Louis Jousserandot

LE DIAMANT DE LA VOUIVRE

2026 (1843)

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Table des matières

 

AU LECTEUR.. 3

PREMIÈRE PARTIE. 9

I  LA RENCONTRE. 9

II  LE SABBAT. 30

III  SAINT-CLAUDE. 55

IV  PÂQUERETTE. 75

V  LA PLACE LOUIS XI 95

VI  LE MASQUE NOIR.. 107

VII  LA SORCIÈRE. 134

VIII  LA GROTTE DU VAL. 156

IX  LE CHATEAU DE L’AIGLE. 180

DEUXIÈME PARTIE. 203

I  ANTIDE DE MONTAIGU.. 203

II  LA CITERNE. 229

III  LA VOUIVRE. 252

IV  RÉUNION.. 277

V  LA ROBE ROUGE. 307

VI  BLETTERANS. 335

VII  LE FANTÔME BLANC. 376

VIII  LA GROTTE À VARROZ. 413

IX  CONCLUSION.. 430

Ce livre numérique. 437

 

AU LECTEUR

La Revue de Paris, dans son numéro du 28 mai dernier, publie, sous le titre de Marionnettes, une délicieuse fantaisie, qui porte cette signature étrange : Docteur Néophobus. Au cœur de cet article, se trouvent deux pages entièrement consacrées à la Franche-Comté ; et ces deux pages sont une peinture tellement vraie, de la physionomie de cette province, peinture qui n’avait été qu’effleurée jusqu’à ce jour, que le lecteur nous saura gré d’en reproduire les traits principaux en tête de cette histoire, dont la Franche-Comté est le théâtre.

Mais disons d’abord un mot du titre de cet ouvrage :

La Vouivre est pour certaines gens un monstre hideux, dont le nom seul fait frissonner ; et pour d’autres ce n’est qu’un être imaginaire qui sert à effrayer les enfants. La Vouivre et le Loup-Garou semblent être frère et sœur. Et cependant, quoi de plus simple, de plus naïf que la légende de la Vouivre ! Sans parler de la peur qu’elle cause aux enfants, le dégoût qu’elle inspire à l’homme est-il donc bien fondé !

Voici comment M. Désiré Monnier, savant archéologue qui s’est beaucoup occupé de l’histoire de la Franche-Comté, et auquel nous devons un magnifique ouvrage intitulé : Du culte des esprits dans la Séquanie ; voici, disons-nous, comment M. Désiré Monnier raconte la fable de la Vouivre.

« La Vouivre, dans l’opinion du peuple, est une espèce de serpent ailé, immortel, qui habite les grottes souterraines, les ruines des châteaux et des couvents. Des paysans assurent l’avoir vue traverser les airs en forme de barre de feu, et disent que, quand la Vouivre veut boire à la source d’un ruisseau, elle dépose sur le rivage le diamant qu’elle porte sur le front. Heureux l’homme adroit, qui dans ce moment, où l’animal merveilleux cesse de voir clair (car ce diamant est son œil) s’emparerait de ce talisman, sa fortune serait faite ; il serait le plus puissant des hommes ! Cet animal est connu dans le blason sous le nom de Givre, et on l’y représente tenant dans sa gueule un enfant qu’il dévore des montagnes du Jura, qui se termine par et ces mots :

« … C’est la Franche-Comté du Lomond et du Jura ; c’est l’Écosse du Jura et du Lomond ; car le hasard ou la nature a voulu que les montagnes culminantes de deux contrées si semblables portassent le même nom… »

Vient ensuite un rapprochement entre les Highlanders ou Montagnards des deux pays :

« … Ce sont là comme ici des géants à la stature athlétique, aux vastes épaules, aux mains larges et puissantes, robustes comme le bison, agiles comme le renne de ces régions d’un monde usurpé par l’homme, où le renne et le bison ne se trouvent plus… »

Puis, l’écrivain paie un tribut à l’instinct poétique des Francs-Comtois :

« … Ce n’est pas que la Franche-Comté se rappelle un Ossian qui n’a point eu de Macpherson, un Burce qui n’a point porté de couronne, un Wallace ignoré de l’histoire (l’éducation française y a mis bon ordre) ; mais parce qu’il n’est point de pays, où en dépit de l’Université, il ne batte encore dans l’artère populaire quelques gouttes de vieux sang. Les Francs-Comtois ne se souviennent pas de si loin, mais ils n’ont pas tout oublié. Les récits du bisaïeul, qui les tenait de son père, berçaient encore dans mon enfance les veillées conteuses de la famille. Quand j’arrivai dans les Highlands, on m’y montra la maison de Bob-Roy, on m’y fit soulever la lourde épée qu’il brandissait dans la mêlée, de ses longs bras dont il pouvait nouer ses jarretières sans se baisser, on m’y introduisit dans la cave mystérieuse où il disparaissait tout à coup aux yeux de ses ennemis prêts à le suivre. J’avais vu dans les montagnes de Franche-Comté la maison, la lourde épée et la cave de la Cuzon[1]. Il n’y a qu’un nom de changé. »

Et enfin il termine par ces mots :

« … Un immense avantage des Écossais sur les Francs-Comtois, comme sur tous les peuples d’aujourd’hui, c’est qu’ils ont produit un Macpherson d’abord, et depuis un Walter Scott, pour consacrer à la postérité leurs souvenirs nationaux. Dans l’intérêt de mon pays, je me contenterais de celui-ci, qui arrivera peut-être un jour. »

Ainsi il espère un Walter Scott Franc-Comtois !

Comment, après avoir lu ces lignes dans un journal aussi bien placé dans l’opinion publique que l’est la Revue de Paris, oser publier un roman historique sur la Franche-Comté ! L’auteur du Diamant de la Vouivre accepte donc le titre que lui donne d’avance le docteur Néophobus ! Il veut donc se poser sur le même piédestal que le dieu de l’Écosse !… Hélas ! Pourquoi as-tu parlé ainsi, ô docteur Néophobus ! Pourquoi faire à plaisir peser d’avance une responsabilité terrible sur la tête d’un pauvre hère, qui n’a pour mobile de sa conduite que le sentiment national ; qui n’a eu qu’un seul but : celui d’arracher, s’il se peut, son pays à l’obscurité et de lui faire prendre la place qui lui est due dans le vaste champ de la poésie.

Tu fais à notre belle province l’honneur de la comparer à l’Écosse ! Pourquoi donc n’as-tu pas entrepris la tâche que je n’ai abordée qu’en tremblant ? Nous l’avions longtemps espéré ; tu nous l’avais presque promis ; nous nous en réjouissions d’avance ; car qui plus que toi est fin, spirituel, ravissant conteur ? Qui a le style plus pur, la forme plus élégante, l’imagination plus brillante ? Qui était plus digne de cette mission ? Et même n’était-ce pas ton devoir ? N’es-tu pas enfant de la Comté ?… Mais non ! Nous avons attendu en vain ! Perdu dans les hautes régions de la célébrité, tu nous as oubliés ! C’est à peine si de temps en temps une goutte d’encre s’échappe de ta plume et forme sur le papier les cinq lettres du nom de ta mère ! Et cependant cette mère est sœur de l’Écosse, as-tu dit ! Pardonne-moi, et que le public, que mes compatriotes me pardonnent d’avoir osé usurper ta place ! Je sens combien je suis impuissant, combien je suis écrasé par mon sujet ; mais on me fera grâce, je l’espère, en faveur de ma bonne intention.

D’ailleurs, puisque nous ne pouvons plus compter sur toi, puisque tu n’es plus de ce monde, ô docteur Néophobus ! Fallait-il donc te laisser emporter dans la tombe le secret de nos brillants souvenirs, de nos belles traditions ? J’ai l’audace de vouloir combler la lacune dont ta mort nous menace. Pardonne ! C’est un devoir que m’impose mon titre d’enfant de la Comté. Du reste, un autre ou moi, qu’importe ! Puisque tu n’es plus là. Car tu es bien mort, ô docteur Néophobus ! À la fin de cet article de la Revue de Paris, ton historiographe a soin de nous raconter les détails de ton agonie.

« Le docteur Néophobus, dit-il, qui n’avait embrassé la profession d’homme de lettres que dans le paroxysme d’un désespoir incurable, est mort dernièrement, plein de jours et de bile, d’une congestion de voyelles, de consonnes et de diphtongues, à la suite d’une étymologie rentrée, en maudissant la nouvelle philosophie, la nouvelle politique, la nouvelle littérature, la nouvelle nomenclature et la nouvelle orthographe. Ce que l’on sait de son humeur paresseuse donne tout lieu d’espérer qu’il n’a pas laissé d’ouvrage posthume et que son nom paraît ici pour la dernière fois. »

Profondément affecté de cette triste nouvelle, je suis allé porter le tribut de mes pleurs sur la tombe de cet infortuné docteur Néophobus. J’ai trouvé son cadavre enveloppé dans un linceul tissu de voyelles, moiré de consonnes et brodé de diphthongues en relief. Mais, dans le paroxysme de ma douleur, ayant fléchi les genoux devant ce sépulcre grammatical, quelle n’a pas été ma surprise lorsque, au milieu de tous ces ornements linguistiques, je pus lire ces mots, tracés là sans doute par une main indiscrète :

Ci-gît :

CHARLES NODIER !

Aussitôt je me relevai et j’essuyai mes larmes en me disant : Le phénix ne renaît-il pas de ses cendres !

Néanmoins je prie le lecteur de garder le silence le plus absolu sur une découverte aussi importante. C’est un secret que je lui confie et qu’il ne doit pas trahir.

L’AUTEUR.

PREMIÈRE PARTIE

I

LA RENCONTRE

— Enfant, quelle heure est-il ?

— Le soleil se cache derrière les nuages ; mais le clocher de Champagnolles est déjà loin de nous, l’angelus doit bientôt sonner.

— Déjà midi ! Et la ville de Saint-Claude est-elle encore loin ?

— Saint-Claude ! Grand Dieu du ciel ! Les gris y sont depuis deux jours !

— Je le sais.

— Et vous allez…

— Que t’importe ? réponds.

— Oh ! hâtez-vous, messire, hâtez-vous, hélas ! Si vous passez un peu tard à Longchaumois, Dieu vous préserve des sorciers des feux de la quia[2].

L’enfant se signa, en disant ces mots, et continua son chemin.

Son compagnon de voyage, ou plutôt celui à qui il servait de guide, le suivait à quelque distance, l’oreille au guet, le regard rôdant sans cesse autour de lui et prêt à plonger sa main dans les arçons de sa selle au moindre bruit, à la moindre alerte.

C’était un des derniers jours du mois de novembre de l’année 1638, et à cette époque de misère et de malheur, il y avait folie de s’aventurer ainsi seul, sans escorte, dans ces montagnes du Haut-Jura, déjà en partie couvertes de neige, sans autre voie de communication que de larges vallées sans chemins, sans routes, au fond desquelles le vol et le brigandage tendaient des pièges, avec quelques sentiers presque impraticables, à peine connus des bergers et des partisans montagnards, dans ce pays enfin que les armées française et suédoise occupaient depuis près de trois ans, et qu’elles avaient ravagé dans tous les sens.

Il fallait un grand courage pour s’exposer ainsi, il fallait un motif bien puissant pour braver tant de dangers.

Après ces quelques paroles échangées, nos deux voyageurs avaient continué à marcher dans le plus profond silence, et se dirigeaient à travers champs vers la lisière d’un bois qui se déroulait devant eux et leur masquait l’horizon. Le jeune paysan allait le premier avec cette résolution que donne l’habitude ; il avait sans doute bien souvent passé par là : seulement de temps en temps il jetait furtivement un regard en arrière sur celui à qui il servait de guide, et il murmurait avec une sorte de frisson involontaire :

— Les feux de la Quia ! Les feux de la Quia !

Mais son compagnon avait paru fort peu sensible à la crainte des sorciers ; c’était un jeune homme dans toute la force de l’âge, de vingt à vingt-cinq ans. Ses longs cheveux blonds tombaient en cascades sous les larges bords d’un feutre jauni, relevé d’un côté et surmonté d’une plume noire. Sa main gauche tenait avec élégance la bride de son cheval, bel animal, robuste et plein de feu, qui marchait la tête haute et semblait dire à son maître « Sois sans inquiétude, si la route est dangereuse, j’ai le pied solide. » Sous les plis d’un ample manteau brun, qui couvrait presque entièrement la croupe du cheval, se dessinait un pourpoint de couleur sombre, traversé sur la poitrine par un large baudrier de cuir auquel pendait une longue rapière ; des haut-de-chausses de velours violet et de larges bottes à entonnoirs complotaient son costume.

Par contraste avec ces vêtements noirs, son visage respirait une douceur et une bonté presque enfantines : sa figure ronde, aux joues rosées, avait quelque chose de juvénile, qui étonnait au premier abord ; et sans deux pommettes saillantes et une paire de moustaches fièrement retroussées, on eut pu croire à un déguisement ; mais après un examen plus sérieux, et surtout après avoir remarqué un large sillon qui clôturait sa lèvre, et lu dans son regard perçant, la première impression s’oubliait bien vite, et sous cette écorce féminine on devinait facilement une âme énergique et un cœur bien trempé.

— Messire, dit l’enfant, il faut descendre de cheval, nous voilà à l’entrée du bois de Morbier, les branches des arbres vous barreraient le passage.

— Soit, répondit le cavalier en mettant pied à terre.

Cette partie du Jura était encore à cette époque ce que sans doute elle avait toujours été depuis les grandes révolutions du globe, dont elle avait eu sa part. L’industrie n’y avait pas encore pénétré, et comme la rudesse du climat et la stérilité du sol n’avaient pu inviter les hommes de la plaine à échanger leurs terres riches et fertiles contre d’inutiles rochers, le soc de la charrue n’avait pas encore défriché ces déserts et la hache du bûcheron avait respecté la virginité des forêts.

— On ne passe donc jamais par ici, s’écria le cavalier dans un moment d’impatience, car ils n’avançaient que très difficilement.

— Presque jamais, répondit l’enfant. Les gens de Champagnolles passent par Clairvaux pour aller à Saint-Claude ; c’est par là que je voulais vous conduire, mais vous avez voulu…

— Oui, interrompit brusquement le cavalier, j’ai mes raisons pour ne pas aimer la grande route.

— Oh ! ici, vous ne pouvez rencontrer que deux sortes de gens, sans compter les ours et les loups qui pourraient bien nous sentir de loin.

— Qui donc, demanda le cavalier.

— Les Gris de Lespinassou-le-Fâcheux, ou les Cuanais de la bande du capitaine Prost-le-Sauveur !

— Le capitaine Prost, répéta le cavalier en fixant avec une attention toute particulière son interlocuteur ; et où est-il à présent ?

— Où est-il ? Partout !

— Comment, partout ?

— Oui, partout, répondit l’enfant : on le croit à Saint-Claude, il est à Lons-le-Saunier ; on l’aura vu à Champagnolles, il était à Moyrans. Il est partout, partout où il y a des ennemis, des Gris, des Suédois, des Français, c’est mon père qui dit cela.

Le cavalier n’en demanda pas davantage ; il demeura pensif et continua son chemin.

Quelques instants après ils sortirent de la forêt ; et, après avoir passé à côté de quelques pauvres chaumières qu’on nommait le Morbier, ils gravirent une côte assez rapide et se trouvèrent au sommet d’un site escarpé, qui dominait une vallée étroite et profonde, au fond de laquelle ils purent apercevoir les toits fumants de quelques rares maisons, et le cours élégant d’un ruisseau qui serpentait délicieusement en suivant les contours de la montagne.

— Je vous quitte ici, dit l’enfant.

— Comment ! Mais ne t’ai-je pas pris pour me conduire à Saint-Claude ?

— Oui, messire, mais mon père m’a défendu d’aller plus loin. Sans compter les sorciers d’Orsières, les Gris sont là-bas ; j’en ai peur.

— Mais alors que veux-tu que je devienne, répondit le cavalier qui tremblait à la seule pensée de perdre son guide.

— Oh ! Vous n’avez plus rien à craindre, reprit vivement l’enfant, le plus difficile est fait. Vous allez descendre dans la vallée de Morez ; vous passerez la Bienne, qui coule là en bas ; il y a un guet au-dessus du premier martinet ; puis vous monterez la côte qui est là en face de nous, et vous irez toujours tout droit, en suivant la crête de la montagne ; dans deux heures vous serez à Longchaumois et de là à Saint-Claude, on descend toujours.

Le cavalier savait bien qu’il n’obtiendrait rien ; aussi ne fit-il pas d’instances.

— Avant de nous quitter, dit-il, réponds-moi : n’est-ce pas à Longchaumois qu’est né ce capitaine Prost dont tu parlais tout à l’heure ?

— Oui, répondit l’enfant, vous pourrez voir sa maison en passant : elle est dans le Champ-sous-le-Daim, près d’un petit bois situé entre le hameau des Combes et le moulin de Dardey. Ah ! On me l’a montrée assez souvent ! C’est que le capitaine Prost, voyez-vous, c’est notre défenseur, c’est notre sauveur ; tous les soirs dans nos prières nous disons un Pater et un Ave pour lui ; c’est mon père qui le veut, on ne prononce jamais son nom devant lui sans qu’il n’ôte son chapeau.

En disant ces mots, l’enfant s’était découvert et sa main froissait avec une sorte de mouvement nerveux le bonnet de peau de renard qui lui servait de coiffure ; et même sa figure de quinze ans avait pris une certaine expression d’énergie qui frappa son compagnon.

— C’est bien, dit celui-ci, tiens, voilà le prix de ta course.

Et en même temps il lui glissa une pistole dans la main.

L’enfant la contempla d’abord avec une sorte de joie ; c’était peut-être la première fois qu’il voyait une pièce d’or ; mais bientôt son visage devint triste, il porta la main à sa poitrine comme pour y comprimer une douleur naissante, et jetant sur son compagnon un regard humide :

— Seigneur cavalier, lui dit-il en lui montrant la pistole, voilà pour mon père, mais pour moi ?

— Pour toi ? Et que veux-tu ?

— Si vous aviez un morceau de pain, dit-il en baissant les yeux ; je n’ai rien mangé depuis hier.

— Rien mangé depuis hier, s’écria le cavalier en ouvrant à la hâte son porte-manteau ; tiens, pauvre enfant, tiens !

Et il lui donna un morceau de pain d’orge, noir comme de la suie, le seul qu’il avait pu trouver dans le pays.

Pendant que l’enfant le dévorait avec une sorte de délices :

— Ton père est donc bien pauvre, lui dit-il, qu’il t’expose ainsi à mourir de faim.

— Non, messire, il passe pour riche, au contraire ; mais depuis que les Français et les Suédois ont ravagé nos moissons et brûlé nos fermes et nos chalets, nous manquons de tout ; et sans le capitaine Prost qui les a déjà chassés deux ou trois fois, nous serions tous morts de misère.

— Pauvres gens ! murmura son compagnon en essuyant une larme qui roulait dans sa paupière.

Et il remonta à cheval.

— Adieu, seigneur cavalier, et merci.

— Mais où vas-tu passer la nuit, car tu n’as pas le temps de retourner à Champagnolles.

— Dans une des grottes du Hérisson, où bien des gens du pays sont allés se cacher à l’arrivée des Français.

— Allons, bonne chance !

— Et vous, bon voyage, lui cria l’enfant en s’éloignant, que votre saint patron vous défende contre les feux de la Quia.

En disant ces mots il disparut. Le cavalier continua seul son chemin dans la direction qu’on venait de lui indiquer, et après deux heures de marche il arriva au village de Longchaumois.

Comme il passait devant les premières maisons, un bruit sourd vint frapper son oreille. Il crut entendre comme des cris confus et de grands éclats de voix ; on eût dit même qu’un bruit d’armes dominait dans cette confusion. Il ralentit sa course, sans pourtant s’arrêter. Arrivé à vingt pas environ du lieu d’où partait le bruit, il était alors caché à l’ombre d’un arbre et pouvait tout observer sans être découvert ; il vit en face de lui un cavalier qui s’était arrêté devant une fenêtre basse, dont les vitres étaient éclairées, et qui, après avoir mis pied à terre et laissé aller son cheval en liberté, s’était approché et prêtait l’oreille.

Le visage du nouveau venu était alors éclairé par la clarté de la lune ; aussi notre voyageur put-il examiner à son aise ses traits ; et l’attention qu’il mit à les détailler avait sans doute un autre motif qu’une simple curiosité.

C’était une de ces belles têtes fortement accentuées, sur lesquelles sont gravés profondément la fierté et l’énergie, le courage et l’audace. Il pouvait avoir vingt ans ; mais déjà il avait perdu tout aspect juvénile ; sa constitution forte et robuste en avait fait un homme avant l’âge ; une forêt de cheveux noirs ombrageait son large front, que traversait une veine énorme, allant perpendiculairement de la naissance des cheveux à la séparation des sourcils, qui formaient une saillie, une sorte de voûte, sous laquelle son œil vitreux brillait comme un lampyre au fond d’une haie. Il était loin d’avoir la structure colossale des montagnards de Grandvaux ; mais sa taille mince et élancée, qui s’élargissait à l’endroit de la poitrine pour faire place bientôt à de larges épaules qui annonçaient une force herculéenne, avait quelque chose d’élégant et de gracieux qui surprenait au premier abord. Puis son teint basané, sa lèvre ombragée d’une épaisse moustache, ses joues légèrement creusées, tout en lui inspirait le respect et la crainte. C’était le second tome du duc d’Albe, tel que nous l’a représenté le Titien, moins la rudesse ironique et l’impitoyable cruauté. Celui, que la nature a noté d’une telle physionomie, doit commander aux autres, si son intelligence répond à son visage.

Quant à son costume, il était à peu près semblable à celui de l’homme, qui, sans qu’il s’en doutât, l’observait à ce moment : le feutre relevé d’un côté et surmonté d’une plume de coq, le pourpoint, les haut-de-chausses, la rapière. Seulement il était complètement noir : les bottes, au lieu d’être taillées en entonnoir, étaient presque collantes et montaient jusqu’au milieu de la cuisse, et la taille était serrée dans une ceinture de cuir, d’où pendait une paire de pistolets d’une grosseur formidable.

En descendant de cheval, il avait jeté son manteau à terre et pris son chapeau à sa main comme si sa coiffure eut pu l’empêcher d’entendre aussi bien ce qui se passait à l’intérieur. Plusieurs fois notre voyageur l’avait vu se relever brusquement, enfoncer son chapeau sur ses yeux et porter sa main à la garde de sa rapière ; puis l’instant d’après reprendre sa première attitude et prêter de nouveau la plus vive attention. On eut dit qu’alors une lutte terrible avait lieu au-dedans de lui, entre le désir de pénétrer dans la maison pour y rétablir l’ordre et le danger de s’exposer inutilement. Mais tout-à-coup il fit un bond en arrière comme pour prendre son élan, il se précipita avec une sorte de rage sur les vitres qui volèrent en éclats et disparut. Quant à l’autre, qui n’avait pas quitté son poste d’observation, il se douta bien que celui qui, après avoir hésité si longtemps, s’était dévoué ainsi, allait avoir à faire à forte partie ; aussi il mit rapidement l’épée à la main, plongea ses pistolets dans les fentes de son pourpoint et s’élança sur ses traces.

La scène qui se passait-là était un de ces épisodes affreux dont l’histoire de ce pays raconte tant d’exemples : une douzaine de Gris, ayant à leur tête le capitaine Lespinassou, leur chef, étaient arrivés à Longchaumois dans la soirée et ils avaient pénétré de force dans une maison d’assez belle apparence pour le temps, où du reste ils n’avaient trouvé qu’un pauvre diable de paysan, bien effrayé d’une telle visite.

Après s’être imposés à leur hôte, après avoir dévoré ses provisions et bu force rasades :

— Mais il doit y avoir des femmes dans cette maison, s’écria le capitaine Lespinassou, fort excité par une multitude de verres de genièvre que son gosier avait engloutis.

— Non, répondit le paysan, je vis seul ici avec mon maître qui est allé à Saint-Claude porter ses denrées.

— Tu mens, répliqua le capitaine.

— Oh ! Jésus ! Mon Dieu ! Pouvez-vous croire !

— Tu mens, répéta un des Gris.

— Je vous jure, dit encore le paysan tremblant de tous ses membres.

— Il ment, capitaine, répéta le Gris ; il y a trois mois, je passais par ici un soir, déguisé en capucin, et j’ai vu là sur cette porte les deux plus jolies filles…

— Où sont-elles ? s’écria Lespinassou en s’avançant d’un air de menace vers le pauvre hère, plus mort que vif.

— Où sont-elles ? crièrent tous les Gris en se levant.

— Je vous jure, mes bons messieurs, murmura le paysan…

— Est-ce que par hasard, continua Lespinassou, tu les garderais pour ce damné capitaine Prost ou quelqu’un de sa bande ? si je le savais…

— Il faut le faire chanter, dit l’un d’eux.

Et au même instant le pauvre diable fut saisi, dépouillé de ses vêtements, étendu sur une table, dans un état de nudité complet et les membres fortement attachés avec des cordes, contre lesquelles toute résistance devenait impossible.

— Où sont ces femmes ? demanda Lespinassou.

— Je vous assure que je suis seul ici, et que jamais…

Un grand cri remplaça le reste de la phrase, la pointe d’une épée venait de lui traverser le bras gauche.

— Où sont-elles, répéta Lespinassou.

— Je vous jure…

Il n’acheva pas, un nouveau coup d’épée lui coupa la parole et lui fit pousser un second cri. On lui appliquait la torture pour lui arracher son secret et pourtant il résistait toujours, quoiqu’il eut devant les yeux douze épées nues et la figure de son bourreau, de qui il n’avait plus de grâce à espérer.

Ce Lespinassou était un colosse. Il avait près de six pieds de haut, et des membres proportionnés à la hauteur de sa taille. Sous cette enveloppe immense et repoussante à la fois ; sous ce visage sillonné en tous sens de profondes cicatrices, suites de la petite vérole ; sous cet œil fauve et unique, car la même maladie lui avait enlevé l’autre, il cachait une âme aussi hideuse que son corps.

Les Gris ou Fâcheux étaient Bugistes. On nommait Bugé tout le pays compris entre le Jura et le Rhône ; c’est ce peuple que les Romains appelaient : Allobrogestrans-Rhodanum. Français, et par conséquent animés d’une haine profonde contre les Cuanais, diminutif de Séquanais ou Franc-Comtois qui voulaient rester Espagnols, ils se répandaient par bandes dans les montagnes et portaient en tout lieu le vol et le brigandage. À cette époque, ils avaient pour quartier général Champ-Formier près de Nantua, et pour principaux chefs, deux hommes bien dignes de les commander, nommés : l’un, le capitaine Brunet, et l’autre le capitaine Lespinassou, qui en ce moment faisait l’office d’inquisiteur.

— Répondras-tu, misérable ! criait-il, s’échauffant par degrés en raison de la résistance de sa victime.

— Mais je vous atteste…

— Répondras-tu ! Ou je mets le feu à la maison !

— Grâce ! grâce ! criait le malheureux paysan.

— Répondras-tu enfin, hurla Lespinassou au comble de la fureur.

Et il courut vers la cheminée, où il saisit une bûche enflammée qu’il brandit avec rage.

— Eh ! bien, dit le paysan dont les forces commençaient à s’épuiser et qui ne pouvait pas douter que l’exécution ne suivit de près la menace…

Mais il n’acheva pas, un grand bruit se fit entendre ; la fenêtre vola en éclats ; deux coups de pistolet qui partirent au même instant, étendirent deux hommes sur le carreau, et un nouveau personnage tomba au milieu d’eux.

Alors ce fut une confusion épouvantable ; les Gris, surpris par une attaque aussi imprévue, avaient à peine eu le temps de reconnaître l’ennemi, que déjà une grêle de coups d’épée pleuvait sur eux de toutes parts. Semblable à un sanglier qui se défend au milieu d’une meute de chiens affamés, celui qui, seul, avait eu l’audace de se jeter ainsi à leur tête, frappait d’estoc et de taille sur tout ce qui se trouvait à la portée de son bras, et chaque coup renversait un ennemi à ses pieds. Éperdus, hors d’eux-mêmes, éblouis par les éclairs que lançait l’épée qui les poursuivait sans relâche, les Gris avaient d’abord voulu chercher leur salut dans la fuite ; mais en entrant dans la maison ils en avaient barricadé la porte, et la fenêtre était trop bien gardée par leur malencontreux visiteur pour qu’ils pussent concevoir l’idée de passer à la portée de son bras.

Déjà la moitié d’entre eux était hors de combat, et le reste épouvanté ne songeait guère à se défendre, lorsque Lespinassou, à l’attaque duquel l’assaillant semblait s’être acharné, recouvra enfin l’usage de la parole :

— À moi, s’écria-t-il, ne voyez-vous pas qu’il est seul.

La voix de leur chef leur rendit un peu d’assurance ; bientôt, honteux de leur sotte terreur, ils reprirent l’offensive, et ce fut à leur ennemi à trembler. Mais ce n’était pas un homme à se laisser intimider aussi facilement.

Par ce qu’il venait de faire, il avait prouvé ce qu’il pourrait faire encore.

— Lâches, misérables, s’écria-t-il, allons donc ! Un peu de cœur au ventre !

Et la lutte recommença plus terrible, car ce n’étaient plus des hommes effrayés qui combattaient, mais des loups enragés, altérés de vengeance.

Quant à leur ennemi, il ne leur laissait pas le temps de prendre haleine ; appuyé contre la fenêtre pour ne pas se laisser envelopper, il repoussait tous ceux qui voulaient l’approcher, et son pourpoint même n’avait pas pu être entamé, tant il mettait d’adresse à parer les coups qu’on lui portait. Cependant la fatigue devait nécessairement succéder à cette énorme dépense de vigueur ; la supériorité du nombre ne pouvait être remplacée ; et déjà ses adversaires avaient remarqué que son épée fendait l’air avec moins de vitesse et que ses coups étaient moins bien assurés :

— Rends-toi, lui cria Lespinassou.

— Me rendre ! moi, un Cuanais, me rendre à un Gris ! Tiens, voilà ma réponse.

Et il leva son fer avec une sorte de rage pour fendre la tête de son ennemi ; mais à ce moment les autres se précipitèrent en avant, et pour les repousser encore il fut contraint de frapper ailleurs. Ce dernier effort avait épuisé ses forces :

— Rends-toi, rends-toi, lui criait-on.

— Jamais, jamais, répondit-il, et son épée continuait à décrire un cercle autour de lui.

— Rends-toi, lui cria encore Lespinassou.

— Jamais, hurla-t-il en écumant.

Mais il allait succomber, lorsqu’une voix se fit entendre en dehors :

— Courage, courage, disait-on.

Et un homme tomba à côté de lui, et une épée vint se mettre au niveau de la sienne.

Alors tout changea de face ; les Gris, épouvantés, reculèrent ; et leur adversaire, à qui l’arrivée de ce secours inattendu rendit tout son courage, se précipita sur eux avec une nouvelle fureur. Mais dans ce mouvement il avait quitté la fenêtre et avait ainsi laissé aux ennemis une retraite. Ce qu’il en restait en profita. Taillés, hachés, sanglants, les vêtements en lambeaux, ils se ruèrent pêle-mêle vers l’issue qui leur était ouverte et disparurent.

— Tu fuis, lâche, criait à Lespinassou son ennemi.

Le gris était déjà bien loin : l’autre voulait se mettre à sa poursuite ; mais retenu par celui dont le secours lui avait été si utile, il se contenta de lui crier depuis la fenêtre :

— Lespinassou, fâcheux, français, suédois, lâche, nous nous reverrons ; entre nous c’est un duel à mort.

Puis se retournant vers le cavalier qui était venu si généreusement à son aide, et lui serrant la main :

— Quant à vous, lui dit-il, qui m’avez sauvé, merci ! Que vous soyez Français, Suédois, Espagnol ou Franc-Comtois, le capitaine Prost n’oubliera jamais qu’il vous doit la vie.

— Vous, le capitaine Prost ?

— Moi-même, vous me connaissez ?

— Non, mais c’est vous que j’allais chercher à Saint-Claude.

— Moi ! Et pour quel motif ?

— Plus tard, vous le saurez. Pour le moment, songeons plutôt à ce pauvre diable qui est là étendu sans mouvement et sans vie peut-être.

— Lui, un misérable, qui sans mon arrivée ici allait livrer mes sœurs à la brutalité de ces Fâcheux. Vous allez voir comment le capitaine Prost traite les gens de son espèce.

Il se mit en devoir de dénouer les cordes qui enlaçaient ses membres ; puis le secouant avec violence :

— Debout, Tambo, lui dit-il, debout !

Le malheureux ouvrit un œil mort, il se croyait sans doute encore au pouvoir des Gris ; mais lorsque son regard rencontra le visage de son capitaine, au lieu de céder à la joie d’être sauvé, il trembla au contraire, et se leva, obéissant machinalement à l’ordre qu’il venait de recevoir.

— Tu es un lâche, lui dit le capitaine Prost ; par toi mes sœurs ont failli être perdues ; tu as eu peur et tu m’as trahi ; à genoux !

Tambo tomba à genoux, et son capitaine prenant sur la table un pistolet qu’un Gris y avait laissé, lui brûla la cervelle. Puis se retournant vers son nouvel ami :

— Voilà, dit-il, comment je gouverne ma bande. Cette impitoyable sévérité est nécessaire ; c’est elle qui fait ma force. Demain je dirai aux hommes que j’enverrai ici pour enlever tous ces cadavres. Vous trouverez parmi eux celui de Tambo ; c’est moi qui l’ai tué et je leur raconterai ce qu’il a fait. Ce sont des exemples terribles ; mais, je le répète, nécessaires au temps où nous vivons.

Il alla ensuite dans un coin de la chambre, ouvrit une porte mystérieuse ; puis, avant de descendre l’escalier qui conduisait sans doute dans les caves de la maison, il ajouta :

— Attendez-moi ici un instant, et veillez au-dehors.

Resté seul, celui que nous désignons toujours par ces mots, notre voyageur, puisque nous ne lui connaissons pas encore d’autre nom, demeura immobile, l’œil fixe, et comme sous l’impression d’une réalité inouïe, à laquelle il avait peine à ajouter foi.

Le combat qui venait d’avoir lieu, les suites de cette scène affreuse, l’exécution dont il avait été témoin, punition terrible mais nécessaire, lui avait-on dit, tous ces cadavres étendus autour de lui au milieu des débris d’une orgie et d’une lutte acharnée, la solitude dans laquelle il se trouvait, les dangers qu’il avait bravés déjà, et qu’il devait affronter encore, il ne pouvait croire à tout cela : son attitude était celle de l’homme qui doute, qui croit rêver.

Mais de tous ces événements, celui qui l’avait le plus frappé, c’était sa rencontre avec le capitaine Prost, c’était l’impression qu’il avait ressentie, lorsqu’il lui avait entendu dire son nom.

C’est qu’alors le capitaine Jean-Claude Prost, était déjà, quoique bien jeune encore, la plus grande renommée populaire de la montagne : il n’y avait pas un rocher, pas un vallon, qui ne retentît du bruit de son nom ; vingt fois les armées coalisées de la France et de la Suède avaient reculé devant la bande de partisans commandée par ce chef intrépide. Tous les efforts du cardinal de Richelieu étaient venus se briser contre la persévérance infatigable de cet homme. Fidèle à la cause de l’Espagne à laquelle il était enchaîné par un serment, il défendait son pays, pied à pied, rocher par rocher, sans jamais se laisser abattre, plus terrible encore après un échec, qu’après une victoire. Exécré des paysans de la Bresse française qui n’entendaient jamais prononcer son nom sans se signer en tremblant, il était en vénération à la montagne, où on lui dressait des autels. Il était à lui seul le résumé de l’esprit d’indépendance qui animait toute cette population essentiellement républicaine ; il était la personnification de ce qui restait de cette liberté antique, qui a enfanté tant de prodiges.

Le capitaine Prost n’était pas ce que l’imagination du peuple en avait fait. Pour lutter contre la France et le génie de Richelieu, il ne suffisait pas d’avoir du courage, de l’audace, de la bravoure même ; il fallait que l’homme, chargé d’une telle mission, fût capable d’une grande pensée organisatrice, d’un grand projet d’avenir ; il fallait qu’il eût la main assez habile pour manier, sans en être embarrassé, tous les fils du grand mouvement politique qui se faisait alors en Europe ; il devait avoir assez d’adresse pour en faire son profit ; et ce n’est pas à vingt ans qu’on réunit toutes ces qualités ; elles naissent de la réflexion, et la réflexion ne vient qu’avec l’âge.

Le capitaine Prost, qui n’avait jamais connu la peur et toujours ignoré le danger, était alors dans toute la fougue d’une jeunesse fiévreuse, avide de bruit, de combats et de gloire ; mais la nature l’avait doué d’une organisation complète, qui ne demandait qu’à être bien dirigée ; et le bon génie qui veillait sur cette contrée, avait placé sur sa route deux hommes qui devaient exploiter, au profit de l’intérêt national, une mine aussi féconde : l’un, vieux soldat, enfant des batailles, qui avait longtemps dirigé de grandes opérations militaires ; l’autre, homme éclairé, prêtre catholique, sans passion, sans fanatisme, dont la haute intelligence devait éclairer celle du jeune homme, qui avait une belle place marquée dans l’avenir, pendant que son vieux compagnon l’instruisait dans le métier des armes.

À eux trois ils formaient une trinité qui devait produire de grandes choses !

Notre voyageur connaissait déjà le capitaine Prost, du moins de réputation. Mais lorsqu’on se trouve pour la première fois en face d’une haute célébrité, on ne peut se défendre d’une certaine timidité ; et c’était à cette influence qu’il était soumis en ce moment. Quand il fut seul, son esprit suivit le cours de toutes les réflexions que nous venons de faire, et c’était là une ample matière à penser. Peut-être aussi d’autres idées, personnelles, venaient-elles se mêler à tout cela ; quoi qu’il en soit, il n’avait pas changé d’attitude, et c’est à peine s’il entendit le capitaine rentrer dans la chambre :

— Je vous ai fait attendre, dit-il, pardon !

Puis il alla à la fenêtre, dont il ferma le volet extérieur avec un soin minutieux, et, retournant ensuite à la porte secrète :

— Venez, venez, dit-il.

Deux jeunes filles parurent, portant chacune une besace bien garnie, qu’elles déposèrent sur la table.

— Voyez, leur dit le capitaine en leur montrant les cadavres des Gris, jugez par ce qu’il en reste du danger que vous avez couru. C’est votre faute ; depuis deux jours vous devriez avoir quitté cette maison : je vous l’avais ordonné ; quand je commande, je veux qu’on m’obéisse.

— Mon frère ! murmurèrent les deux jeunes filles.

— Pas d’excuses, continua-t-il, je retourne à Saint-Claude avec ces provisions. Demain Klinkanno viendra vous chercher et vous conduira à la grotte du Val, où vous resterez jusqu’à nouvel ordre.

Puis s’adressant au nouveau venu :

— Vous allez aussi à Saint-Claude, messire ? lui dit-il.

— J’allais vous y chercher.

— C’est bien, nous allons partir ensemble. Vous ne voyagez pas à pied ?

— Non, j’ai attaché mon cheval à un arbre à vingt pas d’ici. Mais le vôtre, que vous avez abandonné tout à l’heure.

— Le mien, répondit le capitaine Prost, vous allez voir.

Il ouvrit la porte, fit retentir dans l’air un sifflement aigu, puis aussitôt l’on entendit le galop d’un cheval qui arriva bientôt.

— Vous voyez, dit le capitaine en le caressant, il connaît mon signal.

Son compagnon alla chercher le sien. Le capitaine lui donna une des besaces, prit l’autre, embrassa ses sœurs et ferma avec le plus grand soin la porte, dont il mit la clef dans son escarcelle. Puis ils montèrent tous deux à cheval et s’éloignèrent au galop. La nuit était belle ! Le ciel s’était éclairci ! la lune brillait dans tout son éclat !

II

LE SABBAT

Ils marchaient dans le plus profond silence. Le cavalier à la figure rosée et aux blonds cheveux n’avait pas prononcé un seul mot depuis leur départ de Longchaumois. Sans doute il était encore sous l’impression des aventures auxquelles il venait de prendre une part aussi active, ou bien peut-être sa pensée allait-elle au-delà des événements qui l’attendaient au terme de sa course ; ou bien encore craignait-il de troubler la rêverie de son compagnon. De temps en temps il jetait les yeux sur lui pour examiner sa physionomie, et lire sur ces traits si fortement accentués une âme qui, quoique bien jeune encore, avait déjà fait tant de choses. Mais elle était impassible ; pas un mouvement ne trahissait ce qui pouvait se passer à l’intérieur. Le regard fixé à terre en avant du cheval sur le chemin, ne quittait cette direction que pour s’élever vers le ciel, et s’y perdre pendant quelques instants, pour retomber ensuite et reprendre sa fixité première. Le corps suivait machinalement les mouvements du cheval qui fendait l’air. La main laissait aller les rênes, les pieds vacillaient dans les étriers, le manteau volait au gré du vent, malgré la fraîcheur de la nuit ; tout dans la personne du capitaine Prost annonçait l’oubli du présent.

Mais que son cerveau était loin d’être calme ! La guerre, les combats, les dangers n’étaient rien pour un homme de cette trempe ; il avait su se mettre à leur niveau et souvent au-dessus ; mais les esprits qui fuient la lumière du jour et attendent la nuit pour prendre leur essor et voltiger dans les airs ! Mais les divinités des rochers, qui planent dans la nue ! Mais les génies des lacs, qui peuvent faire déborder les eaux et inonder les vallées ! Mais les spectres des forêts, qui protègent la chasse ! Cent fois il avait bravé la mort ; cent fois il avait vu dirigés contre sa poitrine le fer d’une épée et le canon d’un pistolet ; et jamais son cœur de bronze n’avait tressailli. Mais il allait passer devant la cascade Pisse-Vieille, dont la nappe d’eau tombe d’une hauteur de cent cinquante pieds, et se transforme dans sa chute en une mousse glacée qui l’entoure d’un brouillard continuel ; il allait se trouver en face d’Orsières, le pays des sorciers, d’Orsières, où chaque nuit les génies de la montagne se donnent rendez-vous, en haut du communal de la Gire, où ils ont planté deux hêtres gigantesques, que les paysans ont, dans leur superstitieuse erreur, surnommés les Feux de la Quia. Il entendrait peut-être le bruit du sabbat, et les chants d’orgie des sorciers invoquant les esprits ! Il verrait les feux à la lueur rougeâtre, autour desquels dansent les démons, et dans lesquels ils se précipitent quand le jour commence à paraître ! Il sentirait l’odeur soufrée qui s’exhale de l’immense chaudière où le prince du sabbat prépare le hideux souper de sa bande infernale ! Orsières ! Orsières ! À ton seul nom le paysan frissonne et se signe, l’enfant se cache dans le sein de sa mère, la jeune fille pâlit et tremble, et le vieillard sent ses cheveux argentés se hérisser sur son front.

L’inconnu ignorait tout cela ; il ne savait pas que là, à quelque pas de lui, le dieu des Enfers avait établi un camp ; il ne savait pas que chaque nuit les suppôts de Satan chevauchaient à la lueur sanglante des torches, et que les échos de la montagne répétaient leurs cris.

Tout-à-coup un léger frémissement, semblable au vol d’un oiseau, se fit entendre au-dessus de leurs têtes, un sifflement aigu remplit l’immensité des cieux, et une sorte de voix glapissante prononça distinctement trois fois ces deux mots :

— La Cuzon ! La Cuzon ! La Cuzon !

L’inconnu leva les yeux, et vit au-dessus de lui un serpent ailé, aux ailes tressées de fil d’or, incrustées de rubis, de topazes et d’émeraudes, et dont la tête supportait un diamant d’une grosseur énorme, et d’un éclat éblouissant.

En même temps le capitaine se découvrit et prononça trois fois ce mot :

— Merci ! Merci ! Merci !

Puis il suivit de l’œil le serpent qui disparut bientôt.

— Qu’est-ce que cela, demanda l’inconnu au comble de l’étonnement.

— Silence et respect, répondit le capitaine, c’est la Vouivre[3] protectrice de la montagne, la Vouivre génie bienfaisant, amie de notre liberté. Elle plane sans cesse sur le pays depuis le lac de Châlain jusqu’au pont de la Pile, et depuis les cascades des Planches jusqu’à la côte de Cinquetral qui domine Saint-Claude. Elle a choisi pour retraite les rochers qui sont au fond du château de l’Aigle, au centre de ses domaines. De cette hauteur, d’où elle domine toutes les vallées, elle observe la marche de nos ennemis, épie leurs mouvements, devine leurs plans d’attaque, et accourt aussitôt nous avertir par ces mots : La Cuzon, la Cuzon, expression du patois montagnard, qui signifie le souci, la sollicitude. Il y a deux heures, je quittais le village de Saint-Lupicin, lorsqu’elle m’est apparue venant du côté de Longchaumois ; j’ai compris qu’un grand danger était là, je suis accouru, et vous savez le reste. À présent elle s’offre encore à mes yeux et cette fois elle semble venir de Saint-Claude ; c’est que là on m’attend !

— Alors sois béni, esprit de la montagne, s’écria l’inconnu ; Vouivre, sois bénie !

— Qui êtes-vous donc, demanda le capitaine.

— Qui je suis ?… On me nomme dans l’armée française le chevalier de Dampral.

— Un Français, s’écria le capitaine.

Et malgré lui son visage devint pourpre à ce nom abhorré.

— Oh ! rassurez-vous capitaine, reprit son compagnon, à vous, de qui dépend peut-être le bonheur de toute ma vie, à vous seul je dirai mon secret ; vous seul connaîtrez mon vrai nom, celui dont j’ai été déshérité presque en naissant, ce nom que je dois venger, que je dois arracher à la nuit éternelle dans laquelle on a voulu l’ensevelir.

— Je vous écoute, répondit le capitaine. Vous qui m’avez sauvé la vie, vous pouvez vous fier à moi ; votre secret sera bien gardé je vous le jure.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel on n’entendit que le galop des chevaux ; l’inconnu semblait se recueillir !

— Eh ! bien, murmura-t-il enfin tout bas à l’oreille de son compagnon comme s’il eut craint d’être entendu, je suis le sire Albéric de Binans, je suis le seul rejeton de cette malheureuse famille, dont le souvenir est sans doute encore vivant dans ce pays.

— Vous, un sire de Binans, répondit le capitaine, en le toisant de la tête aux pieds, et en ralentissant l’allure de son cheval.

— Cela vous étonne, reprit l’autre, vous avez cru que ce nom était à jamais perdu ; vous avez cru qu’il ne restait plus rien de cette antique et puissante maison.

— Mais, ajouta le capitaine qui ne pouvait croire à la vérité de ces paroles, je me souviens d’avoir entendu raconter dans mon enfance la disparition subite du dernier des Binans, qui, disait-on, quitta un jour le pays, et qu’on ne revit plus. Alors et depuis, il n’a jamais été dit qu’il eut laissé un fils.

— C’est pourtant vrai, répondit Albéric. Oh, vous pouvez me croire ; j’ai en main les preuves de ce que j’avance ; tous les papiers de ma famille sont en mon pouvoir, et je prouverai quand on voudra que je suis bien le fils du sire Arthur de Binans, qui depuis vingt ans a disparu.

— Alors, soyez le bienvenu dans ces montagnes, s’écria le capitaine en lui tendant la main ; dernier rejeton de l’illustre famille des Binans, vous dont les aïeux ont si vaillamment combattu contre les bandes sanguinaires que le Roi de France Henri IV le pillard, le dévastateur, le renégat, l’incendiaire envoya jadis contre nous ; vous ne trahirez pas la sainte cause pour laquelle ils ont versé leur sang ; notre liberté vous comptera au nombre de ses défenseurs.

— Vous oubliez, capitaine, reprit Albéric que je suis officier dans l’armée française.

— Des circonstances fatales ont seules pu faire de vous un soldat de la France. Mais quand votre devoir vous appelle là-bas, votre cœur doit être ici, si vous êtes réellement un Binans.

— Merci, capitaine, s’écria Albéric, merci ! vous m’avez deviné ! Oui, il y a un an déjà je suis venu en Franche-Comté à la suite de l’armée Française, où un serment me tenait enchaîné, mais si je ne pouvais pas alors vous donner le secours de mon bras, du moins je ne combattais pas contre vous, car je venais d’apprendre le secret de ma naissance. Ce secret m’avait été révélé par un vieux serviteur, qui avait pris soin de mon enfance, et qui, à l’article de la mort, m’avait tout avoué en me remettant les titres qui devaient prouver à tous la vérité de ses paroles.

— Parlez, seigneur cavalier, dit le capitaine Prost, j’ai le droit de tout savoir : je vous dois la vie, et je vous donne mon amitié. Parlez, car dans cette malheureuse histoire de votre famille, il y a eu tant de mystère, que votre récit aura peut-être plus d’importance que vous ne pensez. Je vous écoute.

— Vous savez, dit Albéric, les querelles qui pendant des siècles ont existé entre la maison de Binans et celle de Vaudrey. Vous avez entendu parler du fameux Albéric de Binans, dont je porte aujourd’hui le nom, qui tua de sa main au château de l’Aigle un baron de Vaudrey sous les yeux de sa femme et de ses enfants. Les sires de Montaigu en s’alliant aux sires de Vaudrey ont hérité de cette vieille haine ; et cette fièvre de vengeance, alimentée chaque année, chaque jour, par de nouveaux sujets de discorde, amena enfin la catastrophe dont je fus victime.

— Hélas ; dit le capitaine tristement, que de maux toutes ces querelles ont causé au pays !

— Il y a vingt-cinq ans, continua Albéric, le sire de Mirebel était un des plus riches seigneurs du Baillage d’aval, et Blanche, sa fille, une merveille que tous les cœurs convoitaient. Le sire Antide de Montaigu n’avait pu voir tant de trésors sans chercher à s’en rendre maître ; aussi fit-il auprès du sire de Mirebel toutes les démarches possibles pour obtenir la main de sa fille ; mais elle avait donné tout son amour à Arthur de Binans, mon père, et leur union était près de se conclure, lorsqu’un jour Blanche fut enlevée au milieu d’une chasse, par une troupe d’hommes masqués ; et jamais on ne put découvrir le lieu de sa retraite ; ses ravisseurs n’avaient pas laissé de traces. D’abord inconsolable de ce malheur, mon père comprit enfin qu’il ne devait pas laisser périr son nom, et un an plus tard il épousa la châtelaine de Beauregard, qui fut ma mère et mourut en me mettant au monde.

— Antide de Montaigu ne fut-il pas soupçonné, demanda le capitaine Prost.

— Oui, répondit Albéric. Le sire de Mirebel s’adressa même au parlement de Dole, qui envoya un de ses officiers chargé de visiter le château de l’Aigle, dont aujourd’hui encore il est seigneur ; mais toutes ces recherches furent sans résultat. Pendant plusieurs années, la paix sembla renaître, les querelles cessèrent ; mon père, toujours triste de la catastrophe qui l’avait frappé, avait renoncé à l’existence active des hommes de guerre, pour vivre paisiblement dans son manoir, d’où il ne sortait jamais ; mais son rival ne devait pas se contenter de ce repos, de cet oubli auquel il semblait se condamner. Une nuit la trahison introduisit l’ennemi dans notre château ; tout fut ravagé, pillé ; nos gens furent égorgés en voulant défendre leur maître ; mon père, surpris dans son lit, ne put se soustraire aux poignards des assassins ; et son cadavre disparut, sans doute, dans l’incendie qui éclaira cette horrible scène, car on ne put pas le retrouver au milieu des décombres.

— Oui, l’incendie, interrompit le capitaine, je me souviens ; on ajoute même qu’un violent orage qui éclata bientôt arrêta les progrès de la flamme ; et voilà pourquoi les vieilles tours du château de Binans sont encore debout. Mais vous, vous, comment avez-vous pu échapper ?

— Un vieux serviteur nommé Jérôme Marcelin, ancien compagnon d’armes de mon père, qui le premier avait donné l’alarme, pensa d’abord à moi. À travers mille dangers, il parvint à m’emporter dans ses bras et à me déposer en lieu sûr ; et plus tard il m’emmena en France. Au milieu du désordre qui régnait dans le château, il avait pu s’emparer d’une cassette qui contenait les bijoux de ma mère et tous les papiers de ma famille ; ce fut là toute notre fortune. Par ses soins j’ai reçu une éducation digne de ma naissance. Plein d’intelligence et d’adresse, il a su me faire présenter à la cour, où mon nom d’emprunt n’excita aucun soupçon. Je lui dois tout, existence, fortune, et jusqu’aux moyens de relever ma maison. Aussi, lorsqu’il mourut, après m’avoir révélé cet affreux mystère, je le pleurai comme mon bienfaiteur, comme mon second père.

— Ainsi, répondit le capitaine, qui avait écouté ce récit avec la plus grande attention, ce n’est pas volontairement que votre père a disparu du pays ; il a été victime d’un infâme guet-apens, d’un crime odieux.

— Oh ! Vous pouvez me croire, s’écria Albéric avec feu, cette fois les gens du Sire Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle, n’avaient pas cru devoir se voiler le visage. C’est la face découverte qu’ils sont entrés dans le château de Binans, commandés par leur maître en personne. Aussi que pouvait le vieux serviteur qui m’avait sauvé, contre un ennemi aussi puissant ? Fuir et attendre. Quant au seigneur de l’Aigle, il n’avait qu’un moyen d’éloigner de lui les soupçons, c’était de colorer la disparition de mon père, du chagrin que lui causait toujours la perte de Blanche. Il avait voulu fuir la terre où il avait tant aimé ! L’incendie lui-même tourna à son avantage : le sire de Binans, dit-il, a voulu anéantir jusqu’à son passage dans le pays. Dans un temps de guerre et de discorde, une pareille fable devait s’accréditer ; on ajouta foi à ces mensonges ; on crut à ces calomnies ; puis on finit par ne plus parler de cette fatale histoire, et aujourd’hui encore le seigneur de l’Aigle est fier et puissant.

Le capitaine allait répondre, mais son cheval s’arrêta brusquement et refusa d’avancer.

— Qu’est-ce donc, demanda Albéric ?

— Regardez, dit le capitaine, là, devant nous, cette lueur rougeâtre.

— Eh ! bien !

— C’est le sabbat.

Au même instant, ils virent s’élever de terre une vapeur jaunâtre, répandant au loin une odeur de soufre, qui se dirigea vers eux, les enveloppa et disparut. Ils avaient été obligés de fermer les yeux et de retenir leur respiration pour ne pas être aveuglés et asphyxiés par le passage de cette espèce de trombe. Quand le nuage se fut dissipé, la lueur qu’ils avaient aperçue d’abord jetait un éclat immense qui s’élevait jusqu’aux cieux, et un spectacle hideux frappa leurs regards :

— Partons, dit le capitaine.

— Non, répondit Albéric, j’ai si souvent entendu parler du sabbat, que je veux le voir.

— Cependant, reprit le capitaine en hésitant.

— Avez-vous peur, demanda Albéric ?

— Moi !

Il jeta sur son compagnon un regard dédaigneux et garda le silence.

Dans un vaste pâturage, nommé le Communal de la Gire, sur une esplanade qui domine le ravin de la cascade de Pisse-Vieille, des bûchers de bois de sapin allumés avaient été placés circulairement, et formaient comme une vaste fournaise ardente, du centre de laquelle s’élevait un colosse de vingt pieds de haut, vêtu de noir, à la figure sanglante, aux yeux verts et brillants, et dont les dents couleur de feu, scintillaient comme des étoiles, à travers une vapeur jaune qui sortait continuellement de sa bouche. Il avait les bras étendus, et ses mains, ou plutôt les serres de vautour qui lui en tenaient lieu, balançaient dans l’air d’un côté un loup monstrueux, et de l’autre un énorme chat noir qui poussaient des hurlements affreux. C’était le roi du sabbat.

À ses pieds remuait en tous sens comme une fourmilière, une foule d’êtres hideux, qui tantôt s’acharnaient les uns contre les autres et se déchiraient, et tantôt passaient et repassaient insouciants. Ici c’était un bouc aux cornes gigantesques qui s’en allait éternuant sur chaque brasier et en changeait la couleur. Là c’était un ours blanc à la gueule écumante qui jetait sans cesse dans les feux une poudre infecte qui en lançait la flamme jusqu’aux nues. Plus loin un serpent d’une longueur infinie enveloppait de ses innombrables replis la robe noire de son maître, élevait sa tête au niveau de la sienne, et tout à coup retombait en sifflant, écrasant de sa lourde masse la foule des démons, qui lui répondaient par des cris horribles. Là, une immense araignée menaçait un enfant noir, à la tête de crapaud, qui, armé d’une hache, semblait la défier, à chaque mouvement de l’araignée, la hache tombait et lui coupait une patte ; mais un jet de flamme sortait aussitôt de la blessure, et la patte reprenait sa forme première : c’était l’hydre de Lerne aux têtes sans cesse renaissantes. À leur côté, un coq superbe, au plumage doré, au bec de diamant, à l’œil de feu, menaçait quiconque osait l’approcher. En face de lui se tenait debout un singe immense dont la queue brûlante lançait dans l’air tout ce qui se trouvait à sa portée. Et cette foule se multipliait sans cesse, et changeait de forme à chaque instant. Tous ces démons disparaissaient pour faire place à d’autres qui s’entretuaient, se déchiraient, et qui à leur tour retombaient dans le néant.

Plus loin, en dehors du cercle de feu qui entourait la bande infernale, se tenait une multitude de paysans et de paysannes, affublés de costumes grotesques ; ils étaient tous à genoux et semblaient attendre.

Alors le colosse noir poussa un grand cri, sa tête s’inclina, ses yeux, de verts qu’ils étaient, devinrent pourpre, et sa bouche lança des flammes. Une vieille femme s’avança et se posa en face de lui.

Rien de plus hideux que cette créature. Ses longs cheveux blancs, souillés de boue, tombaient en désordre sur ses épaules voûtées, et ombrageaient un visage pâle, jaune, osseux, ressemblant à la tête d’un hibou. Les haillons sous lesquels ses membres amaigris étaient à demi cachés, tombaient en lambeaux, et ses pieds étaient enfermés dans des sabots de buis, qui, depuis nombre d’années, s’étaient usés sur les cailloux des chemins. Elle tenait d’une main un petit fagot d’épines, et de l’autre une croix grossière, faite de deux branches de sapin unies ensemble par une corde.

À son approche, tout devint calme aux pieds de l’homme noir ; et il se fit un grand silence. Elle jeta dans un des bûchers sa croix et son fagot d’épines ; puis, d’une voix cassée, glapissante, cria trois fois :

— Satan ! Satan ! Satan !

La foule entière lui répondit :

— Satan ! Satan ! Satan !

Le géant inclina son énorme tête, il lança aux pieds de la vieille le loup et le chat ; et ces deux animaux furent à l’instant remplacés par d’autres, qui, grimpant le long du corps de l’homme noir, sous sa robe, et glissant le long de ses manches, arrivèrent ainsi à l’extrémité de ses bras, et y demeurèrent suspendus. C’était d’un côté un griffon et de l’autre une cigogne.

La vieille alla chercher dans un groupe qui se tenait à quelque distance derrière elle, une jeune fille dont les yeux étaient couverts d’un bandeau, elle la conduisit auprès du chat noir, la plaça sur son dos, puis elle-même enfourcha le loup ; et les deux animaux, franchissant d’un bond le cercle de feu qui entourait le centre du mystère, les portèrent aux pieds du grand homme noir, où les démons s’empressèrent de leur faire place en criant :

— Satan ! Satan ! Satan !

Et la foule répondit :

— Satan ! Satan ! Satan !

Lorsqu’elles eurent mis pied à terre, la vieille enleva à la jeune fille son bandeau, et, se tenant un peu à l’écart, elle la laissa seule.

Qu’elle était belle, cette enfant, surtout au milieu de tant d’horreurs ! Surprise d’abord, lorsque son bandeau tomba, elle ne fut pas maîtresse d’un premier mouvement de crainte ; mais bientôt rassurée, elle écarta doucement ses longs cheveux noirs qui lui voilaient le visage, les rejeta avec une grâce angélique sur ses épaules nues, plus blanches que de l’albâtre ; et promenant tranquillement sur son hideux entourage de paisibles regards, qui prenaient vie dans de beaux yeux bleus, ravissants à voir, elle attendit !

— Le nom de ma fille, cria l’homme noir ?

— Thievenne Paget, dit-elle.

Et pour prononcer ces mots, elle ouvrit une bouche délicieuse, entourée d’un anneau rosé, que bordaient deux rangées de perles sans taches.

— Que veut ma fille ? ajouta l’homme noir.

— Me bailler à toi.

Aussitôt elle vit sortir de dessous terre, devant elle, une énorme chaudière remplie d’une liqueur rouge, qui bouillonnait et jetait une épaisse fumée. Deux hommes noirs, mais plus petits que l’autre, s’approchèrent d’elle, la dépouillèrent de ses vêtements, puis l’enlevèrent et la présentèrent à leur maître. Celui-ci la prit dans ses bras, la pressa contre lui, la tint un moment embrassée pendant que tous les assistants, paysans et démons criaient :

— Satan ! Satan ! Satan !

Et il la jeta dans la chaudière.

— Alors ce fut une confusion épouvantable. Le grand homme noir lança au milieu des paysans les deux animaux qu’il tenait dans ses griffes, et qui à l’instant furent remplacés par d’autres qu’il lança à leur tour. Chaque paysan, hommes et femmes, prit un animal, monta dessus, et se mit à chevaucher à qui mieux mieux, franchissant les bûchers, se poussant, se heurtant, tombant, s’écrasant, poussant des cris affreux, des imprécations horribles, sous le poids d’un vertige infernal, ivres d’une joie diabolique.

Mais bientôt le tumulte cessa, chacun demeura immobile et silencieux. La jeune fille reparut couverte d’une robe de lin sur laquelle se dessinaient les couleurs de l’arc-en-ciel, et assise entre les ailes d’un magnifique cygne blanc au bec d’or, qui l’enleva mollement de terre, plana un instant sur la vallée et disparut.

Aussitôt les danses commencèrent, mais les animaux n’existaient plus. Les démons avaient repris leur forme primitive ; ce n’était plus que des hommes rouges, aux cornes allongées, aux pieds fourchus. Tous, paysans, paysannes, démons, diablotins, suppôts de Satan, se donnant la main, se mirent à danser en rond autour des bûchers, au centre desquels se tenait toujours le grand homme noir, agitant ses bras et vomissant plus que jamais de la fumée et des flammes.

Puis tout à coup, ils se précipitèrent tous à l’envi dans les feux qui s’éteignirent ; la lumière disparut pour faire place aux ténèbres. Le sabbat était fini[4] !

— Eh bien ! demanda le capitaine Prost à Albéric, êtes-vous content ?

Mais celui-ci était incapable de répondre. L’œil hagard, la poitrine oppressée, le visage pâle, il ressemblait à une masse inerte, insensible, sans vie ; son regard fixe et immobile suivait la même direction, et semblait vouloir percer l’épaisseur de la nuit, pour y découvrir une trace de la scène qui venait de se passer.

— C’est donc vrai ! murmura-t-il.

Et ses lèvres se crispèrent, ses dents choquèrent ; un tremblement convulsif lui parcourait tout le corps, on eut dit qu’un démon s’était logé en lui.

— C’est donc vrai, dit-il encore.

Mais alors un sifflement aigu retentit à leurs oreilles ; et la même voix qu’ils avaient déjà entendue une fois, leur cria :

— La Cuzon ! La Cuzon ! La Cuzon !

Le capitaine Prost, surpris d’abord, répondit cependant :

— Merci ! Merci ! Merci !

Puis il ajouta :

— Encore ! Elle vient encore m’avertir ! Votre curiosité sera peut-être cause d’un malheur ; venez, venez ; et Dieu veuille que j’arrive à temps.

Puis il enfonça les éperons dans les flancs de son cheval ; et Albéric, que le cri de la Vouivre avait rendu au sentiment de lui-même, le suivit.

Quand ils eurent perdu de vue les feux de la Quia aux pieds desquels s’était passé l’infernal mystère, Albéric se sentit plus à l’aise. La fraîcheur de la nuit, en lui frappant au visage, calma peu à peu l’agitation nerveuse que ce spectacle avait jetée en lui ; et le silence et l’obscurité qui avaient succédé à tant de fracas et de flots de lumière, achevèrent de lui rendre toute sa raison.

— Pardonnez-moi, dit-il au capitaine Prost, de vous avoir retenu si longtemps pour un caprice, lorsque sans doute votre présence est si nécessaire à Saint-Claude.

— J’ai voulu savoir, répondit le capitaine, comment vous supporteriez ce hideux spectacle, dont j’ai été souvent témoin ; et voilà pourquoi j’ai consenti à rester. Il n’y a qu’un instant vous me demandiez si j’avais peur. Je ne vous adresserai pas la même question, j’ai pitié de votre embarras.

Et il retomba dans sa rêverie.

La lune brillait dans tout son éclat ; pas un nuage au ciel, pas une vapeur sur les crêtes de la montagne. Les étoiles, ces soleils qui éclairent d’autres mondes, scintillaient à travers cette gaze diaphane qu’on nomme l’atmosphère, et qui enveloppe notre globe, semblable à ces tissus légers dont se couvraient jadis les Messalines de Rome, et qui laissaient voir des formes adorablement gracieuses derrière leurs plis transparents. Tout était calme et silencieux dans la nature ; on entendait seulement au loin le bruit monotone et régulier de la cascade qui glisse le long des rochers, ou se précipite furieuse dans le gouffre qu’elle a mis des siècles à creuser, ou bien les échos de la vallée étaient troublés par le craquement de la branche morte, qui, cédant sous le poids d’un oiseau de nuit, se sépare du tronc qui l’a créée, frémit jusqu’à l’extrémité doses rameaux, puis tombe de branche en branche, de feuille en feuille, sur la mousse qui tapisse le pied de l’arbre, jusqu’à ce que le bûcheron, ou l’enfant du pauvre vienne la ramasser et la porter dans l’âtre de la famille.

Déjà la vallée, au fond de laquelle est bâtie la ville de Saint-Claude, s’entrouvrait aux yeux de nos voyageurs. Déjà les énormes sapins, perchés sur la pointe des roches nues, se dessinaient à l’horizon, et commençaient cette muraille toujours verte qui tombe depuis les hauteurs de Sept-Moncel jusqu’aux bords de la Bienne ; déjà la route qu’ils parcouraient suivait une pente insensible le long de la côte de Cinquétral ; déjà à la clarté de l’astre des nuits, on pouvait distinguer la croix qui brille sur le clocher de la cathédrale. L’aspect de ce paysage, essentiellement pittoresque, et qui succédait presque brusquement à une nature nulle, sauvage, ingrate, rappela à Albéric et la présence de son compagnon de voyage et le but qu’il s’était proposé en revenant dans ce pays :

— Capitaine, dit-il, excusez mon émotion, elle est bien puérile sans doute ; mais vous seul en avez été témoin, et c’est là ce qui me console. Nous approchons de Saint-Claude ; avant d’y arriver, permettez-moi de vous rappeler les premières paroles que j’ai prononcées il y a deux heures lors de notre rencontre.

— Quelles paroles, demanda le capitaine ?

— Je vous ai dit, répondit Albéric, qu’en venant dans ces montagnes, je n’avais qu’un seul but, qu’un seul espoir, celui de vous rencontrer.

— Oui, je me souviens, et vous n’avez pas eu le temps d’achever votre confidence.

— D’abord, continua Albéric, je voulais vous avouer le secret de ma naissance, à vous seul ; parce que sans vous connaître je vous aimais ; parce que en entendant chaque jour dans le camp français vanter votre bravoure, vos exploits, votre loyauté, et ce courage héroïque avec lequel vous défendez votre pays, je me disais : je voudrais être son ami.

Le capitaine Prost lui serra la main en silence.

— Et puis, ajouta Albéric, pour venger mon père, et relever ma maison, qui mieux que vous peut me seconder ? Qui mieux que vous peut me guider dans l’exécution de ce saint projet ?

— Je vous arrête, répondit le capitaine ; à vous qui m’avez donné une si grande preuve de confiance, je dois la vérité tout entière. Ne prenez pas en mauvaise part ce que vous allez entendre ; ce sera pour vous une nouvelle preuve de cet esprit de patriotisme dont vous faisiez tout à l’heure un si pompeux éloge.

— Je vous écoute, dit Albéric timidement.

— Pour vous je donnerais ma vie, continua le capitaine Prost en prenant un ton solennel, car pour moi vous avez exposé la vôtre dans cette soirée. Mais mon père, lui-même, s’il vivait encore, me demanderait de sacrifier à son intérêt ou à sa haine un de ces hommes qui ont embrassé avec tant d’enthousiasme notre sainte cause, que je lui répondrais : le pays avant nous !

Albéric était confondu, le capitaine Prost ajouta :

— Albéric, le sire Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle, est aujourd’hui un des plus ardents défenseurs de notre liberté. C’est parmi ses vassaux que je vais recruter ma bande, lorsque les balles des Français l’ont décimée. C’est lui qui nous fournit des armes, des vivres et de l’argent, lorsque nos courses dans les pays bas n’ont pas été fructueuses. C’est lui qui nourrit la mère du soldat et marie sa sœur. C’est au château de l’Aigle qu’est le centre des opérations militaires de toute la haute montagne. C’est lui enfin qui, avec le brave colonel César du Saix d’Arnans, que l’Espagne nous a envoyé pour commander nos armées, dirige nos mouvements, déjoue les projets de l’ennemi, et nous assure la victoire. Les sires de l’Aigle et du Saix d’Arnans sont les colonnes sur lesquelles repose l’espoir du pays.

— Merci de votre franchise, capitaine, répondit Albéric après un instant de silence ; à Dieu ne plaise que je veuille, pour prix du service que je vous ai rendu, vous imposer un sacrifice qui répugnerait à votre loyauté ; j’agirai seul. Mais j’ai une autre demande à vous adresser ; et pour celle-là nous nous trouverons d’accord, je l’espère. Où est Pâquerette ?

— Pâquerette ! répéta le capitaine au comble de l’étonnement.

— Oui, Pâquerette, continua Albéric ; ma question vous étonne ; mais rassurez-vous. Je vous ai déjà dit qu’il y a un an je suis venu en Franche-Comté à la suite de l’armée française. Pendant quelque temps nous avons investi la ville de Dole, mais sans chercher à nous en rendre maîtres ; l’héroïque défense de 1636 était pour nous une leçon trop forte pour que nous pussions nous exposer à en recevoir une seconde. Pendant ce blocus, je faisais souvent des courses dans la campagne pour le service du marquis de Villeroi notre général ; c’est dans une de ces excursions que j’ai connu Pâquerette. Elle habitait alors avec son père une chaumière au milieu de la forêt de Chaux ; et je fus assez heureux pour les protéger tous deux contre le ravage de nos troupes. Une douce intimité s’établit bientôt entre nous. J’allais la voir presque tous les jours, et chaque fois que je la quittais, j’éprouvais un chagrin dont je n’étais pas maître. Elle est si jolie, Pâquerette ! Elle a tant de naïveté, de grâce, et puis elle chérit tant son vieux père. Je l’aime, capitaine, je l’aime comme on n’aime qu’une fois dans sa vie, elle est aujourd’hui mon seul espoir de bonheur dans ce monde, à moi qui n’ai pas d’ami, pas de famille. Aussi c’est pour elle que je viens à vous ; car vous seul pouvez me dire où elle est, vous son parent, vous le neveu de son père.

— Ah ! elle vous a dit… murmura le capitaine Prost.

— Elle a pour vous tant d’affection, répondit Albéric. Que de fois vous avez été le sujet de nos causeries. Avec quel enthousiasme elle me racontait vos exploits, votre bravoure ! Je me souviens encore de ses dernières paroles, lorsque je la quittai poursuivre mon drapeau, qui rentrait en France. Nous étions alors au milieu de la forêt qu’elle habitait, à vingt pas de sa demeure ; nous pleurions tous deux : Albéric, me dit-elle, quand vous reviendrez dans notre pays, si cette chaumière est déserte, allez à la montagne trouver le capitaine Prost, mon cousin, mon frère ; il vous fera bon accueil en mon nom et vous conduira vers moi.

— Elle a dit cela, demanda le capitaine sévèrement.

— Ce sont ses propres paroles. Et vous voyez, je viens vous demander : Où est-elle ? Où est Pâquerette ?

— Ni elle, ni son père ne m’en ont parlé, ajouta le capitaine, devenu pensif.

— C’est qu’elle m’a oublié, répondit Albéric.

— Non, reprit vivement le capitaine Prost ; c’est qu’ils connaissent ma haine pour les gens de votre nation, et ils n’ont pas osé m’avouer qu’ils avaient pour ami un Français.

— Est-ce donc un crime ?

— Baron de Binans, continua gravement le capitaine, puisque vous m’avez choisi pour confident dans une affaire qui me touche de si près, je ne vous ferai pas l’injure de vous demander quelles sont vos intentions sur cette jeune fille. Vous êtes noble, vous serez riche ; Pâquerette est pauvre, mais elle est ma parente.

— Elle sera ma femme, interrompit Albéric avec feu.

— Bien. Cependant parlez-moi avec franchise : êtes-vous encore au service de la France ?

— Lorsque j’ai appris le secret de ma vie, répondit Albéric, lorsque j’ai su que j’étais Franc-Comtois, mon premier soin a été de me faire dégager du serment qui me liait aux ennemis de mon pays, et je viens ici pour me ranger sous vos drapeaux.

Le capitaine Prost tendit la main à Albéric, qui la lui pressa avec effusion ; puis il ajouta :

— Non ; restez neutre dans cette cause. Peut-être un jour aurez-vous besoin pour vous-même de cette neutralité ; et puis votre bras nous serait d’un trop faible secours. Vous n’êtes pas habitué à cette guerre de montagnes, toute de ruse, d’adresse, d’audace. Ici pas de combinaisons possibles. À chaque instant les plans les mieux concertés sont rendus impossibles par des accidents de terrain ou par des contremarches de l’ennemi. Sauriez-vous, comme nous, gravir les rochers, franchir les rivières ; connaîtriez-vous ces sentiers impraticables pour tout autre que pour le montagnard qui en a l’habitude, chemins à peine frayés, dont l’homme dispute le passage aux loups et aux ours, et qui diminuent les distances au point de nous montrer ce soir à Saint-Claude et demain aux pieds de la tour de Mouron, sur Poligny ? Je ne vous parle pas des dangers continuels, des privations de tous les jours, de la fatigue qui énerve et qui tue. Non, croyez-moi ; restez neutre. Peut-être un jour pour Pâquerette aurez-vous besoin d’invoquer votre ancien titre d’officier français. Dans ces temps malheureux il faut tout prévoir.

— Je vous obéirai, capitaine, répondit Albéric ; je ne serai d’aucun parti, puisque vous le voulez. Mais Pâquerette, Pâquerette, où est-elle ?

— Où elle est, répéta le capitaine en hésitant ? À Saint-Claude, à la porte d’une prison, où elle mendie depuis hier la grâce d’arriver jusqu’à son père.

— Que me dites-vous là ? s’écria Albéric en pâlissant.

— Je dis, continua le capitaine Prost, avec une rage concentrée ; je dis que depuis deux jours le sire de Guébriant est entré dans Saint-Claude avec ses Suédois. Hélas ! la ville est trop mal fortifiée pour pouvoir se défendre ; il a fallu en ouvrir les portes à l’ennemi. Je ne vous ferai pas le tableau des horreurs commises par ces hordes sauvages que la France et la Suède ont vomies sur notre terre. Pauvre Comté, le ciel t’a-t-il donc abandonnée ! Mais au nombre des victimes de la férocité des vainqueurs se trouve l’homme dont vous parliez tout à l’heure, le père de Pâquerette, mon oncle à moi, arrêté comme espion, enfermé dans les caves du couvent et attendant que le jour se lève pour marcher au supplice.

— Eh quoi ! Jacques Prost arrête, emprisonné, condamné à mort !

— Oui ; et s’il n’a pas encore subi sa sentence, c’est qu’on veut en faire un exemple qui effraie les populations. On connaît notre parenté, et on veut m’intimider par son supplice. Mais on a oublié, sans doute, que l’on me trouve partout où il y a un danger à braver, un innocent à sauver ou une sainte cause à défendre. Ils sont bien joyeux et bien sûrs du succès ; mais patience !

— Que comptez-vous faire ?

— Vous le verrez.

— Capitaine, répondit Albéric, pourquoi vous exposer, vous et les vôtres, quand il est peut-être en mon pouvoir de le sauver. On ignore encore qui je suis, quels sont mes projets. J’ai vu souvent au quartier général de l’armée française le sire de Guébriant ; j’étais lié avec ses officiers. Je puis donc me présenter à lui ; et peut-être serai-je assez heureux pour obtenir la grâce…

— Une grâce ! interrompit vivement le capitaine Prost ; une grâce ! Nous ! Implorer une grâce ! Nous humilier devant un Suédois ! Oh ! Vous ne nous connaissez pas ! Merci pourtant de votre offre généreuse. Ce ne sont pas des prières que nous emploierons pour le sauver, mais nos épées.

Les deux heures qu’Albéric venait de passer avec le capitaine Prost, avaient suffi pour lui donner un échantillon du caractère de son nouvel ami, aussi n’eut-il même pas la pensée d’insister. Il continua de marcher à ses côtés dans le plus profond silence, le cœur agité de mille inquiétudes affreuses sur le sort de celle qu’il aimait.

À ce moment ils arrivaient au bord de la Bienne, qui dans cet endroit coule à une portée de mousquet des murs de Saint-Claude. Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et le capitaine prenant son cheval par la bride, entra dans un bosquet de bois, en faisant signe à son ami de le suivre. Après avoir fait quelques pas dans le fourré, ils se trouvèrent en face d’une caverne, de laquelle sortit un homme qui vînt à leur rencontre. Cet homme s’empara des chevaux, échangea quelques mots en patois avec le capitaine, et celui-ci s’adressant à Albéric :

— À présent, lui dit-il, pas un mot ! Le plus grand silence ! Faites que votre pied ne glisse pas sur les cailloux, et que la poignée de votre épée ne se heurte pas aux canons de vos pistolets ; songez que le moindre bruit pourrait donner l’alarme ; songez que l’ennemi est là !

En disant ces mots, ils se dirigea d’abord, suivi d’Albéric, du côté de la rivière qu’ils laissèrent ensuite à leur droite ; et après avoir traversé avec les plus grandes précautions le court espace qui les séparait de la ville, ils se trouvèrent au bord du fossé dans lequel ils se cachèrent.

Alors le capitaine fit retentir dans l’air un sifflement aigu, et aussitôt plusieurs ombres parurent de distance en distance sur les murailles, demeurèrent un instant immobiles, puis s’évanouirent. Le capitaine siffla une seconde fois, mais c’était un son doux, presque imperceptible ; à ce nouveau signal une ombre seule se montra au-dessus de leurs têtes, et ils aperçurent une échelle de corde, qui glissait le long du mur et tombait à leurs pieds. Le capitaine s’avança, fit signe à Albéric de monter, monta ensuite derrière lui, et ils arrivèrent ainsi sans encombre au haut de la muraille, derrière laquelle ils disparurent.

III

SAINT-CLAUDE

Il fallait être un lépreux, objet d’horreur et de dégoût pour ses semblables, ou un grand criminel fuyant les châtiments de la justice humaine ; ou un saint anachorète animé de cette foi religieuse, de cette croyance évangélique des pères de l’Église, pour concevoir seulement la pensée de passer sa vie dans ce lieu.

Telles sont les réflexions qui viennent à l’esprit de tout homme qui pour la première fois se trouve en vue de Saint-Claude.

Qu’on se figure trois hautes montagnes de six cents mètres d’élévation, formant entre elles comme la moitié d’un parallélogramme. À mi-côte, l’une de ces montagnes laisse échapper de son flanc une sorte de plateau de peu d’étendue, borné d’un côté par la roche à pic, qui se nomme aujourd’hui, on ne sait trop pourquoi : Le saut de la pucelle ; et de l’autre par une pente insensible qui descend jusqu’au fond de la vallée ; c’est sur ce plateau que la ville fut bâtie.

Engloutie sous la neige pendant les deux tiers de l’année, cette cité ne se révèle alors aux yeux du voyageur qui la domine depuis les hauteurs voisines, que par la fumée qui s’échappe de ses larges cheminées. Pas la moindre trace de végétation pendant ces longs hivers. Le sapin seul, croissant sur ce rocher nu, rompt par sa verdure éternelle, la blanchâtre monotonie de ce paysage. Les routes, nivelées avec la campagne par des couches de neige, permettent à peine de descendre au fond de cet abîme, tant il y a de danger à s’écarter du chemin, tant on doit craindre de disparaître à chaque pas dans des fondrières dont on ne revient jamais. Alors, pas d’animaux dans les pâturages, pas de bergers sur la montagne, pas de moutons dans la prairie, pas de chèvres aux mamelles pendantes, gravissant les coteaux en broutant l’herbe aux mille fleurs, aux pieds des buissons de buis. On n’entend que le croassement du corbeau, les hurlements des loups, et les cris de l’aigle ou de l’oiseau de proie, qui va chercher sa pâture et revient à son nid triste ou joyeux, suivant que sa chasse a été bonne ou mauvaise. L’homme reste chez lui, au milieu de sa famille, usant les provisions qu’il a faites pendant les beaux jours et attendant le printemps, comme le mendiant qui meurt de faim attend l’aumône du riche.

Ce lieu, le plus sauvage peut-être des montagnes du Jura, fut choisi jadis par un saint anachorète, qui vint y oublier, dans la paix et le silence, les bruits du monde et les mauvaises passions des hommes. Ce saint homme se nommait Romain, il vivait dans les premiers temps de l’établissement du christianisme dans la Séquanie. Son ermitage reçut le nom de Condat[5]et bientôt Lupicin, son frère, vint y vivre avec lui. Mais, quelques années après, cette pauvre retraite ne pouvant recevoir les chrétiens fervents qui y arrivaient en grand nombre, ils se retirèrent dans un lieu nommé d’abord Laucône, et qui plus tard fut appelé Saint-Lupicin, du nom d’un de ses fondateurs. Après la mort de saint Romain, Lupicin ramena à Condat, les religieux dont il s’était fait le chef, et fonda ainsi une communauté qui devait un jour rivaliser de richesses avec les plus riches couvents de l’Europe.

Mais hélas ! est-il donc dans la nature de l’homme de gâter les plus belles institutions ? La loi naturelle veut-elle donc que les choses les plus saintes soient toujours la proie de l’ambition ou de l’intérêt ? Saint Romain avait consacré ce lieu à la prière, à la piété la plus austère. La religion seule, l’amour de Dieu avaient dirigé ses pas. Il avait fondé là un temple qui avait pour voûte l’immensité des cieux, pour murailles de vastes forêts de sapins, et pour autel le rocher nu. Perdu dans ce désert, où les racines des plantes étaient sa seule nourriture, et l’eau d’une source son unique boisson, il ne vivait que pour l’autre monde, ne considérant celui-ci que comme un pénible voyage, quel homme doit parcourir et au bout duquel il trouvera le terme de ses fatigues. Il meurt enfin, et bientôt ses successeurs, oubliant son exemple, font de son pieux ouvrage, une puissance dans la hiérarchie féodale.

