Kâlidâsa

LA RECONNAISSANCE DE SAKOUNTALÂ

Drame en 7 actes
traduction adaptation : P. E. Foucaux

1867

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 

Table des matières

 

INTRODUCTION.. 3

I. 3

II. 11

III. 12

BÉNÉDICTION.. 18

PROLOGUE. 19

ACTE PREMIER.. 22

ACTE DEUXIÈME. 46

ACTE TROISIÈME. 66

ACTE QUATRIÈME. 86

ACTE CINQUIÈME. 111

INTERMÈDE. 134

ACTE SIXIÈME. 140

ACTE SEPTIÈME. 172

NOTES. 201

Ce livre numérique. 220

 

INTRODUCTION

I

C’est en 1789 que parut à Calcutta la première traduction de Sakountalâ, en anglais, par William Jones.

L’histoire de la découverte du chef-d’œuvre du théâtre indien est assez curieuse pour que nous empruntions au savant anglais le récit qu’il en fait dans sa préface. Ce récit servira en même temps à montrer quels progrès ont faits les études indiennes depuis cette époque.

« Dans une des Lettres édifiantes, qui, généralement parlant, ne doivent être consultées qu’avec précaution, j’avais lu le passage suivant : On trouve au nord de l’Inde un grand nombre de livres appelés Natacs, qui, comme les Brahmes l’assurent, contiennent beaucoup de faits historiques sans aucun mélange de fables.

« Ayant conçu le plus vif désir de connaître l’état réel de cet empire avant sa conquête par les barbares du Nord, je cherchai, dès mon arrivée au Bengale, à me mettre en état de lire ces livres, soit avec le secours des traductions, s’ils avaient été traduits, soit en apprenant la langue dans laquelle ils étaient écrits. Dès que je fus capable de converser avec les Brahmanes, ils m’assurèrent que les Natacs n’étaient pas des histoires, mais qu’on désignait au contraire par ce nom des ouvrages pleins de fictions et de fables, composés sur divers sujets et en différents dialectes indiens ; que leur forme ordinaire était celle de dialogues en prose et en vers, pour être récités devant les anciens Radjas dans leurs assemblées publiques.

« Cette définition ne m’en donna pas une idée précise, mais j’en conclus cependant que ces dialogues roulaient sur des sujets de morale et de littérature, tandis que quelques Européens que je consultai avaient cru comprendre qu’ils ne traitaient que de la poésie, de la musique et de la danse.

« Enfin, un Brahmane très éclairé, nommé Radhacant, qui avait longtemps observé les coutumes anglaises, parvint à faire cesser mes incertitudes, et à me causer autant de joie que de surprise, en me disant que notre nation avait des compositions du même genre qu’on représentait publiquement à Calcutta pendant la saison froide, et qui, ainsi qu’il l’avait appris, portaient le nom de comédies.

« Je résolus aussitôt de lire celles de ces productions qui passaient pour les meilleures, et je lui demandai lequel de leurs Natacs était le plus universellement estimé. Il me répondit sans hésiter que c’était Sakountalâ, récitant à l’appui de son opinion, suivant l’usage des Pandits, la stance suivante :

« L’anneau de Sakountalâ, dans lequel le quatrième acte et quatre stances de cet acte brillent d’un éclat extraordinaire, est une riche effusion du génie de Kâlidâsa. »

« Je parvins bientôt à m’en procurer une copie exacte, et, aidé par mon maître, j’en fis d’abord une traduction littérale en latin[1]. »

La traduction anglaise de William Jones, réimprimée à Londres en 1790, servit de texte à la traduction allemande de Forster, qui parut l’année suivante. C’est probablement la lecture de cette dernière qui inspira à Goethe la belle stance qui est devenue l’épigraphe inséparable de toutes les reproductions du chef-d’œuvre de Kâlidâsa.

« Veux-tu, dans un seul mot, renfermer à la fois

Et les fleurs du printemps et les fruits de l’automne ?

Veux-tu le ciel, la terre et les senteurs des bois ?

Veux-tu ce qui ravit, transporte ? ce qui donne

L’émotion au cœur, le plaisir à l’esprit ?

Voici Sakountalâ : par ce nom tout est dit ! »

Parmi les ouvrages du poète hindou, nul ne peut, en effet, être comparé à Sakountalâ pour la richesse de l’imagination, la grâce des détails et la connaissance profonde du cœur humain.

À peu près à l’époque où Goethe louait si bien, dans une seule stance, le drame de Kâlidâsa, Auguste Wilhelm de Schlegel, dans sa première lecture sur la littérature dramatique, écrivait ce jugement, que le temps n’a fait que confirmer :

« L’Europe a appris dernièrement que les Indiens ont une riche littérature dramatique qui remonte à plus de deux mille ans. Le seul spécimen qui nous soit connu jusqu’à présent est la délicieuse Sakountalâ, qui, malgré le coloris d’un climat étranger, présente, dans son ensemble, une si grande ressemblance avec notre drame romantique, qu’on pourrait croire que cette ressemblance est due à la prédilection que Jones professe pour Shakespeare, si sa fidélité, comme traducteur, n’était pas confirmée par d’autres savants orientalistes. »

Alexandre de Humboldt, dans le livre qui a été son dernier ouvrage[2], vante ainsi le poète hindou :

« Le nom de Kâlidâsa a été de bonne heure célèbre chez les nations de l’Occident. Les traductions anglaise et allemande de Sakountalâ ont excité une admiration qui s’est justement reportée sur Kâlidâsa. La tendresse dans l’expression des sentiments et la richesse de son imagination créatrice lui ont assuré la place élevée qu’il occupe entre toutes les nations. »

Et ailleurs encore : « Kâlidâsa, le célèbre auteur de Sakountalâ, décrit en maître l’influence que la nature exerce sur l’esprit des amants. »

Comme dernière preuve de la faveur que Kâlidâsa a trouvée en Allemagne, j’emprunterai à l’un des plus illustres représentants de l’érudition sanskrite cette appréciation du poète hindou considéré principalement dans ses œuvres dramatiques :

« Kâlidâsa doit être envisagé comme l’astre le plus brillant dans le ciel de la poésie d’art chez les Indiens. Sous plus d’un rapport il est digne de cet éloge : il a mis en œuvre avec la puissance d’un maître la langue littéraire de son pays ; grâce à une extrême délicatesse de sentiments, il lui a donné, d’accord avec la nature des sujets, des formes tantôt simples, tantôt habilement travaillées, sans tomber dans le raffinement de l’art propre à la décadence, sans franchir les limites du bon goût. On le louerait pour la variété de ses créations, pour ses facultés d’ingénieuse invention, pour l’heureux choix de ses sujets, comme aussi pour la complète réalisation de ses desseins. On vanterait également à bon droit la beauté de ses descriptions, la finesse de son expression dans la peinture du sentiment, et la richesse de son imagination. Ses deux drames, Sakountalâ et Ourvacî, méritent au plus haut point de telles louanges. Dans leur composition, il a cédé aux inspirations de son intelligence heureusement douée et possédant la conscience de sa force[3]. »

Outre la traduction française de Sakountalâ dont nous avons parlé en commençant, on en compte deux autres : celle de Chézy, plus vive et plus élégante, mais à laquelle on peut reprocher un peu de mollesse ; et enfin celle de M. Hyp. Fauche, qui a traduit en entier les œuvres de Kâlidâsa[4]. Les personnes auxquelles le talent du poète dramatique inspirera le désir de lire ses autres ouvrages trouveront réunis dans les deux volumes dont nous parlons :

Vikramâ et Ourvacî, drame en cinq actes du même genre que Sakountalâ, et dans lequel on retrouve les qualités qui distinguent cette dernière pièce.

Sakountalâ[5].

Le Raghou vansa, ou histoire de la famille de Raghou, poëme historique en XIX chants.

Le Mêghadoûta ou Nuage messager, poème élégiaque, rempli de descriptions où se développent à l’aise toutes les qualités du poète, lorsque, décrivant les chagrins de l’absence, il veut faire partager à la nature entière sa tristesse et ses ennuis.

M. André Lefèvre a donné, du Mêghadoûta, une élégante traduction en vers, aussi fidèle que la poésie française pouvait le permettre[6].

Le Ritou Sanhara, ou Cycle des saisons, poème descriptif en six parties correspondant aux six saisons qui composent l’année, suivant les Hindous.

6°Les sept premiers chants du Koumâra Sambhava, qui en compte vingt-deux, et dont les quinze derniers, qu’on croyait perdus, s’impriment en ce moment, à Bénarès, dans le journal sanskrit-anglais « le Pandit. »

C’est un poème mythologique, comme l’indique son titre : la Naissance de Koumâra, le dieu de la guerre.

Nous ne dirons rien de quelques autres ouvrages qui, certainement, ne sont pas de Kâlidâsa, et que M. Fauche a traduits, en laissant de côté un troisième drame que MM. Weber et Lassen, d’accord avec la tradition hindoue, attribuent aussi à Kâlidâsa. Le sujet de ce drame, intitulé Mâlavikâ et Agnimitra, est une intrigue de cour assez bien conduite ; mais le style et les pensées, moins brillants que dans les autres ouvrages du même auteur, semblent indiquer qu’il fut composé à une époque où l’âge avait déjà refroidi son talent.

Les trois traductions de Sakountalâ dont il vient d’être parlé ont été faites sur la « Récension Bengalie. »

On donne ce nom en Allemagne aux textes sanskrits tels que les reproduisent les manuscrits du sud de l’Inde et plus particulièrement du Bengale, écrits le plus souvent en caractères bengalis. Ceux du nord – ouest sont désignés par le nom de « Récension Dévanâgarî. »

La traduction que nous publions dans ce volume a été faite sur la dernière récension, qui diffère assez de l’autre pour mériter d’être traduite à part.

Adoptée une première fois par M. O. Bœhtlingk, dans l’excellente édition qu’il a donnée du texte sanskrit, accompagné d’une traduction allemande, la récension Dévanâgarî a été, en second lieu, suivie par M. Monier Williams. On doit à ce savant professeur l’édition la plus belle et la plus complète du texte sanskrit de Sakountalâ[7]. On lui doit aussi une traduction anglaise du chef-d’œuvre de Kâlidâsa, imprimée avec tous les raffinements de l’art moderne ; le volume qu’elle remplit est, sans contredit, l’un des plus beaux livres qu’ait produits la typographie anglaise[8].

Nous avons suivi le texte sanskrit de M. Monier Williams, et nous avons largement profité des savantes notes qu’il a mises à chaque page de son édition.

II

Il y a des personnalités qui se dérobent aux investigations des biographes, et, par une contradiction singulière, ce sont généralement les plus célèbres. Dans la Grèce antique, c’est Homère, dont le lieu de la naissance est inconnu ; puis Sapho, dont le nom, comme celui de Kâlidâsa, semble avoir appartenu à plusieurs personnes.

Il n’est donc pas étonnant qu’on ne soit pas d’accord sur l’époque de la naissance de Kâlidâsa, et qu’il soit impossible de dire avec certitude le lieu où il est né, dans un pays qui, comme l’Hindoustan, se montra toujours trop peu soucieux de la précision dans la chronologie et dans l’histoire.

Dans un savant mémoire publié à Bombay, en 1861, M. Bhâu Dâdji a cherché à prouver que l’auteur de Sakountalâ fleurissait au VIe siècle de J.-C. et que ses protecteurs avaient été Vikramâditya, roi d’Oudjein, dans le pays de Malva, et Pravarasêna, roi de Kachemir ; Kâlidâsa serait alors le même personnage que celui qui, sous le nom de Matrigoupta, fut nommé gouverneur du Kachemir, qu’il aurait administré pendant cinq ans.

La plupart des orientalistes ont suivi l’opinion de William Jones, en plaçant Kâlidâsa sous le règne de Vikramâditya, qui établit l’ère appelée par les Hindous Samvât (57 ans avant J.-C.), ce qui ferait de Kâlidâsa un contemporain de Virgile et d’Horace.

Wilford, Prinsep et Elphinstone placent Kâlidâsa au Ve siècle de notre ère.

Dans les pays de Gouzerate, de Malva et du Dékhan, on croit que Kâlidâsa vécut au XIe siècle de J.-C., à la cour du roi Bhôdja. Mais comme il y a eu trois princes de ce nom, en 575, 665 et 1044, il faudrait déterminer quel est celui qui fut le contemporain de Kâlidâsa. En admettant, comme cela n’est guère douteux, qu’il y ait eu plusieurs littérateurs portant le nom de Kâlidâsa, la différence de ces dates s’expliquerait facilement.

MM. Lassen et Weber placent l’auteur de Sakountalâ à la fin du second siècle de notre ère, et il est probable que c’est l’opinion qui se rapproche le plus de la vérité.

III

On a vu, dans l’appréciation du drame de Sakountalâ par A. W. de Schlegel, que le théâtre indien appartient au genre qu’on est convenu d’appeler romantique. Les auteurs dramatiques de l’Inde ne tiennent, en effet, aucun compte des unités de temps et de lieu, quoiqu’ils aient, d’ailleurs, une grande quantité de règles sur la composition des pièces de théâtre. Le lecteur curieux trouvera tous les éclaircissements nécessaires dans un excellent mémoire de H. H. Wilson, qui n’a pas moins d’une centaine de pages[9]. Il y verra, par exemple, que les écrits dramatiques des Hindous se divisent en deux classes, ceux d’un ordre élevé et ceux d’un ordre inférieur ; qu’il y a dix espèces du premier genre et dix-huit du second.

Une fois engagés dans les divisions, les Indiens ne s’arrêtent pas facilement, et, sans crainte de gêner le génie des auteurs, ils l’enferment dans un cercle dont il n’est pas permis de sortir. C’est ainsi que les rôles de femmes se divisent en trois : les jeunes, les adolescentes, les mûres. Puis vient une subdivision qui nous apprend que les caractères qu’on peut prêter à ces rôles sont au nombre de huit, tels que celui de la femme dévouée à son mari, celui d’une jeune fille affligée de l’infidélité de son amant ou qui se désole d’un mépris réel ou imaginaire, etc., et ainsi de suite, en analysant minutieusement toutes les nuances du sentiment.

Il faut remarquer, à l’honneur du théâtre indien, que la femme d’un autre ne doit jamais être l’objet d’une intrigue dramatique[10].

« Cette défense, » dit Wilson, « aurait singulièrement refroidi l’imagination et gêné l’esprit d’un auteur moderne. »

Outre les rôles principaux donnés aux femmes dans les drames indiens, on remarque aussi qu’elles y remplissent des emplois qui nous paraissent convenir plutôt à des hommes. Tels sont, dans Sakountalâ, celui de la portière du palais, celui des gardiennes du jardin royal, et enfin celui de ces femmes armées d’arcs et de flèches, chargées de veiller à la sûreté du roi.

Une différence importante sépare le drame indien du drame classique des autres nations : c’est l’absence complète de distinction entre la tragédie et la comédie ; on n’y trouve jamais de catastrophe tragique, car une règle absolue défend même d’annoncer sur la scène la mort du héros ou de l’héroïne. Les égards pour la bienséance sont portés aussi loin que possible. Aucune parole, aucun geste ne doit blesser les oreilles ou les yeux du spectateur.

La longueur des pièces est encore une particularité qui distingue le théâtre indien de celui des autres nations. Les dix actes du Chariot d’Enfant égalent en longueur au moins trois pièces d’Eschyle.

Si les Hindous, comme l’ont cru quelques personnes, n’ont eu l’idée de leurs drames qu’en voyant des pièces représentées à la cour des rois grecs de la Bactriane, ils ont singulièrement modifié les règles du théâtre classique, et se sont tellement éloignés de leur modèle supposé qu’on peut bien mettre en doute cette origine attribuée à leur théâtre[11].

Une particularité qui distingue le théâtre indien de celui des autres peuples, c’est que la plus grande partie de chaque pièce est écrite en une langue qui devait être inintelligible pour une portion considérable de l’auditoire.

« Quoiqu’il y ait peu de raisons de douter que le sanskrit ait été une langue parlée dans quelques régions de l’Inde, cependant il ne paraît pas probable qu’il ait jamais été la langue spéciale de toute la contrée, et certainement il a cessé d’être un dialecte vivant à une époque que nous ne connaissons pas[12]. »

Les femmes, les gens du peuple, et tous les personnages inférieurs d’un drame indien, sans en excepter le bouffon, quoique ce soit généralement un brahmane, parlent, il est vrai, un idiome vulgaire dérivé du sanskrit et appelé prâkrit, mais rien ne prouve que ce ne soit pas un langage convenu, s’éloignant, dans bien des cas, des formes de la langue usuelle.

Les représentations théâtrales étaient rares dans l’Inde. « Il paraît qu’on ne jouait de pièces que dans les occasions solennelles ou publiques. Elles avaient ce rapport avec les pièces athéniennes, qui se représentaient à des époques éloignées, et principalement aux fêtes de Bacchus. Suivant les auteurs indiens, les occasions convenables pour les représentations dramatiques sont les jours sacrés du mois lunaire, le couronnement d’un roi, les réunions au moment des solennités religieuses, les mariages, la rencontre d’anciens amis, la prise de possession d’une maison ou d’une ville, et la naissance d’un fils. Cependant la circonstance la plus ordinaire était la fête de quelque divinité.

« Comme les pièces indiennes n’étaient jouées que par circonstance, on comprend facilement pourquoi elles pouvaient être plus longues que les nôtres ; pourquoi aussi elles sont en si petit nombre. Il est vrai que la représentation ne dure pas dix jours comme celle des pièces chinoises ; mais quelquefois elles vont jusqu’à dix actes même assez longs, et il fallait pour les jouer au moins cinq ou six heures…

« Beaucoup de pièces certainement sont perdues, d’autres sont rares ; mais il est permis de douter que toutes celles qu’on peut trouver, et celles que mentionnent les écrivains qui ont écrit sur le drame, dépassent de beaucoup le nombre de soixante. Nous pouvons nous former une idée assez exacte de l’étendue du théâtre indien, en voyant qu’on n’attribue pas plus de trois pièces à chacun des grands maîtres, à Bhavabhoûti et à Kâlidâsa. C’est un compte bien pauvre à côté des trois cent soixante-cinq comédies d’Antiphane ou des deux mille de Lope de Véga[13]. »

Les Indiens n’ont jamais eu d’édifices construits exprès pour les représentations théâtrales, et ouverts au public gratuitement ou en payant. Les cours spacieuses des maisons des grands personnages convenaient bien mieux aux habitudes du climat de l’Inde, et c’est là, en effet, qu’avaient lieu les représentations.

Le maître de la maison, entouré de belles servantes qui rafraîchissaient l’air avec des éventails et des queues de yak, était placé au centre sur un trône ; à sa gauche étaient les femmes des appartements intérieurs, à sa droite les personnes de distinction. Derrière lui se tenaient les poètes, les astrologues et les médecins, tandis que des hommes avec des cannes et des gardes armés maintenaient l’ordre dans l’assemblée.

On a des preuves que le costume était toujours d’accord avec le rôle ; mais le mobilier du théâtre semble avoir été aussi borné que les décorations. Il se composait de sièges, de trônes, d’armes et de chars traînés par des animaux vivants. Les rôles de femmes étaient généralement remplis par des femmes, mais quelquefois aussi par des hommes ou de jeunes garçons, surtout s’il fallait représenter une matrone ou une religieuse bouddhiste, comme dans la pièce de Mâlatî et Mâdhava.

L’imagination des spectateurs devait toujours venir en aide aux acteurs, qui, de leur côté, cherchaient, par l’expression de leur débit et la vivacité de leur jeu, à suppléer à la mise en scène, qui, pour être comprise, n’avait pas besoin d’être aussi raffinée que celle de notre théâtre moderne.

« Les travaux qui ont eu pour objet l’histoire du théâtre en Europe ont beaucoup contribué à faire comprendre le théâtre indien. Il y a parfaite analogie entre les deux théâtres pour le temps qui a précédé le seizième siècle, excepté que, sous le rapport du costume et des rôles de femme, l’avantage est aux Indiens. Cependant, il ne faut pas étendre cette analogie aux mérites littéraires des deux scènes : beaucoup de pièces indiennes lutteraient heureusement avec le plus grand nombre des productions dramatiques de l’Europe moderne, et n’offrent rien de semblable aux monstrueuses productions qui ont précédé la naissance du drame légitime dans l’Occident[14]. »

BÉNÉDICTION

Que Civa vous protège par ces huit formes visibles dont il se revêt :

L’eau, la première création du Créateur ;

Le feu, qui porte l’offrande présentée suivant la règle ;

La personne du sacrificateur ;

Les deux astres (le soleil et la lune) qui règlent le temps ;

L’éther, qui parcourt sans cesse toute chose avec la propriété de transmettre le son à l’oreille ;

La terre, qu’on a nommée la mère de tous les êtres ;

Et l’air, par qui respirent tous les êtres doués du souffle vital !

PROLOGUE

À la fin de la Bénédiction, le Directeur, après avoir regardé derrière la scène, s’adressant à une actrice.

 

LE DIRECTEUR.

Madame, si tous les préparatifs sont achevés, venez donc ici.

UNE ACTRICE, entrant.

Me voici ; que Monsieur commande ! Quel est l’ordre qu’il faut exécuter ?

LE DIRECTEUR.

Madame, cette assemblée est des plus distinguées, et il faut aujourd’hui représenter devant elle le nouvel ouvrage composé par Kâlidâsa, le drame appelé La Reconnaissance de Sakountalâ. Il faut donc qu’on fasse tous ses efforts dans chaque rôle.

L’ACTRICE.

Avec l’excellente direction de Monsieur, il n’y aura rien de négligé.

LE DIRECTEUR.

Madame, je vous le dis franchement :

« Tant qu’elle n’a pas satisfait les gens de goût, je ne regarde pas comme bonne la représentation d’un drame. Quelque fort que soit l’esprit d’un homme, il se défie de lui-même. »

L’ACTRICE, avec modestie.

Cela est bien vrai ; ordonnez donc, Monsieur, ce qu’il faut faire à l’instant même.

LE DIRECTEUR.

Rien de plus que charmer les oreilles de cette assemblée.

L’ACTRICE.

Quelle saison prendrai-je pour sujet de mon chant ?

LE DIRECTEUR.

Eh bien ! Celle même qui vient de commencer. Il faut chanter en prenant pour sujet la saison de l’été, bien digne d’être appréciée. Voici maintenant, en effet :

« Les bains délicieux dans les eaux, les brises des bois parfumées par les fleurs des pâdalas ; les journées où le sommeil est facile sous les ombrages épais, puis des soirs pleins de douceur. »

L’ACTRICE, chante.

« Les belles jeunes femmes amoureuses font des pendants d’oreille avec les fleurs du cirîcha, dont les filaments aux pointes délicates sont doucement baisés par les abeilles. »

LE DIRECTEUR.

Bien chanté, Madame ! L’assemblée tout entière est immobile comme une peinture, tant la mobilité de sa pensée est enchaînée par la mélodie. À quelle pièce aurons-nous recours maintenant pour mériter ses applaudissements ?

L’ACTRICE.

Votre Seigneurie n’a-t-elle pas dit tout à l’heure qu’on devait, pour composer le spectacle, prendre le drame inédit nommé La Reconnaissance de Sakountalâ ?

LE DIRECTEUR.

Madame, vous me le rappelez à propos. En ce moment je l’oubliais complètement, car

« J’étais entraîné malgré moi par la mélodie ravissante de votre chant, comme le roi Douchmanta l’est par cette gazelle d’une rapidité sans égale. »

(Ils sortent tous les deux.)

 

FIN DU PROLOGUE

ACTE PREMIER

Le roi, dans un char avec son cocher, un arc et des flèches à la main, entre, poursuivant une gazelle.

 

LE COCHER, après avoir regardé le roi et la gazelle.

Sire,

« En jetant les yeux sur la gazelle noire et sur vous qui avez tendu votre arc, il me semble voir devant moi le dieu Civa chassant une gazelle. »

LE ROI.

Cocher, nous avons été entraînés bien loin par cette gazelle. La voici encore maintenant.

« Qui, en courbant gracieusement son cou, jette à chaque instant les yeux sur ce char qui la suit de près ; par crainte des flèches elle contracte avec effort dans la partie antérieure de son corps l’autre moitié. Sa route est jonchée d’herbes tombées de sa bouche ouverte par la fatigue, et qu’elle n’a pu avaler. Vois ! par la rapidité de ses bonds, elle vole plutôt qu’elle ne court sur la terre ! » (Avec étonnement.) Et moi qui poursuis cette gazelle, c’est à peine si je puis la voir maintenant.

LE COCHER.

Sire, le sol est plein d’inégalités, et comme je retiens les rênes, la vitesse du char est ralentie ; c’est pour cela que la gazelle est parvenue à une grande distance. Mais maintenant que nous arrivons sur un sol uni, il ne vous sera pas difficile de l’atteindre.

LE ROI.

Eh bien ! lâche les rênes !

LE COCHER.

J’obéis à mon Seigneur. (Simulant le mouvement du char.) Sire, voyez, voyez !

« Les rênes étant lâchées, les chevaux du char, le devant du corps ramassé, ayant leurs panaches immobiles, le haut de leurs oreilles rabattu, s’élancent, sans être dépassés par la poussière qu’ils soulèvent, comme s’ils étaient jaloux de la vitesse de la gazelle ! »

LE ROI, joyeux.

En vérité, ces chevaux surpassent en vitesse les coursiers du Soleil et ceux d’Indra ; de sorte que

« Ce qui me semblait petit devient grand tout à coup ; ce qui est divisé par moitiés me semble réuni ; ce qui, par nature, est courbe, devient ligne droite à mes yeux ; par la rapidité du char rien ne reste un seul instant ni loin ni près de moi. »

LE COCHER.

Voyez cette flèche, elle va tuer la gazelle.

(Il ajuste une flèche.)

(Dans la coulisse.) Holà ! holà ! Sire. Cette gazelle appartient à l’ermitage. Il ne faut pas la tuer ! Il ne faut pas la tuer !

LE COCHER, après avoir écouté et regardé.

Sire, voici en vérité des anachorètes, qui se pressent autour de cette gazelle noire qui s’est trouvée dans le chemin de vos flèches.

LE ROI, vivement.

Arrête les chevaux !

LE COCHER.

Oui, Sire. (Il arrête le char.)

(Entre un ermite suivi de deux autres.)

L’ERMITE, levant la main.

Cette gazelle, ô roi, appartient à l’ermitage. Il ne faut pas la tuer ! il ne faut pas la tuer !

« Non, non, cette flèche ne doit pas tomber sur le corps délicat de la gazelle comme du feu sur un bouquet de fleurs. Qu’est-ce, en effet, que la vie si fragile des gazelles, exposée à tes flèches acérées qui ont la solidité du diamant ?

« Retire donc ce trait déjà ajusté. Tes armes sont pour défendre l’opprimé, et non pour blesser l’innocent ! »

LE ROI.

La voici retirée.

L’ERMITE.

Cela est digne de ta majesté, lumière de la race de Pourou !

« Cela te convient, à toi qui es né dans la famille de Pourou ! Obtiens un fils doué de qualités pareilles aux tiennes, et qui soit maître de l’univers ! »

LES DEUX AUTRES ERMITES, levant les bras.

Obtiens un fils qui commande à l’univers tout entier !

LE ROI, s’inclinant avec respect.

J’accepte l’augure.

L’ERMITE.

Sire, nous étions sortis pour ramasser du bois. Cet ermitage que l’on voit près des bords de la Mâlinî est celui du grand sage Kanva. Si cela ne vous fait pas négliger un devoir, entrez-y pour y recevoir les soins de l’hospitalité ; puis,

« Après avoir contemplé les belles actions paisiblement accomplies des ascètes riches en austérités, vous vous direz : Il les protège efficacement, mon bras qui porte les marques de la corde de l’arc ! »

LE ROI.

Le chef de la famille est-il là ?

L’HERMITE.

Aujourd’hui, après avoir confié à sa fille Sakountalâ le soin de donner l’hospitalité, il est allé à l’étang consacré de Sôma, pour apaiser le destin qui se montre contraire à cette jeune fille.

LE ROI.

Eh bien ! je la verrai. Elle me fera connaître les bonnes œuvres du grand Sage.

L’HERMITE.

Nous allons en avant pour la prévenir.

(Il sort avec les jeunes ermites.)

LE ROI.

Cocher, presse les chevaux, afin que nous soyons purifiés par la vue du saint ermitage.

LE COCHER.

J’obéis à Votre Majesté. (Il simule une grande vitesse du char.)

LE ROI, après avoir regardé de tous côtés.

Cocher, même sans être prévenu, on peut bien voir que ceci est du domaine d’une forêt consacrée aux austérités.

LE COCHER.

Comment cela ?

LE ROI.

Ne le vois-tu pas ? Ici, en effet :

« Les grains de riz sauvage sont tombés au pied des arbres par l’ouverture de leurs troncs creusés qu’habitent les perroquets. On voit çà et là, imprégnées d’huile, les pierres qui servent à broyer la graine de l’ingoudi. Les gazelles confiantes supportent le bruit sans se détourner de leur route, et les sentiers des réservoirs sont marqués par une ligne de gouttes d’eau tombées du bord des vêtements d’écorce. »

De plus

« Les arbres ont leurs racines baignées par l’eau des canaux agitée par le vent ; la teinte de ces arbres ornés de jeunes bourgeons est assombrie par la fumée qui s’élève de l’offrande de beurre clarifié ; et les petits des gazelles, libres de crainte, paissent tranquillement auprès d’elles sur la terre du bocage, où des tiges de l’herbe darbha ont été coupées. »

LE COCHER.

Tout cela est vrai.

LE ROI.

Pour ne pas importuner les habitants de l’ermitage, arrête ici même le char, pendant que je vais y entrer.

LE COCHER.

Les rênes sont fortement tenues. Votre Majesté peut descendre.

LE ROI, après être descendu.

Les ermitages des ascètes doivent être approchés avec un vêtement modeste. Prends donc tout ceci. (Il remet au cocher son arc et ses ornements.) Cocher, avant que je ne revienne de ma visite à l’ermitage, aie soin que les chevaux soient rafraîchis.

LE COCHER.

Oui, Sire. (Il s’éloigne.)

LE ROI, après avoir fait quelques pas et avoir regardé.

Voici la porte de l’ermitage, je vais entrer.

(Il entre et fait comprendre qu’un présage se manifeste.)

« Calme est le site où est placé cet ermitage, et cependant mon bras tremble. Que doit-il en résulter ? Il est vrai que les portes des événements futurs sont partout. »

DERRIÈRE LA SCÈNE.

Par ici, par ici, mes amies !

LE ROI, prêtant l’oreille.

À droite, dans ce bouquet d’arbres, on entend comme une conversation. Je vais donc de ce côté. (Il fait quelques pas et regarde.) Mais oui, ce sont les jeunes filles des ermites, qui, avec des arrosoirs proportionnés à leur taille, s’en vont ainsi de ce côté pour donner de l’eau à de jeunes arbres. Que leur aspect est gracieux !

« De même que la beauté de ces jeunes filles qui habitent un ermitage se trouverait difficilement dans les appartements secrets des palais, les arbustes des jardins sont aussi surpassés en qualités par les arbustes des forêts ! »

Eh bien ! caché sous cet ombrage, je vais les épier.

