
André Léo
(Victoire Léodile Béra)
TOINON
2026 (1884)
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Table des matières
Nous étions réunis, au nombre de cinq ou six, chez notre ami Charles L…, dans sa propriété des bords de la Vienne, en Poitou. La maison, située presque au sommet du coteau, au-dessus d’un jardin de plusieurs étages, est dominée par une magnifique allée de châtaigniers, que termine un rond-point, à pic sur le précipice. De là, on jouit d’une vue admirable. La Vienne, large comme un fleuve, coule entre de hauts coteaux, et son parcours est des plus pittoresques. À cet endroit, barrée de rochers, elle rejaillit en écume, au sortir d’un cours majestueusement paisible, sous les grands aulnes au sombre feuillage qui bordent ses rives, tandis qu’en aval, unie et tranquille, elle se divise en deux bras, autour d’une île couverte de troupeaux. Un château féodal, superbe encore dans sa ruine, se dresse d’un front chagrin, sur le coteau opposé. De çà, de là, parmi les arbres, des maisonnettes aux joyeuses fumées, retentissent de voix lointaines ; un moulin tourne sa roue scintillante, et sa monotone chanson. Des bœufs, des vaches, des juments et leurs poulains, parsèment de taches rousses et noires les prairies de l’autre bord, et sous notre rond-point, avancé comme un promontoire sur la partie la plus abrupte du coteau, des chèvres fringantes se pendent aux ronces, ou gambadent sur les rochers.
Ce paysage nous charmait. Nous n’y revenions guère sans découvrir quelque beauté nouvelle que nous nous plaisions à signaler, tribut que lui payait notre reconnaissance d’artiste.
— Que vous êtes heureux, dis-je à Mme L…, d’habiter un si beau pays !
— Heureux !… grogna dans sa barbe un visiteur imprévu, propriétaire du pays et voisin de Charles L… – Heureux ! répéta-t-il, d’un ton décidément hostile à mon expression. Si vous connaissiez la vie de la campagne dans ses détails !… La surface, oui, c’est gentil… dans la belle saison ! Mais il n’y a pas que la nature, – qui elle aussi, d’ailleurs, nous donne du mal, – il y a les habitants ; et si vous aviez, comme nous, affaire à eux, vous ne seriez pas si enchantés.
— Ah ! ah ! vos bons villageois !… Un peu âpres à la curée ?
— Âpres jusqu’à se tuer de fatigue quand ils travaillent pour eux ; paresseux comme des chiens quand ils travaillent pour nous ; avares jusqu’à laisser mourir femme et enfants, et soi-même, plutôt qu’appeler un médecin, et ne sachant dépenser que pour leurs péchés capitaux : la gourmandise et l’orgueil ; égoïstes, insensibles aux maux d’autrui, tyrans vis-à-vis des faibles, rogues vis-à-vis des supérieurs, dépourvus de respect, de morale, de croyances ; n’ayant d’autre foi, d’autre idéal que la pièce de cent sous, et capables de tout, soit pour la conquérir, soit pour la garder.
— C’est tout ? demandai-je.
— À peu près, répondit-il. Seulement, à la vue et au toucher, c’est encore plus désagréable qu’on ne peut l’imaginer et le dire.
J’interrogeai Charles L…, pour savoir s’il partageait cette opinion.
— Je pense, dit-il, que notre situation vis-à-vis d’eux ne se prête pas à un jugement impartial. Il y a du mal ; il y a du bien. Quand j’ai commencé à me faire agriculteur, au sortir d’un monde très différent, le mal surtout m’a frappé ! Aujourd’hui, les connaissant mieux…
— Vous les aimez ?
— Je les aime.
— Sans enthousiasme ?
— L’enthousiasme est la fête de l’esprit et du cœur ; et ce n’est pas tous les jours fête dans la vie.
— Les estimez-vous ?
— Relativement, oui.
— Vous fieriez-vous à eux ?
— En ce temps d’intérêts opposés et d’opinions diverses, il faut peu se fier à soi-même.
— Réponses d’oracles !
— Je serai moins mystérieuse, dit en riant Mme L… Je vous dirai que nous avons trouvé, parmi les travailleurs de ce pays, des amis sincères, et que parfois nous nous sommes étonnés de ce que renferment d’idéalisme et de sentiment certaines natures, partout rares d’ailleurs, mais qui frappent davantage chez des gens dépourvus de culture. Que de faits nous pourrions citer !…
— Citez ! citez ! s’écria une aimable jeune femme, que nous nommions Mme Louise. Il n’est rien de plus charmant qu’une histoire locale racontée en face d’un tel décor, aux lueurs du soleil couchant, et avec cet orchestre d’oiseaux qui nous joue la symphonie pastorale. Je ne donnerais pas ma place sur ce banc pour une loge à l’Opéra. Contez, contez, chère sultane.
— Raconte l’histoire de Toinon, dit Charles L…
— C’est à toi de t’en charger, répondit-elle, puisque c’est toi qui l’as reçue de la bouche même du héros. Je ne pourrais la reproduire aussi bien.
M. L… chercha des excuses d’abord ; mais sa femme l’avait livré à notre rapacité ; nous fûmes impitoyables. Il fit un geste de résignation, et se mit à parler tout bas à son fils aîné, un grand garçon de dix-sept ans, élève de Grignon, qui partit aussitôt.
— Eh bien, dit-il ensuite, il faut vous avouer que j’ai écrit ce récit le lendemain du jour qu’il me fut fait, sous la même forme, et presque dans les mêmes termes ; et je crois qu’il perdrait à être raconté autrement.
— Une séance littéraire ! s’écria en frappant des mains Mme Louise. Quelle chance !…
— Fâcheuse, ajouta Charles L…
— Non, non ! Vous pouvez fonder une Académie, j’en serai, pourvu qu’elle soit placée, non sous la voûte Mazarine, mais sous cette voûte-ci.
— Cela signifie que vous vous réservez comme ressource la contemplation !
— Oh ! ces amours-propres d’auteur !
— Ce n’est pas moi, vous dis-je, mais un brave garçon, maître-domestique, chez mon père, et qui dirigea le domaine après sa mort, jusqu’au moment où je me décidai à faire cultiver moi-même. Il m’a beaucoup aidé à me mettre au fait du métier. À mesure que je le connus, ma confiance en lui augmenta. J’en vins à lui confier mes ennuis et mes déboires vis-à-vis du personnel que j’employais et chez lequel je ne trouvais qu’insouciance pour mes intérêts, quand ce n’était pas une mauvaise volonté complète. Naturellement je leur en voulais beaucoup. Lui, plus indulgent, au lieu d’entrer dans mon sentiment et de les charger encore vis-à-vis de moi – ce qui est le moyen ordinaire, et facile, de se rehausser aux dépens d’autrui – les excusait et, d’autre part, s’ingéniait à les persuader de mieux faire.
Un jour que, fort en colère, je me laissais aller à maudire l’espèce elle-même, – comme faisait tout à l’heure mon ami et voisin, – Pierre, d’un ton sérieux, sous lequel je sentis un reproche, me dit :
— Non, monsieur, ce ne sont pas des coquins, mais de pauvres gens mal élevés, qui ont tous eu pas mal de misère. Que voulez-vous ? il faut de la patience dans la vie, et ce n’est pas eux qui en ont le moins besoin. Ce qu’ils font, croyez-le, n’est pas tant méchanceté que l’idée où ils sont que vous êtes tant plus riches et plus heureux qu’eux, qu’ils ne croient pas vous faire grand tort en se donnant un peu de bon temps. Comme vous ne piochez point, ils s’imaginent que vous ne faites rien de votre journée et ne comprennent point que vous travaillez d’une autre manière. Ils n’ont point raison ; chacun connaît ses affaires, et chacun doit remplir sa tâche honnêtement. Mais pour quant à l’intention, le diable n’est pas si noir que vous pensez. Qu’il y ait, après ça, de vraies canailles, je n’en disconviens point ; mais c’est rare ici comme partout, et je sais, moi, qu’il y en a parmi nous qui valent tout ce qu’on peut valoir ailleurs, – je ne dis pas pour l’instruction, mais pour le bon cœur et l’honnêteté.
Je fus au regret de l’avoir blessé et m’efforçai de le lui faire oublier en entrant volontiers dans son sentiment. Fréquemment nous reprîmes ce sujet ; il me communiquait les observations qu’il avait faites sur les gens et sur les choses, et peu à peu me raconta toute sa vie…
Le jeune L… revenait, portant le manuscrit. Nous nous adossâmes commodément sur nos bancs et tendîmes l’oreille, tout en regardant la vallée, les grands aulnes, dont la cime ondulait sous la brise, l’eau blanche rejaillissante sur les rochers, les maisonnettes dans la verdure et les troupeaux dans les prés. Si bien qu’à mesure du récit les personnages entrèrent en scène dans cet admirable cadre, qui jusque-là purement plastique, s’emplit à nos yeux de leur âme et de leur action. Âme inculte aussi, instinctive, et presque aussi ignorante de sa destinée que l’écume bondissante aussitôt engloutie, que les algues courbées au fil de l’eau.
Mon père était journalier, n’ayant, quand il se maria, d’autre fortune que ses bras, et quelques économies, qui lui permirent d’acheter ses habits de noces, plus deux bagues et un mince collier d’or à sa promise. Celle-ci apportait en dot un lit complet, un buffet dressoir, une table, une armoire et son trousseau. Les deux familles firent en commun les frais du banquet, et dès le surlendemain, on se remit à l’ouvrage, mon père à la charrue, ma mère à sa quenouille. Elle pensait bien trouver quelque ouvrage çà et là, pour les sarclages, ou pour les lessives, ou pour un coup de main dans les maisons ; mais en attendant elle ne perdait pas son temps de préparer de la toile : il fallait compter que le ménage s’augmenterait.
Ceux qui en sont là, chez nous, c’est le plus grand nombre. Les pays riches, dont on parle tant, ceux qui ont terres au soleil et ne sont point tourmentés du lendemain, c’est comme chez les bourgeois, un sur vingt, peut-être. On dit que depuis la révolution les paysans ont la terre. Si c’est avoir la terre qu’un pauvre toit d’une chambre ou deux, au rez-de-chaussée, la plupart sans autre plancher que la terre battue, – avec un grenier au-dessus, où l’on monte par une échelle, – et derrière la maisonnette, un jardinet d’un ou deux ares, où planter des choux et semer des haricots – beaucoup l’ont, oui, et c’est quelque chose, c’est un bon secours ; mais cela ne suffit pas à écarter la misère, et cela même, tous ne l’ont pas. Ils sont nombreux ceux qui doivent mettre de côté sur leurs journées, avant tout achat de nourriture et de vêtement, soixante à cent francs de loyer, selon le lieu. Dans cette condition, le meilleur travailleur est à la merci du sort, et il suffit d’une maladie, d’un accident, de la moindre chose, pour que lui et les siens soient réduits au dernier sou, et que la misère leur mette la griffe dessus, tous les uns après les autres, comme un chat sur une nichée d’oiseaux.
C’est ce qui nous arriva quand mon père tomba malade, d’un refroidissement pris à l’ouvrage, la grande maladie des travailleurs paysans. On s’est mis en nage à piocher, à moissonner ; la chemise de toile vous colle sur le dos ; à l’heure du repas, naturellement, on s’assied à l’ombre ; on mange, on cause, l’heure est bientôt passée ; quand on se remet au travail, la sueur, des fois, ne revient pas ; l’homme se trouve tout rompu, et la nuit il a la fièvre. Ça ne l’empêche pas de retourner à l’ouvrage le lendemain ; il a promis, il faut bien gagner sa journée. Mais avait la fin de la semaine, plus moyen, la tête lui fend, le voilà malade !
Alors, si l’on peut appeler le médecin, faire les remèdes, l’homme a chance de s’en tirer, pourvu qu’il ne se remette pas trop tôt à l’ouvrage, ce qui arrive presque toujours. – Grande sottise ! dit le bourgeois. – Mais le moyen d’attendre une guérison complète ? Peut-on guérir sans avoir de quoi manger ?
Le plus souvent donc, on attend, espérant que ce ne sera rien et que le mal passera de lui-même. On a peur de la grosse dépense : une seule visite de médecin comporte deux jours de subsistance à la famille. Encore le médecin vient-il à crédit, s’il ne s’empresse. Mais le pharmacien ! Celui-ci ne vous donnera sa drogue que contre paiement, et rien que des paroles de mépris si vous le priez d’attendre.
Mon père mourut, non tant de sa maladie que faute de soins, comme meurent la plupart des malades pauvres à la campagne, où il n’y a point d’hôpitaux, ni de secours à domicile fournis par les communes. Tout ce que pouvait faire le bon cœur, ma mère l’avait fait ; mais, à moins de périr tous de faim, il avait bien fallu qu’au défaut du père elle allât travailler à la journée. Elle ne gagnait pas toujours notre pain, – car on paie les femmes que c’est pitié, – comment eût-elle pu acheter du bouillon, de bonne viande, du vin ? – Ah ! si les riches souffrent cruellement de voir mourir ceux qu’ils aiment, quand ils peuvent les combler de douceurs et s’ingénier sans cesse à les soulager, imagine-t-on ce que souffre le pauvre, qui voit jour à jour les siens se mourir, dans la privation de tout, se disant qu’avec un peu d’argent il les sauverait, ou du moins pourrait adoucir leur agonie !
Ma mère, donc, resta veuve avec trois enfants : l’aînée, Marie, qui avait près de huit ans, fut mise en service pour sa nourriture, et moi, qui en avais cinq, je fus chargé de garder mon petit frère, âgé de deux ans. Car ma mère devait aller en journée, du moins tant qu’elle en pourrait trouver.
Elle partait dès l’aube, quand mon petit frère et moi nous dormions encore, et nos premiers regards voyaient cette solitude, qui nous serrait le cœur. La chambre, ces jours-là, n’était pas la même que les autres jours ; elle était plus grande, plus sombre, comme vide, et pourtant remplie de quelque chose d’invisible qui nous faisait peur. Il y avait certains coins obscurs que je n’osais regarder. C’est que, si petit que je fusse, j’avais déjà reçu, au lieu de l’explication vraie des choses, des idées saugrenues, superstitieuses, effrayantes, à faire éclater le cerveau d’un pauvre enfant abandonné.
C’est une sottise récurrente dans les villages de se jouer de la crédulité des petits. À l’enfant qui fait son devoir en demandant à connaître, des imbéciles, qui se croient fins, servent des bourdes au lieu de la vérité. Puis, tant de gens croient encore de bonne foi aux sorciers, esprits, revenants ! Je me souviens des veillées d’hiver, autour du feu, où, sans souci des petits qui écoutent, on raconte de ces choses, ou bien des histoires scandaleuses. J’écoutais de toutes mes oreilles, en fixant sur le conteur mes yeux, déjà chargés de sommeil, mais qui s’agrandissaient comme pour voir ces choses terribles. Je sentais mon cœur se serrer, des frissons me parcouraient ; mes pieds se glaçaient, j’avais la tête en feu, et souvent, la nuit, je m’éveillais en poussant des cris aigus, trempé de sueur et fou d’épouvante, sur le point d’être serré dans les bras osseux d’un squelette horrible. Les impressions reçues à cet âge sont pour toute la vie ; la santé de l’esprit en est perdue pour toujours ; les revenants, sorciers, loups-garous, ne vous sortiront plus de la tête, et le pauvre enfant, qui aurait pu rester insouciant et gai, sera craintif et malheureux à tout propos.
Pourtant je voulais entendre ces contes ; j’y trouvais un plaisir mêlé d’horreur. C’est que mon pauvre esprit n’avait pas d’autre pâture et, mourant de faim, aimait mieux s’empoisonner que ne pas manger du tout. Ils se raillent des ignorants, ceux qui sont instruits dès l’enfance et qui ont des livres à foison. Est-ce juste ? Si j’étais gouvernement, je voudrais que chaque bachelier, docteur, enfin diplômé de quelque savoir, dût, en recevant le diplôme, payer tant, pour qu’il fût établi une bibliothèque dans chaque commune, et, tout éditeur, imprimeur, libraire, devrait aussi fournir tant de livres, – des bons, bien entendu.