Enrichis par les riches offrandes que les pèlerins de tout rangs venaient déposer au pied des reliques de Saint-Claude, archevêque de Besançon, né à Bracon près de Salins, mort en 696, les moines de ce couvent achetèrent de vastes domaines, firent construire des châteaux pour les protéger, eurent des hommes d’armes à leurs ordres, des vassaux, des serfs sous leur dépendance ; perçurent des dîmes, imposèrent des corvées ; battirent monnaie ; s’arrogèrent le droit de sauf-conduit dans les états de Bourgogne ; celui de juger en dernier ressort. En un mot, cet humble ermitage, qui avait jadis servi de retraite à un pauvre ermite, devint en quelques siècles, un des plus riches couvents de l’Europe, et ses habitants d’insolents seigneurs, qui finirent même par exiger des quartiers de noblesse pour recevoir les nouveaux venus dans leur sein.

Bien plus : si, même dans les premiers temps de la féodalité, le droit des communes, fort restreint du reste, avait pourtant été étendu, si quelques seigneurs leur avaient accordé des chartes d’affranchissement, ou gratuitement par philanthropie, ou moyennant une rétribution par besoin d’argent, surtout à l’époque des croisades, les moines de Saint-Claude s’étaient toujours montrés intraitables ; et ce n’est qu’au prix de sommes énormes que quelques communes avaient pu se racheter de la taille et de la servitude. C’est ainsi que le village de Longchaumois paya à l’abbé de Saint-Claude, son seigneur, trois cents livres Viennoises pour son affranchissement, ils allèrent même plus loin ! Car, tandis que partout en France, la liberté marchait à pas de géant, tandis que l’homme commençait à sentir sa valeur et secouait ses chaînes, tandis que la Noblesse et la Royauté, cédaient, au progrès qu’elles ne pouvaient plus arrêter, ces hommes de Dieu, foulant aux pieds toute pudeur, toute générosité, toute religion, ces successeurs d’un saint, qui se disaient enfants du Christ, oubliant qu’un Concile, sous le pape Alexandre III, avait décidé que tout chrétien était libre, faisaient encore à la fin du dix-huitième siècle, peser sur leurs vassaux le droit odieux de la mainmorte ; et ce fut peut-être dans cette partie supérieure du Jura, que subsista en France la dernière race de ce type le plus prononcé de l’esclavage.

Ô honte ! Voilà comment ces moines suivaient cette maxime : que tous les hommes sont égaux devant Dieu ! Voilà comment ils remplissaient la sainte mission qu’ils disaient tenir du ciel ! Gorgés d’or, enrichis du bien du peuple, dont les labeurs payaient leur fainéantise, sans pitié pour ses maux, sans indulgence pour ses erreurs, sans charité pour ses besoins ! Égoïstes ! Impitoyables ! Cruels même ! Voilà ce qu’étaient devenus les disciples de saint Romain !

À l’époque dont il est ici question, la ville de Saint-Claude avait été quelque peu fortifiée. Messieurs les moines de l’abbaye avaient compris la nécessité de mettre leurs trésors à l’abri d’un coup de main ; et un mur d’enceinte, flanqué de quelques tours, avait aidé la nature, qui du reste avait plus fait pour la sûreté de la ville que les travaux des hommes. Ils pouvaient sinon braver impunément l’ennemi, du moins se défendre quelque temps.

Le cardinal de Richelieu continuait alors en France la politique de Louis XI. Celui-ci avait toujours convoité le duché de Bourgogne, soit par ambition, soit pour se débarrasser d’un voisin aussi puissant et aussi incommode que le noble Duc. Aussi, après la mort de Charles-le-Téméraire, tué sous les murs de Nancy, fit-il tous ses efforts pour marier sa fille Marie au Dauphin de France, mais celle-ci, à qui l’astucieux monarque inspirait sans doute peu de confiance, proféra l’Archiduc Maximilien, et par ce mariage, la Bourgogne passa à la maison d’Autriche. Fût-ce rancune de la part de Louis XI, ou colère d’avoir échoué dans ses projets ? Ou bien devina-t-il alors la grandeur future de la maison d’Autriche ? Toujours est-il qu’il mit tous ses soins à abaisser la puissance de sa redoutable rivale ; et ce qui, peut-être dans le principe, ne fut qu’une question d’amour-propre froissé, devint sous ses successeurs une question de nationalité.

Le cardinal de Richelieu avait, comme Louis XI, les yeux sans cesse fixés sur le comté de Bourgogne. La guerre venait d’être déclarée à l’Espagne, il jeta donc des troupes outre Saône, sous les ordres du prince de Condé d’abord, et du marquis de Villeroi ensuite ; puis, comme on était alors à la fin de la guerre de trente ans, et que la Suède n’avait pas fait la paix avec l’Autriche, la France fit un traité avec cette puissance, qui lui envoya une armée commandée par le duc de Saxe-Weymar, ancien aide-de-camp de Gustave-Adolphe.

Pendant que le prince de Condé assiégeait, en 1636, la ville de Dole ; et que, grâce à l’héroïque défense de ses habitants, il était obligé d’abandonner la partie, le général suédois ravageait les montagnes, et faisait de chaque village un monceau de cendres, et de chaque ville un amas de ruines. La rage qui a présidé à cette dévastation a laissé dans ce malheureux pays de bien cruels souvenirs, et il faut même que la cruauté et la barbarie étrangères se soient appesanties là avec bien de la force, pour qu’aujourd’hui encore l’insulte la plus violente qu’on puisse faire à un paysan Franc-Comtois, est de le nommer Suédois !

Cependant, comme il arrive à une nation, qu’on croit faible et usée, et qui tout à coup sort de sa léthargie et devient terrible, des hommes s’étaient levés au premier signal de l’invasion, abandonnant la charrue dans les champs et la hache dans les forêts ; ils avaient mordu le pied qui voulait les écraser, et, appelant les populations aux armes, ils avaient semé partout ce mot magique : Liberté ! Et des bras vigoureux, des poitrines robustes, des cœurs de bronze avaient poussé par milliers autour d’eux.

Parmi ceux, qu’aucun titre ne devait distinguer aux yeux des campagnards, trois surtout s’étaient mis promptement en évidence, et s’étaient déclarés chefs, sans que personne songeât à leur contester le commandement. Jean Varroz, vieux brave, qui avait fait ses preuves plus d’une fois pendant les guerres continuelles que les seigneurs se faisaient entre eux, et qui avait reçu du roi d’Espagne le titre de colonel, s’était chargé d’organiser la cavalerie, et en peu de temps il avait formé une milice capable de résister aux meilleures troupes. Jean-Claude Prost, son élève, quoique bien jeune encore, avait été choisi pour commander ces bandes de partisans, hommes de fer, endurcis à la fatigue, habitués à des marches forcées, à des privations de tout genre, insensibles à l’influence des saisons, bravant la mort sans y songer, et patriotes jusqu’au fanatisme. Puis enfin Pierre Marquis, curé du village de Saint-Lupicin, près de Saint-Claude, homme de tête, philosophe profond, grand organisateur, doué d’une vaste intelligence, était l’âme qui dirigeait le grand corps de la nation soulevée ; et souvent même on le voyait abandonner l’image du Christ, symbole de paix et de justice, pour prendre le glaive et commander en personne.

La noblesse elle-même avait fait cause commune avec les bourgeois et les paysans. Pour elle la féodalité subsistait encore, chaque seigneur était maître dans ses domaines et roi sur son donjon ; et s’ils consentaient à rendre à leur suzerain l’hommage dû par le vassal, du moins ils ne voulaient pas encore de souverain absolu. Et puis électrisés par de nobles exemples, ils avaient dû céder à l’embrasement général. Charles Dusillet, capitaine au régiment de la Verne, avait été pendu par ordre du duc de Longueville, à la porte du Château de Rahon, pour avoir refusé de se rendre. Le vénérable président Boivin pendant le siège de Dole, s’était tenu constamment sur la brèche. La jeune et belle comtesse de Saint-Amour avait détendu sa ville pendant une semaine entière, sans soldats, sans garnison, n’ayant d’autre ressource qu’une poignée de bourgeois, que son exemple avait électrisés, et à la tête desquels elle repoussait toutes les attaques. Tant d’héroïsme avait touché le colonel du régiment de Conti, qui avait épargné sa ville. L’intrépide Jean-Baptiste Vagnaud de Visemal, seigneur de Frontenay, avait succombé pendant le siège de Bletterans. Et tant d’autres qui avaient teint de leur sang les remparts confiés à leur garde ! Tous ces prodiges de valeur couraient de bouche en bouche, de vallée en vallée, de montagne en montagne, et gagnaient de nouveaux prosélytes à la sainte cause de la patrie.

Pendant cette année 1658, les armées coalisées avaient suivi le même plan de campagne que dans le commencement de la guerre : toujours les Français dans la plaine et les Suédois dans la montagne. De part et d’autre il y avait eu succès et revers, et déjà on se disposait à abandonner la partie pour quelque temps, car l’hiver approchait, lorsque le duc de Saxe-Weymar résolut de tenter un nouvel effort.

Un de ses principaux officiers était le comte de Guébriant, gentilhomme Français, qui, ne trouvant pas sans doute dans son pays de quoi satisfaire ses rêves ambitieux, était passé au service de la Suède, et devait un jour rentrer sous la bannière de la France, et y devenir maréchal. Il fut mis à la tête d’un corps considérable, et chargé d’exécuter les plans conçus par le général. Hélas, il ne s’acquitta que trop bien de la mission qui lui avait été confiée. En quelques jours tout le pays, compris entre Nozeroy et Saint-Claude, fut ravagé, pillé, incendié ; les malheureux paysans s’enfuirent dans les bois, emportant ce qu’ils pouvaient soustraire à la rapacité du vainqueur ; et Guébriant, tombant enfin sans être attendu, devant Saint-Claude, qui n’avait pas eu le temps de se préparer à une défense sérieuse, s’en empara presque sans coup férir. Il y était depuis deux jours lorsque le capitaine Prost y entra en escaladant les murailles, en compagnie d’Albéric de Binans dont la rencontre à Longchaumois lui avait été d’un si grand secours.

 

*      *      *

 

Nous allons maintenant conduire le lecteur dans la salle basse d’une maison de modeste apparence, située à l’extrémité de la grande rue de Saint-Claude, presque à l’entrée de la place Louis XI.

Là régnait la plus grande simplicité. Au milieu de la chambre était une grande table de bois de chêne grossièrement sculpté, au-dessus de laquelle une planche, suspendue par les deux bouts au plafond faiblissait sous le poids de plusieurs miches de pain noir. À droite s’élevait, adossé à la muraille, un immense dressoir, garni de sa vaisselle d’étain poli, vis-à-vis duquel était un bahut de bois blanc, fermé par un simple crochet de fer ; et quelques escabeaux complétaient l’ameublement rustique de cette demeure. Une lampe de cuivre suspendue au vaste manteau de la cheminée, sur lequel se dessinait un crucifix orné d’une branche de buis, jetait sa pâle lueur sur tous ces objets.

Trois personnes étaient assises devant l’âtre. C’était d’abord une pauvre fille vêtue du costume simple et sévère des femmes de la montagne. Elle portait une robe dont la jupe de flanelle rayée bleu et rouge tombait négligemment sur les dalles, et laissait apercevoir enfermés dans des chaussons de laine deux pieds ravissants, beauté fort remarquable dans ce pays. Son corsage de calmande noire lui dessinait une taille svelte et gracieuse. Son bonnet de velours noir à franges circulaires encadrait un mignon visage sur lequel régnait une pâleur mélancolique que rendait encore plus triste deux beaux yeux, rouges de larmes récentes. Elle était penchée en avant, les mains jointes, les coudes appuyés sur ses genoux, et jetait un regard vague sur le brasier qui se consumait devant elle.

À ses côtés étaient deux hommes, dont l’un, vêtu d’une soutane noire, la contemplait sans cesse et semblait chercher dans sa pensée un moyen de calmer la douleur qui se peignait sur les traits de cette enfant. Sa physionomie franche et ouverte, les muscles de son visage fortement accentués, annonçaient un homme dans la force de l’âge, et inspiraient à la première vue la confiance et le respect.

L’autre portait un costume militaire d’une grande sévérité. C’était un noble vieillard aux cheveux argentés, à la moustache blanche, et qui, quoique assis, semblait un colosse. Ses vastes épaulés se dessinaient sous un ample manteau qu’il avait rejeté en arrière ; ses deux larges mains appuyées sur ses genoux, se présentaient machinalement à la chaleur du foyer, tandis que son énorme tête se penchait en avant ; et que son visage impassible conservait une expression de méditation profonde.

Depuis longtemps ils gardaient tous trois le silence ; depuis longtemps dans cette chambre, on n’entendait que le pétillement du bois résineux qui brûlait dans la cheminée.

Trois coups frappés légèrement à la porte de la rue les firent tressaillir.

— Silence, dit tout bas le prêtre en se levant.

On frappa une seconde fois de la même manière, puis une troisième ; une voix prononça ces mots : La Cuzon ; et le prêtre tirant un énorme verrou, ouvrit la porte.

— Sois le bienvenu, dit-il au capitaine Prost qui s’était arrête sur le seuil.

— Mon frère, s’écria la jeune fille, en se jetant dans ses bras.

Mais le capitaine, sans leur répondre, s’adressa à quelqu’un qui le suivait, et lui dit :

— Entrez, seigneur Cavalier, nous sommes arrivés.

Un homme sortit de l’obscurité de la rue et pénétra dans la chambre. Il était enveloppé dans un ample manteau, de façon qu’on ne pouvait même pas entrevoir son visage.

— Tu n’es pas seul, s’écria le vieillard pendant que le capitaine fermait la porte.

— Non, j’ai trouvé en route un compagnon de voyage.

— Quel est cet homme ?

— Dans un instant vous le saurez, répondit gravement le capitaine ; quand nous serons seuls. Qu’il vous suffise d’apprendre que cet homme vient de me sauver la vie. Sans lui, vous ne m’auriez jamais revu.

Ces paroles furent suivies d’un instant de silence, après lequel le vieillard dit à la jeune fille :

— Femme, laisse-nous. Ce cavalier doit être fatigué ; fais-lui préparer à souper, et fais jeter de la paille fraîche dans le poêle[6]. Va !

— C’est elle, c’est Pâquerette, murmura tout bas le cavalier.

— Silence, répondit le capitaine Prost.

Pâquerette obéit à cet ordre, et sortit non sans jeter un regard inquiet sur son nouvel hôte.

— À présent, dit le capitaine au nouveau venu, vous pouvez vous débarrasser de ce manteau. Pâquerette n’est plus là. Demain vous aurez le temps de songer à elle. Aujourd’hui les moments sont précieux.

Albéric, car c’était lui, jeta son manteau sur la table, et tous quatre, ils allèrent s’asseoir près de la cheminée.

— Puisque vous avez entendu parler de moi, continua le capitaine Prost, en s’adressant à son nouvel ami, les noms du curé Marquis et du colonel Varroz ont dû aussi arriver jusqu’à vous ?

— Oui, répondit Albéric, et dans le camp français, votre trinité a été souvent maudite.

— Un Français, s’écrièrent à la fois Marquis et Varroz.

— Ils sont devant vous, ajouta le capitaine en s’adressant à Albéric.

— Eh quoi, dit celui-ci en se levant et en s’inclinant avec respect ; sont-ce bien là ces deux hommes qui avec vous tiennent dans leurs mains les destinées de toute cette province ?

— Ce sont eux !

— Alors, salut à vous, nobles défenseurs d’une cause à laquelle je me dévoue désormais. Depuis longtemps je n’espérais qu’en vous, mon rêve commence à se réaliser.

— Mais qui êtes-vous donc, demanda le curé au comble de l’étonnement. Qui êtes-vous ? Vous qui nous parlez de ce qui se passe dans l’armée française, et qui venez nous chercher dans ces montagnes ?

— Qui je suis, répondit Albéric. Avant de vous faire cette révélation que le capitaine Prost connaît déjà et qui vous paraîtra impossible, je dois d’abord vous jurer que ce que je vais vous dire est la vérité ; plus tard vous en aurez les preuves. Ensuite j’oserai vous demander le secret le plus inviolable sur ce que vous allez entendre.

Le curé et le colonel se regardèrent en silence.

— Vous pouvez faire la promesse qu’on exige de vous, leur dit le capitaine Prost ; je me porte garant de ses paroles.

— Eh bien ! Parlez, jeune homme, dit le curé, nous vous jurons le secret.

Alors Albéric leur dit d’une voix grave et solennelle :

— Jusqu’ici j’ai porté dans l’armée française le nom de chevalier de Dampral ; mais ce nom ne m’appartient pas. Je suis Franc-Comtois. Vous voyez en moi le dernier rejeton d’une illustre et malheureuse famille ; vous voyez en moi le dernier des Binans ; je suis le baron Albéric de Binans ; je suis le fils du sire Arthur de Binans, qui depuis vingt ans a disparu de ce pays.

À cette révélation soudaine, le colonel Varroz fit un bond en arrière comme pour éloigner de lui une vision qui l’épouvantait ; et saisissant avec force le bras du curé Marquis :

— Un Binans, s’écria-t-il, un Binans ! le fils de sire Arthur ! Est-ce possible ? Mon Dieu ! Est-ce possible ?

— Vous pouvez m’en croire, colonel, reprit Albéric. Et si vous avez connu mon père…

— Si je l’ai connu, interrompit le vieillard en pleurant ; lui ! Mon compagnon d’armes ! Mon ami ! Lui que j’ai tant pleuré ! Mais je ne puis le croire encore. Eh ! Quoi ! Vous êtes bien son fils ?

— L’homme qui m’a révélé ce mystère était un ancien serviteur de ma famille ; ce fut lui qui parvint à me soustraire à une mort certaine, en m’emmenant loin d’ici, loin des assassins de ma famille.

— Son nom ? Son nom ?

— Jérôme Marcelin !

— C’est cela ! C’est cela ! Sois béni, mon Dieu, pour un si grand miracle.

Puis il s’approcha d’Albéric, lui prit la main, l’attira vers lui et le couvrit de baisers et de larmes, comme s’il eut été son propre fils.

Rien de plus touchant, de plus attendrissant que cette scène, que de voir dans ce beau vieillard la sensibilité déborder par tous les pores. Aussi le capitaine Prost et le curé Marquis restaient-ils immobiles, muets témoins de cet épanchement de tendresse. Du reste il fut de courte durée. Tout-à-coup le colonel Varroz parut faire un violent effort ; et repoussant doucement Albéric.

— Pardonnez-moi cette sensiblerie, lui dit-il ; les larmes sont faites pour les femmes, et pourtant j’ai pleuré. Oh ! C’est que vous me rappelez tant de choses !

Il essuya encore une dernière larme qui s’égarait sur sa joue, et se remettant tout-à-fait :

— Jeune homme, ajouta-t-il, toute cette fatale histoire est restée enveloppée d’un impénétrable mystère, qu’un jour peut-être on découvrira. Ayez bon espoir ; et, en attendant, soyez le bienvenu parmi nous.

— Merci, colonel, je saurai me montrer digne de la confiance que vous me témoignez ; je vous prouverai que je suis bien un Binans ; et vous n’aurez pas à vous repentir de cette noble hospitalité.

Varroz allait répondre, mais le curé ne lui en laissa pas le temps :

— Jacques Prost, dit-il, attend dans son cachot les apprêts du supplice. L’avez-vous oublié ?

— Vous parlez de supplice, s’écria le capitaine. Mais à votre tour vous oubliez que je suis ici.

— Demain, à neuf heures du matin, il doit être brûlé vif sur la place Louis XI, presqu’en face de cette maison.

— Demain, à neuf heures du matin, il aura à ses côtés un homme qui le sauvera, ou partagera son sort.

— Vous n’irez pas seul, capitaine, dit Albéric ; moi aussi je réclame ma part de dévouement.

— Noble cœur ! murmura Varroz.

— Mais, continua le curé, le bûcher est dressé et les torches s’allument.

— Mais, répondit le capitaine, nos bras peuvent renverser le bûcher, et nos pieds fouler les torches.

— Les Suédois sont nombreux.

— Les Montagnards ont pour eux le courage et la conscience d’une bonne cause.

— Les Suédois sont sur leur garde.

— Les Montagnards seront à leur poste. Toute ma bande a pénétré dans la ville depuis deux jours. Klinkanno, qui tout à l’heure m’a jeté l’échelle est allé de ma part les avertir.

— Mais les Suédois ont un chef qui leur donnera des ordres.

— Demain, vous dépouillerez cette robe noire qui est pour nos montagnards le symbole de la paix, et vous vous couvrirez de la robe rouge qui est pour eux un signal de détresse. Moi, je me charge du reste ; comme toujours ils suivront mon exemple.

Le capitaine attendit ; mais le curé cessa de parler. Alors tous deux tendirent la main au colonel, et il y eut dans cette étreinte silencieuse tant de grandeur, tant de magnanime dévouement, qu’Albéric, cédant à une influence surnaturelle, baissa la tête. Ces trois hommes lui paraissaient encore plus grands que la renommée ne les avait faits.

À ce moment un bruit de pas se fit entendre dans la rue, et on frappa à la porte de la maison avec les mêmes précautions qu’avait prises le capitaine Prost.

Celui-ci alla à la porte, et, ouvrant un guichet, il dit tout bas :

— Qui va là ?

— La Cuzon ! lui répondit la voix sur le même ton.

Il tira aussitôt le verrou, ouvrit la porte et un moine entra :

— Frère Étienne, s’écria le colonel en allant à lui. Par quel hasard vous trouvez-vous à cette heure hors du chapitre ?

— Nous ne sommes plus au chapitre. Les Suédois, en s’établissant dans le couvent, nous ont relégués à l’hôtel-de-ville ; et le père supérieur vient de me donner l’ordre d’aller à l’instant porter les secours de la religion à Jacques Prost, qui, comme vous le savez, doit subir sa sentence demain matin. J’ai pensé que sans doute vous rêviez pour lui quelque moyen d’évasion et je suis venu vous offrir de le prévenir.

— Merci à vous ; le ciel vous a bien inspiré. Puisque vous allez voir notre malheureux frère dites-lui de ne pas se désespérer ; dites-lui que demain il nous verra tous sur la place autour du bûcher, et que si son salut dépend de nous bientôt il nous pressera dans ses bras.

— La justice de Dieu est grande, mon frère, ajouta le curé Marquis ; dites-lui d’avoir foi en lui.

— Vous espérez donc le sauver demanda le moine ?

— Le sauver, s’écria le colonel Varroz, ou mourir avec lui.

Déjà le moine avait rabattu son capuchon sur ses yeux, déjà il s’approchait de la porte et il allait sortir, lorsque le capitaine Prost, qui, pendant cette scène, avait gardé le silence, sortit tout-à-coup de sa léthargie. Il s’élança au-devant du moine, et le ramenant vivement au milieu de la chambre :

— Vous allez à la prison de mon oncle ? lui dit-il.

— Oui !

— On vous y attend ?

— Oui !

— On vous laissera pénétrer jusqu’à lui ?

— Oui !

— Alors j’irai à votre place.

— Que voulez-vous dire ?

— Que vous allez à l’instant me prêter votre robe. Ce capuchon me voilera assez le visage pour que les soldats Suédois n’aient aucun soupçon ; sous ce déguisement je ne cours aucun danger.

— Quoi ! vous voulez…

— Il le faut, mon frère, il le faut !

— C’est impossible, répondit le curé Marquis. Lorsqu’un homme a les yeux de la foule fixés sur lui, lorsqu’à son existence sont attachés de graves intérêts, exposer sa vie follement, sans nécessité, est un crime. Le capitaine qui commande les partisans du Jura, n’ira pas cette nuit à la prison de Jacques Prost.

— Vous connaissez, mon père, et ma tendresse pour vous, et mon respect pour vos avis. Mais vous savez aussi que lorsqu’une résolution est entrée dans ma cervelle, on a bien de la peine à l’en arracher. Ici il y a un danger à courir, mais non plus un de ces dangers comme j’en rencontre si souvent, de ces dangers qui veulent le grand jour, contre lesquels on lutte à la face du ciel, le visage découvert. Ceux-là sont par trop communs, leur monotonie commence à me fatiguer. Aujourd’hui il ne s’agit plus de mettre la rapière au vent, et de répéter notre cri de guerre : À moi ! La Cuzon ! Sus aux Français ! Il me faut pénétrer au fond d’un cachot, traverser des voûtes sombres et humides, entendre autour de moi les cris des verrous qui s’ouvrent, et le frémissement des clefs des geôliers et des chaînes des détenus ; et cela, dans le camp ennemi, au milieu de ceux qui ont mis ma tête à prix, et qui pendant quelques instants m’auront en leur pouvoir sans s’en douter. Mon père ! Mon père ! Ce sera un des plus beaux événements de ma vie aventureuse.

Puis changeant de ton il ajouta :

— Mais un motif plus grave m’appelle auprès de mon oncle. Écoutez ! Jacques Prost m’a souvent répété ceci : Je ne suis pas soldat ; donc je n’ai rien à redouter des chances de la guerre. Mais si jamais tu apprends que je suis malade, ou en danger de mort, accours aussitôt, car je suis dépositaire d’un secret terrible, qui semble ne regarder que notre famille, et qui un jour pourra entre tes mains être utile au pays. Il est trois hommes auxquels seuls j’oserais le confier ; Varroz, Marquis et toi. Mais c’est toi que je préfère, parce que tu es le plus jeune, et que la Vouivre t’a pris sous sa protection.

— Quel étrange mystère ! murmura le curé.

— Oui ! C’est un mystère bien étrange, continua le capitaine, et c’est pour en avoir la clef que je vais me rendre auprès de mon oncle. C’est mon devoir de parent, et peut-être mon devoir de Franc-Comtois.

Puis s’adressant au moine :

— Frère Étienne, lui dit-il, donnez-moi votre robe, et dites-moi comment je dois me présenter aux portes de la prison.

Il se mit aussitôt en devoir de revêtir son nouveau costume pendant que le moine lui donnait ses instructions. Il prit ensuite sur la table un poignard, qu’il cacha dans une des manches de sa robe, il rabattit son capuchon sur ses yeux, et, ouvrant la porte, il sortit en disant :

— Que la Vouivre me protège et me ramène bientôt au milieu de vous.

— Amen, répondit le colonel Varroz.

Le moine se signa, et le curé Marquis alla silencieusement reprendre sa place devant le foyer.

IV

PÂQUERETTE

Le principal motif qui avait attiré sous les murs de Saint-Claude le corps d’armée Suédois, commandé par le sire de Guébriant, était l’appât des richesses immenses que l’on supposait enfermées dans les caves de l’abbaye, où depuis des siècles des pèlerins de tout rang étaient venus déposer leurs offrandes sur la châsse qui contenait les reliques miraculeuses d’un saint.

Surpris, comme il a été dit plus haut, par une attaque à laquelle ils étaient loin de s’attendre, moines et bourgeois avaient eu à peine le temps de cacher leurs trésors, lorsque les Suédois, le fer à la main, étaient venus les rançonner jusque dans leurs demeures.

Pendant que les habitants de cette malheureuse cité cherchaient à se soustraire à la rage du vainqueur, ou attendaient courageusement chez eux la loi du plus fort ; il s’était passé au milieu d’eux un événement que le massacre et le pillage avaient laissé inaperçu, et qui pourtant devait quelques jours après mettre toute la ville en émoi.

Laissant ses nobles alliés s’abandonner sans contrainte à leur rage de vol et de brigandage, une bande de Gris, qui avait accompagné les Suédois, loin de faire cause commune avec eux, s’était portée de suite au bas de la ville ; et, franchissant la Bienne sur des planches jetées à la hâte, avait gravi rapidement la montagne opposée, et s’était enfoncée dans le bois.

Le capitaine Lespinassou marchait à la tête de ces Fâcheux ; et, quoiqu’il fût réellement leur chef, ce jour-là il semblait lui-même obéir à un personnage qui se tenait à ses côtés et qui dirigeait l’expédition. Cet homme avait la figure couverte d’un masque noir qui lui enveloppait la figure en entier, et au collet d’un long manteau qui lui tombait jusques sur les talons, était adapté un capuchon, qu’il rabattait sur ses yeux, de façon qu’on ne pouvait pas même distinguer la couleur de ses cheveux.

Ce personnage, qui ne se montrait qu’à de rares intervalles dans le pays, avait été bien souvent le sujet des conversations de la veillée ; mille suppositions avaient été faites sur le compte de cet être mystérieux. Des hommes dévoués s’étaient mis souvent sur ses traces et avaient cherché à découvrir sa retraite, mais toujours inutilement. Le capitaine Prost lui-même avait vu son infatigable activité échouer contre l’adresse de cet homme, qu’il avait quelquefois poursuivi pendant des journées entières, et qui toujours était parvenu à lui échapper ; de cet homme qu’il avait suivi à la piste, avec cette persévérance que donne l’espoir, avec cette adresse que donne la connaissance du pays, et qui toujours avait disparu au moment où il croyait saisir un indice qui put le conduire à la découverte de la vérité. L’homme au masque noir avait-il fait un pacte avec Satan, ou bien était-il Satan lui-même ?

Semblable à ces oiseaux de nuit, qui ne se plaisent qu’au sein des orages ; semblable à ces reptiles immondes qui ne sortent de leurs retraites qu’au bruit de la tempête, cet homme ne paraissait aux yeux des populations épouvantées qu’escorté de ces hordes sauvages, hideuses personnifications de l’incendie et de l’assassinat. Toujours entouré pendant ses rares apparitions, d’une bande de Fâcheux, qui ne le connaissaient même pas, disaient-ils, et qui pourtant lui obéissaient en aveugles, il pouvait impunément braver la vengeance de ses ennemis. Peu confiant dans la crainte superstitieuse qu’il inspirait, et qui eût peut-être suffi pour le protéger, il avait soin de s’entourer de bras solides, capables de le défendre en cas de besoin.

La veille du jour où Saint-Claude était tombé au pouvoir des Suédois, un bûcheron l’avait aperçu au milieu d’une clairière, près du village de Saint-Lupicin, causant tranquillement avec Lespinassou ; et le jour de la prise de la ville il y était entré en triomphateur. Mais, dédaignant de se livrer au pillage, et obéissant, sans doute, à une pensée d’un intérêt plus grave, il en était sorti presque aussitôt ; et avait entraîné sa bande vers le bois qui tapisse la montagne opposée.

— Et tu es bien certain que tes renseignements sont exacts, disait-il à Lespinassou, tout en continuant son chemin.

— Vous pouvez me croire, monseigneur ; je l’ai parfaitement reconnu, il y a huit jours, lorsque, poursuivi par Pille-Muguet, le lieutenant de Prost, je suis venu me réfugier dans ce bois. J’avais couru par ci par là dans les broussailles, afin de dépister les autres, et à la tombée de la nuit j’allais partir, quand il me sembla entendre du bruit au-dessus de ma tête. J’étais alors au pied d’un rocher à pic. Je regarde en haut, et je vois une cabane adossée à un énorme sapin, dont les larges branches lui servaient de toiture. Je tourne le rocher, je monte, et, collant mon œil contre une ouverture formée par les planches mal jointes, je vois, à la lueur du foyer, un homme, que je reconnais parfaitement pour être Jacques Prost, l’oncle du capitaine.

— Mais on le disait mort !

— Oui, monseigneur ; mais…

— Parle donc moins haut, interrompit le Masque noir, tes hommes pourraient t’entendre ; et surtout ne me nomme pas Monseigneur.

— Pardon ; l’habitude…

— Continue.

— Vous disiez qu’il était mort. Le bruit en a couru, c’est vrai ; mais il paraît qu’il n’en est rien ; car je suis bien sûr de l’avoir reconnu.

— Et sa fille ? Est-elle avec lui ?

— Non, il vit seul dans ce bois. Depuis huit jours j’ai fait, comme vous me l’aviez ordonné, des recherches pour savoir ce qu’elle était devenue ; on m’a dit partout qu’elle était morte au pays bas.

— C’est bien. Maintenant marche en avant, et tachons de ne pas faire de bruit. Il ne faut pas qu’il nous échappe.

— Qu’en ferons-nous ?

— Nous l’emmènerons prisonnier à Saint-Claude.

— Comment, vous voulez lui laisser la vie sauve ?

— J’aurais mieux aimé en finir sur-le-champ ; mais le sire de Guébriant, à qui j’ai été forcé de demander l’autorisation de t’emmener avec moi pour cette expédition, et à qui je n’ai pas pu confier ce secret, en a décidé autrement. Cet homme est oncle du capitaine Prost, et il espère que son supplice aura du retentissement. Arrêté aujourd’hui comme espion, il sera, dans deux jours, brûlé vif sur la place Louis XI.

— Amen !

C’est ainsi que Jacques Prost avait été arrêté. Surpris dans sa cabane, sans moyen d’évasion, sans résistance possible, il s’était vu bâillonné, garrotté et entraîné vers la ville, où un cachot l’attendait. Les Suédois étant maîtres du couvent, c’est là qu’il avait été conduit ; et, lorsqu’il avait descendu les degrés qui conduisaient au caveau où il devait être enfermé, il avait pu entendre le Masque noir prier le sire de Guébriant de lui donner pour gardiens des soldats suédois et de ne le laisser communiquer avec personne du pays, si ce n’est avec un confesseur.

Pour légitimer de pareilles précautions, il fallait que l’isolement de cet homme fût d’un grand intérêt pour le Masque noir. Quant à lui, il s’était soumis à son malheur sans murmurer. Se résignant d’avance au sort qui lui était réservé, il paraissait par son calme et sa tranquillité, ne l’accepter que comme une conséquence de faits passés ; on eut dit qu’il ne voyait là qu’une nécessité à laquelle il lui était impossible de se soustraire.

Depuis deux jours il était dans sa prison, attendant sans pâlir le moment de marcher au supplice. Tranquille et résigné, il n’avait pas prononcé une seule parole ; il n’avait pas même demandé la cause de son arrestation ; toujours il s’était montré à ses geôliers calme et impassible. Et pourtant, pendant les longues heures de solitude, parfois son front s’était plissé sous le poids d’une pensée pénible, sa main s’était portée à sa poitrine et s’y était appesantie avec une sorte de crispation convulsive, puis l’instant d’après, ce sombre nuage s’était éclairci, la réflexion lui était venue en aide, pour un moment plus tard, s’effacer encore devant la même préoccupation, et reprendre bientôt son empire.

Le temps s’écoulait. Deux fois déjà la nuit avait succédé au jour, et cette pensée incessante qui était venue le troubler si souvent, avait encore traversé son cerveau, puis s’était bientôt soumise à la puissance d’une autre.

— Allons ! se dit-il, il faut attendre. Sans doute, il lui a été impossible de franchir les murs de ce couvent. Demain il sera là !

Mais à ce moment un bruit de pas troubla dans le lointain le silence de la nuit. Jacques Prost attendit un instant l’oreille au guet, le col tendu, retenant sa respiration. Les pas se rapprochèrent peu à peu, puis devinrent plus distincts, puis s’arrêtèrent. Une clef cria dans la serrure, la porte s’ouvrit, une vive lumière inonda le cachot, et un moine parut sur le seuil, en compagnie de deux soldats Suédois. Un des soldats tenait une lanterne qu’il donna au moine, puis, fermant la porte à double tour, il le laissa seul avec le prisonnier.

Jacques Prost n’avait pas bougé de place. Assis sur un banc de pierre, il semblait se recueillir et se préparer à la confession que cette visite lui annonçait. Quant au moine il était resté debout contre la porte, paraissant suivre avec inquiétude le bruit que faisaient les soldats en s’éloignant.

Quand le silence fut rétabli ; quand il se fut assuré que les abords du cachot étaient déserts, il rejeta vivement son capuchon en arrière, et élevant la lanterne à la hauteur de son visage, il s’approcha du prisonnier en lui disant :

— Silence !

— Jean-Claude, s’écria Jacques Prost. Oh ! Je savais bien que tu viendrais !

— Silence ! répéta le capitaine en lui mettant la main sur la bouche ; oubliez-vous donc que cette porte n’est pas assez épaisse pour retenir ici le son de la voix. Silence ! Et surtout ne perdons pas le temps en veines paroles, les moments sont trop précieux.

— Mais comment as-tu fait pour arriver jusqu’à moi ?

— Qu’importe ! Puisque me voilà.

— Oh ! Je devine, reprit Jacques Prost, qui avait à peine fait attention aux soldats qui avaient accompagné son neveu. C’est la Vouivre, n’est-ce pas ? Elle t’a fait passer à travers les murs du couvent, et t’a ouvert la porte de mon cachot. Bon génie de la montagne, sois béni !

Le capitaine ne jugea pas nécessaire de donner à son oncle les explications qu’il lui demandait.

— Je suis venu, lui dit-il, parce que vous me l’avez ordonné, parce que je n’ai pas oublié ces paroles que vous m’avez répétées souvent : « si jamais je suis en danger de mort, accours aussitôt, j’aurai un secret à te révéler ». Me voilà, parlez ?

— Bien ! Enfant, bien ! Je te reconnais. Oui, j’ai sur la conscience un secret terrible. Je sais bien que demain vous ferez tout pour me sauver ; mais vos efforts seront peut-être inutiles, et si je dois mourir, du moins je ne mourrai pas sans vengeance, n’est-ce pas, fils ? Tu me vengeras ?

— Parlez, mon oncle, parlez ; mais surtout parlez bas.

Il posa la lanterne au milieu du caveau, et alla s’asseoir à côté du prisonnier.

— Ce secret, reprit celui-ci, dont je t’ai parlé souvent, je t’ai dit qu’il touchait de près à notre famille. Tu peux en juger par ces seules paroles : Pâquerette n’est pas ma fille.

— Que dites-vous là, s’écria le capitaine.

— À ton tour, parle plus bas, ou plutôt écoute-moi sans m’interrompre.

— Je vous écoute.

— Non, continua Jacques Prost, Pâquerette n’est pas ma fille. Il y a dix-huit ans, c’était en l’année 1620, ma femme, ta pauvre tante venait de mourir en mettant au monde un enfant, qui, hélas ! devait bientôt suivre sa mère. Il y avait trois jours que je l’avais accompagnée jusqu’à sa dernière demeure, et depuis trois jours j’étais agenouillé devant le berceau de ma fille agonisante, car ma femme ne lui avait laissé pour tout héritage que la mort. C’était le soir, il faisait un orage affreux, je priais, et les saintes paroles que j’adressais à Dieu allaient se perdre au milieu du bruit de la tempête. La tête penchée sur le visage de mon enfant, l’œil fixé sur ses lèvres pâles, à travers lesquelles je voyais la respiration se frayer un pénible passage, j’attendais que la mort m’envoyât son dernier souffle. Hélas ! Je n’attendis pas longtemps ; elle ouvrit les yeux comme si son cœur de trois jours avait pu comprendre ma douleur ; il me sembla qu’un sourire céleste se répandait sur tous ses traits ; éperdu, hors de moi, je collai ma bouche sur la sienne, elle était froide ! Une âme de plus venait de s’envoler dans le sein de Dieu.

Ce voyage, que Jacques Prost venait de faire dans son triste passé, avait rouvert en lui toutes les sources de sensibilité qu’il croyait taries depuis longtemps. Des larmes abondantes vinrent inonder ses joues, et il fut obligé de s’arrêter au milieu de son récit.

— Tu pleures aussi, fils, ajouta-t-il après un instant de silence ; oh ! C’est que tu comprends cela, toi, n’est-ce pas ?

— Continuez, mon oncle, continuez, répondit le capitaine en faisant un effort pour rester calme, continuez !

— Combien de temps demeurai-je ainsi agenouillé devant le cadavre de ma fille, reprit Jacques Prost, je l’ignore ; tout ce dont je me souviens, c’est que je fus rendu au sentiment de moi-même par un violent coup de tonnerre qui ébranla ma maison, et fut suivi d’un fracas épouvantable ; il me sembla que la montagne s’écroulait. Je me levai d’un bond, et me trouvai face à face avec trois hommes masqués qui étaient entrés chez moi, je ne sais comment.

— Ta fille est morte, me dit l’un d’eux qui paraissait commander aux autres ; nous ne voulons pas troubler ta douleur, mais il est près d’ici une pauvre femme qui réclame ton assistance, veux-tu nous suivre ?

— Qui êtes-vous, demandai-je.

— Tu le sauras plus tard.

— Mais pourquoi ce mystère ?

— La femme qui t’implore te l’expliquera.

— Brisé par le malheur dont je venais d’être frappé, abattu, anéanti, j’étais alors sans force, sans intelligence, sans pensée, et puis on venait réclamer de moi un service ; machinalement je suivis ces hommes, sans même songer à soupçonner une trahison ; et peut-être aussi une sorte d’instinct me poussait-il à saisir cette occasion de faire trêve à mon chagrin. À la porte de ma maison, on était alors au milieu de l’hiver, se trouvait un traîneau dans lequel on me dit de monter. Les deux hommes qui avaient gardé le silence se placèrent à mes côtés, celui qui m’avait adressé la parole, et qui sans doute s’était réservé le soin de nous conduire, ferma la portière, car ce traîneau était formé d’une caisse parfaitement close, et nous partîmes comme le vent.

Je te l’ai dit, c’est machinalement que j’avais agi de la sorte. Ils s’étaient présentés à moi dans un de ces instants de profond désespoir où l’homme est incapable de réflexion. Pourtant le mouvement du traîneau, le froid, l’obscurité, le silence, ou peut-être simplement un éclair de raison, quelque chose enfin me fit douter ; et du doute au désir de savoir il n’y a qu’un pas. Mais ce fut en vain que je cherchai à connaître le chemin que nous suivions ; la caisse qui m’emportait était hermétiquement fermée ; ce fut en vain que j’adressai la parole à mes compagnons de voyage, ils gardèrent le silence. Je n’entendais que le sifflement du vent, le galop des chevaux et le son aigu que rendaient les rails du traîneau en traçant leurs sillons dans la neige glacée.

Un instant je voulus demander l’explication de tout cela, un instant j’eus même la pensée d’interrompre le voyage ; mais soit abattement ou insouciance, je laissai faire.

Depuis deux heures, et plus peut-être, nous courions de la sorte. Au train dont nous marchions, nous devions être déjà bien loin de Longchaumois. Allions-nous à Saint-Claude, à Clairvaux ou à Champagnolles ? Je l’ignorais ; rien n’avait pu me faire soupçonner la route que nous suivions. Enfin mes oreilles furent frappées d’un son semblable à celui que tire d’une corne de bœuf le berger qui veut rassembler son troupeau. Les chevaux redoublèrent de vitesse ; et un bandeau fut placé sur mes yeux. Je voulus résister, mais aussitôt deux bras vigoureux m’enlacèrent, et je sentis sur ma poitrine la pointe d’un poignard. J’étais seul, sans armes, à la merci de ces hommes, que faire ? Je me risquai.

Bientôt nous nous arrêtâmes. Je crus entendre comme un bruit de chaînes, et le sourd frémissement d’un pont levis qui se baissa. Une lourde porte cria sur ses gonds, nous continuâmes d’avancer, et après avoir fait encore cent ou deux cents pas, nous nous arrêtâmes de nouveau. Mais alors nous ne marchions plus sur la neige, et le même homme qui m’avait parlé à Longchaumois, et qui sans doute dirigeait cette expédition, vint ouvrir la portière du traîneau, m’ordonna de mettre pied à terre, et me dit ces mots que je n’ai jamais oubliés :

— Je vais te conduire en présence d’une femme qui ne te connaît pas. Il t’est défendu de lui dire qui tu es ; si tu parles, tu es mort.

— Mais que voulez-vous de moi ? m’écriai-je.

— Tu vas le savoir.

En parlant ainsi, il me prit la main et me fit monter un escalier d’une vingtaine de marches, au haut duquel nous fîmes quelques pas sur un terrain uni ; puis nous montâmes un second escalier de la même longueur que le premier environ. Arrivé à la dernière marche, j’entendis une porte s’ouvrir et se fermer sur nous ; alors l’homme qui me conduisait m’ôta mon bandeau en me disant :

— Souviens-toi de la défense que je t’ai faite.

Nous étions alors dans une chambre peu spacieuse dans laquelle je ne vis que deux choses : une couchette près de laquelle un homme masqué se tenait debout, et une cheminée dans laquelle un grand feu avait été allumé. Je portai mes regards autour de moi pour lâcher de découvrir un indice qui put se graver dans ma mémoire, mais je renonçai bientôt à cet espoir. Les murs étaient tapissés de draps blancs qu’on avait cloués à la hâte, sans doute pour cacher à mes yeux la couleur des murailles ; et même par un excès de précautions, on en avait tendu sur le plancher, au plafond ; on en avait garni le manteau de la cheminée ; mon œil plongeait dans chaque coin, dans chaque angle, rien ! je ne voyais rien ! La vigilance s’était adressée aux plus petites choses ; les chenets du foyer avaient été enlevés, la platine de la cheminée avait été recouverte par une plaque de fer uni ; et la lampe, qui seule éclairait ce mystère, était une simple lampe de cuivre, sans ornements, semblable à celles dont se servent nos paysans.

Cette chambre était dans un état de nudité complet ; pas un seul meuble, excepté la couchette, en face de laquelle était une fenêtre, pratiquée dans l’épaisseur du mur, mais dont les embrasures étaient aussi garnies de draps blancs. Par cette fenêtre on ne pouvait rien voir, il faisait nuit, et l’orage avait encore augmenté de puissance ; seulement à la lueur des éclairs je crus m’apercevoir que cette fenêtre était garnie de forts barreaux, auxquels on avait en outre ajouté un treillage en fer très épais.

J’étais resté debout, immobile, près de la porte, sinon tremblant, du moins vivement ému. Je me demandais si je n’étais pas le jouet d’un cauchemar ; je priais ma raison de me venir en aide ; j’étais là, le regard fixe, la poitrine haletante, attendant !

L’homme au masque noir s’approcha du lit, et, entrouvrant les rideaux :

— Madame, dit-il, l’homme que je vous ai annoncé est là. N’oubliez-pas nos conventions.

Puis s’adressant à moi :

— Approche, ajouta-t-il, et écoute. Mais auparavant, songe bien que tu n’as qu’à obéir. Si tu refusais, ce serait la mort pour toi et pour d’autres.

J’avançai près du lit, espérant que là peut-être, je serais plus heureux dans mes investigations ; mais là comme ailleurs les mêmes précautions avaient été prises. Je vis sous les couvertures se dessiner les formes d’un être humain ; c’était une femme sans doute, puisque j’avais entendu prononcer le mot Madame ; mais un voile impénétrable lui couvrait le visage ; je n’entendis que des soupirs à demi étouffés qui s’échappaient péniblement de sa poitrine.

L’homme au masque noir fit un signe à son acolyte, qui prit aux pieds du lit un berceau, et s’adressant de nouveau à moi :

— Dans ce berceau, me dit-il, est un enfant, une fille, qui, comme la tienne, est née il y a trois jours ; tu vas l’emporter chez toi, tu l’élèveras dans ta maison, en un mot elle remplacera celle que tu viens de perdre. Tu trouveras au fond de ce berceau assez d’or pour lui donner un jour une dot, et la marier à un honnête bourgeois qui la rendra heureuse.

La pauvre mère pleurait sur son lit de douleur.

— Écoute encore, ajouta le masque noir, si jamais tu dévoilais ce mystère, si jamais tu racontais ce qui s’est passé ici, ton indiscrétion serait l’arrêt de mort de cet enfant et de sa mère ; quant à toi, je n’ai pas besoin de te dire que tu ne tarderais pas à partager leur sort.

Muet de surprise et d’horreur, car je comprenais alors toute l’énormité du crime dont j’étais forcément le complice, je tendis les bras pour prendre le berceau qu’on me présentait ; mais je l’avais à peine reçu que la lampe s’éteignit ; et un sifflement terrible perça le fracas de l’orage qui avait encore augmenté pendant toute cette scène.

La chambre n’était alors éclairée que par la pâle lueur du brasier qui se mourait. L’homme qui m’avait remis l’enfant courut à la cheminée pour rallumer la lampe. Quant au masque noir, il était resté debout, le corps agité par un tremblement convulsif, ses cheveux s’étaient hérissés, et ses yeux devenus hagards s’étaient fixés sur la fenêtre.

Cette sorte d’alarme, à laquelle je ne comprenais rien encore, avait fait diversion à la vigilance incessante de mes geôliers. À ce moment, je sentis une main se glisser dans la mienne et y déposer un objet que je ne pus pas apprécier d’abord. J’allais me retourner, mu encore par l’espoir de découvrir quelque chose, lorsqu’un nouveau sifflement ébranla les murs de la chambre. Je me hâtai de mettre dans la poche de ma veste l’objet que je venais de recevoir ; et, involontairement, mes yeux se portèrent sur le masque noir. Il était dans un état d’exaspération impossible à décrire : ses dents claquaient, sa bouche écumait, sa poitrine râlait affreusement. Un troisième sifflement vint mettre le comble à sa fureur, à sa rage !

— Non, s’écria-t-il, non ! Jamais ! Que les murs de ce château s’écroulent plutôt sur ma tête ! Que l’enfer m’engloutisse ! Jamais ! Jamais !

Puis il se précipita vers la fenêtre, comme attiré par une puissance surnaturelle ; il l’ouvrit, et se cramponnant au grillage, il se répandit en horribles imprécations. Il semblait lutter contre une puissance mystérieuse qui le torturait.

Saisi d’horreur et d’effroi, j’avais suivi tous ses mouvements, lorsque tout-à-coup je vis jaillir des ténèbres l’éclat d’une vive lumière, qui inonda la chambre où nous étions. C’était le diamant de la Vouivre, ce diamant merveilleux qu’elle porte sur sa tête en guise de couronne. À cette vue je m’étais rapproché du lit, avec cet instinct qui pousse les malheureux à faire cause commune avec l’infortune ; mais la femme qui y était couchée s’était déjà mise sur son séant, et d’une voix, au fond de laquelle je devinai toute une vie de souffrances, elle dit à son bourreau :

— Tu l’entends, misérable ! Ton châtiment commence. Malgré le crime horrible qui a donné naissance à cette enfant, la Vouivre la prend sous sa protection. Va ! L’heure de la justice sonnera.

À ces mots le masque noir se retourna ; il était alors au paroxysme de la fureur. Il s’élança vers moi, l’œil sanglant, les poings fermés, en s’écriant :

— Qu’il meure donc, cet enfant maudit ! Qu’il meure !

La pauvre mère poussa un cri en tendant vers moi ses bras amaigris ; et peut-être dans ce mouvement m’eût-il été possible de voir son visage, si le voile qui la couvrait n’eut été soigneusement attaché. Mais, je l’ai dit, les précautions avaient été bien prises. Du reste, elle n’avait plus rien à craindre du masque noir ; ce dernier effort avait brisé ses forces ; un instant encore il voulut lutter contre son épuisement, mais cette dernière tentative fut sans effet. Il chancela, et s’affaissant bientôt de tout son poids, il tomba lourdement sur le plancher.

Alors, la mère de cette enfant, dont j’allais être le père adoptif, m’adressa la parole :

— Qui que tu sois, me dit-elle, écoute, et souviens-toi…

— Silence, s’écria une voix derrière moi, oubliez-vous, Madame, qu’il y va de la vie de votre fille.

C’était l’homme masqué qui avait assisté à toute cette scène, et en était resté le muet témoin. La pauvre femme retomba sur son lit en sanglotant, pendant que celui qui avait ainsi interrompu sa confidence, alla ouvrir une porte et introduisit deux hommes masqués comme lui ; sans doute ceux qui avaient fait avec moi le voyage.

— Vous allez reconduire cet homme chez lui, leur dit-il, hâtez-vous, car il faut que vous soyez revenus avant le jour.

Puis il ajouta tout bas quelques mots à l’un d’eux, pendant que l’autre me remettait mon bandeau. Quand cette opération fut terminée, on me fit sortir de cette chambre où s’étaient passées tant de choses, et dont le silence n’était alors troublé que par les sanglots de la pauvre mère qui pleurait la perte de sa fille.

Arrivé au bas des escaliers, je retrouvai le traîneau qui m’avait amené, et deux heures après, j’étais dans ma maison, où sans la présence du berceau et de l’enfant, j’aurais pu douter de la réalité de cet aventure.

Jacques Prost s’arrêta en cet endroit, comme pour reprendre haleine. Ce récit, qui lui rappelait tant de choses, l’avait épuisé. Quant au capitaine, il avait écouté religieusement. Le secret auquel il venait d’être initié était une mine féconde en réflexions. Et pourtant, après quelques minutes de silence :

— Continuez, dit-il à son oncle, continuez.

— J’ai fini, répondit celui-ci ; car ce que je pourrais te dire, tu le devines sans doute. Je fus longtemps à me remettre ; longtemps je fus plongé dans une sorte d’abrutissement, conséquence inévitable des émotions que je venais d’éprouver. Ce qui me rendit à la raison et à la réalité, ce furent les cris de l’enfant que j’avais apporté avec moi. Je jetai un regard voilé de larmes sur le berceau dans lequel ma fille dormait d’un sommeil éternel ; et, la prenant dans mes bras, j’allai dans un champ voisin lui creuser une tombe sous la neige. Le lendemain, personne ne fut surpris de me voir, le visage heureux et le sourire sur les lèvres ; car j’avais dit à tout le monde que mon enfant avait recouvré la vie et la santé.

Pendant un an il ne se passa rien d’extraordinaire ; je vivais seul dans ma maison, sortant fort peu : je menais la vie d’un ermite. Mais de secrètes terreurs m’agitaient sans cesse. Je craignais toujours que le masque noir, redoutant une indiscrétion, ne voulût enfin se débarrasser de moi et de l’enfant que je m’étais pris à aimer. Alors, pour me soustraire à ces inquiétudes, j’allai trouver ton père, et lui annonçai que mon intention était de quitter le pays. Je ne répondis à toutes les questions qu’il m’adressa à ce sujet, qu’en le priant de respecter mon silence ; je lui recommandai de faire courir le bruit de ma mort un an après mon départ, et je m’éloignai pour aller chercher un asile aux environs de Dole, où, pendant seize ans, je traînai au milieu des bois la vie d’un sauvage. Le curé Marquis et le colonel Varroz furent seuls avec mon frère dans le secret de mon existence ; et toi-même, on ne te mit dans la confidence que lorsque tu fus en âge de raison.

Enfin, continua Jacques Prost d’une voix faible, car tous ces souvenirs l’avaient brisé, j’avais résolu de ne jamais reparaître dans ces montagnes, où de funestes pressentiments me disaient qu’un malheur était inévitable. Mais ma fille avait grandi, elle était belle, et la présence des troupes françaises dans le pays bas me faisait craindre pour sa sûreté. Je me décidai à revenir ici. Seulement, par prudence, je me fis précéder de Pâquerette, que j’envoyai au curé Marquis, en le priant de la faire passer pour sa nièce. Quant à moi, tu le sais, j’allai me bâtir, dans la forêt qui est en face de la ville, une cabane à l’abri d’un sapin, et j’y vivais, sinon heureux, du moins tranquille, lorsqu’avant-hier le masque noir est venu m’y surprendre à la tête d’une bande de Fâcheux ; tu sais le reste.

— Comment, s’écria le capitaine en relevant vivement la tête, le masque noir, cet être mystérieux que j’ai guetté tant de fois, que j’ai poursuivi avec tant d’acharnement, ce problème vivant que personne ne peut résoudre, ce masque noir qui vous a arrêté, c’est le même qui, il y a dix-huit ans…

— Oui, interrompit Jacques Prost, c’est bien lui. Oh ! mes souvenirs ne me trompent pas. C’est lui ! C’est bien lui ! Sa voix s’est trop bien gravée dans ma mémoire, pour que je ne puisse jamais l’oublier.

À cette nouvelle révélation, le capitaine baissa la tête et une crispation nerveuse vint tordre sa lèvre.

— Mon oncle, reprit-il après un instant d’attente, vous avez sans doute conservé l’objet que vous remit la mère de Pâquerette pendant cette nuit fatale.

— Oui, oui, répondit Jacques Prost en ouvrant sa veste et en montrant à son neveu un petit sachet de cuir suspendu sur sa poitrine ; oh, il ne m’a jamais quitté. Tiens ! Prends-le.

Le capitaine le saisit avidement, l’ouvrit et en tira une petite cassolette d’or, enrichie de pierreries. Sur le couvercle, un artiste habile avait dessiné avec des diamants une fleur, une marguerite.

— C’est cette fleur, ajouta Jacques Prost, qui m’a inspiré l’idée de nommer Pâquerette la fille de celle qui m’a donné ce bijou.

— Et à présent que comptez-vous en faire, lui demanda le capitaine après l’avoir examiné avec attention.

— Te le donner, fils, répondit Jacques Prost ; aujourd’hui je suis trop vieux pour pouvoir m’en servir ; et quand-même demain vous seriez assez heureux pour me sauver, de quelle utilité ce bijou peut-il être pour moi ? Le masque noir ne me connaît-il pas ? Et puis, si je meurs, peut-être t’aidera-t-il à pouvoir me venger.

— Vous ne mourrez pas, mon oncle, s’écria le capitaine : moines, bourgeois et paysans n’ont pas oublié notre cri de guerre ; et lorsque je m’élancerai au-devant de vous, ils n’hésiteront pas à me suivre, car ils auront vu la robe rouge du curé, et cette robe rouge leur aura dit : veillez ! Quant au masque noir, justice sera faite de cet homme, je vous le jure ; c’est une sainte mission que j’ai à remplir : cette cassolette me servira de boussole et elle me guidera fidèlement.

— Silence, interrompit Jacques Prost, entends-tu ?

— Oui, j’entends des pas sur l’escalier qui conduit à ce caveau. Sans doute on vient me chercher ; à genoux, mon oncle, à genoux, et reprenons notre comédie.

Jacques Prost s’agenouilla, pendant que le capitaine s’asseyait gravement sur le banc de pierre en rabattant son capuchon sur ses yeux. Bientôt la porte s’ouvrit, et les deux soldats suédois reparurent : alors, le capitaine murmurant quelques paroles à voix basse, se leva, et d’un geste solennel, il donna la bénédiction à son oncle. Après cette jonglerie, du reste bien excusable, il sortit en pressant avec joie dans sa main cette mystérieuse cassolette à laquelle tant de graves intérêts étaient attachés.

Quand il franchit la porte du couvent, le jour commençait à poindre et déjà la foule se portait à la place Louis XI, impatiente de jouir du spectacle que lui avait annoncé la barbare justice des Suédois. Le capitaine reconnut bien parmi les curieux quelques hommes de sa bande ; mais il passa près d’eux sans leur adresser la parole ; il était pressé de rejoindre ses amis et de se débarrasser de sa robe de moine pour reprendre son costume de guerre.

V

LA PLACE LOUIS XI

Pendant l’absence du capitaine Prost, il ne s’était rien passé d’extraordinaire dans la maison où il avait laissé le curé et le colonel en compagnie d’Albéric. Ce dernier leur avait fait part du but de son voyage, car on lui avait dit qu’il pouvait se fier à eux ; il leur avait raconté tous les détails de la disparition de son père ; il leur avait confié ses espérances et ses projets.

Tout en respectant la sainte mission que ce jeune homme s’était imposée, ses deux nouveaux confidents, obéissant à des pensées plus graves, lui avaient franchement avoué l’impossibilité où ils se trouvaient de le secourir. Comme le capitaine, ils avaient vanté le noble caractère du sire de l’Aigle, et fait le plus grand éloge de son patriotisme. L’homme envers lequel la cause nationale avait contracté tant d’obligations, devait être non seulement respecté, mais encore défendu contre des projets et des ambitions, qui bien qu’honorables et sacrées, ne prenaient pourtant naissance que dans des intérêts privés.

Albéric n’avait rien à répondre à des raisons aussi concluantes ; il garda le silence. Mais quoiqu’abandonné à ses seules ressources, il ne perdit pas courage.

— J’attendrai, se dit-il, et je veillerai.

Du reste, il ne fit mystère d’aucuns de ses intérêts aux deux hommes que le capitaine lui avait désignés comme devant tout savoir. Son amour pour Pâquerette eut place dans ses confidences ; et tous deux, approuvant les nobles sentiments qui l’animaient pour cette pauvre fille, non seulement l’encouragèrent, mais encore le remercièrent de l’appui qu’il voulait bien, lui, fils d’une grande maison, donner à la pauvre enfant du peuple qui bientôt allait être orpheline peut-être.

Le curé, sans plus attendre, frappa sur un des énormes chenets qui garnissaient la cheminée, et Pâquerette entra.

À la vue d’Albéric elle poussa un cri, et peut-être allait-elle se jeter dans ses bras, lorsqu’un regard du vénérable pasteur l’arrêta :

— Ne crains rien, mon enfant, lui dit-il, en lui prenant affectueusement la main. J’aurais peut-être bien un reproche à te faire, car tu as manqué de confiance en moi, mais ton père savait vos relations, et c’est là ton excuse.

— C’est un Français, murmura Pâquerette.

— Non, s’écria vivement le colonel, c’est un des nôtres, et ce titre doit te le rendre plus cher encore.

— Merci, colonel, merci, répondit Albéric.

— Quant à toi, continua Marquis en s’adressant à Pâquerette qui tremblait, tu ne dois ni rougir, ni baisser les yeux. Est-ce ma robe de prêtre qui te trouble à ce point ? Rassure-toi ! Nous autres ministres de Dieu, qui ne devons même pas avoir d’anathèmes pour les erreurs, les péchés, ou les crimes d’un cœur vil et corrompu, puisque notre mission dans ce monde est de consoler et d’absoudre, pouvons-nous donc proscrire les nobles sentiments, et blâmer chez les autres ces douces et pures affections, que le Christ nous a interdites à nous ses successeurs, mais qu’il a permises, qu’il a ordonnées même aux autres hommes ? L’amour est une création de la Divinité, devant laquelle nous devons nous incliner avec respect, et que nous devons adorer, comme tout ce qui est sorti de son immortel creuset. Tout est amour dans l’univers, c’est l’ordre de Dieu. La nature, c’est l’amour ; car sans l’amour, le grand architecte du monde eut vu bientôt périr son œuvre. Aime, mon enfant, aime sans crainte et sans regrets, puisque ton amour, encouragé déjà par tes proches, sera bientôt sanctionné par l’éternel. Aime, c’est la loi commune ! Si nous sommes une exception, nous, qui pour instruire l’humanité et nous soumettre fidèlement à ces maximes sévères de la morale que nous prêchons, faisons vœu de chasteté, nous ne devons pas vous imposer notre exemple. Aime, puisque tu es aimée ! Aime, puisque cet amour te rend heureuse ! Aime, puisque tu es digne du bonheur que tu as rêvé.

Albéric et Pâquerette s’inclinèrent en silence, pendant que le vieux colonel Varroz essuyait une larme qui était tombée sur sa moustache ; et le curé, élevant les mains vers le ciel, s’écria :

— Soyez bénis, enfants ! Dieu, qui bientôt recevra vos serments, vous juge à cette heure. Soyez toujours dignes l’un de l’autre ; que la vertu soit votre guide dans ce monde ; avec elle vous aborderez sans naufrage au port du bonheur.

À ce moment, on frappa à la porte de la maison de la manière accoutumée ; le colonel courut ouvrir, et le capitaine entra. Il était pâle, agité :

— Où est le frère Étienne, demanda-t-il.

— Dans le Poêle, répondit Pâquerette, il dort.

— Qu’on le réveille à l’instant, et qu’on lui dise que je suis de retour.

La jeune fille sortit, puis revint bientôt suivie du moine.

— Mon frère, lui dit le capitaine, hâtez-vous de reprendre votre robe, et partez ; le jour commence à paraître.

— Vous n’avez plus besoin de moi, demanda le moine.

— Non, mais seulement merci ! Merci ! Vous saurez un jour le service que vous m’avez rendu.

Frère Étienne sortit, et le capitaine, s’adressant à Pâquerette :

— Sœur, laisse-moi, lui dit-il.

Elle s’éloigna en donnant au curé un sourire de remerciements, et en jetant sur Albéric un regard qu’il lui fut facile d’interpréter.

Dès qu’ils furent seuls, le capitaine leur dit vivement en leur présentant sa main ouverte, dans laquelle brillait la cassolette que son oncle lui avait donnée :

— Voyez-vous ce bijou ? C’est à lui qu’est attachée la destinée de Pâquerette ; c’est lui qui nous dira le secret de sa naissance ; c’est lui enfin qui nous mettra sur les traces de ce que nous cherchons depuis si longtemps : la trahison !

— La trahison ! reprit le curé, qu’est-ce que tout cela signifie ? Qu’a de commun la trahison avec Pâquerette ta cousine ?

— Pâquerette n’est pas ma cousine, elle n’est pas la fille de Jacques Prost.

Un cri de surprise sortit de toutes les bouches ; et alors le capitaine leur raconta la scène de la prison dans tous ses détails.

— Toujours le masque noir, s’écria le curé Marquis ; qui donc nous dira la vérité sur cet homme ?

— Moi, répondit le capitaine, moi qui fouillerai, s’il le faut, tous les châteaux du pays les uns après les autres, jusqu’à ce que je trouve une trace de la pauvre femme à qui a appartenu ce bijou. Je démasquerai cet infâme, je vous le jure.

Puis, détachant de sa carabine une petite chaîne de fer qui lui servait de bandoulière il s’en fit une sorte de collier, et y suspendant la cassolette, il s’écria :

— Désormais ce bijou brillera sur ma poitrine, jusqu’à ce que du sein de ces diamants jaillisse la lumière qui doit éclairer cette nuit de crimes et d’horreurs, au milieu de laquelle nous sommes perdus.

— Et nous t’aiderons dans cette noble tâche, lui dirent à la fois Marquis et Varroz, en lui tendant la main.

— Mais le jour commence à paraître, observa le curé ; songeons au plus pressé.

— Vous avez raison, répondit le capitaine.

Il alla ouvrir la porte de la rue, fit un signe particulier, et aussitôt un homme, qui depuis longtemps se promenait devant la maison au milieu des passants, empressés de se rendre à la place Louis XI, s’approcha de lui et entra. Alors le capitaine courut chercher Pâquerette, et la désignant ainsi qu’Albéric au nouveau venu, qui n’était autre qu’un des siens :

— Tu vas, lui dit-il, conduire ce cavalier et cette jeune fille chez la mère de Pille-Muguet, mon lieutenant, qui demeure, comme tu dois le savoir, à la descente de la Poyat.

— Oui ! capitaine !

— Ensuite tu viendras rejoindre les nôtres sur la place.

— Oui ! capitaine !

— Et tu diras à Klinkanno que la nièce du curé est là avec le jeune homme qu’il a vu cette nuit avec moi.

— Oui ! capitaine !

— C’est bien !

Et s’adressant à Pâquerette en lui jetant à la hâte sur les épaules sa cape de camelot :

— Allons, lui dit-il, du courage ! Ici tu serais trop près des événements, c’est pourquoi je te fais quitter cette maison. Du courage !

— Hélas, répondit-elle en pleurant, quand te reverrai-je ?

— Ce soir, je l’espère.

— Mon Dieu, dit-elle en montrant Albéric, au moment où je le retrouve, faut-il donc que je perde…

— Silence, malheureuse, lui cria le capitaine.

Puis baissant la voix :

— Silence devant cet homme, ajouta-t-il. Pour nous quatre tu seras toujours la fille de mon oncle, mais pour nous quatre seulement. Pour tout autre, n’oublie pas que tu es la nièce du curé de Saint-Lupicin.

Le colonel et le curé la baisèrent au front ; le capitaine l’embrassa à son tour : ils allaient tous trois se dévouer pour son père. Puis ce dernier l’entraîna vers la porte en disant à Albéric :

— Je vous la confie, veillez sur elle.

Albéric ne lui répondit qu’en lui tendant la main, et ils sortirent suivis du montagnard qui devait les conduire.

Dès que le colonel, le curé et le capitaine furent seuls, celui-ci s’écria :

— Mon père, à bas cette robe noire, qui n’est pas de circonstance, et qu’elle fasse place à la robe rouge ! L’heure va bientôt sonner.

En disant ces mots il prit vivement ses armes, auxquelles il eût soin de donner un coup-d’œil, pour s’assurer qu’elles étaient bien en état. Et pendant que le colonel suivait son exemple, le curé alla dans la pièce voisine revêtir son nouveau costume.

À cette époque, la place Louis XI n’était qu’une immense cour, entourée de grands bâtiments de forme régulière qui composaient la vaste abbaye de Saint-Claude. L’uniformité de l’architecture, et l’on peut donner ce nom à des habitations d’assez riche apparence du reste, quoique fort simples de construction, n’était rompue que par la façade de la cathédrale, dont l’entrée principale donnait sur cette cour ; ce qui permettait à Messieurs les moines de se rendre aux offices sans trop se déranger ; et encore pouvaient-ils aller à l’église par de longs corridors qui régnaient tout autour du couvent, et faisaient communiquer entre eux les différents corps de logis.

L’entrée sur la grande rue de la ville était fermée par une porte, confiée à la garde d’un frère portier, qui ne devait ouvrir qu’à bon escient. De l’autre côté une seconde issue avait été pratiquée, et par conséquent une seconde porte était devenue nécessaire. Mais c’était plus une sortie qu’une entrée. Et de cette façon la circulation était facile, point fort important pour de pauvres anachorètes, qui, à certaines époques de l’année, voyaient dans leur humble retraite des milliers de malheureux, qui leur apportaient non pas la part légitime qu’en bonne justice le travail doit à la propriété, mais tout ce que le travail pouvait faire suer à la propriété.

Depuis l’entrée des Suédois dans Saint-Claude, les règlements du monastère avaient été singulièrement foulés aux pieds. Sans parler du pillage auxquels avaient été livrés les trésors enfermés dans ce nouveau temple de Salomon ; les portes brisées attestaient suffisamment du changement de maîtres.

C’était dans ce couvent que s’étaient installés les chefs des Suédois ; aussi était-ce la place Louis XI qui avait été choisie pour l’exécution de Jacques Prost. La veille cette résolution était déjà connue ; dès le matin la ville s’était levée de bonne heure comme pour un jour de fête, et tous les habitants, quoique mus de sentiments bien opposés, s’étaient rendus en foule sur les lieux.

Cette place Louis XI fut ainsi nommée, à l’occasion d’un séjour que le roi de France Louis, onzième du nom, fit dans cette ville, lorsque encore Dauphin, il fuyait la colère de Charles VII, et allait demander un asile au duc de Bourgogne. Relégué dans son gouvernement du Dauphiné à la suite d’une de ces conspirations dont le but était de le porter plus promptement au trône, Louis, apprenant que le roi son père avait résolu de le faire arrêter et venait d’envoyer contre lui une armée commandée par Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, et sentant bien qu’il ne pouvait pas résister à un ennemi aussi puissant, se décida, dit la chronique Martinienne, à chercher son salut dans la fuite. Il gagna promptement les États de Bourgogne, et ne s’arrêta qu’à Saint-Claude, petite ville de la Franche-Comté.

Il paraît que le séjour que fit le futur monarque au milieu d’eux, ne fut pas perdu pour Messieurs les moines, et qu’ils furent assez contents des offrandes que leur dévot visiteur déposa sur la chasse de Saint-Claude, puisque plus tard, lorsqu’il fut sur le trône, ils donnèrent son nom à la principale place de leur ville.

De là le Dauphin de France se rendit à Bruxelles, où il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang, par la duchesse Isabelle et madame de Charolais, femme et belle-fille de Philippe-le-bon, qui plus tard lui donna pour résidence le château de Genappe, manoir fort ancien, situé sur la rivière de Dyle entre Nivelle et Gemblours, à six lieues de Bruxelles et sept de Louvain ; et dans lequel il charma ses loisirs, avec l’aide de quelques amis, toujours au dire de la chronique Martinienne, pour la composition des Cent nouvelles nouvelles, contes imités des fabliaux du Moyen-Âge, lesquels semblent à leur tour avoir été imitées des contes indiens des temps passés.

Or, n’est-ce pas là un rapprochement des plus curieux : Louis XI, le dévot Louis XI, agenouillé devant la châsse de Saint-Claude, et ayant déjà peut-être dans la poche de sa cape les plans de plusieurs de ces contes essentiellement grivois et libertins, qui, plus tard, devaient être recueillis et publiés par Antoine de La Sale, auteur du Petit Jehan de Saintré et des Quinze Joyes du Mariage ! Ceci complète le caractère du fils de Charles VII ; c’est bien là le type le plus parfait de l’hypocrisie.

Sur cette place Louis XI, dont le baptême est maintenant connu, une heure avant l’exécution de Jacques Prost, la foule, bruyante et nombreuse, s’agitait en tous sens, manifestant ses impressions de mille manières différentes, suivant ses idées, ses opinions ou ses caprices.

Des chaises, des bancs avaient été apportés là en grand nombre, dans le but de prêter aide et secours à la taille de ceux qui craignaient de ne pas assez bien voir ; et de là, comme toujours, force discussions et force querelles.

Dans un angle de la place, une vieille femme s’approcha d’un banc, sur lequel se pressaient déjà six personnes.

— Marie-Jeanne, dit-elle à une commère, donnez-moi donc une place à côté de vous ?

— Eh ! Vous voyez bien, répondit l’autre, que nous sommes déjà six sur ce banc.

— Quand il y a de la place pour six…

— Il y en a pour sept, n’est-ce pas ? Oh ! La vieille sorcière ! elle a trouvé cela toute seule.

De bruyants éclats de rire accueillirent ces paroles.

— Hé ! Pierrette, continua Marie-Jeanne, êtes-vous allée au sabbat, cette nuit ? La Paget a-t-elle été reçue ? Hein ? Regardez, ajouta-t-elle en la désignant du doigt ; voyez, son nez comme il est rouge ! Vous vous êtes trop approchée du feu. Si la Paget a fait comme vous, elle ne doit pas être belle à cette heure.

— Demande-le à ton amant, s’écria la sorcière que ces paroles avaient exaspérée, il le sait mieux que moi.

— Bien ! Bien, cria-t-on de toutes parts ; bien répondu la vieille !

— Tu mens, hurla Marie-Jeanne, tu mens ; et si je ne me retenais je t’arracherais les yeux.

— Toi, je me moque autant de tes griffes que des défenses de sanglier qui ornent la mâchoire de Lespinassou, le Fâcheux, ton tendre amant, avec qui tu vas quelquefois te promener à onze heures du soir dans les roches de Coyrière.

— Tu mens, vieux balai rôti, tu mens.

— Je t’y ai vue, il y a quatre jours.

— Ne me retenez pas, s’écria Marie-Jeanne en se débattant entre les mains de deux hommes qui l’avaient arrêtée au moment où elle avait voulu s’élancer sur la vieille ; ne me retenez pas, il faut que je l’étrangle.

À ce moment un homme d’une haute stature et d’une laideur hideuse parut au milieu du groupe que cette querelle avait formé :

— Lespinassou ! Lespinassou ! murmura-t-on de toutes parts ; et un cercle se forma autour de lui.

— J’ai entendu prononcer mon nom, dit-il d’une voix de stentor.

— La voilà, lui cria Marie-Jeanne en désignant la sorcière.

Il allait se jeter sur elle ; mais aussitôt une double haie d’hommes, vêtus du costume des paysans de la montagne, s’éleva comme par enchantement entre lui et la vieille. Lespinassou les considéra un instant en silence ; puis, comme la foule ameutée en cet endroit, s’était un peu dispersée, il jugea prudent de suivre son exemple et s’éloigna.

— Merci, dit la sorcière en tendant la main à l’un de ses libérateurs, merci Klinkanno ! Sans vous, c’en était fait de la vieille Pierrette.

— Allez, la mère, allez, rentrez chez vous, ne restez pas ici, c’est dangereux ; quant à Marie-Jeanne, elle fera bien de quitter le pays avec son Fâcheux ; car si son père, qui est un des nôtres, savait çà, il la tuerait.

— C’est elle qui l’a voulu, répondit la vieille en s’éloignant. Merci ! Merci !

Quant à ceux qui l’avaient défendue si à propos, ils se séparèrent.

À ce moment l’horloge de la cathédrale sonna neuf heures ; un roulement de tambours se fit entendre à l’autre extrémité de la place, et la foule ondula un instant, repoussée par l’arrivée du cortège.

VI

LE MASQUE NOIR

L’une des façades de ce vaste bâtiment carré qui formait le couvent de Saint-Claude, quoique construite sur le même modèle que les autres, avait pourtant avec elles une légère différence : la porte principale en était plus large, plus élevée ; on y arrivait par trois marches, et elle était dominée par un balcon, qui permettait de voir d’un seul coup-d’œil tout ce qui se passait sur la place.

C’est par cette porte que le cortège qui devait protéger l’exécution de Jacques Prost fit son entrée.

Une compagnie de soldats suédois, la rapière à la main et le mousquet sur l’épaule, vint se ranger autour du bûcher, qui avait été élevé au milieu de la place, afin d’élargir le cercle qui l’entourait et de tenir les curieux plus éloignés. Ces soldats formèrent de chaque côté une double haie, qui se prolongeait jusqu’à la grande porte, et laissait ainsi une grande place vide, que devait parcourir le condamné.

Pendant cette opération, qui avait duré un certain temps, car la foule était très compacte, et bien que les soldats ne se gênassent guère pour la refouler rudement, elle leur opposait partout une muraille qu’il eût été impossible de renverser, et qu’il fallait se contenter de reculer lentement. Donc, pendant cette opération, qui avait imprimé à la foule un mouvement rétrograde, il s’en était opéré un autre en sens contraire ; et cela, sans que ceux qu’on avait chargés de cette sorte de police s’en fussent aperçus. Des hommes, revêtus pour la plupart de costumes de paysans, et qui, depuis le matin, s’étaient constamment tenus éloignés du bûcher, loin de suivre le flot qui devait les entraîner encore plus loin, avaient cherché à conserver leur position, et, laissant passer à leurs côtés tous ceux qui fuyaient les coups, dont les Suédois n’étaient pas avares, ils étaient parvenus, avec une rare adresse, et sans aucun désordre, à ne pas bouger de place. De sorte que lorsque le cercle fut formé et que les soldats eurent pris leurs rangs, ils se trouvèrent eux-mêmes, sans s’en douter, entourés d’un double cercle de paysans, dont la contenance n’avait rien d’hostile, il est vrai, mais auxquels personne ne fit attention, si ce n’est peut-être les habitants de la ville, qui les devinant, s’étaient rangés pour leur faire place. Quant aux Suédois, ils étaient trop fiers, trop enivrés de leur dernier succès, pour soupçonner seulement une tentative qu’ils eussent taxée de folie.

Tout était prêt. Deux hommes, armés de torches allumées, se tenaient de chaque côté du bûcher, prêts à l’embraser au premier signal.

Le sire de Guébriant parut enfin sur le balcon, fit un geste, auquel il fut répondu par un roulement de tambours, et un peloton de soldats parut sur la porte, annonçant ainsi que l’heure fatale était sonnée.

Mais déjà l’attention du public suivait une autre direction. Ce cortège, si impatiemment attendu, venait de paraître, et la foule regardait ailleurs ; elle semblait avoir oublié et Jacques Prost et son supplice.

Oh ! C’est qu’un nouveau personnage venait de paraître au balcon, à côté du sire de Guébriant ; c’est que ce personnage portait un immense manteau noir qui lui enveloppait tout le corps et avait le visage couvert d’un masque noir ; c’est que dans la foule, ces mots : « le masque noir, le masque noir ! », avaient circulé avec la rapidité de l’éclair, semblables à ce bruit sourd et lointain du tonnerre qui annonce l’orage.

Cependant le cortège avançait toujours, et la distance qu’il avait à parcourir n’était pas assez grande pour qu’il put y avoir un long intervalle entre l’apparition du condamné et son arrivée au bûcher fatal. La curiosité fut bien contrainte de revenir à son point de départ et d’abandonner un instant le masque noir, pour se porter sur les apprêts du supplice.

Jacques Prost marchait entre deux pelotons de soldats, accompagné de frère Étienne, le même qui avait procuré au capitaine les moyens de pénétrer dans sa prison, et qui, dans cet instant suprême, avait plutôt l’air de l’encourager et de lui donner de l’espoir, que de lui prodiguer les secours de la religion.

Jacques Prost avait la tête nue et les mains liées derrière le dos. Il s’avançait fièrement ; son regard ferme et tranquille se promenait sur la foule qui l’entourait avec cette assurance de l’innocence méconnue. Sans doute, il avait pleine et entière confiance en son neveu ; mieux que personne il connaissait le capitaine, mieux que personne il savait ce dont il était capable ; et peut-être un espoir s’était-il glissé dans son cœur. Mais ce n’était pas là le fond de sa pensée. Quelque bravoure, quelque intrépidité, quelque audace qu’eût le capitaine, il pouvait échouer ; tous ses efforts pouvaient devenir inutiles et ne pas arrêter le cours de la justice suédoise. Aussi Jacques Prost s’était-il bien promis de montrer à ses bourreaux comment un Franc-Comtois sait mourir ; aussi marchait-il la tête haute, le sourire du mépris sur les lèvres, et dominant son entourage de ce regard calme de l’homme qui sent sa force.

Enfin, l’instant décisif approchait ; on était arrivé au pied de l’échafaud ; les soldats nouveaux venus étaient allés se poster à quelque distance, afin de ne pas être incommodés par la chaleur de ce brasier qui bientôt allait consumer la victime.

Jacques Prost embrassa son confesseur ; puis, après avoir jeté sur le balcon un regard dédaigneux, il monta d’un pas ferme sur le bûcher.

Un des soldats qu’on avait choisis pour faire l’office de bourreaux, donna sa torche à son camarade, et montant derrière le condamné, il l’attacha au poteau avec les chaînes qui y avaient été scellées d’avance. Après cette opération il se hâta de redescendre, et reprenant sa torche il attendit.

Le sire de Guébriant fit un nouveau signe ; et déjà les deux bourreaux d’emprunt s’apprêtaient à mettre le feu au bûcher, lorsqu’un sifflement terrible se fit entendre ; quatre ou cinq soldats, de ceux qui formaient la haie, furent renversés, et cette brèche livra passage à trois hommes qui furent bientôt suivis d’une vingtaine d’autres. Ces trois hommes laissèrent tomber à terre leurs manteaux ; le plus jeune se précipita sur les torches, qu’il jeta au loin, pendant que les deux autres s’élançaient sur le bûcher et s’empressaient de dénouer les chaînes qui enlaçaient les membres de Jacques Prost, et de couper les cordes qui lui liaient les mains. C’était le capitaine Prost, le colonel Varroz, et le curé Marquis en robe rouge. Puis par un mouvement spontané et parfaitement entendu, au moment où la robe rouge parut, chaque soldat Suédois vit à ses côtés un montagnard, le poignard à la main, prêt à frapper au moindre geste.

— Feu ! Feu, dirent plusieurs voix dans les rangs des Suédois.

— Que personne ne bouge, s’écria le capitaine d’une voix forte ; et qu’on me livre passage.

Chaque soldat, surveillé de près par un montagnard qui lui tenait le poignard sur la gorge ne savait trop quel parti prendre.

— Par ma mère, s’écria le sire de Guébriant quelque peu déconcerté ; c’est par trop d’audace !