(Il reste à regarder les jeunes filles. Entre alors Sakountalâ avec ses amies, un arrosoir à la main.)

SAKOUNTALÂ.

Par ici, par ici, mes amies !

ANASOÛYÂ.

Ma chère Sakountalâ, j’imagine que les arbres de l’ermitage de notre père Kanva te sont plus chers que toi-même, puisque toi, aussi délicate que la fleur nouvellement éclose du jasmin, tu es occupée à remplir les bassins creusés au pied de ces arbres.

SAKOUNTALÂ.

Chère Anasoûyâ, ce n’est pas seulement à cause de l’ordre d’un père que je le fais, mais c’est que j’ai pour ces arbres la tendresse d’une sœur. (Elle les arrose.)

LE ROI.

Comment ! c’est la fille de Kanva ? Le vénérable descendant de Kacyapa a tort, en vérité, d’employer cette jeune fille, aux travaux de l’ermitage.

« Ce sage, quand il cherche à rendre ce corps naturellement gracieux capable de supporter la fatigue des austérités, s’efforce de couper une branche de mimosa avec le tranchant de la feuille du lotus bleu. »

Eh bien ! caché par un arbre, je vais, sans qu’elle s’en doute, examiner cette jeune fille.

SAKOUNTALÂ.

Chère Anasoûyâ, ce vêtement d’écorce que m’a attaché Priyamvadâ me serre trop ; relâche-le donc !

ANASOÛYÂ.

Soit. (Elle relâche la robe.)

PRIYAMVADÂ, riant.

Accuses en la jeunesse, qui développe la rondeur de ton sein ; mais pourquoi m’accuses-tu ?

LE ROI.

C’est bien dit.

« Son jeune corps ne se développe pas dans toute sa beauté avec ce vêtement d’écorce attaché par des nœuds légers sur son épaule, et qui voile les proportions de son sein comme une feuille jaunâtre enveloppe une fleur. »

Ou plutôt, ce grossier vêtement, qui n’est pas la parure convenable qu’on voudrait voir sur le corps de cette jeune fille, n’en reçoit pas moins, en la couvrant, la grâce d’un ornement. En effet :

« Le lotus enveloppé par la vallisnérie est encore charmant ; les marques de la lune, quoiqu’elles soient des taches, ajoutent à sa beauté. Cette jeune fille délicate est encore plus belle avec le vêtement d’écorce. Qu’est-ce qui n’est pas une parure pour des formes gracieuses ? »

SAKOUNTALÂ, après avoir regardé devant elle.

Cet arbre, avec ses jeunes rameaux agités par le vent, pareils à des doigts, semble m’inviter à m’approcher. Je vais répondre à son invitation. (Elle s’avance vers l’arbre)

PRIYAMVADÂ.

Chère Sakountalâ, reste donc là un instant.

SAKOUNTALÂ.

Pourquoi ?

PRIYAMVADÂ.

C’est que cet arbre, quand tu es près de lui, me semble accompagné d’une liane.

SAKOUNTALÂ.

Ah ! vraiment tu es bien nommée Priyamvadâ[15] !

LE ROI.

Priyamvadâ n’a dit à Sakountalâ qu’une agréable vérité ; en effet :

« Sa lèvre a la couleur d’un frais bourgeon ; ses deux bras sont pareils à des rameaux flexibles, et, comme une fleur qu’on cherche à atteindre, la jeunesse apparaît dans toute sa personne ! »

ANASOÛYÂ.

Chère Sakountalâ, cette jeune tige de jasmin qui s’est donnée comme une épouse à un manguier odorant, et que tu as surnommée « Lumière-des-Bois », l’as-tu oubliée ?

SAKOUNTALÂ.

Plutôt m’oublier moi-même ! (Elle s’approche et regarde les arbustes.) C’est vraiment dans une saison agréable qu’a lieu l’union de cette liane et de cet arbre. Lumière-des-Bois est jeune, avec des fleurs nouvelles, et le manguier peut l’embrasser avec ses jeunes rameaux. (Elle s’arrête à les regarder.)

PRIYAMVADÂ, souriant.

Sais-tu, Anasouyâ, pourquoi Sakountalâ regarde Lumière-des-Bois avec cet excès d’attention ?

ANASOÛYÂ.

Non vraiment, je ne m’en doute pas ; dis-le.

PRIYAMVADÂ.

C’est qu’elle se dit : De même que Lumière-des-Bois est unie à un arbre digne d’elle, puissé-je aussi obtenir un époux dont le choix soit digne de moi !

SAKOUNTALÂ.

Ce désir-là, Priyamvadâ, c’est à toi-même qu’il est venu ! (Elle continue d’arroser.)

LE ROI.

Plût au ciel qu’elle fût née d’une mère appartenant à une autre classe que le père de famille. Mais l’incertitude n’est pas possible !

« Ah ! sans doute elle est digne d’être épousée par un homme de race royale, puisque mon cœur, qui est celui d’un noble, s’attache à elle. Dans les choses sujettes au doute, la règle des gens de bien n’est-ce pas le penchant du cœur ? »

Quoi qu’il en soit, je saurai la vérité sur cette jeune fille.

SAKOUNTALÂ, avec effroi.

Ah !… chassée par l’eau de l’arrosoir, une abeille a quitté précipitamment la fleur du jasmin pour s’en prendre à mon visage ! (Elle fait les gestes d’une personne qui veut repousser une abeille.)

LE ROI, la regardant avec amour.

Comme elle se défend avec grâce !

« Quel que soit le côté où l’abeille l’attaque, elle jette de ce côté un regard inquiet ; en lui faisant froncer le sourcil, la peur lui apprend aujourd’hui, même sans que l’amour s’en mêle, le jeu coquet des regards !

« Ses yeux dont l’angle extérieur s’agite, tu les touches plusieurs fois, ô abeille ; et, comme pour lui parler en secret, tu t’approches tout près de son oreille en bourdonnant doucement. Tandis qu’elle agite sa main, tu bois sur sa lèvre où tout plaisir est réuni ; et quand nous sommes désappointés dans notre désir de savoir la vérité sur sa naissance, tu es, toi, complètement satisfaite ! »

SAKOUNTALÂ.

L’insolente ne cesse de me poursuivre ; je vais m’éloigner d’ici. (S’arrêtant à chaque pas pour regarder.) Comment ! elle vient encore de ce côté. Ah ! protégez-moi, protégez-moi, persécutée que je suis par cette abeille importune et mal-apprise !

LES DEUX AMIES, criant.

Qui sommes-nous pour te protéger ? Appelle Douchmanta, puisque les bosquets des ermites sont sous la garde de ce roi.

LE ROI.

Voici une occasion pour me montrer.

« Ne craignez pas ! » (Il prononce la moitié de ces mots et s’arrête. À part.) Mais la personne du roi sera reconnue. Soit ! je me nommerai.

SAKOUNTALÂ, s’arrêtant à chaque pas.

Comment, elle me poursuit encore de ce côté.

LE ROI, se hâtant de se montrer.

« Lorsqu’un descendant de Pourou qui châtie les indisciplinés gouverne la terre, qui donc se conduit grossièrement envers les filles timides des anachorètes ?

(Toutes, en voyant le roi, sont un peu troublées.)

ANASOÛYÂ.

Seigneur, il n’y a rien de bien inquiétant. C’est notre chère amie qui a été harcelée et importunée par une abeille. (En parlant ainsi, elle montre Sakountalâ.)

LE ROI, s’approchant de Sakountalâ.

Votre dévotion prospère-t-elle ?

(Sakountalâ intimidée reste silencieuse.)

ANASOÛYÂ.

Oui, elle prospère maintenant par la présence d’un hôte distingué. Chère Sakountalâ, va dans la chaumière, et apporte un argha[16] mêlé de fruits. L’eau servira à lui laver les pieds.

LE ROI.

Par vos paroles douces et polies, vous m’avez déjà donné l’hospitalité.

PRIYAMVADÂ.

Eh bien ! que Votre Seigneurie, en s’asseyant un instant sur ce banc rafraîchi par une ombre épaisse, se repose de sa fatigue !

LE ROI.

Mais vous-mêmes, vous êtes sans doute fatiguées de votre travail ?

ANASOÛYÂ.

Chère Sakountalâ, la politesse pour les hôtes nous est recommandée. Asseyons-nous ici.

(Tous s’asseyent.)

SAKOUNTALÂ, à part.

Comment donc, en voyant ce personnage, suis-je devenue accessible à une émotion à l’abri de laquelle doit mettre un bois consacré à la pénitence ?

LE ROI, après les avoir regardées toutes les trois.

En vérité, la jeunesse et la beauté vous rendent également séduisantes.

PRIYAMVADÂ, à voix basse.

Anasoûyâ, quel est donc ce personnage au maintien poli et réservé, qui en parlant semble si majestueux ?

ANASOÛYÂ, bas.

Amie, il est pour moi-même un objet de curiosité, et je vais l’interroger. (Haut.) La confiance que m’inspire la douceur des paroles de Sa Seigneurie m’encourage. Quelle est la famille de sages rois dont le noble étranger est l’ornement ? Quel est le pays où le peuple s’afflige de son absence ? et par quelle raison, si jeune et si délicat, a-t-il été décidé à supporter la fatigue d’un voyage à la forêt consacrée aux mortifications ?

SAKOUNTALÂ, à part.

Ô mon cœur ! ne t’agite pas. Voici Anasoûyâ qui s’occupe de ce qui était le sujet de ta pensée.

LE ROI, à part.

Comment me faire connaître maintenant ou comment cacher qui je suis ? Eh bien ! je vais parler. (Haut.) Sainte fille, je suis le personnage chargé par le roi descendant de Pourou de veiller à l’administration de la justice ; je suis venu dans cette forêt sacrée pour m’assurer que les cérémonies s’y accomplissent sans obstacle.

ANASOÛYÂ.

Les gens vertueux ont maintenant un protecteur.

(Sakountalâ laisse voir un embarras amoureux.)

LES DEUX AMIES, après avoir observé la contenance
de Sakountalâ et du roi, à voix basse.

Chère Sakountalâ, si le révérend père était ici aujourd’hui…

SAKOUNTALÂ, d’un air inquiet.

Qu’arriverait-il alors ?

LES DEUX AMIES.

Il rendrait heureux cet hôte distingué en lui présentant ce qu’il a de plus cher au monde[17].

SAKOUNTALÂ.

Allez-vous-en ! Pensez tout ce que vous voudrez, en donnant carrière à votre imagination ; je n’écouterai plus vos paroles !

LE ROI.

Nous aussi, nous avons à vous demander quelque chose qui regarde votre amie.

LES DEUX AMIES.

Cette demande est pour nous une faveur.

LE ROI.

Le bienheureux Kanva est sans cesse occupé d’austérités, et cette amie à vous est sa propre fille. Comment cela se peut-il ?

ANASOÛYÂ.

Que Votre Seigneurie daigne m’écouter. Il y a un certain sage de race royale d’une grande majesté, dont le nom de famille est Kaucika.

LE ROI.

Cela est conforme à la tradition.

ANASOÛYÂ.

Sachez donc qu’il est le père de notre amie. Mais le vénérable Kanva est appelé son père, parce qu’il s’est occupé de la nourrir et de l’élever quand elle fut abandonnée.

LE ROI.

Ce mot « abandonnée » excite ma curiosité.

ANASOÛYÂ.

Que Votre Seigneurie m’écoute. Autrefois, sur le bord de la Gautamî[18], tandis que le sage roi Kaucika se livrait à des pénitences terribles, la nymphe nommée Mênakâ, qui sait mettre obstacle aux austérités, fut envoyée par les dieux qui commençaient à s’inquiéter.

LE ROI.

Cette inquiétude des dieux, produite par la méditation profonde des ascètes, existe en effet[19].

ANASOÛYÂ.

Alors, au moment où commençait le printemps, Kaucika, ayant aperçu la beauté enchanteresse de cette nymphe… (Elle s’arrête avec embarras au milieu de la phrase.)

LE ROI.

Le reste se devine. La conduite des nymphes est toujours la même.

ANASOÛYÂ.

Mais oui.

LE ROI.

Cela est naturel.

« Comment aurait pu avoir lieu l’apparition de cette beauté parmi les femmes ? L’éclair au vif éclat ne sort pas du sein de la terre ! »

(Sakountalâ reste les yeux baissés.)

LE ROI, à part.

J’ai eu l’explication que je désirais. Mais, après avoir entendu le vœu de son amie, prononcé en riant, pour que Sakountalâ trouve un mari, mon esprit est tenu dans l’incertitude et le trouble.

PRIYAMVADÂ, regardant Sakountalâ en souriant
et se tournant vers le roi
.

Sa Seigneurie semble désireuse de parler encore.

(Sakountalâ menace son amie avec le doigt.)

LE ROI.

Vous avez bien deviné. Nous avons encore autre chose à demander par le désir d’entendre une histoire intéressante.

PRIYAMVADÂ.

Parlez sans hésiter, car les anachorètes peuvent être interrogés sans réticence.

LE ROI.

Je désire bien connaître ton amie.

« Les vœux monastiques, contrariant ceux de l’amour, doivent-ils être observés seulement jusqu’à ce qu’elle soit donnée pour épouse, ou bien doit-elle rester toujours avec les gazelles ses favorites, aux yeux pareils aux siens ? »

PRIYAMVADÂ.

Seigneur, si pour l’accomplissement des devoirs religieux cette jeune personne est sous la dépendance d’un autre, c’est aussi le devoir de son précepteur spirituel de lui donner un époux digne d’elle.

LE ROI, à part.

Voilà une affaire qui n’est pas difficile à régler !

« ô mon cœur ! reprends courage, maintenant que la certitude a succédé au doute. Ce que tu croyais du feu est un diamant qu’on peut toucher ! »

SAKOUNTALÂ, avec impatience.

Anasoûyâ, je vais m’en aller !

ANASOÛYÂ.

Pourquoi donc ?

SAKOUNTALÂ.

Je dénoncerai à la sainte mère Gautamî cette Priyamvadâ qui dit des choses qui n’ont pas de sens.

ANASOÛYÂ.

Amie, c’est mal de ta part d’abandonner un hôte distingué qui n’a pas reçu tous les honneurs de l’hospitalité, et de t’en aller pour un caprice.

(Sakountalâ s’éloigne sans rien dire.)

LE ROI, prêt à l’arrêter, mais se contenant, à part.

Oh ! comme ce qui se passe dans l’esprit d’un amant se reproduit dans ses actions ! Moi-même, en effet :

« Tout prêt à suivre la fille du solitaire, j’ai été tout à coup arrêté dans mon élan par les bienséances ; même sans avoir quitté ma place, il me semble que je suis revenu comme si j’étais parti ! »

PRIYAMVADÂ, arrêtant Sakountalâ.

Il n’est pas convenable que tu t’en ailles.

SAKOUNTALÂ, fronçant le sourcil.

Pourquoi cela ?

PRIYAMVADÂ.

Tu me dois l’arrosement de deux arbres ; viens donc ! Quand tu te seras acquittée, tu partiras. (En parlant ainsi, elle retient Sakountalâ de force.)

LE ROI.

Excellente fille, je vois que ta jeune amie est fatiguée d’arroser les arbres, car

« Ses épaules sont affaissées, et la partie inférieure de ses bras est devenue toute rouge à force de pencher l’arrosoir ; maintenant encore, un souffle précipité agite son sein ; quelques gouttes de sueur empêchent le jeu de ses pendants d’oreilles, qui se collent à son visage ; et, le lien de ses cheveux étant tombé, elle retient d’une main leurs tresses en désordre. »

C’est donc à moi d’acquitter sa dette.

(Il s’apprête à donner son anneau. Les deux amies, ayant lu le nom et vu le sceau, se regardent l’une l’autre.)

LE ROI.

C’est assez me prendre pour tout autre que je ne suis. Cet anneau est un présent du roi. Reconnaissez donc en moi son représentant.

PRIYAMVADÂ.

Cet anneau ne doit donc pas être séparé de votre doigt. Par la parole de Votre Seigneurie, Sakountalâ est maintenant libérée. (Souriant.) Sakountalâ, tu es libérée par le bienveillant seigneur ou bien par le grand roi. Tu peux t’en aller maintenant.

SAKOUNTALÂ, à part.

Ah ! si j’étais maîtresse de moi-même ! (Haut.) Qu’es-tu donc, pour me renvoyer ou me retenir ?

LE ROI, à part, en regardant Sakountalâ.

Serait-elle disposée pour moi comme je le suis pour elle ? Quoi qu’il en soit, mon désir peut se donner carrière, car

« Si elle ne mêle pas ses paroles à mes paroles, elle prête du moins l’oreille en la tournant de mon côté quand je parle. Si elle ne se tourne pas volontiers du côté de mon visage, sa vue, le plus souvent, n’a pas d’autre objet. »

DANS LA COULISSE.

Allons ! allons ! Ermites, réunissez-vous pour protéger les animaux de l’ermitage, car le roi Douchmanta est venu pour s’amuser à chasser.

« Déjà la poussière, frappée par le pied des chevaux, et pareille à une volée de sauterelles aux rayons du soleil couchant, tombe sur les arbres de l’ermitage, dont les branches sont couvertes de vêtements d’écorce qu’on y a suspendus pour les faire sécher. »

Et de plus :

« L’une de ses défenses fixée dans un tronc d’arbre qu’il a frappé avec violence, les pieds embarrassés par la haie de lianes qui l’arrête, image vivante de nos mortifications, un éléphant, dispersant le troupeau de nos gazelles, est entré dans la forêt, effrayé à la vue du char du roi. »

(Les trois jeunes filles prêtent l’oreille avec effroi.)

LE ROI, à part.

Ah ! quel contre-temps ! Les gens de la ville, qui sont à ma recherche, envahissent la forêt consacrée. Allons ! il faut retourner en arrière !

LES DEUX AMIES.

Seigneur, nous sommes toutes troublées par cet accident qui arrive à l’ermitage ; permettez-nous de retourner à la chaumière.

LE ROI, troublé.

Allez, saintes filles. Et nous, pour qu’il n’y ait plus de trouble dans l’ermitage, nous ferons tous nos efforts.

(Tous se lèvent.)

LES DEUX AMIES.

Nous sommes honteuses de faire remarquer à Votre Seigneurie qu’une hospitalité indigne de l’hôte qu’on reçoit est une raison pour le revoir.

LE ROI.

Non, non, il n’en est pas ainsi. J’ai été assez honoré par la vue de vos personnes.

SAKOUNTALÂ.

Anasoûyâ, mon pied a été blessé par la pointe de ce brin d’herbe, et mon vêtement d’écorce est accroché à une branche de kouravaka ; venez donc à mon aide pour que je l’en détache.

(En parlant ainsi elle regarde le roi, et, en cherchant un prétexte pour s’attarder, sort avec ses amies.)

LE ROI.

Je n’ai guère envie de retourner à la ville. Je vais donc, après avoir rassemblé ma suite, la faire camper non loin du bois consacré. Je ne puis m’empêcher de penser à Sakountalâ, car

« Mon corps va en avant, et mon esprit, qui n’est pas d’accord avec lui, retourne en arrière, comme l’étoffe de soie d’une bannière emportée contre le vent ! »

(Tous sortent.)

 

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

MÂDHAVYA, après avoir soupiré[20].

Quelle misère ! Parce que je suis le compagnon de ce roi passionné pour la chasse, je suis accablé. « Voici une gazelle ! voici un sanglier ! voici un tigre ! » C’est au milieu de pareils cris qu’on va, même au milieu du jour, courir de bois en bois, dans des régions où l’ombre des arbres est rare en été. On boit les eaux âcres des rivières de la montagne, échauffantes par un amas de feuilles ; on mange à des heures irrégulières, et, le plus souvent, de la chair rôtie à la broche. Il n’est pas même possible de dormir à sa fantaisie la nuit, tant les membres sont fatigués de courir à cheval auprès du roi. Puis, de grand matin, je suis éveillé par des fils d’esclaves, chasseurs d’oiseaux, et par le tumulte qui se fait en prenant possession de la forêt. Même après tant de choses, mon tourment n’est pas encore fini. Aussi, voilà sur ma joue des boutons qui naissent en foule ! Hier, en effet, pendant que nous étions laissés en arrière, Sa Majesté étant entrée dans l’ermitage en poursuivant une gazelle, elle a, pour mon malheur, vu la fille de l’ermite, nommée Sakountalâ. Maintenant le roi n’a plus la moindre envie de retourner à la ville ; si bien qu’aujourd’hui l’aurore l’a surpris songeant à elle avant qu’il eût fermé les yeux. Que faire ? Quoi qu’il en soit, je vais le voir quand il aura achevé sa toilette. (En parlant ainsi, il fait quelques pas et regarde.) Le voici qui vient, ce cher compagnon, entouré de femmes Yavanies[21] portant des guirlandes de fleurs de la forêt et ayant à la main des arcs. Eh bien ! je vais rester là comme un être perclus par une paralysie. Si je pouvais, au moins, obtenir ainsi quelque repos !

(En disant ces mots, il reste immobile appuyé sur un bâton. Le roi entre avec la suite qu’on vient de dire.)

LE ROI.

« Celle qu’on aime n’est pas aussi facile à obtenir qu’mon le désirerait ; et pourtant, le cœur prend courage en voyant son maintien. Même quand l’amour n’a pas obtenu ce qu’il désire, une mutuelle espérance donne déjà du plaisir. » (Souriant.) C’est ainsi qu’un amant qui juge le fond de la pensée de la personne aimée d’après son propre désir se trompe complètement ! Et cependant,

« Puisque, tout en jetant les yeux d’un autre côté, son regard était plein de douceur ; puisque sa marche, ralentie par l’ampleur de ses hanches, semblait l’être par coquetterie ; puisque, quand son amie l’arrêtait en disant : « Ne t’en va pas ! » elle lui a parlé avec impatience, tout cela était certainement pour moi. Ah ! celui qui aime voit bien ce qui est pour lui ! »

MÂDHAVYA, toujours dans la même posture.

Eh bien ! ami, mes mains ne s’étendent plus ; c’est donc seulement avec la voix que vous serez salué du nom de vainqueur.

LE ROI.

D’où vient cette infirmité ?

MÂDHAVYA.

Comment, après avoir vous-même rendu ma vue trouble, vous demandez la cause de mes larmes ?

LE ROI.

En vérité, je ne comprends pas ; explique-toi clairement.

MÂDHAVYA.

Eh bien, ami, si le roseau imite la tournure du koubdja[22], cela vient-il de son propre mouvement ou bien de la rapidité du fleuve ?

LE ROI.

C’est la rapidité du fleuve qui en est cause.

MÂDHAVYA.

Et vous de ce qui m’arrive.

LE ROI.

Comment cela ?

MÂDHAVYA.

Après avoir, comme vous le faites, négligé les devoirs d’un roi, il faut que vous alliez prendre les manières d’un habitant des bois, dans une pareille contrée sauvage, où il n’y a pas un homme ! Comme, en vérité, j’en viens chaque jour, à cause des chasses aux bêtes fauves, à n’être plus le maître de mes membres, dont les muscles et les articulations sont brisés, je vous prierai de m’accorder un congé d’un jour pendant lequel je pourrai du moins me reposer !

LE ROI, à part.

Et c’est ainsi qu’il parle, quand, au souvenir de la fille de Kanva, mon esprit est bien loin de songer à la chasse !

En effet,

« Il m’est impossible de tendre cet arc, muni d’une corde sur laquelle est posée une flèche, dirigée sur des gazelles qui, en partageant la demeure de celle que j’aime, semblent lui avoir appris la douceur des regards ! »

MÂDHAVYA, après avoir regardé le visage du roi.

Sa Majesté, après avoir interrogé son cœur, délibère. J’ai crié dans le désert.

LE ROI, souriant.

Quelle chose pourrait m’occuper, si ce n’est un conseil d’ami qui n’est pas à négliger ? Aussi est-ce à ce conseil que je m’arrête.

MÂDHAVYA.

Puissiez-vous vivre longtemps ! (Il va pour s’en aller.)

LE ROI.

Ami, demeure ; écoute ce qui me reste à te dire.

MÂDHAVYA.

Que Votre Majesté commande !

LE ROI.

Quand tu seras délassé, il faudra que tu m’aides à quelque chose de facile.

MÂDHAVYA.

Est-ce à manger des friandises ?

LE ROI.

Quand il sera temps, je te dirai ce que c’est.

MÂDHAVYA.

Le moment est favorable.

LE ROI.

Holà ! Y a-t-il, quelqu’un ici ?

UN HUISSIER, entrant.

Que Votre Majesté commande !

LE ROI.

Rêvataka, qu’on appelle le général.

L’HUISSIER.

Oui, Sire. (Il sort, et revient avec le général, en lui disant :) Voici le roi qui désire vous donner un ordre, et qui regarde de ce côté. Approchez, Seigneur.

LE GÉNÉRAL, regardant le roi.

La chasse, quoique regardée comme ayant des inconvénients, ne paraît avoir que des avantages pour notre maître ; en effet, Sa Majesté

« Montre un corps dont la partie antérieure est durcie par le frottement incessant de la corde de l’arc, qui supporte les rayons du soleil sans éprouver la moindre fatigue, et qui, bien qu’amaigri par un exercice violent, n’en porte pas la trace ; ainsi un éléphant errant sur la montagne se montre plein de vigueur. »

(Après s’être approché.) Que notre maître soit victorieux ! La forêt est délivrée des bêtes fauves ; pourquoi s’arrêter ainsi ?

LE ROI.

Mon ardeur est fort apaisée par Mâdhavya, qui crie contre la chasse.

LE GÉNÉRAL, à part.

L’ami, demeure ferme dans cette opposition ; quant à moi, je vais flatter le goût du maître. (Haut.) Ce fou parle à tort et à travers ; que Votre Majesté en juge :

« Le corps, allégé parce que les flancs sont amaigris par la destruction de l’embonpoint, est propre à un exercice violent ; puis, on observe la pensée des êtres affectés des émotions diverses de la crainte et de la colère. C’est la supériorité des archers quand les flèches tombent juste sur un but mobile. C’est à tort qu’on appelle la chasse un défaut ; où trouver une distraction qui l’égale ? »

MÂDHAVYA, en colère.

Hors d’ici, toi qui prêches les exercices violents ! Sa Majesté est revenue à son état naturel ; mais toi, errant de forêt en forêt, tu tomberas dans la gueule de quelque vieil ours avide d’un museau humain !

LE ROI.

Général, nous sommes tout près d’un ermitage ; c’est pourquoi je ne tiens pas compte de tes paroles ; aujourd’hui, en effet :

« Que les buffles entrent dans l’eau de l’étang incessamment agitée par leurs cornes ; que le troupeau de gazelles rassemblé à l’ombre d’un kadamba s’occupe à ruminer ; que l’herbe mousta soit tranquillement arrachée dans l’étang par les troupes de sangliers ; et que cet arc à nous reste en repos avec sa corde détendue ! »

LE GÉNÉRAL.

Comme il plaira à Votre Majesté.

LE ROI.

Eh bien ! fais revenir les piqueurs qui sont allés en avant ; il faut les arrêter, pour que mes soldats ne troublent pas le bosquet de l’ermitage.

Vois :

« Chez les ascètes riches en austérités, en qui le calme domine, il y a une splendeur cachée de nature brûlante ; ainsi les lentilles de cristal, qui sont douces au toucher, font, sous l’influence d’un autre feu, jaillir la flamme ! »

LE GÉNÉRAL.

Comme l’ordonne Sa Majesté.

MÂDHAVYA.

Va donc, fils d’une esclave ! Elles sont perdues, tes paroles qui prêchent les exercices violents !

(Le général s’éloigne.)

LE ROI, après avoir regardé ceux qui l’entourent.

Et vous, emportez le costume de chasse. Quant à toi, Rêvataka, remplis soigneusement tes fonctions.

LA SUITE.

On fera ce qu’ordonne le roi. (Ils sortent.)

MÂDHAVYA, au roi.

Voilà, grâce à vous, la place nette de mouches. Maintenant, que Votre Majesté s’asseye sur cette pierre abritée par un dais formé de l’ombre épaisse des arbres, tandis que moi-même je serai assis à l’aise.

LE ROI.

Va en avant.

MÂDHAVYA.

Que Votre Majesté s’asseye d’abord.

(Tous les deux vont s’asseoir.)

LE ROI.

Tes yeux n’ont rien vu jusqu’ici, puisque tu n’as pas vu ce qu’il y a de plus beau au monde.

MÂDHAVYA.

Comment cela, quand Votre Majesté est devant moi ?

LE ROI.

Chacun voit en beau ce qui lui appartient ; mais je veux parler de cette Sakountalâ qui fait l’ornement de l’ermitage.

MÂDHAVYA, à part.

Soit ! Je ne lui donnerai pas d’encouragement de ce côté-là ! (Haut.) Mais, Seigneur, si cette jeune fille de l’anachorète ne doit pas être recherchée par vous, à quoi sert-il de l’avoir vue ?

LE ROI.

Ami, ce n’est pas à un objet défendu que s’adresse le cœur des descendants de Pourou.

« C’est bien certainement l’enfant d’une nymphe, cette jeune fille de l’ermite, qu’il a obtenue par l’abandon de cette nymphe, comme la fleur délicate du jasmin double détachée de sa tige et tombée sur une fleur de la grande asclépiade. »

MÂDHAVYA, souriant.

Pour vous, qui dédaignez les perles des femmes de votre harem, ce qui vous attire vers cette jeune fille ressemble au désir qu’un homme dégoûté des dattes éprouverait pour le fruit du tamarin.

LE ROI.

C’est parce que tu ne l’as pas vue que tu viens de parler ainsi.

MÂDHAVYA.

Ah ! sans nul doute, ce qui fait naître l’admiration de Votre Majesté est ravissant.

LE ROI.

Ami, que veux-tu de plus ?

« Douée de la perfection de l’être, n’a-t-elle pas été animée par Brahma, après l’avoir représentée en peinture, avec l’intention de rassembler toutes les beautés ? Quand je songe à son beau corps et à la puissance du créateur, elle m’apparaît comme la perle des femmes, que nulle autre n’égale. »

MÂDHAVYA.

S’il en est ainsi, c’est à laisser là désormais les plus belles personnes !

LE ROI.

C’est bien ce qui me vient à l’esprit.

« Fleur dont le parfum n’a pas été respiré, tendre bouton qui n’a pas été détaché avec les ongles ; perle intacte, miel nouveau dont la saveur n’a pas été goûtée ; beauté sans défaut, qui est comme la récompense sans réserve des bonnes œuvres, je ne connais pas le possesseur que lui donnera le destin ! »

MÂDHAVYA.

Eh bien ! que Votre Majesté la prenne vite sous sa protection, pour qu’elle ne tombe pas dans les mains de quelque ascète à la tête graissée d’huile d’ingoudi.

LE ROI.

Mais cette jeune fille est sous la dépendance d’un autre, et celui qui la dirige n’est pas ici.

MÂDHAVYA.

Quelle a été l’expression de son regard en s’arrêtant sur vous ?

LE ROI.

Par nature, les filles des ermites sont timides, de sorte que

« En ma présence, son regard était détourné, et son sourire semblait produit par une autre cause (que l’intérêt) ; de sorte que l’amour, ayant son essor arrêté par la retenue, n’était ni montré ni caché par elle. »

MÂDHAVYA.

Mais, en vérité, peut-elle, seulement pour vous avoir vu, venir se jeter dans vos bras ?

