Les coups de crosse, les coups de hache retentissaient contre la porte…

Oh ! ce n’était pas le salut !… à peine quelques minutes de répit !…

Et Monte-Cristo était sans armes ! Que les Khouans parvinssent à renverser l’obstacle élevé devant eux, et l’égorgement commençait. Une surprise avait pu résister. Mais que serait la force et le courage en face d’ennemis nombreux pouvant tuer à distance ?…

Monte-Cristo saisit Espérance et l’embrassant à pleines lèvres :

— Et pourtant, s’écria-t-il, je ne veux pas que tu meures !…

Il leva les mains vers le ciel.

— Dieu de justice ! dit-il d’une voix vibrante, toi qui pèses dans tes mains les destinées des hommes, ai-je donc été si coupable que je doive subir le plus horrible des châtiments !… Dieu de miséricorde !… prends ma vie… mais sauve mon enfant !…

La porte vigoureusement attaquée résistait.

On entendait la voix de Maldar qui poussait des imprécations furieuses…

Tout à coup une idée traversa le cerveau de Monte-Cristo.

Tout à l’heure, il lui avait semblé que la muraille s’était entr’ouverte. Bien qu’il y eût là quelque artifice d’optique dont le véritable caractère lui échappait encore, cependant il était certain qu’il se trouvait quelque part une issue.

Maintenant l’obscurité était profonde. Mais, on le sait, la longue captivité avait donné à Edmond Dantès la singulière faculté de voir dans les ténèbres.

Il ajouta encore trois coffres de fer à la barricade qui barrait la porte.

Puis il courut à la muraille. Et là il regarda.

D’abord il lui sembla qu’il n’existait pas une fissure. En vain il déchirait la terre de ses ongles. Rien ! rien !

Soudain Espérance murmura :

— Père, là-haut, regarde !

Monte-Cristo leva la tête. Au-dessus de lui, à l’endroit où se suspendait la clef de voûte, une lueur vague, blanchâtre, se détachait sur la teinte noire de la pierre.

Ce fut une révélation.

— Espérance, dit-il, pour venir ici, tout à l’heure, tu as dû descendre un escalier ?

— Oui, père !…

— Donc le cachot où tu étais enfermé…

— Doit se trouver au-dessus de cette pièce…

— Et quelle est l’issue ?…

— La porte donne sur un escalier de pierre qui descend ici…

— Mais en haut… où parvient cet escalier ?

— Je le sais, sur une terrasse d’où l’on découvre tous les environs… C’est là que mes gardiens m’ont amené pour me faire prendre l’air ?…

— Bien ! dit Monte-Cristo.

Le temps pressait, car la porte sur laquelle s’escrimaient les assaillants commençait à craquer.

Tout à coup la voix de Maldar tonna de nouveau.

Il donnait des ordres. On avait apporté des madriers de chêne qui, faisant l’office de béliers, enfonceraient la porte.

Monte-Cristo eut un tressaillement de joie.

C’étaient quelques minutes de répit.

Le plan qu’il venait de concevoir était-il praticable ?

Là-haut il y avait une issue. Tout s’expliquait. L’illusion qui tout à l’heure lui avait montré son fils avait été produite par un jeu de glaces, disposé sans doute pour les jongleries auxquelles les Khouans attribuaient des causes merveilleuses.

Tout à l’heure Espérance se trouvait dans la pièce située au-dessus.

Si bien que les paroles de son père n’arrivaient à lui que dans un vague écho.

C’était là-haut qu’il fallait parvenir. Là on pouvait, en gagnant la terrasse, se défendre jusqu’à la dernière extrémité, soit en s’élançant dans l’escalier, percer la horde des Khouans en l’attaquant par derrière et s’échapper.

Certes, c’était presque une folie que d’espérer.

Mais valait-il donc mieux rester immobile et attendre la mort ? Non pas !

La clef de voûte se trouvait à une hauteur d’environ quatre mètres.

En un instant, Monte-Cristo eut amoncelé tout ce qui se trouvait dans la pièce : la table, les sièges… il eut un sourire heureux. Maintenant il était sûr d’atteindre là-haut.

Puis il examina les instruments de fer pendus au mur et il en choisit un, si lourd que deux hommes auraient eu peine à le porter. C’était une sorte de faux fichée droit sur un manche de fer. Il se l’attacha au bras avec son mouchoir. Espérance l’aidait sans comprendre, mais confiant.

Alors Monte-Cristo se hissa sur l’amoncellement des meubles. Il parvint au faîte de la pièce. Là, auprès de la clef de voûte, il vit qu’il ne s’était pas trompé : une large plaque de verre cachait une ouverture carrée.

Elle n’était fixée que par son propre poids.

Bientôt elle fut soulevée, et le comte parvint à la dresser, de telle façon qu’elle laissât le passage libre.

Alors il redescendit à demi et tendit la main à Espérance.

Agile, l’enfant grimpa à son tour.

— Serre tes bras autour de mon cou, dit Monte-Cristo, et ne crains rien.

De ses deux mains il saisit les rebords du cadre de pierre, puis ses jambes pendirent dans le vide. Le fardeau qu’il supportait était énorme, l’enfant et l’arme pendant à ses épaules. Mais il avait retrouvé cette vigueur inouïe qui tant de fois déjà l’avait sauvé.