— Si tes mesures étaient bien prises, lui répondit le capitaine, tu vois que les miennes ne l’étaient pas moins.

— Soldats, faites votre devoir, reprit Guébriant, obéissez !

— Qu’on me livre passage, cria encore le capitaine.

Il y eut un instant d’hésitation parmi les chefs et parmi les soldats.

L’aspect de la place Louis XI était alors bien différent de celui qu’il présentait un instant auparavant. Toute cette foule qui pourtant semblait clouée là par l’attrait d’un spectacle nouveau et palpitant d’intérêt, s’était pour ainsi dire évaporée, tant sa fuite avait été prompte. Ce sifflement dont le capitaine Prost avait l’habitude de se servir pour donner le signal aux hommes de sa bande, et la vue de la robe rouge du curé Marquis avaient produit là le même effet que ces vents du nord qui passent quelquefois dans nos climats au commencement du printemps, et frappent de leur souffle glacé les fleurs qui commencent à blanchir la cime des arbres, les tuent, et les emportant dans leur tourbillon, ne laissent après eux que des branches sèches et languissantes, qui s’agitent vainement sur leur tronc, auquel elles demandent une nouvelle sève qu’il ne peut plus leur donner.

C’est qu’à cette robe rouge était attachée une influence surnaturelle, dont la superstition avait encore augmenté la puissance. Le curé Marquis, qui était le pasteur de la paroisse de Saint-Lupicin, petit village situé sur une hauteur à peu de distance de Saint-Claude, n’était pas seulement un homme d’église, dont le caractère sacré devait inspirer le respect et la confiance. Vingt fois les populations l’avaient vu marcher à leur tête, combattre au premier rang, et courir droit à l’ennemi au milieu des balles, sans jamais en être atteint ; vingt fois on l’avait rencontré dans la campagne, allant au fond des bois chercher de malheureuses familles de paysans, que la guerre avait chassées de leurs villages incendiés, et leur porter, au milieu des plus grands dangers, des secours de vivres et d’argent, ou bien leur dire la messe à l’abri d’un sapin, en se servant pour ce saint sacrifice d’un tronc d’arbre pour autel, d’un gobelet d’étain ou de bois pour calice, et remplaçant le vin par du genièvre et l’hostie par un morceau de pain noir. Mais dans toutes ces expéditions, pendant lesquelles le courage héroïque de cet homme ne s’était jamais laissé abattre, pendant lesquelles il n’avait jamais reculé devant aucun danger, devant aucune fatigue, on l’avait toujours vu, revêtu de sa robe rouge, ayant une massue de fer pendue au côté et deux énormes pistolets dans sa ceinture. Seulement, lorsque le prêtre-soldat quittait la seconde moitié de son rôle pour s’en tenir à la première, il déposait ses armes aux pieds de son autel improvisé, voulant ainsi prouver que, s’il faisait la guerre, c’est qu’il y était contraint, mais qu’il avait horreur des discordes.

Qu’on juge dès lors de l’influence que cet homme devait avoir sur les populations, avec ce noble caractère, cet excès d’héroïsme, et cet éternel dévouement.

Quant à la robe rouge, mille et mille versions avaient couru à ce sujet. On cherchait à s’expliquer pourquoi cet homme, qui dans les temps ordinaires portait le costume grave et sévère du prêtre, se couvrait d’une robe rouge dans les moments difficiles et dangereux. Mais quelques efforts qu’on eut faits pour deviner cette énigme, le véritable but de la robe rouge était resté un mystère. On savait seulement que c’était un signal d’alarmes ; on savait que son apparition était presque toujours suivie d’une lutte, ou que du moins un danger était imminent. Aussi, faute de raisons concluantes, la superstition s’en était mêlée et lui avait donné une vertu surnaturelle.

— Sa robe rouge, disait-on, le rend invulnérable. La lame d’un sabre s’ébrèche sur son tissu impénétrable, et la balle d’un mousquet va se perdre dans ses plis merveilleux.

Qu’on juge dès lors de l’effet qu’elle devait produire ! À sa vue, tous ceux que leur sexe ou leur âge tenaient éloignés des rencontres sanglantes, s’empressaient de fuir. Voilà pourquoi, lorsqu’il parut sur le bûcher dans ce costume de détresse, les vieillards, les enfants et les femmes disparurent dans un instant ; voilà pourquoi il ne resta sur la place que les Suédois, les montagnards de la bande du capitaine Prost, et les hommes de la ville ou des campagnes, dont le secours pouvait être de quelque utilité, et qui demeuraient là les uns par dévouement ou par haine des Suédois, les autres parce qu’ils n’eussent pas osé désobéir à la robe rouge.

De leur côté les Suédois étaient loin d’être rassurés. Ce n’était pas la première fois qu’ils entendaient le sifflement du capitaine Prost, et qu’ils voyaient la robe rouge du curé Marquis. Tant qu’ils n’avaient affaire qu’aux milices ordinaires qu’on recrutait dans les villes et les villages, ils se sentaient à l’aise, car ces corps, bien qu’animés d’un bon esprit, avaient peu l’habitude des combats. Mais quand les soldats de la France et de la Suède se trouvaient face à face avec cette bande de partisans terribles, qui avaient pour signal un coup de sifflet, pour cri de guerre ce mot de la Vouivre : La Cuzon ! et pour drapeau la robe rouge ; oh, alors leur confiance n’était plus la même, et bien souvent on les avait vus fuir sans songer ni à attaquer ni à se défendre.

Ce qui se passait alors sur la place Louis XI n’était donc pas de nature à beaucoup raffermir leur courage. Sans parler des réflexions précédentes qui devaient nécessairement leur bourdonner dans le cerveau, l’audace d’une telle entreprise, la précision, la vigueur de ce coup de main, étaient bien faites pour augmenter encore leur terreur.

C’est qu’en effet c’était quelque chose de vraiment beau, de grandiose, d’héroïque, que de voir sur ce bûcher ces trois hommes, se dévouant pour en sauver un autre, le tenant au milieu d’eux comme pour lui faire un rempart de leurs corps, et prêts à mourir avec lui ou pour lui. Qu’il était beau ce vieillard à la taille herculéenne, relevant fièrement sa vaste tête, la main gauche appuyée sur l’épaule du condamné, et levant de l’autre une hache d’un poids énorme, qu’il maniait comme une plume, paraissant vouloir dire à ceux qui l’entouraient :

— Vous le voyez, je suis toujours jeune, je suis toujours le colonel Varroz.

Et de l’autre côté, le curé Marquis, une main levée vers le ciel, et prenant de l’autre celle de son ami qu’il venait sauver ; comme son visage était inspiré ! Comme il paraissait sentir sa force et sa puissance ! Et devant eux le capitaine Prost, son épée à la main, dominant de son regard d’aigle tous les mouvements de son entourage, les lèvres crispées, le visage en feu, quelle certitude de succès, quel air triomphant répandu sur ses traits ! Et autour d’eux tous ces montagnards, qui par un mouvement spontané avaient tiré leurs poignards, et l’appuyaient sur la gorge de chaque soldat Suédois, serré de trop près pour pouvoir faire usage de sa longue rapière et de son mousquet ; comme tous ces hommes paraissaient résolus, décidés ! Comme ils étaient attentifs ! Avec quelle avidité leurs regards se fixaient sur leur capitaine ?

C’était un spectacle à la fois imposant et terrible. D’un côté, l’influence d’une audace inouïe, et de l’autre cet admirable accord. Il y avait là de quoi intimider les plus braves.

Le sire de Guébriant, un des principaux acteurs de cette scène, n’avait peut-être pas été subjugué, comme il l’eût été, sans doute, si ces événements l’eussent touché de moins près. Mais, embrassant d’un coup-d’œil tout ce qui se passait devant lui, il avait bientôt compris le danger de la position, et son hésitation n’avait rien d’extraordinaire. Tous les soldats présents étaient, pour ainsi dire, à la merci des montagnards. En cas de collision, quelques-uns pourraient peut-être échapper ; mais l’ennemi était sans contredit le plus fort. Aux deux extrémités de la place, les deux postes, qu’il y avait laissés, avaient été, comme au centre, enveloppés par les montagnards, qui les tenaient en respect. Que faire dans une telle extrémité ? Il n’osait pas prendre un parti.

Tout cela, du reste, fut rapide comme la pensée. L’hésitation du sire de Guébriant ne dura pas une minute. Le capitaine Prost ne lui en donna pas le temps.

— Encore une fois, s’écria-t-il, qu’on me livre passage.

Et comme personne ne bougeait, il ajouta, en s’adressant au général suédois :

— Ordonne donc à tes hommes de jeter leurs armes. Il ne leur sera fait aucun mal, je te le jure. Je ne veux aujourd’hui que la vie de mon oncle. Mais je jure aussi que si tu refuses, je donne mon signal, et pas un des tiens n’échappera.

En disant ces mots, il descendit le bûcher ; et déjà le curé et le colonel, donnant le bras à Jacques Prost, se disposaient à le suivre. Le sire de Guébriant, jugeant la résistance impossible, et ne voulant pas, pour un seul homme, sacrifier tant de monde, allait peut-être céder à la nécessité. Tout enfin semblait devoir se passer sans effusion de sang ; lorsque tout-à-coup le masque noir, qui avait trop de raisons de ne pas être content de la tournure que prenaient les choses, tira de dessous son manteau un pistolet, fit feu, et la balle alla frapper Jacques Prost en pleine poitrine.

Le capitaine se retourna, et voyant son oncle tomber entre les mains du curé :

— Misérable, s’écria-t-il. À moi ! La Cuzon ! La Cuzon !

Et faisant retentir son sifflement, il se précipita en avant, renversa quelques soldats, qui voulaient lui barrer le passage, et s’élança dans le couvent, suivi de quatre hommes de sa bande, qui, dans de pareils moments, avaient ordre de ne le quitter jamais et de lui servir d’escorte.

Le coup de pistolet du masque noir et le sifflement du capitaine étaient partis presque en même temps. Aussi, au moment même où Jacques Prost tomba, plus d’un Suédois fut renversé à son tour avec six pouces de fer dans le cœur. La mêlée fut générale.

Il ne s’agissait plus ici d’une rencontre ordinaire ; c’était un combat corps à corps, dans lequel l’agilité, l’adresse, la force devaient avoir l’avantage ; et pour cela les montagnards n’avaient pas leurs pareils. Et puis la confiance avait endormi le général suédois. Il n’eût jamais pu prévoir une semblable catastrophe. Aussi avait-il négligé de prendre de grandes précautions. Un petit nombre d’hommes lui avait paru suffisant pour contenir cette foule, à laquelle il ne prêtait pas d’autre intention qu’une simple curiosité. Ce n’est qu’au moment même de l’exécution qu’il avait paru inquiet et que des ordres avaient été expédiés promptement, sans doute pour demander des renforts ; mais les renforts n’arrivaient pas.

Les montagnards, au contraire, étaient là au grand complet ; et leur nombre avait encore été augmenté des bourgeois et des paysans qui étaient restés sur la place, et qui, au moment du branle-bas général, s’étaient empressés d’y prendre part. De sorte que le parti de la montagne avait pour lui le nombre, la force et une mort à venger.

Les Suédois pourtant, il faut leur rendre cette justice, n’étaient pas hommes à se laisser égorger sans se défendre. Si d’abord ils avaient été quelque peu interdits de se trouver ainsi serrés de près par leurs redoutables ennemis qui semblaient sortir de dessous terre, lorsque l’action commença et devint sanglante, ils comprirent bien vite qu’ils n’avaient pas deux partis à prendre. À la façon dont les montagnards s’y prenaient d’habitude, ils savaient trop bien qu’avec eux il n’y avait pas de moyen terme : vaincre ou mourir ! Ils n’avaient pas d’autre choix. Mais que pouvaient-ils ? L’intervalle qui s’était écoulé depuis l’apparition de la robe rouge jusqu’au coup de pistolet avait été trop court, pour qu’ils aient eu le temps de se remettre de leur surprise ; et puis, inférieurs en nombre, en force et en position, pouvaient-ils résister.

Ce qui se passa alors sur la place Louis XI fut affreux, horrible. Au moment de l’attaque, une douzaine de montagnards s’étaient rangés autour du curé Marquis, qui soutenait toujours le cadavre de Jacques Prost ; et le colonel Varroz, s’élançant du bûcher, s’était précipité au plus fort de la mêlée, laissant tomber sa hache autour de lui avec une rapidité effrayante sur tout ce qui portait l’uniforme suédois, et abattant de chaque coup un ennemi à ses pieds. On n’entendait partout que le bruit des armes qui se heurtaient ou se brisaient dans de terribles efforts ; glas funèbre qui n’était dominé que par les cris de douleur et les imprécations des Suédois, et par les signaux de détresse de leurs adversaires, signaux qui aussitôt amenaient autour de ceux qui couraient un danger quatre ou cinq montagnards, dont les poignards ne laissaient pas longtemps la lutte incertaine.

Depuis un quart d’heure on se battait partout avec un acharnement qui tenait de la rage, surtout de la part des Suédois, qui pour la plupart blessés, sanglants et enfermés là sans moyens d’évasion, car les deux issues de la place étaient soigneusement gardées, luttaient en désespérés contre une mort presque certaine. Ce qui restait de ces malheureux se traînait péniblement vers les portes de l’église, les uns demandant grâce, les autres rassemblant le peu de forces qu’il leur restait, afin de mourir dignement. Quant aux montagnards, ils étaient tous debout, tous, sans exception ; et si quelques-uns avaient senti l’épée d’un Suédois leur entamer la peau, du moins ce n’étaient que des blessures légères, à peine dignes d’attention.

À ce moment le capitaine Prost reparut sur le seuil de la porte par laquelle il était entré dans le couvent ; il lâcha son coup de sifflet, qui aussitôt réunit toute sa bande autour de lui, et, allant droit au curé Marquis :

— Rien, lui dit-il, rien ! Nous n’avons rien trouvé. En fuyant, ils avaient fermé toutes les portes ; et pendant le temps que nous avons mis à les briser les unes après les autres, ils ont pu nous échapper. Mais n’importe, tu seras vengé, mon oncle ! Tu seras vengé.

Puis, jetant sur la place un coup-d’œil rapide, pour juger de ce qui s’était passé pendant son absence, il ajouta, en s’adressant à ses hommes :

— Bien, enfants ! Bien ! Je suis content de vous.

Mais alors ses oreilles furent frappées d’un bruit sourd et lointain, au milieu duquel il lui sembla distinguer quelques cris. Ce bruit se rapprocha peu à peu, puis devint plus distinct ; et bientôt il éclata fort et bruyant dans la grande rue qui conduisait à la place.

— Qu’est-ce que cela, demanda-t-il.

— Les Gris ! Les Suédois, cria un des hommes qui gardaient l’entrée de ce côté, et qui aussitôt vinrent se replier sur lui.

— Les Suédois, s’écria le capitaine. Allons, enfants ! En bataille. Armez vos carabines, et attention ! Si l’ennemi est nombreux, quittons la place et laissons-le s’engager dans les rues de la ville ; là il est à nous. Mais si nous sommes en force, en avant ; et pas de quartier. N’oubliez pas mes signaux : un coup de sifflet et La Cuzon pour l’attaque ; un coup de sifflet seulement pour la retraite. Attention !

Aussitôt tous ces hommes se rangèrent sur trois lignes, ayant derrière eux le curé Marquis, qui veillait toujours sur le cadavre de Jacques, et devant eux le colonel Varroz et le capitaine.

— Les voilà, s’écria celui-ci ; ne nous pressons pas, et tâchons de viser juste.

Il se baissa, ainsi que le colonel, et Gris et Suédois furent reçus par une décharge épouvantable, qui fit bien des jours dans leurs rangs.

Pendant que les montagnards rechargeaient leurs armes et que l’ennemi ripostait faiblement, embarrassé qu’il était déjà par ses blessés et ses morts, le Capitaine restait immobile, attendant, que le nuage de fumée, produit par le feu de sa bande, se fut dissipé, et voulant voir la force de l’ennemi avant de prendre un parti. Mais le nuage avait à peine disparu, qu’on l’entendit pousser comme un rugissement sauvage et qu’on le vit s’élancer en avant, laissant ses hommes à leur place et paraissant oublier de leur donner le signal convenu.

C’est qu’il venait d’apercevoir une tête hideuse se balançant sur un vaste corps ; c’est que Lespinassou était devant lui, seul, précédant de dix pas au moins ceux qui le suivaient.

À cette attaque inattendue, Montagnards, Gris et Suédois avaient fait un mouvement pour se porter au secours de leurs chefs ; mais dominés, sans doute, par la même pensée, ils étaient demeurés immobiles, et, comme de paisibles spectateurs, ils attendaient en silence le résultat de ce combat singulier, tout en observant cependant et prêts à intervenir en cas de besoin.

La réputation de ces deux hommes, leur haine bien connue, les menaces qu’ils s’étaient faites souvent, et peut-être aussi un certain sentiment de curiosité, dont le fond était de savoir lequel des deux serait le vainqueur ; tout enfin dans cette rencontre devait exercer une sorte d’influence magnétique sur ceux qui en étaient témoins et les contraindre à attendre.

Lespinassou avait pour toute arme une énorme massue de fer, dont l’atteinte était toujours mortelle, et un poignard suspendu à sa ceinture par une petite chaîne d’acier. Quant au capitaine Prost, il n’avait que son épée. Pendant son excursion dans le couvent, il avait remis ses pistolets à un de ses hommes, après les avoir déchargés tous deux contre les verrous d’une porte qu’il voulait enfoncer, et il avait brisé son poignard en forçant une serrure. Depuis, il n’avait eu ni le temps, ni la pensée de reprendre les uns et de remplacer l’autre.

Quand Lespinassou le vit venir à lui, il leva sa massue et le reçut par un coup terrible, qui l’eût infailliblement étendu raide mort, si, par un mouvement rapide, il ne l’eût évité. Il riposta aussitôt par un violent coup d’épée, qui peut-être eût mis fin à la lutte, si le Gris, qui était doué d’une force prodigieuse, n’eût relevé à temps sa massue et n’eût paré le coup. Mais cette parade fut fatale au capitaine ; son épée trop faible vola en éclats.

Un cri universel retentit alors. Du côté des Suédois c’était un cri de triomphe ; du côté des Montagnards un cri de terreur. Mais cette sorte d’alarme fut plus rapide que l’éclair, et le colonel Varroz, qui avait déjà fait quelques pas en avant pour voler au secours de son élève, dût rester immobile.

Sans attendre que son ennemi ait eu le temps de relever son arme le capitaine jetant au loin le tronçon de son épée, s’élança sur lui, et le saisissant à bras le corps, le secoua rudement, cherchant à le renverser. De son côté Lespinassou laissa tomber sa massue qui dès lors lui devenait inutile ; il sentait bien que désormais il ne devait attendre d’autre secours que de sa force musculaire ; il sentait bien que cette étreinte ne pouvait cesser que par la mort de l’un d’eux.

Mais si le Fâcheux était grand et gros, le Cuanais, quoique plus petit, était fort et robuste. Ses bras se tordaient sur les côtes de son ennemi, cherchant à les lui écraser, ou à soulever cette lourde masse, pour la renverser ensuite ; tandis que le colosse appesantissait en vain ses larges mains sur les épaules du montagnard ; elles n’arrivaient pas assez puissantes à la hauteur de la poitrine.

Il y eut comme un instant de repos, pendant lequel ces deux hommes demeurèrent presque immobiles ; l’un, réunissant tous ses efforts vers un seul but, l’autre cherchant à conserver son équilibre.

Alors Lespinassou eut une pensée qui pouvait peut-être lui donner la victoire. Trop grand pour pouvoir atteindre les reins du capitaine, et les presser dans ses bras nerveux jusqu’à ce qu’il lui eut brise la poitrine ; il songea à l’étouffer en lui serrant le col dans ses mains. Le capitaine, qui le devina, enfonça aussitôt sa tête dans ses épaules, opposant ainsi un rempart aux tentatives de son ennemi. Mais le danger était grand ; si le Gris le tenait une fois à la gorge, c’en était fait, il fallait succomber ; aussi il tenta un effort désespéré pour en finir d’un seul coup. Se saisissant les bras avec les mains, derrière le dos de Lespinassou, afin de leur donner plus de force, il réussit à soulever le colosse, qui l’aidait sans s’en douter en s’appuyant sur ses épaules ; et après un instant d’oscillation, il le renversa, et tomba avec lui.

Dès lors le combat changea de face. Heureusement pour le capitaine, la masse la plus lourde avait emporté la plus légère, de sorte qu’il se trouvait sur son ennemi ; mais malgré cet avantage, si Lespinassou eut poursuivi sa première pensée, son adversaire était perdu. Au lieu de le saisir à la gorge et de l’étrangler, il ne songea qu’à son poignard et le tira rapidement. Le capitaine, qui conservait tout son sang-froid, comprit aussitôt tout ce qu’il avait à faire. Saisissant vivement avec les deux mains celle du Fâcheux qui tenait le poignard, il se mit presque sur le côté afin de rendre l’autre bras inutile, et, sans chercher à lui enlever son arme, il tenta de le poignarder dans cette position avec ses propres mains. Lespinassou qui le devina, voulut à son tour se dégager et le mettre sous lui, mais celui-ci avait pris toutes ses précautions : ses deux jambes écartées avaient un point d’appui à terre de chaque côté, et la main à laquelle il se cramponnait le maintenait dans sa position, malgré toutes les tentatives de son ennemi.

Ce n’était donc plus qu’une question de patience. Le bras armé de Lespinassou lasserait-il les deux bras du capitaine ? Peut-être, si le Fâcheux eut conservé son sang-froid. Mais au commencement du combat, il avait fait une telle dépense de force, qu’en ce moment ses muscles commençaient à ne plus obéir à l’action des nerfs. Le sang dans les yeux, l’écume à la bouche, il se tordait sous l’empire de consultions horribles, et épuisait ainsi son reste de vigueur. Enfin, par un effort désespéré, il parvint à se mettre sur son séant, et à soulever son ennemi par la seule puissance de ses reins.

À ce moment suprême, plus d’un assistant sentit le frisson lui parcourir tout le corps.

Mais cette tentative fut la dernière. Le capitaine s’appesantit sur lui, le renversa, et s’appuyant de tout son poids sur sa main, il lui enfonça le poignard dans la poitrine.

Aussitôt, se relevant d’un bond, et voulant profiter du moment de stupeur que sa victoire devait jeter parmi les Suédois et les Gris, il courut à ses hommes, saisit une épée, et après avoir donné un coup de sifflet d’autant plus aigu qu’il était plus animé en ce moment :

— À moi, s’écria-t-il. La Cuzon ! La Cuzon !

Et il se précipita en avant suivi de toute sa bande.

Les Suédois n’étaient pas, comme les partisans commandés par le capitaine Prost, habitués à cette guerre de surprises continuelles, d’attaques imprévues ; aussi, considérant le combat singulier qui venait de se passer sous leurs yeux, comme une espèce d’armistice, ils avaient sinon rompu leurs rangs, du moins négligé cette sévère discipline des troupes posées en présence de l’ennemi. Qu’on juge donc de l’effet produit par le choc de ce corps impétueux que rien n’avait pu distraire, qui était resté dans la même position, la main sur ses armes, l’œil attentif et l’oreille au guet, de ce corps, qui obéissant aux ordres de son chef sans en être étonné, sans hésiter, se ruait furieux sur des hommes débandés, sans ordre, et auxquels la surprise enlevait le peu de confiance qui pouvait leur rester. En un instant tout fut massacré, culbuté ; la bande du capitaine Prost passa là comme une avalanche, entraînant, nivelant tout dans sa course terrible.

Il ne resta bientôt sur la place Louis XI que le curé Marquis et son escorte :

— Aidez-moi dit-il à ses hommes, aidez-moi à porter dans l’église le corps de notre ami ; il y restera jusqu’à ce que nous puissions l’enterrer dans le lieu qu’il m’a désigné en expirant.

Le cadavre de Jacques Prost fut aussitôt transporté dans l’église, dont un moine, qui sans doute s’y était réfugié, venait d’ouvrir mystérieusement la porte ; et le curé congédiant ses hommes :

— Allez, leur dit-il, allez rejoindre vos compagnons. À présent je n’ai plus besoin de vous, ici je suis en sûreté. Dites à Varroz et au capitaine que je les verrai ce soir à la maison, ou demain à la grotte du Val.

Mais le combat ou plutôt le massacre continuait dans la ville. Harcelés, traqués comme des bêtes fauves, les malheureux Suédois cherchaient en vain un asile qui put les mettre à l’abri. Ils avaient beau frapper aux portes des maisons et crier grâce, tout semblait désert à l’intérieur, les habitants restaient sourds à leurs cris. Les montagnards, exaspérés et par l’ardeur du combat, et par la scène de la place Louis XI, et par le souvenir des horreurs commises en d’autres temps par les Suédois, ne faisaient pas de quartiers. Un grand nombre pourtant étaient parvenus à fuir en gagnant à la hâte la campagne, mais tout ce qui n’avait pas pu sortir de la ville et qu’on trouva dans les rues, fut impitoyablement massacré. Quant au sire de Guébriant et au masque noir on ignorait de quel côté ils avaient fui ; ils n’avaient pas disparu.

Pourtant cela, comme toute chose, devait avoir un terme. Le colonel et le capitaine étaient revenus sur la place Louis XI où ils donnaient des ordres et distribuaient des postes. L’ennemi était chassé, la ville au pouvoir des montagnards ; quelques maisons commençaient à s’ouvrir, et quelques bourgeois venaient déjà remercier leurs courageux libérateurs ; tout enfin semblait terminé, lorsque tout à coup la vigie, qui veillait continuellement dans le clocher de la cathédrale, sonna le tocsin ; et au même instant des colonnes de fumée noire et épaisse, furent aperçues de tous côtés, enveloppant la ville entière.

— Le feu ! Le feu !

Ce cri poussé par cent voix à la fois se répandit d’échos en échos jusqu’aux extrémités de cette malheureuse cité que la vengeance suédoise menaçait d’un incendie général ; car, on ne pouvait pas en douter, c’étaient les Suédois qui en fuyant avaient laissé ce dernier et terrible souvenir à Saint-Claude. Et là, comme ailleurs, ils avaient voulu que leur œuvre fut complète. Le feu en se manifestant dans plusieurs endroits à la fois, paralysait toute espèce de secours, il fallait fuir ; toute résistance était impossible, surtout dans une ville comme celle-là, où presque toutes les maisons étaient construites en bois.

Un homme haletant, les cheveux brûlés, les vêtements à demi consumés, parut à l’entrée de la place :

— Capitaine, cria-t-il à Prost du plus loin qu’il l’aperçut, le feu est à la maison de la mère de Pille-Muguet. La nièce du curé est peut-être morte à cette heure.

— Pâquerette ! Pâquerette morte ! Oh mon Dieu ! Mon Dieu, épargne-nous ce nouveau malheur.

Puis s’adressant à Varroz :

— Colonel, ajouta-t-il, prenez le commandement de la bande ; moi je cours à la Poyat. – Allons, vous autres ! Pille-Muguet ! Klinkanno et dix hommes de bonne volonté, venez, suivez-moi !

Et il partit en courant.

En arrivant à l’entrée de la rue de la Poyat, qui suit une pente rapide et descend jusqu’au bord de la rivière, le capitaine eut de la peine à se frayer un passage à travers les débris fumants qui, déjà couvraient le sol. L’incendie qui s’était déclaré là en premier lieu, était alors dans toute sa force ; il avait fait des progrès rapides au milieu de toutes ces constructions, qui pour la force et la solidité, ressemblaient assez à des châteaux de cartes. Toute cette partie de la ville n’était déjà plus qu’une immense fournaise au centre de laquelle il y avait folie à s’aventurer.

Pourtant le capitaine n’hésita pas. Quand il fut devant la maison où il avait le matin envoyé Pâquerette, il put juger du danger que courait cette enfant qui lui était si chère : la maison, quoique bâtie en pierres, n’avait pu résister à l’action du feu. La toiture s’était écroulée, et entraînant dans sa chute le premier et seul étage, elle avait comblé le rez-de-chaussée qui n’était plus qu’un brasier ardent.

C’était dans la cave qu’Albéric et Pâquerette s’étaient réfugiés. Or, dans beaucoup de maisons de Franche-Comté, surtout à cette époque, on descendait à la cave par une trappe pratiquée dans le plancher de la salle basse, près de la porte d’entrée, ou plutôt, en construisant, on laissait à la voûte, sur laquelle le plancher était assis, une ouverture destinée à cet usage.

Il en était ainsi dans la maison de Pille-Muguet. La porte, toute grande ouverte, indiquait assez que les malheureux avaient voulu fuir, mais qu’ils en avaient été empêchés sans doute par la chute de plusieurs poutres embrasées, qui gisaient encore à terre en dehors ; ils avaient alors tiré la trappe qui était restée ouverte, et étaient descendus dans la cave.

Par un bonheur providentiel, le plafond en s’écroulant n’avait pas bouché cette ouverture. Plusieurs poutres se heurtant en tombant dans l’intérieur, s’étaient opposées les unes aux autres et avaient formé une sorte de voûte, qui devenait de moins en moins solide à mesure que le feu la consumait, mais qui pouvait tenir encore quelque temps. La position était terrible ! Attendre, c’était la mort ! Tenter un moyen de salut ! En existait-il un qui eût la moindre chance de succès ?

Du reste il fallait avoir toute la puissance de caractère du capitaine Prost, toute son énergie, toute sa bravoure pour conserver son sang-froid dans un pareil moment et l’imposer aux autres. Il était là, entouré de ses hommes, qui attendaient tranquillement ses ordres, sans s’inquiéter du danger qui devenait de plus en plus menaçant ; et cela au milieu de scènes horribles auxquelles ils n’avaient pas l’air de songer. Car, quoi de plus affreux que ce qui se passait alors à leurs côtés ? Ici c’était une maison qui s’écroulait avec un fracas épouvantable ; là, des flammes, longtemps contenues par la résistance d’un mur qu’elles finissaient par crever, s’échappaient par cette ouverture, menaçantes, furieuses et sifflant comme un vent d’automne. Plus loin, de malheureux habitants, surpris par ce désastre, poussaient des plaintes douloureuses, des cris affreux, et jetaient par les fenêtres de leurs demeures enflammées tout ce qu’ils espéraient pouvoir sauver. C’était un spectacle horrible !

Le capitaine Prost était toujours là, debout, immobile, dévorant sa moustache avec rage, ne sachant que faire. Déjà plusieurs fois, il avait vu à travers les flammes la tête d’Albéric se montrant à l’ouverture de la trappe ; il avait entendu sa voix lui demander du secours, non pas pour lui, mais pour Pâquerette ; et, quoique bien près d’eux, il sentait qu’il lui était impossible de les arracher à cette tombe de feu. Comme il souffrait ! Comme son cœur était torturé ! Comme son visage exprimait toute la douleur de sa position !

Tout à coup, parmi les objets que les habitants des maisons voisines jetaient en grand nombre par les fenêtres, un énorme paquet de linge tomba à ses pieds. Cette vue lui inspira une idée subite.

— Pille-Muguet, s’écria-t-il, qu’il y a-t-il dans ta cave ?

— Deux tonneaux, capitaine.

— Que contiennent-ils ? Du vin, de l’eau-de-vie ou du genièvre ?

— Du vin, capitaine.

— Du vin ! Merci, mon Dieu ! Merci ! Ils sont sauvés ! Allons, enfants, à la besogne ; vite, qu’on me débarrasse cette porte.

Et sans plus d’explications, les montagnards, bravant une pluie de feu, se mirent en devoir d’enlever les poutres embrasées qui obstruaient la porte ; en un clin d’œil elle fut libre.

Pendant ce temps le capitaine avait dénoué le paquet de linge, et y prenant un drap il l’avait jeté dans le ruisseau qui heureusement n’était pas tari. Quand ce drap fut bien mouillé, il s’en couvrit de la tête aux pieds, et en prenant deux autres ployés sous son bras, il alla se placer en face de la porte. De là il mesura de l’œil la distance qu’il avait à parcourir, car pour ne pas être asphyxié il allait être obligé de retenir sa respiration et de fermer les yeux. Quant à l’action directe des flammes, il la bravait grâce au drap mouillé dont il était couvert. Lorsqu’il eut bien apprécié le chemin qu’il avait à faire, il marcha droit devant lui d’un pas rapide, franchit le seuil de la porte au milieu d’un nuage de feu et disparut par la trappe.

Quand il fut dans la cave, dire les transports de joie et d’admiration qui l’accueillirent, serait impossible. Pâquerette se jeta à son cou en pleurant ; ne voyant pas en lui un libérateur, mais oubliant plutôt le danger de sa position, pour ne songer qu’à l’héroïque dévouement de celui qu’elle nommait son frère. Quant à Albéric il ne savait comment témoigner sa reconnaissance au capitaine. Il ne put que lui tendre la main en lui disant :

— Hier je vous ai sauvé la vie, mais aujourd’hui vous payez noblement votre dette. Désormais c’est moi qui suis votre débiteur.

— Nous réglerons notre compte plus tard, répondit le capitaine en se dégageant de leurs étreintes ; pour le moment il s’agit de sortir d’ici, et ce n’est pas chose facile. S’il fait aussi chaud dans le four où Satan enferme les damnés, je conçois qu’ils y aient peu d’agrément.

Puis sans plus attendre il défonça un des tonneaux ; plongea dans le vin qui en sortait à grands flots, un des draps qu’il avait apportés, et le jetant sur les épaules d’Albéric :

— À vous, lui dit-il, comptez les marches que vous avez à monter, et ne vous arrêtez pas. Vite ! vite !

— Mais Pâquerette, demanda Albéric.

— Je m’en charge, allez ! Allez !

Albéric monta rapidement, et disparut bientôt au milieu des flammes.

Alors le capitaine, trempant dans le vin l’autre drap, en enveloppa la pauvre Pâquerette, qui malgré le calme de son sauveur, ne pouvait, sans frissonner, songer au voyage qu’elle allait faire. Puis, après avoir soumis à une nouvelle immersion le drap dont il était déjà couvert, il chargea sur ses épaules son enfant bien aimée, et marcha droit à l’escalier. Quand il eut monté quelques marches :

— Pâquerette, dit-il, ferme les yeux et retient sa respiration, voici le moment critique.

— Oui, mon frère, répondit-elle d’une voix faible.

— Silence ! Et ne crains rien, ajouta le capitaine.

Il s’élança aussitôt à travers les flammes qui bourdonnaient à ses oreilles comme un torrent furieux, et il allait franchir heureusement le seuil de la porte, lorsque le pied lui glissa.

— Mort et sang, s’écria-t-il en chancelant.

Il allait tomber, et c’en était fait de lui et de Pâquerette, si Albéric, qui avait fait heureusement la traversée, ne se fut jeté de nouveau au milieu du feu, et ne l’eut arraché à une mort certaine. Il était temps ! Les poutres qui formaient une voûte au-dessus de la trappe s’écroulèrent : un instant plus tard cette cave devenait un tombeau.

Dès qu’il fut hors de danger, le capitaine, sans reprendre haleine, il était trop inquiet de l’état de Pâquerette, courut jusqu’au haut de la Poyat, en passant entre deux murailles de feu, suivi d’Albéric et de ses hommes. Arrivé dans la grande rue, où l’incendie était moins violent, il se hâta de déposer à terre son précieux fardeau ; la pauvre enfant était évanouie.

À ce moment, un montagnard arriva près d’eux en courant :

— Capitaine, dit-il, les Suédois se sont ralliés sur la route de Longchaumois, ils menacent de rentrer dans la ville. Le colonel Varroz est là avec tout le monde, il m’envoie vous chercher.

— Albéric, s’écria le capitaine, le devoir me réclame. Transportez Pâquerette à la maison, et prodiguez-lui des soins. Dans une heure je serai près de vous, et nous partirons tous pour le Val. Hâtez-vous !

En disant ces mots, il s’éloigna suivi de son escorte.

Resté seul, Albéric prit Pâquerette dans ses bras, et se dirigea aussi vite que possible vers la demeure du capitaine, qui n’était pas fort éloignée ; mais il n’avait pas fait cent pas qu’il se trouva face à face avec quatre ou cinq Fâcheux qui sortaient d’une maison abandonnée, dans laquelle ils étaient entrés ou pour y chercher un asile, ou pour s’y livrer au pillage.

— Oh, oh, dit l’un d’eux, voilà un muguet à bonne fortune.

— L’amour au milieu de la guerre et de l’incendie, reprit un autre, c’est chevaleresque !

Albéric voulut continuer son chemin, mais ces hommes firent mine de s’y opposer.

— Livrez-moi passage, leur cria-t-il en tirant son épée de la main droite pendant qu’il soutenait Pâquerette du bras gauche.

Dans ce mouvement le drap qui l’enveloppait tomba, et son visage fut mis à découvert.

— Eh, mais, dit un des Gris, c’est la nièce de Marquis, c’est la belle Pâquerette.

À ces mots, Albéric furieux, les chargea avec vigueur, et en un instant il en mit deux hors de combat. Mais que pouvait-il contre le nombre ? Un violent coup de sabre qu’il reçut par derrière lui coupa son chapeau en deux, lui fendit le crâne et le renversa.

Un des Gris s’empressa de soutenir Pâquerette.

— Qu’elle est belle, dit-il en la regardant.

— Oui, répondit un autre, mais ce que j’aime encore mieux, ce sont les écus d’or du maître. Il faut la lui porter, il nous paiera cher une aussi bonne capture.

Cet avis prévalut. Un de ces hommes la chargea sur ses épaules, toujours inanimée ; et fuyant rapidement par une rue latérale, il disparut bientôt avec ses camarades.

VII

LA SORCIÈRE

L’homme placé en vigie dans le clocher de la cathédrale de Saint-Claude venait de faire retentir douze fois son marteau sur l’airain sonore de la cloche. Tout était calme et silencieux dans cette cité qui, le jour précédent, avait servi de théâtre à tant d’événements divers ; ou du moins, le sombre repos dans lequel elle était alors plongée n’était troublé que par la chute de quelques murailles, qui, minces depuis longtemps, étaient pourtant restées debout, et finissaient par s’écrouler avec fracas, soulevant dans leurs chutes des flots de cendres brûlantes, qui répandaient au loin comme un brouillard de feu.

La lune brillait dans tout son éclat, continuant paisiblement sa course monotone au-dessus de ces tristes débris, et éclairant de ses pâles lueurs ces ruines encore fumantes. Mais pas un être humain dans cette affreuse solitude, pas un cri, pas une plainte, pas un soupir répondant aux faibles éclats des dernières étincelles qui se mourraient. Les habitants, chassés de leurs demeures par le terrible fléau, avaient-ils donc fui pour jamais ? Ou bien avaient-ils donc tous péri dans ce désastre ?

Pourtant quelques habitations avaient été épargnées, surtout dans la partie de la grande rue qui avoisinait la place Louis XI. Non pas qu’on eût cherché à les préserver du sort qui semblait devoir infailliblement les frapper, mais simplement par un effet du hasard ou un ordre de la Providence.

Sous le vaste portail d’une de ces maisons, dont la porte, toute grande ouverte, prouvait assez que ses maîtres l’avaient depuis longtemps abandonnée, une vieille femme était à genoux devant un cadavre, lui prodiguant des soins et cherchant à le rappeler à la vie. Après avoir étanché le sang qui lui sortait d’une large plaie qu’il avait à la tête, et qui, sans être mortelle, avait pourtant été suivie d’un long évanouissement ; après l’avoir pansé avec des linges imbibés d’un liquide dont elle avait le secret, et lui avoir fait respirer des essences qui, bien que fortement concentrées, n’avaient pas produit l’effet qu’elle en attendait, elle avait fini par appliquer sur la poitrine une sorte d’emplâtre composé de plantes à elle connues, et dont le suc acre et brûlant devait, sans doute, ramener la chaleur à la peau et rétablir la circulation du sang. Elle était là depuis la tombée de la nuit, épiant un signe de vie sur le visage de son malade, et mettant à contribution tout ce que la science médicale pouvait lui inspirer. Minuit venait de sonner, et depuis six heures elle attendait.

Enfin le blessé poussa un léger soupir. Aussitôt la vieille lui fit avaler quelques gouttes d’un cordial contenu dans un flacon qu’elle tira de son sein, et l’effet en fut si prompt, qu’il ouvrit les yeux et porta la main à sa tête.

— Où suis-je ? murmura-t-il faiblement.

La vieille ne jugea pas à propos de répondre à cette question, qui pouvait être suivie d’une foule d’autres. C’était là une suite d’explications qu’elle voulait éviter. Elle préféra remettre la mémoire du malade dans son état normal ; et pour cela, elle ne lui dit qu’un nom :

— Pâquerette !

— Pâquerette ! répéta-t-il.

Ce mot eut le succès désiré. Il se mit sur son séant, et, promenant ses regards autour de lui, il chercha à fixer ses idées. Tout-à-coup, apercevant dans la rue, en face de lui, un pan de mur noirci et à demi écroulé, derrière lequel s’élevait un reste de fumée :

— Oh ! Je me souviens, s’écria-t-il ; je me souviens ! Les misérables ! Pâquerette ! Pâquerette ! Ils l’ont emmenée !

— Nous la retrouverons, répondit la vieille.

Au son de cette voix, le blessé qui, pendant qu’il cherchait à se reconnaître, avait oublié la présence de sa compagne, se retourna vivement, et, la considérant avec une sorte d’étonnement stupide :

— Qui es-tu ? lui dit-il.

— Qui je suis, répondit-elle en ricanant ; je suis Pierrette, la vieille Pierrette ; Pierrette la sorcière, comme ils m’appellent.

— Et comment es-tu là, près de moi ?

— Depuis le commencement de la nuit je compte les battements de votre cœur, et je tâche de vous faire revivre, pour vous rendre bientôt à vos amis, à Pâquerette.

Pendant ce court dialogue, le cerveau du blessé avait eu le temps de se calmer un peu. Il considéra longtemps l’endroit où il était ; puis, jetant les yeux sur lui-même, car il se souvenait alors du cruel accident qui l’avait séparé de Pâquerette, il fut pris d’un triste attendrissement en voyant les soins dont il avait été l’objet de la part de cette femme, qui lui était inconnue, et en pensant à la catastrophe dont il avait été victime.

— Mais tu me connais donc, reprit-il, toi qui te dévoues ainsi pour moi ?

— Ne suis-je pas sorcière, répondit la vieille, en faisant accompagner ces paroles de son ricanement habituel.

Il fit un mouvement de frayeur, et ajouta d’une voix émue :

— Tu sais qui je suis ?

— Je sais au moins qu’on vous nomme Albéric. Quant à votre autre nom, si vous en avez un, je l’ignore, quoi que je sois sorcière. Mais je me contente de celui que vous portez ; il me plaît. J’ai mes raisons pour cela.

Albéric respira plus librement.

— Mais comment te trouvai-je ainsi près de moi, dans un pareil moment ? Si ce n’est pas par pure philanthropie que tu agis de la sorte, quel est donc ton motif ?

— De la philanthropie ! Moi, répondit-elle, toujours avec son ricanement sardonique, moi que le grand justicier a menacée vingt fois de sa colère ! Moi qui fais fuir les enfants quand je passe, et à qui le paysan refuse souvent un morceau de pain ! De la philanthropie ! Moi qu’on regarde comme une plaie vivante, et qu’on aurait déjà chassée du pays, si on ne craignait mes maléfices, dit-on ! Est-ce que nous avons un cœur, nous autres filles de Satan, qui tuons les enfants à la mamelle et empoisonnons les bestiaux ? Est-ce que nous avons une âme, nous qui blasphémons Dieu et lui offrons des sacrifices humains ? Est-ce que nous sommes de ce monde, nous dont le souffle pestilentiel donne la mort ? Sommes-nous de la race des fils d’Adam, nous qui ne sentons pas la douleur ? On peut nous torturer, nous labourer la chair, nous briser les membres ; que nous importe ? N’avons-nous pas des secrets contre lesquels viennent se briser tous les efforts des bourreaux ! De la philanthropie, dites-vous ? Est-ce que nous pouvons aimer la mère dont nous tuons la famille, le paysan dont nous détruisons les moissons et dont nous incendions les étables ? Est-ce que nous pouvons aimer ceux dont nous nous disons les semblables, nous qui jetons sur cette terre le tonnerre, la grêle, la peste et la guerre, fléaux terribles, qui nous obéissent en aveugles ? Non ! Que la neige nous engloutisse ! Qu’un rocher nous écrase ! Qu’un torrent nous entraîne ! Qu’à la porte de la chaumière où nous demandons l’aumône le paysan lâche sur nous son chien, et que l’animal furieux nous morde jusqu’au sang et emporte avec un morceau de notre peau, un lambeau des haillons qui nous couvrent ! Que la torture broie nos membres dans ses instruments horribles ! Que le feu dévore nos chairs ! Qu’on nous refuse une tombe en terre sainte et qu’on jette nos cendres au vent ! Ou bien, qu’on nous expose mutilées et sanglantes, à la rapacité des loups et des oiseaux de proie ! Bien ! Bien ! C’est la sorcière ! Mort à la sorcière !

En parlant ainsi, elle s’était relevée, et ses longs cheveux blancs, qu’elle avait rejetés vivement en arrière, laissaient à découvert un large front, naguère pâle et livide, mais qui s’était tout-à-coup coloré par places et était comme illuminé par l’éclat de deux yeux gris qui lançaient une vive lumière.

Albéric tout-à-fait remis, l’avait écoutée en silence ; une larme était venue mouiller le bord de sa paupière ; et quand elle eut fini, il ne put que lui tendre la main, en lui disant :

— Pauvre femme !

Un instant elle hésita à prendre cette main qu’on lui offrait ; puis, se décidant tout-à-coup :

— Merci jeune homme, merci, s’écria-t-elle, merci pour cette parole ! Merci pour la pitié que je lis dans vos yeux ! Dieu vous en tiendra compte là-haut.

— Pauvre femme, dit encore Albéric, qui l’avait bien comprise.

— Pauvre, répondit-elle, oui, je l’étais tout à l’heure. Mais à présent ! oh ! à présent je suis riche, puisque j’ai enfin trouvé dans ce monde un cœur que mon sort a touché ; puisque j’ai enfin entendu une voix humaine me parler sans me maudire. Merci ! Merci !

Albéric s’était levé à son tour. Grâce aux soins de la sorcière, il se sentait déjà en état de pouvoir non seulement marcher, mais d’accomplir un projet qu’il méditait depuis un instant.

— Femme, lui dit-il, ton œuvre n’est pas achevée ; je te dois la vie ; mais qu’est-ce que la vie pour moi ?

— Je vous comprends, messire. Il est au monde un bien qui pour vous est le plus précieux.

— Oui ; et tout à l’heure tu as prononcé un nom qui, plus que tout le reste, a eu la puissance de me ranimer.

— Pâquerette, n’est-ce pas ?

— Tu sais où elle est ?

— Je le sais.

— Alors parle ; et, fut-elle au fond d’un volcan, j’irai l’y chercher.

— Je ne dirai le lieu de sa retraite qu’à un seul homme.

— Et cet homme, quel est-il ?

— Le capitaine Prost.

— Tu sais donc où le trouver ?

— Oui ! À la grotte du Val.

— Et tu connais les chemins qui conduisent à cette grotte du Val, qu’on dit inaccessible pour tout autre que pour celui qui a l’habitude d’y aller ?

— Je les connais.

— Partons alors.

— Partons.

— Un mot encore, ajouta Albéric. Avant de quitter ces lieux, ne me diras-tu pas pourquoi tu m’as secouru et sauvé ?

— Parce que ce matin je vous ai vu dans la rue avec Pâquerette, et que j’ai pensé que vous étiez un ami du capitaine Prost. Un instant auparavant, Klinkanno et quelques-uns de sa bande m’avaient arrachée à la fureur d’un Fâcheux, sur la place Louis XI. Aussi, à présent je suis au capitaine corps et âme. Puisse un jour ma pauvre carcasse lui être utile à quelque chose. J’ai commencé aujourd’hui à payer ma dette.

— Femme, répondit Albéric, tu te venges noblement de l’injustice des hommes.

— Je ne me venge pas, messire ; je rends le bien pour le mal.

— Partons.

En traversant les rues de la ville incendiée, Albéric ne put se défendre d’un mouvement de compassion, en songeant aux terrible conséquences d’un pareil désastre. Mais la sorcière, qui marchait devant lui, ne lui laissa pas le temps de donner un libre cours à ses tristes réflexions. Elle se dirigea vers le bas de la ville aussi vite que le lui permettaient ses jambes cagneuses, et la chaussure de bois qui vacillait dans ses pieds contournés. Arrivée au bord de la rivière, elle la franchit sur un petit pont de bois, et se mit à gravir la côte opposée.

— Où allons-nous ? lui demanda Albéric.

— À Saint-Laurent, répondit-elle.

— À combien de lieues sommes-nous de ce village ?

— À six lieues environ ; quand nous y serons, il fera grand jour ; mais si la marche ne vous fatigue pas trop, tâchons d’arriver à la Rixouse pendant la nuit. Jusque-là je crains les Gris. Nous avons deux pays à traverser ; Avignonet, où il n’y a que deux ou trois masures, et Valfin, qui est un village. On n’y passe jamais sans rencontrer de ces Fâcheux. C’est par là qu’ils se tiennent. Il est vrai qu’aujourd’hui ils ont été si bien écharpés à Saint-Claude, qu’ils doivent avoir besoin de repos. Le capitaine Prost, a bien fait les choses.

— Où sont les Suédois ? ajouta Albéric.

— Ils ont voulu rentrer dans la ville pendant l’incendie ; mais les montagnards leur ont si bien donné la chasse, que s’ils courent toujours, ils doivent être loin à cette heure.

— De quel côté ?

— Ils vont probablement regagner Nantua, à moins pourtant qu’ils ne descendent jusqu’à Clairvaux. Mais que feraient-ils dans une ville ruinée, presque abandonnée ? Depuis vingt ans le sire de Beauffremont, ne laisse-t-il pas ses vassaux mourir de faim et de misère ! Aussi depuis vingt ans que de regrets ont suivi dans la tombe le sire Arthur de Binans !

— Le sire de Binans ! dis-tu ?

— Oui. Dans cette partie des montagnes, il était regardé comme un bienfaiteur ; car il faisait secrètement autant de bien que la plupart des autres faisaient de mal. Oh ! on s’en souvient encore dans le pays ! On ne l’a pas oublié ! Vieux manoir de Binans ! Pourquoi les tourelles, sont-elles démantelées ? Pourquoi la fumée de l’incendie noircit-elle les murailles en ruines ? Noble sire Arthur, et toi, pauvre enfant qui étais tout son espoir ! Vous tous enfin derniers restes d’une glorieuse maison, qui vous vengera ?

En parlant ainsi, la sorcière semblait attendrie ; sa voix, d’ordinaire cassée et glapissante, avait pris un accent triste et douloureux. Quant à Albéric, en entendant faire l’éloge de son père et de sa famille, il s’était senti tellement ému, que pour ne pas céder au désir d’interroger cette femme, et dans la crainte de se trahir peut-être, il s’était arrêté pour se remettre, et avait laissé la vieille continuer son chemin, plongée dans une méditation profonde. N’entendant plus le bruit monotone des pas réguliers de son compagnon de voyage, elle finit par se retourner, et voyant Albéric assez loin d’elle, elle revint vivement à lui.

— Vous souffrez, lui dit-elle, la marche vous fatigue. Du courage, du courage ! Songez à Pâquerette.

— Non, répondit-il, non ; je sens au contraire que la fraîcheur de la nuit me fait du bien. Marchons ! marchons !

Ils continuèrent leur route dans le plus profond silence, absorbés chacun dans des pensées qui sans doute avaient entre elles un grand rapport, mais qu’ils n’osaient s’avouer.

Ils traversèrent Valfin sans encombre ; et il faisait encore nuit, quand ils arrivèrent à la Rixouse. Ce village était plongé dans un calme parfait, aussi rien ne troubla leur passage. La vieille dit à Albéric :

— Maintenant n’en prenez qu’à votre aise, messire, les Gris ne se montrent jamais par ici ; ils y seraient trop mal reçus ; quant aux Suédois, ils ne sont plus à craindre. Ainsi nous pouvons être tranquilles ; s’il est des traîtres de ce côté, du moins ils se cachent et vont faire leurs coups ailleurs.

Albéric était visiblement fatigué. La pâleur de son visage indiquait assez la souffrance qu’il éprouvait. La sorcière s’en aperçut ; elle lui prit vivement la main, et le regardant d’un air inquiet, elle s’écria :

— Votre main est brûlante, votre sang bouillonne dans vos veines !… Appuyez-vous sur moi, messire, et tâchez de surmonter cette faiblesse.

— Mais tu es vieille, femme, répondit-il, et tes membres doivent à peine supporter ton corps souffrant et épuisé !

— Oui, je suis vieille, murmura-t-elle ; oui, j’ai bien souffert. Mais toutes ces tortures qui depuis bien des années me consument, vous me les faites oublier, messire. Ne vous souvenez-vous plus que tout à l’heure, vous m’avez tendu la main ? En prenant dans les miennes, cette main qui m’a comme purifiée des malédictions d’une foule stupide, je me suis sentie rajeunie de vingt ans. Appuyez-vous sur moi, messire, ma force est votre ouvrage.

Puis elle mit presque malgré lui le bras d’Albéric sur son épaule voûtée, et continua à marcher d’un pas ferme et résolu. Elle avait la tête haute, le regard fier ; cette femme, au milieu de sa laideur hideuse et repoussante, avait sur le visage la beauté de la reconnaissance et du dévouement.

Enfin après des efforts inouïs, ils arrivèrent près d’un petit lac qui borde la route, et près duquel fut bâtie jadis la célèbre Abbaye de Grand-Vaux, à une lieue et demie de Saint-Laurent. Là Albéric refusa d’avancer, et tomba épuisé sur le bord du chemin.

— C’en est fait, dit-il d’une voix faible, les forces m’abandonnent ; je sens que je n’irai pas plus loin.

Quant à elle, elle était restée debout devant lui le considérant d’un air abattu, et cherchant un moyen de le sauver, car elle pensait avec raison que si le froid venait à le saisir, il était perdu ; et il fallait au moins encore une heure de marche pour arriver à Saint-Laurent ; et elle était seule, sans ressources, loin de toute habitation :

— Mon Dieu, s’écria-t-elle enfin avec angoisses, le laisseras-tu mourir ici !

— Pourquoi pleurer, femme ! Si c’était là ma destinée, pourquoi vouloir lutter contre elle ? Va ! Abandonne-moi, puisque tu ne peux plus rien pour un malheureux qui méritait peut-être un meilleur sort.

— Vous abandonner, s’écria-t-elle, vous abandonner dans un pareil moment ! Plutôt mille fois mourir ici, à vos côtés !

— Il faut partir, femme, il faut aller à la grotte du Val confier au capitaine Prost la retraite de Pâquerette, c’est ton devoir ! Et si jamais tu la vois cette enfant que j’aurai tant aimée, dis-lui bien que ma dernière pensée fut pour elle.

— Non, reprit la sorcière en s’animant, non ! Il ne sera pas dit que je vous aurai vu expirer là, sous mes yeux, comme un bohémien, un mécréant, sans chercher à vous sauver !

— Eh, que peux-tu pour moi désormais, pauvre femme, répondit Albéric, pendant qu’elle regardait autour d’elle avec une sorte de rage.

— Ce que je puis, s’écria-t-elle comme inspirée d’une idée subite ; vous allez voir !

Elle courut aussitôt dans un champ voisin, qui était entouré d’une claie dont les paysans ont encore aujourd’hui l’habitude de clore leurs héritages, pour en défendre l’entrée aux bestiaux. Elle prit dans cette claie deux grands bâtons de bois vert, de sept à huit pieds de longueur et plusieurs autres de moindre dimension. Après les avoir déposés sur la route près d’Albéric, elle alla dans le lac arracher des joncs, et trois ou quatre voyages lui suffirent pour en amasser une grande quantité. Quand tous ces objets furent réunis, elle plaça les deux grands bâtons à terre, parallèlement, à un pied de distance l’un de l’autre environ. Ensuite elle en fixa un autre avec des joncs, à un pied d’une des extrémités. À quatre pieds de celui-là à peu près, elle en fixa un second, puis deux autres en diagonale, dans cette espèce de rectangle. Quand cela fut fait, elle y ajouta un premier lit de paquets de joncs, dont elle eut soin de lier les extrémités aux bâtons ; sur celui-là elle en mit un autre, puis un troisième, ayant toujours la précaution de lier ces joncs entre eux, afin qu’ils fissent un tout solide et capable de résister longtemps à de fortes secousses. Puis, quand son ouvrage fut achevé, elle regarda Albéric avec un air de triomphe.

— Je ne comprends pas, lui dit celui-ci qui l’avait laissée faire sans lui adresser une seule question.

— Et moi, je m’explique, répondit-elle. Tout à l’heure, je vous ai dit que j’avais de la force, et que vous m’avez rajeunie de vingt ans ; et bien, je veux vous le prouver. Vous allez vous asseoir sur ce lit de joncs, pendant que moi, j’appuierai ces deux brancards, que j’ai laissés libres à cet effet, sur mes vieilles mais solides épaules ; et de la sorte je vous traînerai jusqu’à Saint-Laurent, où nous serons dans une heure.

— Merci, femme ; mais c’est impossible.

— Impossible ! Et pourquoi ?

— Parce que dans une heure tu serais morte d’épuisement.

— Eh, que m’importe ! Si je meurs, vous donnerez à ma pauvre carcasse un peu de terre, et une larme à mon souvenir ; c’est plus que n’en peut espérer une sorcière ! Qu’en dites-vous ? Allons, messire ! Allons, pas de scrupules ! Je vous l’ai dit, je suis forte !

En parlant ainsi, elle se mit en devoir d’aider Albéric à se lever et à s’asseoir sur les joncs ; et quand il y fut installé, elle alla s’atteler à la machine et partit leste et joyeuse. Du reste le blessé n’était pas trop mal à l’aise dans cette position : de cette voiture d’un nouveau genre, les seules parties qui touchassent terre étaient les deux extrémités inférieures des brancards ; et comme la sorcière avait soin de se tenir sur le bord de la route, où il y avait de l’herbe, et d’écarter en marchant les pierres qu’elle rencontrait sur son passage, son malade était plutôt balancé mollement que violemment cahoté.

Ce que c’est pourtant que la puissance d’une pensée sur certaines organisations ! Cette femme était vieille, maigre, chétive ; sa santé, jadis robuste peut-être, s’était depuis longtemps usée dans les privations de tout genre. Sans parler des chagrins, maladie cruelle qui énerve et qui tue, la misère avait depuis de longues années appesanti sur elle sa main de fer. Le mépris, la haine, les insultes s’étaient souvent acharnés à sa poursuite. En un mot, cette femme avait passé par toutes les phases d’une vie de supplices ; elle avait subi de ces épreuves terribles qui flétrissent l’âme et brisent le corps ; cette femme n’avait plus que l’apparence d’un être humain ; la veille encore, c’est à peine si elle avait la force de se traîner de porte en porte dans les rues d’une ville, en mendiant un morceau de pain et pourtant en quelques heures elle avait retrouvé toute la vigueur de sa jeunesse, toute l’énergie de ses premières années. Elle marchait d’un pas ferme, sans paraître s’inquiéter du poids énorme qu’elle traînait à sa suite. Que c’est beau, le dévouement ! Surtout quand il prend sa source dans une noble pensée !

Albéric s’était comme abandonné aux volontés de la sorcière. Dans l’état d’abattement où il se trouvait, son cerveau n’était plus capable de comprendre ce miracle de générosité et de reconnaissance ; il obéissait, il ne pouvait qu’obéir.

En approchant de Saint-Laurent, la vieille aperçut sur la route quelques enfants qui s’enfuirent à son approche, en criant :

— La sorcière ! La sorcière !

Puis, quand elle arriva aux premières maisons du village, elle put voir plusieurs paysans que ces cris avaient attirés sur le seuil de leurs portes, les fermer aussitôt et se hâter de rentrer dans leurs demeures, en faisant le signe de la croix.

— Pauvres sots ! se dit-elle sans ralentir sa marche ; maudissez-moi, poussez des cris sur mon passage ; que m’importe ! Pourquoi ne venez-vous pas me lapider ? Je mourrais contente, car je laisserais un ami dans ce monde.

Et tout en disant ces mots, elle marcha droit à la maison du curé.

La servante du vénérable pasteur était absente ; heureusement, car elle n’eût pas manqué de chasser impitoyablement une telle visite. Ce fut le curé qui vint ouvrir. À la vue de la sorcière :

— Femme, lui dit-il d’un ton sévère, que viens-tu faire ici ?

— Vous demander aide et secours pour un malheureux qui va mourir, si vous lui refusez votre porte.

Pendant cette réponse faite avec un accent pénétré, le curé avait jeté les yeux sur ce bizarre attelage ; car elle avait encore les brancards sur ses épaules, et, devinant aussitôt tout ce qui s’était passé :

— Femme, lui dit-il, d’où viens-tu ainsi ?

— De Saint-Claude. Ce cavalier était blessé ; mais malgré sa blessure il a pu venir jusqu’au lac de l’Abbaye. Une fois-là, ses forces l’ont abandonné ; et il serait mort peut-être au bord de la route, si le bon Dieu ne m’eut inspiré un bienheureux projet et ne m’eut rendu capable de l’accomplir.

— Je lui dois la vie, ajouta Albéric en jetant sur elle un regard languissant.

L’arrivée de la sorcière, et surtout la présence du curé, avaient attiré autour d’eux un groupe de paysans assez nombreux, qui tous écoutaient et attendaient en silence que leur pasteur se prononçât.

— Femme, dit-il d’une voix grave, tu as agi noblement. Cette action te sera comptée un jour.

Ces paroles furent suivies dans l’auditoire d’un murmure d’étonnement. Le curé remerciant la sorcière ! Cela paraissait impossible.

— Quel est cet homme, demanda-t-il, en montrant du doigt Albéric.

Avant de répondre, la vieille Pierrette, qui sentait alors toute sa valeur, promena autour d’elle un regard triomphant ; puis elle répondit d’une voix puissante :

— Cet homme est un ami du capitaine Prost, et le fiancé de Pâquerette, la nièce du curé Marquis.

À ces deux noms révérés tous les assistants se découvrirent. Du mépris et du dégoût, ils en étaient déjà venus à la pitié ; mais alors la pitié elle-même avait fait place au respect.

— Serait-il vrai ? s’écria le prêtre.

— C’est la vérité, répondit Albéric. Et cette femme me conduisait à la grotte du Val, où le capitaine m’attend.

Aussitôt le curé fit signe à deux paysans, qui prirent le blessé dans leurs bras et le portèrent dans la maison. La sorcière rangea son traîneau de joncs sous un hangar, et, pendant qu’on mettait son malade dans un lit bien chaud, elle courut à la cuisine jeter dans un pot d’eau bouillante quelques plantes qu’elle tira d’une des énormes poches qui lui battaient les jambes sous ses haillons. Quand sa boisson fut préparée, elle la porta à Albéric ; puis après la lui avoir fait prendre, elle le laissa seul. Il était environ dix heures du matin lorsqu’ils étaient arrivés à Saint-Laurent. Quand la sorcière vit Albéric installé dans le presbytère, et, par conséquent, hors de danger, elle alla s’asseoir sous la cheminée de la cuisine, où elle espérait peut-être prendre un peu de repos. Mais le curé ne tarda pas à la rejoindre, afin d’apprendre d’elle les événements qui s’étaient passés la veille à Saint-Claude.

Ce récit dura longtemps, car elle n’omit aucune des particularités qui pouvaient rehausser encore la gloire du triumvirat qui défendait la montagne. Elle n’épargna pas davantage les réflexions. De sorte que le soleil avait depuis longtemps dépassé la moitié de sa course, lorsqu’elle eut fini. Plusieurs fois elle s’était levée et était allée à la fenêtre pour observer sa marche. Mais absorbée bientôt par son sujet, elle avait oublié le temps qui s’écoulait. Aussi, lorsqu’elle alla pour la dernière fois regarder l’heure à cette montre éternelle, qui règle, sans jamais se déranger, les jours et les nuits :

— Grand Dieu, s’écria-t-elle, déjà deux heures ! Nous ne pourrons pas arriver ce soir. Mais n’importe ! il faut partir.

— Mais ton compagnon de voyage ?

— Il doit être remis. Quatre heures de sommeil, avec la potion que je lui ai fait prendre, c’est plus qu’il ne lui en fallait.

En effet, Albéric en se réveillant, lorsque la sorcière entra dans sa chambre avec le curé, fut tout étonné de se sentir complètement rétabli. Il avait le cerveau libre ; sa peau, naguère brûlante, avait repris toute sa fraîcheur, et sans sa blessure qui, quoique moins enflammée, le faisait toujours un peu souffrir, il eut pu douter de son malaise passé. Aussi, lorsque la vieille lui eut pansé sa plaie :

— Partons, lui dit-il, et tâchons, s’il se peut, d’arriver ce soir.

— C’est difficile ; mais nous tâcherons.

Il se leva, et, après avoir remercié le curé de sa bienveillante hospitalité, il s’éloigna, précédé de la sorcière. Quant à elle, elle put remarquer, en traversant le village, que les enfants ne fuyaient plus à son approche, et que les paysans ne se hâtaient plus de fermer leurs portes sur son passage et de rentrer chez eux en se signant.

À une lieue de Saint-Laurent, la sorcière s’arrêta :

— Nous allons quitter la grande route, dit-elle à Albéric. Notre chemin direct serait de passer par la Chaux-du-Dombief et le château de l’Aigle ; mais j’ai mes raisons pour ne pas vouloir passer sous le château de l’Aigle, ajouta-t-elle d’un ton significatif. Prenons par ici, messire ; nous allons traverser la forêt de Bonlieu qui s’étend là à notre gauche, et nous descendrons à travers les rochers qui couronnent la chartreuse. Je connais un sentier qui n’est pas trop dangereux.

En disant ces mots, elle prit à travers champs, et bientôt ils pénétrèrent dans un bois, à l’extrémité duquel ils se trouvèrent au sommet de rochers immenses qui bordent le vallon au fond duquel l’abbaye de Bonlieu fut bâtie. Albéric s’arrêta en contemplation devant le magnifique paysage qui se déroulait devant lui.

Du reste, le site de Bonlieu offre encore plus d’intérêt, vu du côté opposé. Des Petites-Chiettes, village situé à un quart de lieue de là, on y arrive par une suite de vallées pittoresques, qui se succèdent les unes aux autres et changent d’aspect à mesure qu’on avance vers la haute montagne. La Chartreuse, qui dépendait alors du château de l’Aigle, est bâtie au bord d’un lac, dans le fond d’une gorge fermée par une ceinture de rochers à pic, hérissés de sapins séculaires, qui, croissant sur le roc nu, semblent défier le bûcheron et braver son audace. C’est un spectacle grandiose que l’aspect imposant de cette nature silencieuse, de ces ruines d’un ancien couvent qui est allé se perdre au milieu de cette affreuse solitude et de ces arbres gigantesques, qui élèvent avec fierté leurs têtes majestueuses jusqu’aux nues, et viennent baigner leurs racines dans les eaux transparentes du lac, où ils semblent se mirer. Là, on n’entend que le bruit monotone et régulier de la hache du hardi bûcheron, et les cris du laboureur et du berger, excitant de la voix leurs bestiaux. Et si on regarde autour de soi, on reste en contemplation en face de ces sites sauvages, de ces excavations de rochers, au fond desquels la vue se lasse à chercher des traces humaines et finit par se perdre dans l’immensité du ciel.

Albéric considérait tout cela avec le silence de l’homme qui admire.

— Que faites-vous donc ? lui dit la sorcière en le voyant s’arrêter.

— Je regarde, répondit-il.

— Venez, venez, nous n’avons pas de temps à perdre.

Bientôt ils arrivèrent au bord du Hérisson, petit ruisseau qui sort du lac de Bonlieu, et dont le cours suit les sinuosités et les accidents de la vallée, dans laquelle le bois se continue, ne laissant çà et là que quelques clairières peu spacieuses. Après avoir traversé ce ruisseau, sur quelques morceaux de rochers, qui sans doute depuis longtemps s’étaient détachés de la montagne, ils suivirent son cours, en évitant toutefois les cascades, mais toujours guidés par le bruit des eaux qui murmuraient à leur droite ; et au bout d’un quart d’heure, ils se trouvèrent dans un site tout à fait à découvert, ayant devant eux une vallée magnifique, dont au loin, il était impossible de deviner la profondeur, et à leur droite le prolongement de la montagne qu’ils venaient de franchir, mais qui en cet endroit est complètement inaccessible. La sorcière s’arrêta, regarda le ciel, et secouant la tête :

— Ce ruisseau, dit-elle, conduit directement à la grotte du Val ; mais pour y arriver, il faut passer par des sentiers difficiles et dangereux. S’y engager à l’heure qu’il est, serait une folie ; le soleil vient de se coucher, il est trop tard. Que deviendriez-vous, vous, blessé et souffrant, si la nuit vous surprenait dans ces passages, dont le jour même on perd souvent la trace, et où le moindre faux pas peut précipiter le voyageur dans des abîmes sans fonds ?

— Que faire alors, demanda Albéric.

— Attendez, dit la sorcière en réfléchissant… Oui !... Venez ! Venez !

— Où me conduis-tu ?

— À une lieue d’ici, chez le vieux Tobi, qui nous donnera un asile pour la nuit. Sa maison est au bord du lac de Narlay. Mais prenons à gauche, messire, il va falloir passer en vue du château de l’Aigle, et quoiqu’il soit perché à mille pieds au-dessus de nous, prenons garde d’être aperçus.

— Le château de l’Aigle, demanda vivement Albéric, il est donc près d’ici ?

— Sur le prolongement de la montagne que nous venons de descendre.

— Et pourquoi toujours l’éviter ?

— J’ai mes raisons.

Et se dirigeant dans la direction qu’elle venait d’indiquer, elle ajouta :

— À cent pas de nous, le ruisseau forme une cascade profonde qu’on nomme le Saut-Girard. Nous allons descendre au niveau du bassin, nous nous glisserons derrière la nappe d’eau, et nous suivrons le rocher derrière lequel nous serons cachés.

Albéric la suivit, mais le cœur lui battait violemment. Après avoir passé sous la cascade, à cent pas plus loin environ, dans un endroit où la roche cesse pour faire place à une pente rapide mais praticable, au bas de laquelle ils marchaient :

— Femme, dit-il, de là peut-on voir le château de l’Aigle ?

— Oui, messire.

Sans plus attendre, il se mit à gravir la pente.

— Que faites-vous ? messire, que faites-vous ? s’écria la sorcière :

Albéric ne l’entendit pas. Il s’arrêta pourtant avant d’arriver au sommet, car de là il pouvait voir ; mais il avait à peine levé les yeux, que tout à coup il poussa un cri, et faillit tomber à la renverse. La vieille, qui l’avait suivi, le retint :

— Qu’avez-vous ? lui dit-elle, qu’avez-vous ?

— Là, s’écria-t-il d’un air égaré. Là, sur cette tour, un spectre immense, un fantôme couvert d’une longue robe blanche !

— Folie, répondit-elle, c’est une vision de vos sens fatigués, ou un brouillard. Venez ! venez !

Et elle l’entraîna rapidement du côté du lac d’Ilay, qu’ils longèrent en suivant le pied de la montagne de l’Aigle, qui le borde d’un côté, tandis que de l’autre, il s’étend mollement sur la pente douce de la côte de Ménétrux-en-Joux.

Après un quart d’heure de marche, pendant lequel Albéric demeura plongé dans un profond silence, ils arrivèrent à la demeure du père Tobie. La sorcière frappa à la porte de son vieil ami, qui les reçut à bras ouverts.

VIII

LA GROTTE DU VAL

Le lendemain, au point du jour, Albéric et la sorcière se remirent en route : ils traversèrent de nouveau la Combe-aux-Follets et longèrent encore une fois le lac d’Ilay, mais sur la rive opposée. La vieille Pierrette, dont une bonne nuit avait rafraîchi les forces et qui était toujours dominée par son idée fixe, s’avançait légère comme à quinze ans. Albéric, de son côté était entièrement remis, et sa blessure elle-même commençait à se cicatriser, grâce à la liqueur merveilleuse de son médecin femelle.

Ils arrivèrent bientôt à l’entrée de ce vallon, qui commence au Saut-Girard, et que la veille ils avaient déjà traversé.

Si à ce moment, c’était le matin, par un ciel pur, une heure avant le lever du soleil, et lorsque déjà il annonce sa venue prochaine par quelques-uns de ces nuages rougeâtres, présages certains du beau temps, si donc, ils avaient été moins préoccupés, le paysage qu’ils avaient devant les yeux, leur eut offert un ample sujet d’admiration.

Au fond : une vaste prairie, que traverse le ruisseau déjà considérablement grossi par une multitude de sources qui lui envoient leur tribut ; en face d’eux : une côte en pente douce, semblable à celle où ils se trouvaient, et qui étend le paysage. À leur gauche : une montagne bardée de rochers à pic, et dont l’uniformité est rompue par un vaste escarpement, au sommet duquel ils eussent pu voir le château de l’Aigle. Au pied de cette montagne, le Saut-Girard, dont la mousse blanchâtre tranche délicieusement sur le reflet noir des bassins. Et à leur droite, deux montagnes d’une hauteur prodigieuse, et couvertes de bois, qui, se rétrécissant à la base, ferment le vallon, et ne laissent entre elles qu’un mince intervalle, derrière lequel est l’horizon. Tout cela est beau, grandiose, sauvage et coquet tout à la fois !

Mais nos voyageurs avaient trop à réfléchir, pour fixer leur attention sur la beauté de cette nature. Seulement, Albéric détournait souvent la tête, et ses regards cherchaient le château de l’Aigle.

Pour arriver au ruisseau, la sorcière avait suivi toujours la côte de Ménétrux, afin, disait-elle, d’être le moins possible en vue des tours de l’Aigle, de sorte qu’ils n’atteignirent le fond de la vallée, que sous la première cascade, délicieuse nappe d’eau qui s’étale en demi-cercle sur la pierre unie, dont le rebord usé et arrondi, lui permet de tomber mollement dans un grand bassin qu’on dirait fait de main d’homme.

— Si j’ai bonne mémoire, dit Albéric en voyant que la sorcière se disposait à franchir le ruisseau, la grotte du Val est sur la rive droite : pourquoi alors ne pas rester de ce côté ?

— Parce que, non loin de nous, le rocher est à pic, et que nous ne pourrions plus avancer. Croyez-moi, je connais les chemins.

Ils passèrent l’eau sur des pierres, contre lesquelles elle se brisait furieuse, où sous lesquelles elle se perdait en grondant, puis, quand ils eurent fait à peu près deux cents pas sur la rive gauche, ils étaient alors à l’entrée du bois, à l’endroit où les deux montagnes se joignent, la vieille s’arrêta :

— À présent, dit-elle, l’important est de trouver au milieu de ces broussailles, le sentier qui doit nous conduire ; et ce n’est pas facile. Comme c’est ici l’entrée des domaines du capitaine Prost et de sa bande, ils ont soin de tenir toujours praticables tous ces sentiers, qui, vous pouvez le voir, se croisent là en tous sens devant nous, afin de dépister le curieux ou le malintentionné qui voudrait pénétrer dans leurs retraites ; le difficile est de trouver le bon. Attendez-moi ici un instant, je vais à la découverte.

Aussitôt elle s’enfonça dans le fourré, et Albéric put l’entendre fureter çà et là comme un chien qui a senti un frais.

Pour lui, il s’était retourné, et avait dirigé ses regards vers le château de l’Aigle, dont, de là, il pouvait au moins deviner la position.

Il semblait vouloir retremper son courage à la vue de ces tours abhorrées. Quand la sorcière revint, elle le trouva plongé dans une sorte de contemplation, et fut obligée de lui frapper sur l’épaule pour lui annoncer son retour.

— À quoi pensez-vous, lui dit-elle ?

— Moi !... À rien… Je t’attendais.

— Venez donc.

Et ils disparurent dans le bois, non sans un dernier coup d’œil jeté par Albéric, dans la direction du château de l’Aigle.

Après avoir franchi cette espèce de gorge, dont il a déjà été parlé, et qui rétrécissant le lit du ruisseau dans une certaine étendue, force les eaux à se précipiter furieuses et bruyantes, et à arriver à la cascade du Val, déjà converties en mousse : au moment où ils allaient pénétrer dans le vallon où est la grotte, ils furent tout-à-coup avertis par un cri de : Qui vive ? Et ils aperçurent au-dessus de leurs têtes un montagnard perché sur une pointe de rocher, la carabine en main, prêt à faire feu.

Albéric fit attendre un instant sa réponse, non pas avec intention, mais absorbé qu’il était par l’inspection à laquelle il se livrait alors. Jusque-là, il n’avait vu de près les partisans du capitaine Prost qu’à Saint-Claude, et par conséquent déguisés en paysans ; le costume de la sentinelle était du nouveau pour lui.

Ce costume, du reste, différait peu de l’autre : c’étaient les haut-de-chausses collants, recouverts à mi-cuisses par la guêtre de cuir qui serrait fortement la jambe, et descendait envelopper le soulier ferré à la semelle très épaisse. Seulement les partisans, au lieu d’avoir l’habit à larges basques ouvert, le portaient fermé, et serré sur les hanches par une large ceinture de cuir, à laquelle étaient fixés le poignard et les pistolets. La lourde et longue épée était suspendue à un baudrier qui leur traversait la poitrine ; et ils portaient le chapeau de feutre rond, relevé d’un côté. Ce qui les distinguait surtout, et leur donnait un singulier aspect, c’était une sorte de cape en peau de mouton, dont ils se couvraient dans les temps de pluie ou en hiver. Mais, au surplus, l’uniformité n’était guère observée, et elle ne pouvait pas l’être, au milieu de la misère dans laquelle ils vivaient.

Albéric ne répondant pas à la sentinelle, celle-ci fut obligée de répéter son : Qui vive ?

— Pour aujourd’hui : Saint-Claude et La Cuzon, répondit-il enfin.

L’avant-veille le capitaine lui avait dit tout bas le mot d’ordre, lorsqu’il l’avait envoyé avec Pâquerette chez la mère de Pille-Muguet.

Le montagnard disparut ; un son de cor retentit, et ils continuèrent leur chemin. Mais celui qu’ils suivaient alors exigeait de grandes précautions, aussi n’avançaient-ils que très lentement.

Ce n’est encore aujourd’hui qu’un sentier excessivement étroit, gratté pour ainsi dire dans le flanc du rocher, qui à cet endroit offre une pente des plus rapides. Tantôt il disparait presque, et laisse le voyageur incertain ; tantôt il se transforme en quelque sorte en un escalier irrégulier, qu’il faut gravir ou descendre en s’accrochant aux arbustes qui poussent dans des fentes, où la nature a oublié un peu de terre. Et quand on songe qu’on a au-dessous de soi un précipice de deux ou trois-cents pieds de profondeur, vraiment ! il y a là de quoi donner le vertige. Du reste, on marche longtemps sans se douter du danger. Le bois est très épais, et à cette époque, où les forêts n’étaient pas exploitées, il devait l’être encore davantage. On ne voit rien, on n’entend que le bruit de l’immense cascade du Val ; on ne sent que la vapeur d’eau, qui s’élève de l’abîme où elle s’engloutit, et retombe en pluie fine et glacée. Mais à un certain endroit, où le rocher est complètement nu et à pic, et où le sentier profite d’une légère excavation pour continuer sa course audacieuse, là le danger est grand ; et l’on peut enfin apprécier le site où l’on se trouve. Du reste, la sorcière le connaissait, car elle s’arrêta en disant à Albéric :

— Attention, messire, nous voici arrivés au passage le plus difficile ; ne jetez les yeux, ni en bas, ni en arrière ; regardez toujours devant vous, et faites en sorte que le pied ne vous glisse pas.

Il suivit le conseil de la vieille, et passa sans encombre.

— À présent, dit-elle, en lui montrant un arbre, tenez-vous fortement à cette branche, et retournez-vous.

Il obéit, et sentit le frisson lui parcourir tout le corps à la vue du danger qu’il venait de courir. Il était alors sur une espèce de plateforme de peu d’étendue, qui est comme suspendue au-dessus d’un gouffre immense. En quittant le bord du ruisseau, le sentier monte continuellement, mais soit qu’il ne s’en fût pas aperçu, soit qu’il fut trop préoccupé de la difficulté du terrain, il ne se vit pas sans pâlir à cent pieds au moins plus haut que le sommet de la cascade, dont la nappe d’eau étroite mais profonde, tombe d’une hauteur à peu près égale avec un fracas épouvantable. Quant au passage qu’il venait de franchir, et dont en avançant il n’avait pu voir le danger, grâce à un massif d’arbres qui le couvrait, il pouvait en juger alors. Ce n’était qu’un mince rebord de six pieds de long à peu près, sur un de large, ayant au-dessus et au-dessous de lui la roche à pic. Là, rien pour se retenir ou pour se guider ; le rocher est perpendiculaire, nu et humide.

— Qu’en pensez-vous, lui dit la sorcière qui remarquait son émotion. Ne se croirait-on pas suspendu le long de la muraille d’un puits. Voyez. Sous nos pieds un gouffre dont les branches des arbres nous masquent la profondeur, que du reste nous pouvons juger au bruit que font les eaux en s’y brisant. Sur nos têtes le ciel, à notre droite, devant nous, derrière nous, partout, des montagnes qui s’élèvent à perte de vue, partout excepté à gauche où l’abîme se continue, laissant l’œil aller au-delà de ses limites, et y deviner une nature jeune, fraîche, riante, qui fait un singulier contraste avec l’aspect imposant, terrible, sauvage du site où nous nous trouvons.

Albéric ne répondit pas, il regardait !

— À présent, continua la sorcière, nous allons descendre. Une fois en bas, nous traverserons le ruisseau devant la cascade ; ou, si les eaux sont trop grandes, nous passerons sous la chute. Le passage n’est pas large, car ce n’est pas comme au Saut-Girard, où le rocher est creusé et forme une excavation, ici il est droit et uni.

Il suivit la vieille comme malgré lui, car il avait peine à s’arracher à la grandeur du spectacle qu’il admirait depuis un instant. Elle s’enfonça de nouveau dans le bois, et quelques minutes après, elle arriva à l’entrée d’une espèce de pont formé d’un seul tronc d’arbre, qu’on avait jeté sur un ravin, le long duquel coulait sans cesse l’eau d’une source abondante qui jaillit presque du sommet de la montagne, et va se perdre dans le ruisseau. De l’autre côté, le pont était gardé par deux montagnards, dont l’un était baissé et tenait dans ses mains l’extrémité de l’arbre, prêt à le précipiter dans l’abîme ; tandis que l’autre armait sa carabine et criait : Qui vive ?

— Saint-Claude et La Cuzon, dit encore Albéric.

Les deux montagnards disparurent, le son du cor se renouvela, et ils passèrent.

De l’autre côté du pont, le sentier descendait en zig-zags, et après plusieurs contours, aboutissait près de la cascade, à un terrain hérissé de pierres volumineuses qui formaient le lit de la rivière ; car, arrivé là, le Hérisson peut revendiquer le nom de rivière.