Une matinée d’hiver que ma mère était partie en journée, nous nous éveillâmes, Jeannot et moi, aux hurlements du vent dans la soupente, au-dessus de notre tête. La chambre, si douce et amie quand notre mère était là, avait son aspect sinistre, et de temps en temps de grosses rafales venaient l’assombrir encore. Jeannot se mit à pleurer en appelant sa m’man et moi, son gardien, je voulus le consoler ; mais il faut dire que, malgré mon autorité sur lui, il ne m’accordait pas beaucoup de confiance. Alors, je le menaçai de la bête qui mange les enfants méchants, et il se tut quelques minutes, puis demanda à manger. Et moi aussi j’avais peur et n’aurais voulu bouger de dessous les couvertures ; à la fin, pourtant, prenant mon courage, je descendis du lit pieds nus, en chemise, pour aller chercher la terrine de soupe dans les cendres chaudes, où notre mère la mettait d’habitude. Le vent qui soufflait par la grande cheminée me glaça tout de suite et en même temps secoua la porte, en faisant gémir les bois vermoulus de notre lucarne ; une grande ombre remplit la chambre ; les hurlements du vent devinrent plus sinistres et la grêle se mit à pétiller contre les vitres et, tombant par la cheminée, fusa dans les cendres avec un tel bruit, que je ne doutai point de l’arrivée du diable ; la terrine m’échappa, la soupe se répandit, hélas ! en me brûlant les pieds, et je courus me reblottir dans le lit en poussant des cris perçants, auxquels répondirent ceux de mon petit frère. Je ne sais plus ce que nous devînmes. La voisine, que ma mère chargeait de nous surveiller un peu, et qui, de son côté, ne manquait pas d’ouvrage, entrant une ou deux heures après, nous trouva pelotonnés dans le lit l’un sur l’autre, glacés et presque évanouis.
Pauvre enfance populaire ! Que de souffrances ! que d’accidents ! Un de nos petits camarades, cette même année, se brûla en jouant avec le feu ; un autre de deux ans se noya dans une mare. Ce n’était point la faute des mères. L’une, veuve, était obligée de s’absenter pour gagner son pain ; l’autre, femme d’un ivrogne, était pire que veuve. Et que de pauvres poupons qui prennent des hernies à force de crier, seuls, des heures entières ! Que d’autres contrefaits, parce qu’on les donne à porter à des enfants de cinq et six ans qui, n’ayant pas la force, les laissent tomber ! Rares sont les mères pauvres qui n’aient pas à pleurer quelque pauvre petit pour qui le vent de la misère fut trop rude.
Ceux qui résistent, les plus forts de naissance généralement, croissent robustes et joufflus. Mais à tous ces petits délaissés dans leur berceau, il manque cette douceur et cette clarté, que les soins constants et les mièvreries d’amour de la mère mettent sur le front de l’enfant, quand elle a le temps d’être mère autrement que par ses entrailles et ses mamelles. Ces pauvres enfants-là, ces petits de pauvres toujours couchés, toujours seuls et mal tenus, élevés surtout matériellement, comme des animaux, restent lourds, patauds, sans regard et sans sourire ; et les messieurs qui les voient se disent :
— Comme les nôtres sont plus vifs, plus intelligents ! Que cette race est bête !
Ce n’est pas assez de souffrir, il faut encore avoir tort.
Nous autres, nous avions la chance d’avoir une mère si bonne, que, malgré ses tourments et sa fatigue, elle trouvait moyen, pour le peu de temps qu’elle passait avec nous, de nous en donner, des bons soins et des caresses, pour toutes les heures perdues. Elle ne put cependant empêcher Jeannot de mourir, le pauvre petiot si fin et si gentil pour son âge, que c’était une merveille de l’entendre causer. Aussi nos voisines avaient-elles dit :
— Cet enfant ne vivra pas.
Et elles eurent raison.
Depuis, j’ai compris pourquoi. Les natures sensibles et intelligentes naissent au village comme ailleurs ; mais elles ne peuvent guère y vivre. Elles y sont comme des fleurs délicates dans les ronces et les cailloux, battues des vents et flétries par la gelée, quand il leur faudrait bon terrain et chaude lumière.
Jeannot mourut dans sa cinquième année. Je l’avais bien mal soigné, moi qui aurais eu besoin de soins presque autant que lui ; mais je l’aimais de tout mon cœur. Il me manqua comme une partie de ma vie, et je me cachais pour le pleurer, parce que les autres enfants se moquaient de moi. La rudesse des goûts et des sentiments est si nécessaire aux pauvres gens, comme la rude écorce aux plantes des pays froids, qu’elle est devenue chez eux une mode et une vantardise.
Ma mère, voyant mon chagrin, que je refusais de jouer avec les autres, et ne pouvais rester seul ; qu’enfin j’étais en âge de garder les moutons, pensa qu’il serait bon de me mettre en condition. Elle-même, d’ailleurs, n’en pouvait plus de fatigue ; la mort de mon petit frère l’avait encore endettée ; si je ne gagnais point, au moins serais-je nourri, et peut-être, ayant de bonne soupe et assez de pain, pourrais-je grandir, car j’étais tout petit, et bien que j’eusse huit ans, on m’en aurait donné six. À grand-peine put-elle me placer pour ma nourriture, dans une ferme, à un quart d’heure de notre village.
Là, je connus un autre genre de misère. Nous avions pâti du froid, de la faim, de la solitude, mais du moins nous avions été tendrement aimés, et voir notre mère chaque soir, tout le dimanche, était du bonheur. Mais le plus souvent les maîtres à la campagne, les parents même, sont rudes et grondeurs, croyant par là mieux montrer leur autorité et se faire craindre. Vis-à-vis des grands domestiques et des journaliers, ils baissent le ton, sachant qu’ils trouveraient pourtant à qui parler ; mais vis-à-vis des servantes, ou petits bergers, c’est autre chose, – ou plutôt, c’est bien toujours la même chose, en tout temps et tout pays les faibles sont toujours foulés et le seront tant qu’il y aura des faibles. – Ça ne fait pas l’éloge de la nature humaine, mais c’est comme ça.
La fermière n’était pas au fond une méchante femme. Elle avait pitié des maux d’autrui ; elle ne renvoyait pas les mendiants, quand il en passait parfois, sans un morceau de pain et un verre de piquette ; mais c’était son besoin de bougonner ou crier toute la journée après quelqu’un. La grande servante, – une forte fille, qui elle aussi avait sa langue, – elle la respectait un peu ; la seconde, elle la secouait assez joliment ; mais quant à la petite bergère qui promenait les dindons, et quant à moi, c’était une averse de mauvaises paroles, et elle s’animait toute seule tant et si bien, que sans qu’il y eût même la moindre cause, elle en arrivait à nous lancer son pied au derrière ou sa main sur la figure. C’était de sa part une habitude, et elle ne nous en voulait pas après. Moi, qui n’avais pas été élevé dans ces principes, la première fois je pris la chose au sérieux, et m’enfuis en criant jusque chez nous.
Pauvre mère ! Elle m’eût reçu de grand cœur. Mais elle n’avait ce jour-là qu’une croûte de pain, à peine suffisante pour elle seule, et d’autre part, nous aurions été, elle et moi, perdus de réputation, si elle ne m’eût ramené tambour battant, et avec excuses, à ma terrible maîtresse. Celle-ci voulut bien me pardonner, disant :
— Il a grand besoin qu’on lui fasse le caractère !
Et je repris ma tâche, abêti et terrifié, me demandant combien de fois il faudrait me laisser battre pour arriver à avoir le caractère fait.
Le troupeau qui m’était confié se composait d’une vingtaine de moutons et de six porcs. Les pauvres ouailles étaient faciles à garder, tranquilles, dociles, allant toujours ensemble, en un bloc, du même côté ; mais les porcs, de vrais démons ! Ces animaux, lorsqu’ils sont maigres, sont coureurs ; les miens n’avaient que la peau et les os, et pour aider à mes petites jambes, je n’avais contre eux qu’une gaule et un chien.
C’était la gaule qui me rendait le plus de services ; car le chien se moquait de moi. J’avais beau lui dire, avec un ton de commandement :
— Cours, tout beau ! cours vite ! Amène ! amène !
Il se posait en face de moi, sur ses pattes, secouait ses oreilles et semblait me narguer. Si je me mettais en colère et le menaçais de ma gaule, il s’en allait, sans même montrer aucune frayeur. Ce n’était pas qu’il me fût hostile ; au contraire, il ne demandait qu’à jouer ; si je lui faisais la moindre avance, il se mettait à courir en cercle autour de moi, en faisant des feintes, poussant des aboiements joyeux et doux, puis il me sautait sur les épaules et finissait par m’embrasser. Mais il ne voulait pas m’obéir par esprit de dignité, sans doute me trouvant trop petit. Et il n’était pas le seul de sa race qui eût cet amour-propre. La chose est connue parmi les bergers.
Ainsi abandonné à mes seules forces, j’étais bien malheureux quand mes porcs se mettaient à courir vers le terrain défendu, où naturellement ils voulaient toujours aller. Je n’avais, moi, que deux pattes et des sabots, qui, pour la course, ne sont pas commodes ; et si je m’en débarrassais pour courir pieds nus, les chardons ou le chaume me blessaient les pieds. Je pleurais de douleur et de chagrin, quand, en dépit de mes efforts, les maudites bêtes allaient en dommage. Non seulement je craignais les reproches et le châtiment, mais j’aurais eu à cœur de faire mon devoir. – Ce bon sentiment, à vrai dire, ne fit que s’affaiblir, et ce fut moins ma faute que celle des maîtres, qui grondent souvent injustement, n’approuvent guère, et à force d’exiger, rendent presque impossible de bien faire.
Ma journée commençait par un supplice ; à huit ans, âge où le sommeil est si nécessaire et si profond, il fallait me lever dès l’aube. Je partais avec un morceau de pain sec, et rentrais à dix heures pour le repas : c’est-à-dire si les porcs voulaient bien et ne prenaient fantaisie de piquer un train d’enfer dans la direction du champ de pommes de terre, au lieu d’enfiler le chemin de leur étable. Depuis un dimanche, à la messe, que j’avais entendu lire l’Évangile racontant qu’une troupe de démons, chassée par Jésus du corps d’un malade, va se loger dans un troupeau de porcs, je fus persuadé que les démons n’avaient pas perdu cette habitude et que c’était bien à eux que j’avais affaire.
Quand j’arrivais au déjeuner, tout le monde avait fini la soupe. Heureusement, la servante m’avait gardé ma part. Je me dépêchais de l’avaler pour avoir ensuite un peu de légumes. Par cette habitude de dureté envers les faibles, qui est plus accusée à la campagne qu’ailleurs, il n’y avait pas de place pour moi sur les bancs où s’asseyaient les travailleurs de chaque côté de la table ; ou plutôt, qu’il y en eût ou non, je ne devais pas m’y asseoir. Je mangeais debout avec les servantes. Femmes et enfants, nous les faibles, les mal payés et les malmenés, nous ne pouvions prendre place avec les forts et nous reposer comme eux.
On m’employait ensuite à la ferme à divers travaux, et à quatre heures je ramenais aux champs mon troupeau de possédés, suivi de mon chien, auquel les servantes ordonnaient de se mettre en route, mais qui, à peine sorti de la cour, se prenait à flâner, devant ou derrière, en amateur. En juillet, la chaleur était si forte dans les jachères que je fondais en eau de courir après mes porcs ; et plus d’une fois le sommeil me prit malgré moi, et mes porcs allèrent en dommage, et je fus battu.
L’hiver, je me levais deux heures plus tard, mais je restais aux champs toute la journée. En novembre ou décembre, quand il gelait ou faisait du vent, c’étaient de dures journées à passer. Mes porcs eux-mêmes grognaient et eussent voulu retourner à l’étable. Oh ! comme, à mon avis, ils avaient raison ! Mais nous aurions été bien reçus !
J’emportais de la maison quelques braises dans un vieux sabot, et je faisais du feu pour me réchauffer au moins le bout des pieds et le bout des doigts. Quelquefois, obligé de courir après mes bêtes, le feu s’éteignait et alors je me trouvais le plus abandonné, le plus malheureux des êtres. Mes yeux se mettaient à pleurer sans ma permission ; l’humidité des larmes augmentait le froid qui me glaçait le visage et je les essuyais sur ma manche, où je les retrouvais gelées bientôt après.
Le dimanche, on se levait une heure plus tôt, pour aller entendre la messe. Je partais tremblant de froid, l’estomac vide ; mes pieds glacés avaient peine à suivre le pas des grands ; mes doigts bleuis étaient criblés d’aiguillons invisibles et c’était à grande peine que je me retenais de pleurer ; car on se serait moqué de moi. Mais à l’église, agenouillé sur les dalles glacées, quand je balbutiais certains passages des prières où l’on remercie Dieu de ses bienfaits, je ressentais une vraie amertume et ne pouvais m’empêcher de penser que puisque le Tout Puissant n’avait qu’à vouloir, il aurait bien pu me faire la vie moins dure.
Chétif comme j’étais, nul, pourtant, ne faisait attention à mes souffrances, et ma mère seule y pensait. Quelquefois, le dimanche, ou les jours qu’elle était libre, pendant les grands froids, je la voyais venir à moi, portant sous sa cape un réchaud de braises couvertes de cendres. Mon cœur se fondait alors ; j’allais à elle en pleurant et elle me prenait entre ses genoux, m’enveloppait dans sa cape et me réchauffait de ses baisers et de sa chaleur. Oh ! quelle douceur ! Je m’y abandonnais ; je fermais les yeux et ne songeais plus à rien, ni à ces porcs endiablés, ni à l’heure, ni à la bise, à rien qu’à mon bonheur, me reposant de tout sur ma mère. Et quand elle parlait, je lui disais :
— Oh ! tu reviendras ?
Elle promettait, et en effet, elle revint plusieurs fois. Mais un jour elle me dit en m’embrassant le cœur gros de soupirs :
— Mon pauvre petiot, le monde, vois-tu, sont trop bêtes. Ils disent que je te gâte, que je t’épargne trop la misère, et que pour ça tu ne seras jamais un bon travailleur. Et ça nous ferait du tort, à toi surtout. Patience, va, mon pauvre Pierre, nous n’avons plus que vingt jours d’ici la Noël.
À cette époque-là, en effet, je rentrais chez nous pour les mois d’hiver, comme c’est l’habitude à la campagne ; la terre étant prise les trois quarts du temps par la gelée, la neige ou la pluie, on renvoie la plupart des domestiques ; les journaliers n’ont plus d’ouvrage et il y a des familles pour lesquelles cette morte-saison, comme on l’appelle, est en effet une saison de mort.
Pour moi, ce fut un temps de bonheur. Ma pauvre mère, à se tuer de travail, l’été précédent, avait fait quelques économies ; ma sœur Marie, malade de la fièvre, vint aussi à la maison, apportant son petit gage. Nous nous blottîmes tous les trois dans ce pauvre nid, dont je n’avais jamais si bien senti la douceur. Assis entre ma mère et Marie, qui filaient ou cousaient près du feu, je les écoutais causer entre elles, ou leur faisais mille questions. Elles ne savaient rien de plus que moi, sauf qu’elles avaient plus longtemps souffert ; cependant, leurs réponses m’apprenaient quelque chose, ou du moins me faisaient songer tout autrement et mieux que tant de sottes et mauvaises paroles que j’avais entendues à la ferme. Elles me faisaient faire de petits ouvrages, soit dévider du fil, soit tailler du chanvre, dont ma mère emplissait le jardinet, où elle n’avait pas le temps de soigner des légumes. Nous allions, les jours de temps sec, dans les bois, sur les chemins, recueillir des branches mortes pour alimenter notre foyer. Et le soir, je faisais chanter à Marie les chansons que savent les bergères, et lui racontais les contes qu’on m’avait appris.
— Aimez-vous, mes enfants, disait notre mère. Chez nous autres, pauvres gens, c’est si rare qu’on en ait le temps !
Elle prit bientôt une grande résolution, ce fut de m’envoyer à l’école. Dans ce temps-là, elle n’était point gratuite, et il fallait payer un franc par mois pour apprendre à lire. L’idée d’une si grosse dépense faite pour moi, jointe à un certain amour-propre, surexcita ma bonne volonté et je fis de merveilleux progrès, au dire de l’instituteur. Mais ils furent interrompus par le printemps.