Ses bras se raidirent, son corps se souleva peu à peu ; il parvint à appuyer le torse contre l’arête puis les genoux…

Et enfin il se trouva debout dans la pièce qui tout à l’heure encore servait de prison à Espérance.

L’enfant avait pris pied.

Monte-Cristo, à l’aide de l’arme longue, renversa l’échafaudage qui l’avait aidé à s’élever, puis il replaça soigneusement la plaque de glace.

Que Maldar pénétrât dans la salle du bas et il hésiterait longtemps avant de deviner par quelle issue les deux prisonniers s’étaient échappés.

Dans la salle ronde où se trouvait Monte-Cristo la porte était entrouverte.

Sans bruit, il se glissa vers l’escalier.

En bas, il entendait les Khouans qui s’excitaient les uns les autres.

Les madriers avaient été apportés à force de bras, et le travail de démolition commençait.

L’escalier était étroit, ménagé dans l’épaisseur de la muraille. Il eut été impossible de passer deux de front. En ce moment, il était éclairé du bas par le reflet des torches que portaient les Khouans ; mais la partie haute était plongée dans l’obscurité la plus profonde.

— Suis-moi, dit Monte-Cristo à Espérance.

En un instant, ils eurent gravi les degrés. Une bouffée d’air chaud les frappa en plein visage…

Le ciel était effrayant. D’énormes nuages noirs roulaient, et des éclairs blafards les déchiraient.

Mais cette lueur d’orage était un bienfait pour les fugitifs.

Monte-Cristo embrassa la terrasse du regard ; elle était garnie de créneaux dont la plupart étaient écroulés. Le dernier espoir était de s’évader par une périlleuse descente.

Mais le comte eut un geste de colère.

Impossible ! À la clarté d’un éclair, il avait vu la vieille tour plongeant à pic dans une sorte d’abime.

Au même instants des clameurs furieuses éclataient en bas.

Les Khouans avaient enfoncé la porte, et constataient que les prisonniers n’y étaient plus.

En même temps, un coup de feu retentit.

Une sentinelle avait aperçu l’ombre de Monte-Cristo se détachant entre les créneaux.

— Ah ! cette fois, ils ne nous échapperont pas, s’écria Maldar.

Et il lança les Khouans dans l’escalier.

C’était l’instant suprême.

Monte-Cristo les entendit. En une seconde, il vit repasser devant lui tous ceux qu’il aimait, Haydée, Mercédès ; il revit comme dans une rapide hallucination les étapes de cette existence dont chaque pas avait été marqué par un combat contre le mal…

Et s’interrogeant loyalement, Monte-Cristo put se dire :

— Oui, j’ai rempli ma mission d’honnête homme ! Oui, je paraîtrai sans terreur au tribunal d’en haut.

Puis il prit dans ses bras Espérance qui ne tremblait pas.

Il l’embrassa longuement, saintement.

Et se redressant, il s’écria d’une voix vibrante :

— Monte-Cristo, redeviens Edmond Dantès !

Résolument, tenant dans sa main nerveuse l’arme formidable qu’il avait emportée, il se plaça sur l’escalier tournant. Là une balle partie d’en bas ne pouvait l’atteindre. Il eut fallu le fusiller à bout portant, et alors l’homme n’était pas loin…

Un premier Khouan parut…

La faux énorme s’abattit sur sa tête, il tomba en hurlant.

Les autres se ruèrent. Et alors ce fut dans ce petit espace une épouvantable lutte…

La voix de Maldar montait criant :

— Tuez ! tuez ! au nom d’Allah !…

Les détonations retentissaient rendues effroyablement sonores par l’étroitesse de l’escalier. Les balles ricochaient autour de Monte-Cristo. Et il frappait, frappait toujours.

Pourtant sous le flot qui le poussait, il fallait reculer.

Il remontait les marches une à une, se faisant une barrière des corps amoncelés…

Et ainsi, lentement, il arriva jusqu’à l’issue qui conduisait à la terrasse.

Oh ! ils allaient donc se trouver en face d’Espérance ! c’était la fin !

Le bras de Monte-Cristo se fatiguait à frapper. Un de ces misérables tombant lui avait lacéré la jambe d’un coup de poignard… un autre avait déchargé sur lui son pistolet, et la balle avait atteint l’épaule gauche… et pourtant il ne voulait pas faiblir !…

S’arc-boutant contre le dernier arceau, il faisait tournoyer l’engin de fer.

Au-dessus de lui, l’orage maintenant éclatait, sinistre, lançant sa voix de mort à travers l’espace.

Les Khouans avançaient toujours : ceux d’en haut étaient poussés en avant par ceux d’en bas…

Ils étaient trop !… il fallait mourir !… L’arme lui fut arraché par un coup de feu…

Dans un suprême élan d’énergie, Monte-Cristo saisit un des Khouans et le lança par-dessus les créneaux… Et maintenant, c’était de ses poings ensanglantés, durs comme des marteaux de fer, qu’il brisait les crânes…

Mais il ne voulait pas tomber vivant entre leurs mains.

Et surtout Espérance !… oh ! ne lui réservait-on pas d’épouvantables tortures !…

Comme tout espoir était perdu, Monte-Cristo prit une dernière résolution…

Il se lança sur le groupe qui se trouvait levant lui, la tête basse, en vrai matelot marseillais.