— Voyez, dit la sorcière, comme les eaux bouillonnent. Plus bas nous trouverions difficilement un gué ; nous voilà obligés de passer sous la cascade.

— Mais c’est impossible, s’écria Albéric, qui, de l’endroit où il était, pouvait croire que l’eau rasait le rocher.

Sans lui répondre, elle lui prit la main, l’entraîna au milieu d’un nuage d’écume, et ne s’arrêta que lorsqu’elle fut adossée au rocher, sous la cascade même ; cette halte avait pour objet de le soumettre aux sensations que fait naître une pareille position.

La nappe d’eau, en passant ainsi devant les yeux, est comme une espèce de voile, à travers lequel on a peine à distinguer les objets. L’eau, en tombant d’une si grande hauteur se divise dans sa chute, et arrive en bas convertie en une pluie fine, qui a à peine touché le sol, que déjà elle se relève, et forme un brouillard continuel. Les couches d’air, chassées sans cesse par le flot qui toujours se succède, produisent un vent terrible, contre lequel il faut lutter, et un froid qui pénètre et qui glace.

Albéric, surpris et effrayé, quitta vivement la main de la sorcière et s’élança vers la rive opposée, heureux de pouvoir s’arracher à cette pénible impression.

— L’aspect de cette cascade, qu’on devrait plutôt nommer le Saut du Val, est plein de grandeur et de majesté, n’est-ce pas ? dit la sorcière en le rejoignant. Plus loin il en est une autre que franchit encore le ruisseau avant d’arriver au vallon dans lequel est le lac de Chambly, où il se perd. Mais celle-là est bien différente. Au lieu de s’élancer ainsi d’un seul bond, quoiqu’elle soit presque d’une hauteur égale, elle glisse doucement sur le rocher en pente, et quand les eaux sont basses, elle ressemble de loin à un autel recouvert d’un voile de guipure. Ici la nature a été bien capricieuse ! Mais ses caprices sont des merveilles.

— À présent où allons-nous, demanda Albéric.

— Nous allons gravir le bois, qui s’élève là devant nous, et monte jusqu’au rocher où est la grotte.

À ce moment Klinkanno parut devant eux, suivi de deux montagnards.

— Arrivez donc, messire, dit-il à Albéric, le capitaine vous attend avec bien de l’impatience.

— En ce cas allez le prévenir.

— C’est-à dire vous conduire près de lui.

— Comment ?

— Ne sait-il pas déjà votre arrivée ! Jamais un étranger ne pénètre dans ces retraites, sans qu’à l’instant il ne soit instruit par un éclaireur. Il y a une heure qu’il vous attend.

Sur la rive gauche du Hérisson, la montagne est couverte de bois, depuis sa base jusqu’à son sommet ; mais sur la rive droite, elle est divisée en deux parties bien distinctes. Le bas n’est qu’un immense talus, sur lequel le bois se continue, et qui, partant du ruisseau, s’élève en suivant une pente rapide jusqu’à la moitié de la hauteur générale, et est surmonté par la roche nue a pic comme une muraille. C’est au milieu de cette roche qu’est la grotte du Val, assez semblable, comme position, à une fenêtre creusée dans un pignon.

Arrivé au sommet du talus, Klinkanno s’arrêta devant une vaste caverne, située au bas du rocher, et dans laquelle étaient réunis une centaine de montagnards. Les uns, enveloppés dans leurs peaux de mouton, étaient étendus sur le sable et dormaient paisiblement, tandis que d’autres faisaient rôtir un quartier de bœuf devant un grand feu.

— Vous allez attendre ici, dit-il à la sorcière, le capitaine m’a expressément défendu de vous laisser monter près de lui, avant qu’il sache la cause de votre présence dans ce lieu.

— J’attendrai, répondit-elle, mais hâtez-vous, messire, ajouta-t-elle en s’adressant à Albéric, demain il serait peut-être trop tard.

Elle entra dans la caverne, et Albéric suivit Klinkanno, qui longeant le bas du rocher, arriva bientôt devant un large escarpement de dix à douze pieds de hauteur, dans lequel une sorte d’escalier avait été creusé. Ils montèrent et se trouvèrent bientôt sur une large et longue terrasse, qui règne presque dans toute la longueur de la vallée, et est formée par un enfoncement de la roche, qui semble là rentrer en elle-même. C’est au milieu de cette terrasse qu’est l’entrée de la grotte du Val.

Le curé Marquis était assis sur un banc formé d’une énorme pierre, entre le colonel Varroz et le capitaine. À la vue d’Albéric, celui-ci s’élança au-devant de lui, et l’embrassa avec effusion. Puis, voyant qu’il avait la tête enveloppée de bandes :

— Vous êtes blessé, lui dit-il ?

Sans lui répondre, Albéric alla s’asseoir sur le banc, et raconta ce qui lui était arrivé dans la grande rue de Saint-Claude.

— Pâquerette a disparu, s’écria le capitaine Prost ; et vous, vous revenez sans elle !

— Ce n’est pas ma faute, répondit Albéric ; cette blessure est mon excuse, et vous ne m’eussiez jamais revu, sans le dévouement d’une femme qui m’a sauvé la vie et m’a conduit ici après mille dangers et mille fatigues.

En quelques mots, il les mit au courant de ce qui s’était passé depuis le moment où il avait été frappé.

— Pourquoi donc, demanda le curé, cette femme a-t-elle agi de la sorte ?

— Elle vous le dira elle-même, comme aussi elle ne veut confier qu’au capitaine le secret de la retraite où Pâquerette est enfermée.

— Elle le sait donc, reprit vivement le capitaine.

— Je vous ai répété ses propres paroles.

— Klinkanno, s’écria-t-il alors en s’adressant à son trompette qui était demeuré debout au haut de l’escalier, que la sorcière vienne à l’instant ; et quand elle sera ici, laisse-nous seuls avec elle. Va !

Klinkanno descendit ; et tous quatre gardèrent le silence, vivement préoccupés de ce qu’ils allaient apprendre.

Bientôt la sorcière parut à l’entrée de la grotte ; mais elle n’avait plus cet air franc et ouvert, cette physionomie heureuse et comme inspirée qu’elle avait conservée pendant tout son voyage avec Albéric. Ses yeux, naguère vifs et brillants, se cachaient alors sous ses paupières baissées, et ils ne se révélaient que par un jet de lumière imperceptible, qui semblait se faire difficilement jour à travers ses longs cils. Son front avait perdu ce teint coloré qu’il avait conservé jusqu’alors ; il était redevenu blafard, jaune, livide ; sa taille s’était recourbée ; tout en elle avait repris sa forme primitive ; la bouche seule était contractée étrangement, et donnait un singulier aspect à sa physionomie.

— Femme, lui dit le curé, approche, et d’abord reçois nos remerciements et nos éloges pour ton admirable conduite. Ce que tu as fait est bien. Dieu t’en récompensera.

En toute autre occasion, elle se fut montrée heureuse de ces paroles ; mais alors elle semblait soumise à des pensées plus graves.

— Je n’ai fait que mon devoir, répondit-elle simplement. La sorcière serait morte avant-hier, sous les coups d’un Fâcheux, sans les Cuanais ; alors la sorcière, qui n’était d’aucun parti, puisque les partis la repoussaient, appartient maintenant corps et âme à ceux qui l’ont sauvée. Toute sa vie elle dira : Mort aux Fâcheux ! Vivent les Cuanais !

— Bien, femme, continua le curé ; mais le tout n’est pas de dire : mort aux Fâcheux ! Vivent les Cuanais ! Il faut encore prouver aux Cuanais que ces paroles partent du cœur.

— La sorcière est reconnaissante, et elle le prouve.

— Tu sais où est Pâquerette ?

— Je le sais !

— Et tu peux nous le dire ?

— Je puis vous le dire.

— Parle donc, s’écria le capitaine ; et si tu dis vrai, tu peux désormais compter sur moi.

— La sorcière n’a besoin de rien, répondit-elle ; si ses paroles sont écoutées, si on a foi en ses serments, elle sera plus que récompensée ; elle sera vengée !

— Vengée !

— Oui, vengée, dit-elle en ricanant.

— Eh bien ! parle, ajouta le curé, parle sans crainte, ta parole sera pour nous sacrée, je te le promets.

— Vous l’entendez, reprit-elle en regardant tour à tour Varroz, Albéric et le capitaine, le vénérable curé Marquis promet à la sorcière de croire à ce qu’elle va dire : allez-vous lui faire la même promesse ?

— Oui, oui, répondirent-ils tous à la fois.

— L’engagement que vous venez de prendre est maintenant gravé dans le ciel ; s’écria-t-elle avec force en se redressant de toute sa taille ; ne l’oubliez pas. Et puisqu’enfin la sorcière peut parler, puisque sa voix peut être entendue, elle parlera, malgré le danger qu’elle court de ne pas être écoutée.

— N’aie aucune crainte, femme, reprit le capitaine, et quel que soit ce misérable, je jure…

— Vous jurez ?

— Oui, je jure qu’il paiera cher cette infamie !

— Eh bien ! donc, armez-vous de tout votre courage ! Rappelez-vous toutes les ruses que vous avez si souvent employées, et qui vous ont toujours réussi, et courez enlever Pâquerette de sa prison. Un seul homme au monde est digne des dangers de cette expédition ; et cet homme, c’est vous !

— Mais où est-elle ? Où est-elle ?

Elle leva le bras droit, et le dirigeant du côté de la cascade du Val, elle s’écria avec éclat :

— Au château de l’Aigle !

— Au château de l’Aigle ! répétèrent à la fois Varroz, Albéric, le curé et le capitaine.

— Oui, au château de l’Aigle, où les Fâcheux l’ont conduite avant-hier, après avoir assassiné celui à qui elle était confiée.

Elle s’arrêta pour attendre l’effet de ces paroles ; mais tous quatre restèrent muets. Albéric, que les paroles de la sorcière avaient frappé comme une commotion galvanique, avait fait un mouvement de haine et d’horreur ; mais il avait retenu une exclamation prête à lui échapper, car il était trop intéressé dans cette cause, pour que son opinion pût avoir quelque poids aux yeux de ses nouveaux amis. Le colonel avait froncé ses épais sourcils, et s’était levé, tordant sa blanche moustache dans ses doigts crispés, pendant que le curé Marquis lançait sur la vieille un regard perçant, qu’elle supporta sans broncher. Quant au capitaine, il venait de faire un serment qui semblait le jeter dans un grand embarras. Du reste, l’accent avec lequel la sorcière avait prononcé ces mots : Au château de l’Aigle ! avait été si vrai, si pénétrant, qu’aucun d’eux n’avait songé à la démentir d’abord. Ce fut le capitaine qui le premier rompit le silence.

— Si Pâquerette est au château de l’Aigle, dit-il, elle est sauvée ! Le sire Antide de Montaigu n’est-il pas des nôtres ?

— Et moi, je soutiens qu’elle est perdue, s’écria tout à coup le colonel, ne pouvant plus se contenir.

Albéric courut lui prendre la main.

— Une vieille haine vous rend injuste, lui répondit le capitaine.

— Oui ! Une vieille haine qui n’a jamais pu éclater ; que dis-je, éclater ! Cette haine, je l’ai renfermée, étouffée dans mon cœur ; car je me devais avant tout à mon pays. Tu le sais aussi bien que moi, curé ; mais toi, enfant, tu n’étais pas au monde alors ; tu n’as pas vu tout ce que j’ai souffert, et tu m’accuses d’être injuste ! Depuis bien des années je me tais ; bien plus, je cherche à oublier ; car, je te le répète, c’était un sacrifice que je devais à nos montagnes. Mais ma mémoire n’est pas si usée, que je ne me souvienne encore aujourd’hui de l’amitié qui m’unissait au sir Arthur de Binans. Arthur, ajouta-t-il en levant les mains au ciel, Arthur, tu m’as pardonné sans doute, car, à ma place, tu eusses fait ce que j’ai fait ; mais si l’heure de la vengeance est venue, oh, elle sonnera, je te le jure !

— C’est impossible, dit enfin le curé.

— Et moi, reprit vivement le colonel, je soutiens que cette femme a dit vrai ; oui, une voix me crie qu’elle a dit vrai.

— Il est un moyen bien simple de savoir la vérité, répondit le capitaine ; je vais aller au château de l’Aigle, je parlerai au sire de Montaigu ; et je verrai bien, à la manière dont il me recevra, s’il est ou non coupable.

— Oui, dit à son tour la sorcière en ricanant, allez au château de l’Aigle, allez, et dans quelques jours, demain peut-être, vous serez conduit en pays bas, où un général français vous fera pendre pour son déjeuner, comme le maréchal de Biron fit à Arbois, en 1595, à l’égard de Joseph Morel, dit le petit-prince, qu’il fit accrocher à un arbre au moment de se mettre à table, ce qui lui procura le plaisir de le voir expirer au dessert[7].

— Femme, se hâta de dire le curé en allant se poser devant elle et cherchant à la dominer, sais-tu bien que ce que tu dis là est une accusation de trahison et de félonie ?

— Je le sais.

— Mais as-tu réfléchi au caractère de celui que tu accuses, à sa position parmi nous ?

— C’est là le sujet de toutes mes pensées depuis deux jours.

— Et sans doute tu as des preuves à nous donner ?

— Elles sont au château de l’Aigle.

— Mais au moins tu as vu Pâquerette ? On t’a dit qu’elle était chez le sire de Montaigu ?

— Je n’ai rien vu, on ne m’a rien dit.

— Si tout cela est vrai, comment donc le sais-tu ?

— Ne suis-je pas sorcière ? répondit-elle en ricanant.

— Femme, lui dit gravement le curé, tu oublies que je suis prêtre.

— Et vous ! vous oubliez la promesse que nous m’avez faite d’ajouter foi à mes paroles.

L’assurance, le ton de conviction de la vieille Pierrette, en imposèrent malgré eux au curé et au capitaine. Ce dernier, plus jeune et par conséquent d’une nature plus facile à s’abandonner, ne pouvait croire à tant d’hypocrisie, de duplicité, d’infamie de la part d’un homme qu’il s’était plu jusqu’à ce jour à admirer. D’autres sentiments agitaient l’âme du curé : malgré lui, le passé lui revenait à la mémoire et lui jetait un doute dans l’esprit ; mais aussitôt le présent se montrait si généreux, si noble, si désintéressé, qu’il faisait pencher de son côté la balance. Après un instant d’attente, il répéta encore :

— C’est impossible !

— Impossible ! répéta la vieille avec son ricanement.

— Oui, impossible ! continua le curé en cherchant à se convaincre comme malgré lui. Oui, impossible ! Hier encore il était ici, et…

— Ici ! répéta la sorcière en relevant vivement la tête.

— Oui, ici ! Il est venu discuter avec nous de graves intérêts, et rien dans sa personne, dans sa conduite, dans ses allures, ne peut donner de soupçons.

— Ici, dit encore la vieille en s’animant ; il était ici, et vous l’avez laissé partir ; il était ici, au milieu de ces rochers, en votre pouvoir ! Il était ici ! Ici, où nulle puissance humaine n’eut pu venir vous l’enlever, et vous l’avez laissé partir ! Vous, le colonel Varroz ! Vous, le capitaine Prost ! Et vous, vous, le curé Marquis ! Oh ! Oh ! Oh ! Maladroits !

Ce mot, maladroits, fut accompagné du ricanement accoutumé ; mais cette fois le ricanement fut articulé d’une façon si étrange que le curé lui-même ne put se défendre d’une certaine émotion.

— Et vous vous dites les défenseurs de la montagne, continua-t-elle ; et vous avez pour mot d’ordre : la Cuzon ! Ce qui signifie le souci, la sollicitude ! Et vous passez dans le pays pour avoir, vous, colonel, une bravoure à toute épreuve : vous, curé, une vaste intelligence ; et vous, capitaine, autant de finesse que de courage ! Oh ! Oh ! Oh !

— Femme, répondit Marquis piqué au vif, tes paroles ont un sens caché que tu nous expliqueras ?

— Une explication ! Vous demandez une explication ! Eh quoi ! je vous dis : Pâquerette a été conduite au château de l’Aigle par des Fâcheux, et cela ne vous suffit pas !

— Elle a raison, s’écria le colonel, qui s’animait de plus en plus aux paroles de la sorcière.

— Mais si nous sommes trahis, reprit le curé, il y a longtemps que la trahison existe. Femme, si tu le savais, pourquoi ne nous as-tu pas prévenus plus tôt ?

— Vous prévenir ? Ah oui ! La sorcière avec ses haillons et sa besace eut été bien reçue dans ces cantons. La voyez-vous d’ici vous arrêter sur une route, dans un sentier au milieu d’un bois, ou dans les rues d’une ville ! Elle vous eut entendu lui dire : Loin d’ici peste vivante ! Va te faire brûler ailleurs ! Car une sorcière, ça doit être brûlé, tout le monde le lui crie chaque jour aux oreilles. Ou bien, la voilà à l’entrée de la forêt, là de l’autre côté, au-dessus de la cascade ; elle a trouvé le sentier, elle avance ; mais une sentinelle lui demande le mot d’ordre, non pas celui de tous les Cuanais, mais celui de votre bande en particulier ; elle ne le sait pas, et un montagnard lui envoyé une balle dans la poitrine. Vous prévenir ! Et pourquoi ? Dans quel but ? La sorcière a-t-elle une patrie, une famille ? Qu’est-ce qu’une sorcière ? Un gibier de potence, que chasse aussi bien le Gris que le Cuanais.

Puis elle baissa la tête et garda le silence. Pendant quelques instants les acteurs de cette scène restèrent comme elle tous muets et immobiles ; Albéric et Varroz se jetaient des regards d’intelligence, pendant que le curé et le capitaine réfléchissaient.

— Et bien, dit-elle, après un instant d’attente, êtes-vous décidés ?

— J’irai au château de l’Aigle, répondit le capitaine.

— En secret ?

— En secret.

— Mais comment, demanda le curé.

— Je cherche.

— C’est facile, ajouta la vieille.

— Facile ?

— Écoutez : aujourd’hui même, tous les serfs de l’Aigle, depuis les chartreux de Bonlieu, jusqu’aux derniers mainmortables apportent leurs redevances à leur seigneur et maître ; car son patriotisme ne lui fait pas oublier ses intérêts ; et vous devez voir que depuis deux ans surtout, l’ennemi n’a pas trop endommagé ses domaines. Il n’a pas paru de ce côté.

— C’est vrai, dirent-ils, tout étonnés d’une semblable remarque.

— Or, continua la sorcière, pourquoi le capitaine ne se déguiserait-il pas ? Il a pour cela des secrets infaillibles qui le rendent méconnaissable, dit-on ? Pourquoi n’irait-il pas se mêler aux tenanciers du comte ? Il pénétrerait ainsi dans son manoir sans danger.

— Il faudrait donc mettre dans la confidence tous ces paysans, objecta le capitaine.

— Non pas ! le père de Klinkanno dépend du château de l’Aigle, puisqu’il habite le village de Ménétrux-en-Joux ; vous pouvez vous fier à lui. Allez le trouver ; dites-lui de vous faire passer aux yeux de tous pour un garçon de ferme arrivé depuis peu des pays bas, de cette façon, vous pourrez l’accompagner sans danger, et sonder le terrain.

— Oui ! c’est cela, c’est cela, s’écria le capitaine. Mais il est peut-être déjà trop tard ?

— Non, il n’est que dix heures, et le rendez-vous général est pour midi.

— Oh ! alors j’ai le temps !

— Ainsi vous êtes décidé ?

— Ce soir je saurai à quoi m’en tenir sur le compte du sire de Montaigu.

— Un mot encore. Puisque vous êtes allé souvent au château de l’Aigle, vous le connaissez sans doute mieux que moi ; cependant, en cas d’alerte, il vous faut un moyen d’évasion.

— J’aurai mes armes.

— Elles se briseraient contre le nombre.

— Je me ferais tuer plutôt que de me rendre.

— Votre mort ne sauverait point Pâquerette. Écoutez-moi donc, et retenez bien ceci : entre l’aiguille de rocher sur laquelle est bâtie la grande tour, et le mamelon où l’on a construit le principal corps de bâtiment, il y a un espace très étroit du reste, mais qui n’a jamais été comblé. Lorsqu’on a élevé le mur d’enceinte, on l’a soutenu sur cet espace par une voûte ; et on en a fait ainsi une sorte de cheminée, d’égout, par lequel on jetait les immondices du château ; mais depuis longtemps il ne sert plus à cet usage. Vous savez qu’entre la grande tour, et le bâtiment occupé par le sire de l’Aigle, il y a une terrasse plantée d’arbres, qui communique par un escalier à la petite cour de la citerne. C’est sur cette terrasse, au pied même de la tour, qu’est l’orifice du trou dont je parle, et qui ne sert qu’à l’écoulement des eaux. Il est fermé par un grillage, qui n’est pas scellé dans la pierre, et qu’on peut lever facilement. Je n’ai pas besoin de vous dire le parti que vous pouvez en tirer. Ce n’est pas qu’en se laissant glisser le long de cette cheminée, qui a bien quarante pieds de longueur, le voyage que l’on ferait alors serait sans danger ; car arrivé au bas, on se trouverait au sommet de cet immense talus de sable et de gravier, qui monte jusqu’au rocher ; mais enfin une fois-là, on est hors du château, et avec ce grandes précautions, on peut, malgré la pente qui est très rapide, descendre jusqu’au fond de la vallée. En tout cas, de cette manière, on a au moins une chance de salut.

Le colonel, le curé et le capitaine l’avaient écoutée sans l’interrompre ; tous ces détails leur causaient un étonnement tel, qu’ils restaient muets de surprise.

— Comment sais-tu tout cela, lui dit enfin le curé.

— Ne suis-je pas sorcière, répondit-elle, toujours en ricanant.

Le capitaine siffla, et Klinkanno parut bientôt.

— Ton père, lui dit-il, va aujourd’hui au château de l’Aigle.

— Oui, capitaine.

— Cours à sa rencontre, et allez tous deux m’attendre sous le Saut-Girard. Pars à l’instant, et hâte-toi.

Klinkanno s’éloigna ; et le capitaine, prenant aussitôt ses armes, dit à la sorcière :

— Je te remercie, femme, des instructions que tu m’as données. Mais un déguisement me serait inutile. J’ai un autre moyen de pénétrer dans le château de l’Aigle. D’ailleurs je suis plus à mon aise ainsi, avec mon épée, mes pistolets, mon poignard ; et cette cassolette qui ne doit plus me quitter, ajouta-t-il, en la baisant avec respect.

— Je ne sais pas quels sont vos projets, répondit-elle, mais je vous répéterai encore : soyez prudent, il y va de la vie.

— C’est ce que je saurai bientôt. En attendant, femme, tu vas rester ici. Ton assurance a pu ébranler mon opinion, mais je suis loin d’être convaincu, aussi je te garde ici comme otage ; car, si tu as menti, tu payeras cher ce mensonge, je le jure.

— La sorcière, reprit-elle avec calme, ne restera pas à la grotte du Val, pendant que le capitaine Prost ira au château de l’Aigle. Sa place n’est pas ici, car son œuvre n’est pas achevée.

— Ce langage mystique n’est plus de circonstance, femme, tu as avancé un fait que je vais vérifier. Si tu as dit vrai, à mon retour tu seras libre ; mais jusque-là tu es ma prisonnière.

— Prisonnière ! moi ! reprit-elle ; vous vous moquez !

Et elle fut prise d’un rire saccadé, qui embarrassa un instant le capitaine. Il se contenta de lui répéter :

— Oui, prisonnière !

Quant à elle, elle haussa les épaules, et retourna tranquillement s’asseoir.

— Vous, Albéric, continua-t-il, le curé va vous donner des instructions que vous devrez suivre de point en point. Nous devions aller tous deux aujourd’hui, porter des munitions et des vivres aux malheureux paysans des environs de Clairvaux et d’Orgelet ; mais il ira seul, après vous avoir dit ce que vous aurez à faire. Pour le colonel, il restera ici et attendra mon retour.

— Capitaine, lui répondit Albéric, ma place n’est-elle pas au château de l’Aigle ? Si Pâquerette y est en effet, ne dois-je pas même avant vous me dévouer pour elle.

— Ce n’est pas seulement Pâquerette que je vais y chercher, s’écria-t-il, c’est la preuve d’une trahison infâme, et peut-être la clef d’un mystère qui voile de plus graves intérêts. C’est moi, moi seul qui puis entreprendre une pareille tâche ; car, je dois compte à Dieu et au pays, d’une coupable négligence, ou d’une trop grande crédulité. Pourtant n’allez pas croire que je m’expose follement. Non ! Le curé vous dira tout à l’heure les précautions que je prends toujours en pareil cas, et vous verrez que je suis aussi prudent que hardi !

Puis, leur tendant la main, il ajouta :

— Adieu ! mes amis ; si ce que nous a dit cette femme est vrai, faites des vœux pour que je réussisse !

— Enfant, lui dit le colonel, d’un ton solennel, le jour de la naissance je t’ai pris des bras de ta mère, et je suis allé te déposer au pied des rochers qui s’élèvent en face du château où tu vas aujourd’hui, et que la Vouivre a choisi pour demeure. Là j’ai puisé dans une source voisine de l’eau que j’ai répandue sur tout ton corps, et levant les yeux au sommet de la roche, j’ai dit : Vouivre ! À toi cet enfant, veille sur lui ! Elle a entendu ma voix, car depuis elle t’a protégé toujours. Chaque fois que tu pars pour une expédition dangereuse, je te rappelle ce second baptême, et je te bénis au nom de notre bon génie. Aujourd’hui encore, reçois ma bénédiction, et puisse la Vouivre ne pas oublier que je t’ai donné à elle.

Albéric et le curé gardèrent le silence, la sorcière tomba à genoux, et le capitaine après avoir reçu la bénédiction du vieillard, s’éloigna lentement, descendit l’escalier de la terrasse et disparut.

IX

LE CHATEAU DE L’AIGLE

La montagne qui domine le vallon d’Ilay, est le commencement de ce que l’on nomme le second plateau du Jura. Entre le Saut-Girard et le lac, elle se sépare en deux parties, et forme un vaste escarpement surmonté d’une courte chaîne de mamelons, que traverse la route de Lons-le-Saulnier à Morez. Ce fut sur la partie de ces mamelons, qui est à gauche de la route, que le château de l’Aigle fut bâti par Jean de Châlon, au commencement du quatorzième siècle, pour protéger la Chartreuse de Bonlieu qui n’en est pas fort éloignée ; et aussi pour défendre le passage, véritable défilé, qu’on peut nommer un des Thermopyles Jura. C’était en face, dans l’autre moitié des mamelons que la Vouivre avait établi sa résidence[8].

Depuis le bas de la vallée, un talus de sable et de gravier monte en suivant une pente très rapide, jusqu’au pied de la roche, qui le domine ensuite de sa façade droite et unie. Mais ce qui fixe de suite l’attention, c’est une pointe de rocher, une sorte d’aiguille, qui s’élève à gauche, en avant de la ligne courbe et assez régulière que suivent les mamelons, et semble avoir été plantée là après coup, tant elle est séparée de la masse. Cette pointe de rocher supportait la principale tour, qu’on nommait pour cette raison, la tour de l’Aiguille.

Du reste l’aspect de la place qu’occupait jadis le château de l’Aigle, est aujourd’hui d’une tristesse désespérante. Dans un espace de huit cents pas de largeur environ, et de mille à douze cents de longueur, on ne trouve qu’un vaste désert, triste, monotone, qui jette dans l’âme une sorte de chagrin involontaire. On ne voit là que des pointes de rochers, et des pierres ; non pas de ces pierres blanchâtres, arrondies, qu’un torrent charrie, ou que la pluie polit par degrés ; mais une pierre grise, noirâtre, sèche, ressemblant plutôt à la lave qu’au calcaire ; en un mot une pierre volcanique, que le simple contact divise en feuilles, ou réduit en poudre. Puis au milieu de cette désolante stérilité, pas une trace de végétation ; pas d’arbres ; pas d’arbustes ; pas de buissons ; rien ! rien ! Que quelques petites plantes pauvres, amaigries, souffrantes, qui cherchent vainement à vivre ; quelques jusquiames habituées à tout braver, ou quelques marguerites, désolées de s’être égarées ainsi, tandis qu’aux limites de ce désert, de gras pâturages étalent fièrement leurs tapis verts, et de magnifiques forêts masquent l’horizon. En un mot ce terrain semble avoir été abandonné par la nature elle-même. Quant aux ruines, il n’y en a plus, si ce n’est un reste de muraille, qui borde encore un des côtés de l’aiguille. On dirait qu’un génie destructeur a passé par là. Car tandis que partout dans le pays, les vieux manoirs étalent fièrement leurs murailles, lézardées il est vrai, mais encore debout, il ne reste rien, ou presque rien qui puisse perpétuer le souvenir d’une gloire passée. La situation seule est digne d’être admirée.

Peut-on comprendre en effet que la pensée humaine ait jamais pu imaginer de construire une citadelle sur ce rocher taillé en pointe, et entouré de mamelons presque aussi aigus et aussi chauves que lui ? Si la position est imprenable, elle est du moins bien hardie, et la simple pensée d’une construction semble une folie. Une seule roche ose s’élever plus haut, mais elle est tellement inaccessible qu’à l’époque où vivait Jean de Châlon, comme on n’avait pas encore découvert le moyen de faire escalader le Saint-Bernard à l’artillerie, on pouvait se moquer d’un tel voisinage. Aussi le château de l’Aigle fut élevé.

Le château de l’Aigle ! Honneur à son fondateur de l’avoir nommé ainsi ! l’homme pouvait seul lutter avec l’aigle ! Lui seul pouvait s’emparer d’un de ses domaines ! Lui seul pouvait détrôner une telle royauté.

Avant que la guerre avec ses ravages, les haines de familles avec leurs passions, et plus que tout cela le Temps avec sa faux éternelle, eussent passé par là, c’était un grand et superbe manoir que le château de l’Aigle. Ce n’est pas qu’il occupât alors entièrement la place, aujourd’hui triste et désolée, qui a été décrite plus haut ; mais cette place, entourée d’une forte enceinte de murailles, défendue par des fossés profonds, formait une sorte d’esplanade bien à découvert, à l’extrémité de laquelle on trouvait encore un fossé et une muraille bastionnée, qu’il fallait franchir avant d’arriver au cœur.

L’entrée principale était du côté du village de la Chaux-de-Dombief ; c’était une porte solide, garnie de fer, et précédée d’un pont-levis. En face de cette porte, de l’autre côté de l’esplanade, étaient une seconde porte et un nouveau pont-levis, au-delà desquels on pénétrait dans le château proprement dit.

Là se trouvait tout ce qui constituait les manoirs au Moyen-Âge. À gauche, du côté de la route, était une immense caserne où logeaient les hommes d’armes, étendant sa façade sur une magnifique cour carrée, au fond de laquelle on avait élevé un pavillon qu’occupaient les pages, les varlets et les écuyers. Du côté de la vallée, cette cour était fermée par un mur, derrière lequel régnait un chemin de ronde, qui longeait les mamelons et se prolongeait tout autour des fortifications intérieures et du côté de l’esplanade par un magnifique bâtiment réservé à la suite du seigneur, et à ses principaux officiers.

Au centre s’élevait le logis du maître. C’était un grand et bel édifice, aux larges fenêtres, aux plafonds élevés, qui communiquait à la tour de l’Aiguille par une terrasse plantée d’arbres.

Contrairement à la règle qui semble avoir toujours été suivie par les seigneurs féodaux du comté de Bourgogne, où tous les châteaux, dont les ruines subsistent encore, présentent aujourd’hui les débris d’une tour principale de forme carrée, celle de l’Aigle était ronde, et l’on ne peut expliquer cette bizarrerie que par la surface arrondie du rocher qui lui servait de base. Cette tour, quoique fort élevée, ne contenait qu’une chambre qui dans le principe avait servi d’arsenal ; mais à l’époque dont il est ici question, les armes avaient été transportées ailleurs. À cette chambre aboutissait un escalier, qui, montant au sommet, donnait accès sur une plate-forme crénelée, sur laquelle flottait au gré du vent la bannière du seigneur, et d’où la vue plongeait d’une hauteur de douze à quinze cents pieds, jusqu’au-delà des vallées du Hérisson.

À droite de cette tour, sur les derniers mamelons, était l’habitation des femmes et de leurs suites, dont les fenêtres donnaient sur la vallée ; mais comme le sire Antide de Montaigu n’avait jamais été marié, depuis longtemps on avait complètement abandonné ce corps de logis. On y arrivait par un prolongement de la terrasse, que par précaution on avait muni d’une grille, qui au besoin, pouvait intercepter le passage.

Derrière, était une cour assez spacieuse, dans laquelle on pouvait descendre depuis la terrasse, par un escalier, qui avait aussi sa grille de fer. Cette cour se nommait la cour de la citerne, à cause d’une énorme citerne, qui s’étendait au-dessous, et qui, disait-on, avait été creusée de main d’homme dans le rocher. Le bâtiment des femmes n’avait ni vue, ni entrée sur cette cour, si ce n’est quelques ouvertures, garnies de barreaux de fer, qu’on avait pratiquées dans l’épaisseur du mur afin d’éclairer l’escalier intérieur, et une petite porte à moitié pourrie, qui depuis bien longtemps était condamnée. Du reste, on comprend cette disposition, quand on songe qu’on avait établi là la résidence de tout le service du château. C’était là qu’étaient les écuries, celles du maître du moins ; les greniers à blé, les magasins à fourrage ; c’était là qu’on entassait tous les produits de la glèbe ; c’était là qu’était le logement de l’intendant des vivres, celui des domestiques ; enfin les cuisines donnaient aussi dans cette cour, à laquelle on arrivait par une voûte qui conduisait au chemin de ronde, près de la muraille intérieure.

Malgré le patriotisme bien avéré du sire Antide de Montaigu, malgré son dévouement à la cause nationale, dévouement dont il avait donné tant de preuves, les populations agricoles et pacifiques n’avaient pas suivi à son égard l’impulsion qui leur avait été donnée par les hommes d’épée qui défendaient la montagne. C’est que, s’il fournissait des armes et des vivres aux partisans commandés par le capitaine Prost et le colonel Varroz, s’il prenait dans ses domaines des hommes qu’il enlevait à l’agriculture pour les envoyer à la grotte du Val, et en faire des soldats, s’il prouvait ainsi de mille manières qu’il voulait être fidèle au serment qu’il avait fait à l’Espagne ou plutôt au pays, de se défendre jusqu’à la mort contre les entreprises de la France, ses vassaux n’avaient vu diminuer ni le chiffre des taxes, ni la longueur des corvées, ni le poids ou la mesure des redevances. Les intendants du comte n’avaient pas cessé de venir fouiller dans les chaumières, pour s’assurer qu’on n’enlevait pas au maître quelques heures de travail. La guerre elle-même, malgré ses ravages, n’avait jamais été une excuse ; au contraire, on semblait toujours en profiter pour devenir plus exigeant. Ce n’est pas qu’il y eût de la part du paysan la moindre pensée d’égoïsme ; il eut donné tout ce qu’il possédait pour la sainte cause, qui chaque jour avait une place dans ses prières ; mais un doute était entré dans son esprit ; lui qui souffrait, lui dont on paraissait chercher à augmenter continuellement la gêne, il n’avait pas les mêmes raisons d’enthousiasme que ceux qui n’avaient qu’à demander pour obtenir. Aussi ses sympathies n’étaient plus les mêmes, aussi, quand on prononçait les noms de Prost, de Varroz, de Marquis et de l’Aigle, on criait vivat au trois premiers, mais on se taisait au quatrième.

Des souffrances physiques aux divagations intellectuelles il n’y a qu’un pas ; et dans ce pays où alors les légendes étaient toutes des récits véritables, le château de l’Aigle, qui déjà inspirait de la crainte et même de la haine, ne tarda pas à devenir le texte de contes merveilleux ; et bien souvent à la veillée, des histoires d’événements surnaturels laissèrent d’affreux cauchemars dans le cerveau des auditeurs. N’étaient-ce là que des visions ? Ou le sire Antide de Montaigu avait-il donné prétexte à ces croyances ? C’est ce que la suite nous apprendra peut-être ; toujours est-il qu’alors le seul nom du château de l’Aigle était pour le simple habitant des campagnes un objet de terreur.

Le jour où le capitaine Prost, cédant à l’influence de la sorcière, s’était décidé à quitter la grotte du Val, pour aller à la recherche de Pâquerette, il était environ onze heures ; une foule considérable de paysans des deux sexes était déjà réunie aux environs du château de l’Aigle. Les uns gravissaient encore la route escarpée qui passe sous ses murailles, tandis que d’autres s’étaient déjà arrêtés devant la porte, et attendaient qu’elle s’ouvrit, tout en causant entre eux des événements qui se passaient alors, ou dormant sur leurs charrettes, chargées des objets qu’ils apportaient à leur seigneur et maître.

Une femme de quarante ans environ, grande, forte, robuste, venait d’arriver au haut de la montagne. Elle avait à la main un long bâton fort mince, et armé d’une pointe de fer, dont elle se servait pour aiguillonner deux bœufs magnifiques qui, attelés ensemble, traînaient une voiture à quatre roues, pesamment chargée. Après avoir franchi la ligne des mamelons, elle s’arrêta au bord du chemin pour ne pas encombrer le passage, et, se mettant à la file d’autres voitures qui étaient arrivées avant la sienne, elle s’arrêta, et releva la tête comme pour reprendre haleine.

— Ouf, dit-elle dans son patois montagnard, m’y voilà enfin ! Ce n’est pas sans peine. À présent, au moins, je puis lever les yeux sans crainte d’être aveuglée.

— Que dites-vous donc là, mère Marguerite, lui répondit un paysan, qui assis sur une pierre, dévorait un morceau de pain de seigle.

— Ah ! c’est vous Gros-Jean ! Eh ! Je dis que je croyais toujours que cette diable de montée n’en finirait pas ; on aurait dit que la route se sauvait devant moi.

— Mais que chantez-vous avec vos yeux ? Vous avez peur d’être aveuglée, dites-vous ?

— Dam ! Croyez-vous donc que je voudrais regarder la tour de l’Aiguille ?

— Et pourquoi pas ? En montant, je l’ai examinée tout à mon aise, et je me disais que si on faisait le plongeon depuis là-haut, on aurait le temps de se repentir en route, au moins.

— Vous avez osé regarder la tour de l’Aiguille ! Oh ! malheureux ! qu’avez-vous fait là ?

— Oui, je l’ai regardée ; après ?

— Et si le fantôme blanc vous avait vu ?

— Quel fantôme, demanda aussitôt le paysan d’une voix altérée, et en se rapprochant vivement de Marguerite.

— Le fantôme, répondit-elle en baissant le ton, le fantôme qui se promène sur la plateforme, et qui laisse voler au gré du vent son ample voile blanc.

— Bah !

— Le jour, quand on le voit depuis le vallon d’Ilay, on dirait un nuage, un brouillard qui s’agite sur la tour ; et la nuit il brille, malgré l’obscurité, comme si le voile qui le couvre était parsemé d’étoiles.

— Que me dites-vous là ?

— Ce que personne n’ignore, et que vous devriez savoir ; mais on se le dit tout bas : vous comprenez.

— Et vous l’avez vu, ce fantôme ?

— Si je l’ai vu ! Plus de cent fois. Tenez, hier encore, je venais de porter ma part de lait à la fromagerie, car cette fois-ci, c’est à moi à avoir le fromage ; et comme je ne veux pas avoir des difficultés avec le fruitier, je suis exacte. C’était à la tombée de la nuit ; je m’en revenais tranquillement, lorsque, un peu avant le Saut-Girard, je regarde par hasard de ce côté.

— Eh bien ?

— Eh bien ! il y était ; comme toujours, sur la plate-forme. Il s’agitait, il se remuait, il allait, il venait ; le vent s’engouffrait dans son voile, et on aurait dit qu’il le déployait en soufflant. Il pendait le long de la tour, et en cachait au moins la moitié.

— Vous avez dû avoir une fameuse peur ?

— Je vous en réponds ! Il y avait même là sur la route un jeune homme qui passait avec la vieille Pierrette, la sorcière : vous savez, celle qui a déjà été brûlée trois fois, et qui toujours est de ce monde. Eh bien ! ce jeune homme a poussé un grand cri en voyant le fantôme, et il s’est sauvé en courant.

— Et vous ?

— Moi ! je suis restée clouée à ma place jusqu’à la nuit noire ; mais comme alors il reste un moment invisible, en attendant que son voile brille, j’en ai profité pour me sauver le plus vite que j’ai pu, et quand je suis rentrée chez nous, j’étais plus morte que vive.

— Y a-t-il longtemps qu’on le voit, ce fantôme ?

— S’il y a longtemps ? Ah ! je vous en réponds ; pour ma part, je l’ai toujours vu. Il y en a qui disent qu’autrefois il ne paraissait pas : mensonge ! Mensonge ! Et la preuve, c’est que la tour est aujourd’hui tout-à-fait abandonnée. C’était jadis l’arsenal ; mais les armes ont été mises ailleurs dans le grand bâtiment du centre. Personne n’y va, pas même le sire de l’Aigle ; elle tomberait en ruines, qu’on n’oserait pas y toucher.

Un bruit de trompettes mit fin à la conversation ; le pont-levis se baissa lentement, et la porte cria sur ses gonds. Aussitôt toute cette foule s’agita ; les groupes qui s’étaient formés en attendant le moment d’entrer, se séparèrent ; chacun retourna à sa voiture, à sa charrette, à sa hotte, suivant que ce qu’il apportait était plus ou moins volumineux, et le défilé commença.

En arrivant sur l’esplanade, tous ces paysans se rangèrent sur deux lignes, laissant entre eux un espace large qui allait d’une porte à l’autre. C’est là que les intendants se promenaient, surveillant l’arrivage. Quand chacun eut pris sa place, quand toutes les voitures furent entrées, un piquet d’hommes d’armes sortit et alla s’échelonner sur la route et sur les hauteurs voisines, afin de veiller à la sûreté du château, dans le cas où quelque ennemi, profitant de cet encombrement, voudrait tenter un coup de main.

Alors le majordome parut à la porte de l’esplanade. C’était un petit homme à l’œil fauve, au front chauve, entouré seulement d’une couronne de cheveux gris ; épais comme un bœuf de Suisse ; et ayant le cou masqué par un triple menton, digne d’un père supérieur d’un couvent de Cordeliers. Il avait la tête nue, et le corps enveloppé dans une vieille houppelande jaunâtre, qui était fixée autour de son énorme ventre par une corde de laine. Il s’avança lentement au milieu de la place restée libre ; et quand il eut bien pris son aplomb sur ses jambes d’éléphant, il planta sur son nez rouge et bourgeonné une paire de lunettes sans branches, qui le lui serraient fort ; puis, après avoir pris sur son oreille une plume qu’il trempa dans une écritoire de buis que lui présentait un aide de cuisine, il déploya, avec toute la gravité dont il était capable, un énorme cahier qu’il tenait à la main, et d’une voix enrouée et rendue par l’effet des lunettes encore plus nasillarde qu’à l’ordinaire :

— Pierre-Martin de la ferme de Saugeot, s’écria-t-il.

— Présent, dit un homme de trente ans environ, au teint basané, aux larges épaules, quoique de petite taille.

Il s’avança, suivi d’une voiture traînée par des bœufs, et derrière laquelle étaient attachés un veau et trois moutons.

— Six sacs de blé, continua le majordome en lisant et en visitant la voiture, et deux de seigle. De plus, cinquante livres de lard fumé ; soixante écus en espèces sonnantes, un veau de six semaines, et trois moutons d’un an, non tondus.

— Voyez, Messire, tout y est, même les soixante écus que voici, répondit le paysan en les tirant d’une bourse de cuir.

— Oui, tout y est, reprit le majordome en recevant l’argent et en le mettant dans une grande escarcelle qui pendait à sa ceinture. Mais le poids, la mesure ?…

— Oh ! je vous réponds…

— C’est ce que nous allons voir. Seulement nous ne mesurerons pas aujourd’hui ; ce serait trop long. Nous nous contenterons de peser, ça revient au même.

Sur un signe de lui, la voiture fut à l’instant déchargée par les intendants et les aides ; les sacs furent, les uns après les autres, placés sur des balances qu’on apporta à cet effet ; les veaux et les moutons furent visités avec soin ; puis, comme tout se trouva dans les règles, il fit un nouveau signe, on rechargea la voiture, et il s’écria avec une sorte d’emphase :

— Pierre-Martin de la ferme de Saugeot, reçu. Passez !

Et le paysan, traversant l’esplanade, entra dans l’intérieur du château.

— Jean Boisson du Frânois, continua le majordome. Douze sacs d’avoine, un cochon pesant deux cent cinquante, un bœuf de neuf cents, et vingt écus en espèces sonnantes.

— Présent, dit un vieillard, dont l’énorme tête blanchie se penchait en avant, et indiquait ainsi une vie tout entière de travail.

La même opération continua pour celui-ci comme pour l’autre, et le majordome satisfait reprit encore :

— Jean Boisson du Frânois, reçu. Passez !

Et le paysan passa.

— François Leblanc des Petites-Chiettes. Vingt sacs de froment, six de farine, huit d’avoine ; un bœuf de huit cents, quatre moutons d’un an, non tondus ; quarante poulets vivants, cinquante livres de beurre, deux milliers de foin ; et quatre-vingt-dix écus en espèces sonnantes.

Le majordome avait dit tout cela d’un trait, mais n’entendant pas sans doute le bruit sur lequel il comptait, il leva les yeux, et voyant devant lui une jeune fille tremblante et les yeux rouges de pleurs :

— Eh bien ! lui dit-il, où est ton père ?

— Il n’a pas pu venir, messire.

— Comment il n’a pas pu venir ? Et ses redevances ?

La pauvre enfant fondit en larmes.

— Voyons ! Ses redevances, où sont-elles ! Ceci n’est pas une plaisanterie. Leblanc est un des plus riches fermiers de nos domaines. Voyons, réponds.

— Hélas ! messire, les Gris sont venus chez nous la semaine dernière ; ils ont tout pillé, tout saccagé. Ils ont emmené nos bœufs et nos moutons ; et en partant ils ont mis le feu à la grange, et tout a été brûlé ; le froment, la farine, l’avoine, le foin ; tout jusqu’aux poulets. Et mon père a été blessé en voulant défendre la ferme. Il est bien malade.

— Mais les redevances ? Les redevances !

— Puisque tout a été brûlé.

— Tout a été brûlé ! Et les quatre-vingt-dix écus aussi probablement ?

— Mon père est malade, dit-elle encore.

— Ah ! Ton père est malade. Eh bien, tu lui diras que si dans huit jours il n’a pas apporté tout ce qu’il doit, il viendra se guérir dans les prisons du château.

— Grâce ! Messire, grâce !

— Laisse-moi en repos.

— Grâce ! Pitié !

— Qu’on me débarrasse de cette péronnelle.

— Des aides l’entraînèrent aussitôt vers la porte de sortie ; mais alors un murmure d’indignation se répandit dans la foule.

— Qu’est-ce que cela ? s’écria le majordome en ôtant ses lunettes, et promenant autour de lui ses petits yeux ardents ; qu’est-ce que cela ? Silence manants ! Ou sinon les hallebardes de nos archers vont vous chatouiller les côtes. Si j’entends encore un mot, je double les taxes pour l’année prochaine.

Puis, voyant que le calme se rétablissait, il rendit à son nez son utile ornement, et continua l’appel :

— La veuve Marguerite Bacholard d’Ilay. Quatre sacs de blé, trois de seigle, un bœuf de huit cents, trente poulets vivants, un fromage, et quarante-cinq écus en espèces sonnantes.

— Présent, dit en s’avançant, suivie de sa voiture, une femme que l’on connaît déjà ; c’était celle qui avant d’entrer avait raconté à un paysan l’histoire du Fantôme de la tour de l’Aiguille.

— Ah ! vous voilà commère, lui dit le majordome d’un ton moitié affectueux, moitié protecteur. Eh bien ! Ne nous manque-t-il rien ?

— Rien, messire, rien, excepté le fromage.

— Oh ! Oh !

— Ce n’est pas de ma faute, allez ! Vous savez comment ça se fait : au village chacun porte son lait à la fromagerie, et chacun a à son tour un fromage ; la dernière fois, mes vaches n’avaient pas de lait ; une sorcière leur avait jeté un sort ; mais je les ai fait exorciser par notre curé, et à présent elles rendent tant que je veux. Attendez un peu s’il vous plaît.

— Soit ! Je vous donne huit jours.

Il examina et fit peser ensuite les autres objets ; puis il ajouta :

— La veuve Marguerite Bacholard d’Ilay, reçu. Passez !

Elle partit d’un air joyeux, heureuse du résultat qu’elle avait obtenu.

— Antoine Pietret, dit Klinkanno, de Ménétrux-en-Joux, cria ensuite le majordome, deux milliers de foin, soixante-dix écus, quatre sacs…

Mais n’entendant rien autour de lui, il s’arrêta.

— Eh bien, dit-il, où est donc Klinkanno ? Holà ! Klinkanno !

Un paysan s’approcha de lui :

— Je viens de le rencontrer, dit-il, près du Saut-Girard. Il y était venu, m’a-t-il dit, pour faire boire ses chevaux. Mais il a cassé une de ses roues ; il lui faut le temps de la raccommoder et de recharger sa voiture ; c’est ce qui le retarde. Oh ! il viendra !

Paraissant se contenter de cette réponse, le majordome continua :

— Pierre Thévenol du Frânois !...

Mais laissons ce lourd personnage continuer sa besogne ; et voyons un peu ce qui se passait dans l’intérieur du château.

Après avoir quitté l’esplanade, et franchi la porte, les voitures arrivaient devant la façade principale du bâtiment occupé par le seigneur. Cette façade était ornée d’un vaste perron auquel on montait par deux escaliers circulaires, sur lequel s’ouvrait la porte des grands appartements. C’était là que le sire Antide de Montaigu s’était installé avec quelques écuyers, afin de passer un nouvel examen des objets que ses vassaux lui apportaient.

Après s’être arrêtées un instant sous l’œil du maître, les voitures prenaient à droite, suivaient le chemin de ronde, et après avoir passé sous la voûte dont il a déjà été parlé, elles arrivaient dans la cour de la citerne. Une fois-là, elles étaient à l’instant déchargées par les valets et les aides, qui, sous les ordres d’intendants chargés de cette surveillance, transportaient tout ce qu’elles contenaient dans des greniers ou des magasins. Puis, quand elles étaient vides, elles reprenaient le chemin par lequel elles étaient venues, traversaient de nouveau l’esplanade, et sortaient enfin du château.

Le jour touchait à sa fin. Depuis un instant, le sire Antide ne voyait plus rien défiler devant lui, et il commençait à s’impatienter.

— Que se passe-t-il donc, dit-il enfin, pourquoi les archers ne rentrent-ils pas ? Et pourquoi ne ferme-t-on pas les portes ?

Un écuyer allant au-devant de ses ordres, courut à l’esplanade ; et un instant après, le majordome parut au bas du perron.

— N’est-ce donc pas fini, lui dit le sire de l’Aigle. Qu’attendez-vous encore ?

— J’attends, monseigneur, un de vos tenanciers de Ménétrux-en-Joux, à qui il est arrivé un accident. Mais il ne peut tarder ; on vient de le voir sur la route ; il monte.

— Son nom ?

— Antoine Pietret, dit Klinkanno.

— Ah ! Le père du trompette des partisans commandés par le capitaine Prost ?

— Oui, monseigneur.

— Tant pis pour lui ! S’il n’arrive pas, que tout le monde rentre, et qu’on lève le pont-levis.

— Le voilà ! Le voilà, cria un valet.

Le majordome marchait déjà à sa rencontre, lorsque le sire de l’Aigle l’arrêta :

— Restez ici, lui dit-il, vous recevrez aussi bien ses redevances devant moi.

Quelques minutes après, le père de Klinkanno parut devant le perron, aiguillonnant une paire de bœufs, qui traînaient une voiture chargée de foin, derrière laquelle il en venait deux autres, dont l’une était aussi chargée de foin, et l’autre de divers objets. Un homme perché sur la première voiture, chantait à gorge déployée une chanson patoise ; à la vue du seigneur, il se tut.

— Tu arrives bien tard, dit le sire de l’Aigle au vieillard.

— Pardonnez-moi, monseigneur, répondit celui-ci, mais j’ai brisé en chemin une de mes roues, et il m’a fallu du temps pour la réparer. J’ai même été obligé d’envoyer un de mes garçons à la grotte du Val chercher mon fils ; il m’a accompagné jusqu’ici.

— Ah ! c’est toi qui chantes ainsi, dit le comte en levant les yeux et en voyant Klinkanno le trompette sur la voiture.

— Hélas, monseigneur ! Il faut bien tuer le temps. D’ailleurs ne suis-je pas musicien !

— Je ne m’attendais guère, je l’avoue, à te voir ici ce soir.

— Ni moi à y venir.

— Comment se fait-il que Prost t’ait laissé libre ainsi toute une journée ? Toi, qui lui est si nécessaire !

— Vous me flattez, monseigneur ! Le fait est que ce matin quand on est venu me chercher de la part de mon père, j’allais partir avec mon capitaine. Mais il paraît qu’il a pu se passer de moi ; il a emmené à ma place Pille-Muguet le lieutenant.

— Ah ! il est parti ce matin, demanda le comte.

— Oui, monseigneur.

— Seul avec son lieutenant ?

— Non, le curé l’a accompagné.

— Le curé aussi ?

— Oui, monseigneur.

— En robe rouge ?

— Dans ces cas-là il est toujours en robe rouge.

— Et, où sont-ils allés ?

— Oh, pour cela, je n’en sais pas plus que vous, le capitaine ne dit pas ses affaires à tout le monde.

Pendant ce dialogue le majordome avait continué ses fonctions :

— Avez-vous fini ? lui dit le sire Antide.

— Oui, monseigneur, tout est parfaitement en règle, sauf le foin qu’il faut encore peser et compter.

— Pour ce soir, c’est impossible répondit le comte. Dans un quart d’heure il fera nuit. Je ne veux pas que le château reste ouvert si tard. Que l’on conduise ces voitures dans la cour de la citerne : Demain on s’en occupera.

— Bien pensé, monseigneur, reprit Klinkanno. Seulement mon père emmènera ce soir ses attelages de bœufs qui pourraient vous gêner ; et il sera ici demain de bonne heure. Quant à moi, je resterais volontiers là, comme je suis, couché sur le foin.

— Malheureusement c’est impossible, répondit le comte en riant ; les règles que j’ai établies ici défendent à tout étranger de passer la nuit dans le château, à moins que ce ne soit par hospitalité. Or, comme tu peux trouver un gîte ailleurs…

— Oh ! Ce que j’en dis, c’est par manière de parler, et puis un peu aussi parce que je tombe de sommeil.

— Tu dormiras aussi bien à la grotte du Val.

— D’autant mieux que j’en ai l’habitude.

Les voitures s’ébranlèrent, et entrèrent dans le chemin de ronde.

— Monseigneur, s’écria Klinkanno, voulez-vous me permettre de continuer ma chanson pour me réveiller ; je me sens en voix ce soir.

— Chante ! Chante, lui répondit le comte en rentrant chez lui.

Klinkanno ne continua pas, mais il recommença sa chanson. C’était une sorte de ballade qu’on chantait en Bresse pour la fête de mai. Quelques-uns des hommes du capitaine Prost l’avaient apprise pendant leurs excursions dans le pays bas ; mais comme les idées qu’elle exprimait étaient tout l’opposé des mœurs et des habitudes graves et sévères de la montagne, elle y avait eu peu de succès. Les montagnards du capitaine étaient les seuls qui l’eussent accueillie et adoptée ; mais c’était par dérision ; ils ne la chantaient que pour se moquer des Bressans, dont ils étaient les ennemis mortels, et pour lesquels ils avaient un profond mépris.

Klinkanno en sa qualité de loustic de la bande, avait été un des premiers à l’apprendre ; aussi la savait-il mieux que personne ; et souvent elle lui servait de récréation. Comme sur cette voiture de foin il ne paraissait pas beaucoup se divertir, il n’avait pas tardé à avoir recours à son remède favori.

Il disait :

Vekia venilo zouli ma,

L’aloueta planta lo ma ;

Vekia veni lo zouli ma,

L’aloueta lo ma planta ;

Lo polé prin sa voleia

Et la voleia santa.

 

Vekia veni lo zouli ma,

La clié de ma méia za ;

Vekia veni lo zouli ma,

Z’a la clié de ma méia ;

La clié de ma méia za

Pindue à ma cinturo.

 

Vekia veni lo zouli ma,

Notron metro lo bon sa !

Vekia venilo zouli ma,

Da bon sa notron metro !

Vo plairait-i de vo levo

Per no bailli à baëre ?

Traduction littérale :

Voici venir le joli mois,

L’alouette plante le mai ;

Voici venir le joli mois,

L’alouette le mai plante ;

Les poules prennent leur volée

Et la volée chante.

 

Voici venir le joli mois,

La clé de ma mie j’ai ;

Voici venir le joli mois,

J’ai la clé de ma mie ;

La clé de ma mie j’ai

Pendue à ma ceinture.

 

Voici venir le joli mois,

Notre maître le bon soir !

Voici venir le joli mois,

Donc bon soir notre maître !

Vous plairait-il de vous lever

Pous nous donner à boire ?

Il en était là, lorsque les voitures, après avoir passé sous la voûte, entrèrent dans la cour de la citerne. Alors, donnant à ses poumons toute la force possible, il continua :

Vekia veni lo zouli ma,

La mariée n’a po sa ;

Vekia veni lo zouli ma,

La mariée est sûla ;

No, la mariée n’a po sa,

All a biu din la fiula.

Traduction littérale :

Voici venir le joli mois,

La mariée n’a pas soif ;

Voici venir le joli mois,

La mariée est soule ;

Non, la mariée n’a pas soif,

Elle a bu à la fiole.

Les voitures s’étaient arrêtées, il descendit, et tout en aidant son père à dételer ses bœufs, il dit encore avec toute la vigueur dont il était capable :

Vekia veni lo zouli ma,

Lou feilles no mariran ;

Vekia veni lo zouli ma,

No mariran lou feilles ;

Loû feilles no faut mariô,

Car alles sin zoulies.

Traduction littérale :

Voici venir le joli mois,

Les filles nous marierons ;

Voici venir le joli mois,

Nous marierons les filles ;

Les filles nous faut marier,

Car elles sont jolies.

Au moment où il achevait ce dernier couplet, il chassait déjà devant lui ses bœufs, qui commençaient à entrer sous la voûte. Il se retourna, et jeta un dernier coup-d’œil autour de cette cour, qu’il semblait quitter à regret ; puis, comme pour surmonter une pensée qui le contrariait, il recommença encore sa chanson, et la continua tout en traversant le château. On l’entendit même encore longtemps après qu’il fut parti ; mais sa voix s’affaiblissait peu-à-peu, à mesure qu’il descendait dans le fond de la vallée.

DEUXIÈME PARTIE

I

ANTIDE DE MONTAIGU

Deux heures s’étaient écoulées depuis l’instant où la voix de Klinkanno, chantant sa chanson bressanne, s’était éteinte peu-à-peu au fond du vallon d’Ilay. Les sentinelles avancées, qu’on avait échelonnées le long de la route et sur les coteaux voisins, étaient toutes rentrées ; les chaînes des pont-levis avaient frémi en soulevant leur lourde masse ; les portes avaient été refermées, et les clefs remises au maître ; tout enfin dans le château de l’Aigle était rentré dans l’ordre. Au bruit, au mouvement qui avait régné là pendant cette journée, avait succédé tout-à-coup le silence le plus complet.

Retiré au fond de ses appartements, le sire de Montaigu avait renvoyé loin son monde, et était reste seul avec un valet, qui, debout près de lui, semblait attendre ses ordres.

La chambre, dans laquelle il se trouvait alors, était une grande salle, à laquelle on arrivait depuis le perron, par un corridor, sur lequel donnaient les portes des autres appartements. Elle était circulaire, et ses murailles supportaient une voûte en forme de coupole assez élevée, sur laquelle avaient été peintes des fresques, grossières il est vrai, mais qui passaient pour être fort précieuses, en raison de leur ancienneté. En face de la porte était une fenêtre garnie de volets extérieurs épais et solides, et qui s’ouvraient de plain-pied sur la terrasse, par laquelle on allait à la tour de l’Aiguille.

À droite en entrant, était une large cheminée, au manteau de laquelle était suspendue une glace de Venise d’un pied carré, enfermée dans un cadre noir de bois d’ébène, aux angles duquel des incrustations de cuivre dessinaient les armes et les chiffres du seigneur de céans. C’était pour le temps un objet de luxe des plus rares. Sur le marbre s’étalaient à chaque angle, brillants et polis deux énormes vases de porcelaine, montés sur des pieds de cuivre ; et au milieu se montrait orgueilleuse et fière, une coupe de bronze, sur les parois extérieures de laquelle avaient été gravées les armes de la maison de Vaudray, qui, à défaut de descendants mâles s’était fondue dans celle des Montaigu. Cette coupe, qui contenait plus d’une pinte de vin, avait appartenu au dernier des Vaudray, qui la vidait d’un trait.

Outre la fenêtre, ou plutôt la porte vitrée, qui s’ouvrait sur la terrasse, il y en avait quatre autres : deux de chaque côté de la cheminée, elles avaient vue sur la cour de la citerne ; et deux à gauche, qui donnaient sur la grande cour de la caserne ; de sorte que, sans se déranger, le maître pouvait surveiller tout ce qui se passait chez lui. Entre les deux fenêtres à gauche, une horloge grossière, ornée de son aiguille unique, et surmontée de son timbre circulaire qui la couvrait comme une cloche, était accrochée au mur à six pieds du sol, et laissait pendre son long balancier, et ses deux poids suspendus à des cordes. Les murailles, jusqu’au commencement de la coupole, étaient tendues de vastes tapisseries, représentant pour la plupart des sujets tirés de l’histoire sainte ; elles étaient toutes à découvert, excepté de chaque côté de la porte d’entrée, où l’on voyait deux portraits en pied, dont l’un représentait le dernier des Vaudray, et l’autre, le premier des Montaigu.

Le milieu de la chambre était occupé par une grande table ronde de bois de chêne sculpté, près de laquelle le sire de l’Aigle était assis dans un vaste fauteuil, les yeux fixés sur le foyer, conservant une immobilité complète.

Après quelques instants de silence ou plutôt de méditation, il se leva tout-à-coup comme s’il venait de prendre un parti, et dit à son valet :

— Va chercher cette femme.

Le valet ouvrit la porte de la terrasse, et sortit.

En l’attendant, le sire de l’Aigle se mit à se promener autour de la chambre, les mains croisées derrière le dos et la tête baissée ; il paraissait en proie à une vive préoccupation.

Un instant après, Pâquerette parut, suivie du valet, qui referma avec soin la porte. Elle était d’une pâleur extrême, et ses yeux rouges et gonflés, indiquaient assez la profonde douleur que lui causait sa captivité.

Le comte ne l’entendit pas entrer ; il était revenu près de la cheminée, et ses yeux s’étaient fixés à terre.

— Me voilà, dit-elle enfin ; que voulez-vous de moi ?

Il se retourna vivement ; et après l’avoir considérée quelque temps, comme s’il eut voulu essayer sur elle l’influence de son regard :

— Approche, lui dit-il.

Elle s’avança gravement, la tête haute, le sourcil contracté ; et sa lèvre crispée donnait à sa physionomie une expression d’ironie méprisante qui ne laissa pas que de faire sur son ennemi une singulière impression. Il se contenta de lui dire :

— Il te tarde de sortir d’ici, n’est-ce pas ?

— Non, Monseigneur, car je sais bien que, si jamais je suis rendue à la liberté, ce bonheur ne me viendra pas de vous. Une fois libre vous ne doutez pas que je n’aille à la grotte du Val dire à ceux qui m’y attendent le lieu où j’ai été renfermée, et le nom de celui qui m’a retenue prisonnière. Aussi je n’espère rien de vous, j’attends avec résignation !

— Attendre ! Dès lors arme-toi de courage, car tu attendras longtemps, sans doute.

— Que m’importe ! Lorsque tant de nobles cœurs se dévouent pour la sainte cause, une pauvre femme ne doit-elle pas être fière de lui faire le sacrifice de sa liberté, de sa vie.

— Pauvre folle ! murmura le comte.

— Folle, dites-vous. Oui, ils sont bien fous, ceux qui vous regardent comme leur providence ; ceux qui, pleins de confiance en vos promesses, en votre loyauté, s’abandonnent en aveugles aux pièges que vous leur tendez.

— Ainsi, reprit le comte, tu as dit adieu à ceux qui t’aiment, et qui te pleurent sans doute en ce moment.

— Je suis résignée !

— Tu n’as pas de regrets ? Ton cœur ne saigne pas à la seule pensée d’une séparation qui peut être éternelle ?

— J’aurai du courage.

— Songes-y bien ! C’est peut-être pour toujours ?

— Pour toujours ! répéta-t-elle en souriant.

Puis, levant les yeux au ciel, et changeant de ton, elle ajouta :

— Oui ! Et comme je vous dis : peut-être.

— Espères-tu donc tromper ma vigilance ?

— Non ! Mais la Providence est grande ; et le capitaine Prost ne m’oubliera pas !

— Le capitaine Prost saura-t-il jamais où tu es !

— La Vouivre ne peut-elle pas le conduire au château de l’Aigle !

— La Vouivre, répéta le comte en pâlissant, pendant que son valet qui n’avait pas quitté la chambre, se signait en entendant prononcer ce nom.

Il garda un instant le silence ; les dernières paroles de Pâquerette avaient jeté dans son âme un trouble involontaire.

— Tu as raison ! reprit-il enfin d’une voix sourde ! Oui ! Le nom qui est sorti de tes lèvres me décide. Tu vas partir, quitter ce château, et cela, cette nuit même.

— Quitter ce château ! Où voulez-vous donc m’envoyer ?

— Loin d’ici ! Loin du pays ! Dans un lieu où le capitaine Prost n’ira pas te chercher, où la Vouivre ne pourrait pas le conduire.

— Mais quel est ce lieu ?

— Tu le sauras dans un moment.

— Ô mon Dieu, murmura-t-elle tout bas, protège-moi !

— Femme ! continua le comte, Dieu m’est témoin que je n’ai jamais ordonné l’enlèvement dont tu as été victime. Ceux qui t’ont conduite ici m’ont mis, je l’avoue, dans un grand embarras. Tu as pénétré mes secrets, donc tu es à moi désormais. Ta mort serait peut-être nécessaire à ma sûreté ; mais je préfère te garder comme otage. Je puis un jour en avoir besoin. Néanmoins par prudence je te fais quitter le pays. Je serai plus tranquille sur ton compte là où je t’envoie que dans ce manoir.

— Soit ! Puisque vous ordonnez, il faut bien que j’obéisse. Seulement je vous prierai de retarder mon départ.

— Tu partiras à l’instant même, répondit le comte froidement ; celui qui doit le conduire et veiller sur toi, est prêt, il t’attend !

— Que vous importe, que je parte un jour plus tôt ou un jour plus tard ?

— Que t’importe à toi-même ?

— C’est impossible, dit-elle tout bas.

Puis, élevant la voix et s’adressant au comte d’un ton plus doux :

— Monseigneur ! ajouta-t-elle, je vous en prie, accordez-moi seulement cette nuit.

Pour toute réponse, il haussa les épaules.

— Eh bien ! reprit-elle fièrement, je ne partirai pas.

— Tu ne partiras pas, répéta le comte avec ironie. Mais tu oublies donc que tu es ici en mon pouvoir ; que je suis maître de ta vie. Quand j’ordonne, ajouta-t-il avec force, on obéit toujours. L’homme à qui je vais te confier est ici ; songe que tu n’as plus qu’à le suivre ; je le veux.

Il alla au portrait du sire de Vaudray qui était à gauche de la porte d’entrée, du côté de la cour de la caserne, il poussa un des clous de cuivre qui fixaient le tableau à la muraille, et ce tableau, tournant aussitôt sur lui-même, livra passage à une vieille femme, qui entra résolument.

À cette vue Pâquerette poussa un cri de surprise, et le sire de l’Aigle recula, comme épouvanté.

— Que vois-je, s’écria-t-il.

— Ce n’est pas moi que vous attendiez, n’est-ce pas, monseigneur ? répondit-elle en ricanant.

— Qui es-tu donc, toi qui ose ainsi pénétrer dans mon manoir ?

— Qui je suis ! Vous ne me reconnaissez pas ?

Et en disant ces mots, elle le regarda en dessous, et elle fut même prise d’un léger frisson, comme si elle eut craint que l’examen qu’elle provoquait, n’eut un résultat.

— Je ne t’ai jamais vue, reprit le comte.

— Ça m’étonne ! car dans le pays, il n’est personne qui ne connaisse la vieille Pierrette, la sorcière, comme ils m’appellent.

— Mais, folle et imprudente, s’écria le sire de l’Aigle, as-tu bien réfléchi aux dangers que tu cours en venant ici chercher à pénétrer mes secrets.

— Vos secrets ! Eh ! Que voulez-vous que j’en fasse ? Si vous me voyez dans votre manoir, ne faut-il pas qu’un motif m’y conduise ?

— Oui ! Mais pour y entrer ne faut-il pas aussi qu’une confidence t’ait été faite !

— Bien répondu, monseigneur ; mais vous remarquerez que si vous m’aviez laissé parler depuis que je suis ici, vous sauriez déjà ce qui m’amène.

— Eh ! bien ! voyons ! parle !

— Vous attendiez le capitaine des Fâcheux, reprit la vieille ; non pas Lespinassou, puisqu’il a été tué l’autre jour à Saint-Claude par Jean-Claude Prost, mais Brunet, qui l’avait remplacé, et avait pris seul le commandement de la bande.

— Comment sais-tu cela ?

— Je pourrais vous rappeler que je suis sorcière ; mais j’aime mieux vous donner une autre raison.

— Parle ! Parle !

— Et d’abord, continua-t-elle en lui montrant une clef, reconnaissez-vous cet objet ?

— Cette clef ! C’est moi-même qui l’ai donnée hier au capitaine Brunet.

— À merveille ! Sachez donc que ce soir à la tombée de la nuit, je venais d’entrer dans le bois de Charésier au-dessus de Clairvaux. Tout-à-coup, j’entends à peu de distance de moi, un grand bruit d’armes ; et du milieu du fourré, dans lequel j’étais cachée, je vois un homme, qui se débattait sous les étreintes d’une vingtaine de Gris. Je n’ai pu distinguer ni son visage ni son costume. Après une lutte très courte, cet homme fut sans doute garrotté, car, la moitié de ces Fâcheux se sépara de l’autre et prit la route de Clairvaux. Il était temps, car au même instant, une multitude de paysans sortit du bois, et se mit à charger vigoureusement ceux qui restaient. Ils voulurent d’abord résister ; mais bientôt écrasés par le nombre, ils prirent la fuite ; et furent poursuivis de divers côtés.

— Continue ! Continue, lui dit le comte, qui semblait prendre à ce récit le plus vif intérêt.

— Quand vainqueurs et vaincus eurent disparu, reprit la sorcière, je sortis de ma cachette, et je me dirigeais déjà vers une caverne que je connais, et où je me proposais de passer la nuit, lorsque des plaintes et des soupirs étouffés frappèrent mon oreille. Je m’avançai de ce côté, malgré l’incertitude d’un danger possible, mais en prenant les plus grandes précautions ; et au bout de quelques pas, je trouvai un homme étendu au pied d’un sapin, à moitié mort ; une balle lui avait traversé la poitrine.

— Et cet homme ? demanda vivement le comte.

— Attendez ! Au bruit que je fis en approchant, il ouvrit les yeux : — Qui es-tu ? me dit-il. — Une pauvre femme qui vient vous offrir son secours. — C’est inutile ! Puis après m’avoir examinée un instant : Je te reconnais, reprit-il, tu es la vieille Pierrette ? — Hélas ! oui, messire ! — Femme ! continua-t-il, tu es bien misérable. Repoussée par les Gris aussi bien que par les Cuanais, tu n’as d’amis nulle part. Sans cesse menacée, chassée, persécutée, tu es en exécration dans le pays. — Vous dites vrai, Messire, répondis-je encore. — Eh bien ! Veux-tu qu’un seigneur puissant et riche te prenne sous sa protection et pourvoie à tous tes besoins ? — Si je le veux ! m’écriai-je, mais c’est le rêve de toute ma vie. — Oui ! oui ! ajouta-t-il après un silence, je puis me fier à toi, car ton intérêt est mis en jeu. Écoute donc : tu vas aller au château de l’Aigle, et tu diras au sire de Montaigu que moi, le capitaine Brunet…

— C’était donc lui ?

— Lui-même ! – Tu diras au sire de Montaigu que j’ai exécuté ses ordres autant que possible. Et n’oublie pas de lui reporter ces paroles telles que tu vas les entendre : Le Père et le Fils nous ont échappé, mais le Saint-Esprit est tombé en notre pouvoir, et il est maintenant au château de Clairvaux.

— Il serait possible, s’écria le comte.

— Voilà ce qu’il m’a dit ; et moi je lui ai répondu : Mais comment arriver jusqu’au sire de l’Aigle ? Prends cette clef, a-t-il ajouté ; elle ouvre une petite porte de fer que tu découvriras facilement au milieu des broussailles dans le fossé du château, qui borde la route à cent pas du mamelon. Tu l’ouvriras, et tu auras bien soin de la refermer sur toi. Puis tu suivras un souterrain fort étroit à l’extrémité duquel tu trouveras un escalier que tu monteras ; et arrivée au-dessus tu attendras en silence. Tu seras alors derrière une porte secrète qui donne dans la chambre du comte, et qui est masquée par le portrait en pied du dernier des Vaudray. Il viendra t’ouvrir lui-même. Et quand il eut achevé, ajouta la sorcière, il fut pris de convulsions terribles qui ne cessèrent que lorsqu’il eût rendu le dernier soupir. Alors, je me suis mise en route et me voici !

Pendant cette conférence, le comte avait fixé sur la vieille un regard perçant, qui cherchait à lire dans le fond de sa pensée. Mais elle avait parlé avec tant de naturel que le doute n’était guère possible, et d’ailleurs la clef n’était-elle pas une preuve suffisante de la véracité de son récit.

Le sire de Montaigu garda longtemps le silence ; mais il était facile de voir que si un instant il avait douté de la sincérité de la sorcière, elle avait fini par le convaincre. Quant à elle, elle fixait sur lui ses petits yeux gris, et le considérait avec une expression de physionomie singulière.

Pâquerette de son côté ne savait trop que penser. Devait-elle ou non interpréter en sa faveur l’apparition bien inattendue de cette femme, dont la présence renversait tous les projets du comte. Toutefois elle espérait que ce contretemps retarderait le moment du départ, et cette pensée fut pour elle non pas seulement une consolation, mais une sorte de victoire, si du moins l’expression de son visage était bien alors le miroir de ce qui se passait dans son âme, car il respirait un air de contentement et de triomphe qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler.

— Je suis prête à partir, dit-elle enfin.

Le comte jeta sur elle un regard courroucé. Mais sans y prendre garde elle ajouta en désignant la vieille :

— Est-ce là ma compagne de voyage ?

Le sire de l’Aigle garda le silence. Ce fut la sorcière qui répondit pour lui :

— Je serai fière, belle demoiselle, de vous tenir compagnie, dit-elle. N’ayez pas peur de moi. Malgré mes haillons, ma misère, et ma réputation, je ne suis pas aussi méchante que j’en ai l’air et qu’on le dit. On se trompe quelquefois sur le compte de ceux qu’on ne connaît pas. L’enveloppe du diamant est brute ; et sans son parfum qui la trahit, la violette resterait enfouie sous les ronces.

En parlant ainsi, elle fixait sur Pâquerette un regard perçant qui la troubla et la fit rêver. Quant au sire de l’Aigle, il s’approcha d’elle, et lui dit d’une voix tremblante de colère.

— Écoute ! La mort du capitaine Brunet est un obstacle à ton départ ; car quel que soit le dévouement de cette femme, je ne puis pas le confier à elle, il te serait trop facile de lui échapper. Me voilà donc forcé de te garder ici jusqu’à nouvel ordre. Mais songes-y bien : si jamais on apprenait que tu es renfermée au château de l’Aigle ; si jamais le capitaine Prost, sur qui tu comptes sans doute, était assez audacieux pour chercher à t’arracher d’ici !… Je te le jure, tu n’aurais que le temps de faire une courte prière.

— J’espère en Dieu, répondit-elle.

— Et maintenant, continua le comte, on va te reconduire à l’appartement que je t’ai donné pour prison.

Puis s’adressant à la vieille :

— Quant à toi, lui dit-il, tu vas rester ici. Cette nuit même, j’aurai sans doute besoin de toi pour une mission importante.

— Je suis à vos ordres, monseigneur.

Le comte fit un signe à son valet. Celui-ci ouvrit la porte de la terrasse, et sortit suivi de Pâquerette, qui pourtant ne s’éloigna pas sans jeter un dernier regard sur la sorcière.

On n’a pas oublié, sans doute, que Klinkanno et son père étaient sortis du château, après avoir laissé dans la cour de la citerne deux voitures de foin qu’ils devaient venir décharger le lendemain matin. Or, lorsque tout fut calme dans la demeure du sire de l’Aigle, lorsque majordome et valets se furent retirés, et que les lumières qui éclataient leurs appartements se furent éteintes, il se fit un certain mouvement dans une des voitures. Une main sortit de l’intérieur, écartant avec précaution les brins d’herbe, et livra passage à une tête, qui après avoir jeté un regard inquiet autour de la cour, se fit bientôt suivre de son corps, et un homme se glissa jusqu’à terre.

Une fois sorti de sa prison, cet homme commença par rajuster ses vêtements passablement froissés ; et après s’être assuré que ses armes étaient en bon état, que ses pistolets n’avaient pas perdu leurs amorces, et que sa dague et sa rapière jouaient bien dans leur fourreau, il se mit en devoir de faire l’examen des lieux.

D’abord il parut assez étonné de voir de la lumière dans la chambre du comte ; un instant il resta indécis, et eut l’air de se demander s’il attendrait que le maître de céans se fut livré au repos ; puis se ravisant bientôt, il prit brusquement son parti, et se dirigea sans hésiter vers une petite porte, dont il a été déjà parlé, et qui donnait dans le bâtiment des femmes, mais dont l’usage avait été abandonné depuis longtemps.

Le but de notre homme était sans doute d’ouvrir cette porte, dont les planches pourries et mal jointes, semblaient ne pas devoir résister. Il chercha donc à l’ébranler en faisant le moins de bruit possible ; mais la serrure qu’il ne pouvait atteindre puisqu’elle était en dedans, résista à tous ses efforts ; et il fut enfin obligé de renoncer à s’ouvrir cette issue.

Vivement contrarié de ce contretemps, il frappa du pied avec colère, et se mit à mesurer de l’œil la muraille, comme pour l’interroger, et lui demander un moyen de la franchir. Mais elle resta muette pour lui ; sa façade ne lui montra que quelques ouvertures fort étroites, garnies de barreaux, et qui éclairaient l’escalier intérieur.

Il revint alors au milieu de la cour, et s’appuyant sur le bord du mur circulaire qui garnissait l’ouverture de la citerne, il paraissait fort embarrassé, lorsque ses regards se portèrent sur le petit escalier qui montait à la terrasse. D’un bond il en franchit les degrés, et arriva à la grille, dont la porte fermée lui barra le passage. Mais cette porte, quelque solide qu’elle fut, était à claire-voie ; et la serrure n’était cachée par rien, il eut bientôt, à l’aide de sa dague, poussé le pêne et fait crier les gonds ; puis il franchit la terrasse, à l’extrémité de laquelle il trouva une seconde grille dont la porte était toute grande ouverte. Il passa outre et arriva enfin au bâtiment des femmes.

À la vue d’une lumière qui brillait à la fenêtre principale de ce corps de logis, notre homme s’arrêta comme pour reprendre haleine ; ou plutôt on eut dit qu’il éprouvait alors un certain mouvement d’hésitation, car il porta la main à sa poitrine, et s’appuya contre le mur d’enceinte. Du reste cette inaction fut de courte durée. L’entrée du bâtiment était restée ouverte ; il la franchit, et après avoir suivi une sorte de corridor fort court, il monta des degrés qui se trouvèrent devant lui.

Mais là, une nouvelle difficulté vint ralentir son ardeur. Le sommet de l’escalier était éclairé par une lumière qui sans doute sortait de la chambre vers laquelle il se dirigeait, et dont la porte était restée ouverte. Il fallut alors redoubler de précautions. Semblable à un serpent qui le soir, aperçoit un rossignol chantant joyeusement au milieu d’un massif, et qui se glisse de branche en branche, de feuille en feuille, jusqu’à sa victime, notre homme, retenant d’une main son épée, dont le moindre choc pouvait trahir sa présence, et s’appuyant de l’autre à la muraille, continua son ascension avec une extrême prudence, s’arrêtant quelquefois pour écouter, et avançant ensuite, encouragé par le silence qui l’entourait.

Enfin, la lumière, augmentant toujours à mesure qu’il approchait, l’éclaira tout entier, et il put plonger un regard avide dans l’intérieur de l’appartement.

Cette chambre était non seulement déserte, mais encore presque nue, quoique pourtant elle conservât quelques traces d’une récente habitation. Un lit de bois grossier était disposé de façon à faire croire que celui qui occupait cette pièce allait se mettre au lit, lorsque sans doute on était venu le déranger ; quelques tisons fumaient encore dans le foyer ; et une bible toute grande ouverte, étalait ses pages jaunies à la lumière d’une lampe placée sur une table, près de la cheminée, et à côté de de laquelle se dressait boiteux et vermoulu un escabeau de bois, dont l’aspect seul attestait d’un long et antique usage.

En examinant cela de la place où il était, notre homme semblait ne pas vouloir croire à l’évidence. L’espèce d’inquiétude qui jusqu’alors était restée peinte sur ses traits, fit place alors à un désappointement tel qu’il fut pris d’une sorte de tremblement nerveux, comme si la colère, qui commençait à lui monter au cerveau, était plus forte que sa volonté.

— Rien ! se dit-il, en laissant tomber le long de son corps ses poings serrés ; rien ! Serais-je arrivé trop tard ?

Il regarda encore autour de lui comme pour bien s’assurer que sa première inspiration ne l’avait pas induit en erreur, et il se dit encore :

— Rien ! Rien ! Oh ! Si on m’a trompé !

Car en ce moment il obéissait à un instinct qui lui disait de chercher au moins un indice, une trace qui put attester à ses yeux le passage de la personne qu’il cherchait, et il ne voyait rien, rien qui fut capable de fixer sa pensée.

Depuis un instant il était là, immobile, se perdant en conjectures, ne sachant que faire, où aller, lorsqu’il crut entendre du bruit au-dehors. Il revint aussitôt sur l’escalier, et se baissant pour écouter, il distingua bientôt des pas qui s’approchaient. Il n’y avait alors pour lui que deux partis à prendre : attendre bravement ou se cacher. Mais il paraît que la ruse avait dans son plan de conduite une part plus grande que l’audace, car il regarda autour de lui, et trouvant une porte en face de la chambre qu’il venait de quitter, il la poussa, et disparut.