LE ROI.

Quand nous nous sommes séparés l’un de l’autre, son sentiment, bien qu’avec retenue, m’a été témoigné par elle. C’est ainsi que

« Elle s’est écriée sans raison : Mon pied est blessé par une pointe de l’herbe darbha ! Puis elle s’est arrêtée, la jeune fille ; et, après avoir fait de nouveau quelques pas, elle est restée le visage tourné de mon côté, tandis qu’elle dégageait son vêtement d’écorce, quoiqu’il ne fût nullement embarrassé dans les branches des arbres. »

MÂDHAVYA.

Alors, munissez-vous de provisions de voyage ; car vous avez fait un jardin de plaisance du bois consacré aux mortifications, à ce que je vois.

LE ROI.

Ami, je suis connu de quelques-uns des anachorètes ; avise donc quelque prétexte à l’aide duquel nous retournerons à l’ermitage.

MÂDHAVYA.

Quel besoin avez-vous d’un prétexte ; n’êtes-vous pas le roi ?

LE ROI.

Eh bien ?

MÂDHAVYA.

Que les ermites nous offrent la sixième partie de (leur) riz.

LE ROI.

Fou, ces anachorètes m’offrent un autre tribut, qu’on recevrait avec joie en laissant de côté des monceaux de joyaux ; vois :

« Le tribut qui vient des quatre castes est périssable ; tandis que les ascètes nous donnent la sixième partie de leurs austérités, qui est impérissable. »

DANS LES COULISSES.

Nous avons tous les deux obtenu ce que nous désirions.

LE ROI, après avoir écouté.

Cette voix calme et mesurée doit être celle des ermites.

UN HUISSIER, entrant.

Que Votre Majesté soit victorieuse ! Deux jeunes ermites sont là sur le seuil de la porte.

LE ROI.

Eh bien ! introduis-les sans retard.

L’HUISSIER.

Je les introduis à l’instant. (Il sort, et rentre avec les deux ermites.) Par ici, par ici, Seigneurs !

(Tous les deux regardent le roi.)

LE PREMIER.

Quoique la personne de Votre Majesté rayonne, elle donne de la confiance ; mais cela est bien naturel dans un roi semblable à un saint personnage, puisque

« Il a établi son séjour dans l’ermitage ouvert à tous, et que, par la protection qu’il accorde à tous, il amasse chaque jour les mérites des austérités. Il va jusqu’au ciel, le nom de ce roi maître de lui-même, chanté par des couples de bardes qui répètent : Il est vraiment beau, le nom de « saint » précédé du titre de roi ! »

LE SECOND ERMITE.

Gâutama, c’est donc là Douchmanta, l’ami d’Indra ?

1ER ERMITE.

Oui, pourquoi ?

2E ERMITE.

C’est qu’alors

Il n’est pas étonnant que ce prince au bras fort comme les barres de la porte d’une ville gouverne à lui seul la terre entière qui a pour ceinture la mer bleuâtre, et que les dieux toujours ennemis des géants espèrent la victoire dans les combats, confiants dans l’adresse de ce prince à tendre l’arc, et dans la foudre d’Indra ! »

TOUS DEUX, s’étant approchés.

Soyez vainqueur, ô roi !

LE ROI, se levant de son siège.

Je salue vos seigneuries.

LES DEUX ERMITES.

Bonheur à Votre Majesté !

(En parlant ainsi, ils offrent des fruits.)

LE ROI, acceptant avec un salut.

Je désire savoir ce qui vous amène.

LES DEUX ERMITES.

La présence de Votre Majesté est connue des habitants de l’ermitage ; c’est pourquoi ils lui adressent une requête.

LE ROI.

Qu’ordonnent-ils ?

TOUS LES DEUX.

Par l’absence de sa Révérence le grand Richi Kanva, les Rakchas[23] ne rencontrant pas d’obstacles à leurs mauvais desseins, les anachorètes demandent que l’ermitage ait en vous, accompagné de votre écuyer, un protecteur pendant quelques nuits.

LE ROI.

C’est là une faveur pour moi.

MÂDHAVYA, à part, au roi.

Voilà une requête qui vous vient à propos en ce moment.

LE ROI, souriant.

Rêvataka, qu’on appelle l’écuyer de ma part, en lui disant de faire approcher le char avec l’arc.

L’HUISSIER.

Comme l’ordonne le roi. (Il sort.)

LES DEUX ERMITES, joyeux.

« Pour vous qui suivez les traces de vos ancêtres, voilà des dispositions convenables ; les descendants du roi Pourou sont vraiment consacrés pour les sacrifices qui donnent la sécurité à ceux qui sont inquiets !

LE ROI, saluant.

Allez en avant tous les deux, seigneurs ; je suis vos pas immédiatement.

LES DEUX ERMITES.

Soyez victorieux ! (Ils sortent.)

LE ROI.

Mâdhavya, n’as-tu pas envie de voir Sakountalâ ?

MÂDHAVYA.

Tout d’abord cette envie était comme un torrent ; mais maintenant qu’on a parlé de Rakchas, il n’en reste plus une goutte !

LE ROI.

Ne crains rien ; ne seras-tu pas à mon côté.

MÂDHAVYA.

Oui, je suis protégé par votre disque.

L’HUISSIER, entrant.

Le char de Votre Majesté est prêt et attend votre départ pour courir à la victoire. De plus, Karabhaka arrive de la ville, porteur d’un message de la reine-mère.

LE ROI, avec respect.

Comment ? envoyé par la reine ?

L’HUISSIER.

Oui, vraiment.

LE ROI.

Qu’on le fasse entrer.

L’HUISSIER.

Oui, Sire. (Il sort, et revient avec Karabhaka.) Voici le roi, approchez.

KARABHAKA.

Victoire ! victoire au roi ! La reine-mère lui fait dire que dans quatre jours aura lieu le jeûne qu’on nomme « Pouttrapindapâlana[24] », et qu’elle doit, à cette occasion, être honorée d’une visite de Votre Majesté.

LE ROI.

D’un côté est l’affaire des ermites, de l’autre l’invitation d’une personne respectée, deux choses qu’il est impossible de négliger. Que décider ici ?

MÂDHAVYA.

Faites comme Trisankou, restez entre les deux[25].

LE ROI.

En vérité, je suis bien embarrassé.

« À cause de l’éloignement des lieux où ces deux devoirs doivent s’accomplir, mon esprit est partagé en deux comme une rivière dont le cours est arrêté par des rochers qui sont devant elle. »

(Après avoir réfléchi.) Ami, tu es reçu comme un fils par la reine-mère ; retourne donc vers elle, et après lui avoir fait connaître combien je suis occupé de l’affaire des ermites, aie l’obligeance de remplir pour moi le devoir d’un fils.

MÂDHAVYA.

Vous croyez sans doute que j’ai peur des Rakchas ?

LE ROI, souriant.

Oh ! grand Brahmane, comment cela se pourrait-il chez un homme comme toi ?

MÂDHAVYA.

Je m’en irai ainsi que doit s’en aller le frère puîné du roi.

LE ROI.

Comme il faut éviter de troubler l’ermitage, je congédie avec toi tous les gens de ma suite.

MÂDHAVYA, avec fierté.

Me voilà donc devenu prince royal !

LE ROI, à part.

Ce jeune homme est étourdi, et pourrait bien conter aux femmes des appartements intérieurs ce qui me retient ici. Je vais lui parler encore.

(Haut, après avoir pris Mâdhavya par la main.) Ami, c’est par égard pour les ermites que je vais à l’ermitage, et je n’ai, en vérité, nulle inclination pour Sakountalâ, la fille de l’ermite. Vois :

« Quoi de commun entre nous et une personne étrangère à l’amour, élevée avec les petits des gazelles ? Ami, des mots dits en riant ne doivent pas être pris au sérieux.

MÂDHAVYA.

Sans doute.

(Tous sortent.)

 

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE TROISIÈME

AVANT-SCÈNE

Entre un disciple du sacrificateur, portant de l’herbe sacrée.

LE DISCIPLE.

En vérité, le roi Douchmanta possède une grande puissance ; car Sa Majesté n’a pas été plus tôt entrée dans l’ermitage, que nos cérémonies n’ont plus été troublées.

« Pourquoi parler d’appliquer la flèche sur l’arc, lorsque, de loin, par le bruit seul de la corde, comme si c’était le ronflement de l’arc lui-même, il écarte tous les obstacles ? »

Aussi je porte aux brahmanes officiants ces herbes sacrées pour les étendre sur l’autel. (Après avoir fait quelques pas, et en regardant dans l’espace.) Priyamvadâ ! à qui donc sont portés cet onguent fait avec la racine de l’herbe oucira, et ces feuilles de lotus avec leurs fibres ? (Comme s’il avait reçu une réponse.) Que dis-tu ? Sakountalâ est fortement indisposée par un coup de soleil, et tout cela est pour lui rafraîchir le corps ? Priyamvadâ, qu’on l’entoure des soins les plus empressés, car elle est la joie du vénérable chef de la famille. Moi aussi, à cause de cela, j’irai remettre pour elle entre les mains de Gautamî l’eau du sacrifice qui la calmera.

(Il sort.)

FIN DE L’AVANT-SCÈNE.

 

(Entre le roi, avec une contenance amoureuse.)

LE ROI, pensif, après avoir soupiré.

« Je connais la puissance que donnent les austérités ; cette jeune fille est sous la dépendance d’un autre, je le sais ; et cependant mon cœur ne peut s’en détacher, pas plus que l’eau ne s’écoule d’un endroit profond. »

Dieu puissant, dont les armes sont des fleurs, par toi et par le dieu de la lune, auxquels on devrait pouvoir se fier, la foule des amoureux est complètement abusée !

En effet

« Tes flèches composées de fleurs, les rayons de la lune dont la nature est d’être frais, voilà deux choses qui sont fausses pour les êtres tels que moi.

« La lune lance le feu avec des rayons sortis d’une source glacée, et toi, tu donnes à tes flèches de fleurs la solidité du diamant. »

Bienheureux dieu de l’amour, ne sois pas irrité contre moi ! (Imitant une langueur amoureuse.) Pourquoi, dieu dont les armes sont des fleurs, cette cruauté pour moi ? Ah ! je le vois :

« Aujourd’hui, sans nul doute, le feu de la colère de Civa[26] brûle encore en toi, comme le feu sous-marin au fond de l’océan ; autrement, ô Amour, toi dont il ne reste plus que la cendre, comment serais-tu si brûlant pour les êtres tels que moi ! »

Et pourtant,

« Quoique ce dieu qui a un monstre marin pour emblème apporte à mon cœur une souffrance incessante, je l’en remercie, s’il frappe en prenant aussi pour but cette jeune fille aux longs yeux. »

Bienheureux Amour ! après ce reproche que tu mérites, ne sois pas irrité contre moi !

« Quand j’ai en vain, par des centaines de sacrifices non interrompus, cherché à augmenter ta gloire, ô Amour, est-il juste, en attirant la corde de ton arc jusqu’à ton oreille, de lancer tes flèches sur moi seul ? » (Avec tristesse, en faisant quelques pas.) À présent que la cérémonie est terminée, et que je suis congédié par les assistants, où aller, pour me distraire de la tristesse qui m’accable ? (Après avoir soupiré.) Puis, excepté la vue de ma bien-aimée, où trouver un autre plaisir ? Eh bien ! je l’attendrai. (Après avoir regardé le soleil.) Cette heure brûlante du jour, Sakountalâ la passe le plus souvent avec ses compagnes, sur les bords de la rivière Mâlinî, ombragés par le feuillage des lianes. C’est donc là que je vais aller. (Il fait quelques pas et regarde.) La délicate jeune fille a passé par cette allée de jeunes arbres il n’y a pas longtemps, je crois, car

« Les tiges des fleurs qu’elle a cueillies ne se sont pas encore refermées, et leurs coupures paraissent encore humides d’un suc laiteux. » (Faisant un mouvement comme s’il était touché par l’air.) Combien la fraîcheur de la brise rend ce lieu agréable !

« On peut respirer à l’aise le souffle du vent qui, avec les parfums du lotus, emporte des parcelles des vagues de la Mâlinî, que reçoit mon corps enflammé par l’amour ! »

(Après avoir fait quelques pas en regardant :) Elle doit être là, sous ce bosquet de lianes entouré de roseaux. (Regardant à terre.)

« Une trace de pas toute fraîche, élevée en avant, profonde en arrière, à cause de la pesanteur de ses hanches, est visible à l’entrée du bosquet où se trouve un sable jaunâtre. »

Je vais d’abord regarder au travers des branches. (Après avoir regardé, avec joie.) Ah ! mes yeux ont obtenu la félicité suprême ! Voici celle qui m’est le plus chère, couchée sur un banc de pierre recouvert de fleurs. Ses deux amies sont assises auprès d’elle. Bien ! je vais écouter ce qu’elles se disent sans défiance. (Il reste à les regarder.)

(Entre alors Sakountalâ, comme il a été dit, accompagnée de ses deux amies.)

LES DEUX AMIES, pendant qu’elles sont occupées à l’éventer,
avec tendresse
.

Chère Sakountalâ, ce vent des feuilles de lotus te fait-il plaisir ? Sakountalâ. Mes amies, à quoi sert de m’éventer !

(Les deux amies se regardent l’une l’autre d’un air inquiet.)

LE ROI.

Sakountalâ paraît fortement indisposée. (Réfléchissant.) Serait-ce un mal causé par la chaleur, ou bien une chose pareille à celle qui se passe dans mon cœur ? (Regardant avec tendresse.) Ou bien est-ce à cause de l’incertitude ?

« Avec de l’oucira[27] au milieu de son sein, avec un seul bracelet de fibres de lotus qui ne serre pas le bras, combien le corps de ma bien-aimée, quoique languissant, inspire encore d’amour ! Une fièvre pareille peut bien venir de la double influence de l’amour et de l’été, mais la chaleur seule ne produit pas chez les jeunes filles une langueur aussi séduisante ! »

PRIYAMVADÂ, à voix basse.

Anasoûyâ, c’est depuis qu’elle a vu le grand roi pour la première fois que Sakountalâ est remplie d’agitation ; serait-ce là, vraiment, la cause de son mal ?

ANASOÛYÂ.

Chère amie, moi aussi je crains qu’il en soit ainsi. Je vais l’interroger à ce sujet. (Haut.) Amie, il faut que je t’interroge un peu, car ton indisposition est bien forte.

SAKOUNTALÂ, soulevant la moitié de son corps.

Chère amie, que veux-tu me dire ?

ANASOÛYÂ.

Chère Sakountalâ, nous ne parlons pas ici, entre nous deux, d’histoires d’amour, mais l’état où je te vois est tout pareil à celui qu’on attribue dans les légendes aux jeunes filles amoureuses. Dis, quelle est la cause de ton mal ? Car si l’on ne connaît pas exactement la maladie, on ne peut appliquer le remède.

LE ROI.

Anasoûyâ a deviné ma pensée.

SAKOUNTALÂ, à part.

Bien fort, en effet, est mon penchant, et je ne puis tout d’un coup l’avouer à mes deux compagnes.

PRIYAMVADÂ.

Chère Sakountalâ, Anasoûyâ a raison. Pourquoi négliges-tu ton indisposition ? Chaque jour ton corps s’affaiblit ; seule la beauté ne t’abandonne pas.

LE ROI.

Priyamvadâ n’a dit que la vérité. En effet

« Les deux joues de son visage sont amaigries ; sa poitrine a perdu de sa fermeté ; sa taille s’est encore amincie ; ses épaules s’affaissent, et son teint jaunit. Tourmentée par l’amour, elle paraît à la fois plus à plaindre et plus aimable, pareille à la liane mâdhavî touchée par un vent brûlant qui a desséché ses feuilles ! »

SAKOUNTALÂ.

Amie, à quelle autre que toi pourrais-je parler ? Mais je serai pour vous deux une cause de chagrin.

TOUTES LES DEUX.

C’est là, justement, la cause de notre insistance ; car une souffrance partagée par de tendres amies devient un mal supportable.

LE ROI.

« Interrogée par des personnes qui partagent ses peines et ses plaisirs, la jeune fille ne pourra taire la cause du chagrin qu’elle a dans le cœur. Et moi, qu’elle a regardé plusieurs fois, quand elle se retournait avec complaisance, j’éprouve en ce moment une crainte extrême d’entendre sa réponse ! »

SAKOUNTALÂ.

Amie, depuis que le saint roi, gardien des bosquets de l’ermitage, s’est présenté pour la première fois à ma vue… (Elle semble confuse en prononçant ces mots à demi-voix.)

TOUTES LES DEUX.

Parle, chère amie.

SAKOUNTALÂ.

C’est depuis ce moment que je suis dans cet état, causé par l’inclination qui m’attire vers lui.

LE ROI, avec joie.

J’ai entendu ce que je désirais entendre !

« L’Amour, auteur de mes peines, en est devenu lui-même le consolateur, comme le jour assombri par des nuages orageux rafraîchit ensuite les créatures avec la pluie. »

SAKOUNTALÂ.

Si cet amour est approuvé par vous deux, faites donc en sorte que je sois accueillie avec bonté par ce sage roi ; sinon, jetez sur moi sans retard l’eau funéraire avec les graines de sésame.

LE ROI.

Ces paroles dissipent tous mes doutes.

PRIYAMVADÂ, à part, à son amie.

Anasoûyâ, blessée profondément par l’amour, elle est incapable de supporter des retards ; et puisque celui en qui elle a mis son affection est l’ornement des descendants du roi Pourou, son inclination est digne d’être favorisée.

ANASOÛYÂ.

Eh bien ! parle en conséquence.

PRIYAMVADÂ, haut à Anasoûyâ.

Amie, par bonheur, son choix est digne d’elle. – Où peut descendre une grande rivière, si ce n’est vers l’Océan ? – Excepté le manguier, quel arbre peut soutenir la liane atimouktaka couverte de rameaux ?

LE ROI.

Qu’y a-t-il d’étonnant que la constellation Visâkha suive la marche du dieu de la lune[28] ?

ANASOÛYÂ.

Par quel moyen, sans retard et en secret, pourrions-nous accomplir le désir de notre amie ?

PRIYAMVADÂ.

Si c’est en secret, cela demande réflexion ; si c’est promptement, cela est aisé.

ANASOÛYÂ.

Comment cela ?

PRIYAMVADÂ.

Le sage roi n’a-t-il pas montré son inclination pour elle par ses tendres regards, et ne paraît-il pas amaigri pour avoir manqué de sommeil ces jours-ci ?

LE ROI, à part, se regardant lui-même.

En vérité, je suis tel qu’elle le dit :

En effet,

« Ce bracelet, avec ses pierres précieuses dont la couleur est altérée par mes larmes, que la souffrance a rendues brûlantes, et qui, chaque nuit, coulent de mes yeux abaissés sur mon bras, ce bracelet s’échappe de mon poignet, où ne le retient pas même la marque de la corde de l’arc, et il faut à chaque instant le remettre à sa place ! »

PRIYAMVADÂ, après avoir réfléchi.

Il faut faire pour le roi une lettre d’amour ; puis, comme si c’était le reste d’une offrande à une divinité, je la ferai parvenir aux mains du roi, cachée dans une fleur de jasmin.

ANASOÛYÂ.

Il me plaît, ce moyen ingénieux. Mais qu’en dit Sakountalâ ?

SAKOUNTALÂ.

Le moyen proposé par notre amie a besoin d’être bien examiné.

PRIYAMVADÂ.

Allons ! songe maintenant à quelque stance aimable commençant par une allusion à toi-même.

SAKOUNTALÂ.

Chère amie, j’y pense bien, mais mon cœur tremble dans la crainte du dédain.

LE ROI, joyeux.

« Il est là, timide jeune fille, impatient d’être auprès de toi, celui dont tu redoutes les dédains.

« Il se peut que l’amant qui implore obtienne ou n’obtienne pas le bonheur ; mais comment serait-il difficile que le bonheur arrive à celui qui est aimé ? »

LES DEUX AMIES, à Sakountalâ.

Dis-nous, toi qui rabaisses tes propres qualités, quel est celui qui, en cette saison, cherche avec le bord de son vêtement à s’abriter des rayons de la lune d’automne qui rafraîchissent le corps ?

SAKOUNTALÂ, souriant.

Me voici occupée à composer. (Elle s’assied et réfléchit.)

LE ROI.

C’est le moment, en vérité, de regarder ma bien-aimée avec un œil qui oublie de cligner.

En effet :

« Son visage n’a qu’un seul de ses sourcils relevé pendant qu’elle compose des vers, et à sa joue qui tressaille se montre l’affection qu’elle a pour moi. »

SAKOUNTALÂ.

Amie, j’ai composé ma stance, mais je n’ai pas ce qu’il faut pour l’écrire.

PRIYAMVADÂ.

Sur cette feuille de lotus, douce comme la gorge d’un perroquet, grave la lettre avec tes ongles.

SAKOUNTALÂ, faisant ce qui vient d’être dit.

Amies, écoutez donc toutes deux si le sens est convenable ou non.

LES DEUX AMIES.

Nous sommes attentives.

SAKOUNTALÂ lit.

« Je ne connais pas ton cœur, mais jour et nuit, ô cruel, l’amour tourmente violemment la personne qui a mis en toi toute son espérance ! »

LE ROI, se montrant tout à coup.

« L’amour te tourmente, délicate jeune fille ; mais moi, il me brûle sans cesse ; car le jour ne nuit pas autant au lotus qu’à la clarté de la lune[29] ! »

LES DEUX AMIES, se levant avec joie, en voyant le roi.

Salut à l’objet de ton affection, qui se montre sans tarder !

(Sakountalâ veut se lever.)

LE ROI.

Non, non ; c’est assez de fatigues !

« Sur la couche de fleurs qu’ils foulent, et parfumés par les filaments brisés du lotus qui se fane si vite, ses membres fortement enflammés ne doivent de respect à personne ! »

ANASOÛYÂ.

Eh bien ! Que son ami lui accorde la faveur de s’asseoir à côté d’elle sur cette pierre.

(Le roi s’assied. Sakountalâ reste immobile et confuse.)

PRIYAMVADÂ.

L’inclination des jeunes gens l’un pour l’autre est visible, mais la tendresse que j’ai pour mon amie va me faire répéter ce que j’ai déjà dit.

LE ROI.

Bonne Priyamvadâ, il ne faut rien taire ; car une explication omise amène souvent un regret.

PRIYAMVADÂ.

C’est le devoir d’un roi de guérir les maux des malheureux qui se trouvent dans ses domaines.

LE ROI.

Il n’y a rien de plus pressé !

PRIYAMVADÂ.

Eh bien ! puisque notre chère amie a été, à cause de vous, jetée par le dieu de l’Amour dans l’état de souffrance où elle est, vous devez, par bonté pour elle, la rendre à la vie.

LE ROI.

Bonne Priyamvadâ, ce désir bienveillant nous est commun ; je suis favorisé de toutes manières.

SAKOUNTALÂ, regardant Priyamvadâ.

Chère amie, pourquoi retenir le sage roi, qui regrette d’être éloigné de ses appartements intérieurs ?

LE ROI.

Charmante fille,

« Toi qui es le plus près de mon cœur, si tu crois qu’il en est autrement pour ce cœur qui n’est attaché à nulle autre, tu me fais mourir une seconde fois, jeune fille aux yeux enivrants, moi déjà frappé mortellement par les flèches de l’Amour. »

ANASOÛYÂ.

Seigneur, les rois ont de nombreuses épouses, dit-on ; vous ferez donc en sorte que notre chère amie n’éprouve aucun chagrin à cause de ses compagnes.

LE ROI.

Bonne Anasoûyâ, que puis-je dire de plus :

« Quelque nombreuses que soient les femmes qui m’appartiennent, deux seulement seront l’honneur de ma race : la Terre qui à l’Océan pour ceinture, et cette amie à vous deux ! »

LES DEUX AMIES.

Nous voilà parfaitement heureuses !

PRIYAMVADÂ, jetant les yeux en dehors de la scène.

Puisque ce jeune faon qui regarde de ce côté avec inquiétude cherche sa mère, viens, Anasoûyâ, allons toutes les deux le reconduire auprès d’elle.

SAKOUNTALÂ.

Chère amie, je reste sans protection ; qu’une de vous deux seulement s’en aille.

LES DEUX AMIES.

Celui qui est le protecteur de la terre n’est-il pas auprès de toi ?

SAKOUNTALÂ.

Comment ! les voilà parties toutes deux !

LE ROI.

Point d’inquiétude ! un humble serviteur n’est-il pas à côté de toi ?

« Faut-il que je mette en mouvement les vents humides, avec des feuilles fraîches de lotus qui guérissent la langueur, et servent d’éventail ? ou bien, gracieuse fille, après avoir placé sur mes genoux tes pieds vermeils comme le lotus, les caresserai-je pour te soulager ?

SAKOUNTALÂ.

Je ne me rendrai pas coupable d’offense envers ceux qui sont dignes des respects ! (Elle se lève et veut partir.)

LE ROI.

Belle Sakountalâ, la chaleur du jour n’a pas diminué encore ; dans l’état de langueur où est ton corps,

« Comment ! après avoir abandonné ton lit de fleurs et le voile de ton sein, fait avec des feuilles de lotus, tu irais exposer à la chaleur tes membres trop délicats pour en supporter la violence ? »

(En parlant ainsi, il la fait revenir malgré elle.)

SAKOUNTALÂ.

Descendant du roi Pourou, gardez les bienséances. Quoique je sois au pouvoir de l’Amour, je ne puis disposer de moi-même.

LE ROI.

Timide jeune fille, c’est avoir trop de crainte de ton père adoptif ; ton vénérable chef de famille, après avoir vu ce qui se passe, ne le prendra pas en mauvaise part. D’ailleurs

« Plusieurs filles de rois-ermites ont été, dit-on, épousées à la manière des Gandharvas[30], et approuvées par leurs pères ! »

SAKOUNTALÂ.

Laissez-moi, cependant ; je veux aller encore prendre conseil de mes deux amies.

LE ROI.

Soit, je te laisserai partir.

SAKOUNTALÂ.

Quand ?

LE ROI.

Lorsque, charmante fille,

« Comme est dérobé par une abeille le suc d’une tendre fleur nouvelle qui n’avait pas encore été touchée, le nectar de ta lèvre aura été ravi par moi qui en suis altéré ! »

(En parlant ainsi, il s’efforce d’approcher ses lèvres du visage de Sakountalâ, qui cherche à l’éloigner).

UNE VOIX DERRIÈRE LA SCÈNE.

Compagne du Tchakravâka[31], la nuit est venue, dis adieu à ton compagnon !

SAKOUNTALÂ, troublée.

Descendant de Pourou, c’est sans doute la vénérable Gâutamî qui, pour avoir de mes nouvelles, vient de ce côté même ; cachez-vous donc au fond de ce bosquet.

LE ROI.

M’y voilà !

(Il se tient caché dans le feuillage.)

Gâutamî entre avec un vase à la main, accompagnée des deux amies de Sakountalâ.

LES DEUX AMIES.

Par ici, par ici, vénérable Gâutamî !

GÂUTAMÎ, s’approchant de Sakountalâ.

Tes membres sont-ils moins endoloris ?

SAKOUNTALÂ.

Sainte mère, je suis un peu mieux.

GÂUTAMÎ.

Avec cette eau où l’on a trempé l’herbe du sacrifice, ton corps sera délivré de toute souffrance. (Après avoir versé l’eau sur la tête de Sakountalâ.) Ma fille, le jour finit ; viens, allons sans tarder à la chaumière.

SAKOUNTALÂ, en partant, à part.

Ô mon cœur, toi qui tout-à-l’heure, quand l’objet de ta prédilection était présent, à ta grande joie, n’étais pas sans inquiétude, quelle sera ta peine maintenant que te voilà livré aux regrets ? (Faisant un pas en avant, haut.)

Bosquet de lianes qui m’as enlevé ma souffrance, adieu ! mais avec l’espoir de jouir encore de ton ombrage ! (Sakountalâ s’éloigne à regret avec les autres femmes.)

LE ROI, revenant à la place où il était, en soupirant.

Hélas ! la réussite des choses qu’on désire est entourée d’obstacles !

En effet,

« Le visage de la jeune fille aux yeux voilés de longs cils, dont les lèvres ont été, à plusieurs reprises, protégées par ses doigts, troublé par l’agitation de la résistance, ce doux visage, qui était tourné vers son épaule, quoique attiré avec peine par moi, n’a pas même reçu un baiser ! »

Où vais-je aller maintenant ? Mais je resterai un instant ici même, dans ce bosquet de lianes où ma bien-aimée s’est reposée et qu’elle vient de quitter.

(Après avoir regardé de tous côtés.)

« Voici, sur la pierre, le lit de fleurs foulé par son corps ; voici, toute fanée, la lettre d’amour gravée avec ses ongles sur une feuille de lotus ; voici, tombé de son bras, le bracelet de fibres de lotus. Non, à la vue de tels objets, je ne puis me hâter de sortir de ce bosquet de roseaux, quoiqu’il soit désert ! »

UNE VOIX dans le lointain :

« Là cérémonie du sacrifice du soir étant commencée, les ombres des vampires, jaunâtres comme les nuages du crépuscule et errantes autour de l’autel qui porte le feu sacré, se meuvent en foule, apportant la crainte avec elles. »

LE ROI.

Me voici, me voici, j’y cours !

(Il sort en prononçant ces mots.)

 

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

AVANT-SCÈNE

Entrent les deux amies, apportant une gerbe de fleurs.

ANASOÛYÂ.

Chère Priyamvadâ, quoique Sakountalâ, par un mariage à la manière des Gandharvas, soit devenue complètement heureuse en s’unissant à un époux digne d’elle, et quoique mon cœur se réjouisse à cette pensée, cela ne me donne pas moins à réfléchir.

PRIYAMVADÂ.

Pourquoi ?

ANASOÛYÂ.

Aujourd’hui le sage roi, congédié par les ermites, après avoir achevé le sacrifice, est rentré dans sa capitale ; de retour dans les appartements de ses femmes, et loin d’ici, se rappellera-t-il ou non ce qui s’y est passé ?

PRIYAMVADÂ.

Sois sans inquiétude ; les personnes aussi distinguées par leur caractère ne sont pas ennemies de la vertu. Mais maintenant, que dira le père, quand il apprendra ce qui s’est passé ? Je n’en sais rien.

ANASOÛYÂ.

D’après ce que je vois, son consentement est bien probable.

PRIYAMVADÂ.

Comment cela ?

ANASOÛYÂ.

Son premier désir doit être que Sakountalâ soit donnée pour épouse à un homme doué de qualités ; et si le destin lui-même accomplit ce désir, le vénérable père n’est-il pas arrivé à son but avec peu de peine ?

PRIYAMVADÂ, après avoir regardé la corbeille de fleurs.

Amie, les fleurs sont prêtes pour la cérémonie du sacrifice.

ANASOÛYÂ.

Ne faut-il pas offrir un hommage à la divinité qui veille au bonheur de notre chère Sakountalâ ?

PRIYAMVADÂ.

Oui, ce sera bien.

(En parlant ainsi, elle commence le rite.)

DERRIÈRE LA SCÈNE.

Holà ! me voici, c’est moi !

ANASOÛYÂ, prêtant l’oreille.

Amie, c’est ainsi que s’annonce un hôte.