Sous la poussée violente, il y eut un remous de ce flot d’assassins…

Monte-Cristo, se redressant, bondit en arrière, saisit Espérance dans ses bras, et d’un élan sauta sur les créneaux, prêt à se précipiter avec son cher fardeau…

— Père ! père !… mourir avec toi ! murmurait Espérance.

Et pourtant Monte-Cristo ne se jeta pas dans le vide…

Non !… que se passait-il ?… Ah oui c’était Coucou, c’était Jacopo qui au bruit du combat avaient escaladé les murailles, et se ruaient maintenant sur les Khouans par derrière…

La fusillade était engagée…

La voix de Maldar avait rappelé les assassins…

Et il avait ajouté les mots qui avaient frappé l’oreille de Monte-Cristo :

— À moi seul, je réponds de ceux qui sont ici !…

À lui seul ! Allons donc !…

Est-ce que Monte-Cristo sentait ses blessures ! est-ce que serrant Espérance dans ses bras, il ne retrouvait pas toute sa force…

Un instant, penché sur les créneaux, il regarda…

Le combat s’engageait, acharné, furieux !…

Le tonnerre répondait aux détonations des fusils…

Les éclairs doublaient l’éclair des armes blanches…

C’était épique et horrible à la fois…

Mais il n’y avait pas une seconde à perdre. L’escalier devait être libre. Monte-Cristo devait aller porter à ses amis l’aide de son bras.

Et pourtant qu’avait donc voulu dire Maldar ?

Il le comprit vite.

À peine avait-il descendu quelques marches qu’une lueur rouge éclata tout à coup, se dressant devant lui comme une barrière…

Le feu ! oui, Maldar avait tenu parole ! à lui seul, il répondait de Monte-Cristo et d’Espérance, avec un seul allié, l’incendie.

En un clin d’œil, il avait entassé au pied de l’escalier des fascines sur lesquelles il avait semé de la poudre. Puis une torche avait tout enflammé.

Et des nuages de fumée se répandaient dans la cage étroite. Maldar, les dents serrées, un hideux sourire de fou sur les lèvres, jetait des vêtements, des armes, des caisses dans le foyer, et la flamme grandissait, activée par le vent qui s’engouffrait dans la colonne montante de l’escalier.

Traverser cette fournaise était impossible.

Espérance suffoquait. Monte-Cristo le prit dans ses bras et revint sur la terrasse.

L’orage toujours, mais point de pluie ! Le ciel encore était contre lui.

Et dans l’escalier, comme dans une cheminée énorme, la flamme montait avec des ronflements effroyables, on entendait les pierres craquer comme des os sous le marteau.

Monte-Cristo regardait toujours en bas.

La lutte continuait, mais il était évident que Coucou et ses hommes avaient le dessus.

On voyait les Khouans fuir, semblables à des démons à travers la nuit…

Seul, un petit groupe, au milieu duquel se trouvait Maldar, dominait les autres de sa haute taille et les excitait au combat.

L’incendie maintenant faisait au-dessus des combattants une torche gigantesque.

Que pouvait espérer Monte-Cristo ?… rien !…

La victoire même des siens ne pouvait plus le sauver…

Baisant les cheveux d’Espérance, jetant un dernier adieu à la France, à tout son passé, à tout son avenir, il murmura :

— Ô mort ! je t’attends !

Mais soudain il tressaillit.

Des cris venaient d’éclater encore dans une autre direction.

Mais cette fois, ce n’étaient pas des hurlements de mort.

Non ! c’étaient des voix de France qui criaient :

— Courage !…

Monte-Cristo s’élança sur la crête de la tour.

Maintenant la flamme jaillissait au-dessus des créneaux, pareille à ces panaches de feu qu’on voit la nuit aux cheminées des hauts fourneaux.

Et à cette clarté énorme, Monte-Cristo vit une chose inouïe.

Une troupe de cavaliers venait de s’arrêter au pied de la tour, au point même où le rocher semblait le plus inaccessible.

Une voix fraîche, jeune, s’éleva, ayant un accent anglais et criant :

— Comte de Monte-Cristo, ayez confiance.

— Il ne faut pas mourir, cria une autre voix.

Quoi !… ces voix, il les reconnaissait ! – pourtant comment y croire ? – celle de miss Clary Elphys !…

Et ce n’était pas tout encore. Une voix de plus et celle-là criait :

— Comte de Monte-Cristo, au nom de ma mère, courage !…

Était-ce donc une hallucination ? était-ce l’agonie qui commençait ? Maldar n’avait-il pas dit, l’infâme ! que tous les prisonniers avaient été égorgés !…

Et Albert, le fils de Mercédès, était là, accourant à son secours !…

Haletant, penché à mi-corps, dans une embrasure, Monte-Cristo écoutait, attendait…

En vérité, cet homme que rien n’avait étonné, poussa un cri de stupeur.

Sur ce roc, à pic, où il semblait que pas un pied humain ne put trouver un point d’appui… un homme montait, hardiment, sans une hésitation…

Il semblait ramper sur ce mur…

Monte-Cristo ne pouvait détacher ses yeux de cette forme humaine qui semblait suspendue dans l’air par un miracle…

Il ne regardait pas derrière lui.

Soudain il entendit un cri.