Un instant après, il put entendre quelqu’un monter l’escalier, et une clef crier dans une serrure, et lui annoncer par là qu’il était prisonnier dans ce bâtiment.

Pâquerette, car c’était elle, qui reconduite par le valet du comte, rentrait dans son appartement, ne fit que traverser la chambre, et courut se mettre à la fenêtre, ou déjà elle était restée toute la soirée, plongeant avec avidité son regard dans l’obscurité, et prêtant l’oreille au moindre bruit, au moindre souffle.

C’est que la voix de Klinkanno était arrivée jusqu’à elle dans cette soirée ; c’est que la ballade avait percé les murs de sa retraite ; c’est que ces paroles lui avaient dit de veiller ; c’est que, quelque vague que fut ce signal, il avait été pour elle un chant de victoire ; aussi elle attendait, bien certaine de ne pas attendre en vain. Qu’on juge donc de son désespoir, lorsqu’on vint l’arracher à sa prison, qui lui était devenue chère depuis un instant ! Et plus tard combien elle dut souffrir, lorsqu’on lui parla de voyage, de quitter le château ! Sa lutte avec le comte, son refus de s’éloigner, sa résistance opiniâtre, et enfin la joie qu’elle laissa éclater, malgré elle, à la vue de la sorcière ; tout cela était l’œuvre de la ballade, de cette chanson, qui sous une forme naïve et grossière, lui avait fait entendre les mots : secours et liberté.

Ne pouvant arriver à la cour de la citerne, d’où la voix était partie, elle s’était dit : puisque je ne puis pas aller à eux, ils viendront à moi. Et elle n’avait pas quitté sa fenêtre, dont la vue, bien que dominée à gauche par la tour de l’Aiguille, plongeait néanmoins jusqu’au fond du vallon d’Ilay. C’était de là, peut-être qu’un nouveau signal lui arriverait. Du reste, de quelque côté qu’il vint, elle était préparée.

Elle n’attendit pas longtemps. Dès que l’homme qui l’avait reconduite, se fut éloigné, dès que le silence se fut rétabli, le mot : Pâquerette, prononcé à voix basse vint frapper son oreille. Elle se retourna aussitôt, et, apercevant sur le seuil de la porte le mystérieux visiteur qui s’était introduit chez elle, sa physionomie rayonna d’une joie qui semblait dire : Enfin ! Je ne me suis pas trompée. Mais elle resta muette. Elle se contenta seulement d’approcher un doigt de ses lèvres ; puis, se penchant en dehors de la fenêtre, elle écouta encore un instant ; ensuite, convaincue qu’ils étaient bien seuls, elle courut se jeter dans les bras du nouveau venu, en lui disant bien bas :

— Mon frère ! Mon sauveur !

— Oui ! Ton frère, répondit celui-ci, en la pressant sur son cœur, mais ton sauveur ! Pas encore ! Il faut sortir d’ici !

— Oh ! Nous en sortirons !

— Je l’espère bien, puisque j’y suis venu ; mais, ma tâche est difficile.

— Rien n’est difficile pour le capitaine Prost, s’écria Pâquerette.

— Oui ! C’est ce que tout le monde dit, répondit le capitaine. Et pourtant que faut-il pour détruire toute cette belle réputation ? Rien ! Moins que rien ! Une balle ou un coup d’épée. Mais ce n’est pas pour parler de cela que je suis venu.

Il alla écouter encore à la fenêtre et sur l’escalier, afin de s’assurer que personne ne songeait à les surprendre, puis il revint près de la jeune fille, et la faisant asseoir sur ses genoux, car il n’avait qu’un siège à sa disposition :

— Il est donc vrai, lui dit-il, tu as été enlevée par les Fâcheux, et conduite ici ?

— Oui, répondit-elle ; du moins telle a toujours été ma pensée, car je ne me souviens pas de ce qui s’est passé depuis le moment où tu es venu m’arracher aux flammes de Saint-Claude, jusqu’à celui où je me suis réveillée dans cette chambre, et où j’ai compris enfin que j’étais prisonnière du sire de l’Aigle.

— Prisonnière du sire de l’Aigle ! répéta le capitaine. Mais cet homme est donc un traître ?

— Le plus lâche de tous les traîtres.

— Infamie, s’écria le capitaine. Mais quel est son but ? Que veut-il ?

— Je l’ignore.

— Sans doute il a reçu des propositions de la France. Oh ! Malheur ! malheur à lui ! Mais plus tard nous nous occuperons de cet homme. Pour le moment ne songeons qu’à quitter ce château, et le plus promptement possible.

— Oui, mais comment ? Les pont-levis sont baissés, les portes fermées, et des sentinelles veillent sur les murailles.

— C’est difficile et surtout dangereux, je le sais, répondit le capitaine. Pourtant voici mon projet : À l’extrémité du chemin de ronde, du côté de la route, la muraille n’est pas fort élevée ; et au pied du mur en dehors, le rocher présente une petite plateforme, sur laquelle on peut s’établir un instant. Une fois là on est sauvé, car la roche offre des aspérités, dont on peut se servir comme d’une échelle. L’important pour nous c’est d’arriver jusqu’au mur d’enceinte sans être découverts ; et je l’espère d’autant mieux que la nuit est noire.

— Et pour descendre, comment faire, demanda Pâquerette.

— Regarde, lui répondit le capitaine.

Il ouvrit son pourpoint, et laissa voir une corde roulée autour de son corps. Puis il ajouta :

— Ce qui me contrarie pour le moment, c’est que le comte veille encore. J’ai vu tout à l’heure de la lumière aux fenêtres de son appartement.

— Oui : j’en viens ! Il m’avait envoyé chercher ; et sans un miracle, tu ne m’eusses pas trouvée ici. Il voulait me faire quitter ce château, il voulait m’envoyer je ne sais où, mais loin, bien loin d’ici ; sous la conduite d’un homme, qui heureusement n’est point venu.

— Cet homme, qui est-il ?

— Le capitaine Brunel ; il a été tué aujourd’hui près de Clairvaux.

— Comment sais-tu cela ?

— Par une vieille femme qu’il a envoyée à sa place près du sire de l’Aigle.

— Une vieille femme ! répéta le capitaine, à qui un souvenir revenait involontairement à la pensée. Son nom ?

— Elle se dit sorcière, et se nomme Pierrette, je crois.

— Pierrette ! C’est impossible ; je l’ai laissée ce matin à la grotte du Val avec l’ordre de la garder prisonnière jusqu’à mon retour.

— Elle est en ce moment auprès du comte.

— Ici, murmura le capitaine : comment a-t-elle pu quitter le Val ? Que vient-elle faire au château de l’Aigle ? La nuit ? Est-ce pour nous servir ? Ou par trahison !

— Un instant, répondit Pâquerette, j’ai cru qu’elle appartenait au comte ; mais il ne la connaissait pas, il ne l’avait même jamais vue. Tout ce que je puis dire, c’est qu’elle m’a continuellement regardée d’une façon singulière, et que ses paroles avaient un sens caché que je ne pouvais comprendre.

— Mais, s’écria le capitaine, c’est elle qui nous a dit : Pâquerette est au château de l’Aigle.

— Elle ?

— Oui ! elle ! elle-même ! Quelle est cette femme ? D’où vient-elle ? Quel est son but en se dévouant pour nous ? Car je ne puis croire qu’elle veuille nous trahir. Déjà elle a sauvé la vie à Albéric.

— Albéric ?

— Oui, Albéric qui a été blessé en voulant te défendre, et qui serait mort sans elle.

— Voilà donc pourquoi, s’écria Pâquerette, en qui la reconnaissance soulevait tous les doutes, voilà donc pourquoi un instinct secret m’attirait vers elle, et me la faisait aimer.

— Tu as raison, répondit le capitaine, comme toi, je ne doute plus ; comme toi, j’ai foi en cette femme ; et si elle est ici, c’est qu’elle savait que je devais venir, et que sans doute elle veut veiller sur nous. Mais je ne puis me défendre d’une pensée : c’est que cette femme a un secret, secret qu’elle nous révélera peut-être un jour, et qui pourra éclaircir plus d’un mystère.

— Un mystère, répéta Pâquerette en baissant la voix. Mais ici, dans ce château, tout est mystère. La nuit j’ai cru entendre sortir de dessous terre des cris, des plaintes, des sanglots qui ébranlaient les murailles jusque dans leurs fondements. Et le jour il semble que dans la tour de l’Aiguille une voix douce et plaintive chante douloureusement, et ne se tait que lorsque le fantôme blanc paraît sur la plateforme.

— Le fantôme blanc ! Tu l’as vu ?

— Hier, pendant toute la journée, il n’a cessé de se montrer, et on eut dit qu’il avait toujours les yeux fixés de mon côté. Le soir, il avait disparu, et je m’étais mise à ma fenêtre, où je pleurais en regardant la vallée, lorsque je l’ai aperçu se promenant gravement à travers les arbres de la terrasse. Tout à coup il courut à la seconde grille, qu’il ébranla comme s’il voulait l’ouvrir, en fixant sur moi ses yeux sanglants. Alors j’eus peur, et je me sauvai au fond de ma chambre.

— Ce n’est donc point un conte, murmura le capitaine, et ce fantôme blanc que j’ai cru voir moi aussi quelquefois, et qui effraye tant les paysans, est un être humain qui vit et qui pense.

Il garda un instant le silence après cette réflexion, puis il ajouta :

— Comte ! Un jour je reviendrai dans ton château, et je le fouillerai si bien, que je découvrirai tous ces secrets, où le crime doit avoir sa part.

Il se tut de nouveau ; et sans doute en ce moment le souvenir de tous les événements, qui depuis trois jours s’étaient succédé avec tant de rapidité, se présentait à sa mémoire ; mais il s’arracha bien vite à cette préoccupation.

— Pâquerette, dit-il, nous n’avons pas de temps à perdre ; tâchons d’abord de sortir de ce corps de logis et d’arriver jusqu’au chemin de ronde.

— Le valet du comte, en s’éloignant, a fermé la porte et la grille.

— Je le sais ; mais on peut, sans passer par là, arriver à la cour de la citerne. As-tu visité cette partie du château qu’on t’a donnée pour prison ?

— Oui !

— N’y a-t-il pas au bas des escaliers une petite porte ?

— Oui, et j’ai même remarqué qu’elle n’était fermée que par un ressort.

— En ce cas conduis-moi.

Pâquerette prit la lampe, et descendit, suivie du capitaine. Arrivée au bas de la première rampe, elle s’arrêta un instant pour écouter ; puis comme tout était calme et silencieux, elle prit à gauche, et continua à descendre, jusqu’à ce qu’elle se trouvât en face d’une petite porte, devant laquelle elle s’arrêta.

— Nous y voici, dit-elle. Et en même temps elle tira le ressort et la porte céda sous cette pression.

— Pas encore, reprit vivement le capitaine en l’arrêtant. D’abord soufflons la lampe, et puis assurons-nous au moins que personne ne peut nous voir ou nous surprendre.

Il éteignit la lumière, et passant la tête à travers la porte entrouverte, il fit l’examen de la cour. Autant qu’il put en juger malgré l’obscurité, elle était complètement déserte ; seulement l’appartement du comte était toujours éclairé.

— Viens, dit-il à Pâquerette ; et surtout ne faisons pas de bruit ; glissons-nous comme des ombres. Il ne s’agit pas ici de bravoure et d’audace, il ne faut que de la prudence.

Il passa le premier, Pâquerette le suivit ; mais elle avait à peine franchi le seuil de la porte qu’un coup de vent la ferma.

— Maladroite ! murmura le capitaine, voilà notre retraite coupée ; en cas d’alarme nous n’avons plus de refuge.

Il chercha à la rouvrir, mais inutilement.

— Au fait, ajouta-t-il, c’est le ciel qui l’a voulu. Allons ! Allons ! Le vin est tiré il faut le boire. En avant.

Ils traversèrent la cour sans encombre, et arrivèrent sous la voûte. Le capitaine s’arrêta.

— Avant d’aller plus loin, dit-il, prenons nos précautions. Il n’y a pas de sentinelles dans le chemin de ronde, je le sais ; mais il peut y en avoir une à l’endroit où nous voulons descendre. Dans ce cas, mon poignard m’en aura bien vite débarrassé ; mais comme il faut que l’escalade se fasse lestement, je vais t’attacher ma corde à la ceinture. Si nous étions surpris, j’aurais toujours le temps de te faire glisser au bas du mur, quant à moi je me défendrais d’abord, et puis je ne tarderais pas à être secouru.

Mais il avait à peine défait deux agrafes de son pourpoint, qu’un son de cor retentit à l’entrée principale du château.

— Qu’est-ce que cela ? s’écria-t-il.

— Ah ! je me souviens, répondit Pâquerette. Déjà la nuit dernière j’ai entendu ce signal, et un instant après il s’est fait dans cette cour un grand mouvement. On y a amené des chevaux. Nous ne pouvons avancer sans risquer d’être découverts, ni rester ici.

— Mais que faire ? Où nous cacher ? à présent que la porte du logis des femmes est fermée.

En disant ces mots, le capitaine était revenu dans la cour, en proie à la plus vive agitation, allant, venant, cherchant, et répétant toujours :

— Que faire ? Que faire ?

Enfin, désespéré, ne sachant que devenir, il s’était appuyé contre la margelle de la citerne, lorsque ses regards se portèrent vers l’ouverture.

— Qu’est-ce que cela, dit-il.

— C’est la citerne, reprit Pâquerette.

— La citerne !… Est-elle profonde ?

— Deux ou trois pieds d’eau au plus, dit-on.

Il venait d’apercevoir une échelle dressée contre une des voitures de foin qui l’avaient amené. Il courut la prendre et la faisant glisser jusqu’au fond du puits :

— Voilà ma cachette toute trouvée, dit-il. Pour rester quelques heures les jambes dans l’eau, je n’en mourrai pas. Dès que je serai au fond, tu retireras l’échelle, et tu la remettras à sa place ; puis quand ce damné visiteur sera parti, tu viendras me la tendre ; je sortirai, et nous partirons.

— Et moi, où aller ? demanda Pâquerette.

— Sur la terrasse ; la grille de ce côté est ouverte. Tu sais qu’entre les arbres qui ombragent cette terrasse il y a des haies de buis, cache-toi derrière une de ces haies, et de là observe, écoute, et viens dès que tu jugeras le moment favorable.

En disant ces mots il se mit à descendre ; mais arrivé au niveau de l’eau, il eut la pensée d’étendre les bras afin de s’assurer s’il ne trouverait pas un endroit plus commode que la vase pour se poser. En effet, le rocher faisait une saillie qui présentait une place assez large pour qu’on pût s’y tenir assis ou couché : il s’y installa, et disant à Pâquerette d’enlever l’échelle, il la vit bientôt s’élever et disparaître, et il demeura seul.

II

LA CITERNE

En ce moment le capitaine Prost était fort peu rassuré sur les suites de son expédition au château de l’Aigle. Sans parler du danger que courait Pâquerette, et ce danger était grand, car son geôlier n’hésiterait pas à la sacrifier à sa sûreté, dans le cas où il viendrait à savoir que la cause de sa disparition était connue ; sans parler de la responsabilité immense qu’il avait prise sur lui en se séparant de sa bande et en venant ainsi seul se jeter dans les griffes du lion ; ce qui se passait au château était de nature à le préoccuper plus gravement encore, car il y avait dans la conduite du comte un ample sujet de réflexions, qui toutes pouvaient se résumer en ces quelques mots : La trahison s’est donc glissée parmi nous.

Quoi de plus affreux, en effet, que le doute lorsqu’il ne peut se fixer sur rien ! On doute de tout ; de ses amis, de son entourage, de ceux à qui on a eu jusqu’alors le plus de confiance. Jusque-là tout ce qui portait un nom franc-comtois s’en était toujours montré digne, et pas un des rameaux de cet arbre ne s’était détaché du tronc, ou n’en avait été arraché par le vent de la faveur étrangère. Sur quoi compter désormais ? La noblesse qui jusqu’alors avait soutenu avec tant de courage la population, abandonnait-elle la cause qui avait déjà coûté tant de sang et de sacrifices ? ou bien un seul membre de ce grand corps national s’était-il gangrené ? Et dans ce cas même un exemple ne serait-il pas fatal ? D’autres seigneurs ne seraient-ils pas tentés d’imiter le sire de l’Aigle ! Les bourgeois et les paysans, pauvres, ruinés, misérables, pourraient-ils se soustraire à cette influence secrète qui avait pénétré jusqu’au cœur des montagnes ! Antide de Montaigu était-il seul vendu ? Et puisqu’on était parvenu à corrompre cet homme, qui pourtant avait donné tant de preuves de dévouement, la corruption n’avait-elle donc pas pu descendre plus bas, et se glisser même jusqu’au sein de la bande des partisans montagnards ?

Toutes ces réflexions se pressaient dans le cerveau du capitaine Prost, depuis le moment où, retrouvant sa cousine, il avait eu la certitude que la sorcière n’avait pas menti. Une fois installé dans la citerne, il était là trop seul, trop isolé pour ne pas laisser son imagination errer dans la voie nouvelle que les événements lui avaient ouverte. D’ailleurs, le silence, l’obscurité, la fraîcheur de l’eau, l’attente surtout avec ses impatiences et ses angoisses ; tout cela était bien de nature à faire penser.

Cette citerne, ouvrage de première nécessité dans un château comme celui-ci, perché au sommet d’une montagne à pic, avait été creusée dans le rocher, et occupait tout l’espace compris sous le sol de la cour. Elle était peu profonde, mais très spacieuse, et l’eau du ciel qui seule l’alimentait, pouvait s’y étaler à son aise et y déposer son limon, pour s’offrir ensuite pure, fraîche et limpide à l’œil de celui qui venait y puiser.

Le capitaine Prost était là bien en sûreté ; il n’était pas humainement possible de supposer qu’on pourrait venir l’y surprendre. Sauf les graves préoccupations qui l’agitaient, il était donc parfaitement rassuré quant au présent ; mais il était écrit qu’il ne ferait pas un pas dans ce château sans qu’un nouvel événement vint lui demander une nouvelle dépense de force, de sang-froid, de courage.

Cinq minutes s’étaient à peine écoulées depuis le moment où Pâquerette avait retiré l’échelle. L’eau, d’abord assez violemment agitée, avait ondulé quelques instants, puis elle avait repris son niveau, et les échos de la voûte avaient cessé de répéter le frémissement des vagues qui s’étaient calmées peu-à-peu. Le plus profond silence régnait autour du capitaine.

Alors il lui sembla entendre derrière le rocher auquel il était adossé, comme le souffle haletant d’une respiration pénible. D’abord il y fit peu attention, mais bientôt ce furent comme des gémissements, des plaintes douloureuses ; et cette fois le doute n’était pas possible, il y avait certainement près de lui un être vivant qui souffrait, et dont les sanglots eussent vainement tenté d’arriver au dehors, à travers la voûte de granit qui le couvrait. Ou bien ce qu’il entendait alors était-il l’œuvre de quelques-unes de ces puissances mystérieuses dont le paysan dotait le château de l’Aigle, et qui en faisaient un pied-à-terre de Satan ?

Quelle situation ! Immobile, le col tendu, l’oreille en embuscade, il écoutait, il attendait ! L’obscurité, le silence, l’humidité qui régnait dans cette cavité souterraine, les gouttes d’eau qui suintaient une à une, et tombaient froides et glacées tantôt sur lui, tantôt à ses côtés sur la pierre, tantôt sur la nappe d’eau, dont elles troublaient la surface ; ces gouttes d’eau, dont le bruit monotone et régulier ennuie et fatigue, surtout lorsque l’imagination est frappée, et qu’elle a besoin de surexcitation ! Puis l’impossibilité de fuir, de s’arracher à un contact qu’on redoute, la nécessité de rester en place, d’attendre ! C’était là, même pour un homme brave et de sang-froid une épreuve terrible ; et le cœur du capitaine devait battre violemment.

Aux gémissements et aux plaintes, succéda bientôt un bruit plus distinct, mais d’une autre nature. On eut dit qu’un corps se mouvait et glissait dans les entrailles de la terre.

— Qu’est-ce que cela ? se dit le capitaine qui se rappelait alors les paroles de Pâquerette, elle aussi a cru entendre la nuit des bruits souterrains qui l’ont effrayée. Les récits mystérieux qu’on fait dans le pays sur ce château seraient-ils vrais ? Ou bien le sire de l’Aigle aurait-il quelque intérêt à encourager la superstition dans ses croyances ?

Le bruit continua et parut même se rapprocher. Mais il révéla alors une certitude qui ne laissait plus aucun doute. Quelqu’un était là, et ce quelqu’un s’approchait, le capitaine entendait des pas qui criaient sur le sable, et une main qui froissait le rocher en s’appuyant sur sa surface humide. Mais ce qui dut l’émouvoir encore davantage, c’est qu’il lui semblait que tout cela se passait près de lui, à ses côtés ; il lui semblait qu’il n’était séparé de son mystérieux voisin que par une gaze qui ne l’empêchait pas d’entendre, et qui sans doute lui eut permis de voir sans l’obscurité profonde qui régnait autour de lui.

Les pas s’étaient arrêtés. Le capitaine sentit comme la présence d’un corps humain qui le touchait presque et l’enveloppait dans cette atmosphère de chaleur que tout être vivant rayonne autour de lui ; et une voix se fit entendre !

— Qui est là ? dit-elle.

Il se garda bien de répondre, seulement il respira plus librement : la certitude d’avoir affaire à un être humain calma toutes ses alarmes.

— Qui est là ? répéta la voix.

Pour toute réponse, il porta silencieusement la main à son poignard.

— Qui vient ici troubler la solitude de mon cachot, continua la voix.

— Un cachot, murmura le capitaine, et il lâcha son poignard.

— Le sommeil ne m’est-il donc plus permis ? Veut-on m’enlever encore les quelques heures de repos que le ciel m’envoie ?

— Un prisonnier, pensa le capitaine, quel mystère !

— Si tu es envoyé par mon bourreau, si le sire de l’Aigle t’a chargé de m’assassiner, voyons, achève ton œuvre ; il y a assez longtemps que je demande la mort.

Le capitaine ne savait quel parti prendre. Cet homme était sans doute une victime du sire de l’Aigle, et comme tel il avait toutes ses sympathies. Mais devait-il se jeter à sa tête, et s’exposer à manquer le but de son expédition en voulant le sauver ? Pâquerette ne devait-elle pas seule l’occuper en ce moment ?

Il y eut un instant de silence. L’inconnu écoutait, et attendait ; quant au capitaine il se taisait ; la surprise, l’influence des émotions précédentes, tout en lui n’était qu’hésitation et inquiétude.

Enfin le prisonnier éprouva sans doute alors ce que le capitaine avait déjà éprouvé ; c’est-à-dire la présence d’un être vivant près de lui.

— Mais il y a ici quelqu’un, dit-il.

Et au même instant le capitaine sentit une main s’appuyer sur son bras.

À ce contact imprévu, il fit un mouvement pour s’éloigner, mais la main le serra fortement, et la voix lui dit :

— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?

Alors il se fit un certain mouvement au-dessus de leurs têtes ; des chevaux entraient dans la cour de la citerne ; conduits par des homme d’armes, dont les épées traînaient à terre.

— Silence, dit le capitaine.

— Parlez, continua la voix, qui êtes-vous ?

— Peut-être votre sauveur, répondit le capitaine.

— Mon sauveur !

— Oui ! Votre sauveur ! Mais parlons bas ; que personne ne nous entende ; qu’on ne soupçonne pas ma présence ici ; je suis descendu dans cette citerne pour m’y cacher quelques instants.

— Qui êtes-vous donc ? demanda la voix.

— Qui je suis ! Peut-être vous le dirai-je tout à l’heure ; mais attendons que le silence soit rétabli dans la cour.

— Non, reprit la voix, ne restons pas là.

— Mais où aller ?

— Dans ma prison.

— Où est-elle ?

— Par ici ! Étendez le bras ! Tenez, sentez-vous cette ouverture creusée dans le roc ? Elle communique à mon cachot.

Le capitaine pénétra dans l’ouverture, et, guidé par l’inconnu, il fit environ cinq ou six pas dans une sorte de corridor percé dans l’épaisseur du rocher.

— Nous voici chez moi, dit le prisonnier ; tenez, asseyez-vous là, vous serez mieux et vous aurez moins froid que dans la citerne.

Il conduisit son hôte dans un coin du cachot, le fit asseoir sur une botte de paille, et se plaça à ses côtés.

— Vous êtes prisonnier dans ce château, lui demanda le capitaine.

— Prisonnier depuis vingt ans !

— Depuis vingt ans, s’écria le capitaine.

Et il prononça ces mots avec un ton au fond duquel se révélait un violent effort de sa pensée, qui cherchait à coordonner plusieurs événements entre eux.

— Oui, répéta l’inconnu, prisonnier depuis vingt ans ! Depuis vingt ans enfoui dans ce cachot ! Si vous saviez tout ce que j’ai souffert ! L’homme qu’on retient captif, presque toujours on le séquestre, on l’isole du monde, on lui donne la vie de la brute ; obligé de vivre de lui-même, bientôt son cerveau épuisé ne peut plus suffire à alimenter sa pensée, alors il devient fou, ou il s’abrutit ; l’isolement le tue, non pas de corps peut-être mais d’esprit ; son corps vit toujours, sa bouche dévore les grossiers aliments qu’on lui jette, son estomac les digère ; mais ses idées se troublent, s’affaiblissent, sa tête ne pense plus ; et dès lors, il n’éprouve plus que les souffrances de l’animal privé de liberté, d’air et de soleil. Hélas ! pourquoi n’en a-t-il pas été ainsi pour moi ! La haine des hommes ne devait pas seule s’appesantir sur ma triste destinée ; le hasard aussi devait se mettre contre moi et doubler mes tortures.

Ce langage étrange, qui cachait sans doute un nouveau mystère, était bien fait pour piquer vivement la curiosité du capitaine. Il avait eu le temps de se remettre de l’émotion que lui avait causée la bizarre rencontre qu’il venait de faire. Mais en réfléchissant à l’horrible position de cet homme, en pensant à sa lente agonie, il n’osait pas l’interroger ; une sorte de pitié faisait mourir les paroles sur ses lèvres ; il craignait de provoquer une explication qui devait rappeler, à celui qui avait tant souffert, des souvenirs bien cruels. Partagé entre cette crainte et le désir de savoir, il se contenta de répondre :

— Je ne vous comprends pas.

— Vous ne me comprenez pas, répéta l’inconnu ; oui, oh ! je dois parler d’une façon inintelligible, il y a si longtemps que cela ne m’est arrivé ! Il y a vingt ans que je n’ai pressé la main d’un de mes semblables ! Il y a vingt ans que ma bouche ne s’est ouverte pour parler à un mortel ! Aussi, je me sens renaître depuis que vous êtes près de moi ! Je ne donnerais pas cet instant pour le temps qu’il me reste vivre ! Un homme est là, et cet homme est mon ami, puisque le sire de l’Aigle est son ennemi ! Oh ! C’est un bonheur que je n’espérais plus !

— Oui ! reprit le capitaine, je suis son ennemi, son ennemi mortel ; et avant peu, il saura ce que vaut ma haine. Mais tout cela ne m’explique pas le sens des paroles mystérieuses que vous avez prononcées tout à l’heure. Écoutez-moi : jusqu’ici j’ai hésité à m’ouvrir à vous ; mais n’allez pas croire que mon hésitation soit le résultat d’un lâche égoïsme. Non ! Et même un pressentiment me dit que de notre rencontre jaillira peut-être un trait de lumière qui éclaircira bien des doutes. Je ne sais pourquoi, il me semble que je suis envoyé près de vous par le ciel qui veut mettre enfin un terme aux terribles épreuves que vous avez subies. Mais avant de vous offrir mes services, avant de chercher à vous sauver, je ne dois pas oublier le motif de ma présence ici. Elle d’abord, vous ensuite.

— Elle, dites-vous ? De qui voulez-vous parler ? C’est donc pour une femme que vous êtes ici ?

— Oui ! Je suis venu pour délivrer une pauvre fille qui a été enlevée il y a quelques jours, par des Gris, et que le sire de l’Aigle retient captive. Mais pardonnez-moi de vous parler de la sorte ; vous ne pouvez pas savoir ce que c’est qu’un Gris, vous qui depuis vingt ans êtes séparé du monde.

— Oh ! N’achevez pas, s’écria l’inconnu dont la voix tremblait d’émotion, n’achevez pas ! Il fait nuit, et vous ne pouvez pas voir mon visage ; mais tenez, sentez ma main, elle est brûlante comme ma tête, comme ma poitrine ; c’est que vous venez de me révéler tout un monde. Je ne sais pas ce que c’est qu’un Gris, dites-vous ; eh bien ! voulez-vous que je vous dise qui vous êtes, vous, dont je ne puis distinguer les traits, que du reste je n’ai jamais vus.

— Moi, dit le capitaine au comble de l’étonnement.

— Il n’y a qu’un homme à la montagne, reprit le prisonnier, capable de se dévouer ainsi ; il n’y a qu’un homme qui ait assez d’audace pour s’introduire ainsi dans le château de l’Aigle ; il n’y a qu’un homme qui ait pu songer à sauver Pâquerette.

— Pâquerette, s’écria le capitaine ; comment, enfermé dans ce cachot, pouvez-vous savoir…

— Et cet homme, ajouta l’inconnu, c’est le capitaine Prost.

— Le capitaine Prost, dit le capitaine dont ces révélations successives bouleversaient toutes les idées.

— Je ne me suis pas trompé, continua le prisonnier avec des larmes dans la voix, n’est-ce pas ? Vous êtes bien le capitaine Prost ? vous êtes bien ce brave et noble jeune homme, dont le nom seul fait trembler les ennemis de votre pays et épouvante la trahison ? Vous êtes bien le parent du vieux colonel Varroz et l’élève du digne curé Marquis ? Oh ! Parlez-moi d’eux, de vous, de tous ceux que vous aimez, et que je dois aimer aussi, moi.

— Mais, comment savez-vous tout cela, lui demanda le capitaine dont la surprise était à son comble. On vous laisse donc libre dans ce château ? On vous apprend donc ce qui se passe au dehors ?

— Chaque matin, répondit-il avec tristesse, une trappe s’ouvre là, au-dessus de nos têtes, et laisse tomber à mes pieds le pain et l’eau qui doivent me nourrir pendant la journée.

— Mais alors, comment pouvez-vous être ainsi au courant…

Il était tellement stupéfait, qu’il attendit la réponse sans même achever sa phrase.

— Pensez-vous, reprit l’inconnu, qu’une captivité comme la mienne ne suffise pas à anéantir toute faculté ? Et pourtant, tout à l’heure, lorsque ma main a serré votre bras, vous avez pu sentir qu’elle avait encore de la force ; et depuis que vous êtes ici, vous avez pu juger si mon cerveau s’est conserve intact, et s’il est capable de penser. C’est que le but de mon geôlier n’a pas été atteint ; il espérait peut-être que l’isolement me conduirait à la folie ou à l’abrutissement ; et il m’a laissé vivre. Hélas ! pourquoi n’en a-t-il pas été ainsi ? Pourquoi le ciel n’a-t-il pas voulu que les projets du sire de l’Aigle pussent se réaliser ? Oui ! j’ai vieilli, puisque vingt années se sont accumulées sur ma tête ; mais durant ces vingt années pendant lesquelles on n’a donné à mon corps qu’une maigre nourriture à laquelle pourtant il s’est habitué pendant ces vingt années, mon intelligence a vécu ; le hasard lui a envoyé une pâture qui l’a soutenue toujours, et le corps, qui n’est que son esclave, lui a obéi, et s’est conservé fort et vigoureux sous cette influence.

L’inconnu se recueillit un instant, puis il ajouta :

— Il y avait un an que j’étais prisonnier dans ce château, et cette année s’était écoulée sans que je puisse dire aujourd’hui comment j’ai vécu pendant cette première période de ma captivité. Étendu sur la terre humide de ce cachot, je me suis vu d’abord sans force, sans énergie ; de longues heures s’écoulèrent ; les jours et les nuits se succédèrent sans rendre mon cerveau quelque vigueur. Je sentais ma pensée s’affaiblir ; je sentais le dégoût et presque l’insouciance étendre peu à peu sur moi leur fatale empire, et pourtant je ne faisais rien pour m’arracher à cet engourdissement ! Deux ou trois fois seulement, un faible cri, dernier souffle de cette voix de cœur qu’on nomme conscience, vint murmurer autour de moi ce mot : lâche ! Lâche ! Alors, je me relevai, rouge de honte, et je pensai à la liberté ; mais ce fut en vain que je cherchai un moyen d’évasion ; ce fut en vain que mes membres se meurtrirent en voulant atteindre la trappe qui chaque jour me vomit un morceau de pain noir ; il fallut se soumettre. Plus tard, j’éprouvai encore quelques atteintes de ce mal qui dévore, de ce désespoir, non pas silencieux et résigné, mais violent et furieux, qui s’exhale en cris et en imprécations ; alors je voulus mourir ! Mais l’espérance, remède naturel de la maladie qui me rongeait, me força de prendre les aliments qu’on me jetait et m’ordonna de vivre.

« C’est ainsi que s’écoula cette première année ; elle fut bien longue, croyez-moi, car celle qui lui succéda me trouva épuisé. Un jour pourtant, ce fut la dernière fois, je voulus en finir avec cette existence de tortures intellectuelles et de souffrances physiques. Ce jour-là, je sentis en moi comme une vague inquiétude ; un sentiment, que je dus croire nouveau, moi qui depuis si longtemps ne sentais rien, me fit réfléchir ; et le souvenir du passé aussi bien que l’attente de l’avenir développèrent à mes yeux un tableau tellement affreux de l’existence qui m’était tombée en partage, que ne trouvant plus en moi assez de force pour lutter, je devins ivre, fou, furieux ; et que, autant qu’il m’en souvient, je me mis à courir autour de mon cachot, me frappant le front contre le rocher, espérant qu’un de ces coups serait mortel et me délivrerait à tout jamais. Bientôt, en effet, je sentis le sang ruisseler sur mon visage, mais on eut dit que ce sang augmentait encore ma fureur. Je courus avec une nouvelle violence au-devant du suicide que je cherchais, jusqu’à ce que, trahi par mes forces qui s’usaient, je tombai, pensant mourir, et remerciant Dieu de m’avoir pris en pitié.

« Combien de temps demeurai-je dans cet état, je ne puis le savoir. Tout ce dont je me souviens, c’est que je crus faire un rêve affreux. D’abord, j’entendis des cris perçants, au milieu desquels la voix qui les poussait, cherchait à se frayer un passage et lançait des mots à peine articulés, qui étaient autant de malédictions. Au son de cette voix, je sentis un frisson me parcourir tous les membres ; mes cheveux se hérissèrent. Je voulus répondre, mais ma poitrine fit d’inutiles efforts ; mes lèvres semblaient collées l’une à l’autre.

« Je voulus voler au secours de celle qui demandait ainsi aide et protection, mais mes jambes refusaient de marcher. C’était un affreux cauchemar ! C’est que cette voix était une voix de femme que je croyais reconnaître ; c’est qu’elle me rappelait un souvenir ; c’est que j’avais désespéré de jamais l’entendre. Enfin, l’obscurité qui m’entourait se dissipa peu à peu ; un rayon de lumière arriva jusqu’à moi, et bientôt le grand jour m’inonda de toutes parts, et je me trouvai comme par enchantement enfermé dans une cage de fer, et forcé d’assister à un spectacle horrible dont le souvenir seul m’arrache encore aujourd’hui des larmes de sang !

« Devant moi, une femme se débattait sous les étreintes d’un homme qui ne répondait à ses cris de rage que par des paroles de vengeance et d’amour. Mais quelle vengeance ! Et quel amour ! Grand Dieu ! La lâche vengeance de la force contre la faiblesse ! Et le hideux amour qui s’impose par violence à la haine. J’étais seul témoin de cette horrible scène, et je ne pouvais rien, mes membres étaient comme paralysés. Mais ce qui augmentait encore l’horreur de ma position, c’est que je ne pouvais voir leurs visages ; il me semblait reconnaître leurs voix, celle de la femme surtout ; et une sorte de brouillard enveloppait leurs têtes et me cachait leurs traits. Jugez ce que je dus moralement souffrir pendant tout le temps que dura cette lutte acharnée. Non ! Les angoisses de l’innocent condamné à mort et qui assiste aux apprêts de son supplice ; celles de l’homme en léthargie qui se voit cloué dans un cercueil sans pouvoir crier : je suis vivant ! non ! Tout cela n’est rien en comparaison de ce que j’éprouvai ! Enfin ce combat ne pouvait pas être éternel, la force brutale dût l’emporter. Le nuage qui me dérobait leurs traits me parut augmenter de volume, et bientôt en effet il les enveloppa en entier. Alors je crus distinguer encore comme deux ombres qui se débattaient et dont l’une plus forte ou plus lourde s’appesantissait sur l’autre, puis un grand cri se fit entendre, et je revins à moi.

« Vous dire ce que j’éprouvai lorsque, ouvrant les yeux je laissai mon regard se perdre dans une obscurité profonde ; lorsque, étendant les mains autour de moi je ne rencontrai que le sol humide de ma prison, au lieu de ces barreaux de fer qui garnissaient la cage dans laquelle je croyais être un instant auparavant : oh, je renonce à vous peindre ce que je ressentis alors ! Ce fut un bien-être, comme un doux repos après de longues fatigues, mon cerveau se dilatait, un sourire de contentement intime errait sur mes lèvres ; je respirais à l’aise ; j’étais presque heureux ; mon cachot m’était devenu cher. Oui ! J’eus alors quelques moments de joie et déjà je remerciais Dieu de m’avoir envoyé un rayon de sa grâce ; lorsque tout-à-coup une baguette de fer résonna trois fois sur un timbre, et un instant après une voix prononça distinctement ces mots : Qu’on emporte cette femme. – Ciel, m’écriai-je, ce n’était donc pas un rêve ! Ce combat, cette lutte, ce n’étaient donc pas un effet de mon imagination épuisée ! – Alors je me tâtai de la tête aux pieds pour bien m’assurer que je ne dormais point, que j’étais bien éveillé ; mais j’avais à peine fini cet examen, à la suite duquel je tremblais de devenir fou, qu’une autre voix se fit entendre : – Monseigneur, dit-elle, vos ordres sont exécutés. – C’est bien, répondit la première, désormais elle habitera cette chambre, c’est à vous que j’en confie la garde. Allez ! – Était-ce un miracle, ou le résultat de quelques sorcellerie ? J’avais la tête appuyée contre la roche, et il me semblait que ces voix me parlaient à l’oreille, qu’elles me touchaient ; il me semblait que leur souffle passait sur mon visage. Je demeurai immobile, à la même place, glacé d’épouvante ! Quelques minutes après, d’autres voix arrivèrent encore jusqu’à moi ; c’étaient des valets qui venaient prendre les ordres de leur maître ; je les entendais aussi distinctement que si j’eusse été près d’eux, je crus même qu’ils étaient à mes côtés, derrière le rocher ; alors, comme pour m’arracher à cette vision, je quittais la place où j’étais, j’allai m’asseoir à l’autre extrémité de mon cachot, et je n’entendis plus rien !

« Une fois-là, je cherchai à mettre un peu d’ordre dans mes idées. Le silence dans lequel je fus plongé tout-à-coup, en me donnant un peu de répit, me permit de réfléchir. En pareil cas, lorsque l’homme est assez maître de lui pour que la réflexion puisse l’emporter sur ses émotions, il est sauvé ; c’est ce qui m’arriva. Après avoir longtemps cherché à me rendre compte de tout ce qui venait de se passer ; après avoir invoqué mille raisons, qui toutes me conduisaient à un inconnu inexplicable, une sorte d’instinct me poussa à me rapprocher de l’endroit où les voix avaient frappé mon oreille ; j’appuyai ma tête contre la roche, et aussitôt la même chose se renouvela, j’entendis le sire de l’Aigle donner ses ordres. Plusieurs fois, je recommençai l’expérience, et toujours elle eût le même résultat. Alors je cherchai à découvrir la cause de cet effet incompréhensible ; je visitai toutes les parties de mon cachot pour m’assurer s’il n’existait pas quelque ouverture qui m’apportât le son ! Rien ! Il n’y avait alors d’autre ouverture que la trappe par laquelle on m’a descendu, quand je suis arrivé ici, et d’ailleurs elle est du côté opposé à celui dont je parle. Seulement, je remarquai qu’à l’endroit en question le rocher change de nature, ou plutôt qu’il laisse un intervalle qu’on a garni de maçonnerie. Ce cachot est immédiatement caché sous la chambre occupée toujours par le sire de l’Aigle. Or les murailles du bâtiment s’appuient sur le roc et en suivent toutes les sinuosités ; j’en conclus dès lors que le mur descendant jusqu’à moi, m’apportait à sa base les sons qui le frappaient à son sommet. D’ailleurs vous avez pu remarquer que la chambre dont je vous parle est voûtée ; c’est peut-être là une nouvelle cause de ce phénomène qui m’avait tant effrayé d’abord, et qui depuis, s’il m’a bien fait souffrir, m’a été du moins d’un grand secours, puisqu’il m’a permis de vivre.

« Quand je me fus bien assuré qu’il en était ainsi que je viens de le dire, je cherchai à me rendre compte des événements qui m’avaient conduit à cette découverte. Mais jugez alors ce qu’il dût y avoir en moi de douleur et de rage : cette femme violée sous mes yeux ! Cette voix qui semblait m’appeler à son aide, et à laquelle je ne pouvais répondre ! Cette voix que j’avais cru reconnaître ! Cette voix que je n’avais pas entendue depuis six ans, et qui me rappelait tant de bonheur passé ! Oui ! Oui ! C’était bien un rêve, car depuis, elle n’a plus frappé mon oreille, car depuis j’ai passé bien des jours et bien des nuits, la tête appuyée contre cette muraille, et parmi tous ceux dont j’ai pu écouter les paroles, jamais un mot de cet ange n’est venu jusqu’à moi ! Oh ! Oui ! C’était un rêve ! »

Le prisonnier s’arrêta en cet endroit de son récit. Les violentes émotions dont il s’était rendu le souvenir revenaient à sa pensée aussi jeunes et aussi poignantes que le jour où elles étaient venues l’assaillir pour la première fois. Il venait de faire dans le passé un bien triste voyage qui avait rouvert dans son cœur des plaies mal cicatrisées.

— Pardonnez-moi, dit-il au capitaine Prost, d’une voix saccadée par les sanglots, j’ai tant souffert que les larmes ne peuvent être un déshonneur pour moi. Excusez ces pleurs, ce n’est pas la faiblesse, mais la douleur qui les fait répandre.

Le capitaine ne répondit pas, tant il était absorbé. Ce qu’il venait d’apprendre le jetait dans un nouveau dédale, d’où sa pensée cherchait vainement à sortir : tous ces événements, toutes ces confidences, toutes ces découvertes qui, depuis trois jours, se heurtaient autour de lui, avaient bien entre eux un certain rapport qu’il croyait à chaque instant pouvoir expliquer et dont à chaque instant il perdait le fil.

— Continuez, dit-il au prisonnier, continuez !

Celui-ci ajouta :

— Cette scène à laquelle je croyais avoir assisté, cette scène qui, je le répète, ne peut être qu’un rêve, enfant de mon cerveau épuisé par une grande perte de sang, puisque rien depuis n’est venu me la rappeler cette scène, dis-je, perdit peu à peu de son influence sur mon esprit et même finit par s’affaiblir dans ma mémoire et n’y laissa plus qu’une lointaine vision ; mais en même temps elle jeta en moi un besoin incessant de liberté que la triste certitude de mon impuissance ne put pas vaincre. J’avais trouvé ici une barre de fer oubliée depuis longtemps sans doute ; et, comme souvent j’entendais le bruit des eaux qui se frayaient un passage dans le flanc de la montagne, je résolus de percer une ouverture dans le roc, du côté d’où partait le bruit. Combien de jours et de nuits furent employés à ce travail, je ne saurais vous le dire ; l’espoir est pour l’homme un puissant levier, et mon espoir était encouragé, car à mesure que j’avançais, le murmure des eaux devenait plus distinct. Enfin une nuit un énorme bloc de pierre se détacha tout à coup sous la puissance de mes efforts, et à mon grand étonnement tomba en dehors. Jugez avec quelle impatience j’attendis le jour, moi surtout qui dans cette espèce de tombeau anticipé, en étais privé depuis si longtemps. Mais, hélas ! quand le jour parut, quelle douleur ! Quel désappointement ! Quel désespoir ! J’avais deux cachots au lieu d’un ! Cette ouverture qui m’avait coûté tant de peines aboutissait à la citerne, et la citerne n’a pas d’issue, pas d’autre que l’orifice par lequel on vient puiser l’eau et que vingt fois j’ai cherché à atteindre, mais toujours inutilement. Il fallut me résigner et puiser de nouvelles forces contre mon infortune dans la découverte que j’avais faite et qui me mettait en correspondance avec le monde : je me suis installé au bas de la muraille qui m’apporte des nouvelles du dehors, et mon imagination alimentée par cette source intarissable, a pu vivre. Vingt années ont passé sur ma tête ; mais comme toute la force de l’homme part du cerveau et que mon cerveau ne s’est pas affaibli, j’ai conservé toute ma force, moins celle que l’âge a dû nécessairement m’enlever ; et si jamais je suis rendu à la liberté, vous ne verrez pas en moi un vieillard souffreteux et courbé vers la tombe, mais un homme encore robuste et capable de se venger et de mourir pour son pays.

— Voilà l’histoire de ma captivité, capitaine. J’ignore quel avenir m’est réservé ; mais du moins je suis bien heureux aujourd’hui, puisque le ciel a permis qu’un homme, qu’un ami, pût descendre dans mon cachot et vînt m’y serrer la main.

Le capitaine avait écouté cette confidence avec le religieux silence de l’étonnement, de la pitié et de la préoccupation. Cette rencontre au fond d’une citerne avec un homme qui était enfoui depuis vingt ans sous les voûtes de ce château mystérieux ; cette longue et horrible misère dont le tableau venait d’être déroulé devant lui ; et plus que tout cela, une certaine coïncidence qui semblait rattacher la vie d’un prisonnier à d’autres événements, et en faire un tout qui gravitait sans cesse autour d’un point unique : Antide de Montaigu ! Il y avait là de quoi mettre aux abois le cerveau le plus solide, l’intelligence la plus développée. Le capitaine Prost subissait alors tous les embarras d’esprit qui assiègent l’homme, lorsque, près de résoudre un problème, une nouvelle difficulté l’arrête ; ou lorsque, se voyant sur les traces d’une découverte qu’il cherche depuis longtemps, un des principaux éléments vient à lui manquer et bouleverse tout son travail.

Il garda encore le silence longtemps après que le prisonnier eût fini de parler : la tête appuyée dans ses mains, il se pressait le front comme dans un étau, cherchant par cette contraction nerveuse à faire jaillir de son cerveau la lumière qui devait éclairer la route qu’il devait suivre désormais. Efforts inutiles ! Sa pensée était comme enfermée dans un cercle dont elle ne pouvait sortir.

L’inconnu, surpris de ne pas recevoir de réponse aux aveux qu’il venait de faire, et ne pouvant pas, à cause de l’obscurité dans laquelle ils étaient plongés, lire sur le visage de son hôte toutes les réflexions qui se heurtaient dans son esprit, se décida à reprendre le premier la parole et à provoquer une explication.

— Me serais-je trompé ? dit-il, et ne seriez-vous pas celui que j’ai nommé tout à l’heure ? Un instant avant votre arrivée ici, des voix se sont fait entendre dans la chambre du sire de l’Aigle. La sienne d’abord, puis celle d’une jeune fille, nièce du curé Marquis, et qui est comme moi prisonnière dans ce château ; ensuite une vieille femme, qui se dit sorcière est entrée et a causé une grande surprise. La voix de cette femme m’a singulièrement frappé ; malgré le ravage des ans, il m’a semblé un moment la reconnaître, mais je ne puis dire où je l’ai déjà entendue ; c’est sans doute une nouvelle illusion. Pâquerette a prononcé le nom du capitaine Prost, et m’a fait comprendre que s’il le voulait bien, il pourrait la délivrer. Vous m’avez dit que vous veniez ici pour sauver une jeune fille ; ma supposition était donc raisonnable. Voyons ! Parlez ! Et si je me suis trompé, que je sache au moins le nom de celui à qui je viens de confier tous mes secrets.

Le capitaine releva la tête, et parut sortir comme d’un songe ; ou plutôt son attitude fut celle de l’homme qui, après avoir longtemps cherché bien loin de lui une solution à une question qui l’embarrasse, finit par se demander s’il ne la trouverait pas à ses côtés.

— Non, dit-il d’un ton résolu, non ! Vous ne vous êtes point trompé, je suis bien le capitaine Prost ; je suis bien celui en qui Pâquerette espère ; mais en venant ici, je ne savais pas que j’aurais deux malheureux à secourir au lieu d’un.

— Merci, capitaine, merci, s’écria l’inconnu.

— Oh ! vous sortirez d’ici, je vous le jure ; il le faut ! Votre lugubre histoire a avec d’autres événements tant de rapport, que, sans parler de l’intérêt personnel que tout homme doit à son semblable, votre liberté nous est nécessaire. Il faut donc que vous soyez libre, et cela cette nuit-même.

— Cette nuit ! Dans quelques heures ! Oh ! Mon Dieu ! mon Dieu ! Faites que ce ne soit pas un rêve !

— Avant tout, j’ai une question à vous adresser ; sans doute j’ai déjà deviné d’avance ; mais ce serait pour lui un si grand bonheur que je n’ose pas m’arrêter à cette pensée.

— Pour qui donc ?

— Vous le saurez plus tard ; pour le moment je vous demande votre nom ; que je sache au moins qui vous êtes.

— Qui je suis ! Eh ! Quoi ! Vous me le demandez ! vous ne m’avez pas encore reconnu, à tout ce que je vous ai dit ! Vous n’avez donc jamais entendu raconter ma lamentable histoire ! Mon vieil ami Varroz n’a donc jamais eu occasion de vous parler de moi ! Il ne peut pas m’avoir oublié pourtant ! Il y a vingt-cinq ans j’aimais une belle et noble demoiselle dont l’amour était tout mon bonheur, et à laquelle j’allais être uni. Encore quelques jours, et deux familles voyaient tous leurs vœux exaucés, lorsqu’au milieu d’une chasse, Blanche fut enlevée.

— Blanche de Mirebel !

— Vous le savez, n’est-ce pas ? Oui, Blanche de Mirebel, enlevée par une troupe d’hommes masqués, et morte sans doute après de longues souffrances. Cinq ans plus tard, mon château fut envahi, saccagé, pillé, brûlé ; tous mes gens furent égorgés sans pitié, et moi-même emmené prisonnier et jeté dans ce cachot.

— Sire Arthur de Binans, s’écria le capitaine, vous serez vengé !

— Oui, que je sois libre un jour, une heure, que je puisse demander compte à mon bourreau de la mort de mon fils.

— Votre fils !

— Mon fils qu’ils ont assassiné sans doute, ou qui est mort dans l’incendie avec Jérôme Marcelin, mon vieux serviteur, que j’avais chargé de veiller toujours sur lui. Que je puisse voir face à face le sire de l’Aigle, l’épée à la main, et je mourrai content !

— Votre fils ! murmura le capitaine ; et un aveu fut sur le point de lui échapper ; mais il le retint sur ses lèvres. Les émotions de cette nuit avaient été trop fortes ; une pareille révélation eut été capable de bouleverser toutes les idées du vieillard.

— Oui, reprit le capitaine, vous allez sortir d’ici ; vous allez être libre ; et demain, le sire de l’Aigle recevra une visite à laquelle il ne s’attend guère.

— Oh ! voyez-vous, capitaine, je n’ose pas y croire. Penser que dans quelques heures je pourrais être hors de ce château, en plein air ! Penser que je verrais le ciel, les étoiles ; et demain nos belles campagnes, nos forêts noires et profondes ! Penser que je pourrais encore relever les ruines de mon vieux manoir, et presser dans mes bras mes anciens amis, qui m’ont cru mort pendant vingt ans ! Votre main ! capitaine ; donnez-moi votre main que je m’assure que je suis bien éveillé ! Oh ! Libre ! Libre !…

— Oui ! Libre ! Je vous ai fait le serment ; et ce serment je le tiendrai, ou je mourrai s’il le faut ! Mais, songeons d’abord à sortir de ce cachot.

— Et comment en sortir ?

— Comme j’y suis entré ; au moyen d’une échelle que Pâquerette va nous tendre tout à l’heure.

— Mais, pourquoi êtes-vous descendu dans cette citerne ?

— Parce qu’au moment où nous traversions la cour, pour gagner le chemin de ronde et aller descendre par les rochers qui bordent la route, un son de cor s’est fait entendre. Nous avons craint d’être découverts, et… vous savez le reste.

— Un son de cor, répéta le sire de Binans ? Attendez ! Hier, le sire de l’Aigle a eu au milieu de la nuit une longue conférence avec un homme que vous devez connaître, et quand ils se sont séparés, cet homme lui a dit : À demain ! À la même heure, et avec même signal. Attendez !

Il alla à l’autre extrémité du cachot, et après avoir écouté un instant, il revint près du capitaine :

— Ils sont ensemble, lui dit-il en lui prenant la main ; nous ne pouvons songer à sortir tant que cet homme sera au château ; venez, suivez-moi ! ce qu’ils disent est de la plus haute gravité pour vous.

Il conduisit le capitaine à l’endroit où il avait l’habitude de se mettre pour entendre ce qui se passait chez le sire de l’Aigle ; ils appuyèrent chacun, contre la muraille, une oreille attentive et écoutèrent en silence !

III

LA VOUIVRE

Lorsque le sire de l’Aigle entendit le signal qui lui annonçait l’arrivée du nocturne visiteur qu’il attendait sans doute, il courut au portrait du sire de Vaudray, qui masquait la porte secrète par laquelle la sorcière était entrée, et s’adressant à elle tout en poussant le bouton et faisant tourner le tableau :

— Quelqu’un va venir, lui dit-il, et comme il est inutile que tu assistes à notre conversation, assieds-toi là sur une des marches de cet escalier, et attends avec patience ; je ne te laisserai pas longtemps à cette place. Avant une heure je t’appellerai sans doute pour te confier une mission qui demande du zèle et de l’adresse.

— Ne m’oubliez pas ici.

— Sois tranquille.

— Heureusement, murmura-t-elle tout bas, pendant que le comte remettait le tableau en place, heureusement ! J’ai conservé la clef de la petite porte de fer. S’il m’oubliait je pourrais toujours sortir.

Elle réfléchit même quelques instants si elle ne profiterait pas de la facilité qu’elle avait de s’échapper du château ; mais elle pensa à la mission qu’on devait lui confier, et cette raison l’emporta. Elle résolut d’attendre.

Quand il fut seul avec son valet, qui depuis longtemps était rentré, après avoir reconduit Pâquerette à son appartement ; le comte lui fit signe de le suivre, et sortit pour aller à la rencontre de son nouvel hôte.

L’aspect du château n’avait pas changé, malgré le signal ; les sentinelles continuaient leur paisible promenade ; le son du cor n’avait arraché à leur sommeil ni valets ni écuyers ; sans doute des ordres avaient été donnés en conséquence ; aussi l’esplanade était-elle complètement déserte et silencieuse quand le comte la traversa pour aller ouvrir lui-même la porte principale et lever le pont-levis.

Un cavalier entra, suivi d’une douzaine d’hommes qui lui servaient d’escorte. Après avoir mis pied à terre et abandonné son cheval à quelqu’un de sa suite, il salua sans mot dire le sire de l’Aigle, qui, avec un mutisme égal, le guida vers l’intérieur du château, pendant que l’escorte se dirigeait vers la cour de la citerne, sous la conduite du valet.

Lorsque le sire de l’Aigle, après avoir soigneusement fermé la porte de sa chambre, se trouva seul chez lui avec le nouveau venu, il se hâta de lui présenter un fauteuil ; et le saluant avec une déférence extrême :

— Salut au sir de Guébriant ! lui dit-il.

— Salut au gouverneur du Comté de Bourgogne, répondit le colonel Suédois.

En entendant le sire de Guébriant lui donner le litre de gouverneur du Comté de Bourgogne, il ne put réprimer un mouvement de secrète joie, et il répéta, en articulant chaque syllabe :

— Gouverneur du Comté de Bourgogne, colonel ?

— Je me suis peut-être mal exprimé, répondit Guébriant ; j’ai voulu dire gouverneur du grand bailliage d’Aval, c’est-à-dire de tout le pays compris entre Dole, Salins, Nozeroy, Saint-Claude et Lons-le-Saulnier.

— Ainsi, ajouta le comte après un moment de silence, comme s’il eût craint de presser trop vivement son interlocuteur, ainsi son éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu…

— Écoutez-moi, comte, interrompit Guébriant. Avant d’aller plus loin, récapitulons un peu ce qui s’est passé depuis que des négociations sont entamées entre nous :

— La France veut la Franche-Comté, reprit celui-ci : et si elle la veut bien, elle l’aura. Cependant, je dois l’avouer, nous étions loin de nous attendre à la résistance des populations, résistance que je ne crains pas de nommer héroïque, résistance qui depuis deux ans ensanglante le pays et a souvent rendu tous nos efforts inutiles. Pour en finir avec cette lutte acharnée, qui menace de décimer les populations, et de rendre à l’état sauvage vos montagnes, nous avons pensé à mettre dans nos intérêts quelques-uns des seigneurs influents de cette province, en leur faisant comprendre qu’ils auraient le double mérite de mettre fin à la guerre, et de donner à leurs vassaux des garanties pour l’avenir. Dans le Jura, c’est sur vous que nous avons jeté les yeux ; vous avez répondu à notre attente, et nous vous en reremercions ; une récompense vous est due, et vous l’aurez ; mais pour cela il faut que vous exécutiez vos engagements comme nous exécuterons les nôtres.

— Je suis prêt, colonel. Si son éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu m’a réellement conféré le titre que vous me donniez tout à l’heure, je le répète : je suis prêt ! Remettez-moi l’acte signé de son sceau, qui me nomme à ce poste éminent, et avant huit jours le Jura appartiendra à la France.

— Comte de Montaigu, répondit Guébriant, dans toutes nos relations, vous avez toujours mis une défiance dont je ne me plains pas personnellement, mais qui, je dois vous le dire, a produit une fâcheuse impression au quartier général de l’armée française.

— Pourquoi donc, colonel, serais-je plus confiant que le Cardinal ou que le Général, qui commande son armée ? Pourquoi me refuse-t-on toujours cet acte, qui au surplus ne peut compromettre que moi ? Pourquoi enfin ne me donne-t-on pas la preuve de cet accord unanime qui doit en un seul jour faire de la Comté une province française ?

— Pourquoi ? Je vais vous le dire, et je vous jure que ce que vous allez entendre est vrai en tous points : Besançon n’a pas encore capitulé mais nous n’aurons besoin ni d’une capitulation ni d’un assaut, pour nous en rendre maîtres ; nous avons dans la ville des amis qui nous en ouvriront les portes, quand ils seront certains que nous pourrons nous y maintenir. Pareille chose arrivera à Dôle ; Dole qui, il y a deux ans, a forcé le prince de Condé à une retraite peu honorable, verra enfin le drapeau des Lys flotter sur le clocher de sa cathédrale. Les montagnes du côté de Montbéliard jusqu’à Ornans et Morteau, sans être tout-à-fait conquises, sont tellement frappées de stupeur qu’une simple promenade suffirait pour les réduire ; et d’ailleurs là aussi nous avons des amis. Mais tous ceux qui sont pour nous, ont tes yeux fixés de ce côté ; parce qu’ici seulement la résistance est sérieuse ; ce n’est pas qu’ailleurs les idées d’indépendance sont moins fortes ; mais ils n’ont pas les mêmes moyens de défense ; ils n’ont pas surtout des chefs comme les vôtres. La difficulté est donc tout entière ici, dans le pays compris entre Pontarlier et Saint-Claude. Tant que nous ne serons pas maîtres de cette partie des montagnes, les avantages que nous pourrons gagner dans la plaine seront nuls, parce que, tant que le vainqueur peut être inquiété dans sa conquête, il n’en est pas maître. Ceux que nous avons gagnés à notre cause n’attendent que ce moment pour agir. Une fois que le Jura, proprement dit, sera en notre pouvoir, Dole et Besançon sont à nous, et avec ces deux villes la province entière. Or, par vous, nous pouvons en finir d’un seul coup ; le voulez-vous enfin ?

— Encore une fois, je suis prêt, colonel !

— Vous êtes prêt, répéta Guébriant en s’animant ; mais des hommes comme le colonel Varroz, le curé Marquis, et le capitaine Prost, est-il donc si facile de s’en rendre maître ? Car, il faut bien l’avouer, ces trois hommes tiennent en leurs mains les destinées de la Franche-Comté, pour le moment du moins. Ces trois hommes, trinité infernale avec laquelle la lutte est impossible ! ce capitaine Prost surtout ! On le trouve partout, on le rencontre à chaque pas. Rien ne l’arrête, rien ne le fatigue. Qui eut jamais pensé, par exemple, qu’il oserait pénétrer l’autre jour à Saint-Claude, dans une ville prise d’assaut, occupée par tout un corps d’armée ? non seulement lui, mais sa bande tout entière. Ce sont de ces faits inouïs, qui, répétés de bouche en bouche, font de cet homme une puissance. La superstition elle-même n’a-t-elle pas encore enchéri sur sa réputation ? Mais si jamais il tombait en notre pouvoir, il faudrait promener sa tête de village en village, pour prouver aux populations qu’il est bien mort, sans cela elles ne le croiraient pas. Voilà l’homme que nous combattons sans pouvoir jamais le vaincre. Depuis six mois que vous êtes des nôtres, vous avez eu vingt occasions de vous emparer de sa personne, puisqu’il a pleine et entière confiance en vous, et toujours vous les avez laissé échapper, toujours il est sorti de ce château !

— Colonel, répondit d’une voix forte le sire de l’Aigle qui avait écouté cette sortie sans en paraître ému : Il y a six mois qu’on me fait des promesses ; tant qu’elles ne seront pas réalisées, je ne suis engagé en rien. Au fait, pourquoi donc toutes ces hésitations de la part du Cardinal ou de ses agents. Quelque valet de cour songerait-il à venir usurper mes droits, et aurait-on le projet de donner à un autre la récompense qui m’est due ?

— Une telle pensée est une offense.

— C’est possible ! Mais j’ai dû jusqu’à présent me tenir sur mes gardes. Oui ! J’ai eu souvent en mon pouvoir les trois hommes en qui la montagne a mis tout son espoir. Oui ! je sais bien que du jour où ils auront disparu, les bandes se disperseront, la terreur s’emparera des esprits et la démoralisation fera le reste. Mais si je vous eusse livré ces hommes dès le principe, quelles eussent été mes garanties contre vous ? Je suis franc, colonel, vous le voyez. J’ai dû laisser la guerre suivre toutes ses phases, et attendre qu’il vous plaise d’accepter mes conditions. Aujourd’hui vous ne pouvez plus tenir la campagne, vos troupes sont épuisées, et l’hiver approche ; vous voulez en finir. Soit ! Je suis à vos ordres.

— Vous êtes fort, comte, répondit Guébriant, parce que notre succès dépend de vous, parce que vous savez que, dès que la résistance aura cessé ici, non seulement elle ne renaîtra pas ailleurs, mais que nous serons maîtres partout. Vous profitez de votre position ! Au reste, je ne puis pas vous en faire un crime.

Mais vous avez mal jugé les intentions de la cour de France.

— La cour de France, s’écria le comte. Eh bien ! Je pousserai la franchise jusqu’au bout. Je veux bien que la Franche-Comté devienne province française, parce que dans ce cas mon intérêt est mis en jeu ; mais ce que je refuserai toujours, c’est un maître qui fasse de ce pays un royaume à part.

— Comte de Montaigu !

— Je dis royaume, pour vous faire sentir la portée de mes paroles.

— Comte de Montaigu ! répéta encore Guébriant, dont le visage s’était soudainement coloré.

— Vous m’avez compris, continua tranquillement le sire de l’Aigle, tant mieux ! La France veut la Comté, me disiez-vous tout à l’heure ; oui, je le sais, et c’est pour cela que je n’ai jamais ajouté foi à ses prétendus scrupules. D’autres ambitions pourraient bien vouloir lutter avec elle. Le duc de Saxe-Weymar, votre maître, aujourd’hui allié du Cardinal, pourrait bien, une fois la conquête achevée, cesser d’être son ami. Ses projets sont connus depuis longtemps ; il n’a jamais caché ses intentions sur le Jura. Or, vous êtes son premier aide-de-camp, et vous êtes le seul avec qui j’aie été mis en rapports. Je ne vous accuse pas personnellement, mais je puis bien soupçonner que des ordres secrets vous aient été donnés.

— Mais, c’est soupçonner notre loyauté !

— Ce mot, colonel, est rayé du livre des diplomates. Du reste, je vous le répète, que le duc de Saxe-Weymar rêve tout ce qu’il voudra, peu m’importe ! Je ne veux voir en vous que l’agent de la cour de France. Hier, en me quittant, vous m’avez promis de m’apporter aujourd’hui une solution ; l’avez-vous enfin ? Car je suis las d’attendre. Je veux bien croire encore que personne… personne, entendez-vous, n’a cherché à éloigner l’instant où nous devons tenir nos engagements réciproques, vis-à-vis la cour de France, la cour de France seulement ; et le Cardinal vis-à-vis de moi. Mais le meilleur moyen de me convaincre, c’est de m’en donner une preuve.

Le sire de Guébriant paraissait depuis un instant fort peu satisfait de la tournure que prenait la conversation. Peu habitué, sans doute à la discussion, il avait l’air de craindre une défaite ; ou peut-être n’avait-il pas de bonnes raisons à donner au comte qui paraissait si sûr de son fait. Il jugea donc prudent de ne pas le suivre sur ce terrain, et entrouvrant son pourpoint, il en tira un papier qu’il lui présenta en lui disant :

— Vous voulez une preuve ? La voici !

Le comte prit le papier et le parcourut avec avidité. C’était une lettre adressée par le duc de Saxe-Weymar au sire de Guébriant. Au milieu de sa lecture, le sire de l’Aigle s’écria :

— Eh ! Quoi ! Son Éminence…

— Continuez, interrompit Guébriant.

Il continua en silence, et quand il eut fini :

— Cette lettre, dit-il, m’en annonce une autre…

— Du Cardinal ! La voici ; et pour obéir aux instructions que vous venez de lire, je vous la remets.

Elle passa dans les mains du comte, qui ne se fit pas prier pour l’ouvrir.

— Vous le voyez, continua Guébriant, son Éminence accepte toutes vos conditions ; cette lettre est un engagement qui, je l’espère, va vous rassurer.

— Oui colonel, et j’irai, j’irai moi-même le remercier, et lui renouveler encore l’assurance de mon dévouement. Oh ! J’avoue que j’étais loin de m’attendre à la nouvelle que cette lettre m’annonce ! Du reste, je n’irai pas seul, et je me ferai précéder d’un cadeau qui prouvera ma sincérité.

— Que voulez-vous dire ?

— Que l’un des trois hommes, dont la mort nous est nécessaire, à présent que nous sommes d’accord, est déjà en notre pouvoir.

— Le capitaine Prost ?

— Non.

— Le colonel Varroz ?

— Non, le curé Marquis !

— Il est ici ?

— Non, arrêté hier soir, il a été conduit au château de Clairvaux, et remis entre les mains du comte de Beauffremont, qui le garde jusqu’à nouvel ordre. Le comte de Beauffremont, qui aujourd’hui fait cause commune avec nous, n’est pas, comme vous le savez, ambitieux de pouvoir. Il s’ennuie dans nos montagnes. Tout son désir est de pouvoir être admis à la cour de France, d’y avoir un grade dans l’armée, et une bonne pension ; aussi nous nous sommes entendus à merveille. Mais je reviens à l’importante capture que j’ai faite. Pensez-vous qu’un pareil cadeau soit bien reçu ?

— Et les deux autres, où sont-ils ?

— À la grotte du Val, sans doute.

— À la grotte du Val ! répéta Guébriant, mais est-il donc impossible de pénétrer dans ce repaire, d’où ils nous bravent impunément ?

— Vous l’avez dit, colonel, c’est impossible ! Il faudrait pour cela être plus qu’un… demi-dieu ; il faudrait être un capitaine Prost, car nous devons lui rendre cette justice : qu’il ne connaît ni danger ni obstacle. La grotte du Val est imprenable ; toute tentative serait une folie.

— Mais, ne pourrait-on pas les bloquer dans cette retraite, les envelopper et les forcer à se rendre, en les prenant par la famine.

— Vous avez donc oublié, répondit le comte, ce que je vous ai dit de l’organisation de cette bande. Le capitaine a sous ses ordres environ trois mille hommes ; et le colonel Varroz cinq cents cavaliers, qui du reste ont comme leur chef l’habitude de se battre à pied aussi bien qu’à cheval ; mais jamais ils ne sont tous réunis, si ce n’est dans les grandes occasions, où ils savent d’avance qu’une action décisive doit avoir lieu. Le capitaine et le colonel ont des lieutenants qui commandent des corps dispersés dans le pays, et auxquels ils assignent des rendez-vous, tantôt dans un endroit tantôt dans un autre, afin de pouvoir leur donner leurs ordres, et leur indiquer un nouveau rendez-vous pour le lendemain et les jours suivants. De cette façon il y a accord unanime, et la volonté du chef préside à tout. Je ne vous parlerai pas de leur manière de faire la guerre, de ces surprises continuelles, de cette audace quand ils sont en force, et de cette prudence quand ils peuvent craindre une défaite. Ils ont en outre des lieux de refuge en cas d’échec ; mais ce sont des sites tellement inaccessibles, que toute poursuite devient impossible. Et puis ils changent souvent de retraites. La grotte du Val est en ce moment leur quartier général ; c’est là qu’est la plus grande partie de leurs armes, de leurs munitions, mais, sans parler des difficultés insurmontables qu’on aurait à vaincre pour s’en rendre maître, qui vous dit que vous trouveriez l’ennemi dans la place. On prétend qu’il existe des souterrains qui aboutissent à des issues secrètes, creusées au milieu des bois, et par lesquelles ils pourraient fuir à l’abri de tout danger. Ces souterrains ne sont, dit-on, connus que des chefs, qui poussent la précaution et la défiance jusqu’à bander les yeux à ceux des leurs, auxquels ils sont quelquefois, par nécessité, obligés de faire prendre ces chemins mystérieux. Et la cavalerie, où se tient-elle ? Le sait-on ? Les chevaux paissent dans les bois, et couchent avec leurs maîtres à la belle étoile quand il fait beau, ou dans des fermes où on leur donne asile, quand le temps est mauvais. Ils sont débandés, dispersés ; puis un beau jour, au moment où on n’y attend le moins, on est tout étonné de trouver, à l’entrée d’une gorge, toute une armée, à laquelle il ne manque rien, pas même sa cavalerie. Jamais vous ne pourriez établir un cordon autour de cette enceinte. Vos troupes seraient harcelées sans relâche, jusqu’à ce qu’elles aient quitté la place. Les milices des villes et des villages, quoique braves, on en viendrait peut-être à bout ; mais les partisans montagnards ! Songer à les réduire par la force est un rêve.

Guébriant l’avait écouté sans l’interrompre. Et sans doute les raisons que le comte venait de mettre en avant avaient eu son approbation, car il continua sa pensée en disant :

— Oui ! Et c’est la tête qu’il faut couper. Le corps cessera de vivre, quand la tête aura vécu.

— La ruse, continua le sire de l’Aigle, est aujourd’hui notre unique ressource, et grâce à moi, elle nous mènera au but vers lequel nous marchons.

— À l’œuvre donc, s’écria Guébriant en se levant.

— À l’œuvre, répéta le comte, et pour commencer, expédions à son adresse l’âme qui fait vivre cette tête, l’intelligence de la trinité que nous poursuivons, celui que nous nommons le Saint-Esprit, le curé Marquis enfin !

En parlant ainsi, il prit dans un des tiroirs de la table une feuille de parchemin, et trempant dans un encrier de bronze sculpté une plume de corbeau, il se mit à écrire.

— Que faites-vous donc ? demanda Guébriant.

— Cette lettre, répondit le comte, sera, avant deux heures, remise au sire de Beauffremont, et lui donnera les instructions nécessaires.

— Je vous comprends ! Mais qui donc la portera ?

— Une personne sûre ; en tout cas, si elle tombait en des mains étrangères, elle ne révélerait pas de grands secrets.

— Comment ?

— Lisez !

Guébriant prit la lettre, et après l’avoir parcourue :

— Ma foi, dit-il, avec un langage aussi clair, vous mettriez tout le monde dans l’embarras ; et je vous avoue que moi-même… il faudrait être un devin pour y comprendre quelque chose !

— Ce sont des formules convenues entre nous. Quant aux chiffres disséminés dans la lettre avec une apparence de désordre, leur nature d’abord, et ensuite leur position dans certaines lignes et après un certain nombre de mots… nous servent à exprimer les noms propres.

— C’est donc une langue à part ! Quand même il trouverait cette lettre, le curé Marquis lui-même, tout fin qu’il est, aurait, je crois, bien de la peine à deviner le lieu où il sera conduit demain.

— Sans toutes ces précautions, répondit le comte en reprenant le parchemin, il n’y aurait pas de sûreté pour nous.

Il le ploya, y apposa son sceau ; et allant ouvrir le tableau mouvant, il appela la sorcière :

— Femme, lui dit-il, tout à l’heure, tu m’as offert d’entrer à mon service, et moi je t’ai promis pour l’avenir un abri contre la misère. Acceptes-tu ?

— À vous pour la vie, monseigneur ! Dieu vous rendra un jour ce que vous faites aujourd’hui pour la pauvre mendiante.

— L’avenir me prouvera si ton dévouement est bien sincère. Pour commencer, tu vas porter cette lettre à Clairvaux, et tu la remettras toi-même au sir de Beauffremont.

— Mais, pour arriver jusqu’à lui, comment faire ? Croyez-vous que le pont-levis se baisse pour moi et que les sentinelles me laissent approcher ?

Le sire de l’Aigle tira une bague de son doigt, et la remettant à la sorcière :

— Prends ! lui dit-il ; en arrivant devant le château de Clairvaux, tu appelleras le gardien de la porte, il viendra sur la muraille savoir qui demande à entrer ; alors, tu lui montreras cet anneau, et aussitôt tu seras introduite.

— Vos ordres seront fidèlement exécutés, monseigneur.

— J’y compte ! Et maintenant, suis-nous !

Il ouvrit la porte d’entrée, fit passer devant lui le sire de Guébriant, puis la sorcière, et sortit enfin derrière eux. Au bas du perron, ils trouvèrent l’escorte du colonel qui l’attendait ; ils traversèrent tous en silence l’esplanade jusqu’au pont-levis, que le comte baissa avec l’aide de son domestique.

— À demain, colonel, dit le comte.

— À demain, répondit celui-ci.

Il prit à gauche et s’enfonça dans le val du Dombief pour aller gagner la route de Saint-Laurent à Champagnolles, pendant que la sorcière descendait dans le vallon d’Ilay, et se dirigeait sur Clairvaux.

Lorsque le sire de l’Aigle, le sire de Guébriant et la sorcière eurent quitté la chambre du comte, le capitaine Prost et le prisonnier, qui étaient demeurés dans la même attitude, l’oreille collée à la muraille, se cherchèrent mutuellement la main dans l’obscurité, et cette étreinte fut pour chacun d’eux plus significative que ne l’eussent été toutes les paroles.

En ce moment, l’eau de la citerne fut violemment agitée ; un corps étranger plongea jusqu’au fond de la vase et s’y arrêta.

— C’est elle, dit le capitaine, c’est Pâquerette qui vient me tendre l’échelle. Tout est calme dans le château ; partons !

— Partir ! murmura le prisonnier ; quitter ce cachot ! Est-ce possible ? Pardonnez-moi mon émotion ; mais quand je pense que depuis vingt ans…

— Sire Arthur, interrompit le capitaine, le temps est trop précieux pour le perdre, en vaines paroles. Tâchez, de faire trêve pour le moment à vos émotions ; une fois à la grotte du Val, vous serez libre de penser et de parler tout à votre aise. Excusez ma franchise, mais vous devez comprendre qu’en ce moment je n’ai qu’un but : c’est de quitter le plus tôt possible le château de l’Aigle.

En parlant ainsi, il sortit du cachot.

Le hasard voulut que Pâquerette laissât tomber l’échelle de leur côté, de sorte qu’ils n’eurent besoin ni de la chercher longtemps, ni d’entrer dans l’eau pour la trouver.

— Je monte le premier, dit le capitaine ; Pâquerette qui ne s’attend pas à vous voir, pourrait être effrayée de votre apparition ! Suivez-moi.

Quand il fut au haut de l’échelle, Pâquerette, qui avait entendu parler, ne put s’empêcher de lui dire :

— Tu n’es donc pas seul !

— Non ! Je t’amène un compagnon de voyage !…

— Quel est-il ?

— Tu le sauras plus tard.

Une fois dans la cour, le sire de Binans ne put se défendre d’une violente émotion : le grand air qu’il respirait pour la première fois depuis vingt ans ; la fraîcheur de la nuit, qui contrastait délicieusement avec la température monotone de la cavité souterraine dans laquelle il avait vécu ; la vue du ciel avec ses millions d’étoiles dont il avait presque oublié l’éclat ; ce premier pas qu’il venait de faire vers la liberté ; et plus encore que tout cela peut-être, la présence de Pâquerette et du capitaine, dont malgré l’obscurité il pouvait cependant distinguer les traits, car les traits d’un être humain étaient une nouveauté pour lui ; il ne pouvait maîtriser l’attendrissement qui le gagnait peu à peu. Le capitaine, qui s’en aperçut, lui prit la main, et la lui pressant avec effusion :

— Allons, monseigneur, lui dit-il, du courage !

— Monseigneur ! murmura Pâquerette.

— Songez, continua le capitaine, qu’au-delà de ces murailles, est la liberté, et avec elle la vengeance.

— Oui ! La vengeance, répondit-il en rendant au capitaine son serrement de main ; guidez-moi, je vous suis. Mais avant tout, retirons l’échelle ; il est inutile qu’on s’aperçoive de ma fuite. Comme jamais l’homme qui m’apporte ma nourriture ne m’adresse la parole, le sire de l’Aigle pourra de longtemps encore ne pas se douter que son prisonnier lui est échappé.

— Il le saura peut-être plus tôt que vous ne pensez, dit le capitaine en enlevant l’échelle et en la remettant à sa place ; mais hâtons-nous !

Il les entraîna sous la voûte qui conduisait au chemin de ronde. Là, il ouvrit son pourpoint, et déroulant la corde qui était roulée autour de son corps, il l’attacha à la ceinture du sire de Binans, en lui disant :

— Vous descendrez le premier, afin de recevoir Pâquerette dans vos bras lorsqu’elle descendra à son tour.

Après que cette opération fut terminée, il se mit en devoir de sortir de la voûte.

— La plus grande attention, leur dit-il encore ; tâchons de faire le moins de bruit possible ; le trajet n’est pas long, mais il n’est pas sans danger. Heureusement la lune s’est fait notre complice en nous privant de sa lumière.

Il fit quelques pas dans le chemin de ronde ; et se retournant une dernière fois vers eux, il leur fit signe d’avancer.

Ils marchaient tous trois dans le plus profond silence, le capitaine, quelques pas en avant, le col tendu, l’oreille au guet, le regard tournant sans cesse dans un même cercle devant lui, et la main sur la garde de sa rapière, autant pour être prêt à la tirer en cas d’alarme, que pour l’empêcher de raisonner en se heurtant à ses jambes ou à ses autres armes. Derrière lui venait le sire de Binans, soutenant Pâquerette, que la confiance de son cousin avait peu rassurée, et que la crainte d’une surprise rendait bien tremblante. Pourtant, elle avançait toujours. À mesure qu’elle approchait du but, il lui semblait que le danger s’éloignait.

Déjà ils n’étaient plus qu’à quelques pas du perron, c’est-à-dire à la moitié de leur course ; encore un peu de patience, de courage, de prudence, et ils étaient sauvés, lorsque tout à coup un cri de « qui vive ? » vint retentir à leurs oreilles comme un cri de mort. Ils levèrent les yeux et aperçurent, presqu’en face du perron, une sentinelle debout sur la muraille qui les séparait de l’esplanade. – Qui vive, dit encore la sentinelle. Le capitaine mesurait d’un œil sanglant la hauteur du mur, et se demandait s’il ne pourrait pas arriver d’un bond au sommet et poignarder le malencontreux veilleur du nuit. Après cette minute de réflexion, il entendit encore la sentinelle crier pour la troisième fois : qui vive ? Et comme elle ne recevait pas de réponse, il la vit armer son arquebuse, les mettre en joue et faire feu.

Alors, ce fut un mouvement général ; ils entendirent ouvrir et fermer les portes dans l’intérieur des appartements ; ils virent les remparts se couvrir de monde ; et le mot : alerte ! alerte ! répété de bouche en bouche, fit bientôt le tour du château, et vint les confirmer dans cette horrible pensée que toute tentative d’évasion était devenue impossible.

Heureusement aucun d’eux n’avait été blessé. Seulement Pâquerette avait failli s’évanouir et le sire de Binans avait été obligé de lui appuyer la main sur la bouche, pour y enfermer un cri prêta s’en échapper.

— Mort et sang ! murmura sourdement le capitaine, faudra-t-il donc mourir ici ! Oh ! en tout cas je lui vendrai cher ma vie !

Puis il réfléchit quelques instants, et il ajouta :

— Allons, allons ! Il n’y a pas à balancer ; rentrons dans la citerne, s’il en est temps encore. Pâquerette de son côté tâchera de gagner son appartement, et la nuit prochaine nous ferons une nouvelle tentative, peut-être sera-t-elle plus heureuse que celle-ci. Venez ! Venez !

Il les entraîna aussitôt dans la cour de la citerne, où l’alarme avait déjà été donnée, car ils purent voir les fenêtres et les bâtiments éclairées par des lumières qui se croisaient dans tous les sens.

Il courut à l’échelle, et il allait s’en saisir, lorsqu’une porte qui s’ouvrit en face d’eux, vomit une douzaine de valets, qui traversèrent la cour, et disparurent sous la voûte. Grâce à l’obscurité, les fugitifs n’avaient pas été aperçus.

— C’est impossible, dit le capitaine avec un accent désespéré, nous n’aurions jamais le temps de descendre !

C’était dans ces terribles situations, c’était lorsqu’il en était réduit à de pareilles extrémités, que le capitaine avait le plus de sang-froid ; et pourtant en ce moment il semblait anéanti :

— Faudra-t-il donc donner ce signal ! murmura-t-il.

— Quel signal, demanda le sire de Binans.

— Un signal qu’on attend, qu’on espère ; un signal qui nous amènerait bien vite des défenseurs ; mais je dois être avare de leur sang ; et puis ici, dans cette cour, comment se défendre seul, contre tant de monde ! Ils n’auraient jamais le temps d’arriver jusqu’à nous.

— La terrasse, murmura Pâquerette.