C’est ainsi que d’année en année, et de fatigues en fatigues, en diverses conditions plus ou moins dures, j’atteignis mes dix-huit ans. J’étais encore de petite taille, car à cet âge la croissance n’est point achevée chez ceux qui ont travaillé de trop bonne heure, et dépensé des forces dans le temps qu’il faut en acquérir. Ce qui le prouve bien, c’est qu’on peut distinguer à première vue entre les fils des gros propriétaires, à dix-huit ans, déjà de grands gaillards robustes, et les fils des pauvres gens, tous gringalets. Ce n’est guère que de dix-huit à vingt-un ans que nous finissons de grandir, nous autres, quand nous ne restons pas nabots.
Cela ne m’empêchait pas d’avoir le désir et la prétention de gagner comme un homme ; d’autant plus que ma mère venait d’être malade, qu’elle semblait déjà une petite vieille à quarante ans, et que je voulais qu’elle n’allât plus en journée et restât chez elle à se reposer. Aussi m’entêtai-je à me louer comme laboureur, bien que ma mère craignît pour moi le trop de fatigue. J’avais chez mes derniers maîtres, voulu tenir la charrue ; je m’en étais bien tiré. J’allai donc, à la foire d’accueillage, me ranger parmi les grands domestiques, bien que ma taille ne m’eût pas permis d’être reçu à la conscription et que ce fût à peine si mon menton commençait à pousser quelques poils follets.
L’accueillage est une foire, ou une ballade, – c’est-à-dire un bal en plein air, – qui se tient aux environs de la Saint-Michel, ou de la Saint-Jean, et où se rendent les jeunes filles et les jeunes gens qui veulent s’engager comme domestiques à l’année. Naturellement, les propriétaires et fermiers des environs y viennent de leur côté. On se choisit sur la mine et selon les prix. D’ailleurs, il est rare qu’on ne se connaisse pas d’avance ; et pour les renseignements, il n’en manque pas, les meilleures langues du canton se trouvant toujours à ces fêtes-là… Parmi tant de garçons, ou longs ou trapus, au menton rude, quoique rasé, je faisais piteuse figure ; et pendant longtemps j’eus la mortification de voir les gens passer près de moi, les uns sans faire mine de me voir, les autres, moins honnêtes, faisant la grimace. Je souffrais un grand tourment, craignant de quitter la ballade sans être loué, quand je fus enfin accosté par un petit homme au dos voûté et à la face ridée ; mais de près on voyait qu’il n’était pas encore vieux. Il me regardait depuis un moment déjà, d’un air hésitant ; puis se décidant à venir à moi, il me demanda si je voulais labourer.
— Sûrement ! lui dis-je.
— Tu es bien jeune !
— Comment donc ? J’ai dix-huit ans. Oh ! ça me connaît, allez !
Il me demanda encore chez qui j’étais et le nom de mes parents. C’était un propriétaire de notre village et il connaissait ma mère, dont il me dit beaucoup de bien ; à mon grand contentement. Je commençais à désirer d’entrer chez un maître qui me semblait courtois et plein de bonnes façons ; mais quand nous en vînmes au prix, il m’en offrit un si maigre que je fus tout désenchanté. L’ayant renvoyé à ma mère, ils se mirent alors à débattre une heure durant ; et à la fin, de guerre lasse, s’accordèrent sur un gage modeste, très modeste même pour un laboureur. Aussi, pourquoi étais-je si minçolet ?
Malgré tout, je fus content d’être loué et d’avoir passé au rang des hommes ; bien content aussi d’être placé dans notre village, où je verrais ma mère presque tous les jours. Mathieu Varny, mon nouveau maître, avait la réputation d’être avare ; mais cette sorte de gens, à la campagne, n’est point facile à éviter. Ailleurs, d’autres inconvénients ne manquaient pas ; et ma mère disait :
— Au moins, tu n’auras là que de bons exemples ; ces gens-là ne sont ni méchants ni débauchés.
Quand j’entrai le matin chez les Varny, dont la maison était à l’autre bout de notre village, le soleil levant luisait dans les meubles et traversait la chambre de ses barres d’or. Tout déjà était en ordre, comme chez des gens actifs et matineux. La femme, courbée sur le foyer, trempait la soupe, et la fille mettait les écuelles sur la table. Ce fut elle qui me salua la première, et j’eus plaisir à la voir, tant son visage était doux. Quoique riches, du moins pour la campagne, ces deux femmes étaient vêtues aussi pauvrement que des journalières, mais avec beaucoup de propreté. Presque aussitôt, Mathieu Varny entra, suivi de l’autre valet ; ils venaient de travailler, déjà, dans la grange. La mère Varny me demanda poliment des nouvelles de ma mère et trouva que j’avais bien changé, car il y avait longtemps qu’elle ne m’avait vu ; je fus enfin très bien accueilli, et je m’assis à table, avec les autres, tout réjoui de l’idée que j’étais chez de bonnes gens, que je serais bien dans cette maison-là.
Jusqu’alors, je n’avais rencontré les Varny que rarement, parce qu’ils demeuraient à l’autre bout du village, et que rien ne nous rapprochait. Je savais que c’étaient des gens qui avaient gagné leur bien eux-mêmes, à force de travail, et disait-on aussi, de ladrerie. Le père de Mathieu, simple journalier, sans un sou vaillant, avait épousé à vingt-cinq ans une veuve de soixante, qui avait une maison et quelques champs. Puis sa femme étant morte en lui laissant son bien, il s’était remarié, à quarante-cinq ans, avec une jeune fille dotée, dont il avait eu ce fils et une fille. Des mariages comme ceux-là ne sont malheureusement pas rares dans nos villages, où l’on ne songe avant tout qu’à fuir la misère.
Mathieu, à son tour, avait épousé la fille d’un cabaretier, qui lui avait porté 500 fr. de dot, sans compter le double à la mort du père, outre une bonne part de mobilier. Au lieu d’en acheter de la terre, – il n’en eût eu guère pour cet argent, – il avait prêté par petites sommes, à gros intérêts, et reprêté ; si bien que les cent avaient fait des mille, et alors on avait vu Mathieu Varny commencer à tourner autour des champs de ceux qui faisaient mal leurs affaires, et avaient quelque dette chez lui. Ce n’est pas qu’il fût méchant, ni mandât facilement les huissiers ; mais il s’insinuait chez les gens, les entortillait, les harcelait, profitait des occasions, et finissait par avoir leurs terres pour peu de chose. Outre cela, il travaillait rudement, faisait, grâce à la nuit, le jour plus long qu’il n’était, épargnait sur tout à la maison, ne consentait que de bons marchés, et était fort secondé par sa femme, aussi économe et aussi travailleuse que lui.
D’ailleurs, les enfants ne les gênaient guère, car, ainsi que ça est devenu de mode chez les riches paysans comme chez les bourgeois, ils n’en avaient qu’un, une fille, qu’ils élevaient comme si elle eût dû gagner sa vie, la faisant travailler dès l’âge où les enfants mêmes des pauvres ne font rien, et ne l’envoyant point à l’école.
Ainsi faisant, ils en étaient arrivés, en moins de seize ans, à posséder, en diverses pièces de terre, la valeur d’une métairie ; plus une belle vigne, des prés sur la rivière et leur maison avec un jardin. Ce bien n’avait qu’un inconvénient : d’être éparpillé, en sept ou huit parts, sur différents points de la commune, au lieu d’être d’un seul tenant. Mais il n’en rapportait pas moins de bons revenus, qui chaque année augmentaient le capital, les Varny ne dépensant presque rien, à part leurs frais d’exploitation. Et l’on disait déjà qu’Antoinette Varny, appelée familièrement Toinon dans le pays, serait un joli parti pour le fils d’un fermier.
Toutes ces choses me revenaient dans la tête, en mangeant ma soupe, que je ne trouvais point mauvaise, – je vis depuis que, pour le premier jour, on y avait mis un peu plus de graisse, – et tout en répondant aux choses aimables que me disait la bourgeoise, qui décidément était une des femmes les plus accueillantes que j’eusse rencontrées.
Après la soupe, nous passâmes aux légumes ; avant de m’asseoir je m’étais, comme d’ordinaire, coupé un morceau de pain. Quand je voulus y retourner je vis, avec une grande mortification, que le maître gardait le chanteau[1] près de lui. C’était la première fois que je voyais faire une chose aussi vilaine, et j’en fus tout interloqué, au point que le rouge m’en monta au visage. Mathieu Varny s’aperçut de mon impression, car il fixait sur moi, à ce moment, ses petits yeux gris, perçants, lumineux et guetteurs comme ceux d’un chat ; et il me dit, en mettant la main sur le chanteau, qu’il couvait comme un trésor.
— Si tu n’en as pas assez, mon gars, tu peux en redemander. Ne te gêne pas. Les jeunes gens ont de l’appétit.
Cependant il disait cela d’un ton, comme si mes dents lui eussent fait de la peine à voir. Alors, je me sentis tout refroidi et vis bien qu’en dépit des amabilités de ces gens, il y aurait de la vache enragée à manger chez eux.
Ce malheureux pain, auquel on regardait tant, était d’aussi mauvaise qualité que possible, noir comme de la suie et prenant aux dents ; on y sentait comme un goût de poussière et l’amertume des mauvaises graines qui n’en avaient point été retirées ; de plus, quelque chose comme du sable criant sous la dent ; enfin, le plus mauvais pain que j’eusse encore mangé, ce qui n’était pas peu dire.
Tout ce que j’observai le reste du jour acheva de me montrer que je n’aurais pas la vie bonne dans cette maison. Et certes, je devais savoir déjà que ce n’est pas la coutume en condition : mais on a beau avoir vu, avoir souffert, l’espérance du bien est chose en nous si naturelle qu’un changement la réveille toujours, plus gaillarde que jamais. Puis, les misères qu’on supporte depuis longtemps, on a fini par s’y accoutumer ; tandis que les nouvelles semblent plus dures, pour cela seulement qu’elles sont nouvelles. À présent, je pensais avec regret au pain de mes derniers maîtres, que j’avais été si content de quitter. Ceux-là, du moins, ne le tenaient pas en garde et n’y mettaient pas de mauvaises graines. Ils n’étaient pas non plus sans cesse sur votre dos ; tandis que ce petit vieux – il n’avait que quarante ans ; mais sec et ratatiné comme un de soixante, et l’on eût dit qu’il avait sué goutte à goutte sur ses terres tout ce qu’il y avait d’eau sous sa peau, – ce petit vieux donc, aux yeux perçants, ne nous laissait pas d’une minute :
— Allez… Venez !… Faites ceci… Puis ça…
Et quand son regard ne pouvait nous suivre, alors il nous comptait le temps :
— Tu seras de retour à telle heure. – Tu as bien moyen de finir ça avant ton souper…
Chaque heure, chaque moment, avait sa tâche, et cette tâche était juste absolument tout ce qui se pouvait faire, en suant comme le cheval fouetté à la montée, qui en raidit et enlève sa charge à force de nerfs.
J’avais espéré, ne gagnant qu’un petit gage, de pouvoir au moins me reposer un peu du trop de fatigues que j’avais souffert. Mais voilà qu’on exigeait de moi le travail d’un homme, après m’avoir gagé si maigrement en raison de ma petite taille et de ma jeunesse.
Je connus là tout de suite le désagrément des petites conditions, où le maître et le valet se trouvent presque toujours ensemble, et où l’ouvrage étant moins déterminé pour chacun, le poids de la maîtrise se fait plus sentir et blesse davantage. Nous n’étions là que deux valets, plus une bergère. C’était la fille de la maison qui gardait les bœufs et les vaches, dans un pacage assez loin de la maison ; seulement, après souper, l’été, le père y allait pour la relever et les ramenait seul plus tard. La mère, au lieu de rester à la maison, où il y a bien assez à faire pour les autres ménagères, à préparer le manger des bêtes et des gens, soigner la laiterie, ranger, laver et tenir tout en bon état, s’arrangeait pourtant de manière à aller aux champs, elle aussi, une partie de la journée, afin qu’une seule bergère pût suffire à garder tout ensemble, porcs, dindons et moutons. Cette bergère était une pauvre grande fille, à moitié idiote, dont on faisait tout ce que l’on voulait et que l’on payait à peine.
Quant à l’autre valet, de même qu’on m’avait pris plus jeune pour me payer moins, lui, pour la même raison, était hors d’âge, c’est-à-dire ayant près de 50 ans, époque où l’homme de travail, vu l’usure de ses forces, mal réparées par une mauvaise nourriture, est déjà considéré à la campagne comme un vieillard. C’eût été fort bien, et nous n’aurions eu, ni les uns, ni les autres, à nous plaindre, si l’on n’avait exigé de nous autant de travail que des plus forts. Et pourtant, ce travail, tout en maugréant, nous le donnions ; car cet enragé petit homme, qui de nous trois encore paraissait le plus chétif, était toujours là, donnant l’exemple, attaquant le premier l’ouvrage et ne le lâchant que le plus longtemps possible après l’heure sonnée. Or, notre amour-propre de travailleurs ne nous eût jamais fait consentir à nous avouer plus faibles que d’autres ni à quitter l’ouvrage avant le maître.
Cependant, j’avais failli regimber dès le second jour, quand, à l’heure où Toinon rentrait son bétail l’hiver, et où nous rentrions aussi pour le souper, Mathieu Varny me dit :
— Allons, Pierre, toi qui es jeune et dégourdi, va devant pour aider la pauvre Toinon à donner à manger à ses bêtes. Elle n’en finit pas, cette petite, lente comme elle est. Eh ! la jeunesse !… On n’est plus vigoureux comme de mon temps !
Ce commandement me remplit d’indignation ; je ne m’étais pas engagé pour m’occuper du bétail, et il était trop clair que mon maître voulait tirer de moi deux moutures, comme on dit. Toutefois, l’ennui de refuser, la timidité, la crainte de me brouiller avec ces gens, dès les premiers jours, et l’habitude d’obéir, l’emportèrent ; je me dirigeai lentement, et de mauvais cœur, vers la grange.
Le bétail était déjà rentré et attaché, chacun devant sa mangeoire, quand j’entrai dans l’étable, portant une brassée de foin, et la figure, je crois, bien renfrognée. Mon premier regard tomba sur la Toinon, qui venait de mon côté, de son air doux et languissant. Je la vis s’arrêter et baisser les yeux, et compris tout de suite qu’elle voyait ma mauvaise humeur et en avait de la peine. Elle fit un pas alors et voulut me prendre la brassée de foin :
— Oh ! dit-elle, laisse, va… Ça, c’est mon ouvrage ; va te reposer !
Moi, voyant qu’elle le prenait ainsi, alors, ce fut différent ; je ne voulus point lâcher la brassée, et l’ayant mise dans la crèche, je retournai pour en chercher d’autre, malgré ce qu’elle put dire ; et voyant qu’elle n’y pouvait rien, Toinon se mit à traire les vaches, tandis que j’allais et venais, à grandes enjambées, jetant le foin dans les râteliers. Et vraiment, sans cela, je ne sais à quelle heure la pauvre fille eût pu souper, ayant tout à faire. En finissant, je ne pus m’empêcher de pousser un long soupir, non tant de fatigue, que parce que j’avais cette ladrerie sur le cœur. Toinon avait fini de traire ses vaches ; elle se leva, tenant à la main le seau presque plein, et se trouva juste devant moi comme j’allais vers la porte. Alors, avec un bon et joli sourire, elle éleva jusqu’à ma bouche le seau de lait écumant :
— Bois, me dit-elle.
Je reculai.
— Merci !… Non !…
— Oh ! je t’en prie !… me dit-elle encore. Et il me fut impossible de la refuser ; car son bon cœur se lisait sur sa figure. Je bus donc plusieurs gorgées, remerciai Toinon, et m’en allai.
— Eh bien, me disais-je en sortant de l’écurie, la fille ne ressemble pas au père !