Maldar était là debout et son yatagan menaçait la gorge d’Espérance renversé…

Le misérable, vaincu, voyant la mort, s’était rué au milieu des flammes, et brûlé, dégouttant de sang, il était parvenu jusqu’au sommet de l’escalier qui s’était effondré derrière lui…

Que lui importait ! il voulait tuer l’enfant…

Comment Monte-Cristo trouva le temps de bondir, d’arracher l’arme alors qu’il touchait la gorge de son enfant, comment il saisit Maldar à plein le corps, comment il le balança un instant dans l’air et le lança dans l’espace, comme fait un enfant de la pierre de sa fronde, ce fut un prodige !…

Et au moment même où le corps de l’assassin rebondissait sur les dalles de la cour, pantelant, brisé, un homme bondissait sur le terrain, et s’écriait :

— Monsieur de Monte-Cristo, sauvez l’enfant…

Il déroula une longue corde qui entourait sa ceinture, puis, avec une incroyable habileté de main, passa le nœud sous les épaules d’Espérance…

Monte-Cristo regardait cet homme qu’il ne connaissait pas… et qui avec une autorité singulière, avait fait glisser l’enfant par-dessus les créneaux, et maintenant, penché eu dehors à ce point qu’il semblait ne point avoir de point d’appui, guidait la corde qui descendait…

— Père ! Père ! je suis sauvé ! cria Espérance.

— À votre tour, dit l’inconnu remontant prestement la corde.

— Mais vous-même !…

— Oh ! moi ! n’ayez pas de crainte ! Au besoin je sauterai d’ici en bas !… Mais allez, allez vite ! sinon cette vieille tour va s’écrouler…

Monte-Cristo obéit, il saisit la corde entre ses mains nerveuses… et descendit…

Et arrivé en bas, levant la tête, il vit que l’homme descendait sans aide, s’accrochant des pieds et des mains aux aspérités de la pierre…

Quand il eut touché le roc, Monte-Cristo lui présenta sa main tout ouverte.

— Monsieur, lui dit-il, vous m’avez sauvé la vie… vous avez sauvé mon fils… ma vie vous appartient. Ne me direz-vous pas qui vous êtes ?…

— Un colon français, monsieur le comte… qui a eu, lui aussi, des aventures si étranges, que lorsque vous les connaîtrez, rien ne vous étonnera plus… on m’appelle Fanfar !…

Coucou et ses hommes accouraient.

Les Khouans étaient morts ou en fuite.

— Sapristi ! s’écria le zouave. Il a fait chaud !… mais quelle descente !… Ah çà ! il y avait donc un singe par là…

Celui qui avait dit s’appeler Fanfar se mit à rire :

— Chacun son métier, dit-il, j’ai été saltimbanque…

Miss Elphys s’était approchée de Monte-Cristo :

— Comte ! lui dit-elle doucement, comme je suis heureuse d’être arrivée à temps !…

— Vous, miss ! mais par quel miracle êtes-vous donc ici ! en vérité, je me demande si je veille ou si je rêve…

— J’avais juré de vous suivre, dit Clary en rougissant. Mais hélas ! j’avais trop présumé de mes forces… toujours égarée, trahie par mes guides, je crus que je mourrais sans pouvoir donner ma vie pour… votre fils !… mais ma bonne étoile m’a conduit chez le colon français, chez M. Fanfar… et dès que j’ai prononcé votre nom, il a juré de vous défendre… et c’est à lui que revient tout le mérite…

— Ça ne fait rien, dit une grosse voix, je ne suis pas fâché que cela soit fini. On va retourner en France, hein ?…

— Maman Caraman ! s’écria le zouave qui lui sauta au cou.

— Eh bien ! veux-tu finir, gamin !…

— Et c’est pour moi, monsieur le comte, que vous avez couru tous ces périls…

Monte-Cristo considéra longtemps Albert.

Oui, c’était bien le portrait vivant de Mercédès. Et le comte sentit une larme monter à ses yeux.

Il lui tendit les deux mains, Albert se jeta dans ses bras.

— Au nom de ma mère, dit-il, merci !… mais permettez-moi de vous présenter mon sauveur… encore un, ajouta-t-il en souriant. Car je ne suis bon, paraît-il, qu’à être sauvé…

Gratillet fit un pas vers le comte :

— Mille pardons, monsieur, de me présenter dans cette tenue. Mais je n’ai pas eu le temps de faire un bout de toilette… et nous avons fait un tel plongeon il y a deux jours !…

En effet, quand Albert et Gratillet avaient dû passer dans le vide, ils étaient tombés dans un torrent qui, par hasard, n’était pas à sec. Leur chute avait été amortie, et ils avaient pu fuir jusqu’à ce qu’ils rencontrassent la caravane de miss Elphys…

Le journaliste ayant dit son nom, Monte-Cristo poussa un cri de surprise :

— Monsieur Gratillet !… n’êtes-vous pas un ami de Beauchamp ?

— Et son reporter ordinaire… Oui, monsieur le comte !…

— Eh bien ! Beauchamp vous avait fortement recommandé à moi, si je vous rencontrais… mais il faut avouer qu’il eût mieux fait de me recommander à vous.

— Mais vous êtes blessé ! s’écria Albert en montrant les vêtements de Monte-Cristo couverts de sang…

— Oh ! des égratignures !…

Puis, s’arrêtant tout à coup :

— Et Jacopo ? demanda-t-il à Coucou.