PRIYAMVADÂ.

Sakountalâ n’est-elle pas à la chaumière ? (À part.) quoique absente de cœur en ce moment !

ANASOÛYÂ.

Bien. Alors c’est assez de ces fleurs. (Elles sortent.)

DANS LA COULISSE.

Ah ! dédaigneuse pour un hôte !

« Celui auquel tu penses sans cesse, et qui, tenant ton esprit éloigné de tout autre, t’empêche de m’apercevoir, moi, riche en austérités, ici présent, eh bien, il ne se souviendra pas de toi, même quand on te rappellera à lui, comme un homme ivre oublie les paroles qu’il a prononcées naguère. »

PRIYAMVADÂ.

Ah ! malheur ! ah ! malheur ! Une chose fâcheuse est arrivée. Sakountalâ, dont la pensée n’est plus à elle, a commis une offense envers un personnage digne de respect. (Regardant du côté de la voix.) Ce n’est pas envers le premier venu ; c’est Dourvâsas, le grand ermite, si facile à irriter ! Après avoir prononcé son imprécation, il s’est éloigné d’un pas rapide, tremblant et saccadé, qu’il serait difficile d’arrêter. Quel autre, si ce n’est le feu, pourrait brûler autant que lui !

ANASOÛYÂ.

Va donc, et, te jetant à ses pieds, ramène-le pour que je puisse lui offrir de l’eau et l’Arghya[32].

PRIYAMVADÂ.

J’y cours. (Elle sort.)

ANASOÛYÂ, feignant de trébucher en marchant.

Ah ! dans ma marche troublée par la précipitation, la corbeille de fleurs m’est échappée. (Elle ramasse les fleurs.)

PRIYAMVADÂ, revenant.

De qui cette nature bourrue accepterait-elle une excuse ? Il s’est pourtant un peu radouci.

ANASOÛYÂ, souriant.

C’est encore beaucoup pour lui. Mais parle.

PRIYAMVADÂ.

Comme il ne voulait pas revenir, je lui ai fait cette prière : Vénérable, en considérant que c’est la première fois, et que la jeune personne ignore le pouvoir des mortifications, une offense unique doit être pardonnée par votre sainteté.

ANASOÛYÂ.

Après ? après ?

PRIYAMVADÂ.

Après il a dit : « Ma parole ne saurait être vaine ; mais, à la vue d’un ornement qui la fera reconnaître, la malédiction cessera ! » En disant ces mots, il a disparu.

ANASOÛYÂ.

Il est donc permis maintenant de se rassurer, puisque le sage roi, en partant, a mis lui-même un anneau portant son nom au doigt de Sakountalâ, en disant : « Ce sera un souvenir. » Sakountalâ aura, dans cet anneau, un moyen sûr à sa disposition.

PRIYAMVADÂ.

Amie, viens ! accomplissons nos devoirs religieux. (Elles font quelques pas sur la scène.)

PRIYAMVADÂ, après avoir regardé.

Anasoûyâ, regarde donc : le visage appuyé sur sa main gauche, notre chère amie est immobile comme une peinture. La pensée tout entière à son époux, elle s’oublie elle-même ; à plus forte raison oublie-t-elle un hôte !

ANASOÛYÂ.

Priyamvadâ, que cette affaire reste entre nous deux seulement, car il faut ménager la nature délicate de notre chère amie.

PRIYAMVADÂ.

Qui donc arroserait avec de l’eau brûlante la jeune fleur du jasmin ?

(Elles sortent.)

 

FIN DE L’AVANT-SCÈNE.

 

Un disciple qui vient de s’éveiller entre sur la scène.

LE DISCIPLE.

Le disciple. Je suis envoyé par le vénérable Kanva, revenu de son pèlerinage, afin d’examiner les signes du temps. Sorti en plein air, je vais examiner ce qu’il reste encore de nuit. (Il fait quelques pas et regarde.)

Vraiment, voici l’aurore, car

« D’un côté le dieu de la lune s’avance vers le sommet du mont derrière lequel il se couche ; et, de l’autre côté, le soleil, précédé par Arouna (l’aurore).

« Par le coucher et le lever simultanés des deux astres qui donnent la lumière, le monde est conduit, pour ainsi dire, dans ses diverses conditions.

« La lune étant couchée, la fleur même du lotus ne réjouit plus ma vue, car sa beauté n’est plus qu’un souvenir[33].

« Les chagrins d’une jeune fille, produits par l’absence de l’objet aimé, sont au-dessus de ce qu’elle peut supporter ! »

ANASOÛYÂ entre,
en écartant à la hâte le rideau qui forme le fond de la scène
.

Quelqu’étranger qu’on soit aux affaires du monde, on voit bien que le roi s’est conduit d’une manière indigne à l’égard de Sakountalâ.

LE DISCIPLE.

Je vais annoncer au vénérable maître que l’heure est venue de faire l’offrande au feu. (Il sort.)

ANASOÛYÂ.

Quoique bien éveillée, je me demande : Que faire ? Mes mains et mes pieds ne s’acquittent pas même de leurs fonctions indispensables. Que l’Amour soit donc satisfait maintenant, lui par qui notre amie au cœur innocent a été induite à donner sa confiance à un homme perfide ! ou plutôt, c’est la malédiction de Dourvâsas qui gâte tout. Autrement, comment le sage roi, après des paroles comme celles qu’il a prononcées, n’envoie-t-il pas même une lettre, après un temps si long ?

C’est pourquoi il faut lui envoyer d’ici l’anneau qui doit servir à faire reconnaître Sakountalâ.

Mais, de cette réunion d’anachorètes habitués aux austérités, qui envoyer ? Quoique persuadée qu’une faute a été commise par notre amie, vais-je aller apprendre à notre père Kanva que Sakountalâ est mariée à Douchmanta, et qu’elle sera bientôt mère ? Et pourtant, puisque cela est, que faut-il faire ?

PRIYAMVADÂ entre toute joyeuse.

Chère amie, vite, vite, viens célébrer la fête du départ de Sakountalâ.

ANASOÛYÂ.

Chère amie, comment cela ?

PRIYAMVADÂ.

Écoute : Je suis allée aujourd’hui auprès de Sakountalâ, pour lui demander si elle avait eu un sommeil calme.

ANASOÛYÂ.

Après ? après ?

PRIYAMVADÂ.

Pendant qu’elle baissait la tête, toute confuse, notre père Kanva l’a consolée en lui disant, après l’avoir embrassée : « Par bonheur, quoique le sacrificateur eût la vue obscurcie par la fumée, l’offrande n’en est pas moins tombée au milieu du feu. Chère fille, comme la science communiquée à un bon disciple, ce qui s’est passé ne doit pas être une cause de chagrin. Aujourd’hui même, sous la protection de plusieurs ermites, je t’envoie auprès de ton époux. »

ANASOÛYÂ.

Mais par qui notre père Kanva a-t-il été instruit de cette affaire ?

PRIYAMVADÂ.

Par une voix sans corps qui lui a parlé en vers quand il entrait dans le sanctuaire du feu.

ANASOÛYÂ, souriant.

Continue.

PRIYAMVADÂ, se servant de la langue sanscrite[34].

« Sache, ô brâhmane, que la jeune fille porte un gage de l’amour de Douchmanta, de même que le bois de Sami recèle un germe de feu. »

ANASOÛYÂ, embrassant Priyamvadâ.

Chère amie, je suis heureuse, heureuse ! mais en pensant qu’aujourd’hui même on emmène Sakountalâ, j’éprouve un plaisir mêlé de peine.

PRIYAMVADÂ.

Nous nous consolerons de notre chagrin, pourvu que notre pauvre amie soit heureuse !

ANASOÛYÂ.

C’est pour cela que j’ai déposé dans cette boîte de noix de coco, suspendue à une branche de manguier, une guirlande de fleurs de kêsaramâlikâ, capable de faire supporter la longueur des heures. Fais-la donc remettre entre ses mains, tandis que je vais, pour elle, préparer des onguents bienfaisants, tels que le mrigarôtchana, l’argile des étangs consacrés et les tiges de l’herbe sacrée.

PRIYAMVADÂ.

C’est bien là ce qu’il faut faire.

(Anasoûyâ s’éloigne. Priyamvadâ cueille des fleurs.)

UNE VOIX derrière la scène.

Gâutamî, qu’on prévienne Sârngarava et Saradvata, afin qu’ils conduisent Sakountalâ.

PRIYAMVADÂ, prêtant l’oreille.

Anasoûyâ, hâte-toi, hâte-toi ! voilà qu’on appelle les ermites qui vont à la ville d’Hastinapoura.

ANASOÛYÂ entre, avec des ornements dans les mains.

Amie, viens ; allons toutes les deux. (Elles font quelques pas.)

PRIYAMVADÂ, après avoir regardé.

Voilà Sakountalâ, dont les cheveux sont peignés et lavés, que félicitent les femmes ermites, qui tiennent à la main du riz consacré et prononcent des paroles de bénédiction. Allons auprès d’elle.

(Elles s’approchent de Sakountalâ, qui entre sur la scène, entourée comme il vient d’être dit.)

L’UNE DES ANACHORÈTES, s’adressant à Sakountalâ,
qui vient de s’asseoir
.

Ma fille, prends le titre de grande reine, pour marquer la grande estime que t’accorde ton époux.

UNE SECONDE ANACHORÈTE.

Sois la mère d’un héros !

UNE TROISIÈME ANACHORÈTE.

Sois toujours très estimée de ton époux !

(Après avoir ainsi donné des bénédictions, elles sortent, excepté Gâutamî.)

PRIYAMVADÂ ET ANASOÛYÂ, s’étant approchées.

Amie, puisse l’ablution te porter bonheur !

SAKOUNTALÂ.

Vous êtes les bienvenues, mes amies ; asseyez-vous là toutes deux.

LES DEUX AMIES, après avoir pris les vases propitiatoires
et s’être assises
.

Allons ! apprête-toi, tandis que nous allons préparer les onguents qui portent bonheur.

SAKOUNTALÂ.

Voilà un service inappréciable, car, désormais, il me sera difficile d’être parée par mes amies !

(Tandis qu’elle parle ainsi, une larme tombe de ses yeux.)

LES DEUX AMIES.

Chère amie, il ne faut pas que tu pleures, au moment de la propitiation.

(Elles essuient ses larmes et lui font sa toilette.)

PRIYAMVADÂ.

Sa beauté, digne des ornements les plus précieux, est affaiblie par ces parures qu’on trouve aisément dans un ermitage !

DEUX JEUNES ERMITES, entrant avec des présents.

Voici des ornements dont il faut vous parer, Madame !

(Toutes sourient à la vue des parures.)

GÂUTAMÎ.

Nârada, mon fils, d’où vient ceci ?

1ER DISCIPLE.

De la puissance de notre père Kanva.

GÂUTAMÎ.

Eh quoi ! cela s’est produit par sa volonté ?

2E DISCIPLE.

Non, vraiment ; écoutez : Nous avons été appelés tous les deux par le vénérable père, qui a dit : « Cueillez pour Sakountalâ des fleurs aux arbres de la forêt. » Et, à l’instant même,

« Un arbre a produit un vêtement de lin, blanc comme la lune, emblème d’une heureuse destinée ; un autre a distillé du suc de laque bon pour la toilette des pieds ; d’autres parures ont été données par les mains de divinités visibles jusqu’aux poignets, et rivalisant avec les jeunes bourgeons de ces arbres. »

PRIYAMVADÂ, regardant Sakountalâ.

Chère amie, cette faveur te présage une fortune royale dans la maison de ton époux !

(Sakountalâ conserve un maintien modeste.)

LE 1ER DISCIPLE.

Gâutamî, viens donc ! Allons raconter à Kanva, qui sort du bain, l’hommage des arbres de la forêt.

LE 2E DISCIPLE.

Allons ! (Ils sortent tous les deux.)

PRIYAMVADÂ ET ANASOÛYÂ.

Ces personnes n’entendent rien à la toilette. Mais, à l’aide de nos connaissances en peinture, nous saurons arranger ces ornements sur ta personne.

SAKOUNTALÂ.

Je connais votre adresse.

(Toutes deux se mettent à parer Sakountalâ. Entre Kanva, qui revient du bain.)

KANVA.

« Sakountalâ partira aujourd’hui. À cette pensée mon cœur est rempli de chagrin, et ma voix est altérée parce que je retiens mes larmes, et ma vue se trouble à cette idée. Si, par affection, j’éprouve une agitation pareille, moi, l’habitant de la forêt, quel doit être le tourment des pères de famille nouvellement séparés de leurs filles ? »

LES DEUX AMIES.

Chère Sakountalâ, te voilà complètement parée ; couvre-toi maintenant de ces vêtements de lin.

(Sakountalâ se lève et s’enveloppe de ces vêtements.)

GÂUTAMÎ.

Ma fille, ton père spirituel est là, t’embrassant, pour ainsi dire, avec ses yeux remplis de larmes de joie. Fais-lui donc le salut d’usage.

SAKOUNTALÂ, d’un air modeste.

Père, je vous salue !

KANVA.

Sois très honorée par ton époux, comme Sarmichthâ le fut par Yayâti[35], et sois mère d’un fils, monarque, universel, comme celui qu’elle eut en Pourou.

GÂUTAMÎ.

Vénérable Kanva, ceci est un don ; ce n’est pas une bénédiction.

KANVA.

Ma fille, fais ici même le tour du feu consacré. (Tous s’avancent.)

KANVA prononce la bénédiction, dans le mètre des Vêdas.

« Que ces feux du sacrifice, ayant leurs places marquées autour de l’autel, alimentés de combustible, entourés d’une litière d’herbe sacrée et effaçant les péchés par le parfum des offrandes, te purifient ! »

Pars maintenant, ma fille. (Regardant autour de lui.) Où sont Sârngarava et les autres ?

UN DISCIPLE, entrant.

Maître, nous voici.

KANVA.

Montre la route à ta sœur.

SÂRNGARAVA.

Par ici, par ici, Madame !

(Tous se mettent en marche.)

KANVA.

Arbres voisins de l’ermitage,

« Celle qui ne voulait pas boire de l’eau quand vous n’aviez pas bu ; celle qui, bien qu’aimant les parures, par amour de vous, ne cueillait pas une de vos branches ; celle pour qui la plus grande fête était le premier moment où vous produisiez des fleurs, Sakountalâ s’en va à la maison de son époux. Tous, faites-lui vos adieux ! » (Signalant le chant du kôkila.)

« Sakountalâ, reçois de ces arbres aimés des habitants de la forêt la permission de partir, puisque la voix lointaine du kôkila semble répondre pour eux !

« Que son voyage soit égayé, le long de la route, par des étangs couverts de lotus verdoyants ; que l’ardeur des rayons du soleil y soit modérée par des arbres aux ombrages épais ; que, pour elle, la poussière y soit douce comme le pollen des lotus ; que le vent s’apaise et reste doux ; que la prospérité t’accompagne ! »

(Tous écoutent avec étonnement.)

GÂUTAMÎ.

Ma fille, te voilà congédiée par les divinités de l’ermitage, qui t’aiment comme des parents ; incline-toi donc devant elles.

SAKOUNTALÂ, qui s’est avancée en saluant,
à voix basse
.

Chère Priyamvadâ, quoique j’aie un grand désir de revoir mon noble époux, cependant, au moment de quitter l’ermitage, mes pieds ne me portent qu’avec peine en avant !

PRIYAMVADÂ.

Ce n’est pas toi seulement, mon amie, qui es troublée par ton départ de l’ermitage ; au moment où tu vas t’éloigner de la demeure des ermites, cette demeure semble être dans le même état que toi.

« Les gazelles laissent tomber l’herbe de leur bouche ; les paons cessent leur danse ; les lianes, en laissant tomber leurs feuilles jaunies, semblent verser des pleurs ! »

SAKOUNTALÂ, retrouvant un souvenir.

Mon père, je dirai adieu tout à l’heure à la liane ma sœur, surnommée Lumière-des-Bois[36].

KANVA.

Je connais ta tendresse de sœur pour elle. La voici, à droite.

SAKOUNTALÂ, s’approchant de la liane.

Lumière-des-Bois, quoique tu sois unie au manguier, embrasse-moi avec tes branches pareilles à des bras tournés de ce côté. À partir de ce jour, je vais m’en aller bien loin de toi !

KANVA.

« Sakountalâ, par tes mérites, tu as obtenu un époux semblable à toi, que j’avais d’avance choisi pour toi ; puis, cette jeune liane étant unie au manguier, pour elle et pour toi je suis désormais sans inquiétude ! »

SAKOUNTALÂ, à ses deux amies.

Chères amies, je recommande cette liane à vos soins.

LES DEUX AMIES.

Et nous, aux soins de qui nous recommandes-tu ?

KANVA.

Anasoûyâ, c’est assez pleurer. N’est-ce pas vous-mêmes qui devez relever le courage de Sakountalâ ?

(Tous se mettent en marche.)

SAKOUNTALÂ.

Père, vous voyez cette gazelle qui s’en va paissant aux abords de la chaumière, appesantie par le poids du faon qu’elle porte dans ses flancs ; quand elle l’aura heureusement mis au jour, vous m’enverrez quelqu’un pour m’annoncer cette bonne nouvelle.

KANVA.

Nous ne l’oublierons pas.

SAKOUNTALÂ, comme arrêtée par un obstacle.

Qui donc marche ainsi sur ma robe ? (Elle se retourne en disant ces mots.)

KANVA.

« Ce daim, ton enfant adoptif, élevé avec des poignées de riz, sur la bouche duquel, quand ses lèvres étaient blessées par les pointes piquantes des herbes, l’huile d’ingoudi, qui cicatrise les blessures, était appliquée par toi, il ne quitte pas tes traces ! »

SAKOUNTALÂ.

Pauvre petit, pourquoi me suis-tu, moi qui m’éloigne de ceux avec qui je passais ma vie ? Tu as été élevé par moi, il est vrai, quand tu es resté sans mère, aussitôt qu’elle t’eut donné naissance. Aujourd’hui que je te quitte, mon père prendra soin de toi ; retourne donc à l’ermitage ! (En parlant ainsi, elle se met en marche en pleurant.)

KANVA.

« Arrête, par ta fermeté, les larmes de tes yeux aux cils relevés, car elles sont un obstacle à ce que tu as à faire. Cette route qu’on suit sur la terre s’élève et s’abaisse sans qu’on s’en aperçoive ; tes pas ne peuvent donc manquer d’y être inégaux ! »

SÂRNGARAVA.

Seigneur, l’Écriture dit : Un ami doit être accompagné jusqu’au bord de l’eau. Or voici le bord d’un lac. Après nous avoir donné vos instructions, veuillez vous en retourner.

KANVA.

Pour cela, allons chercher un abri à l’ombre de ce figuier.

(Tous entourent Kanva.)

KANVA, à part.

Quel est le message qu’il convient d’envoyer à Sa Majesté Douchmanta ? (Il réfléchit.)

SAKOUNTALÂ, à Anasoûyâ.

Chère amie, regarde ; ne voyant pas son cher compagnon que cache cette feuille de lotus, la Tchakravakî inquiète gémit et semble dire : Ce que je souffre est bien dur !

ANASOÛYÂ.

Amie, ne t’imagine pas cela.

« Cet oiseau, sans son ami, passe une nuit que la tristesse rend plus longue ; mais quoique le chagrin de la séparation soit vif, l’espérance la rend supportable. »

KANVA.

Sârngarava, tu auras à parler au roi de ma part, après lui avoir présenté Sakountalâ.

SÂRNGARAVA.

Que Votre Révérence me donne ses instructions.

KANVA.

« Après avoir bien réfléchi que nous sommes riches en austérités, et que tu es de famille élevée ; en voyant l’amour dont Sakountalâ s’est éprise pour toi, sans que les parents l’y aient excitée, elle doit être comptée parmi tes femmes, et tu dois lui donner d’abord un rang égal au leur ; le reste dépend de la destinée, et les parents d’une femme n’ont rien de plus à demander. »

SÂRNGARAVA.

J’ai compris vos instructions.

KANVA.

Ma fille, c’est à toi maintenant qu’il faut donner des conseils. Quoique habitants de la forêt, nous connaissons les affaires du monde.

SÂRNGARAVA.

Rien, en effet, n’est étranger aux sages.

KANVA.

« Écoute les supérieurs avec respect ; conduis-toi comme une amie avec les femmes tes compagnes. Maltraitée par ton mari, ne sois pas, pour cela, indocile par colère. Sois toujours bienveillante pour les serviteurs, sans orgueil dans les prospérités ; les jeunes femmes arrivent ainsi à la dignité de maîtresse de maison ; celles qui agissent autrement font le malheur de la famille. »

Qu’en pense Gâutamî ?

GÂUTAMÎ.

C’est bien là, en effet, la règle de conduite des femmes mariées, chère fille ; suis-la donc en tous points.

KANVA.

Ma fille, embrasse-moi, ainsi que toutes tes amies.

SAKOUNTALÂ.

Est-ce que Priyamvadâ et mes autres amies vont s’éloigner d’ici ?

KANVA.

Ma fille, elles aussi seront toutes les deux données à des époux ; il ne leur convient donc pas d’aller à la ville ; mais Gâutamî ira avec toi.

SAKOUNTALÂ, après avoir embrassé son père.

Comment, maintenant, arrachée des bras de mon père, comme une branche de sandal arrachée aux flancs du mont Malaya, pourrais-je, dans un autre pays, supporter la vie ?

KANVA.

Ma fille, pourquoi es-tu troublée ainsi ?

« Élevée au rang honorable d’épouse du roi de race illustre ; occupée à chaque instant des affaires importantes de ton auguste époux, bientôt, après avoir, comme la Plage orientale, mère du Soleil, donné le jour à un fils pur comme l’astre du jour, tu ne compteras plus pour un chagrin, ma fille, d’être séparée de moi ! »

(Sakountalâ tombe aux pieds de son père.)

KANVA.

Que tout ce que je désire pour toi s’accomplisse !

SAKOUNTALÂ, s’approchant de ses deux amies.

Chères amies, vous aussi, embrassez-moi toutes les deux !

LES DEUX AMIES, après l’avoir embrassée.

Chère amie, si le roi hésitait à te reconnaître, montre-lui aussitôt l’anneau qui porte son nom gravé.

SAKOUNTALÂ.

Ce doute de votre part me rend tout inquiète.

LES DEUX AMIES.

Ne crains rien ; l’extrême affection fait naître la crainte.

SÂRNGARAVA.

Le soleil avance dans son cours à travers les cieux ; que madame veuille bien se hâter !

SAKOUNTALÂ, se tournant vers l’ermitage.

Ô mon père ! quand reverrai-je le bois de l’ermitage ?

KANVA.

Écoute :

« Après avoir longtemps partagé avec la terre bornée par les quatre océans le titre d’épouse du roi, après avoir marié ton fils Dauchmanti, le guerrier sans égal tu reviendras avec ton époux, qui aura remis à ce fils le fardeau des affaires, poser tes pieds sur le sol de ce paisible ermitage ! »

GÂUTAMÎ.

Ma fille, le temps du voyage s’écoule ; dis à ton père de s’en retourner au plus tôt, (s’adressant à Kanva) car longtemps encore elle va vous parler ainsi ; partez, vénérable Kanva.

KANVA.

Ma fille, les exercices pieux souffrent de ce retard.

SAKOUNTALÂ, embrassant encore son père.

Votre corps, ô mon père, est affaibli par la pratique des austérités ; ne vous tourmentez pas outre mesure à cause de moi.

KANVA, soupirant.

« Chère fille, comment mon chagrin pourra-t-il s’apaiser, en voyant les grains de riz jetés naguère par toi en offrande aux Êtres, germés à la porte de la chaumière ? »

Va, et que ton voyage soit heureux !

(Sakountalâ sort avec ceux qui l’accompagnent dans son voyage.)

LES DEUX AMIES, suivant des yeux Sakountalâ.

Hélas ! hélas ! Sakountalâ a disparu au milieu des arbres de la forêt !

KANVA, soupirant.

Anasoûyâ, elle est partie, celle qui pratiquait la loi avec vous ; dominez votre chagrin et suivez mes pas.

ANASOÛYÂ ET PRIYAMVADÂ.

Père, comment rentrer dans le bois des mortifications, qui n’est plus qu’un désert par l’absence de Sakountalâ ?

KANVA.

C’est l’amitié qui fait voir les choses ainsi. (Il fait quelques pas, en se parlant à lui-même.) En vérité, après avoir envoyé Sakountalâ dans la famille de son époux, j’éprouve de la satisfaction ; d’où vient cela ?

C’est que

« Cette jeune femme est vraiment le bien d’un autre ; après l’avoir, aujourd’hui, renvoyée à celui qui l’a épousée, ma conscience est aussi pure que je puis le désirer, comme lorsqu’on a restitué un dépôt. »

(Tous sortent.)

 

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

Le roi, assis sur son trône. Mâdhavya est près de lui.

MÂDHAVYA, prêtant l’oreille.

Cher ami, écoutez, écoutez avec attention ! On entend dans la salle de concerts une suite d’accords modulés avec douceur et pureté.

Ah ! je sais : c’est la reine Hansapadikâ qui s’exerce à chanter.

LE ROI.

Fais silence, pour que j’écoute.

(On chante, derrière la scène.)

« Toi qui es avide de miel nouveau, comment, après avoir donné des baisers au frais bouton du manguier, l’as-tu oublié, satisfaite à présent d’avoir pour demeure un simple lotus ? »

LE ROI.

Combien ce chant est empreint de passion !

MÂDHAVYA.

Alors, c’est par la mélodie que le sens des paroles se fait comprendre.

LE ROI, souriant.

Cette femme fut un jour l’objet de mes attentions. C’est pour cela que je suis, à cause de la reine Vasoumatî, l’objet d’une censure sévère de sa part.

Ami Mâdhavya, va parler de ma part à Hansapadikâ ; c’est avec adresse qu’elle me fait un reproche.

MÂDHAVYA.

Votre Majesté va être obéie.

(Se levant.) Ah ! mon ami, si elle me fait saisir aux cheveux par la main des autres, je serai battu ; et, pas plus que pour un ermite surpris par une belle nymphe, il n’y aura pas aujourd’hui de salut possible pour moi.

LE ROI.

Va, et, prenant le langage des cours, apaise-la avec des paroles conciliantes.

MÂDHAVYA, sortant.

Que faire ?

LE ROI, à part.

Pourquoi donc, après avoir compris le sens de ce chant, suis-je aussi attristé qu’on peut l’être, si ce n’est quand on est séparé d’une personne aimée ?

Pourtant

« Après avoir vu des choses agréables et entendu des chants pleins de douceur, l’on est attristé quoique charmé ; c’est donc que, sans pouvoir s’en rendre compote, on se rappelle des amitiés fortement gravées dans le cœur, dans des existences antérieures ? » (Il reste tout pensif.)

(Entre le chambellan de l’appartement des femmes.)

LE CHAMBELLAN.

Hélas ! à quoi suis-je réduit ?

« Cette canne de bambou que j’avais prise autrefois, moi qui suis chargé de veiller aux appartements intérieurs du palais, en me disant : c’est un objet pour la forme, aujourd’hui qu’il s’est écoulé bien du temps, ce même bâton est devenu un véritable soutien pour mes pas chancelants ! »

Sans nul doute, rien de ce qui touche au devoir ne doit être négligé volontairement par un roi ; cependant, en ce moment où il vient de quitter son tribunal, je n’ose lui annoncer l’arrivée inopportune d’un disciple de Kanva.

Allons ! la tâche de gouverner le monde ne permet pas de repos.

Puisque

« Le Soleil, une fois ses chevaux attelés, marche toujours en avant, de même que la brise odorante qui est en mouvement jour et nuit ; puisque Cêcha[37] a toujours sur lui le fardeau de la terre, le devoir de la soutenir est aussi imposé au roi qui vit de la sixième partie de ce qu’elle produit. »

C’est pourquoi je vais faire le message. (Il fait quelques pas et regarde.)

Voici le roi.

« Après s’être occupé avec sollicitude de toutes les créatures comme de ses enfants, quand il a l’esprit fatigué, il aime la solitude, comme le chef des éléphants, brûlé par le soleil, quand il a conduit ses troupeaux aux pâturages, cherche pendant le jour un endroit frais. »

(S’approchant du roi.) Victoire ! victoire au roi ! Des anachorètes, avec des femmes, qui habitent les forêts de la vallée qui se trouve aux pieds du mont Himavat, viennent d’arriver ; ils apportent un message de Kanva.

Le roi a entendu ; il décidera ce qu’il faut faire.

LE ROI, avec respect.

Quoi ! des gens qui apportent un message de Kanva ?

LE CHAMBELLAN.

Oui, Sire.

LE ROI.

Eh bien ! qu’on avertisse de ma part le prêtre de famille Sômarâta. Après avoir bien reçu ces habitants de la forêt suivant les règles prescrites par l’Écriture, qu’il veuille bien lui-même les introduire. Quant à moi, je reste ici à les attendre ; c’est un lieu convenable pour recevoir des ascètes. Le chambellan. J’obéis à Votre Majesté. (Il sort.)

LE ROI, se levant.

Vêtravati, montre-nous le chemin de la salle du sacrifice.

VÊTRAVATI.

Par ici, par ici, Sire.

LE ROI s’avance
avec un air préoccupé d’affaires
.

Tout homme qui a atteint le but de ses désirs devient heureux ; mais, pour les rois, quand ils sont arrivés au but de leur ambition, ils n’en sont que plus tourmentés.

« Arriver à une dignité ne satisfait que l’ambition, mais le soin de conserver ce qu’on a obtenu est un véritable tourment. La royauté, comme le parasol dont on tient le manche dans sa main, ne garantit d’une grande fatigue qu’au prix d’une autre fatigue. »

DEUX HÉRAULTS, derrière la scène.

Que le roi soit victorieux !

1ER HÉRAULT.

« Sans souci de ton bien-être, tu te fatigues chaque jour pour le bien du monde, et c’est bien là ta véritable occupation. C’est ainsi qu’un arbre supporte avec sa tête une chaleur excessive, tandis qu’avec son ombre il en adoucit l’excès pour ceux qui se réfugient à l’abri de son feuillage. »

2E HÉRAULT.

« Tu retiens ceux qui marchent dans la mauvaise voie en te servant du sceptre qui châtie ; tu apaises les querelles et tu as le pouvoir de protéger. Que tes parents soient présents au temps des grandes fêtes ; mais c’est en toi seul que l’on trouve dans toute sa perfection la bienveillance pour les peuples ! »

LE ROI.

Nous avions l’esprit fatigué, et nous voilà comme renouvelé. (Il fait quelques pas.)

UNE PORTIÈRE.

La terrasse du feu du sanctuaire, depuis qu’elle a été purifiée de nouveau, est encore plus belle, avec la génisse qui fournit le lait de l’offrande. Que Votre Majesté y monte !

LE ROI, s’y arrêtant après y être monté,
en s’appuyant sur ceux qui l’entourent
.

Vêtravati, dans quel but les saints anachorètes ont-ils été envoyés vers moi par le vénérable Kanva ?

« Est-ce que les pénitences des ascètes, occupés à leurs saintes pratiques, ont été troublées par des obstacles ? ou bien quelqu’un a-t-il fait du mal aux animaux qui paissent dans les bois de l’ermitage ? Ou bien encore mes fautes ont-elles nui à l’épanouissement des fleurs des lianes ? À cette pensée, mon esprit, traversé par une foule de doutes, est rempli d’incertitudes. »

LA PORTIÈRE.