Et j’étais tout ému de cet air de douceur et de bonté qui avait éclairé sa figure, au point qu’elle m’avait semblé tout autre. Puis, ce bon lait chaud, que j’avais sur l’estomac, me rappelait le temps de notre petite enfance, où notre mère, quand le père vivait encore, nous faisait boire ainsi du lait de sa chèvre dans l’étable ; et je revoyais mon pauvre petit Jeannot qui riait, les lèvres pleines de blanche mousse. Depuis ce temps-là, je n’avais jamais goûté de lait chaud, ni même du lait pur ; car dans toutes les fermes on ne manque pas d’y mettre de l’eau, avant d’y faire tremper le pain noir, qui achève de lui ôter son bon goût.
Le lendemain, Mathieu Varny me dit encore d’aller à l’étable pour aider Toinon, et bien que je fusse toujours indigné qu’on me commandât cet ouvrage, pourtant j’y allai de bon cœur, me disant que ce vilain avare écrasait de travail même sa fille unique, et que la pauvre créature aurait vraiment sans moi trop de peine. Cette fois, je me gardai bien d’entrer avec une mine bourrue, ne voulant pas chagriner Toinon. Elle m’accueillit par un sourire de reconnaissance, et, comme la veille, voulut me faire boire du lait. Moi, je refusai, et tins bon contre ses insistances. Elle baissa les yeux sans plus rien dire, et je vis que mon refus l’attristait.
Deux jours après, comme j’entrais dans l’étable, elle se mit à dire :
— Pierre, j’ai vu ta mère, aujourd’hui.
À la campagne, tous les gens du même âge, pour peu qu’ils se soient rencontrés dans l’enfance, se tutoient.
Cela me fit plaisir qu’elle eût vu ma mère, et je demandai :
— Que t’a-t-elle dit ?
— Elle m’a demandé si tu allais bien, si tu étais content, et m’a recommandé de te bien soigner, disant que ça la chagrinait de voir que tu n’étais pas grand pour tes dix-huit ans ; que tu avais toujours voulu faire l’ouvrage au-dessus de ton âge, afin qu’elle pût se reposer plus tôt, et que ça t’avait trop fatigué. Je lui ai dit : « Je ne suis pas la maîtresse ; mais tout de même, je ferai mon possible pour qu’il soit bien. »
En conséquence, Toinon m’offrit encore du lait à boire, disant que cela me ferait du bien, et qu’elle voulait contenter ma mère ; enfin, de si bonnes raisons, que je n’eus pas le courage de la refuser. Et ça devint une habitude, à moins que le maître ne vînt jeter un coup d’œil dans l’étable au moment où j’y étais.
Ma pauvre mère n’avait pas tort de s’inquiéter ; j’étais fatigué réellement, et ce n’était pas le régime de travail et de nourriture des Varny qui était fait pour me remettre. Cependant en peu de temps je devins plus frais, et les délabrements d’estomac que je ressentais cessèrent. Le lait, sans doute, n’est pas un aliment bien fortifiant, au moins pour les gens qui se nourrissent de bonne viande ; mais pour qui ne mange que des légumes et du mauvais pain, c’était un vrai cordial, dont la bonne chaleur animale augmentait l’effet, et non moins peut-être la douceur que je trouvais à le recevoir des mains de Toinon, de son bon cœur. Peut-être ce lait m’empêcha-t-il de tomber malade. Je le dis à Toinon, une fois, et elle en fut tout heureuse.
Ce n’est pas seulement pour moi qu’elle était bonne : elle aurait voulu pouvoir donner à tout le monde. La ladrerie de ses parents, au lieu de la rendre pareille à eux, l’avait rendue généreuse. Elle donnait aux pauvres en cachette, lasse de prier inutilement ses parents et d’avoir des scènes à ce propos ; et elle disait quelquefois :
— Je ne m’en fais pas conscience. C’est pour moi qu’ils amassent, disent-ils. Eh bien, moi, je n’ai pas besoin de tout avoir.
Malgré toute sa bonne volonté, ce qu’elle pouvait faire était peu de chose, tant les deux avares avaient l’œil sur tout ce qu’ils possédaient. Mais Toinon avait un parrain riche, cousin germain de sa mère, qui lui faisait des cadeaux, surtout depuis un an qu’il était veuf. Les cadeaux faisaient grand plaisir à la fillette, parce qu’elle pouvait les donner elle-même à ses amis, ou, si c’était de l’argent, aux pauvres. Quand les parents apprenaient ses générosités, quoique cela ne soit pas de leur poche, ils n’en poussaient pas moins des cris horribles. Alors, Toinon, qui ne savait pas leur répliquer, pleurait beaucoup, mais recommençait toujours.
Elle seule, en dérobant du pain, dans le tiroir de la grosse table de chêne ciré, empêchait de mourir de faim le chien de la maison, pauvre bête qui, disait son maître, devait chasser et gagner sa vie, bien qu’il fût toute la journée à la garde des porcs et des moutons.
Il fallait entendre ces gens, le mari surtout, se plaindre de leur misère, de la dureté des temps, de la cherté des choses qu’ils étaient forcés de se procurer, du bon marché de celles qu’ils avaient à vendre, et de la peine qu’on avait à vivre, hélas !
— Allons donc ! leur répondait-on, et que diront les pauvres, si des riches comme vous se plaignent ?
— Riches !… Eh ! mon bon Dieu, que dites-vous ? Riches, nous ! Oui, de jolis riches ! Toujours sans le sou ! On a tant de peine à payer ses domestiques. On se donne tant de mal à gagner si peu !…
— Et la terre que vous avez achetée cette année, en êtes-vous contents ? répliquaient les gens malins.
— Contents ! Elle nous coûte les yeux de la tête. Eh !… ce n’est pas tout qu’acheter ; il faut payer. Ah ! l’on ne sait guère, allez, combien tout ça donne de mal. On a l’air d’avoir quelque chose, et l’on n’a rien.
Ils n’en achetaient pas moins quelque lopin chaque année.
La femme était aussi ladre que le mari. Seulement, de plus que lui, elle paraissait sentir la nécessité d’avoir quelque chose à offrir à ses semblables ; et comme elle ne pouvait se résoudre à donner rien qui eût valeur monétaire, elle les payait en sourires, en paroles honnêtes, en compliments ; même, elle leur eût volontiers rendu service de sa personne, si cela n’eût coûté du temps. Tous ceux qui ne la connaissaient pas à fond disaient d’elle :
— Quelle femme avenante ! Quel bon cœur ! Cependant on avait beau lui parler des plus grandes misères ; elle ne marchandait point les gémissements, mais de sa poche ne mettait rien. À mon goût, je l’aurais préférée bourrue.
Toinon seule m’attachait à cette maison.
Quant à mon camarade, un homme veuf, dont les enfants, déjà grands, étaient en place, il n’était point un mauvais homme, mais ne savait que m’inviter à aller boire avec lui au cabaret, ou me parler des filles et hommes du village, en me racontant de sales histoires.
Cela me déplaisait, mais j’étais trop jeune pour oser lui faire la leçon ; et d’autre part, j’aurais eu peur d’être ridicule. Car la vanité des mauvaises mœurs est descendue des hautes classes sur la nôtre, qu’ils appellent basse, et qui, n’ayant que misère, ignorance et mauvais exemple, ne peut, en effet, s’élever. Ceux qui refusent d’aller au cabaret passent pour ladres (avares) ou pour n’avoir pas le sou, ce qui est encore plus honteux, la pauvreté étant méprisée des pauvres eux-mêmes. – N’ai-je pas vu un brave garçon, qui travaillait pour sa mère malade, faire semblant de n’être pas solide sur ses jambes, afin de persuader aux camarades qu’il « s’en était donné ». – Il n’y a qu’un moyen que les hommes soient sages et bons, c’est que l’opinion soit éclairée.
D’ailleurs il faut bien reconnaître que pour un homme qui s’est fatigué six jours de la semaine, ce n’est pas une chose indifférente que de se trouver au repos, accoudé sur une table, en face d’une bouteille de vin qui vous réchauffe l’estomac ; et là causer tranquillement, comme si l’on n’avait rien à faire. Bon aux gens qui ont la satisfaction de tous leurs besoins, et même de leurs fantaisies, de mépriser ce bien-être ; mais c’est un luxe pour les pauvres gens qui n’ont pas d’autre distraction. Ah ! si nous avions de la musique dans chaque village comme ça ne serait pas impossible avec l’orphéon ; des danses, des jeux, des spectacles et des livres ?… On verrait ce que deviendrait le cabaret. Il en resterait encore pour la soif ; mais non plus pour l’ivrognerie.
Un jour de dimanche, près de l’église, une bourgeoise, bien pomponnée, qui marchait à deux pas en avant de moi, remarqua un pauvre vieux chat, tout pelé par la faim et la misère, qui, grattant un tas d’ordures, en tirait des choses dégoûtantes à voir. Elle détourna la tête avec un geste d’horreur :
— Quelle affreuse bête !
Je ne parlai point, mais je pensai :
— Ce n’est pas la bête qui est affreuse. Elle ne mangerait pas cela s’il avait du pain.
Cependant je n’ai jamais aimé le cabaret et n’y restais jamais guère. Cette atmosphère lourde, ces propos souvent bêtes me lassaient vite, et je retournais chez nous, heureux de passer la journée avec ma mère et quelques amis, car, devenu homme, j’avais enfin mon dimanche à moi.
Il y eut, au printemps de cette année-là, un grand événement dans notre famille : le mariage de ma sœur Marie. Elle épousait un brave garçon de notre village, avec lequel elle s’était rencontrée dans la même condition, et dont elle était la promise depuis six ans. Pauvres tous deux, il avait bien fallu attendre ; et maintenant, ayant mis tous deux, chaque année, quelque chose de côté, ils entraient en ménage et venaient habiter avec ma mère. Ces unions-là ne sont pas rares chez nous, et ce sont les bonnes.
C’est autre chose que fantaisie ; on se connaît et l’on s’aime.
Naturellement, je fus de la noce, et malgré la grimace que fit Mathieu Varny, il fallut bien qu’il m’y laissât aller. Mais ce ne fut point une grâce de sa part, et comme ces deux jours d’ouvrage en moins eussent, à l’entendre, empêché toute la récolte, je payai quelqu’un pour travailler à ma place.
Et alors, vive la joie ! À la noce ! À la fête !… Deux jours de bon temps, de liberté, de bombance et de violons !… Deux journées entières à se balader librement ! Sans avoir la bêche au bout des bras, ce de quoi vos pauvres membres sont eux-mêmes tout étonnés. Deux journées à aller, venir, causer, rire, danser, hors de la gueule à dame Misère, comme si le bonheur était à vous !… Non, jamais les riches et les heureux ne sauront ce que ça vaut ; ni tout ce qu’il y a de soleil, de rosée, de bon air à respirer dans les matinées de ces jours-là.
— Ils feraient mieux de s’acheter du pain ! dit, en voyant les préparatifs de la noce, une dame de notre endroit.
Je n’ai jamais pardonné cette parole à cette femme-là. Pourtant, c’est qu’elle ne comprenait pas, car elle n’eût pas été si méchante !
Eh ! les bêtes elles-mêmes ont leurs plaisirs : le poulain, plus heureux que nos petits à nous, qui travaillent avant la force, gambade dans la prairie ; le rossignol chante ses amours.
J’eus pour cette grande fête un habit neuf ! et ce n’était pas du luxe, vous pouvez m’en croire ; car celui de ma première communion, que je portais encore sous ma blouse – heureusement, on l’avait fait trop grand par précaution – craquait de toutes parts, malgré les pièces et les ajoutures qu’y entassait ma pauvre mère ; il était temps que l’habit du dimanche le remplaçât, et que celui-là même, assez râpé, eût un successeur.
J’avais une belle cravate rouge, un chapeau à rubans, et ma foi, quand je me vis dans le petit miroir devant lequel mon camarade faisait sa barbe – pour moi, je n’avais encore ni barbe ni miroir – surtout avec la belle floque de rubans blancs et rouges qui ornait mon épaule comme garçon d’honneur, oui, ma foi, j’eus un mouvement de fierté, de contentement de moi-même. En même temps, je ne sus pourquoi, il me passa par la tête de savoir où était Toinon ; et moi, qui l’instant d’avant étais si pressé de partir, je me mets à chercher dans ma tête ce que je pouvais bien avoir à lui dire – quand je la vois elle-même entrer dans l’étable, où j’avais fait ma toilette – n’ayant point d’autre chambre que celle des bœufs.
M’ayant regardé, elle se mit à sourire d’un air naïf qui me dit clairement qu’elle me trouvait beau, et, s’approchant de moi comme avec mystère, me remit un petit paquet dans du papier.
— C’est pour ta sœur, me dit-elle. Tu lui donneras ça de ma part, en lui souhaitant grande prospérité, je sais que c’est une bonne fille, Marie, et ils s’aiment depuis longtemps, elle et son promis. Ils seront heureux.
J’ouvris le paquet, et vis un joli mouchoir de laine ; alors, je remerciai vivement Toinon et je l’embrassai, comme c’est la coutume chez nous quand on remercie. Mais, faisant cela, je devins tout rouge et le cœur faillit me manquer, si bien que je m’accolai contre le mur, me demandant à moi-même :
— Qu’est-ce que tu as donc ? Est-ce la joie qui te brouille la tête ?
Elle me dit :
— Comme tu as bonne mine ! C’est le contentement. Tu vas bien t’amuser ?
— Ah ! Toinon, m’écriai-je, comme c’est fâcheux que tu ne viennes pas, toi aussi !
Et l’idée que j’aurais pu danser avec elle me rendit un peu d’éblouissement.
— Oh ! je le voudrais bien, répondit Toinon, d’un air de grand désir ; mais ça n’est pas possible ; on ne voudrait pas chez nous.
Et elle prit un air triste. L’idée que ses parents la rendaient malheureuse me perça le cœur. Pourtant, ce devait être un si grand bonheur que de rendre Toinon heureuse ! Le cœur me bondissait d’y songer.
— Tiens, lui dis-je, avec une hardiesse que je ne raisonnai point, tu serais plus heureuse de n’être pas riche.
— C’est vrai ! dit-elle, et une larme vint dans ses yeux.
Nous ne savions ni l’un ni l’autre, tout en le disant, combien c’était vrai.
Ce fut une jolie noce. Nous étions une quarantaine, presque tous jeunes ; car la maisonnée entière ne pouvant quitter, les vieux s’entendent pour laisser aller la jeunesse, et vrai, cela figure mieux derrière un violon. Selon l’usage, chaque famille contribue pour moitié ; nous en fûmes du nôtre pour plus de 60 fr., sans compter le vin, que donna le parrain de mon frère. Mais il y eut de la joie pour encore plus d’argent !
Pour aller à la mairie et à l’église, je donnais le bras à la sœur du marié, une brunette assez gentille, et j’entendis plusieurs qui tenaient ce propos :
— Eh ! eh ! ça pourrait bien faire une autre noce.
Dont je rougis, assez fier qu’on pût me croire déjà bon à marier. Après, ça me jeta dans toutes sortes de pensées. Je me disais :
— J’ai dix-huit ans ; mon beau-frère n’en a que vingt-trois, et déjà depuis six ans Marie était sa promise. J’en connais d’autres qui sont fiancés depuis l’école à dix et douze ans. Moi, je n’ai pas d’amoureuse.
Et j’en avais regret ; car il me semblait que ce devait être quelque chose de très doux. Les figures de telles petites bergères, mes anciennes compagnes, me revenaient, dans l’idée ; non ! non ! ce ne pouvait être aucune de celles-là !
Tout à coup m’empoigna le souvenir du baiser que j’avais donné à Toinon le matin même, et je me sentis frémir de la tête aux pieds… Et cette fois je ne dis plus : – Ce n’est pas celle-ci ! – Non ! Et tout le reste du jour, quand je songeais d’une bonne, bonne amie, que je me figurais la voir et l’embrasser, ce n’était jamais une autre que Toinon.
À l’église, tout en priant pour le bonheur de mon frère, je priai aussi Dieu qu’il me donnât une femme à aimer ; cette idée-là me causa tant d’émotion, que je faillis pleurer à l’élévation, quand le violon se mit à jouer. Je regardais ma sœur et son époux, tandis que le prêtre les mariait. Ils étaient si heureux qu’ils avaient beau fermer les lèvres et se tenir bien droits, un grand sourire éclatait sur leurs figures ; et je sentais combien aimer c’était bon et beau !