Le zouave baissa la tête.

Pauvre Jacopo !… Une des premières balles lui avait troué la poitrine. Coucou affirmait qu’il avait cherché la mort. Et au moment où il tombait, un nom errait sur ses lèvres, celui de Mannelita !…

— Mais qui sait ? s’écria Monte-Cristo, peut-être est-il encore temps de le sauver !… mais Espérance ! mon fils ! qu’as-tu donc ?…

Épuisé par tant d’angoisses, Espérance, pâle, venait de tomber évanoui.

Maman Caraman le saisit dans ses bras :

— Eh ! qu’est-ce que c’est !… Hé ! petit ! Soyez tranquille, monsieur Monte-Cristo… ça me connaît ça de soigner les malades…

— Et quelques jours de repos chez moi suffiront à le sauver, dit celui qui se donnait le nom singulier de Fanfar.

Monte-Cristo, après un moment d’hésitation, s’était élancé suivi de Coucou et de Fanfar vers le lieu du combat…

Au moment où il franchissait la brèche, il poussa un cri.

Un corps était étendu sur le sol, masse blanche, inanimée :

— Medjé ! pauvre Medjé !…

— Que dites-vous ! s’écria Albert, Medjé !…

— Oui, fit le comte qui l’avait soulevé dans ses bras, la pauvre et douce enfant qui vous aimait tant ! c’est elle qui nous a guidés ici, mais hélas ! l’infâme Maldar a dit que vous étiez mort… et la douleur l’a tuée…

Albert s’était agenouillé auprès d’elle.

— Chère, chère Medjé ! murmura-t-il.

Soudain Monte-Cristo qui s’était penché s’écria :

— Je ne crois pas qu’il soit au pouvoir de l’homme de la sauver… mais peut-être pourrions-nous du moins lui donner une joie suprême…

Il tira de sa poche le flacon de Faria et versa une goutte sur les lèvres de la jeune fille.

Tout son corps frissonna et ses yeux s’ouvrirent.

Elle vit Albert. Un adorable sourire passa sur ses lèvres pâlies :

— Petit papa ! murmura-t-elle avec un accent de suprême adoration.

Puis sa tête retomba. Elle était morte. Albert pleurait.

Hélas ! ce n’était pas la seule victime de cet épouvantable combat. Des quarante compagnons de Monte-Cristo plus de vingt gisaient morts…

Et au milieu d’eux, Jacopo… le meurtrier de Mannelita avait expié son crime.

— Que Dieu lui fasse grâce !… dit Monte-Cristo d’une voix grave.

Il passa sa main sur son front. De poignantes pensées le troublaient…

Ceux qui étaient là, tombés, n’étaient-ils pas victimes de son orgueil immense…

Avait-il le droit de disposer de ces existences !… et était-ce lui qui avait sauvé le fils de Mercédès !… et n’avait-il pas dû être sauvé lui-même !…

Encore une fois, il doutait de lui-même…

— Monsieur le comte, dit le colon français, je ne doute pas que les Khouans ne reviennent en force. Il serait périlleux de rester ici… Voulez-vous accepter mon hospitalité ?…

Monte-Cristo releva la tête et regarda autour de lui.

Ses yeux tombèrent sur le groupe où se trouvait Espérance. Il tressaillit.

— Allons ! dit-il. Je n’ai plus que le droit d’obéir.

XXVII

MYSTÈRE

Tandis que Monte-Cristo, à cheval, ayant à côté de lui Albert et le colon français, suivait silencieusement la route qui devait le mener à la ferme de Fanfar, Coucou s’était sournoisement approché du clan des dames…

Ça lui avait donné un coup dans la poitrine de revoir maman Caraman, toujours aussi belle femme, et même un peu bronzée – le zouave disait culottée – ce qui lui allait fort bien.

Miss Clary était à cheval, et souvent, venait rejoindre la tête de la colonne. Mais la Caraman avait été juchée sur un chameau, qui supportait en outre un cacolet dans lequel dormait Espérance, d’un sommeil lourd et fiévreux.

La veuve Gendarme ne le perdait pas de l’œil et hochait la tête avec inquiétude.

Elle avait le cœur si vaste qu’il y avait de la maternité pour tout le monde. Et voici qu’elle se prenait de passion pour ce bel adolescent, si cruellement éprouvé.

— Bonjour, maman, dit le zouave.

— Chut ! galopin ! veux-tu bien ne pas parler si haut. Tu ne vois pas que le chérubin dort…

— As pas peur ! je ne le réveillerai pas !… pas de danger que je fasse des bêtises, le fils du commandant ! il est sacré comme lui ! Ah ! quel homme que ce M. de Monte-Cristo !… Vrai, j’en ai encore la berlue !… en voilà un qui sera dur à tuer !… mais c’est pas ça… sauf votre respect, âme de ma vie, est-ce qu’il n’y a pas moyen de moyenner un bout de causette…

— Oui, mais en catimini…

— En cati… tout ce que vous voudrez. Pour lors, je vous prierai, superbe femme, d’obtempérer à une simple question… que diable est-ce que vous fichez en Afrique… au fin des fins fonds de ce sacré pays…

— Oh çà… c’est pas pour mon plaisir ! toute une histoire…

— J’adore les histoires… maman m’en racontait quand j’étais petit… pour m’endormir…

— Insolent !…

— Mais non !… la vôtre, histoire m’éveillera au contraire comme une potée de souris…

De fait, la Caraman ne se faisait prier que pour la forme. Elle grillait de parler :

— Figurez-vous que ça a été une lubie de mon bijou d’élève…

— De mademoiselle Clary !