Pour moi, je crois que, heureux grâce aux belles actions du roi, les anachorètes sont venus pour lui rendre hommage.

(Les ermites entrent, accompagnés de Gâutamî et précédant Sakountalâ. Le chambellan et le prêtre de famille marchent devant eux.)

SÂRNGARAVA, s’adressant à son compagnon.

Sâradvata !

« Assurément, ce prince aux grandes vertus a une constance que rien n’ébranle ; personne ici ne suit la mauvaise voie, pas même celui qui appartient aux plus basses classes. Et cependant, à moi dont l’esprit est accoutumé à une solitude perpétuelle, ce palais rempli de monde apparaît comme une maison enveloppée de flamme ! »

SÂRADVATA.

C’est avec raison qu’à l’entrée de la ville une pareille idée t’est venue. Moi aussi

« Comme celui qui s’est baigné regarde celui qui ne s’est pas lavé ; comme le pur regarde l’impur, l’éveillé celui qui dort, l’homme libre en ses mouvements celui qui est attaché, voilà comment je regarde cette foule qui court après le plaisir. »

SAKOUNTALÂ, indiquant par un mouvement
qu’un présage se manifeste
.

Hélas ! voici un de mes yeux qui tremble, et ce n’est pas le gauche !

GÂUTAMÎ.

Ma fille, loin de toi la mauvaise fortune ! Que les divinités de la famille de ton époux te comblent de félicités !

LE PRÊTRE DE FAMILLE, montrant le roi.

Holà ! Anachorètes, voici Sa Majesté, le protecteur de toutes les classes et des ordres religieux. Il vient de quitter à l’instant le tribunal et il vous attend ; regardez, le voici.

SÂRNGARAVA.

Ô grand Brâhmane, assurément voilà un sujet de joie ; mais nous, nous sommes ici des gens indifférents. Pourquoi ? Parce que

« Les arbres s’inclinent quand mûrissent leurs fruits ; les nuages s’approchent de terre quand ils sont nouvellement chargés de pluie ; les hommes vertueux ne s’enorgueillissent pas de leurs grandes richesses ; voilà le vrai caractère de ceux qui viennent en aide aux autres. »

LA PORTIÈRE.

Sire, les anachorètes semblent parfaitement calmes ; j’en conclus qu’ils viennent pour une affaire qui mérite confiance.

LE ROI, en voyant Sakountala.

« Quelle est donc cette jeune femme voilée dont le corps ne s’est pas encore développé dans toute sa beauté ? Au milieu des ascètes riches en austérités, elle est comme un rameau-vert au milieu des feuilles jaunies. »

LA PORTIÈRE.

Sire, la conjecture à laquelle se livre ma curiosité me paraît douteuse. Quoi qu’il en soit, la beauté de cette femme ne vous paraît-elle pas digne d’attirer les regards ?

LE ROI.

Oui ; mais la femme d’un autre ne doit pas être regardée avec complaisance.

SAKOUNTALÂ, posant sa main sur sa poitrine,
à part.

Ô mon cœur, pourquoi trembles-tu ainsi ? rappelle-toi l’affection de mon époux, et sois ferme !

LE PRÊTRE DE FAMILLE, qui s’est approché.

Ces anachorètes ont été honorés suivant la règle. L’un d’eux apporte un message de leur chef spirituel ; que Sa Majesté daigne l’entendre !

LE ROI.

Je suis attentif.

LES ERMITES, levant les mains.

Soyez victorieux, ô roi.

LE ROI.

Tous je vous salue !

LES ERMITES.

Gouvernez au gré de vos désirs !

LE ROI.

J’espère que rien ne trouble les mortifications des solitaires ?

LES ERMITES.

« D’où viendraient les obstacles aux cérémonies saintes des personnes pieuses, quand vous êtes leur protecteur ? Lorsque brille l’astre aux chauds rayons, comment l’obscurité pourrait-elle se produire ? »

LE ROI.

C’est en effet ce qui doit arriver, si le nom de roi a un sens[38]. Enfin, le bienheureux Kanva réussit-il dans sa sollicitude pour le bonheur du monde ?

LES ERMITES.

La réussite est au pouvoir de ceux qui sont saints. Il demande d’abord des nouvelles de votre santé, et ajoute…

LE ROI.

Qu’ordonne sa sainteté ?

SÂRNGARAVA.

Il a dit : « Puisque Sa Majesté a, par un consentement mutuel, épousé cette jeune personne, ma fille, je donne, à cause de cela, à tous les deux mon consentement, car

« Tu es reconnu par nous comme le premier entre les gens honorables, et Sakountalâ est la Vertu même revêtue d’un corps. En unissant une jeune fille et un époux de qualités égales, Brahma, cette fois, ne s’expose pas au blâme. »

Aujourd’hui que la jeune femme porte un enfant dans son sein, qu’elle soit bien accueillie, pour accomplir en commun les devoirs religieux.

GÂUTAMÎ.

Seigneur, je désire vous dire quelque chose, mais mon langage pourrait bien être importun, car

« La personne du père n’a pas été attendue par la jeune fille, et aucun parent n’a été requis par vous ; la chose s’étant passée en tête-à-tête, qu’est-ce que l’un a à dire à l’autre ? »

SAKOUNTALÂ, à part.

Que va dire le noble personnage ?

LE ROI.

Qu’est-ce que cette déclaration ?

SAKOUNTALÂ, à part.

C’est du feu, en vérité, les mots qu’il vient de prononcer !

SÂRNGARAVA.

D’où vient le doute de Votre Majesté ? Les personnes comme elle sont pourtant bien informées de ce qui se passe dans le monde.

« Quoique vertueuse, la femme mariée, seulement parce qu’elle demeure dans la famille de ses parents, est soupçonnée par le monde de ne pas l’être ; aussi, même quand une femme n’est pas aimée de son époux, ses parents veulent qu’elle soit près de lui. »

LE ROI.

Ainsi, cette dame ici présente a été épousée par moi autrefois ?

SAKOUNTALÂ, consternée, à part.

Ô mon cœur, voilà ce que tu craignais !

SÂRNGARAVA.

Eh quoi ! le regret d’une chose accomplie conduit le roi à détourner les yeux de ce qui est juste ?

LE ROI.

Mais si cette demande est un tissu de mensonges ?

SÂRNGARAVA.

Ces changements d’avis se montrent surtout chez ceux que le pouvoir enivre.

LE ROI.

Et c’est juste sur moi que tombe ce blâme ?

GÂUTAMÎ.

Ma fille, ne rougis pas même un instant. Je vais ôter ton voile, et ton époux te reconnaîtra ! (Elle lève le voile.)

LE ROI, regardant Sakountalâ, à part.

« Cette beauté sans tache qu’on m’amène ainsi a-t-elle été, ou non, épousée par moi ? Je ne sais. Comme l’abeille au lever de l’aurore, près de la fleur du jasmin remplie de rosée, je ne puis ni m’en approcher ni me résoudre à l’abandonner. »

(Il reste pensif.)

LA PORTIÈRE.

Quel respect le roi a pour la loi ! À la vue d’une beauté pareille, amenée pour son plaisir, quel autre hésiterait ?

SÂRNGARAVA.

Eh bien, Sire, pourquoi rester ainsi silencieux ?

LE ROI.

Anachorètes ! même en y réfléchissant, je ne me rappelle nullement mon mariage avec cette dame. Comment donc, quand il est visible qu’elle va devenir mère, et quand je doute si je suis son mari, dois-je me conduire à son égard ?

SAKOUNTALÂ, à part.

Le prince doute même de son mariage ! où est maintenant mon espérance qui était si haut placée ?

SÂRNGARAVA, au roi.

Ce n’est pas ainsi

« Qu’il doit être méprisé par vous, en vérité, le sage qui a consenti à ce que sa fille soit séduite par vous ; lui qui, en permettant qu’on lui ravisse son bien, a fait de vous un ravisseur innocent, pour ainsi dire ! »

SÂRADVATA.

Sârngarava, cesse de parler maintenant. (S’adressant à Sakountalâ.) Ce qu’il fallait dire, nous l’avons dit ; le prince a parlé de son côté. Il faut lui répondre avec assurance.

SAKOUNTALÂ, à part.

Quand un pareil amour en est arrivé là, à quoi bon le rappeler ? Mais je dois me justifier moi-même, il le faut.

(Haut.) Noble seigneur ! (Elle parle à demi-voix.) Mais, à présent que notre mariage est mis en doute, ce n’est pas là les mots qu’il faut employer !

Descendant de Pourou, il est indigne de vous, après avoir, autrefois, dans l’ermitage, séduit, sous la foi d’une promesse mutuelle, une personne au cœur naturellement ouvert, de la rebuter avec de semblables paroles !

LE ROI, se fermant les oreilles.

Silence ! pas de paroles criminelles !

« Pourquoi cherches-tu, en mettant le trouble dans ma famille, à me faire déchoir, comme une rivière qui ronge ses bords trouble l’eau limpide et entraîne l’arbre du rivage ? »

SAKOUNTALÂ.

Soit ! Si c’est véritablement par crainte que je ne sois la femme d’un autre que tu te conduis ainsi, je dissiperai tes doutes avec un signe de reconnaissance.

LE ROI.

C’est une noble pensée.

SAKOUNTALÂ, cherchant son anneau
à son doigt.

Ah ! malheur, malheur ! l’anneau n’est plus à mon doigt !

GÂUTAMÎ.

L’anneau est tombé sans doute quand tu offrais ton hommage aux eaux de l’étang consacré de Satchî, dans l’enceinte de Sakrâvatâra[39].

LE ROI, souriant.

Le sexe féminin a de la présence d’esprit, comme on le dit très bien.

SAKOUNTALÂ.

Le destin montre ici sa puissance. Mais je te dirai autre chose.

LE ROI.

Il est juste d’écouter le récit de ce qui s’est passé.

SAKOUNTALÂ.

Un jour, dans le bosquet des jasmins doubles, l’eau qui se trouvait dans la coupe que formait une feuille de lotus n’a-t-elle pas été versée dans ta main ?

LE ROI.

Nous écoutons toujours.

SAKOUNTALÂ.

Alors s’est approché le jeune faon nommé Dirghâpanga, mon enfant adoptif, et tu l’as engagé avec douceur à prendre l’eau, en disant : « qu’il boive le premier ! » mais lui, qui ne te connaissait pas, ne s’est pas approché de ta main. Puis il est venu avec confiance chercher l’eau dans ma main. Alors, tu as souri en le voyant et tu as dit : « Tout être a confiance en ses pareils ; tous les deux, en effet, vous êtes des habitants de la forêt ! »

LE ROI.

C’est par des paroles fausses et mielleuses comme celles-ci, prononcées par des femmes qui regrettent ce qu’elles ont fait, que les voluptueux sont séduits !

GÂUTAMÎ.

Grand roi, gardez-vous d’une pensée pareille ! Élevée dans les bois de l’ermitage, cette jeune personne ne connaît pas l’art de tromper.

LE ROI.

Respectable pénitente,

« La ruse du sexe féminin se montre même en dehors de l’espèce humaine ; qu’est-ce donc chez les êtres doués de jugement ? Avant que leur jeune famille ne s’envole dans les airs, les femelles des kôkilas[40] la font nourrir par d’autres oiseaux. »

SAKOUNTALÂ, avec colère.

Homme sans honneur ! tu juges ici avec ton cœur. Quel autre, en ce moment, imiterait ta conduite, à toi qui, comme un puits caché sous l’herbe, te recouvres du manteau de la vertu ?

LE ROI, à part.

Le courroux de cette femme, qui jette le trouble dans ma pensée, paraît exempt de toute dissimulation.

« Pendant que j’ai des pensées sévères par un défaut de mémoire qui n’admet pas l’existence d’une liaison secrète, il semble qu’au moment où les sourcils froncés de cette femme aux yeux enflammés se sont séparés, l’arc de l’amour a été brisé par sa colère ! »

(Haut.) Madame, la conduite de Douchmanta est bien connue, et je n’y vois rien de pareil à cela.

SAKOUNTALÂ.

Très bien ; on fait de moi maintenant une femme volontaire ! de moi qui, sous la foi d’un serment de ce descendant de Pourou, suis tombée entre les mains d’un homme qui a du miel aux lèvres et du poison dans le cœur ! (Elle pleure en se couvrant le visage avec le bord de son vêtement.)

SÂRNGARAVA.

Ainsi une action faite à la hâte et en ne consultant que soi-même amène des regrets cuisants.

« C’est avec beaucoup de circonspection qu’il faut accepter une union, surtout quand elle est secrète ; quand les cœurs ne se connaissent pas, l’amitié devient inimitié. »

LE ROI.

Ainsi, sur le témoignage de cette dame, vous nous accusez d’une foule de fautes ?

SÂRNGARAVA, avec ironie.

Vous avez entendu ce renversement des choses reçues :

« Une personne depuis sa naissance n’a pas été exercée au mensonge, et sa parole est sans autorité ; mais que ceux-là seuls soient dignes de confiance qui s’étudient à tromper les autres, en disant : voilà la vérité ! »

LE ROI.

Eh bien ! véridique ermite, quand même tout serait avoué par nous, qu’advient-il de la séduction de cette femme ?

SÂRNGARAVA.

La déchéance.

LE ROI.

La déchéance pour les descendants de Pourou ? Cela n’est pas croyable !

SÂRADVATA.

Sârngarava, qu’est-il besoin d’en dire davantage ? Le message de notre vénérable maître est fait. Retournons à l’ermitage. (Au roi.) « Puisque cette femme est ton épouse, abandonne-la ou reçois-la, l’autorité qu’on a sur les femmes étant regardée comme illimitée. »

GÂUTAMÎ.

Marche en avant.

(Ils se mettent en marche.)

SAKOUNTALÂ.

Comment, quand je suis trompée par ce traître, vous aussi, vous m’abandonnez, livrée à ma douleur ? (Elle veut les suivre.)

GÂUTAMÎ, s’arrêtant.

Mon fils Sârngarava, voilà en vérité Sakountalâ qui nous suit en pleurant amèrement. Quand son époux la repousse avec dureté, que fera ma fille ?

SÂRNGARAVA, se retournant avec impatience,
à Sakountalâ
.

Femme opiniâtre, tu veux donc agir à ta guise ? (Sakountalâ devient toute tremblante.)

« Si tu es ce que dit le roi protecteur de la terre, qu’as-tu à faire avec ton père, toi qui es à présent en dehors de la famille ? Et si tu es sûre de la pureté de ton engagement, tu dois supporter même l’esclavage dans la famille de ton époux. »

Reste donc. Pour nous, nous avons notre mission à terminer.

LE ROI.

Anachorète ! pourquoi trompes-tu cette femme ?

« La lune n’éveille que les lotus de nuit, et le soleil ceux de jour seulement. Le devoir de ceux qui domptent leurs passions est d’éviter les liaisons avec les femmes des autres ! »

SÂRNGARAVA.

Puisque, par l’union avec une autre femme, Votre Majesté a oublié ce qui s’est passé autrefois, pourquoi craint-elle une injustice ?

LE ROI, au prêtre de famille.

Je demande à ta Révérence de peser ici le fort et le faible.

« Dans le doute si je suis aveuglé ou si cette femme parle faussement, dois-je abandonner une épouse, ou devenir coupable en prenant la femme d’un autre ? »

LE PRÊTRE DE FAMILLE, après avoir réfléchi.

Si l’on agissait en conséquence ?

LE ROI.

Que ta sagesse me conseille.

LE PRÊTRE.

Que cette dame reste dans ma maison jusqu’à ce qu’elle soit devenue mère. Si, alors, la prédiction des sages : « Tu engendreras comme premier né un fils ayant dans la main la figure d’une roue, » se réalise, et que l’enfant de cette fille du solitaire se trouve doué d’un pareil signe, après avoir honoré celle-ci, tu la feras entrer dans ton appartement intérieur ; sinon, il faudra la reconduire auprès de son père.

LE ROI.

Qu’il soit fait comme il convient à mes précepteurs spirituels.

LE PRÊTRE DE FAMILLE.

Ma fille, suis-moi.

SAKOUNTALÂ.

Ô terre, entr’ouvre-toi sous mes pas !

(Elle s’avance en pleurant et sort avec le prêtre de famille et les anachorètes.

Le roi, dont la mémoire est troublée par la malédiction de Dourvâsas, songe à cette visite de Sakountalâ.)

UNE VOIX, derrière la scène.

Quelle chose merveilleuse !

LE ROI, écoutant.

Qu’y a-t-il ?

LE PRÊTRE DE FAMILLE, entrant avec un air étonné.

Sire, une chose bien merveilleuse, en vérité, vient d’arriver.

LE ROI.

Qu’est-ce donc ?

LE PRÊTRE.

Sire, les disciples de Kanva étant partis,

« Cette jeune femme maudissait ses destinées, et s’était mise à pleurer en levant les bras…

LE ROI.

Eh bien ?

LE PRÊTRE.

« Auprès de l’étang sacré des Nymphes, une flamme ayant la forme d’une femme l’a enlevée et a disparu. »

(Tous témoignent leur étonnement.)

LE ROI.

Révérend, cette affaire avait été déjà mise de côté par nous ; pourquoi s’en occuper inutilement ? Ayez l’esprit en repos.

LE PRÊTRE DE FAMILLE, après avoir regardé.

Soyez toujours vainqueur ! (Il sort.)

LE ROI.

Vêtravati, je suis tout troublé. Montre-moi le chemin de ma chambre à coucher.

LA PORTIÈRE.

Par ici, par ici, Seigneur ! (Il marche en avant.)

LE ROI.

« En vérité, je ne me rappelle pas que la fille du solitaire soit mon épouse ; et pourtant, mon cœur fortement ému me porte à le croire ! »

(Tous sortent.)

 

FIN DU CINQUIÈME ACTE.

INTERMÈDE

Le beau-frère du roi, chef de la police, entre d’abord ; puis viennent deux gardes, tenant un homme qui a les mains liées derrière le dos.

LES DEUX GARDES, battant le prisonnier.

Allons, voleur, parle. Où as-tu volé cet anneau du roi qui porte son nom gravé ?

LE PRISONNIER, d’un air craintif.

Soyez bons, mes seigneurs ! je n’ai pas fait une chose pareille !

LE 1ER GARDE.

Le roi t’a pris sans doute pour un brâhmane éminent, et il t’a fait ce présent ?

LE PRISONNIER.

Écoutez-moi un instant. Je suis un pêcheur qui demeure dans l’enceinte de Sakrâvatâra[41].

LE 2E GARDE.

Voleur, est-ce qu’on te demande qui tu es ?

LE CHEF DE LA POLICE.

Soûtchaka, qu’il nous dise tout avec ordre. Ne l’interrompez pas, vous deux.

LES DEUX GARDES, au prisonnier.

Parle donc, comme l’ordonne le beau-frère du roi.

LE PRISONNIER.

Je soutiens ma famille avec des pièges à prendre les poissons, tels que des filets, des hameçons et le reste.

LE CHEF DE LA POLICE, souriant.

Jolie profession, vraiment !

LE PRISONNIER.

Seigneur, ne parlez pas ainsi.

« La condition dans laquelle on est né, quoique méprisée, ne doit pas être abandonnée ; le Brâhmane, cruel dans le sacrifice qui ôte la vie à un animal[42], peut cependant être doux et compatissant. »

LE CHEF DE LA POLICE.

Après, après ?

LE PRISONNIER.

Un jour que je coupais en morceaux un poisson qu’on appelle rôhita, j’ai aperçu cet anneau orné de cette pierre précieuse. Puis, comme je le montrais pour le vendre, j’ai été arrêté par vos seigneuries. Tuez-moi ou laissez-moi aller, mais c’est bien ainsi qu’il est venu entre mes mains.

LE CHEF DE LA POLICE.

Djânouka, ce misérable à mauvaise odeur est sans nul doute un pêcheur. Mais il faut rechercher avec soin comment il a trouvé cet anneau. Allons donc au palais du roi.

LES DEUX GARDES.

Oui, Seigneur. Et toi, marche, coupeur de bourse ! (Ils se mettent en marche.)

LE CHEF DE LA POLICE.

Soûtchaka, soyez attentifs tous les deux à garder cet homme à la porte du palais, jusqu’à ce que j’en sorte après avoir annoncé au roi notre maître comment cet anneau m’est parvenu, et après avoir reçu ses ordres.

LES DEUX GARDES.

Que sa Seigneurie entre et soit bien reçue du roi. (Le chef de la police sort.)

LE 1ER GARDE.

Djânouka, sa seigneurie reste longtemps, en vérité.

LE 2E GARDE.

Ne faut-il pas attendre le loisir des rois ?

LE 1ER GARDE.

Djânouka, j’ai une démangeaison aux mains de mettre une fleur à ce criminel[43]. (En parlant ainsi il montre le prisonnier.)

LE PRISONNIER.

Votre seigneurie ne voudrait pas être, sans raison, un meurtrier.

LE 2E GARDE, au prisonnier,
après avoir regardé au loin
.

Voici le commandant qui vient de ce côté, une lettre à la main, après avoir reçu les ordres du roi. Tu vas servir de pâture aux vautours, ou bien tu verras de près la gueule des chiens !

LE CHEF DE LA POLICE.

Soûtchaka, qu’on laisse aller en liberté cet homme qui vit de sa pêche. La trouvaille de cet anneau est véritablement justifiée.

SOÛTCHAKA.

Le commandant va être obéi.

LE 2E GARDE.

En voilà un qui, après être entré dans la demeure de Yama[44], en est revenu. (En parlant ainsi il détache les liens du prisonnier.)

LE PÊCHEUR, saluant le chef de la police.

Vous méprisiez tant mon métier !

LE CHEF DE LA POLICE.

Voici un présent d’une valeur égale à l’anneau, que le roi te fait donner. (Il donne le présent au pêcheur.)

LE PÊCHEUR, le prenant en s’inclinant.

Je suis bien heureux de la faveur du roi.

SOÛTCHAKA.

Celui-là est vraiment favorisé qui, après être échappé au pal, est placé sur le dos d’un éléphant.

DJÂNOUKA.

Commandant, la satisfaction du roi prouve combien cet anneau est estimé de lui.

LE CHEF DE LA POLICE.

Ce n’est pas, je crois, pour sa grande valeur que le roi l’estime à un si haut prix ; mais c’est que la vue de ce joyau lui rappelle une personne bien-aimée. Pendant quelque temps, quoique sa nature soit réservée, il a laissé percer l’agitation de son esprit.

SOÛTCHAKA.

Un grand service vient d’être rendu au roi par son beau-frère.

DJÂNOUKA.

Mais, dis-moi, ceci ne profitera-t-il qu’à cet ennemi des poissons ? (En parlant ainsi, il regarde le pêcheur avec mépris.)

LE PÊCHEUR.

Messieurs, que la moitié du présent soit le prix de la couronne de fleurs que vous vouliez me donner !

DJÂNOUKA.

C’est convenu.

LE CHEF DE LA POLICE.

Pêcheur, te voilà maintenant le premier de mes meilleurs amis ; les premières heures de notre amitié doivent être consacrées avec la liqueur du Kâdambari. Et pour cela, entrons chez le distillateur !

TOUS.

C’est cela !

(Tous sortent.)

 

FIN DE L’INTERMÈDE.

ACTE SIXIÈME

La nymphe Sânoumatî est amenée sur la scène dans un char céleste.

SÂNOUMATÎ.

L’inspection des étangs consacrés des nymphes, que chacune de nous doit faire à son tour, vient d’être faite par moi. Maintenant que c’est l’heure du bain des nymphes, je vais aller voir de mes propres yeux ce que fait le sage roi. Sakountalâ n’est-elle pas, à présent, devenue une part de moi-même, par ma liaison avec Mênakâ[45] ? J’ai d’ailleurs été chargée par celle-ci de cette commission qui regarde sa fille. (Après avoir regardé de tous côtés.) Quoi ! au moment de la fête de la saison, il n’y a nulle apparence de préparatifs dans le palais du roi ? J’ai bien, par ma science divine, le pouvoir de tout connaître, mais il faut respecter les intentions de mon amie. Soit. Cachée sous un voile impénétrable pour ces deux gardiennes du jardin royal, j’apprendrai tout en me tenant à leurs côtés.

(Elle descend du char.)

(Entre une servante, qui se met à examiner les boutons d’un manguier. Une autre servante vient ensuite.)

LA PREMIÈRE SERVANTE.

« Rameau de manguier, unissant le rouge au vert pâle, tout plein de la sève de ce mois printanier, je te vois et te prie d’être favorable, ô messager de bon augure de la saison nouvelle ! »

LA SECONDE SERVANTE.

Parabhritikâ, pourquoi parles-tu toute seule ?

LA PREMIÈRE SERVANTE.

Madhoukarikâ, en voyant les boutons du manguier, Parabhritikâ est dans l’ivresse.

LA SECONDE SERVANTE, s’approchant vivement, avec joie.

Comment, il est arrivé, le mois du printemps ?

LA PREMIÈRE SERVANTE.

Oui, Madhoukarikâ, il est venu pour toi, ce temps de l’ivresse, de la folie et des chansons !

LA SECONDE SERVANTE.

Amie, soutiens-moi, afin qu’en me tenant sur la pointe des pieds, je cueille un bouton de manguier pour en faire une offrande à l’Amour.

LA PREMIÈRE SERVANTE.

Oui, mais à la condition que j’aurai la moitié des profits de l’offrande.

LA SECONDE SERVANTE.

Cela va sans dire, puisque notre vie n’en fait qu’une partagée en deux corps. (Appuyée sur son amie, elle cueille un bouton de manguier.) Quoiqu’il ne soit pas encore éclos, ce bouton de manguier a la douce odeur de celui qui a brisé son enveloppe. (Joignant les mains à la manière appelée Kapôtahastaka[46].) « Bouton de manguier, tu es offert par moi au dieu de l’amour qui a saisi son arc. Sois la meilleure de ses cinq flèches, ayant pour but les jeunes femmes dont les amants sont en voyage ! » (En parlant ainsi elle jette le bouton de manguier.)

LE CHAMBELLAN entre,
en soulevant la draperie du fond de la scène avec colère
.

Ne fais donc pas cela, étourdie ! La fête du printemps ayant été défendue par le roi, pourquoi cueilles-tu un rameau de manguier dont la fleur n’est pas éclose ?

TOUTES DEUX, effrayées.

Que votre seigneurie nous pardonne ; nous ignorions cette défense.

LE CHAMBELLAN.

Ne l’aviez-vous pas apprise, quand la volonté du roi est acceptée comme un ordre par les arbres du printemps eux-mêmes, et par les oiseaux qui demeurent dans leur feuillage ?

Voyez :

« Le bouton du manguier, quoique développé depuis longtemps, ne produit pas sa poussière ; le kousavaka, quoique prêt à fleurir, garde ses fleurs en bouton ; quoique le froid soit passé, la voix des kôkilas mâles hésite dans leur gosier ; il semble que l’Amour, incertain lui-même, remet dans le carquois la flèche qu’il en avait tirée à moitié. »

TOUTES DEUX.

Il n’y a pas à en douter : le sage roi a une grande puissance !

LA 1ÈRE SERVANTE.

Seigneur, il y a quelques jours seulement que Mitravâsou, le beau-frère du roi, nous a envoyées toutes les deux aux pieds de Sa Majesté. C’est alors qu’on nous a confié la garde du jardin de plaisance. C’est parce que nous sommes arrivées depuis si peu de temps que nous n’avons pas appris cette circonstance.

LE CHAMBELLAN.

Soit ! mais c’est pour cela qu’il ne faut pas continuer.

TOUTES DEUX.

Seigneur, nous sommes curieuses, et s’il nous est permis de le savoir, veuillez nous dire pour quelle raison la fête du printemps a été défendue par le roi.

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ,
invisible pour les autres acteurs.

Les hommes aiment beaucoup les fêtes ; il faut donc qu’il y ait une raison grave.

LE CHAMBELLAN.

La chose est trop connue pour qu’on n’en parle pas. Est-ce que le bruit du renvoi de Sakountalâ n’est pas parvenu jusqu’à vos oreilles ?

TOUTES DEUX.

Nous avons appris, de la bouche du beau-frère du roi, ce qui s’est passé jusqu’au moment où le roi a vu l’anneau.

LE CHAMBELLAN.

Alors il reste peu de chose à dire. Quand la mémoire lui a été rendue par la vue de l’anneau, le roi a dit : « Il est bien vrai que la vertueuse Sakountalâ a été, autrefois, épousée en secret par moi, et c’est par aveuglement que je l’ai repoussée ! » À partir de ce moment, le roi s’est livré aux regrets, de sorte que

« Il hait les plaisirs ; il n’est plus chaque jour entouré d’hommages par ses courtisans ; il passe des nuits sans sommeil à se retourner sur le bord de son lit ; s’il adresse suivant l’usage des paroles polies à ses femmes, il se trompe de nom et reste longtemps tout confus ! »

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Voilà qui me plaît.

LE CHAMBELLAN.

La conséquence de ce trouble dans l’esprit de Sa Majesté, c’est que la fête a été contremandée.

LES DEUX SERVANTES.

Les deux servantes. C’est bien juste !

UNE VOIX, derrière la scène.

Que Votre Majesté s’approche !

LE CHAMBELLAN, prêtant l’oreille.

Voici le roi qui vient de ce côté ; allez toutes deux remplir vos fonctions.

LES DEUX SERVANTES.

Oui, seigneur. (Elles sortent.)

(Le roi entre, habillé de deuil, et suivi par Mâdhavya et la portière du palais.)

LE CHAMBELLAN, regardant le roi.

Ah ! vraiment, dans toutes les situations, les gens distingués conservent la grâce des manières. Ainsi livrée aux regrets, Sa Majesté est encore gracieuse à voir.

« Dénué de tout ornement qui le distingue, portant un seul bracelet d’or attaché au poignet gauche, les lèvres décolorées par les soupirs et les yeux rougis par les ennuis de l’insomnie, il brille rien que par la majesté qu’il porte en lui-même, comme un gros diamant, quand il est frotté par la pierre qui sert à le polir, est heurté sans qu’il y paraisse. »

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ, apercevant le roi.

C’est avec raison, en vérité, que Sakountalâ se désole à cause de lui, quoiqu’il l’ait dédaignée et repoussée.

LE ROI, marchant lentement en rêvant.

« Naguère, quand il était endormi, il aurait dû être réveillé par ma bien-aimée aux yeux de gazelle, ce cœur blessé qui veille maintenant pour les souffrances du repentir ! »

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Des sentiments pareils sont aussi le partage de la pauvre Sakountalâ.

MÂDHAVYA, à part.

Le voilà de nouveau attaqué de la maladie de Sakountalâ. Je ne sais pas comment il pourra en être guéri.

LE CHAMBELLAN, s’approchant.

Que Sa Majesté soit toujours victorieuse ! Grand roi, toutes les parties du jardin de plaisance ont été visitées avec soin ; Sa Majesté peut donc y goûter le repos en liberté.

LE ROI.

Vêtravati, dis de ma part à mon honorable ministre Pisouna que, par suite de longues insomnies, il m’est impossible aujourd’hui de prendre la présidence du tribunal. Qu’on inscrive donc sur une feuille les affaires de la ville examinées par Son Excellence, et qu’on me les envoie. Voilà mes ordres.