Au seuil de l’église, les amies de la mariée se tiennent assemblées pour la recevoir, et, selon la coutume, lui offrant un bouquet et un gâteau, elles chantent cette chanson :
I
Nous sommes venues ici,
Du fond de nos bocages,
Vous faire compliment
De votre mariage,
À votre cher époux,
Aussi bien comme à vous.
II
Avez-vous bien compris
C’que vous a dit le prêtre ?
A dit la vérité
Et qu’il vous fallait être
Fidèle à votre époux
Et l’aimer comme vous.
III
Quand on dit un époux
Souvent, on dit un maître.
Ils ne sont pas toujours
Doux comme ont promis d’être :
Tout ce qu’ils ont promis,
Sauront-ils le tenir ?
IV
Vous n’irez plus au bal,
Ma très chère camarade ;
Vous n’irez plus au bal,
À nos jeux d’assemblée.
Vous gard’rez la maison
Pendant que nous irons.
V
Recevez ce bouquet,
Que ma main vous présente ;
Regardez son éclat,
Il vous fera comprendre
Que toutes vos belles couleurs
Passeront comme ces fleurs.
VI
Acceptez ce gâteau
Que ma main vous présente ;
Il aura pour effet
De vous faire comprendre
Qu’il faut pour se nourrir
Travailler et souffrir.
L’usage veut, aux couplets, qui parlent des devoirs et des sacrifices de l’épouse, que la mariée se mette à pleurer. La pauvre Marie fit bien ce qu’elle put ; elle passa la main sur ses yeux et fit une sorte de grimace ; mais son cœur était joyeux et ne voulait point pleurer. De vrai, si elle embrassait véritablement une rude vie, puisque celle du pauvre n’est point autre, elle ne renonçait pourtant ni à la liberté, qu’elle n’avait jamais eue, étant toujours en service, ni aux fêtes où elle n’allait guère, ni au repos qu’elle n’avait jamais connu. En outre, elle aimait et avait confiance. Elle ne pleura donc point, ce qui fit dire à quelques vieilles femmes qu’elle avait le cœur dur –, mais les jeunes filles ne s’étonnèrent pas trop.
Aussitôt la fin de la chanson, nous autres garçons de noce, nous nous mîmes à tirer des coups de pistolet en l’air, ce qui est une manière de faire honneur aux mariés, et puis le cortège se mit en route pour aller danser, en attendant le repas.
C’était dans une grange, au sol bien battu, que nous prêtait un propriétaire du village. Quels bons coups de jarret furent donnés, et comme on enlevait sa danseuse le plus haut possible ! Pour moi, je ne manquai pas une danse, et j’engageai toutes les filles les unes après les autres, mais cela ne me consolait point de ne pouvoir danser avec Toinon. Je voulus aussi danser avec ma sœur ; elle me souriait de son cœur débordant d’amour, et elle était belle à voir avec son fichu de mousseline blanche brodée, son tablier blanc, sa coiffe de dentelle, les bouquets de fleurs d’oranger qui tremblaient à son sein, à sa coiffure, et à sa ceinture, faite d’un long ruban blanc, dont les bouts flottaient à son côté. Les regards de Jacques, pleins d’amour, la suivaient sans cesse ; et moi, tout cela me jetait dans un grand trouble et je dansais comme un fou.
Il me semblait voir Toinon, elle aussi, en mariée. Elle était belle ! et quelque chose de plus encore !… Je me disais : – Que tu es bête ! Ne pense donc pas à cela ! – Mais je n’y pouvais rien.
On se mit à table vers deux heures pour jusqu’au soir. Il va sans dire qu’on ne mangeait pas vite, là, tout à son aise, causant, riant, chantant des chansons. Il y avait du jambon, du salé, plusieurs oies rôties, des ragoûts de lapins et de poulets, de la salade, des œufs au lait et des tartes aux pommes, aux prunes, au fromage, tout cela excellent et arrosé d’un bon petit vin, qui ne manquait pas. Je n’avais jamais mangé de si bonnes choses.
Vers la fin, plus les coups de dents se ralentissaient, plus les langues se déliaient, et ce n’était que propos croisés, dont beaucoup sur les nouveaux époux, parfois si grossiers que j’en rougissais jusqu’aux oreilles. Jacques y ripostait quelquefois, sans se fâcher, d’autres fois ne semblait pas les entendre, et parlait tantôt à sa femme, tantôt à son autre voisine. Il me semblait qu’à sa place j’aurais été en colère. Enfin, on se mit à chanter des chansons, et après que les jeunes gens et les jeunes filles, ceux qui en savaient, eussent dit chacun la leur, non sans s’être fait bien prier, on me fit dire aussi la mienne. Quand cinq ou six vieux, qui avaient trop bu, se mirent à chanter tous ensemble chacun leur air, que ce fut un tohu-bohu à faire hurler les chiens, alors les jeunes se levèrent, enjambèrent leurs bancs et coururent du côté de la danse, entraînant le violon.
Nous dansâmes jusqu’à minuit et le lendemain nous recommençâmes jusqu’à l’après-midi, que les gens de la noce nous quittèrent pour retourner chez eux.
Moi-même, je m’en revins chez les Varny, le soir, retrouver mon lit d’écurie. Après ces deux jours de fête, j’étais bien las, et je devais reprendre le travail le lendemain de bonne heure ; pourtant, je fus longtemps sans pouvoir dormir. Ces deux journées m’avaient tant et tant remué que c’était comme un autre bal dans ma tête, où tournaient je ne sais combien d’idées et de figures. Je pensais à ma sœur, à mon beau-frère, et à leur bonheur ; puis, je me rappelais ces paroles de ma mère :
— On fait bien de se marier ; mais ce n’est pas moins se mettre dans la misère. Quand la seule journée d’un homme doit suffire à entretenir femme et enfants…
Ces paroles me gênaient ; mais c’est égal, ça devait donner tant de forces et tant de joie d’avoir une femme à aimer ! Ce devait être si beau, si doux ! – et il le fallait bien que ce fût ainsi, puisque tous se mariaient sans souci de la misère.
Oh ! avoir sa maison, sa femme !… la retrouver en rentrant le soir ?… passer avec elle son dimanche !… Mais j’étais trop jeune encore. Il me fallait attendre d’avoir vingt ans au moins et d’avoir tiré à la conscription… D’ici là, cependant, rien ne m’empêchait d’avoir, moi aussi, comme d’autres, une bonne amie, – une maîtresse, comme on dit chez nous, où cette parole s’entend honnêtement et ne veut dire autre chose qu’une promesse faite à l’avance. – Oh ! oui ! Il m’en fallait une, mais sérieusement !
Tout ce jeu amoureux, pendant la noce, entre filles et garçons, me revenait sous les yeux, et j’en frémissais encore. François était le promis de la petite Lisette ; Jean, de Véronique ; il n’y avait que moi… Tous ces sourires, ces regards échangés, vifs et brillants… les filles ensuite baissant doucement les yeux, et les jeunes gars entourant du bras la ceinture de leur bonne amie, et jouant avec les galons de son tablier, dérobant un baiser de temps en temps ; quelques-uns, plus audacieux, essayant de glisser les doigts sous le fichu, et recevant des gifles vigoureuses et bien appliquées !…
Moi aussi, je me souvenais d’une gifle que j’avais reçue… il y avait une année environ… Mon Dieu, sans penser à mal ! C’était la petite Fanchon… Catherine, un jour qu’il pleuvait, m’avait abrité sous sa cape… et je l’avais embrassée… Que d’autres baisers encore ! Mais bah ! que me faisaient à présent Catherine et Fanchon ? Ce n’était ni l’une ni l’autre qui, à l’appel de mon cœur, venait sans cesse… quand je croyais voir et embrasser ma femme, parfois… Non, ce n’étaient pas elles… Il fallut bien me dire encore :
— Mais tu es fou, mon pauvre Pierre ! Ne pense donc pas à celle-là ! Les filles riches ne sont pas pour les garçons pauvres. Et justement la fille du père Varny l’avare !… Allons donc !
Mais de penser à ces choses sans penser à elle, non, ce n’était pas possible… Enfin, je m’endormis.
Ce fut une dure journée que celle du lendemain, tourmenté d’un côté par les railleries aigres-douces de Mathieu Varny, qui me trouvait mou à l’ouvrage, de l’autre par tout le papillotage de mes souvenirs, dont j’étais comme ensorcelé, enfin par un étrange amollissement que j’avais au cœur et qui de fait me rendait tout énervé. Ce m’était pourtant une douceur bien plus qu’une souffrance ; j’aurais voulu pouvoir me cacher dans un coin et pleurer là de tout mon cœur. Il faisait une de ces journées de printemps où tout pousse et travaille dans la terre, dans l’air et aussi dans les créations de ce monde. Les bœufs suaient au labour ; le sol, en s’entr’ouvrant, vous enveloppait d’une chaleur molle et humide ; le soleil, voilé par des vapeurs lumineuses ne vous pénétrait que plus profondément ; les oiseaux chantaient à se rompre le gosier, comme s’ils avaient, eux aussi, mené leur bal, et tout à coup s’arrêtaient pour pousser de petits cris doux et frémissants, en se poursuivant les uns les autres : de dessous les buissons, la violette embaumait ; les petites pâquerettes riaient dans l’herbe, en balançant leur couronne blanche et leur cœur d’or ; un vent doux et chaud qui vous caressait la joue, apportait des pâturages le bramement des génisses, le bois de la charrue craquait sous l’effort des bœufs, dont les naseaux soufflants formaient une vapeur ; les voix des laboureurs, criant à leurs bêtes : – Eh ! Pigeau ! Vermoué ! – se croisaient à travers la plaine ; une chanson de bergère, au loin, montait, fine et menue dans l’air, comme un chant d’alouette ; et quand les bruits se taisaient, on aurait cru entendre la poussée des feuilles, qui, de toutes parts, faisaient craquer les boutons, comme des poussins leur coque, et toutes jaunes encore, et gluantes de sève, se dressaient autour du rameau. Déjà autour des arbres, sur le sol, on voyait flotter de petites ombres, transparentes comme des ailes de libellule.
À midi, quand j’entrai dans l’écurie, portant le foin, le cœur me battait si fort, et j’avais la tête si étourdie, que je me dis :
— Pour sûr, tu vas faire une maladie.
Et ce fut à peine si je regardai Toinon. J’étais tout honteux. J’aurais presque voulu qu’elle ne fût pas là. Elle me demanda si je m’étais bien amusé, et pour lui répondre : – Oui – Je rougis jusqu’aux oreilles. Elle s’aperçut bien que j’avais quelque chose et me dit :
— Quoi ! serais-tu fâché, Pierre ?
— Non, balbutiai-je, non ma Toinon !
— Alors, pourquoi me refuses-tu quand je t’offre à boire ?
Je lui pris des mains le seau de lait, sans trop savoir ce que je faisais, et le lui présentant à mon tour :
— Je veux que tu boives d’abord, lui dis-je.
Ses yeux s’attachèrent sur les miens, un peu étonnés ; mais elle obéit à ma fantaisie ; alors, moi, tournant le seau, je bus au même endroit qu’elle ; et depuis ce temps, je voulus toujours faire ainsi. Le plus souvent, elle y consentait ; quelquefois elle refusait, sans que je sache encore si elle comprenait mon idée.
Elle était bonne plutôt qu’intelligente ; mais il m’a toujours semblé que la meilleure des intelligences est la bonté. J’avais à la regarder un bonheur que de souvenir je retrouve encore. Assez petite, et bien faite, quoique à peine formée à seize ans, – elle avait autant pâti dans son enfance, et travaillé plus tôt qu’un enfant de pauvre, – son air de visage, sa manière d’être n’étaient qu’à elle, et il suffisait de l’avoir vue une fois pour ne jamais la confondre avec une autre. C’était quelque chose de doux et de languissant qui vous prenait le cœur tout entier sans que pourtant la fleur de la jeunesse rît moins sur sa joue et brillât moins dans ses yeux. Elle était moins vive en couleur que la plupart de nos paysannes, et, bien qu’elle ne craignît point le soleil, son teint était plus blanc que le leur. Ses manières n’avaient rien de la brusquerie ordinaire aux autres ; elle ne parlait pas beaucoup, et souvent, la tête un peu penchée, le regard vague, elle semblait songer, sans elle-même savoir à quoi.
N’ayant jamais quitté la maison de ses parents et n’étant point allée à l’école ; pour cela même, ayant peu d’amies de son âge, elle était d’une innocence étonnante et dont on riait. On l’accusait même d’être sotte, parce qu’elle se montrait ignorante de choses que la moindre réflexion lui eût fait comprendre ; mais s’il y avait des choses auxquelles elle ne pensait point, il en était d’autres, où elle sentait et pensait plus profondément que tout le monde ; par exemple : la compréhension des peines d’autrui, la compatissance et la bonté. Ce qu’elle ne comprenait pas c’était le mal, les choses basses et vilaines ; quand on en parlait devant elle, sa figure exprimait tant de souffrance et d’ennui, que c’était bien sûr par instinct de répugnance qu’elle n’y pensait point.
Je ne pouvais m’empêcher de l’aimer ! et donc, voyant que je n’y pouvais rien, je me laissai faire. On n’est pas bien fort contre son cœur, à dix-huit ans ; on ne réfléchit pas tant non plus, surtout quand la réflexion est toute contraire à ce qu’on désire. Comme je m’étais fait à moi-même des contes, étant enfant, je me fis des rêves, où, par une suite de circonstances merveilleuses, j’épousais Toinon ; car de l’épouser, moi pauvre, du consentement de son père et de sa mère, cette idée-là ne pouvait entrer dans la tête d’un fou, ni même dans celle d’un amoureux.
Au fond, je savais bien que ces événements fantastiques n’arriveraient pas. Je n’espérais point ; j’aimais, voilà tout, et en dépit de tout, j’étais heureux d’aimer.
L’année s’écoula ainsi. Ce fut avec angoisse que je la vis finir ; car, si Mathieu Varny ne voulait pas me garder l’année suivante, il me faudrait donc quitter Toinon ? Dans cette crainte, je redoublais d’ardeur au travail et me tuais vraiment de fatigue. Je crois que le vieil avare comprit la situation et en abusa. Ses remarques sur mon ouvrage et sur ma taille peu développée, qu’il faisait suivre immédiatement de projets d’amélioration de ses terres, pour quelle chose, disait-il, il lui faudrait de bons bras, – c’étaient autant d’aiguillons qu’il m’enfonçait dans les chairs, qui me faisaient soulever la charrue d’un bras plus vigoureux, ou jeter sous la faux une plus large coupée de foin ou de blé. – Oh ! que j’ai souffert dans l’effort de ce travail sans trêve, qui dévorait les sucs de mes veines, la moelle de mes os ! Plus d’une fois, sous le soleil brûlant, sur la terre en feu qui me suffoquait de son haleine, haletant, baigné de sueur, mourant de soif, il me sembla que la vie allait me manquer. Je la sentais comme aspirée par la terre où, chaque jour, je l’enfouissais pour ainsi dire, et il m’arriva, tout écrasé de douleur, la tête étourdie, n’en pouvant plus, d’être tenté de me jeter là, pour y mourir tout de suite, afin que ça fût plus tôt fini !
Mais quand je rencontrais le regard inquiet de Toinon, je me sentais rafraîchi ; j’étais délassé, et je n’eusse plus voulu pour rien au monde ne pas continuer de vivre, n’importe comment, près d’elle.
C’était elle, quelquefois, qui marchait devant mes bœufs, tenant l’aiguillon. Alors, la charrue ne pesait plus rien, et je traçais droit et profond, tout en la regardant marcher de son air penché, ou bien se tournant vers moi, toute gracieuse, en posant l’aiguillon sur l’échine des bœufs et les appelant par leur nom.
Toinon voyait-elle que je l’aimais ? Je ne sais pas. Sans doute, elle savait et ne savait point. C’était une enfant comme moi, et plus que moi, ayant vu moins de choses.