— La terrasse, répéta le capitaine en réfléchissant ; oui, tu as raison ; cette terrasse est assez étroite, plantée d’arbres qui masquent la vue et de haies vives derrière lesquelles on peut se cacher ; et puis elle est entourée de grilles, dont on peut défendre l’approche. Venez !

Ils montèrent aussitôt l’escalier et après avoir fermé derrière eux la porte de la grille qui était restée entr’ouverte, ils allèrent s’accroupir à l’autre extrémité de la terrasse, contre la porte de la tour de l’Aiguille.

— Ne bougeons pas, dit alors le capitaine ; peut-être, las de recherches inutiles, finiront-ils par abandonner la partie, et alors tout n’est pas désespéré : si au contraire ils nous découvrent, alors je donnerai mon signal, et pendant que nous nous défendrons ici, on aura le temps de venir à notre aide. Attendons !

Le mouvement n’avait pas cessé dans l’intérieur du château. Le sire de l’Aigle fut sur pied un des premiers, et courut au chemin de ronde pour savoir la cause de cette alarme extraordinaire. Quand il eût appris ce qui s’était passé, quand il eut interrogé la sentinelle, et qu’il se fut bien convaincu que des étrangers s’étaient introduits dans le château, il fit garder toutes les issues, et commanda lui-même les recherches.

Ce fut vers la cour de la citerne que naturellement se dirigèrent ses premiers pas. On chercha, on fureta partout, on visita les écuries, les cuisines, les étables, et quand on eût bien sondé tous les coins de ces habitations toujours désertes pendant la nuit, on se décida à les abandonner et à aller ailleurs.

Mais pendant ce temps, quelles angoisses pour les trois malheureux à côté desquels tout cela se passait, et qui pouvaient entendre les conversations et les menaces de ceux qui s’acharnaient à leur poursuite ! Quelles tortures de la pensée, surtout pour le capitaine qui devait alors se regarder comme le seul protecteur du vieillard et de l’enfant, dont il s’était fait le gardien !

Enfin ils purent respirer plus à l’aise ; les pas en s’éloignant leur rendirent un peu d’espoir.

— Ils sont partis, murmura Pâquerette.

Le capitaine lui mit la main sur la bouche, et continua à prêter toute son attention à ce qui se passait dans le château. La cour de la caserne, que la terrasse dominait comme celle de la citerne, avait eu sa part des investigations ; puis le silence s’y était rétabli, et les recherches, infructueuses sur ces deux points, avaient été dirigées ailleurs. Quelque temps encore le pas régulier des patrouilles qui se croisaient en tous sens, se fit entendre tantôt rapproché, tantôt lointain ; puis le calme parut renaître. Comme la terrasse était entourée d’une grille, on n’avait sans doute pas jugé à propos de la visiter.

— Nous ne pouvons pas songer à nous évader cette nuit, dit bien bas le capitaine. Voici, je crois, le parti le plus sage : Vous allez descendre tous deux dans le cachot de la citerne ; et moi je partirai seul ! Seul je risquerai moins d’être découvert, et je puis plus facilement me défendre ; d’ailleurs, une fois sur le rempart de l’autre côté, près de la route, je suis sauvé. Demain, je viens avec toute ma bande rendre ma visite au sire de l’Aigle, qui, ne se doutant de rien, m’ouvre les portes de son château, je le fais prisonnier, et je vous délivre.

Puis sans attendre leur réponse, il se leva et s’approcha tout doucement de la grille, pour s’assurer que la cour était déserte ; mais il avait à peine fait trois pas, qu’une voix cria à côté de lui :

— Les voilà ! Les voilà !

— Nous sommes découverts, s’écria-t-il.

Et aussitôt une douzaine d’hommes gravirent l’escalier en courant et vinrent ébranler la porte de la grille.

Malgré l’obscurité, le capitaine crut distinguer entre les barreaux des canons d’arquebuse. Sans prendre le temps de réfléchir, il saisit ses pistolets et les déchargea sur les assaillants ; deux cris se firent entendre et deux hommes roulèrent au bas des escaliers.

Il faut renoncer à peindre l’effet que produisit dans le château cette double détonation. En un moment la terrasse fut enveloppée et mille cris de mort retentirent.

— Allons, dit le capitaine, il n’y a plus à hésiter ! Mon signal ! C’est notre seule chance de salut.

Déjà il approchait de ses lèvres, sa main fermée, et il s’apprêtait à tirer de l’intervalle de deux doigts le son aigu et retentissant avec lequel il avait l’habitude de diriger les mouvements de sa bande, lorsque tout à coup ils furent tous trois inondés d’un flot de lumière, qui enveloppait seule la tour de l’Aiguille, sans étendre plus loin sa clarté, et une voix leur cria :

— La Cuzon ! La Cuzon ! La Cuzon !

— Le Vouivre, s’écria le capitaine en levant les yeux vers le sommet de la tour, merci ! Merci ! Merci !

Mais il avait à peine prononcé ces mots, qu’une autre voix qui semblait sortir de dessous terre lui répondit :

— La Cuzon ! La Cuzon ! La Cuzon !

Instinctivement il baissa les yeux, et aperçut à ses pieds un grillage de fer.

— Merci ! Merci ! Merci, s’écria-t-il encore avec une sorte de délire.

Car la vue de ce grillage venait de lui rappeler les renseignements que la sorcière lui avait donnés lorsqu’il avait quitté la grotte du Val pour venir au château de l’Aigle.

Il souleva aussitôt ce grillage, et saisissant la corde qui était restée attachée à la ceinture du sire de Binans, il le força à descendre.

— À vous le premier, lui dit-il, vous recevrez Pâquerette dans vos bras.

— Qu’est-ce que cela ?

— C’est un égout qui sert à l’écoulement des eaux. Allez ! Allez ! Nous sommes sauvés !

La corde glissa rapidement, bientôt elle cessa d’être tendue, et le capitaine, la tirant à lui, dit à Pâquerette :

— À ton tour maintenant.

Elle ne lui répondit que par un cri perçant et tomba sans mouvement dans ses bras. Il leva les yeux et se trouva face à face avec le fantôme blanc de la tour de l’Aiguille.

Il y eut alors dans l’âme du capitaine un moment d’anéantissement impossible à exprimer ; il passa la main sur son front pour y essuyer les gouttes abondantes d’une sueur froide qui l’avait inondé tout à coup. Que faire ? Pâquerette était évanouie ! Il devenait fou !

Le fantôme était immobile sur le seuil de la porte toute grande ouverte : la longue robe blanche qui le couvrait allait se perdre bien loin dans l’intérieur de la tour, et le voile qui lui enveloppait la tête flottait autour de lui et semblait le grandir encore. Il n’avait pas bougé de place, pas fait un mouvement, ses yeux s’étaient fixés sur le visage du capitaine et ne quittaient pas cette direction.

Pendant ce temps, le tumulte n’avait pas cessé dans le château : si les soldats du comte avaient été quelque peu intimidés par la manière dont ils avaient été reçus à la porte de la grille, du moins ils étaient bien certains que leur ennemi ne leur échapperait pas et ils s’étaient réunis sur un autre point. La chambre du sire de l’Aigle commençait à se remplir de monde.

Ce n’est pas qu’en ce moment le capitaine songeât au danger qu’il courait, sa pensée était tout entière absorbée par la présence du fantôme.

Cependant le regard de celui-ci, qui, jusque-là était resté fixé sur le visage du capitaine, quitta peu à peu cette direction, et, descendant sur sa poitrine, y rencontra la cassolette à laquelle était attaché le mystère de la naissance de Pâquerette.

À cette vue le fantôme s’élança vers lui, et, saisissant ce bijou en cherchant à briser la chaîne d’acier à laquelle il était suspendu :

— Ma fille, s’écria-t-il, ma fille !

— Ta fille ! répéta le capitaine épouvanté.

— Celui qui a cette cassolette doit savoir où est ma fille ?

En ce moment, la porte de la chambre du comte s’ouvrit et il parut sur le seuil entouré de nombreux soldats. Pour le capitaine, la mort était à deux pas, il ne pouvait pas emmener Pâquerette qui était toujours évanouie, il se décida donc ; et la jeta dans les bras du fantôme en s’écriant :

— La voilà !

Puis il s’élança dans l’égout, attira sur lui le grillage et disparut.

Le fantôme poussa un grand cri qui alla se perdre dans l’immensité des cieux ; et, apercevant le comte, il s’avança vers lui d’un air menaçant en lui montrant d’une main le sommet de la tour où brillait toujours le diamant de la Vouivre, pendant que de l’autre il pressait contre sa poitrine la pauvre Pâquerette.

Le sire de l’Aigle recula involontairement, et ses soldats, terrifiés, tombèrent à genoux autour de lui.

La Vouivre cria encore :

— La Cuzon ! La Cuzon ! La Cuzon !

Son vol saccadé se fit entendre, puis elle disparut, et la tour de l’Aiguille fut de nouveau plongée dans les ténèbres.

IV

RÉUNION

— Que vois-je, dit le capitaine en arrivant près du sire de Binans, nous ne sommes pas seuls !

— Ne fallait-il pas, lui répondit une voix, que quelqu’un vînt ici vous recevoir et vous empêcher de rouler comme une boule jusqu’au bas de la vallée.

— Qui es-tu donc, demanda-t-il, car l’obscurité l’empêchait de distinguer les traits de la personne qui lui parlait.

— Vous ne reconnaissez donc pas ma voix ?

— La sorcière !

— Oui, la sorcière qu’on voulait retenir prisonnière à la grotte du Val.

— Mais cette voix que j’ai entendue tout à l’heure, cette voix qui semblait sortir de dessous terre et qui m’a crié : La Cuzon ! la Cuzon ! la Cuzon ! c’était donc la tienne ?

— Pourquoi oubliez-vous les renseignements qu’on vous donne ?

— Femme, répondit le capitaine en lui tendant la main, pardonne-moi mes injustes soupçons, tu es notre Providence !

Ils se turent quelques instants pour écouter ce qui se passait dans le château, mais tout y était calme et silencieux ; la tour de l’Aiguille seule faisait entendre un léger murmure.

— Partons, dit enfin le capitaine.

— Et Pâquerette ! demandèrent à la fois la sorcière et le sire de Binans.

— J’ai été obligé de l’abandonner ; mais rassurez-vous, désormais elle ne court aucun danger. Partons ! parlons !

Puis s’adressant à la sorcière :

— Toi, qui es venue jusqu’ici, lui dit-il, marche devant et conduis-nous par le chemin le plus sûr.

— Le chemin le plus sûr ! mais d’abord vous savez aussi bien que moi qu’il n’y en a pas. Ce que nous avons de mieux à faire, je crois, est de longer le rocher jusqu’à la route.

— Soit ! Nous te suivons !

Le talus, au sommet duquel ils étaient alors, et qui s’élève depuis le fond de la vallée jusqu’à la base du rocher, offre une pente excessivement rapide ; et comme ce n’est qu’un vaste amas de sable, de gravier et de pierres, il est très difficile de se maintenir sur sa surface mouvante : à chaque instant le pied glisse sur un caillou qui roule, ou s’enfonce dans le sable qui s’affaisse sous sa pression ; puis, si alors on perd l’équilibre, on risque d’être lancé sur ce plan incliné, où la main chercherait en vain un point d’appui et au bas duquel on trouverait une mort certaine.

Le capitaine, qui connaissait le danger, mais qui avait le pied solide et de l’habitude, se mit à la droite du sire de Binans, de sorte que le vieillard pouvait s’appuyer d’un côté sur son épaule et de l’autre au rocher.

— Marchons avec précaution, murmura la sorcière, si on nous entendait du château…

Mais alors il s’éleva un vent violent qui vint s’engouffrer avec grand fracas dans cette gorge et leur rendit toute sécurité.

— Le ciel se déclare pour nous, lui répondit le capitaine, marche ! marche !

Un quart d’heure après, ils étaient sur la route, hors de tout danger.

Alors le capitaine fit sortir de ses lèvres un sifflement doux et prolongé, qui fut à l’instant même répété de distance en distance et enveloppa bientôt le château de l’Aigle en entier. Des ombres, qui semblaient sortir de dessous terre, parurent de tous côtés et vinrent se ranger autour d’eux, tantôt s’élançant d’un bond du haut d’un rocher sur lequel elles avaient été aperçues, tantôt rasant la terre et se glissant comme une vapeur vers le centre qui les ralliait.

Après quelques minutes d’attente :

— Sommes-nous au complet ? demanda tout bas le capitaine.

— Non, capitaine, répondit une voix, Klinkanno et le lieutenant Pille-Muguet sont allés se poster sur la grande roche avec… vous savez, votre nouvel ami. C’est de l’autre côté ; mais ils sont prévenus.

— Les voilà, dit une autre voix.

Le capitaine courut au-devant d’eux, et s’adressant à Albéric :

— Vous allez, lui dit-il, prendre seul le commandement de ces hommes. Courez à la grotte du Val annoncer mon arrivée, je garde avec moi Klinkanno et Pille-Muguet ; avant une heure nous vous rejoindrons.

— Et Pâquerette ? demanda Albéric dont les regards la cherchaient de-tous côtés.

— Je vous parlerai d’elle au Val. Allez ! Allez ! La sorcière va vous suivre.

— Non pas, répondit celle-ci qui s’était approchée, je ne dois pas vous quitter, capitaine, nous avons à causer ensemble.

— Mais tu ne peux venir avec nous ?

— Voulez-vous que je vous serve de guide ? Et elle lui dit quelques mots bas à l’oreille.

— Comment sais-tu cela ? demanda-t-il.

— Ne suis-je pas sorcière ?

Après un instant de silence, il ajouta :

— Allez ! Albéric. À l’entrée du bois, faites allumer des torches et veillez à ce qu’il n’arrive pas d’accident.

La bande s’ébranla et disparut bientôt.

Il revint près du sire de Binans.

— Partons, lui dit-il tout bas, venez revoir vos amis et retrouver ceux que vous croyez avoir perdus.

— Capitaine, répondit le sire de Binans en lui prenant la main ; à vous toutes les joies et tous les bonheurs ! à vous tous les trésors que la justice de Dieu peut donner à un mortel !

— Ma tâche est loin d’être finie pourtant : Pâquerette est toujours prisonnière, et avec elle… oh ! je les sauverai ! Et le curé ? quel est son sort aujourd’hui ? Mais partons, allons au Val, là nous déciderons quel parti nous devons prendre.

Arrivés au bas de la côte, au lieu de tourner à gauche pour suivre le cours du Hérisson, ils prirent à droite, franchirent ce mamelon, du haut duquel deux jours auparavant Albéric avait aperçu pour la première fois les tours de l’Aigle, et se dirigèrent vers la forêt de Ménétrux qui s’étalait devant eux au sommet de la montagne.

Chemin faisant, le capitaine dit à la sorcière :

— C’est toi qui es venue annoncer au sire de l’Aigle l’arrestation du curé Marquis ?

— Oui, capitaine, mais comment savez-vous ?

— Que t’importe ? Est-il vrai qu’il soit prisonnier ? Est-il vrai qu’il ait été conduit au château de Clairvaux ?

— Voici ce qui s’est passé : vous aviez donné l’ordre de me retenir prisonnière au Val ; mais comme je voulais venir ici surveiller votre expédition et que je savais le secret du souterrain, j’ai gardé le silence. Vous n’étiez pas à la cascade ronde que déjà j’étais libre ; je pensai d’abord qu’il me serait peut-être facile de pénétrer dans le château de l’Aigle à la faveur du mouvement causé par la perception de la dîme, mais c’eût été une folie, et d’ailleurs je rêvais alors un autre moyen : bien souvent j’avais surpris Lespinassou et Brunet y entrer par une petite poterne de fer ignorée de tous, et bien souvent j’avais pensé à m’emparer de la clef. Je savais que des Gris avaient été vus aux environs de Clairvaux, je résolus d’y aller. Après avoir erré tout le jour dans la campagne sans rencontrer personne, je traversais à la tombée de la nuit le bois de Charésier pour venir prendre la grande route à Uxelles, lorsque j’entendis derrière moi des pas nombreux ; je me blottis derrière un sapin et bientôt j’aperçus à peu de distance de moi le capitaine Brunet suivi d’une douzaine de Gris qui entraînaient le curé prisonnier. Après avoir bien écouté dans toutes les directions : Ils ont perdu nos traces, dit Brunet. Vous allez conduire le prisonnier au fond de la gorge qui traverse la rivière du lac, sous Clairvaux ; vous remonterez la rive droite et vous rencontrerez un homme auquel vous le remettrez sur le mot de passe. Moi je vais aller rendre compte au maître du succès de cette journée. Or, je savais que le maître n’était autre que le sire de l’Aigle.

— Le masque noir, n’est-ce pas ? s’écria le capitaine.

— Oui ! le masque noir ; et pour venir ici, il n’y avait pas deux chemins. Je pris donc les devants, pendant qu’ils garrottaient le curé, pour rendre toute résistance de sa part impossible. À cinq cents pas de l’endroit où je les avais laissés, le sentier est coupé par un ravin étroit, au fond duquel un torrent se précipite avec fracas, et qu’on a couvert d’un énorme tronc d’arbre en guise de pont ; je me mis aussitôt en devoir de miner une des assises de ce pont, et attachant une corde à l’une de ses extrémités, j’allai me cacher un peu plus bas dans un buisson et j’attendis. La nuit n’était pas encore noire, je pouvais distinguer ce qui se passait au-dessus de moi. Bientôt je vis Brunet s’avancer tranquillement et mettre le pied sur le pont, je tirai la corde de toutes mes forces ; et l’arbre, se précipitant dans le gouffre, l’entraîna dans sa chute. Je descendis alors, et après avoir cherché un instant, je découvris au milieu des rochers son cadavre mutilé : je le fouillai aussitôt, et, après m’être emparée de la clef qui devait m’ouvrir le château de l’Aigle, je partis en toute hâte, bâtissant dans ma tête une histoire qui devait expliquer au comte ma présence chez lui, et peut-être me gagner sa confiance.

— Et tu es certaine, ajouta le capitaine, que le curé a été conduit au château de Clairvaux.

— Du moins je ne doute pas qu’il n’ait été confié à la garde du sire de Beauffremont.

— Eh bien ! avant la fin de la nuit, le sire de Beauffremont m’en aura rendu compte.

— Non pas, capitaine, croyez-moi, ne vous exposez pas encore inutilement. Le curé est pour eux une trop riche capture. Leur intérêt n’est pas de le sacrifier ici où sa mort aurait trop peu de retentissement. Ils veulent s’en faire un trophée aux yeux de la France, et j’ai tout lieu de croire qu’il sera conduit au pays bas. La lettre dont je suis chargée en est la preuve.

— Mais cette lettre est entre nos mains une arme inutile.

— Quoique cette lettre soit incompréhensible pour vous, je vous réponds moi, de vous en donner l’explication. Laissez-moi faire !

En ce moment ils entraient dans le bois, et la difficulté de la marche mit fin pour le moment à la conversation.

Après avoir suivi pendant quelque temps un sentier frayé, qui surtout la nuit eut été impraticable pour tant d’autres que pour nos voyageurs, qui sans doute en avaient l’habitude, ils prirent à gauche et pénétrèrent dans la forêt.

Le bois était excessivement épais, et l’obscurité trop profonde pour qu’ils pussent s’orienter ; leur instinct seul pouvait les conduire ; aussi eurent-ils des peines inouïes ; et ce ne fut pas sans laisser quelques lambeaux de leurs vêtements aux ronces, et quelques gouttes de leur sang aux branches des arbres, qu’ils purent arriver au terme de leur course ; souvent même ils crurent être égarés, et des haltes devinrent nécessaires pour chercher à reconnaître l’endroit où ils étaient ; alors un arbre, un fossé ou une clairière leur indiquait la route.

Ils étaient depuis une heure au moins dans la forêt, Klinkanno marchait devant, avec la sorcière, et derrière eux Pille-Muguet et le capitaine qui tous deux guidaient le sire de Binans. Enfin la sorcière s’écria :

— Nous y voici !

Ces paroles produisirent alors le même effet que le mot « terre ! » crié du haut du grand mât par la vigie, à des matelots qui depuis six mois sont sous voile.

Le capitaine s’approcha aussitôt, et faisant le tour d’un énorme buisson, devant lequel la sorcière s’était arrêtée :

— Oui répondit-il, c’est bien cela.

Puis s’adressant à son trompette :

— Allons, ajouta-t-il, passe le premier, et hâtons-nous !

Klinkanno obéit ; et, écartant les branches qui se croisaient en tous sens devant lui, il pratiqua une ouverture assez large, dans laquelle il se glissa, et disparut. Il fut bientôt suivi de tous ses compagnons de voyage, et le buisson, reprenant sa forme première, ne conserva plus aucune trace de leur passage.

Alors ils purent se convaincre qu’ils ne s’étaient pas trompés, et qu’ils se trouvaient bien à l’entrée du souterrain qui devait les conduire à la grotte du Val. Une atmosphère humide pénétra tout à coup dans leur poitrine ; quelque chose de froid, de vague les frappa au visage, pendant que leurs pas, leurs simples mouvements allaient résonner au loin, et se perdaient comme un murmure dans la profondeur de la caverne.

Klinkanno brûla une amorce, et s’étant par ce moyen procuré du feu, il le communiqua à cinq branches de sapin qu’il avait eu soin de ramasser, chemin faisant ; chacun d’eux en prit une et la petite caravane se mit en marche.

L’entrée du souterrain, d’abord fort étroite, puisqu’un buisson suffisait à la masquer, s’agrandissait tout à coup, et formait une sorte de corridor étroit, mais assez élevé, dans lequel deux personnes pouvaient facilement marcher de front, et qui suivait pendant deux cents pas environ, une pente insensible, à l’extrémité de laquelle on arrivait dans une vaste chambre, dont la voûte, s’élevant tout à coup, se perdait à une si grande hauteur que la lumière des cinq torches ne pouvait l’atteindre.

Une promenade dans ces labyrinthes naturels, sous ces voûtes mystérieuses, creusées par la main de Dieu, sortes de canaux qui servent presque toujours à vider le trop-plein des immenses réservoirs que la nature alimente sans cesse dans le flanc des montagnes, a quelque chose de triste, de lugubre, d’imposant.

Sans parler des dangers d’un éboulement, qui, en fermant les issues derrière le curieux imprudent, le laisserait en présence d’une lente et horrible agonie, il y a là quelque chose qui serre le cœur et donne à penser.

Le silence, qui y règne, n’est pas le silence de la nuit, le silence de la nature qui sommeille, silence de convention au milieu duquel la vie murmure sans cesse ; c’est un silence glacial, un calme plat, image de la mort. La chauve-souris, oiseau sinistre qui habite ces sombres retraites, et qu’on trouve à chaque pas suspendue par deux pattes à une pointe de rocher, fuit à l’aspect des lumières qui viennent profaner ses domaines, et ses cris vont se perdre dans le lointain comme autant de malédictions. On n’entend que son vol, et quelquefois aussi le frémissement du reptile, qui glisse entre deux pierres, et va se cacher dans quelque trou, épouvanté de l’audace du mortel assez hardi pour arriver jusqu’à lui. C’est une solitude mate, uniforme, qui sépare l’homme du reste de la terre, qui le séquestre au milieu des siens. À deux pas de lui c’est la vie, la vie du monde avec toutes ses jouissances et ses misères ; là, il est comme dans un tombeau.

Mais non ! Et si ces impressions sont les premières qui frappent la pensée, leur sécheresse fait bientôt place à l’admiration. La nature n’est pas une marâtre qui abandonne ses enfants. Le grand architecte qui a bâti le monde a sans cesse un œil tourné vers son œuvre, et son regard pénètre les secrets les plus intimes de la création.

Quoi de plus beau que ces innombrables stalactites, formées par la filtration des eaux, dont les gouttes coulant une à une laissent sur leur passage une partie de leur essence, que les savants ont nommée carbonate de chaux, et prennent mille figures capricieuses, mille contours bizarres, morceaux d’architecture, de sculpture impossibles à imiter, dentelles merveilleuses, qui jettent un éclat éblouissant, et brillent des couleurs de l’arc-en-ciel ! Quelle plus fidèle image de la grandeur, que ces voûtes immenses dont l’œil ne peut sonder la hauteur ! Et où trouvera-t-on rien qui exprime mieux la misère que ces passages étroits, dans lesquels on est obligé de marcher en rampant !

La nature est un vaste livre dans lequel l’homme doit lire sans cesse ; et si dans ce livre se trouvent quelques pages obscures, qu’il n’oublie jamais que cette obscurité cache toujours une grande révélation.

Mais nos voyageurs étaient trop préoccupés des événements qui se passaient au-dehors, pour faire de semblables réflexions, ils avaient hâte d’arriver.

Pour sortir de la chambre, dans laquelle nous les avons laissés, ils furent obligés de se mettre presque à plat-ventre, et de se glisser sous un rocher qui ne s’élevait qu’à deux pieds du sol, dans un espace de dix à douze pas ; après quoi ils purent se tenir debout, et bientôt ils arrivèrent, sans rencontrer de nouveaux obstacles, jusqu’à une ouverture, espèce de cheminée dans laquelle ils se glissèrent. Une fois-là, ils passèrent sur un tronc d’arbre qui avait été jeté en guise de pont sur le lit d’une rivière souterraine, qui prenait sa source à droite dans les entrailles de la montagne, et allait se perdre à gauche à travers les rochers. Dans les crues d’eau, ce pont était devenu nécessaire pour rétablir les communications.

À partir de ce moment les difficultés cessèrent. Ils traversèrent encore deux vastes salles dont les parois couvertes d’une couche épaisse de carbonate de chaux, brillaient comme des murs de diamants ; et ils arrivèrent enfin dans une dernière chambre où une porte de fer leur rappela qu’ils étaient encore de ce monde, et les avertit qu’ils arrivaient au terme de leur voyage.

— Silence, dit tout bas le capitaine au sire de Binans ; soyez encore pendant un instant maître de vos émotions, je vous en prie.

Puis il alla frapper à la porte, qui s’ouvrait du côté opposé par un énorme verrou. Le verrou cria aussitôt, et le colonel Varroz parut en compagnie d’Albéric.

La grotte du Val, que l’on connaît déjà, avait trois issues qui donnaient dans trois cavernes, occupées, l’une par le capitaine, l’autre par le colonel, et la troisième par le curé. Celle dans laquelle nos voyageurs venaient d’entrer était la chambre du capitaine, si l’on peut nommer ainsi une cavité de huit à dix pieds carrés, n’ayant pour tout meuble que des armes, un bahut, et une planche élevée sur deux blocs de bois, et garnie d’une paillasse de feuilles sèches, et d’une peau d’ours en guise de couverture :

— Tu reviens sans elle, dit Varroz en embrassant son élève. Dieu l’a sans doute voulu ainsi ! Qu’il soit béni pourtant, puisqu’il te ramène sain et sauf.

— Il ne s’agit pas de moi, répondit le capitaine, venez ! Venez ! Il faut qu’avant la fin du jour nous ayons pris un parti !

Et pendant que Klinkanno fermait la porte, il les entraîna dans la grotte.

— Quel est donc cet homme, demanda tout bas le colonel, en désignant le sire de Binans, dont sans doute Albéric lui avait déjà parlé.

— Tout à l’heure vous le saurez !

Puis le faisant asseoir un peu à l’écart, il lui dit encore :

— Un peu de patience, monseigneur, un peu de patience !

Klinkanno et Pille-Muguet se disposaient à sortir ; ils n’étaient pas dans l’usage d’assister aux conférences de leurs chefs :

— Restez, leur dit le capitaine ; il faut que demain tous les officiers qui commandent les corps dispersés dans le pays, sachent ce qui se passe au château de l’Aigle, vous irez tous deux les avertir.

Puis s’adressant à Varroz :

— Eh bien, reprit-il, la sorcière avait dit vrai : le comte de Montaigu est vendu à la France.

— Vous voyez, s’écria Albéric, ma haine n’avait pas menti.

— Et ma vengeance l’avait deviné, ajouta Varroz.

— Pardonnez-moi de l’avoir défendu contre vos pressentiments, leur répondit le capitaine ; mais pouvais-je croire à tant d’infamie ! Pour le moment, je ne vous dirai pas tout ce que j’ai découvert au château de l’Aigle, c’est tellement horrible, cela paraît tellement devoir être impossible, que la raison se refuse à y ajouter foi. Il y a une heure à peine que tout ce lugubre chaos s’est débrouillé devant moi, et j’en suis encore tellement épouvanté que je n’ose pas regarder en arrière ! J’ai peur d’être obligé de me rendre à l’évidence ; je voudrais pouvoir m’assurer à moi-même que ça a été de ma part un moment d’erreur, une vision ! Que dis-je ! Les faits ne sont-ils pas là pour me convaincre ! N’étais-je pas cette nuit au château de l’Aigle !

— On me verra un jour sur la tour de l’Aiguille une torche à la main, s’écria la sorcière.

— Et moi avec ma hache, répondit Varroz.

— Et moi avec mon poignard, murmura Albéric.

— Oui, nous y serons tous, reprit le capitaine ; et quand nous aurons passé par là, le voyageur cherchera vainement une trace de ce manoir. Mais laissons de côté pour le moment Antide de Montaigu et ses crimes. Pâquerette est toujours au château de l’Aigle, et notre père à tous, le curé, a disparu.

— Il y a deux heures seulement, répondit Varroz, un de nos hommes est arrivé ici en toute hâte pour me prévenir de ce malheur ; et je t’attendais !

— Vous savez sans doute où il a été conduit ?

— Non !

— Eh bien ! s’il faut en croire cette femme, et nous devons la croire, puisque jusqu’ici toutes ses prédictions se sont accomplies…

— Où est-il ?

— À Clairvaux.

— Eh quoi ! Le sire de Beauffremont ?…

— Comme le sire de l’Aigle, vendu !

— Infamie !

— Oui, infamie ! mais plus encore infamie sur nous, si nous laissons d’aussi grands forfaits impunis !

— À Clairvaux, s’écria le colonel en s’élançant hors de la grotte.

— Attendez, lui dit vivement la sorcière. Qu’allez-vous faire ? À Clairvaux, dites-vous ? Qui vous assure que le curé Marquis y soit encore ? Qui vous assure même qu’il y ait jamais été ?

— Mais, observa le capitaine, ne m’as-tu pas dit…

— À vous ! Non pas, messire, votre mémoire vous sert mal ; au sire de l’Aigle, c’est différent ! Oui, je lui ai dit que le curé avait été conduit au château de Clairvaux ; mais si j’ai parlé ainsi, c’est que je savais bien que le comte aurait des instructions à donner à son complice ; j’espérais alors devenir son messager, et par ce moyen parvenir à connaître positivement l’asile de celui que nous pleurons. Car, malgré les paroles du capitaine Brunet, quoique je sois bien certaine que le curé a été remis entre les mains d’une des créatures du sire de Beauffremont, rien ne prouve que le château de Clairvaux lui ait été donné pour prison. Il est même probable qu’ils n’ont pas commis l’imprudence de conserver près d’eux une preuve aussi accablante de leur trahison. Non ! non ! ils ne sont pas hommes à agir ainsi à la légère ; croyez-moi ! le curé a été conduit dans un lieu sûr, bien secret, connu d’eux seuls, et où ceux qui le gardent attendent leurs ordres.

— Elle a raison sans doute, murmura le capitaine.

— Que faire, dit le colonel en se frappant le front.

— Ceci me regarde, continua la sorcière. J’ai là une lettre et une bague qui ne peuvent manquer de me mettre sur les traces de ce mystère ; aussi les porterai-je fidèlement à leur adresse. La lettre doit nécessairement contenir quelque chose qui me concerne, et comme je ne suis pas trop maladroite, il est probable que je saurai en profiter, à moins pourtant qu’on n’ait songé à se débarrasser de ma pauvre carcasse ! Mais je ne le pense pas. Ma peau vaut-elle un nouveau crime ? Aussi je crois n’avoir rien à redouter personnellement.

— Que comptes-tu faire, lui demanda le capitaine.

— Mon projet est des plus simples, et je crois qu’il est le seul réunissant toutes les chances possibles de succès : aller de suite remettre tout cela au sire de Beauffremont, observer ce qui se passe chez lui, et vous en prévenir. Mais comme mes vieilles jambes auraient bien de la peine à faire plusieurs fois le trajet d’ici à Clairvaux, et qu’il se peut que j’y trouve, sinon une prison, du moins une halte forcée ; vous me donnerez quelques-uns de vos hommes, qui devront m’accompagner et m’obéir.

— Et Pâquerette, murmura Albéric.

— Pâquerette, répondit le capitaine, nous devons avant tout nous occuper du curé. Du reste, rassurez-vous, tout à l’heure je vous parlerai d’elle. Je ne l’oublie pas.

Puis, s’adressant de nouveau à la sorcière :

— Dans un instant, lui dit-il, tu vas sortir d’ici ; et cette fois tu ne quitteras pas la grotte du Val en fugitive. Tu partiras, forte des pouvoirs que nous t’aurons confiés, accompagnée d’une escorte qui devra t’obéir en aveugle, et chargée d’une mission dont le résultat nous laissera dans une cruelle attente. Tu réussiras, j’en suis certain. Depuis deux jours, tu as fait tant de choses, que je ne doute pas un seul instant du succès. Mais au moment de nous séparer, lorsque tu peux être victime de ton dévouement pour nous, ne soulèveras-tu pas un coin de ce voile impénétrable, derrière lequel tu restes cachée ? Réponds, femme ! La reconnaissance que nous te devons me donne le droit de l’adresser cette question : parle ! Qui es-tu ?

— Qui je suis ! Une pauvre mendiante, qui, il y a deux jours encore, errait sur le grand chemin, sans asile et sans ressources, et à laquelle vous avez tendu la main.

— C’est là la femme qui a sauvé Albéric, parce qu’elle le savait ami du capitaine Prost, et que les soldats du capitaine Prost l’avaient sauvée elle-même quelques heures auparavant. Mais la femme qui a tendu un piège au capitaine Brunet, qui, pour nous servir, a pénétré dans le château de l’Aigle, la femme que j’ai trouvée en bas de l’égout, la femme qui, pour nous ou pour notre cause, s’expose à de nouveaux dangers, cette femme, qui est-elle ?

— Une enfant des montagnes.

— Mais il en est une troisième, qui est venue nous crier ici avec une rage concentrée : Pâquerette est au château de l’Aigle, et son geôlier est un traître. Celle-là, quelle est-elle ?

— Qui elle est ? murmura-t-elle d’un air triste.

— Oui ! continua le capitaine en s’animant, quelle est la femme qu’on verra un jour sur la tour de l’Aiguille, une torche à la main ?

— Quelle est cette femme, s’écria-t-elle en relevant vivement la tête, et en se mettant à l’unisson du capitaine. Quelle est cette femme !…

Elle fit comme un violent effort pour retenir son secret prêt à lui échapper, puis elle ajouta tout bas :

— Pauvre femme qui a tout perdu.

Ces paroles, prononcées avec un accent qui révélait un profond désespoir, firent sur ceux qui les entendirent une impression telle que personne n’osa répondre. La franchise avec laquelle le capitaine lui avait parlé ; l’insistance tout affectueuse qu’il avait mise à lui demander un secret qu’elle semblait ne pas devoir taire plus longtemps ; la certitude où elle devait être d’avoir enfin trouvé des amis, après un long isolement ; tout cela venait échouer, non pas contre un sot entêtement, mais contre une pensée unique, sorte de maladie qui lui avait miné, l’âme, mais qui exigeait sans doute pour sa guérison un autre remède que de fades consolations. Tous gardèrent le silence, les yeux fixés sur cette vivante énigme, et attendant qu’un mot vint leur donner le fil de ce labyrinthe, dans lequel ils se perdaient.

— Oui ! Pauvre femme ! Qui a tout perdu, répéta-t-elle encore sourdement.

Puis, levant les yeux au ciel et prenant un air inspiré :

— Mais l’heure de la vengeance sonnera, s’écria-t-elle. Allons ! Klinkanno ! Pille-Muguet, venez me désigner une escorte ; en passant par le sentier de la forêt qui domine le Val-dessus, je puis être à Clairvaux à la pointe du jour. Venez ! Venez !

Et tendant au capitaine sa main décharnée, qu’une violente émotion rendait humide et tremblante, elle ajouta :

— J’avais tout perdu, mais un espoir est entré dans mon cœur quand je serai vengée, vous saurez le nom de la sorcière. Adieu !

En disant ces mots, elle sortit suivie de Klinkanno et de Pille-Muguet.

Ce départ précipité, ces dernières paroles, et surtout le ton avec lequel elles avaient été prononcées, laissèrent le capitaine, le colonel et Albéric dans une sorte de désappointement qu’ils n’eurent pas un seul instant la pensée de regarder comme une injure, mais qui les plongea de nouveau dans cette incertitude, de laquelle ils avaient espéré sortir. Le capitaine interrogea des yeux ses deux amis, et après un long silence, il finit par répéter encore ce que déjà il avait dit si souvent :

— Quelle peut être cette femme ?

— Cette femme, répondit une voix derrière eux, a un but vers lequel elle marche, sans que rien puisse la faire dévier de la ligne qu’elle s’est tracée ; sachons donc respecter son secret, et contentons-nous pour le moment de la remercier et de la bénir.

La grotte n’était alors éclairée que par la lueur vacillante d’une torche qu’on avait plantée dans un creux du rocher. Le sire de Binans, assis dans un angle obscur avait presque été oublié.

— Vous avez raison, lui dit le capitaine ; votre délivrance est le premier pas vers une grande réhabilitation et la punition d’un grand crime. Nous ne nous arrêterons pas en si beau chemin. Mais laissons de côté le but et les moyens, et commençons par soulever le voile qui couvrait depuis tant d’années ce tissu d’iniquités.

Il s’approcha de lui, et lui prenant la main :

— Monseigneur, lui dit-il.

— Monseigneur ! répétèrent à la fois Varroz et Albéric au comble de l’étonnement.

— Vous avez bien souffert ; mais la Providence vous réservait une récompense proportionnée à vos douleurs, à vos tortures. Vous qui avez été fort contre l’adversité ; vous qui avez lutté contre la haine d’un homme ; vous qu’un espoir bien vague a toujours soutenu ; vous enfin que j’ai rencontré sain de corps et d’esprit au fond d’un cachot, où je n’aurais dû trouver qu’un cadavre ; pouvez-vous puiser encore dans votre âme assez de force pour supporter de violentes émotions ? À vous qui avez tout perdu : rang, fortune, famille, tout, jusqu’à votre nom, si on vous rendait tout cela : votre nom, votre fortune, votre rang, votre famille…

— Ma famille !

— Tout, vous dis-je, même votre famille.

— Oh ! Parlez ! Parlez de grâce, s’écria le vieillard les larmes aux yeux.

— La joie tue comme la douleur.

— Capitaine ! Pitié ! Ayez pitié de moi.

Il tremblait ; sa poitrine était oppressée par les sanglots ; ce mot famille avait bouleversé tout son être ; une sorte de faiblesse s’empara de lui, et il fut obligé de s’asseoir.

— Pitié ! Pitié, dit-il encore en tendant les bras vers le capitaine comme pour l’implorer.

Varroz et Albéric, muets à cette scène, étaient comme paralysés. Cloués à leur place, ils restaient immobiles comme deux statues ; leurs cerveaux seuls étaient en travail.

Au son de cette voix, le colonel avait tressailli, comme le lion qui, se promenant fièrement dans le désert, entend tout à coup le cliquetis des anneaux du serpent à sonnettes, et s’arrête en frémissant. Son regard éperdu allait s’engloutir dans la demi-obscurité où se perdaient les traits du nouveau venu. Un souvenir lointain venait l’assaillir ; et tantôt il l’accueillait comme une bienheureuse prophétie, tantôt il le repoussait avec la crainte d’une désillusion prochaine.

Albéric de son côté s’était d’abord senti gagné d’un doux attendrissement à la vue des larmes du vieillard ; puis le mot famille l’avait violemment frappé au cœur. L’émotion du colonel ne lui avait pas échappé, et il en avait ressenti le contrecoup. Suspendu aux lèvres du capitaine, il attendait !

— Oui ! la joie tue comme la douleur, répéta celui-ci ; et puisque la douleur a trouvé en vous un adversaire qu’elle n’a pu vaincre, que la nouvelle ennemie contre laquelle vous allez lutter s’incline devant votre énergie.

— Qu’allez-vous m’apprendre, murmura le sire de Binans.

Il revint près du colonel et d’Albéric :

— Quant à vous, leur dit-il, vous dont la vie n’a pas été un combat continuel contre vous-mêmes, donnez-lui l’exemple, et sachez vous rendre maîtres des battements de votre cœur ; vous n’êtes pas comme lui épuisés de fatigue.

Ils le regardaient tous deux mais sans chercher à le comprendre ; ils ne trouvaient pas une parole à lui répondre.

— Eh ! bien, dit encore le capitaine au sire de Binans, êtes-vous prêt ? Et puis-je enfin tirer le rideau ?

Il garda le silence. Comme Albéric et Varroz, il regardait, et attendait !

— De ces deux hommes, continua le capitaine, l’un vous est déjà connu, et le temps n’a pas fait sur ses traits assez de ravages, pour que vous en ayez perdu tout souvenir.

— Varroz ! Varroz ! murmura le vieillard pendant que son regard se fixait sur Albéric.

— Et ce jeune homme ? Ne vous sentez-vous pas ému en sa présence ? Une voix secrète ne vous dit-elle rien pour lui !

— Serait-ce possible ? Mon Dieu !

— Et vous colonel, ces accents n’ont-ils rien réveillé en vous ?

Il allait répondre, le capitaine ne lui en laissa pas le temps.

— Et vous Albéric, n’entendez-vous pas une voix secrète vous crier un nom ?

— Mon…

Le capitaine lui coupa la parole :

— Allons ! Allons, reprit-il avec force, plus de gêne, plus de contrainte. Colonel ! Et vous, Albéric ! Embrassez l’un votre ancien ami, l’autre votre père.

— Mon père, s’écria Albéric.

— Sire Arthur de Binans, embrassez votre fils.

— Mon fils, s’écria le vieillard.

Il voulut se lever, mais il n’en eut pas la force ; Varroz et Albéric se précipitèrent à ses genoux.

Longtemps le silence de la grotte ne fut troublé que par les sanglots des deux vieillards et du jeune homme, qui tous trois se tenaient étroitement embrassés.

Pour tous trois, quelle révélation !

Le colonel retrouvait là un frère que depuis vingt ans il pleurait, qu’il avait juré de venger ; et ce serment, qu’il n’avait pu tenir jusqu’alors, puisque la cause nationale le lui avait défendu, il ne l’avait jamais oublié. La veille encore, il avait osé le premier donner raison à la sorcière, accusant le comte de Montaigu ; et son émotion, sa joie en retrouvant le fils de son ancien ami prouvaient assez qu’il avait bonne et fidèle mémoire. Aussi quel dut être son transport en entendant le capitaine prononcer ces mots : sire Arthur de Binans ! C’était pour lui la réalisation d’un rêve ; et comme il était d’une nature excessivement expansive, sa surprise, son bonheur s’exhalaient en cris, en sanglots ; il était comme fou !

Albéric naturellement plus froid, et sur qui l’éducation avait exercé son empire ; Albéric, dont le voyage en Comté avait un but saint et sacré, qui l’avait fait longtemps réfléchir, ne dut voir là qu’un ordre de la Providence, qui venait au-devant de ses vœux. Le vieux serviteur de sa famille, Jérôme Marcelin, qui l’avait arraché à la fureur des assassins et aux flammes qui consumaient le château de ses pères, avait eu soin de lui jeter dans l’âme ces principes religieux sans lesquels l’homme ne peut aspirer au premier rang parmi les créatures. La façon dont on appréciait la religion à la cour de France, où sous le prétexte du zèle, elle ne servait qu’à aider à l’ambition, s’appuyant sur le fanatisme, si le vieux franc-comtois en avait été révolté, du moins, il avait su séparer l’ivraie du bon grain, et méprisant les sottes pratiques et les ignobles calculs des zélés du jour, il avait mis l’évangile entre les mains de son élève, et le lui avait donné seul pour règle de conduite. Imbu dès son enfance de ces admirables maximes du Christ, Albéric en avait plus tard recueilli les fruits, et la sévérité de son guide l’avait rendu fort contre toutes les atteintes des misères de ce monde. Retrouver son père mort ou vivant avait été pour lui une mission à laquelle il était bien décidé à sacrifier sa vie ; cette pensée unique, incessante, lui avait causé bien des larmes, bien des heures d’insomnie ; aussi lorsqu’il apprit que l’homme qu’il avait devant les yeux était celui qu’il cherchait, l’élan de son cœur l’avait jeté dans les bras du vieillard ; mais reportant aussitôt à Dieu ce bonheur inespéré, il était tombé à genoux et avait dit :

— Mon père, bénissez votre fils !

Le sire de Binans que ces paroles avaient ému jusqu’au fond de l’âme, étendit les mains sur la tête d’Albéric, en levant les yeux au ciel, et sa bouche murmura une prière. Comment peindre ce qui se passait alors dans son cœur ? Ce fils que pendant vingt ans il avait pleuré dans la solitude d’un cachot ; ce fils sur la naissance duquel il avait jadis compté pour perpétuer une noble et antique race ; ce fils qui avait été longtemps son unique espoir, sa seule consolation ; ce fils enfin qu’il croyait mort, et dont la perte eut empoisonné sa vie devenue libre désormais ; ce fils, il le retrouvait et cela le jour même de sa délivrance ! Pour lui en ce moment, ses vingt années de captivité n’étaient plus qu’un rêve !

Tout cela pourtant était l’ouvrage du capitaine Prost. Sans doute le hasard était pour beaucoup dans sa rencontre au fond de la citerne avec le sire de Binans ; mais sans sa visite audacieuse au château de l’Aigle, il est probable que le malheureux prisonnier eût terminé là sa misérable carrière. Aussi avec quelle fierté il les regardait ! comme il était heureux de cette réunion ! Debout au milieu de la grotte, les bras croisés sur sa poitrine, il les considérait avec un sentiment d’orgueil, bien excusable du reste ; leur bonheur était sa récompense.

Ce fut le colonel Varroz qui le premier rompit le silence :

— Est-ce possible, s’écria-t-il, est-ce bien toi ? Oui ! Oui ! Je reconnais ces traits que la douleur et la souffrance ont flétris sans doute, mais sous lesquels je devine encore celui que pendant vingt ans j’ai tant pleuré. Et tu étais enfermé au château de l’Aigle ! Et moi qui suis allé vingt fois au château de l’Aigle, je n’y ai pas deviné ta présence ! La voix de l’amitié ne m’a pas crié que tu étais là, près de moi ! Et je n’ai pas poignardé cet infâme !

Il se leva, et tordant d’une main sa blanche et rude moustache, pendant que de l’autre il tourmentait la poignée de sa dague, il continua avec force :

— Comte de Montaigu, la punition sera terrible, je te le jure. Je veux que ton supplice épouvante les populations, et que le récit de tes tortures porté de bouche en bouche jusqu’à la cour de France, apprenne à nos ennemis comment nous nous vengeons des traîtres.

Pendant que le colonel parlait, le sire de Binans entoura de ses deux bras la tête de son fils, et Albéric sentit des larmes brûlantes lui inonder le visage.

— Mon fils, disait le vieillard en sanglotant, mon fils !

Et toute sa pensée se réunissait dans ces seuls mots.

— Mon père, répondit enfin Albéric, remercions Dieu qui a eu pitié de nous !

— Mais comment te retrouvé-je ? Comment leur as-tu échappé ? Comment es-tu encore vivant ?

Ce fut le moment des explications.

Albéric raconta comment il avait été miraculeusement sauvé, comment il était parti pour la France, puis le dévouement de son second père, de Jérôme Marcelin, qui ne l’avait quitté qu’à la mort.

— Sois béni, vieux serviteur, s’écria le sire de Binans, puisses-tu trouver dans le ciel ta récompense.

Ce fut ensuite le tour du capitaine, qui n’omit aucune des particularités de son expédition au château de l’Aigle. Dans son récit deux choses provoquèrent de longues discussions, et de terribles menaces. D’abord la trahison organisée par la France, que le patriotisme des montagnards forçait d’avoir recours à cet ignoble moyen ; et ensuite le fantôme blanc de la tour de l’Aiguille, qui venait jeter un nouveau jour sur la lugubre histoire, à laquelle ils étaient tous plus ou moins intéressés.

Pour initier le sire de Binans à tous ces secrets, il fallut lui raconter tout ce qui concernait Pâquerette, sa naissance, comment elle avait été confiée à Jacques Prost, qui l’avait fait passer pour sa fille, et qui avait toujours conservé précieusement la mystérieuse cassolette.

— Plus de doute, dit le capitaine en finissant, c’est bien au château de l’Aigle que mon oncle a été conduit ; l’homme masqué qui est venu le chercher dans sa maison à Longchaumois est bien le même qui l’a assassiné il y a trois jours sur la place Louis XI à Saint-Claude ; il avait trop d’intérêt à le faire disparaître. Mais le fantôme blanc, cette femme, quelle est-elle ? Le masque noir serait-il donc le père de Pâquerette ? Et cette malheureuse enfant serait-elle le fruit d’un crime ?

— Quelle que soit sa naissance, capitaine, lui répondit Albéric, mon nom la purifiera en lavant toutes les taches. Pour moi, je ne veux voir en elle que Pâquerette, la fille de Jacques Prost, votre cousine à vous, et que dans quelques jours vous saluerez baronne de Binans.

Cette entrevue avait duré longtemps, et il faisait grand jour quand, tirant à sa fin, elle allait changer de nature. Tous les personnages, réunis à la grotte du Val, rendus plus calmes par les explications qu’ils s’étaient données mutuellement, après s’être réjouis de leur réunion inespérée, commençaient à penser aux absents.

Klinkanno parut à l’entrée de la terrasse, au haut de l’escalier :

— Capitaine, dit-il, un des hommes qui ont accompagné la sorcière à Clairvaux, arrive à l’instant.

— Qu’il vienne ! Qu’il vienne !

Klinkanno fit un signe, et un montagnard se montra à côté de lui.

— Eh ! bien ! lui demanda le capitaine en allant vivement à lui. Quelles nouvelles m’apportes-tu ?

— Quand nous sommes arrivés sous Clairvaux au bord de la rivière, répondit-il, la sorcière nous a fait cacher tous les quatre dans le petit bois qui est à gauche du chemin ; et, après nous avoir dit de l’attendre, elle est allée toute seule au château.

— Après ? après ?

— Au bout d’une heure elle est revenue, et elle m’a dit… Attendez, que je me rappelle bien… J’ai répété sa phrase au moins vingt fois en route, pour ne pas l’oublier… Ah, voilà ! Cours à la grotte du Val, et dis au capitaine Prost de se trouver aujourd’hui vers midi dans le bois de Saint-Maur, au-dessus du vallon de Vernantois ; qu’il amène avec lui du monde, cinq cents hommes au moins ; et là, qu’il attende, je lui enverrai quelqu’un, ou j’irai moi-même lui dire ce que j’aurai appris jusque-là. Va, ne perds pas de temps ; je garde avec moi tes camarades, ils me serviront de courriers. Là-dessus, je suis parti, et me voilà.

Ce message était bien vague ; et le capitaine, qui s’attendait à toute autre chose, ne parut pas très charmé de ce qu’il venait d’entendre. Après un instant de réflexion, il ajouta :

— Elle ne t’a pas dit autre chose ?

— Pendant que nous étions dans le bois, nous avons vu passer le sire de l’Aigle, qui allait probablement rendre visite au sire de Beauffremont. Ceci me rappelle que la sorcière m’a dit encore : Le capitaine ne doit rien tenter sur le château de l’Aigle, pour le moment du moins. D’abord le maître n’y est pas, et il vaut mieux trouver l’oiseau dans le nid ; et puis j’ai pour lui faire cette recommandation d’autres motifs que je lui expliquerai plus tard.

— D’autres motifs, répéta le capitaine ; quelle peut être sa pensée ?

— Quelle qu’elle soit, lui dit vivement le colonel, il faut lui obéir. La première partie de ce message est on ne peut plus obscure, c’est vrai ; mais nous en aurons sans doute l’explication au rendez-vous qu’elle nous donne. Quant à la seconde, eh bien, attendons, puisqu’elle le veut ; mais tenons-nous sur nos gardes, et surveillons l’ennemi de près.

— Soit, répondit le capitaine en se décidant tout à coup ; vous avez raison ; nous devons avoir pleine et entière confiance en cette femme. Klinkanno, combien avons-nous de monde ici ? Quinze cents hommes, n’est-ce pas ?

— Oui ! capitaine !

— Que deux cents partent à l’instant par divers chemins, et divisés en petites bandes, comme nous avons coutume de faire en pareil cas. Qu’y a-t-il à la Franée ?

— Cent cinquante hommes environ.

— Que Pille-Muguet s’y rende de suite, et qu’il les conduise lui-même. Au Pont-de-la-Pille, sous le champ Sarrazin, qu’avons-nous ?

— Cent hommes au plus.

— Eh bien ! Vas-y toi-même. Il faut que tout ce monde soit à midi au rendez-vous que nous donne la sorcière. Il est à peine huit heures, vous avez le temps. Moi, je prendrai une escorte de cinquante hommes, et faites en sorte que je ne sois pas le premier arrivé. Renouvelle encore mes recommandations ordinaires ; qu’on évite les grands chemins, les villages ; en un mot, qu’on agisse avec la plus extrême prudence. Va, et que mes ordres soient promptement exécutés.

Klinkanno s’éloigna aussitôt.

— Quant à vous, colonel, continua le capitaine en s’adressant à Varroz, votre présence serait inutile là-bas, et elle peut être nécessaire ici. Je pense que vous ferez bien de rester au Val avec le sire de Binans qui doit avoir besoin de quelques jours de repos. Albéric seul m’accompagnera.

— Merci ! capitaine, répondit celui-ci.

— Va donc, ajouta Varroz, et puisses-tu réussir !

— Capitaine, lui dit à son tour le sire de Binans, j’ai contracté envers vous une dette, que je ne pourrai jamais acquitter. Voulez-vous être pour moi le frère d’Albéric ?

— Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, Monseigneur, mais la Providence ; néanmoins, merci !

En disant ces mots, il allait sortir, quand le colonel l’arrêta :

— Enfant, lui dit-il, tu pars encore, que ma bénédiction t’accompagne.

Puis étendant sur lui sa large main, et levant les yeux aux ciel :

— Vouivre ! ajouta-t-il, veille sur lui et sauve-le de tout danger !

Le capitaine s’inclina et sortit, suivi d’Albéric.

V

LA ROBE ROUGE

On n’a pas oublié sans doute que la veille du jour où Albéric et la sorcière arrivèrent à la grotte du Val, le sire de l’Aigle s’y était rendu, et qu’une longue conférence avait eu lieu. Or le comte avait interrogé adroitement ; et comme alors toute pensée de défiance eut semblé une injure, il lui avait été facile de pénétrer quelques projets ; et le prochain départ du curé, du capitaine et peut-être du colonel, qui devaient aller porter des secours et des consolations aux paysans du pays, lui avait paru une occasion favorable pour s’emparer d’un même coup de filet, et sans se compromettre, des trois chefs de la montagne.

— En rentrant dans son manoir, son premier soin fut de prévenir sur le champ ses Fâcheux et le sire de Beauffremont. On sait le reste. L’arrivée de la sorcière sauva le capitaine en l’envoyant au château de l’Aigle, et le curé fut seul victime de la trahison.

Pendant qu’à la grotte du Val, le capitaine met une partie de sa bande en mouvement pour se rendre au rendez-vous que lui a donné la sorcière, le curé traverse les montagnes sous bonne escorte, et ne peut pas douter qu’il ne soit conduit au pays bas.

Chef intelligent de la résistance opiniâtre qui avait fait du Jura un rempart infranchissable, il savait qu’il n’avait pas de grâce à espérer de ses ennemis. Les pertes que la France avait faites depuis le commencement de la guerre lui seraient rigoureusement comptées, et la vengeance ne laisserait pas impunie cette persévérance infatigable.

Ce n’est pas que l’appréhension du supplice, que la haine lui préparait sans doute, fut pour quelque chose dans la terreur secrète qui l’agitait. Non ! Soldat et prêtre tout à la fois, il avait vu souvent la mort de près, et l’échafaud lui rappelait que Jésus-Christ son maître lui avait le premier donné l’exemple du martyre. Mais l’idée devant laquelle il se sentait frissonner malgré lui, c’était la joie, le triomphe des Français et des Suédois lorsqu’ils recevraient la nouvelle de sa captivité.

Néanmoins il fallait qu’il se résignât à son sort. Serré de trop près par son escorte il dut se convaincre que toute tentative d’évasion était impossible.

Une seule fois pendant la route, une occasion se présenta. Ils passaient en vue du château de Verges, et le seigneur du lieu, qui les avait aperçus, avait envoyé une vingtaine de ses hommes d’armes les reconnaître. Le curé pouvait courir au-devant d’eux, et se mettre sous leur protection. Mais un de ses gardiens le devina sans doute, car cette pensée avait à peine pris naissance dans son cerveau qu’il sentit dans son bras gauche le froid d’une lame d’acier qui y pénétra profondément.

Malgré la douleur qu’il dut ressentir, il ne répondit à cet avertissement silencieux que par un calme et une tranquillité stoïques.

Puis la route étant redevenue libre, on se remit en marche, et vers deux heures de relevée, on arriva au château de Bletterans.

L’armée française était campée un peu en deçà de Bletterans, et s’étendait du côté de Lons-le-Saulnier dans un rayon d’une lieue et demie, depuis Villevieux jusqu’au château de Montmorot, qui, démantelé par Henri IV quarante-trois ans auparavant, n’avait pas été reconstruit.

L’escorte du curé, après avoir passé près des dernières tentes, traversa donc une assez grande étendue de terrain, sans rencontrer autre chose que des officiers, des ordonnances qui allaient et venaient du camp au château, où le quartier général s’était installé.

À la manière dont ils furent accueillis en arrivant, à l’empressement que l’on mit à venir à leur rencontre, Marquis devina facilement que la grande nouvelle était venue jusque-là.

Le château de Bletterans était la clef du grand bailliage d’Aval. Situé sur la rive gauche de la Seille, petite rivière qui prend sa source à quatre lieues de là, au fond des rochers de Baume, il défendait l’entrée de la Comté du côté de la Bresse ; et comme la Bresse appartenait à la France, tous les généraux français, depuis quatre ans que durait la guerre, avaient commencé par s’en emparer, car il présentait tout à la fois et un bon centre d’opérations, et un asile sûr, et un boulevard solide en cas de retraite forcée.

Cette place n’était pas fort considérable. Pourtant ce n’était pas un simple château, mais bien un village fortifié, à l’une des extrémités duquel la citadelle s’élevait orgueilleuse et fière. Située comme elle l’était au milieu d’une plaine, n’étant dominée par aucune élévation, et entourée presque entièrement par la rivière, rempart naturel plus fort que ses murailles, l’accès en était assez difficile. Aussi des combats terribles s’y étaient-ils livrés ; et l’acharnement que de part et d’autre on avait mis à cette occupation prouvait assez son importance.

En arrivant le curé fut placé dans une salle basse, et laissé sous la garde de ceux qui l’avaient amené.

Pendant qu’il attend son sort, et que, résigné à mourir, il chasse de son esprit les derniers éclairs des regrets qui pourraient encore l’attacher à la vie, transportons-nous dans la salle d’armes du château.

Au milieu de la chambre cinq personnages, debout et la tête découverte, faisaient cercle autour d’un sixième personnage qui était fort tranquillement assis, les pieds appuyés contre la porte d’un énorme poêle de faïence.

Parmi ces personnages deux sont depuis longtemps connus du lecteur : c’étaient les sires de l’Aigle et de Guébriant ; les trois autres qui se tenaient debout, étaient : le marquis de Villeroy, le marquis de Feuquières, et le duc de Longueville, tous trois généraux dans l’armée française.

Quant à celui pour lequel les autres avaient une si grande déférence, il mérite une attention toute particulière. Son visage était allongé, pâle, osseux. Du fond d’une voûte formée par d’épais sourcils, s’échappait, brillant comme un éclair, un regard dont la puissance était telle qu’il était presque impossible de le soutenir ; on en était comme ébloui. Sous une paire de moustaches grises, fièrement retroussées, deux lèvres minces, qui se contractaient sous la moindre impression, donnaient à sa physionomie une teinte de finesse, qui, réunie à la dureté de l’œil, faisait de cette tête un ensemble au fond duquel on lisait tout à la fois la ruse, l’audace, une haute intelligence, et, ce qui fait le succès, la confiance en soi.

À son menton pendait une royale grise qui se terminait en pointe, et lui donnait un faux air de raffiné qui allait assez mal avec l’état de souffrance dans lequel il paraissait être ; du reste, malgré cette attitude maladive, il était facile de lire sur son front que le corps seul marchait vers un épuisement prochain, mais que la tête avait conservé toute sa force, toute son énergie.

Son costume était fort simple, et surtout bien différent de celui que portaient ceux qui l’entouraient. Il était couvert d’une longue robe rouge qui l’enveloppait en entier, et sa tête était emprisonnée dans une calotte de même couleur.

Il écoutait attentivement le sire de l’Aigle, qui venait d’arriver au château, et qui, après lui avoir été présenté par le sire de Guébriant, lui annonçait la prochaine arrivée de Marquis, comme premier gage de sa soumission aux volontés de la France.

Quand il eut fini, lorsqu’après avoir exposé les chances de succès qui devaient amener nécessairement la reddition du comté de Bourgogne, il garda le silence ; le personnage à la robe rouge leva lentement les yeux sur lui, et se contenta de lui dire :

— C’est bien, nous sommes satisfaits ; à la fin de la campagne nous réglerons notre compte ; et vous aurez la bonne part, je vous le promets.

— Monseigneur, répondit le sire de l’Aigle en s’inclinant.

Un officier parut à la porte de la chambre :

— Monseigneur, dit-il, l’homme à la robe rouge vient d’arriver sous bonne escorte aux avant-postes, il a été fait prisonnier.

— Je le savais ! Qu’on l’amène, et qu’on attende mes ordres.

Puis, s’adressant au sire de l’Aigle :

— Je veux le voir, ajouta-t-il, je veux savoir si sa réputation est justement acquise ; je veux savoir quelle sera sa contenance lorsqu’il sera en face de moi, et qu’il saura qui je suis. Allez, marquis de Feuquières ; veillez à ce que mon nom ne soit pas prononcé devant lui, et faites qu’il ne l’apprenne qu’en ma présence. Vous donnerez aussi, à cinquante hommes de ma garde, l’ordre de monter ici, et de venir se ranger là, derrière moi. Puisqu’il est chef de la montagne, je dois le recevoir d’une façon digne de lui.

Feuquières sortit, et chacun, prenant exemple du maître, garda le silence jusqu’au moment où l’arrivée du curé fut annoncée. Alors, les cinquante hommes vinrent prendre la place qui leur avait été désignée, et le sire de l’Aigle dit au personnage à la robe rouge :

— Il est inutile que le prisonnier me reconnaisse, je vais prendre mon déguisement habituel ; il fera d’ailleurs sur lui plus d’impression que ma présence.

Il sortit et rentra un instant après, couvert d’une robe noire et le visage masqué.

Alors, le personnage à la robe rouge se plaça au centre du demi-cercle formé par les hommes de sa garde ; les officiers français et le sire de Guébriant se rangèrent à ses côtés, laissant le comte seul un peu sur la droite.

Bientôt le curé parut devant eux.

En entrant dans cette chambre, qui n’était pour lui qu’une salle d’attente, au sortir de laquelle l’échafaud l’attendait, il fut d’abord singulièrement surpris de l’appareil militaire qui s’offrait tout à coup à lui. À cette vue, il comprit de suite sa situation, et, devinant son importance, il ne songea qu’à se tirer avec honneur de cette nouvelle épreuve.

Debout sur le seuil de la porte, il promena son regard devant lui, cherchant à lire sur les visages sinon la pensée qui présidait à cette espèce de cérémonie, mais le but que l’on s’était proposé. La curiosité n’était pour rien dans cet examen ; redoutant une attaque, il se mettait sur la défensive.

Deux choses le frappèrent surtout : d’abord la robe rouge ; mais elle ne produisit pas sur lui l’impression qu’on en avait espéré sans doute, car il se mit à sourire ; une sorte de joie concentrée l’emporta même sur son habitude de maîtriser ses sensations ; sa physionomie prit un air de raillerie moqueuse qui embarrassa ses juges. Ce ne fut du reste qu’un éclair ; il aperçut le masque noir, et aussitôt il frissonna comme s’il eut marché sur un reptile ; son œil devint pourpre ; mais bientôt, maître de lui, il se contenta d’envoyer à son ennemi un de ces regards méprisants qui en disent plus que toutes les colères.

Les officiers qui étaient présents attirèrent peu son attention, qui finit par se concentrer tout entière sur le personnage à la robe rouge.

— Approche, lui dit celui-ci.

Il avança de quelques pas, et, fixant avec assurance son interlocuteur, il attendit.

Après l’avoir considéré longtemps avec une attention scrupuleuse, après avoir dardé sur lui ce jet de lumière imperceptible qui prenait naissance dans son œil vitreux, et allait creuser la physionomie pour lire jusqu’au fond de l’âme, le personnage à la robe rouge rompit enfin le silence :

— C’est là, dit-il, ce prêtre-soldat qui porte le mousquet et manie la hache ?

Le curé qui avait supporté sans la moindre émotion l’inquisition contemplative qu’on venait de lui faire subir, répondit aussitôt avec un ton presque solennel :

— Pour chasser les vendeurs du temple, Jésus prit une corde, et elle lui suffit ; mais pour repousser l’oppression, la misère, l’incendie, l’assassinat, il fallait d’autres armes.

— Et pourtant, ces armes ont été trop faibles.

— Peut-être !

— Puisque te voilà prisonnier…

— Eh ! s’agit-il de moi ! Suis-je le seul enfant de la montagne ?

— Non ! mais tu es un de ses plus fidèles soutiens.

— Il en est d’autres qui sauront aussi bien que moi mourir pour sa liberté.

— Ta liberté, dis-tu. Votre liberté ! Mais n’êtes-vous pas vassaux du roi d’Espagne ?

— Vassaux du roi d’Espagne, répéta le curé en souriant ; oui, en effet, Philippe IV est notre souverain, puisque le pays lui paie des impôts, lui envoie des hommes pour recruter ses armées, et que nos seigneurs le reconnaissent pour Suzerain. Mais là s’arrête sa puissance.

— S’il en est ainsi, il faut avouer qu’il est de bonne composition.

— Non pas ! mais il lui serait difficile d’aller plus loin ; et c’est là la cause de notre lutte contre la France.

— Explique-toi !

— Vous ne comprenez donc pas, répéta le curé après un instant de silence ; eh bien, d’un mot je vais vous mettre dans la confidence de la pensée qui nous fait agir. Savez-vous l’origine du nom que porte notre pays ? L’origine du mot Franche-Comté ?

— Non ! je l’avoue.

— Écoutez donc.

Décidément le curé dominait la scène, et le personnage à la robe rouge était sinon embarrassé, du moins singulièrement étonné de la tournure que prenait la discussion.

Le curé continua :

— À la naissance de Charles-le-Simple, roi de France, fils posthume de Louis-le-Bègue, le prince Boson, allié aux descendants de Charlemagne, leva l’étendard de la révolte ; et, soutenu par un parti puissant que lui avaient ménagé les parents et les amis de Hermangarde, son épouse, il fut élu roi de Bourgogne le 15 octobre de l’année 879, dans une assemblée d’évêques et de seigneurs, dont il avait d’avance gagné les suffrages. Boson mourut en 887. Sous le règne de son fils Louis, encore en bas âge, un certain Raoul ou Rodolphe Ier, fils d’un prince allemand, nommé Conrad, s’étant emparé des montagnes et de tout le nord des États de Boson, la Bourgogne fut divisée en deux royaumes, l’un sous le nom de Bourgogne Transjurane, et l’autre sous celui de Bourgogne Cisjurane. Du reste, cette division ne fut pas de longue durée ; bientôt les deux royaumes furent de nouveau réunis en un seul, sous le sceptre de Rodolphe II, roi de la Bourgogne Transjurane, à qui Hugues, comte de Provence, céda sa part, car il aspirait à la couronne impériale, en qualité de petit-fils de Lothaire. Cet état de choses dura jusqu’en 1426. Dans l’intervalle, la Bourgogne avait été érigée en comté, et elle était alors gouvernée par Renaud II, qui refusa l’hommage de sa couronne à l’empereur, et en vint aux mains avec lui. Pendant la lutte, les États de Renaud furent confisqués ; mais le comte resta armé dans ses États, et repoussa victorieusement toutes les attaques. Comme il était libre de toute soumission, comme personne n’avait reconnu les droits qu’il s’arrogeait, on le surnomma le Franc-Comte, et on donna le nom de Franche-Comté à la province qu’il défendait si bien ; et qui, vous pouvez le voir, n’a pas oublié le noble exemple qu’il lui a laissé.

Le ton, avec lequel le Curé prononça ces dernières phrases, et l’érudition dont il venait de donner la preuve, produisirent une singulière impression sur les assistants. Ils le regardèrent tous avec un air de surprise qui semblait les confondre. Cet homme qui jusque-là avait passé dans l’armée française pour une espèce de brute fanatique, se révélait tout à coup comme penseur et comme philosophe ; il prenait alors un avantage tel que le personnage à la robe rouge lui-même ne put se défendre d’un certain sentiment qui touchait de près au respect et peut-être à l’admiration.

— Oui ! continua le curé en s’animant, la Comté est franche, elle est libre, et elle veut rester libre. Depuis cinq cents ans n’est-ce pas le but de tous ses efforts ? N’a-t-elle pas eu sa part de l’affranchissement des communes, opéré en France par Louis-le-Gros[9]. Ignorez-vous donc sous l’empereur Frédéric Barberousse, les luttes des comtes de Bourgogne contre l’inféodation impériale ? Et sous Philippe-le-Bel, ne força-t-on pas les grands à accepter l’appel au Parlement de Dole, les sentences des baillis seigneuriaux ?

— Le Parlement, murmura le personnage à la robe rouge.

— Oui ! le Parlement ! Le Parlement qui est toute notre force ; et que nous soutiendrons jusqu’à la mort. En 1556 la noblesse ne voulut-elle pas lui imposer des conditions et ne fut-elle pas cause de la lutte terrible qui eut lieu alors[10] ; mais, puissance immuable, le Parlement sut résister, et l’autorité judiciaire l’emporta : Jean de Châlon, dépouillé de ses fiefs et domaines, et exilé à tout jamais, et Jean de Grandson étranglé comme traître dans les prisons de Poligny, sont de grands exemples que les nobles feront bien de ne pas oublier. Je vous ai vu sourire au mot de Parlement. Mais comment n’aurait-il pas toute la reconnaissance et tout le dévouement du pays ? Après la succession de la maison d’Autriche, lorsqu’il eut entre les mains tout le pouvoir politique, n’en a-t-il pas profité pour améliorer le sort des bourgeois et des manants. Et plus tard n’a-t-il pas lutté contre l’hérésie de la réforme aussi bien que contre le fanatisme de Philippe II[11] ? Le parlement de Dole est notre souverain, notre gouvernement, notre roi. Il défend le peuple contre les petits seigneurs, et ceux-ci contre les grandes maisons. Les masses sont pour lui, et lui donnent une force que rien ne peut briser. Et pourtant, direz-vous, nous appartenons à l’Espagne. Oui, mais sommes-nous Espagnols ? Avons-nous adopté les usages, les mœurs les coutumes, les lois de l’Espagne ? Non ! Nous sommes un peuple à part, qui se gouverne lui-même. Si nous supportons le joug de l’Espagne, c’est par un reste de principe féodal ; mais, elle est trop loin de nous pour que son influence puisse nous atteindre efficacement. Quant à la France, elle nous touche de trop près ; nous serions bientôt fondus dans ses vastes frontières. Nous sommes Républicains ! Nous pouvons consentir à payer un tribut à une tête couronnée qui nous protège de loin ; mais nous ne voulons pas de maître.

— Et si l’Espagne vous abandonne, que ferez-vous ?

— Nous aurons pour nous Dieu et nos épées.

— Et si Dieu vous oublie, et si vos épées vous trahissent.

— Il nous restera une tombe glorieuse sous le rocher que nous aurons défendu.

Depuis l’instant où il avait été fait prisonnier, le curé Marquis complètement résigné au sort qui l’attendait, savait bien qu’il n’avait pas de grâce à espérer ; les précédents de l’armée française en pareil cas lui dictaient d’avance une sentence de mort. Pourtant il était loin de se douter du rôle qu’il devait jouer. Si l’attitude qu’il prit dans cette discussion était le résultat d’une conviction, peut-être aussi avait-elle un autre but ; peut-être voulait-il rendre un dernier service à son parti, en donnant aux ennemis une nouvelle preuve de la résistance opiniâtre qu’ils rencontreraient toujours.

Du reste, les idées qu’il venait d’exprimer avec tant d’énergie, quoique peu en harmonie avec les vues de ses auditeurs, ne devaient pas passer inaperçues. Les soldats de la France, de tout temps animés d’un esprit chevaleresque, quoique froissés dans cette circonstance, ne purent se défendre d’accueillir de si nobles élans ; et si d’abord leur surprise fut grande, une sorte de sympathie se glissa bientôt dans leurs cœurs ; le patriotisme, la franchise du curé avaient fait des jaloux.

Quant à lui, qui malgré son enthousiasme avait conservé assez de sang-froid pour pouvoir bien juger de ce qui se passait autour de lui, il devina bien vite la supériorité qu’il avait acquise ; et, encouragé par ce premier succès, il se promit bien de suivre la même ligne, si toutefois on ne lui barrait pas le passage.

De tous les assistants, celui qui attirait le plus l’attention du curé, c’était le personnage à la robe rouge ; et c’était lui qui du reste paraissait le plus absorbé ; les autres avaient l’œil fixé sur lui et attendaient sans doute qu’il prît un parti pour fixer leur opinion d’après la sienne. Quant à lui, il ne cessait de regarder le curé ; on eut dit qu’il avait peine à ajouter foi à tout ce qu’il venait d’entendre ; cette réalité lui semblait impossible.

— Vous ne voulez pas de la France, dit-il enfin, parce que vous ne voulez pas de maître ; mais la conduite actuelle du roi de France ne te semble-t-elle donc pas une garantie suffisante. Si le Parlement de Dole protège les petits seigneurs contre les grands, et le peuple contre les petits seigneurs, Louis XIII ne suit-il pas chaque jour la même marche en cherchant à abaisser l’orgueil de ceux qui osent se croire encore grands vassaux de la couronne ?

— Louis XIII ! répéta le curé en souriant, oh ! ne parlons pas de Louis XIII, je vous prie. Oui, le cardinal-ministre, achevant l’œuvre commencée par Louis XI, fauche hardiment dans les grandes maisons de France, et établit partout un niveau que domine seule la couronne. Le reclus de Plessis-les-Tours agissait dans son intérêt personnel, il ne voyait que le trône, et écrasait tout ce qui lui portait ombrage. Les grands furent victimes de cette jalousie, du reste bien fondée, et comme en toute chose il faut une compensation, les petits en profitèrent et leur sort s’améliora. Aujourd’hui Richelieu n’a plus en face de lui un duc de Bourgogne roi dans son propre royaume, mais il a les puissances de cour à abattre ; il coupe sans cesse dans cette forêt les arbres les plus élevés, et donnant ainsi aux rejetons de l’air et de l’espace, il leur permet de vivre, et de vivre mieux. Mais le bonheur des petits entre-t-il pour quelque chose dans l’exécution de ces grands desseins ? Non ! Louis XI fauchait pour lui ; Richelieu fauche pour le pouvoir qu’il ne veut pas perdre, et peut-être par orgueil ; il sent trop bien qu’une chute le perdrait aux yeux de la postérité.

À ce mot « orgueil », les trois officiers français qui étaient présents se levèrent d’un air de menace. Le curé se contenta de leur dire tranquillement :

— Asseyez-vous donc, messieurs, et soyez en paix. Ne vous exposez pas à rendre jaloux le bourreau qui doit venir me prendre tout à l’heure.

Profitant de cet incident, le personnage à la robe rouge jeta un coup d’œil au marquis de Feuquières, qui à son tour fit un signe à un officier placé devant la porte du fond, et un page entra.

Ce page portait un coussin de velours violet orné de franges d’or, sur lequel était déposé un papier ployé et cacheté.

Il mit un genou en terre devant le personnage à la robe rouge, et dit :

— Pour…

Mais il n’eut pas le temps de continuer, le curé lui coupa la parole, et acheva la phrase en disant :

— … Son Éminence Monseigneur le Cardinal de Richelieu.

Le Cardinal froissa le papier dans sa main, en s’écriant d’un ton sévère :

— Tu savais donc…

— Oui, Monseigneur, interrompit vivement le curé. Le bruit de votre arrivée dans le pays, s’est déjà répandu dans nos montagnes. Et en entrant ici, il ne m’a pas été difficile de vous deviner. Les généraux français ne s’inclinent-ils pas devant vous et ne portez-vous pas un costume qui dit à chacun votre rang dans la hiérarchie ecclésiastique !

Ces dernières paroles furent prononcées avec tant d’ironie, que le Cardinal ne put réprimer un mouvement de colère ; et, fronçant le sourcil, il s’écria d’un air menaçant :

— Prêtre, oublies-tu donc que ta vie est entre mes mains.

Si jusque-là il avait écouté patiemment le curé, son attention avait eu deux motifs. D’abord il avait été singulièrement surpris de rencontrer un homme supérieur dans ce sauvage des montagnes ; et ensuite Marquis avait trop bien lu dans sa vie et dans sa pensée, pour que la vanité du grand politique n’ait pas été flattée d’un jugement aussi juste. Le curé avait été sévère, mais sa franchise avait eu trop de vérité pour ne pas plaire. En attaquant le caractère religieux du ministre de Louis XIII, il mit le doigt sur la plaie, et cette fois la vérité n’eut pas le même succès.

Sans se troubler, il se contenta de répondre d’une voix calme :

— Un peu de patience, monseigneur. À celui qui va mourir, on accorde toujours une grâce. C’est vous qui m’avez amené sur ce terrain de discussion ; et moi, je réclame la faveur d’en finir avec vous. Je ne dirai rien qui ne soit juste, qui ne soit vrai. Mais avant de parler de votre Éminence, occupons-nous un peu de la guerre que nous soutenons contre vous.

« La France veut la Franche-Comté, n’est-ce pas, monseigneur ? Mais pour rendre cette conquête solide, emploie-t-elle donc le bon moyen ? Est-ce en jetant dans un pays tous les malheurs, toutes les calamités, toutes les misères, qu’on s’y crée des sympathies, qu’on s’y fait des partisans ? Si les noms de Français et de Suédois sont abhorrés dans nos montagnes, qui en est cause ? Vous voulez vous établir en Comté, et vous portez partout dans ce malheureux pays, la famine, l’incendie et l’assassinat ! Jamais les Vandales, les peuplades du nord, dans leurs excursions barbares, n’ont été aussi loin que vous. Savez-vous ce qu’ils ont fait vos généraux ? Non : vous l’ignorez peut-être ; eh bien, je vais vous le dire :

Les trois généraux français se levèrent brusquement comme pour défendre au curé de continuer.

— Assis ! Messieurs ! Assis, s’écria celui-ci avec force. Vous m’entendrez, et je serai vrai pour vous comme pour votre maître.

Le Cardinal garda le silence.

— Marquis de Villeroi, duc de Longueville, et vous comte de Guébriant, car je vous connais tous, je vous ai vus souvent de près sur les champs de bataille. Vous tous ! Quel démon vous a donc jetés sur cette terre ? Êtes-vous donc des hommes, des enfants de Dieu, vous qui ne rêvez que de brigandage ? Vous duc de Longueville qui en 1657 vous emparez de Poligny après une résistance héroïque, et qui, non content de ce succès, passez tous les habitants au fil de l’épée et brûlez la ville après l’avoir pillée et saccagée ! Avez-vous une âme, vous, marquis de Villeroi, qui dans la même campagne, après avoir été forcé d’abandonner le siège de Salins, courez vous abattre devant Dole, et furieux de ce revers, employez quinze jours à couper sur les bords du Doubs tous les champs de blés, dégâts horribles, puisque ces blés étaient encore verts et ne pouvaient vous servir ? N’est-ce pas vous qui, après avoir rasé le château de Vire-Châtel, pour vous venger du brave colonel du Saix d’Arnans, avez brûlé les cinq villages qui faisaient partie de sa baronnie, et brûlé aussi les châteaux de la Villette et de Fétigny, qui contenaient pour plus de vingt mille écus de grains, trésor si précieux et si rare ? La famine ! La famine ! Voilà votre arme, il semble que vous n’en ayez pas d’autre. Oh ! Honte ! Honte sur vous !

— Monseigneur, s’écrièrent à la fois Villeroi et Longueville en se levant et en s’adressant au Cardinal, comme pour lui demander d’imposer silence à l’audacieux qui venait leur jeter à la face de si rudes vérités.

Mais Richelieu garda le silence, et le curé, encouragé par cette approbation tacite, leur cria avec une nouvelle véhémence :

— Assis ! Messieurs ! Et ne m’interrompez pas ! Si je vous fais rougir, tant mieux ! La leçon est bonne, remerciez-moi. Du reste, vous avez un noble émule. N’est-ce pas comte de Guébriant ? Vous et votre maître le duc de Saxe-Weymar qui s’intitule déjà Roi du Jura, et qui n’attend que la fin de la guerre pour faire de la Comté un royaume à part, et le disputer à la France.

— Que dis-tu là, demanda vivement Richelieu.

— Tu mens ! lui cria Guébriant en se levant avec menaces.

Le curé s’approcha de lui lentement, et, plongeant dans les yeux du colonel suédois ce regard dominateur qui lui donnait tant de puissance :

— Oseras-tu, lui dit-il sourdement, oseras-tu répéter encore que ce que je dis est un mensonge ?

Guébriant, tout interdit et comme fasciné, retomba sur son fauteuil et garda le silence.

— J’ai menti, répéta le curé avec force, et sans doute je vais mentir encore en disant ce que tu as fait. Écoutez-donc, Monseigneur le Cardinal :

« Un soir, cet homme et son maître, le futur Roi du Jura, désespérant de prendre Salins et Besançon, et furieux de la résistance opiniâtre que leur imposait le peu de francs-comtois qu’ils avaient à combattre, ces deux hommes, dis-je, levèrent un soir le siège de Salins et partirent pour Pontarlier. Eh bien ! Savez-vous comment ils s’y prirent pour éclairer leur marche ? Ils brûlèrent toutes les communes qu’ils traversèrent. L’incendie fut si vaste et si général, que depuis le fort Sainte-Anne, au-dessus de Salins, et depuis les hauteurs qui dominent Nozeroy, on put voir pendant cette nuit fatale les feux épars qui dévoraient plus de deux cents villages. Et ils terminèrent leur course infernale en brûlant aussi la ville de Pontarlier, qui peu de jours auparavant s’était rachetée du feu, moyennant une somme énorme d’argent. Horreur ! Horreur ! Les animaux des déserts, les sauvages de l’Afrique son moins cruels que vous. Honte ! Honte ! Malédiction sur vous !