LA PORTIÈRE DU PALAIS.

Sa Majesté va être obéie.

LE ROI.

Vâtâyana, toi aussi, ne néglige pas tes fonctions.

LE CHAMBELLAN.

J’obéis à Votre Majesté.

MÂDHAVYA.

Voilà la place purgée des mouches ; et maintenant, dans cette délicieuse partie du parc à l’abri de la chaleur et du froid, vous allez goûter un doux loisir.

LE ROI.

Ami, les malheurs se précipitent par la première ouverture venue, dit-on. Ce proverbe n’est pas faux, car

« À l’instant où mon esprit est délivré des ténèbres qui offusquaient le souvenir de mon amour pour la fille de l’anachorète, une flèche de manguier est posée sur son arc par le dieu de l’Amour, qui s’apprête à la lancer. »

MÂDHAVYA.

Attendez un instant ; je vais, avec le bout de mon bâton, casser la flèche de l’Amour ! (En parlant ainsi, il lève son bâton pour faire tomber une branche de manguier.)

LE ROI, souriant.

C’est assez : je viens de voir la puissance d’un Brâhmane. Ami, où trouverai-je, pour réjouir ma vue, ces lianes qui ressemblent un peu à ma bien-aimée ?

MÂDHAVYA.

Tchatourikâ, la servante attachée à votre personne, n’a-t-elle pas reçu de vous les instructions que voici : « Je passerai une partie du jour dans le bosquet des Mâdhavîs[47]. Apporte-moi, dans cet endroit, l’image de Sakountalâ, tracée de ma propre main sur une tablette à peindre. ».

LE ROI.

De cette manière, ce lieu pourra distraire mon cœur. Montre-moi le chemin.

MÂDHAVYA.

Par ici, par ici, Seigneur !

(Tous les deux se mettent à marcher ; la nymphe Sânoumatî les suit.)

MÂDHAVYA.

Ce bosquet de Mâdhavîs, avec un banc de marbre, qui présente pour offrande une agréable réunion de fleurs, nous invite par une sorte de bienvenue. Que Votre Majesté y entre donc et s’y asseye !

(Ils entrent tous deux et s’asseyent.)

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Réfugiée sous cette liane, je verrai de là le portrait de mon amie ; puis je lui ferai connaître l’affection de son époux, à laquelle elle attache tant de prix. (Elle se place comme elle a dit.)

LE ROI.

Ami, je me rappelle à présent tout ce qui s’est passé la première fois que j’ai vu Sakountalâ, ce que, d’ailleurs, je t’ai raconté. Mais tu n’étais pas auprès de moi quand je l’ai repoussée, et même, avant ce moment, son nom n’a jamais été prononcé par toi. Aurais-tu donc tout oublié comme moi ?

MÂDHAVYA.

Je n’ai rien oublié ; mais, après m’avoir tout raconté, vous avez dit en finissant : « C’est une plaisanterie ; cela n’est pas dit sérieusement. » Et moi, avec mon esprit borné, je l’ai cru ainsi. Quoi qu’il en soit, la destinée est bien puissante !

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Elle l’est en effet !

LE ROI, après avoir réfléchi.

Ami, viens à mon secours !

MÂDHAVYA.

Ah ! qu’est-ce que cela ? Voici qui est tout à fait indigne de vous. Les hommes éminents ne sont jamais dominés par le chagrin. Les montagnes ne sont-elles pas inébranlables, même par un grand vent ?

LE ROI.

Ami, en me rappelant l’état de ma bien-aimée cruellement affligée de mon dédain, je suis désolé, car, elle,

« Lorsque, repoussée d’ici, elle a voulu suivre ceux qui l’avaient amenée, en disant à haute voix, à plusieurs reprises, au disciple de son père, comme si c’eût été son père lui-même : « Restez ! » elle a lancé sur moi, cruel, un regard voilé par l’abondance des larmes. C’est là ce qui me brûle comme une flèche empoisonnée. »

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Voilà donc jusqu’où peut aller l’aversion pour ce qu’on a fait !

MÂDHAVYA.

Pour moi, je soupçonne que la noble femme a été emmenée par un habitant du ciel.

LE ROI.

Quel autre oserait toucher l’idole de son époux ? « C’est Mênakâ qui est la mère de ton amie. » Voilà ce que j’ai entendu dire à l’ermitage. Aussi, quand tu me dis : « Ton amie a été enlevée par les compagnes de Mênakâ », mon cœur est tout prêt à le croire.

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Ce qui est étonnant, en vérité, c’est son aveuglement, et non le réveil de son souvenir.

MÂDHAVYA.

S’il en est ainsi, Sakountalâ vous sera rendue avec le temps.

LE ROI.

Mais comment ?

MÂDHAVYA.

Parce qu’un père et une mère ne peuvent jamais supporter la vue de leur fille désolée d’être séparée de son mari.

LE ROI.

Ami,

« Était-ce un songe, une illusion, une erreur de mon esprit, ou l’épuisement complet du fruit de mes bonnes œuvres ? Hélas ! c’est pour ne plus revenir qu’il est épuisé (ce fruit) ! Il ne reste que la ruine de mes espérances ! »

MÂDHAVYA.

Ne parlez pas ainsi ! L’anneau n’est-il pas la preuve qu’une réunion imprévue doit nécessairement avoir lieu ?

LE ROI, après avoir regardé l’anneau.

Hélas ! il faut le plaindre, quand il est tombé d’une place si difficile à obtenir !

« Ton mérite, ô anneau, est, comme le mien, bien petit, à en juger par le fruit que tu en retires, puisque tu es tombé de la place que tu occupais au milieu de ses jolis doigts aux ongles roses ! »

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

S’il était tombé en d’autres mains, c’est alors qu’on aurait pu le plaindre justement.

MÂDHAVYA.

Mais ce sceau, dans quel but Votre Majesté l’avait-elle remis entre les mains de cette jeune femme ?

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Voilà une question qui m’était aussi suggérée par la curiosité.

LE ROI.

Écoute. Lorsque je partis pour revenir à la résidence royale, ma bien-aimée me dit en pleurant : « Dans combien de temps mon noble seigneur me donnera-t-il le rang qui m’appartient ? »

MÂDHAVYA.

Et ensuite ?

LE ROI.

Après lui avoir mis ce sceau au doigt, je lui dis :

« Jour par jour, en n’en prenant qu’une à la fois, compte les lettres qui composent mon nom, jusqu’à ce que tu arrives à la fin. Ce jour-là, chère amie, une personne viendra près de toi et te conduira à l’entrée de mes appartements intérieurs. »

Mais, dans mon aveuglement, cela n’a pas été exécuté par moi, qui me fais horreur à moi-même !

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

C’était indiquer gracieusement le terme de l’absence ; mais le destin est venu à la traverse.

MÂDHAVYA.

Comment l’anneau s’est-il trouvé dans le ventre d’un poisson découpé par un pêcheur ?

LE ROI.

Pendant que mon amie offrait ses hommages à l’étang sacré de Satchî[48], il est tombé de sa main dans le courant du Gange.

MÂDHAVYA.

Cela se comprend.

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Voilà donc d’où est venu le doute du sage roi sur son mariage avec Sakountalâ, la fille de l’ermitage, dans sa crainte de violer la loi ! Un pareil amour mérite un signe de reconnaissance. Quel sera-t-il ?

LE ROI.

Je le maudirai, en attendant, cet anneau !

MÂDHAVYA, à part.

Il a pris le chemin des fous !

LE ROI, s’adressant à l’anneau.

« Comment, après avoir abandonné cette main aux doigts polis et effilés, as-tu pu rester caché dans l’eau ? »

C’est que

« Un objet insensible peut bien ne pas apercevoir les qualités ; mais moi, comment ai-je pu méconnaître ma bien-aimée ? »

MÂDHAVYA, à part.

Ah ça, est-ce que je suis destiné à mourir de faim ici ?

LE ROI.

Ô toi qui as été abandonnée sans raison, en te montrant de nouveau à un malheureux dont le cœur est brûlé par le repentir, prouve que tu lui pardonnes !

TCHATOURIKÂ, soulevant la toile du fond de la scène,
entre avec un tableau. Elle le montre au roi en disant :

Voici le portrait de la reine.

MÂDHAVYA.

Bien, ami. L’imitation de la nature séduit le regard par la grâce des poses. Ma vue se joue dans les creux et les reliefs.

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Le sage roi a un vrai talent, je le reconnais. Il semble que son amie est là, devant moi.

LE ROI.

« Tout ce qui manque de gracieux à cette peinture, c’est tout ce qui n’est pas fidèlement copié ; et pourtant ce portrait a emprunté un peu de sa beauté ! »

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

La modestie du roi repentant égale sa tendresse.

MÂDHAVYA.

On voit dans ce tableau trois personnes, toutes les trois charmantes ; laquelle est Sakountalâ ?

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Ce pauvre homme est donc assez malheureux pour ne pas avoir admiré une aussi belle personne ?

LE ROI.

Voyons, laquelle prends-tu pour Sakountalâ ?

MÂDHAVYA.

C’est, je crois, celle qui, avec l’air un peu fatigué, est peinte auprès du manguier dont les branches délicates brillent après avoir été arrosées. C’est celle dont les bras sont étendus d’une façon particulière, et du visage de laquelle s’échappent quelques gouttes de sueur ; celle dont les cheveux laissent tomber les fleurs de leurs bandeaux dénoués. Voilà Sakountalâ ; les deux autres sont ses amies.

LE ROI.

Tu es habile. Il y a ici une marque de mon amour :

« Une tache de mes doigts humides de sueur se voit sur le bord de la peinture ; et une larme tombée de ma joue a laissé sa trace en effaçant la couleur. »

Tchatourikâ, ce paysage n’est peint qu’à demi ; va chercher mes pinceaux et apporte-les-moi.

TCHATOURIKÂ.

Seigneur Mâdhavya, tenez le tableau jusqu’à ce que je revienne.

LE ROI.

C’est moi qui le tiendrai.

(Il prend le tableau. La servante sort.)

LE ROI.

En vérité

« Après avoir abandonné ma bien-aimée qui était près de moi ; après m’y être repris plusieurs fois pour faire le portrait de celle qui m’est si chère, me voilà, ami, comme celui qui, ayant traversé une rivière aux eaux abondantes, se passionne pour un mirage ! »

MÂDHAVYA, à part.

Voilà maintenant Sa Majesté qui, après avoir traversé une rivière, rencontre un mirage ! (Haut.) Que reste-t-il à peindre ici ?

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Tout site qui plaît à mon amie, il va vouloir le peindre.

LE ROI.

Écoute :

« Il reste à peindre la rivière Mâlinî, avec un couple de cygnes couché sur le sable du rivage ; puis, aux deux côtés de ses bords, les collines pures, au pied de l’Himalaya, où demeurent les daims. Je veux aussi, sous un arbre, aux branches duquel sont suspendus des vêtements d’écorce, représenter une gazelle fauve qui frotte son œil gauche à la corne d’une gazelle noire. »

MÂDHAVYA, à part.

À ce que je vois, il va remplir le tableau d’une foule d’ascètes à barbe pendante !

LE ROI.

Ami, il reste encore à faire un ornement de Sakountalâ qui a été ici oublié par nous.

MÂDHAVYA.

Où est-ce donc.

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Ce sera quelqu’ornement convenable pour une jeune fille habitante de la forêt.

LE ROI.

« Une fleur d’acacia sur sa tige n’a pas été peinte, attachée à son oreille avec sa touffe pendant sur sa joue ; et un collier de filaments de lotus doux comme les rayons de la lune d’automne n’a pas été peint au milieu de son sein. »

MÂDHAVYA.

Mais pourquoi cette jeune femme, qui cache son visage avec ses doigts polis comme la tige d’un lotus rouge, semble-t-elle toute tremblante ? (Après avoir regardé avec attention.)

Ah ! c’est que voilà une insolente abeille mâle, un de ces voleurs du suc des fleurs, qui se jette sur le visage de la jeune femme.

LE ROI.

Eh bien ! qu’on arrête cet insolent !

MÂDHAVYA.

C’est à Votre Majesté, qui réprime l’indocilité des gens, qu’il convient de l’arrêter.

LE ROI.

C’est vrai. Hôte favori des lianes en fleur, pourquoi te fatigues-tu à voler ici tout autour ?

« Posée sur une fleur, et remplie d’amour pour toi, cette jeune abeille, quoique tourmentée par la soif, attend, et sans toi ne boit pas le nectar. »

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Voilà un importun poliment éconduit.

MÂDHAVYA.

Quoiqu’on la chasse, cette espèce est obstinée.

LE ROI.

Ainsi donc, tu n’obéis pas à mon commandement ? Eh bien, écoute maintenant :

« Mouche à miel, si tu touches à la lèvre de mon amie, rouge comme le fruit du bimba, cette lèvre séduisante comme le bouton intact d’un jeune arbrisseau, dont j’ai goûté la douceur avec ivresse dans les fêtes de l’amour, je ferai de toi une prisonnière dans le calice d’un lotus ! »

MÂDHAVYA.

Comment n’aurait-elle pas peur d’un châtiment aussi sévère ! (En riant à part.) En vérité, il est fou ! Et moi-même je le suis devenu, en restant ici avec lui. (Haut) Mais ceci n’est qu’une peinture !

LE ROI.

Comment, une peinture ?

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Moi-même, tout à l’heure, je ne m’en apercevais plus ; comment donc se serait-il souvenu que ce n’est qu’une peinture ?

LE ROI.

Pourquoi me rappeler méchamment à la réalité ?

« Tandis qu’avec mon cœur, qui est tout à elle, je goûtais le bonheur de la voir comme si elle eût été là devant moi, ma bien-aimée vient d’être de nouveau changée en peinture par toi qui m’as rendu le souvenir. »

(Il verse des larmes.)

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

On n’a jamais vu, pendant l’absence, une image se substituer aussi nettement à la réalité.

LE ROI.

Ami, vois quelle infortune me poursuit sans relâche.

« Par l’insomnie, la réunion en songe avec elle est rendue impossible ; et mes larmes ne me laissent pas même la voir en peinture ! »

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Voilà qui expie complètement le mal que tu as fait à Sakountalâ en la repoussant.

TCHATOURIKÂ, entrant.

Que le roi soit toujours victorieux ! J’avais pris la boîte aux couleurs et je venais de ce côté…

LE ROI.

Eh bien ?

TCHATOURIKÂ.

Elle m’a été en route enlevée violemment par la reine Vasoumatî, accompagnée de Târalikâ, en disant : Je la porterai moi-même à mon noble seigneur.

MÂDHAVYA.

Heureusement tu t’es échappée.

TCHATOURIKÂ.

Pendant que Târalikâ dégageait le haut du vêtement de la reine accroché à un arbre, je me suis sauvée.

LE ROI.

Ami, voici la reine qui s’approche, fière des attentions que j’ai eues pour elle. Charge-toi de garder ce portrait.

MÂDHAVYA.

De me garder moi-même, vous voulez dire. (Prenant le portrait en se levant.) Quand Votre Majesté sera délivrée de cette épine de l’appartement des femmes, envoyez-moi chercher dans le palais nommé Mêghapratitchanda. (Il sort en courant.)

VÊTRAVATI, entrant avec une lettre à la main.

Victoire au roi !

LE ROI.

Vêtravati, n’as-tu pas vu la reine près d’ici ?

VÊTRAVATI.

Oui, Sire, mais en me voyant une lettre à la main, elle s’est éloignée.

LE ROI.

La reine, qui connaît les convenances, évite de me troubler dans mes affaires.

VÊTRAVATI.

Sire, voici ce que le ministre vous fait dire : « À cause de la vérification d’un grand nombre de comptes de finances, une seule affaire, regardant les habitants de la ville, a été examinée. Que le roi jette les yeux sur cette feuille où le rapport en est écrit. »

LE ROI.

Approche et me montre la feuille.

(Vêtravati s’approche.)

LE ROI, après avoir lu.

Comment ! le capitaine de vaisseau nommé Dhanamitra a péri dans un naufrage ! Ce brave homme ne laisse pas d’enfants, et c’est au roi que revient toute cette fortune amassée, écrit le ministre. Il est triste en vérité d’être sans enfants ! À cause de sa grande fortune, il devait avoir plusieurs femmes ; il faut donc rechercher si, parmi ces femmes, il n’y en a pas une qui ait l’espoir d’être mère.

VÊTRAVATI.

Sire, on vient de dire, à l’instant même, que la fille d’un chef des marchands de la ville de Sakêta[49], femme du capitaine, vient d’achever la cérémonie pour hâter la naissance d’un enfant.

LE ROI.

Eh bien ! l’enfant dans le sein de sa mère a droit à la fortune paternelle ; va dire cela au ministre.

VÊTRAVATI.

Le roi va être obéi. (Elle s’apprête à sortir.)

LE ROI.

Reviens un moment.

VÊTRAVATI.

Me voici.

LE ROI.

Qu’importe qu’il y ait ou non de lui une postérité.

« Quel que soit le parent affectueux, à moins qu’il n’ait été un malfaiteur, dont l’un de ses sujets sera privé, Douchmanta le remplacera. Qu’on le dise partout ! »

VÊTRAVATI.

Cela va être publié à l’instant même. (Elle sort, et rentre bientôt après.) Comme la pluie qui tombe à propos ont été accueillies les paroles du roi.

LE ROI, poussant un long soupir.

Ainsi, hélas ! les biens des familles privées de soutien par l’absence de descendants passent à un étranger à la mort du chef de la famille. Après moi, aussi, la splendeur de la race de Pourou sera comme une terre ensemencée hors de saison !

VÊTRAVATI.

Puisse cette triste prévision ne pas s’accomplir !

LE ROI.

Malheur à moi, qui ai repoussé le bonheur quand il était près de moi !

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

S’il porte ainsi mon amie dans son cœur, combien il doit se mépriser lui-même !

LE ROI.

« Quand un autre moi-même était déjà dans son sein, ma légitime épouse, l’honneur de la famille, a été abandonnée par moi, comme une terre ensemencée au temps favorable et prête à donner des fruits excellents ! »

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Ta postérité, ô roi, ne sera pas interrompue.

TCHATOURIKÂ, à Vêtravati.

Ah ! vraiment cette histoire du capitaine de vaisseau a jeté le roi dans un profond abattement. Pour le distraire, va chercher l’honorable Mâdhavya au palais de Mêghapratitchanda, et ramène-le ici.

VÊTRAVATI.

Tu as raison. (Elle sort.)

LE ROI.

Hélas ! Les ancêtres de Douchmanta sont livrés à l’incertitude ;

« Après lui, dans notre famille, qui donc fera les sacrifices aux mânes, suivant les préceptes de l’Écriture[50] ? Voilà ce que mes ancêtres défunts se demandent.

« Et l’eau abondante de mes larmes, à moi qui suis privé de descendants, voilà ce qu’ils ont pour boire ! » (Il tombe dans un abattement profond.)

TCHATOURIKÂ, le regardant avec inquiétude.

Que Votre Majesté reprenne courage ! Qu’elle reprenne courage !

LA NYMPHE SÂNOUMATÎ.

Ah ! quel malheur ! Quand il y a une lampe toute prête, il faut que, par l’effet malencontreux d’un voile, il subisse l’horreur des ténèbres ! Je vais le rendre heureux à l’instant même… Mais, n’ai-je pas entendu dire par la mère du grand Indra, qui consolait Sakountalâ : « Les dieux eux-mêmes, impatients d’avoir leur part du sacrifice, feront en sorte que, bientôt, le roi rendra le bonheur à son épouse légitime ? » Il convient donc d’attendre cet instant.

Pour le moment, je vais, avec ces nouvelles, rendre le courage à notre chère amie. (Elle s’élève dans les airs.)

UNE VOIX derrière le théâtre.

Au secours, au secours !

LE ROI, revenu à lui
et prêtant l’oreille
.

Vraiment, cela ressemble à un cri de détresse de Mâdhavya. Holà, quelqu’un ! vite quelqu’un !

VÊTRAVATI entre.

Que le roi protège son ami en danger.

LE ROI.

Par qui le pauvre homme est-il persécuté ?

VÊTRAVATI.

Un être invisible qui s’est emparé de lui l’a enlevé au sommet du palais de Mêghapratitchanda.

LE ROI, se levant.

Il n’en peut être ainsi. Comment ! mes palais sont envahis par des esprits ? Il est vrai que

« S’il est impossible de connaître tous les faux pas que l’on fait soi-même chaque jour par inadvertance, il est encore moins possible de savoir quelle est la route où s’engage chacun de mes sujets. »

DERRIÈRE LA SCÈNE.

Ô mon ami, au secours, au secours !

LE ROI, marchant à la hâte.

Ami, ne crains rien, ne crains rien !

DERRIÈRE LA SCÈNE.

Comment n’aurais-je pas peur, quand un être inconnu me tient le cou penché en arrière, et le tient serré à le briser comme une canne à sucre !

LE ROI, jetant les yeux dans l’espace.

Mon arc à l’instant !

UNE FEMME YAVANI, entrant avec l’arc.

Sire, voici votre arc.

(Le roi met une flèche sur l’arc.)

Dans la coulisse. « Moi qui suis altéré du sang frais de ton cou, je vais te tuer malgré ta résistance, comme un tigre tue un animal. Que Douchmanta, qui prend son arc pour rassurer les opprimés, vienne maintenant à ton secours. »

LE ROI, avec colère.

Comment, c’est moi-même qu’il ose nommer ! Attends ! misérable vampire ; dans un moment tu auras cessé de vivre ! (Tendant son arc.) Vêtravati, montre-moi le chemin de l’escalier.

VÊTRAVATI.

Sire, par ici, par ici.

(Tous suivent le roi en courant.)

LE ROI, regardant de tous côtés.

Il n’y a personne, en vérité.

DERRIÈRE LA SCÈNE.

Au secours, au secours ! Je vois Votre Majesté, mais elle ne me voit pas. Comme une souris prise par un chat, j’ai perdu l’espoir de conserver ma vie.

LE ROI.

Holà ! toi qui es fier de te dérober à ma vue, ma flèche te verra bien, et la voici posée sur la corde : « Celle qui te tuera, toi qui mérites la mort, elle sauvera ce brâhmane qu’il faut sauver, comme le cygne prend le lait et laisse l’eau qui s’y mêle[51]. »

(En parlant ainsi, il met la flèche sur la corde.)

(Entre Mâtali, qui a lâché Mâdhavya.)

MÂTALI.

« Les Asouras sont désignés par Indra comme but de tes flèches ; tends cet arc contre eux. Quant aux amis des gens de bien, ce sont des coups d’œil bienveillants qui tombent sur eux, et non des flèches redoutables ! »

LE ROI, retirant sa flèche.

Eh quoi ! c’est Mâtali ! Soyez le bienvenu, cocher du grand Indra !

MÂDHAVYA, qui entre.

Voilà à présent qu’on salue de la bienvenue celui par les mains duquel j’ai failli être étouffé comme une bête.

MÂTALI, souriant.

Seigneur, apprenez pour quelle raison je suis envoyé près de vous par Indra.

LE ROI.

Je suis attentif.

MÂTALI.

Il existe une troupe de Dânavâs[52], surnommée « la difficile à vaincre, » dont le père fut Kâlanêmi.

LE ROI.

Cela m’a été raconté précédemment par Nârada.

MÂTALI.

« Cette troupe ne peut être vaincue par ton ami Indra, et c’est à toi, dit-on, qu’il est réservé de les détruire, dans une bataille où tu commanderas. Les ténèbres de la nuit, qu’il n’est pas donné au soleil de dissiper, la lune[53] les éloigne. »

Que Votre Seigneurie, prenant ses armes aujourd’hui même, et montant dans le char d’Indra, se mette en route et se prépare à la victoire !

LE ROI.

Je suis favorisé par cet honneur que me fait le grand Indra. Mais pourquoi as-tu agi ainsi à l’égard de Mâdhavya ?

MÂTALI.

En voici l’explication. Quand j’ai vu que votre seigneurie avait l’esprit tourmenté et abattu par je ne sais quelle cause, je me suis mis à exciter votre colère, parce que

« Le feu dont on agite les matériaux flamboie ; le serpent qu’on tourmente développe sa crête ; parce qu’un homme retrouve ordinairement tout son courage par une secousse. »

LE ROI, à part à Mâdhavya.

Ami, l’ordre d’Indra ne peut être négligé. C’est pourquoi, toi qui as été informé ici de l’affaire, va de ma part dire ceci au ministre Pisouna : « C’est à toi seul maintenant qu’est confiée la protection de mes sujets, car cet arc tendu est en ce moment préparé dans une autre intention. »

MÂDHAVYA.

J’obéis à Sa Majesté. (Il sort.)

MÂTALI.

Que Votre Seigneurie monte dans le char.

(Le roi monte dans le char. Tous sortent.)

 

FIN DU SIXIÈME ACTE

ACTE SEPTIÈME

Le roi, monté dans le char d’Indra avec Mâtali, descend du haut des airs sur la scène.

LE ROI.

Mâtali, quoique j’aie exécuté les ordres d’Indra, je crois que je n’étais pas digne de la réception qu’il m’a faite.

MÂTALI, souriant.

Seigneur, je crois que vous vous imaginez tous les deux n’avoir pas fait assez.

« Votre Seigneurie regarde comme léger le service rendu précédemment à Indra, à cause de l’accueil bienveillant qu’elle a reçu de ce dieu ; et Indra, de son côté, ravi de votre héroïsme, compte pour rien la valeur de ses bienfaits. »

LE ROI.

Non, non, Mâtali ; l’honneur qu’il m’a fait au moment où nous nous sommes séparés était bien au-delà de tous mes désirs, car, lorsque je partageais, à la vue des dieux, la moitié de son trône,

« Une guirlande de fleurs de mandâra portant des marques du sandal jaune, qui couvre sa poitrine, a été placée à mon cou par Indra, qui souriait en regardant Djayanta son fils, debout près de lui, et un peu jaloux au fond du cœur. »

MÂTALI.

Que dites-vous ? Votre Seigneurie n’est-elle pas l’égale des premiers des immortels ?

Voyez :

« Le paradis d’Indra l’ami des dieux a été par deux fois délivré du fléau des géants : aujourd’hui par tes flèches aux tiges polies, autrefois par les ongles de l’homme-lion[54]. »

LE ROI.

En vérité, il faut en cela louer la grandeur d’Indra.

« Si les serviteurs réussissent même dans les grandes actions, sache que le pouvoir de bien faire vient de leurs maîtres ;

« Le dieu de l’aurore parviendrait-il à dissiper les ténèbres, si le soleil aux mille rayons ne l’avait lui-même placé sur le devant de son char ? »

MÂTALI.

Cette comparaison est juste. (S’avançant un peu.) Seigneur, de ce côté. Voyez, l’éclat de votre renommée va jusqu’à la voûte des cieux !

« Avec le reste des couleurs qui servent à la toilette de leurs belles épouses, les dieux, sur des tissus légers faits avec l’arbre kalpa, écrivent votre histoire après avoir rêvé à des vers faits pour être chantés. »

LE ROI.

Mâtali, hier, dans mon empressement à combattre les géants, je n’ai pas, en m’élevant dans les cieux, remarqué le chemin du paradis d’Indra ; dans quelle région des vents nous trouvons-nous ?

MÂTALI.

« Cette région est celle qui porte la rivière du Gange céleste aux trois courants, et fait faire leur révolution aux astres, dont les rayons y sont bien partagés ; on l’appelle la région du vent Parivaha, bien purifiée par la seconde incarnation de Vichnou. »

LE ROI.

Mâtali, de là vient, sans doute, que j’éprouve en moi-même et dans tous mes sens un bien-être intérieur et extérieur. (Regardant tout autour du char.) Nous voici tous les deux descendus dans la région des nuages.

MÂTALI.

Comment le savez-vous ?

LE ROI.

« Par les tchatakas[55] qui volent à travers les roues ; par les chevaux sur lesquels brille la lueur rapide des éclairs, ce char que tu guides, tout humide de gouttes d’eau, trahit sa marche au-dessus des nuages dont les flancs sont chargés de pluie. »

MÂTALI.

Dans un instant, Votre Seigneurie se trouvera sur la terre qu’elle gouverne.

LE ROI, regardant en bas.

Par la rapidité de la descente, le monde des hommes est merveilleux à voir.

« La terre semble descendre du sommet des montagnes qui s’élèvent ; les arbres, dont la tige se dégage, cessent d’avoir leurs branches enveloppées de leur feuillage ;

« Les rivières dont les eaux étaient invisibles par leur exigüité se montrent dans toute leur étendue ;

« Regarde, il semble que quelqu’un ramène tout près de moi la terre lancée dans l’espace. »

MÂTALI.

C’est bien observé. (Regardant avec beaucoup de respect.) Que la Terre est majestueuse et belle !

LE ROI.

Mâtali, quelle est cette montagne, baignée par les mers de l’orient et du couchant, d’où descend un fleuve d’or, pareil aux nuages du crépuscule derrière le plateau d’une montagne.

MÂTALI.

Seigneur, c’est le mont des musiciens du ciel, appelé Hêmakouta, (sommet d’or), le champ de perfection des ascètes. Voyez :

« Ce Pradjâpati[56], issu de Maritchi, fils de l’être existant par lui-même, le père des dieux et des géants, est là qui fait pénitence avec son épouse. »

LE ROI.

S’il en est ainsi, il ne faut pas négliger l’occasion d’être bénis. Je veux passer en faisant un salut respectueux au bienheureux[57].

MÂTALI.

Excellente pensée !

LE ROI, avec étonnement.

« Les cercles qui forment les roues ne font pas de bruit ; on ne voit s’élever aucune poussière ; et parce que le char ne touche pas la terre, quoique arrêté, il semble ne pas l’être. »

MÂTALI.

C’est la différence qu’il y a entre le char d’Indra et celui de Votre Seigneurie.

LE ROI.

Mâtali, en quel endroit se trouve l’ermitage du fils de Maritchi ?

MÂTALI, montrant avec la main.

« Le corps à moitié recouvert par un monticule formé par des fourmis ; la poitrine serrée par une peau de serpent ; le cou étroitement pressé par les replis de son collier de lianes desséchées ;

« Portant un cercle de cheveux nattés qui entoure ses épaules et qui est rempli de nids d’oiseaux, à la place où il est, immobile comme un tronc d’arbre, ce solitaire se tient tourné vers le disque du soleil. »

LE ROI.

Salut à toi qui pratiques des austérités terribles !

MÂTALI, retenant les rênes du char.

Grand roi, nous voici entrés dans l’ermitage du grand saint, planté d’arbres célestes cultivés par son épouse Aditi.

LE ROI.

C’est un séjour de félicité supérieur au ciel d’Indra. Je suis comme plongé dans un lac de nectar.

MÂTALI, arrêtant le char.

Que Votre Seigneurie descende du char.

LE ROI, après être descendu.

Le seigneur Mâtali ne va-t-il pas descendre à présent ?

MÂTALI.

Le char est arrêté par moi ; descendons. (Ils descendent.) Par ici, Seigneur. (Ils font quelques pas.) Regardez les sites du bois de l’ermitage des vénérables solitaires.

LE ROI.

C’est avec admiration que je les regarde.