J’avais d’elle tout ce qu’elle pouvait me donner : son amitié, de doux soins et de doux regards. Je ne lui parlais point d’amour, et s’il m’arriva deux ou trois fois, sans le vouloir, de l’embrasser, la chose est si fréquente à la campagne, où cela passe entre filles et garçons pour simple jeu, que ce n’était pas assez pour lui faire connaître mon secret.
Mes vœux et ceux de l’avare, au fond, s’accordant, je fus loué pour une seconde année chez les Varny. Ma mère seule faillit l’empêcher. Elle voulait me placer mieux et que j’eusse un gage plus élevé.
— Il n’est pas fort ! criait Varny. Il n’a pas grandi d’une ligne.
C’était vrai, hélas ! et si cela eût été possible, j’aurais sans doute rapetissé.
— Il n’en fait pas moins l’ouvrage d’un homme, répondait ma mère, ce qui était encore vrai.
Elle marchanda pendant une semaine qui fut pour moi de terrible angoisse, et finit par arracher à l’avare dix francs de plus.
Les premiers mois de cette année-là furent très doux. Malgré tout, malgré les avares, l’hiver est un repos forcé ; les nuits sont plus longues, le travail plus court. La neige, qui m’était chère, nous réunissait de temps en temps, soit autour du foyer à de menus ouvrages, soit dans la grange à couper et à mêler le foin, ou trier des pommes de terre. Il me semblait que Toinon aimait aussi à se trouver avec moi ; quand je l’espérais, il était rare qu’un moment après je ne la visse pas venir. Je voyais bien qu’elle s’attachait à moi de plus en plus. Elle avait un regard qui n’était que pour moi seul, et dont j’étais tout heureux, sans en vouloir penser davantage.
Quelquefois, quand le même ouvrage nous réunissait tous deux à la grange, ou dans l’étable, l’amour du jeu nous prenant comme toute jeunesse, ou plutôt un autre amour se cachant sous celui-là, nous nous lutinions un peu, et je la saisissais dans mes bras. Mais aussitôt, je ne sais quoi nous arrêtait tout de suite ; nous devenions sérieux, tout émus, et nous nous séparions sans plus rien nous dire.
L’été suivant, j’eus trop de mal ; je tombai malade, et il me fallut quitter, aller chez ma mère. Tout mon pauvre gage y passa, tant par retenue du temps de la maladie que pour les drogues et le médecin. Ma mère me garda aussi longtemps qu’elle put, se souvenant toujours que mon pauvre père était mort pour avoir trop tôt repris l’ouvrage. Mais moi, je ne pensais qu’à revoir Toinon le plus tôt possible, dussé-je en mourir. Enfin, je rentrai chez les Varny après les vendanges, et il fut convenu que j’y passerais l’hiver.
— Il n’est pas fort ! répétait l’avare, en tournant autour de moi.
Et la mère Varny, la bonne femme ! ne faisait que gémir en me regardant :
— Pauvre gars ! Il n’a plus que la peau et les os ! Ça fait trop de peine ! Il faudra le soigner et lui faire bonne place au feu. Eh ! que voulez-vous ? Faut avoir compassion ! Pauvre Pierre !
Mon gage fut diminué d’autant. C’est égal, j’étais trop heureux de rentrer dans cette maison !
Je m’aperçus alors que le parrain de Toinon venait la voir plus souvent et toujours il lui apportait des cadeaux, qu’elle accourait aussitôt me montrer, comme une petite fille ; j’étais bien aise qu’elle fût contente, et pourtant ce m’était comme une jalousie. Moi aussi, j’aurais été si heureux de pouvoir lui faire des cadeaux. Un dimanche pourtant, je lui achetai un chapelet de vingt sous, et elle me remercia en m’embrassant.
Ce parrain, homme de quarante-cinq ans, veuf et sans enfants, comme je l’ai dit, était riche, sa défunte lui ayant fait testament ; en outre, de son père, qui vivait encore, il devait hériter le tiers d’un beau bien ! Ce n’était pas un homme mauvais ; il traitait bien ses domestiques ; mais il était dissolu dans ses mœurs et vivait, au su de tout le monde, avec sa première servante, sans compter les galanteries d’occasion. Peu à peu, on le vit chez les Varny chaque dimanche ; et cela m’était désagréable. Je ne sais pourquoi.
Le jour de Noël, après avoir fait ma toilette, j’allais sortir, quand le désir de revoir Toinon auparavant me fit entrer à la maison. À peine eus-je ouvert la porte, je vis que je tombais mal : le parrain, tout pimpant dans ses habits de fête, mais d’une mine décontenancée, était assis au coin du foyer ; la mère, de l’autre côté, debout semblait en grande colère, et la pauvre Toinon, toute pleurante, cachait son visage dans ses deux mains. Par terre, entre eux, une petite boîte de bijouterie ouverte et une paire de boucles d’oreilles, comme si on les eût jetées là.
Ma présence ne fit sans doute pas plaisir ; mais à la campagne, quand les sentiments sont vivement excités, on ne s’occupe guère des yeux d’autrui. Tandis que gauchement je faisais mine de chercher mon couteau, puis me retirais, j’entendis Toinon s’écrier :
— Ça n’est pas possible ! Ça ne se peut pas ! Je ne voudrai jamais !…
Et sa mère lui répondit :
— Tu feras à notre volonté.
Je fus tout le jour au tourment de ces paroles et du chagrin de Toinon. Qu’est-ce qu’il pouvait y avoir, mon Dieu ? Car il fallait que ce fût bien terrible pour qu’elle, si douce et obéissante, eût trouvé la hardiesse de résister ainsi ! J’avais le cœur tout serré. Il me passait par la tête des choses étranges ; mais je n’aurais pas osé songer à la vérité.
Elle me fut connue le lendemain, quand j’entrai dans l’étable comme à l’ordinaire, pour donner le foin aux bœufs. Toinon, tout en trayant ses vaches, pleurait encore ; elle se leva en me voyant, et j’eus à peine le temps de poser ma brassée de foin dans le râtelier, qu’elle se jeta dans mes bras en criant :
— Oh ! Pierre, mon pauvre Pierre, ils veulent me marier avec mon parrain !
Sur le moment, il me sembla que je descendais au fond de la terre, et j’eus bien de la peine à me ravoir. Mais l’horreur d’un tel mariage surmonta ma douleur, ou plutôt me fit croire qu’il était impossible, et je lui dis : – Console-toi, ma Toinon ! Ça ne se peut pas. – Tu crois ? me dit-elle, avec sa douce innocence, prête à me croire en effet.
— Non ! non ! repris-je, c’est trop vilain… et trop bête ! Un homme comme ça !… Si c’était un garçon jeune et riche, alors…
Alors l’idée que je n’aurais rien à dire, si c’était ainsi, me fit fondre en larmes. Elle s’arrêta de pleurer elle-même pour me regarder, saisie de tendresse.
— Oh ! que tu es bon de te faire tant de chagrin pour moi, Pierre !… Non, ça ne se peut pas ! Vois-tu, j’en mourrais !… J’ai bien de la peine ici ; pourtant je voudrais rester comme ça toute la vie… pourvu que tu ne sois plus malade et que tu sois avec nous.
Je ne pouvais lui répondre ; ça me tenait à la gorge, et, voulant me forcer, je ne pus faire entendre qu’un gémissement d’amour et de douleur. J’avais beau regarder autour de moi, je ne voyais rien pour notre secours. Je me disais : — Les oiseaux, les bêtes des champs sont plus heureux que nous ; ils n’ont ni père ni mère qui les empêchent de s’aimer.
Et de ce jour-là, en effet, j’ai compris que toutes les créatures aiment la liberté, excepté l’homme. Elles sont nos esclaves bien malgré elles ; mais lui, il se forge des chaînes à lui-même, et n’y veut point renoncer. Puisqu’il y a un âge de majorité, comment n’est-il pas permis de se marier à cet âge-là, sans autre formalité que la déclaration de ceux qui s’aiment et se sont choisis ? Et comment peut-on permettre à des parents de marier leurs enfants avant la majorité de ceux-ci, comme s’il était plus grave de disposer de son bien que de sa personne ?
La pauvre innocente me dit encore :
— Non, ça n’est pas possible ! Un homme qui a une femme ne peut pas se marier ; et tu sais qu’il en a une : la Justine ? Ils ne sont pas allés à l’église, voilà tout ; mais qu’est-ce que ça fait ? Elle tient son ménage et ils couchent ensemble. Tout le monde dit que c’est un grand crime que de brouiller les ménages. Où ma mère a-t-elle pris l’idée de vouloir me faire faire une si vilaine action ?
Comme elle achevait ces mots, et que je la serrais contre ma poitrine ; car je sentais qu’elle était mienne, à moi seul, la porte de l’étable s’ouvrit et je n’eus que le temps de lâcher Toinon et de me jeter derrière un des bœufs. C’était le père Varny. Toinon reprit son seau de lait et, toute rouge et tout éplorée encore, alla traire la seconde vache ; tandis que je faisais semblant d’arranger le foin dans la crèche, n’osant pas regarder le bourgeois. Mais en idée je voyais ses petits yeux gris, méchants, attachés sur nous, et ses lèvres serrées sur de mauvais desseins. Il ne dit rien ; mais, à partir de ce jour, il vint chaque fois dans l’étable, comme pour m’aider à porter la pâture aux bêtes. Nous n’eûmes presque plus moyen de nous parler seuls, Toinon et moi, sinon de loin en loin, quelques mots à la dérobée. En revanche, elle me parlait par ses regards naïfs, où je lisais sa tristesse et son amitié ; mais ces regards, d’autres les voyaient aussi ; on en parla dans le village, et le père et la mère Varny devinrent enragés contre moi. Ils eussent bien voulu me renvoyer ; mais on ne renvoie pas un domestique sur l’année, à la campagne, sans avoir de graves sujets de plainte. Or, ils n’avaient contre moi que ce sujet qu’ils ne pouvaient dire, et comme je veillais à ne m’attirer aucun reproche, ils ne pouvaient me marquer leur mécontentement que par des paroles sèches et un air grincheux.
Ça n’avait rien d’agréable ; pourtant, je ne souhaitais pas d’en voir la fin. L’idée de ne plus voir Toinon et de la laisser toute seule, sans un ami, me déchirait ; je me l’imaginais persécutée, se fondant en pleurs, ne sachant comment échapper à la volonté de ses parents et, bien que pleine d’horreur pour ce mariage, pliant sous leur colère, comme un roseau sous le vent. – Quelle pitié que ce spectacle d’un père et d’une mère ainsi acharnés au malheur de leur enfant, la forçant de sacrifier sa jeune vie à leur triste passion ! J’en étais bouleversé d’indignation. Je ne l’aurais point aimée d’avance, que je l’aurais aimée, je crois, rien que pour ça.
Mais j’avais beau l’aimer, j’avais beau souffrir, je ne pouvais rien pour elle. Aucun des moyens que peut rêver un amant riche et instruit n’existait pour moi. Je n’étais qu’impuissance, elle n’était que faiblesse.
Assurément, si elle avait eu assez de caractère pour dire non, toujours, sans se lasser, on ne l’aurait pas conduite de force à la mairie, ni à l’autel ; mais quand une enfant ignorante et douce n’a connu que l’obéissance, il est trop difficile qu’elle trouve en elle-même le courage de résister pendant des années à ceux de qui elle dépend en toutes choses, à toute heure du jour. De plus, la religion commandait à Toinon d’obéir à ses parents. Était-elle de force, la malheureuse, à lutter contre tout ça ?
Enragé parfois de douleur, je me brisais le cerveau à chercher un secours impossible. Il nous eût fallu la baguette des fées ; mais je n’y croyais plus. Ce fut à cette époque-là que je priai Dieu avec le plus de ferveur. Je lui disais que c’était une chose terrible que Toinon fût sacrifiée à cet homme indigne, qu’il ne devait pas le permettre. Un honnête homme risque sa vie pour empêcher un crime ; lui, Dieu, n’avait qu’à vouloir, et il ne le voudrait pas !… Je crus longtemps que ce n’était pas possible ; mais le miracle ne vint pas ! et de ce moment j’eus de grands doutes sur sa bonté et même sur son existence, car qu’est-ce qu’un être qui pourrait empêcher le mal, vous ôter tous vos tourments, et ne le fait point, quand il se passe tous les jours dans le monde des choses si abominables ?
Le jour vint qu’il me fallut quitter la maison des Varny. C’était à la Saint-Jean, quand la nature était tout en fleur, quand l’herbe des prés, épaisse et haute, ondulait comme une mer de marguerites étoilées, de sauges bleues et de boutons d’or ; que la caille chantait dans les blés jaunis ; quand partout dans nos villages s’allumaient les feux sacrés, que prêtre bénit, et autour desquels on danse ; la pleine épanouissance de tout ; la fête de la beauté, de l’abondance, de la joie des hommes !
Et moi, le soleil me semblait pâle et je ne sais comment ; il y avait à mes yeux comme un voile noir sur les prés fleuris.
Entre la malheureuse et ses parents, le débat durait toujours ; le parrain venait tous les dimanches et s’efforçait de persuader Toinon par des attentions et des cadeaux, comme une enfant. D’ailleurs, il avait toujours chez lui sa maîtresse et menait toujours la même vie. On blâmait les Varny, mais sans trop de vivacité, sans mettre en question leur droit de faire de leur fille ce qu’il leur plaisait.
Ma mère eût voulu que je m’en allasse à deux lieues de là, au chef-lieu de canton, où l’on m’offrait une place, afin de perdre de vue cette famille ; car elle avait fini par deviner mon chagrin. Mais je ne voulus point et me louai moi-même, pour la saison d’été, chez un bourgeois de notre village, qui faisait valoir ses terres. Il m’eût semblé que m’éloigner ç’aurait été abandonner Toinon. Je voulais supposer qu’elle aurait besoin de moi. Et pourtant, hélas ! à quoi pouvais-je lui être bon ?
Sans mon chagrin, je n’aurais pas été mal dans cette nouvelle condition, où j’étais bien mieux nourri, tout en étant beaucoup moins tourmenté pour le travail. Sur ce dernier point, c’était en sens contraire qu’il y avait à redire. Le bourgeois, comme on pense, ne travaillait point avec nous. Il venait en se promenant, les mains dans ses poches, nous surveillait un moment, faisait ses observations, donnait des ordres et puis allait se mettre au frais. Tout le temps qu’il était là, les bras allaient que c’était merveille ; dès qu’il était parti, chacun s’appuyait sur sa bêche, et l’on n’avait plus souci que de jaser.
Cela ne me faisait point plaisir. Je me disais que nous aurions dû nous trouver contents de n’être point foulés d’ouvrage, comme chez les fermiers, et qu’il aurait fallu travailler honnêtement, sans faire de mal à nous, ni aux autres. Il était clair que nous trompions cet homme et lui volions son argent. D’ailleurs, il n’était pas sans s’en apercevoir et nous regardait d’un air méprisant, en nous parlant d’un ton sec. Peut-être c’était pour ça qu’on trouvait plaisir à lui faire du tort. Était-ce lui, le premier, qui avait mal agi, ou les autres ? Je n’en sais rien ; le fait est qu’il avait raison de ne pas estimer ses travailleurs, puisqu’ils le trompaient ; et nous, comment aurions-nous pu lui vouloir du bien, quand il nous traitait avec mépris ?
Pour moi, je voulus travailler honnêtement, sans me fouler ni perdre du temps, que le maître fût là ou qu’il n’y fût pas ; et j’étais content de moi et croyais bien faire ; mais, chose sur laquelle je ne comptais pas, cela m’attira tout à la fois le mécontentement de mes camarades et la défaveur du maître. Les premiers m’accusèrent de vouloir me faire bien venir à leurs dépens ; le second, ignorant que je m’étais déjà fatigué hors de sa présence, me trouvait plus mou que les autres qui, bien reposés, menaient l’ouvrage grand train sous ses yeux et le flattaient servilement.
Ils ne manquèrent pas une occasion de me desservir, et je vis bien que je ne pourrais pas rester dans cette maison, à moins de me faire trompeur comme les autres, dont je n’avais nulle envie. Je vis alors que le monde est arrangé de telle sorte que le mal y est plus facile et plus profitable que le bien. Ce qui est un grand malheur et, je crois, la source de toutes nos misères et de tous nos vices. Car, au lieu que les intérêts s’accordent, ils sont opposés et c’est pour cela que les hommes, qui ne sont pas des saints, deviennent trompeurs, jaloux et s’irritent les uns contre les autres.