— Oui, des idées de jeune fille !… Motus, ça ne regarde personne ! À chacun son sentiment, n’est-ce pas ?…

— Alors ça n’est pas pour moi que vous êtes venue en Algérie ?…

— Ah ! sucre ! par exemple !… Dites tout de suite que je suis amoureuse de vous… un gamin…

— Ouais ! qui a toutes ses dents !…

— Non, monsieur, ça n’est pas pour vous. Et s’il n’avait tenu qu’à moi, je sais bien que je n’aurais pas quitté ma belle France. Enfin, suffit !…

— Et alors vous êtes parties seules… comme ça… toutes les deux ?

— Seules, pas tout à fait !… nous avions avec nous tout un lot d’Américains… dont un qui avait mangé le mari de sa femme…

— Diantre ! s’écria Coucou. En voilà un appétit !… mais encore une question… qu’est-ce que vous venez faire en Algérie…

— Eh ! parbleu ! fit maman Caraman en haussant les épaules, nous courions après Monte-Cristo !

— Bah ! Est-ce que ce serait de lui que vous seriez amoureuse ?

— Moi ! Ah !… sucre !… est-ce que je pense à ces bêtises-là…

— Alors si ce n’est pas vous, ça sera donc…

— Je vous prie de vous taire… Nous venions pour aider le comte à sauver le fils de madame Mercédès… voilà tout !…

— Ah ! fit Coucou d’un accent légèrement incrédule. Au fait, tout est possible… Mais vous me parlez d’un tas d’Américains… et je n’en vois pas un seul…

— Ouf ! soupira la veuve Gendarme. Un tas de chenapans qui ne valaient pas la corde pour les pendre !… il faut vous dire que le patron – un certain Warton qui avait épousé une anthropophage…

— Décidément, c’est une famille où on a de l’appétit !…

— Ce Warton qui était capitaine d’un navire appelé le Crocodile

— Encore de jolies fourchettes, les crocodiles.

— Ah ça ! si vous m’interrompez tout le temps… me laisserez-vous causer à la fin !…

— Oui, lumière de ma vie, astre de mon firmament ! je me tais… fermée la boîte aux paroles !… un vrai poisson !…

— Eh bien ! le Warton avait promis à miss Elphys monts et merveilles… le Crocodile devait traverser la Méditerranée comme une flèche, rattraper, dépasser l’Alcyon

— Oh ! pour ça… il lui aurait fallu des ailes…

— Et il n’avait pas même de pattes… si bien que quand nous sommes arrivés à Bône, il y avait belle lurette que Monte-Cristo était parti…

— Pour ça, nous n’avons pas moisi, bien sûr…

— Moi, je disais à Clary : c’est une affaire manquée. Il faut retourner en arrière. Ah bien oui, faites donc entendre raison à une fille de vingt ans qui a autant de millions que de printemps… n’a-t-elle pas imaginé d’embaucher la troupe de Warton et de ses matelots, d’acheter des chevaux, des chameaux, des Arabes… enfin tout le bétail du pays !…

Coucou éclata de rire.

— A-t-elle de l’esprit ! oh ! quelle femme ! maman Caraman, vous êtes un ange !

— Ça, c’est mon affaire, ça ne regarde personne… bref ! nous voilà partis, les dix Américains, miss Clary, moi… et Minnie, la veuve du mangé, devenue madame Warton… Ça allait pas mal… nous nous lançons un peu au hasard… mais voilà qu’au bout de trois jours d’une course enragée… qu’est-ce qui se passe !… la sauvage se prend de querelle avec son Warton et savez-vous pourquoi ? Elle était jalouse de moi !

— Hé ! hé ! pas si bête !… avec ça que vous ne le méritez pas…

— Non, monsieur ! c’était une infamie !… bref, ils se disputent comme des chiens enragés… puis en viennent aux coups… c’est qu’elle est solide, la douce Minnie…

— Elle s’appelle Minnie ! un joli nom !…

— Elle prend un fusil par le canon et tape à coups de crosse sur la tête de Warton.

— Diable !

— Warton prend une barre de fer et tape sur sa femme…

— Fichtre !

— Et comme le fer est plus dur que le bois… voilà Mme Warton qui hurle, qui saute sur un cheval et qui s’enfuit…

— C’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Bon débarras pour le Warton !