Le souvenir de tous ces actes de vandalisme, retracés en présence de ceux qui les avaient commis, souleva le cœur du curé. Il put à peine retenir les sanglots qui l’oppressaient.

— Voilà ce que vous avez fait, continua-t-il d’une voix émue. Partout la famine exerce ses horribles ravages. Nous autres, nous ne vivons que de racines et de quelques bestiaux que nous faisons paître au milieu des bois. Dans les villes, ceux qui les défendent ne vivent que de blé semé par les bourgeois sous les remparts, dans un rayon égal à la portée du canon. Le peu d’hommes qui sont restés dans les campagnes et qui ne font pas la guerre sont plutôt de sauvages habitants des forêts que des membres d’une nation civilisée. La terreur a gagné jusqu’aux animaux. Au bruit du tocsin, et même à la simple apparition d’une bande d’hommes armés, le bétail rentre en toute hâte dans l’intérieur des châteaux[12]. Pauvre Comté ! Victime de l’ambition de la France, ton dernier jour est-il donc venu ! Oh ! croyez-moi, Monseigneur, abandonnez la partie ; que ferez-vous d’un pays dévasté, épuisé ? Ce n’est plus une conquête digne de vous.

L’âme du curé Marquis se découvrait alors tout entière. La colère, la haine, amassées dans son cœur par tant d’infortunes, faisant place tout à coup à une profonde douleur, montraient tout ce qu’il y avait en lui de sensibilité. L’homme courageux s’était développé d’abord en osant parler ainsi hardiment à Richelieu ; puis le vrai patriote avait cédé à son émotion en pleurant la ruine de son pays.

Malgré les attaques dont ils avaient été l’objet, les généraux français et le colonel suédois ne purent se défendre d’une certaine impression en présence de tant d’héroïsme. Eurent-ils quelques remords ? Non ! La guerre était leur vie de chaque jour, et ils étaient trop familiarisés avec ses horreurs pour en être touchés ; mais ils ne pouvaient pas ne pas convenir de la noblesse, de la vertu, de la haute valeur de cet homme.

Quelle était la pensée de Richelieu ? S’il était resté calme durant la colère du curé, c’est qu’il ne voyait pas là d’insulte pour lui. Le Cardinal était trop haut placé pour que ce qu’il eut nommé sans doute des criailleries put l’atteindre. Songeait-il alors à tirer parti des révélations de Marquis ? Et tout ce qu’il venait d’entendre avait-il changé ses projets ? Immobile, l’œil fixe sur le curé, il conservait une physionomie impassible. Seulement il était facile de voir que cet homme lui inspirait un vif intérêt.

— Puisque cette conquête n’est plus digne de nous, répondit-il, est-elle donc digne encore de vos efforts ? Pourquoi ne venez-vous pas à nous ? Nous serions heureux de réparer de si grands maux. Dans l’état d’épuisement où vous êtes, ce serait peut-être le parti le plus sage.

Ces paroles rappelèrent au curé sa situation, qu’il avait un instant oubliée.

— Et nos serments à l’Espagne, dit-il en relevant vivement la tête.

— Vos serments ! répéta le Cardinal avec ironie.

— Oh ! Je sais que c’est pour vous peu de chose, continua le curé avec un sourire amer. Comment pourriez-vous croire à la sainteté d’un serment ? Vous ! Vous qui en fait de reconnaissance ne vous souvenez jamais du passé, pensez à peine au présent dès qu’il vous est acquis, et ne voyez que l’avenir !

« Vous êtes Cardinal, Monseigneur, vous êtes prêtre catholique. Aussi vos canons ont bombardé la Rochelle, et vous persécutez partout les protestants en France. Est-ce bien moral, bien humain ? Je ne sais ; mais enfin l’Église actuelle le veut ainsi. Mais en même temps vous faites des traités avec Gustave, chef de la confédération en Allemagne, et vous lui envoyez pour auxiliaires des troupes du Roi très chrétien. Ou bien vous cessez un instant chez vous le massacre des hérétiques, et vous laissez le Roi, votre maître, mettre son royaume sous la protection de la sainte Vierge, et faire ce fameux vœu, dit de Louis XIII. C’est peut-être de la haute politique que votre alliance avec les protestants d’Allemagne ; mais cette politique est-elle bien en harmonie avec les instructions que doit vous envoyer la Cour de Rome, à laquelle vous avez juré pourtant soumission et obéissance, du moins pour tout ce qui regarde l’Église.

Richelieu ne bougeait pas, il écoutait, et ses généraux étaient autant stupéfaits de son calme que de l’audace du curé.

— Comment pourriez-vous croire à la valeur d’un serment ? Le jour où vous avez été consacré prêtre, vous avez fait vœu de chasteté, n’est-ce pas ? Et pourtant les galanteries de son Éminence ont eu un tel retentissement qu’elles sont arrivées jusqu’à moi. Le chapitre de vos maîtresses est long, Monseigneur ; mais vous n’allez pas les chercher loin de vous ; vous les prenez à vos côtés, c’est plus commode. L’histoire pourra inscrire auprès des noms de Madame la duchesse de Chevreuse et de Marion de Lorme, celui de Madame de Combalet, votre nièce.

— Monseigneur, s’écria le marquis de Villeroi, faites taire cet insolent.

Richelieu ne fit pas un mouvement et garda le silence.

Sans s’émouvoir de ce calme effrayant qui cachait sans doute la tempête, le curé se contenta de hausser les épaules en réponse à Villeroi, et continua :

— Dans votre vie politique, Monseigneur, il y a toujours eu deux choses bien distinctes : le but et le moyen. Les deux Marillac, morts, l’un en exil, l’autre sur l’échafaud ! Bassompierre mis à la Bastille ! Montmorency, Chalais, exécutés ! Et tant d’autres qui ont payé de leur tête leur lutte téméraire contre vous ! Ce sont là des pages sanglantes qui viendront peut-être un jour troubler votre conscience. Impitoyable dans votre haine, et pénétré de votre mérite, vous ne voyez de salut pour l’État que dans la conservation du pouvoir. Vous vous êtes tellement identifié avec le rôle de souverain que vous avez peu à peu enlevé à votre maître ses plus belles prérogatives ; aujourd’hui le fils de Henri IV n’a même plus le droit de grâce. Enfin vous en êtes venu jusqu’à faire du roi lui-même un espion qui vous dénonce vos ennemis. Voilà pour le moyen. Je suis vrai, n’est-ce pas ? Le moyen a été violent, et peut-être quelques moralistes à l’esprit étroit vont vous jeter la pierre. En parlant ainsi, je ne veux voir en vous que l’homme politique. Mais, croyez-moi, la postérité vous vengera. Jusqu’ici j’ai fait aux reproches et au blâme une large part, je dois aussi faire celle de l’éloge.

« Oui, Monseigneur, ce que vous faites est grand, sublime, immense ! Vous avez compris qu’avant tout il vous fallait priver le Calvinisme d’une existence réelle et efficace, forcer les grands à s’humilier devant la couronne et à devenir humbles sujets du roi, et enfin abaisser la puissance de la maison d’Autriche. C’était une rude tâche, et une tâche d’autant plus rude que les moments étaient difficiles. Tout autre que vous peut-être eut renvoyé tous ces vastes projets à des temps plus tranquilles ; vous, au contraire, vous songez à les exécuter sans autre appui que votre propre génie, car vous ne pouvez pas compter sur Louis XIII, dont la faiblesse devait à chaque instant vous faire craindre une disgrâce. Vous marchez droit à votre but sans vous inquiéter des obstacles. Les princes du sang, jaloux de votre élévation, fomentent à chaque instant des révoltes, vous écrasez leurs complices, et eux, vous les rendez impuissants. Vous foulez aux pieds l’opposition continuelle de la reine-mère, les cabales sans fin du duc d’Orléans. Vous abattez tout ce qui tend à vous arrêter ; sans cesse vous élargissez la route devant vous avec un courage que rien ne peut rebuter ; et toujours vous triomphez, Monseigneur, c’est là l’œuvre d’un grand homme. À vos côtés Louis XIII joue le second rôle dans la monarchie, mais grâce à vous, il joue le premier dans l’Europe. Vous avilissez le roi, mais vous illustrez le règne.

Richelieu fut impassible devant l’éloge comme il l’avait été devant le blâme.

— J’en ai fini avec votre Éminence, ajouta le curé après une courte pause. La guerre que vous faites à mon pays est inique, infâme. Un troupeau de loups affamés, pénétrant dans une étable, y feraient moins de ravages que vos armées n’en ont exercés dans notre pauvre Comté. Comme Franc-Comtois et comme chef de la montagne, je vous hais ; mais comme homme je suis forcé de vous admirer.

« Et maintenant, ministre du roi de France, vous pouvez disposer de moi, j’attends !

Le curé avait déployé dans cette circonstance tant de noblesse, tant de fierté, tant de courage, que les assistants, suspendus aux lèvres du Cardinal, dont le silence obstiné était pour eux une énigme, attendaient avec la plus vive anxiété le jugement qu’il allait porter.

— Prêtre, dit-il enfin, veux-tu écrire l’histoire du règne de Louis XIII ?

— Peut-être l’aurais-je fait, si la Providence eut permis le triomphe de notre cause, et m’eut laissé libre et vivant.

— Pour toi, je puis être la Providence.

— Pour moi ! Oui ! Vous le pouvez ! Mais pour la Comté vous serez toujours un mauvais génie. Or, pour moi il en est de même, car je ne me vends pas.

— Ainsi tu repousserais toutes mes offres ?

— Pas d’insultes, Monseigneur, je vous prie, répondit fièrement le curé.

— S’il en est ainsi, reprit Richelieu en se levant, je te laisse maître de ton sort ; comment veux-tu être traité ?

— D’égal à égal ! Si vous gouvernez la France, moi je gouverne la montagne. Et d’ailleurs, répéta-t-il en indiquant sa robe rouge : regardez ; ne dirait-on pas que nous sommes égaux même par-devant l’Église ; nous portons presque le même costume.

— Oui, répondit Richelieu en fronçant le sourcil, cette robe rouge, qui a toujours été pour nos troupes un signal de massacre.

— Dites de vengeance, s’écria le curé. Puisque je vais mourir, il est temps enfin que vous sachiez le mystère de cette robe rouge, qui, grâce à Dieu, a souvent réussi à vous rendre avec usure une partie des malheurs dont vous nous avez abreuvés. Pour le paysan, pour le montagnard superstitieux, cette robe est un talisman. Selon lui, la balle d’un mousquet vient se perdre dans ses plis, et la lame d’un sabre ne peut entamer son tissu. Mais pour moi, elle n’est qu’un moyen, elle me sert à accréditer cette croyance qui me fait invulnérable et double la confiance de nos bandes. Que mon sang coule, qu’il se répande à grands flots, il ne changera pas la couleur de ma robe, et le paysan ne voyant pas la blessure ne pourra pas y croire.

« Tenez, ajouta-t-il, en présentant son bras gauche, vous douteriez-vous que là est une blessure profonde qui saigne depuis deux heures ?

Et saisissant le poignard d’un des sbires qui le gardaient, il fit une longue entaille à sa manche, et montra à nu son bras tout ensanglanté.

— Regardez, s’écria-t-il avec une sorte d’enthousiasme, voilà le secret de la robe rouge.

C’était la blessure que lui avait lâchement faite devant le château de Verges, un des hommes de son escorte.

En face de cette vertu mâle et stoïque, que rien ne pouvait ébranler, et qui après avoir déployé le courage le plus héroïque, prouvait encore sa puissance contre la douleur, un cri d’admiration partit de toutes les bouches. Mais ce ne fut qu’un éclair ; Richelieu conserva son immobilité et chacun eut l’air de se repentir de ce mouvement de sympathie.

Après avoir réfléchi longtemps, Richelieu dit à ses officiers !

— Il faut que la justice ait son cours ; voyons, Messieurs, que chacun donne son avis.

— Je m’en rapporte à votre Éminence, répondit le marquis de Villeroi.

— Et vous duc de Longueville ?

— Je pense comme le marquis.

— Et vous monsieur de Feuquières.

— Votre décision sera la mienne.

— Ils n’osent même pas avoir une opinion, murmura le curé.

Un sourire imperceptible passa sur les lèvres de Richelieu.

— Et vous, colonel, continua-t-il.

— Moi ! Monseigneur, répondit Guébriant… excusez ma franchise ; moi, je lui ferais grâce.

À cette parole inattendue, tous les regards se portèrent sur lui. Les généraux français avaient l’air de douter qu’il eût parlé sérieusement. Quant aux soldats qui entouraient le Cardinal, il y eut dans leurs rangs comme un murmure d’approbation ; le caractère du curé les avait subjugués.

— Je suis fâché de vous avoir cette obligation, colonel, dit Marquis ; néanmoins, je ne suis pas un ingrat, et je vous remercie.

— Et vous, comte, continua Richelieu en s’adressant au sire de l’Aigle.

— Comte, s’écria le curé, le masque noir est un noble ! Oh oui, un noble seul était capable d’une telle infamie.

— Je pense, répondit le sire de l’Aigle en donnant à sa voix un accent guttural pour que le curé ne la reconnaisse pas, je pense que pour cet homme il n’y a qu’un genre de supplice, le supplice des manants : la corde !

Ces paroles furent suivies d’un long silence. Cet homme faisait horreur même à ceux qu’il servait ; Richelieu lui-même détourna les yeux.

— Que l’on conduise ce prêtre dans la chapelle du château, dit-il enfin, et qu’on l’y laisse seul ; il sera libre d’y prier. Avant une heure il connaîtra son sort.

— Que la volonté de Dieu soit faite, murmura le curé.

Et il sortit, entouré de son escorte.

VI

BLETTERANS

Pendant que ces événements se passaient au château de Bletterans, à l’heure même où le curé comparaissait par-devant le cardinal de Richelieu, deux moines, qui avaient quitté Beaufort vers deux heures de relevée, suivaient tranquillement la route qui conduit à Lons-le-Saulnier.

Ces deux religieux portaient le costume des moines de Cuzeau. Ils n’avaient pour tout vêtement qu’une longue robe de laine grise, dont le col était armé d’un vaste capuchon ; leurs ceintures étaient serrées par une corde dont les deux bouts pendaient sur le devant et battaient les extrémités de leurs sandales à claire-voie, dans lesquelles leurs pieds nus étaient enfermés ; ils s’appuyaient chacun sur un grand bâton de bois vert, fraîchement coupé sans doute dans une haie sur le bord du chemin.

L’un d’eux avait une de ces têtes vénérables, dont le seul aspect fait baisser les yeux et inspire le respect. Les profondes rides qui sillonnaient son visage témoignaient de longues veilles et de profondes méditations ; à sa pâleur, on devinait les jeûnes austères auxquels il s’était soumis ; et sa barbe blanche, qui allait se perdre sur sa poitrine, sans ordre et sans soin, avait un air de virginité que sans doute le ciseau n’avait jamais flétrie. Quelques rares cheveux gris glissaient presque inaperçus sous le bord de son capuchon qu’il tenait abaissé sur ses yeux.

Son compagnon était jeune, mince, élancé ; il avait la tête découverte et laissait ses cheveux blonds voler au gré du vent ; sa démarche était vive, dégagée ; à le voir s’avancer ainsi la tête haute et le feu dans les yeux, on eut dit qu’il était heureux d’être pour quelque temps hors du cloître et de respirer un air libre.

La route était déserte, et depuis une demi-heure qu’ils s’étaient mis en voyage, ils n’avaient rencontré personne et n’avaient pas échangé un seul mot.

Ils arrivèrent ainsi jusqu’à un endroit où la route faisait un coude. Là ils virent tout à coup déboucher à deux cents pas d’eux une troupe de paysans armés qui escortaient deux voitures chargées de grains et une douzaine de bœufs de haute taille.

Jusque-là le vieux moine avait marché la tête haute, le corps parfaitement droit ; mais à l’aspect des nouveaux venus, il inclina légèrement l’épine dorsale, et ployant un peu les genoux afin de mettre sa tournure plus en harmonie avec la blancheur de sa barbe et les rides de son visage, il continua d’avancer.

Quand ils furent près des paysans, ceux-ci s’arrêtèrent et se découvrirent. Alors le vieux moine balbutiant une oraison, les bénit par trois fois, et leur dit : Allez en paix ! Puis il passa outre ; et quand il les eut perdus de vue, il se redressa de toute la hauteur de sa taille, raidit ses jambes, et se remit en marche avec une nouvelle vigueur.

Un instant après il s’arrêta tout à coup, et plongeant au loin son regard devant lui :

— Si je ne me trompe, dit-il, là à un quart de lieue devant nous, ce sont les premières maisons du village de Sainte-Agnès, il est inutile d’y passer. Quittons la grande route, nous trouverons à cinq minutes d’ici un sentier qui conduit à Condamine ; c’est notre chemin.

Ils prirent aussitôt à gauche à travers champs, et continuèrent à marcher en silence.

Une heure après ils arrivèrent à Condamine.

Le vieux moine, qui, depuis qu’ils avaient quitté la grande route, avait conservé ses allures franches et décidées, qui prouvaient que sous son enveloppe caduque, il avait encore toute la force, toute la vigueur de l’âge mûr, reprit sa tournure d’emprunt ; et ce fut le dos courbé qu’il traversa le village.

Le jeune homme ne put s’empêcher de sourire en voyant le second acte de cette comédie, mais il garda pour lui ses réflexions.

Ils suivirent alors la frontière qui séparait la Comté de la Bresse française.

Si la montagne est un pays aride, sauvage, aussi rebelle à l’agriculture à cause du climat et de la rareté ou de la mauvaise nature de la terre que le rocher semble dévorer sans cesse, que difficile à l’homme dans ses courses aventureuses, du moins l’air qu’on y respire est pur, les sites pittoresques qui se renouvellent à chaque instant, charment les yeux, élèvent l’âme, et sont une précieuse pâture pour l’imagination. Mais dans la Bresse, sa voisine, quelle tristesse ! Quel deuil ! La Bresse est riche, ses plaines fertiles, couvertes chaque année d’abondantes moissons, en font une sorte d’Élysée agricole ; mais au milieu de ces mêmes plaines, quels vastes tombeaux que ces innombrables marais qui la sillonnent en tous sens, et répandant au loin leurs miasmes empoisonnés, vont sans cesse porter la mort dans les habitations enfumées et malsaines de ses lymphatiques habitants. Là, rien qui porte l’esprit à la poésie, rien même qui soit digne d’une simple remarque, rien, si ce n’est pendant la saison pluvieuse, le terrain fangeux dans lequel le voyageur reste souvent embourbé.

Nos deux moines qui ne suivaient alors aucun sentier et qui n’étaient guidés que par une parfaite connaissance du pays, traversaient une vaste plaine, qui, imbibée quelques jours auparavant par des pluies abondantes, leur causait une fatigue inouïe. Ils n’avançaient que très lentement dans cet océan de boue ; aussi toute leur pensée se concentrait sur les difficultés qu’ils avaient à vaincre ; ils ne trouvaient pas un mot à dire pour faire diversion à la longueur et à la monotonie du voyage. Ce ne fut qu’après deux grandes heures de marche qu’ils arrivèrent à un second village nommé Larnaud.

Là, le jeune moine qui paraissait le plus fatigué, rompit enfin le silence.

— Il n’y a donc pas de routes dans ce pays, s’écria-t-il.

— Non, répondit l’autre, et il y en aurait que je les éviterais avec soin. L’armée française est campée non loin d’ici, et dans notre position, nous devons craindre les pillards. Marchons, marchons ! Dans une heure nous serons arrivés.

Ils se remirent en route en se dirigeant sur Bletterans ; et, comme l’avait dit le vieux moine, une heure après ils aperçurent du haut d’une petite éminence, le château qui se développait au-delà d’un bois qu’ils avaient encore à traverser.

— Jusqu’ici, dit le vieillard, notre voyage a été assez heureux, il s’agit maintenant de le mener à bonne fin. En passant par la plaine, nous avons évité les avant-postes de l’armée française, c’est ce que je voulais ; ici les fourrageurs n’oseraient pas nous attaquer. Si les renseignements qu’on m’a donnés sont exacts, ce bois est désert, et même le camp ne s’étend pas jusqu’à Bletterans. Il ne commence qu’à Ville-Vieux à un quart de lieue d’ici sur la droite, et finit à Montmorot près de Lons-le-Saulnier. J’espère donc que nous pourrons passer devant le château sans être inquiétés. Cependant prenons un peu à gauche, c’est plus prudent.

En parlant ainsi, il s’enfonça dans le bois, suivi de son compagnon ; et quand ils en sortirent une demi-heure après, ils étaient presque en face de Bletterans, c’est-à-dire qu’il ne leur fallait pas plus alors de cinq minutes pour arriver en face de l’entrée principale.

— Je vous l’avais bien dit, reprit le vieux moine, en jetant les yeux dans l’espace ouvert qui se déroulait devant lui entre le bois et les remparts ; vous le voyez, personne ! Et à moins que le diable s’en mêle, tout se passera comme je l’avais prédit.

Il était alors cinq heures du soir ; depuis un instant le soleil avait disparu derrière l’horizon, et bientôt la nuit allait envahir la terre.

— Venez ! Venez, dit le vieux moine, ne perdons pas de temps.

Et, pour passer devant le château, il se courba plus que jamais, et donna à tous ses membres un certain tremblement qui acheva de mettre son corps parfaitement en rapport avec sa physionomie.

Devant eux l’espace était libre. Personne dans la plaine, si ce n’est au loin sur leur droite les premières tentes du camp français. Ils n’avaient pour témoin de leur passage que quelques sentinelles qui se promenaient gravement sur les remparts. Ils pouvaient donc continuer leur voyage sans encombre ; et en effet ils marchaient avec cette assurance que donne l’éloignement de tout danger.

Déjà ils arrivaient à la hauteur du château et ils allaient passer outre, lorsque tout à coup une vingtaine d’hommes, portant l’uniforme français, sortirent du bois, et se précipitèrent sur eux.

La lutte qui suivit ne fut pas longue et elle ne pouvait pas l’être. Le but de ces hommes était d’entraîner leurs victimes dans le bois, car cette scène se passait à deux cents pas du château, et les sentinelles pouvaient donner l’alarme. Cependant il y eut résistance. Mais que faire contre le nombre ? Le jeune moine se vit bientôt réduit à l’impuissance d’agir, grâce à des liens solides qui lui étreignaient les membres. Quant au vieillard, dont on dédaignait sans doute la capture, on mit fin à ses efforts désespérés par quelques coups de poignards ; et les bandits, le laissant pour mort sur la place, disparurent dans le taillis avec son compagnon.

Cet acte d’une audace inouïe, attira bientôt sur les remparts une foule de soldats, et chacun voulant lui donner une explication, la conversation devint générale :

— J’ai reconnu l’uniforme du régiment de Conti, disait l’un.

— Les plus grands maraudeurs de l’armée, répondait un autre.

— Ils n’ont qu’à se bien tenir ; quand leur colonel le saura…

— Surtout aujourd’hui ! Le Cardinal ne plaisanterait pas… des moines ! Dévaliser des moines !

Une vieille femme fendit la presse et vint présenter sa face bourgeonnée au haut de la muraille !

— Voilà la vieille Loupy, murmura l’un des soldats, va-t-elle en faire des jérémiades !

— Holà ! Les enfants, dit-elle, que se passe-t-il donc ?

— Demande-le à ton grand nigaud de fils, qui est là posé sur ses quilles comme un héron !

Habituée sans doute à ces épithètes flatteuses qu’on prodiguait à sa progéniture, elle n’eut pas même un mouvement de mauvaise humeur ; et, s’adressant à un grand garçon qui dès sa naissance avait été marqué aux quatre L : long, lourd, lent, lâche :

— Pierre, lui dit-elle, qu’y a-t-il ? Pourquoi tout ce monde ?

— Regardez là ! En avant du glacis, ce pauvre diable étendu……

La vieille Loupy était cantinière du château de Bletterans. Depuis nombre d’années elle ne l’avait pas quitté ; elle faisait pour ainsi dire partie de son mobilier. La guerre, les prises et reprises du château, le changement de maîtres, rien n’avait pu la faire fuir. Fidèle à son poste, elle versait indifféremment le Genièvre aux Français et aux Francs-Comtois ; et jugeant avec sagesse que tous les hommes étaient égaux devant la même monnaie et même devant les pièces rondes, elle disait hautement qu’elle avait horreur de la politique. Une fois ces maximes reconnues, et sa manière de voir acceptée, son cabaret fut considéré comme pays neutre, et jamais elle n’eut à souffrir des différents sièges auxquels elle assista. Lorsque les vaincus de la veille redevenaient ses maîtres le lendemain, elle les recevait avec la même cordialité. Seulement elle était toujours de l’avis des occupants. Quand le drapeau blanc flottait sur ses tours, elle haïssait les Francs-Comtois et les donnait au diable ; et lorsque le drapeau noir de la Comté en deuil remplaçait les lys, elle maudissait les Français.

Cette constance dans les opinions de la mère Loupy lui avait gagné la confiance des deux partis. Pierre l’aidait dans le service de la cantine ; et comme jamais aucun soupçon de trahison n’avait plané ni sur la mère ni sur le fils, on avait toujours conservé à ce dernier les fonctions de porte-clefs. Et même ce garçon était devenu nécessaire dans cet emploi, car, comme le château changeait souvent de maîtres, il était toujours là pour dire aux nouveaux venus à quelle serrure appartenait telle clef. C’était plus commode.

La vieille suivit des yeux la direction indiquée ; et, après s’être fait raconter l’événement qui venait d’avoir lieu, elle se signa par trois fois, et s’écria en levant les mains au ciel :

— Est-ce possible ! un serviteur du bon Dieu ! Oh ! les mécréants !

Puis tendant le cou en dehors du mur, elle attendit avec toutes les apparences de la plus vive anxiété, et reprit bientôt :

— Mais il n’est pas mort ! Voyez donc ! on dirait qu’il vient de faire un mouvement…

En effet le moine souleva un de ses bras, et porta la main à son front comme pour remettre en ordre ses idées troublées par son évanouissement, il prouva ainsi que les poignards des maraudeurs n’avaient pas bien fait leur devoir.

— Il vit encore, s’écria la mère Loupy, tenez ! Il revient à lui.

La résurrection du moine excita de nouveau la curiosité des assistants. Le moribond tourna vers eux ses yeux éteints, et leur tendit les bras comme pour implorer leur secours.

— Le pauvre homme, continua-t-elle, il nous appelle !

Le moine parut faire un violent effort. Il voulut crier, mais ses forces le trahirent, et il retomba inanimé !

— Nous ne pouvons pas cependant le laisser mourir là comme un chien enragé, il faut aller à son aide.

— Aller à son aide, répéta un des soldats, et le pont-levis n’est-il pas levé !

— C’est vrai ! Cinq heures sont sonnées !

Le moine sortit de nouveau de son évanouissement. Il jeta encore au sommet des remparts un regard languissant, et surmontant sa faiblesse, il se traîna presqu’au bord du fossé, dont le talus formait de son côté une pente douce.

— Prenez pitié de moi, dit-il d’une voix faible, si vous ne me secourez, je meurs ! Pitié ! Pitié !

Cette grande dépense de force l’avait épuisé ; il s’évanouit de nouveau.

— Il me fend le cœur, reprit la cantinière en essuyant une larme.

— Qu’y faire, murmura un des soldats ?

— Qu’y faire ? Mais si nous le laissions-là, nous mériterions d’être brûlés vifs dans ce monde, et rôtis dans l’autre pour toute l’éternité.

En parlant ainsi, elle se signa avec dévotion.

— Croyez-vous donc, la mère, répondit le soldat, que ça ne me fait pas de peine de voir ce pauvre homme crever là devant nous ? Mais encore une fois qu’y faire ? Les pont-levis sont levés ; toutes les portes fermées, et ce n’est pas moi qui irai demander au capitaine Drouville, qui commande la place, la permission de sortir pour aller chercher ce moine.

— Et pourquoi pas ? Quand il s’agit de la vie !

— Pourquoi !… Iriez-vous la demander cette permission, vous ?

— Moi ! répliqua la vieille avec colère.

— Oui, vous ?

— Eh bien, j’y vais !

— Le voilà, le voilà !

Ces mots, murmurés autour d’elle, la forcèrent de rester à sa place ; et le capitaine Drouville parut au milieu d’eux.

— Pourquoi ce rassemblement, dit-il d’un ton sévère ; que se passe-t-il donc ici ?

— C’est, capitaine, répondit la cantinière, un pauvre moine, que des maraudeurs du régiment de Conti viennent de dévaliser là, devant le château, et qu’ils ont laissé pour mort sur la place. Heureusement ils ne l’ont pas achevé ; il vit encore, et il s’est traîné jusqu’au bord du fossé.

Pendant qu’elle parlait, le capitaine avait jeté les yeux en bas des murailles, et semblait réfléchir.

Le moine se réveilla encore une fois et dit avec l’accent de la plus profonde douleur :

— Par grâce ! Par grâce ! Au nom de Jésus mort sur la croix pour nous ! Prenez pitié de moi !

— Vous l’entendez, reprit la vieille, il se meurt.

— Tant pis pour lui, dit enfin le capitaine, je n’y puis rien.

— Mais mon bon capitaine, c’est un chrétien, un serviteur de Dieu.

— Ce serait le Pape lui-même, que je ne lui ouvrirais pas. Son Éminence le Cardinal a défendu expressément de lever les pont-levis du château, après cinq heures, sans l’en prévenir.

— En ce cas, il faut lui dire ce qui se passe ; pour un moine il ne refusera pas.

— Sans doute, mais il vient de se renfermer dans ses appartements, et il a condamné sa porte pour tout le monde.

Pendant cette conversation, le moine n’avait pas cessé de se tordre dans des convulsions affreuses ; il criait toujours :

— Au nom du ciel ! Prenez pitié de moi !

— Voyez comme il souffre, dit encore la vieille ; mais, est-il donc impossible de le sauver ?

— Impossible, répondit le capitaine.

Et il s’éloigna.

— Attendez, s’écria la cantinière, comme frappée d’une idée subite.

Il revint sur ses pas.

— Capitaine, continua-t-elle, vos instructions vous défendent de lever les pont-levis et d’ouvrir les portes ; mais elles ne vous défendent pas d’être humain et compatissant.

Il ne faut pas oublier la position exceptionnelle de la cantinière, position qui lui donnait son franc-parler avec tout le monde. Aussi son insistance auprès d’un homme aussi important par rapport à elle que le capitaine Drouville, n’étonna personne.

— Non, répondit celui-ci ; et si tu as un moyen de tirer de là ce pauvre diable…

— J’en ai un capitaine.

Chacun se rapprocha d’elle, curieux de connaître l’expédient qu’elle avait trouvé.

— Vous connaissez, continua-t-elle, ces deux grands paniers dont je charge mon mulet, lorsque je vais à Lons-le-Saulnier chercher mes provisions ?

— Oui ! Après ?

— Nous pouvons en descendre un au moyen d’une corde, jusqu’au bas de la muraille ; ce pauvre cher homme se mettra dedans, et en tirant la corde… vous comprenez ?

— Parfaitement.

— De cette façon vous n’êtes pas compromis, et il est sauvé !

— Mais j’y pense, objecta le capitaine après avoir un instant réfléchi ; si c’était un de ces moines de la montagne…

— Un Cuanais ! interrompit vivement la vieille ; si c’était un Cuanais, est-ce que je vous dirais tout cela ? Par exemple ! Non, non ! Rassurez-vous, c’est un moine de Cuzeau ; je le reconnais à son costume.

— S’il en est ainsi, je consens à tout !

— Oh ! Merci ! Merci !

— À la condition que dès qu’il sera ici tu l’enfermeras dans la cantine, et qu’il ne gênera en rien le service et puis, si demain au point du jour il est assez bien remis pour pouvoir continuer son chemin, qu’il parte.

Et pendant qu’il s’éloignait, la vieille lui dit encore :

— Soyez tranquille, capitaine, soyez tranquille ; je réponds de tout.

Puis elle partit en courant autant que ses vieilles jambes le lui permettaient, en compagnie de son fils ; et ils revinrent bientôt portant l’un un énorme panier, l’autre une grosse corde de puits.

On commença par fixer aux quatre angles du panier quatre cordes plus petites, dont les extrémités réunies furent attachées à la grosse corde, et on laissa glisser le tout au bas de la muraille.

Alors, la vieille cria au moine :

— Mon père ! Un peu de courage ! Laissez-vous glisser le long du talus ; tâchez d’arriver jusqu’à ce panier, et entrez dedans. Nous vous hisserons jusqu’ici.

Depuis un instant, il n’avait plus bougé ; et la mère Loupy fut obligée de lui répéter trois fois sa phrase.

— Serait-il déjà mort, s’écria-t-elle.

Elle allait recommencer, lorsqu’enfin il ouvrit les yeux ; et, après avoir regardé autour de lui, il fit signe qu’il comprenait.

Il était alors au bord du fossé. Obéissant donc à la recommandation qui lui était faite, il se laissa rouler jusqu’au fond, et parvint, après de grandes difficultés, à se traîner jusqu’au panier dans lequel il monta.

L’ascension commença aussitôt, et un cri unanime de triomphe l’accueillit lorsqu’il arriva sain et sauf auprès de ses libérateurs.

Alors, chacun de s’empresser autour de lui et de vouloir être le premier à le secourir ; mais au moindre contact ; le malheureux laissait échapper des plaintes à fendre l’âme.

— Attendez donc, vous autres, leur cria la vieille ; ne voyez-vous pas comme il souffre ! Le malheureux, il est couvert de sang ! Allons ! Allons ! Que deux hommes le portent le plus doucement possible chez moi. Ça me regarde !

Ce qui fut dit fut fait ; et quelques minutes après, le pauvre moine dormait fort paisiblement sur le lit de la cantinière.

Le cardinal de Richelieu avait eu ses raisons pour se renfermer dans ses appartements, et défendre sa porte à tout le monde. Dès qu’il fut seul, il réfléchit longuement aux événements de cette journée, à la franchise audacieuse de ce prêtre, dont l’intelligente activité avait si longtemps arrêté les progrès de ses armées, et que rien ne pouvait abattre, ni l’enivrement d’un succès, ni l’approche du supplice !

L’attitude que Richelieu avait conservée devant le curé Marquis, loin de paraître extraordinaire, doit être considérée au contraire comme une chose toute naturelle. Elle était la conséquence de la haute position de son Éminence.

Qu’un homme ordinaire se trouve offensé d’une vérité pénible, et qu’il veuille s’en venger, rien de plus naturel, car il ne saurait dominer l’offense, et les paroles outrageantes ont souvent de l’écho. Mais la diatribe du curé montagnard pouvait-elle atteindre le cardinal de Richelieu ? Et puis, il faut le dire, les hommes, placés dans cette haute position, les hommes qui ont le pouvoir en main, devant qui tout tremble et tout rampe, ces hommes, habitués à ne voir autour d’eux que d’humbles valets, dont ils sont les miroirs, finissent souvent par se lasser de cette monotonie d’obéissance et de flatterie. Lorsqu’alors au milieu de cette foule d’esclaves qui se prosternent sur leur passage, ils se heurtent à un esprit indépendant, le courage de la franchise leur plaît, et loin de se trouver blessés, ils affectent au contraire un oubli de tout amour-propre, une générosité, qui du reste ne prend souvent sa source que dans une sotte vanité…

Richelieu en était là ; et soit conscience, soit orgueil, il avait fait de la magnanimité à l’égard de Marquis.

Quand après de mûres réflexions, il eut décidé en lui-même le parti qu’il devait prendre, il ouvrit une petite porte, et suivant un long corridor qui conduisait de sa chambre à la chapelle du château, il se rendit auprès du prisonnier.

En arrivant en face de l’autel, le curé s’était agenouillé et avait prié longtemps. Puis après, il s’était relevé comme régénéré par le souffle divin qu’il avait aspiré ; et fixant son regard sur la croix qui dominait le tabernacle, il était resté plongé dans de profondes méditations.

Le Cardinal put s’approcher de lui sans qu’il l’entendit.

— Tu penses, lui dit-il.

Le curé se retourna, et se voyant seul avec celui que jusque-là il avait regardé comme son plus cruel ennemi, et à qui à cette heure suprême il pardonnait volontiers :

— Oui, répondit-il, ce symbole est désormais tout pour moi ! Il me rappelle que le Christ a scellé de son sang la croyance nouvelle qu’il donnait au monde ; et je lui demande la force d’imiter son exemple, et d’être martyr à mon tour.

— Tu ne crains donc pas la mort ?

Le curé le regarda comme étonné d’une semblable demande.

— La mort, répondit-il, comme soldat je l’ai vue trop souvent de près pour ne pas être familiarisé avec les terreurs qu’elle inspire. Comme homme et comme prêtre, j’ai foi en la miséricorde de Dieu : j’espère !

— N’espère plus, s’écria Richelieu, car tu ne mourras pas.

— Que dites-vous ?

— Les hommes de ta taille ne doivent pas mourir ainsi sur un gibet, leur martyre anoblirait l’échafaud. Tu vivras.

Si un mouvement de joie s’était glissé dans le cœur du curé au premier mot grâce, il ne fut qu’un éclair ; son visage se rembrunit bientôt, et il répondit :

— Non ! Monseigneur, je ne vivrai pas ; pour vivre il faudrait racheter ma tête, et vous mettriez à ce rachat un prix trop élevé.

— Un marché, reprit Richelieu, un marché ! Que parles-tu de rachat et de vente ! Non ! tu vivras à la face du ciel, au grand jour, sans honte, sans remords !

— Expliquez-vous !

— Il ne doit plus y avoir entre nous de ces duels ordinaires de deux hommes placés à la tête de deux nations qui se font la guerre. Désormais c’est un duel d’intelligence. Tout à l’heure tu as gagné la première partie en traçant l’histoire de ma pensée et de mes projets mieux peut-être que je ne l’eusse fait moi-même, il me faut une revanche. Or cette revanche, je la trouverai dans l’accomplissement de ces mêmes projets ; et si j’ai été vaincu aujourd’hui, je veux qu’un jour tu t’avoues vaincu à ton tour.

Ce n’est pas qu’il plaçât le curé à son niveau, non certes ! Mais il était un peu comédien, monseigneur le cardinal de Richelieu, la tragédie de Mirame et la grande Pastorale en font foi ; or il était heureux de trouver enfin, politiquement parlant, un spectateur intelligent, dont les applaudissements pourraient chatouiller sa vanité.

— Je ne vous comprends pas, répondit le curé.

— C’est inutile ! À Paris nous aurons le temps de nous expliquer.

— À Paris, répéta Marquis épouvanté.

— Espérais-tu donc que je te laisserais dans ces montagnes ! Oh ! Je ne suis pas aussi imprudent. Mais du reste ce n’est pas un exil éternel. Et quand tu y reviendras, tu seras convaincu que la Comté doit appartenir à la France.

— Jamais !

— Jamais, répéta Richelieu en souriant…

Tout à coup le curé saisit vivement le bras du Cardinal en lui disant d’une voix sourde :

— Silence, écoutez !

— Qu’est-ce donc demanda le Cardinal interdit autant du mouvement du curé que de l’altération de son visage.

— Silence, répéta celui-ci en prêtant l’oreille au dehors, et ne bougez pas.

Lorsque le vieux moine se réveilla ; il était seul avec la mère Loupy et son fils, qui se tenaient assis tous deux devant une vaste cheminée, dans laquelle pétillait un feu ardent.

La cantinière avait pour tout appartement une grande cave creusée sous le bâtiment principal du château, et dans laquelle on descendait par une douzaine de marches, dont l’usure attestait les nombreuses visites de la garnison. Il y avait là pour tout meuble : à droite en entrant un grabat, masqué par un rideau de serge ; à gauche des planches de sapin, suspendues au mur et sur lesquelles étaient rangées quelques ustensiles de cuisine ; au milieu une longue table de bois escortée de ses deux bancs ; au fond une large cheminée, dont le vaste manteau était orné d’un crucifix surmonté d’une branche de buis.

Pierre regardait machinalement les tisons qui se consumaient, pendant que sa mère battait avec sa tête une mesure très peu égale, et faisait avec son nez une musique qu’eût enviée un bourdon de cathédrale.

Le moine fit quelques mouvements dans son lit, et aussitôt, malgré son sommeil bruyant, la vieille fut sur pied et courut à lui :

— Mon père, comment vous trouvez-vous, lui dit-elle.

— Mieux, ma fille, bien mieux ! Grâce à vos bons soins.

— Et vos blessures, ajouta-t-elle en avançant la main pour s’assurer par le toucher de l’état du malade.

— Ne me touchez pas, dit vivement le moine en la repoussant ; ce ne sont, je crois, que des contusions, et le repos seul peut me guérir.

— Attendez !

Elle alla prendre devant le feu un pot de terre, et versant dans un gobelet d’étain une liqueur qu’elle avait préparée :

— Buvez, reprit-elle, buvez cela ; vous m’en direz de bonnes nouvelles.

Le malade avala d’un trait la potion, et se mettant sur son séant :

— Oh ! merci ! reprit-il, merci ! Oui ! Je sens que ça me fait du bien. Oh là ! Dans l’estomac, ça me pénètre ; ça me réchauffe ; et ma tête, oh ! La voilà qui se débarrasse !

— Je vous le disais bien, s’écria la vieille d’un air triomphant.

— Merci ! Merci !

— Si vous vous leviez un peu ?

— Oui ! Vous avez peut-être raison, je ferais bien d’essayer mes forces.

Il sortit de son lit, avec beaucoup de peine, mais toutefois sans vouloir que la vieille l’aidât.

— Ne me touchez pas, répétait-il, j’ai le corps couvert de meurtrissures, et vos mains sont comme un fer rouge qu’on me mettrait sur la peau.

Toujours bien enveloppé de sa robe et la tête couverte de son capuchon, il s’achemina lentement vers le foyer et tomba comme épuisé sur un escabeau.

— Les misérables, s’écria la vieille après un instant de silence, traiter ainsi un pauvre homme du bon Dieu.

— Il faut respecter les ordres de la Providence, répondit le moine. Ce n’est pas moi que vous devez plaindre en ce moment, mais mon pauvre frère qu’ils ont sans doute égorgé. Que Dieu leur pardonne !

— Mais pourquoi vous arrêter ? Vous ! Des moines ! Si vous étiez des marchands de bœufs ou des collecteurs de dîmes, à la bonne heure !

— C’est que, ma fille, nous étions tantôt plus riches que tous les marchands de bœufs du pays, et ils le savaient sans doute.

La vieille se rapprocha aussitôt de lui et ouvrit de grands yeux ; ces mots avaient excité tout ce que son cœur renfermait de cupidité.

— Plus riches que tous les marchands de bœufs du pays, répéta-t-elle ! Comment cela ?

— Nous venions de Cuzeau, et nous avions sur nous dix mille livres en or, que nous portions à l’abbaye de Vaux-sur-Poligny, à qui notre couvent les doit.

— Dix mille livres en or, s’écria la vieille en levant les mains au ciel.

— Mon compagnon, qui était plus jeune et plus fort en portait les trois quarts dans un grand sac pendu à sa ceinture sous sa robe ; moi, j’avais le reste dans ma besace.

— Dix mille livres en or !

— Tenez ! ajouta le moine en faisant un effort pour porter la main à sa poche, en voilà encore.

Et il jeta sur la table une poignée de pièces d’or.

À cette vue, la vieille ne se possédant plus, se précipita dessus comme un loup affamé sur un mouton.

— De l’or ! De l’or, s’écriait-elle avec une sorte de délire.

Et ne comprenant pas comment des voleurs avaient pu abandonner une partie de leur proie, elle ajouta :

— Pourquoi donc vous ont-ils laissé cela ?

— En voulant m’arracher ma besace, que je leur disputais, ils l’ont ouverte, et il s’est répandu à terre un grand nombre de pièces ; celles que vous voyez là, je les ai ramassées quand ils ont été partis.

— Ah, dit la vieille en se relevant vivement, vous les avez ramassées !

— Oui !… Vous pouvez les prendre, je vous les donne.

— Oh, merci ! Merci !

Et elle les serra bien vite dans un bahut placé à la tête de son lit.

Après cette opération, elle revint s’asseoir près de la cheminée, et pendant quelques instants ils gardèrent tous le silence.

Pierre, qui eut pu être acteur dans cette scène, et qui pourtant en était resté le muet témoin, n’avait pas bougé de place. Rien n’était capable d’émouvoir cette nature nulle. Il vivait, c’est-à-dire qu’il obéissait à ses instincts ; ils étaient tout pour lui.

Le moine était immobile, les yeux fermés et semblait attendre le sommeil.

La mère Loupy seule pensait. D’un côté les paroles du moine, de l’autre sa générosité, l’avaient émue jusqu’au fond de l’âme. Son avarice, passion qui l’absorbait entièrement, avait été un instant assouvie, mais non satisfaite. Les pièces d’or qui étaient allées garnir son trésor appelaient leurs compagnes. Selon son cœur, c’était un crime que d’abandonner ainsi à la merci des passants ces petits disques jaunes, qui la ravissaient si fort. En ce moment sa pensée tout entière était hors du château, dans la campagne, au bord de la forêt. Du reste, sa physionomie exprimait bien cette unique préoccupation ; et pourtant un certain air d’inquiétude passait de temps en temps sur ses traits ; il y avait chez elle de l’hésitation.

— Mon père, dit-elle en se décidant tout à coup, vous m’avez dit…

Mais le moine ne fit pas un mouvement, il dormait.

Vivement contrariée, elle attendit. Puis, après quelques minutes de nouvelles réflexions, ne pouvant plus résister à sa pensée, elle reprit d’un ton plus élevé :

— Mon père !

— Qu’est-ce ? Que me veut-on ? demanda vivement le vieillard, réveillé en sursaut.

— Pardon ! mon père, continua la vieille, pardon de troubler votre sommeil.

— Parlez, ma fille, que désirez-vous ?

— Est-il, tombé beaucoup de pièces d’or de votre besace ?

— Presque tout ce qu’elle contenait. Elles jonchaient le sol, elles se perdaient dans les herbes. Il y en a là-bas dix fois autant que je vous en ai donné tout à l’heure.

— Dix fois autant !

— Oh ! ce sera une belle trouvaille pour celui qui le premier passera par-là demain matin.

— Dix fois autant ! Dix fois autant ! Et quand je songe que cette fortune est là, à deux pas de nous.

— Hélas oui, ma fille. Je dis hélas, non pas pour moi, mais pour vous, que je voudrais récompenser de vos bons soins.

Ces paroles tombèrent sur le cœur de la vieille avare comme une étincelle sur un baril de poudre, qu’elle embrase et fait éclater.

— Mon père, dit-elle avec vivacité, si je pouvais m’emparer de ces richesses, m’aideriez-vous ?

— De tout mon pouvoir. Je vous ai trop d’obligations pour ne pas vouloir tout ce qui peut vous rendre heureuse. Mais comment faire ? Vous ne pouvez pas sortir du château pendant la nuit, et demain matin, il serait trop tard.

— Si je veux sortir, répondit la vieille en baissant le ton, je le puis.

— Vous le pouvez ?

— Oui ! Mon fils n’est-il pas porte-clefs !

— Mais vous courez un grand danger ?

— Eh ! Qui le saura ?… Écoutez ! Presqu’en face de l’endroit où vous avez été attaqué, il y a une petite poterne à laquelle on descend depuis le chemin de ronde par un escalier, et qui s’ouvre en dehors à six pieds au-dessus du sol ; au moyen d’une échelle on peut descendre, et en se munissant d’une lanterne sourde… Vous comprenez ?

— Parfaitement ! Mais, si vous m’en croyez, vous renoncerez à ce projet.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’aujourd’hui, c’est plus dangereux que jamais. Songez donc que le cardinal de Richelieu…

— Il s’est enfermé dans son appartement, avec défense d’y laisser pénétrer âme qui vive. Il est bien trop fatigué, pour penser à autre chose qu’à son lit, surtout après avoir passé toute l’après-midi à juger la robe rouge.

— Quelle robe rouge ?

— Un prêtre de la montagne, un mécréant.

— Qui sans doute est maintenant dans l’autre monde ; que Dieu le prenne en pitié.

— Non ! Non, ça a été remis à demain matin. Il est maintenant à la chapelle, où il a tout le temps de faire son acte de contrition. J’en suis sûre, il y a moins de danger que vous ne croyez, et si vous voulez m’aider…

— Tout ce que je dis, ma fille, est dans votre intérêt : mais si vous persistez…

— Je persiste ! Je persiste, s’écria-t-elle ; qui ne risque rien n’a rien.

— En ce cas, je suis à vos ordres.

— Oh ! Mon père ! Mon père ! Que de reconnaissance !

Elle alla droit à son fils, qui, toujours immobile, n’avait pas même entendu ce qui se passait près de lui. Elle le mit en peu de mots au fait de ce dont il s’agissait ; et cette espèce de brute, ne voyant dans tout cela que des pièces d’or, alluma aussitôt sa lanterne, la ferma avec soin ; et, prenant un énorme trousseau de clefs, il fut en un instant prêt à partir.

— Venez ! Mon père venez, dit alors la mère Loupy, venez ! Vous irez avec Pierre, et vous lui montrerez l’endroit où il faudra chercher.

— Mais il est peut-être trop tôt, répondit le moine sans bouger de place.

— Non, non ! Onze heures vont bientôt sonner ; c’est le bon moment. D’ailleurs il fait un temps affreux… Écoutez !… La pluie tombe à torrents.

Le moine se leva, et la vieille, montant lestement les marches qui conduisaient de sa cave au dehors, ouvrit enfin la porte.

— Voyez, ajouta-t-elle, comme la nuit est noire ! Le ciel nous favorise. Venez ! Venez !

Ils tournèrent à droite, et après avoir fait cinquante pas environ, il se trouvèrent au sommet de l’escalier qui menait à la poterne.

Pierre prit une échelle qu’il trouva étendue par terre le long de la muraille, et ils descendirent.

On n’entendait pas le moindre bruit dans le château. Les sentinelles, battues par l’orage, s’étaient réfugiées dans leurs guérites, et ne se montraient nulle part.

Pierre ouvrit la poterne, et laissa glisser l’échelle.

— À vous le premier, mon père, dit la vieille.

— Oh ! excusez-moi, répondit le moine en chancelant ; je suis si faible, si faible !… Non, non ! Je ne pourrai jamais.

Et il fut obligé de s’asseoir sur la dernière marche.

— Quel contretemps ! murmura la vieille.

— Non ! Que votre fils y aille seul, il peut se passer de moi, puisqu’il a vu l’endroit où je suis tombé. C’est là, presque devant nous, un peu à gauche.

— Puisqu’il le faut, va ! Ouvre de grands yeux, cherche bien et longtemps, nous t’attendons.

Le moine se leva pour tenir l’échelle ; Pierre disparut bientôt dans l’obscurité au fond du fossé ; et un instant après la vieille put voir au-delà du glacis la pâle lumière de sa lampe se projeter sur les herbes et les cailloux.

Après le départ de Pierre, le moine et la mère Loupy demeurèrent un instant immobiles et silencieux. L’orage était alors dans toute sa force. Des torrents de pluie inondaient les remparts ; les éclats de la foudre retentissaient avec un fracas épouvantable ; et des milliers d’éclairs, long, prolongés, mais ternes, blafards, car leur clarté avait peine à percer le voile de pluie qui faisait communiquer le ciel avec la terre, éclairaient au loin la nature bouleversée.

À chaque éclair et à chaque coup de tonnerre, la vieille se signait, et le moine la sentait frissonner.

— Ma fille, lui dit-il, le ciel est en courroux, priez ! Priez !

— C’est peut-être une menace, mon père. Dieu voudrait-il me punir ? J’ai regret d’avoir envoyé Pierre…

— Il est trop tard maintenant, ma fille, laissez l’œuvre s’achever.

— Oh ! Mon Dieu ! Mon père ! Comme votre voix est forte.

— Il faut, ma fille, qu’elle domine l’orage.

— Est-ce que ce sont vos yeux que je vois briller ainsi là devant moi ?

— Peut-être, ma fille.

Un sifflement aigu retentit près d’eux. La vieille s’appuya contre le mur en frissonnant, et dit d’une voix chevrotante :

— Mon père ! Que faites-vous donc ?

— Moi ! Rien ma fille.

— Pourtant, ce que je viens d’entendre ?…

— Est sans doute le cri de la Vouivre de l’Aigle, qui descend souvent jusqu’à Montmorot, et vient même quelquefois baigner ses ailes dans les eaux de la Seille.

Le sifflement retentit encore ; et mille coups de tonnerre lui répondirent.

— Mon père, s’écria la vieille, en s’appuyant sur j’ai peur, j’ai bien peur !

— Du courage, ma fille !

— Mon père, qu’avez-vous donc ? Tout à l’heure vous étiez malade, vous pouviez à peine vous tenir debout, et à présent votre corps n’est plus courbé, et vos bras sont comme des barreaux de fer.

Pour la troisième fois le sifflement se fit entendre. La vieille épouvantée voulut s’éloigner du moine, mais celui-ci la retint vigoureusement.

— Mon père ! Mon père, lâchez-moi !

Mais le moine ne l’entendait pas : le corps penché en dehors de la poterne, il plongeait un œil avide sur la campagne.

— Mon père, dit encore la mère Loupy plus morte que vive, lâchez-moi ! Votre main est comme un étau… Mon père, répondez-moi !

Le moine regardait et écoutait toujours !

Enfin il aperçut sur la droite, une masse noire qui sortait du bois, et qui, rasant le sol sans bruit, descendit dans le fossé, arriva au pied de l’échelle, et une minute après un homme parut à l’entrée de la poterne. Cet homme était suivi de plusieurs autres.

— Qu’est-ce que cela, demanda la mère Loupy au comble de l’épouvante.

— Passez ! Passez, dit le moine aux nouveaux venus.

— Mon père, qui êtes-vous donc ? demanda encore la vieille.

Un coup de feu partit au-dessus des trois têtes, et le cri « Aux armes ! Aux armes ! », répété de distance en distance, fit le tour des remparts.

— Qui je suis, s’écria le moine d’une voix retentissante, et, jetant au loin dans le fossé sa robe, sa perruque et sa barbe, je suis le capitaine Prost !

La vieille poussa un cri et s’évanouit.

L’alarme était donnée. Mais avant que les Français, surpris dans leur premier sommeil, pussent se réunir, cinq cents montagnards eurent le temps de pénétrer dans le château. Comme ils connaissaient parfaitement les êtres, en un instant les corps de gardes, les postes, le bâtiment qui servait de caserne furent envahis, et les soldats français qui d’abord avaient songé à se défendre, se virent bientôt forcés à fuir devant un ennemi partout victorieux. En moins d’une heure, le capitaine Prost fut maître de la forteresse de Bletterans. La moitié de la garnison française avait été passée au fil de l’épée ; le reste demanda grâce, et fut enfermé dans les caves du château.

Nous avons laissé le curé Marquis enfermé dans la chapelle avec le Cardinal de Richelieu, et nous les avons quittés au moment où le curé, saisissant le bras de son Éminence, lui avait imposé silence.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda le Cardinal, d’un ton moitié étonné, moitié colère.

— Attendez, répondit le curé, qui avait reconnu le signal du capitaine Prost.

— Attendre, répéta Richelieu qui ne pouvait comprendre. Quoi ?

— Deux, murmura Marquis.

— Deux ! Deux, explique-toi.

Richelieu éprouvait comme une vague inquiétude. Il regardait autour de lui d’un air craintif. Comme le curé, il portait l’oreille au dehors, mais le bruit seul de l’orage arrivait jusqu’à lui. Il cherchait alors à deviner ce qui occupait si fort son prisonnier. Le curé conservait la même attitude ; seulement sa physionomie se développait, et respirait un air de triomphe qui allait toujours croissant.

— Trois, murmura-t-il encore.

— Parle ! Mais parle donc, lui dit Richelieu impatienté.

Un coup de feu se fit entendre.

— Qu’est-ce que cela ? demanda le Cardinal.

— À présent je puis parler, s’écria le curé. Monseigneur ! Bien vous a pris de venir à moi, et de me laisser la vie sauve : car si vous m’aviez fait mourir ce soir, vous n’auriez pas à présent un quart d’heure à vivre.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que mon élève, mon enfant, le capitaine Prost enfin a fait suivre mes traces, qu’il a découvert ma retraite, et qu’il vient de pénétrer dans ce château pour me délivrer.

— Le capitaine Prost ici, répéta Richelieu en voulant sortir, oh, malheur à lui !

— Malheur à vous si vous sortez d’ici, lui répondit le curé en le retenant. Dans un instant les montagnards seront maîtres du château. Ne me quittez pas, ou vous êtes mort.

La parole du curé avait tant de puissance, tant de conviction, la victoire des siens lui paraissait si certaine, que le Cardinal fut un instant indécis.

— La garnison est nombreuse, dit-il enfin, elle est brave.

Un grand bruit retentit non loin d’eux ; bientôt la porte de la chapelle fut violemment ébranlée, et une voix cria :

— Mon père ! Mon père ! Êtes-vous là ?

On brisait la porte à coups de hache.

— Tenez-vous derrière moi, dit le curé au Cardinal, mais surtout ne cherchez pas à fuir.

La porte vola en éclats, et une vingtaine de montagnards, ayant le capitaine à leur tête, pénétrèrent dans la chapelle. Prost se précipita dans les bras de Marquis en criant :

— Merci ! Mon Dieu, merci, puisque j’arrive à temps.

Puis sans plus attendre, il ajouta :

— Où est-il ? Où est-il ? Vous devez le savoir, vous.

— Qui ?

— Le Cardinal ?

Le moment était critique. Ces hommes, animés par le combat, par la hardiesse d’un tel coup de main, qui exige toujours une grande dépense de vigueur du côté du cerveau, ces hommes, dont l’imagination était surexcitée et par une longue attente, et par une lente inquiétude, et enfin par la rapide exécution d’un projet longtemps médité, ces hommes pouvaient se porter à quelque extrémité fâcheuse. Richelieu ne devait pas être fort rassuré. Mais le curé qui les connaissait tous, qui savait leur dévouements et leur confiance, n’hésita pas un instant. Il prit la main du Cardinal et répondit au capitaine :

— Le voilà !

Le capitaine fit un mouvement pour se précipiter sur lui, puis involontairement s’arrêta, et se prit à considérer celui-ci que depuis si longtemps il voulait rencontrer face à face. Mais ce ne fut qu’un éclair, et il allait sans doute se rendre justice soi-même, lorsque le curé l’arrêta :

— Un instant, lui dit-il. Et d’abord laissez-moi vous remercier. Vous vous êtes dévoués pour moi, vous m’avez sauvé, vous me ramènerez triomphant à la montagne, c’est bien ! Merci, capitaine ! Merci mes amis !

— Nous n’avons fait que notre devoir, répondit Prost.

Puis après un mouvement d’impatience, il ajouta :

— Mais lui ! Lui !

— À son Éminence, Monseigneur le Cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIII, répondit le curé, moi, Pierre Marquis, chef de l’armée Franc-Comtoise, je fais grâce.

— Grâce, répétèrent à la fois tous les montagnards.

Et il y eut parmi eux un frémissement de colère.

— Il m’a épargné, s’écria le curé avec force ; s’il eut écouté le masque noir, en entrant ici vous n’auriez trouvé que mon cadavre. Voulez-vous donc que je donne la mort à celui à qui je dois la vie ?

Ces paroles calmèrent la tempête ; le capitaine baissa la tête en signe de résignation.

— Oui ! Monseigneur, continua le curé, vous sortirez d’ici sain et sauf. Et même je serai plus généreux que vous. Vous vouliez m’emmener prisonnier en France ; moi, si je le voulais, je pourrais vous emmener aussi prisonnier à la montagne. Avouez que si je faisais cela, je rendrais un bien grand service à certains personnages de la Cour.

Richelieu frissonna malgré lui.

— Mais rassurez-vous. Il est-écrit là-haut que vous devez mourir sur le trône.

Le Cardinal, cédant à un mouvement de secrète joie, plutôt qu’à un sentiment de reconnaissance, lui pressa affectueusement la main.

— Vous me laisserez partir ainsi, sans conditions ? ajouta-t-il.

— Sans conditions !

Il était comme honteux de cet excès de grandeur d’âme.

— Un mot pourtant, reprit le curé. Le masque noir est-il dans ce château ?

— Vous jouez de malheur, répondit Richelieu ; il a dû partir ce soir pour Dijon, où je lui ai donné rendez-vous dans trois jours.

— Patience ! messire de Montaigu, murmura le capitaine, votre château de l’Aigle n’est pas imprenable.

— Que dis-tu là, demanda le curé.

— Que le masque noire et Antide de Montaigu sont le même homme.

— Vous le saviez, s’écria Richelieu.

— Je le savais !

— Mais je l’ignorais, moi, reprit le curé. Oh, malédiction sur lui !

— Écoutez-moi, leur dit Richelieu. La découverte que vous avez faite est la plus grande victoire que vous ayez jamais remportée. Le sire de l’Aigle est le chef d’une vaste conspiration qui devait nous assurer la possession de ce pays, et dont vous deviez être les premières victimes. Mais pour réussir, il fallait qu’il conservât impénétrable le mystère dont il s’enveloppait. Vous l’avez deviné, son masque lui devient désormais inutile ; tous ses plans sont renversés. Du reste c’est à présent le seul ennemi que vous ayez à combattre. Nous ne pouvons plus tenir la campagne ; l’hiver approche, nos troupes vont repasser la Saône. Vous pouvez regarder la guerre comme terminée. En prenant le château de Bletterans, vous avez porté le dernier coup à l’invasion ; votre pays est délivré. Honneur à vous ! La Comté doit être fière d’avoir de si nobles défenseurs.

— Merci de cet éloge, répondit le curé. La guerre est terminée, dites-vous, pour le moment sans doute, telle doit être votre pensée. Quant à nous il nous reste un devoir à remplir.

La trahison s’est glissée dans nos rangs, elle a failli nous perdre ; il faut qu’un grand exemple épouvante à jamais ceux qui seraient tentés de nous trahir encore. Plus celui qui s’est rendu coupable d’un si grand crime est haut placé, plus la punition doit être terrible. Dans quelques jours, le château de l’Aigle sera rasé, ses fossés seront comblés, ses murailles détruites ; tout sera nivelé, tout, même la tour principale ! En pareil cas, les lois féodales veulent qu’une tour reste debout pour perpétuer le nom d’une antique race, car si elles punissent le chevalier félon, elles respectent la famille. Pas de loi pour le sire de l’Aigle, il faut que tout souvenir de lui disparaisse en Comté.

Ces paroles furent suivies d’un instant de silence. On avait écouté le curé, comme on écoute un juge assis à son tribunal.

— Nous allons partir, ajouta-t-il en s’adressant aux montagnards ; le jour commence à paraître, et l’armée française est trop près de nous. Il ne faut pas jouer avec une telle situation.

Klinkanno entra dans la chapelle :

— Capitaine, dit-il, des troupes marchent sur le château ; dans un instant nous serons enveloppés.

— Déjà ! Que fait Albéric ?

— Oh ! Il y a longtemps qu’il s’est débarrassé de sa robe de moine.

— Mais où est-il ? où est-il ?

— À la porte principale. Il a lui-même distribué les postes, il a pris toutes les dispositions nécessaires pour la sûreté de la place. C’est lui qui m’envoie vous prévenir.

— Je vais moi-même voir ce qui se passe.

Et il sortit de la chapelle suivi de Klinkanno.

La nouvelle de la prise de Bletterans par les montagnards s’était bien vite répandue dans l’armée française, mais d’abord on n’avait pas voulu y ajouter loi. Comment croire en effet qu’une poignée d’hommes eût pu tromper la vigilance des sentinelles ; et même ait eu seulement la pensée de tenter un coup de main sur une forteresse solide, bien gardée, située presque au centre de l’armée ennemie ? C’était d’une audace telle que malgré sa réputation on ne voulait pas admettre que la bande de Prost fut capable d’une pareille témérité. Cependant il fallut bien se rendre à l’évidence ; et quand les courriers qu’on envoya pour s’assurer du fait, revinrent avec la fatale vérité, on fut bien forcé de songer à prendre un parti.

En arrivant sur les remparts, le capitaine put voir par lui-même que ce que Klinkanno lui avait annoncé, n’avait rien d’exagéré. Le château était déjà enveloppé presque en entier, les troupes arrivaient de tous côtés. Toute idée de départ était devenue impossible. Il courut aussitôt rendre compte au curé de ce qui se passait.

Parmi les généraux français, un seul était prisonnier des montagnards, parce qu’il était le seul qui fut resté cette nuit-là auprès du cardinal. C’était le marquis de Feuquières. Villeroy, Longueville et Guébriant avaient quitté le château en même temps que le sire de l’Aigle.

Le curé, après avoir un instant réfléchi, dit à Richelieu :

— Monseigneur ! il n’y a pas ici de danger pour nous, car pour nous vous êtes un otage plus que suffisant. Mais comme nous ne voulons pas rester toujours à Bletterans, vous allez envoyer M. de Feuquières avec ordre de faire rentrer vos troupes dans leurs quartiers respectifs, et avec défense de nous inquiéter au sortir de ce château.

— Allez ! M. de Feuquières, répondit Richelieu, ces messieurs sont les maîtres, il faut obéir.

— Arrêtez, s’écria le capitaine Prost.

Son teint était animé, ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire. Oh ! c’est qu’une pensée venait de lui germer dans le cerveau, et en se développant elle l’enivrait. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et chacun, cherchant à lire sur son visage, attendait avec anxiété.

— Ce n’est pas ainsi que je prétends sortir de ce château, continua-t-il ; ceux qui ont remporté une victoire cette nuit ne sauraient partir en fugitifs. Je traverserai l’armée française tout entière ; je veux que les cinq cents Francs-Comtois, que je commande en ce moment, passent au milieu des vingt mille français, sans qu’un seul homme ose tirer un coup de fusil, ose arrêter notre marche triomphale.

Un hourra général accueillit ces paroles.

Tous les montagnards présents poussèrent des cris de joie.

— Marquis de Feuquières, ajouta-t-il, vous allez ordonner à toute l’armée française de se ranger sur deux lignes, d’ici à Montmorot, et de laisser entre ces deux lignes un espace de cent toises au moins, autant que le terrain le permettra. C’est dans cet espace que nous passerons, moi et les miens. Vous direz aux officiers, pour qu’ils le répètent aux soldats, que son Éminence Monseigneur le Cardinal de Richelieu sera au milieu de nous, que je me tiendrai, moi, à ses côtés, le poignard à la main, et qu’à la moindre démonstration hostile il est mort.

Puis, s’adressant au Cardinal :

— Monseigneur ! Lui dit-il, j’en suis fâché pour vous, mais puisque le curé prend sur lui de vous laisser la vie sauve, il ne me refusera pas cette petite compensation.

Richelieu était altéré. Il regarda le curé d’un air suppliant ; mais celui-ci ne lui répondit que par un geste qui voulait dire : je n’y puis rien. Alors reprenant toute sa fierté, il dit à Feuquières, qui attendait qu’il eût lui-même sanctionné cet ordre :

— Allez, et qu’il soit fait ainsi que le veut cet homme.

— Général, dit à son tour le capitaine, quand tout sera prêt, veuillez revenir vous-même m’en prévenir, je vous serai fort obligé.

Lorsque les exigences du chef montagnard furent connues dans l’armée française, ce ne fut partout que malédictions, menaces et serments de vengeance. Mais que répondre à cet argument ? La vie du Cardinal est suspendue au poignard du capitaine Prost !

Ce fut un spectacle bien beau, bien imposant, bien solennel, que celui qu’offrit alors cette petite troupe traversant toute une armée, forcée à l’inaction par le danger que courait son chef.

Les montagnards suivaient la route de Bletterans à Lons-le-Saulnier, de chaque côté de laquelle, à cent pas de distance, les Français étaient rangés debout, l’arme au bras. Albéric marchait le premier à la tête d’une vingtaine d’hommes en guise d’avant-garde. Derrière lui venait le gros de la colonne, au milieu de laquelle se trouvait le Cardinal, ayant à sa gauche le curé, et à sa droite le capitaine, le poignard à la main et l’œil au guet. Puis, enfin, un simulacre d’arrière-garde, commandée par Klinkanno, fermait la marche.

Tandis que les Français se tenaient debout, immobiles, l’œil morne, la tête baissée, et que souvent un frémissement de rage agitait leurs rangs, mais était aussitôt comprimé par les officiers qui ordonnaient le silence ; les Francs-Comtois, enivrés de leur succès, le visage épanoui de la joie du triomphe, s’avançaient fièrement, la démarche hautaine, et laissant tomber sur leurs ennemis des regards insultants.

On n’entendait rien que le pas cadencé de la troupe victorieuse. De part et d’autre on observait un religieux silence.

La petite troupe arriva ainsi à Montmorot, où finissait la haie formée par l’armée française.

— Enfin ! murmura Richelieu.

— Pas encore, monseigneur, lui répondit le capitaine, qui l’avait compris ; notre promenade n’est pas finie. Ici nous ne sommes pas tout à fait en sûreté. Du reste, je pense à tout.

Il envoya aussitôt un de ses hommes dire à un officier qu’il permettait à cinquante soldats de suivre les montagnards à cinq cents pas de distance, afin de pouvoir au retour servir d’escorte au Cardinal.

Puis on se remit en marche, et un quart d’heure après on fut sous les murs de Lons-le-Saulnier.

Le capitaine jugea prudent de ne pas s’aventurer dans les rues de la ville. Il fit tourner à droite. Sa troupe, prenant bientôt la route de Conliège, s’enfonça dans la gorge de Revigny, et quatre heures après son départ de Bletterans, elle arriva au-dessus du mont, sur le premier plateau du Jura.

— Monseigneur, dit alors le capitaine à Richelieu, vous êtes libre. Votre escorte vous attend ; je ne vous retiens plus.

— Peut-être nous reverrons-nous un jour, ajouta le curé.

— Je l’espère, répondit le Cardinal.

— Moi, je le crains, murmura Marquis.

Richelieu s’éloigna ; et, quand il eut disparu, tous les montagnards tombèrent à genoux en levant les yeux au ciel pour remercier Dieu de la délivrance du curé, et de l’heureux succès de leur audacieuse entreprise. Après une courte et silencieuse prière, ils se relevèrent, et, d’un commun accord, ils crièrent tous :

— Vive la Comté !

Puis ils se dirigèrent vers la haute montagne.

VII

LE FANTÔME BLANC

— Dors, dors, pauvre enfant ! Dors sous les yeux de ta mère, de ta mère qui t’a tant pleurée ! Depuis dix-huit ans, je t’attendais ; depuis dix-huit ans je demandais à Dieu un miracle qui me rendit ma fille ; il a eu enfin pitié de moi ; qu’il soit béni ! Dors, dors, chère enfant ; laisse-moi me mirer dans tes traits ; laisse-moi réchauffer mon cœur engourdi et épuisé au souffle de ton haleine ! J’ai tant pleuré ! J’ai tant souffert ! Ma raison souvent a été trop faible pour supporter le poids de mes pensées ; alors j’ai été folle ! Si tu savais tout ce qu’il y a eu en moi de douleur et de désespoir ! J’ai accusé Dieu ! J’ai appelé sur moi la malédiction du ciel ! J’ai blasphémé ! Oui, mon enfant, j’ai blasphémé ! Mais le Seigneur, qui sans doute me réservait cette récompense, a souri de ma colère, et s’est montré sourd à ma voix. Merci à vous, mon Dieu qui m’avez rendu ma fille. Désormais plus de séparation n’est-ce pas ? nous ne nous quitterons plus ? Car mon geôlier, mon bourreau ne sait pas mon bonheur. Ébloui par l’éclat du diamant de la Vouivre, il n’a pas vu, sous les plis de mon voile, ma fille évanouie. Lorsque l’obscurité nous a tout à coup ensevelies, j’ai pu lui dérober mon trésor ; et quand il est venu, dans ma tour, me demander compte de la part que j’avais prise aux événements de la nuit, il m’a trouvée seule ; ma fille, cachée sur la plateforme, a échappé à ses regards. Oh ! c’est qu’il me l’aurait enlevée, l’infâme ! il n’aurait pas voulu me laisser cette unique consolation. Il est parti enfin, il a quitté ce château, et depuis vingt-quatre heures rien n’est venu troubler mon bonheur. Je suis seule avec ma fille ! Oh ! faites qu’il en soit toujours ainsi. Regardez-Ia, mon Dieu ! Comme elle est belle ! Vous ne voudrez pas nous séparer encore. Oh, j’en mourrais !… Dors ! Dors en paix, pauvre enfant ! Ta mère veille et prie pour toi.

Puis celle que nous continuerons de nommer le Fantôme blanc, s’agenouilla près du lit, sur lequel dormait Pâquerette, et murmura une prière.

La nuit commençait à envelopper l’espace. Les rayons du soleil éclairaient déjà d’autres mondes ; et c’est à peine si un léger crépuscule se répandait dans l’unique chambre de la tour de l’Aiguille, à travers les épais barreaux qui garnissaient la fenêtre. Le Fantôme blanc était immobile et silencieux, soumis à son unique préoccupation.

Mais alors, du silence qui l’entourait, sortit tout à coup un murmure sourd, lointain, semblable à ces bruits étranges qui courent dans l’air à l’approche d’un orage ; c’était quelque chose de vague, de confus, capable de troubler l’âme et de faire trembler. Il n’y avait là peut-être qu’un pressentiment, mais dans la situation où se trouvait cette femme, son imagination avait trop d’aliments à dévorer, pour qu’un rien ne grandit pas à ses yeux dans la proportion de ses idées nouvelles, dont le cours ne demandait qu’un but, qu’un port où elle put aborder.

Elle se leva et demeura debout devant le lit, regardant autour d’elle avec terreur, et faisant à sa fille endormie un rempart de son corps, comme si un danger la menaçait.

Cette femme était encore belle, malgré les ravages qu’avaient exercés sur elle tant d’années de souffrances. Elle était grande, élancée ; elle avait dans la démarche quelque chose de majestueux, et dans les moindres mouvements certains restes de cette distinction qui caractérise les gens des hautes classes. Sur ce visage blafard, osseux, sur ces traits contractés par la réflexion passait de temps à autre un éclair de douceur. Au fond de ces yeux ternes et qui semblaient s’être usés dans les larmes, on voyait encore quelques étincelles de ce feu dont l’âme est le foyer, centre de chaleur et de vie intellectuelle, qui chez elle ne s’était pas entièrement refroidie. Ses cheveux d’un blanc argenté, triste résultat d’un affreux malheur, inondaient ses épaules, semblables à un voile d’innocence, et faisaient ressortir bien mieux le jais de ses sourcils noirs fortement arqués. L’aspect de cette femme était pénible et imposant tout à la fois. Le passé en avait fait un martyr, le présent la trouvait résignée, et jusque-là l’avenir ne lui avait rien laissé, pas même l’espérance.

Mais depuis l’instant où ses entrailles de mère avaient répondu à ces mots : voilà la fille. Oh ! alors tout avait changé pour elle ; et si la nature n’avait pas pu réparer ses pertes, si le corps soumis à la fatale loi de la destruction n’avait pas pu reprendre sa forme primitive, l’âme du moins était sortie de son engourdissement et avait recommencé une nouvelle vie.

Soumise à cette puissance d’action que le hasard avait jeté en elle, elle avait désormais un but, elle n’était plus seule, elle avait un amour. Aussi, depuis vingt-quatre heures que cette révélation l’avait ressuscitée, avec quelle ferveur, avec quelle religion elle adorait son idole, sa fille ! C’était pour elle le monde, la nature, Dieu, c’était tout !

Mais à côté de ce fanatisme, que d’inquiétudes, que de tourments l’attendaient ! Pendant toute une journée elle avait savouré son bonheur sans réflexions. Tout entière à ce ravissement qui l’enivrait, elle n’avait pas même eu une pensée pour la crainte. Sa fille venait de s’endormir dans ses bras ; elle avait prié, et le calme de son âme lui avait fait croire que Dieu l’avait entendue ; puis tout à coup elle s’était comme réveillée et la réalité de son affreuse position s’était présentée à elle.

N’était-ce, comme nous l’avons dit, qu’un pressentiment ? Ses instincts seuls s’étaient-ils émus ? Ou bien ce qui se passait au dehors avait-il réellement agi sur ses sens ? Elle écoutait, elle attendait et par avance elle tremblait.

Son anxiété du reste ne fut pas de longue durée. À ce bruit vague, sourd, confus, qui l’avait tant effrayée, succéda bientôt un silence profond, plus effrayant encore peut-être ; et une trompette retentit dans les airs, allant frapper les échos de la montagne qui se répondirent de loin en loin.

Pâquerette, réveillée ainsi brusquement, s’élança d’un bond hors du lit en s’écriant avec une sorte d’effroi :

— Où suis-je ? Où suis-je ?

— Près de moi ! Près de ta mère !

— Oh ! pardon !… Pardon !… Je rêvais sans doute.

— Non, non ! Pauvre enfant ! Ce n’était pas un songe. Mais, silence ! silence !

Alors une voix forte, puissante, se fit entendre et prononça distinctement ces mots :

— À toi, Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle, le curé Pierre Marquis, le colonel Jean Parrot et le capitaine Jean-Claude Prost. – Antide de Montaigu, comte et seigneur de l’Aigle, tu as vendu la Comté à la France ; tu as voulu la ruine de ton pays en conspirant contre ses défenseurs. En attendant que le Parlement te juge et te condamne, nous te déclarons, au nom de toute la province, traître et félon, nous ordonnons que ton château soit rasé et que tu sois appréhendé au corps, si faire se peut, pour être conduit à Dole où le bourreau t’attend. – Signé : le curé Pierre Marquis, le colonel Jean Varroz, le capitaine Jean-Claude Prost, chefs du Haut-Jura.

— Qu’est-ce que cela, murmura la mère de Pâquerette, dont le visage se colora soudain, et dont les yeux prirent tout à coup une teinte d’énergie extraordinaire.

— Ce sont eux, s’écria celle-ci, ils viennent nous délivrer.

— Nous délivrer !

Et la pauvre femme fut sur le point de défaillir à la seule pensée de délivrance et de liberté.

Mais à l’instant même son attention fut de nouveau captivée.

À la voix qui avait parlé au nom des chefs de la montagne, une autre voix répondit, et les prisonniers purent reconnaître celle du comte.

— À vous, dit-il, qui prenez le titre de chefs de la montagne, moi, Antide de Montaigu, je réponds : j’accepte votre défi et je vous attends.

Un sifflement se fit entendre, suivi presque aussitôt de ces mots : Saint-Claude et la Cuzon, auxquels succéda un cri immense poussé par mille voix qui s’élevèrent jusqu’au ciel.

Semblables à ces loups affamés qui voyagent par troupes dans les forêts du nord, et qui, flairant de loin une chaumière, y courent en silence, l’enveloppent, l’entourent d’une formidable rangée de gueules sanglantes et de dents aiguës, puis tout à coup poussent des hurlements horribles, se précipitent furieux contre la porte, contre la fenêtre, et enfin sur le toit, où ils s’accumulent en grand nombre afin d’écraser la toiture par leur poids et de pénétrer ainsi à l’intérieur, les montagnards s’étaient réunis autour du château de l’Aigle, rampants sur la terre pour ne pas laisser deviner leur approche, se tenant immobiles pour ne pas trahir, leur présence, et attendant le signal de leur chefs.

Du reste le sire de l’Aigle avait été prévenu de leur arrivée. Il se trouvait encore au camp français, lorsque la nouvelle de la prise de Bletterans s’y répandit. Il songeait alors à partir pour la montagne avant d’aller à Dijon, car il avait laissé au château de l’Aigle des trésors qu’il ne voulait pas abandonner, et des traces vivantes de certains crimes, qu’il lui importait de faire disparaître. L’audacieux coup de main des montagnards, ne fut pas de nature à le rassurer beaucoup. Il partit donc en toute hâte, accompagné de deux cents Fâcheux, qui l’avaient suivi au pays bas.

Il ignorait alors si le secret du masque noir était connu ; mais la captivité du Cardinal pouvait lui faire craindre que, pour recouvrer sa liberté, son Éminence n’hésitât pas à le dénoncer. Mille raisons l’engageaient donc à quitter le pays le plus promptement possible, car dans cette dernière hypothèse le capitaine Prost ne tarderait pas à le suivre avec toute sa bande.

Dès qu’il eut mis le pied dans son manoir, son premier soin fut de renvoyer parmi ses hommes d’armes tous ceux qu’il soupçonnait ne pas avoir pour lui une fidélité assez aveugle ; il ne garda que sa maison qui lui était toute dévouée ! Et les deux cents Fâcheux qui l’avaient suivi, puis il distribua les postes, tira de son arsenal des armes et des munitions, et se prépara, en cas de surprise, à une défense énergique. Tout cela avait duré près d’une heure, et il se disposait à se rendre à la tour de l’Aiguille, lorsque la voix, qui parlait au nom des chefs montagnards, se fit entendre.

De son côté le capitaine Prost n’avait pas perdu de temps. Après le départ du Cardinal, il se hâta d’envoyer Klinkanno à la grotte du Val, avec ordre de prévenir le colonel Varroz de tout ce qui se passait, et de lui dire de se rendre de suite au Saut-Girard avec tout son monde.

En ce moment, il n’avait pas d’autre but que de délivrer Pâquerette et sa mère ; le comte n’entrait pour rien dans ses projets ; car il ignorait qu’il fût si près de lui ; néanmoins il fit diligence, et il arriva bientôt au rendez-vous.

En approchant du Saut-Girard, il ne fut pas peu surpris d’y trouver déjà ceux qu’il croyait avoir devancés, et de voir le colonel Varroz et le sire de Binans accourir à sa rencontre.

— Je vois que Klinkanno a fait diligence, leur dit-il.

— Oui, répondit le colonel, mais il paraît que nous nous étions entendus sans nous le dire ; au moment où ton envoyé arrivait à la grotte du Val, nous nous disposions à venir ici.

— Comment ?

— Je venais d’apprendre qu’Antide de Montaigu avait traversé Clairvaux à la tombée de la nuit, et qu’il se rendait au château de l’Aigle.

— Il est ici ! Et moi qui ne songeais qu’à délivrer Pâquerette et le Fantôme blanc !

— Oh ! Nous avons un traître à punir et un château à brûler.

Le curé, le colonel et le capitaine se serrèrent la main en silence ; puis immédiatement ils se concertèrent, et il fut décidé qu’une déclaration serait faite, et qu’aussitôt l’attaque commencerait, dirigée par les trois chefs ordinaires des montagnards, pendant qu’Albéric et son père resteraient sur la route avec la réserve, et attendraient des ordres pour prendre part au combat. Plus de quinze cents hommes se trouvaient réunis à la fois dans le vallon d’Ilay.

Une fois ce plan arrêté, la colonne se mit en mouvement et s’avança en silence, rampant sur le flanc de la montagne, comme un serpent qui de loin couve sa proie du regard, et tremble qu’elle ne lui échappe au moindre bruit.

Quand, près d’arriver au sommet, elle se trouva en face des rochers qu’habitait la Vouivre, chacun se découvrit, et passa en baissant la tête en signe de respect.