« Ce séjour, où l’air suffit pour soutenir le souffle vital au milieu d’un bois planté d’arbres célestes ; où l’œuvre des purifications imposées par la loi se fait dans l’eau jaunie par le pollen des lotus d’or ; où l’on se livre à la contemplation assis sur des pierres précieuses ; où l’on reste chaste au milieu des femmes des dieux ; ce séjour que d’autres solitaires aspirent à atteindre par leurs austérités, voilà les solitaires qui s’y livrent à la pénitence ! »

MÂTALI.

En vérité, l’ambition des grands hommes tend à un but toujours de plus en plus élevé. (Parlant à quelqu’un qu’on ne voit pas.) Holà ! Vriddhasâkalya ! À quoi est occupé le bienheureux fils de Maritchi ?

VOIX DERRIÈRE LA SCÈNE.

Interrogé par son épouse Aditi sur les devoirs d’une femme dévouée à son époux, il les lui explique, ainsi qu’aux épouses des grands saints qui demeurent avec lui.

LE ROI, qui a prêté l’oreille.

Les solitaires méritent qu’on attende leur loisir.

MÂTALI, regardant le roi.

Sous l’ombrage de cet asôka, que Votre Seigneurie s’asseye en attendant que je trouve le moment favorable pour vous annoncer au père d’Indra.

LE ROI.

Je fais ce que désire le seigneur Mâtali.

MÂTALI.

Sire, je vais m’occuper de ce que j’ai dit. (Il sort.)

LE ROI fait un mouvement,
indiquant qu’un présage se manifeste
.

« Je n’ai pas l’espérance d’obtenir ce que je désire ; pourquoi donc, ô mon bras, tressailles-tu ainsi en vain, quand le bonheur que j’ai repoussé s’est changé en chagrin ? »

VOIX DERRIÈRE LA SCÈNE.

Ne fais donc pas d’étourderies ! Allons ! Voilà son caractère qui reprend le dessus !

LE ROI, prêtant l’oreille.

Ce lieu ne convient guère aux étourderies. Quel est donc celui qu’on réprimande ? (Regardant du côté de la voix et souriant.) Ah ! quel est cet enfant qui n’a pas les manières d’un enfant ordinaire, et qui est surveillé de près par deux femmes des anachorètes ?

« Il entraîne de force un jeune lion qui n’a sucé qu’à moitié le lait des mamelles de sa mère, et dont la crinière est mêlée sous l’étreinte de ses doigts. »

(L’enfant entre, avec les femmes des anachorètes.)

L’ENFANT.

Ouvre la gueule, lion ; je vais compter tes dents !

PREMIÈRE ANACHORÈTE.

Étourdi ! pourquoi tourmentes-tu les êtres qui sont pour nous comme nos propres enfants ? En vérité, ton audace n’a pas de bornes ; c’est avec raison que tous les anachorètes t’appellent ici Sarvadamana[58].

LE ROI.

Ne voilà-t-il pas mon cœur qui s’attache à cet enfant comme s’il était mon propre fils ! Ah ! sans doute c’est l’absence de descendants qui m’inspire cette affection.

SECONDE ANACHORÈTE.

La lionne va sauter sur toi si tu ne lâches pas son petit.

L’ENFANT, souriant.

Ah oui, j’en ai bien peur ! (En parlant ainsi, il avance ironiquement la lèvre inférieure.)

LE ROI.

« Cet enfant me montre le germe d’un grand courage, comme le feu sous la forme d’une étincelle qui n’attend que les combustibles. »

PREMIÈRE ANACHORÈTE.

Cher enfant, lâche ce lionceau, et je te donnerai un autre jouet.

L’ENFANT.

Quel jouet ? donne-le-moi. (Il avance la main.)

LE ROI.

Quoi ! cet enfant porte le signe d’un monarque universel ? mais oui !

« Tendue pour saisir un objet désiré, sa main se montre avec des doigts réunis[59], comme une fleur de lotus, des feuilles de laquelle la séparation ne se voit pas quand elle s’entr’ouvre aux premières lueurs de l’aurore nouvelle. »

SECONDE ANACHORÈTE.

Souvratâ, il est impossible de l’arrêter par des paroles seules. Va donc à ma chaumière. Tu y trouveras le paon d’argile aux belles couleurs, du fils du sage Mârkandêya ; apporte-le à cet enfant.

PREMIÈRE ANACHORÈTE.

J’y vais. (Elle sort.)

L’ENFANT.

En attendant, je vais jouer avec le lionceau. (Il rit en regardant la femme anachorète.)

LE ROI.

En vérité, je me sens attiré vers ce petit espiègle.

« Heureux les parents qui portent dans leurs bras leurs jeunes fils empressés d’y chercher un refuge ! heureux ces parents, tachés par la poussière qui s’est attachée au corps de ces petits enfants, dont le sourire laisse voir les dents qui commencent à percer, et dont le ravissant langage est formé de mots à peine articulés ! »

LA FEMME ANACHORÈTE.

L’espiègle ne fait nulle attention à moi. (Regardant de côté.) De quel sage est fils le jeune homme qui vient ici ? (Au roi.) Noble seigneur, venez, délivrer ce lionceau, tourmenté par ce jeune étourdi auquel il est difficile de faire lâcher prise.

LE ROI, s’approchant en souriant.

Holà ! fils d’un grand sage,

« Par une conduite opposée à celle de l’ermitage, pourquoi la douceur de ton père, qui aime à bien accueillir les êtres, est-elle si mal imitée par toi, comme le sandal est gâté par le petit d’un serpent noir ? »

LA FEMME ANACHORÈTE.

Noble seigneur, ce n’est pas le fils d’un saint personnage.

LE ROI.

Sa conduite, conforme à sa mine, le dit assez clairement ; mais à cause du lieu où nous sommes, nous avions eu cette pensée. (En dégageant le lionceau et en touchant l’enfant.)

« Si tel est le plaisir que j’éprouve au contact du rejeton d’une famille inconnue, quel bonheur doit-il produire dans le cœur de l’être fortuné dont il est le fils ! »

LA FEMME ANACHORÈTE, les examinant tous les deux.

C’est étonnant ! c’est étonnant, en vérité !

LE ROI.

Sainte femme, qu’y a-t-il ?

LA FEMME ANACHORÈTE.

La ressemblance parlante de cet enfant et de vous-même, voilà ce dont je suis tout étonnée. Puis, quoique vous lui soyez inconnu, il ne témoigne aucun éloignement pour vous !

LE ROI, jouant avec l’enfant.

S’il n’est pas le fils d’un sage, quel est alors son nom ?

LA FEMME ANACHORÈTE.

Pourouvansa.

LE ROI, à part.

Comment ! il est de la même race que moi ! C’est pour cela, sans doute, que cette respectable dame remarque que cet enfant me ressemble. La coutume des descendants de Pourou est de se retirer dans un ermitage à la fin de leur vie.

« Ceux qui d’abord choisissent, afin de protéger la terre, le séjour des palais où tout est réuni pour le plaisir des sens, ont ensuite pour demeure le pied des arbres, où il ne leur reste plus qu’à garder les vœux d’un ascète. »

(Haut.) Mais cette région n’est pas de celles où les hommes peuvent arriver par eux-mêmes.

LA FEMME ANACHORÈTE.

Comme le dit bien Votre Seigneurie, la mère de cet enfant, à cause de sa parenté avec une nymphe, l’a mis au monde ici, dans le bois de l’ermitage de Kâcyapa, le précepteur des dieux.

LE ROI, à part.

En vérité, voici une seconde raison d’espérer. (Haut.) Mais quel est le nom du grand roi dont cette personne est l’épouse ?

LA FEMME ANACHORÈTE.

Qui donc songerait à prononcer le nom de celui qui a abandonné une épouse légitime ?

LE ROI, à part.

Sans nul doute ce discours fait allusion à moi. Si pourtant je demandais le nom de la mère de cet enfant ? (Réfléchissant.) Mais faire des questions sur la femme d’un autre, c’est blesser les convenances.

L’AUTRE FEMME ANACHORÈTE,
entrant avec le paon d’argile à la main.

Sarvadamana, regarde la beauté de l’oiseau[60].

L’ENFANT, regardant de tous côtés.

Où est-elle, maman ?

LES DEUX FEMMES.

L’enfant, qui chérit sa mère, est trompé par une ressemblance de mots.

SECONDE ANACHORÈTE.

« Regarde la beauté de ce paon d’argile : » voilà ce qu’on t’a dit.

LE ROI, à part.

Quoi ! Sakountalâ est le nom de sa mère ? Mais il y a des noms pareils, et celui-ci, comme un mirage, ne semble s’être présenté que pour me tromper.

L’ENFANT.

Bonne mère, il me plaît, ce beau paon ! (Il le prend pour jouer.)

LA PREMIÈRE ANACHORÈTE,
après avoir regardé l’enfant avec inquiétude.

Mais on ne voit plus à son bras le talisman protecteur !

LE ROI.

Soyez sans inquiétude. N’est-ce pas lui que voici ? Il s’est détaché dans sa lutte avec le jeune lion. (Il veut ramasser le talisman.)

LES DEUX FEMMES.

Arrêtez ! arrêtez ! Eh quoi ! ce talisman a été saisi par lui sans difficulté !

(En parlant ainsi, toutes les deux, dans leur étonnement, les mains posées sur leur poitrine, se regardent l’une l’autre.)

LE ROI.

Pourquoi vouloir m’arrêter ?

LA 1ÈRE FEMME.

Que le grand roi écoute ! Cette plante, nommée l’invincible, a été donnée à cet enfant à l’occasion de la cérémonie de sa naissance. Et cette plante, tombée à terre, excepté son père et sa mère et lui-même, nul autre ne peut la prendre.

LE ROI.

Et si un autre la prenait ?

LA 1ÈRE FEMME.

Elle serait changée en un serpent qui le mordrait.

LE ROI.

Et vous avez été quelquefois témoins de cette métamorphose ?

TOUTES DEUX.

Toutes deux. Plusieurs fois.

LE ROI, avec joie, à part.

Quand tous mes vœux sont accomplis, pourquoi ne me réjouirais-je pas ? (Il embrasse l’enfant.)

LA 2E FEMME.

Souvratâ, viens ! Allons annoncer cette nouvelle à Sakountalâ, occupée à des austérités. (Toutes deux sortent.)

L’ENFANT.

Lâche-moi, pour que j’aille auprès de ma mère.

LE ROI.

Mon fils, tu réjouiras ta mère avec moi.

L’ENFANT.

C’est Douchmanta qui est mon père, ce n’est pas toi !

LE ROI, souriant.

Voilà justement un démenti qui me fait croire que c’est bien moi.

(Entre Sakountalâ. Ses cheveux sont tressés en une seule natte, à la manière des veuves.)

SAKOUNTALÂ.

En apprenant que dans une circonstance où elle aurait dû se métamorphoser, l’herbe de Sarvadamana a gardé sa forme naturelle, je cesse d’avoir confiance en mes destinées. Et pourtant, cela se rapporte à ce qui a été dit par la nymphe Sânoumatî.

LE ROI, regardant Sakountalâ.

Ah ! voici la vertueuse Sakountalâ. Elle qui

« Portant deux vêtements d’un gris sombre, le visage amaigri par les mortifications, n’ayant qu’une seule natte de cheveux, conservant un extérieur modeste, accomplit le vœu qu’elle a fait à cause d’une longue séparation d’avec moi, qui fus sans pitié pour elle ! »

SAKOUNTALÂ, apercevant le roi,
dont le visage est altéré par les regrets.

Ce n’est pas là mon époux ; mais quel est cet homme qui, malgré la protection du talisman, souille mon fils par le contact de son corps ?

L’ENFANT, s’approchant de sa mère.

Mère, qu’est-ce que cet homme qui m’embrasse en m’appelant son fils ?

LE ROI.

Chère épouse ! quoique je me sois montré bien cruel envers toi, voici le moment du bonheur arrivé, puisque je me vois, aujourd’hui, reconnu par toi pour époux.

SAKOUNTALÂ, à part.

Ô mon cœur, calme-toi ! calme-toi ! Cessant enfin de me porter envie, le destin a pitié de moi ; cet homme est vraiment mon époux.

LE ROI.

« Chère épouse au doux visage, te voilà devant moi, dont l’aveuglement est heureusement détruit par la mémoire qui m’est revenue, comme la nymphe Rôhinî[61] revient s’unir au dieu de la lune, à la fin d’une éclipse. »

SAKOUNTALÂ.

Victoire, victoire au roi !

(Elle prononce ces mots d’une voix étouffée par les larmes.)

LE ROI.

Vertueuse amie !

« Quoique le mot victoire ait été arrêté par tes larmes, je n’en suis pas moins victorieux, puisque j’ai vu ton visage privé d’ornements et tes lèvres pâlies. »

L’ENFANT.

Mère, quel est cet homme ?

LE ROI, tombant aux pieds de Sakountalâ.

« Belle amie, que le chagrin que je t’ai causé s’efface de ton cœur. N’y avait-il pas alors en moi un aveuglement irrésistible ? La conduite de ceux qui sont fortement aveuglés est ainsi, le plus souvent, en des circonstances qui devraient être heureuses. La guirlande elle-même posée sur sa tête, l’aveugle la jette de côté, dans la crainte que ce ne soit un serpent ! »

SAKOUNTALÂ.

Relevez-vous, Seigneur ! Sans doute qu’un obstacle a empêché le fruit des bonnes œuvres de mes existences antérieures de produire leur effet. C’est cet obstacle qui, autrefois, s’opposa à une issue favorable, puisque mon époux plein de bonté devint cruel pour moi. (Le roi se relève.)

Mais comment l’infortunée vouée au chagrin est-elle revenue à la mémoire du noble seigneur ?

LE ROI.

Ayant la flèche de la souffrance retirée de mon cœur, je dirai :

« L’eau de tes larmes qui brûlait tes lèvres et qu’autrefois mon aveuglement m’avait empêché de voir, aujourd’hui qu’elle est encore attachée à tes longs cils, quand je l’aurai essuyée, je serai délivré de mon repentir. »

SAKOUNTALÂ, voyant l’anneau
qui porte le nom du roi
.

Seigneur, c’est donc là l’anneau ?

LE ROI.

C’est en retrouvant cet anneau que la mémoire m’est revenue.

SAKOUNTALÂ.

Il causa un fâcheux contretemps quand il fut impossible de le trouver, alors qu’il fallait inspirer de la confiance à mon époux.

LE ROI.

En signe de réunion avec la belle saison, que la liane produise donc sa fleur !

SAKOUNTALÂ.

Je ne me fie plus à cet anneau ; que mon noble seigneur le garde !

MÂTALI entre.

Heureux événement ! Sa Majesté se réjouit d’être réunie à son épouse légitime et de voir le visage de son fils.

LE ROI.

Mon cœur a obtenu ce qu’il pouvait désirer de plus doux. Cette nouvelle, Mâtali, n’est-elle pas encore connue d’Indra ?

MÂTALI, souriant.

Y a-t-il quelque chose de caché pour les dieux ? Que votre seigneurie aille vers le bienheureux Kâcyapa, qui désire vous voir.

LE ROI.

Sakountalâ, prends ton fils ; je veux, en me faisant précéder de toi, voir le bienheureux.

SAKOUNTALÂ.

Je suis honteuse d’aller avec mon époux en présence du vénérable Kâcyapa.

LE ROI.

Il faut bien suivre l’usage des temps de fête. Viens, viens !

(Tous se mettent en mouvement.

On voit Kâcyapa assis sur son trône. Aditi, son épouse, est près de lui.)

KÂCYAPA, s’adressant à Aditi
en regardant le roi
.

Fille de Dakcha,

« Voici celui qui marche à la tête des armées de ton fils ; celui qu’on appelle Douchmanta, le protecteur de la terre. Aidée de son arc, la foudre d’Indra, armée d’une pointe, cessant de fonctionner, est devenue un simple ornement. »

ADITI.

Sa bonne mine annonce sa valeur.

MÂTALI.

Sire, les deux parents des dieux sont là qui regardent Votre Majesté avec des yeux brillants d’une affection paternelle. Approchez-vous d’eux.

LE ROI.

Mâtali,

« Ces deux personnes forment donc le couple né de Dakcha et de Marîtchi, émanation du créateur (Brahmâ), et que les sages ont déclaré être la cause de la lumière qui a douze demeures (les mois) ; c’est là ce couple qui engendra le seigneur des trois mondes, le maître des parts du sacrifice ; ce couple que Vichnou, supérieur même à l’Être existant par lui-même, a choisi pour s’y incarner. »

MÂTALI.

Quel autre couple pourrait-ce être ?

LE ROI, se prosternant.

Le serviteur d’Indra, Douchmanta, vous salue humblement tous les deux.

KÂCYAPA.

Cher fils ! puisses-tu vivre longtemps en protégeant la terre !

ADITI.

Cher fils, sois un héros invincible !

SAKOUNTALÂ.

Accompagnée de mon fils, je m’incline à vos pieds.

KÂCYAPA.

Chère fille,

« Ton époux est l’égal d’Indra, et ton fils est semblable à Djayanta (fils d’Indra) ; il n’y a plus qu’à te bénir en te souhaitant d’être semblable à Paulômî (l’épouse d’Indra) ! »

ADITI.

Ma fille, que l’estime de ton mari pour toi soit grande ! et que cet enfant, doué d’une longue vie, soit toujours la joie de vos deux familles !

(Tous les deux s’asseyent.

Les autres personnages s’asseyent aussi, tournés vers Kâcyapa.)

KÂCYAPA, les montrant l’un après l’autre.

« Grâce au ciel, la vertueuse Sakountalâ, ce noble rejeton, et toi, Douchmanta, c’est la piété, la fortune et la sagesse réunies en trois personnes ! »

LE ROI.

Bienheureux ! D’abord est venu l’accomplissement de mes désirs ; puis je vous ai vu. Votre bienveillance seule n’a pas eu de précédent, car

« La fleur paraît la première, puis le fruit ; les nuages commencent par s’assembler, la pluie vient ensuite ; telle est la marche ordinaire de la cause et de l’effet ; mais le succès de mes vœux a précédé ta faveur. »

MÂTALI.

C’est ainsi que les créateurs de toutes choses accordent leurs faveurs.

LE ROI.

Bienheureux ! j’avais, à la manière des Gandharvas, épousé votre servante ; quelque temps après, quand elle me fut amenée par ses parents, j’offensai, en la repoussant par un défaut de mémoire, le vénérable Kanva, qui appartient à votre famille. Ensuite, à la vue de l’anneau, je me suis rappelé que j’avais épousé cette jeune fille. Tout cela me semble une illusion.

« Comme quelqu’un qui, après s’être dit : « Ce n’est pas un éléphant, » douterait quand il vient d’en passer un sous ses yeux, puis verrait ses doutes faire place à la certitude en apercevant la trace de ses pas, telle a été la fluctuation de mon esprit. »

KÂCYAPA.

Mon fils, c’est assez regretter d’avoir commis une faute ; l’aveuglement s’était emparé de toi. Écoute.

LE ROI.

Je suis attentif.

KÂCYAPA.

Lorsque, après être descendue à l’étang des nymphes, Mênakâ, conduisant Sakountalâ, est venue auprès d’Aditi, j’ai compris, à l’instant même, à l’aide de ma seconde vue, que, par la malédiction de Dourvâsas, cette jeune ascète attachée à ses devoirs avait été repoussée par toi, et qu’il n’y avait pas à cela d’autre cause, et que cette malédiction cesserait à la vue de l’anneau.

LE ROI, avec satisfaction.

Je suis par ces paroles délivré d’un grand poids.

SAKOUNTALÂ, à part.

Quel bonheur ! Ce n’était pas sans raison que mon époux me repoussait. Je ne me rappelle plus, en vérité, d’avoir été maudite. Cette malédiction ayant été encourue par moi quand mon cœur était comme vide par l’effet de la séparation, voilà pourquoi je ne m’en suis pas aperçue. C’est pour cela que mes amies m’ont avertie en me disant : Aie bien soin de montrer l’anneau à ton époux !

KÂCYAPA.

Ma fille, tu as atteint ton but ; tu ne dois pas avoir de ressentiment contre celui qui a été fidèle à son devoir. Vois

« Par l’effet d’une malédiction tu as été repoussée par ton époux, qu’une défaillance de mémoire rendait cruel ; mais, une fois l’obscurité dissipée, ton influence est revenue toute entière. L’image ne se réfléchit pas sur la surface ternie d’un miroir ; mais si on lui rend sa pureté, elle s’y réfléchit aisément. »

LE ROI.

Bienheureux, c’est sur Sakountalâ que repose la splendeur de ma race. (En parlant ainsi, il prend l’enfant par la main.)

KÂCYAPA.

Sache donc qu’il sera un monarque universel ; vois :

« Héros invincible, traversant l’Océan avec un char dont le mouvement n’est pas saccadé par les inégalités de la voie, il conquiert d’abord la terre, composée de sept îles ; ici on l’appelle Sarvadamana, parce qu’il dompte les animaux par la force ; plus tard on lui donnera le nom de Bharata, parce qu’il soutiendra le monde. »

LE ROI.

Nous mettons toutes nos espérances en celui sur lequel les rites sacramentels ont été accomplis par vous.

ADITI.

Bienheureux, que Kanva soit, par sa fille qui a vu ses vœux accomplis, instruit de tout en détail. La mère de Sakountalâ, Mênakâ, pleine de tendresse pour sa fille, est venue ici même me saluer.

SAKOUNTALÂ, à part.

C’est bien mon désir qu’a exprimé la vénérable Aditi.

KÂCYAPA.

Par la puissance de ses austérités, le sage Kanva aura dû tout voir.

LE ROI.

Pourvu que ce sage solitaire ne soit pas irrité à l’excès contre moi ?

KÂCYAPA.

C’est pour cela qu’il faut l’entretenir de cet heureux événement. Holà, quelqu’un !

UN DISCIPLE, entrant.

Bienheureux, me voici.

KÂCYAPA.

Gâlava, à l’instant même, va, à travers les cieux, annoncer au vénérable Kanva comment Sakountalâ, avec son fils, a été reçue par Douchmanta, qui a recouvré la mémoire, au terme de la malédiction de Dourvâsas.

LE DISCIPLE.

Comme l’ordonne Votre Sainteté. (Il sort.)

KÂCYAPA.

Cher fils, toi aussi, accompagné de ton fils et de ton épouse, monte dans le char d’Indra et retourne dans ta capitale.

LE ROI.

J’obéis aux ordres de Sa Sainteté.

KÂCYAPA.

De plus

« Qu’Indra verse des pluies abondantes pour tes sujets ; et toi-même, multiplie les sacrifices pour rassasier les habitants du ciel. Passez ainsi, tous les deux, au milieu des révolutions de cent âges, à l’aide de bienfaits réciproques[62] dignes d’être célébrés à cause des faveurs répandues sur les deux mondes (de la terre et du ciel) ! »

LE ROI.

Bienheureux, je ferai pour cela tous mes efforts.

KÂCYAPA.

Cher fils, que puis-je faire encore pour toi ?

LE ROI.

Y a-t-il une faveur qui surpasse celle-ci ? Si Votre Sainteté veut en faire encore une, c’est que cette parole de Bharata s’accomplisse :

« Que le roi se conduise de manière à faire le bonheur de ses peuples ; que Sarasvati[63] soit honorée par ceux qui connaissent le mieux l’Écriture ; qu’enfin Civa, existant par lui-même, et dont l’énergie est répandue partout, mette fin pour moi à la nécessité de renaître de nouveau ! »

(Tous sortent.)

FIN DU SEPTIÈME ACTE

ET DU DRAME DE SAKOUNTALÂ.

NOTES

Aditi. V. Kacyapa.

Amour (le dieu de l’), fils de Brahma (ou de Vichnou sous la forme de Krichna) et de Lakchmî, déesse de la beauté et de la fortune, sortie, comme Vénus, du sein de la mer.

On donne aussi pour mère à l’Amour la déesse Mâyâ, « l’illusion. »

Les Indiens le représentent sous la forme d’un beau jeune homme monté sur un perroquet. Son arc est fait avec une canne à sucre, et la corde est une suite d’abeilles qui se tiennent. Il est armé de cinq flèches dont les pointes sont des fleurs. Aidé des cinq sens, il blesse les cœurs avec ces flèches.

Appartements intérieurs. Ils se composaient de la partie de la maison réservée aux femmes.

Dans l’Inde ancienne, les femmes ne semblent pas avoir été complètement séparées du monde comme celles des Musulmans, puisqu’elles étaient chargées de tenir les comptes de la maison, de s’occuper des soins du ménage et de préparer la nourriture. Elles sortaient en certaines occasions et pouvaient aller aux temples des dieux. Manou, 1. IX, 12, 16, prescrit, il est vrai, de les surveiller avec soin, mais il ajoute : « Renfermées dans leur demeure sous la garde d’hommes fidèles et dévoués, les femmes ne sont pas en sûreté ; celles-là seulement sont bien en sûreté qui se gardent elles-mêmes. »

La dernière phrase semble indiquer qu’elles jouissaient de quelque liberté.

Argha ou Arghya. V. les notes 16 et 71.

Asclépiade (calotropis gigantea), grande et forte plante, comparée à Kanva (Acte I), tandis que Sakountalâ est comparée à la fleur délicate du jasmin double.

Asoka (jonesia asoka). L’un des plus beaux arbres de l’Inde. « Le monde végétal offre peu d’arbres d’un aspect aussi riche que l’asoka en pleine fleur. Il est à peu près de la hauteur d’un cerisier ordinaire. Ses fleurs sont grandes, et présentent les plus belles teintes rouges, orangées, ou d’un jaune pâle, suivant l’âge de la fleur. » W. Jones.

Asoura. V. note 52.

Atimoukataka, (goertnera racemosa). Sorte de liane appelée aussi mâdhavî.

Bardes ou héraults. Leur principale fonction était d’annoncer, dans un langage rythmé, certaines périodes fixes du jour, comme l’aurore et le soir, et de réciter, à l’occasion, des vers appropriés à la circonstance.

Bharata. Ce nom vient de la racine Bhri, supporter. Plusieurs princes ont porté ce nom, mais le plus célèbre est le fils de Douchmanta et de Sakountalâ, qui étendit tellement son empire que l’Inde entière prit le nom de Bharatavarcha. Le poème du Mahâ-bhârata est ainsi nommé parce qu’il raconte les querelles de ses descendants.

Ce prince ne doit pas être confondu avec le sage Bharata, qui fut, suivant les Hindous, l’inventeur de l’art dramatique.

Bimba (momordica monadelpha). Espèce de gourde au fruit d’un beau rouge, auquel les poètes hindous se plaisent à comparer la couleur des lèvres.

Cêcha. V. note 37.

Cirîcha (acacia siricha). Les femmes de l’Inde se servaient de ses fleurs pour en faire des pendants d’oreilles.

Civa. Troisième personne de la trinité hindoue. Il représente, dans la nature, l’agent destructeur, tandis que Brahma est le créateur et Vichnou le conservateur. Remarquons, en passant, que la trinité indienne est un symbole relativement moderne, dont il n’est pas question dans Manou.

Classes. Les Indiens sont divisés en quatre classes ou castes : les Brahmanes, les Kchatriyas, les Vâicyas et les Soûdras.

Les premiers s’occupent de l’étude des livres sacrés et de tout ce qui regarde la religion ; les seconds sont les militaires ; les troisièmes s’occupent de l’agriculture et du commerce ; les quatrièmes sont les domestiques et les esclaves.

Cocher ou écuyer. Dans les drames et les poèmes épiques de l’Inde, le cocher n’est pas un personnage vulgaire, et c’est pour cette raison qu’on le fait parler sanskrit et non prâkrit. Nous retrouvons un personnage du même genre dans l’Automédon d’Homère, que Virgile appelle « armiger Automedon », c’est-à-dire qu’il est armé aussi bien que celui dont il conduit le char.

Daityas (les). V. id.

Danavas (les). V. Kâcyapa.

Dauchmanta, « issu de Douchmanta. » C’est un des noms du fils de Sakountalâ, qui fut appelé d’abord Sarvadamana, puis Bharata. V. ce mot.

Dharba (poa cynosuroides). Gazon sacré employé dans les sacrifices.

Djayanta, fils d’Indra et de Satchî ou Paulômî, son épouse favorite.

Douchmanta était, suivant la tradition, un des descendants du Dieu de la lune, c’est-à-dire qu’il appartenait à la dynastie lunaire des princes indiens. Il doit, d’après la chronologie hindoue, avoir vécu quatorze ou quinze cents ans après le déluge.

Dourvâsas. Solitaire ou saint représenté par les Pourânas et autres poèmes indiens comme excessivement colérique et vindicatif. Le Vichnou Pourâna raconte, 1. I, ch. IX, comment il maudit un jour Indra, seulement parce que l’éléphant de ce dieu avait fait tomber une guirlande de fleurs qu’il lui avait donnée. Cette malédiction fit dessécher et périr toutes les plantes et les herbes ; les hommes cessèrent de sacrifier ; les Dieux furent vaincus par les Démons, et il fallut toute la puissance du dieu Vichnou pour détruire l’effet de la malédiction de Dourvâsas.

Ether. Le premier des éléments, suivant les Hindous, qui en comptent cinq.

Figuier. Il y en a dans l’Inde trois espèces que les botanistes appellent ficus religiosa, ficus indica et ficus glomerata. C’est sous un arbre de la dernière espèce, remarquable par l’épaisseur de son feuillage, que Kanva donne ses dernières instructions à Sakountalâ.

Gange, en sanskrit Gangâ, est un nom féminin. C’est la personnification de la rivière du Gange, appelée aussi Triple-rivière, parce qu’elle coule dans les trois mondes. On suppose qu’elle prend sa source dans l’orteil de Vichnou, d’où elle coule dans le ciel, identifiée avec la voie lactée. Sa seconde course a lieu sur la terre, où elle descend en tombant d’abord sur la tête de Civa pour atténuer le poids de sa chute. Son dernier cours est placé sous terre, dans la région des enfers.

Gâutamî. L’un des noms de la rivière Godavéry. C’est aussi le nom de la femme ascète qui dirigeait dans l’ermitage la partie féminine des anachorètes compagnes de Sakountalâ.

Il paraît qu’il y avait dans les ermitages brahmaniques une partie réservée aux femmes, sous la direction d’une espèce d’abbesse.

C’est probablement cette coutume qui fut l’origine des couvents de religieuses bouddhistes, bâtis exprès pour elles, ce qui n’eut jamais lieu chez les brahmanes.

Hastinapoura, « la ville des éléphants. » C’est l’ancienne ville de Delhi sur le Gange, et la capitale du roi Douchmanta. Elle était située à 50 milles environ de la moderne Delhi.

Hospitalité. Les devoirs de l’hospitalité étaient prescrits par la loi religieuse et regardés comme l’une des plus grandes obligations imposées à toutes les classes. Aussi nul châtiment ne paraissait trop sévère pour ceux qui les avaient violés. Si un hôte s’en allait sans avoir été honoré comme il convenait, ses fautes retombaient sur celui qui l’avait mal reçu, et tous les mérites de ce dernier étaient emportés par l’étranger qui partait.

Indra. Dieu du firmament et de l’atmosphère, le Jupiter tonnant des Hindous. Il est le maître du Svarga, ciel où résident les dieux inférieurs, dont il est le chef.

Ingoudi (graine d’). L’ingoudi, arbre appelé vulgairement Ingua ou Djiyapouta. On tire de sa graine une huile que les dévots emploient pour oindre leur corps ou alimenter leurs lampes.