— Ah ! vous admettez qu’on soit bien aise d’être débarrassé de sa femme…

— Ça dépend de la femme, dit philosophiquement Coucou. Dame ! quand elle vous fiche des coups de crosse de fusil sur la tête !…

— Eh bien ! paraît que quand même Warton tenait à sa femme… car à peine Mme Warton était-elle à cinquante mètres, que Warton bondit sur un cheval… et en avant ! Elle détale plus vite… il la poursuit… mais voilà que les dix Américains sautent à leur tour sur leurs chevaux… et galopent derrière eux… bref, plus personne…

— Ça ! c’est un coup monté, dit Coucou qui en sa qualité de Parisien connaissait tous les trucs…

— J’en suis sûr… mais le fait… c’est que nous étions seuls… en plein désert… les Arabes avaient pris leurs chameaux… et tout cela courait à qui mieux mieux…

— Savez-vous que la position n’était pas drôle !…

— À qui le dites-vous ? c’est pour le coup que j’étais fâchée d’être venue… je n’osais pas adresser de reproches à miss Clary, la chère enfant était désolée !… mais elle a tant de courage !… on nous avait juste laissé nos chevaux et rien de plus… nous résolûmes d’aller droit devant nous le plus vite possible… espérant rencontrer une oasis, que sais-je ?… afin de ne pas mourir de faim !… et pendant vingt-quatre heures, monsieur Coucou, nous avons couru un galop enragé, sans avoir rien à nous mettre sous la dent… j’en maigrissais !…

Coucou jeta un regard de côté sur les majestueuses rotondités de la veuve Gendarme.

Point d’affaissement. Parole ! pas le moindre ! il eut un soupir de satisfaction. Que voulez-vous ! il détestait les paysages plats !

— Miss Clary a un tempérament de fer… mais les chevaux n’en pouvaient plus… et nous étions bien perdues quand tout à coup…

— Oh ! comme vous racontez bien !…

— Oui, oui, je sais ! fit la Caraman avec une légère pointe de vanité satisfaite. Tout à coup, dis-je, nous entendons des coups de feu… il faut vous dire que nous étions au pied d’une espèce de montagne… et deux hommes débouchent devant nous… des chasseurs… l’un, dans les quarante ans, beau garçon…

— Comment ! vous avez remarqué cela !…

— Je remarque, ce qu’il me plaît de remarquer… l’autre… oh ! si drôle, maigre et long ; j’ai éclaté de rire… mais déjà miss Clary s’adressait à eux… et voyez la chance ! c’étaient deux Français… des colons qui ont fondé une ferme à… ma foi ! je ne sais plus le nom ?… Metlili, je crois…

— Oui, Metlili, je connais…

— Nous étions exténués… M. Fanfar, car il paraît qu’il s’appelait comme cela… c’est drôle, n’est-ce pas ?… nous a conduit à sa colonie… où nous avons été reçus par la plus charmante femme ! Voyez-vous, ce M. Fanfar a beau dire qu’il a été saltimbanque, je ne me trompe pas, cet homme-là n’est pas un homme ordinaire… et quel courage ! quelle adresse ! avez-vous vu comme il a grimpé à cette tour infernale !… C’est Monte-Cristo n° 2…

— Oh ! vous êtes trop enthousiaste ! fit Coucou.

— Non, non, je sais ce que je dis… je veux savoir son histoire ! je suis sûr que c’est tout un roman ! et je les aime tant !… dès que nous avons prononcé le nom de Monte-Cristo, M. Fanfar a tressailli. Il avait appris que des Français se dirigeaient vers Ouargla ! il a compris tout de suite qu’ils étaient en danger et il n’a fait ni une ni deux. Il s’est mis à notre disposition, lui et ses travailleurs. Et en avant ! Moi je me serais bien reposée, mais miss Clary n’a voulu rien entendre. Et comme je ne la quitte pas… bref, nous sommes arrivés à temps… et voilà ! mais pourvu que ce Chérubin d’amour ne soit pas malade !

Espérance était tombé dans une prostration étrange. À tout instant, Monte-Cristo, silencieux, inquiet, venait l’examiner et tâter sa peau brûlante et fiévreuse. Un nuage douloureux passait sur son front.

Il s’enquérait auprès de Fanfar de la longueur de la route…

Ce Fanfar était, comme l’avait dit maman Caraman, un homme de haute taille, d’une quarantaine d’années, au visage énergique. Il était admirablement découplé, et dans son costume de colon, blouse serrée à la taille, culotte et guêtres de cuir, il semblait une statue. Ses membres étaient d’une souplesse et d’une agilité merveilleuse. Il en avait donné la preuve. Tout son être respirait une distinction et une élégance parfaites.

Monte-Cristo l’examinait avec curiosité. Il devinait une nature supérieure ; il devait y avoir un secret dans la vie de cet homme qui était venu s’enterrer au milieu de ce désert…

Pendant la route, Albert s’était rapproché de miss Elphys et causait avec la jeune Anglaise. Ne lui parlait-elle pas de sa mère ?

Enfin on arriva à une fraîche oasis, et à cinquante mètres environ, Monte-Cristo désignant quelque chose – de forme bizarre – qui sautillait sur la route, tandis qu’à quelques pas une femme marchait tenant un enfant par la main :

— Qu’est cela ? demanda-t-il.

— Cela dit Fanfar, c’est Bobichel !

— Bobichel.

— Oui, un ancien pitre… Comme je suis moi-même un ancien saltimbanque… vous croyez peut-être qu’il n’a ni bras ni jambes… eh bien ! non, il fait la grenouille pour amuser mon fils…

Au même instant, Bobichel, puisque Bobichel il y avait, se redressa, et poussa un cri de joie en apercevant les arrivants…

Et faisant la roue, il vint comme une araignée gigantesque au-devant de Fanfar.

— Bravo, patron ! s’écria-t-il. Oh ! comme madame Irène va être contente !… Hé ! Caillette ! Hé ! Gueule de Fer !…

À ces noms plus que bizarres, une espèce de géant et une autre jeune femme accourent…

Déjà Fanfar avait sauté à bas de son cheval, embrassait sa femme et son enfant. Puis :

— Avant les présentations, dit-il, occupons-nous de votre fils, monsieur. Irène, vite un bon lit !… et des soins comme tu sais en donner !… c’est un trésor que nous te confions !