Pendant les derniers jours que j’avais passés chez les Varny, nous avions été surveillés de si près, Toinon et moi, que je n’avais pu lui faire mes adieux comme j’aurais voulu. J’avais à cœur de lui dire que je restais tout à elle, qu’elle pourrait toujours me commander à son besoin. Il arriva un jour que je fus envoyé tout près du pâturage où elle gardait ses vaches et ses bœufs ; et je ne pus m’empêcher, à tous risques, de m’y détourner pour la revoir.
Ce pâturage était entouré, sur ses quatre côtés, d’un fossé au-dessus duquel Mathieu Varny avait planté une haie, déjà grande, mais pas si touffue qu’on ne pût voir au travers. Je sautai dans le fossé, bien qu’il y eût un peu d’eau ; mais il fallait n’être point vu. Là, marchant tout contre, je levai la tête seulement de temps en temps pour voir de quel côté se trouvait Toinon ; et je ne fus pas longtemps à l’apercevoir, assise à l’ombre d’un olivier, et la tête penchée sur sa poitrine, comme une personne triste ou malade. Cependant elle se redressait de temps en temps pour voir où était son bétail, car elle était bonne bergère. Sans sortir du fossé, je filai au plus près d’elle, et alors l’appelai doucement :
— Toinon !… Toinon !…
Elle tressauta, tourna la tête du côté où ma voix avait retenti et se leva et je la vis venir tout droit à moi, courant presque, comme un poussin à la voix de sa mère, bien que ses yeux ne m’eussent pas encore aperçu. Faisant un trou dans la haie, je courus à elle de mon côté.
— Ah ! Toinon ! disais-je.
— Oh ! Pierre ! quelle joie de te voir !
Et à peine avait-elle dit ces mots, que toute l’amertume de son chagrin, revenant plus fort, lui creva le cœur ; elle se jeta dans mes bras en criant et en pleurant. – Oh ! quel besoin je sentais de la consoler et de la réconforter !… Que faire, mon Dieu ? Cependant j’eus peur que quelqu’un, entrant dans le pâturage la vît ainsi, et je lui dis : – Viens ! – et je l’entraînai vers un vieux châtaignier, dont le tronc vide était si large que nous pouvions y tenir tous deux, outre que les rejetons formaient comme un bois autour de nous. Elle m’y suivit dans la simplicité de son cœur, sans aucune de ces petites méfiances ou coquetteries qu’ont les autres filles, et sans que j’eusse besoin de le lui demander, se mit à me conter tous les chagrins qu’elle avait eus depuis mon départ.
— Et puis, ajouta-t-elle, je suis trop malheureuse de ne plus te voir, Pierre. Oh ! que tu es bon d’être venu ! Il me semblait toujours que tu allais venir. Quand je suis ici toute seule, je ne pense qu’à toi.
Elle voulut savoir comment je me trouvais chez M. Legros, et attachant ses yeux sur moi, avec amour, elle disait :
— Ah ! tu as bonne mine ! Tu es mieux que chez nous !
Ce qui la fit pleurer encore.
— Oui, j’y serais bien, lui dis-je, si ce n’était, moi aussi, le tourment de ne plus te voir et ton chagrin que j’ai sur le cœur.
— Oh ! Pierre ! nous sommes trop malheureux !
J’essayai de lui donner courage, lui disant que c’était un mauvais temps à passer ; que pour n’être pas malheureuse toute sa vie elle devait tenir bon, résister à ses parents, dire non sans relâche ; qu’un jour viendrait peut-être où nous serions plus contents. Elle m’écoutait d’un air attentif mais éperdu, et je voyais bien qu’elle ne saurait pas, qu’elle manquait de résolution, de volonté, et que son cœur seul savait ce qu’il voulait.
D’ailleurs elle était si heureuse de ma présence et de s’épancher avec moi, qu’elle en oubliait ses maux ; elle fixait sur moi des yeux brillants et humides ; je la tenais pressée contre mon sein… Si tendre, si touchante !… L’amour me parlait de plus en plus haut ; le sang battait dans mes veines à m’étourdir ; j’aurais considéré comme un drame de l’offenser, d’abuser de sa confiance… Mais la douce chaleur de son corps, ses larmes, les baisers qu’elle me laissait prendre, et que je lui prenais malgré moi, qu’elle-même, avec son ingénuité de petite fille, me rendait parfois, m’amollissaient trop… Je fis un grand effort et lui dis :
— Toinon, il faut que je te parle !
— Oh ! pas encore ! s’écria-t-elle en me serrant contre elle, car elle avait le bras passé autour de mon cou.
En même temps elle leva les yeux sur les miens… et tout à coup je les lui vis baisser, tandis qu’une rougeur se répandait sur son visage. Elle resta immobile ; puis je sentis son bras se détacher, sa tête retomba sur sa poitrine, et d’une voix basse et d’un air étonné, comme un enfant qui a peur, sans savoir pourquoi :
— Oui, Pierre. Eh bien, pars !
— Adieu ! m’écriai-je dans toute la passion de mon cœur qui se déchirait.
Et alors je la pressai plus fort, et l’embrassai plus tendrement que jamais, et je me sauvai comme un fou, traversant la haie, et sautant le fossé, sans plus prendre garde à rien…
Mais bientôt il me fallut m’arrêter pour ne pas mourir tant j’avais le cœur étreint ; et je retournai la tête pour la voir encore. Elle était restée près du châtaignier, sur le talus, la tête tournée de mon côté ; sans doute, elle était devenue fort pâle, car de loin elle me sembla aussi blanche qu’un lis. Une force me tirait vers elle, mais je sentis que ce serait une mauvaise action ; et lui faisant de la main un signe d’adieu, je m’enfuis.
De ce jour, je devins presque malade de tristesse. Je n’avais plus de cœur au travail, ni à rien. Ça me semblait une abomination que les choses allassent ainsi. Toutes les misères que jusque-là j’avais eues n’étaient rien en comparaison de ce tourment. Et je ne sentais pas seulement que j’étais malheureux, mais que c’était mal. Non, ce n’était pas juste, pour elle surtout, la pauvre innocente, dont la vie eût été si facilement douce, si on eût voulu.
Ma mère, qui avait deviné ma peine sans que j’eusse voulu la lui avouer, m’envoya à confesse, espérant que j’y trouverais un réconfort. Mais je n’en revins que plus chagriné contre toute chose, et quasiment dégoûté de la vie. Non ! non ! Ce n’était pas bien à Dieu !
Dans cette souffrance, voyant que je ne pouvais rien pour Toinon, il me prenait par moments une volonté de partir au loin, n’importe où ; au moins, je ne serais pas tourmenté sans cesse de ce désir, de ce besoin d’aller vers elle, auquel je devais sans cesse résister ? Mais ensuite, je pensais que Toinon aurait peine d’apprendre que j’étais parti, et je n’étais pas sûr non plus de pouvoir me résoudre à m’éloigner.
Deux fois encore, j’osai l’aller trouver en cachette. Mais la première fois, l’heure avancée et la crainte de l’arrivée de son père, la seconde fois l’importunité de certains enfants qui cherchaient des nids de ce côté, nous obligèrent de nous séparer promptement, et ce fut heureux peut-être.
J’étais aussi chaste et aussi timide que peut l’être, à dix-neuf ans, un garçon dont les oreilles ont entendu trop de choses, mais dont le cœur est resté honnête ; une fille prudente n’aurait eu rien à craindre avec moi. Mais Toinon était si étrangement ignorante, elle m’aimait si naïvement et s’abandonnait à moi avec tant de douceur et de tendresse, que j’étais seul à lutter contre notre jeunesse et notre amour. Elle n’avait point assez de caractère pour lutter contre ses parents ; je n’aurais fait que la rendre plus malheureuse encore, et cette pensée me faisait frémir.
Je cessai donc tout à fait d’aller au pâturage. Chaque dimanche, du moins, ou jour de fête, nous nous rencontrions à l’église ; nos yeux se parlaient. À la seule expression de son visage, à certains frémissements nerveux, j’étais averti des jours où le parrain était là.
Un dimanche – c’était aux environs de Noël – je ne la vis pas à son banc. Il me prit un serrement de cœur horrible. Je me disais à moi-même : est-elle malade ? – mais derrière cette peur, une autre, je ne savais quoi, me tenait saisi. La mère non plus ne vint pas ; le père seulement, et il avait plus que jamais son air de fouine, et dans ses petits yeux la lueur de la bête qui tient sa proie.
— Qu’y a-t-il, mon Dieu ! me disais-je.
À l’évangile, quand le prêtre monta en chaire pour le prône et les annonces, j’entendis ceci :
« Il y a promesse de mariage entre François Dachet, cultivateur, âgé de quarante-six ans, veuf de Madeleine Potier, et Antoinette Varny, âgée de dix-sept ans, fille mineure et légitime de Mathieu Varny et de…
Cela me passa dans tous les membres ; il me sembla que je devenais de pierre, et je restai sans bouger, sans respirer presque, jusqu’à la sortie de l’église où, parmi la foule, je me traînai dehors. Et tandis que ma mère me cherchait, j’allai me cacher dans un champ, derrière un bouquet de bois, où je restai la face contre terre jusqu’au soir.
Je ne pouvais pas voir le mariage de Toinon ; je ne le pouvais pas. L’avare n’ayant point acheté la dispense de deux bans sur trois, comme font les personnes aisées, la promesse de mariage devait encore être lue deux dimanches de suite ; et mon temps de service chez M. Legros finissait dans huit jours, à la Noël. Jusque-là, je n’avais pris aucun parti entre les offres que j’avais reçues, l’une d’un propriétaire paysan de notre village ; l’autre, d’un bourgeois de la ville voisine, qui, ayant jardin, tenait un domestique à l’année. Désormais je n’hésitai plus : je partirais.
Pendant les huit jours qu’il me fallut passer encore chez nous, j’eus le temps d’entendre des choses cruelles, car il va sans dire qu’on clabaudait partout du mariage auquel les Varny contraignaient leur fille. On disait que la petite ne faisait que pleurer, que Dachet avait tort de la prendre ainsi malgré elle. Mais cette indignité n’empêchait point que les gens eussent le cœur de plaisanter ; et c’étaient des éclats de rire en racontant que Toinon n’avait consenti à se marier qu’à la condition qu’elle ne coucherait point avec son mari. Tant d’innocence passait pour trop de bêtise. Moi, j’avais rage et honte. Je pleurais sur Toinon et je haïssais les hommes, me disant que leurs finesses n’arrivent souvent qu’à les rendre plus vils que les animaux.
Dans la nouvelle maison où j’entrais, il n’y avait que deux autres domestiques : la cuisinière, et un garçon pour lui aider, soigner le cheval, et faire les commissions. J’étais seul chargé du jardin, et cela me plut, tant à cause de l’humeur sombre où j’étais, que par crainte des ennuis que j’avais eus chez l’autre bourgeois de la part des camarades. Je n’avais pas le cœur à la distraction et le travail m’était plutôt un soulagement ; je fis mon devoir.
Les maîtres s’en aperçurent et me traitèrent bien. On me parlait avec politesse et douceur ; et si ce n’eussent été les enfants, qui eux me regardaient de haut et se plaisaient à me commander, je n’aurais eu dans cette maison aucun sujet de plainte.
Je me disais à ce propos : – On parle tant d’égalité ! Mais comment pourrait-elle entrer dans les âmes quand les enfants des riches, tout petits, sont habitués à commander à des hommes et à les considérer comme des êtres d’une autre espèce ? – Monsieur Octave et Mademoiselle Julie, si je tardais à exécuter leurs ordres, entraient en colère et me disaient : Vous êtes fait pour nous obéir !
Et ils en étaient bien persuadés ! Monsieur Octave avait huit ans ; mademoiselle Julie en avait six.
À la cuisine, le groom et la cuisinière parlaient surtout de leurs maîtres, et presque toujours avec malveillance, épluchant leurs défauts et se plaisant par derrière à les traiter familièrement, même avec mépris. – Après tout, ce n’était qu’un échange. – Ils me trouvaient sournois, parce que j’étais triste, et il est certain que pour rien au monde je n’eusse voulu leur laisser voir mon chagrin.
Malgré tout, maintenant que j’avais une bonne nourriture et un travail modéré, mes forces physiques se développaient à vue d’œil. Déjà, chez M. Legros, je m’étais mis à grandir comme un bouton d’avril, qui, après le vent et le froid, part au premier rayon de soleil ; en un mois, les manches de ma veste et mon pantalon s’étaient trouvés trop courts. Longtemps retardée par la misère, ma croissance, à la fin, se faisait tout à coup, et mes fatigues, désormais, étant largement réparées, je sentais mes forces augmenter chaque jour. Ah ! si les hommes savaient ce que coûte la misère ! C’est pire pour une nation, que dans un jardin une gelée de mai.
J’eus un autre avantage chez mon nouveau maître, M. Gardon : la journée finissait de bonne heure et l’on ne me demandait pas compte de mes soirées. Si bien que je pris des leçons d’écriture et de calcul, et m’habituai à lire couramment. La lecture me passionna ; elle me transportait dans un autre monde, où je n’avais plus souvenir de moi-même, et vivais de la vie d’autrui. Mais dès que j’avais fermé le livre, je retournais à Toinon et à mon chagrin.
J’étais depuis quatre mois environ chez M. Gardon ; c’était en plein avril, quand une nuit je rêvai de Toinon ; cela m’arrivait souvent ; mais ce rêve-là m’impressionna plus que les autres : comme toujours, elle était pâle et triste ; et cette fois, elle portait le costume de mariée, mais déchiré et souillé, son bouquet de fleurs d’oranger pendant à sa ceinture arrachée. Elle se pencha sur moi, les yeux pleins de larmes et pourtant elle souriait, en me disant :
— Adieu, mon Pierre ! Je suis bien contente de m’en aller !
Elle m’embrassa et je m’éveillai, tout raidi, le cœur serré, et je fondis en larmes ; car selon les idées dans lesquelles j’avais été élevé, je ne doutais point que ce rêve ne m’annonçât la mort de Toinon.
Cependant, j’avais lu aussi et entendu dire à des gens instruits que c’était une sottise de croire aux rêves. Je cherchai donc à m’ôter cette idée, et, quand je fus au grand jour, occupé à mon travail, j’y parvins pour une bonne part ; mais elle revenait toujours, et je ne pouvais m’ôter cela de dessus le cœur. Si bien que, le soir venu, j’allai attendre sur la route le facteur rural qui desservait notre village, et marchant près de lui, comme si j’avais eu affaire du même côté, je lui demandai s’il avait vu ma mère.
Il ne l’avait point vue. Je lui fis d’autres questions, et de fil en aiguille, nous arrivâmes à la Sorinière, autrement dit la maison de François Dachet, à un quart d’heure du village.
— Vous y allez quelquefois ?
— Bien rarement, me dit-il ; on n’y reçoit guère de lettres ; pourtant, ce matin même, je suis monté dans la voiture du médecin, jusqu’à la barrière.
— Dachet est-il malade ?
— Non, pas lui, mais sa femme. Elle est très mal, à ce qu’il paraît.
Je faillis courir tout de suite chez nous ; la tête me tournait. Pourtant, je me fis une raison, et revenant chez mon maître, je lui dis que ma sœur était très mal, qu’il me fallait partir, que je mettrais quelqu’un à ma place. M. Gardon fut très contrarié ; la planche des petits pois n’était pas finie ; trouverait-on un homme comme ça tout de suite ? Il faisait nuit, je ne pouvais pas faire cinq lieues à cette heure ; il fallait attendre au lendemain : Je me lèverais dès l’aube, et aussitôt la planche finie, je partirais.
Cette nuit-là, je ne dormis guère et la passai à pleurer Toinon ; je la sentais morte. Enfin, je partis. J’allais d’un grand pas, comme si j’avais craint de ne pas arriver à temps, et la dernière lieue, je la fis presque en courant ; quand j’arrivai sur la hauteur d’où l’on découvre notre village, il me prit un serrement de cœur si fort que je fus obligé de m’asseoir. De là, je voyais le toit de la maison, celui de l’étable, où chaque jour nous nous étions rencontrés, pendant près de deux années, où elle me donnait à boire au seau de lait, avec son doux sourire et son doux regard !… Mon cœur ne put se contenir davantage et je tombai sur mes genoux en pleurant et en criant.