Le château de l’Aigle occupait, comme on l’a vu plus haut, un espace assez vaste. Sa défense exigeait donc une garnison nombreuse, et en ce moment le châtelain était loin d’avoir assez de monde. Imprenable du côté du vallon d’Ilay, grâce au rocher à pic sur lequel elle était construite, cette forteresse n’était pas d’un accès impossible du côté du val de Dombief ; aussi ce fut par là que les montagnards dirigèrent leur attaque.

Tous leurs efforts se concentrèrent sur la porte principale, dont le pont-levis une fois baissé, leur livrait passage.

Pendant que deux bataillons, placés en face de chaque côté, faisaient un feu continuel au sommet des remparts, pour en écarter les assiégés, le colonel Varroz et le capitaine, descendant dans le fossé, purent dresser des échelles et arriver au haut de la muraille. Là ils trouvèrent une résistance vigoureuse, mais soutenus par les leurs, qui les avaient suivis sans hésiter, ils parvinrent à élargir le cercle autour d’eux, et furent bientôt maîtres du dôme de la porte. Alors sans perdre de temps, ils se mirent tous deux à briser à coups de hache les énormes poutres auxquelles étaient attachées les chaînes du pont-levis.

Pendant ce temps le combat continuait. Les montagnards se succédant sans cesse, arrivaient en foule sur les remparts, et en chassaient partout l’ennemi trop peu nombreux pour lutter. Un instant ils se crurent maîtres de la place en voyant le peu de résistance qu’on leur opposait, et déjà ils poussaient des cris de joie lorsqu’un renfort qui arriva tout à coup, vint rendre leur succès incertain.

Le combat recommença alors avec une nouvelle vigueur. Sans l’obscurité qui était alors complète, c’eut été un beau spectacle de voir toute cette bande semblable à une fourmilière, grimpant le long des murailles et pénétrant à l’intérieur pendant que les deux chefs, perchés sur la porte, bravant une grêle de balles, travaillaient sans relâche la hache à la main.

Surpris d’abord par le retour imprévu des Fâcheux qui avaient commencé par fuir, les Francs-Comtois pourtant ne perdirent pas courage. Mais la lutte continuant à devenir acharnée, ils allaient déjà sinon lâcher pied, mais hésiter, lorsque le pont-levis tomba avec un grand fracas. Un cri de triomphe retentit aussitôt, et en un instant l’esplanade fut envahie.

Le sire de l’Aigle, qui comprit le danger, courut au nouveau chef des Gris :

— Capitaine, lui dit-il, faites sonner la retraite, enfermez-vous dans le château, tâchez de tenir bon encore pendant une heure. Peu m’importe que les montagnards soient maîtres de l’esplanade, seulement faites en sorte qu’ils n’aillent pas plus loin. Avant une heure, je reviens et je vous emmène vous, et tout votre monde par un souterrain à moi connu. Quand l’ennemi pénétrera dans la place, il n’y trouvera plus personne. Encore une fois tenez bon et attendez-moi.

Cet ordre fut ponctuellement exécuté. Les assiégés se retirèrent en bon ordre, et le second pont-levis, jeté sur le fossé qui séparait l’esplanade du château, se leva derrière eux.

Arrêtés ainsi dans leur marche, les montagnards se consultèrent. Le capitaine voulait immédiatement recommencer l’attaque : mais le curé hésitait ; il était avare de la vie de ses hommes.

Le colonel sentit alors une main se glisser dans la sienne. Il se retourna vivement et ne put retenir un cri de surprise :

— La sorcière, dit-il.

— Oui, c’est encore moi, répondit-elle.

— Que viens-tu faire ici ?

— Eh, vous devriez savoir que j’arrive toujours au bon moment. Écoutez.

Elle lui dit quelques mots bas à l’oreille.

— C’est le ciel qui t’envoie, femme, s’écria le colonel.

Et s’adressant au curé et au capitaine :

— Attendez-moi, ajouta-t-il, et ne bougez pas jusqu’à mon retour. Je vous annoncerai mon arrivée.

Puis il partit, entraînant avec lui la sorcière.

Pendant ce temps, les deux prisonnières de la tour de l’Aiguille, qui avaient entendu l’exécution suivre de près la menace, écoutaient avec la plus vive anxiété tout ce qui se passait autour d’elles.

Cédant à un mouvement de terreur, lorsque la voix du comte avait frappé son oreille, la mère de Pâquerette s’était écriée :

— Ô mon Dieu ! protège-nous ! S’il le faut, je lui dirai tout à lui ; peut-être alors son cœur de bronze sera-t-il ému ! Mais elle ! elle ! Oh ! qu’elle ignore toujours…

— Que dites-vous donc, ma mère, demanda Pâquerette, pour qui ces paroles étaient inintelligibles.

— Rien ! Rien, mon enfant ! Rien ! Mais ne reste pas ici ; il y a danger pour toi. Viens ! viens !

En parlant ainsi, elle ouvrit une petite porte, à côté de son lit ; et, entraînant sa fille, elle lui fit monter un escalier tournant qui conduisait à la plateforme de la tour. Là, elle la força de se tenir couchée non pas dans la crainte qu’on ne l’aperçut, puisqu’il faisait nuit, mais pour qu’elle fût à l’abri des balles qui sifflaient sur leurs têtes, et venaient s’aplatir contre le mur ; puis elle redescendit attendre le résultat du combat.

Un instant après, la chambre fut subitement éclairée, et le comte parut devant elle, une lampe à la main.

L’arrivée de cet homme, son aspect lugubre, la firent trembler malgré elle. Il était d’une pâleur livide ; les muscles de son visage violemment contractés, annonçaient à l’intérieur une crise terrible. Il était sombre comme l’ange du mal.

En entrant il promena autour de la chambre un regard fauve ; puis sans dire un mot, il alla poser la lampe sur la cheminée.

La prisonnière avait observé tous ses mouvements, mais sans avoir l’air d’y prendre garde. Debout près de la fenêtre, elle était immobile et attendait. Cependant que son âme était loin d’être calme ! Si en présence des événements qui se passaient au dehors, elle pouvait craindre pour elle quelque danger, la pensée de sa fille doublait ses alarmes ; l’arrivée du comte ne pouvait qu’être un présage de malheur.

Comme elle, le sire de l’Aigle était immobile. L’œil fixé vers la terre, et sa moustache, froissée dans sa main, il méditait. La prisonnière de son côté ne paraissait pas devoir prendre le rôle actif dans cette scène, de sorte qu’il y eut entre eux une minute de silence, qui, hélas, fut pour la mère de Pâquerette un siècle d’angoisses. Enfin, ne pouvant plus maîtriser ses terreurs, elle s’écria avec une sorte d’épouvante :

— Mais que voulez-vous donc de moi ?

Le comte releva la tête, et passant sa main sur son visage, comme pour arracher de son cerveau une pensée qui l’obsédait, il parut prendre une violente résolution. Puis, donnant à sa physionomie une expression sardonique, il dit en fixant sur sa victime un regard sanglant :

— Femme ! Tu me hais bien, n’est-ce pas ?

— Non, répondit-elle, en levant les yeux au ciel ; je vous pardonne !

— Tu me pardonnes ?

— Oui ! Dans la solitude et l’isolement, l’âme s’élève vers Dieu, et puise à cette source féconde la force et le courage. J’ai longtemps souffert, j’ai longtemps pleuré ; mais le ciel a eu enfin pitié de moi. Il m’a envoyé un rayon de sa grâce, qui a jeté sur mon triste passé un voile à travers lequel je ne cherche plus à distinguer les objets. Esclave du serment que j’ai fait au Seigneur de ne plus murmurer, de ne plus me plaindre, je n’ai en moi que des pensées d’indulgence pour tous les maux dont on m’a abreuvée. Voilà pourquoi je vous pardonne à vous que je devrais maudire.

Singulièrement surpris d’un tel langage, le comte reprit après un instant d’attente :

— Tu t’amendes donc enfin ? Toi, fière et hautaine jusqu’à ce jour ; toi, dont rien n’avait pu briser l’énergie ; tu redeviens femme, tu trembles ! À mon tour de remercier le ciel de cet heureux changement.

— Le ciel, dis-tu ! Malheureux ! Ne prononce pas ce mot, ne blasphème pas ! Le ciel est en courroux, il t’a condamné !

— Moi aussi, continua le comte sans s’émouvoir, je me suis amendé ; car si tu me pardonnes, je veux mériter ton pardon. Pendant tes longues heures de solitude et d’isolement, ton âme s’est élevée vers le ciel, n’est-ce pas ? Soit ! mais ton cœur n’est-il pas resté sur la terre ? Et au milieu de tes ferventes prières, un nom n’a-t-il jamais été prononcé ? Eh bien ! que dirais-tu si, après vingt-cinq années d’absence et de séparation, je vous réunissais enfin.

— Je tremble de t’écouter !

— Non ! non ! rassure-toi ! tu le reverras celui que tu as tant aimé ; celui pour qui tu m’as si honteusement chassé. Il t’aimait tant, ce noble sire Arthur de Binans ! Et toi, tu avais pour lui tant d’amour ! Une passion comme celle-là doit survivre à tout.

— Tu m’épouvantes.

— Une union entre la fière Blanche de Mirebel et le baron de Binans était chose trop naturelle pour que j’ai pu songer à m’y opposer ; seulement j’ai voulu vous soumettre tous deux à une longue épreuve. J’attendais pour vous réunir une occasion favorable ; le moment est enfin venu ; remercie-moi.

— Oh ! Tais-toi ! Tais-toi ! C’est l’enfer qui parle par ta bouche.

— Eh, quoi ! Quand je mets le comble à tous vos vœux, tu m’accuses encore !

— Tu me fais peur ! car je devine là quelque horrible secret.

— Oui, s’écria enfin le comte avec rage, un secret ! Le secret de ma haine et de ma vengeance. Pendant qu’enfermée dans cette tour, tu me maudissais et tu appelais sur moi la malédiction du ciel, ton amant, enfoui dans un cachot de ce château, me maudissait à son tour ; et moi, placé ainsi entre vous deux, je me repaissais chaque jour de vos tortures.

— Il était ici, dit-elle avec un ton où se révélaient à la fois une crainte et un doute.

— Ici, comme toi, en mon pouvoir ! Ah ! Vous m’aviez méprisé ; et fiers de mon humiliation, vous pensiez me railler impunément et vous réjouir de ma honte en vivant heureux, ivres de vos caresses ; et mon nom eut été prononcé par vous avec insulte entre deux baisers ; et j’aurais su tout cela ; et j’aurais souffert cet excès d’opprobre ?

— Il était ici, dit-elle encore.

— Non, non, la fière Blanche avec ses dédains, et le noble Arthur avec sa haine de famille ne pouvaient pas se jouer ainsi du sire de l’Aigle. J’ai dû chercher une vengeance digne de moi.

— Il était ici !

— Mais toute chose doit avoir un terme. Bientôt les deux fiancés vont se revoir : ton époux, si longtemps pleuré, va enfin t’être rendu. Par mes ordres on vient de descendre dans son cachot ; dans un instant il sera ici.

Puis il se prit à rire d’une joie féroce.

— Achève, murmura la malheureuse au comble de la terreur ; dis où s’arrêtera cette horrible vengeance ?

— Quand il sera là, devant moi, continua-t-il, les membres liés et un bâillon sur la bouche, dans l’impuissance de parler et de faire un mouvement, alors je lui dirai : Baron de Binans, je te rends ton bien. À toi désormais l’amour et toutes ses joies, s’ils peuvent te plaire encore.

— Horreur !

— Mais ce qu’il faut que tu saches, baron Arthur, c’est que cette femme que je tenais ici prisonnière, un jour je lui ai dit, moi aussi, des paroles d’amour ; je lui ai avoué que je l’aimais. Moi ! l’aimer ! oh ! oh ! oh ! C’est que ce jour-là, je célébrais l’anniversaire de la ruine de ton château ; il y avait un an que tu étais aussi mon prisonnier. Or, ce jour-là, le vin pétillant de l’Étoile et le rude vin de Château-Châlon avaient coulé à grands flots sur ma table ; de nombreuses libations en ton honneur m’avaient rendu l’âme sensible et le cœur tendre. Alors je demandai à cette femme de mettre le comble à ma félicité. Elle a reçu mes baisers, elle s’est évanouie dans mes bras de plaisir et de bonheur, du moins je l’ai cru dans le moment, et moins d’un an plus tard, elle m’a donné une héritière ; et maintenant, je ne veux plus prolonger ton attente. La voilà ! Elle est à toi ! Seulement je te l’avais prise jeune et belle, je te la rends vieille et usée, elle était innocente et pure, je te la rends flétrie et déshonorée.

— Mais c’est horrible, murmura la pauvre femme, altérée par le hideux tableau qu’on venait de dérouler devant elle.

— Oui, n’est-ce pas ? reprit-il avec éclat, c’est digne de moi, digne de ma haine. Oui ! je lui dirai tout cela ; puis après je vous enfermerai ici tous deux, et avant de quitter mon château pour jamais, je mettrai le feu à cette tour qui deviendra votre tombeau. Ensuite, j’irai sur la roche, qui nous domine, assister à votre agonie. Je veux que les flammes, en s’élevant vers moi, m’apportent votre dernière malédiction, avec votre dernier baiser.

Chancelante, anéantie, la malheureuse s’était appuyée contre le mur et avait baissé la tête comme pour se soumettre d’avance au jugement qu’elle venait d’entendre. Mais les dernières paroles du comte la réveillèrent ; elle pensa à sa fille, et se redressant de toute la hauteur de sa taille, elle s’écria avec énergie :

— C’est impossible ! C’est impossible !

Il ne lui répondit que par un éclat de rire. Cet homme, au cœur de hyène, aux appétits de tigre, jouissait par avance du repas sanglant qu’il allait faire.

— C’est impossible ! répéta-t-elle, car je ne suis pas seule dans cette tour !

— Qu’entends-je ?

— Non : je ne suis pas seule ici ! Et tu respecteras…

— Qui donc, interrompit violemment le sire de l’Aigle, qui donc a osé pénétrer jusqu’à toi ?

— Qui ?…

— Mais parle ! Parle donc !

À ce moment le valet favori du comte se précipita dans la chambre en criant :

— Monseigneur ! Le cachot est vide, le prisonnier a disparu.

— Que dis-tu là ?

— Merci, mon Dieu, s’écria la mère de Pâquerette. Merci à vous qui l’avez sauvé.

— Alors, tu payeras pour lui, hurla le comte avec rage.

Et se jetant sur elle, il la saisit par le bras et lui dit en la secouant violemment :

— Mais qui donc ? Qui donc est ici avec toi ?

— Ta fille, répondit une voix grave derrière lui.

Il se retourna et recula involontairement à la vue du sire de Binans qui venait de paraître sur le seuil avec Albéric. La prisonnière s’élança au-devant d’eux et vint se mettre sous leur protection.

— Où est Pâquerette, lui demanda tout bas sire Arthur.

— Sur la plateforme.

— L’a-t-il vue ?

— Non, il ignore encore…

— Qui es-tu donc ? demanda le comte, tout interdit de cette brusque apparition.

— Qui je suis, répondit le baron de Binans. Vingt années de captivité au fond d’un cachot humide et fangeux, m’ont donc bien changé, que tu ne me reconnaisses pas.

— Arthur de Binans, s’écria le comte.

Et il tira son épée ; mais Albéric, prompt comme l’éclair, se précipita sur lui et le désarma.

— Pas de violence ! continua le baron. L’heure de la justice a sonné. La mesure de tes forfaits est comblée à cette heure. L’enfer, qui jusqu’à ce jour s’était déclaré pour toi, l’abandonné ; aujourd’hui tu as lassé Satan lui-même.

— Livre-moi passage, cria le sire de l’Aigle.

— C’est le ciel qui m’envoie, répondit le baron en s’avançant lentement vers lui. Tu as passé par tous les degrés du crime : le rapt, le viol, la trahison et l’assassinat. Il y a vingt-cinq ans, tu as enlevé cette femme, à laquelle six ans plus tard, tu as imposé ton hideux amour à la suite d’une orgie, et moins d’un an après, un enfant est né dans cette tour, et a été confié par toi à un homme que tu as amené ici les yeux bandés et le poignard sur la gorge. Cet homme, tu l’as assassiné il y a cinq jours sur la place Louis XI à Saint-Claude, dans la crainte d’une révélation ; mais il était oncle du capitaine Prost, et avant de marcher à l’échafaud, il avait confié à son neveu une cassolette d’or, que la malheureuse mère lui avait remise, à ton insu, pendant cette nuit fatale, et à laquelle était attaché le mystère de la naissance de sa fille adoptive.

— Mais elle est morte !

— Elle est vivante ! elle est ici, dans ce château, dans cette tour, près de sa mère. C’est Pâquerette enfin !

— Pâquerette !

— Pâquerette, que tu as fait enlever, et que tu retiens prisonnière, est ta fille.

— Ma fille !

— Tu doutes encore, n’est-ce pas ? Oui, en effet, qui pourrait croire que cette enfant au regard si doux, au sourire si pur, au visage si rempli de candeur et de modestie, est la fille d’Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle, le traître, le lâche, l’assassin, l’infâme !

— Ma fille ! Ma fille ! répétait le comte.

Mais ce n’était plus l’homme menaçant et furieux qui, un instant auparavant, ivre de sa haine, ne rêvait que vengeance. Bizarre caprice du cœur humain ! Son âme était une fange infecte où tous les crimes, tous les forfaits, toutes les horreurs avaient croupi pendant de longues années, et y avaient pullulé comme les serpents dans un marais. Son cœur était comme un fumier, que des millions d’insectes hideux ont choisi pour asile et qu’ils rongent sans cesse ; et pourtant une perle était restée intacte au fond de cette boue et n’attendait qu’un peu d’air pour reprendre tout son éclat.

À cette révélation soudaine, un souvenir s’était réveillé en lui et l’avait troublé. Si jadis, dominé par sa haine pour une femme, il avait condamné son enfant ; depuis, ses entrailles de père s’étaient soulevées quelquefois ; mais habitué qu’il était à étouffer dès leur naissance ces révoltes du remords, il avait éteint en lui tous les cris de sa conscience. À cette heure solennelle, où la Providence, déchirant enfin le voile qui le couvrait, le montrait à nu à ceux qu’il avait trahis, sa pauvre nature s’offrit à lui tout entière. Il sentit le doigt de Dieu pénétrer dans les abîmes de son cœur, et y toucher cette fibre de paternité que l’homme ne peut jamais engourdir tout à fait. Puis, déroulant par la pensée devant ses yeux, le tableau de sa vie, il eut peur ! Peur de sa fille peut-être ! Car à l’heure même où il la retrouvait, le rôle infâme qu’il avait joué dans le monde était connu de tous.

Il s’était appuyé contre la cheminée ; et là, tremblant, accablé il répétait ces mots : Ma fille ! ma fille ! avec un accent triste et douloureux. Et il baissait la tête, comme s’il attendait le coup dont Dieu allait le frapper pour le punir d’avoir profané le sentiment le plus saint.

Le sire de Binans s’aperçut sans doute de ce brusque changement, car il reprit d’un ton solennel :

— Oui ! Ta fille ! Mais rassure-toi ! Il ne faut pas que les rêves dorés de cette enfant soient troublés par de hideux souvenirs. Il ne faut pas qu’elle ait à rougir, même devant ceux qui l’aiment, de crimes qui ne sont pas les siens. Aux yeux de tous elle sera toujours la fille de Jacques Prost ; nous seuls nous nous souviendrons qu’elle a un autre père, mais ce secret nous le garderons fidèlement. Quant à elle, elle ne saura jamais quel est l’homme qui lui a donné naissance ; elle aurait trop de honte d’une semblable origine.

— Ma fille ! Ma fille, dit-il encore d’un ton presque larmoyant, car plus il laissait ses idées suivre leur nouveau cours, et plus l’attendrissement le gagnait.

— Ta fille ! Non ! Elle n’a plus d’autre père que celui qui l’a adoptée, il y a dix-huit ans, et dont elle conservera le nom, jusqu’au jour où elle l’échangera contre celui de baronne de Binans.

À ces mots, le comte releva vivement la tête, et son regard étincela de fureur.

— Que dis-tu là, s’écria-t-il.

— Que Pâquerette aime mon fils…

— Ton fils !

— Mon fils que voici, mon fils que tu croyais mort sans doute, et qui fut sauvé du massacre par le dévouement de Jérôme Marcelin, mon vieux serviteur.

Le sire de l’Aigle voulut parler, mais il fut comme suffoqué par la rage qui lui serrait le cœur.

— Pâquerette aime mon fils, continua sire Arthur, elle en est aimée, et dans quelques jours un prêtre les unira.

— C’est impossible, s’écria le comte ; le sang des Montaigu se révolterait au contact de celui des Binans.

— Le sang des Binans purifiera dans les veines de Pâquerette le sang des Montaigu ; et par ce mariage le nom de Binans vivra, et le château de mes pères renaîtra de ses cendres.

— Non ! non ! Jamais ! Ma fille ! Où est-elle ! Qu’on me la rende ! Qu’elle meure plutôt.

Puis, regardant autour de lui comme s’il sortait d’un rêve.

— Mais qui êtes-vous, ajouta-t-il, que voulez-vous, de moi ?… Eh quoi ! vous avez osé pénétrer dans mon manoir ? Vous venez ici m’imposer des conditions, m’insulter jusque dans ma demeure ? À moi, mes fidèles ! Venez ! Accourez tous ! Qu’on les pende à la grande tour ! Venez ! Venez !

Un accès de fureur et de rage s’était emparé de lui, il était comme fou !

— Le ciel t’a condamné, s’écria le sire de Binans, en le saisissant violemment par le bras, et en le forçant de tomber à genoux. Repens-toi et écoute ! Écoute !

Une vive fusillade venait de se faire entendre. Le comte, un instant dominé par la puissance de sire Arthur, se dégagea bientôt, et voulut s’élancer au dehors, mais quatre montagnards parurent à la porte, et se précipitèrent sur lui.

— Toute résistance est inutile, s’écria le baron, dans un instant ce château nous appartiendra. Si je te laisse la vie, c’est que j’ai promis de le prendre vivant. D’autres décideront de ton sort.

Aussitôt les montagnards le garrottèrent, et l’étendirent sur le plancher, dans l’impossibilité de faire un mouvement. Albéric, guidé par la mère de Pâquerette, monta sur la plateforme retrouver sa fiancée. Alors le sire de Binans appuya son pied sur la poitrine du comte, et attendit !

Pendant que ces choses se passaient dans la tour de l’Aiguille, l’attitude des combattants avait longtemps été la même. Après le départ du colonel Varroz, les montagnards, profitant de l’obscurité, étaient restés immobiles et silencieux, rendant ainsi incertains les coups de leurs ennemis, qui finirent même par ne plus tirer au hasard sur des hommes qu’ils ne voyaient pas, qu’ils n’entendaient pas et qui semblaient s’être tout à coup évaporés.

Cette immobilité, ce silence eurent alors des conséquences, auxquelles le curé et le capitaine étaient loin de s’attendre. Le courage des montagnards ne connaissait pas d’obstacles. Intrépides à l’attaque, ils savaient aussi se retirer devant un ennemi plus fort et attendre une occasion de prendre leur revanche. Rien ne pouvait les abattre, ni les fatigues, ni les privations, ni les dangers ; pas même ces dangers terribles, situations suprêmes où la mort semble être inévitable. Pleins de confiance en leur chef, ils se jetaient tête baissée au milieu du péril, et en général dans ces coups de main qui exigeaient de la rapidité et de l’audace, il était rare que le premier élan ne fut pas couronné de succès.

Ici, au contraire, ils s’étaient vus arrêtés dès leur début et forcés à l’inaction. Ce contretemps ne produisit pas d’abord sur eux une impression fâcheuse ; ils n’avaient pas reçu l’ordre de battre en retraite, donc tout n’était pas désespéré. Mais ils se trouvaient alors au château de l’Aigle ! Au château de l’Aigle, centre de mystères diaboliques, de sorcelleries infernales, qui, racontés à la veillée, avaient plus d’une fois troublé leur sommeil ! Au milieu de ce silence, qui avait tout à coup succédé au fracas de la bataille, leurs cerveaux ne purent se défendre d’une certaine impression, conséquence de leurs souvenirs. Leur imagination surexcitée et par le danger, et par l’inquiétude, une fois lancée dans cette voie, fit des progrès si rapides, qu’en un instant, une secrète terreur s’empara de tous les cœurs.

En pareil cas, l’homme, dont l’esprit se noie dans une folle superstition, cherche à se rattacher à quelque idée terrestre, dont la puissance peut conjurer, à ses yeux, l’influence supposée de Satan. Les montagnards avaient au milieu d’eux un talisman qui, en plein jour, eut suffi pour les rassurer complètement ; mais la nuit était si noire qu’à peine ils pouvaient distinguer les objets à quelques pas, et son obscurité ne contribuait pas peu à ce malaise général.

Alors un murmure gronda sourdement de tous côtés, et un mot, porté de bouche en bouche, fit bientôt le tour de l’esplanade. Chacun se disait :

— La robe rouge ! La robe rouge ! Où est la robe rouge ?

Et chacun se demandait avec une sorte d’angoisse, si la robe rouge avait perdu sa vertu, et si le curé Marquis était encore vivant.

Le capitaine, comprenant aussitôt le danger d’une pareille croyance, si rien ne venait la contredire, s’empressa de passer dans les rangs, pour rassurer ses hommes et ranimer leur courage. Mais des paroles peuvent-elles lutter contre l’entêtement de la superstition ? On lui répondait :

— La robe rouge ! La robe rouge !… Nous voulons voir le curé !… Nous voulons voir la robe rouge !

Il n’y avait pas à hésiter ! Attendre, c’était augmenter la défiance et donner raison à la crainte.

— Que faire, demanda le capitaine au curé.

— Puisqu’ils veulent me voir, ils me verront, répondit celui-ci après avoir réfléchi quelques instants. Varroz tarde trop longtemps à reparaître ; il faut en finir. D’ailleurs la frayeur de nos hommes tournera à notre profit. Autant ils sont timides et tremblants à présent qu’ils me croient mort, autant quand ils m’auront vu, ils deviendront fous, ivres. Fais allumer des torches ?

— Comment ?

— Tu n’as pas l’intention, je pense, d’attendre le jour.

— Non ! mais…

— Fais donc ce que je dis.

— Mais vous allez devenir un point de mire pour l’ennemi !

— Qu’importe ! Et d’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, ne suis-je pas invulnérable.

Il se plaça au milieu de l’esplanade, ayant à ses côtés le capitaine et Klinkanno, puis six hommes se rangèrent autour d’eux et allumèrent des torches.

À la vue de la robe rouge les montagnards poussèrent un hourra, leur crainte s’évanouit et la réaction, opérant en sens inverse, leur donna une exaltation extraordinaire.

Une décharge épouvantable partit au même instant des remparts. Alors le curé brandit sa hache en leur criant :

— Qu’on éteigne les torches ! En avant ! Saint-Claude et la Cuzon !

— Saint-Claude et la Cuzon, répétèrent les montagnards.

Et ils se précipitèrent dans le fossé pour tenter l’escalade, pendant que le curé chancelait, et tombait dans les bras du capitaine. Une balle lui avait traversé la poitrine.

— Mon père ! Mon père ! Qu’avez-vous donc, s’écria celui-ci.

— Silence ! Silence, répondit Marquis avec effort, qu’ils ne t’entendent pas. Je suis blessé !

— Blessé !

— Blessé à mort !… Mais avant de mourir, je… Écoute ! Les montagnards croient à la robe rouge… laisse-les croire… qu’ils ne sachent pas que le curé n’est plus…

— C’est impossible, murmurait le capitaine en pleurant, c’est impossible ! Vous ne pouvez pas mourir !…

— Écoute, continua Marquis d’une voix faible… Tu m’enterreras dans le champ Sarrazin, au-dessus de la grotte de Varroz…

Il faut que le secret de la robe rouge meure avec moi… garde-le bien… garde bien le secret de la robe rouge…

Il fit quelques violents efforts, comme s’il luttait contre la mort qui l’envahissait ; puis il ajouta encore :

— Fils !… Ta main !… Adieu !… Adieu !

Et il expira !

En présence de cette affreuse réalité, le capitaine demeura quelques minutes immobile, à genoux devant ce cadavre ; son œil se sécha et il oublia presque qu’il était de ce monde. Toute sa douleur s’était concentrée au cœur ; douleur sourde, mais bien plus cruelle que celle qui peut trouver une issue et se répandre au dehors. Il se leva enfin, et faisant un violent effort pour être maître de lui, il dit à Klinkanno :

— Tu l’as entendu ; il faut que le secret de la robe rouge soit fidèlement gardé. Charge-le donc sur les épaules et va le porter là, en face du château, au pied des rochers qui servent de retraite à la Vouivre. Ne le quitte pas ; quand tout sera terminé ici, je te rejoindrai.

Sans répondre un seul mot, Klinkanno obéit et disparut bientôt ; pendant que le capitaine se jetait comme un furieux dans la mêlée, en se disant tout bas :

— Oh ! Tu seras venge ! Tu seras vengé !

Les montagnards, électrisés par la vue de la robe rouge, qui était venue si à propos donner un démenti à leurs superstitieuses terreurs, et comme honteux de leur hésitation d’un instant, s’étaient élancés sur l’ennemi. Mais les Gris les reçurent vigoureusement. Réunis dans des limites assez étroites, n’ayant plus, comme dans le premier assaut, une aussi grande étendue de remparts à défendre, ils pouvaient agir efficacement ; leur petit nombre, n’étant-pas dès lors dans la nécessité de se déployer, présentait une masse compacte, capable de résister longtemps, si même elle ne triomphait pas de la valeur des assaillants.

Le combat devint terrible. Si la position des assiégés était meilleure, les assiégeants avaient pour eux une bravoure à toute épreuve, et un premier échec à venger. Aussi y eut-il de part et d’autre une opiniâtreté d’attaque et de résistance, qui fit bien des vides dans les rangs des deux partis.

Les Montagnards avaient tout contre eux. Tout leur manquait, jusqu’à cette émulation qui double les moyens. Cependant ils étaient trop habitués à vaincre pour qu’une difficulté, quelque grande qu’elle fût, put les décourager ; au contraire, la résistance des Gris était plutôt faite pour augmenter leur ardeur. Mais que peut l’homme contre l’impossibilité ? Chassés d’une position presqu’au moment où ils venaient de s’y établir, ils allaient plus loin faire une nouvelle tentative, et là, ils subissaient le même sort. C’était partout et toujours une lutte acharnée, dont l’issue demeurait incertaine, et dont le capitaine lui-même malgré sa bravoure, ne pouvait triompher.

Il y eut alors parmi les Montagnards un moment de doute, et la démoralisation allait peut-être suivre de près ; mais Dieu veillait sur eux. Ces mots « Saint-Claude » et « la Cuzon », partis de l’intérieur même du château, vinrent rassurer leurs cœurs prêts à faillir et changer la face des choses.

— C’est le colonel Varroz, s’écria le capitaine, allons, enfants ! Courons le rejoindre.

Pris entre deux feux, les Gris ne pouvaient plus tenir. La même raison, qui d’abord leur avait donné l’avantage, l’obscurité, leur cachant le nombre des nouveaux venus, et changeant leur surprise en frayeur, porta le trouble dans leurs rangs. En un instant ils se débandèrent, fuyant de toutes parts, se jetant dans les fossés, escaladant les remparts, glissant le long des rochers ; chacun enfin cherchant son salut dans une prompte évasion, ils laissèrent le château au pouvoir de l’ennemi.

En quittant l’esplanade, le colonel et la sorcière s’étaient rendus sur la route, où ils avaient trouvé Albéric et son père fort inquiets et fort ennuyés de leur inaction.

On n’a pas oublié ni la manière dont la vieille Pierrette s’était introduite dans le château de l’Aigle deux jours auparavant, ni la surprise qu’avait causée sa brusque apparition, ni la confiance qu’elle avait su inspirer au comte. Or la clef qui lui avait servi à pénétrer ainsi jusqu’à la chambre d’Antide de Montaigu, cette clef qui ouvrait une petite porte de fer située au pied des rochers, et masquée par des broussailles, elle l’avait conservée précieusement, et elle était venue l’offrir aux montagnards.

Le colonel avait compris bien vite le parti qu’il pouvait tirer de cette circonstance. Guidé par la sorcière, et suivi d’Albéric et de son père, derrière lesquels marchaient les hommes de réserve, il était entré dans le souterrain, et lorsque, arrivé derrière le tableau qui masquait la porte secrète, il se fut bien assuré que la chambre du comte était bien déserte, il n’avait pas hésité un seul instant à la briser.

Une fois-là, Albéric et son père avaient couru à la tour de l’Aiguille et y étaient entrés au moment où le valet du comte venait d’annoncer à son maître l’évasion de son prisonnier. De son côté le colonel s’était empressé d’introduire son monde. Mais cette opération avait pris du temps. Le souterrain était tellement étroit que les hommes ne pouvaient passer que un à un ; aussi avait-il été obligé d’attendre qu’ils fussent assez nombreux, avant de s’élancer hors du bâtiment et de pousser son cri de guerre.

Le colonel rejoignit le capitaine au bas du perron, et lui raconta en peu de mots ce qui venait de se passer.

— À la tour de l’Aiguille, s’écria celui-ci.

— Inutile de tant se presser, répondit Varroz, on vient de m’annoncer que Pâquerette et sa mère étaient en sûreté, et que le comte est à nous. Attendons !

— Attendons !… Quoi ?

— Nous ne sommes que deux ici, et nous devrions être trois.

Le capitaine détourna la tête pour essuyer une larme.

— Qu’as-tu donc, fils, demanda Varroz d’une voix altérée ; tu ne me réponds pas !… Ta main tremble !… Le curé ?… Où est-il ?… Parle ?… Mais parle donc !

— Silence, père… Plus bas ! Plus bas !

Tout à l’heure encore il me disait : garde bien le secret de la robe rouge.

— Mais où est-il ? Où est-il ?

— Il est mort !

— Mort, répéta le colonel d’une voix sourde.

Il chancela, et il serait tombé peut-être, si le capitaine ne s’était empressé de le soutenir.

La douleur, les larmes d’un vieillard sont quelque chose d’affreusement triste à voir ; aussi le capitaine Prost ne put-il pas retenir ses sanglots ; et pendant quelques minutes ces deux hommes qui venaient de remporter une victoire, pleurèrent comme des enfants. Mais enfin le capitaine, à l’oreille de qui bourdonnaient sans cesse les dernières paroles du curé, se rendit maître de sa violente émotion.

— Allons, colonel, du courage ! Il ne faut pas que les montagnards se doutent de la perte que nous venons de faire. Le curé nous ordonne de garder son secret ; il faut lui obéir.

— Tu as raison, répondit Varroz en essuyant sa moustache humide de larmes, il faut lui obéir, nous le pleurerons quand nous serons seuls. Viens ! Viens !

Et s’efforçant de rester calme, il l’entraîna vers la tour de l’Aiguille.

En entrant dans la chambre où nous avons laissé le sire de Binans, ils le trouvèrent dans la même position : debout, appuyé sur son épée, un pied posé sur la poitrine du comte et écoutant, sans dire un mot, les hurlements de rage de son prisonnier.

Le colonel ordonna à un Montagnard de le bâillonner, pendant qu’un autre montait sur la plateforme prier ceux qui s’y tenaient de descendre.

Alors le sire de Binans s’adressant à Antide de Montaigu :

— Tu vas voir pour la dernière fois, lui dit-il, la femme que tu as torturée si longtemps, et qui désormais vivra en paix, heureuse du bonheur de son enfant. Pour la dernière fois aussi tu vas voir ta fille, la fille que tu regrettes, ta fille qui ne saura jamais que tu es son père.

Il faisait des efforts inouïs mais inutiles pour briser les liens qui lui étreignaient les membres.

Pâquerette parut bientôt en compagnie de sa mère et d’Albéric. Le sire de Binans alla prendre la main du jeune homme et celle de la jeune fille, et les unissant, il leur dit :

— Albéric de Binans, et vous Pâquerette, fille de Jacques Prost et cousine du capitaine, vous êtes fiancés à cette heure. Dans quelques jours, Dieu recevra vos serments.

— Vivat ! Vivat, crièrent à la fois tous les Montagnards présents.

— À genoux, continua le sire de Binans ; et vous, femme, bénissez-les.

Tout le monde tomba à genoux, excepté Blanche de Mirebel. Alors l’heureuse mère, étendant ses mains sur la tête d’Albéric et de Pâquerette, dit d’une voix au fond de laquelle se révélait une ineffable félicité :

— Soyez bénis, enfants, soyez bénis par moi qui ai tant souffert ; la bénédiction du malheur sera votre sauvegarde. Soyez bénis aussi, vous tous qui m’entendez, car leur bonheur est votre ouvrage.

Le comte écumait, le sang lui sortait par les yeux.

Albéric et Pâquerette se précipitèrent dans les bras de leur mère ; tous les Montagnards se levèrent en silence, pendant que le sire de Binans, qui ne pouvait maîtriser l’émotion qui le gagnait, essuyait furtivement une larme qui s’égarait sur sa joue.

Alors le capitaine, qu’une autre pensée occupait, prit la parole :

— Le moment de l’expiation est venu, dit-il, allez ! Femmes, allez ! Et remerciez Dieu du miracle qui vous a sauvées. Albéric, prenez une escorte, quoique toute espèce de danger ait disparu, je l’espère, et conduisez-les au Val. Vous nous y attendrez.

Pâquerette et sa mère se mirent en devoir de sortir ; mais arrivée sur le seuil, Blanche ne put s’empêcher de jeter un dernier coup-d’œil autour de cette chambre, qu’elle n’avait pas quittée depuis vingt-cinq ans. Son regard même tomba avec une sorte de pitié sur son bourreau, qui sans doute allait expier bien cruellement tous ses crimes. Puis elle murmura un adieu, et s’éloigna.

Presque au même instant un Montagnard parut à la porte :

— Capitaine, dit-il, vos ordres sont exécutés, tout est prêt.

Sur un signe de lui, quatre hommes s’emparèrent du comte, le débarrassèrent de ses liens, afin qu’il put se mouvoir et marcher, et le poussèrent dehors.

Une minute après, le château était désert, et tous les Montagnards étaient rangés sur les hauteurs voisines. Le capitaine, le colonel et le sire de Binans s’étaient placés sur la grande roche à droite, ayant devant eux Antide de Montaigu, toujours bâillonné et bien gardé.

Alors une odeur de fumée, sinistre précurseur d’un désastre, se répandit de toute part. Bientôt la fumée elle-même s’étendit comme un épais brouillard sur le château ; et enfin quelques jets de flamme percèrent peu à peu l’obscurité.

Des cris de joie, répétés au loin par les échos de la montagne, accueillirent ses premières lueurs. Le comte poussa des gémissements étouffés.

— Antide de Montaigu, lui dit gravement sire Arthur, par toi le château de Binans a été réduit en cendres. Il en sera fait ainsi de ton manoir.

Il voulut se précipiter dans l’abîme qui s’ouvrait béant devant lui, et chercher ainsi à échapper par le suicide à cet excès d’ignominie ; mais les hommes qui le surveillaient le retinrent, et le forcèrent de rester en place.

La flamme d’abord timide, s’enhardit bientôt. Dominant la fumée qui l’étouffait, et grandissant à mesure qu’elle dévorait, elle finit par envahir tous les bâtiments, qui en quelques instants devinrent un vaste brasier, éclairant au loin les vallées, et disant aux populations étonnées d’un tel spectacle : Là s’accomplit un grand acte de justice et de vengeance.

Mais au milieu de cette fournaise ardente, la tour de l’Aiguille seule restait obscure et silencieuse. Le sire de l’Aigle s’en aperçut et ne put réprimer un mouvement de joie. Hélas ! L’espoir qu’il avait conçu fut de courte durée. Il venait à peine de faire cette remarque, que la sorcière parut sur la plateforme, ayant à la main une torche allumée.

Donnant à sa voix assez de force pour qu’elle put dominer le bruit de l’incendie, elle s’écria avec une sorte de délire :

— J’avais juré qu’on me verrait un jour sur la tour de l’Aiguille, une torche à la main. Mort à toi, Antide de Montaigu ! Périsse à jamais ton nom, et jusqu’au souvenir de ton passage sur cette terre !

Puis elle disparut, et une minute après la tour fut embrasée.

— Antide de Montaigu, s’écria le sire de Binans, tu as entendu cette femme. Oui ! Périsse à jamais ta mémoire. Cette tour, qu’en toute autre circonstance on laisserait debout pour perpétuer un nom et un souvenir, cette tour disparaîtra comme le reste ; tout sera nivelé, et demain on cherchera la place où s’élevait la château de l’Aigle.

Ce que souffrait alors ce malheureux dans son orgueil est impossible à exprimer. Il eut préféré mille morts à une pareille agonie.

Tout à coup les rangs des montagnards, qui se pressaient autour d’eux, s’ouvrirent, et livrèrent passage à la sorcière.

— C’est encore moi, dit-elle, moi, qui viens remplir la dernière scène de la comédie que je joue depuis si longtemps.

— La sorcière ! La sorcière, murmurèrent tous les assistants.

— Il n’y plus ici de sorcière, s’écria-t-elle ; à présent que l’œuvre est accomplie, la vieille Pierrette peut déchirer le voile, elle peut parler.

— Monseigneur ! continua-t-elle en s’adressant au sire de Binans, il y a vingt ans, un homme et une femme, que vous aviez comblés de vos bontés, se jurèrent en secret de se dévouer pour votre famille. L’homme se chargea de votre fils ; la femme se mit à votre recherche. Jérôme Marcelin vous a rendu Albéric, et la vieille Pierrette Marcelin a quelque peu contribué à votre délivrance. Monseigneur ! Nous avons tenu parole.

— Est-ce possible !… Jérôme Marcelin, dis-tu !… Eh quoi ! Tu serais…

— Sa femme ? Oui ! Monseigneur ! Ancienne dame d’atours de la baronne Blanche de Mirebel ; et depuis… sorcière ! Dieu n’a pas voulu me laisser la joie de revoir Jérôme dans ce monde, mais je le retrouverai dans l’autre.

— Femme ! Femme, s’écria le sire de Binans les larmes aux yeux, en lui tendant la main, sois bénie ! Sois bénie !

Mais alors leur attention fut dirigée ailleurs.

La tour de l’Aiguille venait de s’écrouler avec un fracas épouvantable. Ses débris, roulant sur la pente de la montagne, étaient allés au loin joncher le fond de la vallée. En se brisant, ses murailles avaient laissé à découvert un foyer ardent, du centre duquel des nuages d’étincelles s’élevaient jusqu’aux nues.

Alors ils purent voir un serpent ailé aux ailes étincelantes, à la tête lumineuse, tourbillonner au-dessus des flammes qui dévoraient le château de l’Aigle, en poussant des cris de détresse. C’était la Vouivre ! Tous les Montagnards, le sire de Binans et même le sire de l’Aigle tombèrent à genoux.

Par son vol rapide et désordonné, par les cris et les plaintes douloureuses dont elle faisait retentir les airs, on eut dit qu’elle voulait s’opposer à cet acte de destruction. Tantôt elle plongeait jusqu’au sein des flammes, tantôt elle s’élevait à une hauteur prodigieuse, pour redescendre ensuite et recommencer sa course aérienne toujours dans le même cercle.

Longtemps elle passa et repassa ainsi sur le château, et longtemps tous les assistants, subjugués, la suivirent du regard.

Pourtant peu à peu son vol cessa d’être aussi rapide et ses cris d’être aussi perçants. À mesure que le feu diminuait, on eut dit que ses forces diminuaient dans la même proportion. Et même vint un instant où ses ailes ne s’agitèrent plus que faiblement, et où sa voix perdit toute son âcreté.

Enfin elle poussa un dernier cri ; et, faisant un violent effort, elle s’éleva encore à une grande hauteur. Elle demeura là quelque instants immobile et silencieuse ; puis, plongeant tout à coup dans l’obscurité avec une rapidité effrayante, elle disparut au milieu des rochers, qui lui servaient de retraite.

Les flammes venaient de s’éteindre ; la dernière étincelle avait brillé ; l’obscurité la plus complète avait remplacé l’immense clarté, qui pendant deux heures avait éclairé cette partie de la montagne ; il était minuit !

VIII

LA GROTTE À VARROZ
[13]

Une heure s’était écoulée depuis que l’incendie qui avait consumé le château de l’Aigle s’était éteint. Au pied des rochers habités par la Vouivre, deux hommes étaient agenouillés devant un cadavre, et pleuraient.

Le vieux colonel Varroz tenait dans sa main une main du curé Marquis et répétait d’une voix entrecoupée de sanglots :

— Mort ! Mort ! C’est vous qui l’avez voulu ! Mon Dieu ! Je n’ai pas le droit de murmurer. Mais que ferai-je désormais dans le monde ? Depuis tant d’années nous ne nous étions pas quittés ! J’espérais toujours que nous finirions ensemble. Mort ! il est mort ! Et moi, il faut que je vive, que je vive seul, privé de son amitié ! Oh ! Pourquoi ne m’avez-vous pas destiné la balle qui l’a frappé ? Mort ! Mort ! Il est mort !

Et le vieillard, cédant à sa douleur, courbait la tête et appuyait son front sur le front glacé de son ami.

Le chagrin du capitaine pour être moins expansif, n’en était pas moins violent. Immobile, le regard fixe, il ne laissait échapper aucune plainte, son œil ne trouvait pas dans ses cavités une larme à répandre. C’est que ses idées suivaient un autre cours, c’est qu’il sentait toute l’importance de la perte qu’il venait de faire. Sans parler de l’affection toute filiale qui l’attachait au curé Marquis, et qui devait lui causer bien des regrets, le vide que laissait après elle cette mort si inattendue le jetait bien en dehors des affections de famille. Le curé était l’âme de la montagne ; sans lui que deviendrait-elle, si une nouvelle invasion ramenait de nouvelles campagnes ? Ces réflexions, quoique nées dans un cerveau aussi jeune, puisque le capitaine Prost n’avait que vingt ans, n’en produisaient pas moins sur lui une impression profonde ; et pour la première fois de sa vie, peut-être, il pensa ! Sa pensée avait là une mine féconde à exploiter, une mine si féconde qu’elle l’épouvantait ; car il comprenait alors toute la responsabilité que la mort du curé assumait désormais sur sa tête.

Ils furent tous deux arrachés à leur douleur par l’arrivée de Klinkanno.

— Capitaine, dit-il, j’ai trouvé une charrette dans le moulin du Saut-Girard ; elle nous attend sur la route. Nous pouvons partir.

Ils se levèrent, et sur un signe du capitaine, Klinkanno chargea sur ses épaules le cadavre du curé. Alors le colonel, étendant une main sur la tête du capitaine, et élevant l’autre vers les rochers :

— Vouivre, s’écria-t-il, toi, notre bon génie, notre bienfaitrice ! Le curé est mort ! Tu as donné asile dans tes domaines à sa dépouille mortelle. Quant à moi, je sens que je ne tarderai pas à le rejoindre. Veille toujours sur notre enfant, et, lorsqu’il sera seul dans ce monde, préserve-le de tout danger. Adieu ! Vouivre ! Adieu ! Esprit tutélaire de la montagne ! Adieu !

Un instant après, ils étaient sur la route. Klinkanno déposa dans la charrette le cadavre du curé, et se chargea de la trainer jusqu’à sa destination. Le colonel et le capitaine se placèrent de chaque côté, et ce triste et mince cortège se mit en marche pour le Champ-Sarrazin.

Derrière le château de la Tour-du-Meix, à une grande lieue d’Orgelet, un peu en amont du Pont-de-la-Pile, l’Ain, qui coule là entre deux montagnes, fait un coude qui forme une presqu’île sur sa rive droite. Les traditions fort anciennes prétendent qu’à l’époque de leur invasion sous Charles-Martel les Sarrazins y avaient établi un camp. Ce qui donne quelque crédit à cette interprétation, c’est que d’abord cette presqu’île est par sa nature une véritable forteresse, bornée qu’elle est du côté de la vallée par des rochers à pic qui s’élèvent sur un talus boisé, lequel descend jusqu’au bord de la rivière. Et ensuite on trouve encore aujourd’hui des vestiges d’un reste de construction fort ancienne, qui la séparait du continent et en défendait sans doute l’accès de ce côté. Quoiqu’il en soit, le paysan a toujours nommé ce lieu le Champ-Sarrazin, et ce nom s’est conservé jusqu’à nous.

Le Champ-Sarrazin fut longtemps un épouvantail pour cette partie des montagnes. Sans doute des siècles s’écoulèrent sans qu’aucun être humain osât franchir ses limites et pénétrer au milieu des broussailles qui le couvraient. C’était, disait-on, un pied-à-terre de Satan, le rendez-vous de tous les esprits malins, de tous les follets du pays. À l’époque dont il est ici question, la superstition avait trop de prosélytes pour que cette croyance ne fut pas accréditée ; et la terreur qu’inspirait ce lieu, sur lequel le diable lâchait chaque nuit ses bandes infernales, devait en faire un désert. C’est pour cela sans doute que le curé avait demandé à y être enterré ; il était bien certain d’avance qu’on n’irait pas chercher là le secret de la robe rouge.

Pour exécuter fidèlement les dernières volontés du mourant, le capitaine ne voulant pas donner à ses hommes le moindre soupçon, et craignant surtout le regard indiscret des paysans qu’il ne manquerait pas de rencontrer en chemin pendant le jour, résolut de profiter des heures de nuit qui lui restaient après l’exécution de la première partie de la sentence prononcée contre le sire de l’Aigle.

La distance qu’il avait à parcourir n’était pas fort longue, car il n’y a pas plus de trois lieues, dites de pays, des rochers de la Vouivre au champ Sarrazin, surtout en allant en droite ligne. Cependant le capitaine n’était pas sans inquiétude. Était-il effrayé de l’importance de sa mission ? Ou bien la nécessité où il se trouvait de voyager sans escorte, causait-elle ses alarmes ? En tout cas, il n’avançait qu’avec les plus grandes précautions, prêtant l’oreille au moindre bruit et ayant soin d’éviter les routes, les grands chemins, en un mot tous les lieux où il pouvait craindre une rencontre.

Jusqu’au village de Thoiria, leur voyage fut très heureux. Des Petites-Chiettes ils allèrent, à travers champs, à Saint-Maurice, puis ils passèrent au-dessus de la vallée de la France, et longeant la côte sous Châtel-de-Joux, ils arrivèrent à Thoiria sans encombre.

Alors le capitaine proposa de gagner la route de Saint-Claude qui conduit au Pont-de-la-Pile. Comme ils devaient nécessairement traverser la rivière, c’était plus commode ; et comme il faisait encore nuit noire, cette proposition ne pouvait pas passer pour une imprudence. Le colonel ne fit pas d’objections et on se remit en roule.

À un quart de lieue du Pont-de-la-Pile environ, alors que nos voyageurs se croyaient au port, Klinkanno, qui traînait la charrette, s’arrêta tout à coup.

— Capitaine, dit-il, n’entendez-vous rien ?

— Non !

— Écoutez bien !

Un bruit sourd troublait au loin le silence de la nuit. Le capitaine se coucha à plat-ventre et appuya son oreille sur le sable de la route.

— Eh bien, demanda Klinkanno, me suis-je trompé ?

— Tu as raison, s’écria le capitaine en se levant, en avant ! En avant ! Il y a du monde derrière nous.

Ils prirent aussitôt le pas de course et s’éloignèrent le plus vite possible.

Le son vague, sourd, lointain, qu’ils avaient entendu, se rapprocha bientôt, et malgré le bruit qu’ils faisaient eux-mêmes, ils purent quelques instants après, distinguer des pas précipités.

— On nous poursuit donc, murmura le capitaine, pourtant il est impossible qu’on sache qui nous sommes.

— Ce sont peut-être des Gris maraudeurs qui courent à l’aventure, répondit Klinkanno, il se peut bien qu’ils nous aient entendus.

— En ce cas, courons ! Courons !

Mais la charrette les embarrassait et par son roulement trahissait de plus en plus leur présence. Les pas qui les suivaient gagnaient sur eux de vitesse.

En arrivant au Pont-de-la-Pile, la route fait un coude au sommet de la montagne et suit une pente rapide. Nos voyageurs allaient s’engager sur le pont, lorsqu’un murmure confus de voix leur annonça l’approche de ceux qui les poursuivaient.

— Il n’y a pas à hésiter, dit tout bas le capitaine, nous sommes découverts. Cachons-nous dans le bois, ils perdront peut-être nos traces.

En parlant ainsi il saisit le cadavre du curé, le jeta sur son épaule, donna un coup de pied à la charrette qui alla se renverser au milieu du pont, et s’élançant du haut d’un rocher à sa droite, il disparut dans le bois qui tapissait la montagne, suivi de Klinkanno et du colonel.

Ils se tinrent un instant immobiles, et ne tardèrent pas à entendre et à voir passer au-dessus de leurs têtes ceux qui leur causaient une alarme aussi vive.

— Je ne me suis pas trompé, murmura Klinkanno, ce sont des Fâcheux ; j’ai reconnu à la lueur du ciel celui qui marchait le premier. Ils nous ont pris sans doute pour des paysans attardés, ou pour des marchands de bestiaux, et ils veulent nous dévaliser.

Arrivés au milieu du pont, les Gris s’arrêtèrent devant la charrette renversée, on eut dit qu’ils se consultaient ; puis ils passèrent outre en courant.

— Ne restons pas ici, dit alors le capitaine, tâchons de trouver un gué pour passer l’eau, ou passons à la nage. De l’autre côté nous sommes sûrs de trouver un abri pour la nuit dans la caverne favorite du colonel. Là, d’ailleurs, nous serons presque au terme du voyage, puisque cette grotte est au bas du rocher sous le Champ-Sarrasin.

Klinkanno prit les devants. Écartant les branches avec précaution et glissant dans le taillis, en faisant le moins de bruit possible, il fraya ainsi un chemin au capitaine, toujours chargé de son précieux fardeau, et au colonel qui fermait la marche.

Cependant les Gris, toujours courant, étaient arrivés au haut de la côte opposée, et avaient été singulièrement surpris de ne rien voir, et surtout de ne rien entendre sur la route qui se déroulait devant eux. Ils revinrent aussitôt sur leurs pas, et se mirent à guetter et à écouter dans toutes les directions.

Soit que les fugitifs aient été trahis par le bruit qu’ils faisaient involontairement en s’éloignant, soit instinct de la part de leurs ennemis, ils ne tardèrent pas à se convaincre de cette vérité : qu’on était sur leurs traces, qu’ils avaient affaire à trop forte partie pour pouvoir songer à répondre à la force par la force, et que la fuite devenant de plus en plus difficile, ils ne voyaient pas pour eux de chance de salut.

Cependant le capitaine ne perdit pas son sang-froid. Ils étaient arrivés presque vis-à-vis de la presqu’île que couronne le Champ-Sarrazin, et par conséquent en face de la grotte de Varroz, ou grotte à Varroz comme disait et comme dit encore le paysan. En cet endroit, il y avait un espace de cinquante pas environ tout à fait à découvert entre le bois et la rivière.

— Nous n’avons pas deux partis à prendre, dit le capitaine à ses compagnons. Vous les entendez, ils ne sont plus qu’à quelque pas de nous. Courons hardiment à la rivière, mettons-nous à la nage, une fois de l’autre côté, gravissons la côte sans regarder en arrière, et allons nous réfugier dans la grotte. Ici la rivière est large et profonde ; peut-être ne pourront-ils pas ou n’oseront-ils pas nous suivre, Venez ! Venez !

Et sans plus attendre, il serra fortement le cadavre du curé qu’il n’avait pas quitté, et s’élança hors du bois ; Klinkanno et le colonel le suivirent, et tous trois se précipitèrent dans l’eau et nagèrent vigoureusement vers la rive opposée.

Ce mouvement rapide attira bientôt tous les Gris au bord de la rivière ; et ces mots : Les voilà ! Les voilà, furent répétés par eux avec de grands cris. Ils furent un instant incertains de ce qu’ils devaient faire ; et par manière d’acquit, ils déchargèrent au hasard leurs armes sur les fugitifs. Grâce à l’obscurité, les coups ne pouvaient pas être ajustés, aussi cette première décharge fut-elle sans effet. Une autre la suivit de près et n’eut pas un meilleur résultat ; mais une troisième atteignit son but. Varroz laissa échapper un cri de douleur, et dit au capitaine :

— Ta main ! Fils, ta main ! Je suis blessé !

Le capitaine était déjà assez embarrassé du cadavre qu’il poussait devant lui. Ce fut Klinkanno qui courut au secours du colonel. Mais heureusement ils touchaient au rivage.

Le cri poussé par Varroz, avait été entendu des Fâcheux. Trois de ces bandits, plus hardis que les autres, se jetèrent dans l’eau et nagèrent vers l’autre bord. Leurs camarades allaient peut-être suivre leur exemples, lorsque leur chef leur dit :

— C’est inutile. Le Pont-de-la-Pile n’est pas si loin ; allons-y, nous remonterons la rivière de l’autre côté.

Cet avis prévalut, et ils s’élancèrent tous en courant vers le pont.

Le colonel avait reçu une balle dans les reins, et cette blessure lui causait des douleurs horribles. Néanmoins, il parvint à en triompher un peu, et il demanda à partir sur-le-champ ; mais le capitaine s’y opposa.

— Non, dit-il, on nous poursuit encore ; quelques-uns de ces Fâcheux viennent à nous à la nage. Ils sont peu nombreux, si j’en juge au bruit qu’ils font dans l’eau : deux ou trois au plus : attendons-les !

Ils se blottirent tous trois derrière un buisson, et lorsqu’ils virent paraître les trois bandits, ils se précipitèrent sur eux sans hésiter. Le colonel, malgré sa souffrance, avait détaché sa hache de sa ceinture ; il fendit la tête à l’un d’eux. Le capitaine en étendit un autre raide mort d’un coup de pistolet, pendant que Klinkanno abattait le troisième d’un coup de sabre.

— Et maintenant, dit le capitaine, hâtons-nous. Colonel, appuyez-vous sur Klinkanno ; moi, je reprends mon fardeau.

Ils se mirent alors à gravir le talus, couvert de bois, qui s’élevait jusqu’à la base du rocher ; et, après des difficultés inouïes, conséquences de la blessure qu’avait reçue Varroz, ils arrivèrent enfin à la grotte, dans laquelle ils s’installèrent sans bruit.

Les Fâcheux ne tardèrent pas à retrouver les cadavres des trois imprudents qui avaient payé si cher leur témérité. Malheureusement, celui qui avait eu affaire à Klinkanno, quoique mortellement blessé, respirait encore. Il recouvra la parole pour quelques instants, et raconta ce qui s’était passé. Et certes il n’y avait rien là de bien rassurant pour les autres, qui jusque-là n’avaient cru poursuivre que des paysans timides, dont ils devaient avoir bon marché.

Enfin le chef lui demanda s’il les avait reconnus.

— Pas précisément, répondit le malheureux d’une voix éteinte. Il y en a deux de taille ordinaire, dont je n’ai pas pu voir les visages. Le troisième, je n’ai pas eu le temps, il est vrai, de bien distinguer ses traits, mais il est énorme de grandeur ; c’est un colosse. Je ne sais pas pourquoi j’ai cette idée-là, mais je parierais que c’est le colonel Varroz.

— Varroz ! dis-tu, Varroz ! c’est impossible ! Que ferait-il ici, à cette heure, sans escorte ?

— C’est au contraire très possible, répliqua le moribond ; car Varroz a sa grotte près d’ici.

— Il se pourrait !

— Il a raison, dit un des Gris ; on me l’a montrée, il n’y a pas bien longtemps. La grotte à Varroz est là, devant nous, sous le Champ-Sarrazin.

— S’il en est ainsi, s’écria le chef des Gris, si Varroz est ici, son élève le capitaine Prost n’est pas loin ; et peut-être le curé Marquis est-il avec eux. Quelle bonne aubaine pour nous si nous pouvions les prendre tous les trois. Et pourquoi pas ? Ils sont trois dis-tu ; nous, nous sommes trente au moins ; trois contre trente, ils sont à nous. Venez ! venez !

Et il les entraîna dans la direction de la grotte.

En entrant dans la caverne, le colonel se laissa tomber de fatigue et d’épuisement. Le sang sortait à grands flots de sa blessure, et malgré tous ses efforts, malgré les compresses de linge que le capitaine accumulait sur la plaie, il ne pouvait pas parvenir à arrêter l’hémorragie.

L’entrée de la grotte à Varroz est basse et étroite, et offre une pente de quelques pieds avant d’arriver au centre de cette cavité souterraine qui n’est du reste qu’une chambre assez vaste, au fond de laquelle se trouve une sorte de couloir de peu de longueur, qui conduit à une seconde chambre circulaire sans issue.

Ainsi donc, il n’y a là aucun moyen d’évasion, aucune retraite possible en cas de surprise pour celui qui y est enfermé. À cette époque c’était pis encore qu’aujourd’hui ; il n’y avait pas le moindre sentier frayé qui y conduisit. Seulement Varroz et ses amis, qui avaient l’habitude d’y aller, savaient qu’en passant à droite ou à gauche de tel ou tel arbre, et grimpant sur tel ou tel morceau de roc, ils diminuaient les difficultés de l’ascension.

Agenouillé devant son maître, Prost s’efforçait de calmer ses souffrances, et cherchait à arrêter les progrès du mal. Il murmurait sans cesse en pensant au curé :

— Les perdrai-je donc tous les deux !

Tout à coup il fut distrait de cette occupation par le bruit que faisait dans le fourré la marche de plusieurs personnes.

— Ils nous cherchent, dit-il tout, bas à Klinkanno en s’approchant de l’entrée, oh, s’ils nous découvrent, je leur vendrai cher ma vie.

Il arma ses pistolets et attendit !

Le bruit se rapprocha peu à peu, il distingua parfaitement des pas ; et bientôt même il put entendre comme des chuchotements, des paroles prononcées à voix basse. Enfin, il lui sembla que les feuilles sèches qui jonchaient le sol étaient froissées immédiatement sous lui par un corps qui rampait. En effet, il avait à peine fait cette remarque qu’à la lueur du crépuscule, qui déjà annonçait le jour naissant, il aperçut deux têtes à l’entrée de la grotte. Il lâcha ses deux coups de pistolets, et deux hommes roulèrent dans le bois en ne poussant qu’un cri.

— Klinkanno, dit-il ensuite, charge vivement ces armes et donne-moi les tiennes.

Mais Klinkanno n’eut pas le temps d’exécuter cet ordre. Les Gris furieux arrivaient en poussant de grands cris ; il s’empara aussitôt des pistolets du colonel, et vint se placer à côté du capitaine.

Quatre coups de feu mirent encore quatre hommes hors de combat. De leur côté les Fâcheux ripostèrent ; mais dans la position où ils se trouvaient c’était peine perdu. Placés trop bas, ils tiraient trop haut et leurs balles allaient s’aplatir inutilement contre la voûte. Alors ils montèrent à l’assaut, et se ruèrent en masse à l’entrée de la caverne. Seuls contre trente les deux champions mirent l’épée à la main, et ils fauchèrent devant eux avec tant d’habileté et de sang-froid que les Gris finirent par se lasser, et se mirent pour un instant hors de leurs atteintes, se demandant avec stupéfaction si cette grotte ne renfermait pas une armée tout entière.

Le colonel, muet et inutile témoin de cette scène, se tordait de rage sur la terre, où il était cloué par sa blessure.

Quelques minutes après la retraite momentanée des Fâcheux, une voix se fit entendre dans le bois :

— Rends-toi, Varroz, dit-elle.

— Non ! De par tous les diables ! Je ne me rendrai pas, leur cria-t-il.

— Rends-toi !

— Non ! Non !

Le capitaine s’attendait à un nouvel assaut, mais il attendit vainement ; les Gris sans doute se consultaient avant de le tenter.

La situation des assiégés n’en était pas moins critique. Les ennemis ne lâcheraient pas facilement une proie dont ils avaient la certitude de se rendre maîtres. Après un instant de repos, ils reviendraient plus furieux que jamais ; et leur nombre étant loin d’être épuisé, devait finir par lasser et les forces et le courage du capitaine et de Klinkanno.

Malgré le brouillard qui déjà lui obscurcissait la vue, le colonel comprit tout le danger que couraient ses défenseurs ; ils étaient perdus sans ressource ! Alors cédant à l’empire de sa croyance favorite, il éleva les mains vers le ciel en s’écriant :

— Vouivre ! Toi que j’ai toujours adorée avec ferveur ! Toi qui as toujours été pour moi un culte, une idole ! Laisseras-tu le capitaine mourir ici ? As-tu oublié que Jean-Claude est ton enfant ? Qu’il a été baptisé par moi avec l’eau qui coule de ces rochers ? Vouivre ! Tu dois toujours le protéger, veiller sur lui ! Vouivre ! Sauve mon fils, le tien ! Sauve-le ! Sauve-le !

— Rends-toi ! Varroz, cria encore la voix dans le bois.

— Non ! De par tous les diables, je ne me rendrai pas.

— En avant donc ! Et pas de quartiers.

Les Gris revinrent à la charge avec fureur. Reçus bravement par le capitaine et Klinkanno qui avaient eu le temps de recharger leurs armes, et qui comme la première fois mirent l’épée à la main, ils ne songeaient pas cependant à céder le terrain ; cette fois ils paraissaient bien décidés à en finir. Le combat devint terrible de la part des Fâcheux, qui mutilés, sanglants, se cramponnaient à l’entrée de la grotte sans vouloir lâcher prise, et de la part des assiégés, dont la vie était en jeu.

Et pendant ce temps le colonel dont la voix s’éteignait peu à peu, et qui sentait la mort pénétrer lentement au dedans de lui par sa blessure, disait toujours :

— Vouivre ! Vouivre ! sauve-le ! un miracle ! un miracle !

Un miracle seul en effet pouvait alors les sauver. Le capitaine et Klinkanno ne devaient plus tenir longtemps contre des ennemis sans cesse renaissants ; la lutte avait été trop longue ; leurs forces commençaient à s’épuiser.

Les Gris, qui sans doute s’en aperçurent, redoublèrent de vigueur.

— Vouivre ! Vouivre, criait toujours le colonel.

Alors le capitaine, voyant que tout était perdu, et ne voulant pas tomber vivant entre les mains de ces bandits, allait s’élancer pour se faire tuer sur place, lorsqu’un cri perçant retentit dans les entrailles de la montagne. Au même instant un bloc de rocher énorme se détacha du sommet, tomba à l’entrée de la grotte, et écrasant les Gris, les entraîna dans sa course en roulant avec un fracas épouvantable jusqu’au bord de la rivière. Puis une voix bien connue se fit entendre :

— La Cuzon ! La Cuzon ! La Cuzon !

— Merci ! Merci ! Merci, s’écria le colonel en se soulevant péniblement, et en ouvrant un œil éteint. Regarde, fils ! Regarde, là, vois-tu son diamant qui t’invite à le suivre. Va, fils ! Va ! Ce diamant le guidera, comme la colonne lumineuse guida jadis les Hébreux dans le désert. Va ! Tu es sauvé ! Merci Vouivre ! Merci !

Il prononça encore le mot « Merci ! » mais d’une voix si faible que Prost épouvanté courut à lui ! Hélas, il ne trouva plus qu’un cadavre, le colonel Varroz était mort !

Soulevant alors le corps du curé marquis, pendant que Klinkanno se chargeait de celui du colonel, il regarda à droite, et aperçut au loin dans l’obscurité le diamant de la Vouivre.

Mais son éclat n’était plus celui qui l’avait ébloui si souvent, il était comme décoloré. Néanmoins il s’inclina avec respect, prononça trois fois le mot « Merci ! » et marcha à sa rencontre.

La montagne s’était entrouverte, et un passage assez large s’était tout à coup formé. À mesure qu’il avançait, il lui semblait que la roche s’écartait devant lui. Le diamant de la Vouivre montait en s’éloignant toujours ; et le souterrain, suivant cette direction, offrait une pente assez rapide. Enfin l’éclat du diamant disparut pour faire place à la lumière du jour ; et bientôt les deux voyageurs se trouvèrent en plein air, ayant sur leurs têtes le ciel, et sous leurs pieds le Champ-Sarrazin. La Vouivre les avait conduits au terme de leur voyage[14].

Alors le capitaine entendit la voix de son guide qui disait :

— La Cuzon ! La Cuzon ! La Cuzon !

Il leva les yeux et l’aperçut qui planait sur lui. Mais ses ailes étaient pâles, sombres ; et son diamant ne jetait plus qu’une faible lueur. Elle dit une dernière fois !

— La Cuzon ! La Cuzon ! La Cuzon !

Mais d’une voix si faible et si triste que le capitaine ne put retenir une larme. Il entendit encore comme un frémissement, puis il ne vit plus rien, elle s’était évanouie.

Le diamant de la Vouivre s’était éteint avec les dernières lueurs de l’incendie qui avait détruit le château de l’Aigle auquel sa destinée était attachée. Elle avait pu vivre encore pendant le reste de cette nuit fatale ; mais les premiers rayons du soleil levant lui portèrent le dernier coup.

Le capitaine resta un instant immobile, le front courbé sous le poids de cet arrêt du ciel. Puis, rappelé au sentiment de lui-même par la vue des deux cadavres qui gisaient à terre devant lui, il dit à Klinkanno :

— Creusons une fosse !

Ils se mirent tous deux à gratter avec leurs poignards le sol du champ sarrasin, et rendirent enfin à la terre la dépouille mortelle du curé Marquis et du colonel Varroz, de ces deux vieux amis, qui ne devaient plus se quitter.

Pendant cette opération qui avait duré longtemps, le capitaine n’avait pas prononcé un seul mot. Quand il eut rempli son pieux devoir, il s’agenouilla sur le tertre mouvant qui recouvrait ceux qui lui étaient si chers, et s’écria en levant les yeux vers le ciel :

— Christ ! Fils de Dieu, de la Trinité qui règne au ciel, c’est toi qui t’es sacrifié, toi qui es descendu sur la terre, et qui es mort pour sauver les hommes. Dieu le père et le Saint-Esprit sont restés là-haut. De la Trinité qui défendait la Comté moi seul, le fils, je reste ici-bas ; le Père et le Saint-Esprit viennent de monter au ciel. Christ, ma mission dans ce monde n’est pas terminée ! Je me mets sous ta sauvegarde ! Donne-moi l’intelligence de Marquis et la force de Varroz ! Le pays en aura peut-être besoin un jour. Christ, je t’implore. Christ ; entends-moi !

Puis il se jeta la face contre terre, et pleura longtemps.

IX

CONCLUSION

Toutes les cloches de la cathédrale de Dole sonnaient à grande volée. La ville avait pris un air de fête ; toutes les boutiques étaient fermées, et les habitants endimanchés parcouraient les rues en poussant des cris de joie. Il était dix heures du matin.

Ce n’était pourtant pas ni un jour de fête, ni un dimanche.

À dix minutes de la ville, sur une hauteur, du côté de Lons-le-Saulnier, une foule compacte, qu’augmentaient sans cesse de nombreux arrivants, attendait en causant bruyamment.

— C’est pour dix heures, disait l’un, ils ne doivent pas tarder beaucoup.

— Ils ne seront pas ici avant onze heures, disait un autre, puisqu’ils ont passé la nuit au Deschaux.

— Eh ! non ! c’est à Parcey qu’ils ont couché.

— C’est au Deschaux !

— Non ! encore une fois, à Parcey ! c’est le valet de chambre de M. le président Boivin qui me l’a dit.

Ils allaient peut-être en venir aux mains, lorsqu’un hourra général les mit tous d’accord en terminant la discussion. On venait d’apercevoir sur la route, à peu de distance, un nuage de poussière.

Bientôt le galop d’un cheval se fit entendre, et presque au même instant parut, courant ventre à terre, un des montagnards de la cavalerie du colonel Varroz. Il fut accueilli par ces mots : La Cuzon ! la Cuzon ! répétés par mille voix ; et il passa comme un éclair au milieu de la foule, en se dirigeant vers la ville.

— Pour le coup le cortège n’est pas loin, dit un des curieux.

En effet, moins d’un quart d’heure après, une nuée de paysans couvrit la route au loin :

— Les voilà ! Les voilà, cria-t-on de toute part.

Et la foule, impatiente, courut à leur rencontre.

C’était bien un cortège qui s’avançait. Une douzaine de Montagnards marchaient les premiers. À vingt pas plus loin, venait Pille-Muguet à la tête d’un corps de cinq cents hommes, et derrière eux le capitaine Prost et Klinkanno, tous deux à cheval. Ensuite se traînait péniblement une voiture à quatre roues, attelée de six bœufs, et dont les brancards supportaient une cage de bois, dans laquelle un homme était assis, lié, garrotté, bâillonné, dans l’impossibilité de faire un mouvement ; il avait les épaules et la tête nues. Après cette voiture, venait encore un corps de cinq cents hommes ; puis, à vingt pas derrière, une cinquantaine de montagnards à cheval fermaient la marche. Et devant, derrière, partout, une multitude de paysans allaient, venaient, couraient, en poussant de grands cris.

L’homme qui était enfermé dans la cage, était méconnaissable. Couvert de boue et d’immondices de la tête aux pieds, l’œil sanglant, le visage inondé de crachats, qu’on lui avait lancés à la face, dans une immobilité complète, sous laquelle on distinguait à peine un reste de vie : qu’il y avait loin de cet abaissement au brillant éclat que le sire Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle, avait jeté dans le monde.

C’est ainsi qu’il était parti des montagnes pour venir à Dole, où le bourreau l’attendait ; c’est ainsi qu’il voyageait depuis deux jours. Quelle torture pour lui ! Exposé sans cesse aux regards de la multitude, il avait entendu bourdonner autour de lui tout ce que la rage populaire peut inventer de plus insultant. Il avait vu ceux qui, naguère, eussent tremblés devant lui, venir lui cracher au visage, lui jeter de la boue à la face et le railler ensuite. À chaque nouveau village qu’il traversait, c’était le même supplice à subir ; et même le second jour, son supplice n’eut plus de trêve, car il eut sans cesse autour de lui un peuple furieux qui s’était recruté chemin faisant et ne voulait plus le quitter qu’au pied de l’échafaud.

Le capitaine Prost avait voulu donner là une grande leçon !

Quant à lui, il nourrissait trop de regrets amers pour pouvoir jouir complètement de son triomphe. La foule criait sans cesse sur son passage : Vive le capitaine Prost ! La Cuzon ! La Cuzon ! Mais tous ces témoignages de vive sympathie parvenaient à peine à l’arracher à ses tristes réflexions. Le curé Marquis et le colonel Varroz n’étaient plus à ses côtés !

En arrivant à Dole, le cortège se dirigea vers l’hôtel du Parlement. Les Montagnards entourèrent la voiture pour en éloigner la multitude ; et le prisonnier arraché de sa cage, fut traîné devant ses juges. Aussitôt la foule se dispersa, mais pour se réunir sur un autre point.

Au nord-est de la ville était une place assez vaste, attenante aux remparts. Une heure environ après l’arrivée du sire de l’Aigle, toute la population de Dole, à laquelle s’étaient joints tous ceux qui avaient suivi le cortège, se pressait aux alentours de cette place, au milieu de laquelle on avait dressé un échafaud et une potence, car on ignorait encore quel genre de supplice subirait le patient. Ces appareils de mort étaient gardés par les montagnards, qui s’étaient rangés tout autour, et qui, comme le public, attendaient.

Enfin, un murmure lointain, sortant de la rue des Arènes, annonça que le jugement était rendu et que la sentence allait être exécutée.

Bientôt, en effet, les rangs des Montagnards s’ouvrirent et le capitaine Prost parut, suivi de tous les membres du Parlement couverts de leurs longues robes noires, garnies d’hermine. Il avait demandé avec instance et obtenu que le Parlement assistât en corps à cette exécution. Il voulait qu’elle se fit avec toute la solennité possible, afin d’effrayer davantage ceux qui seraient tentés de suivre l’exemple du sire de l’Aigle. Derrière les juges venait le patient escorté du bourreau et de ses aides, et entouré d’une double haie de Montagnards.

Il se fit un grand silence.

Alors le greffier en chef, déployant un parchemin, lut à haute voix :

« Cejourd’hui ** novembre de l’an de grâce 1638. Nous, siégeant au Parlement de Dôle, en vertu des pouvoirs qui nous ont été conférés par sa majesté catholique Philippe IV, roi d’Espagne.

« Au nom de Dieu et de la Franche-Comté :

« Considérant que le sire Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle, comte du grand bailliage d’Aval en la province de Franche-Comté, a trahi les serments qu’il avait faits à son roi et à son pays.

« Considérant, qu’il a conspiré la ruine de la Comté en s’alliant à ses ennemis, et en vendant à la France les chefs de la montagne.

« Attendu que tous ces crimes sont bien prouvés.

« Déclarons le sire Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle, traître et félon. Ordonnons qu’il soit mis à mort et que son corps soit brûlé, pour ses cendres être jetées au vent. Mais faisant droit à la demande du capitaine Prost, laissons ce dernier libre de choisir le genre de supplice que devra subir ledit Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle.

« Fait et signé en l’hôtel du Parlement à Dole.

« Pour les membres du Parlement siégeant en séance.

 

« Le président,

« BOIVIN. »

 

Après cette lecture, le greffier, s’adressant au capitaine Prost, lui dit :

— À vous maintenant, parlez ! Et il sera fait ainsi que vous l’aurez voulu.

Alors le capitaine s’écria en donnant à sa voix toute la puissance possible :

— Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle, chevalier traître et félon, un jour tu as dit au Cardinal de Richelieu en parlant du curé Marquis : Pour cet homme, il n’est qu’un genre de supplice, le supplice des manants, la corde. À toi donc la peine du talion. Antide de Montaigu, seigneur de l’Aigle ! Noble, haut et puissant comte ! À toi le supplice des manants ! À toi la corde ! Antigue de Montaigu ! Sois pendu et étranglé par la main du bourreau, jusqu’à ce que mort s’en suive.

Puis, promenant autour de la place un regard que peu de gens purent soutenir tant il était pénétrant, il ajouta d’un ton plus grave et plus solennel :

— La guerre est finie ; la Comté est libre ; vive la Comté ! Et qu’ils soient à jamais punis ainsi que ce traître qui va mourir, tous ceux qui oublieront que nous sommes tous enfants de la Comté, et que nous devons à notre mère commune, jusqu’à la dernière goutte de notre sang.

Un instant après, justice était faite, et la foule, naguère si bruyante, s’écoulait silencieuse, vivement frappée de cette scène, et plus encore des dernières paroles du chef montagnard.

Pendant que le sire de l’Aigle expiait ses crimes si cruellement, un mariage était célébré dans la cathédrale de Dole. Pâquerette recevait le nom et le titre de baronne de Binans. Cette cérémonie n’avait que trois témoins : le sire Arthur de Binans, Blanche de Mirebel, si miraculeusement sauvés, et la vieille Pierrette, qui avait abandonné son rôle de sorcière, depuis le jour où elle avait vu enfin le bonheur rentrer dans la famille pour laquelle elle s’était dévouée avec tant de courage.

Le soir même, le capitaine Prost retourna à la montagne ; il lui tardait de répandre une larme sur la tombe, qui renfermait avec le secret de la robe rouge, les restes précieux de ceux qui lui laissaient pour tout héritage le soin de veiller seul désormais aux destinés de la Franche-Comté.


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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Le diamant de la Vouivre, de Louis Jousserandot (1813-1887), Paris, L. de Potter, 1843. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’image de première page est extraite du tableau Paysage de montagne (vers 1625) du peintre flamand Joos de Momper (1564–1635) qui est conservé musée d'Histoire de l'art de Vienne.

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[1] Il sera question de cette épée et de cette cave dans un second ouvrage.

[2] Feux de la Quia. Ces mots veulent dire Foyards de la Queue. Foyard est un mot patois qui signifie : hêtre ; et le mot queue est la partie prise pour le tout. Il s’agit ici de la queue du diable. L’explication de cette locution est donnée plus loin dans le courant du second chapitre.

[3] Voir la préface.

[4] Le sabbat était devenu presqu’un usage dans le Jura. On allait au Sabbat comme à la Messe. N’ayant trouvé nulle part une description de ce qui s’y passait, j’ai été forcé d’en inventer une. Pourtant je dois dire que presque tous les animaux, auxquels je fais jouer un rôle, sont cités dans des extraits de jugements contre des sorciers, et surtout dans un livre intitulé : Discours exécrables des sorciers, ensemble leurs procès faits depuis deux ans, avec une instruction pour un juge en fait de sorcellerie, par Henri Boguet, grand-juge au comté de Bourgogne ; imprimé à Paris, chez Denis Binet, en la cour de Bavière, près la porte Saint-Marcel, 1605. C’est un ouvrage bien curieux à consulter.

[5] Condat. Mot de la langue celtique, qui signifie confluent. Saint-Claude est situé au confluent de la Bienne et du Thacon, petit ruisseau qui vient des cascades de Flumen.

[6] Poêle. Les Francs-Comtois nomment ainsi la chambre qui est contiguë à la cuisine, et qui est chauffée par le feu qu’on fait dans cette dernière pièce. La platine de la cheminée de la cuisine n’est pas recouverte du côté du poêle ; elle est comme enfermée dans une armoire à deux battants, dans laquelle les paysans font sécher leurs habits, ou qu’ils ouvrent pour profiter de la chaleur.

[7] Histoire d’Arbois. L’arbre, auquel le Petit-Prince fut pendu, existait encore il y a quelques années ; mais le temps qui n’épargne rien a été sans pitié pour lui. La seule chose qui, à Arbois, rappelle aujourd’hui la mémoire du capitaine Morel, qui, à la tête de cent hommes seulement, et dans une ville peu fortifiée, eut l’audace de s’opposer pendant trois jours à la marche de Henri IV, ce sont ces vers qu’on lit sur sa tombe dans l’église Saint-Roch :

Dum patriam, fortis princeps Morelle, tueris,

Solus pio patria victima sacra cadis.

Civis sic patriæ es cœlestis factus, et hostis

Dum tulit eternum nomen habere dédit.

[8] Aujourd’hui encore, les vieillards de la Chaux-du-Dombief et des villages voisins, conseillent sérieusement au voyageur de ne pas monter au château de l’Aigle, dans la crainte d’être dévoré par un serpent monstrueux qui, disent-ils, y a fixé son séjour.

[9] Pereciot, De l’état et de la condition des personnes dans les Gaules avant la rédaction des coutumes.

[10] Droz, Essai sur les Franches-Bourgeoisies ; Dunod, Histoire du comté de Bourgogne, tome 2.

[11] Dunod, Histoire du comté de Bourgogne, tome 2.

[12] Girardot de Beauchemin.

[13] Grotte à Varroz pour grotte de Varroz. C’est une locution usitée parmi les paysans.

[14] En entrant dans la grotte à Varroz, on trouve à gauche une ouverture assez large qui donne au bas d’un escalier souterrain. En montant cet escalier, on arrive au bas d’une cheminée dont l’orifice s’ouvre dans le Champ-Sarrazin, près du mur dont il a été parlé, et presqu’à son extrémité du côté du Pont-de-la-Pile. On suppose que c’est un travail des Sarrazins. Ils auraient, dit-on, percé ainsi la montagne pour pouvoir, sans ouvrir le camp, aller chercher de l’eau à la rivière.