Jasmin (jasminum zambac), jasmin à fleurs doubles d’un parfum délicieux, qu’on appelle aussi jasmin d’Arabie, et qui, comme une liane, a besoin d’être soutenu par un arbre.

Kacyapa, fils de Maritchi, qui était fils de Brahmâ.

C’était un des patriarches créés par Brahmâ pour peupler le monde, et qui, leur mission remplie, se retirèrent dans la solitude pour se livrer aux austérités. Kacyapa passe pour le père des dieux, des démons, des hommes, des poissons, des reptiles et de tous les animaux, dont il rendit mères les 13 filles de Dakcha.

Aditi, l’aînée de ces filles, et son épouse favorite, fut la mère d’Indra et de tous les dieux inférieurs, et, en particulier, des douze Adityas, qui figurent le soleil dans chaque mois de l’année.

De Diti, de Danou et des dix autres filles de Dakcha naquirent les Daityas, les Dânavas et les autres démons.

Kâdambari. Ce mot s’emploie pour désigner les liqueurs fermentées en général. C’est, à proprement parler, celle qu’on obtient de la plante appelée Kadamba (nauclea kadamba).

Kalanêmi. Démon détruit par Krichna, qu’il avait voulu tuer pendant que celui-ci était jeune.

Kanva. V. note 56.

Kaucika. Nom de Visvamitra, fils de Gâdhi, arrière-petit-fils de Kouça, d’où son surnom de Kâucika.

Quand il succéda à son père, il voulut visiter ses domaines, et ce fut dans une de ses courses qu’il vit, dans l’ermitage du sage Vasichtha, la vache d’abondance, qui donne tout ce qu’on désire. Il demanda au sage de la lui céder au prix d’immenses trésors ; mais comme Vasichtha refusait de la céder, il résolut de la prendre par la force. Une longue guerre s’en suivit entre le roi et le sage (symbole des contestations entre les brahmanes et les guerriers), et elle se termina par la défaite de Visvamitra, qui en fut tellement consterné qu’il se livra aux austérités dans le but de devenir brahmane. Pendant une pénitence rigoureuse de mille ans, il obtint successivement le titre de saint roi, de saint, de grand saint et de brahmane saint. Vasichtha consentit alors à le regarder comme un égal et à l’admettre à la condition d’un brahmane. C’est à l’époque où il n’était encore qu’un sage, et quand il appartenait à la classe des Kchattriyas ou guerriers, qu’Indra, jaloux du pouvoir qu’il avait acquis par ses austérités, lui envoya la nymphe Mênakâ, qui réussit à le détourner de ses austérités, et le rendit père de Sakountalâ.

Késara (mimusops elengi), arbuste appelé aussi Vakoula ; ses fleurs ont une odeur pénétrante ; on l’emploie à orner les jardins.

Kokila. Nom du coucou indien. Les poètes l’appellent « le Messager du printemps. »

Koubdja. V. note 22.

Kouravaka (barleria). Plante couverte d’épines aiguës, et dont les fleurs sont d’un rouge pourpre.

Kousa (poa cynasuroïdes). Espèce de gazon, regardé comme sacré par les Hindous, et employé abondamment dans les sacrifices. Ses feuilles sont très longues et la pointe en est piquante comme celle d’une aiguille.

Lotus (nelumbium speciosum). Famille des nymphéas.

Cette belle plante a de la ressemblance avec notre lys d’eau, dans ses variétés blanche, bleue et rouge.

La variété jaune ressemble à notre nénuphar de la même couleur.

Mâdhavî (goertnera racemosa). Grande et belle variété de plantes grimpantes, produisant des fleurs parfumées de couleur blanche.

Malaya, qu’il ne faut pas confondre avec l’Himâlaya, est la chaîne de montagnes qui domine la côte de Malabar. Le meilleur sandal vient de la partie occidentale de ces montagnes, appelées maintenant Ghats.

Malini, rivière qui descend, dit-on, de l’Himâlaya, mais dont la position n’est pas déterminée.

Mandara, l’un des cinq arbres toujours fleuris du ciel d’Indra.

Mânes. Les offrandes aux mânes étaient faites par les plus proches survivants des défunts. Elles étaient regardées comme nécessaires pour faire entrer les âmes des morts dans le monde des mânes. La cérémonie en l’honneur des mânes s’appelait Srâddha, et consistait en une offrande de gâteaux faits avec du riz et du lait. On employait, dans la cérémonie du Srâddha, de l’eau dans laquelle on avait jeté de la graine de sésame. C’est à cette coutume que Sakountalâ fait allusion.

Les cérémonies funèbres ont encore lieu dans l’Inde, où elles sont souvent l’occasion de dépenses considérables à cause du grand nombre des invités, parmi lesquels sont toujours des brahmanes auxquels on doit faire des présents.

Mariage. Un brahmane pouvait épouser une femme de la classe militaire ou royale, qui venait immédiatement après la sienne, et la fille issue de cette union pouvait être légalement épousée par un militaire. C’est pour cela que Douchmanta, qui ne connaît pas la famille de Sakountalâ, ne sait s’il peut prétendre à l’épouser. (V. acte I.)

Le mariage des Gandharvas est toléré et admis comme légal par les législateurs indiens, quoiqu’il soit regardé comme moins honorable que ceux qui ont été célébrés avec les cérémonies voulues. Le consentement mutuel des deux époux suffit en effet pour ce mariage, qui peut ainsi avoir lieu en secret.

Maritchi. V. Kacyapa.

Mâtali, cocher du dieu Indra. Dans les peintures qui représentent ce dieu, monté sur l’éléphant Airâvata, on voit Mâtali assis sur le cou de l’animal qu’il dirige. Mais dans les drames, Indra est représenté dans un chariot traîné par deux chevaux conduits par Mâtali. V. Cocher.

Mênaka, nymphe du ciel d’Indra et mère de Sakountalâ. V. Kaucika.

Mousta, espèce d’herbe (cyperus rotunda).

Narada, fils de Brahma, l’un des neuf solitaires divins, et ami de Krichna. Il passe pour l’inventeur du luth indien.

Oucîra, sorte de gazon odorant (andropogon muricatum), avec la racine duquel on fait un onguent rafraîchissant.

Pâdala (bignonia suaveolens). Fleur d’un rouge pâle d’une odeur agréable.

Parivaha. Les Hindous divisent les cieux en sept voies ou régions, dans chacune desquelles souffle un vent particulier. La sixième de ces régions est celle de la Grande Ourse, où souffle le vent Parivâha, qui supporte les sept étoiles de la Grande Ourse et pousse devant lui les flots de la rivière du Gange céleste.

Père spirituel, en sanskrit Gourou, est celui qui est chargé de l’instruction religieuse des jeunes gens et de leur expliquer les livres sacrés.

Pourou, fils de Yayâti et de Sarmichthâ, 6e roi de la race lunaire, l’un des ancêtres de Douchmanta. Il fut sauvé par Vichnou du déluge dont les légendes indiennes ont conservé la tradition.

« Ce nom de Pourou se rattache aux plus vieilles traditions historiques et légendaires de l’Inde arienne…

« Pourou est le plus jeune des cinq fils de Yayâti ; et dans le partage que Yayâti fait de son empire, c’est-à-dire du monde hindou, la contrée des Aryas est assignée à Pourou à l’exclusion de ses quatre frères, qui furent relégués aux extrémités du monde, chez les peuples non aryens.

« … Le nom de Pâurava, « issu de Pourou, » se trouve dans un hymne du Vêda. » (Vivien de Saint-Martin. Géographie du Véda, p. 183.)

Pradjâpatis. V. note 56.

Prakrit, langue dérivée du sanskrit. (V. ce dernier mot.)

Présage. Un frémissement dans le bras droit était regardé par les Hindous comme le présage d’une union avec une belle femme.

Un tremblement du bras ou de la paupière du côté droit était un présage heureux pour les hommes ; c’était le contraire pour les femmes.

Prêtre de famille (pourôhita), brahmane chargé de diriger les cérémonies religieuses. C’est une espèce de chapelain.

Printemps (la fête du). C’est une espèce de carnaval en l’honneur de Krichna et de l’Amour, son fils. Les personnes de toutes les conditions s’amusent, pendant la durée de cette fête, à jeter de la poudre rouge ou de l’eau colorée sur les habits des passants. Les fleurs, et principalement celle du manguier, étaient employées pour embellir la fête ou pour en faire des offrandes à l’Amour. On la célèbre maintenant au commencement de mars, mais elle est devenue grossière, et les gens distingués évitent de s’y mêler.

Rakchas, espèce de vampires qui cherchaient par tous les moyens à nuire aux manifestations de la piété et de la dévotion, en troublant les sacrifices et les cérémonies religieuses. Les plus grands saints étaient alors obligés d’avoir recours aux guerriers pour chasser ces visiteurs incommodes. Les dieux eux-mêmes s’adressaient aux héros en certaines occasions, comme on l’a vu.

Rohini (la nymphe). V. note 61.

Rôhita, espèce de poisson (cyprinus rohit), qui parvient quelquefois à la longueur de trois pieds. Son dos est verdâtre, son ventre jaune d’or ; ses nageoires et ses yeux sont rouges, d’où son nom de « rouge » (rôhita). Il est très vorace, et l’on en a pris dans les lacs du Bengale inférieur qui pesaient jusqu’à vingt-cinq livres.

Roi, en sanskrit Râdja.

Voici, d’après une autorité indienne, le Daça-Koumâra, comment le roi devait employer son temps. Il paraît que le jour et la nuit étaient divisés l’un et l’autre en huit parties correspondant à peu près à une heure et demie chacune, et voici comment elles étaient réglées pour le roi.

Jour. – 1re partie. Le roi, étant habillé, examine ses comptes.

2e partie. Il prononce les jugements dans les causes appelées devant lui.

3e partie. Il déjeune.

4e partie. Il reçoit et fait des présents.

5e partie. Il discute les questions politiques avec ses ministres et ses conseillers.

6e partie. Il est maître de ses actions.

7e partie. Il fait la revue des troupes.

8e partie. Il tient un conseil de guerre.

Nuit. – 1re partie. Le roi reçoit les rapports de ses envoyés et de ses espions.

2e partie. Il dîne ou soupe.

3e partie. Il se retire dans ses appartements pour se reposer après la lecture de quelque livre sacré.

Les 4e et 5e parties, c’est-à-dire, trois heures, sont données au sommeil.

À la 6e partie, il doit se lever et se purifier.

À la 7e partie, il a une conférence privée avec ses ministres et donne ses instructions aux officiers du gouvernement.

La 8e partie est réservée, sous la direction d’un brahmane, prêtre de famille, aux cérémonies religieuses qui terminent les affaires du jour.

Si ce programme était exactement rempli, le métier de roi n’était pas une sinécure dans l’Inde, comme le remarque H. H. Wilson, à qui cette note est empruntée.

Le titre de sage-roi, en sanskrit Râdjarchi, donné à Douchmanta, signifie qu’il est arrivé au rang de saint par la pratique des austérités, inférieur toutefois à celui des saints retirés du monde.

Sakêta, ville. V. note 49.

Sakountalâ, c’est-à-dire « gardée par les oiseaux » fut ainsi nommée parce qu’elle était entourée d’oiseaux quand elle fut trouvée et adoptée par Kanva, après avoir été abandonnée sur les bords de la rivière Mâlinî par la nymphe Mênakâ sa mère. Elle était fille de Visvamitra, dont le nom est célèbre dans les traditions de l’Inde ancienne. V. Kaucika.

Sakountalâ est un type de la beauté indienne. Elle est mince et délicate ; mais, suivant quelques passages du drame (remarques du roi, actes I et III), elle n’était pas dépourvue d’un gracieux embonpoint, et nous dirons à ceux qui veulent une exactitude rigoureuse dans les traductions que la pesanteur dont il est question au milieu de l’acte III doit être attribuée au genre de beauté qui distingue la Vénus Callipyge.

Sakra. V. Indra.

Sami (acacia suma). Espèce d’acacia dont le bois très dur contient du feu, suivant les Hindous.

Sandal (sirium myrtifolium). Grande espèce de myrthe à feuilles pointues, dont le bois est célèbre par son odeur agréable. On le trouve principalement sur les penchants du mont Malaya, à l’ouest de la chaîne des Ghats, sur la côte de Malabar. Ses racines sont, dit-on, infestées par les serpents.

Sanskrit, langue sacrée de l’Inde. « Le mot Samskrita, comme l’écrivent les Indiens, signifie ce qui a été rendu convenable ou parfait. Mais le sanskrit n’est pas appelé ainsi parce que les brahmanes, encore moins les premiers Européens qui s’en sont occupés, l’ont considéré comme le plus parfait des langages.

« Sanskrit signifie ce qui a été rendu convenable pour les choses sacrées, et par suite purifié, sacré. Tout vase purifié, toute victime préparée pour le sacrifice, tout homme qui a passé par les rites de l’initiation, est appelé Samskrita. C’est pour cela que l’ancien idiome des Vêdas, qui était seul convenable pour les cérémonies sacrées, fut appelé Samskrita. Les dialectes parlés dans diverses contrées reçurent le nom général de Prâkrita, qui, dans l’origine, ne voulait pas dire vulgaire, mais bien dérivé, secondaire, venant d’un type primitif, qui était le sanskrit. » (Max Muller, Sanskrit Grammar, London, 1866, p. 2.)

Sarmichthâ, fille d’un roi des démons et femme de Yayâti. V. Pourou.

Sarvadamana. L’un des noms de Bharata, fils de Douchmanta et de Sakountalâ.

Satchî, épouse d’Indra. V. ce mot.

Sésame (sesamum indicum). On employait la graine de sésame dans les cérémonies funéraires. V. Mânes.

Soleil (dieu du). Les Hindous le représentent assis dans un char traîné par sept chevaux verts ; il a devant lui un beau jeune homme sans jambes qui lui sert de cocher. C’est Arouna, qui personnifie l’aurore.

Sôma (étang consacré de). Lieu de pèlerinage dans l’ouest de l’Inde, sur la côte de Gouzerate, près du temple de Somanâtha ou Somnât. Ces lieux saints étaient ordinairement situés sur le bord de quelque rivière sacrée.

Tamarin (tamarindus indica). Arbre dont le fruit, extrêmement acide, est employé en médecine.

Tchakravâka. V. note 31.

Tchamara. Queue du yak blanc du Tibet, dont on fait des éventails et des chasse-mouches. On le met aussi comme ornement sur la tête des chevaux.

Terre. Suivant la mythologie indienne, la terre se composait de sept îles ou continents entourés par la mer. La partie habitée par les hommes était au centre. Au milieu du monde des hommes était le mont Mérou, espèce de mont Olympe où se tenaient les dieux.

Transmigration. La doctrine de la transmigration est l’un des principaux dogmes de la religion des Hindous. Selon eux, les âmes peuvent passer depuis le corps d’un homme jusqu’à celui d’un animal des plus infimes, et même être enfermées dans un arbre ou une pierre pendant une longue suite d’années. De là vient la croyance que les actions des existences précédentes influent sur celles qui suivent, selon qu’elles ont été bonnes ou mauvaises. Les Indiens croient que les âmes n’ont pas eu de commencement, parce qu’elles sont des émanations du Brahma éternel. Revêtues d’un corps, elles sont responsables des actions faites avec ce corps jusqu’à ce que, à l’aide des bonnes œuvres et de la science, elles redeviennent assez pures pour retourner au sein de Brahma et n’en plus sortir, ce qui constitue la véritable délivrance finale.

On a beaucoup parlé dans ces derniers temps de la délivrance finale des Bouddhistes, appelée Nirvâna, et la plupart des savants ont voulu y voir le néant absolu. Cependant, si le Bouddha savait suivre un raisonnement, et on lui accordera bien ce léger mérite, il est impossible qu’il ait dit que son nirvâna était le néant.

L’un de ses principaux axiomes est celui-ci : « Tout composé étant périssable, il faut se délivrer de ce qui est composé. » Or, comme les brahmanes, il dit aussi que les âmes ont existé de toute éternité. Elles ne font donc pas, suivant lui, partie des composés. Il dit encore : « C’est par la méditation profonde, qui produit la science, qu’on arrive à la délivrance complète de la transmigration. » Ce serait alors, suivant les partisans du nirvâna-néant, la science, fille de l’âme, qui tuerait sa mère. Mais par quel moyen, si l’âme, éternelle puisqu’elle n’a pas de commencement, ne fait pas partie des composés ?

Nous livrons ce raisonnement aux réflexions des philosophes.

Tribut ou taxe. Suivant Manou, 1. VII, 131, le roi recevait la sixième partie du bénéfice fait sur les arbres, la viande, le miel, etc. Mais il ne devait, en aucun cas (ib., 133), recevoir de tribut d’un brahmane versé dans la sainte écriture, ce qui semble indiquer qu’il pouvait en demander aux brahmanes illettrés.

Dans l’acte II de ce volume, Mâdhavya, qui est un brahmane, semble trouver tout naturel de conseiller au roi de faire demander aux anachorètes la sixième partie de leur riz.

Trisankou. Nom d’un roi. V. note 25.

Vallisnerie, plante aquatique (vallisneria octandra). Cette plante s’étend sur l’eau des étangs, où elle s’entrelace avec les lotus.

Vêdas. Livres sacrés des Hindous, au nombre de quatre.

1. Le Rig-Vêda, le plus célèbre de ces livres, se compose d’hymnes en vers adressés surtout aux dieux des éléments, tels que le feu, l’air, le soleil, etc. C’est l’œuvre de divers sages inspirés appelés richis ou saints.

2. Le Yadjour-Vêda est un recueil de prières et d’invocations servant à consacrer les ustensiles et tout ce qui fait partie du sacrifice.

3. Le Sâma-Vêda n’est, en grande partie, qu’un arrangement des hymnes du Rig-Vêda, approprié aux cérémonies expiatoires et funèbres, pendant lesquelles on en chante des fragments.

4. L’Atharva-Vêda, dont la langue indique une époque plus récente, est plutôt un supplément aux trois autres qu’un Vêda proprement dit.

On assigne aux Vêdas la date du XIIe ou XIIIe siècle avant J.-C. comme la plus probable.

Vichnou. Seconde personne de la trinité hindoue, célèbre par ses dix incarnations :

1. En poisson ; 2. en tortue ; 3. en sanglier ; 4. en homme-lion ; 5. en nain ; 6. en Parasou-Râma, ou le Râma à la hache ; 7. en Râma-Tchandra, « le Râma semblable au dieu de la lune ; » 8. en Krichna ; 9. en Bouddha ; 10. en Kalki. Cette dernière incarnation est encore à l’état de prophétie, mais elle doit s’accomplir à la fin du présent âge.

Visâkha. Nom du sixième astérisme lunaire et d’une nymphe, épouse du dieu de la lune.

Les épouses de ce dieu sont au nombre de vingt-sept, figurant les vingt-sept jours que la lune, suivant les Hindous, met à faire sa révolution.

Douze de ces nymphes donnent leurs noms aux mois.

Vismamitra. V. Kaucika, qui est son nom de famille.

Yama. Dieu des enfers, le Pluton indien, remplissant aussi le rôle de Minos ou juge des âmes. Il est quelquefois confondu avec le Temps et la Mort.

Il est fils du soleil, et c’est sans doute en cette qualité qu’il préside à la région du sud.

Yavanies (femmes). Ajoutons à la note 21, où il est question des amazones, que Nizam-Ali, l’un des derniers princes de la dynastie mongole, avait deux bataillons de Sipahis composés de deux mille femmes accoutumées aux exercices militaires. Elles étaient avec Nizam-Ali à la bataille de Kourdlah, en 1795, où elles se conduisirent tout aussi bien que le reste de l’armée. Ces deux bataillons étaient commandés par des femmes, l’un par Mama Bourroun, l’autre par Mama Tchoumbéhi, qui étaient à la tête des serviteurs femelles de la famille de Nizam.

Une partie de ces troupes existait encore en 1815. (Hamilton’s East India Gazetteer, 2e édition, t.1, p. 677.)

Yayâti. V. Pourou.

FIN DES NOTES.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Maria-Laura, Michèle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : La Reconnaissance de Shakountalâ, drame en sept actes de Kalidasa traduit du sanscrit par P. E. Foucaux, Paris, E. Picard, 1867. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reproduit Shakuntala looking back to glimpse Dushyanta, huile sur toile, peinte par Raja Ravi Varma en 1898 (Napier Museum, Palayam, Kerala, India).

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Sakountala, ou l’Anneau fatal, drame traduit du sanscrit en anglais, par sir Wm Jones, et de l’anglais en français, par le Cit. A. Bruguière, in-8°. Paris, an XI-1803.

[2] Kosmos, t. II.

[3] M. Chr. Lassen, Antiquités indiennes, t. II, page 1160. Cité et traduit par M. F. Nève, dans son excellent travail : « Kâlidâsa, ou la poésie sanskrite dans les raffinements de sa culture. » Paris, 1864, in-8°. – Extrait de la Revue de l’Orient.

[4] Œuvres complètes de Kâlidâsa, traduites du sanskrit en français, etc. Paris, 1859, 2 vol. in-8°.

[5] Sakountalâ a été introduit sur la scène française, sous la forme d’un ballet, par M. Th. Gautier.

[6] Virgile et Kâlidâsa. Paris, 1866, in-12.

[7] Sakuntalâ recognized by the ring, a sanskrit drama in seven acts, by Kâlidâsa, the Devanâgarî recension of the texte, etc. Hertford, 1853, in-8°.

[8] Sakoontala or the lost ring, an Indian Drama translated into English prose and verse from the sanskrit of Kâlidâsa by Monier Williams, etc., Hertford, printed and published by Stephen Austin (foolscap 4°) 1855. – (Printed in the highest style of art, illustrated by original designs on wood, and enriched with ornamented head and tail pieces, and borders in gold and colours.)

[9] « Système dramatique des Indiens », dans le premier volume des « Chefs-d’œuvre du théâtre indien, traduits du sanskrit en anglais par H. H. Wilson, et de l’anglais en français par A. Langlois. » Paris, 1828, 2 vol. in-8.

[10] Kâlidâsa pensait sans doute à cette règle quand il fait dire au roi, dans Sakountalâ : « Faire des questions sur la femme d’un autre, c’est blesser les convenances. » p. 157.

[11] On annonce la publication prochaine à Londres, par la Société des textes sanskrits, des « Règles de l’art théâtral (nâtya sâstras) du sage Bharata. » Cet ouvrage, qu’on a cru perdu pendant longtemps, et qui passe pour le plus ancien traité sanskrit de ce genre, jettera peut-être quelque jour sur les origines du théâtre indien.

[12] Wilson, lieu cité, p. V.

[13] Wilson ; préface, dans la traduction française, p. VII et VIII.

[14] Lieu cité, conclusion, p. LXXXIV.

[15] Ce nom signifie « qui dit des choses agréables. »

[16] Offrande composée d’eau, de lait, de riz, etc.

[17] Les malicieuses jeunes filles veulent, par ces mots, faire entendre qu’il lui présenterait Sakountalâ.

[18] Gautamî est un des noms de la rivière Godavéry.

[19] Les austérités du Kaucika inquiétaient les dieux, parce qu’un ascète peut, par la force de ses mérites religieux, faire déchoir un dieu et prendre sa place dans le ciel.

[20] Comparez, dans la Princesse d’Élide, de Molière, acte I, scène II, les plaintes de Moron.

[21] Le nom de Yavana est employé par les ancien Indiens pour désigner les barbares de l’Occident, et plus spécialement les Arabes et les Grecs. Dans une note de sa traduction du drame de Vikramôrvaci, qui est aussi de Kâlidâsa (acte V, p. 261), Wilson dit qu’on peut ap-pliquer le nom de Yavani, féminin de Yavana, aux femmes de la Tartarie et de la Bactriane.

L’usage d’avoir une garde composée de femmes s’est conservé à la cour de Siam. M. Aubaret, consul de France à Bangkok, dans une visite au roi de Siam, en 1864, a vu un corps de jeunes amazones portant fort bien le mousquet, auxquelles est confiée la garde de la résidence royale.

[22] Plante (trapa bispinosa) dont le nom signifie « bossu, courbé ».

[23] Esprits malfaisants, espèces de vampires.

[24] C’est-à-dire « conservation du corps d’un fils ».

[25] V. le Râmâyana, I, LVII-LX. Le roi Trisankou voulait célébrer un grand sacrifice, et, par ce moyen, monter au ciel avec son corps mortel. Il s’adressa d’abord au sage Vasichtha, qui refusa d’officier pour lui. Il alla ensuite solliciter les cent fils de Vasichtha, qui le maudirent et le réduisirent à la condition d’un paria. Dans son malheur, il eut recours à Viswamitra, qui entreprit de conduire le sacrifice et invita les dieux a s’y rendre. Ceux-ci ayant refusé, Viswamitra, furieux, transporta par son propre pouvoir Trisankou dans les cieux. Il y était à peine arrivé qu’il fut précipité en bas la tête la première par Indra et les dieux. Mais Viswamitra l’arrêta au milieu de sa chute, et il resta suspendu entre le ciel et la terre, sous la forme d’une constellation de l’hémisphère du sud.

[26] Peu de temps après le mariage du dieu Civa avec la déesse Oumâ, l’Amour voulu augmenter encore la tendresse du dieu pour son épouse ; mais Civa, qui était en ce moment occupé à des austérités, réduisit l’Amour en cendres avec le feu de ses yeux.

[27] Sorte de racine rafraîchissante.

[28] Il ne faut pas oublier que la roi est de la race lunaire

[29] Le roi fait allusion à sa famille, supposée descendre du dieu de la Lune. Sakountalâ est comparée à une espèce de lotus qui se fane le jour

[30] Le mariage à la manière des Gandharvas, sortes de génies qui sont les musiciens du ciel d’Indra, est permis aux rois et aux militaires ; il suffit, pour ce mariage, du consentement mutuel d’une jeune fille et d’un jeune homme, sans consulter les parents. V. Louis de Manou, livre III, 32.

[31] Espèce de canard (anas casarca) qui est pour les Indous, comme la tourterelle pour les Européens, un modèle de constance. Mais le mâle et la femelle sont forcés de se séparer pendant la nuit, à cause d’une malédiction lancée par un saint qu’un couple de leur espèce avait offensé.

[32] Offrande à un hôte, composée indistinctement d’eau, de fleurs, de riz, etc.

[33] Les fleurs de certains lotus se ferment le jour.

[34] Dans les drames indiens, les femmes, les gens du people et les bouffons se servent du prâkrit, langage vulgaire dérivé du sanscrit.

[35] Voy. le Mahâbhârata, Adiparva, sl. 3402 et suiv. – Traduction de M. H. Fauche, t. I, p. 360.

[36] V. acte I.

[37] Roi de la race des serpents, qui sert à la fois de couche et de dais à Vichnou, qu’il abrite avec ses mille têtes. C’est lui qui soutient le monde, qu’il porte sur ses têtes.

[38] Il y a ici un jeu sur le mot râdja (roi), qui vient du mot râdj, « briller ».

[39] Sakra étant un des noms du dieu Indra, Sakrâvatâra doit être le nom d’un lieu où il était descendu sur la terre. Satchî est le nom de l’épouse d’Indra.

[40] Le kôkila, coucou indien, comme celui d’Europe, dépose ses œufs dans le nid d’un autre oiseau.

[41] Voir acte V.

[42] La loi brahmanique permet dans un cas pressant de manger la chair d’un animal, et prescrit dans certains sacrifices le meurtre des animaux. Le bouddhisme, au contraire, n’admet, dans aucun cas, qu’on donne la mort à un être vivant, quel qu’il soit.

[43] J’emprunte la note suivante à M. Monier Williams :

« Dans le drame de Malati et Madhava, on voit qu’avant d’offrir une personne comme victime à Civa ou à son épouse Dourgâ, la coutume était de lui mettre une couronne de fleurs sur la tête, d’où l’on peut inférer qu’il en était de même pour les condamnés à mort ordinaires. »

[44] Le Pluton indien.

[45] On a vu que Mênakâ est la mère de Sakountalâ.

[46] Le mot kapôta signifiant pigeon, cette manière de joindre les mains doit imiter à peu près la forme de cet oiseau.

[47] Grande espèce de liane, goertnera racemosa.

[48] V. acte V.

[49] Aujourd’hui Aoude.

[50] Comp. dans le Mahâbhârata, Vanaparva, slokas 8553 et suiv. (Trad. de M. Fauche, t. III, p. 444).

[51] V. dans le Mahâbhârata, Adiparva, sloka 3078, trad. de M. Fauche, t. I, p. 326. Il est souvent question, dans la poésie hindoue, de cette prétendue faculté qu’on les cygnes de séparer le lait de l’eau à laquelle il a été mêlé, pour ne boire que le premier. Le roi veut donc dire ici que sa flèche tuera le vampire sans blesser Mâdhavya.

[52] Géants, ennemis des dieux.

[53] Allusion à l’origine du roi, qui était regardé comme un descendant du dieu de la Lune.

[54] La 5ème des incarnations de Vichnou, qui le représente sous la figure d’un homme avec la tête et les ongles d’un lion.

[55] Espèce de coucou (cuculus melanoleucus). Les poètes hindous supposent que cet oiseau ne boit que l’eau de la pluie.

[56] Les Pradjâpatis (maîtres des créatures) sont des saints éminents (maharchis) créés par l’Être existant par lui-même (Brahma) pour donner naissance aux dieux, aux hommes et aux créatures inférieures. On en compte dix (Lois de Manou, I, 35). Le fils de Maritchi dont il est question ici est Kacyapa, père de Kanva, le père adoptif de Sakountalâ.

[57] Le texte dit : en faisant un pradakchina, c’est-à-dire en tournant autour de lui en présentant le côté droit. La même coutume se trouve mentionnée au chap. XXIV de Waverley : « Après avoir fait trois fois le tour de sa couche en se dirigeant de l’est à l’ouest, suivant le cours du soleil. » Et dans une note de W. Scott : « Les plus vieux d’entre les montagnards tournent encore ainsi autour de ceux à qui ils veulent du bien. Faire le tour d’une personne en sens opposé passe pour une espèce de maléfice. »

[58] Qui dompte tout.

[59] Les Hindous comptent trente-deux signes qui, lorsqu’ils se trouvent réunis sur le corps d’un jeune homme, annoncent sa grandeur future.

La liste complète de ces signes, que les Bouddhistes ont eu soin aussi d’attribuer au Bouddha, se trouve dans les notes du Lotus de la bonne loi, traduit par Eugène Burnouf, p. 616.

Le signe singulier dont il s’agit ici, d’après les commentateurs indiens, d’avoir les doigts réunis par une sorte de membrane, comme les oiseaux aquatiques.

[60] Il y a ici un jeu de mots qu’il faut expliquer. La femme ascète dit dans le texte : Sakountalâvanyam (la beauté de l’oiseau), et prononce ainsi involontairement le nom de Sakountalâ, que l’enfant applique à sa mère.

[61] Cette nymphe est la personnification d’un astérisme, et l’une des femmes du dieu Lunus.

[62] C’est-à-dire les sacrifices que le roi et Sakountalâ devront faire aux dieux, qui, en retour, leur assureront le cours régulier des saisons, afin d’obtenir des récoltes abondantes.

[63] Épouse de Brahma, déesse de l’éloquence.