Un à un tous nos souvenirs me revinrent ; j’en étais comme recouvert et perdu, ils entraient en moi et je les vivais comme auparavant, ne sachant plus où j’étais, ni le jour ni l’heure… Combien de temps mirent à passer en moi nos deux ans d’amour, je ne sais ; car, si ce n’étaient les horloges qui nous avertissent, le temps serait pour nous comme ces fils élastiques qui selon qu’on les tire ou qu’on les laisse aller, s’allongent énormément ou deviennent tout petits. Le son de voix qui partaient d’en bas me rappela où j’allais, et regardant le soleil, je vis qu’il était très haut. Il ne devait pas être loin d’onze heures ; je me remis en chemin.
Était-ce l’effet de ces souvenirs, vécus de nouveau ? Je ne pensais plus à la mort ; je ne croyais qu’à la vie. Je me disais : « Ma mère va être bien étonnée de me voir. Que lui dirai-je ? Mais elle, Toinon, que faire ? Comment la voir, lui parler ?… Près de ce mari ?… Oh ! si seulement elle était guérie ! Alors, je m’en irais plus content. Mais si elle est malade, oserai-je la demander ? Eh bien ! n’ai-je pas vécu longtemps dans sa maison ? C’est un lien, cela. »
Mais l’idée de la voir chez ce Dachet… sa femme !… me soulevait le cœur, et je pensais par moments qu’il valait mieux garder dans mon cœur et dans mes yeux l’image de ma Toinon, quand elle était toute à moi.
J’allais ainsi, sans prendre garde à ces voix qui m’avaient tiré de ma rêverie, quand tout à coup je les entendis plus près de moi. Elles venaient sur le chemin de la Sorinière, qui aboutit à la route, et ce n’étaient pas des voix de gens qui parlaient entre eux, mais qui semblaient marmotter des prières ou des litanies. Ceci, même avant que d’avoir compris, me fit froid au cœur, et je me sentis si faible, que je ne voulus pas me laisser voir… François Dachet devait être là ! Je me blottis dans le fossé de la route, en face de la barrière, derrière une touffe d’acacias et un tas de pierres, et j’attendis, regardant à travers les branches. J’avais la vue trouble et dans mes oreilles un grand bruit.
La barrière s’ouvrit ; je vis une chose noire qui allait en l’air, portée sur les épaules de quatre hommes, et derrière marchait François Dachet, avec d’autres, que je reconnus pour des parents et amis de Toinon. Des femmes, sous le capuchon de leurs capes noires, pleuraient ou marmottaient… Il me sembla que j’allais mourir aussi, et je tombai de mon long dans le fossé.
M’étais-je évanoui ? Peut-être ! En me relevant, il me sembla qu’il était midi et que j’avais quelque chose de pressé à faire, sans, pour le moment, savoir quoi. Mais alors éclata dans l’air le son des cloches, qui tintaient leur chant d’enterrement ; elles me disaient que la messe était finie et qu’on allait porter Toinon au cimetière. C’est vrai que j’étais en retard. Tout d’un coup, les forces me revinrent et je me mis à courir. Arrivé à l’autre bout du cimetière, comme la croix et le cercueil entraient par la porte, je fis un trou dans la haie et marchai parmi les tombes. Où donc était celle de Toinon ? J’allai droit vers le cercueil, qui venait à moi, et bientôt nous ne fûmes plus séparés que par une fosse fraîchement creusée, au bord de laquelle mes genoux fléchirent.
— Toinon !… Toinon !… Elle était là !… Et je ne la voyais plus !… Toinon !…
J’aurais donné ma vie pour l’embrasser encore.
On enleva le drap noir ; le cercueil se balança sur les cordes, et descendit… Elle était là-dedans, entre ces planches ! morte !… ma Toinon ! si jeune, si aimante, si douce ! Elle qui m’avait donné la vie de l’amour !… Ce cercueil me tirait à lui, et j’aurais voulu qu’on m’enterrât avec elle.
Les sanglots des femmes étaient devenus plus bruyants autour de la fosse ; quand le cercueil toucha le fond, d’un bruit sourd, un cri déchirant retentit et une femme couverte d’une cape noire, les bras levés, accourut au bord de la fosse comme pour s’y jeter. Sa figure était si changée que j’eus peine à reconnaître la mère Varny. Elle cria de toute sa force :
— Toinon ! pardonne-moi ! Oh ! pardonne-moi !… C’est moi qui devrais mourir !
Plusieurs la retenaient ; se débattant contre eux :
— Vous ne savez pas ? C’est nous qui l’avons tuée ! J’ai tué ma fille ! Elle me l’a dit avant de mourir. Et c’est vrai ! Je l’ai tuée ! Qu’on me tue aussi !… Je l’ai mérité. Oui, je vous bénirai, faites-moi mourir !…
C’était un désespoir à faire frémir tous ceux qui étaient là, et l’on n’entendait de toutes parts que cris et gémissements. On emporta la Varny. Ses remords étaient bien sincères ; car de ce jour elle donna aux pauvres, en dépit de son mari, qui lui, comme une bête, bien qu’il n’eût plus d’enfant, épargnait toujours. Seulement, elle faisait trop valoir ce qu’elle donnait et on y sentait l’effort. Cela dura deux ans, puis le naturel reprit le dessus. Mais elle ne cessa jamais de pleurer sa fille ; sa santé s’affaiblit et la crise d’âge l’emporta.
Pour moi, j’étais resté sur la fosse de Toinon, et ce n’était pas par volonté, à proprement dire, mais parce que, foudroyé d’âme et de corps, j’étais incapable de faire un mouvement. Mes membres étaient pesants comme doivent être ceux des morts ; je ne sentais plus, je ne pensais plus, sinon que Toinon était dans cette fosse. Une à une tombèrent les pelletées de terre ; la fosse fut comblée ; tout le monde était parti, les fossoyeurs aussi s’en allèrent, et je restai seul comme dans un rêve.
J’entendais le relèvement des herbes roulées, le tassement sourd de la terre ; je voyais les cyprès se balancer au vent ; les moucherons danser dans la lumière et les abeilles qui venaient chercher leur miel dans les jonquilles et les violettes des tombes ; au loin, résonnaient des voix d’enfants, les bruits du village. Des images plutôt riantes que funèbres me remplissaient la tête ; c’étaient les heures écoulées de Toinon qui passaient en moi ; je revivais notre vie commune. Enfin, le souvenir de notre dernière entrevue et de notre dernier baiser, me brisant le cœur, rompit l’espèce de charme où j’étais ; car il me semblait, désormais, que je devais passer là ma vie.
Repris d’un accès de désespoir, je m’étendis sur la fosse, appelant Toinon et la suppliant de m’emporter avec elle. Mais rien ne répondait ; c’était bien la mort.
La nuit s’était faite ; une rosée froide tombait, qui peu à peu attiédit ma fièvre. Tout à coup, j’entendis un frôlement près de moi, et me voyant dans un cimetière, la nuit, les idées superstitieuses dont on m’avait rempli la tête dès l’enfance, me saisirent. Je n’aurais pas craint la mort ; j’eus peur des fantômes et, tremblant, je sortis du cimetière.
Notre ami s’arrêta : le manuscrit était achevé. Un silence régna, que rompit le voisin propriétaire, celui qui avait si vivement accusé les défauts du paysan :
— Eh bien, qu’est-ce que ça prouve ?
— Ça prouve, répondit Charles L…, une chose bien simple, et qui n’aurait pas besoin d’être dite, si l’on n’entendait si souvent charger cette race de tant de méfaits. C’est qu’il y a chez les paysans, comme partout, des natures d’élite…
— Plus rares qu’ailleurs, ajouta le voisin en ricanant. Combien de père et mère Varny, et de Dachet pour une Toinon ?
— Soit, reprit notre ami, mais ne vous êtes-vous jamais demandé d’où vient cette avarice du paysan ? Souvenez-vous qu’il n’y a pas encore cent ans, qu’en proie à des abus et des violences de toute sorte, à des exactions féroces et sans frein, il voyait ses récoltes foulées par les chasses du seigneur, dévorées par les colombiers et par son gibier, sans qu’il lui fût permis de les défendre, et partagées en dernier lieu par les oisifs de la paroisse, depuis le seigneur et le curé, jusqu’aux – ne l’oublions pas, nous autres qui nous plaisons tant à n’accuser que les nobles, – jusqu’aux financiers et magistrats grands propriétaires, aux procureurs, juges, huissiers, sergents, mangeurs de village, qui tous à l’envi, outre le fisc, se ruaient sur le vilain, pauvre bête de somme, travaillant et payant pour tous, et qui n’était récompensée de ses sueurs que par la famine, les coups, l’insulte, voire la pendaison. Il n’y a pas cent ans que la nuit du 4 août a brisé les fers de cet esclave, et on lui reproche la ruse et la défiance qui, hier encore, étaient la seule arme défensive !
On s’étonne de sa passion pour les biens nécessaires à la vie, dont il jouit sans crainte depuis si peu de temps, – quand il en jouit, – et l’on ne comprend pas que l’horreur de tant de maux, dont ses nerfs et ses moelles ont été pétris depuis tant de siècles ne saurait être effacée par seulement quatre générations !… Quand la misère le talonne encore de si près, et souvent fait de lui sa proie !… Comment se serait-il transformé si vite ? Jusqu’en 48, il est resté à part du droit, et presque jusqu’à ces temps-ci de l’instruction. On commence à peine à élargir l’école ; elle a toujours besoin d’être vivifiée, humanisée ; et le paysan enfin, quoi qu’on dise, est toujours serf du travail de l’aube à la nuit.
— S’ils ne songeaient pas uniquement aux biens matériels, allégua le voisin, ils pourraient s’instruire davantage. Aujourd’hui, que le paysan possède la terre…
— Mon ami, votre domaine n’a pas moins de quatre-vingt-quinze hectares. J’en possède à peu près autant, et nous employons chacun une vingtaine de journaliers dont les uns n’ont rien du tout, les autres seulement une maisonnette (dont nous ferions une étable) avec un jardinet, quelque petit champ rarement. Disons les choses comme elles sont, nous qui les voyons de près. – Le paysan, en général, n’est point à l’abri de la misère. Si parmi eux quelques enrichis sont vaniteux, grossiers, égoïstes, c’est le lot assez général des parvenus de toute classe ; mais quant à la masse de nos paysans, je vois en elle, à côté de défauts qui tiennent à ses conditions de vie, de fortune et d’éducation, des qualités qui lui sont particulières : le courage au travail, la patience, la persévérance, la sobriété, l’épargne, l’aspiration vague, mais ardente, vers un état meilleur. Si cette aspiration reste jusqu’ici bornée aux biens matériels, à qui la faute ? L’accuseriez-vous de ne pas désirer la science ? – Elle n’est pas à sa portée. – La poésie ? – Sa langue n’est pas la nôtre. – L’art ? – En peinture, il n’a que des images d’Épinal. En sculpture, d’affreuses images coloriées, vêtues d’oripeaux. – La musique ? Il en a une à lui, qu’il s’est faite lui-même : vague, rêveuse, mélodieuse et mélancolique, elle nous révèle l’âme cachée de cet être rude au dehors, mais profondément humain, dont les aspirations et les sentiments sont incessamment refoulés par son âpre vie.
— Au moins, il pourrait lire et…
— La littérature qui lui est offerte, ah ! oui, parlons-en ! s’écria Charles L… avec vivacité. « Si votre fils vous demande du pain, lui donnerez-vous un serpent ? » dit l’Évangile. C’est là pourtant ce que fait la classe instruite, tutrice naturelle du paysan, quand celui-ci demande le pain de l’esprit. Depuis la récente accession des masses à la lecture, quel débordement de publications sans style, sans goût, sans moralité, sans pudeur, simples quémandeuses de gros sous ! Il s’agit bien d’instruire cet ignorant, d’étendre son horizon, d’élever ses sentiments ! Non, mais de l’amuser à bas prix, sans crainte de le corrompre et c’est à qui étalera le plus de crimes, de férocités, de turpitudes, au milieu de plus d’invraisemblance, à qui excitera le plus les nerfs et l’imagination de cet inculte lecteur, tout en lui donnant le luxe et l’ambition comme souverain bien et but de la vie. Ainsi les explorateurs de terres nouvelles portaient aux sauvages des verroteries et l’eau de feu. Nous sommes des barbares ! – et voilà qui dépasse peut-être l’aridité paysanne ?
— Vous avez trop raison, dit Mme Louise. Mais comment faire ? Pour moi, je suis membre de deux sociétés d’éducation et de secours, qui font beaucoup de bien… à Paris.
— On oublie trop la province, observa Paul B…
— Dites que la province s’oublie.
— Toutes les initiatives sont à Paris.
— Non pas, il ne manque point en province de bonnes volontés. Elles sont trop clairsemées, voilà tout.
— Nous avons des sociétés pour la propagation de bons livres populaires…
— Et elles sont en perte ou végètent, j’en sais quelque chose.
— C’est, dit Charles L…, qu’il faut parler au paysan son langage et non pas le nôtre.
— Quoi donc ! Écrire en patois.
— On peut en très bon français, quoique très simple, leur parler le langage de leurs sentiments, de leurs intérêts ; mais pour cela, il faut les bien comprendre et les bien connaître.
— Que ne le faites-vous ?
— J’essaierais ; mais l’éditeur ?… Affaire douteuse ! Ce n’est pas seulement la bourse du paysan qui a peur. Une œuvre si utile et si vaste doit être une œuvre d’association.
On discourut beaucoup sur les moyens et sur les difficultés, les uns avec enthousiasme, les autres au point de vue critique ; enfin, comme les sujets les plus sérieux ne lassent pas moins notre attention que d’autres, et peut-être plus promptement, on parla d’autre chose, et Mme Louise demanda, s’adressant à Charles L… :
— Vous ne nous avez pas dit ce qu’est devenu votre héros, Pierre ?
— Il est mon lieutenant et mon associé.
— Votre associé !…
— Je lui sers un traitement fixe pour ses besoins de famille, et il a un intérêt dans les profits comme dans les pertes de l’exploitation.
— Sa famille ! J’en étais sûre ! s’écria Mme Louise. Pierre s’est marié !…
— Et pourquoi pas ? Il n’a jamais songé au suicide. Le paysan n’est pas romanesque ; il est sincère vis-à-vis de lui-même ; c’est un positif.
— C’est bien pis ! s’écria le détracteur des ruraux, il devient sceptique.
— En vérité !
— Eh ! ne voyez-vous, reprit notre hôte, que les vices, les travers, les opinions et les toquades de la classe dirigeante tombent, au bout d’un temps dans le peuple, avec nos vieilles modes, comme les vices et les prétentions aristocratiques ont passé en nous ? Nous avons charge d’âmes, sans y prendre garde. Et cette insouciance, nous la payons cher, aujourd’hui que le peuple est souverain. Il nous a imposé la tradition impériale quand nous venions de nous en défaire. Il est en train de s’approprier nos scepticismes et notre immoralité, pour nous en écraser, peut-être irrémédiablement, à l’heure où nous entrerons dans la foi nouvelle, celle de la justice réalisée dans la vie humaine. Que de malheurs nous pourrions éviter en nous livrant ardemment à l’éducation de ce pupille, qui, bon gré, mal gré, tient en ses mains notre destinée, – car nous sommes arrivés, à force d’individualisme et d’opposition des intérêts, à l’oubli de cette maxime de la sagesse orientale : – N’empoisonne pas la source qui doit t’abreuver.
FIN.
a été édité par la
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en juin 2026.
— Élaboration :
Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Ngân, Miriam, Anne C., Joan, Françoise.
— Sources :
Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Léo, André (pseud. de Béra, Léodille, Victoire). « Toinon » Le Siècle. Édition de Paris, « Le Feuilleton du siècle », 12 numéros, du 27 novembre au 16 décembre 1884. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de Champ de blé aux corbeaux de Vincent van Gogh (1890), (Musée Van Gogh d’Amsterdam).
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