Aidé par Coucou, maman Caraman était descendue de son cheval à bosse, et arrivait tenant Espérance dans ses bras.

Un instant après, tous pénétraient dans les bâtiments d’exploitation du colon, véritable camp retranché à l’abri des coups de mains. Les serviteurs de Fanfar le saluaient au passage. On devinait que cet homme était aimé de tous.

Monte-Cristo étudia longuement l’état d’Espérance. Puis un soupir de soulagement sortit de sa poitrine :

— Le repos suffira, dit-il. Mais peut-être serons-nous obligés, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Fanfar, d’abuser de votre hospitalité.

— Monsieur le comte, tout ce que j’ai est à vous. Disposez-en sans hésitation, et maintenant permettez-moi de vous présenter la colonie…

Il appela à lui sa femme, charmante brune qui paraissait vingt ans, quoiqu’elle eût dépassé la trentaine :

— Madame Fanfar, fit le colon en souriant, qui a consenti à vivre avec moi dans le désert… parce que là du moins on ne vit qu’entre honnêtes gens…

— Vous êtes misanthrope ? fit Monte-Cristo.

— Non ! je suis prudent… j’ai eu mes luttes, terribles, pleines d’angoisse… je tiens au repos de ceux que j’aime. Maintenant, ajouta-t-il, en reprenant son franc et bon sourire, monsieur Gueule de Fer ! Gueule de Fer, saluez !…

Gueule de Fer était, avons-nous dit, une sorte de géant d’une soixantaine d’années, mais robuste comme un vieux chêne.

— Le roi des athlètes, ajouta Fanfar, portant ses trois cents à bras tendu et levant ses quatre futailles pleines avec ses dents…

— Oh ! Fanfar ! fit Gueule de Fer avec un geste plein de modestie, autrefois !…

— Et maintenant à votre tour, monsieur Bobichel, heureux époux de Caillette, saluez !…

Bobichel, long, maigre, roux, osseux, se plia littéralement en deux, son front venant toucher le bout de ses pieds…

— Ah ça ! dit Monte-Cristo en riant, que signifie tout ceci ! est-il vrai que vous soyez tous d’anciens saltimbanques !

— Rien de plus vrai, monsieur le comte. Nous avons franchi toute la vie en faisant le saut périlleux et nous avons cent fois risqué de nous casser les reins… seulement moi, j’ai renoncé aux exercices…

— À moins qu’il ne s’agisse de faire une bonne action ! dit Monte-Cristo en lui tendant la main.

— Ah oui !… la petite ascension de là-bas !… bagatelle !… Bobichel s’entretient les muscles à faire la grenouille ou le grand écart… Gueule de Fer jongle encore en cachette avec des poids de quarante…

Monte-Cristo regardait cet homme, aux allures si distinguées, et surtout Irène, cette jeune femme d’une exquise délicatesse de traits et de formes… que signifiait tout cela ?

Maman Caraman avait été mise tout à fait à son aise par Caillette – l’ancienne danseuse de corde, avait dit Fanfar – actuellement Mme Bobichel, et Irène avait su du premier coup conquérir l’amitié de Miss Elphys…

Bref, quand autour de la table de famille, tous se trouvèrent réunis, Monte-Cristo, auquel avait été réservée la place d’honneur, leva son verre et dit :

— Monsieur Fanfar, je ne sais pas encore qui vous êtes, mais en buvant aux consciences honnêtes et aux cœurs vaillants, je sais que je bois à vous et à tous ceux qui vous aiment !…

— Oh ! monsieur Fanfar, s’écria la grosse Caraman qui n’y tenait plus, est-ce que vous ne nous raconterez pas votre histoire…

— Qu’en pense madame Fanfar demanda le colon à Irène. Qu’en pensent les amis Gueule de Fer et Bobichel ?…

— Moi, dit Irène, je donne mon autorisation…

— Et nous aussi, proclamèrent les deux ex-saltimbanques…

— Et moi, dit Fanfar, je serai heureux de prouver à M. le comte de Monte-Cristo qu’il a eu raison de boire aux honnêtes gens.

Tandis qu’Espérance reposait, plus calme, Fanfar commença son récit.

Comme il était long, nous demanderons la permission de nous substituer à lui, et de prendre la parole.

Ce récit fera le sujet de notre troisième partie.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2023.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Alain, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Jules Lermina, Le Fils du comte de Monte-Cristo, Paris, L. Boulanger, s. d. (1881). D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, adaptée de la couverture de l’édition de référence, est de Amédée Denisse.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Les forçats condamnés pour une durée déterminée sont employés aux travaux dits de « petite fatigue », et ceux qui le sont à perpétuité sont employés aux travaux dits de « grande fatigue », c’est-à-dire aux plus durs. (BNR.)

[2] Au dépourvu. (BNR.)

[3] Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de taxer l’auteur d’exagération, devront se rapporter au beau livre de Vimercati. – Histoire d’Italia. Les cinq journées de Milan.

[4] Voir le Tour du monde, année 1963. Voyage de Géryville à Ouargla, par le commandant V. Colonieu.